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HISTOIRE & GÉOGRAPHIE 



DE MADAGASCAR 



Paris. — liiiprinierif ilo DUlil'ISSdN et Ce, rue Coii-llcniii , 



HISTOIRE 



ET OÉOlIRAPHIE 



MA IMG A S( 



11. Hli:.^KV »'fe:!li€Alll*^ 

Coniiii.imlcur de l'Ordre de Cli;ulcb III «rEspiipnc , 

En noinhrc extraordinaire, 

CheviiliiT de l'Ordre de S^iint -f.régoire - le - Cr.-iiul , elr. 






PARIS 

p. 15ERTRANI), ÉDITEUR 

MBR.tIHi: Dl. I>% !>90€IÉTÛ (^KOI.O» IQ( F. E»i: in«^^4it: 

Ui:i' Sain(-Aii<ln-c!<'s-Arl-, 6'). 



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HENRY 1) EStAMI'S 



, OM M AMIF. l 11 11 E l'un 11 m: lit CH»BI. KS III 1) ' I. S !■ A li NK 
EN NOMIIHE EXIRAOHniNAIUE, 

i.nr\Ai.ii:n ue L'ORiiitr: de sAiNT-r.iiÉr.oiiiF.-i k-i;ha\ii, eti; 



LIVRE PREMIER. 



HISTOIRE POI/ITIQUE DE II ADA€}A!i€ A B. 



CHAPITRE I". 

So.MMAiiŒ. — Découverle de l'île de Madagascar par les Portugais, en 
I o06. — Fernan Suarez. DoiuRuy Pereira. Tristan d'Acuuha. Diego 
Lopez de Siqueyra. — Les Arabes, les Portugais, les Français. — 
Premiers établissements français fondés en 1642. — Formation de 
la Société de l'Orient. — Pronis et Fouquembourg. — Fondation 
du fort Dauphin. — M. de Flacourt. — Formation de la. Coinpa- 
(jiiie Orientale. — L'île prend le nom d'île Dauphine. — Edits 
constitutifs de lOOi et 1665. — M. de Beausse. — M. de Chauip- 
inargou. — M. de Mondevergue. — Ruine de la Compagnie Orien- 
tale. — Causes de cette ruine. — L'île de Madagascar est réunie 
au domaine de la couronne de France par un arrêt du conseil 
d'Étal de juin 16S0 et par des édits de mai 1719, juillet 1720 et 
juin 172o. — L'amiral de La Haye. — Son départ pour Surate. — 
y\. de La Bretesche. — Explorations de M. de Cossigny et de 
M. de La Bourdonnais. — Cession de l'île Sainte-Marie à la 
France. — Gouvernement du comte de Maudave. — Il rétablit le 
fort Dauphin. — Son départ en 1769. 

Dans les premières années du seizième siècle , 
en 1506 , une flotte portugaise , composée de huit 
vaisseaux et revenant des Indes à Lisbonne, sous 
la conduite de Fernan Suarez, fut jetée brusque- 

1 



2 LIVRE I. CHAPITRE I. 

ment par la tempête « sur une terre de grande 
étendue , habitée par une population nombreuse , 
de mœurs très-douces et qui n'avait point encore 
entendu prêcher la religion du Christ \ » 

Cette terre inconnue était l'île de Madagascar. 

Les commentateurs des géographes anciens onl 
successivement reconnu Madagascar dans toutes 
les îles de la mer Erythrée, sans qu'il y ait lieu de 
déterminer si elle fut, en effet, la Cerne de Pline 
ou la Meniithias de Ptolémée. Il est plus que pro- 
bable que les notions très-bornées des anciens sur 
les îles occidentales de la mer Erythrée ne leur ont 
pas permis de connaître d'une manière bien posi- 
tive la géographie et même l'existence de la grande 
île Malegache. 

On peut dire qu'il n'en est pas ainsi des Arabes 
dont la proximité explique facilement la science 
relative, en ce qui touche les îles de l'océan Indien. 
Leurs ouvrages géographiques attestent d'une ma- 
nière certaine qu'ils faisaient un commerce consi- 
dérable sur la côte orientale d'Afrique et dans les 
îles qui l'avoisinent. Ce fut vers le septième siècle 
qu'ils s'établirent dans les îles Comores et sur la 
côte nord-ouest de Madagascar. Le géographe Edrisi, 



* « Fernan Suarez descubriù la gran isla de San Loreuço que 
tendra docienlas y selenta léguas de largo , y novenla de anclio, 
habilada do nuicha gente, y muy domestica, mas nunca se ha pre- 
dicado en ella la Fe de Jesu Chrlsto. » {Compendio de las historias 
de los descuhrimientos de lalndia oriental y sus Islas, par Marlincz 
de la Puente, page liio.) En Madrid. 1081. in-S". 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 3 

qui vivait au treizième siècle , a donné une descrip- 
tion de la grande île et de son archipel , sous le 
nom de Zaledj. 11 rapporte « que , lorsque l'état 
« des affaires de la Chine fut troublé par les rébel- 
« lions et que la tyrannie et la confusion devinrent 
« excessives dans l'Inde , les habitants de la Chine 
« transportèrent leur commerce à Zaledj et dans 
« les autres îles qui en dépendent , entrèrent en 
« relations et se familiarisèrent complètement avec 
« les habitants de ces pays. » 

Les relations des Arabes et des Chinois avec Ma- 
dagascar sont conhrmées par les récits du célèbre 
Marco Polo qui recueillit de leur bouche des détails 
curieux publiés depuis par lui, à son retour de 
Chine, en 1298. 11 est le premier géographe qui ait 
donné à la grande île le nom de Madeigascar, sous 
lequel elle est connue aujourd'hui. 

Ce fut donc seulement quelques années après 
que Vasco de Gama eut, en l/i97, doublé le cap 
de Bonne-Espérance, que les Portugais, dont les 
flottes se rendaient pourtant chaque année dans 
l'Inde, rencontrèrent la grande lie de Madagascar, 
par le seul effet d'une tempête qui les détourna de 
leur route ordinaire. 

Quelques mois après cette découverte, Dom Ruy 
Pereira , capitaine de l'un des vaisseaux qui com- 
posaient la flotte de Tristan d'Acunha, fut, lui aussi, 
poussé à son tour par la tempête sur les côtes de 
Madagascar où il aborda , comme l'avait fait avant 
lui Fernan Suarez. La fertilité de l'île de Madagas- 



4 LIVRE I. CHAPITRE I. 

car fit une telle impression sur Doni Ruy Pereira , 
qu'il se dirigea immédiatement vers Mozambique 
où il espérait retrouver Tristan d'Acunha , pour 
engager l'amiral portugais à aller visiter cette terre 
nouvelle dont il vantait avec enthousiasme les ri- 
ches productions. L'amiral s'y rendit en effet , par- 
courut la côte occidentale, l'étudia dans tous ses 
détails avec le plus grand soin, et dessina lui-même 
la carte de ses découvertes. La côte orientale avait 
déjà été l'objet d'une exploration semblable de la 
part de Fernan Suarez , de telle sorte qu'on put 
avoir, dès cette époque , une esquisse hydrogra- 
phique à peu près complète de la grande île. L'a- 
miral Tristan d'Acunha , ainsi que nous l'avons dit, 
avait fait une étude approfondie de la contrée, sous 
le rapport de ses productions et des mœurs de ses 
habitants. Cette circonstance lui valut l'honneur 
de la découverte môme de l'île qui lui fut attri- 
buée par quelques historiens, et l'éloge d'un grand 
poète, le Camoëns. L'auteur de la Lusiade , au 
dixième chant de son poème , met en effet les pa- 
roles suivantes dans la bouche d'une de ses nymphes : 
« Mais quelle clarté extraordinaire resplendit , là , 
« sur la mer de Mélinde teinte du sang des peuples 
« de Lamos, d'Oja, de Brava? C'est Cunha, dont 
« le nom vivra éternellement sur toute cette partie 
« de l'Océan qui baigne les îles du midi, sur les ri- 
« vages que le sud éclaire de ses feux et auxquels 
« saint Laurent a donné son nom. » Antonio Gal- 
vao dit en parlant de Tristan d'Acunha « qu'il fut 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 5 

« le premier qui découvrit l'île de Madagascar \ >> 
Le roi Emmanuel de Portugal, ayant reçu de 
ses officiers des rapports merveilleux sur l'île de 
Madagascar, y envoya, en 1509, Diego Lopez de 
Siqueyra, afin de vérifier la réalité de ces récits et 
d'y rechercher, notamment, les mines d'argent 
qu'on y supposait en ahondance. Il se fit, l'année 
suivante, une nouvelle expédition pour Madagas- 
car. Le commandement de cette flotte fut confié à 
Juan Serrano. Ce navigateur fut chargé de prendre 
une connaissance exacte du pays, des avantages que 
le commerce pouvait en retirer et d'y organiser un 
établissement de traite. 

Les opérations engagées à cette époque par les 
Portugais sedéveloppèrentlentement et ne prirent 
même jamais une grande importance commerciale 
ou maritime. Ces opérations se bornaient à l'expor- 
tation d'un petit nombre d'esclaves qu'ils ache- 
taient des Arabes. Quelques prêtres vinrent plus 
tard s'établir dans ses comptoirs. Ils essayèrent de 
civiliser les indigènes ; mais ils n'eurent aucun suc- 
cès dans leurs tentatives et furent massacrés par 
ceux qu'ils voulaient convertir. 

11 était réservé à la France de fonder à Madagas- 
car des établissements sérieux, et des postes impor- 
tants, des colonies à la fois commerciales et mili- 
taires, destinées à durer près de deux siècles, mal- 

* « Trislao Da Cunha que foy o primeiro capilaô que alli inver- 
nara. » {Tratado dos descohrimentos antigos c modernos composta 
pd famoso AyTosio G\lv\o, page 40.) Lisboa. 1561. in-i". 



6 LIVRE I. — CHAPITRE I. 

gré les difficultés de toute nature contre lesquelles 
ces établissements devaient avoir à lutter par la 
suite. 

Cette île si considérable par son étendue, par la 
sûreté et la beauté de ses ports, et surtout par sa 
situation politique et maritime, devait naturelle- 
ment attirer l'attention de l'Europe. Les avantages 
d'une telle position passèrent cependant longtemps 
inaperçus. Les Anglais etles Hollandais se disputaient 
alors la possession du commerce de l'Inde, et ne 
prêtèrent qu'une attention distraite à la découverte 
fortuite de Fernan Suarez. 

Ce ne fut qu'en 16/|.2 que la France y créa ses 
premiers établissements et qu'une compagnie in- 
dustrielle, la Société de VOrient^k la tête de laquelle 
se trouvait le capitaine de marine Rigault, se forma 
dans ce but , sous le patronage du cardinal Riche- 
lieu, chef et surintendant général de la marine, navi- 
gation et commerce de France. Cette compagnie ob- 
tint le 2/t juin 1642, des lettres patentes qui lui fu- 
rent confirmées par Louis XIV, le 20 septembre de 
l'année suivante, et enregistrées au greffe de son 
conseil d'État. Ces actes accordaient à la société la 
concession de l'île de Madagascar et des îles ad- 
jacentes « pour y ériger colonies et commerce, dit 
« Flacourt, et en prendre possession au noûi de Sa 
« Majesté Très-Chrétienne. » Cette concession oc- 
troyait de plus aux sociétaires le droit exclusif de 
commercer à Madagascar pendant dix années. 

Pronis et Fouquembourg, agents de la Compa- 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 7 

gnie, partirent de France avec douze personnes 
seulement et reçurent à peine arrivés à Madagas- 
car, un renfort de soixante-dix hommes. La colo- 
nie eut le malheur de s'établir, dès le début, dans 
un des endroits les plus malsains de l'île, à Sainte- 
Luce. Ajoutez à cela que cette première expédition 
importante arriva dans le pays précisément à la 
fin de l'hivernage, c'est-à-dire au moment même 
où les fièvres commencent à sévir contre les Euro- 
péens. Pronis avait pris possession à la fin de 1643^ 
au nom du roi, de Sainte-Marie et de la baie 
d'Antongil. En 1644, il établit des postes à Féné- 
riffe et à Manahar , puis , la fièvre lui ayant fait 
perdre, en peu de temps, le tiers de ses gens, il 
transporta le siège de la colonie sur la presqu'île 
de Tholangare, où il bâtit un fort qu'on a succes- 
sivement agrandi depuis et qui fut nommé le fort 
Dauphin . Ce fut là que les administrateurs de la 
colonie nouvelle prodiguèrent inutilement l'or et 
le sang de la France, dans des guerres souvent in- 
justes contre les naturels, dans des dissipations 
odieuses, dans des discordes intérieures. 

Le chef de la compagnie, Pronis lui-même, ne 
craignit pas de dissiper, pour ses plaisirs, plus en- 
core que pour ses besoins, les approvisionnements 
de l'établissement; «dételle sorte, dit Flacourt,que 
« les Français étaient le plus souvent, tantôt sans 
« riz et ne mangeaient que de la viande, tantôt 
« sans viande et ne mangeaient que du riz. » 
Une détention cruelle qui ne dura pas moins de 



8 LIVRK I. — CHAPITRE I. 

six mois et que ses subordonnés lui infligèrent, 
punit sévèrement Pronis de ses dilapidations cri- 
minelles. Il fut rendu à la liberté et reçut d'Eu- 
rope un renfort nouveau en hommes ; mais une 
seconde sédition ne tarda pas éclater contre lui. 
Le résultat fut, cette fois, en faveur de Pronis, qui 
fit arrêter douze des plus mutins et les fit dépor- 
ter à la grande Mascareigne dont Flacourt changea 
plus tard le nom en celui d'ile Bourbon, « ne pou- 
« vant, dit-il , trouver un nom qui pût mieux ca- 
« drer à sa bonté et fertilité et qui lui convînt 
« mieux que celui-là. » Vingt-deux des autres in- 
surgés, craignant le même sort, se réfugièrent de 
l'autre côté de l'île, dans la baie Saint-Augustin. 

Le 4 décembre 1(348, l'un des directeurs de la 
compagnie, M. de Flacourt, arriva au fort Dau- 
phin, en remplacement de Pronis, avec le titre de 
commandant général de l'île de Madagascar. 
C'était encore le moment de l'hivernage et des 
fièvres, la hors-saison, comme il le dit lui-même. 
Tristes auspices sous lesquels , comme par une 
inexplicable fatalité , toutes les expéditions arri- 
vèrent à Madagascar. 

En effet aucune de ces opérations, comme on lo 
verra par la suite, ne fut faite dans la saison favorable. 

Estienne de Flacourt était un homme énergique et 
éclairé. Ses vues générales étaient sages et prudentes. 
Les exilés de l'île Bourbon et les réfugiés de la baie de 
Saint-Augustin furent rappelés par lui , au bout de 
trois ans d'absence et amnistiés. Il savait, beaucoup 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 9 

mieux que son prédécesseur, faire respecter en lui 
le représentant de l'autorité du roi. Son système, 
comme gouvernement et comme administration, 
aurait certainement amené dès le début, la prospé- 
rité dans la colonie, si la compagnie lui avait ex- 
pédié, avec exactitude, les secours qu'elle s'était 
engagée à lui fournir ; mais elle n'en fit rien. Son 
caractère fut cependant à la hauteur des circon- 
stances si difficiles qui se présentèrent à lui pen- 
dant les sept années, durant lesquelles il demeura 
sans communication avec la métropole. Privé de 
ressources, au milieu d'une population que la 
triste situation des Français épuisés rendait plus 
menaçante et plus redoutable , accusé à tort et 
sans relâche par ses malheureux administrés que 
la misère rendait aveugles, il fit tête à tous les 
obstacles. Il apaisa le mécontentement, fournit aux 
subsistances nécessaires, et fit en outre entrepren- 
dre, dans l'intérieur du pays et le long des cotes, 
plusieurs voyages d'exploration qui lui servirent à 
bien reconnaître la contrée etplus tard à écrire, avec 
l'aide de ses propres observations, la curieuse pein- 
ture qu'il nous a laissée de la grande îleMalegache. 
Ce fut en IG6/1. que fut fondée par Colbert, sous 
la dénomination de Compagnie Orienlale une nou- 
velle société de commerce qui obtint la cession à 
son profit des droits concédés à la précédente sur 
Madagascar. Son capital ne s'élevait pas à moins 
de 15 millions de livres. L'édit d'août '166/i, qui lui 
conférait ces droits, s'exprimait ainsi dans son ar- 



10 LIVRE I. CHAPITRE I. 

ticle 29 : « Nous avons donné, concédé et octroyé, 
« donnons, concédons et octroyons, à ladite com- 
« pagnie, l'île de Madagascar ou Saint-Laurent, 
« avec les îles circonvoisines \ forts et habita- 
« tions qui peuvent y avoir été construits par nos 
« sujets; et, en tant que besoin est, nous avons su- 
« brogé ladite compagnie à celle ci-devant établie 
« pour ladite île de Madagascar, pour en jouir 
« par ladite compagnie à perpétuité, en toute pro- 
« priété, seigneurie et justice. » 

Le roi avait accordé les plus grandes faveurs à la 
société des Indes orientales. Des honneurs et des 
titres furent promis à ceux qui se distingueraient 
au service de la compagnie. Sa Majesté avait même 
pris un intérêt d'argent dans cette importante opé- 
ration de commerce. Son exemple fut imité par 
tous les princes du sang et par tous les souverains 
de l'Europe. Jamais entreprise ne fut organisée 
sous de plus brillants auspices. L'émission des ac- 
tions de la compagnie n'était pas encore terminée, 
ses prospectus circulaient encore dans le royaume 
que déjà les syndics commençaient à travailler aux 



' (( Les îles de France et de Bourbon, sur lesquelles la France 
« n'a jamais exercé d'autre prise de possession et qui furent rendues 
« à la couronne eu 1770 moyennant une rente de 1,200,000 livres 
« stipulée en faveur de la compagnie, de même que Madagascar lui 
« avait été rétrocédée juste un siècle auparavant, aussi moyennant 
« certaines stipulations. » {Xotes mises à la fin de la brochure de 
M. Laverdant sur la colonisation de Madagascar, par M. Lepelletier 
de Saint-Remy.) 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. H 

préparatifs d'une flotte pour Madagascar. « Cette 
« île, dit Charpentier, qui est possédée par les 
'( Français seuls , étant considérée par la compa- 
« gnie comme un lieu propre à y faire un puissant 
« établissement, elle résolut de commencer par là 
« son grand commerce. » 

La concession faite par l'édit du mois d'août 166/i 
fut corroborée par un nouvel édit du 1" juillet 1665 
qui prescrivit de nommer désormais île Dcmphine 
l'île de Madagascar qui , depuis sa découverte par 
les Portugais, avait porté le nom d'île Saint-Lau- 
rent. Les uns affirment que ce nom lui fut donné 
en honneur de Dom Lorenço de Almeyda, premier 
vice-roi aux Indes orientales , pour Emmanuel de 
Portugal; d'autres assurent que ce fut parce que la 
flotte de Fernan Suarez y aborda le jour de la Saint- 
Laurent. 

On trouve, dans le nouvel édit de 1665, le pas- 
sage suivant relatif aux droits de la France sur 
Madagascar mentionnés plus haut, dans l'édit de 
concession : « Le principal établissement de la 
« compagnie doit être dans l'île appelée jusqu'à 
« présent île de Madagascar, que nous avons con- 
« cédée à ladite compagnie, par notre déclaration 
« du mois d'août 1664, aux conditions y men- 
« tionnées , Nols étant le seul souverain qui y ait 
« présentement des forteresses et des habitations. » 
La même déclaration accorda à la compagnie le 
droit de bâtir des châteaux forts avec pont-levis et 
le droit de haute, moyenne et basse justice. Toute- 



12 LIVRE I. CHAPITRE I. 

fois, le roi se réserva le droit de justice souveraine, 
l'une des attributions de sa suzeraineté royale, à 
l'égard de la nouvelle colonie française. 

Le fort Dauphin devint alors le chef-lieu de l'île 
de Madagascar, à laquelle on donna le beau nom 
de France orientale. M. de Beausse y arriva en 
1665, en qualité de gouverneur général pour le roi. 
Un conseil souverain fut établi dans la colonie et 
la métropole y fit des envois considérables d'hom- 
mes et de matériel. M. de Beausse fut en même 
temps choisi pour dépositaire des sceaux du roi à 
Madagascar. Le grand Sceau, au rapport de Char- 
pentier, représentait le roi en manteau royal, la 
couronne en tête, le sceptre dans une main, et la 
main de justice dans l'autre. On lisait, autour de 
ce grand Sceau, la légende suivante : Lldovici XIV 
Fra>ci^ et Navarr e Régis Sigillum , ad usum su- 

l'REMI C0>SIL1I GaLLT.E OrIENTALIS. 

Tandis que cette opulente compagnie s'organisait 
en France, les successeurs de Flacourt, qui n'a- 
vaient hérité ni de sa fermeté ni de ses talents, lut- 
taient à Madagascar contre les difficultés de leur 
position. Parmi eux, M. de Champmargou se fit re- 
marquer honorablement. Sa persistance et son 
énergique volonté étaient faites pour de meilleures 
circonstances. Ce fut sous son gouvernement que 
le père Etienne, directeur de la Mission, mu par 
un dévouement inconsidéré, essaya de convertir au 
christianisme un chef influent de la province, par- 
tisan clialeureux des Français. Cette tentative fit 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 13 

perdre la vie à l'ardent missionnaire, à la fois apô- 
tre et martyr, et à ses compatriotes un appui d'au- 
tant plus précieux que dans ce moment la trahison 
décimait les rangs de nos infidèles alliés. Un 
Français, le sieur La Case, mécontent de voir ses 
services méconnus , s'était retiré chez le chef de 
la vallée d'Amboule, dont il avait épousé la fille. 11 
était devenu l'idole des indigènes de cette contrée. 
Loin de chercher à se venger, cet homme aussi in- 
telligent que généreux, dont la tête avait été mise 
à prix, n'usa de son influence que pour secourir et 
aider ses anciens amis. 11 rétablit la paix compro- 
mise avec les chefs des environs et rendit de grands 
services à la colonie dans la guerre désastreuse qui 
fut le résultat de la conduite impolitique du père 
Etienne. On l'en récompensa dignement en le 
nommant officier, puis major de l'île. 

Ce fut le 11 juillet 1665, au matin, qu'eut lieu la 
prise de possession faite au nom du Roi et pour le 
compte de la compagnie des Indes orientales, de l'ile 
de Madagascar, qui, selon la volonté de Louis XIV, 
devait être le pivot des opérations de la compa- 
gnie dans les mers de l'Inde. M. de Rennefort, se- 
crétaire d'État de la France orientale, nous en a 
conservé les souvenirs dans la relation qu'il a pu- 
bliée de son voyage. « Je me fis conduire immédia- 
« tement, dit-il, chez le gouverneur, M. de Champ- 
'< margou. Tenant en main un original de la 
« déclaration du roi pour l'établissement de la 
« compagnie des Indes orientales en l'ile de Mada- 



i4 LIVRE 1. CHAPITRE I. 

« gciscar, de laquelle Sa Majesté faisait don à la- 
« dite compagnie , je lui dis que je venais pren- 
« dre possession de ladite île, au nom du roi. Le 
« gouverneur dit que, le lendemain, il remettrait 
« l'île de Madagascar entre les mains du porteur 
« des ordres de Sa Majesté. » 

En 1669, M. le comte de Monde vergue débarqua 
au fort Dauphin. Il arrivait en qualité de gouver- 
neur général ou vice-roi et amenait avec lui une 
flotte composée de dix vaisseaux. 

La Compagnie royale avait mal dirigé ses opéra- 
tions, mal choisi ses postes et ses agents. Elle ne 
tarda pas à chanceler, malgré ses immenses res- 
sources. Ces ressources elles-mêmes, si consi- 
dérables, si abondantes, furent une cause indi- 
recte de ruine, dans un temps oi^i les entreprises 
commerciales étaient si peu formées à la ba- 
lance de leurs revenus et de leurs dépenses, où 
ces colossales expéditions financières étaient con- 
fiées la plupart du temps à des aventuriers sans 
pudeur ou à des gentilshommes ruinés, peu habi- 
tués, les uns et les autres, au sage maniement 
des capitaux qui leur étaient alors confiés pour 
le bien de la France. Le gaspillage s'était in- 
stallé dès l'origine, au sein de la Compagnie. Les 
millions du roi, les millions de la France, au lieu 
de concourir au grand but politique qui les récla- 
mait, entretinrent et alimentèrent pendant quelque 
temps les plus odieuses dilapidations. Il fallut re- 
noncer aux espérances les plus légitimes, i^otre 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 15 

premier établissement sérieux et de grande pro- 
portion fut compromis de la manière la plus désas- 
treuse. Si l'on ajoute à ces causes déjà si tristes 
d'autres ferments de dissolution, on verra, qu'en 
dehors du gaspillage financier, cette grande entre- 
prise était sourdement minée par plusieurs autres 
sujets de ruine dont un seul eût suffi pour la 
perdre. C'était la mésintelligence des chefs de la 
colonie, les hostilités fréquentes des naturels, la 
détestable administration intérieure et enfin la dis- 
corde qui divisa bientôt les directeurs de la com- 
pagnie elle-même. Malgré un secours de deux mil- 
lions qu'elle reçut, en 1668, du roi de France, la 
compagnie , jetée par les causes que nous avons 
énumérées dans les plus graves embarras, fut obli- 
gée de faire, en 1670, remise de ses droits sur Ma- 
dagascar entre les mains de Sa Majesté. ^ 

Le roi supprima le conseil souverain du fort Dau- 
phin, par arrêt du 12 novembre 1670. La situation de 
la colonie ne fit alors que péricliter, et les Français 
se retirèrent successivement de l'île. 

Malgré l'abandon de ses sujets, le roi de France 
ne cessa pas un instant de considérer l'île de Ma- 
dagascar commxC appartenant au domaine de la 
couronne, auquel un arrêt du conseil d'État, de 
juin 1686, réunit formellement cette île dans les 
termes suivants : « Tout considéré. Sa Majesté 
« étant en son conseil, vu la renonciation faite par 
« la compagnie des Indes orientales à la propriété 
« et seigneurie de l'île de Madagascar, que Sa Ma- 



16 LIVRE I. — CHAPITRE I. 

« jesté a agréée et approuvée, a réuni et réunit à 
« son domaine ladite île de Madagascar, forts et lia- 
« bitations en dépendant, pour par Sa Majesté en 
« disposer en toute propriété, seigneurieet justice. " 
Desédits de mai 1719, juillet 1720 et juin 1725, 
consacrèrent les mêmes droits de propriété de la 
couronne de France sur l'île de Madagascar. 

Lors de cette réunion de l'île au domaine de la cou- 
ronne de France, M. de Mondevergue eut le choix 
de rester gouverneur de cette possession ou de re- 
tourner en France. 11 prit ce dernier parti, et ce 
brave officier qui avait administré le pays avec sa- 
gesse et rétabli la paix dans la colonie; ayant été 
calomnié par son successeur, fut emprisonné au 
château de Saumur où il succomba sous le poids 
du chagrin. 

L'amiral de La Haye lui avait succédé en 1670. 

11 était arrivé au fort Dauphin muni de pouvoirs 

illimités, avec une nouvelle flotte de neuf vaisseaux 

armés en guerre et appartenant au roi. Le sieur 

Dubois, dans son voyage aux îles Daiiphme etMas- 

carekjne, raconte ainsi l'arrivée à Madagascar de 

l'amiral de La Haye : « Le 2/i novembre, M. de La 

« Haye descendit à terre, accompagné des officiers 

« de l'escadre et de ceux de sa maison. 11 trouva 

« toute l'infanterie sous les armes pour sa récep- 

« tion. Ils furent en la maison de M. de Monde- 

« vergue, lors encore vice-roi ou gouverneur de 

« l'île, en présence duquel et de M. de Champ- 

« margou, lieutenant général, de M. de l'Espi- 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 17 

fi nay, receveur général, et de plusieurs officiers et 
« personnes notables, M. de La Haye fit ouverture 
« des paquets du roi, et fit faire lecture de ses 
« commissions. 

« Le jeudi, li décembre, les préparatifs ayant 
« été faits pour la réception de M. de La Haye, en 
« qualité d'admiral gouverneur et lieutenant gé- 
« néral pour le roi, la chose fut exécutée ainsi. 
« Les troupes d'infanterie, tant de l'île que celles 
« de la flotte du sieur admirai étant sous les ar- 
« mes et les Français, habitants en l'île, et plu- 
« sieurs originaires qui avaient été mandés estant 
« présents, Monsieur l'admirai sortit de son logis 
« accompagné de Messieurs de la Mission, et de 
« M. de Gratteloup, maréchal de camp, de M. de 
« La Baturière, aide de camp, de M. de Champ- 
« margou, lieutenant général, du sieur La Case, de 
« plusieurs officiers, garde et maison de M. l'ad- 
« mirai. Hs furent jusque sous la porte du fort, 
fi oîi était dressée une espèce de throsne. Chacun 
« y prit son rang selon sa qualité. L'on imposa le 
« silence et le secrétaire du conseil lut les com- 
« missions du roi données en faveur de M. de La 
« Haye, par lesquelles il parut que Sa Majesté, vou- 
« lant maintenir les pays orientaux et peuples 
'( d'iceux qui sont ou seront sous son obéissance, 
« a trouvé ne pouvoir faire un meilleur choix que 
« celui de la personne de M. de La Haye, es 
« qualités sus-dites, lui donnant Sa Majesté pou- 
« voir de commander en toutes choses, régir, 

2 



18 LIVRE I. — CHAPITRE I. 

« gouverner, faire et ordonner tout ainsi que le- 
« dit sieur de La Haye le jugerait à propos pour 
« le bien et avantage de Sa Majesté ; mesme pou- 
« voir d'exercer la justice souveraine es dits pays 
« obéissants, tant sur les ecclésiastiques que sur 
<( toutes autres personnes en général. Ensuite de 
« quoi les officiers prêtèrent serment de fidélité 
« à Sa Majesté et d'obéissance à M. de La Haye. 
« Le mesme jour, M. l'admirai prit possession de 
« l'isle au nom du roy. » 

Sous le gouvernementdu comte de Mondevergue, 
comme sous celui de l'amiral de La Haye, M. de 
Champmargou avait continué à résider au fort Dau- 
phin, n y jouait le principal rôle dans la direction 
des affaires, par suite de sa triple et essentielle con- 
naissance des hommes, des choses et des lieux. Un 
chroniqueur affirme, sans que rien puisse faire ju- 
ger de la vérité de son assertion, qu'il fit échouer 
à dessein une expédition dirigée contre un des chefs 
indigènes, par ordre du dernier gouverneur géné- 
ral, dans le but de dégoûter celui-ci d'un pays, où 
lui-même regrettait de ne plus occuper que le se- 
cond rang, après y avoir possédé si longtemps le pre- 
mier. Quoi qu'il en soit, l'insuccès éprouvé parM. de 
La Haye fit en effet sur lui une impression de telle 
nature qu'il prit la résolution de quitter le fort Dau- 
phin et de porter ses forces à Surate. Le départ de 
l'amiral fut suivi de la mort de La Case et de celle 
de M. de Champmargou. M. de La Bretesclie, qui 
succéda à ce dernier, était le gendre de La Case, mais 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 19 

il n'en avait ni les talents ni la considération. 11 
désespéra de se maintenir dans l'ile avec les débris 
de la colonie, affaiblie chaque jour par les guerres 
contre les indigènes et les discordes intestines. 
L'exemple de M. de La Haye le gagna et, profitant 
du passage d'un navire qui se rendait à Surate, il 
abandonna le pays ; à peine était-il à bord avec sa 
famille et quelques amis qu'il aperçut un signal de 
détresse qui arrivait de la terre qu'il venait de quit' 
ter. On mit immédiatement à la mer la chaloupe 
qui fut assez heureuse pour arriver à temps et pour 
recueillir, au pied du fort Dauphin, les malheureux 
qui venaient d'échapper au massacre des Français par 
les indigènes. Ce tragique événement, suite de la 
longue irritation produite par l'imprudent fana- 
tisme religieux du père Etienne, eut lieu à la fin de 
l'année 1672. lie Gentil, dans son Voyage dans les 
mers de l'Inde, raconte que les Français furent sur- 
pris sans défense, dans leur église située hors du 
fort, pendant la messe de minuit, et que ceux qui 
purent s'en échapper, allèrent, avec quelques fem- 
mes du pays, chercher asile à l'île Bourbon où ils 
s'établirent. 

L'ile Bourbon n'avait, à cette époque, que fort 
peu d'habitants. A part les douze hommes qui y fu- 
rent déportés par Pronis et qui en revinrent, dit 
Flacourt, « bien sains et gaillards, » elle ne reçut, à 
cette époque , aucun explorateur. M. de Flacourt 
y envoya, en 1 65 /i, huit blancs accompagnés de 
six nègres, pour l'occuper et la reconnaître. Cette 



20 LIVRE I. — CHAPITRE 1. 

petite colonie y vécut heureuse et dans la plus grande 
abondance pendant quatre ans ; mais se trouvant 
sans communication régulière avec l'extérieur, ils 
profitèrent du passage d'un navire anglais pour 
se rendre dans l'Inde. L'île Bourbon était encore 
inhabitée, lorsque vers 1665, selon le rapport de 
l'abbé Raynal, elle servit encore de refuge aux 
Français échappés du fort Dauphin. «La santé, l'ai- 
« sance, la liberté dont ils jouissaient déterminè- 
« rent plusieurs matelots des vaisseaux qui allaient 
« y prendre des rafraîchissements à se joindre à 
« eux. « On peut donc dire que la colonie de Bour- 
bon fut en quelque sorte la fille de celle de Mada- 
gascar. Aujourd'hui Bourbon fait entendi'edes pa- 
roles éloquentes en faveur de la grande île Male- 
gache et lui rend, ainsi que nous le verrons plus 
loin, l'hommage que mérite l'ancien berceau de 
ses aïeux. 

Au commencement du dix-huitième siècle, l'at- 
tention de la France fut de nouveau attirée par l'im- 
portance politique et maritime de Madagascar. L'in- 
génieur de Cossigny y fut envoyé en 1733 pour 
explorer la baie d'Antongil. 

En 1746, le général de La Bourdonnais va éga- 
lement examiner et étudier le pays. 

La compagnie des Indes cherchait depuis long- 
temps à fonder un établissement dans l'île Sainte- 
Marie. Elle en trouva bientôt l'occasion. Le 30 juil- 
letl750, cette île futcédée àla France par Béti, fille 
de Tamsimalo, dernier souverain décédé de Foule- 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 21 

pointe et de toute la côte comprise entre ce lieu et 
la baie d'Antongil. Cette cession fut faite également 
par les grands chefs du pays \ 

' Voici l'acte qui conslalc celle cession : 

« L'an des Français 17o0, sous le règne de Louis te Bien- Aimé, 
« quinzième du nom , roi de France et de Navarre , Béti , fille el 
« hérilière du royaume et de tous les droits de feu Tamsimalo (ou 
« Ralziiïiilaho), son père, en son vivant roi de Foulepoinle et des 
« autres pays de la côte de l'est de ]Madagascar, dejiuis 18" 30' de 
(< latitude méridionale, en remontant vers le nord , jusqu'à la baie 
« d'Antongil, située par lii" 30' de latitude aussi méridionale, sou- 
« verain de tous les [lays et iles adjacents, 

u A tous les princes de son sang, à tous les grands de son royaume, 
«chefs de village, commandant pour lui dans ses États, à tous 
«autres, ses sujets quelconques, aux habitants de l'île Sainte- 
« Marie, et à toutes les nations du monde qui ont el peuvent avoir 
« commerce avec la partie de l'île de Madagascar qui forme son 
<( royaume, 

« Fait savoir et notifie, par ces présentes, que feu Tamsimalo , son 
« père, et ELLE-mèmc, depuis plusieurs années, ayant eu dessein, 
« pour le bien de ses Etats et de tout son peuple, de faire leur pos- 
« sible pour attirer la nation française dans leur pays, par [tréfé- 
« renceauv autres cantons de Madagascar, ils ont requis, à diverses 
« reprises, les capitaines des vaisseaux de la compagnie des Indes 
« de France, qui viennent traiter annuellement chez lui des vivres, 
« et pour bestiaux et esclaves, de demander en son nom et pour lui, 
« à Sa Majesté Louis olinzième, uoi France et de Navarre, cl à la 
«compagnie, qu'il protège rélablissemenl d'un comptoir français 
« sur les terres de sa dépendance eu l'île de Madagascar ; qu'ils ont 
« chargé récemment le sieur Gosse , officier , qui a fait plusieurs 
« traités pour la compagnie dans les escales de son royaume, de 
« solliciter messire Pierre-Félix-Barlhélemi David, écuyer, gouver- 
« ncur général pour le roi el la compagnie des îles de France et 
« de Bourbon, de consentir qu'il soit procédé à l'établissement pour 
« lequel ils ont conjointement offert, promis et se sont obligés , et 
« EELE s'offre , promet el s'oblige , de céder, abandonner, livrer et 
« bailler, pour en être mis en pleine jouissance et possession , à sa 



22 LIVRE I. CHAPITRE I. 

[[éritière du royaume de son père, Béti voulut 
témoigner aux Français la satisfaction qu'elle éprou- 
vait de les voir venir former un établissement per- 

« Majkstk Louis quinzième , et à la compagnie française des Indes, 
« le Icnain qui lui serait nécessaire. 

« Le décès de Tamsimalo, son père, étant arrive dans l'intervalle du 
« retour dudit sieur Gosse, elle, héritière du royaume de feu son père 
« et de tous ses droits, a su, à l'arrivée du sieur Gosse, depuis peu de 
« retour dans une des escales de son royaume, et chargé des ordres, 
(( volontés et pouvoirs do messire Pierre-Félix-Barlhélemi David, 
« qu'il ne peut s'établir de comi)toir français sur les terres de son 
« royaume qu'au moyen qu'il soit fait un abandon entier, et sans 
« aucune restriction , de l'île de Sainte-Marie , de son port et de 
« l'îlot qui le ferme. 

(( En conséquence de quoi, et pour mettre à exécution le projet, 
« à jamais avantageux à son peuple et à son royaume , de faciliter 
« un établissement chez elle, et d'y maintenir les Français , 

« Elle, Béti, reine de Foulepointe, avec toute sa famille, assistée 
« des grands de son royaume , des chefs et des commandants des 
« villages qui lui appartiennent, s'est embarquée sur le vaisseau de 
« la compagnie de France, le Mars, pour se rendre à l'île de Sainte- 
« Maiiie, où, étant en présence des sieurs Adam de Yilliers, capi- 
(( laine dudit vaisseau, du sieur Gosse , officier chargé de traiter de 
« l'acquisition de Sainte-Marie, et d'arborer le pavillon français 
« pour y faire l'établissement qu'elle demande ; des sieurs Vizéz, 
«premier lieutenant; Nageon , second lieutenant; Damain et de 
« Ravenel , tous deux premiers enseignes , et Maingaud , écrivain 
« dudit vaisseau le Mam, et des soussignés, grands, chefs, commau- 
« dants des villages de son royaume, et ses sujets , par elle appelés 
« pour être témoins de la cession et de l'abandon qu'elle fait au sieur 
« Gosse, à ce présent et acceptant pour S. M. le Roi de France, 
« Louis quinzième, et la nation française, 

« Elle dédare, veut et entend, qu'à commencer de ce jour, l'île 
« Sainte-Marie, située par le 10" de latitude méridionale, deux à trois 
« lieues à l'est de la cote orientale de Madagascar, cesse de faire partie 
« de ses États, qu'elle a hérités de ses pères, et qu'elle doit laisser à 
« ses successeurs; mais, au contraire, soit et demeure toujours ap- 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 23 

manent dans son pays en leur cédant en toute pro- 
priété l'île de Sainte-Marie. Legentil rapporte qu'à 
son retour de l'île de France, Béti fit une seconde 

« partenant, avec son port et l'îlot qui le ferme, à S. M. Louis QriiNZE, 
« ROI DE France et de Navarre, pour servir au commerce de la com- 
« pagnie des Indes, cédant, abandonnant, livrant et transportant 
« tous ses droits quelconques sur ladite île et ses dépendances audit 
« seigneur roi de France et à sa compagnie des Indes, pour par ledit 
« seigneur roi de France et sa compagnie des Indes en être pris pos- 
« session et pleine jouissance de ce moment, et y rester à perpé- 
« tuité, comme maîtres pleins, puissants et souverains seigneurs 
« d'icelles, sans être tenus de payer à elle, Béti, ni à aucun de ses 
« successeurs, aucuns droits et rétributions pour cause de ladite ac- 
« quisition ; reconnaissant, elle, Béti, S. M. Louis XV, et sa compa- 
« gnie des Indes, pour souverains maîtres et seigneurs indépendants 
« de ladite île et de son port, pour en jouir et disposer comme il leur 
«avisera bon être: promettant, elle, Béti, reine, sa famille, les 
« GRANDS de son royaume, les chefs et commandants de ses villages, 
« à ce présents et consentant, pour les droits du royaume et parlicu- 
« liers, soutenir, proléger, maintenir, défendre contre tout trouble 
« et empêchement de la part des naturels de l'île de Madagascar ou 
« autre nation qui voudraient interrompre ou s'opposer à leur établis- 
« sèment, les sujets de S. M. le roi de France et les employés de la 
« compagnie des Indes, en pleine paix et jouissance et entière posscs- 
« sion de l'île Sainte-Marie et de ses dépendances ; 

« Veut pareillement et entend, ladite reine Béti, que la concession 
« et l'abandon qu'elle fait aujourd'hui , de son plein gré et de son 
« mouvement volontaire , pour le bien de ses peuples et de son 
« royaume, soit et demeure stable , à perpétuité, sans que , pour 
« quelque motif que ce puisse être, aucun de ses héritiers, sujets 
« ou autres nations, pour raison d'aucuns droits ou cessions parti- 
« culières, puisse prétendre à en débouter la nation française, au- 
« jourd'hui en possession de ladite île et de ses dépendances. » 

« Reconnaissant, par ces présentes, ladite reine Béti, qu'elle a 
« reçu du sieur Gosse, de la part de S. M. le roi de France et de la 
« compagnie des Indes, à titre de compensation, dédommagement 
« échange, une certaine quantité d'effets à elle propres et conve- 



24 LIVRE I. — CHAPITRE 1. 

donation de l'île Sainte-Marie aux Français qui en 
reprirent possession en 1754. 

En 1758, le gouverneur de l'île de France , Du- 

« nables, dont elle est conlentc, ainsi que les grands du royaume, à 
« ce présents et acceptant, comme chargés des intérêts de leur keine 
« et de sa couronne, 

a Déclare, Béti, à tout le royaume de Foulepointe, à ses alliés et 
« aux rois de Madagascar, ses voisins, que les Français sont et de- 
« meurent quittes à perpétuité, envers tous les rois de Foulepointe, 
« ses descendants , et autres qui pourraient y prétendre ; et qu'ELLE 
« veut et entend qu'ils soient reconnus, par tous les peuples de Ma- 
« dagascar, pour seuls maîtres et souverains de l'île Saime-Marie, 
« son port et l'îlot qui le ferme; 

« Veut que copie du présent acte soit déposée dans son trésor, 
« pour demeurer et passer à ses descendants; qu'il soit envoyé des 
« courriers dans les principaux établissements de son royaume, 
« pour donner avis à tous ses sujets, même aux peuples voisins et 
« ses alliés, de la prise de possession de ladite île par les Français. 

« Et a signé ladite HEi>iE Béti, de sa marque et de son cachet, 
« qu'elle a fait reconnaître par les grands de son royaume. 

« Et ont aussi signé les sieurs acceptant et témoins de la prise de 
« possession, dans le port de l'île de Saime-Mauie, en la partie orien- 
« laie de l'île de Madagascar, le 30 juillet 1730. » 

« Gosse, Adam de ViUiers, J. Vizèz, Xageon de l'Estamj, 
Kerostain, de Ravenel, Maingaud. » 

En marge est une empreinte en cire rouge, suivie de ce signe f, 
et apostillée de ces mots : a Cachet et marque de Béti, reine de Fou- 
« lepointe, fdle du défunt roi, seule héritière de ses biens ; » 

Et une autre empreinte de cire, suivie de ce même signe et de 
ces mots : « Marque de la Reine, mère de Béti. » 

Suivent les marques ( f ) de Bécalanne, beau-père du roi , chet 
à Fénériffe et de Diennesenhar, petit-fils du roi ; Quintade, chef de 
Foulepointe; Vomaisse, chef de Foulepointe; Ponerif, chef de Fou- 
lepointe; Ratssora, chef de Fénériffe; 1 ou7oMsara, chef delà baie 
d'Antongil ; Tempenendric, chef de Foulepointe; Mananpiré, chef de 
Foulepointe; Diamanette, chef de Mahambou ; Natte, chef de Massi- 
néranou; Fatara, chef à Foulepointe; Rafizimoine, chef de Foule- 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 25 

mas , réserva par un décret , pour le compte du 
roi, le privilège du commerce sur toute la côte. 
Vers 1761 , des établissements de commerce appar- 
tenant à des Français embrassaient la côte orientale 
de Madagascar dans sa plus grande étendue depuis 
le fort Dauphin jusqu'à la baie d'Antongil. On voit, 
quelques années plus tard , en 1767 , le gouverne- 
ment français reprendre ses anciens projets et re- 
vendiquer officiellement le privilège exclusif du 
commerce malegache et faire de Foulepointe le 
centre de ses opérations. 

Enfin, en 1768, M. le comte de Maudave est chargé 
d'aller relever à Madagascar le fort Dauphin dont il 
venaitd'être nommé commandant pour le roi. Grâce 
àsa modération personnelle et à un système bien en- 
tendu d'économie, M. de Maudave serait peut-être 
parvenu à faire prospérer la colonie , sans les con- 
tinuels changements de politique qui se succé- 
daient dans la métropole et qui entravèrent néces- 
sairement ses projets. La jalousie permanente des 
administrateurs de l'île de France fut également 



\mnie;Lahaibé; Sivoiigmiorrctc, chef àMacnbou ; Meabolouluu, chcl' 
de Maenbou ; Piamhonne, chef à Maenboii ; Ynaiguisse ; MaUlaza , 
chef duBanivoul; Ramamamou, chef du Bauivoul; Dianperavola, 
chef à Foulepointe; /{a/mo«7ie, chefà Foulepouile; Ratcisagaij, chef 
de la grande île Sainle-Marie ; liamansoujjmmp ; Bérigny ; Racaca, 
chef de Sainle-Marie, résidant sur Loquay (ilôt situé à l'enlrce du 
|jorl); hiamanharé, chef de Laivande, île Sainte-Marie ; Tanpenen- 
(iiennc, chef de la grande île Sainte-Marie; Embousenga, chef de la 
grande ile Sainle-Marie ; Rambonnccouluu, chef de la grande ile 
Sainle-Marie. 



26 LIVRE I. — CHAPITRE I. 

pour lui un grand obstacle; 31. de Maudave , renon- 
çant au système militaire, avait proposé au gou- 
vernement un plan nouveau de colonisation « pour 
le seul objet de commerce.» Dès les premiers mois, 
les subsides lui manquèrent pour l'installation 
même de sa colonie et la métropole lui refusa bien- 
tôt tout secours. Il avait obtenu des chefs du pays 
la cession spéciale d'une étendue de neuf à dix 
lieues de terre sur les bords de la rivière de Fanza- 
hère où il essaya de former un établissement, mais 
il fut, faute de ressources, forcé d'abandonner 
bientôt ce premier essai. M. le comte de Maudave 
quitta la colonie en août 1769. 

La France absorbée alors par la guerre d'Améri- 
que renonça, pour le moment, à toute opération mi- 
litaire ou commerciale sur la grande île africaine. 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 27 



CHAPITRE II. 



Sommaire. — Gouvernement du comle de Beuyoswki. — Jalousie du 
gouvernement de l'île de France. — Le nouveau gouverneur général 
acquiert une grande influence dans le pays. — Il reste trois années 
sans recevoir de nouvelles de la métropole. — Son courage et sa 
fermeté. — Le 16 septembre 1776, les chefs lui offrent la souve- 
raineté de l'île. — Arrivée des commissaires royaux à Mada- 
gascar. — Le comte de Benyowski leur remet sa démission. — 
Il se considère dès lors comme Chef suprême de l'île. — Grand 
Kabar. — Discussion de la constitution malegache. — Départ de 
Benyowski pour la France. — 11 passe en Amérique. — Son retour 
à Madagascar. — Expédition dirigée de l'île de France contre lui. 
— Sa mort. — Son portrait. — Considérations générales. — Aban- 
don des établissements formés par lui. — Explorations de Lescalier, 
de M. Bory Saint-Vincent. — Le général Decaen envoie à Tama- 
taveM. Sylvain Roux avec le titre d'agent général. — Les Anglais 
s'emparent, en 1810, dcTamataveetdeFoulcpointe. — Capitula- 
tion de M. Sylvain Roux. — Occupation momentanée par les An- 
glais du port Louquez. — Interprétation du traité de Paris. — Re- 
prise de possession de nos établissements par les administrateurs 
de l'île Bourbon, en mars 1817. 



Ce fut en 1773, que le comte polonais Maurice de 
Benyowski reçut du gouvernement français la mis- 
sion de fonder un grand établissement dans la baie 
d'Antongil. Après sa merveilleuse évasion du 
Kamtschatka, le comte de Benyowski s'était rendu 



28 LIVRE I. — CHAPITRE II. 

à l'île de France, où il avait conçu l'idée d'un éta- 
blissement pour Madagascar. 

Il vint en France, en 1772, exposa ses plans, et 
obtint le commandement d'une expédition consi- 
dérable; mais, à l'île de France, ses projets ren- 
contrèrent tant de malveillance qu'il ne put venir 
mouiller, dans la baie d'Antongil , que le l/i février 
mil. Il prit possession de l'île de Madagascar au 
nom du roi de France et en fut reconnu pour gou- 
verneur général. 11 débarqua au fond de la baie 
d'Antongil, sur les bords de la rivière Tungumbaly, 
dans un endroit qu'il nomma Louisbourg. Les 
chefs et les députés des districts environnants 
vinrent immédiatement s'engager par serment à 
coopérer, en ce qui dépendait d'eux, à la réalisa- 
tion des plans de prospérité conçus par le chef 
hardi de la nouvelle expédition. Benyowski s'em- 
pressa de construire des forts et d'établir des postes 
de défense le long de la côte orientale à Angontzy, 
dans l'île Marosse, à Fénérifîe , à Foulepointe , à 
Tamatave, à Manahar et à Antsirak. 

Dès les premiers mois de son gouvernement , la 
colonie fut paisible. Une seule peuplade, les Zaffi- 
Rabé , ayant rompu leurs serments et menaçant 
la tranquillité de l'île , Benyowski leur acheta 
leurs villages et sut plus tard échapper à une ten- 
tative d'empoisonnement qu'avaient essayée contre 
lui ces ennemis acharnés. Poussé à bout, il les 
contraignit par la force à se réfugier dans les forêts 
de l'île. Dans la suite , les peuplades qui s'atta- 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 29 

clièrent à Benyowski se chargèrent de la répres- 
sion des Zaffi-Rabé et de ses autres ennemis. Mais 
la fièvre avait fait autour de lui de grands et irré- 
parables ravages. Atteint lui-même par le mal, il 
se fit transporter dans File Marosse où l'air lui 
avait paru moins insalubre qu'à Louisbourg, puis 
dans une plaine située à neuf lieues environ dans 
l'intérieur, où règne une température bienfaisante, 
et que, dans leur langage pittoresque , les Maie- 
gâches appellent la Plaine de la santé. 

Cependant la haine jalouse des gouverneurs de 
l'île de France poursuivait sans relâche l'établis- 
sement de Madagascar, et son nouveau gouverneur 
général. Un intendant lui fut envoyé de l'ile de 
France. Cet émissaire avait reçu des ordres secrets 
qui eussent paralysé et ruiné de fond en comble la 
colonie nouvelle, sans l'infatigable vigilance de son 
chef. Ces obstacles, quelle qu'en fût la portée, ne 
découragèrent pas le comte de Benyowski. Par ses 
ordres, des interprètes qu'il avait soin d'accréditer, 
parcouraient le pays , pénétraient dans les pro- 
vinces les plus reculées, contractaient des marchés 
et nouaient, en son nom , des alliances avec ceux 
d'entre les chefs qui n'avaient pu assister à la 
grande assemblée et prêter le serment d'usage. 
Faisant partager ses vues d'avenir et ses travaux 
pai' les indigènes, il perçait de tous côtés des routes 
et des canaux, construisait des forts des bâti- 
ments de tout genre. 

Chaque jour arrivaient, à Louisbourg, des dé- 



30 LIVRE I. — CHAPITRE II. 

pûtes envoyés par les naturels, soit pour offrir à 
Benyowski des secours contre les Zaffi-Rabé, soit 
pour solliciter de lui des traités d'alliance et d'a- 
mitié. Dans une excursion que Benyowski fit à 
Foulepointe, les Bétanimènes, les Fariavahs et les 
Betsimsaracs le prirent pour arbitre des différends 
qui les divisaient. Ces peuplades écoutèrent et sui- 
virent avec respect les conseils du gouverneur 
français et conclurent une paix qui devait avoir les 
résultats les plus heureux pour la prospérité de la 
colonie. Le kahar ou grande assemblée générale où 
fut discutée cette importante affaire, était composé 
d'environ vingt-deux mille naturels. 

A son retour à Louisbourg, Benyowski apprit 
que les Zaffi-Rabé, au nombre detroismille, avaient 
paru en armes dans les environs, et demandaient à 
présenter leurs plaintes au gouverneur. Celui-ci. 
n'hésita pas à se rendre au milieu d'eux, accompa- 
gné seulement d'un interprète. Là, il écouta les 
plaintes des chefs et leur répondit avec succès. Mais 
à peine avait-il achevé son discours qu'il se vit en- 
touré et menacé sérieusement par cette peuplade 
barbare. 11 allait succomber, lorsque cinquante Ma- 
legaches, conduits par un officier européen, arri- 
vèrent à son secours et attaquèrent les Zaffi-Rabé. 
Dans cette circonstance, Benyowski échappa à la 
mort par un miracle qu'il dut à son sang-froid et à 
sa rare présence d'esprit. Obligé de se défendre 
avec son épée seulement, et de se faire jour dans la 
mêlée, il fut couché en joue à bout portant par un 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 31 

indigène. Ne pouvant éviter le coup, Benyowski 
lui cria avec force, dans la langue du pays : « 6^0- 
qiiin, ton fusil ne partira pas ! » Le hasard ayant ac- 
compli cette prédiction, le naturel jeta son arme à 
terre et s'enfuit avec ses compagnons, en poussant 
des cris et en disant : « Nous sommes perdus, c'est 
un ampoumchave, un sorcier. » 

Trois années s'écoulèrent ainsi, sans qu'aucune 
nouvelle arrivât d'Europe pour aider et encourager 
la nouvelle colonie. Benyowski aurait infaillible- 
ment succombé dans une telle position, contre les 
attaques des Sakalaves du Nord, sans les secours 
que lui prêtèrent les peuplades de la côte orientale 
qui prirent les armes en sa faveur et repoussèrent 
plusieurs foisl'ennemi. Abandonné par la métropole, 
poursuivi sans relâche par les incroyables intri- 
gues du gouvernement de l'île de France, le comte 
de Benyowski fut amené alors peu à peu à profiter 
d'une circonstance que le hasard avait fait naître 
et qui devait influer étrangement sur la fin de la 
carrière publique de cet homme singulier. 

Vers le commencement de l'année 1775, il avait 
appris qu'une vieille femme malegache, nommée 
Suzanne, qu'il avait ramenée avec lui de l'île de 
France, disait avoir été vendue aux Français en 
même temps que la fille de Ramini , dernier chef 
suprême de la province de Manahar. Elle déclarait, 
en outre, qu'elle reconnaissait en Benyowski le fils 
de cette princesse, et, par conséquent, l'héritier des 
Ampandzaka-bé,dignité souveraine qui s' était éteinte 



32 LIVRE 1. CHAPITRE II. 

par la mort de Ramini. Les paroles de la vieille 
Malegache avaient produit une révolution parmi 
les chefs des environs. Ils s'étaient assemblés plu- 
sieurs fois et après s'être consultés, ils avaient dé- 
claré qu'ils n'attendaient que le moment favorable 
pour honorer en Benyowski le sang de Ramini. A 
cette même époque, un vieillard de Manahar qui 
se disait inspiré, prédisait que des changements 
considérables allaient avoir lieu dans le gouverne- 
ment de l'ile, et que le descendant de Ramini se fe- 
rait bientôt connaître. 11 n'en fallut pas davantage 
chez un peuple superstitieux comme le sont tous 
les peuples dans l'enfance. Les esprits furentvive- 
ment agités par ces prophéties. 

Le 16 septembre 1776, un cortège, composé 
de douze cents hommes environ, et précédé des 
grands chefs, se présenta devant la maison de 
Benyowski, en demandant à lui faire une com- 
munication importante. Lorsque les saints furent 
échangés, Rafangour, chef de la nation des 
Sambarives, se leva, et s'adressant au gou- 
verneur, lui dit avec solennité : « Béni soit le 
« jour qui t'a vu naître ! Bénis soient tes parents 
« qui ont pris soin de ton enfance! Bénie soit 
« l'heure où tu posas ton pied sur le sol de notre 
« île î — Les chefs malegaches ayant entendu dire 
« que le roi de France avait l'intention de te retirer 
« de ce pays et qu'il était fâché contre toi, parce 
« que tu as refusé de faire de nous des esclaves, se 
« sont réunis et ont tenu des kabars pour aviser à 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 33 

« ce qu'il fallait faire, si ces rapports étaient vrais. 
« Leur amour pour toi m'oblige en ce jour à te ré- 
« vêler le secret de ta naissance et de tes droits sur 
« cette immense contrée, dont tous les habitants 
« t'adorent. Oui, moi, Rafangour, le seul survivant 
« de la famille de Ramini, je renonce à mes 
« droits sacrés pour te déclarer l'unique héritier 
« légitime de Ramini. Zanaar, le bon génie qui 
« préside à nos kabars, a inspiré à tous les chefs la 
« volonté de te reconnaître pour leur ampandzaka- 
« bé ', etde jurer que loin de t'abandonner jamais, 
« ils protégeront au contraire ta personne, au péril 
« de leur vie, contre les violences des Français. » 
D'autres discours empreints des mêmes sentiments 
furent prononcés par les principaux chefs, et en 
quittant leur nouvel ampandzaka-bé, ils lui donnè- 
rent, en se prosternant devant lui jusqu'à terre, les 
marques d'un respect qui n'est dû à leurs yeux 
qu'au représentant de la puissance souveraine. 

Quand cette manifestation des chefs malegaches 
fut terminée , trois officiers de la garnison coloniale, 
accompagnés d'un détachement de cinquante hom- 
mes , vinrent trouver le comte de Renyowski et lui 
déclarèrent fermement que les déloyales intrigues 
de l'administration de l'ile de France les avaient 
décidés à unir leur sort au sien et qu'ils étaient ré- 



' Le inol mii[Qg^die.Impa7idz-aka signifie, prince, comme Aiidrian 
signifie noble, l.e litre d'ampandzaka est donné aux membres de la 
famille royale, elà tous ceux qui tiennent par le sang au souverain. 

3 



34 LIVRE I. CHAPITRE II. 

soins à ne rabandonner jamais. BenyoAvski crut de- 
voir leur adresser des remontrances pleines de sa- 
gesse, auxquelles ils répondirent qu'ils s'étaient 
entendus avec les chefs de la province et qu'aucune 
considération ne les ferait renoncer à leur projet. 
Un grand kabar eut lieu le lendemain. Les chefs 
renouvelèrent leur déclaration de la veille et enga- 
gèrent Benyowski, au nom du peuple malegache, à 
quitter le service du roi de France et à indiquer la 
province qu'il désirait choisir pour lieu de sa rési- 
dence , afin qu'on y bâtît une ville. Benyowski ré- 
pondit que son intention était bien de se démettre 
des fonctions de gouverneur général; mais qu'il 
croyait devoir attendre l'arrivée des commissaires 
français qui viendraient, dans peu de temps, visiter 
la colonie et entre les mains desquels seulement il 
pouvait se dégager de ses serments envers la France. 
Il ajouta que , quant à la ville dont on souhaitait la 
fondation , l'emplacement le plus convenable serait 
le centre de l'île. Il développa à cette occasion le 
plan de gouvernement qu'il lui paraîtrait convena- 
ble d'adopter. Quand il eut fini , un des chefs reçut 
des indigènes de l'assemblée l'ordre de veiller à ce 
qu'aucune tentative ne fût commise contre la vie 
ou la liberté de leur ampandzaka-bé. 

Les commissaires royaux dont avait parlé Be- 
nyowski, MM. de Bellecombe et Chevreau, envoyés 
parle gouvernement jaloux de l'île de France, ar- 
rivèrent le 21 septembre 1776, et, jusqu'au 27, ils 
s'occupèrent à visiter toutes les parties de l'éta- 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 35 

blissement colonial. Ils remirent à Benyowski un 
certificat constatant la parfaite régularité de son 
administration , et reçurent de lui la démission de 
sa charge. Ces formalités accomplies, ils se rem- 
barquèrent précipitamment dans la crainte de su- 
bir les atteintes de la fièvre et ne se firent pas faute 
à leur retour de déprécier les actes de ce gouver- 
neur général. 

Dès ce moment , Benyowski se considéra comme 
le chef suprême de Madagascar. 

11 convoqua, le 10 octobre, un kabar général des 
peuples malegaches et remplit toutes les cérémo- 
nies du grand serment. Le 11 du même mois , l'acte 
solennel et définitif qui constatait son élévation à la 
dignité d'ampandzaka-bé fut lu trois fois à haute voix 
et signé par trois des plus puissants chefs de l'île qui 
étaient Javi, roi de l'Est, dont Foulepointe était le 
chef lieu; Lambouine, roi du Nord, et Rafangour, 
chef des Sambarives, habitants des environs de la 
baie d'Antongil. Les grands chefs de toute la côte 
orientale, depuis le cap d'Ambre jusqu'au cap Sainte- 
Marie, s'étaient rendus à cette assemblée dans la- 
quelle plus de cinquante mille Malegaches vinrent 
se prosterner devant leur nouveau souverain. La 
constitution malegache fut discutée et acceptée dans 
les trois séances du 13, du 14 et du 15 de ce mois. 
Cette constitution contenait dans son premier et 
principal article l'institution d'un conseil suprême 
composé de vingt-deux membres, choisis parmi 
les chefs des diverses nations. 



36 LIVRE I. — CHAPITRE II. 

Ce fut alors que Benyowski crut le moment venu 
défaire connaître aux chefs assemblés la nécessité de 
conclure un traité avec la France ou tout autre pays, 
afin d'assurer l'exportation des produits de l'ile. Il 
ajouta qu'il avaitFintention de partir pour accomplir 
ce projet. Le vieux chef Rafangour s'écria que c'était 
courir à sa perte et engagea l'assemblée à ne pas 
consentir à un tel dessein. Après une longue et ora- 
geuse délibération, il fut arrêté que l'ampandza- 
ka-bé se rendrait , ainsi qu'il le souhaitait , en 
France ou dans un autre pays, avec de pleins pou- 
voirs pour traiter, au nom de la nation malegache , 
mais quïl prendrait , avant de partir, l'engagement 
de revenir à Madagascar, soit qu'il réussît, soit 
qu'il échouât dans son entreprise. Enfin, le 10 dé- 
cembre de cette même année 1776, Benyowski 
s'embarqua à Louisbourg sur un brick qu'il avait 
frété. En s'éioignant des rivages de Madagascar, il 
put voir avec émotion l'immense concours de na- 
turels qui s'y étaient rassemblés pour lui souhaiter 
un heureux voyage et pour conjurer les maléfices 
du mauvais génie, s'il tentait de s'attaquer à lui '. 

A peine arrivé en France, Benyowski eut de 
longues conférences où il expliqua au gouverne- 
ment métropolitain quelle avait dû être sa con- 



* Tous ces faits sont consignes dans les curieux Ménioiros qui 
ont clé laissés par le conilc de Benyowski, et qui furent publiés pour 
la première fois en anglais à Londres, en 1790; puis, traduits en 
français et édités à Paris, en 1791, 2 vol. in-8". 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 37 

duite. Il reçut une épée en récompense de ses 
services qui, du reste, avaient déjà trouvé en Ben- 
jamin Franklin un avocat chaleureux. Ce fut vai- 
nement toutefois qu'il offrit ses projets de traité 
à la France d'abord, puis à l'Autriche et à l'Angle- 
terre. 

Le comte de Benyowski, d'après les conseils 
de Franklin, passa alors en Amérique où il sut 
persuader et intéresser la jeune république, en lui 
parlant de ses succès, de ses forts, de ses villes 
malegaches, et de sa grande route royale d'Antongil 
à Bombetok. Les Américains lui fournirent quel- 
ques subsides pour consolider ces opérations, mais 
sans toutefois y attacher un caractère officiel. Son 
absence dura ainsi jusqu'en 1785. Le nouveau sou- 
veraindu Madagascar se décida enfin à reprendre 
la mer et, le 7 juillet, il arriva à l'île de Nossi-bé, 
dans la baie de Passandava. 11 se rendit par terre 
à la baie d'Antongil. Le roi du Nord, et une foule 
d'autres chefs l'accueillirent avec le plus vif en- 
thousiasme, ce qui démontrait qu'une absence 
aussi longue n'avait rien changé à leurs bons sen- 
timents pour lui. 

Pendant que le nouveau souverain fortifiait le 
village d'Ambodirafia dont il avait fait sa capitale, 
qu'il établissait des postes à Manahar et dans d'au- 
tres villages de la province, une expédition desti- 
née à revendiquer notre droit de possession sur Ma- 
dagascar se préparait contre lui à l'île de France. 

Le 23 mai 1786, un navire de guerre expédié par le 



38 LIVRE I. CHAPITRE II. 

gouverneur, M. de Souillac, mouilla dan&labaied'An- 
tongil. Soixantehommes durégiment dePondichéry, 
après avoir débarqué, arrivèrent sans résistance au 
pied du fort de Mauritiana, où Benyowski s'était 
renfermé avec deux blancs et trente naturels. Un 
feu de mousqueterie s'engagea entre la troupe et la 
petite garnison du fort qui, par suite de la retraite 
des Malegaches, se vit bientôt réduite aux trois 
Européens. Au moment où Benyowski allait mettre 
le feu à une pièce de canon chargée à mitraille et 
pointée sur l'étroit sentier qui conduisait à la po- 
sition où il s'était retranché, il fut frappé d'une 
balle au sein droit. 11 mourut en brave. Son 
corps resta trois jours sans sépulture. Ce fut M. de 
Lassalle, un de ses officiers, qui le fit enterrer et 
qui planta alors les deux cocotiers que l'on voit en- 
core sur sa tombe. 

Telle fut la mort du comte Maurice de Benyows- 
ki, magnat de Pologne et de Hongrie ; tel avait 
été le règne éphémère de cet homme vraiment su- 
périeur dont les Malegaches vénèrent encore la 
mémoire et auquel les Français n'ont rendu qu'une 
justice tardive. Cependant ceux qui connaissent à 
fond les choses, telles qu'elles sont à Madagascar, 
et qui ont été à même d'examiner avec impartia- 
lité les idées de colonisation et les actes successifs 
de ce gouverneur général s'accordent à dire que sa 
conduite politique envers les Malegaches qu'il sutad- 
mirablement discipliner, ainsi que ses vues d'admi- 
nistration appropriées au pays, sont destinées à 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 39 

servir un jour de modèle à quiconque voudra fonder 
à Madagascar un établissement sérieux et durable. 

Le comte de Benyowski était très-brave, actif, 
rude travailleur, entreprenant à l'extrême. Aussi 
juste que ferme, aussi généreux qu'énergique, 
il savait punir et récompenser à propos. Son ca- 
ractère était plein de douceur. Affable et bon, di- 
sent ses contemporains, il aimait à causer, mais il 
parlait peu de lui-même et avait l'art d'écouter 
avec complaisance. Il s'exprimait avec une éton- 
nante facilité en neuf langues différentes. Le 
comte de Benyowski avait, en un mot, des facultés 
élevées qu'il devait plus encore à la nature qu'à la 
brillante éducation qu'il avait reçue. Il possédait 
au plus haut point les qualités nécessaires à ceux 
que la Providence a créés pour convaincre, entraî- 
ner et dominer les hommes. 

Le comte de Benyov^^ski avait été nourri des 
grands principes de l'école philosophique du dix- 
huitième siècle * , et c'est à ces principes de tolé- 

' Les Mémoires du comte de Benyowski sont semés de récils 
touchants qui attestent des vues élevées et le plus noble cœur dans 
celui qui en est à la fois l'auteur et le héros. Nous citons au hasard, 
comme exemple, les lignes qui suivent: «Cette nation avait une cou- 
rt tume étrange et cruelle qui était observée depuis un temps immé- 
« morial.Tous les enfants qui naissaient avec quelques défauts, ou 
« même certains jours de l'année qu'ils regardaient comme mal- 
« heureux, étaient sacrifiés aussitôt. Le plus communément ils les 
« noyaient. Le hasard me rendit témoin de cette coutume barbare, 
« quand je descendais la rivière pour me rendre à la plaine de 
« Louisbourg. J'eus le bonheur, le jour de mon départ, de sauver 



40 LIVRE I. — CHAPITRE II. 

rance, à ces idées écleiirées et libérales qu'il a dû 
principalement les succès obtenus par lui sur ces 
peuplades sauvages que sa bonté s'était entière- 
ment conciliées. Si la métropole avait secondé, 
comme elle avait promis de le faire, ce hardi et ex- 
périmenté novateur, si le gouvernement de l'ile 
de France n'avait pas incessamment entravé de toute 
la puissance de son inertie l'établissement nouveau, 
nul doute que le comte de Benyowski n'eût donné 
pour toujours à la France cette grande et belle co- 
lonie. 

Cette vérité devient plus manifeste encore, lors- 
que l'on compare la conduite politique du comte 
de Benyo^vski à celle de ses inhabiles prédéces- 
seurs. Il semble que ceux-ci avaient pris à tâche 
d'aliéner à la France et de rendre hostiles à toute 
idée de civilisation les peuples primitifs commis à 
leur garde. En effet, si nous jetons un coup d'œil ré- 
trospectif sur les administrations précédentes, que 
voyons-nous ? Des hommes aveugles et cruels im- 
posant leurs vices, leurs passions et leurs préjugés 
à des barbares dont la naïve logique déconcertait 
parfois leurs oppresseurs, des gentilshommes cor- 



« la vieil trois de ces inforluiircs victimes. Je les fis transporter au 
« Port-Louis, et, clans une grande fête que je donnai à tous les 
« chefs du pays, je les fis jurer de ne jamais commettre à l'avenir 
(i (le pareils actes de cruauté. Je regardai comme le plus heureux jour 
(( (le ma rie celui de l'abolition de cette horrible coutume, qui était 
(( un effet du fanatisme ou de quelqu'aulre préjugé non moins exé- 
« crable. (Edition de Paris. Tome 11, page 277). » 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 41 

rompus et blasés, récoltant pour prix de leurs vio- 
lences inutiles et insensées les plus sanglantes re- 
présailles. 

Il est notoire que les premiers rapports des Eu- 
ropéens avec les Malegaches furent excellents. 
« Tous ces gens-là, dit le chroniqueur Dubois, 
sont assez civils et courtois, n'ayant pas la bruta- 
lité des autres nations noires. Ils sont spirituels et 
fins, autrefois ces noirs estoient les meilleurs gens 
du monde, et, quand ils voyoient un homme blanc, 
ils estoient dans l'admiration et le respect, se cou- 
chant à terre, quand il enpassoitun près d'eux , et si 
on vouloit entrer dans leurs cases, ils se mettoient 
sur le seuil de la porte et faisoient passer l'homme 
blanc sur leur corps, disant que la terre n'estoit pas 
digne de porter un homme blanc, croyant qu'il 
eust quelque chose de divin ; mais à présent ils 
sont bien changés d'humeur, n'ayant pas plus de 
respect pour un blanc que pour un noir. Et cela 
par le mauvais exemple qu'ils ont eu des Euro- 
péens, qui font gloire du pesché de la luxure en ce 
païs et qui leur débauschent souvent leurs femmes, 
et, quand on leur presche la chasteté, ils se moc- 
quent et disent que les blancs ne sont pas meil- 
leurs qu'eux. » 

Les Malegaches, de l'aveu de leurs maîtres 
civilisés, étaient donc hospitaliers et doux. Ces 
hommes blancs venus sur leurs merveilleux na- 
vires avec leurs beaux uniformes, leurs armes à feu, 
leur supériorité étrange, étaient des demi-dieux 



42 LIVRE I. CHAPITRE II. 

pour les naturels , et les populations surprises et 
charmées les entouraient de respect et d'amour. 
A peine arrivés, les colons de Pronis et de Fou- 
quembourg se livrèrent aux plus coupables excès. 
Pronis lui-même donnait l'exemple de l'immora- 
lité la plus révoltante. Il faisait assassiner Piahou- 
lou, l'un des chefs malegaches, parce que celui-ci 
accusait le commandant français de lui avoir pris 
des bœufs, accusation qui se trouvait parfaitement 
fondée» Pronis ne se faisait pas faute d'intervenir 
dans les querelles des tribus, non comme Be- 
nyowski, le disciple de Franklin, mais pour leur 
vendre son appui, moyennant du riz et des bes- 
tiaux. 

C'est ainsi qu'on le voit pour mille bœufs 
aider une tribu à]en massacrer une autre, faisant 
assassiner les amants, les maris et les pères des 
femmes qu'il avait pour concubines, au mépris des 
plus simples lois de l'hospitalité ; compromettant 
ainsi la situation politique du pays au profit de ses 
plus basses passions personnelles. Enfin, dernier 
trait qui achève de peindre ce représentant de la 
civilisalion et de la chrétienté, se trouvant un jour 
en marché d'esclaves avec un capitaine hollandais 
et pressé de livrer une marchandise qu'il avait ven- 
due sans la posséder, Pronis fait ramasser par un 
détachement soixante-treize individus qui étaient 
dans les environs, presque tous de famille libre, et 
il les vend sans pudeur au traitant : « Depuis ce 
jour, dit Flacourt , aussitôt qu'un navire mouil- 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 43 

lait sur la racle, toute la côte devenait déserte. » 
Delaforest Desroyers, commandant deux vais- 
seaux pour le duc de la Meilleraye, relâche à Sainte- 
Marie pour réparer une voie d'eau. Il part en cha- 
loupe et remontant une rivière, à la grande terre, 
il envoie demander du cristal de roche à des gens 
occupés à récolter leur riz. Les pauvres Malega- 
ches ne demandent pas mieux que d'aller à la re- 
cherche du cristal ; mais ils supplient le comman- 
dant de les laisser finir cette cueillette, disant : 
« que sans cela le riz s'égrènera et que leur récolte 
sera perdue. » A ces mots, Delaforest furieux s'em- 
porte, descend de son embarcation, chasse devant 
lui les habitants d'un village épouvanté, saisit, en- 
chaîne, frappe et menace de son épée les chefs et 
leurs femmes. Les naturels indignés attirent dans 
un piège le capitaine français et cinq de ses hom- 
mes qui y sont massacrés ensemble. 

Desperriers, digne lieutenant de Pronis, reçoit 
la nouvelle de la mort de Desroyers. Il s'avise 
d'en accuser les chefs du pays d'Anossi, situé à plus 
de deux cents lieues de l'endroit où avait été com- 
mis le meurtre. Desperriers entre dans le pays d'A- 
nossi, surprend les habitants en pleine paix et les 
massacre. Les détails de cette affreuse opération 
méritent d'être signalés. 

Un des chefs du pays, Dian-Panolahé était 
venu s'établir à Fanzahère et, pour garantie de 
paix, il avait laissé son fils aîné en otage au fort. 
Une nuit, Dian-Panolahé est surpris dans son 



44 LIVRE I. — CHAPITRE II. 

soniQieil, enchaîné et conduit au fort Dauphin , 
après avoir vu piller et incendier sa demeure. 
Un chef septuagénaire et sa femme sont massa- 
crés dans un village voisin , tandis qu'un au- 
tre détachement frappait endormis sur leurs nattes 
un chef important, Dian-Rassoussa, et son fils. En 
apprenant ces attaques et ces assassinats, le chef 
principal du pays d'Anossi, Dian-Machicore, réu- 
nit toute sa famille et se présente au fort pour ju- 
rer que lui et les siens ne sont coupables d'aucun 
tort envers les Français. Cette démarche si pleine 
de grandeur ne produit aucune impression sur 
Desperriers. Dian-Machicore et un de ses fils sont 
mis aux fers et attachés par les pieds à un poteau, 
auprès de Dian-Panolahé ! Deux autres fils du chef, 
ses trois filles, quatre de ses neveux et plusieurs 
autres membres de sa famille sont envoyés sur le 
navire le Saint-Georges, en rade , pour être gardés 
à vue. 

A quelques jours de là, le pilote, commandant le 
Saint-Georges, s'en vint dire au lieutenant de Pro- 
nis que ses prisonniers le gênaient à bord. « Eh ! 
bien , descendez-les, répond Desperriers ; mais 
qu'en ferons-nous à terre? » 

Une embarcation du Saint-Georgesietahientot sur 
la grève les Malegaches, les mains liées derrière le 
dos, et quelques nègres, envoyés du fort, commen- 
cèrent à zagayer ces malheureux sans défense. Un 
missionnaire, le père Bourdaise, accourut et les 
baptisa dans le sang, en élevant au ciel des actions 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 45 

de grâces. Une jeune femme, déjà blessée, parvint 
à s'échapper, se jeta à la mer en nageant vigoureu- 
sement vers un bouquet de bois du rivage opposé. 
Cependant Desperriers, du haut du fort, observait 
tranquillement cette scène sanglante. Sur son or- 
dre, une pirogue mise à l'eau et vivement poussée, 
atteint la Malegache et un matelot l'achève à coups 
d'avirons sur la tête. Le massacre fini, Desperriers 
s'en alla trouver Dian-Machicore, qui ne ^savait 
rien du malheur de sa famille et lui promit la vie à 
lui et à tous les siens, s'il lui livrait son or. Le ciief 
commanda à son fils d'aller chercher toutes ses ri- 
chesses, et le jeune garçon partit pour son village 
sous la garde d'un détachement. 

« Ils arrivèrent au bois, dit le chroniqueur au- 
quel nous empruntons ces détails, Dian-Bel (c'était 
le nom du jeune homme) dit à sa sœur, qui gardoit 
la maison, que, pour sauver la vie à son père et la 
sienne, et celle de ses frères, elle allât quérir tout 
l'or que le chef possédoit. La pauvre fille s'y en va 
toute seule, au milieu de la nuit, à plus d'une lieue 
dans la montagne et dans le bois. Elle apporte , au 
bout de trois heures, un panier sur sa tête, où 
étoient l'or, les colliers, les oreillettes et bracelets 
de son père , et tout le meilleur qu'ils possédoient. 
Non contents de cela,lesdits François pillèrent tout 
ce qu'il y avoitdans la maison et s'en retournèrent 
au fort le lendemain avec les prisonniers. Desper- 
riers et les autres, trouvant qu'il y avoit quelques 
cents gros d'or, dirent que Machicore se mocquoit 



4^6 LIVRE I. CHAPITRE II. 

et qu'il avoit bien plus d'or que cela. Alors, Des- 
perriers et son lieutenant, après avoir fait aux chefs 
reproches d'avoir fait tuer M. Delaforest (ce qu'ils 
nioient et disoient qu'ils n'avoient aucune connois- 
sance, ni affinité avec les nations de ces cantons-là 
et qu'ils en étoient innocents), les François leur 
dirent qu'il falloit qu'ils mourussent. Dian-Machi- 
core supplia qu'on les envoyât en France où on 
leur feroit leur procès, s'ils avoient mérité la mort; 
mais Panolahé dit : « Puisqu'il faut que nous mou- 
rions, allons à la mort. » 

« Alors, après leur avoir annoncé le massacre de 
leurs enfants, on les livra tout nus à des noirs qui 
les tuèrent à coup de zagayes. Voilà, ajoute simple- 
ment le chroniqueur, tout ce qui s'est passé depuis 
le départ de VOurs jusqu'au départ du St-Georges.^^ 

M. de Flacourt était sans doute un homme in^ 
telligent et ferme, mais c'était un administrateur 
ne connaissant que la politique impitoyable du sa- 
bre. Il se vante, dans sa relation, d'avoir pillé et 
brûlé cinquante villages en deux ans. 

Nosalliés eux-mêmes furent maintes foisattaqués 
et massacrés. Il parle lui-même de deux têtes cou- 
pées qu'on lui présenta et qui avaient fort bonne 
façon. Flacourt semblait se complaire à ces froides 
et abominables plaisanteries. Un des chefs le per- 
sécutant pour avoir un fusil, Flacourt en fit accom- 
moder un, selon sa propre expression, c'est-à-dire 
qu'il enjoignit à l'armurier de pratiquer un trou 
sous la culasse et de le fermer avec du plomb. Heu- 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 47 

reusement le malheureux indigène fut prévenu à 
temps et la machine infernale n'eut pas de résultat 
meurtrier, mais l'indignation des chefs fut telle 
qu'ils prirent ce prétexte, dit Flacourt, pour mena- 
cer les Français et leur déclarer la guerre. 

Nous faisons grâce au lecteur de toutes les aménités 
de ce genre que se permirent les premiers colons et qui 
avaient, en somme, la portée politique la plus grave. 
Nous passons également sous silence le fanatisme 
de certains missionnaires, tels que le père Etienne, 
et les rapines infâmes des premiers traitants. Nous 
en avons assez dit sur ces tristes sujets pour faire 
voir comment ces civilisateurs éclairés savaient 
faire respecter en eux le pays dont ils étaient les 
représentants, le roi dont ils étaient les envoyés, 
le Dieu dont ils auraient dû être les apôtres de mi- 
séricorde et de paix. 

Puisse l'exemple de ces excès et de leurs tristes 
conséquences politiques, puissel'histoire de ces fau- 
tes de tout genre en détourner un jour ceux aux- 
quels la Providence confiera le soin d'achever, à Ma- 
dagascar, l'œuvre de civilisation si mal commencée 
parles coupables aventuriers du dix-septième siècle! 

Après la mort du noble et malheureux Benyowski, 
et l'abandon des établissements qu'il avait formés, 
la France n'eut plus à Madagascar qu'un commerce 
d'escale et n'y conserva que quelques postes de 
traite, sous la direction d'un agent commercial et 
sous la protection d'un détachement militaire fourni 
par la garnison de l'île de France. Ainsi donc, de- 



48 LIVRE I. — CHAPITRE II. 

puis lG/i2 , année de la fondation du fort Daupiiin 
jusqu'en 1786, les établissements français de Ma- 
dagascar furent tour à tour occupés , abandonnés 
et occupés de nouveau , selon que l'exigèrent nos 
vues, nos convenances, etdes circonstances locales. 

A une époque plus rapprochée, en 1792, la Con- 
vention nationale, malgré les graves préoccupations 
du moment , donna mission à M. Lescalier d'aller 
étudier la grande île malegaclie et d'y choisir une 
position avantageuse pour la colonisation. Lesca- 
lier adressa au gouvernement un rapport tout à fait 
favorable. Il attribuait l'insuccès des tentatives an- 
térieures , particulièrement au mauvais esprit qui 
y avait présidé. En 1801, l'administration de File 
de France confia une semblable mission à M. Bory 
Saint-Vincent. Cet officier distingué déclara , que 
Madagascar seul pouvait donner à la France une 
position forte dans la mer des Indes et que cette 
grande île lui paraissait appelée un jour à rempla- 
cer avantageusement Saint-Domingue. En 180/i, 
le général Decaen prit des mesures d'organisation , 
relatives aux possessions françaises de Madagascar. 
Il en déclara Tamatave le chef-lieu et y envoya 
M. Sylvain Roux avec le titre d'agent général. Cette 
factorerie exista jusqu'à la prise de l'île de France 
par les Anglais, en 1810. 

Jusqu'à ce moment, du reste, la France n'avait 
cessé, ainsi que nous l'avons dit, d'entretenir sur 
divers points de Madagascar, des postes de traite ou 
des factoreries , tant pour l'approvisionnement de 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 49 

Bourbon et de l'île de France que pour le ravitail- 
lement de ses escadres. Ainsi, en 1746, Mahé de 
La Bourdonnais relâche à la baie d'Antongil pour 
réparer les avaries de l'escadre qu'il avait impro- 
visée, puis de là aller dans l'Inde chercher les An- 
glais, les battre et s'emparer de Madras, Legentil 
nous apprend que M. Laval, chef de traite à Foule- 
pointe, y approvisionna, en 1759, l'escadre du 
comte d'Aché, composée de onze vaisseaux. Plus 
tard enfin , Madagascar fournit des vivres à l'es- 
cadre du bailli de Suffren, lorsqu'il partit de l'île 
de France pour sa glorieuse campagne de l'Inde. 
11 en fut de môme pour les frégates , qui défendi- 
rent avec tant d'éclat, sous l'empire , la puissance 
française dans ces mers lointaines. 

A cette dernière époque , les postes de l'île con- 
centrés à Tamatave et à Foulepointe, tombèrent 
au pouvoir des Anglais déjà maîtres de l'île de 
France. Une capitulation fut conclue le 18 fé- 
vrier 1811, entre M. Sylvain Roux et le capitaine 
Linné, commandant la corvette de Sa Majesté Bri- 
tannique, l'Eclipsé. Les Anglais occupèrent un in- 
stant le port Louquez ; mais leur capitaine ayant 
dans un moment de colère frappé le chef Tsitsipi, 
cette imprudente brutalité fut suivie des plus san- 
glantes représailles. Tous les Anglais furent mas- 
sacrés, à l'exception d'un seul qui s'échappa dans 
un canot. Le capitaine Lesage, fut envoyé le 
23 avril 1816 pour réclamer justice de cet attentat. 
A son arrivée , il convoqua un kabar, où Tsitsipi 

4 



30 LIVRE I. — CHAPITRE II. 

fut condamné à mort , ainsi que ses complices. Le 
chef fut pendu sur le lieu môme où avait été com- 
mis le massacre. Cependant, vers la fin de Tannée, 
les Anglais abandonnèrent ce poste, ainsi que 
M. Pye qui en était le commandant, et se retirè- 
rent en se contentant de détruire les forts qui exis- 
taient dans nos comptoirs. 

Le traité de Paris du 30 mai I8IZ1., rendit à la 
France ses anciens droits sur Madagascar. L'art. 8 
stipule en effet la restitution des établissements de 
tout genre que nous possédions hors de l'Europe 
avant 1792, à l'exception de certaines possessions, 
au nombre desquelles ne figure point Madagascar. 
Mais comme cet article portait en même temps 
cession à la Grande-Bretagne de la propriété de 
Vîle de France et de ses dépendances , sir Robert 
Farquhar, gouverneur de cette dernière colonie de- 
venue anglaise, prétendit que les établissements de 
Madagascar se trouvaient implicitement compris 
dans la cession, comme ayant été rangés au nombre 
des dépendances de l'île de France antérieurement 
à 179*2. Cette interprétation erronée du traité de 
Paris donna lieu, entre le Cabinet des Tuileries et 
celui de Saint-James, aune négociation à la suite de 
laquelle le gouvernement anglais reconnut que la 
prétention élevée par sir Robert Farquhar n'était 
nullement fondée, et adressa à ce gouverneur, sous 
la date du 18 octobre 1816, l'ordre de remettre 
immédiatement à l'administration de Bourbon les 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 51 

anciens établissements français de Madagascar ^ 
Depuis l'abandon des établissements successive- 
ment formés au fort Dauphin et à la baie d'Anton- 
gil, nous n'avions eu à Madagascar, que de simples 
postes de traite; mais, avant 1811, l'île de France 
nous appartenait, et nous pouvions encore con- 
server l'espoir de rentrer dans nos droits sur Saint- 
Domingue. Après la conclusion des traités de 181 /t 
et de 1815, la situation de la France, relativement 
à ses possessions coloniales, se trouva totalement 
changée. L'île de France avait passé sous la domi- 
nation anglaise ; la soumission de Saint-Domingue 
était plus qu'incertaine; l'abolition de la traite, 
stipulée dans l'un et l'autre traité, présageait la 
décadence des Antilles , de la Guyane et de Bour- 
bon ; et, cette dernière île étant dépourvue de port, 
nous n'avions plus, à l'est du cap de Bonne-Espé- 



' Les lignes que l'on vient de lire, ainsi que celles qui suivent, 
sont extraites de la Brochure publiée en 1836 par le ministère de la 
marine, sous le titre : Précis historique sur les établissements fran- 
çais Je Madagascar. Toutes les fois que nous aurons à rapporter 
des faits, et surtout des faits politiques et diplomatiques, consignés 
dans cet opuscule, nous tâcherons, autant qu'il nous sera possible, 
de donner presque textuellement les extraits que nous en ferons. 
Cette publication ayant d'ailleurs un caractère tout à fait officiel, 
le soin dont nous parlons devient dès lors un devoir. Nous avons 
dû également suivre pas à pas, notamment dans notre troisième 
Ciiapitre, la Brochure officielle qui paraît être, du reste, une analyse 
méthodique des dépèches ministérielles et des rapports adminis- 
tratifs, dont certaines parties se trouvent même, quelquefois, repro- 
duites littéralement dans son texte. 



52 LIVRE I. CHAPITRE II. 

rance , un seul point de relâche où , en temps de 
guerre, nos vaisseaux pussent trouver un abri et se 
ravitailler. Le temps paraissait donc venu d'exa- 
miner attentivement si Madagascar pouvait nous 
rendre ce que nous avions perdu, et se prêter à 
des établissements avantageux à notre marine et à 
notre commerce. 

En mars 1817, les administrateurs de l'île de 
Bourbon furent chargés par M. le vicomte Dubou- 
chage, alors ministre de la marine et des colonies, 
de faire procéder à la reprise de possession de ces 
établissements, et d'envoyer provisoirement sur les 
lieux un agent commercial, avec le nombre d'hom- 
mes nécessaire pour faire respecter le pavillon 
français. 

M. le vicomte Dubouchage chargea, dans cette 
vue, M. le conseiller d'État Forestier, vice-prési- 
dent du comité de la marine, de rechercher dans 
les documents existant aux archives de ce minis- 
tère, quel parti la France pouvait tirer de ses 
anciennes possessions de Madagascar. Ces docu- 
ments étant peu nombreux et peu propres surtout 
à faire connaître l'état réel du pays , M. Forestier 
consulta M. Sylvain Roux, dernier agent français à 
Tamatave, qui se trouvait alors à Paris, ainsi qu'un 
ancien chef de traite, qui avait également résidé plu- 
sieurs années à Madagascar; et il rédigea un mé- 
moire oîi après avoir exposé la nécessité d'étendre les 
relations de notre commerce, de donner une plus 
grande activité à notre navigation, d'ouvrir de nou- 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 53 

veaux débouchés aux produits de l'agriculture et 
de l'industrie françaises, et de fournir des moyens 
d'existence à l'excédant de la population du royaume, 
qui commençait à prendre un accroissement in- 
quiétant pour l'avenir, il proposait de fonder un 
établissement colonial d'une certaine importance 
sur la côte orientale de Madagascar. 

Cette côte , la seule où la France eût autrefois 
possédé de pareils établissements, lui semblait, par 
sa position rapprochée de Bourbon, le point le plus 
favorable à des projets de colonisation. La petite 
lie de Sainte-Marie, qui en était très-voisine, offrait 
à son avis, une réunion d'avantages propres à fixer 
d'abord le choix du gouvernement. Le canal qui 
la séparait de la côte orientale de Madagascar for- 
mait une rade belle, sûre, et d'un abord facile en 
tout temps ; et vis-à-vis se trouvait le port de Tin- 
tingue, susceptible de devenir un grand arsenal 
maritime. Former un premier établissement à 
Sainte-Marie ; se porter à Tintingue aussitôt que 
cet établissement serait suffisamment consolidé; 
de là s'avancer et s'étendre dans la grande île, à 
mesure que les moyens de colonisation seraient 
acquis; employer à la culture les naturels du pays, 
en les traitant soit comme esclaves, soit comme des 
engagés qui, après quatorze années, seraient af- 
franchis et pourraient participer, comme habitants 
delà colonie, à la distribution des terres, tel était 
le plan développé dans le mémoire de M. Fores- 
tier, qui proposait de composer la première expé- 



54 LIVRE I. — CHAPITRE II. 

dition d'un administrateur en chef, de quatorze 
officiers civils, de cent treize officiers, sous-officiers 
et soldats , et de cent vingt colons , en tout deux 
cent quarante-huit personnes, et d'affecter aux frais 
de cette expédition une somme de 1,200,000 francs. 
En présence des charges qui pesaient alors sur 
la France, il était impossible de songer pour le mo- 
ment à une pareille dépense, et même à une dé- 
pense moindre. Le ministre de la marine, M. le 
comte Mole, décida l'ajournement de l'expédition 
projetée jusqu'en 1819, espérant <[u'à cette époque 
la situation des finances permettrait au gouverne- 
ment de se livrer à ces utiles entreprises d'un si 
grand intérêt pour l'avenir maritime et colonial de 
la France. 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 55 



CHAPITRE III. 



Sommaire. — M. le corale Mole, ministre de la marine, institue une 
commission chargée d'explor.er la côte orientale de Madagascar. — 
Reprise de possession officielle de Sainte-Marie et deXintingue, en 
1818. — Opinion de la commission ministérielle au sujet d'un plan 
décolonisation. — Elle propose de commencer par un établissement à 
Sainlc-Marie.—Scs conclusions à ce sujet sont adoptées. — M. Syl- 
vain Roux est nommé chef de l'expédition. — Instructions qui lui 
sont remises. — Retards a[)portés au départ de l'expédition. — Son 
arrivée à Madagascar. — Ses premiers travaux. — Maladies cau- 
sées par l'hivernage. — Le Menai, corvette anglaise, vient deman- 
der à quels titres nous sommes à Sainte -Marie. — Réponse de 
M. Sylvain Roux. — Déclaration à ce sujet du gouvernement an- 
glais de Maurice. — Les chefs du pays de Tanibey font acte de 
soumission à la France. — Proclamation de Radama. — Les Ho- 
vas s'emparent de Foulepointe. — Conduite prudente de l'admi- 
nistration de Bourbon, — Révocation de M. Sylvain Roux. — Sa 
mort. — Son remplacement par M. Blévec. — Le nouveau com- 
mandant met Sainte-Marie en état de se défendre contre les Hovas. 
— Radama se présente à Foulepointe. — Protestation de M. Blévec. 
— Réponse do Radama. — Le roi des Hovas s'éloigne vers le Nord. 
— État de la colonie et de son personnel. — Il est décidé que 
rétablissement de Sainte-Marie sera conservé par la France. 

M. le comte MoIé mit le temps à profit pour se 
procurer des notions positives sur la côte orientale 
de Madagascar, et notamment sur Tintingue et 
Sainte-Marie. 



56 LIVRE I. — CHAPITRE III. 

Une commission spéciale, nommée par lui, placée 
sous les ordres de M. Sylvain Roux, et composée 
d'un ingénieur-géographe, de l'arpenteur, du jar- 
dinier-botaniste du roi, à Bourbon, et d'un colon 
de cette île, fut chargée d'aller explorer les lieux 
et de reconnaître le point où il serait possible de 
former un établissement de culture et de commerce. 
Cette exploration, à laquelle concoururent M. le 
baron de Mackau, alors capitaine de frégate, et son 
état-major, eut lieu pendant les quatre derniers 
mois de 1818. Les explorateurs visitèrent successi- 
vement Tamatave, Foulepointe, et tout le littoral 
jusqu'à Tintingue et Sainte-Marie. 

Ils reprirent solennellement possession de Sainte- 
Marie le 15 octobre 1818, et de Tintingue le [i no- 
vembre suivant, en présence des chefs et des prin- 
cipaux habitants du pays, réunis en kabar ou 
assemblée générale. L'exploration terminée, ils 
revinrent à Bourbon et y consignèrent le résultat 
de leurs observations dans des rapports où Tintin- 
gue et Sainte-Marie furent présentés comme les 
points les plus convenables pour la formation d'é- 
tablissements coloniaux. 

Tintingue, situé sur la Grande Terre, vis-à-vis de 
l'île Sainte-Marie, possédait un port magnifique, à 
l'abri de tous les vents et capable de contenir jus- 
qu'à quarante vaisseaux de haut bord. Le pays avoi- 
sinant était remarquable par sa fécondité, abondant 
en bois précieux pour les constructions maritimes 
et arrosé par plusieurs rivières considérables, dont 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 57 

trois avaient leur embouchure clans la rade. Les ex- 
plorateurs regardaient ce point comme offrant tou- 
tes les facilités désirables pour fonder des établis- 
sements de culture; mais ils pensaient, surtout 
M. Sylvain Roux, que le premier établissement 
devait être fondé dans la petite île de Sainte-Marie, 
qui était beaucoup plus saine que la Grande Terre, 
et qui, à raison de sa position insulaire, offrait plus 
de sécurité politique. 

Cette île, d'environ douze lieues de long sur deux 
ou trois de large, est séparée de la côte orientale 
de Madagascar par un canal, large d'une lieue et un 
quart dans sa partie la plus étroite, vis-à-vis de la 
Pointe-à-Larrée, et de quatre lieues en face de Tin- 
tingue. Suivant les explorateurs , on y trouvait un 
bon port, qui, quoique peu étendu, pouvait recevoir 
des frégates. A l'est, les côtes de l'île étaient inatta- 
quables, à cause des récifs qui les environnaient, 
et à l'ouest la défense en était facile, au moyen de 
quelques travaux peu dispendieux. Les terres pa- 
raissaient d'assez bonne qualité et favorables à la 
culture de la plupart des productions intertropi- 
cales. De nombreux ruisseaux et des rivières y 
coulaient dans tous les sens. Les bois propres aux 
constructions navales croissaient abondamment 
dans l'île, et l'on pouvait se procurer, sur les lieux 
mêmes, tous les matériaux nécessaires pour bâtir. 
La population de Sainte-Marie ne s'élevait pas à plus 
de mille à douze cents âmes; mais l'île pouvait aisé- 
ment fournir du travail à vingt-cinq ou trente mille 



58 LIVRE I. — CHAPITRE III. 

cultivateurs engagés ou esclaves, et à quatre ou 
cinq mille Européens. 

Les explorateurs s'accordaient à déclarer que le 
climat de la côte orientale de Madagascar n'était 
point aussi insalubre qu'on le pensait généralement. 
Sainte-Marie leur paraissait d'ailleurs susceptible 
d'être considérablement assainie par le dessèche- 
ment de quelques marais et par la mise en culture 
d'une portion du territoire. L'exploration fournis- 
sait, au reste, une preuve assez concluante en fa- 
veur de la salubrité du pays; car, pendant les 
quatre mois qu'elle avait duré, malgré l'influence 
de la mauvaise saison, malgré les fièvres perni- 
cieuses dont plusieurs des explorateurs furent 
atteints, on n'eut à regretter qu'un seul homme 
sur un personnel de cent cinquante individus. 

Loin de contester nos droits à la propriété de 
Sainte-Marie, les chefs et les habitants s'étaient 
empressés d'en reconnaître la validité. Plusieurs 
d'entre eux se souvenaient de la cession de l'île à la 
Compagnie des Indes, faite en 1750 par Béti. Les 
explorateurs avaient retrouvé quelques débris d'é- 
difices de construction européenne, notamment 
une pyramide en pierre, de forme quadrangulaire 
et tronquée, sur laquelle étaient gravées les Armes 
de France au-dessus de celles de la Compagnie des 
Indes, avec le millésime de 1753. C'était même en 
ce lieu qu'ils avaient arboré le pavillon national 
pour constater la reprise de possession. 

Le meilleur accueil avait été fait aux explorateurs 



inSTOlRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 59 

dans tous les lieux où ils s'étaient montrés. Jean 
René, mulâtre d'origine française, ancien inter- 
prète du gouvernement français et devenu chef de 
Tamatave, et Tsifanin, chef de Tintingue, les avaient 
surtout reçus avec des témoignages de satisfaction 
et d'amitié ; et la confiance que les Français inspi- 
rèrent fut si grande, que le premier remit Berora, 
son neveu et son fils adoptif, et le second Mandi- 
Tsara, son petit-fils, au commandant de l'expédi- 
tion, avec prière de faire élever ces deux enfants 
dans un collège de France. 

M. Sylvain Roux ayant obtenu l'autorisation de 
revenir en France pour y rétablir sa santé, altérée 
par les travaux de l'exploration, et pour y donner 
en même temps au Ministère de la marine tous les 
éclaircissements désirables sur l'objetde sa mission, 
partit de Bourbon, en avril 1819, emmenant avec 
lui les deux princes malegaches. Il arriva sur la fin 
de juillet à Paris, où M. le baron de Mackau s'était 
lui-même rendu quelque temps auparavant. Il était 
porteur d'une lettre, dans laquelle Jean René im- 
plorait la bienveillance du roi en faveur de son fils, 
protestait de sa soumission au monarque français, 
annonçait qu'il avait appris avec la plus grande 
joie l'intention où la France était de former de 
grands établissements à Madagascar, et suppliait 
enfin Sa Majesté de lui envoyer des savants et des 
professeurs pour instruire, les peuples qu'il gou- 
vernait. M. le baron Portai, alors ministre de la 
marine, mit cette lettre sous les yeux du roi, et 



60 LIVRE I. CHAPITRE III. 

lui présenta en même temps les deux jeunes prin- 
ces malegaches, qui furent placés dans un établis- 
sement public pour y faire leur éducation. 

M. Sylvain Roux, en reprenant possession des 
anciens comptoirs français de la côte orientale de 
Madagascar, s'était borné à arborer notre pavillon 
à Tintingue et à Sainte-Marie. Pour assurer le res- 
pect qui lui était dû et veiller à la conservation de 
nos droits, M. le baron Milius, gouverneur de l'ile 
Bourbon, jugea convenable d'établir des postes mi- 
litaires sur ces deux points; et, le 7 juillet 1819, la 
goélette du roi l Amarante, commandée par M. l'en- 
seigne de vaisseau Frappas, partit de Bourbon, ayant 
à bord les détachements destinés à y être placés. 

Afin de rendre ce voyage utile aux vues du 
gouvernement sur Madagascar, M. Milius fit em- 
barquer à bord de l'Amarante M. Schneider, ingé- 
nieur géographe, qui avait été déjà employé dans 
l'exploration exécutée par M. Sylvain Roux, et 
M. Albrand, professeur au collège de l'île Bourbon, 
pour explorer, conjointement avec M. Frappas, la 
côte de Madagascar, depuis Sainte-Marie jusqu'au 
fort Dauphin, et reprendre possession de ce der- 
nier point. La petite expédition arriva, le 12 juin 
1819, à Sainte-Marie. Les nouveaux explorateurs ne 
virent point Sainte-Marie et Tintingue d'un œil 
aussi favorable que ceux qui les avaient précédés. 
Sainte- Marie, à cause des marais insalubres qui la 
couvraient en partie, de son sol sablonneux et pier- 
reux, de la qualité inférieure de ses eaux, leur pa- 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 61 

rut présenter peu d'avantages pour des entreprises 
agricoles; ils la considérèrent seulement comme 
un point militaire propre à couvrir d'autres établis- 
sements. S'ils jugèrent Tintingue susceptible d'être 
occupé, ce ne fut également c|ue comme position mi- 
litaire et comme point de relâche. Ils en trouvèrent 
la rade très-belle; mais, à leur avis, il n'existait 
point de contrée plus marécageuse et plus insalu- 
bre, et la terre, pour y devenir cultivable, exigeait 
des travaux immenses de dessèchement. 

V Amarante se rendit de Tintingue à Tamatave 
et ensuite au fort Dauphin, où les Français furent 
parfaitement accueillis des naturels. M. Albrand 
reprit possession, le 1" août 1819, du fort Dauphin 
qui n'était plus alors qu'un amas de ruines recou- 
vertes de lianes et de plantes grimpantes. Cependant 
une partie de l'ancien fort, le magasin à poudre et 
la porte d'entrée subsistaient encore. M. Albrand re- 
prit en môme temps possession de Sainte-Luce, an- 
cien établissement français situé à peu de distance. 

De tous les points de la côte orientale de Mada- 
gascar, le fort Dauphin parut aux explorateurs 
celui où l'on pouvait espérer s'établir avec le 
plus d'avantages et de facilité. Selon eux, c'était 
l'endroit le plus sain de l'île. L'élévation moyenne 
de la température semblait devoir permettre d'y 
cultiver avec un égal succès les végétaux de l'Eu- 
rope et ceux des colonies. Le terrain y était fertile. 
Les premières difficultés avaient disparu , car des 
défrichements avaient eu lieu dans plusieurs par- 



62 LIVRE I. CHAPITRE III. 

lies, et les vivres étaient abondants. Les moussons 
rendaient les communications avec Bourbon tou- 
jours promptes. Enfin la rade, quoique moins belle 
que celle de Tintingue, était d'un facile accès, et 
pouvait être mise à l'abri de tous les vents au 
moyen d'une jetée dont la construction serait peu 
dispendieuse. En transmettant au Ministère de la 
marine les rapports des nouveaux explorateurs, 
M. Milius fit connaître au ministre qu'il partageait 
leur opinion sur la préférence à donner à la pres- 
qu'île du fort Dauphin, pour la formation d'un 
établissement colonial. Le caractère indolent et 
soupçonneux des habitants de Sainte-Marie, et sur- 
tout le peu de salubrité du pays, justifiaient à ses yeux 
cette préférence. Il ne voyait, au surplus, ni moins 
d'avantages ni moins de dangers à s'établir à Sainte- 
Marie, plutôt que sur un point quelconque du lit- 
toral de la Grande Terre, le fort Dauphin excepté. 
Quel que fût au reste le lieu à choisir, le projet 
d'un établissement à Madagascar ne lui semblait 
réalisable qu'autant que le gouvernement se déter- 
minerait à faire des dépenses considérables. 

Quelques mois avant la réception de ces rap- 
ports, le ministre de la marine avait été dans le cas 
de pressentir le conseil des ministres sur le projet 
de coloniser Madagascar, en commençant par s'é- 
tablir à Sainte-Marie, et par occuper Tintingue, 
ainsi que l'avaient proposé, d'abord M. Forestier, et 
ensuite M. Sylvain Roux, dans son rapport sur 
l'exploration dont l'avait chargé le Ministère de 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 63 

la marine. Le conseil des ministres ne parut pas 
éloigné de donner suite à ce« plan ; mais il pensa 
que, dans les circonstances où l'on se trouvait 
alors, on ne pouvait espérer de le voir accueillir 
par les Chambres législatives qu'autant que les dé- 
penses en seraient très-modérées. M. Sylvain Roux 
se montrait fort ardent à faire adopter ses vues ; 
mais M. le baron Portai , avant de prendre aucune 
détermination, crut devoir soumettre le plan pro- 
jeté à l'examen d'une commission composée, sous 
la présidence de M. le conseiller d'État Forestier, 
de MM. de Mackau, Sylvain Roux et Frappas, qui se 
trouvaient alors tous trois réunis à Paris. 

Les deux premières questions que la commission 
se posa furent celles de savoir si le gouvernement 
devait fonder une colonie agricole à Madagascar, 
ou se borner simplement à y ouvrir un port aux 
bâtiments français naviguant au delà du cap de 
Bonne- Espérance. La création d'une colonie inter- 
tropicale, entraînait avec elle. des difficultés, des 
dépenses et des embarras politiques qui frappèrent 
la commission. Depuis deux cents ans, on avait, à 
diverses reprises et toujours sans succès, tenté de 
fonder à Madagascar des établissements coloniaux. 
Fallait-il renouveler les sacrifices d'hommes et 
d'argent qu'avaient coûtés ces tentatives, sans être 
plus sûr qu'on ne l'était de la réussite ? La com- 
mission ne le pensait pas. En supposant que l'on se 
déterminât pour l'affirmative, à quelle localité 
donner la préférence? Les partisans d'une coloni- 



64 LIVRE I. — CHAPITRE 111. 

sation dans le sud-est de l'île vantaient la salubrité 
du littoral, la douceur des habitants, la fertilité 
des terres, tandis que les partisans d'une colonisa- 
tion dans le nord-est prétendaient que l'air, la 
terre et les hommes étaient, à peu de chose près, 
les mômes partout. Ces avis divergents étaient fon- 
dés, chose étrange! sur des observations et des re- 
connaissances, également faites sur les lieux par 
chacun de ceux qui les soutenaient. 

Au milieu de ce conflit d'opinions, une seule vé- 
rité parut incontestée à la commission : c'est qu'il 
n'existait, sur toute la côte orientale, depuis la 
baie d'Antongil jusqu'au fort Dauphin, qu'un seul 
lieu où des vaisseaux pussent entrer et séjourner 
sans péril, et ce lieu était Tintingue. 

Or, dans le cas même de la création d'une colonie 
agricole, comme on ne pouvait admettre qu'il fût 
raisonnable de fonder une semblable colonie à 3.500 
lieues de la France, sans posséder un port, la commis- 
sion était d'avis que le choix du gouvernement devait 
s'arrêter sur le port de Tintingue, qui n'avait pas 
besoin, comme le fort Dauphin, delà construction, 
nécessairement très-dispendieuse, d'une jetée, pour 
offrir aux bâtiments un mouillage exempt de dan- 
gers. Si Tintingue semblait mériter la préférence 
sous le rapport maritime, la commission n'osait af- 
firmer que ce lieu présentât les mêmes avantages 
sous le rapport agricole. Non que la terre n'y fût 
fertile, les eaux abondantes, la végétation riche et 
vigoureuse ; mais les marais profonds qui Tentou- 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 65 

raient, les miasmes insalubres qui s'en exhalaient, 
les travaux qu'il eût fallu faire pour assainir le sol, 
et l'embarras enfin de se défendre au milieu d'une 
population inquiète et nombreuse, étaient autant 
de motifs qui, dans son opinion, devaient engager 
le gouvernement à se borner d'abord à fonder un 
port à Tintingue. La prudence et l'économie s'ac- 
cordaient d'ailleurs pour conseiller un tel parti. 
Sainte-Marie étant la clef du port de Tintingue, et 
offrant, par sa position insulaire, des garanties de 
sécurité cjui ne se trouvaient dans aucune autre 
partie de Madagascar, la commission pensait que, 
dans les premiers temps, il suffirait de s'établir 
dans cette île. Là, avec peu d'hommes et une dé- 
pense modérée, on pourrait jeter les fondements 
d'une colonie susceptible de s'étendre plus tard sur 
la grande terre de Madagascar. Tout en formant un 
établissement maritime à Sainte-Marie, on s'y li- 
vrerait à des essais de culture, ainsi qu'à la pêche 
de la baleine, industrie très-profitable dans ces pa- 
rages; et l'on chercherait à attirer peu à peu le 
commerce de ce côté. L'occupation de Sainte-Ma- 
rie n'empêcherait point d'arborer à Tintingue le 
pavillon français, d'y construire un magasin pour 
des agrès et apparaux, d'y entretenir une petite 
garnison, et de permettre aux colons, habitués à 
fréquenter Madagascar, de s'y transporter avec leurs 
esclaves et leur industrie. Ce système était, aux 
yeux de la commission, le seul qui pût à la fois 
donner à la France un port au delà du cap de 

5 



66 LIVRE 1. — CHAPITRE III. 

Bonne-Espérance, et lui promettre pour l'avenir la 
possession d'une colonie agricole. 

Quant aux moyens d'exécution , la commission 
était d'avis qu'ils fussent renfermés dans les li- 
mites d'une judicieuse économie. L'administration 
locale devait être réduite aux agents strictement 
nécessaires, et le détachement militaire, destiné à 
prendre possession de Sainte-Marie et deTintingue, 
se composer d'environ soixante officiers, sous-offi- 
ciers et soldats ; ces derniers eussent été tous ouvriers, 
pour ne pas multiplier les consommateurs sans né- 
cessité. Dans les premiers temps , on ne transpor- 
terait dans la colonie aucun cultivateur , soit de 
l'Yance, soit de l'île Bourbon. Les administrateurs 
et les officiers seraient les premiers colons, et l'on 
se bornerait à louer un certain nombre de noirs, 
pour être employés à la culture des denrées de pre- 
mière nécessité. Enfin la môme réserve et la même 
économie présideraient à tous les éléments de la 
colonisation ; et si ces modestes essais étaient cou- 
ronnés de succès, on trouverait plus tard toute 
facilité pour en élargir les bases et pour obtenir 
des Chambres législatives les fonds nécessaires. 
Telles étaient, en résumé, les vues de la commis- 
sion présidée par M. le conseiller d'État Fores- 
tier. 

Dans le but de rendre un port à la navigation 
française dans les mers de l'Inde, M. le baron Portai 
accueillit le plan proposé par la commission; mais, 
avant de prendre un parti définitif, il voulut encore 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 67 

s'éclairer de l'avis de M. le capitaine de vaisseau 
Freycinet, qui était sur le point de quitter la France 
pour aller remplacer M. le baron Milius, en qualité 
de commandant et administrateur de Bourbon. 
M. de Freycinet déclara qu'il partageait l'opinion 
de la commission, non-seulement quant au buL 
essentiel qu'il s'agissait d'atteindre, mais aussi 
quant aux principaux moyens à employer pour 
réussir, M. le baron Portai n'hésita plus dès lors à 
donner son adhésion pleine et entière au plan pré- 
senté par la commission. Il le soumit au conseil 
des ministres, qui en adopta les bases. Il fit ensuite 
agréer au Roi et aux Chambres l'essai de colonisa 
tion de Sainte-Marie, en le réduisant toutefois à des 
proportions qui , suffisantes pour agir avec fruit , 
ne pussent cependant compromettre de trop graves 
intérêts, si les résultats de l'entreprise ne répon- 
daient pas à ce qu'on devait raisonnablement en 
attendre. Les fonds extraordinaires affectés à cet 
essai furent limités à la somme de 700,000 francs, 
répartis de la manière suivante : /i80,000 francs 
sur l'exercice 1820 , pour frais d'expédition et de 
premier établissement; 93,000 francs pour cha- 
cune des années 1821 et 1822, et 9/i,000 francs 
pour 1823 \ 

L'expédition destinée à jeter les fondements de 



1 Indcpcndammenl de ces 180,000 francs, les Chambres accordc- 
renlen 1820 une somme de 80,000 francs, pour Service ordinaire à 
Madagascar. 



68 LIVRE I. — CHAPITRE III. 

rétablissement projeté fut composée de soixante- 
dix-neuf individus, lesquels comprenaient, outre le 
personnel du service colonial, une compagnie de 
soixante officiers et ouvriers militaires de la ma- 
rine, et six colons volontaires, hommes et femmes. 
On affecta au transport de ce personnel et du ma- 
tériel de l'expédition la gabare la Normande et la 
goélette la Bacchante. Ces deux bâtiments de l'État 
furent destinés à rester à Sainte-Marie , le premier 
pour servir de caserne, de magasin, d'hôpital et de 
batterie flottante, jusqu'au moment où l'on serait 
en mesure de séjourner à terre avec sécurité ; le 
second, pour entretenir les communications, tant 
avec les divers points de la Grande Terre qu'avec 
l'île Bourbon. M. Sylvain Roux, qui, avant 1811, 
avait résidé plusieurs années à Tamatave, en qua- 
lité d'agent français , qui avait présidé en 1818 à 
l'exploration de la côte orientale de Madagascar, et 
qui, d'ailleurs, était lié d'amitié avec Jean René, 
l'un des chefs les plus influents de l'île, se trouvait 
naturellement désigné pour diriger une entreprise 
dont il avait, conjointement avec M. Forestier, 
suggéré la première idée et dont il n'avait cessé 
depuis lors de poursuivre la réalisation. 11 fut donc 
nommé chef de l'expédition , avec le titre de com- 
mandant particulier des établissements français à 
Madagascar ; mais placé sous la surveillance et sous 
les ordres du gouverneur de Bourbon. 

Les instructions que le ministre de la marine 
remit à M. Sylvain Roux, avant son départ, furent 



HISTOIRE POLITIQUE DE MÂDAGASCAU. 69 

concertées avec la commission présidée par M. Fo- 
restier. Elles firent connaître au chef de l'expédi- 
tion que l'objet que le gouvernement se proposait, 
était d'assurer la possession du port de Tintingue à 
la France ; de n'y entretenir d'abord qu'un simple 
poste; de s'établir solidement à Sainte-Marie, et de 
créer dans cette île des cultures libres, à l'aide des 
colons militaires qui y étaient transportés , et des 
noirs travailleurs qui seraient , ou loués aux chefs 
malegaches ou achetés d'eux, et, dans ce dernier 
cas, déclarés libres immédiatement, moyennant un 
engagement temporaire de leurs services ; d'encou- 
rager la culture des denrées dites coloniales, par 
les indigènes , soit qu'ils s'y livrassent pour leur 
propre compte, soit qu'ils consentissent à s'en 
occuper pour le compte des colons français, sous 
la condition de salaires convenus; d'attirer par la 
suite à Sainte-Marie, et d'y installer utilement, 
selon qu'il y aurait lieu, non-seulement le trop 
plein de la population libre de Bourbon , mais en- 
core tous autres immigrants qu'il serait reconnu 
utile d'y appeler; de n'opérer dans les cultures que 
graduellement, de proche en proche, et lorsqu'on 
serait en mesure de le faire sans danger ; et cepen- 
dant d'entretenir et d'étendre le commerce, déjà 
existant à Madagascar, en blé, riz, bestiaux, 
bois, etc., et autres productions de l'intérieur, qui 
pouvaient ajouter aux moyens d'échange; et d'in- 
spirer de plus en plus aux naturels le goût des 
objets provenant de notre industrie; de nous cou- 



70 LIVRE I. — CHAPITRE HI. 

cilier, par une conduite juste, bienveillante, habile, 
ferme, l'estime, la confiance et l'amitié des indi- 
gènes, seuls gages solides du succès de l'établisse- 
ment projeté ; de nous insinuer graduellement dans 
le territoire et dans la population par des conven- 
tions de gré à gré mutuellement avantageuses, par 
des mariages avec les lilles du pays, et par la fusion 
des intérêts réciproques. 

Les mêmes instructions autorisèrent le com- 
mandant particulier à consolider, par quel- 
ques légers sacrifices, les ecquisitions litigieuses, 
pour peu qu'il y eût contestation sur les droits de 
possession anciennement acquis à la France, plutôt 
que de laisser la moindre incertitude sur la légiti- 
mité de nos droits. Enfin, elles lui recommandèrent 
d'user d'une grande circonspection dans ses rap- 
ports avec les Anglais qui fréquenteraient Mada- 
gascar ; mais d'employer tous les moyens que 
permettrait la prudence pour empêcher qu'ils 
n'exerçassent sur les chefs malegaches une influence 
nuisible à nos intérêts. 

Cette dernière recommandation était particuliè- 
rement motivée par la conduite que le gouverneur 
de File Maurice avait tenue durant les dernières 
années. Du moment où la France avait paru tour- 
ner ses vues sur Madagascar, M. Farquhar s'était 
occupé cl les traverser \ Les instructions de 

' Précis sur les établissements français à ^Madagascar, public par lo 
^liiiislère de la marine, p. 2i. Brochurein-S. Imprimerie royale. 1830. 



HISTOIRE i>OL[TIQUE DE MADAGASCAR. 71 

M. Sylvain Roux insistèrent vivement sur la néces- 
sité de cultiver par tous les moyens possibles les 
bonnes dispositions que Radama, roi des Hovas, et 
Jean René paraissaient conservera l'égard des Fran- 
çais, malgré les elTorts de la ])olitique anglaise \ 
Quant au régime intérieur de l'établissement, rien 
n'avait été négligé par le département de la marine 
poiu' qu'il fiit satisfaisant. La conservation delà santé 
des hommes composant l'expédition avait été surtout 
l'objet de sa prévoyance. On avait songé au cas où 
l'insalubrité contestée de l'île Sainte-Marie serait, 
après une expérience suffisante, reconnue telle que 
les colons ne pussent la supporter. Le commandant 
particulier des établissements de Madagascar avait 
ordre alors de s'entendre avec le gouvernement de 
Bourbon pour la translation de la colonie sur un 
autre point. 

L'expédition, retardée par la nécessité oi^i l'on fut 
d'attendre que le fonds de /i20,000 francs qui devait 
y être affecté fût voté par les chambres, ne partit 
de Brest que le 7 juin 1821, et arriva à Sainte- 
Marie sur la fin du mois d'octobre de la même 
année. Elle fut bien accueillie par les indigènes, 
dont on obtint immédiatement, moyennant un prix 
réglé à l'amiable, la concession de trois villages. 
Les cases n'étant point habitables pour des blancs, 
et le projet étant d'ailleurs de s'établir d'abord sur 



' Précis mr les établissements français h Madagascar, public par 
le Minislère do la marine, page 2i. Iniprimcrieroijak, 183(). 



72 LIVRE I. CHAPITRE IH. 

un îlot séparé situé à l'entrée de la baie, et connu 
sous le nom d'Ilot Madame, on se contenta de dé- 
poser dans les villages acquis une partie du matériel , 
et l'on s'occupa des travaux de terrassement et de 
construction à faire dans l'îlot. Ces travaux conti- 
nuèrent sans interruption jusqu'à la fin de décem- 
bre. C'était l'époque où commençait la saison de 
l'hivernage, et sa pernicieuse influence ne tarda 
pas à se faire sentir. Dans les premiers jours de 
janvier 1822, un grand nombre de maladies se dé- 
clarèrent parmi les ouvriers militaires et les équi- 
pages des bâtiments ', et comme il n'avait point 
encore été possible de construire un hôpital à terre 
il fallut soigner les malades à bord de la gabare la 
Normande. Le défaut d'espace et d'air y accrut les 
progrès du mal. Les officiers de santé, qui n'étaient 
point acclimatés, en éprouvèrent bientôt à leur tour 
les atteintes; et, à la fin du mois de janvier 1822, il 
ne restait plus sur pied qu'un petit nombre de ma- 
rins et d'ouvriers et un seul enseigne de vaisseau. 
M.Sylvain Roux fut frappé lui-môme par la maladie 
et ne se rétablit qu'avec peine. Les travaux, que l'inva- 
sion des maladies avait fait suspendre, furent repris, 
dès que la situation sanitaire de l'établissement le 
permit. On les poussa avec activité, au moyen d'une 

' La fièvre-liercc et la fièvre pernicieuse intermiltcnle, l'adyna- 
mic, l'ataxic, la noslalgic, la phlegmasie et la plilliisic pulmonaire, 
la phtegraasie abdominale, la dysscnlerie et l'escare gangreneuse , 
telles furent les maladies qui attaquèrent les hommes de l'expédi- 
tion. 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 73 

centaine de noirs engagés que le commandant par- 
ticulier de Sainte-Marie s'était procurés. Le terrain 
de l'îlot Madame a environ un hectare et un quart 
de superficie ; on y établit en peu de temps deux 
hôpitaux, deux casernes, et divers autres bâtiments 
pour loger le personnel et pour servir de magasins, 
d'ateliers et de boulangerie. 

Un mois après l'installation de l'expédition à 
Sainte-Marie, la corvette anglaise le Menai, com- 
mandée par le capitaine Moresby, avait paru sur la 
rade de cette île pour demander, au nom des auto- 
rités anglaises du cap de Bonne-Espérance et de 
Maurice, à quel titre les Français étaient venus à 
Sainte-Marie, et quels étaient leurs projets futurs 
sur Madagascar. M. Sylvain Roux avait répondu 
qu'il agissait en vertu des ordres du roi de France ; 
qu'il avait informé de sa mission le gouverneur du 
cap de Bonne-Espérance, lors de sa relâche dans 
cette colonie ; que, du reste, il ne se croyait point 
obligé de faire connaître les lieux de la côte où il 
pourrait lui convenir d'établir ses postes ; que toute 
l'île appartenait à la France, et qu'il protestait 
d'avance contre toute atteinte qui serait portée à 
son droit de propriété. 

Cet événement donna lieu à quelques explica- 
tions entre le gouverneur de Bourbon et le gouver- 
neur de Maurice. Ce dernier en profita pour dé- 
clarer : premièrement, qu'il ne considérait Mada- 
gascar que comme une puissance indépendante, ac- 
tuellement unie avec le roi d'Angleterre par des 



74 LIVRE I. — CIIAPITRK III. 

traités d'alliaiice et d'amitié, et sur le territoire de 
laquelle aucune nation n'avait de droits de pro- 
priété, hors ceux que cette puissance serait dispo- 
sée cl admettre; secondement, qu'il avait été notifié 
par cette même puissance, au gouvernement de 
Maurice et au commandant des forces navales bri- 
tanniques dans ces mers, qu'elle ne reconnaissait 
de droits de propriété sur le territoire de Madagas- 
car à aucune nation européenne. 

La doctrine établie par cette déclaration différait 
étrangement de celle que le même gouverneur avait 
professée, lorsque considérant l'Angleterre comme 
substituée aux droits de la France sur Madagascar 
par la cession de l'île Maurice et de ses dépendances, 
il avait, en 1816, prétendu, au nom de son gouver- 
nement, à la propriété et à la souveraineté de nos 
anciennes possessions de MadagaT-icar '. A cette épo- 
que l'Angleterre se prévalait du droit absolu et ex- 
clusif de souveraineté qu'elle prétendait lui avoir 
été conféré par la cession de la France; et ce droit 
de souveraineté sur toute File malegache lui pa- 
raissait si complet, qu'elle entendait s'en réserver 
le commerce, et n'y laisser participer la France 
même qu'aux conditions qu'il lui plairait d'établir, 
^lais lorsqu'il fut reconnu que Madagascar n' avait 
point été compris dans la cession consentie par la 



' Précis sur les établissements français formés à Madagascar, pu- 
blié par le Ministère de la marine, page 27. Brochure in-S. Im- 
primerie royale, 1836. 



IIIST01R12 POLlTIOUli DE MADAGASCAR. 75 

France , le gouvernement de Maurice ne vit plus 
dans notre ancienne colonie qu'un pays indépen- 
dant. Cette même déclaration et la conduite ul- 
térieure des Anglais en ces parages ne purent 
laisser aux commandants de Bourbon et de Sainte- 
Marie aucun doute sur les mauvaises dispositions 
du gouvernement de Maurice, et sur les obstacles 
qu'apporterait à nos projets l'influence qu'il exer- 
çait auprès des deux principaux chefs du pays. 

Dans la vue sans doute de lutter contre cette in- 
fluence, le commandant de Sainte-Marie reçut, le 
20 mars 1822, une déclaration d'obédience et de 
vassalité de la part de douze princes et chefs de la 
contrée de Tanibey \ Par cet acte, les chefs ma- 
legaches se soumirent à la domination de la France, 
s'engagèrent à défendre ses intérêts contre toute 
nation européenne, malegache ou autre, et pro- 
mirent de ne contracter aucune alliance sans son 
consentement. Ces manifestations, soit qu'elles eus- 
sent été provoquées, soit qu'elles fussent l'effet 
d'une résolution spontanée des chefs malegaches, 
comme M. Sylvain Roux crut pouvoir le déclarer, 
furent un nouveau motif pour les Anglais d'en- 
courager Radama dans ses prétentions à la souve- 
raineté de toute l'île. 

En effet, dès le Vd avril 1822, ce chef de la pe- 



' Celte contrée s'étend depuis la baie d'Antongil, an nord-est de 
Madagascar, jusqu'au pays de Fénériffc, \ers le sud. Elle est habitée 
par les lîelsimsaracs. 



76 LIVRE I. — CHAPITRE III. 

tite tribu des Hovas, qui avait conquis la côte orien- 
tale et qui en opprimait les peuples nos alliés, fit 
publier une proclamation qui déclarait nulle toute 
cession de territoire qu'il n'aurait pas ratifiée ; et, 
afin de montrer qu'il était disposé à appuyer cette 
arrogante prétention par la force, il envoya sur la 
même côte un corps de trois mille soldats hovas. 
Ces soldats, que commandait un de ses lieutenants 
nommé Rafaralah, étaient accompagnés de M. Ilas- 
tie, agent britannique accrédité près de Radama, 
d'un officier du génie anglais et de quelques autres 
militaires de lamème nation. Surlafin de juin 1822, 
ils s'emparèrent de Foulepointe, ancien chef-lieu 
des établissements français de Madagascar, et placè- 
rent leur camp près de la pierre même qui consta- 
tait les droits de la France \ 

Cette invasion donna lieu, le 7 juillet suivant, à 
une nouvelle réunion des chefs de Tanibey. Ils re- 
connurent une seconde fois les anciens droits de la 
France sur leur pays, renouvelèrent la déclaration 
de vasselage faite par eux le 20 mars précédent, 
et s'adressèrent en même temps au commandant 
des Hovas, à Foulepointe, pour lui notifier que, 
s'étant soumis à la France, ils ne reconnaîtraient 
point d'autre domination. M. Sylvain Roux n'en fut 
pas moins obligé de souffrir patiemment l'établisse- 
ment militaire des Hovas sur la côte. H n'y avait 



* Précis sur les établissements français à Madagascar, publié par le 
département de la marine, page 29. 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 77 

alors à Sainte-Marie aucun bâtiment de guerre ; et 
d'un autre côté, on ne pouvait attaquer les Hovas 
avec les débris de l'expédition, réduite à un petit 
nombre d'hommes affaiblis et découragés. 

M. Sylvain Roux s'empressa d'informer de cet 
état de choses le gouverneur de Bourbon qui pensa 
sagement que, dans la situation précaire où se 
trouvait l'établissement de Sainte-Marie, et même 
dans l'intérêt des vues ultérieures de la France, il 
importait de ne pas prendre l'initiative des hostili- 
tés. Il écrivit dans ce sens à M. Sylvain Roux, et se 
borna à lui envoyer quelques bâtiments armés des- 
tinés à veiller à la sûreté de l'établissement, et à 
coopérer à sa défense en cas d'agression. Les Hovas, 
de leur côté, restèrent stationnés à Foulepointe ; 
et l'année 1822 s'acheva sans aucun mouvement 
nouveau de leur part et sans événements de quel- 
que importance pour Sainte-Marie'. 

Cependant M. de Freycinet avait plusieurs fois 
témoigné, dans sa correspondance avec le départe- 
ment de la marine, les inquiétudes que lui don- 
naient le peu de capacité de M. Sylvain Roux, son 
esprit aventureux et le désordre de son administra- 

' Pendant les six derniers mois de 1.S22, sur un personnel de 102 
blancs (y compris les équipages de la Normande et de la Bacchante), 
le nombre des malades fut, terme moyen , de 80 par mois , et le 
nombre des morts de deux seulement. Pendant les trois premiers 
mois de 1823, c'est-à-dire pendant la saison de l'hivernage, le nom- 
bre des malades s'accrut encore; mais deux hommes seulement 
succombèrent. [Précis sur les établissements français à Madagascar, 
page :jo.) 



78 LIVRE 1. CHAPITRE III. 

tion intérieure. La révocation de cet agent fut en 
conséquence prononcée. En notifiant cette décision 
à M. de Freycinet, le ministre de la marine le char- 
gea de prendre la direction ultérieure de la coloni- 
sation de Madagascar, l'autorisant à adopter les me- 
sures que, dans sa prudence, il jugerait les plus 
conformes aux véritables intérêts de la France. 

M. Sylvain Roux, atteint de nouveau des fièvres du 
pays, avait cessé de vivre, lorsque les ordres du mi- 
nistre parvinrent à Bourbon. 

On ne comprend pas, du reste, qu'un homme, 
qui avait vécu tant d'années à Madagascar et qui 
connaissait par conséquent l'insalubrité de la côte, 
ait pu choisir, pour s'y établir, une époque aussi 
rapprochée de l'hivernage dont la funeste influence 
ne pouvait manquer de se faire sentir sur des Eu- 
ropéens avec ses suites mortelles. M. Sylvain Roux 
expia cruellement les fautes qu'il avait commises. 
Il mourut le 2 avril 1823^ n'ayant survécu que peu 
de temps aux malheureux que son imprévoyance 
avait conduits au tombeau. 

M. de Freycinet nomma , pour le remplacer, 
M. Blevec, capitaine du génie, déjà attaché à la co- 
lonie de Sainte-Marie. 

Le nouveau commandant de Sainte-Marie ne 
tarda pas à être informé que Radama se proposait 
de se rendre prochainement lui-môme à Foule- 
pointe, avec des forces considérables. Il prévit que, 
si les Hovas se présentaient hostilement à Tintin- 
gue et à la Pointe-à-Larrée, il lui serait impossible, 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 79 

avec le peu de monde dont il pouvait disposer, de 
défendre ces deux postes. 11 se borna donc à faire 
les dispositions nécessaires pour la défense de ré- 
tablissement de Sainte-Marie. 

RadamaarrivaenefTetà Foulepointedans le mois 
de juillet 1823; et, vers la fin de ce mois, des trou- 
pes ho vas se rendirent à la Pointe-à-Larrée, qui 
est située vis-à-vis de Sainte-Marie , incendièrent 
les villages de Fondaraze et de Tintingue, pillèrent 
tout sur leur passage, et enlevèrent môme un trou- 
peau de bœufs que l'administration de Sainte-Ma- 
rie avait laissé en dépôt à la Pointe-à-Larrée. 

M. Blevec jugea qu'il ne pouvait passer de telles 
déprédations sous silence. Voici, in extenso, la pro- 
testation solennelle qu'il rédigea ' : « Aussitôt que 
la paix, heureusement rétablie entre les puis- 
sances européennes, eut permis au gouvernement 
français de tourner de nouveau ses vues sur Ma- 
dagascar, un de ses premiers soins fut de se met- 
tre en possession des droits qu'il avait autrefois 
exercés dans cette île, et de replacer, aux termes 
des traités, le pavillon de Sa Majesté Très-Chré- 
tienne sur les divers points qui avaient appar- 
tenu à la France, au 1" janvier 1792. A cet effet, 
une expédition fut dirigée de la métropole sur la 
côte est de Madagascar, avec ordre d'y rétablir 



' Nous transcrivons la prolestalion de 31. Blevec, lulle qu'elle 
est donnée par M. Carayon, dans son ouvrage sur t'ElabUssrmnt 
français de Madagascar, pmilant la Rcstauralion. 



80 LIVRE I. — CHAPITRE III. 

raiilorilé de la France, et dans le but spécial et 
hautement annoncé, d'y préparer l'établissement 
futur d'une colonie. » 

« Cette expédition passa successivement par Ta- 
matave et Foulepointe et visita toute la côte jus- 
qu'à Tintingue et Sainte-Marie : elle reprit solen- 
nellement possession de ces deux derniers lieux et 
annonça aux chefs et aux naturels qui les habi- 
taient, l'arrivée prochaine d'une expédition plus 
considérable , destinée à occuper militairement 
l'ile Saint-Marie. Presque dans le môme temps, et 
pour compléter ces mesures, le gouvernement de 
Bourbon fit reprendre possession au nom de Sa 
Majesté Très-Chrétienne du fort Dauphin et de 
Sainte-Luce et y plaça une garnison qui y est en- 
core entretenue. Ces diverses réoccupations n'exci- 
tèrent et ne pouvaient exciter aucune réclama- 
tion. Fondées sur des droits anciens et non contes- 
tés et conformes aux traités récents, elles étaient 
vues d'ailleurs avec plaisir par les peuples des côtes 
qui, fatigués d'une longue suite de guerres et de 
dissensions intestines, trouvaient dans l'établisse- 
ment des Français au milieu d'eux un gage de 
paix, de protection et de stabilité pour l'avenir. Le 
roi Radama lui-même, à qui le gouvernement de 
Bourbon crut devoir ne pas laisser ignorer les pro- 
jets de la France, ne fit entendre , à ce sujet, au- 
cune observation et parut joindre son assentiment 
à celui du reste des princes de Madagascar. » 

« Dans cet état de choses, la France, fidèle à sas 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 81 

promesses, fit occuper l'île Sainte-Marie. La nation 
des Betsimsaracs, réunie à la Pointe-à-Larrée dans 
un Kabar solennel, en l'absence de toute force mili- 
taire et de tout agent français, renouvela son ser- 
ment d'allégeance à Sa Majesté le Roi de France : 
les princes Tsifanin, Tsassé et Tsimarouvola et 
autres chefs de cette côte, joignirent leurs serments 
à ceux de leurs tribus, se placèrent volontaire- 
ment sous la protection de Sa Majesté Très-Chré- 
tienne et lui jurèrent obéissance et fidélité. Ainsi 
donc, nos droits sur la côte orientale de Madagas- 
car fondés sur l'ancienneté, la durée et l'authenti- 
cité de plusieurs occupations successives, attestés 
par des monuments encore existants, renouvelés 
par les reprises de possession qui venaient d'avoir 
lieu, confirmés par des traités récents et sanction- 
nés, enfin, par l'assentiment libre et unanime des 
chefs et des tribus de la côte, semblaient établis à 
F abri de toute contestation, lorsqu'un bruit vague 
se répandit que le roi des Hovas élevait des pré- 
tentions à la souveraineté de Sainte- Marie. « 

« Une nouvelle aussi invraisemblable fut accueillie 
d'abord avec défiance. On ne pouvait croire que le 
roi des Hovas rompait ainsi, sans provocation et 
sans motif apparent, les liens qu'avaient dès long- 
temps formés entre son peuple et les Français d'an- 
ciennes habitudes de commerce et de constants 
rapports d'amitié. On ne pouvait d'ailleurs ima- 
giner sur quel titre se fondaient d'aussi étranges 
prétentions de la part d'un gouvernement qui n'a- 

6 



82 LIVRE I. — CHAPITRE III. 

vait jamais exercé, soit directement, soit indirecte- 
ment, les plus légers droits sur Sainte-Marie; et, 
dans l'absence de tout document officiel, on com- 
mençait à mettre au rang des fables un bruit si dé- 
nué de probabilité, lorsqu'on fut informé qu'un 
corps d'armée liova venait d'entrer à Foulepointe, 
ancien chef-lieu des établissements français à Ma- 
dagascar et avait établi son camp sur la pierre 
même où sont gravés les droits de la France. » 

« Quelque étrange que dût paraître une pareille 
conduite de la part d'un allié, le gouvernement de 
Sainte-Marie n'en demeura pas moins fidèle au sys- 
tème de modération qu'il s'était prescrit; et, voyant 
le chef hova persister dans ses protestations d'ami- 
tié pour la France et respecter le monument de 
nos droits, il crut devoir ne regarder l'occupation 
de Foulepointe, que comme la conséquence d'hos- 
tilités survenues entre les peuplades indigènes 
(hostilités étrangères à nos vues et à nos droits) ; 
et peu étonné, d'ailleurs, de voir un gouvernement 
encore mal affermi dans la carrière de la civilisa- 
tion manquer, dès ses premiers pas, aux procédés 
des nations civilisées, il crut devoir s'abstenir de 
faire usage des forces navales dont il disposait à 
cette époque sur les côtes de Madagascar et au 
moyen desquelles il lui eût été facile de rejeter les 
Hovas dans l'intérieur. » 

« Cette modération ne servit qu'à enhardir le gou- 
vernement hova, et ce ne fut pas sans étonnement 
qu'on reçut, peu après, à Sainte-Marie une décla- 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAll. 83 

ration écrite au nom de Rafaralah, commandant 
du corps stationné à Foulepointe, et par laquelle cet 
officier, contestant aux Français le droit de s'éta- 
blir à Sainte 'Marie, revendiquait pour son maître, 
le roi des Hovas, la souveraineté de File de Mada- 
gascar tout entière. Déjà de pareilles insinuations 
avaient été adressées au gouvernement de Bour- 
bon; mais elles Favaient été par Forgane d'un étran- 
ger, et il crut devoir, par ce seul motif, s'abstenir 
d'y répondre. Mais une communication officielle 
faite au nom de Radama par un de ses principaux 
officiers ne pouvait rester sans réponse : aussi fut- 
elle prompte et explicite. Le commandant de Sainte- 
Marie déclara à Rafaralah que le gouvernement fran- 
çais ne reconnaissait à Radama aucun droit à s'im- 
miscer dans les relations politiques de la France 
avec les peuples de la côte orientale de Madagascar : 
il rappela les droits anciens et incontestables de Sa 
Majesté Très-Chrétienne et, protestant du désir et 
de Fespoir qu'il conservait encore de maintenir la 
paix, demanda une entrevue avec le roi des Ilovas. » 
«Ce prince, évitant de s'expliquer sur la question 
politique, se borna à répondre qu'il viendrait bien- 
tôt visiter la côte orientale, et fixa à cette époque 
Fentrevue demandée. C'est alors que quelques 
Hovas, détachés en petit nombre de Foulepointe, 
s'avancèrent jusqu'à la rivière de Simiagné, prodi- 
guant sur leur route la menace envers les Belsimsa- 
racs, l'insulte envers le gouvernement français, 
prêchant à main armée l'obéissance à Radama et, 



84 LIVRE I. — CHAPITRE III. 

par conséquent, la trahison aux chefs et aux tribus 
qui avaient déjà prêté serment au roi de France. » 

« Des démarches aussi hostiles n'étaient point 
ignorées du gouvernement de Sainte-Marie. 11 lui 
eût été facile de les déjouer; mais, désireux de 
conserver la paix et espérant que Tentrevue pro- 
mise amènerait le roi des Hovas à se désister de 
ses injustes prétentions, il ne crut pas devoir 
donner une attention sérieuse à des manœuvres 
obscures, indignes d'un souverain, qu'on pouvait 
croire ignorées de lui et qu'il lui était si facile de 
désavouer. » 

« Telle était la situation des choses, lorsque de 
nouvelles insultes, commises sans provocation, 
sans prétexte et avec tous les caractères d'une hos- 
tilité ouverte, sont venues avertir le gouvernement 
de Sainte-Marie que le temps de la modération 
était passé. Une troupe indisciplinée a parcouru 
toute la côte, sous le commandement de Ramana- 
nouloun; elle a dispersé, égorgé ou réduit en es- 
clavage, au nom de Radama, les Betsimsaracs, su- 
jets de Sa Majesté Très-Chrétienne ; elle a incendié 
leurs villages, pillé leurs propriétés, et pour que 
rien ne manquât à l'hostilité d'une telle conduite, 
leur chef n'a pas craint d'attenter à la propriété 
du gouvernement français et de faire enlever ou 
tuer de nombreux troupeaux faisant partie de l'ap- 
provisionnement de Sainte-Marie, malgré les ré- 
clamations de l'agent, à la garde duquel ils étaient 
confiés ; enfin, joignant l'insulte à la violence, il 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 85 

n'a pas craint de faire dire au commandant de 
Sainte-Marie que lui et ses soldats ne devaient se 
considérer que comme des marchands établis à 
Sainte-Marie , sous l'autorisation de Radama , et y 
commerçant aux conditions qu'il lui plairait de 
prescrire. » 

« D'aussi outrageantes prétentions, exprimées 
dans un langage aussi peu mesuré et accompagnées 
de procédés si contraires au droit des gens, avertis- 
sent enfin le gouvernement français qu'il ne peut, 
sans manquer à sa propre dignité et à la justice 
due à ses sujets et à ses alliés, demeurer plus long- 
temps insensible aux provocations si gratuitement 
dirigées contre lui. » 

« En conséquence , le commandant de Sainte- 
Marie , considérant que les injustes prétentions 
du roi Radama ne reposent que sur son prétendu 
titre de roi de Madagascar qui, n'étant fondé ni 
en droit ni en fait, ne peut être considéré que 
comme un véritable abus de mots qui ne saurait 
lui - même constituer un droit, Proleste solen- 
nellement au nom de Sa Majesté Louis XA^lll, roi 
de France et de jNavarre et des chefs malegaches 
ses vassaux, contre le prétendu titre de roi de Ma- 
dagascar illégalement pris par le roi des Hovas et 
contre toutes les conséquences directes ou indirec- 
tes qu'on voudrait en faire résulter; Déclare qu'il ne 
reconnaît au roi des Hovas aucun titre à la posses- 
sion légitime de quelque partie que ce soit de la 
côte orientale de Madagascar; Proteste contre toute 



86 LIVRE I. " CHAPITRE III. 

occupation faite ou à faire des points de cette côte 
dépendants de Sa Majesté Très-Chrétienne ; Proteste, 
en outre, contre toute concession qu'on pourrait 
ou qu'on aurait pu extorquer aux divers chefs ma- 
legaches qui se sont reconnus dépendants de Sa Ma- 
jesté Très-Chrétienne; concessions qui seraient évi- 
demment l'ouvrage de la séduction ou de la violence 
et qui, en admettant qu'elles fussent volontaires, 
ne pourraient annuler les déclarations antérieures 
des mêmes chefs, ni, à plus forte raison, les droits 
anciens et imprescriptibles de la France. » — Fait à 
l'hôtel du gouvernement du Port-Louis, Ile Sainte- 
Marie, le 15 août 1823. » 

Cette protestation fut portée à Radama par le 
commandant de la goélette la Bacchante, M. de 
Molitard, qui eut avec le souverain malegache plu- 
sieurs entrevues, dans lesquelles Jean René servit 
d'interprète. Le résultat des explications verbales 
données par Radama fut « qu'il reconnaissait 
comme appartenant en toute propriété à la France 
l'île de Sainte-Marie, vendue autrefois à cette puis- 
sance par les naturels ; mais qu'il ne reconnaissait, 
ni à la France, ni à aucune puissance étrangère, 
des droits à la possession d'aucune partie de la 
grande île de Madagascar; qu'il permettait seule- 
ment aux étrangers de toute nation de venir s'y 
établir, en se soumettant aux lois de son royaume ; 
et qu'à l'égard du titre de roi de Madagascar, il le 
prenait, parce qu'il était le seul dans l'île qui fût 
capable de le soutenir. » 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADÂGxiSCAR, 87 

Vers le milieu du mois de septembre, Radama, 
après avoir adressé à M. Blevec un manifeste ré- 
digé dans le sens de ce qui précède, sembla un mo- 
ment vouloir attaquer Sainte-Marie; mais il n'exé- 
cuta point ce dessein, et se dirigea bientôt vers le 
nord de l'île avec quinze mille hommes de troupes, 
pour aller châtier, disait-il, les naturels qui avaient 
levé l'étendard de la révolte. Il laissa néanmoins 
des détachements hovas plus ou moins forts sur di- 
vers points de la côte orientale, et Foulepointe 
resta occupée par ses soldats. Il n'est pas inutile 
de faire observer ici que, pendant son séjour sur la 
côte, Radama fut constamment entouré de mili- 
taires et de marins anglais. Le capitaine Moorson, 
commandant la frégate de Sa Majesté Britannique, 
rAriadne, alors mouillée à Foulepointe, reçut plu- 
sieurs fois à son bord le roi des Hovas, en lui ren- 
dant tous les honneurs dus à la royauté. Les toasts 
les plus empressés étaient portés dans ces occa- 
sions. 

Il n'est pas hors de propos non plus de faire re- 
marquer jusqu'à quel point allait, du reste, la sin- 
cérité des Hovas dans leurs démonstrations d'a- 
mitié envers les Anglais. Lorsque le roi se rendait 
sur la frégate, ils exigeaient que plusieurs officiers 
du bâtiment anglais restassent en otage, de peur 
que le roi ne leur fût enlevé par ses fidèles alliés. 
Chaque fois que le navire faisait un mouvement, 
la foule assemblée sur le rivage manifestait par ses 
cris la plus vive inquiétude. C'est la même frégate 



88 LIVRE I. — CHAPITRE II f. 

l'Ariadne qui transporta Radama et sa suite dans 
la baie d'Antongil, d'où il se rendit dans le nord. 

Dès que, par l'effet du départ de l'armée de Ra- 
dama, le pays eut recouvré quelque tranquillité, 
les travaux de défense militaire, d'utilité publique 
et de culture furent repris à Sainte-Marie. 

Au commencement de l'année 1825, le person- 
nel attaché au service de l'établissement se compo- 
sait de soixante-treize blancs et de cent-quatre- 
vingt-deux noirs, engagés par l'administration 
locale. Un certain nombre de ces noirs , organisés 
militairement par M. Blevec, lors de l'irruption de 
Radama sur la côte, étaient alternativement occu- 
pés aux travaux publics et à ceux de la culture, 
indépendamment des colons amenés de France par 
M. Sylvain Roux et devenus propriétaires, plusieurs 
traitants, précédemment fixésà Madagascar, avaient 
formé des établissements à Sainte-Marie, et ils 
avaient pris aussi à leur service une centaine de 
noirs engagés. 

Les maladies qui, chaque année, avaient marqué le 
retour de l'hivernage, jointes aux travaux de défense 
et au service militaire qu'avaient nécessités les in- 
vasions dont l'île s'était vue menacée, avaient 
beaucoup nui au développement de l'agriculture. 
Cependant on comptait à Sainte-Marie, dans les 
premiers mois de 1824, cinq habitations. L'expé- 
rience avait fait reconnaître que le sol de Sainte-Ma- 
rie était en général de mauvaise qualité, à l'exception 
d'une zone étroite qui se trouvait au milieu de l'île 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 89 

et qui formait environ le cinquième de la totalité 
de sa superficie. C'était la seule portion du terri- 
toire que les naturels cultivassent régulièrement, 
et elle leur appartenait en propre. Il n'était guère 
possible d'y former plus de quinze à vingt habita- 
tions. La chaleur et l'humidité du climat paraissaient 
très-favorables à toutes les cultures coloniales, ex- 
cepté peut-être à celle du cotonnier. D'après la 
nature du terrain, on avait lieu de présumer que le 
sol contenait des mines de fer ; dans tous les cas, 
on y trouvait en abondance les matériaux propres 
aux constructions, tels que pierres, chaux et terre 
à briques. Sainte-Marie était d'ailleurs avantageu- 
sement placée pour la pêche de la baleine, dont les 
naturels faisaient leur principale occupation, et son 
port était de bonne tenue. 

D'après un tel état de choses, il n'était guère 
permis sans doute d'espérer que le noyau d'établis- 
sement qui existait dans l'Ile pût acquérir par la 
suite quelque importance sous le rapport de l'agricul- 
ture ; d'un autre côté, la situation politique du pays 
interdisait de songer alors à coloniser Tintingue. 

Cependant la possession de Sainte-Marie donnait 
les moyens de se porter sur la Grande Terre, dès que 
les circonstances se montreraient plus favorables, 
et, en attendant, elle nous mettait à même de pro- 
téger les comptoirs d'escale que l'on jugerait utile 
d'y établir. Elle pouvait d'ailleurs servir d'entrepôt, 
soit pour le commerce delà France et de Bourbon, 
soit pour l'approvisionnement de cette dernière 



90 LIVRE I. — CHAPITRE III. 

colonie en riz et en bestiaux. Bientôt, grâce à l'ac- 
tivité imprimée aux travaux, Sainte-Marie allait se 
trouver pourvue d'un quai de carénage, et c'était 
un grand avantage en perspective que d'avoir les 
moyens de réparer nos bâtiments sans recourir aux 
chantiers de l'île Maurice. 

Ces considérations déterminèrent l'administration 
de la marine à ne point renoncer au projet de co- 
loniser Sainte-Marie, malgré les difficultés que son 
exécution avait jusqu'alors rencontrées et qu'elle 
devait vraisemblablement rencontrer encore. Le 
Conseil d'amirauté consulté émit un avis en ce 
sens. Il proposa môme l'augmentation successive 
jusqu'à mille du nombre des noirs engagés par l'ad- 
ministration locale, et leur répartition en deux 
compagnies commandées par des blancs, l'une de 
pionniers, l'autre d'ouvriers militaires, pour l'exé- 
cution des travaux publics et la défense de l'île. 
Ces propositions furent adoptées, en partie, par 
l'administration de la marine, qui, pour mieux 
assurer encore la sûreté de l'établissement, destina 
deux bâtiments armés en guerre à stationner sur 
les côtes de l'île. 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 91 



CHAPITRE IV. 



Sommaire. — Les Hovas. — Origine des relations qui s'établissent entre 
ce peuple ctlc gouvernement anglais. — Dianampouine. — Radaraa. 
son fils. — Le capitaine Lesage. — Séjour de celui-ci à Tamatave. — 
L'agent anglais séduit par des présents et des promesses Jean René, 
chef de cette contrée. — Radama, roi des Hovas, le reçoit avec 
solennité. — Us arrêtent de concert le projet d'un traité secret. — 
Les Anglais laissent à Radama des instructeurs chargés d'ap- 
prendre aux troupes hovas les manœuvres européennes. — Re- 
tour à Maurice du capitaine Lesage. — Radama attaque Jean René 
et le réduit. — James Hastie, nouvel agent anglais, est reçu par 
Radama. — Après avoir remis au roi des Hovas de magnifiques 
présents, l'agent britannique lui propose bientôt un traité pour 
l'abolition de la traite des esclaves. — Radama se laisse gagner ; 
mais ses ministres et son peuple s'y opposent. — L'agent anglais 
triomphe cependant. — Ce traité célèbre est signé le 23 octobre 
1817. — Hastie est nommé agent général de la Grande-Bretagne 
à Madagascar. — Le traité est violé par l'Angleterre. — Indigna- 
lion de Radama. — Les sentiments publics se retournent entiè- 
rement du côté des Français. — L'agent anglais, de retour à Ta- 
nanarive, triomphe de nouveau, et le traité est renouvelé. — 
Expédition de Radama contre les Sakalaves du sud. — Le roi des 
Hovas conclut une paix et épouse Rasilime, fille de Ramitrah, 
chef des Sakalaves. — Etablissement d'écoles à Imernc. — Les 
Anglais importent à Tananarive des presses et des caractères 
d'imprimerie. — Les Hovas s'emparent du fort Dauphin. — Con- 
séquence de l'influence anglaise à Madagascar. — Soulèvement 
du pays contre les Hovas. — Ils sont cernés dans le fort Dauphin. 
—Mort de Jean René. — Le prince CorolJer. — Mort de James 



92 LIVRE T. — CHAPITRE IV. 

Haslie. — Vexations exercées conlrc les Irailanls français par les 
Hovas. — Mesures préliminaires pour une expédition contre ce 
peuple. 



L'envoi du capitaine Lesage au port Louquez 
avait eu pour but, de la part des Anglais, outre la 
réparation du massacre dont nous avons parlé, le 
désir empressé de s'assurer par des lettres et des 
présents, l'alliance des Sakalaves du nord et des 
principaux chefs de la côte orientale '. A la môme 
époque à peu près, sir Robert Farquliar, chargé de 
poursuivre les négriers de ces parages, qui se li- 
vraient à la traite, entra en relations avec le roi 
des Hovas, qui pourvoyait en grande partie à ce 
trafic. Telle fut l'origine des premières relations 
entretenues par les Anglais avec les Hovas. 

Mais quel était ce peuple qui, des plateaux supé- 
rieurs de l'île, semblait vouloir étendre et faire 
rayonner sa domination sur l'île entière? 

Les Hovas avaient été longtemps un petit peuple 
habitant, comme nous l'avons dit, les plateaux su- 
périeurs de l'île' et connu seulement pour son in- 
telligence et son habileté relative dans l'art du tis- 
sage des étoffes et delà fonderie de fer. Fractionnée 
en plusieurs cantons ayant chacun son chef parti- 
culier , la province était sans cesse le théâtre des 
guerres que ces divers souverains se faisaient entre 



^Wï\\i3imE[\is. Histunj of Madayascar. London, 1838, tome n , 
pag. llOet 113. 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 93 

eux. Il était rare que les hostilités se portassent 
sur le territoire des peuples voisins, dont les forces 
étaient supérieures à celles des Ho vas divisés '. Le 
peuple hova, inquiet et remuant par nature, en- 
fermé, d'ailleurs, dans une province de peu d'éten- 
due et d'une fertilité médiocre, déborda bientôt de 
toutes parts, lorsqu'il eut à sa tête un souverain 
ambitieux et habile. 

Ce souverain fut le père de Radama, Dianam- 
pouine , grand chef de Tananarive , aujourd'hui 
capitale de la province centrale d'Ancôve. C'était 
un homme d'un caractère énergique et ferme, 
faisant administrer la justice à ses sujets avec im- 
partialité, plein d'empire sur tous ceux auxquels 
il commandait. Ce qui donne une juste mesure 
de son autorité , c'est qu'il avait promulgué des 
lois défendant, sous peine de mort, l'usage des 
liqueurs et du tabac, et personne n'osa désobéir à 
des prescriptions qui ordonnaient des privations 
aussi dures. Sous le règne de Radama, l'usage du 
tabac seul fut permis. Dianampouine mourut 
en 1810, âgé de soixante-cinq ans, après avoir 
régné près d'un quart de siècle et laissant à son 



^ A dater de ce moment, l'histoire politique de Madagascar de- 
vient l'histoire du peuple dominateur qui a imposé son joug à toute 
l'ilc. Toutefois, nous donnons dans le second livre de cet ouvrage , 
au chapitre Ethnographie, des notions spéciales sur chacun des peu- 
ples qui l'hahitent, tels que les Bêtanimènes, les Betsimsaracs, etc. 
l>e celte façon, nous suivons l'ordre logique des faits politiques et 
cependant notre travail se trouvera complet dans toutes ses parties. 



94 LIVRE I. CHAPITRE IV. 

fils un royaume puissant qui absorbait déjà 
dans son unité toutes les divisions d'Ancôve, une 
grande partie d'Antscianac, d'Ancaye et de la pro- 
vince des Betsilos. 

Radama dont le nom signifie, dans la langue du 
pays, fourbe et poli avait dix-huit ans, lorsqu'il fut 
appelé à prendre les rênes du gouvernement. C'était 
un jeune homme aussi intelligent que son père , 
ambitieux et brave, désireux d'accroître ses con- 
naissances par des relations intimes avec les Euro- 
péens. 

Le gouvernement anglais ne tarda pas à pro- 
fiter de ces dispositions de Radama, qui lui 
frayaient un chemin indirect, mais sûr, vers la do- 
mination effective du pays. On commença par lui 
adresser un ancien traitant pour l'engager à con- 
clure un traité de commerce avec l'Angleterre et à 
envoyer à Maurice quelques enfants de sa famille, 
pour y être élevés aux frais du gouvernement. Ra- 
dama accueillit ces ouvertures faites avec à-propos 
et confia à l'agent anglais ses deux frères, âgés l'un 
de treize, l'autre de onze ans. Cette marque de 
confiance enhardit sir Robert Farquhar, qui expédia 
à Tananarive^ en qualité d'agent général anglais, 
le capitaine Lesage, qui venait d'arriver du port 

* Tananarive est la capitale des Hovas, Emirne ou plus logique- 
ment Même est le canton dans lequel est située Tananarive. An- 
cùce est la province centrale du royaume des Hovas. En malegache, 
le mot Ancùve se décompose ainsi : an Hova, là les Hovas, le pays 
des Hovas. 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 95 

Louquez. Lesage partit suivi d'une escorte impo- 
sante et porteur de riches présents pour Radama. 

L'agent anglais séjourna quelque temps à Tama- 
tave, où il ne manqua pas de séduire par des dons 
et des promesses le chef Jean René qui, devenu 
enthousiaste de la puissance anglaise, lui facilita les 
moyens d'accomplir son voyage. Le frère de Jean 
René, Fiche, chef d'Yvondrou, qui connaissait et 
détestait les Anglais, reprochait à Jean René l'aveu- 
gle confiance avec laquelle il travaillait à la des- 
truction probable de sa propre indépendance ; mais 
le chef de Tamatave, ébloui par les promesses qui 
lui étaient faites, en récompense de sa docilité, res- 
tait sourd aux sages conseils de son frère, qui, du 
reste, poussa l'esprit d'hostilité contre les Anglais 
jusqu'à leur refuser des pirogues et des vivres pour 
le voyage. • 

Quoi qu'il en soit, le capitaine Lesage se mit en 
marche vers la capitale des Hovas, où il fit son en- 
trée solennelle, au milieu d'une immense popula- 
tion accourue pour voir le représentant britanni- 
que. Radama reçut l'agent anglais, assis sur une 
espèce de trône, environné de ses ministres et de 
ses officiers, dans une salle spacieuse ornée de tro- 
phées militaires. Lorsque le capitaine Lesage remit 
au roi ses lettres de créance , il fut accueilli par ce 
prince avec une rare politesse et des manières plei- 
nes de dignité qu'il n'avait rencontrées chez aucun 
autre chef de l'île \ Atteint quelques jours après 

' William EUis, tome II, pag. 133, 137. 



96 LIVRE I. — CHAPITRE IV. 

des fièvres du pays, l'envoyé anglais fut l'objet des 
soins les plus empressés K 11 se hâta dès lors d'ac- 
complir sa mission et fit avec Radama le serment 
du sang, le ili janvier 1817. Ce ne fut que le d fé- 
vrier suivant qu'ils arrêtèrent les bases d'un traité 
secret qui devait être ratifié plus tard par le gou- 
verneur de Maurice. Le lendemain, le capitaine 
Lesage prit congé du roi, en laissant auprès de lui 
deux militaires instructeurs, chargés d'apprendre à 
l'armée des Hovas les manœuvres européennes. 
L'un d'eux, le sergent Brady, se fit aimer des Hovas 
et parvint aux plus hautes dignités auprès de Ra- 
dama. 

Le capitaine Lesage revint en hâte à Maurice 
pour rendre compte des succès de sa mission. Les 
deux frères de Radama envoyés à Maurice avaient 
été confiés aux soins d'un homme qwi devait un 
jour acquérir une immense influence à la cour de 
Tananarive. Cet homme, que nous avons déjà vu 
près de Radama à Foulepointe, c'était James Has- 
tie. Simple sergent dans un régiment anglais, il s'é- 
tait fait distinguer du gouverneur de Maurice par 
son courage et sa présence d'esprit. Adroit, insi- 
nuant, peu scrupuleux sur le choix de ses moyens 



' /6((/. pag. 138. «Amidslthe droadfiil fatalily Avliich look place 
anioiigsUhis people soon aflcr their arrivai, liis own heallh, however 
failed ; and ihcn il was tlial Radama shewed tlie most kind and as- 
siduous attentions. Fearing lie miglil fall a viclim to the fever which 
was carrying off so niany associâtes, Lesage made al! possible ar- 
rangements witli Radama, etc. » 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 97 

d'influence, il avait déjà été employé dans l'Inde à 
des missions importantes, mais peu honorables. Ce 
fut lui qu'on chargea des premières notions à don- 
ner aux deux jeunes Hovas et qui les reconduisit à 
Madagascar, avec des instructions secrètes, qu'il fut 
sans doute chargé de remettre à Radama. A ce 
moment même, le roi des Hovas, enhardi par ses 
premiers succès, avait poussé ses envahissements 
jusqu'aux frontières des Bétanimènes et, à la tête 
de 25,000 hommes, il menaçait d'envahir le terri- 
toire de Tamatave et d'Yvondrou appartenant à 
Fiche et à Jean René. Une attaque aussi formidable 
commença à donner des craintes sérieuses au chef 
de Tamatave qui reconnut, mais trop tard, la réalité 
des prédictions de son frère et la fausseté des pro- 
messes de l'agent anglais. Celui-ci lui avait répondu 
de l'appui chaleureux de son gouvernement et l'a- 
vait engagé à rester dans l'inaction en lui peignant 
Radama comme le chef d'une horde sauvage qui 
n'oserait pas s'attaquer à lui, surtout si l'Angleterre 
le prenait sous sa protection. 

Il fallut donc que le pauvre Jean René, aidé de 
son frère qui vola à son secours, fît en sorte de se 
mettre à la hâte en état de faire obstacle à l'inva- 
sion des troupes de Radama. 11 fortifia, comme il 
put, de palissades et de petits forts, la place de Ta- 
matave qu'il arma de deux vieilles pièces de cam- 
pagne en bronze. Mais réduit à ces faibles ressour- 
ces, dans une place mal armée, mal défendue, 
Jean René tomba bientôt dans le découragement, 

7 



98 LIVRE I. — CHAPITRE IV. 

malgré les exhortations de son intrépide frère. Le 
chef de Tamatave ne savait à quel parti se résou- 
dre, lorsque l'agent anglais, Pye, qui avait suc- 
cédé à Lesage, intervint auprès de Radama. Le roi 
des Hovas qui supposait à son ennemi des forces 
plus considérables qu'il n'en avait et qui, n'ayant 
jamais eu de port de mer en sa possession, était 
pressé d'entrer à Tamatave, le roi des lïovas con- 
sentit à traiter avec Jean René. Dès que son frère, 
le chef d'Yvondrou, entendit parler de négocia- 
tions avec Radama, il s'emporta violemment con- 
tre Jean René, et se retira pour ne pas rester le té- 
moin du traité honteux qui se préparait '. L'agent 
anglais, voulant favoriser les vues du roi des Hovas, 
décida Jean René à signer le traité. Radama y re- 
connut Jean René pour chef héréditaire de Tama- 
tave; mais il lui enleva la souveraineté du pays 
des Bétanimènes qu'il venait de soumettre et l'in- 
vestit seulement du titre de gouverneur général de 
celte province. Jean René fut obligé de subir celte 
clause qui le mettait ainsi sous la suzeraineté du 
roi des Hovas, pressé qu'il était par les circon- 
stances et par les instances de M. Pye qui venait 
de recevoir de l'île Maurice des instructions dans 
lesquelles le gouvernement anglais qualifiait Ra- 
dama de roi de Madagascar et de ses dépendances. 
Un grand kabar eut lieu le lendemain à Manaarez. 
Jean René s'y rendit pour y faire le serment du 

* William EUis. Ubisuprù, page 160. 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 99 

sang avec Raclama qui voulait cimenter solennel- 
lement leur union, en présence des deux peuples. 

Après avoir conclu cette grande affaire, Radama 
reprit la route de Tananarive, tandis que le pré- 
cepteur de ses frères, James Hastie, qui, entre au- 
tres présents, amenait au roi des Hovas des chevaux 
anglais d'un grand prix, se voyait obligé de suivre 
un chemin plus long, mais plus praticable, pour 
conduire sains et saufs ces magnifiques quadru- 
pèdes au palais d'Imerne. 

11 arriva à Tananarive le 6 août 1817. La cour 
du palais était pleine de soldats rangés en bataille. 
Le roi était assis sur une estrade élevée. Dès qu'il 
aperçut l'agent anglais, il laissa éclater sa joie, le 
fit placer auprès de lui, en lui serrant cordialement 
les mains. Le roi adressa alors à ses soldats un dis- 
cours dans lequel il les engageait à bien accueillir 
les étrangers qui viendraient le visiter et particu- 
lièrement les Anglais. Le roi des Hovas portait 
alors pour la première fois un uniforme rouge et 
un chapeau militaire, un pantalon bleu et des bot- 
tes vertes *, étrange accoutrement officiel dont l'or- 
donnance ne pouvait appartenir qu'à l'incroyable 
faux goût d'un fripier anglais. Cet équipement avait 
en effet été expédié à Radama de l'Ile Maurice par 
sir Robert Farquhar. Après cette entrevue publi- 
que, à laquelle il avait cherché à donner la plus 
grande solennité possible, le roi des Hovas accom- 

MVilliam Ellis, pages 166 et 169. 



100 LIVRE I. CHAPITRE IV. 

pagna James Hastie clans la maison qu'il avait fait 
préparer pour lui. Là, après s'être débarrassé de 
son incommode et ridicule uniforme , il s'assit à 
terre et présenta à son hôte le sergent Brady qu'il 
lui dit n'être plus un simple soldat, mais bien son 
capitaine. Radama fit circuler, malgré la loi du 
pays, quelques verres d'eau-de-vie ^ qui ne contri- 
buèrent pas peu à donner un caractère particulier 
d'effusion à cette conférence diplomatique. 

Après avoir remis à Radama les présents dont il était 
chargé, et notamment une pendule qui, se trouvant 
dérangée, eut l'honneur d'être raccommodée par 
les mains de l'ambassadeur lui-même, l'agent an- 
glais laissant tomber tout à coup le masque qui 
couvrait ces caresses préliminaires, toucha la ques- 
tion de l'abolition de la traite des esclaves dans les 
royaumes de Radama. James Hastie parvint à con- 
vaincre le roi des Ho vas, mais ce ne fut pas toute- 
fois sans lui promettre, de la part du gouverneur 
de Maurice , des indemnités considérables en 
argent et surtout en armes et en munitions de 
guerre que Radama ne pouvait se procurer que 
par la vente de ses esclaves aux traitants euro- 
péens ; mais le roi des Hovas eut de la peine à ob- 
tenir l'adhésion de ses conseillers pour l'exécution 
de cette mesure. H fut obligé d'opposer à l'agent 
anglais des arguments puissants dont celui-ci ne 

^ Ces détails singuliers ont été consignés par James Hastie lui- 
même, dans son journal, avec une minutieuse et complaisante exac- 
titude. Voyez William EUis, History of Madagascar, pag. 169. 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 101 

put nier ni la force ni la justesse. James Hastie 
très-embarrassé crut pouvoir biaiser dans sa ré- 
ponse au roi et même altérer quelquefois la vérité 
dans ses assertions. Radama s'en aperçut, et le lui 
reprocha en termes fort vifs. Cette duplicité causa 
au souverain hova la plus violente indignation, et 
il défendit au diplomate confus de reparaître en sa 
présence pendant huit jours. Au bout de ce temps, 
James Hastie put rentrer en grâce : mais ses dis- 
cours artificieux ne furent pas oubliés. L'agent an- 
glais, témoin des irrésolutions de Radama, s'a- 
dressa pour les vaincre, au premier ministre, jeune 
homme auquel , en peu de temps, il fit adopter les 
vues du gouverneur de Maurice et dont il se fit un 
avocat précieux auprès du roi. 

Son espoir fut cependant trompé. Dans un kabar 
de cinq mille indigènes que le ministre convoqua 
pour connaître l'opinion des naturels sur l'aboli- 
tion de la traite des esclaves, le bon sens populaire 
vit clairement que les Anglais n'attachaient tant 
d'importance à cette mesure que parce qu'elle leur 
étiùt avantageuse. Un orateur hardi demanda, à 
haute voix, si le roi était devenu l'esclave des An- 
glais. Ces paroles piquèrent cruellement l'amour- 
propre de Radama, qui déclara alors qu'il était le 
maître de son peuple et qu'il le forcerait bien à 
l'obéissance. James Hastie eut le soin de l'entrete- 
nir dans ces dispositions violentes qui le servaient 
à merveille, et, le lendemain même, il fut convenu 
que le traité serait signé à Tamatave, par les mi- 



102 LIVRE I. — CHAPITRE IV. 

nistres du roi d'imerne et par l'agent anglais, Pye, 
au nom de sir Robert Farquhar. 

L'accès de colère qui s'était emparé de Radama 
s'était éteint. 11 parut se repentir de s'être tant 
hâté dans sa détermination ; mais James Hastie 
sut agir avec une telle habileté que ce traité 
célèbre, dont le but principal était de faire péné- 
trer l'influence anglaise au cœur même de la 
grande île malegache, fut signé le 23 octobre 1817, 
par les ambassadeurs de Radama d'une part, 
ainsi que nous l'avons dit, et, d'autre part, par 
M. Pye, agent anglais à Madagascar, et par M. Stan- 
fell, capitaine de la corvette de S. M. B. le Phacton. 
On sait que, depuis, ce traité fut renouvelé le 
11 octobre 1820 ' et le 31 mai 1823. Dans ces actes, 
sir Robert Farquhar ne manqua pas de qualifier le 
complaisant Radama du titre de roi de Madagascar 
et de ses dépendances. Voici le texte de ces traités : 

Traité du 23 octobre 1817. « M. le vice -amiral 
Robert Townshend-Farquhar, capitaine général, 
gouverneur et commandant en chef de l'île Maurice 
et de ses dépendances, représenté par ses manda- 
taires, M. le capitaine Stanfell, de la marine royale, 

^ Celte date est caraclérislique. Une lettre de Radama à M. Far- 
quhar, datée de ce même jour 1 1 octobre 1820, a été imprimée et 
publiée à Londres, in extenso, dans l'appendice du seizième rapport 
annuel des directeurs de l'African Institution. Par cette lettre, Ra- 
dama annonçait à M. Farquhar l'arrivée à Tananarive ou Imerne , 
sa capitale, de M. Hastie , agent du gouvernement anglais, et le re- 
merciait de l'envoi d'un service complet de vaisselle plate, à lui re- 
mis par M. Hastie, de la part du gouvernement de Maurice. 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCRR. 103 

commandant le bâtiment de Sa Majesté le Phaëlon; 
T. R. Pye, agent du gouvernement anglais à Ma- 
dagascar, les susnommés revêtus de pleins pou- 
voirs, d'une part; 

'( Et Radama, roi de Madagascar et de ses dé- 
pendances, représenté par ses mandataires, Ratza- 
lika, Rampoole Ramanouet Raciahato, ayant reçu 
pleins pouvoirs de S. M. le roi de Madagascar, 
d'autre part; 

« Ont fait la convention suivante : Art. i". Les 
parties contractantes conviennent respectivement 
de maintenir et perpétuer à jamais la confiance , 
l'amitié et la fraternité qui existent entre elles, et 
qui sont déclarées par ces présentes. — Art. % Les 
deux parties contractantes s'engagent , par les 
présentes, à faire cesser entièrement, à partir delà 
date de ce traité , dans l'étendue des États du roi 
Radama, toute vente ou toute cession d'esclaves ou 
de personnes quelconques, pour les transporter du 
territoire de Madagascar dans le pays, l'île ou l'État 
d'un autre prince ou d'un autre gouvernement, quel 
qu'il soit. Radama, roi de Madagascar, fera une pro- 
clamation et une loi interdisant à tous ses sujets ou 
àtoutes personnes dépendant de lui ou de ses États de 
vendre aucun esclave pour être exporté de Madagas- 
car ; d'aider, de faciliter ou de favoriser une pareille 
vente, sous peine, pour le contrevenant, d'être ré- 
duit lui-même en esclavage. — Art. 3. En considéra- 
tion de la concession faite par Radama, roi de Ma- 
dagascar, et par sa nation, et comme témoignage de 



104 LIVRE I. CHAPITRE IV. 

parfaite satisfaction, les mandataires de Son Excel- 
lence le gouverneur de Maurice s'engagent à payer 
annuellement à Radama, pour l'indemniser de la 
diminution de revenus résultant des présentes, les 
articles suivants : 1,000 dollars en or, 1,000 dol- 
lars en argent; 100 barils de poudre de 100 livres 
chacun ; 100 mousquets anglais, avec accessoires 
complets; 10,000 pierres à fusils; 400 gilets rou- 
ges; ZiOO chemises; ZiOO pantalons; 400 paires de 
souliers; 400 schakos; 400 montures de fusil; 12 
sabres de sergent, avec ceinturons; 400 pièces de 
toile blanche de l'Inde; 200 pièces de toile bleue 
de l'Inde; un habit d'uniforme, avec chapeau et 
bottes, le tout complet, pour le roi Radama, et deux 
chevaux. » 

« Lesquels objets seront délivrés sur le vu d'un 
certificat constatant que les lois, règlements et pro- 
clamations susdits ont été exécutés pendant le tri- 
mestre précédent. Ce certificat sera signé par Ra- 
dama, et approuvé par l'agent de Son Excellence le 
gouverneur Farquhar, résident à la cour de Ra- 
dama. — Art. 4. En outre, les parties contractantes 
conviennent mutuellement de protéger le roi de Jo- 
hanna (Anjouan), fidèle ami et allié de l'Angleterre, 
contre les déprédations auxquelles il est en butte 
depuis plusieurs années de la part des habitants 
des petits États situés sur la côte de IMadagascar, et 
de mettre tout en œuvre, avec l'aide de leurs sujets, 
alliés et partisans, pour parvenir à l'abolition de 
ce système de piraterie. A cet effet, des proclama- 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 105 

tiens seront faites par Radama et le gouverneur de 
Maurice, défendant à qui que ce soit de prendre 
part à aucun acte de cette nature ; des copies de ces 
proclamations seront distribuées principalement 
dans les ports de mer situés sur la côte de Mada- 
gascar. » 

Traité additionnel fait à Tananarive le 11 octo- 
bre 1820. « En vertu du traité conclu, à la date du 
23 octobre 1817, entre S. M. Radama, roi de Ma- 
dagascar, et Son Excellence M. le vice -amiral 
R. T. Farquhar, capitaine général, gouverneur et 
commandant en chef de l'île Maurice et de ses dé- 
pendances, l'abolition de la traite des esclaves sera 
et demeurera à jamais respectée. Les parties con- 
tractantes s'engagent séparément à accomplir les 
articles et conditions dudit traité avec la fidélité la 
plus scrupuleuse. » 

« Parsuite du traité sus-énoncé, lequel traité aété 
ratifié par ordre de S. M. Britannique et accepté ce 
jour par S. M. le roi de Madagascar, les conventions 
suivantes ont été faites entre M. James Hastie, 
agent du gouvernement, représentant Son Excel- 
lence le gouverneur Farquhar et le roi Radama. 
M. Hastie s'engage, au nom de son Gouvernement, 
à emmener 20 sujets libres de S. M. le roi Radama, 
qui seront élevés dans l'étude de différentes pro- 
fessions d'artisans, telles que celles d'orfèvre, bi- 
joutier, tisserand, charpentier, forgeron; ou qui 
seront placés dans des arsenaux, chantiers de ports 
de mer, etc. De ce nombre, 10 seront envoyés en 



106 LIVRE I. — CHAPITRE IV. 

Angleterre et 10 à l'île Maurice, aux frais du gou- 
vernement anglais. De plus, il est convenu entre 
les parties contractantes que si, à l'arrivée à l'île 
Maurice des 20 individus sus-mentionnés, accompa- 
gnés de M. Hastie, le gouverneur ne consent pas 
à les faire instruire, savoir : 10 à Maurice et 10 en 
Angleterre, le traité sera réputé nul et non avenu. 
Néanmoins, le roi Radama ne sera pas pour cela 
dégagé de sa parole ni relevé de sa promesse. Il est 
bien entendu que le gouvernement anglais s'engage 
seulement à placer lesdits individus, au nombre 
de 20, chez des personnes exerçant les différentes 
professions sus-mentionnées, et n'est pas rendu 
responsable de leur conduite ou de leur défaut de 
capacité. M. James Hastie s'engage, en outre, à 
emmener avec lui 8 autres individus et à leur faire 
enseigner la musique, afin de former un corps de 
musiciens pour les gardes de S. M. le roi de Mada- 
gascar. En conséquence du présent article et des 
conditions sus-mentionnées, le roi Radama fera une 
proclamation par laquelle il notifiera que la traite des 
esclaves est abolie dans tous ses États. De plus, il in- 
vitera toutes les personnes possédant des talents ou 
habiles dans des métiers ou professions à venir vi- 
siter son pays, leur promettant protection; etsera la- 
dite proclamation publiée dans la Mauritius Gazette. » 
Nouveaux articles additionnels faits à Tama- 
tave le 31 mai 1823. « Attendu que par suite des 
traités et des engagements intervenus entre le gou- 
vernement anglais et Radama, roi de Madagascar, 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 107 

et approuvés par S. M. Britannique , et plus parti- 
culièrement en vertu des conventions des 23 octo- 
bres 1817 et 11 octobre 1820, la traite des noirs a 
été abolie dans toute l'étendue de Madagascar. Et, 
attendu que les conditions desdits traités ont été 
fidèlement exécutées par les deux parties contrac- 
tantes ; qu'elles ont eu le plus heureux résultat, en 
contribuant à l'abolition générale de la traite, et 
surtout en éclairant le peuple de Madagascar sur 
ses devoirs moraux et religieux, et en posant les 
principes les plus propres à le faire avancer rapide- 
ment dans les voies de la civilisation. Afin de don- 
ner plus de force et d'efficacité aux objets et con- 
ditions desdits traités, et afin de faire disparaître 
pour toujours la possibilité de renouveler un trafic 
qui a été pendant des siècles le fléau de cette vaste, 
fertile et populeuse île ; il a été convenu entre sir 
Robert Townshend-Farquhar et M. Fairfax Mo- 
resby, capitaine commandant le Menai, bâtiment 
de guerre de Sa Majesté, d'une part; et Rafaralah, 
chef de Foulepointe, et Jean René, chef de Tama- 
tave, représentant le roi Radama, d'autre part : 

« Art. 1". Les vaisseaux et bâtiments de S. M. 
Britannique, et tous autres vaisseaux anglais léga- 
lement chargés d'empêcher la traite des noirs, ont, 
par ces présentes, plein pouvoir de saisir et arrêter 
tous navires et bâtiments, soit qu'ils appartiennent 
à des sujets du roi de Madagascar, soit qu'ils appar- 
tiennent à des citoyens de toute autre nation, tou- 
tes les fois qu'on les trouvera dans un havre, port. 



108 LIVRE I. CHAPITRE IV. 

anse, crique ou rivière, ou sur les plages, ou près 
des côtes de Madagascar, faisant la traite des noirs, 
ou bien aidant ou excitant à la faire ; les bâtiments 
et navires saisis et arrêtés en pareille circonstance 
seront traités de la manière ci-dessous exprimée. 

« Art. 2. Tous bâtiments ou navires ainsi saisis se- 
ront mis sous la main de la justice, et ils seront, à 
cet effet, délivrés au chef de Foulepointe, de Tama- 
tave, ou de tout autre lieu où Radama aura établi, 
à cet effet, un gouverneur, commandant, ou une 
commission spéciale ; on pourra aussi disposer 
de ces bâtiments et navires suivant les lois de 
la Grande - Bretagne , actuelles ou à intervenir. 
Toutes les fois que des bâtiments ou navires au- 
ront été ainsi placés sous la main de la justice, et 
qu'il y aura lieu à condamnation pour violation de 
ce traité ou des précédents, faits dans l'objet d'a- 
bolir la traite à Madagascar, ces bâtiments ou na- 
vires seront confisqués au profit du roi Radama, qui 
en disposera comme il le jugera convenable. » 

« Art. 3. En cas de prise de pareils navires, on 
traitera de la manière suivante les personnes trou- 
vées à bord et embarquées pour être menées en 
esclavage. Si elles sont natives de Madagascar, 
elles seront immédiatement réintégrées dans leurs 
familles, sinon elles seront reconduites, si faire 
se peut, dans leurs pays respectifs. Toutes les 
fois que la chose ne sera pas praticable, on les 
enrôlera dans le corps nommé Scrundahs, ap- 
partenant à l'établissement du roi Radama, 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 109 

qui sera chargé de pourvoir à leurs besoins '. » 
La valeur de tous les objets mentionnés dans le 
premier traité du 23 octobre 1817 pouvait être en- 
viron de deux mille livres sterling ou cinquante mille 
francs % 

L'heureux négociateur, James Hastie, après la 
promulgation de la loi, partit pour l'île Maurice où 
il reçut les félicitations de sir Robert Farquhar ; 
puis, il s'empressa de revenir, muni de nouvelles 
instructions auprès de Radama, en qualité d'agent 
général de la Grande-Bretagne à Madagascar. Le 
roi des Hovas lui témoigna de son côté une grande 
satisfaction et fit publier, sur tous les points de l'île, 
en français et en malegaclie, la proclamation que 
ses ministres avaient rédigée à ce sujet. Radama se 
montra scrupuleux observateur du trailé qu'il avait 
signé. 11 ne souffrit même pas qu'on en fît la criti- 
que et trois de ses proches parents payèrent de leur 
tête les paroles imprudentes qu'ils avaient publi- 
quement proférées contre le traité et surtout contre 

* Le Iraitc de 1817, ainsi que les deux actes additionnels du 
11 octobre 1820 et du 31 mai 1823^ sont reproduits par nous, d'a- 
l)rès les publications officielles du gouvernement anglais distribuées 
aux deux Chambres [Parliamentary papers to hoth Houses of Par- 
liament,b\j commaiid of lier Majesty, Juhj, 1841, pag. 525,526 eto27). 

^ D'après un rapport présenté à la Chambre des communes le 
10 juillet 1828, les dépenses relatives à Madagascar, faites par le 
gouvernement de Maurice, de 1813 à 1826, se sont élevées à 64,278 
liv. sterling (1,549,099 f. 80 c). C'est en 1816 et 1817, et de 1821 à 
1826, c'est-à-dire lorsque M. Farquhar réussit à gagner Radama . et 
après que nous eûmes repris possession de Sainte-Marie, que la plus 
grande partie de ces dépenses ont eu lieu {Voy. Asiatic Journal, nu- 
méro de mars 1829, paye 369). 



110 LIVRE I. CHAPITRE IV. 

l'Angleterre dont ils avaient dit que « c'était un 
pays qui ne faisait rien sans des motifs d'intérêt. » 
Il n'en fut pas de même de l'autre partie contrac- 
tante. En effet, le général Hall ayant remplacé par 
intérim sir Robert Farquliar, qui était allé faire un 
voyage à Londres, méprisa la convention du 2o oc- 
tobre, faite, disait-il, avec un chef de sauvages, et 
refusa de remplir les engagements contractés par 
l'agent anglais qu'il rappela à Maurice. 

Radama , en apprenant cette violation inatten- 
due de son traité, ne voulut d'abord pas y croire; 
mais il fut obligé de se rendre à l'évidence '. La 
traite des esclaves fut alors permise de nouveau 
par lui, et dans sa légitime irritation, le roi 
d'Imerne ne dissimula pas ses dispositions à favo- 
riser les Français au détriment des Anglais, qui 
l'avaient trompé. Plusieurs chefs de la côte que 
l'empire exercé par Radama et les présents de sir 
Farquliar avaient fait taire jusqu'alors, laissèrent 
éclater leurs véritables sentiments de préférence. 
On ne saurait dire jusqu'à quel point cette disposi- 
tion des esprits eût pu les conduire , si , dans ce 
moment, le gouvernement français se fût trouvé 
en état de substituer l'influence française à celle 
de la nation qui venait de mécontenter si justement 
le roi des Hovas.- Il n'en fut malheureusement pas 
ainsi, et le retour de sir Robert Farquhar à Maurice 
calma bientôt les ressentiments de la cour d'Imerne. 

Sir Robert Farquhar, à peine revenu à son poste, 

1 William Ellis, pag. 199, 201. 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 111 

songea à réparer l'échec fait à l'honneur, ainsi 
qu'aux intérêts de la Grande-Bretagne à Mada- 
gascar. Il dépêcha de nouveau James Hastie à Ta- 
nanarive , en lui adjoignant un aide spirituel , le 
révérend docteur Jones, de la société des Missions 
de Londres. Les deux compagnons de voyage se 
mirent en route pour la cour d'Imerne, en sep- 
tembre 1820. Ils furent reçus par Radama avec 
cordialité, et dînèrent à sa table servis avec luxe 
dans de la vaisselle d'argent, dont une partie était 
de fabrique indigène. Le lendemain , dans un en- 
tretien particulier, Hastie s'efforça d'expliquer au 
roi des Hovas, que le traité violé n'avait pas eu la 
sanction royale et que sir Farquhar, étant revenu de 
Londres avec des pleins-pouvoirs à cet effet, per- 
sonne au monde n'oserait maintenant rompre une 
convention qu'ils feraient ensemble , s'il se mon- 
trait disposé à renouer les négociations '. La ré- 
ponse de Radama , pleine de franchise et de net- 
teté, fit connaître à Hastie les difficultés immenses 
de la grande affaire qu'il avait entreprise : « J'ai 
signé ce traité, disait le roi des Hovas, contre l'avis 
de mes ministres, de mes conseillers, de ceux 

^ « M. Hastie cndcavoured to explain, that until tlie sanclion of 
Ihe king was obtained to Ihe act of his représentative, thc crime of 
a breach of a predecessor's act did not commonly subject the person 
who committed it to condign punishment ; but the relations esta- 
blished by His Excellency governor Farquhar wilh him being now 
authorized by the Brilish sovereign, ratified and approved, could no 
longer be subject to any interruption. But Radama did not appear 
convinced, and frequently reverted to the breach of the Ireaty « 
(William EUis, pag. 226). 



112 LIVRE I. — CHAPITRE IV. 

mômes qui ont pris soin de mon enfance. Pour com- 
penser les pertes que la cessation du trafic des 
esclaves devait occasionner à mes sujets, j'ai promis 
de leur distribuer une partie des objets mentionnés 
dans ce traité. Il n'a pas été exécuté, quoique moi 
j'aie rempli, et au delà, mes engagements. Que 
puis-je leur dire, maintenant, moi qui ai servi d'in- 
strument pour les tromper? Leur proposerai-je le 
rétablissement d'une mesure qui, après avoir coûté 
la vie à trois personnes du sang royal et à plusieurs 
autres individus, doit encore les appauvrir imman- 
(juablement? Ils m'accuseront de n'avoir pour objet 
que des avantages personnels et de les sacrifier à 
l'espoir de recueillir des bénéfices dont moi seul 
je jouirais. Et d'ailleurs pourront-ils croire à la 
sincérité des Anglais, après une si odieuse violation 
de la foi jurée? )> 

Hastie dut courber la tête, mais, en interlo- 
cuteur habile, il rejeta toute la responsabilité de 
cette violation sur le général Hall. Radama ré- 
pondit que son amitié pour l'Angleterre le por- 
tait à oublier la faute dont elle s'était rendue cou- 
pable, mais qu'il n'en était pas de même de ses 
sujets. Il fit remarquer à l'agent anglais, que leurs 
progrès dans la civilisation , depuis son départ de 
ïananarive , étaient dus au commerce des esclaves 
qui avait pris une extension considérable , et lui 
avoua qu'il craindrait une insurrection générale, 
s'il manifestait l'intention de se fier de nouveau 
aux Anglais , dont le nom était passé en proverbe 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 113 

parmi le peuple , comme synonyme de faux et de 
menteur ^ Vaincu cependant par les promesses et 
les flatteries de l'agent anglais, le- roi des Hovas con- 
sentit à renouveler le traité, mais il fallait obtenir 
l'assentiment du peuple. 

Dans ce but, Radama fit convoquer un grand 
kabar, où il s'efforça d'expliquer clairement les 
intentions du gouvernement anglais , et les avan- 
tages qui devaient résulter de cette alliance pour 
Madagascar. Ses propres ministres, accueillirent 
son discours par de sourds murmures et l'un 
des plus puissants chefs de l'île, l'ancien souve- 
rain d'Antscianac, Rafaralali prit la parole pour 
lui répondre. 11 retraça l'histoire du traité de 1817, 
et s'étendit sur tous les avantages qui résultaient 
de ce traité, puis, arrivant à sa rupture de la part 
du gouvernement anglais, il se tut, comme s'il eût 
été incapable d'exprimer l'indignation qu'il res- 
sentait d'une aussi lâche conduite. Son éloquent 
silence produisit sur l'assemblée un tel effet que 
le rejet de la proposition parut dès ce moment 
assuré. Il s'éleva alors un grand tumulte et dans la 
confusion qui s'en suivit, Radama, se tournant 
vers l'agent anglais, lui dit : « Vous le voyez. Je 
suis disposé à l'alliance, mais mon peuple ne 
l'est pas. Celui même qui ne possède ni un esclave, 

' EUis dit en propres tenues: « Thaï hc feared little sort of a gê- 
nerai insurrection would Le occasionned by his again Irying to trust 
Iho English, tliat il had bccome a kind of proverb amongst his 
stibjccls, —Falso as the English » (William Ellis, pag. 227 et 230). 

8 



114 LIVRE I. CHAPITRE IV. 

ni une piastre, sera contre moi. J'ai entendu parler 
de la conduite des Français ,| envers un de leurs 
derniers rois, le roi Louis XYI, et je redoute son 
sort '. ') 

Malgré ces vives et nombreuses résistances, 
James Hastie parvint pourtant à vaincre les scrupules 
de Radama et de ses ministres. Le traité fut signé 
et le commerce des esclaves aboli de nouveau. Ra- 
dama fit stipuler dans la convention dont il s'agit 
la condition expresse : « que le gouvernement an- 
glais élèverait à ses frais vingt jeunes Hovas, dix à 
Maurice et dix à Londres, et les instruirait aux arts 
et aux métiers européens. » C'est ainsi que d'un 
seul coup les Anglais regagnèrent à Madagascar 
l'influence qu'ils avaient perdue par leur faute, 
mais cette influence, sans aucune racine dans le 
peuple malegaclie lui-même, ne reposait que sur 
la volonté d'un homme. Il était présumable dès 
lors que, cet homme une fois mort, cette influence 
s'éteindrait avec lui. 

Vers cette époque, Radama ht une expédition 
gigantesque contre les Sakalaves du sud. 11 partit 
avec 70 à 80,000 combattants, mais un tiers 
périt de faim ou de maladies, faute d'approvi- 
sionnements. Cette guerre se renouvela l'année 
suivante , et Radama ayant débuté par quelques 
succès, Ramitrah, chef des Sakalaves, lui proposa 
une alliance que le roi des Hovas s'empressa d'ac- 

» AVilliara Ellis, toiiie 11, pag. 230, -237. 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 115 

cepter. 11 la cimenta môme en épousant la fille de 
ce chef nommée Rasalime. 

Cependant le révérend docteur Jones de son côté 
ne perdait pas de vue le but de son voyage et de 
son apostolat. Aussitôt que le drapeau anglais flotta 
à Tananarive à côté de celui d'Jmerne, le mission- 
naire reçut l'autorisation d'ouvrir une école. Ce 
fut le 8 décembre 1820 que commença cet ensei- 
gnement auquel vinrent coopérer, l'année suivante, 
M. Griffitlis et sa femme. Radama leur avait permis 
d'instruire son peuple, sans autoriser cependant la 
prédication du christianisme, dont il ne se faisait 
alors aucune idée. Il fit bâtir pour M. Jones une 
case commode, et, lorsqu'elle fut achevée, il vint 
la consacrer en y jetant de l'eau et en y faisant les 
cérémonies habiiueiles. Les progrès de la mis- 
sion croissaient chaque jour. Admis en qualité d'in- 
stituteurs primaires, les missionnaires anglais s'at- 
tachèrent à donner à leurs nouveaux élèves une 
éducation plutôt politique que religieuse ou élé- 
mentaire , et, sans éveiller la défiance, à leur in- 
spirer ramour de leur souverain et par suite la hai- 
ne d'une domination étrangère. Les jeunes Hovas 
apprenaient sans cesse à répéter des maximes for- 
mulées en ce sens par leurs maîtres. Ces maximes 
étaient entre autres, — que Radama n'a point 
d'égal parmi les rois, — qu'il est au-dessus de tous 
les chefs de l'île, et le maître de tout, — que Ma- 
dagascar lui appartient et n'appartient qu'à lui 
seul. De plus, les élèves d'Ancôve, rigoureusement 



116 IIVRE I. — CHAPITRE IV. 

astreints à des exercices militaires, étaient destinés 
à devenir une pépinière d'officiers, un arsenal vi- 
vant capable d'interdire l'approche de l'île aux en- 
nemis connn un s. Ajoutez à de pareilles mesures la 
persévérance et la libéralité qui caractérisent la 
politique anglaise, et on aura une idée de l'influence 
acquise par cette nation à la cour du roi d'Imerne. 
Plusieurs personnes envoyées par la société des Mis- 
sions de Londres, et notamment des imprimeurs 
avec des presses et des caractères, étaient venues 
se joindre à MM. Jones et Griffiths. Des exem- 
plaires de la Bible imprimés sur les lieux se ré- 
pandaient par milliers sur la surface de l'île. 
L'examen des écoles fait en 1826 par Radama lui- 
même, constata la présence de plus de deux mille 
écoliers dans ces établissements. Deux ans après, 
la ]Mission comptait trente-deux écoles disséminées 
dans le pays d'Imerne et plus de quatre mille 
élèves '. 

On comprend facilement que l'xlngleterre n'or- 
ganisait ainsi une forte unité dans le centre de 
l'île que pour pouvoir, dans un temps donné, do- 
miner les populations nourries de ses principes, 
élevées par ses nationaux. Les avertissements en 
ce sens ne manquèrent pas d'être donnés au gou- 
vernement français par les habitants de Bourbon 
mieux placés que d'autres pour juger de l'état 
des choses à Madagascar et pour donner d'utiles 

' Vulliam Ellis, tome H, page 252, 3S0. 



HISTOIUE POLITIQUE Di: MADAGASCAR. 117 

conseils. Tous les jours les Hovas, poussés par les 
Anglais, semblaient faire un pas en avant et arri- 
ver jusqu'au littoral. Radama, quoique éloigné de 
Sainte-Marie, ne cessait de chercher l'occasion d'a- 
gir hostilement à notre égard. S'il existait à Mada- 
gascar un point dont la possession nous fût légiti- 
mement acquise , c'était assurément le fort Dau- 
phin. Il était donc difficile de penser que Radama 
pût songer à envahir une contrée où jamais un 
Hova n'avait paru, et avec laquelle ce prince n'a- 
vait môme eu, à aucune époque , la moindre com- 
munication. On était d'autant plus fondé à repous- 
ser cette pensée qu'il avait souvent répété lui- 
même qu'il ne se serait point établi à Foulepointe, 
s'il eût trouvé ce point occupé par les Français. 
Cependant, vers la fin du mois de février 1825, 
un corps de troupes hovas d'environ quatre mille 
hommes, sous la conduite de Ramananouloun, 
vint camper à peu de distance du fort Dauphin , 
alors occupé par un poste français composé d'un 
officier et de cinq soldats. Le général des Hovas no- 
tifia à l'officier français qu'il était envoyé par Ra- 
dama pour prendre possession du fort Dauphin. 
Cette prétention ayant été repoussée, il fut con- 
venu entre les deux chefs qu'aucun acte d'hostilité 
n'aurait lieu pendant deux mois, afin de laisser à 
l'officier français le temps de recevoir des ordres 
du gouverneur de Bourbon. Mais, au mépris de 
cette convention, les Hovas, profitant des facilités 
que leur donnait l'armistice, se portèrent, le l/i 



118 LlYR'.i I. — CHAPITRE IV. 

mars i8!25, sur le fort et y entrèrent de vice force. 
Le pavlilon français fat arraclié et remplacé par 
celui de Radama. L'officier et les cinq soldats furent 
faits prisonniers; mais on les remit presque aussi- 
tôt en liberté, en leur rendant tout ce qui leur ap- 
partenait. 

M. de Freycinet ne se dissimula point la gravité 
de cet événement ; il crut toutefois devoir s'abstenir 
d'une vengeance qu'il considéra comme devant 
être sans utilité, d'après le peu de forces dont il 
pouvait disposer. 11 lui parut d'ailleurs qu'il fallait 
temporiser, jusqu'à ce que le gouvernement de la 
métropole lui eût fait connaître ses intentions. Il 
se borna donc à envoyer chercher le détachement 
français, qui s'était réfugié à Sainte-Luce. 

L'influence anglaise, qui, dans l'opinion de 
M. de Freycinet, avait déterminé l'agression du 
fort Dauphin par les Hovas, ne tarda pas à se mon- 
trer plus ouvertement et d'une manière fort préju- 
diciable à nos intérêts '. 

Par un décret publié officiellement dans la Ga- 
zette de Maurice, le 18 juin 18'25, Radama permit 
l'entrée de tous les navires anglais dans les ports 
de Madagascar, moyennant un droit de 5 pour 100 
sur la valeur des marchandises, et il autorisa les 
Anglais à résider dans l'île, à y commercer, à y 
construire des navires, à y bâtir des maisons et à y 

' Pirn'^ sur les ('tahlissnnonts français; de Madagascar, puljlié par 
le déparleineiit de la marine, p. :J7. 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 119 

cultiver des terres. M. de Freycinetne doutait point 
que Radama, qui n'avait pas fait sans quelque 
crainte sa première irruption à Foulepointe, ne 
consentît, si on le réclamait, à nous appliquer les 
dispositions de ce décret et ne s'abstînt d'inquiéter 
les Français qui s'établiraient individuellement à 
Madagascar; mais, dans l'état des choses, la me- 
sure prise par le roi des Hovas lui paraissait une 
nouvelle manifestation du refus qu'il faisait de re- 
connaître nos droits, et il la considérait , non-seu- 
lement comme donnant aux Anglais la faculté de 
disposer en maîtres des ports de l'île, mais comme 
devant encore leur procurer pour l'avenir les 
moyens de mettre obstacle aux vues de la France 
sur Madagascar. 

Quoi qu'il en fût, de nouveaux événements vin- 
rent bientôt compliquer la situation politique de 
l'île. Deux soulèvements y éclatèrent au mois de 
juillet 1825 contre les Hovas ; l'un dans la province 
des Betsimsaracs , du côté de Foulepointe ; l'au- 
tre dans la province d'Anossy, du côté du fort 
Dauphin. 

Le commandant de Sainte-Marie ne fut point 
étranger au premier; les Hovas ne l'ignorèrent pas. 
Ce commandant avait, depuis longtemps, mis tous 
ses soins à exciter l'esprit de mécontentement qui 
régnait parmi les indigènes, et au moment de la 
révolte, il leur fournil de la poudre de guerre et 
reçut dans l'île quelques prisonniers hovas. L'in- 
surrection fut promptement réprimée dans la pro- 



120 LIVRE I. CHAPITRE IV. 

vince des Betsimsaracs par les troupes de Radama, 
et le brave Tsifanin, notre plus fidèle allié, y perdit 
la vie. Le gouverneur de Bourbon blâma le com- 
mandant de Sainte-Marie de s'être avancé dans cette 
circonstance, puisqu'il n'avait pas les moyens de 
soutenir efficacement les indigènes. Du reste, les 
Anglais, de leur côté, avaient pris une part plus 
active encore à l'événement '. Un de leurs bâtiments 
avait servi au transport des troupes hovas sur divers 
points de la côte, et leur agent Ilastie, débarqué à 
la Pointe-à-Larrée, à la tête d'un corps d'Hovas, 
avait puissamment contribué à replacer le pays des 
Betsimsaracs sous l'obéissance de Radama ^ 

Les habitants de la province d'Anossy, renforcés 
par leurs voisins les Antavartes, s'étaient réunis au 
nombre de dix mille et avaient également pris 
les armes pour secouer le joug des Hovas ; mais, 
comme ils agissaient aussi en ennemis à l'égard 
des blancs, les traitants français établis sur la côte 
avaient été forcés de se réfugier à Bourbon avec 
leurs familles et leurs esclaves. Le général liova 
Ramananouloun, le même qui, après s'être emparé 
du fort Dauphin, occupait ce poste avec seize ou 
dix-huit cents hommes, envoya contre les insurgés 
un détachement de cinq cents hommes, qui les mit 
en déroute après un court combat. Toutefois, les 

^ Précis sur les établissements français de Madagascar, public par 
le département de la marine, pag. 38. 

^ BoTELEit's narrative of a voyage of discovery lo Africa and Ara- 
bia, tome 11 , pag. 27S. 



HISTOIBE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 121 

vainqueurs, s' étant engagés dans les bois à la pour- 
suite des fuyards, y furent bientôt accablés par le 
nombre, et périrent tous. 

Après avoir obtenu, dans leur défaite, ce faible 
avantage, les insurgés se montrèrent avec plus de 
confiance et finirent par cerner les Hovas, qui s'é- 
taient retranchés au nombre de mille à douze cents 
sur le plateau du fort Dauphin. Cette situation 
était critique , et, pour en sortir, Ramananouloun 
ne vit d'autre moyen que de s'adresser au gouver- 
neur de Bourbon. 11 lui écrivit pour le prier de faire 
parvenir à Tamatave deux paquets destinés, l'un à 
Radama, l'autre à Jean René. Cette démarche plaça 
M. de Freycinet dans une position délicate. L'oc- 
casion était favorable pour rentrer en possession 
du fort Dauphin. Il suffisait d'envoyer un bâtiment 
de guerre sur les lieux pour exterminer les troupes 
qui l'occupaient; mais ce coup de main n'eût eu 
d'autre résultat que la reprise momentanée de notre 
ancien poste, car le gouverneur de Bourbon n'avait 
point de forces disponibles pour continuer la guerre. 
Or un tel succès, demeurant isolé, ne pouvait por- 
ter atteinte à la puissance de Radama, et il fermait 
la voie à toute conciliation, tandis qu'un acte de 
générosité pouvait frapper l'esprit du roi malega- 
che. M. de Freycinet répondit donc à la confiance 
de Ramananouloun en faisant parvenir les paquets 
de ce général à Tamatave. 11 profita de l'occasion 
pour écrire à Radama. Après lui avoir rappelé 
brièvement les actes d'hostilité dont les Français 



122 LIVRE I. CHAPITRE IV. 

avaient à se plaindre, il lui offrait de désigner, de 
part et d'autre, une personne de confiance, pour 
arriver à la conclusion d'un traité d'alliance et 
d'amitié. 

Rafaralah, chef des troupes hovas à Foule- 
pointe, sur qui la noble conduite du gouverneur 
de Bourbon, dans cette circonstance, avait paru 
faire une grande imprjssion, avait aussi dépêché 
un courrier à son souverain, pour lui représenter 
l'importance de s'entendre avec le gouvernement 
français. Le roi des Hovas répondit à M. de Freyci- 
net, le 23 août 1825. Dans cette réponse, dont cha- 
que expression trahissait l'emploi d'une plume an- 
glaise \ il reproduisait hautement ses prétentions 
à la souveraineté exclusive de Madagascar, et ter- 
minait en disant qu'il accueillerait honorablement 
à Tananarive, sa capitale, une députation solen- 
nelle qui lui serait envoyée pour la négociation 
projetée. M. de Freycinet ne trouva pas qu'il fût 
convenable d'accéder à une pareille proposition, et 
l'affaire en resta là. 

Dans les premiers jours du mois de mars 1826, 
Jean René vint à mourir. 11 avait désigné par tes- 
tament son neveu Berora pour lui succéder dans 
la principauté des Bétanimènes. Cette disposition 
fut confirmée par Radama ; et, en l'absence de Be- 
rora, qui suivait ses études à Paris, le titre de 



* Précis sur les établissements français do Madagascar, publié par 
le Ministère de la marine, page 40. Imprimerie royale, 1830. 



HISTOIRE P-LITIQUE DE MADAGASCAR. Î23 

prince de Tamatave fut provisoirement donné à Go- 
roller, général au service des Hovas, et proche 
parent de Jean René. Ce Goroller, qui joua plus 
tard un si grand rôle à Madagascar et qui par ses 
conseils fit en grande partie échouer l'expédition 
française de 1829, était un mulâtre, fils d'un blanc 
de l'île Maurice et d'une femme malegache. 11 était 
par sa mère neveu de Jean René. Gorolier était 
fort laid, petit, louche et contrefait. C'est lui qui 
enseigna aux chefs d'inierne toutes les ruses de la 
politique civilisée. 11 affectait de porter sans cesse 
avec lui le Prince de Machiavel qu'il ciierchait à 
mettre en pratique, disait-il, et à perfectionner. Ra- 
dama n'en envoya pas moins à Tamatave un autre 
général dévoué à ses intérêts, qu'il investit du haut 
commandement de la province, et les termes d'une 
lettre qu'il écrivit, le 13 avril suivant, à M. de 
Freycinet ne permirent plus de douter de son in- 
tention d'établir sa domination sur cette province 
comme sur tout le reste de ^Madagascar. 

L'agent anglais, James Ilastie, avait été appelé 
auprès de Jean René dont la fin approchait. Après 
la mort de ce chef, qui lui avait confié l'exécution 
de son testament, il fit un voyage à l'Ile Maurice 
où il arriva fort malade lui-même d'une chute vio- 
lente faite pendant la traversée. A peine convales- 
cent, il revint à Madagascar où Radama le combla 
des marques d'une vive amitié. Cependant sa gué- 
rison n'était qu'apparente et il mourut le 8 octo- 
bre 182G. 



[2Ï LIVRE I. — CHAPITRE IV. 

Cette mort fut une véritable perte pour l'Angle- 
terre dont cet agent avait puissamment servi les 
intérêts. Quoique les moyens qu'il employait ne 
fussent pas toujours délicats, ce qu'il y a de cer- 
tain, c'est qu'il réussissait, après avoir déployé une 
rare habileté. 11 avait l'esprit pénétrant, une 
grande connaissance des hommes, une parfaite en- 
tente des ati'aires qu'il maniait avec adresse. James 
Hastie fut enterré dans la chapelle des Mission- 
naires. Le roi, la famille royale, les juges, les 
grands officiers et un immense concours d'indi- 
gènes assistèrent à ses funérailles. 

A partir de la mort de Jean René, les plus insi- 
gnes vexations commencèrent à être exercées par 
les Hovas contre les traitants français, et particu- 
lièrement contre ceux de Sainte-Marie. Rafaralah 
lui-même, que l'on avait représenté à M. de Freyci- 
net comme favorable à nos compatriotes, leva bien- 
tôt le masque. 11 refusa de renvoyer à des colons 
de Sainte-Marie des engagés libérés par l'admi- 
nistration de cette île, et s'étudia à mettre des en- 
traves au commerce de Sainte-Marie avec la Grande 
Terre. Il fit dire au commandant de cette île que , 
si les Français avaient besoin de quelques-unes des 
denrées que produisait la terre de Radama, ils ne 
seraient admis à les acheter sur aucun autre point 
que Foulepointe ou Fénériffe, où il avait établi des 
douanes; et il ajoutait que si plus tard il jugeait à 
propos de placer un poste à la Pointe-à-Larrée, il 
permettrait alors d'y commercer; mais que, pour 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 125 

le moment, il était défendu aux naturels, sous 
peine de mort, de conduire un seul bœuf en cet en- 
droit. Radama, toujours soumis a l'influence an- 
glaise, ne tarda pas à mettre le comble à ces mesu- 
res vexatoires. Sur la lin de 1826, il établit des 
droits excessifs à l'entrée et à la sortie des mar- 
chandises, et il afferma les produits de ces droits à 
une maison de commerce de l'île Maurice, en lais- 
sant à l'arbitraire des fermiers la fixation du taux 
des droits. Ce ne fut pas tout. N'osant attaquer 
l'île Sainte-Marie, bien fortifiée et séparée de la 
grande terre par un bras de mer, Radama imagina, 
pour forcer les Français à l'abandonner, de leur 
ôter les moyens de se procurer les bras nécessaires 
à l'exécution des travaux publics et à la culture 
des terres. Il défendit, en conséquence, sous peine 
de mort, aux naturels de la Grande Terre de vendre 
un seul esclave au gouvernement ou aux colons de 
Sainte-Marie. 

Dès le mois de décembre 1826, le gouverneur de 
Bourbon, M. le comte de Cheffontaines, fit con 
naître cet état de choses au ministre de la ma- 
rine, en lui exposant les suites fâcheuses du sys- 
tème de temporisation et de condescendance suivi 
jusqu'alors dans les affaires de Madagascar. Il in- 
sista sur la nécessité de prendre enfin un parti dé- 
cisif à l'égard de l'île Sainte-Marie, qu'il valait 
mieux, disait-il, abandonner sans retard, si l'on 
ne se décidait pas à tirer une vengeance éclatante 
des insultes faites à la nation, et à rétablir notre 



126 LIVRE I. CHAPITRE IV. 

autorité sur un pied respectable à Madagascar. 
M. de Chefïontaines, d'accord sur ce point avec le 
commandant particulier de Sainte-Marie et le con- 
seil privé de Bourbon , pensait que nous ne pou- 
vions reconquérir nos droits et notre influence à 
Madagascar, et même nous maintenir à Sainte- 
Marie, qu'en augmentant la garnison de l'île, qui 
ne se composait alors que d'une compagnie d'ar- 
tillerie européenne, forte de soixante-dix-huit 
hommes, y compris trois officiers et de cent qua- 
tre-vingt-douze noirs engagés. Il proposait en con- 
séquence d'envoyer à Sainte-Marie une frégate, une 
corvette et quelques bâtiments légers, avec quatre 
ou cinq cents hommes de débarquement, et d'aug- 
menter en outre la garnison d'un corps de noirs. 
L'exécution complète des mesures proposées par 
l'administration de Bourbon devait donner lieu à 
des dépenses qui n'avaient pas été prévues, et 
auxquelles ne pouvaient subvenir, ni le budget du 
département de la marine , ni celui du départe- 
ment de la guerre, qui pourvoyait alors au \ dé- 
penses qu'occasionnaient les garnisons coloniales. 
Le ministre de la marine pensa que l'on pouvait 
se dispenser de déployer des forces aussi considé- 
rables, et qu'il suffirait de prendre, dans le sens des 
vues indiquées par le commandant particulier de 
Sainte-Marie, quelques dispositions de nature à 
satisfaire aux besoins les plus urgents de l'établis- 
sement, sans dépasser les ressources financières 
que l'on possédait. Il existait au Sénégal, comme à 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 127 

Sainte-Marie, des noirs rachetés par l'administra- 
tion locale et rendus libres au moment du rachat, 
moyennant un engagement de quatorze années. 
M. le comte de Chabrol, après avoir pris les ordres 
du roi, chargea le gouverneur du Sénégal de diriger 
sur Madagascar un détachement de cent cinquante 
à deux cents soldats noirs , composé de nouveaux 
engagés , et au besoin de quelques - uns des sol- 
dats noirs déjà existants dans le pays. 11 fut en outre 
décidé que ce corps serait complété et recruté par 
l'envoi ultérieur à Sainte-Marie de tous les noirs 
(autres que les femmes et les enfants), qui seraient 
saisis dans les mers situées au delà du cap de 
Bonne-Espérance, en vertu des lois prohibitives de 
la traite ; sauf, si ce moyen de recrutement ne suf- 
fisait pas, à continuer de faire venir des engagés 
du Sénégal. 

Le ministre de la marine , en donnant avis de 
ces mesures à M. de Gheffontaines , l'invita à exa- 
miner si , avec le secours que pouvaient offrir les 
deux bâtiments de guerre chargés du transport de 
ces deux compagnies, et les troupes disponibles des 
garnisons de Bourbon et de Sainte-Marie , il était 
possible de faire avec avantage une expédition mi- 
litaire sur la côte orientale de Madagascar. Dans le 
cas de l'affirmative, le gouverneur de Bourbon était 
autorisé à l'entreprendre, en faisant concourir à 
ses opérations les indigènes, sur lesquels il assurait 
que l'on pouvait compter. Toutefois cette tenta- 
tive ne devait être faite qu'autant qu'on serait sûr 



128 LIVRE I. — CHAPITRE IV. 

de pouvoir se maintenir sur les points d'où l'on 
chasserait les Hovas. Au surplus , aucune mesure 
relative à cet objet ne devait être prise qu'après un 
mûr examen en conseil privé'. 

Conformément aux ordres du ministre de la ma- 
rine, deux compagnies de cent Yolofs chacune 
furent formées en 1828 au Sénégal, et transportées 
à Sainte-Marie par la corvette la Meuse, avec un 
cadre d'officiers et de sous-officiers d'artillerie de 
marine. Ce n'était point avec ce petit nombre 
d'hommes, non encore exercés au maniement des 
armes, que nous pouvions nous présenter à la 
Grande Terre et reprendre nos possessions. 11 fal- 
lait évidemment des forces beaucoup plus impo- 
santes pour atteindre ce but. Les troupes et les 
bâtiments de guerre, demandés à la fin de 182G par 
le gouverneur de Bourbon, n'étaient même déjà plus 
suffisants pour nous assurer des succès contre le 
roi des Hovas, dont la puissance s'était accrue de- 
puis cette époque, et qui comptait sous ses dra- 
peaux jusqu'à quinze mille hommes de troupes 
bien disciplinées et bien organisées. Tel fut du 
moins l'avis du conseil privé de Bourbon, après un 
examen approfondi de la question. Ce conseil, qui 
avait appelé à ses délibérations M. le commandant 
particulier de Sainte-Marie, alors à Bourbon, pensa 
que, pour entreprendre une expédition contre Ma- 



' Précis sur les êtabltssomonts français de Madagascar, publié 
par le minisire de la marine, page 45. 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 129 

clagascar, les forces à y consacrer ne devaient pas 
être moindres de deux frégates, de deux bricks de 
guerre, de deux corvettes de charge avec leurs équi- 
pages complets sur le pied de guerre ; plus un ba- 
taillon d'infanterie, une compagnie d'artillerie, une 
demi-compagnie d'ouvriers, deux cents hommes de 
troupes noires, et enfin un matériel de guerre pro- 
portionné , avec deux mille fusils pour armer les 
peuplades indigènes qui nous étaient dévouées. Il 
fit observer que si les troupes dont pouvait dis- 
poser le gouverneur de Bourbon étaient insuffi- 
santes pour une opération offensive, elles ne l'étaient 
pas moins pour appuyer des démarches tendantes 
à un accommodement; car ces démarches devaient 
être nécessairement suivies d'actes d'hostilité, si la 
voie de la conciliation ne réussissait pas. 

Le conseil privé de Bourbon, pensa donc qu'il fal- 
lait traiter à main armée et demander la paix en ap- 
portant la guerre. Il sera à jamais regrettable pour 
la France qu'un coup vigoureux et décisif n'ait pu 
être porté, dès ce moment, à la puissance naissante 
des Hovas. Nous allons voir qu'il n'en fut rien et 
que notre expédition ne fit qu'enhardir leur inso- 
lente audace eL préparer à nos traitants une série 
de persécutions nouvelles qui n'a point été inter- 
rompue, depuis cette époque fatale jusqu'aux ré- 
cents événements de Tamatave. 



130 LIVRE I. CHAPITRE V. 



CHAPITRE V. 

Sommaire. — Mort de Radania. — La reine Raiiavalo est proclamée 
reine des Hovas. — Funérailles de Radaraa. — Son tombeau. — 
Cérémonie funèbre. — Portrait de Radama. — Son caractère pu- 
blic et privé. Ses passions. Son gouvernement. — Changement 
qui s'opère dans les affaires des missionnaires anglais. — La per- 
sécution succède pour eux à la faveur. — Mise à mort de la mère 
et de la sœur de Radama, du prince Rateffi, de Rafaralah, et de 
Ramananouloun. — Le traité conclu par Radama avec l'Angleterre 
est annulé par la reine Ranavalo. — M. Robert Lyall, agent an- 
glais, est fort mal reçu à Tananarive. — La reine lui dénie le titre 
d'agentbritannique accréditée Madagascar.— Mauvais traitements 
qui lui sont infligés. — Sa mort. — Convocation à ce sujet d'un 
grand kabar. — Couronnement de la reine, le M juin 1820. — 
Préparatifs d'agression organisés par Ramanelak. — Sa retraite à 
Anjouan. — Expédition Gourbeyre. — Elle est décidée le 28 jan- 
vier 1829. — Instructions remises à M. Gourbeyre, au moment 
de son départ de France. — Arrivée de l'expédition à Tamalave. 

— Elle débarque à Tintingue et fortifie la place. — Le général en 
chef de l'armée hova envoie des parlementaires à M. Gourbeyre. 

— Réponse de celui-ci. — Les hostilités commencent. — Combat 
de Tamatave. — Combat de Foulepointe. — Suspension des hosti- 
lités. — La reine fait des ouvertures de paix, puis refuse de les 
ratifier. — Reprise des hostilités. — Envoi de deux commissaires 
français à Tananarive. — Nouvelles ouvertures faites par la reine 
des Hovas. — Ajournement des hostilités. — Départ pour la France 
de M. Gourbeyre. — Propositions de M. de Polignac. — La révo- 
lution de juillet s'accomplit. — Tentatives infructueuses pour con- 
clure un traité de commerce avec les Hovas. — Evacuation de 
Tintingue. — Sainte-Marie est conservée par la France. 

Sur ces entrefaites, Radama vint à mourir. Le 
roi des Hovas, dans les dernières années de sa vie, 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 131 

se livrait chaque nuit à des excès qui eurent bientôt 
affaibli sa robuste constitution. Lorsqu'il vint à 
Tamatave, en 1827, il était déjà souffrant. Dans le 
cours de l'année suivante, sa maladie ne fit que 
s'aggraver et il rendit le dernier soupir le 27 juillet 
1828, à l'âge de trente- sept ans. La mort du roi fut 
soigneusement cachée à son peuple, et le 29, un 
kabar solennel fut convoqué pour prêter le serment 
à la personne qu'il plairait au souverain de choisir 
pour lui succéder. Cette décision avait été prise, 
disait-on, par Radama lui-même qui sentait sa fm 
prochaine. Le matin du 10 août, l'affaire fut déci- 
dée et le bruit courut que Ranavalo avait été dési- 
gnée pour lui succéder. Ranavalo était la première 
femme, la vadi-bé de Radama. Quelques historiens 
en font sa sœur ou sa fille et même sa mère. Rana- 
valo n'était que la cousine du roi par le sang. Elle 
devint, plus tard, l'une des onze femmes de Radama. 
Le 11 août, la proclamation de la mort de Radama 
et de l'avènement de sa première femme eut lieu 
dans un kabar solennel. Le premier acte de la nou- 
velle reine fut de régler le deuil général, quoique 
la mort de Radama ait été attribuée, par quelques 
relations, à un poison administré de la main même 
de Ranavalo. Quoi qu'il en soit de cette version qui, 
du reste, est la moins accréditée, la reine ordonna 
que, d'après un ancien usage, hommes, femmes et 
enfants, tout le monde se rasât la tête en signe de 
deuil, à l'exception cependant d'elle-même, de 
quelques-unes des personnes qui l'entouraient, des 



132 LIVRE I. CHAPITRE V. 

gardiens des idoles et des Européens. Elle enjoignit 
de plus aux femmes de pleurer, à tous ses sujets de 
quitter les parures et les vêtements brillants, pour 
ne porter que le lamba, manteau national. 11 fut 
aussi défendu, sous peine de mort, de monter à 
cheval, de se faire porter dans un siège à bras, de 
jouer d'aucun instrument, de chanter ou de danser, 
de coucher autrement que sur la terre, de manger 
à table et de se livrer à aucun travail. Le il et le 12, 
le canon tira de minute en minute depuis le lever 
jusqu'au coucher du soleil \ 

Les funérailles eurent lieu avec la plus grande 
pompe et accompagnées de tous les honneurs mili- 
taires que rendent aux souverains morts les peu- 
ples européens. Un cercueil en bois, couvert de 
velours cramoisi et orné de franges et de glands 
d'or contenait les restes de Sa Majesté Radania- 
Manjaka'.Ce cercueil fut porté par soixante officiers 
supérieurs, crêpes au bras, et déposé dans une 
salle du palais de Bessakane, où il resta jusqu'au 
lendemain. Le 13, les missionnaires et les Européens 
qui se trouvaient à Tananarive, obtinrent de la 
reine la permission de porter le cercueil et les restes 
du feu roi de Bessakane à Tranouvola, principale 
l'ésidence du souverain des Hovas. Le major-géne- 

1 William EUis, tome II, pag. 395, 399. 

^ Manjaka est l'épilhète qui s'ajoute an nom du roi ou de la reine. 
Elle signifie régnant ou régnante, souverain ou souveraine. On dit 
également Radama Manjaka et Banavalo Manjaka. Manjaka veut 
dire aussi "Grand-Chef. 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 133 

rai Brady, le prince général Coroller, Louis Gros, 
commandant en chef des ateliers royaux et le révé- 
rend docteur Jones furent choisis pour porter les 
coins du drap mortuaire. Un magnifique catafalque 
avait été élevé dans la cour du palais. Deux esca- 
liers y conduisaient. Ce catafalque, entouré d'une 
balustrade à colonnes dorées, était lui-même re- 
couvert d'une tente dont l'intérieur était tendu de 
drap fin écarlate, avec des franges et des galons 
en or et en argent. A l'extérieur, de larges ga- 
lons d'or cousus ensemble étaient placés de dis- 
tance en distance. Le prince Coroller qui avait 
été apprenti orfèvre à l'île de France avait 
donné tous ses soins à ces détails qu'il semble re- 
tracer avec prédilection dans la relation qu'il a lais- 
sée de la cérémonie des funérailles de Radama. 
Sur les colonnes on avait assujetti des lampes sé- 
pulcrales en argent, et des chandeliers dorés re- 
présentant des soleils en cristal avec des rayons 
d'or. Enfin des lustres et des bougies éclairaient 
ce lugubre appareil. La famille royale en pleurs 
s'était réunie sous le mausolée. 

Mon loin de ce catafalque on avait édifié le tom- 
beau royal , monument formant une terrasse en 
pierres d'environ trente pieds carrés de large sur 
seize pieds de hautet surmonté d'une chambre sépul- 
crale. L'intérieur de cette chambre était richement 
décoré ; on y avait placé une table , deux chaises , 
une bouteille de vin, une carafe d'eau, et deux 
gobelets, pour que l'ombre du feu roi, venant visi- 



134 LIVRE I. — CHAPITRE V. 

1er le lieu où reposent ses restes , pût y inviter 
i'ombre de son père et y goûter les plaisirs qui lui 
avaient été chers pendant sa vie. 

Dans l'après-midi, on renferma , d'après un an- 
cien usage , dans l'intérieur du tombeau tous les 
effets précieux de Radama, tels que des couverts 
d'argent d'Europe et du pays en grand nombre; de 
la vaisselle plate, des soupières et des vases d'or et 
d'argent dont le gouvernement anglais avait fait 
présent au roi; des porcelaines de Chine d'un 
grand prix ; des poires à poudre , dont une en or, 
ouvragée etjciselée ; des zagayes et des lances sculp- 
tées et ornées d'or, d'argent et de pierreries ; des 
sabres , des épées , des poignards arabes et malais ; 
des montres et des pendules à répétition et à mu- 
sique ; des tabatières en or, des chaînes d'or d'Eu- 
rope et du pays ; des bagues en diamants , des épin- 
gles montées en pierres précieuses; ainsi qu'une 
infinité de bijoux de toute espèce ; des malles d'ha- 
bits brodés en tous genres et du linge fin ; des bot- 
tes et des éperons de différents métaux ; des cha- 
peaux galonnés et ornés de riches plumets; enfin, 
des portraits à l'huile de l'empereur Napoléon, de 
Frédéric-le-Grand, de Louis XVIII et du roi d'An- 
gleterre. On déposa aussi dans le tombeau pour 
une valeur considérable de piastres d'Espagne, 
tant en lingots d'or et d'argent qu'en monnaies de 
tous les pays. Cette somme est portée par les uns 
à trois cent cinquante mille piastres, par d'autres 
à cent cinquante mille, par les missionnaires enfin 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 135 

à dix mille piastres seulement. Six magnifiques 
chevaux furent offerts en victimes sur le tombeau 
de Radama et plus de vingt mille bœufs furent éga- 
lement sacrifiés dans la capitale et dans les pro- 
vinces voisines. A six heures du soir, on transporta 
le corps du roi dans un cercueil en argent qui avait 
été placé dans le tombeau et à la confection du- 
quel quatorze mille piastres fondues avaient été 
employées. Sur ce cercueil, furent gravés ces mots : 
Taïsanarive, le' août 1828. Radama Manjara, sans 
égal parmi les Princes, Souverain de l'île. 

Radama , selon le portrait qu'en a laissé le prince 
Coroller, était petit de taille ; il avait cinq pieds 
au plus , mais il était bien fait. Ses traits étaient 
intelligents et expressifs ; ses yeux brillants, sur- 
montés de beaux sourcils, étaient bordés de cils 
très-longs. Sa peau de couleur olive claire était 
fine, sa main jolie , son pied petit. Il était élégant 
et gracieux, dit le lieutenant Boteler, et avait plutôt 
l'air d'un courtisan parfaitement civilisé que d'un 
prince à demi sauvage '. Il était parvenu à écrire 
et à parler le français. Il avait l'esprit vif et subtil. 

Quoique son caractère fût affable, sa conversa- 
tion agréable et séduisante, il savait pourtant , dans 
l'occasion prendre l'attitude imposante que donne 
la longue habitude du commandement. Il passait 
même pour éloquent parmi les siens, et se plaisait 



* Boteler's Narrative of a voyage of Discovrcy ta Africa and Ara- 
bia. Tome II, pag. 120. 



136 LIVRE I. CHAPITRE V. 

à haranguer lui-même son peuple , lorsqu'il avait 
à lui transmettre ses volontés. Son éloquence 
produisait le plus vif enthousiasme sur ceux qui 
l'entendaient, au dire des Européens qui ont été 
les témoins de ces solennités. Animé d'un orgueil 
extrême, surtout en public, il était si naturellement 
accessible à la flatterie que son peuple finit par lui 
rendre des honneurs comme à un dieu, sans qu'il 
en manifestât de déplaisir. Il aimait particulière- 
ment qu'on le louât pour les grandes choses qu'il 
essayait de faire , car l'amour de la gloire était le 
mobile le plus puissant des actions de cet Africain 
éclairé, ainsi que le qualifiaient, non sans raison, 
dans leurs flatteries intéressées , les missionnaires 
anglais. Son activité était incroyable et ses parti- 
sans le comparaient souvent, pour cette qualité, à 
l'empereur Napoléon, dont il se faisait sans cesse 
raconter l'histoire. Il était partout allant, courant, 
partant tout à coup, et surprenant ses officiers par 
la promptitude de ses résolutions et de ses mar- 
ches. 

Brave , intrépide , impétueux , doué de facultés 
puissantes, il possédait à un haut degré le senti- 
ment de sa propre valeur. « Les Anglais, disait-il, 
m'ont beaucoup aidé, mais il a fallu Radama pour 
faire la grandeur des Hovas. » Et, dans une autre 
occasion, comme on venait de lui envoyer de Lon- 
dres des vêtements beaucoup trop grands pour sa 
taille, il s'écria avec dédain : « On me prend donc 
là-bas pour un géant. C'est mon esprit qui est 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 137 

grand '. » Il disait encore : « James Hastie ne 
m'a-t-il pas proposé l'autre jour de me faire con- 
struire, aux frais des Anglais, une belle roule de 
calèche de Tamatave à Imerne. Tl m'assurait que 
Ce serait fort beau de voir le souverain des Hovas , 
Radama le Grand , faire caracoler son cheval sur 
une route unie comme une allée de jardin d'Eu- 
rope. Je sais trop bien que cette belle route mène- 
rait vite les habits rouges à Tananarive. Ce sont 
mes meilleures forteresses. Si les Européens trouvent 
jamais un chemin pour aller à Imerne, c'en est fait de 
ma puissance et de celle des Hovas. » Il y avait , du 
reste , dans le caractère de ce personnage étrange, 
tout à la fois beaucoup de finesse et beaucoup de 
grandeur. Naturellement libéral, il tenait à n'être 
pas trompé et il le fut rarement. Mêlant à tous les 
actes de sa vie des traits de bienveillance, il sem- 
blait porter, et il portait effectivement, un intérêt 
très-vif aux Européens, auxquels il demandait tou- 
jours individuellement, avec une sorte de sollici- 
tude amicale, des nouvelles de leurs parents. Il 
aimait avec enthousiasme la musique. Sir Robert 
Farquhar, avait formé pour lui à l'île de France, 



' Nous sommes redevables de ces renseignemenls si caracléristi- 
ques sur Radama, à l'intéressante brochure de M. Lavcrdant, inti- 
tulée Colonisation de Madaçjascar, où nous avons puisé, du reste, de 
Irés-utiles notions sur les mœurs et l'histoire de la grande île male- 
gache. Les détails que l'auteur a recueillis sur les lieux, en passant 
par sa vive et brillante imagination, en ont emprunté un charme 
toutparticulier qui captive à un haut'point le lecteur. 



138 LIVRE I. CHAPITRE V. 

un orchestre excellent , dont les exécutants ne le 
cédaient en rien aux meilleurs instrumentistes des 
régiments anglais. 

La vie si courte de Radama fut malheureuse- 
ment dominée par la passion des femmes, et, nous 
sommes obligés d'ajouter, par le goût des boissons 
spiritueuses. Sa complexion naturellement amou- 
reuse le disposait aux excès les plus redoutables. 
Il avait onze femmes légitimes. La loi lui en accor- 
dait douze; mais il laissa toujours la douzième 
place vacante par un raffinement de volupté, afin 
d'exciter une rivalité de tendresse parmi ses concu- 
bines, dont le nombre était immense. 

En résumé , ce fut une riche et forte organisa- 
tion que celle de Radama. Il rechercha avec un 
noble empressement tous les moyens d'accroître 
son instruction et celle des naturels. Il eut le grand 
honneur de donner le premier une vigoureuse im- 
pulsion à la civilisation qu'il fit pénétrer autant qu'il 
put, au sein de la grande îlemalegache. Peu sembla- 
ble en beaucoup de points aux despotes barbares, il 
fut généralement très-porté aux idées de justice et 
d'humanité. Les sévérités extrêmes furent rares 
dans sa vie. Il adoucit considérablement les lois 
pénales de son pays, abolit la peine de mort pour 
vol, et fit ce qu'il put pour faire tomber en désué- 
tude l'horrible coutume du tanguin '. 11 a marqué 

* Voir, dans le second Livre de cet ouvrage, le chaivitre Mœurti 
et Coutumes, où sont consignés les détails relatifs au tanguin. 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 139 

son règne par des événements qui feront époque à 
Madagascar, et a bien mérité qu'on lui appliquât le 
surnom de Radama le Grand. La conquête de pres- 
que toute l'île, l'organisation d'une armée régu- 
lière et disciplinée à l'européenne , le traité avec 
les Anglais pour l'abolition de la traite , l'intro- 
duction d'une foule de métiers européens , l'adop- 
tion des caractères français, pour l'écriture de la 
langue malegache, et l'établissement d'un système 
d'éducation publique sont les événements remar- 
quables accomplis sous le règne de Radama. 

L'avènement de Ranavalo Manjaka au trône des 
Hovas changea complètement la face des affaires 
dans la grande île africaine et l'influence des 
agents anglais sembla cesser avec le règne de Ra- 
dama. 

A peine ce prince fut-il mort qu'ils purent s'aper- 
cevoir du bouleversement qui allait s'opérer dans 
leurs relations avec l'établissement nouveau. Les 
missionnaires surtout avaient en Radama un protec- 
teur assidu qui les défendait contre les perfides et 
puissantes insinuations des devins indigènes et des 
gardiens des idoles. MM. Griffiths et Rennet voulu- 
rent, aussitôt après les funérailles du roi, quitterla 
capitale; mais la reine les en empêcha en leur fai- 
sant dire qu'elle était la maîtresse de fixer le jour 
de leur départ. Elle voulait ainsi intercepter toute 
communication avec la côte où la nouvelle de la 
mort de Radama n'était pas encore parvenue. Ce 
ne fut que le lendemain de la cérémonie des funé- 



140 LIVRE T. — CHAPITRE V. 

railles que les deux étrangers purent obtenir l'au- 
torisation de s'éloigner. M. Griffiths qui, ainsi que 
nous l'avons dit, faisait partie de la mission an- 
glaise, dut s'engager à ne pas quitter Madagascar et 
il fut obligé de laisser sa femme et son enfant 
comme otages à Tananarive '. 

Du reste, les plus atroces violences furent exer- 
cées sur les nationaux eux-mêmes. Les personnages 
en crédit ou redoutables , à un titre quelconque, 
furent mis à mort. Parmi ceux-ci, les plus notables 
furent la mère et la sœur de Radama; le fils de cette 
dernière, qui était l'héritier légitime de son oncle, 
le prince Rateffi, père de ce jeune homme et gou- 
verneur militaire de Tamatave. Cet infortuné n'eut 
pas même le temps de fuir vers un port où il de- 
vait s'embarquer pour Maurice. Il fut surpris dans 
les bois par les soldats de la cruelle reine, et tra- 
duit devant un tribunal d'assassins qui ne firent 
point attendre leur jugement meurtrier. Il fut 
condamné à mort et exécuté auprès de la capitale. 
Sa femme, la propre sœur de Radama, qui était en- 
ceinte, fut d'abord exilée, puis percée de coups de 
zagaye avec l'enfant qu'elle portait dans son sein. 
Rafaralah , commandant de Foulepointe , ne tarda 
pas à subir le même sort, ainsi que Ramananou- 
loun et plusieurs autres grands personnages dont 
la mort injuste et violente a marqué d'un sou- 

' « Wiih Ihe dealh of ihc King, the whole aspect of missionary af- 
fairs was cbanged al the capital of Madagascar, etc. » William Ellis, 
tome II, pag. iOo. 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 141 

venir ineffaçable les terribles commencements du 
règne odieux de Ranavalo. Les prétextes de ces exé- 
cutions sanguinaires ne manquèrent pas à la reine. 
L'infortuné Rafaralah périt pour ne s'être pas rasé 
la tête et pour n'avoir pas pris assez promptement 
le deuil du souverain décédé '. 

L'un des premiers actes de la reine Ranavalo fut 
d'annuler le traité conclu par Radama avec les An- 
glais. Le successeur d'Hastie, M. Robert Lyall, fut 
d'abord fort mal reçu. Arrivé à Tamatave à la fin 
de 1827, il n'avait pu se rendre à Tananarive avant 
le mois de j uillet de l'année suivante, au moment 
même où Radama expirait. Le deuil royal dut re- 
tarder sa présentation et il demeura dans la capi- 
1 taie des Hovas jusqu'au 28 novembre. La reine lui 
\ fit alors déclarer qu'elle ne se regardait pas comme 
', liée par le traité signé avec Radama, et qu'elle re- 
; fusait de le recevoir en qualité d'agent du gouver- 
nement anglais. La saison n'était pas favorable 
pour s'éloigner. M. Robert Lyall fut obligé de re- 
! tarder son départ jusqu'au mois de mars 1829. 11 
allait quitter Tananarive, lorsqu'un matin il se voit 
I assailli dans sa maison par une multitude fanati- 
que, à la tête de laquelle étaient le gardien de 
l'idole Ramavali et les ombiaches de la ville. 
Cette troupe de forcenés déclarèrent à M. Lyall 
que l'idole lui ordonnait de les suivre au village 
d'Ambohipéna, à six milles de la capitale, où elle 

* William Ellis, tome II, pag. iOo, 4M. 



142 LIVRE I. CHAPITRE V. 

lui ferait signifier ses volontés. Le malheureux 
agent anglais n'eut le temps ni de se vêtir, ni de 
dire adieu à sa famille. Il fut entraîné avec l'aîné 
de ses fils au milieu du plus horrible cortège jus- 
qu'au village indiqué. Là, un des missionnaires 
parvint à le soustraire à la fureur de ses aveugles 
persécuteurs. On lui annonça que sa famille allait 
le suivre à Tamatave. Quelle était la raison de cet 
outrage et de ces mauvais traitements? M. Lyall 
avait, dans son ignorance, fait approcher son 
cheval d'un village consacré à Ramavali et il s'é- 
tait aussi, au dire de cette multitude supersti- 
tieuse, attiré la colère de cette idole, en envoyant 
ses domestiques dans les bois voisins à la recher- 
che de papillons et de serpents. 

La reine fit convoquer un kabar et annoncer au 
peuple que les violences faites à l'agent britannique 
avaient eu lieu par l'ordre exprès des idoles. On lut 
ensuite une ordonnance de la reine qui déclarait 
nuls les traités faits par Radama avec les Anglais 
qui, disait-on, l'avaient ensorcelé et l'avaient fait 
mourir prématurément en lui conseillant d'aban- 
donner les usages de ses ancêtres. Ainsi donc, 
il devenait évident que le démon de la barbarie 
personnifié dans le Caligula féminin qui trônait à 
Inierne remplaçait désormais à Madagascar le génie 
civilisateur qui venait de s'éteindre dans la per- 
sonne de Radama. L'horrible traitement subi par 
M. Robert Lyall fit sur lui une impression si fou- 
droyante que, peu de temps après, il fut frappé 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 143 

d'aliénation mentale et mourut à Maurice des tristes 
suites de cette maladie. Il n'y eut pas jusqu'aux 
animaux introduits dans l'île par les Anglais qui 
n'eurent à subir l'arrêt général de proscription ful- 
miné contre eux. Les porcs et les chats, entre au- 
tres, durent à leur origine britannique d'être tous 
zagayés ou chassés de la ville, avant la fm du jour 
où le kabar avait eu lieu. Telle fut la stupide fureur 
de cette multitude obéissant, les yeux fermés, à des 
ordres aussi ridicules qu'abominables et barbares, 

La durée du deuil national, qui est ordinairement 
d'une année, fut abrégée par la reine qui le réduisit 
à dix mois. Le couronnement eut lieu en grande 
pompe le 11 juin 1829. La reine prononça un dis- 
cours et, après la cérémonie à demi sauvage de ce 
sacre étrange, les chefs de chaque tribu et de 
chaque province, les généraux, au nom de l'armée, 
les Européens, les grands dignitaires furent admis 
à prêter serment *. 

Mais la sinistre quiétude du palais d'Imerne fut 
bientôt troublée par des bruits de guerre civile et 
de guerre étrangère. Ramanetak , le cousin favori 
de Radama, et ancien commandant de Bombetock, 
dont la tête avait été mise à prix, faisait, disait-on, 
des préparatifs d'agression dans le nord. D'un autre 
côté, on apprit que le gouvernement français était 
sur le point d'envoyer une flotte pour reprendre 
possession de ses anciennes colonies. Ramatenak ce- 

' William EUis, tome II, pag. 421, 429. 



144 LIVRE I. — CHAPITRE V. 

pendant avait eu le temps de fuir, plus heureux 
que les autres proscrits, et il avait réussi à s'embar- 
quer sur des chelingues arabes, avec sa famille, ses 
esclaves et cent de ses plus fidèles soldats. Tout ce 
parti s'était fait déposer à Anjouan, l'une des Co- 
mores. Toute l'attention publique se reporta dès- 
lors du côté de l'expédition française qu'on annon- 
çait devoir arriver prochainement à Madagascar. 

En effet, le 28 janvier 1829, le gouvernement 
du roi avait décidé que la Nièvre, la Chevrette^ la 
frégate la Terpsichorc et la gabare l'Infatigable for- 
meraient, avec les autres bâtiments qui se trou- 
vaient alors à Bourbon , une division navale qui se- 
rait placée sous les ordres de M. le capitaine de 
vaisseau Gourbeyre, commandant de la frégate , et 
qui agirait conformément à un plan d'opérations 
arrêté par le gouverneur en conseil. Cette division 
devait porter à Madagascar cent cinquante-six hom- 
mes d'artillerie de marine et quatre-vingt-dix hom- 
mes d'infanterie légère qui devaient composer le 
corps expéditionnaire avec les compagnies de noirs 
Yolofs et un nombre égal d'hommes formant les 
garnisons de Bourbon et de Sainte-Marie. 

Le Ministre de la marine , en notifiant cette dé- 
cision à M. le comte de Cheffontaines, lui renou- 
vela la recommandation faite par son prédécesseur 
de ne tenter aucune entreprise dont les résultats , 
en cas de non-succès , pussent compromettre les 
intérêts et la dignité de la France , et notamment 
de n'occuper militairement que les points qu'il se- 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 145 

rait démontré facile de conserver avec les forces 
disponibles. M. le baron Hyde de Neuville ajoutait 
que, dans l'incertitude où l'on était en France sur 
la situation réelle des choses à Madagascar, il ne 
pouvait donner d'instructions précises relativement 
aux mesures à prendre ; mais qu'il s'en rapportait 
aux lumières et à la sagesse du conseil privé pour 
employer, de la manière la plus utile aux intérêts 
de la France, les moyens mis à la disposition de 
l'administration locale. 

Les bâtiments et les troupes expédiées de Frmice 
se trouvèrent réunis à Bourbon dans les premiers 
jours du mois de juin 1829. Conformément aux in- 
tentions du ministre de la marine, M. de Cheffon- 
taines convoqua le conseil privé pour délibérer sur 
la marche qu'il convenait d'imprimer aux opéra- 
tions de l'expédition. Après une discussion appro- 
fondie, à laquelle M. de Cheffontaines crut devoir 
appeler M. Gourbeyre, il fut arrêté : 1" Que l'ex- 
pédition se présenterait sur la côte de Madagascar 
d'une manière amicale ; 2" qu'elle ne tenterait rien 
avant qu'il n'eût été répondu à une notification qui 
serait faite à la reine des Hovas par une députation 
qui se rendrait immédiatement auprès d'elle et lui 
offrirait des présents ainsi qu'à ses principaux of- 
ficiers ; S*" que la notification porterait que l'inten- 
tion du roi de France était : De faire occuper de 
nouveau par ses troupes le port de Tintingue, d'exi- 
ger la reconnaissance de ses droits sur le fort Dau- 
phin et la partie de la côte orientale, entre la ri- 

10 



146 LIVRE 1. — CHAPITRE V. 

vière d'Yvondrou et la baie d'Antongil inclusive- 
ment, et autres points anciennement soumis à la 
domination française ; de rétablir, sous sa protec- 
tion et sa domination, les anciens chefs malates et 
betsimsaracs, et enfin de lier, avec les peuples de 
Madagascar, des relations d'amitié et de commerce, 
qui ne pourraient contribuer qu'à la paix intérieure 
et à la prospérité du pays ; li° que le chef de la dé- 
putation demanderait une réponse prompte et pré- 
cise, et que s'il ne l'obtenait pas dans le délai de 
huit jours, il se retirerait immédiatement près du 
commandant de l'expédition, qui se mettrait alors 
en devoir d'assurer par la force l'exécution des or- 
dres du roi. M. Gourbeyre muni d'instructions dé- 
taillées, rédigées dans ce sens, et pourvu des vivres 
et du matériel nécessaires à l'expédition, partit de 
Bourbon le 15 juin 1829, avec la frégate la Terpsi- 
cliore, la gabare V Infatigable et le transport le Ma- 
dagascar. Le 7 juillet, après avoir rallié, devant 
Sainte-Marie, la Chevrette, la Nièvre et l'aviso le 
Colibri, qui avait porté au gouverneur de Maurice 
l'avis du départ de l'expédition, M. Gourbeyre mit 
sous voile et mouilla le 9, dans l'après-midi, sur la 
rade de Tamatave. Les troupes expéditionnaires se 
trouvaient alors composées de quatre-vingt-cinq 
artilleurs, de vingt-un ouvriers militaires et de trois 
cent trente-un hommes d'infanterie, en tout de 
quatre cent vingt-sept hommes. 

Pour juger par lui-même des dispositions des 
Hovas, le commandant descendit le lendemain à la 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 147 

Grande Terre, accooipagné de plusieurs officiers 
et de quelques autres personnes, et alla faire visite 
à André Soa, gouverneur de la province. Il lui an- 
nonça que sa mission était toute de paix, qu'il était 
porteur de cadeaux pour la reine Ranavalo, et qu'il 
désirait les lui envoyer par deux de ses officiers, 
pour lesquels il demandait des saufs-conduits. Ces 
cadeaux consistaient en deux cachemires français, 
une robe de cour en velours cramoisi, une autre 
en tulle brodé, et deux pièces de gros de Naples. 
Ces objets de toilette avaient été choisis avec soin, 
dans le but de faire connaître à la reine la beauté 
des produits de nos manufactures. Pendant sa vi- 
site, M. Gourbeyre eut occasion de remarquer les 
préparatifs de défense qui se faisaient. Des boulets 
arrivaient d'Imerne, et la garnison de Tamatave 
avait été augmentée. Des corps hovas devaient éga- 
lement être dirigés sur Tintingue, dans le but sans 
doute de s'opposer à notre établissement sur ce 
point. Ces dispositions déterminèrent le comman- 
dant français à ne pas envoyer d'officiers vers la 
reine; et, afin de ne pas s'exposer à perdre en pour- 
parlers un temps précieux, il écrivit, le l/i juillet 
1829, à Ranavalo, pour lui notifier nos prétentions 
et nos griefs. Il fixa, pour sa réponse, un délai de 
vingt jours, passé lequel le silence de la reine de- 
vait être considéré comme un refus de reconnaître 
nos droits. Pour mettre cet intervalle de temps à 
profit, la division se rendit de Tamatave à Tintin- 
gue, dont la reprise de possession eut lieu le '2 



1Î8 LIVRE I. — CHAPITRE V. 

août. On s'y occupa immédiatement des travaux de 
fortification et d'établissement. Des fossés larges et 
profonds furent creusés autour de l'enceinte qu'on 
avait choisie ; huit canons mis en batterie en dé- 
fendirent l'approche. Les officiers de la CkevreUc 
levèrent le plan de la baie et balisèrent les passes. 
De toutes parts, on rivalisait de zèle et d'ardeur. 
Les Betsimsaracs à la bravoure desquels on eut 
trop de confiance plus tard, vinrent en foule féli- 
citer le commandant et lui faire des offres de ser- 
vices et des protestations de dévouement à notre 
cause contre les Hovas. Le 19 septembre 1829, le 
fort se trouva assez avancé pour qu'on pût y arbo- 
rer le drapeau français. A quelque temps de là, 
une députation d'officiers hovas se présenta devant 
le commandant français pour lui remettre une let- 
tre par laquelle le général en chef de l'armée hova, 
Andriamihiaja, demandait les motifs de notre éta- 
])lissement à Tintingue. 

M. Gourbeyre répondit en rappelant les droits 
de la France à la possession de diverses parties de 
la cote orientale de Madagascar. Puis il réclama à 
son tour des explications sur un acte de violence 
des plus outrageants commis, trois ou quatre mois 
auparavant, contre un traitant français, nommé 
Pinçon, par le chef hova de Fénériffe. Ce barbare, 
au mépris de toutes les lois humaines, avait fait 
vendre publiquement notre compatriote, jeté par 
la tempête sur la côte voisine, et ce n'avait été 
qu'au prix de cinquante piastres d'Espagne que 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 149 

celui-ci avait pu racheter sa liberté. De plus, sur 
plusieurs autres points de la côte, les Français 
étaient notoirement maltraités par les autorités 
hovas. Après avoir exprimé la vive indignation que 
lui inspirait une telle conduite, M. Gourbeyre dé- 
clarait qu'il se rendrait bientôt, avec sa division, à 
Tamatave pour exiger la réparation de tous les 
griefs que les Français avaient à reprocher au gou- 
vernement des Hovas. 

Malheureusement, notre expédition manquait 
de guides et d'alliés capables de seconder l'in- 
contestable mérite, et l'admirable bravoure de 
nos officiers et de nos soldats. L'ancien secrétaire 
de Radama, Robin, qui s'était éloigné de Tana- 
narive , pour fuir les persécutions auxquelles 
étaient en butte les serviteurs du feu roi, aurait 
pu rendre de grands services au commandant, en 
l'éclairant sur la situation réelle des Ilovas. sur le 
fort ou le faible de leurs établissements militaires. 
Il était alors auprès de Ramanetak à Anjouan, avec 
quelques centaines de partisans. Robin persistait 
à engager ce prince à se rendre sur la côte nord- 
ouest de Madagascar, à y soulever les Sakalaves du 
Nord, impatients du joug des Hovas et à s'eiforcer 
de reconquérir le trône d'Imerne, auquel il avait 
des droits. Ce plan que Ramanetak adopta avec joie 
et qui, en cas de succès, offrait les plus grands 
avantages à la France, n'eut pas môme un com- 
mencement d'exécution, parce que l'on ne mit à la 
disposition du prince que soixante fusils et vingt 



150 LIVRE I. — CHAPITRE V. 

barils de poudre. Ramanetak, qui manquait d'armes 
et de munitions, ne pouvait songer à attaquer, avec 
des moyens aussi pauvres, une armée formidable, 
comme l'était alors celle de la reine. Il fut donc 
forcé d'ajourner ses projets de descente à la côte, 
après s'être fait une idée peu flatteuse de la géné- 
rosité et de la puissance de la France. 

Laissant la gabare VInfaikjable et trois cents 
hommes de garnison à Tintingue, M. Gourbeyre, 
se dirigea le 3 octobre sur Tamatave, avec la Terp- 
sichore, la Nièvre et la Chevrette, et vint, le 10 octo- 
bre, s'embosser à trois cents toises du fort hova. Le 
lendemain, dès le point du jour, ces trois bâtiments 
et les troupes expéditionnaires se préparèrent au 
combat; mais, avant de commencer le feu, M. Gour- 
beyre fit demander au prince Coroiler, comman- 
dant en chef de la côte orientale de Madagascar, 
s'il avait reçu de la reine Ranavalo les pouvoirs né- 
cessaires pour traiter. Sur sa réponse négative , un 
officier de la frégate lui remit , avec une déclara- 
tion de guerre, une lettre qui lui annonçait que les 
hostilités allaient immédiatement commencer. 

C'est ce qui eut lieu en effet. 

Peu d'instants suffirent pour détruire le fort ; et 
quelques obus bien dirigés ayant causé l'explosion 
du magasin à poudre, les Hovas épouvantés aban- 
donnèrent leurs retranchements. Pour rendre le 
succès complet, on mit à terre un détachement de 
deux cent trente-huit hommes de troupes de débar- 
quement sous les ordres du capitaine Fénix, et l'en- 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 151 

nemi, forcé bientôt de lâcher pied, s'enfuit dans les 
montagnes d'Yvondrou , laissant en notre pouvoir 
vingt-trois canons ou caronades et plus de deux cents 
fusils. Les Ilovas eurent dans cette affaire plus de 
cinquante hommes tués. Poursuivis vivement par 
nos soldats dans l'intérieur des terres jusqu'à Ara- 
batoumanoui, ils y éprouvèrent une nouvelle dé- 
faite, qui leur fit perdre à peu près autant de 
monde. 

L'impression que ce succès produisit sur l'esprit 
des Betsimsaracs fut telle, qu'ils offrirent de se 
soulever contre les Hovas, et ne demandèrent que 
quelques jours pour mettre sur pied six à huit mille 
hommes et exterminer leurs ennemis; mais il au- 
rait fallu leur laisser un bâtiment , avec un déta- 
chement de soldats français, et l'hivernage appro- 
chait : cette double circonstance ne permit pas de 
profiter de leurs bonnes dispositions '. 

Après le poste de Tamatave , le plus important 
de ceux que les Hovas occupaient sur la côte était 
sans contredit Foulepointe. M. Gourbeyre crut de- 
voir s'y porter pour continuer les hostilités. Rete- 
nue quelque temps à Tamatave par les vents con- 
traires et par la nécessité de protéger f évacuation 
des traitants, la division ne put jeter l'ancre à 
Foulepointe que le 26 octobre. Là, nos armes ne 
furent pas aussi heureuses qu'elles venaient de f être 



^ Précis sur les établissements français à Madagascar, public par 
le Ministère de la marine, page 54. Imprimerie royale, 1836. 



152 LIVRE I. CHAPITRE V. 

à Tamatave. Le 27 , le canon des bâtiments était 
parvenu à déloger les ennemis des batteries qu'ils 
avaient établies pour la défense du rivage, et nos 
troupes mises à terre s'étaient avancées en bon 
ordre contre une redoute d'où partait une très-vive 
fusillade , lorsque leur ardeur à se porter en avant 
vint mettre la confusion dans leurs rangs. En ce 
moment, une décharge subite de sept à huit coups 
de canons chargés à mitraille déconcerta le cou- 
rage de nos soldats. Ce fut alors que le brave capi- 
taine d'artillerie Schœll, qui n'avait pas voulu 
tourner le dos à l'ennemi, tomba percé de coups. 
Seul avec deux marins, blessé d'une balle à la 
cuisse, et s' appuyant sur son sabre pour marcher, 
il s'était défendu héroïquement contre quinze Ho- 
vas. Sa mort fut l'objet de regrets universels. 

L'échec éprouvé dans cette rencontre était d'au- 
tant plus inattendu que ce fut, précisément au mo- 
ment où la victoire était à nous, que quelques-uns 
de nos soldats lâchèrent pied. Si la colonne d'at- 
taque eût été formée comme elle devait l'être par 
le capitaine qui la commandait, la redoute était en- 
levée à la baïonnette, et nos troupes triomphaient 
en un instant d'un ennemi trois fois supérieur en 
nombre. Malgré la fâcheuse issue de notre attaque, 
les Hovas n'eurent pas moins de soixante-quinze 
tués et de cinquante blessés, tandis que le nombre 
de nos morts ne s'éleva pas à plus de onze et celui 
de nos blessés à plus de quinze. 

Dans l'espoir d'effacer le souvenir de cette jour- 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 153 

née, M. Gourbeyre conduisit, le 3 novembre, sa 
division à la Pointe-à-Larrée, où les Hovas avaient 
établi un poste militaire qui menaçait à la fois nos 
établissements de Tintingue et de Sainte-Marie. La 
victoire ici fut complète. Le feu ayant commencé 
le [\. au matin, nos boulets ne tardèrent pas à faire 
une brèche au fort des Hovas. La plupart des ca- 
nonniers ennemis périrent sur leurs pièces. Les 
Hovas, qui avaient fait jusque-là une courageuse 
résistance, ayant vu succomber les plus intrépides 
d'entre eux, abandonnèrent des bastions qui ne les 
défendaient plus contre les obus et la mitraille, et 
ne songèrent plus qu'à la fuite. Poursuivis par nos 
tirailleurs, ils perdirent encore beaucoup de monde. 
A midi , le pavillon français flottait sur le fort des 
Hovas. Cette journée, dans laquelle l'ennemi eut 
cent vingt-cinq hommes tués, nous valut huit 
canons, sept cents livres de poudre et un trou- 
peau de deux cent cinquante bœufs. De notre coté 
il n'y eut que onze tués. l\ est juste d'ajouter que 
toutes les précautions avaient été prises pour assu- 
rer le succès de cette attaque, et que le moral de 
nos troupes avait été relevé par les chaleureuses 
harangues de leur brave commandant. Les bâti- 
ments de la division restèrent deux jours au mouil- 
lage pour qu'on mît à bord tout ce qui pouvait être 
emporté, et ils partirent le 6 novembre pour re- 
tourner à Sainte-Marie. 

Après le combat de la Pointe-à-Larrée, le chef 
de l'expédition aurait désiré pouvoir parcourir la 



154 LIVRE I. CHAPITRE V. 

côle et détruire successivement tous les postes 
occupés par les Ilovas au nord de Tintingue , afin 
d'assurer la conservation de cet établissement; 
mais les bâtiments avaient peu de munitions de 
guerre, les équipages et les troupes étaient affaiblis 
par les travaux et les maladies , et le moment ap- 
prochait où la saison deviendrait un obstacle à de 
nouvelles hostilités. Ces considérations déterminè- 
rent le commandant français à suspendre les opé- 
rations qu'on ne pouvait plus continuer sans danger 
pour les équipages comme pour les troupes de 
l'expédition. Les mêmes motifs lui firent sentir 
combien il était important d'achever les fortifica- 
tions de Tintingue avant l'hivernage. Il porta en 
conséquence jusqu'à quatre cents hommes la gar- 
nison de cette place , dont le commandement fut 
confié à M. Gailly, capitaine d'artillerie. Quant à la 
garnison de Sainte-Marie, son effectif fut fixé à cent 
cinquante hommes. Deux bâtiments , V Infatigable et 
la Ciievrette, restèrent en croisière sur la côte pour 
protéger ces deux établissements. 

Cependant le bruit de la première victoire rem- 
portée par nos troupes répandit une terreur pani- 
que à Imerne, où résidait Ranavalo, et disposa le 
gouvernement hova à négocier. D'après leurs pro- 
pres aveux, les Ho vas auraient eu trois cent quatre 
tués et cent seize blessés, dans les quatre combats 
dont il a été parlé plus haut. Le 20 novembre, deux 
envoyés de ce gouvernement, le prince Coroller et 
le général Ratsitouhaine firent demander à M. Gour- 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 155 

beyre un sauf-conduit pour se rendre auprès de 
lui, afin de lui remettre deux lettres de la reine et 
traiter de la paix. M. Gourbeyre consentit à les re- 
cevoir cl la Pointe-à-Larrée. L'entrevue eut lieu à 
bord de la Terpsichore, le 22 novembre. Les envoyés 
manifestèrent les sentiments les plus pacifiques, et 
déclarèrent à M. Gourbeyre que la reine était dis- 
posée à accorder toutes les réparations demandées 
pour les griefs dont la France avait à se plaindre. 
Ils repartirent, le 26 novembre, eniportant un 
traité dont la ratification par Ranavalo devait avoir 
lieu au plus tard le 31 décembre. Pour preuve de 
son désir de voir la bonne harmonie rétablie entre 
les Français et les Hovas, le prince Coroller, avant 
de quitter la Pointe-à-Larrée, remit au commandant 
Gourbeyre une invitation à tous les traitants fran- 
çais de rentrer à Taraatave et dans les autres lieux 
occupés par les Hovas , un ordre aux chefs de la 
côte de cesser immédiatement les hostilités , et une 
lettre portant que les navires du commerce français 
seraient admis comme par le passé dans tous les 
ports sous la domination de Ranavalo. En attendant 
la réponse de la reine, M. Gourbeyre quitta les côtes 
de Madagascar où sa présence n'était pas alors né- 
cessaire, et se rendit à l'île Bourbon, pour se con- 
certer avec le gouverneur de cette colonie sur les 
opérations ultérieures. D'après les sentiments ma- 
nifestés par les envoyés hovas, la ratification du 
projet de traité ne paraissait pas douteuse ; elle fut 
pourtant refusée, et la teneur des réponses de Ra- 



156 LIVRE I. — CHAPITRE V. 

navalo porte à croire que ce refus fut l'œuvre des 
missionnaires anglais établis dans la capitale du 
pays des Ho vas K 

Il fallut dès lors songer à recommencer les hosti- 
lités. Sur la demande de M. le capitaine de vaisseau 
Gourbeyre et du conseil privé de Bourbon, le gou- 
vernement de la métropole ordonna l'envoi, à Ma- 
dagascar, de huit cents hommes du seizième léger, 
d'un certain nombre d'artilleurs et d'un matériel 
de guerre proportionné. On affecta au transport de 
ces troupes la frégate la Junon, la corvette de charge 
roise et la corvette Vllérdine. L'expérience ayant 
démontré que les soldats noirs étaient la force sur 
laquelle on devait principalement compter pendant 
la mauvaise saison, le département de la marine fit 
organiser au Sénégal deux nouvelles compagnies 
d'Yoloffs pour les établissements de Madagascar. 
L'envoi de ces renforts était d'ailleurs d'autant plus 
nécessaire que les garnisons de Tintingue et de 
Sainte-Marie avaient subi les effets de l'hivernage 
de 1829 à 1830. Tous les blancs avaient été malades 
et quelques-uns avaient succombé. Les équipages 
des bâtiments de l'État en station sur la côte 
avaient également souffert de l'influence de l'hi- 
vernage. 

En accordant le personnel et le matériel que le 
conseil privé de Bourbon, d'accord avec M. Gour- 



^ Précis sur les étahUsseinmts français à Madagascar, publié par 
le (Icparlemenl de la marine, page 58. Imprimerie royale, 183C. 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 157 

beyre, avait déclarés être nécessaires pour conti- 
nuer la guerre contre les Hovas, le gouvernement 
métropolitain avait eu principalement en vue de 
donner, par un déploiement de forces imposantes, 
assez de poids aux négociations ultérieures pour 
que la paix se rétablît sans qu'il fût besoin d'em- 
ployer de nouveau la voie des armes. Le ministre 
de la marine ne le laissa point ignorer au gouver 
neur de Bourbon. «C'est à une conclusion prompte, 
honorable et sans effusion de sang, lui écrivait-il 
le 8 juin 1830, que doivent tendre tous vos soins et 
ceux de M. Gourbeyre. A cet effet, sans négliger 
les secours que l'on peut tirer de la jalousie des 
peuples rivaux ou mécontents des Hovas, il faut 
éviter de prendre avec ces peuples des engagements 
tels qu'une conciliation ultérieure avec la reine 
devînt impossible. Si les négociations n'amènent pas 
un résultat favorable, les forces qui vous sont don- 
nées, insuffisantes pour une guerre d'envahissement 
etde conquête, qui n'entrerait en aucun cas dans les 
intentions du roi, permettront non-seulement de se 
tenir sur une défensive respectable à Tintingue 
ainsi qu'à Sainte-Marie, mais môme de renouveler 
au besoin les opérations militaires qui ont eu lieu 
en 1829. Toutefois, comme le seul but de Sa Majesté 
est, en soutenant l'honneur du pavillon, d'obtenir 
la reconnaissance des droits de la France sur cer- 
taines parties du littoral et de procurer toute sécu- 
rité au commerce français, il convient de n'entre- 
prendre d'expédition armée qu'autant que le succès 



158 LIVRE I. — CHAPITRE V. 

en serait prompt et propre d'ailleurs à forcer la 
détermination de la reine relativement à la conclu- 
sion de la paix. La colonie de Bourbon, ajoutait le 
ministre, appréciera, je n'en doute pas, les sacri- 
fices que fait le gouvernement pour soutenir une 
cause embrassée à sa demande et presque unique- 
ment dans son intérêt; mais ces sacrifices ne peu- 
vent être d'une longue durée, et il importe essen- 
tiellement de rentrer au plus tôt, quant à la dépense, 
dans les limites des crédits qui ont été'âccordés par 
le budget. A cet effet et sans attendre de nouveaux 
ordres, dès que la paix sera faite, ou, dans le cas 
contraire, dès que nos établissements de Tinlingue 
et de Sainte-Marie pourront se passer de secours 
extraordinaires, vous renverrez en France toutes 
les troupes qu'il ne serait pas indispensable de con- 
server '. » 

M. Duval-Dailly, qui venait de succéder à M. de 
Cheffontaines dans le poste de gouverneur de Bour- 
bon, ne négligea rien de son côté pour éviter la 
reprise des hostilités. Vers le milieu de I80O, les 
relations indirectes de l'administration de Bourbon 
avec Imerne, ayant fait connaître que le gouverne- 
ment hova se trouvait dans des dispositions pacifi- 
ques et qu'il céderait volontiers les territoires ré- 
clamés, cette administration crut devoir profiter 
des moments où l'absence des forces demandées en 



* Précis sur les établissements français à Madagascar, publié par 
le Ministère de la marine, page 60. Imprimerie royale , 1836. 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 159 

France ne lui permettait pas d'agir hostilement, 
d'abord pour s'assurer du véritable état des esprits 
à la cour d'Imerne et éclairer la reine sur les dan- 
gers où l'exposerait la continuation de la guerre, et 
ensuite pour chercher à conclure un traité sur des 
bases également avantageuses aux deux parties. 
Cette mission fut confiée à MM. Tourette, secré- 
taire greffier de l'administration de Sainte-Marie, et 
Rontaunay, négociant de Bourbon, lequel possédait, 
de compte à demi avec la reine, une sucrerie à 
Mahéla, près de Tamatave. Ce dernier devait se 
rendre à la cour d'Imerne sans caractère officiel, 
afin de pouvoir mieux seconder de son influence 
les démarches de son collègue. Les deux commis- 
saires voyagèrent séparément. M. Tourette partit 
de Tamatave le 21 juillet ; de son côté, M. Rontau 
nay avait quitté Mahéla quelques jours auparavant, 
pour se rendre auprès de la reine Ranavalo. 

Après quelques difficultés qui furent bientôt 
aplanies, le prince CoroUer, commandant les trou- 
pes hovas du littoral, donna à M. Tourette une 
garde pour l'accompagner; mais, arrivé à quel- 
ques lieues de la capitale, M. Tourette fut obligé 
de s'arrêter dans un village, où le général Andria- 
mihiaja, premier ministre de Ranavalo, accom- 
pagné d'agents dévoués au gouverneur de Maurice, 
vint à sa rencontre pour lui signifier qu'il était 
chargé par la reine de conférer avec lui sur l'objet 
de sa mission. M. Tourette avait appris la veille, 
par des rapports secrets, que la démarche du pre- 



160 LIVRE I. CHAPITRE V. 

mier ministre n'avait d'autre but que de l'empê- 
cher d'arriver jusqu'à Ranavalo, et d'entrer en re- 
lation avec les personnes influentes de la cour qui 
désiraient la paix. Après avoir inutilement insisté 
pour obtenir la permission de continuer son voyage 
jusqu'à Tananarive, M. Tourette fut contraint à la 
Un de revenir sur ses pas sans avoir pu môme en- 
tamer une négociation. M. Rontaunay, qui n'avait 
pas pris de titre officiel, fut plus heureux. Il par- 
vint, sur la fin d'août 1830, à Tananarive. Il y 
trouva le parti du premier ministre trop puissant 
et trop contraire à un arrangement pour que ses 
démarches pussent obtenir un résultat immédiat. 
Il ne réussit pas à voir la reine ; mais il employa 
les moyens qui étaient à sa disposition pour faire 
comprendre aux personnages du parti opposé à 
celui d'Andriamihiaja les avantages que la paix 
procurerait au pays hova, et combien il y avait de 
danger pour Ranavalo à continuer la guerre avec 
les Français ; puis il quitta Tananarive après une 
résidence de quinze jours, sans avoir pu agir ou- 
vertement dans le sens de sa mission. Cependant 
ses efforts, quoique tentés par une voie indirecte, 
ne furent pas sans succès. Après son départ, le 
parti favorable à la paix triompha, à la suite d'une 
émeute dans laquelle Andriamihiaja fut assassiné. 
On attribua la mort de ce général au mécontente- 
ment produit par son opposition à toute transac- 
tion avec la France. On trouva dans ses papiers 
toutes les lettres adressées par M. Gourbeyre au 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 161 

gouvernement hova. Le prince Goroller assura 
plus tard qu'elles n'avaient jamais été communi- 
quées à la reine ni aux autres ministres, et que 
Andriamihiaja faisait seul les réponses, en em- 
ployant abusivement le nom et la signature de Ra- 
navalo. Peu de temps après cet événement, le gé- 
néral Goroller fit savoir au commandant de l'un 
des bâtiments de la station française que la reine 
Ranavalo devait adresser prochainement au gouver- 
neur de Bourbon des propositions de paix confor- 
mes à la convention arrêtée précédemment par 
M. Gourbeyre. 

D'après la réception faite à nos commissaires, il 
ne convenait plus à la dignité de la France d'enta- 
mer de nouvelles négociations avant de connaître 
la nature de ces propositions. Gependant, afin de 
ne pas perdre une occasion de terminer à l'amia- 
ble la lutte où nous étions engagés, le gouverneur 
de Bourbon chargea, le 8 novembre 1830, M. le 
lieutenant de vaisseau de Marans de se rendre à Ta- 
matave avec la frégate la Junon, et de sonder adroi- 
tement le général Goroller sur les véritables inten- 
tions de la reine. Gelui-ci écrivit à cette occasion à 
M. Duval-Dailly, que sa souveraine, inspirée par 
des conseils plus sages, était disposée à consolider 
par un traité une paix avantageuse aux deux na- 
tions. Mais l'entretien que M. de Marans eut avec 
ce général ne lui donna point une opinion favora- 
ble de sa sincérité, et aucun message de la reine ne 
vint confirmer les dispositions pacifiques qu'on lui 

11 



162 LIVRE I. CHAPITRE V. 

attribuait. Il était de fait pourtant que nos bâti- 
ments étaient bien accueillis sur tous les points oc- 
cupés par les Ho vas, et que les traitants français 
n'étaient ni inquiétés ni molestés. 

Cependant les troupes hovas, éclairées par l'expé- 
rience ou plus habilement conseillées, avaient re- 
culé leur ligne de défense dans l'intérieur, hors de 
la portée des canons de nos bâtiments, en sorte 
qu'il était devenu impossible de les attaquer avec 
avantage avant d'avoir reçu le matériel d'artillerie 
demandé en France ; d'un autre côté, on ne pou- 
vait reprendre l'offensive qu'après la rupture des 
négociations entamées, et le résultat définitif de 
ces négociations ne devait parvenir à la connais- 
sance de l'administration de Bourbon qu'à une 
époque de la saison qui n'eût pas laissé assez de 
temps pour assurer le succès des opérations com- 
mencées. Il fut donc décidé que les hostilités, dans 
le cas où elles devraient être reprises, ne le seraient 
qu'au mois de juillet 1831. M. Gourbeyre crut de- 
voir profiter de ce délai pour repasser en France , 
dans la pensée que sa présence à Paris le mettrait à 
même de donner au ministre de la marine beaucoup 
de renseignements qu'on avait peut-être négligé de 
lui transmettre, et de répondre à une foule.de 
questions, toujours trop tardivement résolues par 
la correspondance. C'est à cette époque que des ou- 
vertures pacifiques furent faites à la reine Rana- 
valo par le gouvernement français représenté par 
M. le prince de Polignac, alors président du con- 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 163 

seil des ministres , et chargé du portefeuille des re- 
lations extérieures. Le roi Charles X ordonna à cet 
homme d'État de proposer à la reine Ranavalo 
l'occupation par la France des principaux points 
de l'île, sous la garantie d'un protectorat dont les 
conditions eussent été débattues sur des bases très- 
larges. Ces ouvertures n'eurent malheureusement 
aucune suite '. 

Sur ces entrefaites, la révolution de juillet s'ac- 
complit. L'un des premiers soins du département 
de la marine fut d'examiner si, dans la situation 
grave où cette révolution plaçait la France, il ne 
convenait pas de faire cesser au plus tôt les dépenses 
extraordinaires qu'occasionnait Madagascar. M. le 
lieutenant général comte Sébastiani, qui venait 
d'être chargé du portefeuille de la marine, convo- 
qua le conseil d'amirauté qui, réuni sous sa prési- 
dence, exprima l'avis « que le parti le plus sage à 

' Le prince de Polignac écrivit, de sa propre main, à la reine des 
Hovas une longue lettre, dans laquelle il lui déclare que la France 
allachail le plus grand prix à la possession de Madagascar, qu'elle 
avait toujours envié la possession définitive de cette colonie comme 
le contre-poids naturel de la puissance coloniale de l'Angleterre en 
Orient. Le journal anglais, le Tiines, en annonçant récemment la dé- 
couverte de la lettre autographe du ministre français, ajoute : « Par 
cette lettre, le premier ministre duroi Charles X promettait àla reine, 
de la part deSaMajesté Très-Chrétienne, de lui fournir abondamment 
des armes et des munitions, une certaine somme d'argent, et de 
lui envoyer des officiers français pour discipHner ses troupes, sous 
la condition que la France put faire de grands établissements dans la 
baie Saint-Augustin, dans celle de Diego-Snarez, et dans deux ou 
trois autres ports de l'île » [The Times of 12''' May 1843). 



164 LIVRE ï. CHAPITRE V. 

prendre à l'égard de Madagascar était de renon- 
cer, au moins qaant à présent, à tout projet d'éta- 
blissement sur cette île, en prenant toutes les pré- 
cautions nécessaires pour sauver l'honneur de nos 
armes. » Le ministre de la marine adopta cetavis, et, 
sursa proposition, le roi Louis-Philippe décida, le 27 
octobre 18S0,l°queronrappelleraitimniédiatement 
en France les quatre bâtiments de guerre affectés à 
l'expédition, et tout ce qui, en infanterie et en ar- 
tillerie, excéderait l'effectif des garnisons ordinai- 
res de Bourbon et de Sainte-Marie ; 2" que le gou- 
verneur de Bourbon serait chargé de négocier avec 
la reine des Hovas un traité où l'on s'abstiendrait, 
au besoin, de discuter la question de souveraineté, 
et qui aurait pour but essentiel de régler les rela- 
tions commerciales entre la France et Madagascar. 
Cette décision fut immédiatement notifiée à 
M. Duval-Dailly. Mais, avant qu'elle lui parvînt, ce 
gouverneur avait déjà fait quelques dispositions en 
ce sens. Quoique la paix ne fût pas faite avec les 
Hovas, nos établissements se trouvaient alors à 
l'abri de leurs attaques, et il avait jugé suffisant de 
conserver à Bourbon , en sus des forces affectées 
au service ordinaire de Madagascar, deux cents 
hommes d'infanterie pour renforcer, au besoin, la 
garnison cle Tintingue, et quatre bâtiments pour 
assurer les communications avec Bourbon. Comme 
la colonie de Bourbon souffrait beaucoup de cette 
guerre, ses caboteurs n'étant plus admis dans les 
ports de la côte orientale , et les approvisionne- 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 165 

ments en riz et en bœufs qu'elle tire annuellement 
de Madagascar, lui manquant depuis longtemps, 
M. Duval-Dailly dut s'empresser d'exécuter les 
ordres du ministre. Ces dispositions ne parurent 
pas influer d'ailleurs défavorablement sur notre 
situation politique à Madagascar. La reine des 
Hovas, sans se montrer toutefois mieux disposée à 
la paix , laissait les navires français commercer en 
toute liberté, sur les côtes de la Grande Terre. 

La dépêche ministérielle qui notifiait au gouver- 
neur de Bourbon les ordres du roi, relativement à 
Madagascar, l'autorisait en outre à faire évacuer 
Tintingue et Sainte -Marie. Afin de rendre plus 
avantageux le traité de commerce qu'il lui était re- 
commandé, par cette dépêche, de conclure avec les 
Hovas, M. Duval-Dailly ouvrit avec le gouverne- 
ment d'Imerne des négociations, où l'évacuation de 
Tintingue, quoique arrêtée à l'avance, fut cepen- 
dant présentée comme une compensation des avan- 
tages commerciaux réclamés par la France ; mais 
le gouvernement ho va, instruit par ses communi- 
cations avec l'île Maurice des intentions de la 
France , quant à l'évacuation , et certain dès lors 
d'obtenir ce qu'il désirait par la temporisation et 
sans aucun sacrifice, se refusa à tout traité. Cette 
dernière tentative ayant ainsi échoué, l'évacuation 
de Tintingue fut définitivement ordonnée par le 
gouverneur de Bourbon, le 31 mai 1831, après avoir 
été approuvée le 25 mars précédent par le conseil 
privé, et le 20 avril par le conseil général de la co- 



166 LIVRE 1. — CHAPITRE V. 

lonie. Elle s'effectua paisiblement, du 20 juin au 
o juillet, sous la protection de la corvette l'Hérohie 
et de la gabare l Infatigable. Un corps de trois mille 
Hovas s'avança seulement jusqu'en vue de la place, 
mais il ne fit aucune démonstration hostile. Les for- 
tifications de Tintingue furent détruites, et l'on livra 
aux flammes les édifices en bois élevés par nous , at- 
tendu que leur démolition et les frais de transport 
auraient coûté au delà de la valeur des matériaux. 
Le personnel et le)iiatériel furent ensuite embarqués 
et transportés, soit à Sainte-Marie, soit à Bourbon. 
L'évacuation de Sainte-Marie fut indéfiniment 
ajournée. Il fallait donneraux colons, qui s'y étaient 
établis sur la foi des promesses du gouvernement, 
le temps nécessaire pour exporter les produits et le 
matériel de leur exploitation. D'un autre côté, un 
assez grand nombre d'indigènes, ennemisdes Hovas, 
et qui avaient pris parti pour la France , s'étaient 
réfugiés dans l'île au moment de la destruction du 
fort de Tintingue, et on leur devait asile et protec- 
tion jusqu'à ce qu'ils eussent pu se soustraire à la 
vengeance des Hovas en choisissant une autre re- 
traite, n parut nécessaire d'ailleurs de conserver 
des moyens de protection efficaces, à l'égard de 
notre commerce sur la Grande Terre, et de consta- 
ter, par la présence de notre pavillon, que la France 
maintenait tous ses droits sur nos anciennes pos- 
sessions à Madagascar \ On réduisit , au reste , le 

^ Précis sur les établissements français de Madagascar, publié par 
le Ministère de la marine. Imprimerie royale, 1830. 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 167 

personnel salarié de Sainte-Marie au strict néces- 
saire, et l'on fit rentrer dans la condition d'engagés 
travailleurs les Malegaches qui avaient été incor- 
porés dans les compagnies militaires de Yoloffs. 
Aussitôt que les Français eurent quitté le rivage de 
la grande île malegaclie, les Hovas massacrèrent 
un grand nombre de Betsimsaracs, qui avaient re- 
connu l'autorité de la France et construit des 
villages sous la protection de nos forts. 

Telle fut la fm de l'expédition de 1829, durant 
laquelle des fautes nombreuses et capitales , ainsi 
qu'on vient de le voir dans ce qui précède, furent 
commises par tout le monde. Depuis cette époque, 
les hostilités semblèrent cesser entre les Français 
et les Hovas. Nos relations commerciales parurent 
se rétablir sur le littoral comme par le passé, mais 
cette apparente quiétude politique nedevait pas 
être d'une longue et solide durée. 



168 LIVRE I. — CHAPITRE VI. 



CHAPITRE VI. 



Sommaire. — Nouvelles tentatives faites en 1832 pour arriver à fon- 
der un établissement à Madagascar. — Exploration de la baie de 
Diego Suarez, par ordre de M. le comte de Rigny, ministre de la 
marine. — Ressources présentées par cette baie. — Moyens pro- 
posés pour y former un établissement maritime. — Avis du con- 
seil d'amirauté à ce sujet. — Ce projet est abandonné. — Dispo- 
sitions relatives à Sainte-Marie. — Cette île est de nouveau con- 
servée par la France. — Situation des missionnaires anglais à Ta- 
nanarive. — La reine forme le projet de les chasser et de dé- 
truire le christianisme. — Sinistres paroles prononcées par elle à 
ce sujet. — Discours de l'un des Grands Chefs à la reine. — Mesu- 
res prises par la reine pour arriver à l'abolition du christia- 
nisme à Madagascar. — Elle enjoint d'abord aux missionnaires 
de respecter les coutumes du pays, de s'abstenir de baptiser ses 
sujets et de célébrer le dimanche. — Doléances adressées à ce 
sujet à la reine par les missionnaires. — 11 est répondu à ces do- 
léances par un édit plus rigoureux encore, à la suite d'un kabar. 
— Texte de cet édit de la reine, sous forme de proclamation adres- 
sée aux naturels. — Cet édit reçoit son exécution. — Les mis- 
sionnaires abandonnent Tananarive, le 18 juin 1835. — Ré- 
flexions à ce sujet. — Rébellions vers le Sud réprimées par les Ho- 
vas. — Renseignements donnés au ministre de la marine par un 
capitaine au long cours sur le commerce de Madagascar. — 
M. l'amiral Duperré envoie un émissaire à la reine. — L'envoyé 
français est mal reçu. — Deux corvettes anglaises et deux cor- 
vettes françaises se présentent à Tamatave, pour demander des 
explications sur les persécutions infligées aux traitants européens. 
— Repos momentané. — Émissaires anglais envoyés à la reine 
pour demander des émigrations à Maurice de travailleurs maie- 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 169 

gâches. — Leur peu de succès. — Nouvel échec de M. Campbell, 
agent officiel envoyé à Madagascar dans le même but. — Histoire 
des acquisitions récentes de la France dans le canal de Mozambi- 
que. — Récit des derniers événements de Tamatave, d'après le 
Moniteur. — Rapport de M. Romain Desfossés. — Conclusion. 

Lorsque les premières années qui suivirent la 
révolution de juillet se furent écoulées, et que la 
paix parut se maintenir sur le continent européen, 
malgré le peu de succès des tentatives précédem- 
ment faites pour fonder un établissement durable 
à Madagascar, l'importance de la possession d'un 
port dans ces parages ne pouvant être méconnue, 
le projet d'y rétablir avec honneur le pavillon fran- 
çais parut trouver quelque faveur dans les Chambres 
et au dehors. Vers le milieu de l'année 1832, M. le 
comte de Rigny, alors ministre delà marine, pensa 
qu'il ne serait peut-être pas impraticable d'acqué- 
rir à Madagascar, soit par voie d'achat, soit en 
échange de nos possessions peu salubres de la côte 
orientale, un territoire plus sain et offrant des fa- 
cilités pour y établir à peu de frais un comptoir, 
en attendant qu'on pût y former un établissement 
maritime. 

La baie de Diego-Suarez, située au nord de Tin- 
tingue, avait été indiquée à l'administration de la 
marine comme réunissant ces avantages. M. de 
Rigny chargea M. le contre-amiral Guvillier, nommé 
gouverneur de Bourbon, du soin de la faire explo- 
rer en même temps que les parties avoisinantes du 
littoral. Cette exploration fut exécutée en 1833 par 
le commandant et les officiers de la corvette la 



170 LIVRE I. — CHAPITRE VI. 

Nièvre. Des diverses parties de la côte visitées par 
les explorateurs, aucune ne leur parut plus propre 
en effet à la formation d'un établissement mari- 
time que la baie de Diego-Suarez. Cette baie est 
extrêmement vaste et contient plusieurs beaux 
ports; l'eau douce quoique rare y est suffisamment 
abondante ; les terres qui la bordent, quoique peu 
riches en apparence, paraissent susceptibles de 
culture; et, à en juger par la bonne santé que 
l'équipage de la corvette la Nièvre avait conservée 
pendant un séjour de trois mois sur cette côte, et 
par les renseignements recueillis auprès des marins 
du commerce qui la fréquentent, on n'y avait point 
à craindre l'insalubrité qui règne dans les parties 
de Madagascar où nous nous étions précédemment 
établis. 

Les moyens d'exécution furent discutés. M. le 
contre-amiral Cuvillier et M. Bédier, commissaire- 
ordonnateur à Bourbon, tombèrent d'accord que 
ce n'était ni par voie d'achat ni par voie d'échange, 
comme l'indiquaient les instructions ministérielles, 
que la France pourrait acquérir la possession de la 
baie de Diego-Suarez, mais bien par la conquête, 
en enlevant aux Hovas la domination du littoral de 
Madagascar, et en faisant rentrer cette nation bel- 
liqueuse dans ses anciennes limites, avec le secours 
de toutes les peuplades auxquelles elle avait im- 
posé son joug. Huit bâtiments de guerre, douze 
cents hommes de troupes blanches , un corps de 
soldats yoloffs, avec un matériel d'artillerie assez 
considérable, telles étaient les forces jugées indis- 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 171 

pensables pour cette expédition. L'importance des 
questions qui se rattachaient à ce nouveau plan dé- 
termina le successeur de M. le comte de Rigny, 
M. le contre-amiral Jacob, à en renvoyer l'examen 
au conseil d'amirauté. Le conseil d'amirauté con- 
sidérant : d'une part, que les dépenses qu'il fau- 
drait faire pour fonder dans la baie de Diego-Suarez 
l'établissement projeté seraient très-considérables, 
et qu'on n'obtiendrait que difficilement des Cham- 
bres les crédits spéciaux nécessaires pour y subve- 
nir; d'autre part, que le gouvernement manquait 
de renseignements suffisants sur les avantages que 
pouvait présenter la localité proposée, fut d'avis 
qu'il y avait lieu d'ajourner tout projet d'établis-- 
sèment maritime à Madagascar, quelque utile qu'il 
dût être pour la France de posséder un port dans 
une mer où nous en manquions absolument. Cet 
avis fut adopté par M. l'amiral Jacob. 

Quant à l'île Sainte- Marie, on ne crut pas devoir 
l'abandonner. Les intérêts des colons français qui 
s'y étaient établis sur la foi des promesses du gou- 
vernement ne pouvaient être ainsi sacrifiés. D'un 
autre côté, un assez grand nombre d'indigènes, en- 
nemis des Hovas, et qui avaient pris parti pour la 
France, s'étaient réfugiés dans l'île au moment de 
la destruction du fort de Tintingue, et on leur de- 
vait asile et protection jusqu'à ce qu'ils pussent se 
soustraire à la vengeance des Hovas en choisissant 
une autre retraite. 11 parut nécessaire, d'ailleurs, 
de conserver des moyens de protection efficaces à 
l'égard de notre commerce sur la côte orientale 



172 LIVRE I. — CHAPITRE VI. 

de Madagascar, et de constater, par la présence de 
notre pavillon, que la France maintenait ses droits 
sur ses anciennes possessions. On se borna donc à 
réduire le personnel et les dépenses de l'établisse- 
ment au strict nécessaire. 

-: Depuis lors , l'état de guerre avait paru cesser 
entre les Français et les Hovas ; mais les relations 
commerciales ne furent qu'imparfaitement rétablies 
sur la côte orientale de Madagascar. 

D'un autre côté, la puissance anglaise voyait 
s'éteindre rapidement dans la personne de ses mis- 
sionnaires, le peu d'influence qui leur restait de- 
puis l'avènement au trône de Ranavalo. La reine 
manifestait hautement une haine croissante con- 
tre ses hôtes pieux. Durant les hostilités de l'expé- 
dition de 1829, les missionnaires anglais parurent 
un instant oubliés ; mais dès que la crainte cessa de 
glacer ces débiles courages, la persécution recom- 
mença plus ardente que jamais. 

Cependant la reine ne voulut songer à l'expul- 
sion des étrangers qu'après avoir obtenu d'eux 
tout ce qu'ils pouvaient enseigner à son peuple 
dans l'art de tisser les étoffes, de fondre le fer, 
de travailler le bois, de construire les machi- 
nes. Ses intentions restèrent ainsi à peu près se- 
crètes jusqu'en 1835. Vers cette époque, la reine 
se montrait plus assidue au culte des idoles, culte 
que les missionnaires s'étudiaient à flétrir et à 
déconsidérer. Un jour, Ranavalo qui relevait de 
maladie, allant en procession solennelle, remer- 
cier l'Idole du rétablissement de sa santé, passa 



HISTOIRE POLITIQUE DR MADAGASCAR. 173 

devantla chapelle clés missionnaires anglais, d'où les 
chants sacrés vinrent frapper son oreille et réveil- 
ler sa haine assoupie. Elle prononça alors ces pa- 
roles sinistres : « Ils ne se tairont que lorsque la 
« tête de l'un d'eux sera tombée. » 

L'aversion sainte des prêtres anglais contre le 
culte des idoles s'accroissait de jour en jour, et 
d'autre part, les naturels s'irritaient de voir ainsi 
des étrangers attaquer sans cesse les^objets de leurs 
antiques croyances. Il était visible qu'un événe- 
ment se préparait. A cette époque, un chef influent 
et d'un rang élevé, se présenta au palais de la reine 
et demanda à être admis à lui parler. Quand il fut 
en sa présence, il lui dit : « Je suis venu demander 
une zagaie à Votre Majesté, une zagaie acérée. J'ai 
vu le discrédit jeté par des étrangers sur les gar- 
diens sacrés de cette terre, sur la mémoire des il- 
lustres ancêtres de Votre Majesté, à la protection 
desquels notre pays doit son salut. Les cœurs de 
votre peuple sont détournés des coutumes de nos 
ancêtres et de celles de Votre Majesté ; c'est que les 
instructions, les livres, la fraternité prêchée par ces 
étrangers, ont déjà gagné à leurs intérêts bien des 
hommes puissants, dans l'armée et dans le gou- 
vernement, bien des hommes libres et un nombre 
immense d'esclaves. Tout cela n'est fait que pour 
préparer l'arrivée de leurs compatriotes qui fon- 
dront sur nous, au signal que tout est prêt, et qui 
s'empareront d'autant plus aisément de notre pays 
que le peuple leur est acquis. Telle sera la consé- 
quence de leur enseignement et comme je ne veux 



174 LIVRE I. — CHAPITRE VI. 

pas vivre pour voir une telle calamité infligée 
à mon pays, et nos propres esclaves employés 
contre nous, je viens vous demander une zagaie, 
une zagaie acérée pour me percer le cœur, alin de 
mourir avant la venue de ce jour fatal. » 

Après avoir entendu ce discours étrange, on dit 
que la reine versa des larmes de douleur et de rage, 
et qu'elle resta sans paroles pendant un long mo- 
ment ; puis elle s'écria qu'elle mettrait fm au chris- 
tianisme, dût-il en coûter la vie à tous les chré- 
tiens de l'île. 

Le plus profond silence régna alors dans le pa- 
lais. La musique, les danses, les fêtes, les amuse- 
ments ordinaires, furent suspendus durant quinze 
jours entiers. La cour d'Imerne semblait comme 
frappée d'une calamité nationale et la conster- 
nation la plus morne régnait dans tous les cœurs. 
Enfin, des mesures furent prises pour arriver à 
cette abolition tant souhaitée du christianisme. Un 
premier message de la reine enjoignit aux mis- 
sionnaires de respecter les coutumes du pays tout 
en suivant librement les leurs et de s'abstenir de 
baptiser ses sujets ou de leur faire célébrer le di- 
manche, cérémonies formellement contraires aux 
coutumes ou aux lois du peuple hova. Les mission- 
naires adressèrent, à ce sujet, des représentations 
à la souveraine de Tananarive. Il n'y fut répondu 
que par un édit plus rigoureux encore publié so- 
lennellement dans un kabar convoqué le 1" mars 
1835. A ce kabar assistèrent plus de cent cinquante 
mille indigènes de tous les rangs. 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 175 

Voici cet écrit reproduit littéralement et adressé 
à son peuple par la reine en manière de proclamation 
directe , mélange inouï de formules barbares et d'i- 
dées empruntées, dans ce qu'elle a de moins éclairé, à 
la civilisation moderne: «Je viens vous le déclarer. 
Je ne suis pas une souveraine qui trompe et vous 
n'êtes pas des sujets trompés. Je vais vous dire ce 
que je me propose de faire et comment je vous gou- 
vernerai. Quel est l'homme qui voudrait changer les 
coutumes de vos ancêtres et des douze souverains de 
cette contrée? A qui le royaume a-t-il été laissé en 
héritage par Dianampouine et par Radama, si ce 
n'est à moi? Eh! bien, si quelqu'un d'entre vous 
veut changer les coutumes de vos ancêtres et des 
douze souverains, j'abhorre cela. » 

" Maintenant, quant à avilir les idoles, à traiter 
la divination de plaisanterie, à renverser les tombes 
des Vazimbas\ je déteste ces crimes. Ne faites point 
cela dans mon royaume. Les idoles, dit-on, ne 
sont rien. Mais n'est-ce pas par elles que les douze 
rois ont été établis? Et maintenant elles seraient 
changées au point de ne devenir rien ! La divina- 
tion que vous traitez de la même manière et les 
tombes des Vazimbas, ne sont-ce pas là des témoi- 
gnages de leur puissance ? Le souverain lui-môme 
les regarde comme sacrées et, vous, le peuple, vous 
les estimeriez moins que rien ? C'est là mon af- 

' Les Vazimbas sont les aborigènes de l'Ue. Leurs tombes sont re- 
gardées comme sacrées. Voyez à ce sujet, et pour plus de détails, 
le chapitre Ethnographie, Mœurs el Coittwnrs, dans le second Livre 
de cet ouvrage. 



176 LIVRE I. — CHAPITRE M. 

faire et je tieus pour criminel quiconque détruit 
les tombes des Vazimbas. » 

« Quant au baptême, aux associations, aux 
lieux de prière, autres que les écoles, et aux pres- 
criptions du dimanche, combien y a-t-il donc de 
souverains sur cette terre? jN'est-ce pas moi, moi 
seule qui règne? Ces choses ne se doivent pas faire, 
elles sont illégales dans mon pays, car elles ne font 
point partie des coutumes de nos ancêtres, et je ne 
changerai point leurs coutumes, excepté pour les 
choses qui peuvent être utiles au bien démon pays. » 

« Eh bien donc, je vous accorde un mois pour 
vous dénoncer, vous qui avez reçu le baptême, qui 
faites partie des associations ou qui allez prier 
dans des maisons séparées, et si vous ne venez pas 
dans ce délai et attendez d'être découverts et ac- 
cusés par d'autres, je vous déclare dignes de mort. 
Remarquez bien le délai fixé. C'est un mois, à par- 
tir du coucher du soleil, que je vous donne pour 
confesser votre état coupable. Vous, écoliers, voici 
mes ordres. Tant que vous serez écoliers et rece- 
vant l'instruction des Européens dans leurs mai- 
sons, observez le dimanche. Cependant, ce sera 
pour les leçons seulement que vous devrez l'obser- 
ver et non pour toute autre chose, quelle qu'elle 
soit. Et plus tard, dès que vous aurez quitté les éco- 
les, vous n'observerez en quoi que ce soit le di- 
manche; car, moi, la souveraine, je ne l'observe 
pas du tout, et pareille chose ne doit pas avoir lieu 
dans le pays. » 

« Souvenez-vous que ce n'est pas au sujet de ce 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 177 

qui est sacré dans le ciel comme sur la terre et qui 
a été tenu pour sacré par douze souverains, ni 
pour offense aux idoles sacrées que vous êtes accu- 
sés maintenant, mais parce que votre conduite n'est 
pas d'accord avec les coutumes de vos ancêtres et 
c'est ce que j'abhorre. » 

Ce fut vainement que plusieurs des Grands Chefs 
intervinrent pour faire modifier la rigueur de cet 
édit, en proposant de ne pas lui donner d'effet ré- 
troactif et de ne pas exiger que les coupables se 
dénonçassent eux-mêmes. Tout fut inutile , et le 
lendemain, la reine fit publier par ses officiers 
qu'au lieu d'un mois, elle ne donnait qu'une se- 
maine pour se dénoncer. Placés entre l'obéissance 
ou la mort, les nouveaux chrétiens, sous l'empire 
de la terreur inspirée par l'édit royal , vinrent en 
foule remettre entre les mains des officiers dési- 
gnés à cet effet les exemplaires des livres saints 
qu'ils tenaient des missionnaires anglais. Plus de 
quatre cents officiers furent privés de leurs grades 
et ceux d'entre le peuple qui se trouvèrent du nom- 
bre des coupables furent condamnés à des amen- 
des plus ou moins fortes. 

Ce fut le 18 juin 1835 que les missionnaires aban- 
donnèrent définitivement la capitale des Hovas. Ils 
y laissèrent moins encore le germe de la parole 
divine que le souvenir des arts, des sciences et des 
métiers qu'ils avaient appris à leurs barbares caté- 
chumènes. Telle fut la triste fin de cet apostolat 
hardi qui avait duré plus de quinze ans. Cette 

12 



178 LIVRE I. CHAPITRE YI. 

tentative de la Société des Missions à Madagascar 
n'atteignit que la moitié de son but plus politique 
encore que religieux, ainsi qu'on a pu le voir par 
tout ce qui a été dit précédemment. Les mission- 
naires s'éloignèrent donc , laissant le terrain à 
des successeurs plus heureux ou plus habiles. Ce 
départ fut un échec notable pour la politique 
anglaise qui vit ainsi détruit , en un jour, sur 
cette terre qu'elle avait disputée sourdement à la 
France avec tant de persévérance, le fruit de ses 
efforts prolongés et des sommes considérables que 
ses agents avaient jetées en pure perte dans le 
gouffre toujours ouvert et toujours inassouvi de 
l'avidité malegache. 

Après le départ des missionnaires anglais, les 
Hovas eurent à réprimer de redoutables rébellions 
qui se déclarèrent surtout dans les provinces du 
Sud de l'île. Les actes de la plus horrible cruauté 
signalèrent les victoires remportées par ces féroces 
dominateurs dont le joug usurpé, secoué sans cesse 
par les peuplades de la côte, ne s'impose que par 
le massacre et la terreur. 

On put croire pendant quelque temps que le gou- 
vernement d'Imerne se montrerait disposé à céder, 
à l'égard de la France, aux sentiments des tribus 
qui, en grand nombre, nous sont restées fidèles. 
En effet, à lafm de 1835, M. l'amiral Duperré, alors 
ministre de la marine, reçut de plusieurs capitai- 
nes marchands qui venaient de faire le voyage de 
Madagascar des rapports de nature à attirer de 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 179 

nouveau rattention du gouvernement sur la grande 
île africaine. L'un de ces capitaines avait été par- 
faitement accueilli à Tamatave et y avait placé sans 
difficulté une cargaison de la valeur de deux cent 
quarante tonneaux. La reine Ranavalo avait fait 
dire à ce capitaine, par le prince GoroUer, alors 
commandant de Tamatave, qu'elle verrait avec plai- 
sir la France signer avec elle un traité de commerce 
et d'amitié, traité d'autant plus désirable et d'au- 
tant plus avantageux que les Français paraissaient 
préférés aux Anglais, malgré tous les efforts faits 
antérieurement par ceux-ci pour s'emparer morale- 
ment du pays. Enfin, en adressant son rapport au mi- 
nistre de la marine, ce capitainey exprimait l'avis que 
si la France voulait, dans le but indiqué, envoyer un 
agent officiel à la cour de Tananarive et ne soumet- 
tre qu'à de faibles droits les marchandises importées 
de Madagascar en France, on obtiendrait d'excel- 
lents résultats commerciaux dans nos rapports avec 
cette grande île, peuplée, selon le rapport, de cinq 
à six millions d'habitants et où les produits de notre 
industrie s'échangeraient avantageusement contre 
des denrées coloniales de toute nature. 

Ce fut sans doute pour tirer paiti de ces disposi- 
tions si favorables, du moins en apparence, que 
M. l'amiral Duperré envoya à Tananarive, en dé- 
cembre J8o7, un capitaine de navire qu'il chargea 
de jeter les bases d'un traité de commerce et d'a- 
mi lié avec la reine Ranavalo. Arrivé dans la capi- 
tale des liovas, l'envoyé français n'eut pas de peine 



180 LIVRE I. — CHAPITRE VI. 

à se convaincre que le gouvernement d'Imerne 
n'avait aucun désir sincère de nouer des relations 
sérieuses avec les étrangers, de quelque nation 
qu'ils fussent. Les conseillers de la reine lui firent 
savoir, avec l'accent de la mauvaise humeur la plus 
marquée, « qu'on ne pouvait accéder aux articles 
du traité de commerce qu'il présentait et qu'on le 
ferait sortir du pays, s'il en reparlait. » 

Depuis cette époque, les farouches oppresseurs 
de la grande île malegache, vivant dans leur in- 
quiet et stupide isolement, regardent avec crainte à 
l'horizon si aucune nation de l'Europe ne vient 
donner à leurs victimes les armes destinées àanéan- 
tir leur tyrannie chancelante. Habitués à maltraiter 
sans contrôle les populations indigènes, les Ilovas 
n'ont pas craint de reporter jusque sur les traitants 
européens l'aveugle oppression qu'ils imposent à 
l'île entière. Des plaintes nombreuses et fréquen- 
tes sont venues dénoncer hautement les vexations 
incroyables, les persécutions inouïes dont les Eu- 
ropéens ont à souffrir sur toute la côte où sont éta- 
blies leurs factoreries. Il est triste d'ajouter que 
ces mauvais traitements infligés au commerce lo- 
cal sont dus, en grande partie, s'il faut en croire 
les bruits malheureusement unanimes, à l'influence 
qu'un Français, M. Delastelle, a acquise sur l'esprit 
de la reine pour laquelle il est venu récemment à 
Paris faire des achats considérables en ameuble- 
ments, bijoux, et autres objets. M. Delastelle est en 
effet un des conseillers de Ranavalo, surtout en ce 



HISTOIHE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 181 

qui concerne la politique commerciale de son gou- 
vernement. Il a été élevé à la dignité d'andrian ou 
prince, et il jouit dans le royaume d'Ancove des 
droits attribués aux classes les plus privilégiées. 
En 1838, un capitaine appartenant au cabotage 
de Maurice faillit être victime d'un guet-à-pens de 
la part des Hovas. Le gouverneur sir William Ni- 
colay expédia à ?>Iadagascar deux corvettes pour 
exiger une réparation de cet outrage. Des muni- 
tions de guerre avaient été embarquées sur ces 
deux bâtiments, quand les bâtiments anglais arri- 
vèrent àTamatave, ils y trouvèrent le Lancier et le 
Colibri, corvettes françaises, envoyées également 
par le gouverneur de Bourbon pour demander 
des explications au gouvernement ho va sur ses 
mauvais procédés à notre égard. Le moment pa- 
raissait venu de châtier ces oppresseurs barbares, 
si les réparations exigées n'étaient pas accordées 
sur-le-champ. L'apparition de ces forces jeta une 
consternation aussi grande chez les traitants eu- 
ropéens que chez les naturels. En effet, à la moin- 
dre agression de la part des étrangers, les ordres de 
la reine sont d'incendier indistinctement toutes les 
propriétés des blancs. Ces craintes se réalisèrent, 
ainsi que le redoutaient les Européens. Le feu se 
déclara dans la nuit avec violence, mais grâce aux 
secours des marins français, on se rendit bientôt 
maître de l'incendie. Le lendemain, des garanties 
furent exigées de Ramanache, gouverneur du fort, 
et ces garanties donnèrent pour quelque temps un 



182 LIVRE I. CHAPITRE M. 

peu de sécurité aux Européens établis sur la cote 
et qui purent ainsi continuer leur négoce. 

Comme on le voit, depuis la mort de Radama, la 
présence des Européens à Madagascar n'a été que 
l'objet des plus indignes traitements de la part du 
gouvernement d'Imerne. A cette noble ardeur 
qu'inspiraient à Radama ses instincts civilisateurs, 
a succédé la plus brutale sauvagerie. Les conseil- 
lers de la reine n'ont su que la maintenir dans des 
sentiments d'hostilité aussi bien contre les Anglais 
que contre les Français. Nous avons vu ce règne 
sanglant inauguré par l'expulsion des missionnaires 
et de l'agent de la Grande-Rretagne. Les traitants 
des deux nations ont eu à souffrir des mêmes vexa- 
tions, aussi insensées que contraires aux véritables 
intérêts de ces peuples. Ce système barbare n'a 
pas cessé de prévaloir dans les conseils de la reine 
Ranavalo qui, tantôt paraît encourager les étrangers 
cl l'acquisition de terres dans l'île, à la formation 
d'établissements, et tantôt les soumet aux plus 
odieuses persécutions. 

Il est évident que le gouvernement d'Imerne 
semble vouloir se refuser à toutes relations, môme 
les plus avantageuses et les plus utiles pour lui, 
avec les Européens. En effet, au commencement de 
1839, un négociant de Maurice vint à Madagascar, 
avec l'autorisation du gouvernement anglais, dans 
le but de solliciter de la reine Ranavalo la permis- 
sion d'emmener avec lui huit cents naturels pour 
cette colonie que l'affranchissement des escla- 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 183 

ves avait privée des bras nécessaires au travail 
agricole et manufacturier. La reine n'a voulu en- 
tendre aucune proposition à ce sujet et l'envoyé 
du gouvernement de Maurice a été obligé de repartir 
sans avoir obtenu de résultat. Une mission officielle 
ayant le môme objet fut donnée, peu de temps 
après, à M. Campbell. Ranavalo fit entendre à cet 
envoyé qu'il était étrange que les Anglais, qui avaient 
affranchi leurs esclaves, vinssent chercher ses sujets 
libres pour le travail de leurs terres ; elle défendit, 
sous peine de mort, tout engagement pour Maurice, 
et l'on dit que plusieurs Malegaches, qui avaient 
traité secrètement avec M. Campbell ayant été dé- 
couverts, furent zagayés par les ordres de la reine, 
sous les yeux mêmes de l'envoyé britanuique. 

L'acquisition de Nossi-bé et celle de Mayotte sont 
des actes significatifs que nous ne devons point 
omettre dans la série des faits politiques que nous 
avons énumérés. En juillet I8/1.O, Tsioumeka, reine 
des Sakalaves a fait cession au roi des Français de 
l'île de Nossi-bé et de l'île de Nossi-Cumba, et lui 
a abandonné tous ses droits de souveraineté sur la 
côte occidentale de Madagascar, depuis la baie de 
Passandava jusqu'au cap Saint- Vincent. En 1841, 
Tsimiaro, roi d'Ankara, a également fait, de son 
côté, cession à la France de l'île de Nossi-Mitsiou, 
des autres îles qui entourent son royaume d'Ankara, 
ainsi que de ses droits de souveraineté sur Madagas- 
car. Andriansala,chef de Nossi-Fali, a aussi transmis 
au roi des Français la propriété de cette dernière île. 



184 LIVRl<: I. — CHAPITRE M. 

Enfin, dans la même année, le 25 avril '18/ii, 
l'île Mayotte a été cédée en toute propriété à la 
France par le sultan Andrian-Souli. 

Disons quelques mots de la manière dont ces 
différentes cessions furent faites à la France et des 
événements qui les ont inévitablement amenées. 
En 1838, M. de Hell, alors gouverneur de Bourbon, 
avait chargé M. Passot, son aide de camp, capitaine 
d'infanterie de marine, de s'enquérir de la situation 
politique des peuplades du nord de Madagascar, et, 
dans ce but, il avait mis à la disposition de ce dernier 
le brig le Colibri. LesSakalaves réfugiés dans l'île de 
Nossi-bé, aveclajeune reine de Bouéni,Tsioumeka, 
exposèrent à l'envoyé de M. de Hell la situation 
critique dans laquelle ils se trouvaient, menacés 
d'un côté jusque dans leur retraite par les Hovas, 
et, d'autre part, ne recevant aucune réponse à une 
demande de secours adressée par eux à l'iman de 
Mascate, Seïd-Saïd. Les chefs Sakalaves chargèrent 
M. Passot de faire connaître au gouverneur de 
Bourbon que, dans de telles circonstances, ils in- 
voquaient la protection du roi des Français. 

Comprenant dignement la mission de tout agent 
français dont les populations opprimées réclament 
l'appui, M. Passot se présenta avec le brig le Coli- 
bri sur la côte-ouest de Madagascar, devant le 
poste de Mourounsang, et signifia au commandant 
hova ({u'il eût dorénavant à s'abstenir de toute hos- 
tilité contre les habitants de Nossi-bé, attendu qu'ils 
venaient de réclamer la protection de la France. 



UISTOIRE POLITIQUI- DE MADAGASCAR. 185 

Dès ce moment, les Hovas ne firent aucune ten- 
tative sur l'île et si ce n'avait été les désordres in- 
térieurs qu'amenaient les mésintelligences de leurs 
chefs, les réfugiés auraient pu y trouver un peu de 
repos et de bien-être. Les dispositions manifestées 
par les chefs des SakalavesdeNossi-bé, dernier débris 
delà population duBouéni, bien qu'elles fussentinu- 
tiles pour établir vis-à-vis de toute puissance étran- 
gère nos droits de souveraineté sur Madagascar, n'en 
étaient pas moins bonnes à constater, comme adhé- 
sion de la population à cette souveraineté pour 
le moment où il conviendrait de l'exercer \ Aussi 
M. le gouverneur de Hell envoya-t-il, à peu de 
temps de là, M. Passot à Nossi-bé avec l'autorisa- 
tion de dresser un acte par lequel les Grands Chefs 
concéderaient leur pays à la France et se recon- 
naîtraient, eux et leurs tribus, comme des sujets 
français. 

L'iman de Mascate n'avait, dans cet intervalle, 
donné aucun signe de vie, ni la moindre espérance 
pour l'avenir. Il avait eu sans doute connaissance 
des droits qui nous étaient acquis depuis long- 
temps sur Madagascar, à l'exclusion de toute autre 
puissance, et il prévoyait que l'opposition de la 
France viendrait bientôt rendre inutiles les dépen- 
ses qu'il aurait pu faire pour établir son autorité 
sur (fuelque point du Bouéni. Les chefs Sakalaves et 



' Documents sur la paiiie occidoniale de Madagascar, par M. le 
capitaine de corvclle (Juillain, page 141. hiipvimeric Roijule. 1810. 



186 LIVRE I. CHAPITRE YI. 

la jeune Tsioimieka, reine de Boiiéni, signèrent alors 
l'acte de cession dont nous avons parlé, le 14 juillet 
1840. Telles sont les circonstances politiques qui 
ont précédé l'occupation de Nossi-bé par la France. 

Quant à Mayotte, voici le récit sommaire des 
événements qui ont amené iVndrian-Souli à invo- 
quer l'appui du gouvernement français. 

Amadi , fils du sultan de Mayotte, était lié d'a- 
mitié avec Andrian-Souli, roi des Sakalaves, lequel 
depuis la mort de Radama, chassé de ses États par 
les Hovas, résistait dans le Bouéni à leurs attaques 
incessantes. Amadi vint se réunir à son ami An- 
drian-Souli, épousa une de ses parentes et ne quitta 
Madagascar que pour aller succéder à son père à 
Mayotte. Ses rapports d'amitié avec Andrian-Souli 
continuèrent, et, fatigué d'un pou voir qui l'exposait, 
d'un moment à l'autre, à être assassiné par des 
prétendants, il lui envoya son fils Buona-Combé 
pour lui offrir la souveraineté entière de Mayotte 
ou le partage de l'île, et celui de ses biens. An- 
drian-Souli accepta l'offre de son ami, mais il 
ajourna momentanément son départ pour Mayotte. 
Dans l'intervalle, Amadi avait été assassiné par son 
frère. Mais ce dernier fut chassé du pouvoir aus- 
sitôt que Buona-Combé se présenta. 

Dans ces circonstances, Buona-Combé s'empressa 
d'écrire à Andrian-Souli, confirma et renouvela les 
offres précédentes de son père et l'engagea à hâter 
son arrivée. Ce dernier passa en effet sur un ba- 
teau arabe, avec ses Sakalaves et ses esclaves, dans 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 187 

celte île où il fut reçu comme un père. Une partie 
de Mayotte lui fut immédiatement assignée comme 
sa propriété et il se mit à la cultiver. Les cultures 
des Sakalaves, plus laborieux que les indigènes, 
prospérèrent bientôt. Cette prospérité excita la ja- 
lousie de ces derniers qui envoyèrent leur bétail 
dans les plantations de riz d'Andrian-Souli. La jus- 
tice , réclamée avec instance contre ces procédés , 
ayant été refusée, Andrian-Souli fut obligé de faire 
tirer sur les bœufs de Buona-Combé. 

La guerre se déclare entre eux dès ce moment. 
Buona-Combé, bloqué à Zaoudzi, demande quartier, 
l'obtient et abandonne Mayotte, pour se réfugier à 
Moliéli, chez Ramanetak à qui, pour prix de son 
hospitalité, il fait don de l'île Mayotte, dont Andrian- 
Souli était devenu le maître. Ce dernier acte fut, 
dit-on, le résultat d'une fraude de Ramanetak. 

Quoi qu'il en soit, Ramanetak, à la tète d'une 
petite armée , envahit Mayotte , en 1 836 , en chasse 
Andrian-Souli, laisse le commandementà un officier, 
et retourne à Mohéli. Andrian-Souli, qui s'était ré- 
fugié chez Abdallah , sultan d'Anjouan , s'empare 
de nouveau de Mayotte avec l'assistance de ce prince. 
Ensuite , il vient bloquer , à Mohéli , Ramanetak , 
lequel, à la faveur d'un coup de vent qui met à la 
côte la flottille d'Anjouan , s'empare d'Abdallah et 
le la*sse mourir de faim en prison. Depuis lors, à 
l'instigation de Ramanetak, Salim, oncle d'Alaouy, 
chasse d'Anjouan son neveu , qui fuit à Comore , 
de là à Mozambique, à Mascate, et qui, en dernier 



J88 LIVRE I. CHAPITRE VI. 

lieu, se réfugie à Maurice. Salim devient l'ennemi 
naturel d'Andrian-Souli, à cause des liaisons de ce 
dernier avec Alaouy ; il manifeste quelques préten- 
tions à la souveraineté de Mayotte, sous prétexte 
qu'elle aurait été autrefois, ainsi que les autres 
Comores, une des dépendances d'Anjouan. Salim 
se borne toutefois , de concert avec Ramanetak, 
à favoriser à Mayotte la rébellion d'un jeune chef 
de la province d'Antankare, accueilli par Andrian- 
Souli et qui, depuis lors, après avoir réuni au- 
tour de lui les Sakalaves mécontents et quelques 
Mayottais, finit par succomber dans la lutte. 

Tel était l'état des choses en 18/ii , lorsque 
Andrian-Souli fit cession de l'ile Mayotte à la 
France. Depuis cette époque, Buona-Combé, seul 
prétendant sérieux, est mort, ainsi que Ramanetak. 
Andrian-Souli lui-même vient de mourir. Quant à 
Alaouy, ancien sultan d'Anjouan, il est mort aussi 
en I8/16, à l'île Maurice, laissant après lui, comme 
prétendant opposé à Salim, un de ses parents 
nommé Saïd-llamza. Ce Saïd-Hamza a formulé, 
dans les premiers moments, une protestation con- 
tre l'occupation de Mayotte par la France, ma- 
nifestant ainsi, quant à la souveraineté des Co- 
mores, des prétentions parallèles à celles de 
Salim ; mais , depuis lors , il est venu demander 
lui-même au gouverneur de Bourbon de l'aider 
à reconquérir ses droits vrais ou supposés sur 
Anjouan, demande qui n'a pas été accueillie. 
Les événements feront connaître lequel , de Salim 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 189 

OU d'Hamza, conservera définitivement la souverai- 
neté d'Anjouan, mais aucune réclamation sérieuse 
sur celle de Mayotte ne peut désormais s'élever de 
leur part. Par un acte authentique daté du 19 sep- 
tembre 1843, Salim a même renoncé positivement 
à tous ses droits de souveraineté sur Mayotte en re- 
connaissant « comme une chose juste et vraie que 
« depuis la mort du sultan Alaouy, les sultans 
« d'Anjouan n'ont aucune espèce de droits à faire 
« valoir sur l'île Mayotte, et que ses habitants sont 
« libres d'en disposer suivant leur volonté. » 

Ces diverses acquisitions faites par la France, et 
surtout celle de Mayotte , la plus importante de 
toutes, en enveloppant la grande île africaine d'un 
réseau de stations françaises auraient dû donner à 
réfléchir au gouvernement d'Imerne. En effet la 
puissance si douteuse et si précaire de la petite 
tribu des Hovas se trouve, maintenant, comme noyée 
au milieu des nombreuses peuplades qui leur sont 
hostiles et qui sont dévouées à la France. Nos fidèles 
alliés, les Betsimsaracs, les Bétanimènes, les Saka- 
laves, attendent avec impatience le jour de la déli- 
vrance et sont prêts à nous servir d'auxiliaires, pour 
le moment où la France voudra sérieusement sou- 
tenir leur dévouement. C'est à ce point de vue po- 
litique que nos acquisitions récentes, dans le canal 
de Mozambique doivent être envisagées selon leur 
réelle et véritable importance. Sainte-Marie a tou- 
jours été le refuge des Betsimsaracs et des Bétani- 
mènes fuyant les Hovas et se jetant dans nos bras. 



190 LIVRE T. CHAPITRE VI. 

Mayotle, Nossi-bé, Nossi-Mitsiou et Nossi-Fali, sont 
également l'asile des Sakalaves nos alliés et des peu- 
plades du Bouéni. La plus grande partie de la po- 
pulation indigène de Madagascar a donc des senti- 
ments français. Là minorité est évidemment du 
côté des tyrans d'Ancove. La présence de la i'rance 
dans le canal de Mozambique aurait dû inquiéter 
les Hovas et convaincre la reine du ferme dessein 
qu'a la France de faire respecter dans ces mers son 
pavillon et d'y étendre son commerce sur de plus 
grandes proportions. 11 n'en a rien été pourtant, 
comme on va le voir par le récit des événements de 
Tamatave. Des persécutions inqualifiables, un or- 
dre brutal d'expulsion qui n'a été motivé sur aucun 
acte répréhensible , de la part de nos nationaux , 
sont venus mettre le comble aux mauvais traite- 
ments infligés parle gouvernement d'imerne aux 
traitants européens. 

Au mois de juin 18/i-5, le commandant de la sta- 
tion française des côtes orientales d'Afrique, M. Ro- 
main Desfossés apprit , par des rapports officiels , 
les persécutions dont nous parlons '. Deux heures 
après la réception de ces rapports, M. Romain 
Desfossés fit partir la Zélée pour Tamatave, avec 
ordre au capitaine Fiéreck de couvrir de la protec- 
tion du pavillon français les Européens qui lui de- 

' Nous reproduisons scrupulciiscmenl le récit des faits qui vont 
suivre d'après les rapports adressés les 7, 13, iO et 17 juin 184o, au 
ministre de la marine par M. Romain Desfossés et tels qu'ils ont 
été officiellement insérés au J/o«/7rH?- par le Gouvernement du roi. 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 191 

manderaient asile et assistance , quelle que fût leur 
nation. Le Berceau, monté par M. Romain Desfossés 
lui-même, mouilla peu de temps après devant Ta- 
matave , mais il avait été devancé de deux heures 
par la corvette anglaise le Comuay, venant de Mau- 
rice dans un but analogue. Cependant le Con- 
way avait été primé par la Zélée qui avait déjà 
offert aux traitants anglais et français un asile sous 
la sauvegarde de notre pavillon. Le capitaine 
Fiéreck avait eu avec le Second Chef ou Grand 
Juge hova, un habar ou entretien sans résultat 
avantageux pour nos traitants. Le capitaine Kelly, 
commandant le Convmij, n'avait pas été plus heu- 
reux. La reine avait signé un décret d'expulsion con- 
tre tous les Européens, et ce décret était exécutoire 
sur-le-champ, sous peine de mort pour tout agent 
hova qui chercherait à l'éluder. 

M. Romain Desfossés ne crut pas devoir deman- 
der une entrevue au gouverneur de Tamatave qui, 
prétextant une indisposition, avait déjà refusé de 
recevoir le capitaine Kelly et M. Fiéreck. Le com- 
mandant français se borna à envoyer un officier lui 
porter deux lettres, l'une pour lui, l'autre pour la 
reine Ranavalo. Les officiers français et anglais en- 
voyés à terre pour recueillir les traitants, avec tous 
les objets transportables qu'ils pouvaient embar- 
quer, ne purent mettre le pied sur la plage que 
gardaient de nombreux détachements de Hovas. 

Une conférence eut lieu entre le capitaine Kelly 
et M. Romain Desfossés. La position des traitants 



192 LIVRE î. — CHAPITRE VI. 

des deux nations était identique. Douze traitants 
anglais et onze traitants français avaient été dé- 
pouillés et chassés de Tamatave \ Le commandant 
du Berceau et celui du C'omvay reconnui-ent d'un 
commun accord que s'ils exerçaient, sans une pro- 
vocation bien patente, un acte d'hostilité contre les 
Hovas, ils exposeraient peut-être à de graves dan- 
gers les Français et les Anglais qui résidaient encore 
sur d'autres points de Madagascar, depuis le fort 
Dauphin jusqu'à Voliémar. Cette puissante consi- 
dération contint dans de sages limites l'indignation 
ressentie par les deux comuiandants, en présence 
de la sauvage spoliation qui venait de frapper leurs 
nationaux. Ils rédigèrent et signèrent une protes- 
tation énergique qu'ils firent partir pour être remise 
à la reine Ranavalo. 

Le Berceau, la Zélée et le Conivay s'étaient em- 
bossés à trois cents toises des forts de Tamatave et 
sous la protection de leurs batteries, et, avec l'aide 
de leurs embarcations, le transport des marchandi- 
ses appartenant aux traitants des deux nations se 
continua. Le capitaine Kelly déclara à M. Romain 
Desfossés que son opinion personnelle était que les 
Hovas, déjà aussi insolents que leurs sauvages in- 
stincts le comportent, seraient enhardis par notre 
modération et prendraient l'initiative des hostili- 
tés. Telle ne fut pas la pensée du commandant fran- 
çais, maiscelui-ciassura qu'il était décidé, quoiqu'il 

' Rapport officiel du 13 juin \Si:i, iméré au Muniteur. 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 1913 

arrivât à châtier tout acte d'agression comme toute 
insulte de la part des Hovas. 

Nous allons maintenant laisser la parole au brave 
commandant du Berceau, pour le récit des événe- 
ments qui ont suivi ces préparatifs et ces courtes 
négociations. 

M. Romain Desfossés s'exprime ainsi, dans le 
rapport adressé par lui à M. le ministre de la 
marine, sous la date du 16 juin 18/i5. « Monsieur 
le ministre, lorsque le 13 de ce mois, je rendais 
compte à Votre Excellence des événements qui m'a- 
vaient amené à Tamatave , et que je l'entretenais 
de la situation si déplorable et si digne d'intérêt, 
dans lacpelle je venais de trouver les Français qui, 
pendant plusieurs années, avaient vécu et travaillé 
dans ce pays sous la sauvegarde du droit des gens, 
j'espérais encore que les représentations énergi- 
ques que j'allais adresser à la reine Ranavalo, ainsi 
qu'au gouverneur de la place, ne seraient pas sans 
résultat heureux pour nos traitants, et qu'en atten- 
dant une nouvelle décision du gouvernement d'I- 
merne, le délégué de la reine à Tamatave jugerait 
prudent et sage de suspendre l'exécution de la loi 
spoliatrice qui venait de frapper d'une manière si 
inattendue les Européens. » 

« Cette espérance a été déçue , monsieur le mi- 
nistre; je n'ai pas tardé à me convaincre que j'a- 
vais affaire à des hommes pour qui toutes les ques- 
tions de justice, de droit des gens, de respect des 
personnes et des propriétés sont des choses incoii- 

13 



194 LIVRE I. CHAPITRE VI. 

nues ou méprisées, qui enfin ne savent céder qu'à 
la force qui se déploie menaçante et inexorable. 
Votre Excellence sera convaincue, j'ose l'espérer, 
par la lecture des divers documents que je viens de 
réunir pour les joindre à ce rapport , qu'avant de 
me résoudre à punir l'insolent orgueil de ces insu- 
laires, j'ai tenté tous les moyens de conciliation, et 
fait, de concert avec le capitaine William Kelly, de 
la frégate de S. M. Britannique le Conwaij, tout ce 
qu'il était honorablement possible de faire pour 
arriver à un arrangement amical de cette affaire. » 

« Vendredi dernier, 13 juin, après avoir longue- 
ment conféré avec les principaux traitants et acquis 
la certitude positive que , indépendamment de ce 
qu'ils étaient exposés à de continuelles et grossières 
insultes, beaucoup d'entre eux sont créanciers des 
chefs hovas, et tous possesseurs d'immeubles ou de 
marchandises d'une grande valeur, qu'ils vont se 
trouver forcés d'abandonner, j'écrivis à la reine 
Ranavalo, ainsi qu'au gouverneur de Tamatave. » 

« L'officier que j'envoyai à la plage pour faire 
remise de ces lettres demanda au chef de la douane 
l'autorisation de les porter lui-même au gouver- 
neur, ou tout au moins au grand-juge; mais il ne 
put l'obtenir. On l'empêcha même de sortir de sou 
canot, et il lui fut dit, après d'interminables pour- 
parlers, que la nuit étant proche et le grand-juge 
occupé, il eût à revenir à la plage le lendemain, et 
qu'on verrait. » 

« Dans ce moment, tous nos traitants, à l'excep- 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 195 

tien d'un seul, qui avait voulu mettre en sûreté sa 
femme et ses enfants, étaient encore à terre oc- 
cupés à emballer ce qu'ils avaient de plus précieux; 
je leur fis dire de lutter le lendemain l'embarque- 
mentdeces objets, ainsi queceluide leurs personnes, 
et je me décidai à endurer jusque-là, sans mot dire, 
tous les procédés hostiles des chefs de Tamatave. 
Dans la nuit, les magasins et l'habitation du sieur 
Bédos, qui était venu coucher en rade avec sa fa- 
mille furent pillés par les Hovas. Ce commerçant, 
ayant voulu embarquer une chèvre qui allaitait son 
enfant, âgé de quatre mois, les douaniers lui arra- 
chèrent brutalement cet animal, quoiqu'il leur of- 
frît une forte somme, pour qu'il lui fût possible de 
l'embarquer. » 

« Au point du jour, je fis une nouvelle tentative 
pour faire parvenir entre les mains d'un des chefs 
mes lettres à Ranavalo, ainsi qu'au gouverneur, et 
cette fois, je les envoyai porter par le second de la 
Zélée, qui parlait la langue sakalave et avait pu 
mettre pied à terre la veille. J'employai ce moyen 
détourné, ayant été informé par les traitants que 
j'étais l'objet de l'animosité toute spéciale des Ho- 
vas, parce qu'en arrivant sur la rade, je m'étais re- 
fusé à dire au capitaine du port ce que j'y venais 
faire, et que, fatigué de l'insistance inconvenante 
de cet officier, je l'avais prié de se retirer. Le lieu- 
tenant de la Zélée revint à huit heures avec le pa- 
quet que je lui avais remis. Il n'avait pu descendre 
ni obtenir du chef de la garde qui bordait la plage 



196 LIVRE I. — CHAPITRE VI. 

qu'on reçût mes lettres. Le gouverneur et le grand- 
juge étaient, lui dit-on, à la campagne, et n'avaient 
que faire des lettres des Français. Un officier an- 
glais du Comvay, arrivé là dans un but analogue, 
reçut le même accueil que mon envoyé. Je pense 
néanmoins que mes lettres auront suivi leur desti- 
nation, parce que je les confiai , en désespoir de 
cause, à un de nos traitants, qui me dit depuis avoir 
rouvé moyen de les faire parvenir chez le gouver- 
neur. » 

« Durant tous ces essais de conciliation, les em- 
barcations françaises et anglaises, armées en guerre, 
opéraient en commun, et sans distinction de per- 
sonnes ni de pavillons . tant sur les bâtiments de 
guerre que sur quelques caboteurs de Bourbon et 
de Maurice qui se trouvaient sur la rade, l'embar- 
quement de tout ce que les traitants pouvaient en- 
lever de leurs établissements. Ces effets et mar- 
chandises étaient portés ou traînés jusqu'au bord 
de la mer par nos malheureux traitants eux-mêmes, 
ou par des Hovas qui ne prêtaient qu'à prix d'or 
leur coopération, les marins ne pouvant quitter 
leurs embarcations qu'au danger d' une collision qu'il 
était urgent d'éviter tant qu'il resterait à terre un 
Européen. Au coucher du soleil, ces travaux cessè- 
rent. Les traitants français , répartis sur le Berceau, 
la Zélée elle n3.\ire français le Cosmopolite, me firent 
connaître qu'ils étaient tous en sûreté, et que le 
temps, ainsi que l'espace à bord des navires leur 
manquant totalement pour l'embarquement des 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 197 

lourdes marchandises que renfermaient leurs ma- 
gasins, tellesque salaisons, sel, riz, vin, alcools, etc. , 
ils les abandonnaient forcément, se réservant d'en 
constater régulièrement Tétat et de le soumettre 
humblement à qui de droit. » 

« Telle était, avant-hier soir, monsieur le minis- 
tre, la situation des choses àTamatave. L'œuvre de 
spoliation méditée depuis longtemps sans doute par 
les Hovas allait se consommer, car nos traitants 
n'auraient pu rester un instant de plus au milieu 
de ces hommes rapaces et sanguinaires, sans com- 
promettre gravement leur existence, ou tout au 
moins sans s'exposer à être enlevés et vendus comme 
esclaves dans l'intérieur de Madagascar. Ils étaient 
tous en sûreté, mais ruinés pour la plupart. A ce 
juste grief s'en joignaient d'autres dont j'avais à 
demander un compte sévère au chef de Tama- 
tave. La maison d'un Français avait été pillée, 
la nuit précédente, sous le canon de deux bâti- 
ments de guerre de cette nation ; enfin je considé- 
rais comme une insulte directe faite à notre pavil- 
lon le refus de toute explication, et surtout celui de 
recevoir les lettres que j'avais adressées à la reine, 
ainsi qu'à Razakafidy. J'étais à bout de toute pa- 
tience, de toute longanimité, et j'avais d'ailleurs, 
monsieur le ministre, la conviction profonde qu'en 
apprenant aux Hovas à mieux respecter à l'avenir 
le pavillon de la France, je remplirais le premier 
des devoirs dont Votre Excellence m'a confié l'ac- 
complissement. » 



198 LIVRE I. CHAPITRE VI. 

«Le capitaine William Kelly se trouvait dans une 
situation parfaitement analogue à la mienne. 
Comme moi, il avait inutilement réclamé un sursis 
à l'exécution de la loi d'expulsion des traitants ; 
ses officiers, comme les officiers français, n'avaient 
pu descendre sur la plage durant l'embarquement 
des effets et marchandises. Seulement, le capitaine 
anglais avait obtenu, à son arrivée, un kabar, dans 
lequel un agent subalterne hova, se disant délé- 
gué du gouverneur, lui avait déclaré que les lois 
de la reine étaient sans appel, et qu'il fallait s'y 
soumettre. Cette déclaration s'était reproduite en- 
core, le 13, dans une lettre de Razakafidy au capi- 
taine Kelly. Ce digne officier étranger, qui, dans 
toutes ces conjonctures difficiles, n'a cessé de me 
donner des témoignages de parfait accord, de dé- 
férence empressée et de loyal concours, vint avant- 
hier m'annoncer que tous ses nationaux étaient 
embarqués. » 

« Le moment était venu de nous communiquer 
nos sentiments sur la conduite des Hovas à notre 
égard. Nous nous trouvâmes parfaitement d'accord 
sur la réalité de l'insulte faite à nos pavillons, et 
sur la nécessité d'en punir à tout prix les auteurs. 
Néanmoins, avant d'en venir à ce dernier argu- 
ment, nous voulûmes faire parvenir à Razakafidy, 
pour qu'il la transmît à la reine, notre protesta- 
tion contre la loi d'expulsion et contre la manière 
dont elle avait été mise à exécution. Cette protes- 
tation, rédigée immédiatement en triple expédition, 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 199 

fut écrite en anglais et en français; les deux textes 
de clmque expédition furent signés en commun 
par moi et le capitaine Kelly, et nous nous sépa- 
râmes. » ' 

« Hier matin, 15 juin, le premier lieutenant du 
Berceau et celui du Conivay se présentèrent à la 
plage pour remettre la protestation ; mais, après 
avoir vainement demandé qu'un officier supérieur 
vînt la recevoir, ils la rapportèrent, et le capitaine 
Kelly fut alors obligé d'aller lui-môme, accompa- 
gné de mon lieutenant, demander impérativement 
à parler à un officier du gouverneur, qui se pré- 
senta enfin au canal et reçut la protestation, ainsi 
que l'avertissement verbal de ces deux messieurs, 
que nous attendrions jusqu'à deux heures de l'a- 
près-midi l'accusé de réception de Razakafidy. » 

« Pendant toute la matinée, nous remarcjuâmes 
que les Hovas évacuaient la ville, en emportantdes 
bagages ou des fardeaux, et qu'ils se dirigeaient 
pour la plupart vers les trois forts devant lesquels 
nos trois bâtiments étaient embossés depuis la 
veille sur une ligne parallèle à la plage, et aussi 
rapprochée du rivage que le permettait le tirant 
d'eau de nos bâtiments. Le Berceau, placé au cen- 
tre de la ligne, était à 660 mètres du fort principal 
des Hovas. » 

« Les travaux de fortification de Tamatave se 
composent de deux batteries à barbette, à parapets 
en terre, très-peu élevées au-dessus du sol, et d'un 
fort principal auquel les deux premiers se relient 



200 LIVRE I. CHAPITRE VI. 

au moyen de chemins couverts. Le fort principal, 
peut-être unique en son genre, est, dit-on, l'œuvre 
de deux Arabes de Zanzibar, qui furent chargés 
par Ranavalo d'entreprendre ce travail après l'ex- 
pédition du capitaine Gourbeyre, en 1829, et qui 
l'ont terminé depuis quelques années seulement. 
Ce fort, bâti en pierre, est protégé par une double 
enceinte en terre, plus élevée que son parapet, et 
qui en est séparée par un fossé de dix mètres envi- 
ron de largeur sur six mètres de profondeur ; il est 
circulaire et se compose d'une galerie couverte et 
caseniatée, percée de sabords dans l'épaisseur de 
sa muraille extérieure comme un navire , ne lais- 
sant sur la cour intérieure qu'elle domine, que 
de rares et de petites ouvertures. L'enceinte exté- 
rieure en terre est percée de larges embrasures qui 
correspondent à celles des galeries couvertes, et 
qui permettent de diriger le feu partant de ces 
dernières sur la rade et sur la campagne. Les trai- 
tants européens, n'ayant jamais pu voir de près 
ces travaux de défense, n'en avaient aucune idée. 
Ils me firent seulement connaître que la garnison 
de Tamatave se composait d'un millier d'hommes, 
dont liOO Hovas de troupes régulières et 600 Bet- 
simsaracs ou Bétanimènes auxiliaires. » 

« Dès midi, j'avais fait connaître aux équipages 
et troupes passagères des deux bâtiments français 
qu'ils auraient vraisemblablement à punir les Ho- 
vas avant la fm du jour. Les réfugiés français me 
demandèrent à suivre comme volontaires nos com- 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 201 

pagnies de débarquement. Je le leur accordai et 
leur fis donner des armes, dont ils se sont tous bra- 
vement servis.» 

« A deux heures, un canot, qui attendait à la plage 
la réponse demandée à Razakafidy, revint avec la 
courte réponse dont voici la traduction littérale : 
« Nous avons reçu votre lettre, et nous vous décla- 
rons clairement que nous ne pouvons changer la 
proclamation que nous avons donnée comme loi de 
Madagascar. Je vous salue. Signé Razakafidy, com- 
mandant gouverneur de Tamatave. » Le capitaine 
Kelly me quitta aussitôt pour retourner à son 
bord, et, cinq minutes après, le Berceau et le Cou- 
way ouvrirent le feu sur le fort principal, tandis 
que la Zélée, placée en tête de notre ligne, diri- 
geait le sien sur la batterie rasante du sud. » 

« Le feu des forts y répondit immédiatement, mais 
sans beaucoup d'activité. Toutefois, le tir des Ilovas 
avait une précision dont nous aurions eu lieu de 
nous étonner, si nous n'avions été informés d'a- 
vanoe que leur artillerie était dirigée par un rené- 
gat espagnol, homme aussi intelligent que mépri- 
sable. Un quart d'heure à peine s'était écoulé que 
nos obus avaient occasionné un violent incendie 
dans l'intérieur et les alentours de la batterie hova 
du nord, qui, à partir de ce moment, fut aban- 
donnée. A trois heures et demie, un grand nombre 
d'obus avaient été lancés et avaient éclaté à notre 
vue dans les deux forts que nous combattions. Je 
pensai, avec le capitaine Kelly, qu'ils avaient perdu 



202 LIVRE I. CHAPITRE VI. 

bon nombre de leurs défenseurs et qu'il était temps 
de jeter à terre nos détachements. Il nous impor- 
tait, d'ailleurs, de terminer cette opération avant 
la nuit. 100 marins et 68 soldats du Berceau , 40 
matelots et 30 soldats de la Zélée, 80 matelots et 
soldats de marine du Comuaij, furent embarqués 
simultanément et avec un ordre parfait dans ili 
embarcations qui, un quart d'heure après, et sui- 
vant un plan d'attaque que j'avais fait de concert 
avec le capitaine Kelly, se formèrent entre le Ber- 
ceau, et la Zélée, sur une ligne parallèle à la plage : 
les Anglais adroite, le Berceau au centre et /a Zélée 
à gauche. » 

« Au signal du lieutenant de vaisseau Fiéreck, 
capitaine de la Zélée, que j'avais chargé de diriger, 
conjointement avec le premier lieutenant du Con- 
îvay, l'opération du débarquement, tous les canots 
nagèrent vers la plage qu'ils abordèrent à la fois, 
à cent toises du fort principal, qui était en grande 
partie masqué par un rideau de palétuviers. En 
moins de dix minutes, nos 300 combattants furent 
formés en bataille, ayant au centre de leur colonne 
les deux obusiers du Berceau, montés sur leurs af- 
fûts de montagne. » 

« L'ennemi se borna, durant ce débarquement, 
à tirer quelques coups à mitraille qui produisirent 
peu d'effet. Le capitaine Fiéreck donna bientôt le 
signal de la charge, et la petite troupe s'élança avec 
une ardeur indicible vers l'ennemi, qui n'avait pas 
osé sortir de ses retranchements. Les hommes de 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 203 

la Zélée, auxquels j'avais adjoint 20 matelots et un 
élève du Berceau, entrèrent à l'instant dans la bat- 
terie rasante du sud, y enclouèrent trois canons, en 
culbutèrent deux autres et refoulèrent les Hovas qui 
la défendaient dans le fort principal, où ils s'effor- 
cèrent vainement de pénétrer avec eux. Là, l'ensei- 
gne de vaisseau Bertho, second de la Zélée, officier 
bien digne et bien regrettable, fut zagayé sur la 
porte même du fort principal, ainsi que le sous- 
lieutenant d'infanterie Monod. » 

« Tandis que la batterie du sud avait été envahie 
et en partie désarmée, le gros de la colonne, formé 
par le Berceau et le Conwaij, s'élançait sur le fort 
principal et couronnait en un instant son enceinte 
extérieure. Là, et dans le fossé qui sépare les deux 
enceintes, commença une lutte opiniâtre, corps à 
corps, dans laquelle Français et Anglais ont rivalisé 
de dévouement et de résolution. Le drapeau deRa- 
navalo, après avoir été abattu deux fois par le feu 
de nos bâtiments, était suspendu à une gaule au 
bord du rempart. L'élève de première classe, de 
Grain ville, et quelques matelots anglais et français 
parvinrent, malgré une vive fusillade des Hovas et 
en montant les uns sur les autres, à saisir et à ar- 
racher ce pavillon, qui fut ensuite loyalement par- 
tagé entre Français et Anglais. » 

« Quarante minutes s'étaient écoulées depuis que 
nos marins occupaient l'enceinte extérieure et le 
fossé du fort principal ; les Hovas, après avoir com- 
battu longtemps et bravement à ciel découvert, 



204 LIVRE I. — CHAPITRE VI. 

s'étaient retirés dans leurs casemates ; nous man- 
quions des moyens matériels indispensables pour 
y pénétrer après eux, car lesobusiers de montagne 
du. Berceau, que l'enseigne de vaisseau Sonolet avait 
mis en batterie sur le parapet extérieur, ne purent 
tirer qu'un seul coup, les étoupilles ayant été mouil- 
lées dans l'opération du débarquement. Dans ce mo- 
ment, M. Prévost de la Croix, mon premier lieu- 
tenant, qui, depuis quelque temps, remplaçait le 
capitaine Fiéreck, blessé dans la direction de nos 
pelotons, me fit connaître que nos hommes, ainsi 
que les Anglais, avaient épuisé presque toutes leurs 
cartouches. » 

« Les Hovas n'osaient plus se montrer à décou- 
vert. Ils avaient fait des pertes considérables; et, 
bien que la destruction complète de leur artillerie 
fut le but primitif de notre entreprise, et que ce but 
ne fût pas atteint, la leçon que nous venions de 
donner aux barbares spoliateurs de nos traitants 
était de nature à ne point être oubliée par eux. Je 
fis battre le rappel sur la plage, où nos divers déta- 
chements se reformèrent dans leur ordre primitif. 
Je fis embarquer nos obusiers, nos blessés et même 
nos morts, sauf cependant les cinq hommes tués 
dans la batterie rasante du sud, et que le détache- 
ment de la Zélée, privé de la direction de ses. of- 
ficiers et emporté par l'ardeur du combat, oublia 
d'enlever. Après avoir fait sur la plage unehalte d'une 
heure, durant laquelle les Hovas n'osèrent plus se 
montrer, je dirigeai la colonne vers l'extrémité de 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 205 

la pointe Hastie, où rembarquement était plus fa- 
cile. Un détachement d'infanterie du i^erceftif et un 
des soldats de marine anglais formait l'arrière- 
garde. Chemin faisant, en longeant la ville, je fis 
mettre le feu à quelques misérables cases en paille, 
ainsi qu'à un magasin de la douane, à l'abri des- 
quels les Hovas auraient pu gêner notre embar- 
quement. Je ne voulus pas consentir à la proposi- 
tion qui me fut faite de brûler toute la ville. » 

« A six heures et demie, toutes les embarcations 
se dirigeaient vers nos bâtiments, et je quittais moi- 
môme le rivage avec les officiers du Berceau et du 
Couwaij. Le capitaine Kelly, à son bord, et M. Du- 
rant-Dubraye, lieutenant de vaisseau, à bord du 
Berceau, n'avaient cessé de protéger tous les mou- 
vements de nos détachements de débarquement par 
un feu d'artillerie habilement dirigé. Le Berceau a 
tiré six cent vingt coups de canon ; le Conivay, qui 
présentait deux pièces de plus en batterie, en a tiré 
environ sept cents ; la Zélée ne m'a pas encore fait 
connaître sa consommation de munitions de guerre. » 

« Ainsi que je crois l'avoir dit plus haut, le feu 
des forts hovas était peu actif, mais assez bien di- 
rigé. Le Berceau a reçu dans sa coque, sa mâture 
ou son gréement, treize boulets, dont un a brisé 
son petit mût de hune. Ces projectiles sont du cali- 
bre de 18. La Zélée a également reçu quelques at- 
teintes et a eu, comme le Berceau, son petit mât de 
hune brisé: ces avaries sont, à l'heure qu'il est. 
réparées, et les deux bâtiments prêts à faire voile. 



206 LIVRE I. — CHAPITRE VI. 

Le Conway n'a point d'avaries. Dans une lutte de la 
nature de celle qui a eu lieu à terre, et dans laquelle 
les forces étaient numériquement si disproportion- 
nées, nous ne pouvions manquer de faire des per- 
tes sensibles. Le Berceau compte neuf morts et 
trente-deux blessés ; la Zélée, sept morts et onze 
blessés ' ; le Conway, quatre morts et douze blessés. » 



^ Voici l'état nominatif des officiers, élèves, marins et militaires 
tués ou blessés dans le combat. — morts. — Corvette le Berceau. — 
Équipage: MM. Louis Eldut, quartier-maître voilier. — François- 
Jean-Baptiste Besançon, quartier -maître canonnier. — Guillaume- 
Marie-Joseph Lelay, ?>/. — Jean Maïs, matelot de 3« classe. — Tho- 
mas-Marie Kerivel, /(/. — Joseph Imbert, /(/. — Gabriel-Louis Rous- 
sel, id. — 3« régiment d'infanterie de marine, 30^ compagnie : 
MM. Jean-Pierre Noël, lieutenant. — Jean-François Adéma, soldat. 

— Jean-Jacques Allard, id. — Corvette la Zélée. — Équipage : 
MM. Joseph Bertho, enseigne de vaisseau. — Auguste-Frédéric Cal- 
mes, magasinier. — Jacques Salabéry, matelot de 2<= classe. — 
Etienne Dcrenues, matelot de 3*^ classe. — Franzen, id. — Henri 
Gorphé, id. — 3* régiment d'infanterie de marine, 30'= compagnie : 
MM. Ducimeticre-Monod, sous-lieutenant. — Simon, soldat. — 
Belligond, id. — blessks. — Corvette le Berceau. — Équipage : 
MM. Ernest-Stanislas Lcfrançois de Grainville, élève de r*-" classe. 

— Joseph-René Bidot, élève de 2*= classe. — Eugène-Malhurin-Ma- 
rie Le Bris-Durumain, élève de 2^ classe. — Sévère-Henri-Hippo- 
lyte Desmerliers de Longueville, élève de 2" classe. — Guillaume 
Lemégat, quartier-maître canonnier. — Charles-Ferdinand Von, 
matelot de 2'' classe. — Jean Beckman, id. — Charles-Adrien Lo- 
ret, matelot de 3« classe. — Nicolas Le Gravot, /(/. — Clnisto 
Aghéry, id. — Ferdinand-Noël-Antoine Giron, id. — Jean-Bap- 
liste-Raymond Cailloche, /(/. — Henri-Marie-Dauiel Bourré de Go- 
berou, id. — Auguste-Alexandre l*ol, id. — Jean-Marie Tréal, 
mousse, id. — S'" régiment d'infanterie de marine, 36*^ compagnie : 
MM. Louis-Marin Calvet, sergent-major. — Casimir Sauvelon, ser- 
gent. — Louis Kantzel, caporal. — David Bonnet, id. — Augustin 



HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 207 

«L'enseigne de vaisseau Bertlio, le lieutenant d'in- 
fanterie Noël et le sous-lieutenant Monod sont au 
nombre des morts. Le lieutenant de vaisseau Fié- 
reck, frappé d'une balle à la tête, a été rapporté à 
son bord pendant le combat. Sa blessure paraît ne 
présenter aucun danger grave. Les élèves de Grain- 
ville, Bellot, Le Bris et Desmerliers de Longueville, 
tous les quatre du Berceau, sont également au 
nombre des blessés. J'oserai demander à Votre Ex- 
cellence, pour quelques-uns des dignes et zélés ser- 
viteurs qui m'entourent et qui acceptent depuis un 
an avec tant d'abnégation les privations et les 
écrasantes fatigues que je leur impose, le prix du 
sang versé ou d'utiles services rendus: je me borne 
ici à dire à Votre Excellence que dans cette circon- 
stance, comme toujours, tous ont dignement fait 
leur devoir. » 

« Je viens de mettre à la hâte sous vos yeux, mon- 

Cassagne, soldat. — Jean Rivoiron, /(/. — Julien Quinlard, ùl. — 
Jean Julien, kl. — Antoine Labarlhes, /(/. — Joseph Chaumard, id. 

— Alexandre Ferrand, id. — Joseph Kauffmann, id. — Claude Du- 
tois, id. — Vidal Sallette, id. — Jean Hue, id. — Michel Grune- 
vald, id. — Corvette la Zélée. — Équipage, MM. Delphin Fiéreck, 
lieutenant de vaisseau. — Toussaint-Matthieu Mattey, matelot de 
r'= classe. — Antoine Boudin, matelot de 2" classe. — Joseph-Ju- 
lien Cato, matelot de 3« classe. — Joseph-Antoine Guiraudon, id. 

— 3** régiment d'infanterie de marine, SO*" compagnie : MM. Sau- 
nières, soldat. — Brunel, id. — David, id. — Boudouard, id. 

D'après le relevé qui précède, le nombre des Français morts est 
de dix-neuf; celui des blessés, de quarante. La différence que pré- 
sente le rapport provient de ce que trois des blessés sont morts à 
bord. 



208 LIVRE I. — CHAPITRE VI. 

sieur le ministre, le récit fidèle de tous les faits qui 
m'ont amené irrésistiblement à une prise d'armes 
contre lesHovas. Ainsi que Votre Excellence semble 
favoir pressenti, lorsqu'elle traça mes instructions 
du 17 juin 1 8/i/i, j'ai eu àTamatave « à demander des 
réparations pour des actes contraires à la dignité de 
notre pavillon, » comme aussi « pour des violen- 
ces et des spoliations exercées à l'égard de nos 
traitants. » Après avoir vainement essayé tous les 
moyens de conciliation, j'ai frappé aussi vigoureu- 
sement qu'il m'a été possible de le faire, et l'hon- 
neur du pavillon est sorti pur de cette épreuve. » 

«J'attends avec confiance et respect le jugement 
de Votre Excellence et les ordres qu'il lui plaira 
de me donner. Jusque-là, je ne modifierai en rien 
la conduite qu'il m'est prescrit d'observer dans le 
cours ordinaire des choses, à l'égard de la nation 
dominatrice de Madagascar. » 

« Depuis hier soir, les Hovas restent silencieux 
dans leurs batteries. Deux des leurs se sont évadés ce 
matin et sont venus se présenter à bord du Ber- 
ceau ;i\s ont déclaré avoir éprouvé hier une perte de 
deux cents tués et d'un plus grand nombre de bles- 
sés. Neuf de leurs principaux chefs, et entre autres 
le second gouverneur, le porte-zagaie ou porte-éten- 
dard de la reine, le chef de la douane, sont au 
nombre des tués. Ce matin, nous avons rédigé, le 
capitaine Kelly et moi, une lettre pour la reine des 
Hovas. Cette lettre, écrite dans les deux langues, 
sera déposée à Foulepointe par la Zélée. » 



GÉOGRAPHIE DE LILE DE MADAGASCAR. 209 

« Je viens de placer un officier solide et actif, 
M. Sonolet, enseigne de vaisseau, sur ce bâtiment, 
.pour remplacer momentanément le capitaine Fié- 
reck, et ensuite M. Bertho, qui a été tué hier. Ce 
bâtiment va mettre à la voile, en passant par tous 
les points de la côte orientale où il existe des 
traitants. L'hospitalité de la Zélée leur sera offerte, 
s'ils veulent, comme je n'en doute pas, se soustraire 
aux lois inqualifiables émanées de Tananarive. » 

« Ce matin, j'ai voulu faire encore acte d'autorité 
sur cette même plage où nous étions descendus 
hier, et dont nous allons bientôt nous éloigner. 
J'ai mis pied à terre avec quarante matelots ar- 
més du Berceau, et j'y ai fait embarquer dans nos 
canots un assez grand nombre de barils de salai- 
sons, appartenant à l'un de nos traitants, et dont 
il lui sera fait remise à Bourbon ; ce travail a duré 
une heure, et a été fait sans que les Hovas aient 
osé sortir de leurs casemates. » 

« Le 17 au matin, notre présence étant devenue 
désormais inutile à Tamatave, le Berceau et le 
Conway ont mis à la voile, il y a une heure, ainsi 
que les cinq navires du commerce qui se trou- 
vaient sur la rade. La Zélée fait route pour Foule- 
pointe, Fénériffe, Sainte-Marie, Vohémar et Lou- 
quez. Nos traitants rentrent à Bourbon sur le na- 
vire le Cosmopolite. » 

Tel est, d'après les documents officiels, le récit 
des derniers événements de Tamatave. Une expé- 
dition se préparait à partir pour Madagascar, sous 

14* 



210 LIVRE II. — CHAPITRE IV. 

le commandement d'officiers généraux les mieux 
versés dans la connaissance des lieux et de l'état de 
la question, lorsque la Chambre des ^éputés, mal- 
instruite des éléaients de la discussion, crut devoir 
inviter tout à coup le gouvernement, dans la séance 
du 5 février dernier, à surseoir à toute opération 
militaire contre les Hovas. Des ordres en ce sens 
ont été immédiatement donnés pour le désarme- 
ment de l'expédition annoncée. 

Toute occupation définitive de la grande île ma- 
legache par la France se trouve donc réservée par 
le fait de cette résolution provisoire, jusqu'au jour 
où le cours des événements politiques et le progrès 
des idées sur cette matière si peu connue rendront 
cette occupation nécessaire. 

Quant à nous, nous sommes arrivés au terme de 
la tache que nous nous étions imposée et qui con- 
sistait à raconter, dans tous ses détails, sans omet- 
tre aucun fait politique de quelque importance, 
l'histoire de la grande île africaine, depuis 1642 
jusqu'à nos jours. Nous espérons qu'après la lec- 
ture de ce livre, il ne restera dans l'esprit du lec- 
teur aucun doute au sujet de nos droits à la pos- 
session de ce beau territoire, droits incontestables 
qui, du reste, viennent d'être reconnus hautement 
et unanimement, tout à la fois par l'Opposition et 
par le Gouvernement du Roi dans les récentes dis- 
cussions parlementaires. 

FIN DU CHAPITRE SIXIÈME ET DU LIVUE l'RE.MIEK. 



LIVRE SECOND, 



LIVRE SECOND. 



CiKOGRAPUIE DE L.*1L.E DE M AD ACiASiC AR. 



CHAPITRE PREMIER. 

GÉOGRAPHIE PROPREMENT DITE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 

Sommaire. — Situation géographique de l'ile de Madagascar. — Son 
étendue. — Sa position comme point maritime. — Sa superficie 
à peu près égale à celle de la France. — Sa distance de Bourbon 
et du port de Brest. — Sa division politique et ethnographique. 

— Orographie ou étude de ses formes extérieures. — Montagnes. 

— Des théories et des systèmes émis à ce sujet. — Opinion rai- 
sonnée de l'auteur. — Des principales chaînes de l'île. — Hydro- 
graphie ou étude des eaux. — Description des côtes, baies, ha- 
vres, ports et mouillages. — Iles de la côte nord-ouest. — Étude 
des rivières. — Description des principaux cours d'eau. — Lacs 
de l'île. — Lacs de la côte. — Lacs de l'intérieur. — Route de 
Tamafave à Andévourante. — Climat de l'île de Madagascar. — 
Météorologie. — Saison sèche. — Saison pluvieuse ou hivernage. 
Insalubrité de la côte orientale. — Caractère des fièvres. — Trai- 
tement de ces maladies. — Vents. — Orages. — Ouragans. — 
Razde marée. — Histoire naturelle de l'îlede Madagascar. — Pro- 
ductions du sol. — Botanique. — Zoologie. — Ichthyologie. — Mi- 
néralogie. — Pierreries. — Cristal de roche. — Mines d'or, de 
cuivre, d'argent et de fer. — Fin du chapitre premier. 

L'ile de Madagascar, située parallèlement à la 
côte orientale d'Afrique, dont elle n'est séparée 



214 LIVRE II. — CHAPITRE I. 

que par le canal de Mozambique, est la plus impor- 
tante île du monde après Bornéo et l'Angleterre. 

Comprise entre les il" 57' et 25° /|5' de latitude 
sud, et les /lO" 50' et 48° 10' de longitude est, elle 
se trouve ainsi placée, comme la clef des deux rou- 
tes de l'Inde, à l'entrée de l'Océan Indien d'où elle 
domine à la fois le passage du cap de Bonne-Espé- 
rance, le canal de Mozambique et le détroit de 
Bab-el-Mandeb. 

L'île de Madagascar a 1 ,600 kilomètres, 360 lieues 
de long du nord au sud et IxlO kilomètres, 105 lieues 
de l'est à l'ouest, dans sa largeur moyenne. Sa su- 
perficie d'environ 25,000 lieues carrées, est à peu 
près égale à celle de la France. Elle est éloignée de 
l'île Bourbon d'une distance de 150 lieues, de 
85 lieues de la côte orientale d'Afrique, et de 
3,380 lieues du port de Brest, en touchant à 
Bourbon. 

Avant d'aller plus loin, qu'on nous permette d'ex- 
poser succinctement les différentes divisionsdel'île. 

Depuis que les Hovas dominent l'île entière, elle 
est divisée en 22 provinces, dont la disposition se 
présente sur notre carte, en allant du nord au midi, 
telle que nous la donnons ici : 

Dix s'échelonnent le long de la côte orientale. 

Cinq occupent la côte occidentale. 

Sept occupent le centre. 

Côte occidentale. Centre. Côte orientale. 

Vohimarina. 
Bouéni { | Maroa. 

Ivongo. 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 215 



Ménabé. 



Féérègne. 
Mahafaly. 



Cùte orientale. 
Mahaveloiia. 

Tamatave. 
Bétanimena. 
Anteva. 
Malitanana. 

Vangaïclrano. 

Anossy. 



Cùle occidentale. Centre. 

Ambongo. Antscianac. 

[ Ankaye. 
Ancove. 
Betsileo. 
Ibara. 

Tsienimbalala. 

Androy. 

Mais à cette division toute politique répond une 
division ethnographique plus vraie, et surtout plus 
intéressante, parce qu'elle se rattache à l'histoire 
même du pays. La voici ; 

A l'est, les deux provinces de Vohimarina et de 
Maroa sont habitées par les Antankars qui occupent 
l'extrémité la plus septentrionale de l'île. Ivongo 
répond au pays des Antanvarts, Mahavelona et Ta- 
matave à celui des Belsimsaracs ; les Bétanimènes 
n'ont pas été dénationalisés. Mais Anteva cache les 
Antalchimes, Matitanana les Antaymours, et Vangaï- 
drano lesAntaray. Au centre, deux noms politiques 
ont été superposés à deux noms de peuples, Ibara 
à celui des Voimmes, Tsienimbalala à celui des 
Machicoreso Ancove est la patrie adoptive des Ho- 
vas ; sa partie centrale, oii s'élève leur capitale Ta- 
nanarive, est connue sous le nom d'/merma, Imernc, 
ou vulgairement Emirne. Ankaye est occupée par 
des Bétanimènes et des Betsimsaracs. A l'ouest, 
Mahafaly est le pays des Mahufales, Féérègne celui 
des Andraivoulas ; Ménabé, Ambongo et le Bouéni 
sont occupés par le grand peuple des Sakalaves. 



2HJ LIVRE II. CHAPITRE I. 

L'île cle Madagascar, résultat de soulèvements pro- 
bablement contemporains de ceux des chaînes de 
l'Afrique orientale, est, comme ces dernières,/liri- 
géedans le sens des méridiens, c'est-à-dire du nord 
au sud. Cette direction n'est cependant pas d'une 
exactitude strictement rigoureuse , et l'axe de l'île 
incliné du N. N.-E. au S. S.~0., fait avec la méri- 
dienne un angle d'une vingtaine de degrés. Si l'ex- 
périence a démontré dans quelles erreurs on pou- 
vait tomber en établissant des points géographiques 
par déduction, elle a montré aussi, qu'en s'ap- 
puyant sur les théories géologiques, sur l'étude des 
eaux et sur celle de la végétation , il était possible 
d'arriver à se faire une idée assez exacte de l'ensemble 
d'une région sur laquelle, comme celle qui nous 
occupe, on ne possède pas de données suffisantes 
pour asseoir une appréciation absolument complète. 

De tous les faits acquis jusqu'à ce jour à la science 
par ceux qui nous ont précédés dans l'étude géo- 
graphique de l'île de Madagascar, il résulte pour 
nous que cette grande île est un immense massif 
en forme de cône tronqué surbaissé, formant un 
vaste plateau limité, à l'est et à l'ouest, par des 
chaînes plus ou moins élevées, traversé par d'autres 
chaînes et descendant vers la mer par des terrasses 
successives qui s'appuient elles-mêmes sur des chaî- 
nes parallèles aux premières et au rivage. La région 
du cap de Bonne-Espérance est un type presque par- 
fait de cette disposition des formes extérieures, qui se 
reproduit aussi sur quelques autres points du globe. 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 217 

La plupart dés cartes et la plupart des livres ont 
montré les choses tout autrement, en ce qui con- 
cerne l'île de Madagascar. Trompés par la théorie 
sans consistance de Buaclie, qui a eu une influence 
si fatale sur les études géographiques , les carto- 
graphes et les écrivains se sont plu à créer, vers la 
tête des eaux, une chaîne qui se tenant en équilibre 
à égale distance des deux mers et qui traversant 
l'île dans toute sa longueur, en constituait l'épine 
dorsale, ainsi qu'on l'a beaucoup trop répété de- 
puis. 

« Thej'e does not appear to he any clia'm of moiui- 
tains exlcnding north and south throtigh tlie Island. » 
« Il ne paraît exister, dit Ellis ' , aucune chaîne de 
montagnes s'étendant du nord au sud à travers l'île 
entière. » Et , en effet , elle n'existe pas, car per- 
sonne jusqu'à présent ne l'a vue, quoique l'on ait 
voyagé de manière à la rencontrer , tandis que le 
plateau central avec ses gradins a été reconnu par 
la plupart des voyageurs qui ont visité Madagascar. 

Mais si la présence de cette chaîne centrale est 
due àlapoursuite, jusqu'aux limites de l'impossible, 
d'une idée systématique, il n'en est pas de même 
des chaînes qui, à l'est et à l'ouest, limitent le pla- 
teau, bien que le nombre de renseignements que 
nous possédions à leur égard soit peu considérable. 
La chaîne orientale avec la seconde chaîne qui lui 
est parallèle a été traversée par tous les Européens 

^ William Ellis, Histonj of Madagascar, t. II, p. 13. 



218 LIVRE II. CHAPITRE I. 

se rendant de Tamatave à Tananary/e. Voici ce que 
dit l'un d'eux', qui eût dépeint d'une manière com- 
plète les formes extérieures de la Grande Terre, s'il 
ne se fût laissé dominer par l'idée de la chaîne cen- 
trale. « Le versant occidental de cette chaîne a une 
pente très-douce qui se régularise en un immense 
plateau :1e versant oriental est escarpé, mais, après 
s'être subitement abaissé de 1000 à 1500 mètres , 
une assise horizontale succède à cette pente rapide 
et forme un autre plateau également d'une grande 
étendue dont l'escarpement, du côté de l'est, vers la 
mer, descend aussi très-rapidement. Ces deux pla- 
teaux, par leur inégalité de hauteur au-dessus du 
niveau de la mer, peuvent se désigner par les dé- 
nominations de supérieur et d'inférieur , et , par 
suite, les montagnes qui les couronnent, se classer 
également en deux chaînes distinguées entre elles 
par les mêmes dénominations caractéristiques de 
supérieure et d'inférieure. De la base de cette der- 
nière se détachent, en se ramifiant vers le littoral, 
des chaînons et contre-forts qui, d'abord très-élevés, 
s'abaissent graduellement jusqu'à la zone des ma- 
rais qui règne sur toute l'étendue de la côte orien- 
tale. » Quant à nous, pour tacher d'être mieux com- 
pris encore, nous ajouterons aux dénominations 
de supérieures et d'inférieures, celles de chaînes 
orientales ou chaînes occidentales pour désigner 
celles des parties est et ouest de l'île. En insistant 

• De l'Établisscmpnt français de Madagascar, pendant la Restau- 
ration, par M. Carayon, page 8. 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 219 

autant que nous venons de le faire sur le véritable 
caractère de la physionomie orograpliique de Ma- 
dagascar, notre but était d'amener l'explication 
toute simple de faits relatifs aux climats , à l'agri- 
culture, à la politique et dans lesquels la nature de 
cette physionomie joue un rôle fort important. 

Les indigènes ont caractérisé l'individualité na- 
turelle des lignes de sommets les plus saillantes par 
des noms particuliers, mais nous ne citerons que 
les plus remarquables. Depuis l'extrémité la plus 
méridionale de l'île, jusque vers la latitude de Ta- 
matave, les indigènes désignent sous le nom d'^m- 
boliitsmènes « les montagnes rouges, >- la chaîne 
supérieure orientale. D'après Ellis \ ce nom serait 
tout à fait inconnu à Madagascar , mais des voya- 
geurs, dignes de créance en matière scientifique , 
assurent de leur côté que les renseignements les 
plus sérieux ne permettent pas de partager ce 
doute. Autour d'Ancove , de ce plateau élevé d'où 
les Hovas dominent l'île entière , s'élèvent comme 
pour en faire une forteresse , les monts Ancaratra 
au sud, d'Angavo à l'est, d'Andringitra au nord, 
d'Ambohimiangara, dite Bongoulava, « la longue 
montagne, » vers l'ouest. 

Nous n'avons aucun renseignement bien positif 
sur la hauteur des montagnes de Madagascar. Les 
chaînes que nous venons de citer en dernier lieu 
sont mises au nombre des plus élevées ; elles ne pa- 
raissent pas dépasser 8,000 à 12,000 pieds. D'après 

' History of Madagascar, t. I, p. 13. 



220 LIVRE II. CHAPITRE I. 

des observations barométriques faites à Tananarive, 
cette ville serait à environ 7,000 pieds anglais, 
c'est-à-dire à 2,133 mètres. 

On conçoit, du reste, facilement qu'une région 
aussi vaste que Madagascar doit offrir les aspects 
les plus divers, les sites les plus variés, les panora- 
mas les plus grandioses. Vue de la mer, cette île 
magnifique offre à l'œil de celui qui arrive un vaste 
amphithéâtre de montagnes superposées , qui sont 
comme les échelons des chaînes principales. Ces 
échelons gigantesques forment une sorte d'escalier 
colossal de verdure, où la pensée émerveillée monte 
involontairement de marche en marche, des bords 
de la mer jusqu'aux plateaux supérieurs de l'île, en 
passant par toutes les nuances propres aux monta- 
gnes, depuis le vert vif ou sombre de la végétation 
jusqu'aux teintes azurées des sommets les plus éle- 
vés qui se confondent avec le bleu plus foncé du 
ciel. 

A l'exception de cette partie des côtes sud-est qui 
avoisine le fort Dauphin, la côte est en général plate, 
très-souvent basse et marécageuse. Elle forme une 
sorte de zone de 10 et 80 kilomètres de largeur à 
l'est, de 80 à 160, et quelquefois plus vers l'ouest. 
Sur la côte orientale , le pays devient tout à coup 
montagneux à quelques lieues du rivage. Au delà 
de ces plages, la contrée est entrecoupée de mon- 
tagnes boisées, de collines, de plaines, tantôt dé- 
sertes, tantôt cultivées, d'immenses forêts, de sa- 
vanes couvertes de hautes herbes. 



GÉOGRAPHIE DE LILE DE MADAGASCAR. 221 

Si l'on suppose Madagascar coupée en deux par- 
ties par une ligne tirée de Tamatave au cap Saint- 
André, toute la partie de ses côtes, tant à l'est qu'à 
l'ouest, située au midi de cette ligne, et compre- 
nant près des trois quarts de leur développement 
total qui est de Zi,000 kilomètres ou 850 lieues, 
offre peu de bons mouillages, quelques rades forai- 
nes seulement, tandis que la partie qui resterait 
au nord, l'extrémité septentrionale, contient sur- 
tout au nord-ouest , les baies les plus vastes, les 
ports les plus beaux , les mouillages les plus sûrs. 
L'importance de ces différents points pour les rela- 
tions commerciales nous engage à en dire quelques 
mots. Dans ces observations, pour plus de précision 
et de clarté, nous conserverons la division pratique 
de ses côtes en côtes de l'est, du nord-ouest, et de 
l'ouest. 

La première baie que l'on trouve après avoir 
doublé le cap d'Ambre pour descendre le long de 
la côte orientale est celle d'Antombouc ou de Diego- 
Suarez, qui offre d'excellents mouillages ; elle se 
compose, à proprement parler, de trois baies ap- 
pelées par les Malegaches Douvouch-Foulchi, la baie 
des cailloux blancs, Douvouch-Varats, la baie du 
Tonnerre, Douvouch-Vasa, la baie des Français, 
et enfin d'une quatrième baie moins praticable à 
laquelle on parvient par un canal sinueux qu'Owen, 
qui explora le premier Diego-Suarez en iS'iû, dé- 
nomma Welsh-Pool, et qui, reconnu depuis par la 
corvette la Nièvre^ en a pris le nom de port de la 



222 LIVRE II. CHAPITRE I. 

Nièvre. Rapprochée des autres mouillages sous le 
rapport de la salubrité et de la commodité des ap- 
provisionnements, la baie de Diego-Suarez présente 
des avantages qu'on chercherait vainement ailleurs. 
Aussi le gouvernement songea-t-il plusieurs fois à 
y former un établissement français colonial? 

Un peu plus au midi se trouvent le Port Louquez, 
la baie de Manghérévi , puis celle de Vohémar (Vo- 
himarina), puis beaucoup plus loin la vaste baie 
fTAnîongil, occupée longtemps par la France. A 90 
kilomètres, au midi de la baie d'AnlonoiL s'étend, 
parallèlement à la côte, l'île Sainte-Marie, dont 
l'extrémité nord forme, avec la Pointe-à-Larrée, la 
haie de Tintingiie,o\\ peuvent mouiller les vaisseaux 
de haut bord. De l'autre côté de la Pointe-à-Larrée 
et de l'île Sainte-Marie, mais un peu au sud, se 
présente la baie de Fénériffe^ réputée la plus mau- 
vaise de la côte de Test. Le mouillage est très-loin 
de la terre, les courants y sont si violents que les 
bâtiments y sont sans cesse ballottés, la communi- 
cation avec la terre y est difficile et, à la moindre 
apparence de mauvais temps, il faut prendre le 
large. Un peu plus loin que la baie de Fénériffe est 
Foidepointe, en Malegache Marofolotra, station com- 
mode à cause de son voisinage de Tamatave, de 
Sainte-Marie et d'Antongil. Tamatave. qui n'était 
autrefois qu'un petit village de pêcheurs, était re- 
connu, avant les derniers événements, pour le 
principal marché de la côte orientale. Aussi sa 
rade spacieuse et sûre était-elle la plus fréquentée 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 223 

par les bâtiments de Maurice et de Bourbon. A 
partir de Tamatave jusqu'à la baie de Sainte-Luce, 
à 800 kilomètres ou 180 lieues de là, il n'existe 
aucun abri pour les navires, et ceux qui fréquentent 
cette côte, obligés de mouiller au large ou dans des 
rades foraines peu sûres, sont souvent dans la né- 
cessité de faire leur chargement sous voile. Ce- 
pendant les chargements de riz y sont tellement 
profitables, que quelques points, comme Manan- 
zar'i, et Matatane n'en étaient pas moins très-fré- 
quentés autrefois. La baie de Sainte-Luce, qui a 
environ 6,000 mètres de développement, est le pre- 
mier point de Madagascar où la France ait eu un 
établissement, mais il ne tarda pas à être aban- 
donné à cause de son insalubrité, ainsi qu'on l'a vu 
dans la partie historique de cet' ouvrage. 

La côte méridionale de Madagascar ne présente 
aucun mouillage remarquable. En s'en éloignant, 
la première anfractuosité de la côte occidentale 
que l'on rencontre, est la haie de Samt-Aïujustin, 
nommé Isalaré par les indigènes et, dans la partie 
septentrionale de laquelle se trouve le Port de To- 
Ua, ainsi appelée à cause d'une rivière qui y dé- 
bouche. Beaucoup plus loin, au nord, on mouille 
quelquefois dans le chenal compris entre les îles 
du Meurtre et la côte. Ce sont là les trois seuls 
points de la province de Féérègne, où puissent 
séjourner de grands navires. D'octobre en avril, le 
mouillage est plus sûr à Tolia qu'à Saint-Augustin. 
Tout près des îles du Meurtre est l'embouchure de 



224 LIVRE II. — CHAPITRE 1. 

la rivière il/aH^o»/.i, qui est avec celle du Sizouboitn- 
ghi^ le seul point de la côte visité aujourd'hui dans 
un but commercial. Mouroundava, nommé Anda- 
kabé par les naturels, et qui est placé entre les deux 
rivières, était le mouillage fréquenté par les bou- 
tres et les navires de traite, ù l'époque où les rois 
de Ménabé avaient leur résidence dans les envi- 
virons. En dedans de Nossi-Marouantali, une des 
îles stériles, en vue des terres de Kivinza, est un 
mouillage vaste et le plus sûr pour les bâtiments 
destinés à séjourner sur cette côte. 

La branche sud de la rivière Sambaho,.par 10" 57, 
offre un tirant d'eau assez considérable pour les 
boutres du plus fort tonnage, et, dans les grandes 
marées, des navires calant 9 et 10 pieds y entre- 
raient avec un bon pratique. 

Au nord de cette rivière et de l'île qu'elle forme, 
INossi-Valavou, s'avance le cap Saint-André, l'un 
des points les plus remarquables de ceux qui jalon- 
nentles rivages de Madagascar. Après l'avoir doublé, 
on rencontre successivement les plus beaux mouil- 
lages, baies larges et sûres qui offrent l'abri de leurs 
eaux magnifiques à des flottes entières : les baies de 
Bàli, Cagembi, Bouéni, Bombetok, Matzamba, Mou- 
ramba, Narrinda, Mourounsang, Saumalaza (le Port 
Radama d'Owen), et la baie de Passandava, en face 
de Nossi-bé. Bâli, que les plans anglais et quelques 
cartes, désignent sous le nom de lioyanna est la 
seule baie de la province d'Ambongo. La baie de 
Cagembi, qu'Owen désigne sous le nom deJioteler's 



GÉOGRAPHIE DE L ILE DE MADAGASCAR. 225 

river (rivière de Boteler) du nom d'un de ses offi- 
ciers, est presque complètement barrée à son ou- 
verture par un banc de sable, et d'après le plan 
qu'en a fait dresser ce capitaine, elle serait diffici- 
lement praticable pour des bâtiments de moyen 
tonnage, mais avec un bon pratique ou en se don- 
nant la peine de baliser un chenal, on pourrait, 
dans une marée de syzygie, y faire entrer une cor- 
vette. Au fond est le village de Kiakombi. 

La baie de Bouéni, la Rivière Malumba d'Owen, a 
son entrée aussi obstruée de bancs et de récifs qui 
laissent entre eux un chenal d'une profondeur suffi- 
sante pour les plus grands navires et qui doit être 
compté au nombre des excellents havres de la côte 
nord-ouest. Vis-à-vis de son entrée est située l'île 
Makambi. C'est à quelques lieues seulement du port 
de Bouéni, que s'ouvre la baie dite de Bombetok, 
corruption bizarre du mot indigène Ampampalouka 
ainsi altéré par les Européens. La baie s'étend dans 
une direction moyenne N. N.-O. etS. S. -E., à environ 
18 milles de 1,854 mètres dans les terres. Sa lar- 
geur est, à l'entrée, de 3 milles 1/2, mais en dedans 
elle varie de 3 à 6 et 7 milles. Les terres qui cir- 
conscrivent ce magnifique bassin présentent un 
aspect agréable et varié, où tout accuse la présence 
et l'activité de l'homme. En 1842, à l'époque où 
M. le capitaine de corvette Guillain visita ces para- 
ges, les baies de Matzamba et de Narrinda étaient 
inhabitées. Cet officier ne s'y arrêta pas. Quant à 
la baie de Mourounsaug ou de Rafala , ce n'est, à 

15 



226 LIVRE II. — CHAPITRE I. 

bien dire, que la partie septentrionale d'un immense 
bassin qui comprend, en outre de cette baie, celle 
de Saumalaza et une troisième qu'Owen a nommée 
Raminitok. Le mouillage de Mourounsang est en- 
tièrement ouvert au nord-ouest et ne doit pas être 
très-bon dans la saison d'hivernage. La baie de 
Saumalaza est un bras de mer qui, sur une largeur 
de 2 à 5 milles et avec des profondeurs inégales et 
très-irrégulières, s'avance à environ 25 milles dans 
les terres. Avec vent sous vergue, il serait pratica- 
ble d'une extrémité à l'autre pour les plus grands 
navires, mais les bancs et les récifs dont il est par- 
semé, surtout dans la partie nord, leur rendraient 
les mouvements de louvoyage fort difficiles. 

Nossi-bé commande l'entrée de la grande haie de 
Passandava, dont les bords sont aujourd'hui dé- 
serts. Dans la partie S.-O. gît un petit groupe d'îles 
appelé Nossi-Télou, les Trois îles. Entre ces îlots et 
la Grande Terre il y a un excellent mouillage et sur 
le côté occidental du plus grand de ces îlots, se 
trouve une anse où l'on pourrait établir à peu de 
frais un excellent quai de carénage. Non loin de 
l'entrée occidentale de cette baie, à 15 milles dans 
le S.-O. de Nossi-bé, est la baie de Bavatouhc, qui 
offre un excellent mouillage pour les navires de tout 
rang et dont on pourrait faire une position nauti- 
que et militaire importante. A l'est de Nossi-bé, est 
la baie de TchimpaijhioiiV on a 20 à 30 mètres d'eau 
et enfin près du cap d'Ambre, Ambavaui-bé, nom- 
mé, par l'Anglais Owen , Porl-Liverpool. 



GÉOGRAriIIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 2i27 

Des plateaux qui embrassent les parties élevées 
de Madagascar, des chaînes boisées qui les couron- 
nent, réservoirs inépuisables d'eaux toujours abon- 
dantes, s'échappent un grand nombre de rivières 
qui s'en vont aux deux mers, à Test et à l'ouest. A 
l'est ce sont : la Timjbale qui a son embouchure au 
fond de la baie d'Antongil, la Manahar, la Manan- 
(joiirou, la Voiiibé, la Mangourou, la Mananzari, la 
Nttmow\ la Faraon, la Matalane, la Manauijhare ; 
au midi : la Mcmdrère, la Ménérandre; à l'ouest : 
VOngiilahé, qui se jette dans la baie de Saint-Au- 
gustin, et la 2o/ia, dans la province de Féérègne, la 
Mangouki ou rivière Saint- Vincent qui la borne au 
nord, la Sango, la Mandéloido, la Ranouminti, VAn- 
dahangJd [Paraceyla d'Owen), la Sizoubowighi , la 
Maneniboule, la Douho qui arrosent le Ménabê; 
VOunara, la grande rivière de VAmbongo ; la Mand- 
zaraï, la Betsibouha qui débouche dans la baie de 
Bombetok et reçoit Ylkoupa, la rivière de Tanana- 
rive ; la Sou fia dont les eaux se perdent dans la baie 
des Matzambas, toutes rivières du Bouéni. 

Nous dirons quelques mots des plus remarqua- 
bles la Manan gourou, la Man gourou, la Manan- 
ghare, l'Ongn'lahé, la Mangouki, la Sizoubounghi, 
rOunara, la Betsibouka, et l'Ikoupa La Mangouvoii 
est probablement la seconde des rivières de Mada- 
gascar. Son cours est d'environ /lOO kilomètres ou 
90 lieues; elle descend, ainsi que la Manangourou, 
du point culminant du plateau inférieur et leurs 
sources paraissent être voisines. Elles se dirigent 



22(S LIVRE II. ClIAPITRK I. 

d'abord dans un sens opposé, l'une au sud, l'autre 
au nord, tournant ensuite brusquement vers l'est, 
pour couper la chaîne inférieure et se rendre à la 
mer. Elles forment ainsi en quelque sorte un arc 
immense, dont la corde, ou la distance qui sépare 
leur embouchure de la mer, peut être de 355 kilo- 
mètres ou 80 lieues. Tous les cours d'eau qui se 
trouvent entre elles, quelque considérables qu'ils 
soient, ne viennent ainsi que de la chaîne inférieure. 
Tous les renseignements puisés sur les lieux s'ac- 
cordent pour faire venir ces deux rivières de la pro- 
vince d'Antsianak, et, selon les uns, la Mangourou 
sortirait du grand lac qui se trouve dans cette con- 
trée, tandis que selon les autres, ce serait seule- 
ment la Manangourou. Quoi qu'il en soit, la première 
de ces deux rivières, dont les eaux sont si impétueu- 
ses dans la partie inférieure de son cours, parcourt 
d'abordaveclenteur l'immense plaine d'Ancayedans 
toute sa longueur; déjà même, quoique non loin 
de la source, elle y serait susceptible de porter ba- 
teau, si les cascades qu'elle forme en coupant la 
chaîne inférieure, dont elle couronne à peu près le 
sommet, n'étaient un obstacle à ce qu'on l'utilisât 
pour la navigation. Le lieu où elle forme son coude 
se trouve à quarante lieues de la mer environ. Là, 
cette rivière reçoit un affluent considérable venant 
du sud et que les naturels assurent être navigable, 
pour les pirogues, l'espace de deux journées \ 

* Histoire de r Établissement fraiiçais de Madagascar,^. i3, 14. 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 229 

De toutes les rivières de la côte orientale la plus 
importante après la Mangoiirou est la Manangliare, 
dont les sources se cachent dans les hautes val- 
lées de ribara, chez les Vourimes, et qui peut avoir 
une centaine de lieues ou 450 kilomètres de déve- 
loppement. 

La rivière Ongn'lahé sert de limite aux pays de 
Féérègne etdeMahafali. Elle paraît venir, ainsi que 
la Mangouki, du pays des Vourimes. Leur cours 
peut être de 350 à /lOO kilomètres. 

La Sizoubounglîi, ainsi que la plupart des rivières 
de la partie septentionale du Ménabé, descendent, 
comme l'Ounara, de cette chaîne qui longeant la 
frontière orientale du pays, a reçu le nom de Bongou- 
lava, la longue montagne. Si l'on regarde l'Ikoupa 
comme la partie supérieure de la Betsibouka, cette 
dernière rivière sera la plus considérable de Mada- 
gascar, car elle aurait alors 500 kilomètres ou 115 
lieues de cours, l'Ikoupa ayant à elle seule plus de 
hOO kilomètres, depuis sa source dans les monta- 
gnes d'Angavo jusqu'à son confluent avec la Betsi- 
bouka, à une centaine de kilomètres de l'embou- 
chure de celle-ci dans la baie de Bombetok. Nous 
avons déjà fait observer que l'Ikoupa passe à Ta- 
nanarive : elle reçoit toutes les eaux de la province 
d'Ancove. 

Au nom de quelques-unes de ces rivières se rat- 
tachent des légendes quileuront donné auxyeuxdes 
populations riveraines un caractère particulier. La 
Matitanana, sur la côte orientale, est aussi sainte 



230 LIVRE II. CHAPITRE I. 

pour les Malegaches que le Gange pour les Indous, 
et elle a même donné son nom à la province qu'elle 
arrose. Matitanana dans la langue du pays, est un 
mot composé de 3Iati, mourir, mort, et de Tanana, 
main, littéralement la main morte (rivière de). Les 
traditions locales racontent, sur l'origine de cette 
dénomination étrange, que deux géants d'une sta- 
ture extraordinaire et séparés par la rivière, se 
querellaient. Durant leur contestation, l'un d'eux 
saisit la main de l'autre d'une étreinte si violente 
qu'elle se détacha et tomba dans la rivière, qui de- 
puis en a gardé le nom. 

Du reste les sources, les fontaines, les eaux en 
général, abondent à Madagascar. Ainsi Tananarive 
est approvisionnée par ce que l'on nomme Ra- 
noii-vélona, les eaux éternelles, qui surgissent de 
tous les points de son territoire. 

D'après le nombre des rivières, il ne faudrait pas 
conclure que les communications fluviales soient, 
à Madagascar, étendues et commodes. La consti- 
tution physique de l'île le défendait, et c'est un 
des graves inconvénients qu'elle présente. Il tient 
à ce que le sol commençant à monter très-rapide- 
ment à quelques lieues du littoral, les rivières y for- 
ment des chutes plus ou moins élevées ou sont em- 
barrassées par des blocs ou bancs de rochers, que 
les petites pirogues peuvent seules contourner. 
Quelques-unes de ces cataractes sont fort belles et 
il en est qui sont même célèbres pour les gens du 
pays. Les rivières d'ailleurs, quoique profondes 



GÉOGRAPHIE DE L ILE DE MADAGASCAR. 231 

pour la plupart avant d'arriver à la mer, ont géné- 
ralement leur embouchure obstruée par des hauts 
fonds et par des barres qui en rendent l'entrée dif- 
ficile et souventdangereuse. Beaucoup d'entre elles 
sont fermées par les sables qu'amoncellent les vents 
battant en côte et par le mouvement de la mer. Il 
arrive alors que ces sables ainsi entassés arrêtent 
le cours de ces rivières jusqu'à ce que leurs eaux 
soient assez fortes pour s'ouvrir de nouveau un pas- 
sage dans la direction de la mer. 

Mais quelquefois ces opérations spontanées delà 
nature n'ont pu avoir lieu et il s'est formé à droite 
et à gauche de ces rivières des lacs ou des marais 
souvent très-étendus. D'autres fois, la double in- 
fluence des vents et des flots sur le sable des grè- 
ves a aussi produit le même résultat, de sorte qu'en 
certaines parties des côtes, telle par exemple cj[ue 
celle qui s'étend de Tamatave à Sakallion, sur un 
développement de 290 kilomètres ou 65 lieues, on 
voit en arrière du rivage une chaîne de lacs qui 
lui est parallèle. Les uns sont isolés, et séparés 
par des isthmes appelés pangalane, (littéralement: 
où l'on fait son chemin), les autres communiquent 
entre eux ou avec les rivières voisines. On a mis à 
profit cette disposition des eaux pour faciliter les 
communications, et la première partie de la route 
de Tamatave à Tananarive jusqu'à Vobouaze se fait 
au moyen de ces lacs. Après avoir quitté Tamatave, 
on remonte pendant quelque temps la rivière d'I- 
vondrou. Elle est séparée du premier lac, le lac de 



232 LIVRE II. CHAPITRE I. 

Nossi-bé (de la grande île) par une pangalane surla- 
quelle on traîne les pirogues, aussi faut-il une 
heure pour le traverser bien qu'il n'ait pas 200 pas 
de longueur. Le lac Nossi-bé, qui a 35 kilomètres de 
tour est très-beau et très-di versifié par de pittores- 
ques îlots couverts de plantes et d'arbres remplis 
de milliers d'oiseaux. L'un d'eux fut, suivant les 
Malegaches, le séjour d'une sorcière Maliao, fa- 
meuse dans les traditions du pays et qui leur in- 
spire une telle frayeur que les rameurs n'ouvrent 
jamais la bouche en traversant le Nossi-bé dans la 
crainte de la voir apparaître. 

Du lac on gagne le village de Fitanou près du 
second lac, celui d'Iranga. La terre qui les sépare 
est appelée Tanfoutchi, terre blanche. Il existait 
dans ce lieu, disent les Malegaches, un serpent 
monstrueux, un fangane terrible qui dévorait les 
hommes et les bœufs. Ses dimensions étaient telles 
qu'il pouvait entourer dans ses replis jusqu'à des 
villages de trois cents familles ; les habitants inves- 
tis de cette façon étaient atteints par les sept dards 
dont sa langue était armée et périssaient d'une 
mort affreuse. La désolation était à son comble 
quand Dérafif, le bon principe, parut dans le can- 
ton et résolut de se délivrer de ce fléau destructeur. 
A cet effet, il ordonne qu'on lui fabrique une serpe 
proportionnée à lataille du monstre. Muni de cette 
arme gigantesque, il épie l'instant où le fangane se 
livre au sommeil, Fattaque, le dompte, divise son 
corps en tronçons qu'il disperse dans toute la con- 



GÉOGRAPHIE DE L ILE DE MADAGASCAR. 233 

trée. La caverne où se retirait le fangaiie, l'étang 
où il se baignait, se voient encore à Tanfoutchi, 
langue de terre qui n'a pris, disent les naturels, 
cet aspect argileux et blanchâtre d'où lui vient son 
nom, que parce qu'elle étaitle passage habituel du 
dragon. 

Le lac Iranga est beaucoup plus petit que le lac 
Nossi-bé, et l'on n'y trouve que /i à 5 brasses de fond. 
Mais le lac Rassouabé qui lui succède est beaucoup 
plus grand. Il peut avoir 50 à 55 kilomètres de 
tour et abonde en poissons et oiseaux aquati- 
ques. D'après les indigènes, le géant du feu y com- 
mande ; aussi a-t-on soin, pour le traverser, en toute 
sécurité, d'apporter de Tamatave des faufoudis, ou 
charmes protecteurs. Ce lac communique au lac 
Rassoua-massaye par un canal étroit où l'on trouve 
à peine assez d'eau pour les pirogues. On a bientôt 
rencontré alors le village de Vavoune. La route tra- 
verse une forêt pendant plusieurs lieues. On arrive 
à Andevourante , d'où l'on peut remonter vers Ta- 
nanarive. 

Outre ces lacs côtiers, il en existe d'autres dans 
l'intérieur, mais ils ne sont connus encore que très- 
imparfaitement. Les plus étendus sont Vlhotry, dans 
la partie nord du pays de Féérègne, V Imanangora 
et le Nossi-Vola (lac de l'île d'Argent) dans l'Antsia- 
nak, le lac Ima ou Imania, au nord du Sizou- 
bounghi (Ménabé), le lac Safé, dans le Milanza 
(Ambongo), celui que les Malegaches ont nommé 
Saririaha, image de l'Océan, à l'est de la forêt de 



234 LIVRE II. CHAPITRE I. 

Bemarana, dans la partie occidentale del'Ancove, 
ritasy, fameux par l'excellence de son poisson ; en- 
fin à l'ouest de la baie de Bombetok, le lac Kin- 
koiini qui verse le tropplein de ses eaux dans la Mand- 
zardi. C'est dans une île duNossi-Vola, que s'élevait 
l'ancienne capitale de l'Antsianak, Bahidranou. Le 
lac//»aa31 kilomètres de long, sur 15 à 16 de large, 
le Kinkoimi dans la partie sud-ouest du Bouéni, 
est assez large pour que de l'un des bords on ne 
puisse apercevoir le bord opposé, sa profondeur vers 
le milieu, et en certains autres endroits, va jus- 
qu'à dix brasses ou vingt mètres ; l'eau en est belle 
et le poisson y est très-abondant, ses bords sont 
très-peuplés et au milieu il y a trois petites îles 
dans lesquelles les habitants cherchent un refuge 
en temps de guerre. 

On ne devra pas s'étonner si nous disons que le 
climat d'une terre aussi vaste, aussi diverse dans 
ses formes que l'est Madagascar, est très-varié. Pen- 
dant que l'on supporte à peine sur la côte une cha- 
leur parfois étouffante, les plateaux et les hautes 
vallées de l'intérieur dans les provinces d'Ancove, 
des Betsiléos et d'Antsianak, d'Ibara (Vourimes), 
jouissent d'une température généralement peu éle- 
vée, souvent même très-fraîche. Le froid y est assez 
vif dejuin cl septembre, souvent très-piquant en 
décembre et en janvier. Les cimes des monts An- 
karalra se couvrent alors de glace et la grêle y tombe 
avec abondance. 

Les côtes et les deux versants de l'île sont sou- 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 235 

mis au régime climatériqiie des contrées intertro- 
picales. L'année s'y divise en deux saisons, nom- 
mées par les Européens, l'une saison sèche ou bonne 
saison, l'autre saison pluvieuse ou mauvaise saison, 
la hors-saison de Flacourt. Cette dernière époque 
pendant laquelle ont lieu les pluies d'orage, les 
bourrasques et les ouragans, est communément dé- 
signée sous le nom cVhivernage. La première com- 
mence en mai et finit vers le milieu d'octobre. La 
chaleur est alors tempérée ; de .très-fortes brises 
soufflent pendant le jour, renouvellent et puri- 
fient l'air. La saison pluvieuse commence vers la fin 
d'octobre et continue jusqu'à la fin du mois d'avril. 
C'est dans les mois de janvier et de février que la 
chaleur atteint son maximum, et que le climat est 
le plus malsain dans les endroits marécageux. 

Les vents soufflent à Madagascar à des époques 
fixes, suivant des directions connues. Ils se divisent 
en ïuousson de nord-est et de sud-ouest. Depuis le 
fort Dauphin jusqu'au 22" degré de latitude, les 
vents régnent presque constamment du nord-est. 
En mer, leur action ne se fait pas sentir régulière- 
ment à plus de dix lieues de la côte. Les vents du 
sud-est sont rares dans ces parages. 

Sur la côte occidentale de Madagascar, la brise 
du N.-E. règne perpétuellement d'octobre en avril, 
le reste de l'année elle varie du S. à l'O., depuis 
midi jusqu'au soir, pendant la nuit, elle passe du 
sud à l'est et se fixe au matin dans cette dernière 
aire de vent. 



236 LIVRE n. CHAPITRE I. 

C'est déterre que viennent la plupart des orages. 
Les nuagesrefoulés dans le jour par la brise de nord- 
est sur les montagnes de Madagascar, y forment, 
vers, le soir une large bande bleue bien connue des 
navigateurs; puis, violemment repoussés vers le 
large, dans la nuit et quelquefois avant le coucher 
du soleil, ils laissent échapper de leur sein la pluie, 
les éclairs et la foudre. Quant aux ouragans, ils 
n'exercent jamais leurs ravages sur une grande 
étendue de territoire. Ils paraissent moins à crain- 
dre dans le nord que dans les autres parties. 

L'insalubrité reprochée, de tout temps, au climat 
des côtes de Madagascar lui est commune avec 
celle de toutes les régions de terres basses situées 
entre les tropiques où les mêmes causes amènent 
les mêmes effets. Elle est presque exclusivement due 
aux pluies diluviales qui inondent chaque année le 
pays et surtout au débordement des rivières dont 
les eaux, fréquemment arrêtées par les sables qu'y 
accumulent les vents généraux et l'action des flots, 
se répandent sur un sol bas et plat qu'ils envahis- 
sent. Cette observation est surtout applicable à la 
côte orientale de l'île , du fort Dauphin à la baie 
d'Antongil. En janvier et février, lorsque les fortes 
chaleurs arrivent et dessèchent une partie de ces 
marais, où beaucoup de matières végétales et ani- 
males sont en décomposition, il s'exhale de leur 
sein des miasmes délétères que les vents, arrêtés 
par les montagnes et les forêts du littoral, ne peu- 
vent emporter au loin et qui, maintenues ainsi dans 



GÉOGRAPHIE DE l/iLE DK MADAGASCAR. 237 

les lieux mêmes où ils croupissent, engemirent, 
notamment cl Manghafia, à Angontsy, à Tamatave, 
à Foulepointe et à Sainte-Marie, les fièvres meur- 
trières qui y régnent particulièrement à cette 
époque. C'est à ces miasmes mortifères qui régnent 
le long delà côte orientale, surtout pendant six mois 
de l'année, que cette côte doit le funèbre surnom qui 
lui a été donné par les blancs effrayés de Cimciièrc 
(les Européens. Les indigènes de l'intérieur n'en 
sont pas plus à l'abri que ces derniers. Il a été re- 
connu, du reste, que ces fièvres ne sont pas différen- 
tes de celles de la Zélande et de Ilocliefort. Elles sont 
surtout bilieuses et ne deviennent putrides ou ma- 
lignes que lorsqu'on les néglige ou qu'on emploie 
dans leur traitement des médicaments contraires ou 
insuffisants. Elles cèdent assez ordinairement à 
d'abondantes transpirations, à une forte dose de 
sulfate de quinine. Des douleurs aux articulations, 
une pesanteur de tête insupporta])le annoncent la 
présence du fléau. 

La côte orientale de Madagascar ne cessera d'être 
insalubre que lorsqu'on aura détruit les causes qui 
la rendent telle ; opération gigantesque sans doute, 
mais qui n'a rien d'impossible avec les procédés de 
dessèchement que la civilisation européenne pour- 
rait mettre aux mains des naturels. 

Le littoral occidental et surtout le littoral nord 
de Madagascar, sont complètement exempts de l'in- 
salubrité reprochée à la côte orientale. On trouve 
sur la côte nord des plateaux élevés, parfaitement 



238 LIVRE II. CHAPITRE I. 

exposés aux brises de la haute mer. Les forêts y 
sont éloignées du rivage qui ne présente que des 
arbres disséminés parmi lesquels l'air circule li- 
brement. Les marais y sont rares et peu étendus, 
les pluies moins fréquentes et la température plus 
sèche que dans l'Est. Les marins qui ont visité ces 
parages et qui y ont séjourné quelquefois, pendant 
toute la durée de l'hivernage , s'accordent à dire 
qu'il n'y règne ni fièvres ni autres maladies endé- 
miques ou épidémiques, à aucune époque de l'an- 
née '. 

Il y a parfois quelques ouragans à Madagascar ; 
mais ils n'exercent jamais leurs ravages sur une 
grande étendue de territoire et méritent tout au 
plus le nom de rafales, si on les compare à ceux 
qui désolent, de temps à autre, les îles Bourbon et 
Maurice. Les ouragans paraissent, du reste, moins 
à craindre dans le nord de Madagascar que dans les 
autres parties de File. Les raz de marée sont assez 
fréquents sur les côtes de l'île ; mais sur toute la 
côte orientale qui s'étend du fort Dauphin à la baie 
de Diego-Suarez, la mer ne s'élève guère de plus 
d'un mètre dans les plus fortes marées, tandis qu'à 
la côte occidentale, la mer monte de deux à trois 
mètres. 

Du reste, les miasmes morbides des côtes de Ma- 
dagascar, lorsque ces côtes sont peu salubres, n'é- 



' Xotices statistiques publiées par le Ministère de la marine , 
18iO, 4<= partie, page 27. 



GÉOGRAPHIE DE L ILE DE MADAGASCAR. 239 

tendent leurs influence qu'à dix lieues à peine dans 
l'intérieur des terres. A cette distance de la mer, le 
sol est déjà plus élevé, l'air y est généralement plus 
frais et le pays devient de plus en plus sain, à me- 
sure qu'on y pénètre. Si, au delà des côtes, on ob- 
serve quelques maladies, elles sont dues à des cau- 
ses tout à fait étrangères au climat. La salubrité 
des plateaux de l'intérieur, habités par les Hovas 
est même renommée. Des voyageurs ont été jus- 
qu'à dire que, sous ce rapport, le climat de la pro- 
vince d'Ancove était supérieur au climat de la 
France. 

Les caractères géologiques de Madagascar sont 
aussi remarqualiles que variés, mais ils n'ont été 
jusqu'à présent que très-superficiellement étudiés. 
Les formations primitives apparaissent dans un 
grand nombre de localités où l'on voit le granit, 
la syénite et des blocs d'un quartz singulièrement 
pur, souvent accompagné d'un quartz rose très- 
beau. On y rencontre aussi fréquemment un cyst 
entrecoupé de larges veines de quartz et une sub- 
stance ressemblant au grauwacke. Les formations 
schisteuses y sont étendues, et on y a observé le 
silex entremêlés d'une belle chalcédoine, le cal- 
caire primitif, ainsi que différentes espèces de 
grès. De superbes cristaux de scliorl se rencontrent 
fréquemment dans le pays des Betsiléos, où l'on a 
trouvé aussi des fossiles nombreux de serpents, de 
lézards, de caméléons et de végétaux revêtus d'une 
enveloppe calcaire. Quelques indices, des exploi- 



240 LIVRE II. — CHAPITRE I. 

talions même, signalent la présence du terrain car- 
bonifère sur plusieurs points. La pierre à chaux ne 
paraît pas exister dans les parties orientales, où les 
divers coraux la remplacent d'une manière avan- 
tageuse. 

On voit quelquefois dans le Betsiléo, sur une 
étendue de plusieurs milles, des masses d'une lave 
terreuse homogène ; d'autres laves y abondent en 
beaux cristaux d'olivine ; les scories et les pierres- 
ponces se montrent sur plusieurs points. Mais cette 
partie de l'île n'est pas la seule où l'action violente 
des anciens foyers volcaniques ait été signalée. Sur 
la route d'Andevourante à Tananarive , dans la 
vallée des Bezonzons (Bezanozano) , des crevasses 
considérables, des pierres noires et brûlées annon- 
cent que des feux aujourd'hui éteints ont boule- 
versé jadis cette contrée. Au N.-E. de la capitale 
du Ménabé et à quelque distance, se dresse la cime 
noirâtre du mont Taugounj aux flancs arides. Un 
cratère ouvert à son sommet, plusieurs cavités con- 
sidérables d'où jaillissent les sources du Ranou- 
minti (l'eau noire), des éboulements de terre et des 
laves ne permettent pas de douter que ce ne soit 
un ancien volcan. La tradition du pays vient du 
reste confirmer cette assertion. « Tu vois, disait un 
indigène à un voyageur, en indiquant les cavernes 
de la montagne, la demeure de celui que les Saka- 
laves appellent l'ennemi des hommes; c'est sous 
ces voûtes ténébreuses qu'il a bâti son palais ; il est 
le maître du feu qui dévorerait, s'il le voulait, les 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 241 

Malegaches et leurs troupeaux. La terre elle-même 
ne pourrait résister à son intensité. Aussi le roi 
Ramitrah a-t-il soin, pour apaiser ce génie, de 
lui sacrifier des taureaux, à toutes les nouvelles et 
pleines lunes; car ce sont les époques où il a soif 
de sang. Les Ombiaches et les Ampaanzares disent 
que plusieurs générations des Sakalaves ont existé 
avant celle que tu vois et que toutes ont été ense- 
velies dans l'estomac de feu du géant. Cependant 
depuis plusieurs siècles, il reste enfermé dans son 
palais, couché sur des monceaux d'or, qui lui ser- 
vent de lit. » 

Aujourd'hui l'action volcanique paraît avoir en- 
tièrement cessé à Madagascar. Des voyageurs ont 
assuré à Dumaine qu'il existait un volcan au nord- 
ouest de la baie de Diego-Suarez, auprès de l'ile que 
les Anglais ont nommée Woody Island, l'île boisée. 
Toutefois, les voyageurs qui ont le plus récem- 
ment exploré ces parages ne signalent rien de ce 
genre. 

Les terres des provinces du nord de Madagascar 
sont noires et vigoureuses , aussi le Bouéni est-il 
une des plus fertiles contrées de l'île. Celles du 
milieu de la côte de l'est sont sablonneuses jus- 
qu'à une ou deux lieues des bords de la mer. Plus 
loin, la végétation devient très-riche. Dans le Sud, 
c'est-à-dire vers Sainte-Luce, le terrain est mêlé de 
sable, mais il est supérieur aux terres qui avoisi- 
nent le cap Sainte-Marie. Celles des environs du 
fort Dauphin sont excellentes. La partie peu mon- 

16 



242 LIVRE II. — CHAPITRE I. 

tagneuse du pays des Sakalaves du Nord (le Bouéni) 
est fertile, surtout près des rivières et des marais 
et abonde en fataka et en esquine, fourrages excel- 
lents. La plus grande partie des plateaux de Tinté- 
rieur est au contraire rocailleuse et stérile; le ter- 
rain y est en général ocreux et ferrugineux. Dans 
la province d'Andrantsaï, qu'habitent les Betsiléos, 
les terres sont noires, brunes, rouges, jaunes et 
blanches. Le sol rouge y est le plus commun et il 
est extrêmement productif. Tels sont les champs 
rougeâtres des Bétanimènes. 

On se ferait difficilement une idée de la richesse 
et de l'abondance des productions végétales de Ma- 
dagascar, et elle a de tout temps excité l'étonne- 
ment et l'admiration des voyageurs qui l'ont vi- 
sitée. Les botanistes surtout en ont été ravis. 
« Quel admirable pays que Madagascar ! écrivait 
Commerson à Lalande en 1771. Il mériterait seul 
non pas un observateur ambulant, mais des acadé- 
mies entières. C'est à Madagascar que je puis an- 
noncer aux naturalistes qu'est la terre de promis- 
sion pour eux. C'est là que la nature semble s'être 
retirée comme dans un sanctuaire particulier pour 
travailler sur d'autres modèles que ceux dont elle 
s'est servie ailleurs : les formes les plus insolites, 
les plus merveilleuses, s'y rencontrent à chaque 
pas. Le Dioscoride du Nord (Linnée) y trouverait 
de quoi faire dix éditions de son Système de la na- 
ture et finirait par convenir de bonne foi qu'on n'a 
soulevé qu'un coin du voile qui la couvre. » 



géograpiiib: dk l'île de Madagascar. 243 

Plusieurs naturalistes ont , depuis lors, exploré 
quelques filons de cette inépuisable mine et se sont 
toujours retirés en avouant qu'elle lasserait Tacti- 
vité des hommes les plus ardents pour la science. 
Nous ne saurions donc avoir la prétention de don- 
ner ici la nomenclature définitive de toutes les plan- 
tes, de tous les arbres et arbustes connus de Ma- 
dagascar. En nous bornant aux plus remarquables 
et à ceux dont l'homme a su tirer parti, notre no- 
menclature sera encore assez longue. Voici une 
énumération succincte qui peut en être faite : le 
fotabe {barringtonia speciosa), le filao (casuarina 
equiselifoUa) , le baobab (adansonia) qui abonde sur 
la côte occidentale ; le rofia, espèce de cyrus pré- 
cieux pour les indigènes ; l'ampaly, espèce de moriis 
dont la feuille rugueuse est employée à polir le 
bois; Vavoha (dais Madagascanensis) avec lequel 
on fait, sur la côte de l'est, une sorte de papier 
grossier; le tapia ediills, qui sert de nourriture aux 
vers-à-soie indigènes ; l'amiena (urtica furialis), Ta- 
viavy, espèce de figuier indien, l'aniontana et le 
voara, autres variétés du môme arbre ; le bétel in- 
dien; le foraha, callophijllum inophijlliim ou dra- 
gonnier, le vakoa (vaqiioi) ou Pandanus, dont il y a 
trois espèces : P. hofa, P. sylvestris, P. longifolius 
Ijymmidalis, la dernière qui fleurit à la baie d'An- 
tongil, et le bambou [bamhusa arnndinacea) assez 
abondant pour avoir donné son nom, do/o, à ce pays 
appelé I-volo-ina. 

L'azaina (azign de Chapelier) est regardé comme 



244 LIVRE II. — CHAPITRE I. 

im des arbres les plus utiles de ^Madagascar ; c'est 
le cJirysopia dont il y a cfuatre espèces et qui appar- 
tient à la famille des guttifères. Il vient très-droit, 
ne pousse de branches qu'à son sommet en forme 
de couronne, atteint 60 pieds et assez de grosseur 
pour donner 2 pieds d'équarissage. Les indigènes 
en extraient une résine ou suc jaune appelé Litsy, 
cjui leur sert à fixer leurs couteaux et autres objets 
dans leurs manches. On emploie le tronc de cet 
arbre pour la construction des pirogues, à laquelle 
sert aussi singulièrement \e rounoutre ou arbre che- 
velu. Lliymcnwa verrucosa fournit une abondante 
quantité de gomme copal. Le vouhéma, qui donne 
la gomme élastique, y abonde, ainsi que le roin- 
dambo, espèce de smilox,- Favozo, laurus sassafras, 
le cubèbe, le bélahy, espèce de simaroiiba, mais il 
ne paraît pas y exister de salsepareille. Le zahana, 
bignonia articulata, et le voankitsihity, le bujnonia 
telfaria de Boyer, fournissent les zagaies ou javelots, 
les cannes, etc. Le zozoro est le papyrus de Mada- 
gascar. On y voit plusieurs espèces dliibisciis et de 
mimosa; ce dernier arbre appelé fano, se voit fré- 
quemment auprès des tombes des Vazimbas, l'autre 
sert à fabriquer des cordages et un feutre gros- 
sier. Les bords delà Sohani, de la Manamboule, de 
la Maramouki et d'autres rivières du pays sakalave, 
surtout au sud, abondent en bois de sandal. 

Il faut ajouter à cette liste un nombre prodigieux 
d'orchidées et de fougères, Torseille, très-commun 
sur les roches des bords de la mer ; le seva, buddleia 



GÉOGRAPHIE DE L ILE DE MADAGASCAR. 245 

Madcuj. ; V arivou-taon-vélou (mille ans de vie) , la 
panacée des Malegaches ; le cylisus caja, ou pois à 
pigeon (en malegache Ambarivatnj); le songosongo 
une belle espèce d'euphorbe, dont on environne 
souvent les terres cultivées; le laingio, sophoniciis 
lingiim, dont les indigènes se servent pour nettoyer 
leurs dents, enfin le tanghiniaveneniflua qu'un usage 
terrible a rendu célèbre. Nous en reparlerons avec 
détail en étudiant les mœurs et les coutumes des 
peuples de Madagascar. 

Un arbre dont il est fréquemment question dans 
les relations est le ravinala [Uranisas peciosa) connu 
des Européens et des créoles des îles de France et 
de Bourbon sous le nom d'arbre du voyageur, parce 
que l'on trouve entre les aisselles de ses feuilles de 
l'eau très-fraîche et très-bonne à boire; il a le tronc 
d'un palmier et les feuilles d'un bananier avec cette 
différence que, plus épaisses et plus fortes, elles se 
redressent vigoureusement et se disposent en éven- 
tail régulier au sommet de l'arbre. Le bois du ra- 
vinala sert à former la charpente, les feuilles les 
parois extérieures, les cloisons et le toit des cases. 
On emploie sa feuille à d'autres usages domestiques. 
Le ravinala croît près des ruisseaux et dans les ma- 
récages, et non dans des lieux secs et arides, comme 
on l'a prétendu pour colorer d'un peu de merveil- 
leux la propriété qu'il a de fournir au voyageur 
altéré une boisson rafraîchissante, qui n'est autre 
que de l'eau de pluie. 

Madagascar possède de riches épices; VagatJio- 



246 LIVRE II. CHAPITRE I. 

plujUum aromaticinn, traduction de l'appellation 
indigène ravintsara, la feuille excellente, ainsi nom- 
mée à cause de sa délicieuse odeur; le longoza, 
curciima zedoaria, le gingembre, le poivre sauvage, 
le capsicum , le tantamo, ciirciima lomja. On ex- 
trait de différents arbres douze espèces d'huiles, 
dont la plus connue est celle de palma-christi. 

Le riz est aujourd'hui la plus importante pro- 
duction agricole du pays. On n'en distingue pas 
moins de onze variétés, qui toutes donnent des 
produits considérables dans les terres propres à 
la culture de cette céréale. Il y en a plusieurs es- 
pèces qui se cultivent dans les terrains secs, et qui, 
sans être aussi productives que celles des terres 
humides, donnent cependant des récoltes abon- 
dantes et d'aussi bonne qualité. Le riz de Manou- 
rou est le plus beau de l'île ; on lui préfère cepen- 
dant, à Bourbon, un riz rouge qui vient des envi- 
rons du fort Dauphin. Les vieillards s'accordent à 
dire que l'introduction du riz à Madagascar est ré- 
cente ; mais il est probable qu'ils entendent par là 
son introduction dans l'intérieur, car Flacourt, il 
y a déjà plus de deux siècles, donne la description 
des différentes espèces de riz cultivées dans l'île. 
On pense aussi qu'il n'y a pas plus de 150 ans que 
le cocotier a commencé à croître à Madagascar, où 
sa noix, selon quelques naturalistes, aura été jetée 
sur le rivage par les vagues. L'arbre à pain y est 
d'une origine encore plus moderne, mais la patate 
et la banane y sont connues de temps immémo- 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 247 

rial. On y recueille différentes espèces d'ignames 
appelées par les naturels ovy, du manioc (manga- 
hazo), du maïs, du gros millet, plusieurs espèces de 
fèves, des concombres, des melons, des pommes de 
pin, des noix de terre, des choux, des ognons, des 
girauraonts. Les citrons, les oranges, les limons, 
les pêches, les mûres, y croissent merveilleuse- 
ment, et on voit encore au voisinage du fort Dau- 
phin la plantation d'orangers qu'y firent jadis les 
Français. La base de la nourriture des Sakalaves 
du Sud est l'arrow-rout. Le sagoutier est un arbre 
indigène à Madagascar et la canne à sucre y est 
cultivée sur un grand nombre de points. 

Beaucoup de racines et de plantes potagères ve- 
nant pour la plupart du cap de Bonne-Espérance 
ou d'Europe, y ont été introduites, dans ces derniers 
temps, par les voyageurs ou les missionnaires an- 
glais. L'île doit à ces derniers plusieurs variétés de 
la vigne du Cap, le figuier du Cap, les grenades, et 
seulement comme essai, les noix et les amandes. 
Le pays d'Ancove est du reste le seul endroit où 
l'on trouve du raisin, qui pourrait être bon, si l'on 
attendait pour le cueillir qu'il eût atteint sa ma- 
turité. Les vignes y viennent sans culture et pro- 
duiraient assez pour faire du vin, mais les Hovas 
ne savent pas en tirer parti. Le froment, l'orge et 
l'avoine sont peu estimés des indigènes et semblent 
du reste ne se plaire que médiocrement dans le 
pays. Il n'en est pas de même de la pomme de 
terre qui y est très-recherchée. 



248 LIVRE II. CHAPITRE I. 

Dans les différents lieux de la côte orientale, à 
Tamatave, à Mananzari, où l'on a planté le café, il 
a parfaitement réussi. Son produit était compara- 
ble aux meilleures sortes de Bourbon. 

Le tabac de Madagascar est d'une qualité supé- 
rieure ; il réussit également bien dans l'intérieur et 
sur les côtes. Le coton dont les importations an- 
nuelles vont en France à près de cent millions de 
livres, réussit admirablement bien dans les basses 
terres comme sur les plateaux du centre, dans 
l'Ancove. Dans toutes les terres légères de l'île, on 
voit croître spontanément trois espèces d'indigo- 
tier et les naturels sont depuis longtemps en pos- 
session de moyens plus ou moins perfectionnés d'ap- 
pliquer le principe colorant de cette plante à la 
teinture de leurs vêtements. 

Le bois d'ébène que l'on a tiré jusqu'à présent 
de Madagascar, est ordinairement d'une qualité 
inférieure. Cela vient de ce qu'il est coupé dans les 
forêts marécageuses, où l'exploitation en est bien 
plus facile ; mais dans l'intérieur et dans la partie 
nord de l'île, entre Yohémar et Diego-Suarez, on 
trouve des forêts en terrain sec où la qualité de ce 
bois est de beaucoup supérieure, et égale à celui 
de Maurice ; c'est là que croît la plus belle espèce 
d'ébène, le diospyrus ebenaster. 

Quelques espèces de bois d'aigle, de benjoin et 
de rose se trouvent dans les forêts de Madagascar, 
qui abondent aussi en une foule d'autres arbres 
donnant les matières premières nécessaires aux 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 249 

ateliers de teinture, de marqueterie et de tablette- 
rie. On y trouve encore des écorces fort estimées, 
telles que le quinquina rouge. Elle renferme un 
nombre considérable de copalliers. L'étendue de 
ses forêts est immense et elles traversent l'île dans 
toutes les directions, se développant surtout le 
long des plateaux inférieurs, comme pour défen- 
dre l'approche de la région centrale. Là, au milieu 
d'une solitude qui n'est pour ainsi dire jamais 
troublée, sous la double influence d'un soleil tro- 
pical et d'une atmosphère humide, la plante naît 
et meurt en revêtant sans cesse les formes infinies 
et inépuisables d'une spontanéité que rien n'arrête. 
Depuis la création , il s'y produit dans le silence 
des phénomènes admirables, rare privilège d'un 
petit nombre de régions de ce globe, et dont l'im- 
posante grandeur n'a pu être explorée encore par 
aucun œil humain doué d'intelligence et de saga- 
cité comparative. En présence de ce monde d'une 
richesse si merveilleuse, ne doit-on pas déplorer 
amèrement les difficultés qui depuis si longtemps 
en séparent la civilisation, et la science sa compa- 
gne? Des taillis presque impénétrables, traversés 
dans tous les sens par des lianes et des plantes pa- 
rasites sans nombre, s'y opposent incessamment 
à la marche du voyageur qui, pour prix de son cou- 
rage, se trouve parfois exposé à l'influence funeste 
d'un air vicié que les courants ne peuvent renou- 
veler, aux dangers des éboulements subits et des 
précipices inconnus ; car la plupart de ces grands 



250 LIVRE II. CHAPITRE I. 

bois courent à perte de vue sur le flanc des chaînes 
qu'elles transforment en un vaste amphithéâtre d'é- 
ternelle verdure. 

Les quatre principales forêts de Madagascar sont 
Alamazaotra, Ifoliara, Bémarana et Betsimihisatra, 
qui n'en font pour ainsi dire qu'une seule traversant, 
semblable à une immense ceinture, toutes les pro- 
vinces de l'île sous des noms d'ailleurs différents. 
Ainsi sur la route d'Andévourante à Tananarive on 
l'appelle foret de Fanghourou et le chemin de cette 
dernière ville à la baie de Bombetok la traverse en 
un point où, sous le nom d'Anghala-Vouri, elle 
sépare le Bouéni de l'Antsianac. La vaste forêt de 
Magnérineri, qui couvre toute la partie orientale 
de l'Ambougou n'est encore qu'un morceau de cet 
immense cordon. Les productions végétales de Ma- 
dagascar sont du reste peut-être bien moins remar- 
quables encore par leur nombre que par leur va- 
riété , et si l'on a bien saisi ce que nous avons dit 
plus haut de la nature de sa surface , on compren- 
dra facilement cette vérité. En effet, sur les plans 
inclinés qui conduisent de la mer à plusieurs 
mille pieds au-dessus de son niveau on rencontre 
pour ainsi dire, toutes les températures. Aussi les 
cultures intertropicales et celles des régions tem- 
pérées s'y trouvent-elles dans d'admirables condi- 
tions, selon les zones dans lesquelles les y ont pla- 
cées la main de l'homme ou la main de Dieu ! Toutes 
les productions qui font la richesse des différentes 
nations du monde pourront se cultiver à Madagas- 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 251 

car le jour où cette île magnifique sera clans les 
mains d'un peuple civilisé, actif et intelligent. 

Le détroit qui sépare Madagascar de la côte d'A- 
frique est trop large, pour que les grands quadru- 
pèdes de ce continent aient pu venir s'y fixer. 
Aussi n'y rencontre-t-on ni éléphants , ni lions, ni 
tigres, ni aucun des hôtes de nos forêts du conti- 
nent. Madagascar a seulement des bisons, ou bœufs 
sauvages, des sangliers, des chats et des chiens er- 
rants, échappés à la domesticité et revenus à l'état 
sauvage. Quant aux animaux qui n'y ont pas été 
importés, tels que les makis (le Lcmnr de Linnée, 
en malgache Varik), les aye-aye, les tendracs, ils 
ont leur place propre dans l'échelle zoologique. Les 
sangliers sont de deux espèces ; la plus nombreuse 
est de la grosseur des nôtres. Leurs soies sont 
d'un brun foncé et deviennent très-dures, quand 
ils sont âgés; ils ont les habitudes du sanglier d'Eu- 
rope, mais la structure de leur tête est différente ; 
celle de la laie est beaucoup plus allongée que celle 
du mâle. Elle aauxjouesdes os saillants qui laissent 
à peine apercevoir ses yeux dans les cavités profon- 
des qui existent entre ces os et ceux du front. Mais 
si la tête de la laie est singulière, celle du sanglier 
est hideuse. Les sangliers de la petite espèce sont 
assez rares ; leur conformation est la même. Ces 
deux sangliers ont du reste plus de peine que les 
nôtres à se faire à la vie domestique. Les naturels 
les chassent aux chiens et armés de la zagaie. A 
Madagascar, on a tant de vénération pour ceux qui 



252 LIVRE ir. — CHAPITRE I. 

chassent le sanglier, que, partout où ils passent, on 
leur offre des bœufs en cadeaux. Les chasseurs sont 
même autorisés parla coutume à disposer, dans un 
pressant besoin, des choses qui sont nécessaires à 
la vie. C'est un privilège que Ton est convenu de 
leur accorder pour les récompenser des dangers 
qu'ils courent et reconnaître les services qu'ils ren- 
dent aux agriculteurs. En effet, dans les contrées 
où les chasses ne sont pas fréquentes, ces animaux 
sont très-nombreux, dévastent les rizières et détrui- 
sent une partie des récoltes. Le bison, appelé par 
les Malegaches ombé-hala (bœuf du bois), est en- 
core plus terrible à chasser que le sanglier. 

Le chien malegache ressemble au renard; il a le 
poil fauve, les oreilles droites, le museau allongé, 
la queue longue etfourrée. Un grand nombre vivent 
sauvages dans les forêts. Lorsqu'ils mènent la vie 
domestique, ils paraissent avoir moins d'instinct 
que les nôtres. Ceux d'Ancaye sont renommés dans 
l'île pour la chasse au sanglier. 

11 y a plusieurs espèces de makis ; les plus petites 
et les plus jolies sont de la grandeur d'un chat 
ordinaire, mais plus minces. Leur fourrure tache- 
tée de gris, de blanc et de noir, ressemble à celle 
de l'hermine et pourrait avoir de la valeur en Eu- 
rope, s'il était possible delà conserver : on pourrait 
s'en procurer par milliers. La plus grande de tou- 
tes les makes est noire et blanche ; elle a à son cou 
une sorte de fraise noire qui contraste singulière- 
ment avec l'extrême blancheur du reste du corps. 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 253 

Ses pattes sont, en outre, couvertes jusqu'aux ge- 
noux de poils noirs disposés exactement comme des 
gants de Crispin. Sa queue est d'un noir luisant; 
elle est grosse comme un angora et de mœurs très- 
douces. 

Le tendrac n'est pas un des animaux les moins 
curieux qu'il y ait à Madagascar, où il remplace les 
fourmilliers d'Amérique ; il est gros comme un la- 
pin domestique. 11 dort en terre pendant près de 
sept mois, s'engraisse et devient excellent à manger; 
ses formes et son organisation ne diffèrent pas ])eau- 
coupde celle du hérisson. Ce dernier animal appelé 
sora est très-commun. L'écureuil ou voun-lsira est 
plus gros, plus court et plus gracieux que le nôtre, 
sa queue est moins grande et moins touffue, son 
poil est d'une couleur plus agréable. Le nombre 
des rats est quelquefois prodigieux. Le caméléon est 
commun et est devenu , par suite d'une tradition 
superstitieuse , un objet d'effroi pour les femmes 
malegaches. Aux troncs et aux branches des arbres 
on voit souvent suspendues des chauves-souris 
grosses comme des poules et dont la chair est aussi 
bonne que celle du lièvre. Les petites chauves-sou- 
ris ressemblent à celles d'Europe. On nomme baba- 
koute (père-enfanl, en malegache) une espèce de 
singe. Lesplus grands ont trois pieds de haut; ils sont 
presque toujours par troupes et n'habitent que les 
grands bois ; leur poil est ras et de la couleur de ce- 
lui de la souris ; ils n'ont pas de queue. Ces animaux 
qui ont physiquement du rapport avec l'orang-ou- 



254 LIVRE II. — CHAPITRE I. 

Lang, ont, comme lui, plusieurs des habitudes de 
l'homme. 

Les espèces ailées sont très-variées à Madagas- 
car. Les forêts sont peuplées de colibris au plu- 
mage brillant, de pintades, de merles, de faisans, 
de perdrix , de veuves au dos noir et au ventre 
orange, de perruches noires babillardes, de perro- 
quets noirs, de ramiers verts, de pigeons bleus 
ou hollandais à la crête rouge. Les perroquets sont 
plus gros que ceux que Ton voit en Europe et par- 
lent plus distinctement. Souvent, en longeant une 
rivière , on aperçoit tranquillement posé sur une 
feuille de songe (plante aquatique), un oiseau gros 
comme un pigeon, au plumage roux, que les Ma- 
legaches appellent vouroun saranoun (l'oiseau de bon 
augure), et qui, selon eux, étant le protecteur des 
hommes, leur annonce toujours la présence du 
caïman. Aux bords des rivières et des lacs appa- 
raissent sans nombre le sirira, sarcelle à la tête 
rouge, le vouroun-kouik, au plumage brillant, la 
spatule, remarquable par sa couleur de feu, le ka- 
])ouk, sorte de cygne gris orné d'une crête bleue et 
rouge, la bécassine, la poule d'eau, le héron. Au- 
dessus des rivages des mers planent le courli en 
corbigeau au cri mélancolique, l'alouette de mer, 
la frégate, le fou, qui doit son nom à la facilité 
avec laquelle il se laisse prendre. Parmi les oiseaux 
de proie, on remarque le vom'oun-mahère, ce qui, 
dans la langue malegache, signifie oiseau fort, cou- 
rageux. 11 est beaucoup plus grand que l'épervier 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 255 

auquel il ressemble , et ne se trouve que sur les 
hautes montagnes d'Ancove, où il fait son nid dans 
les cavités des rochers les plus sauvages et les plus 
escarpés. Radama, roi des Hovas, en avait fait un 
Oiseau Royal qu'il plaçait, entouré de brillants, sur 
la décoration qu'il avait fondée , comme une sorte 
d'ordre de la Légion-d'Honneur , pour récompen- 
ser les services et le mérite de ceux de ses sujets 
(|ui savaient se faire distinguer de lui. 

La volaille est abondante partout. « Le coq blanc, 
disent les Betsimsaracs, est l'oiseau chéri du géant 
Dérafif, fils de Zanaar (le bon génie), le protecteur 
des habitants de celte terre. Le coq blanc a le pou- 
voir de nous soustraire aux embûches des mauvais 
esprits ; il exerce sur les chefs des villages où nous 
passons une influence favorable et les dispose à 
nous bien recevoir; enfin, lorsque l'on traverse la 
forêt, il préserve les chiens de la dent meurtrière 
du sanglier, qui, frappé de vertige, vient lui-même 
se précipiter sur le fer aigu des zagaies. » Aussi se 
met-on rarement en route à Tamatave sans empor- 
ter un coq blanc qui doit d'ailleurs être toujours 
bien nourri ? 

La mouche phosphorescente se trouve par mil- 
liers à Madagascar , surtout pendant les chaleurs 
de l'hivernage , et les papillons y sont magnifiques. 
Il y a dans l'île quelques insectes malfaisants et 
même dangereux, tels que le scorpion et une arai- 
gnée noire, grosse comme un petit crabe, qui vit 
sous terre et dont la piqûre est mortelle ; elle est 



256 HVRK II. CHAPITRE I. 

heureusement assez rare. Les sauterelles se mon- 
trent quelquefois clans l'air par masses noires et 
compactes, pour s'abattre sur les champs de riz. 
Elles ressemblent à la cigale d'Europe, ont le corps 
gris, et les ailes d'un brun foncé. Le ver-à-soie est 
particulier aux environs du fort Dauphin, et on y 
voit, dans les bois que l'on traverse en marchant 
vers l'orient, des cocons aussi gros que des con- 
combres. Les Malegaches en cardent la soie et la 
filent avec des fuseaux de bambous. On trouve 
dans les ruisseaux de grosses sangsues comme les 
nôtres, et dans les prairies humides beaucoup de 
sangsues de la grosseur d'une aiguille et très-vi- 
vaces. Les premières ne prennent pas; les autres 
piquent, au contraire , douloureusement et ne ti- 
rent que très-peu de sang, ce qui oblige à les poser 
en nombre considérable. Il y a, à Madagascar, des 
serpens de diverses espèces et de grosseurs diffé- 
rentes; un voyageur en a tué un de seize pieds de 
long, dont la morsure était inoffensive. Les côtes 
sont fréquentées sur plusieurs points parle caret 
{testudo omhricata) qui ne diffère de la tortue de 
mer que parce qu'il est moins gros, et que sa cara- 
pace donne de l'écaillé travaillée dans les arts. Un 
autre amphibie, qui n'est d'aucune utilité, est le 
caïman , la terreur des eaux. Il y en a qui ont jus- 
qu'à i!x pieds de longueur. 

Les Malegaches prennent les caïmans à peu près 
de la même manière qu'on le fait en Egypte, c'est- 
à-dire au moyen d'un émerillon de bois très-dur 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 257 

semblable à ceux dont on se sert pour pêcher les 
requins. Ils y accrochent, pour appât, un morceau 
de bœuf et le déposent sur le bord des eaux. Plu- 
sieurs hommes cachés dans les joncs tiennent une 
corde à laquelle cet appareil est fixé et attendent 
que l'animal l'ait avalé, puis deux ou trois d'en- 
tre eux résistent aux efforts qu'il fait poifr s'en dé- 
barrasser pendant que d'autres l'attaquent et le 
tuent à coups de zagaie. Du reste, malgré l'effroi 
général qu'inspirent les caïmans, les Malega- 
ches prétendent qu'ils ne sont pas tous dangereux. 
Dans quelques endroits, ils s'opposent même à ce 
qu'on les tue et les Antarayes les regardent même 
comme leurs dieux protecteurs. A Matatane, chez 
les Anta'ymours, ils jouissent d'un singulier privi- 
lège; on leur laisse, nous le verrons plus tard, le 
soin de rendre la justice. 

Le mulet, (en malegache zompou ou rompou) 
la carpe et le gourami [osphroncmus olfax de Com- 
merson) sont les meilleurs poissons d'eau douce 
de Madagascar. Ils sont abondants et très-gras après 
l'hivernage. Le mulet est plus gros de corps que 
celui d'Europe, mais sa tête, terminée en pointe, est 
beaucoup plus petite ; il a le goût du saumon ; les 
plus gros ont trois pieds de long. Le gourami est 
un poisson plat qui devient plus grand que le tur- 
bot ; sa chair est blanche et délicate. La carpe ne 
diffère pas de la nôtre. On trouve à Madagascar 
un poisson monstrueux qui ressemble à la vieille; sa 
chair est insipide et dégoûtante, tant elle est hui- 

17 



258 LIVRE H. — CHAPITRE I. 

leuse. Il devient aussi gros que les plus forts mar- 
souins et dévore quelquefois les enfants qui se bai- 
gnent. La mer, à la hauteur d'Andévourante, est 
fréquentée par des baleines ; mais les Malegaches 
ne harponnent que les baleineaux. 

La minéralogie de Madagascar n'est guère mieux 
explorée que les autres branches de son histoire 
naturelle. On y a nié l'existence de l'or, annoncée 
d'une manière positive par d'anciens voyageurs 
dignes de foi, mais des indices certains ne permettent 
plus de douter de la présence de ce précieux métal. 
D'ailleurs, s'il nous était permis déjuger de ce fait 
par ce qui a lieu dans le voisinage, nous nous 
déciderions pour l'affirmative, car les chaînes de 
l'Afrique orientale qui sont parallèles et d'une for- 
mation semblable à celle de Madagascar, offrent ce 
métal, mêlé au cuivre et au fer en très-grande 
abondance. On n'a pas signalé le cuivre dans la 
grande île malegaclie ; mais nous verrons que le fer 
y est répandu également à profusion. C'est là, 
d'ailleurs, un phénomène qui se répète à une bien 
plus grande distance, dans les montagnes du Bré- 
sil et les Andes du Chili, chaînes également méri- 
diennes, c'est-à-dire parallèles aux chaînes africai- 
nes et malegaches, et dont les unes abondent en fer, 
les autres en cuivre. « J'ai appris, dit Flacourt, que 
vers le nord de la rivière d'Yonghe-lahé (VOngn- 
lahé de la baie de Saint-Augustin) il y a un pays 
où l'on fouille de l'or. Et j'ai toujours ouï dire 
parles grands d'Anossi (province du sud) que 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 259 

c'est vers ces pays-là qu'est la source de l'or. » 
Quelques Français qui avaient parcouru le sud 
de l'île virent de la poudre d'or entre les mains des 
indigènes. Nous avons rapporté la nature des croyan- 
ces sakalaves au sujet du mont Tangoury. Ces tra- 
ditions parlent de l'or qu'il recèle, et ce métal est 
si abondant sous ces rochers, que souvent pendant 
l'hivernage les pêcheurs de la Ranou-minti en trou- 
vent des morceaux dans leurs filets. Les devins di- 
sent que le géant qui garde ce riche dépôt sera 
vaincu un jour par les Ombiaches venus de l'Orient, 
et qu'alors les Sakalaves pourront disposer des ri- 
chesses du Tangoury. C'est dans l'espoir de recon- 
naître ces mines que M. Hastie, le célèbre agent an- 
glais à Tananarive, poussa Radania à faire la queue 
au roi Ramitrah, grand chef des Sakalaves du Sud. 
Les Malegaches assurent que leur île possède des 
mines d'argent, et d'anciens voyageurs affirment 
en avoir reconnu le minerai. Les Antscianacs sont 
surtout riches en argent ; c'est le peuple de l'île qui 
en possède le plus , mais on ne sait s'ils le tirent de 
leur sol. Toujours est-il que l'île où s'élevait leur 
capitale, au milieu d'un grand lac, se nomme A^ossi- 
l'o/a, l'île d'Argent. 

Le enivre paraît n'être l'objet d'aucune exploita- 
tion, mais il n'en est pas de même du fer, dont les 
riches, on pourrait dire les inépuisables minerais 
sont mis à profit sur un grand nombre de points. 
Le plateau central, le Retsiléo, l'Ancôve, l'Antscia- 
nac sont surtout remarquables à cet égard, et avant 



2G0 LIVRE II. — CHAPITRE I. 

d'être les maîtres de Madagascar, les Hovas avaient 
acc{uis une grande réputation relative comme forge- 
rons de fer. Les monts Ambohimiangara, à l'ouest 
de Tananarive, en renferment de telles masses, que 
les indigènes les ont surnommés montagnes de fer. 
Dans le Ménabé(côte occidentale), le minerai de fer 
est très-abondant et d'une extraction facile. Les gites 
les plus riches sont entre leSizouboungbi et la Mou- 
roundava. Une vaste forge, située à Andavi, près 
de la capitale des Hovas, paraît être alimentée par 
la houille que l'on tire des environs. A 80 kilomè- 
tres au sud-ouest de Tananarive, on a découvert 
de l'oxyde de manganèse, et certains districts pos- 
sèdent un grand amas de carbure de fer (mine de 
plomb) avec lequel les indigènes vernissent leur po- 
terie. Les ocres et terres colorantes sont également 
abondants. 

Les pierres précieuses, trouvées jusqu'à présent 
à Madagascar, ne sont ni très-belles ni très-variées; 
ce sont des améthystes, des aigues-marines, des 
opales. Mais le cristal de roche y est en monceaux 
d'une abondance et d'une beauté extraordinaire. 
Fressange va jusqu'à donner aux plus gros blocs 
vingt pieds de circonférence, exagération qui peut- 
être ne doit donner qu'une idée de leur dimension 
démesurée. Une des montagnes de Béfourne, sur la 
route de Tamatave à Tananarive, en est parsemée 
et brille d'un éclat magnifique, lorsque le soleil y 
darde ses rayons. 

Le sel gemme paraît exister près de certaines par- 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 261 

ties de la côte, et on y a observé des pyrites conte- 
nant une grande quantité de soufre. Le nitre, ap- 
pelé sira taïuj, sel de terre, se montre à la surface 
des escarpements et d'autres endroits saillants. 

Tel est l'exposé des richesses naturelles de Mada- 
gascar, ainsi que le donnent les rares explorateurs 
qui, jusqu'à ce jour, ont pu étudier, du point de 
vue de la science, la grande île africaine. 

En un mot, le riz, le blé, le maïs, le coton, le sa- 
fran, le tabac, l'indigo, la canne à sucre, la vigne, 
tous les arbres à épices et à fruits des climats inter- 
tropicaux, toutes les racines nutritives poussent 
spontanément dans cet admirable sol, où la croûte 
végétale profonde et vigoureuse n'a besoin que d'ê- 
tre remuée avec le pied et de recevoir des semail- 
les pour les rendre, en quelques mois, au centuple. 
D'immenses savanes nourrissent des troupeaux in- 
nombrables de bœufs. Les vastes forets de l'inté- 
rieur offrent des arbres gommeux et résineux d'un 
précieux rapport et les plus beaux, les plus solides 
bois de construction. Enfin, si vous fouillez la terre, 
vous y trouverez les métaux les plus recherchés et 
les minéraux les plus utiles, l'or, l'argent, quelques 
pierreries, le fer, le cuivre, l'étain, le plomb, le 
mercure, le cristal, le sel gemme et la houille elle- 
même, ce produit qui joue aujourd'hui un si grand 
rôle dans notre industrie et dans notre navigation, 
comme si la nature prévoyante avait voulu ménager 
à nos vaisseaux à vapeur, àmoitiéchemin de l'Inde, 
un dépôt de cet indispensable combustible. Les cô- 



262 LIVRE II. — CHAPITRE 1. 

tes, échancrées de baies spacieuses et de ports ex- 
cellents, présentent à nos navires de guerre et de 
commerce toutes les ressources imaginables, les 
plus riches cargaisons, les vivres les plus abondants 
et les plus variés. 

Tel est Madagascar, telle est cette île qui a tou- 
jours excité la convoitise des Européens, et si à tous 
les avantages du sol, à la facilité de ses abords, à la 
sûreté de ses mouillages, vous ajoutez celui de sa 
situation géographique; si vous songez qu'elle est 
là, jetée entre le cap de Bonne-Espérance et la pres- 
qu'île asiatique, comme pour dominer et interrom- 
pre au besoin la voie de l'Océan entre l'Europe et 
l'Inde , vous vous rendrez parfaitement compte de 
l'importance que la France paraît avoir sans cesse 
attachée à la possession de cette redoutable posi- 
tion militaire et maritime. 



FI.N DU CHAPITRE PREMIER. 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 263 



CHAPITRE II. 

Ethnographie, Moeurs et coutumes. 

Sommaire. — Population de l'île de Madagascar. — Chiffre ap- 
proximatif de cette population. — Des trois classes princi- 
pales. — On compte vingt-cinq tribus ou peuplades, à Mada- 
gascar. — Distribution de cette population sur la surface de 
l'île. — Trois zones générales. — Zone orientale. — Les An- 
tankars. — Les Antavarts. — Les Bctsimsaracs. — Les Bétanimè- 
nes. — Les Ambanivoules. — Les Bezonzons. — Les Antancayes, 

— Les Affravarls. — Les Antatchimes. — Les Anta'ymours. — 
Les Tsavouaï. — Les Tsafati. — Les Antarayes et les Antanosses. 

— Zone occidentale. — Les Sakalaves. — Les Sakalaves du 
Bouéni, de l'Ambongou , duMénabc. — LeFéercgne. — Les Maha- 
fales. — Zone centrale. — Les Antscianacs. — Les Hovas. — Les 
Betsiléos. — Les Vourimes. — Les Machicores. — Les Androuy, 

— Les Antarapates et les Caremboules. — Caractères physiques 
et moraux des différentes tribus et des Malegaches en général. 

— Leurs habitudes. — Leur origine. — Leurs préjugés. — Habita- 
tions. — Costumes. — Ablutions journalières. — Polygamie. — 
Naissance. — Funérailles. — Cérémonies qui les accompagnent. 

— Musique et instruments de musique. — Le Fifanga. — Les 
Kabars. — Chant, danses et fêtes. — Eloquence des Malegaches. 

— Le Fattidrah ou Serment du sang. — Hospitalité malegache. — 
Vie intérieure des naturels. — Religion. — Circoncision. — 
Devins. — Fanfoudis. — Lois pénales et jugement. — Epreuves 
judiciaires par l'eau, par le feu, par le tanguin, par les caïmans. 

— Gouvernement. — Système militaire. — Organisation de l'ar- 
mée. — Combat. — Retraite. — Retour au foyer. — Le Malagasy. 

La population de l'île de Madagascar est très- 
diversement évaluée. Les uns, tels que les anciens 



264 LIVRE II. — CHAPITRE II. 

voyageurs, ne la portaient qu'à un million et demi 
d'habitants, les autres l'évaluent à 2,800,000 habi- 
tants, d'autres enfin, à quatre et à six millions. En 
réalité, il n'existe aucune donnée sérieuse qu'on 
puisse assigner comme base certaine à ces évalua- 
tions purement hypothétiques. 

Les naturelsde Madagascar, quelles qu'en soient la 
tribu et l'origine, sont communément désignés sous 
le nom de Malegaches, corruption probable du mot 
Malagazi dont ils se servent, dit EUis, pour se dé- 
nommer eux-mêmes. Chacune des tribus a, en outre, 
un nom particulier. 

Les tribus malegaches se partagent généralement 
en trois classes : les princes ou grands chefs, les 
hommes libres et les esclaves. 

On reconnaît, à Madagascar, l'existence de vingt- 
cinq tribus ou peuplades principales. 

Nous avons déjà indiqué, en termes généraux, 
la disposition des principales d'entre elles sur le sol 
de l'île; nous allons reprendre cette énumération 
pour la compléter; mais en lui conservant toutefois 
la môme forme méthodique, afin de permettre au 
lecteur de se faire une idée précise de la situation 
relative de ces différentes tribus. 

Les tribus malegaches se présentent naturelle- 
ment, suivant trois zones bien tranchées; une de ces 
zones à l'est, comprenant tout le versant oriental, 
celui qui regarde Bourbon et f Océan Indien; une à 
l'ouest, tournée vers le continent africain ; une au 
centre, entre les deux autres, toutes trois disposées 



GÉOGRAPHIE DE L ILE DE MADAGASCAR. 265 

dans la longueur de l'île. Voici les peuplades que 
comprend chacune d'elles , en allant du nord au sud. 

Dans la zone orientale se trouvent les Antankars, 
les Antavarts, les Betsimsaracs, les Bétanimènes, 
les Ambanivoules, les Bezonzons, les Antancayes, 
les Affravarts, les Antatchimes, les Anta'ymours, 
les Tsavouaï ou Chavoaïes, les Tsafati ou Chaffates, 
les Antarayes et les Antanosses. 

Dans la zone occidentale on rencontre les Saka- 
laves qui embrassent les trois quarts de sa lon- 
gueur totale, et qui se divisent en Sakalaves du 
Bouéni ou du nord, en Sakalaves de l'Ambongou, 
du Ménabé ou du sud ; les Andraïvoulas du Féé- 
règne, puis les Maliafales. 

Dans la zone centrale sont les Antsianacs, les 
Hovas, les Betsiléos, les Vourimes, les Machicores, 
et les Androuy, qui comprennent les Antampates 
et les Caremboules. 

Tous ces peuples sont d'origines diverses, ainsi 
que le montrent la différence de leurs types et celle 
de quelques-unes de leurs coutumes. 

Les premiers hommes qui peuplèrent Madagas- 
car vinrent naturellement de l'Afrique dont elle est 
voisine. Les caractères propres aux races ' de ce 
continent sont encore empreints sur la face de ses 
plus anciennes tribus. L'Arabie fournit aussi à plu- 
sieurs reprises aux émigrations qui s'y firent. Du 
reste, ces deux faits ne diffèrent pas de ceux qui ont 
été observés ailleurs et rentrent dans les phénomè- 

' Le mol race est pris par nous dans le sens de variétés. 



266 LIVRE II. CHAPITRE II. 

lies généraux sur lesquels s'appuient les grandes 
lois ethnographiques. Madagascar n'offre, quant à 
cette observation, rien de plus extraordinaire que 
la Grande-Bretagne, en Europe, que Formose, en 
Asie, que toutes les grandes îles peu éloignées des 
continents. Aussi n'est-il pas nécessaire d'insister 
sur ces faits. Mais là ne s'arrête pas ce que l'on peut 
avoir à dire de l'origine des peuples de l'île malega- 
che. Ce qu'elle offre de singulier est la présence, au 
milieu de la population, d'individus appartenant à 
la race malaise dont le foyer est si lointain vers le 
nord-est, phénomène aussi extraordinaire que l'est, 
en Amérique, la présence des races européennes; 
plus extraordinaire encore peut-être , parce que 
celles-ci possédaient pour envahir le vieux monde 
des moyens d'une puissance bien supérieure à celle 
dont pouvaient disposer les navigateurs des grandes 
îles de l'Océanie occidentale. 

Les trois races ainsi juxtaposées finirent par se 
rapprocher, et il en est résulté deux types princi- 
paux: l'un, caractérisé par un teint cuivré ou plutôt 
olivâtre; l'autre, par un teint noir ou brun foncé 
et des cheveux crépus. Cependant il est encore 
aujourd'hui assez facile de reconnaître, à Madagas- 
car, laquelle des trois, chez chacune des peuplades 
de l'île, a laissé le plus de traces de son indivi- 
dualité. 

Les Antankars ressemblent beaucoup aux Cafres; 
comme eux, ils ont les cheveux laineux, les lèvres 
épaisses et le nez épaté. Ils sont plus sauvages que 



GÉOGRAPHIE DE L ILE DE MADAGASCAR. 267 

leurs voisins. On ne tronve pas chez eux cette vi- 
vacité, cette adresse, cette intelligence des popula- 
tions Betsimsaracs. 

Parmi les peuples de la côte de l'est, les Betsim- 
saracs et les Bétanimènes sont les plus connus des 
Européens qui ont avec eux, depuis plus de deux 
siècles, des relations suivies. Ils sont comme leurs 
voisins les Antavarts et les Ambanivoules, grands et 
bien faits ; leur couleur est le marron plus ou moins 
foncé ; leurs cheveux sont en général crépus. Ceux 
qui les ont légèrement ondulés ont une constitution 
moins vigoureuse avec des traits plus réguliers et 
plus délicats; leurs yeux ont une expression de dou- 
ceur et de bonté qui inspire immédiatement aux 
blancs une confiance dont ils savent fort bien tirer 
parti. Les Betsimsaracs ont tous les vices de la ci- 
vilisation, sans en avoir encore toutes les qualités. 
Cinquante Hovas suffiraient pour les mettre tous en 
fuite, tant ils sont indolents, paresseux et lâches ; 
ajoutez à cela que les Hovas sont en général por- 
teurs de sabres et de fusils anglais à l'aide desquels 
cette petite tribu menace incessamment ses victimes 
désarmées et les frappe de terreur. Menteur par 
habitude et rampant par intérêt, le Betsimsarac se 
prosterne aux pieds du premier Blanc qui possède 
une bouteille d'arak, ou une aune de toile de coton. 
Il lui prodigue les épithètes les plus adulatrices ; il 
l'appelle son maître, son roi, son Dieu, et promet 
de le servir jusqu'à la mort. Les Bétanimènes dif- 
fèrent des Betsimsaracs en ce qu'ils sont moins 



268 LIVRE II. CHAPITRE II. 

forts, moins actifs, moins bavards et aussi moins 
poltrons. 

Les Bezonzons (Bezanozano), peuplade peu nom- 
breuse qui se trouve entre les Bétanimènes et les 
Antancayes, sont des hommes de haute taille, gros et 
robustes ; leur cou est court, leur peau est noire ou 
brun foncé, et leurs cheveux généralement crépus. 
Le gouvernement deTananarive les utilise en les fai- 
sant travailler comme hommes de peine (Maromites). 

Les Afîravarts sont une petite peuplade de guer- 
riers, dont la bravoure et l'intrépidité ont été sou- 
vent redoutables à leurs adversaires. 

Les Antatchimes, leurs voisins, sont grossiers et 
superstitieux, et, bien qu'ils n'aiment point voir les 
étrangers s'établir chez eux, ils accordent au voya- 
geur la plus généreuse hospitalité. 

Telles sont les tribus chez lesquelles domine en- 
core le sang noir. 

LesHovas, dont le nom est devenu célèbre, ha- 
bitent, ainsi que nous l'avons déjà dit, les stériles 
vallées du centre de l'île. La tradition rapporte que 
leurs ancêtres arrivèrent à Madagascar sur une flotte 
nombreuse de prahos et qu'ils dépossédèrent, ou 
exterminèrent une partie de la race indigène. La 
tradition, du reste, est d'accord encela avec les faits, 
car les Hovas ont conservé d'une manière assez 
frappante les traits de la race malaise. Leur taille 
n'est pas haute, quoique assez bien prise. Leur teint 
estolivàtre,et,chez quelques individus, il est moins 
foncé que celui des habitants du midi de l'Europe. 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 269 

Les traits de leur visage ne sont pas saillants, et 
leur lèvre inférieure dépasse la supérieure, comme 
chez quelques peuples de la race caucasienne. Ils 
ont les cheveux noirs, droits ou bouclés, les yeux 
de couleur foncée ; ils sont agiles et vifs : mais ils 
manquent de force et se laissent facilement abattre 
par la fatigue. L'inteUigence des Hovas est assez 
développée et ils montrent à ces égards, sur la 
race noire, cette supériorité relative, qui est propre 
à la race jaune non mélangée. Leur habileté dans 
plusieurs genres d'industrie est aussi à remarquer. 
Malheureusement leurs qualités morales sont loin 
de mériter les mêmes éloges. Le peuple hova réu- 
nit en lui tous les vices des autres peuples de Ma- 
dagascar. Les mauvais penchants de l'humanité 
semblent enracinés dans leurs cœurs, et ils éten- 
dent autour d'eux un cercle affreux de relations et 
d'exactions infâmes où dominentla haine, l'orgueil, 
l'insolence et la rapacité. 

Les Betsiléos ou Hovas du sud sont, comme les 
Hovas proprement dits, élancés, agiles et très-libres 
dans leurs mouvements; ils ont les cheveux noirs 
et longs, mais le teint quelquefois cuivré, plus sou- 
vent d'un bistre foncé. Leurs mœurs sont douces et 
ils ont une prédilection marquée pour les travaux 
de l'agriculture. L'absence de l'énergie, de l'adresse 
et de la ruse, qui ont rendu les Hovas souverains 
de la plus grande partie de l'île, fait d'ailleurs des 
Betsiléos une race différente des Hovas du centre. 

Deux peuples, les Antanscianacs et lesSakalaves, 



270 LIVRE II. CHAPITRE II. 

le plus nombreux de l'Ile, tiennent à la fois de l'A- 
fricain et des Hovas; ils sont petits et forts sans être 
corpulents; leurs membres sont musculeux et bien 
conformés; leur teint est d'un noir foncé; leurs 
traits sont réguliers ; leur allure est libre et enga- 
geante. Ils ont les yeux noirs et le regard pénétrant. 
Au moral ils paraissent turbulents , vaniteux , in- 
souciants de l'avenir, défiants par ignorance et 
souvent cruels par superstition. Mais ils ont beau- 
coup d'aniour-propre, une imagination vive, une 
intelligence assez facile , ils sont sobres, vigoureux, 
agiles, durs à la fatigue, capables d'enthousiasme et 
peu vindicatifs. Instruits et bien commandés, ils 
feraient d'excellents soldats. 

Les Anla'ymours sont d'après leurs traditions 
originairesde laMekke etils conservent en effet des 
manuscrits fort anciens en caractères arabes. Ils 
ont le teint cuivré, les yeux vifs, les cheveux cré- 
pus; ce sont les plus superstitieux d'entre lesMa- 
legaches, mais aussi les seuls qui, jusqu'à l'époque 
de la fondation d'écoles chez les Hovas, aient su 
prêter une attention suivie à l'instruction de leurs 
enfants. 

On trouve encore d'autres Malegaches d'origine 
arabe dans le nord et dans l'ouest de l'île. Ils ont 
pour aïeux des Arabes mahométans attirés à Mada- 
gascar par le commerce et qui se sont mêlés avec 
les indigènes ; on les nomme les Antalotches. 

Tels ont été les résultats du rapprochement des 
deux races immigrantes des Arabes et des Hovas 



GliOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 271 

avec les races africaines. Mais si la race indigène 
s'est généralement fondue avec elles , il y en a une 
petite portion , cependant, qui se tenant obstiné- 
ment à l'écart, montre encore dans quelques can- 
tons de l'île, la première population de Madagascar 
pure de tout mélange. Ces individus portent le nom 
de Vazimbas qu'on a ingénieusement rapproché de 
celui de Zimhas d'Afrique, en signalant ceux-ci 
comme leurs anciens frères. 

Les Vazimbas sont trapus et forts ; leur peau est 
d'un rouge foncé, leurs lèvres sont larges et pen- 
dantes; ils ont le visage allongé, le front aplati, 
et, comme les nègres d'Afrique, des dents aiguës, 
qu'ils liment exprès. Leur croyance est à peu près 
la même que celle des Africains. Ils adorent un 
grand nombre de divinités et de génies malfaisants 
qui sont, disent-ils, occupés sans cesse à torturer 
les hommes. Les Vazimbas n'ont aucune industrie. 
Les produits de lâchasse et d'une culture grossière 
suffisent à leurs besoins. On assure que, quand ils 
formaient une nation, ils mangeaient leurs prison- 
niers et sacrifiaient des hommes. Ce fut cet usage fé- 
roce qui arma contreeux leursvoisins, et les fit exter- 
miner. Aujourd'hui ils diminuent incessamment et 
ils finiront par ne plus même exister. Il y en a en- 
core actuellement deux groupes dans la partie occi- 
dentale de l'île, l'un entre la rivière Manih ouSi- 
zoubounghi et la rivière dite Manamboule \ 

* Les Vazimbas sont peut-èlre les plus anciens habitants de Mada- 
gascar, mais ce ne sont pas les seuls qui soient venus d'Afrique 



272 LIVRE II. — CHAPITRE H. 

Les Sandangoiiatsis, que l'on a confondus à tort 
avec les Vazimbas, sont, au dire des anciens du pays, 
d'autres indigènes. Leur pays, comme celui de ces 
derniers, porte bien le nom de Miari , mais ils n'ont 
jamais été confondus avec eux par les indigènes et 
ils ont des coutumes tout à fait particulières. 

On conçoit facilement que les Européens ne se 
sont pas montrés à Madagascar sans y laisser des 
traces de leur passage. Leur nom est étalâtes, alté- 
ration probable du mot Mulâtres. Il y avait à Mada- 
gascar deux sortes de Malates ; les premiers en- 
fants du pirate Tom, ont été puissants dans le nord ; 
mais leurs vices et leurs excès finirent par les faire 
détester. 

Les autres Malates, issus de Français et de filles 
de chefs, exerçaient le pouvoir avec plus de modé- 
ration et de justice à Tamatave et à Yvondrou, où 
ils avaient su se faire aimer. Simandré, célèbre dans 
les chants des indigènes de cette partie de l'île, était 
le petit-fils d'un Français nommé Laval, chef de 
traite à Madagascar. 

Bien que la fusion entre les diverses races qui 
peuplent Madagascar soit loin d'être achevée, le 



antérieurement aux Cafres ; seulement ils sont les seuls dont une 
partie se soit conservée pure de tout mélange. Leurs caractères phy- 
siques et entre autres la couleur de leur peau se retrouvent dans 
une partie seulement de la population actuelle. Cette même colora- 
lion de la peau et leurs dents limées les rattachent aux populations 
rouges du Haut-Nil. Plusieurs peuples différents de l'Afrique ont 
incontestablement fait irruption sur la Grande-Terre. 



GÉOGRAPHIE DE L ILE DE MADAGASCAR. 273 

climat, des rapports continuels, une organisation 
politique peu difTérente, ont donné aux habitudes, 
aux mœurs et aux coutumes de tous les Malegaclies 
un caractère de similitude si prononcé qu'il est 
possible de formuler à cet égard une description 
qui leur soit commune. 

Ainsi on peut dire que, sauf quelques exceptions à 
cet égard,lesMalegaches,comme tous les peuples dans 
l'enfance, sont curieux, superficiels, superstitieux, 
ambitieux, vindicatifs, sensuels, crédules, prodigues. 
Leur aversion pour tout exercice, soit corporel, soit 
intellectuel, est assez prononcée. Ils sont paresseux, 
et, s'ils travaillent, ce n'est que par force; leur jeu- 
nesse se passe dans l'oisiveté et les divertissements, 
puis leur vieillesse s'écoule dans une indolence qui 
n'est jamais troublée par les remords. Ils ne regret- 
tent point le passé et n'appréhendent pas l'avenir, 
nul projet de fortune ne les occupe. Vivant au jour 
le jour, le présent est tout pour eux, et ils passent 
leur vie à dormir, à chanter ou à danser, dès qu'ils 
ont du riz, du poisson ou des coquillages. Le tra- 
vail pour eux consiste à construire des cabanes, 
abattre des arbres et nettoyer un peu la terre qui 
doit recevoir le riz ; ils ne se fatiguent jamais. Quand 
ils sont malades, ils boivent et mangent comme à 
l'ordinaire, sans se soucier de la vie ou de la mort. 

Le désir de la domination a seul dévoilé aux prin- 
ces hovasles avantages de l'éducation pour le peu- 
ple. Ce fut un des principaux motifs qui les poussa 
à accueillir les missionnaires anglais et a favoriser 

18 



274 LIVRE II. — CHAPITRE II. 

l'enseignement clés éléments de la science parmi 
les habitants de leur royaume. 

La dissimulation, le mensonge, la fourberie, 
loin d'être considérés par les Hovas comme des 
vices, sont, au contraire, les objets de leur sincère 
admiration. Dans leur opinion, la mauvaise foi et 
la ruse sont des signes de capacité, d'habileté, de 
talent. Aussi s' efforcent-ils de favoriser chez leurs 
enfants le développement de ces penchants funes- 
tes. On conçoit quels avantages ce système d'édu- 
cation joint à leur puissance matérielle , doit pro- 
curer aux Hovas dans toutes leurs transactions 
commerciales ou politiques avec d'autres peuples. 
Leurs diplomates, dignes élèves du prince Coroller, 
sont doués d'une finesse et d'une astuce dont les 
Européens ont peu l'idée. 

La sensualité est générale à Madagascar. Chez la 
femme, la chasteté n'est point considérée comme 
une qualité. Jusqu'à l'époque de leur mariage, les 
fdles s'abandonnent aux impulsions énergiques de 
leurs sens. L'ivrognerie n'a aucune borne chez 
quelques tribus, et la passion des Malegaches pour 
l'arack dépasse tout ce que peut se figurer l'imagina- 
tion. Mais, à côté de ces défauts, lesMalegaches ont 
des qualités précieuses. Ils sont bons, affectueux, 
complaisants, hospitaliers, et ces qualités se ma- 
nifestent d'une manière si marquée que tous les 
étrangers qui ont vécu quelque temps avec eux en 
gardent un vif et précieux souvenir. 

Les liens de la famille et de l'amitié sont très-res- 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAIi. 275 

pectés parmi eux ; l'animadversion publique ven- 
gerait l'oubli dans lequel uu parent ou un ami lais- 
serait son parent ou son ami malheureux et le 
fattidrah, ou serment du sang, dont nous parlerons 
plus au long, serait un témoignage le plus évident 
de la bonté de leur âme, si la manière généreuse 
dont ils exercent l'hospitalité ne la mettait de suite 
à découvert. L'amour des femmes malegaches pour 
leurs enfants est extraordinaire, et prouve en même 
temps l'attachement qu'elles portent à leurs maris. 
Une mère ne quitte jamais son enfant pendant les 
travaux de la campagne. Dans les voyages, elle le 
porte sur la hanche ou sur le dos au moyen d'une 
pagne. 11 existe à Madagascar une coutume tou- 
chante qui ordonne aux enfants de présenter dans 
certaines occasions à leur mère, une pièce de 
monnaie que l'on nomme le Fofomi'damoiissi, c'est- 
à-dire le souvenir du dos, en reconnaissance de 
l'affection qu'elle leur a montrée en les portant si 
longtemps dans la pagne ; car quelquefois cela se 
prolonge jusqu'à l'âge de six ans. Mais cette affec- 
tion dégénère en faiblesse, à mesure qu'ils grandis- 
sent, et les enfants ne tardent pas à prendre tous 
les vices qui peuvent résulter de l'oisiveté et de''la 
dissipation. Pour se justifier de cette coupable con- 
descendance, les parents s'appuient sur un rai- 
sonnement dont il est difficile de leur faire com- 
prendre la fausseté. « Dans l'enfance, disent-ils, 
l'homme n'a pas assez de raison pour être corrigé, 
et, dans l'âge de raison, il doit être maître desesac- 



276 LIVRE II. — CHAPITRE II. 

lions. » Leur autorité est pourtant immense, car 
ils ont jusqu'au droit de vendre un enfant déso- 
béissant'. 

La vénération des Malegaches pour les tombeaux 
est profonde; annuellement, à un jour fixé, chaque 
famille visite le tombeau de ses pères et y renou- 
velle les sacrifices qui ont accompagné les funérail- 
les. La superstition, la crainte des revenants, se 
mêlent bien à ces hommages solennels , mais il y 
a néanmoins dans le cœur du Malegache un grand 
et pieux respect pour ses ancêtres, dont la volonté, 
soigneusement accomplie, passe comme une loi 
qui se lègue dans la famille de génération en géné- 
ration. 

Les Malegaches habitent tous dans des cases, es- 
pèces de chaumières composées d'une carcasse en 
charpente et revêtue de feuilles de ravinala. La 
construction d'une case chez tous les peuples Male- 
gaches, occupe beaucoup de monde, parce qu'a- 
lors la besogne se fait vite. Les naturels manquant 
de persévérance pour les travaux qui demandent 
du temps, se réunissent ordinairement par centai- 

* JNous devons une grande partie des détails reproduits dans ce 
chapitre à l'intéressante Notice placée parM.de Froberville en tète 
du Voyage aux îles Comoves et à Madagascar, de M. Leguevel de 
Lacorabe. Nous avons également consulté avec fruit cotte même 
Notice pour certaines parties du premier livre de notre ouvrage. Le 
voyage de M. Leguevel contient, notamment sur l'histoire na- 
turelle de Madagascar, des données assez neuves que nous avons 
cru devoir recueillir, parce qu'elles nous ont paru fondées en général 
sur des observations faites avec intelligence et méthode. 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 277 

nés dans ces circonstances, de sorte qu'en quatre 
jours ils achèvent une case complète avec son en- 
tourage en pieux. La charpente est extrêmement so- 
lide et ingénieuse ;ils ne dégrossissent pas les troncs 
d'arbre qu'ils emploient pour cet objet, et se con- 
tentent seulement d'en enlever l'écorce. Les tra- 
verses de la case d'un homme puissant doivent se 
faire remarquer par leur grosseur. Les murs sont 
formés par un entrelacement de joncs et de feuil- 
les; les portes et les fenêtres sont composées d'un 
cadre en bois tamien garni ainsi de feuilles ; elles 
sont placées dans une rainure et s'ajustent parfai- 
tement. Le toit est de feuillage ; les quatre ex- 
trémités des pièces de bois qui le supportent le dé- 
passent de deux à trois pieds en se croisant après 
leur jonction. Le tout est souvent élevé au dessus 
de terre de quelques pieds, précaution nécessaire à 
cause des inondations. 

La case entière se compose d'une ou de deux piè- 
ces ; l'une est la chambre à coucher, l'autre la salle 
où l'on mange, où l'on fait la cuisine ; au milieu 
de celle-ci est un objet important pour les Malega- 
ches, le salaza, châssis en gaulettes, espèce de gril 
élevé de terre d'environ quatre pieds et de quatre 
à cinq de long et de large, sur lequel on fait bou- 
caner la viande. Plus un homme est riche et plus 
son saleza doit être grand et malpropre, car aux 
yeux des naturels c'est un signe qu'il traite sou- 
vent ses amis et qu'il est très-généreux. L'intérieur 
des cases est quelquefois garni de nattes ; mais 



278 LIVRE II. — CHAPITRE II. 

c'est un objet de luxe; le plancher se compose de 
lattes de bois léger ou de bambou posées les unes 
à côté des autres et consolidées par de la terre 
glaise et du sable. Les meubles ne sont pas en 
grand nombre ; un lit grossièrement formé par un 
tamien posé sur quatre petits pieux enfoncés en 
terre, pour s'asseoir un ou deux tabourets de nat- 
tes rembourrés avec des feuilles sèches ; un billot 
qui sert au même usage, un ou deux traversins, 
un oreiller en bois, des paniers en joncs de diver- 
ses grandeurs que l'on appelle lanle ou s'uon-kell, 
tels sont les objets que l'on rencontre ordinaire- 
ment dans la case d'un Malegache. Les ustensiles 
de cuisine et de ménage se composent de pots en 
terre. Sur la côte orientale on se sert de feuilles 
de ravinala qui remplacent les cuillers, de plats et 
de verres ; un long bambou ; dont les séparations 
intérieures ont été brisées, renferme l'eau. Chez les 
Hovas, les plats en bois, les cuillers et les gobelets 
encorne sont d'un usage général, ainsi que les jar- 
res pour contenir et conserver l'eau. 

Le principal et souvent l'unique vêtement des 
habitants de la côte orientale de Madagascar est le 
sadik ou séidik, pièce de toile large d'une demi- 
aune et longue d'une aune. Us l'attachent négli- 
gemment autour des reins, en ramenant les deux 
bouts entre leurs jambes, et, après les avoir fixés 
dans les plis de la ceinture, les laissent pendre l'un 
en avant, l'autre en arrière, sans dépasser le genou; 
quelquefois les deux extrémités du séidik sont réu- 



GÉOGRAPHIE DE l'ilE DE MADAGASCAR. 279 

nies en avant comme un tablier. Les chefs s'en en- 
tourent ordinairement le corps sans en relever les 
bouts entre les jambes. Le simboii ou simébou est 
la toge des Malegaches; c'est une pièce d'étoffe d'en- 
viron quatre aunes de long sur trois de large. Ils 
s'en drapent à la manière des Grecs et des Romains, 
ou le portent roulé en ceinture au-dessus du séi- 
dik, lorsqu'ils veulent avoir leurs mouvements li- 
bres. 

Tous les Malegaches des castes guerrières de l'in- 
térieur, ont le corps couvert de cicatrices qui re- 
présentent diverses figures. Elles sont le résultat 
des tatouages qu'on leur fait dans leur enfance avec 
une sorte de bistouri. 

Les femmes portent le séidik,mais plus long que 
celui des hommes. Elles se drapent aussi du sim'- 
bou ; souvent aussi elles s'en enveloppent entière- 
ment jusque sous les bras. C'est ainsi qu'on les 
voit sortir le matin. Vers une heure après midi, 
elles se revêtent de leur kanezou, espèce de corsage 
dont les manches descendent jusqu'au poignet, et 
qui leur serre tellement la poitrine et les bras qu'il 
est très-difficile de l'ôter, sans le déchirer : elles le 
jettent lorsqu'il est sale, préférant en faire un neuf 
que de prendre la peine de le laver. Le séidik ne 
se joint point au kanezou, et leur laisse tout le tour 
du corps à découvert sur une largeur d'environ un 
pouce ; le sim'bou se porte alors comme un chàle. 
Les satouks, coiffure commune aux deux sexes et 
assez semblable aux bonnets de nos avocats, sont 



280 LIVRE II. — CHAPITRE II. 

des toques en jonc. Elles sont toujours plus larges 
que la tête et par conséquent fort incommodes ; 
aussi ne s'en coiffe-t-on que pour se préserver du 
soleil. 

Depuis Angontzy jusqu'à Mananzari seulement, 
c'est-à-dire sur les points de Madagascar les plus 
fréquentés par les blancs, les femmes dans l'aisance 
et les élégants barapip\ espèces de fats aimés de la 
population féminine, portent aux oreilles de grands 
anneaux d'or et des colliers en cheveux que l'on 
expédie des îles Maurice et Bourbon. Les bokhs ou 
broches en or, de la dimension d'un écu de trois 
francs, et légèrement bombés, se placent sur le de- 
vant du kanezou et suivant une ligne verticale. 

Tous les Malegaches, à l'exception des Hovas, se 
rendent chaque jour, matin et soir, sur les bords 
d'une rivière, y restent accroupis pendant quelques 
minutes, et se lavent avec soin le visage, les bras, 
les oreilles, et surtout la bouche et les dents. 

Le riz forme la base de la nourriture des Malega- 
ches comme le pain chez les Européens. Ils y joi- 
gnent des légumes, des fruits, de la volaille, de la 
viande de bœuf, quelquefois de sanglier et de ba- 
batouke (espèce de singe). On appelle roJi un mets 
composé de poulets coupés en très-petits morceaux 
etbouillis avec du piment et des feuilles de citrouille 
et de more lie. Après le dîner on boit le ranou'pangh' 
que les Malegaches croient très-salutaire et dont ils 
ne peuvent jamais se passer. Cette boisson n'est que 
de l'eau bouillie dans la marmite où l'on a cuit le 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 281 

riz, et aux parois de laquelle la croûte brûlée 
(ampangh') de ce grain s'est attachée. Les Malega- 
ches sont très-friands de veaux à l'état de fœtus, et, 
à Imerne, les grands personnages font toujours tuer 
plusieurs vaches pleines, quand ils donnent à dîner 
à leurs amis. 

La polygamie est usitée dans toute l'île. Le moin- 
dre chef de village possède au moins trois femmes; 
la première par le rang et l'autorité qu'elle exerce, 
est nommée Yadi-hé , c'est-à-dire littéralement 
femme n° 1. Elle est chargée de la direction de la 
maison, et ne suit son mari ni en voyage, ni dans 
les promenades. La Vadi-massé est une femme libre 
et ordinairement jolie; c'est comme une maîtresse, 
et il est d'usage de la répudier aussitôt que sa beauté 
commence à se flétrir. Enfin la troisième, dite Va- 
di-sindramjou, est une esclave à laquelle on donne 
la liberté dès qu'elle est devenue mère. 

A Madagascar, la naissance des filles ne donne 
lieu à aucune réjouissance. Cet événement paraît 
produire, au contraire, un sentiment pénible pour 
tous les membres de la famille. Si c'est un garçon, 
l'allégresse est générale, après toutefois que les 
parents ont consulté l'ombiache, astrologue ou mé- 
decin qui décide s'il doit vivre ou mourir ; car s'il 
était venu dans une heure et un jour réputé mal- 
heureux, il serait, ou précipité dans une rivière, 
ou exposé dans une forêt, ou enterré vivant ; mal- 
heureusement pour les Malegaches, leurs astrolo- 
gues reconnaissent un grand nombre d'heures et 



282 LIVRE II. CHAPITRE II. 

de jours malheureux. Cette coutume n'est cepen- 
dant pas générale, surtout chez les peuplades de la 
côte orientale occupée autrefois par la France. 

On dépose l'enfant à sa naissance sur une natte, 
à la tête de laquelle le père plante en terre sa plus 
belle zagaie qu'il orne de guirlandes de feuillages, 
puis l'ombiache s'en approche avec son mampila, 
planchette recouverte de sable fin sur lequel il trace 
des caractères, tire l'horoscope, et la famille attend 
avec anxiété le résultat de ses calculs cabalistiques. 
Cependant on suspend au cou du nouveau-né des 
fanfoudis pour le préserver des mouchaves que les 
agents du mauvais génie devaient répandre autour 
de sa natte. 

Après que l'ombiache a annoncé l'arrêt du des- 
tin, lorsqu'il est favorable, les assistants s'empres- 
sent de féliciter le père de l'enfant sur le sort heu- 
reux que l'ombiache lui a prédit. Ils sont tous 
invités au banquet qui se termine par des danses 
guerrières exécutées par les jeunes gens du pays. 
Plusieurs champions, simulant un combat, feignent 
de se porter des coups de zagaie qu'ils parent avec 
leurs boucliers ; ces boucliers ne sont pas employés 
cl la guerre, excepté par les Zafferaminians, et ne 
servent que dans la danse guerrière nommée milava, 
La fête se prolonge bien aA^ant dans la nuit. 

Lorsqu'un Malegache meurt, ses proches parents 
lavent le cadavre avec une décoction d'aromates. 
Après l'avoir orné de colliers de racines et d'amu- 
lettes qui devront en éloigner les génies malfaisants, 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 283 

on le transporte clans un lieu solitaire de la maison, 
où il n'est plus permis à d'autres qu'à eux d'appro- 
cher ; quelques vieux esclaves dévoués à la famille 
sont chargés, chez les gens riches, d'entretenir un 
grand feu dans le lieu où le corps est déposé. Puis 
tous les amis du défunt se rendent au pied d'un ar- 
bre voisin et tout le monde se met à manger un 
bœuf que l'on fait rôtir. 

Le soir, des chants funèbres accompagnés par le 
bobre africain, préludent à des danses qui ne finis- 
sent qu'au jour; des chœurs de jeunes filles répè- 
tent le refrain des chansons improvisées pour l'évé- 
nement, en frappant en mesure sur des bambous. 

Lorsque le mort laisse beaucoup de bœufs, on 
en sacrifie le lendemain et les jours suivants. L'as- 
semblée ne se sépare que lorsque ces bœufs sont 
presque tous consommés; c'est ainsi qu'on honore 
le défunt : quelques parents enlèvent alors presque 
furtivement le corps et lui rendent les derniers de- 
voirs, car il n'est pas permis à d'autres d'en appro- 
cher et de l'accompagner au lieu de la sépulture. 
Il est triste d'ajouter que les Malegaches ne s'oc- 
cupent pas plus des femmes à leur mort qu'à l'in- 
stant de leur naissance. 

Comme tous les peuples indolents et sensuels, les 
Malegaches aiment passionnément la poésie etlamu- 
sique. Le soir, dans les villages, on les voit s'assem- 
bler pour écouter les chansons que l'un d'entre eux 
improvise sur une mélodie connue ; ils répètent en 
chœur le refrain, ou l'accompagnent en frappant 



284 LIVRE II. — CHAPITRE II. 

dans leurs mains pour marquer le rhythme. Les pa- 
roles de ces chansons se composent en général de 
phrases courtes et sans trop de liaison entre elles. 
Elles ont quelquefois un sens moral et satirique , 
le plus souvent elles contiennent une simple image. 
Ces mélodies sont en général monotones. Elles ont 
cependant un certain charme qui provient, comme 
dans presque tous les chants primitifs, de leur 
étrange tonalité. 

Les instruments de musique sont très-imparfaits, 
ce sont l'erahou, le bobre, le marouvané etl'azon- 
lahé que nous décrirons en parlant de la circon- 
cision. Le plus commun est le marouvané, l'instru- 
ment de prédilection des Malegaches. Le marouvané 
est fait avec un bambou gros comme le bras. Au 
moyen d'un couteau on détache, dans l'écorce fi- 
landreuse de ce roseau des filets qui soutenus par 
de petits chevalets, forment les cordes. 

Verahou consiste en une seule corde tendue sur 
une moitié de calebasse et que l'on met en vibration 
au moyen d'un archet ; il n'a presque pas de son. 

Le bobre est simplement un long arc, fait d'une 
lige de bambou ou d'une gaule d'un autre bois. La 
corde qui le tend est ordinairement en fil de fer ou 
en laiton ; vers le tiers inférieur de la longueur du 
bois, est attachée la moitié d'une calebasse, espèce 
de table d'harmonie recevant les vibrations de la 
corde par un lien, également en métal qui l'attire 
dans le sens de la calebasse. Le bobre se joue avec 
une petite baguette de bois ; on frappe alternative- 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 285 

ment sur l'une et sur l'autre section de la corde. 
Le son est très- faible, en sorte que le rliythnie pa- 
raît être le principal objet de cet instrument. 

Il existe à Madagascar des hommes qui se livrent 
spécialement à la culture de la poésie et de la mu- 
sique ; ce sont les sekatscs ou ménestrels. Ils voya- 
gent sans cesse et chantent leurs compositions chez 
les chefs qui en retour leur font des présents con- 
sidérables. 

Le fifanga est l'unique jeu des Malegaches. C'est 
un carré long en bois rouge dans lequel il y a un 
grand nombre de trous régulièrement disposés, on 
y met des espèces de noix de galle qui servent de 
pions, et que l'on prend comme au jeu de dames. 
Les hommes et les femmes y jouent également. 

Le mot Kabar, qui s'applique généralement à 
une assemblée dans laquelle on discute les affaires 
publiques, sert aussi à exprimer l'échange premier 
des relations entre deux ou plusieurs personnes 
qui se rencontrent. Les nouvelles se propagent de 
cette manière avec la plus grande rapidité. Dans les 
détails dont l'usage exige un compte rendu exact, 
on ne doit omettre aucune des moindres circon- 
stances. Par exemple, deux voisins se quittent en 
sortant de leur village ; l'un va chercher son trou- 
peau dans la prairie située à une petite distance de 
sa maison ; l'autre va puiser de l'eau à la rivière , 
qui n'est guère plus éloignée delà sienne; s'ils se 
rencontrent à leur retour , ne fût-ce qu'un quart 
d'heure après , ils se croient obligés de s'arrêter 



286 LIVRE II. CHAPITRE II. 

et de se dire tout ce qu'ils ont vu sur leur chemin, 
n'eussent-ils rencontré qu'une poule , un oiseau 
ou un papillon. Aussitôt que les rameurs des pi- 
rogues entendent quelqu'une leur portée, ils ces- 
sent de pagaier pour entendre son kabar. 11 y a 
chez un tel peuple des éléments certains de civili- 
sation. Les nations les plus loquaces de l'antiquité, 
les Gaulois, par exemple, se sont montrés les peu- 
ples les plus perfectibles, parce que, par besoin 
d'expansion , ils étaient les plus communica- 
tifs. 

Le rapprochement que nous faisons ici, tout bi- 
zarre qu'il peut paraître , n'en est cependant pas 
moins digne d'attention. En effet , les hommes de 
la Gaule devinrent les premiers avocats de Rome, 
les maîtres même de Cicéron. Tous les voyageurs 
parlent avec enthousiasme de l'éloquence des Male- 
gaches. L'art oratoire est très-cultivé chez eux , et 
ils s'appliquent, dès leur jeunesse, à acquérir une 
éloquence qui égale relativement , en grandeur et 
en force , celle de nos plus célèbres orateurs. Il 
faut dire que l'idiome malegache se prête à l'ex- 
pression des sentiments. Les images, les cilliances 
de mots y abondent, les nuances les plus délicates 
s'y font sentir. Et puis l'orateur a la liberté de com- 
poser ses mots; à tous moments, suivant l'impul- 
sion de son génie ou les mouvements de son âme , 
il peut créer ceux qui lui manquent. De cette mine 
inépuisable de signes verbaux , naissent pour lui 
des désignations ingénieuses, pittoresques, variées, 



GÉOGRAPHIE DE l'iLK DE MADAGASCAR. 287 

qui revêtent son style des plus brillantes et des plus 
riches couleurs. 

On appelle fattidrah ou serment du sang , à Ma- 
dagascar, l'engagement que prennent deux per- 
sonnes de s'aider réciproquement pendant la durée 
de leur existence , et de se considérer comme s'ils 
avaient une origine commune. Voici la manière 
dont on contracte cet engagement. 

Un vase contenant de l'eau est apporté ; l'offi- 
ciant, qui est ordinairement un vieillard, y plonge la 
pointe d'une zagaie, dont les deux néophytes tien- 
nent la hampe à pleines mains ; puis un autre indi- 
vidu jette alternativement dans le vase de la mon- 
naie d'argent, de la poudre, des pierres à fusil, 
des balles , plusieurs petits morceaux de bois et 
quelques pincées de terre prise aux quatre points 
cardinaux ; en même temps, celui qui dirige la cé- 
rémonie , accroupi auprès du vase , frappe à petits 
coups, avec un couteau la hampe de la zagaie , 
rappelant le sens attaché à chacun des objets ci- 
dessus mentionnés; l'argent, emblème de la ri- 
chesse , signifie que les deux contractants devront 
partager leurs biens présents et futurs ; la poudre, 
les pierres à fusil et les balles , emblèmes de la 
guerre, indiquent que les dangers doivent leur être 
communs ; les fragments de bois et de terre ont 
aussi une signification particulière. Quand tous ces 
objets ont été mis dans le vase, le même individu 
demande aux deux futurs parents s'ils promettent 
de remplir les engagements imposés par le ser- 



288 LIVRE II. — CHAPITRE II. 

ment , et sur leur réponse affirmativ e, il les pré- 
vient que les plus grands malheurs retomberaient 
sur eux, s'ils venaient à y manquer. Puis il pro- 
nonce les conjurations les plus terribles, en évoquant 
Angatch, le mauvais génie. Ses yeux s'animent par 
degrés et prennent une expression surnaturelle , 
lorsqu'il adresse, d'une voix forte et sonore, cette 
imprécation : « Que le caïman vous dévore la lan- 
gue ; que vos enfants soient déchirés par les chiens 
des forêts ; que toutes les sources se tarissent pour 
vous et que vos corps abandonnés aux vouroun- 
doules (effraies) soient privés de sépulture, si vous 
vous parjurez! « 

Cette première partie de la cérémonie terminée, 
le vieillard fait à chacun des impétrants , avec un 
rasoir une petite incision au-dessus du creux de 
l'estomac, imbibe deux morceaux de gingembre 
du sang qui en coule et donne à avaler à chacun 
des deux le morceau de son vis-à-vis. Il fait boire 
après, dans une feuille de ravinala, une petite 
quantité de l'eau qu'il a préparée. En sortant, on 
se rend à un banquet de rigueur servi sur le gazon 
et on reçoit les félicitations de la foule. La céré- 
monie du fattidrah , bien que la môme dans toute 
l'île, subit quelques modifications dans la forme, 
selon la peuplade chez laquelle elle a lieu. Ainsi 
({uelquefois le sang, au lieu d'être reçu sur un 
morceau de gingembre, est mêlé de suite avec 
l'eau , que dans le premier cas, l'on prend après. 

Quoique le serment du sang ne soit pas toujours 



GÉOGRAPHIE DE L ILE DE MADAGASCAR. 289 

observé religieusement par les Malegaches, il peut 
être utile à un étranger; bien qu'il ne soit pas tou- 
jours agréable pour celui-ci, qui devient en butte 
aux importunités de son frère fictif. Les liens, 
ainsi contractés, sont, aux yeux des Malegaches , 
aussi sacrés et souvent plus respectés que ceux de 
la fraternité matérielle, dont le fatlidrah impose 
d'ailleurs tous les devoirs. Deux frères de sang doi- 
vent partager leur fortune , se soutenir dans le 
danger, mettre en commun tous les biens et tous 
les maux de la vie , enfin se prêter assistance en 
temps de guerre, quand même ils appartiendraient 
à des tribus ennemies. Dans ce dernier cas, ils doi- 
vent non-seulement éviter de se faire du mal ; mais 
encore , si l'un des deux tombe entre les mains du 
parti ennemi, l'autre est obligé de le préserver de 
la fureur de ses compagnons, qui s'abstiennent 
ordinairement d'attenter aux jours du prisonnier, 
dès qu'ils connaissent le lien qui l'unit à son pro- 
tecteur. 

Une femme peut faire le serment du sang avec 
un homme, deux femmes peuvent aussi le faire 
entre elles, et rien ne s'oppose à ce qu'un étranger 
le contracte avec un indigène. Nous avons vu les 
agents anglais échanger ce serment avec Ra- 
dama. Ceux qui veulent voyager à Madagascar ou 
s'y livrer à quelque opération de commerce trou- 
vent avantage à le faire; cette formalité facilite 
beaucoup leurs rapports avec les habitants , à qui 
il inspire tout d'abord une confiance plus grande. 

19 



290 LIVRE H. — CHAPITRE II. 

Dès que deux Malegaches se sont liés par le fatli- 
drah , les parents de chacun d'eux prennent à l'é- 
gard de l'autre le même titre de parenté qu'ils 
eussent eu si la fraternité, selon le sang, avait existé 
naturellement entre les deux contractants. Il y a 
plus, les effets de cette alliance s'étendent aussi 
dans le même sens aux membres des deux familles, 
les uns par rapport aux autres. De cette coutume 
résulte pour l'Européen qui visite ce peuple et l'ob- 
serve superficiellement , une très-grande difficulté 
à reconnaître les véritables liens de parenté qui 
existent entre les individus ; et c'est pour lui une 
source d'erreurs fréquentes. 

Cette coutume par laquelle , suivant l'originale 
comparaison des indigènes, ils deviennent l'un pour 
l'autre «comme le riz et l'eau, » c'est-à-dire insé- 
parables , cette coutume honore un peuple à peine 
sorti de la barbarie \ Elle s'allie parfaitement avec 
la généreuse hospitalité qu'il exerce envers tous les 
étrangers. Un voyageur européen arrive dans un 
village , il est immédiatement accueilli par le chef 
qui lui cède sa plus belle case, lui envoie du riz, 
des poules , des fruits , et lorsque sa suite est nom- 
breuse un ou plusieurs bœufs. Le Malegache pauvre 
qui voyage entre sans en être prié dans la première 

* Nous avons vu non sans élonncraenl des voyageurs traiter celte 
coutume de ridicule. Elle pouvait être qualifiée tout au plus d'in- 
commode , à cause de la perturbation apparente qu'elle apporte 
dans l'état public des individus. Mais, à coup sur, elle est noble et 
louchante. 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 291 

case qu'il rencontre ; le propriétaire est-il à pren- 
dre son repas auprès de sa famille, l'étranger s'assied 
auprès d'eux. Le kabar, ou récit de ce qu'il a vu, est 
le seul écot qu'il ait à payer, encore n'est-il pas 
tenu de dire son nom ni ses desseins. L'hospitalité 
est une qualité tellement inhérente au caractère 
malegache, que, dans tous les grands villages, on 
trouve toujours une espèce de hangar public où les 
voyageurs viennent se mettre à l'abri du soleil ou 
de la pluie , en attendant qu'on leur ait préparé un 
logement gratuit. 

La religion des Malegaches est un mélange de 
polythéisme et de fétichisme dans lequel domine la 
croyance, généralement admise dans l'Orient, des 
deux principes, l'un qui est Zanahar (le bon gé- 
nie), et l'autre Angatch (le mauvais). C'est sur- 
tout à ce dernier, dont l'essence est de nuire , qu'ils 
adressent leurs prières et leurs sacrifices. Ils invo- 
quent encore d'autres êtres supérieurs, esprits ou 
génies qui , selon eux , comme dans l'antiquité clas- 
sique, président à la guerre, à la pêche, aux cultures, 
à la garde des troupeaux. Ils leur attribuent le pou- 
voir de les protéger ou de leur nuire et leur offrent 
aussi des sacrifices. Sans avoir des idées bien défi- 
nies surràme, comme principe immatériel survi- 
vant à l'enveloppe charnelle de l'être humain, ils 
admettent cependant pour l'àme une autre exis- 
tence. Ils parlent souvent d'une longue corde d'ar- 
gent , au moyen de laquelle les esprits descendent 
sur la terre , et par laquelle aussi ceux des morts 



292 LIVRE II. — CHAPITRE II. 

remontent dans l'air auprès du Dieu de la vie, 
où ils attendent qu'il les renvoie dans d'autres 
corps. Cette sorte de métempsycose est le sujet des 
croyances différentes. Par exemple, chez certaines 
tribus , les âmes des chefs prennent la forme de 
crocodiles, tandis que les sujets vont animer le corps 
des makis ou des chiens cerviers. Leur croyance à 
une vie extra-mondaine se manifeste encore par 
l'habitude qu'ils ont d'invoquer les âmes de leurs 
ancêtres, en les suppliant d'intercéder pour eux et 
de les inspirer. Leur respect pour les sépultures est 
très-grand. La violation des tombesestpuniedemort. 
Quelques ethnologues ont avancé que l'on re- 
trouvait chez les Malegaches beaucoup de coutumes 
judaïques. Cette assertion est loin d'être justifiée 
par les faits. Dans les provinces où des colons ara- 
bes sont venus jadis s'établir, et où il existe en- 
core de leurs descendants, on observe bien quelques 
pratiques défigurées de la religion de Mohamed, 
comme , par exemple , la circoncision , l'abstinence 
de porc , et l'usage de ne manger que des animaux 
tués par des individus de leur caste , mais les indi- 
gènes ne se conforment pas à ces deux dernières rè- 
gles, et, quant à la circoncision, qui est, il est vrai, 
pratiquée dans toute l'île , ils ne la rattachent, du 
moins maintenant , à aucune tradition religieuse 
ou historique , bien qu'elle remonte très-probable- 
ment à l'arrivée des Arabes dans l'île. Les habitants 
de Sainte-Marie et de la côte voisine , qui ont été 
regardés, par quelques voyageurs, comme issus 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 293 

de Juifs, n'ont, à part cette dernière coutume, au- 
cun usage particulier qui puisse donner quelque 
crédit à une telle conjecture ; on ne trouve chez 
ces habitants , quoiqu'on l'ait prétendu , ni les tra- 
ditions de Noé, d'Abraham ou de Moïse, ni la so- 
lennisation du sabbat. Il n'y a pour eux, de même 
que pour tous les Malegaches, entre les jours, aucune 
autre distinction que celle des jours heureux et des 
jours malheureux, dont la répartition est aussi va- 
riable dans le temps que leur influence l'est , en 
apparence du moins , sur les divers ordres de faits. 

Chez quelques peuplades, l'idée que se font les 
indigènes des êtres auxquels ils consacrent leur 
culte n'est représentée par aucune image, ni par un 
signe quelconque; chez d'autres, il existe des idoles 
dont la structure est des plus bizarres, fétiches in- 
formes où l'on chercherait vainement à découvrir 
un symbole. Les Sakalaves ne paraissent pas avoir 
d'idoles nationales. Mais les Ho vas en ont une que 
l'on promène en certaines occasions en processions 
avec d'autres moins puissantes. 

La circoncision est une coutume qui, comme nous 
l'avons dit, est répandue dans toute l'île et qui est 
probablement d'origine arabe. Elle a toujours lieu 
vers la pleine lune. Lorsque le moment est arrivé, 
on transporte sur la place des villages un mât d'en- 
viron 25 pieds d'élévation, "que les charpentiers du 
pays se mettent en devoir d'équarrir, pendant que 
d'autres individus s'occupent de faire un trou en 
terre pour l'y planter. 



294 LIVRE II. CHAPITRE II. 

Le chef, avec ses ampitakli (ministres) et ses fem- 
mes, s'asseoit près du mât sur des nattes, autour 
desquelles on a rangé un grand nombre de calebas- 
ses et de jarres pleines de toak et de bessabess ; les 
parents, dont les enfants doivent être circoncis 
dans l'année, apportent longtemps avant la fête le 
miel, les cannes à sucre, les bananes, et le sima- 
rouba qui servent à faire les liqueurs. 

Lorsqu'on a creusé le trou et dégrossi le mât, 
deux hommes et deux femmes se mettent à danser 
à l'entour pendant plus d'une demi-heure; ensuite 
le maître du village prend une calebasse de toak, en 
boit une gorgée, puis en verse dans le creux de sa 
main, et le répand dans le trou, en prononçant à 
voix basse quelques paroles mystérieuses. Un om- 
biache vient ensuite jeter des racines dans le trou 
ety répand aussi lesang d'un coqblanc qu'il sacrifie. 

Aussitôt après la foule s'empare du mât et le 
dresse. 

La danse recommence bientôt, mais, cette fois, 
tout le monde y prend part, môme les enfants que 
leure mères portaient sur leur dos. On allume en- 
suite des feux autour du mât et les jeunes gens, 
armés de zagaies et de boucliers, simulent des com- 
bats en dansant au son de plusieurs tambours ma- 
legaches. Cette espèce de tambour que l'on appelle 
azonlahé est simplement le tronc creusé d'un jeune 
arbre. L'une des extrémités est recouverte d'une 
peau de bœuf avec son poil, l'autre d'une peau de 
cabri. Les indigènes se servent de cet instrument 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 295 

comme d'une grosse caisse ; ils frappent d'un côté 
avec une baguette, de l'autre avec la main. Le son 
de l'azonlahé est sourd et monotone. 

Les champions, comme dans un tournoi, se por- 
tent de terribles coups de lance qu'ils parent avec 
beaucoup d'adresse; Ces combattants sont si agiles 
que quelquefois l'un d'eux s'élance entre les jambes 
de son adversaire et, se relevant précipitamment, 
l'enlève sur ses épaules aux cris d'admiration des as- 
sistants. Les danses durent toute la nuit, mais per- 
sonne ne s'enivre comme aux raloubas (orgies), car 
la coutume prescrit d'être sobre et chaste, la veille 
de la circoncision. 

Le lendemain, dès que l'on aperçoit le soleil à 
l'horizon, les Malegaches se rendent à la rivière 
voisine ; les femmes y portent leurs enfants qu'elles 
obligent à passer la nuit éveillés; après les avoir 
baignés, elles leur mettent des colliers et des bra- 
celets de mas-sirira (yeux de sarcelle) et de ravines 
(feuilles) et des séidiks neufs de toile de coton 
blanc; ensuite, elles les rapportent au pied du mât, 
où l'on vient d'attacher le taureau du sacrifice. 
Bientôt le plus vieux des ombiaches, armé d'un 
petit rasoir et un séidik de toile blanche sur l'é- 
paule gauche, se lève pour recevoir les enfants des 
mains de leurs mères et procède à l'opération qui 
est plus ou moins longue, ^elon le nombre des en- 
fants. Quand elle est terminée, l'ombiache égorge 
le taureau, qui est coupé en une infinité de petits 
morceaux et partagé entre les assistants. La tête 



296 LIVRE II. — CHAPITRE II. 

est plantée au bout de la perche, la face tournée 
vers l'ouest. C'était aussi de ce côté que l'opérateur 
s'était tourné pour circoncire ; le reste de la journée 
se passe en réjouissances. 

Ainsi que chez tous les peuples sauvages, les 
coutumes superstitieuses sont très-nombreuses à Ma- 
dagascar ; mais il est impossible à un Européen de 
les connaître toutes, parce que les Malegaches se 
cachent ordinairement des étrangers pour les ac- 
complir. Dans toutes les provinces , on trouve des 
individus qui, outre le métier de médecin, exercent 
aussi celui de devin ; les Sakalaves les nomment 
Ampisikidi. Ils ont la plus grande influence sur l'es- 
prit des autres indigènes et obtiennent tout par la 
crainte qu'inspire leur pouvoir supposé. Il n'est 
guère d'afîaires qu'on entreprenne sans les consul- 
ter. S'agit-il, par exemple, de livrer une bataille, 
de conclure un traité, de faire un voyage, ou d'ac- 
complir tout autre acte, même peu important, soit 
général , soit individuel , ce sont eux qui décident 
de l'opportunité et de la convenance de la chose 
projetée, en indiquant si tel jour est heureux ou 
malheureux, c'est-à-dire favorable ou non pour 
l'exécuter. Ils prédisent l'avenir, jettent des sorts 
et vendent des talismans, auxquels ils attribuent 
des efl'ets surnaturels. 

Les Malegaches font un grand usage d'amulettes 
ou talismans qu'ils nomment fanfoiidis. Ils leur 
croient toutes sortes de vertus, même celle de faire 
connaître ce qui doit arriver. Ces talismans sont 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 297 

portés au cou au moyen de colliers et de cordons, 
et quelquefois suspendus à d'autres parties du 
corps. Ils n'ont aucune valeur intrinsèque : ce sont 
des morceaux de jeunes bambous ou de petits sa- 
chets de peau renfermant divers objets, tels que 
des graines, de petites pierres, des papiers couverts 
de signes cabalistiques. Les uns préservent de la 
foudre ou bien de telle maladie ; d'autres garan- 
tissent des maléfices des sorciers, que les indigè- 
nes craignent beaucoup ;iil en est aussi pour se faire 
aimer des femmes, pour voyager sans accident. Les 
amulettes de guerre, nommées sampé, sont des 
bouts de cornes de bœufs, quelquefois artistement 
travaillées et garnies en argent, suivant les moyens 
ou le rang des propriétaires. Ces bouts de cornes 
contiennent des drogues auxquelles ils croient la 
propriété de rendre invulnérables ceux qui s'en 
servent. Quand les Sakalaves ne portent pas leurs 
talismans sur eux, ils les placent soigneusement 
dans une petite boîte, et les graissent de temps en 
temps avec une huile aromatique. Un homme ab- 
sent est-il inquiet de ce qui se passe chez lui, il met 
un fanfoudi sous sa tête, pendant son repos, con- 
vaincu qu'il en apprendra ce qu'il désire savoir. 
Son imagination, frappée de cette idée, travaille 
dans la nuit ; les soupçons jaloux ou les craintes 
qui étaient en lui, font le sujet de ses rêves, et il 
s'éveille, le matin, persuadé de la vertu de son ta- 
lisman et de la réalité de toutes les visions qu'il a 
eues pendant son sommeil. 



298 LIVRE II. CHAPITRE II. 

Au nombre des pratiques superstitieuses des Sa- 
kalaves, il faut mettre l'habitude qu'ils ont de se 
barbouiller avec une pâte blanche faite d'une terre 
crayeuse très-commune à Madagascar, et à laquelle 
on attribue, dans toute l'île, une propriété médi- 
cale. Ils s'en servent, eux aussi, comme d'un topi- 
que; mais l'usage qu'ils en font a souvent une autre 
cause. Craignant singulièrement l'esprit mauvais, 
ils cherchent, par tous les moyens qu'ils peuvent 
imaginer, à se mettre à couvert de sa malice, et 
quand ils se persuadent qu'ils doivent le trouver 
sur leur passage, ils tracent sur leur visage trois 
lignes de cette pâte blanche, une au milieu du front 
et une autre, de chaque côté, entre la joue et l'o- 
reille. 

La croyance aux jours heureux ou malheureux, 
répandue chez tous les Malegaches, porte les Sa- 
kalaves à s'abstenir de toute affaire pendant certains 
jours qu'ils nomment fàll; ils n'oseraient alors sor- 
tir de leurs cases ni entreprendre la moindre affaire, 
et si un étranger se présente à l'entrée d'un village 
pendant l'un des jours que le chef de l'endroit re- 
garde comme fàli, on le prie de rester en dehors 
et à quelque distance jusqu'au lendemain. 

L'industrie est, comme on le pense bien, encore 
très-arriérée chez les Malegaches. Le petit nombre 
de leurs besoins n'a pas dû naturellement les porter 
à lui donner un grand développement. Mais dans le 
peu d'objets sur lesquels elle s'est exercée, ils mon- 
trent cette intelligence et cette adresse dont ils 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 299 

sont naturellement cloués. Leurs constructeurs de 
pirogues sont éminemment habiles, leurs procédés 
pour la fabrication du fer très-ingénieux, bien 
qu'imparfaits, et il faut toute leur patience, cette 
immuable patience orientale, pour qu'ils achèvent 
leurs beaux lambas (pièce d'étoffe qui tient une 
place importance dans le costume). On serait étonné 
en Europe de l'activité et de l'adresse des Malegaches 
pour les travaux de bâtisse de tous genres. 

Il y a chez eux plusieurs sortes de pirogues, les 
pirogues en planches, les pirogues d'une seule pièce, 
les pirogues à balancier et celles que construisent 
les Anta'ymours. 

Les pirogues en planches que les Malegaches ap- 
pellent lakan-drafitcli ou /a/. rt«'-;;a/a?i' (traduction 
littérale de la dénomination française) , sont compo- 
sées de dix-sept pièces sans compter les bancs dont le 
nombre varie suivant les proportions de l'embar- 
cation. Il y en a sept, huit et jusqu'à neuf, placés à 
une égale distance les uns des autres. Dans le mi- 
lieu et sur le devant, on en met deux l'un sur l'au- 
tre; on les perce pour y placer les mâts, dont le 
pied repose dans une carlingue pratiquée à cet effet 
sur la quille. Les bancs se nomment sakan (lar- 
geur) ; celui de derrière, qui forme une espèce de 
tillac et qui sert de siège au timonier, s'appelle 
sahanpoiilan (banc qui n'a rien derrière lui). 

La forme du bateau a assez de ressemblance avec 
la moitié d'une noix de coco : c'est un ovale allongé 
et plus relevé sur l'arrière que sur l'avant. 



300 LIVRE II. CHAPITRE II. 

Une pirogue de sept bancs doit avoir en longueur 
18 pieds, et 12 dans sa plus grande largeur. Elle 
porte 3,000 pesant avec son équipage composé de 
six hommes et d'un patron. La pirogue de 8 bancs 
a 20 pieds sur 13 1/2 et porte 5,000, H rameurs et 
un patron; la pirogue de 9 bancs porte 10,000 et;15 
personnes; elle a 30 pieds sur 20. En 177/i l'inter- 
prète Moyeur se rendit de Foulepointe à la baie 
d'Antongil dans une pirogue de ce genre avec 160 
personnes. 

Les voiles sont faites de rabane et gréées comme 
celles de nos chaloupes ; il y en a deux à chaque pi- 
rogue. Ces sortes de bateaux portent bien la voile, 
vont très-vite et font quelquefois 30 lieuesd'un so- 
leil à l'autre ; mais on couche tous les soirs à terre. 

Les Anta'ymours ont des pirogues moins grandes 
que les lakan-drahtch' , mais construites avec plus 
de soin encore. Néanmoins, même avec du lest, 
elles sont trop légères et trop rases pour porter la 
voile, mais elles sont on ne peut plus commodes 
pour naviguer sur des côtes à mer houleuse, et sur- 
tout pour franchir les barres qui existent à l'em- 
bouchure des rivières; on ne peut se faire une 
idée de la vitesse avec laquelle elles effleurent l'eau. 

Les lakcni-an-komjoiUclie (littéralement jnrogue- 
jambe), sont faites d'un seul arbre, très-longues, très- 
étroites, mais si vacillantes qu'une longue habi- 
tude n'empêche pas que l'on y chavire ; cependant 
elles portent quelquefois 8,000 avec 8 rameurs et 
un patron. 



GÉOGRAPHIE DE l'iLK DE MADAGASCAR. 301 

Les pirogues de la cote de l'ouest, sont beaucoup 
plus petites que les précédentes, mais aussi légères 
et aussi commodes pour franchir les barres ; elles 
sont aussi faites d'un seul arbre. Comme elles sont 
trop étroites pour tenir à flot, elles sont soutenues 
par un ou deux de ces appareils si souvent repré- 
sentés dans les paysages des îles de la Polynésie 
(Océanie orientale) ; c'est un petit radeau assez 
semblable à la charpente d'un tabouret et tenu à 
une certaine distance de la pirogue par une gaule 
en bois léger, attachée sur le plat bord. 

Les forges malegaches sont bien différentes des 
nôtres ; leurs soufflets surtout sont très-curieux et 
de la plus grande simplicité ; ils se composent de 
deux troncs d'arbres percés d'un bout à l'autre à 
l'exception d'une petite portion de l'extrémité infé- 
rieure qui forme le fond et au-dessus duquel est un 
trou. Ces cylindres ont environ 1 pied de diamètre 
et 3 pieds et demidelargeur; ils ressemblent à deux 
pompes réunies par une mortaise pratiquée dans la 
longueur de l'une d'elles; deux tuyaux en fer d'un 
pied environ de longueur et d'un pouce de diamètre 
sont placés à quelques pouces au-dessus du fond 
dans les trous dont je viens de parler. Les deux 
tuyaux, en se rapprochant, entrent dans des trous 
ronds que l'on pratique dans un massif de maçon- 
nerie consolidé avec de la terre glaise. Ce foyer a la 
forme d'un chapeau chinois; au milieu s'élève un 
tuyau en fer plus large que les premiers par où sort 
la fumée ; chaque pompe a un piston garni d'étou- 



302 LIVRE lî. — CHAPITRE II. 

pes que le souffleur, placé au milieu, tient à chaque 
main, et qu'il fait aller alternativement; ces souf- 
flets produisent beaucoup de vent. Comme les for- 
ges ordinaires n'ont pas besoin de concentrer autant 
de chaleur que celles qui servent à fondre le mine- 
rai, les Malegaches ne se donnent pas la peine de 
faire d'ouvrages en maçonnerie, et les tuyaux placés 
près du fond des cylindres sont seulement fixés 
dans une grosse pierre percée d'un trou où ils 
entrent. 

Nous avous parlé plus haut des séidiks et des sim'- 
bous qui forment le costume des Malegaches de la 
côte. Lesalakaei le lamha sont les deux parties prin- 
cipales et généralement les seules des vêtements des 
îlovas. Le premier est une pièce d'étoffe en soie, 
en coton ou en fd de rafia dont ils s'enveloppent la 
partie inférieure du corps; après avoir fait plusieurs 
tours au dessus des reins, son extrémité libre est 
arrêtée à la ceinture. Le lamha est une espèce de 
manteau dont ils se drapent et dont l'étoffe et la ri- 
chesse varient selon le rang de celui qui le porte. 
Leurs toiles sont connues des Européens sous les 
noms de pagnes et de rabanes suivant leur finesse. 

Les pagnes sont faites avec des fils retirés de 
l'épiderme des folioles de la feuille du rafia (pal- 
mier très-commun dans le pays), prises sur le 
bourgeon terminal , pendant que couchées sur 
le pétiole commun et se recouvrant les unes les 
autres, elles ont cette belle couleur paille qui les 
distingue, et qu'elles perdent aussitôt que, par le 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 303 

développement, elles sont exposées au contact de 
l'air. Les pagnes en couleur écrue sont principa- 
lement destinées aux étrangers ; celles en usage 
parmi les naturels sont rayées, de couleurs diver- 
ses, et prennent différents noms. 

Les métiers avec lesquels on fabrique ces tissus 
sont simples et ingénieux. Sur de petits piquets en- 
foncés dans la terre sont posés des montants de 
bambou ou d'autre bois léger ; les fils sont liés au 
bout du métier sur une traverse de bambou ; cette 
traverse, attachée sur les montants, repose sur 
d'autres traverses placées de distance en distance. 
Le tisserand se sert d'une aiguille de bois évidée 
couverte de fil dans sa longueur, et d'une espèce 
de lame de sabre en bois qui lui tient lieu de pei- 
gne ; à mesure qu'il travaille il roule sa toile autour 
d'une pièce de bois carrée, dont les deux bouts sont 
percés et la fait entrer dans deux forts pieux de bois 
ferrés par le bout. Les fils qu'ils emploient n'ont 
pas une aune de longueur, et ils sont obligés de les 
nouer à chaque instant, mais ces nœuds sont faits 
avec tant de soin qu'ils ne paraissent pas dans la 
toile ; les pièces de pagne qui ont ordinairement îi 
à 5 aunes de longueur sur oj[i de large se vendent 
4 et 5 piastres d'Espagne, quand elles sont très-fi- 
nes; il faut au moins trois mois pour en'faire une. 

Outre ces différents produits, les Malegaches font 
encore de la poterie et diverses pièces d'orfèvrerie. 
Mais, en général, ils sont plutôt pasteurs, laboureurs 
et pêcheurs que fabricants. Du reste, la propriété 



304 LIVRE II. — CHAPITRE II. 

n'y est pas constituée comme en Europe. Celui qui 
veut faire un taré (cultiver un champ), choisit un 
endroit à sa convenance et met le feu aux arbustes 
et aux plantes qui y croissent ; il attend, pour cette 
opération , un jour où la brise souffle avec force. 
C'est en cela que consiste la prise de possession; 
mais le terrain brûlé ne lui appartient que jusqu'à 
la récolte. Si, après cette préparation, un autre ve- 
nait le cultiver, un troisième l'ensemencer et un 
quatrième récolter, la moisson appartiendrait au 
premier, c'est-à-dire au laboureur. 

On trouvera, dans l'un des chapitres qui suivent 
celui-ci, les détails relatifs au commerce de Mada- 
gascar. 

Les faits considérés comme crimes ou délits, 
ainsi que les lois qui servent à leur répression, sont 
à peu près les mêmes pour toutes les peuplades de 
l'île, et se conservent par la tradition orale. Chez 
les Sakalaves, les individus, particulièrement char- 
gés de ce soin, sont nommés ampiassij-firazanga, 
et les lois ou coutumes elles-mêmes fitera. 

Les principaux faits que la loi sakalave reconnaît 
comme crimes ou délits sont : la sorcellerie, la pro- 
fanation des tombeaux, le meurtre sous toutes ses 
formes, le vol, les voies de fait envers un homme 
libre, la calomnie, l'adultère et l'insolvabilité. 

Les peines applicables aux délinquants sont la 
mort, l'esclavage et l'amende. 

Les causes, soit civiles, soit criminelles, sont ju- 
gées en kabar (assemblée) par un jury de notables 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 305 

pris dans la classe même de l'accusé. L'information 
s'établit ordinairement par témoignage et par ser- 
ment. Le témoignage est une déclaration pure et 
simple, relative aux faits du procès. Le serment est 
une imprécation portée conditionnellement contre 
une personne qu'on cite, et par laquelle on rend 
en quelque sorte cette personne responsable de la 
vérité de ce que l'on avance. La formule usitée est 
celle-ci : « Si ce que je dis est faux, que tel indi- 
vidu soit foudroyé ! » ou bien « qu'il soit changé 
en tel animal! » Le serment a d'autant plus d'in- 
fluence sur les juges, que la personne sur laquelle 
porte l'imprécation est plus puissante ; car il doit 
alors attirer bien plus de dangers sur son auteur. 
S'il est reconnu que celui-ci a fait un faux serment, 
il devient l'esclave de la personne par laquelle il a 
juré. Les parties sont tour à tour entendues devant 
le jury, toutes les fois que l'une d'elles affirme une 
chose par serment, l'autre, si elle nie, doit aussi 
jurer pour appuyer sa dénégation. A chaque preuve 
évidente fournie par l'accusateur, à chaque témoi- 
gnage en faveur de l'accusé, les juges mettent dans 
un vase un petit morceau de bois ; puis les débats 
étant clos, on compte le nombre de preuves pour 
et contre, représenté par celui des morceaux de 
bois contenus dans chaque vase, et le jugement 
est rendu à l'avantage de la partie pour laquelle ce 
nombre est le plus grand. 

Si l'information faite par témoignage et par ser- 
ment n'a pas suffi pour édifier complètement la con- 

20 



306 LIVRE II. — CHAPITRE II. 

viction des juges et que l'accusé nie absolument le 
fait qu'on lui impute, on en vient alors aux épreuves 
judiciaires, assez analogues, quant au but, à celles 
employées au moyen âge en Europe, sous le nom 
de jugements de Dieu. Ces épreuves sont faites chez 
les Malegaches, par l'eau, par le feu et par le poi- 
son. L'épreuve par le poison s'accomplit au moyen 
du tanguin. 

Quand l'accusé est soumis à l'épreuve du tan- 
guin, l'accusateur, s'il n'est d'une classe supérieure 
à la sienne, doit aussi subir cette épreuve, et, dans 
ce cas, le jugement est rendu en faveur de celui des 
deux qui a le moins souffert du poison. Dans le cas 
contraire, l'opinion des juges se forme d'après la 
manière dont le patient supporte l'épreuve, appré- 
ciation qui est sans doute influencée par les préven- 
tions existant déjà pour ou contre lui dans leur es- 
prit, à la suite de l'information préliminaire. 

Si l'innocence de l'accusé demeure prouvée par 
le témoignage et le serment seuls, l'accusateur 
doit lui payer une forte indemnité, mais lorsque 
c'est par l'épreuve judiciaire, et que l'accusateur 
est d'une classe inférieure à celle de l'accusé, il de- 
vient l'esclave de ce dernier. S'ils sont tous les deux 
de la même classe, l'accusateur est condamné à la 
peine qui aurait atteint l'accusé, au cas où celui-ci 
aurait été reconnu coupable. Enfin, si la culpabilité 
de l'accusé est reconnue, le jury lui applique la 
peine assignée par la loi au crime ou délit qu'il a 
commis. 



GÉOGRAPHIE DE LILE DE MADAGASCAR. 307 

La sorcellerie et la profanation des tombeaux en- 
traînent toujours la peine de mort. 

L'individu coupable de meurtre ou d'empoison- 
nement est ordinairement livré aux parents de la 
victime, qui peuvent ou le tuer, ou le réduire en 
esclavage, ou le forcera payer une forte somme en 
argent ou en bœufs, selon qu'il est d'une classe in- 
férieure, égale ou supérieure à la leur. 

Le vol est puni par l'esclavage, s'il est de 
quelque importance, et par une amende du double 
de l'objet volé, si cet objet est de peu de prix. 

Un Malegache surpris avec la femme d'un autre, 
devient l'esclave du mari ou lui paie une forte 
amende. Le délit est considéré comme bien plus 
grave, si la conversation criminelle a eu lieu sous 
le toit conjugal, et, alors aussi le mari a le droit de 
tuer l'offenseur, s'il le prend en flagrant délit. Si 
l'adultère a été commis avec la femme d'un chef, 
le coupable est punissable d'une très-forte amende 
en esclaves ou de la perte de la vie. 

Le débiteur qui ne s'acquitte pas au terme con- 
venu est condamné à payer le double de sa dette, 
et l'on fixe un nouveau terme pour l'acquittement 
total. S'il ne peut ou ne veut alors payer son créan- 
cier, celui-ci s'empare de lui onde l'un de ses pro- 
ches parents, ou d'un certain nombre de ses escla- 
ves, qu'il garde jusqu'à ce que son débiteur se soit 
libéré de ses obligations envers lui. 

Quiconque a manqué au respect dû aux ancêtres 



308 LIVRE II. CHAPITRE II. 

d'un autre, est condamné à lui payer une amende 
proportionnée à l'insulte. 

Si un esclave a commis quelque crime ou délit 
qui le mette sous l'action de la justice, et qu'il 
prenne la fuite, son maître est tenu de le représen- 
ter au procès et d'en subir toutes les conséquences, 
à moins qu'il ne se désiste de son droit de propriété 
sur ledit esclave, en faveur de la partie civile. 

Tout fait qui peut causer un dommage matériel 
ou moral à un individu de condition libre, emporte 
pour celui cj[ui en est l'auteur, et au profit de celui 
qui l'a éprouvé, une amende fixée parle jury, pro- 
portionnellement au dommage. Les épreuves judi- 
ciaires, avons-nous dit, se font par l'eau, par le feu, 
par le poison. L'épreuve par l'eau est usitée aux 
environs du fort Dauphin, dans la partie méridio- 
nale de l'île. L'accusé est conduit au pied de la ro- 
che d'Itapère, et là c'est le plus ou moins de brise, 
ou le degré d'élévation de la marée qui décide du 
sort des infortunés que l'on y expose. Ils doivent 
se tenir debout, les mains appuyées sur le rocher 
fatal, et les jambes dans la mer jusqu'aux genoux, 
pendant un intervalle de temps dont la durée est 
fixée. Si les vagues qui viennent toujours se briser 
avec fracas sur les récifs dont cette côte est héris- 
sée ne leur couvrent qu'une partie des Cuisses, ils 
sont proclamés innocents. Mais si par malheur une 
goutte d'eau détachée de la lame vient à mouiller 
la partie supérieure de leur corps, ils tombent à 
l'instant percés de plusieurs coups de zagaies. 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 309 

L'épreuve par le feu se fait au moyen d'un fer 
chaud que l'on passe sur la langue de l'accusé. S'il 
n'en résulte rien pour lui, il est libre. Dans le cas 
contraire, une fin semblable à celle qui termine 
l'épreuve par l'eau lui est réservée. 

Quant à l'épreuve par le poison, c'est le tanguin 
qui en est l'instrument. 

Le tanguin ou tanghé est un grand et bel arbre , 
le tanguinia veneniflua , la tanghinie vénéneuse des 
botanistes européens. Il porte un fruit de forme 
oblongue qui, arrivé à sa maturité , est de la gros- 
seur d'une pêche et d'une couleur rougeàtre. Le 
suc de son noyau, pris à une dose connue, a la pro- 
priété de coaguler le sang plus ou moins vite, en 
occasionnant d'affreuses convulsions et d'abomi- 
nables souffrances. 

11 est évident que le seul effet à espérer de son 
emploi dans les épreuves judiciaires , devait être , 
tout au plus, d'arracher des aveux au patient véri- 
tablement coupable, par les tortures que le poison 
lui fait éprouver; mais le superstitieux Malegache 
-y attache une idée bien autrement absurde. 11 est 
persuadé que le tanguin administré à quelque dose 
que ce soit, tuera infailliblement l'accusé, s'il est 
coupable , et n'aura sur lui aucun mauvais effet , 
s'il est innocent. Aussi , quoique les résultats de 
cette épreuve soient toujours funestes à ceux qui 
la subissent, voit-on les naturels s'y soumettre de 
bonne volonté, et souvent la demander eux-mêmes 
dans les plus légers différends , afin de prouver 



310 LIVRE II. CHAPITRE II. 

leur bon droit. 11 faut dire, toutefois, que les in- 
dividus chargés de préparer le tanguin, appelés par 
les Sakalaves ampi-tamjliine , ne jugent pas aussi 
aveuglément de ses effets et qu'ils en raisonnent 
beaucoup mieux l'emploi ; ils en connaissent 
les propriétés réelles ; ils savent, par exemple,, 
que son action sera plus destructive, si le suc a été 
pris dans tel fruit plutôt que dans tel autre , et , 
dans chacun , au bout le plus près du germe , plu- 
tôt qu'à l'autre extrémité. Us peuvent donc , pour 
les épreuves judiciaires , proportionner la dose 
qu'ils emploient à l'importance de l'affaire en litige 
ou à la gravité de la prévention. On comprend 
alors que les biens , la liberté et même la vie de 
tant d'individus condamnés à prendre le tanguin , 
sont entre les mains de l'ampi-tanhgine ; car le 
résultat d'une épreuve dépend bien plus de la con- 
science et de l'impartialité de celui-ci que du tem- 
péramment du patient ou de l'énergie que peut lui 
donner le sentiment de son innocence. Voici d'ail- 
leurs comment on procède à cette lugubre céré- 
monie. 

Lorsque le tanguin doit être administré à un in- 
dividu , ses parents et ceux de l'accusateur vont 
trouver l'ampi-tanghine, qui seul a le droit de con- 
server le fruit de ce nom et doit lui-même avoir 
subi l'épreuve. Us fixent d'un commun accord le 
jour où aura lieu celle dont il s'agit. L'ampi-sikidi 
est aussi consulté au sujet de l'endroit où l'accusé 
devra la subir. Celui-ci , quarante-huit heures 



GÉOGRAPHIE DE l'ilE DE MADAGASCAR. 311 

avant de boire le fatal breuvage, se met en jeûne 
et ne mange plus que du riz très-clair; puis, au 
jour convenu, le malheureux est conduit de grand 
matin à l'endroit désigné , accompagné seulement 
des parents des deux parties. Il se dépouille de ses 
vêtements et jure qu'il n'a employé aucun subter- 
fuge pour neutraliser l'effet du breuvage qu'on va 
lui présenter. L'ampi-tanghine prend un noyau de 
tanguin et en rappelle les divines propriétés. 
« Ceci, dit-il, est donné par Dieu aux hommes pour 
témoigner de leurs actions; il est infaillible et juste 
dans ses effets; Finnocent n'en a rien à craindre, 
mais il est mortel pour le coupable. " Il adresse 
aussi une prière à Zanahar, le souverain juge des 
actions des hommes, et lui demande que l'épreuve 
à laquelle il va présider ait ses effets ordinaires. Il 
frotte alors le noyau sur une pierre raboteuse , ou 
bien en râpe, par un moyen quelconque, une très- 
petite quantité qu'il dissout dans de l'eau , puis il 
demande à l'accusé s'il veut avouer le crime qu'on 
lui impute. Si la peur faisait que celui-ci y con- 
sente , on le relâche et il est de nouveau traduit 
devant le jury qui prononce la peine réservée au 
crime ou délit avoué par lui. S'il persiste à se dire 
innocent, l'ampi-tanghine lui fait avaler la dissolu- 
tion qu'il a préparée. Après un temps, dont la lon- 
gueur varie selon le tempéramment du sujet et la 
dose de poison que contenait le breuvage, des con- 
vulsions atfreuses s'emparent du malheureux, ses 
traits se décomposent, ses muscles se contractent, et 



3i2 LIVRE II. — CHAPITRE II. 

il expire souvent dans des tourments horribles. S'il 
ne succombepas, avant le terme voulu, et qu'à l'effet 
produit sur lui on juge qu'il est innocent , il est 
reconduit à sa propre maison, au milieu des danses 
et aux cris d'allégresse de ses parents et amis; 
mais il s'en ressent ordinairement pour tout le 
reste de ses jours, et traîne une existence misé- 
rable et maladive. 

Cette manière d'administrer le tanguin est ordi- 
nairement employée pour l'épreuve judiciaire ; 
mais il est des cas où on l'emploie plutôt à titre de 
supplice que d'épreuve. Par exemple, lorsqu'il s'a- 
git d'empoisonnement ou de sortilège, et qu'à tort 
ou à raison, de fortes préventions s'élèvent contre 
l'individu qui en est accusé. Alors le prévenu est 
enfermé dans une case et gardé à vue. Il y a dé- 
fense expresse de lui donner aucun aliment et de 
lui laisser voir qui que ce soit , pas môme ses plus 
proches parents. Au bout de deux ou trois jours, on 
le tire de sa prison pour le conduire au lieu où il 
doit boire le tanguin : c'est toujours quelqu'en- 
droit écarté au milieu d'un bois solitaire. Le breu- 
vage préparé pour lui est si fortement empoisonné 
qu'il est presque impossible qu'il n'y succombe 
pas; d'ailleurs, s'il arrivait qu'au bout de quelques 
heures le poison n'eût pas produit l'effet attendu 
sur le patient, les assistants se jetteraient sur lui 
et l'assommeraient ; son corps privé de sépulture 
est abandonné aux chiens et aux oiseaux de proie. 

Le plus grand mal inhérent à cette absurde cou- 



GÉOGRAPHEE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 313 

tume est l'abus qu'on peut en faire. 11 arrive, en ef- 
fet, très-souvent, que des motifs indépendants de 
toute culpabilité la font mettre en usage à l'é- 
gard de quelqu'un, comme un sûr moyen de lui 
ôter la vie. Que le souverain du pays, ou seulement 
le chef du village auquel revient de droit une 
grande part des biens de toute personne morte 
dans l'épreuve du tanguin; que l'un ou l'autre 
veuille, soit par cupidité, soit par quelque raison 
politique, se défaire de quelqu'un, il fera accuser 
l'infortuné d'un crime quelconque et le condamnera 
cl subir l'épreuve judiciaire. L'ampi-tanghine, tou- 
jours à la dévotion du chef, et ayant lui-même 
part aux dépouilles des victimes de son ministère, 
forcera la dose du poison, et l'épreuve deviendra 
ainsi pour le patient un horrible supplice dont la 
mort doit être la fin inévitable et souhaitée. 

Quelquefois l'épreuve du tanguin s'opère d'une 
manière qui, pour être plus innocente dans les ef- 
fets, n'en est pas moins inhumaine ni moins ab- 
surde. Au lieu de l'administrer aux personnes en 
cause, on fait boire le breuvage préparé comme de 
coutume, à des chiens ou à des poulets. Selon l'ef- 
fet absolu ou comparatif produit sur eux par le poi- 
son, les personnes que ces animaux représentent 
sont déclarées innocentes ou coupables. Les trois 
épreuves que nous venons de décrire, et surtout 
celle du tanguin, quoique les plus usitées, ne sont 
pas les seules dont on fasse usage à Madagascar. Les 
Anta'ymours laissent aussi aux caïmans le soin de 



314 LlVl'.E II. CHAPITRE II. 

décider delà culpabilité ou de l'innocence du cou- 
pable. Une fois que la cause est entendue et que 
l'accusé a bien évidemment nié ce que lui impn.te 
son accusateur, l'ombiaclie le prend par la main, 
et le conduit à la rivière. Il ôte ses vêtements, s'é- 
lance à la nage pour gagner un îlot couvert de joncs 
qui sert de repaire aux caïmans; là il doit plonger 
trois fois et s'il échappe à leurs gueules hideuses, il 
peut retourner au rivage où la foule le reçoit en 
poussant des acclamations de joie. Le délateur est 
ensuite condamné à lui payer des dommages et 
intérêts considérables. 

Les Malegaches, divisés en tribus, subdivisées 
elles-mêmes en villages, sont, comme tous les peu- 
ples placés dans les mêmes conditions politiques, 
gouvernés par des chefs dont le pouvoir est plus ou 
moins grand, selon que la population qui leur obéit 
est plus ou moins considérable. Chaque village a 
son chef et chaque chef a ses ampitaklis ou minis- 
tres chargés de faire connaître ses volontés ; ce mot 
signifie littéralement parleur. Son pouvoir absolu 
dans la forme ne l'est cependant pas de fait ; il est 
pondéré par un conseil des principaux habitants et 
des vieillards, qui apportent dans la gestion des 
affaires qu'on leur soumet leur sagesse et leur ex- 
périence et les règlent au moyen des coutumes et 
des lois transmises oralement par la tradition et 
dont la conservation intacte est confiée à une mé- 
moire que son peu de préoccupations met à l'abri 
de l'inexactitude. Ces affaires se traitent dans une 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 315 

assemblée générale ou kabar présidé par les chefs 
et les anciens du pays. C'est là que tout se décide : 
la guerre ou la paix, les travaux relatifs à l'agricul- 
ture, les procès, en un mot tous les actes qui in- 
téressent la communauté. La manière de procéder 
dans ces kabars est à peu près la même chez tou- 
tes les peuplades, sauf les modifications qui résul- 
tent de la forme différente de leur gouvernement. 
Ces réunions ont ordinairement lieu en plein air, 
au pied de quelque tamarinier voisin du village ou 
sous un hangar consacré à cet usage. Toute la po- 
pulation a le droit d'y assister : en certaines cir- 
constances cependant, quand l'entreprise qu'on 
veut y discuter doit rester secrète, l'assemblée se 
tient la nuit dans quelqu'endroit écarté, et on en 
éloigne avec soin tous ceux qui ne doivent pas y 
prendre part. 

Depuis les conquêtes des Hovas et le règne de 
Radama , les formes de ce gouvernement local 
n'ont pas changé, mais on l'a subordonné à un 
système plus vaste, plus compliqué, et qui permet- 
tait de faire sentir d'une manière continue aux po- 
pulations soumises le joug qu'elles subissent. 

L'île entière a été divisée en 22 provinces, dont 
nous avons donné les noms et la situation relative. 

Chaque province est gouvernée par un comman- 
dant et divisée en un certain nombre de districts 
à la tête desquels est un fonctionnaire soumis au 
premier. 

Mais ce gouvernement n'a que les formes exté- 



316 LIVRE II. — CHAPITRE II. 

Heures de celui des Etats civilisés, il en a tous les 
défauts sans aucun des avantages, c'est de la fisca- 
lité de bas étage sous un semblant d'ordre, à la 
faveurde laquelle l'esprit sordide et rapace des con- 
quérants, chefs et subordonnés, se donne carrière 
sans aucune pudeur. 

Chaque jour Ranavaloetses ministres confisquent 
quelques propriétés à leur profit, chaque jour voit 
l'impôt peser plus durement sur les Malegaches, et 
le système des confiscations s'étendre de plus en 
plus. 

Chaque chef de village est chargé de recueillir 
l'impôt et répond du paiement ; il remet la recette à 
des officiers hovas qui passent de temps en temps 
dans les villages. S'il y a retard de paiement, le chef 
est vendu. Toute famille payait annuellement à la 
reine un ballot de riz en paille ; c'est le var-zé (riz 
de la main). Ze veut dire longueur de la main. C'é- 
tait la grandeur cube du ballot d'impôt par famille. 
Aujourd'hui on ne paie plus par famille, mais par 
case et on exige des ballots de 15 à '20 pouces. De- 
puis 1837 un nouvel impôt a été établi, tous les 
ans, en décembre, chaque tète libre paie en argent 
le poids d'un grain de riz. Les femmes des Euro- 
péens, autrefois exemptes, sont aujourd'hui sou- 
mises à l'impôt. En 1835 on essaya d'imposer les 
esclaves. On demanda un kiroubo, environ le quart 
d'une piastre d'Espagne. Les malheureux Malega- 
ches, avertis d'avoir à payer à certains jours, fai- 
saient d'inutiles efforts pour trouver de l'argent. 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 317 

si rare clans le pays. Quelques-uns donnèrent 
jusqu'à trois bœufs pour avoir un kiroubo. L'agi- 
tation fut si grande, que les chefs hovas des pro- 
vinces craignirent un soulèvement; ils annoncè- 
rent qu'ils allaient écrire à la reine, et l'affaire n'alla 
pas plus loin. 

Tout Malegaclie riche est dépouillé par le Tsilia- 
Icnga (qui ne ment pas); c'est une zagaie en ar- 
gent. Un Ho va arrive avec des soldats, il entre 
dans la case, pique en terre la zagaïe d'argent. Le 
maître du logis fait le salut de la reine en donnant 
un kiroubo au tsitialenga, représentant de Rana- 
valo. Alors commence le kabar. On accuse le chef 
de la famille d'incivisme, de manque de dévoue- 
ment à la reine, sur la déposition du premier venu 
qui témoigne par peur. On amarre l'accusé et on 
l'envoie juger au chef-lieu. S'il perd, on lui prend 
toute sa fortune; s'il gagne, on ne lui en retient 
que la moitié. 

Les propriétés des Hovas sont un peu mieux 
respectées. Cependant à Imerne chacun cache sa ri- 
chesse de peur d'en être dépouillé par les exactions. 

L'art de la guerre est encore dans l'enfance à 
Madagascar, même chez les Hovas, que des écri- 
vains exagérés ont représentés comme capables de 
lutter contre des troupes européennes. Les Saka- 
laves n'ont dû la supériorité militaire qu'ils ont eue 
pendant longtemps sur les autres peuples de l'île, 
qu'à leur intrépidité et au grand nombre d'armes 
à feu qu'ils possédaient. L'usage de fortifier les vil- 



318 LIVRE II. CHAPITRE II. 

lages n'existe pas chez eux. Trop puissants pour 
qu'on vînt les attaquer sur leur territoire, ils négli- 
gèrent jadis cette mesure de sûreté, nécessaire 
principalement pour la guerre défensive, et ne 
l'ont pas prise aujourd'hui qu'ils sont affaiblis. 

Les Sakalaves comme tous les Malegaches guer- 
riers marchent toujours armés. Les armes dont ils 
se servent sont la zagaie et le fusil. Un fusil est pour 
eux un objet des plus précieux. Ils aiment à en 
faire parade et en ont un soin très-grand ; ce soin 
s'exerce principalement sur les parties en fer qu'ils 
tiennent toujours brillantes et parfaitement polies. 
Leur équipement se compose d'une poudrière, por- 
tée en bandoulière et d'un ceinturon en cuir; la 
poudrière est faite d'une corne de bœuf, souvent 
ornée de plaques d'argent. Au ceinturon est atta- 
chée une espèce de giberne dans laquelle ils met- 
tent des brosses et quelques chiffons pour l'entre- 
tien de l'arme ; des balles percées à leur diamètre 
et enfilées une à une ou plusieurs à la fois, sont 
symétriquement suspendues à ce ceinturon. Ils 
mettent toujours plusieurs balles dans leur fusil, 
avec une quantité de poudre en proportion, de telle 
sorte que la charge n'occupe pas moins de cinq à six 
pouces du canon. 

Lorsque la guerre est résolue, ce qui a lieu d'a- 
près la décision des Kabars, tout homme libre ou 
esclave, devient soldat, s'il n'en est empêché par 
son âge ou par des infirmités. Il prend en outre de 
ses armes quelques munitions et un peu de riz, et 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 319 

se rend au lieu du rassemblement. Une fois en 
campagne, les Malegaches n'observent aucun ordre 
de marche. Le peu de provisions qu'ils avaient em- 
portées étant épuisées, ils vivent de rapine, tant 
qu'ils sont sur leur territoire ; arrivés sur celui de 
l'ennemi, c'est aux dépens de ses plantations qu'ils 
subsistent. Les villages qu'ils rencontrent sont alors 
pillés ou incendiés. Le moindre obstacle arrête 
souvent leur marche pendant plusieurs jours. S'ils 
ont une rivière à traverser, ce qui arrive fréquem- 
ment à Madagascar, ils tâchent de se procurer des 
pirogues ou fabriquent des espèces de radeaux sur 
lesquels ils passent successivement; mais ils pré- 
fèrent encore rechercher les endroits guéables. 
Quand ils sont arrivés près de l'ennemi, ils se pla- 
cent autant que possible sur une éminence, ou se 
couvrent d'un bois, ou enfm se retranchent der- 
rière une rivière ou un marais pour éviter une sur- 
prise. 

C'est à l'Ampisikidi ou devin qu'il appartient de 
fixerle jour d'une bataille; c'est lui qui désigne les 
jours heureux et malheureux, et on ne fait rien 
sans le consulter. 

On a recours aussi à diverses pratiques supersti- 
tieuses pour effrayer l'ennemi et le rendre lâche au 
combat. 

Quand le jour de l'action est arrivé, les Malega- 
ches s'avancent confusément vers leurs adversaires, 
en s'étendantle plus possible; si ceux-ci ne croient 
pas devoir en venir aux mains, et ne sortent pas 



320 LIVRE II. — CHAPITRE II. 

de leurs retranchements, la journée se passe alors 
en vaines provocations et en propos insultants de 
l'autre part. Si l'ennemi accepte le combat, les 
deux partis, après avoir échangé quelques coups de 
fusil, et lancé quelques dizaines de zagaies, s'atta- 
quent tumultueusement à grands cris. Celui des 
deux qui tient bon quelques instants et tue quel- 
ques hommes à l'autre, est presque sûr de la vic- 
toire. Les Malegaches n'ont aucune idée d'une re- 
traite régulière, et s'ils sont contraints de céder le 
terrain, la fuite la plus précipitée est leur seule res- 
source pour échapper à un ennemi victorieux. 

Après un combat où ils ont eu l'avantage, rien 
n'est comparable à leur arrogance. Il n'y a pas eu 
quelquefois plus de quatre ou cinq hommes tués 
dans l'alTaire, mais les armes de chaque combat- 
tant n'en sont pas moins teintes de sang, en témoi- 
gnage de sa bravoure. 

Si une tribu de Malegaches a été porter les armes 
au dehors et qu'ils aient eu du succès, ils rentrent 
chez eux au bruit des chants et des danses de leurs 
familles, étalant avec orgueil leur butin et suivis 
des captifs qu'ils ont faits. S'ils sont attaqués chez 
eux par des forces supérieures aux leurs, ou que, 
surpris par les agresseurs, ils n'aient pu se réunir 
en assez grand nombre pour opposer de la résis- 
tance, ils se réfugient dans les bois et y restent, 
vivant de racines, jusqu'à ce que l'ennemi ait éva- 
cué le canton. Chacun revient alors au lieu qu'il 
habitait, mais il cherche souvent en vain, au mi- 



GÉOGRAPHIE DE L ILE DE MADAGASCAR. 321 

lieu des cendres et des ruines, les débris de sa case, 
heureux encore si une partie de sa famille n'a pas 
été emmenée en esclavage. 

Le malagasy ou malegache appartient à cette 
grande famille des langues malaises, qui sont par- 
lées depuis les plages de l'Afrique orientale jus- 
qu'aux rivages occidentaux de l'Amérique du Sud. 
Celles avec lesquelles il a le plus de rapports sont 
le malai , proprement dit, et le dialecte de Bàli. Le 
rapprochement que nous signalons ici n'est pas 
fondé sur ce que quelques mots leur sont communs, 
mais sur une comparaison générale de la structure 
et du génie des deux langues. Ainsi , par exemple , 
on remarque l'absence dans l'une et l'autre de dé- 
clinaisons indicatives du genre , du nombre , du 
cas, l'adjonction de pronoms au nom par le moyen 
d'un changement dans leur forme, particulière- 
ment lorsqu'il s'agit d'indiquer la possession , la 
formation de verbes au moyen de racines auxquelles 
on ajoute des particules préfixes, la même particule 
se modifiant selon les besoins de l'euphonie; la 
disparition de la consonne devant ces préfixes; 
la formation du participe actif au moyen d'une pré- 
fixe; Faddition d'une terminaison enclitique au 
participe actif; la formation d'une voie passive au 
moyen d'une particule inséparable; la disposition 
de l'adjectif avant le nom, etc., etc. Mais un coup 
d'œil jeté sur la grammaire montre que les in- 
flexions du verbe malagasy sont bien plus nom- 
breuses et bien plus subtiles que celles du verbe 

21 



322 LIVRE II. CHAPITRE II. 

malai , surtout dans les formes de causalité et de 
réciprocité. 

On peut dire que l'île de Madagascar n'a qu'une 
seule langue. Il existe des variétés de dialectes , 
mais elles ne sont ni assez nombreuses, ni assez 
fortement marquées pour que les habitants des dif- 
férentes parties de l'île trouvent quelque difficultéà 
converser entre eux. Les bases de la langue, son génie, 
sa construction, ses racines sont les mêmes partout. 

Le malagasy ou malegache a beaucoup de pré- 
cision philosophique et est capable d'une grande 
énergie et d'une grande beauté d'expression. Sa 
structure est simple et facile, bien qu'elle admette 
une variété infinie, combinée avec l'élégance. Tout 
en manquant de termes abstraits , il possède une 
admirable flexibilité, fondée sur des principes fixes 
et les lois de l'analogie, ce qui fait que l'on 
éprouve peu de difficultés à communiquer de nou- 
velles idées aux Malegaches. Dans quelques cas, il 
pourrait paraître redondant, les objets avec lesquels 
les indigènes sont sans cesse en contact prenant une 
foule de noms qui n'offrent toutefois que de faibles 
nuances dans leur signification. 

L'absence d'un verbe substantif, correspondant 
à Fesse des Latins, est compensé par un mode' Me 
structure très-abondamment employé dans le ma- 
legache , et qui constitue un des caractères distinc- 
tifs de cette langue , c'est au moyen d'évolutions 
dans les adverbes et les prépositions qui leur foni 
exprimer le passé ou le présent. 



GÉOGRAPHIE DE l'ilE DE MADAGASCAR. 323 

L'abondance de la langue malegache consiste 
non-seulement dans les mots propres , mais dans 
la facilité que l'on a de former au moyen d'une 
simple racine et suivant des règles fixes , de nom- 
breux dérivés, qui expriment ces nuances si variées 
que dans d'autres langues on est obligé de rendre 
au moyen d'adverbes , de prépositions , etc. 

Quant à l'euphonie, le malegache a, comme 
toutes les langues de la même famille, et par suite 
de l'abondance de certaines syllabes (a, o, i), une 
grâce et une harmonie qui se prêtent merveilleu- 
sement à la poésie et à la musique. 

L'écriture n'ayant été introduite à Madagascar 
que depuis quelques années, les peuples de cette île 
n'avaient points de signe autrefois pour conserver 
le souvenir des choses éloignées ; mais pour leur 
usage journalier, pour tenir le compte, par exem- 
ple , des marchandises qu'ils recevaient en dépôt , 
afin de les convertir en denrées du pays, ils avaient 
recours à trois ficelles d'inégale longueur et réu- 
nies par un bout, sur lesquelles ils marquaient par 
des nœuds les unités, les demies et les quarts de la 
subdivision de l'objet auquel elles étaient spéciale- 
ment affectées. N'ayant point d'autres subdivisions 
que celles-là, sur le littoral du moins, leurs comp- 
tes se réduisaient ainsi à des opérations bien sim- 
ples. Ils avaient toutefois une numération parlée 
qui leur venait des Arabes , et dont ils savaient au 
besoin, se servir en employant des grains de millet 
à la place des chiffres. Chaque nombre, jusqu'à dix, 



324 LIVRE H. — CHAPITRE II. 

était exprimé par un mot différent, puis on disait : 
dix et un, dix et deux, dix et neuf, deux dix et 
un, trois dix et un, ainsi de suite jusqu'à quatre- 
vingt-dix-neuf. Un mot particulier (zatou) 
exprimait la centaine, et un autre (arivou), le 
mille. 

Le malegaclie n'a point de mesure pour appré- 
cier les distances. Pour lui un endroit est loin ou 
il est près , et ce n'est que par l'inflexion de la voix 
qu'il désigne les points intermédiaires. Quatre 
noms différents désignent quatre points du compas 
diamétralement opposés. Ces mots sont tsimilots , 
antambone, varatrazaet antambané, qui correspon- 
dent , non pas à nos points cardinaux ; mais au 
N.-E. , au S.-E., au S.-O., au N.-O. Ces noms réu- 
nis deux à deux ou trois à trois , marquent les 
aires de vents intermédiaires. Le Malegache mesure 
le temps diurne par la hauteur du soleil au-dessus 
de l'horizon. Il le divise en huit parties : quatre 
pour le jour, quatre pour ia nuit, qui sont : le 
chant du coq , le point du jour , la croissance du 
jour, le milieu du jour, le déclin du jour, le soir, 
la nuit, la grande nuit. 

Le Malegache connaît aussi la semaine , le mois 
et l'année. La semaine est divisée en sept jours 
dont aucun n'est férié , chacun prenant son repos 
quand bon lui semble. Le mois représente une ré- 
volution lunaire et douze mois forment l'année. 

Nous ne répéterons pas ici les fables répandues 
à plaisir par quelques écrivains sur la prétendue 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DK MADAGASCAR. 325 

organisation des troupes malegaches. Aux détails 
qn'on a lus plus haut à ce sujet, nous ajouterons 
seulement comme complément particulier les dif- 
férents grades institués par Radama dans l'organi- 
sation de l'armée liova. 

Lorsqu'un chef dans les tribus d'Imerne, vou- 
lait récompenser un de ses soldats, il cueillait une 
fleur, voninahitra en Malegache, et la lui offrait en 
signe d'honneur. Le dernier roi des Hovas prit cet 
usage comme base de sa hiérarchie et créa treize 
honneurs, qui représentent à peu près les grades 
européens et dont le dernier équivaut au grade de 
maréchal. Le l'^' est le bon soldat, le 2' est le ca- 
poral, le 3" le sergent, le li" le sergent-major, le 
5" le lieutenant, le 6' le capitaine, le T le major, le 
8' le lieutenant colonel, le 9' le colonel, le 10' le 
colonel-général, le il" le général, le 12" enfin le 
lieutenant-généraL 

Tel est l'ensemble des notions ethnographiques 
et politiques, telles sont les mœurs, les coutumes, 
l'organisation civile et militaire des peuplades qui 
habitent aujourd'hui la grande île Africaine. 



FIN DU CHAPITRE DEUXIEME. 



326 LIVRE II. CHAPITRE III. 



CHAPITRE Ilï. 

TOPOGRAPHIE GÉNÉRALE DE l'iLE. 

Sommaire. — Le pays des Antankars. Description. — Territoire. — 
Population. — Habitations. — Villages. — Culture. — Mœurs. 

— Coutumes. — Religion. — Funérailles. — Diego — Suarez. 

— Louquez. — Vohémar. — Angoncy. — Antavarls. — Sainte- 
Marie. — Tinlingue. — Baie d'Antongil. — Port-Choiseul. 

— Ile Marosse. — Description du pays des Belsimsaracs. — 
Leur origine. — Etymologie de leurs noms. — Les Ambani- 
voules. — Description de la baie de FénérifTe , de Taniatave et 
de Foulepointe. — Description du pays des Bétanimènes. — 
Yvondrou. — Andévourante. — Vobouaze. — Description de 
la route de Vobouaze à Tananarive. — Les Bezonzons. — Des- 
cription de cette vallée. — Les Affravarts. — Les Antatschimes. 
Amboudehar — Mananzari. — Les Anta'ymours. — Faraon. — 
Malatane. — Les Tsavouaï et ïsafati. — Les Anlarayes. — Les 
Antanosses. — Description des pays d'Androy, de celui d'Am- 
pate et des Caremboules. — Les Machikores. — Les Vourimes. 

— Les Betsiléos ou Hovasdu sud. — Leur origine. — Les Kimoss. 

— Les Hovas. — Province d'Ancôve. — Tananarive. — Etymo- 
logie de ce mot. — Imerne. — Description de Tananarive. — 
Origine des Hovas, anciens parias de l'île. — Caractère de cette 
tribu. — Leur industrie. — Marchés et foires à Tananarive. — 
Province d'Ancaye. — Les Antsciauacs. — Provinces deFéerègne. 
Pays des Mahafales. — Les Sakalaves. — Le Ménabé. — Mad- 
jonga. — Mourounsang. — Moudzangaie. — Itinéraire de Mad- 
jonga et de Bombetok à Tananarive. — Le Bouéni. — Situation 
respectivedes Hovas et des Sakalaves. — Finduchapilre troisième. 

Après avoir étudié l'île de Madagascar dans son 
ensemble, à la fois géographique et ethnographi- 



GÉOGRAPHIE DE L ILE DE MADAGASCAR. 327 

que, nous allons donner ici quelques détails sur 
les points les plus remarquables du pays, et réunir 
sur chaque tribu les faits particuliers qui n'auraient 
pu trouver leur place dans les descriptions géné- 
rales. 

Le pays des Antankars porte, en Malegache, le 
nom d'Ankara. Il embrasse l'extrémité la plus sep- 
tentrionale de l'île, et s'étend vers l'est, du cap 
d'Ambre jusque par ili" 25', vers l'ouest du même 
cap à la rivière Sambéranou, affluent de la baie de 
Passendava. Les Antankars forment la population 
principale de ce territoire. 

Nous avons déjà fait remarquer leurs rapports 
physiques avec les Cafres. Ils sont plus taciturnes 
et moins tracassiers que les autres Malegaches. On 
doit ajouter aussi qu'ils sont moins intelligents et 
moins adroits. On ne trouve point chez eux, comme 
dans certaines contrées de l'île, de grandes asso- 
ciations d'hommes. On n'y rencontre que de misé- 
rables villages composés de 20 ou 30 cases, petites 
et peu solides. L'agriculture y est peu développée, 
et cependant elle devrait mieux y prospérer qu'ail- 
leurs, car ils ont de bonnes terres végétales d'autant 
plus précieuses qu'il y a ici moins de marécages que 
dans la partie fréquentée par les Européens et que 
l'on n'a pas à y redouter les inondations souvent 
funestes des côtes de l'est et du sud. Les Antankars 
cultivent un peu de riz, des ignames qu'ils nom- 
ment kambarris, du maïs, du manioc, des patates 
qui font avec du bœuf bouilli la base de leur nour- 



328 LIVRE II. CHAPITRE III. 

ritiire. Us plantent aussi des cannes à sucre avec 
le jus desquelles, ils composent, en y mêlant une 
infusion de certaines écorces amères, une boisson 
fermentée assez agréable qu'ils nomment bcssahcssa. 
Chez eux le latanier est très-commun et sa feuille 
remplace celle du ravinala dans la construction des 
cases, c'est-à-dire pour la toiture et les côtés. Le 
dattier, qui abonde aussi dans leur pays, fournit un 
chou tout aussi bon que celui du palmiste. Les deux 
causes du peu de développement qu'a pris l'agri- 
culture chez les Antankars est l'abondance du 
poisson qu'ils trouvent dans leurs rivières, et celle 
du bétail qui était autrefois, pour eux, une source 
de richesses. Le chef du plus petit village possédait 
des milliers de bœufs, et on estimait à 30,000 têtes 
l'exploitation qui en était faite, soit en bestiaux vi- 
vants, soit en salaisons pour les colonies de Bourbon 
et de l'île de France. Mais depuis que les Hovas 
ont établi des postes de traite sur le littoral, ils se 
sont attribué le monopole de tout le commerce 
avec les étrangers. 

Les mœurs, les coutumes et la religion des An- 
tankars sont à peu près les mêmes que celles des 
autres peuplades de l'île. Leurs funérailles présen- 
tent cependant quelque chose de particulier. Avant 
de déposer le corps du décédé dans la bière , ils le 
soumettent à une espèce de momification. 

Après la baie de Diego-Suarez dont nous avons 
parlé longuement, en décrivant l'hydrographie de 
l'île, les points de la côte du pays des Antankars 



GÉOGRAPHIE DK L ILE DE MADAGASCAR. 329 

les plus remarquables sont : lePort-Louquez, puis, 
comme points de traite, la baie de Vohémar, ou 
plutôt Vohéoiarina et Angoncy, ou Ngency, grand 
village près du cap Oriental, par 15° ili' de latitude 
sud, et liS" 10' est. (Connaissance des temps pour 
18li6) et le grand Manahar. Sur la côte de Fouest 
se trouvent les îles Nossi-Mitsiou, Nossi-bé, Nossi- 
Fàli et Nossi-Comba voisines de la seconde et qui 
toutes appartiennent maintenant à la France, ainsi 
que nous l'avons dit plus haut. 

Le pays des Antavarasti ou Antavarts, s'étend de 
la rivière Tangoumbali (Tingbale) qui a son em- 
bouchure au fond de la baie d'Antongil, au 17' pa- 
rallèle. Les deux établissements français de Mada- 
gascar, l'île Sainte-Marie et Tintingue, se trouvent 
sur cette côte; au nord, vers le fond de la baie 
d'Antongil était le Port-Choiseul, ancien établisse- 
ment dont l'ancrage était à l'embouchure de Tan- 
goumbali, entre le rivage et l'île Marosse. 

Nous parlerons plus loin avec détails de Sainte- 
Marie et de Tintingue. 

Le pays des Betsimsaracs, dans lequel on com- 
prend quelquefois le précédent, s'étend jusqu'à 
riranga, au midi; Betsimsarac est formé des trois 
mots 5(', beaucoup, is/, négation, et jHma?'aA:, sépa- 
rer, c'est-à-dire beaucoup qui ne se séparent pas, 
ou confcdéraiion. On désigne en effet sous ce nom 
l'ancienne association politique d'une foule de pe- 
tites peuplades individuellement connues sous des 
noms différents. 



330 LIVRE II. CHAPITRE III. 

L'événement qui donna lieu à cette association 
remonte à la fin du 17" siècle. D'après la tradition, 
un des forbans qui exerçaient alors leur piraterie 
dans la mer de l'Inde et qui avaient choisi Mada- 
gascar pour le lieu de leur refuge, vivait avec la 
fille d'un chef de l'île Sainte-Marie. Poursuivi un 
jour par une frégate, il se décida, pour échapper 
au danger qui le menaçait, à faire côte à l'entrée de 
la baie d'Antongil, où il se perdit corps et biens. 
Par suite de cette mort, les armes et les munitions 
que cet homme avait en dépôt à l'île Sainte-Marie, 
devinrent la propriété de sa veuve. Celle-ci, loin 
de chercher à en tirer parti par le commerce, les 
offrit généreusement à ses compatriotes de la côte 
opposée alors en guerre contre un puissant ennemi 
venu du sud pour les asservir (les Tsikouas ou Bé- 
tanimènes) , et qui résolurent, en reconnaissance 
d'un tel service, s'ils sortaient vainqueurs de la lutte 
qu'ils soutenaient, de reconnaître pour chef l'en- 
fant qu'elle portait dans son sein, et de ne plus 
faire, sous lui, qu'un seul et même peuple, sous la 
dénomination collective par laquelle ils sont connus 
aujourd'hui. 

Telle serait l'origine des princes malattes, la tige 
de ceux qui ont régné à Foulepointe jusqu'à nos 
jours, et dont Tsassé a été le dernier rejeton. Plus 
tard, les enfants qui naquirent d'un Blanc et d'une 
Malegache prirent le même titre et usurpèrent in- 
sensiblement les prérogatives que la reconnaissance 
publique y avait attachées. Ces nouveaux chefs, 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 331 

devenus fort nombreux, ne tardèrent pas à faire le 
malheur du pays. Les Betsimsaracs, élevés dans le 
respect et la crainte des malattes, supportèrent 
assez longtemps leur tyrannie ; mais, au commen- 
cement de 1821, une juste réaction eut lieu contre 
eux. Les malattes, pris au dépourvu, cédèrent à ce 
subit et menaçant orage , trop heureux , en resti- 
tuant ce qui leur fut réclamé, de conserver leurs 
biens légitimement acquis et le titre dont ils se 
montraient si fiers. 

Les Ambanivoules s' étant, parmi les peuplades 
Betsimsaracs, fait connaître particulièrement des 
voyageurs, nous rapporterons ici ce qu'en disent 
les mieux renseignés. 

Les Ambanivoules sont plus grossiers que les 
habitants des côtes. Mais leurs mœurs sont plus sim- 
ples, leur caractère plus loyal et plus franc. Ils cul- 
tivent peu de riz, quoique leurs terres soient fer- 
tiles ; ils plantent du manioc, des patates, et du 
maïs. C'est dans leur pays que l'on trouve les plus 
belles bananes de Madagascar. On en voit des régi- 
mes qui contiennent plus de soixante fruits et qui 
ont jusqu'à deux pieds de longueur. 

Les pâturages des Ambanivoules sont aussi bons 
que leur terroir. Ils conviennent d'autant mieux 
aux troupeaux qu'ils sont ombragés par des arbres 
touffus qui les préservent de l'ardeur du soleil. 
C'est dans le pays des Ambanivoules et près de Fi- 
dana que l'on voit le plus d'arbres à tanguin. Aussi 
les Malegaches viennent-ils souvent de fort loin 



332 LIVRE II. CHAPITRE III. 

pour chercher en cet endroit l'amande qui sert à 
leurs épreuves? Le tanguin n'est pas aussi com- 
mun à Madagascar que l'ont prétendu les mis- 
sionnaires : on parcourt souvent dans le nord ou 
dans l'intérieur un espace de vingt à trente lieues 
sans en rencontrer un seul, et dans le sud, depuis 
Tamatave jusqu'au fort Dauphin on en a vainement 
cherché. 

Les Ambanivoules mangent plus de laitage et de 
fruits que les autres Malegaches ; ils ne tuent des 
bœufs que rarement ; leurs filles ont plus de rete- 
nue et se marient plus volontiers. 

La côte des Betsimsaracs présente trois points 
dont il est souvent question dans l'histoire des éta- 
blissements français à Madagascar; ce sont la baie 
de Fénériffe, Foulepointe et Tamatave. Nous avons 
déjà dit quelques mots de Fénériffe. Quant à Fou- 
lepointe, c'est un grand village situé sur un terrain 
uni, non loin d'une verte plaine de terre rouge et 
près de la mer dont il est séparé par une plage de 
sable qu'il faut franchir pour arriver aux établisse- 
ments des traitants. La demeure du gouverneur 
hova s'élève sur les ruines de l'ancien fort français. 
L'établissement est défendu par une forte enceinte 
de grosses poutres, qui a plus de 20 pieds de hau- 
teur ; des parapets appuyés contre la première pa- 
lissade donnent la facilité de servir un grand nom- 
bre de pierriers placés de distance en distance 
devant des embrasures et soutenus par de forts mon- 
tants à pivots. La demeure du gouverneur est con- 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 333 

struite à la manière d'Imerne, mais plus grande et 
mieux distribuée. Une espèce de donjon, ressem- 
blant à un pigeonnier, s'élève au-dessus du toit. Le 
village composé d'environ !200 cases, peut con- 
tenir 1000 à 1200 habitants; les cases sont plus 
grandes, plus régulières et mieux alignées que celles 
des autres points de la côte ; les rues sont larges 
et propres. 

Tamatave, qui n'était autrefois qu'un petit village 
de pêcheurs, était devenu même avant les derniers 
événements le principal marché de la côte de l'est. 
L'air y est sain, parce que son territoire est plus sec 
et moins boisé que celui de Foulepointe. On ne voit 
à Tamatave aucun édifice remarquable, si ce n'est 
l'habitation royale, construite en bois comme celles 
de nos colonies. Les blancs avaient élevé pour leurs 
établissements de commerce quelques grands ma- 
gasins bâtis à la manière du pays et entourés de 
palissades. Les cocotiers sont les seuls arbres que 
l'on aperçoive sur le plateau aride et de sable mou- 
vant qu'environne Tamatave; mais à peu de di- 
stance une végétation vigoureuse déploie toutes ses 
richesses. Ce village contient de 800 à 1000 habi- 
tants. A une petite distance , au n ord-est de Tamatave, 
est l'île aux Prunes, rocailleux îlot couvert d'arbres 
qui servent d'asile à des milliers de grosses chau- 
ves-souris et où l'on ne trouve pas d'eau douce. 

Le pays des Bétanimènes, au sud des Betsim- 
saracs doit son nom à l'aspect rougeàtre de ses 
terres ferrugineuses ; car Bétanimène, vient de Be, 



334- LIVRE II. — CHAPITRE III. 

beaucoup, tani, terre, mena, rouge. La limite aus- 
trale, rencontre la côte par J9" hO du pays. Les Bé- 
tanimènes se font remarquer entre les Malegaches 
si hospitaliers par la réception empressée qu'ils 
font aux voyageurs. 

Ce peuple est avec celui des Betsimsaracs, le 
plus connu des Européens qui fréquentent la côte 
orientale de Madagascar. Leur territoire est tra- 
versé par la route de Tamatave à Tananarive. Nous 
avons déjà décrit la partie de cette route que l'on 
fait par les lacs qui commencent à border la côte, 
depuis Tamatave jusqu'assez loin au midi. Yvon- 
drou,le premier village que l'on traverse, est peu 
considérable. Puis on s'embarque sur les lagunes 
et on atteint Fitanou, village d'où en faisant h heures 
de marche au sud-est, on arrive à Andévourante. 
Ce village considérable, bciti sur la rive gauche et 
près de l'embouchure de la rivière du même nom 
(appelé aussi laroka), contient environ 500 cases. 
Sa population est de 1800 à 2000 âmes, les étran- 
gers compris. On y remarque plus de gaieté et d'ac- 
tivité qu'ailleurs ; les hommes y sont plus propres, 
les femmes plus jolies et mieux vêtues, les cases 
plus commodes. Ils doivent cette aisance au grand 
nombre et à la fertilité de leurs rizières et aux rap- 
ports fréquents qu'ils avaient avec les négociants 
européens de la côte de l'est qui viennent chez eux 
acheter du riz pour l'ile de France et Bourbon. Vis-à- 
vis d' Andévourante, sur la rive gauche de la rivière, 
est le village de Maromandia, d'où l'on se rend à 



GÉOGRAPHIE DE L ILE DE MADAGASCAR. 335 

Vobouaze (iVmbohibohazo) , situé à une cleuii-jour- 
née de marche dans le nord-ouest. Vobouaze est 
placé sur une haute colline et a plus l'air d'une ville 
queTamatave. Des palissades percées de portes l'en - 
tourent ; ses maisons sont nombreuses et assez bien 
alignées, mais il serait assez difficile de trouver des 
rues plus étroites et plus malpropres. A partir de Vo- 
bouaze, quelques journées de marche sur les pentes 
et les plateaux inférieurs, toujours droit à l'est, à tra- 
vers le pays des Bezonzons et des Antankayes condui- 
sent c\ Tananarive. Voici les différentes étapes avec 
les heures de marche effective pour un voyageur 
accompagné de quelques hommes. 

1 ' .Fuur. Manamhormdre, 3l> cases. G heures. 

2' Bou-Zarmar, 50 8 

■i'^ Âmpassiombé, .20 8 

(On traverse Mahéla). 
4"^ Maramanga, ■ 10 à 12 12 

(On a traverse les montagnes de Béfourne). 
û'' Ma-Inouf, village assez important. 10 

(Territoire des Bezonzons). 
Ce Nossi-Arivo, 50 10 

(On traverse la forêt de Fanghourou). 
7e Amhatou-Manya, village. 10 

(On traverse la plaine d'Ankaye). 
8" Tananarive, G 



Total : 70 heures. 

Ces 70 heures ou 7 journées et demie pourraient 
être facilement franchies en 6 jours, car il ne s'y 
rencontre aucun autre obstacle que celui de la 
montée qui encore n'est pas très-rude là où elle se 
fait sentir. Il y a de l'eau tout le long de la route et 
l'on passe même plusieurs fois la rivière d'Andé- 



336 LIVRE II. — CHAPITRE III. 

vourante ou îaroka , que la route côtoie parallèle- 
ment. 

La vallée des Bezoïizons, qui traverse la route, 
est bornée à l'est par les montagnes de Béfourne 
et à l'ouest par la forêt d'Ancaye , que les Malega- 
ches nomme Fangourou. 

Les Bezonzons, que tous les voyageurs, à l'excep- 
tion de Fressange, ont confondus avec les Antaii- 
cayes, leurs voisins, n'ont avec eux aucuns rap- 
ports physiques. Séparés qu'ils sont par une forêt, ils 
diffèrent de ceux-ci autant par les traits que par les 
habitudes. Les Bezonzons sont grands et robustes, 
les Antancayes petits et délicats. Les premiers ont 
les cheveux crépus, la peau fortement cuivrée, le 
nez aplati , et les lèvres grosses comme celles 
des Africains. Leurs yeux ont une expression de 
douceur et de bonté qui plaît à tous les étrangers. 
Les autres au contraire ont les cheveux droits et 
longs comme ceux des Malais, la peau basanée, 
mais d'une couleur moins foncée que celle des Be- 
zonzons, le nez aplati, la bouche très-grande et la 
lèvre supérieure rentrée. Leurs yeux sont petits et 
enfoncés, leur regard est faux et leur sourire fé- 
roce. Cet ensemble n'est guère propre à inspirer 
de la confiance aux Européens. 

Les habitants du pays disent que leurs ancêtres 
sont venus de l'ouest. Ils ressemblent en effet un 
peu aux Sakalaves ; mais plus encore aux Ant- 
scianacs dont ils ne sont pas très-éloignés. Il est 
même probable que la vallée des Bezonzons a été 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 337 

peuplée par une colonie venue de cette contrée. On 
cloil convenir, cependant, que l'esprit belliqueux 
des Antscianacs ne se trouve plus chez les Bezon- 
zons, quoique la tradition parle de guerres que 
leurs ancêtres ont soutenues avec courage. Aujour- 
d'hui ils vivent en paix et sans ambition dans un 
pays fertile, et ne s'occupent que de la culture de 
leurs terres. Ils sont exempts du service militaire, 
mais les Hovas les ont assujettis à des corvées qui 
sont au moins aussi pénibles. Ils sont toujours en 
route à transporter de Tananarive à la côte et de la 
côte à Tananarive les fardeaux du souverain d'I- 
merne dont ils sont les porte-faix ou maromites. 
Ce métier paraît du reste leur convenir mieux que 
celui des armes. 

Le principal endroit de la côte au sud d'An- 
dévourante est Valou-Madré, ville frontière des Bé- 
tanimènes qui doit son nom, rocher dormant, à un 
énorme rocher noir près duquel elle est bâtie. Ses 
campagnes sont moins fertiles que celles de Miti- 
nandre, mais ses cases sont plus jolies, ses habitants 
plus affables. Son port formé par l'embouchure de 
la rivière du même nom , serait commode pour 
l'embarquement, si la passe n'était pas obstruée 
une partie de l'année par les sables. 

Au midi des Bétanimènes , au nord de l'em- 
bouchure du Mangourou , sont les Affravarts, qui 
sont en général grands et bien faits et dont les 
traits sont fortement prononcés et la physionomie 
pleine de franchise. Ils ont les cheveux droits et la 

22 



338 LIVRE II. — CHAPITRE III. 

peau cuivrée comme les Betsimsaracs. Plus guer- 
riers que les Bétanimènes, ils les ont souvent vain- 
cus , bien que leur peuplade soit beaucoup moins 
nombreuse. Leurs vastes pâturages sont riches en 
troupeaux et leurs rizières fertiles , mais les rats y 
causent de grands dommages et les Affravarts ont 
les chats en horreur. Maroussic est la résidence 
du chef. 

En quittant Maroussic , la contrée change d'as- 
pect, on entre dans le pays des Antatschimes et, 
après une journée de marche au S.-O. on est à 
Manourou situé sur un rocher escarpé, et où le riz 
était autrefois l'objet d'un grand commerce. 

Après avoir passé le Man gourou, on aperçoit sur 
la rive droite Amboudéhar (Amboudiharo) qui ne 
diffère pas des autres villages malegaches ; ses vas- 
tes magasins à riz et la maison du chef sont seuls 
remarquables. 

Mananzari, ancien établissement français, est à 
28 lieues de là au midi. Il est situé sur la rive 
droite et à deux portées de fusil dans le N.-E. de la 
l'ivière. 

Dans le pays des Anta'ymours (ce dernier mot 
signifie, Maures, Arabes), Namour est du côté du 
iiord le premier de leurs villages. Il est bâti sur 
une montagne de terre rouge au pied de laquelle 
coule une rivière. Faraon, qui en est à une journée 
de marche , est situé dans une île de la rivière du 
même nom. II est fortifié et compte environ 800 
cases; c'est le plus considérable du pays, mais le 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 339 

chef réside à Matatane où les Français eurent jadis 
un établissement. Ce dernier village est à une heure 
et demie de navigation de l'embouchure de la Ma- 
tatane, dans une ile. 8a population est moins forte 
que celle de Faraon, bien qu'il compte le môme 
nombre d'habitations. Quoique les chefs des Anta'- 
ymours soient élus par le peuple, on a pour eux , 
pendant qu'ils exercent le pouvoir, un respect qui 
tient de l'adoration, mais si une récolte de riz vient 
à manquer, ou s'il survient toute autre calamité, 
on les dépose aussitôt, quelquefois même on les tue, 
et cependant on choisit toujours leurs successeurs 
dans leur famille. Les Anta'ymours ont une singu- 
lière et monstrueuse coutume qui leur a, disent-ils, 
été transmise par leurs ancêtres et qui leur a valu 
des autres Malegaches le nom de Manahadi-aomhé, 
épouseurs de vaches. 

Les Tsavouaï et les Tsafati, Chavodies et Clia- 
fates, sont au S.-O. des Anta'ymours, dans un 
pays de montagnes d'un accès assez difficile. Ces 
deux tribus paraissent a[)partenir aux popula- 
tions primitives de Madagascar. Leur vie est sim- 
ple comme leurs besoins, ils habitent de petits 
villages, ne communiquent jamais avec leurs voi- 
sins, et se nourrissent principalement de lait et de 
maïs. 

La Mananghare sépare au midi les Anta'ymours 
des Antarayes. C'est une peuplade remuante et dif- 
ficile à gouverner ; l'exercice du pouvoir y est aussi 
dangereux que chez les Anta'ymours. Ghandervi- 



340 LIVRE II. CHAPITRE III. 

naiigli est un des lieux les plus remarquables de leur 
pays. 

Mananboundre fait aussi partie du pays des Ân- 
tarayes, que beaucoup de voyageurs ont appelés 
Antavars. La peuplade qui l'habite est remarqua- 
ble par son courage et son amour de l'indépen- 
dance. A la couleur foncée de leur peau, à leurs 
lèvres, à leurs cheveux, on les prendrait pour des 
Antatschimes. Ils ne diffèrent pas beaucoup, quant 
au costume et aux usages, de ce peuple qui n'a 
d'ailleurs rien du caractère des Antanossis, ni des 
autres peuplades du sud. 

Les Anta-manamboundres sont presque tous 
grands et robustes. Les hommes ont des seidiks et 
des sim'bous de rabanes rayés. Les femmes des 
seidiks de la même toile. Les individus des deux 
sexes sont vêtus et se coiffent à peu près de la 
même manière. Leur coiffure consiste en petites 
tresses disposées comme celles des Bourzoas et des 
femmes d'imerne ; le ménakil ou huile de palma- 
christi sert à rendre ces tresses luisantes. 

Les hommes et les femmes de Mananboundre ne 
portent pas de manilles et n'ont pour ornements 
de cou et aux bras que des grains de verre de Ve- 
nise ; les guerriers portent , presque tous , comme 
les Antatschimes, des colliers de dents de caïmans; 
leurs fusils et leurs cornes de chasse sont garnies 
de clous dorés ; ils ne se servent plus de boucliers. 

Les Antanosses habitent le pays d'Anossy , angle 
sud-est de l'île dans lequel est situé le fort Dau- 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 341 

pbiii. Ils sont en général plus petits et moins re- 
bustes que les Betsimsaracs et les autres peuplades 
de la côte ; leurs traits sont d'ailleurs plus réguliers 
et plus délicats ; leur couleur est le marron clair ; 
presque tous ont les cheveux fins et bouclés. Ils 
sont intelligents, dissimulés, inconstants et quel- 
quefois féroces. Ils accueillent toujours bien les 
blancs, quoiqu'ils ne les aiment pas. Ils sont moins 
indolents que les habitants des autres ports de l'est, 
et cependant chez eux la culture n'est guère plus 
avancée, mais l'industrie y a fait quelques progrès; 
ils ont des charpentiers et des forgerons qui seraient 
capables de travailler dans les ateliers d'Europe. 

La partie occidentale de l'Anossy comprend la 
vallée d'Amboule, riche non-seulement des pro- 
ductions communes à toute l'île, mais encore des 
clous de girofle et d'autres épices, ainsi que des 
citrons d'espèces diverses. 

Le pays d'Androy s'étend de la vallée d'Amboule 
à la rivière Ménérandre et embrasse l'extrémité 
méridionale de l'île. Ses deux principaux districts 
sont le pays d'Ampâte, à l'est, et celui des Carem- 
boules dont parle Flacourt, au S.-O. 

Le principal village du pays d'Ampâte est Fan- 
gahé, composé de cent cases tout au plus; la ma- 
nière dont il est construit peut donner une idée de 
l'état de barbarie de ces peuples. C'est la résidence 
du chef des Ant-Ampâtes. On voit, dans ce village 
et aux environs, beaucoup de moutons à grosses 
({ueues, de l'espèce du Sénégal. Les bœufs y sont 



342 LIVRE II. CHAPITRE III. 

plus petits que dans les autres parties de l'île. Les 
Ant-Ampcites n'ayant pas d'eau dans leur pays, sont 
forcés de mettre leurs bestiaux à la ration ; ils vont 
avec des calebasses chercher à une journée demar- 
clie, de l'eau qui leur est nécessaire et qu'ils sont 
obligés de conserver comme une chose précieuse ; 
car on ne trouve, dans leur pays, que des mares 
dont les eaux ne sont pas potables. Cependant la 
nature qui n'a pas donné d'eau aux Ant-Ampâtes 
leur a fourni un moyen d'étancher leur soif. En 
fouillant la terre on trouve une sorte de fruit ou 
racine dont l'écorce est raboteuse comme celle de 
la châtaigne et dont la chair ressemble à celle du 
melon d'eau ; malheureusement cette production 
n'est pas assez abondante pour suffire aux besoins 
de tous les habitants. 

Le pays des Ant-Ampâtes est plat et boisé, ses 
meilleurs pâturages sont dans les forêts, où l'on 
trouve une grande quantité de bœufs sauvages. On 
y récolte beaucoup de soie, du coton , des écorces 
précieuses et des pommes. Les Ant-Ampâtes fa- 
briquent avec ces matières primitives des lambas 
qu'ils allaient autrefois vendre au fort Dauphin, 
avant qu'il n'eût été pris par les Hovas. On pourrait 
traiter, à Fangahé, de la cire en abondance. Le vil- 
lage est bien fortifié, quoique sa population ne soit 
pas de plus de six cents individus. Cette contrée 
paraît déserte au voyageur. Les villages y sont ra- 
res et peu considérables. 

Mahatal Ouzou, hameau de huit cases, est la ré- 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 343 

sidence du chef des Garembonles ; ses habitants, 
presque sauvages, ont la peau cuivrée, les cheveux 
bouclés, le nez et les lèvres des Africains. Leur ter- 
ritoire n'est pas aussi fertile que le reste du pays ; on 
n'y trouve que des moutons, des tortues ou des 
cailles. 

Au nord d'Androy se trouve le pays des Machi- 
kores appelé par les Hovas Tsiénimbalala, et sur 
lequel on n'a aucun détail, puis celui des Vouri- 
mes qui n'est guère mieux connu. Ce peuple ha- 
bite les hautes montagnes que l'on aperçoit de Ma- 
tatane ; leur pays au nord-ouest est couvert par les 
montagnes des Betsiléos, àl'est par celui des Anta'y- 
mours, à l'ouest par la province de Féérègne. Leur 
capitale est un grand village appelé Monongabé, com- 
posé de 7 à 800 cases solidement construites. Il est 
fortifié à la manière des Malegaches et traversé par 
un bras de la rivière Mananghar. Ses environs, de 
même que tout le pays des Vourimes , offrent de 
nombreuses traces volcaniques. 

Ambatou-mena, capitale des Betsiléos ou Hovas 
du sud, est bâtie sur une hauteur et composée de 
douze à quinze cents cases. Elle n'a pour fortifica- 
tions qu'un seul rang de palissades qui sont si 
éloignées les unes des autres qu'elles ne seraient 
pas un obstacle au passage de l'ennemi, s'il cher- 
chait à entrer. 

Les Betsiléos sont en général plus blancs que les 
Sakalaves. Leur couleur est olivâtre et un peu plus 
foncée que celle des Hovas du nord ; leurs jam- 



344 LIVRE 11. CHAPITRE III. 

bes et leurs bras sont minces et mal conformés. 
Us ont des yeux roux, le regard oblique et faux, 
leur visage est allongé; presque tous ont le nez 
aquilin comme les Espagnols de l'Inde. Les Bet- 
siléos ont les cheveux bouclés, droits ou laineux; ils 
n'ont ni la physionomie ni les habitudes des Malais. 

On n'oserait hasarder aucune conjecture sur l'o- 
rigine des Betsiléos, mais la position qu'ils occu- 
pent dans l'île étant la même que celle assignée par 
les anciens voyageurs aux prétendus nains ou Ki- 
moss , il paraît vraisemblable que l'histoire fabu- 
leuse de nains, conservée par la tradition, a pu 
être appliquée aux Betsiléos, race d'hommes qui, 
par sa taille, sa couleur, sa structure et ses habi- 
tudes, se rapproche, le plus du portrait que les 
poètes malegaches font des Kimoss. 

Les Malegaches, qui racontaient ces histoires du 
temps de Flacourt et des autres chroniqueurs, ne 
voyageaient pas alors comme aujourd'hui dans 
toutes les parties de l'île, plusieurs peuplades in- 
dépendantes et sauvages séparaient les Antavarts 
des Betsiléos, et ils se seraient exposés à l'esclavage 
ou à la mort, s'ils avaient osé traverser leur terri- 
toire. C'était donc très- rarement que quelques Ma- 
legaches isolés rencontraient des Betsiléos, dont la 
petite taille, la couleur et les traits devaient les 
étonner. 

Les Betsiléos voyagent rarement et sont presque 
sans industrie; leur vie est aussi frugale que celle 
des prétendus Kimoss. Ils se nourrissent de lai- 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 345 

tage, de riz et de racines ; ils ne tuent des bœufs 
que rarement, pour célébrer quelque fête. Leur 
pays produit de la soie, du coton et du fer. Ils fa- 
briquent quelques toiles de coton et de soie plus 
grossières que celles des Hovas ; mais leurs métiers 
sont si imparfaits, qu'il leur faut plus d'un an pour 
faire un simbou. 

Le peuple hova, aujourd'hui le maître de l'île 
entière, occupe, ainsi que nous l'avons déjà observé 
en faisant V orographie de Madagascar, une position 
très-forte au centre même de cette grande terre. Le 
pays est, ainsi quenousl'avonsdit, appelé .4îiAoî;a, de 
Anij, là, et Hova; là les Hovas, pays des Hovas. H 
est divisé en 3 grandes parties, Imerina, à l'est, 
Imaro à l'ouest, Vonizongo, au nord. — Imerina, 
qui sert à désigner quelquefois le royaume des 
Hovas, parce qu'il renferme la capitale, ou ce que 
les écrivains français ont appelé improprement 
Emirne, la capitale des Hovas. 

Tananarive ne peut en rien être comparée aux 
capitales européennes. Elle ne diffère des autres 
villes malegaches que par son étendue; elle est 
bâtie sur une colline et a pris son nom, sous le rè- 
gne de Dianampouine , du nombre de cases qu'elle 
était supposée contenir à cette époque. Tanan si- 
gnifie village et arivo mille , mots que l'on fait 
précéder dans la transcription de la particule an, 
là. Antananarive ou les Mille villages, est donc le 
véritable nom de cette ville ; mais il est d'usage 
parmi les Malegaches de l'appeler Tananarive ; 



346 LIVRE H. — • CHAPITRE III. 

c'est pourquoi nous employons toujours ce mot. 

La population de Tananariveet des villages envi- 
ronnants est tout au plus de vingt- cinq mille ha- 
bitants, sans compter l'armée qui occupe pres- 
que toujours les provinces voisines. Quand Radama 
était absent et qu'il ne restait pas assez de troupes 
pour le service militaire, la ville était gardée par 
les Bourzoas (Bourgeois) ; tel est le nom que l'on 
donne à une milice organisée régulièrement et as- 
sujettie à plusieurs revues tous les ans. Ils portent 
les cheveux longs et tressés ; tous les soldats au con- 
traire sont forcés de se les couper assez courts. 

Tananarive contient aujourd'hui plus de trois 
mille cases, et cinq ou six maisons en bois qui ont 
été construites par un Français nommé Legros, qui 
a bâti aussi un palais pour Radama. Celui que le 
souverain d'ïmerne habitait, le fameux Tranou- 
vola ou case d'argent, était bien loin cependant 
d'être une merveille. C'est tout simplement une 
réunion de plusieurs grandes cases malegaches en- 
tourées de fortes palissades comme les villages ma- 
legaches qui sont les résidences des grands chefs. 
Tananarive est entourée de palissades et de fossés; 
ces fortifications sont si peu importantes que la 
moindre pièce de campagne les aurait bientôt dé- 
truites. Elles pourraient tout au plus préserver la 
ville d'un coup de main tenté par des hommes qui 
ne seraient armés que de zagaies. 

La ville est traversée par un grand nombre de 
petites rivières qui en fertilisent le sol. Sur le bord 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 347 

de ces rivières on voit des quartiers séparés qui pa- 
raissent former autant de petits villages, dont les 
cabanes sont toutes bien construites. Les rues de 
cette ville sont étroites et les maisons rapprochées 
ne sont aucunement alignées. Les places sont gran- 
des, mais sans aucun ornement; la description 
que nous avons faite des habitations malegaches 
convient entièrement, du reste, à celles des Ilovas 
auxquelles elles ressemblent en tout point. 

Le royaume d'Ancôve est aujourd'hui le plus 
puissant des États de Madagascar, quoique le dis- 
trict d'Imerne proprement dit ne soit pas fort 
étendu. 

Le peuple qui l'habite est évidemment de beau- 
coup supérieur à tous les autres sous le rapport de 
l'intelligence et de la civilisation. La tradition porte 
qu'il n'est point originaire de l'île et qu'il n'y est 
établi que depuis quelques siècles. 

Il y a cinquante ans, il n'était connu que de ses 
voisins, qui le méprisaient comme une colonie d'é- 
trangers, qui, débarqués sur les côtes de l'ouest 
où ils n'avaient pu résister longtemps aux influen- 
ces funestes du climat, s'étaient avancés dans l'in- 
térieur, afm d'y chercher un air plus salutaire. 

Ils se fixèrent, disent les Malegaches sur les mon- 
tagnes d'Ancôve, près de la rivière d'Imerne ; leur 
chef pendant le séjour qu'il avait fait chez les 
Sakalaves du sud, avait épousé la fdle d'un de leurs 
rois qui régnait alors à Menabé. Plusieurs de ses 
compagnons l'avaient imité et avaient contracté 



348 LIVRE II. — CHAPITRE [II. 

des alliances avec les filles de cette contrée, qui les 
conduisirent dans les montagnes où ils trouvèrent 
un ciel plus pur, un climat plus frais. 

LesHovas, avant qu'ils eussent fait leur conquête, 
étaient réputés infâmes parmi les autres nations* 
de l'île, qui refusaient d'avoir des communications 
avec eux. Ils étaient pour ainsi dire les parias de 
Madagascar et aussi méprisés que les Juifs en Eu- 
rope, dans les premiers siècles de l'ère chrétienne. 
S'ils allaient sur la côte pour le trafic des esclaves 
dont ils étaient les courtiers, ils étaient obligés, con- 
tre l'usage du pays , de payer largement leur hôte 
dans les villages où ils s'arrêtaient, quoiqu'ils ne 
fussent point admis sur la natte où il prenait ses 
repas. Ils étaient relégués dans une misérable case 
que l'on avait toujours soin de laver, lorsqu'ils 
étaient partis, et l'esclave qui leur apportait du riz 
ne s'approchait d'eux qu'avec précaution, dans la 
crainte d'être souillé en touchant leurs vêtements. 
Ces mêmes hommes sont aujourd'hui les maîtres 
armés de Madagascar. 

Les motifs de l'état d'abjection dans lequel ils 
vivaient ne peuvent s'expliquer que par la diffé- 
rence des usages nationaux. Les Hovas sont cir- 
concis ainsi que la plupart des Malegaches et sou- 
mis rigoureusement comme eux à cette opération 
religieuse, mais ils ne font pas chaque jour des 
ablutions, que ceux-ci regardent comme indispen- 
sables. Vivant dans un climat plus froid, les Hovas 
ont une certaine antipathie pour l'eau et de la ré- 



GÉOGRAPHIE I)K L ILE DE MADAGASCAR. 349 

pugnance pour les JDains ; aussi les hommes des 
classes inférieures sont-ils d'une malpropreté ex- 
traordinaire et presque tous affectés de maladies 
cutanées qu'ils parviennent difficilement à guérir. 

Le caractère des Hovas est un mélange de féro- 
cité et de grandeur. Habiles dans l'art de feindre, 
il est difficile de surprendre leur pensée, et souvent 
un sourire gracieux et des politesses empressées 
sont chez eux les avant-coureurs de quelque mau- 
vais dessein. 

L'avarice est le vice dominant de ce peuple. 
Chez lui les liens d'amitié et de famille sont comp- 
tés pour rien s'ils l'empêchent de satisfaire son in- 
satiable cupidité. 

C'est au point que pendant que la traite des noirs 
était permise, les Hovas, quand ils manquaient de 
prisonniers, enlevaient sans pudeur et sans façon, 
leurs parents et leurs amis pour les vendre aux 
blancs. On a vu les habitants de Tananarive venir 
fort souvent proposer aux marchands européens 
de leur vendre leurs femmes. Hs employaient aussi 
diverses ruses pour réduire en servitude leurs con- 
citoyens qu'ils échangeaient ensuite contre des 
marchandises. 

11 paraît certain que les Hovas connaissaient les 
métaux et savaient les employer avant d'avoir eu 
aucune relation avec les Européens. Hs exploitent, 
de temps immémorial, des mines de fer très-abon- 
dantes. Hs s'en servent dans les environs de Tana- 
narive pour former des outils propres au défriche- 



350 LIVRE II. — CHAPITRE III. 

ment et à la culture, et des ustensiles de ménage à 
peu près semblables aux nôtres. On trouve même, 
à Tananarive, des ouvriers capables de faire toutes 
les pièces .de la batterie d'un fusil; ils s'occupent 
aussi d'orfèvrerie et font des plats, des assiettes et 
des couverts en argent, dans lesquels on remarque 
le travail et le poli de ceux qui sortent des mains 
de nos orfèvres. Leurs petites chaînes de sûreté en 
or et en argent sont faites avec beaucoup de soin et 
ont une grande solidité. Ces chaînes servaient jadis 
de monnaie sur la côte de l'ouest où elles étaient 
très-recherchées. 

On fabrique, à Tananarive, des tapis de soie dont 
le tissu est très-beau et dont les riches couleurs 
sont admirablement variées. Les étoffes brochées 
se vendent jusqu'à cent piastres d'Espagne (500 fr.) 
la pièce, qui est juste de la dimension d'un sim'- 
bou. Les Hovas achètent la soie dont ils se servent, 
à Mouzangaye et dans les autres ports de l'ouest, où 
les Arabes et les Maures du golfe Persique l'ap- 
portent tous les ans pendant la mousson du nord- 
est. 

Ils fabriquent aussi des tapis de coton croisé, 
qu'ils appellent Toutourane (littéralement : rendu 
dur, serré à l'eau, imperméable); ces tissus sont 
blancs et ont une bordure à frange rouge et bleue; 
ils servent à vêtir le peuple et valent de trois à 
huit piastres, selon leur largeur et la finesse de la 
trame. 

Les Hovas savent exploiter la canne à sucre de- 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 351 

puis fort longtemps. 11 est vrai qu'ils euiploient, 
pour faire le sucre, un procédé bien imparfait, par 
lequel ils n'en obtiennent qu'une très-petite quan- 
tité; cependant si l'on compare leur industrie à 
celle des autres peuples de l'ile qui, ne tirant rien 
d'utile de la canne, se bornent à la piler et à faire 
fermenter son suc dans des calebasses, on ne peut 
s'empêcher d'y reconnaître, comme dans tout ce 
qu'ils font, une activité et une intelligence relati- 
vement supérieures. 

L'agriculture est presque nulle dans un pays où 
le riz, qui n'exige aucun soin, est si abondant qu'un 
sac pesant soixante-quinze à quatre-vingts livres, ne 
revient pas à un kiroubo (1 franc 25 centimes de 
notre monnaie). 

Sans routes, sans canaux, sans rivières naviga- 
bles, Imerne n'a aucun moyen de transport. C'est 
la cause de la non-valeur de ses productions que 
son peuple est obligé de consommer ou de laisser 
perdre, parce qu'il ne peut les expédier dans les 
ports où il trouverait pour elles un débouché facile. 
Radama, qui sentait l'importance des communica- 
tions promptes avec les côtes, avait commencé à 
faire couper deux isthmes qui s'opposaient au trans- 
port par eau, à Tamatave, du riz de la province 
fertile des Bétanimènes. Ces travaux, auxquels plus 
de quinze cents hommes étaient employés, ont été 
abandonnés depuis sa mort. 

Les denrées sont à si bas prix, à Tananarive, par 
la difficulté de l'exportation, qu'avec trente francs 



352 LIVRE II. — CHAPITRE III. 

par mois on peut nourrir dix domestiques et vivre 
aussi bien qu'à Paris avec deux mille francs. 

La rivière d'Imerne n'est pas éloignée du Man- 
gourou, quisejettesur lacôte orientale, àsept lieues 
au sud de Manourou. Ce fleuve qui, en quelques 
endroits, est aussi large que la Loire, a un cours 
beaucoup moins rapide qu'elle. En 1822, le gou- 
vernement de Maurice, sur un rapport de son agent 
à Madagascar, envoya des ingénieurs à Manourou, 
et s'il eût été possible d'avoir un port, Tananarive 
serait peut-être parvenue un jour à établir, avec la 
côte, des communic:itions faciles et promptes. 

On remarque chez le peuple hova une grande 
finesse dans le commerce de détail. Là, tout le 
monde est marchand, les soldats eux-mêmes le 
deviennent, quand ils ne sont pas de service. La 
piastre coupée en soixante parties remplace le bil- 
lon, qui n'est point en usage dans ce pays. Les 
Hovas ont toujours sous leurs toutouranco des tré- 
buchets fabriqués par eux, et pèsent, avec la plus 
grande attention, la monnaie qu'ils reçoivent, afin 
de s'assurer si la piastre a été divisée en parties 
égales. Dans le district de Tananarive, c'est-à-dire 
dans les bourgs et dans les villages environnants, 
il y a plusieurs foires par semaine, sans compter 
le marché qui se tient tous les jours dans la ville. 

On voit, dès l'aube du jour, les marchands affluer 
dans les rues conduisant des bœufs, des moutons, 
des chevreaux ; les esclaves qui les suivent portent, 
les uns, dans de grands paniers de bambou, des 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 353 

oies, des canards et des poules, d'autres sont char- 
gés de riz, de fruits et de légumes. Ils crient comme 
en Europe leurs marchandises. « Avia lalicl Âvia 
véiavé! Amidi akoho! Amidi vouroiui' vasah (jhisii 
Akoimdrou voiiangh! » «Venez, hommes, venez, fem- 
mes ! achetez des poules, achetez des canards, des 
oies, des bananes , des oranges ! » Ils diffèrent 
pourtant des marchands européens, en ce qu'ils 
ne fontjamais valoir leurs marchandises ; lorsqu'on 
leur demande si elles sont de bonne qualité, ils ré- 
pondent : voyez-les l Indépendamment des produits 
dont nous avons parlé, le maïs, les ignames, la ra- 
cine de manioc, le tavoulou (espèce de sagou qu'ils 
donnent aux malades), sont étalés dans les mar- 
chés. Les seuls légumes qu'ils aient sont des choux 
verts et des feuilles de morelle et de citrouille 
qu'ils font bouillir avec leurs viandes et qu'ils assai- 
sonnent avec un sel végétal tiré d'une espèce de 
palmier, qu'ils préfèrent au sel minéral et au sel 
marin , quoiqu'il ait un goût acre et qu'il in- 
commode ceux qui n'ont pas l'habitude d'en 
user. 

Les boucheries établies dans les marchés sont 
fort malproprement tenues. Le bœuf, que les Ho- 
vas n'écorchent jamais, parce que, de même que 
tous les Malegaches , ils en mangent la peau, est 
étendu sur une natte, où ils le coupent en très- 
petits morceaux. Ils le divisent, pour le vendre en 
détail, en lots qui ne pèsent pas deux livres : cette 
viande contient des parties d'intestins qui, n'ayant 

23 



354 LIVRE II. — CHAPITRE III. 

pas été nettoyées, exhalent une odeur insupportable. 

Des officiers hovas, établis dans les foires et mar- 
chés, perçoivent pour le lise un dixième sur toutes 
les ventes, en sorte que le trésor royal a reçu, le 
soir, la valeur d'un bœuf ou d'un mouton, si ce 
bétail a changé dix fois de maître dans la jour- 
née. 

A l'est, l'Ankova est borné par la province d'An- 
caye. Elle s'étend sur le plateau inférieur et est tra- 
versée à rO. par le Mangourou. Les plaines sont 
couvertes d'excellents pâturages et le bétail y est 
abondant. Les Antankayes ont plus d'industrie que 
les Bezonzons; ils fabriquent des lambas de soie 
et de coton. Cette peuplade a longtemps résisté 
aux armées d'Imerne. Au physique les Antankayes 
ressemblent beaucoup aux Hovas. 

Tu Antsianaha ou Sianaka (mot à mot les hommes 
du lac, du vaste lac Nossivola),la dernière province 
centrale de l'île, est au nord de l'Ankova età l'O. des 
Betsimsaracs. Elle est riche en troupeaux et pro- 
duit le plus beau coton de l'île, mais le climat y est 
très-malsain. 

La capitale de l'Antscianac, Rahidranoii (le père 
de l'Eau), s'élève dans une île de 3 lieues de tour du 
grand lac Nossivola. Elle contient au moins trois 
cents cases assez solides, mais peu soignées et pres- 
que sans ouvertures. Cette ville est entourée d'un 
triple rang de palissades percé de portes en bois 
et de toubis dans lesquels on a pratiqué des meur- 
trières. 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 355 

Avant de parler des Sakalaves qui nécessiteront 
d'assez longs détails, nous parlerons de deux con- 
trées sur lesquelles nos données sont moins abon- 
dantes et qui du reste ne présentent qu'un intérêt 
moins grand. 

,f Ces deux contrées sont d'une part la province de 
Féérègne et le pays des Mahafales, le plus austral 
de la côte de l'ouest. 

Le bétail est très-abondant dans le Féérègne; 
ses autres productions sont les gommes, la cire, l'or- 
seille, l'indigo, le coton, et beaucoup de soie que 
fournissent plusieurs espèces de vers. La province 
de Féérègne est la plus riche de Madagascar sous ce 
dernier rapport. On trouve beaucoup d'écaillé sur 
toute la côte, où abonde aussi le carqite, coquille 
dont on commence à utiliser la matière dans notre 
industrie. 

La province de Féérègne est habitée par les An- 
draïvoulas, peuplade tout à fait distincte de celle 
des Sakalaves, quoique d'après les traditions de 
l'ouest celle-ci ait pris naissance dans le Féérègne 
même. 

Les pays occupés par les Sakalaves embrassent 
toute la partie occidentale de l'île. Ils s'étendent 
depuis la rivière Sambéranou , qui a son embou- 
chure dans la baie de Passandava, au N., jusqu'à la 
Mangouki ou rivière Saint- Vincent , au midi. 
Ce vaste territoire se divise en trois parties prin- 
cipales : 



356 LIVRE II. CHAPITRE III. 

1° Le Bouéni, dont les limites sur la côte sont la 
Sambéranou, la baie et la rivière Bàli. 

2" L'Ambongo, qui embrasse tout l'espace com- 
pris entre la rivière Bàli à la rivière un ara, 
ayant l'Antsianaka, à l'est, dans l'intérieur. 

3° Enfin, le Ménabé qui comprend tout le reste, 
c'est-à-dire la moitié de la surface totale. 

Le Bouéni est la partie des pays sakalaves la 
mieux disposée pour le commerce, puisque c'est 
sur sa côte que s'ouvrent la plupart de ces vas- 
tes baies qui découpent les côtes nord de Mada- 
gascar. C'est aussi l'une des raisons pour lesquelles 
les Hovas se sont attachés à y dominer; le débouché 
le plus naturel de leur pays est de ce côté. Aujour- 
d'hui les parties nord-est et celles du centre sont 
très-dépeuplées, et la population s'est surtout con- 
centrée sur le territoire, renfermé entre la baie de 
Bombetok et la limite occidentale du pays. 

Ambongou, signifie en malegache là, montagne 
ou là, montagnes, mais la signification positive et 
vraie de ce mot est assez douteuse, car le pays n'est 
nullement élevé, et ne renferme que des plaines. 

En 1825, époque à laquelle Tafikandre se réfu- 
gia dans l' Ambongou , cette province comprenait 
quatre divisions indépendantes les unes des au- 
tres : Bàli, pays des Tsitampikis, s' étendant de la 
rivière de ce nom à celle de Manumbo; Milanza, 
pays des Mivavis, compris entre la Manumbo et la 
petite rivière de Maroutondro ; Mamourouka, pays 
des Magnéas, situé dans le S.-E. des deux précé- 



GÉOGRAPHIE DE l'ilE DE MADAGASCAR. 357 

dents, entre la rivière Bâli au N.-E. , et la forêt Ma- 
gnérinéri au S.-O., pays des Antimarah, compris 
entre la Maroutondro et la grande rivière Ounara. 
Depuis, la baie de Bàli et le littoral s'étendant de 
cette baie à la petite rivière Béara en ont formé une 
cinquième division. 

Outre le fer, le Ménabé est aussi très-riche en 
bois de construction, résine élémi, indigo, coton, 
vers, à soie cire et bétail. Les naturels préfèrent au 
riz le maïs qui leur donne trois récoltes. Le poisson 
et le caret foisonnent sur les côtes. 

Toutes ces ressources naturelles sont annihilées 
par suite de la dépopulation du pays, résultat de 
la guerre et des nombreuses invasions qu'il a su- 
bies depuis 25 ans. Son commerce est anéanti et 
c'est à peine si dans toute une année deux ou trois 
boutresde Mozambique, de Zanzibar et des Como- 
res parvient à Sizoubounghi et à Mangouki. 

La partie septentrionale du Ménabé, entre l'Ou- 
naraet la rivière Donko n'en fait pas à proprement 
parler partie, et n'en est qu'une dépendance. 11 se 
compose du pays des Marendrahs, et de ceux de 
Vouai, de Beheta, de Manouhazou et d'Ambalild. 

L'origine de Madjonga remonte à 1824, époque à 
laquelle Badama envahit le pays de Bouéni et força 
Andrian-Souli à reconnaître sa suzeraineté. Sa po- 
sition maritime ajoutant à son importance, il de- 
vint enfin le poste principal des Hovas dans la partie 
occidentale de l'île. La ville est située sur une col- 
line qui domine tout le pays environnant et est en- 



358 LIVRE II. CHAPITRE IH. 

tourée d'un mur et d'une palissade percée de quatre 
portes, garnis de quelques pièces de différents cali- 
bres, avec glacis et fossés. A environ 200 pas en 
dehors de l'enceinte, dans un ravin très-profond et 
d'un aspect extrêmement pittoresque, se trouve une 
source qui fournit aux besoins de la garnison. Au 
pied de la colline de la côte du sud, gisent les ruines 
de l'ancienne et riche ville de Moiizamjaic, du nom 
de laquelle Madjonga a pris le sien. En 182/i, à l'é- 
poque de l'invasion des Hovas, elle comptait au moins 
10,000 âmes, dont il ne reste plus que quelques 
centaines de familles tenues par les Hovas dans la 
plus pénible sujétion. Une centaine de Sakalaves et 
une trentaine d'Indous complètent sa population 
qui est environ d'un millier d'habitants. De ses sept 
mosquées, il n'y en a plus que trois de fréquentées. 

Voici quels sont les points les plus remarquables 
des trois divisions du pays des Sakalaves. 

Mourounsang, est une ville de fondation hôva 
et date de 1837. Elle est située au fond de la baie 
du même nom fbaie Rafale d'Owen) et s'élève sur 
une montagne, à quelque distance du rivage. Deux 
enceintes la protègent, l'une en terre revêtue de 
pierres simplement juxtaposées ; l'autre est formée 
de deux palissades de pieux séparées par un intervalle 
d'un peu plus d'un mètre, dans lequel on a creusé de 
petits fossés. L'habitation du gouverneur, construite 
en planches, est située au sommet de la montagne, 
et entourée d'une nouvelle palissade. Mourounsang 
contient de 100 à 110 cases, toutes en feuilles; 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 359 

elle est de forme à peu près triangulaire et n'a ni 
puits ni citernes ; on va prendre l'eau à deux petits 
ruisseaux voisins. Au bord de la mer se trouve la 
Douane. Les relations commerciales y sont d'ailleurs 
très-restreintes. Madjonga entretient avec Tanana- 
rive des relations fréquentes. Les communica- 
tions ont lieu en 8 jours au moyen de courriers, en 
16 par les chariots et le train. En voici l'itiné- 
raire. On parvient en un jour à chacune de ces éta- 
pes, qui sont Madjonga, Ambatoubetiki, Andranou- 
lava, Androutsi, Tabounzi, Ankouala, Kadzounghi, 
Andampi, Andouki, (on entre dans l'Antsianaka), 
Andrami, Ambouasari, Ambari-manchi, Ttaraha- 
fatsa, (on entre dans le pays d'imérina), Manahara, 
Manharitsou, Tananarive. 

Ce qui fait, en tout, seize jours de chemin. 

Entre chacun de ces villages se trouve un lieu de 
halte où l'on peut stationner et prendre du repos. 

La partie centrale du Bouéni, à travers laquelle 
passe la route, offre partout un terrain plat et peu 
boisé, couvert de prairies, abondant en bétail, gi- 
bier à plumes et volatiles. Le pays de Sianaka est 
également peu boisé, mais il est moins bien pour- 
vu de vivres; on trouve de l'eau sur toute la route. 

Cet itinéraire transporté sur la carte et con- 
struit donne pour la distance totale de Madjonga à 
Tananarive95 lieues, et, pour la distance entre cha- 
que station de 4 à 7 lieues, 18 à 30 kilomètres. 

M. Leguevel de Lacombe a été de Tananarive à 
la baie de Bombetok, (à Boéna) par une autre route 



360 LIVRE II. CHAPITRE III. 

un peu plus occidentale que celle-ci, mais qui lui 
est parallèle et dont le développement est de 82 
lieues, parcourues en onze jours (Voyage aux îles 
Comores et à Madagascar, tome il). Il paraît qu'il 
en existait une troisième plus facile que la première 
et que Radama, dit M. le capitaine de corvette Guil- 
lain, ordonna, à cause de cela même, d'abandon- 
ner, de peur d'invasions européennes. 

La ville de Ména-béou Andréfoutza estsituéesur 
la rive gauche du même nom : elle contient envi- 
ron deux mille cases. L'habitation royale, composée 
de quinze ou vingt grandes cases, est entourée de 
palissades et d'un fossé profond. Un quatrième en- 
tourage est formé par les feuilles épineuses des 
raquettes ; l'extrémité supérieure de chacune des 
palissades est armée d'un large fer de zagaie. 

Indépendamment de ces fortifications inté- 
rieures, la ville est défendue par un fossé et par 
un entourage solide fermé par des portes en bois 
qui n'ont pas moins de quinze pieds de hauteur. 

Deux places sont remarquables à Ména-bé. La 
plus grande est en face de la grande porte du pa- 
lais du chef. On y trouve des bancs de gazon où le 
voyageur peut se reposer à l'ombre des orangers 
qui les entourent. L'autre est dans le sud de la 
ville. On y voit une belle plantation de tamariniers 
et de bois noir, sous lesquels se tiennent les Rabars. 
C'est aussi sur cette place que les exécutions ont 
lieu. Ména-bé était la résidence du roi Ramitrah. 

La partie occidentale de Madagascar comprise 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 361 

entre la rivière Sambéranoii et la rivière Mangouki, 
est encore partiellement occupée par des groupes 
plus ou moins considérables de Sakalaves qui n'ont 
point accepté le joug des Hovas, mais on peut dire 
qu'ils s'y dérobent bien plus qu'ils ne le repous- 
sent. Leur résistance est toute d'inertie, des obsta- 
cles divers s'opposent à ce que cette résistance 
soit plus active. Ce sont l'anarchie dans laquelle 
vivent depuis longtemps ces populations et qui 
rend aujourd'hui impossible à leurs chefs l'exer- 
cice régulier de toute espèce d'autorité ; l'incapa- 
cité personnelle de quelques-uns de ces chefs, l'in- 
habileté politique de tous , le caractère turbulent 
des Sakalaves, leurs querelles intestines , l'insuffi- 
sance de leur matériel, en armes et munitions, 
enfin leur ignorance complète de la stratégie et 
même des plus simples notions de l'art militaire. 
La plus grande partie du royaume de Bouéni, 
de Mandzaraï à Sambéranou, est actuellement 
presque inhabitée. De toute la population qui oc- 
cupait, il y a vingt ans, ce territoire, il reste seu- 
lement quelques groupes épars qui ont accepté 
la domination des Hovas, ou des bandes de Djéri- 
kis, dont l'action hostile s'exerce tout aussi bien 
contre les villages de leurs compatriotes que con- 
tre les postes occupés par l'ennemi. Presque tous les 
Sakalaves des districts du nord ont, depuis cette 
époque et en diverses circonstances, émigré au 
pays d'Ankava, à Mayotte, à Nossi-bé, à Nossi- 
Fàli et dans le Ména-bé du Nord où commande 



362 LIVRE II. — CHAPITRE III. 

Tafikandre. Ce dernier groupe peut être de 
25,000 âmes. Il doit s'en trouver de 15 à 16,000 
sur les deux îles. 

Le pays d'Ambongou, est plus peuplé maintenant 
qu'il ne l'était avant l'invasion du Bouéni et du Mé- 
na-bé par les Hovas. Son territoire, entrecoupé de 
bois et de marécages, en fait un refuge assuré, lors 
des incursions de l'ennemi qui d'ailleurs ne peut 
séjourner dans cette province à cause de son insa- 
lubrité. Toutefois la population d'Ambongou ne 
paraît pas dépasser 35,000 âmes. Les provinces 
sous l'autorité de Tsifalagni, (Ména-bé du nord) 
n'ont qu'une population très-minime relativement 
à leur étendue; elle peut s'élever à 15 ou 
16,000 âmes. La partie indépendante du Ména-bé 
ne doit pas compter plus de 70,000 âmes de po- 
pulation. Quoi qu'il en soit, si les groupes dispersés 
çà et là sur ces grandes divisions du territoire 
sakalave, se réunissaient pour agir de concert con- 
tre l'ennemi commun, ils formeraient dans chacune 
d'elles une force armée capable d'écraser les garni- 
sons faibles et isolées que le gouvernement hova y 
entretient. La même force serait aussi incompara- 
blement supérieure aux corps d'expédition qu'il y 
envoie annuellement. 

D'après les calculs de M. le capitaine de corvette 
Guillain, les pays sakalaves désignés plus haut 
pourraient mettre sur pied 23,700 guerriers. 

Malgré cela, il résulte de la dissémination de ces 
forces et des diverses causes mentionnées ci-dessus, 



GÉOGRAPHIE DE LILE DE MADAGASCAR. 363 

que 1,1 00 à 1,200 Hovas peuvent, quoique répartis 
entre plusieurs postes, se maintenir dans le royaume 
de Bouéni et exercer paisiblement leur souve- 
raineté, que 1,800 Hovas tiennent sous leur dépen- 
dance une partie du royaume de Ména-bé ; qu'enfin 
des corps de 2,000 à 3,000 hommes peuvent im- 
punément parcourir le pays d'Ambongou, où ils 
n'ont pas un seul poste, aussi bien que les autres 
parties encore insoumises du Bouéni et du Ména-bé. 

Dans les provinces sakalaves, la culture est au- 
jourd'hui strictement bornée à ce que réclame la 
consommation des indigènes ; l'exploitation des ri- 
chesses naturelles du sol est entièrement négligée ; 
le commerce n'y trouve donc plus d'aliment. Cet 
état de choses est le résultat forcé de l'invasion et 
de l'oppression auxquelles sont en proie, depuis 
vingt ans, ces malheureuses contrées. Le bétail y 
vit toujours avec un peu de riz, le seul article d'ex- 
portation pour des navires européens. 

Les voies de communication jadis établies entre 
les pays sakalaves et les provinces centrales sont 
depuis longtemps abandonnées. Mais on trouverait 
encore dans les Antalaots restés à Madjunga, aussi 
bien qu'en beaucoup d'autres qui habitent Nossi-bé 
et Mayotte, des guides intelligents pour la naviga- 
tion des grandes rivières, la Betsibouka et l'Ikoupa, 
qui viennent de l'Ankôve et pour toute la route 
qui mène à Tananarive. 

Les postes hovas de Madjunga et de Mouroun- 
sang, qui sont les plus importants de la côte ouest 



364 LIVRE II. CHAPITRE III. 

n'ont chacun qu'une garnison de 300 à hOO hom- 
mes. Le système de fortification, au moyen duquel 
ces postes sont défendus, suffit à les rendre inex- 
pugnables pour les Sakalaves, et les garantit même 
d'une attaque de leur part; mais ils ne tiendraient 
pas devant la moindre artillerie dirigée par des Eu- 
ropéens et leur garnison serait d'autant plus faci- 
lement délogée que tous les bâtiments, dont ils se 
composent, étant de bois et de feuillages, il suffirait 
d'y envoyer quelques obus pour les incendier en un 
instant. Celui de Madjunga, entre autres, est dans 
des conditions particulièrement favorables à une 
attaque par mer : les plus grands navires peuvent 
mouiller devant à portée convenable. Ces postes 
n'ont ni puits ni citernes et ne sont pas ordinaire- 
ment approvisionnés de vivres. Leur isolement et 
leur éloignement d'Imerne les mettraient, en cas 
de siège , dans l'impossibilité d'en recevoir promp- 
tementde l'intérieur; il serait d'ailleurs très-facile 
de les bloquer. 

La lutte engagée entre les Sakalaves et les Hovas 
doit inévitablement se terminer au désavantage des 
premiers, s'ils sont abandonnés à leurs seules res- 
sources. Non-seulement en effet les Sakalaves ne 
cherchent pas à repousser les expéditions hovas ou 
à s'emparer des postes hovas maintenus dans leur 
pays, mais ils paraissent n'avoir pas même la vo- 
lonté de défendre le territoire qu'ils possèdent en- 
core. Ils vivent au jour le jour, en groupes séparés, 
tantôt sur un point, tantôt sur un autre, souvent 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 365 

errants dans les bois et ne songeant qu'à fuir à l'ap- 
proche de l'ennemi. x\insi devant cette immuable 
politique des Hovas, qui poursuit la conquête de 
l'ile par l'invasion et l'occupation partielle, il n'y 
a chez les Sakalaves, qu'insouciance et impré- 
voyance. 

Le gouvernement d'imerne trouve dans le com- 
merce intérieur qu'il entretient la possibilité de 
pourvoir, tant bien que mal, à ses approvisionne- 
ments en armes et en munitions de guerre, et de 
couvrir ainsi ses pertes et ses consommations en 
ce genre. Les Sakalaves, déjà bien moins pourvus 
que leurs adversaires sous ce double rapport, usent 
et consomment, sans pouvoir remplacer ou réparer. 

Chez les Hovas, les chefs sont, pour la plupart, 
initiés aux idées et aux connaissances pratiques né- 
cessaires à leurs relations avec des étrangers; un 
certain nombre de jeunes hommes ont reçu une 
éducation dans ce sens, et il en est même qui ont 
montré, dans des circonstances délicates, une intel- 
ligence supérieure et un tact politique remarqua- 
ble. Il n'est pas un chef sakalave qui sache lire, 
et la transmission de la pensée, au moyen de ca- 
ractères, est encore une chose si merveilleuse pour 
eux et leurs sujets, que les uns et les autres les 
considèrent comme une œuvre de sorcellerie. 

L'épuisement de la population hova, l'aversion 
inspirée contre les dominateurs par la cruelle op- 
pression que le gouvernement de la Reine fait pe- 
ser sur les populations déjà soumises, prolongeront 



366 LIVRE H. — CHAPITRE III. 

peut-être la résistance des Sakalaves, mais ne ré- 
tabliront pas les chances en leur faveur. Manquant 
de ressources pour prendre l'offensive au moment 
convenable, ils ne pourront profiter des embarras 
temporaires des Hovas, et ceux-ci reprendront fruc- 
tueusement les hostilités, à mesure que renaîtront 
leurs moyens d'action. 

Ainsi donc et sans aucun doute, l'anéantisse- 
ment de la nationalité Malegache au profit de la do- 
mination hova, n'est plus qu'une affaire de temps, 
dont malheureusement le terme ne paraît pas de- 
voir être éloigné, si les événements et l'interven- 
tion de la puissance française ne vient les arracher 
à leurs sauvages oppresseurs et remettre les cho- 
ses à Madagascar, dans l'état où elles étaient, à l'é- 
poque où le pavillon national attestait notre pré- 
sence et nos droits sur la totalité de la grande île 
Africaine. 



FIX DU CHAPITRE TROISIEME. 



GÉOGRAPHIE DE LILE DE MADAGASCAR. 367 



CHAPITRE IV. 

anciens établissements français de madagascar. 
l'Île sainte marie. 

Sommaire. Anciens élablissemenls français de Madagascar. — Le 
fort Dauphin. — Sainle-Luce. — Tamatave. — Foulepointe. — 
Fénériffe. — La l*ointe-à-Larrée, — Louisbourg, — Tintingue. — 
Le Port ChoiseuL — L'Ile Marosse. — L'iie Sainte-Marie. — Sa 
situation géographique. — Le Port-Louis. — L'îlot Madame. — 
L'île aux Forbans. — La baie de Lokensy. — Baies et côtes de 
Sainte-Marie. — Sa constitution géologique. — Bois, cours d'eau. 

— Villages. — Climat de Sainte-Marie. — Observations thermo- 
métriques. — Pluies d'orage. — Vents généraux. — Brise du sud 
et du sud-est. — Brises d'ouest. — Brises du large. — Végétation. 

— Culture. — Bétail. — Industrie des Malegaches de Sainte-Ma- 
rie. — Pèche. — Commerce de Sainte-Marie. — Sa population. — 
Son gouvernement et son administration. — Forces militaires. 

— Finances. — Le mouvement commercial de Sainte-Marie est 
stationnaire et restreint. — Cause de cet état de choses. — Prin- 
cipe politique consacré depuis les événements de 181 5, par la con- 
servation de Sainte-Marie, eu égard à nos droits de souveraineté 
sur la grande île de Madagascar. — Commerce de la cùte orien- 
tale de Madagascar. — Exportations et importations. — Transac- 
tions par voie d'échanges. — Mouvement de la navigation entre 
Madagascar et l'île Bourbon. — Vohemar. — Tamatave. — Fou- 
lepointe. — Diego Suavez. — Fin du chapitre quatrième. 

Nous avons vu par le récit des événements qui 
ont occupé la première partie de cet ouvrage que 
ce fut sur la côte orientale de Madagascar que les 
Français fondèrent les établissements qu'ils ont 
successivement formés dans l'île de Madagascar. 



368 LIVRE II. — CHAPITRE IV. 

Il n'est pas inutile de jeter rapidement un coup 
d'œil d'ensemble sur ce qu'ont été dans le passé 
ces diverses colonies, et ce qu'est aujourd'hui no- 
tre lie de Sainte-Marie. Parmi nos anciens comptoirs 
se plaçaient en première ligne : le fort Dauphin, 
Manghafia ou Sainte-Luce, Tamatave, Foulepointe, 
Fénériffe, l'île Sainte-Marie, la Pointe-à-Larrée, 
Tintingue, Louisbourg et quelques autres comp- 
toirs dans la baie d'ântongil, notamment ceux de 
Manahar, de Marancette ou Port-Choiseul et de 
l'île Marosse. Plusieurs autres points, au nombre 
desquels se trouvent Antsirak, Angontsy et les 
bords du Fanzahère, ont, en outre, été habités 
plus ou moins longtemps par les Français. 

De ces diflerents établissements, l'île de Sainte- 
Marie est, aujourd'hui, le seul que nous occupions, 
le seul où flotte encore le pavillon français. Ne fût- 
ce que par sa position politique, elle mérite que nous 
consacrions à sa géographie un chapitre particulier'. 

La Pointe-à-Larrée est située à une lieue envi- 
ron de la côte occidentale de Sainte-Marie. La mer 
est très-calme en cet endroit. La grande quantité 
de riz que produisait autrefois le territoire de la 
Pointe-à-Larrée y attirait beaucoup de navigateurs ; 
mais, depuis la guerre de 1829, toute la partie de 
la côte avoisinant Sainte-Marie est presque déserte. 

* Nous empruntons toutes les données de ce Chapitre, en les abré- 
geant sans les tronquer, à la quatrième partie de l'excellente Publi- 
cation faite par le Ministère de la marine, sous le litre général : A'o- 
tices statistiques sur les Colonies françaises, 4 v. in-8, Imp. roij., 1 840. 



GÉOGRAPHIE DE L'iLli DK MADAGASCAR. 369 

Foulepointe est une petite ville commerçante, 
à dix lieues de Sainte-Marie. Le port de Foulepointe 
est formé par des récifs qui rompent la mer et 
mettent les vaisseaux à l'abri des grosses lames. Il 
peut contenir dix vaisseaux, mouillés à la suite les 
uns des autres, par un fond de dix à douze mè- 
tres. Nous en avons déjà parlé plus haut. 

La ville de Tamatave est encore de nos jours le 
siège d'un commerce assez considérable en riz et 
en bœufs, que l'on y échange contre des marchan- 
dises d'Europe. Son port offre aux navires un abri 
assez sûr, lorsque les vents de sud et de sud-est 
régnent. Nous en avons également parlé déjà. 

De tous les points de la côte orientale de Mada- 
gascar, Fénériffe est celui qui produit la meilleure 
qualité de riz, et un de ceux où on le récolte en 
plus grande abondance. Quoique la rade de Féné- 
riffe soit ouverte et peu sûre, elle est cependant fré- 
quentée par les navires du commerce, parce que 
les transactions s'y font plus facilement qu'à Fou- 
lepointe. 

Le fort Dauphin est situé, ainsi que la baie de 
Manghafia ou Sainte-Luce, dans la province d'A- 
nossy. La rade du fort Dauphin, quoique moins 
belle que celle de Tintingue, est d'un facile accès, 
et pourrait être mise à l'abri de tous les vents au 
moyen d'une jetée, dont la construction serait peu 
dispendieuse. Sur ce point de la côte , la mousson 
étant presque constamment du nord-est , les com- 
munications avec Bourbon sont toujours favorisées 

24 



370 LIVRE II. — CHAPITRE IV. 

par le vent le plus propice ; c'est ce qui n'a pas 
lieu sur le reste de la môme côte, en remontant 
jusqu'à Sainte-Marie \ 

L'établissement français formé en 177â, dans la 
baie d'Antongil, par le comte Benyowski, compre- 
nait le port de Manahar, Marancette ou Port-Choi- 
seul, Louisbourg et l'île Marosse. Le port de Ma- 
nahar se trouve à l'entrée de la baie d'Antongil, au 
nord du cap Bellone. Le Port-Choiseul ou Maran- 
cette est situé au fond de la même baie. C'est en 
cet endroit que s'élevait Louisbourg, siège princi- 
pal de l'établissement. Le Port-Choiseul est sûr et 
commode, et peut recevoir plusieurs vaisseaux. 
L'île Marosse est située à environ deux lieues de 
Marancette; elle a deux à trois lieues de circuit et 
possède deux excellents mouillages. Le sol en est 
très-fertile, et ses communications avec le Port- 
Choiseul sont très-faciles, au moyen de chaloupes 
et de canots. 

Quant à Tintingue, nous n'en dirons rien qui 
n'ait été exposé, déjà, lors des explorations qui en 
furent faites et dont nous avons traité en détail. 

L'île Sainte-Marie, que les Malegaches nomment 
Nossi-lbrahim, est, ainsi qu'on l'a déjà vu égale- 
ment , séparée de la côte orientale de Madagascar 
par un canal large d'une lieue et un quart dans sa 

^ Pour se rendre de Bourbon à Sainte-Marie, il faut, d'avril eu 
novembre, douze à quinze jours, parce qu'alors la mousson est sud- 
est; mais, de novembre en avril, les vents et la mer reversant du 
tiord-est, les traversées sont beaucoup plus courtes. 



GÉOGRAPHIE DE L ILE 1)K MADAGASCAR. 371 

partie la plus étroite, vis-à-vis de la Pointe-à-Lar- 
rée, et de ii lieues vis-à-vis de Tintingue. Le mi- 
lieu de l'île se trouve par 16° 45' de latitude sud, 
et/iS" 15' de longitude est. Sainte-Marie a environ 
12 lieues de long sur '2 à 3 lieues de large; son pé- 
rimètre est d'à peu près 25 lieues. On évalue sa su- 
perficie à 90,975 hectares. Un bras de mer traverse 
l'île dans sa partie méridionale et la divise en deux 
îles, dont la plus petite, appelée l'Ilet, peut avoir 
2 lieues de tour. Deux chaînes de récifs envelop- 
pent l'île de toutes parts et la protègent contre les 
flots de la grosse mer. Ces chaînes de récifs sont 
interrompues par diverses passes, dont trois sont 
praticables pour les vaisseaux. Le canal qui sépare 
Sainte-Marie de la Grande-Terre n'est, à propre- 
ment parler, qu'une rade continue, vaste, sûre, et 
dont la tenue est excellente. Au sud de la Pointe-à- 
Larrée, on peut y mouiller partout; et, comme les 
récifs qui bordent l'île sont accores, les navires 
peuvent s'en approcher de fort près. Il est facile 
d'y appareiller en tout temps. 

La principale baie de l'île Sainte-Marie est le 
Port-Louis. Au milieu de l'entrée, se trouve un îlot 
qui est appelé par les Français îlot Madame, et par 
les naturels Louquez, et qui peut avoir 300 mètres 
dans sa plus grande longueur et 125 mètres dans 
sa plus grande largeur. Cet îlot, défendu par quel- 
ques fortifications et armé de batteries, renferme 
les casernes, les magasins de l'artillerie et les chan- 
tiers du gouvernement. Au milieu même du Port- 



372 LIVRE H. — CHAPITRE IV. 

Louis, au sud-est de l'îlot Madame , s'élève un îlot 
rocheux et stérile appelé l'île aux Forbans ; une 
jetée en pierres sèches, construite en 1832, le réunit 
àlacôtede Sainte-Marie. L'îlot Madame est entouré 
d'un chenal profond qui forme, de chaque côté, 
une passe par laquelle on entre dans la baie. La 
passe du sud-ouest, nommée passe des Pêcheurs, 
n'ayant que très-peu de largeur et deux ou trois 
mètres de profondeur, ne peut servir qu'à des em- 
barcations. La passe du nord-est, étant plus large 
et plus profonde, peut donner entrée à des frégates. 
C'est ce chenal qui forme le petit Port-Louis. Plu- 
sieurs navires peuvent y mouiller en sûreté pendant 
presque toute l'année, en prenant quelques pré- 
cautions, lorsque les vents soufflent avec force, ce 
qui est peu commun. Il existe du reste dans le port 
une aiguade commode qui fournit de l'eau assez 
bonne. 

On trouve encore de bons mouillages sur plu- 
sieurs autres points de la côte ouest de Sainte-Ma- 
rie, notamment dans la baie de Lokensy, laquelle 
est située vis-à-vis du port de Tintingue et peut re- 
cevoir les plus gros vaisseaux. Cette baie a seule- 
ment l'inconvénient d'être ouverte aux vents du 
nord et du nord-est. On y trouve de l'eau douce 
d'excellente qualité et en grande abondance. 

Le sol de Sainte-Marie a été reconnu pour être, 
en général, de mauvaise qualité, à l'exception 
d'une zone étroite qui se trouve au milieu de l'île, 
et qui forme environ le cinquième de la totalité de 



GÉOGRAPHIE DE l'tLE DE MADAGASCAR. 373 

sa superficie. C'est la seule portion du territoire 
que les naturels cultivent régulièrement, et elle 
leur appartient en propre. 11 ne serait guère possi- 
ble d'y former plus de quinze à vingt habitations. 
La chaleur et l'humidité du chmat de Sainte-Marie 
paraissent très-favorables à toutes les cultures co- 
loniales, excepté peut-être à celle du cotonnier. Le 
sol de l'île renferme, du reste, beaucoup de fer, et 
l'on y trouve en abondance les matériaux propres 
aux constructions, tels que pierres, chaux, terre à 
brique, etc. Les bois de Sainte-Marie occupent une 
surface de 20 à 30,000 hectares. Ils se trouvent, en 
grande partie, situés vers le centre de l'île, dans la 
partie la plus large, et suivent deux zones longitu- 
dinales, courant dans la même direction que l'île. 
Le terrain où ils croissent est ferrugineux ou quart- 
zeux, et, par conséquent, de très-mauvaise qualité. 
D'autres portions de bois, composées de nattes, de 
takamakas, de filaos, de porchers, de badaniers et 
de quelques autres arbres moins précieux, entre- 
mêlés à une foule d'arbrisseaux, bordent le rivage 
de la mer, partout où il offre une plage de sable. 

L'île de Sainte-Marie est trop peu étendue pour 
qu'il s'y rencontre des rivières, et, si quelques ruis- 
seaux y portent ce nom, ils le doivent uniquement 
à l'élargissement de leur lit vers leur embouchure, 
élargissement formé, en grande partie, par les eaux 
de la mer. Le sol de l'île étant très-montueux , les 
sources y sont fort abondantes, et les eaux de bonne 
qualité. La rivière du Port, qui est le plus impor- 



374 LIVRE II. — CHAPITRE IV. 

tant de ces cours d'edu, éprouve, assez loin de son 
embouchure, l'effet de la marée; une lieue plus 
haut, elle a une vitesse dont la moyenne peut être 
évaluée à près d'une lieue à l'heure. 

Les Malegaches de Sainte- Marie habitent, comme 
les blancs établis dans l'île, des cases en bois, cou- 
vertes en feuilles de ravinala ; ces cases sont petites, 
mais proprement construites. Les villages de l'île, 
dont le nombre est de trente-deux, sont répandus 
sur le bord de la mer et dans l'intérieur. 

Les indigènes de Sainte-Marie bâtissent, en ou- 
tre, dans l'intérieur, où se trouvent leurs planta- 
tions de vivres, des cases dont le nombre augmente 
beaucoup à l'époque de la récolte ; il arrive parfois, 
alors, que la population tout entière s'y trouve con- 
centrée. 

Le climat de l'île Sainte-Marie est, à peu de chose 
près, le même que celui de la côte orientale de 
Madagascar dont elle est si voisine. Le thermomè- 
tre monte en janvier et en février à 37" 1/2 centi- 
grades, au milieu du jour, et se maintient générale- 
ment durant les autres parties de la journée, en- 
tre 31° et 33" ; pendant la nuit et le matin au lever 
du soleil, il descend quelquefois à 21° et même à 20°. 
C'est à cette époque que les pluies d'orage font dé- 
border les ruisseaux et les rivières qui inondent 
tout le pays. 

A Sainte-Marie en particulier, pendant la saison 
pluvieuse, les vents généraux soufflent du sud-ouest 
au sud-est, quelquefois d'est et de nord-est, surtout 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 375 

en février et mars ; mais assez rarement. Pendant 
la saison sèche, ils soufflent du sud-est, de l'est, du 
nord et du nord-est ; quelquefois, la brise vient de 
la partie du sud et du sud-ouest. Quant à la brise 
d'ouest, c'est-à-dire celle qui vient de la Grande- 
Terre, elle souffle presque toutes les nuits et le ma- 
tin; la brise du large ne prend qu'à midi. 

Pendant la saison sèche les brises sont assez 
généralement faibles dans l'île; le ciel est serein 
ou légèrement nuageux, tandis que dans la saison 
pluvieuse les brises sont presque toujours très- 
fortes. 

La végétation est très-vigoureuse à Sainte-Marie. 
Le climat chaud et humide de l'île y favorise égale- 
ment le développement des plantes, sur les monta- 
gnes et dans les vallées : dans celles-ci, cependant, 
la production est ordinairement plus active ; et la 
terre végétale, que les pluies ne cessent d'y appor- 
ter des sommités voisines, en maintient le sol long- 
temps fertile. Si leur peu de largeur ne rendait 
pas les vallées de Sainte- Marie trop humides, elles 
mériteraient la préférence sur toutes les autres lo- 
calités; mais cet inconvénient fait qu'elles ne sont 
guère propres qu'à la culture du riz et du ba- 
nanier. 

Diverses espèces d'arbres propres aux construc- 
tions navales et aux constructions civiles croissent 
en abondance dans les forêts de l'intérieur de 
Sainte-Marie. Les autres végétaux de l'île sont du 
reste semblables à ceux de Madagascar. 



37<) LIVRE II. — CHAPITRE IV. 

Les premiers essais de culture tentés, à Sainte- 
Marie, par les Européens, depuis la dernière reprise 
de possession, remontent à 1819. A cette époque, 
diverses personnes se réunirent pour y entrepren- 
dre la culture en grand du café, du girofle, et de 
quelques autres denrées coloniales. Plusieurs habi- 
tations s'élevèrent alors dans l'île; mais, en 1829, 
l'essor qu'avait pris la formation de ces établisse- 
ments s'arrêta, et il n'existe plus aujourd'hui, à 
Sainle-Marie, que quelques habitations et quelques 
plantations produisant un peu de girofle, de café, 
de sucre et des vivres. 

Tant qu'ils ont pu librement communiquer avec 
la Grande-Terre, les naturels de Sainte- Marie se 
sont peu occupés de plantations. Adonnés par goût 
à la pêche, ils y trouvaient une partie de leur nour- 
riture, et ils se procuraient le reste en boucanant 
le poisson qu'ils ne consommaient pas, et en l'é- 
changeant à la Grande-Terre contre le riz nécessaire 
à leurs besoins. Leurs cultures se réduisaient alors 
à un petit nombre de rizières humides établies dans 
le fond des vallées. Mais, depuis que le commerce 
avec la côte orientale de la Grande-Terre leur est 
interdit par les llovas, et que leur nombre s'est 
doublé par l'arrivée des réfugiés de cette partie de 
Madagascar, la nécessité les a contraints de se livrer 
à la culture des terres, et leurs plantations se sont 
rapidement accrues. Ils cultivent le riz, le manioc, 
les ambrevades, diverses faséoles, les patates, plu- 
sieurs espèces d'ignames et quelques autres racines 



GÉOGRAPHIE DK l'iLE DE MADAGASCAR. 377 

nutritives, qui forment la base de leur nourriture. 
Leurs récoltes en riz excèdent même de beaucoup 
leurs besoins. 

Le bétail, très-rare autrefois, à Sainte-Marie, 
commence à y devenir plus commun. Les chefs et 
les principaux Malegaches possèdent de petits trou- 
peaux de bœufs, qui leur sont très-utiles pour la 
préparation de leurs rizières. Néanmoins, quelle 
que puisse être, par la suite, la propagation de 
l'espèce bovine à Sainte-Marie, le peu d'étendue des 
bons pâturages s'opposera toujours à ce que cette 
espèce se multiplie assez pour fournir à l'établisse- 
ment le nombre de bœufs nécessaire à son appro- 
visionnement, et l'on sera toujours forcé d'acheter 
le surplus à la Grande-Terre. Les bœufs qu'élèvent 
les Malegaches appartiennent à l'espèce appelée 
zébu {bos indicus). Ils ressemblent aux bœufs de 
l'rance par la taille, et par la forme de leurs cor- 
nes; mais ils en diffèrent par une loupe graisseuse 
qu'ils portent sur le cou, et par la saveur un peu 
musquée de leur chair. Dans les bons pâturages, il 
y a de ces bœufs qui pèsent jusqu'à /i50 kilogr. On 
en fait une très-grande consommation à la Grande- 
Terre. Cette espèce paraît peu propre aux travaux 
de l'agriculture : cependant on s'en sert à Bourbon 
pour les charrois des sucreries. 

L'industrie des indigènes de Sainte-Marie ne 
diffère pas de celle des Malegaches en général ; la 
presque totalité des objets nécessaires à la consom- 
mation et aux besoins journaliers de ses habi- 



378 LIVRE II. CHAPITRE IV. 

tants y est apportée des îles Bourbon et Maurice. 

Tout le cooimerce que l'île Sainte-Marie fait avec 
Bourbon, Maurice et Madagascar, est entre les mains 
de cinq des principaux négociants qui y sont établis. 
Les autres traitants ne trafiquent qu'avec la popu- 
lation indigène. 

Les objets importés à Sainte-Marie sont des toi- 
leries de toute espèce d'origine française, des 
rhums de Bourbon et de Maurice , du sel, des mar- 
mites de fonte, de la faïence, de la verroterie, de la 
mercerie et des objets de consommation et d'habil- 
lement pour les blancs. Une partie de ces articles se 
vend sur les lieux ; le reste est porté à la Grande- 
Terre, pour y être échangé contre les productions 
du sol ou de l'industrie malegache. La valeur de 
ces importations varie, chaque année, suivant le 
degré de facilité que présentent les relations com- 
merciales avec la côte orientale de Madagascar. 

11 en est de même des exportations de Sainte- 
Marie, lesquelles se composent de riz et de bœufs 
provenant de la Grande-Terre, de volailles, de pois- 
son, de peaux de bœuf, d'écaillé de tortue, de pagnes, 
de rabanes, de nattes, de bois divers en petite quan- 
tité, d'huile de baleine, de girofle, de quelques ob- 
jets d'histoire naturelle, surtout de coquilles très- 
recherchées par les marins, et de divers ustensiles, 
armes, etc. , fabriqués par les Malegaches. Ces objets 
sont expédiés à Bourbon, et vendus aux capitaines 
des navires qui viennent y commercer. Sauf le riz 
et les bœufs provenant de Madagascar, et quelques 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 379 

articles achetés sur les lieux aux habitants et aux 
navires marchands, c'est Bourbon qui fournit les 
approvisionnements en vivres, liqueurs, habille- 
ments, etc. , nécessaires à l'établissement de Sainte- 
Marie. 

Le commerce de Sainte-Marie se faisant presque 
entièrement par échange, les importations et les 
exportations se balancent ordinairement. 

L'ile Sainte-Marie de Madagascar est une des dé- 
pendances de l'île Bourbon. L'administration de 
ces dépendances est réglée par l'ordonnance royale 
du 21 août 1825, relative au gouvernement de 
l'île Bourbon. 

Le commandement en chef de Sainte-Marie est 
confié à un commandant particulier, placé sous 
l'autorité du gouverneur de Bourbon. Un conseil 
d'administration, composé du commis de marine 
chargé du service, d'un chirurgien de la marine et 
du maître de port, assiste le commandant de Sainte- 
Marie dans l'exercice de ses fonctions. Le commis 
de marine faisant partie de ce conseil est particu- 
lièrement chargé des revues, des fonds, de l'état 
civil et des fonctions de notaire. Le conseil privé 
de Bourbon connaît de toutes les affaires de sa com- 
pétence qui concernent les possessions françaises 
de Madagascar. 

Sous le rapport de la législation et de l'admi- 
nistration de la justice, l'île Sainte-Marie de Ma- 
dagascar est également soumise aux lois et ordon- 
nances qui régissent l'île Bourbon. Les forces mi- 



380 LIVRE II. — CHAPITRE IV. 

litaires de Sainte-Marie présentaient, au 1" no- 
vembre 1839, un effectif de ililx hommes. 

Une somme annuelle de GO, 000 francs est al- 
louée pour les dépenses de Sainte-Marie de Mada- 
gascar (qui n'a aucun revenu local), sur les fonds 
compris dans le Budget du département de la ma- 
rine sous le titre : Subvention au service intérieur 
des colonies. 

Jusqu'à présent le mouvement commercial de 
Sainte-Marie, ainsi qu'on vient de le voir, a été 
très-restreint, ce qu'il faut attribuer surtout à l'é- 
tat violent, à la perturbation profonde dans les- 
quels la guerre a tenu sans cesse Madagascar. Tou- 
tefois, il n'en faut pas moins considérer Sainte- 
Marie comme un comptoir commercial important 
par sa situation voisine de la grande île Malegache 
où nos autorités, ainsi que nos commerçants, peu- 
vent de là étendre en toute sécurité leur influence 
et leurs relations avec bien plus de suite et de 
succès que si notre pavillon marchand était ré- 
duit à s'y livrer, de baie en baie, de mouillage en 
mouillage, à des échanges toujours incertains et 
dépourvus de centre et de protection permanente. 
C'est cette destination essentielle, mais limitée 
qui, n'exigeant que l'entretien d'un faible déta- 
chement et permettant ainsi de consacrer quelques 
dépenses de plus aux travaux d'assainissement, 
rend possible à toujours la conservation par la 
France de ce poste si important par le principe 
politique qu'il a consacré depuis les événements 



GÉOGRAPHIE DE L* ILK DE MADAGASCAR. 381 

de 1815, à l'égard de nos droits de souveraineté 
sur la grande île de Madagascar. 

Le commerce du sud et de Test de Madagascar 
est presque tout entier aujourd'hui entre les mains 
des armateurs de Bourbon et de Maurice, et de 
quelques traitants fixés à Madagascar. 11 a pour 
l)rincipal objet l'approvisionnement de Bourbon et 
de Maurice, en riz et en bestiaux, articles qui for- 
ment à eux seuls les sept huitièmes, au moins, 
des exportations de la Grande-Terre. On sait que 
Madagascar fournit la presque totalité de la viande 
de bœuf nécessaire à la consommation de Bourbon. 

Les exportations de Madagascar consistent sur- 
tout en taureaux, vaches, bœufs de trait et bœufs 
pour la boucherie, porcs, moutons et chèvres; sa- 
laisons préparées par les blancs, suif, peaux de 
bœuf en petit nombre, tortues de terre, volailles, 
riz blanc et riz en paille (ce dernier en petite quan- 
tité), nattes et rabanes, gomme copal, écaille de 
tortue, ambre gris et cire : ces quatre derniers ar- 
ticles sont particulièrement exportés par les Arabes 
de Bombetok. 

Les importations dans l'île consistent en toiles 
bleues et blanches de l'Inde, mouchoirs, indiennes 
et autres toiles imprimées, de manufacture fran- 
çaise et anglaise ; articles provenant des distilleries 
des îles Bourbon et Maurice; sel, savon, bijouterie 
commune, verroterie et corail ouvré, quincaillerie 
et mercerie, armes et munitions de guerre et de 
chasse, marmites en fonte, poterie et faïence; en- 



382 LIVRE II. — CHAPITRE IV. 

fin, en une petite quantité d'armes de luxe, d'ha- 
bits, d'épaulettes, de galons, de soieries, etc., des- 
tinés aux Hovas. 

Pendant longtemps, le commerce de Madagascar 
s'est fait par voie d'échange et presque sans frais : 
il offrait alors des bénéfices considérables et assu- 
rés; mais, depuis que les Hovas sont les maîtres de 
la côte orientale, il n'en est plus de même. Ils s'y 
sont emparés du commerce, en forçant les naturels 
à leur livrer à bas prix leurs denrées, qu'ils re- 
vendent ensuite fort cher aux traitants, en exi- 
geant de ces derniers, tantôt de l'argent, tantôt de 
la poudre ou des fusils pour l'acquittement des 
droits d'entrée et de sortie qu'ils ont fixés à dix 
pour cent. Quelquefois il plaît à tel ou tel chef de 
suspendre l'exportation ou de changer brusque- 
ment la nature du payement des droits de douanes; 
et des navires se voient ainsi forcés de revenir 
sans chargement. Aussi, rebuté de tant de tracas- 
series et de vexations, le commerce de Bourbon 
tire-t-il maintenant de l'Inde les dix-neuf ving- 
tièmes du riz nécessaire à la consommation de 
l'île, et le vingtième restant seulement de Mada- 
gascar. 

A la côte orientale de Madagascar, les transac- 
tions commerciales se font encore , sur quelques 
points, par voie d'échange ; mais, comme les im- 
portations sont le plus souvent inférieures aux ex- 
portations, surtout quand on traite avec les Hovas, 
la balance se rétablit avec des piastres d'Espagne à 



GÉOGRAPHiK DE LILE DE MADAGASCAR. 383 

colonnes, qui, une fois dans les mains de ces der- 
niers, sortent rarement de l'île. 

Le mouvement de la navigation et du commerce 
entre la côte orientale de Madagascar et l'île Bourbon , 
depuis 1830 jusqu'à 1838, c'est-à-dire dans un es- 
pace de neuf années, a présenté, selon les docu- 
ments officiels et en moyenne, les résultats sui- 
vants : Le mouvement de la navigation, entrées et 
sorties, a employé 33 navires français jaugeant 
5,07/i tonneaux, montés par 436 hommes d'équipa- 
ges. Les importations à Madagascar se sont élevées 
à 154,990 francs, savoir : 128,110 francs de mar- 
chandises françaises et 26,880 francs de marchan- 
dises étrangères. Les exportations de Madagascar à 
Bourbon ont été de 636,917 francs, dans la même 
période. 

Le dernier point de la côte nord-est de Mada- 
gascar, où les Hovas permettent le commerce avec 
les blancs, est Vohémar. Ils y perçoivent les mêmes 
droits de douane qu'à Tamatave, Foulepointe et 
autres lieux de la côte orientale. Le commerce de 
Yolîémar ne consiste en ce moment qu'en bœufs, 
dont il existe de très-grands troupeaux dans le 
pays ; les navires qui viennent les acheter, les sa- 
lent sur les lieux. Le riz, le maïs, le manioc et au- 
tres plantes nutritives, ne sont cultivés à Vohémar 
que pour la consommation des naturels. Il en est 
de même à Diégo-Suarez, où les Hovas ont d'ail- 
leurs interdit depuis longtemps tout commerce 
avec les blancs. Deux ou trois petits navires de 

2ï 



384 LIVRE II. CHAl-ITllE IV. 

Bourbon et de Maurice, et quelques daws arabes, 
se montrent seuls de temps à autre sur cette côte, 
pour y acheter de l'écaillé de caret, dont la pêche 
se fait pendant l'hivernage. 

Sous le règne de Radama, ainsi que nous l'avons 
vu, les Hovas ont été mis en contact direct avec 
les Européens, dont ils ont adopté jusqu'à un cer- 
tain point les usages et le goût. Les besoins actuels 
des diverses populations de Madagascar, qui atten- 
dent leur satisfaction du commerce français, sont, 
pour les Hovas, drap écarlate, satins rouge, pour- 
pre et vert, soie jaune, velours de soie, mouchoirs 
de soie, calicots fins, toiles imprimées, galons d'or 
de diverses largeurs, gants, modes, bonneterie, 
chapellerie, fil et soie à coudre , épaulettes d'or, 
boucles d'oreilles, colliers, bagues, montres, papier 
à écrire et à tapisser, quelques meubles. Pour tous 
les habitants de Madagascar, ces articles sont : ar- 
mes à feu, poudre, grosse vaisselle, grosse verre- 
rie, verroterie, boîtes à musique, bachots, coutel- 
lerie, toiles bleues, cotonnades, rhum et eau-de-vie. 

Les invasions et le despotisme des Hovas ont dés- 
organisé l'industrie de ces contrées, mais elle re- 
naîtrait sous l'empire d'un état de choses plus 
tranquille. La présence des Français apporterait de 
la sécurité chez ces malheureuses populations que 
la guerre a dispersées, et leur inspirerait le besoin 
de reprendre les travaux fructueux auxquels elles 
devaient jadis leur prospérité. 

FIN DP CHAPirnK QUATRIÉMK. 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 385 



CHAPITRE V. 

Mayotte et Nossi-Bé. 

Sommaire. — Considérations préliminaires. — Nossi-Bé. — Situa- 
tion géographique. — Topographie. — Aspect du pays. — Hell- 
ville. — Climat, température. — Baies, anses et mouillages. 

— Ressources de l'île. — Bois de construction. — Produc- 
tions végétales et animales. — Nossi-Cumba. Nossi-Mitsiou. Nossi- 
Fali. — Description de ces îles. — Mayotte. — Situation 
géographique et topographique. — Configuration physique de 
l'île. — Son aspect général. — Montagnes. — Cours d'eau. — 
Bois et forêts. — Marées. — Villages de Choa et de Zaoudzi. 

— Récifs et passes. — lies Pamanzi, Zaoudzi, Bouzi et Zam- 
bourou. — Rades. — Baies. — Mouillages. — Population. — 
ReUgion des habitants. — Climat. Température. Salubrité. — 
Hivernage. — Cultures. Productions. Pâturages. — Troupeaux. 

— Pèches. — Ressources de l'île. — Communication par la va- 
peur entre la France et les îles de l'Océan Indien. — Discussion 
d'un projet formulé par M. Dejean de la Bâtie. — Vœux expri- 
més à ce sujet. — Fin du chapitre cinquième. 

Les partisans de l'occupation et de la colonisa- 
tion de Madagascar n'ont pu que voir avec satisfac- 
tion le système politique dans lequel la France 
semble être entrée spontanément par l'occupation 
successive des îles principales qui a voisinent et quî 
dominent la grande île malegache. En effet, ainsi 
que nous l'avons dit plus haut, par l'occupation de 
Mayotte, de Nossi-Bé, de Nossi-Cumba, de Nossi- 

25 



386 LIVRE II. CHAPITRE V. 

Fali et de Nossi-Mitsiou , le réseau de l'influence 
française enveloppe désormais une partie impor- 
tante du canal de Mozambique, et, si les droits de 
la France ne sont pas compromis par quelque faute 
grave , cette influence est destinée peut-être plus 
encore que la voie des armes et des conquêtes à pré- 
parer, dans un temps donné, la réalisation des vœux 
formés par les amis du pays pour la reprise de 
possession définitive de l'île de Madagascar. 

Malgré l'ordre donné en 1830 d'évacuer tous les 
comptoirs et postes français à Madagascar, pendant 
les premières années qui ont suivi la révolution de 
Juillet, l'idée d'occuper cette île et de combiner 
avec cette occupation militaire une œuvre de colo- 
nisation, semble avoir été reprise par le gouver- 
nement, et c'est à cette tendance que se rattachent 
les différentes missions données à plusieurs des bâ- 
timents de la marine royale, à l'effet de reconnaître 
la baie de Diego-Suarez. Les préoccupations politi- 
ques et les sacrifices faits pour l'Algérie avaient fait 
perdre momentanément de vue cette haute ques- 
tion de la création de ports français dans les mers 
au delà du cap de Bonne-Espérance K 

Le gouvernement français avait cru d'abord trou- 
ver dans la possession de Nossi-Bé les éléments du 
port à la fois militaire et marchand, de la station ma- 
ritime et de l'arsenal naval dont nous avions besoin, 

* Voir à ce sujet les Annales Maritimes , recueil officiel publié par 
le Ministère de la marine, année 1843, lome 88 de la Collection, 
2* partie, vol. i , p. 123 etsuiv. 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 387 

à l'entrée de la mer des Indes. L'étude approfondie 
des localités n'a pas tardé à faire reconnaître qu'a- 
vec des travaux très-dispendieux, on ne parvien- 
drait jamais que fort imparfaitement à fermer la 
rade principale d'Hellville et qu'il serait, en outre, 
difficile de prévenir la possibilité d'un débarque- 
ment sur les autres points de l'île, dont toutes les 
côtes sont facilement abordables. Aussi, dès l'année 
même qui a suivi l'occupation de Nossi-Bé, le be- 
soin de trouver mieux a été signalé à tous les com- 
mandants des bâtiments de l'État qui étaient en- 
voyés en mission dans ces parages. C'est ainsi qu'en 
18/i'l, M. Jehenne, aujourd'hui capitaine de cor- 
vette, explorant le groupe des Comores, visita 
Mayotte et fut frappé des avantages remarquables et 
jusqu'alors ignorés que présentait cette île, comme 
siège futur d'un établissement. Peu de temps après, 
M. Passot, capitaine d'infanterie de marine, envoyé 
en mission par M. le contre-amiral de Hell auprès 
du souverain de Mayotte, concluait avec ce dernier 
un traité de cession de tous ses droits de souve- 
l'aineté, traité ratifié par le roi, en février 1843. 
Nous allons donner sur ces deux îles, désormais 
françaises, une monographie aussi complète que 
possible, quoique sommaire, le plan de cet ouvrage 
n'en comprenant que d'une manière indirecte l'é- 
tude historique et géographique \ 

' Les renseignements soicnlifiques que nous donnons sur les deux 
îles de Mayolle et de Nossi-Ré sont extraits des Annales maritimes. 
(les documents se trouvent , pour Nossi-Bé , dans le volume 



388 LIVRE H. — CHAPITRE V. 

Nossi-Bé ou Variou-Bé, dénomination adoptée 
récemment parles Sakalaves, signifie en malegache 
VUe grande. Nossi-Bé est en effet la plus grande des 
îles situées à la côte nord-ouest de Madagascar. 
Elle est comprise entre les parallèles de 13" lO'/i/i" 
et 13° 24' 47" à l'est de Paris. 

Le point culminant de Nossi-Bé placé dans sa 
partie méridionale est élevé de 453 mètres au-des- 
sus du niveau de la mer. Ce sommet est couvert 
d'une vaste forêt dont les arbres semblent d'autant 
plus épais et plus beaux qu'ils sont à une plus 
grande élévation. Le centre de l'île est dominé par 
d'autres masses de moindre hauteur et d'origine 
évidemment volcanique. Les lieux les mieux culti- 
vés sont ceux qui avoisinent la mer. En général, 
l'aspect de l'île est agréable par sa verdure riante, 
par ses baies variées et par ses vallons fertiles. L'île 
ne possède pas de rivières, mais seulement quel- 
ques ruisseaux dont la source réside dans les lacs 
que renferment les hauteurs de l'île. Un des prin- 
cipaux ruisseaux passe au pied du plateau sur lequel 
a été fondé le chef-lieu de l'île qui a pris la déno- 
mination d'Hellville, du nom de l'amiral de Hell, 
qui gouvernait Bourbon, lorsqu'eut lieu la prise de 
possession de Nossi-Bé. 11 y a plusieurs aiguades 



81 de la collection , "2'" partie , vol. I , p. 369; et pour Mayott(; . 
dans le tome 82 de la collection , 2^ partie, vol. 2, page 43. Voir 
aussi un mémoire excellent de M. Vincent Noël, inséré dans le 
Bulletin de la Société de géographie. Juillet 1843. 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 389 

dans l'île, où les bâtiments peuvent s'appro visionner 
d'une eau fraîche et limpide. 

La température et le climat de Nossi-Bé sont, à 
peu de chose près, le climat et la température de 
la côte nord de Madagascar. 

Si l'on examine l'île au point de vue des abris et 
des ressources qu'il peut offrir à la navigation, on 
y trouve de bons mouillages. L'espace compris entre 
la partie méridionale de Nossi-Bé, la côte nord-ouest 
de Nossi-Cumba et la petite île de Tani-Keli est 
considéré comme une rade capable de contenir, au 
dire de nos officiers, tous les bâtiments que peut 
armer la France. Partout ou presque partout, la 
profondeur de l'eau est de 12 à 25 brasses et la mer 
constamment belle. L'anse d'Hellville, quoique peu 
étendue, est un mouillage sûr, abrité des vents du 
large, et la mer y est constamment belle. L'eau 
douce des environs ne s'y rencontre malheureuse- 
ment pas en assez grande quantité pour suffire aux 
besoins des bâtiments. Le mouillage du plateau est 
encore plus resserré que celui de l'anse d'Hellville 
et peut contenir tout au plus deux ou trois bâti- 
ments ; la tenue y est bonne. Au fond de cette anse 
se trouve un bras de mer qui conduit au pied du 
village d'Hellville. 

Les autres mouillages de l'île sont ceux de la 
pointe Ambournerou,de l'île Sakatia, de Bé-Foutaka, 
de la baie Vatou-Zavavi, de la baie Fassine ouLinta, 
et enfin celui de l'île Tandraka. 

Quant aux ressources que l'île de Nossi-Bé peut 



390 LIVRE II. CHAPITRE V. 

oflrir aux bâtiments en relâche, outre toutes les 
facilités qui y ont été installées depuis la prise de 
possession, la grande forêt peut fournir aisément 
toutes les pièces nécessaires à un bâtiment de deux 
à trois cents tonneaux. L'île est bien pourvue de riz, 
de maïs, de patates, de bananes, de manioc. La terre 
y est fertile et peut produire le double et le triple 
de ce qu'on lui a demandé jusqu'à ce moment. 

Avant de nous occuper de Mayotte, disons quel- 
ques mots des îles de Nossi-Cumba, Nossi-Mitsiou 
et Nossi-Fali, qui a voisinent la côte de Madagas- 
car et qui appartiennent maintenant à la France. 

Nossi-Cumba est séparée de Nossi-Bé par un ca- 
nal d'une demi-lieue de largeur, praticable pour 
toute espèce de bâtiments et d'un assez bon mouil- 
lage. On peut encore mouiller dans toute la par- 
tie sud-est et est, à un peu plus d'un mille de la côte. 
Toute la côte septentrionale est eccore et on peut 
en approcher sans crainte jusqu'à deux encablures. 
Nossi-Cumba est un pâté presque entièrement 
rond à sa base et qui a deux sommets. L'un de ces 
sommets, placé dans la partie sud-est, est formé par 
un massif de roches. L'autre, situé à peu près au 
centre de l'île, est moins saillant quoique d'une 
élévation, à peu de chose près, égale au premier. 
La végétation est magnifique dans les vallons qui 
bordent la côte. Les plus grands villages se trou- 
vent dans la partie méridionale de l'île. 

L'île de Nossi-Mitsiou, dans la langue du pays, 
Vîle du milieu, a exactement la forme d'un V, mais 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 391 

dont le côté de droite ou de l'est a presque le dou- 
ble en longueur du côté gauche ou ouest. L'ouver- 
ture qui fait face au nord a, dans son milieu, un 
énorme îlot de forme ronde, presque carré par son 
sommet qui est le point le plus élevé de l'Ile. On le 
nomme Ancaréa. Ancaréa et l'îlotdivisent l'entrée de 
la rade en trois parties inégales qui peuvent pren- 
dre toutes le nom de passes. La plus large, la plus 
profonde et en même temps la plus sûre est la 
Grande-Passe qui se trouve entre Ancaréa et la 
côte ouest. 

Nossi-Fali, l'île Chimpaykee d'Owen, est située 
à huit milles dans l'est de Nossi-Bé. Elle est peu 
élevée comparativement à cette dernière île et à 
Nossi-Cumba; mais elle l'est cependant un peu plus 
que la pointe de la Grande-Terre, de laquelle elle 
est séparée par un petit canal. La partie du nord est 
montueuse, assez fertile et couverte d'arbres de 
toute espèce. Nossi-Fali produit du riz en assez 
grande quantité et paraît susceptible de culture. A 
présent qu'elle appartient à la France, elle pourra 
être facilement et avantageusement exploitée. 

L'île Mayotte, l'une des Comores, est située entre 
Madagascar et la côte orientale d'Afrique, à l'entrée 
nord du canal de Mozambique, entre les 12° 34' et 
12° 02' de latitude du sud et les li2° ko et 43" 03' de 
longitude est. Elle se trouve placée à 5(1 lieues ma- 
rines nord-ouest de Nossi-Bé et à 300 lieues envi- 
ron de Bourbon. La route de Bourbon à Mayotte 
peut se faire en six ou sept jours pendant la mous- 



392 LIVRE II. — CHAPITRE V. 

soD de sud-est ; mais le retour, pendant cette même 
mousson, ne demande pas moins de trente jours et 
réciproquement. 

L'île Mayotte a une forme allongée. Elle est de 
formation volcanique et, en grande partie, com- 
posée de laves. Elle compte vingt et un milles 
marins de long et de deux à huit milles de large. 
L'aire qu'elle représente est de plus de 30,000 hec- 
tares, sans y comprendre les îles Pamanzi, Zam- 
bourou et plusieurs autres îlots. Observée dans son 
périmètre, elle est d'une grande irrégularité de for- 
mes, ce qui provient du développement inégal de 
ses contre-forts qui divergent des points culminants 
en s' abaissant vers la mer. Ces contre-forts se ter- 
minent par des caps abrupts, et c'est entre eux 
que se sont accumulées avec le temps les terres 
d'alluvion dont les plages décrivent un grand nom- 
bre de baies favorables au mouillage des na- 
vires. 

Mayotte est traversée, dans toute sa longueur, 
par une chaîne de montagnes dont les sommets pa- 
raissent atteindre jusqu'à six cents mètres. Le reste 
de l'île est montagneux, coupé de ravins profonds 
et ne présente point de plateaux. 11 y a seulement 
des vallons, et, dans le pourtour de quelques baies, 
des terrains d'une pente assez douce. Dans les uns 
et dans les autres, on trouve d'excellentes terres vé- 
gétales. La pointe de Choa, située en face de l'île de 
Zaoudzi, est jointe à Mayotte par un isthme élevé de 
cinq à six mètres au-dessus des plus hautes marées. 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 393 

Son sol est formé d'une couche végétale assez épaisse 
et paraît être d'une grande fertilité. Le terrain 
compris dans un rayon de deux à trois mille mètres 
autour de Choa est parfaitement disposé pour un 
établissement. Il est très-fertile, très-saiu, heureu- 
sement accidenté, et renferme des sources, des 
ruisseaux, et une anse convenablement abritée. 

On peut obtenir presque partout à Mayotte des 
aiguades abondantes et commodes, en réunissant 
des fdets d'eau, qui n'assèchent d'ailleurs jamais, 
au moyen de quelques travaux faciles et peu dis- 
pendieux. 

Mayotte est assez bien boisée, et parmi les arbres 
qui s'y trouvent, il y en a qui sont propres aux 
constructions particulières et maritimes, principa- 
lement dans la baie de Boéni et dans la partie mé- 
ridionale de l'île, à l'extrémité de la baie Lapani, 
au pied du pic Ouchongui. Il y existe une petite fo- 
rêt exploitée par les indigènes pour la construction 
de leurs pirogues et de leurs boutres, et qui four- 
nit des bois d'une grande élévation. 

Il existait à Mayotte, en 18/il, deux villages dans 
la partie orientale, sur le point le mieux exposé aux 
brises du large, le village de Choa sur un promon- 
toire assez élevé, en face de l'île de Zaoudzi, et le 
village de Zaoudzi, sur l'île même de ce nom. Ce 
dernier village, résidence de l'ancien sultan An- 
drian Souli, est retranché derrière une muraille en 
maçonnerie à demi ruinée. Les cases dont il se 
compose sont faites en bois de rafia et couvertes en 



394 LIVRE II. CHAPITRE V. 

feuilles de palmier tressées. La ville de Chingoimi 
était située dans la partie occidentale, sur un petit 
plateau entre deux baies. On y voit les vestiges d'un 
mur d'enceinte, une mosquée et quelques masures. 

Une ceinture de récifs entoure l'île Mayotte dans 
presque toute sa circonférence et la fait paraître 
d'abord inaccessible. Mais il existe, dans un petit 
nombre d'endroits, des ouvertures qui, quoique 
assez étroites, sont suffisantes pour le passage des 
plus grands bâtiments. Cette ceinture de récifs 
dont les sommités se découvrent à marée basse est 
située à la distance de deux à six milles, et laisse 
entre elle et la plage un vaste chenal dans lequel 
il y a partout abri contre la tempête et contre l'en- 
nemi, et où la navigation du cabotage peut s'effec- 
tuer sans péril. 

L'espace compris entre la ceinture de récifs et 
l'île Mayotte renferme plusieurs petites îles, notam- 
ment les îlots Pamanzi, Zaoudzi, Bouzi et Zam- 
bourou. 

Parmi ces îlots, celui de Pamanzi, situé à l'est, 
est le plus important et le plus grand. Il représente 
un losange dont les quatre angles sont, à peu de 
chose près, tournés vers les quatre points cardi- 
naux. A l'angle occidental se trouve la presqu'île 
Zaoudzi. Elle fait face à une presqu'île semblable, 
celle de Choa, attenante à la terre de Mayotte dont 
elle forme un des caps orientaux. Ces deux pres- 
qu'îles sont élevées et ne tiennent à la terre que 
par un isthme étroit et court, d'un mille de large 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 395 

environ. A l'exception de la partie méridionale, qui 
est basse, l'île Pamanzi est parsemée de monticu- 
les, et même de hauts mornes entièrement dépour- 
vus de végétation. Le point culminant de la chaîne 
principale s'élève de 208 mètres au-dessus du ni- 
veau de la mer. 

Entre Pamanzi et Mayotte, est l'île Zaoudzi, 
jointe à la première par une petite langue de sable 
qui se découvre à la basse mer. Zaoudzi n'est sé- 
parée de Mayotte que par un faible bras de mer 
d'un quart de lieue environ. 

L'île Bouzi, également à l'est, entre Mayotte et 
Pamanzi, mais au sud-ouest de cette dernière, est 
haute et boisée jusqu'à son sommet, dans la partie 
méridionale et occidentale. L'île Zambourou, au 
nord de Mayotte, est très-escarpée et n'a point de 
terre végétale. 

Les mouillages les mieux situés, les plus vastes 
et les plus sûrs, sont ceux que forment entre elles, 
depuis le nord-est jusqu'à l'est-sud-est , les îles 
Mayotte, Pamanzi et Zaoudzi. La mer qui entoure 
Zaoudzi présente une rade susceptible de recevoir 
une escadre. C'est la meilleure de celles qui envi- 
ronnent l'île. On peut diviser ces mouillages en 
deux parties distinctes, l'une au nord du parallèle 
de Choa, qui est la plus petite; l'autre au sud, qui est 
la plus grande et la plus avantageuse. L'abri est 
complet dans ces rades. La tenue y est excellente et 
la profondeur des eaux ne laisse rien à désirer. Ce- 
pendant la rade du sud doit être regardée comme 



396 LIVRE II. CHAPITRE V. 

préférable pendant la mousson du nord, et celle du 
nord l'est peut-être pendant la mousson du sud. 

Malgré les grains de pluie et les orages qui sont 
fréquents pendant l'hivernage, le vent n'est presque 
jamais assez fort dans ces rades pour empêcher les 
navires de tenir le travers, les huniers hauts. La 
mer reste toujours si belle, au dire des témoignages 
officiels, que non-seulement les trois mâts, mais 
encore les petits bâtiments arabes, qui viennent là 
passer la mauvaise saison, ne bougent pas plus que 
sur un lac. 

La crique Longoni, derrière la presqu'île de ce 
nom, à l'abri des vents généraux de S.-E. et de S.-O. , 
renferme un petit port naturel pour le carénage 
des bâtiments de toutes dimensions. Il est tellement 
fermé qu'on peut passer devant sans l'apercevoir. 

La plus vaste de toutes les baies de Mayotte est 
celle de Boéni, sur la côte occidentale. Elle est en- 
tourée de hautes montagnes qui la dérobent à tous 
les vents ; les terres y sont excellentes ; il s'y trouve 
de très-bonne eau , des pierres, du bois de con- 
struction. Les madrépores y fournissent de la chaux. 
Le seul inconvénient qu'on y signale est sa trop 
grande profondeur, qui permet difficilement l'accès 
des brises de la journée. Aussi y fait-il très-chaud et 
les calmes y régnent souvent. Cette baie, près de 
laquelle se trouvait l'ancienne capitale Chingouni, 
paraît néanmoins, à cause de sa graude fertilité, 
l'un des emplacements les plus convenables pour 
un établissement. 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 397 

L'île Mayotte est fort peu peuplée, eu égard à 
son étendue et au terrain susceptible d'être cul- 
tivé. Le nombre de ses habitants s'élevait, en juin 
18/io, à environ deux mille individus. La population 
primitive de l'île a dû être beaucoup plus considé- 
rable. 11 est présumable qu'elle a été très-réduite 
par les guerres, par la misère qui les a suivies, 
par l'émigration à Anjouan, à Mohéli, à la côte 
d'Afrique, et en dernier lieu, à Maurice, où des bâ- 
timents anglais ont transporté un certain nombre 
d'habitants de Mayotte, comme travailleurs, à rai- 
son de trois piastres par mois et la nourriture. 

Les indigènes des îles Gomores sont tous maho- 
métans. Les habitatits de Mayotte, en particulier, 
sont d'un caractère doux et facile, quoique soup- 
çonneux, mais ils témoignent une grande sympa- 
thie pour la nation française et non moins de con- 
fiance dans l'avenir de notre occupation. Ils sont 
en général indolents, mous et paresseux. Ils vi- 
vaient dans la plus affreuse misère, avant que la 
présence des bâtiments français eût fait cesser les 
guerres et permis de donner aux cultures des soins 
un peu suivis. 

L'hivernage à Mayotte est déterminé, comme à 
Bourbon, parles lunes de décembre et de mars. Les 
grains donnent généralement plus de pluie que de 
vent. Les coups de vent sont très-rares. Mayotte passe 
pour la plus saine des Gomores, et elle est en elfet 
d'une admirable salubrité, ainsi que le constate l'ab- 
sence totale de maladies dans les équipages qui y 



398 LIVRE II. — CHAPITRE V. 

ont successivement séjourné dans les conditions 
les moins favorables. L'encaissement jusqu'à leur 
embouchure de quelques ravines, qui deviennent 
des torrents pendant l'hivernage, complète la salu- 
brité de la côte orientale. 

Il y a de nombreux pâturages à Mayotte, dans la 
partie 0. et S.-O., mais les meilleurs paraissent 
être à Pamanzi. Toute la partie montagneuse de 
cet îlot est couverte d'herbes excellentes , et serait 
susceptible de recevoir de cinq à six mille tètes de 
bétail. 

Les îles de Mayotte, Nossi-Bé et dépendances, 
ont été placées depuis peu sous l'autorité spéciale 
d'un commandant supérieur, qui est aujourd'hui 
M. le chef de bataillon d'infanterie de marine 
Passot. 

Nous ne terminerons pas le chapitre relatif aux 
nouvelles possessions françaises du canal de Mozam- 
bique, sans dire quelques mots d'une espérance for- 
mulée ailleurs par un éloquent interprète des vœux 
et des besoins de ces contrées, sur la nécessité qu'il 
y aurait d'établir un service régulier de bateaux à 
vapeur par Suez et Aden, entre la France et ses co- 
lonies de l'Océan Indien ^ 

Personne ne conteste l'utilité de ces communi- 
cations, et de cette célérité dans les relations inter- 
nationales, dont l'Angleterre se sert comme d'un des 

* De la cwmnunication a établir par la vapeur entre la France et 
les îles de l'Océan Indien, par M. Dejean de la Bâtie. In-.S". Paris, 
18 ii. 



GÉOGRAPHIE DE L ILE DE MADAGASCAR. 399 

plus puissants moyens de prépondérance politique. 
Des objections sont cependant opposées au vœu 
que nous renouvelons ici. Pour y répondre nous 
allons donner un résumé textuel des vues exprimées 
dans la brochure de M. Dejean de la Bâtie. 

« Les principaux inconvénients signalés consistent : 
1° dans la longueur des traversées, qui rend néces- 
saire l'affectation de toute la capacité du navire au 
transport du charbon ; 2" dans les grandes dimen- 
sions des bateaux destinés à ces longs voyages, di- 
mensions qui rendent plus sensibles et plus péril- 
leux certains vices de construction ou plutôt de 
façons nécessités par l'établissement d'une puis- 
sante machine, et par la place qu'il a fallu ménager 
aux deux ailes du bâtiment. » 

« On voit que les inconvénients signalés tiennent 
à des circonstances dont les unes sont soumises à 
la volonté de l'homme, et les autres ne se présen- 
tent pas en tous lieux. » 

«Ainsi, au lieu de construire pour le service de 
Suez à Bourbon et aux îles du canal de Mozambi- 
que, des paquebots ayant les vastes et dangereuses 
dimensions du Régent et du Brilish-Queen, on peut 
n'employer que des bateaux de la force de 100 
à 150 chevaux. Quant à la longueur de la traversée 
de Suez à Bourbon, les conditions en sont totale- 
ment différentes de celles qui caractérisent le tra- 
jet de l'Atlantique. Pour aller des ports delà France 
à Rio-Janeiro, à New-York et dans le golfe du Mexi- 
que, qui sont les aboutissants des lignes des paque- 



400 LIVRE II. — CHAPITRE V. 

bots à vapeur transatlantiques, il faut s'éloigner de 
toutes les côtes, sans pouvoir visiter les ports semés 
entre les points de départ et celui d'arrivée qu'au 
moyen de longs et onéreux détours. Au contraire, 
en partant de Suez pour aller à Bourbon, le paque- 
bot peut ne pas perdre la terre de vue plus d'un 
jour, et prendre sur la route, à des points détermi- 
nés de la côte d'Abyssinie, d'Adel, d'Ajan, de Zan- 
guebar ou de Madagascar, le combustible qu'on y 
tiendrait en dépôt » 

« La célérité de la correspondance entre 

la France et ses colonies de l'Inde est devenue 
indispensable : elle n'intéresse pas seulement le 
succès des opérations commerciales , mais leur 
sûreté; il s'agit moins aujourd'hui de préparer 
le bénéfice et le progrès que de prévenir la chute 
et la ruine. Depuis que la malle anglaise de l'Inde 
transmet en trente ou quarante jours à l'Europe 
les nouvelles de l'Océan Indien, les opérations qui 
n'ont pas à leur service cette correspondance régu- 
lière et accélérée sont incessamment menacées des 
plus graves mécomptes ; les assurances même ces- 
sent d'être une garantie, puisque la nouvelle des 
sinistres arrivés au Cap et dans tous les parages de 
l'Inde et de la Chine parvient presque toujours aux 
assureurs en France avant la commission expédiée 
de Bourbon » 

« Les obstacles opposés jusqu'à ce jour à la 

réalisation du projet, soit comme compensant les 
avantages de la célérité, soit comme créant une 



GÉOGRAPHIE DE L ILE DE MADAGASCAR. 401 

véritable impossibilité, peuvent être surmontés sans 
de grandes difficultés, et cette victoire du génie 
gouvernemental ou industriel aura pour consé- 
quence des avantages spéciaux féconds en résultats 
durables, tant politiques que commerciaux.... » 

« Où prendra-t-on la houille nécessaire à l'ap- 
provisionnement des stations? Quelles ressources 
serait-il possible de se préparer dans les stations 
pour le ravitaillement et les réparations? » 

« L'approvisionnement de ces stations en 

combustible, en vivres, en munitions et en maté- 
riaux de toutes sortes, peut se lier au complément 
du système de colonisation et de commerce que 
l'importance de l'île Bourbon appelle, et dont elle 
est le germe » 

« Fixons d'abord les points de la côte d'Afrique 

propres à la station des paquebots. Sans doute, le 
choix de ces stations est à peu près arbitraire; mais 
cependant il est déterminé d'avance par certaines 
convenances, si la ligne est établie en vue des déve- 
loppements ultérieurs que promet le noyau d'in- 
térêts politiques, industriels et commerciaux, qui 
s'est formé à l'île Bourbon » 

« Ce serait se faire illusion que de compter sur 

les grands armements de Nantes, du Havre, de 
Bordeaux et de Marseille, pour faire aux côtes d'Asie 
et d'Afrique, et aux îles qui en dépendent, la dis- 
tribution des cargaisonsqu'ilsapporteraient à Bour- 
bon. Le placement ne peut s'en faire, que par des 
caboteurs naviguant à peu de frais dans la belle 

26 



402 LIVRE H. — CHAPITRE V. 

saison, connaissant les côtes, les abordant facile- 
ment, et pouvant proportionner les cargaisons et 
l'armement aux faibles ressources des localités 
qu'ils ont à approvisionner ; le caboteur seul peut 
espérer de faire des bénéfices là où un grand ar- 
mement européen ne saurait manquer de se ruiner. » 

« Le cabotage de Bourbon aura donc nécessaire- 
ment et dès à présent à choisir sur les côtes d'A- 
frique et de Madagascar les centres de consomma- 
tion et de commerce les plus sûrs et les plus 
fréquentés, les plus faciles à atteindre avec les vents 
et les courants, et les mieux protégés contre toute 
espèce d'agression. » 

« Ces points sont ceux qu'il faudra préférer pom* 
les stations des paquebots à vapeur; et la raison en 
est si simple, qu'il semblerait peut-être puéril de 
chercher à le démontrer. Nous avons dit plus haut 
qu'à certaines époques de l'année les Arabes, les 
Abyssins, et même quelques peuplades nègres et 
sauvages de la côte d'Afrique, font par mer, sur 
leurs côtes respectives, un commerce important ; 
faible reste de l'ancien commerce de l'Inde et de 
l'Egypte. La tradition ranime encore par intervalles 
ces côtes que la barbarie a désolées et frappées de 
mort. Tl se fait, à certains mois qui ne sont pas les 
mêmes pour toutes ces localités, une espèce de ré- 
surrection commerciale ; alors apparaît le fantôme 
de l'antique civilisation de l'Orient, qui semble as- 
pirer à reprendre une nouvelle vie au contact de 
la civilisation européenne. » 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 403 

« Cette œuvre paraît être réservée à la France, 
si elle ne perd pas la position que lui ont faite dans 
l'Océan Indien ses droits sur Madagascar, et si elle 
ne répudie pas cet héritage précieux de notre an- 
cienne politique » 

« Elle pourra restituer aux côtes désolées de 

l'Afrique quelque chose de l'antique splendeur dont 
le souvenir subsiste encore, en reprenant elle-même 
quelque chose de l'esprit colonisateur qui la dis- 
tinguait au dix-septième siècle. » 

« C'est en vain qu'on reproche à notre nation de 
n'avoir jamais rien fondé de durai3le. Ce n'est pas 
à la race franque et normande que l'on peut impu- 
ter cette honteuse impuissance. Elle répondrait à 
ses détracteurs du haut des trônes où elle est assise, 
et elle les défierait de prouver que ceux qui ont ré- 
gné par les armes et par l'intelligence durant les 
phases guerrière et littéraire de l'humanité ne peu- 
vent pas régner par les arts et le commerce durant 
la phase pacifique et industrielle qui semble s'an- 
noncer » 

« .... Les stations de la ligne dont nous parlons 
devront être Zanzibar et Barbara » 

«Zanzibar est une île de la côte de Zanguebar sou- 
mise à la domination des Arabes. . . Barbara est une 
ville sur la côte d'Adel, dépendante du royaume de 
Choa en Abyssinie. Les paquebots relâcheront tou- 
jours à Maurice, à Diego-Suarez ou à Mayotte, à 
Aden, à Djedda, à Moka. Outre Diego-Suarez ou 
Mayotte , la France devra occuper militairement 



404 LIVRE II. — CHAPITRE V. 

un point fortifié sur la côte d'Adel. En temps de 
paix les stations de Zanzibar et de Barbara sont sû- 
res ; en temps de guerre les paquebots stationne- 
ront aux points fortifiés ^et occupés par la France, 
s'il est possible de tenir la mer. » 

« Le choix de la station ne saurait être arbitraire. 
Diego-Suarez ou Mayotte, et le point fortifié de la 
cote d'Adel, ne peuvent remplacer Zanzibar et Bar- 
bara ; ces deux ports sont des centres dans lesquels 
il se fait un assez grand commerce, et où le droit 
des gens trouve des garanties suffisantes. Ils méri- 
tent donc la préférence sur tous les autres, parce 
que les caboteurs français de Bourbon peuvent y 
placer et y trouver plus aisément des marchandises, y 

« Ils s'y rendraientdirectement et y déposeraient 
le charbon qu'ils auraient pris pour lest, avec les 
marchandises dont ils trouveraient le débit, se ré- 
servant de toucher dans leur traversée de retour à 
quelques points connus de la côte d'Afrique, et en 
dernier lieu à Mayotte ou à Nossi-Bé, ou à Diego- 
Suarez, suivant les avantages que pourront leur of- 
frir les marchés et entrepôts de ces pays. » 

«Les cargaisons que le grand cabotage rapporte- 
rait à Bourbon consisteraient sans doute, en grande 
partie, en grains et animaux destinés à la consom- 
mation de la colonie, mais aussi en objets d'encom- 
brement qui pourraient servir à compléter les car- 
gaisons destinées à la France. Le fret léger est si 
rare à Bourbon, et si important pour la navigation 
que les navires français trouveront un double avan- 



GliOGRAPIIIE DK L ILE DE MADAGASCAR. 405 

tage dans ce commerce : celui de pouvoir arriver à 
Bourbon avec un chargement complet, et celui de 
ne pas composer uniquement de sucre leur cargai- 
son de retour. » 

« Voici l'amélioration qui en résultera : » 

« 1° Tous les navires partant de France pour Bour- 
Jion pourront prendre de la houille pour lest. » 

«2" Après avoir chargé, comme ils le font aujour- 
d'hui, tous les objets nécessaires à la consommation 
de Bourbon et au cabotage de Maurice, ils complé- 
teraient leur cargaison en marchandises peu va- 
riées et d'un prix peu élevé, mais d'un débit sûr 
dans les marchés de Zanzibar et de Barbara, et sur 
divers points de Madagascar, de la côte d'Afrique, 
et de celle de l'Asie et de ses îles. Ce sont les 
outils, les toiles blanches, les cotonnades, les 
étoffes grossières, les meubles massifs et communs 
en noyer et en chêne, la bijouterie fausse, l'horlo- 
gerie commune, la quincaillerie, les vins, eaux-de- 
vie et liqueurs, les armes et les munitions de guerre, 
la serrurerie, les clous, quelques effets confection- 
nés, la verroterie et la poterie communes, enfin 
quelques objets d'art de peu de valeur, tels que ta- 
bleaux, statues et moulures, gravures et portraits. » 

« 3° Le prix du fret d'aller et celui du fret de re- 
tour se rapprocheraient et tendraient à s'équilibrer, 
et tous deux seraient suffisants, quoique modérés, 
tandis qu'aujourd'hui le fret de retour est à peine 
suffisant à 120 francs, parce que la plupart des na- 
vires s'expédient avec des cargaisons tout à fait in- 



406 LIVRE II. — CHAPITRE V. 

complètes, qui laissent l'armement à découvert et 
renchérissent par conséquent la navigation. » 

« /i° Au lieu de cent navires nécessaires à l'expor- 
tation des sucres de l'île Bourbon, cent cinquante 
seraient à peine suffisants, parce que les cargaisons 
ne se composeraient plus uniquement de sucre, 
mais de deux tiers de sucre et d'un tiers de mar- 
chandises légères apportées à Bourbon de Zanzibar, 
de Barbara et autres lieux, par les caboteurs, en 
échange des marchandises françaises qu'ils y au- 
raient vendues. » 

« 5° Le cabotage de Bourbon formerait des mate- 
lots à la marine et deviendrait une ressource pour 
les jeunes créoles sans fortune. Us n'auraient plus 
alors aucune répugnance pour la mer, parce que le 
cabotage ne les expatrierait pas tout d'abord, comme 
le font les voyages de long cours. " 

« 6° Enfin le mouvement qui naîtrait sur toute la 
ligne des paquebots de l'Océan Indien, et principa- 
lement aux stations et aux points de relâche, déve- 
lopperait le goût du confortable européen, y crée- 
rait peu à peu le travail, faciliterait plus que toute 
autre combinaison la colonisation de Madagascar, 
et préparerait la solution de toutes les questions co- 
loniales. » 

« Les stations seraient donc approvisionnées de 
charbon et de tout ce qui est nécessaire à la navi- 
gation des paquebots à vapeur, sans aucun déplace- 
ment dispendieux, et uniquement par le fait du 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 407 

commerce qui s'établirait sur les points indiqués, 
ou qui s'y fait déjà. » 

« On objectera peut-être que les stations sont trop 
éloignées, et que la provision de charbon que le 
paquebot pourra faire dans la première station sera 
épuisée avant son arrivée à la deuxième, ou bien 
que les importations de charbon dans les stations 
par le moyen indiqué ne seront pas assez considé- 
rables ; c'est ici une simple affaire de calcul. De 
Bourbon à la première station (Zanzibar), qui est la 
plus éloignée, en tenant compte des angles néces- 
sités par les relâches, la traversée est de 675 lieues; 
elle prendra donc neuf jours. Or, un paquebot de 
150 chevaux consomme en neuf jours environ 70 
tonneaux de houille ; il peut en porter plus de 250. 
Il n'est donc point exposé à manquer de combusti- 
ble entre une station et l'autre. Il reste à examiner 
si la houille importée dans les stations par les ca- 
boteurs suffira aux besoins des paquebots. Nous 
supposons que les paquebots se succèdent de quinze 
jours en quinze jours. Ils consommeront donc dans 
le mois, à chaque station, l/iO tonneaux de houille, 
et, dans l'année, 1,680 tonneaux. Il est évident 
que, pour approvisionner l'île Bourbon, il sufhrait 
que chacun des cent navires qui arrivent annuelle- 
ment de France apportât 33 tonneaux de lest. » 

« Q uant aux caboteurs qui doivent approvisionner 
les stations de la même manière que les grands 
navires auront approvisionné Bourbon, ils devront, 
si le lest ne suffit pas, consacrer à ce transport une 



408 LIVRE 11. — CHAPITRE V. 

partie de leur tonnage libre ; leur navigation, n'ayant 
lieu que dans la belle saison, sera sûre et peu coû- 
teuse, et le prix du fret ne sera jamais assez élevé 
pour rendre impossible le transport de la houille. 
On oublie d'ailleurs que les bâtiments de la station 
de Madagascar, dans leurs relations fréquentes 
avec Bourbon, peuvent faire sans frais un dépôt de 
houille à Mayotte, d'où le transport à Zanzibar se- 
rait facile. Mais, ce qui est encore plus rassurant, 
c'est qu'il existe à Madagascar même des houillères 
très-riches dont l'exploitation coûterait peu et ren- 
drait l'approvisionnement de nos stations extrême- 
ment aisé. » 

« Là n'est donc point la difficulté. » 
« Abordons des objections plus sérieuses. » 
« Nous avons parlé de deux points à fortifier et à 
occuper militairement par la France, indépendam- 
ment des deux stations commerciales où les paque- 
bots doivent se rendre. » 

« La Société Orientale de Paris, qui a traité ces 
questions, veut que ce soient les stations elles-mê- 
mes qui soient fortifiées et qu'elles soient dans la 
dépendance de la France. Certes, rien ne serait 
plus désirable ; mais il y a là plusieurs difficultés 
dont une seule suffirait pour faire échouer le 
projet. » 

« On échappe à toutes ces difficultés en ne forti- 
fiant que des points dont l'occupation militaire par 
la France ne peut soulever aucune réclamation. » 
«Ce serait Mayotte ou Diego-Suarez, puis un au- 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 409 

tre point à trouver sur la côte cl'Adel. Provisoire- 
ment, Mayotte pourrait suffire » 

« Le port militaire de Diégo-Suarez ou de 

Mayotte défendrait mieux les stations commer- 
ciales de Zanzibar et de Barbara que les éta- 
blissements qu'on pourrait avoir dans ces sta- 
tions mêmes, sans ceux de Diego-Suarez ou de 
Mayotte. » 

« Enfin, il faut ajouter qu'une ligne de paquebots 
à vapeur de Suez à Bourbon est essentiellement pa- 
cifique ; pour naviguer en temps de guerre, il faut 
être maître de la mer; et prévoir qu'on ne le sera 
pas, n'est pas une raison pour ne rien faire en 
temps de paix » 

« L'imagination se plaît à contempler 

dans l'avenir les progrès pacifiques du com- 
merce qui va naître sur cette ligne de la mer 
Erythrée. Mes calculs ressuscitent Ophir et ses 
merveilles. L'industrie parisienne, qui grandit 
et qui a besoin de grandir tous les jours, saura 
trouver dans ces parages un nouvel aliment à sa 
glorieuse et féconde activité. C'est elle qui est ap- 
pelée à conquérir tant de contrées barbares à la ci- 
vilisation, et à les rendre tributaires, non par la 
violence, mais par les plus douces séductions. » 

« Tels sont les fruits promis au génie des grandes 
entreprises, tels sont les avantages dont nous n'a- 
vons pu qu'esquisser le tableau. » 

«Si l'on objectait que ces avantages tiennent plu- 
tôt au système de cabotage dont le commerce de 



4t0 LIVRE II. — CHAPITRE V. 

l'île Bourbon peut devenir le centre qu'à la ligne 
projetée, je répondrais que, s'ils peuvent être ob- 
tenus partiellement par le simple cabotage de 
Bourbon sans la ligne, ils ne le peuvent pas être 
complètement faute d'un moyen régulier, prompt 
et sûr, de correspondance, que la ligne des paque- 
bots peut seule donner. Ils tiennent encore à cette 
ligne en ce que, s'il est vrai qu'on peut avoir l'es- 
pérance de les réaliser en partie sans elle, il est 
vrai aussi que l'exécution de la ligne donne certi- 
tude de les réaliser d'une manière plus complète 
en faisant disparaître les distances. » 

Nous avons cru devoir donner notre appui moral 
à un projet qui paraît renfermer tant cl'espérances 
et qui ouvrirait un avenir nouveau à notre com- 
merce et à notre marine. Nous ne saurions trop 
engager les Chambres et le Gouvernement à consa- 
crer à l'étude de cette question la sérieuse atten- 
tion qu'elle mérite. 



FIN DU CHAPITRE CINOtlEME. 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 411 



CHAPITRE VI. 



ADRESSES DES CHAMBRES DE COADIERCE DE FRANCE ET DU CONSEIL 
COLONIAL DE BOURBON . 



Sommaire. — Vœux exprimés par les corps constitués en faveur de 
l'occupation de Madagascar par la France. — Adresses votées à 
ce sujet par les Chambres de commerce des principales villes 
maritimes de France, Bordeaux, Marseille, le Havre, Nantes et 
Saint-Malo. — Mémoires lithographies de la chambre du com- 
merce de Nantes distribués aux Chambres, dans le but d'appeler 
leur attention sur cette question. — Analyse des mémoires litho- 
graphies de la Chambre de commerce de Nantes. — Adresse au 
Roi du Conseil colonial de l'île Bourbon , sur la colonisation 
de Madagascar. — Le conseil colonial de Bourbon commence 
par exposer au Roi la position où cette colonie se trouve par 
suite de la rupture de ses rapports avec la grande île africaine. 

— Historique fait parle Conseil de la question de Madagascar. 

— Édit d'août 1661, de juillet 1666 et juin 1685. — M. de Fia- 
court. — Le comte de Benyowski. — La Convention. — Le gé- 
néral Decaen. — Capitulation de Sylvain Roux. — Traité de Paris 
de mai 1814. — Expédition de Sylvain Roux. — Expédition Gour- 
beyre. — Reconnaissance tacite et universelle de nos droits de sou- 
veraineté sur Madagascar. — Des Hovas et de leur domination. — 
Radama et Ranavalo. — Examen de la situation actuelle de Mada- 
gascar. — Résumé des causes qui ont empêché la réussite des pre- 
mières tentatives de colonisation. — Disposition à notre égard des 
peuplades de Madagascar. — C'est sur Tananarive qu'il faut mar- 
cher. — Route de la côte ouest à Tananarive. — Cette route est 
praticable à l'artillerie. — Réfutation des objections tirées de l'in- 
salubrité du climat. — Salubrité des plateaux du centre. — L'oc- 
cupation de Madagascar est d'une exécution facile. — Composi- 
tion des troupes pour une expédition. — Importance de la situa- 



412 LIVRE II. CHAPITRE YI. 

tion militaire et commerciale de Madagascar. — Nécessité de cette 
occupation. — Postscriptum. — Fin de l'Adresse au Roi votée par 
le Conseil colonial de Bourbon. — Conclusion. 



Les vœux formulés en faveur de l'occupation de 
Madagascar par les publicistes et les écrivains de la 
presse française ont trouvé de l'écho parmi les 
corps constitués du pays. Les Chambres de com- 
merce de nos principales villes maritimes ont fait 
parvenir des adresses en ce sens à M. le ministre 
de l'agriculture et du commerce. Ces villes sont 
Bordeaux, Marseille, Nantes, le Havre et Saint- 
Malo. La chambre de commerce de Nantes a fait 
répandre et distribuer aux Chambres les mémoires 
intéressants ', qu'elle a votés à l'unanimité et pré- 
sentés surcetobjetàM. le ministre de l'agriculture 
et du commerce. 

La Chambre de commerce de Nantes commence 
par appeler l'attention toute particulière du Gou- 
vernement du roi sur l'état de dépérissement dans 
lequel languit notre marine marchande si utile, si 
indispensable au recrutement et au bon armement 
de la flotte. Après avoir traité à fond cette question 
générale d'un si grand intérêt, la Chambre de Nan- 

* Mémoire touchant la décadence du commerce maritime de la 
France et l'affixiblissemenl de la puissance politique du pays, 
présenté au gouvernement par la Chambre de commerce de Nantes, 
en date du 10 janvier 1843. 

Nossi-Bé. — Examen général par la Chambre de commerce de 
Nantes des colonisations nécessaires à la France, en date du 1 i 
février 1844. (Ces deux mémoires sont lithographies.) 



GÉOGRAPHIE DE L ILE DE MADAGASCAR. 413 

tes déclare qu'à ses yeux le salut des villes mariti- 
mes de France, réside tout entier dans la colonisa- 
tion par la France de régions lointaines et fertiles. 
A tous ces titres, elle demande que le Gouverne- 
ment français, usant de ses droits qu'il a reconnus 
incontestables, se décide enfin à occuper de nou- 
veau son ancienne colonie de Madagascar. 

Nous croyons , disent les armateurs nantais, que 
des relations lointaines avec de grands pays peuvent 
seules donner à la France l'ancienne splendeur de 
son commerce maritime. La Chambre de commerce 
de Nantes conclut en établissant, que, pour de gran- 
des relations et par son éloignement, Madagascar 
paraît offrir à la France les plus précieuses ressour- 
ces, si le Gouvernement du roi veut sincèrement at- 
teindre le grand but du développement commercial 
du pays. Nous souhaitons, pour notre compte, que 
des plaintes aussi légitimes soient entendues et 
prises en considération définitive par ceux qui 
tiennent dans leurs mains les destinées de la 
France. 

L'adresse du Conseil colonial de l'île Bourbon, 
publiée récemment à Paris \ et votée à l'unanimité 
dans la séance du Conseil colonial du 1" juillet 1845, 
est, sans contredit, le document le plus important 
et le plus complet qui ait paru depuis longtemps, 
sur la reprise de possession par la France de son 



* Adresse au Roi du Conseil colonial de l'île Bourbon sur la coloni- 
sation de Madagascar — ln-8°. Paris, 1845. 



414 LIVRE II. CHAPITRE VI. 

ancienne colonie de Madagascar. Nous ne pouvons 
mieux faire que de donner en entier à nos lecteurs 
ces pages remarquables qui résument avec une 
grande force de logique et une rare élévation de 
vues tous les aspects de la haute question de po- 
litique générale qui nous occupe : 

« Sire, — Au milieu des maux présents et des in- 
quiétudes de l'avenir, nos regards se portent avec 
confiance vers le trône d'où sont descendues tant 
de fois les paroles les plus rassurantes pour les co- 
lonies. 

« La loi du 2/r avril 1833 autorise les conseils co- 
loniaux à présenter des Adresses au Roi sur toutes 
les questions qui intéressent les populations dont 
ils sont les organes. La prompte et complète orga- 
nisation de Madagascar importe si essentiellement 
à l'avenir et au salut de l'île Bourbon, que, malgré 
notre réserve extrême dans toutes les questions qui 
sont plus particulièrement du domaine des pou- 
voirs métropolitains, il nous est impossible de gar- 
der plus longtemps le silence. » 

« Une disette récente vient de nous révéler plus 
profondément tout le danger de notre situation : 
notre sol se refuse à la culture des céréales ; la fré- 
quence des ouragans ne nous permet plus de comp- 
ter sur les plantations de vivres ; l'industrie sucriè- 
re, véritable aliment du commerce métropolitain, 
a d'ailleurs envahi nos campagnes ; les riz de l'Inde 
peuvent, d'un moment à l'autre, être frappés de 
taxes prohibitives et nous échapper. » 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 415 

« L'occupation de Madagascar peut seule assurer 
notre approvisionnement en grains et en bœufs. 
Sans les troupeaux que nous tirons de cette grande 
île, la viande manquerait absolument à nos troupes, 
à nos marins, et à la population de nos villes. 11 
est vrai que jusqu'ici le gouvernement des Hovas a 
laissé une sorte de liberté à notre commerce ; mais 
cette tolérance incomplète est accompagnée de tant 
d'exigences, d'injustices et de vexations, de tant de 
symptômes d'une haine mal déguisée, qu'il est fa- 
cile d'en prévoir le terme. Et cependant, si les res- 
sources alimentaires que nous fournit Madagascar 
venaient à nous être enlevées, notre existence 
même serait en péril ! » 

« Sous un autre rapport, notre population prend 
un grand développement. Une jeunesse nombreuse 
et intelligente remplit nos écoles ; mais il nous est 
impossible de ne pas être inquiets sur le sort qui 
lui est réservé : l'espace lui manquera bientôt; les 
fonctions judiciaires et administratives, d'ailleurs 
si restreintes, sont en général réservées aux mé- 
tropolitains; toutes les carrières industrielles sont 
encombrées. Dans une telle situation, les pères de 
famille ne peuvent être trop alarmés sur l'avenir 
de leurs enfants. C'est donc sous l'empire des plus 
vives perplexités que nous vous demandons, Sire, 
la réalisation d'un projet que la France entretient 
depuis plus de deux cents ans. Aucun gouverne- 
ment n'aura été plus digne, que le vôtre de l'exécu- 
ter; et ce qui redouble l'ardeur de nos vœux à cet 



416 LIVRE II. CHAPITRE Vf. 

égard, c'est que la conquête de Madagascar peut 
seule assurer notre nationalité. Nous sommes ici 
au centre de la domination anglaise; ses vaisseaux 
et ses armes nous enveloppent de toutes parts. Iso- 
lés et sans aucun point d'appui, que deviendrons- 
nous au milieu de la guerre? Oui, les colons de 
Bourbon sont dévoués à la France et au Roi! Oui, 
le drapeau français sera défendu ici avec autant 
d'intrépidité que sur aucun autre point de l'em- 
pire. Mais la nécessité nous accablera. Les vais- 
seaux français, endommagés par la tempête ou le 
feu de l'ennemi, s'éloigneront de nos côtes, qui ne 
peuvent leur offrir aucun abri, et, à défaut du fer, 
la faim nous subjuguera. Mais avec Madagascar 
nous sommes inexpugnables; notre dévouement ne 
sera plus stérile; nous sommes assurés de trans- 
mettre le pavillon de la France aux générations 
qui nous suivront. » 

« Au milieu de tant et de si graves préoccupa- 
tions, notre respectueuse intervention vous pa- 
raîtra, Sire, suffisamment justifiée. Nous n'avons 
plus qu'à entrer dans le développement des grands 
intérêts qui sollicitent de vous la colonisation de 
Madagascar ; mais, auparavant, il ne sera peut-être 
pas sans utilité de rappeler sommairement les 
titres de la France à la souveraineté de cette ile, 
successivement appelée île Dauphine et France 
orientale. » 

« La souveraineté de la France sur Madagascar 
ressort avec éclat du simple récit du passé. La 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 417 

grande île africaine nous appartient au même titre 
que Java à la Hollande, la Nouvelle-Zélande et 
l'Australie à l'Angleterre. Et, en eflet, c'est un prin- 
cipe fondamental du droit international européen 
que toute terre nouvelle appartient à la première 
puissance qui y plante son pavillon ; et ce principe 
a été tellement fécond en conséquences heureuses 
pour les principaux Etats de l'Europe qu'aucune 
de ces puissances n'oserait sérieusement le mettre 
en question. Voyons donc, en fait, quelle est la si- 
tuation de la France vis-à-vis de Madagascar. « 

« A peine Vasco de Gama avall-il iranchi le Cap 
de Bonne-Espérance, que les navigateurs français 
dans la mer des Indes montrent leur pavillon sur 
les côtes de Madagascar, s'abritent dans ses ports 
et entrent en relation avec ses habitants. Le 2/i juin 
16/t2 , des lettres patentes de Louis XIII, confir- 
mées le 20 septembre 16/l3 par Louis XIV, accor- 
dent la concession de l'île et le droit exclusif d'y 
commercer pendant dix années à la Compagnie 
française de Lorient, dont le fondateur fut le capi- 
taine de marine Rigaut. » 

« Cette compagnie ne tarde pas à se dissoudre, 
et ses privilèges sont transmis à la Compagnie des 
Indes orientales par un édit du mois d'août \6i)[i, 
dont nous transcrivons ici littéralement l'article 29 : 
Notis avons donné, concédé et oclroijé, donnons, con- 
cédons et octroyons à la Compagnie des Indes orien- 
tales Vîle de Madagascar ou Saint-Laurent, avec les 
îles circonvoisines, forts et habitations qui peuvent y 

27 



418 LIVRE II. — CHAPITRE VI. 

avoir été construits par nos sujets, et, en tant que be- 
soin est, nous avons subrogé ladite Compagnie à celle 
ci-devant établie pour ladite île de Madagascar, pour 
en jouir par ladite Compagnie à perpétuité, en toute 
propriété, seigneurie et justice, etc. » Le 1" juillet 
1665, nouvel édit confirmatif. On y remarque ces 
expressions : « Vile de Madagascar, que nous avons 
concédée à la Compagnie des Indes orientales par notre 
déclaration du mois d'août 1664, aux conditions y 
mentionnées, comme nous étant le seul souverain qui 
y ait présentement des forteresses et des habita- 
tions, etc. » Enfin, l'île de Madagascar a été défini- 
tivement réunie à la couronne de France par un 
arrêt du Conseil d'État, sous la date du /i juin 1686. 
En voici les termes : « Tout considéré. Sa Majesté 
étant en son conseil, en conséquence de la renonciation 
faite par la Compagnie des Indes orientales à la pro- 
priété et seigneurie de l'île de Madagascar, que Sa 
Majesté a agréée et approuvée, se réserve et réunit à 
son domaine ladite île de Madagascar, forts et habi- 
tations en dépendant, pour par Sa Majesté en disposer 
en toute propriété, seigneurie et justice.» Certes, il est 
impossible d'imaginer desactes de souveraineté plus 
positifs, plus solennels et plus conformes aux prin- 
cipes du droit international. Sans doute, il y a eu des 
intervalles dans l'occupation; les vicissitudes poli- 
tiques, les révolutions que nous avons traversées, en 
ont été la cause ; mais l'intention de conserver Ma- 
dagascar, de ne pas laisser périmer notre droit, est 
écrite à chaque page de notre histoire. Sur ce seul 



GÉOGRAPHIE DE L ILE DE MADAGASCAR. 419 

point peut-être, et en ce qui touche nos relations 
extérieures, la politique de la France a toujours 
été constante et ne s'est jamais démentie. » 

« Un administrateur d'un mérite éminent, M. de 
Flacourt, qui prit le gouvernement de l'île en 16/i8, 
disait, en son vieux langage, aux Malegaches qui 
voulaient le faire roi (Relation de l'île de Madagas- 
car, page 304) : « Je leur fis entendre à tous que 
ce n'étoit pas moi qu'il falloit qu'ils reconnussent 
pour roi, n'en étant pas digne, mais Louis de Bour- 
bon, roi de France, mon seigneur et maître, que je 
servois en ce pays, et pour qui j'avois conquis leur 
terre sans les avoir attaqués, et moi, pour celui qui 
étoit pour représenter sa personne, et que, quand 
il viendroit un navire, il viendroit un autre gou- 
verneur en ma place, qu'ils reconnoîtroient comme 
moi, dont ils furent tous contents. » 

« Au massacre des Français, au fort Dauphin, 
en 1672, il est répondu par la déclaration énergi- 
que du /i juin 1686. En 1774 , le comte de Benyowski 
conduit une expédition française sur les côtes de 
Madagascar ; des établissements importants se for- 
ment dans la baie d'Antongil. La jalousie du gou- 
vernement de l'île de France fait seule avorter cette 
entreprise, conduite avec courage et habileté. La 
Convention, au milieu de ses terribles préoccu- 
pations, ne perd pas de vue Madagascar ; Lescalier 
y est envoyé et déclare la facilité et l'importance 
de la colonisation. En 1801, M. Bory de Saint- Vin- 
cent est chargé d'une nouvelle exploration. Son 



420 LIVRE H. — CHAPITRE VI. 

rapport établit que Madagascar seule peut nous 
donner, dans la mer des Indes, la prépondérance à 
laquelle nous avons droit. En 1804, le capitaine 
général Decaen relève notre pavillon à Tamatave, 
et en fait le siège des possessions françaises à Ma- 
dagascar. En 1811, notre commandant à Tamatave 
est obligé de céder à une force supérieure. Sommé, 
le 18 février 1811, par une division navale du roi 
d'Angleterre, il capitule. Les Anglais détruisent les 
forts, abandonnent le pays aux naturels, et n'y for- 
ment aucun établissement; seulement ils main- 
tiennent leur pavillon sur quelques points de la 
côte. » j 

« Le traité de Paris, du 30 mai 1814, rendit à la 
France sesanciens droits sur Madagascar. L'article 3 
stipule en effet la restitution de tous les établis- 
sements que nous possédions hors de l'Europe avant 
1792, à l'exception de certaines possessions, au 
nombre desquelles ne figure pas Madagascar. Il est 
vrai que sir Robert Farquhar, gouverneur de Mau- 
rice, prétendit que les établissements malegaches 
se trouvaient implicitement compris dans la cession 
de l'île de France ; mais cette interprétation erronée 
fut combattue avec fermeté par la cour de France. 
La discussion fut vidée contre l'Angleterre, et, en 
vertu d'un ordre émané du gouvernement anglais, 
le 18 octobre 1816 sir Robert remit à l'adminis- 
tration de Bourbon tous nos anciens établissements, 
et le signe de notre souveraineté, le pavillon fran- 
çais, flotta de nouveau sur le littoral de l'est, du 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 421 

fort Dauphin à Fénériffe. De ce moment la politi- 
que française relativement à Madagascar reprend 
son cours, avec trop de circonspection et de mé- 
nagement sans doute, mais avec persévérance ; les 
plans se succèdent; les projets les plus divers sont 
étudiés; l'intention de rétablir tôt ou tard notre 
autorité sur Madagascar ne se dément pas un seul 
instant. En 1818, une commission est chargée d'ex- 
plorer de nouveau la côte orientale. Cette explora- 
tion, à laquelle concourut M. le baron de Mackau, 
alors capitaine de frégate, aujourd'hui ministre de 
la marine, affermit le gouvernement dans ses pro- 
jets de colonisation. » 

« A la fm d'octobre 1821 , une expédition com- 
mandée par M. Sylvain Roux s'établit sur la petite 
île Sainte-Marie, qui, placée vis-à-vis Tintingue, 
parut un préliminaire indispensable pour l'occupa- 
tion de la Grande -Terre. Depuis, la France a ma- 
nifesté sa volonté par l'expédition de 1829 , com- 
mandée par M. Gourbeyre, qui n'a échoué que par 
l'insuffisance des moyens , et l'inexpérience de 
l'officier qui commandait les troupes de débarque- 
ment. Tout récenmient encore, l'occupation de 
Nossi-Bé en est un nouveau et éclatant témoignage. 
Et même les considérants de l'arrêté de prise de 
possession, promulgué à Bourbon, et publié dans 
les journaux de Maurice, ont rappelé explicitement 
la souveraineté de la France sur la grande île, sans 
aucune réclamation de la part du gouvernement 
anglais. » 



422 LIVRE II. — CHAPITRE VI. 

« Dans cette tâche, que notre gouvernement a 
remplie, de prévenir toute prescription contre nous, 
le concours individuel ne lui a pas fait défaut. Des 
négociants aux vues étendues, et qui ont pressenti 
l'avenir, ont constamment maintenu leurs établis- 
sements particuliers dans un pays où ils étaient 
journellement menacés; par là, ils ont contribué à 
empêcher la désuétude, et, en ramenant constam- 
ment l'attention de votre gouvernement sur Mada- 
gascar, ils ont rendu un véritable service public. 
Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est qu'au mi- 
lieu de cette œuvre de colonisation de Madagascar, 
si souvent interrompue, mais toujours reprise, au- 
cune contradiction formelle n'a jamais été pro- 
duite par aucun cabinet européen. Pendant deux 
cents ans , les flottes espagnoles , portugaises , 
hollandaises, anglaises, ont côtoyé Madagascar 
sans jamais élever aucune prétention ou riva- 
lité. » 

« Depuis 16/|2, c'est-à-dire depuis notre décla- 
ration de souveraineté, les nations de l'Europe, les 
plus jalouses de former des établissements à l'est 
du cap de Bonne-Espérance ont respecté nos droits. 
Dans le siècle précédent, on s'est disputé avec 
acharnement chaque point du littoral de l'Inde et 
de l'archipel de l'Asie ; le sang européen, versé par 
des Européens, a coulé sur tous les rivages de l'o- 
céan Indien. Madagascar seule n'a été la cause, 
l'objet ou le prétexte d'aucune de ces luttes opi- 
niâtres. Sur ce théâtre, d'ailleurs trop souvent té- 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 423 

moin de nos revers, nous n'avons jamais eu à com- 
battre que les indigènes. » 

« Une reconnaissance tacite, universelle, de no- 
tre souveraineté, de la part de toutes les puissances 
de l'Europe, résulte évidemment d'une abstention 
aussi remarquable et aussi prolongée. Notre droit, 
ainsi demeuré intact, semble un fait providentiel. 
Cette grande île nous a été conservée, afin que, 
sous votre règne. Sire, la perte du Canada, de 
l'Inde, de Saint-Domingue, de la Louisiane, de l'île 
de France, soit enfin réparée , et notre ascendant 
maritime reconquis ! » 

« Sous un autre rapport la question de Madagas- 
car engage au plus haut point l'honneur national , 
qui, placé sous votre sauvegarde, ne recevra jamais 
aucune atteinte; et, nous ne craignons pas de le 
dire, il serait gravement compromis si jamais une 
autre domination que la nôtre s'établissait définiti- 
vement sur cette île, appelée autrefois la France 
orientale. Ce serait là pour notre puissance un 
échec encore plus déplorable que le funeste traité 
de 1763, qui nous enleva l'Inde et le Canada et 
nous fit décheoir de notre rang maritime ; parce 
que , dans l'état actuel du monde, Madagascar 
perdue, aucune autre compensation n'est possible. 
Mais nous ne saurions nous arrêter à de pareilles 
craintes. La volonté de tous les gouvernements 
qui vous ont précédé est manifeste ; la vôtre ne 
l'est pas moins. Chaque année, nos établissements 
malegaches figurent au budget de l'État ; mais ces 



4-24 LIVRE II. — CHAPITRE VI. 

établissements n'ont par eux-mêmes aucune va- 
leur ; ils ne sont réservés que comme protestation 
de notre droit sur la Grande-Terre. L'occupation 
de ces différents points n'est qu'une confirmation 
répétée, et à laquelle les Chambres s'associent an- 
nuellement, des édits de 1664, 1666 et 1686. Ce 
n'est pas sous votre règne, Sire, que la France 
peut perdre une souveraineté fondée par vos pré- 
décesseurs, confirmée par tant d'actes législatifs 
que le temps a consacrés, et que la France s'est 
ménagés constamment au milieu de toutes les vi- 
cissitudes de notre politique et de nos plus affli- 
geants revers. » 

« Nous croyons superflu d'insister davantage sur 
une question si évidente. Celte discussion même 
était sans doute inutile ; mais, témoins par nous ou 
par nos pères de tous les faits relatifs à Madagas- 
car, nous avons cru devoir vous apporter un té- 
moignage qui est le fruit d'une étude locale et de 
l'examen le plus approfondi et le plus conscien- 
cieux. En outre, indépendamment de nos droits 
incontestables sur Madagascar, les sujets de guerre 
les plus légitimes et les plus nombreux y appellent 
nos armes, et en consacrent d'avance la conquête 
aux yeux même de la politique la plus scrupuleuse. 
Nous ne serons pas les agresseurs. Depuis 1813, 
une peuplade a surgi qui aujourd'hui opprime 
toutes les autres. Descendue des hauteurs d'i- 
merne, secondée originairement, il faut le dire, 
par l'influence anglaise , elle a successivement 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 425 

étendu sa domination sur toutes les parties de la 
côte orientale. Le premier de ses rois , Radama, 
était entré avec fermeté et générosité dans les 
voies de la civilisation. — Mais depuis sa mort, 
en 1828, les plus effroyables scènes de barbarie se 
succèdent sans interruption à Imerne. Le massa- 
cre, l'incendie, le tanguin, sont les seuls moyens 
de gouvernement de la reine Ranavalo, ou plutôt 
de ceux qui gouvernent en son nom. Les tribus qui 
nous étaient le plus anciennement dévouées gémis- 
sent toutes maintenant sous le joug le plus tyran- 
nique : les Antavarts, les Betsimsaracs, les Bétani- 
mènes, les Anossy, n'ont recueilli de notre alliance 
qu'une servitude plus dure et une haine plus vio- 
lente de la part de leurs oppresseurs. Mais les Ho- 
vas ne se bornent pas à appesantir leur tyrannie 
sur nos anciens alliés ; nous sommes particulière- 
ment l'objet de leur dédain et de leur haine ; ils 
n'ont cessé de nous harceler sur ces portions du 
territoire , auxquelles une occupation constante 
avait définitive Qient imprimé le cachet de notre 
nationalité. Cette horde barbare nous chasse de- 
vant elle. Notre pavillon a successivement disparu 
de tous les points de la côte orientale , du Fort- 
Dauphin, de ïamatave, de Foulepointe , de Féné- 
riffe; et maintenant, en attendant des jours plus 
heureux, il est réduit à se cacher dans les îlots qui, 
à l'E. et à rO., ceignent Madagascar. Le drapeau 
de ses nouveaux conquérants a été élevé en triom- 



426 LIVRE II. — CHAPITRE VI. 

phe là où ont flotté si longtemps les nobles couleurs 
de la France ! » 

« Nous ne craignons pas de l'affirmer, si leur inso- 
lence n'est enfin réprimée, non contents d'accabler 
de leurs outrages les Français que le commerce 
conduit à la Grande-Terre, ils viendront bientôt 
nous attaquer jusque sur les rochers de Sainte- 
Marie et de Nossi-Bé. Leur audace ne connaît plus 
de bornes. Le drapeau français foulé à leurs pieds 
lors de la prise de fort Dauphin en 1824, les dé- 
pouilles de nos soldats égorgés à Foulepointe en 
1829, conservées et dérisoirement exposées dans les 
palais improvisés de Tananarive, les remplissent 
d'une folle présomption. La force seule peut dé- 
sormais les ramener à une attitude convenable. La 
voie des négociations est épuisée ; toutes les propo- 
sitions de la France ne peuvent dorénavant qu'ex- 
citer leur dédain et exaspérer leur orgueil. « 

« Tel est l'état des choses. Sire ; nous vous l'ex- 
posons avec vérité. Vous trouverez d'ailleurs tous 
ces faits consignés dans les rapports officiels de vo- 
tre gouvernement. Ainsi donc jamais sujet plus lé- 
gitime de combattre ne fut donné à aucun peuple. » 

« Examinons maintenant si, poussés à bout par 
les injustices et la violence des Hovas, nous avons 
l'espérance fondée de créer à Madagascar une 
grande et importante colonie. Il ne serait certes pas 
raisonnable de chercher dans le passé des argu- 
ments contre l'avenir. Toutes les tentatives qui ont 
été faites jusqu'à ce jour sur Madagascar n'ont été 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 427 

que partielles, et, par l'insuffisance des moyens em- 
ployés, elles étaient en dehors de .toutes les condi- 
tions de succès. En outre une fatalité politique, qui 
ne se renouvellera pas toujours, s'est attachée jus- 
que aujourd'hui à toutes nos entreprises. A peine 
Louis XIIÏ a-t-il déclaré sa souveraineté sur Ma- 
dagascar qu'il descend dans la tombe, où le cardi- 
nal de Richelieu l'avait précédé de quelques mois. 
Les agitations de la Fronde et les troubles d'une 
minorité orageuse paralysent ensuite toute action 
gouvernementale. Louis XIV, sans perdre un seul 
instant de vue Madagascar, porte cependant sa 
principale attention sur l'Amérique du Nord et sur 
l'Inde, où l'antagonisme de l'Angleterre l'obligea 
concentrer ses efforts. La faiblesse de Louis XV ne 
l'empêche pas de préparer un armement considé- 
rable pour Madagascar. Il en confie le commande- 
ment au comte de Benyowski ; mais ce prince expi- 
rait dans son château de Versailles au moment 
môme où Benyowski atteignait les rivages du fort 
Dauphin. Néanmoins la colonisation allait s'accom- 
plir sous ce chef intelligent et hardi, lorsque la ja- 
lousie odieuse du gouvernement de l'île de France 
vint tout entraver. Benyowski contrarié, traversé, 
poussé en quelque sorte à la révolte, périt le 23 
mai 1784 atteint par des balles françaises. » 

«Depuis, la Révolution a éclaté, et lespréoccupa- 
tions violentes de la Convention, du Directoire et 
de l'Empire, ne permirent pas de mener à fin les 
projets de la politique française sur Madagascar. La 



428 LIVRE II. — CHAPITRE VI. 

Restauration elle-même a succombé au momentoù, 
par l'expédition Gourbeyre, elle venait de témoi- 
gner sa volonté bien arrêtée d'ajouter cette colonie 
à nos possessions. » 

« Il semble, Sire, que la Providence ait réservé à 
votre règne l'honneur de consommer cette œuvre si 
glorieuse, tant de fois ébauchée, tant de fois inter- 
rompue, et que l'instinct national n'a jamais pu se 
résoudre à abandonner. Jamais circonstances ne 
furent plus favorables. Les Sakalaves, nos alliés, 
maintiennent leur indépendance sur toute la côte 
ouest, où ils ont été refoulés. Ils n'attendent que 
notre apparition pour se porter en avant. Toutes 
les tribus de l'est, du sud et du nord, impatientes 
du joug odieux que leur ont imposé les Hovas, n'as- 
pirent qu'à le briser. » 

« Ces dispositions morales des peuplades de Ma- 
dagascar nous sont connues par des rapports jour- 
naliers et dont la véracité ne saurait être douteuse. 
Nous avons l'intime conviction que vous trouverez 
les mêmes renseignements consignés dans les do- 
cuments officiels de l'Administration de la marine. 
Et non-seulement les Hovas sont environnés de tri- 
bus secrètement ennemies, mais la peuplade con- 
quérante elle-même, profondément divisée, est à la 
veille de se disjoindre; la reine Ranavalo, portée 
au pouvoir par le peuple et l'armée, a contre elle le 
parti des princes, réfugiés sur les côtes, à Nossi-Bé, 
ou aux îles Comores ; l'héritière du prétendant Ra- 
manétack est en ce moment à Anjouan, envi- 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 429 

ronnée de chefs coalisés qui n'attendent que le mo- 
ment favorable pour rentrer dans la Grande-Terre. 
On assure que, pleine d'appréhensions, et fatiguée 
d'une situation aussi violente, la reine elle-même 
se propose d'abdiquer. Quels nombreux et puissants 
éléments de succès ! » 

«Et d'ailleurs il ne s'agit plus, comme autrefois, 
d'attaquer un point unique de la côte et d'y atten- 
dre fatalement les ravages de la fièvre. Par les soins 
de votre gouvernement, les études les plus sérieu- 
ses , les plus approfondies, ont été faites. Un an- 
cien gouverneur de Bourbon, M. le contre-amiral 
de Hell, peut fournir les renseignements les plus 
précis. C'est au cœur qu'il faut frapper le gouverne- 
ment des Hovas, c'est sur leur capitale qu'il faut se 
porter directement ; c'est à Tananarive que doit se 
résoudre la question qui s'agite depuis deux cents 
ans dans les Conseils de la France. Les trésors qui 
s'y trouvent et toutes les ressources financières du 
pays tomberaient immédiatement en nos mains, et 
seraient une première indemnité qui allégerait les 
charges de l'expédition, et pourvoieraient, dans 
une certaine proportion, aux besoins de l'avenir. 
Une fois bien établis dans le district d'Imerne, nous 
rayonnerons du centre à la circonférence. Tous les 
plateaux de l'intérieur offrent un climat aussi sain 
que la France. Les documents les plus authenti- 
ques, ne peuvent laisser à cet égard aucun doute ; 
et c'est même ce qui a fait la base de tous les succès 
obtenus par les Hovas. Malades comme nous sur 



430 LIVRE II. CHAPITRE VI. 

le littoral, à peine sont-ils atteints par la fièvre, 
qu'ils regagnent les hauteurs d'Imerne, et se re- 
trempent dans une température européenne. Aussi 
c'est par les tribus soumises qu'ils occupent en gé- 
néral le littoral, et en transplantant les hommes du 
sud au nord, et réciproquement. C'est leur exem- 
ple qu'il faut suivre. Ils nous ont tracé la route 
dans laquelle nous devons marcher. Leur gouver- 
nement, à part les expédients affreux tirés de l'em- 
ploi du tanguin, est parfaitement constitué ; nous 
n'aurons qu'à le continuer. Seulement nous sub- 
stituerions la civilisation à la barbarie, et peu à 
peu, sous l'influence irrésistible de la persuasion, 
les plus déplorables superstitions feraient place à 
cette religion du Christ, qui n'est jamais descendue 
sur aucun peuple sans l'anoblir et sans le civiliser. » 
« De la côte ouest à Tananarive s'ouvre une 
route praticable à l'artillerie. Les canons de gros 
calibre donnés par les Anglais, et transportés sur 
les hauteurs d'Imerne, en sont la preuve. Quant 
aux troupes que les Hovas pourraient nous opposer, 
elles sont disséminées en différents postes qui s'é- 
tendent depuis le fort Dauphin jusqu'au cap d'Am- 
bre. Il nous est impossible d'en préciser le chiffre; 
mais ce que nous pouvons affirmer, c'est que, trem- 
blant devant les Yolofs, les Hovas sont incapables 
de résister à l'impétuosité française réglée par la 
discipline européenne. Les peuplades asservies qui 
font aujourd'hui leur force hâteraient leur défaite 
dès qu'une intervention sérieuse de notre part au- 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 43 i 

rait donné le signal d'une insurrection générale ; 
et les Hovas eux-mêmes, frappés journellementpa r 
les confiscations, décimés par le tanguin, se rallie- 
raient bientôt à un gouvernement régulier et juste, 
qui assurerait leur vie et leurs fortunes et garan- 
tirait l'avenir de leurs familles. » 

x Lorsqu'on sort des généralités et du champ 
des théories pour entrer dans le domaine des faits 
précis et positifs, on ne peut assez s'étonner qu'une 
opinion se soit manifestée à la tribune nationale, 
où l'on représente Madagascar comme une future 
Algérie à quatre mille lieues de la métropole. 11 
nous est impossible de voir entre les deux pays un 
seul point de comparaison ; mais partout, au con- 
traire, des dissemblances et des oppositions. En 
Algérie, une nationalité indestructible, un même 
lien religieux, un fanatisme violent, une incroya- 
ble ténacité de volonté. A Madagascar, au contraire, 
aucun esprit national; vingt peuplades diverses, 
pleines de rivalités et de haines, les unes à l'égard 
des autres; un culte vague, à peine caractérisé et 
n'exerçant aucune autorité sur les esprits; une 
tendance prononcée de la part d'un grand nombre 
de tribus à s'abandonner aveuglément à la direc- 
tion que la France voudra leur imprimer. Madagas- 
car offre donc par sa constitution morale, politique 
et religieuse, autant de chances favorables à la con- 
quête, que l'Algérie offre de chances contraires. 
Peut-on raisonnablement s'arrêter devant des ob- 
jections de cette nature? » 



432 LIVRE H. — CHAPITRE VI. 

« Et d'ailleurs, malgré les sacrifices considéra- 
bles que l'Algérie impose à la France en hommes 
et en argent, nous n'en considérons pas moins la 
colonisation de cette vaste contrée comme émi- 
nemment utile à la France, et comme une des plus 
grandes gloires de votre règne. » 

« Nous devons aborder maintenant, Sire, une 
objection beaucoup plus grave : c'est celle qui est 
fondée sur l'insalubrité du climat. On ne peut nier 
qu'on ne soit exposé sur le littoral à des fièvres in- 
termittentes. La cause en est facile à découvrir. 
Les rivières, obstruées à leur embouchure par le 
refoulement des sables, répandent leurs eaux le 
long du rivage et y forment d'immenses marécages ; 
là se décomposent toutes sortes de débris, et cette 
abondante végétation intertropicale qui croît, se 
développe, et périt avec tant de rapidité. Des va- 
peurs pestilentielles s'en exhalent ; de là la fièvre 
et ses ravages. Mais la cause peut en être facile- 
ment amoindrie ou paralysée ; les forêts abattues, 
les terres défrichées, l'écoulement artificiel des 
eaux, rendraient bientôt les côtes de Madagascar 
aussi saines que celles de Bourbon. Et d'ailleurs 
est-ce que le génie de la civilisation a jamais reculé 
devant la fièvre? L'insalubrité des Antilles est bien 
autrement meurtrière, et vingt colonies remplis- 
sent le golfe du Mexique. Aucune île n'a atteint un 
degré plus élevé de richesse que Saint-Domingue 
avant sa fatale révolution, et cependant une peste 
redoutable semait incessamment la mort parmi les 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 433 

habitants. Cayenne et la Guyane ne restent pas fer- 
mées à notre industrie, par cela seul que la fièvre y 
règne. Ces établissements, au contraire, se dévelop- 
pent chaque jour, et devant eux s'ouvre le plus 
brillant avenir. Java, sous un climat funeste aux 
Européens, grandit sans mesure; avec Java, la 
Hollande se console de toutes ses pertes, et même 
du démembrement de la Belgique. Grâce à l'ad- 
mirable persévérance des Hollandais, Batavia est 
aujourd'hui le centre du commerce et de la civili- 
sation dans l'archipel d'Asie. Pour aucun peuple 
du monde l'insalubrité du climat n'a été une cause 
de découragement et de retraite. Le génie de 
rhomme s'attaque au climat lui-même, et, par la 
persévérance de ses efforts, par une heureuse com- 
binaison de travaux, il parvient à le modifier et à 
l'assainir. Ainsi des fièvres, endémiques dans plu- 
sieurs départements de la France, et notamment 
dans le département de la Charente-Inférieure, 
sont devenues plus rares ou ont disparu sous l'in- 
fluence des défrichements ou des irrigations qui 
préviennent la stagnation des eaux. » 

« D'ailleurs votre gouvernement. Sire, l'a déjà 
constaté : tous les plateaux du centre jouissent d'un 
climat parfaitement sain et d'une admirable 
température. Eh bien, nous l'avons dit, c'est là 
qu'il faut d'abord s'établir pour rayonner ensuite 
jusqu'au littoral ; et, à l'exception des postes les 
plus importants, qu'il faut occuper immédiatement, 
la conquête et la culture doivent descendre simul- 

28 



434 LIVRE II. — CHAPITRE VI. 

tanémenl au fur et à mesure de l'assainissement. » 
« Oui, Sire, roccupation de Madagascar nous 
paraît d'une exécution facile, si on l'entreprend 
avec des forces convenables. Nous n'entrons dans 
aucun détail ; nous avons la conviction que des do- 
cuments complets existent à cet égard au ministère 
de la Marine. Nous dirons seulement que c'est de 
l'armée d'Afrique, accoutumée à la guerre dans 
l'Atlas, qu'il faudrait tirer la force militaire desti- 
née pour Madagascar ; une ou deux compagnies des 
tirailleurs d'Orléans, et un régiment d'Yolofs, de- 
vraient en faire partie. Nous croyons que cinq ou 
six mille hommes, qu'appuieraient certainement 
un grand nombre de volontaires de Bourbon suffi- 
raient pour l'expédition. » 

« Il nous reste à examiner maintenant si la co- 
lonisation de Madagascar est véritablement d'une 
haute importance pour la France. » 

« Madagascar a 285 lieues du nord au sud, et 
80 lieues dans sa plus grande largeur de l'est à 
l'ouest; sa superficie est à peu près égale à celle 
de la France. Les terres s'y élèvent en amphithéâ- 
tre jusqu'aux plateaux de l'intérieur, et offrent 
successivement toutes les températures. Les cul- 
tures intertropicales , et celles même d'Europe, 
s'y trouvent dans les plus admirables conditions. 
De la baie d'Antongil à celle de Bombetock, en 
passant par le cap d'Ambre, se rencontrent des 
ports magnifiques, et par une latitude exempte 
des coups de vent. La baie de Diego-Suarez et 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 435 

celle de Passandava sont égales ou supérieures à 
celle de Rio-Janeiro. Des terres prêtes à être en- 
semencées, des forêts vierges, s'étendent le long 
de leurs rivages. Nos vaisseaux trouveront là, non- 
seulement un abri parfaitement sûr, les moyens de 
défense les plus efficaces, mais encore des bois magni- 
fiques et l'approvisionnement le plus abondant. » 

« Jamais M. de La Bourdonnais n'eût fait ses 
belles campagnes de l'Inde, si glorieuses pour 
notre pavillon, si Madagascar ne lui eût fourni 
les incroyables ressources de son territoire. Ma- 
dagascar est la reine de l'océan Indien. Ce que 
l'Angleterre est, par sa situation géographique vis- 
à-vis de l'Europe, Madagascar l'est en Afrique et en 
Asie. Située à l'entrée de la mer des Indes, cette 
île domine à la fois le passage du cap de Bonne- 
Espérance, le canal Mozambique et le détroit de 
Bab-el-Mandeb; elle est la clef des deux routes 
de l'Inde. Quand les Français y seront une fois 
solidement établis, nulle puissance au monde ne 
pourra les enchâsser; ils y seront inexpugnables.» 

« Le territoire est assez vaste pour recevoir une 
population de 30 millions d'habitants. Madagascar, 
dans tout son développement industriel, commer- 
cial, agricole, est préférable à l'Inde. Défendue de 
tous côtés par la mer, elle est à l'abri de ces 
irruptions soudaines qui ont tant de fois attaqué 
l'Inde par la frontière de terre, et l'ont fait passer 
sous le joug. Les expéditions récentes des Anglais 
dans l'Afghanistan , témoignent assez avec quelle 



436 LIVRE II. — CHAPITRE VI. 

vive sollicitude le gouvernement cle l'Inde tourne 
constamment ses regards vers la frontière du Nord. » 

« Madagascar, par sa position insulaire, est à 
jamais à l'abri de pareilles appréhensions. » 

(( Depuis le traité de Paris de 18U, le rôle de 
la France est nul du cap de Bonne-Espérance au 
capHorn; le pavillon anglais règne souverainement 
dans la mer des Indes, le golfe Arabique, la mer 
d'Oman, le golfe Persique, le golfe du Bengale, la 
mer de Java, la mer de Chine et le grand Océan. » 

« Dans la Micronésie, l'archipel d'Asie et la Po- 
lynésie, il n'est plus une seule île importante où 
quelque puissance de l'Europe n'ait planté son pa- 
villon. Java ne suffit plus à l'admirable activité de 
la Hollande. Bornéo et Sumatra sont progressive- 
ment envahis; il n'y a plus de terres nouvelles que 
Madagascar. Du reste, cette île, la plus importante 
du monde, après Bornéo et l'Angleterre, pour son 
étendue, peut, par son admirable situation, com- 
penser abondamment tous les accroissements de 
puissance qui se réalisent au profit de nos rivaux. 
Mais les moments sont précieux. Aujourd'hui tou- 
tes les circonstances militent en notre faveur ; de- 
main peut-être des obstacles insurmontables sur- 
giront, et ne laisseront plus à votre gouvernement 
que de stériles regrets. Pour exprimer sur ce su- 
jet notre pensée en peu de mots, nous croyons que 
notre domination, solidement établie àMadagascar, 
suffit pour nous faire remonter au rang de puis- 
sance maritime de premier ordre. Et, quoi qu'en 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 437 

ait dit un homme d'État célèbre, c'est là une noble 
ambition, c'est l'ambition de la France ; et, tant que 
les trois mers qui l'environnent baigneront ses ri- 
vages, elle n'y renoncera pas ! » 

« Indépendamment de ces grandes considéra- 
tions politiques, Madagascar ouvre un immense dé- 
bouché à l'excédant de notre population en France ; 
le travail libre peut y être organisé sur la plus vaste 
échelle. Notre commerce y trouve immédiatement, 
et avant toute colonisation, trois millions de con- 
sommateurs ; nos bâtiments peuvent en exporter 
de suite du fer de première qualité, du charbon de 
terre, des gommes de toute nature, la nacre, des 
cornes, des peaux, de l'orseille, des bois de con- 
struction de toute sorte. » 

« En vain on objecterait que l'Algérie peut nous 
tenir lieu de Madagascar. Cette possession, d'ailleurs 
si importante, est en dehors de la zone torride, 
et se refuse à la plupart des cultures intertro- 
picales; par ses produits, elle offre même l'incon- 
vénient de faire concurrence à nos départements 
du midi. D'ailleurs l'Algérie n'a pas de port, n'ali- 
mente pas la navigation de long cours, la seule im- 
portante au point de vue de la puissance militaire; 
elle offre en outre tous les inconvénients de la do- 
mination sur un continent, qui résiste toujours par 
quelque endroit, qui engage toujours d'une guerre 
dans une autre, et qui, n'étant jamais soumis que 
partiellement , fait toujours redouter de nouvelles 
invasions. » 



438 LIVRE II. — CHAPITRE. VI 

« Telles sont les considérations que le conseil 
colonial a cru devoir porter au pied du trône. » 

« Les Français de Bourbon sont les seuls enfants 
que la France ait conservés dans la mer indo-afri- 
caine. Nos yeux sont constamment frappés de la 
haute importance de l'île qui nous touche; des ré- 
cits journaliers nous révèlent l'immensité de ses 
ressources. » 

'( Notre devoir, Sire, était de vous dire la vérité, 
nous l'avons accompli ; votre haute sagesse et votre 
patriotisme feront le reste. » 

« Sire, vous avez donné au monde un mémora- 
ble exemple, celui d'une dynastie nouvelle qui se 
fonde par la conciliation des partis, la modération 
et la paix. Vous avez consolidé et étendu la domi- 
nation de la France en Algérie ; donnez-lui Mada- 
gascar, et vous aurez plus fait pour l'agrandisse- 
ment et la gloire de cette patrie, dont vous êtes le 
père, qu'aucun de vos prédécesseurs, sans en ex- 
cepter ceux que le génie des conquêtes a le plus 
favorisés. » 

Post-scriptîim : « Le conseil colonial ne pouvait se 
défendre des plus sinistres pressentiments. 11 venait 
de les consigner dans son adresse, lorsqu'une san- 
glante catastrophe est venue les justifier. Nous sa- 
vions que la cour d'Imerne n'entretenait son luxe 
grotesque que par les rapines; que le vol et le bri- 
gandage étaient l'unique fondement de sa puis- 
sance ; mais ses nouveaux excès ont dépassé toutes 



GÉOGRAPHIE DE L'ILE DK MADxiGASCAR. 439 

nos prévisions. Tranquilles sous la garantie du droit 
des gens, nos compatriotes, que de fausses et per- 
fides démonstrations avaient attirés ou retenus à 
Madagascar, reçoivent tout à coup l'ordre général 
de leur expulsion. On leur donne vingt jours pour 
liquider leurs affaires, c'est-à-dire qu'ils sont chas- 
sés et leurs biens confisqués. » 

« En vain le commandant de la station navale de 
Bourbon, le capitaine de vaisseau Desfossés, homme 
de cœur et d'intelligence, intervient avec prompti- 
tude et prudence. En vain votre nom, Sire, celui de 
la France et de la Grande-Bretagne, dont les pavil- 
lons s'unissent, sont invoqués pour obtenir quelque 
adoucissement à une semblable proscription. Au- 
cune parole de paix n'est écoutée ; toutes les voies 
de conciliation sont dédaigneusement repoussées. 
Sans doute, tant de violence n'est pas demeurée 
impunie. Tamatave porte encore la trace sanglante 
de la juste indignation de nos soldats et de nos ma- 
rins, qui n'ont jamais montré plus de dévouement 
et d'héroïsme. Mais si, à l'aspect d'une poignée de 
Français et d'Anglais, qui avaient confondu leurs 
rangs, les Hovas n'ont pas osé un seul instant tenir 
la campagne et sont demeurés ensevelis dans leurs 
casemates fortifiées, nous n'en avons pas moins à 
gémir sur des pertes cruelles : le sang français a 
coulé ; de nobles victimes de l'honneur national ont 
succombé et laissent après elles d'inconsolables 
douleurs. Nos compatriotes, outrageusement chas- 
sés, n'en ont pas moins leurs établissements ruinés 



440 LIVRE II. — CHAPITRE VI. 

et leurs fortunes détruites! L'approvisionnement 
de Bourbon n'en est pas moins paralysé et com- 
promis. » 

« Sire, le cri de notre patriotisme ne retentira 
pas vainement aux pieds de votre trône! Saint- 
Jean-d'Ulloa foudroyé est un monument glorieux 
de votre sollicitude active pour les intérêts du com- 
merce national, et, nous ne craignons pas de le 
dire, jamais au Mexique la dignité de la France 
n'avait été à ce point méconnue et insultée. Ce ne 
sont pas d'ailleurs de vaines indemnités qu'il s'agit 
de réclamer ici. » 

« Au milieu des sentiments pénibles qui nous 
oppressent, permettez-nous, Sire, de vous exprimer 
toute notre pensée. C'est à Imerne qu'il faut mar- 
cher ; c'est sur les ruines du gouvernement tyran- 
nique des Hovas qu'il faut inaugurer notre domi- 
nation. Partout sur votre passage accourront les 
tribus opprimées , impatientes de nous seconder et 
de venger leurs humiliations et leurs défaites ; et, 
par la conquête de Tananarive, un même jour doit 
être pour les populations malegaches le signal de 
leur délivrance, et pour la France une ère nouvelle 
de grandeur et de puissance maritime. » 

L'adresse qu'on vient de lire , écrite avec une 
supériorité véritable par des hommes politiques 
placés dans les meilleures conditions pour l'exa- 
men de cette grande question extérieure , restera 
comme le guide le plus sûr , pour le moment où 



GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 441 

le gouvernement français, secondé par les Cham- 
bres mieux informées , se décidera enfin à accom- 
plir quelque résolution définitive et considérable , 
en faveur d'une reprise de possession si utile à l'a- 
venir maritime du pays. Quant aux adresses votées 
par les villes maritimes de France , elles sont une 
manifestation publique très-significative et tout à 
fait digne d'attention. Les chambres de commerce 
ont imité , dans cette occasion , de nobles exem- 
ples donnés par l'histoire, et suivi la trace de leurs 
aînées. En effet, au moment où se forma la grande 
Compagnie de 1664, dont nous avons parlé en dé- 
tail dans le premier Livre de cet ouvrage , les 
principales villes commerciales de France, au dire 
de Charpentier, s'empressèrent d'encourager l'en- 
treprise nouvelle. Lyon contribua pour mille livres 
en argent, Rouen, Bordeaux et Nantes pour la 
moitié environ de cette somme, Tours, Saint- 
Malo, Grenoble et Dijon dans une proportion re- 
lativement fort honorable. 

Nous avons cru devoir reproduire , dans un cha- 
pitre spécial de notre ouvrage, les vœux exprimés 
par des corps constitués du pays en faveur de la 
grande île africaine, afin que rien de ce qui la con- 
cerne ne parût rester étranger à Fauteur de VHis- 
loire et de la Géographie de Madagascar. 



FIN DU CHAPITRE SIXIÈME ET DU LIVRE SECOND, 



TABLE DES MATIÈRES. 



LIVRE PREMIER. 



CHAPITRE PREMIER. 

Découverte de l'île de Madagascar par les Portugais, en 1306. — 
Fernan Suarez. Dora RuyPereira. Tristan d'Acunha. Diego Lopez 
de Siqueyra. — Les Arabes, les Portugais, les Français. — Pre- 
miers établissements français fondés en 1642. — Formation de 
la Société de l'Orient. — Pronis et Fouquembourg. — Fondation 
du fort Dauphin. — M. de Flacourt. — Formation de la Compa- 
gnie Orientale. — L'île prend le nom d'île Dauphine. — Edits 
constitutifs de 1664 et 1663. — M. de Beausse. —M. de Ctiamp- 
raargou. — M. de Mondevergue. — Ruine de la Compagnie Orien- 
tale. — Causes de cette ruine. — L'île de Madagascar est réunie 
au domaine de la couronne de France par un arrêt du conseil 
d'État de juin 1686 et par des édits de mai 1719, juillet 1720 et 
juin 1723. — L'amiral de' La Haye. — Son départ pour Surate. — 
M. de La Bretesche. — Explorations de M. de Cossigny et de 
M. de La Bourdonnais. — Cession de l'île Sainte-Marie à la 
France. — Gouvernement du comte de Maudave. — Il rétablit le 
fort Dauphin. — Son départ en 1769. 1 à 26 



44-4 TABLE DES MATIÈRES. 

CHAPITRE II. 

Gouvernement du comle de Benyowski. — Jalousie du gouverne- 
ment de l'île de France. — Le nouveau gouverneur général acquiert 
une grande influence dans le pays. — 11 reste trois années sans 
recevoir de nouvelles de la métropole. — Son courage et sa 
fermeté. — Le 16 septembre 1776, les chefs lui offrent la souve- 
raineté de l'île. — Arrivée des commissaires royaux à Mada- 
gascar. — Le comte de Benyowski leur remet sa démission. — 
Il se considère dès lors comme Chef suprême de l'île. — Grand 
Kabar. — Discussion de la constitution malegache. — Départ de 
BenyoAvski pour la France. — 11 passe en Amérique. — Son retour 
à Madagascar. — Expédition dirigée de l'île de France contre lui. 

— Sa mort. — Son portrait. — Considérations générales. — Aban- 
don des établissements formés par lui. — Explorations de Lescalier 
de M. Bory Saint-Vincent. — Le général Decaen envoie à Tama- 
taveM. Sylvain Roux avec le titre d'agent général. — Les Anglais 
s'emparent, en 1810, de Taraatave et de Foulepointe. — Capitula- 
tion de M. Sylvain Roux. — Occupation momentanée par les An- 
glais du port Louquez. — Interprétation du traité de Paris. — Re- 
prise de possession de nos établissements par les administrateurs 
de l'île Bourbon, en mars 1817. 27 à o4 

CHAPITRE m. 

M. le comte Mole, ministre de la marine, institue une commission 
chargée d'explorer la côte orientale de Madagascar. — Reprise 
de possession officielle de Sainte-Marie et de Tinlingue, en 1818. 

— Opinion de la commission ministérielle au sujet d'un plan de 
colonisation. — Elle propose de commencer par un établissement à 
Sainte-Marie. — Ses conclusions à ce sujet sont adoptées.— M. Syl- 
vain Roux est nommé chef de l'expédition. — Instructions qui lui 
sont remises. — Retards apportés au départ de l'expédition. — Son 
arrivée à Madagascar. — Ses premiers travaux. — Maladies cau- 
sées par l'hivernage. — Le Menai, corvette anglaise, vient deman- 
der à quels titres nous sommes à Sainte-Marie. — Réponse de 



TABLE DES MATIÈRES. 445 

M. Sylvain Roux. — Déclaration à ce sujet du gouvernement an- 
glais de Maurice, — Les chefs du pays de Tanibey font acte de 
soumission à la France. — Proclamation de Radania. — Les Ho- 
vas s'emparent de Foulepoinle. — Conduite prudente de l'admi- 
nistration de Bourbon. — Révocation de M.Sylvain Roux. — Sa 
mort. — Son remplacement par M. Blévec. — Le nouveau com- 
mandant met Sainte-Marie en état de se défendre contre les Ho vas. 
— Radama se présente à Foulepointe. — Protestation de M. Blévec. 
— Réponse de Radama. — Le roi des Hovas s'éloigne vers le Nord. 
— État delà colonieetde son personnel. — Il est décidé que l'éta- 
blissement de Sainte-Marie sera conservé par la France, bii à 90 

CHAPITRE IV. 

Les Hovas. — Origine des relations qui s'établissent entre ce peuple 
et le gouvernement anglais. — Dianampouine. — Radama, son 
fils. — Le capitaine Lesage. — Séjour de celui-ci à Tamatave. — 
L'agent anglais séduit par des présents et des promesses Jean René, 
chef de cette contrée. — Radama, roi des Hovas, le reçoit avec 
solennité. — Us arrêtent de concert le projet d'un traité secret. — 
Les Anglais laissent à Radama des instructeurs chargés d'ap- 
prendre aux troupes hovas les manœuvres européennes. — Re- 
tour à Maurice du capitaine Lesage. — Radama attaque Jean René 
et le réduit. — James Hastie, nouvel agent anglais, est reçu par 
Radama. — Après avoir remis au roi des Hovas de magnifiques 
présents, l'agent britannique lui propose bientôt un traité pour 
l'abolition de la traite des esclaves. — Radama se laisse gagner ; 
mais ses ministres et son peuple s'y opposent. — L'agent anglais 
triomphe cependant. — Ce traité célèbre est signé le 23 octobre 
1817. — Hastie est nommé agent général de la Grande-Bretagne 
à Madagascar. — Le traité est violé par l'Angleterre. — Indigna- 
tion de Badama. — Les sentiments publics se retournent entiè- 
rement du côté des Français. — L'agent anglais, de retour à Ta- 
nanarive, triomphe de nouveau, et le traité est renouvelé. — 
Expédition de Radama contre les Sakalaves du sud. — Le roi des 
Hovas conclut une paix et épouse Rasilime, fille de Ramitrah, 
chef des Sakalaves. — Etablissement d'écoles à Imerne. — Les 
Anglais importent à Tananarive des presses et des caractères 



446 TABLE DES MATIÈRES. 

d'imprimerie. — Les Hovas s'emparent du fort Dauphin. — Con- 
séquence de l'influence anglaise à Madagascar. — Soulèvement 
du pays contre les Hovas. — Ils sont cernés dans le fort Dauphin. 
— Mort de Jean René. — Le prince Coroller. — Mort de James 
Hastie. — Vexations exercées contre les traitants français par les 
Hovas. — Mesures préliminaires pour une expédition contre ce 
peuple. 9i à 129 

CHAPITRE V. 

Mort de Radama. — La reine Ranavalo est proclamée reine des 
Hovas. — Funérailles de Radama. — Son tombeau. — Céré- 
monie funèbre. — Portrait de Radama. — Son caractère public 
et privé. Ses passions. Son gouvernement. — Changement qui 
s'opère dans les affaires des missionnaires anglais. — La per- 
sécution succède pour eux à la faveur. — Mise à mort de la mère 
et de la sœur de Radama, du prince Rateffi, de Rafaralah, et de 
Ramananouloun. — Le traité conclu par Radama avec l'Angleterre 
est annulé par la reine Ranavalo. — M. Robert Lyall, agent an- 
glais, est fort mal reçu à Tananarive. — La reine lui dénie le titre 
d'agent britannique accréditéàMadagascar.— Mauvais traitements 
qui lui sont infligés. — Sa mort. — Convocation à ce sujet d'un 
grand kabar. — Couronnement de la reine, le H juin 1820. — 
Préparatifs d'agression organisés par Ramanetak. — Sa retraite à 
Anjouan. — Expédition Gourbeyre. — Elle est décidée le 28 jan- 
vier 1829. — Instructions remises à M. Gourbeyre, au moment 
de son départ de France. — Arrivée de l'expédition à Tamalave. 

— Elle débarque à Tintingue et fortifie la place. — Le général en 
chef de l'armée hova envoie des parlementaires à M. Gourbeyre. 

— Réponse de celui-ci. — Les hostilités commencent. — Combat 
de Tamatave. — Combat de Foulepointe. — Suspension des hosti- 
lités. — La reine fait des ouvertures de paix, puis refuse de les 
ratifier. — Reprise des hostilités. — Envoi de deux commissaires 
français à Tananarive. — Nouvelles ouvertures faites par la reine 
des Hovas. — Ajournement des hostilités. — Départ pour la France 
de M. Gourbeyre. — Propositions de M. de Polignac. — La révo- 
lution de juillet s'accomplit. — Tentatives infructueuses pour con- 
clure un traité de commerce avec les Hovas. — Evacuation de 
Tintingue. — Sainte-Marie est conservée par la France. 1 30 à 1 G7 



TABLE DES MATIÈRES. 447 

CHAPITRE VI. 

Nouvelles tentatives faites en 1832 pour arriver à foncier un éta- 
blissement à Madagascar. — Exploration de la baie de Diego- 
Suarez, par ordre de M. le comte de Rigny, ministre de la ma- 
rine. — Ressources présentées par cette baie. — Moyens pro- 
posés pour y former un établissement maritime. — Avis du con- 
seil d'amirauté à ce sujet. — Ce projet est abandonné. — Dispo- 
sitions relatives à Sainte-Marie. — Cette île est de nouveau con- 
servée par la France. — Situation des missionnaires anglais à Ta- 
nanarive. — La reine forme le projet de les chasser et de dé- 
truire le christianisme. — Sinistres paroles prononcées par elle à 
ce sujet. — Discours de l'un des Grands Chefs à la reine. — Mesu- 
res prises par la reine pour arriver à l'abolition du christia- 
nisme à Madagascar. — Elle enjoint d'abord aux missionnaires 
de respecter les coutumes du pays, de s'abstenir de baptiser les 
naturels et de célébrer le dimanche. — Doléances adressées à ce 
sujet à la reine par les missionnaires. — Il est répondu à ces do- 
léances par un édit plus rigoureux encore, à la suite d'un kabar. 
— Texte de cet édit de la reine, sous forme de proclamation adres- 
sée aux naturels. — Cet édit reçoit son exécution. — Les mis- 
sionnaires abandonnent Tananarive, le 18 juin 1835. — Ré- 
flexions à ce sujet. — Rébellions vers le Sud réprimées par les Ho- 
vas. — Renseignements donnés au ministre de la marine par un 
capitaine au long cours sur le commerce de Madagascar. — 
M. l'amiral Duperré envoie un émissaire à la reine. — L'envoyé 
français est mal reçu. — Deux corvettes anglaises et deux cor- 
vettes françaises se présentent à Tamatave, pour demander des 
explications sur les persécutions infligées aux traitants européens. 
— Repos momentané. — Émissaires anglais envoyés à la reine 
pour demander des émigrations à Maurice de travailleurs male- 
gaches. — Leur peu de succès. — Nouvel échec de M. CampbelJ, 
agent officiel envoyé à Madagascar dans le même but. — Histoire 
des acquisitions récentes de la France dans le canal de Mozambi- 
que. — Récit des derniers événements de Tamatave, d'après le 
Moniteur. — Rapport de M. Romain Desfossés. — Conclusion. 

108 à 210 



448 TABLE DES MATIÈRES. 

LIVRE SECOND. 

GÉOCiRAPUIE DE li*lL.C: DE lIADAGAiSCAR. 



CHAPITRE PREMIER. 

GÉOGRAPHIE PROPREMENT DITE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 

Situation géographique de l'ile de Madagascar. — Son étendue. 

— Sa position comme point maritime. — Sa superficie à peu 
près égale à celle de la France. — Sa distance de Bourbon et 
du port de Brest. — Sa division politique et ethnographique. 

— Orographie ou étude de ses formes extérieures. — Montagnes. 

— Des théories et des syslèmes émis à ce sujet. — Opinion rai- 
sonnée de l'auteur. — Des principales chaînes de l'ile. — Hydro- 
graphie ou étude des eaux. — Description des côtes, baies, ha- 
vres, ports et mouillages. — Iles de la côte nord-ouest. — Élude 
des rivières. — Description des principaux cours d'eau. — Lacs 
de l'île. — Lacs de la côte. — Lacs de l'intérieur. — Route de 
Tamatave à Andévourante. — Climat de l'île de Madagascar. — 
Météorologie. — Saison sèche. — Saison pluvieuse ou hivernagi'. 
Insalubrité de la côte orientale. — Caractère des fièvres. — Trai- 
tement de ces maladies. — Vents. — Orages. — Ouragans. — 
Razde marée. — Histoire naturelle de l'île de Madagascar. — Pro- 
ductions du sol. — Botanique. — Zoologie. — Ichthyologie. — Mi- 
néralogie. — Pierreries. — Cristal de roche. — Mines d'or, de 
cuivre, d'argent et de fer. — Fin du chapitre premier. 21 3 à 2G2. 

CHAPITRE IL 

ETHNOGRAPHIE, MOEURS ET COUTUMES. 

Population de l'ile de Madagascar. — Chiffre approximatif 
de cette population. — Des trois classes principales. — 
On compte vingt-cinq tribus ou peuplades, à Madagascar. 

— Distribution de cette population sur la surface de l'île. 

— Trois zones générales. — Zone orientale. — Les An- 
tankars. — Les Antavarls. — Les Betsimsaracs. — Les Bétanimè- 
nes. — Les Ambanivoules. — Les Bezonzons. — Les Antancayes. 



TABLE DKS MATTÈKES. 449 

— [.es Affravarls. — Les Aiilatclunies. — Les Aiila'yinoiirs. — 
Les Tsavouaï. — Les Tsal'ali. — Les Anlarayes et les Aiilanosses. 

— Zone occidentale. — Les Sakalaves. — Les Sakalaves du 
Bouéni, deTAmbongou, duMénabé. — LeFéerègne. — Les Maha- 
fales. — Zone centrale. — Les Antscianacs. — Les Hovas. — Les 
Betsiléos. — Les Vourimes. — Les Machicores. — Les Androuy. 

— Les Antampates et les Caremboules. — Caractères physiques 
et moraux des différentes tribus et des Malegaches en général. 

— Leurs habitudes. — Leur origine. — Leurs préjugés. — Habita- 
tions. — Costumes. — Ablutions journalières. — Polygamie. — 
Naissance. — Funérailles. — Cérémonies qui les accompagnent. 

 Musique et instruments de musique. — Le Fifanga. — Les 
Kabars. — Chant, danses et fêles, -r- Eloquence des Malegaches. 

— Le Fattidrah ou Serment du sang. — Hospitalité malegache. — 
Vie intérieure des naturels. — Religion. — Circoncision. — 
Devins. — Fanfoudis. — Lois pénales et jugement. — Epreuves 
judiciaires par l'eau , par le feu, par le languin, par les caïmans. 

— Gouvernement. — Système militaire. — Organisation de l'ar- 
mée. — Combat. — Retraite. — Retour au foyer. — Le Malagasy. 

263 à 325 

CHAPITRE III. 

TOPOGRAPmE GÉNÉRALE DE l'iLE. 

Le pays des Antankars. Description. — Territoire. — Popula- 
tion. — Habitations. — Villages. — Culture. — Mœurs. — 
Coutumes. — Religion. — Funérailles. — Diego-Suarez. 

— Louquez. — Vohémar. — Angoncy. — Antavarts. — Sainte- 
Marie. — Tintingue. — Baie d'Antongil. — Port-Choiseul. 

— Ile Marosse. — Description du pays des Betsimsaracs. — 
Leur origine. — Etymologie de leurs noms. — Les Ambani- 
voules. — Description de la baie de Fénériffe , de Tamatave et 
de Foulepointe. — Description du pays des Bétanimèncs. — 
Yvondrou. — Andévourante. — Vobouaze. — Description de 
la route de Vobouaze à Tananarive. — Les Bezonzons. — De.s- 
cription de cette vallée. — Les Affravarts. — Les Antatschimes. 
Amboudehar — Mananzari. — Les Anta'ymours. — Faraon. — 
Matatane. — Les Tsavouaï et T.safati. — Les Antarayes. — Les 
Antanosses. — Description des pays d'Andrnv, de celui d'Ara- 

29 



iÔO TABLE nES M.\TIÈRES, 

pale et des Carcmboulos. — Les Maehikorcs. — Les Vourimcs. 

— Les Betsiléos ou Hovas du sud. — Leur origine. — Les Kiraoss- 

— Les Hovas. — Province d'Ancôve. — Tananarive. — Etyrao- 
logie de ce mot. — Imerne. — Description de Tananarive. — 
Origine des Hovas , anciens parias de l'île. — Caractère de cette 
tribu. — Leur industrie. — Marchés et foires à Tananarive. — 
Province d'Ancaye. — Les Antscianacs. — Provinces deFéerègne. 
Pays des Mahafales. — Les Sakalaves. — Le Ménabé. — Mad- 
jonga. — Mourounsang. — Moudzangaie. — Itinéraire de Mad- 
jonga et de Bombetock à Tananarive. — Le Bouéni. — Situation 
respective des Hovas et des Sakalaves. — Fin du chapitre troisième. 

326 à 3CG 

CHAPITRE IV. 

anciens établissemeîsts français pe madagascar. 
l'Île sainte marie. 

Anciens établissements français de Madagascar. — Le fort 
Dauphin. — Sainte-Luce. — Tamatave. — Foulcpointc. — 
l'éuérifTe. — La l^oiute-à-Larrée. — Louisbourg, — Tiiiliiigue. — 
Le Port-Choiseul. — L'île Marosse. — L'île Sainte-Marie. — Sa 
situation géographique. — Le Port-Louis. — L'îlot Madame. — 
L'île aux Forbans. — La baie de Lokensy. — Baies et côtes de 
Sainte-Marie. — Sa conslitutiou géologique. — Bois, cours d'eau. 

— Villages. — Climat de Sainte-Marie. — Observations thermo- 
métriques. — Pluies d'orage. — Vents généraux. — Brise du sud 
et du sud-est. — Brises d'ouest. — Brises du large. — Végétation. 

— Culture. — Bétail. — Industrie des Malegachesde Sainte-^Ia- 
rie. — Pèche. — Commerce de Sainte-Marie. -^Sa population. — 
Son gouvernement et son administration. — Forces militaires. 

— Finances. — Le mouvement commercial de Sainte-Marie est 
slalionnaire et restreint. — Cause de cet état de choses. — Prin- 
cipe politique consacré depuis les événements de 1815, par la con- 
servation de Sainte-Marie, eu égard à nos droits de souveraineté 
sur la grande île de Madagascar. — Commerce de la côte orien- 
tale de Madagascar. — Exportations et importations. — Transac- 
tions par voie d'échanges. — Mouvement de la navigation entre 
Madagascar et l'île BoTîrbon. — Vohemar. — Tamatave. — Foule- 
pointe. — Diego Suarez. — Fin du chapitre quatrième. 367 à 384 



TABLE DES MATIÈRES 451 



CHAPITRE V. 



Mayotte et Nossi-Bé. 

Considérations préliminaires. — Nossi-Bé. — Situation géo- 
graphique. — Topographie. — Aspect du pays. — Hellville. 

— CUmat, température. — Baies, anses et mouillages. — 
Ressources de l'île. — Bois de construction. — Production 
végétale et animale. — Nossi-Cumha. Nossi-Mitsiou. Nossi-Fali. 

— "Description de ces îles. — Mayotte. — Situation géogra- 
phique et topographique. — Configuration physique de l'île. 

— Son aspect général. — Montagnes. — Cours d'eau. — Bois 
et forêts. — Marées. — Villages de Choa et de Zaoudzi. — 
Bécifs et passes. — lies Pamanzi, Zaoudzi, Bouzi et Zambou- 
rou. — Rades. — Baies. — Mouillages. — Population. — 
Religion des habitants. — Chraat. — Température. — Salubrité. — 
Hivernage. — Culture. Productions. Pâturages. — Troupeaux. 

— Pèches. — Ressources de l'île. — Communication par la 
vapeur entre la France et les îles de l'Océan- Indien. — Discus- 
sion d'un projet. — Yreux exprimés à ce sujet. — Fin du cha- 
pitre cinquième. 383 à 410 



CHAPITRE \T. 

ADRESSE DES CHAMBRES DE COMMERCE DE FRANCE ET DU CO^'SEH. COLONIAL 
DE BOURBON. 



Vœux exprimés par les corps constitués en faveur de l'occupa- 
tion de Madagascar par la France. — Adresses votées à ce su- 
jet par les Chambres de commerce des principales villes ma- 
ritimes de France : Bordeaux, Marseille, le Havre, Nantes et 
Saint-Malo. — Mémoires lithographies de la Chambre du com- 
merce dé Nantes distribués aux Chambres , dans le but d'appeler 



452 TABLR DES MATIÈRES. 

leur allention sur celle queslion. — Analyse des mémoires litho- 
graphies de la Chambre du commerce de Nanles. — Adresse au 
Roi du Conseil colonial de l'île Bourbon, publiée récemment à 
Paris sur la colonisation de iMadagascar. — Le conseil colonial de 
Bourbon commence par exposer au Roi la position où celte colonie 
se trouve par suiie de la rupture de ses rapports avec la grande 
île africaine. — Historique fait par le Conseil de la queslion de 
Madagascar. — Édil d'août 1064, de juillet I660 et de juin 1686. 

— M. de Flacourt. — Le comte de Benyowski. — La Convention. 
Le général Decaen. — Capitulation de Sylvain Roux. — Traité de 
Paris de mai 1814. — Expédition de Sylvain Roux. — Expédition 
Gourbeyre. — Reconnaissance tacite et universelle de nos droits 
de souveraineté sur Madagascar. — Des Hovas et de leur domina- 
lion. — Radama et Ranavalo. — Examen de la situation actuelle 
de Matiagascar. — Résumé des causes qui ont empêché la réussite 
des premières tentatives de colonisation. — Disposition à noire 
égard des peuplades de Madagascar. — C'est sur Tananarive 
qu'il faut marcher. — Route de la côte ouest à Tananarive. — 
Cette route est praticable à l'artillerie.— Réfutation des objections 
tirées de l'insalubrité du climat. — Salubrité des plateaux du 
centre. — L'occupation de Madagascar est d'une exécution facile. 

— Composition des troupes pour une expédition. — Importance 
de la situation militaire et commerciale de Madagascar. — Né- 
cessité de cette occupation. — Postscriptim. — Fin de l'adresse au 
Roi par le Conseil colonial de Bourbon. — Conclusion. 41 1 à 441 



FIN DE L.4 TABLLE ET DE l'hISTOIRE ET DE LA GÉOGRAPHIE 
DE MADAGASCAR. 



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