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HISTOIRE LITTÉRAIRE 



D'ITALIE 



•* - — 



HISTOIRE LITTÉRAIRE 

D'ITALIE, 

nLÎ^INGDENÉ, 



Pa» P 



DE L'INSTITUT IMPÉRIAL DE FRANCE, 

MSmUB Hoir RESIDAirr de l'aGADEUIS IVPEBULE de TURIN , ASSOCIE 
COULESFONDAVT DE €ELLE DE LA GRU6GA , DES ATUENEES DE HIOET 
R DE VAUCU7SE , MEFIEE DE l'aCADEMIE GELTIQUE y etC. 






TOME CINQUIÈME. 




A PARIS, 

CHEZ MICHADD FRÈBES, IMPRIMEURS-LIBRAIRES, 

avK Bi* aoirs-iiirAiiTS, n*. 34< 



IL DGCC XIL 



I 



i 

HISTOIRE LITTÉRAIRE 

D'ITALIE. 



ti^^f^^m^^^^^^^^^mi^^^^ 



DEUXIÈME partie: 



CHAPITRE XI. 

Suite de VLpopée romanesque; poèmes sut 
(Vautres sujets que Charlem^agne et ses Pala^ 
dins ; poèmes tirés des fables grecques ; sujets 
purement imaginaires; romans de chevalerie 
de la Table ronde ; Giron le Courtois de 
rAlamanni; Vie de ce poète ; idée de son 
poëm^. 

Ll É G A G li 8 enfia , non sans peine 9 de cette bran* 
che beaucoup trop féconde des poèmes romanes<- 
ques italiens (i)« nous aurions lieu d*étre effrayés ^ 
si les deux autres que nous avons précédemment 
indiquées (2) 9 les romans de la Table ronde et 
ceux des Amadis étaient aussi fe^iles » et si ceux 

(i) Le chapitre précédent contient lui seul, ou 'les extraits; ou 
les simples notices d'enyiron quarante poëmeSé 
(a) Chap. m de cette seconde partie* 
T. I 

422423 



2 . HISTOIRE LITTÉRAIRE 

qui ont pour fondement d'autres fables connuei^ 
et les romans de pure imagination qui sont en- 
core autre chose , avaient de leur côté la même 
abondance» Fort heureusement il n'en est rien* 
La fable de Charlemagne et de ses pairs avait eu • 
la priorité; elle conserva la préférence, et peu 
s'en fallut même que cette préférence ne f&t ex- 
clusive. Pour procéder avec ordre dans ce qui 
nous reste à connaître , commençons par les 
poèmes étrangers aux Amadis comme à la Table 
ronde 9 et qui^ devant moins nous intéresser , 
doivent aussi nous arrêter moins. 

Il faut ranger parmi les poèmes romanesques 
la vieille histoire de la Destruction de Troie , en 
vingt chants , imprimée dès le quinzième siècle , 
et dont Tauteur, d'ailleurs tout-àfait inconnu, 
est un certain Jacques, fils de Charles, prêtre 
florentin (i). Les choses y sont prises de fort haut 
avant le siège de Troie , et conduites fort loin 
après. Le poème commence par la conquête de 
la Toison d*or , et redescend non seulement jus- 



( I ) Ser Jacopo di Carlo , prête fîorentlno. Ce nom el cette 
qualité' sont inscrits à la (in de son poëme ; ou nVn sait |)as davan- 
tage. Le titre du poërae est : // Trojano dove si iratia tutle le. 
hatlagUe chefccero li Greci con li Trojani , Vinrgia , ï Î9f j 
in-4°. ^ ibidem ^ 1 5o() , in-4 *. , configure ; et après plusieurs autres 
éditions , ibidem , 1 5Gij , in-8 '. , sous le titre de Trojano , il quai 
traita la destruction de Troja , fatta per li Greci , e corne per 
ial destruction fu edificata Roma^ Pado\^a e Veroiia^ etc. 



D'ITALIE, PART. \l, CHAP* Xi. 3 

^^à la fondation de Rome^ mais jusqu^au temps 
de César et à la guerre de Jugurtha. Il plaît aa 
Quadrio de dire que ce sujet n'y est pas mal 
traité (i); il Test à peu près du même style que 
VAncroja et les autres poëmes de cette nature 
dont nous avons ci-devant parlé (2). L'auteur , il 
est vrai , nWblie pas de marquer le passage d'un 
chant à l'autre , par la manière dont il finit et dont 
il commence ; mais s'il a cette partie des formes 
du roman épique, il n'a aucun des agréments que 
l'imagination trouvequelquefois dans ceux mêmes 
qui n'ont d'autre mérite que de la frapper ou 
de la surprendre. Les événements y sont liés et 
amenés sans art , et tels à peu près qu'ils se suc- 
cèdent dans Dictys de Crète et Darès de Plirygie, 
puis dans Virgile et dans les historieijs de Rome. 
C'est la fable , sans ce qui amuse > et l'histoire 
sans ce qui instruit. 

Ce fut encore aux formes du poème romanesque 
que le laborieux Louis Dolce (3) eut le courage » 
ou si l'on veut la patience de réduire le même su- 
jet , qu'il tira de V Iliade et de V Enéide tout en* 
tières» sous le titre de V Achille e FEnea (4). Il 

(i ) //» versi italianinon malamente questo soggetiofu trattaio 
nel seguente romanzo ; il Trojano, etc., t VI , p. 475* 
(a) Ghap. IV de cette secoude partie. 

(3) Voy. ci-dessus, tom. IV, p. 532 et ^iv. 

(4) L'Achille e VEnea ai messer Lod. Dolce , dove egli ies^ 
sendo l'hisioria délia Iliade d'Homero a quella deW Enéide 

lé. 



4 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

divisa cette immense matière en cinquante-cinq 
chants., qui ont tous pour exorde quelques 
fnaximes philosophiques, renfermées le plus sou- 
vent dans une seule octave , et finissant tous par 
ces renvois au chant suivant ^ qui ne donnent pas 
toujours le désir de voir le chant suivant com« 
mencei% Son style est sans doute beaucoup meil- 
leur ; ^ manière est sage, sa narration claire et 
facile ; mais cinquante - cinq chants sont bien 
longs (i). 

L' Ulisse (2), dans lequel le même auteur mit en 

di Firgilio , Amhedue Vha dwinamente ridotte in oUava rima , 
Yinegia, 1572, in-4"- 

(1) n n'y en a pas moins de vingt-qualre pour la seule Enéide y 
dans un roman épique beaucoup plus anden , tire' du poëme de Vir- 
ale, ^lab dont l'action , à la vëritë, se continue jusqu'après la mort 
de César , et même , si l'on en croit le titre (car je Q'âi pu me pi*ocurer 
ce bel ouvrage ), embrasse jusqu'au temps de l'auteur. Chacun des 
cbants a pour exorde une invocation à la manière des romans. Ce 
n'est point, dit le Quadrio, t. VI, p. 476, une traduction de 
V Enéide, mais V Enéide transformée en roman. L'auteur est in- 
connu. Voici le titre du poëme : Incomincia il Ubro de lofamoso 
et ecceUente poeta Firgilio Mantovano , chiamato la Eneida 
volgàre , Tiel quale si narrano li granfacti per ksi descriptif et 
appresso la morte di Cesare imperadore , con la morte di tutti 
li gran principi , e signori di gran fama li quali a li di nostrc 
sono stati in Italia , corne leggeTido chiaramente potrai inten- 
dere, La date' de l'édition placée à la un est : Cologne, si 5 décembre 
1491, in-4°. 

(2) U Ulisse di M. Lod. Dolce da lui tratto dalV Odissea 
âkEomero e ridotto in oltaya rima, Vinegia , i575, in-4°. 



F" 



D'1TALTE»PART. II, CHÀP; XT. 5 

yÎDgt chants tout le sujet de Y Odyssée^ porte 
moins de ces signes auxquels on reconnaît le ro^ 
xnan épique. Aux débuts de< chant ^ point do 
maximes » point d^exordes ^ le récit continue sim- 
plement comme dans les poèmes héroïques», et le 
premier chant même commence sans invocation ^ 
sans exposition. 4< Tous les Grecs étaient retour- 
nés dans leur patrie » et avaient reisa leur terre 
natale * tous ceux du moins qui«ivaient échappé 
à la mort et que le fer des Troyens Bravait pa» 
Bioissonnés(i).. » Mais à la fin de tous les chants, 
Tauteur met encore le cachet du genre romanes** 
C|ue^ en s*interrompant lui-même,. en congédiant 
son auditoire » et le renvoyant à Tautre chant.. 
^ Télémaque s*est mis au lit ;: qu'il y reste : pour 
moi, je veux le laisser là pour ne pas ajouter 
d'autre papier à^cette feuille (2) ;. le soleil vient 

de se coucher dans TOcéan , Homère faisant ici 

• 

une pause, je suspendrai aussi nu>u chant (3)^ ^ 
Tantôt c'est : mais pour que la longueur de ce 
vécit ne vous ennuie pas , j^ raconterai le reste 
une autre fois (4).^ tantôt : c'est ce que je vous 



(i) Eremo tutU i Greci ritomaîi 

A le lor patrie f a le mUie coniradej etc. 

(CI, st. ijy 

(1) Fin du e. I. 
(3) ~ da c. Ilk 
(4)— docIV. 



6 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

reserve pour Tautre chant, si vous voulez Tenten* 
dre (i), et tantôt : ce qui arrive ensuite à ce 
Baron invincible ( et notez bien que ce Baron est 
Ulysse ) , est écrit dans Tantre chant, pour votre 
plaisir (2)*; ainsi du reste. Ces formes peu homé- 
riques soQt des disparates d^autant plus étranges , 
que daus tout le cours de sa narration , le ton de 
Tauteur est le plus sérieux du monde. 

Dans deux autresgrands poèmes, qui parurent 
de son vivant , il traita du moins des sujets abso« 
lument romanesques ; il choisit deux héros dont 
les aventures fabuleuses fout suite au roman des 
AmadiSj Palmerin d'OHve et Prinialoon , son 
fils (3). Chacun d'eux fut le sujet d'un véritable 
roman épique , Tun en trente-deux et l'autre en 
trente- neuf chants. 11 les publia l'un après l'autre , 
à une seule année d'intervalle (4). Cette facilité 
parait merveilleuse ; mais le merveilleux dispa- 
raît, quand on voit combien le style de ces deux 
poèmes est faible , traînant et peu Iravaillé. Ce 
n'est absolument que de la prose rimée ; et 
n'ayant eu d'autre peine que de versifier les 
traductions en prose itçUieune de deux romans 

(0 Fin du C.V. 
(Cl) — du c. VI. 

(5} Je parlerai des Ainadis dans le chapitre suivant. 
(4) Palmerîno di Oliva, Vcnczia , 1 5Gi , in-4'*.; Prlmaleone 
ff^îiuolo del Re Palmerino , Venezia , 1 56i , in-/|". 



■ 



D'ITALIE, PART. 1I,CHAF.XI. 7 

espagnols, il n'est pasélonnantquedansune langue 
anssi abondante en rimes , Tauteur ait pu fournir 
deux fois, en si peu de temps, une si longue carrièi*e. 

Quant au fond même de ce double sujet, il 
n'est pas d'un intérêt assez vif pour racheter la 
faiblesse de l'exécution. Pigmalion , roi de Macé* 
doine , mais roi de la façon du premier auteur de 
ces romans , eut un fils nommé Florendo ^ qui 
devint amoureux d'Âgriane, fille d'un empereur 
de Constantinople. L'intelligence des deux amants 
eut des suites. Pour les cacher , Agriane fit por- 
ter sur la montagne d'Olive l'enfant dont elle ac- 
coucha en secret. Enveloppé dans une corbeille ^ 
il- fut suspendu aux branches d'un palmier. Un 
villageois qui vîqt à passer » ayant entendu les 
cris de cet enfant , en eut pitié , te détacha du 
palmier , l'emporta dans sa maison ,. et ne sachant 
de quel nom l'appeler^ lui donna celui de Pal- 
merin d'Olive, à cause de l'arbre et de la monta- 
gne où il l'avait trouvé. Agiûane fut ensuite ma- 
riée avec Tarise, roi usurpateur de Hongrie; 
mais Florendo attaqua ce roi , le tua , et recon- 
quit tous ses droits sur sa chère Agriane. 

Palmerin , leur fils ^ avait montré dès sa pre- 
mière jeunesse un courage à toute épreuve. Ins- 
truit de bonne heure que le paysan qui l'avait 
recueilli n'était point son père , il était allé cher* 
chéries aventures. 11 mérita d'être armé cheva- 
lier en Macédoine par Florendo y son père, qui 



Q HISTOIRE LITTÉRAIRE 

ne le connaissait pas, et se couvrit de gloire danf 
des expéditions périlleuses et lointaines. Point de 
chevalier sans une maîtresse; Palmerin prit pour 
la sienne la fille de Tempereur d* Allemagne, prin* 
cesse très belle et très tendre , mais qui , par mal- 
heur, n^avait pas un nom très poétique : elle s*ap- 
pelait Polinarde. C^est pour lui plaire que. Palme- 
rin fit des exploits et entreprit des guerres à ne 
point finir. Une de ses expéditions fut de délivrer 
Florendo et Agriane d*une prison où ils avaient 
été jetés après que Florendo eut détrôné et tué 
son rival , le roi usurpateur do Hongrie. C'est 
après cet exploit qu'ils reconnaissent Palmerin 
pour leur fils. L'empereur de Constantinople ayant 
enfin consenti au mariage de sa fille Agriane avec 
jP/i97Te»fito , Terâpereur d'Allemagne consent aussi 
à donner Polinarde sa fille au brave Palmerin 
d'Olive. Palmerin finit , après bien d'autres ex<« 
ploits , par succéder à son père et à son beau^ 
père , sur le trône de Macédoine et sur celui de 
Constantinople ; et ce fut un des plus grands et 
des plus glorieux empereurs qu'ait eus la Grèce ^ 
quoiqu'il ne soit pas fait la moindre mention de 
)ui dans l'histoire du Bas-Empire. 

Son fils Primaléon ne fit pas de moins belles 
choses. Le nom de sa maîtresse n'était pas beau-^ 
coup plus heureux ; mais Gridonie avait autant 
de beauté qu'en avait eu Polinarde ^ et Primaléon 
fit pour Tphtenir tout ce que l'amour et la v;\levir 



D'ITALIE, FART. ÏI, CHAP. XI. 9 

faisaient alors entreprendre. Devenu son époux ^ 
il gouverna long«temps la Grèce sous les ordres 
de Palmerin son père» soutint Thonneur de sa 
couronne dans des guerres terribles , qn^il par* 
vint à terminer heureusement; et, devenu héri- 
tier de son trône , il le fut aussi de sa gloire. 

Tel est , en peu de mots , le sujet de ces deux 
' poèmes , dont les embellissements sont , comme à 
Tordinaire , de grands combats, Aes tournois, des 
dragons, des géants, des enchantements et des 
fées. Ils méritent peu qu'on s'y arrête ; et , soit 
par les vices du sujet même , soit par la faute du 
poète , on parle peu de Palmerin et de Primaléon , 
et on les lit peut-être encore moins. 

Quoique les sujets de tous ces poèmes puissent 
être appelés imaginaires, il en est cependant à 
qui Ton peut plus strictement donner ce nom , 
parce qu'ils ne roulent sur aucune tradition, 
même romanesque, mais sur des aventures parti- 
culières et des histoires d'amour prises dans la 
vie commune , et qui sont le plus souvent de pure 
invention. Tel est celui de Gaspard Yisconti, 
poète lyrique de quelque réputation au quinzième 
siècle (i), que l'on joint ordinairement à VUnico^ 
au Nottumoj à V Ahissimo ^^ovlv marquer dans 



(011 était de Milan, et en faveur auprès du duc Louis Sforce 
et de la ducbesse Béatrix. Ses poésies sont intitulées : Bime del 
Tnagnîfico mçsser Gasparo FisconU. Mediolani, 149^; in-4'. 



10 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

rhistoîre de la poésie une époque de décadence* 

11 raconta en huit livres, et en ottava rima^ les 
amours de Paul Visconti , son parent , avec une 
belle Daria ( i ) , qui n'est connue que par ce 
poëine y et par conséquent ne Test guère , attendu 
qu'on le lit peu. 

On lit un peu davantage, et du moins par cu- 
riosité, un antre ix)man du même genre, dont le 
titre est Philogine ;\e sujet, les amours d'Adrien 
et de Narcise(2)j YauXeur ^ Andréa Bajardoovk 
Bajardis C'était )jin genlilhomme parmesan, qui 
se distingua dans sa jeunesse par son adresse et 
par sa force dans les tournois et dans tous les exer< 
cices chevaleresques , et qui fut capitaine d'une 
compagnie d'hommes d'armes sous notre roi 
Louis XII. Il le suivit en France, vécut à sa cour, 
et fut honoré à Paris , par ordre du roi , d'une cou- 
ronne de laurier. 

Ce brave chevalier cultivait les lettres et sur- 
tout la poésie. Il avait aussi composé en prose un 
traité de Toeil, un autre de l'esprit, et un roman 

{i) De dui Amantiy poema di Gasparo Fisconti y Miiano, 

j 49^1 y în-4'\; 1495, idem, 

(2) Voici le litre entier : lÂbro d'arme e dUamore nomato Pin- 
LOGiNE^ nel quai si traita d*Hadriano e di Narcisa , dell& 
Rostre e guerre faite per lui e de moite altre cose amorose e 
degne : composta per il magnifico cavallero messer Andréa 
Bajardo da Parma , clc. , Parma, i5o8, in-4°* "— Yinegia^ 
i53o. — /àiVf. , 1547. 



D'ITALIE, PART. II, CHAP. XT. ir 

dont la trompe ou le cor de Roland était le sujet. 
Un recueil de ses sonnets qui courait manus- 
crit (i), ayant été lu par une dame à qui san^ 
doute il ne pouvait rien refuser, elle voulut abso- 
lument qu'il composât un traité ou un roman 
d'amour, où il put mettre en action les senti- 
ments répandus dans ce recueil de poésies. Ce fut 
pour lui obéir qu'il écrivit ce poêrae.. Il l'intitula 
Philogine , c'est-à-dire ami des femmes. Sous le 
nom d'Adrien et de Narcise , il y raconta ses pre- 
mières amours. Adrien, jeune guerrier d'une 
haute naissance , étant à l'église , par uii beau jour 
de la Pentecôte, y voit Narcise, belle et très ai- 
mable veuve de vingt ans. Elle le voit aussi. L'a- 
mour naît entre eux de ce premier regard. Les 
tourments qu'ils ont a souffrir, les obstacles ù 
vaincre, les ruses des serviteurs qu'ils emploient, 
les doux entretiens qu'ils se procurent, les faits 
d'armes qu'Adrien entreprend pour sa maîtresse , 
enfin tous les petits ou grands accidents qui peu- 
vent naître dans une intrigue amoureuse , et qui so 
terminent par l'union désirée des deux amants, 
forment toute la matière du poëme. 

Il est divisé en deux livres, mais à l'imitation 
èxx Roland amoureux j chacun de ces livres est 
subdivisé en chants; le premier en contient sept 

(i) Ils ont clë imprimes à Milan en 17 50 , par Fr. FogUazzi^ 
avec des Mémoires sur la vie de l'auteur. 



ï2 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

et le second cinq. Chacun des chants commence» 
ainsi que le premier, par une invocation à Véuus* 
Il n^ en a qu*une dans Lucrèce, mais Venus du4 
en être plus contente que des sept invocations de 
Bajardi. Tous ses chants se terminent, non par 
deux ou trois vers, comme dans la plupart des 
autres poèmes romanesques^ mais par une octave 
entière, où il annonce que sa narration est inter- 
rompue et qu^il la reprendra le lendemain. Le 
style de ce poète est simple et clair , mais dë-^ 
pourvu de grâce, de force et de coloris. 

C^est encore un roman fout imaginaire que 
les Amours de Paris et de Vienna , mis en dix 
chants et en octaves ^avMario Teluccini^ surnom- 
mé il Bemiaj à qui Ton doit un plus longpoëme 
sur les Folies du neveu de Rodomofit (i) ; mais 
ce n'est que la traduction en vers d'un vieux ro- 
man français, dont il avait paru vingt ans aupa- 
ravant une traduction en prose (2). On ne peut 
appeler des poëmes , mais simplement des Nou- 



(1) Voyez ci-dessus, t. IV, p. 557 , et ^*^te i. Le litre de ce 
roman-ci est : Innamoramenlo di doi Jidelissimi amanti Paris & 
^ Vienna j avec figures, et sans nom d'auteur ] Geuova, 157 1 , ia- 
4**. ; Vcnezia , 1577 , in-S". 

(a) Sous le simple titre de Paris e Vienna ^ Vcnezia, i549, 
in-8**. Ce même roman a cte remis en vers et en oitava rima , dans 
le siècle suivant, sous le même titre, par un certain Angelo Al-- 
hani d'Orvicte , Roma^ i(îa6, in-12. 



D'ITALIE, PÀKT. II, CHAP. XL i3 

Telles en ^ers V Histoire de Gentil eu Fidèle ( i) , 
.quoiqu'elle soit d'un littérateur célèbre , Lilio 
Giraldi Cinùio; et celle d^Octineleù de Julie (2) 
dont Fauteur est inconnu; elV Histoire lamen^ 
table, amoureuse j antique et exemplaire de 
Pirame et Thisbé- (3) ; et à plus forte raison la 
Brune et la Blanche (4) ; et la Nouvelle de ma^. 
dame Isotte de Pise (5) ; et celle de la prudente 
Flaminie(6); et Y Histoire du jaloux, oà Von 
raconte les grands tourments et les excessives 
douleurs que souffrent nuit et jour ceux qui 
tombent dans cette infortune (7). 



(i) Za leggiadra istoria di ZentUe e FeiéUj sans nom de 
lîeu et sans date , mais imprime , selon toute apparence ^ à Venise , 
Ters La fia du quinzième siècle. 

(2) Incomincia la historia di Octinelîo et Julia , in ottava 
rima , in-4^. , sans nom de lien et sans date, mais du commence- 
ment du seizième siècle. 

(5) Piramo 6 Tisbcy historia compassionevole , amorosa, 
anUchissima , et esemplarcy Milano , sans date y in-4°- 

(4)Xa Bruna e la Bianca y in-S'*. y sans date et sans nom de 
TÎlle y mais imprime à Sienne. 

(5) Novella di madonna Isotta de PUaydove si comprende 
la sapienza d^un Giovane nel corregger la superha moglie, 
composta per Andréa FolpinOy cosa ridicolosa epiacevole, 
Treviso , in-4'*« > ^^ns date. 

(6) Flaminia prudente y composta per capriccio da Paolo 
Caggio , Palermitano , Yenezia, i55i , in-8*^. 

(7) Istoria del Geloso , neUa quale si narra i grandi affannî, 
cd eccessivi dolori che di e notte patiscono quegli injelici che in 



14 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

Mais il est temps de quitter ces petits objets et de 
jeler les yeux sur deux véritables romans épiques 9 
recommaadables par le nom et la réputation de 
leurs auteurs, et d'autant plus remarquables qu'ils 
sont à peu près les seuls qu'aient fournis à l'Italie 
deux branches de romans qui ont eu tant de yo* 
gue, et produit tant et de si gros volumes en France 
et en Espagne, la Table ronde et les Amadis. 

Les deux principaux sujets tirés de la Table 
ronde, Lancelot du Lac et Tristan le Léonois, 
furent connus de très bonne heure en Italie par 
des traductions en prose de nos vieux romans 
français. Mais ees deux fables intéressantes n'y 
inspirèrent long-temps aucune Muse, et ne furent 
mises qu'assez lard et très imparfaitement en vers. 
Les amours de Lancelot et de la belle Genèvre , 
déjà célèbres au temps du Dante, comme on le 
voit dans son admirable épisode de Francesca da 
Himini^ ne reçurent les honneurs du roman épi- 
que in ottava rima (i) , que d'un Niccolo Af^os- 
tinij qui n'est pas le même que le mauvais conti- 



talcaso si abbattono, (fon i grandissimi lamcnti, etc., Firenze 
Pistoja , iii-4''. , sans date. 

(1) Lo' Innamoramento di Lancilotto e di Ginevra nel quaîe 
si trattano le orribili prodezze , e le slranc venture di tutti i 
cavalieri erranti dclla Tavola rilonda , lihri due , Vcntzia , 
i55 1 , in-4°. ; Uhro terzo eduhimo , de. , Vcnezia, i S'iO, în-'j"., 
configure, A^nstini iic put pas Icrminer ce troisième livre , et ce 
fulil/orco Guazzo ^ui rpcbeya. Un mciUciLi- poète, Erasmo di 



D'ITALIE, PART. II, CHAP. XI. i5 

Duateur du Bojardo^ raais qui n*est pas meilleur 
que lui. Il n^ eut qu^un mauvais petit poëme 
anonyme sur le beau sujet des amours de Tristaa 
et de la belle Iseult (i); mais ce fut enfin un véri- 
table poète qui traita cette chevalerie de la Table 
ronde, quand YAIamanni, réfugié en France » 
composa son Girone il Cortese , d'après un vieux 
roman , 'célèbre dans notre ancienne littérature* 
Liuigi Alamanni était né à Florence, le 8 oc- 
tobre 1496; d*une ancienne famille noble (2). Il 
fit ses études dans Timiversité de sa patrie, et eut 
pour maître le savant Cattani da Diaceùùo. Ses 
progrès furent au-dessus de son âge. A peine sorti 
du collège , il fut admis à de savantes réunions 
qui se formaient dans les jardins de Bemardo 
Ruccellaj\ vestes de cette ancienne académie pla- 
tonicienne qui avait fleuri sous les auspices de 
Laurent de Médicis. li y acquit Tamitié de la plu- 
part des savants qui la composaient, et surtout 
celle du Trissin qu^il regarda toujours comme 

Vahasone^ dont nous verrons un fort bon poëme sur la chasse^ 
entreprit de remettre en vers tout ce roman ; mais , quelle que f At 
la cause de cette interruption, il s'arrêta au quatrième chant , et cet 
ouvrage est reste imparfait. Il est intitule : / quattro primi canti 
del LancilottOy Venczia , i58o, in-4^- 

(1) Innamoramento di M, Tristano e di madonna Isotta , 
in -4'*. , sans nom de lieu et sans date. 

(•2) Son père , Pietro di Francesco Alamanrd , et sa mère, GU 
Tieyra Paganellij eurent cinq autres fils. 



i6 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

8on maître. Marié dès Tàge de vingt -un ans(i)t 
le bonheur dont il jouissait fut bientôt troublé. 
Le cardinal Jules de Médicis gouvernait alors 
la république de Florence. Le père de^ Luigl était 
très attaché au parti des Médicis , et le jeune 
* poète était lui-même en faveur auprès du cardi* 
liai ; un désagrément qu'il éprouva changea ses 
sentiments et sa position. Dans la fermentation 
où Florence était alors, le cardinal avait défendu 
le port d'armes , sous peine d'une assez forte 
amende; VAlamanni fut pris en contravention 
pendant 1^ nuit, et obligé de pay er Tamende, quel- 
ques réclamations qu'il pût faire. Son ressenti* 
ment fut profond: il se lia avec d'autres mécon- 
tents, et lorsqu'à la mort de Léon X, il se forma 
une conjuration pour secouer le joug des Médi- 
cis (2) , il y entra des premiers. 

Le mauvais succès de cette entreprise le força 
de s'enfuir précipitamment de Florence (3). U se 
relira d'abord chez le duc d'Urbin, et ensuite à 
Yenise. où il reçut le meilleur accueil dans la mai* 
son de Carlo Capello, sénateur, ami des lettres et 
qui les cultivait lui-même. Condamné comme re- 
belle à une amende de 5oo florins d'or, ses craintes 
se portèrent plus loin lorsqu'il vit le cardinal Jules 

(i)E!ii5i6. 

(2) Voyez Farchij Segni^ Nerli^ et tous ks historiens de 
Florence. 

(3) Mai i5ia. 



D'ITALIE, PART. II, CHÀP. XL 17 

devenu pape sous le nom de Clément VU (i) ; et 
ne se trouvant pas en sûreté à Yenise , il voulut se 
retirer en France , avec Zanobi Buondehnonte 
son ami , son complice et compagnon de son exil* 
Ils furent arrêtés à Brescia, et mis en prison à la 
demande du pape ; mais CapeUo Tayant appris » 
employa si bien son crédit et les moyens que 
lui donnait sa fortune, qu*il parvint à les faire 
échapper. 

Alors YAlamanpi commença une vie errante* 
Accueilli en France avec distinction par Fran- 
çois P'm il eut part aux bonnes grâces et aux 
libéralités de ce monarque. En i525, il. essaya 
de se rapprocher de sa patrie ; étant en mer aux 
environs de Tile d*£lbe, il fut attaqué d'une 
maladie dont il fut sur le point de mourir. Il était 
à Lyon au commencement de Vannée suivante* 
Il alla ensuite à Gènes (2) , où il demeura quel« 
que temps. Enfin la fortune parut s'adoucir en sa 
faveur. L'armée de Charles-Quint s'empara de 
Rome (3) : le pape était assiégé dans le château 
Saint- Ange : Florence se souleva , chassa les Mé-« 
dicis et rappela ses citoyens exilés. lAAlamanrU 
rentré dans ses foyers , ne songea d'abord qu'à se 



(i)Eai523. 
(a)£Qi5a6. 
(3) En 15^7. 
T. 



t8 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

livrer à son goùt pour la poésie ; mais dans les 
orages politiques qui peut se flatter de n^étre pas 
arraché à depaisibles études ? Dans une assemblée 
des principaux citoyens , où Ton examinait si Flo« 
rence devait rester liguée avec le roi de France 
contre l'empereur, ou tâcher de se réconcilier 
avec le pape et de renouveler avec Tempereur les 
anciens traités, VAlumanni fut appelé , malgré sa 
jeunesse , et quoiqu'il n'eût aucun emploi public. 
Frappé des dangers que courait sa patrie en res- 
tant attachée à la France, dont les affaires n'a- 
vaient jamais pu se rétablir depuis la bataille de 

r 

Pavie f il soutint l'opinion d'une ligue avec l'em- 
pereur , dans UQ discours que le Varchi rapporte 
au cinquième livre de son histoire. 

Rien déplus intéressant que le portrait du jeune 
poète tracé par ce grave historien. « Louis Ala* 
manniy dit-il, outre la noblesse de sa maison , 
outre la grande réputation que ses études, ses tra- 
vaux assidus, et principalement ses poésies eu 
langue toscane lui donnaient déjà dans les lettres, 
avait un extérieur très agréable , un caractère 
plein de douceur, et par dessus tout un ardent 
amour de la liberté. Après qu'on eut délibéré 
quelque temps, et ouvert différents avis selon la 
diversité des opinions et des partis , lorsqu'on le 
pria de dire son opinion sur cette affaire et sur ce 
qu'exigeait en général le salut delà république, 
il se leva en rougissant, se découvrit avec les- 



D^ITALIE, PART. II, CHAP. XI. 19 

pect (i)^ et tout le monde ayant fait silence et 
tenant les yeux attentivement fix.ës sur lui, il parla 
ainsi ^ non pas avec une voix forte (car il Tavait 
aussi faible que son esprit était distingué ) , niais 
avec beaucoup de grâce. » 

Ce discours, très long dans ^^roA/,' paraît, com^ 
me ceulc de Tite-Live, appartenir plus à Thistorien 
qu^au personnage : mais si toutes les paroles ne 
sont pas de XAlamanni^ le fond en est sans doute. 
On a vu quelle fut son opinion. L*avis contraire 
Tajant emporté , on répandit le bruit qu^il avait 
parlé en faveur des Médicis ses ennemis, contre le 
roi de France son bienfaiteur. Devenu suspect au 
parti populaire , il séjourna moins à Florence, et 
fit à Gênes de fréquents voyages. Il y était en 
1627, lorsqu'une armée 'française et vénitienne 
s^étant approchée de Lîvoume, il fut nommé com- 
missaire général pour le logement et Tapprovî- 
sîonnement des troupes , emploi qu'il accepta et 
qu'il remplit avec beaucoup de zèle. Peu de temps 
après , Florence ayant armé tous ceux de ses ci- 
toyensqui étaient entre dix-huil et trente-six ans, 
VAlamanni prit les armes. Il fit cependant de 
nouveaux efforts pour engager les Florentins à 
traiter avec l'empereur. Il y était excité par le 

(i) Le texte dit : E il cappuccio di testa reuerentemente caua* 
tosi; ce qui prouve que les Florentins portaient encore le capuce 
au seizième siècle. 

2.. 



âo HISTOIRE LITTÉRAIRE 

célèbre André Dorîa, le libérateur de Gènes, qui 
avait conçu pour lui beaucoup d'amitié; mais le 
parti français étant toujours le plus nombreux et 
le plus fort dans le conseil , YAlamanni se rendit 
inutilement plusieurs fois de Florence à Gènes et 
de Gènes à Florence. Doria partit alors pour TEs- 
pagne avec ses galères ; il y conduisit YAlamanni^ 
qui ne tarda pas à être instruit de ce qui se tra- 
mait enti*e le pape et Tempereur contre la liberté 
de Florence. Il expédia aussitôt de Bàrcelone*ua 
brigantin pour en avertir son gouvernement ; mais 
on n'en voulut rien croire» et on lui sut mauvais 
gré de ce service. 

Cependant Charles-Quint s'étant rendu à Gènes 
avec la flotte de Doria, les Florentins , revenus trop 
tard de leur aveuglement , nommèrent quatre am- 
bassadeurs pom' se rendre auprès de lui , et char- 
gèrent YAlamanni d'en prévenir l'empereur et 
de le disposer à les recevoir. Ces ambassadeurs ne 
purent rien obtenir. Le sort de la malheureuse 
Florence était décidé. Les troupes du pape et de 
l'empereur en pressaient le siège; les assiégés » 
réduits aux dernières extrémités, furent enfia 
obligés de se rendre (i) , et de recevoir pour maî- 
tre Alexandre de Médicis. Les principaux du parti 
populaire furent condamnés^ les uns à la mort ^ 
les autres au bannissement. UAlamanni fut exila 



(i) Août i53o. 



D'ITALIE, PART. II, CHAP. XI. ir 

en Provence ; mais bientôt après , sous prëtelte 
qa*il observait mal son ban , on lui fit son procès 
comme rebelle. Ayant donc perdu Tespoir de ren- 
trer dans sa patrie, il résolut de se fixer en France. 
Il trouva dans François l^''. un généreux protec- 
teur. Ce roi^ dont la véritable gloire est d'avoir 
été pour nous le restaurateur des lettres, donna 
au poète florentin des emplois lucratifs, le décora 
du cordon de S. Michel , lui procura enfin un re- 
pos honorable dont plusieurs de ses meilleurs ou- 
vrages furent le fruit. Ce fut alors qu'il publia en 
deux volumes le recueil de ses poésies toscanes ( i )» 
qu'il dédia au roi. 11 lui dédia de même son beau 
poème didactique de la Coltivazione ^ qu'il fit 
imprimer environ quatorze ans après (2). 

Malgré les avantages dont il jouissait en France, 
il désira revoir Tltalie. Il y fit un voyage en iSSy. 
Le duc Alexandre et le pape Clément YII n'étant 
pluS; il espéra , mais en vain, la fin de son exil. Il 
resta plus d'un an 4 Rome , se rendit ensuite à 
ïfaples ; puis revenant sur ^es pas , il reprit le che- 
min de la Lombardie. En passant à la vue du ter- 
ritoire de Florence, en touchant, comme il le dit 
dans un fort beau sonnet (3) , cette terre qu'il 



(i)Lyon, i532. 
(2) Paris, i546. 

(5) Ce sonnet ne se trouve point dans les Œuvres de VJflamanm\ 
mais dans un recueil intitulé : Rime diverse di moltiecellentissimi 



M HISTOIRE LITTÉRAIRE 

avait trop aimée, il se sentit profondément énin« 
Ferrare, Padoue, Mantoue Tarrétèrent quelque 
temps. De ]à il revint en France , où la faveur de 
François I^'. Tattendaît. Lorsque ce roi voulut en* 
voyer un ambassadeur à Charles-Quint en Ës« 
pagne , après la paix de Crespi ( i ) » ce fut de 
VAlamannit^'û fit choix. Une circonstance par- 
ticulière rendait ce choix singulier, et produisit 
une scène assez piquante cintre Tambassadeur et 
l'empereur. Long-temps auparavant , XAlamanni 
avait adressé à François I*'. un dialogue allégo- 
rique entre le coq et Taigle, // G allô e ÏAquiLa^ 
dans lequel le coq^ emblème du roi de France, ap« 
pelait Faigle » qui désignait Tempereur , 

Aquila grifagna 
Che per fia éUvorar due becchi porta y 

Oiseau de proie , qui porte deux becs pour dévo- 
rer davantage. Charles connaissait ces vers. Dans 
Taudience où VAlamanni lui fut présenté, au 

tOAtoriy Venezia , i549; i^'S^ , K II > p« 49* H commence par ces 
deux vers : 

lo ho varcato il Tebro , e muovo i passif 

Donna gentil , sovra le tosche rive. 
Et finit par ce tercet : 

Quinci dicofra me : pur giunto io sono 

Dopo due lustri almen tra nùei viciai 

A toccaril terren che troppo a m ai, 

(i) En 1544, 



D'ITALIE, PART. II, CHAP. XI. 23 

xniliea d'une cour nonJ>reuse , Tambassadeur fit 
I éloge de l'empereur, eu orateur ou méiHe ea 
poète* 11 commença par le mol Aqiiila plusieurs 
de ses périodes. Quand it eut fini, Charles qui Ta* 
vait écoute avec beaucoup d'attention et Fœil 
continuellement fi&é sur lui ^ se contenta de ré* 
pondre : 

Aquila grifagna 
Che perpiu dWorar due becchi porta. 

Tout autre en aurait peut-être été troublé; mais 
VAlamanni reprit, sur Je-charap d'un air grave : 
i< Puisque ces vers sont parvenus jusqu'à V. M. , 
je lui déclare que [e les ai faits, mais en poète, à 
qui la fiction appartient; maintenant, je lui parle 
en ambassadeur, à qui le mensonge n'est jamais 
permis. Il me le serait moins qu'à tout autre, puis- 
que je suis envoyé par un roi dont la sincérité est 
connue, à un monarque aussi sincère que l'est 
V. M. J'écrivais alors en jeune homme; aujour- 
d'hui je parle en homme mûr. J'étais indigné de 
me voir chassé de ma patrie par le duc Alexandre ,. 
gendre de Y. M. Je suis maintenant libre de toute 
passion et persuadé que V. M. n'autorise aucune 
injustice. » Cette réponse aussi sage que spiri- 
tuelle, plut beaucoup à l'empereur. 11 se leva, 
mit une main sur l'épaule de l'ambassadeur ^ et lui 
dit: «Vous n'avez point à vous plaindre de votre 
exil, puisque vous avez trouvé un protecteur tel 
que le roi de france , et que pour Thomme de ta- 



24 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

lent tODt pays est une patrie : c'est le duc de Flo- 
rence ( I ) qu'il faut plaindre d*aToir perdu un gen- 
tilhomme aussi sage , et d'autant de mérite que 
TOUS. » Dès ce moment YAlamanni fut traité 
avec la plus grande distinction dans cette cour ; 
et ayant obtenu tout ce qu'il demandait au nom 
du roi, il partit comblé d'honneurs et de présents* 
François P'. moui*ut eu i547 » ^^ ^^^ Henri II 
n'eut pas moins de bienveillance que lui pour 
notre poète. Il l'engagea à terminer son poème de 
Girone il Cortese • dont François V^. lui avait don- 
né le m\àXA^ Alarnanni publia ce poëme l'année 
suivante» et le dédia au nouveau roi. Ce prince 
l'employa comme avait fait son père, dans plu- 
sieurs négociations. Il Tenvoya à Gènes (2) , pour 
engager cette république dans ses querelles avec 
Charles- Quint; mais toute l'adresse du négocia- 
teur fut inutile , et il revint sans y avoir pu réus- 
sir. Il ne devait plus revoir sa chère Italie. Cinq 
ans après 9 il était à Amboise avec la cour, lors- 
qu'il fut attaquéd'une dyssenterie dont il mourut, 
âgé de soixante ans et demi (3). 

Il avait été marié deux fois. Baptiste , Tainé des 
deux fils qu'il avait eus de sa première femme , 



(i) Cctail alors le jeune Cosme de Me'dicis qui avait succé le au 
duc Alexandre, assassiné par Lorenzino. 
{1) En i55i. 
(5) i8avrai556. 



D'ITALIE, Pkur. II, chap. XI. a5 

iSt forlunedans l'état ecclésiastique. 11 fut abbé 
de Belleville, éveque de Bazas, et ensuite de Ma- 
çon. Le second, nommé Nicolas, fut chevalier de 
Tordre de St.-Michel et capitaine des gandes du 
roi. C'est de celui-ci que sont sorties les diffé- 
rentes branches de cette famille qui ont existé , et 
qui existent même encore , en France et jusqu'en 
Pologne. (ï) 

Quoique marié et père de famille , VAlamanni 
aima , ou parut aimer plusieurs femmes , peut-être 
seulement pour en faire le sujet de ses vers, car il 
arrive souvent que les poètes placent dans leur 
imagination une maîtresse, comme les peintres 
posent devant leurs yeux un modèle. On voit dans 
ses rime^ ou poésies lyriques, une Cinihie et une 
Flore tout à la fois. Pendant son séjour en Pro- 
vence , il ne trouva point de beauté capable de le 
fixer. Il en dit, dans une de ses satires, des rai- 
sons qui ne sont pas flatteuses pour les manières 
€t pour l'esprit des Provençales de ce temps -là. 
Une seule fit sur lui quelque impression , et lui 
donna des espérances; mais il s'aperçut bientôt 
qu'elle se jouait de lui^ et rompant avec elle, il 
aima mieux reprendre en imagination les fers de 
quelques beautés italiennes. 

11 porta surtout ceux d'une belle Génoise , qu'il 

(i) Voyez l'Histoire généalogique des familles de Toscane y par 
le P. GamuTTÎni 



2G HISTOIRE LITTÉRAIRE 

désigne souvent sous le nom de Plante ligm^ienne^ 
Ligure Planta. On croit que son vrai nom était 
Larcara Spinola: on croitaussi qu^elle était pour 
quelquechosedans les fréquents voyages qu^il fit à 
Gènes, depuis les premiers dégoûts politiquesqu'il 
avait éprouvés à Florence. Il aima encore une cer- 
taine Béatrice j de la noble maison des Pii^ peut'- 
être pour avoir un rapport avec Dante , comme il 
s'était félicité d'en avoir un avec Pétrarque , en 
chantant sa Plante ligurienne « auprès de la Sor- 
gue et de Yaucluse. Au reste il ne paraît pas que 
toutes ces passions aient rien coûté aux belles 
dames qui en furent les objets: raison de plus 
pour croire qu'elles ne furent que poétiques, et 
qu'elles ne lui coûtèrent à lui-même que des vers» 
JJAlamanni est un des poètes qui font le plus 
d'honneur à l'Italie, et auxquels il est le plus 
honorable pour la France d'avoir offert un asy le. 
Son titre de gloire le plus solide est le poëme de 
V Agriculture y que nous trouverons au premier 
rang , quand nous en serons à la poésie didac- 
tique. Ses poésies diverses contiennent des élé- 
gies, des églogues, des satires, des sonnets, des 
hymnes, des sylves ou petits poëmes, une imi- 
tation en vers de XAntigone de Sophocle, etc. 
Ce recueil (i) , imprime à Florence presque en 

(i ) Opère toscane, iomo primo , Lus;duni 1 552 , in-8°. ; to- 
mo secondOf ihid, i533. Le premier volume fui réimprime à Flo- 



D'ITALIE, PART. ÎI, cnAP. XI. 27 

même temps qu'il le fut à Lyon , fut brûlé pu- 
bliquement à Rome, par ordre de Clément VU 9 
fians doute pour quelques traits amers répandu.*i 
dans les satires 9 mais surtout en haine de Fan* 
teun A Florence, un tnalheureux libraire s^é- 
tant avisé de le mettre en vente , fut condamné 
par le duc Alexandre à une amende el au ban- 
nissement. Un autre qui n*eu avait vendu que 
quatre exemplaires, n^en fut pas quitte à moins 
de 200 écus. Les traits satiriques contre Rome 
et contre Florence étaient accompagnés de quel* 
qnes autres contre les tyrans; et ces derniers tnnits 
auraient moins ressemblé à Alexandre, s^ilteut été 
capable de les pardonner. 

\JAlamanni laissa de plus une comédie inti- 
tulée Flora , des sonnets et d^autres pièces de 
vers épars dans différents recueils , des épi- 
grammes^ et le poème héroïque àeV Avarchide ^ 
qu'il fit dans les dernières années de sa vie , et 
qui ne fut imprimé qu'après sa mort. On voit 
dans tous ses ouvrages une grande pureté de 
style , de Télégance , et une extrême facilité , 
mais qui manque souvent de concision et de 
force. 11 écrivait rapidement, il improvisait même 
dans Toccasion, sur toute sorte de sujets, et c'est 
un des seuls improvisateurs italiens qui aient été 

rcnce la même année i552. Les deux volumes reparurent emcni- 
Llc, à Venise^ i533, ctiWif. 1542, iu-8". 



28 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

de véritables poètes. Il employa tout au plul 
deux: ans à composer Giron le Courtois ^ qui est 
en vingt-quatre chants , chacun de raille à douze 
cents vers et quelquefois davantage ( i )• 

Cepoëme est conduit avec art; Tordonnance en 
est plus régulière que celle des romans épiques ne 
Test ordinairement. Le poète n'y parle point en 
son [nom : point d*exordes au commencement des 
chants, ou plutôt des livres, car ce titre, seul 
connu des anciens, est rétabli (2) ; point d'adieux 
au lecteur à la fin , point de digressions. Le fil 
des événements est suivi; les aventures n'y croi- 
sent pas continuellement les aventures. Ce serait 
enfin un poème épique régulier , si la nature 
même de l'action et des incidents n'était pas toute 
romanesque. 

Dans son épitre dédicatoire à Henri 11 , datée 
de Fontainebleau , la plus longue qu'aucun poète 
épique italien ait mise au-devant d'un poëme (3), 
VAlamanni^ sans doute pour que ce roi fût plus 

(i) Gyrone il Cortese di Luîgi Alamanni^ al christianissimo 
et iiwittissiino re Arrigo seconda, Stampalo in Parigi da Ri^ 
naldo Calderio et Claudio suojigliuolo , 1 548 , in-4°< y Veueziai 

i549, >""4°*» ^^c. 

(2) Dans les éditions postërieures , on lit à chaque division du 
poëme canto 1°., canto a°., etc.; mais dans celle de Paris , qui 
est la première et faite sous les yeux de l'auteur, Ubro i^. , U- 
kro 2°., etc. 

(5) Elle remplit treize pages iu-4''* ^^^^ rediiion de Puis. 



D'ITALIE, PART. II, CHAP. XI. 2g 

en état de goûter les beautés et d'apprécier Tuti- 
lité da sien, fait toute Thistoire d'Artus, roi de 
la Grande-Bretagne et de Tinslitution de la Table 
ronde ; il en faîjt connaître les principaux che- 
valiei*s, compagnons d'armes de son héros. Il rap- 
porte même tons les statuts de cet ordre, et met 
ainsi le code de la courtoisie chevaleresque en 
tête du récit des actions du plus courtois de tous 
les cheyaliers. 

La fable de Giron ^ surnommé le Courtois^ 
VLQSt pas une des moins intéressantes du roman 
de la Table ronde. Ce chevalier était fils d'un 
autre Giron , nommé le Vieux , qui avait eu des 
droits à la couronne de France , mais qui l'avait 
laissée usurper par Pharamond. Le jeune che- 
valier se distingua de bonne heure par des actes 
de courtoisie, Tjui lui valurent son surnom. In- 
time ami d'un autre chevalier , nommé Danaïa 
le Roux, seigneur du château de Maloanc (i), 
il inspira des sentiments très tendres à la femme 
du chevalier , qui était la plus belle personne de 
toute la Grande Bretagne. Cette dame lui ayant 
fait à deux reprises les déclarations les plus vives , 
il sut , sans roffenser , la rappeler aux lois du 

(i) Ce nom est ainsi dans le roman. VAlamanni a mis dans 
presque tout son poëme Maloako , qu'il faudrait traduire par Ma* 
lehault ; vers la fin cependant il a écrit plusieurs fois Maloanco. 
On a cru devoir mettre partout Maloanc. 



3o HISTOIRE LITTÉRAIRE 

devoir et rester fidèle à ramitié. Mais cette fer* 
meté eut un terme. Dans un tournoi» dont Giroa 
et son ami Danaïn remportèrent le prix , la dame 
de Maloanc parut avec un éclat^ extraordinaire » 
et fit sur le cœur de Giron un effet qu^elIe u^avait 
point encore produit. Après ce tournoi , elle re- 
tournait à son château avec les dames et les de- 
moiselles de sa suite, sous l'escorte de plusieurs 
chevaliers. Un chevalier plus fort et plus terri* 
ble qu^eux tous, qui a fait dessein de Tenlever ^ 
fond sur Tescorte, tue les uns, renverse les autres» 
met le reste en fuite. Giron qui a tout vu , tout 
laissé faire , pour avoir une plus belle occasion 
d'exercer sou courage , défie le ravisseur , le com- 
bat , le terrasse^ et délivre la belle dame (i). Alors 
ils se trouvent tous deux seuls, dans un bois 
épais, au bord d'une claireTontaine. Après un si- 
lence très intelh'gible, ils parlent et s'entendent 
encore mieux. Le cœur de la dame est toujours le 
mérne: celui de Giron sent naître tout le feu des 
désirs. On voit ce qui serait arrivé , si la lance du 
chevalier, suspendue à un arbre , n'eût tombé sur 
son épée, qui était auprès de lui, et si l'épée n'eut 
tombé dans la fontaine. 

Celle épée lui était très chère. Il la tenait du 
grand chevalier Hector le Brun qui avait été son 
maître dans le métier des armes, et qui la lui 

(i)Lib.V. 



D'ITALIE, PART. II, CHAP. XI. 3i 

avait donnée en mourant. Ces mots étaient gra- 
vés sar la lame : Loyauté passe tout; trahison, 
honnit tout {ï). En retirant de Teau son épée» 
Giron jette les jeux sur cette devise. Elle lui fait 
sentir réaormité de la faute qu'il allait commet- 
tre. Il lui prend un accès de désespoir; il veut se 
tuer avec cette épée , et se la passe du premier 
coup à travers la poitrine* Giron perd beaucoup 
de sang et commence à défaillir \ ils se font de 
tendres adieux ; elle reste auprès de lui fondant 
en larmes. 

Un tiers bien incommode survient; c'est Da« 
nain. Il a été successivement instruit de tout ce 
qui s'est passé ; mais un mécbant et malveillant 
témoin de )a dernière scène l'a dénaturée en la lui 
racontant. 11 croit donc que son infidèle ami et son 
infidèle épouse lui ont fait le dernier outrage, 
qu'ensuite un chevalier, qui a voulu le venger, a 
attaqué Giron et Ta blessé à mort. Il arrive auprès 
■ ■ ■ ■ ■■ ■■ ■ ■' ■■ ■■- * 

(i ) Cette devise est ainsi dans le roman français. \lAlam<ami a 

a 

mis en deux vers : 

LeaUà reca honoTy vittoria efama j 
Falsitadc honta e duol dona a ciascuno^ 

Us ne sont pas bons , et pourraient se rendre ainsi en notre yieux 
style: 

De loyauté naît los , victoire , honneur; 
De fausseté rien que honte et douleur. 

Mais l'ancienne devise vaut mieux. 



} 



3t HISTOIRE LITTÉRAIRE 

d'eux ; ce qa'il Toit est d'accord avec ce qa^on loi 
a dit. Ses reproches font voir aux deux coupables 
qu'ils passent dans son esprit pour l'être plus qu'ils 
ne sont. Us avouent ce qui est. Chacun des deux 
s'accuse et prend sur soi toute la faute; mais tous 
deux protestent , au nom du ciel et de l'honneur» 
que le crime n'a point été commis. La sincérité , 
la tendresse même de leurs déclarations com- 
mence à persuader Danain. Leur dénonciateur, 
qui l'avait été par jalousie et par vengeance, vient 
pour jouir du fruit de ses calomnies. Danaïn l'ap- 
perçoit, court à lui, le menace, et tire de lui 
l'aveu de sa lâcheté. Alors il ne lui reste plus de 
doute ; il ne peut en vouloir à son ami d'un senti* 
ment involontaire qui s'est tenu dans les bornes 
de l'honneur ; il fait transporter Giron à Maloanc , 
lui fait donner tous les secours de l'art et lui rend 
tous les soins de lamitié. Sa femme, dont la raison 
est tout-à-fait revenue, le seconde^ le courtois 
chevalier n'est pas devenu moins sage qu'elle ; 

Et saDS honteux désirs , en tout bien tout honneur , 
Toujours elle garda Giron pour serviteur (i). 

Il est vrai qu'il avait une autre maîtresse que 
cette aventure lui avait fait oublier. C'était la plus 
belle personne du monde et la plus tendre ; il se la 

(i) E con più honesta voglia e migîior core 

Jlebbe Giron per semprg seryitore. ( Fin du Ut. VI. ) 



D'ITALIE, PART. Il, CHAP. XI. 33 

» 

rappelle , et lorsqu'il est un peu rétabli » il prie sou 
ami Danaîn de Taller chercher, et de la conduire 
auprès de lui. Danaïa s*ea charge volontiers ; mais 
en chemin , il trouve celle quHl conduit si belle 
qu'il en devient amoureux. Il la mène dans un châ« 
teau voisin et s'y enferme avec elle. 11 l'entraîne^ 
ensuite par force vers des lieux plus éloignés , 
marchant de nuit par dél chemins détournés , et 
fuyant tous les regards. Giron , instruit de cette 
déloyauté y sort du château de Maloanc dès qu'il 
peut porter ses armes , et se met à la recherche de 
son perâde ami (i). Arrêté et souvent détourné 
par un grand nombre d'aventures , où il donne de 
nouvelles preuves de courtoisie et de valeur » il 
trouve presque partout des traces du passage de 
Danaîn et se remet toujours à sa poursuite. Il le 
rencontre enfin , l'accable de reproches et le défie 
au combat (2). Ce combat est long et terrible, 
plusieurs fois interrompu et repris. Enfin Danaïa 
est renversé et mis hors d'état de se défendre. 
Giron , prêt à lui donner la mort , est retenu par 
son ancienne amitié. Il envoie chercher du se- 
cours à un monastère voisin ; on y transporte, son 
ami blessé , qu'il accompagne tristement. 

Peu de jours après ^ tandis qu'il parcourt les en- 
virons du monastère , un horrible géant y pénètre , 



(0 L.IX, st. I. 
(a) L. XVIL 

V. 



34 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

enlève Danain du lit où le retenaient ses blessures 
et Tem'porte» Grîron averti court sur ses traces , 
atteint le monstre» délivre son ami , le remet entre 
les maifis du bon abbé de ce couvent, et part» 
emmenant avec lui sa dame, ou plutôt sa demoi- 
selle, que Danain lui a rendue, cl que malgré 
tous ses efîorls il nWait pu rendre inâdèle. Giron 
tombe aVec elle dans les pièges d\in scélérat , à 
quif peu de temps auparavant, il avait sauvé la 
vie, et qui les destine à une fin cnielle. Tous 
deux surpris pendant la nuit, et altacbés de 
forls lieus, sont exposes dans un bois pour y 
mourir de fix)id et de faim. Un chevalier survient, 
altaquë le scélérat et ceux, de sa suite , délivre 
Giron et sa maîtresse, qui reconnaissent eu lui 
Danaïn (i). Les deux amis, réconciliés par des 
services mutuels, voudraient ne se plus séparer, 
mais Giron doit terminer une grande aventure, 
t)!!! riionneur lui prescrit d*agir seul ; il dépose , au* 
près d'une bonne et sage dame, sa Belle, qui ne le 
\oit point partir sans verser beaucoup de larmes. 
Danain et lui s'embrassent. Ils étaient prêts à se 
quitter, quand Danaïn demande en grâce à son 
ami de se présetiler le premier à Taventure pé- 
rilleuse qti'il va courir. Il s'agit d'arracher au raé- 
diant Nabon le noir, ennemi du roi Artns et de 
toute la Table ronde, Pbaramond, roi des Gaules, 



'kl 



<i}L.XX. 



D'ITALIE, PART- II, CHAP* XI. 35 

le roi Lac de Grèce , Meliadas de Léonois, le roi 
d^Estrangor, et d'autres chevaliers qu'il avait 
attbés dans ses pièges , et qu'il retenait en prison» 
Giron ne peut résister aux prières de son ami , 
fondées sur les plus hauts motifs de la chevalerie; 
et c'est Danaïn qui va s'exposer le premier aux 
dangers de cette entreprise (i). 

Chemin faisant, il trouve une aventm^e très bell« 
et très merveilleuse qu'il met k fin (2) ; Giron en 
rencontre aivsi , mais elles l'arrêtent peu , et il 
revient à Maloanc , où il était convenu qu'il atten- 
drait Danaïn. Il trouve la dame du château touta 
occupée de son mari , dont l'absence l'inquiète. 
De tristes présages lui font craindre sa perte« Gi-^ 
ron cherche à la rassurer ; mais il commence à 
craindre lui-même, et, après deux purs de repos^, 
il part, très empressé d'apprendre des nouvelles 
de son ami (3). Danaïn était arrivé au château de 
Ifabon le noir; il avait livré un terrible combat» 
dont l'issue était malheureuse. Son adversaire et 
lui , blessés tous deux , et presque sans mouve*-; 
ment, avaient été transportés au château, où. il 
devait rester prisonnier. Giron y arrive le lende- 
main ; il se nomme , et fait dire au noir Nabon 
que c'est lui-même^ et lui seul qu'il défie. Nabon^ 



(1) L. XXI. 

(Q) Ibid. 

(3) L. xxn. 

3.. 



36 hlSTOIRE LITTÉRAIRE 

que le nom de Giron effraie , voudrait bien se dis- 
penser^e soutenir une trop forte gageure ; mais , en 
sa qiialité de grand-seigneur 9 il ne manque pas de 
flatteurs qur piquent son amour-propre et lui pro- 
mettent la rictoire (i). On lui donne pourtant un 
eonseil plus conforme à sa perverse nature , c'est 
d'opposer la ruse à la force et à la valeur. Le pre- 
ïbier jour, il fait sortir^ contre Giron seul cent 
chevaliers > qui l'entourent et l'attaquent tous à la 
fois. Loin de les craindre, il les Ifrave, abat le 
capitaine, en renverse un second^ uil troisième» 
les culbute les uns sur les autres, les chasse tous 
devant lui comme un vil troupeau , et continue 
d'appeler à haute voix et de défier leur maître. 

Le lendemain , Nabon envoie au-devant de Gi« 
Ton une dame très. belle, mais très perfide^ qui 
va dès le matin se présenter à lui avec tous ses 
charmes. Le courtois chevalier, averti par sa pru- 
dence, lui reproche doucement le rôle qu'elle 
joue auprès de lui , la force d'en rougir, et la reri: 
voie toute honteuse dans le château (2). Une ruse 
d*un genre tout différent réussit mieux ; devant 
la porte du château étaient des caves profondes ; 
pendant la nuit, on enlève les voûtes et la terre 



v 1 ) Ma corne spesso avviene a i gran signori 
Mentre ch' ei pensa e taciio si resta , 
Molti hayea intomodegU adulaioriy etc. ( st. 98.) 

(o.) L. XXIII. 



D'ITALIE, PART. II, CHAP* XL 3^ 

qui le6coa?re; on met » à la place ^ de6-pièce64e 
bois très faibles , ou de loogg b&tons » qfx^on rer 
couvre si bien de terre et de sable, que tout oe 
travail ne parait pas. Le matin , Giron se pr^iaaile 
sous les armes* Nabon sort à cheval de son châ- 
teau et le défie de loin. Giron court à lui la lance 
en arrêt , et , parvenu à Tendroit où est le piège , y 
tombe avec son cheval , qui meurt de cette chutes 
Le héros est aussitôt entouré de lances et d^épées 
dirigées contre lui, saisi, lié, chargé de chaînes* 
C'est une dernière épreuve pour son courage et 
pour son grand caractère. Il la soutient sans ae 
démentir. La dame perfide ,^qu*il avait fait rougir, 
mais qu'il n'avait pas corrigée, vient Tinsult^ir 
dans les fers. « Femme coupable , lui dit-il , mort 
ou captif, je ne changerais pas mon sort pour 
celui de ton IXabon (i). ... Si mon corps est en- 
chaîné, ma pensée est plus que jamais libre et en- 
tière. Quoi qu'il arrive de moi , il me sufnt de 
rester ce Giron que je fus toujours, cet irréconci- 
liable ennemi du vice et de Tinjustice , qui ne leur 



( I ) Risponde , o donna ria , morto b prigione 
Non cangerei mia sorte al tuo Nahone, 



E s'el corpo è legato , iZ mio pensîero 
Resta ancorpià che mai libéra è'ntero, 
Sia ai me quel che vuoly che pur mi basta 
Di restar quel Giron che semprefuiy 



38 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

céda jamais ni par espérance ni par crainte» qm 
jamais» fùt-rl sans lance et sans épée» ne fut 
vaincu ni prisonnier, si ce n^est par le plus grand 
malheur, ou par une trahison semblable à celle 
dont on use en ce moment contre moi. » Nabon 
vient aussi le braver ; Giron lui répond de même; 
il se tait ensuite, et n'ei^prime plus son mépris que 
par ses regards. 

Mais le lâche Nabon triomphe; l'orgueil Tenflc 
et l'aveugle au point que, croyant désormais la 
Table ronde renversée et la chevalerie délruile, 
il ose envoyer une ambassade au roi Arlus pour 
le sommer de se reconnaître son vassal. Artus, 
quoique tenté de punir ce trait de démence , crai- 
gnant pour la vie de Giron et de ses autres cheva- 
liers, dissimule, et feint d'envoyer à son tour des 
ambassadeurs pour négocier. Mais il choisit ses 
quatre guerriers les plus braves, Lancelot, Tris- 
tan , Seguran et Palamèdes. Il les charge secrète- 
ment, non de traiter avec Nabon, mais de ren- 
verser cette puissance qui ose s'élever contre la 
sienne , et de lui ramener ses cheval iers. Les quat re 
invincibles arrivent au château de Nabon (i). 
Cette ambassade solennelle lui fait perdre la télé. 



Ck* al viiio e*l torto volentier contrasta , 
Ne per speme o iimor s^arrende a lui ; de. 

( L. XXIII ^ bt. 5.2 et suir.) 
(i)L, XXIV. 



iriTALIE^ FART. II^CHAP. XI. 39 

Selon Tusage des plus grands rois , dît le poète » qui 
pendant cinq ou six jours ne parlent aux anibas* 
sadeurs quils reçoivent que de choses agréables» 
de fêtes, de chasses» de danses et de concerts, et ne 
songent qu'à éialer leur richesse et leur puissance» 
pour inspirer plus de respect et plus dé crainte % 
i} reçoit les chevaliers d^Artus avec magnificence», 
et ordonne pour le tendemaîu un grand tournoi. 

Tous les chevaliers ses vassaux s'y rendent en 
foule. Les quatre de la Tahie ronde tiennent îeurâ. 
boucliers voiles et leurs devises cachées. luvitéi 
à combaltre» ils y niontrenl peu d'empressement^ 
peu d'aptitude et d'assurance ; mais ils se sont 
partagé les rôles» se tiennent prêts» et au signal' 
donné» fondent à la fois sur Haboale noir» sur 
ses courtisans « sur ta foule de ses che'vatiers. Le 
fyrau tomhe; nul ne résiste ; tous sont ^aincus^ 
renversés» mis en pièces ou eu fuite; ïea prisons 
8ont ouvertes» les fers brisés; les chevaliers se re- 
connaissent» s\imbi'assent et retourneaL à la cour 
d' Artus » triomphants et plus satisfaits que s'ilsi 
rapportaient avec eux tes trésors dix monde entier i^ 

Puisque par leur coucage et leurs.briHaBts exploits , 
Us ont rompu lès fers de Giron le Courtois (i)« 



(1 ) LidU' asstd pià che se dit monâô intero 
Portassero itesori in grembo accelU, 
JPoi cK han salvato.e tratto di frig'wne: 
n eortese irwitîssimo Girone» 
€à sêot les derniers vers du poëme« 



40 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

Dans répitre dédicatoire de ce poëme, tiré 
d^un vieux roman français , YAlamanni ayertit 
qu'il s'est permis d'y faire plusieurs changements. 
Le plus considérable est au dénoùment. Dans le 
roman 9 Dana'in est en prison d'un côté, Giron de 
l'aube ; on les y laisse. Giron y était avec sa maî- 
tresse ; la pauvre demoiselle était grosse ; elle 
meurt en accouchant. Elle meurt,, dit le roman- 
çier français, ii parce qu'elle n'avait ame qui 
lui aidast à supporter sa douleur. » Y^Alamarmi 

a donné avec assez d'art un dénoùment à cette 

* ■ 

action qui , comme on voit, n'en a point. Au lieu 
do jeter son héros dans la première prison venue, 
chez un chevalier discourtois , qui n'a point en-! 
core figuré dans le poëme, il le fait tomber dans 
les pièges de INabon le noir , qu'on y a déjà vu pa- 
raître , et il tire de l'orgueil même et de la méchan- 
ceté de ce Nabon une fin dont le merveilleux est 
analogue à celui qui règne dans tout l'ouvrage. 
. Ce merveilleux ne consiste guère qu'en des 
exploits de chevalerie qui passent toute croyance, 
mais sans féerie , proprement dite , sans inter- 
vention d'aucune fée bien ou malfaisante \ et l'on 
y voit toujours des choses qui n'ont une vraisem- 
blance convenue qu'au moyen des enchantements^ 
sans voir agir ou paraître aucun enchanteur. 
Le héros se montre, d'un bout à l'autre, digne de 
son surnom par ses actions et par ses discours. H 
tient , en quelque sorte , à tous venants , école de 



D'ITALIE, PART. H,CHAP. II. 41 

courtoisie; il en fait un cours complet. La gêné* 
i^sité la plus noble respire dans tout ce qu'il dit ; 
de sa bouche sortent , à tout moment et à tout 
propos 9 des maximes élevées qui feraiàit bien re- 
gretter la cheyalerie errante , si chacun n'était 
pas libre de les professer dans son cœur et d'y 
conformer sa vie , sans avoir le casque en tête et 
la lance au poing , mais qui , par leurs retours « 
continuels , et quelquefois par leur longueur » eift 
un effet que produisent souvent les choses mêmes 
qu'on admire. En un mot » Giron le Courtois est . 
un poëme fort noble , fort raisonnable et généra- 
lement bien écrit , mais froid et par conséquent 
un peu ennuyeux; peut-être par cela même que 
l'auteur y a mis trop d'ordre et de raison; peut- 
être pourrait-on dire des poëmes romanesques » 
ce que Térence . dit de l'amour : « Vouloir sou- 
mettre à la raison des choses qui y sont si con- 
traires^ c'est comme si l'on voulait extravaguer 
avec sagesse (i). » 

(i) . Incerta hœc si postules 

Ratione certdfacere y nihilo plus ngas 
Quam si des opérant ut cum ratione insanias, 

X Ter. , Eunuch» , act. I , se i. ) 



4a HISTOIRE LITTÉRAIRE 



^%^^|^^^^^%^^^^^^ mi^^t^^^ ^ ^^^0^V^m^^^0^i^^0^m^ u ^0^mf^%0% ' ^ 



CHAPITRE XII. 

Fin de V épopée romanesque ; Notice sur la vie 
de Bernardo Tassa; Analyse de son poème 
iFAmadis ; dernières^ observations sur c« 
genre de poésie. 

1 L me reste à parler d'an poëme plus intéressant ^ 
dout Tauleur, soit qii^on le considère comme 
homme, ou comme poète, joue un rôle important 
dans la littérature italienne ; c^est VAmadis de 
Bernardo Tasso , père du Tasse. Ce fut sans doute 
un grand bonheur pour Bernardo que d'avoir 
produit et élevé dans son sein Pauleur delà Jéru^ 
salem délivrée ; mais son renom poelifjue en a 
souffert. La gloire du (ils a éclipsé celle du pèi^, 
et si Bernardo n*eût pas eu ce fils , c'est lui qui , 
dans la postérité, se serait appelé le Tasse. Je le 
nommerai le plus souvent ainsi dans celte notice,, 
où ce nom ne peut faire équivoque, quoiqu'il dé- 
signe communément l'auteur de la Jérusalem^ , et 
non pas celui d^Amadis^ 

Bernardo Tasso (i) naquit à Bergame, le il 

(i) Cette Notice est tirée principalement de la Vie de Bernardo 
Tasso y que Tabbé Serassi a mbe au-devant do ics Rime, daos 



D'ITALIE, FAUT. II, cnAP. XIL 43 

novembre 1498, de Gabriel Tasso et de Catbe- 
rioe de Tassi , tous les deux issus de deux bran- 
ches de cette noble et ancienne famille (i). Les 



rédition deBergame, ^1^9 y ^ ^<>1« in-i6, et du premier livre d« 
la Vie de Torquato Tasso j par le même auteur, où il a rectiû« 
quelques faits qui manquaient d'exactitude dans la première. 

(i) On a del>itë des M>le8 sur la famille des TassL On l'a fait 
descendre , par exemple , des delà Tour, ou des Torriani , anciens 
seigneurs de Milan ; le marquis Manso lui-même, dans sa Vie du 
Tasse, a adopte' cette erreur. Serassi, mieux instruit par un arbre 

^ — 

généalogique très exact, anftabli la Tente. Omodeo Tasso ^ pre« 
mière tige de cet arbre dressé dans le dernier siècle , florissait dans 
le treizième (en 1290). Sa gloire et la source de Tillustration de sa 
famille vient de ce qu'il renouvela et perfectionna l'ancienne in-^ 
vention des postes réglées , abolie et oubliée pendant les siècles de 
barbarie. C'est ce qui , dans la suite , en fit obtenir à ses descen* 
dants l'intendance générale en Italie , en Allemagne , en Espagne et 
en Flandre. Cette pbce devint titulaire et lieVeditaire dans la £imille 
0OUS Charles-Quint; et c'est d'un Xibmxrib TW^odeBei^ame, petit- 
neveu de celui qui avait obtenu ce grand généralat des postes de l'em- 
pire, qu'est sortie la maison souveraine des Taxis. Lionardo avait 
deux frères; ils formèrent trois branches, qui s'illustrèrent, sous 
Philippe II , dans les ambassades , les hauts emplois militaires, et les 
dignités ecclésiastiques, en différentes parties de l'empire, tandis 
que la première de toutes restait à Bergame, et y vivait avec splen- 
deur, jégostino Tasso , chef de cette branche , fut général des postes 
pontificales sous les papes Alexandre VI et Jules II, et son pelit- 
ffls Gabriel sous Léon X. Ce Gabriel , qui n'est point le père de 
Bemardo^ laissa deux fils, dont l'atné, Gian Jacopo Tasso j 
comte et chevalier, héritier des biens de sa Emilie , fit bâtir à Ber- 
game !• palab qui existe encore, et la magnifique FiUa de Zangn^ 



44 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

dispositions qu'il annonça dès sa première en- 
fance engagèrent son père à ne rien négliger pour 
son instruction. 11 lui donna pour maiti*e Jean- 
Baptiste Pio^ de Bologne 9 grammairien célèbre 
qui enseignait alors publiquement à Bergame les 
lettres latines. Mais celte première éducation fut 
interrompue par la mort prématurée du père et 
de la mère» qui laissèrent à leur fils des affaires 
embarrassées 9 très peu de fortune, et deux jeunes 
Meurs à pourvoir. Heureusement le chevalier 
Domenico Tassa, leur oncle (i) , se chargea des 
deux orphelines, maria Tune avantageusement et 
plaça Tautre dans un couvent où elle fit ses vœux \ 
révêque de Recanati (2), frère du chevalier Do- 
minique, prit soin du jeune Tasso , et l'entretint à 
ses frais dans un collège , où il continua ses études. 
11 fît de grands progrès dans le latin et dans le 
grec , et commença bientôt à cultiver avec un 
égal succès la poésie et l'éloquence italienne. Il 
composa des pièces de vers où Ton distinguait dé- 
jà cette douceur de style et cette fécondité de sen- 

à quelques lieues de cette ville. Gabriel, père de Bemardo , était 
fils d'un frère Xjigostinoj général des postes sous Alexandre VI. 
Cette branche était moins riche; elle s'apauyrit encore^ et J?er- 
nardo se trouva dans sa jeunesse entouré d'une famille noble et 
opulente, mais lui-même dans un état voisin de la pauvreté. 

(i) Fils à^uégosUno Tasso , dont il est parlé dans la note pré' 
oédente. 

(t,) Monsignor Lw'gi Tasso, 



D'ITALIE, PAKT. II, CHAP. XII. 45 

timents et de pensées qui hii est propre. Sa répn- 
talion naissatite s'étendit dans toute!* Italie , et laî 
procura des amis , non seulement parmi les gens 
de lettres*, mais parmi les grands et les princes. 

Il se retirait souvent , pour se livrer à la poésie , 
dans une campagne délicieuse que Tévéque son 
oncle avait à un mille de Bergame. Un nouveau 
malheur Yj attendait. L'évéque y était allé passer 
quelques jom^s y deux scélérats, ses domestiques, 
Tassaillirent pendant la nuit (r) , regorgèrent, 
volèrent l'argent , Targenterie , les objets pré- 
cieux qui étaient dans la maison , s'enfuirent , et 
laissèrent le Tasse dans le désespoir detfa perte 
d'un oncle qu'il aimait tendrement , dépouillé de 
tous les avantages qu'il retirait et de tous ceux 
<]u*il espérait de ses bontés. 11 avait alors vingt- 
sept ans; réduit à son mince patrimoine, il se re- 
tira à Padoue , pour achever ses études, et surtout 
pour s'instruire, dans la société d'an grand nom- 
bre de savants qui y étaient alors réunis. La poésie 
n'était pas le seul objet de ses travaux ; il se livrait 
à des études plus graves, et principalement à cette 
partie de la philosophie morale qui embrasse la 
politique et le gouvernement des états , ayant le 
projet de chercher à être employé honorablement 
dans les cours des quelques princes , pour y faire 
valoir ses talents et tâcher de vaincre sa mauvaise 

( 1 ) Septembre i5ao. 



46 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

fortune.. Il chercha aussi dans Tamour quelque 
distraction à ses peines. Il aima tendrement Ge^ 
nèvre Malatesta , personne d'une haute naissance 
et d'une vertu égale à sa beauté. Il la célébra dans 
fies vers^ tantôt ouvertement ^ tantôt sous le nom 
allégorique du genièvre, Ginebro. Lorsqu'elle 
épousa le chevalier ûfe^&"Oi/zz/, et qu'il eut ainsi 
perdu toute espérance, il se plaignit de ce mal- 
heur dans un sonnet (i) si tendre et qui eut un si 
grand succès qu'il n'y eut homme ni femme en 
Italie qui ne voulût le savoir par cœur. 

Mais tout cela ne rendait pas meilleure la si- 
tuation jdu jeune poète. Enfin, le comte Guida 
Rangoney général de l'Église , ami et protecteur 
des lettres, le prit à son service. Ayant reconnu 
en lui beaucoup d'esprit et de discernement, il 
l'employa dans les affaires les plus importantes^ 
le chargea de négociations délicates, à Rome , au* 
près du pape Clément VII; en France, auprès du 
roi François I«^ Le Tasse, du consentement du 
comte Rangonc , et même pour ses intérêts , fut 
ensuite attaché à M™*. Renée de France , duchesse 
de Ferrare; mais il ne resta pas long- temps dans 
cette cour; il revint libre à Padoue, et de là se 
rendit à Venise , où il passa quelque temps, par- 
tagé entre la société de ses amis et la culture des 
lettres. 11 y fit imprimer un recueil de ses poésies j 

(i) Poi€hi la parte mên perfetta e hella , etc. 



D'ITALIE, PAKT. Il, CHAP. XII. . 

re recueil se répandit rapidement en Ifalie , el 
assura an Tasse une des premières places parmi 
les poètes vivants; il parvint & la counaissance dm 
FerranieSanseverino^ prince de Saleme, qui cou- 
eut dès-lors une haute estime pour Fauteur, et 
désira se Tattacher. Il lui fit écrire d'une manière 
si pressante que le Tasse ne crut pas devoir refu- 
ser remploi de secrétaire du prince qui lui était 
offert. Il partit aussitôt pour l'aller trouver à 
Salerne (i).^!! y reçut l'accueil le plus flatteur, 
bientôt suivi de riches présents, et d'une forte 
pension que le prince lui assura pour toute sa 
vie. Enchanté de sa nouvelle condition, il forma 
dès lors le dessein de se fixer dans cette cour, et 
se partagea tout entier entre le soin de répondre 
à la confiance de Sanseverino^ par l'habileté avec 
laquelle il conduisait ses affaires , par le talent 
particulier qu'il déployait dans sa correspon* 
dance, enfin par le zèle et la loyauté qu'il mettait 
à le servir; et celui de lui plaire et d'amuser la 
princesse Isabelle Villamarina^ son épouse, par 
des compositions poétiques, neuves, ingénieuses, 
et dont la lecture était pour les deux époux le 
passe-temps le plus agréable. 

Il s'était tellement habitué à faire des Tcrs par- 
mi les embarras et le mouvementdesaffaires, qu'il 
ne cessa point d'en produira même pendant le siège 

(f) YmUfindtiSSi. 



48 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

deT^inis, oitSansevenno fut employëpar Charles- 
Quint^ et où il emmena le Tasse. Bemardo^ 
aussi habile au métier des armes qu'à la conduite 
des négociations , se distingua dans plusieurs ac- 
tions pendant ce siège. Il en rapporta pour butin 
quelques antiquités précieuses , et surtout un 
vase arabe d'un fort beau travail, destiné à met* 
tre des parfums ; il en fit par la suite un encrier 
dont il se servit toute sk vie. Après cette expédi- 
tion , qui lui valut de nouvelles faveurs dm son 
prince (1)9 ayant été envoyé par lui en Espagne 
pour des affaires importantes , il obtint , au retour, 
la permission d'aller passer quelque temps à Ve- 
nise. Ses affaires personnelles ^ le plaisir de revoir 
jses amis , et l'impression d'un nouveau recueil de 
ses poésies l'y retinrent pendant près d'une an- 
née (2). C'est là ce que disent tous les historiens 
de sa vie (3) ; mais ils ne disent pas que la belle 
TuUie d'Aragon, célèbre par ses talents poéti- 
ques et par la liberté de ses mœurs (4) , était alors 
à Venise, que Bemardo en devint amoureux, 
qu'il s'en fit aimer, qull la célébra dans ses vers, 
et que c'était là sans doute le plus fort lien qui 



(1) Deux nouvelles pensions, Tune de deux cents ducats^ l'autre 
de cent , sur les douanes de Sanseyerino et de Salerne. 

(2) 1 537. 

(3) Segbezzi , Tiraboschi et Serassî. 

(4) Voyez ci-dessus, t. IV, pag, 583 et 584, 



DMTALÏE, PART. II> CHAP. XII. 4^ 

le retint dans cette ville, tandis que son devoir 
l'appelait ailleurs. M. Corniani^ en rétablissant 
ce fait (i) , cite^ pour le prouver^ un dialogue de 
Speron Speroni^ ami du Tasse, que ses autres 
historiens ne pouvaient pas ignorer. La chose y 
est si claire que c*est Tamour mutuel du Tasse et 
de Tullie, la nécessité où il est d^aller rejoindre 
son prince et la douleur de cette séparation , qui 
font le sujet du dialogue (û). 



wà^. 



( I ) / secoU délia Letteratura itaîiana , t. Y , p* i 56 et i Sp. 

(u) C^st le premier de la première partie, 1. 1 des OEurres de - 
Speron Speroni, Venise, 1 740 , itt-4°« TiJlie y dit à Bemardo : 
t)el vostto amote son iesiimonio te vostte vaghe e leggiadre 
finie onde al nUo nome etefnafama acquistate. Et pour qu'oii 
ne doute pa$ de la nature de ce sentiment , Bemardo dit dans un 
autre endroit , que la raison même lui persuade d'aimer Tullie , eu 
lui faisant trouver autant de plaisir à contempler ses grandes qua-* 
lîtes et ses talents^ que ses sens lui en procurent quand il jouit de 
sa beauté. Ed ella ( la ragione ) altrettanto didiletio mija sen» 
tire in contemplando la virià vostra , quanto i sensi in godermi 
délia vostra beUezza. ( l/b. supr. , p. 6. ) Si le talent de Tullie 
lui donnait le titre de poète , sa conduite lui en méritait un autre. 
Gc même dialogue le prouve encore* Niccolb Grazia , l'un des 
interlocuteurs, parle d*un discours de Brocarda à la louange des 
courtisanes , dans lequel il prétendait prouver que leur état est 
celui pour lequel la femme a été particulièrement créée. Tullie 
observe que c'était sans doute l'amour que cet auteur avait pour 
quelque femme de cette espèce, qui l'avait porté à soutenir une 
cause si déshonnéte. Grazia répond que Brocarda n'a point con* 
sidère' la courtisane comme un être bas et vil , mais comme ime 
ciiose essentiellement inconstante et changeante, et que c'était pour 

y* 4 



1 



5a HISTOIRE LITTÉRAIRE 

Sî cette passion ne rempécha point de se rendre 
ctifin à son devoir, elle ne le détourna pas non 
plus de former un établissement honorable et se* 
hde. Après son retour à Salerne, Sansei^erino et 
Isabelle sutisfaits de plus en plus de son com- 
merce et de ses services , le marièrent avantageu- 
sement. Il épousa- jPorzia de' Rossicjyà joignait à 
la beauté, aux talents et au mérite , de la naissance 
et de la fortune (i)- 11 eut la permission de se re- 
tirer avec elle à Sorrento , petite ville dont la po- 
sition est délicieuse , et de s^y fixer , en gardant le 
titre de secrétaire du prince , qui , à l'occasion 
de son mariage^ augmenta encore de cinq à six 
cents ducats son revenu. Alors le Tasse se trouva 
dans un état véritablement heureux. Il profita 
du loisir honorable dont il jouissait pour corn- 
mencersonpoëraed*-/^?7iû€fij, que le prince de Sa- 
lerne, D. Francesco de Tolède, D. Louis d'Avila , 
et quelques autres grands seigneurs espagnols 
amis des lettres , l'avaient engagé à entreprendre- 
Pendant plusieurs années , son bonheur domes- 
tique alla toujours croissant. Sa femme lui donna 



cela même qu'il en faisait cas. Taie Saffo , ajoule-t-il , taie Ca- 
ruina , toi fa colei onde Socrate , sapientissimo e dottissimo 
uomo , di avère appreso che cosa e quale si fusse amore si glc- 
riava. Degnate adurKfue di esser la quarta in tal numéro e fra 
cotarUo valore, etc. TuUie ne dit pas non , et continue de discou- 
rir paisiblement et iogénieuseffleut sur Tamour. ( Ibid. , p. a 7 , ) 
(i) 1559. 



D'ITALIE^ PART. II> tnjLp. XII. Sx 

mcccessivemeat trois enfiiiits ; le troisième fut cç 
TorifuatPO Tdsso que la nature doua d*na si grand 
génie» et qt^e la fortune destinait à tant de mal* 
heurs ( i ). Son père ne piit être témoin de sa nais- 
sance« Il avait été obligé de MxwreSanseverino en 
Piémont, où les troupes deCbarles-Qointet celles 
deFrançens l*'. se faisaient la guerre. Il le suivit en* 
core en Flandre » et -ne revint à Sorrento que 
lorsque çon fils était âgé de dix mois» 

Le service du prince exigea bientôt ^rès qiî*îl 
quittât cette magniiSque et donôe retraite , et qu*il 
revint demeurera Sî^lerne. 11 semble que tout soa 
bonheur Tabaudonna en même temps. Ce fut 
alors que le vice-iw don Pèdre de Tolède , se mit 
en tête d*élever à Naples Thorrible tribunal de 
l*lnqnisition % son prétexte était d^empêcher les 
hérésies germaniques de s'y inttoduire» et son 
Yraî motif, suivant le yérfdique Muratori (a) , da 
Be venger , sons le manteau de la religion , de Ceux 
tjxi^il Q^aimait pas , et de se rendre redoutable aux 
seigneurs et aux barotas du royaume, dont il était 
hat, et contre lesquels il n'aurait pas osé, sans ce 
moyen , pt*océder ouvertement* 

Lâ'édit de Femperetn* était à peine affiché qUe le 
peuple et la noblesse se soulevèrent , s'assemblè- 
rent eu tumulte et déchirèrent Tédît. Le vice-roî 

( I ) U tiaqiiîlle 1 1 mars 1 544* 
(a) JnnaU Ultalia, 1S47. 

4'« 



5z HISTOIRE LITTÉRAIRE 

déclara ]a ville en état de rébellion. Le mouve^ 
ment ti'en devint que plus tumultueux et plus gé- 
néral. Les Napolitains députèrent Charles de 
Brancas au prince de Salerne» pour le prier de 
se rendre auprès de Tempereur, au nom de leur 
cité« et d^obtenir de lui que Tlnquisition n^y fût 
pas introduite. Deux intimes confidents du pnnce 
furent d'avis différents sur celte proposition, P^in- 
cenzo Martelli^ son majordome, homme d'esprit 
et bon poêle, lui conseilla de refuser, elBernardo 
Tusso d'accepter une commission dangereuse 
peut-être, mais honorable, et dans laquelle il pou* 
vait servir sa patrie, la justice et rhumanité ^i). 
Ces considérations remportèrent. Sanseverino 
partît avec le Tasse et une suite nombreuse ; 
mais au lieu d'user delà plus grande diligence, 
il voyagea trop à son aise , et n'arriva à la 
cour qu'après que le vice-roi eut eu le temps 
d'instruire l'empereur de ce qui était arrivé , du 
départ du prince pour se rendre auprès de lui , 
et des mesures prises depuis ce départ pour faire 
rentrer Naples dans le devoir. Sanseverino fut 
donc très froidement reçu et ne put rien obtenir. 
Ce désagrément ralentit beaucoup le zèle qu'il 
avait toujours eu pour le service de l'empereur» 
Un déni personnel de justice l'en détacha entière- 
ment. Quelque temps après son retour à Salerne , 



(i) Yoyej ses Lettres, 1. 1, p. 564 ^ 570. 



D'ITALIE, PÀM. II, ciTÀP. XTI. 53 

CD lira contre Juî uh coup Ae fasil , dont il fut as^ 
sez grièvement blessé à la poitrine. Persuadé que 
ce coup venait du vice-roi son ennemi , il- Ten 
accusa auprès de Tempereur* Charles-Quîut re- 
fusa de le croire ; dès-lors Senses^erint^ fut tenté 
de passer au service du roi de France* De non* 
velles froideurs Yj déterminèrent; et s^étant 
rendu à Venise ,^ il se déclara ouverlement. Don 
Pedre de Tolède apprit cette nouvelle avec joie , 
se hâta de le proclamer rebelle^ et de confisquer 
ses principautés et tous ses biens. 

Le Tasse qu'il avait laissé à Saleme, était en- 
suite allé à Rome, où il attendait impatiemment 
le parti détmitif que prendrait Sansei^erino. Da 
moment où il en fut instruit, après une courte 
délibératioiv, la reconnaissance.et rattachement 
le décidèrent ; il }ugea que ce serait une acttoa 
lâche et infâme que d'abandonner son prince dan» 
le temps où ses services pouvaient lui être le plus* 
utiles; il résolut donc de suivre son sort. Dès- 
lors il fut lui-même déclaré rebelle, banni des 
états de Naples, ses biens confisqués, et le fruit 
de tant de travaux entièrement perdu. Sa femme 
et ses enfants restèrent à Naples, dans un état 
pénible. Porzi/z^ livrée à des parents peu délicats , 
eut besoin de tout son courage et des consolation 5 
qu'elle puisait dans les lettres de son mari. Bientôt 
il fut plus éloigné d'elle; Sanseverino crut néces- 
saire de l'envoyer à la cour de France , pour en- 



54 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

gager le roi Henri H à une eatreprbe sur Naples^ 
^rnardo vint i Paris ^i) ; il lâcha * par ses solli*^ 
citations auprès des ministres , de faire décider 
oeitjd expédition , et par plusieui*s pièces de vers 
adressées au roi , d^enflammer son courage et de 
lui donner Fespérance d^une conquête facile , tan^ 
dis que de son coté le prince de SaJerne négociait 
^ Constantiuople» et promettait que le Grand-sei^ 
gneur faciliterait encore cette conquête p^ de 
puissants secours. Le T£tsse ayant fait tout ce qui 
était en son pouvoir , et voyant s*en aller en fumée 
tout ce projet d'une nouvelle guerre de Naples^i 
cessa de suivre la cour 9 et se retira à St.-Germain^ 
Il j passa rhiver, se consolant de ses disgrâces^ 
par le commerce des muses 9 et tantôt travaillant à 
sou poëme, tantôt célébrant dans ses rimes Mar* 
guérite de Yalois, sœur du roi> dont la beauté, 
Tamabililé et les grâces étaient alors Tobjet des 
chants de tous les poètes. 

Mais le désir de se rapprocher de sa famille l'en- 
gagea enfin à solliciter de son prince la permis- 
sion de retourner en Italie. Il iBt courageusement 
ce voyage, au milieu des rigueurs de Thiver , et 
arriva au mois de février à Rome (2) , où il s'oc* 
cupa sans délai des moyens de faire venir sa femme 
et ses enfants; mais la famille de Porzia de Rossi 

'^-™— ■ — ^W I ■ I I ■ 1.^— ^— »— ■■» ■ ■ 

(i) Septembre i552, 
(2) 1554. 



D'ITALIE, PART. II, CHAP. XIL SS 

mit des obstacles à ce qu'elle quittât Naples pour 
suivre un proscrit» Bernardo ne pouyant plus 
soufïrir ces délais , voulut au moins avoir auprès 
de lui son fils Torquaco. L'arrivée de cet enfant 
chéri lui fit oublier tous ses cha^ins; mais la 
malheureuse Porzia sentit douloureusement le 
coup de cette séparation. Retirée dans un couvent 
avec sa fille Cornélie , persécutée par des frèreà 
avides qui lui retenaient sa dot, séparée de son 
époux et de son fils , sans espoir de voir finir cet 
état de solitude et d'abandon , elle ne put le sup- 
porter long-temps. Sa santé s^altéra ; tout à coup 
elle fut saisie d'un mal si violent et si prompt qu'en 
moins de vingt-quatre heures elle mourut (i).On 
ne peut exprimer la douleur que le Tasse'ressen- 
lit de celte perte imprévue. De nouveaux mal- 
heurs fondirent sur lui. L'empereur et le pape se 
brouillèrent. Le duc d'Alhe, alors vice -roi de 
IVaples , marcha sur Rome , et s'empara d'Ostie et 
de Tivoli. Rome était hors d'état de faire la moin- 
dre résistance. Le Tasse craignant d'être pris par 
les Impériaux et d'être exécuté comme rebelle ^ 
obtint avec beaucoup de peine , dans le trouble 
où était la cour de Rome» la permission d'aller 
chercher un autre asjle. Il l'obtint pour lui seul, 
et non pour un mobilier assez riche , reste de son 
ancienne fortune , et seui bien qu'il pût laisser k 

■ ' Il ■— ^— I II ■■■ ■■ ■!■ I» I I I I ^ 

( I ) Février 1 556^ 



1 



56 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

ses enfants. Il fit partir précipilamment son fils 
pour fiergame sa patrie, où il Tenvoyail cbez ses 
parents : et tranquille désormais sur ce qu^il a\ait 
de plus cher ^ il partit pour Ravenne, où il arriva 
dépourvu de tout , sans bardes , sans linge , avee 
deux seules chemises et son poëme diAmadis. 

Le duc d'Urbin (i) ne Ty laissa pas long-temps. 
Dès que ce généreux protecteur des lettres sut 
que le Tasse était si près de lui et dans un état si 
peu digne de ses talents et de sa renommée, ri 
rinvita avec beaucoup d'empressement à venir 
s'établir à Pesaro, lui offrant une habitation char- 
mante (2), où il serait libre de se livrer à ses tra- 
vaux poétiques. Le Tasse ne refusa point des 
offres si avantageuses. Dans cettepaisible retraite^ 
où il recevait chaque jour de nouveaux témoigna- 
ges de rintérét et de la libéralité du duc, il com- 
mença enfin à respirer après de si longues épreuves, 
et c'est là qu'il mit la dernièixî main à son yima^ 
dis (3). Ce poëme était attendu de toute l'Europe 
littéraire ; et il espérait en retirer quelque fruit- 
Ayant obtenu quelques avances du duc d'Urbin , 
du cardinal de Tournon , avec qui il s'était lié 
d'amitié en France, et de quelques autres amis, 
il se rendit u Venise, où comblé de marques 

( I ) Guidubaldo II de la Bovère. 

(2) // Barchetto , maison de délices bâtie par le duc son père* 

(5) 1557. 



Pi^HT 



D'ITALIE. PART. II, cukv. XII. 57 

d'estîme par les principaux citoyens, admis dans 
racadémie vénitienne qui s'était alors formée pour 
ravancement des lettres^ et aidé des soins et des 
conseils.de plusieurs savants qui la composaient , 
il donna en i56o une belle édition de son Ama^ 
dis , et une seconde de ses poésies considérable- 
ment augmentée. 

Le duc d'Urbin était alors en faveur auprès 
du roi d'Espagne, Pbilippell, et son capitaine 
général en Italie : il espéra pouvoir obtenir par 
son crédit la restitution des biens du Tasse, dans 
le royaume de Naples , ou du moins ce qui devait 
revenir à ses enfants de la succession de leur mère. 
Le duc employa pour cette affaire les amis puis* 
sauts qu'il avait à la cour de Madrid. Pour secon- 
der ces bonnes dispositions, le Tasse envoya en 
Espagne et fit présenter à Philippe un magnifique 
exemplaire de son poème qui lui était dédié; 
mais après une longue attente il fut obligé de re- 
noncer à toute espérance: il ne reçut pas même 
de réponse à l'hommage qu'il avait offert, et au 
présent qu'il avait fait. 

• C'est dans ces circonslances qu'il apprit que 
son fils Torqiiato , qu'il avait toujours eu avec lui 
à Urbin, à Pesaro et à Venise, et qu'il avait de- 
puis peu envoyé à Padoue pour y étudier les lois , 
venait, à l'âge de dix-huit ans, d'y composer sou 
poëme de Rinaïdo , et se disposait à le faire imprî- 
mer. Ce tendre père n'élait pas dans un moment 



58 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

où il pût regarder la poésie comme un grand moy en 
de fortune ; il fut très affligé d'apprendre , et cette 
composition , et cette disposition de son fils. Il 
s'opposa d'abord à l'impression du poëme ; mais 
vaincu par les instances de ses amis les plus dis- 
tingués dans les lettres (1)9 la destinée de son fils 
et celle de la poésie italienne l'emportèrent » et il 
y consentit à la fin (2). 

L'année suivante , Guillaume , duc deM aotoue» 
appela Bemardo Tasso à sa cour , se l'attacha en 
qualité de premier secrétaire (3) » lui prodigua 
les meilleurs traitements et les preuves de la con- 
fiance la plus intime. Son Âge qui était alors de 
plus de soixante-dix ans, et les affaires impor- 
tantes dont il se trouva chargé , ne l'empêchèrent 
point de se livrer à ses études chmes. Il entreprit 
de tirer de son Amadis l'épisode de Floridanùe^ 
et d'en faire un poëme à part , mais il ne put avan- 
cer beaucoup ce travail» Ayant été nommé parle 
ducdeMantoue gouverneur diOsda ou à^Osti^ia^ 
petite place sur le Pô , il y était à peine arrivé qu'il 
tomba malade. 11 mourut un mois après (4) > 
entre les bras de son fils 9 accouru au premier 
bruit de sa maladie, de la cour de Ferrare où il 
était alors. Les regrets que causa sa mort furent 

( I ) MoUno , Domenico Femero , Danese Cattaneo , etc. 

(2) En i562. 

(3) S^grelario maggiore, 
(i) 4 i«i'*tïrbrc 1 569. 



lyiTALIE, FAiiT. II, CHÂP- XIL 59 

aussi vifs que si ^Ue eût été prématurée. Le duc » 
pour honorer les restes d'uu si grand homme, fit 
porter son corps à Mantoue , dans Téglise de SarU^ 
Egidia j et Tay anl fait placer daos un tombeau 
d'un très beau marbre^ il y fît graver cette noble 
et simple inscription : Ossa Bernardi Tassi. Mais 
quelque tempa après il vint un ordre du pape de 
détruire dans les églises tous les tombeauiL élevés 
au-dessus de terre ou incrustés dans les murs ; 
celui du Tasse étaat dans le pr^emier cas» son fils 
Torquaùo fit transporter religieusement ses cen** 
dres k Ferrare , dans l'église de $t.-Paul« 

Le Tasse avait la taille haute et droite. Sou por- 
trait , que Ton voit encore à Bergame da^sla salle 
du grand conseil , le représente av^p «m front 
grand et ouvert» des yeux vifs , une barbe noire 
et épaisse , peu d'embonpoint , mais des membres 
forts et bien proportionnés, uùe physionomie prêt 
venante et agréable. Son caractère était franc , 
sincère, naturel^ment enclin à Tamour, à Tami- 
lié, à Toubli des injures « sans orgueil et sans am« 
bition dans le bonheur , et d'une constance à toute 
épreuve dans l'adversité. Il était libéral et magni« 
fique, quand sa fortune lui permettait de l'être; il 
aimait que sa maison fût richement meublée et 
décorée. Il faisait quelquefois des présents dignes 
d'un prince, comme lorsqu'il donna trois chevaux 
de race au chevalier Tasso son parent. Il eut un 
grand nombre d'amis , et mit tou jows beaucoup 



6o HISTOIRE LITTÉRAIRE 

de soin à les cultiver. Ceux qui lui furent les pla^ 
chers, et qui sont en même temps les plus connus 
dans les lettres , furent Sperone Speroni , Ber- 
nardo Capello , Annihal Caro , le Muzio , le 
Varchi^ leRuscelli et le Dolce. Enfin il fut exempt 
de cet amour-propre excessif et de cette triste pas- 
sion de Tenvie^ à laquelle le sentiment exagéré 
de notre mérite conduit presque toujours, peut- 
être parce qu*a jant applicpié son esprit aux gran- 
des affaires en même temps qu^aux lettres , 'û met- 
tait chaque chose à sa place, et que sans faire 
descendre les lettres du premier rang qui leur 
appartient, il avait reconnu qu^il existe encore 
après elles des choses dont on peut s'occuper , et 
auxquellesjin peut s'intéresser dans la vie. Enfin 
il était doué d'un de ces caractères essentielle- 
ment heureux, que la mauvaise fortune peut bien 
troubler quelquefois , mais qu'elle n'empêche pas 
toujours de l'être. 

On a de lui, en prose, un discours sur La poésie 
prononcé dans l'académie vénitienne, et trois vo- 
lumes de lettres, intéressantes pour l'histoire lit- 
téraire et même pour l'histoire politîqvie de son 
siècle , en même temps qu*elles le sont pour la 
connaissance des événements de sa vie, et des pre- 
mières années de son fils. Ses cinq livres de poé- 
sies lyriques sont surtout recommandables par 
une certaine douceur de style qui rappelle sou- 
vent celle des vers de Pétrarque. Cette qualité. 



D'ITALIE, PAHT. II, CHÀP. XII. 6f 

analogue à la trempe de son caractère et de son * 
génie, était ce dont il se piquait le plus. On lui 
▼antait un }our les poésies de son fils; on les met- 
tait même devant lui au-dessus des siennes. Mon 
fils, répondit-il 9 fera des vers plus savants que les 
miens, mais il n'en fera jamais d'aussi doux. 

Après avoir fait beaucoup de grandes canzoni 
à la manière de Pétrarque et des autres lyriques 
italiens, il essaya le premier de naturaliser dans 
sa langue Tode en strophes de quatre , de cinq 
et de six vei^; et cette partie de ses poésies est 
particulièrement estimée. Dans ses élégies, ses 
églogues, ses petits poèmes de Pirameeù Thisbé^ 
de Léandre eu Héro , il employa , non pas des 
vers tout-à-fait libres , mais une espèce de genre 
mixte , ou des vers rimes de distance en distance, 
genre que le Tolomei imagina le premier, et qui 
a rînconvénieot de ne pas délivrer entièrement le 
poète du joug de la rime, et de priver l'oreille du 
plaisir qu'elle lui procure , ou du moins de ce sen- 
timent de la consonnancc que nous sommes habi- 
tués à regarder comme un plaisir. 

Je reviendrai dans la suite sur ses odes et suu 
ses autres poésies ; je dois maintenant faire con- 
naître le poème auquel il doit la plus grande par- 
tie de sa gloire. 

Le roman à^Amadis de Gaule est d'une anti- 
quité qui parait plus ou moins reculée, selon 
que l'on embrasse l'une ou l'autre des opinions 



63 ' HISTOIRE LITTÉRAIRE 

avancées sur son premier auteur. Les uns ont 
prétendu qu'il ayait été originairement écrit eu 
vieux langage espagnol par un Mahométan de 
Mauritanie , qui se disait magicien et chrétien (i) ; 
les autres le font naitre en Angleterre , d*où il 
était passé en Espagne ^ et Bemardo Tasso lui- 
même était de cette opinion. D'autres Talttribuent 
iun Portugais qui écrirait au commencement du 
quatorEièrae siècle (2). Quelques-uns ont voulu 
qu'il fut d'abord composé en flamand , puis tra- 
duit en vieux espagnol (3), avec beaucoup d'ad- 
ditions^ ensuite retraduit , avec ces mêmes addi« 
lions 9 en vieux français (4)* Mais si l'on veut eu 

(i) Le QuoflriOj Stor, e Ragion, étognipoes.y t. VI, p. 52 
et 5^1. • 

• (3) Fttsco de Lobera y ou Lobeîra. On le fait vivre sous Deuîs^ 
qui régna jusqu à 1 525. (/i. ibid.) 

(3j Par Aciierdo de 01 w a. 

(4) Par uu certain Gorre'c de Picardie. C'est cet écrivain picard 
que noire savant Huet ( Essai sur les Romans ) a prétendu être 
Fauteur original. M. de Tressan ( Disc, prélimin. de son Extrait 
d^Amadis) adopte cette opinion , oU plut6t il croit que des manus- 
eiits picards , que Nicolas d'Herberaj dit avoir vus , étaient , 
comme le croit d'Herberay lui-mêmr , ceux dont les Espa*;nols 
s'e'taient emparés pour les traduire dans leur langue et les conti-» 
lîuer selon le goût de leur nation. Or , rancieun? langue picarde j 
la même que Ton parle encore dans le pays^ est aussi , selon M. de 
Tressan, la même que la langue romane, ou la langue française 
du douzième siècle. Rien de moins certain que cette identité absolue j 
mais CD la supposant même , on voit que cet Amadis picard doil 



D'ITALIE, FART. II, CHAP. XII. 63 

regarder comme le véritsJ>le auteur , celui qui le 
premier le mît eu état d*étre lu, par les correc- 
lions qu'il fit à rancien texte , par la couleur 
toute nouvelle qu'il lui donna , c'est à l'espagnol 
Gardas Ordogne% de Montaho qu'appartient 
cet honneur* Il le fit paraître à Salamanque en 
i525 (i). IKicoIas d'Herberay , sieur des Essarts, 
le traduisit en français , en i543 (2); il en parut 
aussi une traduction italienne à Venise, en iSSy. 
Nous avons vu dans la Vie du Tasse qu'il composa 
son poème vers 1^40, dans sa belle rétraite de Sor^ 
rento. Toute la cour de IXaples était alors espa* 
gnole, et ce fut d'après le roman espagnol, dont 
il n'existait pas encore de traduction connue, .que 
le Tasse composa le sien. 

n'avoir été que celui de Gorrëé, traduit de TaBcien espagnol. Il est 
donc permis de rester dans le doute, et il n'est pas y au fond, très 
important d'en sortir. 

(i) M. de Tressan ( loc. cU. ) dit que ce fut en i547 ; d'où il 
tire la conséquence que d'Herberay, qui publia la première partie 
de sa traduction en 1 54 o, ne Tayait point faite d'après le travail de 
Mtnitalvo ; mais il se trompe : le Quadrio ne cite pas seulement 
cette ëdhioR espagnole de; 1 5a5 , mais une autre à Séyille, 1 5^6^ 
el une troisième à Venise, i553. On ne doit pas consulter à ce 
sujet la Bibliotheca Scriptor^ ffispan, de Nicol. jiniomo y qui 
ne cite point de plus ancienne édition que celle de Salamanque , 
iSi^S, in-fol. (Ne serait-ce pas une simple erreur typographique 
qiii aurait fait mettre un 7 au lieu d'un s ? ) 

(2) I^e premier livre , dédié à François P'»; parut en 1 54o , ft 
les autres lirres les années suivantes. 



64 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

II voulait d^abord récrire en vers libres ou non 
riiuës ; son ami Sperone Speroni Ty engageait ; 
mais le prince de Salerne et D, Louis d*Avila^ ea 
cela de meilleur conseil que ce savant littérateur» 
voulurent qu'il le fît en octaves. Cette forme bar* 
monieuse est surtout appropriée aux fictions bril- 
lantes de la féerie 9 et Bemardo se félicita d'avoir 
pris ce parti , lorsqu'il vit , quelque temps après , 
le peu de succès qu'eut Vltalia liberata du Tm- 
sino. 11 voulait aussi se conformer aux règles 
d'Aristote y et faire un poëme épique régulier ; 
sur ce point, qui tenait au fond de l'art, la cour 
n'avait rien à lui dire ; mais elle l'avertit par un 
autre moyen. Lorsqu'il eut acbevé dix chants 
' avec cette régularité antique , il en essaya l'effet 
dans un cercle nombreux, en lisant ceux de ces 
chants dont il était le plus satisfait. Il s'aperçut 
bientôt que l'auditoire allait toujours en décrois- 
sant et qu'aux dernières lectures fa salle était 
presque déserte. Cette expérience lui prouva que 
l'unité d'action et d'intérêt, fort bonne dans des 
fables d'une autre nature» n'avait point cette va- 
riété qu'exigent la chevalerie et la féerie, et dont 
le poëme de l' Arioste avait fait un besoin au public 
et une loi aux poètes. Il revint donc sur ses pas , 
et se soumit, quoique malgré lui, à cette multi- 
plicité d'action , à ce désordre convenu qui était 
passé en précepte, et pour lequel son ouvrage de- 
vint une nouvelle autorité. 



D'ïTALïE, PART. II, CHAP. XII. es 

^ Il sY soamit si bien ^ $on îmagiôation féconde 
Mtoura de tant d^àccessoires l'action principale,* 
ses épisodes "sont si nombreux et tellement dlver- 
sîfiés, enfin son poënie est si long , qd*il serait ex- 
trêmement difficile d'en donner une analyse* 
complète. Quelque serrée qu'elle fût , on n'y aiv 
i4verait pas sans beaucoup de peine à la fin du 
centième cbant.Mais le sujet diAmadisde Gaule 
est très connu en France. Il l'était même autre-^ 
Ibis par l'ancienne traduction du roman espagnol ; 
il l'est bien plus maintenant par l'élégant abrégé' 
qu'en a fait M. de Tressan (i ).r II suffira donc d'eu 
rappeler les principales circonstances , et de don« 
ner seulement, par l'analyse des premiers chants, 
une idée de la manière dont le poète l'a traité. 
Au temps de l'ancienne chevalerie , Lisvart , 

(i) PariSy 1 779 , a vol. in-ia , réimprima dans le Recueil des 
Œuvres de M. de Tressan , Pans, 1 787, 1 2 voL iii-8°. Cet eilfait 
est eu effet écrit avec beaucoup de préteotton k Tëli^ance, mab trop 
rempli d'une froide galanterie de cour , qui détruit Tint^frét et en- 
gendre Tennui. Le vieux courtisan y gâte souvent f ouvrage du ro- 
nfânder. Ne va-t-il pas jusqu'à établir h la cour du roi Lisvart 
des entretieos sur les modes , des discussions sur les coiffures et 
sur. les couleurs , et à faire décider dans ces assemblées du cin« 
quième siècle , transformées en cercles de Versailles et de Trianon , 
^e de toutes les coiffures de femmes , celle qu'on nommait à la 
grecque était la plus élégante et la pins noble, et que la couleur 
puce était la reine des couleurs ? 11 ne manquait plus que d'ajouter 
le caca^dauphin , qui fut aussi une couleur à la mode y au temps 
où Tautcur écrivit. 

V. 5 



66 HI&XOIR.B 1,1TXERAIRJE 

finère da roi dé la.Graii4^tBret9gqe» était à Ja 
cour dttxo^ de Daaenuirky doat il ^v.di|. épousé jft 
fitte» qaiiodJ€iroi.soii' frère iiM>iiratcCi)« App^éà 
loi suboéder; i\ a^embarqueav^^Biif laèoQ saf^orus^ 
et. avant d'jabordw daps.8e$.nQuv^mx états^ il.v^. 
i^isiter.le^boQ L^anguiDes , roi d*Écos^. Us se prp^ . 
maiaient ^semble au.bord.d^la^mer^, Ipraq^'il^, 
virent iib'order ua y aisseau superbememt ornQ» et« 
dV>ii.$Qrtaieat des. sons harmonieux {2)^ l\ en dos- . 
oendîl une dame qui conduisait ayep elle un jeiwe,. 
homme plus beau qu^ Adonis». Une demoiselle 
portait sa lance.» une fiutre soq casque. Lia dame 
a^approiobe des deux rois* et prie poliment Lisvart^ 
de donner à ce jeune homme l'ordre de cheva-r 
lerie^ LisvartJui accorde sa. demande, reçoit le. 
noujreau cbeyalier^ lui doonç. Taccolade et lui 
fait prêter son serment* Aussitôt un nain sort du 
vaisseau, conduisant à la main un cheval superbe* 
A Tarçon de la selle est attaché un écu garni et 
entouré de perles , sur lequel est peint en champ 
d*or le, portrait d^ne jeune fille de la plus grande 
beauté, couvert d*un diamant transparent jde&« 
tiné à le garantir des coups de lance et d^épée dans 
les combats. La sage fée Sylvane qui conduit le 
jeune chevalier ; lui remetce bouclier, en lui an- 



(i )Ge roi ^ que le.poète ne nomme pas , est appelé' dans le roniaA 
Falangris. 

(3) Cantoly st. i2etsuîr. 



liODeant <]tie la Beauté qil'ette y a fait pêiadbce- ^"^ 
oellequi doit se reodremaiire^sedesob teo^^. Elle 
Feaibrasse» il saute sui' le beau che?al ^ salue les' 
deux r^^ V6loi§iie;el laféedispatàit àl^iDsCaoCé 
£b apippenafit^ quelques- jours après» son pre« 
mier fait d^armes , Lisvart apprend aussi qùesou- 
uoiu est ' Alidar > qu*il est son - fils ^ -et qu^il a pôUr 
mère une belle et malheureuse reine qui vit<bfiA« 
le deuil et dans les larmes 9* parce qu^elIe A*a pu' 
ai^oir pourépoitxiepjsre deso»en£int(i).'Cepen* 
dantdes troubles causés p^r'soto^absenceie'rapM 
pellentdâtis ses états» 11 part, el confie à la réîne^ 
d'Ecosse sa £lle Oriane» prinbesse à 'la première ^ 
fleur de rage et qui est un prodige de beauté; La- 
reine croit ne p0tt¥ôir rieù faire de* plus agréable^ 
pour la fille du toi s6a ami, que d'attacher à sou 
service le Damoisel de la Mer , jeune- adolescent' 
tiourri depiAs quelques aanées k sa coui*i à^pea^ 
presse Tâge d'Oriaae^ et aussi beau qu'elle est' 
belle» Cet le politesse a* les - suites que Ton peut * 
dé)à prévoir* Entre autres incidents de leurs nais- 
sanies amours, le Damoisel, dans une partie dé * 
'<:ampague, ose- seul attaquer un lion^ui a mis eti« 



(1) Cette partie de rexposition du poëme est vive et brilkote. 
On pourrait lui reprocher de ne pas annoncer Faction principale , 
et d*en offrir d*al>ûrd une qui n*est quVpisodique ou secondaire } 
mats dans un genre ansst fibre que te romali épique ^ c^est une sin- 
gularité de plus f et non pas un défaut* 

5.. 



68 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

faite tout le cortège de la princesse 9 et qui s'ap«" 
prête à 'la dévorer. Il tue le monstre ; ce service 
rendu accroît son amour ; la reconnaissance aug- 
mente celui d*Oriane ; la reine est présente ; ils 
ne peuvent se rien dire » mais ils s^entendent sans 
se déclarer. 

Dans ce temps 9 où il j avait des lions en Ecosse 9 
il y avait aussi des géants. Un des plus horrible$9 
suivi de quatre cavaliers 9 attaque à leur retour 
la reine 9 Oriane et leur suite (i); c^est encore* 
pour le Damoisel de la Mer une occasion de faire 
briller son com*age ; avec la seule épée d'un guer* 
rier que ces brigands ont massacré 9 il combat le 
géant 9 le tue 9 lui et ses quatre satellites. Sa prin- 
cesse lui doit une seconde fois la vie^ et cette fois- 
ci 9 quelque chose de plus précieux ; car ce géant 
était un affreux corsaire 9 venu d'une île dont il 
était maître 9 qui s'élève entre la Grande-Bretagne 
et l'Irlande ; il voulait y emmener Oriane et ses 
jeunes compagnes , pour les joindre à plus de cent 
beautés de leur âge^ qu'il avait enlevées de même 
et qui servaient à ses plaisirs. Elles reprenaient 9 
avec leur libérateur , le chemin de la ville , le jour 
finissait^ la nuit étendait ses voiles ; on voit tout 
à coup paraître cent nains tenant des torches 
allumées et une demoiselle honnête et polie qui 
vient proposer à la reine et à Oriane de s'arrêter 

(1) C. 11, st. 17. 



D^ITALIE, PART. II, CHAP. Xïl. ^ 

jasqu'au matin ^ noa loin de là, dans un pavillon 
où la fée Urgande les attend. Elles auront pour 
escorte un roi des plus illustres et des plus braves. 
A rinstant même ce roi arrive ; c^est Périon , sou- 
verain des Gaules et beau-frère de la reine d^É- 
cosse. 11 les conduit au pavillon d^ Urgande, que 
Je goût et la magnificence ont bâti , et dont ils se 
disputent les ornements (i). Tandis qu'on en par- 
court avec curiosité les divers appartements éclai- 
rés de mille flambeaux , Oriane et le Damoisel ne 
font que se regarder (2). Il ose enfin parler à la 
princesse, mais c'est pour la piner d'obtenir du roi 
qu'il le reçoive chevalier. Il est temps qu'il aille 
justifier par iles exploits dignes de son courage 
l'honneur qu'il a de lui appartenir. 

Cependant la fée Urgande vient recevoir ses 
. hôtes ; le roi d'Ecosse , averti par un messaget 
arrive de son côté (3) ; les deux rois et la fée, ins- 
truits des deux belles actions du Damoisel , lui 
donnent , au milieu d'un repas splendide , les 
éloges qu'il a mérités. Oriane saisit en tremblant 
cette occasion pour demander à Périon ce qu'il 

(i) Cette fée y qui joue dans le poëme comme dans le roman un 

très grand rôle , est la protectrice de toute la famille d'Âmadis. Elle 

régnait dans une île inconnue , d'où elle veillait sans cesse sur Pd- 

rion et sur ses enfants. Le vieux roman français Tappelle souvent 

' LIrgande ta Déconnue, et Vitalien Sconosciuta, 

i'x) Ub. supr, , st. 59. 

(5) C. UL 



70 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

'lui accprde volontiers: il donne avec plaisir iror- 
dre de chevalerie à celui qui promet d'ielre un sî 
4>rave chevalier. La cérémonie faite » ce rdî qui 
n'était Venu que pour demander au roi son beau- 
frère des secours contre leféroce Abyès , roi d*Ir- 
4apde et des>Orcades quiiravage ses états avec une 
armée de barbares , ayant facilement obtenu ce 
qu'il désire ^ se hâle de partir. Ijc nouveau che- 
vallierse dispose .à le suivre.^n vient lui remet- 
tre , de la part de Gandales, seigneur écossais qui 
'l'a élevé , une épée richement ornée , et plusieurs 
cbjetsf précieux, trouvés autrefois avec lui sur la 
-mer , d^ns une caisse ou plutôt dans .im berceau 
<le bois de cèdre. Parmi ces o^bjets étaient un an- 
neau d'un grand prix , et une boule de cire, 
Oriane lui demande celte seule boule , qu'il s'em- 
presse de lui offrir. îl part enfin , emmenant pour 
écuyer Gandaliii , fils de Gandales , jeune homme 
^e son âge, élçvé avec lui, et qui ne veut point s'eu 
séparer. 

En suivant les traces du roi Périon (i) » il ren-* 
contre unç dame et une demoiseJle , dont la pre-- 
mière lui présente une lance , en lui disant qu*a- 
vec celte arme il sauvera la maison royale dont il 
est sorti; c'est encore la fée Urgande, qui dispa* 
raît aussitôt. La demoiselle est une Danoise atta- 
chée à la reine do la Grande-Bretagne, et qqi 

>— ^— — i— «— ^— — — — I liai I 11— — — ^— iM^i^^— ^^1— .^^^— — — i^ii^-^ 

(0 c. IV. 



y^lDume aapitès 'd'elle; elle déclare aa Datnoisel 
de la Mer qu'elle i^estera'qnëlqdes' jours Auprès dç 
lui»;poitr toir ^tielusa^e il fera de cette* lance. 
Ke^premiër \issiç^e qù^il en fait est de delivrerPë- 
rion» à 'qui trae troupe de brigands à dressé iine 
embuscade et qui ei;ti|lrès d'y périr. lié) brigandi; 
sont tousjpercéfe^de sa lance 9 ou miis en piècespar 
son épée. Le' roi plein de reconnsdssance embrasse 
fiondëfenseUF, et reprend eh sikreté la rouie de sek 
états. Le Dbtndisel^.pour chercher d'aiitres aren- 
tures y prend ipar un antre <Aiemin. La DeMoiselle 
de Danemari;, tSéikioin 3e cet exploit , n'en véutpas 
davantage , quitté le jeiine dievalier , et se rend à la 
cour d'Ecosse. Elle y raconte ce qn^èlle a vu{i) ; 
d'autres messages iostrutséntla cour , deb preuves 
qne le Damoîselde la Mer rie cesse de donner de sa 
valeur ; tout retenti l de*ses louanges. Le cœur d'O* 
tiane est vi vehvent éiriu^ elle défit bientôt retjoiimer 
auprès de son père; ellen^aura plus si facilement 
4es nouVeHes de son chevalier; elle prend enfin 
pour coitffi'dente la Demoisdle de Danemark ; elle 
Jui confie que dans la boufle de cire que celui 
qu'elle aimé lui a donnée^ elle a trouvé son nom 
écrit, avec la qualité de fik de roi. Elle la prie de 
l'aller trouver de sa part « de lui rémettre ce signe 
de sa mission 9 et d'aller , s'il le faut ^ jusqu'à Paris 
l'assurer de la constance dé son ambur. 

(1) G V. 



72 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

Le temps de son retour dans la Grande-Breta* 
gne étant venu » la fée Urgande vient la prendre 
dans un vaisseau magnifique , où sont déployées 
toutes les richesses de la féerie (i). Pendant le 
trajet , elle instruit Oriane , et en même temps le 
lecteur, de la naissance du jeune Damoisel dont 
elle est si tendrement occupée. Il a reçu le jour 
de ce même roi Périon , qui Ta fait chevalier sans 
le connaître et à qui il a sauvé la vie. Épris dans sa 
jeunesse d^Elisène fille du roi delà Petite-Bretagne 
ou de TArmorique, Périon l'épousa , sans autre 
témoin que sa suivante. Elle eut de lui un fils dont 
elle accoucha en secret. Le soin de son honneur 
la força de faire exposer cet enfant sur les flots » 
dans un berceau de bois de cèdre , où elle fit placer 
répée que Périon avait laissée en la quittant, un 
anneau qu'elle tenait de lui , une boule de cire , 
et dans cette boule un papier sur lequel étaient 
écrits son nom et la qualité de son père. Elle a 
depuis épousé solennellement Périon ; elle règne 
maintenant avec lui sur les Gaules, et tous deux 
regrettent également la perte de ce fils de leur 
amour. Le jour où il fut exposé, un seigneur écos- 
sois , nommé Gandales , vit le berceau près du ri- 
vage , le prit , l'emporta chez lui , et donna à l'en- 

iant le nom de Damoisel de la Mer. Oriane sait 

* 

le reste de l'histoire ; elle est à peine finie que \t 

(i) C. VI. 



D'ITALIE, PART. II, tVLkv. Xtl. .78 

navire entre au port de Yindîsilore. Urgande dér 
pose la princesse au sein de sa famille et remonte 
sur son vaisseau. ^ 

Pendant ce temps, le Damoisel , après des ren- 
contres et des aventures t ornement indispensable 
des voyages de tout chevalier, s^élaii joint an 
prince d*Écosse, son àmi , qui conduisait les trou- 
pes que le roi Languines envoyait au secours de 
Périon (i). Ils passent le détroit , abordent en 
rïormandie , et sont bientôt rendus à Paris. Périon 
s^ était renfermé , après avoir perdu plusieurs 
batailles (2). Il les reçoit avec beaucoup de joie. 
Le féroce Abyès arrive avec ses Irlandais et se 
présente devant la place (3). Périon, le prince 
d'Ecosse et le Damoisel de la Mer, sortis à sa 
rencontre , tombent dans une embuscade ; la 
mêlée devient effroyable. Le Damoisel parvient 
à joindre Abyès, et le défie seul k seul. Le 
roi d'Irlande accepte, est vaincu et tué, après 
un combat des plus terribles. Au moment où le 
vainqueur est conduit en triomphé , où le roi et 
la reine des Gaules reconnaissent qu'ils lui doi- 
vent leur salut et celui de leurs états , la confiv 



(1) G. VIH. Le roman français nomme le priuce d'Ecosse 
Agrayes , et le poëme italien Jlgriante, \ 

(,i) Dans le roman , la Tille où Penon s'enferme et est assiégé 
n*est point Paris j mais Baldaen , qui n'est connue , je crois , ni 
dans la gëograpbie des Gaules ; ni dans celle de la France. 

( 3; G. IX et X. 



74 tn&TOI.RE tLITTÉRAIHE 

•fiente d^Oriânearrive^t remplit auprès de lui la 
^MOD dont die «SBt chargée. Il apprend ffio$i 
son nom et son origine royale ; il ne 'lui Teste à 
«tvotr^oe^de qbel iroi II e#t né. . 

H}e 1 jour- là itiéme> «n 'incident spartrcttlier fait 
ir^marquerauToret à la reiifedes^ Gaules Fanneau 
^e le^Dttmoiéet portai t toujours ; àls commencent 
'â>soupçonner la yérîté ; ilsTont ensemble la nuit 
là Ja 'chambre du jeunehéros, qu-ils trôuveutipro- 
ifbndémentendormi.Son épëe était tm chevet dulit. 
d^érion'latipedu'fourreaa, «t reconnaît deHequMl 
avait autrefois laissée à Élisèoe. Ces deux signés 
Téftnisne leur -laissent presque tplu^ 'de doute. Ils 
TéveiHeutle Damoisel par les expressions de leur 
qoié , apprennent de lui qa^il n^est spoifnt le fils de 
tce Gandalesqui l'a élevé , qu'il n^est qu^nn mal* 
iienreux enfant que ce bon Écossais avait trouvé 

'dans un j>erceau floittant sur la mer Alors tout 

^est «clairci ; Élisène et Périon reconnaissent leur 
^Sy qui quitte le nom de Damoisel de la Mer pour 
f>re]idre celui d'Amadis(i). 

Ce n'est , à bien dire^ qu'ici , au dixième chant, 
4(lie l'exposition se termine. On voit quel soin 
l'auteur a pris de ménager par degrés la connais- 
sance que l'on acquiert, et qvCudmadis acquiert 
lui-même du secret de sa naissance. Dans le ro- 
man au contraire 9 on le sait dès le commence- 

»^i.^— — — — ^1*^^.^— — — — — — ■ ■ — — ^— — — — ^..— ^.w 

(i)C.X. 



ment/ Les fttits yscfaVeonlè^en «eus direet ; dans 
J)e poème, ilis le>soiiC cai ordipe inverse <)Q f^nro^ 
rgmde^ eomme les^faite^hi^orî^es* le sodt sôtivettt 
dans^répopée des anciens ; c V^ quepôur^lé poète 
ToiTiancier , le roman est-Phifitôire« 

Amadis ne 'tarde 'pas *à <iroitloir retourner^ au- 
près d^Oriane, inai« îl ri*avoue au'toiPérion que 
'le désir d'aller acquérir de la gloire. Son »père , 
'jnalgré sa tendresse , n^a rien à opposet-à un^pa- 
•yeil motif. 'Dans ^leor dernier entrelien , il hti 
donne des instructions assez mali^làcéeset-beau- 
'OOttplFop' longues isw/Ies devotts^ note seiilemedt 
-^'«n chevalier, mais d^tin génerafl <d\irmée'(i). 
Lorsqn'jVmacbs test repassé dans la Grande-^Bre- 
Jtagoe , 4es ^aiventopes ^mblent naflr e sous ses -pas. 
îDatts VLVi combat im il se couvi^e 'de gloire^ il a 
ipour tëmoin un jtrane guerrier^uile regarde >av6b 
iftfdmiration , et qui , le cofi^Mit £oi , im dédlane 
^*jl 4Eittait demander au roi Li^v«rt IWdt<e die 
icfaevalerie, mais ^'â ne Client le reoetoirqiae de 
Ini (2). Amadis refuse d*alberd , ifuais la fée fJr- 
•gande parait et Tengage à 'satisfaire le jeune in- 
connu ; il le reçoit donc chevalier; ils se quittent, 
et c'est lorsqu'ils ne peuvent plus se voir quIJr- 
gande instruit Amadis de ce qu*ils sont Tun à 

(i) Ces iDsimctiOBS remplnseal , à ûanae -octaves près ^ tout le 
ilouziomc ohaivty qui , 4 la vérité, n'en a que cin({uatitQ. 

(2)C.XlII,St, l*]. 



76 HISTOIRE LITTÉRAIflE ' 

Taotre. lis sont frères. Élisène et Përion, depuis 
qu*ils étaient sur le trône, avaient eu un second 
fi] s nommé Galaor, qu^un géant leur avait enlevé; 
mais c^était à bonne intention et pour le remettre 
entre les main^ d^Urgande^ qui veillait sur la des- 
tinée des deux frères, et qui voulait faire donner 
au plus jeune une éducation conforme à ses pro- 
jets (i). Elle Ta conduit au'-de vaut d'Amadis, pour 
que ce fut celui-ci qui Tarmàt chevalier ; mais le 
tempsn^est point encore venu où elle doit les réunir. 
On voit que ceci est comme le complément de 
)*exposition du poème , et que le poète, fidèle à son 
système, y suit toujours la même marche. La nô- 
tre doit changer ici. Indiquer sommairement quel- 
ques-uns des principaux faits doit nous suffire; le 
reste nous mènerait trop loin. Uamour constant 
d*Amadis pour Oriane est mis à de longues et 
fortes épreuves ; son amitié pour son frère le fait 
s*exposer à de grands dangers. Le caractère de ce 
frère est tout différent du sien. Galaor Tégale en 
beauté^ même en courage ; il est comme lui porté 
à Tamour, mais non pas de la même manière. 
Amadis n^a qu^un sentiment dans le cœur ; Oriane 

(i) Ce n'est point encore à ce moment que le lecteur est instruit 
de tous CCS détails, et de ces projets d'Urgande^et de cette éducation 
de Galaor ; c'est lorsqu'Amadis est arrive' à la cour de Lisvart, et 
qu'ayant reçu un message de la part de son frère , il raconte à la 
reine tout ce quTJrgande lui a précédemment appris. ( C. XFX, 
si. 3G— 5j. ) 



D'ITALIE, FAUT. II, CHÀP. XII. 77 

est tout pour lui ; le sexe entier a des droits sur 
Galaor; il s*enflamme également pour toutes les 
belles. Les hauts faits d'Amadis sont tous héroï- 
ques; même en servant les dames, en les déli- 
vrant des prisons où. elles sont renfermées, des 
géants qui les enlèvent', des chevaliers déloyaux 
qui les oppriment , il ne fait que remplir les de- 
voirs de la chevalerie ; toutes ses pensées sojit 
pour Oriane ; c'est à elle seule qu'il of£re en idée 
sa gloire et tous ses exploits ; Galaor ne se refuse 
point à recevoir le prix des services qu'il rend ; il 
profite dç tous les plaisirs qui lui sont ofTerts et 
tombe aussi dans tous les pièges qui lui sont ten^ 
dus. C'est presque toujours Amadis qui l'en re- 
tire ; Amadis est en même temps le modèle d'un 
amour parfait et d'une parfaite amitié. . 

La fée Urgande veille sur tous les deux, et 
prépare^ à travers mille dangers, l'union d'A- 
madis et d'Oriane. Long*temps ils sont heiu*eux 
du seul bonheur d'aimer ; dans les rendez-vous 
les plus secrets , si leur tendresse est la même , 
leur sagesse Test aussi (i) } mais un jour que 
des brigands envoyés par l'enchanteur Arca- 
laûs, ennemi de Lisvart et de sa famille, enle- 
Taient Oriane , Amadis court sur leurs traces , les 
atteint dans une forêt , fond sur eux comme la 
foudre, et délivre encore une fois celle qu'il 

(i)C. XVlIl,5t. lôetsuiv. 



78 HÎSTOIRB LI/TTÉKAilîl© 

aime (t). L*aiiio«ifv la- renmnatssnKre > le plàisit^ 
de se reroîn, après. de tds dangers ^cett^ miit, 
cette solitude, cette foret,. se fîrefti ^ entendre aa« 
cœur d'Oriaue', et vainquirent daitimiditë d^A** 
madi^: 

G^muM'ellë oublik sft pudeer; 
Il'ioïkbIiA'sa ittfiiuâ(a)a 

et en revenant à la cour dé Vindrsilèré , ils n*â- 
vaient pins à désirer qne la dnrée de leur bonheur. 
Ce bonhetir est troublé de raille manières; il' 
Test même par la jalousie. La belle et jeune prin* 
cesse Briolanie implore le secours d'Amadis pour 
▼enger la mort du roi son [îère, qu'un usurpateur 
a lâchement assassiné. L'es lois de la chevalerie et 
la générosjité d'Amadis lui font un dévoir de cou- 
rir cette grande aventure; mais un concours de 
circonstances fait croire à la tendre Oriane.qne 
Briolanie lui a enlevé le cœur d*Amadis. En proie 
à tous les tourments de la jalousie (3) , elle écrit 
à celui qu'elle croit infidèle une lettre pleine de 
reproches. Dans quel 'moment Amadis la reçoit- 
il? Lorsque, après avoir replacé BHolànie sur le 
trône, il a subi , dans une île enchantée, que Ton 
appelle X Ile ferme , les épreuves les })lus fortes de 

(OCXXX.» 

(2) G)miiie elle oubliait Sa pwleur , 

J'oubliai lors ma retenue. (Chauliev») 
(5;C.XXXlI,st.58,ctc. 






^W^^^i— "^^^^B^B^^"»^»»^^ 



( I ) Cette lie ay^t e'^ jadis lencliantee par 1« magicien ApoUidoD , 
qui y selon notre vieux roman ^ était Je ûh aîné d'un roi de Grèce.. 
A la mort de son père , il laissa là coaronne à son frère et parcou- 
rut le monde en donnant des preuves de la plus briihmjte valeur. 
Il devint amoureux-de lit sœur de-rempereor ^«Rètte^ Tenfeva^ 
et l'emmena dans J'ile. ferme , qui était -alors. tjranm&éQ4)ar>utt. 
géant II tua le géant ^ les. habitapts le reconnurent pour roi. Il passa 
plusieurs années dan^^ cette ile^ et j fa( parÊMte^ent heureux; 
mais l'empereur de Grèce, qui était son oncle maternel, étant 
mort sans enf^pl? , il fut appelé k lui succéder. Sa, femme , qui 
regrettait cette iie^yoplutdM moins qu!il n'j pût r^eç aucun roi 
si! n!éta|t i;eGpnnfi p)us brave ^errier et p|us Jojal amant que lui , 
ni aucune reine si elle ne la surpassait elle-même en fidélité et en 
beauté. Apollidon était très savant magicien ; il éleva dans l'île , à 
rentrée d'un jardin , un are merveilleux > qu'il appelât^ V^rc des 
locaux am^Hls^f et cet arc et ce jardin , par la force de ses en- 
cbantements, faisaient subir à tous ceux qui s'y présentaient des 
épreuves terrible!» ^ d^pt personne ^ avant Asiadi^^ n'e'tait encore 
sotrti , vaiuqum:. . » 

O9 nf(^'est pojii^,^ ?%pfW^ à^ favoir çe.qi)e,<î'étiat que çet^e.v 
tfe meryeilleu^e dont il .est si souvent^ question dans le roman «t^ 
dans le poëjaç d' Am^jiis.ÇT^itja m^^^ ^}^^ I^ona, l'ile des Drvïdes^ 
ou lepoèjt^.angU^. M^spo.a nus lasc^ne^ de^ tragédie 4e Carac^ 
tacuf.f sitnëe.entre.rADg||eter]:e[et l'Icktiiid^, aujourd'hui lllo de: 
Maiu On, fui avait do<io4 le.nj^in 4'Ue ferinej^ par^ce qu'elle avait 
autr^oîs tepu à la.gr;ai;d6{le| et ce fut brsqu'un tremUement d« 
terrel'en.eut délaichoe qu'elle fut appcji^, ilfi^i^. Cette explieatioAi 
jKtu^u e$i donoée .p^r. le Tasse lui-m^^^., dans soa^GU*. cham 1 

I/IsQÎaferma prima era chiâmata $ 

Quando con la Britanma era congiunta / 



8b- HISTOIRE LITTÉRAIRE 
le guerrier le plasbrave^ et le plus loyal amant , lui 
ont décerné la couronne (i). A la lecture de celte 
lettre , après avoir exhalé son désespoir par des 
cris et par des larmes pendant tout le reste du 
jour, il sort , la nuit , de Tlle ferme , seul et sans 
armes, passe sur le Continent, et ne s'arrête que 
4ans TermiUge de la Roche pauvre, où il reste 



E da tre parti dal mar circondata , 

E sol dalV aUra con la terra aggiunta. 

Vagli scrittori Mona nominata 

Fu , poi che Vébhe dal terren disgiunta 

Un terremoto , di città e castella 

Ricca in quel tempo, e gloriosa e bella. ( St. i40 

Il avait même dit auparavant ( c. XXXVI , st. *} i ) : 

Questa t'Isola ferma è nominata , 
Perché da un canto non V inonda il mare , 
Ove si angusta e forte ave Ventrata 
Che per mezz' un castelfori' è passare, 

I/autcur , dans une lettre à son ami Sperone Speroni , lui dit 
du'on ne trouve dans aucun endi^oit du roman d'Amadis cette 
position de l'Ile ferme , ni celte origine de son nom , et qu'il 
s*estvu obligé de re'parer cet oubli. F, S. ha da sapere , con- 
tînue-t-il , che Mona è una isola lontana di Bertagna dnque 
miglia , fecondissima , henchè non molto àbitaia ; la quale 
scrivono alcuni autori cK era congiunta con Bertagna verso 
ponente , e da tre parti cinta dal mare , ma che per un gran 
terremoto si disgiunse e diuenne isola, Fingo che questa fosse , 
e che a quel tempo si chiamasse Isola ferma , etc. ( Opère di 
M, Sperone Speroni , Vcnezia , 1 74<> 7 in-4"« ? ^» V, p. 35o. ) 

(i)C. XXXVII. 



D*ITALIE, PART. II, CHAP. XII. 8t 

f^chë sous le nom du beau Ténébreux^ que le boa 
ermite lui a donné (i). 

Une lettre a fait tout ce mal , une autre lettre 
le répare* Oriane détrompée rappelle son cher 
Amadis ; il rentre à la cour de Lisvart par le pins 
brillant exploit et par le p]us grand service, e^i 
rétablissant dans son palais et affermissant sur 
•on trône ce roi, qui soutenait un combat douteux 
contre Cildadan , roi d'Irlande , et contre une 
troupe de géants (2). Le poëme et le roman pour- 
raient finir ici; Faction parait terminée; mais de 
nouveaux incidents la renouent , et ce que nous 
avons vu n'en forme que ]a première moitié. 

Dans la seconde , après de nouveaux exploils 
d* Amadis , Lisvart , trompé par des envieux et des 
calomniateurs, a de si mauvais procédés pour lui , 
qu'il le force à quitter sa cour (3). Amadis est 
encore ime fois séparé d'Oriane; mais malgré 
tous les maux que cette injustice lui fait souffrir , 
c'^est encore lui , quelque temps après, qui , réuni 
au roi Périon son père et à son frère Florestan (4), 
■ ■ ■ " ■■ 

(OCXXXDC 
(a) G. XLIX et L 

(3) G. LVL 

(4) l^îls de Pérkm comme Amàdb et Galaor , mais qu^il avait 
eu dTune autre maîtresse , avant de connaître Élisène. Florestan a 
paru pour la première fois au c. XXXV , avec la belle Corisande sa 
maîtresse. Leurs amours et les exploits de Florestan forment uu 
des épisodes les plus intéressants du poëme. 

▼. G 



Ôi HISTOIRE LITTÉRAIRE 

saoTe d*une ruine totale Tiograt Lisvart, attaqofë 
par Arcalaûs , à la tête d^ane armée de géants et 
d*nne ligue de six rois ( i). Périon et ses deux fils, 
cachés sous des armes brillantes que leur a en* 
voy ées la fée Urgande , restent inconnus , quoique 
vainqueurs » et disparaissent sans avoir voulu re- 
cevoir les reniei'ctments de Lisvart. Il n'apprend 
qu'après bien des recherches que c'est encore 
cette fois au généreux Amadis qu'il doit le trône 
et la vie (2). 

Amadis est allé en Orient chercher de nouvelles 
aventures. Si l'on voulait s'engager ici dans les 
détails , il faudrait le conduire à la cour de Cons- 
tantinople, et l'en ramener avec une jeune et 
très bdle princesse , nommée Grassinde , qui l'a 
-fort bien reçu à My cènes, mais qui s'est mis 
dans la tête une singulière fantaisie. Elle a ouï 
dire que la cour de Lisvart est plus riche en 
belles personnes que toutes les autres cours. 
Elle attend de la politesse d^Amadis qu'il l'y 
conduira et maintiendra envers et contre tous 
qu'elle surpasse en beauté toutes les demoiselles 
de cette cour. Amadis , d'abord très embarrassé» 
vient ensuite à penser qu'il ne s'agit que des 
demoiselles, et qu'Oriaue ( ce qu'il sait en effet 
très bien) , ne l'est plus ; il promet donc à Gras- 



Ci )C.LXV. 

C'i) C. LXVI , st, 5o et suit. 



D^ITALIË, PART. Il, CHAP. XII. 83 

Stade tout ce qu^elle veut, et aussitôt elle se 
dispose à partir (i). Il lui tient parole, et, dand 
Un grand tournoi , où il parait soi^s le nom da 
Chevalier grec » devant toute la cour de la Grande* 
Bretagne, il renverse tous les chevaliers qui re^ 
fusent d*avouer la supériorité de Grassinde. Elle 
reçoit enfin de lui, aux yeux de tousi 1& couronne 
de la beauté (2). 

Oriane était si peu compromise par cette vic- 
toire remportée sur les demoiselles bretonnes p 
qu'elle avait mis en secret au jour un fils , qui fut 
célèbre dans la suite sous le nom d'Esplandian (3). 
Cependant Tempereur de Rome» qui ne sait rien 
de Cette affaire. Ta demandée en mariage (4). 
Lisvart lui accorde sa fille ; une flotte Temmène à 
Kome ; mais Amadis , qui s'est retiré dans Tlle 
ferbie, dont il est toujours demeuré roi, y fait 
équiper à la hâte une flottille , rassemble des 
matelots, des soldats, met en mer; et au moment 
où la flotte romaine passe k la vue de Tile , fond 
sur elle , avec ses chevaliers, saute à bord du com^ 
mandant, lui fait mettre bas les armes, enlève 
Oriane et Temmène avec lui dans son ile (5). 



(OCLXXIL 

(a) C. LXIX. 

(3) G. LXII y st. 44 et svir. 

(4)C.LXXIV,st,55. 

(5) C LXXXII. 



84 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

Alors la guerre est ouvertement déclarée entre 
le roi Lîsvart et lui. Tous deux ont des alliés et 
rassemblent de fortes armées; dix chants entiers 
sont remplis des préparatifs de cette guerre. La 
bâ( taille se donne enfin (i) ; elle est sanglantes 
Amadis y sauve encore la vie au roi Lîsvart , en 
qui il voit toujours le père d*Oriane. Les hostilités 
sont suspendues. Pendant la trêve, un sage ermite » 
qui a élevé'le jeune Esplandîan, parvient à faire 
entendre raison à Lisvart , en lui dévoilant le se- 
cret de sa fille, qu'il ignorait encore (2). D'autres 
événements, qui le rejettent dans des dangers, 
ddnt Amadis le tire encore , accélèrent la conclu- 
sion de la paix ; elle est enfin conclue. Le mariage 
d'Oriane et d'Amadis est arrêté. La célébration se 
fait dans Tlle ferme ; l'union de tous les person- 
nages épisodiques est formée le même jour avec 
la plus grande solennité (3). Les enchantements 
de l'île sont détmits; elle n'est plus que le séjour 
fortuné d'Amadis et d'Oriane. La fée Urgande, 
qui a dirigé le fil des événements, arrive sur un 
vaisseau, orné de toutes les merveilles de son 
art (4). Elle vient embellir la fête et jouir du fruit 
de ses soins. 



(i)C. XCIV. 

(2) XCVI , st. !i4 et siMf . 
(5 ^ C. XGIX. 



'■' G. C. 



D'ITALIE, PABT. Il, CHÀP. XII. 8$ 

Dans ce roman rintérétest, comme on voit, fonde 
sur une passion réelle , sur un amour mutuel, tra- 
versé par des obstacles , troublé par des orages et 
couronné enfin par le succès. Cette passion mêlée 
aux faits d^armes et aux. merveilles de la chevale^ 
rie et de la féerie, était peut-etre plus propre qu'au- 
cune autre à fournir le sujet d'un poënie roma- 
nesque. Bernardo Tasso qui avait de rimai^ina*^ 
tion et un vrai talent, joignit à ce fond déjà très 
riche des ornements qui ne le sont pas moins. Il 
ne prit de Tancien roman espagnol que ce qu'il 
jugea propre à recevoir tout le brillant du coloris 
poétique. Il créa de nouveaux personnages et de^ 
actions nouvelles ; en un mot , il s'appropria si 
bien le sujet par sa manière de le traiter, qu'il 
semble que ce sujet même et que l'ouvrage entier 
lui appartiennent. A l'exemple du Bojardo et de 
TArioste ,. qui avaient en quelque sorte fixé la na- 
ture vague et mobile du roman épique , il ourdit la 
trame du sien de trois fils principaux, qui s'éten* 
dent depuis le commencement jusqu'à la fin , et 
d'un grand nombre d'épisodes accessoires qui les 
croisent et s'y entrelacent, pour varier dans cha- 
que chant les situations, les scènes et les acteurs. 

Il a donné à la belle Oriane un frère nommé Ali- 
dor,beau comme elle, et au tendre Amadis une 
sœur nomi^ée Mirinde , guerrière et brave comme 
lui. C'est Alidor qui ouvre la scène au premier 
chant du poême,et c'est le portrait de Mirinde que 



8é HISTOIRE LITTÉRAIRE 

la fée Sjl vane, sa protectrice, a fait peindre sur soa 
bouclier (i), Lres amours d'Alidor et de Mirinde, 
de Floridant , prince d'Espagne, et de la jeune Fili- 
dore , forment avec Tamour d*A madis et d'Oriane^ 
ces trois lils continus et principaux de Tintrigue. 
Elle est nécessairement compliquée, mais si artis- 
tement conduite qu'on la suit sans trop de peine 9 
à travers les épisodes secondaires qui Tinterrom* 
peut souvent. Ces épisodes sont de différents gen- 
res et très variés entre eux ; les uns purement 
héroïques , les autres d'une teinte plus triste , 
qui paraissent pour la plupart tirés de vieilles 
chroniques espagnoles; d'autres enfin tendres et 
galants; mais il n'y en a aucun de trivial, de po- 
pulaire ou de trop libi*e. Le Tasse voulut que son 
poëme eût dans toutes ses parties ce ton de galan- 
terie noble et décente, qui était celui de l'ancienne 
chevalerie. Le rôle brillant et léger de Galaor est 
presque le seul dans lequel il ait jeté des galante- 
ries un peu vives. Eneore at-il satisfait, pour 
ainsi dire, à la morale de l'amour, en corrigeant 
ce jeune guerrier de son inconstance, et lui faisant 
éprouver pour Driolanie une véritable passion. 

Ces trois actions principales et cette foule 
d'épisodes qui les entrecoupent sont, on le voit 
bien, des imitations du plan de TArioste , que 
Bernardo se proposa d'imiter en t<)ut ; mais 



■««•* 



(i) Voyez ci-dessus , p. Oo rt O7. 



D'ITALIE, PART. II, CHAP. XII. 87 

fpielqoe intéressaiitoB que soient les premié* 
res , elles ont le défaut d*étre toutes trois à peu 
près du même genre; ce sont trois intrigues d*a- 
mour, tandis que dans T Arioste, la guerre terri- 
ble desSarrazins et les dangers de la France, la 
folie sublime de Roland et sa guérison merveil- 
leuse , enfin les amours et Tuoion de Roger et de 
Bradamante forment d'admirables contrastes et 
une ricbe variété. Les aventures épisodiques sont, 
pour la plupart, d*un heureux choix et d'une exé- 
cution soignée; mais peut-être sont-elles^ ainsi 
que les trois principales actions, coupées à trop 
petites parties ; trop symétriquement distribuées , 
interrompues et reprises. Le plan du Roland fu^ 
rieux pai*ait tracé par la liberté même , celui 
iHAmadis Test par une main qui veut paraître 
libre \ et Ton peut dire qu'il est trop régulière^ 
ment irrégulien 

Son auteur pensa qu^une matière aussi vaste et 
aussi complexe devait avoir un nombre conve* 
nable de grandes divisions , et il la partagea en 
cent chants, chacun en général de cinq ù six cents 
vers. Sa première idée fut de supposer ou de fein- 
dre qu*il récitait chaque jour un de ces chants au 
milieu d'un cercle de dames et de seigneurs réu- 
nis pour Tentendre, que ses récits étaient inter- 
rompus par Tarrivée de la nuit, et qu il les repre- 
nait au lever de Taurorc ; idée peut-être assez 
heureuse, plus poétique et plus vraisemblable 



iV 



88 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

que les moralités et les autres digressions de ce 
genre essayées par qaelques poètes et perfection- 
nées par rArioste. Il avait donc commencé tous 
ses chants > à Texoeption du premier, par la des- 
cription de Taurore , et les avait terminés par celle 
de la nuit. A la nuit, il congédiait son auditoire; 
au point du jour il le rassemblait autour de lui. 
Un jeune littérateur de ses amis , nommé Vifi" 
cenzio Laureo^ qui fut dans la suite cardinal ( j), 
craignant que tant de descriptions, quoiqu'elles 
fussent toutes assez courtes , ne donnassent au 
lecteur de la satiété et de Tennui, lui conseilla 
d'en retrancher une grande partie ; le savant 
Sperone Speroni îui du même avis; le Tasse céda, 
mais avec répugnance , et moins par persuasion 
que par égard. Peut-être doit-on regretter qu'il 
ait cédé; il en devait résulter sans doute de la re* 
dondance et de l'uniformité ; mais cela donnait 
aussi au poëme entier une teinte particulière. 
Quelque varié que soit le spectacle du lever du 
soleil et de la chute du jour , c'était un objet de 
curiosité , que de voir comment le poète avait 
réussi à les peindre de cent différentes manières. 
Il a laissé subsister beaucoup de ces descriptions, 
qui prouvent les ressources et la fécondité de son 
talent. Mais peut-être y en a-t-il trop, par cela 
même qu'il en a retranché un grand nombre. On 

(i) Sous le poDtifîcat de Grci^oirc XllI. 



DTITALIE, FAUT. II^châp. XIL Sg 

ne sait plus pourcpioi» en reprenaot sa lyre, il 
chante si souvent Faurore» puisqu'il ne la chante 
pas toujours* 

Il fil un changement plus considérable et qui 
loi conta pins de travail. Il commença son poème 
avec le dessein de le dédier à Philippe , alors in- 
fant d'Espagne , mais Ferrante Sanseverino ayant 
passé du service de Tempereur à celui du roi de 
France , le Tasse lui-même ayant été envoyé par 
ce prince en France^ où il continua de travailler 
à son poëme, il changea de dessein , le dédia au 
ix)i Henri tl , y sema différents traits et plusieurs 
épisodes à la louange de la maison royale de 
France , et surtout de Marguerite de Valois , sœur 
du roi , à laquelle il était particulièrement dévoué* 
Lorsqu'il fut ensuite revenu en Italie , qn*il eut 
trouvé un asyle à la cour du duc d'Urbin , et qu'il 
eut achevé son poème, le duc l'engagea, comme 
nous l'avons vu dans sa vie, à le dédier à Phi<» 
lippe II , et il y consentit dans l'espérance d'ob- 
tenir non seulement la restitution de ses biens, 
mais quelque grande récompense. Il dut alors 
faire un grand nombre de changements, tant dans 
la fable même d'Amadis, de qui il avait fait des* 
cendre la maison de France , que dans les digres- 
sions et dans les épisodes , qu'il avait consacrés à 
la gloire de Henn II , de sa famille , et qu'il lui 
fallut retourner à l'honneur de Philippe II et de 
la sienne. 



go HISTOIRE LITTÉRAIRE 

On peut croire que toutes ces mutations durent 
altérer un peu Fensemble du poème et faire dis- 
paraître quelque chose de la beauté » et surtout 
de la facilité de son premier jet. Une défiance 
peut-être excessive de lui-même , quelquefois 
aussi dangereuse que TexcessiTC confiance ^ em- 
pêchait le Tasse d'être jamais content de ce qu*il 
avait fait» Il voulut soumettre son ouvrage, non 
pas à deux ou trois bons juges , qui sans doute au- 
raient sufB, mais à un très grand nombre de cen- 
seurs» qui se trouvèrent, comme il arrive, pres- 
que tous d*avis différents. L'un lui faisait changer 
une chose, Tautre en retrancher une autre: il se 
consumait à suivre leurs conseils , et malgré le 
mérite reconnu delà plupart d'entre eux, il n'est 
pas sûr que le poëme y ait toujours gagné. Gi* 
raidi ^ Varchi^ Bartolomeo Cavalcanti ^ Rus^ 
cellij et plusieurs autres furent consultés par 
lettres. Bemardo Capello , Antonio Gallo ^ 
Muzio et Atanagi^ se rassemblèrent à Pésaro» 
$ur l'invitation du duc d'Urbin, pour revoir at- 
tentivement le poëme entier ; enfin , le TaSvse prit 
encore à Venise les avis de MolinOy de T^eniero^ 
de Mocenigo : il est impossible enfiu de se donner 
plus de peine, de montrer plus de docilité à écou- 
ter les conseils, plus de patience d'esprit et de 
souplesse de talent à les suivre. 

Ajoutons eocore qu'il avait composé la plus 
grande partie de son poëme au milieu du bruit 



D'ITALIE, PART. lïjCHAPv Xlt. 9ï 

des armes » ou dans de longs et malheureux 
voyages , ou parmi les ennuyeux détails des af- 
faires du prince, à Salerne, à Rome et à Paris; 
enfin , dans des positions affligeantes ou agitées , 
et loin de ce repos et de cette tranquillité d'ame « 
dont tout homme qui écrit a besoin , et dont les 
poètesont plus grand besoin que les autres. Malgré 
tout cela , le poëme ^Amadis parut si beau j si 
bien proportionné dans son tout et dans ses par* 
lies, si brillant dans ses détails, et si riche en or« 
nemenls de toute espèce, qu^il fut et qu^il est en- 
core regardé comme Tun des meilleurs que la 
langue italienne ait produits. Plusieurs critiques 
du temps en firent les plus grands éloges , et le 
Speroni même osa le préférer , pour Taccord et la 
proportion des parties, à YOrlando furioso. 

En réduisant , comme on le doit , cette exa* 
gération de Tamitié , on peut placer YAmadigi 
au second rang parmi les romans épiques. Ou 
peut enfin penser à ce sujet comme Louis DoU 
c^,qui à la vérité était aussi un ami du Tasse, 
mais homme d*un goût assez pur, et qui, ayant 
lui-même composé des poèmes romanesques , 
devait voir dans Fauteur à^Amadis un rival à 
craindre , en mênie temps qu^il y voyait un ami. 
11 dit très positivement (i) que dans ce poème 

( I ) Dans la Préface qui précède la belle ddilion à^Amadis don^ 
»cc p?.r Giolilo , Ycnbe, 1 56o , in-4% 



/ 



9^ HISTOIRE LITTÉRAIRE 

le style du Tasse lui parait très choisi et très soi- 
gné quant au langage^ que sa versification est 
pure 9 noble et agréable; qu'il ne s'écarte jamais 
d'une certaine gravité qui est seulement plus ovt 
moins forte, selon que les sujets l'exigent ; que par 
un mélange très rare il réunit presque toujours 
la facilité et la majesté; qu'il a de l'abondance 
dans les pensées^ du merveilleux et de la pro- 
priété dans les comparaisons ; que dans chaque 
cho$^ il garde admirablement les convenances y 
qu'il n'y a aucune partie de son poëme qui ne 
plaise ou qui n'instruise , et qui ne tienne le lec- 
teur dans une douce et agréable attente. 

« Il met, continue le Dolce^ tous les objets 
avec tant de vérité devant nos yeux, qu'un pein- 
tre ne le pourrait mieux faire. Il surpasse de bien 
loin tous les autres poètes dans la peinture des 
douceurs et des souffrances de l'amour ; et dans la 
description des batailles, des combats de cheva-' 
liers, de géants et de monstres, on peut le com- 
parer à tous. Il a même dans ce\Xe partie une 
vérité qui n'appartient qu'à ceux qui ont entendu 
comme lui le fracas des armes et le tumulte des 
batailles. Dans les détails cosmographiques , il 
semble qu'il conduit le lecteur comme par la 
main de contrée en contrée, et d'une ville à une 
autre ville. Il excelle à émouvoir le cœur ^ il le 
tyrannise en quelque sorte; enfin , si l'Arioste lui 
est supérieur en quelques parties > il y en a aussi 



D'ITALIE, PART. 11^ CHÀP. XII. 93 

que d excellents juges regrettent peut-être de ne 
pas Toir dans le poëme de T Arioste , et que Ton 
trouve dans le sien. » A Tégard de ce dernier 
article, il peut paraître exagéré, mais il ne le 
serait pas de dire qu'il • se trouve quelquefois 
dans le Roland furieux des choses que Ton 
voudrait n'y pas voir, et qu'il ne s'en trouve 
jamais de pareilles dans y^ma/2û. 

Pour mieux fixer l'opinion qu'on doit avoir de 
ce poëme, quelques citations sont d'autant plus 
nécessaires, que c'estprincipalement parle mérite 
des détails que l'ouvrage appartient à son auteur. 
L'embarras, dans une telle abondance, est de se 
borner et de choisir. 

Dans les débuts de chant d'aucun autre poëme 
on ne trouve, et j^en ai dit la cause, autant de 
descriptions du soir et du matin que dans Ama^ 
dis. Elles sont courtes, et s'étendent rarement 
au-delà d'une strophe. C'est , à la fin d'un chant : 
la nuit arrive , séparons-nous ; et au commen- 
cement : le jour renaît, revenez m'entendre; 
c'était le bon jour et le bon soir de tous ses chants, 
et qudques-uns ont conservé cette première 
forme. Voici la fin du onzième chant : « Mais 
déjà la Nuit, paisible consolatrice des mortels , 
presse ses coursiers ; et les Songes , avec leurs 
ailes paresseuses , baignent toutes les pensées des 
eaux du doux Oubli ^ les hommes et les animaux 
se taisent; il est bon, valeureux chevaliers, que 



94 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

je me taise aussi et que je suspende ma lyre 
jusqu*au retour des premiers rayons du Soleil. )f 
Et voici le début du douzième : ^ Déjà les étoiles^ 
fuyant Tune après l'autre ^ font place à la lueur 
de la blanchissante Aurore. La Lune cède à cette 
splendeur nouvelle qu'elle voit sortir de Torient. 
La sombre Nuit rassemble et replie ses ombres ; 
le Jour découvre et colore notre univers; re- 
prenons donc en main ma lyre» pour chanter 
Amadis et Alidor. » 

n Seigneurs, dit il, au début du vingt- seplième» 
le Jour, avec son front teint de pourpre, brillant 
d^une douce lumière , et tout rayonnant de splen- 
deur, orne déjà le sommet de nos montagne»» 
Le berger, avant que le soleil soit au haut des 
airs, conduit son troupeau hors de la bergerie) 
raariculteur se lève et retourne à ses travaux: 
l'un reprend la bêche et Tautre la charrue; re- 
tournons aussi à nos chants. Voilà ma lyre, 
qu'un enfant remet , comme à Tordinaire, entre 
mes mains ; voilà Thalie qui inspire ma voir 
et remplit mon ame d'une poétique fureur; Apol- 
lon sourit à mes chants et se plaît à leur har-* 
monie; chantons donc, ne tardons plus, et ne 
laissons pas s'écouler inutilement le cours des 
heures. » 

Quelquefois, il voit sous d'autres couleurs le 
même objet. Amadis est-il dans un de ces mo^ 
menls de désespoir où le plongent les injustes 



D^TALIE, PJLM. II, Chàp. Xtl. g& 

Mdpçons d^Oriane , le ]poète est si profondément 
touché de sa peine 4 qu^il n^a pins ni haleine, 
ni voiiL (i)« H II est forcé de se taire et de donner 
lui-même des larmes à de si 'grands malheurs , 
jusqu^à ce qu*il sente se rouvrir et se remplir 
d\ine eau nouvelle la veine de son génie , des* 
séchée par la pitié que ce brave guerrier lui 
inspire. 55 Au chant suivant ; << L'Aurore se lève, 
mais, triste et baignée de larmes, elle met un 
joug moins brillant à ses coursiers; point de 
'fleurs, point de couronne sur sa téie ; elle est 
même enveloppée de vêtements noirs et lugubres; 
«ans doute, elle n*a é(é réveillée que par les 
plaintes d'Amadis, qui de plus en plus enfoncé 
dans ses crueHes pensées , toucherait de pitié 
les monstres mêmes des forêts. » 

Mais le plus souvent , la nature se présente à 
lui sous un riant aspect. C'est le fils d'Hjperipn^ 
couronné de rayons ardents et lumineux , qui re- 
donne auiL campagnes des couleurs blanches et 
vermeilles (2) ; c'est l'Aurore qui paraît avec ses 
tresses blondes et son front de roses ; l'ombre s'en- 
fuit , se cache dans quelque grotte et n'ose plus 
paraître au dehors ; les arbrisseaux , l'herbe, les 
fleurs , les sables et les ondes se ^peignent des plus 
:vives couleurs (3); tantôt le Soleil élève peu à peu 

(i) Fin du dix-septume cbant. 
(a) C. XXXIV. 
(3)C.XLIV. 



96 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

6ur les eaax ses rayons et sa tête blonde , et re* 
donne à tous les objets^ par sa lumière renais- 
sante, leurs vêtements blancs , verts et pourprés; 
Pbilomèle , pour donner quelque trêve à sa dou- 
leur , rappelle par ses cbants les hommes à leurs 
travaux , et sa sœur parait encore , sous les ra^ 
meaux épais y accuser en pleurant Timpie Ter- 
rée (i) ; tantôt c^est un autre petit oiseau qui 
salue doucement par ses cbants la belle lumière 
du jour ; il ne se cacbe plus , comme il fai- 
sait naguère, sous des rameaux couverts de fri- 
mas; il se joue de brancbe en branche , d'arbris- 
seaux en arbrisseaux , égayé par le nouveau jour, 
qui d'beure en beure enrichit le monde de beau- 
tés plus admirables et plus rares (2). 

Il entremêle avec ces débuts de chant d'autres 
exordes, philosophiques , poétiques , galants : il y 
prend quelquefois le ton de la sagesse, quelquefois 
celui d'un badinage agréable , et quelquefois celui 
de l'amour. Enfin il se varie autant qu'il peut , 
à l'exemple de l'Arioste ; mais sa tâche est plus 
forte à remplir , et l'Arioste lui-même n'eût sans 
doute pas trouvé facile de se varier ainsi jusqu'à 
cent fois. 

Les descriptions de combats sont presque in- 
nombrables dans ^/ti^^Z^/ mais presque tous sont 



<i) a XL VIII. 
(a) C. LXXUI. 



D'ITALIE, Pkfit. lî, CHAP. Xlt. 97 

âes combats particuliers ; on y voit peu de. ced 
grandes batailles, dont Tordonnance est plus dif« 
ficile, niais qui présentent aussi de plus grands 
'moyens de variété. Une de ces actions réunit pour- 
tant les avantages poétiques dVne bataille avec 
ceux d'un combat singulier; c'est une lutte ter« 
rible entre cent chevaliers du roi Lisvart et cent 
chevaliers irlandais, à la tête desquels marchent 
vingt énormes géants (i). Le poète ne manque 
pas de passer en revue cette horrible troupe ; 
leurs noms ne sont pas moins aftreuic que leurs 
personnes , et cette belle comparaison ajoute en- 
core à ridée qu'on en peut concevoir, eu même 
temps qu'elle récrée , par des images champê- 
tres, l'imagination du lecteur. <<lls ressemblaient 
à autant de chênes immenses et noueux , épais et 
antiques abris des villageois, plantés le long des 
rives hei beuses que le Pô inonde de ses flots tou- 
jours troublés , ou sur les riants et agréables ri- 
vages que le Tesin baigne de ses claires eaux , et 
qui élèvent leurs têtes chevelues à la hauteur des 
monts les plus sauvages et les plus escarpés (2). » 
Amadis caché sous le nom du beau Ténébreux^ 
et Alidor, frère d'Oriane, arrivés au moment du 
combat, y vont décider la victoire. L'auteur en 
décrit les préparatifs ; il invoque les Muses qui 

m ... I . ■ — 11.. ■ ■.■■»■■ .1 -. ».. — 

(0G.XL1X. 

(u)Si. 27. 

Y. 7 



g8 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

chantèrent les combats et Tincendie de Troie : 
il peint la Discorde » la Colère » les Furies même» 
soufflant leurs poisons au cœur des géants et 
des chevaliers. Les horribles trompettes, les tim* 
balles et les tambours animent encore la férocité 
des coursiers belliqueux » dont les hennissements 
assourdissent les monts et les plainçs; ils mordent 
le frein 9 frappent la terre , et semblent défier les 
coursiers ennemis au combat. Le choc est terri- 
ble » la mêlée affreuse et décrite avec feu et avec 
vigueur. Les barbares sont vaincus ; mais au mi- 
lieu de leur défaite , un d^entr'eux surprend Lis* 
vart, Tenlève dans ses bras et remporte (i) î le 
beau Ténébreux est averti y accourt^ lui arrache 
]Sa proie, et voyant la victoire encore incertaine > 
fond sur la horde ennemie^ en criant : France! 
France (2)/ c'est Amadis qui est ici ; victoire! 
A ce cri y les rangs se troublent^ se dispersent ; 
la victoire est complète , et Lisvart blessé, mais 
triomphant , "est ramené dans son palais par 
Amadis. 

Si j*avaisà choisir parmi les duels chevaleres- 
ques que Ton trouve presque dans tous les chants. 



(i)C.L. 

(a) Ce cri devait être GauU I Gaule ! Mais ici , comme dans 
tout son poëme , le Tasse a preTdré le nom de France ^ et ce n'est 
pas surtout dans ce cri de victoire qu'il conviendrait h un Français 
de le corriger. 



D'ITALIE, PART. Il, CHIP. XÏI. 99 

jf préférerais pour retendue , la force et TorigU 
nalîté, celui d'Amadis avec le moastrueux Ardaa 
Caaile 9 cet effroyable champion , d'une taille 
au-dessus de Tordinaire » et qui , s'il n'est pas ua 
géant, est du moins si grand et si gros qu'il res« 
semble en petit au colosse (i). Son portrait hi- 
deux, son col gros , court et velu, ses épaules 
larges de sept à huit palmes, ses mains carrées , 
sa poitrine osseuse, ses jambes en colonnes, sa 
tête énorme et aplatie, sa bouche aiguë, ses 
dents qui auraient brisé le fer, son nez difforme^ 
ses yeux hagards qui auraient fait fuir les sor- 
cières et les ensorcelés (2) , n'ont pas seulement 
pour but de montrer quels périls menacent 
Amadis ; mais c'est ce monstre que Ton veut 
donner pour époux à une belle princesse , et c^est 
pour la sauver d'un tel malheur qu'Amadis va 
combattre , aux regards de toute la cour et sous 
les yeux de la tremblante Oriane. 

La trompette donne le signal (3) ; au premier 
choc , les deux coursiers sont abattus ; les deux 
rivaux fondent Tépée à la main l'un sur l'autre. 



( I ) Tci cht pareva il pîccolo colosso. ( C. Lï V, st. Sp. ) 

ColossoTLest point là pour un colosse en gëne'ral; ce mot, 
pris dans un sens absolu , signifie le colosse par ezceUence, c'est-à- 
dire y celui de Rhodes. 

(1) St. 60. 

(3) a LV,ft.38. 

7- 



«oo HISÏOIRE LITTÉRAIRE 

Ardan Cânile a de meilleurs armes qu^Amaclh; 
il le blesse en plusiem^s endroits et Aniadis ne 
peut Tatteindre. Ses anlis commencent à craindre 
pour lui ; Oriane quitte le balcon toute eu larmes^ 
mais Amadis est infatigable autant qu^intrépîde f 
et Ardan commence à se lasser. Cependant Ama- 
dis lui porte sur le haut du casque un coup si 
fort que son épée se rompt dans sa main et quMl 
tombe à genoux, les yeux éblouis et presque fer- 
més aujour.Canile saisit cet avantage et s'avance 
pour le frapper. La cour tout entière est comme 
une famille épouvantée qui voit un père chéri 
prêt à perdre la vie, et ne peut lui porter se- 
cours. Ses armes sont en pièces , son bouclier 
est brisé; il est enfin sans épée; mais son cœnr 
n'.en est pas moins ferme, quoiqu'il se voie dé- 
sarmé et presque ml ; il n'en a même que plus 
d audace. 11 ramasse le fer d'une lance brisée, 
et avec cette seule arme il attaque et presse 
de nouveau son adversaire. 11 parvient à lui 
percer le bras; l'épée, dont Ardan ne cessait 
de le frapper, tombe; Amadis la relève. Ardan 
qui se voit vaincu frémit, comme sur la mer Ej^ée 
frémit le vent des tempêtes. Les chevaliers , les 
princesses, les dames se rassurent; Oriane re- 
vient à la place qu'elle avait quittée. « La tendre 
mère qui a vu son fils unique dans les mains ra- 
paces de la mort, si elle le voit ensuite hors de 
yéril , si Dieu lui rend la vie et la saute, n'essuie 



DMTALÏE, PART. II» CHAP. XII. loi 

pas plus prompteraent ses y eux baignés de larmes. 
De remercie pas p|ys ardemment le ciel et la jFor« 
tune^ que ne le fait Oriane en voyant désormais en 
sûreté la vie et Thonneur de celui qu*elleaime (i).» 
Amadis achève de vaincre et sépare du tronc la 
tête affreuse. Toute la cour se réjouit de sa vic- 
toire et de la mort du monstre qu'il a vaincu. Ççtte 
description, qui a plu§ de trois cents vers, est à 
Illettré de pair avec les plus belles du même genre, 
dans les poèmes les plus parfaits. 

Si je voulais citer la description d*une tempête, 
j'en trouverais une au dix-neuvième chant, qui 
pourrait aussi être comparée aux plus célèbres et 
soutenir le parallèle ; mais j'aime piieux , sur le 
même élément, en choisir une d'un genre tout 
opposé. Amadis apprend qu'Oriane l'accuse de 
déloyauté, lui qui vient d'être couronné roi d% 
l'Ile ferme comme le plus brave des chevaliers et 
le plus loyal des amants. Dans son désespoir, il 
quitte rite pendant la nuit^ monte sur une barque, 
la pousse en haute mer et s'abandonne à la for- 
tune (2). Long-temps il pleura, il gênait, les yeux 
£xés sur l'astre d'argent^ A la fin vaincu par la 
fatigue et par la douleur ^ il les ferme ; un doux et 
paisible sommeil vient le saisir. Aussitôt les nym- 
phes des mers, qui ont entendu ses plaintes, sor- 

(i)St.66. 

(a) G, XXXIX , II. i3àM. 



^^^ 



tôt HISTOIRE LITTÉRAIRE 

tent du fond de leurs retraites , fendent avec leurs 
mains et leurs beaux bras Ton^e amère^ et entou- 
rent d'un cercle de beautés charmantes Tinfor- 
tuné qui dort en paix. Ses yeux et ses joues sont 
encore baignés de pleurs. La lune qui brille dou- 
cement dans les airs éclaire ce front » ce yisagç 
digne du séjour des dieux » et qui , dans sa pâleur^ 
ressemble à une fleur que la main d'une vierge 
a coupée ; touchées d'une tendre pitié, elles cou- 
Trent de baisers ses beaux yeux. Les dieux des 
mers viepnent eux-mêmes , montés sur des mons- 
tres marins, entourer la barque légère. Ils en font 
un char de triomphe ; quatre dauphins y sont at- 
telés avec un jobg de corail; ils la traînent sur la 
plaine humide avec une admirable rapidité. Suivi 
de tout ce divin cortège^ le malheureux amant 
Vogue ainsi jusqu'au lever du jour* La barque 
alors vient aborder un délicieux rivage. Les nym- 
ph€;s et les dieux des mers y déposent Amadis sur 
un lit de jacinthes et de violettes ; et c'est là qu'il est 
réveillé pat* les premiers rayons du soleil. Passez à 
cette description l'emploi d'une mythologie étran- 
gère à celle qui fait la machine générale du poëme, 
et vous ne pourrez lui refuser une des premières 
places dans la riche collection que l'épopée ro- 
manesque peut fournir. 

Si je voulais montrer par des citations com- 
ment l'auteur ^Amadis fait parler l'amour , et 
quel langage il prête aux diverses passions dont 



D'ITALIE, ikM. Il, CHAP. XII. io3 

eette seule passioa nous agite , je pourrais choisir 
paiement, ou les tourments auxquels Oriane est 
•livrée quand, sur de fausses apparences^ la jalousie 
s'est emparée de son cœur, ou les plaintes et le 
désespoir du fidèle Amadis retiré sur la Roche 
pauvre , ou les regrets de Corisande séparée de 
son cher florestan , ou. ceux de Mirinde inquiète 
pour les jours d'AIidor; ou enfin, comme les amours 
jépisodiques sont très multipliés dans ce poëme, et 
que Fauteur parait avoir en autant de goût que de 
talent pour peindre ce sentiment dans toutes ses 
nuances , je pourrais faire encore d^autres 
. choix. J'y bt>nTerais bien à reprendre quelques- 
unes de ces recherches de pensée et de style dont 
peu de poètes italiens sont exempts, et qui n'iqp- 
partiennent qu*à une certaine nature idéale ou 
plutôt fictive ; mais j'y trouverais souvent aussi 
Texpression de la véritable nature, et une grande 
abondance d'images passionnées, de pensées et 
de sentiments. 

Dans les comparaisons , genre d'ornements si 
essentiel au-poëme épique, il joint au don d*ima- 
giner le talent de peindre. Ainsi que tous les vrais 
poètes , il trouve à tout moment entre les per- 
sonnes ou les choses qu*il peint et tous les objets 
de la nature animée et inanimée, des rapports qui 
lui suffisent pour mettre sous nos y4^x ces objets 
tels qu^ils se présentent à son esprit* Ces compa- 
raisons n'ont pas toujours le mérite de la nou- 



104 HISTOIRE LITTERAIRE 

Teattt»^ et les ^ mêmes reviennent peut-être trop 
souvent» Les lions, les tigres » les ours, blessés et 
poursuivis par les chiens et par les chasseurs y oà 
leur disputant leurs petits ; les sangliers et les tau» 
réatlx défendant leur vie contre des meutes achar- 
nées ; les vents qui se combattent ou qui soulèvent 
les mers» les Hots qui s'irritent ou s^apaisent , les 
vaisseausc agités par les vagues et poussés par des 
Tcnts contraires , reviennent un peu fréquem- 
ment ; et les mots, quoique toujours assez poéti* 
ques , ne relèvent pas toujours ce qu'il y a d'un 
peu commun dans les choses; mais assez souvent 
aussi, à défaut de non cauté dans les objets» 
e^est la* manière de les placer et de les présenter 
qui les relève* 

Quelquefois les grands accidents de la na- 
ture , rapprochés des accidents de la vie, pro- 
duisent un effet inattendu. Pac exemple , quand 
le Damoisel de la Mer combat , sous les yeux d'O- 
riane, un lion prêt à le dévorer, le danger qu^il 
court la fait pâlir ^ elle ne reprend ses couleurs el 
la vie que quand elle le voit vainqueur. «Comme 
lorsque de ses regards ardents le chien céleste 
brûle la terre (i), et enlève aux campagnes 
riantes les ornements dont Flore avait paré leur 
sein, si tout à coup le souffle d'un vent qui s'élève 
trouble rair4 pur et le ciel serein par une pluie 

(i) CI, st. 75. 



D'ITALIE, PATIT. II, CHÀP. Xir. ro5 

fraîche et abondante , les herbes et les fleurs re- 
prennent leur verdure et tout Téclat dont elles ^ 
brillaient auparavant ; ainsi cette beauté, que le 
froid glacé de la crainte avait effacée , renait tout 
à coup sur le visage d*Orîane , digne de Tamour 
du ciel même. » Quelquefois il tire ses compa* 
raisons des plus tendres affections de la nature 
humaine. Amadis attend des nouvelles d'CMn'é. 
Un nain , qu'il avait laissé auprès d'elle , viem lui 
en apporter de funestes. Il court au-devant de 
ce nain , quoique sa seule vue soit pour lui 
d'un mauvais présage. « Une tendre mère (i), 
dont le fils est, depuis longues années, séparé 
d'elle , si elle voit de loin un de ses compagnon^ 
qui était parti avec lui de leur patrie , et qui est 
revenu sans lui , court avec inquiétude à sa ren- 
contre, lui demande avant tout si son fils est vi- 
vant^ et en reçoit une réponse affligeante et 
cruelle ; ainsi le malheureux amant court au« 
devant du messager, et apprend de lui ce qui 
trouble toute sa joie. » * 

Il est assez ordinaire de comparer avec la grêle 
les coups que portent les combattants; la vue de 
ce qui arrive quelquefois pendant l'hiver sur les 
montagnes a fourni au Tasse une comparaison 
moins commune. « Des sommets de l'Apennin 
qui partage l'Italie (2) , la neige que l'aquilon 

(i)C.XXX,st.7. 
(2)C. XXXI; st. ig. 



io6 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

emporte > au mois de décembre oa de janvier^ 
lie tombe point aussi épaisse , que les coups de 
ce bras, dont la force égale Tadresse» tombent 
sur le dur acier. » Un effet physique de Teau 
et du feu lui sert k peindre , dans le cœur de 
rhomme, le combat et les alternatives de la rai- 
son et de Tamoun « De même que si Ton jette sur 
l||^liqueur chaude et bouillante une liqueur 
gllHe (i) 9 le bouillonnement s*arréte tout à 
coup, mais bientôt Teau se réchauffe, et le mur- 
mure augmente; de même si daitis notre ame le 
secours de la raison arrête quelquefois le désir et 
réprime les sens , ils reprennent bientôt leur em- 
pire et la ramènçut avec plus de force aux impres- 
sions du plaisir. » 

De doux objets de la nature champêtre dic- 
tent à Tame sensible du Tasse une autre com- 
paraison. Oriane est depuis quelque temps éloi- 
gnée de la cour de son père et secrètement unie 
avec Amadis ; il y reparait , mais caché sous ce 
nom de beau Ténébreux , déjà devenu célèbre; 
Oriane l'accompagne déguisée , couverte d'un 
voile et d'habits qui la rendent méconnaissa- 
ble. Amadis reçoit les plus grands honneurs , 
et sa compagne les partage. La reine sa mère la 
félicite d'être la dame d'un chevalier si accom- 
pli. « Les feuilles d'un jeune arbrisseau , dit le 



(i)C.XXXiV,st.7. 



D*ITALIE> vxKT. II, CHÂP. XII. 107 

poète (i) 9 ou rherbe fraîche et vive ne tremblent 
point à la douoe^ haleine d*un vent léger » qui 
aouffle pendant les heures brûlantes d*un jour 
d'été , ni le chevreuil qui côloye un clair ruis* 
seau 9 à la vue d*un chien agile dont il craint 
de devenir la proie , autant que tremble Oriane 
devant son père » et à Taspect de sa tendre mère. '» 
Il faudrait trop de citations si Ton voulait don* 
ner des exemples dé tous les autres genres de ta- 
lent poétique que ce poème réunit ; la manière 
dramatique dont Fauteur annonce ses personnages 
et dont il les met en scène ; Tart avec lequel il mé- 
nage sans cesse des sm|>rises ; la nature variée de 
ses épisodes, et son adresse & les. entremêler avec 
Tuoe ou avec Tautre de ses trois fables principales» 
adresse égale k celle qu'il emploie pour lier ces 
trois fables entr'elles ; Tabondance et le naturel 
qu'il met dans l'expression des passions tendres» 
la grâce et la fidélité de ses peintures , l'heureux 
emploi qu'il fait des trésors de la poésie antique , 
l'éclat qu'il donne aux apparitions subites et aux 
merveDles de la féerie; la richesse et même le luxe 
de ses descriptions qui ont leur source» ou dans les 
inventions espagnoles et arabes » ou dans ce spec- 
tacle d'une nature magnifique habituellement 
offert dans la partie de l'Italie qu'il habita long« 
temps. 

CO C. XLVIII, $t, 4o. 



io8 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

Mais avec tant de qualités qui manquent à de» 
poèmes plus heureux, comment arrive-t-il donc 
que VAmaâis soit si peu connu en France , qu'il 
ne le soit même pas aujourd'hui beaucoup plus 
en Italie? Un peu d'uniformité dans le tissu de 
la fable , malgré tous les ressorts qui y sont 
employés , un peu de faiblesse dans le style , 
quoique d'ailleurs assez élégant, et surtout ex- 
trêmement doux ; une longueur démesurée , car, 
sansenavoir compté les vers, ce que la division 
par octaves rendrait pourtant assez facile , on 
peut les porter de cinquante à soixante mille, 
tout cela peut y avoir contribué ; mais la corrup- 
tion des mœurs, déjà grande au temps de l'auteur 
et qui n'a pas diminué depuis, n'y seraît-ellc pas 
aussi pour quelque chose ; et la perfection , Télé- 
\alion, la constance de ces amours chevaleres- 
ques, qui ne sont dans aucun autre poërne au 
même degré, ni si généralement répandues que 
dsaxsAwadis, ne seraient-elles pas en partie la 
cause de son discrédit? 

Quoi qu'il en soit, on doit conseiller de lire ce 
poërne à tous ceux qui ont assez de loisir pour 
consacrer beaucoup de temps à des lectures 
purement agréables; à ceux pour qui la peinture 
des sentiments tendres, délicats, et trop géné- 
ralement décriés sous le titre de romanesques^ 
a encore de l'attrait j à ceux enfin qui veulent 
connaître véritablement tout ce que la poésie 



DUTALIE» PiiiT. II, oflAP. XIL 109 . 

italienne a produit de précieux, qui ne se con- 
tenieut pas d^oui-dîre et de simples aperçus, 
qui veulent ne prononcer qu^en connaissance 
de cause, et ne juger que diaprés eux. On ne 
doit pas, à beaucoup près, donner le même con- 
seil pour tons les romans épiques publiés dans le 
cours de ce siècle , où la passion pour la poésie 
romanesque fut une espèce de fureur. J*en ai 
indiqué plus de soixante , et peut-être en est-il 
échappé à mes recherches ou à ma mémoire : 
mais combien peu m*ont paru dignes d'occuper 
et d'arrêter quelque temps mes lecteurs ! Plu- 
sieurs de ces poèmes ne comportaient que de 
simples notes , ou tout au plus quelques citations 
de ce qu'ils avaient, non pas de bon, mais 
d'extraordinaire et debizarre; enfin, le plus grand 
nombre n'a pu être que nommé ou même dési- 
gné dans des énumérations rapides. 

Toute cette abondance n'est donc pas richesse. 
Elle prouve seulement ce que j'ai dit de la passion 
du siècle pour l'épopée romanesque : elle prouve 
aussi qu'en donnant trop de liberté aux arts de 
l'imagination, en craignant trop de gêner leur 
essor, et en les affranchissant des règles, on en 
multiplie bien les productions, mais non pas les 
chefs-d'œuvre. Les imaginations extravagantes et 
desordonnées fourmillent alors, les imaginations 
riches et vraiment fécondes sont toujours rares. 
Depuis la fia de l'autre siècle, où le MorganCe 



110 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

ànPulci éveilla en Italie ce goût pour le romaa 
épique , qui devint bientôt après une passion ^ 
pois une mode, parmi ce grand nombre de poèmes^ 
dont la plupart encore sont d*une énorme lon* 
gneur» combien en reste-t-il que Ton doive, ou 
même que Ton puisse lire, à moins d*avoir un 
bpt particulier , tel que celui que je me suis pro- 
posé dans mes recherches? II reste, pour la fable 
de Charlemagne et; de Roland , ce ,Morgante 
maggiore^ monument ëurieux sous plus d*un 
rapport , mais qui satisfait plus souvent la eu- 
riosité que le goût; VOrlando innamorato , non 
tel que le laissa le Bojardo, son ingénieux au- 
teur, mais tel qu'il fut ensuite refait par le Bemi; 
surtout, et par dessus toc^t V Orlando furioso du 
grand Arioste, le chef-d'œuvre du genre , et qui, 
fût-il seul , suffirait pour que ce genre fût con- 
sacré. La Table ronde n'a produit que Gi- 
ron le Courtois de XAlamanni , encore , quel 
que soit le mérite de son auteur, ce noëme 
a-t-il trop peu d'attraît et de charme , pour que 
Ton puisse avoir un scrupule de ne le pas lire , 
ou un regret de ne l'avoir pas lu. La fable 
SAmadis est plus heureuse ; le poème de Ber- 
nardo Tasso lui suffit ; il mériterait de sor- 
tir de l'oubli où on le laisse^ et de reprendre 
le rang qu'il eut dans l'opinion des hommes les 
plus éclairés et des meilleurs juges de son siècle. 
C'est donc à quatre ou cinq romans épiques 



D*ITALÏE, PART. II, cffA». XI!. ut 

que se borne réellement cette richesse* Mais ii*en 
est-ce donc pas une prodigieuse chez une seule 
nation et dans un seul siècle ? Et qu'est-ce donc ^ 
quand ou pense que, chez cette nation^ Tépopée se 
partage en. trois branches » et que ce n'en est ici 
que la première ? Elle appartient en propre à 
ritalie. Nous y avons vu Tépopée . romanesque 
naître , se développer , s'égarer , se perfection- 
ner. Chez un peuple éminemment doué d'ima- 
gination et de sensibilité, elle s'empara puissam- 
ment de l'une et de l'autre. Elle ouvrît d'abord 
un champ trop vaste au génies en procurant de 
grandes jouissances, elle fit peut-être un grand 
mal ; long-temps , elle accoutuma les esprits à 
se repaître , non seulement de fictions , mais de 
chimères, et à se passionner pour des extrava* 
gances et des fantômes. Mais le génie , essentiel- 
lement ami du vrai, fioit, eu s'appropriant ces 
inventions désordonnées et vides d'intérêt, par 
les réduire dans de plus justes limites^ par se 
faire à soi-même des règles, qui devinrent dès- 
lors celles de cette partie de l'art, et par créer ^ 
au milieu de tant d'invraisemblances réelles, une 
sorte de vraisemblance hypothétique qu^il ne fut 
plus permis de blesser. Il peignit allégoriquement 
les vertus et les vices, donna aux sentiments du 
cœur, de l'intérêt et du charme, et porta au 
plus haut degré d'énergie l'héroïsme militaire et 
l'euthousiasme guerrier. Il sut même flatter sa 



1X2 HISTOIRE LITTERAIRE 

« 

nation 9 ou du moins cpelques-unes de ses fa« 
milles les plus illustres » par des fictions qui 
donnaient pour constantes des origines souvent 
suspectes, et sanctionnaient pour ainsi dire les 
prétentions de Torgueil. 

C'était tout ce que pouvait faire le génie, et son 
ouvrage fut consommé quand il eut rehaussé ces 
inventions ainsi réduites, par tous les ornements 
d'une imagination brillante^ par Texp ession poé- 
tique la plus abondante et la plus riche, par 
tous les trésors d'une langue née poétique, et, 
déjà depuis deux siècles, tivale des idiomes an- 
ciens les plus parfaits. 

Mais enfin il manquait toujours à ces créations 
ingénieuses ce fond d'intérêt historique que la fa- 
ble peut embellir, mais qu'elle ne peut suppléer. Si 
des esprits trop graves avaient autrefois traite de 
contes d'enfants les fictions d'Homère, qu'était-ce 
donc que les fictions du Bojardo et de l'Arîoste? 
Il était temps de traiter au moins comme des 
enfants tels que le furent autrefois les Grecs, un 
peuple aussi spirituel que l'avaient été ceux, de 
la Grèce; il était temps que le poème héroïque, 
ou la véritable épopée, naquit, et qu'elle se joi* 
gnît du moins au roman épique, devenu une 
partie trop importante et trop riche de la littéra- 
ture nationale, pour qu'il fût désormais ni dé- 
sirable , ni possible de l'effacer. 

Quelques poètes l'avaient tenté dès le corn- 



D'ITALIE, PART. II, CHAP. XIL n3 

xneaceitient de ce siècle : mais, arrêtés par le pré* 
jugé qui avait décidé que les langues moderpes 
ne coaveuaient qu*à des sujets frivoles, et que 
dans des ouvrages sérieux ou ue devait eju^doyer 
que le lalin , c^était dans, cette langue qu'ils 
avaient essayé de faire parler la Muse épique (i). 
Ce n'était point Thistoire qu'ils lui avaient d'abord 
donnée à traiter , mais la religion , ses dogmes , 
ses mystères. Le mystère de Tincamation avait 



(i) On trouve dans une lettre d'Annibal Caro une preuve bien 
évidente que cette opinion r^nait alors. Il avoue à l'un de ses amis 
qu'il aura bientôt achevé une traduction en vers libres de V Enéide 
de Virgile , traduction qui a fait sa gloire^ et dont il ne parle ce- 
pendant que comme d'un jeu ou d'un essai sans conséquence. Cosa 
cominciata , dit'il , per ischerzo , e solo per una pruova à^un 
poema , cke mi cadde nelT anima difare dopo che rrC allargai 
dalla servità. Ma ricordandomi poi che sono tanto oUre cou 
gU anni y che non sono pià a tempo a condurpoemiyfra Vesor- 
tazioni degli aUri ed un certo dileito che ho troyato infarpruovA 
ai questa lingua con la latinay mi son lassato trasportare a 
conîinuare^ tanto che mi trovo or a nel decimo libro. Puis il 
ajoute : So chefo cosa di poca Iode , traducendo di una lingua 
in wi aUra ; ma io non ho per fine d'esseme lodato , ma solo 
per far conoscere ( se mi verra fatto)^ la richezza e la capacilà 
di questa lingua contra V opinion di quelli che asseriscono che 
non pub aç^er poema eroico , ne arte^ ne voci da esplicar con% 
cetti poetici , che non sono pochi che to credono. Cette lettre est 
datée de Frascati , 1 4 septembre 1 505 , c'est-à-dire , quatorze mois 
avant la mort de l'auteur. ( T. Il des OEuvros d'Annibal Caro , 
Venise, i557, p. '^72.) 

V. « 



114 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

fourni à Sannazar son poëme de Pàrtu Vlrgbiis; 
la vie et la mort du Christ avalent dicté à Yida 
sa Chrisùiade. L'histoire profane et même con- 
temporaine avait eu son tour ^ et Ricciardo Bar- 
tolini avait célébré dans YAustriade la gloire de 
la maison d'Autriche (i). 



( I ) M. Denina , premier Me'moîre sur la Poésie épique , Reçue il 
de l'Académie de Berlin , année 1789, p. 4^'4 ^^ 483. 

Ces trois poëmes latins étaient en eiFcl imprimés ayant que le 
Trissino formât le projet du sien ; les deux premiers sont asscE 
connus; le troisième, qui Test beaucoup moins ( de Bello No- 
tico , Austriados libri XII) avait été publié des 1 5i 5. L'illustre 
auteur des Révolutions d'Italie ^ dans le mémoire cité ci-dessus , 
ajoute aux deux poëmes de Sannazar et de Yida , celui de Fra- 
castor, intitulé : Joseph, et à YAustriade de Bartolini, le pocme 
de Jérôme FalleUi, piémontais, de Bello Sicambrico , et celui 
de Lorenzo Gambara , dont le sujet est la découverte du Nouveau- 
Monde , sous le titre de Colombiados ; mais je ne pouvais les citer 
ici , parce que 1°. Fracastor, qui mourut en 1 555 , âgé de 7 1 ans , 
n'entreprit le poëme de Joseph que dans ses âernicrcs anneVs, et 
même il ne put l'achever; 2". la guerre célébrée par Fallelti dans 
son poëme de Bello Sicambrico , est celle de 1 54*2 et i543, en 
Flandre et dans le Brabant, entre Charles-Quint et François T*".; 
Fallettiy qui étudiait alors à Louvain, put, quelque temps après, 
prendre pour sujet cette guerre, mais son poëme ne fut public par 
P. Manuce qu'en i55n; 5**. enfin, Lorenzo GambarUy aut(urd« 
ia Colombiadey ne muiirut qu'en i586; c'était le eardinal Grand- 
velie qui lavait engage à composer ce poëme, cl Gr-.ndvellc, mi- 
nistre favori de Margucnle d'Autriche, gouvcrnanlc des Pays-Bas, 
i\Q fiit fait cardinal, à la soliicilation de cc:le princesse, qu en 1 jO i . 



DMTALIE, PÂKt. II» CHAP. XII. ii5 

Il n^y avait qu'un degré de plus à franchir ; il ne 
restait qu'à reconnaître que la langue dont le 

Dantes'élait servi, et danslaquelleétaitécri te toute 
la partie héroïque du poëme de FArioste, était 
aussi forte, aussi énergique et aussi noble que 
l'exigeait le pnëuie épique du genre le plus élevé. 
Ce fut le Trissino qui le reconnut le premier. 
Après avoir essayé dans SdL Sophonisbe ^ comme 
nous le verrons bientôt , de faire renaître la tra- 
gédie antique, il essaya dans Yltalia libercUa 
de faire entendre à sa nation, dans son propre 
langage, les accents de la trompette épique.. Sou 
succès ne fdt pas complet, mais il fraya la route 
et montra la possibilité de réussir^ et si l'on ne 
doit de grands honneurs dans les arts qu'à ceux 
qui ont atteint le sommet^ il est cependant aussi 
des couronnes pour ceux qui ont ouvert les pre- 
miers le chemin qui y conduit. 

Aucun de ces trois deruiers poëmcs n'avait donc précède celui du 
Trissino f et même le dernier ne fut écrit que plus de douze ans 
après. 



8.. 



ii6 HISTOIRE LITTÉRAIRE 



CHAPITRE XIII. 

Du poëme héroïque en Italie au seizième 
siècle ; Notice sur la vie du Trissino ; idée de 
son Itàui. LlBERi.Ti. et de quelques autres 
poèmes héroïques , qui précédèrent celui du 
Tasse. 

J £ me suis beaucoup étendu sur Tépopée roma- 
nesque , sur sa nature , son origine et ses dif- 
férents progrès ^ parce que ce genre de poëme 
appartient en propre aux Italiens modernes, qu'il 
a ses règles et ses convenances particulières, que 
personne encore en France ne s'était donné la 
peine de traiter ce sujet, et qu'en Italie même 
il n'avait pas été suffisamment approfondi. Le 
poëme héroïque, au contraire, né chez les Grecs, 
emprunta d'eux ses règles, sa marche, ses mo- 
dèles. Lorsqu'on a dit que les Italiens, qui avaient 
depuis plus d'un demi- siècle des romans épiques, 
voulurent enfin, vers le milieu du seizième , avoir 
unq épopée à l'imitation de celle des anciens, 
on a tout dit, ou du moins on n'a plus qu'à exa- 
miner comment ils y ont réussi. Je passerai donc 
tout de suite à ce que l'on sait de la vie du pre- 
mier de leurs poètes, qui forma cette louable et 
difficile entreprise. 



D'ITALIE, PART. n,CHAP. XÎII. 117 

Jean Georges Tm^mo , naquit à Vicence, le 
8 juillet 1478, de Gaspard Trissino ^ issu de 
] une des plus anciennes familles nobles de 
cette ville , el de Cécile Benlacqua , fille d'un 
gentilhomme de Vérone. On dit qu'il fit très tard 
ses premières études ; cela est même pixnivé par 
une lettre latine qui lui est adressée, et dans 
laquelle on lui dit : « Si vous avez commencé tard 
l'étude des lettres, il le faut attribuer à la ten- 
dresse de vos parents alarmés pour un fils unique 
sur qui reposait l'espérance de la succession et 
des immenses richesses d'une illustre fàmille(î)»» 
Le jeune TrisHno , qui avait perdu soti père dès 
Tâge de sept ans , ne tarda pas à réparer le temps 
que lui avait fait perdre cette tendresse excessive 
de sa mère. 11 fit des progrès rapides, d'abord 
à Vicence même, sous un prêtre nommé Fran^ 
cesco di Gragnuola^ et ensuite à Milan, sous 
le célèbre Démetrius Calcondîle. Il témoigna 
dans la suite, par un monument public, sa re« 
connaissance pour ce dernier maître ; Calcondile 
étant mort à Milan en i5i i , Trissino lui fit élever 
un tombeau dans l'église de Ste.-Mane (2) , et 
fit graver sur le marbre une inscriplion honorable 
qu'on y lit encore. 



(i) Lellrc de Giono Parrasio, dans son recueil intitule': De 
rchiif; per Epistolam quœsitis , edit.dcH. Élicnne, 1567, p. 57. 
{'x) Selon d'autres, àcSan Salvador. 



ii8 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

Derétude des langues grecque et laline» îï 
passa à celle des nialhëinatiques, de la physique, 
de rarchîtecture et de tous les arts qui peuvent 
entrer dans Tëducation la plus soignée. Il se maria 
en l5o3 (i) , et ne songeant qu'à jouir tranquille- , 
ment des douceurs de celle union et de celles 
de rétude, il se retira dans une de ses terres. 
11 y fit bâtir une maison magnifique (2) , dont 
il donna lui-même le dessin , et dont André PaU 
ladioy son élève en architecture, et qui devint 
depuiis un si grand maître , dirigea les travaux. 
Trissino vivait heureux dans sa retraite, Cultivant 
les sciences, les arts, et surtout la poésie, pour 
laquelle il avait pris beaucoup de passion , lors- 
ipi'il eut le malheur de perdre sa femme, après 
qu'elle lui eut donné deux fils (3). Cette perte lui 
fit abandonner la campagne. 11 fit un voyage à 
Rome pour se distraire de sa douleur. C'est peut- 
être cette douleur même qui lui suggéra l'idée 
de composer sa Sophonisbe , la pi'emière tragédie 
où l'Europe moderne vit renaître quelques étin- 
celles de l'art des anciens. Léon X, qui occupait 
alors le trône pontifical , et qui avait conçu beau- 
coup d'amilié pour Trissino , voulut faire re- 
présenter celte tragédie avec la magnificence 

(1) Avec Giovanna Tiene^ 
{1) k Criccoli sur VAsie^o» 
(3) Francesco cl GîuUq, 



D'ITALIE, PART. II, CTAP. XIII. 119 

qui brillait dans toates ses fêtes ; mais il n*est pas 
sur qu^il ait exécuté ce dessein. Bientôt il recon- 
nut dans Fauteur d'autres talents que celui de 
la poésie. Il le chargea d'ambassades importantes 
auprès du roi de Danemark , de l'empereur 
Maximilien et de la république de Venise (i)« 
Trissino y acquit l'estime de ces puissances , et » 
dans l'intervalle des missions honorables qui lui 
étaient confiées;, il se lia d'amitié avec les savants 
et les grands hommes, dans tous les genres, qui 
remplissaient la cour de Léon X. 

Après la mort de ce poutife , il retourna dans sa 
patrie, et s'y remaria avec Blanche Trissina, sa 
parente, dont il eut un troisième fils (2). Le pape 
Clément Yll ne tarda pas à le rappeler à Rome et à 
lui témoigner la même estime et la même con* 
fiance que Léon X. Il le députa , en différents 
temps, à Charles-Quint et au sénat de Venise; et 
lorsqu'il alla couronner solennellement cet empe* 
reur à Bologne , Trissino fut un des principaux of- 
ficiers dont il voulut être accompagné. Dans cette 
cérémonie^ il eut, disent ses biographes, l'hon- 
neur de porter la queue de la robe du pape (3). 
C'était à faire le premier une tragédie telle que 



■« 



(i)En i5i6. 
(a) Ciro^ 

(5) Niccron, t.XXlX, p. 109. Tirabosclii dit simplement que 
g/j sosienne îo strascico. 



ifio HISTOIRE LITTÉRAIRE 

la Sophonisbe qu^il y avait rëeliement de Thon* 
neur^ et point du tout à porter la queue d^une 
robe. Fut-il ou ne ftit-il pas crée chevalier de 
la Toison d^Or par Charles-Quiut ou par Maxi- 
milien? c'est un point sur lequel ces mêmes histo- 
riens ne sont pas d'accord. L'opinion qui paraît 
le plus au gré de Tiraboschi, est qu'il eut la per- 
mission d'employer cette Toison dans ses armes 9 
et de prendre même le titre de chevalier, mais 
qu*il ne fut pas effectivement admis dans l'ordre ; 
et il n'y a pas le moindre inconvénient à être de 
cet avis. 

Il est difficile de deviner sur quel fondement 
Voltaire, qui, quoi qu'on en ait dit, se trompe 
rarement en histoire, a écrit dans V Essai sur les 
Mœurs et V Esprit des Nations ( 1 ) , que le Tris- 
sino était archevêque de Bénévenù quand il fît sa 
tragédie , et que le Ruccellaj suivit bientôt V ar- 
chevêque Trissinb. Il ne fut jamais archevêque ni 
de Béfiévent, ni d'ailleurs , ni même , comme on 
voit, ecclésiastique. Cette erreur de fait a passé 
dans quelques écrits estimables (2) , et c'est ce 
qui m'engage à en avertir (3). 

Trissino revint à Vicence dans le dessein de 



(t)C.CXXI. 

(:i) Eiilrc autres dans un cloquent discours de M. Chcnicrpour 
rouvcrturc des écoles centrales. 

f5) C'est sans doute pour reparer celte erreur que Voltaire p 
jr>is daas sa drcliracc de la Sophonisbe de Mairct réparer a 



D* ITALIE, PART, tl, CHAP. XlII. Mf 

ée retirer des affaires et de se livrer paisiblement 
à la composition de son poëme dont il avait déjà , 
depuis plusieurs années, conçu Tidée et tracé 
le plan ; mais il trouva sa fartiille dans le trouble , 
etIui-iDéme, à compter de ce moment ,'n'eut pres- 
que plus de jours tranquilles. L^ainé de ses deux 
fils du premier Kl était mort; le second, nommé 
Jules , était brouillé avec sa belle-mère el voyait 
avec jalousie la prédilection de $on père pour le fils 
qu'il avait eu d'elle. THssiho^ mécodtènt de ces 
brouilleries , prît Jules en aversion , résolut de le 
déshériter et de laisser tout son bien à son der- 
nier fils. Jules > Tayaut su, lui intenta un procès 
pour avoir le bien de sa mère. Pour comble de 
malheur. Blanche Trissina mourui (i). Son mari 
désolé maria son jeune fil^ , et se retira à Rome 
pour fuir les procédures et tâcher de vivre 
tranquille. Il y dettieûrà quelques auûées ; il ter- 
mina et publia son grand poëme , Vltalia li-- 
herata da*Gothi^ Tltaliè délivrée dès Goths. Pen- 
dant ce temps , son fils Jules poursuivait son 
procès à Venise , où il était soutenu par tous 
les parents de èa mère. Le Trissino fut obligé 



"neuf, que le prélat Giorno Trissino , par le conseil de V ar- 
chevêque de Bénévent , choisit ]e sujet de Sophcnisbc , etc. 

Mais le Trissino n'était pas plus prélat qu'arcbevêquc ; et Ton 
ignore quel est rarchevcquo de iJencvent qui lui donna ce conseil. 
Cl) En i54o. 



Ï22 HISTOIRE LITTERAIRE 

de se rendre aussi dans cette ville (i) , et , comme 
il était attaqué de la goutte » il fit ce long voyage 
en litière* 

De là il passa à Vicenoe., où il trouva que Jules 
venait de faire saisir provisoirement tous ses 
biens. Il en fut tellement irrité^ qu'il revit son 
testament, et désbérifa entièrement ce fils ingrat. 
Jules n'en fut que plus animé à suivre son procès 
et à consommer sa vengeance. Ayant gagné dan» 
toutes les formes, il s'empara aussitôt de la maison 
et de la plus grande partie des biens de son père. 
Rome était toujours le refugedu Trissino dans ses 
chagrins. Il s'y retira encore , et dit un éternel 
adieu à son pays, dans buit vers latins dont voici le 
sens : (< Cberchons des terres placées sous un autre 
climat , puisque par une fraude insigne on m'en- 
lève ma maison paternelle ; puisque les Vénitiens 
favorisent cette fraude par une sentence cruelle, 
qui approuve les pièges tendus par un fils à 
son père, qui veut qu'un fils puisse cbasser de 
ses antiques possessions un père malade et ac* 
câblé de vieillesse. Adieu , maison charmante ; 
adieu , mes pénates cbéris : je suis forcé dans 
ma misère d'aller chercher des dieux incon- 
DUS (2). « 

(1) En i548. 

(i) Quœramus terras alio suh cardine mundi, 

Qiiando mihi eripitur fraude patcnia domus; 



■'-^ 



D'ITALIE, PART. II,CHÂP. XIÎI. izd 

^ * Mais il ne sqrvécut pas long-temps à celte dis* 
grâce , et mourut à Rome vers la fin de lôSo, 
âgé de soixante-douze ans. Les principaux ou- 
vrages qu'il a laissés, outre son poëme et sa tra« 
gédie» sont une comédie intitulée / SiinillinU^ 
tirée des Ménechmes de Plaute, des poésies ly- 
riques italiennes et latines , et plusieurs ouvrages 
en prose, presque tous sur la grammaire et sur 
la langue italienne. 11 fut du petit nombre d'hom- 
mes qui , nés avec une grande fortune , ont cepen* 
dant le goût des lettres , et les cultivent aussi 
laborieusement que si elles étaient nécessaires à 
leur existence : mais il ne put éviter, malgré 
cet avantage, le malheur commun à presque tous 
les littérateurs célèbres, d'êlre détournés de leurs 
travaux par des contradictions et des affaires, 
et de terminer dans l'infortune des jours consa* 
crés à l'accroissement des lumières eu des jouis- 
sances de l'esprit. 

Le génie du Trissino était naturellement grave ; 



Eifo\^ei hancfraudem Fenetum sententia dura , 

Quœ nati in patrem comprobat insidias ; 
Quœ natum volait confectum œtate parcntem 

uitque cegrum antiquis peîlere Umitlbus, 
Car a domus vaîeas , dulcesque valele pénates ; 
Nam miser ignotos cogor adiré lares, 

( Opère del Trissino, Verona, ifMj, iu-4°-j 1. 1, 
p. 598, edultima.) 



124 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

ce n'était pas celui de son siècle. Il vit le goût 
D^.issant du théâtre ne produire que des comé- 
dies où la bouffonnerie tenait trop souvent Heu 
de comique, et il voulut faire une tragédie à 
rimitation des anciefas ; il vit la passion univer* 
selle que Ton avait pour Tépopée n'enfanter dans 
le plus grand nombre que des extravagances 
monstrueuses, et même, dans un petit nombre 
choisi , que des rêveries aimables , des ombres 
sans corps, des fantômes sans réalité ; et il voulut 
faire un poème héroïque , fondé sur une action 
véritable, intéressante pour son pays, et seule- 
ment embellie de fictions, au lieu d'être une fic^ 
tion elle-même ; il vit enfin que toutes les oreilles 
étaient séduites par la forme sonore de l'octave 
et par l'harmonieux entrelacement des rimes , 
et il voulut adapter à l'épopée , comme il l'avait 
fait à la tragédie , le vers non rimé , libre ou 
sciolto , dont quelques écrivains le regardent 
comme l'inventeur (i). Le mauvais succès de sa 
tentative a détourné de l'imiter , et l'o^^^r^ rima 
est restée en possession du poërae épique (2). Il 

t 

(i) ^ comune opinion c , d\i le Quadrio^ che il verso sciolto 
f:ano fosse nella volgar poesia introdotto da Giorgio Trissino, 
{Star, e Rag, dogni Foesia, t. lîl, p. 4'^'0. ) Le même auteur 
r.vouc que d autros en attribuent Finvention à Jacopo IS'ardi^ dans 
5n ronindic de V^micizia, d'autres au Ruccellaiy dans son pocm« 
fies Abeilles , etc. 

{0.) On a çardc' le verso sciolto pour la tn^edie , I.i comciio ,, 



D'ITALIE, PART. Il, cpAP. 3f IlL izS 

n>st pourtant démontré , ni que s^il eut écrit en 
octaves son poëme, tel qu'il est d'ailleurs > il eut 
réussi davantage , ni qae s'il eût évité les autres 
défauts de son poème et s'il l'eut écrit en vera^ 
libres meilleurs que ne le sont les siens» il eut 
aussi mal réussi. Exi lisant VLnéide d'Annibal 
Caro^ s'âvise-t-oa de regretter la rime et l'qcr 
tave? 

Le sujet que choisit Tri^sino devait intéresser 
l'Italie dans tous les temps; mais il avait de plus^ 
à cette époque, le mérite de l'à-propos. ii C'était^ 
dit M. Denina (a) , dans le temps où l'Italie re- 
tentissait encore de la voix tonnante de Jules II , 
où, après la dissolution de la ligue de Cambrai, 
on criait partout hautement qu'il fallait chasser 
les barbares de l'Italie, lu Histoire de la Guerre 
des Goths par Procope venait de reparaître. Ou 
en trouve même une traduction italienne im- 
primée en i544, trois ans avant l'édition de Xlta-^ 
lia liberaùa , qui se fit à Rome en 1547. » 

L'action qu'il entreprit de célébrer est trop 
connue pour qu'il soit besoin d'autre cliose que 
de la rappeler en peu de mots. Bélisaire, général 



la pastorale , le poème didactique ^ les épîtres , églogues, et autres 
petits poëmes , et presque geDeralement aussi pour les traductious 
des poëmes épiques grecs et latius. 

(i) Premier Mémoire sur la Poeêie épiqu«y Recueil de TAcad»- 
mie de Berlin , année 1 789. 



Ï26 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

de Justinien, après avoir vaincu les Vandales 
en Afrique, pai-venu au plus haut degré de faveur 
et de gloire, passe en Italie par ordre de cet 
empereur» et la délivre du joug des Goths qui 
ropprimaient depuis près d^un siècle; tel enest 
le fond historique. Le Père éternel substitué au 
Jupiter d'Homère, les anges aux dieux inférieurs, 
des apparitions, des enchantements, des mira- 
cles, tel en est le. merveilleux. L'histoire avait 
manqué aux meilleurs romans épiques : on peut 
dire qu'elle est trop scrupuleusement suivie dans 
le poème du Trissino. Des imitations d'Homère 
existaient bien dans quelques-uns des premiers, 
mais déguisées sous des formes nouvelles , et 
même l'Arioste était un poète homérique, plutôt 
qu'un imitateur d'Homère. Le Trissino se mo- 
dela si exactement, ou si l'on veut si servilement 
sur Homère , qu'il transporta dans son poème 
les descriptions, les petits détails, les expressions 
de V Iliade f quelquefois même des épisodes en- 
tiers. « 11 en a tout pris, hors le génie, dit Vol- 
taire (i). 11 s'appuie sur Homère pour marcher, 
et tombe en voulant le suivre. 11 cueille les fleurs 
du poète grec ; mais elles se flétrissent dans les 
mains de l'imitateur. » 

Une analyse rapide des premiers livres de son 
poème suffira pour nous faire juger de la manière 

(i) Essai sur la Poésie épique , cb, Y. 



D7TALIE, PART-II,cHjLP, XIIL 127 

doat il emploie et les personnages historiques, 
et les agents surnaturels , et surtout les fréquentes 
imitations d'Homère. D'abord, il invoque dans 
ce sujet chrétien Apollon et les Muses. i< Venez , 
leur dit-il, chanter par mon orgaae (i) comment 
ce juste , qui mit en ordre le Code des Lois (2) , 
délivra Tltalie du joug des Golhs, qui, depuis 
près d'un siècle, la tenaient dans un dur es- 
clavage. . . . Dîtes-moi ce qui put l'engager à cette 
glorieuse entreprise. » £t, sans plus de prépa- 
ratifs, il commence sa narration. 

Le Très-Haut qui gouverne le ciel , placé au 
milieu des bienheureux, regardait un jour les 
affaires des mortels, quand une des Vertus qui 
l'environnent , celle que nous nommons Provi- 
dence, dit eu soupirant : « O mon père chéri , de 
qui dépend tout ce qui se fait là bas sur la terre , ne 
vous sentez-vous point ému de pitié en voyant la 
malheureuse Italie soumise aux Goths depuis 
tant d'années ?» — On seut tout de suite que 
cette Vertu est la Pallas d'Homère parlant à Ju- 
piter. Le Père éternel répond en souriant que le 
temps d'accomplir ses promesses est arrivé, que 
ce qu'il a dit une fois eu affirmé dTun signe de 
sa tête , ne peut manquer d'arriver. 11 réiléchit 
ensuite quelques moments, et prend enfin le parti 

( I ) Per la mia lingua, ( C. I , v. 4» ) 
(2; Justinicn. 



ïz8 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

d'envoyer vers Jusiiniea Fange Onerio ( c'est- 
à-dire range des songes )• Il lui donne ses ordres 
et lui dicte ce qu'il doit dire de sa part à cet em- 
pereur. Uange emmène avec lui la Vision, se 
revêt de la figure vénérable du pape , marche vers 
Durazzo en Albanie , où était Justinien , le trouve 
endormi dans sa chambre^ sur son lit, et se pla- 
çant près de sa tête , lui ordonne , de la part de 
rÉternel , d'assembler son armée et de délivrer 
ritalie des Goths. 11 lui répèle homériquement 
les propres paroles dont le Père éternel s'est 
servi. 

.L'empereur s'éveille : il appelle Pilade , son 
valet de chambre, et lui demande ses habits. Suit 
la description très détaillée de la toilette de l'em- 
pereur. Aucune partie des vêtemens n'est ou- 
bliée , ni la chemise du lin le plus fin et le plus 
blanc , ni le corselet de drap d'or, ni les chaus- 
settes de soie , ni les souliers de velours couleur 
de rose. On lui apporte de l'eau dans une aiguière 
de cry stal , sous laquelle est un grand vase de 
Tor le plus pur. 11 se lave les mains et le visage , 
et s'essuie avec une serviette blanche brodée 
tout alentour. Un écuyer fidèle peigne sa bloude 
chevelure ondoyante, et ajuste sur sa tête le 
bonnet impérial et la couronne enrichie de perles 
et d'or. Ce n'est pas tout, il met sur le corselet 
un vêtement de velours ras cramoisi , richement: 
brodé autour du cou et tout alentour des bords. 



D'ITALIE, pjLRt. 11, cflÂP. XllI. r!29 

Ce vêtement est serré par une belle ceinture , et 
le tout est recouvert d*un manteau magnifique de 
drap d*or, qui traîne à terre de la longueur de 
trois palmes, et rattaché surTépaule droite avec 
une perle ronde, plus grosse qu'une noix, si 
belle , si blanche et d^un si grand éclat , qu'une 
province ne pourrait la payer. 

Ainsi vêtu, Justinien s'assied sur un trône d'or, 
et ordonne aux ministres de ses commandements 
d'appeler tous les grands, les généraux et les guer^ 
riers de marque à un conseil général ; mais d'av^ertir 
d'abord le grand Bélisaire , Paul comte d'Isaurie^ 
Narsès et Audigier, pour qu'ils se rendent sur-le- 
champ auprès de lui. Us viennent ; il leur fait un 
accueil honorable , leur dit quel est son dessein, 
que le conseil général s'assemble, que peut-être 
les chefs et les principaux officiers de l'armée qui 
croyaient aller attaquer les Maures d'Espagne , 
répugneront à marcher contre les Goths, peu- 
ple belliqueux et nombreux ; qu'il attend alors 
de leur zèle et de leur attachement à sa personne, 
qu'ils parleront dans le conseil pour soutenir l'o* 
pinion de cette guerre. Cela dit, il sort avec eux, 
trouve dans les appartements du palais les grands 
et les chefs des guen'iers qui lui font cortège, et 
se rend, ainsi entouré , à la salle du conseil. 

Grande description de celte immense basi- 
lique, large de trois cents pieds, et longue de 
cinq cents; colonnades, ornements, pavés eu 

V. Q 



^mm 



ï3o HISTOIRE LITTÉRAIRE 

marbre et en mosaïque ^ estrade, sièges^ leur ma- 
tière précieuse , leurs formes , r<M*dre dans lequel 
ils sont placés; d^abord ceux des douze comtes» 
puis ceux des rois soumis à Tempire , ensuite les 
sièges des grands officiers, des généraux, des prin- 
cipaux guerriers» etc. Justinien se lève appuyé 
sur son sceptre : ce sceptre , Dieu Tavait envoyé 
du ciel à Constantin ; après aa mort, il resta cacbé 
pendant plusieurs années ; il parvint ensuite au 
bon Théodose, et après lui à Justiniea. L*empe- 
reur expose fort au long son dessein , et engage 
tous ceux qu^il a convoqués à dire librement leur 
opinion sur cette importante affaire. 

Le premier qui parle est le consul de cette 
année, Salidius, homme orgueilleux , rusé, en- 
vieux^ ennemi de fiélisaire. U s^oppose à Tentre* 
prise. Le roi sarrazin Arétus , fils de la belle 
Zéoobie , est du même avis. 11 conseille de porter 
en Orient les armes de Tempire , et d^attaquer 
les Perses et non les Goths. Plusieurs autres rois 
d^Orient allaient parler dans le même sens ; Bé- 
lisaire engage Téloquent et sage INarsès à soutenir 
enfin Topinion de la gueire d'Italie. Narsès, dans 
un discours long et adroit, réfute toutes les ob- 
jections qui ont été faites, et conclut à la guerre 
contre les Goths. Bélisaire se lève ensuite, allègue 
d'autres motifs , mais conclut comme INarsès. 
L'assemblée annonce par son murmure qu'elle 
est généralement de Tavis de ces deux chefs. 



D'ITALIE, PART- U, CHAP. XIII. i3i 

Le jeune et brave Corsamont se lève. Ce tait 
un roi barbare descendant de Thomyris^ le 
plus fort , le plus intrépide et le plus beau de 
toute Tarmée, après fiélisaire, à qui le poète 
donne toutes les perfections du coi^s, comme 
toutes les qualités de l\ime. Corsamont ne dit 
que peu de paroles; il demande à marcher le 
premier 9 et même seul si Ton veut^ contre les 
Goths.Son action énergique électrisele conseil: 
tous demandent la guerre. Justinien prononce 
qu'elle est résolue. U nomme général en chef 
Bélisaire le Grand « qull appelle lui-même tou- 
jours ainsi. U le charge de distribuer à son gré 
les autres emplois, et ordonne que chacun se 
tienne prêt à partir. Le vieux Paul Tlsaurien 
fait alors un grand éloge de Bélisaire , et pro- 
pose que pour rendre son autorité plus respec- 
table et plus grande , Tempereur , après le repas ^ 
lui donne publiquement, à la tête de Tarmée , le 
bâton de commandement* Justinien approuve ce 
conseil , va dtner , et charge Paul et Karsès d'as- 
sembler Tarmée. 

L'empereur sort en effet en grande pompe de 
son palais. 11 franchit les portes de la ville et 
arrive au camp. Il monte sur une estrade, au 
milieu de Tarmée. Bélisaire seul est débout auprès 
de lui. Justinien annonce aux soldats, et la guerre 
d'Italie, et le choix qu'il a fait de Bélisaire pour 
les conduire à la victoire. Toute l'armée applau- 



•• 



i32 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

dit et jette des cris de joie. L'empereur allait 
se remettre en marche , lorsqu'un prodige frappe 
tous les esprits. Près des barrières du camp était 
un petit tertre, couvert de buissons de myrtes 
et d'autres arbrisseaux, où une iniiciité de petits 
oiseaux avaient fait leurs nids. Un énorme dragon 
sort tout à coup de son repaire , et se met à dé- 
vorer les petits. Lesmères effrayées semblent, par 
lem^s cris, implorer du secours. Un aigle fond du 
haut des airs sur le dragon, et l'emporte. Un 
moment après , un autre dragon vient continuer 
le ravage et dévorer les petits oiseaux; un se- 
cond aigle fond encore sur lui et le tue. Tout le 
monde , et l'empereur lui - même , est frappé 
d'étonnement; maisProcope, excellent astrologue, 
explique ce prodige. Les petits oiseaux sont les 
peuples d'Italie ; le dragon est le roi des Golhs ; 
l'aigle est Bélisaire. Un second roi golh voudra 
prendre la place du premier ; mais Bélisaire le 
vaincra de même; ainsi le veut l'Eternel. Alors 
Justinien satisfait rentre dans la ville et dans. son 
palais, après avoir donné à Bélisaire l'ordre de 
partir sous trois jours avec l'armée. 

Ainsi finit le premier chant. Dans le second , 
Bélisaire fait ses préparatifs. Il présente à l'em- 
pereur la liste des généraux et des chefs de tous 
les corps de l'année. Le poète se sert de ce moyen, 
pour les faire tous connaître, comme Homère 
dans ses revues. 11 invoque comme lui les Muses 



D'ITALIE, PART. II, CHAP. XIÏI. i33 

ayant de commencer cette énumératîon. Elle est 
précédée d'une description très étendue de Tétat 
où était alors Tempire romain , de ses grandes di- 
visions, de ses provinces, de la partie de celui 
d'Occident qui était occupée par les Goths , et 
d'une histoire abrégée de leur usurpation. Enfin 
Bélisaire termine le second livre en faisant em- 
barquer l'armée. 

La scène change au troisième livre. Le jeun« 
et beau Justin , neveu de l'empereur et héritier 
de l'empire, avant de partir avec Bélisaire, se 
rend le soir chez l'impératrice Théodora, qui 
l'invite à souper avec elle et ses deux nièces , As- 
térie et Sophie. L'Amour, le petit dieu d'Amour 
lui même , avec ses (lèches et son carquois, saisit 
ce moment pour blesser le cœur de Sophie , qui 
conçoit pour Justin une passion aussi vive qu'elle 
est subite. Il en ressent une pareille ; cependant 
il part ; elle reste en proie au trouble et aux tour- 
ments de cette passion naissante. Elle se confie à sa 
sœur qui la console et lui donne quelques espéran- 
ces. Le jour paraît ; le grand Bélisaire, après avoir 
entendu dévotementla grand'messe (i),monte sur 
son vaisseau, se met encore à genoux, et adresse 
au Dieu de l'univers une fervente prière. Dieu 
Tentend, et garantit le succès de son entreprise 

(i) Avendo udita 

Divotamente ima solenne mess a. (C. III. ) 



i34 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

par un mouvement de sa tête divine^ qui fait trem- 
bler le monde. ( On Toit ici , coùime dans les ta- 
bleaux des plus grands peintres modernes , le Ju- 
piter olympien percer à travers la première per- 
sonne de la Trinité. ) La flotte cingle en pleine 
mer. L'empereur la voit partir d^un balcon de son 
palais. L*ange Neùùunio se place, le trident en 
main , à la poupe du vaisseau que monte Bélisaire» 
Il commande aux vents , qui obéissent , dirigent 
rapidement la flotte et la font entrer au port 
de Brindes. 

Cependant Sophie, restée à Durazzo , gémissait 
de Tabsence de Justin. Sa sœur Astérie parle 
pour elle à l'impératrice , et la trouve disposée à 
unir les deux amants. Le difficile est d*obtenir 
l'agrément de l'empereur, et qu'il rappelle Justin 
pour ce mariage. C'est ici qu'est une scène imi- 
tée d'Homèi^, dont Voltaire s'est moqué avec 
raison. Tout le monde connaît cet épisode déli- 
cieux. Junon, dans V Iliade (i) , veut procurer la 
victoire aux Grecs , malgré la protection que Ju- 
piter accorde aux Troyens. Elle n'en voit pas de 
meilleur moyen que d'aller trouver sur le mont 
Ida son redoutable époux , de lui prodiguer les 
plus tendres caresses et de l'endormir dans ses 
bras. Pour y réussir, elle a recours à toutes les 
recherches de la toilette^ retirée dans un appar- 

(i) L.XIV. 



D'ITALIE, PART. Il^cHAP. lui. î36 

tement secret qae lui avait construit son fils Vul- 
cain, elle se baigne dans une liqueur divine > fait 
couler sur son beau corps une essence célesle 
qui parfume le ciel et la terre ; elle peigne sa belle 
chevelure qui descend en boucles ondoyantes; 
elle revêt une robe d'un tissu divin , où Minerve 
épuisa son art , Tattache autour de son sein avec 
des agraffes d'or , et s'entoure de sa riche cein- 
ture. Elle y ajoute la ceinture même de Vénus , 
qu'elle obtient d'elle sous un faux, prétexte , cein- 
ture magique, ou plutôt ingénieux emblème , où 
se trouvent réunis les charmes les plus séduisants, 
l'amour, les tendres désirs , les aunables entre- 
tiens , et ces doux accents, dit le bon Homère, 
qui dérobent en secret le cœur du plus sage (i). 
Par le conseil de Vénus, elle cache ce tissu pré- 
cieux et l'attache sous son beau' sein. Enfin, elle 
monte sur l'Ida, et va se montrer à Jupiter dans 
tout l'éclat de sa parure. A. cette vue, il se sent 
enflammé plus qu'il ne le fut jamais pour elle. 
11 la presse; elle se défend. Elle craint que dans 
un lieu si découvert quelque dieu ne les aper- 
çoive : elle n'oserait plus rentrer dans l'Olympe. 
11 existe dans leur palais une retraite impéné- 
trable à tous- les regards ; elle lui propose de s'y 
rendre, si son épouse a tant de charmes pour lui. 
Mais Jupiter lui promet qu'ils seront environnés 

(i) Trad. de M. BiUube. 



a36 rfiSTOIRE LITTÉRAIRE 

4l'uii nuage que le soleil même ne pourra péné- 
trer. Alors elle n^a plus rien à répondre » et eo 
effet elle ne répond rien. 

La terre complaisaDle et sensible à leurs feux , 
D'un gazon doux et frais se couronne autour d'eux } 
Le tapis ëmaille s'élève et se colore 
Des plus riches présents sortis du Sf*in de Flore } 
Et la molle hyacinthe et le Ijs orgueilleux 
Forment aux deux époux un lit délicieux , 
Que d'un nuap;e d'or l'ondoyante barrière 
De'robe à Tceil |)erçant du di« u de la lumière ^ 
Tandis que la rosée , en larmes de crystal , 
Tombait, en humectan 1 trône nuptial. 

C'est ainsi que M. de Rochefort, de rancîemie 
académie des belles lettres, a rendu celte descrip- 
tion charmante, l'éternel modèle des descrip- 
tions riantes et voluptueuses. Si tonte sa traduc- 
tion d'Homère était ainsi, eile eût laivssé peu de 
chose à faire à de nouveaux traducteurs. 

Le Trlssino a voulu s'a[)propricr tout cet ad- 
mirable tableau. Théodora n'a pas envie d'en- 
dormir Justinien, mais d'obtenir de lui le relom' 
de Justin , et son union avec Sophie. La voilà donc 
qui fait aussi sa toilette, qui s'enferme dans sa 
chanib e, se déshabille, ^e baigne, parfume ses 
membres délicats , met une chemise blanche, et 
des bas couleur de rose, qu'elle attache au-des^ 
sus du genou: 

Onde le coscie hianche 
Pareajw avorio ira vermigUe rose. 



D'ITALIE, PARTv II, CHAP. XTII. iSj 

Ses paatouffles d'étoffe d'or sont liées avec de 
beaux rubaDS. Elle peigne ses cheveux blonds et 
ondoyants, etlesparfumecommeJunon; mais elle 
met dessus une coiffe d'or, enrichie de pierres 
précieuses, qui u'étailpas à la mode du temps 
d'Homère, non plus qu'une robe de damas blanc 
qu'elle passe par dessus sa tunique d'or, et qui 
est taillée en cariés , rejoints avec de grosses 
perles et des noeuds d'or , au milieu de chacun 
desquels brillent des diamants du plus grand éclat. 
Cette belle robe est peut-être là pour nous dédom- 
mager de la ceinture de Vénus , qui n'y est pas ; 
mais la ceinture valait mieux, et l'on sent en effet 
que son charme manque dans toute cette imi- 
tation ou plutôt dans cette parodie d'Homère. 

L'impératrice 'ainsi parée va trouver l'empe- 
reur, qui rêvait à son expédition d'Italie, dans un 
jardin de son palais. Il la reçoit à la façon de Ju- 
piter ; elle se défend à la manière de Junon. Elle 
craint d'être vue, et lui propose de rentrer dans 
leur appartement , de fermer les portes, 

E sopra il vostro Icito 
Poniamciy efatc poi quel cho vi place, 

Juslinicn n'a pas de nuage à ses ordres comme 
l'époux de Junon, mais il n'en est pas besoin. Per- 
sonne, dît-il, ne peut venir au jardin par ma 
chambre; je l'ai fermée en entrant, et j'en ai la 
clef à mon côté. Vous aurez aussi fermé la porte 
de la vôlre ; car vous ne la laissez jamais ouverte. 



tS8 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

E 4elio questo subUo abbracciottaf 
Foi si colcarnMa minuta erbeUa. 

Alors rherbe tendre ^ les fleurs , les arbrisseaux, 
les oiseaux 9 les eaux mêmes et les poissons, 
prennent part à leurs plaisirs et semblent jouir 
•de leur amour. -— Cela fut sans doute très 
a^*éable pour leurs majestés, mais cela est fort 
dégoûtant pour le lecteur, qui ne peut voir sans 
une sorte dUndignation profaner par cette copie 
indécente et presque bourgeoise , une peinture 
voluptueuse) mais délicate et divine, objet de 
Fadrairation de trente siècles* 

Tbéodora , par ce moyen bonnéte , obtient de 
Tempereur tout ce qu'elle veut. Il consent au re- 
tour et au mariage de Justin. On envoie un exprès 
à ce jeune prince, qui est si empressé de revenir 
C|u'il brave les appi*ocbe$ d'une tempête. Il s'em- 
barque; la tempête s élève. Son vaisseau est vio- 
lemment agité; il tombe à la mer ; l'ange Nettunio 
le sauve, le pousse dans le port même de Durazzo. 
11 est jeté sur le rivage^ prêt à mourir. Sopbie ap- 
prend cette nouvelle, et le croit mort. Elle s'em- 
poisonne avec du blanc dont se sert nue de ses 
femmes, et dans lequel il entre du sublimé. Un 
médecin appelé à temps la guérit.Les deux amants 
se revoient, avec l'espérance d'être unis. 

Un autre ornement dont le Trissino a voulu 
enrichir son poëme, et qu'il n'y adapte pas avec 
beaucoup plus d'adresse , ce sont les enchante- 



D1TALIE,PAET. II, CHAP.XIIL -i8§ 

ments. L^armée des Grecs est débarquée à Brin- 
des (i). Le commandant a livré la place à Beli- 
saire. Ce général envoie huit guerriers à la dé- 
couverte pour savoir ce que font les Goths y ou 
est leur armée , et s*ils s'apprêtent à défendre les 
passages. Us partent pour exécuter ses ordres ; 
mais ils sont arrêtés à quelque distance par une 
belle et jeune fille qui leur fait une fable et les at- 
tire au bord d'une fontaine enchantée. Là ils ren- 
contrent une espèce de géant ou de monstre qui 
leur dit son nom et les défie au combat. Ce nom 
est Faulo^ qui signifie en grec (2) méchant, mau- 
vais , dépravé ; c'est le génie du mal. Sa sœur 
^uicrade (3) [] c'est-à-dire l'Intempérance ] qui 
commande dans ce canton , l'a placée là pour em- 
pêcher qu'aucun mortel ne goûte des eaux de 
cette fontaine. Sept des chevaliers grecs sont ren- 
versés^ et emmenés prisonniers par deux géants 
qui accompagnent Faulo. Le huitième refuse le 
combat , et va tristetnent annoncer à Brindes la 
défaite de ses compagnons et leur captivité. L'in- 
trépide Corsamont demande à Bélisaire la permis- 
sion d'aller les délivrer. Le général nomme avec 
lui deux autres chefs , et celui qui était un des 
huit premiers. Us vont tenter de nouveau l'a- 



•kl 



(i)L.IV. 

(2) *aO>oç. 

(3) D*AxpaT>3Ç , «oç. 



*4o HISTOIRE LITTÉRAIRE 

venture; mais cette fois un auge déguisé sous les 
traits du vénérable Paul, comte d'Isauiie, les met 
au fait. Cette foutaiueétaitnée deslarmesd^Aré-^ 
.té (i) pa Yertn3 « qui était autrefois honorée dans 
ces qiemes lieux , et qui avait pour nièce Syné- 
sie (2) Qla Sagesse]]. On avait dit à la méchante 
Acratic que ses jardins et son palais devaient être 
détruits par Synésie; elle la fit assassiper par son 
frère Faulo. Arété en eut tant de douleur que 
ses larmes furent changées en cette fontaine, dont 
les eaux ont la vertu de guérir tous les maux, et 
de rompre touslesenchaiilements. Acralie Tayant 
su , fit prendre, par son fière, Arété et ses 
filles, qu'elle retient depuîs ce temps dans une af- 
freuse prison ^ et ce frère couvert d'armes enchan- 
tées et par conséquent invincible , empêche que 
qui que ce soit ne puisse toucher cette eau mer- 
veilleuse. L'ange apprend aux chevaliers le m')yen 
de. vaincre Faulo y et de délivrer à. la fois Arété 
et leurs compagnons d'armes. Us ne manquent pas 
de suivre ses conseils. Faulo est renversé , obligé 
de se rendre et de les conduire au palais de la 
coupable Acratie sa sœur. Elle a inutilement re- 
cours à tous ses enchantements; il faut enfîa 
qu'elle cède, qu'elle rende les chevaliers, et. ce 
qui lui coûte davantage, qu'elle brise les fers d'A- 



(2) :îOv£fftç. 



D'ITALIE, PART. Il, CHAP. XIII. i4t 

rété. La divine Arëté est rétablie dans tout soq 
pouvoir; les avenues sont libres » et les libéra* 
leurs de Tltalie peuvent désormais y pénétrer. 
Ces fictions alanibiquées remplissent deux livres 
entiers. Il faudrait de bien l>eaux vers pour les 
rendre supportables, et ceux du Trissino auraient 
pu gâter les fictions les plus beureuses. 

Comme nous cherchons surtout dans les ou- 
vrages ce qui peut indiquer les opinions et les 
mœurs du temps où ils furent écrits, il y a encore 
dans ce poëme un incident , non pas imaginaire, 
mais historique , qui mérite quelque attention. ^1 
est bon de se rappeler , en le lisant, que le Trissino 
fut successivement en faveur auprès de deux pa- 
pes, chargé par eux de missions imjiortantes et 
honorables, etque^ soit avant, soit après l.i publi- 
cation de son poëme, il u^éprouva de la part du 
Saint Siège ni reproche ni disgrâce. Voici le trait 
dont il s^agit.' 

Bélisaire est assiégé dans Rome par les Goths. 
La disette se fait sentir dans la ville; il prend 
le parti d'envoyer par mer les femmes , les 
enfants , les vieillards , à Gaéte , à INapIcs et 
à Capoue. 11 propose cet avis dans le conseil 
où assistait le pape Sylvère. Ce pape, fils d'un 
autre pape (i), avait été élu par Tordie et les 
menaces de Théodat, roi des Goths, contre la 



(i) D'IIorDiisJa*. 



242 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

volonté dtt peuple romain , qui nommait alors 
les souverains pontifes» Il était envieux de 3é- 
lisàire et son ennemi secret ; il s^oppose seul à 
cette mesure; mais le conseil Tadopte, et Texé- 
cution suit aussitôt. Le général des Goths qui 
commandait le siège, sachant que Sylvère était 
offensé du peu de faveur que son opposition 
avait eue dans le conseil , qu^il était en général 
disposé en faveur des Goths , dont il était Tou- 
vrage ; « sachant de plus que souvent les prêtres 
sont si possédés de Tamour du gain , qu*ils ven- 
draient le monde entier pour de Targent (i)^» 
fait faire à ce pape des promesses, et lui envoie des 
présents qui le corrompent. Il s*engage à livrer une 
desportes de Rome. Mais Dieu ne permet pas que 
le crime soit consommé. Il envoie Tange Nemisio 
(^ celui de la vengeance divine |] avertir Bélisaire 
de ce complot. Bélisaire fait arrêter le pape à Tins- 
tant même où il signait le pacte fait avec les Goths. 
Sylvère, convaincu de son crime, est mené devant 
le général , qui lui déclare qu*il a cessé d^étre pa- 
pe, quil ne Ta même jamais été , et qu^'l va ras- 
sembler le peuple pour décider de son sort. 
Alors range /'aZ/a^f/o [^ celui qui joue le rôle de 



( I ) Ancor sapea cke spesse voUe i preti 
Non cosi volto Vanimo alla rohha , 
Cheper denari venderiano il mondo. 

{Ital.lib., IXYl.} 



D'ITALIE, PAKT. Il, CHAP. XIII. 143 

Minenre, déesse de la prudence 3 prend encore 
la figure de Paul Tlsaurien, et conseille à Bé- 
lisaire de ne point faire paraître It pape au milieu 
de cette assemblée du peuple , qui pourrait se 
porter à des excès contre le coupable , de le 
déposer tout simplement et de lui faire donner 
un successeur. « Je veux vous dire (i}, ajoute- 
t-il [^ et il ne faut pas oublier que c*est un ange 
qui parle 3 , je veux vous dire ce qu'un ami de 
Dieu , qui était prophète , m'a dit de certains 
papes qui existeront dans le monde* Yoici ses pa- 
roles : Le siège où Pierre fut assis sera usurpé 
par des pasteurs qui seront éternellement la honte 
du christianisme. Ils porteront au dernier degré 
Favarice, la luxure et la tyrannie. Ils ne pen- 
seront qu^à agrandir leurs bâtards, à leur donner 
des duchés, des seigneuries, des terres, des pays 
entiers ; à conférer même , sans pudeur , des pré- 
latures et des chapeaux à leurs mignons et aux 
parents de leurs maîtresses (2) [ le terme italien 
est moins honnête 3 ; à vendre lesféyéchés , les 
bénéfices, les offices, les privilèges, les dignités; 
à n'y élever que des infâmes; à violer toutes 
les lois, à dispenser pour de l'argent des meil- 
leures et des plus divines ; à ne garder jamais leur 
foi ; à passer leur vie entière parmi des empoi^ 

- ■ . - — 

(i)IbiiL 

(a) Délie hr bagasgie. 



Z' 



144 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

sonuemenls , des trahisons et d^autres crimes \ à 
semer entre les princes cbrëticos tant de scan- 
dales, tant de querelles et tant de guerres, que 
les Sarrazins 9 les Turcs et tous les ennemis de la 
foi en profiteront pour s^agrandir. Mais leur .vie 
8célëralecthonteuse sera enfin connue du monde; 
et le monde , revenu de son erreur , corrigera tout 
ce mauvais gouvernement des peuples du Christ. >> 
Ainsi parla cet ange, et il disparut. Ce n^est pas 
ici un Dante, Gibelin effréné et par conséquent 
ennemi des papes, ni uu poète satirique habitué 
à frapper indifféremment tout ce qui se trouve 
à portée de ses traits ; c'est un poète grave et un 
ambassadeur de deux papes qui fait descendré du 
ciel un ange, et qui le fait parler ainsi. 
. Au reste, à en juger par le peu d'éditions 
qu'eut ce poëme , il ne fit pas dans le monde un 
grand bruit, ni par conséquent un grand scan- 
dale. Les neuf premiers cliants farent imprimés 
à Rome, .en 1647, ^^® dix-huit autres à Venise 
l'année suivante (i) , et , depuis ce temps jusqu'en 

(i ) Le papier des trois volumes est tout à fait semblable , ce qui 
fût penser que le premier, quoique daté de Rome , fut imprime 
à Venise comme le second et le troisième. Ils le sont avec les ca- 
ractères particuliers invente's par Trissino , ce qui fut peul-elrc 
une raison de plus de leur peu de succès. Le poëmt reparut pour 
la première fois dans les OEuvres complètes de l'auteur, Vérone, 
i-jîQ, *î vol. iu-/|°. L'dbbc Antonini donna la mcmc aunc'c une 
édition du pocmc seul , à Paris, 5 vol. iu-8'\ 



D'ITALIE, PART. II, CHAP. XIII. 145 

1729 , aucun imprimeur ne s'avisa de faire re- 
paraître Vlùalia Uherata , ouvrage cependant de 
vingt années , couvert d'éloges si l'on veut , mais 
ennuyeux , languissant , et pour tout dire en un 
mot, illisible. 

Une autre preuve que ce genre austère de 
poèmes et ces vers non rimes ne présentèrent 
aucun attrait aux esprits, séduits par les inven- 
tions libres et par les stances harmonieuses de 
l'Arioste, c'est qu'il s'écoula vingt ans entre la 
publication du poème du Trissino et celle d'un 
autre poëme héroïque, dont l'auteur nommé OU- 
viero , né à Yicence comme lui , est si peu connu 
qu'on ne trouve pas même son nom dans le 
Tiraboschi et dans d'autres bibliographes ita- 
liens (i). Ce poëme intitulé VAlamanna est en 
vingt-quatre chants. L'auteur crut intéresser da- 
vantage en traitant, un sujet contemporain. Ce 
sujet est la ligue protestante de Smaloalde ter- 
rassée par l'empereur Charles-Quint. Le Trissino 
avait mal imité Homère : YOliviero imite mal 
Homère et le Trissino. Il emploie comme celui-ci 
le vers libre / mais sa versification est encore 
plus prosaïque et plus faible que celle de son 
modèle. Son merveilleux esta peu près le même , 

(0 Gomme Fontanini , dans sa BibUothèijue italienne y Apos- 
tolo Zeno dans ses notes sur cttie Bibliothèque y où il a cependant 
reparé bien d'autres omissions de Fontanini ^ etc. 

V. 10 



146 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

excepté que dans Tépoque qull a choisie , il n^a 
pu placer d'enchantements. 

Le Père éternel médite sur les destinées des 
mortels. S. Pierre, alarmé pour leglise qu'il a fon- 
dée, des progrès de la secte de Luther et des pré- 
paratifs de la ligue de Smalcalde , implore la jus- 
tice et la bonté du Très-Haut. Dieu promet la 
victoire à Charles- Quint, chef de Farmée ca- 
tholique, et il confirme cette promesse par un 
signe de sa tête. Il charge deux, déesses, dont 
les noms grecs signifient la Providence et la Des- 
tinée (i) , d'aller trouver la Négligence et la 
Paresse , de leur commander de sa part de s'em- 
parer du landgrave qui commande l'armée de 
la ligue, 'et de rendre vains tous ses préparatifs 
et tous ses projets; d'aller trouver aussi la Di- 
ligence et la Promptitude , de leur ordonner en 
son nom de presser la réunion des alliés catho- 
liques^ et de tout hâter pour que leur armée 
puisse agir. 

Ces commissions sont fort bien faites. En con- 
séquence, tout'se ralentit d'un côté, tout s'ac- 
célère die l'autre. Le landgrave , au lieu de mar- 
cher, s'amuse à faire la revue de sfes troupes. 
Charles*- Quint réunit les siennes, et l'allaque 
avec impétuosité. Cependant les succès de la 
guerre se balancent ; et même l'armée de la ligue 



( I ) Pronia ou Pronoia , et Peprùmeiui, 



D'ITALIE, PART. II, CHAP. XIII. 147 

Induit celle de TErapire à de fâcheuses extré- 
mités. Mais enfin l'empereur, et l'Eternel qui le 
soutient, et S. Pierre, et les anges remportent; 
ies Furies qui étaient sorties de Tenfer pour aider 
leurs amis, y sont replongées; l'Hérésie est ter- 
rassée et la ligue dissoute. 

Il n'y avait guère qu'un prince à qui ce poëme 
pût plaire : c'était Philippe II. L'auteur le lui a 
dédié. La puissance de ce successeur de Charles- 
Qumt , dit M. Denina , et peut-être ne dit-il pas 
assez, n'était pas plus agréable à une grande par- 
tie de l'Europe que la ligue des protestants, qui 
voulait balancer cette puissance (i). Ce poëme 
avait donc contre lui le malheur et la tristesse 
du sujet, la pauvreté des inventions, la faiblesse 
du style; il n'avait en sa faveur qu'une fort belle 
édition, qui est l'unique et qui est devenue rare 
et chère (2). C'est un mérite aux yeux des amis 
des livres, mais non des amis de la poésie et des 
lettres. \2Alainanna de VOliviero est un poëme 
mort-né. 

On en peut dire autant d'un poëme qu'on ne 
sait trop si l'on doit ranger parmi les épopées ro- 
manesques ou parmi les épopées héroïques, mais 
que l'on peut mettre avec certitude au nombre 
des ouvrages ennuyeux ; c'est YErcole de J. B . 

( I ) Mémoire cilë ci-dc$sus , p. 1 1 4 > note. 
i^i) Venczia, Yalgrisi , 1567 , in-4". 

10.. 



148 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

Giraldi (i). Ce laborieux écrivain, qui fit des 
tragédies en ters (2), des nouvelles eu prose, des 
poésies lyriques , un traité sur les romans , etc., 
voulut aussi cueillir le laurier épique. Dans un 
temps où la chevalerie était le seul sujet à la mode , 
on peut demander pourquoi il en choisit un my- 
thologique , et parmi tous les sujets que la fable 
pouvaitluifournir, pourquoi ilpréféra celui d^Her- 
cule. Il était de Ferrare et secrétaire du duc Her- 
cule II i ce fut probablement ce qui le décida , 
espérant bien trouver Foccasion de faire des rap- 
prochements qui pourraient flatter son altesse. Il 
n*y manqua pas en effet, et surtout il fit des- 
cendre en ligne directe , dans son treizième chant , 
THercule de Ferrare de l'Hercule Thébain. Du 
reste 9 il ne donna la préférence à aucun des ex- 
ploits ou des travaux d'Alcide; tous lui parurent 
également dignes d'admiration et de louanges ; il 
voulut les célébrer tous , et conduire son héros 
depuis le berceau jusqu'au bûcher (3). Il avait. 



(i) Il y eut pourtant deux éditions de ce poëme ; la première 
intitulée : DeW Hercole di M. Giwan BatUsta Giraldi Cinthio 
nobile Ferrarese , etc., sans nom de lieu ni d'imprimeur , et sans 
date, in-4^. ; la seconde à Modène, cbez Galdini, i557, iu-4''* 

(2) Cest en parlant de ses tragédies, dans le volume VI de cet 
ouvrage , que je dirai le peu que l'on sait de sa vie, 

(3) E cib comincierb sin da lefasce , 

Che da lefasce ffercol mosùb quel ch' era , 



D'ITALIE, PART. II, CHAP. XIII. 149 

pour cela , distribué sa matière en cinquante 
chants, mais il resta en chemin et n'alla point au- 
delà du vingt -sixième. 

Rien de plus régulier que son plan , car il fait 
avancer de front la vie de son héros et son poëme^ 
Taclion n'est pas une , mais toutes les actions étant 
celles d'un seul héros, elles sont ainsi ramenées à 
l'unité. Cependant la forme romanesque d'un pro- 
logue au commencement de tous les chants , et 
d'un adieu à la fin , lui parut si généralement adop 
tée , qu'il n'osa s'en écarter ; et sans qu'il y ait rien 
dans le reste de son ouvrage qui ait du rapport 
avec le roman épique , il lui donna du moins ce« 
lui là. Mais si ce fut pour les inventeurs de cette 
f(>rme agréable, et surtout pour le poète qui l'avait 
perfectionnée, un moyen de se varier et de plaire» 
et si Giraldi eut en l'adoptant la même intention» 
il n'eut point le même succès. Il est fort indiffé- 
rent qu'il interrompe son récit ou qu'il le conti« 
nue , puisqu'on est arrêté, dès le premier chant, 
par rimpossibilité de s'y intéresser et de le suivre. 

Perc' huom simile a lui ,Jin quanda noice^ 
Indicio dà de la natura altiera^ 



Qiùndi è cKio non mi vbfermar swr una 
Sola attion di questa nobil aima , 
Che tra le illustri non ne trovo alcuna 
Che di lauro non sia degna e dipalma, 

(CI, st. a et 3.) 



i5o HISTOIRE LITTÉRAIRE 

Oq en pourrait encore dire presque autant de 
VAvarchide du célèbre Alamamù. J'ai dit dans la 
Yie dece poète que ce fut Touvrage de sa vieillesse ; 
aussi n'y yoit-ou ni verve ni chaleur. Ce n^est pas 
dans les détails seulement, comme le Trissino^ 
qu'il s'efforce d'imiter Y Iliade , c'est dans le 
plan et dans la contexture entière de son poëme. 
Ses héros sont le roi Artus , Làncelot , Tristan et 
les autres chevaliers de la Table ronde ; il les fait 
agir et parler comme Agamemnon, Achille* Ajax 
et les autres chefs de la Grèce. Lancelot est amou- 
reux de Clodiane,^ fil-e de Clodasse, roi d'une 
partie des Gaules. Gaven, roi d'Orcanie, la lui 
dispute. Artus assiège Clpdasse dans sa ville d^A* 
çarciim ou plulôi î)l Ai/aricum ^ ancien nom de la 
ville de Bourges. La rivalité de Lancelot et de 
Gaven retarde les progrès du siège. Tristan se dé- 
clare pour Gaveu contre Lancelot. Us se querel- 
lent et s'injurient dans un conseil. Lancelot sort 
duconseil^furieux comme Achille. Il vase plaindre 
à la magicienne Viviane sa mère , qui le console 
comme Thétis. Par le conseil de Viviane, il se re- 
tire avec Galehault son ami, etavecleurs troupes. 
Us forment un petit camp séparé, et ne veulent 
plus prendre part à la guerre. Le vieux roi Clo- 
dasse, enfermé dans la ville, est entouré de sa 
nombreuse famille comme Priam, et secouru par 
des alliés puissants. Il a perdu plusieurs de ses fils; 
mais la retraite de Lancelot donne aux assiégés 



D'ITALIE, PART. II, CHAP. XIII. i6r 

des avantages dont ils profitent. Les batailles se 
multiplient. Les» Bretons sont vaincus et réduits 
presque aux abois, sans que Lancelot, qu'Artus 
a essayé de fléchir , veuille sortir de son camp* 
Mais son ami GalehauU alaméme imp$iti<snoe que 
Patrocle , com})at et périt comme lui d^ la main 
du plus redoutable des fils deClodasse. Alors Lan- 
celot reprend les armes , venge son ami , remplit 
de deuil lafamille de Clodasse, et force h capitule^ 
la ville à^Avarcwn. 

Tous les événements particuliers du sîégç sont 
aussi fidèlement calqués sur les particularités du 
siège de Troie ; caractères pour carac^èrea , dis- 
cours pour discours , combats pour combats ; rieii 
n^ manque , si ce n'est l'essor poétique , la force 
et la vie. 11 est impossible de lire vingt- quatre 
chants lentiers de cette contrefaçon servile, ren^- 
piis d'ailleurs de noms obscur» et barbares > qui 
s'opposent à toute harmonie dans les vers, comme 
le système général du poëme s'oppojseà toute es- 
pèce d'intérêt. 

L'auteur prit le titre à^Avarchide de l'ancien 
nom de la viile assiégée, commele nom de VJliade 
est formé de celui d'Ilium. Peu de Français , eu 
voyant ce litre d'^i^^rcA/rfe, devinent que le sujet 
qu'il annonce est le siège de Bourges en Berri. 
Quoique YAlamanni eut prouvé par son poëme 
didactique de 1^ CoUwaiione qu'il excellait dans 
le vers libre , il ne crut pas, comme le Trissino , 



352 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

devoir adapter cette forme de vers à la poésie hé- 
roïque , et il mit YAvarchide en octaves , comme 
il y avait mis le Giron Cortese* Ce qui Ty déter- 
mina sans doute , ce fut de voir combien Yltalia 
Uberata était peu lue ; mais TAvarchide , quoi- 
qu*en octaves , ne Test pas et ne peut pas Tétre 
davantage. 

Elle ne parut qu'après la mort de son auteur » 
la même année que VAlamanna (i). Deux ans 
auparavant 9 Francesco BologneUi^ sénateur bo- 
lonais, avait publié, aussi en octaves Jes huit pre- 
miers chants d'un poëme héix>ïque intitulé : // 
Gosùante ^ auquel il travaillait depuis quinze 
ans 9 et qui fut reçu avec de grands éloges par 
tout ce qu'il y avait alors de plus distingué dans 
les lettres. On comparait Tautear au Trissino et 
à VAlamannL Quelqu'un (2) alla même jusqu'à 
le comparer à l'Arioste , et à écrire positivement 
qu'il reconnaissait bien dans l'Arioste un plus 
heureux naturel , mais non pas plus de culture 
ni plus d'art. La fortune très différente de l'Or- 
lando et du Costante prouverait seule combien 
tout l'art et toute la culture du monde sont peu 
de chose sans un naturel heureux , c'est-à-dire 
sans le génie. 



(0 1567. 

{1) Gianandrea deW j4îiguiUara , dans une lettre citée pnr 
Tiraboschi, t. VU ^ part. III , p. io5. 



D'ITALIE, PART. II, CHAP. XIV. i53 

Le héros du Bolognetti est un Romain nommé 
Ceionius Alhinus^ qui avait accompagné Tempe^ 
reur Yalérien dans sa malheureuse guerre contre 
les Perses. L'ajant vu tomber entre les mains de 
Sapor, qui le plongea dans une dure captivité , il 
jura de consacrer sa vie à délivrer son empereur. 
Sa constance dans ce projet , malgré tous les obs* 
tacles qui s*y opposent et les dangers qui Feu- 
vironnent , lui fit quitter son nom àHAlhinus pour 
celui de Constant ^ dont l'auteur a fait le titre de 
son poëme. Le merveilleux en est pris dans Tan* 
oienne mythologie. C'est Junon qui est encore 
ennemie des Romains, et qui voyant que Yalérien 
redevenu libre peut ramener par ses vertus les 
beaux jours de Rome, préfère que GalHen, son 
fils , jeune homme rempli de vices , règne à sa 
place , et s'oppose avec activité à toutes les en- 
treprises de Constant. 

Les dieux tiennent conseil dans l'Olympe. Mars 
et Yénus sont pour Constant , Junon seule lui est 
obstinément contraire. Elle inspire à Gallien une 
forte haine contre lui, et va chercher l'Envie dans 
son antre , pour qu'elle souffle ses poisons dans les 
cœurs de tous les courtisans. Yénus va se plaindre 
à Jupiter , et le conjure de venir au secours de ce 
héros pieux. Constant échappe aux pièges qui lui 
sont tendus ; il repasse en Orient , où il ne cesse 
de s'occuper de la délivrance de Yalérien ; tou- 
jours contrarié par les mêmes obstacles, mais 



i54 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

soutenu par le même courage et appuyé des 
mêmes secours. 

Après ces huit chants, le Bolognetti en publia 
huit autres Tannée suivante ( i ). L'action s^ 
continue avec beaucoup <i\mité , de régularité 
et de suite; mais quoiqu'elle paraisse fort avan- 
cée, et Constant presque sur du succès à la fin 
du seizième chant , on ne sait pas précisément 
comment elle devait finir au vingtième. Ces quatre 
derniers chants n'ont jamais paru, ou peut-être 
même n*ont jamais été achevés ; et Vhistoire nous 
apprend que Valérien mourut prisonnier de Sa- 
por , après trois ans de la plus dure captivité. 
Quoiqu'il en soit, la grande réputation qu^on 
levait voulu faire à cepoëme ne se soutint pas. Le 
style en est sage et assez pur ; mais il ne pouvait 
tenir contre la force, la grâce et Téclat poétique 
de celui de YOrlando. Le plan était conforme 
aux règles du poën^e héroïque , l'unité d'action 
bien conservée et la conduite excellente; mais la 
Jérusalem qui parut bientôt après, réunit à ces 
qualités d'autres que le Costante n'avait pas; et le 
BolognetU^ froissé pour ainsi dire entre l'Arioste 
et le Tasse, fut comme écrasé parleur renommée. 
11 est aujourd'hui presqu'entièrement oublié : ou 
le nomme cependant toujours parmi ceux qui 
semblent ne pas mériter de l'être. 

(i)En i5GG. 



D'ITALIE, PART. Il, CHAP. XIV. i55 



'^<^^^^^»i 



CHAPITRE XIV. 

Le Tasss* 

Notice sur sa vie. 

Section P*. 

Depuis sa naissance jusqu'à sa fuite de Ferrarey en 1577. 

Xj £ sort assez commun des homm.es de génie » 
chez toutes les nations et dans tous les siècles , 
fut d'être persécutés pendant Içur vie , et diverse- 
ment jugés, même après leur mort. Cette destinée 
semble être encore plus généralement celle des 
poètes épiques que des au,tres poètes. On peut 
citer pour exemples Homère, Mil ton, leCamoëns, 
et surtout le Tasse. Ce dernier plus malheureux 
que tous les autres^ fut aussi peut-être le plus in- 
vinciblement voué par la nature au talent poé- 
tique. Fils d'un poète, dès Tâge de sept ans il sa- 
vait par cœur les plus beaux morceaux d'Homère 
et de Virgile , dans leur langue origiaale , et il 
composait des vers dans la sienne. A dix-huit ans, 
il publia un poëme épique en douze chants (i) > 
et il conçut presque aussitôt le plan de sa Jérusa- 
lein délivrée. Déjà les recueils du temps offraient 



(i) LeRinaldo. 



i56 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

de lui des sonnets et d'autres poésies lyriques ; 
déjà le nom de Tassa était célèbre pour la se- 
conde fois ; et depuis ce temps jusqu'à sa mort , 
il ne cessa , même dans ses tristes infirmités et 
dans ses plus cruelles disgrâces » de produire des 
vers 9 dont la composition parait avoir été Tun des 
besoins les plus impérieux , ou plutôt un des élé- 
ments de sa yie. 

A rintérét qu'inspire toujours le grand talent 
aux prises avec l'infortune , le Tasse joint encore 
celui qui s'attache à un grand caractère aux prises 
avec les passions. Aujourd'hui que l'on s'efforce 
de ressusciter le roman historique , le goût ré- 
clame avec raison contre la naissance de ce genre 
qu'il avait aboli ; mais il ne peut qu'approuver 
rhistoire quand elle a tout l'intérêt du roman. 

La Vie du Tasse a été principalement écrite par 
deux auteurs , dont chacun a des titres particuliers 
à notre confiance. L'un est le Manso^ marquis 
de Villa y consolateur et généreux ami de notre 
poète pendant ses dernières années , qui tenait 
de la b#uche du Tasse la plupart des faits dont il 
n'avait pas lui-même été témoin, et qui écrivit 
cette histoire cinq ans seulement après la mort 
de son ami (i). Mais il parait avoir laissé quel- 
quefois agir son imagination au défaut de sa mé- 

(i ) En 1600. Voyez notes ^jipostolo Zeno sur la Bibliothèque 
ital. de Fontanini , t. II , p. 1 5o. 



D'ITALIE, PART. II, CHAP. Xl V. 157 

moii*e , et il y aurait de Timprudence à le croire 
toujours sans examen. L'autre est l'abbé Serassi^ 
savant philologue et biographe du dernier siècle, 
qui a puisé ses matériaux dans les meilleures bi- 
bliothèques d'Italie, dans les archives de Modène, 
de Ferrare , de Bergame , dans les Œuvres et par- 
ticulièrement dans les lettres du Tasse , sources 
moins variables^ et plus sûres, il faut l'avouer, 
que les traditions orales et que la mémoire. Il rec- 
tifie souvent son prédécesseur; mais dévoué à la 
maison d'Esté, il est possible qu'il ait plutôt con- 
tredit que réfuté certains faits^ lesquels ne peuvent 
avoir été ni altérés par le Tasse , ni imaginés par 
le Manso. 

Ces deux ouvrages, le dernier surtout (1) , 
sont d'une étendue considérable. Toutes les Yics 
du Tasse qui accompagnent les anciennes édi- 
tions et traductions de la Jérusalem sont des 
abrégés du premier : pour les éditions et les tra* 
ductionsplus récentes^ on a puisé dans le second; 
et c'est de-là principalement qu'un écrivain fran- 
çais plein d'esprit et de goût (2) , a tiré la Yie du 
Tasse , qu'il a placée, d'abord en tête de la meil- 
leure traduction que la Jérusalem délivrée eût 

(i) Cest un m-4''* ^^ 600 pages, édition de Borne, 1 785. Il en 
existe une deuxième édition de Bergame , 1 790 , 2 vol. in-4®. , mais 
je ne l'ai pas eue à ma disposition en composant cette Notice. 

(2) M. Suard. 



i58 HISTOIRE LITTERAIRE 

dans notre langue (i) , et ensuite dans des Afô- 
20/2;^6^întéressants[; mais il a aussi suivi leManso 
surtout dans les commencements; et je serai 
forcé d'avertir que ce guide Ta quelquefois trom- 
pé. La crainte que des inexactitudes adoptées par 
un si bon esprit ne fassent autorité m'en impose 
la loi. Du reste , je prendrai indifféremment dans 
Tun ou dans l'autre des deux auteurs italiens ce 
qu'ils ont decoufonné entr'eux : quand ils seront 
opposés , je me déciderai pour ce qui me paraîtra 
le plus vraisemblable. Peu de ces faits, relatifs aux 
temps les plus orageux de la vie du Tasse , sont 
d'une importance réelle pour sa gloire. Ni ses 
malheurs ni leur cause ne sauraient la ternir; 
et c'est de cette gloire qu'il s agit , non de celle 
des princes qui lui durent une partie de leur pro- 
pre gloire, à qui il dut ses infortunes^ et à qui nous 
ne devons que justice et impartialité (2). 

(ï) Celle de M. Lebrun, aujourd'hui prince , archi-tre'sorier de 
l'empire, duc de Plaisance , etc. , édil. de i8o5 , Paris , 1 vol. in-8% 

(!2) Il a paru dernièrement en Anglctcn-e une nouvelle Vie du 
Tasse : Life of Torquato Tasso , with an kistorical and critical 
account ofhis writings, hy John Black, 1 vol in-4°> iBio. Je 
regrette de n'avoir pu me la procurer avant de publier cette partie 
de mon ouvrage. La manière dont les Anglais traitent aujourd'hui 
la biographie -me fait croire que f y aurais trouvé des renseigne- 
ments utiles. Au reste , les principales sources où l'auteur a puise' , 
c'est-à-dire, les deux Vies du Manso et de Serassi, les Lettres du 
Tasse, ses Poésies ou Rime , etc. , sont les mêmes d'où j'ai tire' les 



D'ITALIE, FART. II, CHAP. XIV. i59 

Les premières circonstances de la vie de Tor- 
quato TassOj sa famille^ sa naiissance (i), dans 
la délicieuse retraite de Sorrento , même ses pre- 
mières disgr&ces, nous sont déjà coilnues par la 
Vie de son père- Nous y avons vu les succès pré- 
coces du fils et les preuves de ce penchant irré- 
sistible qui Tentrainait à la poésie ; mais il faut 
reprendre avec plus de détail quelques-unes de ces 
circonstances. 

Ceux qui ont écrit sur les enfants extraordi- 
naires ont bien eu le droit d'y comprendre le 
Tasse. Il n'avait pas encore un an, dît ItManso^ 
ique sa langue se délia , et qu'il commença même 
à parler sans bég«nyer comme font les enfants ; ce 
qui, soit dit en passant, serait d autant plus re- 
marquable, qu'il eut pendant toute sa vie la pa- 
role lente et une sorte de bégaiement. Déjà il ré- 
pondait aux questions qui lui étaient faites « et ce 
qui n'est pas moins étonnant , c'est que , dès ce 
temps de sa première enfance, il était toujours sé- 
rieux, tonjôut'S grave, et qu'on ne le vit jamais 
ni rire, ou même sourire , ni pleurer. Le Manso 
tenait ces détails de gens qui les avaient reçus de 



£iits contenus dans cette Notice ; mais , force' de resserrer dans un 
petit nombre de pages ce qu'il a pu e'tcndre en deux volumes in-4". , 
je n'ai pu le plus souvent qu'effleurer ce qu'il lui a été permis 

d'approfondir. 

(0 r.c 1 1 mars ij44' 



i6o HISTOIRE LITTÉRAIRE 

la nourrice du Tasse , c^est dire assez combîea ils 
ont besoin d'être rectifiés et réduits. 

Ce qui est plus positif, c'est qu'à trois ans il 
pouvait déjà profiter à Naples des leçons de D. Gio^ 
vanni d'Angeluzzo , que son père lui donna pour 
gouverneur en partant à la suite du prince de Sa* 
lerne; que lorsque Bemardo revint deux ans 
après , il fut aussi surpris que charmé des progrès 
que son fils avait faits dans ses études ; qu'enfin 
étant entré à sept ans aux écoles que les jésuites 
venaient d'établir à Naples (i) , le jeune Tor» 
quato y était à peine resté trois ans qu'il enten- 
dait et expliquait de mémoire les meilleurs au- 
teurs latins et grecs; et qu'il composait et récitait 
d'une, manière surprenante des discours et des 
vers latins* 

Les malheurs et la proscription de son père vin« 
rent troubler ces heureux commencements. L'at- 
tachement de Bemardo pour le prince de Saleme 
•l'avait fait déclarer rebelle ; lorsqu'il fut revenu 
à Rome après un séjour de deux ans en France , 
il appela son fils auprès de lui. Le jeune Tor^ 
quato^ forcé de quitter une tendre mère qu'il n« 
devait plus revoir, lui adressa un sonnet touchant, 
que le Manso dit avoir lu , et que notre dernier 

_ ♦ 

(i) Les jésuites ne furent introduits à Naples qu'en i55i. Or^ 
landini , HisU Soc, Jes, lih. XV ^ cité par TiraLoscLi et par ^ 
rassL 



D'ITALIE, PART. II, CHAP. XIV. i6i 

biographe a confondu avec une heWe canzone 
composée plus de vingt ans après (i). 

Une erreur plus considérable où le Manso Ta 
entratné, c'est que Torquato ^ âgé seulement 
de neuf ans, fut nominativement compris dans 
la sentence prononcée contre son père. Cette 
circonstance ajouterait sans doute encore à Tin- . 
térét qu'inspirent les premières années du Tasse ; 
mais elle est si peu vraie qu'il resta plus de deuic 
ans à Naples après cette sentence, et qu'il n'y fut 
point inquiété (2). ARome, il reprit ses études, et 
les suivit pendant deux ans avec le même succès , 
6OUS les yeux de son père (3). On a vu dans la Vie . 
de Bemardo ce qui l'engagea ensuite (4) à en- 

(i) En 1578, quand le Tasse se re'fugla à la cour d'Urbin. 
Af . Suard , dans sa Vie du Tasse , a traduit un fragment de cette 
canzone , et le contenu seul de ce fragment aurait pu suffire pour 
le détromper. Elle n'est point finie , et c'est grand dommage : ce 
qui en existe dans le recueil des Œuvres du Tasse commence par 
ce vers : O del grande uipennino , etc. J'en parlerai dans la suite 
de cette Notice. On n'a conservé ni le sonnet dont il est ici question , 
ni les discours que le jeune Torquato avait prononcés au collège. 

{p) La sentence est du mois d'avril 1 552 , et Torquato ne partit 
de Naples , par ordre de son père, qu'en octobre 1 554* ( Serassi, 

P- 740 

(5) On ignore le nom du maîti'e dont il suivit alors les leçons. 
Ce n'est point , comme l'a voulu le Manso , Maurice Cattaneo , 
compatriote et ami de Bemardo TussOy qui n'enseigna jamais à 
Rome, Voyez Serassi, 

(4) Eu i55(J. 

V. II 



îGz HISTOIRE LITTÉRAIRE 

TOjer son fils à Bergame^ sa patrie. Torquaùù 
avait douze ans et ttemî, lorsqu'il y arriva sons ia 
conduite à^Angeluzzo ^ son gouverneur. II y fut 
reçu avec la plus grande tendresse^ et logé dans 
le palais des chevaliers de sa famille; car c^est 
sous ce nom colleclif de la Cavalleria dé Tassi^ 
que sont toujours désignés , dansiles lettres de 
Bemardo » les parents qu^il avait encore à Ber- 
game. Six mois après » il fut appelé à Pesaro par 
son père, à qui le ducd^Urbin avait généreusement 
offert ud asyle. Il y continua son éducation litté- 
raire sous d^habiles maîtres, dont il partageait les 
leçons ayec le fils même du duc. Ses études favo- 
rites furent, comme auparavant^ la philosophie et 
la poésie ; mais il y joignit les mathématiques, et 
dès que Tâge le lui permit y les armes , et tous les 
aut'res exercices qui entraient dans TéducatioB de 
la jeune noblesse, (r) 

Bemardo s^étaut rendu à Venise pour faire 
imprimer VAmadigiy y fit venir son fils (2). 
Alors, Torquato y qui fut souvent occupé à co- 
pier des chants entiers du poème de son père, 
fit une étude plus approfondie de la langue et des 
grands maîtres de la littérature italienne, surtout 
de Dante , Pélrar» jue et Boccace , et spécialement 
du premier. On conserve à Pesaro dans une bi^ 

(^i) Le arti cas^alleresche. 
(•2) Mai iSjq. 



D'ITALIE, ïART. II, CHAP. Xiy. i63 

« 

bliothèque particulière les notes et les observa* 
tiens qu'il fit sur ce grand poète (i); et en lisant 
la Jérusalem délivrée, il est aisé d'en aperce- 
Toir de fréquentes imitations. Il eut à Venise pour 
amis tous les littérateurs distingués \^\ Tétaient 
de son père (2); mais 9 après un an de séjour, il 
fut obligé de quitter cette ville et les études poé- 
tiques auxquelles il était livré , pour aller sui- 
yre à Padoue les écoles de droit* Bemardo^ ef- 
frayé pour son fils de ses propres malheurs^ aux- 
quels cependant il aurait dû voir que la poésie 
avait plutôt apporté des consolations qu'elle n'en 
avait été la cause» exigea de lui ce sacrifice » 
trop involontaire pour qu'on n'en dût pas prévoir 
le fruit. En effet , Torquato commença dans sa 
seizième année l'étude du droit à l'université de 
Padoue, sous le célèbre Pancirole; et à dix-sept 
ans , il y avait fait.... un poëme épique. 

J'ai dit ailleurs (3) la résistance que son père 
opposa d'abord à la publication du Rinaldo , et 
le consentement presque forcé qu'il y donna en- 
fin. L'édition s'en fit à Venise (4). Le jeune au- 
teur le dédia au cardinal Louis d'Esté , qui lui 



(i) LetXere inédite di Uomini illustri , Firenze, 1773^ p. i54« 
(Serassiy p. 91.) 

(2) Molino, Feniero ,BusceUi, Atanagi^^ic. 

(3) Q-dcssQs j p. 58. 

(4) En i56a. 



i64 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

montrait une bienveillance particulière» Un poëme 
héroïque eu douze chants , où les règles de Tunité 
étaient observées , où Ton remarquait de la sa- 
gesse dans la conduite , de Fimagination dans la 
fable et du talent dans le style , parut merveil- 
leux dans un jeune homme de cet âge y et fut reçu 
en Italie avec des applaudissements universels. Il 
prouvait assez que le Tasse avait plus étudié les 
poètes anciens et modernes que les livres de droite 
et cependant il n'avait point négligé les derniers. 
Le Manso même assure qu'il fut, dès la première 
année , en état de soutenir, non seulement sur le 
droit civile mais sur la philosopliie, et qui plus 
est sur la théologie, des thèses qui étonnèrent les 
professeurs de cette université, et de prendre pu- 
bliquement SCS degrés dans toutes ces sciences. 
Mais cette assertion est dépourvue de tout fonde- 
ment (i). Le Tasse n'étudia les lois que pendant 
un an {z) ; il ne put même terminer sa philoso- 
phie, ni par conséquent prendre aucun degré 
dans ces deux facultés ; et , quant à la théologie, 
il n'entreprit de s'y livrer que plus de vingt- 
cinq ans après (3). 

Dès que son père eut enfin consenti qu'il aban- 
donnât les lois, il se livra plus ardemment que 

(i)Ceftl encore une des occasions où M. Suard a été Irompe' 
par sa confiance dans le Manso, 
(•2) Jusqu'aux vacances d« 1 5G i . 
(^5) En 1 587. 



D'ITALIE, PART. Il, CHAP. XIV. i65 

jamais à ses études philosophiques et liltëraires. 
Il suivait avec beaucoup d'application les leçons 
d*ua maître (i) qui expliquait la Poécique d'Aris- 
tote ; il assistait aux conférences particulières 
qu'un autre (2) tenait chez lui » sur des matières 
de philosophie et de littérature. Ses maîtres en 
éloquence et en philosophie étaient les deux 
plus célèbres professeurs de ce temps-là (S). Il 
passa quelque temps après , avec eux, à Bologne » 
ou plutôt il fut invité à s^y rendre, de la part 
même du sénat, par les restaurateurs de cette 
université qui venait de se rouvrir, et à kquQ}le 
on désirait redonner son ancien éclat. Torquato 
se rendit à cette invitation ;^ et soit dans les exer- 
cices de l'université , soit dans des académies et 
des réunions particulières , il fit voir une facilité 
prodigieuse pour la discussion des matières les 
plus élevées et les plus abstraites. 

Dès le temps de son séjour à Padoue , il avait 
conçu ridée d'un poëme épique , dont la con- 
quête de Jérusalem faite par les chrétiens, sous, 
le commandement de Godefroy de Bouillon, se- 
rait le sujet. Il avait déjà fixé le nombre et choisi 
les noms des personnages qu^il y voulait intro- 
duire^ imaginé différents épisodes et déterniiné 

( 1 ) Le Sigonio. ' 

('}.) Sperone Speroni, 

(5) François Piccolomini cl Frédéric Pendasio. 



^SHPvnmppwPHip 



i66 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

les endroits où ils devaient être placés. A Bolo- 
gne, il commença rexëcution de quelques par- 
ties. On a conservé trois chants de celte première 
ébaache (i) : elle était dédiée au duc d'Urbin t 
sous la protection duquel le Tasse vivait à Bo- 
logne. Il n^avait alors que dix-neuf ans » et ce qui 
étonne 9 c'est que dans ce premier essai il se 
trouve plusieurs octaves qu'il replaça depuis dans 
son poëme, et qui s*y font remarquer par cette 
pompe du style héroïque qui semblait être na- 
turelle en lui. 

Un désagrément imprévu le força de sortir de 
Bologne. Une satire piquante, où beaucoup de 
gens étaient maltraités^ courait la ville. Le Tasse 
était lui-même un des plus maltraités de tous. 
11 s'en offensa si peu , qu'ayant retenu quelques 
vers, il les récitait en riant avec ses amis. Quel- 
ques personnes considérables de Bologne ne pri- 
rent pas la chose aussi gaiment, et accusèrent le 
jeune poète d'être l'auteur de cette satire. On fit 
chez lui une descente juridique en son absence. 
Ses livres et ses papiers furent portés chez le 
juge criminel et rigoureusement examinés ; on 
n'y trouva rien contre lui, et ils lui furent ren- 
dus ; mais cet affront public , fait sur un simple 

(i ) Parmi les manuscrits d^Urbin, dans la Bibliothcquc vaticane. 
Ils ont ëtë publies en 1 722 , mais très incorrectement , dans l'édi- 
tion générale des OEuvres du Tasse, laite à Venise. 



D'ITALIE, PAKT. II, CHAP. XIV. 167 

^soupçon et pour uae cause si légère, à un jeune 
homme innocent et plein d'honneur, qui n'en 
pouvait tirer aucune satisfaction, lui donna un 
profond chagrin et le dégoûta de Bologne. Il prit 
sur-le- champ le parti d'aller trouver son père à 
la cour de Mantoue (i). 

En arrivant à Modène , il apprit que Bemardo 
venait de partir pour Rome. Il s'arrêta donc chez 
les comtes Rangoni , princes amis des lettres , 
amis particuliers de son père, et dontles bons trai- 
tements lui firent bientôt oublier Tinjuste morti- 
fication qu'il avait éprouvée à Bologne. Parmi 
les compagnons de ses premières études qu'il 
avait laissés à Padoue, le jeune Scipion de Gonza- 
gue, qui fut ensuite cardinal , lui était surtout 
resté attaché par une amitié solide, qui fut pen- 
dant toute la vie du Tasse une de ses plus douces 
consolations. Elle le fut en ce moment même* 
Scipion , ayant appris ce qui s'était passé à Bo-* 
logne, lui écrivit pour l'inviter à venir se fixer 
auprès de lui à Padoue. II avait établi dans son 
propre palais une académie , sous le titre des 
Eùerei; il engageait son jeune ami à venir en 
faire l'ornement. Le Tasse se rendit à ce vœu 
de l'amitié; il fut accueilli comme il devait s^ 
attendre, et reçu dans l'académie, où il prit, 
suivant l'usage des académies italiennes , le nonv 

(i) Février i564. 



i68 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

de jP^n^/to (repentant), pour témoigner , dit le 
Manso , son regret du temps qu'il' avait perdu 
à étudier les lois; ou plutôt, comme le dit Se^ 
rassi^ pour montrer son repentir d'avoir quitté 
cette ville, où il retrouvait de si bons traitements 
et de si chers amis, pour Bologne dont les ha- 
bitants l'avaient traité avec tant de dureté et 
d'injustice. 

A Padoue , il reprit avec une nouvelle ardeur 
ses études philosophiques , sous un de ses anciens 
maîtres (i). La morale et la politique d'Aristote 
l'occupèrent autant que sa poétique; mais sur- 
tout il s'enfonça dans toutes les profondeiu's de 
la philosophie de Platon ^ philosophie analogue à 
l'élévation de son caractère et de son génie, et 
dont tout ce qu'il a écrit, soit en vers, soit en 
prose, porte la noble empreinte. Il ne perdait 
point pour cela de vue sa Jérusalem délivrée^ 
ou plutôt son Godefroy ^ comme il l'intitula 
d'abord : il dirigeait, au contraire, vers ce but 
toutes ses études , ses méditations , ses recher- 
ches. Il cueillait les plus belles fleurs des poètes ^ 
des orateurs et des philosophes anciens, pour 
en enrichir son poëine. Encore incertain de la 
route qu'il devait suivre et des principes auxquels 
il devait déBnitivement s'attacher, il fit de cette 
incertitude même le sujet de ses réflexions ha- 

(i) ¥r. Picçolomini. 



^'^mmammÊ^a^^'^^ 



D'ITALIE, PART. II, CHAP. XIV. 169 

bltuelles^ et de ces réflexions naquirent les trois 
discours ou traités qu'il composa cette année (i), 
sur la poésie en général , et particulièrement suif 
le poëme héroïque. 11 les adressa tous trois à Sci- 
pion de Gonzague , mais ils ne furent publiés que 
plus de vingt ans après (2). Ce qui les rend pré- 
cieux, c'est cet âge même de l'auteur et le motif 
qui les lui fit écrire. Les poétiques écrites par des 
poètes sont trop souvent des théories faites pour 
justifier après coup leur pratique. Ici ce sont les 
délibérations d'un jeune homme prêt à s'élancer 
dans la carrière ( et ce jeune homme est le 
Tasse ) , qui examine toutes les routes frayées 
avant lui , et qui cherche de bonne foi celle qu'il 
doit tenir» 

Les vacances de l'université lui permirentd'al" 
1er enfin voir son père qui était de retour à Man- 
toue. On ne peut exprimer la joie qu'éprouva 
ce bon vieillard à revoir son fils chéri, après une 
si longue absence, à s'assurer de ses progrès, 
à lire ses savants discours sur l'art poétique, à 
voir l'ébauche déjà tracée de son grand poëme. 
L'auteur àiAmadis n'aurait peut-être pas vu sans 
peine un autre poète épique s'annoncer avec de 
si grands avantages; mais son fils! quel plaisir 
n'eut-il pas à reconnaître que toutes les raisons 
■ ■ ' ■■■ Il li^—— ^ 

(i) i56î. 
(2)Eq 1587. 



170 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

qui Tavaient empêché de faire de son Amaàis un 
poeaie régulier, au lieu d'un roman épique ^ n^a* 
vaient pu détourner son cher TorquaCo du che- 
min tracé par Homère et par Virgile^ et que déjà 
il y marchait avec tant de succès , que la pahue 
du poème héroïque moderne lui était désormais 
assurée ! 

De retour à Padoue^ le Tasse apprît que le 
cardinal Louis d*Este Tayait nommé Tun de ses 
gentilshommes , et le verrait avec plaisir à Ferrare 
avant que Tarchiduchesse d'Autriche, qui venait 
épouser le duc Alphonse il 9 son frère, fût ar- 
rivée à la cour. Il s'y rendit avec empresse- 
ment (1) ; mais il trouva tout le monde si occupé 
des préparatifs de fêtes , de tournois , de specta- 
cles , qu'il eut peine à obtenir une audience du* 
.cardinal. Louis le reçut enfin , lui fit un très bon 
accueil , donna des ordres pour qu'il fût nourri 
et logé convenablement; surtout il déclara qu'il 
lui laissait une liberté entière, qu'il ne voulait 
pas que son service le détournât de ses travaux , 
et qu'il pouvait n'y paraître que quand il en au- 
rait le loisir. Les fêtes que donna, pendant prè^ 
d'un mois, cette cour galante et magnifique dans 
une occasion si solennelle, durent frapper vive- 
vement l'imagination du Tasse ^ nourri de la lec* 
lure des romans de chevalerie, et qui voyait réa- 

(i) Octobre i565. 



D'ITALIE, PAHT. II, CHAP. XIV. 171 

liser, dans les joutes et dans les tournois, les 
scènes romanesques les plus brillantes (i). 

Les fêles iinies, la cour réduite à la famille 
ducale , le cardinal se rendit à Rome pour Télec- 
tion d'un pape, et laissa le Tasse à Ferrare. Deux 
sœurs du duc et du cardinal , Lucrèce et Léonore 
d'Esté faisaient Pornement de cette cour. Leur 
mère. Renée de France, leur avait donné l'édu- 
cation la plus soignée, et leur avait inspiré dès 
l'enfance le goût des lettres, de la poésie, de la 
musique, en un mot, de tous les arts (2)* Toutes 
deux étaient aimables et belles; mais ni l'une ni 
l'autre n'était plus de la première jeunesse. Lu- 
crèce avait trente -un ans, et Léonore trente. 
L^ainée avait brillé dans les fêtes : une indispo- 
sition avait empêché la seconde d'y paraître, ou, 
comme elle aimait peu le bruit et le monde ^ 
lui avait servi de prétexte pour s'en dispenser* 
Le Tasse fut d'abord présenté chez Lucrèce» 
et se trouva bientôt assez dans ses bonnes grâces 
pour qu'elle le présentât elle-même chez sa sœur. 
Il ne tarda pas à être également bien venu chez 
les deux princesses. 11 les avait déjà célébrées dans 
son Rinaldo , principalement Lucrèce (3) , et 

(i) Voyez Muratorî , AwiaL d*ItaL^ aD. i56i et i563. 

(o.) Voyez ci-dessus , t. IV, p. g5. 

(j) Lucretia Eslensc i Valtra i cui crin d'oro 

Laccierctisaran dcl casto amorCnCArJC, VI ïî, st. i4.) 



I^z HISTOIRE LITTÉRAIRE 

cette cîrconstauce contribua sans doute à le met* 
tre en faveur auprès d'elle. Peu de temps après » 
Lucrèce rinlrodulsit aussi chez le duc sou frère. 
Alphonse qui connaissait ses talents, sachant qu'il 
avait commeacë un poème sur la conquête de 
Jérusalem, raccueillit, le caressa, l'encouragea 
fortement à ni^ttre à fin sou entreprise. Ces en- 
couragements lui firent repreudre un travail iu- 
teiTompu depuis près de deux ans. 11 résolut de 
dédier sou poème au duc Alphonse et de le con- 
sacrer à la gloire de cette maison^ dont il recevait 
alors tant de faveurs. 

Il eut fini en peu de mois les six premiers 
chants. A mesure qu'il les composait, il les 
lisait aux deux priucesses. Leurs applaudisse- 
ments enflammaient et soutenaient sa verve. Cette 
grande composition ne l'empêchait pas de sai- 
sir toutes les occasions de leur adresser de ces 
poésies que nous nommons fugitives , parce 
que la plupart du temps leur mérite disparait 
avec l'occasion qui les a fait naître. Quelques-unes 
de celles que le Tasse fît alors intéressent non seu- 
lement par leur beauté , mais parce qu'en les lisant 
on espère pouvoir fixer son opinion sur la nature 
des sentiments qui l'attachaient à l'une des deux 
soeurs. C'est, comme on sait , le sujet d'une grande 
controverse , qui n'est pas beaucoup plus futile 
que la plupart de celles qui ont divisé les savants. 
Est-ce^ donc une chose de si peu d'intérêt pour les 



D'ITALIE, PART. II, CHÀP. XIV. 173 

amis des lettres que ce qui parait avoir influé sur 
la destinée d'un grand homme, aussi attachant 
par ses malheurs qu'admirable par son génie? 
Je reviendrai là-dessus dans la suite , et ne veux 
pas interrompre le fil des événements. 

Le Tasse, instruit que le séjour du cardinal 
d'Esté à Rome devait se prolonger encore , fit un 
voyage à Padoue (i). Ses amis , et surtout Sci- 
pion de Gonzague furent enchantés de le revoir. 
11 les consulta sur ce qu'il avait fait du Godefroy^ 
et fut encouragé de plus en plus par leurs suf- 
frages. De Padoue , il se rendit à Milan, puis à 
Pavie, où il passa près d'un mois; et ensuite à 
Mantoue, pour voir et embrasser encore une fois 
son père. Enfin il revint à la cour de Ferrare , où 
son crédit augmentait en proportion de sa renom*- 
mée. Il s'offrit une nouvelle occasion d'y briller, 
qui peut servir à faire connaître l'esprit de son 
siècle. L'amour n'était pas alors seulement un 
sentiment ou une passion ; il était encore une 
science. Le Tasse se piquait d'y exceller , préten- 
tion bien excusable dans un philosophe de vingt- 
deux ans. D'ailleurs ce philosophe était un poète 
dont l'amour s'était emparé presque dès son en- 
fance. Ses premiers vers, faits à Bologne et à Pa- 
doue, avaient été des vers d'amour (2). A Fer- 
* ■ ■ I ■ I II ■ I 

(i) Au printemps de i5(i6. 

(•i) Treize sonnet» de lui , qiie YJtanagî publia en i iG3, t. ï 



t 



174 HISTOIRE LITTERAIRE 

rare » ses hommages et ses vers s^adressèrent h 
Lucrèce Bendidio , jeune dame » non moins cé- 
lèbre par les grâces et la vivacité de son esprit 
que-par sa beauté ; mais il avait un rival redou- 
table dans J. B. Pigna secrétaire du duc Al- 
phonse ; le Pigna soupirait et rimait aussi pour 
elle; le Tasse , dont les vers valaient beaucoup 
mieux , avait d'autant plus besoin de ménage* 
ments et d'adresse pour ne se pas brouiller avec 
un homme qui pouvait lui nuire auprès du duc. 
Léonore» sa protectrice , s'aperçut de son embar- 
ras , et lui suggéra un moyen d'en sortir. Au liea 
de continuer à faire des vers pour la belle Lu- 
crèce, il prit trois grandes canzoni^ que le Pigna 
venait de composer pour elle , et qu'il nommait 
peu modestement les trois Sœurs (i) ,• le Tasse fit 
sur ces trois odes, en les prenant strophe par 
strophe , des considérations savantes et profondes 
de philosophie amoureuse , et les dédia à la prin- 



de ses Bime ai diversi nohili poeti Toscardy sont presque tous 
de cette espèce : ceux qui se trouvent parmi les poésies des acadé* 
miciens Eterei, sont de même ; et dans son dialogue philosophique 
intitulé il CostarUinOy ou de la Clémence, il avoue lui-même que 
la sua Giovanezzafu tutta sottoposta aW amorose leg^, 

(i) Celait les comparer avec les trois fameuses canzom de Pe'« 
Irarque sur les yeux de Laure. ( Voyez t. II de cette HisU littér, , 
p. 5^5 et suiv. ) Ces trois canzoni du Pigna faisaient partie d'ua 
€anzomere tout entier qui est reste' inédite 



mmmr^fw 



D'ITALIE, PAKT. II, CHAP. XIV. 175 

cesse qui lui avait donné ce conseil (i). L'amour- 
propre de Tauteur , flatté des éloges que lui don- 
nait son jeune rival , ne lui permit pas d'apercé* 
voir un certain ton d'ironie qui règne surtout 
dans la comparaison que le Tasse fait, en finis- 
sant, entre les poésies du secrétaire ducal et celles 
de Pétrarque ; il vécut avec lui en bonne intel- 
ligence; et grâce aux conseils deLéonore, Lucrèce 
Bendidio put continuer à recevoir les hommages 
de tous les deux. 

Peu de temps après , le Tasse voulut donner à 
Lucrèce, à Léonore elle-même, à toutes les belles 
dames et à tous les chevaliers de cette cour ga« 
lanie une plus haute idée de sa doctrine, qu'il ne 
Tavait pu faire dans ses considérations sur les trois 
Sœurs, il soutint publiquement dans Tacadémie 
de Ferrare une thèse d'amour composée de cin- 
quante conclusions. Cet exercice dura trois jours 
de suite; et ce fut , dit le grave Serassi , une chose 
vraiment merveilleuse de voir l'esprit, la subti- 
lité , le savoir, c^ue le Tasse employa dans un âge 
si tendre à souteuir un si grand nombre de pro- 
positions si difficiles. Aucun dos argumentants 
ne put l'embarrasser 9 à l'exception cependant 



.(0 Ces Considerazioni ont été publiées pour la première fois, 
t. III des OEuvres du Tasse, eu 6 toK iu-foi, Florence , 1724* 
Serassi a inséré la dédicace adrcMée k Léouore d'Ëste^ dans «a 
Vie du Tasse , p. 1 4o. 



176 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

d*un gentilhomme de Lucques (i), et d^ime dame 
très exercée dans ce genre de pliilosophie. La si- 
gnora Orsina Cavalletti (2) argumenta fort di- 
sertement contre la Tingt-nnième proposition que 
voici : i< L^homme de sa nature aime plus forte- 
ment et plus constamment que la femme, n Je ne 
sais si c^est là une de ces propositions ardues dont 
Serassi admire que le Tasse ait pu se tirer. Tant 
y a que la dame mit dans cette discussion tout ce 
qu^elle avait de science et de (inesse y toute la cha- 
leur d\me femme qui soutient la cause de son 
sexe , et que cependant le jeune docteur défendit 
bravement le sien (3). 

La niort imprévue de son père interrompit ces 
jeux de Tesprit et ces amusements du cœur. Il 
alla recevoir ses derniers soupirs et revint à Fer- 
rare, où il resta quelque temps entièrement livré 
à sa douleur. Il en fut distrait par les fêtes du ma- 
riage de Lucrèce d'Esle avec le jeune fils du duc 
d'Urbin (4) ; mais ni les vers qu'il composa dans 

*■ !■ I III ■ I III I ■ii^— M^i—i— — — ^11 , I . ,m II. I 

(1) Paolo Samminialo, 

(2) La même pour qui le Tasse composa dans la suite son dia- 
logue sur la poe'sic toscane, intitule la CavaUetta, 

(5) Ces cinquante Conclusioni amorose sont imprimées , 
OEiivres du Tasse, t. III de Tédit. de Florence, en tête du dialogue 
intitule il Caianeo ovvero délie conclusiom, dans lequel il revint , 
plus de vingt ans après, sur cette thèse d'amour soutenue avec tant 
d'cclat dans sa^ouncsse. 

(4) Janvier 1570. C'était Francesco Maria ddîa Rovere, fils 
du duc GuiduluUo , aV^rs rcgnauf. 



DMTALIE, PART. II,CHAP. XIV- 177 

cette circoDstaiice(i), ni la perte qu'il avait faite, 
ni ses amours , ne rempéchaieni de travailler 
presque tous les jours à son poëme ; il avait ajouté 
deux chauts aux six premiers « lorsqu'il partit 
pour la France à la suite du cardinal. Louis d*Esle 
j venait cette fois sans aucune mission du pape, 
mais pour ses affaires personnelles^ et , ajoute un 
des auteurs de la vie du Tasse (2) , pour les inté- 
rêts de la religion. Outre rarchevêché d'Auch , 
que son oncle, le cardinal Hippolyte, lui avait 
résigné, il y possédait quelques riches bénéfices : 
c'étaient là ses affaires , et comme on voit , de très 
bonnes affaires, et qui expliquent assez quel in- 
térêt il devait prendre aux querelles de religion 
qui troublaient alors la France^ 

En partant pour ce long voyage, le Tasse crut 
devoir , à tout événement , laisser quelques dispo- 
sitions entre les mains d'un de ses amis (3). Le 
premier article de cette espèce de testament re- 
garde ses poésies amoureuses; il veut qu'elles 
soient recueillies et publiées. Quant aux autres 
qu'il a faites pour sentir quelques amis , il désire 

(1) Entre autres la belle canzone : Lascia, Imeneo^ PamasOy 
e qui discendL ( Opère y t. II , p. 607^ edit. de Floreuce. ) 

C^) Serassij p. iTu. 

(^5) Ercole RondinelU , gentilhomme de Ferrare. Ce mémoire , 
inséré c(ans les OEnvres du Tasse, edit. de Florence, t. V, est 
date' de Fcrrare, i^-jS; mais Serassi prouve très bien que c'est 
une faute de copiste , et qu'il faut écrire 1 il^o. 

Y. J2 



17» HISTOIRE LITTÉRAIRE 

qu^elles soient ensevelies avec lui^ à Texception 
d^un seul sonnet (i). Uue autre disposition est 
relative aux huit chants qu^il avait déjà faits de 
son Godefroy ; d^autres, qui prouvent qu'il avait 
peu d ordre ou qu'il était peu généreusement 
traité par la cour y ont rapport à des effets qu'il 
laisse en gage chez un juif pour vingt- cinq livres, 
à des pièces de tapisserie (2) qu'il laisse , pour 
treize écus , chez un autre juif, et à d'autres ta- 
pisseries qui restent dans son logement. Si Dieu 
dispose de lui , il veut que le tout soit vendu et 
que le produit serve aux frais d'une pierre sépul* 
craie pour le tombeau de son père , où l'on fera 
graver l'épitaphe latine qu'il a composée en son 
honneur. Si l'exécution de quelqu'une de ces vo* 
lontés rencontre des obstacles , il prescrit à son 
ami de recourir à la faveur del'exû^lente madame 
Léonore » « laquelle, ajoute-t-il , la lui accordera. 



«wa 



( I ) C'est celui qui commence par ce vers : 

Or che VAura mia dolce akrove spira, 

ibidem, t. II , p. 1176. Il était en effet digne d'être conservé; mais 
était-il bien vrai que le Tasse Tcût fait pour servir un de ses amis? 
r)'cst-ce pas un de ceux où , sous le nom ^Awra ou de Laura , il 
paraît avoir chante quelquefois celle qu'il n'osait nommer ^ et n'a- 
vait-il pas ici la double intention de le conserver et d'empêcher que 
son ami lui-même n'en devinât l'objet ? 

(2) Son père les avait autrefois achetées en Flandre ; et c'était c« 
qui les lui rendait précieuses. 



D'ITALIE, PART. II/cHAP. XIV. 179 

^ je Tespère , pour Tamour de moi (i). » Les trois 
derniers objets » peut-être également sacrés pour 
lui , dont on le voit s^occuper à son départ , sont 
donc sa gloire poétique, la mémoire de son père 9 
#t la bienveillante protection de Léonore. 

Dès la première visite (2) que le cardinal fil aa 
roi de France » qui était son cousin , il se h&ta de 
lui faire connaître le Tasse » et dit en le hiipré- 
•entant : Yoilà le cbantre de Godefroj et des au- 
tres béros français , qui se sont tant signalés à la 

conquête de Jérusalem. Cbarles IX ( on pou* 

vait encore prononcer son nom et approcher de 
lui sans horreur ; il pouvait encore sourire aux 
lettres et à la poésie qu^il aimait; il ne s*était pas 
dévoué, comme il le fit Tannée suivante, à Texé- 
cration de tous les siècles. ) Charles IX reçut 
le Tasse de ]a manière la plus distinguée , le 
revit souvent , et lui fit toujours le même ac- 
cueil. 11 accorda un jour à sa demande la grâce 
d'un malheureux poète que les Muses u^avaient 
pu garantir d'une action honteuse, mais qu'ellea 
sauvèrent ainsi du supplice. Enfin il aurait re- 
connu par ses largesses Thonneur que le Tasse 
rendait dans son poëme à Théroïsme français , il 

(i) Ricorra il signor Ercole alfavor deW eccettentissima 
madama Leonora , laquai confido che ptr amor mio , gîUn^ 
narà libérale, Ub. sup. 

(2) Janvier iS'^t. 



t8o HISTOIRE LITTÉRAIRE 

Faurait cooiblé de présents /disent les écrîvaiils 
de France et d^Italie^ <i si la philosoplâe du Tasse 
ne se fût opposée aux grâces qu'il voulait lui faire, 
et n'eut aiTeté sa libéralité par une' espèce de 
refus (<)•» On conçoitqu'un poète philosophe op- 
pose une espèce de refus aux présents même d'un 
roi ; mais quand la munificence royale se laisse 
vaincre par un refus philosophique 9 c'est qu'elle 
veut bien être vaincue. 

On doit penser qu'à l'exemple du maître , les 
grands , les nobles et tout ce qu'il y avait à la 
cour d'hommes aimaut les lettres, ou voulant pa- 
raître les aimer, s'empressèrent d'accueillir et de 
fêter le jeune poète. Il en existait un alors en 
France qui jouissait d'une réputation gigantesque. 
Le génie vraiment poétique de Ronsard , nourri 
de l'étude des anciens et des Italiens modernes, 
étonnait par la verVe , l'enthousiasme , l'élévation 
des pensées, la vivacité des images et la pompe 
des expressions. Le Tasse fît sa connaissance et 
rechercha son amitié. Il lui lut plusieurs chants 
de son Godefroy, et quelques-uns des morceaux 
qu'il n^avait cessé de composer, soit pendant sou 
voyage , soit depuis son séjour en France (2). 11 



(i) L'abbë de Qiarues, Vie du Tasse, p. 4o; Serassi, Fita 
del TassOy p. i55. Ce deruier cite dans une note, p. 162, le 
catf aller Guida Casoni, qui avait, je crois, écrit avant de 
,Cliarnes. 

(a) Il ajouta^ pendant ce séjour^ plusieurs morceaux à sa Je- 



D'ITALIE, PÀKT- II, CBAP. XIV. iJBi 

ne se sentit pas médiocrement flatté d^obtenir 
l'approbation de Ronsard, et à son tour il admira 
ses poésies (i), qui paraissaient alors françaises 
à toute la France* 

Notre langue n'était pas fixée. Ronsard en mé^ 
connut le génie , et lui fit trop de violence. Elle 
changea peu de temps après; et ce poète resta 
plus étranger dans son propre pays qu'il ne l'est 
pour les étrangers eux-mêmes. La langue y a ga- 
gné sans doute; mais ils ne peuvent juger comme 
nous du gain qu'elle a fait , et peuvent être frap- 
pés de ce qu'elle a perdu. Nous ne devons donc 
pas être surpris que des Italiens célèbres , tels que 
le Redi (a) , ApQstx>lo Zéno (3) , Serassi (4) , et 
plusieurs autres aient été. du même avis que le 

■ ■ < n m I ■ I ■ I ■■ ■■ ' ■* 

rusalem , e surtout dans Fabbaye d« Gbablîs j dont le cardinal 
d'Esté Àait abbé. Ce fait est rapporté par Ménage , dans ses observ. 
«nr VAminte du Tasse (acl. I , se. a , v. 299); et il dit l'avoir lu 
dans des mémoires du cardinal Du Perron, qui lui avaient été com- 
muniqués par M. Dupuis. 

(i) 11 compare dans un de ses dialogues {Û Caianeo os^ero 
degU idoli, t. III de ses Œuvres, édir. de Florence) des vers da 
Ronsard à la louange de la maison royale de Valois , avec la célèbre 
canzone d'Annibal Caro^FeniU ail' ombra dé' gran gigU d'oro ; 
il en fait de grands éloges , et parait méme^ du moins quant au. 
fond des chpses et à la sublimité des pensées , donner la préféreuce 
au poêle frauçais. 

(a) Noie al Vîiiramho. « 

(5) Aanot, al Fontanini, 

(4) Fila del Tasso. 



iBt HISTOIRE LITTÉRAIRE 

Tasse ; qu'ils aient même placé Ronsard au-dessus 
de nos meilleurs poètes modernes. Leurs faux ju- 
gements n*ont aucun inconvénient pour nous , et 
peuvent même nous être utiles» en nous enga-. 
géant à examiner nous-mêmes en quoi ils se 
trompent , et à prendre quelque connaissance de 
notre ancienne poésie et de notre ancienne lan- 
gue, qui valaient moins qu'ils ne croient , mais 
plus que nous ne croyons. 

Ce n'est pas seulement notre langue qui a 
changé depuis le temps du Tasse , ce sont nos 
mœurs, nos usages, nos arts, les productions mê- 
mes de notre sol; aussi le parallèle qu'il fit entre 
la France et l'Italie, pour répondre aux questions 
d'un de ses amis de Ferrare (i) , manque- t-il au-^ 
jourd^hui de justesse dans bien des points» Mais 
on reconnaît dans cette longue lettre , ou dans 
ce petit traité, la finesse d'observation et la péné- 
tration d'esprit qui brillent dans Ions les écrits 
du Tasse, et cette méthode philosophique qu'il 
avait puisée dans l'étude des anciens (2). 11 divise 
et subdivise avec ordre toutes les manières dont 
on peut envisager un pays. Il examine ensuite, 
BOUS tous ces différents points de vue, l'Italie et la 
France. 11 faut lui pardonner un peu de partialité 
pour sa patrie , ne pas oublier ce qu'était l'Italie 



(i ) Le comte Ercole de* Contrarf. 

(a) Voyez t. V , p. a8i , des Œuvres , édit. de Flor. , in-foL 



D'ITALIE, PART. II, coAP.Xiy. i83 

au seizième siècle, et ce qu*était la France , et lui' 
savoir gré d'avoir quelquefois prononcé à notre 
avantage. 11 ne faut point juger ce tableau d*après 
ce que Toriginal est de nos jours, mais conclure 
du tableau même ce que Toriginal ëtait alors. 

Faut- il croire ce qu'on rapporte de Télat de 
détresse et de pauvreté où se trouva le Tasse au 
milieu de toutes ces faveurs.du prince et detoutes 
ces caresses des courtisans? Balzac dans ses en- 
tretiens , Guy Patin dans une de ses lettres , di- 
sent qu^il fut. réduit à emprunter un écu pour 
vivre. Serassi croit le fait impossible. Un gentil- 
homme attaché à un cardinal si riche et si magni- 
fique pouvait-il manquer à ce point du nécessaire; 
et celui qui avait refusé le présent d'un roi s*a- 
baisser à recevoir d'un ami ou d'une amie (i) 
un si petit service? Mais cet historien rapporte 
lui-même un autre fait qui peut expliquer le pre- 
mier. Le crédit dont jouissait le Tasse auprès 
du cardinal , et les honneurs qu'il recevait dans 
une cour telle que celle de France, durent exciter 
l'envie de ces courtisans sans mérite , tels quM 
s'en trouve toujours auprès des princes; le Tasse 
s'expliquait peut-être avec trop de liberté sur les 
matières qui échauffaient alors tous les esprits ; 
ils saisirent ce prétexte pour le calomnier et le 
desservirflls n'y réussirent que trop : le cardinal 



( i) Balzac dit à une dame de ses aaiics , et Patin à un ami. 



i84 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

se refroidit entièrement à son égard , et non sctr- 
lement lui retira les honoraires de sa place, mais 
lui donna même des dégoûts personnels , et parut 
ne le plus voir qu'avec répugnance. 11 n'en fal- 
lait pas tant pour qu^un homme qui avait beau- 
coup de noblesse et de dignité d^ame sentit ce 
qu'il avait à faire. Le Tasse demanda un cong^ 
pour ritalie, et Tobtint. Il est vrai qu'il fut re- 
conduit et défrayé par Manzuoli^ secrétaire du 
cardinal , que celui-ci envoyait à Rome; mais il ne 
serait pas surprenant que dans de pareilles cir- 
constances il eut éprouvé avant son départ des be- 
soins pressants , et que sa fierté eut consenti plu- 
tôt a devoir un écu à rarailié^. qu'à rien deman- 
der h un prince qui le disgraciait injustement. 

Leur sépara lion ne fut cependant pas une rup- 
ture. Le cardinal aurait craint de se donner aux 
yeux de la cour de France un tort ou un ridicule; 
le Tasse avait le dessein d'entrer an service du 
duc Alphonse en quittant son frère; le départ 
de Manzuoli sauva toutea les apparences; le car- 
dinal envoyant à Rome son secrétaire le plus in- 
time, y pouvait envoyer aussi le gentilhomme 
le plus distingué "de sa suite. Ils partirent à la 
fin de décembre , après un an de séjour en France. 
Le Tasse fut reçu à Rome avec joie ppr les an- 
ciens amis de son père, et recherché par tous les 
amis des lettres. Pendant ce temps, il faisait agir 
à Ferrai'e auprès du duc Alphonse; il employait 



D'ITALIE, PkM. II, CHAP. XIV. i85 

a cette négociation la princesse d*Urbin et sa sœur 
Léonore , qui u^eurent pas beaucoup de peine à 
réussir. Alphonse était dans de si bonnes disposi- 
tions que le Tasse fut presqu^aussilôt agréé que 
proposé. Il se rendit sur-lcKîhamp à Ferrare. Le duc 
lui témoigna le plus grand plaisir de le voir, et 
joignit à des conditions satisfaisantes et honora* 
blés (i) toutes les commodités du logement et de 
la vie. La plus agréable pour le Tasse fut d'être 
dispensé de tout service, et de pouvoir par consé- 
quent se livrer tout entier à la composition de ce 
poëme promis depuis tant d'années » et que le 
monde littéraire attendait. 

A peine s'élait-il remis au travail , qu'un triste 
événement vint l'en distf^aire. La duchesse de 
Ferrare , dont on célébrait le mariage quand il 
entra pour la première fois dans ce palais, mourut 
peu de temps après qu'il y fut de retour. Cette 
mort plongea dans le deuil Alphonse et toute sa 
famille. Le cœur et la plume du Tasse ne furent 
pendant quelque temps occupés que de cet objet* 
Il adressa au duc un discours consolatoire^ à la 
manière des philosophes anciens (2). 11 composa 

m • ■ « ■ «^i^— I ••m M I I I , M 

(i) Ses honoraires coarurent du commencement de cette annëe 
( iS']i)y quoique Ton fût alors au mois de mai; ils dtaient de 
5o liv. I o s. ( monnaie de Ferrare ) par mois , ce qui équivalait 
alors à 1 5 ecus d'or. ( Serassi, p. i65 , note 3. ) 

(îi) On le trouve sous le titre de Orazione in morte di BTxrbara 
d'Justria, etc. ( Opère ^ t. XI, cdit. de Venise, in-4".) 



i86 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

de plus une oraisop funèbre très éloquente (i)^ 
et joignit à ces ouvrages en prose plusieurs belles 
pièces de vers. 

Quelcpe temps après, le duc Alphonse fit un 
voyage à Rome» Le Tasse ayant plus de loisir à 
Ferrare , avant de se remettre à son grand ouvragp^ 
en fit un dont Theureux succès fait époque dana 
rhistoire des lettres. Six ans auparavant (2) il avait 
vu jouer dans Tuniversi té même de Ferrare, une es* 
pèce d'églogiie dialoguée ou fable pastorale, parta* 
gée en scènes et en actes , intitulée lo SfortunatOy 
(rinfortuné). Elle était d*un nommé^^^^mo de^ 
gU ArienUoxji Argenti. Cette pièce,^ qui fut impri- 
mée un an après» avait attiré une grande affluence^ 
et obtenu beaucoup d*applaudissements*Xie Tasse 
avait applaudi lui-même à ce nouveau genre de 
représentation dramatique. Dès ce moment sans 
doute , il avait aperçu ce qui y manquait et tout le 
parti que son génie en pouvait tirer. Cette heureuse 
invention était même plus ancienne. Quand nous 
traiterons de la poésie pastorale, nous en verrons 
les premiers essais^ mais il y avait aussi loin de 
ces essais à MAminba^ que des premiers romans 
épiques à VOrlando furioso. Il en résulte cepen- 
dant qu'il n'est pas plus exact de dire, comme 
» ■ ■ ■ — ^— ^p— Il I I . . ■ Il iM 

(i) Elle est inse'rée dans le dialogue intitule' : il GldrlinzonA 
ovverœdell' Epitafio.i^lhîdcm^ t. VU.) 

(2) Mai 1567. 



D'ITALIE, PAKT. II, CHAP. XIT. 187 

Font fait le Manso et d'autres auteurs, que le 
Tasse fut le premier inventeur du drame pasto* 
rai , qu'il ne l'est de prétendre que l' Arioste le fut 
du poëme ^romanesque ; mais ils ont tous deux 
perfectionné ce qui n^avait été qu'essayé avant > 
eux 9 tous deux offert, chacun dans son genre», 
des modèles parfaits , qui n^ont point été surpas* 
sés, ni même égalés depuis; c*est-là ee qui est 
exactement vrai, et c'est bien assez pour leur 
gloire. 

Le sujet, les caractèret, lé plan et la conduite 
de Vyi min ta étaient donc depuis long-temps dans 
la tête du Tasse. 11 n'attendait pour l'exécuter 
que d'en avoir le loisir. Il profita bien de celui 
que lui laissait le départ du duc Alphonse. Entiè*». 
remenl livré à cette composition délicieuse, il 
l'eut achevée dans deux mois« Le duc à son re- 
tour en fut si charmé , qu'il ordonna de tontpré-* 
parer pour qu'elle fut représentée à l'arrivée da 
cardinal son frère. Elle le fut en effet (i) avec un 
éclat et un succès qui augmenta considérable^ 
ment le crédit de l'auteur auprès d'Alphonse et 
de toute la cour, mais qui anima contre lui des 
envieux jusqu'alors cachés, et déterminés depuis 
lors à le perdre. 

Je ne développerai point ici les beautés de ce 
chef-d'œuvre, l'un des diamants les plus pré- 



(0 Au printemps de 1573. 



i88 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

cieux de la poésie moderne ; j^y reviendrai dans 
un autre moment. Ces beautés ont été générale* 
ment senties. Elles diCTèrent totalement de celles 
du grand poëme que le Tasse n^avait interrompu 
que }X)ur le reprendre aussitôt. Il semble presque 
ÎDConcevable que Tauteur de la Jérusalem le soit 
aussi de YAminùa , quMl ait travaillé pour ainsi 
dire en même temps à Tune et à Tautre , tant le 
genre, les formes, le style de ces deux ouvrages 
se ressemblent peu. 

Bien éloigné de Tempressement qu*on a au- 
jourd'hui de se produire^ et content du succès 
de sa pastorale, il ne voulait pas la faire impri- 
mer. Quelques traits même où il faisait allusion 
à la cour de Fen^are, à des circonstances de sa 
vie, et à des sentiments de son cœur, d'autres 
qu'il avait lancés contre un de ses ennemis ca- 
chés (i) qu'il n'aurait pas voulu blesser publi« 
quement, lui faisaient une loi de cette réserve. 
Mais on trouva le moyen d'avoir des copies de 
sa pièce; il en tomba une entre les mains d'Aide 
le jeune, qui l'imprima pour la première fois à 
Venise , huit ans après qu'elle eut été repré- 
sentée (2). Ce fut seulement alors que l'applau- 

(i) On a cru presque généralement qu'il avait désigne Speron 
Speroni sous le nom de l'envieux Mopsus ; Ménage croit plutôt 
que c'est Francesco Patrici , et en donne de fort bonnes raisons , 
Osservazîoni sopra VAminta^ Vcnczia , 173G, p. lo'X. 

(2) Vinegin, i58i , in-S". 



D'ITALIE, PART. II,CHAP.XIV. 189 

clissement qu'elle avait eu à Ferrare devint uui- 
versai en Italie. Les éditions se multiplièrent ; les 
imitations furent si nombreuses , qu'on ne vit plus 
de toutes parts que pastorales dramatiques. Mais 
parmi cette foule d'imitateurs, le Guarini dans 
son Pastorjido , et au commencement de l'autre 
siècle, Bonarelli dans sa Filli di Sciro , approchè- 
rent seuls, quoique à une grande distance, de 
leur inimitable modèle. Bientôt VAminùa fut tra- 
duit en français, en espagnol, ensuite en an- 
glais , en allemand , en flamand , même en illy* 
rien, en un mot, dans toutes les langues, et tou- 
jours avec le même succès. On peut donc dire 
que ce petit ouvrage n'a pas moins contribué que 
son grand poëme à la célébrité du Tasse, et que 
quand même l'auteur de YAminta ne l'eut pas 
été de la Jérusalem délivrée^ son nom n'en serait 
pas moins immortel. 

La princesse d'Urbin , Lucrèce d'Esté , n'avait 
pu assister aux représentations de cette pièce qui 
faisait tant de bruit. Elle voulut la connaître, et 
pria son frère Alphonse de lui envoyer l'auteur à 
Pesaro. Le Tasse fut charmé de revoir cette ville 
où il avait passé quelque temps dans son enfance, 
et plus encore de se rendre agréable à une prin- 
cesse à qui il devait en grande partie sa position à 
la cour de Ferrare. Il se rendit à Pesaro , et reçut 
l'accueil le plus flatteur du vieux duc Guidu- 
l^aldo^ ancien protecteur de son père, des princes 



igo HISTOIRE LITTÉRAIRE 

6es fils» et surtout de Lucrèce sa belle-fille. Il 
lut au milieu de cercles composés de ce qu'il y 
avait de plus distingué dans cette cour, et son 
Aminta et plusieurs chants de son Goffredo^ qui 
excitèrent le plus grand enthousiasme. L*été avan- 
çait : Lucrèce en alla passer le reste avec sou 
mari dans une campagne délicieuse (i) ; le jeune 
prince s'y livrait à deux exercices qu*il aimait 
passionnément, à nager dans de belles pièces 
d*eau et k chasser dans de grandes forêts : sa 
femme qui n*aimait ni la natation^ ni la chasse t 
voulut que le Tasse fût du voyage. Il passa plu- 
i^ieurs mois auprès d'elle dans cette agréable so- 
litude^ composant tous les jours des vers, tantôt 
pour ajouter à son poème , tantôt à la louange 
de Lucrèce, qui prenait grand plaisir à les en- 
tendre. Elle avait bien ses trente-neuf ans ; c'en 
était dix de plus que le Tasse ; mais peut-être que 
cette disproportion de l'âge fut une compensation 
de celle du rang : quoi qu'il en soit, la bonne prin- 
cesse et le jeune poète ne se quittaient presque 
plus, et des auteurs qui nient l'amour du Tasse 
pour Léonore prétendent qu'au moins jusqu'à ce 
. jour il parait avoir eu plus de penchant pour Lu- 
crèce: Serassi le dit positivement (2). Entre les 
sonnets qu'il cite, et quiparaissent le prouver, il 



(i) A Casul Durante j i573. 
(a) Fiia dcl Tasso, p. i8q. 



D'iTÀLIE,PiRT. II,cnAP.XlV, 191 

eti est surtout deux, Tun sur la belle maia , Taulre 
sur le seia de la furiacesse (i)» qui sont eu effet 
<l*uiie galanterie que le Tasse ne se serait pas per« 
mise avec Léonore. 11 y en a un autre (2) , Tun 
des plus beaux qu'il ait faits » dans lequel il niet 
autant de poésie que d'adresse à vanter la matu- 
rité de rage où celle à qui il parle était parvenue , 
en lui rappelant, sans les lui faire regretter » ces 
fleurs du printemps qu'elle n'avait plus ; mais quoi 
qu'en dise Serassij c'est, bous le verrons bientôt , à 
Léonore et non à Lucrèce que c€sonnet est adressé. 
Ce qui est certain , c'est que le Tasse fat très heu- 
reux dans cette villégiatura^ partagé entre la poé- 
sie et l'intime société d'une femme aimable. C'est 
là peut-être qu'il coinposa les descriptions les plus 
charmantes de son poëme ; c'est peut-être dans les 
jardins de CasCel Durante qu'il' décrivit les jar- 
dins enchantés d'Armide. 

Il revint à Ferrare chargé de présents, de bi- 
joux, de chatnes d'or, qu'il avait reçus du duc 
d'Urbin et de ses enfants. Il tenait surtout de 
Lucrèce un rubis de la plus grande valeur. La 
fortune semblait lui sourire; mais il touchait au 
moment d'éprouver ses premières rigueurs. Peu 



(i) La mon ch* avvolia in odorate spogliey etc.; et: Non 
son si vaghi ifiori onde natura, etc. ; t. II des Œuvres , cdit. de 
Flor., in-fo1.y p. 270 et 279. 

^12) JYegli anni acerbi tuoipurpurea rosHj p. 291. 



iga HISTOIRE LITTÉRAIRE 

de temps après son retour, et lorsqu'il avait repris 
la composition de son poëme, le duc partit avec 
une suite nombreuse pour aller dans les états de 
Venise au - devant de Henri III , qui passait du 
trône de Pologne à celui de France. Il espérait 
attirer ce roi jusqu'à FeiTare ; il y réussit et le re- 
çut magnifiquement. Il fallut que le Tasse oubliât 
son talent de poète pour son métier de gentil- 
bomme , et qu'il acconipagnàt le duc à Venise » 
d'où il revint à Ferrare, avec lui, ou plutôt eu 
même temps qua^ lui , confondu dans le brillant 
cortège qui suivait le souverain de Fen^are et le 
monarque français. L'agitation de ce voyage et 
le tourbillon de ces fêtes royales, dans la saison 
des plus fortes chaleurs (i) , furent suivies d'une 
lièvre quarte qui le tint pendant l'automne et pen- 
dant tout l'hiver dans un état continuel de souf- 
france et de langueur. Toute application lui fut 
interdite jusqu'au printemps. Ce fut dans sa con- 
valescence et dans cette belle saison (2) , qu'il ter- 
mina enfin ce poëine, fruit de tant de travaux et 
source de tant d'infortunes. 

Avant de le publier, il voulut le soumettre au 
jugement de ses amis les plus éclairés et les plus 
intimes. Il en fit passer une copie à Sci|)ion de 
Gonzague^ qui était alors à Rome , en le priant de 

(i) Juillet 157/1. 
(2) Avril 1575. 



D*ttALlÊ,PÀHt. It,cnAi'. XlV. igî* 

lô revoir lui-même avec le plus grand soin , et de 
le faire examiner par tout ce qu'il pourrait réubir 
d*bommes d*un goût sûr et exerce. Soi pion suivit 
]es intentions du Tasse^avec le zèle de Taniitié. Il 
fut secondé par de savants littérateurs qui mirent 
à cet examen toute leur application et tous leurs 
soins (i). Mais qu'en résulta -t- il? Presque touî* 
furent d'avis différents sur le sujet, le plan, les 
épisodes, le style. Ce qui paraissait défaut aux 
uns était beauté pour les autres. Le Tasse, avec 
une patience et une docilité infatigables « recevait 
tous les conseils, les suivait , ou donnait, dans ded 
lettres raisonnées, ses motifs pour ne les pas sui-» 
Vre. Outre ceux qu'il redevait de Rome, il en de- 
mandait encore à ses amis de Ferrare : il en alla 
même demander à Padoue (2) , et revint avec de 



i«t 



(i) Les principaux furent, 1°. Pier Jlngelio Éargeo ou d{ê 
Êarga, élégant poète latiu, auteur d'un bou poëme sur la cbasse 
( Cynegeticon , Kb. VI ) , et d^un auti-e poème sur le même sujet 
que celui du Tasse, intitulé Sjrrias, qu'il avait comniencé pUt^ieurs 
années auparavant, et que la Jérusalem délivrée aurait dû lui àxtt 
le dourage d'achever; t^*. Flaminio d^ Nobiliy théologien , ph'-* 
losophe, grand helléniste et savant littérateur; 5''. SUv.'o jântO" 
niarto , professeur d'éloquence dons le colI(^c romain , et bon écri' 
Vain en vers et en prose } et enfin Sperone Speroni , trop connu 
pour qu'il soit besoin de rien ajouter à son nom. Vojez les itCer^ 
poetiche du Tasse, Opère, t. V, édif. de Florence, in -fol. 

(2) 11 y eut pour hdte et pour conseil Gio, Finçenzo PinMi 1 
ricbc et savant possesseur d'une L«lle bibliothèque ; il consulta 

V. l'i 



«9 



194 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

nouveaux sujets d'incertitudes » de corrections et 
de travaux. 

Le mouvement que cette sorte d'occupation 
donne à Tesprit est. tout différent de celui qu'il 
éprouve dans le feu delà composition. En compo- 
sant, la préoccupation est profonde, constante , 
et s'exerce long- temps sur le même objet: en cor- 
rigeant, elle se porte rapidement sur de petits 
détails, sur des objets iudépendanis les uns des 
autres qui ébranlent presque à la fois l'imagi- 
nation, et appellent souvent Tattention en sens 
contraire* Il résulte du premier travail un état 
contemplatif, et pour ainsi dire extatique, dans 
lequel tout entier aux objets qu'il invente et 
aux sentiments qu'il exprime, le poète est étran- 
ger et |#esque inaccessible à tout ce qui est exté- 
rieur; il résulte du second une espèce d'émotion 
fébrile, qui ouvre facilement l'esprit à ce que l'on 
voit ou entend, même à ce que l'on croit voir ou 
entendre , à toutes les inipressions fâcheuses , aux 
inquiétudes, aux soupçons; surtout lorsqu'on se 
trouve comme assailli par des conseils contradic- 
toires , forcé de choisir à la hâte, et d'autant plus 
incertain dans son choix que l'on est plus modeste, 
et qu'on abonde moins dans son sens. C'est préci- 
sément la position où se trouva le Tasse. 11 avait à 



aussi Piccolomini , qui avait ctc son maître , Domenico Femaro, 
CcHo Magno , ctc. 



D'ITALIE, PART. II, CHAP. XïV. 195 

\à cour des ennemis; Il le savait depuis long-temps , 
et ne commença qu'en ce moment à les craindre. 
Quelques-unes des lettres qu'il écrivait àHomeet 
des réponses qu'il en recevait, éprouvèrent des 
retards ;>çlles avaient toutes pour objet les correc- 
tions de son poëme; il iinaginaque ses ennemis 
les interceptaient pour découvrir les objections 
qui lui étaient faites et eu profiter contre lui, 
quand il aurait publié son ouvrage. Il eut une 
maladie courte, mais dangereuse, une fièvre ar-' 
denté avec des étourdîssements et des vertiges ; il 
fut guéri dans peu de jours (i) , et se remit au tra- 
vail avec la même ardeur. 

Les traitements qu'il recevait de la part du duc 
devaient lui tranquilliser l'esprit. Alphonse redou- 
blait d'attentions et d^égards, voulait sans cesse 
Tenlcndre réciter ses vers, et le conduisait avec 
lui dans les voyages de plaisir qu'il faisait à Bel- 
riguardoj lieu de délices, oiill se retirait souvent 
pendant les chaleurs de l'été. Lucrèce d'Esté, de- 
venue duchesse d'Urbin par la mort de son beau- 
père, se sépara de son mari , trop jeune pour elle, 
à.qui elle n'avait point donné , et ne poTTvait'plaS" 
donner d'enfants, et vint à Perraré,avec un trai- 
tement ou une pension convenable, retrouvet* sott 
frère Alphonse, dont elle était tendrement aimée. 
Sou arrivée ajoutait encore aux agréments dont 

■■ ■ ■■ M I l.l ■ I 1— — ^— ■ 

(i) Juillet 1575. 

i3.. 



ïgS HISTOIRE LITTÉRAIRE 

le Tasse jouissait dans cette cour et aux mojens 
de s'y maintenir en crédit. La duchesse ne pou- 
vait plus Èe passer de lui ; elle eut une indis- 
position , pendant laquelle il eut seul accès auprès 
d^elle, et il l^eut à toute heure et tous les jours. 
Alphonse était obligé de faire sans lui ses voyage» 
de Belriguardo. Lucrèce prenait les eaux et avait 
besoin de distractions -, elle gardait le Tasse: il lui 
lisait son poème et passait chaque jour avec elle 
plusieurs heures secrètement (i). Cependant son 
esprit frappé se tournait toujours vers Rome. Il 
voulait qu*on y recommençât en entier Texameu 
de son poème : il voulut enfin y aller lui-même » 
et malgré ce que fit encore la duchesse pour le 
détourner de ce voyage » malgré le conseil qu^elle 
lui donna de ne quitter Ferrare que pour rac- 
compagner à Pesaro (2) , il n*eut de repos que lors- 
qu'il eut obtenu du duc Alphonse la permission 
de partir pour Rome* 

11 y fut reçu par son cher Scipion de Gon* 
2ague(3), qui avait "beaucoup contribué à lui 
inspirer le désir de ce voyage. Scipion le présenta 

(i) Cestce qu'il dit lui-m^e dans une de ses lettres à Scipion 
de GoDSague : Leggole il mio libro e sono ogni giorno con lei 
moite ore in segretis. ( Lettere poetiche XXIII , Optre^ t* V ^ 
<fdit. de Florence , in-fol. ) 

(2) Ibidem, 

(5) Novembre i575. 



DMTALIE, PÀKT. II, CHAP. XIV. igy 

aussitôt au cardinal Ferdinand de Médicis , frère 
du grand-duc de Toscane, et qui lui succéda pea 
de temps après. Ferdinand , instruit des sujets de 
mécontentement que le Tasse coonnençait à avoir 
à Ferrare, lui fit entendre que si jamais il quittait 
la maison d'Esté ^ il )e recevrait avec le plus grand 
plaisir dans la sienne , ou le ferait aisément entrer 
chez le grand -duc, son frère. Le Tasse avait déjà 
eu la pensée de se retirer du service du duc Al* * 
phonse et de se fixer à Rome, soit, s*il le pouvait ^ 
'dans une entière indépendance, soit en entrant 
dans quelque maison puissante où il ne fut pas 
aussi exposé à la malveillance et aux intrigues 
qu'il rélait à Ferrare; mais il ne voulait prendre 
ce parti qu'après s'être acquitté de ce qu'il devait 
à la maison d'Esté par la publication du monu- 
ment qu'il élevait à sa gloire, et il ne donna pour- 
lors aucune suite à ces offres du cardinal de Mé- 
dicis. 11 fut aussi introduit chez les deux cardinaux 
et chez le général de l'Église Boncompagno , ner- 
veux du pape Grégoire XIII , et reçut d^eux le 
meilleur accueil. Mais après un mois de séjour à 
Rome auprès de son ami , après avoir conféré tous 
les jours avec lui et l'espèce de conseil que Scipion 
avait établi pour l'examen définitif de son poëme, 
il ne songea plus qu'à retourner à Ferrare. 

Tout en s'occupant des amours d'Herminic et 
deTancrède, d'Armide et de Renaud, il n'avait 
pas oublié que le jubilé, alor« ouvert à Rome» 



198 HISTOIRE LJTTJÉRAIRE 

élait un des motifs dont i] s^élait servi poar obte^ 
Tiîr du duc Alpboniie un congé* Il avait scrupu- 
leusement rempli Hqus les devoirs de piélé pres- 
criispour eu gagner les indulgences. «Pendant 
^le jour, dit naïyemeix^l Serassi^ il visitait avec la 
,plus grande dévotion les églises; le soir il allait 
chez le Sperone ou chez d'aut^^es an>is ( i ) , les 
consulter siu? quelques particularités de son 
poème (2). » Le Tasse avait reçu chez les jésuites 
de Naples une éducation très religieuse. Lespas- 
;5ions de sa jeunesse n'avaient rien diminué de sa 
])iété. Elle reçut, à ce qu'il parait, dans cette cir- 
constance un nouveau degré de ferveur: nous ne 
tarderons pas à en reconnaître les effets. Il n'y a 
rien à dissimuler dans les affections d'une ame si 
élevée et si pore; et nous verrons bientôt ce grand 
homme dans un état dont il est important d'ob- 
8ervcr et de bien assigner toutes les causes. 

Le Tasse revint à Fcrrare par Sienne et FJo- 
rcnce: il devait cet hommage à ces deux villes si 
^ rélèbres dans J'hisloire des lettres et des arts , sur- 
font a la dernière. 11 forma dans Tune cl dans l'au- 
tre de nouvelles liaisons d'amitié , et se fit un 
grand nombre d'admirateurs, parmi les gens de 
iellresquiy llorissaient, par les lectures qu'il iit 
de plusieurs cliauls de son poëme. Quelque temps 

(1} riaminio de' ?i'ohiU ,YAn^clio , VAntJniano, etc. 
(jt) fila del TassOj p. 21 1. 



D'ITALIE, PART. Il, cuAf. XIT. 199 
après son retour (i), la jeune et belle Léonore 
SamitaU, nouvelle épouse du comte de Scandia- 
no (2) , vînt à Ferrare avec la comtesse de Sala, 
sa belie-mère(3). Ces deux dames étaient aussi 
célèbres par les qualités de l'esprit et l'aniour de 
Ja poésie et des lettres tjue par leur beatité. Elles 
soutinrent dhns cette cour la réputation qui les y 
avait précédées. Elles parurefift avec un grand 
éclat dans les bals et les fêtes de l'hiver. LeTas^e 
s'ouvrit un accès auprès d'ielles par les vers qu'il 
leur adressa. Biehlôt il devitit un des courtisans 
les plus assidus de la comtesse de Scandionô, et 
c'est la seconde des trois Léonores dont on pré- 
tend qu'il fut amoureux (4). 

11 ne passait cependant pas urt jour salis sVr- 
cuper de son poëme. 11 se préparait à l'aller faire 
imprimer à Venise, quand la peste se déclara 



(1) Janvier 1576. 

f 9} De Giulio Tlene conte di Scandiano. 

(5) Barbara Sanset^erina, 

(4) La troisième n'exista jamais , selon Serassi , que dans Vima- 
pnation du Manso. Il est faux , dil-i! , qu'une des suivantes de U 
]>rincesse Léonore , que le Tasse loua quelquefois dans ses ver» , 
5'appclât cllc-mcmc Lëonoi-e; c'était Laure qu'elle se nommait fc 
r.iutre suivante , pour qui il fit daiis la suite la cli-irmanlc canzone , 
O con le grazie eletla e con gli amori ^ était, selon le même 
Serassi, attacliec k la comtesse de Scandiano , et non à la pri?i- 
rrssCjCt son nomn'ctail p-îs Lconoro, in.iii Olimpîa, ( T'ita del 
Tasso, p. 117, noie 5.) 



zcp HISTOIRE LITTÉRAIRE 

dans cette ville, et le força encore de différer. l\ 
recevait par son ami Soi pion de Gonzague les 
propositions les plus avantageuses et les plus pres« 
sautes de la maison de Médicis. Il était combattu 
d*un côté par son attachement pour le duc Al- 
phonse, pour ses sœurs j peut-élre pour la jeune 
comtesse de Scandiano , de Tautre par le désir 
d^une vie plus indépendante et plus tranquille 
qu^on lui faisait espérer en Toscane. Dans ces en« 
trefaites Jean Baptiste Pigna^ historiographe de 
la maison d^Este, vînt à niourir. Le Tasse , au mi- 
lieu de ses continuelles alternatives, demanda 
cette place et fobtint (i) ; il se trouva donc plus 
étroitement enchaîné que jamais, et ne tarda pas 
à s'en repentir. 

Ses ennemis redoublaient d^activité à mesure 
qu*il croissait en réputation et qu'il semblait croî- 
tre en faveur. Il les avait soupçonnés d'intercepter 
ses lettres; il eut bientôt la preuve d'un trait non 
moins vil et non moins perfide. Pendant un voyage 
qu'il fit à Modène^ il avait laissé à l'un des officiers 
du duc qui feignait d'être de ses amis, la clef d* 
toutes les pièces de son appartement, à l'excep- 
tion de la chambre où il tenait ses livres et ses pa- 
jflers les plus secrets; il reconnut à son retour 

; i) 1:16^. On voit par quelques-unes de ses leltics qu'il aurait 
voulu oire refuse , el prendre de-là un prétexte pour quitter le duc 
Ao FeiT^rc et pa^srr au service de la maison de Mcdit is. 



D'ITALIE, PART. II,CHÀP- XIV. 2or 

^\>B avait aussi ouvert cette chambre > fouillé et 
eumiiié tous ses papiers (i)« Ce trait et d'autres 
aemblables^ indices affligeants d'une intrigue our- 
die contre lui par quelques ennemis secrets (2) , 
lui inspiraient une tristesse qu'il s'efforçait en vain 
de dissimuler. Pour l'en distraire, la princesse 
Lëonore l'emmena avec elle dans une belle mai- 
son de campagne (3) , sur les bords du Pô, ix dix- 
huit milles de Ferrare. Le voyage ne fut que de 
onze jours; mais ces jours de bonheur. et de calme 
dissipèrent en effet sa mélancolie, et il reprit avec 
ardeur à son retour quelques corrections qui l|ii 
restaient encore à faire ; il en fit surtout de très 
importantes au charmant épisode d'Iierminie , 
qui reçut alors ce haut degré de perfection qu'on 
y admire. 

En quittant une Léonore , il recommença ses 
assiduités auprès de l'autre. La comtesse de Scan- 
diano^ que l'on dit avoir été aussi sage que belle, 
ne put cependant être insensible aux tendres soins 
et aux beaux vers que lui consacrait le Tasse. Elle 
lui accorda des préférences qui irritèrent de plus 
en plus l'envie. L'un de ces envieux, d'abord se- 
crets et qui ne pouvaient plus se contraindre, 
était le célèbre Battiste Guarini. Il avait été l'un 



(t) Lettre du Tasse , cilee pai* Serassiy p. aSo» 
(i) Voyez Serassi, loc, cU, 
(5) ConsamïoU, 



sot HISTOIRE LITTÉRAIRJÎ 
(les plus îatimes amis du Tasse; maktt la rivalisé 
>tK>étiqiie, dans laquelle, malgré son talent, il 
-n'était pas beareux, se joignit eocore la rivalité 
• ramoiir, où il ne le fut nuèrc (liivanlaj^e. Il ne 
]«!(. siijiporter la faveur où élail le Tasse, non seu- 
lempnl niiprès îles deux princesses, maïs auprès 
de cette belle étrans;è!e. Des sonnets piquants fu- 
rent janr>és de part et d'ituire. Si celte jalousie fiït 
cause, eonmieelle le fut réellement, qnele Git/z- 
rini composa quelque Iem|;s après son Pastor 
Jlào, c'est toujours un bon effet d'une niérlinnle 
caiwe; et ce n'est pas la seule iois qu'il en est ar- 
rivé ainsi dans la carrière des arts. 

C'est vers le même temps que le Tasse eiH 
cette aventure qui a fait tant d'honneur à son 
courage. Le Manso et Serassi la racouteat avM 
(pielques différences qu'il est bon de remarquer. 
Le premier dit que le Tasse avait confié tous ses 
secrets , même celui de ses amours , à un homme 
qu'il cro3'ait son ami; que ce faux ami ent un 
jour, ou l'indisci'élîon , ou la malignité de redire 
«ne des particularités les pins secrètes, et que le 
Tasse l'ayant appris, courut à lui dans une des 
salles du palais ducal et lui donna un soiifllel. 
N'osant tirer ré|iée dans ce lieu même, l'offensé 
sortit et envoya au Tasse un défi qu'il accepta, f I 
se rendit sur-le-champ au lieu indiqué, et le duel 
était commencé quand trois frères de son ennemi 
fjudireut sur hii tous û la fuis. 



D'ITALIE, PART. II, CHAP. XIV. 203 

Serassi traite ce récit de romanesque^ selon 
I(ii , le Tasse avait des preuves d^une trahison qu^un 
homme qui se disait son ami lui avait.faite s.ur une 
matière très délicate (cela ne dit point du tout 
que ce ne fut pas en matière d^amour ). Il le ren- 
contra dans la cour du palais, et voulut 3VxpIi- 
quer avec lui. Le faux ami, au lieu de s«excuser, 
répondit avec impertinence, et alla même jusqu^a 
donner un démenti. Le Tasse qui connaissait très 
hien Jes lois de la chevalerie, répliqua au dé- 
menti par un soufflet au travers du visage. Le 
souffleté, lâche comme le sont presque toujours 
les insolents^ se retira sans dire un niot^ mais 
quelques jours nprès étant accompagné de ses 
deux frères, il vit Je Tasse passer sur la place 
puhlique. Ils s'élancèrent tous à la fois et cou- 
rurent pour le frapper par derrière. Le Tasse pos- 
sédait la science des armes comme la bravoure 
d'un chevalier: il se détourne, tire son épée et 
met en fuite ses trois assassins. Ils s'enfuirent 
même de Ferrare, et se réfugièrent l'un à Flo- 
rence, les autres en différents lieux. 

Il n'est pas vrai, comme le vent le Manso, que 
deux d'entre eux furentblessés;iis n'en donnèrent 
p«is le temps au Tasse. Il ne l'est pas non plus 
cjno le duc le fit alors arrêter, sous prétexte de 
]e mettre à Tabri d'un nouvel attentat contre sa 
vie, et (|ue ce fut celte injuste arrestation qui 
excila dan«i IV^prit du poète ledé^^ordrc qui s'y 



204 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

ikianifesta peu de temps après. Les torts d'Aï* 
phonse avec le Tasse ne furent que trop réels , 
mais il ne faut ni les accroiti*e , ni en anticiper Té- 
poque. Il faut même ajouter que le redoublement 
d'attentions et d^égards du prince pour le Tasse en 
cette circonstance est prouré par les lettres du 
Tasse Ininiéme (i) 9 et que par une conséquence 
nécessaire, si Tindiscrétion du faux ami était eii 
effet relative à des intérêts d^amour, elle n'avait 
du moins compromis ni Léonore sœur du duc» 
ni personne de sa famille. 

. Cette affaire fit beaucoup de bruit à Ferrare, 
beaucoup d'honneur au Tasse , et il n'y a aucune 
raison de ne pas croire que les bons Ferrarois , qui 
imaginaient sans doute qu'un gentilhomme qui 
lit , écrit et fait des vers n'est pas aussi brave qu'un 
i^entilhomme ignorant qui ne sait écrire, ni en 
vers, ni en prose, aient fait sur celte aventure 
f lenx mauvais vers en l'honneur du Tasse et le$ 
aient chantés par la ville : 

Colla penna e colla spada 
JVessim val quanio Torqiiato, 

Avec la pTume et IVpce , 
Le Tasse n'a point dV^al. 

>\ssurémcnt cela n^st pas bon, mais bien d'au- 
tres vaudevilles ne valent pas mieux , et celui-ci 

(i) On en trouve surtout imr , t. V des QEavres , Qdit. de Flo- 
rence, ia-foL j p. !258. 



D^ ITALIE, PART. II, CHAP. XIV. sa**! 

* 

€St une preuve de plus d'un fait qu*il est boa de 
constater. 

Le Tasse ne parut pas très ému de cette affaire ; 
il ne demanda au duc que les satisfactions qui 
lui étaient dues, et ne parla de sou assassin dans 
ses lettres que comme d'un lâche et d'un iu« 
fàme(i). Un autre objet Taffecta beaucoup da- 
vantage. Il reçut des avis certains que Too im- 
primait son poëme daos une ville d'Italie. On ne 
peut imaginer les craintes et l'égarement qui s'eni< 
parèrent de son esprit à cette nouvelle. Non seu- 
lement son poëme n'était pas encore au point de 
perfection qu'il eut désiré , mais il se voyait par-là 
menacé de perdre tous les avantages qu'il s'était 
raisonnablement promis de cette publication si 
long-temps attendue : il voyait s'évanouir tout 
Tespoir de son indépendance. Il implora la seule 
puissance qui put le sauver d'un tel malheur ^ et 
le duc écrivit avec beaucoup d'intérêt au duc de 
Parme, à plusieurs autres princes, à la républi- 
que de Gènes, et même au pape (2), pour les prier 
de défendre et d'empêcher , dans l'étendue de 
leurs états, l'impression furtive de la Jérusalem 
délivrée. 

La mélancolie du Tasse et l'incertitude de son 

(1) Voyez sa lettre du 10 octobre , citée d'après un manuscrit, 
par Serassif p. a56. 
{2} Décembre 1576. 



2o6 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

esprit augmentèrent considërablemeat : d'autres 
sujets d*inquîétude« s'y mêlèrent encore. Ua 
voyage qu*il fit à Modène (i) chez le comte Fer^ 
rante Tassone , l'un de ses meilleurs amis , qui 
employa tout ce qu'il put imaginer d'amusements 
|X)ur le distraire de ses chagrins, n*y apporta que 
peu d'adoucissements. Une lettre venue de Rome 
lui fit craindre le refroidissement de son autre 
evcellent ami , Scipion de Gonzague. En ce mo- 
ment où ses ennemis Tacccusaient de vouloir 
éclipser la gloire de TArioste , Orazlo Ariosto , 
neveu de ce poète , écrivit en faveur du Tasse des 
stances qui lui parurent à lui-même passer les 
bornes de la louange, et il craignit que ce ne fut 
un piège tendu à son ambur-propre pour le perdre 
plus sûrement (2). On corrompit ses domestiques, 
ou l'on sut lui persuader qu'ils étaient corrompus. 
Enfiu^ il vint à s'imaginer que ses persécuteurs 
non seulement l'avaient accusé d'infidélité auprès 
de son pinnce, mais avaient métne dénoncé sa 
croyance au tribunal du Saint-Office. 

Ici je dois traduire littéralement Serassi ^V\i\%- 
torien de sa vie ; je ne dois altérer aucun des trails 
qu'il a tracés avec une simplicité qui garantit s-jl 



(i) Janvier 1577. 

(•2) J'aurai birniot occasion de parler de la lettre aussi modcsie 
qu éloquente qu'il écrivit à ce jeune homme, qui l'ayait loué de 
très bonne foi. 



' D'ITALIE, PAKT. II, CHAP. XIV. 2Q7 

botïue fol. « VërîlableixieDt, dit-il (i) , le Tasse, 
comfiie il Ta lui-même aycmë depais', kabîtué k nié- 
direr avec toute la fhiesso de 80ii-«sprit sur les sys- 
tèmes des anciens fihllosophes, crutavoiv éprouvé 
queUjue doute sur le mystèrede rincaroaliondu 
ùh de Dieu ; il lui semblait encore que dans ces ' 
sortes de méditations, il avait été incertain de sa- 
voir si Dieu avait tiré le monde du néant, ou si le. 
monde dé|ieddait seulement de liii de toute éter- 
nité , et enfin s'il avait doué ou non Thommed^une 
ame immortelle. 11 ne s'était, il ^t vrai, jamais as- 
sez livré à ces doutes, poury donner tout-à-fait son • 
consentement^ cependant la crainte d'avoir failli 
l'âvait mis, dès l'origine, dans une telle agitation 
qu'il était allé à Bologne (2) se présenter à l'in- 
quisiteur. Il en était revenu très satisfait, et muni 
de plusieurs instructions pour s'affernûr de plus 
en plus dans sa croyance. Maintenant que sa tête 
était ainsi agitée, il craignit d'avoir laissé échap- 
per des paroles qui pussent inspirer quelques 
doutes sur sa foi ^ et cela en parlant à des per- 
sonnes qui lui avaient depuis peu donné. des preu- 
ves d'inimitié. Il ne douta point qu'elles n'en fis- 
sent un chef d'accusation contre lui pour achever 
sa perte. Il joignit encore à toutes ces terreurs , la 
crainte d'être empoisonné ou assassiné. Son ima* 

(i)P.245. 
• (a) En 1575. 



2d8 histoire littéraire 

giaatioû s*ëchauffa au point qu'il n'avait plus d^ 
repos 9 qu'il ne parlait plus d'autre chose, qu'il 
n'y avait plus moyen de le persuader ni de 
l'apaiser. Le duc, madame Léonore, et particuliè-^ 
rement la duchesse d'Urbin , firent tout leur 
possible pour le rassurer , pour lui ôter de l'ima^i 
giuation ces vaines craintes; ils n'y purent par*» 
venir, >y 

Un soir (i), dans les appartements delà du* 
chesse d'Urbin , il tira son couteau pour en frap* 
per un de ses domestiques , sur lequel il avait 
conçu des soupçons^ le duc donna aussitôt ordre 
de l'arrêter et de le renfermer dans de petites 
chambres qui bordaient la cour du palais. C'était , 
dit-on, pour éviter de plus {grands malheurs^ et 
pour l'engager à se laisser soigner , plutôt que 
pour le punir. Cela peut être; mais il y avait sûre^ 
ment des moyens plus doux d'obtenir les mêmes 
effets. Celte détention acheva de consterner le- 
malheureux Tasse. 11 écrivit, pour en sortir, les 
lettres les plus suppliantes : enfin le duc se laissa 
fléchir et le fit reconduire dans son appartement. 
11 exigea seulement qu'il se fit trailei* parles mé* 
decins les plus habiles. Le traitement parut réus* 
sir; le duc, pour lui faire oublier sans doute sa 
première rigueur, le conduisit avec lui à Belri-» 
guardo dans un voyage déplaisir, et n'oublia 



(i) Le 17 juin 1577. 



D*ITALIE, PART» II» CHÀP. XIT. ^09 

iteû pour le consoler, le dîslraîre el le rëjouîr* 
Mais il connaissait si blen.quelle était la blessure 
la plus dangereuse de cet esprit uialade , qu^il 
Voulut, dit |Tosilivemeni Ser/issi^ « que le Tasse, 
avant de partir pour Belriguarclo ; ge préseul&t au 
Saînl-Office à Ferrart , et y f6t allentivement exa- 
miné sur les points qui pouvaient lui causer de 
l'inquiétude* Le père inquisiteur qui s'aperçut 
aisément que tons ces doulCs n'élaient que l'elTet 
d\tne imagruatioh exaltée, le traita avec douceur, 
Idi certifia, le plus affirmativement du monde, 
qu^îl était très bon catholique , et 1(î déclara libre 
et absous de toute accusation quelconque. D*ua 
autre côlé, le duc lui donna Jes'plus fermes assu- 
rances qu'U n'avait aucun sujet d'être niéconteut 
de lui, aucun soupçon de sa fidélité, et que 
s'il avait fait quelques fautes contre sou ser- 
vice, il les lui pardonnait de tout son coeur. 

Cependant, malgré toutes ces assurances, et 
an milieu UTeme des amusements de Belriguatdo^ 
U Tasse se mita argumenter, et à sophistiquer 
de la manière la plus étrange sur la décision dé 
l'inquisiteur, soutenant qu'elle ne devait point 
être valide, que par conséquent il n'était pas bien 
absous, parce qu^on n'avait point observé les 
foinncs ordinaires et prescrites. Il imagina aussi 
que le duc Alphonse était plus prévenu contre lui 
qu'il ne voulait le paraître; et sur ces fantaisies, 
maïs principalement sur la première, il allait rai- 
V. 14 



fti« HISTOIRE LITTÉRAIRE 

tonnant de façon que c^était une pitié de renten-* 
dre. Le duc se détermina donc à le renvoyer à 
Ferrare , et le Tasse ayant montré le désii' d^tre 
conduit chez les moines de St.-François , Alphonse 
Ty fît transporter et le fit recommander par un de 
•es secrétaires ^ux attentions et aux bons traite- 
ments de ces religieux. Sou premier soin^ en arri* 
vaut dans leur maison» fut de rédiger une suppli- 
que pour les cardinaux composant le tribunal su- 
prême de rinquisition à Rome, dans laquelle il 
exposait ses craintes sur Tinvalidilé de la décision 
de Ferrare^ et demandait la permission de se ren- 
dre à Rome pour mettre enfin en sûreté son hon- 
neur et son repos. Il écrivit dans le même sens à 
Scipion de Gonzague. Malgré tous les soins qu^il 
prit pour faire parvenir ces lettres, elles furenC 
interceptées, et cette fois c^est un service qu^on 
lui rendit. 

Cependant il commença de se laisser traiter, 
mais à contre cœur, imaginant d'un côté qu'il 
n'en avait pas grand besoin , craignant de Tautre 
qu'on ne mêlât du poison dans ses remèdes. L'ob- 
jet principal de ses inquiétudes était toujours la 
crainte de n'être pas définitivement acquitté par 
l'Inquisition; la décision de Ferrare lui paraissait 
insuffisante; on la lui avait donnée, croyait-il, de 
cette manière pour qu'il ne put jamais connaître 
ses accusateurs. Il ne cessait d'écrire au duc Al- 
phonsej sur cet objets ou de lui envoyer des mes« 



D^ITALIE, PAKT. II, CHAP. XIV. lit 

sages, qui lui devinrent importuns. Il reconnais- 
sait dans une de seis lettres qu^il avait soupçonnf^ 
le prince , qu^il avait parlé hautement de ses soup- 
çons, et que c^était une folie qui exigeait un trai- 
tement; mais sur tout le reste, il attestait les en- 
trailles de J.-C. qu'il était moins fou que S. A. 
n'était trompée. Le duc , offensé de ces exprès** 
sions , et de quelques autres qu'il trouva trop fa- 
milières , non seulement cessa de répondre à ses 
demandes, mais lui défendit rigoureusement d'é« 
crire , et à lui , et à la duchesse d'Urbin. Cette 
défense redoubla dans l'esprit du Tasse l'agita- 
tion , les soupçons et les frayeurs. Enfin , il saisit 
un moment où on l'avait laissé seul ; il sortit du 
couvent, et bientôt après de Ferrare (i). Il partit 
de cette ville où son nom était en si grand hon- 
neur , de cette cour où ses talents avaient excité 
tant d'admiration , où il avait même inspiré des 
sentiments plus tendres, où sa faveur avait fait 
tant d'envieux: il partit, de nuit, sans argent, 
» sans guide , presque sans vêtements , mais surtout 
sans ses papiers, sans la plus imparfaite copie de 
sonpoëme,ni de son Aminta^ ni de ses autres 
productions ; content d'avoir sauvé sa vie des pé' 
rils dont il se croyait environné. 

(i) Yeri le 20 juillet 1 577. 



14.. 



XIX HISTOIRE LITTÉRAIRE 

Section II. 

Suite de la fie du Tasse, depuis 15^7, 
jusqu'à sa sortie de l'hôpital Ste. -Anne , e/i 1 5 Sfi- 

Dans l'état déplorable où était le Tasse quand 
il sortit de Ferrare, évitant les villes et même les 
grandes routes» de crainte d'être poursuivi et re- 
connu, il se dirigea cependaut assez rapidement et 
assez juste, pour arriver, par l'Abruzze, dans les 
états de !Naples en peu de jours. Ce n'était point k 
IVaples qu'il voulait aller, .mais à Sorrento sa pa* 
trie, dans la maison de sa sœur aînée Cornelia. 
Api'és la mort de leur mère, cette sœur était de- 
meurée à Naples eutre les maïus de ses oncles, 
qui ne voulurent jamais la renvoyer k Bemardo, 
maigre les instances réitérées qu'il leur fit. Ma- 
riée par euTL avec un gentilhomme de Sorrento , 
nommé Sersalcy elle était restée veuve avec plu- 
sifurs enfants, mais, à ce qu'il paraît, avec une 
honnête aisance. Quoique le frère et la sœur us 
se fussent point revus depuis leur enfance, ils 
avaient conservé beaucoup de toudresse l'un pour 
l'autre, et le Tasse n'avait aucun lieu de douter 
qu'il ne fût bien reçu- Cependant la déCance na- 
turelle aux malbeiu-cux lui inspira l'idée de met- 
tre cette tendrpsse à l'épreuve. A quelque dis- 
tance de Sorrento^ il s'arrêta cliez un pauvre 
Berger, changea de vêlements avec lui, et en ar- 



D:ITALIE»paIlt. Il, oitA^ XIV. 2i3. 

rivaut chez sa ^œur^ se présenta sous cet habit de 
pâtre 9 comme quelqu^Qu envoyé pour lui appor- 
ter des nouvelles de son frère. L'émotion extrême 
qu*elle éprouva , en apprenant ses m'blbeùra , nt 
laissa plus au Tasse aucun doute; il se fit enfin 
connaître , et trouva dans les embrassements de 
cette sœur chérie les plus douces consolations 
qu*il eut goûtées depuis long-temps. 

Là, dans une des plus belles positions de la 
terre, sous un ciel pur, ayant toujours devant lui 
le spectacle de la nature la plus aimable et la plus 
imposante en même temps» devenu Tobjet des 
sollicitudes et des soins. d^une tendre amitié, il 
commença bientôt à éprouver un soulagement 
sensible. Cette sombre mélancolie, cette humeur 
noire qui Tavait si cruellement tourmenté, s*a* 
doucit; et par une vicissitude très naturelle, il 
commença aussitôt à croire qu'il avait quitté trop 
légèrement Ferrare , et à regretter d'avoir excité, 
par ses craintes exagérées et par sa fuite, le mé- 
contentement du duc Alphonse. Selon le propre 
de cette maladie cruelle , ses idées ayant éprouvé 
ce retour passèrent d'une extrémité à Tautre. Il 
écrivit au duc et aux princesses ses sœurs, pour 
obtenir d*etre rétabli dans son premier état et sur- 
tout dans leurs bonnes grâces. Ni Alphonse, ni 
la duchesse d'Urbin ne lui firent de réponse; il 
n'oîi eut que de Léonore; mais cette réponse était 
de nature à lui ôler toute espérance. Il crut alors 



ai4 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

prendre un parti grand et généreux ^ en allant 
sWfrir lui-même et remettre sa vie entre les 
mains du duc. Malgré les instances de sa sœur 
Cornélie » à peine rétabli d*une maladie dange- 
reuse qu*il venait encore d*éprouver , il partit de 
Sorrento pour exécuter ce dessein. 

Arrivé à Rome (i) > il voulut donner un témoi- 
gnage public de sa confiance , en descendant di- 
rectement chez Tagent (2) du duc de Ferrare. 
Cet agenlt et Tambassadeiu* (3) du duc le reçurent 
avec beaucoup cramitié , et ils écrivirent tous 
deux à leur souverain en sa faveur. Scîpion de 
Gonzague, et le cardinal Aïbano^ qui était pres- 
que aussi attaché au Tasse que Scipion même 9 
ne furent point d*avis qu'il retournât à Ferrare » 
quand même ce retour lui serait offert , mais quMl 
se bornât à obtenir du duc Alphonse son pardon, 
et à lui demander ses effets et ses papiers, qu*il 
avait laissés dans son palais. Le cardinal écrivit 
dans ce sens au duc, qui répondit qu'il avait 
donné des ordres pour que tous les papiers que le 
Tasse avait laissés, soit entre les mains de la du- 
chesse d'Uibin, soit ailleurs, fussent rassemblés 
et lui fussent remis; mais il ne s'expliquait que 
vaguement et très brièvement sur le reste. Les 



(i) Novembre 1577. 

(a) Ghdio Masetto , qui fut ensuile évêque de Reg^io. 

(3) Le chev. C amillo Guaîen^o. 



D'ITALIE, PART. Il, CHÀP. XIV. arS 

papiers ne furent point renvoyés au Tasse , peut- 
être, ait Serassi 9 parce qu^il déplaisait au duc et 
aux deux princesses, après a^oir perdu la per« 
sonne du poêle , de perdre encore de si précieux 
ouvrages. Le Tasse ne se découragea point, et fit 
faire de nouvelles instances par Tagent et par 
rambassadeur. Le Manso dit que c^était la prin- 
cesse Léonore qui rengageait par ses lettres à in- 
sister ; mais Serassi affirme que dans tous les pa- 
piers relatifs à cette affaire qu*il a eus entre lesr 
mains , il n*a trouvé aucun vestige de cette corres- 
pondance. Quoi qu'il en soit , le duc céda enfiâ 
aux instances de ses ministres > et leur répon- 
dit (i) qu^il consentait à reprendre le Tasse à son 
service, mais qu^il fallait d^abord qu*il reconnut 
dans rhumeur mélancolique dont il était tour* 
mente, la source de tous ses soupçons et de toutes 
ses craintes; qu^il consentît à se faire traiter, pour 
se guérir de cette humeur ; que s^il comptait en- 
core s^embarrasser , comme par le passé, dans des 
explications et dans des plaintes étemelles, il 
était, lui, déterminé à ne s^en mettre plus en 
peine ; que lorsquHl serait revenu à Fen^are^ s^îl 
refusait de se laisser traiter, il recevrait sur-le- 
champ Tordre de sortir du duché et la défense 
d'y rentrer jamais. 

Malgré la sécheresse de cette réponse et le peu 

(0 22 mars i57& 



tlS HISTOIRE LITTÉRAIRE' 

d'affection qu'elle annonçait, le Tâsse se soumit 
à tout ^ promit tout, et se rendit à Ferrare arex^ 
rambas&adeur même du duc qui y retournait 
en ce moment. Le premier accueil qu'il reçut fut 
très favorable et lui donna de grandes espérances; 
pendant quelque temps il eut auprès du duc et de 
ses sœurs le même accès qu'auparavant; mais il 
crut bientôt apercevoir qu'on ne faisait plus le 
même cas de ses talents et de ses ouvrages, qu^on 
lie voulait plus voir en lui qu'un courtisan et non 
un^poète, qu'on s'étudiait à le détourner en quel* 
que sorte de la carrière de la gloire , et à l'engager 
dans une. vie molle, délicate et oisive. H avait 
beau redemander ses papiers , ses manuscrits, on 
ne les lui rendait point: ils restaient entre les 
mains d'un des grands offiçiefrs de la cour (i), ce 
que le Tasse appelait avec raison usurpatiou et 
"violence. 11 voulut réclamer auprès desprinces,ses, 
et ne put s'en faire écouter ; auprès du duc, qui 
refusa de l'entendre; enfin auprès du confesseur, 
qui sans doute se mêlait de beaucoup d'affaires, 
et ne voulut point se mêler de la sienne. Quoi de 
plus jnsle cependant, et même dans le meillem' 
état de raison et de santé, quelle patience pouvait 
tenir à ces refus? Celle du Tasse se lassa d'une 
position dont ancune parole, aucune démonslra* 



•^ 



(i) Serassi croit que c'est le marquis Cormlio Benlivogli^ ^ 
liçalcûant-rgcucral du duc. 



rriTALiE, PART, n, chap. nv. 217 

Ikm CMisoIante n^adoucissak plus ramerlume ; 
«bandoonant enfin ses livres et ses manuscrits^ 
«près treize années de service qui méritaient une 
autre récompense, ilpartîtune seconde fois^à pea 
pi^s dans le même équipage que Bias , pour aller 
jchercber , $ous la protection de quelque autre 
prince, un plus sûr asy]e> et un port où il put ré- 
parer son naufrage. 

Il alla d^abordà Mantoue,espérantqueleduc, 
ancien ami de son père, serait disposé à le bien 
recevoir; mais il y trouva les choses à peu près les 
mêmes qu'à Ferrare. H était sans argent, et fut 
obligé, pour aller plus loîu, de vendre ce qu*il 
avait avec lui de précieux. 11 ne se détacha pas 
sans regret d'une chaîne d'or et de ce beau rubis 
qu'il tenait de la duchesse d'Urbm; encore abusa- 
t-on de son malheur , et ne put-il avoir de ces ob- 
jets que le tiers au plus de leur valeur. Il se ren- 
dit à Padoue , puis à Venise (i) , où il ne reçut pas 
grand accueil. Cependant un patricien, homme 
de mérite (2) , écrivit en sa faveur an grand duc 
de Toscane; mais avant qu'il eut pu recevoir une 
réponse, le Tasse avait quitté Venise et s'était ren- 
du à la cour d'Urbin. Il y fut enfin reçu , comme 
il méritait de l'être partout, avec les égards dus 
à sa renommée, à son génie et à ses mallicurs. 

Ce qu'il y a de bien étonnant, c'est que ce gj- 



• v ^» 



(0 Juillet 1578. 

(•i) MaJJeo Feniero, 



ai8 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

nie poétique était toujours le même. 11 en donnA 
une preuve frappante en arrivant à Urbin. Le 
duc était à la campagnei Le Tasse lui écrivit de 
son palais même ; et en attendant la réponse » il 
<ïommença une grande canzohe^ que l'on trouve 
dans ses Œuvres ^ et qui commence par ces deux 
vers: 

O dél grande Apennino 
FigUo picciolo st^ma glorios<K 

Ce fils de rApeonln est le petit fleuve Meùauro 
qui coule dans le duché d'Urbin : le poète dit qu'il 
vient se reposer à Tombre du grand chéoe que ce 
fleuve arrose , désignant par-là le duc lui-même 
qui portait cet arbre pour armoiries. Sous cette 
ombre hospitalière et sacrée» il espère échapper 
euGn aux coups de cette cruelle déesse que Ton 
dit aveugle» et dont il veut en vain se cacher; qui 
le poursuit sur les monts> dans les plaines, la nuit» 
le jour; qui paraît avoir autant d'yeux pour le 
voir que de traits pour le blesser. 

Cette première strophe est toute poétique : les 
deux suivantes sont toutes de sentiment» mais d'un 
sentiment si vrai» si naturellement» et cependant 
toujours si poétiquement exprimé , que je ne con- 
nais rien dans tx)ute la poésie italienne, peut-être 
même dans Pétrarque, que Ton puisse mettre 
au-dessus. Il y retrace. les malheurs qui l'ont as- 
sailli dès son enfance. «Hélas, dit-il, depuis le 
premier jour que je respirai l'air et la vie, que 
j'ouvris les yeux à cette lumière qui ne fut jamais 



D'ITALIE, PART. II, CËÀP. XIV. 219 

^sereine pour moi» celte déesse injuste et cruelle 
me prit pour son jouet et pour le but de ^es traits. 
Je reçus décile des blessures que la plus longue 
vie pourrait à peine guérir. J'en atteste la glorieuse 
Syrène , près du tombeau de laquelle fut placé 
mon berceau (i); et pourquoi, dès la première 
atteinte^ n'y eus -je pas aussi mon tombeau! 
J^étais encore enfant quand Timpitoyable For- 
tune m'arracba du sein de ma mère. Ah! je me 
rappelle en soupirant ces baisers qu'elle baigna 
de larmes douloureuses , et ces ardentes prières , 
que les vents fugitifs ont emportées. Je ne devais 
plus me retrouver , mon visage près de son visage , 
pressé dans ses bras avec de si étroites et de si 
fortes étreintes. Hélas! et je suivis d'un pied mal 
assuré, comme Ascagneou la jeune Camille (2)9 

mon père errant et proscrit O mon père ! 

ô mon bon père , toi qui me regardes du haut des 
cieux, j'ai pleuré, tu le sais, ta maladie et ta 
mort; j'ai baigné de pleurs eu gémissant, et ta 
tombe, et ton lit funèbre; maintenant élevé dans 
les célestes sphères, tu jouis; ou te doit des hon- 
neurs et non des larmes; c'est pour moi que doit 
s'épuiser la coupe entière de la douleur. >5 

(1) On sait que la fable a placé près de Sorrcnto le tombeau 
d*UDe des Syrëncs. 

(2) Camille fut emportife par son père Metabus ^ et n'e'tnît pas 
encore en état de le suivre (Viip, JB'/i. , l.XI)j mais on par- 
donne au poète cette légère inexactitude. 



2Z0 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

On ne sait où se serait arrêté cet élan de poésie 
et de 'sensibilité , mais le duc d'Urhin n*eut pa» 
plutôt appris l'arrivée du Tasse qu'il accourut pour 
le recevoir. Sa présence interrompit celte compo- 
Sillon plaintive » que Fauteur n'a jamais reprise. 
On regrette, pour ainsi dire , que le duc y ait mis 
tant d'empressement y qu'il ait arrêté dans son 
cours une veine si heureusement ouvei te» surtout 
quand on pense que tous ses soins ne purent cal- 
mer que pour peu de temps l'imagination trop 
agitée de ce graild et malheureux poète. Malgré 
tous les agréments dont on s'étudiait à le faire 
jouir, sa mélancolie reprit le dessus: ses craintes 
et ses défiances reparurent : ses nouveaux amis et 
des médecins habiles crurent qu'un cautère pour- 
rait détourner cette humeur noire dont il. était si 
terriblement domine. Ce petit traitement donna 
lieu à une particularité touchante, qui prouve 
jusqu'où allaient, danslafamille ducale, les atten- 
tions dont il était Tobjet. La jeune et belle Lavinie 
délia RoK>ere , parente du duc , et qui fut peu de 
temps après marquise de Pescaire , prépara elle- 
même et présenta de sa main les bandes dont on 
serra le bras du malade. 11 la paya de celle peine 
par une jolie pièce de vers (i). 
I il ' 

( I ) C'est un madrigal qui commeuce ainsi : 

Se da si nohil mano 

Vehhon venir lefasce aUe mie piaghe , ete. 



D'ITALIE, PART. II, CHAP. Xiy. 211 

Mais rien de tout cela ne put vaincre cette im- 
{Pulsion qui , une fois donnée , forçait le malheu- 
reux Tasse à changer de lieu, et à se précipiter 
dans des dangers réels pour en éviter d^imagi-^ 
Baires. Ne se croyant plus en sûreté à la cour 
d^Urbin, il ne vit dans tous les souverains dTtalie 
que le duc de Savoie à qui il put demander un 
asyle. Aussitôt il résolut de se rendre à Turin ^ 
partît secrètement, et prit la route du Piémont. 
Il alla presque jusqu'à Verceil sur un cheval de 
voiturier. Avant d'y arriver, il rencontra un gen- 
tilhomme du pays, avec qui il lia conversation 
sans le connaître, et qui, voyant approcher un 
orage, lui offrit Thospitalité dans sa maison. Le 
Tasse rendît au voituriei' son cheval , accepta 
l'offre qui lui était faîte, et passa dans cette hon- 
nête famille de fort agi^éables moments, dont il 
a consacré le souvenir dans un de ses plus élo- 
quents dialogues (i). Il reprit ensuite sou cliemiii, 
à pîed , sous la pluie, par des chemins rompus et 
fangeux. Il arriva ainsi aux portes de Turin; lea 
gardes, sur sa mauvaise mine, et parce qu'il n'a- 
vait point de passeport. Je repoussèrent dure- 
ment. 11 était dans cet embarras, lorsqu'il rencon- 
tra par hasard Angelo Ingegneri , homme de 
lettres qu'il avait beaucoup vu à Venise , et qui , 
l'ayant reconnu, le fit entrer dans la ville, et le 



(t) llpadre dlfamioUtu 



322 HISTOIRE LITTÉRAIRE 
conduisit au palais du marquis Philippe d'Esté, 
alors géaéi-al delà cavalerie d'ÉraaDuel Philibert. 
duc deSaToie.etquijouissaitauprès de ce prince 
de la plus grande faveur. Le marquis l'avait connu 
à la cour de Ferrare dans son meilleur temps ; il 
ne putic voir sans attendrissement dans l'état mi- 
sérable où l'avaient réduit la maladie , la misère , 
et ce pénible voyage. Il le reçut avec beaucoup 
d'amitié , le logea convenablement et pourvut 
abondaiDinciit à tous ses besoins. 

Fêté dans cette maison , recherché par l'arche- 
vêque de Turin qui était un la Rovere , ancien 
ami de son père* et qui enviait au marquis d'Esté 
le plaisir de l'avoir chez lui ; présenté au prince 
de Piémont Charles Émanud , qui voulait le pren- 
dre à son service , et lui of&ail les mêmes condi- 
tions dont il avait joui autrefois à Ferrare.* le 
Tasse commença encore une fois à respirer, et à 
prouver par plusieurs compositions eu prose et 
«en vers que ni ses infirmités, ni ses malheurs ne 
lui ôtaient rien de la force de sou génie. C'est à 
Turin ( i )qu*il écrivit son beau dialogue sur la No- 
blesse; il y fît aussi une charmante canzone^^:^, 

(i) Décembre iS^S. 

('2) Elle coinuieocc par ce vers : 

Donne cortesi e belle , 
ei se trouve parmi ses autres poésies, t. II de ses OEuvres, c'diL 
ikFtor.,m-ft>l. 



D'ITALIE, PART. II, CHAP. XIV. 223 

adressée à la marquise d*Este, Mane de Savoie, 
après ravoir vue danser avec quatre de ses com- 
pagnes. On voit dans la dernière strophe que 
si toutes ces dames étaient belles et aimables^ Tuné 
d^elles le lui paraissait encore plus que les autres, 
et qu'il sentit même pour elle quelques-unes de 
ces impressions d'amour auxquelles son cœur 
s'ouvrait si facilement autrefois. On ne retrouve 
pas sans plaisir ce rayon d'illusions douces, qui 
brille» pour ainsi dire, à travers les ténèbres etle^ 
tristes fantômes dont son esprit était habituelle- 
ment obsédé. 

Ils reprirent bientôt leur cruel empire. Le sou- 
venir de Ferrare, son ancien attachement pour le 
duc Alphonse, le désir d'obtenir au moins de lui 
ses manuscrits recommencèrent à le tourmenter 
plus vivement que jamais. Il semblait qu'une desti- 
née invincible voulait qu'il trouvât dans cette cour 
le dernier degré d'infortune, et le poussait. à y 
aller réclamer, en quelque sorte, ce qui manquait 
encore à ^§n malheur. 11 employa le cardinal 
Aïbano à lui ménager ce retour; il reçut enfin 
pour réponse que le duc de Ferrare le reverrait 
avec plaisir, pourvu qu'il consentit à se faire trai« 
ter , et qu'il ne se permit rien d'offensant contre 
les personnes attachées à son service; le duc allait 
épouser en secondes noces Marguerite de Gonza- 
gue, iille du duc de Mantoue ; on assurait au • 
Tasse que si dans cette heureuse circonstance il 



324 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

retournait à Ferrare , il obtiendrait du prince, non 
seulement ses livres et «es manuscrits^ mais des 
faveurs qui le remettraient en état d*exister hono^ 
rablement dans sa cour* On ne peut se figurer 
quelle fut la joie qu^il ressentit à cette nouyellet 
ni son impatience de se rendre aux fêtes qui al- 
laient s Wvrir. Le marquis d*Este eut beau vou- 
loir le détourner de ce voyage « lui oonseiller d*at« 
tendre au moins jusqu'au printemps , époque où 
il comptait aller lui-même à Ferrare, et où il lui 
proposait de Ty conduire; tous les amis que le 
Tasse avait à Turin joignirent en vain à ces con- 
seils et à ces propositions leui^ prières: il fallut 
absolument le laisser partir. Jamais rien ne res« 
sembla mieux à un coup de la fatalité. 

Il arrive à Ferrare (i) » la veille même du jour 
où Ton attendait la nouvelle épouse. Tout le monde 
est occupé de cette réception^ aucun n*a le temps 
de l'annoncer au duc, aucun ne veutTinlroduire 
chez les deux princesses. Des ministres du duc t 
et des gentilshommes de Ferrare, do^ il s'atten- 
dait à être bien reçu , le traitent sans politesse et 
même sans humanité. On juge de quel œil il dut 
voir les fêles du lendemain , et celles qui , pendant 
plusieurs jours de suite, mirent toute la cour eu 
joie et en rumeur, n'ayant point d^appartement 
ûxe^ cherchant dans ce vaste palais un lieu où il 
■ " ■ . Il II , ■ I ■■* 

(i)^i février 1579. 



D'ITALIE, PART. II, CHAP. XIV. 225 

put au moins goûter quelque repos , et ne le trou- 
vant pas , ne pouvant se faire écouter , ni presque 
reconnaître de personne. Après les fêles, celle 
cruelle position ne changeait point; exclus de la 
présence du duc et des princesses, abandonné d« 
ses amis f raillé par des ennemis puissants, tourné 
en dérision par les domestiques, il perdit enfin 
patience, sortit des bornes de celte modération 
qui lui était naturelle, lâcha le frein à sa colère, et 
se répandit publiquement en injures contreje duc 
Alphonse, contre la maison d'£ste, contre toute 
la cour, maudissant les années perdues dans ce 
service,etrétrâctant tous les élogesqu^il avait faits 
d'eux dans ses vers. Le duc inslruit de cet empor- 
tement, au lieude reconnaître qu'il y avait donné 
sujet , au lieu de conserver quelques égards pour 
un homme si supérieur et si malheureux , ou au 
moins quelque respect pour soi-même et quelque 
générosité, donna ordre que le Tasse fût conduit 
à rhôpital S''. Anne, qui était une maison de 
fous, qu'il y fût mis sous bonne garde, et sur- 
veillé comme un frénétique et un furieux (i). 

Ce nouveau coup de foudre plongea le Tasse 
dans la consternation et dans une sorte d'étour- 
dissemcnt et de stupeur. II resta ainsi pendant 
plusieurs jours. Les maux du corps se joignirent 
à ceux del'ame; et quand la fièvre, causée par 

(i) AÏars iS^Q. 

V. i5 



226 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

I^agitation extrême de la bile et des humeurs, 
fut calmée , il n'en ressentit que plus douloureu* 
sèment le malheur et la honte de sa position. Une 
sorte d^avilissement qu^il n'avait jamais éprouvé 
s^empara de lui. La saleté de sa barbe , de ses che- 
veux , de ses habits , du réduit où il étah détenu , 
la solitude pour laquelle il avait toujours eu de 
Taversion, et qui lui devint alors insupportable, 
les mauvais traitements que lui prodiguaient les 
subalternes , avec une dureté dont leur chef 
même donnait Texemple, le jetèrent dansuil état 
effrayant et attendrissant à la fois. 

Le prieur de cet hôpital était alors Agostino 
Mosùi, que nous avons vu rendre des devoirs 
pieux à la mémoire de TArioste, dont il avait été 
le disciple^ et lui ériger un Ton»beau (i). Aimant 
la poésie et les lettres, élevé à une telle école, on 
croirait qu'il eût dû traiter avec toutes sortes 
d'égards et même de faveur un si grand poêle 
tombé dans une si hori'ible disgrâce, il n'y eut au 
contraire aucun mauvais procédé , aucune dureté 
persécutrice, aucune de ces rigueurs de j rison , 
quV)n ne connaît bien que quand on les a soi- 
même éprouvées, qu'il ne se plût à lui faire souf- 
frir. Avouerai-je la cause que je soupçonne d'une 
conduite qu'il ].araît impossible d'explifjuer ? 
Agostino MosÙ2Xn\d\l la poésie, mais il aimait 

(i) Voyez ci-dessus, t. IV , p. 5U5 cl 3<»(), 



^m 



D4TALIE, t>ART. II, cniP. XIV. 227 

surtout passionnément TA rioste^ il lui avait en 
quelque sorte voué un culte et dressé un autel* 
Peut-être kaïssait-il et persécuta-t il^ dans le Tasse^ 
le seul rival que put craindre celui dont il s^était 
fait un Dieu. J*ai vu des effets si hideux de Tes- 
prit de parti, même dans les leUres, que je ne 
crains pas de le calomnier en lui attribuant cette 
mauvaise action de plus» 

Heureusement ce rude prieur avait un neveu 
bon et sensible (i) , qui sembla se faire un devoir 
de dédommager le Tasse de cette odieuse sévé'- 
ri(é. Il avait fait de bonnes études , et était en état 
de goûter la conversation, toujours philosophique 
ou littéraire, de l'auteur de la Jérusalem, Il pas- 
sait avec lui des heures entières, Tentendait avec 
un plaisir infini réciter ses vers, en écrivait quel- 
quefois sous sa dictée, se chargeait de faire passer 
ses lettres et de lui en remettre les réponses, enfin 
lui rendait tous les bons offices et tous les soins 
qui dépendaient de lui. 

Dans ce temps où Ton renfermait le Tasse 
comme un fou dangereux, où on voulait le con- 
traindre à subir des traitements plus propres à 
augmenter son mal qu'à le guérir, sa plâs grande 
folie était de croire qu'il pût enfin obtenir du duc 
de Ferrare quelque justice ou quelque pitié. Il lui 
adressait des pièces de vers » il en adressait aux 



(1) Giulio Mosth 



^28 HISTpiRE LITTÉRAIRE 

deux princesses , où son infortune et ses souf- 
frances étaient peintes des couleurs les plus tou- 
thanteset les plus vives. Quelquefois il avait Tes- 
prit assez libre pour plaisanter sur des privations 
qu'on affectait de lui faire souffrir. Un soir qu'on 
le laissait manquer de lumière» une chale de 
rhospice vient fixer sur lui ses yeux» qui brillent 
au milieu de la nuit. Cette vue lui inspire un son- 
net poétique (i); c'est une constellation qui se 
lève pour le guider dans la tempête. Le hasard 
amène une seconde chate auprès de la première ; 
c'est la grande ourse auprès de la petite. Il les 
appelle toutes deux ses flambeaux. « Que Dieu les 
gaixle des coups de bâton , que le ciel les nour« 
risse de chair délicate et de lait , mais qu'elles 
lui servent donc de lumière pour écrire ses 
vers (2) ! » Il composait , dans ce même temps » 
de grands dialogues philosophiques à la ma- 
nière de Platon, et il y traitait des questions de 
haute morale , avec autant de justesse que 
d'éloquence. 

Quelle était donc réellement sa maladie; de 
quel désordre d'esprit était-il véritablement af- 



( I ) Corne ne Voce an , s'oscura e infesta 

Procella il mnde lorhido e sonante , etc. 

(2) Se Dio vi guardi da le bastonalCy 

Se'l ciel voi pasca e di carne e di latte, 
Fale mi lace a seriner quesii carmi. 



D'ITALIE, PART. II, CHAP. XIV. 229 

feclé? Une passion d'amour en était- elle cause 9^ 
comme Font voulu quelques historiens de sa vie? , 
cette passion y était-elle aussi étrangère que d'au- 
tres Tout soutenu ? Sa réclusion fut-elle en effet 
amenée comme nous venons de le voir, ou faut-il' 
Tattribuer, comme on Ta dit, à des indiscrétions- 
et à des transports, que l'orgueil du duc de Fer-^ 
rare et Thonneur même de sa> famille lui ordon-^ 
naient de réprimer? C'est ici le lieu de répondre 
à ces questions qui se présentent d'elles-mêmes ; 
mais je ne puis traiter que sommairement ce qui 
pourrait être l'objet d'une discussion étendue,, 
après l'avoir été d'un long examen. 

LteAIanso^ qui fut Tun des meilleurs et des 
plus généreux amis du Tasse, mais qui ne le con- 
nut que dans ses dernières années, a le premier 
accrédité l'opinion que Léonore d'Esté, la plus 
jeune sœur du duc Alphonse., avait inspiré à ce 
poète une forte passion, qu'elle avait sans doute 
partagée, puisque c'était d'après ses invitations réî* 
térées et presque ses ordres , qu'il était retourné la 
première fois de Sorrento à Ferrare (i). 11 a fait, 
au sujet de cette passion, ce qu'on peut appeler 
une enquête parmi les poésies du Tasse (2), et y 
a trouvé , 1°. que la personne aimée de notre poète 
s*appclaît Léonore ; 2\ qu'il y eut dans celte cour 

' ■■ ' ■ ' 

(i) Voyez ci-dessus , p. i\^. 

00 Fila dcl Tasso,^^\ 54 à 41. 



2do HISTOIRE LITTÉRAIRE 

deux Léonores, aimées et cbantéespar lui; qu'il 
y en eut métne trois; mais il paraît s^étre eutiè* 
rement trompé sur la troisième (i). 

Que l'objet des amours du Tasse portât le nom 
de Léonore, c'est ce que prouve ce nom» tantôt 
déguisé à Ja manière de Pétrarque, et tantôt écrit 
tout entier dans plusieurs sonnets et plusieurs 
madrigaux imprimés dans ses Œuvres (2). Mais 
cette Léonore , ou Tune de ces Léonores , fut-elle 
une des deux soeurs du duc? Outre plusieurs rai- 
sons qui portent le Manso à le croire, il en voit 
encore les preuves dans des poésies faites évidem- 
ment pour elle, et dont les expressions sont celles 
d'une passion pure , mais vive , et d'un amour aussi 
ardent que respectueux et discret. 11 les trouve 
entre autres dans un sonnet adressé à Léonore , 
lorsque les médecins lui eurent défendu de chan^ 



( ï ) Voyez ci-dessus , p. 1 99 , note f\ . 

(2) Le Dom de Lëonore est déguise , par exemple , dans ce sou» 
net sur une belle bouche : 

Rose , che Varie invidiosa ammira , 

que le poète Huit en disant à TAmour : 

Seferir hrami , scendi al petto , scendi 
E di si degno cor tuo stra le okora; 

et dans ces deux madrigaux places de suite ; ou le poète joue sur 
les mots or a et aura , 

Ore,fermate il volo , etc, 
Ecco mormorar l'onde , etc. 



D'ITALIE, PART. Il, CHAP. XIV. 23i 

tçr (i ) ; et plus clairement encore dans une carir' 
^one{2)^ dont. une strophe tout entière est con- 
sacrée k peindre quel fut sur lui ^ dès le premier 
instant, Teffet des charmes de la princesse (3) , 
effet qui fut balancé par le respect, mais non pas 
assez pour qu^une partie des traits qui lui étaient 
lancés ne pénétrât point jUsqu^à son cœur (4). 

et eoiin daus le sonnet : 

Quando Valba si leva e si rimira y 

où l'auteur dit lui-même en l'expliquant ( esposizioni d'alcune sue 
rime ) , que ce vers : E Vaurora mia cerco , joue sur le nom de 
sa dame, etc. Ce nom est quelquefois à découyert, comme dans le 
madrigal , 

Cantava in riva aljiume 

Tirsi di Leonora ; 

E rispondean le sehe e Vonde : honora y 

qui finit si clairement par ce vers: 

Or chijia che Vhonori e che non Vami ? 

( I ) Ahi hen è rio destin cK inçidia e ioglie 

Al mondo il suon de* vostri chiari accenti. 

Les deux derniers vers surtout sont de la plus grande clarté : 

E basta hen che i sereni occhi e'I riso 
M' infiammin d un placer céleste e santo, 

(1) Menlre cK a venerar muovon le genti , etc. 

(5) E certo il primo d^ che'l bel sereno , etc. 

(4) Ma parte degïi strali e de Vardore 

Senti] pur anco entro il gelato marmo. 

Le nom de Lconore ^ dëgubë , mais reconnaissabic dans IVquivoque 



232 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

Ces preuves sont peut-être plus que partout 
ailleurs dans une autre canzone (i), qui lui fut 
dictée par la jalousie, quand la main de Lé^nore 
fut demandée par un prince au duc son frère. 
Cette crainte jalouse lui inspira encore un son- 
net (2), dont le dernier vers exprime l'envie qu'il 
porte à l'heureux époux (3) ; mais Léonore fut 
constante dans sa résolution de garder le célibat; 
le Tasse continua de se livrer au sentimetit qui' 
faisait l'honneur et quelquefois aussi le tourment 
de sa vie, et c'était après quinze ans de constance 
qu'il adressait à Léonoie un sonnet où il l'assure 
que, ni le cours, ni les (races du temps ne dimi- 
nuent rien de son amour (4). 

Ce fut alors aussi sans doute qu'il fit pour elle 
ce beau sonnet , où il lui parle si poéti(juement de 
son âge. Serassi vt ut qu'il soit adiessé à la du-, 
chesse d'Lrbin , mais il porte intlubilablement 
l'empreinte el le cachet de Léonore. « Dans tes 

» 
(iu dernier vers de celle canzone , ne laisse aucun duulc sur l'objet 
des sentiment:» qui y sont exprimes : 

E le mie rime..,^ 
Che son vlli e negh'.lte, se iton quanta 
Costei Le onora co'l bel ujine sanlo. 

(i) Âmorj iu vedij e non nhai duolo o sdL^^ïto^ etc. 

(a) Vergine illustre ; la hellh cli accende, etc. 

(5) Ofelice lo sposo a cul f adonii ! 

(4) Perché in gioi^cnil volto amer mi mostri , etc. 



D*ITALIE, PART, II.CHÀP. XIV. 233 

plus tendres années, ta ressemblais à la rose ver- 
meîUe qui n'ose ouvrir son sein aux tièdes rayons 
du jour et se cache encore 9 vierge et pudique , 
dans la verte enveloppe qui la couvre ; ou plutôt 
( car rien de mortel ne peut se comparer à toi , ) 
tu ressemblais à la céleste Aurore qui , brillant 
dans un ciel serein et touteffraiche de rosée, dore 
les monts et couvre de perles les campagnes. Main- 
tenant Tâge plus mùr ne t'enlève rien , et quoique 
négligemment vêtue , la jeune beauté , dans sa 
plus riche parure, ne peut ni te vaincre, ni t'éga- 
Icr. Ainsi la fleur est plus belle quand elle étale 
ses feuilles odorantes, et le soleil à son midi brille 
plus qu'au matin et lance bien plus de flam« 
mes (!)•>> Pïous avons vu que souvent les noms 



(i) Les poésies lyriques du Tasse n'e'tant pas entre les mains 
de tout le monde , je mettrai ici le texte de ce beau sonnet , dont 
une faible traduction en prose donne une idée trop imparfaite : 

NegU anrii acerhi tuoi purpurea rosa 
Sembravi tu , ch' a i rai iepidi allora 
Non apre'l sen, ma nel suo verde ancora 
Verf^ineïla s'asconde e vergognosa, 

O piuttosto parei ( che mortal cosa 
Non s'assomigUa a te) céleste Aurora^ 
Che le campagne imperla e i monti indora ^ 
Lucida in ciel sereno e rugi ados a. 

Or la men verde età nulla a te toglie 
Ne te y benchè neglelta, in manto adorno, 
Giovinettu belta vince o pareg^ia» 



234 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

Ora^ Aura ^ Aurora^ lui servaient à voiler le 
nom de Léonore ; la parure négligée la désigne 
aussi , et convenait à sa santé faible et à son goût 
pour la retraite. Sa sœur Lucrèce se portait fort 
bien et n^avait*point de ces négligences-là. 

La seconde Léonore était cette belle Sanvitali^ 
comtesse de ScandiarK^y dont il s'était déclaré pu- 
bliquement Tadoraleur et pour laquelle furent 
évidemment faites plusieurs pièces de vers con* 
servées parmi les siennes ^ mais cette passion fut 
toute poétique y elle naquit lorsque le Tasse était 
depuis dix ans à la cour de Ferrare, et put s'allier 
avec un sentiment plus vrai, plus profond, plus 
constant, qu'elle servait même à couvrir. C'est à 
quoi put servir aussi l'amour poétique et déclaré 
dont Lucrèce Bendidio fut l'objet dès les pre- 
miers temps du séjour du Tasse dans cette cour. 
11 n'avait alors que 21 ans; Léonore d'Esté en 
avait 3o; mais elle était belle, spirituelle, amie 
des arts et des vers, ennemie de l'éclat du monde, 
faible de santé, habituellement retirée, et même, 
dit-on, dévote (i). L'effet de toutes ces qualités 

Cosi è pià vago iljîor , poichè le focjie 
Spiega odorate : é*l sol nel mezzo giorno 
Vie pià che nel mattin luce ejiammeggia. 

(i) Les bons habitants de Ferrare avaient une si hante opinion 
de sa pieté, qu'ils attribuèrent eu 1570 à ses prières le sahit de 
leur ville, menacée d*ctrc submergée par le Pô dans un tremblé- 



^IP 



D'IXALIE, PART. 11, CHAP. XrV. 235 

réunies sur un jeune poète très sensible put aisé* 
ment effacer celui de Tinégalité (i*âge; et Taccès 
facile qu^il obtint, Tinlérét vif qu'il inspira. Tin- 
limité de ses lectures, les témoignagnes d'une ad- 
miration pour ses vers qui ne pouvait s'exprimer 
qu'avec beaucoup de charme, purent faire dispa^ 
i^itre aussi l'effet de l'inégalité du rang. Il ne 
put se dissimuler son audace ; mais à son âge, pé- 
nétré , comme tout porte à le croire , d'un senti- 
ment aussi pur que son objet, et se confiant dans 
cette pureté même pour en espérer le succès , 
s'il craignit le sort d'Icare et de Phaëton, il se 
rassura par d'autres exemples que la fable offrait' 
à son imagination et qui faisaient illusion à son 
cœur. « Eh ! qui peut effrayer dans une haute en- 
treprise, celui qui met sa confiancedansl'Amour? 
Que ne peut l'Amour, lui qui enchaîne le ciel 
même? 11 attire du haut des célestes sphères Diane 
éprise de la beauté d'un mortel ; il enlève dans les 
cieux le bel enfant du mont Ida. » C'est la tra- 
duction littérale d'un sonnet (i) qui ne peut avoir 
eu ni un autre sujet, ni un autre sens. 



ment de terre qui se fît sentir à plusieurs reprises pendant les 
deux derniers mois de cette année-là , et pendant une partie de 
Tannée suivante. 

(i ) Se d'Icaro leggcsti e di , Félonie^ etc. 
L'auteur d'une élégante Vie du Tasse déjà citée plusieurs fois , a 



v^ fW 



236 HISTOIRE LITTÉRAIRJE 

Jusqu^à quel point sa témérité fut- elle fieu* 
reuse? 11 est impossible de le savoir; il Test pres- 
que autant de croire qu^il ait i^ien obtenu, nî 
même eu jamais la moindre espérance de rien 
obtenir qui fût contraire à Topinion que l'on a de 
Léonore ; supposer autre chose , serait mécon- 
naître ou Texistence ou l'empire du bel ensemble 
de qualités et de vertus qui l'avait touché. Mais 
que Léonore ait été flattée des hommages d'un si 
grand génie, des sentiments d'un si noble cœur, 
qu'elle ait pris à lui un intérêt affecteux , qui 
dans une ame tendre et mélancolique, dans la re- 
traite d'une vie souvent languissante , ressemble 
beaucoup à l'amour, il ne parait ni possible, ni 
nécessaire d'en douter. Le voile du plus profond 
mystère dut couvrir cette innocente intelligence, 
et il est plus aisé de concevoir que les conseils 
donnés au Tasse par Léonore, au sujet de Lu- 
crèce iîe?^rf/V//o et àïxPigna (i) eussent pour but 

traduit ainsi la fin de ce sonnet : 

E§^li giù trahe da le celesti rote 
Di terrena beltà Diana accesa , 
E d*Ida il bel fane iullo al ciel r apis ce : 

« Diane brîîlant pour une beauté' humaine, nVnIeva-l-el!e pas dans 
le ciel le jeune pasteur du mont Ida ?» Il est surprenant qu'un 
homme qui connaît aussi binn la iMe et qui sait aussi bien l'italien, 
ait confondu les deux fables d'Enuyinion et de Ganvincdo, Icîs 
distim tes dans ce tercet. 

(i) Voyez ci-dessus, p. 174 et 17J. 



D'ITALIE,PÀRT. II, CHÀP. XIV. 287 
ce Toile mystérieux dont il leur importait de se 
couvrir , qu'il ne Test de se figurer une sage et 
modeste princesse s'occupant à ce point d*un in- 
térêt d'amour , qui lui était étranger. 

Rappelons-nous les dernières volontés que le 
Tasse déposa, en partant pour la France, entre 
les mains d'un ami, et ce sonnet qu'il voulait sau- 
ver seul de l'oubli et qui offre un de ces déguise- 
ments«du nom de Léonore (i) dont nous avons 
vu d'autres exemples, et surtout cet appel fait à 
la protection de la princesse, qui l'accordera, 
disait-il , pour F amour de lui. N'y voyons-nous 
pas le vœu d'un jeune homme passionnée pour 
que si le sort dispose de lui dans une contrée loin- 
taine, ses intérêts et sa mémoire puissent occuper 
après lui celle dont il emporte l'image? Mais le 
Tasse, amoureux comme un poète, était discret 
comme un chevalier. L'ami , dépositaire de ce tes- 
tament, ignora sans doute lui-même la nature du 
sentiment qui l'avait dicté; nul autre ne fut admis 
dans ce secret, et je crois toujours fermement que 
l'indiscrétion de cet autre ami qui occasionna 

( 1 ) Voyez ci-dessus , p. 1 78 ; et notez que ce sonnet , sans doute 
fait à l'occasion d'un départ de Leonorc pour la campagne , ou d'un 
trop long séjour qu'elle y fit , est ne'cessairement anlcVieur de plu- 
sieurs années à l'arrivée de Léonore Sanyitali , comtesse de Scan- 
diano à la cour de Ferrare , puisqu'elle n'y parut qu'en i^^G , et 
que le voyage du Tasse en France date de 1 fily r . 



z3Q HISTOIRE LITTÉRAIRE 

dans le palais du duc une affaire d*éclat (t) n^a^ 
Tait aucun rapport à Léonore. 

Ce n'étaient pas des indiscrétions que des pièces 
de vers dont la plupart ne courait point dans le 
public, ou qui, lors même qu'elles portaient un 
nom sacré 9 pouvaient, par un hasard heureux qui 
rassemblait dans la même cour plusieurs belles 
personnes de ce nom, laisser lés esprits incertains , 
comme ils le furent en effet de l'aveu du Mansa 
lui-même (2), sur celle qui en était l'objet. La 
galanterie des mœurs de ce temps faisait d'ailleurs 
regarder comme sans conséquence pour les fem- 
mes du plus haut rang ces hommages poétiques, 
qui ne les engageant à rien , les flattaient sans lei 
compromettre. 

De tous les vers qui furent inspirés au Tasse 
par la princesse Léonore,ce qui dut peut-être 
la flatter le plus, ce fut ce beau portrait qu'il 
fit d'elle sous le nom de Sophronle dans le second 
chant de ^^ Jérusalem. Tout le monde la recon- 
naît dans celte Vierge d'un âge mûr, pleine 
de hautes et royales pensées ( 3 ) , dont la 
beauté n'a de prix à ses propres yeux qu'en ce 

(i) Ci-dessus, p. 204. 

(2) Viia del Tasso^ No\ 55 et 4i. 

(3) Vermine erafra lor di già matura 

Ferginità ^ d*alti pensierl e re^i , clr. [ C. II , si. i.\.) 



D'ITALIE, PART. II, CHAP. XIV. 239 

qu'elle ajoute du lustre à sa vertu ; dont le mérite 
le plus grand est de cacher tout son mérite dans 
la retraite, et de fuir , seule et négligée, les louan- 
ges et les regards. On croit voir s'avancer Léonore 
elle-même, en voyant marcher Sophronie les yeux 
baissés, couverte d'un voile , dans une attitude 
modeste et fière, vêtue d'un air qui fait douter si 
elle est parée ou négligée , si c'est le hasard ou 
l'art qui a orné son visage; on ne voit qu'elle enfin 
que le Tasse ait pu vouloir peindre par ce der- 
nier trait : « Sa négligence est un artifice de la 
nature, de l'amour, du ciel qui l'aime (i).» Mais 
on n'a pas fait assez d'attention à Olinde , à ce 
jeune amant aussi modeste qu'elle est belle, 
"^^i désire beaucoup , espère peu et ne demande 
^). Qui peut douter que le Tasse, dans les 
' transports de celte noble passion , n'ait 
eprésenter lui-même ; que plus d'une 
: fût fait une idée céleste du bonheur 
rvec une femme adorée et de s'im- 
11e i qu'il n'ait saisi avidement cette 
[ue d'exprimer des vœux, qui peut- 
[uaient d'autres qu'il n'aurait osé 
3me? «O mort complètement heu- 

itura y d'amor , de^ cieli amici 
egUgenze sue sono arlificj. ( St. 1 8. ) 
('-?.) Ei y cht modesto è si com* es s a è bella , 

Brama assaij poco spera, e mdla chiede, (St. 16.) 



240 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

reuse, ditOlinde, oh! que mes souffrances serooi 
douces et fortunées si, mon sein joint à ton sein, 
ma bouche collée à la tienne, j^obtieosd'y exhaler 
mon ame^ si, venant à défaillir en même temps, 
tu rends en moi tes derniers soupirs (i) ! » Cet 
épisode est un défaut dans son poëme : tous les 
amis qu'il consulta le sentirent, tous insistèrent 
pour qu'il le retranchât; il le sentit comme eux, 
il Tavoua même, et refusa toujours de consentir à 
ce sacrifice; Tinlérét de la perfection de son. ou- 
vrage se tut devant un intérêt plus cher. 

Quelque dégagé des sens que cet attachement 
pût être , dès qu'il était passionné , il fut sujet à 
des inégalités, à des orages. On a vu le Tasse livré 
pendant plusieurs mois, à la campagne, avec la 
duchesse d'Urbin, à des distractions agréables (2) 
qui supposent entre Léonore et lui quelque re- 
froidissement. Une lettre qu'il lui écrivit alors 
appuie celte supposition ; je ne crois même pas 
me trompei^en y voyant les suites d'un mouve- 
ment jaloux. « 11 n'avait point écrit à la princesse 
depuis plusieurs mois (3) , pluùôù par défaut de 
sujet que de volonté ; il lui envoie un sonnet qu'il 
a fait depuis peu, croyant se rappeler qu'il lui a 
promis de lui envoyer tout ce qu'il ferait de nou- 

(OSt. 55. 

('2^ Ci-dessus, p. I go. 

(3) Serassi^ Fita dH TassOy p. 180.^ 



D'ITALIE, PART. II, CHÀP. XIV. 24Ï 

teau. Ce sonnet ne ressemblera point aux beauca 
sonnets qu^il s'imagine quelle est maintenant 
dans r habitude d' entendre '^îl est slxxs^i dépourvu 
d'art et de pensées quil Vest lui-même de bon* 
heur. Dans l'état ait il est^ il ne 'pourrait venir 
de lui rien autre chose. ( Nous avons cependant 
vu qu'il n'était point alors aussi à plaindre. ) Il 
lui envoie pourtant ces vers; et bons ou mauvais » 
il croit qu ils feront F effet quil désire. Mais afin 
qu'elle n'aille pas croire que parce qu il est ac- 
tuellement si vide de pensées, // ait pu donner 
place dans son cœur à quelque amour ^ il faut 
qu'elle sache qu'il n'a fait ce sonnet pour rien 
qui lui soit personnel , mais à la prière d'un 
pauvre amant y qui brouillé quelque temps avec 
sa dame y et n'en pouvant plus ^ est forcé de s^ 
rendre et de demander grâce (i). » Dans le son- 
net , le poète s'adresse au Courroux , champion 
audacieux, mais faible guerrier, qui ne peut le 
défendre contre les armes de l'amour , et qui est 
déjà presque vaincu., . . « Téméraire! demande 
plutôt la paix. Je crie merci -, je tends une main 
languissante; je ploie le genou; je présente à nu 
ma poitrine. Si TAmour veut combattre encore, 
que la Pitié s'arme pour moi; qu'elle m'obtienne 
■ I ■ I — — i— — ^»i I Il—M—— 

(i) /Z quale essendo stato un pezzo in collera con la sua 
donna , ora non potendo pià , bisogna the si renda e che di" 
mandi mercè» [ th. supr, ) 

V, 16 



1 



242 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

ou la victoire, ou au moins la mort; mais si 
Elle ( I ) laisse lomber uue seule larme , ma morl se- 
ra uue victoire, et mon saog versé uu triomphe.» 
Cette lettre et ce sonnet contiennent, à mon 
sens, une révélation importante. «Sera^j^* qui lésa 
publiés le premier (2), a fort bien entendu que 
ces beaux sonnets que Léonore devait être en ce 
moment dans Thabitude d^entendre, étaient ceux 
du Pigna et du Guarini , tous deux admis con- 
curremment à lire à cette princesse leurs compo- 
sitions poétiques (3). Mais voici ce qu'il est aisé 
d'y voir de plus. Le Guarini j alors attaché à cette 
cour et qui se piqua toujours de rivalité avec le 
Tasse, était , sans nul doute , celui dont les assi- 
duités et peut-être les vers lui avaient donné de 
Tombrage; il avait voulu l'écarter ; ayant trouve 
de la résistance, il s'était piqué; il était parti dans 
ces dispositions pour Urbin,et de-là pour Castel- 
Durante avec Lucrèce. La vie très douce qu'il y 
menait l'avait étourdi quelque temps. Il avait 
passé plusieurs mois sans écrire même à Léonore ; 
mais la colère qu'il avait trop écoutée s'était af- 
faiblie; l'amour avait repris son empiie; il brû- 
lait de revenir, et il se faisait précéder par un son- 
net , qui a de l'intérêt si les choses sont ainsi, et 

( I ) Colei, celle qu'il ne nomme pas, 

{1) Loc, cit, 

(5) Ibidem y p. 182. • 



D'ITALIE, PART. Il, CHAP, XIV. 243 

qui n'en aurait aucun si elles étaient autrement* 
Il composait sûrement alors de plus beaux vers et 
plus dignes d'être envoyés à une princesse qui les 
aimait; et cette fable ^un pauvre atrumt wxnpkéL 
il prétend servir d'interprète » est la même dont il 
avait déjà voilé son secret lorsqu'il partit pour la 
France. En un mot, je regarde comme l'une des 
preuves les plus claires de la passion du Tasse pour 
Léonore ce que le bon Serassi^ qui n'en savait 
pas davantage, a donné pour un témoignage, qui 
doit lever tous les doutes , de son indifférence 
pour elle et de sa froideur. 

Cette passion qui était dans l'imagination , au- 
tant que dans le cœur , dut recevoir , à une époque 
malbeureuse pour le Tasse > les mêmes degrés 
d'exaltation et de trouble que toutes ses affec- 
tions. Nous avons cependant vu que sa piété , ou 
du moins le sentiment de crainte qui l'accompa- 
gne trop souvent , s'exalta beaucoup plus encpre 
que son amour. Depuis la fièvre qu'il eut, à la 
suite des fêtes données au roi de France à Fer- 
rare (r), et l'accès passager, mais violent de l'an- 
née suivante, depuis l'agitation fébrile où il fut 
jeté par les^premières corrections de son poëme» 
et depuis que le fantôme de l'Inquisition l'eut ob- 
sédé de ses terreurs, il n'y eut plus que rarement 
du calme dans son ame. On le voit aller, venir ^ 

fi) En 1574. 

i6.. 



244 HISTOIRE LITTÉRAIRE 
errer d'an bout de l'Ilalie à Tautre, des rivages de 
Waples et de Sorrento au pied des Alpes. Quoi- 
que d'autres intérêts le rappelassent toujours à 
Ferrare, croit-ouque cet amour, ne fût-il devenu 
après tant d'aunëes qu'une simple habitude du 
cœur, u'était pas un des plus puissants? Tii dans 
ses Tcrs, ni-dans ses lettres on ne troiivc plus rien 
qui le prouve ; maïs qu'est-il besoin de ces preuvts? 
Le propre d'une passion de celte nature est-il de 
s'affaiblir par la fermentation des idées; et dans 
un temps où toutes ses autres affections portaient 
à son cerveau des impressions si vives et si brû- 
lautes, celle-là seule restait-elle éteinte ou re- 
froidie? 

Cependant une raison toute natui-elle devait en 
avoir temjiéré l'effervescence. Le temps qui exerce 
ses ravages sur la sauté la plus Uorissante,en avait 
dû faire de plus sensibles sur une complexioa 
aussi faible que celle de Léonore. Elle avait plus 
de quarante-quatre ans lors de l'arrestation da 
Tasse; il en avait alors trente-cinq. Dans les plus 
forts accès de sou mal,sa raison fut égarée, jamais 
enlièremeut perdue; ses sentiments s'exaltèrent» 
mais ne se dénaturèrent point ; habituellemenC 
discret, quoique frappé depuis long-temps de ver- 
tiges, il n'y a uulle apparence qu'il se fût oublié 
tout à coup à une telle époque, au point de for- 
cer le duc son bienfaiteur à sévir durement contre 
lui ; il n'y eu a donc aucuiie à l'uu des motifs 



D*ITALIE, PART. IT9CHÀP. XIV. 245 

qa^oQ a donnés de sa réclusion dans l^hôpilal 
S^^.-Anne et de sa longue détention. Muratori l*a 
voulu mettre en crédit et n'y a pu réussir. Il ra - 
conte (1) qu'il avait connu, dans sa première jeu- 
nesse, un vieil abbé CarreUa qui avai télé, dans là 
sienne, secrétaire du célèbre Tassoni, auteur de 
la Secchia rapita. Parlant un jour des malheurs 
du Tasse , ce CarreUa lui avait dit en avoir appris 
la cause 9 soit du Tassoni même, contemporain 
du Tasse , soit de quelques autres vieillards ; et 
cette cause la voici: 

iiTorquato se trouvant à la cour, où était le 
duc Alphonse avec les princesses ses soeurs, s'ap- 
procha de Léonore pour répondre à une quesliou 
c]u'clle lui avait adressée, et saisi d'un transport 
plus que poétique, lui donna un baiser. Le duc 
témoin de cet acte irrégulier, se tourna tranquil-* 
lenient vers les chevaliers qui étaient présents, et 
leur dit: Voyez quel malheur est arrivé à un si 
grand homme ! il est tout d^un coup devenu fou. 
Mais si la prudence du prince épargna au Tasse 
des punitions plus graves , elle exigea ensuite que, 
suivant cette idée qu'il avait eue de le traiter de 
fou , il le fit conduire à l'hôpital où les véritables 
fous étaient traités à Ferrare (2). » 

(1) Lettre à Apostolo Zeno^ 28 mars i ^35, en lui envoyant 
dos lettres inédites du Tasse, pour l'édition de Venise en douze 
volumes in-4". , t. X de cette édition. 

(•>) Loc, cit,, p. 2/1 o» 



^ ■ I mmmimmmmÊm^^mtm^m^w^r^mKa^''V^^mr^r^ ■ i. uw. m J?^^^MWipip| 



246 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

Serassif avec raison cette fois » rejette ce récit 
comme une fable. A tous les motifs que nous 
ayons déjà de n^y pas croire, a joutons' que le 
fait ainsi raconté suppose un tranquille état de 
choses, un cercle ordinaire à la cour, où le Tasse 
est présent , et si it son aise qu^il se laisse aller à 
la distraction la plus étrange; tandis qu^au con- 
traire la cour était en fêles, qu'après une absence 
de plusieurs mois, il y revenait sans être altendu ; 
qu'il ne put pendant plusieurs jours s'y faire écou- 
ter de personne, et que l'impatience qu'il en eut 
rallumant dans sa tête et dans son ame un vol- 
can toujours imparfaitement calmé , amena cette 
éruption de reproches, d'imprécations et d'in- 
jures que le duc n'eut pas la générosité de par- 
donner. Le premier pas fait dans cette voie in- 
digne de lui entraîna tous les autres. Il persista 
dans sa dureté et dans son injustice par cela seul 
qu'il avait été dur et injuste. Une fausse honte et 
peut-être aussi une fausse politique s'y mêlèrent. 
Quoi qu'il en soit , il résulte de toute cette discus- 
sion que l'amour du Tasse pour la princesse Léo- 
nore n'entra pour rien dans les motifs de sa dis* 
grâce; que cet amour existait cependant, et qu'il 
dut contribuer avec toutes les autres causes que 
nous .avons observées , et celles que nous observe- 
rons encore, au désordre de la raison du Tasse 
et à cette somme d'infortunes dont il fut accable. 

Ce désordre de son esprit ne fut point uue vé- 



DMTALIE, PART. lï.CHAin XIV. 247 

ritable folie » mais un délire qui avait ses accès et 
ses repos, un effet de plusieurs causes réunies, 
les unes physiques 9 les autres morales. Les causes 
physiques étaient dans une constitution où domi 
naient deux dispositions habituelles et diverses, 
de quelque manière que la physiologie veuille les 
appeler. L^une portait à son cerveau des images 
du plus grand éclat et d\ine vivacité prodigieuse ; 
Tautre les obscurcissait, les attristai t, les teignait 
de mélancolie. Placez une télé ainsi constituée 
dans des circonstances orageuses, allumez-y le 
feu de la poésie, la passion de Tamour; jetez la 
dans les profondeurs de la philosophie platoni- 
cienne ; assiégez-la de superstitions et de terreurs, 
ouvrez enfin devant elle les portes horribles d'une 
prison, et courbez-la sous le joug d'une longue et 
dure captivité, comment voulez- vous qu'elle ré- 
siste à tant d'assauts et qu'elle garde, dans cette 
tourmente morale, l'équilibre de la raison? Une 
mélancolie presque habituelle, une exaltation su* 
bile à la présence de tout objet capable de l'exci- 
ter, des vertîgts, des accès de délire , et dans cet 
état, des illusions semblables à la folie, des appa- 
ritions, des fantômes s'empareront donc souvent 
d'un esprit d'ailleurs réglé, philosophique, et 
aussi sage qu'élevé. 

Une autre cause ( et pourquoi une vaine déli- 
catesse m'ordonnerait-elle de la taire?) devait 
augmenter encore cette fermentation du cerveau ; 



248 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

c^était la fermentation des sens. Le Tasse était 
tendre et passionné; mais il était pieux et habi- 
tuellement chaste. Le Manso qui le vit pendant 
plusieurs années dans la plus grande intimité » 
compte parmi ses vertus la continence (i). Même 
dans sa première jeunesse^ il n^avait eu aucune 
liaison suspecte, et fut totijours aussi réservé dans 
ses mœurs que dans ses discours. Peul-étre même 
depuis , dans ses plus grands succès auprès des 
femmes^ s'en tint-il le plus souvent avec elles > 
pour peu qu'elles le voulussent bien, à un com- 
merce de sentiment et de galanterie. Ce qu'il y 
a de certain, c'est que le Manso len^ii de sa 
propre bouche que depuis sa réclusion à S^^- 
Anne, c'est-à-dire depuis l'âge de 35 ans, il 
avait été entièrement chaste (2). Il neparait point 
que la nature l'eut constitué pour l'être; la na- 
ture, quoi qu'on fasse, réclame impérieusement 
ses droits, et l'on a vu des hommes jetés, sans au- 
cune autre cause, dans un étal pareil à celui du 
Tasse (3); mais il n'en est peut-être aucun sur 
qui tant d'infortunes se soient réiyiies à la fois. 

(1) Fila del Tassb , N^ 148. 

(2) Loco cil, 

(5) Cette cause ne souffre point ici d'autres explications. On dit 
qu'elle est comptée pour l'une des pins fortes par l'auteur anglais 
de la Vie du Tasse , et qu'en général M. Black s'est appliqué par- 
ticulièrement à traiter cette partie de son sujet. II annonce même, 
dit-on y dans sa Préface le desscia dVulrcr à cet t'gard dans des 



D'ITALIE, PART. II,CHAP. XIV. 249 

Un nouveau malheur , mais qu'il prévoyait et 
redoutait depuis long -temps, viot y ajouter en- 
core. Quatorze chants de sa Jérusalem furent im- 
primes à Venise (i), pleins d'incorrections, de 
lacunes et de fautes grossières, d'après une copie 
très imparfaite que le grand-duc de Toscane avait 
eue eulre les mains. Ce prince l'avait laissée à la 
disposition de Celio Malaspinay l'un de ses gen- 
tilshommes, qui en fit cet indigne usage. Il ne s*ea 
cacha même pas, se nomma effrontément au ti- 
tre du livre, dédia celte édition à un sénateur de 
Venise, et obtint pour la publier le privilège de la 
république. Le Tasse outré , comme on le peut 
croire, et profondément affligé de ce larcin, se 
plaignit au sénat du privilège qu'il avait accordé. 
11 se plaignit aussi à son ami Scipion de Gonzague 
de la facilité qu'avait eue le grand-duc et du tort 
irréparable qui en résultait pour lui. Mais le mal 
était fait, et après celle première explosion, il se 
remit à chercher dans le travail un remède à 
Tennui de sa solitude, et une consolation parmi 
tant de sujets de tristesse. 

11 écrivit alors son beau dialogue du Père de 
famille y àont il tira le sujet de la réception qui lui 

détails qui puissent éclairer les médecins dans le traitement des 
maladies de l'esprit. Peut-clrc est-il mcdocin lui-mcme; sans cela, 
CCS dcLiils pourraient bien être propres à autre chose qu à éclairer 
les gens do Ta il. 

(0 1580. 



25o HISTOIRE LITTÉRAIRE 

avait été faite et de ce qu'il avait vu , dit et en« 
' tendu dans la maison hospitalière de ce bon gen* 
tilhomme» entre Novarre elVerceil (ï); il le dédia 
à son ami Scipion de Gonzague (2). Il rassembla 
ensuite toutes les poésies qu'il avait composées 
depuis deux ans, parmi lesquelles il y en a d'ad* 
mirables , et qui étaient toutes intéressantes par 
la position dans laquelle il les avait faites ; il les 
dédia aux. deux princesses sœurs d'Alphonse (3). 
La duchesse d'Urbiu parut sensible à cet hom< 
mage du Tasse, et ressentit quelque pitié de ses 
malheurs. Léonore était loin de pouvoir lire^ ni 
ces poésies , ni cette dédicace ; elle était déjà de- 
puis long-temps attaquée d'une maladie grave » 
qui était alors à son dernier période , et dont elle 
mourut quelques mois après (4). On a remarqué 
que le Tasse , qui ne laissait passer presque au» 
cuue occasion de cette espèce sans payer un tri- 
but poétique à la mémoire des personnes illustres 
qu'il avait connues, ne fit point de vers sur la mort 
de cette Léonore qu'il parait avoir tant aimée; et 
en effet on ne trouve rien sur ce sujet dans toutes 
sesOEuvres, soit qu'il fût mécontent delà froideur 
qu'elle lui avait témoiguée dans ses infortunes, 
soit qu'il fut en ce moment trop occupé de ses in- 

(1) Voy. ci-dessus p. 221. 
(a) Septembre 1 58o. 

(3) 20 novembre, idem, 

(4) 10 février i58i. 



~i — -<-•■>' 



D'ITALIE, PART. II, CHAP. XIV. a5i 

fortunes znéines pour être aussi affecté de cette 
perte qu'il l'eut été dans un autre temps. 

Cet yingelo Ingegneri , dont l'amitié lui avait 
été si utile à Turin , lui rendit alors un bon et un 
mauvais service. 11 possédait une copie de la Jé-^ 
Tusalem délivrée, qu'il avait faite sur un manus- 
crit corrigé de la main du Tasse. Quand il eut vu 
paraître Tédilion informe et tronquée de Venise , 
il crut devoir venger la gloire de son ami, en fai- 
sant imprimer son poème d'après cette copie au« 
thentique et nécessairement plus régulière. Il eu 
fit faire à la fois deux éditions , Tune à Casalmag" 
giore , l'autre à Parme ( i)» et les dédia toutes deux 
au duc de Savoie , Charles Emanuel , qui en té- 
moigna la plus grande satisfaction à Téditeur. 
Voilà ce que l'on raconte tout naturellement, 
et comme une sorte de service rendu par IngjQ- 
gneri au Tasse. Mais cet infortuné n'existait -il 
donc plus au monde ? Dans cet hôpital où il était 
détenu, non à sa honte, mais à la honte éternelle 
de ceux qui l'y avaient jeté, ne correspondait- il 
pas au -dehors, et ne pouvait-on pas correspon- 
dre avec lui? Comment un ami prétendu osait-il, 
sans le consulter, disposer ainsi de son bien? C'é« 
tait, dit-on, pour venger sa gloire ; mais ne valait-il 
pas mieux lui laisser ce soin à lui-même? et sa 
fortune, sa propriété sacrée n'était-elle donc rien 



(i) La première iu-4\ , la seconde in- 12. 



252 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

. pour Tamitié? Un ami avait- il le droit de disposer 
du fruit de tant de travaux et de tant de veilles , 
de Tunique ressource d'un malheureux , du seul 
moyen qu^il eût d'assurer son indépendance et 
d^échapper à la pauvreté? Il faudrait que les 
grâces et les faveurs du duc de .Savoie se fussent 
dirigées sur Tauteur en même temps que sur Té* 
diteur de la Jérusalem; il faudrait surtout que le 
produit des deux éditions eût été religieusement 
compté au Tasse, pour que cette double puoiica- 
tion ne fut pas un vol manifeste et la violation de 
tous les droits. 

Il n'y a aucune apparence que l'on ait rien fait 
de pareil. On sait seulement que les deux éditions 
furent enlevées en peu de jours (i), tant l'impa- 
tience du public était grande; que Malespina^ 
éditeur de celle de Venise, vaincu par Ingegnerij 
le vainquit à son tour, en en donnant une nou- 
velle, d'après une copie encore plus complète du 
poème entier (2); cette édition s'étant rapidement 
épuisée, il en donna presque aussitôt une plus 
correcte et plus complète encore, (3), sans que 
l'auteur de cet ouvrage qui faisait les délices et 
excitait la curiosité de Tltalie entière, fut même 
consulté sur rien. Enfin un jeune Ferrarais (4) , al- 



•i » 



{i)Serassiy p. 3 00. 

(2) Vonctia , i58r , in-4". 

(3) Ibid. , 1 582 , in-.i^ 

(4) Febo Bonnà» 



D'ITALIE, PART. II, CHAP. XIV. 253 

taché à la cour et intimement lié avec le Tasse » 
entreprit de publier une édition de la Jérusalem^ 
supérieure à toutes celles qui avaient paru. Il eut 
la faculté de consulter Foriginal corrigé par Fau- 
teur ; il put aussi dans quelques doutes consulter^ 
comme il le fit, le Tasse lui-même. Cette éditioa 
parut donc à Ferrare (i) , dédiée au duc Alphonse 
et présentée expressément à ce prince, au nom 
de son malheureux auteur. Mais la précipitation 
qu^on y avait mise y ayant introduit beaucoup de 
fautes, qui ne Tempéchèrent pas d^étre aussi rapi- 
dement débitée que les autres, le même éditeur 
la fit suivre immédiatement d^une nouvelle (2)» 
la première, selon Fontanini (3), que Ton puisse 
regarder comme bonne et correcte. Celle-ci fut 
encore surpassée, trois mois après, par une éditioa 
de Parme (4) , où la Jérusalem délivrée parut 
enfin telle qu^elIe est restée, et qui a servi de rè- 
gle et de modèle à toutes les éditions suivantes (5). 
11 est donc vrai que dans cette seule année » il J 



(i) Juin i58i. 

(2) Juillet i58i. 

(3) AnUnia àifeso, 

(4) Toujours i58i. 

(5) Il y faut ajouter celle de Mantoue en 1 584 9 ^'^îte d'après 
des corrections de Scipion de Gonzague, et qui a quelques avan- 
tages, à certains égards, sur la seconde de Ferrare, tandis qu'à 
certains autres celle-ci l'emportç encore sur l'édition de Mantoue. 



a54 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

en eut sept en Italie, et qu*fl en avait même para 
fiix dans le cours des six premiers mois. 

Au milieu de cette gloire , au bruit de ces élo- 
ges, de ces applaudissements qui retentissaient 
de toutes parts , tandis que les éditeurs et les im- 
primeurs s'enfichissaient du fruit de ses veilles, 
le pauvre Tasse languissait dans une dure capti- 
vité , négligé, méprisé , malade , et privé des choses 
les plus nécessaires aux commodités de la vie. Les 
ministres des volontés du duc ajoutaient sans 
doute à la sévérité de ses ordres, au lieu de les 
adoucir. Le peu quMls lui donnaient, ils sem- 
blaient s'étudier à le donner hors de temps et lors- 
qu'il n'en avait plus , ni besoin , ni désir. Ce qui 
lui était le plus insupportable dans sa prison , c'é- 
tait d'être sans cesse détourné de ses études par 
les cris désordonnés dont l'hôpital retentissait, et 
par des bruits capables, comme il le dit lui- 
même (i), d'ôter le sens et la raison aux hommes 
les plus sages. C'est dans cet état vraiment déplo- 
rable, au milieu de cet entourage qui faisait re- 
jaillir sur lui toutes les apparences de la folie, 
que notre Michel Montaigne le vit en passant à 
Ferrare. Il en fut si frappé que de retour en France 
il consigna dans ses Essais Timpression qu'il en 
avait reçue. On le lui avait sans doute fait voir, 
comme les autres malheureux qui l'étourdissaient 

■ 

( 1 ) Dans une kttre à Mamizio Cataneo, 



D'ITALIE. ï>ART. II, CHAP. XIV. 255 

par leurs cris; on lui avait dit qu^il méconnaissait^ 
et ses ouvrages, et lui-même; et il Tavait cru (i). 
Se figure-t-on quels devaient être Tair et les re^ 
gards d*un homme tel que le Tasse, monlré à 
des étrangers, dans sa loge, comme un insensé?. 
L'infortuné demandait avec inslance qu'on 
adoucit au moins ces rigueurs inutiles, et tâchait 
de se persuader à lui*méme qu'elles étaient igno- 
rées du duc Alphonse. Peut-être les ignorait-il en 
effet. Tant de mal se fait autour des princes et 
çn leur nom, sans qu'ils le sachent ! Mais son in- 
différence, même dans ce cas, serait-elle excu^ 
sable? Et comment pouvait-il supporter l'idée de 
retenir dans les fers celui qui faisait en ce mo- 
ment retentir son nom, et la gloire de sa maison< 
dans l'Italie , dans l'Europe entière ? Ck>mment 
n'avait-il pas couru briser ses chaînes^ en relisant* 
dans l'édition qui lui avait été dédiée , cette in- 
Tocation sublime et touchante : K Toi , magna- 



(i) « JTeas, dit-il , plus de despit encore que de compassion de 
le voir à Ferrare en si piteux estât , survivant À soy-mesyie, mes- 
coignoissant et soy et ses ouvrages , lesquels sans son scea, et toute- 
ftis à sa veae , on a mis en lumière y incorrigez et informes. » 
{Ess. de Moniaigne , 1. II , c. 1 2.) H ^t à remarquer qae Montaigne 
p^ssa en noTembre l58o à Ferrare, en se rendant à Borne, et qu'il 
avait publié cette annëè-U même en France les deux premiers 
1 ivres de ses Essais, Il y fit, depuis , un grand nombre d'additions, 
et entre autres celle-ci, ^ans le chap. 12 du second livre. 



156 HISTOIRE LITTÉRAIRE 
nime Alphonse (i), toi qui me soustrais aut fu- 
reurs de la fortune» et qui guides au port uu 
étranger eirant, agité, presque englouti parmi 
les rocbei's et les Ilots, accueille en souriaut cet 
ouvrage, que je consacre comme un vœu à tes 
autels?» — £t c'était lui* c'était ce dur et in^i- 
tojable Alphonse qui l'avait repoussé dans le 
gouffre, et qui Tv tenait plongé ! 

Il se laissa enlin un peu adoucir, et permit 
qu'au lieu de Tespèce de cachot où le Tasse était 
comme enseveli depuis deux ans , on lui donnât, 
dans le iiiéme hùpita), quelques chambres assez 
grandes pour qu'ilpiit s'y pi-omener,encomposaut 
et en philosophant, comme il le demandait dans 
ses lettres au duc , expression bien remarquable 
de la part d'un homme de gctiie que des bar- 
bares s'obstinaient à traiter comme uu fou. Il dut 
cet adoucissement dans sa position aux sollicita- 
tions de Scipion de Gonzague et du prince de 
Mantoue, neveu de Scipion, qui, étant venus à 
Ferrare, l'avaient visité dans sa prison. Cette vi- 
site et sou heureux résultat ranimèrent les espé- 
rances 'du Tasse , il se llalta même d'êlre libre 
sous peu de jours; m.iis sa palicuce avait encore 
de longues épreuves à subir. Cependant il eut, 
peu de temps après, de nouvelles consolations. 
La duchesse d'Urbin envoya un de ses genlils- 

(i)C.I,st.i4. 



D'ITALIE, PART. lï, CHAP. XIV. 257 

hommes (i) le saluer de sa part, et lui promettre 
qu'il ne tarderait pas à obtenir sa délivrance. La 
belle Marfise d'Esle, cousine du duc Alphonse» 
et princesse de Massa et Carrara , fut tellemenï 
enthousiasmée de la lecture de la Jérusalem , 
qu'elle demanda au duc la permission de faire con- 
duire le Tasse de S'^.-Anne à sa maison de cam- 
pagne (2) , et de l'y garder tout un jour. Plusieurs 
dames, célèbres par leur esprit et par leur beauté, 
se trouvèrent chez la princesse; le Tasse passa 
quelques heures au milieu de cette société char- 
mante, y parut aussi galant , aussi aimable qu'il 
rétait avat^t ses malheurs, et remporta de cette 
heureuse journée des espérances et quelques doux 
souvenirs. 

Mais Tannée entière s'écoula sans autre chan- 
gement à son sort. Les muses étaient son seul re- 
cours. Quand sa santé lui permettait le travail, 
ses études n'étaient interrompues que par des vi*- 
sltes y que plusieurs savants et gens de lettres de 
diverses parties de Tltalie s'empressaient de ve« 
nir lui rendre, et dans lesquelles l'insensé de S^.* 
Anne les forçait d^admirer sa sagesse autant qua 
son esprit et son savoir ; ou par des lettres, qui li/r 
apporlaient.de Naples , de Rome et de plusieui> 
autres villes des attestations de Teffet prodigieux 



(i) IppoUto Bosco, 

(2) Le nom de cette viUa e'tait MadalçTé 

▼c .17 



258 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

que son poëme continuail d'y produire j ou enfia 
par des promesses qu'on lui reuouvelail de temps 
en temps, mais dont l'accomplissement s'éloigaait 
loujoius. 

L'uaQce i583 se passa encore de nicmc : mais 
eusuite les sollicilatioDS du caidiufil Albano , 
de la ducbesse de ManLoue el de pliisicurà autres 
persouDcs du plus graud crédit auprès du duc, de- 
vinrent si pressantes, qu'un jour qu'il était en- 
touré de chevaliers français et ilalieus , il fit appe- 
ler le Tasse, le reçut avec bon lé , même avec 
amitié , et lui promit positivement qu'il serait libre 
dans peu de temps. 11 ordonna dès lors qu'on 
ajoutât à son logement plusieurs pièces ; il lui per- 
mit de sortir de temps en temps , accompagné 
seidementde quel(|u'un qui répondît de lui. Le 
Tasse put fréquenter alors plusieurs maisons des 
plus distinguées de Terrare; il y goûtait l'un des 
plaisirs qu'il avait toujours le plus aimé, celui 
d'une couversation animée , sur des sujets de lit- 
térature , de philosophie morale et (jLio)quefois de 
galanterie ; et l'on trouve dans plusieurs dialogues 
composés à cette époque (i), des traces de ces 
conversations intéressantes. Pendant le carnaval 
de cette année , deux, de ses amis (::) le menèrent 

(0 Dans il felrramo , wvero deHa Corteùa; UMalpigUo , 
ovvera délia Carte ; il Ghirlimone, owero deW epilafjio , et lu 
Cavaleita , ovvero âella Poesia Toscana, 

(i) Tppolico Gianlucael Alberto Parma. 






au 

D- 

C 



D'ITALIE, PART. Il, CHÂP. XIV. aSa 

Toîr les mascarades , espèce d*aiiiiisement qu'il 
[^ avait toujours aimé. U vit encore avec plaisir cei^ 
joutes , ces tournois , où une foule de chevdiers , 
diversement et richan^it armés « con^baUaient 
avec autant de bonne grâce que de valeur , èous 
les yeux d'nn grand nombre de dames magnifi- 
quement parées (i)« M(ds avant la fia de cette 
année même , ces légères douceurs lui farent 
toutes retirées , sans que Ton puisse eu deviner la 
cause ; et il retomba dans le même isolement, les 
mêmes privations et le même désespoir qu^aupa- 
ravant. 

11 était dans ces tristes circonstances lorsqu'on 
vit éclater contre lui Torage le plus imprévu et le 
^ tus terrible. La sensation que son poème venait 
d^exciter en Italie n'avait pu manquer d*j faire 
naître quelques écrits. Il en avait paru un d*Ho- 
race Lomhardelli^ où quelques réflexions cri* 
tiques étaient mêlées à beaucoup d'éloges (2). Le 
Tasse y avait répondu (3) , avait remercié Lom- 
bardelU de ses éloges* et réfuté, mais avec dou- 

(i) Cest à cette occasion qu'il écrivit son ingënieus dia)(^e 
intitule il Gianluca , owero délie Masehere. Il en fit peu do 
temps après deux autres , il MalpigUo et U Rangone; il compo^ 
sait en même temps de nouvelles poësies , revoyait et corrigeait les 
anciennes ; il en envoya trois gros volumes en octobre 1 584 7 ^ 
Scipion de Gonzague , pour qu'il les Ht imprimer* 

(1) Lettre h Maurîzio Catanea, sfptrmhre i5Si. 

(5; Juillet I f/^ji. 



iSo HTSTOIRE LITTÉilAIRR 

xieor , plusieurs de ses objections» Lombutdellk 
layant iûsisté, le Tasse tint ferme > développa ses 
premières raisons ^ et répondit aux objections 
nouvelles. Enfin , parut un dialogue de Camillo 
Pellegrino ^ sur la poésie épique (i). Cet écrite 
où le Tasse était élevé infiniment au-dessus de 
TArioste , où on lui donnait tout Tavanf âge du 
côté du plan , des mœurs et du style , mit toute 
ritaiie en rumeur. Ce fut la pomme de discorde» 
Les nombreux partisans de TAriosle jetèrent les 
hauts cris ; ceux qui crièrent le plus fort furent 
les académiciens de /a Crusca{£), Ils répondirent 
au dialogue du Pellegrino. L'esprit de parti et 
r^sprit de corps , aussi dangereux en littérature 
qu'en toute autre matière, parurent avoir présidé 
à la rédaction de cet écrit. L'académie , ou plutôt 
en son nom le chevalier Lionardo Salviaùi^ sous 
le titre de V Infarinato , et Sebastiano de Rossi , 
sous celui de Xlaferigno , prirent avec une sorte 
de fureur la défense du Roland furieux , et sai- 
sirent avidement ce prétexte pour déchirer la 
Jérusalem délivrée et son auteur. 

Le plus violent des deux, celui dont l'autre ne 
fut, dit on, que l'instrument , avait été très biea 

m ' — ■ 

( I ) /Z Carra fa , bvvero délia poesia epîca , Firenze , Sermar* 
telU , 1 584 , in S\ 

(2) Sur tout ce que je dis ici et ce que je dois dire encore de cette 
cëlcbre académie , rétablie depuis peu , et à laquelle j'ai Hionneur 
d'apparteuir , voyez ma note (j), ci-après , p. S-io. 



D'ITALIE, FÀKT. II, CHÀF. XIT. 261 

avec le Tasse. Dès le temps où celui-ci commen* 
çait à consulter ses amis sur son poème, SaUdati 
eu ayant vu quelques chants lui écrivit pour Teil 
féliciter , et lui promit d'en parler honorablement 
dans un commentaire sur la Poétique d'Aristote 
qu II composait alors, maïs qui n'a jamais paru. 
Le Tasse entra avec lui dans une correspondance 
amieale, lui communiqua tout son plan, et rel- 
ent de lui de nouvelles félicitations et de nou- 
veaux éloges. Il n'y aurait rien de moins honora- 
ble \iO\\r Sahiati que les motifs que Ton donne à 
ce changement de conduite. Il était pauvre, char- 
gé de dettes , et récemment privé d'une pension 
que le duc de Sora (i) lui avait faite. Il avait des- 
sein de s'attacher à la cour de Ferrare. « Il est 
très probable, dit Serassi{z)^ qu'il saisit cette 
occasion d'acquérir les bonnes grâces du duc et 
la faveur des nobles ferrarais en se mettant à dé- 
fendre, à exalter l'Arioste leur compatriote, et à 
censurer et déprimer le Tasse, prisonnier, ma- 
lade, et qu'il savait bien avoir des ennemis dans 
celte cour, principalement parmi ceux qui avaient 
le plus d'iufluence sur l'esprit du maître. » Je ne 
sais si cela est en effet aussi probable^ mais cela 
serait souverainement lAche; il faut avoir être 
pauvre et se passer de la faveur plutôt que de des- 

( I ) Jacopo Boncompagno. ^ 

(2) Fita del Tasso^ p. 334. 



262 HI,STOIR,E LITTilRAlRE . 
cendre jamais à nne bassesse ; et il a'y en a point 
êe plus vile qne celle dont l'historien de la Vie du 
Tasse accuse ici ce chevalier florentin , sans 
avoir Uair d*y trouver rien de fort extraordinaire, 
mais heureusement sans en donner aucune 
pi'euve. 

Az/W(2;t n'attaqua point à visage découvert un 
nialheureiix , uu ami , nu homme de g«riic qu'il 
avnit l)aiitenii.'Ql coiiiblé de louanges ; il se cou- 
vrît du nom de Tacadéuiie de la Crusca. Cette 
acndémie, devenue depuis si justement célèbre» 
était alors à ses premiers commencements. Ce 
n'élait.qu'une réunioa de quelques beauit esprits 
et de poètes joyeux qui s'assemblaient depuis en- 
viron deux jms(i), (aiitôi cliez l'un d'entre eux, 
tantôt chez l'autre, et lisaient entre eux des plai- 
santeries fiiiles exprès )xiur leurs séances et des 
morceaux de [irose ou de poésie burlesque (2). 

(OL^u'rs premières reunions datent de i583. 

(3) AntOTu'Ttiaitcl Grazwnif dit le Lasca, e'talt le plus cé- 
lèbre ; c'e'tail lui qui avait furnié celte reiinioD ; elle n'cuil d'abord 
que de cinq ; Salviaii fut le sisièrae, et fit de celte »cuuion une acj~ 
demie. Le litre qu'elle prit, les noms que ses membres se donnèrent , 
et plusieurs des mots-'dont elle se servait dans s'n travaux, ont besoin 
d'explication. Tous ces signes, pris de l'art de la mouture, an- 
DODcei^t' qu'elle se proposa dès-tors de passer à rciamca, et les 
écrivains et même la langue. La crusea est le son qu'elle voulait 
séparer de la farine; \c fruUone qu'elle prit pour enseigne est le 
blmtoir, et sa devise : //piiftel _/îor ne cog/i>, sous IVmbIcraed'.' 



D'ITALIE, PART. H, CHIP. XïV. 263 

Us n'avaient encore publié que deux écrits , dont 
les titres plaisants n^annoiicent point un corpslitté- 
raire destiné à faire «lulorilé(i). Lorsque Sali^iaU 
voulut les faire agir, il commença par faire nom- 
mer secrétaire de ^académie Basùiano de Rossi^ 
sa créature, et arec un certain nombre d'acadé- 
miciens, car ils n'entrèrent pas tous dans ce com- 
plot, il se mita examiner le dialogue du Pe//a- 

ce que fait cet instrument , désigne ses opérations sur les ouvrages 
d*esprit. Elle appela crible et tarais , vagUo et staccio , rcxamén 
qu'elle leur faisait subir ; et, en publiant le résultat de cet exameik, 
elle y mit les titres devagîiata , stacciata , cruscaia^ etc. En- 
fin, ses membres se nommèrent Vinfarinato ^ l'enfarinë^ ^^^f^ 
rigno f le pain bis ; lo smaccato , i'écrasë , lo striiolato , le 
broyé, etc., toujours pour rappeler )es opérations de la mou- 
ture. Cela nous paraîtrait ridicule en France , et ne Tétait point 
«n Italie, oiii toutes les académies prenaient des titres différents et 
donnaient à leurs membi^s et à leurs travaux des noms analogues 
à ces titres. On peut seulement observer que cette nouvelle acadé- 
inie aurait dû s'appeler del FrulUme , ou dello Staccio , et non 
pas délia Crusca^ en un mot prendre son nom de Tinstrument qui 
sépare , et non de la cbose séparée. 

( I ) Le premier de ces deux écrits avait pour objet un sonnet du 
Bemi, et était intitulé : Lezione ovvero Cicalamento di Maestro 
BartoUno dal Canto de' Biscfieri , leita nélV accademia délia 
Crusca sopra *l sonelto : Passere e Beccaficbi magri arrosto. jF«- 
renze , 1 5[j5 « in-S^. Le second , ioni S ahfiali était l'auteur, avait 
pour titre : // Lasca, dialogo : Cruscata ovverparadosso d^Or* 
manozzo RigogoU , rimto e àmpUato da Panico Grajiacci ci^ 
tadini di Firenze e accademici délia Crusca ^ etc. Firenzc, 
I584,in-8^ 



a64 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

grino , à rédiger avec le secrétaire et àpublier, aa 
nom de l'académie, la critique la plus injurieuse 
et la plus mordaole (i). 

Le la.sse, attaqué vsaus ménagement , répondit 
avec une modération , une modestie qui rendit 
encore plus odieux Temportenient de ses adver- 
8aires.(2). Le sentiment qui règne dans sa réponse, 
$a piété pour son père (3) , son admiration pour 

(i) Elle était intitulée : Degli accademici délia Crusca difesa 
àelV Orlando furioso delV Ariosto contra 'Idialogo deW epica 
poesia di Camillo Pellegrino, Stacciata prima, Firenze, 1 584, 
in-8°. Il parut, peu de temps après , uu autre écrit intitulé : Leitera 
di Bastiano de Rossi cognominato Vinferigno accademico délia 
Crusca y a Flaminio Manelli , nella quale si ragiona di Tor- 
quato Tasso , del Dialogo delV epica poesia di Camillo PeU 
legrino , etc. Firenze , a istanza degli accademici délia CruscOy 
1 585 y in- 1 2. Le ton y est le même que dans le premier 

(i) Il répondit d'abord à la lettre de Bastiano de* Rossi ^ mais 
sans lui adresser sa réponse, et même sans Ty nommer. Rispostadi 
Torquato Tasso alV a^cademia délia Crusca, etc., Mautova, 
1 585, in- ri. 11 ne parle qu'à l'académie , et c'est avec tant d'égards, 
de Ixjn sens et de gravité, que cette réponse resta sams réplique. 

(3) L'académie, ou pliUot Saluiati, avant d'attaquer la Jérusa- 
lem du Tasse, ?vait commencé par dire beaucoup de mal de I'^- 
madigi de son pèie. 11 le traitait avec le dernier mépris, et le met-» 
^ tait au-dessous, nou seulement du Roland de i'Arioste, mais du 
Morgante du Pulci, Le Tasse parut avoir prinriplement pris la 
plume pour défendre la mémoire et le poème de son père. 8a ré- 
ponse est intitulée : Apologia in difesa délia Gerusalemme libe- 
rata contra la difesa deW Orlando furioso degli accademici 
délia Crusca , etc. , Mantova , 1 585 , in- 1 a. 



D'ITALIE, PÀRT.II^CHAP. XIV. 265 

les anciens , ses égards pour T Anoste, la singula- 
rité même de quelques unes de ses défenses , les 
formes de sa dialectique et les aveux qu^il ne |>eut 
^quelquefois retenir, font de cette réponse un 
morceau des plus précieux pour Tbistoire de l.i 
littérature moderne. L^académicien avait trop 
évidemment tort pour qu^il lui fût possible de 
répliquer par des raisons: il prit le parti du sar- 
casme, et presque des injures (i). Pellegrino 
soutint (2) ce qu'il avait avancé; d'autres écri- 
vains (3) se jetèrent dans la mêlée et rompirent 
des lances contre les Florentins. Le temps pro- 
duisit son effet ordinaire ; il fit oublier les criti- 
ques et les réponses : le p»ëme seul est resté. 

Une circonstance consolante, au milieu de ces 
querelles, où Ton montrait tant d'animosité con- 
tre le Tasse au nom de TArioste, c'est qu'un 
neveu de ce grand poète, poète lui-même, Ho- 
race Arioste, champion né de son oncle, mais 
en même temps admirateur et ami du Tasse, sut 
défendre le premier sans manquer au second, 

montra presque seul cet esprit de justice et de 

^— i»^-^"— ■ ■ ■■ Il ■ ■ ^— ■— ■ I I II ■ 

(1) Dello Infarinato, accademico délia Crusca^ rispostaaW 
apologia di Torquato TassOy etc., Fircnze, i585, in-8\ 

( i) Replica di Camillo Pellegrino alla risposta degli acca^ 
deinici délia Cniscafatta contra il Dialogo delV epica poe- 
sia , etc. , in vico equense , 1 585 , in-8 \ 

{l)Niccolb degli Oddiy GiuUo Ottonelli , Glidio Gitnsia^ 
yini, etc. 



266 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

ifiioJéraCion , si rare d&ds les querelles littéraires; 
et sans vouloir riea décider entre ces deux célè^^ 
bres rivaux» avança le premier Fopînion la plus 
raisonnable sur une question si souvent débattue» 
c'est que le genre de leurs poèmes » et le système 
de leurs styles sont si difféi^ntg» qu'il n'y a point 
entre eux de comparaison à faire. 

Si la modération est un mérite dans ces luttes 
de l'amonr-propre » il était bien plus grand chez 
le Tasse , dont les maux de l'ame et du corps » une 
oppression aussi injuste que cruel le et 'une longue 
captivité devaient aigrir et exaspérer l'humeur. 
Les moyens d'obtenir sa liberté l'occupaient en- 
core plus que la défense de son poème. Il avait » 
pour ainsi dire » épuisé les recommandations et 
les protections les plus puissantes. Le page Gré- 
goire XIII» le cardinal Albano^ la grande-du- 
chesse de Toscane , le duc et la duchesse d'Urbin» 
la duchesse de Mantoue, plusieurs princes de la 
maison deGonzague, et surtout le sensible et fidèle 
Scipion» avaient inutilement sollicité le duc Al- 
phonse. La cité de Bergame, patrie primitive du 
Tasse, était intervenue, avait adressé au duc une 
supplique présentée par un de ses premiers ci- 
toyens : elle y avait joint le don d'une inscription 
lapidaire intéressante pour la maison d'Esté» et 
que ces souverains désiraient depuis long-temps.* 
Alphonse avait tout promis, mais les prisons de 
S^^.-Anne ne s'ouvraient point» et le malheureux 



D'ITALIE, PART. II, cuAP. XIV. 267 

Tasse coqtinuait d*j languir. Quelle pouvait être 
là cause oe ces rigueurs prolongées outre mesure, 
et de cet endurcissement? Serassi nous le dit 
avec sa naïveté ordinaire. «Véritablement le duc 
aurait volontiers cédé à tant de prières et mis le 
Tasse en liberlé , mais infléchissant que les poètes 
sont irritables de leur nature (t)> il craignait que 
le Tasse, des qu*il se trouverait libre, ne voulût 
se servir d*une arme aussi formidable que sa 
plume, pour se venger de sa longue détention et 
de tous les mauvais traitements qu^il avait reçus; 
il ne pouvait donc se résoudre à le laisser sortir 
de ses états , sans s'être assuré auparavant qu'il 
ne tenterait rien contre Thonneur et le respect 
dus à lui et à sa maison (2). » 

Les forces physiques et morales de l'objet de 
ces lâches appréhensions se. détruisaient cepen- 
dant de plus en plus. Cette tête ardente, que la 
solitude tenait toujours en fermentation , s'exal- 
tait à mesuré que le coi^ps s'affaiblissait (3). Aux 

. (i ) Genus irritabile vaium, 

(^) Serassi est ^\ms naïf encore dans ces dernières expressions , 
mais j'ai craint de rendre aussi le petit duc de Ferrare trop ridi- 
cule. Le texte dit : Ch' ei non tenterebbe cosa alcuna contro F 
onore e la nverewsa dovuta a un si gran principe , com* egli era. 
iFitadel To^so , p. 369. ) 

(3) Ses infirmités physiques sont décrites avec le plus grand dé- 
tail dans sa lettre au médecin Mercuriale , publiée par Serassi y 
p. 324. ) 



/ 



268 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

Accès de mélancolie sombre, ou de ^llre pas^ 
sager^ qiril avait souvent éprouvés, à ces at- 
taques de folie qu'il reconnaît lui-même pour 
telle dans ses lettres, mais. qui ne fut jamais 
cette démence absolue dans laquelle on le pré- 
tendait tombé , se joignirent des visions presque 
habituelles , des terreurs d'un esprit follet qui 
se plaisait, croyait-il, à brouiller, à dérober ses 
papiers , et à lui voler sou argent (i) , des frayeurs 
et des apparitions nocturnes , des (lamècbes 
qu'il voyait briller , des étincelles qu'il sen- 
tait sortir de ses yeux; tantôt des bruits épou- 
vantables qu'il imaginait entendre , tantôt des 
sifflements, des tintements de cloches, des coups 
d'horloge qui se répétaient pendant une heure» 
Dans son sommeil, il croyait qu'un cheval se jetait 
sur lui; et en s'éveillant , il se trouvait tout brisé. 
« Jai ciaiut, écrivait-il (2), le mal caduc, la 
goutte-sereine et la perte de la vue. J'ai eu des 
douleurs de tête, d'intestins, de côté, de cuisses, 
de jambes; j'ai élé affaibli par des vomissements, 
par un ilux. de sang, par la fièvre. Au milieu de 



( 1 ) Lettre à son ami Maurizio Cataneo. Je pourrais tirer de 
€(ttc lettre et de quelques autres, imprimées dans ses Œuvres, beau- 
coup de détails sur l'esprit follet et sur les auti'es visions qui obse'- 
daient cet esprit malade ; mais elles affligent le mien , et ce sont de 
ces choses qu'il suffît d'indiquer sans s'y appesantir. 

(2) A Maurizio CatOMo. 



D'ITALIE, PART. II, CHAP. XIV. 269 
!anl de ten-eu rs et de douleurs , Tïmage de la glo- 
rieuse Vierge Marie m'esl apparue dans l'air, te- 
nant sou fils dans ses bras , au milieu d'un cercle 
brillant des plus vives couleurs j je ne dois dono 
point désespérer de sa grâce. Je sais Lien , ajoute- 
t-il , que ce poun-ait être une pure imagination; 
car je suis frénélique, presque toujours li-oublé 
par des fantômes, et plein d'une excessive mélan- 
colie ; cependant par la grâce de Dieu , je puis re- 
fuser à ces illusions mon assentiment, ce qui, 
selon )a remarque de Cicéron , est l'opéraiion 
d'uu esprit sage ; je dois doue plutôt croire que 
c'est véritablement un miracle. » Quelque idée 
que Ton ait d'une apparition et d'une persuasion 
de cetle espèce, on ne peut voir, sans élue pro- 
fondément ému, tant de souffrances, et dans un 
si grand génie, tant df: bonne foi et de simpliciié. 
Il fut encore plus fermement persuadé peu de 
temps après. Attaqué d'une lièvre ardente , dès le ' 
quatrième jour il donna des craintes pour sa vie; 
lesmédecinsen désespérèrent au septième; réduit 
H un tel élat de faiblesse qu'il ne pouvait plus ni 
supporter aucun médicament , ni se soulever 
même dans sou lit pour en prendre, il invoqua la 
Vierge avec tant de couSance et de ferveur, 
qu'elle lui apparut visiblement, dit Serassi^ le 
guérit, et le ressuscita, pour ainsi dire, en uu 
instant. Un vœu de pèlerinage à Mantoue et îi, 
LonMie, futl'expresïion de sa reconnaissance, et 



270 HISTOIRE LITTÉRA: ^ 

pour ne ]a pas témoigner seulement en homme 
déyot , mais en poète, il remercia aussi sa patrone 
par un sonnet (i) et par un madrigal (2) qui sont 
imprimes dans ses OEuvres. 

Un autre miracle plus difficile eût ëlé que le 
duc Alphonse , instruit du déplorable état o^ il 
avait fait tomber ce grand homme, se laissât e^Gn 
fléchir ; mais ce ne fut point la pitié qui le tou* 
cha , cV.st qu^il trouva les garanties qu^il attendait 
pour êlre juste, ou plutôt pour cesser d'être bar- 
bare. Le prince de Mantoue, Vincent de Gonza- 
gue, dont il avait épousé la sœur^ se résolut à lui 
demander la personne du Tasse , en lui promet- 
tant sur son honneur de le retenir à Mantoue au- 
près de lui, et de le garder de manière qu'il n'y 
eut jamais rien à en craindre. La liberté fut enfin 
accordée , et le Tasse sortît de S^.- Anne (3) , après 
sept ans, deuiL mois et quelques jours de la plus 
triste et de la plus cruelle captivité. Il partit de 
Ferrare avec le prince, son libérateur , sans avoir 
pu obtenir d'Alphonse une audience de congé 
qu'il lui fît demander, et qu'il désirait ardem- 
ment. Pour peu que l'on connaisse le cœur hu- 
main , on conçoit également ce désir et ce refus. 

( i ) £groio languiva , e d'alto svnno avvinia , etc. 
(1) Non potea la natura e farte ornai, etc. 
(5)Le5oiile6juiUcli586. % 



D'ITj^lE, PAKT. II, CHAP. XIV, 271 

Section IIl. 

Suite de la Fie du Tassé , depms sa ^sortie d^ Su^^-Ann^- 

jusquà sa mort. 

L'accueil que le Tasse reçut à Mantoue était 
propre à lui faire oublier ses disgrâces. Le vieuip 
duc Guillaume lui^lonna dans son palais un loge- 
ment commode, et ordonna qu'on lui fournit toutes 
les nécessités et toutes les commodités de la vie. 
Le prince qui Tavait amené le fit habiller décem- 
ment; enfin les ministres et toute la court à 
Texemple du duc et de son fils, le comblèrent de 
prévenances et de marques d'égards. Cela n'empê* 
cha point qu'il ne continuât à ressentir de temps 
en temps les mêmes désordres de tête, les mêmes 
accès de mélancolie et de frénésie; que sou affai- 
blissement ne fut à peu près le même , et qu'il ne 
se plaignit surtout d'avoir presque entièrement 
perdu la mémoire. Malgré cela, il reprit ses tra- 
vaux littéraires, retoucha plusieurs de ses dialo- 
gues philosophiques , et en composa de nou- 
veaux (i). Inspiré par un sentiment de piété 

( I ) Il composa aussi alors une langue lettre , ou plutôt un traité 
politique, en réponse à cette question, qui lui ixxX adressée de la 
part du duc d'Urbin , François Marie II , par le secrétaire de ce 
prince : a Quel est le meilleur gouvernement, soit républicain , soit 
d'un seul, ou le gouvernement parfait, mais non durable, ou le 
moins parfait; mais qui puisse durer long-temps 7 v Cette réponse , 



272 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

filiale^ il retouclia ce que son père avait laissé da 
Floridante ^ poëme tiré d'un épisode à^Ama^ 
^/<r(i) y suppléa ce^qui y manquait ^ le fit impri- 
mer h Hologtie , et le dédia au duc de Mantoue (2). 
Enfin, il acheva, ou plutôt il refondit entièrement 
uoe tragédie qu'il avait commencée autrefois (3), 
et lui donna pour titre Torrismoffd^ roidesGoths; 
mais il ne termina pas sans peine cet ouvrage » 
et Ton a conservé un trait qui prouve combien les 



où l'on recoiin;)ît la manière de philosoplier que le Tasse avait ap- 
prise à l'école de Platon , plut tellement au duc d'Urbin , qu'il la 
relut plusieurs fois , et qu'il la plaça dans sa bibliothèque parmi 
ses raanusciits les plus précieux. Elle est imprimée sous ce titre : 
Letieru poUtica al sic. Giidio Giordani (c'était le nom du se- 
crétaire), N". 69G des Lettres du Tasse, t. V des OEuvres , édit. 
de Florence, p. ^93. 

(1) Voyez ci-dessus , p. 58. 

{1) Pour ctre plus exact , il faut dire que ce fut sou ami Cos^ 
tantini , secrétaire de Tambassadiur de Toscane à la cour de Fer- 
rare , qui fit imprimer ce poëme à ses frais , et qui y ajouta des 
arguments de sa façon. Il est intitule : Il Floridante delsig, Bemar- 
do Tasso, al sererùssimo sig* Gu^lielmo Gonzaga duca di Mon- 
tPVUy etc. , Bologna , 1 58 ;, in-4''* H fut réimprimé la même année 
à Manione, in-4"., et à Bologne, in-8". 

(5) En 1575 , quelque temps après son retour de Castel-Du^ 
ranie. Lorsqu'il en eut fait le premier acte et deux scènes du se- 
cond , il abandonna ce travail. On le trouve après le Torrismondo^ 
sous le titre de Tragedia Jionjinita^ t. II de ses OEuvres, édit. 
de Florence, in-fol. , p. 221. Ce fragment diffère beaucoup du 
premier acte du Torrismondo et des deux scènes suiyantes. 



D^lTALtE,t>ART.II,ciiAP. XIV. 2rf% 

hou% livres ancieus étaient encore peu communs* 
11 eut besoin iruo Euripide lorsqu'il était occupe 
de cette tragédie, et malgré tous les soins que se 
donna la jeune priocesse de Mantoue , pour qui 
.il la composait, malgré toutes. les recherches 
qu'elle fit faire, ou n'en put trouyer, un ni dans la 
.bibliothèque du duo, ni ailleurs : il fallut que le 
Tasse se passât de ce secours (i). 

C'est aiusi , qu'à peine échappé aux durs trai^ 
tements et à Teunui d'une longue et injuste captî- 
.tité, souvent même en proie à des maux physi^ 
ques qui jetaient de nouveau le trouble dans ses 
faouhés morales « il oubliait, et les persécutions 
qu'il avait souffertes, et ceux qui les lui avaient 
fait souffrir; ni haine ^ ni aigreur n'approchaient 
de son ame ; on n'en apercevait pas la moindre 
trace dans s.es discours, ni dans ses lettres. Pen-^ 
.dant tout le reste de cette année, il écrivit assi- 

• 

duement de Mautoueà Ferrare , à son cher Cot^ 
tantini; nous avons cette correspondance; ses 
travaux et surtout le Floridante de son père^ son 
attachement, sa reconnaissance pour ce fidèle 
. ami, ses témoignages de souvenir pour lés pei* 

(i) Des que sa tragëdie fat achevée , il Tenvoya à Fcrrafe à sou 
excellent ami CostarUini^ qui en fit une copie magnifique et ri" 
clu'inent oriie'e. Il la renyoya au Tasse dès les premiers jours de 
janvier. Le Tasse fut enchanté de la beauté d€ cette copie , et en fit 
hommage à la princesse. 

V. iii 



274 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

sonnet qui lui conservaientde l^amitië^ voilà tout et 
qui la remplit. Heureux et consolant privilège des 
âmes élevées, amies des muses et supérieures à la • 
fortune; tandis que dans les esprits vulgaires. Tin- 
justice, Toppression , les chaînes retentissent long- 
temps, continuent le supplice et perpétuent la 
souffrance; qu'ils ne savent plus parler, ni sur- 
tout écrire d'autre chose; que le passé est pour 
eux tout en ressentiment, l'avenir tout en projets 
ou en espoir de vengeance , et que toujours exas- 
pérés , ils ne trouvent dans le présent , ni conso- 
lation, ni douceur ! 

A ses infinmités près , le Tasse se retrouvait 
alors tel qu'il était avant ses malheurs. Deux ad- 
ces de passions très différentes en apparence, 
mais qui marchent assez souvent ensemble, et 
auxquelles 'il avait toujours été presque égale- 
ment sujet, se trouvent placés assez près l'un de 
l'autre dans cette époque de sa vie. Au milieu d^s 
plaisirs du carnaval, parmi les spectacles, les 
bals, les cercles de jolies femmes, et surtout les 
mascarades pour lesquelles il avait toujours eu 
un goût particulier^ il se sentit pour une belle 
dame quelque velléité d'amour. i^Si je ne crai- 
gnais , écrivait-il à l'un de ses amis, de paraître , 
ou trop léger en aimant encore, ou inconstant en 
faisant un nouveau choix, je saurais bien où ar- 
rêter mes pensées. » Il écrivait cela dans les jours 
du carnaval , et dans le carême il se livra en- 



DMTALIE,PART. 1I,CHAP. XIV. zjS 

tièrement aux exercices de pieté, à rëtude de la 
théologie, à la lecture des Pères , et particulière- 
ment de S. Augustin. 

Pendant un voyage que le duc de Mantoue 
fit à la cour de Tempereur^ il obtint la permis- 
sion d'en faire un à Bergame (i), désirant re« 
voir la patrie de son père, ses parents et plu- 
sieurs amis qu'il n'avait pas vus depuis long- 
temps. Le chevalier Enea Tasso , aîué de la fa- 
mille , l'envoya prendre à Mantoue dans sa voi- 
ture. L'arrivée du Tasse fut un événemeot public 
pour cette ville où son nom était en grand bonl- 
neur, son génie apprécié, ses malheurs connus ; 
et il eut, en un instant, autour de lui une foule de 
parents , d'admirateurs et d'amis. Les premiers 
magistrats lui rendirent visite dans le palais des 
Tassi ; quelques jours après , il fut conduit à la 
terre de Zanga , peu distante de la ville, où sa fa- 
mille possédait et possède encore une belle mai- 
son de campagne, ornée d'avenues, de pièces 
d'eau et de jardins délicieux. On s'empressa de 
lui offrir des distractions et des amusements qui ne 
l'empêchèrent pas de s'occuper de quelques tra- 
vaux , et surtout du Torrismondo , qu'il revit et 
corrigea encore dans le dessein de le faire impri- 
mer à Bergame (2). De retour à la ville, il eut le 

(i) Juillet 1587. 

('i) L'impression se fit la même année, après son drpart d« 

18.. 



zyG ■ HÏSTOIRE LITTÉKAIRE 
^spectacle d'une foire magniSque, où raboDdaace 
et la richesse des marchandises , ]a foule dos mar- 
chands et des étrangers, le mouvement, ta variété 
des objets» et plus que tout le reste , les réunioni 
brilla iilcs de femmes aimables et jolit s qui termi- 
naient chatjue soirée, parurent lui faire oublier 
ses inûinillds et ses chagrins. 

Un de sfS meilleurs amis s'efforçait alors de 
l'attirer et de le fixer à Gènes : c'était le P. ytn- 
geîo Crillo , moine du mont Cassîn , connu par 
ses talcnls poétiques , mais plus célèbre encore 
par son amitié. 11 s'élaïl généreusement attaché 
.au Tasse dans le temps de ses plus grands mal- 
heurs, torsqu'en i583 , il était si tristement dé- 
tenu dans les prisons de S^.-Anne. Il s'annonça 
d'abord à lui par une lettre et par deux forC 
beaux sonnets. Le Tasse y répondit avec effusion 
de cœur, et de ce ton grave et sentencieux qui 
domine dans les poésies qu'il écrivit à cette tnste 
époque. Le bon père , éinu jusqu'aux laimes en 
recerant cette réponse, se reudit aussitôt de Bres- 
cîa, où il était alors, à Ferrare, et courut se jeter 
dans les bras de celui qui était déjà son ami, 
quoiqu'il le vit pour la première fois. Sa conver- 
sation fut pour le Tasse une consolation des plus 
douces; ils ne se séparèrent qu'il laaoit, et Grilla 

Bergaine,[urlessuÎDsdc Gio. fatt. £icma,fl[)anrt souscctiire; 
n re Torrismondo , tragedia del sig. Torqaato Tasso , ettt. , 



DUTALIE, PART. II, CHÀP. XIV. 277 

tn ayant obtenu ]a permission du duc , aUait pa8* 
ser des journées entières dans rappartement de 
rillustre prisonnier. M écrivait à son frère (i)^: 
f< Mon plus grand bonbeur dans cette noble cité 
est de m'emprisonner souvent avec notre ^i^or 
Ji^so^ ce qui m'est plus doux que toute liberté 
et que tout autre plaisir. » Il écrivait à sa sœur (2): 
i< Lès talents du Tasse, et bien plus encore sa cap- 
tivité m'attirent souvent à Ferrare, pour jouir des 
lins et consoler Tautre. » Depuis lors, cette amitié 
fut aussi active que constante, et ne se refroidit 
jamais un seul instant. S'étant fixé à Gènes sa pa*" 
trie (3) , il désirait ardemment que le Tasse vint s'y 
réutiir à lui; il le fit nommer professeur a l'aca- 
démie de cette ville , avec de bons appointe* 
ments (4), pour lire et expliquer les Morales et la 
Poétique d'Aristote. Une lettre pressante et hono^ 
rable« de la part des nobles qui présidaient à cette 
académie, l'invitait instamment à s'y rendre; son 
ami joignait à de nouvelles instances l'offre de 
lui envoyer de l'argent pour son voyage ; mais ea 
ce moment le duc de Mantoue vint à mourir ; le 
prince Vincent son fils lui succéda, et leTasso 



(I) Paolo Gritto. 

(II) Girolama Spinola. 

(5) Il était patricien génois , et sa famille y tenait un rang. 
(4) Quatre cents écus d'or de traitement ùxe , avec respeVaact 
d'une somme égale en traitement extraordinaire. 



i;» HISTOIRE LITTÉRAIRE 
uppelé par de tristes devoirs < quitta Zaoga el 
Bergame pour se rendre auprès de lui (i). 

Le nouveau duc occupe d'affkires d'état, ne 
ponvait pliis èlrc pour le Tasse ce qu'avait été le 
prince \inceiU tleGonzague; à peine son .incicn 
ami put-il hil «-cre présenté. Si la hienvpillai^c 
était toujours la méme,raniitié« la familiarité ne 
Tétaient pins. L:i santé du Tasse ncliii permctlait 
pas encore d'aller à Gènes remplir les fondions 
qu'il avait accuptées; Mantoue lui devint moins 
.Tgrcalïle de jour en jour et lui fit désirer de revoir 
Rome. S'il ne s'y rétablissait pas, il irait chercher 
à Naples et h Sorrento la santé qu'il avail perdue. 
Ce projet s'empara bientôt entièromcnt de lui ; le 
duc et les deux princesses voulurent en vain le re- 
tenir. On lui suscita des obstacles , des embarras 
d'argent; sa volonté tenace vainquit toutes les dif- 
ficultés; il partit enfin pour Rome (2), n'ayant 
d'antre bagage que ses vêtements dans une valise, 
et dans une espèce de tambour , ses livres les plus 
nécessaires et sesmanusci-its. 

Il ne manqua point de se détourner de sa route 
pour aller à Lorel te acquitter son vœu. Il y arriva 
très las du voyage et manquant d'argent pour 
l'achever; mais un beureux basard y amena en 
même temps un des princes de Gonzague (3) qui 

(1)29 aoùi 1587. 

(■i)i9m-iubrp. 

(3; D. Ferrmd: , seigneur Je Giiaslalla, el priocc At MoKl-IM. 



D'ITALIE, PART. II,CHAP. XIV. 279 

lui élaît fort attache» et qui pourvut à tous ses be- 
soins. Remis de sa lassitude, il remplit avec la 
dévotion la plus fervente tous les devoirs de son 
pèlerinage , et composa pour la patrone du lieu 
une {grande et magnifique canzone (i), le plus 
beau- captique sans doute qu\)n ait jamais fait en 
rhonneur de Notre Dame de Loretle. 
• Il se rendit ensuite à Rome (2) et fut reçu avec 
tant d^amitié et de bienveillance par Scipion de 
Oonzague et par plusieurs cardinaux, princes et 
prélats de la cour romaine , que son cœur se rou- 
vrit, comme à son ordinaire, aux plus flatteuses 
espérances. Un mois après, il eut le plaisir de 
voir son cher Scipjon décoré de la pourpre. Il 
composa pour le pape Sixte-Quint un poëme de 
cinquante octaves (3) , et d^aulres morceaux de 
la plus belle et de la plus haute poésie. On lui 
donna de magnifiques promesses ^ mais il n^en vît 
réaliser aucune. Se tix)uvant enfin hors d*état de 
subsister plus long- temps à Rome> il se décida à 
faire un voyagea Naples , pour .essayer de recou- 
vrer la dot de sa mère, et s'il était possible, quel* 
que portion des biens de son père, anciennement 
confisqués au profit du roi. 11 s'y rendit en effet 

( I ) Eccofra le tempeste , e ifieri venU , etc. 

('2) Dans les premiers jours de novembre. 

(5) Te , Sislo , io canio , e te chiain io cantanâo , 
JVon Musa o Febo aile rrUe miovc rime, clc. 



28o HISTOIRE LITTÉRAIRE * 

au printemps (i), et quoique les personnes les 
plus distinguées de la cour et de ]a ville s^empres^ 
gassentde lui offrir un logement, déterminé par 
la beauté du lieu, et sans doute plus encore par 
les sentiments religieux, qui prenaient chaque 
jour en lui plus d^eaipire, il donna la préférence 
aux moines du mont Oliyet» 

Cest là qu^il commença à se lirrer sérieuse* 
meut et de suiteà une entreprise dont il avait con* 
eu ridée à Mantoue; c'était de refaire presqti^en* 
tièrement sa Jérusalem délivrée , d'y corriger les 
défauts qu'il y reconnaissait lui-même, et ce qui 
peut-être lui tenait plus à cœur, d'en faire dispa- 
raiire les éloges donnés à cette maison d'Esté qui 
)*en avait si cruellement pa>é. Il avançait déjà 
dans ce travail quand les religieux ses botes lui 
témoignèrent un grand désir de le voir célébrer^ 
dans un poème, l'origine de leur maison. Il était 
trop sensible à leurs soins pour refuser de les sa* 
tisfaire ; il commença donc sur-le-cbamp ce poème; 
mais il ne le finit pas, et nous n'en avons tians ses 
Œuvres que le premier chant , composé de cent 
octaves (2). 

Parmi les jeunes seigneurs de la cour de Naples 

(0 Vers la fin de mars i58S. 

(12) Il fui imprime pour la première îc\s vers le commencement 
<îu siècle saivaiit, sous ce litre : // Mont Olweto dcl si^nor Tor* 
Mjualo Tasso , con o^c:iunta d'un Dialogo che traU(^ Vistorim 
^eir isUsso poema ^ J'crrara, iGo5; in-'f. 



DMTALIE, PART. II, CQAP. XIT. 28c 

qui montraient )e plus d^empressement à le visiter 
dans sa retraite, on distinguait surtout J.-^i. 
Manso^ marquis de Villa ^ qui conçut dès-lor» 
pour lui une vive et tehdre amitié. Pour le disn 
traire de sa mélancolie, il Fallait souvent prendre, 
en voiture et remmenait a une campagne déli-. 
ciense située au bord de la mer. Il prenait soin d'y 
rassembler quel({ues-uns de ses jeunes amis , ad- 
mirateurs comme lui du Tasse, aimant et culti-^ 
vaut comme lui la poésie et les lettres. C'étaient 
enir'autres un duc de Nocerà^ un Pignatello^ 
deux CaraccioU^ et le comte de Palène, fils du 
prince de Conca. Ce jeune comte était le pluspas* 
sioané de tous; il avait formé le projet dé déter- 
miner le Tasse k prendre un logement chez lui, 
dans le palais de son père; mais le prince, vieux 
courtisan , ne roulait point y recevoir le fils d'un 
ancien rebelle; et il s'élevait souvent de vives dis- 
cussious entre le père et le fils. Le Tasse ^r pour y 
mettre fin, céda aux instances du marquis de 
Villa qui allait faire quelque séjour à Bisaccio^ 
petite ville dont il était seigneur, et l'y conduisit 
avec lui. Ils y passèrent le mois d'octobre et les 
premiers jours de novembre à chasser, et à se ré- 
jouir. Le Manso n'épargna rien pour égayer et 
divertir son hôte. Il fait luiniéme ainsi, dans une 

lettre, le tableau de leurs amusements (i): « Le 

^"**^'^— ^""^"■^"^^■"""■^■^^"""•'""•^■"""■■■"^■^"-^-^^■'"«'"-■"^■^"^^-^■^^•"""^""^■"■^"^"^■^"'^^ 

(i) Cette lettre est citée tout entière dans la Vie du Tasse, 
Arilc par le Manso liiî-ïnênie , N". 80, 



232 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

signor Torquato » dit-il , est devenu un ires grand 
chasseur; il triomphe de Tàpreté de la saison et 
du pays. Les jours qui sont trop mauvais et les 
langues soirées de tous les jours, nous les passons 
à entendre jouer des instrumeots et chanter, pen- 
dant des heures entières ; car il se plait infiniment 
à écouter nos improvisateurs (i), et il leur envie 
cette promptitude à faire des vers , dont il dit que 
la nature a été avare pour lui. Quelquefois nous 
dansons avec les femmes d*ici , chose qui lui fait 
aussi très grand plaisir. Mais le plus souvent nous 
restons à causer auprès du feu. s^ Cétait là sans 
doute le traitement le plus convenable à la mala- 
die du Tasse ; et si on reut d'abord employé à Fer- 
rare, au lieu de la contrainte et des rigueurs » 
peut»être Teût-on entièrement guéri. ' 

Revenu de ce voyage agréable chez ses fctwnt 
olivetaîns de Naples, il vit recommencer entre W 
comte de Palène et son père les discussions. dont 
il avait été Tobjet. Voulant couper par la racine 
tous ces sujets de division ^ il prit pour prétexise 
d^aller à Ronie la nécessité d^ faire venir de 
Mantoue et de Bergamc des papiers et des livres 
qu'il avait laissés après lui, et dont il sollicitait 
en vain la restitution depuis un an ; il chargea des 
avocats de suivre le procès qu'il avait entamé 



(0 II y en avait beaucoup alors, surtout dans la Fouille, et 
comme le Manso y était fort airad, ils accouraient chez lui en très 
î;rand ronibro , des qu'il arrivait à Bisaccio, ( Ihid, , N*". 98. ) 



D'ITALIE, PART. II, CHAP. XIV. 283 

pour le recouvrement de sa fortune, et ayant dil 
adieu à ses bons moines , it reprit la route de 
Rome. 

11 s'y logea chez des religieux du même or- 
dre ( i) , dont le prieur ou Fabbë (2) était un de 
ses anciens amis. Ses infirmités augmentaient^ il 
s'y joignit une fièvre lente qui le tourmenta pen* 
dant trois mois; mais son esprit étail toujours le 
même, et il ne cessait point de produire» soit en 
vers , soit en prose , des morceaux dignes de son 
meilleur temps. Il composa surtout alors un de 
ses plus beaux dialogues philosophiques^ dont 1^ 
sujet est la Clémence (3). Bientôt craignant 
d'être à charge à cette abbaye, et sans doute pres- 
sé par les instances de Scipion de Gonzague, il se 
trai7sporta dans le palais de ce cardinal. 11 y était 
à peine , que Scipion fut obligé de partir pour al- 
ler prendre les eaux ; la fièvre dont le Tasse était 
attaqué, devenue plus forte > ne lui permit pas de 
l'y suivre. 11 resta livré aux officiers de la maison 
qui , au lieu de compatir à ses infirmités, lui don- 
nèrent mille désagréments, blessèrent avec gros- 
sièreté tous les égards, et osèrent enfin le mettre 
dehors. Il sortit au milieu des cbaleurs de Tété (4), 
dans Fétat le plus misérable de souffrance, de 

( I ) A 5. Maria Nuoya , décembre 1 588. 

(2) Niccolb degli OddL 

(3) Il Costantino , wuero délia Clemenza» 

(4) Août I .^89. 



284 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

déouroent et de pauvreté. Après avoir passé quel- 
ques tristes jours à Tauberge » et près de deux 
mois chez les bons olÎTetains» qui l'étaient allé 
prendre pour le ramener dans leur couvent , on le 
vit , à ]a honte des hommes puissants qui Tavaient 
plongé ou qui ]e laissaient dans une position si 
peu digne du plus grand génie que IMtalie eut 
alors, on le vit chercher un nsyle dans un hôpital 
fondé à Rome pour les Bergamasques » et dont ua 
cousin de son père ( combinaison bien remarqua- 
ble des coups de la fortune ! ) avait été Tun de% 
principaux fondateurs ( i ) • 

Des secours envoyés par ses riches amis deNa- 
ples, et un présent de cent cinquante écus dW 
q\i*il reçut du grand -duc de Toscane (a), le mi-^ 
rent trois mois après en état de retourner de Thâ* 
pital à Tabbay e , où il ne craignait plus d*étre k 
charge (3). Malheureusement, il se laissa ensuite 
engager par un parent de Scipion de Gonzague à 
revenir ^ans la maison de ce cardinal (4). 11 n*y 



(i) C'était le chanoine Gio, Jacopo Tasso. ( Serassi^ p« 43^0 

(2) Ferdinand , qui fanait autrefois si bien accueilli k Rome lors- 
qu'il était cardinal , lui fît ofirir ce présent par son ambassadeur k 
Rome , pour le remercier d'un discours de léfidtâlion et d*ttiie btUit 
canzone commençant par ce vers : 

Onde sonar d'Italia inlorno i numii , elc« 
que le Tasse lui avait adresses sur son mariage* 

(5) 4 décembre 1 58g. 

(4) Fcyricr i Sqo. 



D'ITALIE, PART. II, CHAP.'XIV. 285 

trouva plus, ûi la même tendresse, ni les égards et 
les traitements qu^on lui avait promis; et Ton voit 
ici avec douleur une preuve de plus qu'il n*y a 
pcnnt chezlesgrands de véritable amitié, puisqu'il 
ii*y en a point qui ne se lasse enfin de l'infortune. 

Dans celte cruelle position, le Tasse reçut, 
de la part du grand-duc , l'invitation la plus près* 
santé d'accepter auprès de lui des conditions 
honorables , et d'aller s'établir à Florence; et cet 
appel fut réitéré avec tant d'instance qu'il partit 
au mois d avril suivant. Apres avoir fait quelque 
séjour à Sienne , il arriva dans le même mois 
à cette belle Florence, qu'il voyait pour la se- 
conde fois. D'après les liaisons qu'il avait foi« 
mées avec les moines olivetains , ce fut encore 
dans leur maison qu'il descendit et qu'il logea. 
Mais son premier soin fut d'être présenté au 
grand-duc qui le reçut avec les plus grandes dé- 
monstrations de joie , et avec des expressions de 
considération et d'estime qui durent lui faire 
croire qu'il avait enfin vaincu sa mauvaise for- 
tune* 

Dès que Ion gai à' Florence que le Tasse y 
était arrivé , des- gens de tout rang et de toute 
profession se portèrent en foule, chez lui pour 
jouir du plaisir de le voir et de l'entendre; c'était 
un véritable enthousiasme ; les Florentins sem- 
hlaient protester par leur empressement et p^r 
curs honunages contre les critiques amores et ios 



286 HISTOIRE LITTERAIRE 
indécenles satires qui étaienl sorties de leur ville. 
Ceux des ÎDJustes censeurs du Tasse qui exis- 
taient, encore (i), ne purent voir sans humilia- 
tion les honneurs qu^il recevait non seulement du 
grand-duc et de sa femille, mais de la principale 
noblesse, de la ville pour ainsi dire en corps, et 
de toute la liltérature ftorenline. Son dessein n'a- 
vait cependant jamais été de se fixer à Florence, 
mais seulement de faire un vnynge agréable cl de 
répondre aux bonlés que lui témoignait le giând- 
duc. Il se sentait désormais horsd'état de remjjlir 
aucune place , et pensait toujours & retourner à 
Naples , où la bonté de l'air et les bains à'Ischia 
ou de Pozzuolo lui paraissaient seuls capables de 
lui rendre la santé, si rien pouvait eucore la Jui 
rendre. Après avoir passé Tété dans la capitale de 
la Toscane, il r^rit le chemin de Rome, avec 
l'agrément du grand-duc , et comblé par ce prince 
magnifique de nouveaux, témoignages d'estime et 
de riches présents. 

En arrivant à Rome (z) , il se trouva si aHaibli , 
qu'il futobligédesemettre au lit, oùilresla malade 
près (le quinze jours. Les cardinaux étaient alors ea 
conclave pour élire un successeur à Sixte-Quint. 



(0 ^'Infarinato {Leonardo Saïviati) était mort environ dix 
inoisau|)aravant, 1 1 juillet i5S(); mais r/n/en'gno(Zfaf(i'(ino rie* 
Sossi ) vivait et se iroiiTait à Florence. 

(3) 1 o Mplembre ; il était parti de Korence le 5. 



D'ITALIE, PART. II, CHÀP. XIV. 287 

Leur choix se fixa sur le cardinal de Crémone (i) 
qui prit le nom d'Urbain Y II. Le Tasse avait eu 
avec lui des relations d'amitié qui lui firent con- 
cevoir de nouvelles espérances. Dans le mouve- 
ment de joie que lui donna cette élection, il com- 
posa une des plus grandes et des plus belles odes 
ou canzoni qu'il eut jamais faites, dans ce genre 
héroïque où, de l'aveu des meilleurs juges (2) , il 
surpassait tous les autres poètes italiens. Mais sa 
joie né fut pas de longue durée. Urbain YII ne 
régna et ne vécut que douze jours. Après de longs 
débats dans le nouveau conclave, il eut Gré- 
goire XIV pour successeur (3). Le duc de Man- 
toue envoya en ambassade auprès du nouveau 
pontife, son parent Charles de Gonzague. Celui- 
ci amefft^it avec lui pour secrétaire Costantini^ 
Tun des plus chers et des plus fidèles amis du 
Tasse. L'ambassadeur et le secrétaire renouvelè- 
rent auprès du poète Us instances qui lui avaient 
déjà été faites de la part du duc. Costantini sur- 
tout y mit toute la chaleur de l'amitié. Le Tasse 
se laissa vaincre encore une fois , et partit avec lui 
^■11 ■ — ^ii— ■■ 

(i) Giamb. Castagna. 

(■2) CresciTTibeni y Muratori , Ant, Maria SaMni y etc. Cette 
belle canzoney composée de huit stances de Tiogt vers , commcncte 
par celui-ci : 

Da gran Iode immortal del re supemo. 

(5) 5 décembre. C'était le cardinal Niccolb Sfondrato, 



a88 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

pour Manloae (i). Celait pendant Tiiiver; ih 
firent cette route à cheval^ et le Tasse était si fai^ 
ble'qu^ils furent près cVim mois à la faire. 

La réception qui lui fut faite dans celte cour ne 
fut point au-dessous de ce qu^on lui avait promis* 
Il commença presque aussitôt à b^occuper du pro- 
jet d^uue édition {générale de ses ouvra^^es, dont 
son fidèle Costanùini traitait |H)nr lui avec dea 
libraires de Mantoue , de Venise el de fiergame ; 
et il composa plusieurs pièces de vers , tantôt à la 
louange du duc et de la duchesse « tantôt sur 
d^autres sujets. Il fil surtout un petit poëiue de 
près de mille vers en octaves sur la généalogie de 
la maison de Gonzague (2). Maigre la sécheresse 
apparente du sujet , il trouva le moyen d*y ré* 
pandre tous les ornements de la poésie. On y re- 
marque suitput un épisode déplus de trente stro- 
phes, où il décrit en vers dignes du olianire de 
Godefroy , la descente de Charles YIll eu Italie ^ 
et la bataille de-Fornoue (3), Cependant, riu« 

(i) 20 février iSqi. 

(2) La Cenealogia délia seremss, casa Gonzaga^ etc., ini- 
primcc pour la première fois dans le 1. 111 des Operepostume del 
Tasso , publiées â Rome par M arcantonio Foppa^ 16G6 , 3 voL 
in-4''. Ce pcëme «si sans tilre dans le t. II des OEuvreê, cdit, dr 
Florence , el commence par co vers : 

Santé Muse inimortali e sacre mcntL 

(5) Cet épisode commence à la cinquante-cin({uième octave 2 
. Qià Carlo av§a corsa Vlialia e vinta, etc. 



pnTALlÉ, PART; lî, CttAP. XIV. 28g 

Ûuence de ce climat humide et marécageux s*ë* 
tant jointe à la mauvaise dispositiou où il était 
déjà, il éprouva une maladie grave et dangereuse 
qui le fit souffrir et languir pendant presque tout 
Tété. Cette épreuve le dégoûta du séjour de Man* 
touej et il tourna encore uûe fois, avec regi'et et 
avec le plus vif désir, ses pensées vers Theureux 
climat de Naples. 

Le duc Yincent s^étant alors déterminé à 
faire le voyage de Rome, pour aller dompli-» 
menter le nouveau pape Innocent IX , permit aa 
Tasse de Ty accompagner en qualité de gentil-< 
homme (i). Il y était depuis peu de temps, lorsque 
le vieux prince de Conca mourut à Naples« Sod 
fils, héritier de ses titres et de son immense îov^ 
tune , ayant appris que le Tasse était revenu à 
Rome, s^empressa de Tinviter à se rendre enfin 
auprès de lui, et à venir^ c^étaient ses termes, par-* 
tager ses jouissances et ses richesses. Cette offre 
s'accordait trop bien avec les vœux du Tasse pour 
qu*il refusât de Faccepter ; aussi était-il , au moid 
de janvier i5g2 , arrivé à Naples et établi chez 1^ 
prince de ConcUé II y reprit la composition déjà 
fort avancée de sa Jérusalem conquise, inter- 
rompue depuis long-temps par ses maladies et par 
ses voyages. Il Tavait presque achevée , lorsqu^il 
aperçut dans le prince son hôte une attention 



(i}NoTeBibre iSgi^ 



2^0 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

pour son manuscrit , et des soins pour qu'il ne 
pût être retiré de chez lui) qui le mirent en dé- 
Bance et effarouchèrent son imagination. Il con- 
fia ses inquiétudes au marquis de f^illa son 
ami 9 et* ami du prince de Conca. Le Manso pro- 
fita de cette circonstance pour attirer le Tasse 
dans sa maison , mais ce fut avec le consentement 
du prince, et sans que ni lui, ni le Tasse blessassent 
en rien les égards , la reconnaissance et Tamitîé* 

Cette maison était située dans la position la 
plus agréable , sur le bord de la mer , et entourée 
de beauiL jardins où le printemps déployait alors 
le plus riche et le plus doux des spectacles. L^ef- 
fet n*en pouvait élre qu'heureux sur la mélan- 
colie invétérée et sur la santé du Tasse. C'est- là 
qu'il termina, ou à peu près, sa seconde Jérusa^ 
lent. Mais avant d'y mettre la dernière main^ il 
céda aux instances de la mère du marquis de 
Villa y qui l'engageait à faire un poëme sur quel- 
que sujet sacré. 11 commença donc pour lui plaire 
son grand poëme des SeptJouméeSy ou dé la Créa-' 
don du monde y et y travailla avec la suite et la 
chaleur qu'il mettait à toutes ses entreprises. 

Cependant les papes se succédaient à Rome 
avec une grande rapidité. Clément VIII avait rem- 
placé Innocent IX (i). Celait le cardinal Hip* 
polyte Aldobrandini y qui avait témoigné au 



(i)Lc 5() janvier i^^a. 



D'ITALIE, PAKT. II, CHAP. XIV. agi 

Tasae dans lous les temps beaucoup. djQtérét et 
d'amitié. Le Tasse avait célébré son avènemeot 
par une canzone (^\) , peut-être encore plus belle 
C|ue celle qu'il avait faite pour Urbain YII, et 
qui avait excité non seulement à Rome, mais 
dans toute ITlalie , les plus vifs applaudissements* 
Le pape en avait été charmé ; il avait fait inviter 
Tauteur en son propre nom à revenir à Rome. 
Deux raisons retenaient le Tasse; le procès qu'il 
soutenait à Naples contre les héritiers de son oncle 
et contre le fisc, pour la restitution de s^s biens, etla 
crainte de désobliger son ami Manso et les autres 
seigneurs napolitains, en les quittant. Mais sur de 
nouvelles lettres qu'il reçut du secrétaire intime 
du pape, il obtint le congé de ses amis, et partit 
encore une fois pour Rome (2), en leur recom- 
mandant de surveiller les gens d'affaires chargés 
de suivre son procès. Ce fut dans ce voyage qu'il 
fit la rencontre d'un chef de brigands nommé 
Sciarra^ qui» ayant entendu son nom, lui té- 
moigna les plus grands respects, et non seulement 
]e laissa passer^ lui et ses compagnons de route» 
sans les pilier » mais lui offrit l'escorte de sa troupe 
et ses services. Cette aventure en rappelle une sem- 
blable qu'eut l'Arioste (3) avec le brigand Poe- 

( I ) Questa fatica estrcma al tarda ingegno , etc. 
(2) 16 avril 1 59a. 
, (5) Voyez ci-dessus, t IV, p. 55g. 

19.. 



292 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

cfdone^ et prouve que la réputation du Tasse 
était alors aussi grande, et aussi universellem^eac 
répandue en Italie, que Tavait été celle de THo- 
m.Ve ferrarais. 

Deux neveux de Clément YIII reçurent le 
Tasse, à son arrivée, avec un empressement qui lui 
garantissait les bontés du pape leur oncle. L*ainé 
surtout, nommé Cinlhio (t) Aldobrandini ^ con^^ 
eut dès-lors pour lui la plus tendre amitié ; et ce fui 
dans ses appartements au Vatican que fut logé le 
Tasse. Le premier travail dont il s*y occupa fut de 
mettre la dernière main à sa Jérusalem conquise. 
11 répondit à Taffection que lui témoignait son 
nouvel ami en le lui dédiant. Cinthio^ reconnais* 
sant de cet hommage, redoubla de soins ^ et faci- 
lita au Tasse tous les moyens de faire imprimer 
proijnptement son poëme. Celui ci n^attendit, pour 
le mettre sous presse, que la promotion de CintJdo 
au cardinalat. Và^ Jérusalem conquise parut enfin 
peu de mois après (2}. Le succès en fut d*abord 
assez grand; mais lorsque la curiosité qu^il avait 
excitée fut satisfaite , on revint généralement de 
la seconde Jérusalem à la première , et Ton s'y 



( I ) L'autre se nommait Pietro, 

(q) En décembre. Elle ëiait intitulée : Di Gerusalemme eon* 
qiiistala del sig. Torquato Tasso Ubri XXIF yïiomsiy i5g5, 
iD-4** Abei rAngclier ne tarda pas à en donner une jolie édilioa 
iii-iî, i Paris, iSgS. Voyez ci-après , chaj. XVII. 



D'ITALIE, PABT. II, CHAP. XIV. 293 

est toujours tenu depuis (i ). Quel que fût le ju« 
gemeut du public sur cet ouvrage, celui du Tasse 
fut toujours entièrement en sa faveur. Il a laissé 
dans un de ses écrits (2) une preuve irrécusable 
de la constance de cette opinion; et c'est sans au* 
cune preuve , sans même le plus léger fondement , 
que le Manso a dit dans sa Yie , et qu'on a répété 
après lui , que le Tasse, peu satisfait encore de sa 
seconde Jériualem , avait formé le projet d'une 
troisième. 

Aussitôt qu'il fut délivré de ce poème, il se re- 
mit à celui àes Sept Journées é 11 l'avait commencé 
en vers libres (^sciolU)^ et le continua de même. 
Bientôt il en eut achevé les deux premiers li- 
vres (3) , et considérablement avancé l'ébauche 
des suivants. Mais malgré la vie agréable et douce 
qu'il menait à Rome, et la liberté dont il y jouis- 
sait, le retour de ses infirmités qui se firent sentir 
avec une nouvelle force , lui fit désirer d'aller 
passer l'été à Naples. Il en obtint la permission 
du pape et de ses neveux. En arrivant (4) , il choi- 



(i ) Je n'en dirai pas davantage ici de ce poëme y qui n'est guère 
connu que de nom, et sur lequel je reviendrai. 

(a) Del Giudizio sopra la Gerusalemme di Torquato Tasso 
da lui medesimo rifonnata^ etc., t. IV des Œuvres ^ e'dit. de 
Florence, in-foi. 

(3) Dès le commencement de i594* 

(4) 5 juin. 



294 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

sit pour sa demeure )e raouastère de Sanseverinm 
de Tordre du Mont-Cassin , où ses amis, et le pre- 
mier de tous , le marquis de Villa , vinrent l'em- 
brasser et le féliciter de son retour. Ayant repris 
sa vie accoutumée , il partageait ses journées en- 
tre le travail , les visites qu'il recevait , et celles 
qu'il rendait au Manso^ au prince de Conca^ ou 
à d'autres illustres amis, quand sa santé lui per- 
mettait de sortir. L'un de ceux qu'il visitait avec 
le plus déplaisir, était C/zr/o Gesualdo^ prince 
de Venasa^ célèbre amateur et compositeur de ' 
musique. Le Tasse qui avait toujours passioné- 
ment aimé ce bel art y se plaisait singulièrement à 
entendre ses savantes compositions. Les madri- 
gali à ])lusieurs voix étaient alors fort à la mode; 
Gesualdo y excellait ; il eut plusieurs fois recours 
au Tasse, qui fit pour lui plus de trente de ces 
petites pièces, dont neuf sont imprimées avec la 
musique^daus le recueil^ en six livres, des madri- 
gali du prince de Venosa (i^. 

Le Tasse était à Naples depuis quatre mois ; le 
cardinal Cinthio impatient de le voir revenir à 
Rome, et l'y ayant inutilement invité plusieurs 
fois, imagina, pour l'y attirer, de faire renouveler 
pour lui la cérémonie du triomphe au Capitole , 



(i) Parlitura delli sei libri de* madris^ali a cinque voci delt* 
iîlustriss, ed eccelîentiss. principe di Fenosa V. Carlo Ge- 
sualdo j €tc» y Genoya , 1 6 1 5 , iii-ioL 



■••••■^^'■"•^^^^iW-*^BP^i«^*Rl^^^iff5?*W^^^P«B 



DMTALTE, PART. U^CHÀP. XIV. 295 

qu'on n'ayait pas revue depuis Pétrarque , et a 
laquelle personne ne songeait plus. Le pape, sol- 
lit^itë par son neveu, en porta le décret ; le Tasse, 
à qui Cinthio se hâta de l'annoncer, ne put refu- 
ser un honneur qui lui était décerné par raniitié. 
Quant au triomphe en soi, il en parut peu tou- 
ché; il fit même entendre au Manso^ dans' les 
tristes adieux qu'il lui fit, qu'on lui destinait en 
vain la couronne , et qu'il ne croyait pas arriver 
*& temps pour la recevoir. 

A Rome (i)» il fut reçu en dehors. même de la 
ville par un nombreux cortège qui lui donna , en 
l'accompagnant jusqu'au palais, une idée antici- 
pée de son triomphe. Dès le lendemain matin, les 
deux jeunes cardinaux le présentèrent au pape 
qui lui fit l'accueil le plus honorable, et lui dit, 
après avoir donné de grands éloges à ses ta- 
lents et à ses vertus: «Je vous offre la couronne 
de laurier, pour qu'elle reçoive de vous autant 
d'honneur qu'elle en a fait à ceux qui l'ont reçue 
avant vous. » On aurait fait sur le-champ les pré- 
paratifs de la cérémonie, si la saison déjà froide 
et pluvieuse n'eût forcé de les différer. Le car- 
dinal Cinthio voulant qu'elle eût la plus grande 
pompe, qu'elle surpassât même toutes celles dont 
on avait gardé le souvenir, et que le peuple entier 
pût jouir de ce spectacle , en fit rejeter l'époque 

(i) Novembre iSg^^. 



»96 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

pu printemps. Pendant Thiver, la santé da Tassa 
alla toujours en déclinant. Dans le peu d'inter* 
Talles dont il pouvait jouir , il s^occupait sans re« 
lâche de son poëme des Sept Journées. Un homme 
dont il avait eu d^abord à se plaindre » puisqu'il 
avait « sans le consulter , fait imprimer autrefois 
sa Jérusalem délivrée 9 VIngegneri était depuis 
rentré en gr&oe avec lui, ce qui était toujours fa- 
cile j c'était même lui qui avait dirigé et surveillé 
l'édition de la Jérusalem conduise. Il était en ce 
moment plus assidu que jamais auprès de lui, et 
recueillait, avec autant de prestesse que d'ei^acti- 
tude, tous les vers que le Tasse allait sans cesse^ 
ou récitant de vive voix , ou écrivant en abrégé 
sur de petite papiers; précaution heureuse, el 
sans laquelle une grande partie de ce poëme, im* 
parfait encore, mais tel qu'il est, l'un des fruits 
les plus [>récieux des derniers temps de son au- 
teur, aurait iof^ûlliblement péri. 

Au commencement de lôgS, Iç Tasse se trouva 
presque sans forces , et même sans espérance. La 
nature semblait s'affaiblir en lui, à mesure que sa 
for tune s'adoucissait. Le pape venait de lui accor- 
der une pcnsiou annuelle de cent ducats de la 
chambre, ou de deux cents écus : sou procès avec 
les hériiiers de son oncle s'était avantageusement 
arrangé à INaples; le principal Léritier(i) con- 

■ I II ■ ■■ I I ■ I Km m, 

( I ) Le priDce d'y^t'e/Z/no, 



D'ITALIE, PART. II, CHAP. XlV. 397 

sentait à lai faire une rente de deux cents ducats» 
et à lui payer comptant une assez forte somme ; 
enfin un triomphe glorieux Tattendait , et rien ne 
paraissait plus devoir manquer « ni à sa renom- 
mée , ni à sa fortune ; mais sa cruelle destinée ne 
6e démentit point, et c^étaitaumomentmémeoù 
il semblait que sa vie allait devenir plusheureusct 
qu^elle en avait marqué la fin. Au mois d'avril, 
époque fixée pour son couronnement , il se sentit 
extraordinairement affaibli. Ne voulant plus être 
occupé que de sa fin prochaine , il demanda au 
cardinal la permission de se retirer dans le cou* 
vent de S*-.Onuphre. Cinthio Vy fit conduire, et 
donna les ordres les plus attentifs pour que rien 
ne lui manquât dans cette maison. 

Peu de jours après, se trouvant encore plus 
faible, il sentit qu'il était temps de faire ses adieux 
à Tami qu'il- avait éprouvé le plus fidèle (i); il 
écrivit à Costantini cette lettre , sur laquelle je 
ne crois pas avoir besoin de prévenir la sensibilité 
des lecteurs. << Que dira mon cher Costantini 
quand il apprendra la mort de son cher Tasso ? 
Je crois qu'il ne tardera pas à en recevoir la nou- 
velle, car je me seas à la fin de ma vie, n'ayant 
jamais pu trouver remède à cette fâcheuse indis- 
position qui s'est jointe à toutes mes infirmités 
habituelles^ et qui^ je le vois clairement, m'en- 

( i ) Yoyci ci-dessus , passim , et surtout p. 275, 



sgS HISTOIRE LITTÉRAIRE 

traîne comme un torrent rapide , sans que \^j 
puisse opposer aucun obstacle. Il n'est plus temps 
de parler de Tobstinatioû de ma mauvaise for- 
tune , pour ne paâ dire de iMngratitude des hom- 
mes, qui a enfin voulu obtenir le triomphe de me 
conduire indigent au tombeau , au moment ou j'es- 
pérais que cette gloire, qu'en dépit de ceux qui ne 
le voudraient pas, notre siècle retirera de mes 
écrits, ne serait pas entièrement pour moi sans ré- 
compense. Je me suis fait conduire à ce monâ'stère 
de SV-Onuphre, non seulement parce que les mé- 
decins en jugent l'air meilleur que celui de tous les 
autres quartiers de Rome , mais pour commencer 
en quelque sorte, de ce lieu élevé, et par la con- 
versation de ces saints religieux , mes conversa- 
tions dans le ciel. Priez Dieu pour moi,* et soyez 
sûrque, comme je vous ai toujours aiméet honoré 
en celte vie , je ferai aussi pour vous dans l'autre , 
qui est la véritable, ce qui convient à une charité 
vraie et sincère. Je vous recommande à la grâce 
divine , et je m'y recommande moi-même. Rome > 
S*.-Onuphre. » 

Le lo avril, une fièvre ardente le saisit, et 
après avoir , pendant quatorze jours de maladie, 
rempli tous les devoirs du culte qu'il pi-ofessait 
avec tant de zèle et de sincérité, il expira le 25, 
«^gé de cinquante-un ans, un mois et quelques 
jours, mais depuis long-temps miné par des in- 
fil mités habituelles, et soumis à la loi presque 



D'ITALTE, PART. Il, CHAp. XTV. 293 

générale qui condamne les êtres précoces à vieillir 
avant le temps. 

Rome entière pleura sa mort. Le cardinal Cin" 
thio ne pouvait se consoler d^avoir retardé cette 
pompe triomphale qu*il lui avait préparée; mais 
il voulut du moins que dans sa pompe funèbre on 
rendit aux restes de ce gi^and homme tous les bon- 
ïieurs quHl pouvait encore recevoir. Il se garda 
bien, de donner aucune suite à la promesse que 
le Tasse avait exigée de lui en mourant ^ c^était de 
rassembler, autant qn^il se pourrait, les exem- 
plaires de ses ouvrages, et de les livrer aux flam- 
mes. Il n'ignorait pas, avouait-il, que, surtout 
pour sa Jérusalem délivrée , ce serait une opé- 
ration très difficile, maïs enfin il ne la croyait pas 
impossible^ il insista sur cette demande avec tant 
de chaleur, que le cardinal lui promit tout pour le 
calmer, mais sans intention d^étre fidèle à sa parole, 
ou plutôt avec la ferme résolution d*y manquer. 

Dans le premier moment de sa douleur, Cinthio 
ne fut occupé que de la gloire du grand homme 
qu'il avait aimé. Par son ordre, le corps du 
Tasse revêtu d'une toge romaine, et couronné 
de lauriers , fut exposé publiquement , et ensuite 
porté dans les principales rues de Rome , en- 
touré d'un nombreux cortège , de toute la cour 
Palatine , et des ^maisons des deux cardinaux 
neveux. On courait en foule, pour voir encore 
iine fois celui dont lu génie avait honoré sou 



3oo HISTOIRE LITTÉRAIRE 

siècle et qui avait acheté si cher ce triste et tar- 
dif hommage. Rapporté à S\-Ouuphre dans le 
même ordre où il en était parti , il fut enterré daas 
la petite église de ce couvent. Le cardinal Cin^ 
thio^ annonça le projet de lui élever un tombeau 
magnifique. Deux orateurs préparèrent des orai- 
sons funèbres. Tune latine, Tautre italienne; de 
jeunes poètes composèrent des vers et des inscrip- 
tions pour ce monument; mais la douleur du cardi* 
nal ap|>aremment s^affaiblit^d^autres soins s^empa» 
rèrent de lui, et le tombeau ne fut point érigé. 

Le marquis de Villa étant allé à Rome q[uel- 
ques années après , se rendit à S\-Onuphre pour 
visiter les restes de son ami. Blessé de ne voir même 
aucun signe qui en indiquât la place, il voulut lui 
faire élever à ses frais une sépulture honorable; 
mais le cardinal Cinthio , à qui il en demanda la 
permission avec instance , ne voulut point Faccor- 
der,el répondit toujours que ce devoir sacré, c'était 
ji lui à le remplir. Le marquis se borna donc à prier 
les religieux de cette maison de faire, en attendant, 
placer un petit morceau de marbre, sur lequel 
ils feraient graver quelques mots, pour avertir 
que le Tasse était enterré en cet endroit, .ce qu'ils 
firent aussitôt avec beaucoup de simplicité (^\ 
■ Il i I ■ 

(i) Torquati Tassi 

Ossa 
Hicjacent. 



D*ITAL1E, PiHT. II, CHAF. XIV. 3oi 
Enfin, au boat de huit ans, le cardinal Bevilac» 

* 

qua^ qui était de Ferrare, et dont la famille avait 
été liée d'amiiié avec le Tasse, voyant que le car* 
dioal Cinthio différait toujours de remplir ce de- 
voir, fit élever au Tasse le tombeau surmonté de 
«on buste en marbre , qu'on y voit encore aujour'* 
d'hui 9 et sur lequel il fit graver une inscription 
élégante , mais trop longue pour être rapportée 
ici. Ce tombeau fait de la très petite église de 
S\-Onuphre Tun des monuments de cette magnî* 
fique Rome , que Tétranger sensible et ami des 
lettres visite avec le plus d'attendrissement et de 
respecta 

Un buste intéressant du Tasse orne aussi la 
bibliothèque de ce couvent ; c'est celui qui fut 
moulé sur son visage à l'instant même de sa mort. 
D'autres^ monuments publics lui ont été élevés. 11 
a une statue colossale à Bergame, séjour de sa 

V 

Hoc ne nescius 

Esses hospes 

Fratres hujus eccL 

PP. 

M. DC. L 

Cest une imitation des deux derniers vers de Tepitaplie de fasi- 
cîen poète Pactivius, £iite par lur-méme: 

Hic simtpoetœ Pacuvii Marci sita 

Qssa, Hoc volebam nescius ne esses. Foie. 

(Voy. A, GeU. N. At, 1. 1, c. ^4,) 



3o2 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

famille et patrie de son père; et une autre presque 
aussi grande à Padoue, ville où il fit la partie de 
8es études qui lui profita le moins , celle du droit» 
La première fut Teffet d'une générosité particu- 
lière (i) ; la seconde lui fut érigée dans le dernier 
siècle, aux frais des jeunes gens de Tuniversité, 
fiers, comme le porle Tinscription qu'ils y ont 
fait graver, d'avoir étudié au même lieu que 
lui (2). On cite trois médailles frappées en son 
honneur (3) , et une tête de lui supérieurement 
gravée en inUiglio ou en creuif , sur une très belle 

(i) C'est un legs de^ Marc- Antoine Foppaj éditeur du recueil 
des OEuvres posthumes du Tasse (Rome, if)66 , 5 vol in-4°.) > et 
qui a pris encore d'autres soins et fait d'autres dépenses pour la 
gloire de ce poète , son compatriote , à qui il avait voué une espèce 
de culte. Cette statue le représente en robe longue , couronné de 
lauriers et un livre à la main. Elle est sur la grande place de la ville. 
Le piédestal porte pour toute inscription ces deux mots , Torquato 
Tasso, 

(2) Cette inscription , eu bon style lapidaire , est ainsi conçue : 

Torquato Tasso 

QiTEM Patavina sghola 

Italurum eftgorum 

principem designatum diu1sit 

Gymnasii Patavini ALUMNI 

ïanto sodalitto super6i 

PP. CIDIDCCLXXVni. 

(3) Serassi en donne la drsmplion, p. 5 18. L'une'des trois, 
dont le revers représente un sujet pastoral , et fait sans doute allu* 
sioa à XAminta^ est gravée au frontispice de saTie du Tajse. 



D'ITALIE, PART. II, CHAP. XIV. 3o3 

cornai ioe , par le célèbre artiste apglais Mar- 
châQt (i). 

Serassi parle aussi de plusieurs portraits. Uun 
des plus précieuic est celui que le cardinal On* 
thio fit faire dans les dernières années du Tasse^ 
par rhabile peintre Frédéric Zucchero. 11 doit 
être à Bergame, dans Tancien palais des Tassij 
où il restait encore en 1785 des héritiers, ou des 
héritières de ce beau nom (2). La même yille ea 
possède deux autres, Tun dans une collection 
particulière, appartenant à un riche amateur (3), 
et Tautre parmi les portraits des hommes illustres 

(i ) Celle-ci ctait , en i ^85 , à Borne ^ dans le cabinet du duc de 
Ceri ; son empreiute en relief fait partie de ces jolies collections en 
plâtre et en soufre, qui se sont tant multipliées dans ces derniers 
temps. J'en dois une belle empreinte en creux, en pâte noire trans- 
parente , et une pareille de la t^te du Dante, d'après le même gra- 
veur Marcbant, k la galanterie de M. Francis Henri Egerton , an- 
glais d'une haute naissance et d'une grande fortune , mais encore 
plus distingué par son sayoir , et par son goût édairé pour les lettres 
et pour les arts. 

(2) Ce portrait était passé d'abord entre les mains de oe njjSme 
Marc-Antoine Foppa^ à qui Bergame doit la statue colossale du 
Tasse. Il le légua, par son testament, à l'abbé Françob TassOy 
son ami ; de celui-ci , le portrait parvint au comte Jacùpo Tasso , 
généreux protecteur des lettres, et auteur d'un arbre généal<^que 

m 

de la famille des Tassi , magniûquement imprimé à Bergame en 
1^18; enfin , il appartint après sa mort aux deux comtesses Tassi, 
ses petites-nièces. ( Serassi, p. 5ao. ) 
(5) Le comte Jaçopo Carrara. 



3o4 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

4 

de Bergame , dans la salle du grand conseil. Il en 
existe un à Rome, peint d'après nature , çt à ce qu'il 
parait, dans les meilleures années du Tasse (i)^ 
et un autre , fait en partie d'après celui-là , et en 
partie d'après le buste de la bibliothèque de S'^ 
Onuphre (2). 

Le plus intéressant pour nous est celui qui 
orne à Paris le cabinet de M. le sénateur Abrial , 
et qui est très fidèlement gravé « en tête de la tra^ 
duc lion de la Jérusalem délivrée , dans l'éditioa 
de i8o3 (3). Ce portrait était à Sorrento^ dans la 
maison où naquit le Tasse , encore habitée au** 
jourd'hui par les descendants de sa sœur Cot-^ 
nelia (4). En 179g (5) , quand l'armée française ^ 
sous les ordres du général Macdonald, occupait 

* 

(1) Il était peint par Scipion Gaetaiio, et appartenait ( toujoon 
en I ^85 ) à un peintre nomme François Romero, 

(2) Ce dernier appartenait à Tabbë Serassi, etjui ataif élé donntf 
par son auteur, Josepb Gades, qui avait su, dit l'historien dif 
Tassr, par une de ces touches agréables qui lui e'taient familières^ 
rendre par£iitement l'enthousiasme et Tesprit de ce grand poète^ 
Ce portrait doit avoir passé, après la mort de Serassi , arrivée ea 
1 791 y dans les mêmes mains que ses lirres^ 

(3) Voyez ci-dessus , pag. 157 et i58. 

(4) Comelia ayant perdu son premier mari SersoU^ épous£l 
en secondes noces Giovan, Leonardo Spasiano , dont le descen-< 
dant direct, M. Gaetano Spasiano, propriétaire actuel de celte 
maison, avec deux demoiselles Spasiano st$ sœurs ou wt& pft« 
rentes , y possédait ce beau portrait de famille. 

(5) Floréal an VIL 



DMT ALIE, PÀHT. Il, CHAP. XIV. 3o5 

le royaume de Naples ^ SorrerUo s'éiant révolté, 
fut pris d^assaut, après trois jours de siège. Le gé* 
lierai , averti de Texislence de celte maisou par 
M. Abrial , alors commissaire pour le gouverne- 
ment français à Naples, la sauva du pillage et 
prie soin qu^elle f&l respectée. La famille péné- 
trée de reconnaissance, lui offrit, quelques jours 
après, ce qu'elle avait de plus précieux, le portrait 
du Tasse, et le général en fit présent à M. Abrial , 
premier auteur de la bonne action qu'il avait faite. 
Le Tasse y est représenté à Tâge où Ton dit que 
le câji^dinal Cinthio le fit peindre à Rome; et c'est 
peut-être une copie, ou plutôt un double du por- 
trait de Frédéric Zucchero ^ accordé par le car- 
dinal à la famille du Tasse après sa mort. Ce qui 
porte à croire qu'il ne fut pas fait à Naples , c'est 
que le Manso n'en parle pas, lui qui a tracé, 
dans la Vie de son ami, un portrait si détaillé 
si minutieusement circonstancié de toute sa por« 
sonne (i). 

y 

(i) Q en fît cependant faire un, mais en petit ^ et il le donna 
ou du moins le prêta au Tasse , qui le laissa au cardinal Cinthio , 
légataire du peu de fortune qu'il pouvait avoir , en le priant de 
de faire rendre ce petit portrait au Manso. Cest ce que nous ap- 
prend cette clause de son testament , rapporte en entier par le 
Manso lui-même , d;ms sa Vie du Tasse : E fo de* béni ai for - 
tima erede il sig, cardinal Cintliio; eut prie go chefa^cia al sig. 
Gio, Bail, Manso quella picciola tavoletla resùiuire , dove egli 
mifece dipingere , e che dar non m' ha voluto , se non in près • 
V, 20 



3o6 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

Le Tassé était d^une taille si haute, que selon 
l'expression du Manso, il pouvait être compté 
pourTun des hommes Tes plus grands parmi ceux 
qui Tétaient le plus. Son teint était blanc; les veil- 
les, les chagrins et les souffrances Tavaient rendu 
pâle. Il avait la tête assez grosse et un peu ap- 
platie au sommet, le front large, ouvert et pres- 
que entièremeut chauve. Ses cheveux et sa barbe 
étaient entre le brun et le blond,* ses sourcils 
noirs, bien arqués et peu épais ] ses yeux grands» 
d'un bleu très vif et très doux (i); les mouve- 
ments et les regards en étaient pleins de gravité; 
et souvent, dit encore le Manso ^ il les tournait 
ensemble vers le ciel , comme pour suivre les élans 
de son ame , habituellement élevée vers les choses 
célestes. Ses joues étaient maigres, son nez long 
* et un peu incliné ; sa bouche grande , relevée aux 
extrémités dans cette forme qu'on appelle léo- 
nine ; ses lèvres fines et souvent pâles , ses dents 
bien rangées, larges et blanches. Il riait rare- 
ment, et n'éclatait jamais. Sa voix était claire, 
sonore, mais sa langue était peu déliée, et même 



tanza, ( Fita del Tasso, N®. 1 1 5. ) On ignore ce que ce précieux 
petit tableau est devenu. 

( 1 ) Le Capaccio , dans ses Elogia illustrium Uiteris virorum , 
p. '}.S\f dit que ses yeux étaient louches : Quem cemis procera 
staiura virum, luscis oculis , suhflauo capillo^ etc. Mais il est 
le seul q!ii le dise ; le Manso n'en parle pas. 



D'ITALIE, PART. Il, CHÀP. XIV. 3o7 

ilbégayaû (i). Sa taille^ quoique trèsgrande, était 
bien pi oportiounée^- il réussissait à tous les exer- 
cices du corps que Ton nommait alors cheva- 
leresques (2) ; naturellement brave, il y montrait 
autant d*habileté que de courage , mais plus d'a- 
dresse que de gràce^ Il y avait enfin dans toute 
sa personne, mais principalement sur son vi- 
sage,, quelque chose de noble et d'attrayant, 
qui , lors même qu'on n'était pas prévenu de son 

< 

mérite extraordinaire, inspirait l'intérêt et corn* 
mandait le respect. 

Mais les qualités de son ame surpassaient de 
beaucoup ses avantages corporels. Tous ses his- 
toriens s'accordent à louer sa candeur, sa véra- 
cité, son inviolable fidélité à sa parole, son éloi- 
gnement de toute passion haineuse , de tout esprit 
de vengeance et de toute malignité; son attache* 
ment pour ses amis, sa patience dans ses maux, 
sa douceur, sa sobriété, sa piété sincère, la pu- 
reté de sa vie et de ses mœurs. Sa fierté, qui lui 
faisait voir avec horreur tout ce qui ressemblait^à 
la bassesse, pouvait ressembler elle-même à de 
l'orgueil; il ne pouvait souffrir l'apparence de 
l'avilissement et du mépris^ mais s'il exigeait des 
égards , en homme qui savait s'apprécier et se met- 



(i) Il parle , en plusieurs endroits de ses lettres , de son impe- 
dimenta di lingua , ainsi que de sa vue faible et courte. 

{'2) A faire des armes , monter à cbcval , rompre des lances, etr. 

20.. 



5o8 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

tre à sa place^ il n^en manquait jamais avec per- 
sonne, et il était toujours prêt à s^humilier , dès 
qu'on lui en laissait le soin. Né gentilhomme, dans 
un temps où ce titre avait tout son prestige, et 
chevalier dans le cœur autant que par le hasard 
de la naissance, il rendait aux princes ce qu'il 
leur devait, mais il se croyait Tégal de tous les 
autres, et la faveur où ils étaient ne le rendait que 
plus exigeant avec eux. 

Cette disposition est déplacée, souvent blâmable 
et presque toujours ridicule , quand on vit avec 
le commun des hommes ; mais condamné par sa 
destinée , sa fortune et les usages de son siècle \ 
vivre avec les grands et dans les cours, il fit bien 
de Fentretenir dans son ame , dût-il être accusé 
d'orgueil par ceux dont l'orgueil seul en était 
blessé. 11 eut plus de raison encore d'être ainsi, 
quand il fut tombé dans l'excès de l'infortune, et 
de conserver, dans sa longue et injuste captivité» 
toute la dignité du malheur. On le voit avec plai- 
sir n'accorder qu'à peine, du fond de sa prison, 
et à la sollicitation de son cher Scipion de Gonza- 
gue, une espèce de satisfaction par écrit à Tun 
des plus grands seigneurs de la cour de Fer- 
rare (i), pour des paroles qui lui étaient échap- 
pées dans un moment de désespoir , et mettre en- 
core expressément dans sa lettre qu'il était prêt à 



( I ) Le comte Fulvio Ran^one. 



D*IT ALIE, PART. II, CHAP. XIV. 5o9 

loi donner toutes les satisfactions , qu*il pouvait 
recevoir d^un homme résolu à mourir plutôt que 
de rien faire qui fût indigne de lui (i)» 

Simple, mais propre dans ses habits^ au milieu 
des recherches du luxe et de la magnificence , il 
était habituellement vêtu de noir (z)^ ne portait 
que du linge uni , mais toujours blanc, et en avait 
beaucoup, pour en pouvoir changer à volonlé^. 
Sa contenance était réservée , modeste et silen* 
cieuse ; c^était celle d*un philosophe plutôt que 
d^un poète. Il préférait le recueillement et la so^ 
litude au bruit du monde; mais dans des cerclea 
de son choix , avec des amis, et surtout avec des 
femmes aimables, sa conversation s^auimait, et 
déposant la gravité philosophique , il badinait ^ 
plaisantait même avec autant de gaité que de 
finesse et d^agrément. Le Manso a rassemblé le 
nombre juste de cent bons mots , réparties ou 
apophtegmes qu^il lui attribue^ mais dont Serasst 
a fort bien observé que la plus grande partie 
avait déjà passé sur le compte d^aulres grands- 
hommes ; ceux qu^il rapporte et qu^il regarde 



(i) 7o son pronto a darîè tutte queUe soddisfaziam che ella 
possa rlcever da un uomo ch* è cosi risoliUo al morîre^ corne- 
pertinace a non voler f are indignità. Cette lettre est du 5 ayril 
t58i , à la ÛD de la seconde année de sa captivité. 

{*x) On ajoute qu'il n'avait jamais qu'un seul habit, qu'il donnaît 
aux panyres lorsiju'il en faisait faire un autse.. 



m^^mÊ^m^^m^^^ms^^^^^^^^^mmmimmmÊm 



3ia HISTOIRE LITTÉRAIRE 

comme appartenant véritablement au Tasse, mar- 
quent autant de justesse que de vivacité d'esprit. 
Quant à son génie poétique, il y en eut peu de 
plus élendn , de plus riche, et peut-être aucun de 
plus élevé. Sa mémoire était d'une promptitude 
extrême et d'une incroyable ténacité. 11 n'écri- 
vait ses vers qu'après en avoir, pour ainsi dire, 
amassé dans sa tête un nombre presque iniini. 
C'était celle de ses facultés que ses malheurs 
avaient le plus altérée, et il se plaignait souvent , 
dans ses dernières années, de l'avoir presque en- 
tièrement perdue. Nourri de bonne heure de l'é- 
tude des anciens auteurs grecs et latins , il s'était 
surtout appliqué à la lecture des poêles et des 
philosophes (i). On voit dans ses Discours sur le 
poëme hénuque combien il avait médilé sur la 
Poétique d'Arîstole, et dans ses Dialogues philoso- 
phiques , quelle étude approfondie il avait faite 
de Platon. Kous allons d'abord observer en lui le 
grand poète épique ; le poète (^ amatique et lyri- 



(i) Il avait aussi cultive les sciences exactes; il y e'tait même 
assez fort pour en jwuvoir donner des leçons. Dans les premiers 
temps de son séjour à Fenare Ja cliaire de geome'lrie et d'astrono- 
mie dans celte université' vint a vaquer ; le duc y nomma le Tasse 
(janvier 15^3), qui accepta volontiers, dit Serassi^ quoique les 
appointements fosent très modiques, parce qu'il n'était obligé de 
professer que les jours de fotcs : ce qui fait voir que dans cette uni- 
versité les sciences exactes n'ct "lient rcg.irdées que comme UB db- 
jet de luxe , et une partie accessoire de rinstruction. 



D'ITALÏE.PART. II.cïtAP. XIV. 3n 

9 

que aura son tour; nous le verrons ensuite parmi 
les prosateurs et les philosophes. Dans tous les 
genres où se porta son génie fécond et varié, nous 
eu admirerons Télévation et la richesse ; ses dé- 
fauts mêmes, que nous ne chercherons point à 
dissimuler, nous instruiront^ et si nous les exa- 
minons peut-être avec plus de rigueur que nous 
n^avons fait ceux de quelques autres grands poè- 
tes , c^est que , dans un genre plus important et 
plus noble , il pourrait être plus dangereux de les 
méconnaître , et qu'il n'y a rien à craindre pour 
sa gloire à les avouer. 



3i2 HISTOIRE LITTÉRAIRE 



t^^^^^t^ ^ ^^^^/^^^^^^^^^^^^^^^f 



CHAPITRE XV. 

Examen de la Gerusàlemme liberâtà du 
Tasse; Critiques qui en onù été faites en Italie 
et en France ; Défauts réels de ce poème. 

i ANDis que nous avons erré dans le pays en- 
chanté, mais vague, dans les régions immenses > 
inégales et souvent entrecoupées , de la poésie ro- 
manesque, j'ai cru, pour me guider moi-même 
plus sûrement, et pour ne pas égarer ceux qui 
voyageaient avec moi, devoir les y conduire tou- 
jours avec le fil de l'analyse. Celaient le plus sou- 
vent pour eux des routes nouvelles et inconnues; 
et si je puis me permettre une fois ce style méta- 
phorique, que je n'approuve pas toujours, lora 
même qu'il nous a fallu entrer dans le labyrinthe 
délicieux et mille fois parcouru , où le génie de 
TArioste a semé tant de merveilles , mais dont il 
a tant multiplié les détours, j'ai cru plus néces- 
saire que jamais d'employer ce fil secourable. 
Maintenant que nous devons marcher dans des 
plaines vastes encore, et agréablement variées, 
mais circonscriles, où s'élève un édifice régulier, 
je crois pouvoir suivre un autre plan. Un dca 



> ^ 



D'ITALIE, PART. II, CHAP. XV. 3i3 

grands avantages du poëme héroïque, soumis aux 
règles de Tunilé, c^est que Tesprit en parcourt 
rétendue sans embarras , et qu^il s^en retrace fa* 
cllement et nettement le souvenir. 

De tous les poèmes héroïques écrits dans d*au« 
très langues que la nôtre > ( et il faut avouer que 
notre langue pe fournit pas beaucoup d^objets de 
comparaison ) , le plus connu en France est la 
Jérusalem délivrée. Ceux qui , parmi nous, culti* 
vent la langue dans laquelle cet ouvrage est écrit le 
prennent ordinairement pour le dernier terme et 
le nec plus ultra de leurs éludes. Le Tasse est un 
des cinq ou six auteurs auxquels s^étend commu- 
nément notre érudition italienne. Trois difTé- 
rentes traductions , dont Tune est peut-être aussi 
bonne qu*une traduction en prose puisse Tétre (i), 
ont tellement popularisé parmi nous Faction , la 
marche, les riches détails et les belles propor- 
tions de ce poëme, qu^il e$t connu, du moins sous 
ces rapports essentiels , de qeux mêmes à qui la 
langue dont il est un des chefs -d^œuvre est 
étrangère. Je me dispenserai donc cette fois 
d^une analyse suivie. Celle que je ferai sera fon« 
due dans des discussions que je crois plus intéres* 



( I ) Je ne parle point de trois essais presque également malheu* 
reux , qui ont éié faits assez récemment, d'une traduction en vers* 
La Jérusalem délivrée serait peu connue en France ^ si elle uereûl 
cté que par ce moyen. 



3i4 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

santés pour nous. On sait assez généralement ce 
que ce poëme contient; mais on a long-temps <ës- 
puté, et Ton dispute encore sur ce qu'il vauC* 
Retracer ici un plan , dont au moins les masses 
principales sont dans tous les esprits, serait, à ce 
qu'il me semble^ un travail d'assez peu de fruit; 
chercher, de bonne foi , à tirer de t^nt d'opinions 
diverses l'opinion que l'on doit avoir, me parait 
plus important et plus utile* 

J'ai parlé, dans la Yie du Tasse, des querelles 
AoniXdL Jérusalem délivrée fut l'objet. J'ai dit dans 
quelles tristes circonstances elles lui furent sus- 
citées , l'emporlement que l'on y mit , et le cahne 
philosophique que le Tasse garda dans ses ré* 
penses; je reviendrai maintenant avec quelque 
détail sur ce point d'histoire littéraire. Sans vou- 
loir soutenir les jugements sévères qui ont été 
portés de lui dans notre pays, il est bon de rap- 
peler aux Italiens eux-mêmes la manière dont il 
fut traité dans le sien. 

Quand son poëme parut, celui de l'Arioslc 
jouissait de ta réputation la plus haute et la plus 
unanime. Tous les poètes le prenaient pour mo- 
dèle, et ne faisaient que de vaios efforts pour 
riiniter. Le jeune Torquato sentit bien que s'il 
pouvait égaler ce poète, ce ne serait pas en Sui- 
vant la même route que lui; il sentit que toute la 
perfection dont le roman épique est susceptible „ 
élait daus le Roland furieux ^ mais que l'épopée 



D'ITALTE, ^ART. II, CHAP. XV. '3i5 

héroïque , réf)opée J'Homère et de Virgile restait 
encore à tenter aux muses toscaoes, après Tio- 
fructueux essai du TrUsino ; et il espéra se tirer 
avec honneur de celte tentative hardie. Il admi- 
.rait sincèrement FArioste, et n^avait niTespoir, 
ni le désir de le déposséder de sa plaee, mais il 
était poursuivi nuit et jour par celui de sV*n faire 
une égale , dans nn genre qu^il regardait conune 
supérieur. 

C^est ce qu'il avoua lui même dans une lettre 
à Horace Arioste. Ce jeune neveu du grand poète 
avait publié des stances où il louait excessivement 
le Tasse; il le nommait le premier des poètes; il 
bannissait même du Parnasse tous ses rlvaux^et 
le reconnaissait pour le seul poète digne de ce nom* 
« Cette couronue que vous voulez me donner, 
lui écnvit le Tasse (i) 9 le jugement des savants » 
celui des gens du monde et le mien même, Tout 
déjà placée sur les cheveux de ce poète à qui le 
sang vous lie, et auquel il serait plus difticiie de 
Tarracher que d'ôter à Hercule sa massue. Ose- 
rez-vous étendre la main sur cette chevelure véné- 
rable?Voudrez-vous être, non seulement un juge 
téméraire, mais un neveu impie? Et qui pourrait 
recevoir avec plaisir d'une main coupable et 
souillée d'un pareil crime, la marque d'honneur 
et l'ornement de sa vertu? Je ne la recevrais pas 
■ ■ ■ ' 

{i) Lettere poeUche j N'*.47, Modène, iCjanvicr 1577. 



3i6 HISTOIRE LITTERAIRE 

de ^oiis ; je n^oserais non plus m^en saisir moi» 
même : je ne porle pas si haul mes désirs. 

$» Ce fameux Gi^ (i), vainqueur de Xercès» 
disait qa'il éiail. souvent réveillé par le souvenir 
des trophées de Aliltiade* Ce n'était pas qu'il eûl ^ 
le projet de les détruire^ mais il désirait en élever 
poar sa gloire , qui fussent égaux ou semblables à 
cenx de ce général* Je ne nierai point que les 
couronnes toujours florissantes d^Homère ( je 
parle de votre Homère feiTarais ) , ne m'aient fait 
passer bien des nuits sans sommeil; non que j'aie 
jamais eu le désir de les dépouiller de leurs fleura 
Qa de leurs feuilles , mais peut-être par l'extrême 
aivie d'en acquérir d'autres qui fussent» sinon 
^^les» sinon semblables, du moins faites pour 
conserver long-temps leur verdm^e^ sans craindre 
les glaces de la mort^ Tel a été le but de mes Ion- 
gnes veilles. Si je puis l'atteindre » je regarderai 
comme bien employée toute la peine que j'ai 
prise ; sinon , je me consolerai par l'exemple de 
tant d'hommes fameux , qui ne se sont peint 
fait une honte de succomber dans de grandes en- 
treprises 

H Dans les luttes et les exercices du corps , on 
propose des prix , non seulement aux premiers > 
mais aux seconds et aux troisièmes. On donne un 
taureau à Entelle qui a remporté la victoire , mais 



(i) Tbcuibtocle* 



D'ITALIE, PART. II, CHAp. XV. 3i7 

Darès reçoit une épée et un casque superbe pour 
se consoler de ira défaite (i). Pourquoi dans les 
combats de Tesprît , où s*il est glorieux de vain* 
cre , il n^ ^ pourtant aucune honte à être vaincu ^ 
ne proposerait-on pas de même plusieui^ prix? 
€e n^est pas que je veuille descendre dans la car* 
rière comme ce Darès qui, la tête haute et se pré- 
parant au combat, montre ses larges épaules el 
agite dans Tair ses bras nerveux (2). Loin de moi 
cet orgueil et cette confiance de jeune homme ! 
Que votre vieux Entelle reste assis ; qu^il se repose; 
je ne veux point, par an importun défi, le forcer à 
se lever de sa place. Je l'honore, je m'incline de- 
vant lui, je l'appelle hautement mon père, mon 
maître , mon seigneur : je lui donne tous les titres 
les plus honorables que puissent me dicter l'affec- 
tion et le respect : mais si c'est un autre qui veut 
lui disputer sa couronne , ou si lui-même veut 
combattre encore pour être encore vainqueur^ 
je me mêle parmi les combattants, et je dis, 
comme Mnestbée dans la course des vaisseaux 
troyens : Je ne demande point le premier prix; 
je n'espère pas vaincre; et cependant plut aux 

(i) Ensenhy atque insignem galeam, soUuia victo, 

(^) Caput alium in prœlia tollit ; 

Ostendit humeros latos , altemaque jaciai 
Bracchia protendens. ( Ibid. ) 



8i8 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

Dieux! mais que INeptuue accorde à son gré ]a 
TÎctoire: n^ayons du nioias pas la honte de ren<* 
trer le dernier au port (i ) ! 

»Quî peut taxer d'orgueil ce désir modeste? 
Qui pourra me refuser le prix qui fut accordé à 
Mneslhée? Je veux dire une cuirasse, prix bien 
convenable à mes besoins, et capable de me dé- 
fendre contre les armes de la méchanceté et de 
Tenvie, Que Ton couvre de lauriers la tête de 
votre Cléanthe, et que la voix du hérault le pro- 
clame vainqueur. Ce triomphe ne manquera pas 
de trompette, puisque la Renommée en fait Tof- 
fice; mais s'il en était besoin, je m'offrirais moi* 
même. Quoique je n'aie pas la voix de Stentor^ 
j'espérerais pourtant parler assez haut pour me 
faire entendre de tout le pays que l'Apennin par^ 
tage et qu'environnent la mer et les Alpes, etc.» 

Malgré cette protestation qui ne resta point se- 
crète, malgré le soin que le Tasse avait pris de 
suivre une route entièrement opposée à celle de 
l'Arioste, ses ennemis l'accusèrent d'avoir eu la 
présomption de lutter contre lui. Ce fut bien pis 
quand le dialogue de Camillo Pellegrino^ sur la 
poésie épique eut paru, et qu'il eut ouvertement 
placé le Tasse au dessus de TArioste. L'académie 



(i ) Nonjam prima peto , Mnestheus , neque vincere certo, 
Quanquam 6 ! sed superent quitus hoc, Neptune , dedisti : 
Extremos pudeat rediisse. ( Ibid, ) 



D*ITALIE, PART. Il, CHÀP. XV. 319 

de la Crusca venait de s^ëtablir à Florence (i); 
elle devait être un jour en Italie Tarhitre su-* 
préme du goût et du langage ; mais elle ne l'était 
pas encore. Du reste, le nom qu'elle avait pris et 
les noms plus singuliers que ses académiciens 
s'étaient donnés n'avaient rien de plus extraordi- 
naire que ceux de la plupart des autres académies 
italiennes, qui naissaient alors de toutes parts. 
Il y en avait plusieurs à Florence même, celles 
des Lucides j des Obscurs^ des Transformés^ des 
Enflammés y des Humides y des Immobiles , des 
Altérés y etc. Chacun des académiciens prenait 
un nom analogue à celui de Tacadémie dont il 
était membre. Les académiciens de la Crusca 
tirèrent donc leurs noms académiques de tout ce 
qui sert à Texploitation du blé, de la farine, à la 
prcpai*atioD du pain (2); les actes de cette société 
littéraire furent écrits en style de boulangerie et 
de moulin. On en voit un exemple dans raffaire 
même du Tasse. L'académie avait examiné le 
dialogue de Camillo Pellegrino , avait cliargé 
son secrétaire d'y répondre pour elle, et dans 
cette réponse, de prendre vivement la défense 
de l'Arioste et de critiquer non moins vivement 
le Tasse, que l'auteur du dialogue avait osé lui 

(i ) Fondée en iSBi , c'est au commencement d« 1 583 que \a- 
rut son premier écrit contre le Tasse. 

(2) Voyez ci-desf us , p. aC^i et a63 , noie a. 



820 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

péférer. C'était là le fait , mais ce n'est point 
ainsi que le secrétaire le rapporte » dans le préam- 
bule de cette réponse faite au nom de racadémie. 
Ce secrétaire (i) s'exprime littéralement en ces 
' termes > dans son curieux procès-yerbàl (2): 

a Notre académie, qui n'a pris , comme on saît^ 
le titre de la Crusca que parce qu'elle bluùte (3) 
la farine qu'on lui présente de temps en temps 
pour en séparer le sorv (4) , se trouvant l'autre 
jour en grand nombre , selon^ sa coutume , dans 
le lieu de sa résidence, et ayant appris de son 

(1) Bastiano de* Rossiy nomme dans l'académie VlnferignOp 
on le pain bis. 

(a) Je n'ai cru devoir rien changer, ni a ceci, ni i ce qui pré* 
cède, ni à ce qui va suivre sur Facade'mie de la Crusca , qnoî* 
qu'elle vienne d'être re'iablie par un décret de l'Empereur et Roi, 
que S. M. ait eu pour moi rextréme indulgence de m'y nommer 
associe' correspondant, et que j'aie reçu, à ce sujet , de J'acadmiie , 
la lettre d'adoption la plus obligeante. Cette distinction , d'autant 
plus flatteuse qu'elle était inattendue , et que je suis le seul Français 
k qui S. M. ait daigné l'accorder, ne change rien k mes deyoirs 
d'historien. La nouvelle académie n'est nullement responsable de 
la seule erreur grave que l'on reproche k l'aucienne; et je ne pais 
craindre de blesser ceux dont je tiens à grand honneur d'éu:e le 
confrère, en rappelant, comme ces devoirs m'y obligent, une faute 
de leurs premiers prédécesseurs , reconnue par tout ce qu'il y eut 
ensuite de plus distingué dans cette illustre compagnie ; et eipi^ 
par de longs regrets. 

(3) Fer Vahhurattare ch' ellafa , etc. 

(4) La crusca. 



ir ITALIE. PART. II, CHAP, XY. Szt 

eonciorge{i) qu^on avait laissé quelques fours 
auiiaravaut^ UD petit sac de farine y^ouv qu*ii (ùï 
passé par le bliUtoir (2), elle le fit aussitôt 
apporter devant elle par les garçons ds son fer^ 
fnier(S), Ayant lu dans le Laissez passer (4)^ 
qui était cousu dessus, le nom de Camilio Pel^ 
legrino , elle fit délier Vouverbure du sac (5) , et 
les censeurs y ayant ensuite donné un coupHrœii 4 
elle ordonna à î^% agents d^en prendre siir* 
lechamp la mesure et le poids ^ et d'enregîs-» 
trer Tun et Tautre avec le Laissez passer^ sur le 
livre, des comptes. Cela fut fait promptement| 
et par ordre de Tarchiconsul ( c'était le litre 
du président de Tacadéniie )f la farine fut en 
peu de temps sassëe par le hluttoir (6) , et le 
son eu fut suffisamment séparé. D'après nos privi* 
léges, lorsqu'il sort de cette o|)ération la moitié 
pins de son que i\^ farine^ celle-ci reste à Taca- 
demies Tautre* c'est-à-dire le jo/t demeure au 
propriétaire , et tout au rebours dans le cas con* 
traire. Or dans ce hluttage (7) la quautîlé du son 
qui est sorli étant supérieure des trois quarts , I4 

( 1 ^ Dal suo Massajo. 

(2] Un saockeUo di farina perche si pauoiseper lofrullone» 

(3) Per li ser^enti del suo Castaldo, 

(4) Nella buUetta che viera cudtasopra4 

(5) Fatto sciogUer la hocca al sacco. 

(6) Slacciata dallo fndlone. 
{']) In qwisio abburattamentOé 

V. 21 



322 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

farine fut , en conséquence , confisquée au profil 
de notre cellier (i). Les censeurs jugeant qu*elle 
avait un peu plus que moins ai amertume (2) , à 
cause des lupins ^oxi de quelque autre chose qu'on 
avait mêlée avec le grain , les académiciens ne 
voulurent pas qu^on la confondit avec la nôtre ^ ni 
même qu'on la gardât à part dans le cellier: ils 
ordonnèrent qu'elle fût mise sur la place (Z)^ 
et pour que personne ne pût se plaindre de la* 
dite amertume^ j'eus ordre àiaUacJier cette pa^ 
perasse sur le sac (4); j'obéis sans délai et je la 
publie dans une forme authentiquer Je préviens 
en même temps les gens sages que cette mar^ 
chandise^ quelle qu'elle soit, n'a point été re- 
cueillie surnos terres^ et que le goût qui vient 
du grain même , ne peut être changé , ni par la 
meule ^ ni par le tamis (5). w 

Voilà certainement un singulier style acadé- 
mique. C'était une plaisanterie, mais elle n'était 
pas de bon goût, et ce préambule suffisait pour 
ôter tout credit à la critique. Il est vrai que ce 
n'est pas ainsi que cette critique même est écrite* 

( I ) Nostra canova, 

(2) Dell' amarognolOy mot qui ne se trouve point dans le voca* 
huhire de la Crusca. 

(3) Che si înéZlesse in piazza, 

(4) Le dovessi appiccar sopra questo présente scartahello. 

(5) £ che il sapore chevien delgrano^ ne dalla macine ne 
dallo staccio non pub esser jnulato. 



D'ITALIE, PART. 11, cfiAP. XV. 3^3 

\2Inferigno n'an fut pas le rédacteur ; ce fut 
YlnfarinMo 9 ou le chevalier Lionardo SalviatL 
Il y répond à chaque assertion , à chaque phrase 
du dialogue de Pellegrino , par des décisions 
contradictoires, souvent tranchantes et absolues^ 
quelquefois spirituelles, mais, souvent aussi, du- 
res, injustes, pleines d'amertume et de iiel contre 
le Tasse , hérissées de Ggures et d'expressions re- 
cherchées, qui ne valent pas beaucoup mieux que 
les métaphores de la farine et du moulin. 

« La Jérusalem , y est-il dit (i) , loin d'être un 
poënie, n'est qu'une compilation sèche et froide; 
Tunité qui y règne est mince et pauvre, comme 
celle d'un dortoir de moines, tandis que Tunité 
du Roland furieux ressemUe à celle d'un im- 
mense palais, dont la longueur, la largeur et la 
hauteur sont proportionnées. ( Notez que le cri« 
tique ne manque pas de donner ici une ample 
énumération de toutes les beautés de ce palais. Il y 
trouve une cour au milieu , entourée de galeries, 
ensuite plusieurs étages^ partagés en salles, cui- 
sine et appartements, et dans chaque apparte- 
ment plusieurs chambres; ensuite des corridors, 
des terrasses , des caves , des écuries et un jardin 
avec toutes ses dépendances. Il conclut que tout 

(0 Tout ce qui suit est fidèlement extrait des réponses faites, 
article par article ^ au dialogue de Pellegrino, daus Técnt public 
par Vlrifarinato , au nom de racadéinie. 

21.. 



HISTOIRE LITTÉRAIRE 

cela est plus difficile à bàtîr qu*vn dortoir. ) L»^ 
plan du Tasse , dit-il ailleurs , est comme une pe- 
tite maisonnette étroite et disproportionnée, beau- 
coup trop basse pour sa 'longueur, bâtie sur de 
vieux mursi ou pluiôt rapetassée comme ce» 
greniers qu*on voit aujourd'hui dans Rome rat* 
les débris des superbes thermes de Dioclëtien* 
Uauteur n'a fait que rédiger en vers italiens des 
histoires écrites en diverses langues ; il n*est donc 
pas poète , mais simple rédacteur en vers d'une 
histoire qui n'est pas de lui; et cette histoire a 
tout aussi bon air avec les entraves qu'il lui a 
données , qu'aurait la métaphysique en chanson 
à danser. Le poëme de TArioste est une toile 
grande et magnifique, celui du Tasse est moins 
une toile qu'un ruban, ou ce qu'on appelle à Na- 
ples une zagarelle; et, s'il se fâche de la compa* 
raison , on lui dira que sa toile est si longue et si 
étroite, qu'elle est moins nn ruban qu'un fil (r). 
44 Dans ce poëme y s'il méinte qu'on lui eu doune 
le nom, les expressions sont tellement contour* 
nées, âpres 9 forcées, désagréables, qu'on apeine à 
les comprendre. L'Arioste réunit ensemble la briè- 
veté et la clarté; qnant à la brièveté du Tasse, 
c'est plutôt resserrement^ ou constipation qu'il 



( I ) Ce dernier trait est dans la rë|)Uque a r«pok)gîe du Tasse 
mais non dans la première critique^ 



D'ITALIE, PART. II, CHÀP. Xy. 828 

faut rappeler. Sll voulait être bref, il ne devait 
donc pas faire tant de bavardages sur des choses 
impertinentes, hors de propos, et si propres à 
tourmenter ceux qui Técouteat, qu'ils aimeraient 
})re$que autant avoir la question. Ce poëme rabo* 
teux, escarpé, non seulement dépourvu de clarté^ 
mais enseveli dans une obscurité profonde , n'esl 
dans aucun endroit écrit avec énergie, dans am 
cun endroit capable, on ne dit pas d'exciter, mats 
d'effleurer les passions, dans au£un endroit sans 
fatigue, sans ennui , sans dégoût; rempli de mots 
pédantesques, étrangers ou lombards , qui , pour 
la plupart, ne sont pas des mots, mais des barbar 
rismes , etc. » 

On se persuade à peine aujourd'hui qu'on 
ait osé parler ainsi du Tasse et de son poëme, au 
nom de toute une académie, à la face de l'Italie 
entière. Aussi , avant même que le Tasse eut ré* 
pondu à cette attaque indécente, le public s'était 
déjà prononcé pour lui. Son apologie qui parut 
peu de temps après , et qu'il écrivit dans les souf- 
frances et dans la captivité, confondit ses adver- 
saires et acheva de lui gagner tous les suffrages. 
Les académiciens avaient mêlé son père dans 
leurs critiques, et avaient aussi durement traité 
YAmadis que la Jérusalem* C'est de-lià que U 
Tasse , qui avait été un fils si tendre et si respec- 
tueux, prend son texte pour leur répoudre. J'op- 
poserai ici le début de cette belle et éloquent^ 



326 HlSTpiRE LITTÉRAIRE 

réponse (i) à ce que j*ai extrait de la critique» 
On en sentira mieux quel avantage les principes 
def la philosophie et les affections morales doa« 
nent dans ces sortes de combats. 

« Dans tout ce que mes adversaires ont écrit , 
dit le Tasse , rien ne m^a tant choqué que ce qui 
regarde mon père; je lui cède volontiers dans 
tous les genres de poésie, et je ne puis souffrir 
que dans aucun de ces genres on mette quelqu'un 
au-dessus de lui. Il doit donc m*étre permis de 
prendre sa défense. Je ne dirai pas qu'elle me soit 
ordonnée par les lois d'Athènes ou par celles de 
Rome, mais par les lois de la nature , qui sont 
éternelles 9 que nulle volonté ne peut changer , et 
qui ne perdent rien de leur autorité par les révo- 
lutions des royaumes et des empires. Si les lois 
naturelles qui appartiennent à la sépulture des 
morts, doivent être au-dessus des commande- 
ments des rois et des princes, à plus forte raisou 
celles qui ont pour but l'éteruelle durée de Thon- 
neur et de la gloire , qu'on regarde comme la vie 
de ceux qui ne sont plus. On peut dire que mon 
père, mort dans le tombeau, est vivant dans son 
poème. Vouloir l'y attaquer, c'est donc tâcher 
de lui donner la mort une seconde fois. C'est l'of- 
fenser que de le mettre au-dessous de qui que ce 

(i) Ce n'est pas exactement le début; mais il n'y a auparavant 
qu'uue espèce de prologue ou de préambule. 



DUTALIE, PART. II, CHAP. XV. Svj 

soit dans le même gienre, et particulièremeot ^ 
comme on Ta osé faire , au-dessous du Puici et di| 
JBo/ardo. Il leur est tellement supérieur , quant 
h rélocution et aux beautés poétiques » qu*il 
était impossible au censeur de prononcer d'une 
manière plus hardie un plus faux jugement. » 

Après cet exorde , il entre dans de longs détailsr 
relativement à son père et au poëme d*Amadis. 
Il le défend avec chaleur par des faits « des rai* 
sonnements et des comparaisons. Il prétend même 
démontrer que plusieurs parties de ce poëme sont 
préférables à plusieurs du Roland furieux. Si 
Ton peut Taccuser ici d^une prévention trop 
forte, à qui scra-t-elle pardonnable^ si ce n^cst à 
nu (ils? il vient ensuite à ce qui le regarde lui- 
même. Il parait irrésolu sur le parti qu^il doit 
prendre, a D*un côté, dit-il, les critiques d'hom- 
mes aussi remplis dVsprit et de sagesse que le 
sont les académiciens de Florence, doivent être 
prises comme des avertissements et des correc- 
tions ; de Tautre , il me parait que je n'aurai dé- 
fendu qu'imparfaitement mon père, si je ne 
prends la défense d'un fîls qu'il aimait beaucoup 
plus que ses ouvrages, et d'un poëme qui lui était 
également cher^ car je suis certain que s'il con*- 
sentait à être surpassé par quelqu'un , il ne voulait 
du moins l'être que par moi. Ici, selon l'usage des 
poètes, j'invoque Ja mémoire et celui qui me l'a 
donnée avec l'inteUigen*, lorsqu'il anima ce 



920 HISTOIRE LITTÉRAIftE 

icorpé périssable et fM>ur aiosi dire élradgér) et ' 
{'atteste qae dans les dernières amiées de la vî€ 
de iDOa père ^ étant l*un et l'autre dans Tapparld* 
metit qae lai avait donné le d«i& de M^uttooe « il 
4ne dit qoe rattachement qu*ii avait pour fiioi lut 
avait fait oublier cehii qu'il atait autrefois pour 
son poême^ qu'ainsi aucune gloire au monde, au* 
éune éleruîté de renommée ne pouvait lui être 
aussi cbèr^ que ma vie, et que rien ne pouvait 
lui faire plus de plaisir que ma réputation. Je ne 
dois donc pas souffrir que Ton atlaqoe le juge* 
ment de mon père « en attaquant mes ouvrages. 
Que dois-je faire? mes amis, conseillez-moi. » 

Ici commence le dialogue, car c'est aussi daM 
cette forme, qui lui était très familièi^e, qu^il s^ 
défend contre les censeurs- du dialogue de Pelle-- 
grino et les siens. Ses amîs, comme de raison, lui 
conseillent de répondre, et de faire briller dans 
cette occasion la finesse el l'étendue de son es- 
prit* « Dans cet âge fort éloigné de l'enfance, je 
ne dois pas , reprend-il , rechercher la réputation 
d'homme d'esprit, mais plutôt celle d'un homnne 
qui connaît ses défauts, et qui juge les autres et 
soi-même sans passion. Comment oserais-je enle- 
ver à mon censeur ce rôle de juge qu'il prend à 
la fin de son ouvrage, avec tant de douceur et 
d'humanité, pour m'en revêtir moi-même injus- 
tement. Soyez donc plutôt mes juges. Je parlerai 
non pour moi , mais pour l'honneur des anciens 



D' I T A LI E , ♦ ARt. 1 1 , ctiJLP. X T. S^g 

Aàrtfres de la poésie et des plnS grands poètes ^ 
pocir la vérité même , dont Taotorité est plus res- 
pectable que la leur ; et j'en parlerai , non comme 
fuge^ mais comme simple défenseur , etc. y^ 

Tel est , en général ^ le ton de modération et de 
sagesse qui règne dans cette a|yoIogie. La réplique 
▼iolente de Xlnf-arinato (t) en fit encore mieux 
reèsortir le mérite* D'ailleurs le poëme qui était 
ainsi attaqué et défendu , parlait assez pour sa 
propre défense. Mis au premier rang dans quel* 
queS parties de T Italie , il le partagea bientôt dans 
presque toutes, et de fut placé dans aucune au- 
dessous du second. Les plus instruits et les plus 
sages s'abstinrent de prononcer entre le Tasse et 
TArioste. En effet , leur plan , leui* génie et leur 
style sont si différents, qu'il ne reste pour ainsi 
dire aucun point de comparaison. L'un est plus 
vaste» l'autre est plus régulier \ l'un plus fécond , 
l'autre plus sage; le premier plus facile et plus 
varié, le second plus sublime et plus égal. On 
remplii^it deux pages de ces oppositions , dont 
le résultat serait le même qu'on peut tirer avant 
de les faire, c'est que, sur deux lignes diverses» ils 
sont tous deux les premiers. C'est ce qu'Horace 
Ariostc eut le bon esprit de voir et d'écrire dans 
le plus fort de la dispute , quoiqu'intéressé par 
son nom et par les liens du sang à prendre un 



1^ I ) Voy. ci-dessus, p. 265, 



33o HISTOIRE LITTÉRAIRE 

autre parli. C'est ce que Métastase , dont le nonk 
rappelle un poète célèbre et uu esLcellent esprit , 
a vu et écrit depuis , en avouant cependant que 
s'il n'osait prendre sur lui de prononcer entre cea 
deux grands hommes^ la prévention naturelle et 
peut-éti*e excessive qu'il avait toujours eue pour 
l'ordre, l'exactitude et la méihode, le faisait pea- 
cher en faveur du Tasse. «»Si Apollon, ajoute-t-il 
avec une modestie charmante, se mettait un jour 
en fantaisie , pour mieux montrer sa puissance » 
de faire de moi un grand poète, et m'ordonnait 
de lui déclarer librement auquel de ces deux fa*, 
meux poèmes je voudrais que ressembl&t celui 
qu'il promettrait de me dicter , j'hésiterais certai- 
nement beaucoup dans mon choix , mais je sens 
qu'à la tin, ce goût pour l'ordre, l'exactitude et la 
méthode , me déciderait pour le Godefroy (i). m 

Le savant et judicieux Tiraboscbi s'abstient de 
même de prononcer, en général, enti^ ces deux 
illustres rivaux, et dit plus posilivement les rai- 
sons , tirées de la nalure opposée de leurs ouvra- 
ges, qui rendent toute comparaison frivole, et 
tout jugement impossible. Après avoir cité la mo- 
deste et ingénieuse conclusion de Métastase, il 
donne aussi la sienue, qui est toute contraire, 
mais où il n'a mis nî moins de modestie , ni moins 
d'esprit. « Moi , dit il , qui suis si inférieur à ce 

( I ) Lettera a Domcnico Diodati giureconsulto napoletano. 



D'ITALIE, PART. Il, CHAP. XV. 38i 

|p!«nd homme ( il est à remarquer que cela fut 
écrit du vivant de Métastase }, je répondrais 
peut-être à Apollon avec plus de courage , et ma 
réponse serait un peu différente. S*\\ m^invitait à 
écrire nn poëme.épique, je leprierais de me faire 
ressembler au Tasse ; s^il m^engageait à entrepren- 
dre un poërae romanesque , je le prierais de faire 
de moi un autre Arioste; s'il me demandait, en 
général , duquel do ces deux poètes je désirerais 
être régal par un talent naturel pour la poésie, 
je commencerais par demander pardon au Tasse, 
mais ce serait le talent de TArioste que je prierais 
ce dieu de m'accorder (i)* » 

Ce ton est un peu différent de celui des pre- 
miers critiques. r(i de leur temps, ni depuis, 
personne n*a osé s'exprimer sur le Tasse comme 
ils le firent alors. Il en faut excepter un homme 
devenu depuis très célèbre dans les sciences, 
qui était alors fort jeune , et ne prévoyait sans 
doute encore ni sa future célébrité , ni ses mal/- 
heurs: c'est le grand Galilée. Professeur de 
mathématiques à vingt-six ans dans Tuniversité 
de Pise , il ne négligeait point les études litté- 
raires qui avaient eu ses premières amours; la 
philologie , ou la science du langage , faisait ses 
délices : il aimait beaucoup les vers et en faisait 

(i) Stor. délia Letter. ital, t. VIT, part. III , p. isio. 



33a HISTOIRE LITTÉRAIRE 

lui-même ; entre les poètes italiens , il était MT^ 
tout passionné pour TArioste^ et Ton assm*e qu'il 
le savait par cœar tout entier. En iSgo, temps odi 
la captivité du Tasse était finie % mais où les que^ 
relies, dont la Jérusalem délivrée éXM, Tobjel^ 
duraient encore, Galilée écrivit pour son amuse* 
nient une critique extrêmement vive de ce poen^e. 
11 n'y mit sans doute aucune importance , car il 
prit si peu de soin de son manuscrit, qu*on ne l'a 
retrouvé que depuis peu d^années. Cet opascul^ 
intéressant par son objet , par son auteur et par 
sa piquante originalité, fut imprimé pour la pre^ 
mière fois en 1793 (i). Quand on aime le 1 asse , 
on ne le lit point sans être souvent choqué du toa 
que prend avec lui le jeune professeur; mais le 
fond en est très bon , quoique les critiques soient 
souvent excessives. Elles tombent également sur 
le style, sur les inventions, la conduite et les ca« 
ractères. La plus grande partie des jugeitieùts est 
saine et conforme aux lois du goût; il est à croire 
seulement que si Fauteur les avait publiés lui* 
même il en eut adouci la forme, et qu'il se fûtkor^ 
né à des critiques particulières, sans en tirer contre 
le génie et le talent d*un grand poète ^ des coasé*- 
quences fausses et injustes. 

Dès la première slance du poëme, il proftooce 



(i) Considerazioni al Tasso di Galilea GaUUi^ oCc^ Vc* 
nisc, 1795, in- ri. 



D'ITALIE, PART. II, CHAP. XV. 333 

que Tua des défauts les plus ordinaires du Tasse , 
eal qu*il paraît souvent manquer de matière, qu^il 
est obligé de ooijidre ensemble des pensées qui 
liront entre elles aucune liaison, aucun rapport , 
et que cel^ nail eu lui d^une grande sécheresse 
de veine poétique et d'une grande pauvreté d'i- 
dées. « Je reste quelquefois, dit-il ailleurs, tout 
étourdi en voyant les sottes choses que ce poète 
se met à décrire. » Et ailleurs encore (i) : « Il 
m*a toujours paru que ce poète était mesquin , 
pauvre, misérable au-delà de toute expression , 
taudis que TArioste est riche, magnifique et ad- 
mirable. » Il fait ici une comparaison figurée, 
dans le genre de celles des académiciens de Flo- 
rence : i< Eu considérant, dit-il, les actions et les 
fables de ce poème , je crois pénétrer dans le petit 
Ctibinet d'un petit curieux qui a pris plaisir à 
Forner de choses qui ont quelque prix par leur 
antiquité ou autrement, mais qui ne sont cepen- 
dant au fond que de petites choses ( cosclline ), 
comme un crabe pétrifié, un caméléon desséché, 
une mouche ou une araignée dans un morceau 
d^ambre , quelqu'une de ces poupées, dé ces fan- 
toccini de terre que Ton dit trouvées dans les 
tombeaux de l'Egypte , ou , sM s'agit de peinture, 
quelque petite ébauche du Baccio Bandinelli^ 
ou du Parmesan , ou autres petites choses pa- 



i«^ 



(i)P.334 



336 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

d^un législateur « s^éleva fortement coolre 
qu'il regardait comme une hérésie, et la fcHi- 
droja d^uQ seul vers, que biea des geus ne lui 
ont point pardonné : 

Tous les jours à la cour un sot de qualité 

Peut juger de travers arec impunité, 

A Malherbe , à Racan prëferor Théophile , 

Et le clinquant du Tasse à tout for île Virgi(e( i ). 

Te ne rappellerai point tout ce qu'on dit alors 
contre ce vers , ni ce qu%»n a dit depuis el surtout 
de nos jours. Il était devenu un mot de rallieuieDl 
pour les ennemis de Boileau , dans un temps où> 
à la honte de ia littérature fi^ancaise, on se faisait 
gloire de l'être. Plusieuts d'entre eux, qui peut- 
être entendaient assez méHiocrement le Tasse , 
accusaient Boileau de ne Tavoir pas enlendu , et 
se prévalaient conti^e lui de cet adage de Quîn- 
tilien : // ne faut juger les grands hommes qu'a^ 
vec modestie et retenue , de peur de condamner 
ce que ton n'entend pas. Ce précepte est assu- 
rément de la plus grande sagesse ; mais voici 
quelque chose d'embarrassant : c'est qu'aux yeux 
des gens de goût, Boileau est lui même un de ce» 
grands hommes qu'il n'est |)Ins permis de juger 
légèreuïent , sans courir le même risque dont 
Qnintilieu a voulu nous garantir. Tâchons, pour 
y échapper, de bien saisir le sens de celte ex- 

(i) Salire IX. 



D'iTALlE,PART. Il, CHAP.XV» 3^> 

pression, et dans la crainte de nous laisser cou* 
duire k des guides prévenus ou infidèles, ne choi- 
sissons pour e3cpli(]uer Boileau dliutre interprèle 
que lui«-mème. 

Plusieurs années après» dans son y4rù poétique^ 
étant revenu à parler du Tasse, il eu parla plus 
modérément. Cela est amené dans le troisième 
chant ( car Despréanx se donnait la peine d'en* 
chaîner ses idées et de conduire d*un sujet à Tau- 
trepardes transitions naturelles ), cela est amené 
par le conseil qu'il donne de ne pas substituer 
dans répopée» aux fictions de la mythologie, les 
mystères terribles du christianisme. Je sais que 
cette opinion peut être examinée sous le double 
point de vue de la poésie et de la rdigion , que 
quoi qu'en aient dit des hommes à imagination» 
qui ne sont pas poètes, et de nouveaux docteurs 
en religion que les hommes religieux récusent » 
on pourrait soutenir par d'assez bonnes raisons » 
sous ce double rapport, l'opinion de Despréaux , 
mais ce n'est {)oint de cela qu'il est question : re- 
venons à cette opinion même. Il insiste, pour la 
soutenir, sur la triste figure que font les diables 
dans un poëme : 

£t quel objet enfin à présenter aux yeux 
Que le Diable toujours hurlant contre les cieux^ 
Qui de votre bcros veut rabaisser la gloire , 
Et souvent avec Dieu balance la victoire ? 
Le Tasse, dira-t-ou , Va fait avc« succès. 

T. 2a 



«•» 



388 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

Je ne Teux point ici lui £iire son procès ; 
Mais quoi que notre siècle à sa gloire publie , 
n n'eut poÎDt cle son livre illustré l'Italie ^ 
Si son Sage hétos y toujours en oraison , 
I^'eût Ait qqe mettre enfin Satan à la raison , 
Et si Bcnaud , Ârgant, Tancrède et »a maitresst 
ï^'eusseut At son sujet égayé la tristesse. 

Comme ce nVst point avec du clinquant qtie 
Ton peut illustrer sa patrie, que cette expression 
est décisive dans un auteur qui ne dit jamaÎ9 
que ce qu'il vent dire, on en peut conclure que 
Boileau n'a point donné précéJémment au mot 
qu^ou lui reproche , un sens aussi absolu et aussi 
étendu qu'on s est obstiné à le croire^ et qu'oa 
doit entendre ce mot, non comme ceux qui per- 
sîsleat à lui en faire un crime, mais dan$ le sens 
où, en Italie même, de très bons esprits Tout 
entendu. Boileau n'a point voulu dire qu'il n^ a 
que du clinquant dans le Tasse, que le Tasse est 
tout clinquant; il ne Ta point voulu dire, puis- 
qu'il a dit ailleurs que le Tasse a illustré sa pa- 
trie par son poëme ; enfin il ne l'a point voulu 
dire, puisqu^l ne l'a point dit, car encore une 
fois , maître comme il Tétait de sa langue et de 
toutes les difficultés de son art, il disait tout ce 
qu'il voulait dire, et ne disait que cela. Il pou- 
vait même le dire facilement , et de manière à oter 
toute équivoque: 

A Malherbe, à Racan préférer Théophile, 
Le clinquant à Tor pur, et le Tasse à Virgile- 



^9^m^^m^^^^^^''9 M 



>mm ^ 



irtTALîE; PART. II, CHAP, XV. 339 

Cerlalnemenl alors SI n*y aurait plus de cliscus- 
sieii; ce serait bien le clinquaut d'un côté, rot* 
de Tautre : là, le Tasse tout entier^ et ici tout 
Virgile ; mais il a dit : 

A Malherbe, à Racan prëfi^rer TbA)p)iile y 
Et le clinquant du Tasse à font IW de Yirglic } 

c*e$t-à<lire évidemment : et le clinquant qui est 
dans le Tasse, ou ce qu^il y a de clinquant dans 
le Tasse à tout Tor qui est dans Virgile* 

C*est ainsi que Ta entendu le judicieux M ura- 
lori, qui s^explique fort au long sur (5e vers de 
Boileau (i), et qui est lôiu de lui en faire uii 
crime. Le marquis Om, dans son ingénieuse dé- 
fense des poètes italiens contre le P. Bouhours (2), 
àfme mieux croire que le mot de notre satirique 
nV'St qu*une plaisanterie; il se trompe, ou du 
moins si le mot est plaisant, c*est très sérieuse- 
ment que Despréaux Ta dit. 11 remarque avec 
plus de raison que les Français ne doivent pas 
s^altribuer l'invention de ce mot , et que le ca^^a* 

(ï) Perfetta poesia^ 1. 1 , p. 4H4 et suiv. Il termioe ainsi tout 
oc qu'il dit à ce sujet : Mwo per appunto non suonano le sue pa- 
rôle ( di Boileau ) se non cJie stolii son coloro cke antifongono a 
iutto il poema realniente belh di FirgiUo ^Icune parti che so- 
Uunente in apparenza son belle nel Tassa. ( P. 48^* ) 

(a) Consideraziom sopri^ unfamosolibrofrancese intitolatot 
La manière de bien peuser dans les ouvrages d'esprit, divise in 
sette dialoghiy etc. , Bologua, 1765; Modena, 1755. Le Dia- 
logue VI est consacré tout entier in la deïense du Tasse. 

22,. 



34b HISTOIRE LITTÉRAIRE 

lierSalviati l'avait employé avant eux (i). Carlo 
Gozzi^ qui traduisit dans le dernier siècle , eu 
vers libres, toutes les satires de Boileau , dit dans 
sa note sur ce vers , que le poète français n*a poini' 
prétendu mépriser le Tasse, mais se ranger à To- 
pinion de quelques auteurs italiens; et il cite à 
ce propos le trait mordant de Salviati (2). En ua 
mot^l y a de For dans le Tasse , et certes de Tor 
Lien brillant et bien précieux, mais cet or n*est 
pas sans mélange, il s*y trouve aussi du clia-- 
quant, c^est tout ce que Boileau a voulu dire, et 
c^est tout ce qu'il a dit. 

Nous avons vu ce que les ennemis du Tasse 
osèrent écrire en Italie sur son ouvrage; mais 
iqu'est-ce que s,es propres amîs en pensaient alors , 
et qu'en pensait-il lui-même ? Cela tient encore 

(1 ) Il se trouve dans V Infarlnato seconda , qui est une rcj)lique 
à la réponse de Camillo Pellegrino , pour la défense de son Dia- 
logue. Ce qui est aussi liclicuic qu'injuste , c'est que ce n*est point 
avec For de Virgile que Vlnfarinato compare le dtnquant du Tasse^ 
mais avec le prétendu or de }LAvarchidej triste poëme de XAla-- 
viannij dont nous avons vu , ch. XI , ce que Ton doit penser. La 
Crusca avait dit : Fcrrà agguagliare ail* A^archide il poemM 
dcl Tflssp ; et Pellcgrino avait repondu : Se ne contentereh^ 
bero al sicuro gli accudemicl , ma Vlntenzion mia non fa di far 
paragone; à quoi VInfurinato réplique : 51, seconda che s*a^' 
^uaglia anche Vorpello aW oro. ( Op. del Tassa , édit. de Flo- 
rence, L VI. ) 

(li) Oper^ del conte Carlo Gozzi, Yeneiia, 177^, t. VI, 
p. i]/i. 



D*ITALIE, PART. Il, ciïÀP- XV. 34* 

& rhistoire de ce poëme, si digne , sous touift le» 
rapports , d*occuper les amis des lettres ; et il ne 
peut être indifférent de le savoir. > 

On se rappelle à quelle fâcheuse position il était 
réduit lorsque, sans sa participation et à son insu^ 
son poëme fut imprimé , pour la première fois # 
d'après une copie imparfaite , et se répandit dans 
toute ritalie. Malade^ privé de sa liberté, souvent 
même de sa raison , hors d*état d'en donner lui* 
même une édition plus correcte , ce qu>rafiligeai( 
1^ plus, c'est qu'il jsenlait miêuiL que personne la 
nécessité de cette correction. Ses amis, ses admi*? 
ratevirs la sentaient comme lui. « Ce poëme , écri« 
yait Horace LombardelliÇ^iy , honore la religion » 
la poésie et notre siècle au tant que l'auteur même;» 
je ne doute pas que la (leur des esprits d'Italie ne, 
se plaise à le commenter, et à eu faire sentii^ toutes 
les beautés, surtout lorsque l'auteur y poiurra. 
mettre, la dernière main. Plaise ^ Dieu qu'il Je 
puisse , et que son poëme n'ait ^as le même sort 
que l'Enéide !» Camillo Pellegruio^ dans ce dia* 
logue qu'il consacre à la gloire da Tasse (2) , rc^ 
connaît dans sou poëii^ la même incorrection,. 
i< Espérons , dit-il , que si le ciel lui est asse2 favo^ 
yable, ainsi q,u*à notre siècle, pour lui rendi^e la 
santé y il mettra la dcrnièi e inaiiLà sa Jérusalem^ 

(0 Lellre k Maurizia Cataneo , s*8 scplcmbrc i58i, 
ip) Il Cairafa ^ Qwero dtUa poena epica.^^ctc. 



342 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

qu^il ëteadra ou éclaircîra quelques enclr<nts qtd 
paraissent maintenant obscurs et tronques, j^l 
quUJ portera ce poème à son entière perfection^ 
Avant que cette disgrâce lui fût arrivée, il avait 
souvent dit qu*il n*éiait pas entièrement content 
de son ouvrage , et qu'il avait deiteia d*y faire 
plusieurs changements. Il n*est dcmc pas douteuit 
quf sans l'indisposition de l'auteur , ce poëme au* 
ralt beaucoup moins de défauts qu'il n'en a raaim 
tenant, etc. M 

Le Tasse, dans sa* réponse à l'académie, parle 
ainsi de ce passage : « L'auteur du dialogue dit 
ici pour ma défense ce que je pourrais dire moi« 
même* J'ajouterai seulement que je n*ai jamais 
revu , ni corrigé, ni publié ce poëme , non plus 
que mes autres ouvrages. Plaise à Dieu qu'il me 
soit permis de le faire! -etc. » Il répète dans plu-^ 
sieurs endroits ce même vœu, et l'on aperçoit 
souvent dans ses réponses la connaissance qu'il 
avait de ses défaifls. « Parmi les expressions crili-- 
quées , dit-il ailleurs , il y en a que je comptais 
changer. Or, si les objections du critique ne me 
forcent pas à corriger mes vers lorsqu'elles sont 
sans raison , il ne serait pas raisonnable qu'elles 
me forçassent à ne les pas corriger quand je juge 
à propos de le faire, surtout n'ayant pas encore 
pi'ésidé moi-même à rinipression de mon poëme. H 
Et ailleurs encore: «En citant les mots dont je 
me suis servi, ou les confond et on les défigure de 



D* I TAL I E , PiRT. 1 1 , CHAP. XV. 343 

manière que je ne les reconnais plus. Je ne renx 
pas' les chercher dans un poëme que je n'ai pas Itt 
depuis dix ans, et dans lequel j^aurais changét 
non seulement des mots « mais beaucoup d'autres 
choses, si j'y avais mis la dernière main* h 

Si l'académie lui reproche de relTorl et de l'af* 
fectation dans le style, de la recherche dans les 
pensées^ et des jeux de mots: i< Quand 00 se sert» 
répond-il, pour m'attaquer , de mon propre jugo- 
ment, tel que je Tai prononcé devant plusieurs 
personnes, si jç veux repousser le trait qui Tient 
ine frapper , il faut que je me réfute moi*mdinf • 
Que dois-je donc faire, mes amis? Attendre l£ 
coup et présenter la gorge au glaire, comme 
firent les sénateurs romains quand Rome fut 
prise par les Gaulois? Ou. bien toute défense, 
fausse ou vraie, me sera-t-elle permise contre 
mes adversaires?» Un interlocuteur lui conseille 
de se couvrir des armes des Grecs, comipe fit 
Enée dans l'incentlie de Troie, et de se mêler 
parmi ses ennemis. Le Tasse jouant sur le mot» 
avoue qu'il ne trouverait pas son compte à vouloir 
se couvrir des armes des Grecs , parce qu'Ho- 
mère , non plus que Virgile, ne fait que très ra- 
rement jouer les mots entre eux. « Je devrais 
plutôt, ajoute-t-il, prier le prince de Sulmone de 
in'accorder les armes dont se servait son poète 
( c'est-à dire Ovide né à Sulmone ; et l'on voit ici 
que le Tasse reconnaissait en lui-même les défaulA 



34+ HISTOIRE X^ITTÉRAIRE 

que Ton reproche à ce poète ). Le parrain d'arme» 
de mon adversaire » continae-t-il , ne s*y oppose- 
rait pas sans doute , puisqu'il Va armé de ceUea 
Jont se servaient M enandre et Terence , ou plutôt 
Aristophane (c'esl-à dire celles de la plaisan- 
terie et du sarcasme ) , et qui convenaient ici 
beaucoup moins. » 11 continue de jouer sur cette 
idée des armes >. sur le carquois d*Ovide» dont il 
peut décocher les traits^ et qui du moins ^ dit-i}, 
est préférable aux instruments de cuisine que 
Terence met à la nuiin de ceux qui assiègent la 
maison de Thaïs ; allusion un peu forcée, comme 
on voit, à uoe scène de YEunuque deX^^cnce ( i)» 
11 quitte êaGxi ce style métaphorique, pour se 
jeter dans des sophîsmes, sur lesquels le préam- 
bule qu'il vient de faire montre assez qu'il ne se 
faisait pas illusion. 

Si Ton désire un aveu plus positif, le voici dans 
cette réponse naïve et louchante qu'il fait à des 
reproches assaisonnés de lonle' la iKinteur et de 
toute la dureté académique. 4< Î^Ioi qui souffre vo- 
lontiers, mais non sans quelque douleur, qu'on 
veuille me guérir de mon ignorance (2) , je dirai 



(i) Act. lY, 5c. 7, 

{1) Je ne puis me refuser au pîaisîr de mcltce ici ce beau pas- 
sage, en faveur de ceux <jui entendent l'italien. Ma io cke volen^ 
iieri , nèperbsenza mio dolore^ sostengo d'esser meâicato dell* 
ignoranza ; dira al medico : son infermo per la dolcezza djs' 



lyiTALlE, PiLRT. II, CHIP. XV. S45 

au médecin : je suis malade , pour avoir trop goûté 
dans mon jeune âge la douceur des aliments de 
l'esprît, et parce que j*ai pris l'assaisonnemetit 
pour la nourriture ; cependant vos remèdes sont 
trop désagréables : je crains qu'ils ne me trompent 
pas assez pour que je veuille les prendre. C*est un 
nouvel art de guérir , et une nouvelle espèce d'ar- 
tilioe que de frotter le vase avec du fiel au lieu de 
miel, pour qu'il ne soit pas liejetédu malade (t).» 
San^ prendre trop à la rigueur ces aveux mo- 
destes, il en résulte toujours qu*on n'est point 
coupable en croyant apercevoir des défauts dans 
un ouvrage où Fauteur lui-même voyait tant 
d'imperfections, et que dans un âge plus avancé, 
il nommait les jeux de sa jeunesse (2).' Ces dé- 
fauts, dans un si grand et si beau génie, venaient 
tous de ce qu'il ne joignait pas, au même degi^é. 



cibi delV intelUttOy de' quali ho gustato di soverelùo nelf etk 
giovenile , prendendo il condimento per nutrimento ; non dimc- 
no, troppo spiaceuoU sono questi medîcamenti : e temo che non 
m'ingannino , perché io U prenda , benchè qiiesta è nuova sorte 
di medicare e nuova maniepa d^artijicio unger difiele il vasOj 
in catnbio di mêle y perché dàlV infermonon sia ricusato. 
{^pologiadi Torquato TassOyCtc) 

( I ) AJltision à la belle comparaison de Lucrèce ^ et à Theureux 
emploi qu'il eu avait fait lui-même dans le début de son poëmc; 
Cosi a V egrofanciid, cic. 

(1] Gli scherzi dell* età pià giovanile. Au commenccraout de 
sou discours intilulc : del Giudizio. 



^46 HISTOIRE LITTÉRAIRÇ 

à ses qualités éminentes, uoe autre qualité pla$ 
/vulgaire en apparence, mais qu'Horace appelle 
cependant le piucipe et la source de Tart d'é- 
crire^ je veux dire cette sagesse (i), ce juge» 
ment exquis , tranchons le mot, ce bon sens, en- 
nemi de tout excès, de toute afFectatioo, de toute 
recherche, qui retient toujours dans de justes 
bornes Tesprit le plus subtil et Timâgination la 
plus féconde ; cette qualité précieuse enfin , dout 
il parait que la nature avait fait Tun des prittci- 
paux attributs de Thomme, et qu'il ne parrient 
même à étouffer qu'à force de soins et d'études. 
Le bon sens brlUe d'un doux éclat dans tous les 
bons auteurs de l'antiquité , parce que les anciens 
vivaient plus près de la nature , qu'ils la consul- 
taient seule^ et qu'ils n'empruntaient pour la peia* 
dre d'autres couleurs que celles qu'elle leur four- 
nissait elle-même; il se trouve plus rarement chez 
les modernes, parce que , dans toutes les nations » 
les auteurs suivent plutôt le goût national que la 
voix de la nature, et que ce goût y est comme les 
mœurs, un composé bizarre de corruptiou, de 
préjugés et de restes de barbarie. 

Peu d'auteurs ont assez de forcepour s'isoler de 
leur nation et de leur siècle. Dans le siècle où le 
Tasse écrivait, siècle cependant que l'on appelle 



( I ) Scribendi rectè saperc est principium etfons. 

( De Aric poëtica.) 



D'ITA WE> FART. II, CHAP. XV. 347 

à tmte titre le sièeie d7or de la littérature italienne , 
l^Italie était déjà livrée à des abus d'esprit, qui ne 
firent qu'augmenter ^ns la suite. Pétrarque , ce 
beau génie , ce créateur de la poésie erotique ma< 
derne, avait aussi créé un spiritualisme , unemys* 
ticilé d'amour et de langage, sur lesquels on se pi^ 
quait encore de renchérir. Les Pétrarqmstes , 
dont le nombre (ut grand dans le seizième siècle i 
et qui n'avaient pas le génie de leur «modèle, 
outrèrent ses défauts, et furent souvent inintelli* 
gibles pour eux-mêmes. Pétrarque et ses imi<* 
tateurs firent passer dans leur langue des ex*' 
pressions précieuses et recherchées , qui peut*» 
être alors étaient trop fréquentes pour ne pas 
sembler naturelles , mais dont l'Italie elle-même 
est désabusée aujourd'hui. Les poésies lyriques 
du Tasse , poésies trop peu connues , trop nom- 
breuses , mais dont un choix bien fait serait 
comparable aux recueils de ce genre les plus es^ 
timés , prouvent assez que malgré la supériorité 
de son esprit, il fut loin de se garantir des défauts 
brillants de son siècle. 

En commençant sa Jérusalem , il se proposa 
sans doute de changer sa manière, et d'imiter 
dans son style, comme dans plusieurs de ses in- 
ventions et dans le tissu régulier de sa fable, 
Homère et Virgile qu'il étudiait sans cesse, et 
dont il ne parlait qu'avec le ton de l'admiration 
et de renthousiasiiic. Mais on sait le pouvoir que 



34» HISTOIRE LlTTÉJfAÎRE 

les premières habitudes ont sur Tesprit coamie 
aor le corps. Malgré tous lesuefforts qu'il fit peuti- 
étre, est- il ëtooDant que Toq apereoire souvent 
dans son poëme » au milieu des plus grandes beau- 
tés de style , de malheureux vestiges de . son vî^e 
originel? 

Les poèmes romanesques ou romans épiques 
qui avaient inondé ritalie» avaient semé dans la 
langue .et dans les imaginations italiennes » un 
grand nombre d'expressions et d'idées ennemies 
du bon goût , et même du bon sens , pris dans 
cette acception positive que lui donne Horace 
quand il en fait la première règle de Tari d'écrii^ew 
Pfourri dans sa jeunesse de la lecture de ces our 
vrages, ayant lui-même, dès fâge de dix-sept ans» 
figuré parmi les poètes romanciers; malgré les 
notions saines qu'il acquit ensuite sut* la véiifable 
épopée, il lui fui impossible de ne pas conserver^ 
dans un poënie héroïque, quelques uns des dé« 
fauts qu'il s'était habitué à excuser et même k 
imiter dans les romans. 

La pinlosophîe du Tasse était celle d'Aristote, 
réunie à la philosophie de Platon. Il avait appris 
dans le premier de ces philosophes toutes les 
finesses , et même toutes les subtilités de la dia»» 
lectique. L'arme du sophisme lui était familière. 
Dans ses ouvrages en prose , il s'en seiH quclquo 
fois d'une manière que l'école approuve peut- 
élre,. mais que le bon sens réprouve. Il csl alllL- 



D'ITALIE, PART. II, CHAP. XV. 349 

géant , par exemple , qa*ua aussi beau génie 
descende à des puérilités telles que celles-ci. 
Pour élever le Roland furieux ' au rang des 
poèmes héroïques , Tacadémie de la Crusca avait 
pris le parti de dire : poëme héroïque et roman ^ 
c'est tout un. <<Ce qui n'est ni tout ni i^/^ , répond 
le Tasse , ne peut être tout un: or ^ le poème de 
TArioste n'est ni totit ni un; donc il ne peut être 
tout un , avec un poëme héroïque. >5 II est vrai que 
VInfarinato , dans sa réplique , pour se moquer de 
ce mauvais sophisme , en fait yn plus bizarre et 
plus mauvais encore. Pour l'entendre, il faut se 
rappeler que Tasso en italien , signifie aussi un 
blaireau. «Vous êtes il Tasso j dit l'académicien; 
cependant vous n'êtes ni //, ni Tasso; car si vous 
étiez //, vous seriez un article, et si vous étiez 
Tasso , vous seriez une blte. » Cela est assuré- 
ment détestable, mais le Tasse avait le malheur 
d'y avoir donné lieu. L<H*$que dans un ouvragé 
de discussion , et dans la maturité de l'âge ( car 
il avait alors quarante-un ans) , un auteur se per-* 
met de raisonner ains^, il n'est pas étonnant que 
dans un âge plus tendre, et dans un ouvrage de 
fure imagination, il ait pu se soustraire quelque- 
fois aux sévères lois^u bon sens, qui sont aussi 
celles du bon goût? 

11 avait appris de Platon à se livrer aux niéclî- 
tations conlemplalives, et son amc naturellement 
élevée avait facilement reçu Tcmprcinte du Beau 



356 HISTOIRE LITTÉRAlkE 

moral , tel qae Tavait si bien cootçu le plus sa* 
blime des anciens philosophes , mais non pas toa* 
jours le plus raisonnable. Ce fut a son exemple 
qu^il composa des dialogues où Ton trouve sou^ 
vent des beautés dignes de son maître , mais qui 
souvent aussi sont défigurées par des point illeries 
scolastiques , dont nous venons de voir Un exem- 
ple, et dont les dialogues de Platon même ne sont 
pas toujours exempts. Son poëme est rempli à^% 
traces du platonisme : on les reconnaf t à la no- 
blesse, à la beauté idéale de «es pensées el de ses 
maximes, mais on les reconnaît aussi à cette mé- 
taphysique amoureuse que Pétrarque avait mise 
à la mode, et que dans leurs plaisirs, dans leurs 
plaintes, dans leurs regrets, les amants du Tasse 
emploient souvent au lieu du langage de la na- 
ture. • 

C'est encore de Platon qu'il avait pris un goût 
excessif pour l'allégorie. H le poussa jusqu'à ne 
plus voir dans les poèmes d'Homère et de Virgile 
que des allégories continuelles, et voulut, à cet 
exemple, allégoriser toutç sa Jérusalem. Quel- 
ques parties de ces anciens poèmes étaient peut- 
être eu effet allégoriques. Le chantre d' Achille et 
celui d'Euéc, à l'exemple d^s premiers poètes, j 
couvraient peul-étre de ce voile ingéuieux les vé*- 
rites les plus sublimes de la physique et de l'astro- 
nomie; mais imaginer que le tissu entier de leurs 
fables est une j>ure allégorie ; que leurs héros ne 



D'ITALIE, PÀKT. II,CHAP. XV. 35f 

sont que des emblèmes ; penser et écrire que T/- 
Uade est Timage de la vie civile, Y Odyssée celle 
de la vie contemplative, et V Enéide un mélange 
de Tune et de Tautre ; soutenir gravement que 
rhomme contemplatif étant solitaire , et l'homme 
actif vivant dans là société civile, c'est pour cela 
qu'Ulysse, à son départ de cbesCaljpso, est seul, 
et non pas accompagné d*une armée ou d'une 
multitude de Suivants; qu'Agamemnoaet Achille, 
au contraire , sont représentés, l'nn comme géné- 
ral de Tarmée des Grecs , l'autre comme chef des 
Myrmidons; qu*Enée enfin es^ accompagné lors* 
qu'il combat ou qu'il fait d'autres actes de la vie 
civile , mais que pour descendre aux Champs- 
Elysées^ il laisse tons ses compagnons , même son 
fidèle Achale; et que ce n'est pas au hasard que 
le poète le fait ainsi aller seul, parce que ce 
voyage signifie une contemplation des peines et 
des récompenses qui sont réservées tlans l'autre 
vie aux âmes des bons et des méchants ; qu'en 
outre l'opération de l'intelligence ^léculative qui 
est l'opération d'une seule puissance est tt*ès bien 
figurée par Taction d'un seul ; mais que l'opéra- 
tion politique qui procède de l'intelligence et en 
même temps des autres puissances de l'ame, les^ 
quelles sont , pour ainsi dire, des citoyens réunis 
dans une république, ne peut être bien représen- 
tée que par. une action où plusieurs ne concou- 
rent pas ensemble à une seule fin ; établir en prin- 



35a HISTOIRE LITTÉRAIRE 

cipes toutes ces rêveries et les prendre , ou feiniire 
de les prendre pour règles , comme fille Tasse ( t ) 9 
n^estce pas prouver assez qu'avec une imagina- 
tion très riche et plusieurs autres qualités poéti- 
ques, portées même au plus haut degré» on n^a 
pas toujçurs ce bon sens , dont la véritable et 
saine poésie ne doit s'écarter jamais ? 

Voyez son discours intitulé y^/Ze^or/e dupoê^ 
me; vous y apprendrez que Tarmée des croisés 
étant composée de différents princes et d^aotres 
soldats chrétiens» représente Thomme qui est ua 
composé d*ame et^ de corps , et d'une ame non 
pas simple» mais partagée en différentes puis- 
sances ; que Jérusalem» ville forte et placée dans 
un terrain âpre et montueux ». vers laquelle sont 
dirigées tontes les entreprises de l'armée fidèle ^ 
désigne la félicité civile» convenable au bon chré- 
tien » félicité difficile à acquérir » placée sur la 
cime escarpée où habite la Vertu» mais où doivent 
tendre toutes les actions de l'homme politique* 
Vous y apprendrez encore que Godefroy est l'i-» 
mage de riulcUigence, que Renaud» Tancrède et 
les autres princes» figurent les autres qualités de 
l'amc, et que le corps humain est représenté par 
les soldats ; que Taniour qui fait déraisonner Tan* 
crède» Renaud et d'autres guerriers, et qui les 



( 1 ) Dans VJllegoria delpoema , jointe à presqjie toutes les éiir- 
iLûBS de la Jérusalem déliyrée. 



D'ITALIE, fkM. n, cMAf. Xt. $53 

éloigtie de Go<lefrôy, désigne les combats que 
livrent à la puissance raisonnable la coneupiscîbie 
etrirascîble, etc., etc. » 

Je sais bien que celte Allégorie^ qu'il ëcrivif 
en nn jour (ï) , tie ftit qu'une espèce de jeu d'es- 
pi^it, auquel il \ou1ut d'abord qtie les autres fus- 
sent pris; que son premier dessein était de mettre 
ainsi à couveii les amours, les enchantements , 
et tout ce qu'il y avait de trcfp peu grave dans son 
poème, en faisant croire 'qu'il avait caché sous 
ces dehors frîvxvles des vues philosophiques etpo- 
lili(]ues. Une de ses lettres nous l'apprend (2) ; 
mais elle nous apprend aussi qxie quand il eut 
terminé ce travail , il en Tut si émerveillé lui* 
même, il en trouva toutes les parties si exacte- 
ment correspondantes et si bien d'accord avec le 
sens litléral de sa Jérusalem, qu'il finit par douter 
si , même en la commeuçant, il n'avait pas eu cette 
pensée (3). Ne mettons pas à cela plus d'impor- 
tance qu'il ne faut , mais reconnaissons cependant 
que ni nilusion qu'il avait Voulu faire, ni celle 
qu'il finit par éprouver, ne sont d'un esprit bîea 
sage, et que ni Homère ni Virgile n'en avaient , 



( I ) A Fer rare , au mois de juin 1 5^6. 

{p) Glc'c dans sa Vie, par Serassi , p. 2x3 , d'après un manus- 
crit , cl jusqu'alors inédite. 

(3) Ond' io dabito^ ehe non sîa vero che quando cominciai 
il mîo poema avessi questo pensiero, {Jbid. , p. 1 24- ) 
V. 23 



864 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

quoi qu^on puisse dire, voulu cafiser ni éprojciTa 
eux-iTiénies de pareilles* 

De ce >ice, qu^on peut appeler radical « nai»* 
sent eu effet tous les autres. Ce n^est pas assez 
d*eu reconnaître les suites dans quelques vert 
trop brillantes , dans <{uelques images trop flea«* 
rijss , dans des expressions et des tours affectés f 
que le critique français avait sans doute en vue 
quand il se servit de ce mot de clinquant dont oo 
a fait tant de bruit, et qû^un critique italien avait 
employé avant lut, sans qu*on lui eu ait fait les 
mêmes reproches ; il y faut voir aussi la source 
de défauts peut-élre plus graves > dans les narra-» 
tiens, dans les descriptions, et surtout dans les 
situations pathétiques et les discours passionnés» 
Expliquons ceci par des exemples- 
Dans les narrations, on peut regarder comme 
un défaut opposé à ce jugement, à cette sagesse» 
à ce bon sens que recommande Horace, et que les 
deux anciens maîtres de Tépopée ne blessent ^a- 
niais, toute circonstance inutile et qaine sert que 
d'un vain ornement^ tout détail minutieux, tout ef- 
fet exagéré, toute particularité purement et inuti* 
lement accessoire. Un vieillard, ami des c!irétiens, 
instruit les deux chevaliers qui vont chercher Re- 
naud^ de la manière dont ce jeune g'ierrier avait 
été surplis et enlevé par Armide(i). Arrivé aa 



(i)C. XI Y, st. 5i cisuir* 



D*ITALIÈ, HBt. It, ctiAP. XV. 355 

bord du fleuve Oronfé , il était passé dans une tie 
où Armide cachée ratteiidait pour le poignarderi 
La beauté ravissante de ce lieu est décrite avec 
autant de goût que de charme. Dans cette pre-* 
mière partie de la narratioti , Tagréable nVst que 
joint au nécessaire; dans le reste ^ il prend trop 
évidemment le dessus. Renaud entend le fleuv0 
murmurer et rendre de nouveauiL sons^ 11 regarde} 
4<il voit au milieu de son cours une onde qui 
tourne et retourne sur elle-même; et de là sort 
une blonde chevelure» et de là s*élève la Ogure 
d*une femme , e çuinci il péùùo e le mammelle » 
et tout le reste de son corps jusqu*aux endroits 
que cache la pudeur (i), » — Ne perdons pas de 
vue que ee n*est point ici une description faite 
par le poète, mais une narration faite par un 
vieillard, il se plaît fort dans la peinture dé ce îoli 
fantôme. 11 le compare auie nymphes et aux 
déesses qu*on voit dans un spectacle nocturne 
s^élever lentement du milieu du théâtre. <<Ce n*est 
pas «dit-il ensuite, une sjrène véritable, mais ella 
semble une de celles qui habitaient une mer dan- 
gereuse auprès du rivage de Tirrhène. ^> Elle se 
met à chanter une chanson galante de vingt-quatre 
vers , et le bon vieillard qui Ta retenue à mer- 
veilles , la répète tout entière aux chevaliers (2}^ 



(1) St. 60. 

Ca)St. 62, 63et64, 

23^ 



856 ttîSTOfRÊ LITTÉRAIRE 

te vieil t^rmitte ^ k Yftsigiciëtine sort de seta ett^ns* 
Cïftde , et court à lui ne respirâdt que Itt vengi^dâcë i 

fittiais ({tfac^d ëllefite 6ar llii se» rëgardis, Qu'elle 
lë toit i«s{>ireb si jlaisiblemetit ^ )[}n'elle toit dào^ 
ttè yettity qiibiqu'ils isoieilt fermés, tiae etpreà* 
fcioti dôûoe et rîatate, (qu*est-ee donc qa^nd il 
peut le^ nioUtoir?) d'abbfd elle s'àrréle en 8oa- 
jtèiis ; ensirifé elle s'assied ptès de lui; eHe sètit 
ktï te regardant s'ft{>âiser toute sa eblère : elle l'eâté 
dësorhiais tellétoieut petichéè sût ce â^dul pteitl 
de fcliattties, iju'eite ressemble à Nartissts au^ 
prè^ de sAjbnùaine. De son voile ^ elle esstljé la 
lueur qtt'bb y voit couler ; elle s'eu sert eusuttis 
pdut àgitet* doucemeut Tair , et pour tempérer les 
ardeurs du soleil (i). « Ainsi , qui le croirait ? (il 
feut ici traduire mot pour mot,) les ardeurs as- 
ÉOUpies de ses yeux cachés fondirent celle glacé 
qui s^endurcissait plus que le diamant dans son 
fctfeur (2). >5 

• Que cfeci nous suffise pour exemple des narra- 
tion^ } je il*en pouvais peut-être citer àûcuu où la 
touvehâbce fût plus complètemeilt blessée , je ne 
dis pas seulement par quelques eiLpressidus , mais 

■ . M I ■ I I I ■ I ■ I I ■ ■ I ^ 

( I ) Si Ton en excepte un ou deux traits y ce tabfeau est char* 
mani , et aussi vrai qu'il est agrcabfe : quel dommage qu'il soit gâté 
pir ce qui suit ! 

('Ji)St.G-. 



D'ITALIE, PARt. II, cfiAP^ XV. ?57 

}:)ar le Cood même du récita mU dan^ 1^ ^Upb^ 
d*ii9 vieillard , qu} ôte 4 h pli^P^r^ 4p CiÇ? i^ét^î^f 
tpale vraisemblance. - *. 

11 y a deux sort^ 4e f)ç$pripti<^n9 » peUes def 
çho^s et pelles ^es personiiiea , ou 1^^ poctr^û^^ 
Tfe vottliipt j^arier que (Je^ plw célèbres ^ je choir 
sirais pour ex/eniplps des inân>es djéfa,^t$ d^nslef 
pues et dans les autres quelques traits 4;^$ j{irdip$ 
^'Â^mide, et 4h poctfait d'Anni^e eUe-ipémef ., 
mais ces de^x morceaux epiie^s mcibuiWQpt» 
^aof le chapitre çuiya^Jt, une cit^tipn plps m^pni^ 
tanie et uq parallèl/e déjik promis. ISom ppurron^ 
alors observer, et ces vices brillants, qui ^ont 
là , conune dans tout le poëme , rachetés pqr de^ 
beautés exquises, et les résuUats d'une. rivalité 
dangereuse que le Tasse pouv^iiit seul ^iite^ir. 

A regard des situations touchantes etdes pein» 
tures de passions fortes où des fautes du inéme 
genre et des traits d'esprit déplacés détruisent le 
pathétique^ c'est, de tous les défauts reprochés au 
Tasse, celui qu'on peut lui pardonner le moins , 
et malheureusen^ent l'un des reproches qu'il pa- 
raît le plus mériter. 

Quelle peinture devait être plus pathétique et 
plus terrible que celle du désespoir d'un amant 
qui , pendant la nuit, tue , sans la counaitre, une 
maîtresse adorée? Voyez Tancrède prêt à bapti^^ 
ser Clorinde qu'il a blessée à mort. 11 ne meurt 
pas, parce qu'il recueille en ce moment tîntes sea 



^^m^mmmmmt^m^'^^'^^^mm^^'-^^'^^^ 



r 



n 



358 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

forces , qu'il les met en garde auprès de son cœnr ^ 
et que réprimant sa douleur , il s'occupe à don^ 
fier la vie avec Veau à celle qiCilaUtée avec Im 
fer ( I ). Des Français qui arrivent le trouvent' 
mourant, et l'emportent avec Clorinde, à peine 
TÙvant en ^oi^ et mort en elle qui est morte (2). 
Lorsqu'il revient à lui et qu'il se retrouve dans 
sa tente au milieu de ses amis, il se répand ea 
plaintes qui devraient arracher des larmes; mai^' 
comment ne seraient-elles pas séchées par cette 
froide apostrophe k sa main (3)? i<Ah! main' 
timide et lente, toi qui sais tous les moyens de 
blesser, toi impie et infâme ministre de la mort^ 
que n'oses-tu maintenant trancher le fil de cette 
vie coupable? Perce ma poitrine, et de ton fer 
barbare déchire cruellement mon cœur! Mais ' 
peut-être habituée à des actions atroces et im- 
pies, regardes-tu comme un acte de pitié de don* 



(1) A dar si volse 

Fila con Vacqua a chi colferro ucctse. 

(C. XII, st. 68.) 

(1) In se mal vivo e morto in lei cK è moria, (St. 71.) 

(5) St. 7 5. Je connais les réponses que le marquis Orsi^ dan» 
son sixième Dialogue , cite' ci-dessus , p. o^g , note 'i , fait aux ob- 
jections du P. Bouhours sur quelques-uns des traits suivants. Ces 
réponses ont, du moins à mon avis , le très grand tort de ne ré- 
pondre à rien y et de laisser les choses au même point où elles e'taicnl 
auparavant. 



D'ITALIE, PART. II, CHAP. XT. SSg 

ner la mort à nia douleur,^ Après quelques 
mouvements plus passionnés, mais où Ton ne voit 
pas encore Texpression d'un véritable désespoir, 
il demande où est le corps de Clorinde. Peut éire 
estil la proie des béies féroces (i). i< Ah! trop 
noble proie! ah ! trop douce, trop chère, et trop 
précieuse p&lure ! ah! restes maMienreux, contre 
^ui les ombres et les forêts ont irrilé , moi d'abord» 
et ensuite les bétes sauvages ! J'irai où vous êtes, 
et je vous aurai avec moi, si vous existez encore, 
ô dépouilles chéries! mais s'il arrive que ces mem* 
bres si délicats aient assouvi des appétits féroces, 
je veux que la même gueule m'engloutisse : je 
veux être renfermé dans le ventre qnî les ren- 
ferme. Tombe honorable et heureuse p<mr moi , 
quelque part qu'elle puisse* être, s'il m*est permis 
d'y être avec eux ! » 

Commeut, lorsqu'on est habitué aux beautés 
vraies d*Homèrc et de Virgile, pourrait-on se sen- 
tir ému par de pareilles plaintes, ou par celles ci 
qui viennent bientôt après (2) ? « O mes yeux , 
aussi impitoyables que ma main! elle a fait les 
plaies; vous les regardez! vous les regardez sans 
pleurer! ah! que mon sang coule, puisque mes 
pleurs refusent de couler!» ou enfin par •cette 
apostrophe au tombeau de Cloriude? «O marbre 



(2) Si 82 et 83. 



^9m 



36o HISTOIRE LITTÉRAIRE. 

§i cher et si honoré^ qui a« aïo-dedam de toi m^ 
flamme et aii*cIelK>rs me$ pleurs (i)« nou, to u'e^ 
poiuJ; la^ deioeure de la »x>rt9. m^is de cendres ^i^ 
laot^^.aù repose Tamour ; ei je s^o^s qu# m ral- 
lumes daojs mon cœur ses feux acçouVqioés^ 
moins doux • mais noa m.oius bi ùlauls» Ah ! 
preads mes soupirs, et prends ces haiseis <|Ue JQ 
bai^me d^uoe eau douloureuse , et puisque je ne 
le pui^vjrxioi-mémiet doaue-les du nK)ii)8 à ces res* 
tes .cl^éris que tu as dans tou sein. Donne-les leur, 
et si jauiais cette belje ame tourne les yeux vers 
ses belles dépouilles, elle ne s'irritera ni de ta 
pitié , ni de ma hardiesse , etc. » 

Quel moment encore pour rexpresslon et pour 
le pathétique que celui où Armide est quittée par 
Beuawl! Elle qui naguère avait à ses ordres tou^ 
Tempire d'amour , qui voulait être ain^ée et qai 
haïssait les amants, qui n'aimait qu'elle» ou qui 
n'aimait en autrui que l'effet du pouvoir de ses 
yeux (2). Maiatenaut méprisée, trahie, abandon- 
née • elle suit celui qui la fuit et la méprisé ; elle 
tâche d'orner par ses larmes le don de sa beauté 
refusépourluiméiiie... Elle envoie dei^ant elle ses 
cris pour messagers , et elle ne le joint que lorS'» 



>it«. 



(t) sasso amato ed honorato temto , 

Chedentro hai le mieftamme efuori ilpianto^ elc 

(St, 96,) 

{'x'" C. XVI , 5L "^8 et siiiv. 



D'ITALIE, PAKT. 11^ CHAP. XV. 35i 

quilajoinl^le rw€^ (i). Forcenée ^ elle Vécrie : 
«O toi qui emporter ayec lot une partie de moi- 
même , et qui en laisses une partie » ou prends 
Tune, ou rends TautrOt ou donne en ménve temps 
la mort à toutes les deniP ii^« • • • • Elle arrive auprès 
de Renaud f et avaçt de lui parler, elle soupire: 
i( Comme im musicien habile q^i avant de chaa* 
ter, prélude à voix basse pour pi^éparer rattention 
de ses auditeurs (a).)^ Comparaison précieuse et 
un peu froide peut-étive, mi^is délicieusement ex- 
priniée, et ce qui vaut encore mieux , conforme 
à ce tirait bien saisi du caractère d' Armide » ^i^ê 
même dans Vamertumje de sa douleur n oublie 
pas ses artifices et ses ruses (3). 

Le commencement de son discours a de Ta- 
dresse et de la vérité. Si Renaud est devenu sou 
ennemi, elle avoue qu'il peut croire qu'elle a mé- 
rité sa haine. Elle a aussi haï les chrétiens; née 
païenne, elle a voulu ruiner leur empire. Elle Ta 
haï lui-même: elle Ta poursuivi, fait prisonnier, 
emmené loin des armes , dans des lieux lointains 
et déserts. Ces souvenirs odieux lui servent pour 

^— «^■^— i^-»i II — — — ■ »«— ^— .— — I ■ —————— 

( 1 ) E invîa per messaggieri inanzi i gridi ; 

Ne giunge lui , pria ch' ci sia giunto a i lidL ( St. jq. ) 

{i) Quai inusico gentil, prima chs chiar4i 

AUiunm^e la Ungna al caiato snodi , elie. ( St. f\ 3. ) 

(3) Che ne la doglia amara 

Già tuue non oblia VarU e lefrodi. (,Ibid. ) 



36a HISTOIRE LITTÉRAIRE 

en amener de plus doux. Maïs après quelques ex- 
pressions, peut-être un peu trop naturelles, die 
se jette de nouveau dans tous ces traits d*esprit^ 
ennemis du pathétique et delà nature. f< Joins à 
cela , dit-elle (i^ , ce que tu regardes comme plus 
honteux et plus -malheureux pour toi ; je t*ai 
trompé, je t*ai séduit par les délices de notre 
amour. Cruelle tromperie sans doute et séduction 
coupable ! laisser cueillir sa fleur virginale, livrer 
à un tyran tous ses charmes! après les avoir re- 
fusés pour récompense à mille anciens amants , 
les offrir en don à un nouveau ! Eh bien ! que ce 
soit encore là un de mes crimes. Quitte ce séjour 
qui fut si agréable pour toi , passe les mers, corn* 
bats , détruis notre foi. . . . Que dis- je? Notre foi ! 
Ah ! elle n*est plus la mienne ; ô 7na cruelle ido^ 
le (2), je ne suis fidèle qu'à toi ! Permets-moi seule- 

(i)Si.46. 

(2) Feàele 

Sono a te solo , idole mio erudele, ( St. 47O 

Idolo mio est , en italien , un mot d'amour qui n'a point de 
eorrespondant en fraiiçiis , et doit ordinairement se rendre par 
quelque autre exprcssioi e tendresse^ mais ici c'est le mot propre; 
il s'agit de la religion, de la foi que professait Armide; cette foi 
n'est plus la sienne, elle n'est plus fidèle qu'à cet idolo ^ qu'il faut 
absolument rendre par ce qui signifie en français, comme en ita- 
lien , l'objet d'un culte , lorsqu'on ne traduit pas , et qu'on ne veut , 
comme je le f.iis ici , qu'expliquer et faire entendre. Dans une tra- 
duction , le changcmcat de genre forcerait h prendre un autre toai;. 



D'ITALIE, PART. II, CHÀP. XV. 363 
ment de te suivre, grâce qui peut encore se de* 
mander entre ennemis. L^e déprédateur ne laisse 
pas derrière lui sa proie (i) ; quand le vainqueur 
parb\^ captif ne reste pas \ que Ion camp me voie 
pai^mi tes autres trophées, qu'il ajoute à tés autres 
éloges celui de t'étre Joué de celle qui s^ était 

jouée de toi (2) Je te suivrai dans les com-> 

bats: je serai comme il te plaira le mieux, ton 
écuyer ou ton écu, scudiero o scudo (3). 

Renaud s*arré(e, mais il résiste et remporte la 
victoire. XJamour trouve en lui Ventrée fermée 
et les larmes la sortie (4), L*amour n'entre pas 
pour renouveler d'anciennes flammées dans son 
sein que la raison a glacé. Il répond avec dou- 
ceur , mais avec sagesse; aussi Armide lui dit-elle : 
i< Écoutez comme il me conseille! écoutez ce 
chaste Xénocra te ^ comme il parle d'amour (5)! » 
Le nom de ce philosophe grec ne sied^l pas mer- 

' ■ , '■ ' ' '■ — -" — 

(0 Non lasda in dittro il predatorlapreda, etc.(St. 48.) 

(2) Ed a Valtre tue lodi aggiunga questa 

Che la tua schernitrice habbia schemito. ( Ibid. ) 

(5) St. 5o. Les rëpoDScs du marquis Orsi, ub, su/r. , relatives 
à ce jeu de mots, sont pires que celles dont j'^i parie dans une note 
précédente; elles renforcent l'objection ^ et rendent la faute plus 
sensible. 

(4) Bcsîste e vînce; e in hiitrova impedita 
AmorVentrata^ il lagrimar Vuscita. (St 5i.) 

(5) Odi corne consiglia , odi il pudico 
Senocrate , d'amor corne ragiona. ( St. 58, ) 



1 

\ 



364 HISTOIRE LITTERAIRE 

¥€jllei38emcmi bien iM$ U iM^ehed^Arnude? it 
«ars ^H'une partie <ie celie longue seèsus^ soMUfMi- 
«•e de irois dxscoiirs , est écrite itifféremnieitt ^ et 
<{tt^oD en peut citer des tirade» «niières où la paa^ 
tfion parle son yéritaUe langage*; mais la plupart 
des ti^ails e» sont îmîles ou pluli>t tradutls de Vir^ 
gile, et l^on pardonne d^autanl nutms aa Tasse 
â*iVgoiVf dans quelques autres, fait si peu coave«' 
nablement parler Artnkle, quUl avait aWs Dtdoa 
aeiiis les jeux ou daus^ la mémoire. 

Hemûoie , au dix-neuvième chast ^ Ji^ouve Sûsr 
ciier* Tancrede vainqueur d'Argant , mais lili<»>, 
mente étendu mourant, à peu de distance da 
€or|3sdesoD enuemi. i< AprM un si Iom; temps f. 
cltt<lie (i)» je te revois à peine, o Tancrede t je 
îerevoisy et je ne suis pas vue; je se suis pas vue 
de toi , qwoique présente , et en le troui^anù je te 
perds pour toujours. » Elle voudrait être areug/e 
pour ne le pas voir en eel état; elfe déplore kk 
fîamme des ycnx, leurs rayons cachés, la cou- 
leur vermeille des joues fleuries , etc. Elle s'a- 
«Tresse enfin à Tame, et la prie de pardonner un 
lircin téméraire. Ce larcin est un baiser^ et- il ne 
faut pas moins de douze vers à ïa chaste Hermi- 
irie pour traiter à fond cette matière. «Je veux 
lav ir à ces lèvres pales de froids baisers quefe^ 



{}] St. io5 ctsiiÎT. 



D^TALiE^ PKM. II, €HXK XV. 365 

j^srdijfiM chaad^{i) ( qu^on me pardonne cette 
Irarloclioii liuéi^dlé). J'enlèverai à la niorl une 
partie de ses droits 9 ea baisa tii ees lèvres livides 
et flérries^ Booche compatissante qui 4 pendant ta 
Yie-i cons^ais ma douleut par tes diëcours^, qu'il 
me soit pfei^mii^^ avant mëti départ» de më consolei^ 
par quelqu'un de tes chers bâiserS; et peut être 
alors si j'avais été asst^z hardie pour le demander, 
tn'aorais-tii dotiné ce qu'il faut maintenant \pit 
je tôle. Qu'il me sdit permis de te presser, &t en^ 
aUitè que je verse mon aéke entre tes lètbésin 
Ou est la diécence? où est là nattu-e? où estiê 
pathétique? 

Ce qui àughienle l'incôntWatlfcev c'est qu'Her- 
miuie n'tîst pâS sebte : elle paHè ainsi devant Va- 
frin 9 écuyer de Tataet^de , qUl est arrivé avec 
^lle, qui vient d'âter le casque du guerrier. Ta 
reconnu , s'est écrié i c'^st Tancrède ! et n'a plus 
lien dit depuis. Ce qui suit y ajoute ett^oi*e. Elle 
sVn tient à ce long projet de baiséhS , et ne fait 
point ce que l'extréitie douleur rendait excusable, 
qui était d'imprimer en effet tm bàiseï: Sur les lè- 
vres du héros qu'elle croit moi*t» a ËUe parle ainsi 
en gémissant , dit le Tasser et elle Se fond pour 
ainsi dire par les yeux, et pâratt changée en fon- 



; 1 ) Da le palkdé lahra ifreddi hacî 

Che più caldi spefaiy vuàjHir rapire, ( St. 1 07. ) 



366 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

taine (i). » Ce baiser aurait pu ranimer Tan« 
crède» mais cela eut été trop naturel. 11 faut que 
ce soit ce déluge de larmes qui le ranime eu cou? 
lant sur son visage. Sa bouche s'entr'ôuvre » ei les 
yeux encore fermés ^ il pousse un faible soupir 
qui se confond avec ceux d'Herminie. £Ue Tea* 
tend 9 et s^écrie : << Ouvre les yeux ^ Taucrède, à 
ces derniers devoirs que je te rends par mes 
pleurs (2). Regarde celle qui veut faire avec toi 
cette longue route , et qui veut mourir à tes côtés^ 
Regarde - moi ; ne.t^enfuis |)as si vite: c^est là le 
dernier don que je te demande.» Tancrède ouvre 
les yeux et les referme aussitôt. Elle continue k 
se plaindre. Vafrin prend enfin la parole » et dit 
ces deux mots , qu'il aurait du dire il y a }ong<- 
lemps : a 11 ne meurt point (3) ; il faut donc d*a^ 
Bord le panser, nous le pleurerons ensuite.» Alors 
il désarme son maître. Herminie, savante dans 
Tart de guérir ^ regarde et touche les blessures } 
elle espère qu elles ne seront pas mortelles. Mais 
elle n'a pour servir de bandes que son voile : Ta-» 
inour lui en indique d'extraordioaires ; elle se 

(i) Le texte dit en ruisseau : 

Cosï parla gemendo , e si disfacâ 

Quasi per gli occhi y e par conversa in rio. ( St. 1 09.^ 
(î) ui queste estreme 

Essequie ch* io tifb col pianio. ( St i lo. ) 

(5) Questi non passa* ( St. 1 1 1 . ) 



D'ITALIE, piRT- II, CHAP. XY. 367 

coupe ]ed cheveux et s^en ^ert pouf essujrer ei 
pour bander les plaies. Elle n*a ni dictame , ni 
autres berbes médicinales , mais elle possède des 
paroles magiques très puissantes 1 et elle en fait 
usage. Tancrède ouvre enfin les yeut. 11 recoo^ 
natt son écuyer« Il demande quelle est c^tte Beauté 
compatissante qui fait auprès de lui Toffiee de 
médecin^ Elle rougit. Tu sauras tout, lui répond-» 
elle; maintenant, je t^ordonne, comme ton mé^ 
decin , le silence et le repos. Tu guériras : prépare 
ma récompense ; et en parlant ainsi, elle lui pose 
la tête sur son sein (i). 

Ce tableau est charmant sans doute, et je Tin- 
diquerais volontiers à un artiste sensible; mais 
ne voit-on pas que le langage d'Herminîe qui était 
d^abord trop emphatique et trop ornîé pour la dou- 
leur, devient ici trop simple et trop nu? D'ail- 
leurs la fin de cette scène qui, tout entière deVait 
être si touchante « fait encore mieux sentir ^ non 
seulement le défaut de pathétique , mais Tinvrai* 
semblance du commencement. Comment le pre*- 
mier mouvement de Vafrin , comment celui 
d'Herminie si habile dans Tart de guérir , Tune 
au lieu de faire de si longs et si froids discours « 
et l'autre de rester à les entendre, n'a t-il pas été 
de désarmer Tancrède, pour voir si quelque cha- 

(l)St. Il4r 



368 HISTOIRE LITTÉRAIRE ' 

leur , si quelque baUement de cœur ne lui restait 
pas encore? 

Quant aux images trop fleuries et aux pensées 
frivoles f aux tours affectés ^ ftux pointes et aux 
)€ux de mots, assez généralement regardés comme 
les seuls défauts que Toci puisse reprocher aa 
Tasse, ils sont, j^ose le dire, en plus grand nom« 
bre dans son poème qu^on ne le croit commune^ 
ment* L*émimémiion en serait longue, si Ton voa« 
kit parcourir la Jérusalem déiivrée d^un bout à 
Tautre^ et citer tout ce qui peut être rangé daos 
Tune de ces trois classes^ celle des images et des 
pensées , celle des tours, et celle des expressions 
où des mots; contentons - nous de quelques 
exemples. 

Armide » à qui Godefroy refuse le secours 
qu'elle lui demande , verse des làrmeft, telles 
qu'en produit la colère mêlée à la douleur» «(Ses 
larmes naissantes ressemblaient à du crystal efc 
à des perles frappées des rayons du soleil (i)» 
Ses joues humides étaient comme des fleurs ver-^ 
meilles et blanches tout ensemble > qu*arrose ua 
nuage de rosée , lorsqu'au point du jour elles ou- 
vrent leur calice au doux képhir , et que Taubo 
qui les regarde avec plaisir, désire d'en parer son 
sein. H Qtie devient au milieu de ces jolies images» 



«•■i^ 



(0 C. IV, st. 74 ^^ suiv. 



D'ITALIE, PART. II, CHÀP. XV. 369 

et surtout de la dernière, la douleur vraie ou 
fausse d^Armide? Le poète n*employe-t-il pas 
encore une image trop fleurie, ou plutôt une 
figure trop recherchée , trop peu naturelle , lors- 
qu'Armide^ pour consoler ses aniants,«faitbriller, 
comme un double soleil, son regard serein et soti 
souris céleste sur le$ nuages épais et obscurs d^ 
la douleur, quelle avait d*abord amasses autour 
de leur sein (i)7 » Tancrède , dès Tinstant qu'il 
voit Clorinde , en devient amoureux ; le Tasse, au 
lieu de peindre ce rapide sentiment de Tamour, 
s'amuse k cette iihage trop fleurie et à cette pen*- 
sée frivole de F Amour enfant. «O merveille ! l'A- 
mour qui vient à peine de nattre, vole déjà grand, 
et déjà triomphe armé (2). M 

Tancrède , qui se trouve tout à coup enfermé 
dans les obscures prisons d'Armide, y regrette 
moins de ne plus voir le soleil que de ne plus voir 
Clorinde ; encore ne sVxprime-t-il pas aussi natu^ 
Tellement. i< Ce serait, dit-il , une perte légère que 
de perdre le soleil; malheureux! je perds la vue 
bien plus douce d'un plus beau soleil (3). y^ Re- 

(1) St. 91. 

(1) C. I, st. 47» 

(5) E taV hor dice in tacite parole : 
Lieve -peréUia fia perdere il sole. 
Ma di più vago sol pià dolce visia 

Miser o ï perdo. ( C. VU , st. 48 et 49. ) 

V. 24. 



370 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

naud , revenu de ses erreurs , s'acheminant avant 
Taurore vers la montagne où il doit prier , admire 
les étoiles et la lune argentée. On s^attend qu*ua 
si grand spectacle lui dictera quelque pensée pro- 
fonde; or voici celle qu'il lui inspire. <ill n^est 
personne qui admire tant de merveilles ^ et nous 
admirons la lumière trouble et obscure, qu'un 
coup d^œil ou l'éclair d'un sourire nous découvre 
sur les confins bornés d'un fragile visage (i). »> 
Le fond de la pensée est aussi frivole que le 
tour est précieux et affecté. 

Dans la dernière bataille, Renaud et ses com- 
pagnons d'armes tuent tout ce qu'ils rencontrent. 
Les infidèles n'osent même se défendre. Ce n'est 
point un combat, c'est un massacre; car on em* 
ploie d'un côté le fer et de l'autre la gorge (£)• 
Ici la frivolité de la pensée va jusqu'au ridicule* 
Il est vrai que cela est imité de Lucain , qui dit 
dans son neuvième livre positivement la même 
chose (3) ; mais n'en déplaise à Lucain et à ses 
admirateurs oxxXvés^JriifoUté et ridicule n'en sont 
pas moins ici les mots propres. 

(i) E miriam noi torbida luce e hruna, 

Ch' un girar ctocchi^ un hnlenar di riso 
Scopre in brève conjîn difragil viso. 

\(C. XVIII, st. r3.) 
[x) Che quinci oprano ilferro , indi la gola. 
(5) Perdidit indè modum cœdes , ac nulla secuta est 
Pugna , sed hincjuguUs , hinc ferro bella geruntur. 



D'ITALIE, PART. II, CHAP. XV. 371 

J^'en tends par tours affectés les répétitions t 
les accumulations, les oppositions qui s'écar- 
tent du naturel, qui ne forment qu'un vain cli* 
quetis de mots et de pensées , et qui ôtent au 
style épique sa noble et décente simplicité. — > 
Odoard «t Gildippe combattent toujours en- 
semble : tous les coups qu'ils reçoivent les bles- 
sent également. Souvent l'un est blessé, l'autre 
languit, et celui-là verse son ame , quand celle- 
ci verse son sang ( i)« » Soliman , dans un combat 
nocturne, fait des prodiges de valeur. i< Son fer 
ne s'abat point qu'il ne touche , il ne touche 
point qu'il ne blesse , il ne blesse point qu'il ne 
tue (2). » Après un tour si affecté^ et une ac- 
cumulation si exagérée , sied-il bien d'ajouter: 
« J'en dirais plus encore , mais la vérité a l'air du 
mensonge? »Clorinde él Tancrède qui se com- 
battent sans se connaître, «ont le pied toujours 
ferme et la main toujours en mouvement. L'in- 
sulte excite le courroux à la vengeance , et la 
vengeance ensuite renouvelle l'insulte (3).» Au 
haut de la montagne où Armide a placé ses jar- 
dins , où le ciel est toujours serein , et conserve 
éternellement aux prés les herbes^ <iux herbes 
les fleurs ^ aux fleurs les odeurs^ aux arbres les 



(i)C. I, st. 57. 
(2) C. IX, st. !i3. 
(5)C. XII, st. 55 et 56, 

24 



37a HISTOIRE LITTÉRAIRE 
ombrages (i) , une joliç nymphe se jouait dans 
Peau d'une fontoine ; .« elle riait et rougissait 
tout ensemble; et le sourire était plus beau dans 
la rougeur^ et la rougeur dans le sourire (a). » 
Elle disait aux chevaliers: yous pouvez déposer 
ici les armes; vous n'y serez plus guemers que 
de Tamour, et le Ut et l'herbe tendre des prés se- 
ront vos doux champs de bataille. » 

Je n'ai pas besoin de dire ce que j jenlends par 
pointes owjeux de mots; cela est assez clair, et 
ne s'expliquerait que trop de soi-même dans les 
traits suivants. ~ Ce n'est pas assez qu'Armîde 
raconte que son tyran la quitta avec un visage 
sombre ok paraissait clairement la cruauté de sou 
cœur (3) » ni qu'elle dise : Je craignais même de 
lui découvrir ma crainte (4) , il faut encore que 
Veau qui coule de ses yeux produise l'effet du 
feu , et que le poète s'écrie : « O miracle d'aaw>ur , 
qui tire des étincelles de ses larmes , et qui en- 
flamme les coeurs dans Veau (5) ! >^ Ses roses met- 



>p >' 



,% Il 1 1— »«>*i^— ^ 



(i)C.XV,st.54. 

(2) Ihid. , st. 62 et suiv. 

(3) Parti^si aljin con un sembiantâ oscnro 
Onde Vempio suo cor ekiaro trasparv^. 

(CL lY, st. 48.) 

{\) E scoprirla mia teraa anco tcmea. ( Si. 5 1 . ) 

(5) miracol d'amor che îefaville 

Tragge d^î pianio e i vor m Vacqua accende, ( St 76.) 



iyiTALiE,PAKT. n,cHAP.xv. 373 

teut le Irouble daos le capip des chrétien^ ; a elle 
trempe les traits d'amour dans le feu de la pi- 
tié (i)««..... Elle intimide les uns» encourage les 
autres , et enflammant leurs désirs amoureul: ^ 
enlève la glace qu'ayait amassée la crainte (2). >» 
Enfin les faisant à chaque instant chaxiger d'état^ 
<i elle les tient Icyojours dan3 la §^oe e^ dans le 
feu , dans les ris et dans les pleurs ^ entre la 
crainte et Tespérance (3). » 

Senape» roi d'Ethiopie « était éperdûment amou- 
reux de sa femme 9 et dans lui les glaces de la 
jalousie égalaient I^s feux de ramôur (4). Mais 
Toiei bien autre ehose« La reine était noire ^ elle 
accouche d^ime fille blaiiehe> cette fille est CIo- 
rinde» à qui le vieil Arsète raconte cette histoire» 
Votre mère ^ lui dit-il , résolut de vous cacher an 
roi son époux ^ <4 à qui la blancheur de votre teiot 
eùil pu paraître une preuve contre la candeur de 
sa foi.» Je suis même obligé de mettre ici Fin^ 
verse du jeu de mots qui est dans roriginal, pour 
le faire un peu entendre , car c'est la candeut du 

( I ) St. 90. 

{1) IhîéL , SI. 88. 

(3) Fra si contrarie tempre m ghiacûto e înfocOf 
In riso , in pianto , efra paura e spene 
Infarsa ogni suo staio. ( St. ^S..)- 

(4) a XII, st. ax. 



374 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

ieint de Tenfant qui est opposée à la foi nor^ 
hianca de la inère(i)« 

On retrouve ce goût pour les pointes dans les 
récits, dans les discours, dans les descriptions ; 
mais c^est surtout , il faut Tayouer , dans le carac- 
tère d'Armide que le poète parak avoir pris à 
tâche de les semer avec profusion. Soil qu'il parle 
d'elle , soit qu'il la fasse parler, ou agir, les jeux 
de mots les plus recherchés viennent d eux-mêmes 
se placer dans ses vers. Il semble qu'en peignant 
cet être fantastique, il n'ait pas cru devoir un 
moment parler le langage de la nature , ou plutôt 
il semble que cette magicienne l'a lui-même tou- 
ché de sa baguette , et qu'elle a jeté sur ses pen- 
sées et sur son style un charme malfaisant qu'il 
ne peut rompre. Nous en avons déjà plusieurs fois 
remarqué l'influence ; mais si l'on veut la voir 
dans toute sa force, il faut jeter les yeux sur Re- 
naud aux pieds d' Armide , et prêter Toreille à ses 
galanteries amoureuses. 

Un miroir du cry stal le plus brillant pendait au 
côté de Renaud. Elle se lève , et le place entre les 
mains de son amant. Ils regardent tous deux, elle 
avec des yeux riants, lui avec des yeux enflam- 
més, un seul objet en divers objets. Elle se fait 
du verre un miroir, et lui se fait deux miroirs de» 

(i) CK egU havria dal caiidor che in tesivede 
^^ r^oinentato in lei non hiamcsifede. (Sl a4«) 



D'ITALIE, PART. II, CHAP. XV. 375 

yeux sereias de sa maîtresse. L*un se glorifie de 
son esclavage ^ l'autre de son empire ^ elle en 
elle-même, et lui en clle(i). «Tourne^ lui di- 
sait le chevalier , tourne vers moi ces yeux où 
je lis ton bonheur et qui font le mien (2) ; car 
si tu ne le sais pas, mes feux sont levraipor- 
trait de tes beautés. Mon sein retrace mieux 
que ton crystal leur forme et leurs merveilles. 
Hélas! puisque tu me dédaignes, que ne peux« 
tu du moins voir ton propre visage dans toute 
sa beauté ! Ton regard qui ne trouve point ail- 
leurs de quoi se satisfaire, jouirait et serait heu« 
reux en se retournant sur lui-même. Un miroir 
ne peut rendre une si douce image , et un paradis 

( I ) Con luci ella ridenti , ei con accès e 

Mirana in varj oggetti un sol' og^etto ; 
Ella del vetro a se fa specchio , ed egli 
Gli occhi di lei sereni a se fa speglL 
Vun di servità , Valtra d^ imper o 

Si gloria : ella in se stessa ed egli in lei» 

(C. XVI, st. 20 et 21.) 

(a) Onde heata bai. Jeu de mots impossible à rendre en fran- 
çais , et qui dispardît dans cette paraphrase. Le marquis Orsi , Iocl 
cit. , défend ce jeu de mots et ce qui sujt , comme il défend tout 
le reste ; il cife Pétrarque pour autoriser le Tasse. Je sais combien 
le Tasse a imité Pétrarque; yiais je sais ausslqu'ii doit à cette imita- 
tion une partie de ses défauts ; que ce qui est permis dans le style 
lyrique ne Test pas pour cela dans le style é[)iquc , et qu'enfin si 
un tour afïecté ou un jeu de mots cessaient de Têtre quand ou ea 
trouve des exemples dans PéUarque, exila nous mènerait loi».. 



375 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

ÇL^est pas renfermé dai:is une petite glace. Le ciel 
fst tm ijniroir digoe de toi , et c*e8t dans les étoiles 
qne tu peux voir tous tes charmes (i). » 

Yous voyez que ee n*est pas seulement dans la 
douleur et dans les plaintes quie le Tasse a*a pas 
su 49?<3er à T^mour un langage naturel et pas^ 
sionné. QuVn ne dise point qu^ici tout est illusion 
et magie ; tout y est devenu réalite > du moins dans 
les sentjiments. Renaud aime de bonne foi ; Ar* 
xnide » prise dans ses propres pièges , aime de 
méine^ et nous avons appris par les reproches 
qu^elle fait à Renaud quand elle eu est abandon* 
née , que ce n*est point à se regarder dans un 
mjroir , et à se dire des fadeurs que ces deux 
amants passaient leurs jours dans les délicieux 
jardins d^Armide. « J^aurais bien du plaisir » dit 
un critique au sujet de ce passage » à voir paraître 
sur la scène un amoureux , avec un miroir pendu 
à sa ceinture, qui lui battrait entre les jambes^ 
quand il marclie]:ait sur le théâtre. >» Je n^aurais. 
pas osé me permettre cette plaisanterie ; mais ce 
n'est pas un critic^ue sans nom ^ o^est Galilée qui 
ra faite (2). 



mi^^m^mimmmm^mm^^^im 



( 1) Xan p^Q-spec^io ritrar si doUe imago , 
Jfè inpicciol vefjro è ifnpt^adisQ accoUo. 
Specekio tè degno ilddOy ene Usuelle 
Puùi riguardar le lue smbianzû beïU^^Su ax.) 

(a) Cmsida'azwni , cte^., p. %i i^ 



D'ITALIE, PART. II,CHAP. XV. 377 

Nos deux amants se retrouvent à la fin du poè- 
me dans une position fort différente ; mais ils 
n'ont point changé de style ; el le désespoir d' Ar- 
niide n'est pas moins {prodigue de pointes que 
rélait l'amour de Renaud. 11^ se rencontrent au 
milieu d^un combat. Il ehange un peu de visage; 
elle devient de ^ace et ensuite de feu (1). Elle 
lance plusieurs traits contre Renaud sans lui faire 
de blessure ; et tandis qiCelle les darde , V Amour 
la blesse (2). Elle craint que le corps de son per- 
fide ne soit invulnérable comme son cœur. « Peut- 
élre, dit- elle, ses membres sont- ils revêtus du 
même marbre dont il a si bien endurci son ame. 
Les coups d'œil ni les coups de main ne peuvent 
rien sur lui. » Enfin elle s'enfuit seule du champ 
de bataille ; elle s'en va : le courroux et l'amour 
s'en vont avec elle, comme deux chiens attachés à 
ses flancs (3) ; expressions passionnées^ quoique 
trop figurées peut-être. Elle veut se tuer elle* 
même. Elle s'adresse à ses flèches , et les invite à 
percer un cœur où celles de V amour ne tirent 
jamais en vain. « Puisque aucun autre remède 
n'est bon pour moi y dit-elle en finissant , et qu'il 
ne faut que des blessures à vies blessures , 



(OC, XX , st. 6 1 et suiv. 

(2) Scocca l'arco più voila , e non fa piaga ; 

E mentre ella saetta , amor lei piaga. ( St. 63. ) 
(5) St. 117. 



S78 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

qu'une plaie de mes flèches guérisse la plaie d*a- 
nioar , et que la m<H:i soit ua remède pour mon 
cœur(i).>f 

I) est temps de terminer ces fatigantes citations; 
en les multipliant ^ je paraîtrais Touloir obscurcir 
la gloire du Tasse ; et je suis assurément bien éloi- 
gné de ce dessein. Quel intérêt aurais- je à rabais- 
ser ce que j'admire? Mais je n*ai point promis une 
foi aveugle aux écrivains que j^admire le plus; je 
ne Fai point promise à Boileau , je ne Tai point 
promise au Tasse; et nous devons tous, en litté- 
rature , foi et hommage aux lois éternelles de la 
vérité , de la nature et du goût. 

J'espère qu'on ne me dira pas que j*aî poussé 
trop loin les droits de la critique, qu'on ne peut 
jamais juger ni conclure, en matière de goût, 
d'une nation h l'autre , que chaque peuple a son 
goiit particulier, sa manière propre de sentir et 
de voir , etc. , cela peut être objecté à ceux qui 
préfèrent leur goût national au goût des autres^ et 
qui veulent tout réduire à leur mesure , mais nou 
à celui qui rapporte tout, et dans les arts de son 
pays, et dans les arts étrangers, à un commun 
critérium ^k la nature, et à ses premiers et fidèles 



( T "^ Poi cil o^ altro rimedio è in me non huono , 
Se non sol di ferute a le fcrutc , 
Sani pi.iga di s irai pia{;a d'à more; 
E fia la marie mcdîcina alcore. (Si. I25») 



D'ITALIE, PAKT. II, CHAP- XV. 379 

imhateurs, les anciens; autrement, il faudrait 
qu'il trouvât bon tout ce qu'il voit approi|ré dans 
SB. patrie ; autrement encore , il ne pourrait se 
former un jugement sur rien de ce que les lettres 
ont produit dans d'autres pays que le sien ; il ne 
pourrait même apprécier la littérature ancienne; 
il ne pourrait distinguer ni juger entre les Grecs 
et les Latins , ni , parmi les Latins, entre Cicéron 
et Sénèque ou même Apulée, entre Virgile, Ovide 
et Lucain. Si , d'une nation à l'autre on interdit 
la censure, on défend donc aussi l'approbation et 
l'éloge. Que devient alors l'étude des langues et 
des littératures étrangères ? Que devient la criti- 
que , cet art qui a ses droits comme ses principes, 
et qui, lorsqu'il est ce qu'il doit être, exerce une 
sorte de magistrature sur tous les autres arts de 
l'esprit? Au reste, je ne donne pas plus ici que je 
ne l'ai fait ailleurs mon opinion comme un arrêt, 
ni mon sentiment pour règle; je dis ce qui me 
semble vrai , ce que je crois utile, me soumettant , 
comme je le fais toujours , au jugement des hom- 
mes instruits , pourvu qu'ils soient de bonne foi. 

Mais revenons au Tasse et à son poëme, supé- 
rieur sans doute aux critiques qu'on en peut 
faire, puisque, en dépit de tout ce qu'on y a re- 
pris et de tout ce qu'on y pourrait reprendre en- 
core , il vit, et vivra éterucllcmenl. Des critiquer» 
d'un genre plus grave , et dout quelques-unes ne 



38a HISTOIRE LITTÉRAIRE 

lui ont point eucore ëtë faites, ne ponrraîent 
méme^ire à sa durée. On reprocherait en vain 
au Tasse ^ si on IVxamînait de phts près, je ne 
dirai pas d*atair trop négligé les souvenirs reli- 
gieux attaèhés aux lieux où se passe son action ; 
il les a suffisamment rappelés, et en y insistant 
davantage, i) risquait de changer sa Jérusalem 
en un de ces poèmes sacrés qui n^ont jamais qu'une 
classe de lecteurs; mais de n^avoir pas tiré des his- 
toriens qu^il dut connaître, des faits et des circons- 
tances qui ont toute la grandeur et tout Tintéret 
des fictions de Tépopée; de n^avoir point assez 
fidèlement décrit les mœurs du onzième siècle et 
surtout celles des compagnons de Godefroj ; 
d^avoir en quelque sorte altéré en eux la su- 
perstition qui les animait, en leur prêtant nne 
croyance qu^ils n'avaient pas aux prodiges opé- 
rés par le diable , au lieu d'une dispositron fou- 
jours prochaine à être frappés d'un grand phéncv- 
mène de la nature et à se figurer des apparitions 
de Dieu , des saints ou des anges ; d'avoir mis Irop 
souvent à la place des chevaliers de la croix, feh 
qu'ils étaient réellement , des chevaliers roma- 
nesques et imaginaires, tels qu'ils ne furent ja- 
mais que dans le Bojardo et dans l'Arioste; d*a- 
voir aussi mêlé de fausses couleurs aux peintures 
des mœurs de TAsie, et d'avoir surtout ima- 
gine des héroïnes, telles qu'il n'y en eut j[anaiai& 



DUTALIE, PART. II, CHAP. XV. 38i 

parmi les musulmans (i) ; mais ii eu serait de ces 
défauts comme des autres , ils oc nuiraient pas 
plus au succès désormais immortel de l'ouvrage, 
qu'à la gloire impérissable de Tauteur. 

Ce qu'il y a véritablement de merveilleux , 
ce n'est pas qu'un poëme conçu dans la fougue 
de la jeunesse , avec les habitudes d'esprit qu'avait 
le Tasse, dans le temps, dans le pays et dans 
les circonstances particulières où il l'écrivit , 
offre de tels défauts , c'est qu*eu les reconnaissant. 



(i) Tous CCS reproches pourraient en effet être faiCs au Tasse, 
daâs un nouvel examen critique de son poème , considère sous le 
point de rue de ses rapports avec Vhistoire. Je les tire en plus grande 
partie d'une lettre de M. Michaud Taîne, occupe' de la publication 
de son Histoire des Croisades , en même temps que je le suis de 
l'impression de cet examen du poëme célèbre dont les croisades 
sont le sujet. Je n^avais point à craindre de le détourner de ses 
idées habituelles en consultant son esprit juste et sou cxc 'lient 
goût sur la fidélité historique que Ton attribue assez générale- 
ment au Tasse; et je ne fais que mettre ici en substance ce qui 
est plus développé dans sa réponse. J'ajouterai seulement en son 
entier la restriction pkâne de goût qu'il net à ce dernier reproche , 
tiré des ^moeurs asiatiques, a Si le poëme au Tas^e , dit-il , était 
connu des musulmans , ils pourraient bien lui faire d'autres obser- 
vations. Ils s'étonneraient , par exemple , de voir courir leurs femmes 
sur les champs de bataille, ce qui n'est guère en harmonie avec le 
Koran et avec les mœurs de l'Asie. Henmnie et Clorinde sont plus 
imitées d'Homcrc et de Virigile que de l'histoire. A Dieu ne plaise 
cependant que je m'élève contre ces inventions , qui sont si atta- 
chantes; et dont le poète a tiré un si heureux put! ! 9 



382 HISTOIRE LITTÉRAIRE 
comme on le doit, si Yon ne veut renonce à 
toute idée d'alliance entre la poésie et la raison , 
l'on n*admireet l'on Q*aime pas moins l'ouvrage où 
ils se Irouveot, c'est que cet ouvrage n'en soitpas 
moins regardé comme le premier des temps mo- 
dernes, dans le genre de poésie le plus graud et le 
plus tiuble,et que lom (rétrelciilédeliii contester 
cetle place, on le soit de laxer d'injustice oa 
d'iusenhibilitc aux beaulés poétiques ceux qui ne 
la lui accordent pas. L'existence in contestable de 
ces beaulés, leur éclat cl leurnombre expliquent 
ce qui SL'mI)li(il d'abord si diflicilc à concevoir. 
Quand le cboix du sujet, le plan, les carac- 
tères, rintéièt soutenu ei gradué, les épisodes 
les descriptions, les comhals, lesencbatitements 
rélcvatioii des pensées , l'éloquence des discours, 
le style toujours poétique et animé (car celui du 
Tasse est vicieux quelquefois, mais plutôt par 
excès (pie par l'iiiblessse ; affecté, précieux, exa- 
géré si Ton veut, jamais ptosnïque ui languissant; 
habituelleirieiit noble cl pompeut, telqueVcxige 
l'épopée, doni la Muse est penite avec uaetrotn- 
pelte, poiM" indiquer l'éclat de ses expressions et 
de sa voixj; f|uand toutes ces qualités se trou- 
vent réunies dans un poéiuc , quelques défauts 
qu'on y puisse reprendre, son rang est assigoé» 
sa place est faite, cl rien ne peut la lui ùler. 



D'ITALIE, PART. II, CHAP. XVI. 383 



^^b^^i ^ Ê^^^^^^ < 



CHAPITRE XVI. 

Fin de Vexamen de la Jérusalem deliyréb du 

« 

Tasse ; beautés de ce poème supérieures à 
ses défauts ; rang quil occupe dans ï épopée 
moderne. 

O^L est hors de doute que la poésie est le premier 
de tous les arts de rimagination, il ne Tesl pas 
moins qu'entre les divers genres de poésie Tépo- 
pée tient le premier rang. La tragédie, qui pour- 
rait seule le lui disputer par Ténergie des passions, 
le développement des caractères et Tillusion de la 
scène, lui cède évidemment sur d'autres points, 
et n'est souvent même qu'une partie de 1 épopée 
mise en action. Mais c'est surtout, il en faut con- 
venir, à l'épopée régulière, au poème héroïque 
fondé sur l'histoire que celte supériorité appar- 
tient. Quelque art et quelque génie qu'un grand 
poète puisse mettre dans l'épopée romanesque, 
la vérité, que nous aimons toujours , malgré notre 
goût pour le merveilleux et pour les fables, man« 
que trop essentiellement à ce genre. Des actions 
sans réalité, des héros imaginaires, des moyens 
non seulement surnaturels, mais le plus souvent 
invraisemblables , une narration faite par quel- 
qu'un qui a l'air de se moquer lui-même de ce 



384 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

qu^il raconte, peuvent bien éblouir et charmer 
Tesprit; mais la part de la raison j est presque 
nulle; et quelque forte part que Ton accorde à 
la folie t la raison réclame toujours la sienne. 

Il est agréable 9 sans doute, d^tre transporté 
par un poète dans toutes les parties de l'univers , 
de suivre avec lui tousles fils d'une actfon multiple, 
de voir comme dans une lanterne magique passer 
un grand nombre de personnages , entre lesquels 
il est difticile de fixer son choix et qui méritent 
presque également de Tobtenir ; des faits et des 
événements incroyables, mais que Tauteur n'a 
jamais la prétenliou de faire croire ; des aventures 
aussi indépendantes entre elles qu'elles le sont 
toutes de celle qu'on nous donne pour la princi* 
pale; des êtres et des objets fantastiques, telle- 
ment entremêlés avec ceux qu'on voudrait faire 
passer pour réels, que ceux-ci finissent par n*a- 
voir pas plus de réalité que les autres; mais ie 
plaisir qu'on y trouve n'est pour ainsi dire qu^au 
plaisir d'enfant, et il faut à l'homme des plaisirs 
d'homme. Lors même qu'il consent à redevenir 
enfant, comme il le redevient dans le pays des 
fables, il ne peut pas l'être long-temps de suite. 
Pour que son illusion se prolonge , il faut que de 
temps en temps la vérité se montre à lui , qu'ail 
puisse seréveillerau milieu du songe le plus agréa* 
ble, et sentant autour de soi des objets réels , se re- 
plonger dans ses rêves avec une sorte de sécurité. 



D'ITALIE, PART. II, CHAP. XYI. ^85 

Ma raison sait biea qu^Arjniide n*a jaiuais existé, 
que tous les prestiges dont le poète Tenvironne 
sont de pure invention comme elle» qu*àn magi- 
cien mabométan n*a point enchanté une foret ^ 
qu'un magicien presque chrétien n*a point con- 
duit deux chevaliers dans le sein de la terre pour 
leur donner un repas magnifique, servi par cent 
et cent ministres adroits et empressés, et pour 
leur faire des récits que Ton peut bien appeler de 
l'autre monde ; mais ma niémoire me rappelle que 
dans un siècle de fanatisme militaire et reli- 
gieux^ il se fit de ces expéditions lointaines <|ue 
Ton a nommées croisades, que des guerriers ina« 
pires et poussés par ce double mobile , y firent des 
choses extraordinaires. C^est le dénoùment de 
Tune de ces expéditions, c*est la conquête de la 
ville célèbre où fut le tombeau du Christ, qu*ua 
poète chrétien me raconte* 11 mêle à son récit les 
inventions de son art; mais la vérité est au fond 
du vase qu'il me présente. D'un autre coté, cette 
vérité en elle-même aurait peut-être pour moi pea 
d^attrait; quelquefois elle me paraîtrait ^mère , et 
je pourrais repousser loin de moi ces folies pieuses^ 
mais dévastatrices et sanglantes; mais le génie a 
enduit les bords du vase d'une si douce liqueur (i)^ 
qu'il y retient mes lèvres attachées ^ et que je nç 
le quitte qu'après l'avoir épuisé tout entier. 

(i) LeTassCp cl, st. 3. 

V. 25 



386 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

Le Tasse, dit avec raison Voltaire (i ) » £ut 
Toir, comme il le doit , les croisades dans un jour 
entièrement favorable. f( CTest nne armée de hé* 
ros qui, sous la conduite d*un chef vertueux » 
vient délivrer du joug des infidèles une terre con- 
sacrée par la naissance et la mort d^un Dieu. Le 
sujet de la Jérusalem^ à le considérer dans ce 
sens , est le plus grand qn*on ait jamais choisi. Le 
Tasse Ta traité dignement; il j a mis autant d^in- 
térét que de grandeur. Son ouvrage est bien con- 
duit j presque tout y est lié avec art : il amène 
adroitement les aventures : i} distribue sagement 
les lumières et les ombres. Il fait passer le lecteur 
des alarmes de la guerre aux délices de Famôur » 
et de la peinture des Tolnptés il le ramène aux 
combats; il excite la sensibilité par degrés, il s'é- 
lève au-dessus de lui-même de livre en livre, etc. » 
Un pareil éloge, donné par un maître de Tart , 
contrebalance bien des critiques, et il n'est pa^dif^ 
ficile de prouver qu'il n'a rien de faux ni d'outré. 

En prenant pour sujet un fait historique, le 
Tasse n'oublia point que la fiction n'est pas seu* 
lement un des ornements du poème épique, mais 
qu'elle en est Tame , l'essence , qu'elle est la qua- 
lité intrinsèque et distîoctive qui le différencie 
de l'histoire. 11 créa une machine poétique ou un 
iperveilleux tiré de la religion qui avait fait en- 



(i) Essai sur la Poésie épique ^ ch. VII. 



D' IT AL I E , PARt. 1 1 , chàp. XV L 887 

treprendre la conquête qu^il voulait célébrer , et 
d une autre source où tant de poètes avaient puisé 
avant lui, quVlle était devenue en quelque sorte 
une mythologie populaire, presque aussi généra- 
lement accréditée dans les esprits, ou du moing 
aussi connue que la religion même, je veux dire 
la magie. Il n*y en avait point, on le sait bien, au 
temps de cette croisade (i) ; d^autres folies, ou 
d'autres sottises régnaient alors, et Ton n -y voyait, 
ni imposteurs qui se prétendissent magiciens, ni 
peuples trompés qui y crussent , mais les premiers 
poètes épiques, ayant adopté ces inventions du 
]Nord (2), les avaient si communément employées^ 
y avaient si bien familiarisé les esprits, que Fa^ 
nachronisme était effacé en quelque manière par 
rhabilude et par la popularité. Dieu et les intelli- 
gences célestes mipistres de ses ordres , furent 
donc dans le poëme du Tasse les agents surnatu- 
rels, protecteurs de la sainte entreprise ; les anges 
de ténèbres dont elle contrariait les desseins, fu- 
rent chargés d'y mettre obstacle: la baguette des 
enchanteurs suscita contre les guerriers de Dieu 
le désordre des éléments et les orages des passions ; 
en un mot,rEternel et ses anges d'un côté, les 
démons et les magiciens de l'autre, formèrent ce 
nierveilleux qui dans l'épopée dirige le cours des 



( I ) A la fin du onzicme siècle. 
(i) Voyez ci-dessûs^ ch. III. 

25.. 



888 HISTOIRE ïjlTTÉKAlRE 

événements, tandis fjae dans l'histoire, i)| loat 
l'efTet immédiat,, quelquefois de la pradenoe, et 
trop souvent de la folie » oa de la perversité hu> 
Tnaine. 

El remarquez un avantage qu'a le sujet de ce 
poëme sur ceux des doux aDcicns modèles da 
poëme épique. DansYI/incle, le malheureux roi 
^iam défend sa villej c'c^t un très bon roi, un 
respectahle père de famille, mais seulement trop 
faible pour Tun de ses enfants. Les malheurs qu'il 
■éprouve n*ont aucune proportion avec celle seule 
faute de sa vieillesse. Dans V Enéide ^ le jeune et 
brave Tnmus défend sa maîlrcsse qu'un étranger 
veut lui enlever, et son pays que cet éli-anger 
veut envahir. II succombe, mais avec gloii-e, 
dans cette entreprise di^^iic d'un amant et digue 
d*nn roi. Il y a donc dans ces deuiL ouvrages un 
fond d'intérêt pour les vaincus , qui diminue 
celui que l'on peut prendre aux vainqueurs. 
Dans la Jérusalem déU\ -rce, au contraire, l'armée 
chrétienne marche à une conijuêle que safoi lui 
commande; elle va délivrer le lonibeau de son 
Dieu; et de plus, le roi qu'elle attaque est un 
vieux tyran soupçonneux et cruel , haï de ses su- 
jets, et que l'on voit par conséquent avec plaisir 
tomber du trône. Tout l'intéri-t est donc du côté 
des chrétiens et de GodciVoy qui Jcs condtiit. 

L'action est à peine commencée , que le con- 
seil infernal s'assemble. Le grand ennemi donne 



D'ITALIE, FAKT. II, CHAP. XVI. 3fl& 

ses ordres aux compagnons de son Cf ime et de sa 
chute. Us parient pour les exécuter et se r^Or 
deot dans des régions diverses , où ils se mettent 
à fabri((|ier des pièges eti des obstacles nouveaux , 
à dépktjrer enfin toutes les ruses de Tenferi Le 
plus savant de ces mauvais génies est celyi qui 
inspire le magicien Hidraot, roi ou tyran de Da* 
mas. Hidraot a dans sa nièce Arnûde une habile 
et dangereuse élève, la beauté la plus parfaite de 
rOrient, et qui n^ignore aucun des. secrets, ni 
de la magie , ni de son sexe. 11 Tenvoie daos le 
camp des chrétiens , après lui avoir donné ses inl* 
imctions. Dès qu^elle paraît, le camp est en feu.. 
Elle en sort conduisant à sa suite réiite des chefs 
de l'armée qu^elIe fait ses captifs , et qui sont jetés 
dans les fers. Renaud seul lui a résisté. Il a fait 
plus, il a délivré ses prisonniers envoyés par elle 
en Egypte sous une escorte qu'elle croyait sûre.. 
Cette insulte krite son orgueil; elle ne respire 
plus que la vengeance. Elle dresse à Renaud des 
embûches ; où elle réussit à l'attirer. Ce ne sont 
point des chaînes qu'elle lui destine, c'est un poi^^ 
gnard , c'est la mort. Mais au moment de frapper ,, 
la beauté de Renaud la touche, la désarme, l'en- 
flamme : elle se sert de son art pour l'emmener 
aux extrémités du monde. Elle ne veut plus de 
cet art terrible que pour l'enchanter , pour l'en- 
chaincr dans ses bras^ pour le retenir auprès 
d'elle par les noeuds de l'amour et du plaisir* 



Sgo HISTOIRE LltTÉRAIRE 

Daàs le reste de cette fable ingénieuse, Ar^ 
xnide intéresse , parce qu^elle aime , parce que 
jeune , belle et devenue sensible, elle est aban- 
donnée et malbeurense; bien supérieure en cela 
au modèle cfuele Tasse s*était visiblement pro- 
posé, k TAIcine de FArioste, à cette vieille fée 
décrépite et lascive, qui ne livrait à ses amants 
qu^une enveloppe trompeuse, et cachait sous de 
jennes formes les ravages les plus horribles <la 
libertinage et du temps. 

D^autres démons emplojent d^autres moyens. 
Le plus remarquable est renchantement de. la 
•foret d*où les chrétiens tiraient du bois pour 
leurs machines de guerre, moyen adroitement 
lié k Tactiondu poëme, comme nous le ver- 
rons bientôt: un effroyable orage,, qui arrache 
la victoire des mains de Farmée chrétienne, et la 
force de rentrer dans son camp ; la discorde qui 
s^ élève au faux bruit de la mort de Renaud % 
et quelques autres incidents qui retardent la 
prise de la cité sainte, sont les principaux res- 
sorts que font jouer les ennemis de l'homme 
pour obéir à leur cbe€ S'ils n'avaient rien fait 
de mieux dans ce poëme , on s^en serait moqué 
avec quelque raison ; mais l'enchantement de 
la fot^ét est quelque chose ; les enchantements du 
palais d'Armide sont encore plus, et demandeut 
eux seuls gr&ce pour toutes les oeuvres infernales 
qui se trouvent dans la Jérusalem^ » 



D'ITALIE, PART. 11, <MA9. XVI. 39É 

Si cette partie du merveilleux y peut donner lieu 
à quelques objections, la manière dont toute la fa- 
ble est conduite ne demande point grâce ; elle com- 
mande Tadmiration et réloge. L'événement qui 
fait le sujet du poème était alorsd'un intérêt gêné'- 
rai. La pacification du reste de rEurope, confimele 
remarque fort bien M. Denioa (i) » n'y avait guère 
laissé aux chrétiens d'autres ennemis que les 
Turcs. Une confédération s'était formée contre 
eux ; ils furent battus à Lépante 9 à l'époque 
même (2) où le Tasse, à peine âgé de vingt*deux 
ans, commençait à s'occuper sérieusement de 
son poème. Cette guerre , en ramenant toutes les 
conversations sur les Turcs, les ramenait aussi 
sur les anciennes croisades. II y avait à peine un 
siècle qu'on avait été sur le point d'en former une 
nouvelle (3) , et bien des gens espéraient encore 
Yoir renaître quelques-unes de ces cruelles et su* 
perstîtieuses extravagances. Entraîné par l'esprit 
de son siècle, et par des sentiments religieux qu'il 
ne contint pas toujours dans de justes bornes, le 
Tasse le désirait lui-même; on le voit dans une de 
ses lettres; Horace Lornbardelli eb avait écrit 



(1) Premier Mémoire sur la poésie épique; Bcuèil de fÂca- 
dnnie de Berlin , 1 78g. 

(îi)Eni56(>. 

(3) Le pape Pîe II en fêtait le promoteur, et voulait en bit le 
chef. Il mourut en 1 ^\ , en s'occupant de ce projet. 



392 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

une à an de leurs amis communs (i), aa sujel ée 
la Jérusalem délivrée. Il y désapprouvait ce titre, 
ci l*ua de ses motifs, bon ou mauvais, était que 
les Turcs en pourraient faire un sujet de raillerie 
contre les chrétiens qui avaient reperdu Jàrasa- 
lem. Le Tasse, en lui écrivant a ce sujet, dit qo^îl 
ne croit point à ces plaisanieriés turques , mais 
qu^au reste des railleries capables ^irriter le gé- 
néreux courroux des chrétiens ne seraient pas 
inutiles (2) ; et même au commencement de son 
poème , il promet au duc Alphonse que si le peu- 
ple chrétien jouit en6n de la paix , et se rassemble 
pour enlever aux infidèles leur grande et injuste 
proie, il sera choisi pour chef de Tentreprise (3). 
A l'exemple de Virgile et de TArioste , il joi- 
gnît à cet intérêt général un intérêt ][>articulier. 
Tirgile, pour flaUer Auguste, chanta Porigine 
fabuleuse de la race de cet empereur, et dans Je 
cours de son poème il eu ramena souvent l'éloge ; 
TArioste, plus souvent encere, remplit le sien de 
louanges des princes de la maison d'Esté; le Tasse 
choisit pour le héros le plus brillant de sa Jéru- 

salem une des tiges de cette même famille, et ce- 

-■*■■- ■ . I ■ ■■ 

( I ) Mauriziq Cataneo. 

(i) Mi par che ninno schernù che possa irHtare il gemeroso 
sdegno de' chrisiiaiû sia inutile. Ces deux lettres sont parmi les 
Lettres poétiques du Tasse, N*". ^>. et 43, t. V de rëdilion de 
fcps OKuvres , Florence , 1 724 , in-fol. 

('j, C. I , st. 5. Vovcz aussi c. XVII , st. 95 etgj. 



DMTALIE.PAHT. 1I,CHAP. XVI. 3<j3 

lébra les aïeux de cet Alphonse , qui reconnut 
encore plus mal ses éloges que le cardinal Hlp« 
polyten^avait reconnu ceux de TAriosIè. On ne 
voit pas qu'Homère se fut propose un pareil butj 
Il eut celui de plaire à toute k Grèce , en chan« 
tant ses héros les plus célébtes, mais ûon de flat** 
ter particulièrement aucun prince grée , à moins 
que ce ne fût quelque descêtKÏant d'Aehille. Ho- 
mère est un poète traiment national; Tirgiie^ 
TArioste et le Tassé sont dés poètes courtisans* 
Homère est tout entier à son action , et quoique 
toujours inspiré , satisfait de rappeler et de pein* 
dre le passé , il ne se donne point poui* prophète 
de ravebir. Virgile tourna le premier en adulation 
les inventions du génie. 11 fit descendre Enée aux 
enfers, pour y entendre son père Anchise faire 
réloge de Jules-César et d'Auguste. 11 fit descen- 
dre du ciel pour Enée un bouclier sur lequel 
étaient gravés les futurs exploits des Romains et 
ceux du destructeur de la liberté de Rome. Ces 
idées étaient trop ingénieuses pour n'avoir pas 
d'^imilateurs. C'est d'après le premier de ces exem- 
ples, que l'Arioste précipite Bradamante dans la 
caverne de Merlin, où Mélisse lui fait passer de- 
vant les yeux tous les héros de la maison d'Esté 
jusqu'au cardinal Hippoly te: c'est d'après le se- 
cond , que le Tasse donne à Renaud un bouclier 
où sont gravées les images de tous ses ancêtres, 
et qu'il lui fait prédire par un vieux mage une 



fi 



394 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

longue suite de descendants illustres qui se ter- 
mine au duc Alphonse. Cest ainsi qu^en ont agi 
depuis, avec plus ou moins de bonheur et d V 
dresse, presque tous les poètes épiques. Il en faot 
excepter Milton, qui eslpeuV-étre leplushomë* 
rique des poètes modernes. 

Mais en s^appropriant les inventions adula* 
trices de Virgile , TArioste et le Tasse ne purent 
faire passer dans leurs imitations le même intérêt 
et la même grandeur. II y avait trop loin d*Au« 
guste ù Hippqljte et au duc Alphonse, et da 
maître de l'Univers «lux petits souverains de Fer- 
rare. L'Arioste s^embarrassa peu de cette difië- 
rence; concentré en quelque sorte dans cette 
cour, il n^eut dessein que de lui plaire. A travers 
les exploits de ses héros , cVst à tout moment la 
maison d*Este qu^il a en vue ; c^est à elle que tout 
se rapporte; et si cet encens devient quelquefois 
ennnycnxpournous,du moins devons-nous admi- 
rer Tart que le poète a mis à en ramener si souvent 
et si diversement Toffrande. Le Tasse, quoique 
attache à la même cour, étendit plus loin ses 
vues. Comme il n^écrivait pas un roman, mais un 
véritable poëme épique, il donna moins à l'inté- 
rêt particulier et plus à Tinlérêt général. Content 
d'avoir placé dans son poème nn prince de la 
maison d'Esté, et d'en avoir fait l'Achille de cette 
iiouve]]c/AV2c'/^,il ne parle qu'une seule fois avec 
quelque élcnJac des héros de sa race, et ne leur 



D'ITALIE, PART. Il, CHAF. XVI. 395 

consacre qn\ine vingtaine de slances, à la fin de 
son dix-septième chant. 

De même que ce ne sont pas les actions d*A« 
cliille qui font le nœud de Ylli^e^ mais son re- 
pos, ce ne sont point aussi les exploits de Renaud, 
c^est son éloîgnement du camp des chrétiens qui 
prolonge le siège de Jérusalem et donne lieu aux 
incidents du poëme. Tout ce qui précède cet éIoi« 
gnement ne fait que préparer ce qui doit le sui* 
Tre. Ce qui suit son exil tend à faire désirer son 
retour; il revient^ et les obstacles cessent; les 
chrétiens n'ont plus rien qui les arrête ; nouveaux 
ennemis, nouveau triomphe; Jérusalem est prise 
et le poëme est fini. 

L*esprit chevaleresque qui anime tout Tou- 
vrage , a fourni le moyen d'éloigner Renaud de 
l'armée chrétienne ; la magie , qui forme la ma- 
chine et le merveilleux du poëme , est ce qui le re- 
tient loin du camp, et ce qui Tj ramène. 11 tue le 
prince de Norwège , Gemand qui Ta insulté : Go- 
defroy veut lui donner des fers : Renaud s'arme 
plus terrible que Mars, pour repousser cet af- 
front. Tancrède parvient à le fléchir et le déter- 
mine à s'exiler lui-même. Il part seul, avec deux 
écuyers, le cœur rempli de hauts desseins, ré- 
solu à s'aventurer au milieu des nations enne- 
mies , à parcourir l'Egypte et à pénétrer , les 
armes à la main , jusqu'aux sources inconnues du 
Nil. Malheureusement pour tous ces beaux pro- 



3()6 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

jets , il tombe dans les pièges d* Armide» Tran»* 
porté dans Tune des iles Fortunées, il oublia entre 
les bras de eette endftintei^sse » TÉ^^ypIe , Jéra« 
salem , les chn||îeDS et la gloire. L*iadresse dit 
poète a sauvé ce que eet oubli pourail: avoir de 
déshonorant. (7est Keffet d*un ehanue ma^^^» 
eontre lequel la puissance humaine est satis poa* 
Toir. 11 faut , povr le détruire, y opposer un cb^ff* 
me contraire. Dès que Renaud jette les jeux snrle 
bouclier porté par Ubalde, qu'il se Toit désànné, 
parfumé , entrelacé de guirlandes de fteurs» il 
s\')rrache à la voluptc, reprend ses armes t soft 
courage , et ne respire plus que les combats. 

Mais pourquoi le rappelle-t-on de son exilî 
Pourquoi le va-t-on chercher an boat dfe funi- 
vers ? Pour couper le pied d\tn myrte, au milieu 
d'une forêt enchantée. Des critiques ént tKmvé 
cela petit et indigne de la majesté de Tépopée. 
11 est certain qu'Achille sortant enfin de ses vais- 
seaux pour venger la mort de son amî,effirayanfc 
d'un seul cri l'armée tmyenne, renversant tout 
ce qui s^oppose à son passage ,. ne cherchant, 
n'appelant, ne voyant que le seul Hector, assou* 
vissant enfin la vengeance de l'amitié sur ce re- 
doutable ennemi, a bien une autre- énergie» une 
autre noblesse, une autre grandeur.. - 

Il ne faut pas cependant tout-à-fait condanmer 
le Tasse. 11 a craint, en élevant trop Renaud, de 
rabaisser les autres héros chj*cLicns , et 



D'ITALIE, PART. II, CHAP. XVI. 397 

le caraclère de Godefroy. La valeur fieale ne 
peut venir k bout de prendre Jérusalem, il fiaut^ 
suivant Tusage du tempç, ^es machitfes quiabrai^- 
lent et qui abattent les murs. Une seule forêt peut 
fournir le bois nécessaire pour k construction de 
ces machines. Ismen enchante cette foret, où les 
chrétiens ne peuvent plus pénétrer. Ceux qui s^y 
présentent sont effrayés par des ap|)aritions et de$ 
prodiges. eXftraoï'dinaires. Ce sont des bruits sou- 
teirains, des tremblements de terre , des rugis- 
sements '^t des hurlienieats de bétes féroces ; 
puis des. feu^K dévorants , des murs enQammés 9 
des monstres affreux qui le$ gardent. Les tra- 
vailleurs d^abord^ et ensuite les soldats eavoyés 
par Godefroy sont repoussés, et répandent leur 
effroi dans toute Tarmée. Alcaste, chef des Hel- 
"vétiens , homme d^une témérité stupide , dit le 
Tasse , qui méprisait également les mortels et 
la mort(i), et que rien jusque-là n^avait épon- 
vanté , se présente et ne peut soutenir Taspect 
de ces horribles fantômes. Tancrède enfin. Tin- 
trépide Tancrède, n^est effrayé ni du bruit, ni 
des feux, ni des monstres; mais lorsqu^il croit 
avoir franchi toutes les- barrières, prêt à couper 
Tarbre fatal, il en entend sortir les sons plaintifs 

(i ) Sprezzator de* mortaU e délia morte, ( C. Xlif , st. 'i^.) 

Ce vers est répété mot pour mot , en parlant de Riiacdon , 
«.XYII,st.3o. 



Sg» HISTOIRE LITTÉRAIRE 

de la voiiL de Clorlnde; l^amour et la pitié font 
en lai ce que la crainte n'avait pu faire : il cède; 
et Godefroj » frappé de son récita veut aller ten- 
ter lui-même Tavenlure de la forêt ; mais Pierre 
le Yénérable Tarrête» lui parle d'un ton prophé* 
tique , et lui fait entendre que c'est à Renaad 
que cet exploit est réservé. Dudon lui apparaît en 
songe, lui annonce que tel est l'ordre du ciel» 
et lui commande , non pas d'ordonner de lai- 
même le retour du fils de Bertholde, mais de Tac* 
corder aux prières de son oncle Guelfe» à qui 
Dieu inspire en même temps de le demander. 
Ainsi, ni la valeur des guerriers chrétiens, ni 
l'autorité du général ne sont compromises. Re- 
naud revient, et, supérieur à la crainte, vain- 
queur de la pitié même, il coupe le myrte et dis* 
sipe l'enchantement. 

Il y a certainement beaucoup d'art dans toute 
cette partie de raction. Le poëme est presque 
tout entier intrigué avec la même adresse. Les 
événements naissent les uns des autres et concou- 
rent ensemble à former un tout qui se développe 
avec beaucoup d'ordre et de clarté. Le poèlft 
marche rapidement vers sou but; et, s'il arrête 
quelquefois sur la route, on aime à s'arrêter 
avec lui j rinlérêt qu'il inspire est soutenu et sem- 
ble croître jusqu'à la fin; en un mot, à l'égard 
du plan ou de la fable, un seul poète lui est com- 
parable; aucun peut-être ne lui est supérieur* 



D'ITALIE, PART. II, CHAP. XVI. 399 

La diversité des nations, des religions, des usa- 
ges ^ lui offrait une grande variété de portraits^ 
et ce qui vaut mieux , de caractères. Pour éviter 
la confusion, il a fait dans les deux armées un 
choix de personnages principaux qu'il fait mou- 
voir dans son tableau sur le devant de la toile ^ 
tandis que les autres n'agissent que sur les Se- 
conds plans. Chez les chrétiens, le pieux, brave 
et prudent Godefroy, le brillant et inipétueui& 
Renaud, l'intrépide et généreux Tancrède atti- 
rent d'abord les yeux ; Guelfe , Raimond de Tou- 
louse, Baudouin et Eustache frères du général » 
Odoard et Gildippe , ces deux tendres époux , 
assez unis pour ne se jamais quitter, même dans 
les combats, assez heureux pour y mourir en* 
semble; Roger, Olhon , les deux princes Robert 
et plusieurs autres brillent au second rang, et 
paraissent tantôt séparés, tantôt réunis, sans se 
nuire ni se confondre. 

Du côté des païens, on ne voit pais , il est vrai , 
comment Aladin aurait pu soutenir le siège , s'il 
n'avait eu pour sa défense que les troupes ren- 
fermées avec lui dans la ville, et son vieil en- 
chanteur Ismen, qui ne sait dans ces premiers 
moments que faire enlever du temple des chré- 
tiens et placer dans la principale mosquée une 
image de la Vierge , à laquelle il prétend qu'est at- 
taché le destin de Jérusalem et de l'empire d' Ala- 
din.* Les troupes de ce roi n'auraient pas résisté 



4O0 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

long-temps. Pas un guerrier de marque ne s*y fait 
distinguer. Il faut que Clorinde arrive d'un c6lé , 
Argant de Tautre , Soliman d'un troisième ; mais 
lorsqu'ils sont réunis, ces trois caractères diver- 
jement héroïques ont un éclat prodigieux, qu'on 
pourrait même accuser quelquefois d'éclipser ce* 
lui des héros chrétiens. La tendre Herminie jette 
^u milieu de ces couleurs fortes une nuance douce 
qui repose agréablement les yeuic. L'enchante- 
resse Armide vient à son tour et fixe tous les 
.regards. C'est une de ces heureuses inventions qui 
sortent du cerveau d'un poète pour s'imprimer 
dans la mémoire des hommes • et ne s'en effacer 
jamais. 

L'armée d'Egypte qui paraît à la fin du poëme» 
pour donner un dernier relief à la valeur des 
chrétiens, fournit encore de nouveaux caractères, 
parmi lesquels on dislingue surtout ceux d*A- 
draste et de Tissapherne. Elle fournit aussi , non 
seulement de nouveaux incidents, mais un nou- 
veau dénombrement poétique, des peintures nou- 
velles de moeurs et de costumes étrans^ers. C'est 
avec tous ces moyens tirés du fond du sujet même» 
c'est avec cette parfaite intelligence de l'art ^ 
qu'est conduite à sa fin une action vraiment hé* 
roïque et poétiquement vraisemblable, bien pro- 
portionnée dans son ensemble et dans ses détails ; 
où la surprise, l'admiration, la pilié, la terrear 
sonl <;xcilées tour à tour; où Tliéroisme parait 



D'ITALIE, pàM. II, CHAP. XVI. 401 

jaos toute sa grandeur , la beauté aveic toU« jses 
charmes, là religioa ayec ses cérémonies les plus 
augustes, el ses sentiments les plus exaltés; où 
Tunité se trouve jointe à la variété, Tunité, cette 
loi générale des arts^ dont la violation porte avec 
elle sa peine , dans Textinctioû de Tiniérét ,et la 
perte de Filluston. 

Si du mérite de Tenséml^le nous passons à celui 
des détails, nous n*y trouverons pas le Tasse 
nioins digne de notre admiration. Les critiques 
les plus rigides ont reconnu Téloquence de ses 
discours. Celui qu'il met, au premier chant, 
dans la bouche de Godefrojr , pour exhorter les 
chefs de Tarmée a rentrer en campagne; celui 
que prononce Alète , ambassadeur du Soudan 
d'Egypte, lorsqu'il vient proposer la paix^ ceux 
qu'à difféi'entes reprises, le général des chrétiens 
et même les chefs des inâdèles adressent à leurs 
soldats avant de combattre , passent avec raison 
pour des modèles de cette partie essentielle de 
l'art. Les critiques les plus favorables reconnais- 
sent, au contraire, que Je Tasse, qu'ils regar-> 
dent comme supérieur à l'Arioste daos les dis* 
cours, lui est inférieur dans les comparaisons (i); 
et cependant il en a , et en grand nombre , qui 
peuvent paraître difficiles à surpasser. 

Il est en général, mais en ce genre surtout > 

(i) Voyez ci-dessus, t. IV, p. 47 7« 
T. 26 



4o2 HISTOIRE LITTÉRAIRE 
grand imitateur des anciens. On dirait qu^il ait m 
les objets à la lumière qu'ils lui prêtaient, et que 
' souvent même il léis ait vus, moins dans ta nâtoi'e 
que dans les <;opies et dans les rapprodiements 
qu'ils en ont faits. C'est ainsi qu'il compare, en 
imitant Lucrèce , «le soin dé mitiger la vérilc par 
la fable, quand on veut la faire goûter, avec 
celui que prend le médecin habile qui enduit de 
miel les bordis du vase où rétrfWnt boit l'absinthe 
qui doit k guérir (i); qu'il compare, en imi^ 
tant Virgile et Lucain , le terriMe Argant , 
marebaùt au combat contre Tancrède, au tau- 
reau qu'irrite l'amour jaloux, se préparant à com- 
battre un rival par les coups qu'il porte au tronc 
^es arbres et le sable qu'il fait vdler avec ses 
pieds (2); et que, deux stances plus haut, com- 
parant ce même Argant à «ne comète funeste < 



> I • « ■ ■ I ■ Il 1 1 



(i ) Cosi A Vegro fanciul porgiamo aipersi 

Di soave Ueor gli orli del vasOy etc..( CI, st. 30 

Sed veluti pueris ahsinihia tetra medentes 
Cum dare conantur , prias oraspocula circum 
Coniingunt dulci mellis Jlavoque liquore, etc. 

( Lucr. , de Rer, naLy\,ly y. y55, ) 

(1) Non altrimente il tauro we Virriti 
Geloso amor, etc. ( C. VII , st. 55. ) 

Mugiius veliUi càm prima in prœlia iaurus , etc. 

(Virg., JEneid.yX.HW.'^ 

PuUus ut armentis primo certamine iaurus , etc. 

(Lucau. ; Pharsal,L II.} 



D'ITALIE, PART. II, CHAP. XTI. 408 

qui brille dans^Tair enflammé, il emprunte» en 
quatre vers, un trait de Virgile, un autre de 
Lucain et un autre encore d'Horace (i). 

Veut-il exprimer le nombre des démons chassés 
par Tarchange Michel dans les gouffres infer- 
naux , Virgile , d'après Homère , lui fournit la 
double comparaison des oiseaux qui passent la 
mer pour chercher des climats plus chauds , et des 
feuilles (2) dont les premiers froids de Ta^tomne 

■ ■ I _ I li n .! ■ , — — i— — ^ 

( I ) Quoi con le chiome sanguinose orrendc 
Splender cometa suoî per l'aria adusta , 
Che i regni muta e ijîeri morbi adducej 
A purpurei tirannî infausta luce, ( G. VU , st. 5a. ) 

* 

Non secùs ac liquida si quandb nocte comeùB 
Sanguinei lugubre rubent, oui Sinus ardor; 
nu y sitim morhosqueferens mortaUbus œgris^ 
Nascitur et layo contristat lumine cœlum, 

(Virg.,ifii«45Ûl.,I.X.*) 
Mutantem régna cometem, ( Lucan.) 
Purpurei metuunt t/ranni. ( Horat. ) 

{i) Non passa il mar d*augei si grande stuolo 
Quando a solipiu iepidi s' accoglisj 
Ne tante vede mai Vautunno al suolo 
Cader co' primifreddi aride fogUe. (G. IX, st. 66.) 

Voyez Homère , Iliade , 1. III. 

Quàm multa in sjlvis autumnifrigore primo 
Lapsa caduntfolia ; aut ad terram gurgUe ab alto 
Quàm multœ ghmeranUir aves , ubifrigidus annus 
Transpontumfugat, et terris immittit apricis, 

(Yirg., J&ii««.,l. VIclX.) 

a6.. 



^ 



404 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

jonchent la terre ^ veuuil peindre le féroce Ar- 
gillan s^ëchappant de sa prison et- courant ati 
combat^ Homère et Virgile lui présententpoiu*ob* 
jet de comparaison ce coursier fougueux, échappé 
de retable, qui s'élance, en secouant sa- cii- 
nrère, ou vers un beau troupeau de cavalles, ou 
vers le fleuve accoutumé (i); il s'en saisit, sans 
apercevoir peut-être que cette image noble el 
britlante qui convient parfaitement, dansYIUàde^ 
au beau Paris s'anachant du sein des voluptés 
pour courir aux combats; dans Y Enéide au jeune 
et brave Turnus, rompant une odieuse trêve et 
s'armant de. nouveau pour la guerre, va moins 
bien à un séditieux obscur qui ne sort de la prison , 
où une mort honteuse le menace, que pour en 
chercher une plus honorable sur le champ.de ba- 
taille^Tancrède pleurant la nuit et le joiir Clo- 
rinde qu'il adorait et qu'il a tuée sans la con* 
naUre, est pour lui, comme Orphée pleurant son 
Eurydice l'a élé pour Virgile (2), le rossignol 
à qui on a enlevé ses petits, faisant, pendant 

(i) Corne destrier che dalle régie stalle , ctc, 

(C. IX, st. 75.) 
Voyez Homère , Iliade , t. VI. 

Qiialis uhi abruji^tis fugil prœsepia vinclis 
Tandem liber e^juus , etc. ( Virg. , Eneid. , I. XL) 

(a) Lei nel partir, lei nel tornar del sole 

Chiama con voce stanca , e prega , e plora. 



D'ITALIE.PABT. lUcHAP. XVI. 4.05 

la mùM, retentir les bois de ses gémissements ; et 
pour ne pas étendre plus loin , comme on le ferait 
aisément 9 cette énumératiou, Armide sur son 
char V dans Farmée du Soudan d'Egypte , passant 
au milieu des guerriers sarrasins qui Fadmirent, 
est à ses yeux le phénix renaissant dans toute sa 
beauté 9 entironné d^oiseaux innombrables qui 
l'applaudissent en battant des ailes, conune Fonl; 
été aux yeux de Sannazar (i) , un saint EnfanJb 
et sa Mère, les deux objets les plus sacrés pour 
les chrétiens. 



Corne usignuolf cui'l villan duro irwole 
Dal nido iJigU non pennuli ancora^ etc. 

( C. Xtl , st. 90. ) 
Te,venîente die ^ te y decedente canehaU 
QuaUs populedmœrens Philomela sub umbrd • 
AmUsos queritur fœtus y quos duras araiot] 
Observans nido implumes detraxit , etc.. 

( Vii^. , Georg, , I. IV. ) 
J'ai observa ailleurs ( Coup-d'œil rapide sur le Génie du Chris- 
tianisme) que ce n'est que dans les poètes imitateurs de Virgile, 
qiic là plaintive Philomèle clinnte encore quand elle a perdu ses 
petits; dès qu'ils sont éclbs , lé rossignol de la nature ne citante plhs. 
( \) Corne allor che'l rinalo unico augello , etc. 

(C. XVII, st. 35.) 
Qualis, nostrum cum tendit in orbem , 
Purpureis rutilât permis nitidissima Pliceniaf , etc. 

( Sannazar, de partu Firg, , 1. 11, v. 4 15« )" 
Claudien, Louanges dé StiUcon, 1: II, et idylle du Phénix, 
fournit bien , en deux parties, tous les traks de celte comparaison*; 
mais Sannazar les a réunis le premier 



4o6 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

Mais le Tasse, dani ses comparaisons, n^imite 
pas toujours ; quelquefois il invente , il peint 
dWighial , et les ^rapports qu^il saisit entre les 
objets ne sont pas moins ingénieux , ni sa manière 
de les rendre moins heureuse et moins poétique. 
Herminie, couverte des armes de dorinde, ap* 
proche du camp des chiétiens pendant la nuit ; 
et Ton sait quel tendre intérêt Vj attire (i) ; le 
chef d^une garde avancée Taperçoit, la {nrend 
pour Clorinde qui avait tué son père- sous ses 
yeux ; il lui lance un trait , en criant : tu es morte! 
et se met à sa poursuite. C'est « une biche altérée 
qui vient chercher une eau claire et vive aux 
lieux où elle voit couler, soit une source des 
fentes d'un rocher, soit un fleuve entre des* rives 
fleuries; si elle rencontre des chiens, à l'instant 
où elle croit que les ondes et l'ombrage vont raf- 
fraichir son corps fatigué, elle se retourne, prend 
la fuite , et la peur lui fait oublier la lassitude et 
la chaleur (2). » 

Une sédition a éclaté dans le camp ; Godefroj 
se montre d'un air calme et sévère au milieu da 
tumulte, et fait arrêter cet Argillan qui l'avait 



(i)TaDcrcdc quVllc aime a ëtc gricvcmcnt blesse dans son 
combat avec Ârgant ; elle veut se rcudre auprès de lui y et employer 
à- le guérir cette science de la vertu des plautes qui , daos l'OrkBt, 
faisait partie de Teducation des filles de rois. 

(a) C. YI,st. 109. 



D'ITALIE, PAtL-r, II, obap» XVI. 407 

^xcitë ; sa ferpie|té impose ^ux plvis séciitieipc,; le 

soldat meDa<^^fLt 4^p9^^>^^ W^^^ ^* reqlre, daijis 
le devoir. Çe^t. << un lion q^,. secouant; sa cri- 
nière » pq\is$di<> dJe %qQ^s;et §i>perbçs rugisste- 
lyieuts ; s'il aperçoit Iq maji^tfet c|ji^i dompta s?i i^ra- 
ciié naturelle , il souffre le ppîds. honteu^ic deai 
chaioes, craint lies mçn^c^s^ pbéit à ce dur enx- 
pire j et ni sa longue crinière % ui siçs énorînçs 
dents ^ ni ses griffe^,, ar^nçs.si rçdoulabk^ fVfiî. 
fortes, ne lui rendent sf| fierté (i), » 

Dans Tassaut nocturne que Solip:^n livre .au 
qamp des chrétiens, il réussit d'abord et en fait^ 
un grand carnage ; Godefroy ayçrti marche a sa^ 
rencontre avec peu de soldats, mais ce nombre 
s'accroit sans cesse» sa troupe se grossit, et lors* 
qu'il arrive au lieu où le fier Solimap exerce tant 
de ravages, il est en étal de Tatlaquer- «Tel des- 
cendant du mon^ oi^ il prend naissance ^, humble 
d'abord , le Pô ne remplit pas l'çtrQJt espace de 
son lit; m^is à i;nesure qu'il s'éloigne de sa source» 
il s'accroît dç plua en plus^ son orgueil augmente 
avec ses forces; il élève enfii^, comme un taureau 
çuperbe, sa tête au-dessus des dignes qu'il ren- 
verse, inonde en vainqueur les champs d'alen- 
tour, faU refluer l'Adriatique, et semble porter 
la guerre au lieu d'un tribut à la mer (2).» 



(i)C.VÏTT,st.83. 
(i) C. IX , st. 46. 



4o8 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

Lorsque Tancrède ose (enter raventure de la 
foret enchantée 9 supérieur à tous les dangers, à 
toutes les craintes , il est aiTété par îa rolx de Clo- 
rinde qui parait sortir du tronc d'un sA-bre qu*il 
aTfâit couper; cette voix plaintive implore sa 
pitié. « Tel qu^un malade qtf i voit en songe un 
dragon ou uDTe énorme chimère exi^ironnée de 
fTammes , soupçonne et s'aperçoit même en partie 
qûéiî"esi un fantôme, et non un objet réet; il s'ef- 
force pourtant de fuir, tant il est épouvanté de 
cette horrible apparence ; tel le timide amant ne 
croit pas entiei'enient cette illusion étrangère, et* 
(^pendant il la redoute , et se voit coiitraint de 
céder (i). » Un poète qui crée, dans des genres dif- 
férents, de si belles comparaisons , peut se dispen- 
ser d'iniîler, et est lui-même un excellent modèle. 

Le penchant du Tasse à Pimitation venait de 
retendue' de ses lectures , de Tétude assidue qu'il 
faisait des anciens, de la richesse et de la capa* 
cité de sa mémoire. Dans le tissu généra) de ses 
récits et de son style, vous trouvez à chaque ios* 
tant des passages qui prouvent combien elle était 
prompte et fidèle. Ses créations même* les plua 
originales sont quelquefois pleines de souvenirs* 
Au lieu d'eu multiplier les exemples, ]é choisirai 
les plus frappants. 

Dans le conseil infernal qui ouvre avec tant de 



(i) a XIII, st. 44. 



D'ITALIE, PART. II, cnAP. XVI. 409^ 

, ê 

Vigueur son quatrième chant, il imite Yida (i) et 
le surpasse ; quand les premiers traits sont four* 
nis à un génie tel que le sien y il faudrait , pour 
zi^en être pas effacé , avoir eu un génie égal ; el 
quoique Yida fût un très bon poète , ce degré de 
génie , il ne Tavait pas. Une belle octave déjà exis- 
tante dans la langue du Tasse , lui a fourni les 
moyens imitatifs de celle qui porte à nos oreilles 
le sourd retentissement de la trompette iufer* 
nale (2) \ et Claudien même dans son enlèvement 

m I ■ I ■■ I., I ■ ■ ■ ^1 ..1 ■ I I ■ ■ f .1 ■ I ■ Il II I iM 

(i ) Christiados , 1. 1 , v. i35 et s^<{^ 

i^i) J'ai déjà fait observer , t. III , p. 524 , cet emprunt des rimes 
tartarea tromba , piomba , rimbomha , fait par le Tasse à Poli- 
tien , dans Tune de ses stances sur la joute de Julien de Médicis; 
Politien lui-même parait s'être souvenu dans cette stance du beau 
sonnet de Pétrarque : 

Giunto Aîessandro a lafamosa tomba , etc. 

Mais les ntémcs rîmes tromba et rîmbomba , qui viennent ensuîlc, 
n'ont pas la même intention imitative ; elles l'ont dans ces doux 
vers du Morgante magfriore , quoique ce soit en parlant de S. Paul : 

Efatto è or délia fede una tromba , 

Laquai per tutio risuona e rîmbomba. ( C. I. , st. 58. ) 

On trouve dans le même poëme : 

Non senti tu , Orlando y in queUa tomba 

Quelle parole che colui rimbomba, ( C. II , st. 5o.) 

Et dans la seconde satire (VErcoleBentivogliOy composée en 1 jjo, 
mais publiée pour la première fois en en 1 56o : 

Saggio chi stassi dove non rimbomba 

D^nrchihuggio lo strepito nojoso ^ , 



4IO HISTOIRE LITTÉRAIRE 

4e Proserpioe^ avail dessiné quelques traits du 
chef de cet horrible conseil (i). 

Le grand caractère d'Argant appartient au 
Tasse 9 mais souv^t lorsqu'il agit et lorsqu'il 
parle t on y reconnaît de ces emprunts qui ne sem- 
blent pas conseillés par le besoin ^ mais pai* on 
noble esprit de rivalité. Dès le début, cet acte si 
expressif et si terrible du farouche Circassien qui 
plie le pan de sa robe , donne à choisir la paix oq 
la guerre , et sur le cri de guerre qui s'élève parmi 
les chrétiens» déroule ce pli , sçcoue sa robe et 
déclare une guerre à mort (2) , a sûrement été 
fourni au Tasse par Silius Italiens ^ qui nous peint 
Fabius déclarant , par un geste pareil, la guerre aa 
sénat deCarthage, comme s'il eut, dit le poète, 



Ne suon orribil d* importuna Êrombaj 
2Vè y ai tamburo il sonno caccia a lui. 
Ne terne ador ador Voscura tomba, 

( I ) Siede PhUon nel mezzo e con la désira 

Sostien lo scetiro riwido e pesante. ( Su 6. ) 
Jpse rudifultus solio , nigraque verendus 
Majestate sedet y squattent immaniafœdo 
Sceptra situ. (Claudien , de Rapt. Pros. ^ 1. 1. ) 

Orrida maestà nelfiero aspetto 
Ter rare accresce. ( St. 7. ) 

Et dirœ riget inclementiaformœ, 
Terrorem dolor augebaU ( Ub. supr, ) 

('a) eu, st. Sc), Qoclcji. 



D'ITALIE, PART- IT, CHÀP. XTI. 411 

tenu renfermas dans son sein des soldats et des 
armes (i). 

SoHman et Argant sont rivaux de gloire; le 
moment est venu qui doit décider entre eux du 
prix de la valeur. Les chrétiens livrent un assaut 
terrible ; mais Godefro y est blessé , )a victoire 
leur échappe; il s'agit d'achever leur défaite et 
de les repousser dans leur camp. Argant pro- 
voc[ue son rival (2) ; ils sortent ensemble des 
murs, se précipitent sur les* rangs ennemis, et en 
font à Tenvi un grand carnage. Ce n'est plus la 
poésie , c'est l'histoire qui s'est présentée ici à la 
mémoire du Tasse ; les Commentaires de César 
lui ont offert deux centurions romains (3) , éga* 



( T ) Non ultra patiens Fabius texisse dolorem j 

Concilium exposcit properè , patribusque vocatis , 
Bellum se gestare sinu pacemque prqfatus y 
Quid sedeat légère, ambiguis neuf altère dictis 
Imperat ; ac sœvo neutrum renuente senatu , 
Ceu clausas acies gremioque effunderet arma y 
Accipite infaustum Lihyœ , eventuque priori 
Par, inquit, beUum; etlaxos ejff'undit amictus. 

( Punicorum , I. II, V. 382.) 

(2) Solimano , ecco il loco ed ecco V or a 
Che del nostro valor giudicefia. 

Che cessi ? b di che terni ? or costàfuora 
Cerchi ilpregio sovran chipiul desia. 

(CXI, st. 63.) 

(3) Pulfion et Varcnus. 



413 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

letnent émules de courage 9 sortant aussi de leur 
camp assiégé par les Gaulois «'^e provoquant par 
des expressions toutes semblables (i^), etyoulaot 
décider leurs querelles par les ravages qu'ils* vont 
faire et les périls quMls vont braver^ 

La nuit suivante , Clorinde est jalouse à son 
tour des exploits de ces deux guerriers (2); elle 
veut égaler leur gloire» Dans la retraite précipitée 
des chrétiens 9 une de leurs machines de siége> 
trop endommagée, n'a pu les suivre; elle s'est ar- 
rêtée dans la campagne ; des troupes restent à 
sa garde; on en voit briller les feux. Clorinde 
veut sortir , le fer et la flamme à la main, disper- 
ser les gardes et brûler la machine de guerre. 
Elle confie ce projet au fier Argant, et le prie , si 
elle succombe dans son entreprise , de prendre 
soin des femmes qui lui sont attachées, et da 
vieil eunuque Arsè.te qui lui a servi de père. Ar- 
gant s'enflamme à ce discours et veut partager 
avec Clorinde ce nouveau danger. Ils vont de- 
mander la permission du roi pour cette expédi- 
tion nocturne. Aladin lève les mains au ciel, le 
bénit et se promet une heureuse fin de la guerre ^ 
puisque la cause du Prophète a encorç de lelsdé- 



(1) Quid dubitas^ inquity Varene? aitt quem locum pro- 
handœ virluiis tuœ expectas ? Hic dies rfe conlrovcniis nostris^ 
judicabit ( De Betto GalUcOfl Y.) 

(m) g. XII , st. 5 et suLy. 



D'ITALIE, PART. II, cnAP. XVI. 418 

lenseurs. Rien ne parait ressembler moins que 
Giorinde et Argant à Pïisus et à Euryale, et pour- 
tant jusqu'ici tout resssemble à la célèbre aven^ 
ture de ces deux amis (i) > le projet , les discours^ 
la démarche auprès du roi, et le transport de joie 
et d'espérance dont le Tieux monarque est saisi; 
M>uyent les expressions sont les mêmes, et les 
vers sont traduits par les vers («). 

' La suite de cette belle scène offre une imitation 
d'un autre genre. Clorinde , avant de partir, a uu 
entretien avec son vieux gouverneur Arsète. Il 
veut la détourner de son dessein ; il lai raconte 
des choses étranges d'elle-même , de sa naissance 
et de sa mère (3). Femme du roi d'Ethiopie, et 
noire comme lui , mais cependant aussi belle que 
sage, elle l'avait mise au monde blanche comme 
vm lis^ parce que^ sur les murs de sa chambre» 
était peinte une Vierge au visage blanc et vermeil, 
délivrée d'un horrible dragon par un cavalier, et 
que la reine, qui était chrétienne, priait souvent 
au pied de cette image. Craignant que la couleur 
de son enfant ne fit soupçonner sa vertu (4) , elle 



(i) JEneid., I. IX. 

{'à) Comparez les stances 5 à 1 1 de ce chant du Tasse, avec les 
vers 184 à 254 du neuvième livre de Virgile. 

(3) C- Xîl , st. ai et suiv. 

(4) CeJa n'est pas exprio^c' aussi simplement dans le texte. Vojex 
ci-dessus, p. 375 et 374. 



4T4 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

en avait fait présenter un antre au roi, et ayait 
confié sa fille à Arsète qui remporta loin dû pa-* 
lais, et ne Ta point quittée depuis. Cette fois,c*est 
dans un roman grec , dans les Éùhiopiques d*Hé- 
liodore , ou les Amours de Théagéne et de Cha^ 
riclée que le Tasse a puisé -, il y a pris tout ce 
commencement de Thistoire de Clorinde. Dans 
ce roman , une reine d*£lhio|Ne au teint noir , ac« 
couche de la blanche Chariclée , pour aVoir re^ 
gardé trop finement , non pas en faisant sa prière, 
mais daos un autre moment (i), un grand ta- 
bleau de Persée et d'Andromède, dont sa chambre 
était ornée; et elle fait, par la même crainte, ex- 
poser aussi son enfant. 

Enfin il est peu de récits et de descriptions da 
Tasse , où Ton ne trouve des imitations pareilles; 
mais Tune de ses plus belles et de ses plus riches 
descriptions peut être examinée sous d'autres rap« 
ports ; c'est celle des jardins magiques d'Armide; 
ajoutons -y celle de sa personne, ou son portrait. 
On y trouve à la fois, et les preuves les plus bril- 
lantes de son talent descriptif, et de nouveaux 

(i) a Mais vous ayant cnfiaintéc blanche (dit celte reine elle- 
même dans un écrit adressé à sa fille ) , qui est coulear estrange 
aux Éthiopiens, j^en cognu bien la cause, que c'estoit pour avoir 
eu tout droit devant mes yeux, lorsque votre përe m'embrassoit, 

la pourtraiture d'Androméda toute nue qui fut la cause que vous 

fustes sur-le-champ conceue et formée, k la malbeure, toute senh 
blable à elle, etc. ( Ethiop., 1. lY , traduction d'Amiot.) 



D'ITALIE, PAKT. I1,cHAP. XVL 4i5 

exemples d'imî talions, presque ton jour s heureuses, 
des anciens, et, il faut aussi eu convenir, un as- 
sez grand nombre de ces traits qui sortent du na- 
turel, pour tomber dans ràffectalion ou dans la 
recherche ; et enfia un sujet de comparaison entre 
FArioste et }e Tasse, plus évident et plus facile 
que n^en peut offrir aucune autre partie de leurs 
poèmes. Quelque dangereuseque cette luttedùtlui 
paraître , le génie du Tasse n^en fut point effrayé; 
mais , sans compter , le tour habituel de son esprit 
qui le portait, malgré sa grandeur, à la subtilité 
et à Texcès , le désir d'éviter des ressemblances 
avec un tableau peint largement et de fantaisie , 
et de produire dès effets encore plus piquants» 
fut sans doute pour quelque chose dans ces traits 
que Ton est obligé d'y reprendre. Rapprochons 
l'une de l'autre ces deux desci*iptions célèbres (i). 
Ce parallèle, que deux rivaux ^i souvent comparés 
peuvent soutenir également, en nous faisant 
mieux sentir les perfections de chacun, nous 
engagera de plus en plus , au lieu de les préférer 
l'un à l'autre , à les admirer tous les deux. 

La description de l'île d'Alcinedans le Roland 

furieux (2) est imprévue ; rien ne l'annonce, rien 

n'y prépare. C'est par la route des airs que l'Hip- 

(1) J'ai prévenu , t. IV, p. 49^» q"e ]e réservais pour ce rap- 
prochement la description des jardins d'Alcine. 
{1) C. VI ,^^t. 10 et suiv. 



4i6 HISTOIRE LITTÉRAIIIË 

pogryphe conduit Aoger dans celle lie; il s^abàt 
doucement et Yy dépose^ après un long trajet fait 
60US un ciel brûlant, << Des plaines cultivées, de 
douces collines , de claires eaux , des rives om« 
bragées,de molles prairies^ d'agréables bosquets 
de lauriers, de palmiers et de myrtes charmants; 
des citronniers et des orangers chargés de fruits 
et dé fleurs , entrelacés en mille formes qui dis* 
putent de beauté, offrent sous leurs épais om<* 
brages un asyle contre les brûlantes chaleurs des 
jours d'étés Voltigeant en sûreté sur les rameaux ^ 
les rossignols ne cessent de faire enleodre leurs 
chants. Entre les roses pou rpi^ées, et les lis d*une 
blancheur éclatante, dont un tiède zéphyr entre*- 
tient toujours la fraîcheur, on voit les lièvres et 
les lapins errer en assurance ; et les cerfs lever 
hardiment leur front superbe, sans craindre que 
personne vienne leur ôter la vie ou la liberté» 
tandis qu'ils paissent Therbe, ou qu'ils reposent 
en ruminant; et sauter légèrement les daims et 
les lestes chevreuils qui sont en abondance dans 
ces beaux lieux. ^> 

Roger descend de THîppogryphe qu'il attache 
au pied d'un myrte. Il s'approche d'une fontaine 
environnée de cèdres et de palmiers, dépose sou 
bouclier, ôte son casque et ensuite toute son ar« 
mure qui l'accablait de chaleur. «11 tourne sou 
visage tanlôt vers la mer, et tantôt vers la mon- 
tagne, au souffle doux et frais de zéphirs qui font 



D^ITALIE, PART. II, CHAP. XVI. 417 

trembler avec un agréable marmnre les hautes 
cimes des hêtres et des sapins. Tantôt il baigne 
dans cette onde fraîche et claire ses lèvres dessë* 
chées^ tantôt ii y plonge ses mains pour faire sor- 
tir de ses veines le feu que le poids de sa cuirasse 
y avait allumé (i). n 

Ici, la description est interrompue par la ren-* 
contre d^Astolphe qui se trouve enfermé dans le 
myrte où rHippogryplie est attaché*. Il raconte à 
Roger comment il était tombé dans les pièges 
d^Alcine, comment il Tavait aimée et avait été 
aimé d^elle, comment enfin elle Tavait métamor- 
phosé, selon son usage de changer en arbres, en 
fontaines, en rochers ou en bêles les amants 
qu^elIe a tenus* dans ses filets (2). Du sein de sont 
arbre, d'où il ne peut sortir , il instruit Roger des 
moyens d'arriver chez la sage Logistille , sans en- 
trer dans les états de sa méchante sœur ; maig 
cette instruction est inutile; des obstacles se pré* 
sentent, des embûches sont dressées ; attaqué par 
des monstres hideux , Roger se voit secouru par 
doux belles nymphes , montées sur des licornes 
d'une éclatante blancheur. Elles le font 'entrer 
par une porte d'or^ recouverte de perles et des 
pierres les plus précieuses de l'Orient. De jeunes 
filles charmantes , mais qui le seraient peut-être 

(i)St. 25. 

(2) Ci-dessus , t. IV , p. 5cjQ, 

T. 27 



4i8 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

davantage si elles étaient plus réservées » invitent 
Roger par leurs caresses à se laisser conduire dans 
ce paradis (i). «On peut bien nommer ainsi, dit 
le poète, un lieu où je crois que naquit T Amour ; 
on n^ est jamais occupé que de danses et de jeux ; 
toutes les heures s*y passent en fêtes. Les pensées 
graves n*y peuvent avoir accès ; on n^y connaît ni 
incommodité ni disette, et T Abondance y règne 
toujours av^c sa corne toute remplie. 

h Dans ce lieu , où il semble que le gracieux 
Avril > au front serein et joyeux , rit sans cesse, de 
jeunes gens et de jeunes femmes sont réunis; Tun ^ 
près d*une fontaine, fait entendre des chants pleins 
de douceur et de volupté ; Tautre à Tombre d^uu 
«irbre ou d*une colline , joue , danse , ou prend 
d'autres nobles amusements; un- autre enfin , loin 
de la troupe, découvre à un ami fidèle ses tour^ 
tnents amoureux. Les jeunes Amours volent en se 
jouant sur les cimes des pins et des lauriers, des 
hêtres sourcilleux et des sapins à Técorce héris- 
sée ; les uns se réjouissent de leurs victoires, les 
autres s^exercent à percer les cœurs de leurs 
flèches ou à tendre leurs filets. Celui-ci trempe 
ses traits dans un ruisseau qui coule k ses pieds , 
celui-là les aiguise sur une pieire qui tourne avec 
agilité (2). » 

(1)81.72. 
(2) St. 75. 



D'îTALlE, PART* ÎI, CHAP. XVt. 4t9 

Nouvelle iiiîei ruplioii » pour mettre en scène la 
cruelle Ery phile , espèce de gétinle ou do monstre 
allégorique qu*il faut vaincre et terrasser avant 
d^cnlrer dans le palais (i). Celte victoire rempor* 
tee, Roger ne trouve plus d\)hstacles; la belle 
Alcine vient au-devant de lui* entourée d^une 
nombreuse cour ; il reçoit dMie et de son cortcgé 
Faccueil et les honneurs qu*on aurait pu offrir à 
un dieu» Cette cour est toute brillante de jeunesse 
et de beauté; mais Alcine l'emporte sur tout le 
reste, comme le soleil sur tous les astres des cieux* 
L^Arioste qui a été sobre ^ quoique riche» dans la 
description du séjour de cçtte fée, est prodigue 
dans son portrait , et n'y emploie pas moins de six 
octaves. 11 u*a rien oublié de toutes les parties de 
sa ] ersf^nne , mieux faite, dit il , que tout ce que 
d'habiles peintres peuvent inventer de mieux (2). 
(<Sa chexelnre blonde est longue et bouclée, et 
il n'y a point d'or qui ait plus de brillant et plus 
d'éclai. La couleur de ses joues délicates est uq 
mélange de roses et de lis ; son front riant et d'une 
mesure parfaite, est de l'ivoire le plus pur. Sous 
deux arcs noirs et déliés, sont deux yeux noirs ^ 
on plutôt deux biillants soleils; leurs regards sont 
pleins de tendresse, leurs mouvements lents et 
doux ; il semble <|ue T Amour joue et voltige tout 



(i)C. VIL 

{'à) St. 1 1 et suiv. 

27 



420 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

autour, que de-là il lance toutes les flèches de son 
carquois» et qu'il enlève les cœurs. Le nez qui 
partage également ce beau visage n'a pas un dé- 
faut que l'envie puisse lui reprocher. Aundessous» 
comme entre deux petites vallées, la bouche est 
colorée d'un cinabre naturel; là « sont deux rangs 
de perles les plus précieuses, que des lèvres char- 
mantes renferment et découvrent doucement ; 
de là , sortent des paroles caressantes qui adouci- 
raient le cœur le plus sauvage et le plus dur ; là , 
8e f rme un doux souris qui ouvre à son gré le pa- 
radis sur la terreâ 

yy Son cou est blanc comme de la neige et soa 
sein comme du lait; le cou est rond , le sein large 
et relevé. Deux pommes à peine mûres ( acerbe ) 
et faites d'ivoire , vont et viennent comme Tonde 
au bord du rivage , quand un zéphyr agréable 
agite la mer. Argus même ne pourrait voir les au- 
tres parties; mais on peut bien juger que ce qui 
est caché, répond à ce qu'on voit paraître. Ses 
bras sont d'une juste proportion , et l'on aperçoit 
souvent sa main blanche , un peu longue , mais 
étroite , où l'on ne voit se former aucun nœud ni 
s'élever aucune veine. » Le peintre n'oublie point, 
au bas de ce qu'il nomme cette auguste personne , 
quoiqu'il n'y ait dans tout cela rien de très au- 
guste, un pied court, sec et rondelet; et l'on ne 
sait trop à propos de quoi il termine tout ce por- 
trait d'un objet qui n'est point du tout ange- 



DMTALIE.PART. ÎÎ,CHAP. XVI. 421 

lique, par Jeux vers qui sembleraient avoir été 
transportés (TailleurSt tant ils ont peu de rapport 
à ce qui précècte. « Des trails angéliqnes et nés 
dans le ciel ne se peuvent cacher sous aucun 
voile (i). » 

Alcine enfin a nn piège tendu dans tontes les 
parties d^elle-mémé, soit qu^elle parle , qu'elle 
rie, qu'elle chante, ou qu'elle fasse quelques pas. 
11 n'est pas étonnant que Roger qui en est si bien 
reçu, s'y laisse prendre. Pour achever de le sé- 
duire^ les plaisirs de la table ne sont point ou- 
bliés. <i A cette table , des citharres , des harpes^ 
des lyres et d'autres délicieux instruments fai- 
saient retentir l'air d'alentour d'une douce harmo- 
nie et de mélodieux accords ; il n'y manquait nt 
des voix , habiles à chanter les jouissances et le» 
souffrances de l'amour, ni des |îoètes, qui repré- 
sentaient dans leurs inventions les plus agréables 
fantaisies.» De petits jeux succèdent à la bonne 
chère ; enfin Roger est conduit dans les apparte- 
ments secrets, où Alcîne vient l'enivrer de toutes 
les délices de l'amour; et TArioste ne se refuse 
aucun détail de leurs plaisirs (2). Il peint ensuite 
l'emploi que ces deux amants faisaient de leurs 
journées. « Souvent à table , toujours en fêtes ^ les 

( 1 ) GU angeîici sembîaniî nati in cieîo 

Non si ponno celar sotto alcun vélo, (St. 1 5. ) 

(•i)Sl. 27, 2i^et29, 



422 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

joutes, la lutte, le thë&tre, le bain, la danse Tes 
amusent tour à tour. Tantôt près des fontaines , à 
Fonibrc des coteaux , ils lisent les propos amou- 
reux des auciens ; tantôt dans les vallées couvertea 
d*ombre, et sur les riantes collines, ils poursuis 
vent les lièvres timides; tantôt suivis de chiens 
rusés , ils fout sortir avec bruit les faisans des 
chaumes et des buissons; tantôt ils tendent aux 
grives, ou des lacets, ou de souples gluaux , sor 
des genévriers odorants; et tantôt entiu, avec des 
hauieoons armés d^un appât, ou avec des filets^ 
ils troublent les poissons dans leur doux et secreC 
asyle, » 

Cest dans ce délicieux séjour que la sage Mé- 
lisse, cachée sous la ligure d*Atlaut, va chercher 
Roger pour le faii'e rougir de son repos, et le 
rendre à Bradamante et à la gloire (i). Elle le 
ti^ouve seul, au moment où Alcine venait de le 
quitter, ce quVHe faisait rarement. Il goûtait la 
fraîcheur et la sérénité du matin, le long *d^ un 
clair ruisseau, qui descendait d%uie colline vers 
un petit lac limpide et d\in agréable aspect. Ses 
vêtements |>leins de mollesse et de délices , respi- 
raient la nonchalance et la voluplé. Alcine, d^une 
main adroite , en avait ourdi le tissu de soie et 
d*or. Un brillant collier des pierres les plus riches 
descendait de son cou jusqu*au milieu de sa poi« 

(i)St.5i etsulv. 



D'ITALIE, PART. II, CHAP. XTI. 428 

trine; un cercle d*or poli entourait chacun de ses 
bras, qui avaient été ceux d^un héros; un fil d'or 
en forme d'anneau lui avait percé les deux oreilles, 
d'où pendaient deux grosses perles , telles que les 
Arabes ni les Indiens n'en possédèrent jamais. Ses 
cheveux bouclés étaient humectés des parfums 
les plus rares et les plus précieux ; tous ses gestes 
exprimaient l'amour , comme s'il eut été habitué 
k servir des femmes dans la délicieuse Yalence; il 
n'y avait plus en lui de saiu que le nom ; tout le 
reste était corrompu et plus que flétri (i)w m 

Surpris dans cette indigne parure , l'aspect seul 
de son ancien gouverneur, du sage magicien At- 
lant le fait rougir ; le discours noble et sévère 
qu'il entend, lui rend déjà tout son courage ; l'an- 
neau qu' Allant , ou plulôt que Mélisse qui en a 
pris l'apparence lui met au doigt, fait le reste et 
achève le désenchantement; il reprend ses armes , 
il suit son guide et s'éloigne à grands pas. Alcine 
redevenue k ses yeux telle qu'elle est , vieille , 
décrépite, objet de dégoût et d'hon'cur, ne peut 
employer pour le retenir que la force ; elle le fait 
poursuivre par ses troupes, et monte elle -même 
sur sa flotte, mais inutilement (2). La fuite de 
Roger , son arrivée chez I.ogistille et tout le reste 

( I ) Non era in lui di sano altro chà'l nome ; 

Corrotto tuUo il resio , e piu che mczzo. ( S j. 55, Jt 

(^;c.viii. 



424 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

de cette allégorie ingénieuse et morale n^ont plus 
aucun rapport avec l'objet qui m'a fait revenir 
«ar le poenie de TArioste ; retournon» maiotenant 
à celui du Tasse. 

La deseripûon des Jardins d^Armideest pré- 
parée par d'autres deseiiptions ; les deux che- 
valiers chargés par Godefroy d'aller chercher 
Renaud 9 apprennent d*un magicien, ami des 
chrétiens t comment ce héros est tombé au pou- 
voir d'Armide« Ce récita malgré ses défauts (i), 
est un morceau charmant de poésie descriptive* 
Renaud arrive sur le fleuve Oronte (2) , à Ten- 
droit où un bras de ce fleuve forme une ile et 
se rejoint ensuite à son lit. Une inscription qui lui 
promet dans celte tle des merveilles que le reste 
de l'univers ne lui offiirait pas, l'engage à y pas- 
ser dans une petite barque , seul et sans ses 
écuyers. « Il arrive ; ses regards curieux se por- 
tent avidement tout alentour, et il ne voit riea 
que des grottes, des eaux, des fleurs , dos arbres 
et des gazons ; il est prêt à croire qu'on s'est joué 
de lui; mais ce lieu est si agréable, il j trouve 
tant d'attrait qu'il s'arrête. 11 désarme son front 
et le rafraîchit à la douce haleine d'un vent pai- 



(i) Le défaut principal de cette narration est qu'elle est mbe 
dans la bouche d'un personnage qui oie à une grande partie des 
détails toute vraisemblance. Voyez ci-dessus , p. 354 «t iniv. 

{1) C. XIV, 5t. 57. 



lyiT ALIE, PART. II, CHAP. XVI. 425 

Bible (i).» Il s^endort aux chants dVine syrèae 
qui s^élève du sein des eaux (2); Armule vieut; 
son bras, armé par la vengeance, est bientôt dé- 
sarmé par Tamour ; elle enlève Renaud endormi , 
le place sur un char, et tiaverse avec lui les airs. 

Quand les deux chevaliers chrétiens ont reçu 
des instructions sur la route qu^ils doivent suivre 
pour trouver Pîle où elle le relient dans les dé- 
lices (3) , et sur les moyens qu*iis doivent em- 
ployer pour rompre le charme et délivrer le hé- 
ros; lorsqu^après une navigation qui donne lieu à 
des descriptions géographiques et à d^autres orne- 
ments riches et variés , ils sont parvenus à Tune 
des îles Fortunées où Armide a établi son séjour, 
et qu'en gravissant la montagne dont son palais 
et ses jardins occupent le sommet , ils ont vaincu 
les monstres qui leur en disputaient Taccès, et les 
obstacles plus doux que leur ont opposés des nym- 
phes charmantes, ils pénètrent enfin dans cet im- 
mense et magnifique palais, dont la forme est 
ronde et Tarchitecture admirable (4). 

Les jardins en occupent le centre, et Ton ne 
peut y pénétrer qu'à travers un labyrinthe, em* 
barrasse de mille détofirs. Ce labyrinthe rappelle 



(i) Comme Roger, en arrivant dans Ftle d'Alcine. 
('i) Voyez ci-dessus , p. 355. 
(3) C. XV. 

(4)C. XVL 



426 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

à rimagiDation du Tasse celui de Crète, ctune^ 
comparaison d'Ovide , qu'il imitait pour le moins 
aussi souvent que Virgile. « Tel que le Méandre 
se joue entre des rives oblicpies et incertaines , el 
dans son double cours , tantôt descend et tantpl 
remonte; il tourne une partie de ses eaux vers 
la mer; et tandis qu'il vieùt, il se rencontre qui 
retourne (i) : » tels, et plus ineiLtricables encore» 
sont les détours de ce labyrinthe , mais les deux 
chevaliers ont appris le secret de les franchir. Eft 
empruntant ce qu'il y a d'ingénieux dans cette 
comparaison , le Tasse y a pris de même ce qu'il y 
a de précieux et d'affecté (2) ; il n'avait point » 
il faut l'avouer , dans son propre génie de quoi se 
garantir des séductions de celui d'Ovide; nous 
allons le voir encore s'y laisser trop facilement 
entraîner. 

Sortis enRn des sinuosités da labyrinthe, les 
chevaliers voient se développer devant eux l'as- 

(1) St. 8. C'est la tradactiori presque littérale, mais bien infé^ 
rieurc pour le style , de ces quatre vers des Métamorphoses ;, 

iV^o/i secus ac liquidus Phry^iis Mœandrus in arvii 
Ludit ; et ambiguo lapsu rejluilque ^jluitque : 
Occitrrensque sihi ventitras adspicit undas : 
Et nunc ad fontes , nuac ad mare versus apertunK 
Incertas exercet aquas, ( Lib. VIII , v. 162» ) 

(2) Surtout ce vers : 

E mentre ei vien , se che ritoma y ajjronia^ 



D'ITALIE, PART. II, CHÀP. XVI. 427 

pect riant de ce beau jardin (i). ii II leur offre, 
en un seul point de vue « des eaux dormantes , de 
mobiles et clairs ruisseaux, des fleurs et des plan- 
tes variées , des gazons émaillés , des coteaux 
éclairés du soleil, et des vallons couverts d^om- 
brades, et des grottes et des forets; et ce qui 
ajoute encore au prix et à la beauté de ces ouvra- 
ges , c^est que Tart qui fait tout, est partout caché. 
Vous croiriez, tant la négligence et la culture 
sont agréablement mélangées, qu*il n*y a de na- 
turel que les sites et les ornements. Il semble que 
cVst un art de Ja nature qui prend plaisir à imiter, 
en se jotiant y son imitatem^ (2). L*air est lui-même 
un effet de cet art magique, air doux qui rend 
les arbres toujours fleuris; avec des fleurs éter- 
nelles, le fruit dure éternellement, et tandis que 
Tune éclot, Taulre mûrit. Sur le même tronc et 
enire les mêmes feuilles, la figue vieillit sur la 
figue naissante ; le nouveau fruit et Tancien pen- 
dent à la même branche, couverts de leurs écor- 
ces. Tune verte et Tautre dorée. Dans la partie 
du jardin la plus exposée au soleil , la vigne tor- 
tueuse élève en rampant le luxe de ses rameaux ; 
cou\erte de bourgeons, elle porte ici des grappes 



(OSÎ.9. 

(^) Ane îaboratum nulld , simulaverat artem 

Ingenio natura stio. ( Ovidt' , Mélam. , 1. Hf , v. 1 38. ) 

Et ailleurs : Naturœ îudeniis ojms. 



428 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

encore eu tteurs^ et là des gi*appes chargées d*or^ 
de rubis , et déjà même de nectar. » 

On trouve ici un coin du jardin d*Alcinoûs (i) 
transplanté dans celui d' Armide ; et il est vraJ que 
dans cette description , Homère f plus naturel t 
n*est pas moins brillant qo^Ovide. Mais c'est par 
Ovide que le Tasse est inspiré dans la p^nture 
suivante « quoiqu'il ne le traduise pas; il va même 
plus loin que lui. « De jolis oiseaux , soas les 
feuillages verts , accordent à Tenvi lenrs chants 
folAtres» Le Zéphyr muimure et fait gazouiller les 
feuilles et les ondes, en les agitant diversetneD^ 
Quand les oiseaux se taisent, le Zéphyr répond 
à haute voix ; quand les oiseaux chantent 9 il 
émeut plus doucement le feuillage. Soit hasard^ 
soit artifice y le Zéphyr harmonieux, tantôt ac- 
compagne leurs kirs et tatitot se fait entendre à 
leur place (2). » Parmi tous ces oiseaux, le poète 
en choisit un plus extraordinaire que les autres ; 
il le décrit avec une complaisance particulière , 
et lui fait chanter, en deux stances ou octaves t 
une très jolie morale d'amour» Voltaire, admira- 
teur du Tasse , s'est contenté de ranger parmi les 
excès d'imagination dont il faut bien convenir 



( Odyss. , I. VII , V. 1 1 4 et suiv. 

{'i) G.iliîâî appelle nctleraent, dans ses Considérations , celtr 
musique à deux voix, une sotte gamme ( una zolfa sciocca)f 
p. 10^» 



D'ITALIE, PAKT. II, CHAP. XVL 42g 

qiinnd on n'a pas renoncé au faon sens et au bon 
goût, ce perroquet qui chante des chansons de 
sa propre composition (i). Galilée a été plus sé- 
vère ; c^est même uii des endroits de sa critique 
où il. est le moins poli et le plus dur (2). Mou« 
nous bornerons à mettre, et ce duo dialogué entre 
le Zéphyr et les oiseaux, et surtout cet oiseau 
poète et improvisateur , au nombre des ornements 
superflus dont le Tasse a trop souvent chargé ses 
descriptions* » 

On ne peut disconvenir que celle de rAriôste 
ne soit ici plus naturelle et plus franche ; elle 
est même plus riche ; il a fait de Tile d*Alcine un 
véritable lieu de plaisir. Le plus beau site 9 les 
sociétés les plus enjouées, la table, les doux con- 
certs, les amusements de toute espèce y séduisent 
à la fois tous les sens. La peinture physique de 
nie , ou si Ton veut , le fond du paysage , quoique 
de pure fantaisie , parait être diaprés nature. Ce 
que le poète a vu ou pu voir, et Tempreinte que 
son imagination en a gardée, composent tout son 
tableau. Celui du Tasse , tout ingénieux et tout 
brillant qu*il est, n'est point fait de source, et 



( 1 ) Essai sur la Poésie épique ^ ch. VIL 

fsfc) Il traite cette description de pëdantcsque , et apostropliant It 
Tasse : « Vous ne savez pas peiudre , lui dit-il ; vous De savez ma- 
uici- ni les couleurs, ni les pinceaux; tous ne savez point defsiucr, 
vous ne savez point du tout ce métier- là. » ( P. aog. ) 



43o HISTOIRE LITTÉRAIRE 

il a moins pris dans la nature que dans les fd** 
bleaux d^autres peintres ce qu*il y a de plus beau 
dans le sien. Mais il prend à son tour Tavantage 
dans le portrait d'Armide » malgré les défauts 
qu'il est aisé d'y remarquer. 

L'Arioste, il est vrai, n'a eu pour objet qu*une 
allégorie morale. Sa jeune Alcine est une espèce 
de fantôme de beauté, qui cache ce que le vice et 
la vieillesse réunis ont de plus dégoûtant et de 
plus hideux. Elle est là, dans son île, attendant 
chaque nouvelle proie que son art y attire ou 
que le hasard y conduit. Roger vient après une 
longue suite d'amants, qui n'ont, comme luî^ 
embrassé qu'une ombre ; il a une autre passion 
dans le cœur, et ne doit tomber que dans une 
erreur passagère. 11 suffit que la sagesse lui ouvre 
un instant les yeux, et qu'il voie une seule fois^, 
sous ces apparences menteuses de jeunesse, d'em- 
bonpoint et de fraîcheur, l'effroyable réalité, pour 
que le charme cesse et ne puisse plus revenir. Le 
lecteur reçoit la même impression ; tout le soin 
que l'Arioste a pris de décrire si exactement et 
si bien la personne exlci ieure d' Alcine ,' ne peut 
que lui faire dire : J'y aurais été pris comme 
Roger ; mais il n'éprouve réellement et ne doit 
éprouver aucune illusion , ni surtout aucun inté- 
rêt; le but serait manqué et l'art du poète en 
défaut, si l'on s'intéressait le moins du monde k 
cette Alcine. 



: D'ITAWE, PART. II, CHAP. XVI. 481 

Armide , au contraire , faite pour inspirer à 
un jeune héros la première passion d^amour qu^il 
ait sentie , doit réunir tout ce qu^il y a de plus 
séduisant dans ]a fleur de la jeunesse et dans le 
premier éclat de la beauté. Cest une ennemie 
qui a troublé et affaibli Tarmée chrétienne, quL 
a voulu en immoler le plus ferme appui ; il faut 
qu'elle soit punie ; mais comment? en éprouvant 
elle-même une passion que son cœur ignorait en- 
core î il faut qu'après avoir euchaiué dans ses 
bras celui qu'elle haïssait tant, et qu'elle adore, 
elle le voie s'en échapper; il faut aussi qu'eu 
la quittant il la voie toujours telle qu'elle est^ 
armée de tous ses charmes , de tous ses artifices^ 
et en même temps de toutes les séductions d'ua 
véritable amour et d'une douleur vraie et pro- 
fonde, aiin qu'il ait plus de mérite à revenir à la 
sagesse et à la gloire. Tout ce qu'il fallait que fut 
un tel personnage , Armide l'est réellement ; 
c'est une des créations les plus originales, les plus 
fortes et les plus heureuses de la Muse épique. 

Ce n'est pas au moment où elle tient Renaud 
dans son île , et où sa beauté ne pourrait agir 
que sur lui* que le Tasse a voulu la décrire , c'est 
lorsqu'elle a paru pour la première fois, et que 
sa vue seule a porté le trouble dans l'armée chré- 
tienne tout entière (i). Elle arrive au camp avec 

C) C. IV. 



432 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

le projet de séduire, sll est possible, Godefrôjr 
lui-même , et de le détourner de son entreprise ; si 
non , de s'emparer au moins des principaux chefs, 
de les attirer loin de Tarmée et de les charger de 
fers. Elle entre daijis Tenceinte où les Francs ont 
dressé leurs tentes (i). A Taspect de cette beauté 
nouvelle nait un murmure coirfus ; tous les re* 
gards se 6xent sur elle, comme lorsqu'une comète 
ou une étoile inconnue brille en plein jour dans 
les cieux. Tous s'avancent pour savoir quelle est 
et d'où vient cette belle étrangère. 

<< Argos, ni Chypre, ni Délos ne virent jamais 
de formes si élégantes , tant d'éclat et tant de 
beauté. Sa chevelure dorée ^ tantôt parait au ira- 
Yers du voile blanc qui l'enveloppe , et tantôt se 
montre à découvert. Ainsi , quand le ciel reprend 
sa sérénité, tantôt le soleil se laisse voir dans un 
nuage transparent, tantôt, sortant de la nue et 
répandant alentour ses rayons les plus brillants » 
il redouble l'éclat du jour. Le vent fait de nou- 
velles boucles de ses cheveux flottants, que la 
nature elle-même partage en boucles oiïdoyantes. 
Son regard avare et renfermé en lui-même, cache 
les trésors de l'amour et les siens. La douce cou* 
leur des roses répandue sur ce beau visage s'y 
confond avec l'ivoire, mais la rose brille seule sur 
sa bouche , d'où s'exhale un souffle amoureux, h 



(i) St. ^8 et SUIT. 



D'ïtALtE» PART, II, CHAP. XVî. 4.^î 

« 

Le reste de celle jolie peinture est plus difficile 
à copier. Nos meilleurs traducteurs Tont fort 
adouci ; moi qui ne traduis pas, mais qui ai pour 
but de faire connaître^ je dois m'exprimer plu» 
fidèlement. f( Son beau sein montre à nu cette 
neige où le feu d'amour se nourrit et s'allume» 
On voit une partie de deux globes fermes et re- 
belles (i) ; l'autre partie est couverte par la robd 
envieuse ; mais si elle ferme le passage aux yeux , 
elle ne peut arrêter l'amoureux penser qui, noa 
content des beautés extérieures, s'insinue encore 
dans les secrets cachés. Comme un rayon passe à 
travers l'eau ou le crystal , sans les diviser ou le» 
partager^ ainsi le penser ose pénétrer sous le vête- 
ment le mieux fermé, jusqu'à la partie défendue. 
Là , il s'étend , là , il contemple en détail le vrai 
de tant de merveilles; ensuite il les raconte au 
désir, il les lui décrit et rend ses flammes plus 
vives. » Eu citant autrefois ce trait pour justifier 
le jugement de Boileau sur le Tasse (2), « en 

■ I ■ I !■ I » I . Il I ■ I ■ m 

( I ) Parte appar de le mamme acerbe e erude. ( St. 3 1 . ) 

L'Ariostc a dit aussi y dans le portrait d'AIcinc : 

Due pome acerbe e d' av or io faite. 

Les Italiens aiment beaucoup , on parlant de cet objet , cette me- 
tnpborc tirce des fruits qui ne sont pas mûrs, qui sont encore 
après et crus ; elle serait insupporlauîc en français, cl le nom même 
de robjt t le serait dans la poe'sie noble. 

(2) Une partie de cette analyse de la Jérusalem délivrée est 

V. ' a8 



434 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

lK>niie foi ^ disais- je ^ quand Boileau, du caractère 
dont il était , clioquë det\ ornements plos que su- 
perfius de cette description , eût jeté là le livre 
et n*eût jamais touIu le reprendre, de?rait<on lui 
en faire un crime?» Un plus long commerce avec 
les poètes italiens ni*a peut-être un peu corrompn; 
î.e vois bien toujours les mêmes vices dans cette 
description qui blesse la dignilé de Tépopée^ et 
même la décence (i) f mais je sens que si y devant 



Êdte il y a près de vingt-cinq ans ; elle fut nânie insérée dans le 
Mercure de France en 1 789 , sous le titre S Essai sur le Tasse. 
Je m'occupais beaucoup dès-lors de Tétudc des poètes italiens ; 
n^ y moins familiarisé que je ne le suis avec le caractère de leur 
langue et de leur poésie , 'f avais adopté dans toute sa> rigueur aa 
îugcment susceptible de modiOcatiou. D'ailleurs ^ c'était le tcmp 
où il était de mode en France de rabaisser le législateur de notre 
Parnasse. Je n'étais pas alors plus disposé à me laisser înfluencfr 
par la mode , que je ne Tai été depuis ; et ce fut pour défendre fioi- 
Icau , plus que pour critiquer le Tasse, que f écrivis cet Essai. Au- 
jourd'hui toutes cltoses sont à leur place , Boileau et le Tasse gar- 
dent chacun la sienne , et les véritables amis de Tartdes vers peu- 
vent , sans que Tun nuise à Tautrc , jouir également de tous les deio. 
(i) Il est visible , dit Paul Béni, dans son Commentaire sur b 
Jérusalem délivrée ( p. 557 ^^ ^^8 ) , que le Tasse lutte ici avec 
rAiioste dans son portrait d'Alciue ; mais on voit qu'il a mis plus 
de soin à désigner les beautés cachées. L'un et l'autre ont eu en 
vue re que dit Apollon à la vue de Daphné ( Métam, ,1.1), et sur- 
tout ce trait : Si qua latent meliora putat. Mais l'Arioste est aile 
au-delà d'Ovide, elle Tasse bien au-delà de l'Arioste : « Poichè se 
ben usa parole quasi metaforiche e oneste , non dimeno accenna 
concetto alquanto iwpudico, » ScipiouGtf/z^i//^ autre commenta- 



DMTALÏE, PAKT. IT, chap. XVI. 435 

ïnoi , UD nouveau Despréaux jetait le livre ^ je 
serais prompt k le ramasser , et rengagerais ii le 
reprendre. 

Ce qui suit ïi*est plus un portrait ; c^est un per- 
sonnage en action ; depuis ce moment jusqu^à la 
fia , Armide agit avec ce caractère artificieuic 
que ]e poète lui a donné ; mais bientôt il s*y joint 
une passion réelle et profonde qui la saisit au 
milieu de ses artifices , «t la rend digne de pitié» 
Après les succès qu^elle a obtenus dans le camp 
des chrétiens, et Taffront qu'elle a reçu de Re- 
naud , et la vengeance qu^elle en a voulu tirer> 
cl Tamour qui Test venu surprendre dans l'acte 
même de sa vengeance , tenant enfin en son pour- 
voir le jeune héros qu'elle aime , elle se croit 
sure de le posséder long-temps, quand les deux 
chevaliers chrétiens pénètrent dans le séjour dé- 
licieux jyù, elle l'enivre et s'enivre elle-même de 
voliij>té (i). L'Arioste n'a mis dans son Alcine et 



teiir du Tasse , craint qu'il n'ait pas évité l'application de ce pas- 
sage de Quintilien (1. VIII, cb. 3 ) : JVec seripto modo hoc acci- 
dit , sed etiam sensu pîerique ohscœnè inteWgere , msi caPeHSj 
ciépiunt , ut apud Ovidium : 

Quœgue latent meliora putat; 

( on peut remarquer en passant que Quintilien , qui a cité de me'- 
moirc , a mis quœque latent , au lieu de si qua latent qui est dan<s 
Ovide ) ac ex verhis quœ longe ab obsccmitate absunt, occa'^ 
sionem turpiludinis rapere, 
(i)C.XVI,st. 17. 



436 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

autour d^elIe que les plaisirs chi libertinage ; le 
Tasse a vonlti peindre dans son Armide les joais- 
sances de ramoar. Les deux amants soM seuls 
dans ces beaux janfins ; elle est assise tar llierbe 
tendre » et lui , rentersé sur ses genoux , dans Taiti- 
tude où Lucrèce nons peint le dieu Mars sur cenx 
de Yéuus (i)* « Son voile partagé laisse voir les 
trésors de son sein ; ses cheyeux flot|ent en désor- 
dre au gré du vent ; elle languit de caresses , et des 
gouttes d^une sueur limpide rendent plus vtf Fin- 
camat de son teint» Un rire pétillant et lascif étin« 
celle dans ses yeux , comme un rayon brilie dsûs 
Tonde. Elle se penche sur lui , et il poseiàftoHenient 
la tête sur son sein , le visage levé vers son visage, 
li repaît a^îde^^^^tit ses regards affamés et &xés 
sur elle ; il se consume et meurt d*amour. Ole 
s*încline souvent» et tantôt prend de doux baisers 
sur ses yeux , tantôt les aspire sur ses lèves. On 
fentend alors soupirer sî profondément que Toa 
croit son ame prête à lui échapper et à passer en 
file. Les deux guerriers cachés contemplent 
cette scène d^amour. ^> II faudrait être insensi(>Ie 



i**m#**-wmb4«i 



( I ) In gremium qui sape tuum se 

R^icitj œtemo deuinetus voUwre nmoris ; 
jittfue lia suspiciens tereti cervice repostd 
Pascii amore avidos inhiam in te , Dea^ ifisuM ; 
E que lue pendet resupini spiriius are. 

( Lucrct. , de Rer. nat. ^ 1. T. ) 



DITALIE, PART. II, CHAP. XVI. 437 

corome eux pour lire, 8ans en être ému^ cette des* 
criptioQ si brûlante et si yraie. 

J'ai du compter parmi ces abus d'esprit qui se- 
mêlent trop souvent aux beautés du Tasse, 1er 
galanteries que Renaud dit à sa maîtresse, pen^ 
dant qu'elle se regarde dans un miroir (i) ; mair 
le reste de cette toilette , digne de la coquette et 
voluptueuse Armide , est peint des couleurs les 
plus vives et qui ne sortent point de la nature de 
ce sujet magique, où la toilette d' Armide entrait 
nécessairement. Cet embellissement^ loin d*être 
déplacé dans l'épopée, est autorisé par l'exemple 
d'Homère qui décrit, avec plus de détail encore, 
au quatorzième livre de Y Iliade i^ la toilette de 
Junon. Mais Junon est une noble et chaste déesse, 
Armide est une jeune magicienne amoureuse» 
qui dans l'amour ne cherche que le plaisir^ la toi- 
lette de l'une et celle de l'autre ne doivent pas se 
ressembler. 

« Armide sourît aux dîscoin*s de Renaud, sans 
cesser de se regarder avec complaisance et de 
s'occuper du joli travail qu'elle a commencée 
Quand elle eut tressé sa chevelure, et qu'elle en 
eut corrigé avec grâce le désordre voluptueux , 
elle arrondit en anneaux le reste de ses cheveux 
et les parsema de fleurs, comme on sème sur l'or 
des ornements d'émail; elle joignit sur sou beau 
■ " ■ . 1 1 . 1 I I— — i^— — ■— Il II ■ 

(i) Ci-dessus ; p. S^S. 



438 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

sein des roses étrangères à ses lis naturels» et 
mit en ordre les plis de son voile. Le paon su- 
perbe déploie avec moins d^orgiieil la pompe de 
tèon plumage; Iris ne parait point si belle lors- 
qu'elle étale au soleil Tor et la pourpre de son 
sein courbé en arc et bumide de rosée (i)» Mais 
le plus beau de ses ornements est sa ceinture » 
qu'elle ne quitte pas » lors même qu'elle est nue« 
Elle y donna un corps à ce qui n'en eut jamais et 
inéla, en la formant, des substances que nulle 
autre n'eût pu mélerf Tendres dédains» paisibles 
et tranquilles refus» douces caresses» raccommo^r 
déments délicieux » sourires , petits mots» larmes 
toucbantes» soupirs entrecoupés^ baisers volup^ 
tueux » elle fondit ensemble tous ces éléments» les 
nnit» les façonna au feu lent des flambeaux^ et en 
forma cette ceinture admirable dont sa taille élé- 
gante est ornée. » 

Un critique judicieux (2) a justement reproché 
au Tasse d'avoir, en empruntant d'Homère la 
ceinture de Venus» fait de cette ceinture un ou-r 



( I ) Non taies volucer pandit Junonius aîas , 
Nec sic innumeros nrcu mutante colores 
Incipiens reâimitur hyems , cum tramitejlexo 
Semila discretis inlerviret humida nimbis, 

( Claiidian. , de Eapiii Proserp. , 1. II. ) 

(1) M. de Bocbc&rt, de lâncienn» académie des inscriptions tï 
belles- Icttrflik 



DUTALIE, PART. II, CHAP. XVL 489 

vidage d^arlisaa où Ton voit les différentes ma* 
tières se liquéfier au feu 4^ud flambeau, se mêler 
et former enfin cette magique ceinture (i)* Il 
est sur qu'en réalisant ainsi cette fusion idéale 
d'objets qui n'ont rien de matériel^ le poète nio* 
derne a, comme en beaucoup d'autres endroits^ 
nv^nqué de jugement. Mais le même critique se 
trompe quand il blàme la différence qui exiite 
entre ces deux ceintures. %4 L'une, ditril, peint 
à l'esprit les charmes et les effets d'un amour 
honnête, et l'autre n'offre aux sens que les aga* 
ceiies fardées de la coquetterie et de la lubricité.» 
C'est précisément ce qu'il fallait; et le goût lui- 
même semble avoir prescrit au Tasse cette 
nuance. Il devait y avoir encore ici la même 
différence entre l'une et l'autre ceinture, qu^en- 
ire Armîde et Vénus. 

Armide quille Renaud , comme Alcine quitte 

(1) Traduction en vers de Tiliade, seconde édition , k Flmpri- 
merie royale, 1771 , iii-4"' > P- 4^4 > ^oie. Ce traducteur esti- 
mable, trop faible sans doute pour atteindre à réievalion , à Te'ner- 
gic, à la grandeur d^ilomcre, a mieux réussi dans tout ce qui 
nVxigcait qu'une élégante simplicité ; la toilette de Junon est de ce 
genre , ainsi que la ceinture de Vénus. 

La dérsse, à ces mots, détache sa ceinture ; 
Où, tissus avec art, sont les enchantements, 
Los désirs de Taraour , les soupirs des amants , 
I/art de persuader, ce langage si tendre 
Dont les 2)bis sa^cs même ont peine à se défendre. 



440 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

Roger; son absence a les mêmes suites. Dès qoe 
Renaud est seul , les deux chetaliers se montrent 
à lui^ couverts d*armes éclatantes, fi Tel cftt'^uB 
coursier fougueux, enlcTe après la yictoirc au pé- 
rilleux honneur des armes, et changé en lascif 
époux , erre , libre du frein , parmi les troupeaux 
et dans de gras pâturages; mais sMI estréveilié 
par le son de la trompette ou par Féclat de Ta- 
eier» il y court en hennissant; déjà il brûle de 
voir ouvrir la carrière, et, portant sur son dos un 
cavalier, d'être heurté dans sa course et de heur- 
ter à son tour (i). » Tel devieiil le jeune héros à 
Taspect subit des deux chevaliers. Ubalde décou- 
\re alors devant lui un bouclier de diamant qu il 
a reçu pour cet usage, talisman plus ingénieux 
et plus moral que l'anneau employé par Mélisse 
pour désenchanter Roger. Renaud y jette les 
yeux; il se voit paré des mains de la Mollesse, ses 
cheveux bouclés et parfumés ; à son côté ce fer , 
seule arme qui lui reste , tellement couvert d*un 
luxe efféminé, qu'au lieu d'un instrument mili- 
taire, ce n'est plus qu'un inutile ornement. Ré-> 
veillé comme d*un sommeil léthargique, il reste 
les yeux baissés et fixés sm^ la terre. Après le dis- 
cours ferme et concis d'Ubalde (2), il est encore 
quelque temps immobile et muet. Puis tout à coup» 

(i)St. •»8. 

(.0 St.3:i(;t 35. 



D'ITALIE, PART. II, CHÀP. XVI. 44r 

ir arrache et déchire ces vains ornements, cette 
pompe indigne de lui, ces honteuses marques de 
\ son esclavage , et suit docilement les deux guides 
qui Font ra|>pelé au devoir (i). 

Mais lorsqu'il est près du rivage, une dernière 
épreuve lui est offerle , épreuve que Roger ne 
pouvait subir en abandonnant sa vieille Alcine; 
c'est la belle et jeune Armide , forcenée de dé- 
sespoir et d'amour , qui le poursuit , comme Di- 
don poursuit Énée; ce sont ses plaintes^ ses fu- 
reurs, ses soumissions, ses menaces. Il résiste et 
persiste comme Enée, et il faut en convenir, si- 
non de meilleure grâce (un homme n'en a jamais 
en position pareille) , du moins avec de meilleurs 
motifs et de ])lus fortes raisons que lui (2). 

J'ai peut élre fait comme Renaud, j» me suis 
troj) arrêté dans les jardins d'Armide. S'il est dif- 
ficile d'en sortir, il l'est peut-être encore plus 
d'y conserver assez de raison pour ne s'en pas 
laisser lout-à-fait éblouir et pour y distinguer, de 
la belle et riche nature, les purs effets de la ba- 
giielle et les mensonges de l'art. D'autres beautés 
réjiandues dans toutes les parties du poëinc, n'exi- 
gent point cet effort; je veux parler surtout des 
traits sublimes, qui sont en si grant^. nombre et 
qui attestent si évidemment cette tendance h.ihi- 

■ • _ _ _ - I -^ ' — ' — " ' "^ 

a 

(OSt. 54 et 5j. 
('i; St. 55 cl suiv. 



442 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

iuelle du génie du Tasse vers les hautes régions da 
Beau ideaL On la ?oil, dès rinvocatico du poème 
adressée à cette Muse a qui n*a point sur rHélicon 
le front ceint d^un laurier périssable (i) » mais qui 
là-haut , parmi les chœurs célestes, porte une cou- 
ronne d*or et d^étoiles immortelles , » on la voit 
dans la manière neuve et vraiment sublime dont 
se fait Texposition , dans ce regard que r£iernel 
Jette sur la Syrie et sur Tarmée chrétienne (2^ , 
regard qui pénètre au fond des cœurs de tous les 
chefs, qui nous y fait pénétrer nous-mêmes c^ 
nous fait connaître ainsi , dès le début » non seule- 
ment les personnages, mais les caractères; enfin ^ 
sans parler des morceaux et des épisodes entiers 
qui semblent dictés par cette aspiration conti- 
nuelle vers le grand, le beau et Thonnéte, on la 
voit dans un nombre infini de pensées et de senti- 
ments, quelquefois indiqués par Tattitude seule 
ou par l'expression du visage, comme lorsque 
Renaud, averti par Tancrède que Godefroy veut 
le faire arrêter, sourit avant de répondre (3) , et 
qu'un courroux dédaigneux éclate à travers ce 
sourire ; quelquefois énoncés dans le style le plus 
noble et le plus poétique , comme sont ceux de ce 
vieillard qm montre au même héros, à peine 

(l) CI, st. 2. 

(:OSl. 8, 9 et 10. 



lyiTALIE, PART. II, CHAP. XVI. 443 

échappé des bras d'Armide, notre vrai bien , non 
dans des plaines agréables , parmi les fontaines et 
les (leurs , au milieu des nymphes et des sy rênes, 
mais sur la cime du mont escarpé où habite la 
Vertu (i). 

Godefroy , pendant son sommeil, est averti par 
une vision ou par un songe des moyens de rappe- 
ler Renaud sans compromettre sa dignité. Ce 
fionge s^'identiBe dans Tesprit du Tasse avec celui 
de Scipion, où Platon semble avoir dicté à Cicé- 
i^on ce que celui-ci met dans la bouche de Scipion 
TAfricain. Des hauteurs du ciel , ou plutôt de son 
génie , le poète regarde comme eux la petitesse 
de notre terre, Tespace étroit de nos grandeurs, 
de nos empires, et ne voit qu'ombre et fumée dans 
noire gloire (2). Les deux chevaliers que Gode- 
froy envoie rasent, dans leur navigation rapide, 
les côtes d'Afrique et passent à la vue des ruines 
de Carthage. Celles d'Égine, de Mégare et de Co- 
riuthe avaient jadis inspiré à un ami de Cicé- 
ron (3) de grandes et hautes pensées ; Sannazar 
les avait ^ depuis, étendues dans de beaux vers et 
appliquées à Carthage ; le Tasse s'est tmparé des 
vers de Sannazar et les a surpassés de bien loin , 
dans celte belle octave, où nous voyons mourir 

(OC.XVlI,st.Gi. 

('à] C. XIV, st. 10 et 1 1 . CiCER. de Somnio Scipionis, 

( )) Seryius Sulpicius. 



444 HISTOIRE LITTERAIRE 

]c$ cités , monrîr les royaumes , et le sable et 
l'herbe couvrir notre faste et nos pompes vaines; 
où , frappés de cette grande leçon y nous nous 
voyons nous-mêmes avec pitié et avec iiié{)rls, 
nous indigner d'être mortels (i) ! II ne parait ja* 
— - - ■ 

(i) Il n'j a peut-être dans aucun pocte six plus beaux vers qoe 
1m suif ants : 

Giace l'aUa Cartago ; appena i segrd * 
Dell' allé sue rovine il Udo serbd^ 
Mujono le città, muojono i regni; 
Copre if asti e le pompe arena ed erha ; 
E V.uom d! esser mortalpar che si sdegni; 
nostra mente cupida e superba f 

(C.XV,st. 10.) 
Ceux de Sannazar sont assez beaux , mais ils n'ont ni cette ibrcr» 
ni cette grandeur. 

Qud devlctœ Carlhaginis arces 
Prociibuere , jacentque injauslo in littore turres 

Evcrsœ 

JViinc passim vix reliquias , vix nomina servans 
Obruitur proprits non agnoscenda ruinis. 
Et querimur geniis injelix Immana labere 
Membra œvo , cum régna palam moriantur et urbes^ 
^ (De FartuFirg., l\L) 

Sann.izar avait imite' ce passage d'une lettre de Sulpîcius à Ci- 
ceron; ce qu'aucun coramciUalcur D*a remarque'. Sulpicius e'criti 
son ami, qui vcn..il de perdre sa fille Ttillie. Entre autres raotik 
de consolation , il lui en ofTi e un ({ui lui a ctc utile à liii-niênie. A son 
retour d'Asie , il allait par mer d'Egiiie à Mci^are ; les ruines de ces 
«îrux \illrs, jadis ?i fl ribiaiitcs, elles du Pii*ee et de Coriutlic 
claicut à droite et à gauche sous ses yeux. Alors- il se parle aiiisfi 



D'ITALIE, PAKT. Il, CHAP.XVÎ. 445 

mais plusà Taise que qiiaadson sujet Tappelleà 
penser et à s^exprimer sur ce ton ; il semble alors 
qu^il est dans son élément et qu'il parle soa 
langage. 

Dans des morceaux d*un autre genre, que le 
sujet de son poëme y ramène souvent, dans les 
descriptions de combats singuliejrs , on reconnaiC 
à tout moment cette élévation et cette noblesse 
naturelle, que relevaient encore en lui les senti-» 
ments exaltés de la chevalerie. Le combat de Tan- 
crède et d' Argant sous les murs de Jérusalem , à 
la vue des deux ai'mées (i) , serait le plus terrible 
de tous, si le dernier qu'ils se livrent, dans lequel 
le redoutable Argant succombe, mais laisse à peine 
un reste de vie à son vainqueur, ne le surpassait 
encore (2)* Le courage des deux champions est 
pareil ; heur taille et leurs forces sont inégales. 
Tancrède supplée à ce qui lui manque par sa légè- 
reté et par son adresse ; Argant n'y oppose sou«- 
vent que son immobilité; comme dans un combat 

" - ■■ ■ — — — r 

ffem j nos hùmunculi indignamur- si guis nostrum irUeiiit aut 
çccisus estf quontm vUa hrevlor esse dehei^ cum uno loco tôt 
oppidum cadavera jaceant? ( Ad FtvniUar,, 1. IV, epi&u 5. ) 
Ce peu de liç;iies est aussi beau qu'aucun passage de Qcéron lui- 
même. Le Tasse ne parait pas l'avoir connu ; il eût certainement 
transporte dans sa langue cette expression si grande et si hardie p 
|o< oppidum cadavera , les cadavres dt tant de villes* 

(i ) G. VI , st. 4o et suiv. 

(2)CLXlX,st. iiàaS. 



44» HISTOIRE LITTÉRAIRE 

«oit pas effacé. Quand il se montre pour la pré* 
mière fois, dans cette attaque de nuit qu^ii livre 
avec ses Arabes au camp de Godefroy (i) ♦ îl pa- 
rait comme un météore funeste qui brille au mi- 
lieu des ténèbres. Il porte pour cimier sur son 
casque, un énorme et horrible dragon, qui s'al- 
longe, se dresse sur ses griffes , étend ses ailes , et 
replie en arc sa queue armée d^un double dard. 
11 semble qu^il fasse vibrer dans sa gueule une 
tri]>le langue, qu'on en voie jaillir une écume 
livide, qu'on entende ses sifflements, que clans 
Tardeur du combat il s'enflamme parle mouve- 
ment , et qu^il vomisse à la fois de la fumée et des 
flammes (2)^» 

Veut-on voir comment le poète sait faire agir 
un personnage qu'il sait ainsi annoncer? Dans ce 
même combat , Latin, né sur les bords du Tibre, 
marchait accompagné de ses cinq fils, qu'il avait 
dressés dès' l'âge le plus tendre au imélier des 
armes (3). Tous à peu près du même âge, ils 
combattaient sous ses yeux , comme de jeunes 
lionceaux à qui leur mère apprend à s'clanccr 
contre les chasseurs (4). Latin veut s'opposer aux 



(i)C. IX. 

(-2 St. .15, 

(7)) 81. 9.-; et siiiv. 

(4) Cosi fera leonessa i fîgli 

Cui ilal collo la coma anco non pende ^ etc. (St. an. ) 



D'ITALIE, i^AKT- II, ciTÀP. XVI. 449 

fureurs de Soliman ; Il exhorte ses fils à Tatlaquer 
et marche lui-même avec euiL. Les lances de ces 
six frères atteigneot Soliman toutes à la fois; il 
reste immobile comme uq rocher inutilement 
battu des ûols , des vents et de la foudre (i )• De 
sa terrible ëpëe, il fend la tête à Tatné : Aramant 
veut soutenir sou frère , le glaive du sultan lui 
coupe le brasj ils tombent ensemble baignés dans 
Jeur sang. Le jeune Sabin essciie encore de le 
blesser d*un coup de lance ; Soliman la brise» 
pousse contre lui son cheval , le foule a-ux pieds» 
et moissonne cette tendre fleur, qui s^ouvrait à 
peine aux doux rayons de la vie. Pic et Laurent 
restaient encore, deux jumeaux charmants^ dont 
la ressemblance était si parfaite, quelle avait sou* 
vent causé à leurs parents une agréable erreur; 
Soliman sépare à l\in la tête du corps ^ et plonge 
à Tautre son épée dans la poitrine. 

Le père ( ah ! il ne Test plus (2) ; le sort cruel 
le prive à la fois de tous ses enfants) ; Tinfortuné» 
qui voit sa race entière éteinte veut la venger, 
mais non lui survivre ; il veut tuer et mourir. Il 
crie et provoque rennemî. 11 lui porte un coup 
terrible qui rompt la cotte de maille et fait dans 
■ ■ ■ ■ 

( 1 ) Ma corne allé procelle esposto monte , etc. ( St. 3 1 • ) 

(2) // padre , ah non pià padre, ( St. 35. ) 
uit pater infelix , nonjam pater. 

(Ovid.,Atotfm.,I.VlIlO 

V. 29 



45p HISTOIRE LITTÉRAIRE 

le flanc une blessure » d^où sortent des flou de 
sang. A ce cri , à ce coup » le barbare se retouFoev 
le frappe de son épée, rompt son bouclier, sa 
cuirasse, et plonge le fer dans ses entraîHes. Le 
mal Leur eux Latin sanglotle , et il expire sarlei 
corps de ses enfants (i). 

Dans ce combat encore, l'impitoyable SoIimaB 
connaît enfin la pitié , et verse pour la première 
fois des larmes. Un jeune page, dont un léger do* 
yet ornait à peine les joues fleuries (2) , riche- 
ment armé, vêtu magnifiquement, et monté sa^ 
un cheval plus blanc que la neige , se Ifrrait aa 
plaisir, nouveau pour lui, que Tinstmot de Iél 
gloire fait naître dans un jeune cœur. Le fou- 
gueux Argillan (3) le rencontre dans la méléei, 
court à lui , tue son cheval , et le tue lui-même, 
sans se laisser émouvoir par son air suppliant , n 
par sa beauté. Soliman était aux mains, non loia 
de là, avec Godefroy lui-tnéme; il voit le danger 
que court son page cliéri; il quitte ce combat, 
tourne son cheval, renverse tout ce qui $*oppose 
à son passage , mais n^arrive que pour le vengior 
et non pour le défendre. 11 voit son cher Lesbin 
tomber comme une tendre fleur, ses yeux lan- 
guir, son cou se pencher, la pâleur de la mort st 



(i)Sr. 38. 

(a) St. 8 1 et suiv. 

(3) Vojez ci-dessus , p. 404. 



D'ÏTALIE, PAKT. II, ciiÀP. XVI. 45t 

répandre sur son visage, et tons ses traits défaillir 
avec une expressiou si douce, que son cœur, de 
marbre jusqu*à ce moment^ s'amollit ^ et ^e des 
larmes s'échappent de ses yeux. «Tu pleures, So- 
liman, s^écrie le poète, toi qui as tu d\m œil seo 
la destruction de ton empire (')!►> Voilà de ces 
beautés de tous les temps, qui effacent mille dé- 
fauts , et qui restent profondément gravés dans le 
cœur, plus fidèle gardien que la mémoire. « Mais 
à la vue du fer qui fume encore dans la main 
du meurtrier, la pitié cède, la fureur s'allume, 
bouillonne dans son sein , et y sèche les larmes. U 
court sur Argillan^ le fi:appe, fend son bouclier, 
son casque , et sa tête jusqu'à la gorge. Pfon satis* 
fait encore , il descend de cheval , et se précipite 
sur ce corps sans vie , tel qu'un chien furieux 
qui mord la pierre dont il est frappé. O vain sou- 
lagement d'une immense douleur^ de s'acharner 
sur une terre insensible (2) !» 

Malgré tous les efforts de Soliman , malgré le 
secours qu'il reçoit d'Argunt et de Cloriude , qui 
font une sortie de la ville assiégée et resserrent 
l'armée chrétienne entre deux attaques, la dé* 
fense est si vigoureuse^ que les Arabes et les 
soldats d'Aladin sont repoussés de toutes parts* 
Aladin fait sonner la retraite. Argant et Cloriude 



(i)St. 86. 
(a) St. 87. 

29 



•ft 



4^2 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

cèdent» quoique à regret, et fout rentrer Ie$ rester 
de leur troupe. Les Arabes entièrement rompus- 
se dispersent. «Le sultan a fait tout ce que peut 
une force humaine (i)» Il est épuisé. Tout couvert 
<Ie sang et de sueur, il respire à peine; une op- 
pression jiéntble agite sa poitrine et ses flancs ; son 
bras plie sous son bouclier ; son épée selè?e à peine » 
et le tranchant émoussé ne blesse plus. Quand il se 
voit dans cet état» il s'arrête, il hésite, il déli- 
bère en lui-même s'il doit mourir et si sa main 
doit enlever à Tennemi la gloire de sa mort^ ou si 
survivant à la perte de son armée, il doit mettre 
sa vie en sûreté. « Que le destin l'emporte, dit-il 
enfin, et que ma fuite soit le trophée de sa vic- 
toire ; que l'ennemi insulte encore une fois à ma. 
honte et à mon indigue exil, pourvu que , repre* 
nant les armes » je puisse revenir troubler sa paix 
et sa conquête mal assurée. Non , je ne cède point ; 
ma haine est éternelle comme le souvenir de mon 
injure. Je me relèverais, ennemi toujours plus 
implacable, quand je ne serais plus qu'une cen** 
dre éteinte et une ombre vaine (2). » 

C'est dans cet art de faire briller au milieu des 
combats un personnage principal , et de semer des 
détails touchants à travers ces scènes terribles ^ 
qu'ont excellé les gi^ands poètes épiques; et l'on 



(OSt.97. 

^1) 5t. 99 et dcrnièrt. 



D'ITALIE, PART. IT,CHAP. XVÏ. 453 

peut dire qu'aucun d'eux n'y a surpassé le Tasse. 
Yoyez dans la dernière bataille , Armide en ha- 
bit militaire (i), montée sur un char doré, en- 
tourée de ses noviveaux amants, de tous ces chefs 
asiatiques et africains, magnifiquement armés 
comme elle, couverts d'une pompe barbare, et 
qui ont juré de Ta venger. Renaud se présente» 
elle veut lui lancer un trait ; mais échappée d*une 
main faible et incertaine, la flèche s'émousse sur 
les armes du chevalier, Armide se croit méprisée; 
enflammée de colère , elle tend plusieurs fois sou 
arc; mais tous ses traits sont aussi impuissants 
que le premier. Tous ses amants sont vaincus 
sous ses yeux; elle se croit déjà prisonnière» 
emmenée en esclavage ; elle quitte le champ de 
bataille et fuit , le désespoir dans le cœur.. 

Voyez un tableau bien différent dans ces deux 
inséparables époux , Odoard et Gildippe , couple 
intrépide dont l'union double le courage. Dès le 
commencement du combat (2) , on les voit à côté 
Tun de l'autre porter des coups lembles , et met- 
tre presque seuls en déroule le corps des Persans. 
Vers la fin de la bataille, lorsque Soliman essaie 
encore de rallier les Sarrazîus et de rétablir le 
combat, Odoard et Gildîppe s'offreut à lui (3). 



(i) C. XX , 5t. 6i et suiir. 
{1) Ibid. , st. 32. 
(5)St. q4,cIc. 



454 HISTOIRE LITTERAIRE 

.Gililippe le frappe là première; furieux, il l*m- 
suUe d'abord, el lut porte ensuite daus la poitrine 
un coup qui brise ses armes, et qui ose, dit le 
poète, I ercer ce sein qu'Amour seul aurait dk 
blesser. Elle abandonne aussitôt les rénes^ et chaa- 

,cèle sur son coursier : OJoard accourt , il soa- 

, tient d'un bras son épouse moifrante, de Tautre il 
tent la venger ^^ mais que peuvent ses forces aiusi 
partagées contre un si redoutable ennemi? Le 

. suHan lui coupe le bras dont il appuyait sa chère 
Gildippe ; ii la laisse tomber, tombe lui-même , et 

. Faccable sous son poids. 

Le Tasse , à la manière des grands poètes » 
adoucit l'impression d'un si horrible spectacle, 
par cette belle comparaison prise d'objets cbam- 
pétres^ et qui lui appartient : <{ Comme un or- 
meau i) , à qui la plante couverte de pampres 
s'entrelace et se marie ^ si le fer le coupe, ou si 
l'ouragan le brise, entraine à terre avec lui la 
vigne sa compagne; lui-même il la dépouille ^e 
ce vert feuillage qui la couvrait, ii écrase ces 
grappes qui l'embellissaient; il paraît eu gémir , et 
peu touché de son propre sort, n'être sensible 
qu'à la destinée de celle qui meurt auprès de lui. 
Ainsi tombe Odoard ; il ne gémit que sur celje 
que le ciel lui avait donnée |;our inséparable com- 
pagne. Ils voudraient se parler , mais ils ue peu- 



/ 



D'ITALIE, PART. II, CHAP. XVÏ. 455 

yeni plus former que des soupirs. Ils se regardent 
l*un l'autre , ils s'embrassent et se serrent tandis 
qu'ils le peuvent encore; ils perdent tous deux au 
même instant la lumière du jour; et ces deux 
^mes pieuses s'en vont ensemble (i). » Que cette 
peinture est touchante et vraie; et quoiqu'elle 
offre une image sanglante , combien elle atten- 
drit et repose V^me, parmi tout ce carnage et 
toutes ces scènes d'horreur ! 

Le Tasse n'est pas moins admirable d^qs \çê 
grands épisodes dont il a semé l'action principale 
de son poëme que dans ces scènes épisodiques 
qui coupent et varient ses descriptions de com- 
bats. J'ai parlé, dans la notice sur sa vie (2), de 
cette aventure touchante d'Olinde et de Sophro- 
nie 9 qui remplit une partie du second chant. 
Quoiqu'elle soit en elle-même d'une grande per* 
fection^et qu'elle serve à mettre en scène le ca- 
ractère farouche et cruel d'Aladin , et le beau 
CÉiractère de Clorinde, tous les bons critiques 
}'ont regardée comipç un défaut dans le poëme , 
parce qu'elle est étrangère au reste de Taction, et 
que les deux personnages qui dès l'entrée atti^ent 
ainsi tous les regards, n'y reparaissent plus. J'ai 
indiqué une source particiilière d'intérêt qui ne 
remédie point à ce. défaut, mais qui fit sans doute 



(i) E congiunle sert van l'anime pie. ( St. 100). 

(1) Voyez ci-dessus, p. îi58 cl suiv. 



45^ HISTOIRE LITTÉRAIRE 

que le Tasse, en sentant la justesse des critiques» 
refusa toujours d*y obéir. 

Ils n^eurent pas le même reproche à faire k 
répisode du combat et de la mort du jeune Sué- 
non, Tuii des plus beaux morceaux du poënie* Il 
est intimemeut lié à Taction ; uon seulement cette 
mort prive d^un puissant secours Tarmée de Go- 
defroy, mais en Tai^prenant il est instruit de 
Texistence et de l'approche d'une armée d'Ara- 
bes, conduite par Soliman; c'est de la main de 
Soliman que Suénon a reçu la mort ; c'est î'épée 
même de Suénon qui doit le venger; elle sera re- 
mise , à ce dessein , entre les mains de Renaud ^ 
un saint anachorète l'a prédit. Le seul Danois 
échappé au glaive des Arabes , apporte cette 
épée; et Renaud est en e\ïl. Ce récit ranime en 
sa faveur les souvenirs et l'affection de l'armée; 
de fausses apparences répandent et accréditent le 
bruit de sa mort ^ l'esprit de discorde et de ténè- 
bres agile les espriis; une sédition éclate, et elle 
est à peine apaisée que le redoutable Soliman, 
si dramatiquement annoncé, arrive avec ses Ara« 
bes, et attaque le camp des chrétiens. 

Considéré en lui-même, ce morceau entier, 
conforme aux récits de l'histoire , est un mo- 
dèle de narration héroïque et pathétique. Suénon 
et ses braves, attaqués pendant la nuit par un en- 
nemi vingt fois plus nombreux , vendent chè- 
rement leur vie, et chacun d'eux s'eatoui^e d*ua 



D'ITALIE, PART. II, CHAP. XVI. 457 

monceau de morts. Le jour parait, et montre 
à ceux qui vivent encore toutes leurs pertes et 
tous leurs dangers. «Nou» étions deux mille, dit 
le guerrier danois, et nous ne sommes plus que 
cent (i). Quand Suénon voit tout ce sang et tous 
ces morts , je ne sais si , à ce déplorable spectacle » 
son intrépide cœur se trouble, mais il n^en fait 
rien paraître; au contraire, élevant la voix, swr 
vous, dit-il, nos braves compagnons, qui nous 
ont tracé avec leur sang le chemin du ciel : il dit^ 
et joyeux de sa mort prochaine, il oppose à ce 
déluge de barbares, un cœur ferme et inébranla- 
ble. » Il tombe enfin sous les coups d'un guerrier à 
la taille haute et au regard farouche, qui n'ose en* 
core l'attaquer seul. Il meurt accablé plulôt que 
vaincu. L'attitude où on le trouve sur le champ 
de bataille , le front tourné vers le ciel , tenant et 
serrant d'une main son épée , l'autre posée sur sa 
poitrine, atteste plus éloquemnient que des dis* 
cours , et sa foi, et son courage. Le moyeu exlraor- 
dinaire par lequel son corps est retrouvé, et re- 
çoit les derniers honneurs , n'a rien qui ne soit 
poétiquement vraisemblable. Tout peut être mi- 
raculeux dans un sujet tel qu'une croisade , qui 
ayant pour base , je ne dis pas seulement la 
croyance , mais la crédulité superstitieuse^ admet 
Décessaiiement ces sortes de prestiges. 

(l)C. YIlI,St,2I; 



458 HISTOIRE LITTERAIRE 

' Gel épisode est au huitième chant 9 et c^eal dmm 
le septième que se trouve répisode charmant de 
la fuite d'Henninie. Comment ne pas aimer m» 
ouvrage» soumiscependant à des règles » et dont 
Fauteur était loin de marcher sans entraves » ou 
Ton rencoutre ainsi , presque de suite» des acces- 
soires si parfaits , et qui forment si naturellement 
entre eux des oppositions et des contrastes? Il y a 
bien ici quelques traits que tous les traducteurs 
ont tâché d'adoucir , mais s'ils ne sox^ pas lonl-à- 
fait dans la véritable nature» ils sont du moins 
dans cette nature poétique ou fantastique, si l'oo 
veut » à laquelle il faut bien se prêter si Ton ne 
▼eut pas rejeter presque toute la poésie moderne. 
i4 Elle fuit toute la nuit » elle eiTe tout le jour 
sans , conseil » et sans guide » n'entendant » ne 
voyant autour d'elle que ses larmes et que ses 
cris. Mais à l'heure où le soleil détache ses cour- 
siers de son char brillant» et va se plonger dans la 
mer» elle arrive auprès des claires eaux du Jour- 
dain ; elle descend sur la rive du fleuve » et s*y re- 
pose (i). Elle ne prend point de nourriture; elle ne 

(1) Giunse del bel Giordaro a le chiare acquê y 
E scese in riva aljiume, e qui si giacque, 

(C. VII, st. 3.) 
« Il est probable , dit M. de Chateaubriand ( Itinéraire de Paris 
à Jérusalem y t. I , p. 9 ), que le Tasse a voulu placer cette sobie 
charmante au bord du Jourdain. // est inconcevable , )*en oon- 
viens , qu'il n'ait pas nommé cejleuve ; mais, il est certain que ce 



D*ITALIE, PART. Il, CHAP. XVÏ. 4S9 

•e repaii que de ses maux , el «i^est altérée que de 
larmes. Mais le sommeil qui fait par son doux ou- 
bli le charme et le rc^pos des malheureu3C mor- 
tels , assoupit à la fois ses douleurs et ses sens. Il 
étend sur elle ses ailes paisii3les; mais taudis 
même quVlle dort , T Amour ne cesse point, sous 
.mille foimes, de troubler la paix de son cœur, >> 

Il faudrait traduire tout 1 épisode , mais il Ta 
été mille fois; il est présent à tous les esprits, et 
surtout à tous tes cœurs sensibles; et cependant, 
avouonS'le avec franchise, c'est un de ces mor- 
ceaux où Ton est forcé de reconnaître, dans l'élé- 
gante perfection du style, et dans une certaine 
fleur d'expression, quelque chose d'inlraduisi- 
ble. Miiis indépendamment de l'expression et du 
6t}le, celte charmante description du malia 
dans une belle campagne, ce bruit lointain qui 
se mêle au murmure du fleuve et au chant des 
oiseaux , ce sou brillant d'un pipeau champêtre 
qui tout à coup se fait entendis, ce bon vieillai^ 
occupé de ses travaux rustiques, entouré de sa 
jeune famille, qui s'étonne et s'effraie à l'asiiect 
imprévu des armes dont Herminie est couverte, 

grand poète ne s'est pas assez attaché aux souvenirs de rËi^rl- 
ture, etc. » D'après les deux vers cites au commencement de celte 
note , je demande au lecteur ce qu'il trouve ici de véritablement 
inconcevable. Quant au reproche que l'auteur de ï Itinéraire ïnÂt 
avec tant de certitude à Fauteur de la Jérusalem déUvrée^ j'y ai 
repoudu ci-dessus ^ p. 080. 



^4^0 HISTOIITE LITTÉRAIRE 

et qu'elle csl obligée de rassurer quand elle Vîcrft 
leur demander un asjle ; rëlonne ment qu'elle 
éprouve à son tour de rencontrer tant de calme et 
de sécurité dans un pays environné du tumulte 
des armes, et radmirable réponse du vieux, ber- 
ger , qui après avoir babité le$ cours , met à un si 
haut prix , ce qu'ion n'y trouve jamais , la douceur 
d'une vie pauvre et obscure. . . . tout cela cnieul 
profondcmènCct porte un calme déKcîeux à ttiTia- 
gination et au cœur. On croît écbapper au vain 
bruit du monde, comme Hermimc au fracas des 
armes , et se réfugier avec elle dans cet asyle, oit 
Ton sent que Ton serait si bien. 

Je mettrais encore au nombre des morceaux 
du premier ordre , dont on ne voudrait rien re- 
trancher, celle admirable description do la séche- 
resse, qui frappe le camp des chrétiens (i). Peut- 
cire n'y avait il qu'un poète né sons le ciel le plus 
brûlant , qui pût tracer avec tant de vérité les ef- 
fois de ce fléau terrible. On reconnaît dans toute 
celle descrîplîou rhomnie qui a plus d'une fois 
senti, comme en le sent dans le pays de Pfaples» 
rinllncuce étouffante du scîroccoi en le recon- 
naît sinlGul dans cette partie du tableau» qui 
n'en est pas la moins belle : « Le ciel présente l'as- 
pect d'une fournaise ardente (2) ; rien ne parait 



■WHMW 



(i)C. XIll , sr. 52 et -uîf. 
(•0 'Su jO. 



D'ITALIE, PÀM. Il, CHIP. XVI. 461 

i|ul puisse au moins reposer ]es yeux. Le Zéphyr 
se tatl dans ses grottes; le vague des airs est entiè* 
rement immobile; ou si quelque vent y souffle» 
c^est celui qui vieoi des sables d'Afrique , et qui» 
lourd et dë|)laisant, frappe de son haleine épaisse • 
les joues et le sein des soldats. » Enfin il n^ a 
qu'une ii!nagination où s'est conservée Tempreinle 
des paysages frais que Ton trouve au pied des 
Apennins ou des Alpes, qui ait pu revêtir cette au- 
tre partie de couleurs si frappantes et si vraies. «Si 
quelqu^un d'eux a jamais vu (i) , entre des rives 
verdoyantes, dormir comme un liquide argent 
une eati tranquille, ou des eaux vives se précipiter 
du haut des Alpes, ou couler lentement sur une 
plaine fleurie, son désir ardent lui en retrace 
riniagc, et fournit une matière nouvelle à son 
tourment. Celte image fraîche et humide le des* 
sèche, le brûle , et bouilloime dans sa pensée. » 
Ici , comme on le croit bien, ancun de nos tra^ 
ducteurs n'a osé être fidèle : ils ont tous cru 
devoir adoucir les couleurs ; et ils ont effacé^ la 
peinture. 

Combien d'autres morceaux ne pouiTait-on pas 
joindre à ceux-là si l'on ne voulait oublier aucun 
de ceux où sont réunies toutes les qualités d'un 
grand maître ! mais il est temps de nous arrêter. 
Après avoir reconnu franchement les défauts. 



i*p< 



(0 St. Oo. 



46a histoire littéraire 

j*ai du et voulu tbmier une idée detoufs les genres 
de beautés qui existent dans le poëme du Tasse ; 
et non pas en relever toutes les heautés* Ce que 
j'ai dit prouve assez, on ce que j'a jouterais n^ 
prouverait pas davantage quel rang doit occuper 
parmi les ]>oëmes épiques celui où il s'en Irouye 
d un tel ordre et en si grand nombre. 11 n*y a sans 
doute que la prévention la pins aveugle qui putsscf 
le placer au-dessus, et même au niveau d*Honière 
et de Virgile; mais parmi les anciens, il serait in- 
juste de lui préférer Lucain, Stace ou Silius i 
parmi les modernes , le Camoëns, malgré plu- 
sieurs morceaux sublimes , est loin de pouvoir 
lui être comparé; Milton,plus sublime encore ^ 
a contre loi la biz.trrerie , la tristesse , en un mot 
le m.'ilheur de son sujet ; TArioste s'est trop égayé 
dans le sien , et s*est trop souvent écarté à dessein 
de la dignité de Tépopée; la France euGù , ni les 
autres parlit'S de Tl^urope, n*ont nen qui puisse 
disputer à la, Jérusalem del livrée le prix du poëraé 
épiqne : elle est donc immédiatement placée après 
ceux d'Homère et de Virgile , et par conséquent le 
premier de tous les poèmes héroïques modernes. 

Cette place est assez belle pour satisfaii^e une 
ambition raisonnable ; et quelqu'imporlance que 
Ton donne' aux défauts de la Jérusalem ^ cette 
place ne peut lui être ôlée que s'il parait un autre 
poëme, écrit dans une langue aussi poétique» 
conçu avec autant de force, conduit avec autant 



DMTALIE, TkKT. II, c^AP. XVI. 463 

dWdre et de sagesse ; dont le style ait en général 
autant de chaleur, de poésie et de gr&ces ; où les 
caractères soient aussi bien tracés, se soutiennent 
avec autant de vigueur , et se fassent ainsi mutuel- 
lement valoir ; où le merveilleux et l'historique 
soient aussi habilement fondus et mélangés > où 
rimagination du poète agisse aussi puissamment 
sur rimagination du lecteur; un poënie en6n qui , 
avec tous ces avantages , ait celui de naitre chez 
une nation et dans un siècle étrangers au faux 
éclat du bel esprit , et revenus , ne fut-ce que par 
lassitude et par ennui, aux simples et durables 
beautés de la nature ; d^étre en même temps Your 
vrage du goût et celui du génie, de sortir du cer- 
veau d^un poète qui n^ait point trop goûté dans 
son jeune &ge la douceur des aliments de ïes^ 
pritj qui n^ait point pris t assaisonnement pour 
la nourrU}ire^ et d*étre ainsi pui^gé de ce clin^ 
quant, qu^on voit avec tant de regret, dans le 
poème du Tasse ^ ternir et altérer quelquefois For 
le plus précieux et le plus rare. 



464 HrSTOIRE LITTÉRAIRE 



i^^%/^^,^^f%^^^f* 



CHAPITRE XVII. 

Coup d*œil rapide sur trois poèmes du Tasse , 
IL BiNALDO, làGkrusalemme gonquistata et 
LE SETTE Giôrnâte; idée du FiDo Amante, 
du prince Curzio Gonzaga ; fin du poème 
Jtéroïque» 

J^A vie du- Tasse nous I*a fait voir comme mi de 
ces êtres rares auxquels la nature donne , à leur 
naissance, une impulsion tellement déterminée 9 
qu'elle dirige si éuergiqueraent vers un but , qu*ib 
ne peuvent s'en proposer aucun autre : ils Fattei- 
gnent ou ils succombent; mais ils ne s'en délonp 
nent jamais. Heureux les hommes ainsi doués, 
quand ce but où les pousse une organisation im- 
périeuse, est la perfection dans les arts, el la 
gloire innocente que cette pei'fection procure! 

Le Tasse tout formé , pour ainsi dire , dVié- 
ments poétiques, fut poète dès le berceau. Quand 
6on père voulut comprimer en lui par Tétude des 
lois l'essor de la nature, cette compression ne fit 
qu'en augmenter la force , et au lieu des faibles 
essais qui avaient été les jeux d'enfance de soq 
fils, dans des gymnases littéraires, il le vît pro- 
duire à dix huit ans un ppëme épique dans le 



D'ITALIE, ?AiiT- il/cHAP- XVÏI. 46S 

gymnase de droit, où il Tavait placé. Ce poème; 
dont on parle toujours )orsqu*il est question dâ 
Tasse, est peu lu et mériterait peu de Tétre, s*il 
était dé tout autre auteur^ mais on doit aimer à 
connaître , au moins superficiellement , ce début 
épique d'un poète qui devait , à son siecond pas , 
s'élancer si loin dans la carrière de l'épopée. Il est 
à remarquer que dès ce premier pas il voulut avoir 
une marche à lui , s'écarter dé la route qu'il voyait 
la plus fréquentée , revenir enfin , de l'excessive 
liberté dii poème romanesque , à la régularité du 
poëme héroïque. Le héros de ce poème en douze 
chants , qui fut composé en dix mois , est Re- 
naudj fils d'Ayinon, et cousin de Roland. Son 
amour pour la belle Clarice , ses premiers faits 
d'armes entrepris pour l'obtenir , les obstacles qui 
les séparent^ et enfin leur union en sont le sujet, le 
nœud et le dénoûment. Le jeune poète s'y pro- 
pose, comme il l'avoue dans son Avis au lec' 
tour, d'observer, entre autres règles, celle de 
Tunité, non pas stricte, mais considérée avec 
une certaine extension qui ne nuise, ni au plaisir ,* 
ni à la régularité. Il voudrait que son ouvrage ne 
fût sévèrement jugé, ni par les sectateurs trop ri- 
goureux d'Aristole, qui ont toujours devant les 
yeux l'exemple parfait d'Homère et de Virgile, 
sans vouloir considérer la différence des temps, 
des goûts et des mœurs; ni par les partisans trop 
exclusifs de l'Arioste et du goût moderne. 
V. 1^^ 3tf 



% 



466 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

11 craint que ceux-ci ne lui fassenl un reproche 
erave de n'avoir pas employé, au commencemeoC 
des chants, ces moralités, ces prologues agréables 
que TArioste y place toujours, et que son père 
lui-même, cet homme, dit-il , dont tout le monde 
connaît l'autorité et le mérite , avait quelquefois 
adoptés (i). Wi Virgile cependant , ni Homère, ni 
les autres anciens ne s'en sont servis ; el Arislote 
dit clairement dans sa Poétique , qu'un poète est 
d'autant meilleur qu'il imite davantage » et qu'il 
imite d'autant plus qu'il parle moins comme poète, 
et qu'il fait plus souvent parler ses personnages. 
C'est ce que n^onl pas fait ceux qui mettent Coule 
les sentences et toutes les moralités dans la bou- 
che du poète lui-même, et toujours au commen- 
cement des chants. « Alors, ajoute-t-il,non seule- 
ment ils n'imitent pas, mais ii semble qu'ils sont 
tellement privés d'invention, qu'ils ne sauraient 
comment placer ailleurs toutes ces choses. En lai 
mot, il est de Tavis de ceux (2) qui diseut que 
l'Arioste n'aurait point fait ces sortes de prolo- 
gues, s'il n'avait pensé que, comme il parlait de 

{ î ) Quest* aliri gravemente mi riprinderanno ehs non usi ni 
principj de^ canli quelle moralità e quel proemj che usa sempre 
l'yfriosto , e ianto più che mio padre , huomo di quelV autaritk 
e di quel valore che'l mondo sa , anch* ei toi volta da quesUk 
usanza s'è lasclaio trasportare. C Torq. Tasso ai Leitori. ) 

(2) 11 cite // dotUssinw sîg. Pigna, Cest celui dont nous atous 
njrid ilaus h Yic du Tas^e. 



DMTALtE, PÀKT. H, cvtkP. XVit. 46^ 

diffërenls chevaliers et de difïei*ente$ actions 9 
comme il laissait souvent une chose pour en re- 
prendre une autre» il était quelquefois nécessaire 
qu^il s^adressât aux auditeurs poulr lek rendre do- 
ciles ; qù^il leur annonçât dans ces préambules ce 
quMl voulait raconter dans le cours du chant ^ et 
qu'il joignit ainsi les choses qu*il allait dire avec 
celles qu'il avait dites* Celait là aussi le motif 
qui avait déterminé son père; mais lui qui b« 
veut chanter qu'un seul héros 9 qui veut réunir 
6es exploits en une seule action , autant du moins 
que le goût du temps le permet , et qui se proposa 
d'ourdir son poème d'un (il qui ne soit jamais in- 
terrompu , il ne voit pas pourquoi il aurait du sui- 
vre leur exemple (i). w Ou ne hait pas à voir cette 
indépendance raisonnée dans un jeune homme 
de dix-huit ans ; mais ce qu'il faut surtout obser- 
ver ici c'est que cet abus « qui a produit dans l'A- 
rioste, dans le Bertii, et dans quelques autres des 
choses si agréables , mais qui n'en est pas moins 
un abus, était devenu presque une règle, ou du 
moins un usage si général, que leTasse^ pour s'en 
dispenser, crut avoir besoin de raisoQqements et 
presque d'excuses. 

L'action du poème commence lorsque Charle- 
magne vainqueur, dans plusieurs combats, des 
Sarrazins qui étaient descendus en Italie, pour- 

(0 Ub» supr, 

3o.. 



468 HISTOIRE LÎTtÈftAîttÈ 

suit lés restes de leur armée , et les lient comme 
assiégés au bord de la mer. Le jeune Rolahd s^est 
feoûvërt de gloire dàùi cette guerre ; il â tué de sa. 
main les detil rois africains Aîmon et Trojan. Sa 
l*énommée rettiplit litalie etlaFhince. Elle excite 
une tioble jalousie dans son cotisin Renaud, plus 
jëutie que lui dé qû^hpies àûnées, mais ^ur qvA 
l'âgé est Tèttta de sortir du î*epos où Sa taèt^e le te*- 
tient ^ et de prendre léS af itiës. Renaud toM occnpé 
du dessèiti d'aller aussi chercher là gloire-, errait 
près de Paris dans là càtupagne; il trouve attaché 
&u pied d'uil arbre dU cheval superbe tèut équipé , 
fît chargé d^une àrtnure complète» 11 monte sUr le 
cheval , après s'être revêtu des armés , à Tettsep- 
tion de Tépée. Le jour où il avait été > avec ses frè- 
tes, reçu chevalier par reitiperèut* ^ il avdit juré 
dé ne ceindre jamais d'àuh-e épée que celle qtl'îl 
attrait enletée dans un combat & quelque fameux 
guerrier. Il prend le chemin de la iÈorêt des Ar* 
dcnnes , célébré pat tant d'aventures et de com* 
bals. A peine y est-il eniré qu'il rencontre un 
tieillard courbé sous le poids de Tâge , et apprend 
de lui qu^il est arrivé depuis peu dans cette foret 
un cheval indomptable , qui brise et renverse 
tout ce qui s'ôppoSe à son p^ssuge. Oser Tàttaquer 
ou même ralténdre , c'est s'exposer à une mol^ 
certaine. Renaud, loin de s'effrayer, montre le 
plus vif désir de le voir et de le combattre. C'est 
le fameux cheval Bayard. Il avait autrefois appar- 



D'ITALIE, TAicT. II, <W4P. XYÏI. 469 
tenu au grand Amadj^ dea Gs^ujes. Après la ino)?( 
^e ce héros 9 il ^t^t resué &^çiÈ/^ut4 P^V W^ m9§^t 
pien , qui av^t prédit qi:^ Igr^qq? h t^mp? serait 
yeau où il rfeomo^mççrmi ^ m vmmoiv ,. il 09 
pourrait élV0 doiQpjt? que pivr un guerrij^ du sang 
d^ Amadis , et aua$i braY^ que lui. Pour s^emparer 
de ce cheval merveilleux , il fai^t T^s^ttre p^F 
force, ou par ^droâ^e ; du mpni^pj; où il s^ra 
étendu spr la terrç, il i^yiendr^ docile et facile 
à conduira* Sa retraite h^hi^iiel)^ est dans un 
anU*e, sur les limijt^ de la Co^é^i m^is h m.oiQ$ 
d^une force et d'un^ valeur $un^(|turelles , inaL- 
beur à qui ose en approcher! 

Cela dit, le vieillard s'éloigup. Ce n'était point; 
un vieillard; c'était reucbanl^eur Maugis, çousii^ 
de Renaud, qui, voulant seconder le3 projets du 
jeune chevalier, lui avait prof^uré cette ar:Piure et 
rinstruis^it à acquérir le plus beau cheval qu'il y 
eut au moude. lieoaud s'enjEonce 4aqs la foret, 
et pendant plusieurs jours il y pherQbe Bayard , 
sans même en apercevoir le$ traces. Il voit enfin 
courir, non un cheval, mais une biche blanche ^ 
poursuivie par une jeune et belle chasseresse qui 
parait quelques moments après, p^sse rapide* 
ment, atteint d'un trait la biche fugitive, et la 
tue. Renaud frappé de sa beauté, de son courage 
et de son adresse, l'aborde, lui parle avec une ga- 
lanterie respectueuse, et lui fait offre de ses ser- 
vices. Elle lui apprend son nom, qu,e l'on devine 



470 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

déjà sans doute; c'est Clarice, sœur d^Yvon , roi 
de Gascogne » qui habite avec sa mère un cbftteau 
Toisin, où elle n*a d*autre plaisir que celui de la 
cbasse. Quand Renaud s*est nommé à son tour » 
elle oonnait, lui dit-elle» les héros de sa race; mais 
elle est sui^rise den*avoir point encore enteoda 
parler de ses exploits , tandis que ceux de Roland 
son cousin retentissent dans tout Tunirers. Le 
jeune guerrier rougit; il rend justice à }a bra- 
voure de Bolaud; mais il ne craindrait pas de le 
combattre li>î-méme^ si la belle Clarice daîgnail 
Yj encourager. Sur ces entrefaites, arrive la suite 
de Clarice qui la cherchait avec inquiéUide^ el 
toute composée de dames et de chevaliers. Cla- 
rice dit eu souriant à Renaud : Vous qui vous sen^ 
tez assez de courage pour défier même Roland , 
voyez si vous voulez en donner ici des preuves eo 
joutant contre mes chevaliers. Renaud j consent 
avec joie; il renverse et blesse à mort le premier 
qui se présente. 11 se jette ensuite au miliea des 
autres, blesse tous ceux qu^il atteint de sa faace» 
jnsqu^à ce quelle soit rompue. Il combat encore 
avec le tronçon; et quand ce tronçon même est 
réduit en pièces , il se sert de ses poings contre les 
uns, heurte les autres de son cheval, en enlève 
un (le la selle^ et le lance avec une force si ex« 
traorrlînaire contre ce qui lui restait d'ennemis « 
qu'ils n'osent plus rapprocher, et lui cèdent \% 
champ de bataille.. 



D^ITALIE, PART. II, CHAP. XVII. 47r 

Clarice témoin de ce combat ne peut plus dou- 
ter de la valeur de Renaud ; elle le trouve char- 
niant; elle Tadmire, et Tadmiration ouvre son 
cœur à Tamour (i). Elle fait emporter les morts 
et les blessés; les dames et ce qui reste de cheva- 
liers suivent en silence; elle marche lentement, 
accompagnée du jeune vainqueur. U lui tient che- 
min faisant quelques propos d^amour, qu*elle feint 
de ne pas entendre, ou qu^elle reçoit avec une 
fausse rigueur. U s^en afflige , cl le poète qui 
n*aime point les moralités au commencement des^ 
chants, en fait une à la fin de celui-ci sur Tinuti- 
lité de la résistance quand on se sent blessé par 
Famour , sur les progrès qu^il fait dans un cœur à 
mesure que Ton s'efforce de le vaincre ou de le 
cacher. Combien de femmes, dit-il, et cela est 
fort pour un jeune écolier en droit, qui montrent 
sur leur visage un coujtoux endurci et une inviu^ 
cible rigueur, et qui ont ensuite un cœur faible 
et tendre , toujours en butte aux traits de Tamour ! 
C'est être peu habile 'que de prendre ce qui parait 
au dehors pour l'indice certain des volt^ntés ca- 



«Vi 



( 1 ) Dal valor nasce in lei la mcravigUa , 
E da la meraviglia indi il éUletio, 
Poscia il diletto chfi in mirarlo pigUa , 
Le accende il cor di dolce ardente ajjeito , 
E mentre ammira e loda 7 cavaliero , 
pian piano a nowo amore âpre *l sentiero, 

((lî,st.8i.) 



>r 



478 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

çhées« C'est un art employé pour vaincre et ooiv 
quérir Thomme qui suit d'un pas rapide celle qoi 
fuit (i). Clarice arrivée à la porte du château , 
toute sévère qu'elle a voulu paraître ^ invite Re- 
naud à y entrer. Mais il veut auparavant courir 
et mettre à fin des aventures qui puissent le ren- 
dre digne d'elle ; et il la quitte pour les aller, 
cliercher. 

Celle de la conquête du cheval Bayard est la pre- 
mière. AvanlBayard, il rencontre cependant un 
Sarrazin espagnol, avec qui il fait connaissancet 
comme il arrivait souvent eu Ire chevahers, les, 
armes à la main^ et qui devient son intime ami. 
Isolier, c'est le nom de ce Sarrazin , voulait aussi 
conquérir Bayard ; ce n'est donc pas pour une 
znaiti esse qu'ils se battent, c'est pour un cheval. 
Isolier reçoit un si furieux coup sur la téte^ qu'il 
tombe évanoui , et reste comme mort pendant une 
heure. Il revient à lui et veut recommencer de 
plus belle; un Anglais qui l'accompagne donne 
alors aux deux champions un conseil qu'il aui*ait 
pu leur donner plus tôt, c'est d'aller affronter en- 
semble ce rcJoulable cheval ; ils n'auront pas trop 
contre lui de leurs forces réunies, et celui qni 



( I ) I)eh , quante donne son ch' aspro rigore 
Mostran nelvollo cd induraio sdegno , 
Clutntw poi molle e ddicalo il core , 
Ve^U slrali d\wior continua se^no ^ cïc. (St. 91.5 



'# 



n^ITALIE, PAJiT. II, CHAi. XVIÏ. 473. 

aura le plus contribué à le vamcre ea restera nos- 
$esseur. Le pacte ainsi fait , Renaud et Isolier 
marchent ensemble , trouvent enfin Bajard (i) et 
Tattaquent. La description de ce singulier combat 
est aussi détaillée que celle du fait d^armes le plus^ 
chaud et le plus terrible (2). Renaud parvient 
enfin à le saisir par les deux pieds de derrière; 
malgré tous ses efforts pour se dégager, il le ren- 
verse ; au moment où Tanimal touche la terre , il 
s^adoucit, se relève , souffre que Renaud le palpe» 
le caresse, le monte; et devient aussi docile au 
frein qu^il était féroce et indomptable auparavant. 
Les deux amis se remettent en quétç d^aven- 
tures. Ils apprennent d^un chevalier, avec lequel 
Renaud commence encore par se battre , qu^il est 
question d'une paix définitive entre les Sarrazins. 
et Charlemagne. Francard , roi d*Arménie , est de- 
venu amoureux de Clarice, sur le portrait qu'il a 
vu d'elle, en Asie, dans le temple de la Beauté ; il 
Fa fait demander en mariage à Charlemagne aux 
conditions de paix les plus avantageuses. L'empe- 
reur a fort bien accueilli la demande, mais n'a 
voulu rien décider sans le consentement du roi 
de Gascogne, frère de Clarice. Yvon consulté, 



(0 Ce cheval s'nppelail aii)si parce qu'il élait bai et cliâtaiu 
Daio c cuslauno , onde Baiardo è detlo, 

(C. Il , si. 5i.) 
sjx) bt. jo a I \. 



474 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

renvoie la dëcision à sa sœur, et le chevalier 
qui fail ce récit est chargé, par le roi Fran- 
card son maître, de cette négociation auprès 
d^elIe. Renaud qui l*a écouté avec colère » lui dit 
que son roi est un insensé , que s^il ne veut pas 
courir à sa perte certaine , il cherche une femme 
ailleurs qu^en France. II laisse pourtant le Sarra- 
sin aller à sa destination; mais il reste, après soo 
départ, plongé dans une sombre rêverie. 11 en 
est tiré par Taspect imprévu de deux statues de 
bronze, représentant deux chevaliers armés de 
tontes pièces, qui semblent s'avancer la lance eu 
arrêt Tun contre l'autre. Le nom de Trîslaa est 
écrit sur Tun des piédestaux , et celui de LancéloC 
sur Tautre. Une inscription gravée sur le marbre 
apprend que les deux lances qui ont réellement 
appartenu à ces deux célèbres chevaliers de la 
Table ronde, sont destinées à deux autres cheva- 
liers qui les surpasseront en force et en valeur. 
Isolier qui ne doute de rien , veut se saisir de la 
lance de Tristan ; il est repoussé durement et 
jeté par terre. Renaud fait la même tentative: 
elle lui réussit parfaitement. La statue baisse la 
tête, ouvre la main , et lui cède la lance qaViie 
avait refusée à cent autres , comme elle venait de 
le faire à Isolier (i). 

Renaud, fier de cette conquête , marchait avee 

(OCIIL 



D'ITALIE, PAIT. II^CHA^. XVII. 475 

•on ami le long de la Seine. Ils aperçoivent sur 
un char magnifique ♦ Iratné par dix cerfs, blancs 
comme la neige, une troupe de belles dames, 
au milieu desquelles s'élevait la reine Gàlerane^ 
femme de Cbarlemagnc. Clarice était auprès 
d'elle } sa beauté brillait d'un si grand éclat que 
Renaud transporté d'amour ne peut supporter 
ridée qu'un Sarrazin , un barbare , ose aspirer à 
sa main. Le char élaîl envîmoné de cent chera* 
lîers, couverts de leurs armeset la lance haute. 
Il les dé6e au combat , en tue , blesse ou renverse 
une parlie : IsoHer le seconde bravement : rien 
ne leur résiste. Ce qui reste de chevaliers prend 
la fuite et se disperse dans la campagne. Renaud 
s'avance vers le char , parle très poliment à Ga- 
krane, mais enlève Clarice , la pbce sur un che- 
val et remmfiBe(i). Elle est d'abord très effrayée, 
ne sachant quel est son ravisseur; mais lorsqu'il a 
Ole son casque , qu'elle a reconnu Renaud , et qu'il 
lui a tenu les dlscoursles plus tendres et les pi ussou- 
mis , elle se rassure et se résigne à son ^rt. Il re- 
garde autour de lui , cherchant un lieu où ccUe 
résignation puisse êlremiseà profit.Tput à coup un 
gueiTier menaçant parait, et ordonne à Renaud 
de se dessaisir de sa proie. Nouveau combat , mau 
moins heureux que le premier. Le guerrier in- 
connu terrasse Isolîer , renverse Bajard, qui sa- 

(i)GIY. 



47® HISTOIRE LITTÉRAIRE 

bat sur son maître et oe peat ae relever. L*iQ€Hiimi| 
frappe la terre ^ d'où sort aa cb^r tiré par quatre 
chevaux noirs. 11 force Clarice d^j apioater a^ee 
lui 9 part , presse les coursiers et diapwaîl; (i). 

Dès que Bayard peut s& relever ^ Renaud se aie! 
a la poursuite du char » mais il en perd hiciHol ki 
traces. Séparé de sou cher Isolier qui n\i pu le 
suivre et qu'il ne doit plus revoir » seul , livré à la 
plus noire mélancolie , il trouve pour cousolaleov 
\m jeune homme en habit de bergar » qui paraît 
aussi affligé que lui. Ce berger * nomaié iPlorindo^ 
lui raconte ^^^ tristes aventures ; Renaud Jai dit 
les siennes : ils vont ensemble à une espèce d^aiir- 
tre sacré, où une petite statue de rAmour^ ancien 
ouvrage de renchanteur Merlin « readail encore 
des oracles (z). Elle apprend à Renaud que c*e9t 
Maugis qui , pour son bien » lui a enlevé Clarice et 
Ta rendue à sa famille ; à Florindo^ qull est isso 
d*ua sang royal , et qu'il cessera bientôt d*ëtre 
persécuté par la fortune. Elle engage le premier à 
suivre son dessein de s'illustrer par les armes 
pour mériter celle qu'il aime; le second, à pren- 
dre le même parti » pour obtenir la même récom- 
pense. 

Renaud et Florindo passent les Alpes , descen- 
dent en Italie , et se rendent au camp de Charle- 



(i) Ibidem. 
(•2) C. Y. 



î>*ltALlE, PART, ii, CHÀP. XVII. 477 

hiagoe (i). F/onVt^/o obtient de Pempereur Tordre 
de chevalerie. Cést Rolaùd qui lui ceiiit Tépée; 
Le nouveau chevalier annonce aussitôt à Charle*' 
magne , que kii et un autre guerrier qui Tattend 
auprès du camp ^ ^e présentant pour soutenir con^ 
ire tous qu^un homme ne peut atteindre au véri* 
table honneur 9 s'il n^est conduit et inspiré par 
TAmoun Uetiipereur leur afccorde le champ , et 
fait publier le snjet de la joute dans son armée et 
dans celle des Sarrazins. Il se présente un Msei 
grand nombre de tenants centime Tamour , aucun 
ue peut ré^ster auic deuic jeunes chevaliers. Un 
géant africain, nommé Allant, saccombe sons 
les coups de Renaud , qui , après Tavoir tué , s'arme 
de son épéeFusberte , et se trouve ainsi relevé dd 
premier serment qu'il avait fait. Il renverse en- 
suite Olton, tue le brave Hugues et lui coupe la 
tête. Cbarlemagne^ désespéré de voir mal mener 
ainsi ses chevaliers, engage Rolaùd » qui est pré< 
sent à la fête, à entrer en lice et à venger Thon* 
ncur des paladins français. Roland obéit ; les deux 
cousins sont aux prises; Renaud connaît Roland 
qnî ne le connaît pas ; mais il croirait faire quel- 
que chose d'indigne d'un tel adversaire s'il ne 
l'attaquait pas de toutes ses forces. Le combat est 
(ellenient égal , il est si longtemps et si vigoureu- 
sement disputé , que l'empereur lui-même descend 

(i)C.VI. 



47» HISTOIRE LITTÉRAIRE 

de son trône et vient séparer les combat taiits. IJl 
s*arrétent ^ s^embrassent , se font des présents ma" 
tuels, et se quittent pénétrés d*cstime et d^adinî* 
ration Tun pour Tautre. Florindo ne s^est pas 
moins distingué que Renaud; il a désarçonné on 
grand nombre de chevaliers. Les deux leuaals 
d^amour se retirent couverts de gloire* Charle- 
magne veut en vain les retenir; il leur demande 
inutilement leur nom : ils partent saor vouloir se 
faire connatire. 

j4 près quelques rencontres épisodiqoes , ils ar* 
rivent aux environs de Naples y an palais de Cour* 
toisie (i) ; ils subissent Tépreuve de la bartpie en* 
chantée , et se montrent dignes d*élre mis au nom* 
bre des chevaliers loyaux et courtois {p^). Us 
trouvent ensuite au bord de la mer, une troupe 
nombreuse qui préparaît dans une vaste et su* 
perbe tente un sacrifice, à la manière des peaplei 
dMsie, devant une statue qui représente une 
jeune dame d'une beauté parfaite. Renaud recon- 
naît bientôt cette figure charmante; c'est celle de 
Clarice; le chef de cette troupe est Francard , n» 



(i)C. VIT. 

{i\ Ils apprennent auparavant ce que c'est que ce palais, par 
qui il a été bâti, et voient, dans une suite de portraits prophed* 
ques, des lie'ros et des hcroïoes qui auront un jour au plus haut 
degré' le don de courtoisie. C'est là que le jeune poète brûla sot 
premier grain d'encens pour la maison d'Esté , pour le duc Al- 
l)hon5€ 11 ; pour Lucrcsc sa sœur , etc. ( C. YIH ; »t. 7 et j 4. ) 



D'ITALIE, PART. rircHAP. XVII. 479 

d'Arménie 9 qui rend un culte d'adoration au por« 
trait de celle dont il a fait demander la main. Il 
\oit les deux chevaliers s'arrêter devant sa tente; 
il veut qu'ils descendent de cheval , qu'ils adorent 
avec lui celte image, et qu'ils confessent que lut 
seul est digne d'en posséder l'original. Renaud 
peu disposé à un pareil aveu> l'est hien moins en- 
core quand il a su le nom de cet insolent roi. Un 
défi est sa réponse^ Francard est tué \i9xFlorindo; 
Chiarello, autre roi Sarrazin qui combattait tou» 
jours accompagné et défendu par un lion, est tué 
par Renaud ; tout le reste de la troupe est vaincu » 
terrassé, blessé, dispersé. Renaud s'empare de la 
belle statue, la place sur un cheval > et parcourt 
avec elJe et son ami , une partie de l'Asie (i). 

Ils trouvent au milieu d'une plaine riante et 
fleurie, de jeunes beautés rassemblées autour 
d'une dame plus belle encore, et qui semble 
être leur reine, escortées j^v une troupe de guer« 
riers de haute apparence. Cette dame leur envoie 
demander s'ils veulent s'éprouver contre ses che- 
valiers; ils acceptent, après avoir appris qu'elle 
est reine de Médie, qu'elle se nomme Floriane, et 
qu'elle n'a point encore subi le joug de l'hymen. 
Les guerriers mèdes ont le sort de tous les antres, 
et ne peuvent résister, ni à Renaud, xixkFlorindo. 
Floriane témoin de leur défaite, loiu de sentir ou 

(i) Ibidem, 



48b HISTOIRE LITTÉRAIRE 

de la colère » ou de Teffroî , trouve que Renauî 
surtout les renverse el les tue de si boune grâce, 
qu^elle y prend beaucoup de plaisir. Elle déàn 
vivement de savoir si sa beauté répond à sa force 
et à sa valeur. Le dernier chevalier qu'il sid 
rompt de là pointe dé sa lance les liens qui atta- 
chent le basque du jeune paladin , lé casque 
tombe, et Renaud parait dans tout réclafc et toate 
la fraîcheur de la jeunesse. La pauvre reine ne ré- 
siste plus ; et le poète ^ sans doute pour la justifier, 
fait dans trois octaves uii portrait de la beauté 
liiàle de son héros, qui prouve que si Floriâoe était 
un peu prompte à s'enflammer , elle était du moins 
connaisseuse (i). Elle énimène dans son palais 
Renaud et son ami, leur donne un raagmfique 
repas , et fait asseoir Renaud auprès d'elle. Là, le 
jeune Tasse , tout rempli de son Tirgile, ne maa- 
que pas de faire de celte reine une seconde Didoo; 
Renaud lui raconte ce qu'il avait fait , encore en- 
fant, pour venger Thonneur de sa mèrct et ses 
premiers exploits contre la maison de Mayence,c< 
d'autres aventures dont le récit touche de plus en 
plus Floriane, comme ceux d'Énée touchaientU 
reine de Car thag^. Les progrès sont les mêmes, les 
profonds soucis, le feu caché, et le reste (i).Elle 
■— ~ I — -^^ 

(i) C. iX, st. i5, lOct 17. 

(2) Ma il cieco mal nulrito osn hor s'avanza 

Tal ih' ella a morte cône e si disface ^ etc. ( St. 64.) 



D'ITALIE, PART. tï.CHÀP.XVil. 48( 

a une vieille nourrice qui lui tient lieu de la sœur 
^nne, et qui, ayant reçu ses confidences, lui con« 
seille de même de céder à ce coup du sor.t. Didon 
céda; comment Floriane aurait-elle résisté? Mais 
au lieu de la partie de chasse, de Torage, et de la 
grotte où Énée et Didon se retirent ensemble, la 
scène se passe dans un jardin charmant ; Flo- 
riane y cueillait des (leurs , m pensant à Renaud « 
et disait en soupirant : Cher Renaud , quand pour- 
rai-je éteindre dans tes baisers le Feu de mes dé- 
sirs (i)? Renaud survient dans ce moment: il 
apporte, comme on peutcroire, la réponse à cette 
question ; mais le disciple de Virgile a du moins 
profité de Texemple de son maître. Il laisse tout 
deviner, ou sauve tout par l'intervention , à d'au- 
tres égards déplacée , d'une déesse. Ce n'est pour- 
tant pas Junon qu'il fait intervenir, c'est Venus; 
et si on lui permet cette licence mythologique^ 
en un pareil sujets on trouvera de U grâce dans 
l'image et dans l'expression. « Vénus rit dans 
les cieux (2) ; elle verse libéralement sur eux ses 
délices; et peut-être le plaisir de ces jeunes gens 
éveilia-t-il dans son cœur une subite et douca 



(OSt.yS. 

('i) Rise Fenere in cieîo , e i suoi diletU 
Fersb piouendo in lor larga e cortese ; 
E forse del piacer de* gio^inetti 
Subila e dolc€ invidia il çor U pre$0f 

V. 3c 



48a HISTOIRE LITTÉRAIRE 

envie ; peut-être eùt-elle changé , ce jour^là ^ sotfl 
état 9 tout divin qu*il est, pour celui de Flonaiie)»« 
Cest aussi pendant son sommeil que le paladin 
qui s^oubliait comme Énée^ dans cette vie agréa- 
fale, a des visions qui Ten font sortir; mais ce n'est 
point son père quUl voit en songe, c'est }a belle et 
tendre Clarice elle-même, dont il sacrifiait IV 
mour à des plaisirs passagers* II croit la voir » ren- 
tendre qui Tappelle; il ne balance pas un instant, 
sort en cachette du palais, et abandonne, quoi- 
que à regret , la trop sensible Floriane. Dès qu'elle 
s'en aperçoit, elle envoie des guerriers à sa ponr« 
suite, lis atteignent Renaud , mais il les bat^ les 
lait prisonniers et les lui renvoie. La reine est au 
désespoir ; elle veut se poignarder ; une ntagi* 
clenne puissante vient à son secours et l'arrête* 
C'est Médée , non pas celle de Colchos , mais une 
Médée sœur du père de Floriane* Elle enlère oflt 
cieusement sa nièce sur un char volant, répand 
sur ses yeux , avec une liqueur magique, le soin- 
meil et l'oubli^ la transporte dans l'une des îles 
Fortunées, son séjour accoutumé, ou elle la retient 
auprès d'elle (i). 

Cependant Renaud et Florindo sont parvenos 
au bord de la mer : ils s'embarquent pour l'It^e* 
Une tempête affreuse brise et submerge leur vais* 



^ Tal che quel giorno il suo divino siato 

In quel di Floriana havria cangiato. ( St. So-, ) 
(i)C.X. 



b'ITÀLIÈ, PÀRT.II,ciiAP. XVII. 483 

ftëau. Us nagent long-temps ensemble^ et se prê- 
tent mutuellement secours; mais Florindà est 
enfin englouti , ettlenaud jeté presque isans^ie sur 
la côte^ à quelque distance de Rome. Revenu à 
lui y il reçoit dans un château iroisin Thospitalité 
ia plus généreuse. Le seigneur de ce château lui 
donne des armeâ ^ un cheval et un écilyer; Re- 
naud part pbur retourner en France. Le troi- 
sième jour , il trouve auprès d^une fontaine uoi 
chevalier couvert d*armes brillantes, qui tient 
attaché à un arbre son cheval Bayard » et un por* 
trait qu^il reconnait aussitôt pour celui de Clarice ; 
il a même au côté son épée Fusberte. Renaud de^ 
inandé poliihent au chevalier ces objet^qui lui ap- 
partiennent; cette demande est mal reçue; il fauè 
se battre. Le chevalier inconnu est renversé , et 
teste étendu sans mouvement. Renaud reprend lé 
portrait, son coursier, son épée; s^àpercevant 
que Son bouclier a été fendu dans le conibat, il 
prend aussi celui du chevalier, non pas à causé 
du portrait d'une très belle dame qui y eét artis- 
tement gravé , mais parce qu'il lui a paru d^uné 
trempe parfaite (i). 

Il continue gaiment sa route, arrive bientôt ed 
France, la traverse, et trouve auprès de Paris la 
Campagne couverte de chevaliers , de dames , de 
chevaux et d'écuyers dans le plus brillant équî* 
^ " ■' I ———1—, 1 ■ Il I t i \\% 

(i) Ibiàttn. 

dr.. 



484 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

page, Toul le monde , sans le connaitre» est frappé 
de sa bonne mine. Griffon de Mayence en est ja*' 
loux. Il avait depuis peu ofifert ses vœux k Cla- 
rice. «Je veux, dit- il au guerrier inconnu ^ que 
tu jures qu'il n^j a point de beauté qui ne cèdei 
la dame de mes pensées.» Renaud qui ne sait 
point quelle est cette dame , avoue qu^elle est 
helle sans doute, mais affirme que la sienne Test 
cent fois plus. Le. combat n'est ni long, ni, don- 
teux^rinsolent Griffon est désarçonné d*an coup 
de lance. Le jeune vaiuqueur , entouré et applaadi 
par les chevaliers et par les dames, ôtesoo €^s^ 
que, se fait connaître, embrasse ses parents, ses 
amis , est accueilli et fêté de tout le monde. Mais 
il n'est pas au bout de ses peines. Clarice témoin 
de sa victoire « voit en même temps sur son boa« 
clier le portrait d uoe dame inconnue. La jalousie 
s'em]3are d'elle, la tourmente, lui fait faire on 
très mauvais accueil à celui qui n'aime et ne che^ 
che qu'elle, et comme il arrive souvent, fait sans 
aucun motif deux malheureux à la fois (i), 

Renaud était lié, depuis l'enfance, d'une tendre 
amitié avec Aide la Belle , qui était aussi amie de 
Clarice: dans uni^rand bal qui se donne à la cour, 
il veut l'engager à le racommoder avec sa maî- 
tresse. Il la prie à danser; mais dans ce même 
instant Anselme de Mayence la prie de son côté. 

(i)C. XL 



D4TAL1E, PART, 11, CHAP. XVII. 485 

Aide embarrassée baisse les yeux, se tait, et reste 
immobile. Anselme insalte Renaud, et Unit par 
l'appeler bâtard, ce qui n'était ni poli, ni yraî» 
Renaud le prend à la gorge de la main gaucbe, le 
poignarde de la droite , et le jette mort sur le car- 
reau (i). Le bal est troublé j tous les Mayençaîs 
furieux sont prêts à se jeter sur Renaud ; tous les 
guerriers de la maison de Clairmont et leurs amis 
se disposent k le défendre. Renaud passe entre le$ 
deux troupes d'un air fier et tranquille, et par- 
vient jusqu'à son logement, sans que personne ose 
l'attaquer. Charlemagne irrité le condamne à un 
exil perpétuel ; il part, sans avoir pu obtenir dé 
Clarîce réponse à une lettre suppliante qu'il lui a 
écrite. 11^ s'arrête à quelque distance de Paris i aux 
bords de la Seine; ayant détaché de son cou son 
bouclier, il lui reproche , un peu tard, d'avoir 
causé ses malheurs , et le jellë dans la rivière-u 
Après huit ou neuf jours de route, il traverse une 
sombre , étroite et humide vallée ; c'est la vallée 
du Deuil ou des Douleurs; il est conduit delà sur 
une colline rîanle où il ne voit que d'agréable» 
objets , où il s'endort et fait les plus jolis rêves da 
monde, où tout enfin le ramène du désespoir à 
l'espérance» % 

(i) L'auteur , plus avancé en âge , et mieux instruit des lofs de 
l'honneur, n*eût pas prête cette manière de se venger à un cheya^ 
lier y et surtout à un chevalier français. 



'àS6 HliSTOIRE lilTTÉRAIRB 

Un cliquetis d*arme$ se fait entendre; c^e$t at^ 
bonheur de plus, puisque ce bf^uit lui fait espérer 
une occasion d^exercar spn courage; il ezi était 
privé depuis lpng-tenip$; il accourt: il voit on seul 
guerrier qui se défend avec intrépidité contre une 
troupe d^assaillants. Il fond sur eux , en tue plu- 
sieurs , aide le guerrier à se délivre;* des autres , et 
reconnaît en lui son cher Florindo , dont il avait 
pleuré la uiort. Florindo lui rA^onte comment il 
a été sauvé du naufrage > et les aventures qui Tont 
conduit où il Ta trouvé. Ce qu'il ne sait pas^ c*est 
pour quel motif tous ces gdns armés Font attagoé 
avec tant de fureur. L\in d'eux respirait encore: 
on rinterroge; il répond qu'il était au service du 
puissant roi Mambrin; que ce roi Sarrazin est 
devenu éperduement amoureux de Clarice sans 
l'avoir vue, et qu'il est venu par mer en France 
pour l'enlever (i). S'étant avancé jusqu'auprès de 
Paris avec une troupe d'élite, il a trouvé cetlc 
beauté charmante qui jouait dans une prairie 
avec ses compagnes^ il l'a enlevée, et a repris aus- 
sitôt sa course vers ses vaisseaux qui sont dans un 
port voisin. En passant dans cet endroit , il a va 
ce guerrier dont Tapparence l'a frappé : il leur 
a ordonné de lui faire mettre bas les armes et de 
le faire prisonnier. Mais la yaleiur de ce héros, ^ 

> ■ ■ !■■■ ■ ■■ ■ I — i^^»^i^^^ 

(OCXIL 



D'ITALIE, PART. II, CHAP. XVII. 487 

de celui qui est venu à son secours , leur a fait 
trouYcr la mort dans cet acte d'obéissance. 

Renaud avait à peine enteQdu ce récit qu^il s*é- 
tait déjà élancé, vers le port voisin, de toute la 
rapidité de son coursier. Florindo le suit. Un troi- 
sième se joint à eux, qui fournit à Renaud une 
nouvelle dLrmxxTe^kFlonndo un cheval de bataille. 
Cest Maugis qui ne perd pas de vue son cousin , 
et qui lui prèle en cette occasion le double se- 
cours de son art et de son bras. Bientôt ils rencon- 
trent en effet Mambrin , sa troupe et sa belle pri- 
sonnière. Ils les attaquent avec une fureur qui 
ne leur donne pas le temps de se reconnaître. Les 
Sarrazins les plus braves tombent sous leurs coups ; 
Mambrin lui-ihéme est tué par Renaud , après un 
combat long et sanglant. Clarice est délivrée ; son 
amant peut enfin s'expliquer avec elle , et la con- 
vaincre de sa foi. Maugis leur rend xxjx dernier 
service. Sa baguette fait naître tout à coup un 
palais enchanté, où ils sont reçus avec toutes les 
recherches du goût et de la magnificence. Main- 
tenant qu'ils s'entendent bien , et qu'un désir 
égal les attire l'un vers l'autre, il leur conseille 
de ne pas attendre davantage. Ce conseil leur pa- 
rait fort bon , et le poète met à contribution l'astre 
des nuits , Vénus et le Dieu d'hymen pour dire 
poétiquement comment ils le suivirent; 

Il termine par un épilogue qui n'est pas sanji 
intérêt. Ou y trouve d'abord l'époque et presque 



488 HISTOIRE LITTERAIRE 

]a date de son poëraë. « Ainsi , dit-il , je célébrait 
en me jouant les ardeurs dé Renaud et ses douces 
souffrances , lorsque encore dans le quatrième 
lustre de mes jeunes années je pouvais dérober un 
jour à d'autres études , où j*étais soutenu par Tes- 
pérance de réparer les maux que m*a faits la for* 
tune; études ingrates dont le poids m^accablait, 
et dans lesquelles je languissais, înconnu aux 
autres et à charge à moi-même (i). y^ Il s^adresse 
ensuite au cardinal Louis d'Esté, à qui son poème 
est dédié ; puis à son ouvrage même , et lui 
souhaite une destinée heureuse. La dernière 
strophe contient l'expression touchante de sa 
docilité pour un grand poète et de sa tendresse 
pour un bon père. «Va, dit-il à son livre, trouver 
celui qui fut choisi par le ciel pour me transmet- 
tre la vie ; c'est par lui que je parle , que je res- 
pire, que j'existe: s'il y a en moi quelque chose 
de bon , c'est î\ lui que je le dois (2). De ce regard 
perçant dont il pénètre , à travers l^écorce des 
choses, jusqu'à leur centre, il verra tes défaats 



(i)St. 90. 

(2) lo per lui parlo e spiro e per lui sono , 

E se nulla hb ai bel , tutto è suo donOy etc. 

Imitation heureuse de ce vers d'Horace : 

Quod spiro etplaceo, si placeo^ tuum est. 

Horace le dit à sa muse 5 il est Lien plus touchant d'entendre k 
Ta^se le dire à sou pcrc. 



D'ITALIE, PART. lï^CHÀP. XVIL 469 

que mes yeux faibles et peu clairvoyants m'ont 
cachés. Il te corrigera, autant que cela est possi* 
ble, de cette main, qui ajoute maintenant de la 
prose véridique aux fictions de la poésie; il te 
donnera enfin la beauté qui manque à tes vers. » 

Tel est en abrégé le plan de cette première pro- 
duction épique du Tasse. On voit que l'auteur s'y 
était proposé d'observer la règle de l'unité; mais 
on voit eu même temps que cette règle est peu 
applicable aux sujets romanesques , et qu'il y a 
eu autant de goût que de génie à créer pour ces 
sortes de sujets un genre particulier d'épopée. 
Pour qu'un poëme héroïque où l'unité et les au- 
tres règles de l'art sont observées, intéresse, il 
faut que l'intérêt soit d'abord dans le sujet même. 
Le succès de la guerre de Troie, l'établissement 
d'Enée en Italie , la conquête du tombeau du 
Christ faite par des chrétiens, sont des sujets qui 
portent leur inléiêt en eux-mêmes, et qu'il ne 
s'agit que de développer et d'embellir. Mais Re- 
naud épouvsera • t-il ou non Clarice? voilà tout le 
sujet du poëme qui porte son nom ; et l'unité im- 
porte peu quand le fait auquel elle conduit a si 
peu d'importance. 

Quant au style , il est peu formé , plus simple , 
moins affecté, mais aussi bien moins poétique, 
que ne le devint ensuite celui du Tasse. 11 y a 
cependant déjà de l'iiarmonie, un heureux tour 
de phrase, une bonne construction de l'octave. 



4cfi HISTOIRE LITTÉRAIRE 

de rëloquence dans les disoours» de Fabondanoe 
dans les descriptions » les comparaisons et kl 
images. Celait beaucoup moins bien que le Tas6e« 
mais beaucoup mieux que tous les inûpides iiBi* 
taieurs de FArioste ; c^était le lever dé\k brillaol 
d'un astre poétique , dont la Jérusalem délivrée 
marque le brûlant midi , et la Jérusalem cane 
éjuise le déclin. Il ne tint cependant pas ao Tasse 
que le premier de ces deux poèmes ne descendt! 
du rang où la juste admiration des hommes l'a 
placée et que le second n'y montât; mais cène 
fut jamais que dans son propre jugement que celle 
révolution fut £aite ; le jugement de la postérité » 
qui fait seul les révolutions durables, n a point j 
ratifié le sien. Nous avons vu dans sa Vie tout ce | 
qui regarde le projet et la composition de sa/ani' 
Mlem conquise ; il reste à faire connaître briève- 
ment les principales différences qui existent entre 
ce poème. et le premier. 

Le changement qu^on aperçoit d*abord» es) 
celui de rinvocation \ elle n'est plus adressée à 
celle Muse qui n*a point sur l^Hélicon le froot 
ceint d^un laurier périssable y etc. » mais aux Intd* 
ligences célestes cl à celui qui est leur chef; qni 
dans leurs courses lentes ou rapides porte devant 
elles un flambeau lumiueux et brillant d^or. i< Te- 
nez , leur dit-il , m^inspirer des pensées et des 
chants qui me rendent digne du laurier toscaoi 
et que le son éclatant de la trompette angéliqad 



D'ITALIE, PART. II, CHAP. XVII. 491 

Fasse taire celle qui retentît aujourd'hui (i). » 
Par-Jà, il entend sa Jérusalem délivrée y qu'il 
al vait entrepris, mais beureusemeut en vain, de 
Faire oublier. On ne voit plus ici cette belle comr 
paraison imilée de Lucrèce : Cosi a Vegro fan- 
çiulj etc. On l'avait beaucoup critiquée, et peut- 
être avec raison sous certains rapports; mais il y a 
une assez bonne réponse à ces critiques^ c'est que 
|out le monde la sait par cœur. 

Ce n'est plus au duc Alphonse que la dédicace 
çst offerte* Eh ! comment la main du Tasse , après 
avoir été pendant sept ans injustement captive par 
ordre de ce duc, aurait-elle tracé de nouveau 
cette belle et touchante invocation , qui n'avait pu 
briser ses fers (2)? C'est au cardinal Cinthio que 
celle du nouveau poème est adressée, à ce nevea 
du pape Clément YIII, qui fut plus constant dans 
son amitié qu'Alphonse, et qui ne donna jamais, 
lieu au Tasse de regretter l'hommage qu'il lui 
avait rendu. 

Danâ la revue f|uc Godefroy fait de l'armée, 
plusieurs troupes et plusieurs chefs sont ajoutés 
ou substitués à d'autres; Renaud surtout a dis- 
paru; à la place de ce héros ; l'une des liges de là 
maison d'Esté, on voit le jeune Richard, fils de 

(i) E d'angelico suon canora tromha 

Faccia quella lacer c'hogs^i rimhomha. (C. I, st. 3.) 

(2j Tu magnnniino Àlfonso. ne. Yoy. ci-ilt*ssus , p. :i55 et îiSô. 



492 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

Tun de ces Gaiscards de Normandie cjnî aTaîei 
régné à Naples. Il a pour ami , pour compagiNM 
d'armes inséparable, le jeuneRupert,fils domar 
quis d*Ansa. lis sont suivis de plusieurs chen 
liers de Yenouse , de Gonsa , de Pouzzole , di 
Nole« de Saleme, de Conca, de Gaëte et de Sop| 
rento, villes des états de ISaples, pajs natal dlr| 
poète, où il avait trouvé un asyle , et dont^^ 
voulait honorer les familles les plus illastres. U 
exposé rapide des conquêtes faites par les malio- 
mélans en Asie et en Afrique, et des diflërcnts 
empires qui s'y étaient formés, termine le premier 
chant , et fait mieux connaître Tétat où se trouH 
vait Jérusalem quand Farmée chrétienne Vient 
Tassiéger. 

Dans le second chant, Tépisode d*01înde et de 
Sophronie est entièrement supprimé. Les objec- 
tions que les amis et les ennemis du Tasse avaieiH 
faites contre ce morceau intéressant, mais déplacfi 
subsistaient dans toute leur force ; et le sei^timeo^ 
qui eu avait pris la défense dans le cœur, pb 
que dans Tesprit du Tasse (i), n'y était pIus.U 
tyran de Jérusalem , qui ne s*appelle plus Aladifl» 
mais Ducalte, occupé de la défense de ses écalî, 
envoie ses fils en visiter toutes les places. Irrife 
des marques de joie que laissent échapper les chré- 
tiens habiianls de la ville , aux approches à 



fi) Voyez ci-dessus , p. 25c)el 24o» 



D'ITALIE, PART. II, CHAP. XVII. 493 

rarmée fidèle» il les en fait tous sortir. Ils vont, 
$ous la conduite de leur patriarche » se réfugier 
dans le camp de Godefroy. L'action se développe 
ensuite à peu près comme dans la première Jéru-» 
salem. L'ambassade d'Alètes et d'Argant (i) , 
l'arrivée de l'armée chrétienne devant la ville 
qu'elle vient assiéger, le premier combat sous les 
murs de Jérusalem , la mort du chef des aventu- 
riers, sa pompe funèbre (2), le conseil infernal (3), 
le parti que prend Hidraot d'envoyer Armide sa 
nièce dans le camp des chrétiens , le portrait et 
les ruses de cette enchanteresse, la querelle de 
Gernand avec le jeune Richard, au sujet de la 
place de chef des aventuriers (4) , la mort de Ger- 
nand, l'exil de Richard, le départ d' Armide avec 
tous les chevaliers qu'elle emmène; le combat de 
Tancrède avec Argant (5), tout se ressemble, à 
quelques détails près qui sont plus dans le style 
que dans les choses ; et dans ces corrections, le 
style ne gagne pas toujours. 

Dans ce second poëme comme dans le premier, 
Tancrède est amoureux de Clorinde , et aimé 
d'une princesse qui a été sa prisonnière; cette 



(i)C. III. 

(2) C. IV. 

(3) C. V. 

(4) c. VI. 

(5) G. VIL 



494 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

J)rîacesse ne s'appelle plus Hermînîe , mais Tîîm 
Kicée, comme Herminie, sachant Tancrèdebleie; 
Veut aller panser ses blessures , prend les armes d£ 
Clorinde, s'approche du camp , est poursuiTie,^ 
^'enfuit à travers les boîs (i). Elle s'arrête aoi 
sur les bords du Jourdain , mais elle n'y troun 
plus le vieux. t)erger et sa famille. Le Tasse a ùi 
fce sacrifice à la dignité de l'épopée, réclamée p 
des censeurs trop difficiles, par des partisans tro: 
sévères de la noblesse épique , trop ennemis dei 
nature et de la simplicité thampêtre. 

Tancrède croit , comme il le faisait auparavaat, 
t[ue c'est Clorinde qui a paru à l'entrée du camp, 
et qu'on a forcée à s'en écarter; il se met de même 
à la poursuite des poursuivants, et Ta tomber 
dans les prisons d'Armide ; niais auparavant i! 
fait dans la forêt une rencontre singulière (2). I! 
y trouve cinq sources d'eau vive qui s^échappest 
du même rocher ; la première se sépare en deai 
ruisseaux^ dont Tun se cache et semble retourne: 
sur ses pas; l'autre descend tranquillement , et ti 
mourir datns la mer Morte (3). La seconde soum 
est d'une couleur ardente comme là chevelore 
d'une comète; la troisième brille comme l'or, 00 



(i) Ibidem, 
(a) C. VI IL 
^3) Ualtro queio scendea con Vacque chiare , 

Sln cK egli si mona nel Morto mare. ( St. 12. ) 



D*ITAL1Ê,paM. ÎI,ètfip. XVÎt 499 

eomme TarG céleste aux rayons dh soleil} la qua- 
trième est agitée comme la vaste mer; elle est 
remplie de poissons 9 de coraux » de perles ^ et obéii 
comme TCcéan aux moUTemeats de Tastre des 
nuits; la cinquième enfin est de la couleur à» 
rherbe, mais elle est tonte brillante dé pierrea 
précieuses » dW ^ de tous les métaux que ren- 
ferme le sein de la terre ; et ses bords sont cou« 
terts de palmiers, de lauriers^ d^arbres de toute 
espèce, qui prêtent leur Ombre aux bétes sauva' 
ges et aux troupeaux^ 

Tancrède voit tout cela sans y rien comprendre 
et il poursuit sa route^ Le lecteur ne le comprendl 
pas plus que lui , à moins qu'il n'ait lu saint Tbo« 
mas. Ce docteur aussi inintelligible que célèbre^ 
dans un de ses opuscules (i) ^ où il traite dé Fa^ 
moor de Dieu et du procbain, parle de cinq fon« 
taines on sources mystérieuses , qui signifient lef 
cinq genres de la substance sensible, dans leS'* 
quels elle est divisée , comme en cinq ruisseaux 
différents^ La première' source indique le cin* 
quième corps ou la quintessence qui sort des palv 
ties supérieures pour aller jusqu'aux inférieures ; 
au-dessous est Vêlement du feu, ensuite cdui dt 
Fair 9 puis l'élément de l'eau, et enfin le plus bas 
de tous , la terre. La premièi^e source est donc 
toute substance métaphysique ou surnaturelle, 

(i) Cesl k soixante-oiûèBe t «fe l>îl0Clî0M I>«t ^ 



496 ..HISTOIRE LITTÉRAIRE 

d'où dérivent les accidents , comme causes it 
leurs effets, etc. Le Tasse ^ malheureusement trop 
livré dans ses dernières années aux études théo- 
logiques, triomphait d'avoir placé dans son poéoie 
ces fontaines allégoriques, qu'il croyait digne 
d'autant de célébrité que les fontaines de Mer- 
lin (i). 11 voulut peu^être remplir, par ces belk 
inventions thomistes, le vide que laissait daosce 
chant la scène pastorale qu'il en avait retranchée: 
mais ^aint l^homas'est encore plus contraire 2 
l'épopée que ne le peuvent être des bergers. 

Le second combat d'Argant avec le comte de. 
Toulouse dans l'absence de Tancrèdc (2) ; l'hor- 
rible tempête suscitée par les déindns, au moment 
où Argant allait être vaincu, les nouvelles de k 
défaite et de la mort du jeune Suénon (3) , la ré- 
volte excitée dans le camp , par les bruits répan- 
dus sur la prétendue mort de Richard ; Tattaqne 
nocturne de Soliman et de ses Arabes (4% leur 
défaUe, la retraite de Soliman dans Jérusalem (5\ 
sont encore à peu près les mêmes. Le rappel à 
Richard est moins tardif que celui de Renad; 
il précède l'assaut général donné à la place. Ces 
Rupert, ami de Richard, qui se charge de l'aile: 



( 1 ) Del Giudizio ,1.1. 

(2)C. vni,st.84etsuiv. 
(5) C. IX. 

(4) C. X. 

(5) C. XI. 



D'ITALIE, PART* 11, CHAP. XVII. 497 

cKercIier avec le chevalier Danois (i). Du reste, 
ils rencontrent de même un bon solitaire qui leur 
fait voir des merveilles encore plus étonnantes., 
et leur fait à peu près les mêmes récits que dans 
la Jérusalem délivrée. Cest un descendant des 
anciens mages, que Termite Pierre a converti ^ 
mais qui n'a pas encore embrassé le christianisme. 
Il est comme placé entre son ancienne foi et la 
nouvelle ; ce qui répond en partie à un reproche 
qu'on avait fait au Tasse , mais ne le détruit pas 
tout-à faiu 11 est certain qu'un magicien qui pro- 
fesse la foi du Christ, ou qui en est instruit et 
compte la professer un jour, est une distraction 
un peu forte , chez un poète aussi religieux, et aussi 
savant dans sa religion que le Tasse. 

Un autre changement important , c'est que les 
deux chevaliers ne vont plus, par le conseil de c% 
bon enchanteur, chercher une femme qui les con- 
duise daus sa barque aux îles Fortunées. Les jar- 
dins d'Ârmide sont au sommet d'une montagne 
voisine du lieu que le disciple de Pierre habite, 
et ils arrivent au pied de cette montagne , en le 
quittant. Ils la gravissent de même , entrent dans 
les jardins, trouvent Richard dans les bras d'Ar- 
mide (2) , le rappellent à la gloire et l'emmènent. 
Les descriptions et les discours sont les mêmes; il 

^ ■ ■— ■^—^———l^—— — 1—iMM.I^— —————— ■—■■■— ^—— 

(i)C.XlL 
(î) C. XIII. 



49» HISTOIRE LITTÉRAIRE 

bV a de changé que la fin. Tandis que Tondescl 
valiers entraîne Richard, Tautre^ suivant lai 
tractions que leur a données le bon enittie,s 
prend Armide » lui attache les bras et les pieds» 
des liens de topazes et de diamants, etlameffi 
de la laisser en cet état si elle ne détruit d 
même son palais , ses jardins , et tonte cette rep 
sentatîon fantastique. Elle est forcée d*obâr,el 
faire obéir sesdémons.Le charme est détraitiili 
reste que les rocs déserts et lesboisde cjprèï» 
vages frappés de la foudre. Les chevaliersariw 
leur route, et ce qu'il y a de reroarqaaWffCe 
que malgré la docilité d' Armide , ils hU^'^ 
chaînée dans ce séjour horrible (i). Le poète se 
ainsi débarrassé d'elle et de sa magie; car dsi 
tout le reste de l'ouTrage elle ne reparaît plw» 
Alors l'action du second poëme seK*" 
comme dans le premier. L'assaut se doDM' 
dure jusqu'à la nuit (2). Les machines sont "^ 
lées par Argant et par CIorinde(3). Cette pf 

(i) Tont cela est allégorique; la dernière staDce de ce(^ 
prouve. Le chevalier ^ qui avait eDchaine' les pieds JAi**' 
dit en la labsant dans cet ctat : 

Hor securi andremo , e tu rimantif 
Perché senno e valor cosi f avinse ; 
E vinta infernal fraude , honore ha^Twm» 

Perfida leaUaU ejido inganno, 

(2) C. XIV. 

(3) C XV, 



III D'ITALIE, PART- II, CHAP. XVII. 499 

filrière est tuée et baptisée par Tancrède. Ismea 
ienchaate la foret pour empêcher les chrétieas 
g de renouveler leurs machines (f ); et tout s^y 
gi passe comme auparavant. L'armée d^Égypte s'a- 
i\ vance (2). En même temps que Godefroy en est 
Je instruit, il apprend aussi que la flotte, qui fournit 
ig des vivres et des munitions à Tarmée , est en si 
[i mauvais état dans le port de Joppé, que cettç 
î place elle même est tellement endommagée , qu'il 
, y aurait tout à craindre si les efforts de Tennemi 
se portaient de ce côté. Godefroy y envoie les 
, deux Robert, avec une troupe choisie. Argant, à la 
tété d*un nombreux détachement, marche de son 
côté vers Joppé, où il se donne un combat opi- 
niâtre et meurtrier. La place est emportée; le mur 
qui gardait les vaisseaux est renversé. La flotte 
est menacée de Tincendie: elle n'est délivrée que 
par Tarrivée imprévue de Richard et de Rupert, 
à qui ni le terrible Argant , ni aucun guerrier in- 
fidèle , ne peuvent opposer de résistance. Ils se 
retirent en bon ordre , et campent au bord de la 
' mer, où ils allument des feux pendant la nuit. 
\ Toute cette action qui occupe près de deux 
chants (3) , est «hsclunienl nouvelle. Le Tasse s*y 
montre digne de lui-même. Celte addition corirge 



(OC. XVI. 

(2) C. XVIT. 

(3)C.XVlIctXYIII. 

32* 



6oo HISTOIRE LITTÉRAIRE 

ua défaut reproché à la Jérusalem délwrée^ <w 
îl est trop \>Q\\ question Je la flolte, partie si im- 
porlanlc des fojces de.rarmce chrétieune , que a 
perte Fauraîl réduite aux. plus fâcheuses exlif- 
mités. On voudrait pouvoir transporter ce combaî 
d*uiie Jérusalem dans Taulre; elle est presque 
perdue dans la seconde ; ce serait dans la pre- 
mière une grande beauté de plus. 

On voudrait aussi conserver presqu'enlièrei 
vision de Godefroy , au vingtième chant , la pein- 
ture de Tantique Siou et de la Jérusalem nouvelle; 
Dieu sur son trône et dans sa gloire, les au^es et 
les saints, les chants et les louanges; la predic- 
lion faite à Godefroy par son père, des événe- 
ments futurs , des révolutions des petits états et 
des grands empires. Ce n'est pas qu'outre vin pas- 
sage qui déplut beaucoup en France, et qui doit 
toujours y déplaire (i), il n'y ait dans quelques 



( 1 ) Le passage que j'indique ici est doublement remarquais 
et par le sens direct qu'il av.iil alors, et par l'allusion frappa:^ 
qu'on y a saisie depuis. Alors , en iSqd, la France ëtaîtKvréfj»' 
borreurs de la guerre civile ; Henri 11 1 elait tombe' , en i SBg, w^ 
un poignard catholique (a) ; lien ri-le- Grand son successeur cki- 

'a) Énergique et belle expn-ssiou de Boileau , flans su satire surTHift- 
yoquÇj ouv^a^c de sa vieillesse, et dout le sujet est ingrat, mais où f 
a eiieoie tle grandes beautés. La tirade entière où cette exprcsuoa * 
U'ouve , et qui coniraeuce par ce \ers : 

Au signal tout à coup donuc pour le carnage , etc.| 

est admirable. 



'ti D'ITALIE, PAHT. 11, ciî^p. XVJL 5ot 

'^ endroits plus de mysticité que de poésie ; mais 
'ï^ dans beaucoup d'autres le grand poète se montre 



ûî 



^ battait encore les fureurs de la ligue , soutenues et fomcntc'cs par 
les excommunications de deux papes , Sixte V et Grégoire XIV. 
Le Tasse , trop imme'diatement placé sous Tinfliience pontificale 
lorsqu'il termina son poë'me, parlant, dans cette vision , des papes 

^ de son temps , et principalement de Sixte V , qui avait le premier 
excommunié Henri, dit que ce grand pape se félicite moins dans 

V le ciel du monument rival de l'Olympe qu'il avait eu la gloire d'a- 
chever (l'église de St.-Pierre), que d'avoir laissé après lui un pon- 
tife destine à tempérer la rigueur et la terreur de ses lois, un père 
et un pasteur des rois , soutien du monde , et ministre du Dieu qui 
en fait reposer sur lui tout le poids : 

Che à' aver daio a le severe leggi 

Chi suo rigor contempre e suo spavento ; 

Padre a régi e pastor , sostegno al mondo , 

MinisiTO a Dio , ch' in lui ri ^ppoggia ilpondo. ( St. 7 5.) 

Cette manière de caractériser Clément VIII , alors régnant , prou- 
verait qu'il étnit , dès ce temps-là ( i Sqj ) , disposé à lever l'excom- 
munication , qu'il leva en effet en i SqS , mais seulement au mois 
de septembre , quatre mois après la mort du Tasse. Le poète ajoute 
ensuite cette stance entière sur l'état où se trouvait la France , le 
meurtre récent d'un de ses rois , et la foudre romaine dont l'autre 
était frappé : 

La Francia , adoma hor da natùra ed arte^ 

Squallida allor vcdrassi in manto negro. 

Ne d'empio oltraggio inyioJaia parte , 

Ne loco dalfuror rimaso integro ; 

Vedova la corona , afflitte e sparte 

Le sue fortune , e'I regno percosso ed egro , 

E di stirpe real percosso e tronco 

Il pià bel rama , efulminato il tronco. 



5o2 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

encore; et si son slyle a perda de sa fraicheisrd 
de ses grâces, peut-être n*a-t-il rien perda de a 
force et de sa grandeur. 

Dans le reste du poëme » les additions sont tk 
cote assez considérables, mais elles consistent <f 
plus petits détails, où il serait trop long el trof 
minutieux d^entrer. Les moyens déployés par V» 
nemi sont cependant plus redoutables et le dao* 
ger des chrétiens plus grand. Mais à la fin Ai^aot 



A une époque récente , on a trouvé que cette octare 
une prédiction singulièrement exacte de la rérolutioB ùançaîseMÊ 
temps de la terreur. Mais le Tasse alla plus loin dans Toctare mr 
Tante ; il soutint le droit que les papes s'étaient andadmaoKOt 
arrogé de disposer des couronnes , de donner^ comme il Icdil^k 
roi au royaume, et le royaume au roi : 

Ei solo U repub dore al regno, 

E*l regno al re , domi i tiranni e i mostriy 
E placarli del cielo il graine sdegno. ( St. ^6. ) 

Ces vers étaient faits pour exciter en France une jaste îndîp»' 
tion dès qu'ils j seraient connus. En effet , Abel FAngelicr ajx: 
donne à Paris , en i SgS , une édition in- 1 :i de la JérusaUm ce»- 
^uise (yoyez ci-dessus, p. 291 , note 2)y elle fut condamBee e 
supprimée par un arrêt du parlement de Paris. Afoskilo Zas 
nous l'apprend dans une lettre à son frère Catarino Zeno. an£ 
reçu de Hollande cette édition avec d'autres livres rares , et i a 
attribue avec raison la rareté h cet arrêt de suppression, dontL' 
donne la date et les motifs. Les motifs sont les dix-huit Ters die 
ci-dessus , condamnés , selon l'expression de l'arrêt y comme cast ^ 
tenant des idées contraires à l'autorité du roi et au hiai à 



royaume, et comme attentatoires à Vhormeurdufeu roi BenriUl ■ 
el du roi régnant Henri IF, m qui n'était pas encore , ajoute raulca ! 



U D'ITALIE, PART. II, cnAP. XVII. 5o5 

et sa troupe sont forcés de quitter Joppé » et se 
retirent avec peine dans la ville ; Richard revenu 
au camp » détruit Tenchantement de la foret. Le 
grand assaut se donne avec les nouvelles ma- 
chines ; Jérasalem est prise. L'armée d'Egypte 
survient, commandée par le Soudan même. La 
bataille se donne ; une victoire sanglante , mais 
complète détruit tout ce qui restait d'ennemis à 
craindre , et Godefroy revient triomphant dans la 
irille sainte qu'il a conquise. 

On ne doit pas s'étonner si ce poëme , où de 
grandes beautés de l'ancien soi^t conservées > où il 
y en a beaucoup de nouvelles 9 obtint toutes les 
préférences de son auteur^ et si 9 lorsqu'il parut 9 il 
eut pour lui d'assez nombreui^ suffrages. Mais il 

de la lettre , admis cette année-là au giron de l'église romaine , ni 
absous de ses censures. » 11 le fut peu de temps après , car Tarr JC 
est du I*'» septembre , et l'absolution du pape fut donnée k Rome* 
le 1 7 du même mois. Et qui sait si dans les dispositions pacifiques 
où nous avons vu qu'était déjà Qément VlIIy Tactc de fermeté du 
premier parlement du royaume n'accéléra point l'absolution 7 Quoi 
qu'il en soit j jipostolo Zeno cite pour autorités Dupin , qui parle 
de cet arrêt dans son Traité de la puissance ecclésiastique et 
temporelle , imprimé en 1 7 1 7 , in-S"". , et plus particulièrement le 
livre intitulé Preuves des libertés de t église gallicane , où cet 
arrêt est rapporté en son entier, p. i54 et i55 > 1 1 , seconde édi* 
tion , Paris , 1 65 1 , in-fol. ( Voyez Lettres Sjipostolo Zeno , t. II , 
p. 16].) 5era55i a cité tout ce passage à l'article de cette édition 
de la Jérusalem conquise , dans le Catalogue général des OEuvres 
du Tasse , à la fin de sa Vie y p. 57*2. 



04 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

faut s'étonner encore moins qu'on lui préfère la 
première Jérusalem , avec loules ses imperfec- 
tions et ses-aiinables défauts. L'un des plus inti- 
mes amis du Tasse, le père Angelo Grilla ^ au- 
teur lui même de poésies très estimées, fil entre 
ces deux ouvrac^es un parallèle, et prononça un 
jugement auquel le goût ne peut refuser de sous- 
crire. «Il me paraît, dit-il (i),que le Tasse gagne 
autant du côté de l'art et de la conduite dans la 
Jérusalem conquise y qu'il excelle dans \aJéru^ 
salent déliK>rée en grâces et en ornements. Quant 
aux ctioses qui appartiennent à l'unité el â /'es- 
sence même de la poésie , il a voulu dans ce se- 
cond poëme s'attacher de plus près à l'exemple 
d'Homère et de Virgile , quoique dans le premier 
il ne se fût pas éloigné des préceptes d'Aristole. Il 
a mieux lié entre eux les matériaux dont quelques- 
uns ne paraissaient unis que par le temps el pour 
ainsi dire par l'instant même, lien très faible et 
qui appartient plus au roman qu'au poëme héroï- 
que. Il a conduit plus fidèlement la poésie sur les 
pas de l'histoire. 11 a corrigé quelques endroits où 

l'action principale était trop suspendue Il a 

supprimé l'épisode d'Olinde et de Sophronie com- 
me trop lyrique, trop peu lié, et trop tôt intro* 
duit, quoiqu'il y en ait de semblables dans Virgile 
et dans Homère qui ne tiennent pas beaucoup à 



(0 Lettres, p.iïj;. 



D'ITALIE, PART. II, c»AP, XVIL 5o5 

la fahle. Il a retranché avec soin ce qu'il y ayaU 
de trop passionné, particulièrement dans les arti- 
fires d' Armide , et dans les erreurs deTancrèdeel 
d'Herininie (i), qu'il ap|>elle Nicée : il sVst ainsi 
moins éloigné du sujet, et il a mieux servi la relî* 
giou et la piélé chrétienne, hut qu'il s'est princi- 
palement proposé dans tout ce nouveau travail. 
Ces perfections de l'art et d'autres semblables que 
j'ai cru observer dans la Jérusalem conq uise ^ me 
font regarder ce poëme comme meilleur , de mê- 
me que je regarde l'autre comme plus beau. Mais 
malgré tout ce que j'ai dit, si Ton doit juger meil- 
leurs les poèmes qui plaisent le plus » qui sont 
généralement lus de tout le monde, et qui passent 
non seulement de provinces en provinces, mais 
d'âges en âges, d'idiomes en idiomes, je dirai que 
comme la Jérusalem délii^rée est plus belle que la 
Jérusalem conquise^ elle est aussi la meilleure. » 
Tenons-nous-en à cette décision d'un homme 
d'esprit et de goût, qui aima beaucoup le Tasse, 
plutôt qu'au sentiment du Tasse lui-même, sur 



(i) Ici, le bon religieux se trompe. Il est singulier, mais il est 
certain que la seconde Jérusalem passe pour austère auprès de la 
première , et que cependant les endroits passionnes et voluptueux 
sont absolument les mêmes. Dans le personnage et les artifices 
d'Armide , dans l'amour de Tancrède pour Clorinde , et de Nicée , 
qui tient la place d'Hermiuie , pour Tancrcde , rien n'est change'. 
liC Tasse n*a pour ainsi dire pas corrige' un seul vers, ni même ua 
seul de CCS défauts brillants qui lui sont justement ^reproches. 



.» 



5o6 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

cette prodoction que Ton peut généralement nom* 
mer malheureuse » mais où Ton recomiaU encart 
par moments le génie sublime de son auteur* 

Si la Jérusalem conquise en avait marqué le 
déclin y il jeta encore quelcpies rayons à son cou- 
dier 9 dans le poëme des Sept Journées » dont 
nous reste à parler: ces rayons^ il est vrai» sont 
obscurcis par beaucoup de nuages ; mais qui nt 
naissent pas tous de l'affaiblissement du génie de 
Tauleur. La plus grande partie vient du snjel 
même et de la manière dont il l'avait envisagé» 
Les sept Journées de la création ne pouvaient 
fournir matière à un poëme de plus de hnit mille 
vers que par des digressions continuelles » des dis- 
cussions philosophiques 9. des explications mo- 
rales et théologiques ^ très propres à ternir Téclat 
de la poésie. Cest cependant pour la beauté da 
style que ce poëme est principalement vanté» 
JJingegneri , qui en fut le premier éditeur , ne 
craignit pas de dire dans sa préface » «que depuis 
que Tart poétique était né pour plaû*e aux. homr 
mes en les instruisant , il n'avait existé aucua 
poëme ni plus sublime > ni plus agréable en même 
temps y que l'on y trouvait expliquées avec une 
grâce incomparable les matières les pins pro- 
fondes de la philosophie naturelle, de la théolo- 
gie sacrée, et de rhisloire divine. » 

Le Crescimbeni dit positivement dans son His- 
toire de la poésie vulgaire^ qu'il le regarde couun^ 



D'ITALIE, PART. II, CHAP. XVII. 507 

le poème héroïque le plus beau et le plus doble 
qu^il y ait en vers libres dans la langue italienne, 
après V Italie délivrée du Trissin , qui doit cepen-* 
dant encore lui céder à Tégard du style (i). Le 
style a en effet de la force, et souvent même de 
la sublimité ; mais comment dans un sujet pareil 
aurait-il , si ce n'est par instants, de Tagrément et 
de la grâce? Je ne conçois pas non plus pourquoi 
le Crescimheni range les Sept Journées parmi les 
poèmes héroïques. C'est un poème théologique et 
philosophique, mais qui n'appartient certaine- 
ment point à l'épopée ; et je n'en parle ici que 
pour n'avoir plus à revenir sur aucun des grands 
poèmes du Tasse. 

On se rappelle à quelle occasion il l'entreprit. 
Il était à Naples chez le marquis Manso^ son 
ami (2). La mère du marquis était très dévote^ 
le Tasse très religieux ; chez lui toutes les opi- 
nions se tournaient en sentiment , et le sentiment 
prenait toujours une teinte poétique. Ses entre- 
tiens avec cette dame roulaient sur des sujets de 
piété : la science, la chaleur et l'onction qu'A y 
mettait, la charmaient. Elle l'engagea enfin à trai- 
ter en vers quelque grand sujet de cette espèce, 
et il choisit la Création du monde. Il en fit les 
deux premiers livres dans cette retraite délicieuse, 

(i) Vol. 11,1. m, p. 446. 

(2) Voyez ci-dessus , p. ago. 



5o8 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

dans un état de santé supportable, et un entier 
repos d^esprit. Les cinq derniers au contraire fu- 
rent faits, ou plutôt seulement ébauchés à Rome, 
vers les derniers temps de sa vie, lorsque le tra- 
vail n'était plus qu'une distraction à se$ souf- 
frances. Cest la cause très naturelle de la diCTé- 
rence qu'on aperçoit entre le style de ces deux 
premiers chants et celui des autres. 

On sent que le plan d'un pareil poëme était 
tout fait , ou plutôt qu'à proprement parler iJ n'y 
a point de plan. Ce n'est, et ce ne pouvait être 
qu'une paraphrase du premier chapitre de la Ge- 
nèse ^ pour les six jours de la créa tien, et de la 
première partie du second chapitre» pour le sep- 
tièuie jour, qui est le jour du repos. C'est le même 
qu'à suivi notre Du Bartas dans sa première iSe- 1 
mairie , poëme si célèbre dans son temps , et :] 
maintenant plongé dans un si profond oubli. Puis- ', 
que j'ai nommé ce poëme, je dirai qu'il ne serait 
pas impossible qu'il eût fourni au Tasse l'idée du 
sien. La Semaine parut pour la première fois en 
France, vers i58o. Les éditions se succédèrent 
ensuite rapidement. Le Tasse savait très bien 
le français , et ce ne fut qu'environ douze ans 
après qu'il commença ses Sept Journées. Bien 
plus ; la Semaine de Du Bartas fut traduite en 
vers italiens (i), et cette traduction, qui eut du 

{i)?ar Ferrante Guisone. 



D'ITALIE, PART. II, CHAP, XVII. 5o9 

succès, et qui est aussi en versi sciolti^ fut pu- 
bliée éQ i5g2, Taunëe même où le Tasse conçut 
ridée de soa poëme, et eu composa les deux pre* ' 
miers livres. 

Quoi qu'il en soit de cette idée, sur laquelle je 
ii*insiste pas, dans le poème du Tasse comme 
dans celui de Du Bai tas, et d'après le récit de 
Moïse, le premier livre contient la création du 
ciel et de la terre, de la terre déserte et vide, tan- 
dis que les ténèbres étaient sur la face de Tabîme 
et que l'esprit de Dieu était porté sur les eaux. Il 
contient encofe la création de la lumière, sa sé- 
paration d'avec les ténèbres , qui reçoivent le nom 
de Nuit, et la lumière celui de Jour. Dans le se- 
cond, le fîrmament est créé au milieu des eaux; 
il les partage en eaux inférieures qui sont au- 
dessous du firmament, et en eaux supérieures qui 
sont au-dessus; et ce firmament reçoit le nom de 
Ciel. Dans le troisième. Dieu rassemble en un 
seul lieu les eaux inférieures ; ce qui reste sec 
s'appelle la Terre , et les eaux rassemblées se nom- 
ment la Mer. L'berbe verdoyante et qui porte 
avec elle sa semence , les arbres qui portent leurs 
fruits naissent sur la terre, et chaque plante ren- 
ferme en elle le germe de sa reproduction. Au 
quatrième Jour, deux grands luminaires sont pla- 
cés dans le firmament pour distinguer le jour 
d'avec la nuit, pour marquer les signes, les 
temps , les jours et les années , pour luire au ciel. 



5io HISTOIRE LITTÉRAIRE 

et pour éclairer la terre. Le plus grand de ces la- 
minaires préside au jour ^ et le moindre à la naît 
Les étoiles sont aussi placées dans le firmamen! 
pour luire sur la terre , présider au jour et i k 
nuit ^ et séparer la lumière des ténèbres* Le ci» 
quième livre offre là création des poissons et de 
reptiles qui vivent dans les eaux, et des oiseam 
qui volent sur la terre, au-dessous du (imnaïuent 
Bans le sixième M terre produit les animaux » ki 
bestiaux , les reptiles , chacun selon son espèce- 
Dieu crée enfin Thomme à son image et à sa res- 
semblance : il crée les deux sexes4 l'homme et b 
femme; il les bénit , et leur ordonne de croître, 
de multiplier, de remplir la terre, de la soumet- 
tre, de commander aux poissons de la mer, am 
Tolaliles du ciel , et à tous les animaux qui vivent, 
sur la terre. Enfin dans le septième livre » Dieu n'a 
plus qu'à compléter son ouvrage, et à se reposer. 
Il bénit le septième jour et il le sanctifie ^ parcf 
que dans ce jour il avait terminé Touvrage de li 
création. L 

11 est aisé d'apercevoir les avantages et Is 
écueils de ce sujet et de ce plan. Les avantages, 
naissent des descriptions de toute espèce qui »: 
présentent à chaque instant; les écueils soniaQs> 
dans ces descriptions mêmes, qui sont nëcessa.-^ 
rement trop nombreuses , trop continues , et q^- 
ne peuvent laisser d'autre relâche au poète et a: 
lecteur que des digressions et des discussion 



D'ITALIE^i^ART. lîiCHAP, XVlî. Sit 

théolo^iques « philosophiques ou morales. Oit 
vante beaucoup aujourd'hui le geure descriptif* 
Il s*est formé eu poésie une école , et je dirais 
presque uue secte descriptÎTe; mais malgré tous 
ses efforts, malgré les talents de ses chefs» malgré 
le zèle de leurs prosélytes i qui n*est pas toujours 
selon la science » ce genre porte invinciblement 
avec lui un germe terrible et contraire à celui de 
la reproduction , c^est Tennui. 

Il est cependant à regretter que le Tasse n^aît 
pu conduire ce poème entier au point où il avait 
porté les deux premiers livres. Il s^y trouve des 
morceaux d'une grande beauté^ et d'une certaine 
knajesté de style , singulièrement adaptée à son 
sujet. On admire surtout avec raison , dans la se- 
conde Journée, la riche descnption du firmament» 
des signes du zodiaque et des constellations, ou 
groupes d'étoiles qui ont reçu des anciens et ont 
conservé chez les modernes tant de figures et de 
noms divers. De là , le poète est conduit à s'élever 
contre les folies des astrologues, et ensuite à cé« 
lébrer les usages réels que la science humaine a 
su tirer de l'observation des astres. Tout ce mor- 
ceau qui n'a pas moins de trois cents vers, est de 
la plus belle et de la plus haute poésie. 11 y en a 
plusieurs autres qui , dans des genres différents » 
n'ont peut-être pas moins de mérite; et même 
dans les derniers livres , où les traces de l'affai- 
blissement ne se font que trop apercevoir, on 



5f2 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

«eut encore de temps en temps ]a \ie poétique 
qui semble résister presque seule aux progrès de 
la deslruclioQ. 

Mais c'est trop long-temps nous écarter de b 
poésie épique , à laquelle , quoi qu'en ait dit k 
Crescimbeni ^ le poëme à^s Sept Journées ne sao- 
rait appartenir. Quittons enfin ce pèète si attt- 
. chant , même par ses défauts , et revenons ai 
poème Uéroique , danslequel il eut des imitateurs, 
mais où Ton ne saurait dire qu'il ait eu de rÎTauL 
Le Tasse, favorablement prévenu pour tout ce qui 
portait le nom de Gonzague , loua beaucoup le 
F ido Amante ^ipoèmeàoni Curzio Gonza^tiéiaii 
l'auteur^ mais il ne put obtenir que d'aulres répé- 
tassent les éloges qu'il lui avait donnés; et ce fut 
lui-même qui en fui la cause ( i ). Le FiJo yimanU 
éprouva le même sort que le Costante du Bolo- 
gnetti et quelques autres poèmes qui parurent à 
peu près dans le même temps que le siea ; la Jê- 
rusalem delU^rée les éclipsa tous. 

On ne sait pas positivement à quelle brancb; 
de la famille Gonzague appartenait ce Cu/zli 
Gonzaga (2) ; tout ce que l'on connaît de luL 



(1) Tirabosclii , t. VII , part. III. 

(i) Le titre de son poeine nous apprend seulement qu'il étiît £j 
du prince Louis ; voici ce litre : // Fido Amante^ poema nx'icc 
di Curzio Gonzaga Jtgliuolo di Luigi delV antichissima rii 
de* principi di Mantova , Mautova , 1 58*2 , in-4". L*autcur le i*- 
die à une dame qu'il nomme Orsa , et qui était sans doaU de r> 



D'ITALlE,PART. II,cnAP.XVU. 5i3 

c^esIquUl se distingua dans la carrière des armes» 
qu^il aima et cuTtiva les lettres avec beaucoup 
d^ardeur, et qu^il a laissé, outre son poëme, des 
poésies lyriques ^ et une comédie assez bonne , in* 
titulée: ^// Inganni (les fourberies)^ 

Ce poème, qu'il ne fut que six ou sept ans à com- 
poser » est en trente-six chants, et contient plus de 
trente mille vers. 11 se proposa d'y célébrer la 
gloire des Gonzague, alors souverains deMautoue, 
et de la relever par une de ces origines fabuleuses , 
qui flattent toujours Torgueil , lors même qu'il n'y 
croit pas et que personne n'y peut croire. Sa fable 
est prise de fort haut, et quoiqu'il n'y ait rien de 
plus romanesque , ce n'est point un ix>man épique 



i*« 



lustre famille Orsini , que nous appelons en France des Ursins 
G'e'taitsa muse inspiratrice, et probablement la dame de ses pensées. 
Au frontispice du poëme est gravée sur un ëcusson la constellation 
de la grande Ourse , et au-dessous un aigle qui s*«1ève en la reg;tif- 
dant , comme les aigles regardent , dit-on , le soleil. Le sonnet dë> 
dicaloire commence ainsi : 

a 

flatterie a^ pie* de la grand' Oesa , humiU 
Porto mio ( sua merci ) condoUo a fine* 

Ija première octave du poème est une seconde dédicace ^ il n'y a 
point d'autre invocation. 

Oasa , chefuùr de la commOnè gerde 
Alzasti lo mio tarda ingegno humUe; 
Tu mio ApoUo e mia Musa alla e posseMe ; 
Vimmi la Je et un cavalier gentile 
In amar donka di virtute ardente ^ eUx 

V. 33 



54 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

qu^il a voulu faire, mais un poëme héroïque ^ râ 
une épopée régulière. Cette fable n^est d^aucim 
intérêt pour nous; le style de l'auteur est trop fai- 
ble pour lui en donner; mais elle est tissue avec 
assez d'art; et sans se soucier de la counaili^ toitf 
entière, on peut être curieux de savoir sur quels 
fondements il Ta établie, quelle machine poétique 
il a employée, quels principaux ressorts il a Ëiu 
agir. 

Le Fidèle amant dont il fait son héros , était 
fils d*un puissant roi , descendant des anciens rois 
de Troie , qui avait entrepris de rebâtir la ville où 
avaient régné ses aïeux « et en avait fait la capi- 
tale d'un nouvel empire (i). Ce roi , nommé Ga- 
ramant le magnanime, avait beaucoup voyage 
dans sa jeunesse. Doué d'une valeur brillante et 
de tous les dons de la nature, il avait, dans diSé- 
renls p^iys, inspiré de l'amour à un grand nombre 
de femmes. La plus belle de loutes peut-être étah 
une princesse qu'il avait aimée en Hespérie , dan; 
la ville que le Mincio arrose, c'est-à-dire dac^ 
l'antique Mautoue. Il en avait eu un fils , mais à 
croyait l'avoir perdu ; il croyait, et c'était aus.v 



(i) Dans cette analyse rapide, je ne cite point de Ters, par 
nu ils sont en gcncral trop médiocres , et je me dispense de manp: 
les chants , comme je le fais d'ordinaire, le poème étaut trop pt. 
connu , et les exemplaires trop rares pour que le lecteur puiiac; 
Aiuiyre la marche de Faclion. 



D'ITALIE, PART. II, CHAP. XVII. 5i$ 

ro[)iaion commune en Hespérie , que cet enlant^ 
avait péri avec sa mère. Garamant revenu en 
Asie » avait bâti sa ville , ëteûdu au loin ses états 
et sa renommée. Un jour , en visitant un port 
de mer qu'il faisait construire, il vit aborder 
une barque dont les rames, les voiles et les cor^ 
dages étaient d'or et de soie, et qui paraissait 
elle-même toute de perles* Une dame et un che- 
valier sortent de cette barque. La dame présente 
au roi le chevalier comme le guerrier le plus brave 
et le plus fidèle amant du monde, qui aurait pu 
obtenir des sceptres et des couronnes, mais qui 
n'est occupé que de son amour pour une beauté 
ingrate et insensible. Attiré par ]a renommée d'un 
si grand roi , il vient lui offrir son bras et ses ser- 
vices, avant d'aller terminer de glorieuses entre- 
prises qui l'appellent dans des climats lointains. 
Garamant reçoit très bien ce couple extraordi- 
naire; il conduit ses botes dans sa nouvelle Troie 
et les loge dans son palais. 

11 leur en faisait admirer la structure et les or- 
nements, lorsqu'on lui vient annoncer larrivée 
d'une ambassade solennelle. Il la reçoit avec beau- 
coup de pompe et de dignité. Ce sont des ambas- 
sadeurs du grand Khan de l'Inde, et de la Perse, 
du redoutable Orcan , qui lui propose de s'unir à 
lui dans une guen'e qu'il veut entreprendre. Uu 
roitelet de Sicile a osé attaquer le roi d'Egypte, 
fils d'Orcan. Ce puissant empereur prend les armes 

33.. 



6i6 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

pour châtier, non seulement le téméraire âcilieni 
mais rEnrope entière qui s*est tant de fois armée 
contre l'Asie. Le roi de Troie a les injures de ses 
ancêtres à venger ; Orcan lui promet de le rendre 
maître de la Grèce , de la Thrace et de riUyriei 
s'il veut s'allier avec lui. 

Pendant cette audience, un chevalier venait 
d'arriver sur un vaisseau, et témoignait la plos 
^ande impatience d'être admis. 11 l'est aussitôt 
^ue les ambassadeurs se sont retirés. C'est an en- 
voyé du Toi de Sicile. Ce roi avait une fille char- 
mante Tiommée Clitie, qu'il avait donnée en ma- 
riage à un fils du roi de Crète. Le roi d'Egypte» 
tjui feignait d'être l'ami de ce jeune prince, Vayilé 
aux fêtes de son mariage , l'avait surpris et égorgé 
dan^J'espoir d'enlever sa femme. Les rois de Si- 
cile et de Crète se sont unis pour punir ce crime; 
mais sachant quele terrible Orcan , père du nneur 
trier , rassemble une armée innombrable pour dé- 
fendre sou fils, ils envoient demander au roi de 
Troie son alliance et des secours. Garamant écoute 
ce récit avec attendrissement et avec horreur ; il 
donne à l'envoyé des cs|^rances ; mais il diffère 
prudemment, et ne décide rien. 11 assemble sou 
conseil. L^afl'aire y est librement discutée* Lei 
avis diffèrent d'abord; ils se réunissent enfin ea 
faveur du roi de Sicile; on ne veut pourtant pas 
^edeclarerouverlemcnt contre un ennemi tel que 
ie Kbau de Pçrse ; on renvoie ses ambassadeurs 



^■weR?F^i^»'*""t«ii»"»i^«w5"WB-T'— ■^^^^■w^^:' 



D'ITALIE, PART- II, CHXP. XVn. 617 

arec de riches présents. Le chevalier sicilien: n'ob- 
tient qu'une réponse secrète , mais elle lui assure 
tout ce qu'il était venu demander. 

Cependant Garamant avait chargé uu de ses 
plus sûrs confidents de prendre des informations 
sur la dame étrangère et sur le chevalier qui 
étaient arrivés dans la barque merveilleuse. Le 
confident revient , et lui dit que la dame est née 
dans la ville de Manto , et qu'elle est maîtresse de 
toute rÉtrurie^ quant au chevalier, il refuse de se 
faire connaître » mais il parait posséder toutes les 
vertus. Ces noms renouvellent de tendres souve- 
nirs dans l'ame de Garamant. Il soupire,, et ra- 
conte enfin à son confident ce qui lui est arrivé 
autrefois dans cette même ville où est née la dame 
étrangère. 11 s'y était uni avec la fille du roi , la 
belle Sulpicie; il vivait heureux avec elle, quand 
une magicienne était venue détruire ce bonheur» 
l'avait enlevé, conduit dans son palais, et retenu 
dans des délices où son cœur n'avait point de 
part.Qivclque lempsaprès, il avait appris que Sul- 
picie était morte de desespoir , et que le triste fruit 
de leurs amours avait péri avec elle. Depuis lors> 
il n'entend jamais parler de ce pays sans l'émo* 
lion la })lus douloureuse et la plus vive. 

Ses deux hàlcs lui sont devenus plus chers. Il 
ordounele lendemain un grand sacrifice au soleil» 
pour que ce dieu leur soit propice. Pendant l^ 
ïepas qui suit celle foie , iJ priç le chevalier éuau-* 



5i8 HISTOIRE LITTERAIRE 

ger de lui apprendre quelle est donc cette beauté 
dont il est épris, beauté bien sévère sans dontCi 
puisqu'elle est insensible aux soins et à la perse* 
Térance d*un amant aussi accompli. Le guerrier 
consent à le satisfaire. Cette belle était fille du roi 
de la grande Hespérie. Dès son enfance elle fut 
consacrée à Diane. Elle u*eut d^autres plaisirs que 
lâchasse; elle suivit d^abord les animaux fugitifi 
et timides: bientôt elle attaqua les lions , les tigres^ 
les ours , les bétes les plus féroces. Sou pèi*e ent 
une guerre à soutenir contre des peuples d'Afri- 
que; ses armées furent battues , plusieurs de sei 
généraux tués. La jeune Hippolyte instruite de 
ces désastres s*écbappa ]x)ur les réparer^ passa 
la mer, rallia les troupes^ se mit à leur tête, rem- 
porta des victoires décisives , subjugua sept rojaih 
mes de la côte d'Afrique, et en emmena les roù 
enchaînés pour servir à son triomphe* Son père 
lui en décerna un , le plus magnifique et le plus 
pompeux qu'on eut jamais vu, et lui fit quittersoo 
nom d'Hippolyte pour celui de Victoire qu'elle 
avait si bic-ti mérité. Le chevalier qui fut lémoiDik 
ce triomphe, et qui le décrit dans tous sesdétailsi 
avoue que jamais la beauté d'Hippoly te n'avaitfait 
sur lui l'impression qu'y fit celle de Victoire 
Pour lui plaire, il combattit et vainquit un géant 
africain qu'elle avait fait captif dans une bataille 
pour lui plaire, il avait fait dans des chasses ei 
dans des tournois , des choses qui rétonnaioi^ 



D'ITALIE,PART. TI.CHAP. XVII. Sig 

kii-inéme. Mais elle avait effacé dans un autre 
tournoi tous ses exploits et tous ceux des guerriers 
les plus célèbres. En finissant ce récit , le chevalier 
prend congé de Garamant. 11 laisse à sa cour la 
dame qu'il accompagne, et qu'il rejoindra bien- 
tôt, quand il aura terminé une expédition entre- 
prise pour la servir et pour lui plaîre. 

Bérénice, c'est le nom de son aimable com- 
pagne, est inquiète dès qu^il est parti. Elle craint 
les dangers qu'il va courir; elle craint aussi les 
pièges que peut lui tendre la magicienne Argen- 
tine , fille d'Orcan. Elle voudrait enfin être ins- 
truite de sa naissance et de son origine, qu'elle ne 
connaît qu'imparfaitement. Elle sait qu'il avait 
ëlé dès ses premiers ans nourri par le dieu Protée, 
dans les eaux de la mer , qu'il y avait eu son ber- 
ceau, qu'il avait été enlevé à ce dieu , qui connaît 
seul le reste de sa destinée. L'antre de Prolée n'est 
pas loin ; elle sort la nuit du palais de Garamant , 
monte sur sa barque enchantée , et ne tarde pas à 
trouver le dieu dans son antre. Protée, moins dif- 
ficile qu'il n'était du temps d'Homère et de Yir- 
gile, lui raconte tout ce qu'il sait. C'est une his- 
toire bizarre et assez longue ; la mère du jeune 
héros s'était précipitée dans le Mincio, croyant 
ctre oubliée du guerrier qu'elle aimait; les nym- 
phes de ce fleuve, prévenues par Protée, avaient 
retiré cet enfant du sein de sa malheureuse mère, 
€t le lui avaient apporté dans une corbeille; il 



520 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

rayait élevé avec le plus grand soin, et FaTail 
dressé dès Tenfance aux exercices qui font les 
héros. 

Le voyant parvenu à radolescence, son art loi 
avait manqué lorsquMl avait voulu connaître k 
destinée future de son élève. ll'S'cn était plaint à 
Jupiter qui lui avait permis de consulter les Par: 
ques. Ces trois soeurs lui avaient prédit que cet 
enfant obtiendrait un jour la femme la plus bellt 
et la plus fière qu'il y eût au monde; que de leur 
sang naîtrait une race immortelle qui se séparerait 
en deux branches , dont Tune porterait le nom 
èiAustria (F Autriche), l'autre celui de Gon- 
zaga ; qu^elles se réuniraient et produiraient sous 
le double nom èiAustria et de Gonzaga , des 
milliers de héros. Protée les nomme et les fait \ 
connaître à Bérénice , enchantée de Tentendre. 
Ce n'est point encore assez de celte machine poë^ 
tique; Tliëlis vient rendre visite à Protée, et si 
c'est lui qui prononce tout ce qui est ici en piD- 
phétie, c'est elle qui raconte tout ce qui est en ré- 
cit. On voit se dérouler avec assez d^artifice , maii 
non pas certes sans efforts, le fil de cette intiî^^ue 
fabuleuse; on voit que \c Fidèle amant ^ ou U 
Gorizaguey tige lointaine de tous les Gonzas^ues 
à venir, est ce fils même de Garamant, roi de la 
nouvelle Troie , qu'il avait eu de Sulpicie , et qu'il 
croyait avoir perdu. 

Si nous voulons connaître plus particulière' 



D'ITALIE, PART- II, CHAP. XVII. Sit 

ment ce qui avait acquis à ce jeune héros ce 
grand renom de fidélité en amour, et quelle est 
celle Bérénice qui l'accompagne, qui n'^a pour 
lui que de Taniilié, mais qui parait en avoir une 
si active et si tendre, le poète profile, pour nous en 
instruire , de réloignement de son héros. Bérénice, 
après sa course maritime, revient à la nouvelle 
Troie. Le roi , profondément occupé d'elle et de 
ce qu'il entrevoit déjà de la singulière destinée du 
jeune guerrier , l'interroge , lui demande com- 
ment le Fidèle amant étant uniquement épris de 
la belle Victoire, elle parait cependant si étroite- 
ment liée avec lui. Voici l'abrégé de sa très pro- 
lixe réponse. Elle était née dans l'Etrurie^ sa fa- 
mille issue du devin Tirésias, avait régné sur ce 
pays, et après la mort de deux de ses frères, elle- 
même y avait régné. Elle avait reçu de sesancélres 
l'art magique, dont une partie consiste à prévoir 
Tavenir. La réputation de sa science ^'était répan- 
due jusque chez les nations les plus éloignées. Oii 
venait la consulter de toutes parts. Le Fidèle 
amant ^^yQui perdu les traces de sa belle guer- 
rière, et ne sachant dans quel pays l'aller cher- 
cher, fut un de ceux qui vinrent implorer son 
art. A son aspect , elle éprouva un sentiment que 
mille amants s'étaient vainement efforcés de lui 
inspirer. Elle essaya de lui plaire et de le détour- 
ner de son ])reniier amour. Elle avoue même 
qu'elle ne négligea aucun moyen, et qu'elle lui 



S2i HISTOIRE LITTÉRAIRE 

offrit avec adresse des occasions dont tout autre 
homme aurait profité. 

Yoyapt enfin que tout était inutile, au lieu 
de s'en désespérer , elle sentit se changer en admi- 
ration et en tendre amitié la passion qu'elle avait 
d'abord éprouvée. Elle employa pour servir son 
ami Tart qui n'avait pu le rendre infidèle. Cette 
barque enchantée sur laquelle ils parcouraient 
les mers ^ les avait si bien dirigés qu'ils avaient 
enfin trouvé sa belle et insensible Victoire en Ita- 
lie, auprès du lieu où le Meùauro se jette dans la 
mer Adriatique. Elle se disposait à une expédition 
périlleuse et lointaine; du reste, toujours aussi 
belle, aussi aimable, douée autant que jamais de 
toutes les perfections, mais toujours aussi fière, 
aussi sévère pour son amant , exigeant toujours 
qu'il ne reparût devant elle que lorsqu'il se serait 
couvert de gloire dans les entreprises les plus dif* 
ficiles, lorsqu'il aurait vaincu tous les monstres, 
purgé la mer de tous les pirates, rompu tous les 
cncbanlemeuts » délivré toutes les dames injuste- 
ment et indignement opprimées , soutenu le bon 
droit au prix de tous les travaux, de tous les dao- 
gers, et remporté les dépouilles de tous les guer- 
riers les plus fameux. Ces conditions si dures n'a- 
vaient point découragé son jeune ami. Après avoir 
pris congé de sa dame, il s'était mis à exécuter se> 
volontés. Depuis ce moment , Bérénice ne Ta pas 
quitté. Elle raconte les exploits merveilleux 



D'ITALIE, PART. Il, CHAP. Xyil. 523 

qu'elle lui a vu faire, les épreuves îooroyables 
dont il est sortie les enchantements qu'elle Ta aidé 
à vaincre, les dangers de toute espèce qu'il a 
bravés. Elle excite une grande admiration pour lui 
dans toute cette cour, et Ton n'admire pas moins 
le sentiment pur et désintéressé qui attache à son 
sort une si généreuse et si utile amie. 

Celte exposition longue et compliquée étant 
finie ^ et le nœud de l'intrigue ainsi établi, il ne 
s'agit plus que de la conduire au dénoûment, de 
faire que le Fidèle amant revienne de son expé- 
dition , qu'il soit mis à la tête de celle qu'on va faire 
contre Orcan pour soutenir le roi de Sicile , qu'il 
y remporte les plus éclatantes victoires , qu'il y 
rencontre sa belle inhumaine, venue de son côlé 
pour défendre une bonne cause ; qu'il fasse sous 
ses yeux des choses qui , jointes à la connaissance 
que donnera l'officieuse Bérénice de ce qu'il a 
déjà fait, fléchissent enfin ce cœur indomptable, 
et l'amènent à couronner une passion si noble et si 
constante; qu'enfin le bon roi de Troie recon- 
naisse en lui son fils ; que ce grand hyménée 
fasse le bonheur de sa vieillesse; que Victoire et 
son époux reviennent en Hespérie prendre pos- 
session des états qui leur appartenaient par Ja 
naissance, et que Bérénice, par les moyens de 
son art , puisse prévoir et annoncer que de-la 
viendront en directe licne tous les Gonzaiifucs 
futurs, et surtout les ducs de Ma^îloue. 



524 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

Telle est en effet la série d'évéuemeots qui la' 
plitle resle du poerae, et qu'il suffit (Tcntrewit 
pour reconuaib-e qu'avec un grand appareil ft 
science poétique, d'observation des règles, (t 
d'Iiabileté à conduire une aclîouépiqHe,D'jajiit 
ni intérêt dans le but de celle action , ni cham 
dans le style, ce long poëme au foad se réduiti 
l'ien. On se demande, après l'avoir lu, quelpti- 
«r un homme d'esprit peut trouver pesdanistp! 
ans à échafauder , pour sa propre famille el pour 
des princes de son nom, une telle {»éûéa)ogie,d 
à se donner la peine de la mettre en versi et biaK 
simple qu'est celle demande» on n'y tcoutepo"!' 
de réponse. 

La fin de ce siècle vit encore paraître qoelq"* 
faibles essais de poèmes héroïques, tels que" 
Nouveau Monde de Giorgini ( i ), en viD^-qu'f* 
chants; la Maltéide àe Giovanni Fratla[i]- 
dont le Tasse avait porté un jugement aussi &<»■ 
rabic que du Fido Amante , et qui vaut enccR 
moias; la Jérusalem détruite de Franceseoc*- 
tenzano (3), copie trop inférieure a» n™^'' 
dont elle rappelle le titre; Y Univers ou Icf**" 
midoro de Raphaël Gualtcrotti, espèce û ï»"" 

(i) TlMondonuovo delsi:^. Giovanni GiorginidaM'''^ 
eauti XXIV, J<ïi, iSçtri, in-',". 

(i) Vcncïia, i5;(G, In-^". L'auteiiT était Ycronaii. 
t7))Nniioli, iCoo,in-4". 




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II, CHAP. XVIT. 525 
[), <l'iin plan beaucoup 
i cfftït embrasser la iles- 
, mais dont ce qui existe 
t sur ce qui maaque i 
libles encore , 



1- d'eir. 



notnmeâ il). 



[quel leTasse avaltdonnfi 
ans le siècle suivant, non 
t porte ce j^rand poète, 
élut où de tels imitateurs 
cle que nousparcoui-onF, 
eut le premier poète ho- 
de second ; l'Aiiosle , an 
■emier dus poètes nunîui- 
e grande distance de tous 
son Roland furieuv ou 
Hireux du iîerrii, Vylina- 
es autres encore. 
genre d'épopée, qui doit 

i dont il luut cependant 
léroï-coLiiique on burlcs- 

i qu'un seul cliapiire, et 

le ce ne fût trop eucorc^ 

le mes lecteurs. 



526 HISTOIRE LITTÉRAIRE 



i^^^<^i»^^^^h^^»^^^^h^^^ t ^^^^^^^^^ 



CHAPITRE XVIII. 

« 

Du poème héroï comique ou burlesque en ItaBe 
au seizième siècle; l'Orlandino ; Noùicesurk 
vie de Teofilo Folengo, son auteur; la Gi- 

GANTE A, LA NaNEA, LA GUERRA DE* MoSTRl 

de Grazzini dit le Lasca; Notice sur sa tne; 
Idée' de ces trois poèmes ; Fin de la poésie 
épique, 

CiETTE troisième espèce d'épopée qui semb\c par 
sa futilité, par Tinfraction presque coaimueUe 
des lois du goût et de la décence, mériter pee 
qu'on s'en occupe , ou du moins que Ton si ar- 
rête, ne laisserait pas , si on le voulait , de donner 
lieu à des recherches assez étendues sur Tanti- 
quité grecque, et poun^ait fournir, comme tait 
d'autres sujets assez légers, matière à uae disscr 
tation lourde et savante. Le genre burlesque, tt 
général méprisé en France, malgré la gaîtë et k 
légèreté que l'on reproche aux Français et qu'oc 
leur envie, est au contraire presque généralemeo^ 
goiité des Italiens, quoiqu'il y ait dans leurca- 
raclère du penchant à la mélancolie et de la gra- 
vité. Mais pour qu'on ne se hâte pas de chercheti 
à celte différence très remarquable » quelqu^uc- 



DMTALIE,PART. II,CHAP.XV11I. 627 

âe ces explications physiologiques et analytiques 
auxquelles on renonce si difficilement quand elles 
sont une fois trouvées, il est bon de savoir que les 
anciens Grecs, auxquels les Italiens modernes 
ressemblent par leur goût dans les arts , et les 
Français par leur caractère , se passionnèrent 
comme les premiers pour ce genre si peu estimé 
des seconds. 

Quoique cette multitude immense de poèmes 
de toute espèce dont la Grèce fut comme inon- 
dée, ait été dévorée par le temps , et quoique les 
auteurs grecs qui en parlent, niaient le plus sou- 
vent pris d'autre peine que de les nommer, nous 
ne manquons cependant pas assez de lumières 
«ur cet objet pour ignorer quel fut en Grèce le 
goût pour les poèmes h éroï- comiques (i). Le plus 
connu , quoiqu'il n'en soit rien resté, est le Mar- 
gitèsy que Platon et Aristote attribuent trop posi- 
tivement à Homère pour que l'on puisse douter 
qu'il ne fut de lui. Margitès était un homme sim- 
ple jusqu'au ridicule (2), qui n'avait jamais pu, 
dit-on , apprendre à compter au-delà du nombre 
cinq ; qui, s'étant marié, n'osait toucher sa femme 
de peur qu'elle ne s'allât plaindre à sa mère ; qui 
étant homme fait , ne savait pas encore lequel de 

(i )Le QuadriOy t. VI , 1. II , disl. 3 , c. I. Dans un otivrage tel 
que celui-ci, je dois prcierablernent puiser aux sources italiennes. 
( '0 Ba^ponamento dello academico Aldeano sopralapoe^ÏM 
giucuiti , lie, \'cuelia, iG54, p. G. 



/ 



528 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

son père ou de sa mère était accouché de lui » et 
doDt les traits d^esprit dans ce genre vont si loioi 
que je suis obligé de m'arréter à celui-là. Le chaih 
Ire du divin Achille prit cç lourdaud pour héros 
d'un de ses poënies. Dans quelque sly le qu^il Teùt 
écrite ce ne put jamais être qu'un poëme burla- 
que; et si Ton veut partager méthodiquement es 
diverses classes cette sorte d'épopée , ou peut dire 
que dans \e Margiôès , et daus les poèmes de la 
même espèce , le ridicule nait des actions mêmes 1 
et du sujet à qui on les préte> plus que de Ja ma- 
nière d'imiter, ou du style. Tout l'art y consistel 
à savoir représenter ces sortes d'actions et les 
charger de circonstances qui, sans s'écarlev deli 
vrai8en)hlauce poétique, soient propres à exciter 
le rire (i). 

La seconde espèce d'épopée burlesque , qae 
l'on trouve chez les Grecs, est celle dont Tactioo 
est une, mais qui a pour acteurs des animaux et 
non des hommes. 11 s'en est conservé un exemple 
1res célèbre dans le combat des rats et des sit- 
nouilles, ou la Bairacomyoïnachie d'Honièrt. 
Son grand succès produisit des imitations saof 
nombre. On vil paraître la guerre des chats et 
des rats (2), la guerre des grues (3), la guerre 



( 1 ) Le Quathio , uh. supr, 
(•2) Guleomjoinachia, 
(3) Gcranomachia, 



D*ITÀL1E, PAKt.Il,CHAP.XVllI. Sâg 

dès étourneaux (i) » la guerre des araignées (2) ^ 
I etc. Le ridicule nait^ dans ces sortes de poèmes 9 
de ce qu^on prête à des animaux les actions et 
Jes mœurs des hommes. Cest la fable d^Ésope 
agrandie et développée, ou Tapologue prolongé» 
Les Animaux parlants de Casti sont le plus 
long poëme de ce genre, et incontestablement le 
meilleur^ 

En mêlant , dans la même fable , des hommes 
avec des animaux, vous aureis une troisième es- 
pèce de poëme burlesque , tel que les vers An- 
tnaspiens d'Aristée de,Proconnèse. Cet Aristée, 
qui florissait, selon les uns (3), avant Homère, 
selon d'autres (4) , soixante ans après, et qui était 
non seulement poète , mais une espèce de magi- 
cien (5), prit pour sujet d'un poëme épique bur- 
lesque la guerre des Arimaspes avec les griffons 
qui gardaient les mines d'or. On sait que les 
Grrecs ingénieux, mais qui ont trop souvent fait 

^oir quelque différence entre l'esprit et la raison , 

"— — —1 ■ • ■ Il II I I II ip ■ 1 1 II I I ■■ Il 

( I ) Sparotnachia, 
[ (Si) ArachnomachLa. 

, (3) Talicn, Orat. ad GrœcoSk Strabon cite quelques auteurs^ 
[ui voulaient qu'il eût même cte' le maître d*Homère. 

(4) Hérodote, Vie d*Homère. 

(5) Hérodote, Apollonius, Maxime de Tyr, Origène, Ilesi* 
'hius , etc. ^ vous diront que Tamc de cet Arislec sortait de son corps 
t y rentrait quand il voulait. Strabon reconnaît en lui un magicien 
u auteur de prestiges, tel qu'il n'y en eut jamais dans le monde* 

V. 34 



*^ 



53o HISTOIRE LITTÉRAIRE 

croyaient qu'il existait par-delà Borée 9 ou dac 
les plus lointaîaes régions du Nord, des peuple 
qu'ils nommaient Hyperboréens. Ces peuple 
jouissaient pendant une vie qui durait plusieor 
siècles, d'un bonbeur et d'un printemps élerads 
Quelques uns étaient sans tête , singulier moja 
de bonheur, et se nommaient Acéphales; d'an 
1res avaient une léte et des oreilles de chien, ce- 
laient les Cynocéphales; d'autres enfin n^avaiei^ 
qu'un œil au milieu du front, et ils les appelaicst 
Arimaspes. 11 y avait dans ce pays des montagn^ 
dont les entrailles étaient remplies de veines tl'orJ 
et des griffons qui veillaient sans cesse à empê- 
cher qu'on ne vînt ouvrir les veines de ces BaoïH 
tagnes. Aristée imagina donc une guerre enlreles 
griffons qui défendaient l'or et les Arimaspes qt, 
voulaient le prendre. D'un coté , des guerrier 
qui n'ont qu'un œil, de l'autre des monstres ai 
lés et avides d'or, ne pouvaient produire qau 
poëme burlesque j mais celui-ci devait étreei 
même temps satirique, et c'est même un cara: 
tère que ces poèmes ont presque tous. 

Enfin , les Grecs eurent une quatrième espèr 
d'épopée burlesque, où ils firent agir, soitie 
hommes seulement, soit les hommes et les dîea'^ 
les uns contre les autres, et tantôt d'une maoici 
comique , tanlôl sérieusement. C'est propreroe^ 
le poëme héroï-comique. Il paraît que la Gig-* 
tomachie d'Iiégémon était de ce genre. La prec< 



D*ITALIE,PiKT. II, MAP. XVIII. 53t 

que le ridicule y dominait est dans une anecdote 
connue. Hégémon récitait son poëme aux Grecs 
assemblés, usage commun chez cette nation sen- 
sible. Ils riaient aux éclats en Técoutant, lors- 
tquW vint leur annoncer la triste nouvelle que 
-leur armée navale avait été battue et entièrement 
^détruite. Us continuèrent de rire, et ne voulaient 
point abandonner cette lecture. Le poète, plus 
sage qu'eux, cessa de lire, et les força de s'occu- 
per de leur (lotte. Il y eut aussi une Tiùanomachie, 
sans doute du même genre , qu'Athénée attribue 
à Arctinus , et d'autres à Eumèle de Corinthe. 
C'est sans doute le titre conservé de cette Gi^an- 
tomachie d'Hégémon qui donna à notre Scar- 
ron, le seul poète burlesque qui ait réussi en 
France, l'idée de composer la sienne. 

En voilà plus qu'il n'en faudrait pour faire non 
(feulement une dissertation,mai5un volume, si l'on 
coulait compulser tous les livres où il est parlé de 
;ze^ quatre différentes classes de poèmes burles- 
ques grecs et de leurs auteurs; je n'ai touché en 
cassant ces origines d'un genre de poésie dont nous 
,ie faisons aucun cas, que pour montrer que les 
jrrecs, nos maîtres dans tous les arts, étaient à cet 
^gard moins dédaigneux que nous , et que les Ita- 
iens à qui nous reprochons de trop aimer les 
louffonncrîes et le burlesque, peuvent s'autoriser 
le leur exemple. Ils se vantent, il est vrai, d'y 
.voir surpassé les Grecs , et personne ne peut 

34.. 



532 filSTOlRE LITTÉRAIRE 

leur disputer cet avânlage(i). IlsranraienlJ 
maDÎère trop décidée et trop au-delà deli 
comparaison , si Ton comptait chez eux,pani 
poèmes héroï- comiques ou burlesques, Ions i 
où le plaisant se joint au sérieux; il faudrait^ 
faire entrer dans cette classe , et le Rohnû 
Berni et celui même de TArioste, etploâ 
autres; alors aussi les poèmes roraanesqnes 
romans épiques dont on peut faire quelqueca 
trouveraient réduits an Roland amoureuse 
que l'avait fait le Bojarào^ et à ^AmaSis^Y^ 
tous les autres passant très souvent, et^^^ 
expressions, et dans les choses, du séneaxaûc 
mique, et même au burlesque et auboûuoti« 
On ne doit donc pas entendre parpocna^sK 
lesques, badins, ou plaisants (^'^^«^'^ 
les Italiens les appellent), tous ceuxoùIecoDUÇ 
et l'héroïque, le grave et le plaisant sonic»^ 
mêlés, mais ceux dans lesquels, le princip' 
de l'auteur a élé de faire rire, soit par des 2 
tures gaies ou ridicules en elles-mêmes» soi 1 
la manière de les raconter, ou par ces 
moyens à la fois. Si Ton se rappelle ceqn^l 
du Mor gante maggiore du Pulci^ ell* 
que j'ai donnée de ce poème bizarre (^j' 
reconnaîtra la première épopée où 1 autcu* 

(i) Le Quadrio, ub. supr, , c. ÏIL 
(1) Q-dcssus , t, IV y p. ii5 et 5iùr* 



D'ÏTALIE,PART.II,CHAP.XVIÏI. 533 

presque toujours cette intention^ et par consé^ 
qiient, à rexcepliou de quelques endroits, sur* 
tout dans les derniers chants, le premier modèle 
^u poëme burlesque moderne. La vie presque en-» 
tière du paladin Roland et ses incroyables ex- 
ploits y sont contés du ton d^un homme qui n'é^ 
prouve point d'illusion et qui n*en veut point 
faire, mais qui veut amuser et faire rire son lec 
leur, et commence par s^amuser et par rire lut^ 
même. En un mot , Tauteur se joue , il fait ua 
poëme ^/o^ojo (plaisant)^ il raille, il se moque 
{hurla)^ il fait un poëme è«r/i?Jco (burlesque). Lô 
sens propre de ce mot a , dans presque tout ce 
poëme ^ sou application la plus exacte. 

!Nous avons vu la naissance et les premiers ex- 
ploits de Roland servir de matière à un poëme 
romanesque , mais très sérieux , du Voice, Us en 
ont aussi servi à un poëme burlesque, dans tous 
les sens et dans toute son étendue , connu sous le 
litre de VOrlandino^ production originale de Tua 
des esprits les plus fantasques qui se soit jamais 
avisé d'écrire. Disons quelques mots de lui, avant 
de parler de son ouvrage. 

Teofdo Folengo, plus connu sous le nom de 
Merlino Cocc^yo , naquit en 1491 (i), d'une fa- 
mille ancienne et même illustre, dans une terre 
Toisine du lac de Manloue. Ayant donné, dès 



(1)8 novembre* 



534 HISTOIRE LITTERAIRE 

ses premières années» des preuves d*une singulière 
vivacité d'esprit et d'une grande aptitude aux 
lettres > il entra à Tàge de i6 ans dans Tordre de 
St.-Benoit; alors il quitta le nom de Jérôme qu'il 
avait reçu en naissant, et prit celui de Théophile. 
11 n'avait pas tout-à-fait dix-huit ans lorsqu'il 
fit ses vœux ; c'est Tâge où il commence à de- 
venir difficile de les remplir. Théophile , après 
avoir lutté quelques années contre cette diffi-? 
culte, ou n'y avoir cédé qu'eu s«cret, abjura 
toute retenue, quitta le cloître et sans doute Tha- 
bit monastique, s'enfuit avec une femme nom* 
mée Girolama Dieda , et mena pendant plus 
de dix ans une vie errante. Ce fut pour sor- 
tir de la misère où il s'était jeté qu'il publia, 
quatre ans après sa fuite, ces poésies compo- 
sées de latin et d'italien , et qui ne sont ni 
l'un ni l'autre, auxquelles il donna le nom de 
Macaroniques. On prétend qu'ayant eatreprîs 
un poërae latin où il espérait égaler , ou même 
surpasser Virgile , et voyant que des personnes à 
qui il en lisait des morceaux ne partageaient 
]as son espérance « il jeta son ébauche au feu» 
et se mit à écrire dans ce style capricieux, où 
deux langues se confondent et se corrompent 
mutuellement. 

Ce que dit le Gravina est plus vraisemblable. 
Selon lui, Folengo , qui était capable par son gé- 
nie de faire un pcëme noble et sublime , au lieu d« 



D'ITALIE, PART. II, CHÀP. XVIII. 635 

6€ mettre par-là au niveau de plusieurs poètes , 
Toulut sY^lever au-dessus de tous dans un autre 
genre de poésie. En effet ,l*abondance des images, 
la variété des récits, la vivacîté des descriptions, 
et quelques traits de poésie élégante et sérieuse 
qu^on trouve parmi ses Macaroniques, font voir 
quUl était né avec les dispositions poétiques les 
plus heureuses. Les obscénités grossières et les 
licences de tout genre qu'il y répandit, et qu'il 
voulut effacer dans les éditions postérieures, 
furent l'effet du libertinage auquel il s'était aban- 
donné. On en peut dire autant de son Orlandi* 
no^ pcëme italien en octaves, et en huit chants, 
qu'il écrivit dans l'espace de trois mois. Il le 
fit paraître en 1626, sous le nom de Limerno 
Pitocco da Mantoça* Limerno est l'anagranmie 
de son autre nom de guerre MerlinOy et par 
le nom de Pitocco , qui signifie un gueux , uu 
pauvre, un mendiant, il voulut désigner l'état 
misérable où il était tombé. 11 rentra dans son 
ordre celte année même; et devenu plus sage,, 
sans rien perdre de son originalité , il publia 
un an après sous le titre de Chaos del tri per 
uno ^ uu ouvrage aussi obscur que singulier, 
dans lequel, partie en vers et partie en prose, 
tantôt eu italien , tantôt en latin et quelque- 
fois dans son style macaroniqne, il raconte les 
événements de sa vie , ses erreurs et sa con- 
version. 



536 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

Alors il se retira dans uu monastère ai 
son ordre , sur le promontoire de Miaerve • au 
royaume de Naples , et pour réparer le mal qoe 
pouvait faire la lecture des poésies de sa jeunesse, 
il composa in ottas^a rima y un poëme de la vie de 
J.-C. ou de rbumanité du fils de Dieu , poëme 
aussi orthodoxe que les autres Tétaient peu, mais 
qui, de Taveu de Tiraboschi, n^eutpasunanssi 
grand nombre de lecteurs. Du royaume de Ka- 
ples Folengo passa en Sicile (i) : il y dirigea 
d'abord un petit monastère, aujourd^ui abao- 
donné (;j), et se fixa ensuite à PaJermeC^), 
Don Ferrante de Gonzague y était alors vice- 
i:oi ; Théophile composa pour lui une espèce 
d*action dramatique en tercets, ou terza rima, 
intitulée la Pinta ou la Palermita, titres qui, se- 
lon son tour d^esprit ordinaire, n^annonoenl poiot 
du tout le sujet , car ce sujet n^élait rien moîiii 
que la création du monde, la chute d^Adam, U 
rédemption , etc. Cette pièce s'est conservée ma- 
nuscrite , mais n'a jamais été imprimée ; quelques 
autres tragédies chrétiennes qu'il fit alors ont cb- 
tièrement péri, et il ne parait pas que ce soitnoe 
grande perte. L'auteur avait été un poète bizarre 
€t même tout-à-fait baroque, mais enfin un poètç 



(i) Vers Tan i553. 

(a) Ste.-Marie-dc-la-Cbambrc. 

(5) Dans l'abbaye de St.-Marlin. 



D'ITALIE, PART. II, CHAP.XYIIL 537 

et ce u'étalt plus qu'un moine. II revint de Sicile 
en Italie, se retira dans un couvent près de Pa- 
doue (i) , y passa les dernières années de sa vie» 
et y mourut à la fin de i544 (2), âgé de cinquante- 
trois ans. 

De ses trois principaux ouvrages le premier est 
le plus célèbre , et le nom de Merlin Coccajo qu'il 
se donna dans ce qu'il appela ses Macaroniques^ 
est plus connu que celui de Teofilo Folengo. Ce 
genre de poésie est, comme nous Tavons dit, uu 
mélange de mots lattns , et de mots italiens qui ont 
une terminaison latine. On prétend que ce mé- 
lange lui a fait donner le nom qu'il porte, parce 
qu'il ressemble à un plat de macaroni^ qui sont uu 
mélange de farine, de beurre et de fromage. Ua 
auteur grave, Tomasini^ assure que la Macarcn 
née est une pièce de fort bon goût , remplie d'agré- 
ments, qhi cache des pensées et des maximes foil 
sérieuses sous des termes facétieux , et sous des 
railleries apparentes , qu'en un mot elle contient 
un mélange du plaisant et de l'utile fait avec beau- 
coup d'art (3). Nous verrons ailleurs (4) ce qu'il 
en faut croire. Nous ne devons pas donner ici à 
celte production hétéroclite le temps et la place 
que réclame YOrlandino. 

(1 ) Santa Croce di Campese, 

(1) Le 9 ilecembre. 

{7)) Mémoires deNicéron, t. VIII. 

(4) Lorsque nous traiterons delà poésie latine. 



538 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

Le Roland furieux avaît paru depuis plosi? 
dix ans pour la première fois ; depuis près de ciw|, 
TAriosle l'avait publié tel qu*îl devait rester dé»' 
maïs; le paladin Roland, ses hauts faits, son amour 
et sa folie occupaient Taltention publique. Oiipa^ 
lait peu de sa naissance îrréi^ttlière, desarnoon 
de son père Mrlon et de sa mère Berlhe, àt\kè 
«ère qui assaillit sou enfance, et des preraièreJ 
preuves qu*rl donua , dans ce honteux état, de» 
force et de sa valeur ; ce sujet parut à nolrejnoifle 
fugitif digne des caprices et 8u libertinage de sa 
nftise. Assez d^autres avaient pris pour/eorè«t)5 
Orlando; il prit 'Orlandino \iOwv le sîen.Sonplan 
fut, à ce qu'il paraît, de ne s'en faire aucun» i<î 
ne conlraindie en rien sa verve, detraduireefl 
burlesque un sujet jusqu'à ce moment héroîqae, 
et surtout de saisir toutes les occasions delaocff 
des traits safhiques contre les abus delà vied^ 
ricaleet monacale, qu'il avaît vus de près. 

Pour première singularité, tandis que lons^ 
autres poètes divisaient leurs poèmes en \v^^^ 
en chants , il partagea les octaves du sien en et* 
pitiés (c.?/?;>(9//), titre réservé jusqu'alors à la («^ 
sie en tercels ou tei^a rima. 11 nefitque'^'^ 
chapitres; et son poème a du moins l'avantaj 
d'être le plus court que l'on eût encore fait-* 
dédie à Frédéric de Gouzaguc , premier duc 
Mautone, IVèrc de don Ferrante ^^^^^^ . 
quc« années après son Mécène en Sicile. U'^r 



D'ITALIE, PART. IT,CHAP. XVIII. 689 

tout simplement de lui donner de quoi manger 
et de quoi boire , s'il veut qu*il fasse de beaux 
vers (i). Après un préambule d^unedixaine d*oc* 
laves où il déplore , dans son style grotesque , le 
peu d*encouragemeut que Ton donne aux muses, il 
raconte comment il a tiré lé sujet de son livre de 
la Chronique de Turpin ; car c^est aussi dans cette 
source qu^il prétend avoir puisé. Il a consulté des 
sorcières pour savoir ce que cette Chronique était 
devenue ; la plus vieille lui a cominandé de la sui- 
vre ; aussitôt il s^est vu enlevé avec elle jusqu'au 
ciel sur un mouton: elle a tourné vers le nord et 
est descendue en Gothie sur le bord de la mer« 
Là, elle a levé de sa main une grosse pierre et a 
découvert un grand trou où elle est .entrée et Ta 
fait entrer après elle. «Je vis, dit-il , dans ce tom* 
beau ( et je ne vous ments pas) , plus de cent cin- 
quante mille volumes que les Goths , ces ennemis 
grossiers et bruyants, tirèrent autrefois, à travers 
tant de montagnes, de vallées et de fleuves, hors 
de ritalie, qui parait destinée à succomber tou- 
jours sous de semblables canailles. J!en dirais 
bien la cause, mais je crains qu^il ne m^arrive 



( I ) Magnanimo Signor, se in te le stelle 
Spiran cotante grazie largamente^ 
Piovan piuttosto in me calde friteUe 
Che seco i" possa ragionar col dénie ; 
Dammi hère e mangiat, se voi più belle 
Le rime mitf , etc. ( Cap. I , it. i.) 



540 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

malheur (i). Là, continue -t- il, sonttocrteslcf 
Décades de Tite-Live , et celles de Sallnslef 
sont beaucoup meilleures ; là sont aussi ^ en Tiens 
français, les quarante Décades deTurpio. Je n'a 
trouve que trois qui aient été traduites daBSOoAt 
langue par quatre difïerents traductenrs* J*ai p 
le commencement de la première qui ne Ta pu 
encore été; je n^ai pas voulu laisser plus Iod^ 
temps dans Toubli Tenfance de RolaD<L)f 

Ces quatre prétendues traductions de ItomW' 
cades deTurpin sont le Morganùe, qa*il*Wnkoc 
sans aucun fondement à PoHtien, etwp* 
Louis Pulci json véritable auteur ; le JWfûW^"^"^ 
de TAvcugle de Ferrare, XOrlando msxmtà» 
du Bojardo^ et X Orlando furioso dcrAriosfe: 
quant aux autres, telles que TrébisondeJ^**" 
cro/a , TEspagne et Beuves d'Anlone,illcs^P 
comme apocryphes , et les condamne an feu. w» 
qui se rappelleront ce que nous avons dit de» 
misérables romans épiques , souscriront voIooW 
à cet arrêt. 11 commence enjfin son récit» ^ 
non encore Faction de son poëme. H fawtda 
qu'il donne un état de la cour de Charienia^ ^ 
et des douze paladins, ou pairs de France f 
étaient toujours prêts à combattre poor W 

( 1 ) Laquai ( ItaJia ) -par che succomba 

A simiîe cana^lia sempre mai ; 
La causa ben direi, ma Umo gu^^» (St« '^*' 



DMTALIÊ,PÀRT.II,CHAP.XVIIL 54t 

et pour la foi. Cette manière de la servir vaut 
mieux , selon le poète , que de préciier un peuple 
* déjà croyant (i). Il voudrait bien voir nos théo- 
^ logiens et tous nos autres braves , se présenter de- 
' vantle Grand-Turc et imiter les anciens pères, qui, 
' s^ils sont aujourd'hui dans le ciel, ne Font pas 
^ g^g^é à prix d^argent, mais les uns par la prédi* 
^ cation , les autres par Tépée , comme ont fait Paul 

et le comte Roland. (2) 

' Lorsque Taction commence , on voit Charle* 

magne, nouvellement déclaré empereur, passer 

son temps en fêtes, en bals et en tournois (3). 

Berthe, sa sœur, est éprise du chevalier Milon 

d'Anglante, le plus brave et le plus aimable des 

douze plremîers preux ; il Taime aussi secrètement; 

i mais il ose à peine s'avouer sa hardiesse ; ils ne 

i peuvent ni se parler, ni même se voir. Berthe, 

i qui a tout pouvoir sur Tempereur son frère , ob- 

î lient de lui qu'il donne un grand tournoi , où elle 

i espère du moins voir briller la valeur du cheva- 

t lier qu'elle aime. Avant le véritable tournoi , l'em- 



( I ) Che oprasser megUo il brando per lafede 

Che 'l predicar a unpopol che già çrede. {Sis 3o. ) 

(1) Li quali , se oggi in cielo sono tanti 

Non Vhan già racquistato con denaji^ 
Ma chi col predicar e , e chi col brando , 
Siccomefece Paolo y e'I conte Orlando* ( St. 5 1 . ) 

(5) St. 40. 



54^ HISTOIRE LITTÉRAIRE 

pereur s'amuse à en voir un tôut-à-fait ridide 
Une vieille t montée sur un âne éclopé, oumii 
fêté en soniiant du cor (i). OgierleDanoissep 
sente grotesquement armé, sur un vieux mukt 
maigre; Morand, autre chevalier, annédeméme, 
monte une pauvre cavalle estropiée des qoalrt 
jambes : Rampai vient sur un petit ânon tout jeanet 
et qui n'a travaillé que vingt ans dansuncooTCOt 
de moines. Aimon et Otton , frères deMilon,soDt 
chacun sur une vache ; ils ont la tête année de 
hautes cornes, et sont tout barbouillés de noir. 
Beuves et Régnier montent a cru deux étalons ef- 
flanqués et galeux^ Huon de Bordeaux est sur 
une charrette traînée par un seul bœuf malade ; 
le duc ]S aimes lui sert d*écuyer et conduit le char. 
Les armes sont à Tavenant des moutures, tes 
une citrouille pour casque, une corneille îi'*"'^ 
pour cimier ; des fourches et des broches po* 
lances ; un chaudron ou une casserollépourbofl' 
clier. Le combat répond à tout cet apparei'* | 
est chaudement décrit, et plein de détails ^' 
nient risibles. 11 s'y mêle une aventure d'amoari 
non pas entre des chevaliers et des dames, ^^ 
entre les montures de deux combattants. L»°^ 
de Rampai flaire de trop près la cavalle de wo- 
rand. Ce qui s'ensuit, et dont le poète ne à^ 
mule aucune circonstance , fait éclater de n 



^i) Cap. 11, st. 10. 



D'ITALIE, PART. II, CHÀP. XVIII. 543 

les dames de la cour qui voient tout en fei* 
goaat de ne rien regarder (i). Bçrthe seule ne rit 
point. Chagrine de n'avoir pas vuMilon, choquée 
de celte farce aTÎlissante pour la chevalerie , et 
surtout de cette scène indécente de Tâne 9 elle 
quitte la place, se retire dans son appartement et 
se met au lit. 

Pendant qu'elle s'y tourmente au lieu de dor- 
mir , le tournoi sérieux s'ouvre (2) et succède au 
tournoi bouffon, ou plutôt c'est une bouffonnerie 
d'une autre espèce qui succède à la première, 
car il est impossible à l'auteur de rien conter sé- 
rieusement. Les étrangers ; Espagnols et Sarrazins 
80nt admis à ce tournoi « comme les Français. Ils 
remportent les premiers avantages (3). Falsiron 
et Balugant ont renversé tous les tenants de Char- 
lemagne. Il est fort en colère, et n'ayant point vu 
Milon dans la licct il s'en prend à lui, et lui en- 
voie deux messages, avec ordre de s'armer et de 
-venir en hâte réparer l'honneur de ses paladins. 
Milon était resté chez lui, tout occupé de son 
amour , essayant d'y résister, et ne voulant point 



( I ) Le rîsa non vi narro délie donne , 

Che cib,Jingendo non gnardar, vedeano. (St ^1,) 

Ce trait malin est digne du Beriù) 1« reste de la stauce o'est 
^ digae que de TArctin. 

(2) Cip. III, st. 10. 
, (3) St. 37 et suif. 



5^4 HtSTOIRE LITTÉRAIRE 

paraître à celte fête , de peur que la vue àeîetk 
n^afTaiblit ses résolutions. L'ordre réitéré dcFciD- 
pereur l'appelle dans la cannelle; îl y volej ild 
vainqueur, et proclamé au son des cors 9 des fib 
et des trompettes. 

Le tournoi est suivi d'un festin magnifique. k 
dames y sont^ dit le poète, en face de lenrscle' 
Taliers, et jouent de Torgue avec lespédales(i) 
ce qui signifie dans son style fantasque qaeleon 
pieds se touchent souvent* Berthe et Miloo w^ 
vis-à-vis Tun de l'autre : ils n'en sont pasaopotttj 
d'oser employer ce langage ; mais lesreganbfl^ 
sont pas moins éloquents, et ils tiennent sans cesse 
les yeux fixés l'un sur Tautre. L'auleurseserlici 
d'une expression originale, mais bizarre, éoergKjw 
mais de bien mauvais goût : leurs yeux,dllil,soD' 
une éponge de sang qui suce leurs veines (V 
Après le repas, vient un concert; ensuite un Wi 
ouvert par l'empereur lui-même. Les deux amau-^ 
s'entendent de mieux en mieux. La confiaeotf 
Frosine voit qu'il est temps de venir à leur ai* 
après avoir dansé avec Mil on , elle lui dit de 
suivre; le conduit tout droit à la chambre de 
maîtresse et l'y enferme. Berlhe s'y retire àb»^ 
du bal. On devine assez le reste; maissu*^^ 

( I ) E suonan (fù onjanHti co' pedali. ( Cap. IV, s** ^ '' 

(:i) Spugria ai sav^j^uc , eue lor vcne SUggiy 
Son gli occhi îoro, ( St. iG. ) 



D^ITALIE. PiKT. II, CVLLP. XVm. 54S 

en ne devine pas le$ tournures originales, quct 
quefois passionnées , et plus souvent licencieuses 
dont le poète a peint cette scène d^ainour. Le jour 
parait, Milon se retire à son appartement, se 
couche et s'endort. Il est bon de savoir que nous 
voilà parvenus à la fin du quatrième chapitre 9 
c'est-à-dire à la moitié du poërne ; et nous n'en 
sommes encore de la vie de Roland qu'à ce pre* 
mier acte qui précède de neuf mois la naissance^ 

La maison de M ayence joue ici le même rôle 
que dans tous les romans épiques dont Charle- 
magne et Roland sont les héros. C'est toujours 
une haine cachée , et souvent même une guerre ou- 
verte, entre elle et la maison de Clairmont, Après 
plusieurs traits particuliers de cette haine. Tau* 
teur fait naître une rixe épouvantable , où Milon 
seul tient tête à tous les Mayençais (i). Il en tue 
un grand nombre. L'empereur s'efforce inutile- 
ment de mettre le holà. Mîlon poursuit les restes 
de la bande jusque sur la place publique, en les 
tuant toujours. Charles le condamne à l'exil et 
vcutqu'il parte sur-le-champ. Milon, forcé d^obeir, 
refuse tous ses amis dont plusieurs veulent le sui- 
vre, sort de sa mais^.Mi pendant la nuit, j>asse 
auprès du palais im])érial , voit un endroit très 
élevé par où il peut pénétrer dans l'intérieur, y 
monte au péril de sa vie , parcourt ce palais dont 
- ■ - ■ ■ ' - 

(1) Cap. V, si. 23 et suiv. 

V. 35 



i V 



546 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

il coDDatt tous les détours , arrive jusqu'à ^Appl^ 
tement de Bertbe , la trouve en larmes, la déter 
mine à le suivre , se charge de cq doux fardeu. 
fait avec des draps déchirés un câble 1 an mojts 
duquel sa courageuse amante et lui s'échappeii 
ensemble du palais, puis de la ville; elles voi. 
dit notre poète , qui a cependant rendu a?cc cb 
leur et vérité cet|e fuite nocturne et périlleiK. 
les voilà devenus oiseaux des bois> et non pi 
oiseaux en cage (i). 

Après quelques rencontres , les unes fâchco» 
les autres agréables , que Théophile raconte aie 
une originalité soutenue , et qu'il entremêle 
digressions, et de traits satiriques plciM ^^° 
\ivacité piquante, Bertbe et Milon arrivenUï 
port de mer où ils s*enibarquent ponrrilalw(^/ 
Parmi les passagers qui se trouvaient sur leinô* 
vaisseau, était un seigneur calabrois, now 
Raimond,qui trouve Bertbe fort à son gré, «■ 
perd pas de vue, et parait toujours occupé i'^ 
Il s'y trouvait aussi un magicien très savanlif 
qui Milon se fait dire sa bonne aventure. Ce a^ 
gicien, sans le connaître, lui prédit lanaissJï* 
de son fils Roland, et les grands explollspa^' 
quels ce fils se rendra célèbre , et la guerre f 
les Sarrazius d'Afrique et d'Espagne déclare^ 



( I ) Di bosco uccelli già , non più di gàbbia. ( St 5î.) 
(2) Gap. VL 



D'ITVLIE, PART. II, CHAP. XVIII. 547 

à la France et le besoin que Tempereur aura de 
tous ses brav^, et le rappel de Miloa, et la fa* 
Teur de son fin, et la naissance, les exploits, la 
faveur des filsd'Aimon , et les grandes familles 
italiennes qui mttront de chacun d^eux. ..... En 

ce moment le edabrois Raimond, Tceil toujours 
fixé sur sa proie ,voit Berthe qui s*est endormie , 
se lèye, la prend dans ses bras, saute avec elle 
dans un esquif, co«pe le câble, et tandis que Mi- 
Ion, laissant. là son prophète, s^est armé pour 
courir au secours , qu^il casse bras et jambes à 
tout ce qui veut s'opposer à son passage, le vais- 
seau cingle d^un côté, Tesquif de Tautre, et la 
malheureuse Berthe reste en pleine mer à la 
merci du ravisseur (i). il veut user de sa vic- 
toire , elle le laisse venir, feint même de céder, 
et au moment où il s'y attend le moins, elle 
lui plonge un couteau dans le cœur ; elfe redou* 
ble; il tombe mort; elle le jette à la mer. Restée 
seule dans cette barque, elle adresse à Dieu une 
prière fervente, mais que tout le monde ne^croi- 
rait pas propre à obtenir un miracle* « Je sais , 
dit-elle(2), que ma vie coupable et chargée de. 
crimes ne mérite point de pitié, mais je t*im- 
l^lore pour cette innocente créature que je porte 
dans mon sein. Cest à toi que j*ai recours , et non 

(i)St.35. 
(a) St 40. 

35,. 



54» HISTOIRE LITTÉRALE 

à Pierre, ni à André (0^ j^ °*®* pi§ besoin fit 
terme Jiaire au[îrès de toi. Je sa> bien que » 
Cauanéeune ne supplia ni Jaoj^es w' P*^' 
cVs! en toi âçule, souveraine bon«, qu ellemiia 
confiance. J'espèie en toi comme ellci eljenftj 

père qu'en loi Je ne veux, foiol tomber (ta 

la même erreur que cet imbécile vulgaire» ««• 
pli de superstition et de folii (a)» q»*' ^^^^ 
vœux à un Goihard , à un R<'Cli , qui fait plus* 
cas d'eux que de toi , parce qu'un moine, soutî» 
adorateur de jVIoIuch , a l'adresse delircrdept* 
profits des sacrifices offerts à ta mère rewe J«J 
cieux. Sous une écorce de piété, ils foot«*'^ 
dantes moissons d'argent, et ce sont le* *^ 
de Marie qui assouvissent i'im))ie aviJite «^P^ 
lais avares. C'est d'eux encore que vient la lo^ 
me force de déposer chaque année dansiez 
d'autrui l'aveu de mes fautes, qui faiiq"^^f 
§uis jeune et belle, le fière qui m'écoule se' 
mente, etc., etc. » Je suis forcé detneltreefi 



(i) A ie rlcorro , non a Piro , o Andréa, 
Che Vidtrui mezza non mi fa mestiero ; 
Ben tengo a mente che la Cananea 
Non supplicb ne a Giacomo ne a Piero , elc(St.i 

(a) Ne insieme vo^lio errar col volso sciocco 
JDi superstizia colmo e Ht mattezza ; 
Che fa sua* twti ad un Gnttnrdo e Bocco, 
E pià di t€ non so quai iiovo apprezza , etc. 

(St. 4a €l suif.) 



\\ 



D'ITALIE, PART. Il, CHÀP. XVIII. 549 

i cœtera ce que le jx»èle dit très clairemeot (i)* 
! <<Mon Dieu, dit eo finissant la pauvre Berthe, si 
I tu daignes me sauver des flots irrités qui m'en viron- 
\ Bent,jefaisvœndenejamaisajouterfoiàceux cfui 
! accordent les indulgences pour de Targent (2). » 
I Berthe, reprend Folengo^ faisait ces prières 
) pleines d*hérésies, parce qu'elle était née en Aile* 
I magne , et qu'en ce temps-là la théologie était deve* 
I nue romaine et flamande (3). Je crois qu'à la fin 
elle se trouvera en Turquie, puisqu'elle vît à la 
musulmane (4). Dieu ne youlut point prendre 
garde à ces erreurs d'une femme allemande , et 
permit que la nacelle arrivât avec elle au rivage. 
Berlhe en sortit à demi-morte, chemina par le» 
Aïontagnes et les vallées, passa de Lomhardie ea 
Toscane, et s'arrêta enfin près de Su tri dans une 
^ espèce de caverne. EUe y arrive accablée de dou- 
leurs, de lassitude et de faim ; un pauvre berger 
qu'elle y trouve partage avec elle sa nourriture 
grossière. C'est là que peu de temps après elle met 
au monde Roland. L'accouchement fui bon ible- 

(1 ) La stance finit par ces deux vers : 

E qui Irovo hen spesso un confessort, 
Essére più ruffluno che doUore^ 

(2) Tifaccio voto nonprestar mai fede 

A chi irulilgenze per denar concède. ( St. 45* \ 

(5) Ccsi-à-dire moitié Tuiie et moitié laiUrc. 

(4) Ma dubiio ch* al fin nella Turchia 

Si troy^rày viyendo alla moresca^{Su 4^» \ 



"■s 



550 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

ment long et douloureux. Il élail juste» selon le 
poète, que dans la naissance d*un tel enfant toat 
fût extraordinaire (i)- H n'épargne , pour la célé^ 
brer, ni les exclamations, ni les prodiges , ni les 
apostrophes aux futurs ennemis du héfos, qai 
doivent déjà tremHler. Chacun a voulu expliquer 
pourquoi Ton avait donné à Tenfant ce nom célè- 
bre iïOrlando; lui, il prétend que ce fut parce 
qu\ine troupe de loups sortis de la forêt courait 
autour de la caverne en hurlant^ Urlando {z). 

Le bon berger continue de prodiguer les soins 
les plus attentifs à la mère et à Tenfaot. Le petit 
Roland grandit; il devient le plus déterminé polis- 
son de son âge; il fait à coups de poing, de pierres 
ou de bâton, Tapprentissage de la gloire. Les 
scènes grotesques que fournissent ses querelles 
avec les enfants du lieu, son effronterie coura- 
geuse à mendier pour nourrir sa mère, et à prea- 
dre de force ce qu^on lui refuse, les réprimandes 
naïves de Berthe quand elle le voit revenir meur- 
tri de coups, mais triomphant; les réponses du 
pelit héros qui ne veut surtout pas souffrir et ne 
souffrira jamais qu'on Tappelle, comme ils le font 

tous, fils de et qui ne le pardonnerait pas 

même à son père ; tous ces petits détails, mêlés 
de burlesque, de naïf, et quelquefois même dTié- 

(i) Cip. VIT, si. 7. 
(i) St. to. 



D'ITALIE, .PAKT- II, CHAP. XVIII. 55r 

roïque, remplissent ce chapitre, qui est le sep« 
tième , le seul où soit réellement traité le sujet 
annoncé par le titre, et dans lequel Tauteur se 
montre peut-être plus que dans tous les autres 
véritablement poète. • 

La dernière querelle que se fait Roland est 
avec un gros moine ou prieur gourmand , ou plu* 
tôt goinfre et ivrogne , à qui il avait dérobé un 
énorme esturgeon, que le prieur venait d'acheter 
au marché (i). On les mène devant le gouver* 
neur. Celui-ci « avant de juger la cause, commence 
par faire au moine un sermon sur sa gourman^ 
dise , et sur les vices de ses semblables ; le prieur, 
dans sa réponse , veut faire le savant , et parle dans 
ce latin macaronique où excellait Tauteur (2)* 
C'est une scène digne de Rabelais ou de Molière*. 
Le gouverneur, pour se moquer du moine, le ren- 
voie, en lui donnant quatre questions à résoudre,, 
et le menace, s^il n'y répond pas, de lui ôter son 
bénéfice (3). Le gros prieur est bien embarrassé*. 
Il se retire dans sa bibliothèque, qui était telle 
que ni Cosme, ni le florentin Laurent de Médicîs 
n'en firent jamais de pareille (4). C'était-là que 

(i) Cap. VIII, st. i3v 

(ti) St. 33 et suiv. 

(5) Œtra di cio , se non la îndovmate j 

Foi non s arête pià messer lo abate, ( St. 4i»} 

(4) I^e Casmo, ne Lorenzo Fioreniinm 



S5a HISTOIRE LITTÉRAIRE 

Vesprit divin gardait tous ses livres dethéologieil 
droite et à gauche sont des vins , des liqueors,^ 
pâtés, des jambons, des salami de toute espèa 
11 va se jeter à genoux devant un autel secret» 
fon€ de son oratoire; un Bacchus grasetteniid 
en était le saint principal; et il n'avait poml» 
cet autel d'autre objet de piété, d'autre crecifai 
pour y faire ses diévotious (i). Le cuisinier vicni 
demander à monseigneur s'il veut souper (ip 
voit son trouble; il lui présente un verre de»* 
vin, que le prieur avale après avoir fait sa pnert 
à Bacchus. 11 s'assied, et conte à soncuIsBM^''"^' 
colfe ce qui cause son embarras. Marcolfettouie 
les questions faciles , et se charge d'y répon** 
pour lui. Il ressemblait si parfaitement à son ma- 
tre qu'aux habits près , on les aurait prisfaûpoof 
l'autre. 11 prend un habit du prieur, se reno» 
palais , et donne la solution des quatre (p^^ 
proposées. Le sujet de la dernière était de sa^o^ 
ce que le gouverneur avait dans la pensée. Toos? 
avez, dit Marcolfe, la persuasion que je so»'^ 
prieur, et je ne suis que son cuisinier. Le g^ 
verneur, d'abord confus, finît par donner p^ 



De* Medici maifece îibreria 
Simile a questa, etc. ( St. 46. ) 

( 1 ) Ne altra pictade ne altro crucifissa 

Tivn sulV aîtare a far dwozion€.\St ki-) 

(3t) St. 5'i ki suiv. 



D'ITALIE, PART. II, CHAP.XVIIT. 553 

seotence que désormais Marcolfe aura le prieuré 
€t que le prieur fera la cuisine (i). 

Tout cela , raconté d*une manière originale » 
forme un conte assez plaisant , qui Test surtout 
pour les pays où Ton a encore sous les yeux les 
originaux , toujours ressemblants , de ces carica* 
tures monacales. Mais la fin du huitième chant 
approche , et que devient l'action du poëme ? 
L'action ! le poète nous en a-t>il promis une ? 
Quand il l'aurait promise, il ne s'en inquiéterait 
pas davantage. Qu'a t-il fait de Milon, depuis qu'un 
brigand calabrois lui a enlevé Berthe et l'a laissé 
en pleine mer, se livrant à une fureur inutile et 
se désespérant sur son vaisseau? Il nous l'a dît 
dans plusieurs endroits de son poëme, mais briè- 
vement , et pour ainsi dire à la dérobée, comme 
choses que raconte Turpin et qu'il n'a pas le 
temps de répéter après lui. ^ 

Le vaisseau sur lequel était Milon avait péri 
dans un naufrage. Milon seul s'était sauvé tout 
pu. Jeté sur les côtes d'Italie, une fée l'a trouvé 
dans cet état; il lui a plu; et suivant l'usage de 
mesdames les fées , elle l'a retenu assez long- 
temps auprès d'elle. Cependant les Sarrazins sont 
descendus en Italie; Didier, roi des Lombards, 
s'est joint à eux pour détruire l'empire de Char- 
lemagne. Ce bruit de guerre arrache Milon aux 
voluptés et au repos. Il trouve au pied des Apen- 

("}St.C9. 



554 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

nÎDS un graod nombre de familles italieinei 
réunies par le dessein de supposer à Didi(T,<i 
d^apprendre aux ultramonlains par son eiempk 
à ne se plus mêler de ledrs affaires. 11 ne lei 
manquait qn*un chef^ Milon se met à leortàe, 
et les conduit dans les plaines de FlDSoiine^M 
ils bâtissent une ville qu^ils appellent de sonn» 
Milon ^ mais qui par corruption s'est appeleew* 
puis Milan. C'est avec la même rapidité (p 
notre facétieux Merlin^ ayant fini son conte (h 
prieur cuisinier, ou du cuisinier prieur, iMiqnc 
l'arrivée de Milon près de Sutri , la ren<xw^ 
qu'il y fait de sa femme , le bonheur qa^cprow* 
en la retrouvant avec un fils en qui louiMW^^ 
au plus haut degré l'héroïsme cheTalercsque* 
pourrait bien aussi raconter d'après Torpm 
grand voyage de Milon au Pont-EuxiD;elcoD|' 
ment il y trouva son frère Aimon^ avec K p 
Renaud son fils ^ et comment le petit Kenaudet» 
petit Roland firent connaissance en se battantl 
contre l'autre , et les exploits que firent entff^ 
les deux cousins , et ceux de leurs pères, elto^ 
les aventures , et toutes les guerres dans lesqo 
ils eurent une si grande part. Mais il laisse ce 
à d'autres; il en a dit assez , peut-être lrop»t^ 
ses adieux aux lecteurs, et finit par ces deux 
dignes du reste: 

Ponde ne prego Dio che mi sot^egna ; 
Ed a chi mal mi vuoly cancar gU vegna» 



D'ITALIE, PÀHT.IUcHAP.XVin. 555 

Que voulez-vous dire à uu poêle qui vous parle 
toujours sur ce toa*là? Ceu'est pas pour lui que 
, août les convenances , et les règles encore moins. 
^ Il a donné un libre essor à son caprice , il a su 
j exprimer en sljle vif et pittoresque toutes les fo- 
I lies de son cerveau ; il a satisfait son humeur sati^ 
^ rique : il a ri et vous a fait rire ; ne lui demandez 
rien de plus. 

Un autre poète dont le génie fut aussi original 
peut-être, mais le goût moins extravagant et la 
vie mieux réglée, c'est Grazzini^ surnommé le 
I^asca% entre ses nombreux ouvrages, on trouve 
un petit poëme burlesque^ qui ayant rapport à 
des circonstances de sa vie, m'oblige d'en placer 
ici la notice, quoiqu'elle pût être mieux avec 
celles des poètes comiques, ou des satiriques, 
comme la notice du Berni. 

Anton Francesco Grazzini^ naquit à Florence 
en i5o3 (i), d'une famille noble, originaire du 
village de Sùaggia^ dans le Val d'Eisa^ k vingt- 
cinq milles de Florence, sur le chemin d^Rome. 
' Ses ancêtres y étaient connus depuis le treizièn^c 
' siècle. On ignore sous quel maître Anton Fran^ 
"^ cesco fit ses premières études. Ou croit qu'il fut, 
' dans sa jeunesse, placé chez un apothicaire, pro* 
' fession , au reste , qui s'allie très bien avec l'étude 
^ de quelques sciences, et même qui l'exige.Le jeune 

(i) Le l'x mars. 



556 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

Grazzini joignît des éludes littéraires etphib 
phiquesà celles de sa professioè. Il paraît qu9i 
la suivit pas long-temps, et rien ne prouve (fi 
l'exerçât encore lorsque sa répulation daDslesll 
ires commença. Ce fut sans doute de bonne hflw 
car elle était assez bien établie à TàgedeS?»! 
pour qu'il pût être un des fondateurs de Tacat 
mie de Florence ( i). Cette société prit ri'abdk 
nom d'académie des Humides^ et chacun de» 
fondateurs s'en donna un , selon l'usage.quiaîï* 
rapport à l'humidité ou à l'eau. Grazùnià^ 
celui dcLasca, ou du petit poisson quooD^""* 
en français le dard, et dans quelques pro^"*^ 
]a vaudoise. Sa devise fut une Lasca^rsi^^^^^ 
levant hors de l'eau , et un papillon folati^ » 
dessus. 11 voulut désigner parla le caracier« 
pricieux et bizarre de son esprit. Ce poiss^D» 
effet, s'élance souvent hors de Teaucomnïei^ 
prendre des papillons , qui sont l'enwleDK 
caprices et des lubies de la fantaisie hm^^^ 
la naissgncede l'académie, le Laîcû en lulï«^ 
chancelier, ce qui prouve la part qu'il ^^^^1 
à sa création et la considération «ont il ) F 
sait. Quand cetle académie recul, quelqi'^ 
aj>rès,du grand-duc, le titre de FiorenUfi hj 
en fut choisi provéJiteur, et cette dig«^^ 
conférée dans la suite jusqu'à trois u>i*' 

(i) i". novembre i54o. 
{'x) FcYiier i54ï. 



D'ITALIE, PART. II, CHAP.XVin. 557 

Cependant le nombre des académiciens s'étant 
iaccru considérablement, les nouveaux, au lieu de 
CQnserver pour les fondateurs les égards qui leur 
étaient dus, firent , sans les consulter, règlements 
'sur règlements, multiplièrent les formes et les 
entraves, pour l'ordre des lectures, pour la cen- 
sure des ouvrages destinés k l'impression, et pour 
d'autres objets qui devinrent à charge aux an- 
ciens. heLasca^ plus indépendant qu'un autre^ 
eut plus de peine à s'y conformer, o^ plutôt il le 
refusa nettement, et ayant persisté dans son refus 
comme les académiciens dans leur exigence, il 
fut exclus (i) enfin de l'acadénne qu'il avait fon- 
dée. Son lalcnt lui restait tout entier; il ne lo 
laissa point oisif à cette épf)que; des comédies 
plaisantes, des poésies satiriques où l'académie^ 
comme ou peut croire, n'était pas oubliée, et le 
petit poëme de la Guerra de* Mostri^ se succé- 
dèrent rapidement. 11 recueillit aussi et publia 
les poésies burlesques daBernl et d'autres poètes 
de ce genre. Il en fit autant des sonnets du i3^/r- 
chiello ^ et des chansons si connues sous le titre 
de Canti Carnascialeschi ^ ou chants du carna- 
val (2). La publication de ces chants lui attira de 
la part des académiciens de Florence de nouvelles 

■■■'■!■ 111 I . — ■— — n^»— — — III ■ 

( I ) Vers le commencement A(^ t 547- 
(a) Voyez ce que nous en arous dit dans cette Histoire litlé* 
W<Ur^^ t. m y p. 5o4 et 5o5. 



5Go HISTOIRE LITTÉRAIRE 

premiers littérateurs de son temps , lui doimi 
ceUe perfectioa et cette élégance qui brille dam 
ses écrits. Malgré les traits libres qui n^y sootptt 
rares » il fat homme de bonnes mœurs ^ et mène 
très religieux. Il vécut célibataire 9 et Toa « 
nomme point de femme à qui il ait reoAi 
des soins paiticuliers. C'est plus de régulante 
qu'on n'en exige ordinairement d'un poète, d 
qu'on n'en attend surtout d'un poète licencieio. 

Plusieurs de ses ouvrages se sont perdus, enUt 
autres dix-neuf Nouvelles en prose » des églogoes 
en vers et quelques autres poésies. On a de loi 
vingt-une Nouvelles ^ six comédies» un grand 
nombre de capitoliy ou chapitres satinques^^i)» 
de sonnets et de poésies diverses qui ont été it- 
cueillies en deux volumes ; enfin le petit poëmf 
satirique et burlesque dont voici en peu de vof^ 
l'occasion et le sujet. 

Un Florentin nommé Betto ou Benedetto A^- 
righi avait imaginé de faire 9 sous le titre <iei*£ 
Gigantea , un poème burlesque en cent vingt-bu; 
octaves , sur la guciTC des géants contre les dieov 
Girolamo Amelunghi ^ qui était pisan , et qu*iB^ 
difformité naturelle faisait nommer il Goh: 
da Pisay le Bossu de Pi se, déroba ce poème 1 
son auteur, le retoucha et le publia, non soc 
son propre nom , mais sous celui de For^oscc 

■ ' .1.11 III — ^M— — ^^^ 

( j ) Je parlerai bicDtOt de tgu$ ces différents ouvrages. 



D'ITALIE, PAim II, CHAP.XVIIl. 56t 

;'est du moins ce dont il fut publiquement ac* 
msé. Quoi qu'il en soit , ce petit poème est une 
mre extravagance. Les géants jadis vaincus et 
budroyés par Jupiter, s'avisent enfin de vouloir 
^rendre leui* revanche. Ils s'arment, et la descrip 
ion de leur armure fait une partie capitale des 
;)laisanteries de l'auteur. Les uns portent une 
àucre de vaisseau , les autres un os de baleine ; un 
iutre tient sur son épaule l'épouvantable faux de 
la Mort. Osiris , armé de becs de griffons, porte 
le Nil et TAdige glacés, pour éteindre l'élément du. 
Feu. Cronagraffe met , au lieu de- brassards , deux 
colonnes de poi-phyre creusées ; celles d'Hercule 
qu'il a arrachées de leur base lui servent de bottes î 
il a vidé le mont Gibel ou l'Etna, et s'en est fait 
un casque. Gérastre a creusé de même la grande 
pyramide, l'une des sept merveilles du monde; il 
l'ajuste et l'arrange si bien qu'il en fait une sarba^ 
cane , avec laquelle il lance au ciel des montagnes, 
au lieu de balles; et il porte pour provisions de 
guerre une carnacière de fer , pleine de monta- 
nrnes. Galigastre a mis sur un éléphant la tour de 
Ncmbrod; il l'a remplie de masses de rochers, et 
ie débris de grottes , qu'il doit jeter à la tête de» 
ilieux. Leslrigon fait un grand trou dans une 
montagne d'aimant ; il se la passe sur le corps, et 
se collTc avec la coupole de Florence. 

Je laisse beaucoup d'autres folies aussi gigan- 
tesques, et n en citerai plus qu'une qui l'est plus 
Y. 3G 



S6st HISTOIRE I^TTÉRAIRB 

que.toatea les aatres. Critperioii t'ëuitendc 
dans la foi et des Ardeo.nes ; il y resU soin 
ans- Il lui était venu sur la tête un bois da» 
^ael oa voyait courir des cb€vreiiité,de$ce 
jdes sangliers , des ours et des lions. }1 sei«T< 
enBu lorsqu'un roi y chassait avec tousses bsn 
Le^ géant étourdi du 'brait des cors» se 1ers, 
coua là tête «le bois tomba par terre, et tooi 
qui étaiit dedans en mourut. Les armesdecege 
lie. soi^t autres que des ongles si forts, et qi 
avaU tant laissé croître» qa*ils lui ataieDtsoffipo 
déraciner Ossa'et Pélion; il compte iVn^ 
pour égratigner les dieux, etc. Le cooAstc^^ 
conté comme les armes sont décrites. Les SP^ 
sont d'abord vaincus « mais ils ont leortoor. k 
dieux fuient de toutes parts; Jupiter fui} p 
vite et plus loin que les autres. Les déesse*** 
réservées pour les plaisirs des Tainqueurs;"^ 
reste enfin de tous les dieux que celai qoip^ 
aux jardins^ et qui s'était sauvé au miliefl^^'^ 
Le Lasca fut un de ceux qui accusèreolter 
hautement de plagiat Tauteur de ce beau po* 
c'est ce qui lui en fit attribuer un autre (f^r 
peu de temps après , sous le titre de w i» 
ou la Guerre des Nains ^ parodie ou espe 
contre partie de celle des Géants. L^u 
déguisa sous le nom de VAminta , coï»»"^ , 
longhi sous celui de Forabosco , ^^ ^ . 
dans sa dédicace de traiter un sujet aussi 



.<À 



i D'ITALIE, pjkRi. Il, OHAF. XVIII. 563 

' par Texemple de ce Forahosco^ qui aurait dû 
^ pourtant être plus sage que lui, puisqu'il avait 
i deuK fois soQ &ge. L^action de ce poème com« 
I mence où celle de Tautre finit. Les Nains venaient 
I de remporter » sous les ordres de leur roi Pigmëet 
r une grande victoire sur les Grues, au moment où 
} les Géants Tenaient de vaincre les Dieux. Jupiter 9 
! abandonné de tous les habitants de TOI jmpe, jette 
[ les yeux sur la terre, et voit le roi Pigmée qui re- 
vient en triomphe avec ses soldats. Il lui envoie 
une ambassade, pour le conjurer de venir à son 
secours. Le petit i*oi assemble son conseil. On y 
délibère sur cette proposition inattendue. Elle est 
enfin acceptée, et aussitôt les Nains se mettent en 
marche. Leurs armes sont aussi ridiculement 
petites que celles des Géants sont ridiculement 
. grandes. Le capitaine, couvert d^écailles de pois* 
I son collées avec de la cire, fait d^une cosse ou 
pousse de pois le heaume de son casque : il est à 
; cheval sur une grue , son bouclier est une coquille 
^ et sa lance un jonc marin. L^un des guerriers de 
sa troupe s^est battu avec une guêpe , il lui a ar- 
^ raché son aiguillon et s^eu est fait un poignard; 
; d^autres sont couverts de peaux de grenouilles , 
^ portent pour boucliers des œufs de grue , vidés et 
taillés exprès , et se font des sarbacanes avec des 
plumes d'oiseaux encore au nid. L^un de ces héros 
a tué un gros bourdon ; et son corps , son aiguillon 
et ses ailes Tarment de pied en c^p ; ainsi du reste. 

36.. 



564 HISTOIRE LITTÉRAIRE 

à 

Cette armée bouffonne ose attaquer les Géants 
Les Dreux reprennent courage. Il se fait entre les 
Dieux 9 les Géants et les Nains une naélée effroya- 
ble. Le roi Pigmée fait des roervetlles. Cest ob 
second Jupiter. EnGn le champ de bataille reste 
aux Nains et aux Dieux. Pigmée et Japiter sont 
reconduits en triomphe. Les géants sont précipi- 
tés dans la mer , où ils restent désormais nojè, 
iSans pouvoir se relever de leur chute. L^inteolion 
de se moquer de la Gigantea est bien sensible 
dans la Nanea;\e chanoine Biscioni^ dans sa 
vie du Lasca (t) » y voit aussi celle de se yeager 
des ennemis qui Tavafent fait exclure de Façade- 
mie florentine ; et c'est une de ses raisons |K)nr 
le lui attribuer , comme il le fait , positivement. 
i^ Ce poème, dit-il , contient des allusions aux cir 
conslances du Lasca. Il y fait voir que les jennes 
et modernes académiciens, en lechassant de Fao 
demie dont il était un des principaux fondateurs, 
étaient comme les nains qui avaient vaincu les 
géants. » II est possible que plusieurs détails cc^h 
tiennent en effet des allusions facilesà saisine 
temps de Fauteur, et qui nous échappent aujour* 
d'hui ; mais j'avoue qu'elles n'ont pas été sensibles 
pour moi, et que d'après plusieurs raisons , qui 



(i) Imprimée en tête des BimeAtct poète, Florence 1-41 
2 vol. in-8 \ , édition donne'c par Bisçiom lui-méiae , et aceoaft 
gnce de ses notes. 



■IBBW^^^"''^^ 



D'ITALIE, PART. II, CHÀP. XVIII. 665 

- serait trop long de déduire, je doute, malgré Yaur 
torité de MagUabecchi ^ cité par Biscioni^ et 
^ celle de Biscioni lui-même (i), que le poëme de 
\ la Nanea ait eu le Lasca pour auteur (2). 
I 11 se donna au contraire franchement pour tel ^ 
\ dans le demi-poëme burlesque intitulé la Guerra 
I de Mosùri , qui fait suite aux deux précédents (â) : 
I il commence par attaquer encore Fauteur de la Gi- 
gantea. Les géants qui osèrent déclarer la guerre 
aux dieux avaient été vaincus et foudi^oyés ; c^est 
un fait coimu de toute la terre ; « mais un certain 
Bossu de Pîse est allé chercher une race d'énor- 
mes et ridicules géants, par laquelle il a fait en-* 

lever le ciel aux dieux, lis auraient été réduits au 

, _ 

(1) Uh. supr, 

(•2) Pourquoi lui , qui s'est nomme dans la Guerra de' Mostriy 
où il attaque ouvcrteEnent la Gigantea et l'académie, aurait -ii 
dissimulé sou nom dans la Nanea ? Le titre de ce dernier poème 
i porte ces quatre lettres initiales : di M. S, A, F, On n'a jamais pu 
, les expliquer , Biscioni Tavoue. Il est probable que les deux der- 
nières lettres signifient Academico Fiorentino, Peut-être, siFoa 
avait sous les yeux la liste de ces premiers académiciens , devine- 
rait-on facilement le reste de l'énigme. Quoi qu'il en soit, le Lasca 
n*avait aucun intérêt à déguiser son nom dans ce poëme; il en aa- 
raijt eu davantage dans celui qu'il fit après, et il ne l'y déguise pas. 
I (?)) Les deux premiers avaient paru, l'un en avril i547, 
^ Faulre en mai 1 548 y le troisième parut en 1 584 > in-4''. Tous 
trois ont été réimprimés : La Gigantea e la Nanea insieme con 
la Guerra de' Mostri , Firtnzc , 1612, petit yol. in-i 8 fort rarc> 
ainsi que les trois poëmcs imprimés séparément. 



666 HISTOIRE LITTERAIRE 

désespoir si le peuple naia n^ëtait venu YiÉln 
|our les défendre el les délivrer par sa Talear.le 
ue sais si Kaaleur a bien ou mal conté la choK; 
mais ceux qui le croiront , qae Diea le leor par 
donne ! Ce mauvais exemple a finit nakre «ut 
antre race, altière, méchante et hargneose, qà 
veut aussi que Ton parle d^elIe. Oa n'a jamab 
ciianté ni en vers ni en prose mie telle eanailk: 
mais enfin elle le veut, il faut la satifaire. i^ 

S*il y a des bizarreries et des monstraositô 
dans la description des géauts et desnaias, on 
peut croire quMl y en a encore plus dans celle des 
Monstres. Us marchent à leur tour cootre les 
dieux. Quoique les nains victorieux aoîcailk poar 
les défendre, le vieux Saturne qui est undio! 
d^expérience , conseille à Jupiter de ressusciter 
les géants, de faire la paix avec eux et de tnff- 
cher tous ensemble contre les Monstres. Ce a» 
seil plait à tous les dieux. Vous entendrez maffl- 
tenant, dît le poète, comment Jupiter rendit le 
géants à la vie , comment ils unirent l^urs bsB- 
nières avec celles des nains, comment ces nM' 
dits Monstres vainquirent les uns et les autres. 
s^emparèrent du ciel et en chassèrent les diea^* 
qui furent alors réduits à errer sur la terre sous de 
figures d^animaux ; vous saurez par quelle roaU 
les Monstres arrivèrent dans les cieux ^ commeii> 
ils en priient le gouvernement, et pourquoi de" 
puis ce moment les vents , les eanj , la disette s« 



!; D'ITALIE, PÀàT. It, chàp. XVIÎt 5^ 

iMont emparés du monde; on ne distingue plus lé 
iimois de mai de celui de décembre, tout enÛa pa- 
trait aller à rebours. <<0r, on pourrait là-dessud 
t dire de très belles choses , mais la prudence me 
I ferme la bouche. Certaines personnes, pleines de 
f malice et de haine , me guettent , et travestissent 
; mes vers et ma prose d'une manière plus étrange 
I que Circé ou Méduse ne transformaient les gens 
I dans Tancien temps. Je me tais donc et n^en dirai 
I pas davantage. >> Ici Tallusion est évidente ; et si 
, Tauteur eut fait ce second chant qu'il annonce » 
elle serait devenue pins claire encore.; mais c'est 
pour cela sans doute qu'il ne le fit pas. 

Ces trois petits poèmes et VOrlandino furent 
donc les seuls que Ton puisse citer dans le genre 
burlesque au seizième siècle. Dans le suivant il 
y en eut un plus gi^and nombre , et dans ce nombre 
il y en eut de meilleurs ; mais je ne sais si , malgré 
l'exemple des Grecs , il ne serait pas à désirer qu'il 
y en eût moins , et si jamais il peut y avoir beau* 
coup de gloire à exceller dans un gemx essentiel* 
lement mauvais. 



V. 



i^%^^^^^0^^^^09^^^^l% m ^^mk ^ mÂvm 



IVOTES AJOUTÉES, 



Page 191 y note (1). •<— J'ai cité dans celte oete le premier vm 

seulement de âcux sonnets du Tasse , l'un sur le seio, Vxabtm 
la main de la duchesse dlJrbin. Les sonnets et les eanzoniàtct 
«oèle étant asses rares en France , je plac^aiici ces deax 50BBc^.. 
et f en ferai autant de plosîeurs autres pièces qm pcnrenl 
^ ^ue i*ai dit des amours du Tasse« 

La mon ch* oi^yoUa in odora/te^ spogUe 
Spira pià dolce odor che non riceve-^ 
Faria nuda arrossir Valgente net^e 
Mentre a lei dibîmchezza Upregio tOjglirw 

Ha starà sempre ascosa ? ele mie vogUe 

Lunghe non fia cK appaghi un guardo bre^?' 
S'avara sempre ^ a me sue grazie or det^e > 
Il mio nodo vital perche non sciogUe ? 

Bella e rigida mon , se cosi parca 
Sei di vera pietà , ch^ el nome sdegni 
Di mia libératrice a si gran torto , 

Prendi Vufficio almen d!avara Parca ; 

Ma quesio carme un bel sepolcro or segnî .- 
Viua lafede , o\fe il mio corpo è morto» 

H. 

^on son s\ vagld ijiori , onde natura , 
IVcl dolce april de begîi anni sereno 
Sparge un bel volto , come in easto sena 
fi bel quel cIiq di luglio ella matura^ 



NOTES AJOUTÉES. 569 

Maraviglioso grembo^ orto e coUura 
1 - jyamor, eparadiso mio terreno, 

L'ardito mio pensier chi Uene afreno 
Se quello , onde sipasce y a te sol Jura ? 

Quel y ch*i passi veloci étAialanta 
I, Fermaro , o che guardb Vorrihil drago , 

I Son vili al mio pensier , ch* ivi si pasCà* 

i Ifè coglie amor da peregrinapianta 

i Di heltà pregio sî gradiio e vago. 

I Sol nel tuo grembo di te degno ei nasce. 

P^g^ 199 y addition à la note (4). — Le Manso cite comme une 
dos pièces de vers que le Tasse fit pour cette troisième Le'onore , 
qui était selon lui une des femmes de la première, le sonnet sui* 
vant, adresse à une FiUiy qui paraît n'ayoir eu rien de commun 
avec aucune des Le'onore , et qui u'avait sans doute ëte que l'objet 
de quelque fantaisie de jeunesse. Ce sonnet est même d'un ton de 
' philosophie qui ne fut jamais celui du Tasse y et qui peut £iire 
douter qu'il soit de lui. 



Odiy FiUiy che tuona : odi, che'n gelo 
Il vapor di lassa converso pioue. 
Ma che curar dohhiam , chefaccia Giove 7 
Godiam noi qui , s^egli è turhato in delà. 

Godiam amando , e un dolce ardente zeïo 
Queste gioje nottume in noi rinnove ; 
Tema il volgo i suoi tuoni^ e parti altrove 
Fortuna , o caso il suofulmineo telo, 

Ben folle , edase siesso empio è colui , 

Che spera , e terne ; e in aspettando il maie, 
Gli si fa incontro , e sua miseria affretta* 

Fera il mondo, e rovini : ame non cale y 
Se non di quel, chepiiï piace , e dilettay 
Che se terra sarb , terra ancorfuL 



570 NOTES AJOUTÉES. 

Bfege 25o y note (3). •— SoDBft sur «ne bdfe bovde ;.k la fii 
duquel le nom de Léonore est de^pûsë, à la aunièrc de Pé- 
trarque : 

Rose y ekê téote imndiosa ammirm 
Ctddiènaturaifn^gjy4morlê$pmâ^ 
Base , di fnma¥era infra le brrne , 
E ilcaldo sol çhe in iuebef^ ecchigirSf 

Pwrpwea conca y in mi si mtite e mirA 
Candor di perle eletie e pellegrine , 
Que stillan rugiade aime e âivime , 
Oy*è chi dolce parla e dolce spira s 

Amor ape novélla , ah qumntofora 
Soave il mel che daljîorito votto 
Suggi e poi suUe labbra ilformi e stendi ! 

Ma con troppo acut* ago il guardi, ah stoUo : 
Seferir brami, scendi al petto, seendi, 
E disï degno cor tao straix, oxtora. 

Sonnet où il avoue lui-même , dans les Esposiziom d'alcwu 
sue rime , qu'il joue sur le nom de sat dame , en dtfam VAwx^i 

mia terco : 

Quando Valba si let^a y e si rimira 
Nello specchio delVonde y allora i' seaMo 
Le verdi/ronde mormorare al verUo , 
E cosl nel mio petto il cor sospira» 

L'^AuRoiu mia cereo ; e scella gira 
Fer me le luci , mi pub far contento ; 
E veggio i nodij chefuggir son lento, 
Da cui Vauro ora perde y e men si aura. 

Ne innanzi nuovo sol y trafresche brine ^ 
Dimostrd m ciei seren cfùoma sivaga 
La bella arnica di Tiiongeéoso 



NOTES AJOUTÉES. 671 

€ome in catididafronle è il Inondo aine ; 
Ma non pare ella^ mai schifa , ne vaga , 
Per giwinetto amante , e vecchio sposo, 

P<igc a5i , note (a). — D.in8 la graille canzone adressée à 
Lconore , et dont le premier vers est cité note ( i ) : 

■ 

Menire ck* a venerar muovon le gentî 

ïl tuo bel nome in mille carie accolto , etc. , 

la quafrirme strophe surtout exprime, de manière à ne laissa 
aucun doulc , le scntimcot dont il fut pcnetrë pour elle des le pre- 
mier instant. 

E certo il primo di che 'l bel sereno 

Délia tuafronie agli occhi miei s'ojferse, 
E vidi nrmato ^paziar n>i j^ more y 
Se non che r'werenza Mor corwerse 
• E'marai^iglia infredtla seîce ilseno, 
fi' i perla con doppia morte il core» 
Ma parte degli strali e deW ardorc 
Sentii pur anco entro 'l gelalo marmo ; 
E s'alcun mai per troppo ardire ignudo 
rien di quel forte scudo 
Ond* io dinanzi a ie mi copro ed armo , 
Sentira 'l colpo crudo 
Di tue saette , ed arso al fatal lume . 
Giacerà confetonte entro' l tuofiumc (a). 

Page *i5i , note (i ). — Dans cette autre grande canzone : 
Amorj tu vedi , e non nhai duolo o sdegno , etc. , 
qu'il paraît avoir adressée à Lconore au moment où elle était de- 

« 

(à) Allusion à Fhaéton précipité dans l'Éridan ou le Pô, que le poète 
appelle tonjlcuve en parlant à Éléoiiore «rEsle , parce que Fcrrare, où 
régnait son frère Alphonse , est !>itué sur le Pô. 



Bjt NOTES AJOUTÉES. 

mandée en mariage par an prince, cette dernièn slropliepni 
aussi de la plus grande clarté : 

Ne la mia dojina , perché scaldi il petto 
Dinuo9o amorSy il nodo anticosprezzi, 
Che di vedermi al cor già non tmcrelibe: 
Od essa , che Vavvinse , essa lo spezd; 
Perocchè ornai disciorlo ( in guisa è stretto) 
Ne la man stessa , che fordio , potrebbt. 
E se pur , corne voile , occidto crehbe 
Il suo bel nome entro i miei versi accobOf 
Quasi infertil terreno , arhor gentik, 
Or seguirb mio siile , 
Se non disdegna esser cantalo, e cote, 
Dalla mia penna umile : 
E d'jépollo ogni dono a méfia spisrso^ 
S'amor dette sue grazie in mefu scarso, 

Ihid., noie (a). — Sonnet à la même sur le mefflesojct 

Fergine illustre , la heltà , che accende 
I gioi^inetti amanti , e £ sensi invo^^ 
Colora la terrena , e fraie spoglia , 
E negli occhi seretti arde , e rispUnde. 

Ma folle è chi da leî gran pregio attende , 
Quai face aîV Euro , al vemo aridafo^^i 
Ed anzi tempo avnen, che la ritoglia 
JVatura , e rade volte altrui la rende» 

Da Ici tu no , ma da immortal hellezzay 
L'aspeltiy e'n vista alteramente umile 
Ti chiudi ne* tuoi cari alti soggiorni^ 

E sinlerno valor d'alma^gentile 

Per leggiadr' arle ancor vieplà s' apprei*^- 
Ohfdicti lo sposo a cui Cadorni ! 



, NOTES AJOUTÉES. 5j3 

Ibid* y note (4)« -* A la même ^ après quinze ans de constance. 

Perché in giwenil volto amor mi mostri 
Talor^ donna real , rose , e ligustri , 
Obblio non pone in me de* miei irilustri 
Ajfanni , o de miei spesi indamo inchiostri, 

E'I cor, che s^inuaghï degli onor vostri 
Da prima y e vostro fu poscia più lustri,' 
Riserba ancora in se forme pià illustri , 
Che perle , e gemme , e bei coralli, ed oslri. 

Queste egli in suono di sospir si chiaro 
Farebbe udir, cïie d'amorosaface 
Accenderebbe i pià gelati cori. 

Ma oltre suo costume è folio avaro 
De' vostri pregj , suoi dolci tesori y 
Ote in se medesmo gli vagheggia , e tace, 

Pnge 255, note(i)*— Sonnet fût dans les premiers temps de 
(a passion pour Leonore. 11 pourrait craindre le sort d'Icare et de 
Pliac'ton ; mais il se rassure en songeant à la puissance de l'amour. 

Se dUcaro leggesti , e di Fetonte , 

Ben sai , come l'un cadde in questofiame , 
Quando portar dall* Oriente il lume 
Voile , e di rai del sol cinger la fronte; 

E l'aliro in mar, che troppo ardiie , e pronte 
A volo alzb le sue cerate piume; 
E cosi va , chi di tentar présume 
Strade nel ciel , perfama appena conte» 

Ma chi dee paventare in alta impresa^ 

S'avi^ien , ch'amor Vajffide ? e che non puotô 
Amor y che con catena il cielo unisce ? 

Egli già irae dalle celesti rote 
Di terrena beltà Diana accès a , 
E d*Ida il bçlfançiuUç al cid rapisce. 



574 NOTES AJOUTÉES. 

Page 532 ^ note. Conàderaùeni 0X Tasso di G A » 

iilei, etc.-— La préface de cette première édition (des Cmièt 

fions de Galilée sur le Tasse ) contient f kistoriqueassaconBi 

de cet écrie. CS'est une chose singulière , que k meilkore trià^f 

flît été faite de la Jérusalem délivrée nous ait été conservée pi 

l'admirateur le plus enthousiaste du Tasse, raûteurmîmedisiTr 

le bon abbé SerassL L'édition se fit après sa mort, surancf 

qu'il avait tirée de Fonginal même. Il avait écrit sur la'coj»^ 

note suivante : « J'ai eu le bonheur de la trouver (ccttç ^ 

dans une des bibliothèques publiques de Rome, en parcogniti 

volume de Mélanges. Voyant que c'était l'ouvrage dcGalil»?? 

j'avais tant désiré d'avoir, je le copiai secrètement, sas rien &' 

qui que ce fût de ma découverte, paix» que cel [oposcuk "**^ 

point marqué dans la table, personne jusqu'à prèeo; ffC^'*^ 

ne sait s'il y est, ni ou il est, et qu'ainsi il neponmteÇ''*^' 

ce n'est par moi , quand j'aurai ctl le loisir de répwtew'W'^F 

le 'dois aux accusations sophistiques et unisses d'oncaisfflfîf 

dans d'autres matières s'est acquis tant de oâArilé.*^' 

l'auteur de la préface , il ne s'occupa point de ee inrail, q»** 

pu donner beaucoup d'exercice à son esprit; et je cwisp'^^ 

gea d'avis , ayant peut-être découvert que la pluï«rt te **" 

tions n'étaient ni aussi sophistiques , ni aussi fausses (p ^^' 

s'étant à la fin aperçu que le censeur qu'il Uii feUait combalû»^^ 

tait pas moins profond dans ces matières que dans les a<* 

aurait assurément eu tout le temps dç re'pondreà Galii^»** 

avait déjà plusieurs années qu'il avait trouve le maM5^^' ' 

avait plus de loisir qu'il ne lui en eût fallu. 

Fiuiaiùy dans sa lettre écrite au grand-duc de Toscane l*^ 
pold, en 1654, iiiscrec par SaWini, dans sa Vie de6it* 
Fasti consolari , p. 595 , nous dit que ce grand ^f^' 
doué de la mémoire la plus heureuse et passionné pour bp*' 
savait par cœur, entre autres auteurs latins, nùe^^V^ 
Virgile , d'Ovide , d'Horace et de Sénèque , et entre autr«s vA^ 
italiens, presque tout Pétrarque , tomes le» Binn^is^^^ 



h 



NOTES AJOUTÉES. 5jS 

ped de dfose près, tout le poëmc de TArioste, <|iii fut toajours son 
auteur favori , et celai de tous les poètes qull louait le plus. « Il 
avait fait, continue Fivitmiy des observations partkuKères et des 
parallèles entre .œ poète et le Tasse , sur un grand nombre d'en- 
droits. Un de ses amis loi demanda plusieurs fois ce travail avec 
beaucoup d'instances, pendant qu'il était à Pise ; )e crois que c'é- 
tait Jacques Mazzoni, Il le lui donna enfin , et ne put jamais le ra- 
voir. Il se plaignait quelquefois, avec chagrin, de cette perte, cC 
avouait lui-même qu'il avait Ctit ce travail avec complaisance et avec 
plaisir. » On ne savait plus, dq>uis ce temps-là, ce qu'était devenu 
cet ccrit , lorsqu'il fut découvert par hasard dans un recueil de Mé- 
langes. Mais , par une sui'e de la fatalité qui y semblait aittachée ^ 
il fallut que celui qui l'y trouva n'approuvât point les opinions de 
JSalilée , qu'il eût dessein de défendre le Tasse , et que n'exécu* 
tant pas ce dessein , il privât le public de ce morceau prédeux* 
Après la mort de celui qui l'avait copié, il fut encore long-temps 
sans tomber dans des mains qui pussent en faire un bon nsage» 
Enfin , les manuscrits de l'abbé Serassi parvinrent dans celles du 
4uû de Ceri ; et c'est à ce seigneur très zélé pour le bien des lettres 
qu'on en doit la publication. 

Mais au moment où l'honmie de lettres i^ qui il en avait confié 
(e soin tirait , pour Fimprcssion , une nouvelle copie du manuscrit , 
il s'aperçut qu'il y manquait quatre feuillets , qu'il soupçonne avoir 
été arrachés par quelque zelc Tassiste. Ce sont précisément ceux 
où Galilée , après avoir démontré combien l'amour de Tancrède 
pour Clorinde est mal inventé et maladroitement lié à l'action , 
continuait à faire voir le peu de jugement que le Tasse avait mis à 
ourdir les autres aventures de son poème. On trouve en effet cette 
fâchcusclacune, p. 56 de Tifdition in-ia. Pour suppléer en partie 
à ce défaut, l'éditeur s'étant rappelé une lettre sur le même sujet, 
écrite par Galilée k Francesco Rinuccuù , et qui était de^jà impri- 
mée ailleurs, l'a mise à la fia des Considérations, pour que l'on 
pût avoir , au moins en abrégé , une idée de ce que fauteur avait dit 



576 NOTES AJOUTÉES^. 

avec plas d'ëteDdue dans les quatre ieuillets déchires. G^pendant 
cette lettre , p» ^29 du volume , ne traite point du tout le même 
sujet. Galilée se borne à faire entre FArioste et le Tasse un paral- 
lèle dans le([uel il donne tout l'ayantage au premier. Maïs ce que 
celte lettre y qui n'est pas longue y a de remarquable , c'est qu'elle 
est datée du 19 mai 1640^. L'auteur n'avait que vingt*six ans quand 
il fit ses Considérations , mais il en avait soixante-dix quand il 
écrivit cette lettre ; et l'on y voit qu'il n'avait point changé de sen- 
timent. Le grand Galilée était absolument du même avis dopt 
avait été le jeune professeur de Pise. 

Page 5o5 , addition à la note sur l'arrêt du parlement de Paris « 
relatif à la Jérusalem conquise du Tasse.—- Mon confrère, M. fier- 
nardi y a lu depuis peu à notre classe un Mémoire contenant des 
éclaircissements sur cet arrêt et sur le poëme du Tasse qui en fat 
Tobjet. Il m'a permis de mettre ici, d'après. son Mémoire , le texte 
de l'arrêt , qui ne se trouve que dans des recueils que )c n* avais 
pas sous la main. 

Extrait des registres du parlement de-Paris y au. i^. septembre 

1595. 

« Sur ce que le procureur-général du roi a remontre que depuis 
peu de jours, en la présente année, a été imprimé en cette ville 
de Paris , un livre en vers italien , intitulé la Gierusalemme del , 1 ; 
Torquato Tasso , sur une copie nouvellement venue de Rome , et 
envoyée par l'auteur (:&), auquel ont été ajoutés au vingtième livre, 
fol. U70 , premièrcjpage , quelques vers , au nombre de dix-neuf , 



(i) Lisez : di. 

(a) L^imprinicur ne dit pas tout-à-fait cela ; il dit dans son j4\ng au r 
lecteurs^ qu'il imprime ce poëme sur une nouvelle copie y du tou: 
changée et revue par Pautfieur , envoyée de Rome. Celait sai>s& doii;e 
1111 exemplaire de la Jérusalem conquise , qud ne regardait que cornue 
une édition corrigée de la première Jérusalem» 



NOTES AJOUTÉES. S77 

depuis le I4^ (0 vers, pour la première stance, commençant 
par ces mots, Sisto^ jusques au cinquième de la troisième stance, 
commençant par ces mots , Chîama onde , qui ne sont aux 
premières éditions de i582 (a), contenant propos contraires k 
Fautorité du roi et bien du royaume , mais à Favantage des enne- 
mis de cette couronne , et particulièrement des paroles diffama- 
toires contre le de'funt roi Henri III et contre le roi r^nant, pour 
la proposition des fulminations faites à Rome pendant les derniers 
troubles , et pour persuader qu'il est en la puissance du pape de 
donner le royaume au roi et le roi au royaume , q4ii sont termes 
préjudiciables à Fétat ; desquels vers il a &it lecture ; requérant 
iceux être rayés et biffés dudit livre , pour être ladite page corrigée 
suivant les exemplaires des premières éditions , avec défense au 
libraire qui les a fait imprimer de les vendre et débiter ; et que , à 
cet effet , les exemplaires de ladite nouvelle édition fussent saisis; et 
enjoiut à tous ceux qui se trouverout en avoir acbeté y de les rap- 
porter pour être pareillement réformés à ladite page, et dé&nses à 
eux faites de les retenir, et ce sur les peines qui y appartiennent , 
suivant les arrêts ci-devant donnés. 

» La matière mise en délibération , arrêt dudit jour du parle* 
ment conforme au réquisitoire. » 



(i) Cela est ainsi dana la copie que je transcris f inaii c^est le 4^* vers 
qn^il doit j avoir. 

(^) Erreur du procureur-général , qui confoBd la Jéruèalem conquise 
avec la Jérusalem délivrée^ comme le liUraire FaTait ptobablement faijL 
lui-même. 



FIN DU CINQUIEME TOLUM'E, 



v^ 37 



FAUTES A CORRIGER 
Dont ces deux itobtmet. 

TOME IV. 

P«g« a8,l2giie6, eibien plus que mille poète/; liiez: et plot ^ 

mille antres poètes» 

63 1 ligne 6 : vices^raUf lisez : Tice-rois. 

7 1 , ligne a5 : leur fit donner ; lisez : leur firent domer. 
i3o , note (i) , ligne i , et qui donna ; effacez quL 
1^3 * ligne i3 , <^6 Poitiers ; Usez z de Ponthien. 
i88, ligne 9, même faute et même correction. 
B43 , ligue 30 , est averti ; lisez : est instruit. 
a5o I ligne 5 , l'irrascible ; lisez : l'irascible. 
376, ligne 33 , que le fonds.,., de ses fables i lisez : qua le fond, elc. 

49?-) ) *^S°* 4 1 "*'* l'^pi^^ naiue ; lisez : naire. 
555, ligne n , qu'un Antifior; ajoutez: ouAntifor. 
Ihid, , note 3, Antifior ; ajoutez : (d'autres éditions portent ^«l|gf&r.J 

TOME V. 

34 ) Ugne 1 1 , attachés de forts liens ; lisez : attacha «toc de £om 

liens. 
$4) ligne 1 1 ) q^'i^ ignorait encore ; lisez : qu*il ignorût oonplê- 

temenr. 
iSi , ligne 6 , après : la voir partir, ajoutez une rirgule. 
i36 , li^ne 1 3 , e/i humectan l trône ; Usez : en humectant le troBb 
l49, ligne la , qui ait du rapport; lisez : qui ait aucun rapport. 
i53, au haut de U page , Chap. XIV , lisez : XIII. 
i83, ligne i5 , /e présent d'un roi; lisez : les présents d^m roi 
901 , ligne dernière du texte, Battiste; lisez : Baptiste, 
a6i , ligne aS , il faut avoir; lisez : il faut saToir. { 

373 , ligne 6 , on n'en peut trouver^ un ; mette» la Tii^;ide aprcs as. j 
385 , li^nc dernière , eurs ; lisez : leurs. -I 

3i8 , ligne 38 , après injustement , mettez un point d'interrogacioa. 
35 1 , lignes 37 et 38 , ne peut être bien représentée quep^w une ac- 
tion ; lisez : ne peut être aussi bien représentée par une acfijc 
36o, lignes 19 et 30, du pouvoir de ses yeux. Maintenant ^ e'J, \ 

lisfz : du pouvoir de ses yeux ; maintenant , etc. 
44? ; ^'ë'**' ^^ ) redoutables ; lisez : formidables. 
/jr)q, dernicTe ligne du texte , corirge ; lisez : corrige, 
fioo , lignes 5 et 6 ] elle est prçsq ue perdue ] lisez : il est presque pcria 



lfc«^»»%<^^»%.^»<»%»%i%^%<»%%%^^^%^^«»V»»»<»%i%^^»»»»»»»V»0 »< 



TABLE DES CHAPITRES. 



■■ 



DEUXIÈME I^KTIE. 

vinAP. XI. -—Suite de l'ëpopée romanesque; poèmes sur 

d'autres sujets que Charlemagne et ses Pala- 
dins ; poèmes tires des fables grecques ; sujets 
purement imaginaires; romand de cheTalerie 
de la Table ronde; Giron le Courtois de FAla- 
mannî ; Vie de ce poète ; idée de son poème. i 

CaAP. XII. — Fin de l'ëpopee romanesque ; Notice sur la yie 

de Bernardo Tasso ; analyse de son poème 
SAmadis ; dernières observations snr ce 
genre de poe'sie 4'^ 

Chap* XIII.—- Du poëme héroïque en Italie au seizième siècle; 

Notice sur la vie du Trissino ; idée de son Ita- 
lia Uherata^ et de quelques autres poèmes hé- 
roïques, qui pre'cëdèrent celui du Tasse. . . . i iG 

CflAP.XIV.— Le Tasse; Notice sur sa vie i55 

Segt. I'*'. Depuis sa naissance jusqu'à sa fuite de Fer- 
rare, en i577 Id. 

Sect. il Suite de la vie du Tasse , depuis 1577, jusqu'à 

sa sortie de l'hôpital Ste.-Aune , en 1 580. ..212 
Segt. ut. Suite de la vie du Tasse , depuis sa sortie de 

Ste-Anne jusqu'à sa mort 27 i 

CuAP. XV. — Examen de la Gerusalemme îiherata du 
Tasse ; critiques qui en ont e'të faites en Italie 
et en France ; défauts réels de ce poème. . . 3 1 a 

Chap. XVI. — Fin de l'examen de la Jérusalem délivrée du 
Tasse ; beautés de ce poème supérieures à ses 
défauts ; raug qu'il occupe dans rc[ opée mo- 
derne ..••••••. 583 



598 TABLE DES CHAPITRES- 

Cbap. XVIL — Coup - d'oeil rapide rar trois poèmes k 

Tasse ^ i7 Binaldo, la GerasaUmmeccn^ 
quistata et le sette Giamaie ; idée da Fido 
Amante du prince Cundo Gonzaga^ûo 
du poëme ^oique. • ^ 

CnAP. X VIIL — Du poëme héroï-comiqQe ou buriesqne en 

Italie au seizième siècle ; X Orlandm ; Ko- 

. lice sur la vie de Teofilo Folcngo , sob a- 

teuT ,• la Gigantea ; la Nanea , la Guerre 

de' Mostri de Graizini dit le Lasca; Noûce 

sur sa TÎe ; idée de ces trois poèmes ; fia « 

la poésie épique. • •..•«•" 

Notes aiovtess • ' * 



ri5 DE LA TABLE OU CINQUIEME TOÏ-V*»-