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HISTOIRE & GÉOGRAPHIE
DE MADAGASCAR
Paris. — liiiprinierif ilo DUlil'ISSdN et Ce, rue Coii-llcniii ,
HISTOIRE
ET OÉOlIRAPHIE
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11. Hli:.^KV »'fe:!li€Alll*^
Coniiii.imlcur de l'Ordre de Cli;ulcb III «rEspiipnc ,
En noinhrc extraordinaire,
CheviiliiT de l'Ordre de S^iint -f.régoire - le - Cr.-iiul , elr.
PARIS
p. 15ERTRANI), ÉDITEUR
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HENRY 1) EStAMI'S
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EN NOMIIHE EXIRAOHniNAIUE,
i.nr\Ai.ii:n ue L'ORiiitr: de sAiNT-r.iiÉr.oiiiF.-i k-i;ha\ii, eti;
LIVRE PREMIER.
HISTOIRE POI/ITIQUE DE II ADA€}A!i€ A B.
CHAPITRE I".
So.MMAiiŒ. — Découverle de l'île de Madagascar par les Portugais, en
I o06. — Fernan Suarez. DoiuRuy Pereira. Tristan d'Acuuha. Diego
Lopez de Siqueyra. — Les Arabes, les Portugais, les Français. —
Premiers établissements français fondés en 1642. — Formation de
la Société de l'Orient. — Pronis et Fouquembourg. — Fondation
du fort Dauphin. — M. de Flacourt. — Formation de la. Coinpa-
(jiiie Orientale. — L'île prend le nom d'île Dauphine. — Edits
constitutifs de lOOi et 1665. — M. de Beausse. — M. de Chauip-
inargou. — M. de Mondevergue. — Ruine de la Compagnie Orien-
tale. — Causes de cette ruine. — L'île de Madagascar est réunie
au domaine de la couronne de France par un arrêt du conseil
d'Étal de juin 16S0 et par des édits de mai 1719, juillet 1720 et
juin 172o. — L'amiral de La Haye. — Son départ pour Surate. —
y\. de La Bretesche. — Explorations de M. de Cossigny et de
M. de La Bourdonnais. — Cession de l'île Sainte-Marie à la
France. — Gouvernement du comte de Maudave. — Il rétablit le
fort Dauphin. — Son départ en 1769.
Dans les premières années du seizième siècle ,
en 1506 , une flotte portugaise , composée de huit
vaisseaux et revenant des Indes à Lisbonne, sous
la conduite de Fernan Suarez, fut jetée brusque-
1
2 LIVRE I. CHAPITRE I.
ment par la tempête « sur une terre de grande
étendue , habitée par une population nombreuse ,
de mœurs très-douces et qui n'avait point encore
entendu prêcher la religion du Christ \ »
Cette terre inconnue était l'île de Madagascar.
Les commentateurs des géographes anciens onl
successivement reconnu Madagascar dans toutes
les îles de la mer Erythrée, sans qu'il y ait lieu de
déterminer si elle fut, en effet, la Cerne de Pline
ou la Meniithias de Ptolémée. Il est plus que pro-
bable que les notions très-bornées des anciens sur
les îles occidentales de la mer Erythrée ne leur ont
pas permis de connaître d'une manière bien posi-
tive la géographie et même l'existence de la grande
île Malegache.
On peut dire qu'il n'en est pas ainsi des Arabes
dont la proximité explique facilement la science
relative, en ce qui touche les îles de l'océan Indien.
Leurs ouvrages géographiques attestent d'une ma-
nière certaine qu'ils faisaient un commerce consi-
dérable sur la côte orientale d'Afrique et dans les
îles qui l'avoisinent. Ce fut vers le septième siècle
qu'ils s'établirent dans les îles Comores et sur la
côte nord-ouest de Madagascar. Le géographe Edrisi,
* « Fernan Suarez descubriù la gran isla de San Loreuço que
tendra docienlas y selenta léguas de largo , y novenla de anclio,
habilada do nuicha gente, y muy domestica, mas nunca se ha pre-
dicado en ella la Fe de Jesu Chrlsto. » {Compendio de las historias
de los descuhrimientos de lalndia oriental y sus Islas, par Marlincz
de la Puente, page liio.) En Madrid. 1081. in-S".
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 3
qui vivait au treizième siècle , a donné une descrip-
tion de la grande île et de son archipel , sous le
nom de Zaledj. 11 rapporte « que , lorsque l'état
« des affaires de la Chine fut troublé par les rébel-
« lions et que la tyrannie et la confusion devinrent
« excessives dans l'Inde , les habitants de la Chine
« transportèrent leur commerce à Zaledj et dans
« les autres îles qui en dépendent , entrèrent en
« relations et se familiarisèrent complètement avec
« les habitants de ces pays. »
Les relations des Arabes et des Chinois avec Ma-
dagascar sont conhrmées par les récits du célèbre
Marco Polo qui recueillit de leur bouche des détails
curieux publiés depuis par lui, à son retour de
Chine, en 1298. 11 est le premier géographe qui ait
donné à la grande île le nom de Madeigascar, sous
lequel elle est connue aujourd'hui.
Ce fut donc seulement quelques années après
que Vasco de Gama eut, en l/i97, doublé le cap
de Bonne-Espérance, que les Portugais, dont les
flottes se rendaient pourtant chaque année dans
l'Inde, rencontrèrent la grande lie de Madagascar,
par le seul effet d'une tempête qui les détourna de
leur route ordinaire.
Quelques mois après cette découverte, Dom Ruy
Pereira , capitaine de l'un des vaisseaux qui com-
posaient la flotte de Tristan d'Acunha, fut, lui aussi,
poussé à son tour par la tempête sur les côtes de
Madagascar où il aborda , comme l'avait fait avant
lui Fernan Suarez. La fertilité de l'île de Madagas-
4 LIVRE I. CHAPITRE I.
car fit une telle impression sur Doni Ruy Pereira ,
qu'il se dirigea immédiatement vers Mozambique
où il espérait retrouver Tristan d'Acunha , pour
engager l'amiral portugais à aller visiter cette terre
nouvelle dont il vantait avec enthousiasme les ri-
ches productions. L'amiral s'y rendit en effet , par-
courut la côte occidentale, l'étudia dans tous ses
détails avec le plus grand soin, et dessina lui-même
la carte de ses découvertes. La côte orientale avait
déjà été l'objet d'une exploration semblable de la
part de Fernan Suarez , de telle sorte qu'on put
avoir, dès cette époque , une esquisse hydrogra-
phique à peu près complète de la grande île. L'a-
miral Tristan d'Acunha , ainsi que nous l'avons dit,
avait fait une étude approfondie de la contrée, sous
le rapport de ses productions et des mœurs de ses
habitants. Cette circonstance lui valut l'honneur
de la découverte môme de l'île qui lui fut attri-
buée par quelques historiens, et l'éloge d'un grand
poète, le Camoëns. L'auteur de la Lusiade , au
dixième chant de son poème , met en effet les pa-
roles suivantes dans la bouche d'une de ses nymphes :
« Mais quelle clarté extraordinaire resplendit , là ,
« sur la mer de Mélinde teinte du sang des peuples
« de Lamos, d'Oja, de Brava? C'est Cunha, dont
« le nom vivra éternellement sur toute cette partie
« de l'Océan qui baigne les îles du midi, sur les ri-
« vages que le sud éclaire de ses feux et auxquels
« saint Laurent a donné son nom. » Antonio Gal-
vao dit en parlant de Tristan d'Acunha « qu'il fut
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 5
« le premier qui découvrit l'île de Madagascar \ >>
Le roi Emmanuel de Portugal, ayant reçu de
ses officiers des rapports merveilleux sur l'île de
Madagascar, y envoya, en 1509, Diego Lopez de
Siqueyra, afin de vérifier la réalité de ces récits et
d'y rechercher, notamment, les mines d'argent
qu'on y supposait en ahondance. Il se fit, l'année
suivante, une nouvelle expédition pour Madagas-
car. Le commandement de cette flotte fut confié à
Juan Serrano. Ce navigateur fut chargé de prendre
une connaissance exacte du pays, des avantages que
le commerce pouvait en retirer et d'y organiser un
établissement de traite.
Les opérations engagées à cette époque par les
Portugais sedéveloppèrentlentement et ne prirent
même jamais une grande importance commerciale
ou maritime. Ces opérations se bornaient à l'expor-
tation d'un petit nombre d'esclaves qu'ils ache-
taient des Arabes. Quelques prêtres vinrent plus
tard s'établir dans ses comptoirs. Ils essayèrent de
civiliser les indigènes ; mais ils n'eurent aucun suc-
cès dans leurs tentatives et furent massacrés par
ceux qu'ils voulaient convertir.
11 était réservé à la France de fonder à Madagas-
car des établissements sérieux, et des postes impor-
tants, des colonies à la fois commerciales et mili-
taires, destinées à durer près de deux siècles, mal-
* « Trislao Da Cunha que foy o primeiro capilaô que alli inver-
nara. » {Tratado dos descohrimentos antigos c modernos composta
pd famoso AyTosio G\lv\o, page 40.) Lisboa. 1561. in-i".
6 LIVRE I. — CHAPITRE I.
gré les difficultés de toute nature contre lesquelles
ces établissements devaient avoir à lutter par la
suite.
Cette île si considérable par son étendue, par la
sûreté et la beauté de ses ports, et surtout par sa
situation politique et maritime, devait naturelle-
ment attirer l'attention de l'Europe. Les avantages
d'une telle position passèrent cependant longtemps
inaperçus. Les Anglais etles Hollandais se disputaient
alors la possession du commerce de l'Inde, et ne
prêtèrent qu'une attention distraite à la découverte
fortuite de Fernan Suarez.
Ce ne fut qu'en 16/|.2 que la France y créa ses
premiers établissements et qu'une compagnie in-
dustrielle, la Société de VOrient^k la tête de laquelle
se trouvait le capitaine de marine Rigault, se forma
dans ce but , sous le patronage du cardinal Riche-
lieu, chef et surintendant général de la marine, navi-
gation et commerce de France. Cette compagnie ob-
tint le 2/t juin 1642, des lettres patentes qui lui fu-
rent confirmées par Louis XIV, le 20 septembre de
l'année suivante, et enregistrées au greffe de son
conseil d'État. Ces actes accordaient à la société la
concession de l'île de Madagascar et des îles ad-
jacentes « pour y ériger colonies et commerce, dit
« Flacourt, et en prendre possession au noûi de Sa
« Majesté Très-Chrétienne. » Cette concession oc-
troyait de plus aux sociétaires le droit exclusif de
commercer à Madagascar pendant dix années.
Pronis et Fouquembourg, agents de la Compa-
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 7
gnie, partirent de France avec douze personnes
seulement et reçurent à peine arrivés à Madagas-
car, un renfort de soixante-dix hommes. La colo-
nie eut le malheur de s'établir, dès le début, dans
un des endroits les plus malsains de l'île, à Sainte-
Luce. Ajoutez à cela que cette première expédition
importante arriva dans le pays précisément à la
fin de l'hivernage, c'est-à-dire au moment même
où les fièvres commencent à sévir contre les Euro-
péens. Pronis avait pris possession à la fin de 1643^
au nom du roi, de Sainte-Marie et de la baie
d'Antongil. En 1644, il établit des postes à Féné-
riffe et à Manahar , puis , la fièvre lui ayant fait
perdre, en peu de temps, le tiers de ses gens, il
transporta le siège de la colonie sur la presqu'île
de Tholangare, où il bâtit un fort qu'on a succes-
sivement agrandi depuis et qui fut nommé le fort
Dauphin . Ce fut là que les administrateurs de la
colonie nouvelle prodiguèrent inutilement l'or et
le sang de la France, dans des guerres souvent in-
justes contre les naturels, dans des dissipations
odieuses, dans des discordes intérieures.
Le chef de la compagnie, Pronis lui-même, ne
craignit pas de dissiper, pour ses plaisirs, plus en-
core que pour ses besoins, les approvisionnements
de l'établissement; «dételle sorte, dit Flacourt,que
« les Français étaient le plus souvent, tantôt sans
« riz et ne mangeaient que de la viande, tantôt
« sans viande et ne mangeaient que du riz. »
Une détention cruelle qui ne dura pas moins de
8 LIVRK I. — CHAPITRE I.
six mois et que ses subordonnés lui infligèrent,
punit sévèrement Pronis de ses dilapidations cri-
minelles. Il fut rendu à la liberté et reçut d'Eu-
rope un renfort nouveau en hommes ; mais une
seconde sédition ne tarda pas éclater contre lui.
Le résultat fut, cette fois, en faveur de Pronis, qui
fit arrêter douze des plus mutins et les fit dépor-
ter à la grande Mascareigne dont Flacourt changea
plus tard le nom en celui d'ile Bourbon, « ne pou-
« vant, dit-il , trouver un nom qui pût mieux ca-
« drer à sa bonté et fertilité et qui lui convînt
« mieux que celui-là. » Vingt-deux des autres in-
surgés, craignant le même sort, se réfugièrent de
l'autre côté de l'île, dans la baie Saint-Augustin.
Le 4 décembre 1(348, l'un des directeurs de la
compagnie, M. de Flacourt, arriva au fort Dau-
phin, en remplacement de Pronis, avec le titre de
commandant général de l'île de Madagascar.
C'était encore le moment de l'hivernage et des
fièvres, la hors-saison, comme il le dit lui-même.
Tristes auspices sous lesquels , comme par une
inexplicable fatalité , toutes les expéditions arri-
vèrent à Madagascar.
En effet aucune de ces opérations, comme on lo
verra par la suite, ne fut faite dans la saison favorable.
Estienne de Flacourt était un homme énergique et
éclairé. Ses vues générales étaient sages et prudentes.
Les exilés de l'île Bourbon et les réfugiés de la baie de
Saint-Augustin furent rappelés par lui , au bout de
trois ans d'absence et amnistiés. Il savait, beaucoup
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 9
mieux que son prédécesseur, faire respecter en lui
le représentant de l'autorité du roi. Son système,
comme gouvernement et comme administration,
aurait certainement amené dès le début, la prospé-
rité dans la colonie, si la compagnie lui avait ex-
pédié, avec exactitude, les secours qu'elle s'était
engagée à lui fournir ; mais elle n'en fit rien. Son
caractère fut cependant à la hauteur des circon-
stances si difficiles qui se présentèrent à lui pen-
dant les sept années, durant lesquelles il demeura
sans communication avec la métropole. Privé de
ressources, au milieu d'une population que la
triste situation des Français épuisés rendait plus
menaçante et plus redoutable , accusé à tort et
sans relâche par ses malheureux administrés que
la misère rendait aveugles, il fit tête à tous les
obstacles. Il apaisa le mécontentement, fournit aux
subsistances nécessaires, et fit en outre entrepren-
dre, dans l'intérieur du pays et le long des cotes,
plusieurs voyages d'exploration qui lui servirent à
bien reconnaître la contrée etplus tard à écrire, avec
l'aide de ses propres observations, la curieuse pein-
ture qu'il nous a laissée de la grande îleMalegache.
Ce fut en IG6/1. que fut fondée par Colbert, sous
la dénomination de Compagnie Orienlale une nou-
velle société de commerce qui obtint la cession à
son profit des droits concédés à la précédente sur
Madagascar. Son capital ne s'élevait pas à moins
de 15 millions de livres. L'édit d'août '166/i, qui lui
conférait ces droits, s'exprimait ainsi dans son ar-
10 LIVRE I. CHAPITRE I.
ticle 29 : « Nous avons donné, concédé et octroyé,
« donnons, concédons et octroyons, à ladite com-
« pagnie, l'île de Madagascar ou Saint-Laurent,
« avec les îles circonvoisines \ forts et habita-
« tions qui peuvent y avoir été construits par nos
« sujets; et, en tant que besoin est, nous avons su-
« brogé ladite compagnie à celle ci-devant établie
« pour ladite île de Madagascar, pour en jouir
« par ladite compagnie à perpétuité, en toute pro-
« priété, seigneurie et justice. »
Le roi avait accordé les plus grandes faveurs à la
société des Indes orientales. Des honneurs et des
titres furent promis à ceux qui se distingueraient
au service de la compagnie. Sa Majesté avait même
pris un intérêt d'argent dans cette importante opé-
ration de commerce. Son exemple fut imité par
tous les princes du sang et par tous les souverains
de l'Europe. Jamais entreprise ne fut organisée
sous de plus brillants auspices. L'émission des ac-
tions de la compagnie n'était pas encore terminée,
ses prospectus circulaient encore dans le royaume
que déjà les syndics commençaient à travailler aux
' (( Les îles de France et de Bourbon, sur lesquelles la France
« n'a jamais exercé d'autre prise de possession et qui furent rendues
« à la couronne eu 1770 moyennant une rente de 1,200,000 livres
« stipulée en faveur de la compagnie, de même que Madagascar lui
« avait été rétrocédée juste un siècle auparavant, aussi moyennant
« certaines stipulations. » {Xotes mises à la fin de la brochure de
M. Laverdant sur la colonisation de Madagascar, par M. Lepelletier
de Saint-Remy.)
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. H
préparatifs d'une flotte pour Madagascar. « Cette
« île, dit Charpentier, qui est possédée par les
'( Français seuls , étant considérée par la compa-
« gnie comme un lieu propre à y faire un puissant
« établissement, elle résolut de commencer par là
« son grand commerce. »
La concession faite par l'édit du mois d'août 166/i
fut corroborée par un nouvel édit du 1" juillet 1665
qui prescrivit de nommer désormais île Dcmphine
l'île de Madagascar qui , depuis sa découverte par
les Portugais, avait porté le nom d'île Saint-Lau-
rent. Les uns affirment que ce nom lui fut donné
en honneur de Dom Lorenço de Almeyda, premier
vice-roi aux Indes orientales , pour Emmanuel de
Portugal; d'autres assurent que ce fut parce que la
flotte de Fernan Suarez y aborda le jour de la Saint-
Laurent.
On trouve, dans le nouvel édit de 1665, le pas-
sage suivant relatif aux droits de la France sur
Madagascar mentionnés plus haut, dans l'édit de
concession : « Le principal établissement de la
« compagnie doit être dans l'île appelée jusqu'à
« présent île de Madagascar, que nous avons con-
« cédée à ladite compagnie, par notre déclaration
« du mois d'août 1664, aux conditions y men-
« tionnées , Nols étant le seul souverain qui y ait
« présentement des forteresses et des habitations. »
La même déclaration accorda à la compagnie le
droit de bâtir des châteaux forts avec pont-levis et
le droit de haute, moyenne et basse justice. Toute-
12 LIVRE I. CHAPITRE I.
fois, le roi se réserva le droit de justice souveraine,
l'une des attributions de sa suzeraineté royale, à
l'égard de la nouvelle colonie française.
Le fort Dauphin devint alors le chef-lieu de l'île
de Madagascar, à laquelle on donna le beau nom
de France orientale. M. de Beausse y arriva en
1665, en qualité de gouverneur général pour le roi.
Un conseil souverain fut établi dans la colonie et
la métropole y fit des envois considérables d'hom-
mes et de matériel. M. de Beausse fut en même
temps choisi pour dépositaire des sceaux du roi à
Madagascar. Le grand Sceau, au rapport de Char-
pentier, représentait le roi en manteau royal, la
couronne en tête, le sceptre dans une main, et la
main de justice dans l'autre. On lisait, autour de
ce grand Sceau, la légende suivante : Lldovici XIV
Fra>ci^ et Navarr e Régis Sigillum , ad usum su-
l'REMI C0>SIL1I GaLLT.E OrIENTALIS.
Tandis que cette opulente compagnie s'organisait
en France, les successeurs de Flacourt, qui n'a-
vaient hérité ni de sa fermeté ni de ses talents, lut-
taient à Madagascar contre les difficultés de leur
position. Parmi eux, M. de Champmargou se fit re-
marquer honorablement. Sa persistance et son
énergique volonté étaient faites pour de meilleures
circonstances. Ce fut sous son gouvernement que
le père Etienne, directeur de la Mission, mu par
un dévouement inconsidéré, essaya de convertir au
christianisme un chef influent de la province, par-
tisan clialeureux des Français. Cette tentative fit
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 13
perdre la vie à l'ardent missionnaire, à la fois apô-
tre et martyr, et à ses compatriotes un appui d'au-
tant plus précieux que dans ce moment la trahison
décimait les rangs de nos infidèles alliés. Un
Français, le sieur La Case, mécontent de voir ses
services méconnus , s'était retiré chez le chef de
la vallée d'Amboule, dont il avait épousé la fille. 11
était devenu l'idole des indigènes de cette contrée.
Loin de chercher à se venger, cet homme aussi in-
telligent que généreux, dont la tête avait été mise
à prix, n'usa de son influence que pour secourir et
aider ses anciens amis. 11 rétablit la paix compro-
mise avec les chefs des environs et rendit de grands
services à la colonie dans la guerre désastreuse qui
fut le résultat de la conduite impolitique du père
Etienne. On l'en récompensa dignement en le
nommant officier, puis major de l'île.
Ce fut le 11 juillet 1665, au matin, qu'eut lieu la
prise de possession faite au nom du Roi et pour le
compte de la compagnie des Indes orientales, de l'ile
de Madagascar, qui, selon la volonté de Louis XIV,
devait être le pivot des opérations de la compa-
gnie dans les mers de l'Inde. M. de Rennefort, se-
crétaire d'État de la France orientale, nous en a
conservé les souvenirs dans la relation qu'il a pu-
bliée de son voyage. « Je me fis conduire immédia-
« tement, dit-il, chez le gouverneur, M. de Champ-
'< margou. Tenant en main un original de la
« déclaration du roi pour l'établissement de la
« compagnie des Indes orientales en l'ile de Mada-
i4 LIVRE 1. CHAPITRE I.
« gciscar, de laquelle Sa Majesté faisait don à la-
« dite compagnie , je lui dis que je venais pren-
« dre possession de ladite île, au nom du roi. Le
« gouverneur dit que, le lendemain, il remettrait
« l'île de Madagascar entre les mains du porteur
« des ordres de Sa Majesté. »
En 1669, M. le comte de Monde vergue débarqua
au fort Dauphin. Il arrivait en qualité de gouver-
neur général ou vice-roi et amenait avec lui une
flotte composée de dix vaisseaux.
La Compagnie royale avait mal dirigé ses opéra-
tions, mal choisi ses postes et ses agents. Elle ne
tarda pas à chanceler, malgré ses immenses res-
sources. Ces ressources elles-mêmes, si consi-
dérables, si abondantes, furent une cause indi-
recte de ruine, dans un temps oi^i les entreprises
commerciales étaient si peu formées à la ba-
lance de leurs revenus et de leurs dépenses, où
ces colossales expéditions financières étaient con-
fiées la plupart du temps à des aventuriers sans
pudeur ou à des gentilshommes ruinés, peu habi-
tués, les uns et les autres, au sage maniement
des capitaux qui leur étaient alors confiés pour
le bien de la France. Le gaspillage s'était in-
stallé dès l'origine, au sein de la Compagnie. Les
millions du roi, les millions de la France, au lieu
de concourir au grand but politique qui les récla-
mait, entretinrent et alimentèrent pendant quelque
temps les plus odieuses dilapidations. Il fallut re-
noncer aux espérances les plus légitimes, i^otre
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 15
premier établissement sérieux et de grande pro-
portion fut compromis de la manière la plus désas-
treuse. Si l'on ajoute à ces causes déjà si tristes
d'autres ferments de dissolution, on verra, qu'en
dehors du gaspillage financier, cette grande entre-
prise était sourdement minée par plusieurs autres
sujets de ruine dont un seul eût suffi pour la
perdre. C'était la mésintelligence des chefs de la
colonie, les hostilités fréquentes des naturels, la
détestable administration intérieure et enfin la dis-
corde qui divisa bientôt les directeurs de la com-
pagnie elle-même. Malgré un secours de deux mil-
lions qu'elle reçut, en 1668, du roi de France, la
compagnie , jetée par les causes que nous avons
énumérées dans les plus graves embarras, fut obli-
gée de faire, en 1670, remise de ses droits sur Ma-
dagascar entre les mains de Sa Majesté. ^
Le roi supprima le conseil souverain du fort Dau-
phin, par arrêt du 12 novembre 1670. La situation de
la colonie ne fit alors que péricliter, et les Français
se retirèrent successivement de l'île.
Malgré l'abandon de ses sujets, le roi de France
ne cessa pas un instant de considérer l'île de Ma-
dagascar commxC appartenant au domaine de la
couronne, auquel un arrêt du conseil d'État, de
juin 1686, réunit formellement cette île dans les
termes suivants : « Tout considéré. Sa Majesté
« étant en son conseil, vu la renonciation faite par
« la compagnie des Indes orientales à la propriété
« et seigneurie de l'île de Madagascar, que Sa Ma-
16 LIVRE I. — CHAPITRE I.
« jesté a agréée et approuvée, a réuni et réunit à
« son domaine ladite île de Madagascar, forts et lia-
« bitations en dépendant, pour par Sa Majesté en
« disposer en toute propriété, seigneurieet justice. "
Desédits de mai 1719, juillet 1720 et juin 1725,
consacrèrent les mêmes droits de propriété de la
couronne de France sur l'île de Madagascar.
Lors de cette réunion de l'île au domaine de la cou-
ronne de France, M. de Mondevergue eut le choix
de rester gouverneur de cette possession ou de re-
tourner en France. 11 prit ce dernier parti, et ce
brave officier qui avait administré le pays avec sa-
gesse et rétabli la paix dans la colonie; ayant été
calomnié par son successeur, fut emprisonné au
château de Saumur où il succomba sous le poids
du chagrin.
L'amiral de La Haye lui avait succédé en 1670.
11 était arrivé au fort Dauphin muni de pouvoirs
illimités, avec une nouvelle flotte de neuf vaisseaux
armés en guerre et appartenant au roi. Le sieur
Dubois, dans son voyage aux îles Daiiphme etMas-
carekjne, raconte ainsi l'arrivée à Madagascar de
l'amiral de La Haye : « Le 2/i novembre, M. de La
« Haye descendit à terre, accompagné des officiers
« de l'escadre et de ceux de sa maison. 11 trouva
« toute l'infanterie sous les armes pour sa récep-
« tion. Ils furent en la maison de M. de Monde-
« vergue, lors encore vice-roi ou gouverneur de
« l'île, en présence duquel et de M. de Champ-
« margou, lieutenant général, de M. de l'Espi-
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 17
fi nay, receveur général, et de plusieurs officiers et
« personnes notables, M. de La Haye fit ouverture
« des paquets du roi, et fit faire lecture de ses
« commissions.
« Le jeudi, li décembre, les préparatifs ayant
« été faits pour la réception de M. de La Haye, en
« qualité d'admiral gouverneur et lieutenant gé-
« néral pour le roi, la chose fut exécutée ainsi.
« Les troupes d'infanterie, tant de l'île que celles
« de la flotte du sieur admirai étant sous les ar-
« mes et les Français, habitants en l'île, et plu-
« sieurs originaires qui avaient été mandés estant
« présents, Monsieur l'admirai sortit de son logis
« accompagné de Messieurs de la Mission, et de
« M. de Gratteloup, maréchal de camp, de M. de
« La Baturière, aide de camp, de M. de Champ-
« margou, lieutenant général, du sieur La Case, de
« plusieurs officiers, garde et maison de M. l'ad-
« mirai. Hs furent jusque sous la porte du fort,
fi oîi était dressée une espèce de throsne. Chacun
« y prit son rang selon sa qualité. L'on imposa le
« silence et le secrétaire du conseil lut les com-
« missions du roi données en faveur de M. de La
« Haye, par lesquelles il parut que Sa Majesté, vou-
« lant maintenir les pays orientaux et peuples
'( d'iceux qui sont ou seront sous son obéissance,
« a trouvé ne pouvoir faire un meilleur choix que
« celui de la personne de M. de La Haye, es
« qualités sus-dites, lui donnant Sa Majesté pou-
« voir de commander en toutes choses, régir,
2
18 LIVRE I. — CHAPITRE I.
« gouverner, faire et ordonner tout ainsi que le-
« dit sieur de La Haye le jugerait à propos pour
« le bien et avantage de Sa Majesté ; mesme pou-
« voir d'exercer la justice souveraine es dits pays
« obéissants, tant sur les ecclésiastiques que sur
<( toutes autres personnes en général. Ensuite de
« quoi les officiers prêtèrent serment de fidélité
« à Sa Majesté et d'obéissance à M. de La Haye.
« Le mesme jour, M. l'admirai prit possession de
« l'isle au nom du roy. »
Sous le gouvernementdu comte de Mondevergue,
comme sous celui de l'amiral de La Haye, M. de
Champmargou avait continué à résider au fort Dau-
phin, n y jouait le principal rôle dans la direction
des affaires, par suite de sa triple et essentielle con-
naissance des hommes, des choses et des lieux. Un
chroniqueur affirme, sans que rien puisse faire ju-
ger de la vérité de son assertion, qu'il fit échouer
à dessein une expédition dirigée contre un des chefs
indigènes, par ordre du dernier gouverneur géné-
ral, dans le but de dégoûter celui-ci d'un pays, où
lui-même regrettait de ne plus occuper que le se-
cond rang, après y avoir possédé si longtemps le pre-
mier. Quoi qu'il en soit, l'insuccès éprouvé parM. de
La Haye fit en effet sur lui une impression de telle
nature qu'il prit la résolution de quitter le fort Dau-
phin et de porter ses forces à Surate. Le départ de
l'amiral fut suivi de la mort de La Case et de celle
de M. de Champmargou. M. de La Bretesclie, qui
succéda à ce dernier, était le gendre de La Case, mais
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 19
il n'en avait ni les talents ni la considération. 11
désespéra de se maintenir dans l'ile avec les débris
de la colonie, affaiblie chaque jour par les guerres
contre les indigènes et les discordes intestines.
L'exemple de M. de La Haye le gagna et, profitant
du passage d'un navire qui se rendait à Surate, il
abandonna le pays ; à peine était-il à bord avec sa
famille et quelques amis qu'il aperçut un signal de
détresse qui arrivait de la terre qu'il venait de quit'
ter. On mit immédiatement à la mer la chaloupe
qui fut assez heureuse pour arriver à temps et pour
recueillir, au pied du fort Dauphin, les malheureux
qui venaient d'échapper au massacre des Français par
les indigènes. Ce tragique événement, suite de la
longue irritation produite par l'imprudent fana-
tisme religieux du père Etienne, eut lieu à la fin de
l'année 1672. lie Gentil, dans son Voyage dans les
mers de l'Inde, raconte que les Français furent sur-
pris sans défense, dans leur église située hors du
fort, pendant la messe de minuit, et que ceux qui
purent s'en échapper, allèrent, avec quelques fem-
mes du pays, chercher asile à l'île Bourbon où ils
s'établirent.
L'ile Bourbon n'avait, à cette époque, que fort
peu d'habitants. A part les douze hommes qui y fu-
rent déportés par Pronis et qui en revinrent, dit
Flacourt, « bien sains et gaillards, » elle ne reçut, à
cette époque , aucun explorateur. M. de Flacourt
y envoya, en 1 65 /i, huit blancs accompagnés de
six nègres, pour l'occuper et la reconnaître. Cette
20 LIVRE I. — CHAPITRE 1.
petite colonie y vécut heureuse et dans la plus grande
abondance pendant quatre ans ; mais se trouvant
sans communication régulière avec l'extérieur, ils
profitèrent du passage d'un navire anglais pour
se rendre dans l'Inde. L'île Bourbon était encore
inhabitée, lorsque vers 1665, selon le rapport de
l'abbé Raynal, elle servit encore de refuge aux
Français échappés du fort Dauphin. «La santé, l'ai-
« sance, la liberté dont ils jouissaient déterminè-
« rent plusieurs matelots des vaisseaux qui allaient
« y prendre des rafraîchissements à se joindre à
« eux. « On peut donc dire que la colonie de Bour-
bon fut en quelque sorte la fille de celle de Mada-
gascar. Aujourd'hui Bourbon fait entendi'edes pa-
roles éloquentes en faveur de la grande île Male-
gache et lui rend, ainsi que nous le verrons plus
loin, l'hommage que mérite l'ancien berceau de
ses aïeux.
Au commencement du dix-huitième siècle, l'at-
tention de la France fut de nouveau attirée par l'im-
portance politique et maritime de Madagascar. L'in-
génieur de Cossigny y fut envoyé en 1733 pour
explorer la baie d'Antongil.
En 1746, le général de La Bourdonnais va éga-
lement examiner et étudier le pays.
La compagnie des Indes cherchait depuis long-
temps à fonder un établissement dans l'île Sainte-
Marie. Elle en trouva bientôt l'occasion. Le 30 juil-
letl750, cette île futcédée àla France par Béti, fille
de Tamsimalo, dernier souverain décédé de Foule-
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 21
pointe et de toute la côte comprise entre ce lieu et
la baie d'Antongil. Cette cession fut faite également
par les grands chefs du pays \
' Voici l'acte qui conslalc celle cession :
« L'an des Français 17o0, sous le règne de Louis te Bien- Aimé,
« quinzième du nom , roi de France et de Navarre , Béti , fille el
« hérilière du royaume et de tous les droits de feu Tamsimalo (ou
« Ralziiïiilaho), son père, en son vivant roi de Foulepoinle et des
« autres pays de la côte de l'est de ]Madagascar, dejiuis 18" 30' de
(< latitude méridionale, en remontant vers le nord , jusqu'à la baie
« d'Antongil, située par lii" 30' de latitude aussi méridionale, sou-
« verain de tous les [lays et iles adjacents,
u A tous les princes de son sang, à tous les grands de son royaume,
«chefs de village, commandant pour lui dans ses États, à tous
«autres, ses sujets quelconques, aux habitants de l'île Sainte-
« Marie, et à toutes les nations du monde qui ont el peuvent avoir
« commerce avec la partie de l'île de Madagascar qui forme son
<( royaume,
« Fait savoir et notifie, par ces présentes, que feu Tamsimalo , son
« père, et ELLE-mèmc, depuis plusieurs années, ayant eu dessein,
« pour le bien de ses Etats et de tout son peuple, de faire leur pos-
« sible pour attirer la nation française dans leur pays, par [tréfé-
« renceauv autres cantons de Madagascar, ils ont requis, à diverses
« reprises, les capitaines des vaisseaux de la compagnie des Indes
« de France, qui viennent traiter annuellement chez lui des vivres,
« et pour bestiaux et esclaves, de demander en son nom et pour lui,
« à Sa Majesté Louis olinzième, uoi France et de Navarre, cl à la
«compagnie, qu'il protège rélablissemenl d'un comptoir français
« sur les terres de sa dépendance eu l'île de Madagascar ; qu'ils ont
« chargé récemment le sieur Gosse , officier , qui a fait plusieurs
« traités pour la compagnie dans les escales de son royaume, de
« solliciter messire Pierre-Félix-Barlhélemi David, écuyer, gouver-
« ncur général pour le roi el la compagnie des îles de France et
« de Bourbon, de consentir qu'il soit procédé à l'établissement pour
« lequel ils ont conjointement offert, promis et se sont obligés , et
« EELE s'offre , promet el s'oblige , de céder, abandonner, livrer et
« bailler, pour en être mis en pleine jouissance et possession , à sa
22 LIVRE I. CHAPITRE I.
[[éritière du royaume de son père, Béti voulut
témoigner aux Français la satisfaction qu'elle éprou-
vait de les voir venir former un établissement per-
« Majkstk Louis quinzième , et à la compagnie française des Indes,
« le Icnain qui lui serait nécessaire.
« Le décès de Tamsimalo, son père, étant arrive dans l'intervalle du
« retour dudit sieur Gosse, elle, héritière du royaume de feu son père
« et de tous ses droits, a su, à l'arrivée du sieur Gosse, depuis peu de
« retour dans une des escales de son royaume, et chargé des ordres,
(( volontés et pouvoirs do messire Pierre-Félix-Barlhélemi David,
« qu'il ne peut s'établir de comi)toir français sur les terres de son
« royaume qu'au moyen qu'il soit fait un abandon entier, et sans
« aucune restriction , de l'île de Sainte-Marie , de son port et de
« l'îlot qui le ferme.
(( En conséquence de quoi, et pour mettre à exécution le projet,
« à jamais avantageux à son peuple et à son royaume , de faciliter
« un établissement chez elle, et d'y maintenir les Français ,
« Elle, Béti, reine de Foulepointe, avec toute sa famille, assistée
« des grands de son royaume , des chefs et des commandants des
« villages qui lui appartiennent, s'est embarquée sur le vaisseau de
« la compagnie de France, le Mars, pour se rendre à l'île de Sainte-
« Maiiie, où, étant en présence des sieurs Adam de Yilliers, capi-
(( laine dudit vaisseau, du sieur Gosse , officier chargé de traiter de
« l'acquisition de Sainte-Marie, et d'arborer le pavillon français
« pour y faire l'établissement qu'elle demande ; des sieurs Vizéz,
«premier lieutenant; Nageon , second lieutenant; Damain et de
« Ravenel , tous deux premiers enseignes , et Maingaud , écrivain
« dudit vaisseau le Mam, et des soussignés, grands, chefs, commau-
« dants des villages de son royaume, et ses sujets , par elle appelés
« pour être témoins de la cession et de l'abandon qu'elle fait au sieur
« Gosse, à ce présent et acceptant pour S. M. le Roi de France,
« Louis quinzième, et la nation française,
« Elle dédare, veut et entend, qu'à commencer de ce jour, l'île
« Sainte-Marie, située par le 10" de latitude méridionale, deux à trois
« lieues à l'est de la cote orientale de Madagascar, cesse de faire partie
« de ses États, qu'elle a hérités de ses pères, et qu'elle doit laisser à
« ses successeurs; mais, au contraire, soit et demeure toujours ap-
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 23
manent dans son pays en leur cédant en toute pro-
priété l'île de Sainte-Marie. Legentil rapporte qu'à
son retour de l'île de France, Béti fit une seconde
« partenant, avec son port et l'îlot qui le ferme, à S. M. Louis QriiNZE,
« ROI DE France et de Navarre, pour servir au commerce de la com-
« pagnie des Indes, cédant, abandonnant, livrant et transportant
« tous ses droits quelconques sur ladite île et ses dépendances audit
« seigneur roi de France et à sa compagnie des Indes, pour par ledit
« seigneur roi de France et sa compagnie des Indes en être pris pos-
« session et pleine jouissance de ce moment, et y rester à perpé-
« tuité, comme maîtres pleins, puissants et souverains seigneurs
« d'icelles, sans être tenus de payer à elle, Béti, ni à aucun de ses
« successeurs, aucuns droits et rétributions pour cause de ladite ac-
« quisition ; reconnaissant, elle, Béti, S. M. Louis XV, et sa compa-
« gnie des Indes, pour souverains maîtres et seigneurs indépendants
« de ladite île et de son port, pour en jouir et disposer comme il leur
«avisera bon être: promettant, elle, Béti, reine, sa famille, les
« GRANDS de son royaume, les chefs et commandants de ses villages,
« à ce présents et consentant, pour les droits du royaume et parlicu-
« liers, soutenir, proléger, maintenir, défendre contre tout trouble
« et empêchement de la part des naturels de l'île de Madagascar ou
« autre nation qui voudraient interrompre ou s'opposer à leur établis-
« sèment, les sujets de S. M. le roi de France et les employés de la
« compagnie des Indes, en pleine paix et jouissance et entière posscs-
« sion de l'île Sainte-Marie et de ses dépendances ;
« Veut pareillement et entend, ladite reine Béti, que la concession
« et l'abandon qu'elle fait aujourd'hui , de son plein gré et de son
« mouvement volontaire , pour le bien de ses peuples et de son
« royaume, soit et demeure stable , à perpétuité, sans que , pour
« quelque motif que ce puisse être, aucun de ses héritiers, sujets
« ou autres nations, pour raison d'aucuns droits ou cessions parti-
« culières, puisse prétendre à en débouter la nation française, au-
« jourd'hui en possession de ladite île et de ses dépendances. »
« Reconnaissant, par ces présentes, ladite reine Béti, qu'elle a
« reçu du sieur Gosse, de la part de S. M. le roi de France et de la
« compagnie des Indes, à titre de compensation, dédommagement
« échange, une certaine quantité d'effets à elle propres et conve-
24 LIVRE I. — CHAPITRE 1.
donation de l'île Sainte-Marie aux Français qui en
reprirent possession en 1754.
En 1758, le gouverneur de l'île de France , Du-
« nables, dont elle est conlentc, ainsi que les grands du royaume, à
« ce présents et acceptant, comme chargés des intérêts de leur keine
« et de sa couronne,
a Déclare, Béti, à tout le royaume de Foulepointe, à ses alliés et
« aux rois de Madagascar, ses voisins, que les Français sont et de-
« meurent quittes à perpétuité, envers tous les rois de Foulepointe,
« ses descendants , et autres qui pourraient y prétendre ; et qu'ELLE
« veut et entend qu'ils soient reconnus, par tous les peuples de Ma-
« dagascar, pour seuls maîtres et souverains de l'île Saime-Marie,
« son port et l'îlot qui le ferme;
« Veut que copie du présent acte soit déposée dans son trésor,
« pour demeurer et passer à ses descendants; qu'il soit envoyé des
« courriers dans les principaux établissements de son royaume,
« pour donner avis à tous ses sujets, même aux peuples voisins et
« ses alliés, de la prise de possession de ladite île par les Français.
« Et a signé ladite HEi>iE Béti, de sa marque et de son cachet,
« qu'elle a fait reconnaître par les grands de son royaume.
« Et ont aussi signé les sieurs acceptant et témoins de la prise de
« possession, dans le port de l'île de Saime-Mauie, en la partie orien-
« laie de l'île de Madagascar, le 30 juillet 1730. »
« Gosse, Adam de ViUiers, J. Vizèz, Xageon de l'Estamj,
Kerostain, de Ravenel, Maingaud. »
En marge est une empreinte en cire rouge, suivie de ce signe f,
et apostillée de ces mots : a Cachet et marque de Béti, reine de Fou-
« lepointe, fdle du défunt roi, seule héritière de ses biens ; »
Et une autre empreinte de cire, suivie de ce même signe et de
ces mots : « Marque de la Reine, mère de Béti. »
Suivent les marques ( f ) de Bécalanne, beau-père du roi , chet
à Fénériffe et de Diennesenhar, petit-fils du roi ; Quintade, chef de
Foulepointe; Vomaisse, chef de Foulepointe; Ponerif, chef de Fou-
lepointe; Ratssora, chef de Fénériffe; 1 ou7oMsara, chef delà baie
d'Antongil ; Tempenendric, chef de Foulepointe; Mananpiré, chef de
Foulepointe; Diamanette, chef de Mahambou ; Natte, chef de Massi-
néranou; Fatara, chef à Foulepointe; Rafizimoine, chef de Foule-
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 25
mas , réserva par un décret , pour le compte du
roi, le privilège du commerce sur toute la côte.
Vers 1761 , des établissements de commerce appar-
tenant à des Français embrassaient la côte orientale
de Madagascar dans sa plus grande étendue depuis
le fort Dauphin jusqu'à la baie d'Antongil. On voit,
quelques années plus tard , en 1767 , le gouverne-
ment français reprendre ses anciens projets et re-
vendiquer officiellement le privilège exclusif du
commerce malegache et faire de Foulepointe le
centre de ses opérations.
Enfin, en 1768, M. le comte de Maudave est chargé
d'aller relever à Madagascar le fort Dauphin dont il
venaitd'être nommé commandant pour le roi. Grâce
àsa modération personnelle et à un système bien en-
tendu d'économie, M. de Maudave serait peut-être
parvenu à faire prospérer la colonie , sans les con-
tinuels changements de politique qui se succé-
daient dans la métropole et qui entravèrent néces-
sairement ses projets. La jalousie permanente des
administrateurs de l'île de France fut également
\mnie;Lahaibé; Sivoiigmiorrctc, chef àMacnbou ; Meabolouluu, chcl'
de Maenbou ; Piamhonne, chef à Maenboii ; Ynaiguisse ; MaUlaza ,
chef duBanivoul; Ramamamou, chef du Bauivoul; Dianperavola,
chef à Foulepointe; /{a/mo«7ie, chefà Foulepouile; Ratcisagaij, chef
de la grande île Sainle-Marie ; liamansoujjmmp ; Bérigny ; Racaca,
chef de Sainle-Marie, résidant sur Loquay (ilôt situé à l'enlrce du
|jorl); hiamanharé, chef de Laivande, île Sainte-Marie ; Tanpenen-
(iiennc, chef de la grande île Sainte-Marie; Embousenga, chef de la
grande ile Sainle-Marie ; Rambonnccouluu, chef de la grande ile
Sainle-Marie.
26 LIVRE I. — CHAPITRE I.
pour lui un grand obstacle; 31. de Maudave , renon-
çant au système militaire, avait proposé au gou-
vernement un plan nouveau de colonisation « pour
le seul objet de commerce.» Dès les premiers mois,
les subsides lui manquèrent pour l'installation
même de sa colonie et la métropole lui refusa bien-
tôt tout secours. Il avait obtenu des chefs du pays
la cession spéciale d'une étendue de neuf à dix
lieues de terre sur les bords de la rivière de Fanza-
hère où il essaya de former un établissement, mais
il fut, faute de ressources, forcé d'abandonner
bientôt ce premier essai. M. le comte de Maudave
quitta la colonie en août 1769.
La France absorbée alors par la guerre d'Améri-
que renonça, pour le moment, à toute opération mi-
litaire ou commerciale sur la grande île africaine.
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 27
CHAPITRE II.
Sommaire. — Gouvernement du comle de Beuyoswki. — Jalousie du
gouvernement de l'île de France. — Le nouveau gouverneur général
acquiert une grande influence dans le pays. — Il reste trois années
sans recevoir de nouvelles de la métropole. — Son courage et sa
fermeté. — Le 16 septembre 1776, les chefs lui offrent la souve-
raineté de l'île. — Arrivée des commissaires royaux à Mada-
gascar. — Le comte de Benyowski leur remet sa démission. —
Il se considère dès lors comme Chef suprême de l'île. — Grand
Kabar. — Discussion de la constitution malegache. — Départ de
Benyowski pour la France. — 11 passe en Amérique. — Son retour
à Madagascar. — Expédition dirigée de l'île de France contre lui.
— Sa mort. — Son portrait. — Considérations générales. — Aban-
don des établissements formés par lui. — Explorations de Lescalier,
de M. Bory Saint-Vincent. — Le général Decaen envoie à Tama-
taveM. Sylvain Roux avec le titre d'agent général. — Les Anglais
s'emparent, en 1810, dcTamataveetdeFoulcpointe. — Capitula-
tion de M. Sylvain Roux. — Occupation momentanée par les An-
glais du port Louquez. — Interprétation du traité de Paris. — Re-
prise de possession de nos établissements par les administrateurs
de l'île Bourbon, en mars 1817.
Ce fut en 1773, que le comte polonais Maurice de
Benyowski reçut du gouvernement français la mis-
sion de fonder un grand établissement dans la baie
d'Antongil. Après sa merveilleuse évasion du
Kamtschatka, le comte de Benyowski s'était rendu
28 LIVRE I. — CHAPITRE II.
à l'île de France, où il avait conçu l'idée d'un éta-
blissement pour Madagascar.
Il vint en France, en 1772, exposa ses plans, et
obtint le commandement d'une expédition consi-
dérable; mais, à l'île de France, ses projets ren-
contrèrent tant de malveillance qu'il ne put venir
mouiller, dans la baie d'Antongil , que le l/i février
mil. Il prit possession de l'île de Madagascar au
nom du roi de France et en fut reconnu pour gou-
verneur général. 11 débarqua au fond de la baie
d'Antongil, sur les bords de la rivière Tungumbaly,
dans un endroit qu'il nomma Louisbourg. Les
chefs et les députés des districts environnants
vinrent immédiatement s'engager par serment à
coopérer, en ce qui dépendait d'eux, à la réalisa-
tion des plans de prospérité conçus par le chef
hardi de la nouvelle expédition. Benyowski s'em-
pressa de construire des forts et d'établir des postes
de défense le long de la côte orientale à Angontzy,
dans l'île Marosse, à Fénérifîe , à Foulepointe , à
Tamatave, à Manahar et à Antsirak.
Dès les premiers mois de son gouvernement , la
colonie fut paisible. Une seule peuplade, les Zaffi-
Rabé , ayant rompu leurs serments et menaçant
la tranquillité de l'île , Benyowski leur acheta
leurs villages et sut plus tard échapper à une ten-
tative d'empoisonnement qu'avaient essayée contre
lui ces ennemis acharnés. Poussé à bout, il les
contraignit par la force à se réfugier dans les forêts
de l'île. Dans la suite , les peuplades qui s'atta-
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 29
clièrent à Benyowski se chargèrent de la répres-
sion des Zaffi-Rabé et de ses autres ennemis. Mais
la fièvre avait fait autour de lui de grands et irré-
parables ravages. Atteint lui-même par le mal, il
se fit transporter dans File Marosse où l'air lui
avait paru moins insalubre qu'à Louisbourg, puis
dans une plaine située à neuf lieues environ dans
l'intérieur, où règne une température bienfaisante,
et que, dans leur langage pittoresque , les Maie-
gâches appellent la Plaine de la santé.
Cependant la haine jalouse des gouverneurs de
l'île de France poursuivait sans relâche l'établis-
sement de Madagascar, et son nouveau gouverneur
général. Un intendant lui fut envoyé de l'ile de
France. Cet émissaire avait reçu des ordres secrets
qui eussent paralysé et ruiné de fond en comble la
colonie nouvelle, sans l'infatigable vigilance de son
chef. Ces obstacles, quelle qu'en fût la portée, ne
découragèrent pas le comte de Benyowski. Par ses
ordres, des interprètes qu'il avait soin d'accréditer,
parcouraient le pays , pénétraient dans les pro-
vinces les plus reculées, contractaient des marchés
et nouaient, en son nom , des alliances avec ceux
d'entre les chefs qui n'avaient pu assister à la
grande assemblée et prêter le serment d'usage.
Faisant partager ses vues d'avenir et ses travaux
pai' les indigènes, il perçait de tous côtés des routes
et des canaux, construisait des forts des bâti-
ments de tout genre.
Chaque jour arrivaient, à Louisbourg, des dé-
30 LIVRE I. — CHAPITRE II.
pûtes envoyés par les naturels, soit pour offrir à
Benyowski des secours contre les Zaffi-Rabé, soit
pour solliciter de lui des traités d'alliance et d'a-
mitié. Dans une excursion que Benyowski fit à
Foulepointe, les Bétanimènes, les Fariavahs et les
Betsimsaracs le prirent pour arbitre des différends
qui les divisaient. Ces peuplades écoutèrent et sui-
virent avec respect les conseils du gouverneur
français et conclurent une paix qui devait avoir les
résultats les plus heureux pour la prospérité de la
colonie. Le kahar ou grande assemblée générale où
fut discutée cette importante affaire, était composé
d'environ vingt-deux mille naturels.
A son retour à Louisbourg, Benyowski apprit
que les Zaffi-Rabé, au nombre detroismille, avaient
paru en armes dans les environs, et demandaient à
présenter leurs plaintes au gouverneur. Celui-ci.
n'hésita pas à se rendre au milieu d'eux, accompa-
gné seulement d'un interprète. Là, il écouta les
plaintes des chefs et leur répondit avec succès. Mais
à peine avait-il achevé son discours qu'il se vit en-
touré et menacé sérieusement par cette peuplade
barbare. 11 allait succomber, lorsque cinquante Ma-
legaches, conduits par un officier européen, arri-
vèrent à son secours et attaquèrent les Zaffi-Rabé.
Dans cette circonstance, Benyowski échappa à la
mort par un miracle qu'il dut à son sang-froid et à
sa rare présence d'esprit. Obligé de se défendre
avec son épée seulement, et de se faire jour dans la
mêlée, il fut couché en joue à bout portant par un
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 31
indigène. Ne pouvant éviter le coup, Benyowski
lui cria avec force, dans la langue du pays : « 6^0-
qiiin, ton fusil ne partira pas ! » Le hasard ayant ac-
compli cette prédiction, le naturel jeta son arme à
terre et s'enfuit avec ses compagnons, en poussant
des cris et en disant : « Nous sommes perdus, c'est
un ampoumchave, un sorcier. »
Trois années s'écoulèrent ainsi, sans qu'aucune
nouvelle arrivât d'Europe pour aider et encourager
la nouvelle colonie. Benyowski aurait infaillible-
ment succombé dans une telle position, contre les
attaques des Sakalaves du Nord, sans les secours
que lui prêtèrent les peuplades de la côte orientale
qui prirent les armes en sa faveur et repoussèrent
plusieurs foisl'ennemi. Abandonné par la métropole,
poursuivi sans relâche par les incroyables intri-
gues du gouvernement de l'île de France, le comte
de Benyowski fut amené alors peu à peu à profiter
d'une circonstance que le hasard avait fait naître
et qui devait influer étrangement sur la fin de la
carrière publique de cet homme singulier.
Vers le commencement de l'année 1775, il avait
appris qu'une vieille femme malegache, nommée
Suzanne, qu'il avait ramenée avec lui de l'île de
France, disait avoir été vendue aux Français en
même temps que la fille de Ramini , dernier chef
suprême de la province de Manahar. Elle déclarait,
en outre, qu'elle reconnaissait en Benyowski le fils
de cette princesse, et, par conséquent, l'héritier des
Ampandzaka-bé,dignité souveraine qui s' était éteinte
32 LIVRE 1. CHAPITRE II.
par la mort de Ramini. Les paroles de la vieille
Malegache avaient produit une révolution parmi
les chefs des environs. Ils s'étaient assemblés plu-
sieurs fois et après s'être consultés, ils avaient dé-
claré qu'ils n'attendaient que le moment favorable
pour honorer en Benyowski le sang de Ramini. A
cette même époque, un vieillard de Manahar qui
se disait inspiré, prédisait que des changements
considérables allaient avoir lieu dans le gouverne-
ment de l'ile, et que le descendant de Ramini se fe-
rait bientôt connaître. 11 n'en fallut pas davantage
chez un peuple superstitieux comme le sont tous
les peuples dans l'enfance. Les esprits furentvive-
ment agités par ces prophéties.
Le 16 septembre 1776, un cortège, composé
de douze cents hommes environ, et précédé des
grands chefs, se présenta devant la maison de
Benyowski, en demandant à lui faire une com-
munication importante. Lorsque les saints furent
échangés, Rafangour, chef de la nation des
Sambarives, se leva, et s'adressant au gou-
verneur, lui dit avec solennité : « Béni soit le
« jour qui t'a vu naître ! Bénis soient tes parents
« qui ont pris soin de ton enfance! Bénie soit
« l'heure où tu posas ton pied sur le sol de notre
« île î — Les chefs malegaches ayant entendu dire
« que le roi de France avait l'intention de te retirer
« de ce pays et qu'il était fâché contre toi, parce
« que tu as refusé de faire de nous des esclaves, se
« sont réunis et ont tenu des kabars pour aviser à
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 33
« ce qu'il fallait faire, si ces rapports étaient vrais.
« Leur amour pour toi m'oblige en ce jour à te ré-
« vêler le secret de ta naissance et de tes droits sur
« cette immense contrée, dont tous les habitants
« t'adorent. Oui, moi, Rafangour, le seul survivant
« de la famille de Ramini, je renonce à mes
« droits sacrés pour te déclarer l'unique héritier
« légitime de Ramini. Zanaar, le bon génie qui
« préside à nos kabars, a inspiré à tous les chefs la
« volonté de te reconnaître pour leur ampandzaka-
« bé ', etde jurer que loin de t'abandonner jamais,
« ils protégeront au contraire ta personne, au péril
« de leur vie, contre les violences des Français. »
D'autres discours empreints des mêmes sentiments
furent prononcés par les principaux chefs, et en
quittant leur nouvel ampandzaka-bé, ils lui donnè-
rent, en se prosternant devant lui jusqu'à terre, les
marques d'un respect qui n'est dû à leurs yeux
qu'au représentant de la puissance souveraine.
Quand cette manifestation des chefs malegaches
fut terminée , trois officiers de la garnison coloniale,
accompagnés d'un détachement de cinquante hom-
mes , vinrent trouver le comte de Renyowski et lui
déclarèrent fermement que les déloyales intrigues
de l'administration de l'ile de France les avaient
décidés à unir leur sort au sien et qu'ils étaient ré-
' Le inol mii[Qg^die.Impa7idz-aka signifie, prince, comme Aiidrian
signifie noble, l.e litre d'ampandzaka est donné aux membres de la
famille royale, elà tous ceux qui tiennent par le sang au souverain.
3
34 LIVRE I. CHAPITRE II.
soins à ne rabandonner jamais. BenyoAvski crut de-
voir leur adresser des remontrances pleines de sa-
gesse, auxquelles ils répondirent qu'ils s'étaient
entendus avec les chefs de la province et qu'aucune
considération ne les ferait renoncer à leur projet.
Un grand kabar eut lieu le lendemain. Les chefs
renouvelèrent leur déclaration de la veille et enga-
gèrent Benyowski, au nom du peuple malegache, à
quitter le service du roi de France et à indiquer la
province qu'il désirait choisir pour lieu de sa rési-
dence , afin qu'on y bâtît une ville. Benyowski ré-
pondit que son intention était bien de se démettre
des fonctions de gouverneur général; mais qu'il
croyait devoir attendre l'arrivée des commissaires
français qui viendraient, dans peu de temps, visiter
la colonie et entre les mains desquels seulement il
pouvait se dégager de ses serments envers la France.
Il ajouta que , quant à la ville dont on souhaitait la
fondation , l'emplacement le plus convenable serait
le centre de l'île. Il développa à cette occasion le
plan de gouvernement qu'il lui paraîtrait convena-
ble d'adopter. Quand il eut fini , un des chefs reçut
des indigènes de l'assemblée l'ordre de veiller à ce
qu'aucune tentative ne fût commise contre la vie
ou la liberté de leur ampandzaka-bé.
Les commissaires royaux dont avait parlé Be-
nyowski, MM. de Bellecombe et Chevreau, envoyés
parle gouvernement jaloux de l'île de France, ar-
rivèrent le 21 septembre 1776, et, jusqu'au 27, ils
s'occupèrent à visiter toutes les parties de l'éta-
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 35
blissement colonial. Ils remirent à Benyowski un
certificat constatant la parfaite régularité de son
administration , et reçurent de lui la démission de
sa charge. Ces formalités accomplies, ils se rem-
barquèrent précipitamment dans la crainte de su-
bir les atteintes de la fièvre et ne se firent pas faute
à leur retour de déprécier les actes de ce gouver-
neur général.
Dès ce moment , Benyowski se considéra comme
le chef suprême de Madagascar.
11 convoqua, le 10 octobre, un kabar général des
peuples malegaches et remplit toutes les cérémo-
nies du grand serment. Le 11 du même mois , l'acte
solennel et définitif qui constatait son élévation à la
dignité d'ampandzaka-bé fut lu trois fois à haute voix
et signé par trois des plus puissants chefs de l'île qui
étaient Javi, roi de l'Est, dont Foulepointe était le
chef lieu; Lambouine, roi du Nord, et Rafangour,
chef des Sambarives, habitants des environs de la
baie d'Antongil. Les grands chefs de toute la côte
orientale, depuis le cap d'Ambre jusqu'au cap Sainte-
Marie, s'étaient rendus à cette assemblée dans la-
quelle plus de cinquante mille Malegaches vinrent
se prosterner devant leur nouveau souverain. La
constitution malegache fut discutée et acceptée dans
les trois séances du 13, du 14 et du 15 de ce mois.
Cette constitution contenait dans son premier et
principal article l'institution d'un conseil suprême
composé de vingt-deux membres, choisis parmi
les chefs des diverses nations.
36 LIVRE I. — CHAPITRE II.
Ce fut alors que Benyowski crut le moment venu
défaire connaître aux chefs assemblés la nécessité de
conclure un traité avec la France ou tout autre pays,
afin d'assurer l'exportation des produits de l'ile. Il
ajouta qu'il avaitFintention de partir pour accomplir
ce projet. Le vieux chef Rafangour s'écria que c'était
courir à sa perte et engagea l'assemblée à ne pas
consentir à un tel dessein. Après une longue et ora-
geuse délibération, il fut arrêté que l'ampandza-
ka-bé se rendrait , ainsi qu'il le souhaitait , en
France ou dans un autre pays, avec de pleins pou-
voirs pour traiter, au nom de la nation malegache ,
mais quïl prendrait , avant de partir, l'engagement
de revenir à Madagascar, soit qu'il réussît, soit
qu'il échouât dans son entreprise. Enfin, le 10 dé-
cembre de cette même année 1776, Benyowski
s'embarqua à Louisbourg sur un brick qu'il avait
frété. En s'éioignant des rivages de Madagascar, il
put voir avec émotion l'immense concours de na-
turels qui s'y étaient rassemblés pour lui souhaiter
un heureux voyage et pour conjurer les maléfices
du mauvais génie, s'il tentait de s'attaquer à lui '.
A peine arrivé en France, Benyowski eut de
longues conférences où il expliqua au gouverne-
ment métropolitain quelle avait dû être sa con-
* Tous ces faits sont consignes dans les curieux Ménioiros qui
ont clé laissés par le conilc de Benyowski, et qui furent publiés pour
la première fois en anglais à Londres, en 1790; puis, traduits en
français et édités à Paris, en 1791, 2 vol. in-8".
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 37
duite. Il reçut une épée en récompense de ses
services qui, du reste, avaient déjà trouvé en Ben-
jamin Franklin un avocat chaleureux. Ce fut vai-
nement toutefois qu'il offrit ses projets de traité
à la France d'abord, puis à l'Autriche et à l'Angle-
terre.
Le comte de Benyowski, d'après les conseils
de Franklin, passa alors en Amérique où il sut
persuader et intéresser la jeune république, en lui
parlant de ses succès, de ses forts, de ses villes
malegaches, et de sa grande route royale d'Antongil
à Bombetok. Les Américains lui fournirent quel-
ques subsides pour consolider ces opérations, mais
sans toutefois y attacher un caractère officiel. Son
absence dura ainsi jusqu'en 1785. Le nouveau sou-
veraindu Madagascar se décida enfin à reprendre
la mer et, le 7 juillet, il arriva à l'île de Nossi-bé,
dans la baie de Passandava. 11 se rendit par terre
à la baie d'Antongil. Le roi du Nord, et une foule
d'autres chefs l'accueillirent avec le plus vif en-
thousiasme, ce qui démontrait qu'une absence
aussi longue n'avait rien changé à leurs bons sen-
timents pour lui.
Pendant que le nouveau souverain fortifiait le
village d'Ambodirafia dont il avait fait sa capitale,
qu'il établissait des postes à Manahar et dans d'au-
tres villages de la province, une expédition desti-
née à revendiquer notre droit de possession sur Ma-
dagascar se préparait contre lui à l'île de France.
Le 23 mai 1786, un navire de guerre expédié par le
38 LIVRE I. CHAPITRE II.
gouverneur, M. de Souillac, mouilla dan&labaied'An-
tongil. Soixantehommes durégiment dePondichéry,
après avoir débarqué, arrivèrent sans résistance au
pied du fort de Mauritiana, où Benyowski s'était
renfermé avec deux blancs et trente naturels. Un
feu de mousqueterie s'engagea entre la troupe et la
petite garnison du fort qui, par suite de la retraite
des Malegaches, se vit bientôt réduite aux trois
Européens. Au moment où Benyowski allait mettre
le feu à une pièce de canon chargée à mitraille et
pointée sur l'étroit sentier qui conduisait à la po-
sition où il s'était retranché, il fut frappé d'une
balle au sein droit. 11 mourut en brave. Son
corps resta trois jours sans sépulture. Ce fut M. de
Lassalle, un de ses officiers, qui le fit enterrer et
qui planta alors les deux cocotiers que l'on voit en-
core sur sa tombe.
Telle fut la mort du comte Maurice de Benyows-
ki, magnat de Pologne et de Hongrie ; tel avait
été le règne éphémère de cet homme vraiment su-
périeur dont les Malegaches vénèrent encore la
mémoire et auquel les Français n'ont rendu qu'une
justice tardive. Cependant ceux qui connaissent à
fond les choses, telles qu'elles sont à Madagascar,
et qui ont été à même d'examiner avec impartia-
lité les idées de colonisation et les actes successifs
de ce gouverneur général s'accordent à dire que sa
conduite politique envers les Malegaches qu'il sutad-
mirablement discipliner, ainsi que ses vues d'admi-
nistration appropriées au pays, sont destinées à
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 39
servir un jour de modèle à quiconque voudra fonder
à Madagascar un établissement sérieux et durable.
Le comte de Benyowski était très-brave, actif,
rude travailleur, entreprenant à l'extrême. Aussi
juste que ferme, aussi généreux qu'énergique,
il savait punir et récompenser à propos. Son ca-
ractère était plein de douceur. Affable et bon, di-
sent ses contemporains, il aimait à causer, mais il
parlait peu de lui-même et avait l'art d'écouter
avec complaisance. Il s'exprimait avec une éton-
nante facilité en neuf langues différentes. Le
comte de Benyowski avait, en un mot, des facultés
élevées qu'il devait plus encore à la nature qu'à la
brillante éducation qu'il avait reçue. Il possédait
au plus haut point les qualités nécessaires à ceux
que la Providence a créés pour convaincre, entraî-
ner et dominer les hommes.
Le comte de Benyov^^ski avait été nourri des
grands principes de l'école philosophique du dix-
huitième siècle * , et c'est à ces principes de tolé-
' Les Mémoires du comte de Benyowski sont semés de récils
touchants qui attestent des vues élevées et le plus noble cœur dans
celui qui en est à la fois l'auteur et le héros. Nous citons au hasard,
comme exemple, les lignes qui suivent: «Cette nation avait une cou-
rt tume étrange et cruelle qui était observée depuis un temps immé-
« morial.Tous les enfants qui naissaient avec quelques défauts, ou
« même certains jours de l'année qu'ils regardaient comme mal-
« heureux, étaient sacrifiés aussitôt. Le plus communément ils les
« noyaient. Le hasard me rendit témoin de cette coutume barbare,
« quand je descendais la rivière pour me rendre à la plaine de
« Louisbourg. J'eus le bonheur, le jour de mon départ, de sauver
40 LIVRE I. — CHAPITRE II.
rance, à ces idées écleiirées et libérales qu'il a dû
principalement les succès obtenus par lui sur ces
peuplades sauvages que sa bonté s'était entière-
ment conciliées. Si la métropole avait secondé,
comme elle avait promis de le faire, ce hardi et ex-
périmenté novateur, si le gouvernement de l'ile
de France n'avait pas incessamment entravé de toute
la puissance de son inertie l'établissement nouveau,
nul doute que le comte de Benyowski n'eût donné
pour toujours à la France cette grande et belle co-
lonie.
Cette vérité devient plus manifeste encore, lors-
que l'on compare la conduite politique du comte
de Benyo^vski à celle de ses inhabiles prédéces-
seurs. Il semble que ceux-ci avaient pris à tâche
d'aliéner à la France et de rendre hostiles à toute
idée de civilisation les peuples primitifs commis à
leur garde. En effet, si nous jetons un coup d'œil ré-
trospectif sur les administrations précédentes, que
voyons-nous ? Des hommes aveugles et cruels im-
posant leurs vices, leurs passions et leurs préjugés
à des barbares dont la naïve logique déconcertait
parfois leurs oppresseurs, des gentilshommes cor-
« la vieil trois de ces inforluiircs victimes. Je les fis transporter au
« Port-Louis, et, clans une grande fête que je donnai à tous les
« chefs du pays, je les fis jurer de ne jamais commettre à l'avenir
(i (le pareils actes de cruauté. Je regardai comme le plus heureux jour
(( (le ma rie celui de l'abolition de cette horrible coutume, qui était
(( un effet du fanatisme ou de quelqu'aulre préjugé non moins exé-
« crable. (Edition de Paris. Tome 11, page 277). »
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 41
rompus et blasés, récoltant pour prix de leurs vio-
lences inutiles et insensées les plus sanglantes re-
présailles.
Il est notoire que les premiers rapports des Eu-
ropéens avec les Malegaches furent excellents.
« Tous ces gens-là, dit le chroniqueur Dubois,
sont assez civils et courtois, n'ayant pas la bruta-
lité des autres nations noires. Ils sont spirituels et
fins, autrefois ces noirs estoient les meilleurs gens
du monde, et, quand ils voyoient un homme blanc,
ils estoient dans l'admiration et le respect, se cou-
chant à terre, quand il enpassoitun près d'eux , et si
on vouloit entrer dans leurs cases, ils se mettoient
sur le seuil de la porte et faisoient passer l'homme
blanc sur leur corps, disant que la terre n'estoit pas
digne de porter un homme blanc, croyant qu'il
eust quelque chose de divin ; mais à présent ils
sont bien changés d'humeur, n'ayant pas plus de
respect pour un blanc que pour un noir. Et cela
par le mauvais exemple qu'ils ont eu des Euro-
péens, qui font gloire du pesché de la luxure en ce
païs et qui leur débauschent souvent leurs femmes,
et, quand on leur presche la chasteté, ils se moc-
quent et disent que les blancs ne sont pas meil-
leurs qu'eux. »
Les Malegaches, de l'aveu de leurs maîtres
civilisés, étaient donc hospitaliers et doux. Ces
hommes blancs venus sur leurs merveilleux na-
vires avec leurs beaux uniformes, leurs armes à feu,
leur supériorité étrange, étaient des demi-dieux
42 LIVRE I. CHAPITRE II.
pour les naturels , et les populations surprises et
charmées les entouraient de respect et d'amour.
A peine arrivés, les colons de Pronis et de Fou-
quembourg se livrèrent aux plus coupables excès.
Pronis lui-même donnait l'exemple de l'immora-
lité la plus révoltante. Il faisait assassiner Piahou-
lou, l'un des chefs malegaches, parce que celui-ci
accusait le commandant français de lui avoir pris
des bœufs, accusation qui se trouvait parfaitement
fondée» Pronis ne se faisait pas faute d'intervenir
dans les querelles des tribus, non comme Be-
nyowski, le disciple de Franklin, mais pour leur
vendre son appui, moyennant du riz et des bes-
tiaux.
C'est ainsi qu'on le voit pour mille bœufs
aider une tribu à]en massacrer une autre, faisant
assassiner les amants, les maris et les pères des
femmes qu'il avait pour concubines, au mépris des
plus simples lois de l'hospitalité ; compromettant
ainsi la situation politique du pays au profit de ses
plus basses passions personnelles. Enfin, dernier
trait qui achève de peindre ce représentant de la
civilisalion et de la chrétienté, se trouvant un jour
en marché d'esclaves avec un capitaine hollandais
et pressé de livrer une marchandise qu'il avait ven-
due sans la posséder, Pronis fait ramasser par un
détachement soixante-treize individus qui étaient
dans les environs, presque tous de famille libre, et
il les vend sans pudeur au traitant : « Depuis ce
jour, dit Flacourt , aussitôt qu'un navire mouil-
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 43
lait sur la racle, toute la côte devenait déserte. »
Delaforest Desroyers, commandant deux vais-
seaux pour le duc de la Meilleraye, relâche à Sainte-
Marie pour réparer une voie d'eau. Il part en cha-
loupe et remontant une rivière, à la grande terre,
il envoie demander du cristal de roche à des gens
occupés à récolter leur riz. Les pauvres Malega-
ches ne demandent pas mieux que d'aller à la re-
cherche du cristal ; mais ils supplient le comman-
dant de les laisser finir cette cueillette, disant :
« que sans cela le riz s'égrènera et que leur récolte
sera perdue. » A ces mots, Delaforest furieux s'em-
porte, descend de son embarcation, chasse devant
lui les habitants d'un village épouvanté, saisit, en-
chaîne, frappe et menace de son épée les chefs et
leurs femmes. Les naturels indignés attirent dans
un piège le capitaine français et cinq de ses hom-
mes qui y sont massacrés ensemble.
Desperriers, digne lieutenant de Pronis, reçoit
la nouvelle de la mort de Desroyers. Il s'avise
d'en accuser les chefs du pays d'Anossi, situé à plus
de deux cents lieues de l'endroit où avait été com-
mis le meurtre. Desperriers entre dans le pays d'A-
nossi, surprend les habitants en pleine paix et les
massacre. Les détails de cette affreuse opération
méritent d'être signalés.
Un des chefs du pays, Dian-Panolahé était
venu s'établir à Fanzahère et, pour garantie de
paix, il avait laissé son fils aîné en otage au fort.
Une nuit, Dian-Panolahé est surpris dans son
44 LIVRE I. — CHAPITRE II.
soniQieil, enchaîné et conduit au fort Dauphin ,
après avoir vu piller et incendier sa demeure.
Un chef septuagénaire et sa femme sont massa-
crés dans un village voisin , tandis qu'un au-
tre détachement frappait endormis sur leurs nattes
un chef important, Dian-Rassoussa, et son fils. En
apprenant ces attaques et ces assassinats, le chef
principal du pays d'Anossi, Dian-Machicore, réu-
nit toute sa famille et se présente au fort pour ju-
rer que lui et les siens ne sont coupables d'aucun
tort envers les Français. Cette démarche si pleine
de grandeur ne produit aucune impression sur
Desperriers. Dian-Machicore et un de ses fils sont
mis aux fers et attachés par les pieds à un poteau,
auprès de Dian-Panolahé ! Deux autres fils du chef,
ses trois filles, quatre de ses neveux et plusieurs
autres membres de sa famille sont envoyés sur le
navire le Saint-Georges, en rade , pour être gardés
à vue.
A quelques jours de là, le pilote, commandant le
Saint-Georges, s'en vint dire au lieutenant de Pro-
nis que ses prisonniers le gênaient à bord. « Eh !
bien , descendez-les, répond Desperriers ; mais
qu'en ferons-nous à terre? »
Une embarcation du Saint-Georgesietahientot sur
la grève les Malegaches, les mains liées derrière le
dos, et quelques nègres, envoyés du fort, commen-
cèrent à zagayer ces malheureux sans défense. Un
missionnaire, le père Bourdaise, accourut et les
baptisa dans le sang, en élevant au ciel des actions
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 45
de grâces. Une jeune femme, déjà blessée, parvint
à s'échapper, se jeta à la mer en nageant vigoureu-
sement vers un bouquet de bois du rivage opposé.
Cependant Desperriers, du haut du fort, observait
tranquillement cette scène sanglante. Sur son or-
dre, une pirogue mise à l'eau et vivement poussée,
atteint la Malegache et un matelot l'achève à coups
d'avirons sur la tête. Le massacre fini, Desperriers
s'en alla trouver Dian-Machicore, qui ne ^savait
rien du malheur de sa famille et lui promit la vie à
lui et à tous les siens, s'il lui livrait son or. Le ciief
commanda à son fils d'aller chercher toutes ses ri-
chesses, et le jeune garçon partit pour son village
sous la garde d'un détachement.
« Ils arrivèrent au bois, dit le chroniqueur au-
quel nous empruntons ces détails, Dian-Bel (c'était
le nom du jeune homme) dit à sa sœur, qui gardoit
la maison, que, pour sauver la vie à son père et la
sienne, et celle de ses frères, elle allât quérir tout
l'or que le chef possédoit. La pauvre fille s'y en va
toute seule, au milieu de la nuit, à plus d'une lieue
dans la montagne et dans le bois. Elle apporte , au
bout de trois heures, un panier sur sa tête, où
étoient l'or, les colliers, les oreillettes et bracelets
de son père , et tout le meilleur qu'ils possédoient.
Non contents de cela,lesdits François pillèrent tout
ce qu'il y avoitdans la maison et s'en retournèrent
au fort le lendemain avec les prisonniers. Desper-
riers et les autres, trouvant qu'il y avoit quelques
cents gros d'or, dirent que Machicore se mocquoit
4^6 LIVRE I. CHAPITRE II.
et qu'il avoit bien plus d'or que cela. Alors, Des-
perriers et son lieutenant, après avoir fait aux chefs
reproches d'avoir fait tuer M. Delaforest (ce qu'ils
nioient et disoient qu'ils n'avoient aucune connois-
sance, ni affinité avec les nations de ces cantons-là
et qu'ils en étoient innocents), les François leur
dirent qu'il falloit qu'ils mourussent. Dian-Machi-
core supplia qu'on les envoyât en France où on
leur feroit leur procès, s'ils avoient mérité la mort;
mais Panolahé dit : « Puisqu'il faut que nous mou-
rions, allons à la mort. »
« Alors, après leur avoir annoncé le massacre de
leurs enfants, on les livra tout nus à des noirs qui
les tuèrent à coup de zagayes. Voilà, ajoute simple-
ment le chroniqueur, tout ce qui s'est passé depuis
le départ de VOurs jusqu'au départ du St-Georges.^^
M. de Flacourt était sans doute un homme in^
telligent et ferme, mais c'était un administrateur
ne connaissant que la politique impitoyable du sa-
bre. Il se vante, dans sa relation, d'avoir pillé et
brûlé cinquante villages en deux ans.
Nosalliés eux-mêmes furent maintes foisattaqués
et massacrés. Il parle lui-même de deux têtes cou-
pées qu'on lui présenta et qui avaient fort bonne
façon. Flacourt semblait se complaire à ces froides
et abominables plaisanteries. Un des chefs le per-
sécutant pour avoir un fusil, Flacourt en fit accom-
moder un, selon sa propre expression, c'est-à-dire
qu'il enjoignit à l'armurier de pratiquer un trou
sous la culasse et de le fermer avec du plomb. Heu-
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 47
reusement le malheureux indigène fut prévenu à
temps et la machine infernale n'eut pas de résultat
meurtrier, mais l'indignation des chefs fut telle
qu'ils prirent ce prétexte, dit Flacourt, pour mena-
cer les Français et leur déclarer la guerre.
Nous faisons grâce au lecteur de toutes les aménités
de ce genre que se permirent les premiers colons et qui
avaient, en somme, la portée politique la plus grave.
Nous passons également sous silence le fanatisme
de certains missionnaires, tels que le père Etienne,
et les rapines infâmes des premiers traitants. Nous
en avons assez dit sur ces tristes sujets pour faire
voir comment ces civilisateurs éclairés savaient
faire respecter en eux le pays dont ils étaient les
représentants, le roi dont ils étaient les envoyés,
le Dieu dont ils auraient dû être les apôtres de mi-
séricorde et de paix.
Puisse l'exemple de ces excès et de leurs tristes
conséquences politiques, puissel'histoire de ces fau-
tes de tout genre en détourner un jour ceux aux-
quels la Providence confiera le soin d'achever, à Ma-
dagascar, l'œuvre de civilisation si mal commencée
parles coupables aventuriers du dix-septième siècle!
Après la mort du noble et malheureux Benyowski,
et l'abandon des établissements qu'il avait formés,
la France n'eut plus à Madagascar qu'un commerce
d'escale et n'y conserva que quelques postes de
traite, sous la direction d'un agent commercial et
sous la protection d'un détachement militaire fourni
par la garnison de l'île de France. Ainsi donc, de-
48 LIVRE I. — CHAPITRE II.
puis lG/i2 , année de la fondation du fort Daupiiin
jusqu'en 1786, les établissements français de Ma-
dagascar furent tour à tour occupés , abandonnés
et occupés de nouveau , selon que l'exigèrent nos
vues, nos convenances, etdes circonstances locales.
A une époque plus rapprochée, en 1792, la Con-
vention nationale, malgré les graves préoccupations
du moment , donna mission à M. Lescalier d'aller
étudier la grande île malegaclie et d'y choisir une
position avantageuse pour la colonisation. Lesca-
lier adressa au gouvernement un rapport tout à fait
favorable. Il attribuait l'insuccès des tentatives an-
térieures , particulièrement au mauvais esprit qui
y avait présidé. En 1801, l'administration de File
de France confia une semblable mission à M. Bory
Saint-Vincent. Cet officier distingué déclara , que
Madagascar seul pouvait donner à la France une
position forte dans la mer des Indes et que cette
grande île lui paraissait appelée un jour à rempla-
cer avantageusement Saint-Domingue. En 180/i,
le général Decaen prit des mesures d'organisation ,
relatives aux possessions françaises de Madagascar.
Il en déclara Tamatave le chef-lieu et y envoya
M. Sylvain Roux avec le titre d'agent général. Cette
factorerie exista jusqu'à la prise de l'île de France
par les Anglais, en 1810.
Jusqu'à ce moment, du reste, la France n'avait
cessé, ainsi que nous l'avons dit, d'entretenir sur
divers points de Madagascar, des postes de traite ou
des factoreries , tant pour l'approvisionnement de
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 49
Bourbon et de l'île de France que pour le ravitail-
lement de ses escadres. Ainsi, en 1746, Mahé de
La Bourdonnais relâche à la baie d'Antongil pour
réparer les avaries de l'escadre qu'il avait impro-
visée, puis de là aller dans l'Inde chercher les An-
glais, les battre et s'emparer de Madras, Legentil
nous apprend que M. Laval, chef de traite à Foule-
pointe, y approvisionna, en 1759, l'escadre du
comte d'Aché, composée de onze vaisseaux. Plus
tard enfin , Madagascar fournit des vivres à l'es-
cadre du bailli de Suffren, lorsqu'il partit de l'île
de France pour sa glorieuse campagne de l'Inde.
11 en fut de môme pour les frégates , qui défendi-
rent avec tant d'éclat, sous l'empire , la puissance
française dans ces mers lointaines.
A cette dernière époque , les postes de l'île con-
centrés à Tamatave et à Foulepointe, tombèrent
au pouvoir des Anglais déjà maîtres de l'île de
France. Une capitulation fut conclue le 18 fé-
vrier 1811, entre M. Sylvain Roux et le capitaine
Linné, commandant la corvette de Sa Majesté Bri-
tannique, l'Eclipsé. Les Anglais occupèrent un in-
stant le port Louquez ; mais leur capitaine ayant
dans un moment de colère frappé le chef Tsitsipi,
cette imprudente brutalité fut suivie des plus san-
glantes représailles. Tous les Anglais furent mas-
sacrés, à l'exception d'un seul qui s'échappa dans
un canot. Le capitaine Lesage, fut envoyé le
23 avril 1816 pour réclamer justice de cet attentat.
A son arrivée , il convoqua un kabar, où Tsitsipi
4
30 LIVRE I. — CHAPITRE II.
fut condamné à mort , ainsi que ses complices. Le
chef fut pendu sur le lieu môme où avait été com-
mis le massacre. Cependant, vers la fin de Tannée,
les Anglais abandonnèrent ce poste, ainsi que
M. Pye qui en était le commandant, et se retirè-
rent en se contentant de détruire les forts qui exis-
taient dans nos comptoirs.
Le traité de Paris du 30 mai I8IZ1., rendit à la
France ses anciens droits sur Madagascar. L'art. 8
stipule en effet la restitution des établissements de
tout genre que nous possédions hors de l'Europe
avant 1792, à l'exception de certaines possessions,
au nombre desquelles ne figure point Madagascar.
Mais comme cet article portait en même temps
cession à la Grande-Bretagne de la propriété de
Vîle de France et de ses dépendances , sir Robert
Farquhar, gouverneur de cette dernière colonie de-
venue anglaise, prétendit que les établissements de
Madagascar se trouvaient implicitement compris
dans la cession, comme ayant été rangés au nombre
des dépendances de l'île de France antérieurement
à 179*2. Cette interprétation erronée du traité de
Paris donna lieu, entre le Cabinet des Tuileries et
celui de Saint-James, aune négociation à la suite de
laquelle le gouvernement anglais reconnut que la
prétention élevée par sir Robert Farquhar n'était
nullement fondée, et adressa à ce gouverneur, sous
la date du 18 octobre 1816, l'ordre de remettre
immédiatement à l'administration de Bourbon les
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 51
anciens établissements français de Madagascar ^
Depuis l'abandon des établissements successive-
ment formés au fort Dauphin et à la baie d'Anton-
gil, nous n'avions eu à Madagascar, que de simples
postes de traite; mais, avant 1811, l'île de France
nous appartenait, et nous pouvions encore con-
server l'espoir de rentrer dans nos droits sur Saint-
Domingue. Après la conclusion des traités de 181 /t
et de 1815, la situation de la France, relativement
à ses possessions coloniales, se trouva totalement
changée. L'île de France avait passé sous la domi-
nation anglaise ; la soumission de Saint-Domingue
était plus qu'incertaine; l'abolition de la traite,
stipulée dans l'un et l'autre traité, présageait la
décadence des Antilles , de la Guyane et de Bour-
bon ; et, cette dernière île étant dépourvue de port,
nous n'avions plus, à l'est du cap de Bonne-Espé-
' Les lignes que l'on vient de lire, ainsi que celles qui suivent,
sont extraites de la Brochure publiée en 1836 par le ministère de la
marine, sous le titre : Précis historique sur les établissements fran-
çais Je Madagascar. Toutes les fois que nous aurons à rapporter
des faits, et surtout des faits politiques et diplomatiques, consignés
dans cet opuscule, nous tâcherons, autant qu'il nous sera possible,
de donner presque textuellement les extraits que nous en ferons.
Cette publication ayant d'ailleurs un caractère tout à fait officiel,
le soin dont nous parlons devient dès lors un devoir. Nous avons
dû également suivre pas à pas, notamment dans notre troisième
Ciiapitre, la Brochure officielle qui paraît être, du reste, une analyse
méthodique des dépèches ministérielles et des rapports adminis-
tratifs, dont certaines parties se trouvent même, quelquefois, repro-
duites littéralement dans son texte.
52 LIVRE I. CHAPITRE II.
rance , un seul point de relâche où , en temps de
guerre, nos vaisseaux pussent trouver un abri et se
ravitailler. Le temps paraissait donc venu d'exa-
miner attentivement si Madagascar pouvait nous
rendre ce que nous avions perdu, et se prêter à
des établissements avantageux à notre marine et à
notre commerce.
En mars 1817, les administrateurs de l'île de
Bourbon furent chargés par M. le vicomte Dubou-
chage, alors ministre de la marine et des colonies,
de faire procéder à la reprise de possession de ces
établissements, et d'envoyer provisoirement sur les
lieux un agent commercial, avec le nombre d'hom-
mes nécessaire pour faire respecter le pavillon
français.
M. le vicomte Dubouchage chargea, dans cette
vue, M. le conseiller d'État Forestier, vice-prési-
dent du comité de la marine, de rechercher dans
les documents existant aux archives de ce minis-
tère, quel parti la France pouvait tirer de ses
anciennes possessions de Madagascar. Ces docu-
ments étant peu nombreux et peu propres surtout
à faire connaître l'état réel du pays , M. Forestier
consulta M. Sylvain Roux, dernier agent français à
Tamatave, qui se trouvait alors à Paris, ainsi qu'un
ancien chef de traite, qui avait également résidé plu-
sieurs années à Madagascar; et il rédigea un mé-
moire oîi après avoir exposé la nécessité d'étendre les
relations de notre commerce, de donner une plus
grande activité à notre navigation, d'ouvrir de nou-
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 53
veaux débouchés aux produits de l'agriculture et
de l'industrie françaises, et de fournir des moyens
d'existence à l'excédant de la population du royaume,
qui commençait à prendre un accroissement in-
quiétant pour l'avenir, il proposait de fonder un
établissement colonial d'une certaine importance
sur la côte orientale de Madagascar.
Cette côte , la seule où la France eût autrefois
possédé de pareils établissements, lui semblait, par
sa position rapprochée de Bourbon, le point le plus
favorable à des projets de colonisation. La petite
lie de Sainte-Marie, qui en était très-voisine, offrait
à son avis, une réunion d'avantages propres à fixer
d'abord le choix du gouvernement. Le canal qui
la séparait de la côte orientale de Madagascar for-
mait une rade belle, sûre, et d'un abord facile en
tout temps ; et vis-à-vis se trouvait le port de Tin-
tingue, susceptible de devenir un grand arsenal
maritime. Former un premier établissement à
Sainte-Marie ; se porter à Tintingue aussitôt que
cet établissement serait suffisamment consolidé;
de là s'avancer et s'étendre dans la grande île, à
mesure que les moyens de colonisation seraient
acquis; employer à la culture les naturels du pays,
en les traitant soit comme esclaves, soit comme des
engagés qui, après quatorze années, seraient af-
franchis et pourraient participer, comme habitants
delà colonie, à la distribution des terres, tel était
le plan développé dans le mémoire de M. Fores-
tier, qui proposait de composer la première expé-
54 LIVRE I. — CHAPITRE II.
dition d'un administrateur en chef, de quatorze
officiers civils, de cent treize officiers, sous-officiers
et soldats , et de cent vingt colons , en tout deux
cent quarante-huit personnes, et d'affecter aux frais
de cette expédition une somme de 1,200,000 francs.
En présence des charges qui pesaient alors sur
la France, il était impossible de songer pour le mo-
ment à une pareille dépense, et même à une dé-
pense moindre. Le ministre de la marine, M. le
comte Mole, décida l'ajournement de l'expédition
projetée jusqu'en 1819, espérant <[u'à cette époque
la situation des finances permettrait au gouverne-
ment de se livrer à ces utiles entreprises d'un si
grand intérêt pour l'avenir maritime et colonial de
la France.
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 55
CHAPITRE III.
Sommaire. — M. le corale Mole, ministre de la marine, institue une
commission chargée d'explor.er la côte orientale de Madagascar. —
Reprise de possession officielle de Sainte-Marie et deXintingue, en
1818. — Opinion de la commission ministérielle au sujet d'un plan
décolonisation. — Elle propose de commencer par un établissement à
Sainlc-Marie.—Scs conclusions à ce sujet sont adoptées. — M. Syl-
vain Roux est nommé chef de l'expédition. — Instructions qui lui
sont remises. — Retards a[)portés au départ de l'expédition. — Son
arrivée à Madagascar. — Ses premiers travaux. — Maladies cau-
sées par l'hivernage. — Le Menai, corvette anglaise, vient deman-
der à quels titres nous sommes à Sainte -Marie. — Réponse de
M. Sylvain Roux. — Déclaration à ce sujet du gouvernement an-
glais de Maurice. — Les chefs du pays de Tanibey font acte de
soumission à la France. — Proclamation de Radama. — Les Ho-
vas s'emparent de Foulepointe. — Conduite prudente de l'admi-
nistration de Bourbon, — Révocation de M. Sylvain Roux. — Sa
mort. — Son remplacement par M. Blévec. — Le nouveau com-
mandant met Sainte-Marie en état de se défendre contre les Hovas.
— Radama se présente à Foulepointe. — Protestation de M. Blévec.
— Réponse do Radama. — Le roi des Hovas s'éloigne vers le Nord.
— État de la colonie et de son personnel. — Il est décidé que
rétablissement de Sainte-Marie sera conservé par la France.
M. le comte MoIé mit le temps à profit pour se
procurer des notions positives sur la côte orientale
de Madagascar, et notamment sur Tintingue et
Sainte-Marie.
56 LIVRE I. — CHAPITRE III.
Une commission spéciale, nommée par lui, placée
sous les ordres de M. Sylvain Roux, et composée
d'un ingénieur-géographe, de l'arpenteur, du jar-
dinier-botaniste du roi, à Bourbon, et d'un colon
de cette île, fut chargée d'aller explorer les lieux
et de reconnaître le point où il serait possible de
former un établissement de culture et de commerce.
Cette exploration, à laquelle concoururent M. le
baron de Mackau, alors capitaine de frégate, et son
état-major, eut lieu pendant les quatre derniers
mois de 1818. Les explorateurs visitèrent successi-
vement Tamatave, Foulepointe, et tout le littoral
jusqu'à Tintingue et Sainte-Marie.
Ils reprirent solennellement possession de Sainte-
Marie le 15 octobre 1818, et de Tintingue le [i no-
vembre suivant, en présence des chefs et des prin-
cipaux habitants du pays, réunis en kabar ou
assemblée générale. L'exploration terminée, ils
revinrent à Bourbon et y consignèrent le résultat
de leurs observations dans des rapports où Tintin-
gue et Sainte-Marie furent présentés comme les
points les plus convenables pour la formation d'é-
tablissements coloniaux.
Tintingue, situé sur la Grande Terre, vis-à-vis de
l'île Sainte-Marie, possédait un port magnifique, à
l'abri de tous les vents et capable de contenir jus-
qu'à quarante vaisseaux de haut bord. Le pays avoi-
sinant était remarquable par sa fécondité, abondant
en bois précieux pour les constructions maritimes
et arrosé par plusieurs rivières considérables, dont
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 57
trois avaient leur embouchure clans la rade. Les ex-
plorateurs regardaient ce point comme offrant tou-
tes les facilités désirables pour fonder des établis-
sements de culture; mais ils pensaient, surtout
M. Sylvain Roux, que le premier établissement
devait être fondé dans la petite île de Sainte-Marie,
qui était beaucoup plus saine que la Grande Terre,
et qui, à raison de sa position insulaire, offrait plus
de sécurité politique.
Cette île, d'environ douze lieues de long sur deux
ou trois de large, est séparée de la côte orientale
de Madagascar par un canal, large d'une lieue et un
quart dans sa partie la plus étroite, vis-à-vis de la
Pointe-à-Larrée, et de quatre lieues en face de Tin-
tingue. Suivant les explorateurs , on y trouvait un
bon port, qui, quoique peu étendu, pouvait recevoir
des frégates. A l'est, les côtes de l'île étaient inatta-
quables, à cause des récifs qui les environnaient,
et à l'ouest la défense en était facile, au moyen de
quelques travaux peu dispendieux. Les terres pa-
raissaient d'assez bonne qualité et favorables à la
culture de la plupart des productions intertropi-
cales. De nombreux ruisseaux et des rivières y
coulaient dans tous les sens. Les bois propres aux
constructions navales croissaient abondamment
dans l'île, et l'on pouvait se procurer, sur les lieux
mêmes, tous les matériaux nécessaires pour bâtir.
La population de Sainte-Marie ne s'élevait pas à plus
de mille à douze cents âmes; mais l'île pouvait aisé-
ment fournir du travail à vingt-cinq ou trente mille
58 LIVRE I. — CHAPITRE III.
cultivateurs engagés ou esclaves, et à quatre ou
cinq mille Européens.
Les explorateurs s'accordaient à déclarer que le
climat de la côte orientale de Madagascar n'était
point aussi insalubre qu'on le pensait généralement.
Sainte-Marie leur paraissait d'ailleurs susceptible
d'être considérablement assainie par le dessèche-
ment de quelques marais et par la mise en culture
d'une portion du territoire. L'exploration fournis-
sait, au reste, une preuve assez concluante en fa-
veur de la salubrité du pays; car, pendant les
quatre mois qu'elle avait duré, malgré l'influence
de la mauvaise saison, malgré les fièvres perni-
cieuses dont plusieurs des explorateurs furent
atteints, on n'eut à regretter qu'un seul homme
sur un personnel de cent cinquante individus.
Loin de contester nos droits à la propriété de
Sainte-Marie, les chefs et les habitants s'étaient
empressés d'en reconnaître la validité. Plusieurs
d'entre eux se souvenaient de la cession de l'île à la
Compagnie des Indes, faite en 1750 par Béti. Les
explorateurs avaient retrouvé quelques débris d'é-
difices de construction européenne, notamment
une pyramide en pierre, de forme quadrangulaire
et tronquée, sur laquelle étaient gravées les Armes
de France au-dessus de celles de la Compagnie des
Indes, avec le millésime de 1753. C'était même en
ce lieu qu'ils avaient arboré le pavillon national
pour constater la reprise de possession.
Le meilleur accueil avait été fait aux explorateurs
inSTOlRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 59
dans tous les lieux où ils s'étaient montrés. Jean
René, mulâtre d'origine française, ancien inter-
prète du gouvernement français et devenu chef de
Tamatave, et Tsifanin, chef de Tintingue, les avaient
surtout reçus avec des témoignages de satisfaction
et d'amitié ; et la confiance que les Français inspi-
rèrent fut si grande, que le premier remit Berora,
son neveu et son fils adoptif, et le second Mandi-
Tsara, son petit-fils, au commandant de l'expédi-
tion, avec prière de faire élever ces deux enfants
dans un collège de France.
M. Sylvain Roux ayant obtenu l'autorisation de
revenir en France pour y rétablir sa santé, altérée
par les travaux de l'exploration, et pour y donner
en même temps au Ministère de la marine tous les
éclaircissements désirables sur l'objetde sa mission,
partit de Bourbon, en avril 1819, emmenant avec
lui les deux princes malegaches. Il arriva sur la fin
de juillet à Paris, où M. le baron de Mackau s'était
lui-même rendu quelque temps auparavant. Il était
porteur d'une lettre, dans laquelle Jean René im-
plorait la bienveillance du roi en faveur de son fils,
protestait de sa soumission au monarque français,
annonçait qu'il avait appris avec la plus grande
joie l'intention où la France était de former de
grands établissements à Madagascar, et suppliait
enfin Sa Majesté de lui envoyer des savants et des
professeurs pour instruire, les peuples qu'il gou-
vernait. M. le baron Portai, alors ministre de la
marine, mit cette lettre sous les yeux du roi, et
60 LIVRE I. CHAPITRE III.
lui présenta en même temps les deux jeunes prin-
ces malegaches, qui furent placés dans un établis-
sement public pour y faire leur éducation.
M. Sylvain Roux, en reprenant possession des
anciens comptoirs français de la côte orientale de
Madagascar, s'était borné à arborer notre pavillon
à Tintingue et à Sainte-Marie. Pour assurer le res-
pect qui lui était dû et veiller à la conservation de
nos droits, M. le baron Milius, gouverneur de l'ile
Bourbon, jugea convenable d'établir des postes mi-
litaires sur ces deux points; et, le 7 juillet 1819, la
goélette du roi l Amarante, commandée par M. l'en-
seigne de vaisseau Frappas, partit de Bourbon, ayant
à bord les détachements destinés à y être placés.
Afin de rendre ce voyage utile aux vues du
gouvernement sur Madagascar, M. Milius fit em-
barquer à bord de l'Amarante M. Schneider, ingé-
nieur géographe, qui avait été déjà employé dans
l'exploration exécutée par M. Sylvain Roux, et
M. Albrand, professeur au collège de l'île Bourbon,
pour explorer, conjointement avec M. Frappas, la
côte de Madagascar, depuis Sainte-Marie jusqu'au
fort Dauphin, et reprendre possession de ce der-
nier point. La petite expédition arriva, le 12 juin
1819, à Sainte-Marie. Les nouveaux explorateurs ne
virent point Sainte-Marie et Tintingue d'un œil
aussi favorable que ceux qui les avaient précédés.
Sainte- Marie, à cause des marais insalubres qui la
couvraient en partie, de son sol sablonneux et pier-
reux, de la qualité inférieure de ses eaux, leur pa-
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 61
rut présenter peu d'avantages pour des entreprises
agricoles; ils la considérèrent seulement comme
un point militaire propre à couvrir d'autres établis-
sements. S'ils jugèrent Tintingue susceptible d'être
occupé, ce ne fut également c|ue comme position mi-
litaire et comme point de relâche. Ils en trouvèrent
la rade très-belle; mais, à leur avis, il n'existait
point de contrée plus marécageuse et plus insalu-
bre, et la terre, pour y devenir cultivable, exigeait
des travaux immenses de dessèchement.
V Amarante se rendit de Tintingue à Tamatave
et ensuite au fort Dauphin, où les Français furent
parfaitement accueillis des naturels. M. Albrand
reprit possession, le 1" août 1819, du fort Dauphin
qui n'était plus alors qu'un amas de ruines recou-
vertes de lianes et de plantes grimpantes. Cependant
une partie de l'ancien fort, le magasin à poudre et
la porte d'entrée subsistaient encore. M. Albrand re-
prit en môme temps possession de Sainte-Luce, an-
cien établissement français situé à peu de distance.
De tous les points de la côte orientale de Mada-
gascar, le fort Dauphin parut aux explorateurs
celui où l'on pouvait espérer s'établir avec le
plus d'avantages et de facilité. Selon eux, c'était
l'endroit le plus sain de l'île. L'élévation moyenne
de la température semblait devoir permettre d'y
cultiver avec un égal succès les végétaux de l'Eu-
rope et ceux des colonies. Le terrain y était fertile.
Les premières difficultés avaient disparu , car des
défrichements avaient eu lieu dans plusieurs par-
62 LIVRE I. CHAPITRE III.
lies, et les vivres étaient abondants. Les moussons
rendaient les communications avec Bourbon tou-
jours promptes. Enfin la rade, quoique moins belle
que celle de Tintingue, était d'un facile accès, et
pouvait être mise à l'abri de tous les vents au
moyen d'une jetée dont la construction serait peu
dispendieuse. En transmettant au Ministère de la
marine les rapports des nouveaux explorateurs,
M. Milius fit connaître au ministre qu'il partageait
leur opinion sur la préférence à donner à la pres-
qu'île du fort Dauphin, pour la formation d'un
établissement colonial. Le caractère indolent et
soupçonneux des habitants de Sainte-Marie, et sur-
tout le peu de salubrité du pays, justifiaient à ses yeux
cette préférence. Il ne voyait, au surplus, ni moins
d'avantages ni moins de dangers à s'établir à Sainte-
Marie, plutôt que sur un point quelconque du lit-
toral de la Grande Terre, le fort Dauphin excepté.
Quel que fût au reste le lieu à choisir, le projet
d'un établissement à Madagascar ne lui semblait
réalisable qu'autant que le gouvernement se déter-
minerait à faire des dépenses considérables.
Quelques mois avant la réception de ces rap-
ports, le ministre de la marine avait été dans le cas
de pressentir le conseil des ministres sur le projet
de coloniser Madagascar, en commençant par s'é-
tablir à Sainte-Marie, et par occuper Tintingue,
ainsi que l'avaient proposé, d'abord M. Forestier, et
ensuite M. Sylvain Roux, dans son rapport sur
l'exploration dont l'avait chargé le Ministère de
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 63
la marine. Le conseil des ministres ne parut pas
éloigné de donner suite à ce« plan ; mais il pensa
que, dans les circonstances où l'on se trouvait
alors, on ne pouvait espérer de le voir accueillir
par les Chambres législatives qu'autant que les dé-
penses en seraient très-modérées. M. Sylvain Roux
se montrait fort ardent à faire adopter ses vues ;
mais M. le baron Portai , avant de prendre aucune
détermination, crut devoir soumettre le plan pro-
jeté à l'examen d'une commission composée, sous
la présidence de M. le conseiller d'État Forestier,
de MM. de Mackau, Sylvain Roux et Frappas, qui se
trouvaient alors tous trois réunis à Paris.
Les deux premières questions que la commission
se posa furent celles de savoir si le gouvernement
devait fonder une colonie agricole à Madagascar,
ou se borner simplement à y ouvrir un port aux
bâtiments français naviguant au delà du cap de
Bonne- Espérance. La création d'une colonie inter-
tropicale, entraînait avec elle. des difficultés, des
dépenses et des embarras politiques qui frappèrent
la commission. Depuis deux cents ans, on avait, à
diverses reprises et toujours sans succès, tenté de
fonder à Madagascar des établissements coloniaux.
Fallait-il renouveler les sacrifices d'hommes et
d'argent qu'avaient coûtés ces tentatives, sans être
plus sûr qu'on ne l'était de la réussite ? La com-
mission ne le pensait pas. En supposant que l'on se
déterminât pour l'affirmative, à quelle localité
donner la préférence? Les partisans d'une coloni-
64 LIVRE I. — CHAPITRE 111.
sation dans le sud-est de l'île vantaient la salubrité
du littoral, la douceur des habitants, la fertilité
des terres, tandis que les partisans d'une colonisa-
tion dans le nord-est prétendaient que l'air, la
terre et les hommes étaient, à peu de chose près,
les mômes partout. Ces avis divergents étaient fon-
dés, chose étrange! sur des observations et des re-
connaissances, également faites sur les lieux par
chacun de ceux qui les soutenaient.
Au milieu de ce conflit d'opinions, une seule vé-
rité parut incontestée à la commission : c'est qu'il
n'existait, sur toute la côte orientale, depuis la
baie d'Antongil jusqu'au fort Dauphin, qu'un seul
lieu où des vaisseaux pussent entrer et séjourner
sans péril, et ce lieu était Tintingue.
Or, dans le cas même de la création d'une colonie
agricole, comme on ne pouvait admettre qu'il fût
raisonnable de fonder une semblable colonie à 3.500
lieues de la France, sans posséder un port, la commis-
sion était d'avis que le choix du gouvernement devait
s'arrêter sur le port de Tintingue, qui n'avait pas
besoin, comme le fort Dauphin, delà construction,
nécessairement très-dispendieuse, d'une jetée, pour
offrir aux bâtiments un mouillage exempt de dan-
gers. Si Tintingue semblait mériter la préférence
sous le rapport maritime, la commission n'osait af-
firmer que ce lieu présentât les mêmes avantages
sous le rapport agricole. Non que la terre n'y fût
fertile, les eaux abondantes, la végétation riche et
vigoureuse ; mais les marais profonds qui Tentou-
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 65
raient, les miasmes insalubres qui s'en exhalaient,
les travaux qu'il eût fallu faire pour assainir le sol,
et l'embarras enfin de se défendre au milieu d'une
population inquiète et nombreuse, étaient autant
de motifs qui, dans son opinion, devaient engager
le gouvernement à se borner d'abord à fonder un
port à Tintingue. La prudence et l'économie s'ac-
cordaient d'ailleurs pour conseiller un tel parti.
Sainte-Marie étant la clef du port de Tintingue, et
offrant, par sa position insulaire, des garanties de
sécurité cjui ne se trouvaient dans aucune autre
partie de Madagascar, la commission pensait que,
dans les premiers temps, il suffirait de s'établir
dans cette île. Là, avec peu d'hommes et une dé-
pense modérée, on pourrait jeter les fondements
d'une colonie susceptible de s'étendre plus tard sur
la grande terre de Madagascar. Tout en formant un
établissement maritime à Sainte-Marie, on s'y li-
vrerait à des essais de culture, ainsi qu'à la pêche
de la baleine, industrie très-profitable dans ces pa-
rages; et l'on chercherait à attirer peu à peu le
commerce de ce côté. L'occupation de Sainte-Ma-
rie n'empêcherait point d'arborer à Tintingue le
pavillon français, d'y construire un magasin pour
des agrès et apparaux, d'y entretenir une petite
garnison, et de permettre aux colons, habitués à
fréquenter Madagascar, de s'y transporter avec leurs
esclaves et leur industrie. Ce système était, aux
yeux de la commission, le seul qui pût à la fois
donner à la France un port au delà du cap de
5
66 LIVRE 1. — CHAPITRE III.
Bonne-Espérance, et lui promettre pour l'avenir la
possession d'une colonie agricole.
Quant aux moyens d'exécution , la commission
était d'avis qu'ils fussent renfermés dans les li-
mites d'une judicieuse économie. L'administration
locale devait être réduite aux agents strictement
nécessaires, et le détachement militaire, destiné à
prendre possession de Sainte-Marie et deTintingue,
se composer d'environ soixante officiers, sous-offi-
ciers et soldats ; ces derniers eussent été tous ouvriers,
pour ne pas multiplier les consommateurs sans né-
cessité. Dans les premiers temps , on ne transpor-
terait dans la colonie aucun cultivateur , soit de
l'Yance, soit de l'île Bourbon. Les administrateurs
et les officiers seraient les premiers colons, et l'on
se bornerait à louer un certain nombre de noirs,
pour être employés à la culture des denrées de pre-
mière nécessité. Enfin la môme réserve et la même
économie présideraient à tous les éléments de la
colonisation ; et si ces modestes essais étaient cou-
ronnés de succès, on trouverait plus tard toute
facilité pour en élargir les bases et pour obtenir
des Chambres législatives les fonds nécessaires.
Telles étaient, en résumé, les vues de la commis-
sion présidée par M. le conseiller d'État Fores-
tier.
Dans le but de rendre un port à la navigation
française dans les mers de l'Inde, M. le baron Portai
accueillit le plan proposé par la commission; mais,
avant de prendre un parti définitif, il voulut encore
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 67
s'éclairer de l'avis de M. le capitaine de vaisseau
Freycinet, qui était sur le point de quitter la France
pour aller remplacer M. le baron Milius, en qualité
de commandant et administrateur de Bourbon.
M. de Freycinet déclara qu'il partageait l'opinion
de la commission, non-seulement quant au buL
essentiel qu'il s'agissait d'atteindre, mais aussi
quant aux principaux moyens à employer pour
réussir, M. le baron Portai n'hésita plus dès lors à
donner son adhésion pleine et entière au plan pré-
senté par la commission. Il le soumit au conseil
des ministres, qui en adopta les bases. Il fit ensuite
agréer au Roi et aux Chambres l'essai de colonisa
tion de Sainte-Marie, en le réduisant toutefois à des
proportions qui , suffisantes pour agir avec fruit ,
ne pussent cependant compromettre de trop graves
intérêts, si les résultats de l'entreprise ne répon-
daient pas à ce qu'on devait raisonnablement en
attendre. Les fonds extraordinaires affectés à cet
essai furent limités à la somme de 700,000 francs,
répartis de la manière suivante : /i80,000 francs
sur l'exercice 1820 , pour frais d'expédition et de
premier établissement; 93,000 francs pour cha-
cune des années 1821 et 1822, et 9/i,000 francs
pour 1823 \
L'expédition destinée à jeter les fondements de
1 Indcpcndammenl de ces 180,000 francs, les Chambres accordc-
renlen 1820 une somme de 80,000 francs, pour Service ordinaire à
Madagascar.
68 LIVRE I. — CHAPITRE III.
rétablissement projeté fut composée de soixante-
dix-neuf individus, lesquels comprenaient, outre le
personnel du service colonial, une compagnie de
soixante officiers et ouvriers militaires de la ma-
rine, et six colons volontaires, hommes et femmes.
On affecta au transport de ce personnel et du ma-
tériel de l'expédition la gabare la Normande et la
goélette la Bacchante. Ces deux bâtiments de l'État
furent destinés à rester à Sainte-Marie , le premier
pour servir de caserne, de magasin, d'hôpital et de
batterie flottante, jusqu'au moment où l'on serait
en mesure de séjourner à terre avec sécurité ; le
second, pour entretenir les communications, tant
avec les divers points de la Grande Terre qu'avec
l'île Bourbon. M. Sylvain Roux, qui, avant 1811,
avait résidé plusieurs années à Tamatave, en qua-
lité d'agent français , qui avait présidé en 1818 à
l'exploration de la côte orientale de Madagascar, et
qui, d'ailleurs, était lié d'amitié avec Jean René,
l'un des chefs les plus influents de l'île, se trouvait
naturellement désigné pour diriger une entreprise
dont il avait, conjointement avec M. Forestier,
suggéré la première idée et dont il n'avait cessé
depuis lors de poursuivre la réalisation. 11 fut donc
nommé chef de l'expédition , avec le titre de com-
mandant particulier des établissements français à
Madagascar ; mais placé sous la surveillance et sous
les ordres du gouverneur de Bourbon.
Les instructions que le ministre de la marine
remit à M. Sylvain Roux, avant son départ, furent
HISTOIRE POLITIQUE DE MÂDAGASCAU. 69
concertées avec la commission présidée par M. Fo-
restier. Elles firent connaître au chef de l'expédi-
tion que l'objet que le gouvernement se proposait,
était d'assurer la possession du port de Tintingue à
la France ; de n'y entretenir d'abord qu'un simple
poste; de s'établir solidement à Sainte-Marie, et de
créer dans cette île des cultures libres, à l'aide des
colons militaires qui y étaient transportés , et des
noirs travailleurs qui seraient , ou loués aux chefs
malegaches ou achetés d'eux, et, dans ce dernier
cas, déclarés libres immédiatement, moyennant un
engagement temporaire de leurs services ; d'encou-
rager la culture des denrées dites coloniales, par
les indigènes , soit qu'ils s'y livrassent pour leur
propre compte, soit qu'ils consentissent à s'en
occuper pour le compte des colons français, sous
la condition de salaires convenus; d'attirer par la
suite à Sainte-Marie, et d'y installer utilement,
selon qu'il y aurait lieu, non-seulement le trop
plein de la population libre de Bourbon , mais en-
core tous autres immigrants qu'il serait reconnu
utile d'y appeler; de n'opérer dans les cultures que
graduellement, de proche en proche, et lorsqu'on
serait en mesure de le faire sans danger ; et cepen-
dant d'entretenir et d'étendre le commerce, déjà
existant à Madagascar, en blé, riz, bestiaux,
bois, etc., et autres productions de l'intérieur, qui
pouvaient ajouter aux moyens d'échange; et d'in-
spirer de plus en plus aux naturels le goût des
objets provenant de notre industrie; de nous cou-
70 LIVRE I. — CHAPITRE HI.
cilier, par une conduite juste, bienveillante, habile,
ferme, l'estime, la confiance et l'amitié des indi-
gènes, seuls gages solides du succès de l'établisse-
ment projeté ; de nous insinuer graduellement dans
le territoire et dans la population par des conven-
tions de gré à gré mutuellement avantageuses, par
des mariages avec les lilles du pays, et par la fusion
des intérêts réciproques.
Les mêmes instructions autorisèrent le com-
mandant particulier à consolider, par quel-
ques légers sacrifices, les ecquisitions litigieuses,
pour peu qu'il y eût contestation sur les droits de
possession anciennement acquis à la France, plutôt
que de laisser la moindre incertitude sur la légiti-
mité de nos droits. Enfin, elles lui recommandèrent
d'user d'une grande circonspection dans ses rap-
ports avec les Anglais qui fréquenteraient Mada-
gascar ; mais d'employer tous les moyens que
permettrait la prudence pour empêcher qu'ils
n'exerçassent sur les chefs malegaches une influence
nuisible à nos intérêts.
Cette dernière recommandation était particuliè-
rement motivée par la conduite que le gouverneur
de File Maurice avait tenue durant les dernières
années. Du moment où la France avait paru tour-
ner ses vues sur Madagascar, M. Farquhar s'était
occupé cl les traverser \ Les instructions de
' Précis sur les établissements français à ^Madagascar, public par lo
^liiiislère de la marine, p. 2i. Brochurein-S. Imprimerie royale. 1830.
HISTOIRE i>OL[TIQUE DE MADAGASCAR. 71
M. Sylvain Roux insistèrent vivement sur la néces-
sité de cultiver par tous les moyens possibles les
bonnes dispositions que Radama, roi des Hovas, et
Jean René paraissaient conservera l'égard des Fran-
çais, malgré les elTorts de la ])olitique anglaise \
Quant au régime intérieur de l'établissement, rien
n'avait été négligé par le département de la marine
poiu' qu'il fiit satisfaisant. La conservation delà santé
des hommes composant l'expédition avait été surtout
l'objet de sa prévoyance. On avait songé au cas où
l'insalubrité contestée de l'île Sainte-Marie serait,
après une expérience suffisante, reconnue telle que
les colons ne pussent la supporter. Le commandant
particulier des établissements de Madagascar avait
ordre alors de s'entendre avec le gouvernement de
Bourbon pour la translation de la colonie sur un
autre point.
L'expédition, retardée par la nécessité oi^i l'on fut
d'attendre que le fonds de /i20,000 francs qui devait
y être affecté fût voté par les chambres, ne partit
de Brest que le 7 juin 1821, et arriva à Sainte-
Marie sur la fin du mois d'octobre de la même
année. Elle fut bien accueillie par les indigènes,
dont on obtint immédiatement, moyennant un prix
réglé à l'amiable, la concession de trois villages.
Les cases n'étant point habitables pour des blancs,
et le projet étant d'ailleurs de s'établir d'abord sur
' Précis mr les établissements français h Madagascar, public par
le Minislère do la marine, page 2i. Iniprimcrieroijak, 183().
72 LIVRE I. CHAPITRE IH.
un îlot séparé situé à l'entrée de la baie, et connu
sous le nom d'Ilot Madame, on se contenta de dé-
poser dans les villages acquis une partie du matériel ,
et l'on s'occupa des travaux de terrassement et de
construction à faire dans l'îlot. Ces travaux conti-
nuèrent sans interruption jusqu'à la fin de décem-
bre. C'était l'époque où commençait la saison de
l'hivernage, et sa pernicieuse influence ne tarda
pas à se faire sentir. Dans les premiers jours de
janvier 1822, un grand nombre de maladies se dé-
clarèrent parmi les ouvriers militaires et les équi-
pages des bâtiments ', et comme il n'avait point
encore été possible de construire un hôpital à terre
il fallut soigner les malades à bord de la gabare la
Normande. Le défaut d'espace et d'air y accrut les
progrès du mal. Les officiers de santé, qui n'étaient
point acclimatés, en éprouvèrent bientôt à leur tour
les atteintes; et, à la fin du mois de janvier 1822, il
ne restait plus sur pied qu'un petit nombre de ma-
rins et d'ouvriers et un seul enseigne de vaisseau.
M.Sylvain Roux fut frappé lui-môme par la maladie
et ne se rétablit qu'avec peine. Les travaux, que l'inva-
sion des maladies avait fait suspendre, furent repris,
dès que la situation sanitaire de l'établissement le
permit. On les poussa avec activité, au moyen d'une
' La fièvre-liercc et la fièvre pernicieuse intermiltcnle, l'adyna-
mic, l'ataxic, la noslalgic, la phlegmasie et la plilliisic pulmonaire,
la phtegraasie abdominale, la dysscnlerie et l'escare gangreneuse ,
telles furent les maladies qui attaquèrent les hommes de l'expédi-
tion.
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 73
centaine de noirs engagés que le commandant par-
ticulier de Sainte-Marie s'était procurés. Le terrain
de l'îlot Madame a environ un hectare et un quart
de superficie ; on y établit en peu de temps deux
hôpitaux, deux casernes, et divers autres bâtiments
pour loger le personnel et pour servir de magasins,
d'ateliers et de boulangerie.
Un mois après l'installation de l'expédition à
Sainte-Marie, la corvette anglaise le Menai, com-
mandée par le capitaine Moresby, avait paru sur la
rade de cette île pour demander, au nom des auto-
rités anglaises du cap de Bonne-Espérance et de
Maurice, à quel titre les Français étaient venus à
Sainte-Marie, et quels étaient leurs projets futurs
sur Madagascar. M. Sylvain Roux avait répondu
qu'il agissait en vertu des ordres du roi de France ;
qu'il avait informé de sa mission le gouverneur du
cap de Bonne-Espérance, lors de sa relâche dans
cette colonie ; que, du reste, il ne se croyait point
obligé de faire connaître les lieux de la côte où il
pourrait lui convenir d'établir ses postes ; que toute
l'île appartenait à la France, et qu'il protestait
d'avance contre toute atteinte qui serait portée à
son droit de propriété.
Cet événement donna lieu à quelques explica-
tions entre le gouverneur de Bourbon et le gouver-
neur de Maurice. Ce dernier en profita pour dé-
clarer : premièrement, qu'il ne considérait Mada-
gascar que comme une puissance indépendante, ac-
tuellement unie avec le roi d'Angleterre par des
74 LIVRE I. — CIIAPITRK III.
traités d'alliaiice et d'amitié, et sur le territoire de
laquelle aucune nation n'avait de droits de pro-
priété, hors ceux que cette puissance serait dispo-
sée cl admettre; secondement, qu'il avait été notifié
par cette même puissance, au gouvernement de
Maurice et au commandant des forces navales bri-
tanniques dans ces mers, qu'elle ne reconnaissait
de droits de propriété sur le territoire de Madagas-
car à aucune nation européenne.
La doctrine établie par cette déclaration différait
étrangement de celle que le même gouverneur avait
professée, lorsque considérant l'Angleterre comme
substituée aux droits de la France sur Madagascar
par la cession de l'île Maurice et de ses dépendances,
il avait, en 1816, prétendu, au nom de son gouver-
nement, à la propriété et à la souveraineté de nos
anciennes possessions de MadagaT-icar '. A cette épo-
que l'Angleterre se prévalait du droit absolu et ex-
clusif de souveraineté qu'elle prétendait lui avoir
été conféré par la cession de la France; et ce droit
de souveraineté sur toute File malegache lui pa-
raissait si complet, qu'elle entendait s'en réserver
le commerce, et n'y laisser participer la France
même qu'aux conditions qu'il lui plairait d'établir,
^lais lorsqu'il fut reconnu que Madagascar n' avait
point été compris dans la cession consentie par la
' Précis sur les établissements français formés à Madagascar, pu-
blié par le Ministère de la marine, page 27. Brochure in-S. Im-
primerie royale, 1836.
IIIST01R12 POLlTIOUli DE MADAGASCAR. 75
France , le gouvernement de Maurice ne vit plus
dans notre ancienne colonie qu'un pays indépen-
dant. Cette même déclaration et la conduite ul-
térieure des Anglais en ces parages ne purent
laisser aux commandants de Bourbon et de Sainte-
Marie aucun doute sur les mauvaises dispositions
du gouvernement de Maurice, et sur les obstacles
qu'apporterait à nos projets l'influence qu'il exer-
çait auprès des deux principaux chefs du pays.
Dans la vue sans doute de lutter contre cette in-
fluence, le commandant de Sainte-Marie reçut, le
20 mars 1822, une déclaration d'obédience et de
vassalité de la part de douze princes et chefs de la
contrée de Tanibey \ Par cet acte, les chefs ma-
legaches se soumirent à la domination de la France,
s'engagèrent à défendre ses intérêts contre toute
nation européenne, malegache ou autre, et pro-
mirent de ne contracter aucune alliance sans son
consentement. Ces manifestations, soit qu'elles eus-
sent été provoquées, soit qu'elles fussent l'effet
d'une résolution spontanée des chefs malegaches,
comme M. Sylvain Roux crut pouvoir le déclarer,
furent un nouveau motif pour les Anglais d'en-
courager Radama dans ses prétentions à la souve-
raineté de toute l'île.
En effet, dès le Vd avril 1822, ce chef de la pe-
' Celte contrée s'étend depuis la baie d'Antongil, an nord-est de
Madagascar, jusqu'au pays de Fénériffc, \ers le sud. Elle est habitée
par les lîelsimsaracs.
76 LIVRE I. — CHAPITRE III.
tite tribu des Hovas, qui avait conquis la côte orien-
tale et qui en opprimait les peuples nos alliés, fit
publier une proclamation qui déclarait nulle toute
cession de territoire qu'il n'aurait pas ratifiée ; et,
afin de montrer qu'il était disposé à appuyer cette
arrogante prétention par la force, il envoya sur la
même côte un corps de trois mille soldats hovas.
Ces soldats, que commandait un de ses lieutenants
nommé Rafaralah, étaient accompagnés de M. Ilas-
tie, agent britannique accrédité près de Radama,
d'un officier du génie anglais et de quelques autres
militaires de lamème nation. Surlafin de juin 1822,
ils s'emparèrent de Foulepointe, ancien chef-lieu
des établissements français de Madagascar, et placè-
rent leur camp près de la pierre même qui consta-
tait les droits de la France \
Cette invasion donna lieu, le 7 juillet suivant, à
une nouvelle réunion des chefs de Tanibey. Ils re-
connurent une seconde fois les anciens droits de la
France sur leur pays, renouvelèrent la déclaration
de vasselage faite par eux le 20 mars précédent,
et s'adressèrent en même temps au commandant
des Hovas, à Foulepointe, pour lui notifier que,
s'étant soumis à la France, ils ne reconnaîtraient
point d'autre domination. M. Sylvain Roux n'en fut
pas moins obligé de souffrir patiemment l'établisse-
ment militaire des Hovas sur la côte. H n'y avait
* Précis sur les établissements français à Madagascar, publié par le
département de la marine, page 29.
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 77
alors à Sainte-Marie aucun bâtiment de guerre ; et
d'un autre côté, on ne pouvait attaquer les Hovas
avec les débris de l'expédition, réduite à un petit
nombre d'hommes affaiblis et découragés.
M. Sylvain Roux s'empressa d'informer de cet
état de choses le gouverneur de Bourbon qui pensa
sagement que, dans la situation précaire où se
trouvait l'établissement de Sainte-Marie, et même
dans l'intérêt des vues ultérieures de la France, il
importait de ne pas prendre l'initiative des hostili-
tés. Il écrivit dans ce sens à M. Sylvain Roux, et se
borna à lui envoyer quelques bâtiments armés des-
tinés à veiller à la sûreté de l'établissement, et à
coopérer à sa défense en cas d'agression. Les Hovas,
de leur côté, restèrent stationnés à Foulepointe ;
et l'année 1822 s'acheva sans aucun mouvement
nouveau de leur part et sans événements de quel-
que importance pour Sainte-Marie'.
Cependant M. de Freycinet avait plusieurs fois
témoigné, dans sa correspondance avec le départe-
ment de la marine, les inquiétudes que lui don-
naient le peu de capacité de M. Sylvain Roux, son
esprit aventureux et le désordre de son administra-
' Pendant les six derniers mois de 1.S22, sur un personnel de 102
blancs (y compris les équipages de la Normande et de la Bacchante),
le nombre des malades fut, terme moyen , de 80 par mois , et le
nombre des morts de deux seulement. Pendant les trois premiers
mois de 1823, c'est-à-dire pendant la saison de l'hivernage, le nom-
bre des malades s'accrut encore; mais deux hommes seulement
succombèrent. [Précis sur les établissements français à Madagascar,
page :jo.)
78 LIVRE 1. CHAPITRE III.
tion intérieure. La révocation de cet agent fut en
conséquence prononcée. En notifiant cette décision
à M. de Freycinet, le ministre de la marine le char-
gea de prendre la direction ultérieure de la coloni-
sation de Madagascar, l'autorisant à adopter les me-
sures que, dans sa prudence, il jugerait les plus
conformes aux véritables intérêts de la France.
M. Sylvain Roux, atteint de nouveau des fièvres du
pays, avait cessé de vivre, lorsque les ordres du mi-
nistre parvinrent à Bourbon.
On ne comprend pas, du reste, qu'un homme,
qui avait vécu tant d'années à Madagascar et qui
connaissait par conséquent l'insalubrité de la côte,
ait pu choisir, pour s'y établir, une époque aussi
rapprochée de l'hivernage dont la funeste influence
ne pouvait manquer de se faire sentir sur des Eu-
ropéens avec ses suites mortelles. M. Sylvain Roux
expia cruellement les fautes qu'il avait commises.
Il mourut le 2 avril 1823^ n'ayant survécu que peu
de temps aux malheureux que son imprévoyance
avait conduits au tombeau.
M. de Freycinet nomma , pour le remplacer,
M. Blevec, capitaine du génie, déjà attaché à la co-
lonie de Sainte-Marie.
Le nouveau commandant de Sainte-Marie ne
tarda pas à être informé que Radama se proposait
de se rendre prochainement lui-môme à Foule-
pointe, avec des forces considérables. Il prévit que,
si les Hovas se présentaient hostilement à Tintin-
gue et à la Pointe-à-Larrée, il lui serait impossible,
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 79
avec le peu de monde dont il pouvait disposer, de
défendre ces deux postes. 11 se borna donc à faire
les dispositions nécessaires pour la défense de ré-
tablissement de Sainte-Marie.
RadamaarrivaenefTetà Foulepointedans le mois
de juillet 1823; et, vers la fin de ce mois, des trou-
pes ho vas se rendirent à la Pointe-à-Larrée, qui
est située vis-à-vis de Sainte-Marie , incendièrent
les villages de Fondaraze et de Tintingue, pillèrent
tout sur leur passage, et enlevèrent môme un trou-
peau de bœufs que l'administration de Sainte-Ma-
rie avait laissé en dépôt à la Pointe-à-Larrée.
M. Blevec jugea qu'il ne pouvait passer de telles
déprédations sous silence. Voici, in extenso, la pro-
testation solennelle qu'il rédigea ' : « Aussitôt que
la paix, heureusement rétablie entre les puis-
sances européennes, eut permis au gouvernement
français de tourner de nouveau ses vues sur Ma-
dagascar, un de ses premiers soins fut de se met-
tre en possession des droits qu'il avait autrefois
exercés dans cette île, et de replacer, aux termes
des traités, le pavillon de Sa Majesté Très-Chré-
tienne sur les divers points qui avaient appar-
tenu à la France, au 1" janvier 1792. A cet effet,
une expédition fut dirigée de la métropole sur la
côte est de Madagascar, avec ordre d'y rétablir
' Nous transcrivons la prolestalion de 31. Blevec, lulle qu'elle
est donnée par M. Carayon, dans son ouvrage sur t'ElabUssrmnt
français de Madagascar, pmilant la Rcstauralion.
80 LIVRE I. — CHAPITRE III.
raiilorilé de la France, et dans le but spécial et
hautement annoncé, d'y préparer l'établissement
futur d'une colonie. »
« Cette expédition passa successivement par Ta-
matave et Foulepointe et visita toute la côte jus-
qu'à Tintingue et Sainte-Marie : elle reprit solen-
nellement possession de ces deux derniers lieux et
annonça aux chefs et aux naturels qui les habi-
taient, l'arrivée prochaine d'une expédition plus
considérable , destinée à occuper militairement
l'ile Saint-Marie. Presque dans le môme temps, et
pour compléter ces mesures, le gouvernement de
Bourbon fit reprendre possession au nom de Sa
Majesté Très-Chrétienne du fort Dauphin et de
Sainte-Luce et y plaça une garnison qui y est en-
core entretenue. Ces diverses réoccupations n'exci-
tèrent et ne pouvaient exciter aucune réclama-
tion. Fondées sur des droits anciens et non contes-
tés et conformes aux traités récents, elles étaient
vues d'ailleurs avec plaisir par les peuples des côtes
qui, fatigués d'une longue suite de guerres et de
dissensions intestines, trouvaient dans l'établisse-
ment des Français au milieu d'eux un gage de
paix, de protection et de stabilité pour l'avenir. Le
roi Radama lui-même, à qui le gouvernement de
Bourbon crut devoir ne pas laisser ignorer les pro-
jets de la France, ne fit entendre , à ce sujet, au-
cune observation et parut joindre son assentiment
à celui du reste des princes de Madagascar. »
« Dans cet état de choses, la France, fidèle à sas
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 81
promesses, fit occuper l'île Sainte-Marie. La nation
des Betsimsaracs, réunie à la Pointe-à-Larrée dans
un Kabar solennel, en l'absence de toute force mili-
taire et de tout agent français, renouvela son ser-
ment d'allégeance à Sa Majesté le Roi de France :
les princes Tsifanin, Tsassé et Tsimarouvola et
autres chefs de cette côte, joignirent leurs serments
à ceux de leurs tribus, se placèrent volontaire-
ment sous la protection de Sa Majesté Très-Chré-
tienne et lui jurèrent obéissance et fidélité. Ainsi
donc, nos droits sur la côte orientale de Madagas-
car fondés sur l'ancienneté, la durée et l'authenti-
cité de plusieurs occupations successives, attestés
par des monuments encore existants, renouvelés
par les reprises de possession qui venaient d'avoir
lieu, confirmés par des traités récents et sanction-
nés, enfin, par l'assentiment libre et unanime des
chefs et des tribus de la côte, semblaient établis à
F abri de toute contestation, lorsqu'un bruit vague
se répandit que le roi des Hovas élevait des pré-
tentions à la souveraineté de Sainte- Marie. «
« Une nouvelle aussi invraisemblable fut accueillie
d'abord avec défiance. On ne pouvait croire que le
roi des Hovas rompait ainsi, sans provocation et
sans motif apparent, les liens qu'avaient dès long-
temps formés entre son peuple et les Français d'an-
ciennes habitudes de commerce et de constants
rapports d'amitié. On ne pouvait d'ailleurs ima-
giner sur quel titre se fondaient d'aussi étranges
prétentions de la part d'un gouvernement qui n'a-
6
82 LIVRE I. — CHAPITRE III.
vait jamais exercé, soit directement, soit indirecte-
ment, les plus légers droits sur Sainte-Marie; et,
dans l'absence de tout document officiel, on com-
mençait à mettre au rang des fables un bruit si dé-
nué de probabilité, lorsqu'on fut informé qu'un
corps d'armée liova venait d'entrer à Foulepointe,
ancien chef-lieu des établissements français à Ma-
dagascar et avait établi son camp sur la pierre
même où sont gravés les droits de la France. »
« Quelque étrange que dût paraître une pareille
conduite de la part d'un allié, le gouvernement de
Sainte-Marie n'en demeura pas moins fidèle au sys-
tème de modération qu'il s'était prescrit; et, voyant
le chef hova persister dans ses protestations d'ami-
tié pour la France et respecter le monument de
nos droits, il crut devoir ne regarder l'occupation
de Foulepointe, que comme la conséquence d'hos-
tilités survenues entre les peuplades indigènes
(hostilités étrangères à nos vues et à nos droits) ;
et peu étonné, d'ailleurs, de voir un gouvernement
encore mal affermi dans la carrière de la civilisa-
tion manquer, dès ses premiers pas, aux procédés
des nations civilisées, il crut devoir s'abstenir de
faire usage des forces navales dont il disposait à
cette époque sur les côtes de Madagascar et au
moyen desquelles il lui eût été facile de rejeter les
Hovas dans l'intérieur. »
« Cette modération ne servit qu'à enhardir le gou-
vernement hova, et ce ne fut pas sans étonnement
qu'on reçut, peu après, à Sainte-Marie une décla-
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAll. 83
ration écrite au nom de Rafaralah, commandant
du corps stationné à Foulepointe, et par laquelle cet
officier, contestant aux Français le droit de s'éta-
blir à Sainte 'Marie, revendiquait pour son maître,
le roi des Hovas, la souveraineté de File de Mada-
gascar tout entière. Déjà de pareilles insinuations
avaient été adressées au gouvernement de Bour-
bon; mais elles Favaient été par Forgane d'un étran-
ger, et il crut devoir, par ce seul motif, s'abstenir
d'y répondre. Mais une communication officielle
faite au nom de Radama par un de ses principaux
officiers ne pouvait rester sans réponse : aussi fut-
elle prompte et explicite. Le commandant de Sainte-
Marie déclara à Rafaralah que le gouvernement fran-
çais ne reconnaissait à Radama aucun droit à s'im-
miscer dans les relations politiques de la France
avec les peuples de la côte orientale de Madagascar :
il rappela les droits anciens et incontestables de Sa
Majesté Très-Chrétienne et, protestant du désir et
de Fespoir qu'il conservait encore de maintenir la
paix, demanda une entrevue avec le roi des Ilovas. »
«Ce prince, évitant de s'expliquer sur la question
politique, se borna à répondre qu'il viendrait bien-
tôt visiter la côte orientale, et fixa à cette époque
Fentrevue demandée. C'est alors que quelques
Hovas, détachés en petit nombre de Foulepointe,
s'avancèrent jusqu'à la rivière de Simiagné, prodi-
guant sur leur route la menace envers les Belsimsa-
racs, l'insulte envers le gouvernement français,
prêchant à main armée l'obéissance à Radama et,
84 LIVRE I. — CHAPITRE III.
par conséquent, la trahison aux chefs et aux tribus
qui avaient déjà prêté serment au roi de France. »
« Des démarches aussi hostiles n'étaient point
ignorées du gouvernement de Sainte-Marie. 11 lui
eût été facile de les déjouer; mais, désireux de
conserver la paix et espérant que Tentrevue pro-
mise amènerait le roi des Hovas à se désister de
ses injustes prétentions, il ne crut pas devoir
donner une attention sérieuse à des manœuvres
obscures, indignes d'un souverain, qu'on pouvait
croire ignorées de lui et qu'il lui était si facile de
désavouer. »
« Telle était la situation des choses, lorsque de
nouvelles insultes, commises sans provocation,
sans prétexte et avec tous les caractères d'une hos-
tilité ouverte, sont venues avertir le gouvernement
de Sainte-Marie que le temps de la modération
était passé. Une troupe indisciplinée a parcouru
toute la côte, sous le commandement de Ramana-
nouloun; elle a dispersé, égorgé ou réduit en es-
clavage, au nom de Radama, les Betsimsaracs, su-
jets de Sa Majesté Très-Chrétienne ; elle a incendié
leurs villages, pillé leurs propriétés, et pour que
rien ne manquât à l'hostilité d'une telle conduite,
leur chef n'a pas craint d'attenter à la propriété
du gouvernement français et de faire enlever ou
tuer de nombreux troupeaux faisant partie de l'ap-
provisionnement de Sainte-Marie, malgré les ré-
clamations de l'agent, à la garde duquel ils étaient
confiés ; enfin, joignant l'insulte à la violence, il
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 85
n'a pas craint de faire dire au commandant de
Sainte-Marie que lui et ses soldats ne devaient se
considérer que comme des marchands établis à
Sainte-Marie , sous l'autorisation de Radama , et y
commerçant aux conditions qu'il lui plairait de
prescrire. »
« D'aussi outrageantes prétentions, exprimées
dans un langage aussi peu mesuré et accompagnées
de procédés si contraires au droit des gens, avertis-
sent enfin le gouvernement français qu'il ne peut,
sans manquer à sa propre dignité et à la justice
due à ses sujets et à ses alliés, demeurer plus long-
temps insensible aux provocations si gratuitement
dirigées contre lui. »
« En conséquence , le commandant de Sainte-
Marie , considérant que les injustes prétentions
du roi Radama ne reposent que sur son prétendu
titre de roi de Madagascar qui, n'étant fondé ni
en droit ni en fait, ne peut être considéré que
comme un véritable abus de mots qui ne saurait
lui - même constituer un droit, Proleste solen-
nellement au nom de Sa Majesté Louis XA^lll, roi
de France et de jNavarre et des chefs malegaches
ses vassaux, contre le prétendu titre de roi de Ma-
dagascar illégalement pris par le roi des Hovas et
contre toutes les conséquences directes ou indirec-
tes qu'on voudrait en faire résulter; Déclare qu'il ne
reconnaît au roi des Hovas aucun titre à la posses-
sion légitime de quelque partie que ce soit de la
côte orientale de Madagascar; Proteste contre toute
86 LIVRE I. " CHAPITRE III.
occupation faite ou à faire des points de cette côte
dépendants de Sa Majesté Très-Chrétienne ; Proteste,
en outre, contre toute concession qu'on pourrait
ou qu'on aurait pu extorquer aux divers chefs ma-
legaches qui se sont reconnus dépendants de Sa Ma-
jesté Très-Chrétienne; concessions qui seraient évi-
demment l'ouvrage de la séduction ou de la violence
et qui, en admettant qu'elles fussent volontaires,
ne pourraient annuler les déclarations antérieures
des mêmes chefs, ni, à plus forte raison, les droits
anciens et imprescriptibles de la France. » — Fait à
l'hôtel du gouvernement du Port-Louis, Ile Sainte-
Marie, le 15 août 1823. »
Cette protestation fut portée à Radama par le
commandant de la goélette la Bacchante, M. de
Molitard, qui eut avec le souverain malegache plu-
sieurs entrevues, dans lesquelles Jean René servit
d'interprète. Le résultat des explications verbales
données par Radama fut « qu'il reconnaissait
comme appartenant en toute propriété à la France
l'île de Sainte-Marie, vendue autrefois à cette puis-
sance par les naturels ; mais qu'il ne reconnaissait,
ni à la France, ni à aucune puissance étrangère,
des droits à la possession d'aucune partie de la
grande île de Madagascar; qu'il permettait seule-
ment aux étrangers de toute nation de venir s'y
établir, en se soumettant aux lois de son royaume ;
et qu'à l'égard du titre de roi de Madagascar, il le
prenait, parce qu'il était le seul dans l'île qui fût
capable de le soutenir. »
HISTOIRE POLITIQUE DE MADÂGxiSCAR, 87
Vers le milieu du mois de septembre, Radama,
après avoir adressé à M. Blevec un manifeste ré-
digé dans le sens de ce qui précède, sembla un mo-
ment vouloir attaquer Sainte-Marie; mais il n'exé-
cuta point ce dessein, et se dirigea bientôt vers le
nord de l'île avec quinze mille hommes de troupes,
pour aller châtier, disait-il, les naturels qui avaient
levé l'étendard de la révolte. Il laissa néanmoins
des détachements hovas plus ou moins forts sur di-
vers points de la côte orientale, et Foulepointe
resta occupée par ses soldats. Il n'est pas inutile
de faire observer ici que, pendant son séjour sur la
côte, Radama fut constamment entouré de mili-
taires et de marins anglais. Le capitaine Moorson,
commandant la frégate de Sa Majesté Britannique,
rAriadne, alors mouillée à Foulepointe, reçut plu-
sieurs fois à son bord le roi des Hovas, en lui ren-
dant tous les honneurs dus à la royauté. Les toasts
les plus empressés étaient portés dans ces occa-
sions.
Il n'est pas hors de propos non plus de faire re-
marquer jusqu'à quel point allait, du reste, la sin-
cérité des Hovas dans leurs démonstrations d'a-
mitié envers les Anglais. Lorsque le roi se rendait
sur la frégate, ils exigeaient que plusieurs officiers
du bâtiment anglais restassent en otage, de peur
que le roi ne leur fût enlevé par ses fidèles alliés.
Chaque fois que le navire faisait un mouvement,
la foule assemblée sur le rivage manifestait par ses
cris la plus vive inquiétude. C'est la même frégate
88 LIVRE I. — CHAPITRE II f.
l'Ariadne qui transporta Radama et sa suite dans
la baie d'Antongil, d'où il se rendit dans le nord.
Dès que, par l'effet du départ de l'armée de Ra-
dama, le pays eut recouvré quelque tranquillité,
les travaux de défense militaire, d'utilité publique
et de culture furent repris à Sainte-Marie.
Au commencement de l'année 1825, le person-
nel attaché au service de l'établissement se compo-
sait de soixante-treize blancs et de cent-quatre-
vingt-deux noirs, engagés par l'administration
locale. Un certain nombre de ces noirs , organisés
militairement par M. Blevec, lors de l'irruption de
Radama sur la côte, étaient alternativement occu-
pés aux travaux publics et à ceux de la culture,
indépendamment des colons amenés de France par
M. Sylvain Roux et devenus propriétaires, plusieurs
traitants, précédemment fixésà Madagascar, avaient
formé des établissements à Sainte-Marie, et ils
avaient pris aussi à leur service une centaine de
noirs engagés.
Les maladies qui, chaque année, avaient marqué le
retour de l'hivernage, jointes aux travaux de défense
et au service militaire qu'avaient nécessités les in-
vasions dont l'île s'était vue menacée, avaient
beaucoup nui au développement de l'agriculture.
Cependant on comptait à Sainte-Marie, dans les
premiers mois de 1824, cinq habitations. L'expé-
rience avait fait reconnaître que le sol de Sainte-Ma-
rie était en général de mauvaise qualité, à l'exception
d'une zone étroite qui se trouvait au milieu de l'île
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 89
et qui formait environ le cinquième de la totalité
de sa superficie. C'était la seule portion du terri-
toire que les naturels cultivassent régulièrement,
et elle leur appartenait en propre. Il n'était guère
possible d'y former plus de quinze à vingt habita-
tions. La chaleur et l'humidité du climat paraissaient
très-favorables à toutes les cultures coloniales, ex-
cepté peut-être à celle du cotonnier. D'après la
nature du terrain, on avait lieu de présumer que le
sol contenait des mines de fer ; dans tous les cas,
on y trouvait en abondance les matériaux propres
aux constructions, tels que pierres, chaux et terre
à briques. Sainte-Marie était d'ailleurs avantageu-
sement placée pour la pêche de la baleine, dont les
naturels faisaient leur principale occupation, et son
port était de bonne tenue.
D'après un tel état de choses, il n'était guère
permis sans doute d'espérer que le noyau d'établis-
sement qui existait dans l'Ile pût acquérir par la
suite quelque importance sous le rapport de l'agricul-
ture ; d'un autre côté, la situation politique du pays
interdisait de songer alors à coloniser Tintingue.
Cependant la possession de Sainte-Marie donnait
les moyens de se porter sur la Grande Terre, dès que
les circonstances se montreraient plus favorables,
et, en attendant, elle nous mettait à même de pro-
téger les comptoirs d'escale que l'on jugerait utile
d'y établir. Elle pouvait d'ailleurs servir d'entrepôt,
soit pour le commerce delà France et de Bourbon,
soit pour l'approvisionnement de cette dernière
90 LIVRE I. — CHAPITRE III.
colonie en riz et en bestiaux. Bientôt, grâce à l'ac-
tivité imprimée aux travaux, Sainte-Marie allait se
trouver pourvue d'un quai de carénage, et c'était
un grand avantage en perspective que d'avoir les
moyens de réparer nos bâtiments sans recourir aux
chantiers de l'île Maurice.
Ces considérations déterminèrent l'administration
de la marine à ne point renoncer au projet de co-
loniser Sainte-Marie, malgré les difficultés que son
exécution avait jusqu'alors rencontrées et qu'elle
devait vraisemblablement rencontrer encore. Le
Conseil d'amirauté consulté émit un avis en ce
sens. Il proposa môme l'augmentation successive
jusqu'à mille du nombre des noirs engagés par l'ad-
ministration locale, et leur répartition en deux
compagnies commandées par des blancs, l'une de
pionniers, l'autre d'ouvriers militaires, pour l'exé-
cution des travaux publics et la défense de l'île.
Ces propositions furent adoptées, en partie, par
l'administration de la marine, qui, pour mieux
assurer encore la sûreté de l'établissement, destina
deux bâtiments armés en guerre à stationner sur
les côtes de l'île.
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 91
CHAPITRE IV.
Sommaire. — Les Hovas. — Origine des relations qui s'établissent entre
ce peuple ctlc gouvernement anglais. — Dianampouine. — Radaraa.
son fils. — Le capitaine Lesage. — Séjour de celui-ci à Tamatave. —
L'agent anglais séduit par des présents et des promesses Jean René,
chef de cette contrée. — Radama, roi des Hovas, le reçoit avec
solennité. — Us arrêtent de concert le projet d'un traité secret. —
Les Anglais laissent à Radama des instructeurs chargés d'ap-
prendre aux troupes hovas les manœuvres européennes. — Re-
tour à Maurice du capitaine Lesage. — Radama attaque Jean René
et le réduit. — James Hastie, nouvel agent anglais, est reçu par
Radama. — Après avoir remis au roi des Hovas de magnifiques
présents, l'agent britannique lui propose bientôt un traité pour
l'abolition de la traite des esclaves. — Radama se laisse gagner ;
mais ses ministres et son peuple s'y opposent. — L'agent anglais
triomphe cependant. — Ce traité célèbre est signé le 23 octobre
1817. — Hastie est nommé agent général de la Grande-Bretagne
à Madagascar. — Le traité est violé par l'Angleterre. — Indigna-
lion de Radama. — Les sentiments publics se retournent entiè-
rement du côté des Français. — L'agent anglais, de retour à Ta-
nanarive, triomphe de nouveau, et le traité est renouvelé. —
Expédition de Radama contre les Sakalaves du sud. — Le roi des
Hovas conclut une paix et épouse Rasilime, fille de Ramitrah,
chef des Sakalaves. — Etablissement d'écoles à Imernc. — Les
Anglais importent à Tananarive des presses et des caractères
d'imprimerie. — Les Hovas s'emparent du fort Dauphin. — Con-
séquence de l'influence anglaise à Madagascar. — Soulèvement
du pays contre les Hovas. — Ils sont cernés dans le fort Dauphin.
—Mort de Jean René. — Le prince CorolJer. — Mort de James
92 LIVRE T. — CHAPITRE IV.
Haslie. — Vexations exercées conlrc les Irailanls français par les
Hovas. — Mesures préliminaires pour une expédition contre ce
peuple.
L'envoi du capitaine Lesage au port Louquez
avait eu pour but, de la part des Anglais, outre la
réparation du massacre dont nous avons parlé, le
désir empressé de s'assurer par des lettres et des
présents, l'alliance des Sakalaves du nord et des
principaux chefs de la côte orientale '. A la môme
époque à peu près, sir Robert Farquliar, chargé de
poursuivre les négriers de ces parages, qui se li-
vraient à la traite, entra en relations avec le roi
des Hovas, qui pourvoyait en grande partie à ce
trafic. Telle fut l'origine des premières relations
entretenues par les Anglais avec les Hovas.
Mais quel était ce peuple qui, des plateaux supé-
rieurs de l'île, semblait vouloir étendre et faire
rayonner sa domination sur l'île entière?
Les Hovas avaient été longtemps un petit peuple
habitant, comme nous l'avons dit, les plateaux su-
périeurs de l'île' et connu seulement pour son in-
telligence et son habileté relative dans l'art du tis-
sage des étoffes et delà fonderie de fer. Fractionnée
en plusieurs cantons ayant chacun son chef parti-
culier , la province était sans cesse le théâtre des
guerres que ces divers souverains se faisaient entre
^Wï\\i3imE[\is. Histunj of Madayascar. London, 1838, tome n ,
pag. llOet 113.
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 93
eux. Il était rare que les hostilités se portassent
sur le territoire des peuples voisins, dont les forces
étaient supérieures à celles des Ho vas divisés '. Le
peuple hova, inquiet et remuant par nature, en-
fermé, d'ailleurs, dans une province de peu d'éten-
due et d'une fertilité médiocre, déborda bientôt de
toutes parts, lorsqu'il eut à sa tête un souverain
ambitieux et habile.
Ce souverain fut le père de Radama, Dianam-
pouine , grand chef de Tananarive , aujourd'hui
capitale de la province centrale d'Ancôve. C'était
un homme d'un caractère énergique et ferme,
faisant administrer la justice à ses sujets avec im-
partialité, plein d'empire sur tous ceux auxquels
il commandait. Ce qui donne une juste mesure
de son autorité , c'est qu'il avait promulgué des
lois défendant, sous peine de mort, l'usage des
liqueurs et du tabac, et personne n'osa désobéir à
des prescriptions qui ordonnaient des privations
aussi dures. Sous le règne de Radama, l'usage du
tabac seul fut permis. Dianampouine mourut
en 1810, âgé de soixante-cinq ans, après avoir
régné près d'un quart de siècle et laissant à son
^ A dater de ce moment, l'histoire politique de Madagascar de-
vient l'histoire du peuple dominateur qui a imposé son joug à toute
l'ilc. Toutefois, nous donnons dans le second livre de cet ouvrage ,
au chapitre Ethnographie, des notions spéciales sur chacun des peu-
ples qui l'hahitent, tels que les Bêtanimènes, les Betsimsaracs, etc.
l>e celte façon, nous suivons l'ordre logique des faits politiques et
cependant notre travail se trouvera complet dans toutes ses parties.
94 LIVRE I. CHAPITRE IV.
fils un royaume puissant qui absorbait déjà
dans son unité toutes les divisions d'Ancôve, une
grande partie d'Antscianac, d'Ancaye et de la pro-
vince des Betsilos.
Radama dont le nom signifie, dans la langue du
pays, fourbe et poli avait dix-huit ans, lorsqu'il fut
appelé à prendre les rênes du gouvernement. C'était
un jeune homme aussi intelligent que son père ,
ambitieux et brave, désireux d'accroître ses con-
naissances par des relations intimes avec les Euro-
péens.
Le gouvernement anglais ne tarda pas à pro-
fiter de ces dispositions de Radama, qui lui
frayaient un chemin indirect, mais sûr, vers la do-
mination effective du pays. On commença par lui
adresser un ancien traitant pour l'engager à con-
clure un traité de commerce avec l'Angleterre et à
envoyer à Maurice quelques enfants de sa famille,
pour y être élevés aux frais du gouvernement. Ra-
dama accueillit ces ouvertures faites avec à-propos
et confia à l'agent anglais ses deux frères, âgés l'un
de treize, l'autre de onze ans. Cette marque de
confiance enhardit sir Robert Farquhar, qui expédia
à Tananarive^ en qualité d'agent général anglais,
le capitaine Lesage, qui venait d'arriver du port
* Tananarive est la capitale des Hovas, Emirne ou plus logique-
ment Même est le canton dans lequel est située Tananarive. An-
cùce est la province centrale du royaume des Hovas. En malegache,
le mot Ancùve se décompose ainsi : an Hova, là les Hovas, le pays
des Hovas.
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 95
Louquez. Lesage partit suivi d'une escorte impo-
sante et porteur de riches présents pour Radama.
L'agent anglais séjourna quelque temps à Tama-
tave, où il ne manqua pas de séduire par des dons
et des promesses le chef Jean René qui, devenu
enthousiaste de la puissance anglaise, lui facilita les
moyens d'accomplir son voyage. Le frère de Jean
René, Fiche, chef d'Yvondrou, qui connaissait et
détestait les Anglais, reprochait à Jean René l'aveu-
gle confiance avec laquelle il travaillait à la des-
truction probable de sa propre indépendance ; mais
le chef de Tamatave, ébloui par les promesses qui
lui étaient faites, en récompense de sa docilité, res-
tait sourd aux sages conseils de son frère, qui, du
reste, poussa l'esprit d'hostilité contre les Anglais
jusqu'à leur refuser des pirogues et des vivres pour
le voyage. •
Quoi qu'il en soit, le capitaine Lesage se mit en
marche vers la capitale des Hovas, où il fit son en-
trée solennelle, au milieu d'une immense popula-
tion accourue pour voir le représentant britanni-
que. Radama reçut l'agent anglais, assis sur une
espèce de trône, environné de ses ministres et de
ses officiers, dans une salle spacieuse ornée de tro-
phées militaires. Lorsque le capitaine Lesage remit
au roi ses lettres de créance , il fut accueilli par ce
prince avec une rare politesse et des manières plei-
nes de dignité qu'il n'avait rencontrées chez aucun
autre chef de l'île \ Atteint quelques jours après
' William EUis, tome II, pag. 133, 137.
96 LIVRE I. — CHAPITRE IV.
des fièvres du pays, l'envoyé anglais fut l'objet des
soins les plus empressés K 11 se hâta dès lors d'ac-
complir sa mission et fit avec Radama le serment
du sang, le ili janvier 1817. Ce ne fut que le d fé-
vrier suivant qu'ils arrêtèrent les bases d'un traité
secret qui devait être ratifié plus tard par le gou-
verneur de Maurice. Le lendemain, le capitaine
Lesage prit congé du roi, en laissant auprès de lui
deux militaires instructeurs, chargés d'apprendre à
l'armée des Hovas les manœuvres européennes.
L'un d'eux, le sergent Brady, se fit aimer des Hovas
et parvint aux plus hautes dignités auprès de Ra-
dama.
Le capitaine Lesage revint en hâte à Maurice
pour rendre compte des succès de sa mission. Les
deux frères de Radama envoyés à Maurice avaient
été confiés aux soins d'un homme qwi devait un
jour acquérir une immense influence à la cour de
Tananarive. Cet homme, que nous avons déjà vu
près de Radama à Foulepointe, c'était James Has-
tie. Simple sergent dans un régiment anglais, il s'é-
tait fait distinguer du gouverneur de Maurice par
son courage et sa présence d'esprit. Adroit, insi-
nuant, peu scrupuleux sur le choix de ses moyens
' /6((/. pag. 138. «Amidslthe droadfiil fatalily Avliich look place
anioiigsUhis people soon aflcr their arrivai, liis own heallh, however
failed ; and ihcn il was tlial Radama shewed tlie most kind and as-
siduous attentions. Fearing lie miglil fall a viclim to the fever which
was carrying off so niany associâtes, Lesage made al! possible ar-
rangements witli Radama, etc. »
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 97
d'influence, il avait déjà été employé dans l'Inde à
des missions importantes, mais peu honorables. Ce
fut lui qu'on chargea des premières notions à don-
ner aux deux jeunes Hovas et qui les reconduisit à
Madagascar, avec des instructions secrètes, qu'il fut
sans doute chargé de remettre à Radama. A ce
moment même, le roi des Hovas, enhardi par ses
premiers succès, avait poussé ses envahissements
jusqu'aux frontières des Bétanimènes et, à la tête
de 25,000 hommes, il menaçait d'envahir le terri-
toire de Tamatave et d'Yvondrou appartenant à
Fiche et à Jean René. Une attaque aussi formidable
commença à donner des craintes sérieuses au chef
de Tamatave qui reconnut, mais trop tard, la réalité
des prédictions de son frère et la fausseté des pro-
messes de l'agent anglais. Celui-ci lui avait répondu
de l'appui chaleureux de son gouvernement et l'a-
vait engagé à rester dans l'inaction en lui peignant
Radama comme le chef d'une horde sauvage qui
n'oserait pas s'attaquer à lui, surtout si l'Angleterre
le prenait sous sa protection.
Il fallut donc que le pauvre Jean René, aidé de
son frère qui vola à son secours, fît en sorte de se
mettre à la hâte en état de faire obstacle à l'inva-
sion des troupes de Radama. 11 fortifia, comme il
put, de palissades et de petits forts, la place de Ta-
matave qu'il arma de deux vieilles pièces de cam-
pagne en bronze. Mais réduit à ces faibles ressour-
ces, dans une place mal armée, mal défendue,
Jean René tomba bientôt dans le découragement,
7
98 LIVRE I. — CHAPITRE IV.
malgré les exhortations de son intrépide frère. Le
chef de Tamatave ne savait à quel parti se résou-
dre, lorsque l'agent anglais, Pye, qui avait suc-
cédé à Lesage, intervint auprès de Radama. Le roi
des Hovas qui supposait à son ennemi des forces
plus considérables qu'il n'en avait et qui, n'ayant
jamais eu de port de mer en sa possession, était
pressé d'entrer à Tamatave, le roi des lïovas con-
sentit à traiter avec Jean René. Dès que son frère,
le chef d'Yvondrou, entendit parler de négocia-
tions avec Radama, il s'emporta violemment con-
tre Jean René, et se retira pour ne pas rester le té-
moin du traité honteux qui se préparait '. L'agent
anglais, voulant favoriser les vues du roi des Hovas,
décida Jean René à signer le traité. Radama y re-
connut Jean René pour chef héréditaire de Tama-
tave; mais il lui enleva la souveraineté du pays
des Bétanimènes qu'il venait de soumettre et l'in-
vestit seulement du titre de gouverneur général de
celte province. Jean René fut obligé de subir celte
clause qui le mettait ainsi sous la suzeraineté du
roi des Hovas, pressé qu'il était par les circon-
stances et par les instances de M. Pye qui venait
de recevoir de l'île Maurice des instructions dans
lesquelles le gouvernement anglais qualifiait Ra-
dama de roi de Madagascar et de ses dépendances.
Un grand kabar eut lieu le lendemain à Manaarez.
Jean René s'y rendit pour y faire le serment du
* William EUis. Ubisuprù, page 160.
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 99
sang avec Raclama qui voulait cimenter solennel-
lement leur union, en présence des deux peuples.
Après avoir conclu cette grande affaire, Radama
reprit la route de Tananarive, tandis que le pré-
cepteur de ses frères, James Hastie, qui, entre au-
tres présents, amenait au roi des Hovas des chevaux
anglais d'un grand prix, se voyait obligé de suivre
un chemin plus long, mais plus praticable, pour
conduire sains et saufs ces magnifiques quadru-
pèdes au palais d'Imerne.
11 arriva à Tananarive le 6 août 1817. La cour
du palais était pleine de soldats rangés en bataille.
Le roi était assis sur une estrade élevée. Dès qu'il
aperçut l'agent anglais, il laissa éclater sa joie, le
fit placer auprès de lui, en lui serrant cordialement
les mains. Le roi adressa alors à ses soldats un dis-
cours dans lequel il les engageait à bien accueillir
les étrangers qui viendraient le visiter et particu-
lièrement les Anglais. Le roi des Hovas portait
alors pour la première fois un uniforme rouge et
un chapeau militaire, un pantalon bleu et des bot-
tes vertes *, étrange accoutrement officiel dont l'or-
donnance ne pouvait appartenir qu'à l'incroyable
faux goût d'un fripier anglais. Cet équipement avait
en effet été expédié à Radama de l'Ile Maurice par
sir Robert Farquhar. Après cette entrevue publi-
que, à laquelle il avait cherché à donner la plus
grande solennité possible, le roi des Hovas accom-
MVilliam Ellis, pages 166 et 169.
100 LIVRE I. CHAPITRE IV.
pagna James Hastie clans la maison qu'il avait fait
préparer pour lui. Là, après s'être débarrassé de
son incommode et ridicule uniforme , il s'assit à
terre et présenta à son hôte le sergent Brady qu'il
lui dit n'être plus un simple soldat, mais bien son
capitaine. Radama fit circuler, malgré la loi du
pays, quelques verres d'eau-de-vie ^ qui ne contri-
buèrent pas peu à donner un caractère particulier
d'effusion à cette conférence diplomatique.
Après avoir remis à Radama les présents dont il était
chargé, et notamment une pendule qui, se trouvant
dérangée, eut l'honneur d'être raccommodée par
les mains de l'ambassadeur lui-même, l'agent an-
glais laissant tomber tout à coup le masque qui
couvrait ces caresses préliminaires, toucha la ques-
tion de l'abolition de la traite des esclaves dans les
royaumes de Radama. James Hastie parvint à con-
vaincre le roi des Ho vas, mais ce ne fut pas toute-
fois sans lui promettre, de la part du gouverneur
de Maurice , des indemnités considérables en
argent et surtout en armes et en munitions de
guerre que Radama ne pouvait se procurer que
par la vente de ses esclaves aux traitants euro-
péens ; mais le roi des Hovas eut de la peine à ob-
tenir l'adhésion de ses conseillers pour l'exécution
de cette mesure. H fut obligé d'opposer à l'agent
anglais des arguments puissants dont celui-ci ne
^ Ces détails singuliers ont été consignés par James Hastie lui-
même, dans son journal, avec une minutieuse et complaisante exac-
titude. Voyez William EUis, History of Madagascar, pag. 169.
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 101
put nier ni la force ni la justesse. James Hastie
très-embarrassé crut pouvoir biaiser dans sa ré-
ponse au roi et même altérer quelquefois la vérité
dans ses assertions. Radama s'en aperçut, et le lui
reprocha en termes fort vifs. Cette duplicité causa
au souverain hova la plus violente indignation, et
il défendit au diplomate confus de reparaître en sa
présence pendant huit jours. Au bout de ce temps,
James Hastie put rentrer en grâce : mais ses dis-
cours artificieux ne furent pas oubliés. L'agent an-
glais, témoin des irrésolutions de Radama, s'a-
dressa pour les vaincre, au premier ministre, jeune
homme auquel , en peu de temps, il fit adopter les
vues du gouverneur de Maurice et dont il se fit un
avocat précieux auprès du roi.
Son espoir fut cependant trompé. Dans un kabar
de cinq mille indigènes que le ministre convoqua
pour connaître l'opinion des naturels sur l'aboli-
tion de la traite des esclaves, le bon sens populaire
vit clairement que les Anglais n'attachaient tant
d'importance à cette mesure que parce qu'elle leur
étiùt avantageuse. Un orateur hardi demanda, à
haute voix, si le roi était devenu l'esclave des An-
glais. Ces paroles piquèrent cruellement l'amour-
propre de Radama, qui déclara alors qu'il était le
maître de son peuple et qu'il le forcerait bien à
l'obéissance. James Hastie eut le soin de l'entrete-
nir dans ces dispositions violentes qui le servaient
à merveille, et, le lendemain même, il fut convenu
que le traité serait signé à Tamatave, par les mi-
102 LIVRE I. — CHAPITRE IV.
nistres du roi d'imerne et par l'agent anglais, Pye,
au nom de sir Robert Farquhar.
L'accès de colère qui s'était emparé de Radama
s'était éteint. 11 parut se repentir de s'être tant
hâté dans sa détermination ; mais James Hastie
sut agir avec une telle habileté que ce traité
célèbre, dont le but principal était de faire péné-
trer l'influence anglaise au cœur même de la
grande île malegache, fut signé le 23 octobre 1817,
par les ambassadeurs de Radama d'une part,
ainsi que nous l'avons dit, et, d'autre part, par
M. Pye, agent anglais à Madagascar, et par M. Stan-
fell, capitaine de la corvette de S. M. B. le Phacton.
On sait que, depuis, ce traité fut renouvelé le
11 octobre 1820 ' et le 31 mai 1823. Dans ces actes,
sir Robert Farquhar ne manqua pas de qualifier le
complaisant Radama du titre de roi de Madagascar
et de ses dépendances. Voici le texte de ces traités :
Traité du 23 octobre 1817. « M. le vice -amiral
Robert Townshend-Farquhar, capitaine général,
gouverneur et commandant en chef de l'île Maurice
et de ses dépendances, représenté par ses manda-
taires, M. le capitaine Stanfell, de la marine royale,
^ Celte date est caraclérislique. Une lettre de Radama à M. Far-
quhar, datée de ce même jour 1 1 octobre 1820, a été imprimée et
publiée à Londres, in extenso, dans l'appendice du seizième rapport
annuel des directeurs de l'African Institution. Par cette lettre, Ra-
dama annonçait à M. Farquhar l'arrivée à Tananarive ou Imerne ,
sa capitale, de M. Hastie , agent du gouvernement anglais, et le re-
merciait de l'envoi d'un service complet de vaisselle plate, à lui re-
mis par M. Hastie, de la part du gouvernement de Maurice.
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCRR. 103
commandant le bâtiment de Sa Majesté le Phaëlon;
T. R. Pye, agent du gouvernement anglais à Ma-
dagascar, les susnommés revêtus de pleins pou-
voirs, d'une part;
'( Et Radama, roi de Madagascar et de ses dé-
pendances, représenté par ses mandataires, Ratza-
lika, Rampoole Ramanouet Raciahato, ayant reçu
pleins pouvoirs de S. M. le roi de Madagascar,
d'autre part;
« Ont fait la convention suivante : Art. i". Les
parties contractantes conviennent respectivement
de maintenir et perpétuer à jamais la confiance ,
l'amitié et la fraternité qui existent entre elles, et
qui sont déclarées par ces présentes. — Art. % Les
deux parties contractantes s'engagent , par les
présentes, à faire cesser entièrement, à partir delà
date de ce traité , dans l'étendue des États du roi
Radama, toute vente ou toute cession d'esclaves ou
de personnes quelconques, pour les transporter du
territoire de Madagascar dans le pays, l'île ou l'État
d'un autre prince ou d'un autre gouvernement, quel
qu'il soit. Radama, roi de Madagascar, fera une pro-
clamation et une loi interdisant à tous ses sujets ou
àtoutes personnes dépendant de lui ou de ses États de
vendre aucun esclave pour être exporté de Madagas-
car ; d'aider, de faciliter ou de favoriser une pareille
vente, sous peine, pour le contrevenant, d'être ré-
duit lui-même en esclavage. — Art. 3. En considéra-
tion de la concession faite par Radama, roi de Ma-
dagascar, et par sa nation, et comme témoignage de
104 LIVRE I. CHAPITRE IV.
parfaite satisfaction, les mandataires de Son Excel-
lence le gouverneur de Maurice s'engagent à payer
annuellement à Radama, pour l'indemniser de la
diminution de revenus résultant des présentes, les
articles suivants : 1,000 dollars en or, 1,000 dol-
lars en argent; 100 barils de poudre de 100 livres
chacun ; 100 mousquets anglais, avec accessoires
complets; 10,000 pierres à fusils; 400 gilets rou-
ges; ZiOO chemises; ZiOO pantalons; 400 paires de
souliers; 400 schakos; 400 montures de fusil; 12
sabres de sergent, avec ceinturons; 400 pièces de
toile blanche de l'Inde; 200 pièces de toile bleue
de l'Inde; un habit d'uniforme, avec chapeau et
bottes, le tout complet, pour le roi Radama, et deux
chevaux. »
« Lesquels objets seront délivrés sur le vu d'un
certificat constatant que les lois, règlements et pro-
clamations susdits ont été exécutés pendant le tri-
mestre précédent. Ce certificat sera signé par Ra-
dama, et approuvé par l'agent de Son Excellence le
gouverneur Farquhar, résident à la cour de Ra-
dama. — Art. 4. En outre, les parties contractantes
conviennent mutuellement de protéger le roi de Jo-
hanna (Anjouan), fidèle ami et allié de l'Angleterre,
contre les déprédations auxquelles il est en butte
depuis plusieurs années de la part des habitants
des petits États situés sur la côte de IMadagascar, et
de mettre tout en œuvre, avec l'aide de leurs sujets,
alliés et partisans, pour parvenir à l'abolition de
ce système de piraterie. A cet effet, des proclama-
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 105
tiens seront faites par Radama et le gouverneur de
Maurice, défendant à qui que ce soit de prendre
part à aucun acte de cette nature ; des copies de ces
proclamations seront distribuées principalement
dans les ports de mer situés sur la côte de Mada-
gascar. »
Traité additionnel fait à Tananarive le 11 octo-
bre 1820. « En vertu du traité conclu, à la date du
23 octobre 1817, entre S. M. Radama, roi de Ma-
dagascar, et Son Excellence M. le vice -amiral
R. T. Farquhar, capitaine général, gouverneur et
commandant en chef de l'île Maurice et de ses dé-
pendances, l'abolition de la traite des esclaves sera
et demeurera à jamais respectée. Les parties con-
tractantes s'engagent séparément à accomplir les
articles et conditions dudit traité avec la fidélité la
plus scrupuleuse. »
« Parsuite du traité sus-énoncé, lequel traité aété
ratifié par ordre de S. M. Britannique et accepté ce
jour par S. M. le roi de Madagascar, les conventions
suivantes ont été faites entre M. James Hastie,
agent du gouvernement, représentant Son Excel-
lence le gouverneur Farquhar et le roi Radama.
M. Hastie s'engage, au nom de son Gouvernement,
à emmener 20 sujets libres de S. M. le roi Radama,
qui seront élevés dans l'étude de différentes pro-
fessions d'artisans, telles que celles d'orfèvre, bi-
joutier, tisserand, charpentier, forgeron; ou qui
seront placés dans des arsenaux, chantiers de ports
de mer, etc. De ce nombre, 10 seront envoyés en
106 LIVRE I. — CHAPITRE IV.
Angleterre et 10 à l'île Maurice, aux frais du gou-
vernement anglais. De plus, il est convenu entre
les parties contractantes que si, à l'arrivée à l'île
Maurice des 20 individus sus-mentionnés, accompa-
gnés de M. Hastie, le gouverneur ne consent pas
à les faire instruire, savoir : 10 à Maurice et 10 en
Angleterre, le traité sera réputé nul et non avenu.
Néanmoins, le roi Radama ne sera pas pour cela
dégagé de sa parole ni relevé de sa promesse. Il est
bien entendu que le gouvernement anglais s'engage
seulement à placer lesdits individus, au nombre
de 20, chez des personnes exerçant les différentes
professions sus-mentionnées, et n'est pas rendu
responsable de leur conduite ou de leur défaut de
capacité. M. James Hastie s'engage, en outre, à
emmener avec lui 8 autres individus et à leur faire
enseigner la musique, afin de former un corps de
musiciens pour les gardes de S. M. le roi de Mada-
gascar. En conséquence du présent article et des
conditions sus-mentionnées, le roi Radama fera une
proclamation par laquelle il notifiera que la traite des
esclaves est abolie dans tous ses États. De plus, il in-
vitera toutes les personnes possédant des talents ou
habiles dans des métiers ou professions à venir vi-
siter son pays, leur promettant protection; etsera la-
dite proclamation publiée dans la Mauritius Gazette. »
Nouveaux articles additionnels faits à Tama-
tave le 31 mai 1823. « Attendu que par suite des
traités et des engagements intervenus entre le gou-
vernement anglais et Radama, roi de Madagascar,
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 107
et approuvés par S. M. Britannique , et plus parti-
culièrement en vertu des conventions des 23 octo-
bres 1817 et 11 octobre 1820, la traite des noirs a
été abolie dans toute l'étendue de Madagascar. Et,
attendu que les conditions desdits traités ont été
fidèlement exécutées par les deux parties contrac-
tantes ; qu'elles ont eu le plus heureux résultat, en
contribuant à l'abolition générale de la traite, et
surtout en éclairant le peuple de Madagascar sur
ses devoirs moraux et religieux, et en posant les
principes les plus propres à le faire avancer rapide-
ment dans les voies de la civilisation. Afin de don-
ner plus de force et d'efficacité aux objets et con-
ditions desdits traités, et afin de faire disparaître
pour toujours la possibilité de renouveler un trafic
qui a été pendant des siècles le fléau de cette vaste,
fertile et populeuse île ; il a été convenu entre sir
Robert Townshend-Farquhar et M. Fairfax Mo-
resby, capitaine commandant le Menai, bâtiment
de guerre de Sa Majesté, d'une part; et Rafaralah,
chef de Foulepointe, et Jean René, chef de Tama-
tave, représentant le roi Radama, d'autre part :
« Art. 1". Les vaisseaux et bâtiments de S. M.
Britannique, et tous autres vaisseaux anglais léga-
lement chargés d'empêcher la traite des noirs, ont,
par ces présentes, plein pouvoir de saisir et arrêter
tous navires et bâtiments, soit qu'ils appartiennent
à des sujets du roi de Madagascar, soit qu'ils appar-
tiennent à des citoyens de toute autre nation, tou-
tes les fois qu'on les trouvera dans un havre, port.
108 LIVRE I. CHAPITRE IV.
anse, crique ou rivière, ou sur les plages, ou près
des côtes de Madagascar, faisant la traite des noirs,
ou bien aidant ou excitant à la faire ; les bâtiments
et navires saisis et arrêtés en pareille circonstance
seront traités de la manière ci-dessous exprimée.
« Art. 2. Tous bâtiments ou navires ainsi saisis se-
ront mis sous la main de la justice, et ils seront, à
cet effet, délivrés au chef de Foulepointe, de Tama-
tave, ou de tout autre lieu où Radama aura établi,
à cet effet, un gouverneur, commandant, ou une
commission spéciale ; on pourra aussi disposer
de ces bâtiments et navires suivant les lois de
la Grande - Bretagne , actuelles ou à intervenir.
Toutes les fois que des bâtiments ou navires au-
ront été ainsi placés sous la main de la justice, et
qu'il y aura lieu à condamnation pour violation de
ce traité ou des précédents, faits dans l'objet d'a-
bolir la traite à Madagascar, ces bâtiments ou na-
vires seront confisqués au profit du roi Radama, qui
en disposera comme il le jugera convenable. »
« Art. 3. En cas de prise de pareils navires, on
traitera de la manière suivante les personnes trou-
vées à bord et embarquées pour être menées en
esclavage. Si elles sont natives de Madagascar,
elles seront immédiatement réintégrées dans leurs
familles, sinon elles seront reconduites, si faire
se peut, dans leurs pays respectifs. Toutes les
fois que la chose ne sera pas praticable, on les
enrôlera dans le corps nommé Scrundahs, ap-
partenant à l'établissement du roi Radama,
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 109
qui sera chargé de pourvoir à leurs besoins '. »
La valeur de tous les objets mentionnés dans le
premier traité du 23 octobre 1817 pouvait être en-
viron de deux mille livres sterling ou cinquante mille
francs %
L'heureux négociateur, James Hastie, après la
promulgation de la loi, partit pour l'île Maurice où
il reçut les félicitations de sir Robert Farquhar ;
puis, il s'empressa de revenir, muni de nouvelles
instructions auprès de Radama, en qualité d'agent
général de la Grande-Bretagne à Madagascar. Le
roi des Hovas lui témoigna de son côté une grande
satisfaction et fit publier, sur tous les points de l'île,
en français et en malegaclie, la proclamation que
ses ministres avaient rédigée à ce sujet. Radama se
montra scrupuleux observateur du trailé qu'il avait
signé. 11 ne souffrit même pas qu'on en fît la criti-
que et trois de ses proches parents payèrent de leur
tête les paroles imprudentes qu'ils avaient publi-
quement proférées contre le traité et surtout contre
* Le Iraitc de 1817, ainsi que les deux actes additionnels du
11 octobre 1820 et du 31 mai 1823^ sont reproduits par nous, d'a-
l)rès les publications officielles du gouvernement anglais distribuées
aux deux Chambres [Parliamentary papers to hoth Houses of Par-
liament,b\j commaiid of lier Majesty, Juhj, 1841, pag. 525,526 eto27).
^ D'après un rapport présenté à la Chambre des communes le
10 juillet 1828, les dépenses relatives à Madagascar, faites par le
gouvernement de Maurice, de 1813 à 1826, se sont élevées à 64,278
liv. sterling (1,549,099 f. 80 c). C'est en 1816 et 1817, et de 1821 à
1826, c'est-à-dire lorsque M. Farquhar réussit à gagner Radama . et
après que nous eûmes repris possession de Sainte-Marie, que la plus
grande partie de ces dépenses ont eu lieu {Voy. Asiatic Journal, nu-
méro de mars 1829, paye 369).
110 LIVRE I. CHAPITRE IV.
l'Angleterre dont ils avaient dit que « c'était un
pays qui ne faisait rien sans des motifs d'intérêt. »
Il n'en fut pas de même de l'autre partie contrac-
tante. En effet, le général Hall ayant remplacé par
intérim sir Robert Farquliar, qui était allé faire un
voyage à Londres, méprisa la convention du 2o oc-
tobre, faite, disait-il, avec un chef de sauvages, et
refusa de remplir les engagements contractés par
l'agent anglais qu'il rappela à Maurice.
Radama , en apprenant cette violation inatten-
due de son traité, ne voulut d'abord pas y croire;
mais il fut obligé de se rendre à l'évidence '. La
traite des esclaves fut alors permise de nouveau
par lui, et dans sa légitime irritation, le roi
d'Imerne ne dissimula pas ses dispositions à favo-
riser les Français au détriment des Anglais, qui
l'avaient trompé. Plusieurs chefs de la côte que
l'empire exercé par Radama et les présents de sir
Farquliar avaient fait taire jusqu'alors, laissèrent
éclater leurs véritables sentiments de préférence.
On ne saurait dire jusqu'à quel point cette disposi-
tion des esprits eût pu les conduire , si , dans ce
moment, le gouvernement français se fût trouvé
en état de substituer l'influence française à celle
de la nation qui venait de mécontenter si justement
le roi des Hovas.- Il n'en fut malheureusement pas
ainsi, et le retour de sir Robert Farquhar à Maurice
calma bientôt les ressentiments de la cour d'Imerne.
Sir Robert Farquhar, à peine revenu à son poste,
1 William Ellis, pag. 199, 201.
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 111
songea à réparer l'échec fait à l'honneur, ainsi
qu'aux intérêts de la Grande-Bretagne à Mada-
gascar. Il dépêcha de nouveau James Hastie à Ta-
nanarive , en lui adjoignant un aide spirituel , le
révérend docteur Jones, de la société des Missions
de Londres. Les deux compagnons de voyage se
mirent en route pour la cour d'Imerne, en sep-
tembre 1820. Ils furent reçus par Radama avec
cordialité, et dînèrent à sa table servis avec luxe
dans de la vaisselle d'argent, dont une partie était
de fabrique indigène. Le lendemain , dans un en-
tretien particulier, Hastie s'efforça d'expliquer au
roi des Hovas, que le traité violé n'avait pas eu la
sanction royale et que sir Farquhar, étant revenu de
Londres avec des pleins-pouvoirs à cet effet, per-
sonne au monde n'oserait maintenant rompre une
convention qu'ils feraient ensemble , s'il se mon-
trait disposé à renouer les négociations '. La ré-
ponse de Radama , pleine de franchise et de net-
teté, fit connaître à Hastie les difficultés immenses
de la grande affaire qu'il avait entreprise : « J'ai
signé ce traité, disait le roi des Hovas, contre l'avis
de mes ministres, de mes conseillers, de ceux
^ « M. Hastie cndcavoured to explain, that until tlie sanclion of
Ihe king was obtained to Ihe act of his représentative, thc crime of
a breach of a predecessor's act did not commonly subject the person
who committed it to condign punishment ; but the relations esta-
blished by His Excellency governor Farquhar wilh him being now
authorized by the Brilish sovereign, ratified and approved, could no
longer be subject to any interruption. But Radama did not appear
convinced, and frequently reverted to the breach of the Ireaty «
(William EUis, pag. 226).
112 LIVRE I. — CHAPITRE IV.
mômes qui ont pris soin de mon enfance. Pour com-
penser les pertes que la cessation du trafic des
esclaves devait occasionner à mes sujets, j'ai promis
de leur distribuer une partie des objets mentionnés
dans ce traité. Il n'a pas été exécuté, quoique moi
j'aie rempli, et au delà, mes engagements. Que
puis-je leur dire, maintenant, moi qui ai servi d'in-
strument pour les tromper? Leur proposerai-je le
rétablissement d'une mesure qui, après avoir coûté
la vie à trois personnes du sang royal et à plusieurs
autres individus, doit encore les appauvrir imman-
(juablement? Ils m'accuseront de n'avoir pour objet
que des avantages personnels et de les sacrifier à
l'espoir de recueillir des bénéfices dont moi seul
je jouirais. Et d'ailleurs pourront-ils croire à la
sincérité des Anglais, après une si odieuse violation
de la foi jurée? )>
Hastie dut courber la tête, mais, en interlo-
cuteur habile, il rejeta toute la responsabilité de
cette violation sur le général Hall. Radama ré-
pondit que son amitié pour l'Angleterre le por-
tait à oublier la faute dont elle s'était rendue cou-
pable, mais qu'il n'en était pas de même de ses
sujets. Il fit remarquer à l'agent anglais, que leurs
progrès dans la civilisation , depuis son départ de
ïananarive , étaient dus au commerce des esclaves
qui avait pris une extension considérable , et lui
avoua qu'il craindrait une insurrection générale,
s'il manifestait l'intention de se fier de nouveau
aux Anglais , dont le nom était passé en proverbe
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 113
parmi le peuple , comme synonyme de faux et de
menteur ^ Vaincu cependant par les promesses et
les flatteries de l'agent anglais, le- roi des Hovas con-
sentit à renouveler le traité, mais il fallait obtenir
l'assentiment du peuple.
Dans ce but, Radama fit convoquer un grand
kabar, où il s'efforça d'expliquer clairement les
intentions du gouvernement anglais , et les avan-
tages qui devaient résulter de cette alliance pour
Madagascar. Ses propres ministres, accueillirent
son discours par de sourds murmures et l'un
des plus puissants chefs de l'île, l'ancien souve-
rain d'Antscianac, Rafaralali prit la parole pour
lui répondre. 11 retraça l'histoire du traité de 1817,
et s'étendit sur tous les avantages qui résultaient
de ce traité, puis, arrivant à sa rupture de la part
du gouvernement anglais, il se tut, comme s'il eût
été incapable d'exprimer l'indignation qu'il res-
sentait d'une aussi lâche conduite. Son éloquent
silence produisit sur l'assemblée un tel effet que
le rejet de la proposition parut dès ce moment
assuré. Il s'éleva alors un grand tumulte et dans la
confusion qui s'en suivit, Radama, se tournant
vers l'agent anglais, lui dit : « Vous le voyez. Je
suis disposé à l'alliance, mais mon peuple ne
l'est pas. Celui même qui ne possède ni un esclave,
' EUis dit en propres tenues: « Thaï hc feared little sort of a gê-
nerai insurrection would Le occasionned by his again Irying to trust
Iho English, tliat il had bccome a kind of proverb amongst his
stibjccls, —Falso as the English » (William Ellis, pag. 227 et 230).
8
114 LIVRE I. CHAPITRE IV.
ni une piastre, sera contre moi. J'ai entendu parler
de la conduite des Français ,| envers un de leurs
derniers rois, le roi Louis XYI, et je redoute son
sort '. ')
Malgré ces vives et nombreuses résistances,
James Hastie parvint pourtant à vaincre les scrupules
de Radama et de ses ministres. Le traité fut signé
et le commerce des esclaves aboli de nouveau. Ra-
dama fit stipuler dans la convention dont il s'agit
la condition expresse : « que le gouvernement an-
glais élèverait à ses frais vingt jeunes Hovas, dix à
Maurice et dix à Londres, et les instruirait aux arts
et aux métiers européens. » C'est ainsi que d'un
seul coup les Anglais regagnèrent à Madagascar
l'influence qu'ils avaient perdue par leur faute,
mais cette influence, sans aucune racine dans le
peuple malegaclie lui-même, ne reposait que sur
la volonté d'un homme. Il était présumable dès
lors que, cet homme une fois mort, cette influence
s'éteindrait avec lui.
Vers cette époque, Radama ht une expédition
gigantesque contre les Sakalaves du sud. 11 partit
avec 70 à 80,000 combattants, mais un tiers
périt de faim ou de maladies, faute d'approvi-
sionnements. Cette guerre se renouvela l'année
suivante , et Radama ayant débuté par quelques
succès, Ramitrah, chef des Sakalaves, lui proposa
une alliance que le roi des Hovas s'empressa d'ac-
» AVilliara Ellis, toiiie 11, pag. 230, -237.
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 115
cepter. 11 la cimenta môme en épousant la fille de
ce chef nommée Rasalime.
Cependant le révérend docteur Jones de son côté
ne perdait pas de vue le but de son voyage et de
son apostolat. Aussitôt que le drapeau anglais flotta
à Tananarive à côté de celui d'Jmerne, le mission-
naire reçut l'autorisation d'ouvrir une école. Ce
fut le 8 décembre 1820 que commença cet ensei-
gnement auquel vinrent coopérer, l'année suivante,
M. Griffitlis et sa femme. Radama leur avait permis
d'instruire son peuple, sans autoriser cependant la
prédication du christianisme, dont il ne se faisait
alors aucune idée. Il fit bâtir pour M. Jones une
case commode, et, lorsqu'elle fut achevée, il vint
la consacrer en y jetant de l'eau et en y faisant les
cérémonies habiiueiles. Les progrès de la mis-
sion croissaient chaque jour. Admis en qualité d'in-
stituteurs primaires, les missionnaires anglais s'at-
tachèrent à donner à leurs nouveaux élèves une
éducation plutôt politique que religieuse ou élé-
mentaire , et, sans éveiller la défiance, à leur in-
spirer ramour de leur souverain et par suite la hai-
ne d'une domination étrangère. Les jeunes Hovas
apprenaient sans cesse à répéter des maximes for-
mulées en ce sens par leurs maîtres. Ces maximes
étaient entre autres, — que Radama n'a point
d'égal parmi les rois, — qu'il est au-dessus de tous
les chefs de l'île, et le maître de tout, — que Ma-
dagascar lui appartient et n'appartient qu'à lui
seul. De plus, les élèves d'Ancôve, rigoureusement
116 IIVRE I. — CHAPITRE IV.
astreints à des exercices militaires, étaient destinés
à devenir une pépinière d'officiers, un arsenal vi-
vant capable d'interdire l'approche de l'île aux en-
nemis connn un s. Ajoutez à de pareilles mesures la
persévérance et la libéralité qui caractérisent la
politique anglaise, et on aura une idée de l'influence
acquise par cette nation à la cour du roi d'Imerne.
Plusieurs personnes envoyées par la société des Mis-
sions de Londres, et notamment des imprimeurs
avec des presses et des caractères, étaient venues
se joindre à MM. Jones et Griffiths. Des exem-
plaires de la Bible imprimés sur les lieux se ré-
pandaient par milliers sur la surface de l'île.
L'examen des écoles fait en 1826 par Radama lui-
même, constata la présence de plus de deux mille
écoliers dans ces établissements. Deux ans après,
la ]Mission comptait trente-deux écoles disséminées
dans le pays d'Imerne et plus de quatre mille
élèves '.
On comprend facilement que l'xlngleterre n'or-
ganisait ainsi une forte unité dans le centre de
l'île que pour pouvoir, dans un temps donné, do-
miner les populations nourries de ses principes,
élevées par ses nationaux. Les avertissements en
ce sens ne manquèrent pas d'être donnés au gou-
vernement français par les habitants de Bourbon
mieux placés que d'autres pour juger de l'état
des choses à Madagascar et pour donner d'utiles
' Vulliam Ellis, tome H, page 252, 3S0.
HISTOIUE POLITIQUE Di: MADAGASCAR. 117
conseils. Tous les jours les Hovas, poussés par les
Anglais, semblaient faire un pas en avant et arri-
ver jusqu'au littoral. Radama, quoique éloigné de
Sainte-Marie, ne cessait de chercher l'occasion d'a-
gir hostilement à notre égard. S'il existait à Mada-
gascar un point dont la possession nous fût légiti-
mement acquise , c'était assurément le fort Dau-
phin. Il était donc difficile de penser que Radama
pût songer à envahir une contrée où jamais un
Hova n'avait paru, et avec laquelle ce prince n'a-
vait môme eu, à aucune époque , la moindre com-
munication. On était d'autant plus fondé à repous-
ser cette pensée qu'il avait souvent répété lui-
même qu'il ne se serait point établi à Foulepointe,
s'il eût trouvé ce point occupé par les Français.
Cependant, vers la fin du mois de février 1825,
un corps de troupes hovas d'environ quatre mille
hommes, sous la conduite de Ramananouloun,
vint camper à peu de distance du fort Dauphin ,
alors occupé par un poste français composé d'un
officier et de cinq soldats. Le général des Hovas no-
tifia à l'officier français qu'il était envoyé par Ra-
dama pour prendre possession du fort Dauphin.
Cette prétention ayant été repoussée, il fut con-
venu entre les deux chefs qu'aucun acte d'hostilité
n'aurait lieu pendant deux mois, afin de laisser à
l'officier français le temps de recevoir des ordres
du gouverneur de Bourbon. Mais, au mépris de
cette convention, les Hovas, profitant des facilités
que leur donnait l'armistice, se portèrent, le l/i
118 LlYR'.i I. — CHAPITRE IV.
mars i8!25, sur le fort et y entrèrent de vice force.
Le pavlilon français fat arraclié et remplacé par
celui de Radama. L'officier et les cinq soldats furent
faits prisonniers; mais on les remit presque aussi-
tôt en liberté, en leur rendant tout ce qui leur ap-
partenait.
M. de Freycinet ne se dissimula point la gravité
de cet événement ; il crut toutefois devoir s'abstenir
d'une vengeance qu'il considéra comme devant
être sans utilité, d'après le peu de forces dont il
pouvait disposer. 11 lui parut d'ailleurs qu'il fallait
temporiser, jusqu'à ce que le gouvernement de la
métropole lui eût fait connaître ses intentions. Il
se borna donc à envoyer chercher le détachement
français, qui s'était réfugié à Sainte-Luce.
L'influence anglaise, qui, dans l'opinion de
M. de Freycinet, avait déterminé l'agression du
fort Dauphin par les Hovas, ne tarda pas à se mon-
trer plus ouvertement et d'une manière fort préju-
diciable à nos intérêts '.
Par un décret publié officiellement dans la Ga-
zette de Maurice, le 18 juin 18'25, Radama permit
l'entrée de tous les navires anglais dans les ports
de Madagascar, moyennant un droit de 5 pour 100
sur la valeur des marchandises, et il autorisa les
Anglais à résider dans l'île, à y commercer, à y
construire des navires, à y bâtir des maisons et à y
' Pirn'^ sur les ('tahlissnnonts français; de Madagascar, puljlié par
le déparleineiit de la marine, p. :J7.
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 119
cultiver des terres. M. de Freycinetne doutait point
que Radama, qui n'avait pas fait sans quelque
crainte sa première irruption à Foulepointe, ne
consentît, si on le réclamait, à nous appliquer les
dispositions de ce décret et ne s'abstînt d'inquiéter
les Français qui s'établiraient individuellement à
Madagascar; mais, dans l'état des choses, la me-
sure prise par le roi des Hovas lui paraissait une
nouvelle manifestation du refus qu'il faisait de re-
connaître nos droits, et il la considérait , non-seu-
lement comme donnant aux Anglais la faculté de
disposer en maîtres des ports de l'île, mais comme
devant encore leur procurer pour l'avenir les
moyens de mettre obstacle aux vues de la France
sur Madagascar.
Quoi qu'il en fût, de nouveaux événements vin-
rent bientôt compliquer la situation politique de
l'île. Deux soulèvements y éclatèrent au mois de
juillet 1825 contre les Hovas ; l'un dans la province
des Betsimsaracs , du côté de Foulepointe ; l'au-
tre dans la province d'Anossy, du côté du fort
Dauphin.
Le commandant de Sainte-Marie ne fut point
étranger au premier; les Hovas ne l'ignorèrent pas.
Ce commandant avait, depuis longtemps, mis tous
ses soins à exciter l'esprit de mécontentement qui
régnait parmi les indigènes, et au moment de la
révolte, il leur fournil de la poudre de guerre et
reçut dans l'île quelques prisonniers hovas. L'in-
surrection fut promptement réprimée dans la pro-
120 LIVRE I. CHAPITRE IV.
vince des Betsimsaracs par les troupes de Radama,
et le brave Tsifanin, notre plus fidèle allié, y perdit
la vie. Le gouverneur de Bourbon blâma le com-
mandant de Sainte-Marie de s'être avancé dans cette
circonstance, puisqu'il n'avait pas les moyens de
soutenir efficacement les indigènes. Du reste, les
Anglais, de leur côté, avaient pris une part plus
active encore à l'événement '. Un de leurs bâtiments
avait servi au transport des troupes hovas sur divers
points de la côte, et leur agent Ilastie, débarqué à
la Pointe-à-Larrée, à la tête d'un corps d'Hovas,
avait puissamment contribué à replacer le pays des
Betsimsaracs sous l'obéissance de Radama ^
Les habitants de la province d'Anossy, renforcés
par leurs voisins les Antavartes, s'étaient réunis au
nombre de dix mille et avaient également pris
les armes pour secouer le joug des Hovas ; mais,
comme ils agissaient aussi en ennemis à l'égard
des blancs, les traitants français établis sur la côte
avaient été forcés de se réfugier à Bourbon avec
leurs familles et leurs esclaves. Le général liova
Ramananouloun, le même qui, après s'être emparé
du fort Dauphin, occupait ce poste avec seize ou
dix-huit cents hommes, envoya contre les insurgés
un détachement de cinq cents hommes, qui les mit
en déroute après un court combat. Toutefois, les
^ Précis sur les établissements français de Madagascar, public par
le département de la marine, pag. 38.
^ BoTELEit's narrative of a voyage of discovery lo Africa and Ara-
bia, tome 11 , pag. 27S.
HISTOIBE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 121
vainqueurs, s' étant engagés dans les bois à la pour-
suite des fuyards, y furent bientôt accablés par le
nombre, et périrent tous.
Après avoir obtenu, dans leur défaite, ce faible
avantage, les insurgés se montrèrent avec plus de
confiance et finirent par cerner les Hovas, qui s'é-
taient retranchés au nombre de mille à douze cents
sur le plateau du fort Dauphin. Cette situation
était critique , et, pour en sortir, Ramananouloun
ne vit d'autre moyen que de s'adresser au gouver-
neur de Bourbon. 11 lui écrivit pour le prier de faire
parvenir à Tamatave deux paquets destinés, l'un à
Radama, l'autre à Jean René. Cette démarche plaça
M. de Freycinet dans une position délicate. L'oc-
casion était favorable pour rentrer en possession
du fort Dauphin. Il suffisait d'envoyer un bâtiment
de guerre sur les lieux pour exterminer les troupes
qui l'occupaient; mais ce coup de main n'eût eu
d'autre résultat que la reprise momentanée de notre
ancien poste, car le gouverneur de Bourbon n'avait
point de forces disponibles pour continuer la guerre.
Or un tel succès, demeurant isolé, ne pouvait por-
ter atteinte à la puissance de Radama, et il fermait
la voie à toute conciliation, tandis qu'un acte de
générosité pouvait frapper l'esprit du roi malega-
che. M. de Freycinet répondit donc à la confiance
de Ramananouloun en faisant parvenir les paquets
de ce général à Tamatave. 11 profita de l'occasion
pour écrire à Radama. Après lui avoir rappelé
brièvement les actes d'hostilité dont les Français
122 LIVRE I. CHAPITRE IV.
avaient à se plaindre, il lui offrait de désigner, de
part et d'autre, une personne de confiance, pour
arriver à la conclusion d'un traité d'alliance et
d'amitié.
Rafaralah, chef des troupes hovas à Foule-
pointe, sur qui la noble conduite du gouverneur
de Bourbon, dans cette circonstance, avait paru
faire une grande imprjssion, avait aussi dépêché
un courrier à son souverain, pour lui représenter
l'importance de s'entendre avec le gouvernement
français. Le roi des Hovas répondit à M. de Freyci-
net, le 23 août 1825. Dans cette réponse, dont cha-
que expression trahissait l'emploi d'une plume an-
glaise \ il reproduisait hautement ses prétentions
à la souveraineté exclusive de Madagascar, et ter-
minait en disant qu'il accueillerait honorablement
à Tananarive, sa capitale, une députation solen-
nelle qui lui serait envoyée pour la négociation
projetée. M. de Freycinet ne trouva pas qu'il fût
convenable d'accéder à une pareille proposition, et
l'affaire en resta là.
Dans les premiers jours du mois de mars 1826,
Jean René vint à mourir. 11 avait désigné par tes-
tament son neveu Berora pour lui succéder dans
la principauté des Bétanimènes. Cette disposition
fut confirmée par Radama ; et, en l'absence de Be-
rora, qui suivait ses études à Paris, le titre de
* Précis sur les établissements français do Madagascar, publié par
le Ministère de la marine, page 40. Imprimerie royale, 1830.
HISTOIRE P-LITIQUE DE MADAGASCAR. Î23
prince de Tamatave fut provisoirement donné à Go-
roller, général au service des Hovas, et proche
parent de Jean René. Ce Goroller, qui joua plus
tard un si grand rôle à Madagascar et qui par ses
conseils fit en grande partie échouer l'expédition
française de 1829, était un mulâtre, fils d'un blanc
de l'île Maurice et d'une femme malegache. 11 était
par sa mère neveu de Jean René. Gorolier était
fort laid, petit, louche et contrefait. C'est lui qui
enseigna aux chefs d'inierne toutes les ruses de la
politique civilisée. 11 affectait de porter sans cesse
avec lui le Prince de Machiavel qu'il ciierchait à
mettre en pratique, disait-il, et à perfectionner. Ra-
dama n'en envoya pas moins à Tamatave un autre
général dévoué à ses intérêts, qu'il investit du haut
commandement de la province, et les termes d'une
lettre qu'il écrivit, le 13 avril suivant, à M. de
Freycinet ne permirent plus de douter de son in-
tention d'établir sa domination sur cette province
comme sur tout le reste de ^Madagascar.
L'agent anglais, James Ilastie, avait été appelé
auprès de Jean René dont la fin approchait. Après
la mort de ce chef, qui lui avait confié l'exécution
de son testament, il fit un voyage à l'Ile Maurice
où il arriva fort malade lui-même d'une chute vio-
lente faite pendant la traversée. A peine convales-
cent, il revint à Madagascar où Radama le combla
des marques d'une vive amitié. Cependant sa gué-
rison n'était qu'apparente et il mourut le 8 octo-
bre 182G.
[2Ï LIVRE I. — CHAPITRE IV.
Cette mort fut une véritable perte pour l'Angle-
terre dont cet agent avait puissamment servi les
intérêts. Quoique les moyens qu'il employait ne
fussent pas toujours délicats, ce qu'il y a de cer-
tain, c'est qu'il réussissait, après avoir déployé une
rare habileté. 11 avait l'esprit pénétrant, une
grande connaissance des hommes, une parfaite en-
tente des ati'aires qu'il maniait avec adresse. James
Hastie fut enterré dans la chapelle des Mission-
naires. Le roi, la famille royale, les juges, les
grands officiers et un immense concours d'indi-
gènes assistèrent à ses funérailles.
A partir de la mort de Jean René, les plus insi-
gnes vexations commencèrent à être exercées par
les Hovas contre les traitants français, et particu-
lièrement contre ceux de Sainte-Marie. Rafaralah
lui-même, que l'on avait représenté à M. de Freyci-
net comme favorable à nos compatriotes, leva bien-
tôt le masque. 11 refusa de renvoyer à des colons
de Sainte-Marie des engagés libérés par l'admi-
nistration de cette île, et s'étudia à mettre des en-
traves au commerce de Sainte-Marie avec la Grande
Terre. Il fit dire au commandant de cette île que ,
si les Français avaient besoin de quelques-unes des
denrées que produisait la terre de Radama, ils ne
seraient admis à les acheter sur aucun autre point
que Foulepointe ou Fénériffe, où il avait établi des
douanes; et il ajoutait que si plus tard il jugeait à
propos de placer un poste à la Pointe-à-Larrée, il
permettrait alors d'y commercer; mais que, pour
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 125
le moment, il était défendu aux naturels, sous
peine de mort, de conduire un seul bœuf en cet en-
droit. Radama, toujours soumis a l'influence an-
glaise, ne tarda pas à mettre le comble à ces mesu-
res vexatoires. Sur la lin de 1826, il établit des
droits excessifs à l'entrée et à la sortie des mar-
chandises, et il afferma les produits de ces droits à
une maison de commerce de l'île Maurice, en lais-
sant à l'arbitraire des fermiers la fixation du taux
des droits. Ce ne fut pas tout. N'osant attaquer
l'île Sainte-Marie, bien fortifiée et séparée de la
grande terre par un bras de mer, Radama imagina,
pour forcer les Français à l'abandonner, de leur
ôter les moyens de se procurer les bras nécessaires
à l'exécution des travaux publics et à la culture
des terres. Il défendit, en conséquence, sous peine
de mort, aux naturels de la Grande Terre de vendre
un seul esclave au gouvernement ou aux colons de
Sainte-Marie.
Dès le mois de décembre 1826, le gouverneur de
Bourbon, M. le comte de Cheffontaines, fit con
naître cet état de choses au ministre de la ma-
rine, en lui exposant les suites fâcheuses du sys-
tème de temporisation et de condescendance suivi
jusqu'alors dans les affaires de Madagascar. Il in-
sista sur la nécessité de prendre enfin un parti dé-
cisif à l'égard de l'île Sainte-Marie, qu'il valait
mieux, disait-il, abandonner sans retard, si l'on
ne se décidait pas à tirer une vengeance éclatante
des insultes faites à la nation, et à rétablir notre
126 LIVRE I. CHAPITRE IV.
autorité sur un pied respectable à Madagascar.
M. de Chefïontaines, d'accord sur ce point avec le
commandant particulier de Sainte-Marie et le con-
seil privé de Bourbon , pensait que nous ne pou-
vions reconquérir nos droits et notre influence à
Madagascar, et même nous maintenir à Sainte-
Marie, qu'en augmentant la garnison de l'île, qui
ne se composait alors que d'une compagnie d'ar-
tillerie européenne, forte de soixante-dix-huit
hommes, y compris trois officiers et de cent qua-
tre-vingt-douze noirs engagés. Il proposait en con-
séquence d'envoyer à Sainte-Marie une frégate, une
corvette et quelques bâtiments légers, avec quatre
ou cinq cents hommes de débarquement, et d'aug-
menter en outre la garnison d'un corps de noirs.
L'exécution complète des mesures proposées par
l'administration de Bourbon devait donner lieu à
des dépenses qui n'avaient pas été prévues, et
auxquelles ne pouvaient subvenir, ni le budget du
département de la marine , ni celui du départe-
ment de la guerre, qui pourvoyait alors au \ dé-
penses qu'occasionnaient les garnisons coloniales.
Le ministre de la marine pensa que l'on pouvait
se dispenser de déployer des forces aussi considé-
rables, et qu'il suffirait de prendre, dans le sens des
vues indiquées par le commandant particulier de
Sainte-Marie, quelques dispositions de nature à
satisfaire aux besoins les plus urgents de l'établis-
sement, sans dépasser les ressources financières
que l'on possédait. Il existait au Sénégal, comme à
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 127
Sainte-Marie, des noirs rachetés par l'administra-
tion locale et rendus libres au moment du rachat,
moyennant un engagement de quatorze années.
M. le comte de Chabrol, après avoir pris les ordres
du roi, chargea le gouverneur du Sénégal de diriger
sur Madagascar un détachement de cent cinquante
à deux cents soldats noirs , composé de nouveaux
engagés , et au besoin de quelques - uns des sol-
dats noirs déjà existants dans le pays. 11 fut en outre
décidé que ce corps serait complété et recruté par
l'envoi ultérieur à Sainte-Marie de tous les noirs
(autres que les femmes et les enfants), qui seraient
saisis dans les mers situées au delà du cap de
Bonne-Espérance, en vertu des lois prohibitives de
la traite ; sauf, si ce moyen de recrutement ne suf-
fisait pas, à continuer de faire venir des engagés
du Sénégal.
Le ministre de la marine , en donnant avis de
ces mesures à M. de Gheffontaines , l'invita à exa-
miner si , avec le secours que pouvaient offrir les
deux bâtiments de guerre chargés du transport de
ces deux compagnies, et les troupes disponibles des
garnisons de Bourbon et de Sainte-Marie , il était
possible de faire avec avantage une expédition mi-
litaire sur la côte orientale de Madagascar. Dans le
cas de l'affirmative, le gouverneur de Bourbon était
autorisé à l'entreprendre, en faisant concourir à
ses opérations les indigènes, sur lesquels il assurait
que l'on pouvait compter. Toutefois cette tenta-
tive ne devait être faite qu'autant qu'on serait sûr
128 LIVRE I. — CHAPITRE IV.
de pouvoir se maintenir sur les points d'où l'on
chasserait les Hovas. Au surplus , aucune mesure
relative à cet objet ne devait être prise qu'après un
mûr examen en conseil privé'.
Conformément aux ordres du ministre de la ma-
rine, deux compagnies de cent Yolofs chacune
furent formées en 1828 au Sénégal, et transportées
à Sainte-Marie par la corvette la Meuse, avec un
cadre d'officiers et de sous-officiers d'artillerie de
marine. Ce n'était point avec ce petit nombre
d'hommes, non encore exercés au maniement des
armes, que nous pouvions nous présenter à la
Grande Terre et reprendre nos possessions. 11 fal-
lait évidemment des forces beaucoup plus impo-
santes pour atteindre ce but. Les troupes et les
bâtiments de guerre, demandés à la fin de 182G par
le gouverneur de Bourbon, n'étaient même déjà plus
suffisants pour nous assurer des succès contre le
roi des Hovas, dont la puissance s'était accrue de-
puis cette époque, et qui comptait sous ses dra-
peaux jusqu'à quinze mille hommes de troupes
bien disciplinées et bien organisées. Tel fut du
moins l'avis du conseil privé de Bourbon, après un
examen approfondi de la question. Ce conseil, qui
avait appelé à ses délibérations M. le commandant
particulier de Sainte-Marie, alors à Bourbon, pensa
que, pour entreprendre une expédition contre Ma-
' Précis sur les êtabltssomonts français de Madagascar, publié
par le minisire de la marine, page 45.
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 129
clagascar, les forces à y consacrer ne devaient pas
être moindres de deux frégates, de deux bricks de
guerre, de deux corvettes de charge avec leurs équi-
pages complets sur le pied de guerre ; plus un ba-
taillon d'infanterie, une compagnie d'artillerie, une
demi-compagnie d'ouvriers, deux cents hommes de
troupes noires, et enfin un matériel de guerre pro-
portionné , avec deux mille fusils pour armer les
peuplades indigènes qui nous étaient dévouées. Il
fit observer que si les troupes dont pouvait dis-
poser le gouverneur de Bourbon étaient insuffi-
santes pour une opération offensive, elles ne l'étaient
pas moins pour appuyer des démarches tendantes
à un accommodement; car ces démarches devaient
être nécessairement suivies d'actes d'hostilité, si la
voie de la conciliation ne réussissait pas.
Le conseil privé de Bourbon, pensa donc qu'il fal-
lait traiter à main armée et demander la paix en ap-
portant la guerre. Il sera à jamais regrettable pour
la France qu'un coup vigoureux et décisif n'ait pu
être porté, dès ce moment, à la puissance naissante
des Hovas. Nous allons voir qu'il n'en fut rien et
que notre expédition ne fit qu'enhardir leur inso-
lente audace eL préparer à nos traitants une série
de persécutions nouvelles qui n'a point été inter-
rompue, depuis cette époque fatale jusqu'aux ré-
cents événements de Tamatave.
130 LIVRE I. CHAPITRE V.
CHAPITRE V.
Sommaire. — Mort de Radania. — La reine Raiiavalo est proclamée
reine des Hovas. — Funérailles de Radaraa. — Son tombeau. —
Cérémonie funèbre. — Portrait de Radama. — Son caractère pu-
blic et privé. Ses passions. Son gouvernement. — Changement
qui s'opère dans les affaires des missionnaires anglais. — La per-
sécution succède pour eux à la faveur. — Mise à mort de la mère
et de la sœur de Radama, du prince Rateffi, de Rafaralah, et de
Ramananouloun. — Le traité conclu par Radama avec l'Angleterre
est annulé par la reine Ranavalo. — M. Robert Lyall, agent an-
glais, est fort mal reçu à Tananarive. — La reine lui dénie le titre
d'agentbritannique accréditée Madagascar.— Mauvais traitements
qui lui sont infligés. — Sa mort. — Convocation à ce sujet d'un
grand kabar. — Couronnement de la reine, le M juin 1820. —
Préparatifs d'agression organisés par Ramanelak. — Sa retraite à
Anjouan. — Expédition Gourbeyre. — Elle est décidée le 28 jan-
vier 1829. — Instructions remises à M. Gourbeyre, au moment
de son départ de France. — Arrivée de l'expédition à Tamalave.
— Elle débarque à Tintingue et fortifie la place. — Le général en
chef de l'armée hova envoie des parlementaires à M. Gourbeyre.
— Réponse de celui-ci. — Les hostilités commencent. — Combat
de Tamatave. — Combat de Foulepointe. — Suspension des hosti-
lités. — La reine fait des ouvertures de paix, puis refuse de les
ratifier. — Reprise des hostilités. — Envoi de deux commissaires
français à Tananarive. — Nouvelles ouvertures faites par la reine
des Hovas. — Ajournement des hostilités. — Départ pour la France
de M. Gourbeyre. — Propositions de M. de Polignac. — La révo-
lution de juillet s'accomplit. — Tentatives infructueuses pour con-
clure un traité de commerce avec les Hovas. — Evacuation de
Tintingue. — Sainte-Marie est conservée par la France.
Sur ces entrefaites, Radama vint à mourir. Le
roi des Hovas, dans les dernières années de sa vie,
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 131
se livrait chaque nuit à des excès qui eurent bientôt
affaibli sa robuste constitution. Lorsqu'il vint à
Tamatave, en 1827, il était déjà souffrant. Dans le
cours de l'année suivante, sa maladie ne fit que
s'aggraver et il rendit le dernier soupir le 27 juillet
1828, à l'âge de trente- sept ans. La mort du roi fut
soigneusement cachée à son peuple, et le 29, un
kabar solennel fut convoqué pour prêter le serment
à la personne qu'il plairait au souverain de choisir
pour lui succéder. Cette décision avait été prise,
disait-on, par Radama lui-même qui sentait sa fm
prochaine. Le matin du 10 août, l'affaire fut déci-
dée et le bruit courut que Ranavalo avait été dési-
gnée pour lui succéder. Ranavalo était la première
femme, la vadi-bé de Radama. Quelques historiens
en font sa sœur ou sa fille et même sa mère. Rana-
valo n'était que la cousine du roi par le sang. Elle
devint, plus tard, l'une des onze femmes de Radama.
Le 11 août, la proclamation de la mort de Radama
et de l'avènement de sa première femme eut lieu
dans un kabar solennel. Le premier acte de la nou-
velle reine fut de régler le deuil général, quoique
la mort de Radama ait été attribuée, par quelques
relations, à un poison administré de la main même
de Ranavalo. Quoi qu'il en soit de cette version qui,
du reste, est la moins accréditée, la reine ordonna
que, d'après un ancien usage, hommes, femmes et
enfants, tout le monde se rasât la tête en signe de
deuil, à l'exception cependant d'elle-même, de
quelques-unes des personnes qui l'entouraient, des
132 LIVRE I. CHAPITRE V.
gardiens des idoles et des Européens. Elle enjoignit
de plus aux femmes de pleurer, à tous ses sujets de
quitter les parures et les vêtements brillants, pour
ne porter que le lamba, manteau national. 11 fut
aussi défendu, sous peine de mort, de monter à
cheval, de se faire porter dans un siège à bras, de
jouer d'aucun instrument, de chanter ou de danser,
de coucher autrement que sur la terre, de manger
à table et de se livrer à aucun travail. Le il et le 12,
le canon tira de minute en minute depuis le lever
jusqu'au coucher du soleil \
Les funérailles eurent lieu avec la plus grande
pompe et accompagnées de tous les honneurs mili-
taires que rendent aux souverains morts les peu-
ples européens. Un cercueil en bois, couvert de
velours cramoisi et orné de franges et de glands
d'or contenait les restes de Sa Majesté Radania-
Manjaka'.Ce cercueil fut porté par soixante officiers
supérieurs, crêpes au bras, et déposé dans une
salle du palais de Bessakane, où il resta jusqu'au
lendemain. Le 13, les missionnaires et les Européens
qui se trouvaient à Tananarive, obtinrent de la
reine la permission de porter le cercueil et les restes
du feu roi de Bessakane à Tranouvola, principale
l'ésidence du souverain des Hovas. Le major-géne-
1 William EUis, tome II, pag. 395, 399.
^ Manjaka est l'épilhète qui s'ajoute an nom du roi ou de la reine.
Elle signifie régnant ou régnante, souverain ou souveraine. On dit
également Radama Manjaka et Banavalo Manjaka. Manjaka veut
dire aussi "Grand-Chef.
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 133
rai Brady, le prince général Coroller, Louis Gros,
commandant en chef des ateliers royaux et le révé-
rend docteur Jones furent choisis pour porter les
coins du drap mortuaire. Un magnifique catafalque
avait été élevé dans la cour du palais. Deux esca-
liers y conduisaient. Ce catafalque, entouré d'une
balustrade à colonnes dorées, était lui-même re-
couvert d'une tente dont l'intérieur était tendu de
drap fin écarlate, avec des franges et des galons
en or et en argent. A l'extérieur, de larges ga-
lons d'or cousus ensemble étaient placés de dis-
tance en distance. Le prince Coroller qui avait
été apprenti orfèvre à l'île de France avait
donné tous ses soins à ces détails qu'il semble re-
tracer avec prédilection dans la relation qu'il a lais-
sée de la cérémonie des funérailles de Radama.
Sur les colonnes on avait assujetti des lampes sé-
pulcrales en argent, et des chandeliers dorés re-
présentant des soleils en cristal avec des rayons
d'or. Enfin des lustres et des bougies éclairaient
ce lugubre appareil. La famille royale en pleurs
s'était réunie sous le mausolée.
Mon loin de ce catafalque on avait édifié le tom-
beau royal , monument formant une terrasse en
pierres d'environ trente pieds carrés de large sur
seize pieds de hautet surmonté d'une chambre sépul-
crale. L'intérieur de cette chambre était richement
décoré ; on y avait placé une table , deux chaises ,
une bouteille de vin, une carafe d'eau, et deux
gobelets, pour que l'ombre du feu roi, venant visi-
134 LIVRE I. — CHAPITRE V.
1er le lieu où reposent ses restes , pût y inviter
i'ombre de son père et y goûter les plaisirs qui lui
avaient été chers pendant sa vie.
Dans l'après-midi, on renferma , d'après un an-
cien usage , dans l'intérieur du tombeau tous les
effets précieux de Radama, tels que des couverts
d'argent d'Europe et du pays en grand nombre; de
la vaisselle plate, des soupières et des vases d'or et
d'argent dont le gouvernement anglais avait fait
présent au roi; des porcelaines de Chine d'un
grand prix ; des poires à poudre , dont une en or,
ouvragée etjciselée ; des zagayes et des lances sculp-
tées et ornées d'or, d'argent et de pierreries ; des
sabres , des épées , des poignards arabes et malais ;
des montres et des pendules à répétition et à mu-
sique ; des tabatières en or, des chaînes d'or d'Eu-
rope et du pays ; des bagues en diamants , des épin-
gles montées en pierres précieuses; ainsi qu'une
infinité de bijoux de toute espèce ; des malles d'ha-
bits brodés en tous genres et du linge fin ; des bot-
tes et des éperons de différents métaux ; des cha-
peaux galonnés et ornés de riches plumets; enfin,
des portraits à l'huile de l'empereur Napoléon, de
Frédéric-le-Grand, de Louis XVIII et du roi d'An-
gleterre. On déposa aussi dans le tombeau pour
une valeur considérable de piastres d'Espagne,
tant en lingots d'or et d'argent qu'en monnaies de
tous les pays. Cette somme est portée par les uns
à trois cent cinquante mille piastres, par d'autres
à cent cinquante mille, par les missionnaires enfin
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 135
à dix mille piastres seulement. Six magnifiques
chevaux furent offerts en victimes sur le tombeau
de Radama et plus de vingt mille bœufs furent éga-
lement sacrifiés dans la capitale et dans les pro-
vinces voisines. A six heures du soir, on transporta
le corps du roi dans un cercueil en argent qui avait
été placé dans le tombeau et à la confection du-
quel quatorze mille piastres fondues avaient été
employées. Sur ce cercueil, furent gravés ces mots :
Taïsanarive, le' août 1828. Radama Manjara, sans
égal parmi les Princes, Souverain de l'île.
Radama , selon le portrait qu'en a laissé le prince
Coroller, était petit de taille ; il avait cinq pieds
au plus , mais il était bien fait. Ses traits étaient
intelligents et expressifs ; ses yeux brillants, sur-
montés de beaux sourcils, étaient bordés de cils
très-longs. Sa peau de couleur olive claire était
fine, sa main jolie , son pied petit. Il était élégant
et gracieux, dit le lieutenant Boteler, et avait plutôt
l'air d'un courtisan parfaitement civilisé que d'un
prince à demi sauvage '. Il était parvenu à écrire
et à parler le français. Il avait l'esprit vif et subtil.
Quoique son caractère fût affable, sa conversa-
tion agréable et séduisante, il savait pourtant , dans
l'occasion prendre l'attitude imposante que donne
la longue habitude du commandement. Il passait
même pour éloquent parmi les siens, et se plaisait
* Boteler's Narrative of a voyage of Discovrcy ta Africa and Ara-
bia. Tome II, pag. 120.
136 LIVRE I. CHAPITRE V.
à haranguer lui-même son peuple , lorsqu'il avait
à lui transmettre ses volontés. Son éloquence
produisait le plus vif enthousiasme sur ceux qui
l'entendaient, au dire des Européens qui ont été
les témoins de ces solennités. Animé d'un orgueil
extrême, surtout en public, il était si naturellement
accessible à la flatterie que son peuple finit par lui
rendre des honneurs comme à un dieu, sans qu'il
en manifestât de déplaisir. Il aimait particulière-
ment qu'on le louât pour les grandes choses qu'il
essayait de faire , car l'amour de la gloire était le
mobile le plus puissant des actions de cet Africain
éclairé, ainsi que le qualifiaient, non sans raison,
dans leurs flatteries intéressées , les missionnaires
anglais. Son activité était incroyable et ses parti-
sans le comparaient souvent, pour cette qualité, à
l'empereur Napoléon, dont il se faisait sans cesse
raconter l'histoire. Il était partout allant, courant,
partant tout à coup, et surprenant ses officiers par
la promptitude de ses résolutions et de ses mar-
ches.
Brave , intrépide , impétueux , doué de facultés
puissantes, il possédait à un haut degré le senti-
ment de sa propre valeur. « Les Anglais, disait-il,
m'ont beaucoup aidé, mais il a fallu Radama pour
faire la grandeur des Hovas. » Et, dans une autre
occasion, comme on venait de lui envoyer de Lon-
dres des vêtements beaucoup trop grands pour sa
taille, il s'écria avec dédain : « On me prend donc
là-bas pour un géant. C'est mon esprit qui est
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 137
grand '. » Il disait encore : « James Hastie ne
m'a-t-il pas proposé l'autre jour de me faire con-
struire, aux frais des Anglais, une belle roule de
calèche de Tamatave à Imerne. Tl m'assurait que
Ce serait fort beau de voir le souverain des Hovas ,
Radama le Grand , faire caracoler son cheval sur
une route unie comme une allée de jardin d'Eu-
rope. Je sais trop bien que cette belle route mène-
rait vite les habits rouges à Tananarive. Ce sont
mes meilleures forteresses. Si les Européens trouvent
jamais un chemin pour aller à Imerne, c'en est fait de
ma puissance et de celle des Hovas. » Il y avait , du
reste , dans le caractère de ce personnage étrange,
tout à la fois beaucoup de finesse et beaucoup de
grandeur. Naturellement libéral, il tenait à n'être
pas trompé et il le fut rarement. Mêlant à tous les
actes de sa vie des traits de bienveillance, il sem-
blait porter, et il portait effectivement, un intérêt
très-vif aux Européens, auxquels il demandait tou-
jours individuellement, avec une sorte de sollici-
tude amicale, des nouvelles de leurs parents. Il
aimait avec enthousiasme la musique. Sir Robert
Farquhar, avait formé pour lui à l'île de France,
' Nous sommes redevables de ces renseignemenls si caracléristi-
ques sur Radama, à l'intéressante brochure de M. Lavcrdant, inti-
tulée Colonisation de Madaçjascar, où nous avons puisé, du reste, de
Irés-utiles notions sur les mœurs et l'histoire de la grande île male-
gache. Les détails que l'auteur a recueillis sur les lieux, en passant
par sa vive et brillante imagination, en ont emprunté un charme
toutparticulier qui captive à un haut'point le lecteur.
138 LIVRE I. CHAPITRE V.
un orchestre excellent , dont les exécutants ne le
cédaient en rien aux meilleurs instrumentistes des
régiments anglais.
La vie si courte de Radama fut malheureuse-
ment dominée par la passion des femmes, et, nous
sommes obligés d'ajouter, par le goût des boissons
spiritueuses. Sa complexion naturellement amou-
reuse le disposait aux excès les plus redoutables.
Il avait onze femmes légitimes. La loi lui en accor-
dait douze; mais il laissa toujours la douzième
place vacante par un raffinement de volupté, afin
d'exciter une rivalité de tendresse parmi ses concu-
bines, dont le nombre était immense.
En résumé , ce fut une riche et forte organisa-
tion que celle de Radama. Il rechercha avec un
noble empressement tous les moyens d'accroître
son instruction et celle des naturels. Il eut le grand
honneur de donner le premier une vigoureuse im-
pulsion à la civilisation qu'il fit pénétrer autant qu'il
put, au sein de la grande îlemalegache. Peu sembla-
ble en beaucoup de points aux despotes barbares, il
fut généralement très-porté aux idées de justice et
d'humanité. Les sévérités extrêmes furent rares
dans sa vie. Il adoucit considérablement les lois
pénales de son pays, abolit la peine de mort pour
vol, et fit ce qu'il put pour faire tomber en désué-
tude l'horrible coutume du tanguin '. 11 a marqué
* Voir, dans le second Livre de cet ouvrage, le chaivitre Mœurti
et Coutumes, où sont consignés les détails relatifs au tanguin.
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 139
son règne par des événements qui feront époque à
Madagascar, et a bien mérité qu'on lui appliquât le
surnom de Radama le Grand. La conquête de pres-
que toute l'île, l'organisation d'une armée régu-
lière et disciplinée à l'européenne , le traité avec
les Anglais pour l'abolition de la traite , l'intro-
duction d'une foule de métiers européens , l'adop-
tion des caractères français, pour l'écriture de la
langue malegache, et l'établissement d'un système
d'éducation publique sont les événements remar-
quables accomplis sous le règne de Radama.
L'avènement de Ranavalo Manjaka au trône des
Hovas changea complètement la face des affaires
dans la grande île africaine et l'influence des
agents anglais sembla cesser avec le règne de Ra-
dama.
A peine ce prince fut-il mort qu'ils purent s'aper-
cevoir du bouleversement qui allait s'opérer dans
leurs relations avec l'établissement nouveau. Les
missionnaires surtout avaient en Radama un protec-
teur assidu qui les défendait contre les perfides et
puissantes insinuations des devins indigènes et des
gardiens des idoles. MM. Griffiths et Rennet voulu-
rent, aussitôt après les funérailles du roi, quitterla
capitale; mais la reine les en empêcha en leur fai-
sant dire qu'elle était la maîtresse de fixer le jour
de leur départ. Elle voulait ainsi intercepter toute
communication avec la côte où la nouvelle de la
mort de Radama n'était pas encore parvenue. Ce
ne fut que le lendemain de la cérémonie des funé-
140 LIVRE T. — CHAPITRE V.
railles que les deux étrangers purent obtenir l'au-
torisation de s'éloigner. M. Griffiths qui, ainsi que
nous l'avons dit, faisait partie de la mission an-
glaise, dut s'engager à ne pas quitter Madagascar et
il fut obligé de laisser sa femme et son enfant
comme otages à Tananarive '.
Du reste, les plus atroces violences furent exer-
cées sur les nationaux eux-mêmes. Les personnages
en crédit ou redoutables , à un titre quelconque,
furent mis à mort. Parmi ceux-ci, les plus notables
furent la mère et la sœur de Radama; le fils de cette
dernière, qui était l'héritier légitime de son oncle,
le prince Rateffi, père de ce jeune homme et gou-
verneur militaire de Tamatave. Cet infortuné n'eut
pas même le temps de fuir vers un port où il de-
vait s'embarquer pour Maurice. Il fut surpris dans
les bois par les soldats de la cruelle reine, et tra-
duit devant un tribunal d'assassins qui ne firent
point attendre leur jugement meurtrier. Il fut
condamné à mort et exécuté auprès de la capitale.
Sa femme, la propre sœur de Radama, qui était en-
ceinte, fut d'abord exilée, puis percée de coups de
zagaye avec l'enfant qu'elle portait dans son sein.
Rafaralah , commandant de Foulepointe , ne tarda
pas à subir le même sort, ainsi que Ramananou-
loun et plusieurs autres grands personnages dont
la mort injuste et violente a marqué d'un sou-
' « Wiih Ihe dealh of ihc King, the whole aspect of missionary af-
fairs was cbanged al the capital of Madagascar, etc. » William Ellis,
tome II, pag. iOo.
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 141
venir ineffaçable les terribles commencements du
règne odieux de Ranavalo. Les prétextes de ces exé-
cutions sanguinaires ne manquèrent pas à la reine.
L'infortuné Rafaralah périt pour ne s'être pas rasé
la tête et pour n'avoir pas pris assez promptement
le deuil du souverain décédé '.
L'un des premiers actes de la reine Ranavalo fut
d'annuler le traité conclu par Radama avec les An-
glais. Le successeur d'Hastie, M. Robert Lyall, fut
d'abord fort mal reçu. Arrivé à Tamatave à la fin
de 1827, il n'avait pu se rendre à Tananarive avant
le mois de j uillet de l'année suivante, au moment
même où Radama expirait. Le deuil royal dut re-
tarder sa présentation et il demeura dans la capi-
1 taie des Hovas jusqu'au 28 novembre. La reine lui
\ fit alors déclarer qu'elle ne se regardait pas comme
', liée par le traité signé avec Radama, et qu'elle re-
; fusait de le recevoir en qualité d'agent du gouver-
nement anglais. La saison n'était pas favorable
pour s'éloigner. M. Robert Lyall fut obligé de re-
! tarder son départ jusqu'au mois de mars 1829. 11
allait quitter Tananarive, lorsqu'un matin il se voit
I assailli dans sa maison par une multitude fanati-
que, à la tête de laquelle étaient le gardien de
l'idole Ramavali et les ombiaches de la ville.
Cette troupe de forcenés déclarèrent à M. Lyall
que l'idole lui ordonnait de les suivre au village
d'Ambohipéna, à six milles de la capitale, où elle
* William Ellis, tome II, pag. iOo, 4M.
142 LIVRE I. CHAPITRE V.
lui ferait signifier ses volontés. Le malheureux
agent anglais n'eut le temps ni de se vêtir, ni de
dire adieu à sa famille. Il fut entraîné avec l'aîné
de ses fils au milieu du plus horrible cortège jus-
qu'au village indiqué. Là, un des missionnaires
parvint à le soustraire à la fureur de ses aveugles
persécuteurs. On lui annonça que sa famille allait
le suivre à Tamatave. Quelle était la raison de cet
outrage et de ces mauvais traitements? M. Lyall
avait, dans son ignorance, fait approcher son
cheval d'un village consacré à Ramavali et il s'é-
tait aussi, au dire de cette multitude supersti-
tieuse, attiré la colère de cette idole, en envoyant
ses domestiques dans les bois voisins à la recher-
che de papillons et de serpents.
La reine fit convoquer un kabar et annoncer au
peuple que les violences faites à l'agent britannique
avaient eu lieu par l'ordre exprès des idoles. On lut
ensuite une ordonnance de la reine qui déclarait
nuls les traités faits par Radama avec les Anglais
qui, disait-on, l'avaient ensorcelé et l'avaient fait
mourir prématurément en lui conseillant d'aban-
donner les usages de ses ancêtres. Ainsi donc,
il devenait évident que le démon de la barbarie
personnifié dans le Caligula féminin qui trônait à
Inierne remplaçait désormais à Madagascar le génie
civilisateur qui venait de s'éteindre dans la per-
sonne de Radama. L'horrible traitement subi par
M. Robert Lyall fit sur lui une impression si fou-
droyante que, peu de temps après, il fut frappé
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 143
d'aliénation mentale et mourut à Maurice des tristes
suites de cette maladie. Il n'y eut pas jusqu'aux
animaux introduits dans l'île par les Anglais qui
n'eurent à subir l'arrêt général de proscription ful-
miné contre eux. Les porcs et les chats, entre au-
tres, durent à leur origine britannique d'être tous
zagayés ou chassés de la ville, avant la fm du jour
où le kabar avait eu lieu. Telle fut la stupide fureur
de cette multitude obéissant, les yeux fermés, à des
ordres aussi ridicules qu'abominables et barbares,
La durée du deuil national, qui est ordinairement
d'une année, fut abrégée par la reine qui le réduisit
à dix mois. Le couronnement eut lieu en grande
pompe le 11 juin 1829. La reine prononça un dis-
cours et, après la cérémonie à demi sauvage de ce
sacre étrange, les chefs de chaque tribu et de
chaque province, les généraux, au nom de l'armée,
les Européens, les grands dignitaires furent admis
à prêter serment *.
Mais la sinistre quiétude du palais d'Imerne fut
bientôt troublée par des bruits de guerre civile et
de guerre étrangère. Ramanetak , le cousin favori
de Radama, et ancien commandant de Bombetock,
dont la tête avait été mise à prix, faisait, disait-on,
des préparatifs d'agression dans le nord. D'un autre
côté, on apprit que le gouvernement français était
sur le point d'envoyer une flotte pour reprendre
possession de ses anciennes colonies. Ramatenak ce-
' William EUis, tome II, pag. 421, 429.
144 LIVRE I. — CHAPITRE V.
pendant avait eu le temps de fuir, plus heureux
que les autres proscrits, et il avait réussi à s'embar-
quer sur des chelingues arabes, avec sa famille, ses
esclaves et cent de ses plus fidèles soldats. Tout ce
parti s'était fait déposer à Anjouan, l'une des Co-
mores. Toute l'attention publique se reporta dès-
lors du côté de l'expédition française qu'on annon-
çait devoir arriver prochainement à Madagascar.
En effet, le 28 janvier 1829, le gouvernement
du roi avait décidé que la Nièvre, la Chevrette^ la
frégate la Terpsichorc et la gabare l'Infatigable for-
meraient, avec les autres bâtiments qui se trou-
vaient alors à Bourbon , une division navale qui se-
rait placée sous les ordres de M. le capitaine de
vaisseau Gourbeyre, commandant de la frégate , et
qui agirait conformément à un plan d'opérations
arrêté par le gouverneur en conseil. Cette division
devait porter à Madagascar cent cinquante-six hom-
mes d'artillerie de marine et quatre-vingt-dix hom-
mes d'infanterie légère qui devaient composer le
corps expéditionnaire avec les compagnies de noirs
Yolofs et un nombre égal d'hommes formant les
garnisons de Bourbon et de Sainte-Marie.
Le Ministre de la marine , en notifiant cette dé-
cision à M. le comte de Cheffontaines, lui renou-
vela la recommandation faite par son prédécesseur
de ne tenter aucune entreprise dont les résultats ,
en cas de non-succès , pussent compromettre les
intérêts et la dignité de la France , et notamment
de n'occuper militairement que les points qu'il se-
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 145
rait démontré facile de conserver avec les forces
disponibles. M. le baron Hyde de Neuville ajoutait
que, dans l'incertitude où l'on était en France sur
la situation réelle des choses à Madagascar, il ne
pouvait donner d'instructions précises relativement
aux mesures à prendre ; mais qu'il s'en rapportait
aux lumières et à la sagesse du conseil privé pour
employer, de la manière la plus utile aux intérêts
de la France, les moyens mis à la disposition de
l'administration locale.
Les bâtiments et les troupes expédiées de Frmice
se trouvèrent réunis à Bourbon dans les premiers
jours du mois de juin 1829. Conformément aux in-
tentions du ministre de la marine, M. de Cheffon-
taines convoqua le conseil privé pour délibérer sur
la marche qu'il convenait d'imprimer aux opéra-
tions de l'expédition. Après une discussion appro-
fondie, à laquelle M. de Cheffontaines crut devoir
appeler M. Gourbeyre, il fut arrêté : 1" Que l'ex-
pédition se présenterait sur la côte de Madagascar
d'une manière amicale ; 2" qu'elle ne tenterait rien
avant qu'il n'eût été répondu à une notification qui
serait faite à la reine des Hovas par une députation
qui se rendrait immédiatement auprès d'elle et lui
offrirait des présents ainsi qu'à ses principaux of-
ficiers ; S*" que la notification porterait que l'inten-
tion du roi de France était : De faire occuper de
nouveau par ses troupes le port de Tintingue, d'exi-
ger la reconnaissance de ses droits sur le fort Dau-
phin et la partie de la côte orientale, entre la ri-
10
146 LIVRE 1. — CHAPITRE V.
vière d'Yvondrou et la baie d'Antongil inclusive-
ment, et autres points anciennement soumis à la
domination française ; de rétablir, sous sa protec-
tion et sa domination, les anciens chefs malates et
betsimsaracs, et enfin de lier, avec les peuples de
Madagascar, des relations d'amitié et de commerce,
qui ne pourraient contribuer qu'à la paix intérieure
et à la prospérité du pays ; li° que le chef de la dé-
putation demanderait une réponse prompte et pré-
cise, et que s'il ne l'obtenait pas dans le délai de
huit jours, il se retirerait immédiatement près du
commandant de l'expédition, qui se mettrait alors
en devoir d'assurer par la force l'exécution des or-
dres du roi. M. Gourbeyre muni d'instructions dé-
taillées, rédigées dans ce sens, et pourvu des vivres
et du matériel nécessaires à l'expédition, partit de
Bourbon le 15 juin 1829, avec la frégate la Terpsi-
cliore, la gabare V Infatigable et le transport le Ma-
dagascar. Le 7 juillet, après avoir rallié, devant
Sainte-Marie, la Chevrette, la Nièvre et l'aviso le
Colibri, qui avait porté au gouverneur de Maurice
l'avis du départ de l'expédition, M. Gourbeyre mit
sous voile et mouilla le 9, dans l'après-midi, sur la
rade de Tamatave. Les troupes expéditionnaires se
trouvaient alors composées de quatre-vingt-cinq
artilleurs, de vingt-un ouvriers militaires et de trois
cent trente-un hommes d'infanterie, en tout de
quatre cent vingt-sept hommes.
Pour juger par lui-même des dispositions des
Hovas, le commandant descendit le lendemain à la
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 147
Grande Terre, accooipagné de plusieurs officiers
et de quelques autres personnes, et alla faire visite
à André Soa, gouverneur de la province. Il lui an-
nonça que sa mission était toute de paix, qu'il était
porteur de cadeaux pour la reine Ranavalo, et qu'il
désirait les lui envoyer par deux de ses officiers,
pour lesquels il demandait des saufs-conduits. Ces
cadeaux consistaient en deux cachemires français,
une robe de cour en velours cramoisi, une autre
en tulle brodé, et deux pièces de gros de Naples.
Ces objets de toilette avaient été choisis avec soin,
dans le but de faire connaître à la reine la beauté
des produits de nos manufactures. Pendant sa vi-
site, M. Gourbeyre eut occasion de remarquer les
préparatifs de défense qui se faisaient. Des boulets
arrivaient d'Imerne, et la garnison de Tamatave
avait été augmentée. Des corps hovas devaient éga-
lement être dirigés sur Tintingue, dans le but sans
doute de s'opposer à notre établissement sur ce
point. Ces dispositions déterminèrent le comman-
dant français à ne pas envoyer d'officiers vers la
reine; et, afin de ne pas s'exposer à perdre en pour-
parlers un temps précieux, il écrivit, le l/i juillet
1829, à Ranavalo, pour lui notifier nos prétentions
et nos griefs. Il fixa, pour sa réponse, un délai de
vingt jours, passé lequel le silence de la reine de-
vait être considéré comme un refus de reconnaître
nos droits. Pour mettre cet intervalle de temps à
profit, la division se rendit de Tamatave à Tintin-
gue, dont la reprise de possession eut lieu le '2
1Î8 LIVRE I. — CHAPITRE V.
août. On s'y occupa immédiatement des travaux de
fortification et d'établissement. Des fossés larges et
profonds furent creusés autour de l'enceinte qu'on
avait choisie ; huit canons mis en batterie en dé-
fendirent l'approche. Les officiers de la CkevreUc
levèrent le plan de la baie et balisèrent les passes.
De toutes parts, on rivalisait de zèle et d'ardeur.
Les Betsimsaracs à la bravoure desquels on eut
trop de confiance plus tard, vinrent en foule féli-
citer le commandant et lui faire des offres de ser-
vices et des protestations de dévouement à notre
cause contre les Hovas. Le 19 septembre 1829, le
fort se trouva assez avancé pour qu'on pût y arbo-
rer le drapeau français. A quelque temps de là,
une députation d'officiers hovas se présenta devant
le commandant français pour lui remettre une let-
tre par laquelle le général en chef de l'armée hova,
Andriamihiaja, demandait les motifs de notre éta-
])lissement à Tintingue.
M. Gourbeyre répondit en rappelant les droits
de la France à la possession de diverses parties de
la cote orientale de Madagascar. Puis il réclama à
son tour des explications sur un acte de violence
des plus outrageants commis, trois ou quatre mois
auparavant, contre un traitant français, nommé
Pinçon, par le chef hova de Fénériffe. Ce barbare,
au mépris de toutes les lois humaines, avait fait
vendre publiquement notre compatriote, jeté par
la tempête sur la côte voisine, et ce n'avait été
qu'au prix de cinquante piastres d'Espagne que
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 149
celui-ci avait pu racheter sa liberté. De plus, sur
plusieurs autres points de la côte, les Français
étaient notoirement maltraités par les autorités
hovas. Après avoir exprimé la vive indignation que
lui inspirait une telle conduite, M. Gourbeyre dé-
clarait qu'il se rendrait bientôt, avec sa division, à
Tamatave pour exiger la réparation de tous les
griefs que les Français avaient à reprocher au gou-
vernement des Hovas.
Malheureusement, notre expédition manquait
de guides et d'alliés capables de seconder l'in-
contestable mérite, et l'admirable bravoure de
nos officiers et de nos soldats. L'ancien secrétaire
de Radama, Robin, qui s'était éloigné de Tana-
narive , pour fuir les persécutions auxquelles
étaient en butte les serviteurs du feu roi, aurait
pu rendre de grands services au commandant, en
l'éclairant sur la situation réelle des Ilovas. sur le
fort ou le faible de leurs établissements militaires.
Il était alors auprès de Ramanetak à Anjouan, avec
quelques centaines de partisans. Robin persistait
à engager ce prince à se rendre sur la côte nord-
ouest de Madagascar, à y soulever les Sakalaves du
Nord, impatients du joug des Hovas et à s'eiforcer
de reconquérir le trône d'Imerne, auquel il avait
des droits. Ce plan que Ramanetak adopta avec joie
et qui, en cas de succès, offrait les plus grands
avantages à la France, n'eut pas môme un com-
mencement d'exécution, parce que l'on ne mit à la
disposition du prince que soixante fusils et vingt
150 LIVRE I. — CHAPITRE V.
barils de poudre. Ramanetak, qui manquait d'armes
et de munitions, ne pouvait songer à attaquer, avec
des moyens aussi pauvres, une armée formidable,
comme l'était alors celle de la reine. Il fut donc
forcé d'ajourner ses projets de descente à la côte,
après s'être fait une idée peu flatteuse de la géné-
rosité et de la puissance de la France.
Laissant la gabare VInfaikjable et trois cents
hommes de garnison à Tintingue, M. Gourbeyre,
se dirigea le 3 octobre sur Tamatave, avec la Terp-
sichore, la Nièvre et la Chevrette, et vint, le 10 octo-
bre, s'embosser à trois cents toises du fort hova. Le
lendemain, dès le point du jour, ces trois bâtiments
et les troupes expéditionnaires se préparèrent au
combat; mais, avant de commencer le feu, M. Gour-
beyre fit demander au prince Coroiler, comman-
dant en chef de la côte orientale de Madagascar,
s'il avait reçu de la reine Ranavalo les pouvoirs né-
cessaires pour traiter. Sur sa réponse négative , un
officier de la frégate lui remit , avec une déclara-
tion de guerre, une lettre qui lui annonçait que les
hostilités allaient immédiatement commencer.
C'est ce qui eut lieu en effet.
Peu d'instants suffirent pour détruire le fort ; et
quelques obus bien dirigés ayant causé l'explosion
du magasin à poudre, les Hovas épouvantés aban-
donnèrent leurs retranchements. Pour rendre le
succès complet, on mit à terre un détachement de
deux cent trente-huit hommes de troupes de débar-
quement sous les ordres du capitaine Fénix, et l'en-
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 151
nemi, forcé bientôt de lâcher pied, s'enfuit dans les
montagnes d'Yvondrou , laissant en notre pouvoir
vingt-trois canons ou caronades et plus de deux cents
fusils. Les Ilovas eurent dans cette affaire plus de
cinquante hommes tués. Poursuivis vivement par
nos soldats dans l'intérieur des terres jusqu'à Ara-
batoumanoui, ils y éprouvèrent une nouvelle dé-
faite, qui leur fit perdre à peu près autant de
monde.
L'impression que ce succès produisit sur l'esprit
des Betsimsaracs fut telle, qu'ils offrirent de se
soulever contre les Hovas, et ne demandèrent que
quelques jours pour mettre sur pied six à huit mille
hommes et exterminer leurs ennemis; mais il au-
rait fallu leur laisser un bâtiment , avec un déta-
chement de soldats français, et l'hivernage appro-
chait : cette double circonstance ne permit pas de
profiter de leurs bonnes dispositions '.
Après le poste de Tamatave , le plus important
de ceux que les Hovas occupaient sur la côte était
sans contredit Foulepointe. M. Gourbeyre crut de-
voir s'y porter pour continuer les hostilités. Rete-
nue quelque temps à Tamatave par les vents con-
traires et par la nécessité de protéger f évacuation
des traitants, la division ne put jeter l'ancre à
Foulepointe que le 26 octobre. Là, nos armes ne
furent pas aussi heureuses qu'elles venaient de f être
^ Précis sur les établissements français à Madagascar, public par
le Ministère de la marine, page 54. Imprimerie royale, 1836.
152 LIVRE I. CHAPITRE V.
à Tamatave. Le 27 , le canon des bâtiments était
parvenu à déloger les ennemis des batteries qu'ils
avaient établies pour la défense du rivage, et nos
troupes mises à terre s'étaient avancées en bon
ordre contre une redoute d'où partait une très-vive
fusillade , lorsque leur ardeur à se porter en avant
vint mettre la confusion dans leurs rangs. En ce
moment, une décharge subite de sept à huit coups
de canons chargés à mitraille déconcerta le cou-
rage de nos soldats. Ce fut alors que le brave capi-
taine d'artillerie Schœll, qui n'avait pas voulu
tourner le dos à l'ennemi, tomba percé de coups.
Seul avec deux marins, blessé d'une balle à la
cuisse, et s' appuyant sur son sabre pour marcher,
il s'était défendu héroïquement contre quinze Ho-
vas. Sa mort fut l'objet de regrets universels.
L'échec éprouvé dans cette rencontre était d'au-
tant plus inattendu que ce fut, précisément au mo-
ment où la victoire était à nous, que quelques-uns
de nos soldats lâchèrent pied. Si la colonne d'at-
taque eût été formée comme elle devait l'être par
le capitaine qui la commandait, la redoute était en-
levée à la baïonnette, et nos troupes triomphaient
en un instant d'un ennemi trois fois supérieur en
nombre. Malgré la fâcheuse issue de notre attaque,
les Hovas n'eurent pas moins de soixante-quinze
tués et de cinquante blessés, tandis que le nombre
de nos morts ne s'éleva pas à plus de onze et celui
de nos blessés à plus de quinze.
Dans l'espoir d'effacer le souvenir de cette jour-
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 153
née, M. Gourbeyre conduisit, le 3 novembre, sa
division à la Pointe-à-Larrée, où les Hovas avaient
établi un poste militaire qui menaçait à la fois nos
établissements de Tintingue et de Sainte-Marie. La
victoire ici fut complète. Le feu ayant commencé
le [\. au matin, nos boulets ne tardèrent pas à faire
une brèche au fort des Hovas. La plupart des ca-
nonniers ennemis périrent sur leurs pièces. Les
Hovas, qui avaient fait jusque-là une courageuse
résistance, ayant vu succomber les plus intrépides
d'entre eux, abandonnèrent des bastions qui ne les
défendaient plus contre les obus et la mitraille, et
ne songèrent plus qu'à la fuite. Poursuivis par nos
tirailleurs, ils perdirent encore beaucoup de monde.
A midi , le pavillon français flottait sur le fort des
Hovas. Cette journée, dans laquelle l'ennemi eut
cent vingt-cinq hommes tués, nous valut huit
canons, sept cents livres de poudre et un trou-
peau de deux cent cinquante bœufs. De notre coté
il n'y eut que onze tués. l\ est juste d'ajouter que
toutes les précautions avaient été prises pour assu-
rer le succès de cette attaque, et que le moral de
nos troupes avait été relevé par les chaleureuses
harangues de leur brave commandant. Les bâti-
ments de la division restèrent deux jours au mouil-
lage pour qu'on mît à bord tout ce qui pouvait être
emporté, et ils partirent le 6 novembre pour re-
tourner à Sainte-Marie.
Après le combat de la Pointe-à-Larrée, le chef
de l'expédition aurait désiré pouvoir parcourir la
154 LIVRE I. CHAPITRE V.
côle et détruire successivement tous les postes
occupés par les Ilovas au nord de Tintingue , afin
d'assurer la conservation de cet établissement;
mais les bâtiments avaient peu de munitions de
guerre, les équipages et les troupes étaient affaiblis
par les travaux et les maladies , et le moment ap-
prochait où la saison deviendrait un obstacle à de
nouvelles hostilités. Ces considérations déterminè-
rent le commandant français à suspendre les opé-
rations qu'on ne pouvait plus continuer sans danger
pour les équipages comme pour les troupes de
l'expédition. Les mêmes motifs lui firent sentir
combien il était important d'achever les fortifica-
tions de Tintingue avant l'hivernage. Il porta en
conséquence jusqu'à quatre cents hommes la gar-
nison de cette place , dont le commandement fut
confié à M. Gailly, capitaine d'artillerie. Quant à la
garnison de Sainte-Marie, son effectif fut fixé à cent
cinquante hommes. Deux bâtiments , V Infatigable et
la Ciievrette, restèrent en croisière sur la côte pour
protéger ces deux établissements.
Cependant le bruit de la première victoire rem-
portée par nos troupes répandit une terreur pani-
que à Imerne, où résidait Ranavalo, et disposa le
gouvernement hova à négocier. D'après leurs pro-
pres aveux, les Ho vas auraient eu trois cent quatre
tués et cent seize blessés, dans les quatre combats
dont il a été parlé plus haut. Le 20 novembre, deux
envoyés de ce gouvernement, le prince Coroller et
le général Ratsitouhaine firent demander à M. Gour-
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 155
beyre un sauf-conduit pour se rendre auprès de
lui, afin de lui remettre deux lettres de la reine et
traiter de la paix. M. Gourbeyre consentit à les re-
cevoir cl la Pointe-à-Larrée. L'entrevue eut lieu à
bord de la Terpsichore, le 22 novembre. Les envoyés
manifestèrent les sentiments les plus pacifiques, et
déclarèrent à M. Gourbeyre que la reine était dis-
posée à accorder toutes les réparations demandées
pour les griefs dont la France avait à se plaindre.
Ils repartirent, le 26 novembre, eniportant un
traité dont la ratification par Ranavalo devait avoir
lieu au plus tard le 31 décembre. Pour preuve de
son désir de voir la bonne harmonie rétablie entre
les Français et les Hovas, le prince Coroller, avant
de quitter la Pointe-à-Larrée, remit au commandant
Gourbeyre une invitation à tous les traitants fran-
çais de rentrer à Taraatave et dans les autres lieux
occupés par les Hovas , un ordre aux chefs de la
côte de cesser immédiatement les hostilités , et une
lettre portant que les navires du commerce français
seraient admis comme par le passé dans tous les
ports sous la domination de Ranavalo. En attendant
la réponse de la reine, M. Gourbeyre quitta les côtes
de Madagascar où sa présence n'était pas alors né-
cessaire, et se rendit à l'île Bourbon, pour se con-
certer avec le gouverneur de cette colonie sur les
opérations ultérieures. D'après les sentiments ma-
nifestés par les envoyés hovas, la ratification du
projet de traité ne paraissait pas douteuse ; elle fut
pourtant refusée, et la teneur des réponses de Ra-
156 LIVRE I. — CHAPITRE V.
navalo porte à croire que ce refus fut l'œuvre des
missionnaires anglais établis dans la capitale du
pays des Ho vas K
Il fallut dès lors songer à recommencer les hosti-
lités. Sur la demande de M. le capitaine de vaisseau
Gourbeyre et du conseil privé de Bourbon, le gou-
vernement de la métropole ordonna l'envoi, à Ma-
dagascar, de huit cents hommes du seizième léger,
d'un certain nombre d'artilleurs et d'un matériel
de guerre proportionné. On affecta au transport de
ces troupes la frégate la Junon, la corvette de charge
roise et la corvette Vllérdine. L'expérience ayant
démontré que les soldats noirs étaient la force sur
laquelle on devait principalement compter pendant
la mauvaise saison, le département de la marine fit
organiser au Sénégal deux nouvelles compagnies
d'Yoloffs pour les établissements de Madagascar.
L'envoi de ces renforts était d'ailleurs d'autant plus
nécessaire que les garnisons de Tintingue et de
Sainte-Marie avaient subi les effets de l'hivernage
de 1829 à 1830. Tous les blancs avaient été malades
et quelques-uns avaient succombé. Les équipages
des bâtiments de l'État en station sur la côte
avaient également souffert de l'influence de l'hi-
vernage.
En accordant le personnel et le matériel que le
conseil privé de Bourbon, d'accord avec M. Gour-
^ Précis sur les étahUsseinmts français à Madagascar, publié par
le (Icparlemenl de la marine, page 58. Imprimerie royale, 183C.
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 157
beyre, avait déclarés être nécessaires pour conti-
nuer la guerre contre les Hovas, le gouvernement
métropolitain avait eu principalement en vue de
donner, par un déploiement de forces imposantes,
assez de poids aux négociations ultérieures pour
que la paix se rétablît sans qu'il fût besoin d'em-
ployer de nouveau la voie des armes. Le ministre
de la marine ne le laissa point ignorer au gouver
neur de Bourbon. «C'est à une conclusion prompte,
honorable et sans effusion de sang, lui écrivait-il
le 8 juin 1830, que doivent tendre tous vos soins et
ceux de M. Gourbeyre. A cet effet, sans négliger
les secours que l'on peut tirer de la jalousie des
peuples rivaux ou mécontents des Hovas, il faut
éviter de prendre avec ces peuples des engagements
tels qu'une conciliation ultérieure avec la reine
devînt impossible. Si les négociations n'amènent pas
un résultat favorable, les forces qui vous sont don-
nées, insuffisantes pour une guerre d'envahissement
etde conquête, qui n'entrerait en aucun cas dans les
intentions du roi, permettront non-seulement de se
tenir sur une défensive respectable à Tintingue
ainsi qu'à Sainte-Marie, mais môme de renouveler
au besoin les opérations militaires qui ont eu lieu
en 1829. Toutefois, comme le seul but de Sa Majesté
est, en soutenant l'honneur du pavillon, d'obtenir
la reconnaissance des droits de la France sur cer-
taines parties du littoral et de procurer toute sécu-
rité au commerce français, il convient de n'entre-
prendre d'expédition armée qu'autant que le succès
158 LIVRE I. — CHAPITRE V.
en serait prompt et propre d'ailleurs à forcer la
détermination de la reine relativement à la conclu-
sion de la paix. La colonie de Bourbon, ajoutait le
ministre, appréciera, je n'en doute pas, les sacri-
fices que fait le gouvernement pour soutenir une
cause embrassée à sa demande et presque unique-
ment dans son intérêt; mais ces sacrifices ne peu-
vent être d'une longue durée, et il importe essen-
tiellement de rentrer au plus tôt, quant à la dépense,
dans les limites des crédits qui ont été'âccordés par
le budget. A cet effet et sans attendre de nouveaux
ordres, dès que la paix sera faite, ou, dans le cas
contraire, dès que nos établissements de Tinlingue
et de Sainte-Marie pourront se passer de secours
extraordinaires, vous renverrez en France toutes
les troupes qu'il ne serait pas indispensable de con-
server '. »
M. Duval-Dailly, qui venait de succéder à M. de
Cheffontaines dans le poste de gouverneur de Bour-
bon, ne négligea rien de son côté pour éviter la
reprise des hostilités. Vers le milieu de I80O, les
relations indirectes de l'administration de Bourbon
avec Imerne, ayant fait connaître que le gouverne-
ment hova se trouvait dans des dispositions pacifi-
ques et qu'il céderait volontiers les territoires ré-
clamés, cette administration crut devoir profiter
des moments où l'absence des forces demandées en
* Précis sur les établissements français à Madagascar, publié par
le Ministère de la marine, page 60. Imprimerie royale , 1836.
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 159
France ne lui permettait pas d'agir hostilement,
d'abord pour s'assurer du véritable état des esprits
à la cour d'Imerne et éclairer la reine sur les dan-
gers où l'exposerait la continuation de la guerre, et
ensuite pour chercher à conclure un traité sur des
bases également avantageuses aux deux parties.
Cette mission fut confiée à MM. Tourette, secré-
taire greffier de l'administration de Sainte-Marie, et
Rontaunay, négociant de Bourbon, lequel possédait,
de compte à demi avec la reine, une sucrerie à
Mahéla, près de Tamatave. Ce dernier devait se
rendre à la cour d'Imerne sans caractère officiel,
afin de pouvoir mieux seconder de son influence
les démarches de son collègue. Les deux commis-
saires voyagèrent séparément. M. Tourette partit
de Tamatave le 21 juillet ; de son côté, M. Rontau
nay avait quitté Mahéla quelques jours auparavant,
pour se rendre auprès de la reine Ranavalo.
Après quelques difficultés qui furent bientôt
aplanies, le prince CoroUer, commandant les trou-
pes hovas du littoral, donna à M. Tourette une
garde pour l'accompagner; mais, arrivé à quel-
ques lieues de la capitale, M. Tourette fut obligé
de s'arrêter dans un village, où le général Andria-
mihiaja, premier ministre de Ranavalo, accom-
pagné d'agents dévoués au gouverneur de Maurice,
vint à sa rencontre pour lui signifier qu'il était
chargé par la reine de conférer avec lui sur l'objet
de sa mission. M. Tourette avait appris la veille,
par des rapports secrets, que la démarche du pre-
160 LIVRE I. CHAPITRE V.
mier ministre n'avait d'autre but que de l'empê-
cher d'arriver jusqu'à Ranavalo, et d'entrer en re-
lation avec les personnes influentes de la cour qui
désiraient la paix. Après avoir inutilement insisté
pour obtenir la permission de continuer son voyage
jusqu'à Tananarive, M. Tourette fut contraint à la
Un de revenir sur ses pas sans avoir pu môme en-
tamer une négociation. M. Rontaunay, qui n'avait
pas pris de titre officiel, fut plus heureux. Il par-
vint, sur la fin d'août 1830, à Tananarive. Il y
trouva le parti du premier ministre trop puissant
et trop contraire à un arrangement pour que ses
démarches pussent obtenir un résultat immédiat.
Il ne réussit pas à voir la reine ; mais il employa
les moyens qui étaient à sa disposition pour faire
comprendre aux personnages du parti opposé à
celui d'Andriamihiaja les avantages que la paix
procurerait au pays hova, et combien il y avait de
danger pour Ranavalo à continuer la guerre avec
les Français ; puis il quitta Tananarive après une
résidence de quinze jours, sans avoir pu agir ou-
vertement dans le sens de sa mission. Cependant
ses efforts, quoique tentés par une voie indirecte,
ne furent pas sans succès. Après son départ, le
parti favorable à la paix triompha, à la suite d'une
émeute dans laquelle Andriamihiaja fut assassiné.
On attribua la mort de ce général au mécontente-
ment produit par son opposition à toute transac-
tion avec la France. On trouva dans ses papiers
toutes les lettres adressées par M. Gourbeyre au
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 161
gouvernement hova. Le prince Goroller assura
plus tard qu'elles n'avaient jamais été communi-
quées à la reine ni aux autres ministres, et que
Andriamihiaja faisait seul les réponses, en em-
ployant abusivement le nom et la signature de Ra-
navalo. Peu de temps après cet événement, le gé-
néral Goroller fit savoir au commandant de l'un
des bâtiments de la station française que la reine
Ranavalo devait adresser prochainement au gouver-
neur de Bourbon des propositions de paix confor-
mes à la convention arrêtée précédemment par
M. Gourbeyre.
D'après la réception faite à nos commissaires, il
ne convenait plus à la dignité de la France d'enta-
mer de nouvelles négociations avant de connaître
la nature de ces propositions. Gependant, afin de
ne pas perdre une occasion de terminer à l'amia-
ble la lutte où nous étions engagés, le gouverneur
de Bourbon chargea, le 8 novembre 1830, M. le
lieutenant de vaisseau de Marans de se rendre à Ta-
matave avec la frégate la Junon, et de sonder adroi-
tement le général Goroller sur les véritables inten-
tions de la reine. Gelui-ci écrivit à cette occasion à
M. Duval-Dailly, que sa souveraine, inspirée par
des conseils plus sages, était disposée à consolider
par un traité une paix avantageuse aux deux na-
tions. Mais l'entretien que M. de Marans eut avec
ce général ne lui donna point une opinion favora-
ble de sa sincérité, et aucun message de la reine ne
vint confirmer les dispositions pacifiques qu'on lui
11
162 LIVRE I. CHAPITRE V.
attribuait. Il était de fait pourtant que nos bâti-
ments étaient bien accueillis sur tous les points oc-
cupés par les Ho vas, et que les traitants français
n'étaient ni inquiétés ni molestés.
Cependant les troupes hovas, éclairées par l'expé-
rience ou plus habilement conseillées, avaient re-
culé leur ligne de défense dans l'intérieur, hors de
la portée des canons de nos bâtiments, en sorte
qu'il était devenu impossible de les attaquer avec
avantage avant d'avoir reçu le matériel d'artillerie
demandé en France ; d'un autre côté, on ne pou-
vait reprendre l'offensive qu'après la rupture des
négociations entamées, et le résultat définitif de
ces négociations ne devait parvenir à la connais-
sance de l'administration de Bourbon qu'à une
époque de la saison qui n'eût pas laissé assez de
temps pour assurer le succès des opérations com-
mencées. Il fut donc décidé que les hostilités, dans
le cas où elles devraient être reprises, ne le seraient
qu'au mois de juillet 1831. M. Gourbeyre crut de-
voir profiter de ce délai pour repasser en France ,
dans la pensée que sa présence à Paris le mettrait à
même de donner au ministre de la marine beaucoup
de renseignements qu'on avait peut-être négligé de
lui transmettre, et de répondre à une foule.de
questions, toujours trop tardivement résolues par
la correspondance. C'est à cette époque que des ou-
vertures pacifiques furent faites à la reine Rana-
valo par le gouvernement français représenté par
M. le prince de Polignac, alors président du con-
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 163
seil des ministres , et chargé du portefeuille des re-
lations extérieures. Le roi Charles X ordonna à cet
homme d'État de proposer à la reine Ranavalo
l'occupation par la France des principaux points
de l'île, sous la garantie d'un protectorat dont les
conditions eussent été débattues sur des bases très-
larges. Ces ouvertures n'eurent malheureusement
aucune suite '.
Sur ces entrefaites, la révolution de juillet s'ac-
complit. L'un des premiers soins du département
de la marine fut d'examiner si, dans la situation
grave où cette révolution plaçait la France, il ne
convenait pas de faire cesser au plus tôt les dépenses
extraordinaires qu'occasionnait Madagascar. M. le
lieutenant général comte Sébastiani, qui venait
d'être chargé du portefeuille de la marine, convo-
qua le conseil d'amirauté qui, réuni sous sa prési-
dence, exprima l'avis « que le parti le plus sage à
' Le prince de Polignac écrivit, de sa propre main, à la reine des
Hovas une longue lettre, dans laquelle il lui déclare que la France
allachail le plus grand prix à la possession de Madagascar, qu'elle
avait toujours envié la possession définitive de cette colonie comme
le contre-poids naturel de la puissance coloniale de l'Angleterre en
Orient. Le journal anglais, le Tiines, en annonçant récemment la dé-
couverte de la lettre autographe du ministre français, ajoute : « Par
cette lettre, le premier ministre duroi Charles X promettait àla reine,
de la part deSaMajesté Très-Chrétienne, de lui fournir abondamment
des armes et des munitions, une certaine somme d'argent, et de
lui envoyer des officiers français pour discipHner ses troupes, sous
la condition que la France put faire de grands établissements dans la
baie Saint-Augustin, dans celle de Diego-Snarez, et dans deux ou
trois autres ports de l'île » [The Times of 12''' May 1843).
164 LIVRE ï. CHAPITRE V.
prendre à l'égard de Madagascar était de renon-
cer, au moins qaant à présent, à tout projet d'éta-
blissement sur cette île, en prenant toutes les pré-
cautions nécessaires pour sauver l'honneur de nos
armes. » Le ministre de la marine adopta cetavis, et,
sursa proposition, le roi Louis-Philippe décida, le 27
octobre 18S0,l°queronrappelleraitimniédiatement
en France les quatre bâtiments de guerre affectés à
l'expédition, et tout ce qui, en infanterie et en ar-
tillerie, excéderait l'effectif des garnisons ordinai-
res de Bourbon et de Sainte-Marie ; 2" que le gou-
verneur de Bourbon serait chargé de négocier avec
la reine des Hovas un traité où l'on s'abstiendrait,
au besoin, de discuter la question de souveraineté,
et qui aurait pour but essentiel de régler les rela-
tions commerciales entre la France et Madagascar.
Cette décision fut immédiatement notifiée à
M. Duval-Dailly. Mais, avant qu'elle lui parvînt, ce
gouverneur avait déjà fait quelques dispositions en
ce sens. Quoique la paix ne fût pas faite avec les
Hovas, nos établissements se trouvaient alors à
l'abri de leurs attaques, et il avait jugé suffisant de
conserver à Bourbon , en sus des forces affectées
au service ordinaire de Madagascar, deux cents
hommes d'infanterie pour renforcer, au besoin, la
garnison cle Tintingue, et quatre bâtiments pour
assurer les communications avec Bourbon. Comme
la colonie de Bourbon souffrait beaucoup de cette
guerre, ses caboteurs n'étant plus admis dans les
ports de la côte orientale , et les approvisionne-
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 165
ments en riz et en bœufs qu'elle tire annuellement
de Madagascar, lui manquant depuis longtemps,
M. Duval-Dailly dut s'empresser d'exécuter les
ordres du ministre. Ces dispositions ne parurent
pas influer d'ailleurs défavorablement sur notre
situation politique à Madagascar. La reine des
Hovas, sans se montrer toutefois mieux disposée à
la paix , laissait les navires français commercer en
toute liberté, sur les côtes de la Grande Terre.
La dépêche ministérielle qui notifiait au gouver-
neur de Bourbon les ordres du roi, relativement à
Madagascar, l'autorisait en outre à faire évacuer
Tintingue et Sainte -Marie. Afin de rendre plus
avantageux le traité de commerce qu'il lui était re-
commandé, par cette dépêche, de conclure avec les
Hovas, M. Duval-Dailly ouvrit avec le gouverne-
ment d'Imerne des négociations, où l'évacuation de
Tintingue, quoique arrêtée à l'avance, fut cepen-
dant présentée comme une compensation des avan-
tages commerciaux réclamés par la France ; mais
le gouvernement ho va, instruit par ses communi-
cations avec l'île Maurice des intentions de la
France , quant à l'évacuation , et certain dès lors
d'obtenir ce qu'il désirait par la temporisation et
sans aucun sacrifice, se refusa à tout traité. Cette
dernière tentative ayant ainsi échoué, l'évacuation
de Tintingue fut définitivement ordonnée par le
gouverneur de Bourbon, le 31 mai 1831, après avoir
été approuvée le 25 mars précédent par le conseil
privé, et le 20 avril par le conseil général de la co-
166 LIVRE 1. — CHAPITRE V.
lonie. Elle s'effectua paisiblement, du 20 juin au
o juillet, sous la protection de la corvette l'Hérohie
et de la gabare l Infatigable. Un corps de trois mille
Hovas s'avança seulement jusqu'en vue de la place,
mais il ne fit aucune démonstration hostile. Les for-
tifications de Tintingue furent détruites, et l'on livra
aux flammes les édifices en bois élevés par nous , at-
tendu que leur démolition et les frais de transport
auraient coûté au delà de la valeur des matériaux.
Le personnel et le)iiatériel furent ensuite embarqués
et transportés, soit à Sainte-Marie, soit à Bourbon.
L'évacuation de Sainte-Marie fut indéfiniment
ajournée. Il fallait donneraux colons, qui s'y étaient
établis sur la foi des promesses du gouvernement,
le temps nécessaire pour exporter les produits et le
matériel de leur exploitation. D'un autre côté, un
assez grand nombre d'indigènes, ennemisdes Hovas,
et qui avaient pris parti pour la France , s'étaient
réfugiés dans l'île au moment de la destruction du
fort de Tintingue, et on leur devait asile et protec-
tion jusqu'à ce qu'ils eussent pu se soustraire à la
vengeance des Hovas en choisissant une autre re-
traite, n parut nécessaire d'ailleurs de conserver
des moyens de protection efficaces, à l'égard de
notre commerce sur la Grande Terre, et de consta-
ter, par la présence de notre pavillon, que la France
maintenait tous ses droits sur nos anciennes pos-
sessions à Madagascar \ On réduisit , au reste , le
^ Précis sur les établissements français de Madagascar, publié par
le Ministère de la marine. Imprimerie royale, 1830.
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 167
personnel salarié de Sainte-Marie au strict néces-
saire, et l'on fit rentrer dans la condition d'engagés
travailleurs les Malegaches qui avaient été incor-
porés dans les compagnies militaires de Yoloffs.
Aussitôt que les Français eurent quitté le rivage de
la grande île malegaclie, les Hovas massacrèrent
un grand nombre de Betsimsaracs, qui avaient re-
connu l'autorité de la France et construit des
villages sous la protection de nos forts.
Telle fut la fm de l'expédition de 1829, durant
laquelle des fautes nombreuses et capitales , ainsi
qu'on vient de le voir dans ce qui précède, furent
commises par tout le monde. Depuis cette époque,
les hostilités semblèrent cesser entre les Français
et les Hovas. Nos relations commerciales parurent
se rétablir sur le littoral comme par le passé, mais
cette apparente quiétude politique nedevait pas
être d'une longue et solide durée.
168 LIVRE I. — CHAPITRE VI.
CHAPITRE VI.
Sommaire. — Nouvelles tentatives faites en 1832 pour arriver à fon-
der un établissement à Madagascar. — Exploration de la baie de
Diego Suarez, par ordre de M. le comte de Rigny, ministre de la
marine. — Ressources présentées par cette baie. — Moyens pro-
posés pour y former un établissement maritime. — Avis du con-
seil d'amirauté à ce sujet. — Ce projet est abandonné. — Dispo-
sitions relatives à Sainte-Marie. — Cette île est de nouveau con-
servée par la France. — Situation des missionnaires anglais à Ta-
nanarive. — La reine forme le projet de les chasser et de dé-
truire le christianisme. — Sinistres paroles prononcées par elle à
ce sujet. — Discours de l'un des Grands Chefs à la reine. — Mesu-
res prises par la reine pour arriver à l'abolition du christia-
nisme à Madagascar. — Elle enjoint d'abord aux missionnaires
de respecter les coutumes du pays, de s'abstenir de baptiser ses
sujets et de célébrer le dimanche. — Doléances adressées à ce
sujet à la reine par les missionnaires. — 11 est répondu à ces do-
léances par un édit plus rigoureux encore, à la suite d'un kabar.
— Texte de cet édit de la reine, sous forme de proclamation adres-
sée aux naturels. — Cet édit reçoit son exécution. — Les mis-
sionnaires abandonnent Tananarive, le 18 juin 1835. — Ré-
flexions à ce sujet. — Rébellions vers le Sud réprimées par les Ho-
vas. — Renseignements donnés au ministre de la marine par un
capitaine au long cours sur le commerce de Madagascar. —
M. l'amiral Duperré envoie un émissaire à la reine. — L'envoyé
français est mal reçu. — Deux corvettes anglaises et deux cor-
vettes françaises se présentent à Tamatave, pour demander des
explications sur les persécutions infligées aux traitants européens.
— Repos momentané. — Émissaires anglais envoyés à la reine
pour demander des émigrations à Maurice de travailleurs maie-
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 169
gâches. — Leur peu de succès. — Nouvel échec de M. Campbell,
agent officiel envoyé à Madagascar dans le même but. — Histoire
des acquisitions récentes de la France dans le canal de Mozambi-
que. — Récit des derniers événements de Tamatave, d'après le
Moniteur. — Rapport de M. Romain Desfossés. — Conclusion.
Lorsque les premières années qui suivirent la
révolution de juillet se furent écoulées, et que la
paix parut se maintenir sur le continent européen,
malgré le peu de succès des tentatives précédem-
ment faites pour fonder un établissement durable
à Madagascar, l'importance de la possession d'un
port dans ces parages ne pouvant être méconnue,
le projet d'y rétablir avec honneur le pavillon fran-
çais parut trouver quelque faveur dans les Chambres
et au dehors. Vers le milieu de l'année 1832, M. le
comte de Rigny, alors ministre delà marine, pensa
qu'il ne serait peut-être pas impraticable d'acqué-
rir à Madagascar, soit par voie d'achat, soit en
échange de nos possessions peu salubres de la côte
orientale, un territoire plus sain et offrant des fa-
cilités pour y établir à peu de frais un comptoir,
en attendant qu'on pût y former un établissement
maritime.
La baie de Diego-Suarez, située au nord de Tin-
tingue, avait été indiquée à l'administration de la
marine comme réunissant ces avantages. M. de
Rigny chargea M. le contre-amiral Guvillier, nommé
gouverneur de Bourbon, du soin de la faire explo-
rer en même temps que les parties avoisinantes du
littoral. Cette exploration fut exécutée en 1833 par
le commandant et les officiers de la corvette la
170 LIVRE I. — CHAPITRE VI.
Nièvre. Des diverses parties de la côte visitées par
les explorateurs, aucune ne leur parut plus propre
en effet à la formation d'un établissement mari-
time que la baie de Diego-Suarez. Cette baie est
extrêmement vaste et contient plusieurs beaux
ports; l'eau douce quoique rare y est suffisamment
abondante ; les terres qui la bordent, quoique peu
riches en apparence, paraissent susceptibles de
culture; et, à en juger par la bonne santé que
l'équipage de la corvette la Nièvre avait conservée
pendant un séjour de trois mois sur cette côte, et
par les renseignements recueillis auprès des marins
du commerce qui la fréquentent, on n'y avait point
à craindre l'insalubrité qui règne dans les parties
de Madagascar où nous nous étions précédemment
établis.
Les moyens d'exécution furent discutés. M. le
contre-amiral Cuvillier et M. Bédier, commissaire-
ordonnateur à Bourbon, tombèrent d'accord que
ce n'était ni par voie d'achat ni par voie d'échange,
comme l'indiquaient les instructions ministérielles,
que la France pourrait acquérir la possession de la
baie de Diego-Suarez, mais bien par la conquête,
en enlevant aux Hovas la domination du littoral de
Madagascar, et en faisant rentrer cette nation bel-
liqueuse dans ses anciennes limites, avec le secours
de toutes les peuplades auxquelles elle avait im-
posé son joug. Huit bâtiments de guerre, douze
cents hommes de troupes blanches , un corps de
soldats yoloffs, avec un matériel d'artillerie assez
considérable, telles étaient les forces jugées indis-
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 171
pensables pour cette expédition. L'importance des
questions qui se rattachaient à ce nouveau plan dé-
termina le successeur de M. le comte de Rigny,
M. le contre-amiral Jacob, à en renvoyer l'examen
au conseil d'amirauté. Le conseil d'amirauté con-
sidérant : d'une part, que les dépenses qu'il fau-
drait faire pour fonder dans la baie de Diego-Suarez
l'établissement projeté seraient très-considérables,
et qu'on n'obtiendrait que difficilement des Cham-
bres les crédits spéciaux nécessaires pour y subve-
nir; d'autre part, que le gouvernement manquait
de renseignements suffisants sur les avantages que
pouvait présenter la localité proposée, fut d'avis
qu'il y avait lieu d'ajourner tout projet d'établis--
sèment maritime à Madagascar, quelque utile qu'il
dût être pour la France de posséder un port dans
une mer où nous en manquions absolument. Cet
avis fut adopté par M. l'amiral Jacob.
Quant à l'île Sainte- Marie, on ne crut pas devoir
l'abandonner. Les intérêts des colons français qui
s'y étaient établis sur la foi des promesses du gou-
vernement ne pouvaient être ainsi sacrifiés. D'un
autre côté, un assez grand nombre d'indigènes, en-
nemis des Hovas, et qui avaient pris parti pour la
France, s'étaient réfugiés dans l'île au moment de
la destruction du fort de Tintingue, et on leur de-
vait asile et protection jusqu'à ce qu'ils pussent se
soustraire à la vengeance des Hovas en choisissant
une autre retraite. 11 parut nécessaire, d'ailleurs,
de conserver des moyens de protection efficaces à
l'égard de notre commerce sur la côte orientale
172 LIVRE I. — CHAPITRE VI.
de Madagascar, et de constater, par la présence de
notre pavillon, que la France maintenait ses droits
sur ses anciennes possessions. On se borna donc à
réduire le personnel et les dépenses de l'établisse-
ment au strict nécessaire.
-: Depuis lors , l'état de guerre avait paru cesser
entre les Français et les Hovas ; mais les relations
commerciales ne furent qu'imparfaitement rétablies
sur la côte orientale de Madagascar.
D'un autre côté, la puissance anglaise voyait
s'éteindre rapidement dans la personne de ses mis-
sionnaires, le peu d'influence qui leur restait de-
puis l'avènement au trône de Ranavalo. La reine
manifestait hautement une haine croissante con-
tre ses hôtes pieux. Durant les hostilités de l'expé-
dition de 1829, les missionnaires anglais parurent
un instant oubliés ; mais dès que la crainte cessa de
glacer ces débiles courages, la persécution recom-
mença plus ardente que jamais.
Cependant la reine ne voulut songer à l'expul-
sion des étrangers qu'après avoir obtenu d'eux
tout ce qu'ils pouvaient enseigner à son peuple
dans l'art de tisser les étoffes, de fondre le fer,
de travailler le bois, de construire les machi-
nes. Ses intentions restèrent ainsi à peu près se-
crètes jusqu'en 1835. Vers cette époque, la reine
se montrait plus assidue au culte des idoles, culte
que les missionnaires s'étudiaient à flétrir et à
déconsidérer. Un jour, Ranavalo qui relevait de
maladie, allant en procession solennelle, remer-
cier l'Idole du rétablissement de sa santé, passa
HISTOIRE POLITIQUE DR MADAGASCAR. 173
devantla chapelle clés missionnaires anglais, d'où les
chants sacrés vinrent frapper son oreille et réveil-
ler sa haine assoupie. Elle prononça alors ces pa-
roles sinistres : « Ils ne se tairont que lorsque la
« tête de l'un d'eux sera tombée. »
L'aversion sainte des prêtres anglais contre le
culte des idoles s'accroissait de jour en jour, et
d'autre part, les naturels s'irritaient de voir ainsi
des étrangers attaquer sans cesse les^objets de leurs
antiques croyances. Il était visible qu'un événe-
ment se préparait. A cette époque, un chef influent
et d'un rang élevé, se présenta au palais de la reine
et demanda à être admis à lui parler. Quand il fut
en sa présence, il lui dit : « Je suis venu demander
une zagaie à Votre Majesté, une zagaie acérée. J'ai
vu le discrédit jeté par des étrangers sur les gar-
diens sacrés de cette terre, sur la mémoire des il-
lustres ancêtres de Votre Majesté, à la protection
desquels notre pays doit son salut. Les cœurs de
votre peuple sont détournés des coutumes de nos
ancêtres et de celles de Votre Majesté ; c'est que les
instructions, les livres, la fraternité prêchée par ces
étrangers, ont déjà gagné à leurs intérêts bien des
hommes puissants, dans l'armée et dans le gou-
vernement, bien des hommes libres et un nombre
immense d'esclaves. Tout cela n'est fait que pour
préparer l'arrivée de leurs compatriotes qui fon-
dront sur nous, au signal que tout est prêt, et qui
s'empareront d'autant plus aisément de notre pays
que le peuple leur est acquis. Telle sera la consé-
quence de leur enseignement et comme je ne veux
174 LIVRE I. — CHAPITRE VI.
pas vivre pour voir une telle calamité infligée
à mon pays, et nos propres esclaves employés
contre nous, je viens vous demander une zagaie,
une zagaie acérée pour me percer le cœur, alin de
mourir avant la venue de ce jour fatal. »
Après avoir entendu ce discours étrange, on dit
que la reine versa des larmes de douleur et de rage,
et qu'elle resta sans paroles pendant un long mo-
ment ; puis elle s'écria qu'elle mettrait fm au chris-
tianisme, dût-il en coûter la vie à tous les chré-
tiens de l'île.
Le plus profond silence régna alors dans le pa-
lais. La musique, les danses, les fêtes, les amuse-
ments ordinaires, furent suspendus durant quinze
jours entiers. La cour d'Imerne semblait comme
frappée d'une calamité nationale et la conster-
nation la plus morne régnait dans tous les cœurs.
Enfin, des mesures furent prises pour arriver à
cette abolition tant souhaitée du christianisme. Un
premier message de la reine enjoignit aux mis-
sionnaires de respecter les coutumes du pays tout
en suivant librement les leurs et de s'abstenir de
baptiser ses sujets ou de leur faire célébrer le di-
manche, cérémonies formellement contraires aux
coutumes ou aux lois du peuple hova. Les mission-
naires adressèrent, à ce sujet, des représentations
à la souveraine de Tananarive. Il n'y fut répondu
que par un édit plus rigoureux encore publié so-
lennellement dans un kabar convoqué le 1" mars
1835. A ce kabar assistèrent plus de cent cinquante
mille indigènes de tous les rangs.
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 175
Voici cet écrit reproduit littéralement et adressé
à son peuple par la reine en manière de proclamation
directe , mélange inouï de formules barbares et d'i-
dées empruntées, dans ce qu'elle a de moins éclairé, à
la civilisation moderne: «Je viens vous le déclarer.
Je ne suis pas une souveraine qui trompe et vous
n'êtes pas des sujets trompés. Je vais vous dire ce
que je me propose de faire et comment je vous gou-
vernerai. Quel est l'homme qui voudrait changer les
coutumes de vos ancêtres et des douze souverains de
cette contrée? A qui le royaume a-t-il été laissé en
héritage par Dianampouine et par Radama, si ce
n'est à moi? Eh! bien, si quelqu'un d'entre vous
veut changer les coutumes de vos ancêtres et des
douze souverains, j'abhorre cela. »
" Maintenant, quant à avilir les idoles, à traiter
la divination de plaisanterie, à renverser les tombes
des Vazimbas\ je déteste ces crimes. Ne faites point
cela dans mon royaume. Les idoles, dit-on, ne
sont rien. Mais n'est-ce pas par elles que les douze
rois ont été établis? Et maintenant elles seraient
changées au point de ne devenir rien ! La divina-
tion que vous traitez de la même manière et les
tombes des Vazimbas, ne sont-ce pas là des témoi-
gnages de leur puissance ? Le souverain lui-môme
les regarde comme sacrées et, vous, le peuple, vous
les estimeriez moins que rien ? C'est là mon af-
' Les Vazimbas sont les aborigènes de l'Ue. Leurs tombes sont re-
gardées comme sacrées. Voyez à ce sujet, et pour plus de détails,
le chapitre Ethnographie, Mœurs el Coittwnrs, dans le second Livre
de cet ouvrage.
176 LIVRE I. — CHAPITRE M.
faire et je tieus pour criminel quiconque détruit
les tombes des Vazimbas. »
« Quant au baptême, aux associations, aux
lieux de prière, autres que les écoles, et aux pres-
criptions du dimanche, combien y a-t-il donc de
souverains sur cette terre? jN'est-ce pas moi, moi
seule qui règne? Ces choses ne se doivent pas faire,
elles sont illégales dans mon pays, car elles ne font
point partie des coutumes de nos ancêtres, et je ne
changerai point leurs coutumes, excepté pour les
choses qui peuvent être utiles au bien démon pays. »
« Eh bien donc, je vous accorde un mois pour
vous dénoncer, vous qui avez reçu le baptême, qui
faites partie des associations ou qui allez prier
dans des maisons séparées, et si vous ne venez pas
dans ce délai et attendez d'être découverts et ac-
cusés par d'autres, je vous déclare dignes de mort.
Remarquez bien le délai fixé. C'est un mois, à par-
tir du coucher du soleil, que je vous donne pour
confesser votre état coupable. Vous, écoliers, voici
mes ordres. Tant que vous serez écoliers et rece-
vant l'instruction des Européens dans leurs mai-
sons, observez le dimanche. Cependant, ce sera
pour les leçons seulement que vous devrez l'obser-
ver et non pour toute autre chose, quelle qu'elle
soit. Et plus tard, dès que vous aurez quitté les éco-
les, vous n'observerez en quoi que ce soit le di-
manche; car, moi, la souveraine, je ne l'observe
pas du tout, et pareille chose ne doit pas avoir lieu
dans le pays. »
« Souvenez-vous que ce n'est pas au sujet de ce
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 177
qui est sacré dans le ciel comme sur la terre et qui
a été tenu pour sacré par douze souverains, ni
pour offense aux idoles sacrées que vous êtes accu-
sés maintenant, mais parce que votre conduite n'est
pas d'accord avec les coutumes de vos ancêtres et
c'est ce que j'abhorre. »
Ce fut vainement que plusieurs des Grands Chefs
intervinrent pour faire modifier la rigueur de cet
édit, en proposant de ne pas lui donner d'effet ré-
troactif et de ne pas exiger que les coupables se
dénonçassent eux-mêmes. Tout fut inutile , et le
lendemain, la reine fit publier par ses officiers
qu'au lieu d'un mois, elle ne donnait qu'une se-
maine pour se dénoncer. Placés entre l'obéissance
ou la mort, les nouveaux chrétiens, sous l'empire
de la terreur inspirée par l'édit royal , vinrent en
foule remettre entre les mains des officiers dési-
gnés à cet effet les exemplaires des livres saints
qu'ils tenaient des missionnaires anglais. Plus de
quatre cents officiers furent privés de leurs grades
et ceux d'entre le peuple qui se trouvèrent du nom-
bre des coupables furent condamnés à des amen-
des plus ou moins fortes.
Ce fut le 18 juin 1835 que les missionnaires aban-
donnèrent définitivement la capitale des Hovas. Ils
y laissèrent moins encore le germe de la parole
divine que le souvenir des arts, des sciences et des
métiers qu'ils avaient appris à leurs barbares caté-
chumènes. Telle fut la triste fin de cet apostolat
hardi qui avait duré plus de quinze ans. Cette
12
178 LIVRE I. CHAPITRE YI.
tentative de la Société des Missions à Madagascar
n'atteignit que la moitié de son but plus politique
encore que religieux, ainsi qu'on a pu le voir par
tout ce qui a été dit précédemment. Les mission-
naires s'éloignèrent donc , laissant le terrain à
des successeurs plus heureux ou plus habiles. Ce
départ fut un échec notable pour la politique
anglaise qui vit ainsi détruit , en un jour, sur
cette terre qu'elle avait disputée sourdement à la
France avec tant de persévérance, le fruit de ses
efforts prolongés et des sommes considérables que
ses agents avaient jetées en pure perte dans le
gouffre toujours ouvert et toujours inassouvi de
l'avidité malegache.
Après le départ des missionnaires anglais, les
Hovas eurent à réprimer de redoutables rébellions
qui se déclarèrent surtout dans les provinces du
Sud de l'île. Les actes de la plus horrible cruauté
signalèrent les victoires remportées par ces féroces
dominateurs dont le joug usurpé, secoué sans cesse
par les peuplades de la côte, ne s'impose que par
le massacre et la terreur.
On put croire pendant quelque temps que le gou-
vernement d'Imerne se montrerait disposé à céder,
à l'égard de la France, aux sentiments des tribus
qui, en grand nombre, nous sont restées fidèles.
En effet, à lafm de 1835, M. l'amiral Duperré, alors
ministre de la marine, reçut de plusieurs capitai-
nes marchands qui venaient de faire le voyage de
Madagascar des rapports de nature à attirer de
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 179
nouveau rattention du gouvernement sur la grande
île africaine. L'un de ces capitaines avait été par-
faitement accueilli à Tamatave et y avait placé sans
difficulté une cargaison de la valeur de deux cent
quarante tonneaux. La reine Ranavalo avait fait
dire à ce capitaine, par le prince GoroUer, alors
commandant de Tamatave, qu'elle verrait avec plai-
sir la France signer avec elle un traité de commerce
et d'amitié, traité d'autant plus désirable et d'au-
tant plus avantageux que les Français paraissaient
préférés aux Anglais, malgré tous les efforts faits
antérieurement par ceux-ci pour s'emparer morale-
ment du pays. Enfin, en adressant son rapport au mi-
nistre de la marine, ce capitainey exprimait l'avis que
si la France voulait, dans le but indiqué, envoyer un
agent officiel à la cour de Tananarive et ne soumet-
tre qu'à de faibles droits les marchandises importées
de Madagascar en France, on obtiendrait d'excel-
lents résultats commerciaux dans nos rapports avec
cette grande île, peuplée, selon le rapport, de cinq
à six millions d'habitants et où les produits de notre
industrie s'échangeraient avantageusement contre
des denrées coloniales de toute nature.
Ce fut sans doute pour tirer paiti de ces disposi-
tions si favorables, du moins en apparence, que
M. l'amiral Duperré envoya à Tananarive, en dé-
cembre J8o7, un capitaine de navire qu'il chargea
de jeter les bases d'un traité de commerce et d'a-
mi lié avec la reine Ranavalo. Arrivé dans la capi-
tale des liovas, l'envoyé français n'eut pas de peine
180 LIVRE I. — CHAPITRE VI.
à se convaincre que le gouvernement d'Imerne
n'avait aucun désir sincère de nouer des relations
sérieuses avec les étrangers, de quelque nation
qu'ils fussent. Les conseillers de la reine lui firent
savoir, avec l'accent de la mauvaise humeur la plus
marquée, « qu'on ne pouvait accéder aux articles
du traité de commerce qu'il présentait et qu'on le
ferait sortir du pays, s'il en reparlait. »
Depuis cette époque, les farouches oppresseurs
de la grande île malegache, vivant dans leur in-
quiet et stupide isolement, regardent avec crainte à
l'horizon si aucune nation de l'Europe ne vient
donner à leurs victimes les armes destinées àanéan-
tir leur tyrannie chancelante. Habitués à maltraiter
sans contrôle les populations indigènes, les Ilovas
n'ont pas craint de reporter jusque sur les traitants
européens l'aveugle oppression qu'ils imposent à
l'île entière. Des plaintes nombreuses et fréquen-
tes sont venues dénoncer hautement les vexations
incroyables, les persécutions inouïes dont les Eu-
ropéens ont à souffrir sur toute la côte où sont éta-
blies leurs factoreries. Il est triste d'ajouter que
ces mauvais traitements infligés au commerce lo-
cal sont dus, en grande partie, s'il faut en croire
les bruits malheureusement unanimes, à l'influence
qu'un Français, M. Delastelle, a acquise sur l'esprit
de la reine pour laquelle il est venu récemment à
Paris faire des achats considérables en ameuble-
ments, bijoux, et autres objets. M. Delastelle est en
effet un des conseillers de Ranavalo, surtout en ce
HISTOIHE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 181
qui concerne la politique commerciale de son gou-
vernement. Il a été élevé à la dignité d'andrian ou
prince, et il jouit dans le royaume d'Ancove des
droits attribués aux classes les plus privilégiées.
En 1838, un capitaine appartenant au cabotage
de Maurice faillit être victime d'un guet-à-pens de
la part des Hovas. Le gouverneur sir William Ni-
colay expédia à ?>Iadagascar deux corvettes pour
exiger une réparation de cet outrage. Des muni-
tions de guerre avaient été embarquées sur ces
deux bâtiments, quand les bâtiments anglais arri-
vèrent àTamatave, ils y trouvèrent le Lancier et le
Colibri, corvettes françaises, envoyées également
par le gouverneur de Bourbon pour demander
des explications au gouvernement ho va sur ses
mauvais procédés à notre égard. Le moment pa-
raissait venu de châtier ces oppresseurs barbares,
si les réparations exigées n'étaient pas accordées
sur-le-champ. L'apparition de ces forces jeta une
consternation aussi grande chez les traitants eu-
ropéens que chez les naturels. En effet, à la moin-
dre agression de la part des étrangers, les ordres de
la reine sont d'incendier indistinctement toutes les
propriétés des blancs. Ces craintes se réalisèrent,
ainsi que le redoutaient les Européens. Le feu se
déclara dans la nuit avec violence, mais grâce aux
secours des marins français, on se rendit bientôt
maître de l'incendie. Le lendemain, des garanties
furent exigées de Ramanache, gouverneur du fort,
et ces garanties donnèrent pour quelque temps un
182 LIVRE I. CHAPITRE M.
peu de sécurité aux Européens établis sur la cote
et qui purent ainsi continuer leur négoce.
Comme on le voit, depuis la mort de Radama, la
présence des Européens à Madagascar n'a été que
l'objet des plus indignes traitements de la part du
gouvernement d'Imerne. A cette noble ardeur
qu'inspiraient à Radama ses instincts civilisateurs,
a succédé la plus brutale sauvagerie. Les conseil-
lers de la reine n'ont su que la maintenir dans des
sentiments d'hostilité aussi bien contre les Anglais
que contre les Français. Nous avons vu ce règne
sanglant inauguré par l'expulsion des missionnaires
et de l'agent de la Grande-Rretagne. Les traitants
des deux nations ont eu à souffrir des mêmes vexa-
tions, aussi insensées que contraires aux véritables
intérêts de ces peuples. Ce système barbare n'a
pas cessé de prévaloir dans les conseils de la reine
Ranavalo qui, tantôt paraît encourager les étrangers
cl l'acquisition de terres dans l'île, à la formation
d'établissements, et tantôt les soumet aux plus
odieuses persécutions.
Il est évident que le gouvernement d'Imerne
semble vouloir se refuser à toutes relations, môme
les plus avantageuses et les plus utiles pour lui,
avec les Européens. En effet, au commencement de
1839, un négociant de Maurice vint à Madagascar,
avec l'autorisation du gouvernement anglais, dans
le but de solliciter de la reine Ranavalo la permis-
sion d'emmener avec lui huit cents naturels pour
cette colonie que l'affranchissement des escla-
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 183
ves avait privée des bras nécessaires au travail
agricole et manufacturier. La reine n'a voulu en-
tendre aucune proposition à ce sujet et l'envoyé
du gouvernement de Maurice a été obligé de repartir
sans avoir obtenu de résultat. Une mission officielle
ayant le môme objet fut donnée, peu de temps
après, à M. Campbell. Ranavalo fit entendre à cet
envoyé qu'il était étrange que les Anglais, qui avaient
affranchi leurs esclaves, vinssent chercher ses sujets
libres pour le travail de leurs terres ; elle défendit,
sous peine de mort, tout engagement pour Maurice,
et l'on dit que plusieurs Malegaches, qui avaient
traité secrètement avec M. Campbell ayant été dé-
couverts, furent zagayés par les ordres de la reine,
sous les yeux mêmes de l'envoyé britanuique.
L'acquisition de Nossi-bé et celle de Mayotte sont
des actes significatifs que nous ne devons point
omettre dans la série des faits politiques que nous
avons énumérés. En juillet I8/1.O, Tsioumeka, reine
des Sakalaves a fait cession au roi des Français de
l'île de Nossi-bé et de l'île de Nossi-Cumba, et lui
a abandonné tous ses droits de souveraineté sur la
côte occidentale de Madagascar, depuis la baie de
Passandava jusqu'au cap Saint- Vincent. En 1841,
Tsimiaro, roi d'Ankara, a également fait, de son
côté, cession à la France de l'île de Nossi-Mitsiou,
des autres îles qui entourent son royaume d'Ankara,
ainsi que de ses droits de souveraineté sur Madagas-
car. Andriansala,chef de Nossi-Fali, a aussi transmis
au roi des Français la propriété de cette dernière île.
184 LIVRl<: I. — CHAPITRE M.
Enfin, dans la même année, le 25 avril '18/ii,
l'île Mayotte a été cédée en toute propriété à la
France par le sultan Andrian-Souli.
Disons quelques mots de la manière dont ces
différentes cessions furent faites à la France et des
événements qui les ont inévitablement amenées.
En 1838, M. de Hell, alors gouverneur de Bourbon,
avait chargé M. Passot, son aide de camp, capitaine
d'infanterie de marine, de s'enquérir de la situation
politique des peuplades du nord de Madagascar, et,
dans ce but, il avait mis à la disposition de ce dernier
le brig le Colibri. LesSakalaves réfugiés dans l'île de
Nossi-bé, aveclajeune reine de Bouéni,Tsioumeka,
exposèrent à l'envoyé de M. de Hell la situation
critique dans laquelle ils se trouvaient, menacés
d'un côté jusque dans leur retraite par les Hovas,
et, d'autre part, ne recevant aucune réponse à une
demande de secours adressée par eux à l'iman de
Mascate, Seïd-Saïd. Les chefs Sakalaves chargèrent
M. Passot de faire connaître au gouverneur de
Bourbon que, dans de telles circonstances, ils in-
voquaient la protection du roi des Français.
Comprenant dignement la mission de tout agent
français dont les populations opprimées réclament
l'appui, M. Passot se présenta avec le brig le Coli-
bri sur la côte-ouest de Madagascar, devant le
poste de Mourounsang, et signifia au commandant
hova ({u'il eût dorénavant à s'abstenir de toute hos-
tilité contre les habitants de Nossi-bé, attendu qu'ils
venaient de réclamer la protection de la France.
UISTOIRE POLITIQUI- DE MADAGASCAR. 185
Dès ce moment, les Hovas ne firent aucune ten-
tative sur l'île et si ce n'avait été les désordres in-
térieurs qu'amenaient les mésintelligences de leurs
chefs, les réfugiés auraient pu y trouver un peu de
repos et de bien-être. Les dispositions manifestées
par les chefs des SakalavesdeNossi-bé, dernier débris
delà population duBouéni, bien qu'elles fussentinu-
tiles pour établir vis-à-vis de toute puissance étran-
gère nos droits de souveraineté sur Madagascar, n'en
étaient pas moins bonnes à constater, comme adhé-
sion de la population à cette souveraineté pour
le moment où il conviendrait de l'exercer \ Aussi
M. le gouverneur de Hell envoya-t-il, à peu de
temps de là, M. Passot à Nossi-bé avec l'autorisa-
tion de dresser un acte par lequel les Grands Chefs
concéderaient leur pays à la France et se recon-
naîtraient, eux et leurs tribus, comme des sujets
français.
L'iman de Mascate n'avait, dans cet intervalle,
donné aucun signe de vie, ni la moindre espérance
pour l'avenir. Il avait eu sans doute connaissance
des droits qui nous étaient acquis depuis long-
temps sur Madagascar, à l'exclusion de toute autre
puissance, et il prévoyait que l'opposition de la
France viendrait bientôt rendre inutiles les dépen-
ses qu'il aurait pu faire pour établir son autorité
sur (fuelque point du Bouéni. Les chefs Sakalaves et
' Documents sur la paiiie occidoniale de Madagascar, par M. le
capitaine de corvclle (Juillain, page 141. hiipvimeric Roijule. 1810.
186 LIVRE I. CHAPITRE YI.
la jeune Tsioimieka, reine de Boiiéni, signèrent alors
l'acte de cession dont nous avons parlé, le 14 juillet
1840. Telles sont les circonstances politiques qui
ont précédé l'occupation de Nossi-bé par la France.
Quant à Mayotte, voici le récit sommaire des
événements qui ont amené iVndrian-Souli à invo-
quer l'appui du gouvernement français.
Amadi , fils du sultan de Mayotte, était lié d'a-
mitié avec Andrian-Souli, roi des Sakalaves, lequel
depuis la mort de Radama, chassé de ses États par
les Hovas, résistait dans le Bouéni à leurs attaques
incessantes. Amadi vint se réunir à son ami An-
drian-Souli, épousa une de ses parentes et ne quitta
Madagascar que pour aller succéder à son père à
Mayotte. Ses rapports d'amitié avec Andrian-Souli
continuèrent, et, fatigué d'un pou voir qui l'exposait,
d'un moment à l'autre, à être assassiné par des
prétendants, il lui envoya son fils Buona-Combé
pour lui offrir la souveraineté entière de Mayotte
ou le partage de l'île, et celui de ses biens. An-
drian-Souli accepta l'offre de son ami, mais il
ajourna momentanément son départ pour Mayotte.
Dans l'intervalle, Amadi avait été assassiné par son
frère. Mais ce dernier fut chassé du pouvoir aus-
sitôt que Buona-Combé se présenta.
Dans ces circonstances, Buona-Combé s'empressa
d'écrire à Andrian-Souli, confirma et renouvela les
offres précédentes de son père et l'engagea à hâter
son arrivée. Ce dernier passa en effet sur un ba-
teau arabe, avec ses Sakalaves et ses esclaves, dans
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 187
celte île où il fut reçu comme un père. Une partie
de Mayotte lui fut immédiatement assignée comme
sa propriété et il se mit à la cultiver. Les cultures
des Sakalaves, plus laborieux que les indigènes,
prospérèrent bientôt. Cette prospérité excita la ja-
lousie de ces derniers qui envoyèrent leur bétail
dans les plantations de riz d'Andrian-Souli. La jus-
tice , réclamée avec instance contre ces procédés ,
ayant été refusée, Andrian-Souli fut obligé de faire
tirer sur les bœufs de Buona-Combé.
La guerre se déclare entre eux dès ce moment.
Buona-Combé, bloqué à Zaoudzi, demande quartier,
l'obtient et abandonne Mayotte, pour se réfugier à
Moliéli, chez Ramanetak à qui, pour prix de son
hospitalité, il fait don de l'île Mayotte, dont Andrian-
Souli était devenu le maître. Ce dernier acte fut,
dit-on, le résultat d'une fraude de Ramanetak.
Quoi qu'il en soit, Ramanetak, à la tète d'une
petite armée , envahit Mayotte , en 1 836 , en chasse
Andrian-Souli, laisse le commandementà un officier,
et retourne à Mohéli. Andrian-Souli, qui s'était ré-
fugié chez Abdallah , sultan d'Anjouan , s'empare
de nouveau de Mayotte avec l'assistance de ce prince.
Ensuite , il vient bloquer , à Mohéli , Ramanetak ,
lequel, à la faveur d'un coup de vent qui met à la
côte la flottille d'Anjouan , s'empare d'Abdallah et
le la*sse mourir de faim en prison. Depuis lors, à
l'instigation de Ramanetak, Salim, oncle d'Alaouy,
chasse d'Anjouan son neveu , qui fuit à Comore ,
de là à Mozambique, à Mascate, et qui, en dernier
J88 LIVRE I. CHAPITRE VI.
lieu, se réfugie à Maurice. Salim devient l'ennemi
naturel d'Andrian-Souli, à cause des liaisons de ce
dernier avec Alaouy ; il manifeste quelques préten-
tions à la souveraineté de Mayotte, sous prétexte
qu'elle aurait été autrefois, ainsi que les autres
Comores, une des dépendances d'Anjouan. Salim
se borne toutefois , de concert avec Ramanetak,
à favoriser à Mayotte la rébellion d'un jeune chef
de la province d'Antankare, accueilli par Andrian-
Souli et qui, depuis lors, après avoir réuni au-
tour de lui les Sakalaves mécontents et quelques
Mayottais, finit par succomber dans la lutte.
Tel était l'état des choses en 18/ii , lorsque
Andrian-Souli fit cession de l'ile Mayotte à la
France. Depuis cette époque, Buona-Combé, seul
prétendant sérieux, est mort, ainsi que Ramanetak.
Andrian-Souli lui-même vient de mourir. Quant à
Alaouy, ancien sultan d'Anjouan, il est mort aussi
en I8/16, à l'île Maurice, laissant après lui, comme
prétendant opposé à Salim, un de ses parents
nommé Saïd-llamza. Ce Saïd-Hamza a formulé,
dans les premiers moments, une protestation con-
tre l'occupation de Mayotte par la France, ma-
nifestant ainsi, quant à la souveraineté des Co-
mores, des prétentions parallèles à celles de
Salim ; mais , depuis lors , il est venu demander
lui-même au gouverneur de Bourbon de l'aider
à reconquérir ses droits vrais ou supposés sur
Anjouan, demande qui n'a pas été accueillie.
Les événements feront connaître lequel , de Salim
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 189
OU d'Hamza, conservera définitivement la souverai-
neté d'Anjouan, mais aucune réclamation sérieuse
sur celle de Mayotte ne peut désormais s'élever de
leur part. Par un acte authentique daté du 19 sep-
tembre 1843, Salim a même renoncé positivement
à tous ses droits de souveraineté sur Mayotte en re-
connaissant « comme une chose juste et vraie que
« depuis la mort du sultan Alaouy, les sultans
« d'Anjouan n'ont aucune espèce de droits à faire
« valoir sur l'île Mayotte, et que ses habitants sont
« libres d'en disposer suivant leur volonté. »
Ces diverses acquisitions faites par la France, et
surtout celle de Mayotte , la plus importante de
toutes, en enveloppant la grande île africaine d'un
réseau de stations françaises auraient dû donner à
réfléchir au gouvernement d'Imerne. En effet la
puissance si douteuse et si précaire de la petite
tribu des Hovas se trouve, maintenant, comme noyée
au milieu des nombreuses peuplades qui leur sont
hostiles et qui sont dévouées à la France. Nos fidèles
alliés, les Betsimsaracs, les Bétanimènes, les Saka-
laves, attendent avec impatience le jour de la déli-
vrance et sont prêts à nous servir d'auxiliaires, pour
le moment où la France voudra sérieusement sou-
tenir leur dévouement. C'est à ce point de vue po-
litique que nos acquisitions récentes, dans le canal
de Mozambique doivent être envisagées selon leur
réelle et véritable importance. Sainte-Marie a tou-
jours été le refuge des Betsimsaracs et des Bétani-
mènes fuyant les Hovas et se jetant dans nos bras.
190 LIVRE T. CHAPITRE VI.
Mayotle, Nossi-bé, Nossi-Mitsiou et Nossi-Fali, sont
également l'asile des Sakalaves nos alliés et des peu-
plades du Bouéni. La plus grande partie de la po-
pulation indigène de Madagascar a donc des senti-
ments français. Là minorité est évidemment du
côté des tyrans d'Ancove. La présence de la i'rance
dans le canal de Mozambique aurait dû inquiéter
les Hovas et convaincre la reine du ferme dessein
qu'a la France de faire respecter dans ces mers son
pavillon et d'y étendre son commerce sur de plus
grandes proportions. 11 n'en a rien été pourtant,
comme on va le voir par le récit des événements de
Tamatave. Des persécutions inqualifiables, un or-
dre brutal d'expulsion qui n'a été motivé sur aucun
acte répréhensible , de la part de nos nationaux ,
sont venus mettre le comble aux mauvais traite-
ments infligés parle gouvernement d'imerne aux
traitants européens.
Au mois de juin 18/i-5, le commandant de la sta-
tion française des côtes orientales d'Afrique, M. Ro-
main Desfossés apprit , par des rapports officiels ,
les persécutions dont nous parlons '. Deux heures
après la réception de ces rapports, M. Romain
Desfossés fit partir la Zélée pour Tamatave, avec
ordre au capitaine Fiéreck de couvrir de la protec-
tion du pavillon français les Européens qui lui de-
' Nous reproduisons scrupulciiscmenl le récit des faits qui vont
suivre d'après les rapports adressés les 7, 13, iO et 17 juin 184o, au
ministre de la marine par M. Romain Desfossés et tels qu'ils ont
été officiellement insérés au J/o«/7rH?- par le Gouvernement du roi.
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 191
manderaient asile et assistance , quelle que fût leur
nation. Le Berceau, monté par M. Romain Desfossés
lui-même, mouilla peu de temps après devant Ta-
matave , mais il avait été devancé de deux heures
par la corvette anglaise le Comuay, venant de Mau-
rice dans un but analogue. Cependant le Con-
way avait été primé par la Zélée qui avait déjà
offert aux traitants anglais et français un asile sous
la sauvegarde de notre pavillon. Le capitaine
Fiéreck avait eu avec le Second Chef ou Grand
Juge hova, un habar ou entretien sans résultat
avantageux pour nos traitants. Le capitaine Kelly,
commandant le Convmij, n'avait pas été plus heu-
reux. La reine avait signé un décret d'expulsion con-
tre tous les Européens, et ce décret était exécutoire
sur-le-champ, sous peine de mort pour tout agent
hova qui chercherait à l'éluder.
M. Romain Desfossés ne crut pas devoir deman-
der une entrevue au gouverneur de Tamatave qui,
prétextant une indisposition, avait déjà refusé de
recevoir le capitaine Kelly et M. Fiéreck. Le com-
mandant français se borna à envoyer un officier lui
porter deux lettres, l'une pour lui, l'autre pour la
reine Ranavalo. Les officiers français et anglais en-
voyés à terre pour recueillir les traitants, avec tous
les objets transportables qu'ils pouvaient embar-
quer, ne purent mettre le pied sur la plage que
gardaient de nombreux détachements de Hovas.
Une conférence eut lieu entre le capitaine Kelly
et M. Romain Desfossés. La position des traitants
192 LIVRE î. — CHAPITRE VI.
des deux nations était identique. Douze traitants
anglais et onze traitants français avaient été dé-
pouillés et chassés de Tamatave \ Le commandant
du Berceau et celui du C'omvay reconnui-ent d'un
commun accord que s'ils exerçaient, sans une pro-
vocation bien patente, un acte d'hostilité contre les
Hovas, ils exposeraient peut-être à de graves dan-
gers les Français et les Anglais qui résidaient encore
sur d'autres points de Madagascar, depuis le fort
Dauphin jusqu'à Voliémar. Cette puissante consi-
dération contint dans de sages limites l'indignation
ressentie par les deux comuiandants, en présence
de la sauvage spoliation qui venait de frapper leurs
nationaux. Ils rédigèrent et signèrent une protes-
tation énergique qu'ils firent partir pour être remise
à la reine Ranavalo.
Le Berceau, la Zélée et le Conivay s'étaient em-
bossés à trois cents toises des forts de Tamatave et
sous la protection de leurs batteries, et, avec l'aide
de leurs embarcations, le transport des marchandi-
ses appartenant aux traitants des deux nations se
continua. Le capitaine Kelly déclara à M. Romain
Desfossés que son opinion personnelle était que les
Hovas, déjà aussi insolents que leurs sauvages in-
stincts le comportent, seraient enhardis par notre
modération et prendraient l'initiative des hostili-
tés. Telle ne fut pas la pensée du commandant fran-
çais, maiscelui-ciassura qu'il était décidé, quoiqu'il
' Rapport officiel du 13 juin \Si:i, iméré au Muniteur.
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 1913
arrivât à châtier tout acte d'agression comme toute
insulte de la part des Hovas.
Nous allons maintenant laisser la parole au brave
commandant du Berceau, pour le récit des événe-
ments qui ont suivi ces préparatifs et ces courtes
négociations.
M. Romain Desfossés s'exprime ainsi, dans le
rapport adressé par lui à M. le ministre de la
marine, sous la date du 16 juin 18/i5. « Monsieur
le ministre, lorsque le 13 de ce mois, je rendais
compte à Votre Excellence des événements qui m'a-
vaient amené à Tamatave , et que je l'entretenais
de la situation si déplorable et si digne d'intérêt,
dans lacpelle je venais de trouver les Français qui,
pendant plusieurs années, avaient vécu et travaillé
dans ce pays sous la sauvegarde du droit des gens,
j'espérais encore que les représentations énergi-
ques que j'allais adresser à la reine Ranavalo, ainsi
qu'au gouverneur de la place, ne seraient pas sans
résultat heureux pour nos traitants, et qu'en atten-
dant une nouvelle décision du gouvernement d'I-
merne, le délégué de la reine à Tamatave jugerait
prudent et sage de suspendre l'exécution de la loi
spoliatrice qui venait de frapper d'une manière si
inattendue les Européens. »
« Cette espérance a été déçue , monsieur le mi-
nistre; je n'ai pas tardé à me convaincre que j'a-
vais affaire à des hommes pour qui toutes les ques-
tions de justice, de droit des gens, de respect des
personnes et des propriétés sont des choses incoii-
13
194 LIVRE I. CHAPITRE VI.
nues ou méprisées, qui enfin ne savent céder qu'à
la force qui se déploie menaçante et inexorable.
Votre Excellence sera convaincue, j'ose l'espérer,
par la lecture des divers documents que je viens de
réunir pour les joindre à ce rapport , qu'avant de
me résoudre à punir l'insolent orgueil de ces insu-
laires, j'ai tenté tous les moyens de conciliation, et
fait, de concert avec le capitaine William Kelly, de
la frégate de S. M. Britannique le Conwaij, tout ce
qu'il était honorablement possible de faire pour
arriver à un arrangement amical de cette affaire. »
« Vendredi dernier, 13 juin, après avoir longue-
ment conféré avec les principaux traitants et acquis
la certitude positive que , indépendamment de ce
qu'ils étaient exposés à de continuelles et grossières
insultes, beaucoup d'entre eux sont créanciers des
chefs hovas, et tous possesseurs d'immeubles ou de
marchandises d'une grande valeur, qu'ils vont se
trouver forcés d'abandonner, j'écrivis à la reine
Ranavalo, ainsi qu'au gouverneur de Tamatave. »
« L'officier que j'envoyai à la plage pour faire
remise de ces lettres demanda au chef de la douane
l'autorisation de les porter lui-même au gouver-
neur, ou tout au moins au grand-juge; mais il ne
put l'obtenir. On l'empêcha même de sortir de sou
canot, et il lui fut dit, après d'interminables pour-
parlers, que la nuit étant proche et le grand-juge
occupé, il eût à revenir à la plage le lendemain, et
qu'on verrait. »
« Dans ce moment, tous nos traitants, à l'excep-
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 195
tien d'un seul, qui avait voulu mettre en sûreté sa
femme et ses enfants, étaient encore à terre oc-
cupés à emballer ce qu'ils avaient de plus précieux;
je leur fis dire de lutter le lendemain l'embarque-
mentdeces objets, ainsi queceluide leurs personnes,
et je me décidai à endurer jusque-là, sans mot dire,
tous les procédés hostiles des chefs de Tamatave.
Dans la nuit, les magasins et l'habitation du sieur
Bédos, qui était venu coucher en rade avec sa fa-
mille furent pillés par les Hovas. Ce commerçant,
ayant voulu embarquer une chèvre qui allaitait son
enfant, âgé de quatre mois, les douaniers lui arra-
chèrent brutalement cet animal, quoiqu'il leur of-
frît une forte somme, pour qu'il lui fût possible de
l'embarquer. »
« Au point du jour, je fis une nouvelle tentative
pour faire parvenir entre les mains d'un des chefs
mes lettres à Ranavalo, ainsi qu'au gouverneur, et
cette fois, je les envoyai porter par le second de la
Zélée, qui parlait la langue sakalave et avait pu
mettre pied à terre la veille. J'employai ce moyen
détourné, ayant été informé par les traitants que
j'étais l'objet de l'animosité toute spéciale des Ho-
vas, parce qu'en arrivant sur la rade, je m'étais re-
fusé à dire au capitaine du port ce que j'y venais
faire, et que, fatigué de l'insistance inconvenante
de cet officier, je l'avais prié de se retirer. Le lieu-
tenant de la Zélée revint à huit heures avec le pa-
quet que je lui avais remis. Il n'avait pu descendre
ni obtenir du chef de la garde qui bordait la plage
196 LIVRE I. — CHAPITRE VI.
qu'on reçût mes lettres. Le gouverneur et le grand-
juge étaient, lui dit-on, à la campagne, et n'avaient
que faire des lettres des Français. Un officier an-
glais du Comvay, arrivé là dans un but analogue,
reçut le même accueil que mon envoyé. Je pense
néanmoins que mes lettres auront suivi leur desti-
nation, parce que je les confiai , en désespoir de
cause, à un de nos traitants, qui me dit depuis avoir
rouvé moyen de les faire parvenir chez le gouver-
neur. »
« Durant tous ces essais de conciliation, les em-
barcations françaises et anglaises, armées en guerre,
opéraient en commun, et sans distinction de per-
sonnes ni de pavillons . tant sur les bâtiments de
guerre que sur quelques caboteurs de Bourbon et
de Maurice qui se trouvaient sur la rade, l'embar-
quement de tout ce que les traitants pouvaient en-
lever de leurs établissements. Ces effets et mar-
chandises étaient portés ou traînés jusqu'au bord
de la mer par nos malheureux traitants eux-mêmes,
ou par des Hovas qui ne prêtaient qu'à prix d'or
leur coopération, les marins ne pouvant quitter
leurs embarcations qu'au danger d' une collision qu'il
était urgent d'éviter tant qu'il resterait à terre un
Européen. Au coucher du soleil, ces travaux cessè-
rent. Les traitants français , répartis sur le Berceau,
la Zélée elle n3.\ire français le Cosmopolite, me firent
connaître qu'ils étaient tous en sûreté, et que le
temps, ainsi que l'espace à bord des navires leur
manquant totalement pour l'embarquement des
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 197
lourdes marchandises que renfermaient leurs ma-
gasins, tellesque salaisons, sel, riz, vin, alcools, etc. ,
ils les abandonnaient forcément, se réservant d'en
constater régulièrement Tétat et de le soumettre
humblement à qui de droit. »
« Telle était, avant-hier soir, monsieur le minis-
tre, la situation des choses àTamatave. L'œuvre de
spoliation méditée depuis longtemps sans doute par
les Hovas allait se consommer, car nos traitants
n'auraient pu rester un instant de plus au milieu
de ces hommes rapaces et sanguinaires, sans com-
promettre gravement leur existence, ou tout au
moins sans s'exposer à être enlevés et vendus comme
esclaves dans l'intérieur de Madagascar. Ils étaient
tous en sûreté, mais ruinés pour la plupart. A ce
juste grief s'en joignaient d'autres dont j'avais à
demander un compte sévère au chef de Tama-
tave. La maison d'un Français avait été pillée,
la nuit précédente, sous le canon de deux bâti-
ments de guerre de cette nation ; enfin je considé-
rais comme une insulte directe faite à notre pavil-
lon le refus de toute explication, et surtout celui de
recevoir les lettres que j'avais adressées à la reine,
ainsi qu'à Razakafidy. J'étais à bout de toute pa-
tience, de toute longanimité, et j'avais d'ailleurs,
monsieur le ministre, la conviction profonde qu'en
apprenant aux Hovas à mieux respecter à l'avenir
le pavillon de la France, je remplirais le premier
des devoirs dont Votre Excellence m'a confié l'ac-
complissement. »
198 LIVRE I. CHAPITRE VI.
«Le capitaine William Kelly se trouvait dans une
situation parfaitement analogue à la mienne.
Comme moi, il avait inutilement réclamé un sursis
à l'exécution de la loi d'expulsion des traitants ;
ses officiers, comme les officiers français, n'avaient
pu descendre sur la plage durant l'embarquement
des effets et marchandises. Seulement, le capitaine
anglais avait obtenu, à son arrivée, un kabar, dans
lequel un agent subalterne hova, se disant délé-
gué du gouverneur, lui avait déclaré que les lois
de la reine étaient sans appel, et qu'il fallait s'y
soumettre. Cette déclaration s'était reproduite en-
core, le 13, dans une lettre de Razakafidy au capi-
taine Kelly. Ce digne officier étranger, qui, dans
toutes ces conjonctures difficiles, n'a cessé de me
donner des témoignages de parfait accord, de dé-
férence empressée et de loyal concours, vint avant-
hier m'annoncer que tous ses nationaux étaient
embarqués. »
« Le moment était venu de nous communiquer
nos sentiments sur la conduite des Hovas à notre
égard. Nous nous trouvâmes parfaitement d'accord
sur la réalité de l'insulte faite à nos pavillons, et
sur la nécessité d'en punir à tout prix les auteurs.
Néanmoins, avant d'en venir à ce dernier argu-
ment, nous voulûmes faire parvenir à Razakafidy,
pour qu'il la transmît à la reine, notre protesta-
tion contre la loi d'expulsion et contre la manière
dont elle avait été mise à exécution. Cette protes-
tation, rédigée immédiatement en triple expédition,
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 199
fut écrite en anglais et en français; les deux textes
de clmque expédition furent signés en commun
par moi et le capitaine Kelly, et nous nous sépa-
râmes. » '
« Hier matin, 15 juin, le premier lieutenant du
Berceau et celui du Conivay se présentèrent à la
plage pour remettre la protestation ; mais, après
avoir vainement demandé qu'un officier supérieur
vînt la recevoir, ils la rapportèrent, et le capitaine
Kelly fut alors obligé d'aller lui-môme, accompa-
gné de mon lieutenant, demander impérativement
à parler à un officier du gouverneur, qui se pré-
senta enfin au canal et reçut la protestation, ainsi
que l'avertissement verbal de ces deux messieurs,
que nous attendrions jusqu'à deux heures de l'a-
près-midi l'accusé de réception de Razakafidy. »
« Pendant toute la matinée, nous remarcjuâmes
que les Hovas évacuaient la ville, en emportantdes
bagages ou des fardeaux, et qu'ils se dirigeaient
pour la plupart vers les trois forts devant lesquels
nos trois bâtiments étaient embossés depuis la
veille sur une ligne parallèle à la plage, et aussi
rapprochée du rivage que le permettait le tirant
d'eau de nos bâtiments. Le Berceau, placé au cen-
tre de la ligne, était à 660 mètres du fort principal
des Hovas. »
« Les travaux de fortification de Tamatave se
composent de deux batteries à barbette, à parapets
en terre, très-peu élevées au-dessus du sol, et d'un
fort principal auquel les deux premiers se relient
200 LIVRE I. CHAPITRE VI.
au moyen de chemins couverts. Le fort principal,
peut-être unique en son genre, est, dit-on, l'œuvre
de deux Arabes de Zanzibar, qui furent chargés
par Ranavalo d'entreprendre ce travail après l'ex-
pédition du capitaine Gourbeyre, en 1829, et qui
l'ont terminé depuis quelques années seulement.
Ce fort, bâti en pierre, est protégé par une double
enceinte en terre, plus élevée que son parapet, et
qui en est séparée par un fossé de dix mètres envi-
ron de largeur sur six mètres de profondeur ; il est
circulaire et se compose d'une galerie couverte et
caseniatée, percée de sabords dans l'épaisseur de
sa muraille extérieure comme un navire , ne lais-
sant sur la cour intérieure qu'elle domine, que
de rares et de petites ouvertures. L'enceinte exté-
rieure en terre est percée de larges embrasures qui
correspondent à celles des galeries couvertes, et
qui permettent de diriger le feu partant de ces
dernières sur la rade et sur la campagne. Les trai-
tants européens, n'ayant jamais pu voir de près
ces travaux de défense, n'en avaient aucune idée.
Ils me firent seulement connaître que la garnison
de Tamatave se composait d'un millier d'hommes,
dont liOO Hovas de troupes régulières et 600 Bet-
simsaracs ou Bétanimènes auxiliaires. »
« Dès midi, j'avais fait connaître aux équipages
et troupes passagères des deux bâtiments français
qu'ils auraient vraisemblablement à punir les Ho-
vas avant la fm du jour. Les réfugiés français me
demandèrent à suivre comme volontaires nos com-
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 201
pagnies de débarquement. Je le leur accordai et
leur fis donner des armes, dont ils se sont tous bra-
vement servis.»
« A deux heures, un canot, qui attendait à la plage
la réponse demandée à Razakafidy, revint avec la
courte réponse dont voici la traduction littérale :
« Nous avons reçu votre lettre, et nous vous décla-
rons clairement que nous ne pouvons changer la
proclamation que nous avons donnée comme loi de
Madagascar. Je vous salue. Signé Razakafidy, com-
mandant gouverneur de Tamatave. » Le capitaine
Kelly me quitta aussitôt pour retourner à son
bord, et, cinq minutes après, le Berceau et le Cou-
way ouvrirent le feu sur le fort principal, tandis
que la Zélée, placée en tête de notre ligne, diri-
geait le sien sur la batterie rasante du sud. »
« Le feu des forts y répondit immédiatement, mais
sans beaucoup d'activité. Toutefois, le tir des Ilovas
avait une précision dont nous aurions eu lieu de
nous étonner, si nous n'avions été informés d'a-
vanoe que leur artillerie était dirigée par un rené-
gat espagnol, homme aussi intelligent que mépri-
sable. Un quart d'heure à peine s'était écoulé que
nos obus avaient occasionné un violent incendie
dans l'intérieur et les alentours de la batterie hova
du nord, qui, à partir de ce moment, fut aban-
donnée. A trois heures et demie, un grand nombre
d'obus avaient été lancés et avaient éclaté à notre
vue dans les deux forts que nous combattions. Je
pensai, avec le capitaine Kelly, qu'ils avaient perdu
202 LIVRE I. CHAPITRE VI.
bon nombre de leurs défenseurs et qu'il était temps
de jeter à terre nos détachements. Il nous impor-
tait, d'ailleurs, de terminer cette opération avant
la nuit. 100 marins et 68 soldats du Berceau , 40
matelots et 30 soldats de la Zélée, 80 matelots et
soldats de marine du Comuaij, furent embarqués
simultanément et avec un ordre parfait dans ili
embarcations qui, un quart d'heure après, et sui-
vant un plan d'attaque que j'avais fait de concert
avec le capitaine Kelly, se formèrent entre le Ber-
ceau, et la Zélée, sur une ligne parallèle à la plage :
les Anglais adroite, le Berceau au centre et /a Zélée
à gauche. »
« Au signal du lieutenant de vaisseau Fiéreck,
capitaine de la Zélée, que j'avais chargé de diriger,
conjointement avec le premier lieutenant du Con-
îvay, l'opération du débarquement, tous les canots
nagèrent vers la plage qu'ils abordèrent à la fois,
à cent toises du fort principal, qui était en grande
partie masqué par un rideau de palétuviers. En
moins de dix minutes, nos 300 combattants furent
formés en bataille, ayant au centre de leur colonne
les deux obusiers du Berceau, montés sur leurs af-
fûts de montagne. »
« L'ennemi se borna, durant ce débarquement,
à tirer quelques coups à mitraille qui produisirent
peu d'effet. Le capitaine Fiéreck donna bientôt le
signal de la charge, et la petite troupe s'élança avec
une ardeur indicible vers l'ennemi, qui n'avait pas
osé sortir de ses retranchements. Les hommes de
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 203
la Zélée, auxquels j'avais adjoint 20 matelots et un
élève du Berceau, entrèrent à l'instant dans la bat-
terie rasante du sud, y enclouèrent trois canons, en
culbutèrent deux autres et refoulèrent les Hovas qui
la défendaient dans le fort principal, où ils s'effor-
cèrent vainement de pénétrer avec eux. Là, l'ensei-
gne de vaisseau Bertho, second de la Zélée, officier
bien digne et bien regrettable, fut zagayé sur la
porte même du fort principal, ainsi que le sous-
lieutenant d'infanterie Monod. »
« Tandis que la batterie du sud avait été envahie
et en partie désarmée, le gros de la colonne, formé
par le Berceau et le Conwaij, s'élançait sur le fort
principal et couronnait en un instant son enceinte
extérieure. Là, et dans le fossé qui sépare les deux
enceintes, commença une lutte opiniâtre, corps à
corps, dans laquelle Français et Anglais ont rivalisé
de dévouement et de résolution. Le drapeau deRa-
navalo, après avoir été abattu deux fois par le feu
de nos bâtiments, était suspendu à une gaule au
bord du rempart. L'élève de première classe, de
Grain ville, et quelques matelots anglais et français
parvinrent, malgré une vive fusillade des Hovas et
en montant les uns sur les autres, à saisir et à ar-
racher ce pavillon, qui fut ensuite loyalement par-
tagé entre Français et Anglais. »
« Quarante minutes s'étaient écoulées depuis que
nos marins occupaient l'enceinte extérieure et le
fossé du fort principal ; les Hovas, après avoir com-
battu longtemps et bravement à ciel découvert,
204 LIVRE I. — CHAPITRE VI.
s'étaient retirés dans leurs casemates ; nous man-
quions des moyens matériels indispensables pour
y pénétrer après eux, car lesobusiers de montagne
du. Berceau, que l'enseigne de vaisseau Sonolet avait
mis en batterie sur le parapet extérieur, ne purent
tirer qu'un seul coup, les étoupilles ayant été mouil-
lées dans l'opération du débarquement. Dans ce mo-
ment, M. Prévost de la Croix, mon premier lieu-
tenant, qui, depuis quelque temps, remplaçait le
capitaine Fiéreck, blessé dans la direction de nos
pelotons, me fit connaître que nos hommes, ainsi
que les Anglais, avaient épuisé presque toutes leurs
cartouches. »
« Les Hovas n'osaient plus se montrer à décou-
vert. Ils avaient fait des pertes considérables; et,
bien que la destruction complète de leur artillerie
fut le but primitif de notre entreprise, et que ce but
ne fût pas atteint, la leçon que nous venions de
donner aux barbares spoliateurs de nos traitants
était de nature à ne point être oubliée par eux. Je
fis battre le rappel sur la plage, où nos divers déta-
chements se reformèrent dans leur ordre primitif.
Je fis embarquer nos obusiers, nos blessés et même
nos morts, sauf cependant les cinq hommes tués
dans la batterie rasante du sud, et que le détache-
ment de la Zélée, privé de la direction de ses. of-
ficiers et emporté par l'ardeur du combat, oublia
d'enlever. Après avoir fait sur la plage unehalte d'une
heure, durant laquelle les Hovas n'osèrent plus se
montrer, je dirigeai la colonne vers l'extrémité de
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 205
la pointe Hastie, où rembarquement était plus fa-
cile. Un détachement d'infanterie du i^erceftif et un
des soldats de marine anglais formait l'arrière-
garde. Chemin faisant, en longeant la ville, je fis
mettre le feu à quelques misérables cases en paille,
ainsi qu'à un magasin de la douane, à l'abri des-
quels les Hovas auraient pu gêner notre embar-
quement. Je ne voulus pas consentir à la proposi-
tion qui me fut faite de brûler toute la ville. »
« A six heures et demie, toutes les embarcations
se dirigeaient vers nos bâtiments, et je quittais moi-
môme le rivage avec les officiers du Berceau et du
Couwaij. Le capitaine Kelly, à son bord, et M. Du-
rant-Dubraye, lieutenant de vaisseau, à bord du
Berceau, n'avaient cessé de protéger tous les mou-
vements de nos détachements de débarquement par
un feu d'artillerie habilement dirigé. Le Berceau a
tiré six cent vingt coups de canon ; le Conivay, qui
présentait deux pièces de plus en batterie, en a tiré
environ sept cents ; la Zélée ne m'a pas encore fait
connaître sa consommation de munitions de guerre. »
« Ainsi que je crois l'avoir dit plus haut, le feu
des forts hovas était peu actif, mais assez bien di-
rigé. Le Berceau a reçu dans sa coque, sa mâture
ou son gréement, treize boulets, dont un a brisé
son petit mût de hune. Ces projectiles sont du cali-
bre de 18. La Zélée a également reçu quelques at-
teintes et a eu, comme le Berceau, son petit mât de
hune brisé: ces avaries sont, à l'heure qu'il est.
réparées, et les deux bâtiments prêts à faire voile.
206 LIVRE I. — CHAPITRE VI.
Le Conway n'a point d'avaries. Dans une lutte de la
nature de celle qui a eu lieu à terre, et dans laquelle
les forces étaient numériquement si disproportion-
nées, nous ne pouvions manquer de faire des per-
tes sensibles. Le Berceau compte neuf morts et
trente-deux blessés ; la Zélée, sept morts et onze
blessés ' ; le Conway, quatre morts et douze blessés. »
^ Voici l'état nominatif des officiers, élèves, marins et militaires
tués ou blessés dans le combat. — morts. — Corvette le Berceau. —
Équipage: MM. Louis Eldut, quartier-maître voilier. — François-
Jean-Baptiste Besançon, quartier -maître canonnier. — Guillaume-
Marie-Joseph Lelay, ?>/. — Jean Maïs, matelot de 3« classe. — Tho-
mas-Marie Kerivel, /(/. — Joseph Imbert, /(/. — Gabriel-Louis Rous-
sel, id. — 3« régiment d'infanterie de marine, 30^ compagnie :
MM. Jean-Pierre Noël, lieutenant. — Jean-François Adéma, soldat.
— Jean-Jacques Allard, id. — Corvette la Zélée. — Équipage :
MM. Joseph Bertho, enseigne de vaisseau. — Auguste-Frédéric Cal-
mes, magasinier. — Jacques Salabéry, matelot de 2<= classe. —
Etienne Dcrenues, matelot de 3*^ classe. — Franzen, id. — Henri
Gorphé, id. — 3* régiment d'infanterie de marine, 30'= compagnie :
MM. Ducimeticre-Monod, sous-lieutenant. — Simon, soldat. —
Belligond, id. — blessks. — Corvette le Berceau. — Équipage :
MM. Ernest-Stanislas Lcfrançois de Grainville, élève de r*-" classe.
— Joseph-René Bidot, élève de 2*= classe. — Eugène-Malhurin-Ma-
rie Le Bris-Durumain, élève de 2^ classe. — Sévère-Henri-Hippo-
lyte Desmerliers de Longueville, élève de 2" classe. — Guillaume
Lemégat, quartier-maître canonnier. — Charles-Ferdinand Von,
matelot de 2'' classe. — Jean Beckman, id. — Charles-Adrien Lo-
ret, matelot de 3« classe. — Nicolas Le Gravot, /(/. — Clnisto
Aghéry, id. — Ferdinand-Noël-Antoine Giron, id. — Jean-Bap-
liste-Raymond Cailloche, /(/. — Henri-Marie-Dauiel Bourré de Go-
berou, id. — Auguste-Alexandre l*ol, id. — Jean-Marie Tréal,
mousse, id. — S'" régiment d'infanterie de marine, 36*^ compagnie :
MM. Louis-Marin Calvet, sergent-major. — Casimir Sauvelon, ser-
gent. — Louis Kantzel, caporal. — David Bonnet, id. — Augustin
HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 207
«L'enseigne de vaisseau Bertlio, le lieutenant d'in-
fanterie Noël et le sous-lieutenant Monod sont au
nombre des morts. Le lieutenant de vaisseau Fié-
reck, frappé d'une balle à la tête, a été rapporté à
son bord pendant le combat. Sa blessure paraît ne
présenter aucun danger grave. Les élèves de Grain-
ville, Bellot, Le Bris et Desmerliers de Longueville,
tous les quatre du Berceau, sont également au
nombre des blessés. J'oserai demander à Votre Ex-
cellence, pour quelques-uns des dignes et zélés ser-
viteurs qui m'entourent et qui acceptent depuis un
an avec tant d'abnégation les privations et les
écrasantes fatigues que je leur impose, le prix du
sang versé ou d'utiles services rendus: je me borne
ici à dire à Votre Excellence que dans cette circon-
stance, comme toujours, tous ont dignement fait
leur devoir. »
« Je viens de mettre à la hâte sous vos yeux, mon-
Cassagne, soldat. — Jean Rivoiron, /(/. — Julien Quinlard, ùl. —
Jean Julien, kl. — Antoine Labarlhes, /(/. — Joseph Chaumard, id.
— Alexandre Ferrand, id. — Joseph Kauffmann, id. — Claude Du-
tois, id. — Vidal Sallette, id. — Jean Hue, id. — Michel Grune-
vald, id. — Corvette la Zélée. — Équipage, MM. Delphin Fiéreck,
lieutenant de vaisseau. — Toussaint-Matthieu Mattey, matelot de
r'= classe. — Antoine Boudin, matelot de 2" classe. — Joseph-Ju-
lien Cato, matelot de 3« classe. — Joseph-Antoine Guiraudon, id.
— 3** régiment d'infanterie de marine, SO*" compagnie : MM. Sau-
nières, soldat. — Brunel, id. — David, id. — Boudouard, id.
D'après le relevé qui précède, le nombre des Français morts est
de dix-neuf; celui des blessés, de quarante. La différence que pré-
sente le rapport provient de ce que trois des blessés sont morts à
bord.
208 LIVRE I. — CHAPITRE VI.
sieur le ministre, le récit fidèle de tous les faits qui
m'ont amené irrésistiblement à une prise d'armes
contre lesHovas. Ainsi que Votre Excellence semble
favoir pressenti, lorsqu'elle traça mes instructions
du 17 juin 1 8/i/i, j'ai eu àTamatave « à demander des
réparations pour des actes contraires à la dignité de
notre pavillon, » comme aussi « pour des violen-
ces et des spoliations exercées à l'égard de nos
traitants. » Après avoir vainement essayé tous les
moyens de conciliation, j'ai frappé aussi vigoureu-
sement qu'il m'a été possible de le faire, et l'hon-
neur du pavillon est sorti pur de cette épreuve. »
«J'attends avec confiance et respect le jugement
de Votre Excellence et les ordres qu'il lui plaira
de me donner. Jusque-là, je ne modifierai en rien
la conduite qu'il m'est prescrit d'observer dans le
cours ordinaire des choses, à l'égard de la nation
dominatrice de Madagascar. »
« Depuis hier soir, les Hovas restent silencieux
dans leurs batteries. Deux des leurs se sont évadés ce
matin et sont venus se présenter à bord du Ber-
ceau ;i\s ont déclaré avoir éprouvé hier une perte de
deux cents tués et d'un plus grand nombre de bles-
sés. Neuf de leurs principaux chefs, et entre autres
le second gouverneur, le porte-zagaie ou porte-éten-
dard de la reine, le chef de la douane, sont au
nombre des tués. Ce matin, nous avons rédigé, le
capitaine Kelly et moi, une lettre pour la reine des
Hovas. Cette lettre, écrite dans les deux langues,
sera déposée à Foulepointe par la Zélée. »
GÉOGRAPHIE DE LILE DE MADAGASCAR. 209
« Je viens de placer un officier solide et actif,
M. Sonolet, enseigne de vaisseau, sur ce bâtiment,
.pour remplacer momentanément le capitaine Fié-
reck, et ensuite M. Bertho, qui a été tué hier. Ce
bâtiment va mettre à la voile, en passant par tous
les points de la côte orientale où il existe des
traitants. L'hospitalité de la Zélée leur sera offerte,
s'ils veulent, comme je n'en doute pas, se soustraire
aux lois inqualifiables émanées de Tananarive. »
« Ce matin, j'ai voulu faire encore acte d'autorité
sur cette même plage où nous étions descendus
hier, et dont nous allons bientôt nous éloigner.
J'ai mis pied à terre avec quarante matelots ar-
més du Berceau, et j'y ai fait embarquer dans nos
canots un assez grand nombre de barils de salai-
sons, appartenant à l'un de nos traitants, et dont
il lui sera fait remise à Bourbon ; ce travail a duré
une heure, et a été fait sans que les Hovas aient
osé sortir de leurs casemates. »
« Le 17 au matin, notre présence étant devenue
désormais inutile à Tamatave, le Berceau et le
Conway ont mis à la voile, il y a une heure, ainsi
que les cinq navires du commerce qui se trou-
vaient sur la rade. La Zélée fait route pour Foule-
pointe, Fénériffe, Sainte-Marie, Vohémar et Lou-
quez. Nos traitants rentrent à Bourbon sur le na-
vire le Cosmopolite. »
Tel est, d'après les documents officiels, le récit
des derniers événements de Tamatave. Une expé-
dition se préparait à partir pour Madagascar, sous
14*
210 LIVRE II. — CHAPITRE IV.
le commandement d'officiers généraux les mieux
versés dans la connaissance des lieux et de l'état de
la question, lorsque la Chambre des ^éputés, mal-
instruite des éléaients de la discussion, crut devoir
inviter tout à coup le gouvernement, dans la séance
du 5 février dernier, à surseoir à toute opération
militaire contre les Hovas. Des ordres en ce sens
ont été immédiatement donnés pour le désarme-
ment de l'expédition annoncée.
Toute occupation définitive de la grande île ma-
legache par la France se trouve donc réservée par
le fait de cette résolution provisoire, jusqu'au jour
où le cours des événements politiques et le progrès
des idées sur cette matière si peu connue rendront
cette occupation nécessaire.
Quant à nous, nous sommes arrivés au terme de
la tache que nous nous étions imposée et qui con-
sistait à raconter, dans tous ses détails, sans omet-
tre aucun fait politique de quelque importance,
l'histoire de la grande île africaine, depuis 1642
jusqu'à nos jours. Nous espérons qu'après la lec-
ture de ce livre, il ne restera dans l'esprit du lec-
teur aucun doute au sujet de nos droits à la pos-
session de ce beau territoire, droits incontestables
qui, du reste, viennent d'être reconnus hautement
et unanimement, tout à la fois par l'Opposition et
par le Gouvernement du Roi dans les récentes dis-
cussions parlementaires.
FIN DU CHAPITRE SIXIÈME ET DU LIVUE l'RE.MIEK.
LIVRE SECOND,
LIVRE SECOND.
CiKOGRAPUIE DE L.*1L.E DE M AD ACiASiC AR.
CHAPITRE PREMIER.
GÉOGRAPHIE PROPREMENT DITE DE l'iLE DE MADAGASCAR.
Sommaire. — Situation géographique de l'ile de Madagascar. — Son
étendue. — Sa position comme point maritime. — Sa superficie
à peu près égale à celle de la France. — Sa distance de Bourbon
et du port de Brest. — Sa division politique et ethnographique.
— Orographie ou étude de ses formes extérieures. — Montagnes.
— Des théories et des systèmes émis à ce sujet. — Opinion rai-
sonnée de l'auteur. — Des principales chaînes de l'île. — Hydro-
graphie ou étude des eaux. — Description des côtes, baies, ha-
vres, ports et mouillages. — Iles de la côte nord-ouest. — Étude
des rivières. — Description des principaux cours d'eau. — Lacs
de l'île. — Lacs de la côte. — Lacs de l'intérieur. — Route de
Tamafave à Andévourante. — Climat de l'île de Madagascar. —
Météorologie. — Saison sèche. — Saison pluvieuse ou hivernage.
Insalubrité de la côte orientale. — Caractère des fièvres. — Trai-
tement de ces maladies. — Vents. — Orages. — Ouragans. —
Razde marée. — Histoire naturelle de l'îlede Madagascar. — Pro-
ductions du sol. — Botanique. — Zoologie. — Ichthyologie. — Mi-
néralogie. — Pierreries. — Cristal de roche. — Mines d'or, de
cuivre, d'argent et de fer. — Fin du chapitre premier.
L'ile de Madagascar, située parallèlement à la
côte orientale d'Afrique, dont elle n'est séparée
214 LIVRE II. — CHAPITRE I.
que par le canal de Mozambique, est la plus impor-
tante île du monde après Bornéo et l'Angleterre.
Comprise entre les il" 57' et 25° /|5' de latitude
sud, et les /lO" 50' et 48° 10' de longitude est, elle
se trouve ainsi placée, comme la clef des deux rou-
tes de l'Inde, à l'entrée de l'Océan Indien d'où elle
domine à la fois le passage du cap de Bonne-Espé-
rance, le canal de Mozambique et le détroit de
Bab-el-Mandeb.
L'île de Madagascar a 1 ,600 kilomètres, 360 lieues
de long du nord au sud et IxlO kilomètres, 105 lieues
de l'est à l'ouest, dans sa largeur moyenne. Sa su-
perficie d'environ 25,000 lieues carrées, est à peu
près égale à celle de la France. Elle est éloignée de
l'île Bourbon d'une distance de 150 lieues, de
85 lieues de la côte orientale d'Afrique, et de
3,380 lieues du port de Brest, en touchant à
Bourbon.
Avant d'aller plus loin, qu'on nous permette d'ex-
poser succinctement les différentes divisionsdel'île.
Depuis que les Hovas dominent l'île entière, elle
est divisée en 22 provinces, dont la disposition se
présente sur notre carte, en allant du nord au midi,
telle que nous la donnons ici :
Dix s'échelonnent le long de la côte orientale.
Cinq occupent la côte occidentale.
Sept occupent le centre.
Côte occidentale. Centre. Côte orientale.
Vohimarina.
Bouéni { | Maroa.
Ivongo.
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 215
Ménabé.
Féérègne.
Mahafaly.
Cùte orientale.
Mahaveloiia.
Tamatave.
Bétanimena.
Anteva.
Malitanana.
Vangaïclrano.
Anossy.
Cùle occidentale. Centre.
Ambongo. Antscianac.
[ Ankaye.
Ancove.
Betsileo.
Ibara.
Tsienimbalala.
Androy.
Mais à cette division toute politique répond une
division ethnographique plus vraie, et surtout plus
intéressante, parce qu'elle se rattache à l'histoire
même du pays. La voici ;
A l'est, les deux provinces de Vohimarina et de
Maroa sont habitées par les Antankars qui occupent
l'extrémité la plus septentrionale de l'île. Ivongo
répond au pays des Antanvarts, Mahavelona et Ta-
matave à celui des Belsimsaracs ; les Bétanimènes
n'ont pas été dénationalisés. Mais Anteva cache les
Antalchimes, Matitanana les Antaymours, et Vangaï-
drano lesAntaray. Au centre, deux noms politiques
ont été superposés à deux noms de peuples, Ibara
à celui des Voimmes, Tsienimbalala à celui des
Machicoreso Ancove est la patrie adoptive des Ho-
vas ; sa partie centrale, oii s'élève leur capitale Ta-
nanarive, est connue sous le nom d'/merma, Imernc,
ou vulgairement Emirne. Ankaye est occupée par
des Bétanimènes et des Betsimsaracs. A l'ouest,
Mahafaly est le pays des Mahufales, Féérègne celui
des Andraivoulas ; Ménabé, Ambongo et le Bouéni
sont occupés par le grand peuple des Sakalaves.
2HJ LIVRE II. CHAPITRE I.
L'île cle Madagascar, résultat de soulèvements pro-
bablement contemporains de ceux des chaînes de
l'Afrique orientale, est, comme ces dernières,/liri-
géedans le sens des méridiens, c'est-à-dire du nord
au sud. Cette direction n'est cependant pas d'une
exactitude strictement rigoureuse , et l'axe de l'île
incliné du N. N.-E. au S. S.~0., fait avec la méri-
dienne un angle d'une vingtaine de degrés. Si l'ex-
périence a démontré dans quelles erreurs on pou-
vait tomber en établissant des points géographiques
par déduction, elle a montré aussi, qu'en s'ap-
puyant sur les théories géologiques, sur l'étude des
eaux et sur celle de la végétation , il était possible
d'arriver à se faire une idée assez exacte de l'ensemble
d'une région sur laquelle, comme celle qui nous
occupe, on ne possède pas de données suffisantes
pour asseoir une appréciation absolument complète.
De tous les faits acquis jusqu'à ce jour à la science
par ceux qui nous ont précédés dans l'étude géo-
graphique de l'île de Madagascar, il résulte pour
nous que cette grande île est un immense massif
en forme de cône tronqué surbaissé, formant un
vaste plateau limité, à l'est et à l'ouest, par des
chaînes plus ou moins élevées, traversé par d'autres
chaînes et descendant vers la mer par des terrasses
successives qui s'appuient elles-mêmes sur des chaî-
nes parallèles aux premières et au rivage. La région
du cap de Bonne-Espérance est un type presque par-
fait de cette disposition des formes extérieures, qui se
reproduit aussi sur quelques autres points du globe.
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 217
La plupart dés cartes et la plupart des livres ont
montré les choses tout autrement, en ce qui con-
cerne l'île de Madagascar. Trompés par la théorie
sans consistance de Buaclie, qui a eu une influence
si fatale sur les études géographiques , les carto-
graphes et les écrivains se sont plu à créer, vers la
tête des eaux, une chaîne qui se tenant en équilibre
à égale distance des deux mers et qui traversant
l'île dans toute sa longueur, en constituait l'épine
dorsale, ainsi qu'on l'a beaucoup trop répété de-
puis.
« Thej'e does not appear to he any clia'm of moiui-
tains exlcnding north and south throtigh tlie Island. »
« Il ne paraît exister, dit Ellis ' , aucune chaîne de
montagnes s'étendant du nord au sud à travers l'île
entière. » Et , en effet , elle n'existe pas, car per-
sonne jusqu'à présent ne l'a vue, quoique l'on ait
voyagé de manière à la rencontrer , tandis que le
plateau central avec ses gradins a été reconnu par
la plupart des voyageurs qui ont visité Madagascar.
Mais si la présence de cette chaîne centrale est
due àlapoursuite, jusqu'aux limites de l'impossible,
d'une idée systématique, il n'en est pas de même
des chaînes qui, à l'est et à l'ouest, limitent le pla-
teau, bien que le nombre de renseignements que
nous possédions à leur égard soit peu considérable.
La chaîne orientale avec la seconde chaîne qui lui
est parallèle a été traversée par tous les Européens
^ William Ellis, Histonj of Madagascar, t. II, p. 13.
218 LIVRE II. CHAPITRE I.
se rendant de Tamatave à Tananary/e. Voici ce que
dit l'un d'eux', qui eût dépeint d'une manière com-
plète les formes extérieures de la Grande Terre, s'il
ne se fût laissé dominer par l'idée de la chaîne cen-
trale. « Le versant occidental de cette chaîne a une
pente très-douce qui se régularise en un immense
plateau :1e versant oriental est escarpé, mais, après
s'être subitement abaissé de 1000 à 1500 mètres ,
une assise horizontale succède à cette pente rapide
et forme un autre plateau également d'une grande
étendue dont l'escarpement, du côté de l'est, vers la
mer, descend aussi très-rapidement. Ces deux pla-
teaux, par leur inégalité de hauteur au-dessus du
niveau de la mer, peuvent se désigner par les dé-
nominations de supérieur et d'inférieur , et , par
suite, les montagnes qui les couronnent, se classer
également en deux chaînes distinguées entre elles
par les mêmes dénominations caractéristiques de
supérieure et d'inférieure. De la base de cette der-
nière se détachent, en se ramifiant vers le littoral,
des chaînons et contre-forts qui, d'abord très-élevés,
s'abaissent graduellement jusqu'à la zone des ma-
rais qui règne sur toute l'étendue de la côte orien-
tale. » Quant à nous, pour tacher d'être mieux com-
pris encore, nous ajouterons aux dénominations
de supérieures et d'inférieures, celles de chaînes
orientales ou chaînes occidentales pour désigner
celles des parties est et ouest de l'île. En insistant
• De l'Établisscmpnt français de Madagascar, pendant la Restau-
ration, par M. Carayon, page 8.
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 219
autant que nous venons de le faire sur le véritable
caractère de la physionomie orograpliique de Ma-
dagascar, notre but était d'amener l'explication
toute simple de faits relatifs aux climats , à l'agri-
culture, à la politique et dans lesquels la nature de
cette physionomie joue un rôle fort important.
Les indigènes ont caractérisé l'individualité na-
turelle des lignes de sommets les plus saillantes par
des noms particuliers, mais nous ne citerons que
les plus remarquables. Depuis l'extrémité la plus
méridionale de l'île, jusque vers la latitude de Ta-
matave, les indigènes désignent sous le nom d'^m-
boliitsmènes « les montagnes rouges, >- la chaîne
supérieure orientale. D'après Ellis \ ce nom serait
tout à fait inconnu à Madagascar , mais des voya-
geurs, dignes de créance en matière scientifique ,
assurent de leur côté que les renseignements les
plus sérieux ne permettent pas de partager ce
doute. Autour d'Ancove , de ce plateau élevé d'où
les Hovas dominent l'île entière , s'élèvent comme
pour en faire une forteresse , les monts Ancaratra
au sud, d'Angavo à l'est, d'Andringitra au nord,
d'Ambohimiangara, dite Bongoulava, « la longue
montagne, » vers l'ouest.
Nous n'avons aucun renseignement bien positif
sur la hauteur des montagnes de Madagascar. Les
chaînes que nous venons de citer en dernier lieu
sont mises au nombre des plus élevées ; elles ne pa-
raissent pas dépasser 8,000 à 12,000 pieds. D'après
' History of Madagascar, t. I, p. 13.
220 LIVRE II. CHAPITRE I.
des observations barométriques faites à Tananarive,
cette ville serait à environ 7,000 pieds anglais,
c'est-à-dire à 2,133 mètres.
On conçoit, du reste, facilement qu'une région
aussi vaste que Madagascar doit offrir les aspects
les plus divers, les sites les plus variés, les panora-
mas les plus grandioses. Vue de la mer, cette île
magnifique offre à l'œil de celui qui arrive un vaste
amphithéâtre de montagnes superposées , qui sont
comme les échelons des chaînes principales. Ces
échelons gigantesques forment une sorte d'escalier
colossal de verdure, où la pensée émerveillée monte
involontairement de marche en marche, des bords
de la mer jusqu'aux plateaux supérieurs de l'île, en
passant par toutes les nuances propres aux monta-
gnes, depuis le vert vif ou sombre de la végétation
jusqu'aux teintes azurées des sommets les plus éle-
vés qui se confondent avec le bleu plus foncé du
ciel.
A l'exception de cette partie des côtes sud-est qui
avoisine le fort Dauphin, la côte est en général plate,
très-souvent basse et marécageuse. Elle forme une
sorte de zone de 10 et 80 kilomètres de largeur à
l'est, de 80 à 160, et quelquefois plus vers l'ouest.
Sur la côte orientale , le pays devient tout à coup
montagneux à quelques lieues du rivage. Au delà
de ces plages, la contrée est entrecoupée de mon-
tagnes boisées, de collines, de plaines, tantôt dé-
sertes, tantôt cultivées, d'immenses forêts, de sa-
vanes couvertes de hautes herbes.
GÉOGRAPHIE DE LILE DE MADAGASCAR. 221
Si l'on suppose Madagascar coupée en deux par-
ties par une ligne tirée de Tamatave au cap Saint-
André, toute la partie de ses côtes, tant à l'est qu'à
l'ouest, située au midi de cette ligne, et compre-
nant près des trois quarts de leur développement
total qui est de Zi,000 kilomètres ou 850 lieues,
offre peu de bons mouillages, quelques rades forai-
nes seulement, tandis que la partie qui resterait
au nord, l'extrémité septentrionale, contient sur-
tout au nord-ouest , les baies les plus vastes, les
ports les plus beaux , les mouillages les plus sûrs.
L'importance de ces différents points pour les rela-
tions commerciales nous engage à en dire quelques
mots. Dans ces observations, pour plus de précision
et de clarté, nous conserverons la division pratique
de ses côtes en côtes de l'est, du nord-ouest, et de
l'ouest.
La première baie que l'on trouve après avoir
doublé le cap d'Ambre pour descendre le long de
la côte orientale est celle d'Antombouc ou de Diego-
Suarez, qui offre d'excellents mouillages ; elle se
compose, à proprement parler, de trois baies ap-
pelées par les Malegaches Douvouch-Foulchi, la baie
des cailloux blancs, Douvouch-Varats, la baie du
Tonnerre, Douvouch-Vasa, la baie des Français,
et enfin d'une quatrième baie moins praticable à
laquelle on parvient par un canal sinueux qu'Owen,
qui explora le premier Diego-Suarez en iS'iû, dé-
nomma Welsh-Pool, et qui, reconnu depuis par la
corvette la Nièvre^ en a pris le nom de port de la
222 LIVRE II. CHAPITRE I.
Nièvre. Rapprochée des autres mouillages sous le
rapport de la salubrité et de la commodité des ap-
provisionnements, la baie de Diego-Suarez présente
des avantages qu'on chercherait vainement ailleurs.
Aussi le gouvernement songea-t-il plusieurs fois à
y former un établissement français colonial?
Un peu plus au midi se trouvent le Port Louquez,
la baie de Manghérévi , puis celle de Vohémar (Vo-
himarina), puis beaucoup plus loin la vaste baie
fTAnîongil, occupée longtemps par la France. A 90
kilomètres, au midi de la baie d'AnlonoiL s'étend,
parallèlement à la côte, l'île Sainte-Marie, dont
l'extrémité nord forme, avec la Pointe-à-Larrée, la
haie de Tintingiie,o\\ peuvent mouiller les vaisseaux
de haut bord. De l'autre côté de la Pointe-à-Larrée
et de l'île Sainte-Marie, mais un peu au sud, se
présente la baie de Fénériffe^ réputée la plus mau-
vaise de la côte de Test. Le mouillage est très-loin
de la terre, les courants y sont si violents que les
bâtiments y sont sans cesse ballottés, la communi-
cation avec la terre y est difficile et, à la moindre
apparence de mauvais temps, il faut prendre le
large. Un peu plus loin que la baie de Fénériffe est
Foidepointe, en Malegache Marofolotra, station com-
mode à cause de son voisinage de Tamatave, de
Sainte-Marie et d'Antongil. Tamatave. qui n'était
autrefois qu'un petit village de pêcheurs, était re-
connu, avant les derniers événements, pour le
principal marché de la côte orientale. Aussi sa
rade spacieuse et sûre était-elle la plus fréquentée
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 223
par les bâtiments de Maurice et de Bourbon. A
partir de Tamatave jusqu'à la baie de Sainte-Luce,
à 800 kilomètres ou 180 lieues de là, il n'existe
aucun abri pour les navires, et ceux qui fréquentent
cette côte, obligés de mouiller au large ou dans des
rades foraines peu sûres, sont souvent dans la né-
cessité de faire leur chargement sous voile. Ce-
pendant les chargements de riz y sont tellement
profitables, que quelques points, comme Manan-
zar'i, et Matatane n'en étaient pas moins très-fré-
quentés autrefois. La baie de Sainte-Luce, qui a
environ 6,000 mètres de développement, est le pre-
mier point de Madagascar où la France ait eu un
établissement, mais il ne tarda pas à être aban-
donné à cause de son insalubrité, ainsi qu'on l'a vu
dans la partie historique de cet' ouvrage.
La côte méridionale de Madagascar ne présente
aucun mouillage remarquable. En s'en éloignant,
la première anfractuosité de la côte occidentale
que l'on rencontre, est la haie de Samt-Aïujustin,
nommé Isalaré par les indigènes et, dans la partie
septentrionale de laquelle se trouve le Port de To-
Ua, ainsi appelée à cause d'une rivière qui y dé-
bouche. Beaucoup plus loin, au nord, on mouille
quelquefois dans le chenal compris entre les îles
du Meurtre et la côte. Ce sont là les trois seuls
points de la province de Féérègne, où puissent
séjourner de grands navires. D'octobre en avril, le
mouillage est plus sûr à Tolia qu'à Saint-Augustin.
Tout près des îles du Meurtre est l'embouchure de
224 LIVRE II. — CHAPITRE 1.
la rivière il/aH^o»/.i, qui est avec celle du Sizouboitn-
ghi^ le seul point de la côte visité aujourd'hui dans
un but commercial. Mouroundava, nommé Anda-
kabé par les naturels, et qui est placé entre les deux
rivières, était le mouillage fréquenté par les bou-
tres et les navires de traite, ù l'époque où les rois
de Ménabé avaient leur résidence dans les envi-
virons. En dedans de Nossi-Marouantali, une des
îles stériles, en vue des terres de Kivinza, est un
mouillage vaste et le plus sûr pour les bâtiments
destinés à séjourner sur cette côte.
La branche sud de la rivière Sambaho,.par 10" 57,
offre un tirant d'eau assez considérable pour les
boutres du plus fort tonnage, et, dans les grandes
marées, des navires calant 9 et 10 pieds y entre-
raient avec un bon pratique.
Au nord de cette rivière et de l'île qu'elle forme,
INossi-Valavou, s'avance le cap Saint-André, l'un
des points les plus remarquables de ceux qui jalon-
nentles rivages de Madagascar. Après l'avoir doublé,
on rencontre successivement les plus beaux mouil-
lages, baies larges et sûres qui offrent l'abri de leurs
eaux magnifiques à des flottes entières : les baies de
Bàli, Cagembi, Bouéni, Bombetok, Matzamba, Mou-
ramba, Narrinda, Mourounsang, Saumalaza (le Port
Radama d'Owen), et la baie de Passandava, en face
de Nossi-bé. Bâli, que les plans anglais et quelques
cartes, désignent sous le nom de lioyanna est la
seule baie de la province d'Ambongo. La baie de
Cagembi, qu'Owen désigne sous le nom deJioteler's
GÉOGRAPHIE DE L ILE DE MADAGASCAR. 225
river (rivière de Boteler) du nom d'un de ses offi-
ciers, est presque complètement barrée à son ou-
verture par un banc de sable, et d'après le plan
qu'en a fait dresser ce capitaine, elle serait diffici-
lement praticable pour des bâtiments de moyen
tonnage, mais avec un bon pratique ou en se don-
nant la peine de baliser un chenal, on pourrait,
dans une marée de syzygie, y faire entrer une cor-
vette. Au fond est le village de Kiakombi.
La baie de Bouéni, la Rivière Malumba d'Owen, a
son entrée aussi obstruée de bancs et de récifs qui
laissent entre eux un chenal d'une profondeur suffi-
sante pour les plus grands navires et qui doit être
compté au nombre des excellents havres de la côte
nord-ouest. Vis-à-vis de son entrée est située l'île
Makambi. C'est à quelques lieues seulement du port
de Bouéni, que s'ouvre la baie dite de Bombetok,
corruption bizarre du mot indigène Ampampalouka
ainsi altéré par les Européens. La baie s'étend dans
une direction moyenne N. N.-O. etS. S. -E., à environ
18 milles de 1,854 mètres dans les terres. Sa lar-
geur est, à l'entrée, de 3 milles 1/2, mais en dedans
elle varie de 3 à 6 et 7 milles. Les terres qui cir-
conscrivent ce magnifique bassin présentent un
aspect agréable et varié, où tout accuse la présence
et l'activité de l'homme. En 1842, à l'époque où
M. le capitaine de corvette Guillain visita ces para-
ges, les baies de Matzamba et de Narrinda étaient
inhabitées. Cet officier ne s'y arrêta pas. Quant à
la baie de Mourounsaug ou de Rafala , ce n'est, à
15
226 LIVRE II. — CHAPITRE I.
bien dire, que la partie septentrionale d'un immense
bassin qui comprend, en outre de cette baie, celle
de Saumalaza et une troisième qu'Owen a nommée
Raminitok. Le mouillage de Mourounsang est en-
tièrement ouvert au nord-ouest et ne doit pas être
très-bon dans la saison d'hivernage. La baie de
Saumalaza est un bras de mer qui, sur une largeur
de 2 à 5 milles et avec des profondeurs inégales et
très-irrégulières, s'avance à environ 25 milles dans
les terres. Avec vent sous vergue, il serait pratica-
ble d'une extrémité à l'autre pour les plus grands
navires, mais les bancs et les récifs dont il est par-
semé, surtout dans la partie nord, leur rendraient
les mouvements de louvoyage fort difficiles.
Nossi-bé commande l'entrée de la grande haie de
Passandava, dont les bords sont aujourd'hui dé-
serts. Dans la partie S.-O. gît un petit groupe d'îles
appelé Nossi-Télou, les Trois îles. Entre ces îlots et
la Grande Terre il y a un excellent mouillage et sur
le côté occidental du plus grand de ces îlots, se
trouve une anse où l'on pourrait établir à peu de
frais un excellent quai de carénage. Non loin de
l'entrée occidentale de cette baie, à 15 milles dans
le S.-O. de Nossi-bé, est la baie de Bavatouhc, qui
offre un excellent mouillage pour les navires de tout
rang et dont on pourrait faire une position nauti-
que et militaire importante. A l'est de Nossi-bé, est
la baie de TchimpaijhioiiV on a 20 à 30 mètres d'eau
et enfin près du cap d'Ambre, Ambavaui-bé, nom-
mé, par l'Anglais Owen , Porl-Liverpool.
GÉOGRAriIIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 2i27
Des plateaux qui embrassent les parties élevées
de Madagascar, des chaînes boisées qui les couron-
nent, réservoirs inépuisables d'eaux toujours abon-
dantes, s'échappent un grand nombre de rivières
qui s'en vont aux deux mers, à Test et à l'ouest. A
l'est ce sont : la Timjbale qui a son embouchure au
fond de la baie d'Antongil, la Manahar, la Manan-
(joiirou, la Voiiibé, la Mangourou, la Mananzari, la
Nttmow\ la Faraon, la Matalane, la Manauijhare ;
au midi : la Mcmdrère, la Ménérandre; à l'ouest :
VOngiilahé, qui se jette dans la baie de Saint-Au-
gustin, et la 2o/ia, dans la province de Féérègne, la
Mangouki ou rivière Saint- Vincent qui la borne au
nord, la Sango, la Mandéloido, la Ranouminti, VAn-
dahangJd [Paraceyla d'Owen), la Sizoubowighi , la
Maneniboule, la Douho qui arrosent le Ménabê;
VOunara, la grande rivière de VAmbongo ; la Mand-
zaraï, la Betsibouha qui débouche dans la baie de
Bombetok et reçoit Ylkoupa, la rivière de Tanana-
rive ; la Sou fia dont les eaux se perdent dans la baie
des Matzambas, toutes rivières du Bouéni.
Nous dirons quelques mots des plus remarqua-
bles la Manan gourou, la Man gourou, la Manan-
ghare, l'Ongn'lahé, la Mangouki, la Sizoubounghi,
rOunara, la Betsibouka, et l'Ikoupa La Mangouvoii
est probablement la seconde des rivières de Mada-
gascar. Son cours est d'environ /lOO kilomètres ou
90 lieues; elle descend, ainsi que la Manangourou,
du point culminant du plateau inférieur et leurs
sources paraissent être voisines. Elles se dirigent
22(S LIVRE II. ClIAPITRK I.
d'abord dans un sens opposé, l'une au sud, l'autre
au nord, tournant ensuite brusquement vers l'est,
pour couper la chaîne inférieure et se rendre à la
mer. Elles forment ainsi en quelque sorte un arc
immense, dont la corde, ou la distance qui sépare
leur embouchure de la mer, peut être de 355 kilo-
mètres ou 80 lieues. Tous les cours d'eau qui se
trouvent entre elles, quelque considérables qu'ils
soient, ne viennent ainsi que de la chaîne inférieure.
Tous les renseignements puisés sur les lieux s'ac-
cordent pour faire venir ces deux rivières de la pro-
vince d'Antsianak, et, selon les uns, la Mangourou
sortirait du grand lac qui se trouve dans cette con-
trée, tandis que selon les autres, ce serait seule-
ment la Manangourou. Quoi qu'il en soit, la première
de ces deux rivières, dont les eaux sont si impétueu-
ses dans la partie inférieure de son cours, parcourt
d'abordaveclenteur l'immense plaine d'Ancayedans
toute sa longueur; déjà même, quoique non loin
de la source, elle y serait susceptible de porter ba-
teau, si les cascades qu'elle forme en coupant la
chaîne inférieure, dont elle couronne à peu près le
sommet, n'étaient un obstacle à ce qu'on l'utilisât
pour la navigation. Le lieu où elle forme son coude
se trouve à quarante lieues de la mer environ. Là,
cette rivière reçoit un affluent considérable venant
du sud et que les naturels assurent être navigable,
pour les pirogues, l'espace de deux journées \
* Histoire de r Établissement fraiiçais de Madagascar,^. i3, 14.
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 229
De toutes les rivières de la côte orientale la plus
importante après la Mangoiirou est la Manangliare,
dont les sources se cachent dans les hautes val-
lées de ribara, chez les Vourimes, et qui peut avoir
une centaine de lieues ou 450 kilomètres de déve-
loppement.
La rivière Ongn'lahé sert de limite aux pays de
Féérègne etdeMahafali. Elle paraît venir, ainsi que
la Mangouki, du pays des Vourimes. Leur cours
peut être de 350 à /lOO kilomètres.
La Sizoubounglîi, ainsi que la plupart des rivières
de la partie septentionale du Ménabé, descendent,
comme l'Ounara, de cette chaîne qui longeant la
frontière orientale du pays, a reçu le nom de Bongou-
lava, la longue montagne. Si l'on regarde l'Ikoupa
comme la partie supérieure de la Betsibouka, cette
dernière rivière sera la plus considérable de Mada-
gascar, car elle aurait alors 500 kilomètres ou 115
lieues de cours, l'Ikoupa ayant à elle seule plus de
hOO kilomètres, depuis sa source dans les monta-
gnes d'Angavo jusqu'à son confluent avec la Betsi-
bouka, à une centaine de kilomètres de l'embou-
chure de celle-ci dans la baie de Bombetok. Nous
avons déjà fait observer que l'Ikoupa passe à Ta-
nanarive : elle reçoit toutes les eaux de la province
d'Ancove.
Au nom de quelques-unes de ces rivières se rat-
tachent des légendes quileuront donné auxyeuxdes
populations riveraines un caractère particulier. La
Matitanana, sur la côte orientale, est aussi sainte
230 LIVRE II. CHAPITRE I.
pour les Malegaches que le Gange pour les Indous,
et elle a même donné son nom à la province qu'elle
arrose. Matitanana dans la langue du pays, est un
mot composé de 3Iati, mourir, mort, et de Tanana,
main, littéralement la main morte (rivière de). Les
traditions locales racontent, sur l'origine de cette
dénomination étrange, que deux géants d'une sta-
ture extraordinaire et séparés par la rivière, se
querellaient. Durant leur contestation, l'un d'eux
saisit la main de l'autre d'une étreinte si violente
qu'elle se détacha et tomba dans la rivière, qui de-
puis en a gardé le nom.
Du reste les sources, les fontaines, les eaux en
général, abondent à Madagascar. Ainsi Tananarive
est approvisionnée par ce que l'on nomme Ra-
noii-vélona, les eaux éternelles, qui surgissent de
tous les points de son territoire.
D'après le nombre des rivières, il ne faudrait pas
conclure que les communications fluviales soient,
à Madagascar, étendues et commodes. La consti-
tution physique de l'île le défendait, et c'est un
des graves inconvénients qu'elle présente. Il tient
à ce que le sol commençant à monter très-rapide-
ment à quelques lieues du littoral, les rivières y for-
ment des chutes plus ou moins élevées ou sont em-
barrassées par des blocs ou bancs de rochers, que
les petites pirogues peuvent seules contourner.
Quelques-unes de ces cataractes sont fort belles et
il en est qui sont même célèbres pour les gens du
pays. Les rivières d'ailleurs, quoique profondes
GÉOGRAPHIE DE L ILE DE MADAGASCAR. 231
pour la plupart avant d'arriver à la mer, ont géné-
ralement leur embouchure obstruée par des hauts
fonds et par des barres qui en rendent l'entrée dif-
ficile et souventdangereuse. Beaucoup d'entre elles
sont fermées par les sables qu'amoncellent les vents
battant en côte et par le mouvement de la mer. Il
arrive alors que ces sables ainsi entassés arrêtent
le cours de ces rivières jusqu'à ce que leurs eaux
soient assez fortes pour s'ouvrir de nouveau un pas-
sage dans la direction de la mer.
Mais quelquefois ces opérations spontanées delà
nature n'ont pu avoir lieu et il s'est formé à droite
et à gauche de ces rivières des lacs ou des marais
souvent très-étendus. D'autres fois, la double in-
fluence des vents et des flots sur le sable des grè-
ves a aussi produit le même résultat, de sorte qu'en
certaines parties des côtes, telle par exemple cj[ue
celle qui s'étend de Tamatave à Sakallion, sur un
développement de 290 kilomètres ou 65 lieues, on
voit en arrière du rivage une chaîne de lacs qui
lui est parallèle. Les uns sont isolés, et séparés
par des isthmes appelés pangalane, (littéralement:
où l'on fait son chemin), les autres communiquent
entre eux ou avec les rivières voisines. On a mis à
profit cette disposition des eaux pour faciliter les
communications, et la première partie de la route
de Tamatave à Tananarive jusqu'à Vobouaze se fait
au moyen de ces lacs. Après avoir quitté Tamatave,
on remonte pendant quelque temps la rivière d'I-
vondrou. Elle est séparée du premier lac, le lac de
232 LIVRE II. CHAPITRE I.
Nossi-bé (de la grande île) par une pangalane surla-
quelle on traîne les pirogues, aussi faut-il une
heure pour le traverser bien qu'il n'ait pas 200 pas
de longueur. Le lac Nossi-bé, qui a 35 kilomètres de
tour est très-beau et très-di versifié par de pittores-
ques îlots couverts de plantes et d'arbres remplis
de milliers d'oiseaux. L'un d'eux fut, suivant les
Malegaches, le séjour d'une sorcière Maliao, fa-
meuse dans les traditions du pays et qui leur in-
spire une telle frayeur que les rameurs n'ouvrent
jamais la bouche en traversant le Nossi-bé dans la
crainte de la voir apparaître.
Du lac on gagne le village de Fitanou près du
second lac, celui d'Iranga. La terre qui les sépare
est appelée Tanfoutchi, terre blanche. Il existait
dans ce lieu, disent les Malegaches, un serpent
monstrueux, un fangane terrible qui dévorait les
hommes et les bœufs. Ses dimensions étaient telles
qu'il pouvait entourer dans ses replis jusqu'à des
villages de trois cents familles ; les habitants inves-
tis de cette façon étaient atteints par les sept dards
dont sa langue était armée et périssaient d'une
mort affreuse. La désolation était à son comble
quand Dérafif, le bon principe, parut dans le can-
ton et résolut de se délivrer de ce fléau destructeur.
A cet effet, il ordonne qu'on lui fabrique une serpe
proportionnée à lataille du monstre. Muni de cette
arme gigantesque, il épie l'instant où le fangane se
livre au sommeil, Fattaque, le dompte, divise son
corps en tronçons qu'il disperse dans toute la con-
GÉOGRAPHIE DE L ILE DE MADAGASCAR. 233
trée. La caverne où se retirait le fangaiie, l'étang
où il se baignait, se voient encore à Tanfoutchi,
langue de terre qui n'a pris, disent les naturels,
cet aspect argileux et blanchâtre d'où lui vient son
nom, que parce qu'elle étaitle passage habituel du
dragon.
Le lac Iranga est beaucoup plus petit que le lac
Nossi-bé, et l'on n'y trouve que /i à 5 brasses de fond.
Mais le lac Rassouabé qui lui succède est beaucoup
plus grand. Il peut avoir 50 à 55 kilomètres de
tour et abonde en poissons et oiseaux aquati-
ques. D'après les indigènes, le géant du feu y com-
mande ; aussi a-t-on soin, pour le traverser, en toute
sécurité, d'apporter de Tamatave des faufoudis, ou
charmes protecteurs. Ce lac communique au lac
Rassoua-massaye par un canal étroit où l'on trouve
à peine assez d'eau pour les pirogues. On a bientôt
rencontré alors le village de Vavoune. La route tra-
verse une forêt pendant plusieurs lieues. On arrive
à Andevourante , d'où l'on peut remonter vers Ta-
nanarive.
Outre ces lacs côtiers, il en existe d'autres dans
l'intérieur, mais ils ne sont connus encore que très-
imparfaitement. Les plus étendus sont Vlhotry, dans
la partie nord du pays de Féérègne, V Imanangora
et le Nossi-Vola (lac de l'île d'Argent) dans l'Antsia-
nak, le lac Ima ou Imania, au nord du Sizou-
bounghi (Ménabé), le lac Safé, dans le Milanza
(Ambongo), celui que les Malegaches ont nommé
Saririaha, image de l'Océan, à l'est de la forêt de
234 LIVRE II. CHAPITRE I.
Bemarana, dans la partie occidentale del'Ancove,
ritasy, fameux par l'excellence de son poisson ; en-
fin à l'ouest de la baie de Bombetok, le lac Kin-
koiini qui verse le tropplein de ses eaux dans la Mand-
zardi. C'est dans une île duNossi-Vola, que s'élevait
l'ancienne capitale de l'Antsianak, Bahidranou. Le
lac//»aa31 kilomètres de long, sur 15 à 16 de large,
le Kinkoimi dans la partie sud-ouest du Bouéni,
est assez large pour que de l'un des bords on ne
puisse apercevoir le bord opposé, sa profondeur vers
le milieu, et en certains autres endroits, va jus-
qu'à dix brasses ou vingt mètres ; l'eau en est belle
et le poisson y est très-abondant, ses bords sont
très-peuplés et au milieu il y a trois petites îles
dans lesquelles les habitants cherchent un refuge
en temps de guerre.
On ne devra pas s'étonner si nous disons que le
climat d'une terre aussi vaste, aussi diverse dans
ses formes que l'est Madagascar, est très-varié. Pen-
dant que l'on supporte à peine sur la côte une cha-
leur parfois étouffante, les plateaux et les hautes
vallées de l'intérieur dans les provinces d'Ancove,
des Betsiléos et d'Antsianak, d'Ibara (Vourimes),
jouissent d'une température généralement peu éle-
vée, souvent même très-fraîche. Le froid y est assez
vif dejuin cl septembre, souvent très-piquant en
décembre et en janvier. Les cimes des monts An-
karalra se couvrent alors de glace et la grêle y tombe
avec abondance.
Les côtes et les deux versants de l'île sont sou-
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 235
mis au régime climatériqiie des contrées intertro-
picales. L'année s'y divise en deux saisons, nom-
mées par les Européens, l'une saison sèche ou bonne
saison, l'autre saison pluvieuse ou mauvaise saison,
la hors-saison de Flacourt. Cette dernière époque
pendant laquelle ont lieu les pluies d'orage, les
bourrasques et les ouragans, est communément dé-
signée sous le nom cVhivernage. La première com-
mence en mai et finit vers le milieu d'octobre. La
chaleur est alors tempérée ; de .très-fortes brises
soufflent pendant le jour, renouvellent et puri-
fient l'air. La saison pluvieuse commence vers la fin
d'octobre et continue jusqu'à la fin du mois d'avril.
C'est dans les mois de janvier et de février que la
chaleur atteint son maximum, et que le climat est
le plus malsain dans les endroits marécageux.
Les vents soufflent à Madagascar à des époques
fixes, suivant des directions connues. Ils se divisent
en ïuousson de nord-est et de sud-ouest. Depuis le
fort Dauphin jusqu'au 22" degré de latitude, les
vents régnent presque constamment du nord-est.
En mer, leur action ne se fait pas sentir régulière-
ment à plus de dix lieues de la côte. Les vents du
sud-est sont rares dans ces parages.
Sur la côte occidentale de Madagascar, la brise
du N.-E. règne perpétuellement d'octobre en avril,
le reste de l'année elle varie du S. à l'O., depuis
midi jusqu'au soir, pendant la nuit, elle passe du
sud à l'est et se fixe au matin dans cette dernière
aire de vent.
236 LIVRE n. CHAPITRE I.
C'est déterre que viennent la plupart des orages.
Les nuagesrefoulés dans le jour par la brise de nord-
est sur les montagnes de Madagascar, y forment,
vers, le soir une large bande bleue bien connue des
navigateurs; puis, violemment repoussés vers le
large, dans la nuit et quelquefois avant le coucher
du soleil, ils laissent échapper de leur sein la pluie,
les éclairs et la foudre. Quant aux ouragans, ils
n'exercent jamais leurs ravages sur une grande
étendue de territoire. Ils paraissent moins à crain-
dre dans le nord que dans les autres parties.
L'insalubrité reprochée, de tout temps, au climat
des côtes de Madagascar lui est commune avec
celle de toutes les régions de terres basses situées
entre les tropiques où les mêmes causes amènent
les mêmes effets. Elle est presque exclusivement due
aux pluies diluviales qui inondent chaque année le
pays et surtout au débordement des rivières dont
les eaux, fréquemment arrêtées par les sables qu'y
accumulent les vents généraux et l'action des flots,
se répandent sur un sol bas et plat qu'ils envahis-
sent. Cette observation est surtout applicable à la
côte orientale de l'île , du fort Dauphin à la baie
d'Antongil. En janvier et février, lorsque les fortes
chaleurs arrivent et dessèchent une partie de ces
marais, où beaucoup de matières végétales et ani-
males sont en décomposition, il s'exhale de leur
sein des miasmes délétères que les vents, arrêtés
par les montagnes et les forêts du littoral, ne peu-
vent emporter au loin et qui, maintenues ainsi dans
GÉOGRAPHIE DE l/iLE DK MADAGASCAR. 237
les lieux mêmes où ils croupissent, engemirent,
notamment cl Manghafia, à Angontsy, à Tamatave,
à Foulepointe et à Sainte-Marie, les fièvres meur-
trières qui y régnent particulièrement à cette
époque. C'est à ces miasmes mortifères qui régnent
le long delà côte orientale, surtout pendant six mois
de l'année, que cette côte doit le funèbre surnom qui
lui a été donné par les blancs effrayés de Cimciièrc
(les Européens. Les indigènes de l'intérieur n'en
sont pas plus à l'abri que ces derniers. Il a été re-
connu, du reste, que ces fièvres ne sont pas différen-
tes de celles de la Zélande et de Ilocliefort. Elles sont
surtout bilieuses et ne deviennent putrides ou ma-
lignes que lorsqu'on les néglige ou qu'on emploie
dans leur traitement des médicaments contraires ou
insuffisants. Elles cèdent assez ordinairement à
d'abondantes transpirations, à une forte dose de
sulfate de quinine. Des douleurs aux articulations,
une pesanteur de tête insupporta])le annoncent la
présence du fléau.
La côte orientale de Madagascar ne cessera d'être
insalubre que lorsqu'on aura détruit les causes qui
la rendent telle ; opération gigantesque sans doute,
mais qui n'a rien d'impossible avec les procédés de
dessèchement que la civilisation européenne pour-
rait mettre aux mains des naturels.
Le littoral occidental et surtout le littoral nord
de Madagascar, sont complètement exempts de l'in-
salubrité reprochée à la côte orientale. On trouve
sur la côte nord des plateaux élevés, parfaitement
238 LIVRE II. CHAPITRE I.
exposés aux brises de la haute mer. Les forêts y
sont éloignées du rivage qui ne présente que des
arbres disséminés parmi lesquels l'air circule li-
brement. Les marais y sont rares et peu étendus,
les pluies moins fréquentes et la température plus
sèche que dans l'Est. Les marins qui ont visité ces
parages et qui y ont séjourné quelquefois, pendant
toute la durée de l'hivernage , s'accordent à dire
qu'il n'y règne ni fièvres ni autres maladies endé-
miques ou épidémiques, à aucune époque de l'an-
née '.
Il y a parfois quelques ouragans à Madagascar ;
mais ils n'exercent jamais leurs ravages sur une
grande étendue de territoire et méritent tout au
plus le nom de rafales, si on les compare à ceux
qui désolent, de temps à autre, les îles Bourbon et
Maurice. Les ouragans paraissent, du reste, moins
à craindre dans le nord de Madagascar que dans les
autres parties de File. Les raz de marée sont assez
fréquents sur les côtes de l'île ; mais sur toute la
côte orientale qui s'étend du fort Dauphin à la baie
de Diego-Suarez, la mer ne s'élève guère de plus
d'un mètre dans les plus fortes marées, tandis qu'à
la côte occidentale, la mer monte de deux à trois
mètres.
Du reste, les miasmes morbides des côtes de Ma-
dagascar, lorsque ces côtes sont peu salubres, n'é-
' Xotices statistiques publiées par le Ministère de la marine ,
18iO, 4<= partie, page 27.
GÉOGRAPHIE DE L ILE DE MADAGASCAR. 239
tendent leurs influence qu'à dix lieues à peine dans
l'intérieur des terres. A cette distance de la mer, le
sol est déjà plus élevé, l'air y est généralement plus
frais et le pays devient de plus en plus sain, à me-
sure qu'on y pénètre. Si, au delà des côtes, on ob-
serve quelques maladies, elles sont dues à des cau-
ses tout à fait étrangères au climat. La salubrité
des plateaux de l'intérieur, habités par les Hovas
est même renommée. Des voyageurs ont été jus-
qu'à dire que, sous ce rapport, le climat de la pro-
vince d'Ancove était supérieur au climat de la
France.
Les caractères géologiques de Madagascar sont
aussi remarqualiles que variés, mais ils n'ont été
jusqu'à présent que très-superficiellement étudiés.
Les formations primitives apparaissent dans un
grand nombre de localités où l'on voit le granit,
la syénite et des blocs d'un quartz singulièrement
pur, souvent accompagné d'un quartz rose très-
beau. On y rencontre aussi fréquemment un cyst
entrecoupé de larges veines de quartz et une sub-
stance ressemblant au grauwacke. Les formations
schisteuses y sont étendues, et on y a observé le
silex entremêlés d'une belle chalcédoine, le cal-
caire primitif, ainsi que différentes espèces de
grès. De superbes cristaux de scliorl se rencontrent
fréquemment dans le pays des Betsiléos, où l'on a
trouvé aussi des fossiles nombreux de serpents, de
lézards, de caméléons et de végétaux revêtus d'une
enveloppe calcaire. Quelques indices, des exploi-
240 LIVRE II. — CHAPITRE I.
talions même, signalent la présence du terrain car-
bonifère sur plusieurs points. La pierre à chaux ne
paraît pas exister dans les parties orientales, où les
divers coraux la remplacent d'une manière avan-
tageuse.
On voit quelquefois dans le Betsiléo, sur une
étendue de plusieurs milles, des masses d'une lave
terreuse homogène ; d'autres laves y abondent en
beaux cristaux d'olivine ; les scories et les pierres-
ponces se montrent sur plusieurs points. Mais cette
partie de l'île n'est pas la seule où l'action violente
des anciens foyers volcaniques ait été signalée. Sur
la route d'Andevourante à Tananarive , dans la
vallée des Bezonzons (Bezanozano) , des crevasses
considérables, des pierres noires et brûlées annon-
cent que des feux aujourd'hui éteints ont boule-
versé jadis cette contrée. Au N.-E. de la capitale
du Ménabé et à quelque distance, se dresse la cime
noirâtre du mont Taugounj aux flancs arides. Un
cratère ouvert à son sommet, plusieurs cavités con-
sidérables d'où jaillissent les sources du Ranou-
minti (l'eau noire), des éboulements de terre et des
laves ne permettent pas de douter que ce ne soit
un ancien volcan. La tradition du pays vient du
reste confirmer cette assertion. « Tu vois, disait un
indigène à un voyageur, en indiquant les cavernes
de la montagne, la demeure de celui que les Saka-
laves appellent l'ennemi des hommes; c'est sous
ces voûtes ténébreuses qu'il a bâti son palais ; il est
le maître du feu qui dévorerait, s'il le voulait, les
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 241
Malegaches et leurs troupeaux. La terre elle-même
ne pourrait résister à son intensité. Aussi le roi
Ramitrah a-t-il soin, pour apaiser ce génie, de
lui sacrifier des taureaux, à toutes les nouvelles et
pleines lunes; car ce sont les époques où il a soif
de sang. Les Ombiaches et les Ampaanzares disent
que plusieurs générations des Sakalaves ont existé
avant celle que tu vois et que toutes ont été ense-
velies dans l'estomac de feu du géant. Cependant
depuis plusieurs siècles, il reste enfermé dans son
palais, couché sur des monceaux d'or, qui lui ser-
vent de lit. »
Aujourd'hui l'action volcanique paraît avoir en-
tièrement cessé à Madagascar. Des voyageurs ont
assuré à Dumaine qu'il existait un volcan au nord-
ouest de la baie de Diego-Suarez, auprès de l'ile que
les Anglais ont nommée Woody Island, l'île boisée.
Toutefois, les voyageurs qui ont le plus récem-
ment exploré ces parages ne signalent rien de ce
genre.
Les terres des provinces du nord de Madagascar
sont noires et vigoureuses , aussi le Bouéni est-il
une des plus fertiles contrées de l'île. Celles du
milieu de la côte de l'est sont sablonneuses jus-
qu'à une ou deux lieues des bords de la mer. Plus
loin, la végétation devient très-riche. Dans le Sud,
c'est-à-dire vers Sainte-Luce, le terrain est mêlé de
sable, mais il est supérieur aux terres qui avoisi-
nent le cap Sainte-Marie. Celles des environs du
fort Dauphin sont excellentes. La partie peu mon-
16
242 LIVRE II. — CHAPITRE I.
tagneuse du pays des Sakalaves du Nord (le Bouéni)
est fertile, surtout près des rivières et des marais
et abonde en fataka et en esquine, fourrages excel-
lents. La plus grande partie des plateaux de Tinté-
rieur est au contraire rocailleuse et stérile; le ter-
rain y est en général ocreux et ferrugineux. Dans
la province d'Andrantsaï, qu'habitent les Betsiléos,
les terres sont noires, brunes, rouges, jaunes et
blanches. Le sol rouge y est le plus commun et il
est extrêmement productif. Tels sont les champs
rougeâtres des Bétanimènes.
On se ferait difficilement une idée de la richesse
et de l'abondance des productions végétales de Ma-
dagascar, et elle a de tout temps excité l'étonne-
ment et l'admiration des voyageurs qui l'ont vi-
sitée. Les botanistes surtout en ont été ravis.
« Quel admirable pays que Madagascar ! écrivait
Commerson à Lalande en 1771. Il mériterait seul
non pas un observateur ambulant, mais des acadé-
mies entières. C'est à Madagascar que je puis an-
noncer aux naturalistes qu'est la terre de promis-
sion pour eux. C'est là que la nature semble s'être
retirée comme dans un sanctuaire particulier pour
travailler sur d'autres modèles que ceux dont elle
s'est servie ailleurs : les formes les plus insolites,
les plus merveilleuses, s'y rencontrent à chaque
pas. Le Dioscoride du Nord (Linnée) y trouverait
de quoi faire dix éditions de son Système de la na-
ture et finirait par convenir de bonne foi qu'on n'a
soulevé qu'un coin du voile qui la couvre. »
géograpiiib: dk l'île de Madagascar. 243
Plusieurs naturalistes ont , depuis lors, exploré
quelques filons de cette inépuisable mine et se sont
toujours retirés en avouant qu'elle lasserait Tacti-
vité des hommes les plus ardents pour la science.
Nous ne saurions donc avoir la prétention de don-
ner ici la nomenclature définitive de toutes les plan-
tes, de tous les arbres et arbustes connus de Ma-
dagascar. En nous bornant aux plus remarquables
et à ceux dont l'homme a su tirer parti, notre no-
menclature sera encore assez longue. Voici une
énumération succincte qui peut en être faite : le
fotabe {barringtonia speciosa), le filao (casuarina
equiselifoUa) , le baobab (adansonia) qui abonde sur
la côte occidentale ; le rofia, espèce de cyrus pré-
cieux pour les indigènes ; l'ampaly, espèce de moriis
dont la feuille rugueuse est employée à polir le
bois; Vavoha (dais Madagascanensis) avec lequel
on fait, sur la côte de l'est, une sorte de papier
grossier; le tapia ediills, qui sert de nourriture aux
vers-à-soie indigènes ; l'amiena (urtica furialis), Ta-
viavy, espèce de figuier indien, l'aniontana et le
voara, autres variétés du môme arbre ; le bétel in-
dien; le foraha, callophijllum inophijlliim ou dra-
gonnier, le vakoa (vaqiioi) ou Pandanus, dont il y a
trois espèces : P. hofa, P. sylvestris, P. longifolius
Ijymmidalis, la dernière qui fleurit à la baie d'An-
tongil, et le bambou [bamhusa arnndinacea) assez
abondant pour avoir donné son nom, do/o, à ce pays
appelé I-volo-ina.
L'azaina (azign de Chapelier) est regardé comme
244 LIVRE II. — CHAPITRE I.
im des arbres les plus utiles de ^Madagascar ; c'est
le cJirysopia dont il y a cfuatre espèces et qui appar-
tient à la famille des guttifères. Il vient très-droit,
ne pousse de branches qu'à son sommet en forme
de couronne, atteint 60 pieds et assez de grosseur
pour donner 2 pieds d'équarissage. Les indigènes
en extraient une résine ou suc jaune appelé Litsy,
cjui leur sert à fixer leurs couteaux et autres objets
dans leurs manches. On emploie le tronc de cet
arbre pour la construction des pirogues, à laquelle
sert aussi singulièrement \e rounoutre ou arbre che-
velu. Lliymcnwa verrucosa fournit une abondante
quantité de gomme copal. Le vouhéma, qui donne
la gomme élastique, y abonde, ainsi que le roin-
dambo, espèce de smilox,- Favozo, laurus sassafras,
le cubèbe, le bélahy, espèce de simaroiiba, mais il
ne paraît pas y exister de salsepareille. Le zahana,
bignonia articulata, et le voankitsihity, le bujnonia
telfaria de Boyer, fournissent les zagaies ou javelots,
les cannes, etc. Le zozoro est le papyrus de Mada-
gascar. On y voit plusieurs espèces dliibisciis et de
mimosa; ce dernier arbre appelé fano, se voit fré-
quemment auprès des tombes des Vazimbas, l'autre
sert à fabriquer des cordages et un feutre gros-
sier. Les bords delà Sohani, de la Manamboule, de
la Maramouki et d'autres rivières du pays sakalave,
surtout au sud, abondent en bois de sandal.
Il faut ajouter à cette liste un nombre prodigieux
d'orchidées et de fougères, Torseille, très-commun
sur les roches des bords de la mer ; le seva, buddleia
GÉOGRAPHIE DE L ILE DE MADAGASCAR. 245
Madcuj. ; V arivou-taon-vélou (mille ans de vie) , la
panacée des Malegaches ; le cylisus caja, ou pois à
pigeon (en malegache Ambarivatnj); le songosongo
une belle espèce d'euphorbe, dont on environne
souvent les terres cultivées; le laingio, sophoniciis
lingiim, dont les indigènes se servent pour nettoyer
leurs dents, enfin le tanghiniaveneniflua qu'un usage
terrible a rendu célèbre. Nous en reparlerons avec
détail en étudiant les mœurs et les coutumes des
peuples de Madagascar.
Un arbre dont il est fréquemment question dans
les relations est le ravinala [Uranisas peciosa) connu
des Européens et des créoles des îles de France et
de Bourbon sous le nom d'arbre du voyageur, parce
que l'on trouve entre les aisselles de ses feuilles de
l'eau très-fraîche et très-bonne à boire; il a le tronc
d'un palmier et les feuilles d'un bananier avec cette
différence que, plus épaisses et plus fortes, elles se
redressent vigoureusement et se disposent en éven-
tail régulier au sommet de l'arbre. Le bois du ra-
vinala sert à former la charpente, les feuilles les
parois extérieures, les cloisons et le toit des cases.
On emploie sa feuille à d'autres usages domestiques.
Le ravinala croît près des ruisseaux et dans les ma-
récages, et non dans des lieux secs et arides, comme
on l'a prétendu pour colorer d'un peu de merveil-
leux la propriété qu'il a de fournir au voyageur
altéré une boisson rafraîchissante, qui n'est autre
que de l'eau de pluie.
Madagascar possède de riches épices; VagatJio-
246 LIVRE II. CHAPITRE I.
plujUum aromaticinn, traduction de l'appellation
indigène ravintsara, la feuille excellente, ainsi nom-
mée à cause de sa délicieuse odeur; le longoza,
curciima zedoaria, le gingembre, le poivre sauvage,
le capsicum , le tantamo, ciirciima lomja. On ex-
trait de différents arbres douze espèces d'huiles,
dont la plus connue est celle de palma-christi.
Le riz est aujourd'hui la plus importante pro-
duction agricole du pays. On n'en distingue pas
moins de onze variétés, qui toutes donnent des
produits considérables dans les terres propres à
la culture de cette céréale. Il y en a plusieurs es-
pèces qui se cultivent dans les terrains secs, et qui,
sans être aussi productives que celles des terres
humides, donnent cependant des récoltes abon-
dantes et d'aussi bonne qualité. Le riz de Manou-
rou est le plus beau de l'île ; on lui préfère cepen-
dant, à Bourbon, un riz rouge qui vient des envi-
rons du fort Dauphin. Les vieillards s'accordent à
dire que l'introduction du riz à Madagascar est ré-
cente ; mais il est probable qu'ils entendent par là
son introduction dans l'intérieur, car Flacourt, il
y a déjà plus de deux siècles, donne la description
des différentes espèces de riz cultivées dans l'île.
On pense aussi qu'il n'y a pas plus de 150 ans que
le cocotier a commencé à croître à Madagascar, où
sa noix, selon quelques naturalistes, aura été jetée
sur le rivage par les vagues. L'arbre à pain y est
d'une origine encore plus moderne, mais la patate
et la banane y sont connues de temps immémo-
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 247
rial. On y recueille différentes espèces d'ignames
appelées par les naturels ovy, du manioc (manga-
hazo), du maïs, du gros millet, plusieurs espèces de
fèves, des concombres, des melons, des pommes de
pin, des noix de terre, des choux, des ognons, des
girauraonts. Les citrons, les oranges, les limons,
les pêches, les mûres, y croissent merveilleuse-
ment, et on voit encore au voisinage du fort Dau-
phin la plantation d'orangers qu'y firent jadis les
Français. La base de la nourriture des Sakalaves
du Sud est l'arrow-rout. Le sagoutier est un arbre
indigène à Madagascar et la canne à sucre y est
cultivée sur un grand nombre de points.
Beaucoup de racines et de plantes potagères ve-
nant pour la plupart du cap de Bonne-Espérance
ou d'Europe, y ont été introduites, dans ces derniers
temps, par les voyageurs ou les missionnaires an-
glais. L'île doit à ces derniers plusieurs variétés de
la vigne du Cap, le figuier du Cap, les grenades, et
seulement comme essai, les noix et les amandes.
Le pays d'Ancove est du reste le seul endroit où
l'on trouve du raisin, qui pourrait être bon, si l'on
attendait pour le cueillir qu'il eût atteint sa ma-
turité. Les vignes y viennent sans culture et pro-
duiraient assez pour faire du vin, mais les Hovas
ne savent pas en tirer parti. Le froment, l'orge et
l'avoine sont peu estimés des indigènes et semblent
du reste ne se plaire que médiocrement dans le
pays. Il n'en est pas de même de la pomme de
terre qui y est très-recherchée.
248 LIVRE II. CHAPITRE I.
Dans les différents lieux de la côte orientale, à
Tamatave, à Mananzari, où l'on a planté le café, il
a parfaitement réussi. Son produit était compara-
ble aux meilleures sortes de Bourbon.
Le tabac de Madagascar est d'une qualité supé-
rieure ; il réussit également bien dans l'intérieur et
sur les côtes. Le coton dont les importations an-
nuelles vont en France à près de cent millions de
livres, réussit admirablement bien dans les basses
terres comme sur les plateaux du centre, dans
l'Ancove. Dans toutes les terres légères de l'île, on
voit croître spontanément trois espèces d'indigo-
tier et les naturels sont depuis longtemps en pos-
session de moyens plus ou moins perfectionnés d'ap-
pliquer le principe colorant de cette plante à la
teinture de leurs vêtements.
Le bois d'ébène que l'on a tiré jusqu'à présent
de Madagascar, est ordinairement d'une qualité
inférieure. Cela vient de ce qu'il est coupé dans les
forêts marécageuses, où l'exploitation en est bien
plus facile ; mais dans l'intérieur et dans la partie
nord de l'île, entre Yohémar et Diego-Suarez, on
trouve des forêts en terrain sec où la qualité de ce
bois est de beaucoup supérieure, et égale à celui
de Maurice ; c'est là que croît la plus belle espèce
d'ébène, le diospyrus ebenaster.
Quelques espèces de bois d'aigle, de benjoin et
de rose se trouvent dans les forêts de Madagascar,
qui abondent aussi en une foule d'autres arbres
donnant les matières premières nécessaires aux
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 249
ateliers de teinture, de marqueterie et de tablette-
rie. On y trouve encore des écorces fort estimées,
telles que le quinquina rouge. Elle renferme un
nombre considérable de copalliers. L'étendue de
ses forêts est immense et elles traversent l'île dans
toutes les directions, se développant surtout le
long des plateaux inférieurs, comme pour défen-
dre l'approche de la région centrale. Là, au milieu
d'une solitude qui n'est pour ainsi dire jamais
troublée, sous la double influence d'un soleil tro-
pical et d'une atmosphère humide, la plante naît
et meurt en revêtant sans cesse les formes infinies
et inépuisables d'une spontanéité que rien n'arrête.
Depuis la création , il s'y produit dans le silence
des phénomènes admirables, rare privilège d'un
petit nombre de régions de ce globe, et dont l'im-
posante grandeur n'a pu être explorée encore par
aucun œil humain doué d'intelligence et de saga-
cité comparative. En présence de ce monde d'une
richesse si merveilleuse, ne doit-on pas déplorer
amèrement les difficultés qui depuis si longtemps
en séparent la civilisation, et la science sa compa-
gne? Des taillis presque impénétrables, traversés
dans tous les sens par des lianes et des plantes pa-
rasites sans nombre, s'y opposent incessamment
à la marche du voyageur qui, pour prix de son cou-
rage, se trouve parfois exposé à l'influence funeste
d'un air vicié que les courants ne peuvent renou-
veler, aux dangers des éboulements subits et des
précipices inconnus ; car la plupart de ces grands
250 LIVRE II. CHAPITRE I.
bois courent à perte de vue sur le flanc des chaînes
qu'elles transforment en un vaste amphithéâtre d'é-
ternelle verdure.
Les quatre principales forêts de Madagascar sont
Alamazaotra, Ifoliara, Bémarana et Betsimihisatra,
qui n'en font pour ainsi dire qu'une seule traversant,
semblable à une immense ceinture, toutes les pro-
vinces de l'île sous des noms d'ailleurs différents.
Ainsi sur la route d'Andévourante à Tananarive on
l'appelle foret de Fanghourou et le chemin de cette
dernière ville à la baie de Bombetok la traverse en
un point où, sous le nom d'Anghala-Vouri, elle
sépare le Bouéni de l'Antsianac. La vaste forêt de
Magnérineri, qui couvre toute la partie orientale
de l'Ambougou n'est encore qu'un morceau de cet
immense cordon. Les productions végétales de Ma-
dagascar sont du reste peut-être bien moins remar-
quables encore par leur nombre que par leur va-
riété , et si l'on a bien saisi ce que nous avons dit
plus haut de la nature de sa surface , on compren-
dra facilement cette vérité. En effet, sur les plans
inclinés qui conduisent de la mer à plusieurs
mille pieds au-dessus de son niveau on rencontre
pour ainsi dire, toutes les températures. Aussi les
cultures intertropicales et celles des régions tem-
pérées s'y trouvent-elles dans d'admirables condi-
tions, selon les zones dans lesquelles les y ont pla-
cées la main de l'homme ou la main de Dieu ! Toutes
les productions qui font la richesse des différentes
nations du monde pourront se cultiver à Madagas-
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 251
car le jour où cette île magnifique sera clans les
mains d'un peuple civilisé, actif et intelligent.
Le détroit qui sépare Madagascar de la côte d'A-
frique est trop large, pour que les grands quadru-
pèdes de ce continent aient pu venir s'y fixer.
Aussi n'y rencontre-t-on ni éléphants , ni lions, ni
tigres, ni aucun des hôtes de nos forêts du conti-
nent. Madagascar a seulement des bisons, ou bœufs
sauvages, des sangliers, des chats et des chiens er-
rants, échappés à la domesticité et revenus à l'état
sauvage. Quant aux animaux qui n'y ont pas été
importés, tels que les makis (le Lcmnr de Linnée,
en malgache Varik), les aye-aye, les tendracs, ils
ont leur place propre dans l'échelle zoologique. Les
sangliers sont de deux espèces ; la plus nombreuse
est de la grosseur des nôtres. Leurs soies sont
d'un brun foncé et deviennent très-dures, quand
ils sont âgés; ils ont les habitudes du sanglier d'Eu-
rope, mais la structure de leur tête est différente ;
celle de la laie est beaucoup plus allongée que celle
du mâle. Elle aauxjouesdes os saillants qui laissent
à peine apercevoir ses yeux dans les cavités profon-
des qui existent entre ces os et ceux du front. Mais
si la tête de la laie est singulière, celle du sanglier
est hideuse. Les sangliers de la petite espèce sont
assez rares ; leur conformation est la même. Ces
deux sangliers ont du reste plus de peine que les
nôtres à se faire à la vie domestique. Les naturels
les chassent aux chiens et armés de la zagaie. A
Madagascar, on a tant de vénération pour ceux qui
252 LIVRE ir. — CHAPITRE I.
chassent le sanglier, que, partout où ils passent, on
leur offre des bœufs en cadeaux. Les chasseurs sont
même autorisés parla coutume à disposer, dans un
pressant besoin, des choses qui sont nécessaires à
la vie. C'est un privilège que Ton est convenu de
leur accorder pour les récompenser des dangers
qu'ils courent et reconnaître les services qu'ils ren-
dent aux agriculteurs. En effet, dans les contrées
où les chasses ne sont pas fréquentes, ces animaux
sont très-nombreux, dévastent les rizières et détrui-
sent une partie des récoltes. Le bison, appelé par
les Malegaches ombé-hala (bœuf du bois), est en-
core plus terrible à chasser que le sanglier.
Le chien malegache ressemble au renard; il a le
poil fauve, les oreilles droites, le museau allongé,
la queue longue etfourrée. Un grand nombre vivent
sauvages dans les forêts. Lorsqu'ils mènent la vie
domestique, ils paraissent avoir moins d'instinct
que les nôtres. Ceux d'Ancaye sont renommés dans
l'île pour la chasse au sanglier.
11 y a plusieurs espèces de makis ; les plus petites
et les plus jolies sont de la grandeur d'un chat
ordinaire, mais plus minces. Leur fourrure tache-
tée de gris, de blanc et de noir, ressemble à celle
de l'hermine et pourrait avoir de la valeur en Eu-
rope, s'il était possible delà conserver : on pourrait
s'en procurer par milliers. La plus grande de tou-
tes les makes est noire et blanche ; elle a à son cou
une sorte de fraise noire qui contraste singulière-
ment avec l'extrême blancheur du reste du corps.
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 253
Ses pattes sont, en outre, couvertes jusqu'aux ge-
noux de poils noirs disposés exactement comme des
gants de Crispin. Sa queue est d'un noir luisant;
elle est grosse comme un angora et de mœurs très-
douces.
Le tendrac n'est pas un des animaux les moins
curieux qu'il y ait à Madagascar, où il remplace les
fourmilliers d'Amérique ; il est gros comme un la-
pin domestique. 11 dort en terre pendant près de
sept mois, s'engraisse et devient excellent à manger;
ses formes et son organisation ne diffèrent pas ])eau-
coupde celle du hérisson. Ce dernier animal appelé
sora est très-commun. L'écureuil ou voun-lsira est
plus gros, plus court et plus gracieux que le nôtre,
sa queue est moins grande et moins touffue, son
poil est d'une couleur plus agréable. Le nombre
des rats est quelquefois prodigieux. Le caméléon est
commun et est devenu , par suite d'une tradition
superstitieuse , un objet d'effroi pour les femmes
malegaches. Aux troncs et aux branches des arbres
on voit souvent suspendues des chauves-souris
grosses comme des poules et dont la chair est aussi
bonne que celle du lièvre. Les petites chauves-sou-
ris ressemblent à celles d'Europe. On nomme baba-
koute (père-enfanl, en malegache) une espèce de
singe. Lesplus grands ont trois pieds de haut; ils sont
presque toujours par troupes et n'habitent que les
grands bois ; leur poil est ras et de la couleur de ce-
lui de la souris ; ils n'ont pas de queue. Ces animaux
qui ont physiquement du rapport avec l'orang-ou-
254 LIVRE II. — CHAPITRE I.
Lang, ont, comme lui, plusieurs des habitudes de
l'homme.
Les espèces ailées sont très-variées à Madagas-
car. Les forêts sont peuplées de colibris au plu-
mage brillant, de pintades, de merles, de faisans,
de perdrix , de veuves au dos noir et au ventre
orange, de perruches noires babillardes, de perro-
quets noirs, de ramiers verts, de pigeons bleus
ou hollandais à la crête rouge. Les perroquets sont
plus gros que ceux que Ton voit en Europe et par-
lent plus distinctement. Souvent, en longeant une
rivière , on aperçoit tranquillement posé sur une
feuille de songe (plante aquatique), un oiseau gros
comme un pigeon, au plumage roux, que les Ma-
legaches appellent vouroun saranoun (l'oiseau de bon
augure), et qui, selon eux, étant le protecteur des
hommes, leur annonce toujours la présence du
caïman. Aux bords des rivières et des lacs appa-
raissent sans nombre le sirira, sarcelle à la tête
rouge, le vouroun-kouik, au plumage brillant, la
spatule, remarquable par sa couleur de feu, le ka-
])ouk, sorte de cygne gris orné d'une crête bleue et
rouge, la bécassine, la poule d'eau, le héron. Au-
dessus des rivages des mers planent le courli en
corbigeau au cri mélancolique, l'alouette de mer,
la frégate, le fou, qui doit son nom à la facilité
avec laquelle il se laisse prendre. Parmi les oiseaux
de proie, on remarque le vom'oun-mahère, ce qui,
dans la langue malegache, signifie oiseau fort, cou-
rageux. 11 est beaucoup plus grand que l'épervier
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 255
auquel il ressemble , et ne se trouve que sur les
hautes montagnes d'Ancove, où il fait son nid dans
les cavités des rochers les plus sauvages et les plus
escarpés. Radama, roi des Hovas, en avait fait un
Oiseau Royal qu'il plaçait, entouré de brillants, sur
la décoration qu'il avait fondée , comme une sorte
d'ordre de la Légion-d'Honneur , pour récompen-
ser les services et le mérite de ceux de ses sujets
(|ui savaient se faire distinguer de lui.
La volaille est abondante partout. « Le coq blanc,
disent les Betsimsaracs, est l'oiseau chéri du géant
Dérafif, fils de Zanaar (le bon génie), le protecteur
des habitants de celte terre. Le coq blanc a le pou-
voir de nous soustraire aux embûches des mauvais
esprits ; il exerce sur les chefs des villages où nous
passons une influence favorable et les dispose à
nous bien recevoir; enfin, lorsque l'on traverse la
forêt, il préserve les chiens de la dent meurtrière
du sanglier, qui, frappé de vertige, vient lui-même
se précipiter sur le fer aigu des zagaies. » Aussi se
met-on rarement en route à Tamatave sans empor-
ter un coq blanc qui doit d'ailleurs être toujours
bien nourri ?
La mouche phosphorescente se trouve par mil-
liers à Madagascar , surtout pendant les chaleurs
de l'hivernage , et les papillons y sont magnifiques.
Il y a dans l'île quelques insectes malfaisants et
même dangereux, tels que le scorpion et une arai-
gnée noire, grosse comme un petit crabe, qui vit
sous terre et dont la piqûre est mortelle ; elle est
256 HVRK II. CHAPITRE I.
heureusement assez rare. Les sauterelles se mon-
trent quelquefois clans l'air par masses noires et
compactes, pour s'abattre sur les champs de riz.
Elles ressemblent à la cigale d'Europe, ont le corps
gris, et les ailes d'un brun foncé. Le ver-à-soie est
particulier aux environs du fort Dauphin, et on y
voit, dans les bois que l'on traverse en marchant
vers l'orient, des cocons aussi gros que des con-
combres. Les Malegaches en cardent la soie et la
filent avec des fuseaux de bambous. On trouve
dans les ruisseaux de grosses sangsues comme les
nôtres, et dans les prairies humides beaucoup de
sangsues de la grosseur d'une aiguille et très-vi-
vaces. Les premières ne prennent pas; les autres
piquent, au contraire , douloureusement et ne ti-
rent que très-peu de sang, ce qui oblige à les poser
en nombre considérable. Il y a, à Madagascar, des
serpens de diverses espèces et de grosseurs diffé-
rentes; un voyageur en a tué un de seize pieds de
long, dont la morsure était inoffensive. Les côtes
sont fréquentées sur plusieurs points parle caret
{testudo omhricata) qui ne diffère de la tortue de
mer que parce qu'il est moins gros, et que sa cara-
pace donne de l'écaillé travaillée dans les arts. Un
autre amphibie, qui n'est d'aucune utilité, est le
caïman , la terreur des eaux. Il y en a qui ont jus-
qu'à i!x pieds de longueur.
Les Malegaches prennent les caïmans à peu près
de la même manière qu'on le fait en Egypte, c'est-
à-dire au moyen d'un émerillon de bois très-dur
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 257
semblable à ceux dont on se sert pour pêcher les
requins. Ils y accrochent, pour appât, un morceau
de bœuf et le déposent sur le bord des eaux. Plu-
sieurs hommes cachés dans les joncs tiennent une
corde à laquelle cet appareil est fixé et attendent
que l'animal l'ait avalé, puis deux ou trois d'en-
tre eux résistent aux efforts qu'il fait poifr s'en dé-
barrasser pendant que d'autres l'attaquent et le
tuent à coups de zagaie. Du reste, malgré l'effroi
général qu'inspirent les caïmans, les Malega-
ches prétendent qu'ils ne sont pas tous dangereux.
Dans quelques endroits, ils s'opposent même à ce
qu'on les tue et les Antarayes les regardent même
comme leurs dieux protecteurs. A Matatane, chez
les Anta'ymours, ils jouissent d'un singulier privi-
lège; on leur laisse, nous le verrons plus tard, le
soin de rendre la justice.
Le mulet, (en malegache zompou ou rompou)
la carpe et le gourami [osphroncmus olfax de Com-
merson) sont les meilleurs poissons d'eau douce
de Madagascar. Ils sont abondants et très-gras après
l'hivernage. Le mulet est plus gros de corps que
celui d'Europe, mais sa tête, terminée en pointe, est
beaucoup plus petite ; il a le goût du saumon ; les
plus gros ont trois pieds de long. Le gourami est
un poisson plat qui devient plus grand que le tur-
bot ; sa chair est blanche et délicate. La carpe ne
diffère pas de la nôtre. On trouve à Madagascar
un poisson monstrueux qui ressemble à la vieille; sa
chair est insipide et dégoûtante, tant elle est hui-
17
258 LIVRE H. — CHAPITRE I.
leuse. Il devient aussi gros que les plus forts mar-
souins et dévore quelquefois les enfants qui se bai-
gnent. La mer, à la hauteur d'Andévourante, est
fréquentée par des baleines ; mais les Malegaches
ne harponnent que les baleineaux.
La minéralogie de Madagascar n'est guère mieux
explorée que les autres branches de son histoire
naturelle. On y a nié l'existence de l'or, annoncée
d'une manière positive par d'anciens voyageurs
dignes de foi, mais des indices certains ne permettent
plus de douter de la présence de ce précieux métal.
D'ailleurs, s'il nous était permis déjuger de ce fait
par ce qui a lieu dans le voisinage, nous nous
déciderions pour l'affirmative, car les chaînes de
l'Afrique orientale qui sont parallèles et d'une for-
mation semblable à celle de Madagascar, offrent ce
métal, mêlé au cuivre et au fer en très-grande
abondance. On n'a pas signalé le cuivre dans la
grande île malegaclie ; mais nous verrons que le fer
y est répandu également à profusion. C'est là,
d'ailleurs, un phénomène qui se répète à une bien
plus grande distance, dans les montagnes du Bré-
sil et les Andes du Chili, chaînes également méri-
diennes, c'est-à-dire parallèles aux chaînes africai-
nes et malegaches, et dont les unes abondent en fer,
les autres en cuivre. « J'ai appris, dit Flacourt, que
vers le nord de la rivière d'Yonghe-lahé (VOngn-
lahé de la baie de Saint-Augustin) il y a un pays
où l'on fouille de l'or. Et j'ai toujours ouï dire
parles grands d'Anossi (province du sud) que
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 259
c'est vers ces pays-là qu'est la source de l'or. »
Quelques Français qui avaient parcouru le sud
de l'île virent de la poudre d'or entre les mains des
indigènes. Nous avons rapporté la nature des croyan-
ces sakalaves au sujet du mont Tangoury. Ces tra-
ditions parlent de l'or qu'il recèle, et ce métal est
si abondant sous ces rochers, que souvent pendant
l'hivernage les pêcheurs de la Ranou-minti en trou-
vent des morceaux dans leurs filets. Les devins di-
sent que le géant qui garde ce riche dépôt sera
vaincu un jour par les Ombiaches venus de l'Orient,
et qu'alors les Sakalaves pourront disposer des ri-
chesses du Tangoury. C'est dans l'espoir de recon-
naître ces mines que M. Hastie, le célèbre agent an-
glais à Tananarive, poussa Radania à faire la queue
au roi Ramitrah, grand chef des Sakalaves du Sud.
Les Malegaches assurent que leur île possède des
mines d'argent, et d'anciens voyageurs affirment
en avoir reconnu le minerai. Les Antscianacs sont
surtout riches en argent ; c'est le peuple de l'île qui
en possède le plus , mais on ne sait s'ils le tirent de
leur sol. Toujours est-il que l'île où s'élevait leur
capitale, au milieu d'un grand lac, se nomme A^ossi-
l'o/a, l'île d'Argent.
Le enivre paraît n'être l'objet d'aucune exploita-
tion, mais il n'en est pas de même du fer, dont les
riches, on pourrait dire les inépuisables minerais
sont mis à profit sur un grand nombre de points.
Le plateau central, le Retsiléo, l'Ancôve, l'Antscia-
nac sont surtout remarquables à cet égard, et avant
2G0 LIVRE II. — CHAPITRE I.
d'être les maîtres de Madagascar, les Hovas avaient
acc{uis une grande réputation relative comme forge-
rons de fer. Les monts Ambohimiangara, à l'ouest
de Tananarive, en renferment de telles masses, que
les indigènes les ont surnommés montagnes de fer.
Dans le Ménabé(côte occidentale), le minerai de fer
est très-abondant et d'une extraction facile. Les gites
les plus riches sont entre leSizouboungbi et la Mou-
roundava. Une vaste forge, située à Andavi, près
de la capitale des Hovas, paraît être alimentée par
la houille que l'on tire des environs. A 80 kilomè-
tres au sud-ouest de Tananarive, on a découvert
de l'oxyde de manganèse, et certains districts pos-
sèdent un grand amas de carbure de fer (mine de
plomb) avec lequel les indigènes vernissent leur po-
terie. Les ocres et terres colorantes sont également
abondants.
Les pierres précieuses, trouvées jusqu'à présent
à Madagascar, ne sont ni très-belles ni très-variées;
ce sont des améthystes, des aigues-marines, des
opales. Mais le cristal de roche y est en monceaux
d'une abondance et d'une beauté extraordinaire.
Fressange va jusqu'à donner aux plus gros blocs
vingt pieds de circonférence, exagération qui peut-
être ne doit donner qu'une idée de leur dimension
démesurée. Une des montagnes de Béfourne, sur la
route de Tamatave à Tananarive, en est parsemée
et brille d'un éclat magnifique, lorsque le soleil y
darde ses rayons.
Le sel gemme paraît exister près de certaines par-
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 261
ties de la côte, et on y a observé des pyrites conte-
nant une grande quantité de soufre. Le nitre, ap-
pelé sira taïuj, sel de terre, se montre à la surface
des escarpements et d'autres endroits saillants.
Tel est l'exposé des richesses naturelles de Mada-
gascar, ainsi que le donnent les rares explorateurs
qui, jusqu'à ce jour, ont pu étudier, du point de
vue de la science, la grande île africaine.
En un mot, le riz, le blé, le maïs, le coton, le sa-
fran, le tabac, l'indigo, la canne à sucre, la vigne,
tous les arbres à épices et à fruits des climats inter-
tropicaux, toutes les racines nutritives poussent
spontanément dans cet admirable sol, où la croûte
végétale profonde et vigoureuse n'a besoin que d'ê-
tre remuée avec le pied et de recevoir des semail-
les pour les rendre, en quelques mois, au centuple.
D'immenses savanes nourrissent des troupeaux in-
nombrables de bœufs. Les vastes forets de l'inté-
rieur offrent des arbres gommeux et résineux d'un
précieux rapport et les plus beaux, les plus solides
bois de construction. Enfin, si vous fouillez la terre,
vous y trouverez les métaux les plus recherchés et
les minéraux les plus utiles, l'or, l'argent, quelques
pierreries, le fer, le cuivre, l'étain, le plomb, le
mercure, le cristal, le sel gemme et la houille elle-
même, ce produit qui joue aujourd'hui un si grand
rôle dans notre industrie et dans notre navigation,
comme si la nature prévoyante avait voulu ménager
à nos vaisseaux à vapeur, àmoitiéchemin de l'Inde,
un dépôt de cet indispensable combustible. Les cô-
262 LIVRE II. — CHAPITRE 1.
tes, échancrées de baies spacieuses et de ports ex-
cellents, présentent à nos navires de guerre et de
commerce toutes les ressources imaginables, les
plus riches cargaisons, les vivres les plus abondants
et les plus variés.
Tel est Madagascar, telle est cette île qui a tou-
jours excité la convoitise des Européens, et si à tous
les avantages du sol, à la facilité de ses abords, à la
sûreté de ses mouillages, vous ajoutez celui de sa
situation géographique; si vous songez qu'elle est
là, jetée entre le cap de Bonne-Espérance et la pres-
qu'île asiatique, comme pour dominer et interrom-
pre au besoin la voie de l'Océan entre l'Europe et
l'Inde , vous vous rendrez parfaitement compte de
l'importance que la France paraît avoir sans cesse
attachée à la possession de cette redoutable posi-
tion militaire et maritime.
FI.N DU CHAPITRE PREMIER.
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 263
CHAPITRE II.
Ethnographie, Moeurs et coutumes.
Sommaire. — Population de l'île de Madagascar. — Chiffre ap-
proximatif de cette population. — Des trois classes princi-
pales. — On compte vingt-cinq tribus ou peuplades, à Mada-
gascar. — Distribution de cette population sur la surface de
l'île. — Trois zones générales. — Zone orientale. — Les An-
tankars. — Les Antavarts. — Les Bctsimsaracs. — Les Bétanimè-
nes. — Les Ambanivoules. — Les Bezonzons. — Les Antancayes,
— Les Affravarls. — Les Antatchimes. — Les Anta'ymours. —
Les Tsavouaï. — Les Tsafati. — Les Antarayes et les Antanosses.
— Zone occidentale. — Les Sakalaves. — Les Sakalaves du
Bouéni, de l'Ambongou , duMénabc. — LeFéercgne. — Les Maha-
fales. — Zone centrale. — Les Antscianacs. — Les Hovas. — Les
Betsiléos. — Les Vourimes. — Les Machicores. — Les Androuy,
— Les Antarapates et les Caremboules. — Caractères physiques
et moraux des différentes tribus et des Malegaches en général.
— Leurs habitudes. — Leur origine. — Leurs préjugés. — Habita-
tions. — Costumes. — Ablutions journalières. — Polygamie. —
Naissance. — Funérailles. — Cérémonies qui les accompagnent.
— Musique et instruments de musique. — Le Fifanga. — Les
Kabars. — Chant, danses et fêtes. — Eloquence des Malegaches.
— Le Fattidrah ou Serment du sang. — Hospitalité malegache. —
Vie intérieure des naturels. — Religion. — Circoncision. —
Devins. — Fanfoudis. — Lois pénales et jugement. — Epreuves
judiciaires par l'eau, par le feu, par le tanguin, par les caïmans.
— Gouvernement. — Système militaire. — Organisation de l'ar-
mée. — Combat. — Retraite. — Retour au foyer. — Le Malagasy.
La population de l'île de Madagascar est très-
diversement évaluée. Les uns, tels que les anciens
264 LIVRE II. — CHAPITRE II.
voyageurs, ne la portaient qu'à un million et demi
d'habitants, les autres l'évaluent à 2,800,000 habi-
tants, d'autres enfin, à quatre et à six millions. En
réalité, il n'existe aucune donnée sérieuse qu'on
puisse assigner comme base certaine à ces évalua-
tions purement hypothétiques.
Les naturelsde Madagascar, quelles qu'en soient la
tribu et l'origine, sont communément désignés sous
le nom de Malegaches, corruption probable du mot
Malagazi dont ils se servent, dit EUis, pour se dé-
nommer eux-mêmes. Chacune des tribus a, en outre,
un nom particulier.
Les tribus malegaches se partagent généralement
en trois classes : les princes ou grands chefs, les
hommes libres et les esclaves.
On reconnaît, à Madagascar, l'existence de vingt-
cinq tribus ou peuplades principales.
Nous avons déjà indiqué, en termes généraux,
la disposition des principales d'entre elles sur le sol
de l'île; nous allons reprendre cette énumération
pour la compléter; mais en lui conservant toutefois
la môme forme méthodique, afin de permettre au
lecteur de se faire une idée précise de la situation
relative de ces différentes tribus.
Les tribus malegaches se présentent naturelle-
ment, suivant trois zones bien tranchées; une de ces
zones à l'est, comprenant tout le versant oriental,
celui qui regarde Bourbon et f Océan Indien; une à
l'ouest, tournée vers le continent africain ; une au
centre, entre les deux autres, toutes trois disposées
GÉOGRAPHIE DE L ILE DE MADAGASCAR. 265
dans la longueur de l'île. Voici les peuplades que
comprend chacune d'elles , en allant du nord au sud.
Dans la zone orientale se trouvent les Antankars,
les Antavarts, les Betsimsaracs, les Bétanimènes,
les Ambanivoules, les Bezonzons, les Antancayes,
les Affravarts, les Antatchimes, les Anta'ymours,
les Tsavouaï ou Chavoaïes, les Tsafati ou Chaffates,
les Antarayes et les Antanosses.
Dans la zone occidentale on rencontre les Saka-
laves qui embrassent les trois quarts de sa lon-
gueur totale, et qui se divisent en Sakalaves du
Bouéni ou du nord, en Sakalaves de l'Ambongou,
du Ménabé ou du sud ; les Andraïvoulas du Féé-
règne, puis les Maliafales.
Dans la zone centrale sont les Antsianacs, les
Hovas, les Betsiléos, les Vourimes, les Machicores,
et les Androuy, qui comprennent les Antampates
et les Caremboules.
Tous ces peuples sont d'origines diverses, ainsi
que le montrent la différence de leurs types et celle
de quelques-unes de leurs coutumes.
Les premiers hommes qui peuplèrent Madagas-
car vinrent naturellement de l'Afrique dont elle est
voisine. Les caractères propres aux races ' de ce
continent sont encore empreints sur la face de ses
plus anciennes tribus. L'Arabie fournit aussi à plu-
sieurs reprises aux émigrations qui s'y firent. Du
reste, ces deux faits ne diffèrent pas de ceux qui ont
été observés ailleurs et rentrent dans les phénomè-
' Le mol race est pris par nous dans le sens de variétés.
266 LIVRE II. CHAPITRE II.
lies généraux sur lesquels s'appuient les grandes
lois ethnographiques. Madagascar n'offre, quant à
cette observation, rien de plus extraordinaire que
la Grande-Bretagne, en Europe, que Formose, en
Asie, que toutes les grandes îles peu éloignées des
continents. Aussi n'est-il pas nécessaire d'insister
sur ces faits. Mais là ne s'arrête pas ce que l'on peut
avoir à dire de l'origine des peuples de l'île malega-
che. Ce qu'elle offre de singulier est la présence, au
milieu de la population, d'individus appartenant à
la race malaise dont le foyer est si lointain vers le
nord-est, phénomène aussi extraordinaire que l'est,
en Amérique, la présence des races européennes;
plus extraordinaire encore peut-être , parce que
celles-ci possédaient pour envahir le vieux monde
des moyens d'une puissance bien supérieure à celle
dont pouvaient disposer les navigateurs des grandes
îles de l'Océanie occidentale.
Les trois races ainsi juxtaposées finirent par se
rapprocher, et il en est résulté deux types princi-
paux: l'un, caractérisé par un teint cuivré ou plutôt
olivâtre; l'autre, par un teint noir ou brun foncé
et des cheveux crépus. Cependant il est encore
aujourd'hui assez facile de reconnaître, à Madagas-
car, laquelle des trois, chez chacune des peuplades
de l'île, a laissé le plus de traces de son indivi-
dualité.
Les Antankars ressemblent beaucoup aux Cafres;
comme eux, ils ont les cheveux laineux, les lèvres
épaisses et le nez épaté. Ils sont plus sauvages que
GÉOGRAPHIE DE L ILE DE MADAGASCAR. 267
leurs voisins. On ne tronve pas chez eux cette vi-
vacité, cette adresse, cette intelligence des popula-
tions Betsimsaracs.
Parmi les peuples de la côte de l'est, les Betsim-
saracs et les Bétanimènes sont les plus connus des
Européens qui ont avec eux, depuis plus de deux
siècles, des relations suivies. Ils sont comme leurs
voisins les Antavarts et les Ambanivoules, grands et
bien faits ; leur couleur est le marron plus ou moins
foncé ; leurs cheveux sont en général crépus. Ceux
qui les ont légèrement ondulés ont une constitution
moins vigoureuse avec des traits plus réguliers et
plus délicats; leurs yeux ont une expression de dou-
ceur et de bonté qui inspire immédiatement aux
blancs une confiance dont ils savent fort bien tirer
parti. Les Betsimsaracs ont tous les vices de la ci-
vilisation, sans en avoir encore toutes les qualités.
Cinquante Hovas suffiraient pour les mettre tous en
fuite, tant ils sont indolents, paresseux et lâches ;
ajoutez à cela que les Hovas sont en général por-
teurs de sabres et de fusils anglais à l'aide desquels
cette petite tribu menace incessamment ses victimes
désarmées et les frappe de terreur. Menteur par
habitude et rampant par intérêt, le Betsimsarac se
prosterne aux pieds du premier Blanc qui possède
une bouteille d'arak, ou une aune de toile de coton.
Il lui prodigue les épithètes les plus adulatrices ; il
l'appelle son maître, son roi, son Dieu, et promet
de le servir jusqu'à la mort. Les Bétanimènes dif-
fèrent des Betsimsaracs en ce qu'ils sont moins
268 LIVRE II. CHAPITRE II.
forts, moins actifs, moins bavards et aussi moins
poltrons.
Les Bezonzons (Bezanozano), peuplade peu nom-
breuse qui se trouve entre les Bétanimènes et les
Antancayes, sont des hommes de haute taille, gros et
robustes ; leur cou est court, leur peau est noire ou
brun foncé, et leurs cheveux généralement crépus.
Le gouvernement deTananarive les utilise en les fai-
sant travailler comme hommes de peine (Maromites).
Les Afîravarts sont une petite peuplade de guer-
riers, dont la bravoure et l'intrépidité ont été sou-
vent redoutables à leurs adversaires.
Les Antatchimes, leurs voisins, sont grossiers et
superstitieux, et, bien qu'ils n'aiment point voir les
étrangers s'établir chez eux, ils accordent au voya-
geur la plus généreuse hospitalité.
Telles sont les tribus chez lesquelles domine en-
core le sang noir.
LesHovas, dont le nom est devenu célèbre, ha-
bitent, ainsi que nous l'avons déjà dit, les stériles
vallées du centre de l'île. La tradition rapporte que
leurs ancêtres arrivèrent à Madagascar sur une flotte
nombreuse de prahos et qu'ils dépossédèrent, ou
exterminèrent une partie de la race indigène. La
tradition, du reste, est d'accord encela avec les faits,
car les Hovas ont conservé d'une manière assez
frappante les traits de la race malaise. Leur taille
n'est pas haute, quoique assez bien prise. Leur teint
estolivàtre,et,chez quelques individus, il est moins
foncé que celui des habitants du midi de l'Europe.
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 269
Les traits de leur visage ne sont pas saillants, et
leur lèvre inférieure dépasse la supérieure, comme
chez quelques peuples de la race caucasienne. Ils
ont les cheveux noirs, droits ou bouclés, les yeux
de couleur foncée ; ils sont agiles et vifs : mais ils
manquent de force et se laissent facilement abattre
par la fatigue. L'inteUigence des Hovas est assez
développée et ils montrent à ces égards, sur la
race noire, cette supériorité relative, qui est propre
à la race jaune non mélangée. Leur habileté dans
plusieurs genres d'industrie est aussi à remarquer.
Malheureusement leurs qualités morales sont loin
de mériter les mêmes éloges. Le peuple hova réu-
nit en lui tous les vices des autres peuples de Ma-
dagascar. Les mauvais penchants de l'humanité
semblent enracinés dans leurs cœurs, et ils éten-
dent autour d'eux un cercle affreux de relations et
d'exactions infâmes où dominentla haine, l'orgueil,
l'insolence et la rapacité.
Les Betsiléos ou Hovas du sud sont, comme les
Hovas proprement dits, élancés, agiles et très-libres
dans leurs mouvements; ils ont les cheveux noirs
et longs, mais le teint quelquefois cuivré, plus sou-
vent d'un bistre foncé. Leurs mœurs sont douces et
ils ont une prédilection marquée pour les travaux
de l'agriculture. L'absence de l'énergie, de l'adresse
et de la ruse, qui ont rendu les Hovas souverains
de la plus grande partie de l'île, fait d'ailleurs des
Betsiléos une race différente des Hovas du centre.
Deux peuples, les Antanscianacs et lesSakalaves,
270 LIVRE II. CHAPITRE II.
le plus nombreux de l'Ile, tiennent à la fois de l'A-
fricain et des Hovas; ils sont petits et forts sans être
corpulents; leurs membres sont musculeux et bien
conformés; leur teint est d'un noir foncé; leurs
traits sont réguliers ; leur allure est libre et enga-
geante. Ils ont les yeux noirs et le regard pénétrant.
Au moral ils paraissent turbulents , vaniteux , in-
souciants de l'avenir, défiants par ignorance et
souvent cruels par superstition. Mais ils ont beau-
coup d'aniour-propre, une imagination vive, une
intelligence assez facile , ils sont sobres, vigoureux,
agiles, durs à la fatigue, capables d'enthousiasme et
peu vindicatifs. Instruits et bien commandés, ils
feraient d'excellents soldats.
Les Anla'ymours sont d'après leurs traditions
originairesde laMekke etils conservent en effet des
manuscrits fort anciens en caractères arabes. Ils
ont le teint cuivré, les yeux vifs, les cheveux cré-
pus; ce sont les plus superstitieux d'entre lesMa-
legaches, mais aussi les seuls qui, jusqu'à l'époque
de la fondation d'écoles chez les Hovas, aient su
prêter une attention suivie à l'instruction de leurs
enfants.
On trouve encore d'autres Malegaches d'origine
arabe dans le nord et dans l'ouest de l'île. Ils ont
pour aïeux des Arabes mahométans attirés à Mada-
gascar par le commerce et qui se sont mêlés avec
les indigènes ; on les nomme les Antalotches.
Tels ont été les résultats du rapprochement des
deux races immigrantes des Arabes et des Hovas
GliOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 271
avec les races africaines. Mais si la race indigène
s'est généralement fondue avec elles , il y en a une
petite portion , cependant, qui se tenant obstiné-
ment à l'écart, montre encore dans quelques can-
tons de l'île, la première population de Madagascar
pure de tout mélange. Ces individus portent le nom
de Vazimbas qu'on a ingénieusement rapproché de
celui de Zimhas d'Afrique, en signalant ceux-ci
comme leurs anciens frères.
Les Vazimbas sont trapus et forts ; leur peau est
d'un rouge foncé, leurs lèvres sont larges et pen-
dantes; ils ont le visage allongé, le front aplati,
et, comme les nègres d'Afrique, des dents aiguës,
qu'ils liment exprès. Leur croyance est à peu près
la même que celle des Africains. Ils adorent un
grand nombre de divinités et de génies malfaisants
qui sont, disent-ils, occupés sans cesse à torturer
les hommes. Les Vazimbas n'ont aucune industrie.
Les produits de lâchasse et d'une culture grossière
suffisent à leurs besoins. On assure que, quand ils
formaient une nation, ils mangeaient leurs prison-
niers et sacrifiaient des hommes. Ce fut cet usage fé-
roce qui arma contreeux leursvoisins, et les fit exter-
miner. Aujourd'hui ils diminuent incessamment et
ils finiront par ne plus même exister. Il y en a en-
core actuellement deux groupes dans la partie occi-
dentale de l'île, l'un entre la rivière Manih ouSi-
zoubounghi et la rivière dite Manamboule \
* Les Vazimbas sont peut-èlre les plus anciens habitants de Mada-
gascar, mais ce ne sont pas les seuls qui soient venus d'Afrique
272 LIVRE II. — CHAPITRE H.
Les Sandangoiiatsis, que l'on a confondus à tort
avec les Vazimbas, sont, au dire des anciens du pays,
d'autres indigènes. Leur pays, comme celui de ces
derniers, porte bien le nom de Miari , mais ils n'ont
jamais été confondus avec eux par les indigènes et
ils ont des coutumes tout à fait particulières.
On conçoit facilement que les Européens ne se
sont pas montrés à Madagascar sans y laisser des
traces de leur passage. Leur nom est étalâtes, alté-
ration probable du mot Mulâtres. Il y avait à Mada-
gascar deux sortes de Malates ; les premiers en-
fants du pirate Tom, ont été puissants dans le nord ;
mais leurs vices et leurs excès finirent par les faire
détester.
Les autres Malates, issus de Français et de filles
de chefs, exerçaient le pouvoir avec plus de modé-
ration et de justice à Tamatave et à Yvondrou, où
ils avaient su se faire aimer. Simandré, célèbre dans
les chants des indigènes de cette partie de l'île, était
le petit-fils d'un Français nommé Laval, chef de
traite à Madagascar.
Bien que la fusion entre les diverses races qui
peuplent Madagascar soit loin d'être achevée, le
antérieurement aux Cafres ; seulement ils sont les seuls dont une
partie se soit conservée pure de tout mélange. Leurs caractères phy-
siques et entre autres la couleur de leur peau se retrouvent dans
une partie seulement de la population actuelle. Cette même colora-
lion de la peau et leurs dents limées les rattachent aux populations
rouges du Haut-Nil. Plusieurs peuples différents de l'Afrique ont
incontestablement fait irruption sur la Grande-Terre.
GÉOGRAPHIE DE L ILE DE MADAGASCAR. 273
climat, des rapports continuels, une organisation
politique peu difTérente, ont donné aux habitudes,
aux mœurs et aux coutumes de tous les Malegaclies
un caractère de similitude si prononcé qu'il est
possible de formuler à cet égard une description
qui leur soit commune.
Ainsi on peut dire que, sauf quelques exceptions à
cet égard,lesMalegaches,comme tous les peuples dans
l'enfance, sont curieux, superficiels, superstitieux,
ambitieux, vindicatifs, sensuels, crédules, prodigues.
Leur aversion pour tout exercice, soit corporel, soit
intellectuel, est assez prononcée. Ils sont paresseux,
et, s'ils travaillent, ce n'est que par force; leur jeu-
nesse se passe dans l'oisiveté et les divertissements,
puis leur vieillesse s'écoule dans une indolence qui
n'est jamais troublée par les remords. Ils ne regret-
tent point le passé et n'appréhendent pas l'avenir,
nul projet de fortune ne les occupe. Vivant au jour
le jour, le présent est tout pour eux, et ils passent
leur vie à dormir, à chanter ou à danser, dès qu'ils
ont du riz, du poisson ou des coquillages. Le tra-
vail pour eux consiste à construire des cabanes,
abattre des arbres et nettoyer un peu la terre qui
doit recevoir le riz ; ils ne se fatiguent jamais. Quand
ils sont malades, ils boivent et mangent comme à
l'ordinaire, sans se soucier de la vie ou de la mort.
Le désir de la domination a seul dévoilé aux prin-
ces hovasles avantages de l'éducation pour le peu-
ple. Ce fut un des principaux motifs qui les poussa
à accueillir les missionnaires anglais et a favoriser
18
274 LIVRE II. — CHAPITRE II.
l'enseignement clés éléments de la science parmi
les habitants de leur royaume.
La dissimulation, le mensonge, la fourberie,
loin d'être considérés par les Hovas comme des
vices, sont, au contraire, les objets de leur sincère
admiration. Dans leur opinion, la mauvaise foi et
la ruse sont des signes de capacité, d'habileté, de
talent. Aussi s' efforcent-ils de favoriser chez leurs
enfants le développement de ces penchants funes-
tes. On conçoit quels avantages ce système d'édu-
cation joint à leur puissance matérielle , doit pro-
curer aux Hovas dans toutes leurs transactions
commerciales ou politiques avec d'autres peuples.
Leurs diplomates, dignes élèves du prince Coroller,
sont doués d'une finesse et d'une astuce dont les
Européens ont peu l'idée.
La sensualité est générale à Madagascar. Chez la
femme, la chasteté n'est point considérée comme
une qualité. Jusqu'à l'époque de leur mariage, les
fdles s'abandonnent aux impulsions énergiques de
leurs sens. L'ivrognerie n'a aucune borne chez
quelques tribus, et la passion des Malegaches pour
l'arack dépasse tout ce que peut se figurer l'imagina-
tion. Mais, à côté de ces défauts, lesMalegaches ont
des qualités précieuses. Ils sont bons, affectueux,
complaisants, hospitaliers, et ces qualités se ma-
nifestent d'une manière si marquée que tous les
étrangers qui ont vécu quelque temps avec eux en
gardent un vif et précieux souvenir.
Les liens de la famille et de l'amitié sont très-res-
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAIi. 275
pectés parmi eux ; l'animadversion publique ven-
gerait l'oubli dans lequel uu parent ou un ami lais-
serait son parent ou son ami malheureux et le
fattidrah, ou serment du sang, dont nous parlerons
plus au long, serait un témoignage le plus évident
de la bonté de leur âme, si la manière généreuse
dont ils exercent l'hospitalité ne la mettait de suite
à découvert. L'amour des femmes malegaches pour
leurs enfants est extraordinaire, et prouve en même
temps l'attachement qu'elles portent à leurs maris.
Une mère ne quitte jamais son enfant pendant les
travaux de la campagne. Dans les voyages, elle le
porte sur la hanche ou sur le dos au moyen d'une
pagne. 11 existe à Madagascar une coutume tou-
chante qui ordonne aux enfants de présenter dans
certaines occasions à leur mère, une pièce de
monnaie que l'on nomme le Fofomi'damoiissi, c'est-
à-dire le souvenir du dos, en reconnaissance de
l'affection qu'elle leur a montrée en les portant si
longtemps dans la pagne ; car quelquefois cela se
prolonge jusqu'à l'âge de six ans. Mais cette affec-
tion dégénère en faiblesse, à mesure qu'ils grandis-
sent, et les enfants ne tardent pas à prendre tous
les vices qui peuvent résulter de l'oisiveté et de''la
dissipation. Pour se justifier de cette coupable con-
descendance, les parents s'appuient sur un rai-
sonnement dont il est difficile de leur faire com-
prendre la fausseté. « Dans l'enfance, disent-ils,
l'homme n'a pas assez de raison pour être corrigé,
et, dans l'âge de raison, il doit être maître desesac-
276 LIVRE II. — CHAPITRE II.
lions. » Leur autorité est pourtant immense, car
ils ont jusqu'au droit de vendre un enfant déso-
béissant'.
La vénération des Malegaches pour les tombeaux
est profonde; annuellement, à un jour fixé, chaque
famille visite le tombeau de ses pères et y renou-
velle les sacrifices qui ont accompagné les funérail-
les. La superstition, la crainte des revenants, se
mêlent bien à ces hommages solennels , mais il y
a néanmoins dans le cœur du Malegache un grand
et pieux respect pour ses ancêtres, dont la volonté,
soigneusement accomplie, passe comme une loi
qui se lègue dans la famille de génération en géné-
ration.
Les Malegaches habitent tous dans des cases, es-
pèces de chaumières composées d'une carcasse en
charpente et revêtue de feuilles de ravinala. La
construction d'une case chez tous les peuples Male-
gaches, occupe beaucoup de monde, parce qu'a-
lors la besogne se fait vite. Les naturels manquant
de persévérance pour les travaux qui demandent
du temps, se réunissent ordinairement par centai-
* JNous devons une grande partie des détails reproduits dans ce
chapitre à l'intéressante Notice placée parM.de Froberville en tète
du Voyage aux îles Comoves et à Madagascar, de M. Leguevel de
Lacorabe. Nous avons également consulté avec fruit cotte même
Notice pour certaines parties du premier livre de notre ouvrage. Le
voyage de M. Leguevel contient, notamment sur l'histoire na-
turelle de Madagascar, des données assez neuves que nous avons
cru devoir recueillir, parce qu'elles nous ont paru fondées en général
sur des observations faites avec intelligence et méthode.
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 277
nés dans ces circonstances, de sorte qu'en quatre
jours ils achèvent une case complète avec son en-
tourage en pieux. La charpente est extrêmement so-
lide et ingénieuse ;ils ne dégrossissent pas les troncs
d'arbre qu'ils emploient pour cet objet, et se con-
tentent seulement d'en enlever l'écorce. Les tra-
verses de la case d'un homme puissant doivent se
faire remarquer par leur grosseur. Les murs sont
formés par un entrelacement de joncs et de feuil-
les; les portes et les fenêtres sont composées d'un
cadre en bois tamien garni ainsi de feuilles ; elles
sont placées dans une rainure et s'ajustent parfai-
tement. Le toit est de feuillage ; les quatre ex-
trémités des pièces de bois qui le supportent le dé-
passent de deux à trois pieds en se croisant après
leur jonction. Le tout est souvent élevé au dessus
de terre de quelques pieds, précaution nécessaire à
cause des inondations.
La case entière se compose d'une ou de deux piè-
ces ; l'une est la chambre à coucher, l'autre la salle
où l'on mange, où l'on fait la cuisine ; au milieu
de celle-ci est un objet important pour les Malega-
ches, le salaza, châssis en gaulettes, espèce de gril
élevé de terre d'environ quatre pieds et de quatre
à cinq de long et de large, sur lequel on fait bou-
caner la viande. Plus un homme est riche et plus
son saleza doit être grand et malpropre, car aux
yeux des naturels c'est un signe qu'il traite sou-
vent ses amis et qu'il est très-généreux. L'intérieur
des cases est quelquefois garni de nattes ; mais
278 LIVRE II. — CHAPITRE II.
c'est un objet de luxe; le plancher se compose de
lattes de bois léger ou de bambou posées les unes
à côté des autres et consolidées par de la terre
glaise et du sable. Les meubles ne sont pas en
grand nombre ; un lit grossièrement formé par un
tamien posé sur quatre petits pieux enfoncés en
terre, pour s'asseoir un ou deux tabourets de nat-
tes rembourrés avec des feuilles sèches ; un billot
qui sert au même usage, un ou deux traversins,
un oreiller en bois, des paniers en joncs de diver-
ses grandeurs que l'on appelle lanle ou s'uon-kell,
tels sont les objets que l'on rencontre ordinaire-
ment dans la case d'un Malegache. Les ustensiles
de cuisine et de ménage se composent de pots en
terre. Sur la côte orientale on se sert de feuilles
de ravinala qui remplacent les cuillers, de plats et
de verres ; un long bambou ; dont les séparations
intérieures ont été brisées, renferme l'eau. Chez les
Hovas, les plats en bois, les cuillers et les gobelets
encorne sont d'un usage général, ainsi que les jar-
res pour contenir et conserver l'eau.
Le principal et souvent l'unique vêtement des
habitants de la côte orientale de Madagascar est le
sadik ou séidik, pièce de toile large d'une demi-
aune et longue d'une aune. Us l'attachent négli-
gemment autour des reins, en ramenant les deux
bouts entre leurs jambes, et, après les avoir fixés
dans les plis de la ceinture, les laissent pendre l'un
en avant, l'autre en arrière, sans dépasser le genou;
quelquefois les deux extrémités du séidik sont réu-
GÉOGRAPHIE DE l'ilE DE MADAGASCAR. 279
nies en avant comme un tablier. Les chefs s'en en-
tourent ordinairement le corps sans en relever les
bouts entre les jambes. Le simboii ou simébou est
la toge des Malegaches; c'est une pièce d'étoffe d'en-
viron quatre aunes de long sur trois de large. Ils
s'en drapent à la manière des Grecs et des Romains,
ou le portent roulé en ceinture au-dessus du séi-
dik, lorsqu'ils veulent avoir leurs mouvements li-
bres.
Tous les Malegaches des castes guerrières de l'in-
térieur, ont le corps couvert de cicatrices qui re-
présentent diverses figures. Elles sont le résultat
des tatouages qu'on leur fait dans leur enfance avec
une sorte de bistouri.
Les femmes portent le séidik,mais plus long que
celui des hommes. Elles se drapent aussi du sim'-
bou ; souvent aussi elles s'en enveloppent entière-
ment jusque sous les bras. C'est ainsi qu'on les
voit sortir le matin. Vers une heure après midi,
elles se revêtent de leur kanezou, espèce de corsage
dont les manches descendent jusqu'au poignet, et
qui leur serre tellement la poitrine et les bras qu'il
est très-difficile de l'ôter, sans le déchirer : elles le
jettent lorsqu'il est sale, préférant en faire un neuf
que de prendre la peine de le laver. Le séidik ne
se joint point au kanezou, et leur laisse tout le tour
du corps à découvert sur une largeur d'environ un
pouce ; le sim'bou se porte alors comme un chàle.
Les satouks, coiffure commune aux deux sexes et
assez semblable aux bonnets de nos avocats, sont
280 LIVRE II. — CHAPITRE II.
des toques en jonc. Elles sont toujours plus larges
que la tête et par conséquent fort incommodes ;
aussi ne s'en coiffe-t-on que pour se préserver du
soleil.
Depuis Angontzy jusqu'à Mananzari seulement,
c'est-à-dire sur les points de Madagascar les plus
fréquentés par les blancs, les femmes dans l'aisance
et les élégants barapip\ espèces de fats aimés de la
population féminine, portent aux oreilles de grands
anneaux d'or et des colliers en cheveux que l'on
expédie des îles Maurice et Bourbon. Les bokhs ou
broches en or, de la dimension d'un écu de trois
francs, et légèrement bombés, se placent sur le de-
vant du kanezou et suivant une ligne verticale.
Tous les Malegaches, à l'exception des Hovas, se
rendent chaque jour, matin et soir, sur les bords
d'une rivière, y restent accroupis pendant quelques
minutes, et se lavent avec soin le visage, les bras,
les oreilles, et surtout la bouche et les dents.
Le riz forme la base de la nourriture des Malega-
ches comme le pain chez les Européens. Ils y joi-
gnent des légumes, des fruits, de la volaille, de la
viande de bœuf, quelquefois de sanglier et de ba-
batouke (espèce de singe). On appelle roJi un mets
composé de poulets coupés en très-petits morceaux
etbouillis avec du piment et des feuilles de citrouille
et de more lie. Après le dîner on boit le ranou'pangh'
que les Malegaches croient très-salutaire et dont ils
ne peuvent jamais se passer. Cette boisson n'est que
de l'eau bouillie dans la marmite où l'on a cuit le
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 281
riz, et aux parois de laquelle la croûte brûlée
(ampangh') de ce grain s'est attachée. Les Malega-
ches sont très-friands de veaux à l'état de fœtus, et,
à Imerne, les grands personnages font toujours tuer
plusieurs vaches pleines, quand ils donnent à dîner
à leurs amis.
La polygamie est usitée dans toute l'île. Le moin-
dre chef de village possède au moins trois femmes;
la première par le rang et l'autorité qu'elle exerce,
est nommée Yadi-hé , c'est-à-dire littéralement
femme n° 1. Elle est chargée de la direction de la
maison, et ne suit son mari ni en voyage, ni dans
les promenades. La Vadi-massé est une femme libre
et ordinairement jolie; c'est comme une maîtresse,
et il est d'usage de la répudier aussitôt que sa beauté
commence à se flétrir. Enfin la troisième, dite Va-
di-sindramjou, est une esclave à laquelle on donne
la liberté dès qu'elle est devenue mère.
A Madagascar, la naissance des filles ne donne
lieu à aucune réjouissance. Cet événement paraît
produire, au contraire, un sentiment pénible pour
tous les membres de la famille. Si c'est un garçon,
l'allégresse est générale, après toutefois que les
parents ont consulté l'ombiache, astrologue ou mé-
decin qui décide s'il doit vivre ou mourir ; car s'il
était venu dans une heure et un jour réputé mal-
heureux, il serait, ou précipité dans une rivière,
ou exposé dans une forêt, ou enterré vivant ; mal-
heureusement pour les Malegaches, leurs astrolo-
gues reconnaissent un grand nombre d'heures et
282 LIVRE II. CHAPITRE II.
de jours malheureux. Cette coutume n'est cepen-
dant pas générale, surtout chez les peuplades de la
côte orientale occupée autrefois par la France.
On dépose l'enfant à sa naissance sur une natte,
à la tête de laquelle le père plante en terre sa plus
belle zagaie qu'il orne de guirlandes de feuillages,
puis l'ombiache s'en approche avec son mampila,
planchette recouverte de sable fin sur lequel il trace
des caractères, tire l'horoscope, et la famille attend
avec anxiété le résultat de ses calculs cabalistiques.
Cependant on suspend au cou du nouveau-né des
fanfoudis pour le préserver des mouchaves que les
agents du mauvais génie devaient répandre autour
de sa natte.
Après que l'ombiache a annoncé l'arrêt du des-
tin, lorsqu'il est favorable, les assistants s'empres-
sent de féliciter le père de l'enfant sur le sort heu-
reux que l'ombiache lui a prédit. Ils sont tous
invités au banquet qui se termine par des danses
guerrières exécutées par les jeunes gens du pays.
Plusieurs champions, simulant un combat, feignent
de se porter des coups de zagaie qu'ils parent avec
leurs boucliers ; ces boucliers ne sont pas employés
cl la guerre, excepté par les Zafferaminians, et ne
servent que dans la danse guerrière nommée milava,
La fête se prolonge bien aA^ant dans la nuit.
Lorsqu'un Malegache meurt, ses proches parents
lavent le cadavre avec une décoction d'aromates.
Après l'avoir orné de colliers de racines et d'amu-
lettes qui devront en éloigner les génies malfaisants,
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 283
on le transporte clans un lieu solitaire de la maison,
où il n'est plus permis à d'autres qu'à eux d'appro-
cher ; quelques vieux esclaves dévoués à la famille
sont chargés, chez les gens riches, d'entretenir un
grand feu dans le lieu où le corps est déposé. Puis
tous les amis du défunt se rendent au pied d'un ar-
bre voisin et tout le monde se met à manger un
bœuf que l'on fait rôtir.
Le soir, des chants funèbres accompagnés par le
bobre africain, préludent à des danses qui ne finis-
sent qu'au jour; des chœurs de jeunes filles répè-
tent le refrain des chansons improvisées pour l'évé-
nement, en frappant en mesure sur des bambous.
Lorsque le mort laisse beaucoup de bœufs, on
en sacrifie le lendemain et les jours suivants. L'as-
semblée ne se sépare que lorsque ces bœufs sont
presque tous consommés; c'est ainsi qu'on honore
le défunt : quelques parents enlèvent alors presque
furtivement le corps et lui rendent les derniers de-
voirs, car il n'est pas permis à d'autres d'en appro-
cher et de l'accompagner au lieu de la sépulture.
Il est triste d'ajouter que les Malegaches ne s'oc-
cupent pas plus des femmes à leur mort qu'à l'in-
stant de leur naissance.
Comme tous les peuples indolents et sensuels, les
Malegaches aiment passionnément la poésie etlamu-
sique. Le soir, dans les villages, on les voit s'assem-
bler pour écouter les chansons que l'un d'entre eux
improvise sur une mélodie connue ; ils répètent en
chœur le refrain, ou l'accompagnent en frappant
284 LIVRE II. — CHAPITRE II.
dans leurs mains pour marquer le rhythme. Les pa-
roles de ces chansons se composent en général de
phrases courtes et sans trop de liaison entre elles.
Elles ont quelquefois un sens moral et satirique ,
le plus souvent elles contiennent une simple image.
Ces mélodies sont en général monotones. Elles ont
cependant un certain charme qui provient, comme
dans presque tous les chants primitifs, de leur
étrange tonalité.
Les instruments de musique sont très-imparfaits,
ce sont l'erahou, le bobre, le marouvané etl'azon-
lahé que nous décrirons en parlant de la circon-
cision. Le plus commun est le marouvané, l'instru-
ment de prédilection des Malegaches. Le marouvané
est fait avec un bambou gros comme le bras. Au
moyen d'un couteau on détache, dans l'écorce fi-
landreuse de ce roseau des filets qui soutenus par
de petits chevalets, forment les cordes.
Verahou consiste en une seule corde tendue sur
une moitié de calebasse et que l'on met en vibration
au moyen d'un archet ; il n'a presque pas de son.
Le bobre est simplement un long arc, fait d'une
lige de bambou ou d'une gaule d'un autre bois. La
corde qui le tend est ordinairement en fil de fer ou
en laiton ; vers le tiers inférieur de la longueur du
bois, est attachée la moitié d'une calebasse, espèce
de table d'harmonie recevant les vibrations de la
corde par un lien, également en métal qui l'attire
dans le sens de la calebasse. Le bobre se joue avec
une petite baguette de bois ; on frappe alternative-
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 285
ment sur l'une et sur l'autre section de la corde.
Le son est très- faible, en sorte que le rliythnie pa-
raît être le principal objet de cet instrument.
Il existe à Madagascar des hommes qui se livrent
spécialement à la culture de la poésie et de la mu-
sique ; ce sont les sekatscs ou ménestrels. Ils voya-
gent sans cesse et chantent leurs compositions chez
les chefs qui en retour leur font des présents con-
sidérables.
Le fifanga est l'unique jeu des Malegaches. C'est
un carré long en bois rouge dans lequel il y a un
grand nombre de trous régulièrement disposés, on
y met des espèces de noix de galle qui servent de
pions, et que l'on prend comme au jeu de dames.
Les hommes et les femmes y jouent également.
Le mot Kabar, qui s'applique généralement à
une assemblée dans laquelle on discute les affaires
publiques, sert aussi à exprimer l'échange premier
des relations entre deux ou plusieurs personnes
qui se rencontrent. Les nouvelles se propagent de
cette manière avec la plus grande rapidité. Dans les
détails dont l'usage exige un compte rendu exact,
on ne doit omettre aucune des moindres circon-
stances. Par exemple, deux voisins se quittent en
sortant de leur village ; l'un va chercher son trou-
peau dans la prairie située à une petite distance de
sa maison ; l'autre va puiser de l'eau à la rivière ,
qui n'est guère plus éloignée delà sienne; s'ils se
rencontrent à leur retour , ne fût-ce qu'un quart
d'heure après , ils se croient obligés de s'arrêter
286 LIVRE II. CHAPITRE II.
et de se dire tout ce qu'ils ont vu sur leur chemin,
n'eussent-ils rencontré qu'une poule , un oiseau
ou un papillon. Aussitôt que les rameurs des pi-
rogues entendent quelqu'une leur portée, ils ces-
sent de pagaier pour entendre son kabar. 11 y a
chez un tel peuple des éléments certains de civili-
sation. Les nations les plus loquaces de l'antiquité,
les Gaulois, par exemple, se sont montrés les peu-
ples les plus perfectibles, parce que, par besoin
d'expansion , ils étaient les plus communica-
tifs.
Le rapprochement que nous faisons ici, tout bi-
zarre qu'il peut paraître , n'en est cependant pas
moins digne d'attention. En effet , les hommes de
la Gaule devinrent les premiers avocats de Rome,
les maîtres même de Cicéron. Tous les voyageurs
parlent avec enthousiasme de l'éloquence des Male-
gaches. L'art oratoire est très-cultivé chez eux , et
ils s'appliquent, dès leur jeunesse, à acquérir une
éloquence qui égale relativement , en grandeur et
en force , celle de nos plus célèbres orateurs. Il
faut dire que l'idiome malegache se prête à l'ex-
pression des sentiments. Les images, les cilliances
de mots y abondent, les nuances les plus délicates
s'y font sentir. Et puis l'orateur a la liberté de com-
poser ses mots; à tous moments, suivant l'impul-
sion de son génie ou les mouvements de son âme ,
il peut créer ceux qui lui manquent. De cette mine
inépuisable de signes verbaux , naissent pour lui
des désignations ingénieuses, pittoresques, variées,
GÉOGRAPHIE DE l'iLK DE MADAGASCAR. 287
qui revêtent son style des plus brillantes et des plus
riches couleurs.
On appelle fattidrah ou serment du sang , à Ma-
dagascar, l'engagement que prennent deux per-
sonnes de s'aider réciproquement pendant la durée
de leur existence , et de se considérer comme s'ils
avaient une origine commune. Voici la manière
dont on contracte cet engagement.
Un vase contenant de l'eau est apporté ; l'offi-
ciant, qui est ordinairement un vieillard, y plonge la
pointe d'une zagaie, dont les deux néophytes tien-
nent la hampe à pleines mains ; puis un autre indi-
vidu jette alternativement dans le vase de la mon-
naie d'argent, de la poudre, des pierres à fusil,
des balles , plusieurs petits morceaux de bois et
quelques pincées de terre prise aux quatre points
cardinaux ; en même temps, celui qui dirige la cé-
rémonie , accroupi auprès du vase , frappe à petits
coups, avec un couteau la hampe de la zagaie ,
rappelant le sens attaché à chacun des objets ci-
dessus mentionnés; l'argent, emblème de la ri-
chesse , signifie que les deux contractants devront
partager leurs biens présents et futurs ; la poudre,
les pierres à fusil et les balles , emblèmes de la
guerre, indiquent que les dangers doivent leur être
communs ; les fragments de bois et de terre ont
aussi une signification particulière. Quand tous ces
objets ont été mis dans le vase, le même individu
demande aux deux futurs parents s'ils promettent
de remplir les engagements imposés par le ser-
288 LIVRE II. — CHAPITRE II.
ment , et sur leur réponse affirmativ e, il les pré-
vient que les plus grands malheurs retomberaient
sur eux, s'ils venaient à y manquer. Puis il pro-
nonce les conjurations les plus terribles, en évoquant
Angatch, le mauvais génie. Ses yeux s'animent par
degrés et prennent une expression surnaturelle ,
lorsqu'il adresse, d'une voix forte et sonore, cette
imprécation : « Que le caïman vous dévore la lan-
gue ; que vos enfants soient déchirés par les chiens
des forêts ; que toutes les sources se tarissent pour
vous et que vos corps abandonnés aux vouroun-
doules (effraies) soient privés de sépulture, si vous
vous parjurez! «
Cette première partie de la cérémonie terminée,
le vieillard fait à chacun des impétrants , avec un
rasoir une petite incision au-dessus du creux de
l'estomac, imbibe deux morceaux de gingembre
du sang qui en coule et donne à avaler à chacun
des deux le morceau de son vis-à-vis. Il fait boire
après, dans une feuille de ravinala, une petite
quantité de l'eau qu'il a préparée. En sortant, on
se rend à un banquet de rigueur servi sur le gazon
et on reçoit les félicitations de la foule. La céré-
monie du fattidrah , bien que la môme dans toute
l'île, subit quelques modifications dans la forme,
selon la peuplade chez laquelle elle a lieu. Ainsi
({uelquefois le sang, au lieu d'être reçu sur un
morceau de gingembre, est mêlé de suite avec
l'eau , que dans le premier cas, l'on prend après.
Quoique le serment du sang ne soit pas toujours
GÉOGRAPHIE DE L ILE DE MADAGASCAR. 289
observé religieusement par les Malegaches, il peut
être utile à un étranger; bien qu'il ne soit pas tou-
jours agréable pour celui-ci, qui devient en butte
aux importunités de son frère fictif. Les liens,
ainsi contractés, sont, aux yeux des Malegaches ,
aussi sacrés et souvent plus respectés que ceux de
la fraternité matérielle, dont le fatlidrah impose
d'ailleurs tous les devoirs. Deux frères de sang doi-
vent partager leur fortune , se soutenir dans le
danger, mettre en commun tous les biens et tous
les maux de la vie , enfin se prêter assistance en
temps de guerre, quand même ils appartiendraient
à des tribus ennemies. Dans ce dernier cas, ils doi-
vent non-seulement éviter de se faire du mal ; mais
encore , si l'un des deux tombe entre les mains du
parti ennemi, l'autre est obligé de le préserver de
la fureur de ses compagnons, qui s'abstiennent
ordinairement d'attenter aux jours du prisonnier,
dès qu'ils connaissent le lien qui l'unit à son pro-
tecteur.
Une femme peut faire le serment du sang avec
un homme, deux femmes peuvent aussi le faire
entre elles, et rien ne s'oppose à ce qu'un étranger
le contracte avec un indigène. Nous avons vu les
agents anglais échanger ce serment avec Ra-
dama. Ceux qui veulent voyager à Madagascar ou
s'y livrer à quelque opération de commerce trou-
vent avantage à le faire; cette formalité facilite
beaucoup leurs rapports avec les habitants , à qui
il inspire tout d'abord une confiance plus grande.
19
290 LIVRE H. — CHAPITRE II.
Dès que deux Malegaches se sont liés par le fatli-
drah , les parents de chacun d'eux prennent à l'é-
gard de l'autre le même titre de parenté qu'ils
eussent eu si la fraternité, selon le sang, avait existé
naturellement entre les deux contractants. Il y a
plus, les effets de cette alliance s'étendent aussi
dans le même sens aux membres des deux familles,
les uns par rapport aux autres. De cette coutume
résulte pour l'Européen qui visite ce peuple et l'ob-
serve superficiellement , une très-grande difficulté
à reconnaître les véritables liens de parenté qui
existent entre les individus ; et c'est pour lui une
source d'erreurs fréquentes.
Cette coutume par laquelle , suivant l'originale
comparaison des indigènes, ils deviennent l'un pour
l'autre «comme le riz et l'eau, » c'est-à-dire insé-
parables , cette coutume honore un peuple à peine
sorti de la barbarie \ Elle s'allie parfaitement avec
la généreuse hospitalité qu'il exerce envers tous les
étrangers. Un voyageur européen arrive dans un
village , il est immédiatement accueilli par le chef
qui lui cède sa plus belle case, lui envoie du riz,
des poules , des fruits , et lorsque sa suite est nom-
breuse un ou plusieurs bœufs. Le Malegache pauvre
qui voyage entre sans en être prié dans la première
* Nous avons vu non sans élonncraenl des voyageurs traiter celte
coutume de ridicule. Elle pouvait être qualifiée tout au plus d'in-
commode , à cause de la perturbation apparente qu'elle apporte
dans l'état public des individus. Mais, à coup sur, elle est noble et
louchante.
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 291
case qu'il rencontre ; le propriétaire est-il à pren-
dre son repas auprès de sa famille, l'étranger s'assied
auprès d'eux. Le kabar, ou récit de ce qu'il a vu, est
le seul écot qu'il ait à payer, encore n'est-il pas
tenu de dire son nom ni ses desseins. L'hospitalité
est une qualité tellement inhérente au caractère
malegache, que, dans tous les grands villages, on
trouve toujours une espèce de hangar public où les
voyageurs viennent se mettre à l'abri du soleil ou
de la pluie , en attendant qu'on leur ait préparé un
logement gratuit.
La religion des Malegaches est un mélange de
polythéisme et de fétichisme dans lequel domine la
croyance, généralement admise dans l'Orient, des
deux principes, l'un qui est Zanahar (le bon gé-
nie), et l'autre Angatch (le mauvais). C'est sur-
tout à ce dernier, dont l'essence est de nuire , qu'ils
adressent leurs prières et leurs sacrifices. Ils invo-
quent encore d'autres êtres supérieurs, esprits ou
génies qui , selon eux , comme dans l'antiquité clas-
sique, président à la guerre, à la pêche, aux cultures,
à la garde des troupeaux. Ils leur attribuent le pou-
voir de les protéger ou de leur nuire et leur offrent
aussi des sacrifices. Sans avoir des idées bien défi-
nies surràme, comme principe immatériel survi-
vant à l'enveloppe charnelle de l'être humain, ils
admettent cependant pour l'àme une autre exis-
tence. Ils parlent souvent d'une longue corde d'ar-
gent , au moyen de laquelle les esprits descendent
sur la terre , et par laquelle aussi ceux des morts
292 LIVRE II. — CHAPITRE II.
remontent dans l'air auprès du Dieu de la vie,
où ils attendent qu'il les renvoie dans d'autres
corps. Cette sorte de métempsycose est le sujet des
croyances différentes. Par exemple, chez certaines
tribus , les âmes des chefs prennent la forme de
crocodiles, tandis que les sujets vont animer le corps
des makis ou des chiens cerviers. Leur croyance à
une vie extra-mondaine se manifeste encore par
l'habitude qu'ils ont d'invoquer les âmes de leurs
ancêtres, en les suppliant d'intercéder pour eux et
de les inspirer. Leur respect pour les sépultures est
très-grand. La violation des tombesestpuniedemort.
Quelques ethnologues ont avancé que l'on re-
trouvait chez les Malegaches beaucoup de coutumes
judaïques. Cette assertion est loin d'être justifiée
par les faits. Dans les provinces où des colons ara-
bes sont venus jadis s'établir, et où il existe en-
core de leurs descendants, on observe bien quelques
pratiques défigurées de la religion de Mohamed,
comme , par exemple , la circoncision , l'abstinence
de porc , et l'usage de ne manger que des animaux
tués par des individus de leur caste , mais les indi-
gènes ne se conforment pas à ces deux dernières rè-
gles, et, quant à la circoncision, qui est, il est vrai,
pratiquée dans toute l'île , ils ne la rattachent, du
moins maintenant , à aucune tradition religieuse
ou historique , bien qu'elle remonte très-probable-
ment à l'arrivée des Arabes dans l'île. Les habitants
de Sainte-Marie et de la côte voisine , qui ont été
regardés, par quelques voyageurs, comme issus
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 293
de Juifs, n'ont, à part cette dernière coutume, au-
cun usage particulier qui puisse donner quelque
crédit à une telle conjecture ; on ne trouve chez
ces habitants , quoiqu'on l'ait prétendu , ni les tra-
ditions de Noé, d'Abraham ou de Moïse, ni la so-
lennisation du sabbat. Il n'y a pour eux, de même
que pour tous les Malegaches, entre les jours, aucune
autre distinction que celle des jours heureux et des
jours malheureux, dont la répartition est aussi va-
riable dans le temps que leur influence l'est , en
apparence du moins , sur les divers ordres de faits.
Chez quelques peuplades, l'idée que se font les
indigènes des êtres auxquels ils consacrent leur
culte n'est représentée par aucune image, ni par un
signe quelconque; chez d'autres, il existe des idoles
dont la structure est des plus bizarres, fétiches in-
formes où l'on chercherait vainement à découvrir
un symbole. Les Sakalaves ne paraissent pas avoir
d'idoles nationales. Mais les Ho vas en ont une que
l'on promène en certaines occasions en processions
avec d'autres moins puissantes.
La circoncision est une coutume qui, comme nous
l'avons dit, est répandue dans toute l'île et qui est
probablement d'origine arabe. Elle a toujours lieu
vers la pleine lune. Lorsque le moment est arrivé,
on transporte sur la place des villages un mât d'en-
viron 25 pieds d'élévation, "que les charpentiers du
pays se mettent en devoir d'équarrir, pendant que
d'autres individus s'occupent de faire un trou en
terre pour l'y planter.
294 LIVRE II. CHAPITRE II.
Le chef, avec ses ampitakli (ministres) et ses fem-
mes, s'asseoit près du mât sur des nattes, autour
desquelles on a rangé un grand nombre de calebas-
ses et de jarres pleines de toak et de bessabess ; les
parents, dont les enfants doivent être circoncis
dans l'année, apportent longtemps avant la fête le
miel, les cannes à sucre, les bananes, et le sima-
rouba qui servent à faire les liqueurs.
Lorsqu'on a creusé le trou et dégrossi le mât,
deux hommes et deux femmes se mettent à danser
à l'entour pendant plus d'une demi-heure; ensuite
le maître du village prend une calebasse de toak, en
boit une gorgée, puis en verse dans le creux de sa
main, et le répand dans le trou, en prononçant à
voix basse quelques paroles mystérieuses. Un om-
biache vient ensuite jeter des racines dans le trou
ety répand aussi lesang d'un coqblanc qu'il sacrifie.
Aussitôt après la foule s'empare du mât et le
dresse.
La danse recommence bientôt, mais, cette fois,
tout le monde y prend part, môme les enfants que
leure mères portaient sur leur dos. On allume en-
suite des feux autour du mât et les jeunes gens,
armés de zagaies et de boucliers, simulent des com-
bats en dansant au son de plusieurs tambours ma-
legaches. Cette espèce de tambour que l'on appelle
azonlahé est simplement le tronc creusé d'un jeune
arbre. L'une des extrémités est recouverte d'une
peau de bœuf avec son poil, l'autre d'une peau de
cabri. Les indigènes se servent de cet instrument
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 295
comme d'une grosse caisse ; ils frappent d'un côté
avec une baguette, de l'autre avec la main. Le son
de l'azonlahé est sourd et monotone.
Les champions, comme dans un tournoi, se por-
tent de terribles coups de lance qu'ils parent avec
beaucoup d'adresse; Ces combattants sont si agiles
que quelquefois l'un d'eux s'élance entre les jambes
de son adversaire et, se relevant précipitamment,
l'enlève sur ses épaules aux cris d'admiration des as-
sistants. Les danses durent toute la nuit, mais per-
sonne ne s'enivre comme aux raloubas (orgies), car
la coutume prescrit d'être sobre et chaste, la veille
de la circoncision.
Le lendemain, dès que l'on aperçoit le soleil à
l'horizon, les Malegaches se rendent à la rivière
voisine ; les femmes y portent leurs enfants qu'elles
obligent à passer la nuit éveillés; après les avoir
baignés, elles leur mettent des colliers et des bra-
celets de mas-sirira (yeux de sarcelle) et de ravines
(feuilles) et des séidiks neufs de toile de coton
blanc; ensuite, elles les rapportent au pied du mât,
où l'on vient d'attacher le taureau du sacrifice.
Bientôt le plus vieux des ombiaches, armé d'un
petit rasoir et un séidik de toile blanche sur l'é-
paule gauche, se lève pour recevoir les enfants des
mains de leurs mères et procède à l'opération qui
est plus ou moins longue, ^elon le nombre des en-
fants. Quand elle est terminée, l'ombiache égorge
le taureau, qui est coupé en une infinité de petits
morceaux et partagé entre les assistants. La tête
296 LIVRE II. — CHAPITRE II.
est plantée au bout de la perche, la face tournée
vers l'ouest. C'était aussi de ce côté que l'opérateur
s'était tourné pour circoncire ; le reste de la journée
se passe en réjouissances.
Ainsi que chez tous les peuples sauvages, les
coutumes superstitieuses sont très-nombreuses à Ma-
dagascar ; mais il est impossible à un Européen de
les connaître toutes, parce que les Malegaches se
cachent ordinairement des étrangers pour les ac-
complir. Dans toutes les provinces , on trouve des
individus qui, outre le métier de médecin, exercent
aussi celui de devin ; les Sakalaves les nomment
Ampisikidi. Ils ont la plus grande influence sur l'es-
prit des autres indigènes et obtiennent tout par la
crainte qu'inspire leur pouvoir supposé. Il n'est
guère d'afîaires qu'on entreprenne sans les consul-
ter. S'agit-il, par exemple, de livrer une bataille,
de conclure un traité, de faire un voyage, ou d'ac-
complir tout autre acte, même peu important, soit
général , soit individuel , ce sont eux qui décident
de l'opportunité et de la convenance de la chose
projetée, en indiquant si tel jour est heureux ou
malheureux, c'est-à-dire favorable ou non pour
l'exécuter. Ils prédisent l'avenir, jettent des sorts
et vendent des talismans, auxquels ils attribuent
des efl'ets surnaturels.
Les Malegaches font un grand usage d'amulettes
ou talismans qu'ils nomment fanfoiidis. Ils leur
croient toutes sortes de vertus, même celle de faire
connaître ce qui doit arriver. Ces talismans sont
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 297
portés au cou au moyen de colliers et de cordons,
et quelquefois suspendus à d'autres parties du
corps. Ils n'ont aucune valeur intrinsèque : ce sont
des morceaux de jeunes bambous ou de petits sa-
chets de peau renfermant divers objets, tels que
des graines, de petites pierres, des papiers couverts
de signes cabalistiques. Les uns préservent de la
foudre ou bien de telle maladie ; d'autres garan-
tissent des maléfices des sorciers, que les indigè-
nes craignent beaucoup ;iil en est aussi pour se faire
aimer des femmes, pour voyager sans accident. Les
amulettes de guerre, nommées sampé, sont des
bouts de cornes de bœufs, quelquefois artistement
travaillées et garnies en argent, suivant les moyens
ou le rang des propriétaires. Ces bouts de cornes
contiennent des drogues auxquelles ils croient la
propriété de rendre invulnérables ceux qui s'en
servent. Quand les Sakalaves ne portent pas leurs
talismans sur eux, ils les placent soigneusement
dans une petite boîte, et les graissent de temps en
temps avec une huile aromatique. Un homme ab-
sent est-il inquiet de ce qui se passe chez lui, il met
un fanfoudi sous sa tête, pendant son repos, con-
vaincu qu'il en apprendra ce qu'il désire savoir.
Son imagination, frappée de cette idée, travaille
dans la nuit ; les soupçons jaloux ou les craintes
qui étaient en lui, font le sujet de ses rêves, et il
s'éveille, le matin, persuadé de la vertu de son ta-
lisman et de la réalité de toutes les visions qu'il a
eues pendant son sommeil.
298 LIVRE II. CHAPITRE II.
Au nombre des pratiques superstitieuses des Sa-
kalaves, il faut mettre l'habitude qu'ils ont de se
barbouiller avec une pâte blanche faite d'une terre
crayeuse très-commune à Madagascar, et à laquelle
on attribue, dans toute l'île, une propriété médi-
cale. Ils s'en servent, eux aussi, comme d'un topi-
que; mais l'usage qu'ils en font a souvent une autre
cause. Craignant singulièrement l'esprit mauvais,
ils cherchent, par tous les moyens qu'ils peuvent
imaginer, à se mettre à couvert de sa malice, et
quand ils se persuadent qu'ils doivent le trouver
sur leur passage, ils tracent sur leur visage trois
lignes de cette pâte blanche, une au milieu du front
et une autre, de chaque côté, entre la joue et l'o-
reille.
La croyance aux jours heureux ou malheureux,
répandue chez tous les Malegaches, porte les Sa-
kalaves à s'abstenir de toute affaire pendant certains
jours qu'ils nomment fàll; ils n'oseraient alors sor-
tir de leurs cases ni entreprendre la moindre affaire,
et si un étranger se présente à l'entrée d'un village
pendant l'un des jours que le chef de l'endroit re-
garde comme fàli, on le prie de rester en dehors
et à quelque distance jusqu'au lendemain.
L'industrie est, comme on le pense bien, encore
très-arriérée chez les Malegaches. Le petit nombre
de leurs besoins n'a pas dû naturellement les porter
à lui donner un grand développement. Mais dans le
peu d'objets sur lesquels elle s'est exercée, ils mon-
trent cette intelligence et cette adresse dont ils
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 299
sont naturellement cloués. Leurs constructeurs de
pirogues sont éminemment habiles, leurs procédés
pour la fabrication du fer très-ingénieux, bien
qu'imparfaits, et il faut toute leur patience, cette
immuable patience orientale, pour qu'ils achèvent
leurs beaux lambas (pièce d'étoffe qui tient une
place importance dans le costume). On serait étonné
en Europe de l'activité et de l'adresse des Malegaches
pour les travaux de bâtisse de tous genres.
Il y a chez eux plusieurs sortes de pirogues, les
pirogues en planches, les pirogues d'une seule pièce,
les pirogues à balancier et celles que construisent
les Anta'ymours.
Les pirogues en planches que les Malegaches ap-
pellent lakan-drafitcli ou /a/. rt«'-;;a/a?i' (traduction
littérale de la dénomination française) , sont compo-
sées de dix-sept pièces sans compter les bancs dont le
nombre varie suivant les proportions de l'embar-
cation. Il y en a sept, huit et jusqu'à neuf, placés à
une égale distance les uns des autres. Dans le mi-
lieu et sur le devant, on en met deux l'un sur l'au-
tre; on les perce pour y placer les mâts, dont le
pied repose dans une carlingue pratiquée à cet effet
sur la quille. Les bancs se nomment sakan (lar-
geur) ; celui de derrière, qui forme une espèce de
tillac et qui sert de siège au timonier, s'appelle
sahanpoiilan (banc qui n'a rien derrière lui).
La forme du bateau a assez de ressemblance avec
la moitié d'une noix de coco : c'est un ovale allongé
et plus relevé sur l'arrière que sur l'avant.
300 LIVRE II. CHAPITRE II.
Une pirogue de sept bancs doit avoir en longueur
18 pieds, et 12 dans sa plus grande largeur. Elle
porte 3,000 pesant avec son équipage composé de
six hommes et d'un patron. La pirogue de 8 bancs
a 20 pieds sur 13 1/2 et porte 5,000, H rameurs et
un patron; la pirogue de 9 bancs porte 10,000 et;15
personnes; elle a 30 pieds sur 20. En 177/i l'inter-
prète Moyeur se rendit de Foulepointe à la baie
d'Antongil dans une pirogue de ce genre avec 160
personnes.
Les voiles sont faites de rabane et gréées comme
celles de nos chaloupes ; il y en a deux à chaque pi-
rogue. Ces sortes de bateaux portent bien la voile,
vont très-vite et font quelquefois 30 lieuesd'un so-
leil à l'autre ; mais on couche tous les soirs à terre.
Les Anta'ymours ont des pirogues moins grandes
que les lakan-drahtch' , mais construites avec plus
de soin encore. Néanmoins, même avec du lest,
elles sont trop légères et trop rases pour porter la
voile, mais elles sont on ne peut plus commodes
pour naviguer sur des côtes à mer houleuse, et sur-
tout pour franchir les barres qui existent à l'em-
bouchure des rivières; on ne peut se faire une
idée de la vitesse avec laquelle elles effleurent l'eau.
Les lakcni-an-komjoiUclie (littéralement jnrogue-
jambe), sont faites d'un seul arbre, très-longues, très-
étroites, mais si vacillantes qu'une longue habi-
tude n'empêche pas que l'on y chavire ; cependant
elles portent quelquefois 8,000 avec 8 rameurs et
un patron.
GÉOGRAPHIE DE l'iLK DE MADAGASCAR. 301
Les pirogues de la cote de l'ouest, sont beaucoup
plus petites que les précédentes, mais aussi légères
et aussi commodes pour franchir les barres ; elles
sont aussi faites d'un seul arbre. Comme elles sont
trop étroites pour tenir à flot, elles sont soutenues
par un ou deux de ces appareils si souvent repré-
sentés dans les paysages des îles de la Polynésie
(Océanie orientale) ; c'est un petit radeau assez
semblable à la charpente d'un tabouret et tenu à
une certaine distance de la pirogue par une gaule
en bois léger, attachée sur le plat bord.
Les forges malegaches sont bien différentes des
nôtres ; leurs soufflets surtout sont très-curieux et
de la plus grande simplicité ; ils se composent de
deux troncs d'arbres percés d'un bout à l'autre à
l'exception d'une petite portion de l'extrémité infé-
rieure qui forme le fond et au-dessus duquel est un
trou. Ces cylindres ont environ 1 pied de diamètre
et 3 pieds et demidelargeur; ils ressemblent à deux
pompes réunies par une mortaise pratiquée dans la
longueur de l'une d'elles; deux tuyaux en fer d'un
pied environ de longueur et d'un pouce de diamètre
sont placés à quelques pouces au-dessus du fond
dans les trous dont je viens de parler. Les deux
tuyaux, en se rapprochant, entrent dans des trous
ronds que l'on pratique dans un massif de maçon-
nerie consolidé avec de la terre glaise. Ce foyer a la
forme d'un chapeau chinois; au milieu s'élève un
tuyau en fer plus large que les premiers par où sort
la fumée ; chaque pompe a un piston garni d'étou-
302 LIVRE lî. — CHAPITRE II.
pes que le souffleur, placé au milieu, tient à chaque
main, et qu'il fait aller alternativement; ces souf-
flets produisent beaucoup de vent. Comme les for-
ges ordinaires n'ont pas besoin de concentrer autant
de chaleur que celles qui servent à fondre le mine-
rai, les Malegaches ne se donnent pas la peine de
faire d'ouvrages en maçonnerie, et les tuyaux placés
près du fond des cylindres sont seulement fixés
dans une grosse pierre percée d'un trou où ils
entrent.
Nous avous parlé plus haut des séidiks et des sim'-
bous qui forment le costume des Malegaches de la
côte. Lesalakaei le lamha sont les deux parties prin-
cipales et généralement les seules des vêtements des
îlovas. Le premier est une pièce d'étoffe en soie,
en coton ou en fd de rafia dont ils s'enveloppent la
partie inférieure du corps; après avoir fait plusieurs
tours au dessus des reins, son extrémité libre est
arrêtée à la ceinture. Le lamha est une espèce de
manteau dont ils se drapent et dont l'étoffe et la ri-
chesse varient selon le rang de celui qui le porte.
Leurs toiles sont connues des Européens sous les
noms de pagnes et de rabanes suivant leur finesse.
Les pagnes sont faites avec des fils retirés de
l'épiderme des folioles de la feuille du rafia (pal-
mier très-commun dans le pays), prises sur le
bourgeon terminal , pendant que couchées sur
le pétiole commun et se recouvrant les unes les
autres, elles ont cette belle couleur paille qui les
distingue, et qu'elles perdent aussitôt que, par le
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 303
développement, elles sont exposées au contact de
l'air. Les pagnes en couleur écrue sont principa-
lement destinées aux étrangers ; celles en usage
parmi les naturels sont rayées, de couleurs diver-
ses, et prennent différents noms.
Les métiers avec lesquels on fabrique ces tissus
sont simples et ingénieux. Sur de petits piquets en-
foncés dans la terre sont posés des montants de
bambou ou d'autre bois léger ; les fils sont liés au
bout du métier sur une traverse de bambou ; cette
traverse, attachée sur les montants, repose sur
d'autres traverses placées de distance en distance.
Le tisserand se sert d'une aiguille de bois évidée
couverte de fil dans sa longueur, et d'une espèce
de lame de sabre en bois qui lui tient lieu de pei-
gne ; à mesure qu'il travaille il roule sa toile autour
d'une pièce de bois carrée, dont les deux bouts sont
percés et la fait entrer dans deux forts pieux de bois
ferrés par le bout. Les fils qu'ils emploient n'ont
pas une aune de longueur, et ils sont obligés de les
nouer à chaque instant, mais ces nœuds sont faits
avec tant de soin qu'ils ne paraissent pas dans la
toile ; les pièces de pagne qui ont ordinairement îi
à 5 aunes de longueur sur oj[i de large se vendent
4 et 5 piastres d'Espagne, quand elles sont très-fi-
nes; il faut au moins trois mois pour en'faire une.
Outre ces différents produits, les Malegaches font
encore de la poterie et diverses pièces d'orfèvrerie.
Mais, en général, ils sont plutôt pasteurs, laboureurs
et pêcheurs que fabricants. Du reste, la propriété
304 LIVRE II. — CHAPITRE II.
n'y est pas constituée comme en Europe. Celui qui
veut faire un taré (cultiver un champ), choisit un
endroit à sa convenance et met le feu aux arbustes
et aux plantes qui y croissent ; il attend, pour cette
opération , un jour où la brise souffle avec force.
C'est en cela que consiste la prise de possession;
mais le terrain brûlé ne lui appartient que jusqu'à
la récolte. Si, après cette préparation, un autre ve-
nait le cultiver, un troisième l'ensemencer et un
quatrième récolter, la moisson appartiendrait au
premier, c'est-à-dire au laboureur.
On trouvera, dans l'un des chapitres qui suivent
celui-ci, les détails relatifs au commerce de Mada-
gascar.
Les faits considérés comme crimes ou délits,
ainsi que les lois qui servent à leur répression, sont
à peu près les mêmes pour toutes les peuplades de
l'île, et se conservent par la tradition orale. Chez
les Sakalaves, les individus, particulièrement char-
gés de ce soin, sont nommés ampiassij-firazanga,
et les lois ou coutumes elles-mêmes fitera.
Les principaux faits que la loi sakalave reconnaît
comme crimes ou délits sont : la sorcellerie, la pro-
fanation des tombeaux, le meurtre sous toutes ses
formes, le vol, les voies de fait envers un homme
libre, la calomnie, l'adultère et l'insolvabilité.
Les peines applicables aux délinquants sont la
mort, l'esclavage et l'amende.
Les causes, soit civiles, soit criminelles, sont ju-
gées en kabar (assemblée) par un jury de notables
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 305
pris dans la classe même de l'accusé. L'information
s'établit ordinairement par témoignage et par ser-
ment. Le témoignage est une déclaration pure et
simple, relative aux faits du procès. Le serment est
une imprécation portée conditionnellement contre
une personne qu'on cite, et par laquelle on rend
en quelque sorte cette personne responsable de la
vérité de ce que l'on avance. La formule usitée est
celle-ci : « Si ce que je dis est faux, que tel indi-
vidu soit foudroyé ! » ou bien « qu'il soit changé
en tel animal! » Le serment a d'autant plus d'in-
fluence sur les juges, que la personne sur laquelle
porte l'imprécation est plus puissante ; car il doit
alors attirer bien plus de dangers sur son auteur.
S'il est reconnu que celui-ci a fait un faux serment,
il devient l'esclave de la personne par laquelle il a
juré. Les parties sont tour à tour entendues devant
le jury, toutes les fois que l'une d'elles affirme une
chose par serment, l'autre, si elle nie, doit aussi
jurer pour appuyer sa dénégation. A chaque preuve
évidente fournie par l'accusateur, à chaque témoi-
gnage en faveur de l'accusé, les juges mettent dans
un vase un petit morceau de bois ; puis les débats
étant clos, on compte le nombre de preuves pour
et contre, représenté par celui des morceaux de
bois contenus dans chaque vase, et le jugement
est rendu à l'avantage de la partie pour laquelle ce
nombre est le plus grand.
Si l'information faite par témoignage et par ser-
ment n'a pas suffi pour édifier complètement la con-
20
306 LIVRE II. — CHAPITRE II.
viction des juges et que l'accusé nie absolument le
fait qu'on lui impute, on en vient alors aux épreuves
judiciaires, assez analogues, quant au but, à celles
employées au moyen âge en Europe, sous le nom
de jugements de Dieu. Ces épreuves sont faites chez
les Malegaches, par l'eau, par le feu et par le poi-
son. L'épreuve par le poison s'accomplit au moyen
du tanguin.
Quand l'accusé est soumis à l'épreuve du tan-
guin, l'accusateur, s'il n'est d'une classe supérieure
à la sienne, doit aussi subir cette épreuve, et, dans
ce cas, le jugement est rendu en faveur de celui des
deux qui a le moins souffert du poison. Dans le cas
contraire, l'opinion des juges se forme d'après la
manière dont le patient supporte l'épreuve, appré-
ciation qui est sans doute influencée par les préven-
tions existant déjà pour ou contre lui dans leur es-
prit, à la suite de l'information préliminaire.
Si l'innocence de l'accusé demeure prouvée par
le témoignage et le serment seuls, l'accusateur
doit lui payer une forte indemnité, mais lorsque
c'est par l'épreuve judiciaire, et que l'accusateur
est d'une classe inférieure à celle de l'accusé, il de-
vient l'esclave de ce dernier. S'ils sont tous les deux
de la même classe, l'accusateur est condamné à la
peine qui aurait atteint l'accusé, au cas où celui-ci
aurait été reconnu coupable. Enfin, si la culpabilité
de l'accusé est reconnue, le jury lui applique la
peine assignée par la loi au crime ou délit qu'il a
commis.
GÉOGRAPHIE DE LILE DE MADAGASCAR. 307
La sorcellerie et la profanation des tombeaux en-
traînent toujours la peine de mort.
L'individu coupable de meurtre ou d'empoison-
nement est ordinairement livré aux parents de la
victime, qui peuvent ou le tuer, ou le réduire en
esclavage, ou le forcera payer une forte somme en
argent ou en bœufs, selon qu'il est d'une classe in-
férieure, égale ou supérieure à la leur.
Le vol est puni par l'esclavage, s'il est de
quelque importance, et par une amende du double
de l'objet volé, si cet objet est de peu de prix.
Un Malegache surpris avec la femme d'un autre,
devient l'esclave du mari ou lui paie une forte
amende. Le délit est considéré comme bien plus
grave, si la conversation criminelle a eu lieu sous
le toit conjugal, et, alors aussi le mari a le droit de
tuer l'offenseur, s'il le prend en flagrant délit. Si
l'adultère a été commis avec la femme d'un chef,
le coupable est punissable d'une très-forte amende
en esclaves ou de la perte de la vie.
Le débiteur qui ne s'acquitte pas au terme con-
venu est condamné à payer le double de sa dette,
et l'on fixe un nouveau terme pour l'acquittement
total. S'il ne peut ou ne veut alors payer son créan-
cier, celui-ci s'empare de lui onde l'un de ses pro-
ches parents, ou d'un certain nombre de ses escla-
ves, qu'il garde jusqu'à ce que son débiteur se soit
libéré de ses obligations envers lui.
Quiconque a manqué au respect dû aux ancêtres
308 LIVRE II. CHAPITRE II.
d'un autre, est condamné à lui payer une amende
proportionnée à l'insulte.
Si un esclave a commis quelque crime ou délit
qui le mette sous l'action de la justice, et qu'il
prenne la fuite, son maître est tenu de le représen-
ter au procès et d'en subir toutes les conséquences,
à moins qu'il ne se désiste de son droit de propriété
sur ledit esclave, en faveur de la partie civile.
Tout fait qui peut causer un dommage matériel
ou moral à un individu de condition libre, emporte
pour celui cj[ui en est l'auteur, et au profit de celui
qui l'a éprouvé, une amende fixée parle jury, pro-
portionnellement au dommage. Les épreuves judi-
ciaires, avons-nous dit, se font par l'eau, par le feu,
par le poison. L'épreuve par l'eau est usitée aux
environs du fort Dauphin, dans la partie méridio-
nale de l'île. L'accusé est conduit au pied de la ro-
che d'Itapère, et là c'est le plus ou moins de brise,
ou le degré d'élévation de la marée qui décide du
sort des infortunés que l'on y expose. Ils doivent
se tenir debout, les mains appuyées sur le rocher
fatal, et les jambes dans la mer jusqu'aux genoux,
pendant un intervalle de temps dont la durée est
fixée. Si les vagues qui viennent toujours se briser
avec fracas sur les récifs dont cette côte est héris-
sée ne leur couvrent qu'une partie des Cuisses, ils
sont proclamés innocents. Mais si par malheur une
goutte d'eau détachée de la lame vient à mouiller
la partie supérieure de leur corps, ils tombent à
l'instant percés de plusieurs coups de zagaies.
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 309
L'épreuve par le feu se fait au moyen d'un fer
chaud que l'on passe sur la langue de l'accusé. S'il
n'en résulte rien pour lui, il est libre. Dans le cas
contraire, une fin semblable à celle qui termine
l'épreuve par l'eau lui est réservée.
Quant à l'épreuve par le poison, c'est le tanguin
qui en est l'instrument.
Le tanguin ou tanghé est un grand et bel arbre ,
le tanguinia veneniflua , la tanghinie vénéneuse des
botanistes européens. Il porte un fruit de forme
oblongue qui, arrivé à sa maturité , est de la gros-
seur d'une pêche et d'une couleur rougeàtre. Le
suc de son noyau, pris à une dose connue, a la pro-
priété de coaguler le sang plus ou moins vite, en
occasionnant d'affreuses convulsions et d'abomi-
nables souffrances.
11 est évident que le seul effet à espérer de son
emploi dans les épreuves judiciaires , devait être ,
tout au plus, d'arracher des aveux au patient véri-
tablement coupable, par les tortures que le poison
lui fait éprouver; mais le superstitieux Malegache
-y attache une idée bien autrement absurde. 11 est
persuadé que le tanguin administré à quelque dose
que ce soit, tuera infailliblement l'accusé, s'il est
coupable , et n'aura sur lui aucun mauvais effet ,
s'il est innocent. Aussi , quoique les résultats de
cette épreuve soient toujours funestes à ceux qui
la subissent, voit-on les naturels s'y soumettre de
bonne volonté, et souvent la demander eux-mêmes
dans les plus légers différends , afin de prouver
310 LIVRE II. CHAPITRE II.
leur bon droit. 11 faut dire, toutefois, que les in-
dividus chargés de préparer le tanguin, appelés par
les Sakalaves ampi-tamjliine , ne jugent pas aussi
aveuglément de ses effets et qu'ils en raisonnent
beaucoup mieux l'emploi ; ils en connaissent
les propriétés réelles ; ils savent, par exemple,,
que son action sera plus destructive, si le suc a été
pris dans tel fruit plutôt que dans tel autre , et ,
dans chacun , au bout le plus près du germe , plu-
tôt qu'à l'autre extrémité. Us peuvent donc , pour
les épreuves judiciaires , proportionner la dose
qu'ils emploient à l'importance de l'affaire en litige
ou à la gravité de la prévention. On comprend
alors que les biens , la liberté et même la vie de
tant d'individus condamnés à prendre le tanguin ,
sont entre les mains de l'ampi-tanhgine ; car le
résultat d'une épreuve dépend bien plus de la con-
science et de l'impartialité de celui-ci que du tem-
péramment du patient ou de l'énergie que peut lui
donner le sentiment de son innocence. Voici d'ail-
leurs comment on procède à cette lugubre céré-
monie.
Lorsque le tanguin doit être administré à un in-
dividu , ses parents et ceux de l'accusateur vont
trouver l'ampi-tanghine, qui seul a le droit de con-
server le fruit de ce nom et doit lui-même avoir
subi l'épreuve. Us fixent d'un commun accord le
jour où aura lieu celle dont il s'agit. L'ampi-sikidi
est aussi consulté au sujet de l'endroit où l'accusé
devra la subir. Celui-ci , quarante-huit heures
GÉOGRAPHIE DE l'ilE DE MADAGASCAR. 311
avant de boire le fatal breuvage, se met en jeûne
et ne mange plus que du riz très-clair; puis, au
jour convenu, le malheureux est conduit de grand
matin à l'endroit désigné , accompagné seulement
des parents des deux parties. Il se dépouille de ses
vêtements et jure qu'il n'a employé aucun subter-
fuge pour neutraliser l'effet du breuvage qu'on va
lui présenter. L'ampi-tanghine prend un noyau de
tanguin et en rappelle les divines propriétés.
« Ceci, dit-il, est donné par Dieu aux hommes pour
témoigner de leurs actions; il est infaillible et juste
dans ses effets; Finnocent n'en a rien à craindre,
mais il est mortel pour le coupable. " Il adresse
aussi une prière à Zanahar, le souverain juge des
actions des hommes, et lui demande que l'épreuve
à laquelle il va présider ait ses effets ordinaires. Il
frotte alors le noyau sur une pierre raboteuse , ou
bien en râpe, par un moyen quelconque, une très-
petite quantité qu'il dissout dans de l'eau , puis il
demande à l'accusé s'il veut avouer le crime qu'on
lui impute. Si la peur faisait que celui-ci y con-
sente , on le relâche et il est de nouveau traduit
devant le jury qui prononce la peine réservée au
crime ou délit avoué par lui. S'il persiste à se dire
innocent, l'ampi-tanghine lui fait avaler la dissolu-
tion qu'il a préparée. Après un temps, dont la lon-
gueur varie selon le tempéramment du sujet et la
dose de poison que contenait le breuvage, des con-
vulsions atfreuses s'emparent du malheureux, ses
traits se décomposent, ses muscles se contractent, et
3i2 LIVRE II. — CHAPITRE II.
il expire souvent dans des tourments horribles. S'il
ne succombepas, avant le terme voulu, et qu'à l'effet
produit sur lui on juge qu'il est innocent , il est
reconduit à sa propre maison, au milieu des danses
et aux cris d'allégresse de ses parents et amis;
mais il s'en ressent ordinairement pour tout le
reste de ses jours, et traîne une existence misé-
rable et maladive.
Cette manière d'administrer le tanguin est ordi-
nairement employée pour l'épreuve judiciaire ;
mais il est des cas où on l'emploie plutôt à titre de
supplice que d'épreuve. Par exemple, lorsqu'il s'a-
git d'empoisonnement ou de sortilège, et qu'à tort
ou à raison, de fortes préventions s'élèvent contre
l'individu qui en est accusé. Alors le prévenu est
enfermé dans une case et gardé à vue. Il y a dé-
fense expresse de lui donner aucun aliment et de
lui laisser voir qui que ce soit , pas môme ses plus
proches parents. Au bout de deux ou trois jours, on
le tire de sa prison pour le conduire au lieu où il
doit boire le tanguin : c'est toujours quelqu'en-
droit écarté au milieu d'un bois solitaire. Le breu-
vage préparé pour lui est si fortement empoisonné
qu'il est presque impossible qu'il n'y succombe
pas; d'ailleurs, s'il arrivait qu'au bout de quelques
heures le poison n'eût pas produit l'effet attendu
sur le patient, les assistants se jetteraient sur lui
et l'assommeraient ; son corps privé de sépulture
est abandonné aux chiens et aux oiseaux de proie.
Le plus grand mal inhérent à cette absurde cou-
GÉOGRAPHEE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 313
tume est l'abus qu'on peut en faire. 11 arrive, en ef-
fet, très-souvent, que des motifs indépendants de
toute culpabilité la font mettre en usage à l'é-
gard de quelqu'un, comme un sûr moyen de lui
ôter la vie. Que le souverain du pays, ou seulement
le chef du village auquel revient de droit une
grande part des biens de toute personne morte
dans l'épreuve du tanguin; que l'un ou l'autre
veuille, soit par cupidité, soit par quelque raison
politique, se défaire de quelqu'un, il fera accuser
l'infortuné d'un crime quelconque et le condamnera
cl subir l'épreuve judiciaire. L'ampi-tanghine, tou-
jours à la dévotion du chef, et ayant lui-même
part aux dépouilles des victimes de son ministère,
forcera la dose du poison, et l'épreuve deviendra
ainsi pour le patient un horrible supplice dont la
mort doit être la fin inévitable et souhaitée.
Quelquefois l'épreuve du tanguin s'opère d'une
manière qui, pour être plus innocente dans les ef-
fets, n'en est pas moins inhumaine ni moins ab-
surde. Au lieu de l'administrer aux personnes en
cause, on fait boire le breuvage préparé comme de
coutume, à des chiens ou à des poulets. Selon l'ef-
fet absolu ou comparatif produit sur eux par le poi-
son, les personnes que ces animaux représentent
sont déclarées innocentes ou coupables. Les trois
épreuves que nous venons de décrire, et surtout
celle du tanguin, quoique les plus usitées, ne sont
pas les seules dont on fasse usage à Madagascar. Les
Anta'ymours laissent aussi aux caïmans le soin de
314 LlVl'.E II. CHAPITRE II.
décider delà culpabilité ou de l'innocence du cou-
pable. Une fois que la cause est entendue et que
l'accusé a bien évidemment nié ce que lui impn.te
son accusateur, l'ombiaclie le prend par la main,
et le conduit à la rivière. Il ôte ses vêtements, s'é-
lance à la nage pour gagner un îlot couvert de joncs
qui sert de repaire aux caïmans; là il doit plonger
trois fois et s'il échappe à leurs gueules hideuses, il
peut retourner au rivage où la foule le reçoit en
poussant des acclamations de joie. Le délateur est
ensuite condamné à lui payer des dommages et
intérêts considérables.
Les Malegaches, divisés en tribus, subdivisées
elles-mêmes en villages, sont, comme tous les peu-
ples placés dans les mêmes conditions politiques,
gouvernés par des chefs dont le pouvoir est plus ou
moins grand, selon que la population qui leur obéit
est plus ou moins considérable. Chaque village a
son chef et chaque chef a ses ampitaklis ou minis-
tres chargés de faire connaître ses volontés ; ce mot
signifie littéralement parleur. Son pouvoir absolu
dans la forme ne l'est cependant pas de fait ; il est
pondéré par un conseil des principaux habitants et
des vieillards, qui apportent dans la gestion des
affaires qu'on leur soumet leur sagesse et leur ex-
périence et les règlent au moyen des coutumes et
des lois transmises oralement par la tradition et
dont la conservation intacte est confiée à une mé-
moire que son peu de préoccupations met à l'abri
de l'inexactitude. Ces affaires se traitent dans une
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 315
assemblée générale ou kabar présidé par les chefs
et les anciens du pays. C'est là que tout se décide :
la guerre ou la paix, les travaux relatifs à l'agricul-
ture, les procès, en un mot tous les actes qui in-
téressent la communauté. La manière de procéder
dans ces kabars est à peu près la même chez tou-
tes les peuplades, sauf les modifications qui résul-
tent de la forme différente de leur gouvernement.
Ces réunions ont ordinairement lieu en plein air,
au pied de quelque tamarinier voisin du village ou
sous un hangar consacré à cet usage. Toute la po-
pulation a le droit d'y assister : en certaines cir-
constances cependant, quand l'entreprise qu'on
veut y discuter doit rester secrète, l'assemblée se
tient la nuit dans quelqu'endroit écarté, et on en
éloigne avec soin tous ceux qui ne doivent pas y
prendre part.
Depuis les conquêtes des Hovas et le règne de
Radama , les formes de ce gouvernement local
n'ont pas changé, mais on l'a subordonné à un
système plus vaste, plus compliqué, et qui permet-
tait de faire sentir d'une manière continue aux po-
pulations soumises le joug qu'elles subissent.
L'île entière a été divisée en 22 provinces, dont
nous avons donné les noms et la situation relative.
Chaque province est gouvernée par un comman-
dant et divisée en un certain nombre de districts
à la tête desquels est un fonctionnaire soumis au
premier.
Mais ce gouvernement n'a que les formes exté-
316 LIVRE II. — CHAPITRE II.
Heures de celui des Etats civilisés, il en a tous les
défauts sans aucun des avantages, c'est de la fisca-
lité de bas étage sous un semblant d'ordre, à la
faveurde laquelle l'esprit sordide et rapace des con-
quérants, chefs et subordonnés, se donne carrière
sans aucune pudeur.
Chaque jour Ranavaloetses ministres confisquent
quelques propriétés à leur profit, chaque jour voit
l'impôt peser plus durement sur les Malegaches, et
le système des confiscations s'étendre de plus en
plus.
Chaque chef de village est chargé de recueillir
l'impôt et répond du paiement ; il remet la recette à
des officiers hovas qui passent de temps en temps
dans les villages. S'il y a retard de paiement, le chef
est vendu. Toute famille payait annuellement à la
reine un ballot de riz en paille ; c'est le var-zé (riz
de la main). Ze veut dire longueur de la main. C'é-
tait la grandeur cube du ballot d'impôt par famille.
Aujourd'hui on ne paie plus par famille, mais par
case et on exige des ballots de 15 à '20 pouces. De-
puis 1837 un nouvel impôt a été établi, tous les
ans, en décembre, chaque tète libre paie en argent
le poids d'un grain de riz. Les femmes des Euro-
péens, autrefois exemptes, sont aujourd'hui sou-
mises à l'impôt. En 1835 on essaya d'imposer les
esclaves. On demanda un kiroubo, environ le quart
d'une piastre d'Espagne. Les malheureux Malega-
ches, avertis d'avoir à payer à certains jours, fai-
saient d'inutiles efforts pour trouver de l'argent.
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 317
si rare clans le pays. Quelques-uns donnèrent
jusqu'à trois bœufs pour avoir un kiroubo. L'agi-
tation fut si grande, que les chefs hovas des pro-
vinces craignirent un soulèvement; ils annoncè-
rent qu'ils allaient écrire à la reine, et l'affaire n'alla
pas plus loin.
Tout Malegaclie riche est dépouillé par le Tsilia-
Icnga (qui ne ment pas); c'est une zagaie en ar-
gent. Un Ho va arrive avec des soldats, il entre
dans la case, pique en terre la zagaïe d'argent. Le
maître du logis fait le salut de la reine en donnant
un kiroubo au tsitialenga, représentant de Rana-
valo. Alors commence le kabar. On accuse le chef
de la famille d'incivisme, de manque de dévoue-
ment à la reine, sur la déposition du premier venu
qui témoigne par peur. On amarre l'accusé et on
l'envoie juger au chef-lieu. S'il perd, on lui prend
toute sa fortune; s'il gagne, on ne lui en retient
que la moitié.
Les propriétés des Hovas sont un peu mieux
respectées. Cependant à Imerne chacun cache sa ri-
chesse de peur d'en être dépouillé par les exactions.
L'art de la guerre est encore dans l'enfance à
Madagascar, même chez les Hovas, que des écri-
vains exagérés ont représentés comme capables de
lutter contre des troupes européennes. Les Saka-
laves n'ont dû la supériorité militaire qu'ils ont eue
pendant longtemps sur les autres peuples de l'île,
qu'à leur intrépidité et au grand nombre d'armes
à feu qu'ils possédaient. L'usage de fortifier les vil-
318 LIVRE II. CHAPITRE II.
lages n'existe pas chez eux. Trop puissants pour
qu'on vînt les attaquer sur leur territoire, ils négli-
gèrent jadis cette mesure de sûreté, nécessaire
principalement pour la guerre défensive, et ne
l'ont pas prise aujourd'hui qu'ils sont affaiblis.
Les Sakalaves comme tous les Malegaches guer-
riers marchent toujours armés. Les armes dont ils
se servent sont la zagaie et le fusil. Un fusil est pour
eux un objet des plus précieux. Ils aiment à en
faire parade et en ont un soin très-grand ; ce soin
s'exerce principalement sur les parties en fer qu'ils
tiennent toujours brillantes et parfaitement polies.
Leur équipement se compose d'une poudrière, por-
tée en bandoulière et d'un ceinturon en cuir; la
poudrière est faite d'une corne de bœuf, souvent
ornée de plaques d'argent. Au ceinturon est atta-
chée une espèce de giberne dans laquelle ils met-
tent des brosses et quelques chiffons pour l'entre-
tien de l'arme ; des balles percées à leur diamètre
et enfilées une à une ou plusieurs à la fois, sont
symétriquement suspendues à ce ceinturon. Ils
mettent toujours plusieurs balles dans leur fusil,
avec une quantité de poudre en proportion, de telle
sorte que la charge n'occupe pas moins de cinq à six
pouces du canon.
Lorsque la guerre est résolue, ce qui a lieu d'a-
près la décision des Kabars, tout homme libre ou
esclave, devient soldat, s'il n'en est empêché par
son âge ou par des infirmités. Il prend en outre de
ses armes quelques munitions et un peu de riz, et
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 319
se rend au lieu du rassemblement. Une fois en
campagne, les Malegaches n'observent aucun ordre
de marche. Le peu de provisions qu'ils avaient em-
portées étant épuisées, ils vivent de rapine, tant
qu'ils sont sur leur territoire ; arrivés sur celui de
l'ennemi, c'est aux dépens de ses plantations qu'ils
subsistent. Les villages qu'ils rencontrent sont alors
pillés ou incendiés. Le moindre obstacle arrête
souvent leur marche pendant plusieurs jours. S'ils
ont une rivière à traverser, ce qui arrive fréquem-
ment à Madagascar, ils tâchent de se procurer des
pirogues ou fabriquent des espèces de radeaux sur
lesquels ils passent successivement; mais ils pré-
fèrent encore rechercher les endroits guéables.
Quand ils sont arrivés près de l'ennemi, ils se pla-
cent autant que possible sur une éminence, ou se
couvrent d'un bois, ou enfm se retranchent der-
rière une rivière ou un marais pour éviter une sur-
prise.
C'est à l'Ampisikidi ou devin qu'il appartient de
fixerle jour d'une bataille; c'est lui qui désigne les
jours heureux et malheureux, et on ne fait rien
sans le consulter.
On a recours aussi à diverses pratiques supersti-
tieuses pour effrayer l'ennemi et le rendre lâche au
combat.
Quand le jour de l'action est arrivé, les Malega-
ches s'avancent confusément vers leurs adversaires,
en s'étendantle plus possible; si ceux-ci ne croient
pas devoir en venir aux mains, et ne sortent pas
320 LIVRE II. — CHAPITRE II.
de leurs retranchements, la journée se passe alors
en vaines provocations et en propos insultants de
l'autre part. Si l'ennemi accepte le combat, les
deux partis, après avoir échangé quelques coups de
fusil, et lancé quelques dizaines de zagaies, s'atta-
quent tumultueusement à grands cris. Celui des
deux qui tient bon quelques instants et tue quel-
ques hommes à l'autre, est presque sûr de la vic-
toire. Les Malegaches n'ont aucune idée d'une re-
traite régulière, et s'ils sont contraints de céder le
terrain, la fuite la plus précipitée est leur seule res-
source pour échapper à un ennemi victorieux.
Après un combat où ils ont eu l'avantage, rien
n'est comparable à leur arrogance. Il n'y a pas eu
quelquefois plus de quatre ou cinq hommes tués
dans l'alTaire, mais les armes de chaque combat-
tant n'en sont pas moins teintes de sang, en témoi-
gnage de sa bravoure.
Si une tribu de Malegaches a été porter les armes
au dehors et qu'ils aient eu du succès, ils rentrent
chez eux au bruit des chants et des danses de leurs
familles, étalant avec orgueil leur butin et suivis
des captifs qu'ils ont faits. S'ils sont attaqués chez
eux par des forces supérieures aux leurs, ou que,
surpris par les agresseurs, ils n'aient pu se réunir
en assez grand nombre pour opposer de la résis-
tance, ils se réfugient dans les bois et y restent,
vivant de racines, jusqu'à ce que l'ennemi ait éva-
cué le canton. Chacun revient alors au lieu qu'il
habitait, mais il cherche souvent en vain, au mi-
GÉOGRAPHIE DE L ILE DE MADAGASCAR. 321
lieu des cendres et des ruines, les débris de sa case,
heureux encore si une partie de sa famille n'a pas
été emmenée en esclavage.
Le malagasy ou malegache appartient à cette
grande famille des langues malaises, qui sont par-
lées depuis les plages de l'Afrique orientale jus-
qu'aux rivages occidentaux de l'Amérique du Sud.
Celles avec lesquelles il a le plus de rapports sont
le malai , proprement dit, et le dialecte de Bàli. Le
rapprochement que nous signalons ici n'est pas
fondé sur ce que quelques mots leur sont communs,
mais sur une comparaison générale de la structure
et du génie des deux langues. Ainsi , par exemple ,
on remarque l'absence dans l'une et l'autre de dé-
clinaisons indicatives du genre , du nombre , du
cas, l'adjonction de pronoms au nom par le moyen
d'un changement dans leur forme, particulière-
ment lorsqu'il s'agit d'indiquer la possession , la
formation de verbes au moyen de racines auxquelles
on ajoute des particules préfixes, la même particule
se modifiant selon les besoins de l'euphonie; la
disparition de la consonne devant ces préfixes;
la formation du participe actif au moyen d'une pré-
fixe; Faddition d'une terminaison enclitique au
participe actif; la formation d'une voie passive au
moyen d'une particule inséparable; la disposition
de l'adjectif avant le nom, etc., etc. Mais un coup
d'œil jeté sur la grammaire montre que les in-
flexions du verbe malagasy sont bien plus nom-
breuses et bien plus subtiles que celles du verbe
21
322 LIVRE II. CHAPITRE II.
malai , surtout dans les formes de causalité et de
réciprocité.
On peut dire que l'île de Madagascar n'a qu'une
seule langue. Il existe des variétés de dialectes ,
mais elles ne sont ni assez nombreuses, ni assez
fortement marquées pour que les habitants des dif-
férentes parties de l'île trouvent quelque difficultéà
converser entre eux. Les bases de la langue, son génie,
sa construction, ses racines sont les mêmes partout.
Le malagasy ou malegache a beaucoup de pré-
cision philosophique et est capable d'une grande
énergie et d'une grande beauté d'expression. Sa
structure est simple et facile, bien qu'elle admette
une variété infinie, combinée avec l'élégance. Tout
en manquant de termes abstraits , il possède une
admirable flexibilité, fondée sur des principes fixes
et les lois de l'analogie, ce qui fait que l'on
éprouve peu de difficultés à communiquer de nou-
velles idées aux Malegaches. Dans quelques cas, il
pourrait paraître redondant, les objets avec lesquels
les indigènes sont sans cesse en contact prenant une
foule de noms qui n'offrent toutefois que de faibles
nuances dans leur signification.
L'absence d'un verbe substantif, correspondant
à Fesse des Latins, est compensé par un mode' Me
structure très-abondamment employé dans le ma-
legache , et qui constitue un des caractères distinc-
tifs de cette langue , c'est au moyen d'évolutions
dans les adverbes et les prépositions qui leur foni
exprimer le passé ou le présent.
GÉOGRAPHIE DE l'ilE DE MADAGASCAR. 323
L'abondance de la langue malegache consiste
non-seulement dans les mots propres , mais dans
la facilité que l'on a de former au moyen d'une
simple racine et suivant des règles fixes , de nom-
breux dérivés, qui expriment ces nuances si variées
que dans d'autres langues on est obligé de rendre
au moyen d'adverbes , de prépositions , etc.
Quant à l'euphonie, le malegache a, comme
toutes les langues de la même famille, et par suite
de l'abondance de certaines syllabes (a, o, i), une
grâce et une harmonie qui se prêtent merveilleu-
sement à la poésie et à la musique.
L'écriture n'ayant été introduite à Madagascar
que depuis quelques années, les peuples de cette île
n'avaient points de signe autrefois pour conserver
le souvenir des choses éloignées ; mais pour leur
usage journalier, pour tenir le compte, par exem-
ple , des marchandises qu'ils recevaient en dépôt ,
afin de les convertir en denrées du pays, ils avaient
recours à trois ficelles d'inégale longueur et réu-
nies par un bout, sur lesquelles ils marquaient par
des nœuds les unités, les demies et les quarts de la
subdivision de l'objet auquel elles étaient spéciale-
ment affectées. N'ayant point d'autres subdivisions
que celles-là, sur le littoral du moins, leurs comp-
tes se réduisaient ainsi à des opérations bien sim-
ples. Ils avaient toutefois une numération parlée
qui leur venait des Arabes , et dont ils savaient au
besoin, se servir en employant des grains de millet
à la place des chiffres. Chaque nombre, jusqu'à dix,
324 LIVRE H. — CHAPITRE II.
était exprimé par un mot différent, puis on disait :
dix et un, dix et deux, dix et neuf, deux dix et
un, trois dix et un, ainsi de suite jusqu'à quatre-
vingt-dix-neuf. Un mot particulier (zatou)
exprimait la centaine, et un autre (arivou), le
mille.
Le malegaclie n'a point de mesure pour appré-
cier les distances. Pour lui un endroit est loin ou
il est près , et ce n'est que par l'inflexion de la voix
qu'il désigne les points intermédiaires. Quatre
noms différents désignent quatre points du compas
diamétralement opposés. Ces mots sont tsimilots ,
antambone, varatrazaet antambané, qui correspon-
dent , non pas à nos points cardinaux ; mais au
N.-E. , au S.-E., au S.-O., au N.-O. Ces noms réu-
nis deux à deux ou trois à trois , marquent les
aires de vents intermédiaires. Le Malegache mesure
le temps diurne par la hauteur du soleil au-dessus
de l'horizon. Il le divise en huit parties : quatre
pour le jour, quatre pour ia nuit, qui sont : le
chant du coq , le point du jour , la croissance du
jour, le milieu du jour, le déclin du jour, le soir,
la nuit, la grande nuit.
Le Malegache connaît aussi la semaine , le mois
et l'année. La semaine est divisée en sept jours
dont aucun n'est férié , chacun prenant son repos
quand bon lui semble. Le mois représente une ré-
volution lunaire et douze mois forment l'année.
Nous ne répéterons pas ici les fables répandues
à plaisir par quelques écrivains sur la prétendue
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DK MADAGASCAR. 325
organisation des troupes malegaches. Aux détails
qn'on a lus plus haut à ce sujet, nous ajouterons
seulement comme complément particulier les dif-
férents grades institués par Radama dans l'organi-
sation de l'armée liova.
Lorsqu'un chef dans les tribus d'Imerne, vou-
lait récompenser un de ses soldats, il cueillait une
fleur, voninahitra en Malegache, et la lui offrait en
signe d'honneur. Le dernier roi des Hovas prit cet
usage comme base de sa hiérarchie et créa treize
honneurs, qui représentent à peu près les grades
européens et dont le dernier équivaut au grade de
maréchal. Le l'^' est le bon soldat, le 2' est le ca-
poral, le 3" le sergent, le li" le sergent-major, le
5" le lieutenant, le 6' le capitaine, le T le major, le
8' le lieutenant colonel, le 9' le colonel, le 10' le
colonel-général, le il" le général, le 12" enfin le
lieutenant-généraL
Tel est l'ensemble des notions ethnographiques
et politiques, telles sont les mœurs, les coutumes,
l'organisation civile et militaire des peuplades qui
habitent aujourd'hui la grande île Africaine.
FIN DU CHAPITRE DEUXIEME.
326 LIVRE II. CHAPITRE III.
CHAPITRE Ilï.
TOPOGRAPHIE GÉNÉRALE DE l'iLE.
Sommaire. — Le pays des Antankars. Description. — Territoire. —
Population. — Habitations. — Villages. — Culture. — Mœurs.
— Coutumes. — Religion. — Funérailles. — Diego — Suarez.
— Louquez. — Vohémar. — Angoncy. — Antavarls. — Sainte-
Marie. — Tinlingue. — Baie d'Antongil. — Port-Choiseul.
— Ile Marosse. — Description du pays des Belsimsaracs. —
Leur origine. — Etymologie de leurs noms. — Les Ambani-
voules. — Description de la baie de FénérifTe , de Taniatave et
de Foulepointe. — Description du pays des Bétanimènes. —
Yvondrou. — Andévourante. — Vobouaze. — Description de
la route de Vobouaze à Tananarive. — Les Bezonzons. — Des-
cription de cette vallée. — Les Affravarts. — Les Antatschimes.
Amboudehar — Mananzari. — Les Anta'ymours. — Faraon. —
Malatane. — Les Tsavouaï et ïsafati. — Les Anlarayes. — Les
Antanosses. — Description des pays d'Androy, de celui d'Am-
pate et des Caremboules. — Les Machikores. — Les Vourimes.
— Les Betsiléos ou Hovasdu sud. — Leur origine. — Les Kimoss.
— Les Hovas. — Province d'Ancôve. — Tananarive. — Etymo-
logie de ce mot. — Imerne. — Description de Tananarive. —
Origine des Hovas, anciens parias de l'île. — Caractère de cette
tribu. — Leur industrie. — Marchés et foires à Tananarive. —
Province d'Ancaye. — Les Antsciauacs. — Provinces deFéerègne.
Pays des Mahafales. — Les Sakalaves. — Le Ménabé. — Mad-
jonga. — Mourounsang. — Moudzangaie. — Itinéraire de Mad-
jonga et de Bombetok à Tananarive. — Le Bouéni. — Situation
respectivedes Hovas et des Sakalaves. — Finduchapilre troisième.
Après avoir étudié l'île de Madagascar dans son
ensemble, à la fois géographique et ethnographi-
GÉOGRAPHIE DE L ILE DE MADAGASCAR. 327
que, nous allons donner ici quelques détails sur
les points les plus remarquables du pays, et réunir
sur chaque tribu les faits particuliers qui n'auraient
pu trouver leur place dans les descriptions géné-
rales.
Le pays des Antankars porte, en Malegache, le
nom d'Ankara. Il embrasse l'extrémité la plus sep-
tentrionale de l'île, et s'étend vers l'est, du cap
d'Ambre jusque par ili" 25', vers l'ouest du même
cap à la rivière Sambéranou, affluent de la baie de
Passendava. Les Antankars forment la population
principale de ce territoire.
Nous avons déjà fait remarquer leurs rapports
physiques avec les Cafres. Ils sont plus taciturnes
et moins tracassiers que les autres Malegaches. On
doit ajouter aussi qu'ils sont moins intelligents et
moins adroits. On ne trouve point chez eux, comme
dans certaines contrées de l'île, de grandes asso-
ciations d'hommes. On n'y rencontre que de misé-
rables villages composés de 20 ou 30 cases, petites
et peu solides. L'agriculture y est peu développée,
et cependant elle devrait mieux y prospérer qu'ail-
leurs, car ils ont de bonnes terres végétales d'autant
plus précieuses qu'il y a ici moins de marécages que
dans la partie fréquentée par les Européens et que
l'on n'a pas à y redouter les inondations souvent
funestes des côtes de l'est et du sud. Les Antankars
cultivent un peu de riz, des ignames qu'ils nom-
ment kambarris, du maïs, du manioc, des patates
qui font avec du bœuf bouilli la base de leur nour-
328 LIVRE II. CHAPITRE III.
ritiire. Us plantent aussi des cannes à sucre avec
le jus desquelles, ils composent, en y mêlant une
infusion de certaines écorces amères, une boisson
fermentée assez agréable qu'ils nomment bcssahcssa.
Chez eux le latanier est très-commun et sa feuille
remplace celle du ravinala dans la construction des
cases, c'est-à-dire pour la toiture et les côtés. Le
dattier, qui abonde aussi dans leur pays, fournit un
chou tout aussi bon que celui du palmiste. Les deux
causes du peu de développement qu'a pris l'agri-
culture chez les Antankars est l'abondance du
poisson qu'ils trouvent dans leurs rivières, et celle
du bétail qui était autrefois, pour eux, une source
de richesses. Le chef du plus petit village possédait
des milliers de bœufs, et on estimait à 30,000 têtes
l'exploitation qui en était faite, soit en bestiaux vi-
vants, soit en salaisons pour les colonies de Bourbon
et de l'île de France. Mais depuis que les Hovas
ont établi des postes de traite sur le littoral, ils se
sont attribué le monopole de tout le commerce
avec les étrangers.
Les mœurs, les coutumes et la religion des An-
tankars sont à peu près les mêmes que celles des
autres peuplades de l'île. Leurs funérailles présen-
tent cependant quelque chose de particulier. Avant
de déposer le corps du décédé dans la bière , ils le
soumettent à une espèce de momification.
Après la baie de Diego-Suarez dont nous avons
parlé longuement, en décrivant l'hydrographie de
l'île, les points de la côte du pays des Antankars
GÉOGRAPHIE DK L ILE DE MADAGASCAR. 329
les plus remarquables sont : lePort-Louquez, puis,
comme points de traite, la baie de Vohémar, ou
plutôt Vohéoiarina et Angoncy, ou Ngency, grand
village près du cap Oriental, par 15° ili' de latitude
sud, et liS" 10' est. (Connaissance des temps pour
18li6) et le grand Manahar. Sur la côte de Fouest
se trouvent les îles Nossi-Mitsiou, Nossi-bé, Nossi-
Fàli et Nossi-Comba voisines de la seconde et qui
toutes appartiennent maintenant à la France, ainsi
que nous l'avons dit plus haut.
Le pays des Antavarasti ou Antavarts, s'étend de
la rivière Tangoumbali (Tingbale) qui a son em-
bouchure au fond de la baie d'Antongil, au 17' pa-
rallèle. Les deux établissements français de Mada-
gascar, l'île Sainte-Marie et Tintingue, se trouvent
sur cette côte; au nord, vers le fond de la baie
d'Antongil était le Port-Choiseul, ancien établisse-
ment dont l'ancrage était à l'embouchure de Tan-
goumbali, entre le rivage et l'île Marosse.
Nous parlerons plus loin avec détails de Sainte-
Marie et de Tintingue.
Le pays des Betsimsaracs, dans lequel on com-
prend quelquefois le précédent, s'étend jusqu'à
riranga, au midi; Betsimsarac est formé des trois
mots 5(', beaucoup, is/, négation, et jHma?'aA:, sépa-
rer, c'est-à-dire beaucoup qui ne se séparent pas,
ou confcdéraiion. On désigne en effet sous ce nom
l'ancienne association politique d'une foule de pe-
tites peuplades individuellement connues sous des
noms différents.
330 LIVRE II. CHAPITRE III.
L'événement qui donna lieu à cette association
remonte à la fin du 17" siècle. D'après la tradition,
un des forbans qui exerçaient alors leur piraterie
dans la mer de l'Inde et qui avaient choisi Mada-
gascar pour le lieu de leur refuge, vivait avec la
fille d'un chef de l'île Sainte-Marie. Poursuivi un
jour par une frégate, il se décida, pour échapper
au danger qui le menaçait, à faire côte à l'entrée de
la baie d'Antongil, où il se perdit corps et biens.
Par suite de cette mort, les armes et les munitions
que cet homme avait en dépôt à l'île Sainte-Marie,
devinrent la propriété de sa veuve. Celle-ci, loin
de chercher à en tirer parti par le commerce, les
offrit généreusement à ses compatriotes de la côte
opposée alors en guerre contre un puissant ennemi
venu du sud pour les asservir (les Tsikouas ou Bé-
tanimènes) , et qui résolurent, en reconnaissance
d'un tel service, s'ils sortaient vainqueurs de la lutte
qu'ils soutenaient, de reconnaître pour chef l'en-
fant qu'elle portait dans son sein, et de ne plus
faire, sous lui, qu'un seul et même peuple, sous la
dénomination collective par laquelle ils sont connus
aujourd'hui.
Telle serait l'origine des princes malattes, la tige
de ceux qui ont régné à Foulepointe jusqu'à nos
jours, et dont Tsassé a été le dernier rejeton. Plus
tard, les enfants qui naquirent d'un Blanc et d'une
Malegache prirent le même titre et usurpèrent in-
sensiblement les prérogatives que la reconnaissance
publique y avait attachées. Ces nouveaux chefs,
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 331
devenus fort nombreux, ne tardèrent pas à faire le
malheur du pays. Les Betsimsaracs, élevés dans le
respect et la crainte des malattes, supportèrent
assez longtemps leur tyrannie ; mais, au commen-
cement de 1821, une juste réaction eut lieu contre
eux. Les malattes, pris au dépourvu, cédèrent à ce
subit et menaçant orage , trop heureux , en resti-
tuant ce qui leur fut réclamé, de conserver leurs
biens légitimement acquis et le titre dont ils se
montraient si fiers.
Les Ambanivoules s' étant, parmi les peuplades
Betsimsaracs, fait connaître particulièrement des
voyageurs, nous rapporterons ici ce qu'en disent
les mieux renseignés.
Les Ambanivoules sont plus grossiers que les
habitants des côtes. Mais leurs mœurs sont plus sim-
ples, leur caractère plus loyal et plus franc. Ils cul-
tivent peu de riz, quoique leurs terres soient fer-
tiles ; ils plantent du manioc, des patates, et du
maïs. C'est dans leur pays que l'on trouve les plus
belles bananes de Madagascar. On en voit des régi-
mes qui contiennent plus de soixante fruits et qui
ont jusqu'à deux pieds de longueur.
Les pâturages des Ambanivoules sont aussi bons
que leur terroir. Ils conviennent d'autant mieux
aux troupeaux qu'ils sont ombragés par des arbres
touffus qui les préservent de l'ardeur du soleil.
C'est dans le pays des Ambanivoules et près de Fi-
dana que l'on voit le plus d'arbres à tanguin. Aussi
les Malegaches viennent-ils souvent de fort loin
332 LIVRE II. CHAPITRE III.
pour chercher en cet endroit l'amande qui sert à
leurs épreuves? Le tanguin n'est pas aussi com-
mun à Madagascar que l'ont prétendu les mis-
sionnaires : on parcourt souvent dans le nord ou
dans l'intérieur un espace de vingt à trente lieues
sans en rencontrer un seul, et dans le sud, depuis
Tamatave jusqu'au fort Dauphin on en a vainement
cherché.
Les Ambanivoules mangent plus de laitage et de
fruits que les autres Malegaches ; ils ne tuent des
bœufs que rarement ; leurs filles ont plus de rete-
nue et se marient plus volontiers.
La côte des Betsimsaracs présente trois points
dont il est souvent question dans l'histoire des éta-
blissements français à Madagascar; ce sont la baie
de Fénériffe, Foulepointe et Tamatave. Nous avons
déjà dit quelques mots de Fénériffe. Quant à Fou-
lepointe, c'est un grand village situé sur un terrain
uni, non loin d'une verte plaine de terre rouge et
près de la mer dont il est séparé par une plage de
sable qu'il faut franchir pour arriver aux établisse-
ments des traitants. La demeure du gouverneur
hova s'élève sur les ruines de l'ancien fort français.
L'établissement est défendu par une forte enceinte
de grosses poutres, qui a plus de 20 pieds de hau-
teur ; des parapets appuyés contre la première pa-
lissade donnent la facilité de servir un grand nom-
bre de pierriers placés de distance en distance
devant des embrasures et soutenus par de forts mon-
tants à pivots. La demeure du gouverneur est con-
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 333
struite à la manière d'Imerne, mais plus grande et
mieux distribuée. Une espèce de donjon, ressem-
blant à un pigeonnier, s'élève au-dessus du toit. Le
village composé d'environ !200 cases, peut con-
tenir 1000 à 1200 habitants; les cases sont plus
grandes, plus régulières et mieux alignées que celles
des autres points de la côte ; les rues sont larges
et propres.
Tamatave, qui n'était autrefois qu'un petit village
de pêcheurs, était devenu même avant les derniers
événements le principal marché de la côte de l'est.
L'air y est sain, parce que son territoire est plus sec
et moins boisé que celui de Foulepointe. On ne voit
à Tamatave aucun édifice remarquable, si ce n'est
l'habitation royale, construite en bois comme celles
de nos colonies. Les blancs avaient élevé pour leurs
établissements de commerce quelques grands ma-
gasins bâtis à la manière du pays et entourés de
palissades. Les cocotiers sont les seuls arbres que
l'on aperçoive sur le plateau aride et de sable mou-
vant qu'environne Tamatave; mais à peu de di-
stance une végétation vigoureuse déploie toutes ses
richesses. Ce village contient de 800 à 1000 habi-
tants. A une petite distance , au n ord-est de Tamatave,
est l'île aux Prunes, rocailleux îlot couvert d'arbres
qui servent d'asile à des milliers de grosses chau-
ves-souris et où l'on ne trouve pas d'eau douce.
Le pays des Bétanimènes, au sud des Betsim-
saracs doit son nom à l'aspect rougeàtre de ses
terres ferrugineuses ; car Bétanimène, vient de Be,
334- LIVRE II. — CHAPITRE III.
beaucoup, tani, terre, mena, rouge. La limite aus-
trale, rencontre la côte par J9" hO du pays. Les Bé-
tanimènes se font remarquer entre les Malegaches
si hospitaliers par la réception empressée qu'ils
font aux voyageurs.
Ce peuple est avec celui des Betsimsaracs, le
plus connu des Européens qui fréquentent la côte
orientale de Madagascar. Leur territoire est tra-
versé par la route de Tamatave à Tananarive. Nous
avons déjà décrit la partie de cette route que l'on
fait par les lacs qui commencent à border la côte,
depuis Tamatave jusqu'assez loin au midi. Yvon-
drou,le premier village que l'on traverse, est peu
considérable. Puis on s'embarque sur les lagunes
et on atteint Fitanou, village d'où en faisant h heures
de marche au sud-est, on arrive à Andévourante.
Ce village considérable, bciti sur la rive gauche et
près de l'embouchure de la rivière du même nom
(appelé aussi laroka), contient environ 500 cases.
Sa population est de 1800 à 2000 âmes, les étran-
gers compris. On y remarque plus de gaieté et d'ac-
tivité qu'ailleurs ; les hommes y sont plus propres,
les femmes plus jolies et mieux vêtues, les cases
plus commodes. Ils doivent cette aisance au grand
nombre et à la fertilité de leurs rizières et aux rap-
ports fréquents qu'ils avaient avec les négociants
européens de la côte de l'est qui viennent chez eux
acheter du riz pour l'ile de France et Bourbon. Vis-à-
vis d' Andévourante, sur la rive gauche de la rivière,
est le village de Maromandia, d'où l'on se rend à
GÉOGRAPHIE DE L ILE DE MADAGASCAR. 335
Vobouaze (iVmbohibohazo) , situé à une cleuii-jour-
née de marche dans le nord-ouest. Vobouaze est
placé sur une haute colline et a plus l'air d'une ville
queTamatave. Des palissades percées de portes l'en -
tourent ; ses maisons sont nombreuses et assez bien
alignées, mais il serait assez difficile de trouver des
rues plus étroites et plus malpropres. A partir de Vo-
bouaze, quelques journées de marche sur les pentes
et les plateaux inférieurs, toujours droit à l'est, à tra-
vers le pays des Bezonzons et des Antankayes condui-
sent c\ Tananarive. Voici les différentes étapes avec
les heures de marche effective pour un voyageur
accompagné de quelques hommes.
1 ' .Fuur. Manamhormdre, 3l> cases. G heures.
2' Bou-Zarmar, 50 8
■i'^ Âmpassiombé, .20 8
(On traverse Mahéla).
4"^ Maramanga, ■ 10 à 12 12
(On a traverse les montagnes de Béfourne).
û'' Ma-Inouf, village assez important. 10
(Territoire des Bezonzons).
Ce Nossi-Arivo, 50 10
(On traverse la forêt de Fanghourou).
7e Amhatou-Manya, village. 10
(On traverse la plaine d'Ankaye).
8" Tananarive, G
Total : 70 heures.
Ces 70 heures ou 7 journées et demie pourraient
être facilement franchies en 6 jours, car il ne s'y
rencontre aucun autre obstacle que celui de la
montée qui encore n'est pas très-rude là où elle se
fait sentir. Il y a de l'eau tout le long de la route et
l'on passe même plusieurs fois la rivière d'Andé-
336 LIVRE II. — CHAPITRE III.
vourante ou îaroka , que la route côtoie parallèle-
ment.
La vallée des Bezoïizons, qui traverse la route,
est bornée à l'est par les montagnes de Béfourne
et à l'ouest par la forêt d'Ancaye , que les Malega-
ches nomme Fangourou.
Les Bezonzons, que tous les voyageurs, à l'excep-
tion de Fressange, ont confondus avec les Antaii-
cayes, leurs voisins, n'ont avec eux aucuns rap-
ports physiques. Séparés qu'ils sont par une forêt, ils
diffèrent de ceux-ci autant par les traits que par les
habitudes. Les Bezonzons sont grands et robustes,
les Antancayes petits et délicats. Les premiers ont
les cheveux crépus, la peau fortement cuivrée, le
nez aplati , et les lèvres grosses comme celles
des Africains. Leurs yeux ont une expression de
douceur et de bonté qui plaît à tous les étrangers.
Les autres au contraire ont les cheveux droits et
longs comme ceux des Malais, la peau basanée,
mais d'une couleur moins foncée que celle des Be-
zonzons, le nez aplati, la bouche très-grande et la
lèvre supérieure rentrée. Leurs yeux sont petits et
enfoncés, leur regard est faux et leur sourire fé-
roce. Cet ensemble n'est guère propre à inspirer
de la confiance aux Européens.
Les habitants du pays disent que leurs ancêtres
sont venus de l'ouest. Ils ressemblent en effet un
peu aux Sakalaves ; mais plus encore aux Ant-
scianacs dont ils ne sont pas très-éloignés. Il est
même probable que la vallée des Bezonzons a été
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 337
peuplée par une colonie venue de cette contrée. On
cloil convenir, cependant, que l'esprit belliqueux
des Antscianacs ne se trouve plus chez les Bezon-
zons, quoique la tradition parle de guerres que
leurs ancêtres ont soutenues avec courage. Aujour-
d'hui ils vivent en paix et sans ambition dans un
pays fertile, et ne s'occupent que de la culture de
leurs terres. Ils sont exempts du service militaire,
mais les Hovas les ont assujettis à des corvées qui
sont au moins aussi pénibles. Ils sont toujours en
route à transporter de Tananarive à la côte et de la
côte à Tananarive les fardeaux du souverain d'I-
merne dont ils sont les porte-faix ou maromites.
Ce métier paraît du reste leur convenir mieux que
celui des armes.
Le principal endroit de la côte au sud d'An-
dévourante est Valou-Madré, ville frontière des Bé-
tanimènes qui doit son nom, rocher dormant, à un
énorme rocher noir près duquel elle est bâtie. Ses
campagnes sont moins fertiles que celles de Miti-
nandre, mais ses cases sont plus jolies, ses habitants
plus affables. Son port formé par l'embouchure de
la rivière du même nom , serait commode pour
l'embarquement, si la passe n'était pas obstruée
une partie de l'année par les sables.
Au midi des Bétanimènes , au nord de l'em-
bouchure du Mangourou , sont les Affravarts, qui
sont en général grands et bien faits et dont les
traits sont fortement prononcés et la physionomie
pleine de franchise. Ils ont les cheveux droits et la
22
338 LIVRE II. — CHAPITRE III.
peau cuivrée comme les Betsimsaracs. Plus guer-
riers que les Bétanimènes, ils les ont souvent vain-
cus , bien que leur peuplade soit beaucoup moins
nombreuse. Leurs vastes pâturages sont riches en
troupeaux et leurs rizières fertiles , mais les rats y
causent de grands dommages et les Affravarts ont
les chats en horreur. Maroussic est la résidence
du chef.
En quittant Maroussic , la contrée change d'as-
pect, on entre dans le pays des Antatschimes et,
après une journée de marche au S.-O. on est à
Manourou situé sur un rocher escarpé, et où le riz
était autrefois l'objet d'un grand commerce.
Après avoir passé le Man gourou, on aperçoit sur
la rive droite Amboudéhar (Amboudiharo) qui ne
diffère pas des autres villages malegaches ; ses vas-
tes magasins à riz et la maison du chef sont seuls
remarquables.
Mananzari, ancien établissement français, est à
28 lieues de là au midi. Il est situé sur la rive
droite et à deux portées de fusil dans le N.-E. de la
l'ivière.
Dans le pays des Anta'ymours (ce dernier mot
signifie, Maures, Arabes), Namour est du côté du
iiord le premier de leurs villages. Il est bâti sur
une montagne de terre rouge au pied de laquelle
coule une rivière. Faraon, qui en est à une journée
de marche , est situé dans une île de la rivière du
même nom. II est fortifié et compte environ 800
cases; c'est le plus considérable du pays, mais le
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 339
chef réside à Matatane où les Français eurent jadis
un établissement. Ce dernier village est à une heure
et demie de navigation de l'embouchure de la Ma-
tatane, dans une ile. 8a population est moins forte
que celle de Faraon, bien qu'il compte le môme
nombre d'habitations. Quoique les chefs des Anta'-
ymours soient élus par le peuple, on a pour eux ,
pendant qu'ils exercent le pouvoir, un respect qui
tient de l'adoration, mais si une récolte de riz vient
à manquer, ou s'il survient toute autre calamité,
on les dépose aussitôt, quelquefois même on les tue,
et cependant on choisit toujours leurs successeurs
dans leur famille. Les Anta'ymours ont une singu-
lière et monstrueuse coutume qui leur a, disent-ils,
été transmise par leurs ancêtres et qui leur a valu
des autres Malegaches le nom de Manahadi-aomhé,
épouseurs de vaches.
Les Tsavouaï et les Tsafati, Chavodies et Clia-
fates, sont au S.-O. des Anta'ymours, dans un
pays de montagnes d'un accès assez difficile. Ces
deux tribus paraissent a[)partenir aux popula-
tions primitives de Madagascar. Leur vie est sim-
ple comme leurs besoins, ils habitent de petits
villages, ne communiquent jamais avec leurs voi-
sins, et se nourrissent principalement de lait et de
maïs.
La Mananghare sépare au midi les Anta'ymours
des Antarayes. C'est une peuplade remuante et dif-
ficile à gouverner ; l'exercice du pouvoir y est aussi
dangereux que chez les Anta'ymours. Ghandervi-
340 LIVRE II. CHAPITRE III.
naiigli est un des lieux les plus remarquables de leur
pays.
Mananboundre fait aussi partie du pays des Ân-
tarayes, que beaucoup de voyageurs ont appelés
Antavars. La peuplade qui l'habite est remarqua-
ble par son courage et son amour de l'indépen-
dance. A la couleur foncée de leur peau, à leurs
lèvres, à leurs cheveux, on les prendrait pour des
Antatschimes. Ils ne diffèrent pas beaucoup, quant
au costume et aux usages, de ce peuple qui n'a
d'ailleurs rien du caractère des Antanossis, ni des
autres peuplades du sud.
Les Anta-manamboundres sont presque tous
grands et robustes. Les hommes ont des seidiks et
des sim'bous de rabanes rayés. Les femmes des
seidiks de la même toile. Les individus des deux
sexes sont vêtus et se coiffent à peu près de la
même manière. Leur coiffure consiste en petites
tresses disposées comme celles des Bourzoas et des
femmes d'imerne ; le ménakil ou huile de palma-
christi sert à rendre ces tresses luisantes.
Les hommes et les femmes de Mananboundre ne
portent pas de manilles et n'ont pour ornements
de cou et aux bras que des grains de verre de Ve-
nise ; les guerriers portent , presque tous , comme
les Antatschimes, des colliers de dents de caïmans;
leurs fusils et leurs cornes de chasse sont garnies
de clous dorés ; ils ne se servent plus de boucliers.
Les Antanosses habitent le pays d'Anossy , angle
sud-est de l'île dans lequel est situé le fort Dau-
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 341
pbiii. Ils sont en général plus petits et moins re-
bustes que les Betsimsaracs et les autres peuplades
de la côte ; leurs traits sont d'ailleurs plus réguliers
et plus délicats ; leur couleur est le marron clair ;
presque tous ont les cheveux fins et bouclés. Ils
sont intelligents, dissimulés, inconstants et quel-
quefois féroces. Ils accueillent toujours bien les
blancs, quoiqu'ils ne les aiment pas. Ils sont moins
indolents que les habitants des autres ports de l'est,
et cependant chez eux la culture n'est guère plus
avancée, mais l'industrie y a fait quelques progrès;
ils ont des charpentiers et des forgerons qui seraient
capables de travailler dans les ateliers d'Europe.
La partie occidentale de l'Anossy comprend la
vallée d'Amboule, riche non-seulement des pro-
ductions communes à toute l'île, mais encore des
clous de girofle et d'autres épices, ainsi que des
citrons d'espèces diverses.
Le pays d'Androy s'étend de la vallée d'Amboule
à la rivière Ménérandre et embrasse l'extrémité
méridionale de l'île. Ses deux principaux districts
sont le pays d'Ampâte, à l'est, et celui des Carem-
boules dont parle Flacourt, au S.-O.
Le principal village du pays d'Ampâte est Fan-
gahé, composé de cent cases tout au plus; la ma-
nière dont il est construit peut donner une idée de
l'état de barbarie de ces peuples. C'est la résidence
du chef des Ant-Ampâtes. On voit, dans ce village
et aux environs, beaucoup de moutons à grosses
({ueues, de l'espèce du Sénégal. Les bœufs y sont
342 LIVRE II. CHAPITRE III.
plus petits que dans les autres parties de l'île. Les
Ant-Ampcites n'ayant pas d'eau dans leur pays, sont
forcés de mettre leurs bestiaux à la ration ; ils vont
avec des calebasses chercher à une journée demar-
clie, de l'eau qui leur est nécessaire et qu'ils sont
obligés de conserver comme une chose précieuse ;
car on ne trouve, dans leur pays, que des mares
dont les eaux ne sont pas potables. Cependant la
nature qui n'a pas donné d'eau aux Ant-Ampâtes
leur a fourni un moyen d'étancher leur soif. En
fouillant la terre on trouve une sorte de fruit ou
racine dont l'écorce est raboteuse comme celle de
la châtaigne et dont la chair ressemble à celle du
melon d'eau ; malheureusement cette production
n'est pas assez abondante pour suffire aux besoins
de tous les habitants.
Le pays des Ant-Ampâtes est plat et boisé, ses
meilleurs pâturages sont dans les forêts, où l'on
trouve une grande quantité de bœufs sauvages. On
y récolte beaucoup de soie, du coton , des écorces
précieuses et des pommes. Les Ant-Ampâtes fa-
briquent avec ces matières primitives des lambas
qu'ils allaient autrefois vendre au fort Dauphin,
avant qu'il n'eût été pris par les Hovas. On pourrait
traiter, à Fangahé, de la cire en abondance. Le vil-
lage est bien fortifié, quoique sa population ne soit
pas de plus de six cents individus. Cette contrée
paraît déserte au voyageur. Les villages y sont ra-
res et peu considérables.
Mahatal Ouzou, hameau de huit cases, est la ré-
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 343
sidence du chef des Garembonles ; ses habitants,
presque sauvages, ont la peau cuivrée, les cheveux
bouclés, le nez et les lèvres des Africains. Leur ter-
ritoire n'est pas aussi fertile que le reste du pays ; on
n'y trouve que des moutons, des tortues ou des
cailles.
Au nord d'Androy se trouve le pays des Machi-
kores appelé par les Hovas Tsiénimbalala, et sur
lequel on n'a aucun détail, puis celui des Vouri-
mes qui n'est guère mieux connu. Ce peuple ha-
bite les hautes montagnes que l'on aperçoit de Ma-
tatane ; leur pays au nord-ouest est couvert par les
montagnes des Betsiléos, àl'est par celui des Anta'y-
mours, à l'ouest par la province de Féérègne. Leur
capitale est un grand village appelé Monongabé, com-
posé de 7 à 800 cases solidement construites. Il est
fortifié à la manière des Malegaches et traversé par
un bras de la rivière Mananghar. Ses environs, de
même que tout le pays des Vourimes , offrent de
nombreuses traces volcaniques.
Ambatou-mena, capitale des Betsiléos ou Hovas
du sud, est bâtie sur une hauteur et composée de
douze à quinze cents cases. Elle n'a pour fortifica-
tions qu'un seul rang de palissades qui sont si
éloignées les unes des autres qu'elles ne seraient
pas un obstacle au passage de l'ennemi, s'il cher-
chait à entrer.
Les Betsiléos sont en général plus blancs que les
Sakalaves. Leur couleur est olivâtre et un peu plus
foncée que celle des Hovas du nord ; leurs jam-
344 LIVRE 11. CHAPITRE III.
bes et leurs bras sont minces et mal conformés.
Us ont des yeux roux, le regard oblique et faux,
leur visage est allongé; presque tous ont le nez
aquilin comme les Espagnols de l'Inde. Les Bet-
siléos ont les cheveux bouclés, droits ou laineux; ils
n'ont ni la physionomie ni les habitudes des Malais.
On n'oserait hasarder aucune conjecture sur l'o-
rigine des Betsiléos, mais la position qu'ils occu-
pent dans l'île étant la même que celle assignée par
les anciens voyageurs aux prétendus nains ou Ki-
moss , il paraît vraisemblable que l'histoire fabu-
leuse de nains, conservée par la tradition, a pu
être appliquée aux Betsiléos, race d'hommes qui,
par sa taille, sa couleur, sa structure et ses habi-
tudes, se rapproche, le plus du portrait que les
poètes malegaches font des Kimoss.
Les Malegaches, qui racontaient ces histoires du
temps de Flacourt et des autres chroniqueurs, ne
voyageaient pas alors comme aujourd'hui dans
toutes les parties de l'île, plusieurs peuplades in-
dépendantes et sauvages séparaient les Antavarts
des Betsiléos, et ils se seraient exposés à l'esclavage
ou à la mort, s'ils avaient osé traverser leur terri-
toire. C'était donc très- rarement que quelques Ma-
legaches isolés rencontraient des Betsiléos, dont la
petite taille, la couleur et les traits devaient les
étonner.
Les Betsiléos voyagent rarement et sont presque
sans industrie; leur vie est aussi frugale que celle
des prétendus Kimoss. Ils se nourrissent de lai-
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 345
tage, de riz et de racines ; ils ne tuent des bœufs
que rarement, pour célébrer quelque fête. Leur
pays produit de la soie, du coton et du fer. Ils fa-
briquent quelques toiles de coton et de soie plus
grossières que celles des Hovas ; mais leurs métiers
sont si imparfaits, qu'il leur faut plus d'un an pour
faire un simbou.
Le peuple hova, aujourd'hui le maître de l'île
entière, occupe, ainsi que nous l'avons déjà observé
en faisant V orographie de Madagascar, une position
très-forte au centre même de cette grande terre. Le
pays est, ainsi quenousl'avonsdit, appelé .4îiAoî;a, de
Anij, là, et Hova; là les Hovas, pays des Hovas. H
est divisé en 3 grandes parties, Imerina, à l'est,
Imaro à l'ouest, Vonizongo, au nord. — Imerina,
qui sert à désigner quelquefois le royaume des
Hovas, parce qu'il renferme la capitale, ou ce que
les écrivains français ont appelé improprement
Emirne, la capitale des Hovas.
Tananarive ne peut en rien être comparée aux
capitales européennes. Elle ne diffère des autres
villes malegaches que par son étendue; elle est
bâtie sur une colline et a pris son nom, sous le rè-
gne de Dianampouine , du nombre de cases qu'elle
était supposée contenir à cette époque. Tanan si-
gnifie village et arivo mille , mots que l'on fait
précéder dans la transcription de la particule an,
là. Antananarive ou les Mille villages, est donc le
véritable nom de cette ville ; mais il est d'usage
parmi les Malegaches de l'appeler Tananarive ;
346 LIVRE H. — • CHAPITRE III.
c'est pourquoi nous employons toujours ce mot.
La population de Tananariveet des villages envi-
ronnants est tout au plus de vingt- cinq mille ha-
bitants, sans compter l'armée qui occupe pres-
que toujours les provinces voisines. Quand Radama
était absent et qu'il ne restait pas assez de troupes
pour le service militaire, la ville était gardée par
les Bourzoas (Bourgeois) ; tel est le nom que l'on
donne à une milice organisée régulièrement et as-
sujettie à plusieurs revues tous les ans. Ils portent
les cheveux longs et tressés ; tous les soldats au con-
traire sont forcés de se les couper assez courts.
Tananarive contient aujourd'hui plus de trois
mille cases, et cinq ou six maisons en bois qui ont
été construites par un Français nommé Legros, qui
a bâti aussi un palais pour Radama. Celui que le
souverain d'ïmerne habitait, le fameux Tranou-
vola ou case d'argent, était bien loin cependant
d'être une merveille. C'est tout simplement une
réunion de plusieurs grandes cases malegaches en-
tourées de fortes palissades comme les villages ma-
legaches qui sont les résidences des grands chefs.
Tananarive est entourée de palissades et de fossés;
ces fortifications sont si peu importantes que la
moindre pièce de campagne les aurait bientôt dé-
truites. Elles pourraient tout au plus préserver la
ville d'un coup de main tenté par des hommes qui
ne seraient armés que de zagaies.
La ville est traversée par un grand nombre de
petites rivières qui en fertilisent le sol. Sur le bord
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 347
de ces rivières on voit des quartiers séparés qui pa-
raissent former autant de petits villages, dont les
cabanes sont toutes bien construites. Les rues de
cette ville sont étroites et les maisons rapprochées
ne sont aucunement alignées. Les places sont gran-
des, mais sans aucun ornement; la description
que nous avons faite des habitations malegaches
convient entièrement, du reste, à celles des Ilovas
auxquelles elles ressemblent en tout point.
Le royaume d'Ancôve est aujourd'hui le plus
puissant des États de Madagascar, quoique le dis-
trict d'Imerne proprement dit ne soit pas fort
étendu.
Le peuple qui l'habite est évidemment de beau-
coup supérieur à tous les autres sous le rapport de
l'intelligence et de la civilisation. La tradition porte
qu'il n'est point originaire de l'île et qu'il n'y est
établi que depuis quelques siècles.
Il y a cinquante ans, il n'était connu que de ses
voisins, qui le méprisaient comme une colonie d'é-
trangers, qui, débarqués sur les côtes de l'ouest
où ils n'avaient pu résister longtemps aux influen-
ces funestes du climat, s'étaient avancés dans l'in-
térieur, afm d'y chercher un air plus salutaire.
Ils se fixèrent, disent les Malegaches sur les mon-
tagnes d'Ancôve, près de la rivière d'Imerne ; leur
chef pendant le séjour qu'il avait fait chez les
Sakalaves du sud, avait épousé la fdle d'un de leurs
rois qui régnait alors à Menabé. Plusieurs de ses
compagnons l'avaient imité et avaient contracté
348 LIVRE II. — CHAPITRE [II.
des alliances avec les filles de cette contrée, qui les
conduisirent dans les montagnes où ils trouvèrent
un ciel plus pur, un climat plus frais.
LesHovas, avant qu'ils eussent fait leur conquête,
étaient réputés infâmes parmi les autres nations*
de l'île, qui refusaient d'avoir des communications
avec eux. Ils étaient pour ainsi dire les parias de
Madagascar et aussi méprisés que les Juifs en Eu-
rope, dans les premiers siècles de l'ère chrétienne.
S'ils allaient sur la côte pour le trafic des esclaves
dont ils étaient les courtiers, ils étaient obligés, con-
tre l'usage du pays , de payer largement leur hôte
dans les villages où ils s'arrêtaient, quoiqu'ils ne
fussent point admis sur la natte où il prenait ses
repas. Ils étaient relégués dans une misérable case
que l'on avait toujours soin de laver, lorsqu'ils
étaient partis, et l'esclave qui leur apportait du riz
ne s'approchait d'eux qu'avec précaution, dans la
crainte d'être souillé en touchant leurs vêtements.
Ces mêmes hommes sont aujourd'hui les maîtres
armés de Madagascar.
Les motifs de l'état d'abjection dans lequel ils
vivaient ne peuvent s'expliquer que par la diffé-
rence des usages nationaux. Les Hovas sont cir-
concis ainsi que la plupart des Malegaches et sou-
mis rigoureusement comme eux à cette opération
religieuse, mais ils ne font pas chaque jour des
ablutions, que ceux-ci regardent comme indispen-
sables. Vivant dans un climat plus froid, les Hovas
ont une certaine antipathie pour l'eau et de la ré-
GÉOGRAPHIE I)K L ILE DE MADAGASCAR. 349
pugnance pour les JDains ; aussi les hommes des
classes inférieures sont-ils d'une malpropreté ex-
traordinaire et presque tous affectés de maladies
cutanées qu'ils parviennent difficilement à guérir.
Le caractère des Hovas est un mélange de féro-
cité et de grandeur. Habiles dans l'art de feindre,
il est difficile de surprendre leur pensée, et souvent
un sourire gracieux et des politesses empressées
sont chez eux les avant-coureurs de quelque mau-
vais dessein.
L'avarice est le vice dominant de ce peuple.
Chez lui les liens d'amitié et de famille sont comp-
tés pour rien s'ils l'empêchent de satisfaire son in-
satiable cupidité.
C'est au point que pendant que la traite des noirs
était permise, les Hovas, quand ils manquaient de
prisonniers, enlevaient sans pudeur et sans façon,
leurs parents et leurs amis pour les vendre aux
blancs. On a vu les habitants de Tananarive venir
fort souvent proposer aux marchands européens
de leur vendre leurs femmes. Hs employaient aussi
diverses ruses pour réduire en servitude leurs con-
citoyens qu'ils échangeaient ensuite contre des
marchandises.
11 paraît certain que les Hovas connaissaient les
métaux et savaient les employer avant d'avoir eu
aucune relation avec les Européens. Hs exploitent,
de temps immémorial, des mines de fer très-abon-
dantes. Hs s'en servent dans les environs de Tana-
narive pour former des outils propres au défriche-
350 LIVRE II. — CHAPITRE III.
ment et à la culture, et des ustensiles de ménage à
peu près semblables aux nôtres. On trouve même,
à Tananarive, des ouvriers capables de faire toutes
les pièces .de la batterie d'un fusil; ils s'occupent
aussi d'orfèvrerie et font des plats, des assiettes et
des couverts en argent, dans lesquels on remarque
le travail et le poli de ceux qui sortent des mains
de nos orfèvres. Leurs petites chaînes de sûreté en
or et en argent sont faites avec beaucoup de soin et
ont une grande solidité. Ces chaînes servaient jadis
de monnaie sur la côte de l'ouest où elles étaient
très-recherchées.
On fabrique, à Tananarive, des tapis de soie dont
le tissu est très-beau et dont les riches couleurs
sont admirablement variées. Les étoffes brochées
se vendent jusqu'à cent piastres d'Espagne (500 fr.)
la pièce, qui est juste de la dimension d'un sim'-
bou. Les Hovas achètent la soie dont ils se servent,
à Mouzangaye et dans les autres ports de l'ouest, où
les Arabes et les Maures du golfe Persique l'ap-
portent tous les ans pendant la mousson du nord-
est.
Ils fabriquent aussi des tapis de coton croisé,
qu'ils appellent Toutourane (littéralement : rendu
dur, serré à l'eau, imperméable); ces tissus sont
blancs et ont une bordure à frange rouge et bleue;
ils servent à vêtir le peuple et valent de trois à
huit piastres, selon leur largeur et la finesse de la
trame.
Les Hovas savent exploiter la canne à sucre de-
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 351
puis fort longtemps. 11 est vrai qu'ils euiploient,
pour faire le sucre, un procédé bien imparfait, par
lequel ils n'en obtiennent qu'une très-petite quan-
tité; cependant si l'on compare leur industrie à
celle des autres peuples de l'ile qui, ne tirant rien
d'utile de la canne, se bornent à la piler et à faire
fermenter son suc dans des calebasses, on ne peut
s'empêcher d'y reconnaître, comme dans tout ce
qu'ils font, une activité et une intelligence relati-
vement supérieures.
L'agriculture est presque nulle dans un pays où
le riz, qui n'exige aucun soin, est si abondant qu'un
sac pesant soixante-quinze à quatre-vingts livres, ne
revient pas à un kiroubo (1 franc 25 centimes de
notre monnaie).
Sans routes, sans canaux, sans rivières naviga-
bles, Imerne n'a aucun moyen de transport. C'est
la cause de la non-valeur de ses productions que
son peuple est obligé de consommer ou de laisser
perdre, parce qu'il ne peut les expédier dans les
ports où il trouverait pour elles un débouché facile.
Radama, qui sentait l'importance des communica-
tions promptes avec les côtes, avait commencé à
faire couper deux isthmes qui s'opposaient au trans-
port par eau, à Tamatave, du riz de la province
fertile des Bétanimènes. Ces travaux, auxquels plus
de quinze cents hommes étaient employés, ont été
abandonnés depuis sa mort.
Les denrées sont à si bas prix, à Tananarive, par
la difficulté de l'exportation, qu'avec trente francs
352 LIVRE II. — CHAPITRE III.
par mois on peut nourrir dix domestiques et vivre
aussi bien qu'à Paris avec deux mille francs.
La rivière d'Imerne n'est pas éloignée du Man-
gourou, quisejettesur lacôte orientale, àsept lieues
au sud de Manourou. Ce fleuve qui, en quelques
endroits, est aussi large que la Loire, a un cours
beaucoup moins rapide qu'elle. En 1822, le gou-
vernement de Maurice, sur un rapport de son agent
à Madagascar, envoya des ingénieurs à Manourou,
et s'il eût été possible d'avoir un port, Tananarive
serait peut-être parvenue un jour à établir, avec la
côte, des communic:itions faciles et promptes.
On remarque chez le peuple hova une grande
finesse dans le commerce de détail. Là, tout le
monde est marchand, les soldats eux-mêmes le
deviennent, quand ils ne sont pas de service. La
piastre coupée en soixante parties remplace le bil-
lon, qui n'est point en usage dans ce pays. Les
Hovas ont toujours sous leurs toutouranco des tré-
buchets fabriqués par eux, et pèsent, avec la plus
grande attention, la monnaie qu'ils reçoivent, afin
de s'assurer si la piastre a été divisée en parties
égales. Dans le district de Tananarive, c'est-à-dire
dans les bourgs et dans les villages environnants,
il y a plusieurs foires par semaine, sans compter
le marché qui se tient tous les jours dans la ville.
On voit, dès l'aube du jour, les marchands affluer
dans les rues conduisant des bœufs, des moutons,
des chevreaux ; les esclaves qui les suivent portent,
les uns, dans de grands paniers de bambou, des
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 353
oies, des canards et des poules, d'autres sont char-
gés de riz, de fruits et de légumes. Ils crient comme
en Europe leurs marchandises. « Avia lalicl Âvia
véiavé! Amidi akoho! Amidi vouroiui' vasah (jhisii
Akoimdrou voiiangh! » «Venez, hommes, venez, fem-
mes ! achetez des poules, achetez des canards, des
oies, des bananes , des oranges ! » Ils diffèrent
pourtant des marchands européens, en ce qu'ils
ne fontjamais valoir leurs marchandises ; lorsqu'on
leur demande si elles sont de bonne qualité, ils ré-
pondent : voyez-les l Indépendamment des produits
dont nous avons parlé, le maïs, les ignames, la ra-
cine de manioc, le tavoulou (espèce de sagou qu'ils
donnent aux malades), sont étalés dans les mar-
chés. Les seuls légumes qu'ils aient sont des choux
verts et des feuilles de morelle et de citrouille
qu'ils font bouillir avec leurs viandes et qu'ils assai-
sonnent avec un sel végétal tiré d'une espèce de
palmier, qu'ils préfèrent au sel minéral et au sel
marin , quoiqu'il ait un goût acre et qu'il in-
commode ceux qui n'ont pas l'habitude d'en
user.
Les boucheries établies dans les marchés sont
fort malproprement tenues. Le bœuf, que les Ho-
vas n'écorchent jamais, parce que, de même que
tous les Malegaches , ils en mangent la peau, est
étendu sur une natte, où ils le coupent en très-
petits morceaux. Ils le divisent, pour le vendre en
détail, en lots qui ne pèsent pas deux livres : cette
viande contient des parties d'intestins qui, n'ayant
23
354 LIVRE II. — CHAPITRE III.
pas été nettoyées, exhalent une odeur insupportable.
Des officiers hovas, établis dans les foires et mar-
chés, perçoivent pour le lise un dixième sur toutes
les ventes, en sorte que le trésor royal a reçu, le
soir, la valeur d'un bœuf ou d'un mouton, si ce
bétail a changé dix fois de maître dans la jour-
née.
A l'est, l'Ankova est borné par la province d'An-
caye. Elle s'étend sur le plateau inférieur et est tra-
versée à rO. par le Mangourou. Les plaines sont
couvertes d'excellents pâturages et le bétail y est
abondant. Les Antankayes ont plus d'industrie que
les Bezonzons; ils fabriquent des lambas de soie
et de coton. Cette peuplade a longtemps résisté
aux armées d'Imerne. Au physique les Antankayes
ressemblent beaucoup aux Hovas.
Tu Antsianaha ou Sianaka (mot à mot les hommes
du lac, du vaste lac Nossivola),la dernière province
centrale de l'île, est au nord de l'Ankova età l'O. des
Betsimsaracs. Elle est riche en troupeaux et pro-
duit le plus beau coton de l'île, mais le climat y est
très-malsain.
La capitale de l'Antscianac, Rahidranoii (le père
de l'Eau), s'élève dans une île de 3 lieues de tour du
grand lac Nossivola. Elle contient au moins trois
cents cases assez solides, mais peu soignées et pres-
que sans ouvertures. Cette ville est entourée d'un
triple rang de palissades percé de portes en bois
et de toubis dans lesquels on a pratiqué des meur-
trières.
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 355
Avant de parler des Sakalaves qui nécessiteront
d'assez longs détails, nous parlerons de deux con-
trées sur lesquelles nos données sont moins abon-
dantes et qui du reste ne présentent qu'un intérêt
moins grand.
,f Ces deux contrées sont d'une part la province de
Féérègne et le pays des Mahafales, le plus austral
de la côte de l'ouest.
Le bétail est très-abondant dans le Féérègne;
ses autres productions sont les gommes, la cire, l'or-
seille, l'indigo, le coton, et beaucoup de soie que
fournissent plusieurs espèces de vers. La province
de Féérègne est la plus riche de Madagascar sous ce
dernier rapport. On trouve beaucoup d'écaillé sur
toute la côte, où abonde aussi le carqite, coquille
dont on commence à utiliser la matière dans notre
industrie.
La province de Féérègne est habitée par les An-
draïvoulas, peuplade tout à fait distincte de celle
des Sakalaves, quoique d'après les traditions de
l'ouest celle-ci ait pris naissance dans le Féérègne
même.
Les pays occupés par les Sakalaves embrassent
toute la partie occidentale de l'île. Ils s'étendent
depuis la rivière Sambéranou , qui a son embou-
chure dans la baie de Passandava, au N., jusqu'à la
Mangouki ou rivière Saint- Vincent , au midi.
Ce vaste territoire se divise en trois parties prin-
cipales :
356 LIVRE II. CHAPITRE III.
1° Le Bouéni, dont les limites sur la côte sont la
Sambéranou, la baie et la rivière Bàli.
2" L'Ambongo, qui embrasse tout l'espace com-
pris entre la rivière Bàli à la rivière un ara,
ayant l'Antsianaka, à l'est, dans l'intérieur.
3° Enfin, le Ménabé qui comprend tout le reste,
c'est-à-dire la moitié de la surface totale.
Le Bouéni est la partie des pays sakalaves la
mieux disposée pour le commerce, puisque c'est
sur sa côte que s'ouvrent la plupart de ces vas-
tes baies qui découpent les côtes nord de Mada-
gascar. C'est aussi l'une des raisons pour lesquelles
les Hovas se sont attachés à y dominer; le débouché
le plus naturel de leur pays est de ce côté. Aujour-
d'hui les parties nord-est et celles du centre sont
très-dépeuplées, et la population s'est surtout con-
centrée sur le territoire, renfermé entre la baie de
Bombetok et la limite occidentale du pays.
Ambongou, signifie en malegache là, montagne
ou là, montagnes, mais la signification positive et
vraie de ce mot est assez douteuse, car le pays n'est
nullement élevé, et ne renferme que des plaines.
En 1825, époque à laquelle Tafikandre se réfu-
gia dans l' Ambongou , cette province comprenait
quatre divisions indépendantes les unes des au-
tres : Bàli, pays des Tsitampikis, s' étendant de la
rivière de ce nom à celle de Manumbo; Milanza,
pays des Mivavis, compris entre la Manumbo et la
petite rivière de Maroutondro ; Mamourouka, pays
des Magnéas, situé dans le S.-E. des deux précé-
GÉOGRAPHIE DE l'ilE DE MADAGASCAR. 357
dents, entre la rivière Bâli au N.-E. , et la forêt Ma-
gnérinéri au S.-O., pays des Antimarah, compris
entre la Maroutondro et la grande rivière Ounara.
Depuis, la baie de Bàli et le littoral s'étendant de
cette baie à la petite rivière Béara en ont formé une
cinquième division.
Outre le fer, le Ménabé est aussi très-riche en
bois de construction, résine élémi, indigo, coton,
vers, à soie cire et bétail. Les naturels préfèrent au
riz le maïs qui leur donne trois récoltes. Le poisson
et le caret foisonnent sur les côtes.
Toutes ces ressources naturelles sont annihilées
par suite de la dépopulation du pays, résultat de
la guerre et des nombreuses invasions qu'il a su-
bies depuis 25 ans. Son commerce est anéanti et
c'est à peine si dans toute une année deux ou trois
boutresde Mozambique, de Zanzibar et des Como-
res parvient à Sizoubounghi et à Mangouki.
La partie septentrionale du Ménabé, entre l'Ou-
naraet la rivière Donko n'en fait pas à proprement
parler partie, et n'en est qu'une dépendance. 11 se
compose du pays des Marendrahs, et de ceux de
Vouai, de Beheta, de Manouhazou et d'Ambalild.
L'origine de Madjonga remonte à 1824, époque à
laquelle Badama envahit le pays de Bouéni et força
Andrian-Souli à reconnaître sa suzeraineté. Sa po-
sition maritime ajoutant à son importance, il de-
vint enfin le poste principal des Hovas dans la partie
occidentale de l'île. La ville est située sur une col-
line qui domine tout le pays environnant et est en-
358 LIVRE II. CHAPITRE IH.
tourée d'un mur et d'une palissade percée de quatre
portes, garnis de quelques pièces de différents cali-
bres, avec glacis et fossés. A environ 200 pas en
dehors de l'enceinte, dans un ravin très-profond et
d'un aspect extrêmement pittoresque, se trouve une
source qui fournit aux besoins de la garnison. Au
pied de la colline de la côte du sud, gisent les ruines
de l'ancienne et riche ville de Moiizamjaic, du nom
de laquelle Madjonga a pris le sien. En 182/i, à l'é-
poque de l'invasion des Hovas, elle comptait au moins
10,000 âmes, dont il ne reste plus que quelques
centaines de familles tenues par les Hovas dans la
plus pénible sujétion. Une centaine de Sakalaves et
une trentaine d'Indous complètent sa population
qui est environ d'un millier d'habitants. De ses sept
mosquées, il n'y en a plus que trois de fréquentées.
Voici quels sont les points les plus remarquables
des trois divisions du pays des Sakalaves.
Mourounsang, est une ville de fondation hôva
et date de 1837. Elle est située au fond de la baie
du même nom fbaie Rafale d'Owen) et s'élève sur
une montagne, à quelque distance du rivage. Deux
enceintes la protègent, l'une en terre revêtue de
pierres simplement juxtaposées ; l'autre est formée
de deux palissades de pieux séparées par un intervalle
d'un peu plus d'un mètre, dans lequel on a creusé de
petits fossés. L'habitation du gouverneur, construite
en planches, est située au sommet de la montagne,
et entourée d'une nouvelle palissade. Mourounsang
contient de 100 à 110 cases, toutes en feuilles;
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 359
elle est de forme à peu près triangulaire et n'a ni
puits ni citernes ; on va prendre l'eau à deux petits
ruisseaux voisins. Au bord de la mer se trouve la
Douane. Les relations commerciales y sont d'ailleurs
très-restreintes. Madjonga entretient avec Tanana-
rive des relations fréquentes. Les communica-
tions ont lieu en 8 jours au moyen de courriers, en
16 par les chariots et le train. En voici l'itiné-
raire. On parvient en un jour à chacune de ces éta-
pes, qui sont Madjonga, Ambatoubetiki, Andranou-
lava, Androutsi, Tabounzi, Ankouala, Kadzounghi,
Andampi, Andouki, (on entre dans l'Antsianaka),
Andrami, Ambouasari, Ambari-manchi, Ttaraha-
fatsa, (on entre dans le pays d'imérina), Manahara,
Manharitsou, Tananarive.
Ce qui fait, en tout, seize jours de chemin.
Entre chacun de ces villages se trouve un lieu de
halte où l'on peut stationner et prendre du repos.
La partie centrale du Bouéni, à travers laquelle
passe la route, offre partout un terrain plat et peu
boisé, couvert de prairies, abondant en bétail, gi-
bier à plumes et volatiles. Le pays de Sianaka est
également peu boisé, mais il est moins bien pour-
vu de vivres; on trouve de l'eau sur toute la route.
Cet itinéraire transporté sur la carte et con-
struit donne pour la distance totale de Madjonga à
Tananarive95 lieues, et, pour la distance entre cha-
que station de 4 à 7 lieues, 18 à 30 kilomètres.
M. Leguevel de Lacombe a été de Tananarive à
la baie de Bombetok, (à Boéna) par une autre route
360 LIVRE II. CHAPITRE III.
un peu plus occidentale que celle-ci, mais qui lui
est parallèle et dont le développement est de 82
lieues, parcourues en onze jours (Voyage aux îles
Comores et à Madagascar, tome il). Il paraît qu'il
en existait une troisième plus facile que la première
et que Radama, dit M. le capitaine de corvette Guil-
lain, ordonna, à cause de cela même, d'abandon-
ner, de peur d'invasions européennes.
La ville de Ména-béou Andréfoutza estsituéesur
la rive gauche du même nom : elle contient envi-
ron deux mille cases. L'habitation royale, composée
de quinze ou vingt grandes cases, est entourée de
palissades et d'un fossé profond. Un quatrième en-
tourage est formé par les feuilles épineuses des
raquettes ; l'extrémité supérieure de chacune des
palissades est armée d'un large fer de zagaie.
Indépendamment de ces fortifications inté-
rieures, la ville est défendue par un fossé et par
un entourage solide fermé par des portes en bois
qui n'ont pas moins de quinze pieds de hauteur.
Deux places sont remarquables à Ména-bé. La
plus grande est en face de la grande porte du pa-
lais du chef. On y trouve des bancs de gazon où le
voyageur peut se reposer à l'ombre des orangers
qui les entourent. L'autre est dans le sud de la
ville. On y voit une belle plantation de tamariniers
et de bois noir, sous lesquels se tiennent les Rabars.
C'est aussi sur cette place que les exécutions ont
lieu. Ména-bé était la résidence du roi Ramitrah.
La partie occidentale de Madagascar comprise
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 361
entre la rivière Sambéranoii et la rivière Mangouki,
est encore partiellement occupée par des groupes
plus ou moins considérables de Sakalaves qui n'ont
point accepté le joug des Hovas, mais on peut dire
qu'ils s'y dérobent bien plus qu'ils ne le repous-
sent. Leur résistance est toute d'inertie, des obsta-
cles divers s'opposent à ce que cette résistance
soit plus active. Ce sont l'anarchie dans laquelle
vivent depuis longtemps ces populations et qui
rend aujourd'hui impossible à leurs chefs l'exer-
cice régulier de toute espèce d'autorité ; l'incapa-
cité personnelle de quelques-uns de ces chefs, l'in-
habileté politique de tous , le caractère turbulent
des Sakalaves, leurs querelles intestines , l'insuffi-
sance de leur matériel, en armes et munitions,
enfin leur ignorance complète de la stratégie et
même des plus simples notions de l'art militaire.
La plus grande partie du royaume de Bouéni,
de Mandzaraï à Sambéranou, est actuellement
presque inhabitée. De toute la population qui oc-
cupait, il y a vingt ans, ce territoire, il reste seu-
lement quelques groupes épars qui ont accepté
la domination des Hovas, ou des bandes de Djéri-
kis, dont l'action hostile s'exerce tout aussi bien
contre les villages de leurs compatriotes que con-
tre les postes occupés par l'ennemi. Presque tous les
Sakalaves des districts du nord ont, depuis cette
époque et en diverses circonstances, émigré au
pays d'Ankava, à Mayotte, à Nossi-bé, à Nossi-
Fàli et dans le Ména-bé du Nord où commande
362 LIVRE II. — CHAPITRE III.
Tafikandre. Ce dernier groupe peut être de
25,000 âmes. Il doit s'en trouver de 15 à 16,000
sur les deux îles.
Le pays d'Ambongou, est plus peuplé maintenant
qu'il ne l'était avant l'invasion du Bouéni et du Mé-
na-bé par les Hovas. Son territoire, entrecoupé de
bois et de marécages, en fait un refuge assuré, lors
des incursions de l'ennemi qui d'ailleurs ne peut
séjourner dans cette province à cause de son insa-
lubrité. Toutefois la population d'Ambongou ne
paraît pas dépasser 35,000 âmes. Les provinces
sous l'autorité de Tsifalagni, (Ména-bé du nord)
n'ont qu'une population très-minime relativement
à leur étendue; elle peut s'élever à 15 ou
16,000 âmes. La partie indépendante du Ména-bé
ne doit pas compter plus de 70,000 âmes de po-
pulation. Quoi qu'il en soit, si les groupes dispersés
çà et là sur ces grandes divisions du territoire
sakalave, se réunissaient pour agir de concert con-
tre l'ennemi commun, ils formeraient dans chacune
d'elles une force armée capable d'écraser les garni-
sons faibles et isolées que le gouvernement hova y
entretient. La même force serait aussi incompara-
blement supérieure aux corps d'expédition qu'il y
envoie annuellement.
D'après les calculs de M. le capitaine de corvette
Guillain, les pays sakalaves désignés plus haut
pourraient mettre sur pied 23,700 guerriers.
Malgré cela, il résulte de la dissémination de ces
forces et des diverses causes mentionnées ci-dessus,
GÉOGRAPHIE DE LILE DE MADAGASCAR. 363
que 1,1 00 à 1,200 Hovas peuvent, quoique répartis
entre plusieurs postes, se maintenir dans le royaume
de Bouéni et exercer paisiblement leur souve-
raineté, que 1,800 Hovas tiennent sous leur dépen-
dance une partie du royaume de Ména-bé ; qu'enfin
des corps de 2,000 à 3,000 hommes peuvent im-
punément parcourir le pays d'Ambongou, où ils
n'ont pas un seul poste, aussi bien que les autres
parties encore insoumises du Bouéni et du Ména-bé.
Dans les provinces sakalaves, la culture est au-
jourd'hui strictement bornée à ce que réclame la
consommation des indigènes ; l'exploitation des ri-
chesses naturelles du sol est entièrement négligée ;
le commerce n'y trouve donc plus d'aliment. Cet
état de choses est le résultat forcé de l'invasion et
de l'oppression auxquelles sont en proie, depuis
vingt ans, ces malheureuses contrées. Le bétail y
vit toujours avec un peu de riz, le seul article d'ex-
portation pour des navires européens.
Les voies de communication jadis établies entre
les pays sakalaves et les provinces centrales sont
depuis longtemps abandonnées. Mais on trouverait
encore dans les Antalaots restés à Madjunga, aussi
bien qu'en beaucoup d'autres qui habitent Nossi-bé
et Mayotte, des guides intelligents pour la naviga-
tion des grandes rivières, la Betsibouka et l'Ikoupa,
qui viennent de l'Ankôve et pour toute la route
qui mène à Tananarive.
Les postes hovas de Madjunga et de Mouroun-
sang, qui sont les plus importants de la côte ouest
364 LIVRE II. CHAPITRE III.
n'ont chacun qu'une garnison de 300 à hOO hom-
mes. Le système de fortification, au moyen duquel
ces postes sont défendus, suffit à les rendre inex-
pugnables pour les Sakalaves, et les garantit même
d'une attaque de leur part; mais ils ne tiendraient
pas devant la moindre artillerie dirigée par des Eu-
ropéens et leur garnison serait d'autant plus faci-
lement délogée que tous les bâtiments, dont ils se
composent, étant de bois et de feuillages, il suffirait
d'y envoyer quelques obus pour les incendier en un
instant. Celui de Madjunga, entre autres, est dans
des conditions particulièrement favorables à une
attaque par mer : les plus grands navires peuvent
mouiller devant à portée convenable. Ces postes
n'ont ni puits ni citernes et ne sont pas ordinaire-
ment approvisionnés de vivres. Leur isolement et
leur éloignement d'Imerne les mettraient, en cas
de siège , dans l'impossibilité d'en recevoir promp-
tementde l'intérieur; il serait d'ailleurs très-facile
de les bloquer.
La lutte engagée entre les Sakalaves et les Hovas
doit inévitablement se terminer au désavantage des
premiers, s'ils sont abandonnés à leurs seules res-
sources. Non-seulement en effet les Sakalaves ne
cherchent pas à repousser les expéditions hovas ou
à s'emparer des postes hovas maintenus dans leur
pays, mais ils paraissent n'avoir pas même la vo-
lonté de défendre le territoire qu'ils possèdent en-
core. Ils vivent au jour le jour, en groupes séparés,
tantôt sur un point, tantôt sur un autre, souvent
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 365
errants dans les bois et ne songeant qu'à fuir à l'ap-
proche de l'ennemi. x\insi devant cette immuable
politique des Hovas, qui poursuit la conquête de
l'ile par l'invasion et l'occupation partielle, il n'y
a chez les Sakalaves, qu'insouciance et impré-
voyance.
Le gouvernement d'imerne trouve dans le com-
merce intérieur qu'il entretient la possibilité de
pourvoir, tant bien que mal, à ses approvisionne-
ments en armes et en munitions de guerre, et de
couvrir ainsi ses pertes et ses consommations en
ce genre. Les Sakalaves, déjà bien moins pourvus
que leurs adversaires sous ce double rapport, usent
et consomment, sans pouvoir remplacer ou réparer.
Chez les Hovas, les chefs sont, pour la plupart,
initiés aux idées et aux connaissances pratiques né-
cessaires à leurs relations avec des étrangers; un
certain nombre de jeunes hommes ont reçu une
éducation dans ce sens, et il en est même qui ont
montré, dans des circonstances délicates, une intel-
ligence supérieure et un tact politique remarqua-
ble. Il n'est pas un chef sakalave qui sache lire,
et la transmission de la pensée, au moyen de ca-
ractères, est encore une chose si merveilleuse pour
eux et leurs sujets, que les uns et les autres les
considèrent comme une œuvre de sorcellerie.
L'épuisement de la population hova, l'aversion
inspirée contre les dominateurs par la cruelle op-
pression que le gouvernement de la Reine fait pe-
ser sur les populations déjà soumises, prolongeront
366 LIVRE H. — CHAPITRE III.
peut-être la résistance des Sakalaves, mais ne ré-
tabliront pas les chances en leur faveur. Manquant
de ressources pour prendre l'offensive au moment
convenable, ils ne pourront profiter des embarras
temporaires des Hovas, et ceux-ci reprendront fruc-
tueusement les hostilités, à mesure que renaîtront
leurs moyens d'action.
Ainsi donc et sans aucun doute, l'anéantisse-
ment de la nationalité Malegache au profit de la do-
mination hova, n'est plus qu'une affaire de temps,
dont malheureusement le terme ne paraît pas de-
voir être éloigné, si les événements et l'interven-
tion de la puissance française ne vient les arracher
à leurs sauvages oppresseurs et remettre les cho-
ses à Madagascar, dans l'état où elles étaient, à l'é-
poque où le pavillon national attestait notre pré-
sence et nos droits sur la totalité de la grande île
Africaine.
FIX DU CHAPITRE TROISIEME.
GÉOGRAPHIE DE LILE DE MADAGASCAR. 367
CHAPITRE IV.
anciens établissements français de madagascar.
l'Île sainte marie.
Sommaire. Anciens élablissemenls français de Madagascar. — Le
fort Dauphin. — Sainle-Luce. — Tamatave. — Foulepointe. —
Fénériffe. — La l*ointe-à-Larrée, — Louisbourg, — Tintingue. —
Le Port ChoiseuL — L'Ile Marosse. — L'iie Sainte-Marie. — Sa
situation géographique. — Le Port-Louis. — L'îlot Madame. —
L'île aux Forbans. — La baie de Lokensy. — Baies et côtes de
Sainte-Marie. — Sa constitution géologique. — Bois, cours d'eau.
— Villages. — Climat de Sainte-Marie. — Observations thermo-
métriques. — Pluies d'orage. — Vents généraux. — Brise du sud
et du sud-est. — Brises d'ouest. — Brises du large. — Végétation.
— Culture. — Bétail. — Industrie des Malegaches de Sainte-Ma-
rie. — Pèche. — Commerce de Sainte-Marie. — Sa population. —
Son gouvernement et son administration. — Forces militaires.
— Finances. — Le mouvement commercial de Sainte-Marie est
stationnaire et restreint. — Cause de cet état de choses. — Prin-
cipe politique consacré depuis les événements de 181 5, par la con-
servation de Sainte-Marie, eu égard à nos droits de souveraineté
sur la grande île de Madagascar. — Commerce de la cùte orien-
tale de Madagascar. — Exportations et importations. — Transac-
tions par voie d'échanges. — Mouvement de la navigation entre
Madagascar et l'île Bourbon. — Vohemar. — Tamatave. — Fou-
lepointe. — Diego Suavez. — Fin du chapitre quatrième.
Nous avons vu par le récit des événements qui
ont occupé la première partie de cet ouvrage que
ce fut sur la côte orientale de Madagascar que les
Français fondèrent les établissements qu'ils ont
successivement formés dans l'île de Madagascar.
368 LIVRE II. — CHAPITRE IV.
Il n'est pas inutile de jeter rapidement un coup
d'œil d'ensemble sur ce qu'ont été dans le passé
ces diverses colonies, et ce qu'est aujourd'hui no-
tre lie de Sainte-Marie. Parmi nos anciens comptoirs
se plaçaient en première ligne : le fort Dauphin,
Manghafia ou Sainte-Luce, Tamatave, Foulepointe,
Fénériffe, l'île Sainte-Marie, la Pointe-à-Larrée,
Tintingue, Louisbourg et quelques autres comp-
toirs dans la baie d'ântongil, notamment ceux de
Manahar, de Marancette ou Port-Choiseul et de
l'île Marosse. Plusieurs autres points, au nombre
desquels se trouvent Antsirak, Angontsy et les
bords du Fanzahère, ont, en outre, été habités
plus ou moins longtemps par les Français.
De ces diflerents établissements, l'île de Sainte-
Marie est, aujourd'hui, le seul que nous occupions,
le seul où flotte encore le pavillon français. Ne fût-
ce que par sa position politique, elle mérite que nous
consacrions à sa géographie un chapitre particulier'.
La Pointe-à-Larrée est située à une lieue envi-
ron de la côte occidentale de Sainte-Marie. La mer
est très-calme en cet endroit. La grande quantité
de riz que produisait autrefois le territoire de la
Pointe-à-Larrée y attirait beaucoup de navigateurs ;
mais, depuis la guerre de 1829, toute la partie de
la côte avoisinant Sainte-Marie est presque déserte.
* Nous empruntons toutes les données de ce Chapitre, en les abré-
geant sans les tronquer, à la quatrième partie de l'excellente Publi-
cation faite par le Ministère de la marine, sous le litre général : A'o-
tices statistiques sur les Colonies françaises, 4 v. in-8, Imp. roij., 1 840.
GÉOGRAPHIE DE L'iLli DK MADAGASCAR. 369
Foulepointe est une petite ville commerçante,
à dix lieues de Sainte-Marie. Le port de Foulepointe
est formé par des récifs qui rompent la mer et
mettent les vaisseaux à l'abri des grosses lames. Il
peut contenir dix vaisseaux, mouillés à la suite les
uns des autres, par un fond de dix à douze mè-
tres. Nous en avons déjà parlé plus haut.
La ville de Tamatave est encore de nos jours le
siège d'un commerce assez considérable en riz et
en bœufs, que l'on y échange contre des marchan-
dises d'Europe. Son port offre aux navires un abri
assez sûr, lorsque les vents de sud et de sud-est
régnent. Nous en avons également parlé déjà.
De tous les points de la côte orientale de Mada-
gascar, Fénériffe est celui qui produit la meilleure
qualité de riz, et un de ceux où on le récolte en
plus grande abondance. Quoique la rade de Féné-
riffe soit ouverte et peu sûre, elle est cependant fré-
quentée par les navires du commerce, parce que
les transactions s'y font plus facilement qu'à Fou-
lepointe.
Le fort Dauphin est situé, ainsi que la baie de
Manghafia ou Sainte-Luce, dans la province d'A-
nossy. La rade du fort Dauphin, quoique moins
belle que celle de Tintingue, est d'un facile accès,
et pourrait être mise à l'abri de tous les vents au
moyen d'une jetée, dont la construction serait peu
dispendieuse. Sur ce point de la côte , la mousson
étant presque constamment du nord-est , les com-
munications avec Bourbon sont toujours favorisées
24
370 LIVRE II. — CHAPITRE IV.
par le vent le plus propice ; c'est ce qui n'a pas
lieu sur le reste de la môme côte, en remontant
jusqu'à Sainte-Marie \
L'établissement français formé en 177â, dans la
baie d'Antongil, par le comte Benyowski, compre-
nait le port de Manahar, Marancette ou Port-Choi-
seul, Louisbourg et l'île Marosse. Le port de Ma-
nahar se trouve à l'entrée de la baie d'Antongil, au
nord du cap Bellone. Le Port-Choiseul ou Maran-
cette est situé au fond de la même baie. C'est en
cet endroit que s'élevait Louisbourg, siège princi-
pal de l'établissement. Le Port-Choiseul est sûr et
commode, et peut recevoir plusieurs vaisseaux.
L'île Marosse est située à environ deux lieues de
Marancette; elle a deux à trois lieues de circuit et
possède deux excellents mouillages. Le sol en est
très-fertile, et ses communications avec le Port-
Choiseul sont très-faciles, au moyen de chaloupes
et de canots.
Quant à Tintingue, nous n'en dirons rien qui
n'ait été exposé, déjà, lors des explorations qui en
furent faites et dont nous avons traité en détail.
L'île Sainte-Marie, que les Malegaches nomment
Nossi-lbrahim, est, ainsi qu'on l'a déjà vu égale-
ment , séparée de la côte orientale de Madagascar
par un canal large d'une lieue et un quart dans sa
^ Pour se rendre de Bourbon à Sainte-Marie, il faut, d'avril eu
novembre, douze à quinze jours, parce qu'alors la mousson est sud-
est; mais, de novembre en avril, les vents et la mer reversant du
tiord-est, les traversées sont beaucoup plus courtes.
GÉOGRAPHIE DE L ILE 1)K MADAGASCAR. 371
partie la plus étroite, vis-à-vis de la Pointe-à-Lar-
rée, et de ii lieues vis-à-vis de Tintingue. Le mi-
lieu de l'île se trouve par 16° 45' de latitude sud,
et/iS" 15' de longitude est. Sainte-Marie a environ
12 lieues de long sur '2 à 3 lieues de large; son pé-
rimètre est d'à peu près 25 lieues. On évalue sa su-
perficie à 90,975 hectares. Un bras de mer traverse
l'île dans sa partie méridionale et la divise en deux
îles, dont la plus petite, appelée l'Ilet, peut avoir
2 lieues de tour. Deux chaînes de récifs envelop-
pent l'île de toutes parts et la protègent contre les
flots de la grosse mer. Ces chaînes de récifs sont
interrompues par diverses passes, dont trois sont
praticables pour les vaisseaux. Le canal qui sépare
Sainte-Marie de la Grande-Terre n'est, à propre-
ment parler, qu'une rade continue, vaste, sûre, et
dont la tenue est excellente. Au sud de la Pointe-à-
Larrée, on peut y mouiller partout; et, comme les
récifs qui bordent l'île sont accores, les navires
peuvent s'en approcher de fort près. Il est facile
d'y appareiller en tout temps.
La principale baie de l'île Sainte-Marie est le
Port-Louis. Au milieu de l'entrée, se trouve un îlot
qui est appelé par les Français îlot Madame, et par
les naturels Louquez, et qui peut avoir 300 mètres
dans sa plus grande longueur et 125 mètres dans
sa plus grande largeur. Cet îlot, défendu par quel-
ques fortifications et armé de batteries, renferme
les casernes, les magasins de l'artillerie et les chan-
tiers du gouvernement. Au milieu même du Port-
372 LIVRE H. — CHAPITRE IV.
Louis, au sud-est de l'îlot Madame , s'élève un îlot
rocheux et stérile appelé l'île aux Forbans ; une
jetée en pierres sèches, construite en 1832, le réunit
àlacôtede Sainte-Marie. L'îlot Madame est entouré
d'un chenal profond qui forme, de chaque côté,
une passe par laquelle on entre dans la baie. La
passe du sud-ouest, nommée passe des Pêcheurs,
n'ayant que très-peu de largeur et deux ou trois
mètres de profondeur, ne peut servir qu'à des em-
barcations. La passe du nord-est, étant plus large
et plus profonde, peut donner entrée à des frégates.
C'est ce chenal qui forme le petit Port-Louis. Plu-
sieurs navires peuvent y mouiller en sûreté pendant
presque toute l'année, en prenant quelques pré-
cautions, lorsque les vents soufflent avec force, ce
qui est peu commun. Il existe du reste dans le port
une aiguade commode qui fournit de l'eau assez
bonne.
On trouve encore de bons mouillages sur plu-
sieurs autres points de la côte ouest de Sainte-Ma-
rie, notamment dans la baie de Lokensy, laquelle
est située vis-à-vis du port de Tintingue et peut re-
cevoir les plus gros vaisseaux. Cette baie a seule-
ment l'inconvénient d'être ouverte aux vents du
nord et du nord-est. On y trouve de l'eau douce
d'excellente qualité et en grande abondance.
Le sol de Sainte-Marie a été reconnu pour être,
en général, de mauvaise qualité, à l'exception
d'une zone étroite qui se trouve au milieu de l'île,
et qui forme environ le cinquième de la totalité de
GÉOGRAPHIE DE l'tLE DE MADAGASCAR. 373
sa superficie. C'est la seule portion du territoire
que les naturels cultivent régulièrement, et elle
leur appartient en propre. 11 ne serait guère possi-
ble d'y former plus de quinze à vingt habitations.
La chaleur et l'humidité du chmat de Sainte-Marie
paraissent très-favorables à toutes les cultures co-
loniales, excepté peut-être à celle du cotonnier. Le
sol de l'île renferme, du reste, beaucoup de fer, et
l'on y trouve en abondance les matériaux propres
aux constructions, tels que pierres, chaux, terre à
brique, etc. Les bois de Sainte-Marie occupent une
surface de 20 à 30,000 hectares. Ils se trouvent, en
grande partie, situés vers le centre de l'île, dans la
partie la plus large, et suivent deux zones longitu-
dinales, courant dans la même direction que l'île.
Le terrain où ils croissent est ferrugineux ou quart-
zeux, et, par conséquent, de très-mauvaise qualité.
D'autres portions de bois, composées de nattes, de
takamakas, de filaos, de porchers, de badaniers et
de quelques autres arbres moins précieux, entre-
mêlés à une foule d'arbrisseaux, bordent le rivage
de la mer, partout où il offre une plage de sable.
L'île de Sainte-Marie est trop peu étendue pour
qu'il s'y rencontre des rivières, et, si quelques ruis-
seaux y portent ce nom, ils le doivent uniquement
à l'élargissement de leur lit vers leur embouchure,
élargissement formé, en grande partie, par les eaux
de la mer. Le sol de l'île étant très-montueux , les
sources y sont fort abondantes, et les eaux de bonne
qualité. La rivière du Port, qui est le plus impor-
374 LIVRE II. — CHAPITRE IV.
tant de ces cours d'edu, éprouve, assez loin de son
embouchure, l'effet de la marée; une lieue plus
haut, elle a une vitesse dont la moyenne peut être
évaluée à près d'une lieue à l'heure.
Les Malegaches de Sainte- Marie habitent, comme
les blancs établis dans l'île, des cases en bois, cou-
vertes en feuilles de ravinala ; ces cases sont petites,
mais proprement construites. Les villages de l'île,
dont le nombre est de trente-deux, sont répandus
sur le bord de la mer et dans l'intérieur.
Les indigènes de Sainte-Marie bâtissent, en ou-
tre, dans l'intérieur, où se trouvent leurs planta-
tions de vivres, des cases dont le nombre augmente
beaucoup à l'époque de la récolte ; il arrive parfois,
alors, que la population tout entière s'y trouve con-
centrée.
Le climat de l'île Sainte-Marie est, à peu de chose
près, le même que celui de la côte orientale de
Madagascar dont elle est si voisine. Le thermomè-
tre monte en janvier et en février à 37" 1/2 centi-
grades, au milieu du jour, et se maintient générale-
ment durant les autres parties de la journée, en-
tre 31° et 33" ; pendant la nuit et le matin au lever
du soleil, il descend quelquefois à 21° et même à 20°.
C'est à cette époque que les pluies d'orage font dé-
border les ruisseaux et les rivières qui inondent
tout le pays.
A Sainte-Marie en particulier, pendant la saison
pluvieuse, les vents généraux soufflent du sud-ouest
au sud-est, quelquefois d'est et de nord-est, surtout
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 375
en février et mars ; mais assez rarement. Pendant
la saison sèche, ils soufflent du sud-est, de l'est, du
nord et du nord-est ; quelquefois, la brise vient de
la partie du sud et du sud-ouest. Quant à la brise
d'ouest, c'est-à-dire celle qui vient de la Grande-
Terre, elle souffle presque toutes les nuits et le ma-
tin; la brise du large ne prend qu'à midi.
Pendant la saison sèche les brises sont assez
généralement faibles dans l'île; le ciel est serein
ou légèrement nuageux, tandis que dans la saison
pluvieuse les brises sont presque toujours très-
fortes.
La végétation est très-vigoureuse à Sainte-Marie.
Le climat chaud et humide de l'île y favorise égale-
ment le développement des plantes, sur les monta-
gnes et dans les vallées : dans celles-ci, cependant,
la production est ordinairement plus active ; et la
terre végétale, que les pluies ne cessent d'y appor-
ter des sommités voisines, en maintient le sol long-
temps fertile. Si leur peu de largeur ne rendait
pas les vallées de Sainte- Marie trop humides, elles
mériteraient la préférence sur toutes les autres lo-
calités; mais cet inconvénient fait qu'elles ne sont
guère propres qu'à la culture du riz et du ba-
nanier.
Diverses espèces d'arbres propres aux construc-
tions navales et aux constructions civiles croissent
en abondance dans les forêts de l'intérieur de
Sainte-Marie. Les autres végétaux de l'île sont du
reste semblables à ceux de Madagascar.
37<) LIVRE II. — CHAPITRE IV.
Les premiers essais de culture tentés, à Sainte-
Marie, par les Européens, depuis la dernière reprise
de possession, remontent à 1819. A cette époque,
diverses personnes se réunirent pour y entrepren-
dre la culture en grand du café, du girofle, et de
quelques autres denrées coloniales. Plusieurs habi-
tations s'élevèrent alors dans l'île; mais, en 1829,
l'essor qu'avait pris la formation de ces établisse-
ments s'arrêta, et il n'existe plus aujourd'hui, à
Sainle-Marie, que quelques habitations et quelques
plantations produisant un peu de girofle, de café,
de sucre et des vivres.
Tant qu'ils ont pu librement communiquer avec
la Grande-Terre, les naturels de Sainte- Marie se
sont peu occupés de plantations. Adonnés par goût
à la pêche, ils y trouvaient une partie de leur nour-
riture, et ils se procuraient le reste en boucanant
le poisson qu'ils ne consommaient pas, et en l'é-
changeant à la Grande-Terre contre le riz nécessaire
à leurs besoins. Leurs cultures se réduisaient alors
à un petit nombre de rizières humides établies dans
le fond des vallées. Mais, depuis que le commerce
avec la côte orientale de la Grande-Terre leur est
interdit par les llovas, et que leur nombre s'est
doublé par l'arrivée des réfugiés de cette partie de
Madagascar, la nécessité les a contraints de se livrer
à la culture des terres, et leurs plantations se sont
rapidement accrues. Ils cultivent le riz, le manioc,
les ambrevades, diverses faséoles, les patates, plu-
sieurs espèces d'ignames et quelques autres racines
GÉOGRAPHIE DK l'iLE DE MADAGASCAR. 377
nutritives, qui forment la base de leur nourriture.
Leurs récoltes en riz excèdent même de beaucoup
leurs besoins.
Le bétail, très-rare autrefois, à Sainte-Marie,
commence à y devenir plus commun. Les chefs et
les principaux Malegaches possèdent de petits trou-
peaux de bœufs, qui leur sont très-utiles pour la
préparation de leurs rizières. Néanmoins, quelle
que puisse être, par la suite, la propagation de
l'espèce bovine à Sainte-Marie, le peu d'étendue des
bons pâturages s'opposera toujours à ce que cette
espèce se multiplie assez pour fournir à l'établisse-
ment le nombre de bœufs nécessaire à son appro-
visionnement, et l'on sera toujours forcé d'acheter
le surplus à la Grande-Terre. Les bœufs qu'élèvent
les Malegaches appartiennent à l'espèce appelée
zébu {bos indicus). Ils ressemblent aux bœufs de
l'rance par la taille, et par la forme de leurs cor-
nes; mais ils en diffèrent par une loupe graisseuse
qu'ils portent sur le cou, et par la saveur un peu
musquée de leur chair. Dans les bons pâturages, il
y a de ces bœufs qui pèsent jusqu'à /i50 kilogr. On
en fait une très-grande consommation à la Grande-
Terre. Cette espèce paraît peu propre aux travaux
de l'agriculture : cependant on s'en sert à Bourbon
pour les charrois des sucreries.
L'industrie des indigènes de Sainte-Marie ne
diffère pas de celle des Malegaches en général ; la
presque totalité des objets nécessaires à la consom-
mation et aux besoins journaliers de ses habi-
378 LIVRE II. CHAPITRE IV.
tants y est apportée des îles Bourbon et Maurice.
Tout le cooimerce que l'île Sainte-Marie fait avec
Bourbon, Maurice et Madagascar, est entre les mains
de cinq des principaux négociants qui y sont établis.
Les autres traitants ne trafiquent qu'avec la popu-
lation indigène.
Les objets importés à Sainte-Marie sont des toi-
leries de toute espèce d'origine française, des
rhums de Bourbon et de Maurice , du sel, des mar-
mites de fonte, de la faïence, de la verroterie, de la
mercerie et des objets de consommation et d'habil-
lement pour les blancs. Une partie de ces articles se
vend sur les lieux ; le reste est porté à la Grande-
Terre, pour y être échangé contre les productions
du sol ou de l'industrie malegache. La valeur de
ces importations varie, chaque année, suivant le
degré de facilité que présentent les relations com-
merciales avec la côte orientale de Madagascar.
11 en est de même des exportations de Sainte-
Marie, lesquelles se composent de riz et de bœufs
provenant de la Grande-Terre, de volailles, de pois-
son, de peaux de bœuf, d'écaillé de tortue, de pagnes,
de rabanes, de nattes, de bois divers en petite quan-
tité, d'huile de baleine, de girofle, de quelques ob-
jets d'histoire naturelle, surtout de coquilles très-
recherchées par les marins, et de divers ustensiles,
armes, etc. , fabriqués par les Malegaches. Ces objets
sont expédiés à Bourbon, et vendus aux capitaines
des navires qui viennent y commercer. Sauf le riz
et les bœufs provenant de Madagascar, et quelques
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 379
articles achetés sur les lieux aux habitants et aux
navires marchands, c'est Bourbon qui fournit les
approvisionnements en vivres, liqueurs, habille-
ments, etc. , nécessaires à l'établissement de Sainte-
Marie.
Le commerce de Sainte-Marie se faisant presque
entièrement par échange, les importations et les
exportations se balancent ordinairement.
L'ile Sainte-Marie de Madagascar est une des dé-
pendances de l'île Bourbon. L'administration de
ces dépendances est réglée par l'ordonnance royale
du 21 août 1825, relative au gouvernement de
l'île Bourbon.
Le commandement en chef de Sainte-Marie est
confié à un commandant particulier, placé sous
l'autorité du gouverneur de Bourbon. Un conseil
d'administration, composé du commis de marine
chargé du service, d'un chirurgien de la marine et
du maître de port, assiste le commandant de Sainte-
Marie dans l'exercice de ses fonctions. Le commis
de marine faisant partie de ce conseil est particu-
lièrement chargé des revues, des fonds, de l'état
civil et des fonctions de notaire. Le conseil privé
de Bourbon connaît de toutes les affaires de sa com-
pétence qui concernent les possessions françaises
de Madagascar.
Sous le rapport de la législation et de l'admi-
nistration de la justice, l'île Sainte-Marie de Ma-
dagascar est également soumise aux lois et ordon-
nances qui régissent l'île Bourbon. Les forces mi-
380 LIVRE II. — CHAPITRE IV.
litaires de Sainte-Marie présentaient, au 1" no-
vembre 1839, un effectif de ililx hommes.
Une somme annuelle de GO, 000 francs est al-
louée pour les dépenses de Sainte-Marie de Mada-
gascar (qui n'a aucun revenu local), sur les fonds
compris dans le Budget du département de la ma-
rine sous le titre : Subvention au service intérieur
des colonies.
Jusqu'à présent le mouvement commercial de
Sainte-Marie, ainsi qu'on vient de le voir, a été
très-restreint, ce qu'il faut attribuer surtout à l'é-
tat violent, à la perturbation profonde dans les-
quels la guerre a tenu sans cesse Madagascar. Tou-
tefois, il n'en faut pas moins considérer Sainte-
Marie comme un comptoir commercial important
par sa situation voisine de la grande île Malegache
où nos autorités, ainsi que nos commerçants, peu-
vent de là étendre en toute sécurité leur influence
et leurs relations avec bien plus de suite et de
succès que si notre pavillon marchand était ré-
duit à s'y livrer, de baie en baie, de mouillage en
mouillage, à des échanges toujours incertains et
dépourvus de centre et de protection permanente.
C'est cette destination essentielle, mais limitée
qui, n'exigeant que l'entretien d'un faible déta-
chement et permettant ainsi de consacrer quelques
dépenses de plus aux travaux d'assainissement,
rend possible à toujours la conservation par la
France de ce poste si important par le principe
politique qu'il a consacré depuis les événements
GÉOGRAPHIE DE L* ILK DE MADAGASCAR. 381
de 1815, à l'égard de nos droits de souveraineté
sur la grande île de Madagascar.
Le commerce du sud et de Test de Madagascar
est presque tout entier aujourd'hui entre les mains
des armateurs de Bourbon et de Maurice, et de
quelques traitants fixés à Madagascar. 11 a pour
l)rincipal objet l'approvisionnement de Bourbon et
de Maurice, en riz et en bestiaux, articles qui for-
ment à eux seuls les sept huitièmes, au moins,
des exportations de la Grande-Terre. On sait que
Madagascar fournit la presque totalité de la viande
de bœuf nécessaire à la consommation de Bourbon.
Les exportations de Madagascar consistent sur-
tout en taureaux, vaches, bœufs de trait et bœufs
pour la boucherie, porcs, moutons et chèvres; sa-
laisons préparées par les blancs, suif, peaux de
bœuf en petit nombre, tortues de terre, volailles,
riz blanc et riz en paille (ce dernier en petite quan-
tité), nattes et rabanes, gomme copal, écaille de
tortue, ambre gris et cire : ces quatre derniers ar-
ticles sont particulièrement exportés par les Arabes
de Bombetok.
Les importations dans l'île consistent en toiles
bleues et blanches de l'Inde, mouchoirs, indiennes
et autres toiles imprimées, de manufacture fran-
çaise et anglaise ; articles provenant des distilleries
des îles Bourbon et Maurice; sel, savon, bijouterie
commune, verroterie et corail ouvré, quincaillerie
et mercerie, armes et munitions de guerre et de
chasse, marmites en fonte, poterie et faïence; en-
382 LIVRE II. — CHAPITRE IV.
fin, en une petite quantité d'armes de luxe, d'ha-
bits, d'épaulettes, de galons, de soieries, etc., des-
tinés aux Hovas.
Pendant longtemps, le commerce de Madagascar
s'est fait par voie d'échange et presque sans frais :
il offrait alors des bénéfices considérables et assu-
rés; mais, depuis que les Hovas sont les maîtres de
la côte orientale, il n'en est plus de même. Ils s'y
sont emparés du commerce, en forçant les naturels
à leur livrer à bas prix leurs denrées, qu'ils re-
vendent ensuite fort cher aux traitants, en exi-
geant de ces derniers, tantôt de l'argent, tantôt de
la poudre ou des fusils pour l'acquittement des
droits d'entrée et de sortie qu'ils ont fixés à dix
pour cent. Quelquefois il plaît à tel ou tel chef de
suspendre l'exportation ou de changer brusque-
ment la nature du payement des droits de douanes;
et des navires se voient ainsi forcés de revenir
sans chargement. Aussi, rebuté de tant de tracas-
series et de vexations, le commerce de Bourbon
tire-t-il maintenant de l'Inde les dix-neuf ving-
tièmes du riz nécessaire à la consommation de
l'île, et le vingtième restant seulement de Mada-
gascar.
A la côte orientale de Madagascar, les transac-
tions commerciales se font encore , sur quelques
points, par voie d'échange ; mais, comme les im-
portations sont le plus souvent inférieures aux ex-
portations, surtout quand on traite avec les Hovas,
la balance se rétablit avec des piastres d'Espagne à
GÉOGRAPHiK DE LILE DE MADAGASCAR. 383
colonnes, qui, une fois dans les mains de ces der-
niers, sortent rarement de l'île.
Le mouvement de la navigation et du commerce
entre la côte orientale de Madagascar et l'île Bourbon ,
depuis 1830 jusqu'à 1838, c'est-à-dire dans un es-
pace de neuf années, a présenté, selon les docu-
ments officiels et en moyenne, les résultats sui-
vants : Le mouvement de la navigation, entrées et
sorties, a employé 33 navires français jaugeant
5,07/i tonneaux, montés par 436 hommes d'équipa-
ges. Les importations à Madagascar se sont élevées
à 154,990 francs, savoir : 128,110 francs de mar-
chandises françaises et 26,880 francs de marchan-
dises étrangères. Les exportations de Madagascar à
Bourbon ont été de 636,917 francs, dans la même
période.
Le dernier point de la côte nord-est de Mada-
gascar, où les Hovas permettent le commerce avec
les blancs, est Vohémar. Ils y perçoivent les mêmes
droits de douane qu'à Tamatave, Foulepointe et
autres lieux de la côte orientale. Le commerce de
Yolîémar ne consiste en ce moment qu'en bœufs,
dont il existe de très-grands troupeaux dans le
pays ; les navires qui viennent les acheter, les sa-
lent sur les lieux. Le riz, le maïs, le manioc et au-
tres plantes nutritives, ne sont cultivés à Vohémar
que pour la consommation des naturels. Il en est
de même à Diégo-Suarez, où les Hovas ont d'ail-
leurs interdit depuis longtemps tout commerce
avec les blancs. Deux ou trois petits navires de
2ï
384 LIVRE II. CHAl-ITllE IV.
Bourbon et de Maurice, et quelques daws arabes,
se montrent seuls de temps à autre sur cette côte,
pour y acheter de l'écaillé de caret, dont la pêche
se fait pendant l'hivernage.
Sous le règne de Radama, ainsi que nous l'avons
vu, les Hovas ont été mis en contact direct avec
les Européens, dont ils ont adopté jusqu'à un cer-
tain point les usages et le goût. Les besoins actuels
des diverses populations de Madagascar, qui atten-
dent leur satisfaction du commerce français, sont,
pour les Hovas, drap écarlate, satins rouge, pour-
pre et vert, soie jaune, velours de soie, mouchoirs
de soie, calicots fins, toiles imprimées, galons d'or
de diverses largeurs, gants, modes, bonneterie,
chapellerie, fil et soie à coudre , épaulettes d'or,
boucles d'oreilles, colliers, bagues, montres, papier
à écrire et à tapisser, quelques meubles. Pour tous
les habitants de Madagascar, ces articles sont : ar-
mes à feu, poudre, grosse vaisselle, grosse verre-
rie, verroterie, boîtes à musique, bachots, coutel-
lerie, toiles bleues, cotonnades, rhum et eau-de-vie.
Les invasions et le despotisme des Hovas ont dés-
organisé l'industrie de ces contrées, mais elle re-
naîtrait sous l'empire d'un état de choses plus
tranquille. La présence des Français apporterait de
la sécurité chez ces malheureuses populations que
la guerre a dispersées, et leur inspirerait le besoin
de reprendre les travaux fructueux auxquels elles
devaient jadis leur prospérité.
FIN DP CHAPirnK QUATRIÉMK.
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 385
CHAPITRE V.
Mayotte et Nossi-Bé.
Sommaire. — Considérations préliminaires. — Nossi-Bé. — Situa-
tion géographique. — Topographie. — Aspect du pays. — Hell-
ville. — Climat, température. — Baies, anses et mouillages.
— Ressources de l'île. — Bois de construction. — Produc-
tions végétales et animales. — Nossi-Cumba. Nossi-Mitsiou. Nossi-
Fali. — Description de ces îles. — Mayotte. — Situation
géographique et topographique. — Configuration physique de
l'île. — Son aspect général. — Montagnes. — Cours d'eau. —
Bois et forêts. — Marées. — Villages de Choa et de Zaoudzi.
— Récifs et passes. — lies Pamanzi, Zaoudzi, Bouzi et Zam-
bourou. — Rades. — Baies. — Mouillages. — Population. —
ReUgion des habitants. — Climat. Température. Salubrité. —
Hivernage. — Cultures. Productions. Pâturages. — Troupeaux.
— Pèches. — Ressources de l'île. — Communication par la va-
peur entre la France et les îles de l'Océan Indien. — Discussion
d'un projet formulé par M. Dejean de la Bâtie. — Vœux expri-
més à ce sujet. — Fin du chapitre cinquième.
Les partisans de l'occupation et de la colonisa-
tion de Madagascar n'ont pu que voir avec satisfac-
tion le système politique dans lequel la France
semble être entrée spontanément par l'occupation
successive des îles principales qui a voisinent et quî
dominent la grande île malegache. En effet, ainsi
que nous l'avons dit plus haut, par l'occupation de
Mayotte, de Nossi-Bé, de Nossi-Cumba, de Nossi-
25
386 LIVRE II. CHAPITRE V.
Fali et de Nossi-Mitsiou , le réseau de l'influence
française enveloppe désormais une partie impor-
tante du canal de Mozambique, et, si les droits de
la France ne sont pas compromis par quelque faute
grave , cette influence est destinée peut-être plus
encore que la voie des armes et des conquêtes à pré-
parer, dans un temps donné, la réalisation des vœux
formés par les amis du pays pour la reprise de
possession définitive de l'île de Madagascar.
Malgré l'ordre donné en 1830 d'évacuer tous les
comptoirs et postes français à Madagascar, pendant
les premières années qui ont suivi la révolution de
Juillet, l'idée d'occuper cette île et de combiner
avec cette occupation militaire une œuvre de colo-
nisation, semble avoir été reprise par le gouver-
nement, et c'est à cette tendance que se rattachent
les différentes missions données à plusieurs des bâ-
timents de la marine royale, à l'effet de reconnaître
la baie de Diego-Suarez. Les préoccupations politi-
ques et les sacrifices faits pour l'Algérie avaient fait
perdre momentanément de vue cette haute ques-
tion de la création de ports français dans les mers
au delà du cap de Bonne-Espérance K
Le gouvernement français avait cru d'abord trou-
ver dans la possession de Nossi-Bé les éléments du
port à la fois militaire et marchand, de la station ma-
ritime et de l'arsenal naval dont nous avions besoin,
* Voir à ce sujet les Annales Maritimes , recueil officiel publié par
le Ministère de la marine, année 1843, lome 88 de la Collection,
2* partie, vol. i , p. 123 etsuiv.
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 387
à l'entrée de la mer des Indes. L'étude approfondie
des localités n'a pas tardé à faire reconnaître qu'a-
vec des travaux très-dispendieux, on ne parvien-
drait jamais que fort imparfaitement à fermer la
rade principale d'Hellville et qu'il serait, en outre,
difficile de prévenir la possibilité d'un débarque-
ment sur les autres points de l'île, dont toutes les
côtes sont facilement abordables. Aussi, dès l'année
même qui a suivi l'occupation de Nossi-Bé, le be-
soin de trouver mieux a été signalé à tous les com-
mandants des bâtiments de l'État qui étaient en-
voyés en mission dans ces parages. C'est ainsi qu'en
18/i'l, M. Jehenne, aujourd'hui capitaine de cor-
vette, explorant le groupe des Comores, visita
Mayotte et fut frappé des avantages remarquables et
jusqu'alors ignorés que présentait cette île, comme
siège futur d'un établissement. Peu de temps après,
M. Passot, capitaine d'infanterie de marine, envoyé
en mission par M. le contre-amiral de Hell auprès
du souverain de Mayotte, concluait avec ce dernier
un traité de cession de tous ses droits de souve-
l'aineté, traité ratifié par le roi, en février 1843.
Nous allons donner sur ces deux îles, désormais
françaises, une monographie aussi complète que
possible, quoique sommaire, le plan de cet ouvrage
n'en comprenant que d'une manière indirecte l'é-
tude historique et géographique \
' Les renseignements soicnlifiques que nous donnons sur les deux
îles de Mayolle et de Nossi-Ré sont extraits des Annales maritimes.
(les documents se trouvent , pour Nossi-Bé , dans le volume
388 LIVRE H. — CHAPITRE V.
Nossi-Bé ou Variou-Bé, dénomination adoptée
récemment parles Sakalaves, signifie en malegache
VUe grande. Nossi-Bé est en effet la plus grande des
îles situées à la côte nord-ouest de Madagascar.
Elle est comprise entre les parallèles de 13" lO'/i/i"
et 13° 24' 47" à l'est de Paris.
Le point culminant de Nossi-Bé placé dans sa
partie méridionale est élevé de 453 mètres au-des-
sus du niveau de la mer. Ce sommet est couvert
d'une vaste forêt dont les arbres semblent d'autant
plus épais et plus beaux qu'ils sont à une plus
grande élévation. Le centre de l'île est dominé par
d'autres masses de moindre hauteur et d'origine
évidemment volcanique. Les lieux les mieux culti-
vés sont ceux qui avoisinent la mer. En général,
l'aspect de l'île est agréable par sa verdure riante,
par ses baies variées et par ses vallons fertiles. L'île
ne possède pas de rivières, mais seulement quel-
ques ruisseaux dont la source réside dans les lacs
que renferment les hauteurs de l'île. Un des prin-
cipaux ruisseaux passe au pied du plateau sur lequel
a été fondé le chef-lieu de l'île qui a pris la déno-
mination d'Hellville, du nom de l'amiral de Hell,
qui gouvernait Bourbon, lorsqu'eut lieu la prise de
possession de Nossi-Bé. 11 y a plusieurs aiguades
81 de la collection , "2'" partie , vol. I , p. 369; et pour Mayott(; .
dans le tome 82 de la collection , 2^ partie, vol. 2, page 43. Voir
aussi un mémoire excellent de M. Vincent Noël, inséré dans le
Bulletin de la Société de géographie. Juillet 1843.
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 389
dans l'île, où les bâtiments peuvent s'appro visionner
d'une eau fraîche et limpide.
La température et le climat de Nossi-Bé sont, à
peu de chose près, le climat et la température de
la côte nord de Madagascar.
Si l'on examine l'île au point de vue des abris et
des ressources qu'il peut offrir à la navigation, on
y trouve de bons mouillages. L'espace compris entre
la partie méridionale de Nossi-Bé, la côte nord-ouest
de Nossi-Cumba et la petite île de Tani-Keli est
considéré comme une rade capable de contenir, au
dire de nos officiers, tous les bâtiments que peut
armer la France. Partout ou presque partout, la
profondeur de l'eau est de 12 à 25 brasses et la mer
constamment belle. L'anse d'Hellville, quoique peu
étendue, est un mouillage sûr, abrité des vents du
large, et la mer y est constamment belle. L'eau
douce des environs ne s'y rencontre malheureuse-
ment pas en assez grande quantité pour suffire aux
besoins des bâtiments. Le mouillage du plateau est
encore plus resserré que celui de l'anse d'Hellville
et peut contenir tout au plus deux ou trois bâti-
ments ; la tenue y est bonne. Au fond de cette anse
se trouve un bras de mer qui conduit au pied du
village d'Hellville.
Les autres mouillages de l'île sont ceux de la
pointe Ambournerou,de l'île Sakatia, de Bé-Foutaka,
de la baie Vatou-Zavavi, de la baie Fassine ouLinta,
et enfin celui de l'île Tandraka.
Quant aux ressources que l'île de Nossi-Bé peut
390 LIVRE II. CHAPITRE V.
oflrir aux bâtiments en relâche, outre toutes les
facilités qui y ont été installées depuis la prise de
possession, la grande forêt peut fournir aisément
toutes les pièces nécessaires à un bâtiment de deux
à trois cents tonneaux. L'île est bien pourvue de riz,
de maïs, de patates, de bananes, de manioc. La terre
y est fertile et peut produire le double et le triple
de ce qu'on lui a demandé jusqu'à ce moment.
Avant de nous occuper de Mayotte, disons quel-
ques mots des îles de Nossi-Cumba, Nossi-Mitsiou
et Nossi-Fali, qui a voisinent la côte de Madagas-
car et qui appartiennent maintenant à la France.
Nossi-Cumba est séparée de Nossi-Bé par un ca-
nal d'une demi-lieue de largeur, praticable pour
toute espèce de bâtiments et d'un assez bon mouil-
lage. On peut encore mouiller dans toute la par-
tie sud-est et est, à un peu plus d'un mille de la côte.
Toute la côte septentrionale est eccore et on peut
en approcher sans crainte jusqu'à deux encablures.
Nossi-Cumba est un pâté presque entièrement
rond à sa base et qui a deux sommets. L'un de ces
sommets, placé dans la partie sud-est, est formé par
un massif de roches. L'autre, situé à peu près au
centre de l'île, est moins saillant quoique d'une
élévation, à peu de chose près, égale au premier.
La végétation est magnifique dans les vallons qui
bordent la côte. Les plus grands villages se trou-
vent dans la partie méridionale de l'île.
L'île de Nossi-Mitsiou, dans la langue du pays,
Vîle du milieu, a exactement la forme d'un V, mais
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 391
dont le côté de droite ou de l'est a presque le dou-
ble en longueur du côté gauche ou ouest. L'ouver-
ture qui fait face au nord a, dans son milieu, un
énorme îlot de forme ronde, presque carré par son
sommet qui est le point le plus élevé de l'Ile. On le
nomme Ancaréa. Ancaréa et l'îlotdivisent l'entrée de
la rade en trois parties inégales qui peuvent pren-
dre toutes le nom de passes. La plus large, la plus
profonde et en même temps la plus sûre est la
Grande-Passe qui se trouve entre Ancaréa et la
côte ouest.
Nossi-Fali, l'île Chimpaykee d'Owen, est située
à huit milles dans l'est de Nossi-Bé. Elle est peu
élevée comparativement à cette dernière île et à
Nossi-Cumba; mais elle l'est cependant un peu plus
que la pointe de la Grande-Terre, de laquelle elle
est séparée par un petit canal. La partie du nord est
montueuse, assez fertile et couverte d'arbres de
toute espèce. Nossi-Fali produit du riz en assez
grande quantité et paraît susceptible de culture. A
présent qu'elle appartient à la France, elle pourra
être facilement et avantageusement exploitée.
L'île Mayotte, l'une des Comores, est située entre
Madagascar et la côte orientale d'Afrique, à l'entrée
nord du canal de Mozambique, entre les 12° 34' et
12° 02' de latitude du sud et les li2° ko et 43" 03' de
longitude est. Elle se trouve placée à 5(1 lieues ma-
rines nord-ouest de Nossi-Bé et à 300 lieues envi-
ron de Bourbon. La route de Bourbon à Mayotte
peut se faire en six ou sept jours pendant la mous-
392 LIVRE II. — CHAPITRE V.
soD de sud-est ; mais le retour, pendant cette même
mousson, ne demande pas moins de trente jours et
réciproquement.
L'île Mayotte a une forme allongée. Elle est de
formation volcanique et, en grande partie, com-
posée de laves. Elle compte vingt et un milles
marins de long et de deux à huit milles de large.
L'aire qu'elle représente est de plus de 30,000 hec-
tares, sans y comprendre les îles Pamanzi, Zam-
bourou et plusieurs autres îlots. Observée dans son
périmètre, elle est d'une grande irrégularité de for-
mes, ce qui provient du développement inégal de
ses contre-forts qui divergent des points culminants
en s' abaissant vers la mer. Ces contre-forts se ter-
minent par des caps abrupts, et c'est entre eux
que se sont accumulées avec le temps les terres
d'alluvion dont les plages décrivent un grand nom-
bre de baies favorables au mouillage des na-
vires.
Mayotte est traversée, dans toute sa longueur,
par une chaîne de montagnes dont les sommets pa-
raissent atteindre jusqu'à six cents mètres. Le reste
de l'île est montagneux, coupé de ravins profonds
et ne présente point de plateaux. 11 y a seulement
des vallons, et, dans le pourtour de quelques baies,
des terrains d'une pente assez douce. Dans les uns
et dans les autres, on trouve d'excellentes terres vé-
gétales. La pointe de Choa, située en face de l'île de
Zaoudzi, est jointe à Mayotte par un isthme élevé de
cinq à six mètres au-dessus des plus hautes marées.
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 393
Son sol est formé d'une couche végétale assez épaisse
et paraît être d'une grande fertilité. Le terrain
compris dans un rayon de deux à trois mille mètres
autour de Choa est parfaitement disposé pour un
établissement. Il est très-fertile, très-saiu, heureu-
sement accidenté, et renferme des sources, des
ruisseaux, et une anse convenablement abritée.
On peut obtenir presque partout à Mayotte des
aiguades abondantes et commodes, en réunissant
des fdets d'eau, qui n'assèchent d'ailleurs jamais,
au moyen de quelques travaux faciles et peu dis-
pendieux.
Mayotte est assez bien boisée, et parmi les arbres
qui s'y trouvent, il y en a qui sont propres aux
constructions particulières et maritimes, principa-
lement dans la baie de Boéni et dans la partie mé-
ridionale de l'île, à l'extrémité de la baie Lapani,
au pied du pic Ouchongui. Il y existe une petite fo-
rêt exploitée par les indigènes pour la construction
de leurs pirogues et de leurs boutres, et qui four-
nit des bois d'une grande élévation.
Il existait à Mayotte, en 18/il, deux villages dans
la partie orientale, sur le point le mieux exposé aux
brises du large, le village de Choa sur un promon-
toire assez élevé, en face de l'île de Zaoudzi, et le
village de Zaoudzi, sur l'île même de ce nom. Ce
dernier village, résidence de l'ancien sultan An-
drian Souli, est retranché derrière une muraille en
maçonnerie à demi ruinée. Les cases dont il se
compose sont faites en bois de rafia et couvertes en
394 LIVRE II. CHAPITRE V.
feuilles de palmier tressées. La ville de Chingoimi
était située dans la partie occidentale, sur un petit
plateau entre deux baies. On y voit les vestiges d'un
mur d'enceinte, une mosquée et quelques masures.
Une ceinture de récifs entoure l'île Mayotte dans
presque toute sa circonférence et la fait paraître
d'abord inaccessible. Mais il existe, dans un petit
nombre d'endroits, des ouvertures qui, quoique
assez étroites, sont suffisantes pour le passage des
plus grands bâtiments. Cette ceinture de récifs
dont les sommités se découvrent à marée basse est
située à la distance de deux à six milles, et laisse
entre elle et la plage un vaste chenal dans lequel
il y a partout abri contre la tempête et contre l'en-
nemi, et où la navigation du cabotage peut s'effec-
tuer sans péril.
L'espace compris entre la ceinture de récifs et
l'île Mayotte renferme plusieurs petites îles, notam-
ment les îlots Pamanzi, Zaoudzi, Bouzi et Zam-
bourou.
Parmi ces îlots, celui de Pamanzi, situé à l'est,
est le plus important et le plus grand. Il représente
un losange dont les quatre angles sont, à peu de
chose près, tournés vers les quatre points cardi-
naux. A l'angle occidental se trouve la presqu'île
Zaoudzi. Elle fait face à une presqu'île semblable,
celle de Choa, attenante à la terre de Mayotte dont
elle forme un des caps orientaux. Ces deux pres-
qu'îles sont élevées et ne tiennent à la terre que
par un isthme étroit et court, d'un mille de large
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 395
environ. A l'exception de la partie méridionale, qui
est basse, l'île Pamanzi est parsemée de monticu-
les, et même de hauts mornes entièrement dépour-
vus de végétation. Le point culminant de la chaîne
principale s'élève de 208 mètres au-dessus du ni-
veau de la mer.
Entre Pamanzi et Mayotte, est l'île Zaoudzi,
jointe à la première par une petite langue de sable
qui se découvre à la basse mer. Zaoudzi n'est sé-
parée de Mayotte que par un faible bras de mer
d'un quart de lieue environ.
L'île Bouzi, également à l'est, entre Mayotte et
Pamanzi, mais au sud-ouest de cette dernière, est
haute et boisée jusqu'à son sommet, dans la partie
méridionale et occidentale. L'île Zambourou, au
nord de Mayotte, est très-escarpée et n'a point de
terre végétale.
Les mouillages les mieux situés, les plus vastes
et les plus sûrs, sont ceux que forment entre elles,
depuis le nord-est jusqu'à l'est-sud-est , les îles
Mayotte, Pamanzi et Zaoudzi. La mer qui entoure
Zaoudzi présente une rade susceptible de recevoir
une escadre. C'est la meilleure de celles qui envi-
ronnent l'île. On peut diviser ces mouillages en
deux parties distinctes, l'une au nord du parallèle
de Choa, qui est la plus petite; l'autre au sud, qui est
la plus grande et la plus avantageuse. L'abri est
complet dans ces rades. La tenue y est excellente et
la profondeur des eaux ne laisse rien à désirer. Ce-
pendant la rade du sud doit être regardée comme
396 LIVRE II. CHAPITRE V.
préférable pendant la mousson du nord, et celle du
nord l'est peut-être pendant la mousson du sud.
Malgré les grains de pluie et les orages qui sont
fréquents pendant l'hivernage, le vent n'est presque
jamais assez fort dans ces rades pour empêcher les
navires de tenir le travers, les huniers hauts. La
mer reste toujours si belle, au dire des témoignages
officiels, que non-seulement les trois mâts, mais
encore les petits bâtiments arabes, qui viennent là
passer la mauvaise saison, ne bougent pas plus que
sur un lac.
La crique Longoni, derrière la presqu'île de ce
nom, à l'abri des vents généraux de S.-E. et de S.-O. ,
renferme un petit port naturel pour le carénage
des bâtiments de toutes dimensions. Il est tellement
fermé qu'on peut passer devant sans l'apercevoir.
La plus vaste de toutes les baies de Mayotte est
celle de Boéni, sur la côte occidentale. Elle est en-
tourée de hautes montagnes qui la dérobent à tous
les vents ; les terres y sont excellentes ; il s'y trouve
de très-bonne eau , des pierres, du bois de con-
struction. Les madrépores y fournissent de la chaux.
Le seul inconvénient qu'on y signale est sa trop
grande profondeur, qui permet difficilement l'accès
des brises de la journée. Aussi y fait-il très-chaud et
les calmes y régnent souvent. Cette baie, près de
laquelle se trouvait l'ancienne capitale Chingouni,
paraît néanmoins, à cause de sa graude fertilité,
l'un des emplacements les plus convenables pour
un établissement.
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 397
L'île Mayotte est fort peu peuplée, eu égard à
son étendue et au terrain susceptible d'être cul-
tivé. Le nombre de ses habitants s'élevait, en juin
18/io, à environ deux mille individus. La population
primitive de l'île a dû être beaucoup plus considé-
rable. 11 est présumable qu'elle a été très-réduite
par les guerres, par la misère qui les a suivies,
par l'émigration à Anjouan, à Mohéli, à la côte
d'Afrique, et en dernier lieu, à Maurice, où des bâ-
timents anglais ont transporté un certain nombre
d'habitants de Mayotte, comme travailleurs, à rai-
son de trois piastres par mois et la nourriture.
Les indigènes des îles Gomores sont tous maho-
métans. Les habitatits de Mayotte, en particulier,
sont d'un caractère doux et facile, quoique soup-
çonneux, mais ils témoignent une grande sympa-
thie pour la nation française et non moins de con-
fiance dans l'avenir de notre occupation. Ils sont
en général indolents, mous et paresseux. Ils vi-
vaient dans la plus affreuse misère, avant que la
présence des bâtiments français eût fait cesser les
guerres et permis de donner aux cultures des soins
un peu suivis.
L'hivernage à Mayotte est déterminé, comme à
Bourbon, parles lunes de décembre et de mars. Les
grains donnent généralement plus de pluie que de
vent. Les coups de vent sont très-rares. Mayotte passe
pour la plus saine des Gomores, et elle est en elfet
d'une admirable salubrité, ainsi que le constate l'ab-
sence totale de maladies dans les équipages qui y
398 LIVRE II. — CHAPITRE V.
ont successivement séjourné dans les conditions
les moins favorables. L'encaissement jusqu'à leur
embouchure de quelques ravines, qui deviennent
des torrents pendant l'hivernage, complète la salu-
brité de la côte orientale.
Il y a de nombreux pâturages à Mayotte, dans la
partie 0. et S.-O., mais les meilleurs paraissent
être à Pamanzi. Toute la partie montagneuse de
cet îlot est couverte d'herbes excellentes , et serait
susceptible de recevoir de cinq à six mille tètes de
bétail.
Les îles de Mayotte, Nossi-Bé et dépendances,
ont été placées depuis peu sous l'autorité spéciale
d'un commandant supérieur, qui est aujourd'hui
M. le chef de bataillon d'infanterie de marine
Passot.
Nous ne terminerons pas le chapitre relatif aux
nouvelles possessions françaises du canal de Mozam-
bique, sans dire quelques mots d'une espérance for-
mulée ailleurs par un éloquent interprète des vœux
et des besoins de ces contrées, sur la nécessité qu'il
y aurait d'établir un service régulier de bateaux à
vapeur par Suez et Aden, entre la France et ses co-
lonies de l'Océan Indien ^
Personne ne conteste l'utilité de ces communi-
cations, et de cette célérité dans les relations inter-
nationales, dont l'Angleterre se sert comme d'un des
* De la cwmnunication a établir par la vapeur entre la France et
les îles de l'Océan Indien, par M. Dejean de la Bâtie. In-.S". Paris,
18 ii.
GÉOGRAPHIE DE L ILE DE MADAGASCAR. 399
plus puissants moyens de prépondérance politique.
Des objections sont cependant opposées au vœu
que nous renouvelons ici. Pour y répondre nous
allons donner un résumé textuel des vues exprimées
dans la brochure de M. Dejean de la Bâtie.
« Les principaux inconvénients signalés consistent :
1° dans la longueur des traversées, qui rend néces-
saire l'affectation de toute la capacité du navire au
transport du charbon ; 2" dans les grandes dimen-
sions des bateaux destinés à ces longs voyages, di-
mensions qui rendent plus sensibles et plus péril-
leux certains vices de construction ou plutôt de
façons nécessités par l'établissement d'une puis-
sante machine, et par la place qu'il a fallu ménager
aux deux ailes du bâtiment. »
« On voit que les inconvénients signalés tiennent
à des circonstances dont les unes sont soumises à
la volonté de l'homme, et les autres ne se présen-
tent pas en tous lieux. »
«Ainsi, au lieu de construire pour le service de
Suez à Bourbon et aux îles du canal de Mozambi-
que, des paquebots ayant les vastes et dangereuses
dimensions du Régent et du Brilish-Queen, on peut
n'employer que des bateaux de la force de 100
à 150 chevaux. Quant à la longueur de la traversée
de Suez à Bourbon, les conditions en sont totale-
ment différentes de celles qui caractérisent le tra-
jet de l'Atlantique. Pour aller des ports delà France
à Rio-Janeiro, à New-York et dans le golfe du Mexi-
que, qui sont les aboutissants des lignes des paque-
400 LIVRE II. — CHAPITRE V.
bots à vapeur transatlantiques, il faut s'éloigner de
toutes les côtes, sans pouvoir visiter les ports semés
entre les points de départ et celui d'arrivée qu'au
moyen de longs et onéreux détours. Au contraire,
en partant de Suez pour aller à Bourbon, le paque-
bot peut ne pas perdre la terre de vue plus d'un
jour, et prendre sur la route, à des points détermi-
nés de la côte d'Abyssinie, d'Adel, d'Ajan, de Zan-
guebar ou de Madagascar, le combustible qu'on y
tiendrait en dépôt »
« La célérité de la correspondance entre
la France et ses colonies de l'Inde est devenue
indispensable : elle n'intéresse pas seulement le
succès des opérations commerciales , mais leur
sûreté; il s'agit moins aujourd'hui de préparer
le bénéfice et le progrès que de prévenir la chute
et la ruine. Depuis que la malle anglaise de l'Inde
transmet en trente ou quarante jours à l'Europe
les nouvelles de l'Océan Indien, les opérations qui
n'ont pas à leur service cette correspondance régu-
lière et accélérée sont incessamment menacées des
plus graves mécomptes ; les assurances même ces-
sent d'être une garantie, puisque la nouvelle des
sinistres arrivés au Cap et dans tous les parages de
l'Inde et de la Chine parvient presque toujours aux
assureurs en France avant la commission expédiée
de Bourbon »
« Les obstacles opposés jusqu'à ce jour à la
réalisation du projet, soit comme compensant les
avantages de la célérité, soit comme créant une
GÉOGRAPHIE DE L ILE DE MADAGASCAR. 401
véritable impossibilité, peuvent être surmontés sans
de grandes difficultés, et cette victoire du génie
gouvernemental ou industriel aura pour consé-
quence des avantages spéciaux féconds en résultats
durables, tant politiques que commerciaux.... »
« Où prendra-t-on la houille nécessaire à l'ap-
provisionnement des stations? Quelles ressources
serait-il possible de se préparer dans les stations
pour le ravitaillement et les réparations? »
« L'approvisionnement de ces stations en
combustible, en vivres, en munitions et en maté-
riaux de toutes sortes, peut se lier au complément
du système de colonisation et de commerce que
l'importance de l'île Bourbon appelle, et dont elle
est le germe »
« Fixons d'abord les points de la côte d'Afrique
propres à la station des paquebots. Sans doute, le
choix de ces stations est à peu près arbitraire; mais
cependant il est déterminé d'avance par certaines
convenances, si la ligne est établie en vue des déve-
loppements ultérieurs que promet le noyau d'in-
térêts politiques, industriels et commerciaux, qui
s'est formé à l'île Bourbon »
« Ce serait se faire illusion que de compter sur
les grands armements de Nantes, du Havre, de
Bordeaux et de Marseille, pour faire aux côtes d'Asie
et d'Afrique, et aux îles qui en dépendent, la dis-
tribution des cargaisonsqu'ilsapporteraient à Bour-
bon. Le placement ne peut s'en faire, que par des
caboteurs naviguant à peu de frais dans la belle
26
402 LIVRE H. — CHAPITRE V.
saison, connaissant les côtes, les abordant facile-
ment, et pouvant proportionner les cargaisons et
l'armement aux faibles ressources des localités
qu'ils ont à approvisionner ; le caboteur seul peut
espérer de faire des bénéfices là où un grand ar-
mement européen ne saurait manquer de se ruiner. »
« Le cabotage de Bourbon aura donc nécessaire-
ment et dès à présent à choisir sur les côtes d'A-
frique et de Madagascar les centres de consomma-
tion et de commerce les plus sûrs et les plus
fréquentés, les plus faciles à atteindre avec les vents
et les courants, et les mieux protégés contre toute
espèce d'agression. »
« Ces points sont ceux qu'il faudra préférer pom*
les stations des paquebots à vapeur; et la raison en
est si simple, qu'il semblerait peut-être puéril de
chercher à le démontrer. Nous avons dit plus haut
qu'à certaines époques de l'année les Arabes, les
Abyssins, et même quelques peuplades nègres et
sauvages de la côte d'Afrique, font par mer, sur
leurs côtes respectives, un commerce important ;
faible reste de l'ancien commerce de l'Inde et de
l'Egypte. La tradition ranime encore par intervalles
ces côtes que la barbarie a désolées et frappées de
mort. Tl se fait, à certains mois qui ne sont pas les
mêmes pour toutes ces localités, une espèce de ré-
surrection commerciale ; alors apparaît le fantôme
de l'antique civilisation de l'Orient, qui semble as-
pirer à reprendre une nouvelle vie au contact de
la civilisation européenne. »
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 403
« Cette œuvre paraît être réservée à la France,
si elle ne perd pas la position que lui ont faite dans
l'Océan Indien ses droits sur Madagascar, et si elle
ne répudie pas cet héritage précieux de notre an-
cienne politique »
« Elle pourra restituer aux côtes désolées de
l'Afrique quelque chose de l'antique splendeur dont
le souvenir subsiste encore, en reprenant elle-même
quelque chose de l'esprit colonisateur qui la dis-
tinguait au dix-septième siècle. »
« C'est en vain qu'on reproche à notre nation de
n'avoir jamais rien fondé de durai3le. Ce n'est pas
à la race franque et normande que l'on peut impu-
ter cette honteuse impuissance. Elle répondrait à
ses détracteurs du haut des trônes où elle est assise,
et elle les défierait de prouver que ceux qui ont ré-
gné par les armes et par l'intelligence durant les
phases guerrière et littéraire de l'humanité ne peu-
vent pas régner par les arts et le commerce durant
la phase pacifique et industrielle qui semble s'an-
noncer »
« .... Les stations de la ligne dont nous parlons
devront être Zanzibar et Barbara »
«Zanzibar est une île de la côte de Zanguebar sou-
mise à la domination des Arabes. . . Barbara est une
ville sur la côte d'Adel, dépendante du royaume de
Choa en Abyssinie. Les paquebots relâcheront tou-
jours à Maurice, à Diego-Suarez ou à Mayotte, à
Aden, à Djedda, à Moka. Outre Diego-Suarez ou
Mayotte , la France devra occuper militairement
404 LIVRE II. — CHAPITRE V.
un point fortifié sur la côte d'Adel. En temps de
paix les stations de Zanzibar et de Barbara sont sû-
res ; en temps de guerre les paquebots stationne-
ront aux points fortifiés ^et occupés par la France,
s'il est possible de tenir la mer. »
« Le choix de la station ne saurait être arbitraire.
Diego-Suarez ou Mayotte, et le point fortifié de la
cote d'Adel, ne peuvent remplacer Zanzibar et Bar-
bara ; ces deux ports sont des centres dans lesquels
il se fait un assez grand commerce, et où le droit
des gens trouve des garanties suffisantes. Ils méri-
tent donc la préférence sur tous les autres, parce
que les caboteurs français de Bourbon peuvent y
placer et y trouver plus aisément des marchandises, y
« Ils s'y rendraientdirectement et y déposeraient
le charbon qu'ils auraient pris pour lest, avec les
marchandises dont ils trouveraient le débit, se ré-
servant de toucher dans leur traversée de retour à
quelques points connus de la côte d'Afrique, et en
dernier lieu à Mayotte ou à Nossi-Bé, ou à Diego-
Suarez, suivant les avantages que pourront leur of-
frir les marchés et entrepôts de ces pays. »
«Les cargaisons que le grand cabotage rapporte-
rait à Bourbon consisteraient sans doute, en grande
partie, en grains et animaux destinés à la consom-
mation de la colonie, mais aussi en objets d'encom-
brement qui pourraient servir à compléter les car-
gaisons destinées à la France. Le fret léger est si
rare à Bourbon, et si important pour la navigation
que les navires français trouveront un double avan-
GliOGRAPIIIE DK L ILE DE MADAGASCAR. 405
tage dans ce commerce : celui de pouvoir arriver à
Bourbon avec un chargement complet, et celui de
ne pas composer uniquement de sucre leur cargai-
son de retour. »
« Voici l'amélioration qui en résultera : »
« 1° Tous les navires partant de France pour Bour-
Jion pourront prendre de la houille pour lest. »
«2" Après avoir chargé, comme ils le font aujour-
d'hui, tous les objets nécessaires à la consommation
de Bourbon et au cabotage de Maurice, ils complé-
teraient leur cargaison en marchandises peu va-
riées et d'un prix peu élevé, mais d'un débit sûr
dans les marchés de Zanzibar et de Barbara, et sur
divers points de Madagascar, de la côte d'Afrique,
et de celle de l'Asie et de ses îles. Ce sont les
outils, les toiles blanches, les cotonnades, les
étoffes grossières, les meubles massifs et communs
en noyer et en chêne, la bijouterie fausse, l'horlo-
gerie commune, la quincaillerie, les vins, eaux-de-
vie et liqueurs, les armes et les munitions de guerre,
la serrurerie, les clous, quelques effets confection-
nés, la verroterie et la poterie communes, enfin
quelques objets d'art de peu de valeur, tels que ta-
bleaux, statues et moulures, gravures et portraits. »
« 3° Le prix du fret d'aller et celui du fret de re-
tour se rapprocheraient et tendraient à s'équilibrer,
et tous deux seraient suffisants, quoique modérés,
tandis qu'aujourd'hui le fret de retour est à peine
suffisant à 120 francs, parce que la plupart des na-
vires s'expédient avec des cargaisons tout à fait in-
406 LIVRE II. — CHAPITRE V.
complètes, qui laissent l'armement à découvert et
renchérissent par conséquent la navigation. »
« /i° Au lieu de cent navires nécessaires à l'expor-
tation des sucres de l'île Bourbon, cent cinquante
seraient à peine suffisants, parce que les cargaisons
ne se composeraient plus uniquement de sucre,
mais de deux tiers de sucre et d'un tiers de mar-
chandises légères apportées à Bourbon de Zanzibar,
de Barbara et autres lieux, par les caboteurs, en
échange des marchandises françaises qu'ils y au-
raient vendues. »
« 5° Le cabotage de Bourbon formerait des mate-
lots à la marine et deviendrait une ressource pour
les jeunes créoles sans fortune. Us n'auraient plus
alors aucune répugnance pour la mer, parce que le
cabotage ne les expatrierait pas tout d'abord, comme
le font les voyages de long cours. "
« 6° Enfin le mouvement qui naîtrait sur toute la
ligne des paquebots de l'Océan Indien, et principa-
lement aux stations et aux points de relâche, déve-
lopperait le goût du confortable européen, y crée-
rait peu à peu le travail, faciliterait plus que toute
autre combinaison la colonisation de Madagascar,
et préparerait la solution de toutes les questions co-
loniales. »
« Les stations seraient donc approvisionnées de
charbon et de tout ce qui est nécessaire à la navi-
gation des paquebots à vapeur, sans aucun déplace-
ment dispendieux, et uniquement par le fait du
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 407
commerce qui s'établirait sur les points indiqués,
ou qui s'y fait déjà. »
« On objectera peut-être que les stations sont trop
éloignées, et que la provision de charbon que le
paquebot pourra faire dans la première station sera
épuisée avant son arrivée à la deuxième, ou bien
que les importations de charbon dans les stations
par le moyen indiqué ne seront pas assez considé-
rables ; c'est ici une simple affaire de calcul. De
Bourbon à la première station (Zanzibar), qui est la
plus éloignée, en tenant compte des angles néces-
sités par les relâches, la traversée est de 675 lieues;
elle prendra donc neuf jours. Or, un paquebot de
150 chevaux consomme en neuf jours environ 70
tonneaux de houille ; il peut en porter plus de 250.
Il n'est donc point exposé à manquer de combusti-
ble entre une station et l'autre. Il reste à examiner
si la houille importée dans les stations par les ca-
boteurs suffira aux besoins des paquebots. Nous
supposons que les paquebots se succèdent de quinze
jours en quinze jours. Ils consommeront donc dans
le mois, à chaque station, l/iO tonneaux de houille,
et, dans l'année, 1,680 tonneaux. Il est évident
que, pour approvisionner l'île Bourbon, il sufhrait
que chacun des cent navires qui arrivent annuelle-
ment de France apportât 33 tonneaux de lest. »
« Q uant aux caboteurs qui doivent approvisionner
les stations de la même manière que les grands
navires auront approvisionné Bourbon, ils devront,
si le lest ne suffit pas, consacrer à ce transport une
408 LIVRE 11. — CHAPITRE V.
partie de leur tonnage libre ; leur navigation, n'ayant
lieu que dans la belle saison, sera sûre et peu coû-
teuse, et le prix du fret ne sera jamais assez élevé
pour rendre impossible le transport de la houille.
On oublie d'ailleurs que les bâtiments de la station
de Madagascar, dans leurs relations fréquentes
avec Bourbon, peuvent faire sans frais un dépôt de
houille à Mayotte, d'où le transport à Zanzibar se-
rait facile. Mais, ce qui est encore plus rassurant,
c'est qu'il existe à Madagascar même des houillères
très-riches dont l'exploitation coûterait peu et ren-
drait l'approvisionnement de nos stations extrême-
ment aisé. »
« Là n'est donc point la difficulté. »
« Abordons des objections plus sérieuses. »
« Nous avons parlé de deux points à fortifier et à
occuper militairement par la France, indépendam-
ment des deux stations commerciales où les paque-
bots doivent se rendre. »
« La Société Orientale de Paris, qui a traité ces
questions, veut que ce soient les stations elles-mê-
mes qui soient fortifiées et qu'elles soient dans la
dépendance de la France. Certes, rien ne serait
plus désirable ; mais il y a là plusieurs difficultés
dont une seule suffirait pour faire échouer le
projet. »
« On échappe à toutes ces difficultés en ne forti-
fiant que des points dont l'occupation militaire par
la France ne peut soulever aucune réclamation. »
«Ce serait Mayotte ou Diego-Suarez, puis un au-
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 409
tre point à trouver sur la côte cl'Adel. Provisoire-
ment, Mayotte pourrait suffire »
« Le port militaire de Diégo-Suarez ou de
Mayotte défendrait mieux les stations commer-
ciales de Zanzibar et de Barbara que les éta-
blissements qu'on pourrait avoir dans ces sta-
tions mêmes, sans ceux de Diego-Suarez ou de
Mayotte. »
« Enfin, il faut ajouter qu'une ligne de paquebots
à vapeur de Suez à Bourbon est essentiellement pa-
cifique ; pour naviguer en temps de guerre, il faut
être maître de la mer; et prévoir qu'on ne le sera
pas, n'est pas une raison pour ne rien faire en
temps de paix »
« L'imagination se plaît à contempler
dans l'avenir les progrès pacifiques du com-
merce qui va naître sur cette ligne de la mer
Erythrée. Mes calculs ressuscitent Ophir et ses
merveilles. L'industrie parisienne, qui grandit
et qui a besoin de grandir tous les jours, saura
trouver dans ces parages un nouvel aliment à sa
glorieuse et féconde activité. C'est elle qui est ap-
pelée à conquérir tant de contrées barbares à la ci-
vilisation, et à les rendre tributaires, non par la
violence, mais par les plus douces séductions. »
« Tels sont les fruits promis au génie des grandes
entreprises, tels sont les avantages dont nous n'a-
vons pu qu'esquisser le tableau. »
«Si l'on objectait que ces avantages tiennent plu-
tôt au système de cabotage dont le commerce de
4t0 LIVRE II. — CHAPITRE V.
l'île Bourbon peut devenir le centre qu'à la ligne
projetée, je répondrais que, s'ils peuvent être ob-
tenus partiellement par le simple cabotage de
Bourbon sans la ligne, ils ne le peuvent pas être
complètement faute d'un moyen régulier, prompt
et sûr, de correspondance, que la ligne des paque-
bots peut seule donner. Ils tiennent encore à cette
ligne en ce que, s'il est vrai qu'on peut avoir l'es-
pérance de les réaliser en partie sans elle, il est
vrai aussi que l'exécution de la ligne donne certi-
tude de les réaliser d'une manière plus complète
en faisant disparaître les distances. »
Nous avons cru devoir donner notre appui moral
à un projet qui paraît renfermer tant cl'espérances
et qui ouvrirait un avenir nouveau à notre com-
merce et à notre marine. Nous ne saurions trop
engager les Chambres et le Gouvernement à consa-
crer à l'étude de cette question la sérieuse atten-
tion qu'elle mérite.
FIN DU CHAPITRE CINOtlEME.
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 411
CHAPITRE VI.
ADRESSES DES CHAMBRES DE COADIERCE DE FRANCE ET DU CONSEIL
COLONIAL DE BOURBON .
Sommaire. — Vœux exprimés par les corps constitués en faveur de
l'occupation de Madagascar par la France. — Adresses votées à
ce sujet par les Chambres de commerce des principales villes
maritimes de France, Bordeaux, Marseille, le Havre, Nantes et
Saint-Malo. — Mémoires lithographies de la chambre du com-
merce de Nantes distribués aux Chambres, dans le but d'appeler
leur attention sur cette question. — Analyse des mémoires litho-
graphies de la Chambre de commerce de Nantes. — Adresse au
Roi du Conseil colonial de l'île Bourbon , sur la colonisation
de Madagascar. — Le conseil colonial de Bourbon commence
par exposer au Roi la position où cette colonie se trouve par
suite de la rupture de ses rapports avec la grande île africaine.
— Historique fait parle Conseil de la question de Madagascar.
— Édit d'août 1661, de juillet 1666 et juin 1685. — M. de Fia-
court. — Le comte de Benyowski. — La Convention. — Le gé-
néral Decaen. — Capitulation de Sylvain Roux. — Traité de Paris
de mai 1814. — Expédition de Sylvain Roux. — Expédition Gour-
beyre. — Reconnaissance tacite et universelle de nos droits de sou-
veraineté sur Madagascar. — Des Hovas et de leur domination. —
Radama et Ranavalo. — Examen de la situation actuelle de Mada-
gascar. — Résumé des causes qui ont empêché la réussite des pre-
mières tentatives de colonisation. — Disposition à notre égard des
peuplades de Madagascar. — C'est sur Tananarive qu'il faut mar-
cher. — Route de la côte ouest à Tananarive. — Cette route est
praticable à l'artillerie. — Réfutation des objections tirées de l'in-
salubrité du climat. — Salubrité des plateaux du centre. — L'oc-
cupation de Madagascar est d'une exécution facile. — Composi-
tion des troupes pour une expédition. — Importance de la situa-
412 LIVRE II. CHAPITRE YI.
tion militaire et commerciale de Madagascar. — Nécessité de cette
occupation. — Postscriptum. — Fin de l'Adresse au Roi votée par
le Conseil colonial de Bourbon. — Conclusion.
Les vœux formulés en faveur de l'occupation de
Madagascar par les publicistes et les écrivains de la
presse française ont trouvé de l'écho parmi les
corps constitués du pays. Les Chambres de com-
merce de nos principales villes maritimes ont fait
parvenir des adresses en ce sens à M. le ministre
de l'agriculture et du commerce. Ces villes sont
Bordeaux, Marseille, Nantes, le Havre et Saint-
Malo. La chambre de commerce de Nantes a fait
répandre et distribuer aux Chambres les mémoires
intéressants ', qu'elle a votés à l'unanimité et pré-
sentés surcetobjetàM. le ministre de l'agriculture
et du commerce.
La Chambre de commerce de Nantes commence
par appeler l'attention toute particulière du Gou-
vernement du roi sur l'état de dépérissement dans
lequel languit notre marine marchande si utile, si
indispensable au recrutement et au bon armement
de la flotte. Après avoir traité à fond cette question
générale d'un si grand intérêt, la Chambre de Nan-
* Mémoire touchant la décadence du commerce maritime de la
France et l'affixiblissemenl de la puissance politique du pays,
présenté au gouvernement par la Chambre de commerce de Nantes,
en date du 10 janvier 1843.
Nossi-Bé. — Examen général par la Chambre de commerce de
Nantes des colonisations nécessaires à la France, en date du 1 i
février 1844. (Ces deux mémoires sont lithographies.)
GÉOGRAPHIE DE L ILE DE MADAGASCAR. 413
tes déclare qu'à ses yeux le salut des villes mariti-
mes de France, réside tout entier dans la colonisa-
tion par la France de régions lointaines et fertiles.
A tous ces titres, elle demande que le Gouverne-
ment français, usant de ses droits qu'il a reconnus
incontestables, se décide enfin à occuper de nou-
veau son ancienne colonie de Madagascar.
Nous croyons , disent les armateurs nantais, que
des relations lointaines avec de grands pays peuvent
seules donner à la France l'ancienne splendeur de
son commerce maritime. La Chambre de commerce
de Nantes conclut en établissant, que, pour de gran-
des relations et par son éloignement, Madagascar
paraît offrir à la France les plus précieuses ressour-
ces, si le Gouvernement du roi veut sincèrement at-
teindre le grand but du développement commercial
du pays. Nous souhaitons, pour notre compte, que
des plaintes aussi légitimes soient entendues et
prises en considération définitive par ceux qui
tiennent dans leurs mains les destinées de la
France.
L'adresse du Conseil colonial de l'île Bourbon,
publiée récemment à Paris \ et votée à l'unanimité
dans la séance du Conseil colonial du 1" juillet 1845,
est, sans contredit, le document le plus important
et le plus complet qui ait paru depuis longtemps,
sur la reprise de possession par la France de son
* Adresse au Roi du Conseil colonial de l'île Bourbon sur la coloni-
sation de Madagascar — ln-8°. Paris, 1845.
414 LIVRE II. CHAPITRE VI.
ancienne colonie de Madagascar. Nous ne pouvons
mieux faire que de donner en entier à nos lecteurs
ces pages remarquables qui résument avec une
grande force de logique et une rare élévation de
vues tous les aspects de la haute question de po-
litique générale qui nous occupe :
« Sire, — Au milieu des maux présents et des in-
quiétudes de l'avenir, nos regards se portent avec
confiance vers le trône d'où sont descendues tant
de fois les paroles les plus rassurantes pour les co-
lonies.
« La loi du 2/r avril 1833 autorise les conseils co-
loniaux à présenter des Adresses au Roi sur toutes
les questions qui intéressent les populations dont
ils sont les organes. La prompte et complète orga-
nisation de Madagascar importe si essentiellement
à l'avenir et au salut de l'île Bourbon, que, malgré
notre réserve extrême dans toutes les questions qui
sont plus particulièrement du domaine des pou-
voirs métropolitains, il nous est impossible de gar-
der plus longtemps le silence. »
« Une disette récente vient de nous révéler plus
profondément tout le danger de notre situation :
notre sol se refuse à la culture des céréales ; la fré-
quence des ouragans ne nous permet plus de comp-
ter sur les plantations de vivres ; l'industrie sucriè-
re, véritable aliment du commerce métropolitain,
a d'ailleurs envahi nos campagnes ; les riz de l'Inde
peuvent, d'un moment à l'autre, être frappés de
taxes prohibitives et nous échapper. »
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 415
« L'occupation de Madagascar peut seule assurer
notre approvisionnement en grains et en bœufs.
Sans les troupeaux que nous tirons de cette grande
île, la viande manquerait absolument à nos troupes,
à nos marins, et à la population de nos villes. 11
est vrai que jusqu'ici le gouvernement des Hovas a
laissé une sorte de liberté à notre commerce ; mais
cette tolérance incomplète est accompagnée de tant
d'exigences, d'injustices et de vexations, de tant de
symptômes d'une haine mal déguisée, qu'il est fa-
cile d'en prévoir le terme. Et cependant, si les res-
sources alimentaires que nous fournit Madagascar
venaient à nous être enlevées, notre existence
même serait en péril ! »
« Sous un autre rapport, notre population prend
un grand développement. Une jeunesse nombreuse
et intelligente remplit nos écoles ; mais il nous est
impossible de ne pas être inquiets sur le sort qui
lui est réservé : l'espace lui manquera bientôt; les
fonctions judiciaires et administratives, d'ailleurs
si restreintes, sont en général réservées aux mé-
tropolitains; toutes les carrières industrielles sont
encombrées. Dans une telle situation, les pères de
famille ne peuvent être trop alarmés sur l'avenir
de leurs enfants. C'est donc sous l'empire des plus
vives perplexités que nous vous demandons, Sire,
la réalisation d'un projet que la France entretient
depuis plus de deux cents ans. Aucun gouverne-
ment n'aura été plus digne, que le vôtre de l'exécu-
ter; et ce qui redouble l'ardeur de nos vœux à cet
416 LIVRE II. CHAPITRE Vf.
égard, c'est que la conquête de Madagascar peut
seule assurer notre nationalité. Nous sommes ici
au centre de la domination anglaise; ses vaisseaux
et ses armes nous enveloppent de toutes parts. Iso-
lés et sans aucun point d'appui, que deviendrons-
nous au milieu de la guerre? Oui, les colons de
Bourbon sont dévoués à la France et au Roi! Oui,
le drapeau français sera défendu ici avec autant
d'intrépidité que sur aucun autre point de l'em-
pire. Mais la nécessité nous accablera. Les vais-
seaux français, endommagés par la tempête ou le
feu de l'ennemi, s'éloigneront de nos côtes, qui ne
peuvent leur offrir aucun abri, et, à défaut du fer,
la faim nous subjuguera. Mais avec Madagascar
nous sommes inexpugnables; notre dévouement ne
sera plus stérile; nous sommes assurés de trans-
mettre le pavillon de la France aux générations
qui nous suivront. »
« Au milieu de tant et de si graves préoccupa-
tions, notre respectueuse intervention vous pa-
raîtra, Sire, suffisamment justifiée. Nous n'avons
plus qu'à entrer dans le développement des grands
intérêts qui sollicitent de vous la colonisation de
Madagascar ; mais, auparavant, il ne sera peut-être
pas sans utilité de rappeler sommairement les
titres de la France à la souveraineté de cette ile,
successivement appelée île Dauphine et France
orientale. »
« La souveraineté de la France sur Madagascar
ressort avec éclat du simple récit du passé. La
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 417
grande île africaine nous appartient au même titre
que Java à la Hollande, la Nouvelle-Zélande et
l'Australie à l'Angleterre. Et, en eflet, c'est un prin-
cipe fondamental du droit international européen
que toute terre nouvelle appartient à la première
puissance qui y plante son pavillon ; et ce principe
a été tellement fécond en conséquences heureuses
pour les principaux Etats de l'Europe qu'aucune
de ces puissances n'oserait sérieusement le mettre
en question. Voyons donc, en fait, quelle est la si-
tuation de la France vis-à-vis de Madagascar. «
« A peine Vasco de Gama avall-il iranchi le Cap
de Bonne-Espérance, que les navigateurs français
dans la mer des Indes montrent leur pavillon sur
les côtes de Madagascar, s'abritent dans ses ports
et entrent en relation avec ses habitants. Le 2/i juin
16/t2 , des lettres patentes de Louis XIII, confir-
mées le 20 septembre 16/l3 par Louis XIV, accor-
dent la concession de l'île et le droit exclusif d'y
commercer pendant dix années à la Compagnie
française de Lorient, dont le fondateur fut le capi-
taine de marine Rigaut. »
« Cette compagnie ne tarde pas à se dissoudre,
et ses privilèges sont transmis à la Compagnie des
Indes orientales par un édit du mois d'août \6i)[i,
dont nous transcrivons ici littéralement l'article 29 :
Notis avons donné, concédé et oclroijé, donnons, con-
cédons et octroyons à la Compagnie des Indes orien-
tales Vîle de Madagascar ou Saint-Laurent, avec les
îles circonvoisines, forts et habitations qui peuvent y
27
418 LIVRE II. — CHAPITRE VI.
avoir été construits par nos sujets, et, en tant que be-
soin est, nous avons subrogé ladite Compagnie à celle
ci-devant établie pour ladite île de Madagascar, pour
en jouir par ladite Compagnie à perpétuité, en toute
propriété, seigneurie et justice, etc. » Le 1" juillet
1665, nouvel édit confirmatif. On y remarque ces
expressions : « Vile de Madagascar, que nous avons
concédée à la Compagnie des Indes orientales par notre
déclaration du mois d'août 1664, aux conditions y
mentionnées, comme nous étant le seul souverain qui
y ait présentement des forteresses et des habita-
tions, etc. » Enfin, l'île de Madagascar a été défini-
tivement réunie à la couronne de France par un
arrêt du Conseil d'État, sous la date du /i juin 1686.
En voici les termes : « Tout considéré. Sa Majesté
étant en son conseil, en conséquence de la renonciation
faite par la Compagnie des Indes orientales à la pro-
priété et seigneurie de l'île de Madagascar, que Sa
Majesté a agréée et approuvée, se réserve et réunit à
son domaine ladite île de Madagascar, forts et habi-
tations en dépendant, pour par Sa Majesté en disposer
en toute propriété, seigneurie et justice.» Certes, il est
impossible d'imaginer desactes de souveraineté plus
positifs, plus solennels et plus conformes aux prin-
cipes du droit international. Sans doute, il y a eu des
intervalles dans l'occupation; les vicissitudes poli-
tiques, les révolutions que nous avons traversées, en
ont été la cause ; mais l'intention de conserver Ma-
dagascar, de ne pas laisser périmer notre droit, est
écrite à chaque page de notre histoire. Sur ce seul
GÉOGRAPHIE DE L ILE DE MADAGASCAR. 419
point peut-être, et en ce qui touche nos relations
extérieures, la politique de la France a toujours
été constante et ne s'est jamais démentie. »
« Un administrateur d'un mérite éminent, M. de
Flacourt, qui prit le gouvernement de l'île en 16/i8,
disait, en son vieux langage, aux Malegaches qui
voulaient le faire roi (Relation de l'île de Madagas-
car, page 304) : « Je leur fis entendre à tous que
ce n'étoit pas moi qu'il falloit qu'ils reconnussent
pour roi, n'en étant pas digne, mais Louis de Bour-
bon, roi de France, mon seigneur et maître, que je
servois en ce pays, et pour qui j'avois conquis leur
terre sans les avoir attaqués, et moi, pour celui qui
étoit pour représenter sa personne, et que, quand
il viendroit un navire, il viendroit un autre gou-
verneur en ma place, qu'ils reconnoîtroient comme
moi, dont ils furent tous contents. »
« Au massacre des Français, au fort Dauphin,
en 1672, il est répondu par la déclaration énergi-
que du /i juin 1686. En 1774 , le comte de Benyowski
conduit une expédition française sur les côtes de
Madagascar ; des établissements importants se for-
ment dans la baie d'Antongil. La jalousie du gou-
vernement de l'île de France fait seule avorter cette
entreprise, conduite avec courage et habileté. La
Convention, au milieu de ses terribles préoccu-
pations, ne perd pas de vue Madagascar ; Lescalier
y est envoyé et déclare la facilité et l'importance
de la colonisation. En 1801, M. Bory de Saint- Vin-
cent est chargé d'une nouvelle exploration. Son
420 LIVRE H. — CHAPITRE VI.
rapport établit que Madagascar seule peut nous
donner, dans la mer des Indes, la prépondérance à
laquelle nous avons droit. En 1804, le capitaine
général Decaen relève notre pavillon à Tamatave,
et en fait le siège des possessions françaises à Ma-
dagascar. En 1811, notre commandant à Tamatave
est obligé de céder à une force supérieure. Sommé,
le 18 février 1811, par une division navale du roi
d'Angleterre, il capitule. Les Anglais détruisent les
forts, abandonnent le pays aux naturels, et n'y for-
ment aucun établissement; seulement ils main-
tiennent leur pavillon sur quelques points de la
côte. » j
« Le traité de Paris, du 30 mai 1814, rendit à la
France sesanciens droits sur Madagascar. L'article 3
stipule en effet la restitution de tous les établis-
sements que nous possédions hors de l'Europe avant
1792, à l'exception de certaines possessions, au
nombre desquelles ne figure pas Madagascar. Il est
vrai que sir Robert Farquhar, gouverneur de Mau-
rice, prétendit que les établissements malegaches
se trouvaient implicitement compris dans la cession
de l'île de France ; mais cette interprétation erronée
fut combattue avec fermeté par la cour de France.
La discussion fut vidée contre l'Angleterre, et, en
vertu d'un ordre émané du gouvernement anglais,
le 18 octobre 1816 sir Robert remit à l'adminis-
tration de Bourbon tous nos anciens établissements,
et le signe de notre souveraineté, le pavillon fran-
çais, flotta de nouveau sur le littoral de l'est, du
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 421
fort Dauphin à Fénériffe. De ce moment la politi-
que française relativement à Madagascar reprend
son cours, avec trop de circonspection et de mé-
nagement sans doute, mais avec persévérance ; les
plans se succèdent; les projets les plus divers sont
étudiés; l'intention de rétablir tôt ou tard notre
autorité sur Madagascar ne se dément pas un seul
instant. En 1818, une commission est chargée d'ex-
plorer de nouveau la côte orientale. Cette explora-
tion, à laquelle concourut M. le baron de Mackau,
alors capitaine de frégate, aujourd'hui ministre de
la marine, affermit le gouvernement dans ses pro-
jets de colonisation. »
« A la fm d'octobre 1821 , une expédition com-
mandée par M. Sylvain Roux s'établit sur la petite
île Sainte-Marie, qui, placée vis-à-vis Tintingue,
parut un préliminaire indispensable pour l'occupa-
tion de la Grande -Terre. Depuis, la France a ma-
nifesté sa volonté par l'expédition de 1829 , com-
mandée par M. Gourbeyre, qui n'a échoué que par
l'insuffisance des moyens , et l'inexpérience de
l'officier qui commandait les troupes de débarque-
ment. Tout récenmient encore, l'occupation de
Nossi-Bé en est un nouveau et éclatant témoignage.
Et même les considérants de l'arrêté de prise de
possession, promulgué à Bourbon, et publié dans
les journaux de Maurice, ont rappelé explicitement
la souveraineté de la France sur la grande île, sans
aucune réclamation de la part du gouvernement
anglais. »
422 LIVRE II. — CHAPITRE VI.
« Dans cette tâche, que notre gouvernement a
remplie, de prévenir toute prescription contre nous,
le concours individuel ne lui a pas fait défaut. Des
négociants aux vues étendues, et qui ont pressenti
l'avenir, ont constamment maintenu leurs établis-
sements particuliers dans un pays où ils étaient
journellement menacés; par là, ils ont contribué à
empêcher la désuétude, et, en ramenant constam-
ment l'attention de votre gouvernement sur Mada-
gascar, ils ont rendu un véritable service public.
Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est qu'au mi-
lieu de cette œuvre de colonisation de Madagascar,
si souvent interrompue, mais toujours reprise, au-
cune contradiction formelle n'a jamais été pro-
duite par aucun cabinet européen. Pendant deux
cents ans , les flottes espagnoles , portugaises ,
hollandaises, anglaises, ont côtoyé Madagascar
sans jamais élever aucune prétention ou riva-
lité. »
« Depuis 16/|2, c'est-à-dire depuis notre décla-
ration de souveraineté, les nations de l'Europe, les
plus jalouses de former des établissements à l'est
du cap de Bonne-Espérance ont respecté nos droits.
Dans le siècle précédent, on s'est disputé avec
acharnement chaque point du littoral de l'Inde et
de l'archipel de l'Asie ; le sang européen, versé par
des Européens, a coulé sur tous les rivages de l'o-
céan Indien. Madagascar seule n'a été la cause,
l'objet ou le prétexte d'aucune de ces luttes opi-
niâtres. Sur ce théâtre, d'ailleurs trop souvent té-
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 423
moin de nos revers, nous n'avons jamais eu à com-
battre que les indigènes. »
« Une reconnaissance tacite, universelle, de no-
tre souveraineté, de la part de toutes les puissances
de l'Europe, résulte évidemment d'une abstention
aussi remarquable et aussi prolongée. Notre droit,
ainsi demeuré intact, semble un fait providentiel.
Cette grande île nous a été conservée, afin que,
sous votre règne. Sire, la perte du Canada, de
l'Inde, de Saint-Domingue, de la Louisiane, de l'île
de France, soit enfin réparée , et notre ascendant
maritime reconquis ! »
« Sous un autre rapport la question de Madagas-
car engage au plus haut point l'honneur national ,
qui, placé sous votre sauvegarde, ne recevra jamais
aucune atteinte; et, nous ne craignons pas de le
dire, il serait gravement compromis si jamais une
autre domination que la nôtre s'établissait définiti-
vement sur cette île, appelée autrefois la France
orientale. Ce serait là pour notre puissance un
échec encore plus déplorable que le funeste traité
de 1763, qui nous enleva l'Inde et le Canada et
nous fit décheoir de notre rang maritime ; parce
que , dans l'état actuel du monde, Madagascar
perdue, aucune autre compensation n'est possible.
Mais nous ne saurions nous arrêter à de pareilles
craintes. La volonté de tous les gouvernements
qui vous ont précédé est manifeste ; la vôtre ne
l'est pas moins. Chaque année, nos établissements
malegaches figurent au budget de l'État ; mais ces
4-24 LIVRE II. — CHAPITRE VI.
établissements n'ont par eux-mêmes aucune va-
leur ; ils ne sont réservés que comme protestation
de notre droit sur la Grande-Terre. L'occupation
de ces différents points n'est qu'une confirmation
répétée, et à laquelle les Chambres s'associent an-
nuellement, des édits de 1664, 1666 et 1686. Ce
n'est pas sous votre règne, Sire, que la France
peut perdre une souveraineté fondée par vos pré-
décesseurs, confirmée par tant d'actes législatifs
que le temps a consacrés, et que la France s'est
ménagés constamment au milieu de toutes les vi-
cissitudes de notre politique et de nos plus affli-
geants revers. »
« Nous croyons superflu d'insister davantage sur
une question si évidente. Celte discussion même
était sans doute inutile ; mais, témoins par nous ou
par nos pères de tous les faits relatifs à Madagas-
car, nous avons cru devoir vous apporter un té-
moignage qui est le fruit d'une étude locale et de
l'examen le plus approfondi et le plus conscien-
cieux. En outre, indépendamment de nos droits
incontestables sur Madagascar, les sujets de guerre
les plus légitimes et les plus nombreux y appellent
nos armes, et en consacrent d'avance la conquête
aux yeux même de la politique la plus scrupuleuse.
Nous ne serons pas les agresseurs. Depuis 1813,
une peuplade a surgi qui aujourd'hui opprime
toutes les autres. Descendue des hauteurs d'i-
merne, secondée originairement, il faut le dire,
par l'influence anglaise , elle a successivement
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 425
étendu sa domination sur toutes les parties de la
côte orientale. Le premier de ses rois , Radama,
était entré avec fermeté et générosité dans les
voies de la civilisation. — Mais depuis sa mort,
en 1828, les plus effroyables scènes de barbarie se
succèdent sans interruption à Imerne. Le massa-
cre, l'incendie, le tanguin, sont les seuls moyens
de gouvernement de la reine Ranavalo, ou plutôt
de ceux qui gouvernent en son nom. Les tribus qui
nous étaient le plus anciennement dévouées gémis-
sent toutes maintenant sous le joug le plus tyran-
nique : les Antavarts, les Betsimsaracs, les Bétani-
mènes, les Anossy, n'ont recueilli de notre alliance
qu'une servitude plus dure et une haine plus vio-
lente de la part de leurs oppresseurs. Mais les Ho-
vas ne se bornent pas à appesantir leur tyrannie
sur nos anciens alliés ; nous sommes particulière-
ment l'objet de leur dédain et de leur haine ; ils
n'ont cessé de nous harceler sur ces portions du
territoire , auxquelles une occupation constante
avait définitive Qient imprimé le cachet de notre
nationalité. Cette horde barbare nous chasse de-
vant elle. Notre pavillon a successivement disparu
de tous les points de la côte orientale , du Fort-
Dauphin, de ïamatave, de Foulepointe , de Féné-
riffe; et maintenant, en attendant des jours plus
heureux, il est réduit à se cacher dans les îlots qui,
à l'E. et à rO., ceignent Madagascar. Le drapeau
de ses nouveaux conquérants a été élevé en triom-
426 LIVRE II. — CHAPITRE VI.
phe là où ont flotté si longtemps les nobles couleurs
de la France ! »
« Nous ne craignons pas de l'affirmer, si leur inso-
lence n'est enfin réprimée, non contents d'accabler
de leurs outrages les Français que le commerce
conduit à la Grande-Terre, ils viendront bientôt
nous attaquer jusque sur les rochers de Sainte-
Marie et de Nossi-Bé. Leur audace ne connaît plus
de bornes. Le drapeau français foulé à leurs pieds
lors de la prise de fort Dauphin en 1824, les dé-
pouilles de nos soldats égorgés à Foulepointe en
1829, conservées et dérisoirement exposées dans les
palais improvisés de Tananarive, les remplissent
d'une folle présomption. La force seule peut dé-
sormais les ramener à une attitude convenable. La
voie des négociations est épuisée ; toutes les propo-
sitions de la France ne peuvent dorénavant qu'ex-
citer leur dédain et exaspérer leur orgueil. «
« Tel est l'état des choses. Sire ; nous vous l'ex-
posons avec vérité. Vous trouverez d'ailleurs tous
ces faits consignés dans les rapports officiels de vo-
tre gouvernement. Ainsi donc jamais sujet plus lé-
gitime de combattre ne fut donné à aucun peuple. »
« Examinons maintenant si, poussés à bout par
les injustices et la violence des Hovas, nous avons
l'espérance fondée de créer à Madagascar une
grande et importante colonie. Il ne serait certes pas
raisonnable de chercher dans le passé des argu-
ments contre l'avenir. Toutes les tentatives qui ont
été faites jusqu'à ce jour sur Madagascar n'ont été
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 427
que partielles, et, par l'insuffisance des moyens em-
ployés, elles étaient en dehors de .toutes les condi-
tions de succès. En outre une fatalité politique, qui
ne se renouvellera pas toujours, s'est attachée jus-
que aujourd'hui à toutes nos entreprises. A peine
Louis XIIÏ a-t-il déclaré sa souveraineté sur Ma-
dagascar qu'il descend dans la tombe, où le cardi-
nal de Richelieu l'avait précédé de quelques mois.
Les agitations de la Fronde et les troubles d'une
minorité orageuse paralysent ensuite toute action
gouvernementale. Louis XIV, sans perdre un seul
instant de vue Madagascar, porte cependant sa
principale attention sur l'Amérique du Nord et sur
l'Inde, où l'antagonisme de l'Angleterre l'obligea
concentrer ses efforts. La faiblesse de Louis XV ne
l'empêche pas de préparer un armement considé-
rable pour Madagascar. Il en confie le commande-
ment au comte de Benyowski ; mais ce prince expi-
rait dans son château de Versailles au moment
môme où Benyowski atteignait les rivages du fort
Dauphin. Néanmoins la colonisation allait s'accom-
plir sous ce chef intelligent et hardi, lorsque la ja-
lousie odieuse du gouvernement de l'île de France
vint tout entraver. Benyowski contrarié, traversé,
poussé en quelque sorte à la révolte, périt le 23
mai 1784 atteint par des balles françaises. »
«Depuis, la Révolution a éclaté, et lespréoccupa-
tions violentes de la Convention, du Directoire et
de l'Empire, ne permirent pas de mener à fin les
projets de la politique française sur Madagascar. La
428 LIVRE II. — CHAPITRE VI.
Restauration elle-même a succombé au momentoù,
par l'expédition Gourbeyre, elle venait de témoi-
gner sa volonté bien arrêtée d'ajouter cette colonie
à nos possessions. »
« Il semble, Sire, que la Providence ait réservé à
votre règne l'honneur de consommer cette œuvre si
glorieuse, tant de fois ébauchée, tant de fois inter-
rompue, et que l'instinct national n'a jamais pu se
résoudre à abandonner. Jamais circonstances ne
furent plus favorables. Les Sakalaves, nos alliés,
maintiennent leur indépendance sur toute la côte
ouest, où ils ont été refoulés. Ils n'attendent que
notre apparition pour se porter en avant. Toutes
les tribus de l'est, du sud et du nord, impatientes
du joug odieux que leur ont imposé les Hovas, n'as-
pirent qu'à le briser. »
« Ces dispositions morales des peuplades de Ma-
dagascar nous sont connues par des rapports jour-
naliers et dont la véracité ne saurait être douteuse.
Nous avons l'intime conviction que vous trouverez
les mêmes renseignements consignés dans les do-
cuments officiels de l'Administration de la marine.
Et non-seulement les Hovas sont environnés de tri-
bus secrètement ennemies, mais la peuplade con-
quérante elle-même, profondément divisée, est à la
veille de se disjoindre; la reine Ranavalo, portée
au pouvoir par le peuple et l'armée, a contre elle le
parti des princes, réfugiés sur les côtes, à Nossi-Bé,
ou aux îles Comores ; l'héritière du prétendant Ra-
manétack est en ce moment à Anjouan, envi-
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 429
ronnée de chefs coalisés qui n'attendent que le mo-
ment favorable pour rentrer dans la Grande-Terre.
On assure que, pleine d'appréhensions, et fatiguée
d'une situation aussi violente, la reine elle-même
se propose d'abdiquer. Quels nombreux et puissants
éléments de succès ! »
«Et d'ailleurs il ne s'agit plus, comme autrefois,
d'attaquer un point unique de la côte et d'y atten-
dre fatalement les ravages de la fièvre. Par les soins
de votre gouvernement, les études les plus sérieu-
ses , les plus approfondies, ont été faites. Un an-
cien gouverneur de Bourbon, M. le contre-amiral
de Hell, peut fournir les renseignements les plus
précis. C'est au cœur qu'il faut frapper le gouverne-
ment des Hovas, c'est sur leur capitale qu'il faut se
porter directement ; c'est à Tananarive que doit se
résoudre la question qui s'agite depuis deux cents
ans dans les Conseils de la France. Les trésors qui
s'y trouvent et toutes les ressources financières du
pays tomberaient immédiatement en nos mains, et
seraient une première indemnité qui allégerait les
charges de l'expédition, et pourvoieraient, dans
une certaine proportion, aux besoins de l'avenir.
Une fois bien établis dans le district d'Imerne, nous
rayonnerons du centre à la circonférence. Tous les
plateaux de l'intérieur offrent un climat aussi sain
que la France. Les documents les plus authenti-
ques, ne peuvent laisser à cet égard aucun doute ;
et c'est même ce qui a fait la base de tous les succès
obtenus par les Hovas. Malades comme nous sur
430 LIVRE II. CHAPITRE VI.
le littoral, à peine sont-ils atteints par la fièvre,
qu'ils regagnent les hauteurs d'Imerne, et se re-
trempent dans une température européenne. Aussi
c'est par les tribus soumises qu'ils occupent en gé-
néral le littoral, et en transplantant les hommes du
sud au nord, et réciproquement. C'est leur exem-
ple qu'il faut suivre. Ils nous ont tracé la route
dans laquelle nous devons marcher. Leur gouver-
nement, à part les expédients affreux tirés de l'em-
ploi du tanguin, est parfaitement constitué ; nous
n'aurons qu'à le continuer. Seulement nous sub-
stituerions la civilisation à la barbarie, et peu à
peu, sous l'influence irrésistible de la persuasion,
les plus déplorables superstitions feraient place à
cette religion du Christ, qui n'est jamais descendue
sur aucun peuple sans l'anoblir et sans le civiliser. »
« De la côte ouest à Tananarive s'ouvre une
route praticable à l'artillerie. Les canons de gros
calibre donnés par les Anglais, et transportés sur
les hauteurs d'Imerne, en sont la preuve. Quant
aux troupes que les Hovas pourraient nous opposer,
elles sont disséminées en différents postes qui s'é-
tendent depuis le fort Dauphin jusqu'au cap d'Am-
bre. Il nous est impossible d'en préciser le chiffre;
mais ce que nous pouvons affirmer, c'est que, trem-
blant devant les Yolofs, les Hovas sont incapables
de résister à l'impétuosité française réglée par la
discipline européenne. Les peuplades asservies qui
font aujourd'hui leur force hâteraient leur défaite
dès qu'une intervention sérieuse de notre part au-
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 43 i
rait donné le signal d'une insurrection générale ;
et les Hovas eux-mêmes, frappés journellementpa r
les confiscations, décimés par le tanguin, se rallie-
raient bientôt à un gouvernement régulier et juste,
qui assurerait leur vie et leurs fortunes et garan-
tirait l'avenir de leurs familles. »
x Lorsqu'on sort des généralités et du champ
des théories pour entrer dans le domaine des faits
précis et positifs, on ne peut assez s'étonner qu'une
opinion se soit manifestée à la tribune nationale,
où l'on représente Madagascar comme une future
Algérie à quatre mille lieues de la métropole. 11
nous est impossible de voir entre les deux pays un
seul point de comparaison ; mais partout, au con-
traire, des dissemblances et des oppositions. En
Algérie, une nationalité indestructible, un même
lien religieux, un fanatisme violent, une incroya-
ble ténacité de volonté. A Madagascar, au contraire,
aucun esprit national; vingt peuplades diverses,
pleines de rivalités et de haines, les unes à l'égard
des autres; un culte vague, à peine caractérisé et
n'exerçant aucune autorité sur les esprits; une
tendance prononcée de la part d'un grand nombre
de tribus à s'abandonner aveuglément à la direc-
tion que la France voudra leur imprimer. Madagas-
car offre donc par sa constitution morale, politique
et religieuse, autant de chances favorables à la con-
quête, que l'Algérie offre de chances contraires.
Peut-on raisonnablement s'arrêter devant des ob-
jections de cette nature? »
432 LIVRE H. — CHAPITRE VI.
« Et d'ailleurs, malgré les sacrifices considéra-
bles que l'Algérie impose à la France en hommes
et en argent, nous n'en considérons pas moins la
colonisation de cette vaste contrée comme émi-
nemment utile à la France, et comme une des plus
grandes gloires de votre règne. »
« Nous devons aborder maintenant, Sire, une
objection beaucoup plus grave : c'est celle qui est
fondée sur l'insalubrité du climat. On ne peut nier
qu'on ne soit exposé sur le littoral à des fièvres in-
termittentes. La cause en est facile à découvrir.
Les rivières, obstruées à leur embouchure par le
refoulement des sables, répandent leurs eaux le
long du rivage et y forment d'immenses marécages ;
là se décomposent toutes sortes de débris, et cette
abondante végétation intertropicale qui croît, se
développe, et périt avec tant de rapidité. Des va-
peurs pestilentielles s'en exhalent ; de là la fièvre
et ses ravages. Mais la cause peut en être facile-
ment amoindrie ou paralysée ; les forêts abattues,
les terres défrichées, l'écoulement artificiel des
eaux, rendraient bientôt les côtes de Madagascar
aussi saines que celles de Bourbon. Et d'ailleurs
est-ce que le génie de la civilisation a jamais reculé
devant la fièvre? L'insalubrité des Antilles est bien
autrement meurtrière, et vingt colonies remplis-
sent le golfe du Mexique. Aucune île n'a atteint un
degré plus élevé de richesse que Saint-Domingue
avant sa fatale révolution, et cependant une peste
redoutable semait incessamment la mort parmi les
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 433
habitants. Cayenne et la Guyane ne restent pas fer-
mées à notre industrie, par cela seul que la fièvre y
règne. Ces établissements, au contraire, se dévelop-
pent chaque jour, et devant eux s'ouvre le plus
brillant avenir. Java, sous un climat funeste aux
Européens, grandit sans mesure; avec Java, la
Hollande se console de toutes ses pertes, et même
du démembrement de la Belgique. Grâce à l'ad-
mirable persévérance des Hollandais, Batavia est
aujourd'hui le centre du commerce et de la civili-
sation dans l'archipel d'Asie. Pour aucun peuple
du monde l'insalubrité du climat n'a été une cause
de découragement et de retraite. Le génie de
rhomme s'attaque au climat lui-même, et, par la
persévérance de ses efforts, par une heureuse com-
binaison de travaux, il parvient à le modifier et à
l'assainir. Ainsi des fièvres, endémiques dans plu-
sieurs départements de la France, et notamment
dans le département de la Charente-Inférieure,
sont devenues plus rares ou ont disparu sous l'in-
fluence des défrichements ou des irrigations qui
préviennent la stagnation des eaux. »
« D'ailleurs votre gouvernement. Sire, l'a déjà
constaté : tous les plateaux du centre jouissent d'un
climat parfaitement sain et d'une admirable
température. Eh bien, nous l'avons dit, c'est là
qu'il faut d'abord s'établir pour rayonner ensuite
jusqu'au littoral ; et, à l'exception des postes les
plus importants, qu'il faut occuper immédiatement,
la conquête et la culture doivent descendre simul-
28
434 LIVRE II. — CHAPITRE VI.
tanémenl au fur et à mesure de l'assainissement. »
« Oui, Sire, roccupation de Madagascar nous
paraît d'une exécution facile, si on l'entreprend
avec des forces convenables. Nous n'entrons dans
aucun détail ; nous avons la conviction que des do-
cuments complets existent à cet égard au ministère
de la Marine. Nous dirons seulement que c'est de
l'armée d'Afrique, accoutumée à la guerre dans
l'Atlas, qu'il faudrait tirer la force militaire desti-
née pour Madagascar ; une ou deux compagnies des
tirailleurs d'Orléans, et un régiment d'Yolofs, de-
vraient en faire partie. Nous croyons que cinq ou
six mille hommes, qu'appuieraient certainement
un grand nombre de volontaires de Bourbon suffi-
raient pour l'expédition. »
« Il nous reste à examiner maintenant si la co-
lonisation de Madagascar est véritablement d'une
haute importance pour la France. »
« Madagascar a 285 lieues du nord au sud, et
80 lieues dans sa plus grande largeur de l'est à
l'ouest; sa superficie est à peu près égale à celle
de la France. Les terres s'y élèvent en amphithéâ-
tre jusqu'aux plateaux de l'intérieur, et offrent
successivement toutes les températures. Les cul-
tures intertropicales , et celles même d'Europe,
s'y trouvent dans les plus admirables conditions.
De la baie d'Antongil à celle de Bombetock, en
passant par le cap d'Ambre, se rencontrent des
ports magnifiques, et par une latitude exempte
des coups de vent. La baie de Diego-Suarez et
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 435
celle de Passandava sont égales ou supérieures à
celle de Rio-Janeiro. Des terres prêtes à être en-
semencées, des forêts vierges, s'étendent le long
de leurs rivages. Nos vaisseaux trouveront là, non-
seulement un abri parfaitement sûr, les moyens de
défense les plus efficaces, mais encore des bois magni-
fiques et l'approvisionnement le plus abondant. »
« Jamais M. de La Bourdonnais n'eût fait ses
belles campagnes de l'Inde, si glorieuses pour
notre pavillon, si Madagascar ne lui eût fourni
les incroyables ressources de son territoire. Ma-
dagascar est la reine de l'océan Indien. Ce que
l'Angleterre est, par sa situation géographique vis-
à-vis de l'Europe, Madagascar l'est en Afrique et en
Asie. Située à l'entrée de la mer des Indes, cette
île domine à la fois le passage du cap de Bonne-
Espérance, le canal Mozambique et le détroit de
Bab-el-Mandeb; elle est la clef des deux routes
de l'Inde. Quand les Français y seront une fois
solidement établis, nulle puissance au monde ne
pourra les enchâsser; ils y seront inexpugnables.»
« Le territoire est assez vaste pour recevoir une
population de 30 millions d'habitants. Madagascar,
dans tout son développement industriel, commer-
cial, agricole, est préférable à l'Inde. Défendue de
tous côtés par la mer, elle est à l'abri de ces
irruptions soudaines qui ont tant de fois attaqué
l'Inde par la frontière de terre, et l'ont fait passer
sous le joug. Les expéditions récentes des Anglais
dans l'Afghanistan , témoignent assez avec quelle
436 LIVRE II. — CHAPITRE VI.
vive sollicitude le gouvernement cle l'Inde tourne
constamment ses regards vers la frontière du Nord. »
« Madagascar, par sa position insulaire, est à
jamais à l'abri de pareilles appréhensions. »
(( Depuis le traité de Paris de 18U, le rôle de
la France est nul du cap de Bonne-Espérance au
capHorn; le pavillon anglais règne souverainement
dans la mer des Indes, le golfe Arabique, la mer
d'Oman, le golfe Persique, le golfe du Bengale, la
mer de Java, la mer de Chine et le grand Océan. »
« Dans la Micronésie, l'archipel d'Asie et la Po-
lynésie, il n'est plus une seule île importante où
quelque puissance de l'Europe n'ait planté son pa-
villon. Java ne suffit plus à l'admirable activité de
la Hollande. Bornéo et Sumatra sont progressive-
ment envahis; il n'y a plus de terres nouvelles que
Madagascar. Du reste, cette île, la plus importante
du monde, après Bornéo et l'Angleterre, pour son
étendue, peut, par son admirable situation, com-
penser abondamment tous les accroissements de
puissance qui se réalisent au profit de nos rivaux.
Mais les moments sont précieux. Aujourd'hui tou-
tes les circonstances militent en notre faveur ; de-
main peut-être des obstacles insurmontables sur-
giront, et ne laisseront plus à votre gouvernement
que de stériles regrets. Pour exprimer sur ce su-
jet notre pensée en peu de mots, nous croyons que
notre domination, solidement établie àMadagascar,
suffit pour nous faire remonter au rang de puis-
sance maritime de premier ordre. Et, quoi qu'en
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 437
ait dit un homme d'État célèbre, c'est là une noble
ambition, c'est l'ambition de la France ; et, tant que
les trois mers qui l'environnent baigneront ses ri-
vages, elle n'y renoncera pas ! »
« Indépendamment de ces grandes considéra-
tions politiques, Madagascar ouvre un immense dé-
bouché à l'excédant de notre population en France ;
le travail libre peut y être organisé sur la plus vaste
échelle. Notre commerce y trouve immédiatement,
et avant toute colonisation, trois millions de con-
sommateurs ; nos bâtiments peuvent en exporter
de suite du fer de première qualité, du charbon de
terre, des gommes de toute nature, la nacre, des
cornes, des peaux, de l'orseille, des bois de con-
struction de toute sorte. »
« En vain on objecterait que l'Algérie peut nous
tenir lieu de Madagascar. Cette possession, d'ailleurs
si importante, est en dehors de la zone torride,
et se refuse à la plupart des cultures intertro-
picales; par ses produits, elle offre même l'incon-
vénient de faire concurrence à nos départements
du midi. D'ailleurs l'Algérie n'a pas de port, n'ali-
mente pas la navigation de long cours, la seule im-
portante au point de vue de la puissance militaire;
elle offre en outre tous les inconvénients de la do-
mination sur un continent, qui résiste toujours par
quelque endroit, qui engage toujours d'une guerre
dans une autre, et qui, n'étant jamais soumis que
partiellement , fait toujours redouter de nouvelles
invasions. »
438 LIVRE II. — CHAPITRE. VI
« Telles sont les considérations que le conseil
colonial a cru devoir porter au pied du trône. »
« Les Français de Bourbon sont les seuls enfants
que la France ait conservés dans la mer indo-afri-
caine. Nos yeux sont constamment frappés de la
haute importance de l'île qui nous touche; des ré-
cits journaliers nous révèlent l'immensité de ses
ressources. »
'( Notre devoir, Sire, était de vous dire la vérité,
nous l'avons accompli ; votre haute sagesse et votre
patriotisme feront le reste. »
« Sire, vous avez donné au monde un mémora-
ble exemple, celui d'une dynastie nouvelle qui se
fonde par la conciliation des partis, la modération
et la paix. Vous avez consolidé et étendu la domi-
nation de la France en Algérie ; donnez-lui Mada-
gascar, et vous aurez plus fait pour l'agrandisse-
ment et la gloire de cette patrie, dont vous êtes le
père, qu'aucun de vos prédécesseurs, sans en ex-
cepter ceux que le génie des conquêtes a le plus
favorisés. »
Post-scriptîim : « Le conseil colonial ne pouvait se
défendre des plus sinistres pressentiments. 11 venait
de les consigner dans son adresse, lorsqu'une san-
glante catastrophe est venue les justifier. Nous sa-
vions que la cour d'Imerne n'entretenait son luxe
grotesque que par les rapines; que le vol et le bri-
gandage étaient l'unique fondement de sa puis-
sance ; mais ses nouveaux excès ont dépassé toutes
GÉOGRAPHIE DE L'ILE DK MADxiGASCAR. 439
nos prévisions. Tranquilles sous la garantie du droit
des gens, nos compatriotes, que de fausses et per-
fides démonstrations avaient attirés ou retenus à
Madagascar, reçoivent tout à coup l'ordre général
de leur expulsion. On leur donne vingt jours pour
liquider leurs affaires, c'est-à-dire qu'ils sont chas-
sés et leurs biens confisqués. »
« En vain le commandant de la station navale de
Bourbon, le capitaine de vaisseau Desfossés, homme
de cœur et d'intelligence, intervient avec prompti-
tude et prudence. En vain votre nom, Sire, celui de
la France et de la Grande-Bretagne, dont les pavil-
lons s'unissent, sont invoqués pour obtenir quelque
adoucissement à une semblable proscription. Au-
cune parole de paix n'est écoutée ; toutes les voies
de conciliation sont dédaigneusement repoussées.
Sans doute, tant de violence n'est pas demeurée
impunie. Tamatave porte encore la trace sanglante
de la juste indignation de nos soldats et de nos ma-
rins, qui n'ont jamais montré plus de dévouement
et d'héroïsme. Mais si, à l'aspect d'une poignée de
Français et d'Anglais, qui avaient confondu leurs
rangs, les Hovas n'ont pas osé un seul instant tenir
la campagne et sont demeurés ensevelis dans leurs
casemates fortifiées, nous n'en avons pas moins à
gémir sur des pertes cruelles : le sang français a
coulé ; de nobles victimes de l'honneur national ont
succombé et laissent après elles d'inconsolables
douleurs. Nos compatriotes, outrageusement chas-
sés, n'en ont pas moins leurs établissements ruinés
440 LIVRE II. — CHAPITRE VI.
et leurs fortunes détruites! L'approvisionnement
de Bourbon n'en est pas moins paralysé et com-
promis. »
« Sire, le cri de notre patriotisme ne retentira
pas vainement aux pieds de votre trône! Saint-
Jean-d'Ulloa foudroyé est un monument glorieux
de votre sollicitude active pour les intérêts du com-
merce national, et, nous ne craignons pas de le
dire, jamais au Mexique la dignité de la France
n'avait été à ce point méconnue et insultée. Ce ne
sont pas d'ailleurs de vaines indemnités qu'il s'agit
de réclamer ici. »
« Au milieu des sentiments pénibles qui nous
oppressent, permettez-nous, Sire, de vous exprimer
toute notre pensée. C'est à Imerne qu'il faut mar-
cher ; c'est sur les ruines du gouvernement tyran-
nique des Hovas qu'il faut inaugurer notre domi-
nation. Partout sur votre passage accourront les
tribus opprimées , impatientes de nous seconder et
de venger leurs humiliations et leurs défaites ; et,
par la conquête de Tananarive, un même jour doit
être pour les populations malegaches le signal de
leur délivrance, et pour la France une ère nouvelle
de grandeur et de puissance maritime. »
L'adresse qu'on vient de lire , écrite avec une
supériorité véritable par des hommes politiques
placés dans les meilleures conditions pour l'exa-
men de cette grande question extérieure , restera
comme le guide le plus sûr , pour le moment où
GÉOGRAPHIE DE l'iLE DE MADAGASCAR. 441
le gouvernement français, secondé par les Cham-
bres mieux informées , se décidera enfin à accom-
plir quelque résolution définitive et considérable ,
en faveur d'une reprise de possession si utile à l'a-
venir maritime du pays. Quant aux adresses votées
par les villes maritimes de France , elles sont une
manifestation publique très-significative et tout à
fait digne d'attention. Les chambres de commerce
ont imité , dans cette occasion , de nobles exem-
ples donnés par l'histoire, et suivi la trace de leurs
aînées. En effet, au moment où se forma la grande
Compagnie de 1664, dont nous avons parlé en dé-
tail dans le premier Livre de cet ouvrage , les
principales villes commerciales de France, au dire
de Charpentier, s'empressèrent d'encourager l'en-
treprise nouvelle. Lyon contribua pour mille livres
en argent, Rouen, Bordeaux et Nantes pour la
moitié environ de cette somme, Tours, Saint-
Malo, Grenoble et Dijon dans une proportion re-
lativement fort honorable.
Nous avons cru devoir reproduire , dans un cha-
pitre spécial de notre ouvrage, les vœux exprimés
par des corps constitués du pays en faveur de la
grande île africaine, afin que rien de ce qui la con-
cerne ne parût rester étranger à Fauteur de VHis-
loire et de la Géographie de Madagascar.
FIN DU CHAPITRE SIXIÈME ET DU LIVRE SECOND,
TABLE DES MATIÈRES.
LIVRE PREMIER.
CHAPITRE PREMIER.
Découverte de l'île de Madagascar par les Portugais, en 1306. —
Fernan Suarez. Dora RuyPereira. Tristan d'Acunha. Diego Lopez
de Siqueyra. — Les Arabes, les Portugais, les Français. — Pre-
miers établissements français fondés en 1642. — Formation de
la Société de l'Orient. — Pronis et Fouquembourg. — Fondation
du fort Dauphin. — M. de Flacourt. — Formation de la Compa-
gnie Orientale. — L'île prend le nom d'île Dauphine. — Edits
constitutifs de 1664 et 1663. — M. de Beausse. —M. de Ctiamp-
raargou. — M. de Mondevergue. — Ruine de la Compagnie Orien-
tale. — Causes de cette ruine. — L'île de Madagascar est réunie
au domaine de la couronne de France par un arrêt du conseil
d'État de juin 1686 et par des édits de mai 1719, juillet 1720 et
juin 1723. — L'amiral de' La Haye. — Son départ pour Surate. —
M. de La Bretesche. — Explorations de M. de Cossigny et de
M. de La Bourdonnais. — Cession de l'île Sainte-Marie à la
France. — Gouvernement du comte de Maudave. — Il rétablit le
fort Dauphin. — Son départ en 1769. 1 à 26
44-4 TABLE DES MATIÈRES.
CHAPITRE II.
Gouvernement du comle de Benyowski. — Jalousie du gouverne-
ment de l'île de France. — Le nouveau gouverneur général acquiert
une grande influence dans le pays. — 11 reste trois années sans
recevoir de nouvelles de la métropole. — Son courage et sa
fermeté. — Le 16 septembre 1776, les chefs lui offrent la souve-
raineté de l'île. — Arrivée des commissaires royaux à Mada-
gascar. — Le comte de Benyowski leur remet sa démission. —
Il se considère dès lors comme Chef suprême de l'île. — Grand
Kabar. — Discussion de la constitution malegache. — Départ de
BenyoAvski pour la France. — 11 passe en Amérique. — Son retour
à Madagascar. — Expédition dirigée de l'île de France contre lui.
— Sa mort. — Son portrait. — Considérations générales. — Aban-
don des établissements formés par lui. — Explorations de Lescalier
de M. Bory Saint-Vincent. — Le général Decaen envoie à Tama-
taveM. Sylvain Roux avec le titre d'agent général. — Les Anglais
s'emparent, en 1810, de Taraatave et de Foulepointe. — Capitula-
tion de M. Sylvain Roux. — Occupation momentanée par les An-
glais du port Louquez. — Interprétation du traité de Paris. — Re-
prise de possession de nos établissements par les administrateurs
de l'île Bourbon, en mars 1817. 27 à o4
CHAPITRE m.
M. le comte Mole, ministre de la marine, institue une commission
chargée d'explorer la côte orientale de Madagascar. — Reprise
de possession officielle de Sainte-Marie et de Tinlingue, en 1818.
— Opinion de la commission ministérielle au sujet d'un plan de
colonisation. — Elle propose de commencer par un établissement à
Sainte-Marie. — Ses conclusions à ce sujet sont adoptées.— M. Syl-
vain Roux est nommé chef de l'expédition. — Instructions qui lui
sont remises. — Retards apportés au départ de l'expédition. — Son
arrivée à Madagascar. — Ses premiers travaux. — Maladies cau-
sées par l'hivernage. — Le Menai, corvette anglaise, vient deman-
der à quels titres nous sommes à Sainte-Marie. — Réponse de
TABLE DES MATIÈRES. 445
M. Sylvain Roux. — Déclaration à ce sujet du gouvernement an-
glais de Maurice, — Les chefs du pays de Tanibey font acte de
soumission à la France. — Proclamation de Radania. — Les Ho-
vas s'emparent de Foulepoinle. — Conduite prudente de l'admi-
nistration de Bourbon. — Révocation de M.Sylvain Roux. — Sa
mort. — Son remplacement par M. Blévec. — Le nouveau com-
mandant met Sainte-Marie en état de se défendre contre les Ho vas.
— Radama se présente à Foulepointe. — Protestation de M. Blévec.
— Réponse de Radama. — Le roi des Hovas s'éloigne vers le Nord.
— État delà colonieetde son personnel. — Il est décidé que l'éta-
blissement de Sainte-Marie sera conservé par la France, bii à 90
CHAPITRE IV.
Les Hovas. — Origine des relations qui s'établissent entre ce peuple
et le gouvernement anglais. — Dianampouine. — Radama, son
fils. — Le capitaine Lesage. — Séjour de celui-ci à Tamatave. —
L'agent anglais séduit par des présents et des promesses Jean René,
chef de cette contrée. — Radama, roi des Hovas, le reçoit avec
solennité. — Us arrêtent de concert le projet d'un traité secret. —
Les Anglais laissent à Radama des instructeurs chargés d'ap-
prendre aux troupes hovas les manœuvres européennes. — Re-
tour à Maurice du capitaine Lesage. — Radama attaque Jean René
et le réduit. — James Hastie, nouvel agent anglais, est reçu par
Radama. — Après avoir remis au roi des Hovas de magnifiques
présents, l'agent britannique lui propose bientôt un traité pour
l'abolition de la traite des esclaves. — Radama se laisse gagner ;
mais ses ministres et son peuple s'y opposent. — L'agent anglais
triomphe cependant. — Ce traité célèbre est signé le 23 octobre
1817. — Hastie est nommé agent général de la Grande-Bretagne
à Madagascar. — Le traité est violé par l'Angleterre. — Indigna-
tion de Badama. — Les sentiments publics se retournent entiè-
rement du côté des Français. — L'agent anglais, de retour à Ta-
nanarive, triomphe de nouveau, et le traité est renouvelé. —
Expédition de Radama contre les Sakalaves du sud. — Le roi des
Hovas conclut une paix et épouse Rasilime, fille de Ramitrah,
chef des Sakalaves. — Etablissement d'écoles à Imerne. — Les
Anglais importent à Tananarive des presses et des caractères
446 TABLE DES MATIÈRES.
d'imprimerie. — Les Hovas s'emparent du fort Dauphin. — Con-
séquence de l'influence anglaise à Madagascar. — Soulèvement
du pays contre les Hovas. — Ils sont cernés dans le fort Dauphin.
— Mort de Jean René. — Le prince Coroller. — Mort de James
Hastie. — Vexations exercées contre les traitants français par les
Hovas. — Mesures préliminaires pour une expédition contre ce
peuple. 9i à 129
CHAPITRE V.
Mort de Radama. — La reine Ranavalo est proclamée reine des
Hovas. — Funérailles de Radama. — Son tombeau. — Céré-
monie funèbre. — Portrait de Radama. — Son caractère public
et privé. Ses passions. Son gouvernement. — Changement qui
s'opère dans les affaires des missionnaires anglais. — La per-
sécution succède pour eux à la faveur. — Mise à mort de la mère
et de la sœur de Radama, du prince Rateffi, de Rafaralah, et de
Ramananouloun. — Le traité conclu par Radama avec l'Angleterre
est annulé par la reine Ranavalo. — M. Robert Lyall, agent an-
glais, est fort mal reçu à Tananarive. — La reine lui dénie le titre
d'agent britannique accréditéàMadagascar.— Mauvais traitements
qui lui sont infligés. — Sa mort. — Convocation à ce sujet d'un
grand kabar. — Couronnement de la reine, le H juin 1820. —
Préparatifs d'agression organisés par Ramanetak. — Sa retraite à
Anjouan. — Expédition Gourbeyre. — Elle est décidée le 28 jan-
vier 1829. — Instructions remises à M. Gourbeyre, au moment
de son départ de France. — Arrivée de l'expédition à Tamalave.
— Elle débarque à Tintingue et fortifie la place. — Le général en
chef de l'armée hova envoie des parlementaires à M. Gourbeyre.
— Réponse de celui-ci. — Les hostilités commencent. — Combat
de Tamatave. — Combat de Foulepointe. — Suspension des hosti-
lités. — La reine fait des ouvertures de paix, puis refuse de les
ratifier. — Reprise des hostilités. — Envoi de deux commissaires
français à Tananarive. — Nouvelles ouvertures faites par la reine
des Hovas. — Ajournement des hostilités. — Départ pour la France
de M. Gourbeyre. — Propositions de M. de Polignac. — La révo-
lution de juillet s'accomplit. — Tentatives infructueuses pour con-
clure un traité de commerce avec les Hovas. — Evacuation de
Tintingue. — Sainte-Marie est conservée par la France. 1 30 à 1 G7
TABLE DES MATIÈRES. 447
CHAPITRE VI.
Nouvelles tentatives faites en 1832 pour arriver à foncier un éta-
blissement à Madagascar. — Exploration de la baie de Diego-
Suarez, par ordre de M. le comte de Rigny, ministre de la ma-
rine. — Ressources présentées par cette baie. — Moyens pro-
posés pour y former un établissement maritime. — Avis du con-
seil d'amirauté à ce sujet. — Ce projet est abandonné. — Dispo-
sitions relatives à Sainte-Marie. — Cette île est de nouveau con-
servée par la France. — Situation des missionnaires anglais à Ta-
nanarive. — La reine forme le projet de les chasser et de dé-
truire le christianisme. — Sinistres paroles prononcées par elle à
ce sujet. — Discours de l'un des Grands Chefs à la reine. — Mesu-
res prises par la reine pour arriver à l'abolition du christia-
nisme à Madagascar. — Elle enjoint d'abord aux missionnaires
de respecter les coutumes du pays, de s'abstenir de baptiser les
naturels et de célébrer le dimanche. — Doléances adressées à ce
sujet à la reine par les missionnaires. — Il est répondu à ces do-
léances par un édit plus rigoureux encore, à la suite d'un kabar.
— Texte de cet édit de la reine, sous forme de proclamation adres-
sée aux naturels. — Cet édit reçoit son exécution. — Les mis-
sionnaires abandonnent Tananarive, le 18 juin 1835. — Ré-
flexions à ce sujet. — Rébellions vers le Sud réprimées par les Ho-
vas. — Renseignements donnés au ministre de la marine par un
capitaine au long cours sur le commerce de Madagascar. —
M. l'amiral Duperré envoie un émissaire à la reine. — L'envoyé
français est mal reçu. — Deux corvettes anglaises et deux cor-
vettes françaises se présentent à Tamatave, pour demander des
explications sur les persécutions infligées aux traitants européens.
— Repos momentané. — Émissaires anglais envoyés à la reine
pour demander des émigrations à Maurice de travailleurs male-
gaches. — Leur peu de succès. — Nouvel échec de M. CampbelJ,
agent officiel envoyé à Madagascar dans le même but. — Histoire
des acquisitions récentes de la France dans le canal de Mozambi-
que. — Récit des derniers événements de Tamatave, d'après le
Moniteur. — Rapport de M. Romain Desfossés. — Conclusion.
108 à 210
448 TABLE DES MATIÈRES.
LIVRE SECOND.
GÉOCiRAPUIE DE li*lL.C: DE lIADAGAiSCAR.
CHAPITRE PREMIER.
GÉOGRAPHIE PROPREMENT DITE DE l'iLE DE MADAGASCAR.
Situation géographique de l'ile de Madagascar. — Son étendue.
— Sa position comme point maritime. — Sa superficie à peu
près égale à celle de la France. — Sa distance de Bourbon et
du port de Brest. — Sa division politique et ethnographique.
— Orographie ou étude de ses formes extérieures. — Montagnes.
— Des théories et des syslèmes émis à ce sujet. — Opinion rai-
sonnée de l'auteur. — Des principales chaînes de l'ile. — Hydro-
graphie ou étude des eaux. — Description des côtes, baies, ha-
vres, ports et mouillages. — Iles de la côte nord-ouest. — Élude
des rivières. — Description des principaux cours d'eau. — Lacs
de l'île. — Lacs de la côte. — Lacs de l'intérieur. — Route de
Tamatave à Andévourante. — Climat de l'île de Madagascar. —
Météorologie. — Saison sèche. — Saison pluvieuse ou hivernagi'.
Insalubrité de la côte orientale. — Caractère des fièvres. — Trai-
tement de ces maladies. — Vents. — Orages. — Ouragans. —
Razde marée. — Histoire naturelle de l'île de Madagascar. — Pro-
ductions du sol. — Botanique. — Zoologie. — Ichthyologie. — Mi-
néralogie. — Pierreries. — Cristal de roche. — Mines d'or, de
cuivre, d'argent et de fer. — Fin du chapitre premier. 21 3 à 2G2.
CHAPITRE IL
ETHNOGRAPHIE, MOEURS ET COUTUMES.
Population de l'ile de Madagascar. — Chiffre approximatif
de cette population. — Des trois classes principales. —
On compte vingt-cinq tribus ou peuplades, à Madagascar.
— Distribution de cette population sur la surface de l'île.
— Trois zones générales. — Zone orientale. — Les An-
tankars. — Les Antavarls. — Les Betsimsaracs. — Les Bétanimè-
nes. — Les Ambanivoules. — Les Bezonzons. — Les Antancayes.
TABLE DKS MATTÈKES. 449
— [.es Affravarls. — Les Aiilatclunies. — Les Aiila'yinoiirs. —
Les Tsavouaï. — Les Tsal'ali. — Les Anlarayes et les Aiilanosses.
— Zone occidentale. — Les Sakalaves. — Les Sakalaves du
Bouéni, deTAmbongou, duMénabé. — LeFéerègne. — Les Maha-
fales. — Zone centrale. — Les Antscianacs. — Les Hovas. — Les
Betsiléos. — Les Vourimes. — Les Machicores. — Les Androuy.
— Les Antampates et les Caremboules. — Caractères physiques
et moraux des différentes tribus et des Malegaches en général.
— Leurs habitudes. — Leur origine. — Leurs préjugés. — Habita-
tions. — Costumes. — Ablutions journalières. — Polygamie. —
Naissance. — Funérailles. — Cérémonies qui les accompagnent.
Musique et instruments de musique. — Le Fifanga. — Les
Kabars. — Chant, danses et fêles, -r- Eloquence des Malegaches.
— Le Fattidrah ou Serment du sang. — Hospitalité malegache. —
Vie intérieure des naturels. — Religion. — Circoncision. —
Devins. — Fanfoudis. — Lois pénales et jugement. — Epreuves
judiciaires par l'eau , par le feu, par le languin, par les caïmans.
— Gouvernement. — Système militaire. — Organisation de l'ar-
mée. — Combat. — Retraite. — Retour au foyer. — Le Malagasy.
263 à 325
CHAPITRE III.
TOPOGRAPmE GÉNÉRALE DE l'iLE.
Le pays des Antankars. Description. — Territoire. — Popula-
tion. — Habitations. — Villages. — Culture. — Mœurs. —
Coutumes. — Religion. — Funérailles. — Diego-Suarez.
— Louquez. — Vohémar. — Angoncy. — Antavarts. — Sainte-
Marie. — Tintingue. — Baie d'Antongil. — Port-Choiseul.
— Ile Marosse. — Description du pays des Betsimsaracs. —
Leur origine. — Etymologie de leurs noms. — Les Ambani-
voules. — Description de la baie de Fénériffe , de Tamatave et
de Foulepointe. — Description du pays des Bétanimèncs. —
Yvondrou. — Andévourante. — Vobouaze. — Description de
la route de Vobouaze à Tananarive. — Les Bezonzons. — De.s-
cription de cette vallée. — Les Affravarts. — Les Antatschimes.
Amboudehar — Mananzari. — Les Anta'ymours. — Faraon. —
Matatane. — Les Tsavouaï et T.safati. — Les Antarayes. — Les
Antanosses. — Description des pays d'Andrnv, de celui d'Ara-
29
iÔO TABLE nES M.\TIÈRES,
pale et des Carcmboulos. — Les Maehikorcs. — Les Vourimcs.
— Les Betsiléos ou Hovas du sud. — Leur origine. — Les Kiraoss-
— Les Hovas. — Province d'Ancôve. — Tananarive. — Etyrao-
logie de ce mot. — Imerne. — Description de Tananarive. —
Origine des Hovas , anciens parias de l'île. — Caractère de cette
tribu. — Leur industrie. — Marchés et foires à Tananarive. —
Province d'Ancaye. — Les Antscianacs. — Provinces deFéerègne.
Pays des Mahafales. — Les Sakalaves. — Le Ménabé. — Mad-
jonga. — Mourounsang. — Moudzangaie. — Itinéraire de Mad-
jonga et de Bombetock à Tananarive. — Le Bouéni. — Situation
respective des Hovas et des Sakalaves. — Fin du chapitre troisième.
326 à 3CG
CHAPITRE IV.
anciens établissemeîsts français pe madagascar.
l'Île sainte marie.
Anciens établissements français de Madagascar. — Le fort
Dauphin. — Sainte-Luce. — Tamatave. — Foulcpointc. —
l'éuérifTe. — La l^oiute-à-Larrée. — Louisbourg, — Tiiiliiigue. —
Le Port-Choiseul. — L'île Marosse. — L'île Sainte-Marie. — Sa
situation géographique. — Le Port-Louis. — L'îlot Madame. —
L'île aux Forbans. — La baie de Lokensy. — Baies et côtes de
Sainte-Marie. — Sa conslitutiou géologique. — Bois, cours d'eau.
— Villages. — Climat de Sainte-Marie. — Observations thermo-
métriques. — Pluies d'orage. — Vents généraux. — Brise du sud
et du sud-est. — Brises d'ouest. — Brises du large. — Végétation.
— Culture. — Bétail. — Industrie des Malegachesde Sainte-^Ia-
rie. — Pèche. — Commerce de Sainte-Marie. -^Sa population. —
Son gouvernement et son administration. — Forces militaires.
— Finances. — Le mouvement commercial de Sainte-Marie est
slalionnaire et restreint. — Cause de cet état de choses. — Prin-
cipe politique consacré depuis les événements de 1815, par la con-
servation de Sainte-Marie, eu égard à nos droits de souveraineté
sur la grande île de Madagascar. — Commerce de la côte orien-
tale de Madagascar. — Exportations et importations. — Transac-
tions par voie d'échanges. — Mouvement de la navigation entre
Madagascar et l'île BoTîrbon. — Vohemar. — Tamatave. — Foule-
pointe. — Diego Suarez. — Fin du chapitre quatrième. 367 à 384
TABLE DES MATIÈRES 451
CHAPITRE V.
Mayotte et Nossi-Bé.
Considérations préliminaires. — Nossi-Bé. — Situation géo-
graphique. — Topographie. — Aspect du pays. — Hellville.
— CUmat, température. — Baies, anses et mouillages. —
Ressources de l'île. — Bois de construction. — Production
végétale et animale. — Nossi-Cumha. Nossi-Mitsiou. Nossi-Fali.
— "Description de ces îles. — Mayotte. — Situation géogra-
phique et topographique. — Configuration physique de l'île.
— Son aspect général. — Montagnes. — Cours d'eau. — Bois
et forêts. — Marées. — Villages de Choa et de Zaoudzi. —
Bécifs et passes. — lies Pamanzi, Zaoudzi, Bouzi et Zambou-
rou. — Rades. — Baies. — Mouillages. — Population. —
Religion des habitants. — Chraat. — Température. — Salubrité. —
Hivernage. — Culture. Productions. Pâturages. — Troupeaux.
— Pèches. — Ressources de l'île. — Communication par la
vapeur entre la France et les îles de l'Océan- Indien. — Discus-
sion d'un projet. — Yreux exprimés à ce sujet. — Fin du cha-
pitre cinquième. 383 à 410
CHAPITRE \T.
ADRESSE DES CHAMBRES DE COMMERCE DE FRANCE ET DU CO^'SEH. COLONIAL
DE BOURBON.
Vœux exprimés par les corps constitués en faveur de l'occupa-
tion de Madagascar par la France. — Adresses votées à ce su-
jet par les Chambres de commerce des principales villes ma-
ritimes de France : Bordeaux, Marseille, le Havre, Nantes et
Saint-Malo. — Mémoires lithographies de la Chambre du com-
merce dé Nantes distribués aux Chambres , dans le but d'appeler
452 TABLR DES MATIÈRES.
leur allention sur celle queslion. — Analyse des mémoires litho-
graphies de la Chambre du commerce de Nanles. — Adresse au
Roi du Conseil colonial de l'île Bourbon, publiée récemment à
Paris sur la colonisation de iMadagascar. — Le conseil colonial de
Bourbon commence par exposer au Roi la position où celte colonie
se trouve par suiie de la rupture de ses rapports avec la grande
île africaine. — Historique fait par le Conseil de la queslion de
Madagascar. — Édil d'août 1064, de juillet I660 et de juin 1686.
— M. de Flacourt. — Le comte de Benyowski. — La Convention.
Le général Decaen. — Capitulation de Sylvain Roux. — Traité de
Paris de mai 1814. — Expédition de Sylvain Roux. — Expédition
Gourbeyre. — Reconnaissance tacite et universelle de nos droits
de souveraineté sur Madagascar. — Des Hovas et de leur domina-
lion. — Radama et Ranavalo. — Examen de la situation actuelle
de Matiagascar. — Résumé des causes qui ont empêché la réussite
des premières tentatives de colonisation. — Disposition à noire
égard des peuplades de Madagascar. — C'est sur Tananarive
qu'il faut marcher. — Route de la côte ouest à Tananarive. —
Cette route est praticable à l'artillerie.— Réfutation des objections
tirées de l'insalubrité du climat. — Salubrité des plateaux du
centre. — L'occupation de Madagascar est d'une exécution facile.
— Composition des troupes pour une expédition. — Importance
de la situation militaire et commerciale de Madagascar. — Né-
cessité de cette occupation. — Postscriptim. — Fin de l'adresse au
Roi par le Conseil colonial de Bourbon. — Conclusion. 41 1 à 441
FIN DE L.4 TABLLE ET DE l'hISTOIRE ET DE LA GÉOGRAPHIE
DE MADAGASCAR.
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Los Angeles
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