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Full text of "Histoire naturelle et morale des iles Antilles de l'Amerique : enrichie de plusieurs belles figures des raretez les plus considerables qui y sont d'écrites : avec un vocabulaire caraibe"

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Digitized by the Internet Archive 

in 2011 with funding from 

Research Library, The Getty Research Institute 



http://www.archive.org/details/histoirenaturellOOpoin 




A KOTTKRDAM _ . _ 
Chez Ambutl^ccrs . MarckantLibmir.j £>5 8 



•■y\} 




Me^^ire lAQVES AMPROVX Seigneur de 
D orme. Conseiller dultoy en ses Conseils 
et Intendant de ses Finances . 



HISTOIRE 

NATURELLE ET MORALE 

DES 

ILES ANTILLES 

DE L'AMERIQUE- 

Enrichie Je plujieurs belles figures des ^rete^ les plus 
conjtderables ^uïy font d'écrites. 

Avec vn Vocabulaire Caraïbe. 




A ROTERDAM, 
Chez ARNOULD LEERS 



M. D C. L V I I I: 



A M E S S I R E 

I A Q V ES 

A M P R O U X 

SEIGNEUR DE LORME 

Conjelllerdu ^y en/es Confeils d'Etat iy frivé , 
C7" Intendant de Je s Finances. 




ONSIEUR 



II y a tant de bouches qui pu- 
blient vos louanges ôc qui exaltent 
vos vertus, qu'il ne fe faut pas éton- 
nei: fi la renommée en a volé juf- 
ques au nouveau monde , & fi les 
Peuples les plus Barbares fe fou- 

a 3 mec- 



E P I s T R E. 

mettent volontairement à rendre 
hommage à tant de qualitez émi- 
nentcs que l'on voit reluire en vous. 
Ceft Monsieur, ce qui oblige 
ces pauvres Américains à venir du 
bout de rVnivers pour vous ofrir 
leurs refpe6ts, au nom de toutes les 
lies que leurs Ancêtres ont pofle- 
dées autrefois dans l'Océan de l'A- 
mérique. Ils fe prometent que l'ob- 
fcurité de leur origine, la rudefTe de 
leur langage , la Barbarie de leurs 
mœurs, leur étrange façon de vi- 
vre, la cruauté de leurs guerres, leur 
ancien ne pauvreté, ni l'inconflance 
de leur fortune , n'empêcheront 
pas que félon vôtre generofité ordi- 
naif e,vous ne leur fafsiez l'honneur 

de 



E P I s T R E. 

delcs acueillir favorablement-Que 
û vous leur acordez la grâce de leur 
laiflcr dérober fans crime,quelques 
uns de ces precieus moniens que 
vous employez avec tant de gloi- 
re, aus afaires*les plus ferieufes ôc 
les plus importantes de l'Etat , 
pour jetter les yeus fur THlftoire 
de leurs Antilles , Ils efoerent. 
Monsieur, que vous n'y trou- 
verez pas feulement une agréa- 
ble diverfîté , qui delaflera vôtre 
veuë/mais même, (s'il m'eft permis 
de le dire) allez de fujets capables 
d'exciter votre admiration. le n'ofè 
en dire davantage, crainte de faire 
tort à [impatient defir que nos 
Caraïbes témoignent de vous la 

pre- 



E P I s T R E. 

prefenter. Ils vous lofrent ky 
Mon SIEUR, avéque toute l'humî- 
lité & toute la fou mi{sion,dont leur 
rllfticlté eft capable, étant perfua- 
dez que fi elle n eiî enrichie d autres 
ornemens que de ceîis de la nature, 
elle nenparoitra pas moins fîdéle, 
ni moins acoplie. Recevez-la donc 
ii\ vous plait dans fa naïveté natu- 
relle, comme ils vous en fuplient 
par la bouche de leurTruchement, 
qui forme mille vœus pour vôtre 
profperité, & qui prend la hardieC 
fedefedire. 



MONSIEUR 



^otre tres-hiimhle is'treS' 
ohelIJantJerVttetir , 



L. D. P. 









'•11 N*»**' s*-«f-v ^M»-^ ^iA*^ ^.A^^-k^ N,A_i »v -^ij-t^ srf^>v vji>«>^ N^>4^ N^cj*^ ^A^ ^.^ViO*/'^^ y!i .A-0-VUjr»^\iJ*l-V\i^ V bi 






PREFACE 

N0h4 aV07îs le malheur dans les Relations que l'on nom 
donne des pals lointains ^ quejouyent elles font écri- 
tes par des perjônnes interejfees ^ qui par de certains 
motifs 5 «ClîT pour de certaines conjtderations , dèguifent la 
yeritê j <S* nom reprefentent les chofes d'un autre air ^ ijTJom 
une autre couleur y quelles ne font en èfet. Quelques fois auj^i 
nom rencontrons des Ecrivains qui de fang froid ^ degajetè 
de cœur-, nom en font acroire^ <S* prment plaifir à impofer à 
notre crédulité. Les uns iT les autres ont l'affmrmce de 
7nentiry «^ croyent qud s le peuvent faire impunément^ parce 
quîls Viennent de loin félon que porte leproyerhe. Et parfois 
enfin y nomfommesjujets à recevoir des pièces de cette na- 
ture y de la mam degensfmpks <tTgrofiers , qui nont ni étude 
ni efprit pour nom donner rien d'exact nid'affto'ê : <J^ dans les 
Ecrits de/quels on ne troWVepcvs oà affoir de certitude ni de 
fondement y parce qu en plufeurs fujets ils ont pris le hlancpour 
le noir j (is* que faute d'avoir , ou bien compris ou bien retenu 
les chofèsy ils ne nous lesraportentpas dans leumaïyeyeriîé: 
quoy qu'au rejîe leur intention ne foitpds de nom tromper. Mais 
ciu contraire y c ejl un grand avantage , quand de tels Ouvrages 
font compojë^par des Auteurs y oà l'on peut reconnoitre tout 
enjèmhle ces trois conditions ^ d^ètre defintereffe^y de. ne pas 
faire jeu delayeritèyi^ d^aVoir de la mémoire ifT de P intel- 
ligence pour former leurs ^lations, 

Ceus qui prendront la peine dejetter les y eus fur PHiJîoire 
que nom leur prefentons en ce Volume ,j/ doivent ejperer cet 

b -^i^yM^ 



PREFACE. 

avantage , Jàns choquer les lois de la bienpance ni de Ihu^ 
milité 5 mus pourrions bien mm atribuer à nons-memhs les 
deiH premières de ces conditions que nous "Venons d'établir^ 
cefù a dire en un mot^ lafmccritèy leu que c'^efc une ku'ànge 
qu d femble que chacun Je peut donner innocemment ^ à moins 
que fa propre confcience le démente. Mais pour les qualité^ de 
l'e/prit que nom ayons reprefentées comme la troijième condi- 
tion , il eft certain que nom n en Jaur ions prendre l'éloge pins 
faire un trait de yanité. Cependant nom ojons bien re'comman- 
der icy notre Hijloire par cette dernière perfection : Car nom 
n'j aVons guère contribué que la forme <jr taJfembUge^ ayant 
trayaillè fur les fidèles ^ les curieus Mémoires, qui nom oit 
été fournis par des témoins oculaires , desintereffe^ <jr dignes 
defoy^ ^ qui nontpd^ la mémoire moins forte <tr moins heu- 
nujeyyiile jugement moins Vif i^ moins éclairé^ que leur ame 
ef belle <jrfincere. 

Cefl-pourquoy nom ayons aportéunfoin diligent 'isrfcru- 
pulem à ne rien ajouter du notre ^ dans ce qui eft cjfenciel^ que 
l'ordre (^ les liaifons qui nef trouy oient pas en des pièces dé- 
tachées. Et nom n'ayons fait à parler prcprc mcnt.^ que prêter 
la main à ces nobles Voyageurs y pour décrire <ùr arranger leurs 
narrations , fans en altérer le fns : zs pour cnchaffer <s* 
mettre en auyre fdélement ^ les preciemmateriam qu'ils nom 
ay oient confie^. Jufsi feront ils en toute rencontre les garens 
autenttqucs de nos flattons ,• ny ayant rien en tout cet On- 
y rage qu'ils iPaycnt y eu , qu'ils nayent examiné , quils 
n'ayent même corrigé ^ s'il^n a été bejoin , <<S' ou^ en un 
7not y ils ne donnent mie pléne aprobation : Veu qu'en éfet^ 
ce I^iyre ?i'esi prefque qu'une copie de leurs riches Ori- 
ginam^ 

Le 



P R E F A C E. 

Le premier plan de cet O.uyrage fut drejjéà Taris il y 
a déjà plus de jet ans ^ ly juge digne de la lumière par des 
perfonnes intelligentes qui le Virent alors. Et qui nous firent 
la grâce de le lire fôigneufement , i^ de nous ho7iorer de leurs, 
remarques. Et dés lors nous l'euj^wns nmfoHS laprejfe , Jïdes 
"Voyages necejfaires , kst d'autres occupations plm importan- 
tes y ne nom en eujjcnt détourne^ jufques àprejcnt. Mais fi 
le public reçoit quelque fatisfaSîton de cette Hiftoire ^ il n au- 
ra piis fujet de fe plaindre defon retardement : y eu que nom 
là luy domions <s* plm enrichie , ^ pbis exaBe qu'il ne 
Veut eue en ce tens-là. Car outre qu'il nom ejî yenu dail^ 
leurs <isr des ayis <^ des Mémoires , nom ayons beaucoup 
profite dans notre entretien familier aVeque le (P, '^aimondy 
Jur tout pour l'Hi[îoire Morale des Antilles. En èfet qui nom 
en auroit pu donner plm de connoifjance que luy , qui 
ayant demeuré tant d'années dans ces lies , <ir fréquente 
fi long tens les Caraïbes de la T>07nmique , eU P homme du 
monde qui fait le iniem le langage , les mœurs , <j* les 
coutumes les plm particulières de cette Nation : Ce qui fait 
que l'on auroit jufle fujet de luy en demander une Hiftoire 
de fa propre main. Mais à ce défaut , comme il eft cour-^ 
tois <j" obligeant , // nom a fait part de fes lumières iT 
de fes tréfors : «ey cV/? à luy fèul que nom deyons entre 
autres chofes j le Vocabulaire qui fe trouye à la fin de ce 
Volume. 

Nom ofons nom promettre que le titre d^Hiftoirc 
Naturelle & Morale , que nom mettons fur le front de 
cet OiC\>rage y à l'imitation de celuy que l'excellent lofef 
\Acofla donne ^ fin Hiftoire ^ ne femblera ni tropfafluem ni 

b 2 trop 



4:.. 



PREFACE. 

troj) yajle , a cem qui daigneront le confronter ayec le corps 
de la pièce, jlu moins a'Xmis mm tajche de proportionner la 
grandeur de l'édifice à la magnificence du portail. Ce 7ieH 
pas que nom nom yantions icji d^a^oir compris dans ce Li- 
vre ^ tout ce que ton pourr oit écrire Jur le fujet des jfntilles. 
On trouVeroit ajje^ de matière peur en amplifier de beau- 
coup PHifioire Nature lie ^ <T jnème la Morale : Mais quoy 
quilenfoityil nomjemble que nous ayons Jatis fait en quelque 
forte ^à ce que le frontispice du Liyrefait efperer am Lecîeurs: 
Et que fi chaque partie du Nouveau Monde ^ êtoit examinée 
auf^i particulièrement par les Hijloriens , l'ancien inonde 
enferoit miem informé qti^ilne la été jufqu à prefent 

Nom ayons êtë oblige^ a toucher en quelques endrois^ des 
fujet s déjà traite^ par d'illufires Ecrivains y t^ connm d'u- 
ne infimté de perfonnes : ?ion certes en intention , ou degrofir 
7îbtre Volume , ou de nom élever au deffm de ces gr ans jlu* 
teurs : mais parce que fajis cela notre Hifloire eut été de- 
feSlueufe. Tout de 7?iéme quune Carte de la France Jêroit 
imparfaite , fifon Juteury avoit obmis quelques places co?i- 
fiderables , Jom ombre que d^ autres Geografes les auroient 
marquées en des Cartes particulières de chaque Troyince du 
^jaunie. Et neantmoms nom nom fommes retranche:^ en 
ces matières , autant qu'ail nous a été poffible : comme en la de- 
fcnption du Cocos, de l'Ananas, <2lr de plufieurs autres 
chojes, 

A V exemple de Lery iT de Lefcarbot^ ir d"^ autres Hi- 
fioriens y <S par le confeil <sr les invitations de quelques uns 
de nos amis yJiom ayons parfemè cet Ouvrage de par a le les ct* 
d'opofitions empruntées de diyers (Pa'is <<y de divers (Peuples. 
Si quelcun trouve que c'efi interrompre le fil de l'Hiftoire^ 

ahh 



PREFACE, 

donner le parchemmy<jrmiufer le tafis^ nons nomflatons dam 
la créance quily en aura d'autres à qui ces petis enrich'tjfemens 
ne feront pM defn^reahles. Et s'ils ne les conjtderent pa^ com- 
me des traits apartenans au deffein ejfenciel du tableau ^ ils 
les pourront regarder avec (Quelque plaijtr , comme des hor^ 
dures de fleurs y de fruits ^ iT doifam\ pour l'ornement de 
la pièce, 

Tour ne pci^ fatiguer le Lecîeur , en luy fafant faire de 
trop grandes traites tout dune halène ^ pour ne pas laffèrjes 
yem par une trop longue isr trop uniforme tiffure de périodes 
<S* de dtfcours , nom ayons diVfè notre Hijhire en autant de 
Chapitres <ts* d' Articles que nom ayons eflimè le potivoir fat" 
re rafonahlement ^ avec grâce. Mais en quelques endr ois 
la contexture ^ la liaifon de la ^natiere ne nom ayant pas 
laijfe la liberté de faire des paujès^ (ù^ découper notre récit ^ 
comme nous ïeuf^ions youlu , cette contrainte nom ferVtrA 
dune excufefuffifante. 

Le dfcours efl P image de la penfee. Mais le portrait 
reprejentela chofè 7nëme. Ceflpourquoy nom ne nom fommes 
contente<^ de [Impies paroles dans cette Hiftoire. Nom y 
ayons ajouté un grand nombre de figures (S* de tailles douces^ 
félon les fujets qui ?îom l'ont permis ^ pour en imprimer plm 
puiffamment l'idée dans les efprtts ^par une demonflration [en- 
fible ^ palpable. Et nom n'ayons p(Vi creu que les célèbres 
Auteurs qui ont excellemment reprefnté mie partie des mê- 
mes chofes par le burin de leurs Grayeurs , comme ent/ au- 
tres Charles de Uéclufe ^ de lean. de Laet nom en duffint dé^ 
tourner; y eu que par ces aides nom facilitons P intelligence 
des matières , O^ nom diyertiffuns nos Lecleurs , en même 
tens que mm embéliffons i^ que nous enrichijjons notre 

b ::5 Hifloi"- 



PREFACE. 

Histoire. Si la main du Graveur , qui a tafche de fuivre 
le crayon du 'Peintre ^ n'^a pM bien conduit to't^fes traits y 
nonohjîant les Joins O" les adre/Jes de cens ipii en ontlfor- 
me les dejfeins ^ il s'en faudra prendre feulement à fa foi- 
blejji ir à fon inadvertence , 'i^ non pas rej citer la fau- 
te Jùr les Directeurs de l'Ouvrage, 




AVER- 



AVERTISSEMENT 

AV LECTEVR 

CEtîe Hiftoire i'ayant été imprimée en un fais ou notre lan- 
gue ejl étrangère i ce n^ejl pas merveille qu il s'y trouve 
plufieurs fautes. Et il y a plutôt fu jet de s' étonner qutl ne 
s y en rencontre p^ys davantage, il y aplufeurs c aigm ou il rien 
faut pas , (^' fouvent il ny en a pas ou il en faut , felo?i la règle 
d'aujourduy. On trouvera en quelques endroits des Lettres qui ne 
font point necejfaires fuyvant la Pronontiation cfr l'Ortografe qui 
ont cours-, dr en d'autres il en faudrait ajouter pour éviter des in- 
congruitez,. Nous aurions fait un Errata de toute ces fautes que 
nous condam7zons les premiers fi nous n*euJsions craint qu'il eut 
étonné par fa longueur. 

Tour les manquemens de ce Livre ^ qui peuvent eflre vernis de 
nom mêmes ,jans que le fcrihe ni V Imprimeur y aye?2t rien con- 
tribue, nom ri aurons point de honte de les recoimoitre, dr nous 
nom (Tarder Oh s bien de les défendre, quand on nom les aura mon^ 
trez, , fâchant affez. que/le efî lafoibleffe cr de la mémoire (^ du 
jugement de tom les hommes du morale. Seulement nom fu- 
plions ceus qui les auront remarquez, , de s'appliquer k em-mè- 
mes ce dire famé m : 

Homo fuQi, humani à menihilariennm puto. 
C'f/? à dire, de fe fouvenir quilsfont fujets à fe }n éprendre, c^ a> 
fe tromper comme toute autre perfonne. ^u' au lieu donc de re~ 
prendre feverer;-?ent O- avec rigueur ce quils n apr aviver o?7t pas 
dans nôtre Hifloire , ils nous en averti f eut doucement (y en cha- 
rite: (jr nom y déférerons autant que la raifon nom le pourra per- 
fuader. K^infi bien loin de nom enplai-ndre, nom leur en aurons 
deicblîgatio??^é' le public en recevra de l'utiliîe^fi ce Livre ejf 
mis un jour en lumière pour une féconde fois. 

Nom avouons déjà par avance ^ qu'une Hiftoire qui efi ornée de 
plufieurs autres figures mqtns necejfaires pour l'intelUqence des 
matières qui y font contenues ^d^ voit auf i eflre enrichie d,es Cartes 
des (Antilles en gênerai, d" de celles des îles les plm célèbres qui 
y font comprifcs : ?nais parce que cette pièce avoit déjà languy fort 
long tens fom la prejfe, é" que nom ne luy pouvions procurer ces 
embcltjjemens, fans l'expofer h de nouveam delays , nous avons 
creu qiitlfalloit les referver pour une autre édition. 

Tqu$ 



Avertifleinent auLccleur. 

Tour ce qui efi de l' élégance dr des enrichiffemens du langage, 
comme cela nejîpas del'e(fence del'Hifioire^ les efprit s foliées dr 
raifonnables rechercheront plm icy les chofes que les mots, dr la 
vérité que les ornemens. 7S[jus confeffons que pour nou^s efire 
drrétezj un peu trop fcrupuleufement am propres termes- des mé- 
moires qui noU'S font venues de diverfes mains , noti^ avons em^ 
plop quelques m^ots qui ne font plm de mifc , dr quelques ex- 
crêpons y qui ne font pa^s du bel ufage. 2^s Lîcîeurs les fupor- 
ter ont s'il leur plait, puifque f ces fautes font tort a la pureté 
de la diction, dr ^ l' élégance du file qui ejl aprefent reçeu^ elles 'ne 
corrompent point le fcns , dr ne changent point les chofes. 

Ce n efl pas pour obliger cette Province tres-renommée en la- 
quelle cette Hifloire a été imprimée y que nom avons toujours em- 
ployé le terme d'HoUandois pour exprimer toute cette FÏorif- 
fante 7\(ation qui relevé de la Souveraineté de OPTefieurs les 
Etats Gêner ans des Provinces Vnies : mais feulement pour nom 
rendre intelligibles a nos François , en nom accommodant au file 
communément reçeuparmy em^qui comprend fom ce mot^tom 
les Habit ans des Provinces Vnies. 

lS[^m citons fouvent avec honneur plufieur s perfonnes de mé- 
rite , de toute forte de conditions dr qualitez, , qui habitent 
dans les Colonies^ que les IS^ations étrangères ont formées am An- 
tilles. jS(^us avons estimé que no fis en devions ufer de la forte 
pour autoriz^er par ce moyen nos Relations dr leur procurer plus 
d'éclat drplm de certitude. 7\(om avons aufii produy ces illuflres 
'dr irréprochables Témoins , pour desahuz,er plufieurs Européens .^ 
qui font (i mal informez, de ces lles^ qu ils fe perfuadent , qu elles 
ne fervent t pour la plupart . que de retraite am banqueroutiers ^ dr 
aus gens de mauvaife vie. Le contraire étant néant moins tres- 
averé^ afavoir qu elles font habitées par une infinité d'honnejles 
familles^ qui y vivent civileme-nt ^ d^ en h crainte de Dieu. 



HISTOI- 






HISTOIRE ^ 

NATURELLE 8c MORALE 

DES 

ILES ANTILLES 

DE 

r A M E R I Q U E 



LIVRE PREMIER 

Comprenant l'Hiftoire Naturelle. 

CHAPITRE PREMIER. 

De h fit nation des K^ntiUes en gênerai : Delà Température 

de l'air-^ T>e la nature du pais -^ ô" des Peuples 

qui y habitent. 

Ntre le Continent de l'Amérique Méri- 
dionale, & la partie Orientale de rUe de Saint 
]ean Porto-Rico , il y a pluficurs Iles , qui ont 
la figure d'un arc, & qui font difporécs en telle 
forte , qu'elles font une ligne oblique au tra- 
vers de l'Océan. 
Elles font communément appellées les ^^?2tilles de l'Ame- 
rique. Que fi l'on demande la raifon de ce nom là , il cft à 
croira qu'elles ont été ainfi nommées , parce qu'elles font 
comme une barrière au devant des grandes Iles , qui font ap- 
pellées lc5 Iles de l'Amérique: Et ainfi il faudroit écrire, & 
prononcer proprement Antiles ^ ce mot ctant compofé de 

A celuy 




^ Histoire NaturellEi Chap.2 

ccluy d'Ile, & de la particule Gréque«W,qui Cigmfickl'ojfp9' 
fite. Meantmoins l'ufagc a obtenu , que l'on écrive &quc 
l'on prononce Antilles, On les nomme aufli les lies Caraïbes 
ou Cannibales , du nom des Peuples qui autrefois les poflc- 
doient toutes, Ôc quelques uns les appellent aujourduy, jlcs 
Ca?nerçanes. 
• Christofle Co lomb, futlepremierquilcsdecou- 
vrit , fous le règne de Ferdinand & IfabcUe, Roys de Caftillc 
&: de Léon, l'an mille quatre cens quatre-vints douze. 
"■ On en conte en tout vint-huit principales , qui font fous h 
Zone Torride, à prendre dépuis l'onzidme degré de l'Equa- 
teur, jufques au dix-neuviéme, en tirant vers le Nord. Quel» 
quesuns,commcLinfcoten fon Hiftoire de l'Amérique, pre- 
nant le nom d'Antilles en une fignification plus.gcncrale , le 
donnent aus quatre grandes Iles , l'Epagnolc , ou Saint Do- 
mingue, Cube,]amaique, & Porto-Rico , aufli bien qu'a ces 
Vint-huit. 

L'air de toutes ces îles cft fort tempéré , & aflcs fain , 
quand on y cft accoutumé. La Pefte y croit autrefois in- 
connue de même qu'en la Chine, & en quelques autres 
licus de l'Orient : Mais il y a quelques années que la plu- 
part de ces Iles furent affligées de fièvres malignes , que 
les Médecins tenoient pour contagieufcs. Ce mauvais air, y 
avoit été apporté par des Navires qui venoient de la coftc 
d'Afrique : Mais aujourduy, on n'entend plus parler defem- 
blablcs maladies. 

Les chaleurs, n*y font pas plus grandes qu'en France aus 
mois de Juillet & d'Août : Et par le foin de la Divine Pro- 
vidence, entre les huit,& neuf heures du matin , il fc levé un 
petit vent d'Orient, qui dure fouvcnt jufques fur les quatre 
heures du foir , & qui raffraichit l'air , & rend la chaleur plus 
fupportablc. Jofef Acofta dit, qu'aus grandes lies de l'Amé- 
rique, on ne fentce rafFraichilfcment que vcrslemidy. Et 
c'eft ainfi que prefque fous toute fenceinte de la Zone Tor- 
ride, le fage Maitrc du monde, a ordonne à^c:?, vens frais, & ré- 
guliers, pour tempérer les ardeurs du Soleil. 

Une fait jamais de froid aus Antilles. Aufll la glace n'y cft 
point connue, ce fcroit un prodige que d'y en voir , 



Chap. 1 DES ÎLES Antilles. | 

Et jamais en ces bords de verdure emheilk 
l' Hyver ne fe montra ^ qu'en la. neige des lys, 
Mais les nuits y font extrêmement fraiches , & fi Ton de- 
meure découvert pendant cetems-là , oneftfujet à s'enru- 
mcr, ôcàgagnet de grands &: dangereus maus d'eftomac: 
Et on a remarque, que tous ceus quis'expofentà nudà cette 
deiicieufe fraicheur, s'ils ne font faifis de maus d'eftomac, du 
moins ils deviennent pâles , jaunâtres , & boufis , & perdent 
en peu de tems , tout ce qu'ils avoient de couleur vive & ver- 
meille. Il cft vray que d'autres attribuent ces eîFets,à la nour- 
riture de laCaffaue, que l'on mange ordinairement en ces 
Iles aulieudepai'n, & qui peut eftre, a quelque qualité' con- 
traire à la conftitution naturelle des Habitans de nos climats. 
On éprouve la même température durant la nuit, au Pérou, 
& dans les Maldives. Et ceus qui ont fait le voyage de Jeru- 
fâlem, & de tous les pais chauds, rapportent qu'autant que 
les chaleurs y font grandes pendant le jour , autant les nuits y 
font froides. Ce qui arrive, à caufe des grandes vapeurs que 
le Soleil élevé fur le jour , & qui venant à fe condenferla 
nuit, 5rà tomber en rofée, raffraichiflent l'air merveilleu- 
fement. 

L'Equinoxc, dure en ces Iles prés de la moitié de Tannée, 
& le refte du'tems, les plus grands jours font de quatorze 
heures , &les plus courtes nuits de dix. Et ceft ainfi que la 
Divine fagciTe , a donné aus terres qui font plus expofcésaus 
ardens rayons du Soleil , des nuits fort longues & fort humi- 
des, pour reparer & remettre en vigueur, ce que cet aftrc 
fi voifin, y aflétry & defféché durant le jour. 

On n'y peut pomt divifer Tannée en quatre égales & diver- 
fcs parties , comme nous le faifons en l'Europe. Mais les 
pluyes, qui y font fort fréquentes dépuis le mois d'Audi, 
jufques à celuy de Novembre , & les grandes féchereffes qui 
dominent le refte du tems , font la feule différence qu'on peut 
remarquer entre les faifons. 

Que fi on demande, comment on doit appellerces deus 
diveiics Qpnftitutions ôc Températures de Tair 5 Ceft en 
cet endroit ou les opinions fe trouvent fort partagées. Les 
uns veulent, que de même que les jours n'y ont prcfque point 

Ai de 



4" Histoire Naturelle, Chap.i 

de CCS heures qu'on nomme Crepufculc , qui tiennent le 
milieu entre le jour & la nuit , qu'auiîl il n'y ait point de Prin- 
tems ni d'Automne , qui faffcnt la liaifon de l'Eté ,& d'une 
cfpece d'Hyver qu'ils y admettent. Les autres maintiennent 
au contraire , qu'il n'y a aucune juftc raifon , quipuiflcobli- 
gcr à faire porter le nom d' Hyvcr à l'une de ces failbns,à eau- 
le que la terre n'y eft jamais couverte déglace, ni de neige, 
qui font les triftcs produclions del'Hyvcr, mais toujours 
reve'tue d'une agréable verdure, de prc(que en tout tems 
couronnée de ficurs &defruits, quoy qu'en une différente 
mefure. D'oti ils concluent que le Printcms , l'Eté , & l'Au- 
tomne, y partagent l'année en trois diverfcs ôc égales por- 
tions, encore qu'on ne les puilTc pas difcernerfiayiémenr, 
qu'en plufieurs autres endroits du monde. 

Mais lefentimcnt des Peuples, qui ont formé des Colo- 
nies en ces lies , ne s'accordcpasavccccttcdivifion, parce 
qu'ils prcnent le tems des pluyespoar rHyvcr, «Scceliiydes 
féchcrelTes, qui cil beau , riant & fèrein , pour l'Eté, lied 
vray qu'Acoftaau Chapitre troizicmcdudcuziemcLivredc 
fonHiftoire , querelle lés Efpagnols qui parlent dclaforte, 
& qui prenent pour Hyver ces mois phivieu?. 11 fouticnt que 
le tems fcc , &:ferein, eftle vray Hyver dans toute la Zone 
Torride , par ce qu'alors le Soleil eft le plus éloigné de cette 
Kcgion 5 & qu'au contraire lafaifon des pluycs (5c des brouil- 
lais y doit eftrcnomméel'Etéjàcaufc de la proximité de cet 
Aftrc. Mais bien qu'à parler proprement & à la rigueur , il 
fc falut icy ranger au fcntimcnt d'Acofta, ncantmoinspuis 
que non feulement les Efpagnols , mais tant d'autres Nations 
Ibnt accoutumées à tenir un autre langage , il nous fera bien 
permis d'ufer de leurs termes , en une chofe de û petite im- 
portance. 

Au relie quelque pluvieufeque puifle cftrela iaifondans 
les Antilles, ccus qui y ont dcmeurépluficurs années adu- 
lent , qu'il ne fe paflc prefque aucun jour , que le Soleil ne s'y 
falTe voir. Et c'eft ce que l'on dit auih de l'ilede Rhodes : 
A caufc dcquoy toute l'antiquité la dédiée au Solca^ croyant 
qu'il en avoir un foin particulier. 

Le 



Ciiap. I DES Iles Antilles. 5 

Le fius & l'eflus delà Mer, eu réglé cnccspaïs comme 
aus codes de France: mais il ne monte que trois ou quatic 
pieds au plus. 

La plus grand' partie de ces îles, cft couverte debeaus bois, 
qui eftant verds en toute iaifon , font une agréable perfpedi- 
ve, &reprelentent un Eté perpétuel. 

La terre y eft en plufieurs iieusauffi belle, aufîi riche, Ôc 
au (fi capable de produire qu'en aucun endroit de France. En 
effet toutes celles deceslles qui font cultivées , donnent en 
abondance dequoy vivre aus Habiians qui y demeurent: 
En quoy elles Ibnt bien différentes de ces pais de la nouvelle 
France , ou les pauvres fauvagcs ont tant de peine à trouver 
leur nourriture, que leurs enfans enfortant le matin .de la 
Cabanne, <3c eus au milieu delà campagne où ils font leur 
chaflc, ont accoutumé de crier àjiaate voix, Vene z.Tatous 
'venez. Cafiors , njenez, Orignacs ; appcUant ainfi.au fecours de 
kursneceffité, ces animaus, qui ne fe prefeatent pas àeusfî 
fouvent qu'ils en auroientbefoin. 

Ces mêmes lies habitées , font pourveues de bonnes four- 
ces d'eau douce , de fontaines , de lacs , de ruiflcaus ^ de puits 
ou de ciftcrnes : & quelques unes d'entre elles ont aulTide 
belles rivières , qui arrofent la terre fort agréablement. Il y 
a même en plufieurs lieus des eaus minérales , dont on ufe 
avec heureus fuccés pour la guerifonde divers maus.Le fbul- 
fre,fe tire en plufieurs endroits du feiri des montagnes, & les 
paillettes luilàntes & argentées queles torrens & les riviè- 
res charrient autemsde leurs débordemensparmy le fable, 
ôc lécume de leurs eaus , font des Indices certains quil s'y for- 
me du Criftal, & qu'il y a aufii des mines de ces prccieus mc- 
taus, qui font tant recherchez de la plu-part des hommes. 

Les eaus courantes , qui méritent de porterie nom de ri- 
vière, nV tarifîent jamais dans les plus grandes féchereffes, ôc 
font fort fécondes enpoiiVons, qui font pour la plupart, dif- 
ferens de ceus qui fc voient en Europe : Mais il s'en trouve 
en telle abondance aus coftcsdeiaMer, que'lesHabitansne 
s'amufent pas fouvent à pefcher dans les rivières. 

La Vigne vicntfort bien en ces lies, & outre une efpcce 

de vigne fauvage qui croift naturellement parmy les bois, 

* ' h i ^ 



6 Histoire Naturelle, Chap.i 

ôc qui porte de bcaus & gros raifiiis, Ton voit en toutes celles 
quitbnthabitécsdc belles treilles, & même en quelques en- 
droits des Vignes cultivées comme en France , qui portent 
deus fois l'année , & quelquefois plus fouvent , lelon la taille 
& la culture qu'on leur donne , ayant égard à la Lune & à la 
faifon convenable. Le raifni en eft fort bon , mais le vin que 
l'on en tire n'eft pas de garde, & ne fcconferve que peu de 
jours • c'eft pourquoy on nes'amufepasà en faire. 

Quant au Blé, qui vient en la neuve Efpagnc auffi bien 
qu'en lieu du monde , il, croifl feulement en herbe aus Antil- 
les , ôc ne peut fervir qu'à faire de la fauce verte , à caufe que 
le froment veut eftrc hyverné , & que la terre eftant trop 
graflç en ce païs, elle pouflTe trop d'herbe au commencement, 
& il ne refte pas ailes de force à la racine pour palfer au tuyau, 
& former un épy.Mais s'y pn avoit eflayé d'y femcr de l' Orge, 
du feigle, & d'autres grains qui veulent le chaud , il eft croya- 
ble qu'ils y croiiiroient en perfedion. Il eft vray , que quand 
tous ces grains y pourroient venir en maturité, les Habitans, 
qui ont prsfque fans peine le Manioc, les Patates, le Mays, & 
diverfes cfpéccs de légumes, ne voudroient pas prendre le 
foin qu'il faut pour les cultiver. 

Tous les vivres naturels de ces Iles font légers & de facile 
digeftion. Dieu l'ayant ainfi permis, à caufe que le pais étant 
chaud , on n'y doit pas tant charger fon eftomac , que dans les 
contrées froides. De la vient qu'on confeille aus nouveaus 
venus, de manger peu «5c fouvent, pour fc bien porter. Les 
vivres, n'y font pas aufll beaucoup de fang, ce qui eft caufe 
que les Chirurgiens y faignent fort peu. 

Pour ce qui regarde les Habitans de ces lies. Elles font 
peuplées de quatre Nations différentes : Dont la première 
qui en eft Originaire , & qui les poftede de tcms immé- 
morial , eft celle des Caraïbes , ou Cannibales , déquels 
nous entreprenons déparier au long au deuziéme Livre de 
cette Hiftoire. Les autres trois font les François, les An- 
glois , & les HoUandois. Ces Nations étrangères , ne fe 
font établies en ce Païs , que dépuis l'An mille fix cens 
vint-cinq. Et dépuis ce tems , elles s'y font tellement 
accrues , que la Franc^oifc &: TAngloifc nommément y. 

* font 



Chap 2 DES Iles Antilles, 7 

font aiijourduy un tres-grand peuple : Comme il fc verra 
plus particulièrement dans la fuitte de cette Hiftoire. 

CHAPITRE SECOND. 

J^e chacune des Antilles en particulier, 

POur obferver quelque ordre , en la defcription que 
nous ferons de chacune des Antilles en particulier, 
nous les diftribucrons toutes en trois clafles, dont la 
première comprendra les lies- qui approchent plus dumidy, 
& qui font les plus voifines de la ligne. La féconde celles 
qui fétendent plus vers le Nordj & la dernière, celles qu'on 
nomme ordinairement les Iles de deffbuslevent, quifontau 
couchant de l'Ile de Saint Ghriftofle,' la plus renommée de 
toutes les Antilles. 

ARTICLE!. 

Dâ l'île de Tabago, 

LA première , & la plus Méridionale de toutes les lies 
Antiles, eft Tabago ou Tabac ^ diftante delà ligne Equi- 
nodialevers le Nord, d'onze degrcz &feizefcrupules. Elle 
a environ huit lieues de longueur, & quatre de largeur. 11 y a 
plufieuïs belles & agréables montagnes , d'où prennent leur 
fource dixhuit fontaines ou petites rivières, qui après avoir 
arrofé les plaines fe vont décharger en la mer. On tient que 
l'air y feroit bon , fi les arbres étoient abbatus , & que la terre 
fut bien découverte. 

Les grands-bois de haute futaye, qui croifTent jufques au 
fommet des montagnes , témoignent la fertilité de la terre. 
On trouve en cette feule lle^les ciiiq efpéces d'Animausà qua- 
tre piedSjdont on voit pour le plus une ou deus aus aiitreslles. 
I. une efpéce de Porcs, quïontpeudepoil,& un éventfur 
le dos, 2. des Tastous, 3. des Agoutis, 4. des Opafflims, 
5. des Rats mufqués, que nous décrirons tons chacun en fon 
lieu. Outre les Ramiers , les Tourtes , les Fcrdris, & les 

Perro- 



15 Histoire Naturelle, Chap.2 

■ Perroquets , qu'on y voit commuocment , il y a une infinité 
d'autres Oilcaus , qui ne font point connus en Europe. • 

La mer qui environne cette lie eft tres-abondante en tou- 
tes fortes de bons poiflbns. Les Tortues de mer viennent 
par troupes cacher leurs œufs dans le fable , qui eft fur les 
rades. Au Couchant 6c au Nord , il y a des bayes qui ont de 
bons ancrages pour les navires. 

Une Compagnie de Bourgeois de l'Ile d'Oiialcre en Zc- 
lande , y avoit fait palier deus cens hommes il y a environ 
feize ans , pour y établir une colonie , fous les aufpices de 
Meflieurs les Eftats des Provinces Unies , & avoient nommé 
l'Ile, U Nouvelle Oùdcre. Mais les Indiens Caraïbes habitans 
naturels du pais , redoutant le voifmage de ces étrangers , en 
niaffacrerent une partie , ce qui obligea les autres , qui 
étoicnt travaillez de maladies , & qui apprehendoient un 
pareil traittement que leurs Compagnons , à fe retirer ail- 
leurs. De forte , que cette terre a cfté long tems deftituéc 
d'habitans, qui y fuffent fermement arrêtez : &n'cftoit fré- 
quentée que des Caraïbes , qui y dcfcendoicnt en allant & en 
retournant de leurs guerres, pour y prendre les raffraichifle- 
mens qui leur étoient ncceftaires , & de quelques François 
des Iles de la Martinique , & de la Gardeloupe , qui y alloient 
faire pefche de Lamantin, & tourner la Tortue en quelque 
faifon de l'année. 

Mais à prefent, les Zclandois s'y font rétablis ; & il y a 
environ trois ans que Monfieur Lampfen , -Ancien Bourguc- 
maiftrede la Ville deFlellingue, & Député de fa Provmcc 
en rAftembléc de Meilleurs les Etats Generaus , a pris à 
cœur de peupler de nouveau cette Uc. Ilyadéjafait palfcr 
dans fes propres vaifleaus, plufieurs braves hommes , qui tra- 
vaillent à la défricher , & qui fécondent les gencrcus def- 
fcins qu'il a, de relever glorieufement les ruines de la Co- 
lonie , que fes Compatriotes y avoient dreOce. 

Cette Ile , étant la plus voifinedu Continent de l'Améri- 
que Méridionale, eft trcs-propre pour entretenir un com- 
merce avec Içs Aroiiagues , les Calibis , les Caraïbes , »Sc plu- 
fieurs autres Nations Indiennes , qui y habitent en grand 
nombre , & pour y faite une alTcmblée conlidcvable de vail- 

lans 



Chap. 2 DES îles a ht il le s,' 9 

lans hommes, qui pourront aifémcnt palier en cette terre 
ferme, <5c y jetter les fondemens d'une piiiflaute Colonie, 

ARTICLE II. 

De. l' île de U Grenade. 

CEtte lie, qui eftfituce fur la hauteur de douze degrez, 
&feizefcrupules au deçà de la Ligne, commence pro- 
prement ledemy cercle des Antilles. Onluy donne fét lieues 
delongucur, liir une largeur inégale, elle fétend Nord & 
Sud en forme de CroifTant. Les Erançois s'y font placez il y a 
environ fix ans. Ils eurent à leur arrivée beaucoup à dé- 
mefler avec les Caraibes, qui leur en contefterent quelques 
mois par la force des armes , la paifible pofleflfion. Mais icnfiii 
Monileur du Parquet , Gouverneur pour le Roy de l'Ile de la 
Martinique, qui avoit entrepris à fes frais cet établiilcment, 
les obligea à luy laifler la terre libre par la confideration de 
leurs propres Interefts, fondez principalement fur le grand 
avantage qu'ils receuroient du voifinage des François , qui 
les affift croient en tous leurs bcfoins. 

La Terre, y eft très-propre à produire toute forte de vi- 
vres du pais, des Cannes de fucre , du Gingembre & d'excel- 
lent Tabac. Elle jouyt d'un air bien faiu. Elle efl: pourveue 
de plufieurs fources d'eau douce, & de bons mouillages pour 
les Navires. 11 y a aufli une infinité de beaus Arbres , dont 
les uns portent des fruits delicieus à manger, & les autres 
font propres à bâtir des maifons. La pefche e(l bonne en 
toute la colle , <5c les Habitans fc peuvent étendre tant pour 
la pefche, que pour la chaiie, en trois ou quatre petits llets, 
qu'on nommé les Grenadins qui font au Nord- Eft de cet- 
te terre. Monfieur le Comte Capitaine de la Martinique a 
efté le premier Gouverneur de cette Ile. Monfieur de la 
Vaumeniere , luy a fuccedé en cette charge, il a fous fa 
conduite plus de trois cens hommes bien aguerris, qui pour 
la plupart ont déjà demeuré en d'autres lies, «S: qui s'enten- 
dent parfaitement à faire cultiver la terre , & à manier les 
armes, pour rcpouffer au bcfoin les efforts des iauvages, 

B & 



20 Histoire Naturelle^ Chap.2 

Ôc de tous ccus qui youdroicnt troubler le repos donr ils 
jouyffent en cette aimable demeure. • 

Monfieur le Comte de Sciyllac , ayant entendu le récit 
avantageus qu'on faifoit à Paris ôc ailleurs , de la bonté & 
beauté de cette lie, la fait acheter depuis peu de Monfieur 
du Parquet. Ce qui donne tout fuiet d'efpcrer que dans 
peu de tems cette Colonie , qui eft tombée en de fi bonnes 
mains, fera confiderable pour le nombre de (es Habitans, & 
pour la 'quantité des Marchandifes qu'elle fournira. 



c 



ARTICLE III. 

Ve l'île de Bekia, 

Ettc Terre , cft diftante de la ligne de douze dégrcz 
_ & vint-cinq fcrupulcs. Elle a dix ou douze lieiies de 
circuit, & elle feroit ailés fertile i\ elle étoit cultivée, il y a 
un fort bon Havre pour les Navires qui y peuvent eftre à 
l'abry de tous vens, mais à caufe qu'elle cft dépourveùe d'eau 
douce j elle eft peu fréquentée, fi ce n'eft de quelques Caraï- 
bes de faint Vincent , qui y vont quelquefois faire pcfche, ou 
cultiver des petis jardins qu'ils y ont ça&là, pour leur di- 
vertiffement. 

ARTICLE IV. 

De rile de Samt Vincent, 

CEtte lie , eft la plus peuplée de toutes celles que poftc- 
dent les Caraïbes. Elle cft fur la hauteur de feizc de- 
gré z au Nord de la ligne. Ceux qui ont veu l'Ile deFerro , 
qui eft l'une des Canaries, difcnt que ccllecy cftde même 
ligure. Elle peut avoir huit lieues de long 6c fix de large. 
La terre cft relevée de plufieurs hautes montagnes , au pied 
defquelles fe voycnt des plaines , qui feroverlt fort fertiles 
fi elles étoicnt cultivées. Les Caraïbes y ont quantité de 
bcaus Villages ou ils vivent delicicufemcnt , & dans un pro- 
fond repos. Et bien qu'Us foient toujouus dans la méfiance 

des 



Chap. s DES Iles AktilleS. if 

des Etrangers, ô: qu'ils fc tlenaent (Ur leurs gjiL\l:s quand 
il en arrive à leur rade , ils ne leur rcfufent pas neaatinoins 
du pain du pais, qui cft la CalTave , de Teau, des fruits, ôc 
d'autres vivres cjui croiiieiit en leur terre , s'ils en ont beibin : 
pourveu qu'en échange, ils leur donnent quelques coignées^ 
ferpesj ou autres ferreniens dont ils font éi:iï. 

ARTICLE V. 
De l' lie d-e la Barboiide. 

L'Ile que nos François appellent la Burhoude , & les An- 
glois ^^r^;*»^^ , eftlîtue'e entre le treizième & le quvL'oi:- 
zieme degré , au Nord de l'Equateur , à l'Orient de Sainre 
Aloufie & de Saint Vincent. Les Anglois , qui y ont mené 
des l'an mil fix cens vint-fét la Colonie qui l'habite encore à 
prefent, luy donnent environ vint-cinq lieues de tour. Elle 
cil d'une figure plus longue que large. 11 n'y a qu'un feul 
ruifleau en cett Ile , qui mérite de porter le nom de Rivière.: 
Mais la terre y étant préfque par tout platte & unie , elle a en 
plufieurs endroits des Etangs , &des refervoirs d'eau douce, 
qui fuppléent au défaut des fontaines & des rivières. La plu- 
part des maifons , ont âuiïi des Cifternes , & des puits , qui ne 
tarilTent jamais. 

Du commencement qu'on cultiva cette terre , on tenoit 
qu'elle nepromettoit pas beaucoup : • MaisJ'experience a vé- 
rifié le contraire , & elle s'eft trouvée fî propre à produire du 
Tabac, du Gingembre , du Cotton , & particulièrement des 
Cannes de fucre , qu'après l'Ile de Saint Chriftofle , elle eft 
la plus fréquentée des Marchands , & la plus peuplée de tou- 
tes les Antilles. Des l'an mil fix cens quarante fix , on y con- 
toit environ vint mille Habitans, fans comprendre les Efcla- 
ves nègres , que l'on tenoit monter à un nombre beaucoup 
plus grand. 

Il y a plufieurs places en cette Ile , qui portent à bon droit 
le nom de Villes : parce-qu'on y voit plufieurs belles , lon- 
gues & larges rues qui font bordées d'un grand nombre de 
beaus édifices , ou les principaus Officiers & Habitans de 

B z cette 



12 Histoire Naturelle, Chap. i 

cette cclcbrc Colonie font leur demeure : Mais à confiderer 
toute cette lie en gros , on la prcndroit pour une feule gran- 
de Ville , à caufe que les mailbns ne font pas fort éloignées 
les unes des autres: Qi^i'il y en a un grand ^lombrc de bien 
bâties à la failbn de celles d'Angleterre ; qu(î les boutiques 
& les magaz:ins y font fournis de toutes fortes de Marchan- 
difes : qu'on y tient des foires & dG||marchez : Et que toute 
l'Ile, à limitation des glandes Villes , cft diviféeenplufieurs 
Parroiilcs , qui ont chacune une belle Eglife , ou les Pafteurs 
qui y font en grand nombre font le fcrvice Divin. Tous les 
plus confiderables Habitansdc cette lie s'y font fermement 
établis ,ôz s y trouvent fi bien , qu'il arrive rarement qu'ils la 
quittent pour aller en un autre. 

Cette Ile eft renommée par tout, à caufe de la grande 
abondance d'excellent fucre , qu'on en tire depuis pludeurs 
années, lleftvray, qu'iln'eftpasfiblancqueceluy qui vient 
d'ailleurs, mais il eft plus eftimc des Ratiineurs, par ce qu'il 
a le grain plus beau , 6c qu'il foiilbnne davantage , quand on 
ic purifie, 

ARTICLE Vi: 

De Vile de Sainte Lucie. 

LEs François appellent communément cette île Sainte 
K^loujïe j elle eft fituée fur le treizième degré & quaran- 
te fcrupuies au deçà de la ligne. Elle n'eftoit par cy devant 
fréquentée que par un petit nombre d'indiens, qui s'y plai- 
foient à caufe de la pciche qui y eft abondante. Mais les 
François de la Martinique, font venus dépuis peu leur tenir 
compagnie. 11 y a dcus hautes montagnes en cette lie, qui 
font extrêmement roidcs. On les apperçoit de fort loin , & 
on les nomme ordinairement, les Fitons de Sainte K^loufic-^ 
Au pied de ces montagnes j il y a de belles & agréables 
vallées , qui font couvertes de grands arbres , & arrofées de 
fontaines. On tient que l'airyeftbon, «5c que la terre y fera 
fertile quand elle fera un "peu plus découverte qu'elle n'eft à 
prefent, 

Mon- 



Ghap. 2 DES Iles Antilles. ï^ 

Moiifieur de Roflclan , a étably cette Colonie rrançoifc, 
fous les ordres de Aionfieiii: du Parquet, quil'avoit choiry 
pour y eftre fon Lieutenant : «5c étant decedé en Texercicc de 
cette charge de laquelle il s'aquittoit dignement, Monficui-* 
le Breton Parificn a cfté mis en fa place. 

ARTICLE VIL 

De l'île de la dfmîmque, 

L'Es Indiens, appelloient cette lie C^^tadanina -, mais les 
Efpagnols luy ont donne le nom qu'elle porte à prcfent. 
Elle cft fur la hauteur de quatorze degrez & trente fcrupulês 
au deçà de la ligne. C'eft une belle & grande terre , qui a en- 
viron feize lieues en longueur, fur une largeur inégale, & 
quarante cinq de circuit. C'eflaujourduy l'une des plus cé- 
lèbres, & des plus peuple'es des lies Antilles. 

Les François, &les Indiens occupent cette terre, & y ont 
vécu long tems enfemble en fort bonne intelligence. Mon- 
fieur du Parquet, neveu de feii Monfieur Defnambuc, qui 
donna le commencement aus Colonies Françoifes qui font 
répandues en ces Antilles , comme nous le dirons cy apres^ 
en eft Gouverneur pour le Roy , 6t dépuis quelques années 
il en a aquis la Seigneurie. 

C'eft la plus rompue des Antilles , c'eft à dire la plus rem- 
plie de montagnes , qui font fort hautes , & entre- coupées de 
rochers inacceftibles. Ce qu'il y a de bonne terre , eft com- 
pofé en partie de Mornes , qui font des eminences prcfque 
rondes . ainfi nommco au pais : de côtaus qui font parfaite- 
ment bcaus , ( on les appelle Cotieres au langage des lies : ) 
Et de quelques plaines ou valons ,. qui font cxtrcmémcnr 
agréables. 

Les montagnes, font tout à fait inhabitables , & fervent 
dcrepaireausbeftes fauvages, aus fcrpens , & aus couleu- 
vres 5 qui y font en fort grand nombre. Ces montagnes fonîr 
couvertes de bcaus bois, d'ont les arbres , furpaftcnt de beau- 
coup 6c en grofleur , ^ en hauteur les nôtres de France 3 & 

B 3 pto- 



14 Histoire Naturelle, Chap.2 

prodaifent des fruits , ôc des guaines , d'ont les fanglicrs ôc les 
oiféaus fe repaiflcnt. 

Pour ce quieftdcs Mornes & des c6taus,la plupart font 
habitables , ôc d'un bon terroir, mais fort pénible à cultiver : 
Car on en voit qui font fi hauts oc fi droits , qu à peine y peut 
on travailler fans danger , ou du moins , fans cftre oblige à fe 
tenir d'une main à quelque fouche de Tabac, ou à quelque 
branche d'arbre, afin de travailler de l'autre. 

Le Tabac qui croift dans ces licus élevez , eft toujours 
meilleur, & plus ellimé, que celiiy qui croift es vallées , & en 
des fonds , qui ne font pas de fi prés favorifez de l'aimable 
prefence du Soleil, c'eftadire en des habitations placées en 
des fonds , ou fi.irdes heus tout entourez de bois. Car le 
Tabac qui fe cueille en ces endroits , eft toujours plein de 
taches jaunâtres', comme s'il étoit brûlé , Ôc n'eft ni de bon 
goût, ni de bonne garde. Ces lieus étoufés font aufll fort 
mal-fains, cens qui y travaillent deviennent de mauvaise cou- 
leur, & les nouveaus venus , qui ne font pas acoûtumez à cet 
air, y gagnent plutôt qu ailleurs le mal d'eftomac, qui cftiî 
commun en ces Iles. 

Comme il y a deus fortes de Nations différentes en cette 
terre , aufll eft elle partagée entre l'une & l'autre , c'eft à dire 
entre les hidicns habitans naturels du païs , & les François, 
qui jctterent les fondemens de cette Colonie au moys de 
juillet dç l'an mil fix cens trente cinq, fous la fage conduite 
de Monfieur Defnambuc , qui les fit pafter de Tilc de Saint 
Chriftofle, les mit en la paifible pofiefllon de cette terre, & 
après les avoir munis de tout ce qui étoit neceflaire pour* 
leur fubfiftence , «5c pour leur feureté , leur laifla Monfieur du 
Pont, pour commander en qualité de fuu Lieutenant. 

Lapartie de l'Ile , qui eft habitée par les Indiens, eft toute 
comprife en un quartier , qui fe nomme la Cabcs-tcne , fans 
autre diftinction. 

Pour .ce qui eft du pals occupé par les François, & que 
l'on nomme ^^j(7if-/^r;'^ ; il eftdivifé en cinq quartiers, qui 
font LiCafe du Pilote, la Café Capot, le Carbet, le Fort 
Saint Pierre , <3c le Prcfchenr. En chacun de ces quartiers il y 
^ une JEglifc , ou du moins une Chapelle, un Corps de garde, 

& 



Cliap.2 DES Iles Antilles. i$ 

ôc une place d'Armes, autour de laquelle on a bâtypluficurs 
beaus & grands iMagazins , pour ferrer les Marchandifes qui 
viennent de dehors , & celles qui fe font dans l'Ile. 

Le quartier de la Café du Pilote , cft ainiî appelle , à caufe 
d'im Capitaine fauvage qui y dcmeuroit autrefois , & qui 
tenoit à gloire de porter ce nom de Pilote , que nos François 
luy avoient donné. Il e'toit grand amy de Monfieur du Par- 
quet , & c'e'toit luy qui l'avertilToit continuellement , de tous 
les deffcins , que cens de fa Nation formoicnt alors con- 
tre nous. 

Au quartier de la Café Capot, il y aune Fort belle Savan- 
ne, (on appelle ainfiaus lies les prairies &les lieus de pâtu- 
rage ) laquelle cft bornée d'un cofté d'une rivière nommée la 
Rivière Capot, & de l'autre de plufieurs belles habitations. 

Le quartier du Carbet , a retenu ce nom , des Caraïbes, 
qui avoient autrefois en cette place l'un de leurs plus grands 
Villages, & une belle Caze qu'ils appelloient Le Carhet, nom 
qui eft encore à prclent commun à tous les lieus où ils font 
leurs affcmblces. Monfieur le Gouverneur a honoré un fort 
long tems c'et agréable quarderde fa demeure, laquelle il 
faiibit en unemaifon qui cft bâtie de briques, guéres loin de 
]a rade , près de la place d'armes , en un beau vallon, qui eft 
arrofé d'une aft es grofle rivière, qui tombe des montagnes. 
Les Indiens qui n'avoient point encore vcii de bâtiment de 
pareille figure, ni de matière fi folidc,le confideioient au com- 
mencement avec un profond étonnement , ôc après avoir 
cflayé avec la force de leurs épaules s'ils le pourroient ébran- 
ler, ilsétoient contrains d'avoiier, que fi toutes les maifons 
etoient bâties de la forte , cette tempefte qu'on nomme 
Ouragan, ne les pourroit endommager. 

Cette mailbn , eft entourée de plufieurs beaus jardins, 
qui font bordez d'arbres fruitiers, &embellysde toutes les- 
raré*tez, & curiofitez du pais. Monfieur le Gouverneur a 
quitté cette demeure depuis environ deus ans, à caufe qu'il 
ne fe portoit pas bien en ce quartier où elle eft fituée , & en a 
faitprelént ans Jefuiftes, comme auifi de plufieurs belles ha- 
bitations qui en dépendent, & d'un grand nombre d'Bfclaves 
îiégrcs qui les cultivent,- 



i6 Histoire Naturelle, Chap. 2r 

Le Fort Saint Pierre, eftle quartier où detncnreprefcnte- 
mcnt Monfieur le Gouverneur. 11 y a une Fort bonne bat- 
terie de plufieurs groilcs pièces de Canon , partie de fonte 
verte, 6^ partiedefer. Ce Fort commande iur toute la rade. 
A un jet de pierre du logement de Monlieur le Gouverneur, 
eft la belle Maifon des Jefuiftes , fituéc fur le bord d'une 
agréable rivière, que Ton appelle pour cette raifon, laRivUre 
des lefuifies. Ce rare édifice ellbâty folidemcnt de pierres de 
taille & de briques, d'une ilrudure qui contente l'œil. Les 
avenues en font fortbelles 5 & ans environs on voit de beaus 
jardins , & des vergers remplis de tout ce que les lies produi- 
fent de plus delicieus , & de plufieurs'plantcs, herbages, 
fleurs & fruits qu'on y a apportez de France, 11 y a même un 
plan de Vignes , qui porte de bons raifms , en afles grande 
abondance, pour en faire du vin. 

Le quartier du Prcfcheur , contient un plat pais fort con- 
fiderablepour fon étendue j & pluficurs hautes montagnes, 
à la pente déquellcs on voit un grand nombre de belles habi- 
tations, qui font de bon rapport. 

Entre-laCabes-terre & la Baffe-terre , il y a un cul-de-fac, 
où il le trouve beaucoup de bois propre à monter le Tabac. 
On y va prendre auffi des rofeaus qui fervent à paliflader les 
Cafes,& du Mahot francdont l'ecorce fert à plulieurs ufages 
de la ménagerie. 

La plupart des maifons de cette Ile , font de charpente, 
fort commodes , & d'une montre agréable. Les plus confi- 
derablcs font bâties furceseminences , quelcsHabitans ap- 
pellent Mornes. Cette lituationavantageufe contribue beau- 
coup à la iàntc de ecus qui y dcmcurcnc^car ils y refpirent un 
air plus ëpurc que celuy des valle'es 5 Et ellç relevé merveil- 
leulement la beauté de tous ces agréables tdifices , leur four- 
niflant une perfpcdive fort divertiûante. 

La meilleure rade de cette lie , eft entre le Carbct , & le 
Fort Saint Pierre. Elle eft beaucoup plus aflùrée que celle 
des lies voifincs , e'tant à-demy entourée de montagnes allés 
hautes , pour la mettre à couvert des vcus, & tenir les vaif- 
fcâus en feurctc. 

Entre 



Chap. 2 b ï s Iles A n ir i il l e s. .17 

între la Cafc du Pilote , &. ce fcin qu'on nomme ordinai- 
rement le Cul'dc'Jac des Salines , il y à un rocher unedemyc 
lieue avant en mer, que Ton appelle le DiAmant , à caufc de fa 
ligure, quifertde rétraite à une infinité d'Oifeaus ,& entre 
antres ans Ramiers , qui y font leurs nids. L'accès en eft dif- 
ficile: maisonnelaiffe pas de le vifiter quelquefois en paf- 
fanr, pendant le tems que les petis des Ramiers font bons à 
manger. 

Le Crénagc eft Hrué dn même cofté que ce Diamant j c'eft 
un lieu en forme de CiU-de-fac , ou de fein , où Ton mené les 
Navires pour l'^s r'aûraichir , & pour les reparer en les tour- 
nant fur le cofté . jufqt.cs à ce que la quille apparoiffe à dé- 
couvert. 1 a mer y el^ toujour;^. calme : mais ce lieu n'eli pas 
en bon air , & le matciot^ y font ordinairement pris de fiè- 
vres , qui poiirtjiir ne tbnt pa: forr dangercufes , puis qu'elles 
quittent leplusfouvcnten changfa':irde lieu. 

Outre les forrens , qui au tems de.-, pluyes coulent avec 
impccuofité parmy toutes les ravines de cette lie, on y conte 
jufqu'à neuf ou dix rivières confidcrables, qui ne tariflcnt 
jamais. Elles preneur leurs fources à la pente , ou au pied des 
plus hautes montagnes , d'oii elles roulenr leurs eaus entre 
îcs vallons , & après avoir arrofé laterre , elles fe déchargent 
en la mer. Leurvoifmageed fou vent uiC3mn'îode& dangc- 
reuz, à caufe qut! lors qu'elles fe débordent, elles déracinent 
les arbres , fappentles rochers , & defolentles champs' «Se les 
jardins, entrainant bien fouvent dans les précipices les mai- 
fonsquifonten la plaine, & tout ce qui s'oppofe a cette ex- 
traordinaire rapidité de leur cours. C'eft auffi ce qui a con- 
vié la plupart des Habitans de cette Colonie , de choifir leurs 
demeures au fommetde ces petites monta2,nes , d'ont leur 
lie eft richement couronnée : car elles les parent contre ces 
inondations. 

Mais ce qui eft de plusconfiderablecn cette terre , eft la 
multitude des Habinns qui la pofledeut , & la cultivent, 
qu'on diteftre àprclentdenciifoudix milleperfonnes , lans 
y comprendre les rdicis, & les bfciave^ nègres , qui font 
preCquc en auffi grand n. mb^e. La douceur du Gouverne- 
ment, &laUtuaiAon avania^cafccc cctcc ilc, contribuent 

C beau- 



iS Histoire Naturelle, Chap.2 

beaucoup à l'entretien , & à l'accroiflement de cette grande 
affluancc de Peuple. Car prclquc tous les Pilotes des NavircS 
Prançoisôc HoUandois qui voyagent en PAmerique, ajuftcnt 
le cours de leur navigation en telle Ibrtc , qu'ils la puiflent 
reconnoitrc,& aborder avant toutes les autres , qui ne font 
pasfi bien fur leur route: &fi-toft qu'ils ont jette l'ancre à 
la rade de cette terre , pour y prendre les rafraichiflcmens 
qui leur font neceHaires , ils y font defcendre leurs paflagers, 
s'ils ne font exprellemcnt obligez de les conduire encore plus 
loin. 11 cil même arrivé fouvcnt , que des tamilles entières, 
quiétoient fortiesde France, en intention de pafi'cr en d'au- 
tres lies , qui font au dé-là de celle-cy , & qui ne luy cèdent 
en rien , ni en bonté d'air, ni en fertilité de terroir , étans 
fatiguées ôc ennuyées de la mer, s'y font arrêtées, pour ne 
point s' cxpofer de nouveau, à tant de dangers, de dégoûts, 
& d'autres incommoditez, qui accompagnent infcparablc- 
ment, ces longs & pénibles voyages. 

Parmy cette grande multitude de peuple , qui compofc 
cette Colonie, il y a plufieursperfonnes de mérite, & de con- 
dition, qui après avoir fignalé leur valeur , dans les années de 
Prance , ont choify cette aimable retraittc , pour cftre le lieu 
de leur repos , après leurs honorables fatigues, h] onfeur de 
CourcelaSjLieutenant General de Monfieur le Gcuvemcur, 
s'ycft rendu recommandable entre tous j ià f^igc conduite, 
fon aifabilité , & fon humeur obhgeante , luy ont iquis les 
affeûions de tous les Habitans de file , & les rcfpects de tous 
les étrangers qui y abordent. Monfieur le Comte, & Mon- 
fieur de L'Oubicre , y font confidercz entre les principaus 
Officiers. Monfieur du Coudre , y a exercé un fort long- 
tems la charge de Juge Civil <Sc Criminel, avec beaucoup 
d'approbation. 

Au commencement de la dcfcription de cette Ile, nous 
avons dit à dcflein , que les François <5c les Indiens, y ont 
.vécu long tems enfemblc en bonne intelligence : Car nous 
apprenons des mémoires , qui nous ont efl é envoyez dépuis 
peu, touchant l'Etat de cette lie, qu'il y-a environ quatre ans, 
que les Caraïbes font en guerre ouverte avec les nôtres j que 
depuis ce tcms-là, ces Barbares ont fait plulieurs ravages en 

nos 



Chap. î DES I t E s ' A >i T I L L E s. î 9 

nos quartiers 5 & que ni les hautes montagnes , ni la profon- 
deur des précipices, ni l'horreur des vaftes & aifreules foH- 
tudes,qu'onavoit tenues jufqucs alors pour .un mur impéné- 
trable , qui (eparoit les terres des deus Nations , ne les ont pu 
cmptfcher de venir fondre fur nos gens , & de porter jufques 
au milieu de quelques-unes de leurs habitations, le feu , le 
manfacrc, la defoiation, ôc tout ce que Tcfprit de vengeance 
leur à pu didcr de plus cruel, pour contenter leur rage , & 
pour a-^^uvir ia brutalité de leur paiTion. 

Oiî parle divcrfement des faicîs de cette rupture. Les uns 
l'attribuent audcpîaifirquc quelc^ues Caraïbes ont conçcu, 
de ce que MonGeur du Parquet, a établi contre leur gré , des 
Colonies Francoiles aus lies de la Grenade , & de Sainte 
Aloufic. Les autrci. difcnt , qu ils ont cfté incitez à prendre 
les armes, pour venger la mort de quelques uns de leur Na- 
tion, Habitans de Tllcde Saint Vincent , Qu'ils tiennent eftre 
periz, aprc3 avoir bcû de l'eau de vie empoifonnée , qui leur 
avoir cfté apportée de la Martinique. 

Incontinent que cette guerre fut déclarée , ôc que les Ca- 
raïbes eurent fait p^rfurprife , félon leur coutume, quelques 
déga:s en l'un de nos quartiers : cens qui font envicus de la 
gloire de nos Colonies , & de leur progrez & aftcrmiffément 
en ces Iles , faifoicnt courir le bruit , que nos gens nepour- 
royent jamais domter ces Barbares 5. que ccus de cette même 
Nation qui habitent à la Dominique, <5c à Saint Vincent, 
avoicnt ébranlé tous leurs aUicz du Continent, pour nous 
faire la guerre à forces unies; que pour faciliter ce defîein, 
& grolTir leur parry, ils avoicnt même traltté de paix avec les 
Arovagiies leurs anciens ennemis j 5c qu'ils avoyent engagé 
Cl avant tous ces Sauvages en leur querelle , qu'ils étoienc 
rclbkis de fe jcttcr d'un commun effort fur nous , Ôc de nous 
accabler de leur multitude. 

L'on ne fait pas au vray , fi cette ligue dont on nous me- 
naçoit àcftc prcjettée : mais il eft conitant qu'elle n'a point 
paru, & qu'après les premières courfes , que les Caraïbes de 
la ^Aartinique firent fur nos terres avec quelque avantage, 
ils ont dépuis fimal reufly dans leurs entreprifes, & ils ont 
efté fi fouvcnt pom' fuivis Ôc repouffez des nôtres , avec perte 

C z de 



io Histoire Naturelle^ Chap.j 

de leurs principaus Chefs, qu'ils ort cfté contrains depuis 
dcus ans ou environ d'abandonner ]cu:s Villages, ^ leurs 
lardins à leur difcretion , &de fc r'cntermcrdans l'epaiflcuL* 
des bois , & parmy des montagnes ôc des rochers qui font 
préfque inaccelTiblcs. D2 forte que ceus quiconnoificntla 
valeur, Tcxperience, & le bon ordre de nos François qui ha- 
bitent cette Ile, font entièrement perfuadcz, que fi ces Bar- 
bares, ont encore l'aflurarce defortirdeleurs tanières, pour 
expérimenter le fort des armes, & pour fecoiicr cette pro- 
fonde conftcrnation en laquelle ils vivent, ils feront con- 
trains par nccelTité , ou de leur quitter l'entière pofîcfîlon de 
cette terre, ou d'accepter toutes les conditions fous Icfquel- 
les ils voudront traii.rc r d :r paix avec eus , & renouveller l'an- 
cienne alliance, qu'ils ont trop légèrement rompue. 

CHAPITPvE TROISIEME. 

Des Iles Antilles qui s'étendent lers le Konî. 

Toutes les Iles dont nous ferons la dcfcription en ce 
Chapitre, écans (i tuées plus au Nord que les précé- 
dentes^ joviflent par confequcnt d'une température un 
peu plus douce. Elles lont auffi plus fréquentées que celles 
de Tabago , de la Grenade , ôc de Sainte Aloufîe j à caufe que 
les Navires qui fefont rafraîchi? à la Martinique , & qui def- 
cendcnt à Saint Chriftofle, les peuvent vifiter les unes après- 
les autres , fans fe détourner de leur route, 

ARTICLE I. 
De l'île de U Dominio^uC: 

CEttc île,cft fur la hauteur de quinze degrcz& trente 
fcrupules. On l'eftime avoir en longueur environ tré- 
zc lieues, & en fa plus grande largeur un peu moins. Elle a en 
fon centre phifieurs hautes montagnes , qui entourent un 
for.ds inaccefifible , où l'on voit du haut de certains rochers, 
une infinité de Reptiles, d'une groHeur & d'une longueur 
effroyable. Les 



Chap. 5 DES Iles Antilles. 21 

LcsCaraibes, qui habitent cette Ile en grand nomb"e , cnt 
fort long-tems entretenu , ccus qui les alloient vifiter , du 
conte qu'ils faifoient , d'un gros & monftrueus ferpent , qui 
avoit Ton repaire en ce fonds, lis difoient qu'il portoit fur fa 
tcfte une pierre e'clatante comme une Efcaiboucie , d'un prix 
inéftimable. Qu'il voiloit pour l'ordinaire ce riche orne- 
ment , d'une petite peau mouvante , comme la paupière qui 
couvre l'œil ; mais que quand ilalloit boire, ou qu'il fe joiioit 
au milieu de ce profond abyfme , il le montroit à découvert, 
& que pour lors les rochers , & tout ce qui étoit à Tcntour, 
recevoir un merveilleus éclat du feu, qui fortoit de cette 
precieufe couronne. 

Le Cacique de cette lie, étoit autrefois des plus confide- 
rez entre les autres de la même Nation. Et quand toutes 
leurs troupes marchoient en bataille , contre les Aroiiagues 
leurs ennemis du Continent, celuy-cy avoir la conduite de 
l'avantgarde, ôc éroit fignalé par quelque marque particu- 
lière, qu'il avoir fur ion corps. 

Quand il paflc de Navires François prés de cette Ile , on 
voit auflî-tôt plufîeurs canots , en chacun déquels il y a trois 
ou quatre Indiens au plus, qui viennent convier les Capitai- 
nes de ces Vaificaus, d'aller moiiiller aus bonnes rades qu'ils 
montrent : Ou du moins , ils prefentent des fruits de leur 
terre , qu'ils ont apportez , & après avoir fait prefent de quel- 
ques uns des plus beaus ans Capitaines, & aus autres Offi- 
ciers , ils offrent ce qui leur rcfte, en échange de quelques 
hameçons , de quelques grains de criftal , ou d'autres menues 
bagatelles qui leur font agréables. 

ARTICLE î L 
De l'île de CMarjgaUnte, 

ON la met ordinairement fur ïa hauteur de quinze de- 
grez& quarante fcrupules. C'eft une terre aflezplattc 
& remplie de boi<^, qui témoignent qu'elle ne feroir pas infé- 
conde, fi elle étoit cultivée. Elle a toujours été fréquentée 

C j des 



a2 Histoire Naturelle, Chap.3 

des Indiens, tant pour la pcfchc, que pouc l'entretien de quel- 
ques petis jardinages qu'Us y ont. 

Les derniers avis, qui nous font venus d.js Antilies , por- 
tent, que Mondeur D'Hoiiel, Gouverneur delà Gardeloupc, 
a nouvellement fait peupler cette lie , ôc qu'il y a fait bâtir 
un Fort., pour reprimer quelques indiens., qui vouloient 
s'oppoferà cedeiTein, &quiyavoienttué vint hommes qu'il 
y avoit envoyez par avance, pour découvrir peu à peu la 
terre : Et qu'à caufe de cet accident , il y en a fait parfer en- 
viron trois cens, qui fe retir oient la nuit en un grand vaiflcau 
qu'ils avoient à la rade , jufques à ce que la fortification fut en 
defenfe. Les Caraïbes delà Dominique, pour entretenir 
l'amitic qu'ils ont avec les Habirans de la Gardeloupc, qui 
font leurs plus proches voifyis , difent qu'ils font innocens de 
ce mafTacrc , & en ont fait excufe à Monfieur D'Hoiiel, l'im- 
putant à ceus de leur Nation, qui habitent aus autres Iles. 

ARTICLE ni. 

Des lies des Saintes , é' des Oifeaus. 

ENtrc la Dominique, & la Gardeloupe5il y a trois ou qua- 
tre petites lies, fort proches les unes des autres, qu'on 
nomme ordinairement Us Saintes. Elles foat fur la même 
hauteur que Marigalante , au couchant de laquelle elles 
font fituées , & jufques à prefent, elles font defcrtcs & in- 
habitées. 

l'ilc xHs oifcAus^ eft encore plus occidentale que les J'rf/»- 
tcs. On la range fur la hauteur de quinze degrcz, ôc quarante 
cinqfcrupales. Elle eft ainfinumiuéc à caufe de limuUitude 
d'Oifeaus, qui y font leurs nids jufques fur le fable, Ôc au bord 
delà mer. Ils Ibnt pour la plupart fort faciles à prendre à la 
main, parce que ne voyant pas fouvéntdes hommes , ils n'en 
ont nulle crainte. Cette terre eft fort baOe , & à peine la 
peut-on appcrce voit, que l'on n'en foit bien prés. 



ARTI- 



Chap. 3 DES ÎLES Antilles. 23 

ARTICLE IV. 

De Vile de la Dejïrade, 

ELlc eft alnfî nommée , parce que Chiiftofle Colomb la 
de'couvritl'a première de toutes les Antilles, en fon fé- 
cond voyage de l'Amérique.. Et comme la première terre 
de ce Nouveau Monde, fut appelle par iuy, San Sahador, 
au lieu qu'elle fe nommoit auparavant Gua-r^ahmi, qui cftune 
desLucayes, fur la hauteur de vintrcinq degrez & quelques 
fcrupulcs 5 ainfi , ilnomma celle-cy la Defirée, à caule de l'ac- 
compliffement de fon fouhait. Elle eft éloignée de dix lieues 
de la G ardeloupe , en tirant vers le Nord- Eft : & de la ligne, 
de feize degrez, ôc dix fcrupules. Il y a allez de bonne terre 
en cette lie , pour y drcfîer pluficurs belles habitations : c'eft 
pourquoy on efpere, qu'elle ne fera pas long-tems fans eftre 
peuplée. 

A R T I C L E V. 

De Vile de la G ardeloupe, 

CEttc Ile eft la plus grande , & lune des plus belles, de 
toutes celles que les François poftedent aus Antilles. 
Elle étoitcy devant appeliée par .les Indiens Carucueira : mais 
les Efpagnols Iuy ont donné le nom qu'elle porte à prefent. 
Les uns la mettent prccifément au feiziéme degré, & les au- 
tres y ajoufienr feize fcrupulcs. Elle a environ foixante lieues 
de circonférence, fur neuf ou dix de lar2;eur aus endroits ou 
la terre fetend d'avantage, t Ue eft divifée en deus parties par 
un petit bras de mer , qui fepare laGrand'terre, d'avec celle 
qu'on nomme proprement la Gardeloupe. La partie plus 
Orientale de celle-cy , eft appeliée , Cdes'Terre , 6c celle qui 
eft au Couchant , Baffc-Terr^e. 

Ce qu'on nomme la Grand' Terre, a deus Salines, ou l'eau 
de la mer fe forme en fel, comme en plufieurs autres Iles, 
par la feule force du Soleil, fans aucun autre artifice. • 



24 Histoire NATUREttc, Chap, j 

La partie qui eft habitée, eft relevée en plufieur endroits, 
ôc particulièrement en fon centre , de plufieurs hautc^mon- 
tagnc«,dont les unes font hcrifTées de rochers pelés & aftrcus, 
qui (élèvent du icin de plufieurs effroyables précipices, qui 
Icsentourenr • & Us autres font couvertes de bcaus arbres, 
qui leur compofent en tout tems une guirlande agréable. 
11 y a au pied de ces montagnes plufieurs plaines de grande 
étendue , qui font rafraîchies .par un grand nombre de belles 
rivières, qui convioient autrefois ksflortcs qui venoient: 
d'Efpagne, d'y venir puifer les eaus , qui leur éroient necef- 
faires pour continuer leurs voyages. Qiielquesuncs de ces 
rivières , en fc débordant roulent des barons cnfoufrcz.qui 
ontpaflé par les mines de foulfrc, qui font dans une mon- 
tagne des plus reno nmécs de 1' le , qui vomit contmuelle- 
ment de ia fumée, & alaqi die on a domé pour ce fi' jet le 
nom de Soulfriere. Il y a aulli deb fontaines d'e.iu boudante, 
que l'expérience a fait trouv»' r fort propres a gucrir i'hydro- 
pifie, & toutes les maladies qui proviennent de caufe froide. 
Il y a deus grands feins de mer , entre ces deus terres , d'eu les 
Habitans de l'Ile qui fc plaifcnt à la péiche , peuvent rirei* 
en route faifon des Tortucis , & plufieurs autres exccUens 
poiflbns. 

Cette terre commença d'eftre habitée par les François, en 
l'an mil fix cens trente cinq. Meilleurs du Plclfis , ^ de 
L'Olive, y eurent les premiers commandemcns avec égale 
autorité. Mais le premier dtant mort le fcptiéme mois après 
fon arrivée , & Monlieur de l'Olive étant devenu inhabile au 
gouvernement par la perte qu'il lit de la vcuë , les Seigneurs 
delà Compagnie des les de l'Amérique, prirent à cœur de 
foûtenircette Colonie naiflantc, qui étoit extrêmement de- 
foléc , & de la pourvoir d'un chef doué de courage , d'expé- 
rience, &de toutes les qualitez, qui loit rcquiles en un 
homme de commandement A cet effet ils jcttcrent les yeus 
fur Monteur Auber l'un des Capitaines de l'ilede S. Chri- 
ftofle , qui étoit pour lots à Pans Le tems à ampiemc it vé- 
rifié, que ces Meilleurs pc pouvoicrr pas taire un meilleur 
choiz : Car cette Colonie doit fi co ^fervation , & tout le 
bon état auquel elle a été du dépuis, à Aa prudence, Ôc à la fagc 

con- 



Chap.1 ^E? ItKS A^'Tîï. LES, %i 

conduittc de ce digne Gouverneur, quifignala Ton entrée en 
cette charge par la paix qu'il fit avec les Caraïbes, & pai" plu- 
ficurs bons ordres qu'il étabIit,pour le foulagement dcsHabi- 
tans , & pour rendre l'Ile plus recommcndable , comme nous 
le déduirons au Chapitre dcufidme du fécond Livre de cette 
Hiftoire. 

Monfieur d'Hoiiel eft au jourduy Seigneur 5c Gouverneur 
fle cette lie : & depuis qu'il y a été étably , elle a pris encore 
une toute autre face, qu'elle n'avoir auparavant , car elle s'eft 
accrue en nombre d'Habitans, qui y ont bâtyplufieurs belles 
maLfons,&y ont attiré un fi grand commerce , qu'elle eft a 
prefent l'une des plus confiderables, & des plus floriflantes 
des Antilles. 

On y voit de belles plaines , fur lefquelles on fait pafTer l«a 
charrue pour Tabourer la terre 5 ce qui ne fe pratique point 
aus autres Iles : Apres quoy le Ris , le Mays , le Manioc dont 
on fait la Caflaue , les Patates , & même le Gingembre , ôc les 
Cannes de fucre, viennent le mieux du monde. 

Les Jacobins Reformez, poflcdent une partie de la meil- 
leure terre de cette lie, fur laquelle ils ont fait plufieurs belles 
Habitations, qui font d'un bon rapport. Elles doivent le bon. 
état auquel elles font, aus foins incomparables du R. P. Ray- 
mond Breton , qui les a confervées à fon Ordre , parmy 
plufieurs difficultez. 

La partie de l'Ile qu'on nomme la baffe terre, eft enrichie 
d'une petite Ville qui s'acroift tous les jours. Elle a déjà plu- 
fieurs rués qui font bordées d'un grand nombre de beaus 
édifices de charpente , qui font pour la plupart à dcus étages, 
ôc d'une ftrudure commode, à agréable à la veue. Elle eft 
aufti embellie del'Eglifc Parroilfiale 5 des Maifonsdes Jefui- 
fles, & des Carmes, que Monfieur le Gouverneur y a appel- 
iez dépuis peu ^ & de plufieurs amples Magazins, qui font 
fournis de toutes les provifions & Marchandifes , qui font 
neceffaires pour l;^J|)fiftence de cette aimable Colonie. 

Monfieur le Gouverneur fait fa demeure en un Château, 
qui n'cft pas fort éloigné delà Ville. 11 eft bâtybien folidc- 
jnent , à quatre faces. Les coins font munis déperons , ôc de 
redoutes, de maÛonncric d'une telle épaiilcur, qu'elle peut 

D foute- 



i6 HrsTOïRE ^Naturelle, Chap. j. 

foûtenir la pcfantcur de pluficurs pièces de Canon de fonic 
verte, qui y fontpoiees en batterie. Un peu au delà de ce 
Château , il y a une fort haute montagne , qui le pourroit in- 
commoder : JVlais Monfieur le Gouverneur, qui n'oublie 
rien de tout ce qui peut contribuer à rorncmcnt &à la feu- 
rcté de fon lie , y a fait monter du Canon j & afin qu'un en- 
nemy ne fe puiïlc emparer de cette place , il y a fait une efpécc 
de Citadelle, qui cft en tout tcms pourveuc de vivres , & de 
munitions de guerre. 11 y a anfll fait bâtir des logémens , 
qui font capables de tenir à couvert les Soldats qui la gar- 
dent, &dc fcrvir aubefoinde retraite alTurée ausHabitans. 
La Cabcs-Terre , a auflï un Fort qui cft bien confiderable. 
11 cft bâty en un lieu qu'on nommoit autrefois la Cale au 
borgne. Il contient tout ce quartier-là en alTurance. On 
l'appelle /e Fort de Sainte Càlaric. 

Plufieurs perfonncs de condition , fe font retirées en cette 
Ile, & y ont fait dréiVer un grand nombre de Moulins à fucre. 
Monfieur de Boifteret, y cftLieutenant General de Monfieur 
le Gouverneur. Monfieur Hynfclin , Monfieur du Clanc^ 
Monfieur de Me' , Monfieur des Prcz,& Monfieur Poftcl, y 
font cftimez entre les principaus Officiers , & les plus hono- 
rables Habitans. Monfieur d'Aucourt , perfonnage d'un rare 
favoir , & d'une converfation fort douce , y exerce la char- 
ge de Lieutenant Civil & Criminel , avec beaucoup de 
Loiiange. 

ARTICLE VL 

De L'île D'^^nîtgoA. 
ê 

CFtte lie , eft fur la hauteur defcize degrez & quarante 
fcrupules, entre la Barbade& laDefirce, fa longueur 
eft de fix ou fept lieues , fur une largeur inégale. Elle cft de 
difficile accès aus navires , à caufe des iQ^crs qui l'environ- 
nent. L'on tcnoitcy-dcvant .qu'elle ctcit inhabitable, par 
ce qu'on croyoit qu'il n'yavoit poit d'eau douce: mais les 
Anglois, qui s'y font placez , y en ont trouvé «5c y ont encore 
crcufé des puits,«3v: de^ ciftcrnes,qui fupplceroient à ce défaut. 

Cette 



Châp. j uEs liES Antilles. 27 

Cette Ile cft abondante en pôiûbns, en gibier, & en toute 
forte de bétail domeftiquc. EUc.eft habitée par fct ou huit 
cens hommes , & il y a comme en toutes les autres , qui font 
entre les mains de cette Nation, de bons & defavans Pa- 
yeurs , qui ont un grand foin des troupeaus qui leur font 
commis, 

ARTICLE VIL 

De l'île de UHont-ferraf, 

LEs Efpagnols , ont donné à cette Ile le nom qu'elle por- 
te , à caufe de quelque reflemblance qu'il y a, entre une 
montagne quiy eft, & celle de Mont-fcrrat , qui ell: prés de 
Bauceloune, & ce nom luy eft demeuré jufques à prefent. 
Elle eft fur la hauteur de dix fct degrez de latitude fepten- 
trionale. Elle a trois lieues de long , & préfque autant de 
large , de forte qu'elle paroit d'une figure ronde. La terre y 
cft tres-fertile. Les Angloisla poffcdent & y font fort bien 
logez. On tient qu'il y a environ fix cens hommes. 

Cequi eftdeplusconfidcrableencette lie, cft une belle 
Eglife, d'une agréable ftrudurc , que Monlleur le Gouver- 
neur & les Habitans y ont fait bâtir : la chaire , les bancs , & 
tout l'ornement du dedans , font de menuiferie , de bois du 
pais, qui eft prccieus, & de bonne odeur. 

ARTICLE V II I. 

Des îles de U Barhade ^ de Redonde. 

L'Ile , que les "François nomment Barhade, & les Anglois 
Barboude^ eft fur la hauteur de dix-fét degrez '& trente 
fcrupLilcs. C'cft une terre baflc, longue d'environ cinq heues, 
iituée au Nord-Efttie Mont-ferrat. Les Anglois , y ont une 
Colonie de trois à quatre cens hommes, & y trouvent de- 
quoy fubffter commodément. Elle à cecy defâcheus& de 
commun avec les liesd'Antigoa, & de Mont-ferrat, que les 
Caraibes de la Dominique 6c d'ailleurs , y font fouvent de 

D 2 grands 



-ij? Histoire Naturelle, Chap. 5 

grands ravages. L'inimitié que ces Barbares ont conceiic 
contre la Nation Angloife cft fi grande , qu'il ne fe'coulc 
préfque aucune année , qu'ils nefaflent une oudcusdefcen- 
tcs à la faveur de la nuit, en quclcune des lies qu'elle polTcde : 
& pour lors, s'ils ne font promtémcnt découverts & vive- 
ment repouflez , ils maflacrent tous les hommes qu'ils ren- 
contrent , ils pilent les maifons & les brûlent , & s'ils peuvent 
' fe faifir de quelques femmes ou de leurs enfans, ils les font pri- 
fonnicrs de guerre , & les enlèvent en leurs terres , avec touc 
le butin qui leur agrée, 

rUe qu'on appelle Redonde ou Rotonde, a caufc de fa figu- 
re, cft fur la hauteur de dix fét degrcz & dix fcrupules. Eîîc 
cft petite, &ne paroitdc loin que comme une groife tour: 
& félon une certaine face , ondiroit que ce feroit un grand 
Navire, qui eft fous la voile, on la peut facilement aborder 
de toutes parts , à caufc que la mer qui l'entoure eft profon- 
de , & /ans rochers ou écu^ils , qui puiftent mettre en danger 
les Navires. 

ARTICLE IX. 
De l'île de Nieves. 

C^'Eft uncpetitc terre , qui cft fituéc fur la hauteur du dix- 
fettiéme degré & dixneuf fcrupules vers le Nord. Ella 
n'a qu'environ fix lieues de tour, & dans fon milieu, une feule 
montagne qui eft fort haute , & couverte de grands bois juf^ 
ques aufommet. Les habitations font tout àl'entourde la 
montagne , à commencer dépuis Icbord de la mer, jufques à 
ce qu'on arrive au plus haut, 011 l'on peut commodément 
monter. On fait aifément & par eau & par terre , tout le cir- 
cuit de cette lie. 11 y a plufieursfources d'eau douce, dont 
quelques-unes font aflez fortes pour porter leurs eaus juf^ 
ques à la mer. 11 y a même une fontaine , dont les eaus font 
chaudes & minérales. On a fait des bains tout proche de la 
fource, qui font fréquentez avec heureus fuccés , pour la 
guerifon des mêmes maladies , qui demandent l'ufage des 
eaus de Bourbon. ^ 

Les 



Chap. 5 EfES^ ÎLES Antilles. 25? 

Les Anglois qii| s'y font établis en Tan mil fix cens vint- 
huit, habitent cette'Ue au nombre d'environ trois mille hom- 
mes , qui y fubfiftent honorablement par ic trafic qu'ils y font 
de Sucre, de Gin»€mbre,& de Tabac. 

Cette Ile, eft des mieus policées de toutes les Antilles. La 
Juftice s'y adminiftre avec grande fagefle, par un Cbnfeil, qui 
cft compofé des plus notables, &dcs plus anciens Habitans 
delà Colonie. Les juremens , les larcins,, l'yvrogneric , la 
paillardife , & toutes fortes de diflblutions & de defordres, 
y font punis feverémcnt. L'an mil fix cens quarante neuf, 
MonficurLake y commandoit. Depuis Dieu l'a appelle à 
foy. il étoit homme craignant Dieu, & favant j qui gouver- 
noit avec grande prudence , & grande douceur. 

Il y a trois Eghfes, qui font fimplement bâties j mais en 
recompenfe elles font commodément difpo fées pour y faire 
le Divin fervice.. Pour la fcurcté des vaiifeaus qui font à la 
rade , & pour empefcher la defcente que pourroit faire un 
Lnnemy, on y a bâty un Fort, où il y a plufieurs groffes pie- 
ces de Canon , qui commandent fur la mer. 11 tient auffi en 
afllirancc les Magazins pubhcs , dans lefquels on décharge 
toutes les Marchandifes qui viennent de dehors, Ôc qui font 
ncceiïaires pour la fubfiftence desHabitans. Et c'eftde-là, 
qu'elles font puis après diftribuées à tous les particuliers qui 
en ont befbin, pourveu que cens qui ont cette commiflion, 
les jugent capables de les. payer, au jour nommé, & au prix, 
que Monfieur le Gouverneur «Se Meffieurs du Confeilyont 
mis, félon leur prudence, & équité. 

Ce qui rend encore cette lie rccommandable, eil: qu'elle 
n'ell: feparée que par un petit bras de mer , de celle de Sawt 
chriflofle , la plus belle & la plus renommée de toutes les An-- 
tilles, dont elle eft la Capitale. Décrivant donc aflcz briève- 
ment la plupart des autres lies, il eft jufte de nous étendre un 
peu davantage furcellecy. Et c'eft pourquoy nous en ferons 
un Chapitre à part, comme le fui et le mérite bjtem 



B a CHA- 



30 Histoire Naturelle, Chap.4 

CHAPITRE QiIATRIEME> 

T>e l'Ile de Saint Omjlofle en particulier. 

L'Ile 'de Saint chrifiofle , fut ainfi appellée par Chriftoflc 
Colomb, qui la voyant fi agréable voulut qu'elle por- 
tail Ion nom. A quoy 11 fut aufficouvié par la figure 
d'une des montagnes qui font en cette lie , laquelle porte fur 
fa croupe, comme fur l'une de fes épaules une autre plus peti- 
te montagne ; de même que l'on peint Saint Chriftofle , com- 
me un Géant, qui porte nôtre Seigneur fur les ficnnes,cn for- 
me d'un petit enfant. L'Ile eft fur la hauteur de dixfe't dc- 
grez, & vint cinq Scrupules. 

C'eft le fiege des Gouverneurs Generaus des François & 
des Anglois , qnipofledcnt la plus guand'-partdcs Antilles : 
Monsieur le Chevalier de Poincy, Baillif & 
Grand-Croix de l'Ordre de Saintjcande Jerufalcm, Com- 
mandeur d'Oyfemont & de Couleurs, & Chef d'Efcadre des 
VaiiTeausdu Roy en Bretagne, Gentil-homme de fort an- 
cienne Maifon , qui porte le nom de Poincy, exerce tres- 
dignemcnt cette charge pour la M ajefté, depuis environ dix- 
neuf ans. Et l'on trouve en fa perfonne , toute la prudence, 
toute la valeur, toute l'expérience & en un mot toutes les hau- 
tes qualitez, qui font neceflaires pour achever un grand Ca- 
pitaine. C'eft aus foins & à la fagelTede ce brave Seigneur, 
quel'ondoitaujourduylebon Etat de cette Ile: Car l'ayant 
trouve'ecomme u^|^efert, il l'a enrichie de plufieurs bcaus 
édifices : Il la remplie de toutes les chofes neccflaircs à la vie : 
Il y a attiré une grande multitude de perfonncs de toute con- 
dition qui y vivent doucement &: en repos : & il y a formé la 
plus noble & la plus ample Colonie, que nôtre Nation ait 
ciie jufqu'à prefcnt, hors des limites de la France. 11 main- 
tient cette Cofonie par de bonnes lois politiques, & militai- 
res. Il rend une fidèle jufticc à tous cens de fon gouverne - 
ment, ayant éftably pour cet effet un Confcil de gens de con- 
fideration. Il prend un foin charitable des pauvres, des ma- 
lades & des ortclins : En gênerai il foulage 5c aide au befoin 

tous 



Ch*p.4- t>ES Iles Antilie?. S"! 

tousleshabltansderilc, fubriflantciefes propres biens , par 
fon bon ordre, & par Ton occonomie, fansetirc à charge à 
perfonne. Il traittcfplendidcmentles Etrangers qui levicn* 
nent vifîter, & fait un accueil favorable à tous cens qui abor- 
dent en fon Ile. Sa maifon cft conduite avec un ordre qu'on 
ne fauroit ^j^prifer. Dans la paix même on y voit faire les 
exercices dWTguerre : Et en tout tcms elle eft une école de 
civilité, & de toutes fortes de vertus. Il fait obfer ver exadc- 
ment la difçipline militaire pour tenir l'Ile en defenfe, donner 
de la terreur à l'ennemy , & prêter au befoin fecours aus al- 
liez. 11 eft l'Arbitre de tous les differens qui furviennent en- 
tre les Nations yoKines, & par fa fagc conduite, il demeure 
toù;ours en parfaire intelligence avec les Anglois, ôc il les 
porte à l'honorer & à déférer à fes fentimens. 11 peut mettre 
îiir pied en un inftant plufieurs Compagnies de Cavalerie & 
environ huit à neuf mille hommes de pied , Enfin il a eu foin 
détendre le nom François en pluiîeurs lies , ou il a étably des 
Colonies qui font a prefent floriflantes : Hz auffi envoie en 
la terre ferme de l'Amérique, en un endroit appelle Cap de 
Koid, des hommes qui entretiennent un commerce avec les 
Indiens , & qui peuvent donner Ic^ fondement à une ample 
Peuplade, par ce que ce lieu là, ouvre l'entréed'un grand i5c 
bon Pais. Il étoit impolTible de pafler plus outre, fans arrêter 
quelque tems nos yeux fur un fi digne Gérerai. Pourfuivons 
maintenant la defcription de Saint ChriC.ofie. 

l'Ile a environ vint-cinq lieues de tour. La terre en étant 
légère, & fablonneufe,eft très-propre à produire toutes for- 
tes de fruits du pais , & plufieurs de cens qui croincnt en Eu- 
rope. Elle eft relevée au milieu , par de très-hautes monta- 
gnes, d'eu coulent plufieurs ruiireaus,qui s'enflent quelque- 
fois fi promtément, par les pluies qui tombent (iir les mon- 
tagnes , fans qu'on l'apperçoiue à la pente , ni aus plaines ; 
que l'on eft fouvent furprisde ces torrens v^ui débordent 
tout à coup. 

Toute rilc eftdivifée en quatre Cantons : dont il y en a 
deus.qui font tenus par les François, & les autres deus, par 
les Anglois : mais en telle forte que l'on ne peut traverfer 
d'un quartier à l'autre , làns pafter lur les terres de l'une ou de 

Tau- 



îz Histoire Naturelle, Chap.4 

l'autre Nation. Les Anglois , ont en leur partage plus de pe- 
tites rivières que les François : Mais en rccompenfe, coux-cy 
ont plus deplat-pais, & de terres propres àeftrc cultivées. 
Les Anglois font aufli en plus grand nombre que les nôtres : 
mais ils n'ont point de fi fortes places de dcfenfe , & ils ne t'ont 
pas fi bien armez. Les François ont quatre Fj«|, munis de 
quantité de Canons , qui portent loin en mer, cront celui qui 
cft à la pointe de fable , à des fortifications régulières comme 
une Citadelle. Le plus confiderable après celui,là , cft à la 
rade, ou au mouillage qu'on appelle de la Bafle-terre. Il y a 
jour & nuit en l'un & en l'autre des Compagnies de Soldats 
qui font bonne garde. Pour contenir aulîi les quartiers en 
feureté , & prévenir lesdefordres , qui pourroient furvenir 
entre deus peuples differens , chaque Nation tient aus ave- 
nues defes quartiers, un corps de garde, qui fe renouvelle par 
chacun jour. Les Anglois, ont aufli de leur cofté deus places 
fortes , l'une qui commande fur la grande rade, & l'autre fur 
une autre defcente, qui eft joignant lapointe de fable. 

Cette lie cft pourveiie d'une belle SaHne, qui efl: fu\- le 
bord de la mer, dans un fein, que les habitans appellent ordi- 
nairement Cul-de-fac. Guéres loin de-là, il y a une pointe 
de terre , qui s'avance (î près de l'Ile de Nieves , que le traict 
de mer qui fepare ces deus places , n'a qu'un petit quart de 
lieue, de forte qu'ils s'cft trouve des hommes, qui l'ont autre- 
fois pafle à la nage. 

On tient qu'il y une Mine d'argent à Saint Chriftofle: 
mais comme les falincs , les bois , les rades , «5c les Mines font 
communes aus deus N ations, perfonnc ne fe met en peine d'y 
regarder. Joint qu'il faut une grande puiflancc , & un prodi- 
gieus nombre d' Efclavcs pour une telle entrcprife. La vraïc 
Mine d'argent de cette lie , c'cftie Sucre. 

On fait aifcment par terre, le tour de toute cette Ile : mais 
on ne peut traverfer le milieu , àcaufedcplufieurs grandes &: 
hautes montagnes , qni enferment en leur fein d'eifroyables 
précipices, & des fources d'caus chaudes. Et même on y 
trouve du foulfre, qui a donne le nomdcSoulfricre à Tune 
de ces montagnes. Depuis le pied des montagnes. En pre- 
nant la Circonfcrançe au dehors , toute la terre de cette lie 

fctcnd 



Chap. 4. DES Iles An tilles. ^ f ' 

fétcnd p«if une pente douce jufques au bord de la incr , d*une 
largcuL' inégale , fclon que les montagnes pouflent plus où 
moins avant leurs racines , du cofté de la mer ; où que la mei* 
s'avance, & referre la terre contre les montagnes. Toute 
retendue de bonne terre qui eft cultivée, juiquesà la pente 
trop roide des-montagnes^eft divifée préfque par tout en plu- 
fieurs érages , parle milieu defquels paflent de bcaus & larges 
chemins tirez en droite ligne , autant que les lieus le peu- 
vent permettre. La première de ces lignes de communica- 
tion , commence environ cent pas au deflus du bord de la 
mer: l'autre trois ou quatre cens pas plus haut^Ôc ainfi en 
montant jufques autroiziéme ou quatrième étage , d'où l'on 
voit les habitations de deTous , qui forment un afpedt fott 
agréable. 

Chaque étage , qui fait comme une ceinture ou plus gran- 
de ou plus petite à l'entour des montagnes félon qu'il en eft 
ou plus ou moins éloigné, a auffi fes fentiers, qui comme au- 
tant de rues traverfantes , donnent le libre accez à cens qui 
font où plus haut ou plus bas : Et cela avec une fy belle fym- 
metrie , que lors que l'on fait par mer le tour de l'Ile , il ny à 
rien de plus agréable que de voir cette divertiffante verdure 
de tant d'arbres qui bordent les chemins, & qui font ans lizic- 
res, & font les feparations de chaque habitation. La veuë ne 
fe peut lafllsr de confiderer cette terre. Si elle fe porte en 
haut, eliele trouve terminée, parées hautes montagnes, qui 
font couronnées d'une verdure éternelle, & revêtues de bois 
precieus. Si ellefe réfléchit plus bas, elle apperçoit les jar- 
dins, qui prenant leur nailTance dés le lieu ou les montagnes 
font acceffibles, fétendent delà par une douCe & molle def- 
ccnte jufques au bord de la mer. Le beau vert naillant du. 
Tabac planté au cordeau , le Jaune pâle des Cannes de Sucre 
qui font en maturité, & le vert brun du Gingembre & des 
Patates, font un païfage.fi divcrfifié, & un émail fi charmant, 
qu'on ne peut fans faire un effort fur fon inclination , retirer 
la veuë de defllis. Ce qui recrée encore d'avantage les yeux, 
eft qu'au milieu de chaque habitation ou jardin, on remarque 
plufieurs belles maifons, de différente ftaicture. Celles nom- 
mément qui font couvertes de tuile rouge ou plombée, don- 

E nent 



34- Histoire Naturelle» Chap.4. 

nent un grand luftre à cette aimable perfpccVivc : Et pat 
ce que L'Ile va toujours en montant, l'ctage inférieur ne de- 
robe pas la veuc de celui qui cft plus avant en la terre ; mais 
en un inftant on voit tous ces bcauscomparcimens, tous ces 
chemins qui font comme autant d'allc'cs de vergers j toutes 
ces bordures de différentes fortes d'arbres • tous ces jardins 
plantez à la ligne de diverlcs efpéces de fruitS5 & tor.sces 
jolis édifices qui ne font diftans le plus foiivcnt que de cent 
pas , ou environ , les uns des autres : Et en un mot tant d'a- 
grcablcs objets le prefentent aus yeux en m.êmetems, que 
Ton ne fait à quoy s'arrêter. 

Il eff neceflaire pour la plus grande commodité des habi- 
tans , & la facilité de leurs cmploys , que leurs maifons fbient 
feparées les unes des autres , & placées au milieu de la terre 
qu'ils cultivent : Mais les François outre leurs demeures qui 
font ainfi écartées ont encore baty en leur quartier de la baffe 
terre une agréable ville, qui s'augmante tous les jours, & 
d'ont les édifices font de brique ôc de charpente. Elle eff prés 
delà rade où lesvaificaus ont coutume de mouiller. Tous 
les plus honorables Habitans de rile,& les Marchands étran- 
gers y ontlcLUS Magazins. 

On y trouve chez les Marchands François & HoUandois, 
qui font là leur refidence , d'excellent vin , de l'eau de vie , de 
la bière, toutes fortes détoffcs defoye ^ de laine, qui font 
propres pour le pais , & généralement tous les ratraichille- 
mensquine croiffent point en l'Ile, & qui font neccffaires 
pour l'entretien des habitans. L'on à de tout à un prix raifon- 
nable , en échange des Marchandifcs qui croiffent en cette 
terre. C'eft en ce même lieu , cii demeurent les artifans , qui 
s'occupent en divers métiers, qui font utiles pour maintenir 
le commerce, & la focieté civile. On y voit de plus un Audi- 
toire pour rendre lajuftice , & une belle Eglifc qui peut con- 
tenir une fort nombreufe affcmblée. Tout cet édifice eil de 
charpantc élevée fur une baze de pierre de taille. Au lieu de 
vitres & de fencftrcs, il n'y a que des bali.ftres tournez. Le 
comble du couvert ctl à trois faifes , pour ne point don- 
ner tant de prifc au vent , & la couverture clt de tuile 



rouge. 



Les 



Chap.4- OES IlesAnitiiles. ^5 

Les Capucins , ont eu quelques années la conduite de cet- 
te Eglife, & la charge des âmes paumy les François deJlle: 
mais en l'an mil fix cent quarante fix, ils furent difpenfez de 
cet employ du commun avis des habitans, qui les congédier 
rent civiien>ent , & reçeurent en leur place des Jeiluftes & 
des Carmes , qui y ont à prefent , par les foins & la libéralité 
de Monfieur le General & des Habitans, de belles Maifons,ôc 
de bonnes habitations, qui font cultivées par un grand nom- 
bre d'efclaves qui leur appartiennent , & qui leur fourniffent 
dequoy fubfifter honorablement. Le R. P. Henry du Vivier 
à efté le preinier Supérieur de la Miflion des ]efuiftes. Sa 
douceur , & fon aimable converfation , luy ont aquis le cœur 
de tous cens de noftre Nation quidemeurent en cette Ue. 

Monfieur le General, a aufïï fait bâtir un bel Hôpital en un 
lieu fort fain, où les malades qui n'ont pas le moien de fe faire 
guérir en leurs maifons , font fervis , & nourris, & vifitez des 
Médecins &■ des Chirurgiens jufqu à leur convalefcence. Les 
Etrangers qui tombent malades dans l'Ile y fontaufll receus. 
Ha encore mis ordre que les Orfelins foient placez en des 
maifons honorables, oii ils font inftruits & nourris kCcs fraiz. 

Entre les beaus , grands , & folides édifices que les Fran- 
çois & les Anglois ont bâty , en plufieurs endroits de cette 
lie, le Château de Monfieur le General de Poincy excelle 
fans contredit , & furpaffe de beaucoup tous les autres 5 c'efl: 
pourquoy nous en ferons une defcription particulière. 

Il eft placé en un lieu frais & fain , fur la pente d'une très- 
haute montagne couverte de grands arbres , qui par leur ver- 
dure perpétuelle , luy donnent une ravifiante perfpedive. 
11 ell éloigné du bord de la mer, d'une bien petite lieue de 
France. L'on trouve au chemin qui y conduit, & qui monte 
infenfiblement, les agréables maifons de quelques-uns des 
principaus Officiers & Habitans de l'Ile : & dés qu'on à co- 
iloyé une* petite emmcncc qui le couvre, en venant de la bafîe 
terre, on y eft conduit par une droite & large allée, bordée 
d'Orangers & de Citroniers qui fervent de palliGTade , ôl qui 
recréent mervcilleufement l'odorat & la veiic : Mais ce beau 
Palais prcfentant à l'œil une face extrêmement charmante, 
à pêne la peut Qn ietter ailleurs. 



3 6 Histoire Natup. elle, Chsp.f 

5a figui'C cft prciquc qrarree, à trois ét.iffes bien propor- 
tioncz, fuivant lcsre2,les d'une exquifc Architcduie , fjui y a 
cir.ploié h pierre de taille , ôc la brique , avec une belle fym* 
mctrie. La face , qui Te prefcnte la première , & qui regarde 
l'Orient, a au devant de Ton entrée i:n large cfcalier, à dou- 
ble rang de degré z , avec un beau parapet au défi lis 5 ôz celle 
qui al'afpecl auCouchant,c(l ai'.fli en bellie d'un efcalier tout 
pareil au premier , & d'une belle ô: grofle Iburce d'eau vive, 
qui étant receiie dans un grand bafîni , cft ce là conduite par 
des canaus fou-terrains en tous les ofÏÏces. 

Les falles &c les chambres font bien percées 5 les planchers 
font faits à la Françoife , de bois rouge, folide,poly,debon- 
ncodcur,& ducrudcrUc. Lecouvcrt, eft fait en platcfor-» 
me, d'oii Ton a une veiic des plus belles ^ & des plus accom- 
plies du monde. 

Les feneftrages font difpofez en bel ordre: les veûcsdc 
devant fétendentle long de l'avenue , (5: percent dans de 
beaus vallons, plantez de Cannes de Sucre , & de Gingem- 
bre. Celles du Couchant, font terminées par la montagne, 
qui n'en eft éloignée qu'autant que la jufte proportion 1ère-, 
quiert, pour relever par le riche fends qu'elle prefente , la 
grâce & les perfeftions de ce Palais, Qiiant aus veuës du Midy 
^Sc du Nord, elles découvrent une partie confidcrable de l'Ile, 
& les courts & les bâtimens , où font tous les offices ncceUai- 
rcs pour raccompliflcment d'une fi belle maifon. 

Dans l'efpacc qui eft entre ce Château , ôc Jamontagnc 
voidne , on a ménagé un beau jardin , quieft curicufemcnt 
entretenu. 11 eft fournyde la plu-part des herbes potagères, 
qui fe voient en France, &enrichyd'un parterre rempli de 
fleurs rares &curicufes, qui font arrofécs d'une claire fon- 
taine , qui prend fa fource à h pente de la montagne , & fans 
beaucoup d'artifice fait un gros jed, quireiallit au milieu du 
Jardin. 

Ce riche bâtiment cft fi bien placé, & rafraichy fi agréa- 
blement des dous vens qui coulent de la montagne, (3c de 
celuy d'Orient, qui eft le plus ordinaire dupais , qu'ans plus 
grandes chaleurs de Tctc, on y jouyc d'une aimable tcm-. 
çeraturc, 

• Ccft 



Chap 4. DES Iles Antilles. 37 

C'cft nnc chofe div'ertinantc an pofîiblc , qrand ans 
jours dw rejouiilancc pi:bliquc , on lait en l'Ile des feus 
de joye, pour les nouvelles de qL>clquc heureus fuccésdcs 
armes vidorieufes de fa Majefté Trcs-Chrcftiennc. Car 
alors les Clairons, & les Hauibois font ouir leur Ton écla- 
tant du haut de la platte-forme de ce Pala's, en telle forte 
que les montagnes voifines , les cotai; s & les bois qui les cou- 
vrent, retentifient à ce bruit pénétrant , 6c formentun aima- 
ble éco qui s'entend par toute l'Ile, & bien avant en mer. 
Alors on voit aufll pendre du haut de la Terrafie, & des fe- 
neûres de l'étage le plus élevé , les enfeignes femées de fieurs 
de Lis, & les drapeaus & étendars que Moufieur le General a 
remportez f r les ennemis. 

A l'un des cotez de cette maifon , il y a une belle & gran- 
de Chapelle , fort proprement ornée, où les Aumofiùers dç 
Monfieur le General font le fervice. Les Offices & les lo2;e- 
ments dcsdomcfliques vontcnfuitte,& fontcon^pris endeus 
corps de logis , qui font auffi bâtis de brique. A l'autre côte, 
mais un peu [lus loin , fur une petite eminence, on voit le 
quartier des Efcîav es Nègres , qui occupent plufieurs petites 
maifons de bois , 6c de brique. On a donné à ce lieu le nom 
delà Ville D'Angolc. 

Cette Maifon n'eft pas feulement recommandable pour 
cftrefituée en bon air, pour eftre parfaitement bien bâtie, (?c 
pour les claires fourccs d'caus qui la raffraichifîcnt . les beaus 
Jardins qui l'entourent , les droites & fpacicufes avenues qui 
y conduifent , les commodités des divers offices qui l'accom- 
pagnent, ôc pour tous les autres riches ornemens qui l'embel- 
lifîcnt : Mais aufîi pour eflre fortifiée de redoutes, & munie 
de grofîcs pièces de Canon de fonte verte, & d'un Arferial où 
toutes fortes d'armes, & de provifionsdc poudre, de méfche, 
êc de balles, fe trouvent en abondance. 

Ce nefcroitpas même afi'espour la perfedion de ce ma- 
gnifique Hoûel, qu'il eut tous ces rares avantages de la na- 
ture & de l'art, que nous venons de décrire, fi après tout cela 
il étoit fitué en unlieu defert , aride , &: inûruducas , & qu'il 
faluftmandicr d'ailleurs que de la terre qui l'environne, les 
n3oyens neceffaires pour fo.n entrctenément. AuCH n'a-tiV 

. E 3 poini; 



3S Histoire Naturelle, Chap.4 

point ce défaut , & la beauté s'y trouve jointe avec l'uti- 
lité , par un mervcillcus allcmblagc. Car de ics feneftrcs 
on voit dans la baflccourt trois machines , ou moulins 
propres à brifcr les Cannes de Sucre , qui apportent à 
leur maiftrc un profit , & un revenu allure , & qui va 
du pair avec celuy des plus nobles 6c meilleures Seigneu- 
ries de France. Quant à la matière pour entretenir les 
moulins , aflavoir les Cannes de Sucre , elle fe recueille des 
chamsqui font aus environs, & qui les produifcnt à mer- 
veille. Plus de trois cens Nègres , qui appartiennent à Mon- 
fieur le General, cultivent ces terres, & Ibnt employez au 
fervicede ces Moulins , &à la fabrication de diverfcs autres 
Marchandifcs , que cette lie produit heureufcment , comme 
nous le dirons au fécond Livre de cette Hiftoire. 

Tout fe fait en cette maifon , & en fes dépendances , fans 
confufion , & fans emprcflcment. Ce grand nombre d'Efcla- 
ves Nègres eilfi bien police , conduit tSc réglé , que chacun fe 
rend à l'exercice & à lemploy qui luy cft afligné par le Maitrc 
des ouvrages , fans s'ingérer dans les offices <5c dans les occu- 
pations des autres. 

Outre cette forte de gens qui font nez à lafervitude, Mon- 
fieur le General a environ cent Domeftiques François de 
Nation, qui font gagez pour le l'ervice de fa maifon, dont la 
plupart font de diverfesprofefllons, & de divers métiers ne- 
ceffaires en lafocicté Civile, fur tous lefquels , Tintcndant 
de la maifon a une infpcclion particulière. 

Monfieur le General , a encore les Gardes de fa pcrfonnc, 
qui l'accompagnent lors qu'il cflncceflairc, fous la conduite 
d'un Capitaine , plutôt pour rcprcfenter la Majcflé du Roy, 
de qui il a l'honneur d'ctlrc Lieutenant , que par aucun be- 
foin qu'il en ait , eflant aimé , & chery de tous les François, & 
révéré des Etrangers. 

A l'exemple de Monfieur le General , pUifieurs Nobles & 
honorables Familles , qui font venues de France , cftant atti- 
rées par la douceur de fon Gouvernement , fe font ferme- 
ment établies dans cette lie , & v ont bâty de belles & agréa- 
bles maifons. Les plus remarquables font celles de Mcfficnrs 
dcPoincy, de Tiéval , ôc dcBcncvcnt , qui fciu trois brèves 



Chap.4 DES Iles Antilles. '5$ 

Gentils-hommes , Neveus dc-Monficiir le General ; le pre- 
mier defqucls,cft Gouverneur particulier de Saint Chriftofle, 
fous Monficur fon Oncle, & les deus autres , font Capitaines 
de leurs quartiers. 

Fcii MonfieurGiraud , entre Tes autres Maifons enavoit 
auffi fait bâtir une près de l'Hoftel de Monfieur le General, 
&une autre à Cayonne, qui font des plus accomplies. Ce 
pcrfonnagc, qui étoit de grand mérite , & qui par fa fage con- 
duite, s'e'toit acquis l'amitic de tous les Habitans des Iles, 
portoit la qualité de Sergent de bataille de Saint Chriftofle, 
6: autres lies dedeflbuslevent, c'eft à-dire de S. Martin, de 
Saint Bartelemy & de Sainte Croix , qui font au Couchant, 
audelîbus de S. Cliriftofle. 

Entre les maifons confiderablesparmy nos Prançois, on 
doit encore mettre celle de Monfieur Auber , qui a efté Gou- 
verneur delà Gardeloupe. Elle eft d'une belle ftrudure,de 
bois folide & en bon fonds , de de plus elle a un bois de haute 
fûtaye , qui n'eft pas encore abbatu , 5c de la terre nette pour 
occuper cinquante Efclaves , qui travaillent au Sucre, ôc an 
Gingembre. Mais ce quiluydonneplusdeluflre, eft qu'elle 
eft placée , au plus haut étage des Habitations du quartier de 
la montagne Plateau , & relevée furuneeminence, d'où l'on 
découvre plufieurs belles demeures qui font au défous , «3c 
autant loin en mer , que la force de l'œil fc peut étendre, 
Monfieur de la Roziere àprefent Major de l'Ile, Monfieur 
de Saint Amant, Monfieur de l'Efperance, Monfieurdela 
Roche, qui font Capitaines, tous les Officiers en gênerai, & 
tous les plus anciens Habitans, font bien logez. 

Les Anglois , ont auiîl fait bâtir en leurs quartiers , plu- 
/îeurs grands & bcaiis édifices , qui relèvent merveilleufé- 
ment la beauté naturelle de cette lie. Les plus confiderables 
font ceus de Feii Monfieur Wâernard , premier Gouverneur 
General de cette Nation : de Feii Monfieur Riche, qui fut 
fon Succelîeur, de Monfieur Eiiret, qui exerce auiourduy 
cette charge avec grande lciiange,& de Monfieur le Colonel 
Gefàefon, qui fonttous (i accomplis, qu'ils doivent à bon 
droit eftre nommez, entre les plus belles , 6( les plus commo- 
des maifons des Antilles. 

On 



4-0 Histoire KAruRELts, Ch.ip. 5 

On conte aufli , jurqucs à .cinq belles Eglifes , qnc les 
Anglois ont faltbatiL'eii cette Ile. La première , qu'on» ren- 
contre en fortant du quartier des François, eft à la pointe des 
Palmiftes ; la féconde près de la grande raie , au dcflbus 
de l'Hoftel du Monfieur leur Gouverneut ; la troifiéme 
à la pointe de Sable j & les deus autres , au quartier de 
Cayonne. Les trois premières , font d'une agréable ftru- 
6ture félon le pais , ornées en dedans de belles chaires , & de 
fiegcs de mcnuiferie , & de bois precieus. Les Ecclefiaftr- 
ques , qui font le fervicc Divin , étoient autrefois envoyez 
par r Arche vefque de Cantorbery,qui y avoit pourfon grand 
Vicaire Monfieur le Doifleur Fiatley , Chapelain du Feii 
Roy d'Angleterre , & Pafteur de TEglife de la pointe des 
Palmiftes, en la même lie. Mais à prefent ils reçoivent leur 
ordination des Compagnies Synodales , qui ont 1" autorité 
Epifcopalc. 

CHAPITRE CINQJIIEME. 

Des Iles de dejjous le yent. 

Toutes les lies, qui font au Couchant de celle de Saint 
Chriftofie , font ordinairement appellées , les îles de 
dejfous le vent : par ce que le vent qui fouffle prefque 
toujours aus Antilles, cft un vent d'Orient , qui participe 
quelquefois un peu du Nord, & que cen'eft que bien raié- 
ment un vent du Couchant , ou du Midy. On en conte en 
tout neuf principales defquellcs nous traittcronsence Cha- 
pitre, félon l'ordre à peu prez qu'elles tiennent en la Carte. 

ARTICLE L 
De l'île de Saint Eu/lac he. 

CEttc lie cft au Nord-Oucft de Saint Chriftofle , fur la 
hauteur dedix-fétdcgrez,& quarante minutes. Elle cft 
petite, & ne peut avoir en tout, qu'environ cinq lieues de 
tour. Ce n'cPi à proprement parler qu'une montagne, qui fe- 
levé au milieu de l'Occan^cn forme de pain de Sucre; qui eft la 

même 



Clïup, 5 p Ë s 1 1 E s A w t ï 1 1 E g, 4ï 

même figure que reprefente le mont de Tabor , & le "Pic 
de Tenerifç; linon que ce dernier, cû incomparablement 
plus haut. 

Elle relevé de la Souveraineté de MefTieurs les 'Etats des 
Provinx:es Unies, qui en ont concédé la Seigneurie, & la prov' 
prieté foncière , à Monficur Van Réc , Ôc à Tes x'-\flccicz Ho- 
norables Marchands de EkiTingucsen Zclande, qui y ont 
étably une Colonie, compofée d'environ feize cen^ hom- 
mes, qui y font proprement accommodez, fous le dons Gou- 
vernement de la Nation HoUandoife. '^^^' ' 
Cette lie , eft la plus forte d'aflictte de toutes les Antilles : 
car il n'y a qu'une bonne dcfcentc/qui peut eftre facilement 
défendue, & oii peu d'hommes pourroient arrêter une a- 
méc entière. Outre cette fortification naturelle, on y a bâty 
un bonFoi*t,qui commande fur la meilleure rade, & bien 
avant en mer, par h portée de (on Canon. 

Les Habitansfont tous commodément logez, & propre- 
ment meublez, à l'imitation de Icuis compatriotes d' Hol- 
lande. 11 n'y a plus que le haut de la montagne, quifoit cou- 
vert de bois: tout le tour eft défriché. Et l'on ne fauroit 
croire qu'à pêne-, la grande quantité de Tabac, qu'on en a 
tiré autrefois, & qu'on en tire encore journellement. 

Bien-qué le fommet delà montagne de cette lie paroifTc 
fort pointu s, il eft neantmoins creus , & a en fon centre un 
fonds affez vafte , pour entretenir quantité de Sauvagine, 
qui fe plait dans cette profonde retraitte. Les Habitans, font 
foigneus de nourrir fur leurs terres , toutes fortes de volail- 
les, & même des Pourceaus, & des Lapins ,.qui y foifîbnnent 
à merveille. 

U n'y a point de Fontaines en cette Ile 5 mais il y a prefen- 
tement fort peu de maifons , qui n'aycnt une bonne Citerne, 
pourfuppléer à ce manquement. 11 y a auifidcs Magazins, 
fi bien fournis de toutes les chofes , qui font necelTaires à la 
vie, ôck l'entretien des Habitans, qu'ils en ont fouvent allez, 
pour en faire part à leurs voifuis. 

Quant ans pcrfonnes qui compofent cette Colonie, il y a 
plufieurs familles honorables , qui y vivent Chrétienne- 
ment & fans reproche , & qui n'ont jamais été flétries des 

f crimes. 



4>; HistoibeNaturelle, Chap. ^ 

crimes, que quelques-uns kui: iinpolcnt. Ccus qui ont vécu. 
parmy ces gcns-là , y ont remarqué beaucoup d'ordre , 6c 
beaucoup moins de dérèglement qu'en diverfes autres lies. 

11 y a auffi une belle Eglife , qii eft: gouvernée par un Pa- 
fleur HoUandois. Monfieur de Graaf, qui, eft a prefent Pa- 
fteur de l'Eglife de Trevcrs, en riie.d'Qualcrc , en a eu autre- 
fois la conduite. Il ypreichoit en un même jour, & en une 
même chaire , en François , & en Flamand; pour édifier les 
Habirans de l'une & de l'autre langue., qui demeurent en 
cette lie. Monfieurde Mey cclcbre Prédicateur de TEglife 
de Mildebourg , qui entre autre écrits , a donne' au public un 
dode & curieus commentaire , fur les lieus les plus difficiles 
dcscinqlivresdcMoylejOuilciltraitté des choies naturelles, 
fucceda a Monfieur de Çraaf, & dépuis qu'il a été. rappelle 
pour fervir en /on Pais.,. Medlcurs les Direfteurs de cette 
Colonie, ont toujours çilé fort Ibigneus de demander au 
Synode de leur Province , de bons 6c de fidèles ouvriers pour 
cftre employez , en cette petite portion de la vigne du 
Seigneur. 



L 



A R T I C L E-;rl"Urv'.: fi'f!p:î-îio7? 

Ve l'île de Saint BârteUmy, 

\\c de SamtBartclemy, eft au Nord-Eft de Saint Chri- 
ftoftc , fur le dixfçttiéme degré. Elle a peu de terre pro- 
pre à eftre cultivée , bien qu'elle foit d'un afiez grand circuit. 
Monfieur le Bailly de Poincy, Gouverneur General des Fran- 
çois , la fait habiter à fes dépens , il y a environ quinze ans. | 
L'on y trouve plufieurs beaus arbres fort cfiimcz , une in- 
finité d'oifeaus de diverfes efpeces , & de la pierre très-pro- 
pre à faire de la chauz, qu'on y va quérir des autres îles. 
Elle eft de difficile accez pour les grands Navires ; àcau- 
fe qu'elle eft entourée de plufieurs rochers. Ceus qui 
fe plaifent à la Solitude , n'en s'auroicnt dcfirer une plus 
accomplie. 

ARTI- 



ART! -C fcili^-ll>i;::'; ^M 

De T île de s ah a. 



E 



Lle-eft fituée anNord-Oueft de Saint Enftache, ^\th\ 

hàiueiu'du dixréttiéiiie degré ,'^ trènte-ciiiq rcra-pùlei. 

On ci'oiiroit à la voir de loin , que ce ne feroit qu'une roche \ 
Mais la Colonie de Saint Euftache,qui y a fait paQer des hom- 
mes pour la cultiver , y a trouvé une agréable vallée , & aQe2: 
de bonne terre pour employer plufieurs familles , qiti^vi- 
vent contentes , en cette aimable retraicte. 11 n'y a point' de 
moiiillage à la coftc, que pour des chaloupes. Lapefche yeft 
abondante. Et les foins queMonfieurle Gouverneur de Saint 
Euftache, a pris jufqu'à prefentde cette Peuplade j- font <|ue 
les refraichiiîemens necelTaires n'y manquent point;i vi. >. :'Lji 

A R T I C L É IV. 

De l'île de Saint CM^artin, 

Ettc Ile, eft fur la hauteur de dixhuit degrez 6t feizè 
'fcrupules. Elle a environ fée lieues de long , & quatre 
de large. Il y a de belles Salines, qui avôient obligé l'Efpâ- 
gnol à y bâtir un Eort , où il entretenoit une Garnifcn , pour 
s'en conferver la propriété. Mais il y a environ neuf ans, 
qu'il démolit le Fort oc abandonna l'ile. Ce qui ayant efté 
apperceu par Monsieur de PvUyter , qui commandoit l'un des 
grands Navires, que Mcnfiéur Lampfen , envoyé d'ordinaire 
en Amérique, & qui pour lors coftoyoit cette lie de Saint 
Martin , il fut à Saint Euftache lever des hommes^ qu'il y a- 
mena pour l'habiter, & en prendre pojTeflion, au nom de 
Meffieurs les Eftats des Provinces \J nies. 

La nouvelle, de la fortie des Efpagnols de cette terre, 
étant venue au même tems à la connoiflance de Monficur le 
General des François , il equippa promtement un Navire, 
& y mit un nombre de braves hommes , pour relever le droit 
& les pretenjQons de nôtre Nation , qui avoit pofledé cette 

E 2 lie 



44 Histoire Nature li/ç, Chap$. 

lie avant rururpntionde ITfpagnol. Depuis les François, & 
lesKoUandois, ont partagé cette terre à l'amiable, &:ilsy 
vivent cnfcmblc , en fort bonne intelligence. 

Les Salines , font aii quartier des Hollandois : mais les 
rrançois en ont i'ufagc libre. Monfieur le General , établit 
pour fon Lieutenant en cette place Monfieur de la Tour, 
Et a prefent , c'cft Monfieur de Saint Amant qui y com- 
mande. 11 a fous foy environ trois cens hommes, qui culti- 
vent la terre, & font tous les deVoirs polTiblcs, pour la met- 
tre en réputation. 

Les Hollandois , y font en au^Ti grand nombre que les 
François. Monfieur Lampfcn, & Monfieur van Re'e, font 
les principaus Seigneurs , & Diiedeurs de cette Colonie. 
Us ont en leur quartier de belles Habitations , de grands Ma- 
gazins , ôc un nombre bien confiderablc de N e'grcs , qui leur 
font fervitcurs perpétuels. 

Il n'y a point d'eau douce en cette lie , que celle, qui au 
tems des pluies eft recueillie en des cifterncs,quiyfontaflcz 
communes. 11 y a plufieuis llcts à l'cntour de cette terre, 
qui font tres-commodcs , pour les menus divertiflcmens des 
Habitans. Il y a aufll des Etangs d'eau falée , qui s'avancent 
bien avant entre les terres, cù l'on pefchc une infinité de 
bons poiflbns , particulièrement des Tortues de mer. On 
trouve dans les bois des Porccaus fauvages, des R amiers , des 
Tourtes, & des Perroquets fans nombre. On y voit plu- 
iieurs arbres, quidiftilent diverfes fortes de gomme: mais 
IcTabacqui ycroift , étant plus eftimé que celuy des autres 
lies : c'eft ce qui rend fon commerce plus confiderablc 

Les François & les Hollandois , ont leurs Eglifcs particu- 
lières, es quartiers de leur Jurifdidion. Monfieur des Camps, 
qui cft à prefent Pafteurde l'Egiife HoUandoife , y fut en- 
voyé en cette qualité , au mois de Septembre de l'an milfix 
cens cinquante cinq , par le Synode des Eglifes Wallonnes 
des Provinces Unies, qui a cette Colonie, fous fon Infpe- 
ûion fpirituellc. 



AR.TI- 



Chap. 5 »ES I^ES Antilles. 4^ 

ARTICLE V. 

DelUl<^ de l'^^fnguillg, 

ELle porte ce nom, à caufc de fafigure : car c'eft une ter- 
re fort longue , & fort étroite , qui fétend en fcrpentant 
prés de V Ile de Saint Martin,d'oii on l'apperçoit à découvert. 
11 ne s'y trouve aucune montagne , la terre , y eftpar tout 
plattes & unie. A l'endroit où elle a plus de largeur, il y a un 
étang, autour duquel, quelques familles Angloifes fefont 
placées dépuis (et ou huit ans,ôc oii elles cultivent du Tabac, 
qui eft fort prifé de ceus qui fc connoiffcnt à cette Marchan- 
dife. On met cette Ile fur lahautepr de dixhuit degrez & 
vint fcrupules, au deçà de la ligne, 

A R T r C L E V i: 

Des îles de Sombrero , d' i^negade^ <^ des Vierges é 

LA première de ces trois Iles , eft fituéc au milieu des 
Bancs , qui bordent le Canal par où paflent les Navires,- 
qui veulent retourner en Europe. Elle eft fur le dixhuitiémc 
degré, & trente fcrupules. Les Efpagnols, l'ont nommée 
Sombrero , à caufc. qu'elle à la figure d'un chapeau. Elle eft 
inhabitée. 

K^negâde ^ qui eft fous le même degré que Sombrero^ eft 
auflldeferte, & de dangercus abord. 

Les Vierges grandes à* petites , comprenent plufieurs îles- 
qui font marquées en la carte fous ce nom. On en conte en 
tout douze ou treize. Elles fétendent au Levant de file de 
Saint Jean de Porto-Ricoj fur la hateur de dixhuit degiez 
auNord de la ligne. Entre ces Îles , il y a de fort bons moùilUr 
g^es,pour mettre en feurcté plufieurs flottes. LesEfpagnois les 
vifitent fouvent pour la pcfchc,qui y eft abondantc.li ya auûv 
une infinité de bcausOifeaus de mer de de terre. Il y a (i peu de 
bon terroir, qu'après l'avoir eflayé,6c vifité en toute fon étcn- 
duéjon atrouYé,qu'iliiemeritoitpas d'avoir des Kabitans.- 

E 3 ARTÎ- 



^6 Histoire Naturelle, Chap. 5 

ARTICLE VII. * 

De l'île de Sainte Croix. 

LA dernière de toutes les Antilles , qui font au dcflbus 
du Vent , cft celle , qui porte le beau nom de Sain» 
te Croix. Elle eft fur la hauteur de dixhuit ddgrcz &: quel- 
ques fcrupulcs. Les Caraïbes , qui en furent challez par les 
Efpagnols, la nommoient ^^y ay. Elle étoir fort cftiméc par- 
my eus : à caufe que c'étoit la première lie que cette Nation 
av oit occupée aus Antilles , en venant du Nord chercher une 
habitation commode , pour jetter les fondcmens de leurs 
Colonies , comme nous le reprcfenterons particulière- 
ment au fécond Livre de cette Hiftoire, au Chapitre de leur 
Origine. 

La terre de cette Ile , rend avec beaucoup d'ufure , tout ce 
qu*ony feme. On y voit de belles & fpacicufes plaines de 
terre noire & facile à labourer. Il y a aufli pludeurs arbres 
fort bcaus , 6c prccicus , qui font propres à la teinture , & à la 
mcnuiferie. L'air y cft bon 5 mais les caus n'y font pas beau- 
coup faines , fion les boit incontinent qu'elles ontcfte' pui- 
fe'es. Pour leur ôtcr la mauvaife qualité' qu'elles ont , on les 
laifTe repofer quelque tems en des vaiflcausdetcrrc, ce qui 
les rend bonnes , ôc qui donne fujct de croire qu'elles ne font 
mauvaifes qu'à caufe de leur hmon, comme celles du I^il. 

Cette Ile , eft maintenant en la poflcfllon des François , 
qui en ont-relevé gloricufement le débris. Apres les divers 
changémens de Maîtres , qui y étoient furvcnus en peu d'an- 
nées, comme nous le dirons au Chapitre premier du fécond 
Livre de cette Hiftoire. Monfieur le General des François, 
qui la fait peupler à fes frais, luy a donne un nouveau luftrc, 
qui fait naître l'efperance d'une ample Colonie. 

Elle peut avoir neuf ou dix lieues de long , & prcfquc au- 
tant, en la plus grande largeur. Les montagnes n'y font point 
fi hautes , ni fi prcllécs les unes contre les autres , que l'on ne 
puifie monter au deflus , & qu'il n'y refte bcaucou p de bonne 
terre, propre pour employer pluficurs milliers d'hommes. 

CHA- 



Chap. 6 DES Iles Antilles. 47 



/ 



CHAPITRE SIXIEME. 

Des jérhres ^ùi croijjent en ces Iles^ dont on peut 
manger le fruit, 

ENtre les Arbres , qui fe trouvent en ces Iles , les uns 
portent de bons fruits qui aident à la nourriture des 
Habitans , les autres font propres à faire des bâtimens, 
Ou bien ils fervent à la ménuiferie , ou à la teinture. Il y en à 
aufïi, qui font employez avec heurcus fucce's en la Médecine, 
& quelques autres qui recréent feulement l'odorat par leur 
fentcur agréable , & la veiie par la beauté de leur feiiillage, 
qui ne flétrit jamais. 

De ceus qui portent des fruits bons à manger , & qui fe 
voyent en l'Europe , on n'y rencontre que les Orangers , les 
Grenadiers , les Citroniers , & les Limoniers , dont la grofleur, 
& la bonté , fui'paffe celle des mêmes efpéces qui croiflent 
ailleurs. 

ARTICLE I. 

Des Orojigers , Grenadiers , df* Citroniers. 

QUant aus Oranges , il y en a de deux fortes aus Antilles 5 
elles font toutefois de même figure & on ne les peut 
difcernerqueparlcgoiit. Les unes font douces, & les autres 
aigres, les unes &: les autres extrêmement délicates j les aigres 
apportent une grande commodité au ménage, car on s'en 
fert au lieu de verjus & de vinaigre , mais les douces excel- 
lent en bonté. 11 cft vray que quelques uns nomment les 
Oranges de la Chine, Les Reynes des Oranges ^ 6c de vrais 
mufcats fous la figure & la couleur d'Oranges. Mais quel- 
que eftime que l'on faflc de l'agrcable douceur de ces Chi- 
noifes , il y en a qui préfèrent le goût excellent 6c relevé de 
nos Américaines, 

Le3 



4$ HUTOIRE KATUïlEtLE, Ch^p.é 

Les Grenadiers croiflentaulTi en perfection en toutes ces 
Iles, & y portent des fruits bcaus à voir & a^rcablçs au^oût. 
Ces Arbriiïeaiis fervent en plufieurs endroits de Palifadc 
aus courts, & apsavçpués des maifons, & de bordure aus 
jardins. 

Pour les Cïtro7t5 , il y en ade trois efpc'ccs différentes en 
groffeur, que l'on ne nomme pas pourtant toutes Citrons. 
La première forte, qui eftla plus bclle&lapluSgrofle,cftap- 
pellée Lime. Elle n'eft guère bonne qu'à confirc,n'ayant preT- 
que point de jus, mais étant confite elle eft excellente. La fé- 
conde efpéce eft le Limon , de la même groflcur que les Cin- 
trons qui nous font apportez d'Efpagne l'mais il a peu de jus à 
proportion de fa grolTeur. Le fetit Citron qui fait la troisiè- 
me efpéce eft le.mcillcur & le plus eflime'. 11 n'a qu'une ten- 
dre pellicule, & eft tout plein de fuc extrêmement aigre, qui 
donne bon goût aus viandes , & fert à aflaifoncr plufieurs ra- 
goûts. 11 cil particulier à l'Amérique. Quelques curieus, 
ont auiïi en leurs jardins des Citrons parfaitement dous , tant 
en leur écorcc qu'en leur fuc , qui ne cèdent ni engrofleur, 
ni en faveur à cens qui croiflent en Portugal. 

Tous les autres Arbres des Antilles , ont la feiiillc les 
fleurs, le fruit, &l'écorce d'une figure, d'une faveurjfSc d'une 
couleur différente de cens de nos contrées. 

ARTICLE IL 

Du Goyavier. 

POur commencer par les Fruitiers , on fait état du Goya- 
vier^ qui approche de la forme d'un Laurier, horsmis 
que fcs feiiillcs font plus molles, d'un vert plus clair & qu'el- 
les font cottonnées par defibus. L'écorce de cet Arbre eft 
fort déliée & unie. 11 poufic plufieurs rejcttons de fa racine, 
qui font à la fin , fi on ne les arrache , un bois épais fur toute 
labonnc terre voifinc. Ses branches qui font afics toufucs, 
font chargées deus fois l'an de petites fleurs blanches , 
qui font fuivies de plufieurs pommes vertes , qui devien- 
nent jaunes & de bonne odeur , lors qu'elles font meures. 

Ce 



Chap- 



on ii%\ 



T î i i 1 f • 



O 




Ccfmit, qui fe nomme G^^j'^z/^, eft orné aiideffUs d'un pe- 
tit bouquet en forme de couronne , & au dedans fa chair efl 
blanche ou rouge , remplie de petis pépins comme eft la Gre- 
nade. Ce qui fait que les HoUandois l'appellent Grenade 
douce. 11 eft de la groffeur d'une pomme de Renette , & il 
meurit en une nuit. 

Sa qualité eft de re ferrer le ventre eftant mangé vert : dont 
aufli plufieurs s'en fervent contre le flus de fang 3 Mais étant 
mangé meur, il a un effet tout contraire. 

A R. T I C L E IIL 



Du l^apayer. 

LE Papayer , eft un Arbre qui croift fans branches , de 1.^ 
hauteur de quinze à vint pieds, gros a proportion, creus 
& fpongieus au dedans , d'oii vient qu'on l'employé à con- 
duire par tout ou l'on veut , les ruifïeaus des fontaines. Il y 
en a de deus fortes, l'une qui fe voit communément dans 

G toutes 



5'o Histoire Naturelle, Châp.6 

toutes les îles. Ses feuilles font divifées en trois pointes , à 
peu près comme la feuille du Figuier , elles font attaciïees a 
de longues queues, qui font grofies comme le pouce, & 
creufcs au dedans : Elles fortcnt de la cime de l'Arbre , d'où 
eftant recourbées elles couvrent pluficurs fruits ronds de la 
gfolTeur d'une poyre de Coin, qui croillent à l'cntour du 
tronc , auquel ils demeurent attachez. 




L'autre cCpécc de Papayer , fc trouve particulièrement en 
rUedc Sainte Croix. Elle efl: plus belle & plus chargée de 
fuëilles que l'autre. Mais ce qui la fait cûimer d'avantage, 
c'eft fon fruit qui cft de la grofTeur d'un Melon , & de la figu- 
re d'une mammelle , d'où vient que les Portugais l'ont nom- 
mé CM^amao. 

Ces Arbres, ont cccy de particulier, qu'ils donnent de 
nouveaus fruits chaque mois de l'année. La fleur de l'une & 
de l'autre efpéce efl: de bonne odeur , & approchante de celle 
du Jafmin. Mais on met entre les regales des lies le fruitdc 
la dcrnicrc , à caufe que quand il efl arrivé à fa perfcÛion , il a 
une chair ferme^qui fe coup pe par tranches comme le Melon, 

«3c 



-Cliap. ^ PEs ÎLES Antîi.l^s. ^^1 

& qui eft d'un goût delicieus. Son Ecorce eft d'un Jnunc 
méfie de quelques lignes vertes, & au dedans il eft remply 
d'une infinité de péris grains ronds gluans & mollades , d'un 
goût pic quant, & qui fcntrepicc. Ce fruit fortifie Tcftomac^ 
&:aideàladige{tion. 

ARTICLE IV. 

LE CMomin^ eft un Arbre qui croiftdela grofteur d'un 
Pommier , & porte un gros fruit de même nomqueluy. 
Il eft vray que les infulaires l'appellent ordinairement CorafoL^ 
à caufe que la graine de cens qui fe voyent parniy eus , à efté 
apportée de Corafol, qui eft une lie teniie dépuis un long 
tems par les HoUandois , qui y ont un bon fort , & une ample 
Colonie, c^ui s'eft étendue en plufieurs autres Ilcsvoifines 
de celle là. C« fruit refleniblc à un petit Cocombre qui 
n'eft point meur. U a la peau toujours verte , & émaillée de 
plufieurs petis compurtimens , en forme décailles. Si on le 
cueille en fa maturité il <?ft blanc au dedans comme de la 
Crème, & d'une douceur relevée par une petite aigreur, qui 
iuy donne une pointe fort agréable. Ce fruit , eft raff*rai- 
chiflant au pofTible , & delicieus au goût. Il porte fa fe- 
mence au milieu, qui eft delagrofteur, 5c de la figure d'u- 
ne Fève extrêmement polie , & de la couleur d'une pier- 
re de touche , fur laquelle on auroit tout fraîchement 
éprouvé une pièce d'or j car elle paroit émaillée de peti^ 
tes veines d'orées. 



G 2 ART!» 



Il» HliTOiRE NÀTURELLB» Chip.é 

ARTICLE V. % 

Dh lumpa, 

LE lumpa Ou Gempa , qui cft le même Arbre que IcsBrc- 
filiens nomment lAmpahn, &z les Portugais lenipapOy croift 
de la grofleur d'un Châtaignier, fcs rameaus fc recourbent 
près de terre, & font un ombrage.agreable. fes feuilles font 
longues comme celles du Noyer. 11 porte des flcuus pareil- 




les à celles duNarcifle , qui font de bonne odeur. Son bois 
cftfolide, de couleur de gris de perle. Les Habiransdcs Iles 
conppcnt les troncs de ces Arbres quand ils font encore Jeu- 
nes, pour faire des afuts dcfiifilsôc demoufquets, parce que 
ce bois étant mis facilement en oeuvre , peut cftre poly en 
perfedion. Chaque mois il fc reveft de quelques feiiilles 
nouvelles. 11 porte des pommes qui étant meures , fcmblcnt 
cftrc cuites au four , elles. font de la grofleur d'une pomme de 
llambour. En tombant de l'Arbre elles font un bruit pareil 

à ce lu Y 



Châp.6 DES ÎLES Antilles. $3 

à celuy d'une arme à feu : Ce qui vient , de ce que certains 
vens ou efprits , qui font contenus en de petites pellicules qui 
couvrent la fcmence , étant excitez par la chcute , fe font cu- 
V erture avec violence. D'où il y a raifon de fe perfuader, que 
c'cft le mêmcfruit, qu'en la nouvelle Efpagne les Indiens ap- 
pellent d'un nom fort barbare , ,:^arpt la lazrn. 

Si on mange de ces pommes de Junipa,fans ôter cette peti- 
te peau qui eft au dedanSjclles referrent le ventre d'une étran- 
ge faflbn. Ce fruit eft recherché des chafleurs à caufe qu'étant 
aigrelet il étanche la foif, & fortifie lecœurdeccus qui font 
fatiguez du chemin. Son fuc teint en violet fort brun, encore 
qu'il foit clair comme eau de roche, & quand on en veut 
mettre jufques àdeus fois fur la même place du corps que l'on 
veut teindre, la féconde teinture paroit noire. Les Indiens 
s'en fervent pourfe fortifier le corps, &le rendre plus fou- 
pie , avant que d'aller à la guerre. Ils croient aufil, que cette 
couleur les rend plus terribles à leurs ennemis. La teinture 
de ce fruit ne fe peut efl^acer avec le favon : mais au bout de 
neuf ou dix jours elle d'ifparoit d'elle même. Au tcms que ce 
fruit tombe , les pourceau s qui en mangent ont la chair & k 
graifie entièrement violette , comme l'expérience le témoig- 
ne. H en eft de même de la chair des perroquets , & des au- 
tres oifeaus lors qu'ils s'en nourriffsnt. Au refte on peut 
faire avec ces pommes un bruvage aQes agréable, mais qui 
I n'eft gueres enufage que parmy les Indiens , 6c les Chaileurs 
qui n'ont point de demeure arrêtée. 



ARTICLE Vf. 

Du Raijimer. 

E Kaijimer que les Caraïbes nomment Otilie/n , croift 
de moyenne hauteur & rampe prefquc par terre au bor^ 
de la mer : Mais dans une bonne terre il devient haut , com- 
me un des plus beaus Arbres des Eorers. il a les fcLiilies 
rondes , èpaifics , entre-mcflées de rouge <5: de vert. Sous 
récorce du tronc après qu'on a enlevé un aubel blanc de l.'é- 
jaifleur de deus. pouces , on- trouve un bois violet , folide, 

G a as; 



L 



154 



Histoire Naturelle, Chap.ô 




& fort propre à faire d'excellens ouvrages de mcnuiferle. 
11 produit eu fcs branches des fruits qu'on prendroit quand 
ils font meurs, pour de gros Raiiins violets : Mais au lieu de 
pépins, chaque grain a fous une tendre pellicule , & fous fort 
peu de fubftance aigrette , raffraichiflante , Se d'aflez bon 
goût 5 un n*oyau dur comme ceUiy des prunes. 

ARTICLE VU. 

De l'i^cajûu. 

IL y a trois fortes d'Arbres qui portent le nomD'i^cajow, 
mais il n'y a que celuy que nous décrivons ky qui porte du 
fruit. C'eft un Arbre de moyenne hauteur, qui panche fes 
branches jufques à terre. Ses fciiillcs font belles & larges, ar- 
rondies par devant, & rayées de plufieurs veines. 1 1 porte des 
. fleurs qui font blanches , lors qu'elles fépanoviflent nouvel- 
lement , puis après elles deviennent incarnates , & de couleur 

de 



Chap.6 DES Iles Antilles. 55 

de pourpre. îlles croifient par bouquets & elles exhalent 
une fi douce odeur , qu'on n'a point de pêne à difcerner l'Ar- 
bre qui les porte. Ces fleurs ne tombent point jurqj.ies à ce 
qu'elles foientpoufleesparune efpecede^Chataigne faite en 




forme d'oreille , ou de rognon de licvrc 5 Quand cette ci:a- 
taignc a pris Ton accroiffement , il fe forme au dclTous une 
belle pomme longuette, qui cft couronnée de cette creftc, 
qui devient en raeurilTant d'une couleur d'OHve, pendant 
que la pomme fe revefl d'une peau délicate & vermeille au 
pofllblc. Elle eft remplie au dedans de certains filamens 
fpongieus qui font imbus d'un fuc tout enfcmble dous ôc 
aigre , qui defaltere giMudement , & que l'on tient çitrc tre?- 
utile à b jpoitrme, & aus défaillances de cœur , étant tempéré 
avec un peu de Sucre. Mais s'il tombe fur quelque linge il y 

imprime une tache roufle , qui demeure jufques à ce que lAr- - 

brciieuriflede nouveau. 

Les Indiens font un bruvage excellent de ce fruit , lequel 

étant gardé quelque jours, a la vertu d'enyvrcr aufii prcm- 

témens 



56 HuTOiRE Naturelle, Chap. ^ 

témcnt que feroit le meilleur vin de France. Lanois quieft 
audcffus e'tant brûlée, rend une huile cau{\ique,delat^ucllc 
on fe fert heureufement pour amollir , & même pour ex- 
tirper ces durerez qui croifleni aus pieds , & que l'on nom- 
me Cors. Que s'y on la calTe , on trouve au dedans un pig- 
non couvert d'une tendre pellicule, laquelle étant otée eft. 
d'un tres-bon goût , & a la vertu déchaufFcr & de fortifier 
mervcîlleufement l'eiliomac. 

Cet Arbre , ne porte du fruit qu'une fois l'an d'oii vient 
que les Breliliens content leur âge avec les nois quicroif- 
fent fur cette pomme.en en refervant une par chacune année, 
laquelle ils confervent avec grand foin , dans un petit pa- 
nier qui n'eft delUtié qu'à cet ufagc. S'y on fait une incifiou 
au pied de cet Arbre, il jette une gomme claire 5c transpa- 
rente, que plufieurs ont pris pour celle qui vient d'Arabie. 
La femence de l'Arbre cft en la nois , qui produit aifément 
étant mife en terre. 

ARTICLE Vin. 
Des Vruncs D'Icaque 

L'Icâque, efl une efpcce de petit prunier qui croift en 
forme d'un buiflbn j les branches font en tout tems 
char<^ées de petites fciiillcs longuettes, elles font deusfois 
l'an émaillécs d'une infinité de belles fleurs blanches , ou 
violettes, qui font fuivics d'un petit fruit rond , de lagrof- 
feur d'une Prune de damas , & qui étant meur devient blanc 
ou violet de même qu'éioit (à fleur. Ce fruit cft fort dous, 
& tellement aimé de certains Sauvages qui demeurent près 
du Golfe d'Hondures, qu'on les appelles Icaqaes , k rau- 
fe de l'état qu'ils font de ce Prunes , qui leur fervent de 
nourriture. Ccus qui ont voyagé parmy ces Peuples , on<: 
remarqué que lors que ces fruits font en leur maturité , ils 
font fort foic!;neus de s'en conferver la propriété j ^^ que 
pour empcfchci: leurs voifms , qui n'en ont poivit en leur 

con- 



Chap. 6 



DES Iles Antilles. 




contrée , d*y venir faire aucun de'gaft , ils tiennent durant 
tout ce tenis-là aus avenues de leur terre, des Corps-de- 
garde , compofez de lelite de leurs meilleurs Soldats , qui 
les repoufîent vivement avec la flèche <5c la maOfuë, s'ils onç 
Taireurance de fe prefcnter, 

.ARTICLE IX. 

Des Prunes de CMonhain, 

LE Monba'm^ eft un Arbre qui croift fort haut , & qui pro° 
duit aufll des Prunes longues & jaunes, qui font dallez 
bonne odeur: Mais le noyau étant plus gros que tout ce 
qu'elles ont de chair, elles ne font guercs eftimées , fi ce n'eft 
de quelques uns qui les méfient dans les bruvages du 0/zico« 
^âiMMiby, pour leur donner un meilleur goût. Les Pour- 
ceaus , qui vivent dans les bois, font toujours gras, lors que 
ces fruits font en maturité , par ce qu'il en tombe une graille 
quantité fous les Arbres àmefurc qu'ils m'curiffeiit, qui font 

H recueil- 



5.Ô- Histoire Naturellei Ghap, 6 

rcceuillis avidement de ces animaus. Cet Arbre jette une 
gomme Jaune , qui rend une odeur encore plus pénétrante 
que celle du fruit. Les branches étant mifcs en la terre, prc- 
nent aifémcnt racine, ce qui fait, qu'on l'employé ordinaire- 
ment à fermer les parcs où l'on nourrit le bc'tail. 

ARTICLE X. 

Du Courbary, 

LE Courbary , croift d'ordinaire plus haut, plus touffu, 6c 
pkis gros , que le Monbain, 11 porte un fruit dont la co- 
que cft fort dure à caflcr , & qui a environ quatre doigts de 
long , deus de large & un dépais. Dans la coque il a dcus ou 
trois noyaus, couverts d'une chair fort pâueufe , qui eft jaune 
comme du Safran. Le goût n'en eft pas mauvais: mais on 
n'en peut faire d'excès, que Icftomac n'en foit extrêmement 
chargé & que la gorge n'en foit empefchéc. Les Sauvages, 
en cas de ncccflîté en font une forte debruvage, quin'cft 
pas désagréable étant bien préparé, c'cft à dire lors qu'il a 
bien boùilly avec l'eau. Son bois eft folide de couleur tirant 
fur le rouge. l'Arbre étant vieil rend de la gomme, qui s'en- 
durcit au Soleil , & qui demeure toujours claire , transparen- 
te comme l'ambre jaune , & de bonne odeur. Qiielqucs In- 
diens en forment des boutons de diverfe figure , dont ils font 
des Bracelets, des Colliers & des pendans d'oreille, qui font 
beaus, luifans, & de bonne fente ur. 

ARTICLE XL 

Du Figuier d'Inde. 

ON voit en laplûpart de ces lies , un gros Arbre , que les 
Européens ont nommé Jiguir d'Inde^ à caufe qu'il porte 
un petit fruit fans noyau, qui a la figure, & le goût appro- 
chant des figues de France. D'ailleurs il ne reflemblc de rien 
àiios Figuiers j car outre que la fciiille cft de différente fi- 
gure, (Se beaucoup plus étroite, il croift en des licus , fi dcmc- 

furémenc 



' Chap. 6 P E s liv-B A N T i L î- n s, 59 

Airément gros,qu'il s'en rencontre qu'à peine plufieurs hom- 
mes pourroicnt embraficr, parce que le tro^ic qui le plus fou- 
vent n'eft pas uny en fa circonférence, pcuiie à les coftez, dé- 
puis la racine jufqucs à l'endroit où les brandies prenent leur 
naiiïance, certaines areftes,ouraillies,qui s'avanccùt jufques 
à 4 ou 5 pieds ans environs , & qui forment par ce moyen de 
profondes cannelures , enfoncées comme des niches. Ces 
faillies, qui font de la même fubftance que le corps de l'Arbre, 
fontauffi envelopées delà même écorcequi le couvre, & 
elles font de l'épailTeur de fét à huit pouces , à proportion de 
la groffeur du tronc qu'elles entourent. Le bois de cet Arbre, 
cft au dedans blanc & moUaffe , & l'on couppe ordinairement 
de ces longues pièces qu'il pouffe hors de fon tronc , pour 
faire des planches , des portes , & des tables , fans crainte que 
l'Arbre meure. Car il recouvre en pfcude tems fi propre^ 
ment de fon écorce la brèche qui a efté faite , qu'à peine peut 
on appercevoir que Ton en ait rien enlevé. Tous cens qui 
ont demeuré enriledelaTortiie , quieftfituée aucofté fep^ 
tentrional de l'Ile Efpagnole , ont veu au chemin qui conduit 
des plaines de la montagne , au village que nos François ont 
nomme Milplântage , un de ces Arbres , qui peut facilement 
tenir à couvert deus cens hommes fous L'ombre de fes bran- 
ches, qui font toujours chargées de plufieurs feiiilles fort 
tDufués. 

ARTICLE X IL 

Du Cormier, 

L y a en ces lies une efpéccde Cormier bien différent dii 
Cormier que l'on voit en France. Car il ed d'une hauteur 
excefîive fortl^cau à voir, & orné de belles feiiilles, & de plu- 
fieurs branches qui les accompagnent.il porte un fruit agréa- 
ble, rond comme une Cerife,qui eft de couleur jaune, tacheté 
de petites marques rouges , & qui tombe de foy même lors 
qu'il eft meur. 11 a le goût de la Corme, & c'eft ce qui cft cau- 
fe, qu'on luy a donné le même nom. 11 cft fort recherché des 
Oifeaus. 

H 2 ARTI- 



éo Histoire Naturelle» Chapô 

ARTICLE XIIL 
Vu râlmifte Epineus. 

Toutes CCS lies ont des Palmes, & quelques-unes en ont: 
jufques à quatre fortes toutes différentes. L'une fc nom- 
me Valmifie F.finem. Cet Arbre porte juftcment ce nom, car 
a cft tout Herill'é , ayant cnfa tige , en Tes branches , & en les 




feuilles de grandes épines extrêmement aiguës & fi dange- 
reufes , que quand quelcun en cft pique, il court rifque d'en 
crtre long tems incommode, s'y l'on n'y apporte un promt 
remède. Celles qui entourent le tronc de l'Ai btc font plates, 
longues comme le doigt, de la figured'un Cure-dent , polies, 
6c d'une couleur tannée tirant fur le noir. Les Nègres avant 
que de s'en approcher mettent le feu à l'cntour du pied de 
TArbrc, pour brûler toutes les Epines qui rai-mcnt& luy fer- 
vent de defenfe. Son fruit condfte en un gros bouquet qui. 
cft compofé de plufieurs nois grisâtres, dures, ,3c rondes , qui 

refter- 



V 



Chap.6 DES Iles Antilles. 6î 

rcfferrcnt des noyau? nui font bons à manger. C'eft aufïl de 
cette efpece de Palmes, que quelques Nègres tirent.du vin, 
par le moyen des incifions qu'ils font au dcflbus de fes bran- 
ches. 11 y a apparence que c'eft le aièmc Arbre , que les Bre- 
filiens nomment oi'^?'/. 

ARTICLE XIV. 



Du Palmifte Frum-, 

LA féconde efpece cil ncmme'e Vdmifte Franc. C'eft un 
grand Aibre droit & d'une hauteur dcm-efurée. Les ra- 
cines de cette efpece de Palmier, felevcnt hors de terre tout 
autour de la tige, delà hauteur de deus ou trois pieds, &de 
la grolîeur d'un baril. Ces racines font petites a proportion 




de la hauteur de i'Arbrc qu'elles foutiennent : mais elles font 

entrelacées fi étroitement, &ficonrufément les unes dans les 
autres, qu'elles luy fervent d\uifolide appuy. Cet Arbre a. 
cçcy de particulier, qu il eft ordinairement plus gros par le 

H 3 haut 



6« HisToïKE Naturelle, Ghap. 6 

haut que par le bas. Qaandil eft encore jeune, ila l'ecorce 
tendre , de couleur grisâtre , & marquée de pied en pied d'un 
cercle , qui donne à cognoiftre à peu pre's , combien , ily a 
d'années qu'il occupe la terre : Mais quand il a pris Cà con- 
fidence , ildcvicnt par tout Cl folidc 3c 11 uny , qu'on n'ypeut 
plus rien remarquer. Son fommct eft orné de plufiers belles 
branches canclcesôc polies, qui Ibnt accompagnées départ 
ÔL d'autre, d'une infinité de feuilles vertes, longues, étroites, 
ôc déliées , qui leur donnent une merveillcufc grâce. Les 
plus tendres de ces branches , qui ne font pas encore épano- 
vyes, s'élèvent dircdement au milieu de l'Arbre, pendant 
que les autres qui font courbées tout autour , luy compofent 
une riche & agréable couronne. 

Cet Arbre le décharge par chacun mois de quelcune de 
fes branches , & d'une écorce , qui le détache de deflbus , la- 
quelle eft longue de quatre ou cinq pieds , large de deus ou 
environ , & de l'épailîeur d'un cuir préparé. Les Habitans 
des lies, nomment cette écorce Tache ^ & ils l'employcnt 
pour la couverture de leurs Cuifines , & des autres petis offi- 
ces de leurs Habitations , de même qu'ils fe fervent des feiiii- 
. les, tr cirées , & cordonnées proprement à l'un des coftez des 
branches, pour faire celle de leurs maifons. 

Nous avons à deflein , rangé les Palmiftes à la fin des Ar- 
bres fruitiers qui fe trouvent en ces lies , à caufe qu'ils contri- 
buent tous, horsmis IcLatanier, à la nourriture des hom- 
mes. Car fi le Palmifte épineus , lequel nous avons décrit en 
l'article précèdent, fournit du vin, ccluy-cy porte au Sommet 
de fon tronc, & comme en fon coeur, une moelle blanche, 
tres-tendre,& tres-favoureufequialc goût dcNoifctte, étant 
mangée crue , ôc étant bouillie & aQaifonnée avec plulicurs 
feiiilles déliées , ^ blanches au polïblc , qui l'entourent , & 
luy fervent comme de chemife , elle peut tenir un rang confi- 
derable , entre les plus delicicus mets des Antilles. Les Fran- 
çois , appellent cette fubftance moelleufe , &. les feuilles qui 
l'enveloppent, chou de PAlmtJfe , parce qu'Us en mettent au 
potage, au lieu de chous ou d'autres Kcrbes. 

Si l'on fend en deus le tronc de cet Arbre, & qu'on enlevé 
comme il fcpcut faire aifémcnt , une ccr^^iinc matière fi 11 af- 

feufe 



Ghap. 6 DES Iles Antilles.' 6jf 

feiife &' moUafie qui cft au dedans , ce bois qui refte ainfi 
creufé, & quieft épais d'un bon pouce , fournit de bclle^& 
longues goutiercs, qui font de durée. On s'en fert pour cou- 
vrir d'une feule pièce le faîte des Cazcs, «Se pour conduire 
les eaus par tout ou Ton veut. Les Tourneurs & les Menuy- 
fiers font aufli avec ce bois, qui eft préfque noir , & qui fc po- 
lit aifémcnt , pluficurs beaus & rares ouvrages /qui font na- 
turellement marbrez. 

Pline , fait des Arbres fi prodigieufement hauts , qu'une 
flèche n'en peut atteindre le Sommet quand elle eft tirée j Et 
r Auteur de l'Hiftoirc générale des Indes, parle d'un Arbre 
de telle hauteur, qu'on ne s'auroit jetter une pierre à plein 
bras par deflus. Mais encore que le Palmiftc que nous dé- 
crivons furpaffe de beaucoup tous les autres arbres des Antil- 
les, nous n'oferions pas dire qu'il foit d'une hauteur (î deme- 
furée, puifque du pied de rarbre,on remarque facilement une 
belle panache, qui fortant du plus haut du tronc, eft toujours 
tournée aufoleil levant j Elle fe renouvelle par chacune an- 
née, & quand elle eft fortie de fon étuy , elle eft éniaillée d'u- 
ne infinité de petites fleurs jaunes, en forme de boutons do- 
rez, qui venans à tomber font fuivis de plufieurs fruits ronds, 
& de la grofîeur d'un petit oeuf de poule. Ils font attachez en 
un feul bouquet, & afin que ces fleurs & ces fruits, foicnt con- 
fervez contre les injures du tems, ils font couverts par deftlis 
d'une écorce épaifte,dure& grisâtre par le dehors, & d'un ver- 
meil doré par le dedans,qui aboutit en pointe. Ce precieus pa- 
rasol ,n'eft autre chofe que l'étuy quireferroit les fleurs avant 
qu'elles fuflent épanouyes , & qui s'étanî entre-ouvert par 
deflous , s'élargit en une figure creufe au milieu , & pointue 
ans extremitcz,pour mieus couvrir & les fleurs & le fruit. 

D'autant que cette efpece d'Arbres , n'a point dépines , on 
le nomme Falmifte Franc. 11 y en a encore u ne autre forte, qui 
necroiftpas fi haut que celle-cy , qui potte une petite graine 
ronde, que les Nègres fontfoigneus de recueillir , à caufe 
qu'elle fert à faire de beaus Chapelets qui font marbrez , '& 
polis à merveille, 

ART!'- 



^4- 



Histoire Naturelle, 



ARTICLE XV. 
Vu Latankr, 



Châp.6 



LA treizième efpecc de Palme eft nommée Litxmer, Cet 
arbre élevé fa tige allez haut 5 maisilnccroid pas beau- 
coup eu grofleur. Au lieu de branches il n'a que des longues 
feuilles , qui étant épanouycs font rondes par le haut , & pU- 




cées par le bas à la façon d'un Eventail. Elles font attachées 
à de grandes queues, qui fortent de certains filamens, qui 
entourent la tcue du tronc, comme une grolTc toileroullb 6c 
fort claire. Ces fciiilles étant Uécs par petis faiflcaus, fervent 
à couvrir les cazes , 6c la peau qu'on enlevé de dcfllis les 
queues, cft propre à faire des cribles, des paniers , ôc plufieurs 
autres petites cuiiofitez , que les Indiens tiennent entre leurs 
meubles plus precicus. Ils font aufli du bois de cet aubre , 6c 
de celuy du Palmifte Franc , des arcs, des maflues , dont ils fc 
fervent en leurs combats au lieu dépées , des Zagaycs, qui 

font 



■font de petites lances aiguës , qu'ils d'ardent avec la main 
contre le^s ennemis , 6c ils en muniflent la pointe de leurs 
fiçchcs, qui font par ce moyen au0i pénétrantes, que s'y elles 
croient d'acier. 

ARTICLE XVL 

Vffi Cocos , e^ 4fâ Cacao, 

LA quatrième cfpece de Palme , & la plus excellente de 
toutes , eft celle qui porte le nom de Cocos , ce fameus 
fruit dont les Hiftoriens difent tant de merveilles. Mais il faut 
rcmarqjacr , que les Cocos qui lè trouvent aus Indes Occi- 




dentales , n« croifTent pas à beaucoup-près fi hauts, que ccus 
de l'Orient ,1e tronc pour l'ordinaire n'exçedant pas vint, ou 
vint-cinq pieds en hauteur , étant au refte d'une grolTeur bien 
proportionnée. 11 eft beaucoup plus chargé de branches <5c 
de feuilles , que lePalmiftc Franc. Les Iles de la Oï^onaque 
& de RoAtam^ qui font au Golfe d' Hondures, font renommées 

ï pouî 



66 Histoire Katurelle, Chap.6 

pour l'abondance de ces Arbres. L'Ile de Saint Bartclcmy 
entre les Antilles en eft aiifli ornée , ôc c'eft de là , qikon en 
a apporté en celle de Saine Chriflofle. 

Le fruit, croifl fur le tronc même, au pied des branches. 
Il a la forme d'une nois : mais fins faire de comparaifon 
pour lagrolTcur : car un ieul pcfc quelquefois environ dix li- 
vres. Dépuis que l'Arbre a commencé de porter, on ne le 
trouve jamais fans fruits car il en pouflc de nouveaus par 
chacun mois de l'année. La coque eft Ci dure & fi épailfe, 
qu'on lapeut polir ^ &:y grarer dïv^cïfcâfi'g^ûrfespôùf ^hrichir 
les coupes, les bouteilics7&^luficurs autres vaillcaus, qu'on 
en fait pour le fcrvice ordinaire du ménage : elle cft entourée 
d'une groffe envclôpc, qui cft toute de filamens. 

Quand on a ouvert cette nois de Cocos, on trouve prc- 
micremcnt une chair blanche comme neige qui eft noùrrif- 
fanteau poffible, & qui a le goût de l'Amande. -Cette fub- 
ftancc moëileufe cft end grande quantité en chaque- fruit, 
qu'on en peut remplir un plat j Elle cft attachée fermement 
au dedans de la Coque, <S: en fou milieu , elle contient un 
grand verre d'une liqueur claire &: agicabîc , comme du vin 
mufcatj de forte qu'une pcrlbnnc fe pounoit bien coiiteiitcr 
de l'un de fes fruits pour fon repas. C'cft cette eau feulôi.iiîiri 
fe convertit en germe, & qui entre fes autres verttfsy a la pro- 
priété d'effacer toutes les rides du vifage, &dfvj^w donner 
une couleur blanche & vermeille, pourveuqifonicnlavc 
auftl-toft, que le fruit eft tombé de l'Arbre. 

Qui dcfircra d'apprendre toutes les particularitez du Co- 
cos , & les grands ufages qu'il a tant en la Mcdccinç ,-qu'cn la 
Ménagerie, lira s'illuy plait, la belle & 'ample âcfcnptlon 
que François Pyracd en a fait, -en fon traittç des Antmâus, 
arbres & fruits des Indes Orientales. 

Quelques-uns, àcaufc de la rcllcmblancc des nouK-,L<.>iiion- 
dcnt quelquefois le Cocos, avec le Cacao , qui croift en la Pro- 
vinccde Guatimala, près la neuve Efpagne, qui cft aufti un 
fruit trcs-renommé en toute rAmeriq,L;e,pour cftre le princi- 
pal ingrédient , qui entre en la compofition de \:\.chtcolatey 
ou choco/ate^d'ont on fait unbruvage fouverain pour fortifier 
la poitrine, difllpcr toutes les humeuri malignes qui s'y atta- 
chent, 



Clup.7 PEs Iles Antilles. ty 

chent, chafîci- la gravcllc, & tenir le COrps fnis Ôc difpos, 
poiirv'cu qu'on le preae modercm^nt. 

Ce Ct:^o, quife rrouvoit aaifi aus Antilles, en l'an 1649, 
dans le Jardin d'uPi Habitant de T lie de Sainte Croix, laquelle 
étoit alors entre les mains des Anglois, eil un Arbre pref- 
que. femblable a l'Oranger , (inoa qa'H ne croift pas du tout 
fi haut, & qu'il a les feuilles un peu plus étendues. On le 
plante ordinairement en des licus ombrageus , & même fous 
d'autres arbres , qui le puiilent défendre de l'ardeur du Soleil, 
qui flétriroit fes feuilles. Son fruit quieft de la groffeur, ôc 
d'une figure approchante de celle d'un Gland , ou d'une 
moyenne Olive, fe forme dans de groffes coiTes longuettes, 
qui font rayées , & divifées par les coftcz. 

CHAPITRE SETTIEME. 

Des ^rhres qui font propres a bâtir -, ou qui ferment à, 
la menuyferie ; ou à la Teinture. 

NOus avons jurquesicyreprefenré plufieursbeaus Ar- 
bres qui portent des fruits qui contribuent à la nour- 
riture, ou au raffraichillement des Habitans des An- 
tilles, & en ce Chapitre nous nous propofons de traitterdes 
principaus , qu'on peut employer utilement tant à bâtir des 
maifons , qu'à les orner, par le moyen des bcaus meubles de 
menuyferie qu'on en peut faire 5 Puis après nous confidere- 
rons tous les atitres Arbres de diverfes couleurs^qui font pro- 
pres à la Teinture. 

ARTICLE I. 

De dem fortes d'^^cnjou, 

IL y a fort peu d'Iles, ou l'oti ne trouve de bcaus Arbres qui 
font trcspropres à bâtir de s maifons , & à faire divers ou- 
vrages de menuyferie. On fjiicparticulierenu^nr état de Z'^- 
tajoff, qui croift d'une hautes u' 6c d'une groifcurfi cxccflîve, 

1. z que 



et Histoire Natttkelle, Chap. 7 

que les Caraïbes cirent fouvent d'un feul tronc, ces grandes 
Châôupcs, qu'ils appellent /'jr4//^«<'j, qui font capables de 
^porter cinquante hommes. Il poulie pluficurs branche* , qui 
Ibnt fort toufues,à caufe delà multitude de feuilles d ont elles 
font chargées , l'ombrage de cet arbre cft fort agréable : Et 
même quelques uns tiennent qu'il contribue à la famé de 
ceus qui fe repofent dcfîbus. 

Il y a deus fortes d'Acajou qui ne font diffcrens qu'en 
la hauteur de leur tronc, & enlacouieurdeleurbois. Celuy 
qui eft le plus eftimé, a le bois rouge, léger, de bonne fenteur; 
éc fort facile à cftre mis en oeuvre. On a remarqué par expe- 
lience que le ver ne l'endommage point ; qu'il ne le pourrit 
point dans l'eau , quand il a été coupé en bonne Lune 5 Et 
que les coffres & les aumoires qui font faites de ces bois, don- 
nent une bonne odeur aus habits & qu'ils les contregaudent 
de toutes les vermines qui s'engeridrent , ou fe glilfent aifé- 
mcnt dans les coffres qui font faits d'une autre matière. 
Ces proprietez font caufe que quelques-uns ont creù que cet 
arbre étoit une cipece de Cèdre. On en faitaufllde l'Elcente 
pour couvrir les maifons.LesCapitaiiies deNavircs,qui trafi- 
quent aus Antilles apportent fouvent des planches de ce bois^ 
qui font fî longues & iilarges,qu'iln'enfaut qu'une pour faire 
une belle & grande table. 

L'autre forte d'Acajou eft de pareille figure quanrau de- 
hors, que celuy que nous venons de décrire ^ mais il ne croift 
pas du tout fi haut, & quand on a levé l'écorce & l'aubel , on 
trouve que le bois cft blanc. 11 cft aufl'i fort facile à mettre en 
oeuvre quand il eft fraîchement couppé j mais fi on le laiffe z. 
l'air il fcdurcit en telle forte, qu'on a bicnxic la pêne a s'en 
fervir. Les Habitans des Iles ne lemployert qu'à faute d'au- 
tre , à caufe qu'il, eft fujet aus vers , & qu'il fe pourrit en peu 
detems. Si on fait des Incifions au tronc de ces arbres, ils 
jettent une grande abondance de gomme, quipourroit avoir 
quelque bon ufage, fi on eu avoir fait reflày. 



ART^ 



Chap.7 DES^ Iles Antilles. ^9 

ARTICLE I [. 
De VAcomas. 



c 



Et Arbre, cft bien aiifll gros 5c fi haut que TAcajoii , & 
'n'eftpasmoinsprifédes Architeâ:es5& des Menuy fiers. 
Ses feuilles font polies , & alfes longues. Il porte un fruit de 
la grofleur d'une prune, qui étant venu en fa maturité eft de 
couleur jaune, & beau avoir, mais il eft trop amer pour 
eftre recherché des hommes. Les Ramiers s'en engraiflent 
en une faifon de l'année , & pendant ce temslà, leur chair eft 
de même goût que le fruit qu'ils ont mangé. Il al'écorce 
cendrée & raboteufe, leboispefant & ayfé à polir, & félon 
les lieus où il croift, fon cœur eft rouge, ou jaunâtre, ou 
tirant fur le violet. Si on ouvre l'écorce, il en fort une li* 
queur laitcufe, qui fe durcit en forme de Gomme. 



I 



ARTICLE II L 
ZÎ/> Bois de Rofè, 

L faut av^oûcrqucri les Habitans des Antilles avoienfdef- 
_feinde s'y établir fermement, ils y pourroient trouver,non" 
feulement les chofes qui font necefi'aires à l'entretien de la 
vie, mais encore les délices & les currofitez , tant pour ce qui 
concerne la nourriture , ôc le vêtement , que pour ce qui re- 
garde la ftrudure de leurs maifons, & leur embellifiement in- 
térieur. Mais les douces pcnfées du retour au pais de leur 
naifrancc , que la plu-part confervent en leurs cœurs -, leur 
fbnt négliger tous les rares avantages que ces lies leur pre- 
fentent, & paflcr légèrement, par dciffus la riche abondancs 
des chofes precieufcs qu'elles produifTent, fans en tirer aucun 
profit. Car pour ne rien dire prcfentément, de la grande fa- 
cilité qu ils ont de faire des étoffes du Cotton qui y croift, de 
nourrir en leurs parcs toutes fortes de volailcs, Se de bétail 
domeftique , qui y foiflbnne autant qu'en lieu du monde 3 ils 
ppurroiejit faas doute, recevoir beaucoup démolumens, de 

1 3 p)ii^ 



fo Hi. iTOiRB Naturelle, CHap 7 

pluficurs bois prccicus , qui (croient de grand uiage non feu- 
lement pour les loger, & les meubler commode'mcnç^: mais 
aulîl pour en faire du Commerce avec l'Europe. Les de- 
fcriptions que nous ferons de quelques uns de ces rares Ar- 
bres tant au reftc de ce Chapitre qu'au fuivant, juUificront 
cette propofition. 

Le Dois de Rofe,e'tant propre non feulement à la charpen- 
te, mais aullI à la Menuyferie, doit tenir le premier rang. Cet 
arbre croill d'une hauteur bien proportionnée à fa grofleur ; 
Son tronc eO: ordinairement fi droit, que c'cft l'un des plus 
agréables ornémens de3jf9refls des Antilles 5 II eti couvert de 
plufieurs belles branches, qui font accompagnées de feuilles 
molL^s, velues 4'un cofté.ôc longues à peu près comme celles 
du Noyer. En la faifon despluyes il porte des rieurs blan- 
ches , de bonne odeur , qui croit\ent par bouquets , 6c qui re- 
lèvent merveille ufémcnt la grâce naturelle de cet arbre. Ces 
fleurs font fuivies d'une petite graine noirâ:rc & polie. L'é- 
corcedefon tronc eO. d'un gris blanc. Son bois eil au dedans 
de couleur de feuille morte, & quand le llabot & le Polif- 
foiront paTc'pardeflus , on y remarque plulîeurs veines de 
différentes couleurs, qui font comme des ondes, qui luy don- 
nent un éclat marbre , & un luftre merveilleus. Mais la dou- 
ce odeur qu'il exhale lors qu'on le met en oeuvre , ôc qu'on 
le manie, elt, ce qui le fait prifer d'avantage, «Se qui luy donne 
le beau nom qu'il porte: Quelques-uns ont même eftimé que 
cette douce fenteur , qui ett encore plus agréable que celle de 
la Rofe, luy devoir donner le nom de bois de Cypre, ôc par 
effet ils le font paOTer fous ce titre , en quelques-unes des 
Antilles. Cet arbre, croifl dans toutes les lies de même faf- . 
fon , quant à la figure extérieure 5 mais fon bois cl\ marbre 
dediverfes couleurs^ félon la différence des terroirs, où il a 
pris fa naiflancc. 



ARTI- 



Chap. 7 DES Iles Antilles. 71 

A Pv T I C L E IV. 
Du Bois D'Inde, 

CEt Arbre prcciens & de bonne fenteur, fe trouve en fi 
grande abondance dans File de Sainte Croix, Ôc en plu- 
fieurs autres , qu'il y en a des forefts préfque toutes entières. 
11 va du pair avec le Bois de Rofe, mais il croift beaucoup 
plus gros & plus haut lors qu'il rencontre une bonne terre. 
Son tronc prend de profondes racines, & s'élève fort droit. 
Son écorce efl déliée , douce & unie par tout , fa couleur eft 
d'un gris vif & argenté, & en quelques endroits elle tire fur 
le jaune , ce qui fait remarquer cet Arbre entre tous les au- 
tres. Il fleurit une fois l'an , au tems des pUiycs , & pour lors, 
il renouvelle une partie de fon feuilhge. Son bois eft tres- 
folide, ôcpefanc au poffible, d'où vient qu'il fouffre d'eftre 
poly, & que quelques fauvages en font leurs maiTues. Apres 
qu'on a levé un aubelvermeil,qui eft fous l'écorce: on apper- 
cdit le cœur de l'arbre qui eft extrêmement dur, &: d'une cou- 
leur violette, laquelle le fait beaucoup eftimer des curieus. 

La bonne odeur de cet Arbre refide particulièrement 
en fes feuilles. Elles font de pareille figure que celles du 
Goyavier, & quand on les manie elles parfument les mains 
d'une fenteur plus douce , que celle du Laurier. Elles don- 
nent à la viande & ans faucesun goût fi relevé, qu'on l'attri- 
bueroit plutôt à unecompofirionde plufieurs fortes dépice- 
ries qu'à une fimple feiiille. On s'en fert aufti dans les bains^ 
que les Médecins ordonnent pour fortifier les nerfs foulez, 
& pour délTeicher l'enflure , quirefte aus jambes de ceus, qui 
ont efté travaillez de fièvres malignes. 



ARTL 



7it HUTOIHE i^M:\3^Ull%f ChAp.7 

ARTICLE V. 

De^lujicurs Boù Rouges qui font propres A bâtir t 
(^ des Eùis de fer, 

OUtre l'Acajou, dont nous avons parle au commence- 
ment de ce Cliapitre, ilyaencorc en ces lies pluficurs 
beaus arbres , qui ont le bois rouge , folide , & pefant, qui re- 
fifte aus vers, & à la pourriture, lis font tous très-propres 
à bâtir des maifons , & a faire de beaus ouvrages de Mc- 
nuyferie. 

Mais on fait particulièrement ét2X,Àv\Boi^ defery qui porte 
ce nom, à caufc qu'il furpaÛfc en folidite', pefanteur, & dureté, 
tous cens que nous avons d'écrits jufqucs à prefent. Ccc 
Arbre quidoiteftrc mis entre les plus hauts, & lesmieuspro- 
portionez des Antilles, eft revêtu de beaucoup débranches. 
11 porte de petites feuilles, qui aboutiflcnt en pointe, & font 
divifées prés de la queiie. U fleurit deus fois l'année, afTavoir 
aus mois de Mars & de Septembre. Ses fleurs , qui font de 
couleur de violette , font l'uivies d'un petit fruit, de lagrof- 
fcurd'une Cerize qui devient noir étant meur,& eflifortre- 
cerché des Oifeaus. L'écorce du tronc efl: brune. Le Bois 
efl: d'un rouge bien vif, lors qu'il eft nouvellement coupé; 
mais il fe ternit étant mis à l'air, & perd beaucoup de fon lu- 
ftre. Le cœurde l'Arbre eft d'un rouge fort obfcur,commc 
le bois de Brcfil , «Se d'une telle dureté , que l'on-doit avoir des 
coignécs bien trenchantcs , &qui foycnt à l'épreuve pour le 
pouvoir abbatrc : Mais fon bois étant beau , folide, facile à 
polir , ôc plus incorruptible que le Cèdre & le Cyprès , il rc- 
compenfe abondamment par toutes ces bonnes qualitcz la 
pénc qu'il donne, avant qu'on s'enpuifle fcrvir. 

11 y a encore un autre Arbre qui porte le même nom de 
Bois de fer j mais iln'cfl:pas comparable au précèdent. Une 
porte que de petites feuilles, ôcquand il fleurit il eft char<yéd'u- 
nc infinité de Bouquets , qui félevcnt fur toutes fes branches, 
comme autant de pannachcs, qui les parent fort a vanta<^eufe- 
mcnt. Il cfl d'une belle hauteur j ôcil a l'aubcl jaune ou blanc, 

ielon 



1 



Chap.7 t>ES Iles Antilles. 75 

fcloii Icsiicus ou ilcroill. Tout le bois de cet arbre, hors- 
mi§ le cœur qui eft fort petit , fort dur, ôc tirant fur le noir, 
cft fujet aus vers, ce qui fait qu'on ne le met pas volontiers en 
ceuvre, fi ce n'efl: à faute d'autre. 

ARTICLE Vî. 

De plujieu7's Arbres dont le Bois ejt propre 
. kUTeinturc 

ENtre les Arbre qui croiflentaus Antilles il y en a pluficurs 
qui fervent à la feinture. Les plus eftimez , & les plus 
connus, font, le Bois de Brefil, le Bois jaime , l'Ebéne verte, 
& le Roucou. 

Le Bois de Brefd , eft ainfi nommé , -à caufe que le preraief- 
quia efté veii en Europe , avoit efté apporté de la Province 
du Brefil, ou iicroiftcn plus grande abondance , qu'en aucun 
autre endroit de l'Amérique. Cet arbre cft rare aus Antilles, 
& on n'en trouve qu'en celles , qui font le plus herifiees de 
rochers fccs & arides. Son tronc n'eft pas droit comme ce- 
luy des autres arbres ; mais il eft tortu , raboteus , & plein de 
nœuds à peu prez comme l'Epine blanche. Lors qu'il efl: 
chargé de fleurs il exhale une douce fenteur, qui fortifie le 
Cerveau. Son bois eft recherché des Tourneurs 5 maisfon 
principal ufage, eft en la Teinture. 

L'Ile de Sainte Croix , eft renommée parmy toutes les au- 
tres , pour avoir une infinité d'Arbres rares & precieus. On 
fait particulièrement état d'un qui s'élève fort haut & dont 
le bois qui cft parfaitement jaune, fert à la Teinture. Lors 
que les Anglois tenoient cette lie, ils en envoyoient beau- 
coup en leur pais. On le nomme Bois launc ^ à caufc de i\ 
couleur. 

Véhene Verte, eft ordinairement employée à faire plufieurs 
excellens ouvrages de Menuyferie , par ce qu'elle prend aifé- 
ment la couleur , & le luftre de la vraye Ebéne : mais Ton 
meilleur ufage eft en la Teinture, laquelle cUc rend d'un beau 
vert naiflant. L'arbre qui porte ce bois, eft fort touftu, à 
caufc que fa racine poufle une grande quantité de rcjc;,tons, 

K <\v\i 



74- Histoire Natureilb, Chap.7 

qui l'cmpefclicnt de croiftre fi haut & fi gros qu'il feroit , fi fa 
force étoit ramaflee en un feul tronc. Ses feuilles fo«t po- 
lies , & d'un beau vert. Sous l'écorce il a environ dcus pou- 
ces d'aubel blanc , & le refte du bois jufques au cœur, eft d'un 
vert n obfcur , qu'il approche du noir j mais quand on le po- 
lit, on découvre certaines veines jaunes, qui lefontparoiftre 
marbré. 

ARTICLE VII. 

T>H Roucou. 

C'Eft le même Arbre que lesBrafiliens nomment Vrucu: 
Une croiflpas plus haut qu'un petit Oranger. Ses feiiil- 
ks qui font pointues par l'un des bouts, ont la figure d'un 




cœur. 



Chap.7 DES ÎLES Antilles; ^^ 

cœur. Il porte des fleurs blanches méfiées d'încarnat; Elles 
ibnt comporécs de cinq feuilles qui ont la forme d'une Etoile, 
& la largeur d'une Rofe. Elles croilfent par bouquets aus 
cxtremitez des branches. Ces fleurs font fuivies de peti- 
tes filiqucs , qni referrent plufieurs grains de la grofleur 
d'un petit pois , qui étans parvenus à maturité font couverts 
d'un vermillon le plus vif, ôc le plus éclatant qu'on s'auroit 
defirerj Cette riche Teinture, qui eft enfermée en cette écof- 
fe , eft fi mollette , «3c fi gluante, qu'elle s'attache aus doigts 
aulli-tôt qu'on: la touche. 

Pour avoir cette precieiife couleur , on s'écouë dans un 
Vaifleau de terre les graiiis fur lefquels elle eft attachée , on 
verfe defllis de Icau tiède , dans laquelle on les lave jufques à 
ce qu'ils ayent quitté leur vermillon. Et puis quand on à laif- 
férepofer cette eau, on fait fcicher à l'ombre le marc , ou 
la lie épaifle qui fe trouve au fonds du vaifleau , & l'on en 
forme des Tablettes ou de petites boules, qui font fort efl:i- 
mées des Peintres, & des Teinturiers, lors qu'elles fontpu^ 
res , & fans aucun mélange , comme font celles que nous ve- 
nons de décrire. 

Le bois de cet Arbre, febrife facilement j il eft très-pro- 
pre pour entretenir le feu, &s'il eft entièrement éteint & 
qu'on en frotte quelque temsdeus pièces l'une contre Tau- 
îre , elles jettent des étincelles comme feroit un fufil , qui al- 
lument le Cotton 5 ou toute autre matière fufceptible de feu, 
que Ton à mife auprez pour les recevoir. Son écorcefertà 
faire des cordes qui font de durée. Sa racine donne un bon 
goût aus viandes , & quand on en met dans les fauces , elle 
leur communique la couleur, & l'odeur du Safran. 

Les Caraibes ont de ces Arbres en tous leurs Jardins, ils les 
entretiennent foigneufemcnt& les prifent beaucoup^ à cau^ 
fe qu'ils en tirent ce beau vermillon dont- ils fë rougifîent le 
corps. Ils s'en fervent aufll à peindre , & à donner du luftre 
aus plus belles vaiflclles de leur petit ménage. 

On pourroit aufll mettre au rang des Arbres qui font pro- 
pres à la Teinture, la plupart de ccusqui diftilcnt des gom- 
mes : car ceus qui ont eftécurieus d'en faire Tellay , ont re° 

K 2 mar^ 




76 Histoire NaturellEi ChapS 

marqué, qu'cftant mcflécs dansla Teinture, elles relèvent 
les couleurs les plus fombrcs ôc les moins claires , pa«un cer- 
tain éclat, & un fort beau luftre, qu'elles leur donnent. 

CHAPITRE HUITIEME, 

î)es arbres qui font utiles à la ynedecme s Et de queljues 
autres dont les Hahitans des Antilles peuvent 
tirer de grands ayant Age s, 

îcu ayant ordonné à tous les Peuples les bornes de 
llcur habitation, n'a laific aucune contrée dcpoiirveué 
de moyens ncccfiaircs pour y faire iVibfider commode-^ 
ment les hommes qu'il y a placez j & pour étaler devant leurs 
yeus les richellcs hifinies de foa adorable Providence , il a 
donné à la terre la vertu de produire, non feulement les vi- 
vres qui font neceffaires po.ur leur nourriture ^ mais encore 
divers antidotes, pour les munir contre les infirmitcz , dont 
ils peuvent être acucillis , & plufieurs remèdes fouverains 
pour les en délivrer lors qu'ils y font tombez. Pour ne rien 
dire des autres endroits du monde, les Antilles poilcdent f^ns 
contredit tous ces rares avantages en un degré fort conlldc* 
rable : Car elles ne fourniffent pas fimplcmenr à leurs Ha- 
bitans une agréable variété de fruits , déracines , d'herbages, 
de légumes, de gibier, de poifTons, &: d'autres délices pour 
couvrir leurs tables ; mais elles leur prefentent encore un 
grand nombre d'excellens remèdes pour les guérir de leurs 
maladies. C'eft ce queleLedcurjudicieus pourra facilement 
remarquer en lafuittedecette Hiftoire Naturelle, & particu-^ 
licrement en ce Chapitre ou nous décrirons les Arbres qui 
font d'un grand ufagc cnlaMcdecinc, 



ARTI- 



Chap. $ DES Iles Antilles* jy 

ARTICLE I. 

Du Cafier oh Canificier, 

CEt Arbre croift de lagrofleur, & preTqucde la même fi- 
gure qu'un Pefcher, fcs fçiiilles font longuettes & étroi- 
tes: Elles tombent une fois l'an pendant les fécherefles, & 
quand la faifon des pluycs retourne, il en pouflc de nouvelles. 




Elles font précédées de plufieurs beaus bouquets de fleurs > 
jaunes , auquelles fuccedent de longs tuyaus , ou de longues 
filiques, qui viennent de la grofleur d'un poulce , ou environ^ 
& font quelquefois d'un pied & demy , ou de deus pieds de 
long. Elles contiennent au dedans , comme en autant de pe- 
tites cellj^ks, cette drogue M edecinale fi connue des Apoti- 

!<. 5 caires, 



y% HiSTotîiH Naturelle, Chnp.8 

caires , que l'on appelle Cajp. Nos François nomment l'Ar- 
bre Capcr, ou Camfcier , & les Caraïbes C^Cili Mdt. J'andis 
que le fruit grofllt & s'allonge , il eft toujours vert , mais 
quand il a pris fa confiilance, il devient en meurillant, brun, 
ou violet, «5c demeure ainfi fufpenduà fes branches. 

Qaand ce fruit eft meur & fec, & que les Arbres qui le 
portent font agitez de grands vens , on entend de fort loin le 
bruit qui eft excite par la coUKion de ces dures & longues 
filiques les unes contre les autres. Cela donne i'e'fpouvantc 
aus Oifeaus , qui n'en ofent approcher 5 & pour les hommes 
quine favent pas lacaufede ce fon confus, s'ils ne voyent 
les Arbres mêmes émeus , & choquans leurs branches & 
leurs fruits, ils s'imaginent qu'ils ne font pas loin du bord de 
la mer , de laquelle ils croyent entendre l'agitation : ou bien 
ilsfeperfuadent que c'eft le Chamaillis de plufieurs foldats, 
quifont aus mains. C'eft la remarque de tous ccusquionc 
vifité le fein , ou comme on le nomme ordinairement le 
Ciil-de-fac yàQ l'Ile de Saint Domingue , où l'on voit des plai- 
nes entières , & de fort longue étendue , qui ne font couver- 
tes d'aucuns autres Arbres. C efl: au (11 dc-là, Iclon toute ap- 
parence , qu'on a apporté la femence de cens quicroiflent 
aus Antilles. Au refte ces bâtons de CaiTe , qui viennent de 
l'Amérique , font plus pleins & plus pefants, que cens qu'on 
cîpporte du Levant, ôc la drogue qui eft dedans, a tous les 
mêmes eftets. 

Les fleurs du Cailler étant confîtes en fucre , purgent be- 
nignement, non feulement le ventre, mais aulîi la-veilic. Les 
bâtons du Cafller lors qu'ils fontconfits verts, ont aulll la 
même propriété. Mais la poulpe étant extraite du fruit 
meur, fait une opération plus prompte, & beaucoup plus 
loiiabie. Plufieurs des Habitans du Païs fe trouvent bien 
d'en ufer chaque mois , un peu avant le repas : -<Sc ils ont 
remarqué que ce dous Médicament leuc conicrve merveiU 
Icufement leur bonne conftitution. 



ARTI- 



Chap. 5 



DES Iles Antilles» 
ARTICLE IL 

Des Nois de Médecine. 



79 



LEs Nois de Médecine qui font fî communes en toutes ces 
îles, croifTent fur un petit Arbre d'ont on fait le plus fou- 
vent les feparations des Jardins & des habitations. S'y l'on 
n'cmpefche fajufte croiflance,il monte à la hauteur d'un fi- 
guier ordinaire , duquel il a aufîi la-figure , fon bois eft fort 
tendre & moélleus, il produit plufieurs branches qui ram- 
pent confufément à l'entour du tronc. Elles font chargées 
de feuilles afles longues, vertes & moUafles , qui font rondes 
par le bas , & fe terminent en trois pointes. 




Le bois & les feiiilles de cet Arbre, diftilent un fuc laiteus, 
qui tâche le linge ; Même il n'y à pas de plaifir de s'en appro- 
cher 



io Histoire Naturelle, Chap.8 

cher en tcms de pluie paLxeqiiclcs gouttes d'eau qui tom- 
bent de defllis fes feuilles ont un tout pareil effet qiTc le fuc, 
]l porte plufieurs fleurs jaunes compoféesde cinq feiiilles, 
qui ont la figure d'une étoile quand elles fontépanoiives les 
fleurs venant à tomber quelques unes font fuivie s de petites 
nois , qui font vertes au commencement, puis elles devien- 
nent jaunes, & enfin noires , & un peu ouvertes lors qu'elles 
ibntmeurcs j Chaque Nois , referre trois ou quatre novaus 
en autant dediftindcs c-:?llulcs , quiont.l'écorce noii-atrc de 
la grolTeur & de la figure d'une rêve. L'c'corce étant kvée , 
on trouve dans chacun un pignon blanc, d'une fubflance 
huileufe qui eft enveloppe ôc my-party d'une déliée pclli; 
eu le. Ces pignons ont un goût allez agréable, qui eft appro- 
chant de celuy des Noifettes : Mais s'y l'on n'obfcrve quel- 
que règle en les mangeant , ils excitent un étrange devoyé- 
mcnt par haut & par bas, particulièrement s'y on avallc la 
petite peau qui les enveloppe, Ôc celle qui lesfcparepar la 
moytie. Pour tempérer leur force, & pour en uferavecun 
heureus fuccés, on les purge de ces peaus, 5c on les fait paf* 
fer légèrement fur les charbons, puis étant battus , on en 
prent quatre ou cinq, qu'on mélledansun peu de vin , pour 
leur fervirde véhicule & de correctif. 

Les rameaus de cet Arbre étant couppés & mis en terre 
prenent facilement racine. Les Portugais tirent de Thuile 
des pignons, qui eft eftimée en la ménagerie, (5c qui peut aufti 
avoir fon lieu en la Médecine. 

A K T I C L ï II L 

Du Bclf de CiîKcllc. 

L'Arbre qui porte cette cfpece de CancUe-quieft iî com- 
muncen-toures les lies, peut tenir place entre ceusqui 
fervent à la Médecine, puifque Ton écorce aromatique eft re- 
cherchée de tous cens qui font travaillez d'afFcâ:ions froides, 
6c employée pou.r décharger l'eftoiiiacdcs humeurs gluantes 
Scpituiteufcsqui Toppreftcnt. La bonne odeur, & la verdu- 
re perpétuelle do ce bel Arbre , ont pcrfuadc* a quelques uns 

que 



Cliap. 8 DES Ills Amtïlles. Si 

que c'etoit une forte de Laurier 3 Mais il croift beaucoup 
plus haut , Ton tronc cft auiïi plus gros , fcs branches font plus 
étendues & fes feuilles qui ne font pas du tout fî longues, 
font de beaucoup plus douces, & d'un Vert plus gay. Son 
écorce qui efi cachée fous une peau c;:ndiée eft plus epaific, 
& d'une couleur plus blanche que la Canclle qui vient du le- 
vantj lille eft auffi d'un goût plus acrc<Sc plus mordicantj 
Mais étant fe'chée à rombre,ellc donne une faveur tresagrca- 
î>le au s viandes. 

Les lies deTabago, de la Barbade, 6c de Sainte Croix, 
font eftimées entre toutes les autres , pour avoir plu- 
(leurs bois que l'ufage a rendus recommcndablescnla Mé- 
decine. Car on y trouve du Sandale , du Gayac , & même 
du Safafras , qui font allez connus , fans qu'il foit befoin d'en 
faire des defcriptions particulières. 

ARTICLE IV. 

P» Cottonnicr, ^ 

IL y a encore plufîeurs autres Arbres afîez communs par 
toutes les Antilles , dont les Habitans peuvent tirer de 
grandes commoditez. Le Cottonnier, que les Sauvages ap- 
pellent CMAnouloU'Akecha j doit tenir le premier rang, com- 
me étant le plus utile. Il croift de la hauteur d'un Pefcher: 
Il al' écorce brune, les feiiilles petites, divifées en trois. Il 
porte une fleur de la grandeur d'une Rofe, qui eftfoutenuë 
par le bas, furtrois petites feiiilles verres , & piquantes, qui 
l'cnferrent. Cette fleur eft compofée de cinq feiiilles, qui 
font d'un jaune doré, elles ont en leur fonds de petites lignes 
de couleur de pourpre , & un bouton jaune , qui eft entouré 
de petis filamens de même couleur. Les fleurs font fuivies 
d'un fruit de figure ovale, qui eft de la grofleur d'une petite 
nois avec fa coque. Quand il eft parvenu à fa maturité , il cft 
tout noir par dehors , & il s'entrouve en trois endroits , qui 
font voir la blancheur du Cotton qu'il referre fOus cette 
rude couverture. On trouve dans chaque fruit, fct petites 
fèves, qui font la fcmence de l'Arbre. 

L II 



8 s Histoire Naturelle, Chap.g 

11 y a une autre efpéce de Cottonnicr, qui rampe fur la 
terre , comme la vigne dcftituée'd'appuis : c'eft cellc-«y , qui 
produit le Cotton le plus fin &i le plus ellime. On fait de l'un 
& de l'autre des toiles , & plufieurs petites étoffes , qui font 
d'un grand ufage en la ménagerie. 

ARTICLE V. 

Du SÂvonnier. 

IL y a deus fortes d'Arbres dont les Infulaircs fe fervent 
au lieu de Savon, l'un à cette qualité en fon fruit, qui croiO: 
par grappes, rond, jaunâtre, & de la grofleur d'une petite pru- 
ne , qui a aufîl un noyau noir ôc dur qui fe peut polir. On le 
nomme communément Tomme de Savon, L'autre a cette 
vertu en fa racine , qui eft blanche & mollalTe. L'un & l'au- 
tre rendent l'eau blanche & écumcufc, comme fcroit leSavon 
même ; Mais fi on ufoit du premier trop fouvent , il brule- 
roit le linge. L'on appelle ces Arbres Savonniers^ à caufe de 
la propriété qu'ils ont de blanchir. 

ARTICLE VL 
Z)/* Paretuvier. 

C'Eft Arbre ne fe plait qu*ïïiis marécages, ôc ans bords de 
lamcr. 11 a la feuille verte, épaifle, icaflez longue. Ses 
branches qui fe recourbent contre terre, ne l'ont pas fi toft 
touchée, qu'elles prennent des racines, 6c pouflcnt un autre 
Arbre , qui cntrelafîe ordinairement fa tige & fes branches fi 
prés à prés, &à tant de réplis , avec tout ce qu'il peut join- 
dre, que ces Arbres gagnent & occupent en peu de tems tout 
ce qu'ils trouvent de bonne terre , qui eft par ce moyen ren- 
due fi difficile à ddtrichcr , que l'on n'en peut attendre aucun 
profit. C'cft fous ces Arbres , que les Sangliers, ôc autres be- 
lles Sauvages tiennent leur fort, ils fervent aufli en quelques 

liens 



Chap. 8 



DES Iles Autil les. 



5j 




licus de rempart aus Habitans des Iles, qui font afllirez que 
pctfonne ne les furprendra de ce cofté la. Us font encore 
trcsutilcs, en ce que n'y ayant point de Chefne en ces lies, 
leur écorce eft propre à tanner lesjcuirs. 

ARTICLE VIL 

Du Câlebafier, 

IL ne faut pas oublier le Cakhajîiery qui fournit la plus gran- 
de partie des petits meubles du ménage des Indiens , & des 
Habitans étrangers qui font leur demeure en ces Ucs. C'eft 
un Arbre , qui croift de la hauteur , de Jagroflfeur , <3c de la 
forme d'un gros Pommier. Ses branches font ordinairement 
fort touffues. Ses feuilles qui font longuettes , étroites , & 

L a rondes 



H 



Histoire Naturelle, 



Chap.>6 




rondes par le bout , font attachées pai* bouquets ans Bran- 
ches, & en quelques endroits du tronc. 11 porte des fleurs & 
des fruits prefque tous les mois de l'année. Les fleurs font 
d'un gris meflé de vert, & chargé de petites taches noires, & 
quelquefois violettes. Elles font fuivies de certaines pom- 
mes, dont à peine en peut-on trouver deus, qui foient de pa- 
reille grofleur , ôc de même ligure. Et comme un potier 
fait paroitre l'adreflc de fa main , en faifant fur une même 
roiic , & d'une même mafle de terre des vaifleaus , d'une for- 
me & d'une capacité diflerente : Ainfi la nature montre icy 
fon jnduflrie mervcillcule , en tirant d'un feul Arbre, des 
fruits divers en leur forme , & en leur groffeur , encore qu'ils 
foient tous attachez à un même Aibrc , & produits d'une 
même fubftancc. 



Ccî 



Chap. 8 DES Iles Antilles^. 85 

Ces fruits ©nt cecyde commun, qu'ils ont tous une écoice 
dure, ligneufc , d'une épaiHeur & d'une foiidite requife pour 
s'en pouvoir fervir au lieu de bouteilles , de bafTins , décou- 
pes, de plats, décuelles, &dc tous les autres pctisvailTeauS', 
qui font ncceilaires au ménage. Ils font remplis d'une cer- 
taine poulpe , laquelle étant bien bien meure devient violet- 
te , de blanche qu'elle étoit auparavant. On trouve parmy 
cette fubftance , certains petis grains plats , & durs qui ^ont la 
femence de l'Arbre. Les Chafleurs des lies , fe fervent de ce 
fruit pour ctancher leur foif au befoin , & ils difcnt qu'il a le 
goût de vin cuit : mais qu'il referre un peu trop le ventre. 
Les Indiens poliflent l'écorce , & remaillent fi agreablcmicnt 
avecdu Roucou , de 1 Indigo, & plufleurs autres belles cou- 
leurs, que les plus délicats peuvent manger & boire fans de- 
goût, dans les vaiflelles qu'ils en forment. H y a aufTi des 
Curieus, qui ne les eftimentpas indignes, de tenir place entre 
les ratetcz de leurs cabinets. 

ARTICLE VII L 

IL y a deus fortes d'Abres qu'on appelle LMahot, aflavoir le 
Mahotfranc^ & le Mahot d'herbe. Le premier eft le plus re- 
cherché, parce qu'il eft plus fort. Il ne devient pas fort grand,, 
mais il produit plufieurs branches qui rampent contre terre. 
L'écorce en eft fort epaiflc, & fortaifée à lever de deffus l'Ar- 
bre. On en fait de longues éguillettes, qui font plus fortes 
que les cordes de Teil , d'ont on fe fert en plufieurs endroits. 
On les employé ordinairement à monter les roulcaus du Ta- 
bac, & à attacher plufieurs chofes qui font neceffaires au mé-- 
nage. Pour ce qui eft du Mahot d'herbe, on s'en fert au dé- 
faut du premier j mais il pourrit facilemcEt , & n'égale en 
rien l'autre pour la force. 

Enfin il y a dans ces lies plufieurs autres Arbres, quine fe 
voyent point en l'Europe , dont les uns recréent feulement 
la veuë , tels que font, ccluy qu'on appelle Ma^^ou , & plu- 

L 3 ûeurs 



80 Histoire Naturelle, Chap.8 

fieurs fortes de Bois Eftneui : Et les autres contentent l'odo- 
rat par leur bonne fentcur : ou même ont des quaiitez vc- 
nimcuCcs^ commcl* i^rhre laiteus : celuy dont la racine étant 
broye'e , & jettéc dans les rivières cnyure les Poiflbns : le 
M^tncemlier , lequel nous décrirons en fon lieu, 6c une in- 
finité d'autres, qui ont tous le bois blanc, mol, &dc nul 
ufage, & qui n'ont encore point de nom parmy nos Fran- 
çois. 

Avant que de pafTer outre , nous mettrons icy la figure du 
Papayer Franc^ dont nous avons fait la dcfcription en 1* Article 
troifiémedufixiéme Chapitre, page 50. 




Nous inférerons aufll en ce lieu la figure d'une branche de 
Cac^ao, duquel nous avons parle en TArticlc fciziémc du 
même Chapitre, page 66. 



CHA- 



Chap.9 



DES Iles Antilles. 



5^7 




CHAPITRE NEUVIEME. 

Des ^rhri/Jèaus du Tais , quï portent des fruits ^ eu qui pouf- 

Jent des racines , qui font propres à Li murriture des 

HabitanSy ou quijeryent à d autres ufages. 

Dieu ayant fait de la terre un feul Elément, la feparéc 
en diverfes Contrées , à chacune defquelles il a donné 
quelque avantage & quelque commodité, qui ne fe 
trouve point aus autres , afin que dans cette agréable variété, 
fa Providence lepuifTe tant plus diftindément reconnoître. 
Mais il faut avoiicr, qu'en la diftribution que cette Divine 
Sageflfe a fait de fcs biens , les Antilles ont cflé fort richement 
partagées : Car poLu: nous arrêter feulement à la matière que 

nous 



SS Histoire Naturelle, Chap. 9 

nous traittons , non feulement les grands Arbres , que nous 
avons décrits aus Chapitres prccedcn> , contribuent au loge- 
ment, à la nourriture , au vc^emens , à la confervation de la 
fanté , Ôc à plufieurs autres dous accommodémcns des hom- 
mes qui y habitent, mais il ycroiil encore plufieurs Arbrif- 
feaus quipouflfent des racines, ou qui portent des fruits qui 
fervent aus mêmes ufages , comme il fc pourra remarquer 
parlaledurcde^ce Chapitre. 



ARTICLE 

Vu Manyoc, 



I. 



Es Habitans des Iles , fc fervent au lieu de blé de la ra- 
»cine d'un Arbrifleau, qui fe nomme Manyoc^àQ que le? 




Toupinambous appellent Manyot, ôc d'autres Mandioque, de 

laqucl- 



Chap. 9 DES ÎLES Antilles-. 89 

laquelle on fait un pain aflez délicat, que l'on appelle Cnjfave. 
Cette racine eft fi féconde qu'un arpent de terre qui en fera 
phnté, nourrira plus deperfonnesque n'en pourroient faire 
fixqui feroient enfemencez du meilleur froment. Elle jette 
un bois tortudc la hauteur de cinq àfixpieds, quiefl: très- 
facile à rompre & remply de petis nœuds. Sa feiiille eft étroi- 
te & longuette. Au bout de neuf mois la racine eft en fa ma- 
turité'. On dit même qu'au Brefîl il ne iuy faut que trois ou 
quatre mois pour croiftre grofle comme la cuifle. Si la terre 
n'eft point trop humide , la racine s'y peut conferver trois 
ans fans fe corrompre : fi bien qu'il ne faut point de grenier 
pour la ferrer , car on la tire de la terre à mefure qu'on en a 
befoin. 

Pour faire venir cette racine, il faut prendre de ce bois, 
& le couper par bâtons de la longueur d'un pie ou environ. 
Puis faire des foÛes dans le jardin avec une houe , & fourrer 
trois de ces bâtons en triangle dans la terre que l'on à tirée 
de ces foffes , & dont on a fait un petit monceau relevé. On 
appelle ct\2. pknter h la foffc\ Mais il y a une autre forte de 
planter le Manioc, que l'on nomme planter au Piquet , qui eft 
plus pronte & plus ayfée , mais qui ne produit pas de Manioc 
îi beau , ni fi eftimé. Cela ne confifte qu'à faire un trou en 
terre avec un piquet & à y planter tout droit le bois de Ma» 
nioc. Mais il faut prendre garde en le plantant, de ne pas 
mettre les noeuds en bas, parce que les bâtons ne poufte- 
roient point. Les Indiens n'y font point d'autre faîlbn : mais 
pour l'avoir en faifon, ils obfervent le decours de la Lune, & 
que la terre foit un peu humedée. 

Il y a plufieurs fortes de ces Arbrifleaus, quine fontdiffc- 
rens qu'en la couleur de l'écorce de leur bois , & de leur ra- 
cine. Cens qui ont l'écorce , grife, ou blanche , ou verte, 
font un pain de bon goût, & ils croiftent en peu de tems : 
mais les racines qu'ils produifentnefont pas de fi bonne gar- 
de , & elles ne foifonnent point tant que celles du Manyoc 
rouge ou violet , qui eft le plus commun , le plus eftimé , & 
leplus profitable enla ménagerie. 

Le fiic de cette racine eft froid comme la cigué 5 & c'eft 
un poilon fi paillant, que les pauvres Indiens des grandes Iles, 

M étant 



ço Histoire Naturelle, Chap 9- 

étant perfécutez à feu ôc à fang pair les Efpagnols , & voulant 
éviter une moit plus cruelle , fe fervoicnt de ce venin pour 
fe faire mourir eus mcnics. On voit encore aujourduy en 
nie de Saint Dominguc, un lieu nommé la Caverne des In- 
diens , où lé trouvent les oflcmens de plus de quatre cens 
perfonncs , qui s'y donnèrent la mort avec ce poifon , pour 
échapcr des mains des Efpagnols. Mais au bout de vintqua- 
tre heures que ce fuc fi venimeus pour toutes fortes d'ani- 
maus , eft tiré de fa racine , il perd fa qualité maligne & 
dansicreufe. 

ARTICLE II, 

Vu Riclntu ou Tdmci chrifii. 

IL y a dans les Antilles une infinité de ces Arbrifleaus que 
l'on nomme Palma chrifii, ou Ricinm. Et ils croificnt fi 
hauts , & fi gros en quelques licLis , qu'on les prcndroit pour 
une efpece différente de ccusqiie l'on voit en Europe. Les 
Nègres en amaffcntlagraineôc en expriment l'huile, de la- 
quelle ils fe fervent pour frotter leurs chcveus , & fe garentir 
de la vermine. Les qualités que luy donnent Galicn t^ Dios- 
coride, répondent bien à l'ufagc qu'en tirent ces Barbares. 
La feuille de cet Arbrifleau eft aufil fouveraine.pour lagucri- 
fon de quelques ulcères, parce qu'elle eft fort attractive. 

ARTICLE I IL 

Des Bananiers , cr Figuiers. 

IL croift en toutes ces Iles dcus fortes d'ArbrilVeaus.ou plu- 
tôt de grosRofeaus fpongicus au dedans,qui viennent vo- 
lontiers en terre graûe, près des ruifteaus, ou dans les vallées, 
qui font à l'abry des vens. On les nomme ordinairement 
Bananiers , ou l'ianes ôz Figuiers , ou Pommiers de Paradis. 
Ces deus efpeces dArbrificaus ont cecy de commun entre 
eus, 1. Qu'ils croiflcnt de pareille hauteur ,aflavoir de douze 
ou de quinze pieds hors de terre : 2. Que leurs tiges qui font 

vertes. 



■Chap/p 



DES ÎLES At^TJ 



l l B B. 



Çl 







vertes, luifantes, fpongîcufcs & remplyes de beaucoup d'eau, 
fortent d'un gros oignon en forme d'une poire , qui dl muny 
de plufieurs petites racines blanches,quiie lient avec la terre : 
3 . Qu^ils pou flTent proche leur pie' des rejetions , qui produi- 
fent des fruits au bout de l'an: 4. Que quand on a coupé une 
des tiges pour avoir le fruit, la plus avancée fucccde en la 
place , ôc ainfi l' Arbriflcau fe perpétue , & fe multiplie, telle- 
ment qu'il occupe avec le temps , tout autant de bonne terre 
qu'il en rencontre : 5. Qae lafubftance de l'un & de l'autre 
cù. mollade, quife refout en eau, laquelle étant claire au pof- 
llble, a neantmoins la qualité de teindre le linge, & les étoffes 
blanches en couleur brune. 6. Que leurs fruits font au fom- 
met de chaque tige , en forme de groffes grappes , ou de gros 
bouquets : 7. Et que leurs feuilles qui font grandes d'environ 
une aulne & un quart , & larges de dixhuit pouces , peuvent 

M 2 fcrvir 



^2 Histoire Naturelle, Chapp 

fervir de nappes & de fervicttes , &c e'tant féches tenir lieu de 
matelas & de lits, pour coucher nioUenient. • 

Ces dcus ArbriiTcaus Ibnt encore Icmblablcs en cecy , que 
de quelque fens que l'on coupe leur fruit lors qu'il eft en ma- 
turité, la chair qui eft blanche conime ncge , rcprelente en 
fon milieu la figure d'un Crucifix : cela paroit particulière- 
ment quand on le coupe par rouelles délicates. C'efi pour- 
quoy les Efpagnols croiroient faire un crime d'y mettre le 
couteau, ôc le fcandalifent fort de le voir trancher autrement 
qu'avec les dens. 

Mais le Ba//a^iter a cccy de particulier : i . Son fruit cft long 
de douze àtréze pouces, un peu recourbé vers l'extrémité, 
gros à peu prés comme le bras j au lieu que celuy du Figuier 
eft de la moitié plus petit, de la longueur de fix pouces. 2. Le 
Banamer , ne produit en fon bouquet que vintcinq ou trente 
Bananes pour le plus, qui ne font point trop ferrées les unes 
auprès des autres; Mais le Figuier^ a quelquefois jufquesa 
cent ou fix vint figues, qui font tellement unies & prelfées 
les unes contre les autres , qu'on a de la peine à les en déta- 
cher. 3 . Les Bananes ont la chaix ferme oc Iblide , propre à 
eft recuite , ou fous la cendre , ou au pot avec la viande, ou 
confite, «Se féchée au four , ou au Soleil , pour cftic gardée 
plus facilement. Mais la Figue, ayant une fubftancc molla- 
ce , ne peut fervir à tous ces ulages. 

Pour avoir ces fruits , on coupe par le pié les Arbres , qui 
ne portent qu'une feule fois en leur vie, «Se on fouticnavec 
une fourche la grofle grappe, de peur qu'elle ne fe froifie en 
tombant. Mais on n'y met pas volontiers la ferpe, que quand 
on appcrçoit qu'il y a quelques uns des fruits de chaque-bou- 
quet , qui ont la peau jaune ; Car c'eft un fignc de maturité : 
& lors étant portez à la maifon ceus qui étoient encore verts 
meurifient fuccefllvemcnt , «Se l'on a chaque jour du fruit 
nouveau. 

La Grappe , qui cft nommée Régime par nos François , eft 
ordinairement la charge d'un homme : «Se quclquesfois il la 
faut mettre fur un levier , & la porter à deus fur les épaules, 
comme lagrappede raifm, que les Efpions rapportèrent de 
la terre de Canaan. Quelques uns , ont trouvé ce fruit fibcau 

«5c 



Chap.9 DES Iles Antilles. 93 

6c Cl délicat , qu'ils fefont imaginez que cet cclu y du Paradis 
îeiTcftre, dont Dicuavoit défendu à Adam & a Eve de man- 
ger. Aully ils le nomment Figuier D' Jd^m , on Pommier de 
Paradis. La feiiilie de ces Rofëaus , fe trouvant de la gran- 
deur que nous avons dit , étoic du moins bien propre à cou- 
vrir la nudité de nos premiers parens. Et pour ce qui regarde 
Ja figure du Crucifix , que le fruit rcprefente au dedans lors 
qu'il eft coupé, cela peut fournir une ample matière de pro- 
fondes fpeculations , à ceus qui feplaifent àfpiritualifer les 
fccrets de la Na:ure. 

11 y en a qui difent que la figure d'une Croix eilaufîî mar- 
quée dans la femence de l'herbe que l'on nomme Rue. La pe- 
tite Gentiane on Cructata , a ks feiiilles difpofées en forme de 
Croix fur fa tige : & il faut avouer , que la nature comme en 
le jouant , s'cftpluë à reprefenter de cette forte diverfes figu- 
res, dans les plantes ôc dans les fleurs. Ainfi il y en a qui fc 
rapportent à la forme des cheveus , d'autres à celle des yeus, 
des oreilles , du nez , du cœur , de la langue , des mains & de 
quelques autres parties du corps. Et ainfi il y a encore diver- 
fes plantes fameufes , qui femblent reprefenter plufieurs au- 
tres chofes, comme des Aigles, des Abeilles, des fcrpcns, des 
pattes de chat, des creftesdecoq , des oreilles d'Ours, des 
bois de cerf, des flèches , & femblables j dont par fois même 
à caufc de cette rcifemblance , ces plantes-là portent le nom. 
Nous ne les fpecifionspas icy parce que tous les Livres en 
fon pleins. 

ARTICLE IV. 
Du Bois de Cord. 

IL y a encore en plufieurs lies, un petit Arbriflcau, qui perd- 
re une graine rouge comme du Coral. Elle croifl par bou- 
quets à l'extrémité dcfes branches, qui en reçoivent un grand 
luftre. Mais ces petits grains ont une petite marque noire à 
l'un des bouts, qui les défigure, & leur fait perdre leur prix, fé- 
lon Tadvis de quelques uns. Les autres difent tout au con- 

M 3 traire. 



94 Histoire Naturelle, Clup. ic 

traire, que cette bigarrure de couleurs , ne les rend que plus 
agréables. On s'en fert à faire des Braflclecs. • 

ARTICLE V. 

Vu lâfm'm (jr du Bxu àe Chandelle. 

LEs Arbrifleaus, que nos François ont nomme Up}iin, ôc 
Bois de chandelk^ doivent eftre mis entre cens qui font 
confiderables en ces lies. Car le premier porte une petite 
fleur blanche, qui parfume toute la circonférence de fa bon- 
ne odeur 5 <5c c'eft ce qui luy a acquis le nom qu'il porte. 
Et quant à l'autre, il exhalé une fi agréable & fi douce fentcu r 
lors qu'on brûle fon boisfec, il cft auiri fi fufceptible de feu, 
& il rend une flamme fi claire, à caufe d'une certaine gomme 
aromatique d'ontileft Imbu , que c'e(t avecraifon qu'il eft 
recerché des Habitans pour l'ufage & l'entretien de leurs 
feus, & pour leur tenir lien de chandelle , & de flambeau 
pendant la nuit. 

CHAPITRE DIXIEME. 

Des fiantes ^ Herbages , <jr peines de U terre 
des Jntilles 

A Près avoir reprefenté dans les Chapitres prccedens, 
les Arbres & les Arbrifleaus , dont la terre des An- 
tilles eft richement couverte : il nous faut mainte- 
nant entrer en la confideration, de plufieurs rares Plantes, 
Herbes , 6c Racines dont elle eft aufll tres-abondammcnt 
.pourveue. 



ARTI- 



Ghap. i<3 DES Iles Antilles, 95 

ARTICLE I, 

De trois fortes de Tyman. 

LA Plante , que nos François appellent Vymm ou Poyure 
derAmerique,eftla même que les naturels dupais nom- 
ment L^A7 ou Carive. Elle croift touffue, comme un petit 
builTonfans épines. Sa tige cft couvre d'une peau cendrée. 




^: , 



elle porte plufieurs petis rameaus, qui font chargez dune 
multitudéde feuilles longuettes , dentelées , & de couleur de 
vertnaiiTant. Il y en a de trois fortes qui ne font en-rien diuc- 
rentes , qu'en la figure de l'écollc , ou du fruit qu'elles por- 
tent. L'une ne produit qu'un petit boutton rouge, longues 
comme un clou de Girofle,, qui a au dedans une femencc 

déliée-- 



96 HisToiRn Naturelle, Chap. io 

délice beaucoup plus chaude que lesépices, qui viennent du 
Levant, & prcTquc cauftique , qui communique faoiicment 
cette qualité picquante, à tout ce à quoy on l'employé. 

L'autre ETpccc , a une ccoflc beaucoup plus grollc, & plus 
longue, qui devient parfaitement vermeille étant meure , & 
û l'on s'en fett ans faulces, elle les jaunit comme fcroit le 
Safran. 

La Troiziémc a encore une écofie plus grofle , qui eft afles 
cpaiflc, rouge comme d#plus vif Coral, 6c qui n'cft pas éga- 
lement unie. La graine qui n'eft point fi acre , ni (i épicéc 
que celle des autres , cft rufpcndue au milieu. C'cfl: l'un des 
plus bcaus fruits, que Ion s'auroit voir , lors qu'il cft mcur. 
On en a apporté de la graine en France & ailleurs , qui cft 
venue en pcrfcdion. Mais le fruit ne vient pas du tout fi 
gros, qu'en l'Amérique. On fe fert de cette écofie, &de la 
graine qui eft dedans, au lieu depoyure, parce que ce fruit 
donne un goût relevé qui approche de ccluy de cette cpice. 
Les effets ncantmoins n'en font pas fi loii:ibles; Car après 
qu'il à un peu piqué la langue, & enflammé le palais par Ion 
acrimonie, au lieu de fortifier, 6c déchauffer la poitrine, il 
Taffoiblit, & y caufe des froideurs j Ou plutoft , félon le fcn- 
timent des Médecins , il ne l'échauffé que trop , & il l'affoi- 
blit par fa vertu cauftiquc, n'ycaufant de froideur que par 
accident, entant qu'il difllpe l'humide radical , qui eft le ficgc 
de la chaleur. Cet pourquoy on remarque dans les lies, que 
cens qui s'en fervent ordinairement en leur manger, font 
fujets à des maus d'eftomac, 6c à contracter une couleur 
jaune. 

ARTICLE II. 

Vu Tabac. 

LA plante de Tabac, ainfi appelle à caufe de IMc de Tabago, 
oii fclon l'opinion de quelques uns, elle a cfté première- 
ment découverte pnrlcs Lipagnols, eft anH] nommé T^/co- 
tiane, du nom de Monfieur 7^/to/ iMedecin , qui la mit le pre- 
mier en ufage en l'Europe, 6c qui l'envoya de Portugal en 

irance. 



Chap. 10 DES ItES Antilles. 97 

France. On la qualifie tncoxtHcrbe h la Rey-ie^^^xcc qu'efiant 
•apportée de l'Amérique, elle fut prefentéc à.la Heine d'Espa- 
gne comme une plante rare, & de merveilkufe vertu. Les 
Efpagnols luy donnent de plus de nom d'Herbe Sainte , pour 
les excellcns effets que l'expérience leur en a fait fentir, com- 
me témoigne Garcilaub, au 25 Chapit. du 2 Livre de fou 
commentaire Royal des Yncas du Pérou. Enfin on l'apclle 
Petan , bien que Jean de Lery s'en mette fort en colère , fou- 
tenant que la plante qu'il a veue au Brcfil , & que les Taupi- 
nambous nomment Pcti^n , eft tout à fait différente de noitrc 
Tabac, Les Caraibes le nomment en leur langue naturelle 
TOuly. On ne connoifToic autrefois dans les lies d'autres 
Plantes de Tabac , que celles que les Habitans nomment or- 
dinairement Tabac vert , & Tabac k la langue , à caufe de la fi- 
gure de fâ feuille : Mais dépuis qu'on y à apporté de la terre 
ferme , de la femence de celles qu'on appelle Tabac de Ferme, 
& Tabac des Amazones, on lésa aufîi divifées en ces qua- 
tre fortes. Les deus premières font de plus grand rapport : 
Mais les deus autres font plus eftimécs , à caufe de leur bon- 
ne odeur. 

Toutes ces fortes de plantes de T^/^^f, croiffent aus Iles de 
la hauteur d'un homme & d'avantage, lors qu'on n'empéchc 
point leur croifTance, en coupant fefommetdc leurs tiges. 
Elles portent quantité de feuilles vertes longues, velues par 
deffous , & que l'on diroit eftre huilées lors qu'on les manie. 
Celles qui croilTent au bas de la plante, font plus larges & 
plus longues , comme tirant plus de nourriture de l'hu- 
meur de la racine. Elles pouflent au fommet de petits ra- 
meaus, qui portent une fleur en forme de petite clochette, 
laquelle efl: d'un violet clair. Et quand cette fleur cil féche, 
il fe forme un petit bouton en la place , dans lequel efl con- 
tenue lafeménce , qui efl de couleur brune & extrêmement 
déliée. 

' Quelque fois on trouve fous les feiiilles , & fous les bran- 
ches de cette Fiante, des nids de cespetisoifcausque l'on ap- 
pelle Colibris , 6c que nous décrirons en leur lieu. 



N ARTI- 



9% 



Histoire Naturelle, 
ARTICLE IlL 



Du V [nàiqo. 



■'Chap. 10 



LA matière d'ont on fait cette Teinture violette qu'on 
appelle Indiqo , fe tire d'une Plante , qui ne féleve hors 
de terre qu'un peu plus de dcus pieds «5: dcmy. Elle a la 
feuille petite, d'un vcrtnailiam qui tire fur le jaune quand 




elle cft meure. Sa fleur eft irougcatre. Elle vient de 
graine , que l'on fcme par filions en droite ligne. Son odeur 
cft fort désagréable, au contraire de cette cfpece d'Indigo que 
l'on trouve en Madagafcar, qui porte de petites fleurs d'iui 
pourpre mcflé de blanc, qui s'cntcnc bon. 

ARTI- 



Cliap. 10 PEs Iles Antilles. 99 

ARTICLE IV. 
"Du Gingembre, 

ENtre toutes les Epiceries du levant , qu'on à efîayé de 
faire croiftre en l'AmeriqUe, il ny en a aucune qui ait 
reulTi que le Gingembre , qui y vient en abondance , & en fa 
perfcdion. C'efl la racine d'une Plante ^ qui ne féleve pas 




beaucoup hors de terre, qui a les feiiilles vertes & longuet- 
tes, comme celles des rofeaus, & des cannes de fucre. Sa 
Racine fe répand non en profondeur mais en largeur, & eft 
coucliée entre deus terres , comme une main qui a pluficurs 
doigts étendus aus environs. D'oii vient aulîl qu'on l'ap*- 
pelle P^//^, entre les habitans des lies. Cette plante fe peut 

N 2 pro- 



100 Histoire Nature lie, Chap. io 

provigner de femcnce, ou comme il fc pratique plus ordinai- 
rement de certaines petites racines ,qui croiflcnt ccanmc fi- 
lets , autour de la vieille tige & des plus greffes racines, tout 
ainfi qu'ans Chervis. Elle croilt facilement en toutes les An- 
tilles &*particulieren:ent à S. Chriftofle. Aufli depuis que le 
Tabac eft devenu à fi-vil prix, plufieurs Habitans de cette lie, 
ont fait trafic d^ Gingembre, ivçc un heureux fuccés. 



ARTICLE 

Des Patates. 



Y, 



L 



A Patate, que quelques uns appellent Batate , cft une ra- 
cine qui eft prefque de la figure des Trufes des jardins, que 




Ton nomme Teupwamhct^s ou Articham d*I^de,m:ih d'un goût 
beaucoup plus relevé', & d'une qualité beaucoup meilleure 
pour la faute. ]S^ous 



Chap. 10 DES Iles Antilles. ioî 

Nous prendrons icy occafion de dire en pafiant par forme 
dcdigrcfî]on,qi]e ces Toupinambom qui font aujourduynon 
feulement fort commun en ces quartiers, mais fort vils & fo.rt 
méprifez, & qui ne font guéresque la viande des pauvres 
gens , ont eftc autre'fois entre les plus rares délices. Car aus 
fuperbes feftins , qui fe firent a Paris par les Princes , à quel- 
ques Ambaffadeurs en l'an mil fix cens fcize, on en lervit 
comme dun mets prccieusôc exquis. Retournons à nofvie 
Patate. 

Elle croit en pcrfedion dans une terre légère, moyenc- 
ment humide , Ôc un peu l'abourée. Elle pouHe quantité de 
feuilles mollafles, d'un vert fort brun , qui ont une figure ap- 
prochante de celles des Epinars. Elles fortent de plufieurs 
pampres qui rampent fur terre, & qui rempliilent inconti- 
nent au long ^ au large toute la Circonférence ; Et fi Ja 
terre eft bien préparée , ces pampres forment en peu de tems 
diverfes racines, par le moyen de certains fibres oufilamens 
blanchâtres, qui fe pouflent de deflbus les noeuds , & qui s'in- 
finuent facilement en la terre. Elle porte une fleur de la cou- 
leur à peu-prés qu'eft la racine , & en forme de clochette, au 
défaut de laquelle fe forme la graine. Mais ordinairement 
pour provigner ce fruit , on prend feulement de ces pampres 
qui féparpillcnt par tout comrae nous avons dit , cc on ks 
couche dans une terre labourée , oii an boiit de dcus ou trois 
mois ils ont produit leur racine: Laquelle a aiifu cette vertu 
qu'étant coupée par rouelles & mifc en verre , elle produit fa 
racine & fa feuille, comme fi elle avoit fafemence en chacune 
de fes moindres parties. 

Ces Racines font de couleur différente, 6c dans un même 
champ on en tirera quelquefois de blanches, qui font les plus 
communes,-de violettes, de rouges, comme les Bettes- raves, 
de jaunes, & de niarbrées. Elles iont toutes d'un goût excel- 
lent. Car pourveu qu'elles ne Ibient point remplies d'eau, 
& qu'elles foientcreiies en un terroir moyennement humi- 
de & fec, qui participe de l'un & de l'autre , elles ont le goût 
des Châtaignes , & font d'une meilleure nourriture que la 
CafTaue, qui defleche le corps 5 Car elles ne font pas fi arides. 
Aufll plufieurs Anglois fe fervent de ces racines au lieu de 

N 3 paia 



10 i HïSTOiRE Naturelle, Chap. lo 

pain & de CafTaue, & les font cuire pour cet effet fous la cen- 
dre, ou fur les charbons. Car étant ainfî préparées , eltes font 
de meilleur goût , & elles perdent cette qualité venteufc 
qu'ont la pluspart des racines. Mais pour l'ordinaire, on les 
fait cuire d^ns un grand pot de fer , au fond duquel on met 
tant foit peu d'eau: Puis on étouppc foigneufement avec 
un linge l'ori^cc & l'environdu couvercle, afin qu'elles cui- 
fentpar cette chaleur étouffée. Et c'ed là le mets plus ordi- 
naire des ferviteurs & [îfclaves du Pais , qui les mangent amQ 
fortantdu pot, avec une faucc compofée de Pyman, & de 
fuc d' Orangt-, que nos François appellent Pymaniade. 

11 faut avouer , que (î cette racine n'étoit pas fi com- 
inmic , elle feroit beaucoup plus prifée. Les Efpagnols là 
mettent entre leurs délices, & ils Taprétent avec du beurre, 
duiricre, de lamufcidc , onde la Cancllc. Les autres la re- 
duifent en boiiillie , 5: y ajoutant forc^ graifTe , & du poyurc 
ou du Gingembre , trouvent que c'eil un excellent manger. 
Mais la plupart des Habitans des lies n'y font pas tant de 
façon: Quelques uns aufll cueillent la tendre extrémité des 
pampres, oc après les avoir fait boiiillir, ils les mangent en fa- 
ladc, en forme d' AfpcrgC; ou d'Houblon. 

ARTICLE VL 
De V\^nA?zas, 

L*o<^/;^«^, eft tenu pour le fruit le plus delicicus, non 
feulement de ces lies, mais de toute l'Amérique. Il cft 
aulli fi beau 6c d'une odeur fi douce, qu'on diroit que la na- 
ture ait déploie en fa faveur , tout ce qu'elle rcferroit de plus 
rare, & de plus precieus en fes trefors. . 

Il croift fur une tige haute d'un bon pied , qui eft revêtue 
d'environ quinze ou feize feiiilles , qui font de la longueur 
de celles des Cardes , de la largeur delà paume de la main, 
& de la figure de celles de l'Alocs. Elles font pointues par 
le bout, de même que celles du Glayeul , un peu cavées par 
le milieu, <5c armées desdeus côtés de petites épines , qui 
ibnt fort pointues. 

Le 



Châp. 10 DES Ilbs Antîlle 



s. 



I05 




164 Histoire Naturelle, Ch^ip .10 

Le fruit qui croift entre ces feuilles , & qui cft clevc fui* 
cette tige, eft quelquefois de Ugroflcucd'uu Melon, ^afor- 
me cft a peu prés feuiblable à une pomme de Pin. Son écor- 
ce, qui elt relevée de petits compartimens en forme décailles, 
d'un vert pâle , bordé d'incarnat , couchez fur un fonds jau- 
ne, eft chargée en dehors de plufîeurs petites fleurs, qui fé- 
lonies divers afpedsdu Soleil, fe revêtent d'autant de diffé- 
rentes couleurs qu'on en remarque en l'arc en Ciel. Ces 
fleurs tombent en partie, à mefureque le fruit mcurit. Mais 
ce qui luy donne plus de luftre , & ce qui luy a acquis le titre 
de Roy entre les fruits, c'eft qu'il efï couronné d'un gros 
bouquet, tillu de fleurs & de pluïieurs feuilles , lolides <Sc den- 
telées , qui font d'un rouge vif ôc luifant , & qui luy donnent 
une merv'eilleufe grâce. *«., 

La chair, d'il la poulpe qui eft contenue fous l'écorce , eft 
un peu fibreufè } mais elle fe refout toute en fuc dans la bou- 
che. Elle a un goût fi relevé, ôc qui luy eft fi particulier , que 
cens qui l'ont voulu parfaitement décrire , ne pouvans le 
faire fous une feule comparaifon , ont emprunté tout ce qui 
fe trouve de plus délicat , en l' Auberge , en la fraife, au Muf- 
cat, & en la Kcneïte , Ôc après avoir dit tout cela', ils ont eftc 
contrains de confeflcr, qu'elle a encore un certain goût par- 
ticulier, qui ne fc peut pas aifément exprimer. 

La vertu, ou le germe, par lequel ce fruit fe peut perpé- 
tuer, ne confifte pa^.en fa racine, ou en une petite graine 
xoufle, qui fe renconuc fouvcnt en fi poulpe : Mais en cet- 
te guirlande dont il cft couvert. Car fl-tôt qu'elle eft mife 
en terre, elle prend rachie, elle poufle des feuilles, & au bout 
de l'an elle produit un fruit nouveau. On voit fouvent de 
ces fruits, qui fojit chargez de trois de ces bouquets, qui 
ont tous la vertu de confervcr Iciini' efpece. Mais chaque 
tige ne porte du fruit qu'une feule fois . 

U y en a de trois ou quatre fortes , que les habitansdes lies 
ont diftingués ou par la couleur j^pu par la figure , ou par la 
faveur , aflavoir l' Anafùs bLtnc, ieTointu , & celuy qu'ils ap- 
pellent U Rejictte. Ce dernier eft plus eftimé que les deus au- 
tres , à caufe que quand il cft bien mcur. Il po.Tede pour le 
goût toutes ces rares qualités que nous avons dites j II a 

aufti 



Chap, to DES Iles Antilles. io$ 

aufTi une odeur plus agicablc que les autres , & il agace 
moins les déns. 

Les Indiens naturels du Pais , & nos François qui demeu- 
rent aus lies , compol'ent de ce fruit un très- excellent bruva- 
ge , qui approclie fort de la Malvoifie , quand il eft gardé 
<luclque tcms. On en fait aufll une confiture liquide, laquel- 
le cft l'une des plus belles, &des plus délicates , de toutes 
celles que l'on apporte des Indes. On coupe auiîi l'e'corce en 
<leus, <Sc on la confit à fec avec une partie des feiiilles les plus 
"déliées, pui3 après on là rejoint proprement félon l'art & on 
l'encroûte d'une glace fucrée, qui conferve parfaitement la 
iîgure du fruit & de fes feuilles, & qui fait voir en ces heureu- 
fes contrées , nonobftant les chaleurs de la zone torride , une 
douce image des triftes productions de Thy ver. 

On a mangé affés long tenis de ce fruit, fans remarquer 
les rares ufages qu'il a dans la Médecine ; Mais à prefent l'ex- 
périence à fait connoidre que fon fuc a une vertu admirable 
pour recréer les efprits , & relever le cœur abbatu , on l'em- 
ployé auffiheureufement pour fortifier Teftomac , chafTer les 
dégoûts, & rétablir l'appétit. U foulage auffimerveilleufe- 
ment ceusqui font affligez de la gravelle, ou de fuppreffion 
d'Urine, & même il détruit la force du poifon. Au défaut 
de ce fruit, fa racine produit les mêmes effets. L'eau que l'on 
entireparTAlaiiibic, fait une opération plus promte & plus 
puiffantej mais à caufe qu'elle eft tropcorrofive, & qu'elle 
offenfe la bouche, le palais & les vaifleaus uretaires , il en faut 
ufer en bien petite quantité , 6c par l'avis d'unfavant Medc* 
cin, qui s'aura donner un corredif à cette acrimonie, 

ARTICLE VIL 

Des Cunncs de Sucre. 

LE Rofeau, qui par fon Suc delicieus fournit la matière 
dont oncompofe le Sucre, porte les feiiilles femblables 
aus autres rofeaus, que l'on voit aus marais & au bord des 
étangs j mais elles font un peu plus longues , & un peu plus 
trenchantes. Car fion ne les. empoigne avec adrefle , elles 

O cou- 



io6 Histoire Katûrelle", Chap. io 

coupent les mains comme un rafoir. On le nomme Canne de 
Sucre ^ & il croift de la hauteur de cinqà fix pieds , &: de lar 
groficur de deus pouces en circonférence. Il eft divifé par 
pluficurs noeuds, qui font ordinairement éloignez de quatre 
ou cinq pouces les uns des autres. Et d'autant plus que cette 
diftance eft grande, d'autant plus aulïl les Cannes font cfti- 
mées eftre plus propres à faire le Sucre. 

La tige pouffe comme un buiflbn de longues feuilles vertes 
& toutfucs, du milieu dcfquelles féleve la canne, qui eft auf- 
Ti chargée en fon fommet de pluficurs feuilles pointues, «5c 
d'un panache dans lequel fe forme la femcnce. Elle eft en- 
tièrement remplie d'une moelle blanche & fucculante, de 
laquelle on exprime cette douce liqueur , dont fc forme le 
Sucre. 

Elle vient en pcrfeclion dans une terre graftc, légère, & 
moyennement humide. On la plante en des filions, qu'on fait 
en égale diftance avec la hoiie, ou avec la charrue, & qui font 
profons d'un demy pied. On y couche des Cannes qui font 
meureSjOn les couvre de terrc,& peu de tcms après chaque 
nœud forme une racinc,& poulie ia feiiillc & la tige, qui pro- 
duit une nouvelle Canne. Si toft qu'elle fort de terre , il faut 
eftre fort foigneuz de farder tout aus environs , afin que les 
méchantes Herbes ne la fuftbquent : Mais dez qu'une fois 
elle a couvert la terre , elle fe conferve d'elle même comme 
un bois taillis , & elle peut durer cinquante ans fans eftre re- 
nouvelléc, pourveu que le fonds foit bon, & que le ver ne la 
corrompe, car en ce cas le meilleur eft d'arracher au plùtoft 
toute la plante, & de la faire toute nouvelle. 

Encore que les Cannes foient meures au bout de neuf ou 
dix mois , elles fe confervent bonnes fur le pied deus ans , & 
quelquefois trois an:? entiers, après quoy elles déperiftcnt. 
Mais le plus feuréclc meilleur eft, de les couper tous les ans, 
prezde terre, & au défaut du dernier nœud. 

Lors que ces Cannes font en leur maturité & que l'on 
marche fur les chams, on trouve ce dous raftraichiflcment , & 
on en fuce avec plaifir le jus qui eft excellent,ayant le même 
goût que le fucre. Mais ft l'on en prend trop , on fc metcn 
danger d'un cours de ventre , 6c particulièrement les nou- 

veaus 



-Chap. II DES Iles Antilles. 107 

veaus vcnnz j car ceus qui font naturalifez dans le pais n'y 
font pas Ci fujcts. 

Il y a encore en quelques unes de ces Iles, de ces belles & 
precieufcs Cannes , qu'o;]^ porte à la main par ornement , & 
qui Ibnt naturellement ^marbrées ôc émaillées de diveufeis 
figures. Le bord des Etangs , & tous les endroits niaréca- 
geus font auffipour\îeus de gros Rofeaus fort hauts & fort 
droits , dont les Habitans font ordinairement les parois & les 
feparaiions de leurs maifons , «5c les lattes de leurs couvers. 
Les. Indiens fe fervent auûldu fommer de ces rofeaus^ poi^r 
faire la plupart de leurs flèches. 

CHAPITRE UNZIEME. 

^e^ueltjues autres rares producllons delà terre des Antilles^ 

<^ de plujteurs Jortes de Légumes <(sr de Fleurs 

^uij croiJfenU 

NOus avons déjà reprefenté au Chapitre précèdent, 
plufieurs Plantes-, Herbages & Racines qui croiflent 
ans Antilles , & qui font confiderables en leurs feiiil- 
les,en leurs fruits, & en leurs merveilleufes proprietez. Mais 
d'autant que cette matière cft extrêmement féconde oc 
agréable , nous fommes perfuadez que le ledeur curieus au- 
ra pour agréable, de voir encore fous un titre particulier, un 
grand nombre de rares Produclions de cette terrç, qui font 
pour la plupart inconnues en l'Europe. 

ARTICLE I. 

Des Raquettes. 

*E que nos François appellent Raquettes , à caufe de la (1- 
fgure de Ces feuilles , Eftungros buiffon épineus , qui 
rampe fur la terre, ne pouvant s'élever guère haut, parce que 
fa tige, qui n'clt autre chofe qu'une feiiille qui s'efl: groflle par 

O 2 fuc- 



io8 Histoire Naturelle, Chap.ii 

facceffion de tcms , ne monte qu'environ demy pied hors de 
terre. Et quoy qu'elle (oit aflcz grofle elle neparoit jfbint, & 
onnelapeut appercevoirqu'en foulevant les feiiilles vertes, 
lourdes grofllercs & épaifles d'un pouce, qui Tcntourent, 6c 
qui font attachées les unes aus autres. Elles font armées d'ai- 
guillons extre'mement pcrçans & déliez j Et Tur quelques 
unes de ces feuilles longues & herifîees , ilcroiftun fruit de 
la groflcur d'une Prune Datte^ quiaauflfi furfapeauplufieurs 
menues &r déliées épines, qui percent vivement les doits de 
ccusquile veulent cueillir. Quand il eftmeur il efl: rouge de- 
dans & dehors comme de vermilon. Les Chafleursdes lies 
le trouvent fort délicat & fort rafraichilTant. Mais il a cette 
propriété, qu'il teint l'urine en couleur de fang aufll toft après 
qu'on en a mangé, de forte que cens qui ijefavcnt pascefe- 
cret, craigqent de s'cftre rompu une veine, Et il s'en cft 
trouvé qui aians apperceu ce changement, dont ils igno- 
roientlacaufe, fefont mis au lit, 6c ont creu cftre dangcrcu- 
fement malades. On dit qu'il y a au Pérou une cTpecc de Pru- 
nes , qui produit le même effet. Et quelques uns ailurent l'a- 
voir aufTi remarqué, après avoir mangé de la gelée de gro- 
feilles rouîies. 

Cens qui ont décrile Tunal , quieftfi prife àcaufe de la 
precieufe teinture décarlatte qu'il nourrit fur fes feiiilles , le 
font tout pareil à la plante d'ont nous venons de parler, hors- 
mis qu'ils ne luy donnent point de fruit. Quelques autres 
l'ont mife au rang des Chardons qui portent des figues, à 
caufc que le fruit en a la figure, & que quand il efl ouvert au 
lieu de noyau , il n'a que des petits grains tout pareils à cens 
de la figue. 

11 y en a encore d'une autre efpcce,dont le fruit efl blanc, & 
d'un goût beaucoup plus dons , & plus favoureus que le rou- 
ge, dont nous venons de parler. Et même il s'en trouve une 
autre qui efl fans doute une efpece de Ttmal, fur laquelle on 
aveudes vermifleaus femblables en couleur à un rubis; qui 
teignent en très- belle & tres-vivc ccarlatc le Ungc , ou le 
drap fur lequel on les écrafe. 



ARTI- 



Chap. II DES Iles Antilles. 109 

ARTICLE II. 

Vu Cierze. 

LE cierge , qui eft ainfi nommé par nos François à caufe 
de fa forme, eft appelle par \csQQc\.2i\hQS Akoulerou, C'eft 
aiiiVi une efpece de gros Chardon , qui croift comme un gros 
buiflbn touffu, & herifle de toutes parts dépines extrême- 
ment pointues & déliées. U pouffe en fon milieu neuf on 
dix tiges fans branches ni feuilles , qui font hautes de neuf à 
dix pieds , droites & canelées comme de gros Cierges. Elles 
font auffi munies de poignantes épines, comme d'aiguilles 
fines , & perçantes au pofîible , qui ne permettent pas , qu'on 
le puifle toucher de quelque cofté que ce foit. L'écorce & le 
dedans font ailes molades & fpongieus. Chaque Cierge porte 
en une faifon de Tannée , entre les rayes canelées de fa tige, 
des fleurs jaunes ou violettes , aufquelles fuccede un fruit en 
forme de groffe figue , qui eft bon à manger, & affes délicat. 
Les oifeaus en font fort frians, mais ils ne les peuvent béque- 
tcr qu'en volant, parce que les aiguillons quileconferventde 
toutes parts y ne leur fouffrcnt pas de s'arrefter fur ce buiflbn, 
nifur les tiges. les Indiens en détachent le fruit, avec de pe- 
tites perches fendues par le bout. 

ARTICLE 1 1 L 

Deplujieursfortcs de Ltems, 

IL y a plufieurs efpécesdc bois rampans par terre, & qui 
s'attachent aus Arbres, & empefchent fouvent de courir 
facilement par les forets. Les Kabitans des Iles les nomment 
Lïenes. Les unes font en forme de gros Cable de Navire. Les 
autres portent des fleurs de diverlcs couleurs. Et même il 
s'en voit qui font chargées de groflcs filiques tannées, lon- 
gues d'un bon pied , larges de quatre ou cinq pouces &: dures 
comme l'écorcc du chefne, dans lefquclles font contenus ces 
fruits curieus qu'on appelle châtaignes de mer , qui ont la 

d 3 figure 



iio Histoirh Naturelle, Chap.ii 

figure d'un coeur , & dont on fc fert fouvent après qu'on les 
a vuidezdelcurpoulpc, pour confcrvcr du Tabac pfllvcrifé, 
ou quelque autre poudre de bonne fentcur. Ce que les Ha- 
bitans des Iles appellent Pommes de Lieues , eft un fruit qui 
croift fur une forte de Vinie, qui s'attache aus gros Arbres 
comme le Lierre, 11 eft de la groflcur d'une baie de jeu de pau- 
me , & couvert d'une coque dure , & d'une peau verte , qui 
contient au dedans une fubftaace, laquelle cûant meure a la 
figure, (Scie goût des Grofeilles. 

ARTICLE IV. 

Des Herbes toujours vives. 

ON trouve dans ces Antilles plufieurs efpeccs d'Herbes 
toujours vives dont les unes croilTcnt fur le tronc des 
viens Arbes , comme le Guy fur le Chefne : les autres 
croiflent en terre & fur des Rochers. Elles ont tant d'hu- 
midité naturelle , que bien qu'elles foient arrachées , & 
fi-ifpendues la racine en haut, au milieu des chambres, où 
on les conferve par ornement , ôc pour recréer la veuë, elles 
ne quittent point leur v erdure. 

ARTICLE V. 

Des plantes fenjibles, 

IL y a à Tabago une efpece d'Herbe toujours vive , qui 
d'abondant eft fenfible. Elle croift haut d'un pied & demy, 
ou environ la tige eft entourée d'une grande multitude de 
feiiilles longues d'un bon pîed, larges de trois doits, dente- 
lées à peu prés comme celle de la Fougère, aus extrémités 
de couleur verte entremêlée de petites tâches brune & rou- 
ges. En la faifon des fruits il croift du milieu de cette plante 
une fleur ronde, compofée de pluHeurs feiiilles , qui font 
rangées en même ordre que celles du Soucy. Mais elles font 
d'un violet clair , & ont afTes bonne odeur cftant maniées. 
La nature de cette Plante eft telle que i\ quelcun arrache de 
fes feiiilles, ou s'il les touche feulement, toutela Plante fc 

flétrit, 



Chap. 1 1 



DES Iles Antilles. 



lïi 




flétrit , & laiiïe tomber Tes autres fciiilles contre terre , com- 
iiie (î on l'avoit foulée ans pieds. Et félon le nombre des 
5:Liillesque l'on en a arrachées, elle demeure plus ou moins 
de temps à fe redreffer, 

H en croift une lemblable à Madagafcar que les habitans 
appellent Haefl-vel^ c'eft a dire Herbe ayant vie. Mais ce n'efb 
pas la mêmeerpece quife voit icyàParisau jardin du Roy, 
car elle a la feuille beaucoup plus petite , & qui n'cil ni ta-r 
" hetêe nidentelée: Et qui plus eftellene produit point de 
.curs. Outre que Tes feuilles eftant touchées fe relTerrent ea 
dedans par quelque forte de contradion. Au lieu que celle 
que nous décrivons , laiiïe tomber les fienncs à terre en. 
dehors. 

On voit encore autre efpcce de Plante vive'& fenfible, en- 
^lufîeurs autres lies. Elle croift quelquefois de la haiiteuz 

d'un. 



112 Histoire Naturelle, Chap, i x 

d'un Arbrifleau. Elle eft revêtue de beaucoup de petites 
branches qui font chargées en tout tems d'une inanité de 
feuilles longuettes & étroites , qui font émaillces en la faifon 
des pluyes, de certaines menues fleurs dorées, qui réfcmblent 
à de petites étoiles. Mais ce qui fait que cette Plante eft cfti- 
méeî'une des plus rares & des plus merveillcufes du monde, 
eft qu'aufll-tot qu'on là veut empoigner , elle retire fcs feuil- 
les , & les recoquille fous fes pctis ramcaus , comme s'y elles 
ctoientflétries, puis elle les épanouît de nouveau, quand on 
retire la main & qu'on s'en éloigne. 

11 y en à qui nomment cette Plante l*Herbe chafle-^ parce 
qu'elle ne s'auroit foutfrir qu'on la touche, fans s'en olfencci*. 
Ceus qui ont pafTé par l'ifthme depuis Nombre de Dios juf- 
quesà Panama, racontent qu'il y a des bois entiers d'un Ar- 
bre nommé Scnfitlf, auquel (i toft que l'on touche , les bran- 
ches & les feuilles félevent avec grand bruit , & font enfem- 
ble lafigure d'un Globe. 

On voyoit a Paris au jardin du Roy il y à quelques an- 
nées , un ArbriiTcau fenfitif , eliimé de grand prix. Mais 
quelcun s'eftant avifé de donner l'invention de le mettre au 
fonds d'un puits, pour le conferver contre le froid, & les 
rigeurs de l'hyver , il y mourut miferablement , au grand re- 
gret des Curieus. 

ARTICLE VI. 

De plujieurs fortes de Pois. 

LA terre y produit par tout des légumes , tels que font les 
pois (3c les feveSjdc plufieurs fortes : Les Sauvages An- 
tillois les appellent en gênerai Manconti. 

Pour les Pois , ils font prefque tous de même efpece que 
ceusquicroillcntenrEurope, excepté ceus que l'on cueille 
fur un petit Arbrifleau , qui eft de la hauteur du Geneft & a 
les fciiilles petites, vertes , & étroites. 11 porte des Pois dans 
des goufics , ou filiqucs , qui font attachés à fes branches. Ils 
font verts & plus pctis que les ordinaires, d'un goût relevé, 
& fi faciles à cuire , qu'il ne leur faut qu'un bouillon. On les 

nomme 



Chap. Il DES Iles Antilles. 115 

nomme ans Iles , Pei^ à' Afigole^ parce que la lemence eu cil 
venue de ce pais là, comme il eft à croire. 

11 y en à d'une autre forrc, que l'on nomme Pok, mais qui 
neantmoins ont lafigure de Fèves. Ils font aQes petis. Et de 
cette efpece il y en a de blans, de noirs , de rouges, ou tannés, 
qui font tous excellens , ôcqui viennent à maturité en trois 
mois. On les nomme à Saint Chriftoie Poi4 AngloU. 

ARTICLE VII. 

Des Fèves ^ é'Fafeoles. 

ENtre les Fèves ér Fafeoles , il en croift aus Antilles de 
plufîcurs efpéces qu'on ne voit point en France. Les plus 
communes font des blanches, à qui les premiers Habitans ont 
donné un nom mal honnefte à caufe de leur figure. Elles 
produifent leur fruit qui eft bon à manger fix fcmaines après 
avoir efté plantées. Les autres font diverfifiéesdeplufieurs 
belles & différentes couleurs, comme celles que l'on nomme 
Fèves de Romet ou de Lomhardte, 

Mais les plus confiderables pour leur rareté, font celles 
qu'on nomme Fèves de/et ans , parce qu'une même tige per- 
te fét ans entiers fans fe lafler, & fétend fur les Arbres , fur les 
rochers & par tout ou elle peut atteindre. Et ce qui cft mer- 
veilleus , c'eft qu'en tout tems il y a du fruit en fleur, du fruit 
en vert, Ôcdu fruit en maturité. De forte qu'on y peur ad-, 
mirer : 

Lepintems (^ f Automne en un même rameau. 
On dit la même chofe , d'un certain Arbre d'Egipte nommé 
Figuier de Faraon ^ où l'on voit toujours du ft'uit meur, du 
fruit preft à meurir , & du fruit naifîant. Les Orangers ont 
un femblable avantage. 



ARTI. 



114 Histoire Naturelle» Chap. ii 

ARTICLE VIII. 

T>es VUntes & herbes cj^ui peuvent Avoir leur nfage en h 

CMeàecme oh m ménage. 

QUant aus plantes qui peuvent avoir leur ufage en la 
iMedccine. 11 y en a pluficurs en ces lies , dcfqucllcs les 
propriétés ne font pas encore bien connues , & quelques au- 
tres qui fe trouvent aufll ailleurs. Telles que font , la fcolo- 
pandre, une erpeced'Aloes,(5c: plufieurs fortes de Capillaires. 
11 y en a aufll quelques unes dont on a déjà fait l'expérience, 
& qui font recogniies pour cftre douées de grandes vertus, 
entre lefquelles les plus prifées font, le lonc defenîeur^ le Bali" 
(îer , & L'Herbe ans fiée he s. 

Le]oncdefenteur, efttoutfemblablcaus autres joncs qui 
croiflent auprès des étangs & des rivières j mais il poulie une 
racine ronde de la groircurd'unenoifcttc,qui rend une odeur 
fort douce comme celle de l'Iris , & qui étant féchée à l'om- 
bre, & réduite en poudre, a une mcrveilleufe vertu pour 
aider les femmes qui font en travail d'enfant , fi on leur en 
donne une petite prife. 

Le Balifier, croiftde différente grofleur & hauteur félon 
les terroirs où il fe trouve , il feplait particulièrement dans 
des lieus humides. Ses feiiilles Ibnt d grandes & fi larges, 
que les Caraibes en couvrent au bcfoin leurs petites cabancsj 
Elles font aufll employées pour adoucir les inflammations 
des playes , & pour faire des bains à cens qui ont des nerfs 
foulés, ou quelque autre débilité. Sa fleur, qui croift comme 
unepannachç, qui eft compoféc de plufleurs petites coupes 
jaunes ou rouges , eft fuivic de boutons, qui font remplis 
d'un grand nombre de grains gros comme des pois , qui font 
fi polis & fi durs qu'on en peut fairedes Chapelets. 

L'Herbe aus flèches, eft une efpece d'herbe trifte, car pen- 
dant le jour fes fleurs font toujours fermées, «Se durant la nuit 
elles font epanoûyes. Ses fciiillcs qui font d'un beau vert, font 
longues de fix ou fét pouces (5c lar^tsdc trois. Sa racine étant 

piléc 



Chz^> lï DES ïï. ES Antilles. îï5 

pilée a la vertu déteindre tout le venin des flèches enpoifon- 
nées étant appliquée fur la playe. 

La plupart des Herbes potagères que nous avons en Fran- 
ce, croiflfent aufll en ces lies. Il eft vray qu'il y en a quelques 
unes,comme font les Chous & les Oignons, qui ne portent 
point de graine. On n'en manque pas toutefois pour cela j 
Car quant aus Chous, lors qu'ils font en màttiritéils pro- 
duifent plufieurs rejettons , que l'on transplante , & qui en 
pouflent d'autres, qui deviennent auffi gros & aulTi beaus que 
s'ils venoient de graine. Et pour ce qui eft des Oignons , les 
Navires y en apportent quantité , qui prodnifent beaucoup 
.. de vert, dont on fe fert ordinairement dans le potage, & dans 
les pois. :*-' 

Il y a aufTi beaucoup de Melons communs , dont la graine 
aefté portée de ces quartiers j Mais a caufedclachaleurdu 
pais, ils meuriflent là plus facilement, ont la chair plus ferme, 
& de meilleur goût , & font d'une plus foveùe odeur. Et ce 
qui eft l'excellence, eft que l'on en a, en toutes les faifons de 
l'année. 

ARTICLE IX. 

Des C\^elons d'eau, 

IL crolft en ces pa'is là une autre efpece de Melons, qui 
font communs en Italie 5 Mais qui font fans comparaifon 
meilleurs en Egypte , & au levant. II en croift auffi en quel- 
ques endroits de France , mais il ne valent rien. On les 
nomme m^elons d'eau^ parce qu'ils font remplis d'une eau 
fucrée , qui entrelafte leur chair , qui eft pour l'ordinaire 
vermeille , & rouge comme du fang aus environs du cœur, 
où font contenus les grains de leur femence , qui font auffi 
de même couleur, & quelquesfois noirs. Leur écorce de- 
meure toujours verte & fans odeur, de forte que c'eft à la 
tige plutoft qu'au fruit, quil faut difcerner leur maturité, 
ills. ccoiftint fouvcrttplus gros que la tefte , d'une forme- rofï-" 
de ou en Ovale. ■ Qri les mangefans fel'^ & bkn que Ton en 

P 2 mange 



\i6 



Histoire Naturelle, Chap. u 




mange en quantité, ils ne nnifent point à Teftomac : Mais 
en ces païs-là qui font chauds, ils raffr aichiflent beaucoup , ôc 
provoquent l'appctit. 

On y cultive encore duC^'fays qu'on nomme autrement 
Blé d'Efpagne , ou de Turquie , de toutes fortes de /i/;7, des 
Concombres , des Citrouilles , des Bettes raves & d'autres Raci*- 
nés, qui ont toutes le goût excellent. 

ARTICLE X. 



Des Lys des K^ntilles, 

ET parce qu'il y en à qui pourroicnt outre tout cela , de* 
mander des fleurs. U y en croift aulU de tres-bcUcs , & 
de trcs-bonne odeur. Entre autres il s'y voit une efpecede 



Chap. î I DES Iles Antilles. ï i 7 

Lys blanc d'une mervcillciifc fentcur : Car ils ont une odeur 
pareille à celle du Jafmin , mais fî pénétrante , qu'il n'en faut 
qu'une fleur pour parfumer une chambre. L'Oignon «S: la 
feiiiile font femblables à celles des Lys de France, mais la fleur 
a-fesfeiiilles éparpillées &dîvirées par petis Lambeaus, com- 
me Il elles avoient efté décou pécs par plaifir avec des cizeaus. 
Il y a encore d'autres Z;'/,qui font de tout point pareils à nos 
Lys jaunes, ou orangers. 

ARTICLE XL 

De Bem fortes de fleurs de U Pafmi, 

ON voit aus Antilles une Plante tres-renommeepourla 
beauté de fes feiiilles , la douce odeur de fes fleurs, & la 
bonté de fon fruit. Les Efpagnols l'appellent Grenadile^ les 
Hollandois Rhang Appela ôc nos François la fleur de la Paf- 
fion, à caufe qu'elle porte cette rare fleur , en laquelle on re- 
marque avec admiration, une partie des infl:rumens de lapaf- 
fîonde nôtre Seigneur, qui y font reprefentez. Il efl: vray 
que quelques curicus qui l'ont confiderée attentivement, 
avouent , qu'ils y ont bien reconnu quelque reflemblance de 
la couronne dépines , des fovets , des clous , du marteau , Ôc 
de la Colomne : mais ils ajoutent aufll , que la plupart de ces 
chofes y fontfiguréesà peu prés en la même façon, que les 
Vierges , les Lions , & les Ours le font par les Conflellations 
celefles 5 tellement que pour trouver toutes ces enfeignes 
delà paflion dans ces fleurs-là, ilsdifent après Acofta au 17 
Chapitre du Livre quatrième de fon Hifl:oire , qu'il efl: befoin 
de quelque pieté qui en fafle croire une partie. 

Il y en a de plufieurs fortes , qui ont toutes cecy de com- 
mun : que s'y elles ne rencontrent quelque arbre peur l'em- 
brafler , & fe foutenir, elles rampent fur la terre comme fait 
i le lierre : que leurs fleurs s'epanoviflent après le lever du 
; Soleil , & fe referment avant qu'il fe couche j & qu'elles 
I produifent un fruit délicat & rafl^aichilTant au pofljbie. Mais 
les feiiilles, les fleurs, & les fruits de quelques-unes font fi dif- 
: ferensen leur forme extérieure, qu'il ne îe faut pas s'étonner 

P 3 de 



XlS 



Histoire Naturelle, Chap.îï 




Châp. II DES Iles Antilles. îig 

de ce que les Auteurs qui ont traitté de cette T'Iante , 6c qui, 
ont crû qu'il n'y en avoit qu'une feule efpecc , ne fe fontpas 
accordez dans les defcriptions qu'ils nous en ont données. 
Les Habitans du Brefil en ccx^tent jufqucs à fét ibrtes : mais 
aus Antilles, l'on n'en connoît que les deus, dont nous avons 
icyfait mettre les figures. L'une a les feuilles aflez larges, 
qui font partagées en cinq fleurons , dont celuy du milieu eft 
rond par le haut , & les quatre autres le terminent en pointe. 
! Sa fleur étant épanoûyeeft plus ample qu'une rofe. Llle eft >^ 

enferrée prés du pied , dans trois petites feuilles vertes 5 fbn 
corps eft compofé de plufieurs autres belles feiiilles, dont les 
unes font d'un bleu celefte, qui eft parfemé de petites pointes 
i; rouges, qui ont la figure d'une couronne, ôc les autres font 
\ de couleur de pourpre. Toute cette belle fleur eft entourée 
i d'une infinité de menus filamens ondez , qui fontcommeles 
rayons de ce petit Soleil entre les fleurs ; ils font émaillez de 
blanc , de rouge , de bleu , d'incarnat, & de plufieurs autres 
vives couleurs , qui leur donnent une merveilleufe grâce. 
L'autre forte a auffi les feiiilles divifées en cinq parties com- 
me la première : mais fa fleur qui a la figure d'une petite 
coupe, bordée par le haut de petits filets blancs & rouges, 
n'eft point fi étendue j le dedans eft orné de feuilles blanches, 
qui fe terminent en pointe. Ces deusefpéces de fleur de la 
Paffion, pouflentde leur cœur une petite Colomnc ronde, 
qui a fur fon chapiteau un bouton chargé de trois grains, qui 
ont la forme de clous: cette colomne eft accompagnée de 
cinq filets blancs, qui fupportent de petites languettes jauTiCs, 
femblablcs a celles qu'on voit dans la couppe des Lysj & c'eft 
ce qu'on dit reprefenter les cinq playes de notre Seigneur. 

Ces fleurs , qui font d'une douce odeur venant à tomber, . 
le bouton, qui eft fur la colomne fe groftlt tcUeaient , qu'il 
s'en forme un beau fruit jaune , poly , & de la groficur d'une 
pomme médiocre. Son écorce eft aufll épaifle que celle d'u* 
ne Grenade, & elle eft reinplie d'un fuc delicieus au goût, 
parmy lequel il y a un grand nombre de pcpins noirs & durs 
au poifible. On ordonne ce fruit , comme un fouverain raf- 
fraichiftement à cens qui ont la fièvre , & l'expérience a f^it 
connoîtrc, q^u'il a une finguliere vertu pour réveiller l'appctit, 

lecreciv 



Ï20 Histoire Naturelle, Chap. ii 

recréer les efprits vitaiis, & reprimer les ardeurs del'efto- 
mac ; Les Habitans dii Brcfil entretiennent foigneiife- 
mcnt cette Plante de laquelle ils fe fervent comme d'un 
GngLiUer ornement pour couvrir les berccaus & les cabi- 
nets de leurs jardins, car Tes fciiiUcs & fes fleurs leur four- 
niifent un agréable ombrage j ôc ils compofent avec le 
fruit un fyrop cordial quieft fort cftimé parmyeus, à caufe 
qu'outre les proprictez que nous avons déjà dites, il a encore 
cette qualité bien remarquable, de ne laiiTer aucun dégoût à 
cens qui ont accoutumé d'en ufcr. L'écorce de ce fruit ôc 
fes fleurs étant confites produifent tous les mêmes effets 
que le fuc. 

ARTICLE XIL 

De l'Herbe de Mufc. 

IL y a auflfi une Herbe que l'on nomme Herhe de Mufc. Elle 
porte fa tige alfes haut , & elle croift touffue , comme un 
petit buiflbn fans épines. Ses feiiilles font aflcz longues & 
rudes, fes fleurs font jaunes fort belles à voir, en forme de ca- 
lice ou de clochette , qui fe forment après en un bouton alTez 
gros , qui devient étant meur,d'un blanc fatiné en dedans , & 
de couleur de mufc en dehors. La graine qu'en ce bouton re- 
fcrrc, efl aufli de cette même couleur brune : Elle fent par- 
faitement le Mufc , quand elle cfl nouvellement cueillie. 
Dont aufli elleell nommée Graine de Mufc ^ & elle conferve 
longtems cette odeur, pourveu qu'on la tienne en lieu fec, 
&: dans quelque vailleau où elle ne févente pas. 

Ainfi plufieurs autres Herbes, plufieurs Arbrillcaus, ôc 
même la plufpart de ces vimes ou Ltcnes^ qui rampent parmy 
lesbuiifons, & quifélevent fur les Arbres qui croilfcnt dans 
les Antilles , portent des fleurs aufll belles & agréables à la 
veuë, qu'elles font douces & foveucs à l'odorat. De forte 
que bien fou vent en allant par la campagne, onpaflcendes 
licus, où lair en eft tout parfumé. 



CHA- 



Chap. ï2 DES Iles Antilles. 12 1 

CHAPITRE DOUZIEME; 

2)e cin^ fortes de Sejies à qmtre pieds , (]uon a 
trouvé en ces Iles. 

AVant que les Efpagnols Se les Portugais euilent drel- 
fé des Colonies en l'Amérique , on n'y voyoit ni 
Chevaus, ni Bœufs, ni Vaches,ni Moutons,ni Brebis, 
ni Chévi^es, ni Pourceaus , ni Chiens. Mais pour faciliter 
leurs navigations, & raffraichir leurs vaiflcaus dans lebefoin, 
ils jetterent de tous ces animaus en divers lieus de ce nouveau 
Monde j où ils ont tellement multiplié, qu'a prefent ils y Yont 
plus communs, qu'en aucun endroit de l'Europe. 

Outre ce Bétail étranger , il a eu de tout tems dans les An- 
tilles quelques Beftes à quatre pieds , telles que font , l'Opaf- 
fum^ le lavaris, le Tatau, l' Agouty^ & le Raimufc^né dont nou5 
ferons les defcriptions en ce Chapitre. 

ARTICLE h 

De Vopajfum, 

L'OpaJfum qui eft le même animal que les Brefiliens nom- 
ment Carigueya,cÇi de la grofleur d'un Chat. Il a le mu- 
feau pointu , la mâchoire d'en bas plus courte que celle de 
delTus , comme le pourceau , les oreilles , longues , larges & 
droites , & la queue longue pelée par le bout , & recourbée 
par en bas. Il eft couvert fur le dos d'un poil noir entremêlé 
de gris, & fous le ventre & fous le col il eft jaunâtre. 11 a des 
ongles extrêmement pointus , avec lefquels il grmipe légère- 
ment fur les arbres. Il fe nourrit d'oifeaus , & il fait la chaflc 
ans poules comme le Renard, mais au défaut de proye , il (c 
nourrit de fruits. 

Ce qui eft de particulier en cet Animal , eft , que par une 
ilngularité bien remarquable , il a une bourfe de la peau mê^ 
nie repliée fous le ventre ,dans laquelle il porte fes petis , lef- 

Q^ quels 



122 Histoire Naturelle, Ch^p.ii 

quels il lafche fur terre quand il veut , en defîerrant cette 
bourfe naturelle. Puis quand il veut pafler outre , jl l'a r'ou- 
vrc , & les petis rentrent dedans , & il les porte ainfi par tout. 
La femelle les allaitte fans les pofer à terre ; car fcs mam- 
mcUcs font cachcds dans cette bourfc,qui eft en dedans cou- 
verte d'un poil beaucoup plus mollet, que celui qui paroit en 
denors. La femelle produit ordinairement fix petis. Mais le 
mafle qui a aufll un pareil fac naturel fous le ventre , les porte 
à fon tour , pour foulager la femelle , quoy qu'il ne les puiÛc 
pas allaiitcr. Ces Animaus font communs dans laVirginic,& 
dans la Nouvelle Efpagne. La Baleine , n'ayant pas reccu de 
la nature la commodité d'un tel fac , a l'indulirie à ce que dit 
Filoûrate de cacher fcs petis dans fa gueule. Et la Belette 
aime tant fes petis, que crainant qu'on ne les luy dérobe, 
elle les prend aufll dans fa gueule , & les remue de lieu en 
autre. 

ARTICLE IL 



Vu lavarU, 



I 



L y a aufll en quelques unes de ce^Ilcs, comme a Tahago^ 
uneefpecedePourceaus fauvagcs, qui fe voient pareille- 
ment au Brefil, & en isjcaragua. Ils font prtfque en tout fem- 
blables aus fangliers de nos forefts. Mais ils ont peu de lard. 
Les oreilles courtes, prefquc point de queue, 6c ils portent 
leur nombril fur le dos. On en voit de tout noirs, & d'autres 
qui ont quelques taches blanches. Leurgrongnément, eft 
auflTi beaucoup plus effroyable, queccluy desPourceausdo- 
meftiques. On les nomme lavant. Cette vcnaifon cfl d'aflcz 
bon goût : Mais elle eft difficile à prendre , à caufe que ce 
Sanglier ayant un évent fur le dos , par lequel il refpire ôc ra- 
fraîchit fcspoulmons, il eft prefque infatigable à la courfc, 
& s'il eft contraint de s'arrêter , & qu'il foit pourfuiVy des 
Chiens, il eft armé de defenfcs fi pointues ôcfitrenchantes, 
qu'il déchire tout ceus qui ont l'afliirancc de l'approcher. 



AKTI- 



Çhap, 12 DES îles .Antilles, 123 

ARTICLE IIL 

Du Tatou. 

* 

LEs Tatous, qui fe trouvent aulTi ^nTabago, font armes 
d'une dure écaille, de laquelle ils fe couvrent ôr. fe pa- 
rent comme d'une cuirafle. 11 ont la tefte d'un Cochon , le 
mufeau de même avec quoy ils foiiillent la terre. Ils ont aufll 
en chaque patte, cinq ongles fort pointus, dont ils fe fervent 
pour renVerfer promtément la terre , & découvrir lés raci- 
nes , dont ils s'engraifTent pendant la nuit. On tient que leur 
chair eft délicate à manger, & qu'ils ont un petit ollelet à la 
queiie qui guérit la furdité. L'on^^xperimenté qu'il fou- 
lage le bourdonnement , & qu'il ap^Rfe la douleur d'oreille, 
le laifîant dedans enveloppé dans du CQtton. Il yen a qui 
font gros comme des Renards , mais cens qui font à Tabago 
font beaucoup plus petis. 

Quand ces Animaus font pourfuivis , & quand ils prenent 
leur repos , ce qu'ils font ordinairement durant le jour , ils fe 
mettent en forme déboule, & ils ramaflentfi bien leurs pieds, 
leurs tefte, ôc leurs oreilles fous leurs écailles dures &foli- 
des,qu'ilnya aucune partie de leur corps, qui ne foit à cou- 
vert fous cette curaile naturelle, qui eft à l'épreuve des armes 
des chafleurs & des dens des chiens ; & s'ils font prés de 
quelque précipice, ils fe laiffent rouler du haut-enbas fans 
creintede fe faire mal. L'Infcot recite qu'ans Indes Orien- 
tales , en la Rivière de Goa fut pris un Monftre Marin tout 
couvert d'écaillés dures à l'égal du fer ; 6c qui lors qu'on le 
touchoit, fe retiroit ainfi en une pclotte. 

ARTICLE IV. 

De V^goîity, 

L'Jgouty ^ eft de couleur brune tirant fur le noir. Il a le 
poil rude, clair, & une petite quelle fans poil. Il adcus 
dens ai la mâchoire denhaut , 6c autant en celle d'en-bas. 

Q_2 11 



lj4 Histoire Naturelle, Chap. 12 

11 tient fon manger en fcs deus pattes de devant , comme 
rEfcurieu. li jette un cry comme s'il difoit diftinctement 
Co'ùyè. On le pourfiiit avec les chiens parce que fa chair, 
quoy qu'elle lente un peu le fauvagin , eft cftimécde plu- 
ficurs, autant que celle du Lapin. Quand il eft chaffe il fc 
fauve dans le creus des Arbres, d'où on lefaitfortir avec la 
fumée, après qu'il a crié étrangement. S'y on le prend jeu- 
ne , il s'aprivoife aifcment , & lors qu'on le met en calere , le 
poil de defllis fon dos s'heriffe , & il frappe la terre de fes 
pattes de derrière , comme font les lapins. 11 cftauffi de mê- 
me grofleur. Mais fes oreilles font courtes & rondes , & fcs 
dens font trenchantes comme un rafoir. . 

A B^ I C L E V. 

Des Rats Mufc^ucs, 



L 



Es Rats Mufqués , que nos François appellent PHoris, 
font le plus fouvcnt leur rctraitte dans les trous de la ter- 
re comme les Lapins , aufli ils font prefque de la même grof- 
feur, mais pour la figure , ils n'ont rien de différent de celle 
des gros Rats qu'on voit ailleurs, finon que la plufpart ont 
le poil du ventre blanc comme les dirons , & celuy du reftc 
du corps noir ou tanné. Ils exhalent une odeur Mufquée qui 
abbat le cœur , & parfume s'y fort l'endroit de leur retraittc, 
qu'il cft fort aifé de le difcerner. 

La Terre ferme de l'Amérique nourrit pluficurs belles 
à quatre pieds, qui ne Te trouvent en aucune de ces lies. 



CHA- 



.Chai3. 12 PBS îlbs A^rîii%$* î5$ 




X26 Histoire Naturelle, Chap.13 

CHAPITRE TREIZIEME. 

Des (^tiles qui fe yojent eu ces Iles, 

A Près avoir reprcfentc au Chapitre précèdent les Be- 
lles à quatre pieds qui fz font trouvées aus Antilles 
lors que les Colonies étrangères s*y font établies : 
nous devons à prefenttraitter des Reptiles qui y font auffi en 
grande abondance : car ces animaus qui font naturellement 
ennemys du froid , fe multiplient mervcilleufementdanscc^ 
pays chauds : Joint que les grands bois , «5c les rochers de cc^ 
lies, contribuent beaucoup à leur production , car ils leur 
fervent de retraitte aflurée. 

ARTICLE I. 

Bâplufieurs efvcces de Scrpens é* de Couleuvres. 

IL y a fort peu de Beftes venimeufes dans les Antilles. 11 
cftvray qu'il y a beaucoup dcSerpens & de Couleuvres ào. 
différente couleur & figure. 11 s'en voit de neuf a dix pieds de 
long , .(5c de la groffcur du bras & de la cuiffc. On y a même 
une fois tué une de ces Couleuvrcs,qui avoir dans fon ventre 
une Poule entière avec la plume, & plus d'une douzaine 
d'œufs, ayant furpris la poule comme elle couvoit. 11 s'en 
cft trouvéunc autre , qui avoir cnglouty un chat. D'oiil'on 
peut aifément juger, de la grolïeur de ces Beftes. 

Mais quelques prodigieufes qu'elles foicnt,elles n'ont au- 
cun venin en la plupart de ce Terres. Et mcme plulieurs ha- 
bitans en ayans fur la couverture de leurs maifons, qui cft 
faite le plus fouvent des feiiiiles de Palme , ou de Cannes de 
Sucre 5 ils ne les en chaftcnt pas , à caufe qu'elles dénichent & 
dévorent tous les Rats. Mais il faut tout dire, elles font aufll 
la guerre aus Poulets. On a encore rcuiarqué, que quelques 
unes ont l'adrefle de garder nnc poule lors qu'elle couve, 
fans luy faire aucun mal pciA{?.nt ce tcms-'à : Mais fi toft 

nue 



Ghap. 15 DES Iles Antilies, 127 

que les œufs font éclos , elles mangent les petis pouiïins , &c 
du moins fuffoquent la poule , s'y elles ne font pas afîez puif- 
fantes pour l'engloutir. 

Il y en a d'autres qui font parfaitement belles & agréables 
à voir : car elles font entièrement vertes , horsmis fous le 
ventre qu'elles font d'un gris blanc. Elles font longues d'u- 
ne aulne & demye 6c quelquefois de deus ; Mais elles font 
fort delie'es à proportion, n'eftant pour le plus, que de la grof- 
feurdupoulce. Elles ne vivent que de grenouilles , qu'elles 
épient prés des ruifîcaus , ou d'oil'eaus qu'elles guettent fur 
les Arbres , & dans leurs nids , lors qu'elles y peuvent attein- 
dre. Ainfi cette efpecc de Couleuvre efl noble par defiiis les 
autres* : Car elle ne vit que de péfche & de chalTe. Quelques 
Habitans qui font acoûtumez à voir toutes ces fortes de 
Couleuvres , les manient fans crainte , & les portent en leur 
fein. Cens qui ont voiagé en Afie & en Afrique, difent qu'ils 
y ont trouvé quelque chofe de femblable. Car ils rappor- 
tent qu'en la grande Tartarie , il y a des montagnes où fe 
nourriffent des Serpens d'une groflcur prodigieufe , mais 
nullement venimeus, & tresbons à manger ; Et qu'au Royau- 
me de Syr ilsontveu de cesBeftes fejoiier avec desenfans, 
qui leur donnoicnt des morceaus de pain. On dit aulïi que 
dans les Provinces des Ames au Royaume du Pérou , il y à 
d'effroyables Couleuvres, longues de vintcinq à trente pieds, 
qui ne font mal à perfonne. 

Quant aus lies de la C^artinique , & de Sainte K^loufie^'A 
n'en eftpas de même qu'ans autres Antilles; Car il y en a 
qui ne font point dangereufes, & d'autres qui le font beau- 
coup. Celles qui ne le font pas , font plus grolTes , & 
plus longues que les autres. C'eft pourquoy ccus qui ne 
les connoiffent pas, en ont plus de peur, que de celles qui 
font véritablement à craindre.. Neantmoins elles ne font 
aucun mal : au contraire dez qu'elles aperçoivent une per- 
fonne 5 elles s'enfuyent avec diligence. Ce qui cft caufe 
qu'on les appelle Co^r^r^j//^/. Elles ont auffi des taches noires 
& blanches furie dos, qui fervent à les faire reconnoitre 
plus aîfénient. * 

Les 



izS Histoire Naturelle, Chap. i| 

Les Couleuvres dangereufes , font de dcus fortes. Les 
unes font grifes fur le dos & fort veloutées. Les autres 
font toutes jaunes , ou rouffes & effroyables à voir à cau- 
fe de cette couleur , bien qu'elles ne foicnt pas plus dange- 
reufes , & peuteftre encore moins , que les premières. Les 
uncs& les autres aymcntfort les Rats , aufli bien que celles 
qui n'ont point de venin j Et lors qu'il y en a beaucoup en 
une café , c'eft merveille s'il ny a aufll des Couleuvres. Elles 
font de différente groffcur & longueur, & l'on tient que les 
plus courtes , font celles qui font le plus à craindre. Elles 
ont la tefte platte & large , la gueule extrêmement fendue, 
& armée de huit dens , «5c quelquefois de dix j dont les unes 
font crochues comme uncroiffant, & tellement pointues, 
qu'il efl: impoffible de s'imaginer rien de plus. Et comme 
elles font toutes creufes , c'eft par ce petit canal qu'elles font 
couler fubtilement leurvenin, qui eft renfermé dans de peti- 
tes bourfes, aus deus coftés de leur gueule, à l'endroit précis 
femcnt où répondent les racines de leurs dcns. Elles ne mâ- 
chent jamais les alimens dont elles fe nourriffent: mais les 
avalent tout entiers, après les avoir preffez & aplatis, s'ils 
font frop gros. Quelques uns difent quefi elles employoient 
leurs dcns aies mâcher, elles s'empoifonnéroient elles mê- 
mes , «5c que pour obvier à cela , elles couvrent leurs dens de 
leurs gencives, lors qu'elles prenent leur nourriture. 

Ces x'Vnimaus font fi venimeus dans ces dcus Iles que 
quand ils ont piqué, s'y l'on n'a recours promtémcnt, à quel- 
quepuiffant remède , la blcfllire fe rend incurable , en moins 
de deus heures, llsontcecydebon , qu'ils ne vous mordent 
jamais, pourveu que vous ne les touchies pas, ni rien fur 
quoy ils fe repofent. 

ARTICLE IL 
Ve Lez>ars, 

IL y a pluficurs fortes de Lezars dans ces Iles. Les plus 
gros & les plus confiderablcs , font ccus que quelques In- 
diens ont nommé Igtimoj , les Brciiliens Sçncmbp , 6c nos Ca- 
raïbes 



Chap. 13 DES Iles Antilles. iig 

raibes Omyamacx. Quand ils ont pris leur jufte confidence' 
ils ont environ cinq pieds dclongueur, àmefurer dépuis la 
tefte.jufques à l'extrémité de la queue, quieftbien auiïî lon- 
gue que le refte du corps: Et pour leur groffeur elle peut 
cftr-e d'un pied en circonférence. Selon les divers terroiis 
où ils fe nourriflent, ils ont aufli la peau de différente cou' eu-. 
Et c'eft peuteftre pour ce fujet que les Portugais les ont nom- 
mé Caméléons, Ôc fc font perfuadez que s'en eftoit une efpece. 
En quelques lies , les femelles font couvertes d'un beau vert, 
qui eft marqueté de blanc & de noir , & les mâles font gris : 
En d'autres ils font noirs , & les femelles fon d'un gris clair, 
rayé de noir ôc de vert, il y a même des liens , ou les malcs ôc 
les femelles ont toutes les petites écailles de leur peau ,fi 
éclatantes, & fi chamarrées , qu'on diroit à les voir de loin, 
qu'ils foient couverts d'une riche toile d'or, ou d'argent. Ils 
ont fur le dos des épines en forme de crête qu'ils drcffent ôc 
couchent quand ils veulent , & qui vont toujours en amoin- 
drifTant dépuis latefte jufque au bout de la queue. Ils font 
portez fur quatre pieds, qui ont chacun cinq griffes , qui font 
munies d'ongles fort pointus. 1 Is font fort légers à la courfe, 
ôc ils grimpent des mieus fur les arbres. Mais foit qu'ils 
aiment de confiderer les hommes, ou qu'ils foient d'un na- 
turel ftupide, & peuapprehenfif , quand ils fontapperçeusdii 
chaffeur, ils attendent patienment le coup de flèche ou de 
fufil fans branler. Et même ils fouffrent qu'on leur mette au 
col un las coulant quieft attaché au bout de la perche, dont 
on fefert affesfouventpour les tirer de dcffus les Arbres oii 
ils repofoient. Quand ils font en colere,ils enflent un grand 
gofîer qui leur pend fous le col & qui les rend épouvanta- 
bles , ils ont auffi la gueule fort fendue , la langue épaiffe , ôc 
quelques dents affez pointues. ]ls ne démordent pas aifé- 
ment ce qu'ils ont une fois ferré : mais ils n'ont point de 
venin. 

Les Femelles ont des œufs qui font de la groffeur de cens 
des Ramiers, mais ils ont la coque molle. Elles les pofcat 
affez profond dans le fable , qui ell au bord de la mer, & les 
laiffent couver au Soleil,d'oii eft venu que quelques Auteurs, 
ks ont mis entre les animaus anifibies. Les Sauvages ont 

R aprins 



I30 Histoire Naturelle, Chap. 15 

aprins ans Europccns le 'moyen de prendre ces Lézards, ôc Ja 
hardiefle de les manger à leur exemple. Ils font tres^-dificiles 
à tuer. De forte qu'à quelques uns Ton à donne jufques à trois 
coups defufil, & emporté une partie des entrailles, fans 
qu'ils fullent abbatus. Cependant en leur mettant un petit 
bois dans le nez , ou une épingle entre les deus yeus , y aiant 
là un petit trou , où l'épingle entre aifément , on les fait mou- 
rir auflltot. Les Caraïbes, font fort adroits à les prendre 
avec un laqs coulant qu'ils leur paQent fubtilement fur le cou, 
ou bien les aiant attrapés à la courfe, ils les faififlent d'une 
main par la quciic laquelle étant fort longue^ donne une belle 
prife : & avant qu'ils fe puiflcnt retourner pour les mordre, 
ils les prenent fur le chinon du col : £t puis ils leur tournent 
les pattes fur le dos, ils les lient , & les confervent ainfi en vie 
plus de quinze jours fans leur donner à manger. Leur chair 
eft blanche , & en des endroits couverte de graifle. Ceus qui 
enufent la trouvent fort délicate, lors nommément qu'on a 
relevé un certain goût fade qu'elle a naturellement, par de 
bonnes épices & quelque fauce piquante. On ne confeille 
pas neantmoins d'en manger fouvent , àcaufe qu'elle deféche 
trop le corps , & lui fait perdre tout fon embon-point. Les 
œufs font fans glaire , & n'ont au dedans que du jaune qui 
rend le potage auffi excellent que nos œufs de poule. 

Outre ces gros Lczars,on en voit en ces lies de quatre au- 
tres fortes qui font de beaucoup pluspetis', on les nomme. 
K^noliSy Roquets^ OMaboujatSj & Gobe-mouches. 

ARTICLE IIL 

Des K^nolis, 

LEs K^nolis font fort communs en toutes les habitations. 
Ils font de la grofleur & de la longueur des Lezars qu'on 
voit en France : Mais ils ont la teftc plus longuette , la peau 
jaunâtre <?cfur le dos ils ont des lignes rayées de blcii, de vert 
& de gris , qui prenent depuis le dcdus de la telle , jufqucs-aii 
bout de la quciie. U font leur retraitte dans les trous de la 
terre, 6c c 'cil de-là que pendant la nuit ils font un bruit beau- 
coup 



Chap.i3 DES Iles Antilies. 131 

coup plus pénétrant,^: plus inportun que celuy des Cygales. 
Le jour ils font en perpétuelle adion , & ils ne font que roder 
ans environs des Cafés, pour chercher dequoy fe nourir. 

ARTICLE IV. 

Des Roquets. 

LEs Roquets font plus pctis que les K^nolis. Ils ont la peau 
de couleur de feuille morte , qui eft marquée de petis 
points jaunes, ou noirâtres. Ils font portez tur quatre pieds, 
dont cens de devant font afles hauts. Ils ont les yeus étince- 
lans & vifs au poffible. ils tiennent toujours la tcfte élevée 
en l'air, (ï< ils font fi difpos qu'ils fautelent fans cefie comme 
des oif ans , lors qu'ils ne veulent pas fe fèrvir de leurs aifles. 
Leur quviic eU tellement retrouflée fur le dos, qu'elle fait 
comme un cercle ôc demy. Ils prenent plaifir à voir les hom- 
mes, ôc s'ils s'arrérent au lieu ou ils font, ils leur jettent à 
chaque fois des œillades. Qtiand ils font unpeu pourfuivis 
ils ouvrent la gueule , <5c tirent la langue comme de petits 
ch ns de chafle. 

ARTICLE V. 

"Des CMaboujas, 

LEs Maboujas font de différente couleur. Ceus qui fe tien- 
nent dans les arbres pourris , & aus lieus marécageus, 
comme aulTi dans les profondes & étroites vallées où leSoleil 
né pénètre pas , font noirs & hideus tout ce qui fe peut , & 
c'eft fans doute ce qui a donné occafion de les appeller du 
même nom, que les Sauvages ont impoie au Diable, lis ne 
font gros pour l'ordinaire qu'un peu plus que le pouce, 
j fur fix ou fêt de longueur. Ils ont tous la peau comme 
huilée. 



R 2 ARTI« 



ï3.a Histoire Na.tui^e i LEf Chap. ij^ 

ARTICLE VL 

Des Gobe-mouches, 

CEus que nos François nomment Gobe-mouches à caufede 
leur exercice le plus ordinaire, & les Caraïbes Oullcou- 
ma , font les plus petis de tous les Pvcptiles qui font en ces Iles. 
Ils ont la figure de cens que les Latins nomment Stellionei. 
l,l,y en a qui icmblent eftre couverts de brocatel.de fin or , ou 
d'argent, d'autres qui font de vert doré, & dedivcrfcs autres 
raviflantcs couleurs. Ils fontfi familiers,qu*ils entrent hardi- 
ment dans les chambres , oii ils ne font aucun mal ; mais au 
contraire les purgent de mouches, & de pareille vermine. 
Ce qu'ils font avec une telle d'cxterité & agiUté, que les ru- 
fes dzs chaffeurs ne font pas à prifer , en comparailbn de cel- 
les de cette petite Be.ftc. Car elle fc tapit , ôc fc met comme 
en fcntjnelle fur quelque planche, fur la table, ou fur quel- 
ques autres meubles , qui foyent plus élevés que le pavé, 
011 elle efpcre que quelque mouche fe viendra pofer. tt ap- 
perccvant fa proye elle Ja fuit par tout de l'œil , & ne la quit-. 
te point de veue , faifant de fa tcfte autant de différentes po-^ 
ilurcs, que la mouche change de places. L'on diroit quelque- 
fois qu'elle fe lance à dcmy corps en l'air. Et fe tenant furfes 
pieds de devant, haletant après fon gibier, elleentr'ouvc fa, 
petite gueule aflez fendue, comme li déjà elle ledevoroir& 
l'engloutilToitpar sfperance. Au rcfte bien que l'on mené du 
bruit en la chambre , & que l'on s'approche d'elle, elle eft fi 
attentive à la chafle, qu'elle n'abandonne point fon pofte 5 & 
ayant enfin trouvé fon avantage, elles'elancc fi droit fur fa 
proye, qu'il arrive- rarement qu'elle lui échappe. C" eft un 
divertiiïement bien innocent , que de confiderer l'attention, 
que ces petites Belles apportent, à chercher leur vie. 

Au refte elles fontli privées qu'elles montent fur la table 
quand on mange j & fi elles apperçoivent quelque mouche^ 
elles la vont prendre jufques furies affietcs de cens qui man- 
gent, i3c même furies mains & furies habis. Elles ibnt d'ail- 
leurs fi polies 6c fi nettes qu'elles ne donnent point d'avcrfion 

ni 



Cliap. Tj DES Iles Antilles* ïj^ 

ni de dcgoutpour avoir pafle fur q'jclqiie viande. Pendant 
la. nuit elles tiennent leur partie en cette mufique que font 
les Anolis , ôc les autres petis L ezars. Et pour fe perpetacr, 
elles font de petis œufs gros comme des pois, qu'elles cou- 
vrent d'un peu de terre, les iaifiant couver au Soleil. Sitoft: 
qu'on les tue , ce qui eft fort aifé à caufe de l'attention qu'el- 
les apportent à leur chaffe, elles perdent incontinent tout leur 
luftre ; L'or & Lazur, & tout Téclat de leur peau fe ternit, ôc 
devient pâle & livide. 

Si quelqu'un de ces petis R eptiies que nous venons de dé^ 
crire , devoit eftre tenu pour une efpecede Caméléon , {cdç^ 
vroit eftre ce dernier ; à caufe qu'il prend volontiers la cou- 
leur, de tout ce furquoy il fait fa refidence plus ordinaire. 
Carceus qu'on voit à l'entour des jeunes Palmes, font entie» 
rement verts comme les.feùilles de cet arbre. Cens qui cou- 
rent fur les orangers font jaunes comme leur fruit 3 Et même 
il s'en eft trouvé , qui pour avoir efté familiers dans une 
chambre, ou il y avoit un tour de lit de taffetas changeant, 
produiftrent une infinité de petis, qui avoient tout le corps 
emaillé de diverfes couleurs , toutes femblablcs à l'ornement 
du lieu où ils avoient accès. On pourroit peutei' re attribuer 
cet effet à la force de leur petite imagination : mais nous laif-. 
fpns cette fpeculation aus curieus. . 

ARTICLE VIL 
Des Brochets de terre. 

IL y a encore en plufieurs de ces lies des Brochets de terre j, 
qui ont l'entière figure , la peau , & la hure de nos Brochets 
de Rivière, Mais au lieu de nageoires , ils ont quatre pieds, 
qui font fi foibles qu'ils fe traînent fur la terre en rampant, & 
Cil ferpentant comme les Couleuvres , ou pour demeurer ea. 
nôtre comparaifon, comme des Brochets qui font hors de. 
Icau. Les plus grands ne peuvent avoir que quinze pouces 
4e long, fur une grofîeur proportionne. Leur peau eft cou- 
Y.crte de petites écailles , qui fdtit extrêmement luifaates,. 

R 3 ^^ 



134 HfsTOïRE Naturelle, Chap.13 

ôc decouleui'dc gris argenté. Quelques curicus , en ont de 
petis en leurs Cabinets qu'on leur a tait palier pour (ks Sale- 
mandres. 

Pendant la nuit , ils font un bruit effroyable de délfous les 
rochers , & du fonds des cavernes où ils fc tiennent. Le fon 
qu'ils rendent e(l beaucoup plus fort , & plus dclagreable que 
celuy des Grenouilles & des Crapaus , & il fe change & fe 
diverfiiie, fuivant la variété des lieus oii ils font cachez. Us 
ne fe montrent préfque point qu'à l'entrée de la nuit , & 
quand on en rencontre de jour, leur mouvement , qui eft tel 
que nous avons dit, donne de la frayeur. 

ARTICLE Vin. 

Des Scorpions é" à' une autre e/pece de danger eus Reptiles. 

IL y a auflides Scorpions , qui ont la même forme, que cens 
qu'on voit en France : mais ils n'ont pas un venin li dan- 
gereus, ils font jaunes, gris, ou bruns , lelon les differens 
terroirs où ils fe trouvent. 

En fouillant dans les lieus marécageus pour y faire des 
Puits, ou des rcfervoirs d'eau , on trouve fouvcnt une forte 
de Lezars hideus aupoQible. !ls font de la longueurde lix 
pouces ou environ. La peau de leur dos cft noire, & parlemée 
de petites écailles grifes, qui fcmblent eftre huilées, tant elles 
font luifantes. Us ont le délTous du ventre écaillé comme le 
dos: mais la peau qui le couvre eft d'un jaune pdie. Leur 
telle eft petite & pointue. 'Leur gueule eft afllz fendue: 
elle eft armée de plufieurs dens, qui font extrêmement tren- 
chantes. Ils ont deus petis yeus , mais ils ne peuvent fuppor- 
ter la lumière du jour, car aufll tôt qu'on les a tirez delà terre 
ils tachent incontinent de faire un trou avec leurs pattes qui 
ont chacune cinq ongles durs & crochus , avec quoy ils fe 
font ouverture de même que les Taupes , pour pénétrer par 
tout ou ils veulent. Us font un grand ravage dans les jardins, 
rongeant les racines des Arbres & des Plantes. Leur morfu- 
re eft aufll autant venimc^^fe que celle du plus dangereus 
Serpent. 

G H A- 



Chap. ij 

Gros litzart noitme l^tiatics 



DES Iles Antilles. 

h- 



X3 5 




(Brochet di ttrrc 




136 Histoire Naturelle-, Chap.14 

CHAPITRE QUATORZIEME. 

Ves Infecles qui font commtms ans Jntïlles, 

NOn fealetncnt les ciciis , & les autres plus vaftes 5: 
plus relevez corps de la nature , racontent la gloire 
du Dieu fort : mais même les plus petites & les plus 
ravale'es de Tes produdions , donnent aufli àconnoitre l'ou- 
vrage de tes mains , & fourniflent à tous ceus qui les confide- 
rent avec attention , une riche & abondante matière pour 
exalter fa puiflance , & fa Majefté Souveraine. C'eftpour- 
quoy nous croyons que ccus qui feplaifent de méditer les Ic- 
cretsde la nature , & de contempler les merveilles de Dieu, 
qui a tiré de Tes inépuifables trefors^ tant de riches ornemens, 
de proprictez occultes , & de rares beautez , pour en revêtir 
les moindres de Tes créatures : auront pour agréable que nous 
donnions ce Chapitre à la con(idcration de quelques Infedes 
quifevoyent commune'mcnt aus Antilles, & qui ont tous 
quelques qualitez particulières, comme d'autant de rayons 
de gloire, qui Ibutiennent & relèvent avec éclat , leur foiblef- 
fes & leur baflefle naturelle. 

ARTICLE I. 

Des Soldats , ô' des Limaçons, 

ENtrc les Infcdes qui font en abondance en ces pais 
chauds, ilyauncefpeced'Efcargots, ou de Limaçons, 
que les François appellent Soldats^ parce qu'ils n'ont point de 
coquilles qui leur foyent propres & particulières , & qu'ils 
ne les forment pas de leur propre bave, comme le Limaçon 
commun : mais que fi toft qu'ils font produits de quelque 
matière corrumpuë, ou autrement, ils ont cet inllinci, pour- 
mettre la foiblclîe de leur petit corps à couvertdes injures de 
l'air , & de l'atteinte des autres Belles , de chercher une mai- 
fon étrangère , 6: de s'emparer de tel coquillage qu'ils trou- 
vent 



Châp. 14- DES Iles Antilles. 137 

vent leur eftre propre, dans lequel ils s'ajuftent & accommo- 
dent, comme les boldats qui n'ont point de demeure arrêtée : 
mais qui font toujours leur maifon de celle d'autruy, ieloiila 
rencontre & la necelTité. 

On les voit plus ordinairement en des coques de Burgaus, 
qui font de gros Limaçons de mer, qu'ils rencontrent à la 
cofte, à laquelle ils Ibnt pouffez, quand le poiffon qui en étoit 
]e premier hofte eit mort. Mais ou trouve aufli de ces petis 
Soldats , en toutes fortes d'autres coquillages , même en des 
coques de noisde Liénes, & quelques uns qui s'étoient foui- 
rez dans des pieds de groffes Crabes mortes. \h ont enco- 
re cette induftrie , qu'a mefure qu'ils grollîdenr , ils chan- 
gent de coquille, félon la proportion de leur corps, & en 
prennent une plus ample , dans laquelle ils entrent quit- 
tant la première. De forte qu'on en voit de différentes fa(- 
fons & figures, félon la diverfité des coquillages qu'ils em- 
pruntent. Il y à apparence que c'efb de ces Soldj.ts que Pline 
parle fous le nom d'une efpece de petite Ecreviile, à qui il at-^ 
tribue le même. Ils ont tout le corps fort tendre , horsmis 
la telle <5r les pattes. Ils ont pour pied & pour dëfcnfe un 
gros mordant, femblable au pied d'un gros Cancre , duquel 
ils ferment l'entrée de leur coquille, & parent tout leur corps. 
Il eft dentelé au dedans, & il ferre fi fort ce qu'il peut attra- 
per , qu'il ne démord point , fans emporter la pièce. Cet \ n- 
fccle va plus vifte que le Limaçon commun , & ne falit point 
de fa bave l'endroit où ilpaffe. 

Quand, on prend ce Soldat il s'en fafclie , & fait du bruit. 
Pour luy faire rendre la maifon qu'il a prife , on en approche 
le feu : & auffi tôt il fort de la place. Si on là luy prcfente 
pouryrentrer, ils'y remet par le derrière. Quand il s'en ren- 
contre plufieurs, qui veulent quitter en même tems leur vieil- 
le maifon, & s'emparer d'une nouvelle, qui leur agrée à tous : 
c'eft: alors qu'ils entrent en une grande contcflation , & qu'a- 
près s'eftre opinâtrez au combat , & avoir joué de leurs 
mordans , les plus foiblcs font enfin contrains de céder au 
viclorieus , qui fe faifit auilitôtde la coquille, de laquelle i[ 
ioiiiten paix , comme d'une precieufe conquefte. 
QLiclques uns des habitans en mangent, comme on fait en 

S quel- 



îjg Histoire Naturelle, Chap. 14, 

quelques endroits les Efcargots : Mais ils font plus propres 
à la Médecine , qu'à la nourriture. Car étans ôtez^de leur 
coquille , & mis au Soleil , ils rendent une huyle qui eft fort 
profitable à la guerifon des goûtes froides , & qui s'employe 
aufli heurcufement pour amollir les duretez , & les callus 
du corps. 

Il y a encore deus fortes de petis Limaçons qui font fort 
beaus. Les uns font plats comme les bonnets de Bafques , & 
de couleur brune. Les autres font pointus, & tournez en 
forme de vis de pretToir , ils font aufl'i rayez de petites ban- 
des rouges , jaunes & violettes , qui les font eftimer des 
Curieus. 

ARTICLE II. 

Des LMouches Lumineufes, 

ON voit en ces îles pluficurs efpeces de grofles Mouches 
de différentes figures & couleurs. Mais il faut donner 
le premier lieu, à celles que les Fran(;ois appellent Mouches 
Lumineufes^ que quelques Sauvages nomment Cucuyos, & les 
Caraibes Coyouyou, d'un nom approchant. Cette Mouche 
n'eft point recommendable pour fa beauté, ou pour fa figure, 
qui n'a rien d'extraordinaire : mais feulement pour fa qua- 
lité lumineufe. Elle efide couleur brune,& de la groilcur d'un 
Hanneton. Elle a deus ailes fortes & dures, fous lefquelles 
font deus ailerons fort déliez, qui neparoiffentquc quand 
elle vole. Et c'eftaulfi pour lors que l'on remarque , qu'elle 
a fous ces ailerons une clarté pareille à celle d'une chandelle, 
qui illumine toute la circonférence, Outre qu elle a aulll fcs 
deus ycus fi Lumineus , qu'il n'y a point de ténèbres par tout 
où elle vole pendant la nuit , qui eft auiVi le vray tcms qu'elle 
fe montre en fon luûre. 

Elle ne fait nul bruit en volant, 6c ne vit qi^ de fleurs, 
qu'elle va cueillir fur les arbres. Si on la ferre entre les doits, 
elle tft fi polie «Se fi gliOante, qu'avec les petis efforts qu'elle 
fait pour ie mettre en liberté , elle échappe infcnfiblement, 
& fe fait ouverture. Si on la tient captive , clic referre toute 

là 



Chap. 14 DES Iles A>!tîlles. 159 

la lumière qu'elle a fous Tes ailerons, & n'éclaire que de Tes 
yeus, ôc encore bien foiblement au prix du jour qu'elle donne 
étant en libeité. Elle n'a aucun aiguillon , ni aucun mordant 
pour fa défenfe. Les Indiens, font bien aifes d'en avoir en 
leurs maifons , pour les éclairer au lieu de lampes. Et d'elles 
mêmes elles entrent la nuit dans les chambres, qui ne font pas 
bien clofes. 

Il y a de certains Fers Imfans en ces lies, qui volent comme 
des Mouches. Toute l'Italie & tous les autres pais du Le- 
vant en font auffi remplis. Le fameus Auteur de Moyfe fau- 
ve en fait mention dans la préface de fon ouvrage. Et fur lafîn 
du Poëme, cet illuftre Poète en parle ainfi, dans la defcription 
qu'il nous donne dune nuit : 

• 
Les heures tenehreufes 
Ornoient le firmament de lumières nombreufes 
On découvrait U Lune ^ de feus Animez, 
Et les champs dr les airs étoyent deja femcz. 
Ces miracles voUns , ces Jfires de U terre 
^ui de leurs rayons d'or font ait^ ombres h guerre^ 
Ces trefors ou reluit U divine fplendeur 
Faifoient déjà briller leurs flammes fans ardeur : 
Et déjà quelques uns en guife d'efcarboucles 
Du beau poil de CMarie avoient paré les Boucles. 

Mais quelques Lumineus que puiffent être ces petis Aftres 
de l'Orient , toujours ne font ils que comme une petite étin- 
celle, au prix du grand feu que jettent cesflambeaus volans 
de i'Ametique. Car non feulement on peut , à la faveur de 
leur clarté, voir fon chemin pendant la nuit : mais à l'aide 
de cette lumière , on écrit facilement , & on lit fans peine le 
plus menu caradere. Un Hiftorien Efpagnol recite , que les 
Indiens de l'Ile de Saint Domingue, fc fervoientdeces peti- 
tes Mouches attachées à leurs mains & à leurs pieds, comme 
de chandelles, pour aller la nuit à la chafle. On dit auffi, que 
quelques autres Indiens expriment la liqueur Lumincufe, 
que ces Mouches ont en leurs yeus & fous les ailes , & qu'ils 
s'en frottent le vifage & la poitrine en leurs réjouilfanccs 

S 2 iiûdur- 



I40 Histoire Naturelle, Chap. 14 

nofturnes : Ce qui les fait paroitrc au milieu des ténèbres. 
Comme s'ils e'toicnt couverts de flamme, & comme des fpec- 
trcs affreus, aus ycus de ceus qui les regardent. 

On prend aifément ces Mouches durant la nuit. Et pour 
cet etfet, il faut feulement remuer en l'air un tifon allumé. 
Car incontinent que celles qui fortentdubois àl'entre'e de 
la nuit, apperçoivent ce feu, croyant que ce foit de leurs corn* 
pagnes , elles volent droit au lieu oii leur paroit cette lumiè- 
re, & on les abbat avec le chapeau, ou bien fe venant jettcr 
d'elles mêmes contre le tiibu , elles tombent étourdies a 
terre. 

Ce fera fjns doute icy une chofc divertifiante de rappor-» 
ter ce que Monfieur du Montel Gentil-homme François, 
perfonnage auflifinccfe& auffi digne deFoy qu'il eft Doâ:e 
& Curicus , & à la genereufe liberaliré duquel nous devons 
beaucoup de belles & rares remarques qui enrichiflcnt cette 
Hiftoire, a nouvellement écrit furcefujet àTundefesamis. 
,, Voicy donc ce qu'il en dit. Etant en X IlcHifpaniola ou Saint 
,, Domingue, je me fuis fouvcnt arrêté à l'entrée de la nuit 
,, au devant des petites cabanes que nous y avions drelTées 
,,pourypa(fer quelques jours , en attendant que nôtre Na- 
,5 vire fut reparé : Je me fuis dis-je fouvent arrêté , à confî- 
„dererrair éclairé enplufieurscndrois de ces petites étoiles 
,, errantes. Mais fur tout c'étoit une chofe des plus belles 
„ à voir , lors qu'elles s'approchoient des grands arbres , qui 
,, portent une cfpece de Figues , & qui étoyent joignant nos 
„ huttes. Car elles faifoient mille tours,tantoft aus environs, 
,, tantoft parmy les branches de ces arbres toufus , qui ca- 
3, choient pour untemsla lumière de ces petis aflres, & les 
,, faifoient tomber en éclypfe : & au même tems nous ren- 
„doient cette lumière, & des rayons entrecoupez au travers 
,,des feiiilles. La clarté venoit à nos yeus tantoft oblique- 
„ment , & tantoft en droite ligne, & perpendiculairement. 
,, Puis ces Mouches éclattantcs fc d'evcloppant de lobfcuri- 
,, té de ces arbres, & s'approchât de nous, nous les voyions fur 
,, les Orangers voiHns, qu'Us mettoient tout en fcu,nous rcn- 
,, dant la veiie de leurs beaus fruits dorez que la nuit nous 
,, ayoit ravie , émaillant leurs fleurs , <5c donnant un coloris [î 

5>vif 



Chap. 14 DES Iles Antilles, 14X 

,,vif à leurs feuilles, que leur vert naturellement ggrcablc, 
„ redoubloit encore Screhauflbit notablement Ton liiftL-cpai' 
,, cette riche enluminure. Je fouhaitois alors i'indofluie des 
,, Peintres pour pouvoir rcprcfcntcr une nuit e'claireedetant 
,,de feus , & un paifagc Ci plaifant & fi.lumincus. Ne trour 
,, vez pas mauvais , que je m'arrefte fi long tcms à l'Hiftoire 
„d'une Mouche, puifque du Bartas luy a autrefois donné 
„ place entre les Oifeaus , au cinquième jour de fa première 
, fémaine, & en a parlé magnifiquement en ces tex'mes. 

, Déjà r ardent Cucuyes es Efpag?^cs nouvelles 

Porte dem fem au front , ^ de^^ fem fom les ailes 

V aiguille dti brodeur au rais de ces jla77ibeam 

SoHvent d'un lit royal chamarre les rideam : 

K^m rais de ces brandons^ durant la nuit plm noire 

Vmgenieu4 tourneur i? élit en rond l'yuoire '^ 

o^ ces rais l' ufmier reconte fon trefor 

0/ ces rais l' écrivain conduit fa plume d*or. 



?» 



„ S'y l'on avoit un vafe de fin criflal , & que l'on mit cinq ou 
„fix de ces belles Mouches dedans , il n'y a point de doute 
,,que la clarté qu'elles rendroient, pourroit produire tous 
,5 les admirables effets , qui font icy d'écrits par cet excellent 
5,Poëte,& fourniroit un flambeau vivant & incomparable. 
,, Mais au refte dés que ces Mouches font mortes elles ne re- 
„luifent plus. Toute leur lumière s'éteint avec leur vie. 
Ç'eft là l'agréable récit de noftre digne Gentil-homme. . 

A R T I C L E IIL 

# Des Falanges,- 

POitr venir aus autres efpéces <ffe grofles CMouches qui le 
voient aus Antilles, & ^ue quelques uns nomment Fa- 
langes : outre les CucuyoSy il y en à qui font de beaucoup plus 
grofles , & d'une étrange figure. Il s'en trouve , qui ont deus 
trompes pareilles , à celle de l'Elefant : L'une recourbée en 
haut, & l'autre en bas. Quelques autres ont trois cornes, 

S 3 un^: 



14^ Histoire Naturelle, Chap.14 

une naiffant du dos, & les deus autres de h teftc. Le rcftc du 
coups aufli bien que les cornes , eft noir & luyfant CQmme du 
jayct. Il y en a qui ont une grande corne longue de quatre 
pouces , de la ta(\bn d'un bec de BcccaÛe , liflee par defllis, ôc 
couverte d'un poil fblet par deflbus, laquelle leur fort du 
dos, & s'avance tout droit fur la te(\e, au haut de laquelle il 
y a encore une autre corne femblablc à celle du Cerf volant, 
qui eft noire comme ébéne , & claire comme du verre. Tout 
le corps eft de coulenr de feuille morte , poly & damaffe. 
Elles ont la teftc & le mufeau comme un Singe, deus gros 
yeus jaunes & foiides, une gueule fendiie, & des dens fembla- 
bles à une petite fcie. Ecoutons encore icy ce que rapporte 
à ce fujct noftre fidèle & curieus voyageur. 

]'ay veu dit il une efpcce de ces grofles Mouches , belle 
en perfedion. Elle étoit longue de trois pouces ou envi- 
ron. Elle avoir la tefte azurée, & de la falTon de celle d'une 
Sauterelle , (inon que les deus yeus étoient verts comme 
une émeraude, & bordez d'un petit filet blanc. Le defTus 
des ailes, étoit d'un violet luifant , damafle de divers com- 
partim'ens de couleur incarnate , rchaiifTée d'un petit fil 
d'argent naturel . Au refte ces compartimens étoient 
d'une Symmétrie fi bien obfervée , qu'il fembloit que 
le compas & le pinceau y euftent employé toutes les ré- 
gies de la perfpcdive , &lcs adoucifTemensde la peinture. 
Le deflbus du corps étoit de même couleur que la tefte, 
horsmis qu'il y avoir fix pieds noirs repliez proprement 
contre le ventre. Si on epanoiiiflbit les ailes , qui étoient 
dures & foiides , on appcrcevoit deus ailerons , qui étoient 
pi us déliez que de la toile de foye , & rouges comme écar- 
latc. Je lavis en l'île de Sainte Croix , entre les mains d'un 
Anglois ôc j'en couchai à l'heure mêrftc ladefcription fur 
mes tablettes. Je croiois au commencement qu'elle étoit 
artificielle, à caufe de cet incarnadin Ci vif, & de ce filet d'ar- 
gent î mais l'ayant maniée , je reconnus que la nature 
étant fans doute en Tes plus gaycs humeurs , s'étoit di- 
vertie à parer fi richement, cette petite Reine entre les 
Infedles. 

ARTi- 



Chap. 14 DES Iles Antilies. 143 

ARTICLE IV. 

Des Mîllepieds. 



c 



Et Infedc cft ainfi nommé, à caufcdc la multitude pref- 
'qne innombrable de fcs pieds , qui heriflent tout le def- 
fous de fon corps , & qui luy fervent pour ramper fur la terre 
avec une viteffe incroiable , lors notamment qu'il fe fent 
pourfuivy. 11 a de longueur fix pouces » ou environ. Le 
defTus de fon corps eft tout couvert d'écaillcs tanne'es^qui 
font fort dnrcs , & emboittées les unes dans les autres , com- 
me les tuiles d'un toit : mais ce qui eft de dangereus en cet 
animal, eft, qu'il a des mordans en fa tefl:e& en fa queiie 
dont il pince fi vivement, «5c glifle un fi mauvais venin en la 
partie qu'il a bleflee j que l'efpace de vint-quatre heures, & 
quelquefois plus long tems, on y reflent une douleur fort 
aiguë. 

ARTICLE V. 

Des K^râignees, 

ON voit en plufieurs des Antilles ,de groiïes t^raignees^ 
que.quelques uns ont mifcs au rang des Falangcs, à cau- 
fe de leur figure monftrucufe, & de leur groffcur fi extraordi-- 
j naire , que quand leurs pattes font étendues , elles ont plus 
de circonferenc9^ que la paume de la main n'a de largeur. 
Tout leur corps eftcompoféde deus parties , dont l'une eft 
platte , & l'autre d'une figure ronde , qui aboutit en pointe, 
comme un œuf de pigeon. Elles ont toutes un trou furie 
dos, qui eft comme leur nombril. Leur gueule nc pdwpas 
facilement eftre dilcernée à caufe qu'elle eft presque toute 
couverte fous un poil d'un gris blanc, qui eft quelquefois en-- 
tremélede rouge. Elle eft armée de part & d'autre de deus 
crochets fort pointus , qui font d une matière folide , & d'un 
•noirfipoly «Scfiluifant , que les Curieusles enchaflent en or, 
pour s'en fcrvir au lieu de Cureiens qui font fort eftimcz. 

da 



J44- Histoire Naturelle, Ch^p. 14 

•deccus, quiconnoiflcntla vertu qu'ils ont, deprcfervcidc 
douleur , & de toute corruption , les parties qui^n Ibnc 
frottées. 

Quand ces Araignées font devenues vieilles , elles font 
couvertes par tout d'un duvet noirâtre , qui cft aufli dons , ôc 
auffipreffé, que du velours. Leur corps eflTupportépat dix 
pieds , qui font velus par les cotez , & heriflcz en déllbus de 
petites pointes , qui leur fervent pour s'accrocher plus aifé- 
ment par tout où elle^veulent grimper. Tous ces pieds for- 
tent delà partie de devant: Ils ont chacun quatre jointures, 
& par le bout , ils font munis d'une corne noire & dure , qui 
cft divilée en dcus comme une petite fourche. 

Elles quittent tous les ans leur vieille peau comme les 
fcrpens , & les deus crochets qui leur fervent de dens & 
de defenfe j ceus qui rencontrent ces precieufcs dépouil- 
les , y peuvent remarquer la figure entière de leur corps, 
telle que nous l'avons fait dépeindre à la fin de ce Chapitre. 
Leurs yeus font fi petis , & fi enfoncez , qu'ils ne paroilfent 
que comme deus petis points. Elles (c nourriflent de mou- 
ches, ôc de femblables vermines, & on a remarqué qu'en 
quelques endroits, elles filent des toiles qui font fi fortes, que 
les petis oifeaus qui s'y embarraftent ont bien de la pêne de 
s'en développer. On dit le même des Araisjuées qui fe trou- 
vent communément dans les Iles Bermudez qui font habi> 
tées par les Anglois j il eft auffi fort probable, qu'elles font 
d'une même cfpece. 

ARTICLE VL 

Z>« "^^gy^ volmt, 

alî a donné à cet Infcdc , le nom de Tigre voUnt^ à caufe 
qu'il cft marqueté par tout fon corps de taches de diver- 
ics couleurs, de même que le Tigre. Il cft delà grofleur d'un 
Cerf volant. Sa tcftc cft pointue , & embellie de dcus gros 
yeux , qui font aulfi verts , & auftl brillans qu'une Emcrau- 
de. Sa gueule eft armée de dcus trocs durs, «3c pointus au 
pcflible , avec Icfqucls il tient fa proye pendant qu'il en tire 

le 



Chap. 14 DES Iles Antilles. 145 

lefuc Tout fon corps eft revêtu d'une croûte dure & bru- 
ne , qui lui fert comme de cuiraÛe. Ses ailes ," qui font aulTi 
d'une matière folide, couvrent quatre ailerons , qui font auffi 
déliez que de la toile de foyc. Ilafixpattes, qui ont chacune 
trois jointures , ôc qui rontheri0ees de plufieurs petites poin- 
tes. Durant le jour, il s' occupe continuellement à la (ihaffc 
d'autres Infedes, Cependant la nuit il fe perche fur les ar- 
bres , d'où il fait un bruit tout pareil au chant des Ci- 
gales. 

A R T I G Eï"" VIL 

Des K^hcilies , & de quelques autres Infectes, 

LEs K^heilles, qu'on voit aus Antilles ne font ^as de beau- 
coup différentes de celles, qui fe trouvent en l'Améri- 
que Méridionale : mais les unes & les autres , font plus peti- 
tes que celles de l'Europe; Il y en a qui font grifes, & d'au- 
tres , qui font brunes , ou bleues : ces dernières font plus de 
cire & de meilleur miel. Elles fe retirent toutes, dans les fen- 
tes des rochers, & dans le creus des arbres. Leur cire eft molle, 
& d'une couleur fi noire, qu'il n'y a aucun artifice , qui foit 
capable de la blanchir : mais en recompenfe leur miel eft 
beaucoup plus blanc, plus dousôc plus clair, que celuy que 
nous avons en ces contrées. On les peut manier fans aucun 
danger , parce qu'elles font prefque toutes dépourveiies 
d'éguillons. 

On trouve encore dans ces Iles, plufieurs Cerfs volans, & 
une infinité de J'^/^^^r^//^/ , &de Papillo^zs ^ qui font beaus à 
merveille. Il s'y voit aufll & fur la terre, & en l'air divers 
Infedes fort importuns & dangcreus, qui travaillent grande- 
ment les Habitans : mais nous parlerons de ces incommodi- 
tez, & de quelques autres, dans les dcus derniers Chapitres 
de ce premier Livre. 



CHA- 



Histoire NATURBLtE, Chao. w. 




•C^-.' ^Volant- 



Chap. 15 PES II ES Antï;, tc^ 747 

CHAPITRE QUINZIEME. 

Des Oijêaus les plus conftderahles des Antilles, 

Toutes les œuvres de Dieu font magnifiques , il les a 
toutes faites avec fagelTe , la terre eft pleine de les 
biens : mais il faut avouer , qu'entre toutes les Créa- 
turcs , qui n'ont rien au defllis de la vie leniitivc 5 les Oifcaus 
publient plus hautement qu'aucunes autres,- les inipuifablcs 
richeflcs de fa bonté & de fa providence : Et qu'ils nous con- 
vient, par la douce harmonie de leurchàiu , par l'aclivité Hc 
leur vol, par les vives couleurs & par toute la pompe de leur 
. plumage, de loiier & glorifier cette iviaiefié Souvciai^îc , qui 
les fi avantageufement parez, ôc embellis de tant ce rares ;^eir 
fedions. C'eft aufli pour nous animer à ces lacrez devoirs, 
qu'après avoir traitté des Arbres, des Plantes , des Herbages, 
des Belles à quatre pieds , des Reptiles & des Infectes , dont 
laterredes Antilles eft couverte , nous décrirons en ce Cha- 
pitre tous les plus rares Oifeaus , qui peuplent l'au' de ces 
aimables Contrées, & quienrichiflcnt la verdure eternelle,dc 
tant d'Arbres preci eus, dont elles font couronnés. 

ARTICLE I. 

Des Frégates. 

DEs qu*on approche de ces Ile$, pluficurs Oifeaus qui 
fréquentent la mcr,viennent à la rencontre des Navires, 
comme s'ils étoicnt envolez pour les reconnoitre. Si toft que 
les nouveaus palTagers les apperçoivent , ils le perfuadcnt 
quMs verront incontinent la terre : Mais il ne fc faut pas 
flatterde cette cfperancc , jufqnes à ce qu'on les voie venir 
par troupes. Car il yenàunc efpcce qui feeartcfouvent en 
pleine Mer, de plus de deus cens lieiies loinde terre. 

Nos François les nomment Freg:ites , à caufe de la fermeté 
& de la légèreté de leur vol. Ces Oifeaus ont bien autant de 

T z chair 



y 



148 Histoire Naturelle-, CHâp.15 

chair qu'un Canart ; niais ils ont Içs ailes beaucoup plus 
grandes, aufli ils fendent l'air avec une telle vitelle &-rapidité, 
qu'en peu de temps on lésa perdu de véue. Us ont le plumage 
différent: car les uns font entièrement noirs: & les autres 
font tout gris à la refervc du ventre, 5c des ailes qui font mê- 
lées de quelques plumes blanches, ils font fort bons pef- 
cheurs : Et quand ils apperçoivent un poiflbn à fleur d'eau, 
ils ne manquent pas comme en fe jouant, de l'enlever, ôcd'en 
faire cure'e. Us ont fur tout une adrcfle meiveilleufeà (efai- 
fir des poiflbns volansj carfi toft qu'ils apperçoivent que 
cette délicate proye fait heriflerlcs eaus , & qu'elle s'en va 
eftre contrainte de prendre l'eflor , pour éviter les cruelles 
pourfuitcs de fes ennemis de mer. Us fe placent fi bien du 
cofté oii ils doivent faire leur faillie, que dez qu'ils Ibrrent de 
Icau , ils les reçoivent en leur bec , ou en leurs ferres: Ainfi 
cesinnocensôc infortunes poifibns,pour éviter les dcns d'un . 
cnnemy tombent fouvent entre les griffes d'un autre, qui ne \ 
leur fait pas une meilleure compofition. 

Les rochers qui font en mer, & les petites lies inhabitées 
fervent de retraitte à ces Oifeaus. C'cft aufll en ces liens de- 
ferts, où ils font leurs nids. Leur chair n'eft point tant pri- 
fée : mais on reciieiUe fort foigneufement leur graifle , à 
caufe qu'on a expérimenté ^ qu'elle eft trespropre pour la 
guérifon de la Paralyfie , 5c de toutes fortes de gouttes 
froides. 

ARTICLE IL 

Des Fauves, 

L Es Oifeaus, que nos François appellent Tdwjes^'ï. caufe . 
de la couleur de leur dos, font blancs fous le ventre. Us 
font de la grofleur d'une poule d'eau j mais ils font ordinai- 
rement fj maigres, qu'U ny a que leurs plumes qui les fafle va- 
loir. Us ont les pieds comme les Cannes , & le bec pointu 
comme les beccalfes. Ils vivent de petis Poillbns de même 
que les Frégates , mais ils font les plus flupides de tous les 
Oifeaus de mer 6c de terre, qui font ans Antillesj car foit 

qu'ils 



Chap. 15 DES Iles Antilles. 149 

qu'ils fc laflent facilement de voler, ou qu'ils prenent les Na- 
vires pour des rochers flottans -, auiïi tôt qu'ils en apper- 
çoivcnt quelcun , fur tout fi la nuit approche , ils viennent 
incontinent fc pofer déffus : £t ils font (i étourdis qu'ils fe 
laifîent prendre fans peine. 

ARTICLE III. 

Des (aigrettes é* deplujteurs autres Oifiaus de 
C^fer & de Rivière. 

ON voit auili prés de ces lies, & quelquefois bien loin en 
Mer, des Oilcaus parfaitement blancs , qui ont le bec & 
les pieds rouges comme du Coral j Ils font un peu plus gros 
que les Corneilles. On tient que c'eft une efpéce d* Aigrette^ 
àcaufe qu'ils ont une quelie qui eft compofée de deus plu- 
mes longues & precieufes, qui les fait difcerner entre tous les 
autres Oifeaus qui fréquentent la Mer. 

Entre lesOifeaus de Rivières & d'étangs- Il y a des jP/^iz/V;'/, 
des plongeons^ des PouL s d'eau , des Cannars , des Oyes Sau^A" 
ges 5 une efpece de petites Cannes , qui font blanciîcs comn^e 
la neige par tout le corps , & ont le bec & les pieds tout noirs,, 
& des Aigrettes d'une blancheur du tout admirable, de la grof- 
feur d'un Pigeon , & qui ont le bec femblable à celuydc U 
Becafle , & vivent de poiflbn aimant les fables & les rochers. 
Elles font particulièrement recherchées, à caufe de cepre- 
! cieus bouquet de plumes fines & déliées comme delafoye^ 
: dont elles font parées, & qui leur donne une grâce toute 
: particulière. Mais parce que tous ces Oifeaus de Mer & 
i de Rivière, font communs ailleurs, iln'cft pas bcioinde les 
i décrire. 

ARTICLE IV. 

Du Grand Go fur. 



I 



L y a encore un gros Oifeau en toutes, ces Iles, qui ne vit 
que de poiflbn. 11 efl de la gi'ofleur d'une grofle Canne , & 

T 3 d\in 



150 Histoire Naturelle, Chap.15 

d'un plumage cendré ôchidcus à voii:. 11 a le bec long& plat, 
la tefte groflc, les yeuspctis & enfoncez, & un (;ol allez 
court , fous lequel pend un Goficr fi dcmcrurement ample & 
vafte , qu'il peut contenir un grand Icau d'eau. C'eftpour- 
quoy nos gens l'appellent Grand Gofier. Ces Oifcaus fe trou- 
vent ordmaircment fur les arbres , qui font au bord de la mer, 
ou ils fe tiennent en embufcade pour épier leur proye. Car (1 
toft qu'ils voient quelque poiflon à fleur d'eau & à leur avan- 
tage , ils fe lancent dcHus & l'enlèvent. Us font fi goulus, 
qu'ils avalîent d'aUcz gros poilTons tout d'un coup, & puis 
ils retournent à leur fcntinelle. Ils font aulfi fi attentifs à leur 
péfche, que ne détournant point la vciie de deflus la mer, 
d'où ils attendent leur proye j on les peut facilement tirer de 
la terre fans qu'ils fe donnent garde du coup. Ils font fon- 
gearts & mélancoliques , comme il convient à leur employ. 
Leurs yeus font fi vifs <Sc fi perçans qu'ils découvrent les Poif- 
fons bien loin en Mer, & plus d'une brafTe de profondeur: 
mais ils attendent que le poiflon foit prcfque à fleur d'eau, 
pour fe ruer deffus, leur chair n'efl: point bonne à manger. 

ARTICLE V. 

Des foules d'eau, 

LES Iles qu'on nomme les Vierges , font rccommenda- 
bles entre toutes les Antilles pour avoir une infinité de 
bcaus. 6c de rares Oifcaus de mer & de terre. Caroutrctous 
cens dont nous venons de parler qui y font en abondance. 
Ony voit uncefpecede petites Poules d'eau qui ont un plu- 
mage raviflanr. Elles ne font pas plus groflcs qu'un pigeon : 
mais elles ont le bec plus longde beaucoup, de couleur jau- 
ne, & les cuiOes plus hautes , qui de même que les pieds , font 
d'un rouge fort vif. Les plumes du dos & des ailes, &de la 
queiie, font d'un Incarnat luifant, cntre-mélé de vert ^Jcde 
noir, qui fcrt comme de fons pour relever ces éclatantes cou- 
leurs. Le dcQbus des ailes &; du ventre , cil d'un jaune doré. 
Leur col ôcleur poitrine , font enrichis d'une agréable mé- 
lange de tout autant de vives couleurs, qu'il y eu à en tout 

leur 



Chap. 15 DES Iles Antilles. 15I 

leur corps : «5c leur teftc cu'i eft menue, 6c en laquelle font 
enchaffcz dcus petis yeus bnllans.efl couronnée d'une huppe, 
tifluç de plufîeurs petites plumes qui font aairiémailiéçsdc 
divcrfes belles couleurs. 

ARTICLE Vr. 

Des Flammans. 

LEs c'tangs & les liens marécageus qui ne font pas fou'* 
vent fréquentez nourriflentdebcaus & grands Oifeaus, 
qui ont le corps de lagrofTeur des Oyes fauvages , & de la fi- 
gure de cens que les Hollandois nomment LepeUer , à caufe 
de la forme de leur bec, qui eft recourbé enfaffon d'une 
cueillierc. Car ils ont le bec tout pareil , le col fort long , & 
les jambes & les cuifles fi hautes , que le refte de leur corps eft 
élevé de terre d'environ trois pieds. Mais ils différent en cou- 
leur , d'autant qu'ils ont le plumage blanc quand ils font jeu- 
nes 5 puis après à mefure qu'ils croifient , il devient de cou- 
leur de Rofe, & enfin quand ils font âgez il eft tout incarnat. 
Il y a apparence que c'eftà caufe de cette couleur, que nos 
îrançois les ont nommés Flammans. 11 fe trouve de ces mê- 
mes Oifeaus prés de MontpéUer, qui ont feulement le deftbus 
des ailes & du corps incarnat, ôcledeffiis noir. Il s'en voit 
auffi ans Iles , qui ont les ailes mêlées de quelques plumes 
blanches & noires. < 

On ne les rencontre rarement qu'en troupe, & ils ont loiiye 
& l'odorat fi fubtils ; qu'ils éventent de loin les chaOcurs, 
& les armes à feu. Pour éviter aufll toutes furprifcs , ils fe 
pofent volontiers en des lieus découverts, ôcaumilieu des 
marécages, d'où ils peuvent appercevoir de loin leurs enne- 
mis, & il y en 3 toujours un de la bande , qui fait le guet , pen- 
dant que les autres foiiillent en l'eau , pour chercher leur 

ij nourriture: Et aufli toft qu'il entend le moindre bruit , ou 
qu'il apperçoit un homme , il prend leftor , & il jette un cri, 

: quifertde fignalaus autres pour le fuivre. Quand les chaf- 
feurs, qui fréquentent l'ik de S. Domingue , veulent abattre 
de ces Oifeaus , qui y font fort communs , ils le mettent au 

dcfibus 



152. Histoire Naturelle, Chap. 15 

deffous du vent , afin que l'odeur de la poudre ne leur Toit fi 
facilement portée , puis ils fis couvrent d'un cuir de ^^uf, & 
marchent fiir leurs mains, pour contrefaire cette befte, juf- 
ques à ce qu'ils foicnt arrivez en un lieu d'où ils puilfcnt com- 
modément tirer leur coup : & par cette rufe, ces Oifeaus qui 
font acoutumez de voir des Bœufs fauvages , qui defcendent 
des montagnes, pour venir aus abreuvoirs , font faits la proie 
des chafleurs. Ils font s;ras & ont la chair aQ'ez dehcate. On 
conferve leur peau , qui eft couverte d'un mol duvet , pour 
eftre employée aus mêmes ufages , que celles du Cygne & 
du vautour. 

ARTICLE VII. 



I 



De l'Hiro?îdeIIe de l^K^meric^ue, 

Ly a quelques années qu'il fut apcrté de ces lies, à un cu- 
rieus de la Rochelle, un Oifeau de la grolleur d'une Hiron- 




delle, & tout femblable, excepté que les deus grandes plu- 
mes 



Ciiap. 15 DES Iles Antilles. 155 

mes de la queue étoient un peu plus courtes , & que Ton bec 
l ctoit crochu comme celuy d'un Perroquet , & fes pieds com- 
i meceus d'une Canne. Le tout p^^rfaitement noir. Ci ce a'ed 
IcdeflTous du ventre , qu'il avoit blanc coimie ccluy des Hi- 
rondelles 5 enfin il leur rcîTembloit ii Ibrt , horsniis cette pe- 
tite différence , que nous ne le s'au rions mieus nommer 
c\i\ Hirondelle d*i^mcrique. Nous lay avons à defr.in donné 
place après les Oifeaus de xVlcr & de .livicre , à caufe que la 
forme de fes pieds donne aff^z àconnoirtre q fil vit dans les 
; eaiis. Et parce qu'il eft (irare qu'aucun Auteur ncw a ^ama s 
[parlé que nous fâchions, nous en donnons icyia iigurc fi- 
dèlement tirée fur l'original. Renvoyar-s celles des aurrcs 
) Oifeausplus remarquables que noi-s avons dé'a décrits, ou 
jque nous allons décrire , à la fin de ce Chapitre. 

ARTICLE Vin. 

Veplufiems Oifeai^ de terre. 

Outre tous ces Oifeaus de Mer, de R ivieres, & d'étangs ; 
on trouve en ces lies une tresgrande abondance de ler' 
dris , de Tourtes , de Corneilles , & de Ramiers , qui mènent un 
létrange bruit dans les bois. On y voit trois fortes de Poules, 
les unes font Poules communes , femblables à- celles de ces 
Iquartiers ; les autres font de celles que nous nommons Vou- 
ies d'Inde: Et celles de la troifiéme forte, font une efpece 
izFaifa-as, que les François à l'imitation des Efpagnols ap- 
pellent Poules Pintades , par ce qu'elles font comme peintes 
de couleurs blanches, &de petis points qui font comme autant 
l'yeus, fur un fonds obfcur. 

Il y a aufriplufieurs CAïerlcs^ Grives , OrtoLws & Gros becs, 
Dréfque tout femblables aus nôtres de même nom. 

Quant aus autres Oifeaus , qui font particuliers aus forcfts 
des Antilles , il y en à de tant de fortes , & qui font fi riche- 
"nent, &fi pompcufcment couverts : qu'il faut avouer que 
r'ils cèdent à ceus de l'Europe pour le chant, Ils les furpaflent 
îe beaucoup en beauté de plumage. Les defcriptions que 

V nous 



\i. 



X54 Histoire Naturelle, Chap.15 

nous allons faire de quelques uns de* plus confiderables» 
confirmeront Tuffifamment la vérité de cette prop<yfition. 

Nous commencerons par les Perroquets , qui félon leur 
différente grofleur font distinguez en trois efpeces. Les plus 
grands font nommes K^rras , Camdes ou Canives , les moin- 
dres Perroquets communs^ & les plus petis Perriques^ 

ARTICLE IX. 

Des K^YYitS, 

LEs K^rra^ font des Oifcaus beaus par excellence, de U 
grofleur d'un Faifan : mais quant à la figure du corps, ils 
font femblables aus Perroquets. Ils ont tous la tefteafTés grof- 
fe,les yeus vifs &aflures, le bec crochu, & une longue queue, 
qui efl: compofée de belles plumes , qui font de diverfcs cou- 
leurs, félon la différence des Ucsoii ils ont pris leur nailîance. 
On en voit qui ont la tefte, le dcffus du col , & le dos de bleii 
cclefte tabizé, le ventre & le dcffous du col & des ailes de 
jaune pâle, & la queue entièrement rouge. 11 y en a d'autres, 
qui ont preTquc tout le corps de couleur de feu, horsmis 
qu'ils ont en leurs ailes , quelques plumes , qui font jaunes, 
azurées & rouges. 11 s'en trouve encore qui ont tout le plu- 
mage mcflé de rouge , de blanc , de blcii , de vert & de noir, 
ccft à dire de cinq belles &- vives couleurs quifontuntres- 
agreable émail. Ils volent ordinairement par troupes. On 
jugcroit à leur pofture qu'ils font fort hardis & refolus : car 
ils ne s'étonnent point du bruit des armes à feii, & fi les pre- 
mier coup ne les ablcflez, ils attendent fans bouger du lieu 
où ils font une deuziéme charge : mais il y en a plufieurs qui 
attribuent cette aflurance à leur ftupidite naturelle, plutôt 
qu'a leur courage. On les apprivoilb affez aifémenc : on leur 
apprend aufli à prononcer quelques paroles , mais ils ont la 
langue trop épaiffe , pour fe pouvoir faire entendre aufll bien 
que les Canidés , & les plus petis Perroquets, Ils font fi enne- 
mis du froid, qu'on à bien de la peine à leur faire paffer la 
mer. 

ARTI- 



Chap. 15 i>Bs Iles Antilles. I55 

ARTICLE X. 

Des Canidés. 

ON eftimc beaucoup les Camdes qui font de même gtof* 
feurque les precedens , mais d'un plumage encore plus 
raviflant. Témoin celuyque Monfieur du Montelquiafait 
plufieurs voyages en l'Amérique , & qui a foigneufément vi- 
fité toutes les lies, a veu en celle de Coraçao , & dont il nous 
„ donne cette exafte relation. Il meritoit , dit il , de tenir 
„ rang entre les plus beaus Oifeaus du monde. Je le confide- 
„ ray de fi prez, & le maniay fi fouvent étant en ce lieu là, que 
,,j'en ay encore les idées toutes fraîches. Il avoit tout le 
s, plumage fous le ventre , fous les ailes & fous le coi de cou- 
,, leur d'aurore tabizée : Le deffus du dos , & de la moitié 
,,des ailes d' un bleii celefte, & vifaupofiible. La queue & 
„ les grandes plumes des ailes étoient entremêlées d'un in- 
,, carnadin éclatant à merveilles , diverfifié d'un bleii comme 
jjledeflus du dos, d'un vert naiifant ,& d'un noir luifant, qui 
„ rehauiToit & faifoitparoître avec plus déclat , for & l'azur 
„ de l'autre plumage. Mais ce qui étoit le plus beau , étoit fa 
,,tefte, couverte d*un petit duvet de couleur de Rofe , mar- 
^, quêté de vert, de jaune, & de bleii mourant qui s'étendoit 
„ en ondes jufques au dos. Ses paupières étoient blanches, 
,, & la prunelle de fes yeux jaune & rouge , comme un rubis 
„ dans un chaton d'or. Il avoit fur la tefle , comme une toque 
,, de plumes d'un rouge vermeil ,étincelant comme un char- 
,,bon allumé, qui eftoit bordée de plufieurs autres plumes 
,, plus petites,dccouleurde gris de perle. 
,, Que s'il étoit merveilleus pour cette riche parure , il n'é- 
, , toit pas moins à prifer pour fa douceur 5 Car bien qu'il eût 
„ le bec crochu, & que les ongles, ou ferres de fes pieds, d'ont 
,, il iè lérvoit comme de mains, tenant fon manger, & Icpor- 
„ tant au bec, fuilent fi perçantes & fi fortes, qu'il eut pli em- 
,, porter la pièce , de tout ce qu'il empoignoit : neantmoins 
, , il étoit fi privé qu'il jovoit avec les petis enfans fans les blef- 
„ fer : Et quand on le prénoit il reffcrroit fi bien fes ongles, 

V 2, „que 



X56 Histoire Naturelle, Chap. 15 

„ que l'on n'en fentoit aucunement les pointes. 11 l'e'choit 
j.commeunpetitchicnavecfa langue courte &éj^ai(reccu s 
,, quiramadouoient,& luydonnoient quelque fnandife,joig- 
,,noit la tefte à leur joues pour les baifer <3c careflcr, & te'- 
„ moignant par mille fouplelTes fa reconnoiflance , il fe laif- 
,, foit mettre en telle pofture qu'on vouloit, & prenoit plaifir 
,, à fe divertir de la forte , &: à faire paCTer le tems à fcs amis. 
„ Mais autant qu'il e'toit dous & traittable , à cens qui luy fai- 
,, foient du bien 5 autant étoit il mauvais & irréconciliable, 
, , à ceus qui l'avoient oifenfe', & il les s'avoit fort bien difcer- 
,, ner entre les autres , pour leur donner quelques atteintes 
,, de fon bec & de fes ongles, s'il les trouvoit à fon avantage. 
,, Au refte il parloir HoUandois, Efpagnol , & Indien : Et 
„ en ce dernier langage il chantoit des airs comme un Indien 
,,même. 11 contrefaifoit aufll toutes fortes de volailles, & 
,, d'autres animaus domeftiques. Il nommoit fes amis par 
,, nom & par furnom, accouroit à eus, & voloit fur eus fi toft 
,, qu'il les apperçevoit notamment quand il avoit faim Que 
,, s'ils avoient efté abfens, «5c qu'il ne les eut veus de long 
,, tems, ilfaifoitparoîtrc là joie qu'il avoit de leur retour, par 
,, des cris déjoiiiffance. Quand il avoit bien folâtre & joué, 
,, & que l'on étoit ennuyé de fcs carefies, il fe retiroit au faîte 
„ du couvert de la caze de fon nourriffier, qui étoit un Cava- 
,, lier de la même Ile : Et de la il parloit , chantoit , & faifoit 
,, mille fîngeries , fe mirant en fon plumage qu'il agcncoit & 
,,paroit , nettoyoit & polifToit avec fon bec. On n'avoit 
,, point de peine à le nourrir. Car non feulement le pain 
,, dont on uf^ en cette lie , mais tous les fruits ôc toutes les 
,, racines quiycroiflent luy étoient agréables. Et quand on 
,, luy en avoit donné plus qu'il n'en avoit befoin, ilcachoit 
„foigncufcmentlerefle fous Icsfcuillesde la couverture de 
,, la caze, «Se y avoit recours dans la necefllté: Enfin jcn'ay 
,, jamais vcu d'oifcau plus beau ni plus aimable. Il étoit digne 
,, d'être prefcnté au Roy , fi on euft pûlepafler en France. 
C'eft la ce qu'en rapporte ce noble «3c véritable Témoin, qui 
ajoute qu'il avoit été apporté des Antilles à Monfieur Ro- 
dcnborck, qui étoit alors Gouverneur du Eort , & de la Co- 
lonie HoUandoifc, qui cft en l'ile de Coracao. 

ARTI- 






Chap. 15 DES Iles Antilles. 157 

ARTICLE Xr. 

Des Perroquets. 

ON voit quafi par toutes les Antilles des Perroquets que 
les Indiens habitans du pais appellent en leur langue 
Koulehuecy & qui vont par trouppes comme les Etourneaus, 
Les chafîeurs les mettent au rang du gibier , & ne croient pas 
perdre leur poudre ni leur peine de les mettre bas. Car ils 
font auili bons & aufll gras, que le meilleur poulet : fur tout 
qi^and ils font jeunes , & pendant le tems des graines , «Se des 
fruits de plufieurs Arbres dont ils fenourriûent. Us font de 
différente grolTcur & de différent plumage , félon la différen- 
ce des Iles. De forte que les anciens habitans s'avent recon- 
noître le lieu ou ils font nez, à leur taille «3c à leur plume. 

Il y en à d'une admirable forte en l'une des lies qu'on ap- 
pelle Vierges. Ils ne font pas plus gros que l'Oifeau que les 
Latins nomment Hupufn , «5c ils ont prçfque la même figure. 
Mais ils font d'un plumage chamarré d'une fi grande variété 
de couleurs qu'ils recréent merveilleufement la veué. Ils 
apprenent parfaitement bien à parler, <5c contrefont tout ce 
qu'ils entendent. 

ARTICLE XII. 

Des Perriques. 

LEs plus petis Perroquets ne font pas plus gros qu'un 
Merle , il s'en trouve même qui n'ont pas plus de corps 
qu'un paflereau. On les nomiv.ç. perriques. Elles font cou- 
vertes d'un plumage , qui efi entièrement vert , horsimis que 
fous le ventre & aus bords des ailes Ôc de la queiie, il tire fur 
le jaune. Elles apprenent auffi à parler Ôc à fiffler. Mais eiks 
retiennent toujours quelque peu du Sauvagin. Ce qui fait 
qu'elles pincent bien fort, quand elles ne font pas en bonne 
humeur. Et il elles peuvent avoir la liberté, elles gagnert 
les bois, où elles meurent de faim. Car ayant elle nourries 

V 3 de 



I5S Histoire Naturelle, Chap.15 

de jeuneffe en la cage , ou elles trouvoient leur nourriture 
préparée , elles ne Tavent pas choifir les Aibres fur iéquels il 
y a des graines qui leur Ibnt propres. 

ARTICLE XIII. 
Du Tremblo. 

IL y à en quelques lies , particulièrement à la Gardeloupe, 
un petit Oifeau que l'on nomme Tremhlo,^2ivce. qu'il trem- 
ble fans cefle principalement des ailes qu'il entr'ouve. Il eft 
de lagrofîeur d'une caille, Ion plumage eft d'un gris unij)eu 
plus obfcur que celuy de l'Alouette. 

ARTICLE XIV. 
Du Tajferem àeV Amérique. 

LEs Iles de Tabago & de la Barboude , comme e'tant les 
plus Méridionales des Antilles , ont beaucoup de rares 
Oireaus,qui ne fe voient pas en celles,qui font plus au nord. Il 
s'y en rencontre entre autres un, qui n'eft pas plus gros qu'un 
Paflercau, & qui a un plumage raviflfant : Car il a la tefte, le 
col , & le dos, d'un rouge fi vif & G éclatant, que lors qu'on 
le tient ferré en la main & qu'on nefaitparoiftre que le col, 
ou le dos , on le prendroit même de fort prcz , pour un char- 
bon allumé. H a le dcflbus des ailes & du ventre d'un bleu 
celcfte , & les plumes des ailes & de la quciie d'un rouge ob- 
fcur, marqueté dcpctis points blancs , difpofez en égale di- 
ftance , qui ont la figure de la prunelle de fon œil. 11 a aufii 
lebec,& le ramage, d'unPalTereauj et pour ce fuj et on le 
nommé à bon droit , Paffcrem de ï Amenquc. 



ARTI. 



Chap. 15 DES Iles Antiliès. î5^ 

ARTICLE XV. 
De l'Aigle D^Orinoque, 

IL paffb aufll fouvent de la terre ferme en ces mêmes îles, 
une forte de gros Oifcaii , qui doit tenir le premier rang 
entre les Oifeaus deProye, qui font ans Antilles. Les pre- 
miers habitans de Tabago le nommèrent , K^igle V'orinoque, 
à caufe qu'il eft de la grofleur & de la figure d'une Aigle , & 
qu'on tient que c'et Oifeau qui n'eft que paffager en cette lie, 
fe voit communément en cette partie de l'Amérique Méri- 
dionale qui eft arrofée de la grande Rivière d'Orinoque. 
Tout fon plumage eft d'un gris clair , marqueté de taches 
noires, horsmis que les extrémités des fes ailes & de fa queiie, 
font bordées de jaune. Ilalesyeus vifs & perçants. Les ailes 
fort longues, le vol roide& promt, veu la pefanteur de fon 
corps. Il fe repaift d'autres Oifeaus, fur léquels il fond avec 
furie , & après les avoir atterrez , il les déchire en pièces , & 
les avale. 11 a neantmoins tant de generofité, qu'il n'attaque 
jamais cens qui font foibles & fans dcfenfe. Mais feulement 
les Arras , les Perroquets , & tous ceus qui font armez com- 
me lui, de becs forts & crochus , & de griffes pointues. On a 
même remarqué , qu'il ne fe rue point fur fon gibier tandis 
qu'il eft à terre , ou qu'il eft pofé fur quelque branche : mais 
qu'il attend qu'il ait prisPefTor ,pour le combattre en lair, 
avec un pareil avantage. 

ARTICLE XYL 

Du C^ïansfeny. 

LE CMmsfcny , eft auffi une efpecc de petite Aigle qui vit 
aufTi de Proye, mais il n'a pas tant de cœur,quc celle dont 
nous venons de parler^car il ne fait la guerre qu'ans Ramiers, 
ans Tourtes , aus poulets , & aus autres petis Oifeaus qui ne 
lui peuvent refifter. 

Il 



i6o Histoire Naturulté, Chap. 15 

Il y a encore en ces lies une infialtc d'autres Oifeaus de 
toutes fortes d'eTpeces , & dont la plupart n'ont ^oint de 
noms. 

ARTICLE XVI h 

Vu CoUhry. 

POur couronner digne'ment THiftoirc des Oifeaus de nos 
Antilles, nous iinirons par l'admirable CoUhry, admirable 
pour fa beauté, pour fa pctiteffe, pour fa bonne odeur, & pour 
fa faifon de vivre. Car étant le plus petit de tous les Oifeaus 
qui fc voient il vérifie glorieufement le dire de Pline , que 
Natura nufquam magis quam in minimis tôt a. ejt. Il fc trouve 
de ces Oifeaus, dont le corps eft fi petit, qu ils ne font guércs 
plus gros qu'un Hanneton. H y en a qui ont le plumage fi 
beau , que le col les ailes & le dos reprcfentcnt la diverfité 
de l'arc-en-ciel , que les Anciens ont appelle Iris fille de l'ad- 
miration. L'on en voit encore qui ont fous le col un rouge fi 
vif, que de loin on croiroit que ce feroit une efcarbouclc. Le 
ventre & le deflbus des aîlcs eft d'un jaune doré j les cuifles 
d'un vert d'Emcraudcj les pieds & le bec noirs comme ébe- 
ne polie j & les deus petis yeus font dcus diamans enchaflez 
en une ovale de couleur d'acier bruny. La tefte eft d'un vert 
naiOant qui lui donne tant d'éclat qu'elle paroit comme d'o- 
rée. Le mafle eft enrichy d'une petite Hupc en forme d'ai- 
grette, qui eft compoiéc de toutes les diftcrentes couleurs, 
qui emaillent ce petit corps , le miracle entre les Oifeaus , & 
l'une des plus rares produdions de la nature. 11 abbaiflc & 
levé quand il lui plait cette petite crefte de plumes, dont l'Au- 
teur de lanatui'c la Ç\ richement couronné. Tout fon plu- 
mage eft aufll plus beau , & plus dclatant , que celuy de la 
femelle. 

Que fi cet Oifcau eft merveilleus en fi taille , & en fon plu- 
mage j il n'eftpas moins digne d'admiration en Tadivité de 
fon vol, qui eft fi vîtc&: fi précipité, qu'à proportion les plus 
gros Oifeaus ne fendent point l'air avec tant de force, & ne 
font pas un bruit (i refonnant, que cehiv qu'excite cet aima- 
ble 



Chap. 15 DES Iles Antilles. i6x 

ble petit Colibrypar le battement de fcs ailes: Carondiioit 
que ce foit un petit tourbilloii cmeu en l'aii', & qui fiffîc ans 
oreilles. Et parce qu'il feplait à voler prés de ceus quipaC 
fent, ilfurprend quelquefois (1 inopinément, que bien fou- 
vent il donne une fubite , & innocente frayeur, à ceus qui 
l'entendent pliitoft qu'ils ne le voient. 

Il aie vit que de rofée, laquelle ilfucce fur les fleurs des 
Arbres avec fa langue , qui eft beaucoup plus longue que le 
bec, & qui eft creufe comme un petit chalumeau , de la grof- 
feur d'une menue aiguille. On ne le voit que fort raicmenc 
fur terre , ni même perché fur les arbres : mais fufpendu en 
l'air auprès de l'arbre, où il prend fa nourriture. H fefoutient 
ainiî par un dous battement d'ailes , & en même tems il tire 
la rofée, qui fe conferve le plus long-tems au fond d<:s fleurs 
à demy épanoiiics. C'eft en cette polture qu'il y a du plailic 
aie confiderer. Car épanoviflant fa petite hupe, ondiroit 
qu'il ayefurlatefte une couronne de rubis & de toutes fortes 
de pierres precieufes. Et le Soleil rehauflant toutes les riches 
enluminures de fon plumage , il jette un éclat fi brillant qu'on 
le pourroit prendre pour une rofedepierrerie animée & vo- 
lante en l'air. Aus lieus où il y à plusieurs Cottonniers on 
voit ordinairement quantité de Colibris. 

Bien que fon plumage perde beaucoup de fa grâce quand 
il efl: mort, fi eft ce qu'il eft encore fi beau , que l'on a veu des 
Dames en porter par curiofité pour pendans d'oreilles. Ce 
que plufieurs ont trouvé leur eftre mieus feant, que tous 
les autres. • 

Ce mcrveilleu^Oifeau n'a pas feulement la couleur cxtra- 
ordinairement a Jfcable : mais il y en a d'une forte, qui après 
avoir recréé la veuë , rejouit encore & contente l'odorat par 
fa foveue odeur , qui eft aufll douce, que celle de l'ambre 6c 
du mufc les plus fins. 

11 bâtit le plus fouvent fon nid fous une petite branche de 
quelque Oranger ou Cottonnier, & comme il eft propor- 
tioné à la petiteflcdc fon corps , il le cache fi bien parmy les 
feuilles, & lemetii induftrieufcment à l'abry des injures de 
l'air, qu'il eft préfque imperceptible. Il eft fi bonarchitede, 
que pour n'eftre point expofé aus vens du levant «2c du Is! ord, 
. X qui 



iS^z HrsTOiRE Naturelle, Chap. 15 

qui foufflent d'ordinaire en ces païs-là , il place Ton nid au 
midy. Il le compofe au dehors de petis filets d'une Plante 
que l'on nomme Pùe , & dont nos Indiens font leurs cordes. 
Ces petis filamens font déliez comme des cheveus , mais 
beaucoup plus forts. 11 les lie & les entortille avec fon bec 
fi ferrement à l'entour de lapetitc branche fourchue qu'il à 
choifie pour y perpétuer fon efpece, que ce nid étant ainfi 
parmy les feiiilles , & (ufpendu fous la branche , fe trouve 
comme nous avons dit & hors de lavcuë, & hors de tout 
péril. L'ayant rendu fblide & remparé au dehor, par ces fi- 
lamens, & par quelques brin; décorées & de menues herbes, 
entrelacez les uns dans les autres avec un mcrveillcus artifi- 
ce, il le pare au dedans du plus fin coiton, & d'un duvet de 
petites plumes plus molles que la foyc la plus déliée. La fe- 
melle ne fait communément qi e deus aufs , qui font en 
ovale, & de la groffeur d'un pois , ou fi vous voulés d'une 
perle de conte. 

Nôtre brave voiageur ne fc taira pas fur cette matière. 
Elle cft trop digne de l'es obfervations cuneufes. Voicy donc 
ce qu'il en écrit entr'autres chofes à fon amy en fes relations 
9, familières. On trouve par fois des nids de Colibry fous 
5., les branches de quelqfts unes de ces plantes de tabac, qu'on 
5, laifle croître auflihaut qu'elles peuvent, pour en avoir la 
„ graine. Je me fouviens qu'un de nos Nègres m'en montra 
,, un, qui étoit ainfi fort proprement attaché fous ure de ces 
,, branches. Même comme j'étois à Saint Chrifiofle , à la 
,, pointe des Palmiftes , un Anglois m'en fit voir un , qui te- 
„noit à l'un des rofeaus , qui foutenoi^ couverture de fa 
,, café à Tabac, comme on parle aus 11" ]'ay veu aufll un 
,,de ces nids avec les œufs, qui étoit encore attaché à la 
,, branche., quiavoitefié couppée pour l'ornement du cnbi- 
„ net d'un curieus , lequel avoit de plus encore le mafle & la 
„ femelle fecs, & conîervez en leur entier. Etc'cft là où je 
,,confideray attentivement & le nid & Toifeau. Et après 
„ avoir admiré l'œuvre de Dieu en cette petite créature , je 
,,dis étant toutravyà iav^ue de ce nid qui étoit delà grof- 
,,feur d'une nois. 



Châp.i5 DES Iles Antilles,. H^ 



^ue h matière ou h figure 
Se fajfe icy conjiderer 
Rien ne fe doit ac comparer 
o/ cette eccquife Architecture 
VnefolUe dureté 
S'y mejle avec la beauté 
Far un fingulier artifice 
Car un bec efi tout l'mfirumenî 
^ui donne à ce rare édifice 
„ Son plus precieu4 ornement. 



9» 
»» 
»> 
»» 



Aurcfte, ilfe voit de ces Oifeaus prcfquc en toutes les An« 
tilles , mais félon la diverficé des lies ils différent & de grof- 
fcur & de plumage. Les plus beaus & les plus petis de tous fe 
trouvent en V Wq d^ Aruba qui relevé de la Colonie Hollan- 
doife , qui eft à Coraçao. 

On pourroit peuteftre defirer icy que nous parlaflions 
-du chantdecet Oifeau, & qu'après avoir ravy la veuë , & 
fatisfait merveillcufement l'odorat , il contentaft encore 
l'ovic par l'harmonie de fon chant. Quelques uns difent 
qu'en effet il y en a d'une efpece qui chante en quelque fai- 
fonde l'année. Mais il y a grande apparence , que cequ'on 
appelle le chant du CoUbry , n'eft autre chofe qu'un petit 
cry femblable à celuy de la Cygale , qui eft toujours d'un 
même ton. Mais quand il ne chanteroit pas, il poflede fans 
cela , affez d'autres rares avantages de la nature , pour 
tenir rang entre les plus beaus , & les plus exccllcns 
Oifeaus. 

Ceus qui ont demeuré au Brefil , nous rapportent con- 
ftanment , qu'il y a un petit Oifeau nommé Gonamhuch^ 
d'un blanc luifant , qui n'a pas le corps plus gros qu'un 
Frelon, & qui ne doit rien au Roflignol pour le regard du 
chant clair & net. Peuteftre que c'eft une efpécede Colibry^ 
comme quelques uns le pofent. Mais toujours n'eft il pas 
comparable , ni en beauté de plumage , ni en odeur , & 
autres raviffantesqualit ez à celuy que nous venons de 
décrire. 

X % Ceus 



164- Histoire Naturelle, Chap. r5 

Cens li ont mieus rencontré , qui ont dit que ce chef j 
d'oeuvre de nature , efl: une efpcce de ces petis Oiieaus que 
quelques Indiens appellent Guaraciaha^ ou Guacartga^ ceft à 
<S\x.z Rayon du Soleil^ &c Guaracigaba , c'eft à dire Cheveu dtt 
Soleil. Les Elpagnols les nomment Tomineios , par ce que 
quand on en met un avec Ton nid dans un tre'buchetàpefer 
l'or, il ne pefc ordinairement que deus de ces petis poids, 
que les mêmes Efpagnols appellent Tommos , c'eft à dire 
vint-quatre grains. 

Quelques uns ont mis en avant, qu'une partie de ces ad- 
mirables Colibris .^ font premièrement des Mouches , qui 
puis après le transforment en Oifeaus. D'autres ont e'crit 
que les Antillois appelloient ces Oifeaus des Rénez, parce 
qu'ils dorment la moitié de l'année comme les L'oirs , & 
qu'ils fc réveillent au Printems', renailTant comme de nou- 
veau , avec cette agréable failon. Même il yen à quidifenr, 
que lors que les fleurs viennent à tomber ils pouflcnt leur pe- 
tit bec dans le tronc des arbres , & y demeurent fichez im- 
mobiles (5c comme morts durant fixmois, jufqucs à cequc 
la terre vienne à eftre couverte, d'un nouveau tapis de 
fleurs. Mais nous n'avons garde de méfier tous ces contes, 
à la véritable Hiftoircde nôtre Colibry, & nous ne les faifons 
que toucher du doigt en paflant. 

Nous fermerons ce Chapitre , par une chofe bien digne 
d'être remarquée, ôcquinefe voit point ailleurs, ficcn'eft 
peutcftre en la Guinée comme l'infcot le rap'portc. C'eft 
le merveilleus inftind , que Dieu a donné à tous les petis 
Gifcaus de l'Amérique, pour conferver leur cfpece. En ce 
qu'y ayant parmy les bois une forte de grandes couleuvres 
vertes & menues, qui rampent fur les Arbres, & qui pour- 
roicnt s'entortillant de branche en branche , aller manger 
les œufs des Oifeaus , d'ont elles font fort avides : Pour cm- 
pefchcr ces l'arroncfles d'atteindre à leurs nids, tous les pe- 
tis Oifeaus qui n'ont pas le bec aflcz fort pour fe défendre 
contre leurs ennemis , font leurs nids au boi.i fourchu de 
certains petis filamens, qui comme le lierre croiflcr.t àrer- 
ic, fcicvcnt à la favcui des Aibrvs, ôcs'étantpoullcz juf- 

qu'à 



Chap. 15 DES Iles Antilles. 165 

qu'à leur fommet , ne pouvant aller plus outre , retom- 
bent en bas , quelquesfois dcus ou trois braiTes au deflbus 
des branches. C'eft donc au bout de ces ligamens nommes 
Lienes par nos François, que les Oifcaus attachent forte- 
ment leurs nids avec une telle induftrie, que lors qu'on les 
rencontre dans les bois, comme il y en a grand nombre, 
on ne peut aflcz admirer, ni la matière, ni l'ouvrage de ces 
pctis édifices branlans. Podir ce qui eft des Perroquets , & 
des autres Oifeaus qui font plus forts, ils font leur nids dans 
les creus des arbres, ou fur les branches, comme cens depar 
■deçà : Car ils peuvent rechaflcr avec le bec & les ongles , les 
Couleuvres qui leur font la guerre. 

On trouvera en la page fuivantc, les figures des Oifeaus 
les plus rares & les plus confiderables que nous venons de 
décrire: mais il faut confefier que le burin, ni même les 
pinceaus les plus delicas , ne leur s'auroient don- 
ner la grâce , les traits , ni toutes les vives 
couleurs , dont ils font naturel- 
kment parez. 




X j 



CHA- 



XÔ6 



Histoire Naturelle, Chap.15 



.y^/li^le ^DùTiJiçji 




ÇPaiiH ^mB 



Chap. i6 DES Iles Antilles, ï6^- 

CHAPITRE SEIZIEME. 

Des ToiJJons Je la Mer^ <s* des ^yieres des JntilUs. 

NOus ne prétendons pas de traitter l'Hiftoire desPoif- 
fons des Antilles , avec toute l'exaditude que cette 
a:nple & féconde matière le pourroit defîrer : mais 
puis qu'après avoir conl^dcre'jufquesicy, toutes les plus prc- 
cieuTes richefîcsdont Dieu a fort avantageufement pourveu 
les terres de ces heureufcs contrées , l'ordre requiert que 
nous pariions à pref^^nt dés produdions de la Mer qui les en- 
toure, «3c des K ivieres qui les ar-ofent : nous nous propofons 
feulement de d/cire brièvement dans ce Chapitre les plus 
excellcn? Poiùons, qui b'y trouvent en abondance, & qui fer- 
Veni à lanourriti:rcde l'homme, afin que cette confideration 
nous porte à reconnoître que fa, trcs-fage Providence a dé- 
plo)x les merveilles fur les profondes eaus,avec autant déclat 
& de libéra ité que fur le i^tc^ & par confequent qu'il eft jufte 
quclesCieus&laterreleloiient, laMer (Se tout cequife re- 
mue en icelle. 

ARTICLE! 

Des Poijfons vohns, 

IL y en a qui tiennent pour uncontefait a plaifir, ceque 
l'on dit des FoijfonsvoUns^ bien que les relations de plu-- 
ficurs famcus voiageurs en faflent foy. Mais quelque opinion 
qu'en puiflent avoir cens qui ne veulent rien croire que ce 
qu'ils ont veu, c'eft une vérité tresconftante, qu'en navi- 
géant , de's qu'on a pafle les Canaries , jufques à ce que Ton 
approche des lies de l'Amérique , on voit fortir fouvent de la 
Mer de grolTes trouppes de roilTons qui volent la hauteur 
d'une pique , & près de cent pas loin , mais pas davantage, 
parce que leurs ailes fc féchent au Soleil, ils (ont préfque 
femblables aus Harans , mais ils. ont la telle plus ronde , & ils 
font plus larges fur le dos. Us ont les ailes comme une Chau- 
ve-fou^- 



•t68 Histoire Naturelle, Chap. 16 

ye-foiiris, qui commencent un peu au deflbusde latefte,& 
s'étendent prélque jufqucs à la queiie. Il arrive louvent 
qu'ils donnent en volant contre les voiles des Navires , ôc 
qu'ils tombent même en plein jour fur le tillac. Ceus qui en 
ont fait cuire , & qui en ont mangé les trouvent fort delicas. 




Ch3p«l6 DBS ÎLES Aï5T!LLES. l6p 

Ce qui les oblige à quitter la mer, qui cftkur élément le plus 
ordinaiic , cft qu'ils Ibnt pouiTuivis. de plufieurs grands Poif- 
fons qui en font curée. Et pour efquiver leur rencontre , ils 
prennent une faufle route , faiîant un bond en l'air , & chan- 
geant leur n'ageoircs en ailes pour éviter le danger, mais ils 
trouvent des ennemis en l'air aufli bien que dans les eaiis. Car 
il y a de certains Oifeaus marins qui ne vivent quedeproyc, 
kfquels leur font aufîi une cruelle guerre , ôcics prennent 
en volant 5 comme nous l'avons déjà dit an Chapitre 
précèdent. 

11 ne ferapcuteftre pas désagréable à ceus qui liront l'Hi- 
ftoire de ces Poiubns ailés du nouveau monde , de nous y voir 
ajoiiter pour enrichiffemcnt les paroles de ce grand Poète 
qui dans fon Idyle Héroïque nous témoigne qu'avec plai- 
fir il a 

veu mille fou fous les cercles bruUns 
Tomber comme des Cienx de 'urAi^poiJfons volans : 
^ ^jn courw dans les flots far des monftres avides^ 
Et mettant leur refuge en leurs ailes timides 
K_Aufem du pin vogueur pleuvotent de tous cotez. 
Et jojicohient le tillac de leurs corps arge?2tez,. 

ARTICLE II. 

Des perroquets de Mer, 

'J' L y a aufll en ces quartiers là des PoiHbns qui ont f écaille 
J^commc la Carpe , mais de couleur verte comme la plume 
d'un Perroquet : d'où vient aufli que nos François les nom- 
ment Perroquets de Mer. Us ont les y eus bcaus & fort étince- 
lans , les prunelles claires comme du Criftal , qui font entou- 
rées d'un cercle argenté , qui cft enfermé dans un autre qui 
cft d'un vert d*émcraudc comme les écailles de leur dos , car 
celles de dcllbus le ventre font d'un vert jaunâtre. Ils n'ont 
point de dents, mais ils ont les mâchoires d'enhaut&d'en- 
bas d'un os folidcquicft extrêmement fort, de même cou- 
leur que leur écailles, ôcdivilé par petis compartimensbeaus 
à voir. Us vivent de Poiftons à Coquille, & cet avec ces du- 

Y res 



17© Histoire Naturelle, Chap.16 

res mâchoires, qu'Us brifent comme entre deus meules , les 
Huîtres les Moules , & les autres coquillages afin de fe re- 
paître de leur chair. Us font cxccUcnsà manger, ôcfi gros, 
qui'il s'en voit qui pcfcnt plus de vint livres. 

ARTICLE III. 
De U Dorade. 

LA Dorade que quelques uns nomment Brame de LPifer, y 
eft encore commune. Elle a ce nom de Dorade , parce 
que dans l'eau fatcfte paroitd'un vert doré 6c tout le reftcde 
fon corps jaune comme or , & azuré' comme le ciel forain. 
Elle fe plaità fuivre les Navires , mais elle nage d'une telle 
viteflc , qu'il faut eftre bien adroit pour la pouvoir atteindre 
avec la gaffe ou foine, qui font des inflrumcns avec Icfquels 
les Matelots ont de coutume de prendre les gros Poiflbns ; 
auflî il s'en voit peu qui ait une plus grande dilpofition natu- 
relle à fendre les flots queccluy-cij car il à le devant delà 
tefte fait en pointe. Le dos herifle dépine qui fétcndcnt juf- 
qucs à la queue qui eft fourchue, deus nageoires au défaut de 
la tefte, & autant fous le ventre , les écailles petites , & tout le 
corps d'une figure plus large que grofle 5 Ce qui luy donne 
un merveilleus empire dans les eaus. 11 s'en trouve qui ont 
environ cinq pieds de longueur. Piufieurscftiment que leur 
chair qui eft un peu féchc , eft aufll agréable au goût que 
celle de la Truitte où du Saulmon 5 pourvcu que fon aridité 
foit corrigée par quelque bonne fauce. Lors que les Portu- 
gais voient que ces Dorades fuiventleur Navire, ils fe met- 
tent fur le beau pré avec une ligne à la main, au bout de la- 
quelle il y a feulement un morceau de linge blanc auhaut de 
l'hameçon, fans autre apas. 



ARTL 



Châp. i6 DES ItES Auriitas, '%fi 

ARTICLE I y. 

De la Bonite. 

IL y a lin autre Poilfon qui fuit ordinairement les Navires. 
On le nomme Bonite, il eft gros & fort charnu, & de la lon- 
gueur de deus pieds ou environ. Sa peau paroit d'un vert 
fort obfcur , & blanche fous le ventre. Il n'a point d' écailles 
û ce n'eftaus deus codés ouilena deus rangs de fort petites, 
qui font couchées fur une ligne jaunâtre qui fétend de part 
& d'autre, à commencer depuis la telle jufqaes à la quciic 
qui eft fourchue. 11 fe prend avec de gros hameçons, que 
l'on jette aus environs du Navire. Tout en avançant che- 
min, & fans caller les voiles on fait cette pefche. Ce Poifibn 
cft goulu comme la Morue , & fe prend avec toute forte d*a- 
morces, même avec les tripailles desPoiflbns qui ont elle 
cventrez. On le rencontre plus fouvent en pleine mer qu*es 
colles. 11 eft bon étant mangé frais j mais il eft encore plus 
délicat lors qu'il a demeuré un peu dans le fel , & dans le 
poivre avant que de le faire cuire. Plufieurs tiennent que ce 
Poiflbn eft le même , queceluyque nous appelions Thon^ 
& qui eft commun en toutes les coftes de la Mer Médi- 
terranée, 

ARTICLE V. 

De VEguile de LPlfer, 

L'Egmlle eft un Poiflbn fans écailles qui croift de la lon- 
gueur de quatre pieds ou environ. 11 a la îcftc en poin- 
te, longue d'un bon pied, les yeusgros & luifans qui font 
bordez de rouge. La peau de fon dos eft rayée de lignes de 
bleii & de vert, & celle de deflbusfon ventre, eft d'un blanc ^ 
meQé de rouge. Il a huit Nageoires qui tirent furie jaune, 
& une queiie fort pointue qui a peutcftrc donné l'occalîon 
<lc luy donner le nom qu'il porte , de même que la figure 

Y 2 de 



lyz Histoire Naturelle, . Chapi6 

de fa tcfte a convié les Hollandois de l'appcller Tabac-Py^c^ 
c'cft a dire Pipe a tabac. % 

ARTICLE VI. 

De jflujiems autres Poijfons de U iMer Ô* 
des Rivières, 

LEs Cotes de CCS lies ont aulTi des Carangues àcs Mulets 
qui entrent quelquefois en l'eau douce, & fe pefchent 
dans les Rivières , des Poijfons de roche qui font rouges , & de 
diverfes autres couleurs, & fe prennent auprès des Rochers j 
Des Nègres ou diables de Mer , qui font de gros PoiiTons qui 
ont réeaille noire, mais qui ont lachairblanche & bonne au 
poflîble, & une infinité d'autres Poiflbns, qui font pour l.i 
pluspart differens de cens qui fe voient en Europe , & qui 
n'ont encore point de noms parmy nous. 

Pour ce qui cft des Rivières j elles fourniflent une grande 
abondance de bons Poiflbns ans Habitans des Antilles , & s'il 
eft permis de comparer les petites chofes aus grandes^ elles 
ne cèdent point à proportion de leur étendue en fécondité, à 
la Mer. 11 eft vray qu elles ne produifcnt pointde Brochets, 
de Carpes , ni de femblablcs Poiflbns qui font communs en 
ces quartier cy : mais il y en a grande quantité d'autres , qui 
ne font connus que des Indiens,, 6c dont quelques uns ap- 
prochent de la figure des nôtres . 



CHA- 



Chap. ï6 DES Iles Antilles, 



Ï73 




de^^Rcca^ 




QTo 



nUr^ 




QÂukr^ jiot(soit ac rcch. 




174 Histoire Naturelle, Cbap.17 

CHAPITRE DIXSEPTIEiVlE. 

î)es Mojîjîres Marins (juife trouvent en ces quartiers. 

CEus qui ont décry l'Hiftoire des Poiflbns ont mis au 
rang des Baleines tous cens qui ibnt d'une grofleur ex- 
traordinaire, de même qu'ils ont compris fous le Titre 
des Monftres, tous ceus là qui ont une figure hideufe ou qui 
vivansde proyefont des ravages dans leseaus, comme les 
Lions, les Ours, les Tigres, & les autres beftes farouches en 
font fur la terre. Nous devons parler dans ce Chapitre des 
uns & des autres c'eft à dire de tous ceus qui font d'une grof- 
feur prodigieufe, ou qui font effroyables pour leur forme 
hideufe à voir, & redoutables à caufe de leurs défences. Et 
ainfi nous defcendrons pour un peu de tems dans les abyfmes 
de cette grande & fpacieufe Mer , où comme dit le Saint Roy 
qui a compofé les Sacrez Cantiques d'ifracl, il y a des Repti- 
les fans nombre de petites bcflcs avec des grandes, ôr après y 
avoir contemplé les oeuvres du Seigneur , nous en remonte- 
rons incontinent, pour célébrer fa bénignité <5c fcs merveilles 
envers les fils des hommes. 

ARTICLE L ''' 
De l'Efiadon. 

ENtrc les Monftres Marins on remarque particulière- 
ment ccluy que nos François nomment Efpadon , à caufe 
qu'il a au bout de fa mâchoire d'enhaut une defenfcde la lar- 
geur d'un grand Coutelas, qui a des dcns dures & pointues 
des dcus coftés. Il y a de ces Poiflbns qui ont ces defenfes 
longues de cinq pieds , larges de fix pouces par le bas, & mu- 
nies de vintfet dens blanches ôcfolidcs en cliaquc rang, & le 
corps gros à proportion. Ils ont tous la tefte plate & hideufe, 
delà figure d'un cœur , ils ont prés des yeus deus foupiraus 
par où ils rejettent l'eau qu'ils ont avallée. Ils n'ont point 

d'écail- 



Chap. 17 DES Iles Antilles. ï7'5 

d'ecaillcs , mais ils font couverts d'une peau grife furie dos, 
& blanclie fous le ventre , qui cft raboteufe comme une lime. 
Ils ont Cet nageoires , deus à chaque cofté, deus autres fur le 
dos , & puis celle qui leur fert de queue. Quelques uns les 
appellent Potjfons h Scie ^ ou Empereurs ^ à caufe qu'ils font la 
guerre à la Baleine, & bien fouvent la bleflent à mort. 

A R T I C L E II. 

Des ^^Marfouins, 

LEs Olfayjoums font des Pourceaus de Mer , qui vont en 
grande troupe, & fe jouent fur la Mer, faifant des bonds, 
<5c fuivant tous une même route. Us s'approchent volon- 
tiers allez prés des Navires . Et cens qui font adroits à les 
harponner en accrochent fouvcnr. Lachair en eftaffez noirâ- 
tre. Les plus gros n'ont qu'un pouce ou deus de lard. Ils ont 
le mufcau pointu , la quciie fort large , la peau grisâtre , & un 
Trou fur la telle par où ils refpirent & jettent l'eau. Ils ron- 
flent préfque comme lesPorceaus de terre. Ils ont le fang 
chaud , & les Inteftins femblables à cens du Pourceau ,& 
font prefque de même goût; mais leur chair eft de difficile 
digeftion. 

Il y a une autre cfpece de Marfiuins^ qui ont le groin rond 
&mouflli comme une boule. Et a caufcde la reflemblance 
de leur telle avec le Froc des Moines. Quelques uns les ap- 
pellent. TeJ}es de Moine , & Moines de Mer, 

ARTICLE IM. 

Va Requiem, 

LE Requiem , eft une efpece de chien ou de Loup de Mer, 
le plus goullu de tous les Poiflbns , & le plus avide de 
chair humaine. Il eft extrêmement à craindre quand on fc 
baigne. Il ne vit que de proye, & il fuit fouvent les Navires 
pour fe repaitre des immondices que l'on jette en Mer. Ces 
nionflresparoiiïent de couleur jaune dans l'eau. 11 y en a qui 

font 






1-5 Histoire Natuhelie, Chap. 17 

font d'une grandeur & d'une groficur dcmcfurcc , & qui font 
capables de couper tout net un homme en deus.Leuj^pcau cft 
rude, ôcl'on en fait des limesdouccs, propres à polir le bois. Ils 
ont la teftc plate, & n'ont pas l'ouverture de leur gueule tout 
au devant de leur mufcau.mais deflbus. Ce qui fait que pour 
prendre Icurproye, il faut qu'ils fe retournent le ventre pref- 
que en haut. Ils ont les dents trenchnntes fort aiguës & fort 
hrges, qui font dentelées tout autour , comme les dents d'u- 
ne fcie. Il yen a tels, qui en ont trois & quatre rangs en 
chaque mâchoire. Ces dents font cachées dans les gencives j 
mais ils ne les font que trop paroitre quand ils veulent. 

Ces cruels Dogues MArins font le plus fou vent efcortez dç 
deus ou trois pctis Poiflbns , & quelque'fôis d'avantage qui 
le précèdent ayec une telle viteflc & un mouvement (i me- 
furé , qu'ils s'avancent & s'arrertent plus ou moins , félon 
qu'ils apperçoivent que IcsRcquiéms s'avancent ou s'arre- 
dent. Quelques uns les nomment Rambos, & Pelgrimes. Mais 
nos Matelots les appellent les Pilotes du Requie^pi ^TpCLV ce <\u il 
femble que ces petis PoilTons le conduifcnc. Us n'ont qu'un 
bon pied ou environ de longueur , & ils font gros à propor- 
tion. Mais au refte ils ont récaille parfemée de tant de belles 
& vives couleurs, que l'on diroit qu'ils foient entourez de 
chaînes de perles , de corail , d'e'meraude , ôc d'autres pierre- 
ries. On ne s'auroit fe laffer de les confiderer en l'eau. 

C'eft ainfi que la Baleine ne marche jamais qu'elle n'ait au 
devant elle un petit Poiflbn fembîabie au Goujon de Mer, 
qui s'appelle pour cela la Guide. La Baleine le fuit, fe lailfant 
mener & tourner auill facilement que le timon fait tourner 
le Navire, & en recompenfc aulïi, au lieu que toute autre 
chofe, qui entre dans l'horrible Cîios de la gueule de ce Mon- 
tre, ellincontinent perdu & englouty, ce petit Poiflbn s'y 
retire en toute feureté , & y dort. Et pendant fonfommeil 
la Baleine ne bouge , mais auflitoft qu'il fort elle femetà le 
fuivre fans cefl'e. Etfi de fortune elle s'ecarrc deluy, clleva 
errant <^a & la , fe froiflant fouvent contre les rochers, com- 
me un vaifleau qui n'apointde gouvernail. Ce que Plutar- 
quc témoigne qu'il a veu en Plie d'Anticyre. Il y a une pa- 
vcillc focictc entre le petit Oilcau qu'on nomm^ le Kovtclet 

<5û 



Cîiâp. 17 DES Iles Antïlies. 177 

»S: le Crododyle. Et cette Coquille qu'on appelle la Kacrc, 
vit ainfi auffi avec le Pinnothere , qui eft un petit animal de la 
Ibi-te d'un Cancre. C'eft ce que recite Michel de Montagne 
au fccond Livre de Tes Eflais, Chapitre 12. 

Au refte la chair du Requiem n'eft point bonne, 6: l'on 
n'en mange qu'en necefllté. On tient toutefois que quand ils 
font jeunes il ne font pas mauvais. Les curieus recueillent 
foigneufement la Cervelle qui fe trouve dans la tefte des 
vieus, & après l'avoir fait fécher ils la confervent , & ils di- 
- fent qu'elle eil très-utile à ceus qui font travaillez de la pier- 
re, oudelagravelle. 

Quelques Nations appellent ce Monftre Tihuron^ Tube- 
ron. Mais les François & les Portugais luy donnent ordinai- 
rement ce nom de Requiem, c'eft à dire Repos, peuteftre par ce 
qu'il à accoutumé de paroître lors que le tems eft ferain & 
tranquille , comme font aufli les Tortues : ou plutôt par ce 
qu'il envoyé promtément au repos ceus qu'il peut attraper 5 
qui eft l'opinion la plus commune entre nos gens qui l'appel- 
lent de ce nom. Son foye étant boiiilly rend une grande 
quantité d*huyle qui eft très-propre pour entretenir les lam- 
pes , & fa peau eft utile aus Menuyfiers pour polir leur 
ouvrage. 

ARTICLE IV, 

De la Remore. 

Utre ces Pilotes dont nous avons parlé : les Requiems^ 
font bien fouvent accompagnez d'une autre forte de 
petis Poiftbns que les Hollandois appellent Suyger , par ce 
qu'ils s'attachent fous fe ventre des Requiems comme s'ils 
les vouloient fucçer. Nos Prançois tiennent que c'eft une 
efpece de Remore , & ils leur ont donné ce nom , à caufe qu'ils 
fe collent contre les Navires comme s'ils vouloient arrêter 
leur cours. Ils croiffent environ de deus pieds de long, ôc 
d'une groffeur proportionée. Ils n'ont point d'écaillés, 
mais ils font couverts par tout d'une peau cendrée qui eft 
gluante comme celles des Anguilles, lis ont la Mâchoire 

Z de 



lyS Histoire Naturelle, Chap. 17 

de deffus un peu plus courte que celle de defîbus , au lieu de 
dcns, ils ont de petites eminenccs qui font aflez fqjrtcs pour 
bi'ifcr ce quïls veulent avallcr. Leurs ycus font fort petis de 
couleur jaune. Ils ont des Nageoires «Se des Empennures 
comme les autres Poillbnsde Mer , mais ce qu'ils ont de par- 
ticulier, eft qu'ils ont la tefle relevée d'une certaine pièce 
faite en ovale , qui leur fcrt de couronne. Elle eft platte , ôc 
rayée par delTus de plufieurs lignes qui la rendent heriflee; 
C'eftauflipar cet endroit que ces PoilTbns s'attachent fi fer- 
mement ans Navires & ausRcquicms, qu'il faut fouventles 
tuer avant que de les pouvoir fcparcr. On en mange , mais 
c eft au défaut d'autres Poiflbns qui font plus delicas. 

ARTICLE V. 

Du Larmratm. 

ENtre les Monftres Marins qui font bons à manger , & 
que l'on rcferve en provifion , comme on fait en Europe 
le Saumon & la Morue , on fait fur tout état aus lies du La- 
Tnantin icXon nos François, oi\ Nawantm&^Manaty félonies 
Efpagnols. C'eft un Monftre qui croift avec l'âge d'une 
grandeur fi étrange , qu'on en a veu qui avoient environ dix- 
huit pieds de long, & fét de grolTeur au milieu du corps. 
Sa tefte a quelque reflemblance à celle d'une Vache, d'où 
vient que quelques iwisY ■àY'^cWQVW. Tache de Mer . 11 a de petis 
yeus, 6c la peau ép aille de couleur brune, ridée en quelques 
endroits & parfemée de quelques petis poils. Eftantfeichc 
elle s'endurcit dételle forte, qu'elle peut fervirderondachc 
impénétrable aus flèches des Indiens, AuÛ'i quelques San* 
vages s'en fervent pour parer les traits de leurs ennemis lors 
qu'ils vont au combat. 11 n'a point de Nageoires, mais en 
leur place il afousle ventre deus petis pieds, qui ont chacun 
quatre doits fort foibles pour pouvoir fupporter le fais d'un 
corps fi lourd & fipefant : Et il n'cftpourveu d'aucune autre 
defenfe. Ce Poifîbn.vit d'herbe qui croift auprès des Ro- 
ches , & fur les baftes qui ne font couvertes que d'une braffc: 
©u environ, d'eau de Mer. Les femelles mettent leur fruit 

hors. 



Chap. 17 "DES Iles Antilles, 179 

hors , à lafalTon des Vaches , & ont deus tétines avecléquel- 
ies elles allaitent leurs petis. Elles en font deus à chaque por- 
tée, qui ne les abandonnent point, jufques à ce qu'ils 
n'ayent plus beibin de lait, & qu'ils puiÛent brouter l'herbe 
comme leurs mères. 

Entre tous les PoifTons , il n'y en a aucun qui ait tant de 
bonne chair que le Lamantin. Car il n'en faut fouveurquc 
deus ou trois pour faire la charge d'un grand Canot , «Se cette 
chair eft femblable à celle d'un animal terreftre , courte, ver- 
meille, appetiflante, & entre-meflée de graiflTe, qui étant fon- 
due ne fe rancit jamais. Lors qu'elle a efté deus ou trois jours 
dans le fel , elle eft meilleure pour la fanté que quand on la 
mange toute fraîche. On trouve plus fouvent ces Poiilbns à 
l'embouchure des Rivières d'eau douce , qu'en pleine Mer. 
Les curieus fond grand état de certaines pierres qu'on trouve 
en leur telle , à caufe qu'elles ont la vertu eftant réduites en 
poudre de purger les reins de gravelle , & debrifer même la 
pierre qui y feroit formée. Mais à caufe que ce remède eft 
violent, on ne confeille à perfonne d'en uîer fans l'avis d'un 
fagc & bien expérimenté Médecin. 

ARTICLE VL 

Des Baleines c^ autres Monfires de Mer, 

CEus qui voyagent en ces Iles , apperçoivent quelquefois 
fur leur route des Baleines qui jettent l'eau par leur évenc 
de la hauteur d'une pique, & qui ne montrent pour l'ordi- 
naire qu'un peu du dos , qui paroit comme une Roche hors 
de l'eau. 

Les Navires font aufll par fois efcortez allez long tems 
par des Monftres qui font de la longueur , & de la groQeur 
d'une Chalouppe , & quifemblent prendre plaifir à ce mon- 
trer. Les Matelots les nomment Morhom ou Souffleurs , par 
ce que de tems en tems ces prodigieus Poiffons. mettent une 
partie de Icu r tefte hors de l'eau, pour reprendre haleine. Et 
alors ils foiifflent & font écarter l'eau de devant leurs mu- 
feaus pointus. Qielques unsdifcnt, que c'eftune efpece de 
gros MarfoUins. ' Z 2 A*K- 



iîo Histoire Naturelle, Chap. 17 

ARTICLE VII. 
Des Dkhks de Mer, 

A Us codes de ces Iles, il tombe quelquefois fous la Varrc 
des Pclchcurs un Monftrc que l'on met entre les efpeces 
de Diables de Mer , à caufe de fa figure hideufc. Il eft long 
d'environ quatre pieds , & gtos à proportion. 11 porte une 
bofle fur le dos , couverte d'aiguillons pareils à ccus d'un 
He'rjflbn. Sa peau eft dure , inégale , <5c raboteufe com- 
me celle du Chien de Mer , & de couleur noire. Il a la tcfle 
platte , & relevée par deflus de plufieurs petites boflcs entre 
IcfqucUcs on voit deus pctis yeus fort noirs. Sa gueule qui 
eft demefurémcnt fendue , eft armée de plufieurs dens extrê- 
mement perçantes , dont il y en à dcus qui font crochues &: 
annelées, comme celles d'un fanglicr. 11 a quatre nageoires 
& une queue afîes large qui eft fourchue par le bout. Mais 
ce qui luy à fait donner le nom de Diable de Mer y eft qu'au 
deftus des yeus il a deus petites cornes noires aflcs pointues, 
qui fe recoquillent fur ion dos comme celles des Béliers. 
Outre que ce Monftre eft laid au poftible , fa chair qui eft 
moUaffe & fîlafeufe eft un vray poifon, car elle caufe des vo- 
miflémens étranges, & des défaillances qui fcroient fuivics de 
la mort, s'y elles n'étoientprontement arrêtées par une prife 
de bon Teriac ou de quelque autre contrcpoifon. Ce dangc- 
reus animal n'eft recherché que des curicus , qui font bien 
aifes d'en avoir la d'épouïlle dans leurs cabinets. Ainfi ce 
Diable (\ui n'a porté jamais d'utilité aus hommes pendant f* 
vie, repaift au moins leurs yeus après fi mort. 

11 y a encore une autre fortcde Diables de Mer, qui ne font 
pas moins hideus que les précédents, encore qu'il foient d'une 
autre figure. Les plus grands de cette efpece n'ont qu'un pied 
ou environ dépuislatcftc jufquesàlaquciie. Ilsont pré(que 
autant de largeur,mais quâd ils veulent ils s'enflent d'une telle 
forte qu'ils paroiflent roixis comme une boule. Leur gueule 
qui eft affés fendue eft armée de plufieurs petites dens cxtrc- 
inémcnt pointues, & aulieu de langue ils n'ont qu'un petit 

os. 



Chap. 17 DES ItES Antilles. î8i 

os,qui eft dur au polTible. Leurs yeus font fort étincelans,&: (î 
petis ôc enfoncez en la tefte qu'on a peine de difcerner la 
prunelle. Ils ont entre les yeus une petite corne quirebroufle 
en arrière, & au devant d'icelie un file: un peu plus grand, qui 
eft terminé par un petit bouton. Outre leur queiie qui eft 
comme le bout d'une rame , ils ont deus empennures, l'une 
• qui eft fur le dos, laquelle ils portent droite ôc relevée, ôc 
l'autre fous le ventre. Ils ont aufti deus nageoires qui re- 
pondent de chaque cofté du milieu du ventre, & qui font ter- 
minées en forme de petites pattes qui ont chacune huit doits 
qui font munis d'ongles aflez piquans. Leur peau eft rude 
& herilîee par tout , comme celle du Requiem, horsmis fous 
le ventre. Elle eft d'un rouge obfcur, 6c marquetée de taches 
noires qui font comme des ondes. Leur chair n'cft point 
bonne à manger. On les peut écorcher aifément , & après 
avoir remply la peau de cotton, ou de feuilles féches,onluy 
donne place entre les raretez des cabinets j Mais elle perd 
beaucoup de fon luftre lors que le Poiflbn eft mort. 

A R T I L C E VIIL 

De la Becune, 

ENtre les Monftres goulus 5c avides de chair humaine, 
qui fe trouvent aux coftcs de ces lies JaBecmze eft l'un des 
plus redoutables. C'eft unPoiiTon qui eft de la figure d'un 
Brochet , qui croift de fét à huit pieds en longueur, & d'une 
groffeur proportionée. Il vitdeproye , Ôcil fc lance de furie 
comme un chien carnafller fur les hommes qu'il apperçoit en 
l'eau. Outre qu'il emporte la pièce de tout ce qu'il peut at- 
traper , fes dents ont tant de venin, que leur moindre morfu- 
ïc devient mortelle , fi on n'a recours au même inftant à quel- 
que puiflant remède , pour rabattre & divertir la force de 
ce poifon. 



Z 3 ARTL 



lîz Histoire Naturelle, Clup. 17 

ARTICLE IX. 

Ve la Beccajfe de Mer. 

IL y a encore une autre forte àcBecunes que nos François 
ont nommée Beccajfe de mer, à caufe de la figure de Ton bec, 
qui eft prefque pareil à celuy d'une BeccaOe , excepté que la 
partie d'enhaut cft plus longue de beaucoup que celle d'en- 
bas,& quecePoifsô remue Tune & l'antre machcire avec une 
cgalc facilité. On en voit de fi gros & de (i longs , qu'on peut 
mefurer 4 bons pieds entre queue (3c tcflc, & 12 pouces en la 
largeur de chaque cofté qui répond aus ouïes. Sa tcflc a pref- 
que la forme de celle d'un Pourceau, mais elle eft éclairée de 
deus gros yeux qui font extreménientluyfans. Il a la queue 
divifee en deus, &dcs nageoires aus coftes ôcaudeffousdu 
ventre, & une empennure haute & relevée par dcgrez com- 
me une créile, qui commence au fommet de la tcflc, & fétend 
tout le long du dos Jufqucs prés de la queue. Outre le bec 
long & folide qui le fait remarquer entre tous les PoilTons, il 
a encore deus efpeces de cornes dures, noires, & longues d'un 
pied ôcdemy qui pendent au defTous de fon goficr, & quiluy 
Ibnt particulières , il les peut cacher aifément dans une en- 
fonçure qui efl fous fon ventre , & qui leur ferr de gaine. U 
n'a point décailles : mais il eft couvert d'une peau rude, qui efl 
noirâtre fur le dos, grife aus coflez,& blanche fous le ventre. 
On en peut manger fans péril, encore que fa chair ne foit pas 
fi délicate que celle de plulieurs autres PoifTons. 

ARTICLE X. 

De l'HeriJfon de Mer. 

L'HcriJfo?^ de Mer qui fe trouve aufli en ces côtes , porte à 
bon droit ce nom là. 11 eft rond comme une boule, & 
tout revêtu d épines fort piquantes, qui le rendent redoutable. 
D'autres le nomment Poijfonarmc. Quand les pcfcherus en 
prennent, ils les font fécher pour les envoyer aus curieus,qui 
Içs pendent pan rarétc en leurs cabinets. 

CHA- 



Châp. 17 DES Iles ^Antilles, 



iSj 




1^4 Histoire Naturelle, ChAp.iS 

CHAPITRE DIXHUITÏEME. 

Dcjaiption particulière d'une Licorne de Mer, quifèchoua à 
la tade de file de la Tortue en l'an i ôj-l . Aycc un récit 
curieux par forme de comparai/on <jr de digrej^ion agréa- 
ble^ touchant plufteurs belles <ur rares cornes quon a appor- 
tées depuis peu du détroit de 'Dayis i ((y la qualité de la ter- 
re j <^ les meurs des Peuples qui y habitent, 

NOus ne pouvons micus fînii* ce que nous avions j 
dire des Monftres marins , que par la dcfcription d'un 
PoilTon fi remarquable & fimervcillcus, qu'il mcrirc 
bien d'avoir un Chapitre particulier, C'cft la Licorne de mer, 
qui fe rencontre quelquefois en ces quartiers. lls*en échoii;. 
enl'an 1644. uneprodigieufe au rivage de l Ile de la Tortue, 
voifine de l'Ile Hifpaniola , ou Saint Domingue. Monficur 
du Montel en ayant une connoiflance cxadc comme Témoin 
oculaire , nous en donne cette curicufe dcfcription. Cette 
, Licorne , dit il, pourfuivoit une Carangue , ou un autre 
, Poiflbn médiocre , avec une telle impctuofité , que ne s'ap- 
, percevant pas qu'elle avoit befoin de plus grande eau qu'el- 
, le pour nager, elle fe trouva la moitié du corps à fec , fur 
, un grand banc de fable, d'où elle ne put regagner la grande 
,eau, <5c ouïes habitansde l'Ile raflbmmercnt. Elle avoit 
, environ dixhuit pieds de long , étant de la groflcur d'une 
, Barrique au fort du corps. Elle avoit fix grandes nagcoi- 
, res , de lafalfondu bout des rames de galère, dont dcus 
, étoient placées au défaut dcsouyès , & les quatre autres à 
, côté du ventre en égale diftance : elles étoient d'un rouge 
, vermeil. Tout le dcflus de fon corps ctoit couvert de 
, grandes écailles de la largeur d'une pièce de cinquante huit 
, fols , léqucilcs étoient d'un bleu qui paroiUbit comme par- 
jfcmé de paillettes d'argent. Ancres du col fcs écailles 
, étoicntpîus ferrées , & de couleur brune, ce qui luy faifoit 
, comme un collier. Les écailles fous It ventre étoient jau- 



Chap. iB DES Iles Antilles. 185 

nés : la queue fourchue : la tefte un peu plus grofle que 
celle d'un Cheval, & presque de la même figure j Ellee'toic 
couverte d'une peau dure & brune : & comme la Licorne 
a une corne au front , cette Licorne de mer en avoir auOi 
une parfaitement belle au devant de la tcftc, longue de neuf 
pieds & deray. Elle e'toit entièrement droite , & depuis le 
front oii elle prenoit fa naiflance, elle alloit toujours en di- 
minuant jufques à l'autre bout, qui e'toit (i pointu, qu'étant 
pouflée avec force, elle pouvoir percer lés matières les 
plus folides. Le gros bout qui tenoit avec la tefte avoit 
feize pouces de circonférence , &dcs-là jnfques aus deus 
tiers de la longueur de cette merveilleufe corne , il étoit en 
forme d'une vis de prefToir , ou pour mieus dire , fallbnné 
en ondes , comme une colomne tôrfe, horsmisqiie les en- 
fonçures alloient toujours en amoindriÛant, jufques à ce 
qu'elles fnflent remplies & terminées par un agréable adou- 
ciflement , quifinilToit deus pouces au deflus du quatrième 
pied. Toute cette partie baQe étoit encroûtée d'un cuir 
cendré , qui étoit couvert par tout d'un petit poil mollet, 
& court comme du velours de couleur de feuilles morte ^ 
mais au deflfous elle étoit blanche comme y voire. Quant 
à l'autre partie qui paroiflbit toute nue , elle étoit naturel- 
lement polie, d'un noir luifant , marqueté de quelques me- 
nus filets blancs & jaunes, & d'une foliditétcUe , qu'i peine 
une bonne lime en pouvoitelle faire fortir quelque menue 
poudre. Elle n'avoir point d'oreilles élevées , mais deivs 
grandes ouïes comme les autres Poillbns. Ses yeus étoient 
de la groileur d'un œuf de poule. La prunelle qui étoit 
d'un bieii celeftc emaillé de jaune , étoit entourée d'un cer - 
cle vermeil , qui étoit fuivy d'un autre fort clair , & luyfanî: 
comme criftal. Sa bouche étoit allez fendue & garnie de 
plufieurs dens,dont celles de devat écoient pointues «Srtrcn- 
chantes au pofllble, & celles de derrière tant de l'une que 
de l'autre mâchoire larges & relevées par petites bolTes. 
Elles avoit une langue d'une longueur & épaifîeur propor- 
tionéc , qui étoit couverte d'une peau rude & vermeille. 
Au rcfte ce Poiiïbn prodigieus avoit encore fur fa tefte une 
efpéce de couronne rehaulTée par delfus le refte du cuir, 

A a de 



îS6 Histoire Naturelle, Chap. iS 

,,Qedeus pouces ou environ , & faite en ovale , de laquelle 
.,les extrémités aboutiffoient en pointe : Plus de trois cens 
„ perfonnes de cette lie là, mangèrent de fa chair en abon- 
„ dance, 6c la trouvèrent extrêmement délicate. Elle étoit 
,, entrelardée d'une graille blanche , & étant cuite elle fc 
;, levoit par écailles comme la morue fraîche : mais elle avoir 
,, un goût beaucoup plus favoureus. 

„ Ccus qui avoient vcucc rare Poiflbncn vie , & qui luy 
,,avoient rompu l'échiné àgranscoups de leviers, difoicnt 
„ qu'il avoit fait de prodigieus efforts, pour les percer avec fa 
,, corne, laquelle il manioit & tournoit de toutes parts avec 
,,une d'exterité ôc une vitefié incomparable, & que s'il eut 
,, eu afies d'eau pour fe foutenir & pour nager tant foit peu, il 
,, les eut tous enfilez. Quand on l'eut eventré on reconnut 
,, aifément qu'il fe nourriffoit de proye , car on trouva en fcs 
,, boyaus beaucoup décailles de Poiiîbns. 
„ Les rares dépouilles de ce merveilleus animal, & fur tout 
,, fa tefte, & la riclie corne qui y étoit attachée, ont demeuré 
„pres dedeusansfufpenduës au corps de garde de l'Ile, juf-" 
,,ques à ce que Monficur le Vaflcur qui en étoit Gouver- 
,, neur , voulant gratifier Monficur des Trancarts , Gcntil- 
„ homme de Saintonge , quil'étoit venu voir , luy fit prefent 
„ de cette corne. Mais quelque peu après m'étant cmbar- 
„quédansun vaiflcau dcFlefiingue avec leGenril-homme, 
„ qui avoit cette prccieufe rareté en une longue caifle, nôtre 
„vaifreau febrifa prés de TlledelaFayale, quieftl'unedes 
,, Açores. De forte que nous fifmcs perte de toutes nos har- 
„des& de toutes nos Marchandifes. Et ce Gentil-homme 
,, regretta fur tour fa caifle. Jufques icy font les paroles de 
nôtre aimable Voyageur. 

On trouve en la mer du Nord une autre efpece de Licor^ 
nés, qui font fouvent pouflées par les glaces aus codes d'iflan- 
de. Elles font d'une longueur & d'une grofleur fi prodigieu- 
fe, que la plupart des Auteurs qui en ont efcri , les mettent au 
rang des Baleines. Elles ne ibnt point couvertes décailles 
comme celle dont nous venons de donner la defcription j 
mais d'une peau noire & dure comme le Lamantin. Elles 
n'ont que deus nageoires aus coftcz , & une grande 6c large 

cnpen- 



Chap. 18 DES Iles Antilles. îS^ 

cnpcnnure fur le dos , laquelle étant plus étroite au milieu 
fait comme une double creftc , qui s'eleve en une forme 
très-propre pour fendre commode'ment les eaus. Elles ont 
trois trous en forme de foupiraus à la naillance de leur dos, 
par où elles vomilTent en haut toute l'eau fuperflué qu'elles 
ont avallée, de même que les Baleines. Leur tcfte fe termine 
en pointe, & au cofté gauche de la mâchoire d'enliaut elle eft 
munie d'une corne blanche partout, comme la dent d'un 
jeune Elefant, qui s'avance quelquefois de la longueur de 
quinze à feize pieds hors de la tcfte. Cettecorne cftrorfc en 
ijuelques endrois , & rayée par tout de petites lignes de cou- 
leur de gris de Perle, léquelles ne font pas feulement en la 
fuperficie : mais qui pénètrent au dedans de la malTc , qui eft 
- creufe jufques au tiers , & p^r tout auftî folide qu'un os le 
plus dur. 

Quelques uns veulent que cette prominence foit plûroft 
une dent qu'une Corne , à caufe qu'elle ne fort pas du front 
comme celle dont nous venons de parler, ni du deffus delà 
tefte,comme celles desTaureaus ôcdes Béliers^ mais de la,ma- 
choired'enhaut dans laquelle le bout eft enchafle. comme font 
les dens en leurs propres cadettes. Cens qui font de ce fen- 
timent ajoutent qu'il ne fe faut pas étonner fi ces Poiffbns 
n'ont qu'une de ces longues dens, veu que la matière laquel- 
le en pouvoir produire d'autres, s'eft entièrement cpuiféc 
pour former cellecy , qui eft d'Une longueiir & d'une grof- 
feur fi prodigieufe, quelle fufliroitbien pour en faire une 
centaine. 

Or foit que cette pefante ôc merveilleufc défenfe d'ont 
ces monftrueus Poiffons font armez, foit appcllée dent eu 
Corne : il eft conftant qu'ils s'en fervent pour combartrc 
contre les Baleines, & pour brifer les glaces du Nord dans 
léquelles ils fe trouvent bien fouvent enveloppez ; d'oi:! 
vient qu'on en à veu quelquefois qui pour avoir faitdevio- 
lens efforts , pour fe démeOer du milieu de ces montagnes 
glacées, avoyentnon feulement cmouQe la pointe de cette 
lance naturelle 5 mais même l'avoyent brifée & fracaft"de en 
dcus. Nous avons fait mettre on une même planche les fi- 
gures de la Licorne laquelle s'échoila en l'Ile delà Tortue, & 

Aa 2 d'une 



iSg Histoire Naturelle, Chap. iS 

d'une de celles du Nord, afin que l'on puilTc plus facilement 
difccmei' la grande différence qui cft entre ces deus efpcccs. 






■^?---> 





Au même tems que nous tirions de noftrc cabinet cette 
Hiftoire pour la donner au public, un Navire de Fliffinguc 
commandé par NicolasTuncs,dans lequel Monficur le Bour- 
gucmaiftrcLampicn>qui cft maintenant Députe de fa Provin- 
ce en raflcmblée de Mefllcurs les Etats Gcncraus , Monfieur 
Biens, Monficur Sandra <5c d'autres Marchands de la même 

Ville 



i 



Chap. iS DES Iles Antilles. l$9 

.Ville étoicnt intcreflez, étant hcurcufemcnt retourné du d'é- 
troit de Davis en a rapporté entre autres rarétez plusieurs 
excellentes dépouilles de ces Licornes de la mer du Nord, 
dont nous venons de parler. Et d'autant que la relation qu'on 
nous a envoyée touchant ce voiage , peut donner de grandes 
lumières à la matière que nous traittons , nous croyons que 
le Ledlcur curieus trouvera bon, que nous le fervions de cet- 
te nouveauté par forme de digrefîion, qui fera accompag- 
née de la même fidélité , avec laquelle elle nous a cfté com- 
muniquée. 

Le Capitaine de qui nous tenons ce récit étant party de 
Zelandelur la fin du Printemsdel'an 1656. en intention de 
découvrir quelque nouveau commerce es terres du Nord, 
arriva fur la fin du mois de Juin dans le Détroit de Davis , d'où 
étant entré dans une rivière qui commence aufoixante qua- 
trième degré ôc dix minutes de la ligne en tirant vers le Nordy 
il fit voile jufques au (éptante deuziemefous Lequel la terre 
que nous allons décrire eft fituée. 

Dez que les Habitans du Pais quiétoientà la pefchc eurent 
apperçeu le Navire , ils le vinrent recognoitre avec leurs pé- 
ris elquifs , qui ne font faits que pour porter une feule pcr-- 
fonne , les premiers qûis'étoient mis en ce dévoir en attire- 
rent tant d'autres aprez eux qu'ils compoferent en peu de 
tems un efcorte de foixante & dix de cespetis vaifleaus . qui 
n'abandonnèrent point ce Navire étranger jufques à ce qu'il 
eut moiiille à la meilleure rade , où ils luy témoignèrent pac 
leurs acclamatiôs & par tous les lignes de bienvcùillance qu'ô 
peut attendre d'une Nation fi peu civilizée, la joye extraor- 
dinaire qu'ils avoycnt de Ton htureufe arrivée. Ces petis 
vaifieaus font fi admirables-, foit qu'ils foyent confiderez ca 
leur matière, foit qu'en ait égard à la mcrveilleufeinduftric 
dont ils fiant faflbnnez , ou à la d'exterite incomparable avec 
laquelle ils font conduits , qu'ils méritent bien , de tenir le 
premier rang dans les defcriptions que cette agréable digref- 
fion nous fournira. 

Ils font compoiéz de petis bois déliez, déquels la plupart 
font fendus en dcus comme des cercles. Ces bois font atta- 
«hez^les uns avec les autres avec de fortes cordes de boyaus» 

A a 3- dé' 



tço Histoire NATURELLEf Chap. is 

de Poiffbns qui les tiennent en arrcft , & leur donnent la 
figure qu'ils doivent avoir , pour cftrc propres^aus ufa- 
gcs aufquels ils font dcftincz. Ils font couverts en de- 
hors de peau de Chiens de mer , qui font il propre'ment cou- 
fues par enfemblc , & fi foigneufement enduites de refinc 
à l'endroit des coutures, que l'eau ne les peut aucunement 
pénétrer. 

.Ces petis Bateaus font ordinairement de la longueur de 
quinze à feize pieds , & ils peuvent avoir par le milieu où ils 
ont plus de grofleur environ 5 pieds de circonférence. C'eft 
auffi de cet endroit qu'ils vont en appetiffant , de forte aue 
les extremitez aboutiOent en pointes , qui font munies d'os 
blanCjOu de dépouilles desLicornes dont nous venons de par- 
ler. Le deflus cft tout plat & couvert de cuir de même que le 
refte, & ledéflbus a la forme du ventre d'un gros Poilfon : de 
forte qu'ils font très-propres à couler furies eaus. Ils n'ont 
qu'une feule ouverture, qui cft dircdemcnt au milieu de tout 
l'édifice. Elle eft relevée tout à l'cntour d'un bord de cofte 
de Baleine, & elle eft faite à proportion, & de la grofleur du 
corps d'un homme. Qiiand les Sauvages qui ont inventé cette 
forte de pctis vaifleaus s'en veulent lérvir , foit pour aller à la 
pefche,ou pour fe divertir fur la mer, ils fourrent par cette 
ouverture leurs jambes & leurs cuifles, & s'étans mis fur leur 
fcant, ils lient fi ferrement la cafaquequiles couvre, avec 
k bord de cette ouverture, qu'ils femblcnt eftre entez fur cet 
esquif, &ne faire qu'un corps avec luy. 

Voila pour ce qui concerne la figure & la matière de ces 
pctis vaifteaus. Conliderons à prefent l'équipage des hom- 
mes qui les gouvernent. Quand ils ont delfein d'aller fur 
mer, ils fe couvrent par delTus leurs autres habits d'une Cafa- 
que, laquelle n'eft dcftinécà aucun autre ufage. Cet habit 
de mer cft compofédepluûcurs pcaus, dénuées de leur poil, 
qui font fi bien préparées & unies par enfemblc, qu'on le 
croiroit eftre fait d'une feule pièce. Il les couvre dépuis le 
fommctdclatcfte , jufquesau deflbus du nombril. Il cft en- 
duit par tout d'une gomme noirâtre, laquelle ne fe diftbut 
point dans l'eau , & qui rcmpefche de percer. Le Capuchon 
qui couvre la W:fte , ferre (î bien fous le col, <5c fur le front, 

qu'il 



Chap.iS DES Iles Antilles. içt 

qu'il ne leur laiffe rien que la face à découvert. Les man- 
ches font liées au poignet , & le bas de cette cafaque eft aufll 
attaché au bord de l'ouverture du vaifleau avec tant de foin, 
& avec une telle induftrie , que le corps qui eft ainfi couvert, 
fe trouve toujours à fcc au milieu des flots , qui ne peu- 
vent mouiller avec tous leurs efforts , que le vifage & les 
mains. 

Encore qu'ils n'ayent ni voiles, ni maft, ni gouvernail, ni 
compas , ni ancre , ni aucune des pièces de tout ce grand at- 
tirail qui eft requis pour rendre nos Navires capables d'aller 
fur mer. Ils entreprenent neantmoins de longs volages avec 
ces pctis vaitlcaus fur léquels ils fcmblent eftre coufus. Ils fe 
connoiftent parfaitement bienaus étoiles, & ils n'ont befoin 
d'autre guide pendant la nuit. Les rames dont ils fe fervent 
ont une largeur à chaque bout en forme de palette, & afin 
' qu'elles puiftent coupper plus aifément les flots , & qu'elles 
foyent de plus grande durée, ils les cnrichifl'ent d'un os blanc, 
qui couvre les extremitezdubois, ils en garniflcnt aufll les 
bords des pallettes , & ils y attachent cet ornement avec des 
chevilles de corne qui leur fervent au lieu de clous. Le milieu 
de ces rames eft embelly d'os , ou de corne precicufe de mê- 
me que les bouts,& c'cft par là qu'ils les tiennent afin qu'elles 
ne leurs coulent des mains. Au refte ils manient ces doubles 
rames avec tant de dextérité & de vitefîe que leurs petisvaif- 
fcaus devancent aifément les Navires qui ont déployé tous 
leurs voiles, & qui ont le vent & la marée favorables. Ils 
font fi afllu-ez dans ces pctis efquifs , & ils ont une fi grande 
adreflfe à les conduire , qu'ils leur font faire mille caracoles 
pour donner du divertiflTement à cens qui les regardent. Ils 
s'efcriment aufll quelquefois contre les ondes avec tant de 
force & d'agilité qu'ils les font écumer comme fi elles 
étoient agitéez d'une rude tempefte, & pour lors on les pren- 
droit plutôt pour desMonftres marins qui s'entrechoquent, 
que pour des hommes : Et même pour montrer qu'ils ne re- 
doutent point les dangers, & qu'ils font en bonne intelligence 
avec cet élément qui les nourrit & les carefle, ils font le mou- 
linet, fe plongeans & roulans en la mer par trois fois confecu- 
tiveSjde forte qu'ils peuvent pafler pour de vrais Amfibies. 

Qu3i^<^ 



içz Histoire Naturelle., Chap.ig 

Quand ils ont deflein de faire quelques volages plus longs 
que les ordinaires , ou quand ils appréhendent d'être jcttcz 
bien avant en pleine mer par quelque tempcfte, ils portent 

,dans le vuidedc leur vailVeau une veille pleine d'eau douce 
pour éranchcr leur ibit , Ôc du PoilTon fechc' au Soleil ou à 
îa gele'e pour le nourrir à faute de viandes fraîches. Mais il 
arrive rarement qu'ils foycnt réduits à recourir à ces provi- 
fions : Cat ils ont certaines flèches eu forme de petites lan- 

.ces , qui font attaches fur leurs Batcaus , 6c lelquellcs ils s'a- 
yent d'ardcr h vivement fur IcsPoilTons qu'ils nencontrcnt, 
qu'il n'arrive presque jamais qu'ils foyent fansccs rafraichif- 
femcns. Ils ji'ont point befoinde feu pour cuire leurs vian- 
des , par ce que fur la mer 6c fur la terre, ils font nccourumez 
de les manger toutes crui^s, ils portent aufll certaines dens 
de gros Poifibns, ou des broches d'os fort pointues , qui leur 
tiennent licudccouteaus ,carils s'en fervent pour eventrer 
ôi trancher les Poillbns qu'Us ont pris. Au rcfte il n'y peut 
point avoir de débats dans ces valTeaus, puis qu'un feul hom- 
me enrcfl: le Maître, le Matelot, le Pourvoyeur, & le Pilote, 
qui le peut arrêter quand bon luyfemble , ou l'abandonner 
au gré du vent <5cde lamarc'e , lors qu'il veut prendre le re- 
pos qui luy eft neceflaire pour reparer fes forces. En ce cas il 
accroche fa rame à des courroyes de cuir de Cerf qui font 
preparéez à cet ufage, 6c qui lont attachées par bandes au 
deffus de ce Batteau : ou bien il la lie à une boucle , laquelle 
pend au devant de fa cafaque. 

Les femmes n'ont point l'ufàge decespetis Efquifs,mais 
afin qu'elles puiflentquelciuéfois le divertir fur la mer, leur 
marys qui ont beaucoup de douceur 6c d'amiiie pour elles, 
les conduifent en d'autres vailfeaus, qui (ont de la grandeur 
de nos Chaloupes, ôc capables de porter cinquante perlbn- 
nes. Ils font faits de perches liées par enfemble , 6c ils font 
couverts de peaus de Chiens de mec , comme cens que nous 
venons de décrire. Us peuvent eftre conduits à force de ra- 
mes quand le tems cil calme : mais lors que le vent peut fer- 

. vir , ils attachent au mail des voiles de cuir. 

Or afin^que la defcription de ces rares vailfeaus , 6: de 
ces hommes de mer, foit mieux cciaiccie 6c comme animée : 

nous 



Chap. it DES Iles An ti lies. J93 

nous en avons icy fait mettre une figure , laquelle a été 
tirée au naturel fur l-original. 




Pour parler maintenant de la terre en laquelle naiflcntccs 
hommes, qui font fi entendus en la Navigation ; lesdégrez 
fous Icqucls nous avons déjà dit qu'elle eft fituée témoignent 
aflez , qu'elle eft d'une tres-froide conftitution. 11 eft vray 
que durant le mois de Juin & de Juillet qui compofent l'été 
de cette contrée, & qui font éclairez d'un jour perpétuel ,de 
même que cens de Décembre & de Janvier n'y font qu'une 
feule nuit, l'air y eft chaud agréable & fercin : mais le refte de 
Tannée les jours qui s'allongent & s'accourciftent alternati- 
vement, font accompagnez de broiiillards épais, de néges, 
ou de pluyes glacées , qui font extrêmement froides & in- 
poriunes. 

Toute la Terre qui eft prez de la mer eft féche, & heriflce 
de plufieurs rochers pelez , qui font afFreus au poflible , elle 
eft aufli inondée en beaucoup d'endroits au tems que les 
néges fe fondent, de plufieurs effroyables torrens qui roulent 
leurs eaus troubles dans le vafte fein de la mer. Mais lors 

B b qu'on 



194 Histoire Naturelle, Chap.i? 

qu'on a travcrfc une petite lieue de mauvais chemin , on ren- 
contre de belles campagnes, qui font tapiffées durant l'Etd 
d'une agréable verdure. On y voit auffi des montagnes qui 
font couvertes de petis arbes , qui recréent merveillcufement 
la veuë, & qui nourriflent une grande multitude d'oifeaus & 
de Sauvagine. Et on pafle par des vallées ,. qui font arrofées 
de plufieurs claires & agréables rivières d'eau douce , qui ont 
affcz de force pour fe rendre jufques à la mer. 

Le Capitaine qui commandoit ce Navire de Fliffin^ic, 
qui a fait depuis peu le volage duquel nous avons tiré cet- 
te Relation , étant defcendu à terre avec une partie de fc& 
gens, ôc l'ayant foigneufement vifitéc , il y rencontra entre 
autres chofes dignes de remarque , une veine d'une certaine 
terre brune , parfemée de paillettes luifantcs & argentées , de 
laquelle il fit remplir une barrique pour en faire l'épreuve : 
mais après avoir été mife au creufct , on a trouvé qu'elle n'é- 
toit propre qu*à encroûter des Boettes, & quelques autres 
menus ouvrages de bois, aufquels elle donne un fort beau 
luftre. Cet Indice laiiïcncantmoins quelque efperance, qu'on 
pourroit troHver des Mines d'argentparmy cette terre, fi on 
avoit encore pénétré plus avant. 

Encore que ce Pais Ibit bien froit,on y voit plufieurs bcaus 
& grands Oifeaus d'un plumage blanc & noir , & de diverfes 
autres couleurs, que les Habitans écorchent, pour en manger 
la chair , & pour fe couvrir de leurs dépoiiiiles. On y trouve 
aufll des Cerfs , des Hclans , des Ours , des R enards , des Liè- 
vres, des Lapins, & une infinité d'autres Bcftes à quatre pieds, 
qui ont prefque toutes le poil blanc ou grisâtre , fort épais, 
long , doux , & très-propre à faire de bons chapeaus, ou de 
belles & tres-riches fourrures. 

Quant aus Peuples qui habitent cette terre , Nos Voya- 
geurs y en ont veu de deus fortes , qui vivent enfcmble en 
bonne correfpondance <S: parfaite amitié. Les uns font d'une 
fort haute fiature , bien faits de corps , de couleur aflcz blan- 
che, & fort habiles à la courfe. Les autres font de beaucoup 
plus petis , d'un teint olivâtre , & allés bien proportionnez 
en leurs membres , horsmis qu'ils ont les jambes courtes ôc 
groflcs. Les premiers fe plaifcnt à la chaffe, à laquelle ils font 

portez 



Chap. 18 DES I L i: s Antilles, 195 

' portez par leur agilité & leiu* belle dirpofition naturelle, pen- 
dant que ccus-cy s'occupent à lapeiche. Ils ont tous les dcns 

" extreméuient blanches ôi ferrées , les cheveus noirs, les yeus, 
vifs , &les traits du vifage fi bien faits qu'on n'y peut remar- 
quer aucune notable difformité. Ils font aulTitousfi vigou- 

. reus , &: d'une fî forte conftitution , qu'on en voit plufîeurs 
•*j.ui ayaus paflfé'la centième année de leur dge, font encore 
fort alaigres & fort robuftes. 

En leur converfation ordinaire ils paroiAent d*une hu- 
tiieur gayCj hardie & courageufe. Ils aiment les étrangers 
quiles vontvifiter, à caufe qu'ils leurs portent des aiguilles, 
des hameçons,' des coutcaus, des ferpes, des colgnées ,& tous 
les autres ferremens qui leur font propres, & dont ils font 
une fi grande eftlme qu'ils les achètent au p^tix de leurs pro- 
pres habits, & de tout ce qu'ils ont de plus precieus : mais ils 
font fi grands ennemis déroute nouveauté en ce qui concer- 
ne leurs vétcmens(5c leur nourritue , qu'il feroit bien diffi- 
cile de leur faire recevoir aucun changement ni en l'un ni en 
l'autre. Encore quils foyent l'une des plus pauvres, &des 
plus Barbares nations que le Soleil éclaire , ils fe croyent 
tres-heureus , & les micus partagez du monde : Et ils ont (1 
bonne opinion de leur manière de vivre,quelescivilitez de 
tous les autres Peuples , paflcnt auprès d'eux pour des adions 
mal-feantes jSauvages, Ôc ridicules au poifible. 

Cette haute eftime laquelle ils ont conceuë de leur con- 
dition, ne contribué pas peu à cette fatisfadion , & à ce con- 
tentement d'efprit qu*on lit fur leur vifage j Joint qu'ils ne 
s'entretiennent pas dans la vanité de plufîeurs defleins , qui 
pourroient troubler leur tranquillité : Us ne fcaventce que 
C'eit de tous ces foucis rongeans , & de ces chagrins inpor- 
tuns, dont le defirderegledesrichefl.es tourmente la plupart 
des autres hommes. La commodité des bcaus & fomptueus 
bâtimens , la gloire dufiecle,*les délices desfeftins , la con-, 
noiflance des belles chofes , & tout ce que nouscftimonsla 
douceur & le repos de la vie , n'ayant point encore pénétré 
jufques à eus, ils ne font aufli travaillez d'aucune penfée de 
les pofleder , qui pourroit interrompre le dous repos dont 
ils joiiifient : mais tous leurs delfeins font terminez à ac- 

B b 2 quérir 



19^ Histoire Naturelle, Chap.iS 

querii* Tans beaucoup d'cmpreÛcment , les chofcs qui font 
prccifément neceflaircs pour leur vêtement , & pçur leur 
nourriture. 

Leurs exercices les plus ordinaires font la pefche & la chaf- 
fc : <5c encorequ ils n'ayent point d'armes à feu, nidefilets, 
l'ingenieufe necelTité leur a fuggeré des autres induftries 
toutes particulières pour y pouvoir reulfir. Ils mangent tou- 
tes les viandes dont ils fe nourriflent fans les faire cuire, ôc 
fans autre faucc^que celle que leur franc appétit leur fournir. 
Ils ferlent de ccus qui font cuire le poilTon ou la venaîfon, 
car ils tiennent que le feu confommc leur faveur naturclle,6c 
tout ce qui les rendplus agréables à leur goût. 

Encore qu'ils n'ayent point befoin de feu pour cuire 
leur viandes , ils en louent neantmoins grandement l'ufa- 
ge , & leurs cavernes n'en font jamais dcpourvcucs du- 
rant l'hyver j tant pour éclairer & adoucir par fa lumière, 
la noirceur & l'effroy de cette longue nuit , qui règne en- 
leur contrée; que pour tempérer par ("on aimable chaleur 
la froidure qui les tient afficgez de toutes parts. Mais quand 
ils prennent leur repos, ou qu'ils Ibnt contrains de fortir de 
leurs grottes , ils fe muniiïent d'une certaine fourrure, la- 
quelle par un excellent trait de la Divine Providence, zlz 
vertu de les g.irantir contre toutes les injures du froid, quand 
ils feroycnt couchez au milieu des neges. 

Les habits des hommes confiflent en une Chemife , un 
haut de chauffe, une Cafaque ôc des bottines. La Chemife 
ne bat que jufques audcffous des reins. Elle a un Capuchoiï 
qui couvre la telle & le col. Elle cft faite de vcffics dcgros' 
Poiirons,qui font couppces par bandes d'une égale largeur,. 
& fort proprement coufues par enfcmble. Elle n'a point 
d'ouverture à lapoitritie comme les nôtres j mais afin qu'el- 
le ne fe déchire en la vêtant, les bouts des manches la téticrc, 
6: le dc'fibus font bordez d'un. cuir noir fort délié : félon U. 
'figure laquelle nous avons fait mettre en ce lieu. 



Leurs 



Châp. iS 



DES Iles Antilles 



1^7 




Leurs autres Habits, Se même leurs bottines , font aulTi de 
pièces r'apporrées comme leurs chemifes: mais ils font d'une 
matière beaucoup plus forte affavoir de peaus de Cerf, ou 
de Chien de mer parfaitement bien préparées , & garnies de 
leur poil. Cèluy du Sauvage duquel nous avons fait mettre 
icy le portrait tiré au naif fur l'original, étoitdepeaudedeus 
couleurs, Jes bandes étoyent couppées d'une même largeur, 
j & difpolées en un Ci bel ordre, qu'une bande blanche étoit 
coufuë entre deus brunes, par une agréable aflcmblage. Le 
poil qui paroifioit en dehors étoitaulTi poly,ôc auflldousque 
du velours, & il étoit fi bien couché, & les diverfes pièces 
fc rapportoient fi parfaitement les unes aus autres y qu'on 
eut jugé au dehors que tout l'habit avoit efté taillé d'une 

JBb 3 feuk 



içS Histoire Naturelle, Chap. i8 

feule peau. PouL* ce qui concerne maintenant la forme de la 
cafaque «Scde tout l'ornement extérieur du Sauvage qui en 
étoit paré : le Graveur les a reprefentcz fi naifuément en cet- 
te taille douce, que ce feroitun travail inutile d'en vouloir 
faire une plus ample defcription. 




Chap. iS DES Iles Antilles. 19^ 

Ces Sauvages qui habitent ce détroit, ne fottcnt jamais 
en campagne fans avoir fur l'épaule un carquois remply de 
flèches, & Tare ou la lance en la main. Quant aus flèches ils 
cnontdeplufieurs fortes. Les unes font propres pour tuec 
les Lièvres, les Renards, les Oifeaus , ôc toute forte de menu 
Gibier : & les autres ne font deftinées que pour ?.bb.iire les 
Cerfs, les Helans, les Ours, & les autres grolTes beftes. CcU 
Ics-là n'ont qu'environ deusou trois pieds de longi^ .?ur , ôc 
au lieu de fer , elles ont la pointe munye d'un os délie , tre n- 
chant & fort aigu, qui a l'un des cotez herifie de trois ou qua- 
tre crochets , qui font qu'on ne les peut arracher du lieu 
qu'elles ont percé fans élargir la playe. Et celies-cy qui ont 
du moins quatre ou cinq pieds de longueur , font armées pair 
le bout d'un os pointu , qui a aufll des crochets , qui font faits 
comme les dens d'une Scie. Ils lancent ces dernières avec la 
main ; mais pour leur donner plus de force , ôc faire qu'elles 
attaignent de plus loin. Ils attachent à leur bras droit un bois 
long d'un pied &demy, qui a d'un coté une aflez profonde 
coulifle, dans laquelle ils font pafler le gros bout de cette 
Javeline, laquelle étant dardée reçoitparce moyen uneplus- 
forte impreflion, & fait un effer beaucoup plus violent. 

Ils portent aufll quelquefois à la main une efpece de lance», 
quieft d'un bois fort ôcpefant, lequel eftgarny par le petit 
bout d'un os rond , dont la pointe a efté aiguifée fur une pier- 
re, ou bien ils les muniflent de ces cornes, ou dens de Polifons 
que nous avons décrites. Ces lances ontfét ou huit pieds 
d'hauteur , & elles font enrichies par le gros bout , de deus- 
ailerons de bois, ou de coftes de Baleine , qui leur don- 
nent un peu plus de grâce qu'elles n'auroyent fans cet or- 
nement. 

Outre plufieurs fortes d'hameçons dont ils fc fervent 
pour prendre les menus Poiflbnsqui fréquentent leurs co- 
fles, ils ont encore diverfes efpeces de Javelots, léquels ils 
fçavent lancer avec une d'exterité non pareille fur les gros ôc 
monflrueus Poiiions qu'ils vont chercher en pleine mer. Et 
afin que cens qu'ils ont bleflez avec cette forte de d'ards, ne 
fe puiflént couler au fonds de l'eau & fruftrer leur attente, ils 
lient au gros bout unecourroye de cuir de Cerf, longue de 
vint-cinq ou trente braflcs, & ils attachent au boutdc cette 

cour* 



îfoo Histoire Naturelle, Chap.iS 

courroyc. Ou de cette ligne de cuir, une veflîe enflée, la- 
quelle retournant toujours au dc'llus de l'eau leut marque 
l'endroit ou eft le Poiflon, lequel ils attirent à eus , eu bien ils 
le conduifcntaifémentàterre, après qu'il s'eft bien débatu 
& qu'il a cpuifë fcs forces. 

Les jeunes femmes portent un habit qui n'cft pas de beau- 
coup différent de ccluy des hommes : mais les vieilles fe cou- 
vrent le plus fouvent des depoiiillcs de certains gros Oifcaus, 
qui ont le plumage blanc Ôc noir , & qui font fort communs 
en cette terre. Elles ont l'adrcffc de les écorcher fi propre- 
ment , que la plume demeure attachée à la peau. Ces habits 
ne leur battent que jufqu'au gras de la jambe. Elles font 
ceintes d'une courroye de cuir,à laquelle au lieu de clefs, elles 
attachent plufieurs olfelets qui font pohuus comme des 
poinçons, &de même longueur que des aiguilles de tefte. 
Elles ne portent ni bracelets, ni colliers , ni pendans d'oreil- 
les : mais pour tout ornement elles fe font une taillade en 
chaque joué, & elles rempliflent la cicatrice d'une certaine 
couleur noire, qui félon leur opinion , les fait paroitre beau- 
coup plus agréables. 

Pendant que les hommes fe divcrtiffent à la chafle , ou à la 
pefche, elles s'occupent à coudre des habits, & à faire des 
tentes , des paniers , ôc tous les petis meubles , qui font necef- 
faires au ménage. Elles prennent auffi un grand foin des pe- 
tis Enfans, & fi elles font oblii^ées de chansicr de demeure, ou 
de fuivre leurs Maris en quelquevoyage, elles les portent ou 
lesconduifent par toutoii elles vont, & pour les defennuyer 
par le chemin, 6c les appailir lors qu'ils crient, elles ont de pe- 
tis Tambours, quiibnt couverts dcveiViesde PoiffonSjfar 
léquels elles s'avent faire de fi bons accords ,que cens des 
Tambours de Bafque ne font pas plus dous,niplus agréables. 
Elles les fonnent aufli pour donner l'épouvante , & faire 
prendre la fuite aus Ours , & aus autres Beftes farrouches qui 
viennent fouvent roder prés des cavernes oii ces Sauvages 
fe retirent avec leurs familles durant l'hyver : ou à l'entour . 
des tentes fous léquelles ils logent pendant l'été. Nous avons 
fait mettre en ce lieu le portrait d'une de ces femmes vctuii de 
plumes, duquel on pourra inférer la grâce que les autres peu- 
vent avoir. 

Encore 



Chap. 1^ 



DES Iles A>îtxlle«« 



201 




' Encorcqueces pauvres Barbâtes n'ayent pas beaucoup de 
I -police, ils ont neantmojns entue-eux des Roytelets & des Ca- 
pitaines qui les gouvernent, & quiprefidenten toutes leurs 
afifemblées. Us élèvent à ces dignitez cens qui font les mieus 
faits de corps, les meilleurs chaOTeurs , & les plus vaillans, 
l'ils font couverts de plus belles peaus, & de plus precieufes 
liburrures que leurs fujcts , & pour marque de leur grandeur. 

Ce ils 



202 Histoire Naturelle, Chap. iS 

ils portent une enfcigneen forme de roze de broderie, la* 
quelle eft coufuë au devant de leurcafaque, & Jors qu'Us 
marchent ils font toujours efcortez de plufieurs jeunes hom-» 
mes, qui font armez d'arcs & de flèches, ôc qui exécutent fide- i 
lement tous leurs commandemens. 

Ils n*ont point l'induftrie de bâtir des maifons ; mais du- 
rant réte' ils demeurent à la cainpngne fous des tentes de cuir^ | 
léquclles ils portent avec eus, pour les drefler en tous les en- 
droits où ils trouvent bonde camper: ^ pendant Thyver 
ils habitent dam des cavernes , qui font faites naturellement 
dans les montagnes, ou qu'ils y ont creufe'es par artifice. 

Ils ne fe'ment, ni ne recueillent aucuns grains de la terre, 
pour l'entretien de leur vie. Ils n'ont point aufli d'arbres, ou 
de plantes qui leur portent des fruits qui foyent bons à man- 
ger , horsmis quelque peu de fraifes , & d'une efpcce de 
Framboifcs : mais ils ne fubfiftcnt , comme nous l'avons de'ja 
infinue', que de leurchafie & dcleurpcfche. L'eau toute pu- 
re eft leur boiflbn ordinaire , & pour leur plus deiicieufc re- 
gale, ils boivent le fang des chiens de mer , & celuy des Cerfs» | 
& des autres nnimaus de terre qu'ils ont abbatus , ou qu'ils ' 
ont fait tomber dans les pièges, qu'ils leurfçavent drefler avec 
unmerveillcus artifice. 

L'Hyver e'tant fi long & fi rigoureus en cette contrée oii 
ils habitent, il eft impofiible qu'ils ne fouftrent beaucoup de 
dizette durant cette trifte confiitution de l'année , notam- 
ment pendant cette affreufe nuit qui les enveloppe deus mois 
entiers j mais outre qu'au bc(oin ils fupportent aifément m 
la faim , ils ont tant de prévoyance , qu'ils font fécher en eftc 
Je furplus de leur pefche & de leur chaQe, ôc le mettent en 
referve , avec toute la graifle , 6c le luif , qu'ils ont pu ramaf- 
fer , pour la prcvifionde cette fâcheufe& ennuyeufe faifon. 
On dit même qu'ils font fi adroits à faire la chaffe à la faveur 
de la Lune, que durant les plus épailles tencbrcs qui les cou- 
vrent, ils font rarement dcpourveus de viandes fraîches. 

lis nont paslacuriofiié de voir d'autre païs que celuy de 
leur naifanccj & s'il arrive que quelque rudetempeftc, ou 
quelque autre rencontre , les ait pouiTez en quelque terre 
ctraiigcre, ih foùpirent pcrpetuciicmcnt aprcs leur cbcrc 

pairie, 



Chap.ïS DES ÎLES Antilles. 5,03 

patrie , & ils ne fe donnent point de repos , jurqiies à ce qu'on 
les y aye rétablis : que (1 Ton refule, ou qu'on diffère trop à 
leur accorder cette grâce, ils ellayent de s'y rendre au péril 
de leur vie à la faveur de leurs petis vailTcaus, dans léquels 
ils s'expolcnt à tous les périls de la Mer , fans autre guide que 
tielle des Etoiles, dont ils ont aflez de connoiflance , pour 
régler leur navigation fur leur cours. 

Le langage dont ils fe fervent, n'a rien de commun avec 
celuy de tous les autres peuples de la terre. Nous en avons 
un petit Vocabulaire: mais de peur de grofllr un peu trop 
cette digreffi on, nous le referverons parmy nos mémoires, 
jufques à ce qu'un fécond voyage qu'on projette pour ce 
d'étroit ,, nous en ait donné de plus claires lumières. 

On n'a pas encore pu bien remarquer , qu'elle forte de re- 
ligion eft en ufage«parmy ces pauvres Barbares: mais par ce 
qu'ils regardent fouvent le Soleil , & qu'ils le montrent avec 
admiration en élevant leurs mains en haut , on a infère de-là, 
qu'ils le tenoient pour leur Dieu. 

Le Navire qui nous a fourny cette Relation retourna de 
ce d'Etroit de Davis chargé de plufieurs bonnes Marchandi- 
fes, déquelles nous mettrons icy la Lifte,pour montrer que le 
froid qui règne en cette contrée n'eft pas Q irigoureus , qu'il y 
ait gelé toute forte de commerce. 

1. Neuf cens peaus de Chiens de mer, longues pour la 
plupart de fetà huit pieds , marquetées , & ondées de noir, 
de TOUS , de jaune , de tanné , & de plutieurs autres couleurs, 
qui relevoyent leur prix , par deflus celles qu'on voit commu- 
nément en Hollande. 

2. Plufieurs riches peaus de Cerfs, d'Helans, d'Ours, 
de Renards, de Lièvres, Ôc de Lapins , dont la plus grand' part 
ctoit parfaitement blanche. 

3 . Un grand nombre de prccieufes fourrures de diverfes 
Belles à quatre pieds, qui font toutes particulières à cette ré- 
gion, & qui n'ont encore point de nom parmy nous. 

4. Plufieurs Pacquets de coftes de Baleine,d'une longueur 
extraordinaire. 

5. Des Habits complets desHabitans du pais, dont les 
uns écoient de peaus , ôç les autres de dépoiiilles d'oi- 

C c 2 fcaus, 



204 Histoire Naturelle, ChapaS 

fcaus , ôc de la figure que nous les avons reprefentez. 

6. Plufieurs de leurs Chemifes faites de velîl^ dePoif- 
fons , fort proprement coufucs , de leurs bonets , gants , ôc 
bottines , de leurs carquois, flèches , arcs , & autres armes 
dont ils le fervent, comme anili plufieurs de leurs tentes, de 
leur facs , de leurs paniers & autres petis meubles dont ils 
ufent en Icnr ménage. 

7. Un grand nombre de ces pctis vaifleaus de mer, qui 
font faits pour porter un feul homme. Un grand Batteau long 
de quarante cinq pieds qui pouvoit porter commodément 
cinquante perfonnes. 

8 . M ais ce qui étoit de plus raie & de plus prccieus,c*étoit 
une quantité bien confidcrable de ces dcns , ou cornes de ces 
Poiiïbns qu'on appelle Licornes de mer , qui font eftimées les 
plus grandes , les plus belles , & le mieux proportionnées , de 
toutes celles qu'on à vcu jufqucs à prefent.. 

On en a envoyé quelques unes à Paris , & en d'autres en- 
droits de l'Europe, qui y ont efté bien receuës: mais il y a 
grande apparence qu'elles feront encore phisprilées, quand 
on aura la connoiflance des admirables vertus qu'elles ont 
en la Médecine. Car bien-que leur beauté, & leur rareté, 
leur doivent faire tenir le premier rang entre les plus pre-. 
cieufes richeflcs des plus curieus cabinets : plufieurs célè- 
bres Médecins & Apoticairesde Dannemark, &d'Allcmaig- 
ne, qui en ont fait Icseflays en diverfes rencontres, témoig- 
nent conftamment qu'elles chaffent le venin, & qu'elles ont 
toutes les mêmes proprictez qu'on attribue communément 
à la Corne de la Licorne de terre. En voila afles, &: peuteftre 
que trop au goût de quelques-uns, pour une fimple digref- 
fion. 



CHA- 



Chap.19 DES Iles Antilles. Z05 

CHAPITRE DIXNEUVIEME. 

Des Coiffons couverts de croûtes dures y au lieu de peau ^ 

dk aille s :de plujieurs rares Coquillages: ^ de qtielques 

autres belles productio?is de la Mer ^ ^^^^fi ^''^^" 

yent aus cojlés des Antilles. 

A Moins que d'avoir quelque participation de cette 
celefte Sapience qui fut autrefois addreflee à Salo- 
mon, pourparlernon feulement des Arbes dépuis le 
Cèdre qui efl au Liban, jufques à TMiflope qui fort de la paroi: 
mais encore des Beftes , des Oifeaus, des Reptiles , & des 
Poiflbns: Jl eft impolliblede fonderies profonsfecretsdes 
eaus, pour y conter toutes les excellentes créatures qui fe 
jouent dans leur fein , & remarquer toutes les vertus & les 
proprietcz occultes , dont elles font ennoblies. Car cet Elé- 
ment eft doîié d'une fi merveilleufe fécondité qu'il ne pro- 
duit pas feulement en toute abondance des PoilTons de diffé- 
rentes efpeces, qui fervent à la nourriture de l'homme , & qui 
font pour la plupart d'une grofïeur demefui^-'^e & d'une figure 
monllrueufe, comme nous venons de le monflrer dans les 
Chapitres precedens: mais encore une fi grande multitude de 
precicus Coquillages & d'autres Rarétcz , qu'il faut confefTer- 
que la Divine Sagelfe qui eft diverfe en toutes fortes, a tiré 
toutes ces riches beautez de les inepuifables trefors , pour 
faire paroître la gloire de fa puifTance au milieu des fîots de 
la Mer j &pour nous convier doucement à l'admiration de 
fes bontez , & de fon adorable Providence , laquelle s'abaifle 
jufque dans la profondeur des abifmes pour les peupler d'urr 
nombre de bonnes creatures^quine fe voyent point ailleurs, 
& d'une infinité d'autres qui portent les caraderes ,& les 
images des corps les plus confiderables qui ornent lescieus, 
ou qui volent parmy les airs, ou qui embeliffent la terre : d'oii 
vient qu'on y trouve, com.me nous le verrons en ce Chapitre, 
des Etoiles, des Cornets, des Trompettes, des Porcelaines, 

Ce 3 des 



306 Histoire Naturelle, Chap. 19 

des Arbres , des Pommes , des Châtaignes , & toutes les plus 
raviflantes curiofitez qui font prifécs parmy les gommes. 
Or pour commencer par les Poiflbns qui font couverts de 
croûtes dures 6c foiides au lieu décailles, ou de peau. Il y en a 
plufieurs efpcccs en la Mer, <3c ans Rivières des Antilles, 
On fait particulièrement état , des Homars , des K^raignées, 
& (X^% Cancres. 

ARTICLE I. 

Des Homars, 

LEs Homars (ontunç. efpece d'Ecrevifles de même figure 
que celles de nos Rivières. Mais elles (ont Ç\ grofles qu'il 
n'en faut qu'une pour remplir un grand plat. Elles ont la 
chair blanche & favoureufc, mais un peu dure à digérer. Les 
Infulaires les prennent pendant la nuit fur le fable , ou fur les 
baffes de la Mer, & à l'aide d'un flambeau ou de la clarté de 
la Lune , ils les enfilent avec une petite fourche de fer. 

ARTICLE IL 

^Del'^^mgnèe de Mer. 

L'Araignée de Mer eft tenue par quelques uns pour une 
efpece de Cancres. Elle eft couverte de deus fort dures 
écailles, defquelles celle de deffus eft relevée, Sx. celle de dcf- 
fous eft plus unie, & dentelée de pointes rudes. Elle a plufieurs 
jambes , & une queue forte , & longue quelquefois d'en- 
viron un pied. Quelques Sauvages les recherchent foigneu- 
fement pou»: er. armer leurs flèches. Quand ce Poiflbn eft 
feché au Sol jJ, fon écaille devient luifante & comme dia- 
fane, encore qu'elle foie naturellement de couleui: cendrée. 



ARTI- 



Chap. 19 DES Iles Antilles^ 20^ 

ARTICLE III. 

Des Cancres* 

LEs Cancres ordinaires des Antilles font delamêmç for- 
me que ceus qu'on pefche es coftés de France. Il y en a 
de différente groileur, mais ceus qui iont les plus rares font 
ceus qui vivent de proye. Ils l'ont allez communs en la plu- 
part des lies, fur tout aus Vierges. Us fe tienent fous les 
troncs des arbres du rivage de la mer : & à l'exemple de ces 
Grenoiiilles qu on appelle Pefcheufes , ils épient de leur fort 
ksHuitres&: les Moules , pour en faire curée, &ilss'ypre- 
nent par cette rufe merveilleufe. C'eft qu'ils ont reconnu 
que leurs mordans & leurs défenfes , n'ont pas aflez de force 
pour rompre les coquillages qui couvrent ces Poiflbns déli- 
cats. De Ibrte qu'ayans aufîl remarqué qu'ils ouvrent plu- 
fieurs fois le jour leurs écailles pour prendre le frais, ils en 
épient foigneufément le tems, & s'étans garnis d'un petit 
caillou rond qu'ils ont choifi dans le gravier , ils le tienent 
preft en l'une de leurs tenailles & s'aprochansde l'Huitre, ou 
de la Moule , le laifTcnt tomber avec tant d'adrelTe dans fa 
coquille entr' ouverte, que ne fc pouvant plus refermer, le 
Poiflbn demeure la proye de ces fins chaQeurs. 
- Quant aus Coquilles que l'on trouve en ces lies, dans les 
ances cii la merles poulie , elles font en grand nombre , & 
de pluficurs fortes. Voicy les plus recherchées & les plus 
eonfiderablcs. 

• ARTICLE IV. 

Du Burgau. 

LE Burgau qui à la figure d'un Limaçon , étant dénué de 
la première croûte qui le reveft en dehors, prefcnte une 
Coquille argentée, & entrelacée de taches d'un noirluifant,, 
d'un vert gay,&: d'une grifaille fi parfaite & fi luftrée, qu'aucun 
cmailleur n'ens'auroit aprocher avec tout fon artifice. Si toû 

que 



to$ Histoire Nature île, Chap. 19 

que IcPoiOfon quial'honneui'dc loger fous ceprecieus cou- 
vert, en a quitte la poflelTion , on voit d'abord ui^ entrée 
magnifique, encroûtée de perles : & en fuitte plufieurs riches 
appartemens , Ci clairs , fi polis , & émaillez par tout d'un ar- 
gentfivif, qu'ilne fc peut rien voir de plus beau, en matière 
de Coquillage. 

ARTICLE V. 

Du Cafque^ 

LE Cafque qui eft dedifferente groflcur , à proportion des 
tcfi:es de tant de Poifions qui en A^nt revêtus , eft ainfi 
nommé à caufe de la figure. 11 eft doublé par dedans & fur 
les bords, qui fi^nt épais , plats , & dentelez , d'un fatin incar- 
nat , extrêmement luifant. Et par le dehors il eft faflbnné 
d'une agréable ruftique relevée de plufieurs petites bofles, 
qui fiant entrelacées de mille compartimcns , fiir léquels on 
voit ondoyer un pannache de diverfes rares couleurs. 

ARTICLE VI. 
Du LAmhU. 

LE Lamhis , a peuteftre reçeu ce nom , à caufi: que le Poif- 
(on qui le fait mouvoir a la figure d'une grofle langue, 
qui léch'c cette humeur gluante, qui s'atache liir les rochers 
que la mer baigne de Tes flots. Ceft un des plus gros Coquil- 
lages qui fi: voient. Il eft retroufle par l'un de Tes bords, 
comme pour faire mieus paroitre labelle couleur pourprinc 
qui l'enrichit au dedans. Mais il faut avouer que fa maiVe 
étant aflcz grofiiére & herifi'ée par delTus de plufieurs bofics 
rudes & pointues, luy fermeroit la porte des cabinets , fi l'ar- 
tifice en luy enlevant fa première robe , ne découvroit la 
bigarrure &i la polirelVe de lécaille marquctéc,qu'il porte fous 
cet habit de campagne. Le Poiflbn qui loge fous les caver- 
nes de cette petite roche mouvante, eft fi gros, qu'il en faut 
peu pour remplir un plat. 11 peut être admis furies tables 

des 



Clup, 19 DiS îles AKTItlES. iOf> 

des délicats , pouuvcu qu'il Toit bien cuit , 5c encore mieus 
poyuré pour corrig-cr fon iadigeilion. Et poui' profiter de fa 
dépouille , étant calcinée Ô<l méfiée avec du fable de rivière, 
on en compofe un ciment, qui refifte à la pluie & à toutes les 
injures du tcms. Ce kmbis auffi s'entonnanr comme un 
Cor de chaiTe, & s'ent.e^ndant de fort loin, quelques Habitans 
des lies s'en fervent ponr apeller leurs gens aus repas. 

ARTICLE VIL 

Des Par ce Urnes. 

LEs Porcelaines doivent être rangées entre les plus rares 
productions de f Océan : foit que Ton confidere cette 
agréable politefle , dont elles fontli{rées& au dehors & au 
dedans j foit que l'on faQe réflexion fur tant de différentes 
& de vives couleurs dont elles font revêtues. Elles replient 
leur bord dentelé , & le roulent en dedans , & bien qu'elles 
foient plus ou moins luflrées, elles font toutes d'une même 
figure ovale, entrebaillantes au milieu, & recoquillécs par 
le bec. Mais il s'en trouve qui font fort différentes en grof- 
fcur & en couleur. 

Les plus ordinaires font d'un Jaunedoré, marqueté de pe- 
tites taches blanches ou rouges , & l'on diroit de loin que ce 
font des marques de perles, ou de grains de coral. On en voit 
auffi de bleuâtres , détoilées , de grisâtres , de cryflalines , <5c 

j de couleur d'Agate, qui ont toutes un œil fort attrayant. 

I . Mais celles qui font les plus eftimées des curieus, font de 

'coraline incarnate au dehors, & argentées au dedans : ou bien 
elles font parées d'un beau bleii celefle au dedans, & d'un 
riche porfire au dehors , rayéez de petis filets d'orez. On 
prife auffi avec raifon celles qui font par defîus d'un vert lui- 
fant comme émeraude, & emperléesdans l'intérieur, au bord 

' & en leurs canelures. C'efl au même rang que l'on met cel- 
les qui font fur le dos d'un noir luifant comme j'ayet,& quant 
au refte émaillées d'un bleu mourant , entrelacé de petites 
veines de pourpre. 

D d Enfin 



210 Histoire Naturelle, Chap. 19» 

Enfin il y en à qui (ont chamarrées de tant de vives cou- 
leurs, qu'il femblequc larc-en-cicl ait imprimé fucccs peti- 
tes créatures un racourcydefesplusraviflantes beautez : 11 y 
en aufll une infinité d'autres qui font diverlifiéesde tantde 
chifi'cs & degrotcl'qucs, qu'il cft à croire que la nature étoit 
en fa plusgaye humeur, quand elle s'eft mile à produire ces- 
merveilles. 

Mais le mal eft, que la mer qui les poflcdc comme fes plus 
prccicus joyaus, ne s" en deffaifit pas volontiers , 6c lenibie ne 
les donner qu'à contre cœur. Car à moins que les vcns ne la ■■ 
miffent en colère, & qu'en fecoiiant fes entrailles ils ne fcùil- 
laiTent jufques au fonds de fes tréfors , & ne luy arrachafîent 
par force , elle jouiroit toute feule de ces richeffes & de ces 
beautez, fans nous en faire jamais de part. 

Les curieus pour en rchaufier le luftre , les placent félon 
leur rang , & leur prix , dans de différentes caffétes doublées 
de velours vert , ou de quelque autre riche étoffe. Et a limi- 
tation des Fleuriftcs, qui qualifient leurs TuHpes & leur Oeil- 
lets, des noms des Ccfars& des plus illuftrcsHéros3 ils leur 
font porter les titres des Empereurs & des Princes. 

A R T I L C E VIIL 
Des Cor?Kts de Mer. 

ON voit encore ans 'Antilles, de deus fortes de ces gros 
Coquillages que l'on appelle Cornets de Mer, qui font 
tournez par le bout en forme de vis. Les uns font blancs' 
comme de l'yvoirc , & ne cèdent en rien à fon luftre. Les au- 
tres font enrichis pardcdans d'un gris de perle extrêmement 
kiifant , 6c par dehors de pluficurs belles & vives couleurs, 
qui fe terminent quelquefois en écailles ou fe répandent en 
forme d'ondes, qui/'fc pouflcnt (5c qui flottent les unes fur les 
autres, depuis le bord de la large ouverture de defliis , juf-- 
ques à la pointe entortillée oii elles meurent. Si l'on perce 
ces Cornets par le petit bout , on en fait une cfpécc d'inftru- 
ment de mufique , qui rend un fon aigu & pénétrant , & qui 
étant poulTé par les divcrfes s'invofites de ce Coquillage, fe 

fait 



Ciiap. 19 ,DBs Iles Antilles» zii 

fait entendre de loin, comme feroit celuy d'un clairon. Mais 
il y à du fecret à compaffer le foufle qu'il faut pour les fai- 
•re jouer. 

La mer , aufllbien que les Architedes fe plait à produire 
des ouvrages de diverie ordonnance. Quelquefois elle en 
I faiti. la ruftique , qui font tout nuds & ont fort peu d'orne- 
'i mens ; Et quelquefois elle en faitde compofez par un mé- 
' lange des ordres, qui viennent au fecours les uns des autres, 
avectantde mignardife & de delicatefîe , qu'il n'y a rien de 
plus agréable à l'œil. Cela fe remarque en une infinité de 
Coquilles qui font diverfifiées de cent mille grotefques. On 
y peut remarquer des laqs entrenoiiez , des efpéces de frui- 
tages, des faillies hors d'oeuvre , des culs de lampe, des poin- 
tes de diamant, des goûtes pendantes , des éguilles, des clo- 
chers,des pyramides, des colomnes,des fufées,des chapiteaus, 
-des moulures & une infinité d'autres fantaifies , ôc d'autres 
/morefques,qui donnent fujet d'entretien & d'admiration ans 
.curieus. Comme en effet Ton ne s'auroit jamais affés admi- 
rer par ces échantillons, lamerveilleufc diverfité de tant de 
-riches ouvrages, que les eaus refervent dans leurs profons 
jcabinets. 

ARTICLE IX. 
De U Nucre de perle, 

LEs Coquilles ne donnent pas feulement un divertifîc- 
ment agréable , qui porte les hommes , par la confidera- 
;tion de ces petis , mais admirables ouvrages de la nature, à 
bénir celuy quiencft l'Auteur. Mais après avoir contenté 
lesyeus elles fournilîent aulîidequoy fatisfaire le goût, & 
.dequoy accroiflre les tréfors. Car les Huîtres & les CMoules 
Tervent aus délices des tables : & l' Ecaille Naarée ou l^i Nacre 
.de perle , tfl grofle de la Perle qui enrichit les couronnes d^jf 
Rois. H eft vray que ces Perles ne fe trouvent qu'en femence 
.aus Antilles, & que c'eft l'Ile de la Marguerite & la cofte Mé- 
ridionale de l'Amérique , qui ont le bonheur de les recueillir 
,cntierement formées. Mais fi les Antilles nevoyentpoint ce 

T>â z pre-" 



lii Histoire Naturelle, Chap.19 

precicus germe fe durcir en groûcs Perles , ces riches Co- 
quilles ne les laiffent pas pourtant fans quelque avantage. 
Car elles leur offrent pour nourriture le corps qu'elles enfer- 
ment , & les deus parties de leur écaille argentée fourniflent 
chacune une cueilUer.qui peut paroitre avec éclat fur la table. 
11 eft malaifé de dire , fi la rofée qui tombe aus Antilles, 
n'eft pas aflcs féconde pour faire que les Mères Perles y pro- 
duifent leurs fruits en perfection: Ou fi après avoir reçeu 
cette icmencc des cicus , elles auortcnt , & n'on pas aflés de 
force naturelle pour la retenir. .Mais fans rechercher de 
qu'elle part vient le défaut , il eft affuré qu'elles ont une auflî 
forte inclination à fe délivrer de l'oprobre delà ftcrilité, que 
celles qu'on péfche aus codes de la Marguerite. Car fi on fc 
veut donner la curiofité d'épier leurs fecrettes amours, de 
deflus les rochers au pieddéqucls elles fc plaifent ,on aper- 
ceura qu'au lever de l'Aurore , elles s'élancent pluficurs fois 
fur la furfacc de l'eau , comme pour faire hommage au Soleil 
levant : Puis tout à coup on verra qu'elles ouvrent leur fcin, 
& qu'elles s'épanovificnt fur ce lit mollet, pour attendre les 
premiers rayons de ce bel aftrc. Que fi elles font aflcs hcu- 
reufcs pour recevoir quelques goûtes de la rofée qu'il fait 
diftillerdes cieus à fon lever, elles referment promtément 
leurs écailles nacrées, de peur que quelque goûte d'eau faléc, 
ne vienne à corrompre ce germe cclcfle. Et puis elles fe re- 
plongent alégrcment au fonds de leur couche. 

Un Auteur nommé Fragofus , etlimc que les Perles s'en- 
gendrent dans la chair de l'Huitrc, comme la pierre dans 
quelques animaus , d'une humeur crallc & vifqueufe qui rcfte 
de l'aliment. Quelques Doftes Médecins qui font aulll dans 
le même fentimentappuyent cette opinion, fur ce quejofef 
àCofta Ecrivain fort croiable pofe pour confiant ,aflavoir, 
que les Efclavcs qui pcfchent les Perles plongent par fois 
jufques à douze braflcs dans la mer , pour chercher Ici Huî- 
tres, qui d'ordinaire font attachées aus rochers : qu'ils les 
arrachent dc-là , Ôc reviennent fur l'eau en étant chargez : 
d'où ils concluent que du moins on ne peut pas dire , que ces 
Huitre.'^-là, qui font attachées aus rochers.humcnt la rofée, 
& que par là fc fade la génération des Perles, 

M ais 



Châp. 19 DES Iles Antilles. 213 

Mais fans entrer en conteflation avec ces Mcfllcnrs,& 
fans rejeter abrolument leur opinion, laquelle afcsfonde- 
mens : On peut dire que le récit tres-veritable d'AcoCf a tou- 
chant la pefche des Perles , ne fait du tout rien contre le fen- 
timent communément reçeu de leur génération : Carilfe 
peut faire que les mères Perles qui ont coneeu de la rofée , fe 
s'entant chargées de ce precieus fruit, n'ayentplus d'incli- 
nation de fe faire voir fur la furface des eaus 5 & qu'étant con- 
tentes du trefor qu'elles pofîedent , elles s'attachent pour 
lors fixement ans rochers, d'où puis après elles font arra- 
chées avec violence. 

ARTICLE X. 

Dephjteurs autres fortes de Cot^uilUges, 

CEus qui au miHeu des Villes les plus fréquentées , veu- 
lent contrefaire des deferrsjdes rochers, & des folitudes : 
ou qui dans les plaines de leurs jardins veulent élever des 
montagnes dans lequellesils creufent des grottes, qu'ils en- 
croûtent de toutes les plus curieufesdépoiiilles de la mer, 
& de la terre , trouveroyent en la plupart de ces lies dequoy 
contenter leur inclination. Mais ilferoitil à craindre, que 
l'abondance & la diverfité métant en peine leurchoiz, ne 
leur en causât du mépris. Car pour parler de quelques-unes 
on y voit une multitude innombrable de Trofr.pes de mer, 
â'Efcargots , & de petis Vignols , argentins , étoilez , fanguins^ 
verdâtres , rayez d'incarnat , mouchetez de mille fortes de 
couleurs , qui les font éclater parmy le fable, comme autant 
de pierres precieufes. Le Soleil rehauûc merveilleufcmcnt 
leurluflre. Et lors qu'après quelque rude tempefte, la mer a 
enrichy la furface de ces rivages de tous ces petis brillans, 
i'ceilen demeure tellement éblouy, que l'on efl obligé d'a- 
voiicr, que la nature fait reluire avec majcfté fa puilfancc, (5c 
montre ce qu'elle fait faire , en revêtant de tant de riches 
brnemens , & de tant de belles lumières ces menues créa- 
tures. 

Dd 3 Nos 






JÏ4 Histoire Naturelle» Chap. 19 

Nos Inrulaircs ramaHent quelquefois pai'.divcrtiflTemcnt 
CCS petis jouets de la mer, & en ayant percé le bout, \]^ les en- 
flent, pour en faire des bracelets & des cordons. Mais la 
plupart des Indiens de l'Amérique Septentrionale les ont en 
une bien plus haute cftime. Car ils s'en fervent pour leur 
trafic ôc pour leur menu commerce , comme nous faifons de 
i'or & de l'argent monnoye' parmy nous : ^ ceux là, qui en 
ont le plus grand nombre, font eiUmez les plus riches d'entre 
^ eux. Les Coquilles qui fervent à cette ufage font de médio- 
cre groHcur, d'une folidité& d'un luftrc extraordinaire. £t 
pour eftre de mile en certains endroits , elles doivent avoir 
été marquées par des Officiers deftinez à cela, qui y don- 
nent le prix (5c le cours, en y gravant de certains petis ca- 
radcres. 

-ARTICLE Xï. 

D*uff Coc^mlkge couvert de'^tes de Mujtquf, 

IL y a un Coquillage fort confidcrablc que Monfieur du 
Montel croit que l'on peut trouver en quelcune des Antil- 1 
les, bien qu'il n'en ait veu qu'a Coraço. Il eft d'une figure ' 
un peu différente des Porcelaines , c'cfi: à dire un peu plus 
ramafle. On le nommé Oîf/(/^<r4/, par ce qu'il porte fur le dos 
des lignes noirâtres pleines de notes, qui ontune eipecede 1 
clé pour les mettre en chant , de forte que l'on diroit qu'il ne 
manque que la lettre à cette tablature naturelle. Ce curieus 
Gentil-homme raporte, qu'il en aveu qui avoientcinq lig- 
nes, une clé & des notes , qui formoient un acord parfait. 
Quelcun yavoit ajouté la lettre que la nature avoir oubliée, 
& la faifoit chanter en forme de trio , dont l'air étoit fort 
a2;reable. 

Les beaus efprits pourroient fliire la dcfilis mille belles 
coiifidcrations. Ils diroicnt cntr'autres cliofes, que fi félon 
l'opinion dePythagore, les cieus ont leur harmorie, dont 
les dons accords ne peuvent être entendus à caufe du bruit 
que l'on fait fur la terre , que fi les airs retcntiflent de la mé- 
lodie 



diâp.ip DES Iles Antilles. 215 

lodie d'une infinité d'oifcans qui y tiencnt leur partie, & que Q 
les hommes ont inventé une Mufique à leur mode , qui char^- 
me les cœurs par les oreilles: auffi la mer, qui n'eftpas tou- 
jours agitée , a dans Ton empire des Muficiens , qui chantent 
d'une faflbn qui leur eft particulière, les loiianges du Souve- 
rain. Les Poètes adjouteroient que ces Tablatures natu- 
relles font celles que les Syrenes avoient en mains dans leurs 
plus melodieus concerts : & qu'étant aperçeùes de quelque 
œil qui vint troubler leur paffetems , elles les lailTerent tom- 
ber dans les eaus, qui dépuis les ont toujours foigneufemcnt 
confervées. Mais laifîantces conceptions, ôc leurs fembla- 
bleSjà ceus à qui elles apartienent, fuivons le fil de noflre 
Hiftoire. 

^ ARTICLE XI L 

Des Pierres aus yieux, 

ENcore qu'on trouve de ces Pierres biert avant en la ter- 
re, auffi bien qu'au bord de la mer : neantmoins puifque 
la plus commune opinion les tient pour uneprodudion des 
eaus , nous leur donnerons place en ce lieu. On en voit qui 
font auffi larges qu'un Lyard ; mais les plus petites font les 
plus eftimécs. A les confiderer au Soleil ,oncroiroit que ce 
Icroit de ces perles qu'on nommé Baroques, qui auroyeat 
efté couppécs en deus , tant elles font claires , transparentes, 
& poHes. Il y en a quelques unes , qui ont de petites veines 
rouges ou violettes, qui leur donnent un fort agréable éclat 
félon les divers afpeds qu'on les regarde. Elles portent tou- 
tes la figure d'un Limaçon gravée fur lè-cofté qui ei^ plat. 
Quand on les met fous la paupière , elles fc roulent autour dé 
la prunelle de l'oeil , &: 1 on dit qu'elles ont la vertu de la for- 
tifier , de l'eclaircir , &de faire fortir promptément les féius 
qui y feroyent tombez. C'eftpourquoyonles a appellées 
, d'un nom, qui nionftre leur propriété. 

ARTI^ 



ti6 



H(«TOiBB Nature ILE, Chap. 19 



• J3uf^a/i 



Jiupxul 




Œ^orctUmt 



^Irvmpettt marine 




Cliap. 19 PES Iles Ant IL tu y. i>if 

A R T I C L E .XIII. 

Des Pommes de mer, 

ON rencontre en l'Ile de Saint Martin des Pommes de mey, 
heriirées d'aiguillons perçans, qui fortent d'une peau 
brune: mais quand le Poiflbn qui les roule eft mort , elles 
quittent toutes ces épinesôc toutes ces défcnces,qui leur font 
désormais inutiles : & laiûant aulfi cette croûte cendrée qui 
les envelopoit, elles font montre delà blancheur- de leurs 
coques , qui font entre lacées de tant de compartimens & de 
petites finuofitez, que l'aiguille du plus adroit brodeur fe 
trouveroit bien empéfchée fi elle les vouloit imiter. U fem- 
blequecesPoww^/, pourroient mieus étreapellées depetis 
HeriJfo?zs de mer y ou des châtaignes de mer : Car étant en vie 
elles font & de la figure, & de la couleur d'un petit Heriflbn, 
quife forme en boule & qui s'arme de tous fes traits , pour 
fe rendre imprenable à fon ennemy. Ou bien elles font fem- 
blables à ces groffes & rudes envelopes armées dépincs , qui 
couvrent la Châtaigne, quand elle eft fur l'Arbre. 

ARTICLE XIV. 

Des Etoiles de Mer. 

AConfiderer de prés toutes les raretez quife trouvent en 
la mer, on diroit que le Ciel ne veuille rien pofféderde 
beau , qu'il n'en imprime une reflemblance en la mer, com- 
me en fon miroir. C'eft pourquoy l'on y voie des Etoiles 
qui ont cinq pointes, ou cinq rayons 3 tirant fur le jaune. 
Tout ce beau compofé n'a qu'un bon pied de Diamètre : 
Son épaifleur eft d'un pouce : fa peau eft allez dure , & rele- 
vée par de petites boftes, qui luy donnent meilleure grâce. Si 
QZ'i Etoiles de mer cèdent en grandeur ôcen lumière à celles 
des Cieus,elles les furpaflent en ce qu'elles font animées, & en 
ce que leur mouvement n'eft point forcé, & qu'elles ne font 
point fixes ni attachées en une place. Car IcPoilTonàquice 

E c riche 



21^ Histoire Naturelle, Chap.19 

riche domicile étoile eft écheu en partage, fe promène com- 
me il veutdans l'azur des eaus pendant le calme 5 ZviaisaulTi- 
tôt qu'il prévoit quelque orage, de crainte d'être pouflc fur 
la terre,quin'cft pas digne depoflederlcs Aftres; il jette dcus , 
petites ancres de Ton corps , avec léquellcs il s'accroche Ci 1 
fermement contre les rochers, que toutes les agitations des 
ondes irritées ne l'en peuvent détacher. Sa vie elt entretenue 
par le moyen de la nourriture qu'il prend , par une petite ou- 
verture, qui iuy fert de bouche, & qui cd juftemcnr au centre 
de fon corps. Lescurieus tirent ces Etoiles de leur Ciel hu- 
mide 5 & après les avoir fechées au. Solcil,ils en parent leurs «ii 
Cabinets. ' 

ARTICLE XV. 
Des f^rhres de mer, 

LEs bancs des Rochers qui font couverts d'eau , ne peu- 
vent foufrir la fteriliré , & nonobftant la falure qui les 
baigne inceffamment ,ils féforccnt de produire parmy l'herbe 
qui Icsrevcft, des Arbres qui font incontinent glacez d'un 
Salpêtre, qui les rend blancs au polfiblc. Qiiclqucs uns les 
prenent pour une efpece de Coral. On en arrache de toutes 
figuresde, & fi bien faflbnnés,que l'oeil ne fe peut lalVer d'en . 
confiderer les grotefque. 

ARTICLE XVI.- 
Des Pannaches de mer. 

IL y a auffi des Pannaches^ qui font par manière dédire com- 
me les bordures de ce grand Jardin liquide, qui n'a jamais 
befoin d'être arrofé. Elles fonttifTues fort délicatement, en 
forme d'un riche point-coupé. Et félon la qualité des Ro- 
chers ou elles ont leur racine, elles font aufll de dificrcnt-es 
couleurs. 11 feroit feulement à dcfirer qu'elles culTcnt un 
peu plus de. foliditépourfouftrir le voyage des lies, en ces 
quartiers, 

GHA- 



Chap.ia Ses Iles Antilles. 



tï§ 




220 Histoire Naturelle, Chap. 20. 

CHAPITRE VINTIEME. 

De rjmhre gris ; T)e fin Origine <S^ des ^narfies de 
celuj qui ejl bon , <jrfans mélange 

L' Ambre gm , fe trouve en plus grande abondance ans 
coQcs de la Floride , qu'en aucune des autres contrc'cs 
de l'Amérique. C'cft pourquoy les Efpagnols y ont 
drefie des forts pour fc confervcr la terre , & pour entretenir 
avec les Indiens qui l'habitent, le commerce de cette riche 
Marchandife, laquelle ils rcceuillent foigneufement, dépuis 
qu'on leur en a enfeigné le prix. On en a aufîl ramaflc quel- 
quefois, après de rudes tempeftes,fur les rades de Tabago, de 
la Barboude , & de quelques autres de nos Antilles , comme 
nous le reconnoiffons par plufieurs mémoires, que nous 
avons entre nos mains : Et c'eft ce qui nous fait croire, que 
fans fortir des limites de l'Hiftoire bîaturelleque nous trai- 
tons, nouspouvons parfumer tout ce Chapitre de lafoucuc 
odeur de cette drogue Aromatique , qui eft fans contredit 
]a plus rare , & la plus precieufe de toutes les productions, 
quel'Ocean ait encore poulie hors de fonvaftcô: ine'puifa- 
ble fein, pour enrichir ce nouveau monde. 

Les Maldivois appellent l'Ambrc-gris PaHahambar, c'eflà 
dire K^mhre à'or^ à caufe de fa valeur. Les habitans dcFe's 
& de Maroc & les Ethiopiens, le nomment du même nom 
que la Baleine. Ce qui fait croire probablement, qu'ils ont 
eftimé qu'il venoit de la Baleine. 11 eft trcs-certain, que ni 
Hippocratc, ni Diofcoride , ni Galien, n'ont jamais ouï par- 
ler de l'Ambre-gtis, non plus que delà pierre de Bcfoar , du 
Gayac, du Sallafras.dc la Saifepareille, de la Gomme-goutte, 
de la Rubarbe , du Mcchoacan, (5c d'une infinité d'autres 
chofcs. L'ambre-2;ris eft donc une droi;uc,dontla connoif- 
fance eft tout à fait moderne , & d'ont on ne fait pas l'o- 
rigine. 

Quelques uns fe font imaginez que cet Ambre , inconnu 
à l'antiquité, eft un excrément de Baleines. D'autres croyent 

qu'il 



Chap. :io des Iles Antilles. 221 

qu'il vient des Crocodiles , parce que leur chair eft parfu- 
mée. Quelques autres fe perfuadent que ce font des pièces 
d'Iles , & des fragmens de rochers cachez en la mer. Se em- 
portez par la violence des flots , parce qu'il Te recueille quel- 
quefois des pièces de cet Ambre qui peTent jufques à cent 
livres, & de la longueur de foixante paumes, & qu'au rapport 
de Linfcot , en l'an mil cinq cens cinquante cinq , il en fut 
trouvé un morceau versle Cap Comorin, du poids de trente 
*^ quintaus. Il y en a qui eftiment que c'eftune efpéce d'écu- 
me de mer, qui s'amafleôc s'epaiflit avec le tems par l'agi- 
tation des eausdela mer : 6c qui fe durcit parla chaleur du 
Soleil. 

Mais c'eft plus vrai-femblablement une forte de Bitume, 
qui s'engendre au fond de la mer: Et lors qu'elle vient à 
eftre agitée extraordinairement par quelque furieufe tem- 
pefte , elle détache ce Bitume de îbn fein , & le porte fur fes 
rivages. Car en effet c'eft ordinairement après une grande 
tempefte, que l'on en trouve furies bords. Filoftrate en la 
vie d'Apollinius dit, quelesPanrcres quifont àl'entourda 
mont Caucafe , aiment fort la bonne odeur de ce lieu là. 
Mais il eft certain qu'entre autresbeftes, les Oifeausfe mon- 
trent extrêmement amoureus de cet Ambre , & qu'ils le s'en- 
tent de fort loin. C'eft pourquoy dés que l'orage eft cefle, il 
le faut chercher & l'enlever en diligence, autrement on le 
trouveroit tout mangé. Et ce n'eft pas fa bonne odeur, mais 
famauvaife qui attire ces Oifeaus. Car ce parfum fi precieus 
& fi admirable, lors qu'il eft encore frais ,& mol, & qu'il ne 
fait quefortirde la mer, fent très-mauvais , &les animausy 
courent en même faftbn , qu'ils vont ans charognes : Car fon 
odeur eft à peu prés comme de lard corrompu, & il eft à croi- 
re que c'eft pour cette raifon que l'on a été fi long-tems à le 
eonnoitre , & à s'en fervir. Les Anciens jugeoicnt de fa ver- 
tu, par fa mauvaife odeur , plutôt capable de faire mal au 
cœur que de le réjouir , ainfi ils le rejettoient comme inutile, 
©u même nuifible. Joint qu'il ne fe trouve pas fi fréquem- 
ment , ni en fi grande quantité vers la cofte de Grèce, ni dans 
rEurope : & que les navigations aus Indes éioient rares 
autrefois. 

Ee 3 les 



22Z HfSTOiRB Naturelle, Chap.2ô 

Les Renards ne s'en montrent pas moins paHloncz, Aus 
Pais ou il fc recueille en quantité ces animausfont le guet à 
lacofte, & aufluoft qu'ils en découvrent, ils s'en faifuîcntôc 
l'avalent. Mais après l'avoir garde quelque tcms dans leur 
ventre, ils le rendent fans qu'il (bit aucunement digéré. 
Seulement il y perd une partie de fa qualité ôc de fa bonne 
odeur. C'cft pourquoy cette Ibrre d'Ambre, qu'on appelle 
Renarde eft moins priiée que l'autre , <Sc ne s'employegueres 
qu'ans parfums. 

11 ne fera pas mal à propos de donner en pafîant le moyen 
de difcernerie vray Ambre-gris d'avec lefaus, veu que tous 
ceus qui en ont écrit,comme Garcias,Monard, Scaliger, Fer- 
dinand Lopés , Clufius, & autres n'en parlent que fort fuc- 
cindement , & ne nous en difent pas les marques efleu- 
ciellcs. 

H faut favoir premièrement, que l'Ambre fe diftingue en 
gênerai, en celuydela mer du levant, & enceluyde lamec 
du Ponant. Celuy qui fe prend à lacofte du Levant, & par- 
ticulièrement à la cofle de la Barbarie, ou il fe trouve en gran- 
de quantité & en groflcs pièces , eft généralement noir, & 
ne féchc jamais fi bien , qu'il fe puiftc réduire en poudre^ 
comme ccluy du Ponant, quelque addition qu'on y faftc pour 
le pulvériler. 1 1 fe fond aufll plus facilement au feu , il eft: de 
moins douce odeur, & de beaucoup moindre prix. On ap- 
porte peade cet Ambre en ces quartiers, parce qu'il n'y eft pas 
cft:imé, & qu'il n'cft guère bon pour la Médecine, ni pour les 
parfums. 

L'Ambre du Ponant, dont le meilleur eft: celuy de nos 
coftes, eft ordinairement d'un gris cendré : comme fi l'on 
avoir méfie de la cendre parmy de la cire ; de faflbn neant- 
moins que la cendre y parut dîftindemcnt , & ne fe confondit 
pas avec la cire. Le defliis ayant frayé fur le rivage ,& ayant 
plus fenty l'air , eft ordinairement de couleur tannée , ou du 
moins plus blanc que le dedans, dur & folide en faflbn de 
croûte , & par fois méfié de fable , & de coquillages. Ce qui 
arrive lors qu'étant mol comme du Bitume ou de la poix, les 
ordures s'y attachent facilement j £t cela diminué fon prix, 
mais ne le rend pas moins bon. 

Pour 



Ghap. 20 DES Iles Antilles. 232 

Pourfavoir fi cet Ambre qui cft de la meilleure cfpeceeft 
bon, on regardera premièrement la figure, qui doit tirer pour 
l'ordinaire, à la rondeur, par ce quetoutes les chofes moyen- 
nement molles étant roulées par la mer , & pouflees fur le ri- 
vage, s'arrondiQcnt. Il doit eftre encore en quelque falTon 
poly,& de couleur brune, entre gris de more & tanné. Que 
s'il eft bien fec , il faut qu'il foit fort léger pour fa grolleur. 
Car parla, vous jugeresficen'eft point une mixtion de Co- 
lofonc, de Bitume, de Cire, de Poix, &deRéfme, toutes ces 
chofes pefant beaucoup plus. Vous connoitrez aufli par là, 
fi parmy le bon Ambre ,.on n'apointmefléde fable , ou fi ce 
n'eft point de l'Anibre noir du levant. 

SilÎDn ne veut pas rompre la pièce il faut prendre une 
aiguille , & la faire chauffer , & en percer cette pièce d'Am- 
bre. Vous remarqucres par ce moyen fi elle entre aifémcnt, 
qu'il n'y a point de pierres enclofes. Et en fentant la liqueur 
qui fortira.par la chaleur de l'aiguille qui fondra l'Ambre, 
vous trouvères une odeur qui approche de celle de la cire 
gommée & qui fe tetmine enfin en une odeur affés douce. 

Mais le plus afluré moyen , eft après avoir fait le prix de là 
pièce d'Ambre à condition qu'il foit bon , de la rompre, 
Ainfivous rcconnoîtres s'il n'y a point de caillons. Il faut 
comme nous avoris déjà dit , que l'Ambre fe trouve de cou- 
leur cendrée, à petis grains, comme font cens de nos Truffles. 
Lors qu'il eft récent, il eft plus bxun que lors qu'il eft fort fec. 
Maispourveu qu'il ne s'éloigne guère de cette couleur, ce 
qu'il ne foit ni trop noir, ni trop blanc, il n'importe j fur 
tout il faut qu'il paroilTe de couleur méfiée. 11 faudra aufli 
prendre un peu de l'intcrieurde la pièce , ou defendroir que 
l'onfoubconne le moins bon , & le mettre lur un couteau 
que vous aures fait chauffer ; y étant mis , il faut qu'il fonde 
aufll-tôt comme de la cire , & fi le couteau eft fort chaud, 
qu'il s'exhale tout fans rien laiflcr. 

Vous prendrés garde enleiaifantainfi fondre, s'il-a à peu 
prés l'odeur que nous avons déjà dite , & qui ne fe peut guère 
rçconnoitre qu'on nc.I'ait eXj. érimentée auparavant , parce 
qu'elle luy eft particulière. Et parla vous, reconnoitrésen^ 
core s'il n'y a point de ^'oudre méfiée parmy l'Ambre. Lars 

qu'il 



224 Histoire Naturelle, Chap. 20 

qu'il fe fond vous pourrésaulTi, fivous voulésen faire l'cf- 
lay, en prendre un peu & le mettre fur la main : & en l'éten- 
dant vous vcrre's s'il n'y a rien de meQc. Il doit adhérer fi for- 
tement à la main, qu'il ne foit pas aifé de l'en ôter. Quand il 
fond il devient d'une feule couleur, bien qu'auparavant il 
fcmble méfié, «5c il tire alors furlaColofone. Unefedoitdif- 
foudre ni dans l'eau, ni dans l'huile. Ce n'eft pas qu'il n'y aye 
un moien de le diflbudre dans l'une $z daiis l'autre , par l'addi- 
tion d'uue certaine chofe , que cens qui la s'avent tienent fe- 
crette. Il ne' faut pas aulTi qu'il fe mette en poudre; fi ce n'eft 
qu'étant bien fec on le racle , & on le méfié avec<iuelque 
poudre bien fubtile : encore prend il en partie au mortier, 
qu'il faut racler de tems cntcms. Le noir ne fe met jamais 
bien en poudre , ni de cette faflbn , ni d'aucune autre. 

La différence du noir d'avec le gris eft premieremenc fa 
couleur, qui tire plus fur la poix noire , (5: qui n'eft pas mellée 
de grains gris-blancs , mais par tout égale. Le noir eftaufli 
plus mol & plus pefant, & il fent plus le Bitume. 

Il y a unetroifiéme efpece d'Ambre, qui eft blanc, lequel 
comme dit Ferdinand Lopés , eft le plus rare , mais non pas le 
meilleur , comme il eftime : au contraire c'eft le moindre de 
tous : & comme l'on n'en fait nul cas , on en transporte fort 
peu. Mais pourmieus du*e, c'eft de l'Ambre, ou grisou noir, 
lequel ayant été mangé & digéré par les Oileaus , qui ont 
l'eftomac fort chaud , devient ainfi blanc , comme font pres- 
que tous les excremens des Oifeaus. Celuy que les Poiflbns 
ont dévoré , ce qui arrive fouvcnt , n'eft guère altéré ni en fa 
couleur , ni en la fubftance. Ce qui vient de ce que les Poif- 
fons ont l'eftomac moins chaud que les Oifeaus, & qnepeut- 
cftre fentant cet Ambre plus chaud que leurs alimens ordi- 
naires, & s'en trouvant travaillez, ils le vomiflcntprompte- 
ment. Mais celuy que l'on appelle Rcnardé,eft presque tout 
corrompu, & de peu de valeur, à caufe de la chaleur de l'efto- 
mac des R enars qui l'ont dévoré. 

Cér Ambre blanc reflemble à du Suif Mariné, fe fond aifé- 
mcnt , ôc fent le fuif, auiii quelques uns croyent, que ce n'eft 
que du Suif Marine. 

Nous 



Chap, aï DES Iles Antilles. 225 

Nous ne nous arrefterons pas à reprcfentcrles SofàCtica- 
tions qui fc font en l'Ambre , par ce quelles font infinies , Ôc 
qii'û fiiiïit d'avoir donné les marques du bon. Nous ne di- 
rons rien aufli des admirables ufages qu'il a en la Médecine, 
ni de toutes Tes bonnes qualitez , ôz fur tout de la douce 
odeur qu'il donne aus liqueurs ans confitures, & à tout ce en 
quoy on l'employé : puifque les Livres nouveaus en font 
pleins ôc que l'expérience les témoigne. 

CHAPITRE VINT-ET-tlNIEME. 

"De^ue^ues animaus jimfibiesy (j^uifont communs 
en ces Iles. 

POur ne faire qu'une volée des Oifeaus de nos Antilles, 
& ne les pas fcparer les uns d'avec les autres , nous 
avons déjà parlé dans le fétiéme Chapitre de cette Hi- 
ftoire des Oifeaus que Ton nomme de Rivière , & qui vivent 
également & fur la terre & fur l'eau. Il ne nous rcfte donc 
plus icy, qu'à décrire quelques autres Amfibies, qui font 
communs en ces Hcs, 

ARTICLE I. 

Du Crocodile. 

NOus commencerons par le Crocodile que les Infulaires 
nomment CayemAn, C'eft un monftre tresdangereus, 
qui croiftpar fois d'une grofîeur & d'une longueur énorme. 
On en apporte fi fouvcnt des dépouilles en France, qu'il 
n'eft pas neceflaire de nous étendre beaucoup fur fa dé- 
fcription. 

Cet Animal fe tient en la Mer & aus Rivières des îles in- 
habitées, & même fur la terre parmy les Rofeaus. llefthi- 
deus au polïîble. On tient qu'il eft de longue vie , & que fon 
corps croift en toutes fes dimenfions.jufques à fa mort. Ce 
qui fait qu'ô ne fe doit pas étonner, fi on en a veu,qui avoient 

f f dixhuit 



226 Histoire Naturelle, Chap.21 

dixhuit pieds de long , & qui étoient gros comme une Barri- 
que. Il cft foutcnu lur quatre pieds qui font armez d'ongles 
crochus. Sa peau qui eft relevée par e'caillcseftfi dure fur Je 
dos, qu'un coup de moufquet chargé de baies ramées ne fait 
que l'effleurer légèrement j mais fi on le blefle fous le ven- 
tre , ou aus yeus , il eft incontinent arrêté. Sa mâchoire infé- 
rieure eft immobile. 11 a la guciile fideméfurementfendiie, 
& heriûee de tant de dcns fi pointues & fi tranchantes, qu'eu 
un coup il peut couper un homme en deus. 

II court ailes vitte fur la terre; mais la pefanteurde fon 
corps fait que fes pattes impriment dans le fable des traces 
aufii profondes que feroit un cheval de carroffe. Et comme il 
n'a point de vertèbres à l'éfpine du dos non plus que les 
Hyènes : il va tout droit, fans pouvoir tourner fon grand 
corps, que tout d'une pièce. De forte que fi l'on en eft pour- 
fuivy , il ne faut que prendre de fauffes routes , & courir en 
Biaiîant & en Serpentant, pour l'éviter. 

Ceux qui fe nourriflent en l'eau douce, fentent tellement 
le Mufc quand ils font en vie, que l'air en eft tout parfumé à 
plus de cent pas aus environs : Ht même feau ou ils font, en 
eft odoriférante. Cette remarque de Ja bonne odeur du 
Crocodile, nous montre en paifant Terreur de Pline , qui 
s'étoit imaginé que la feule Panthère entre tous Icsanimaus 
étoit odoriférante, comme il le dit en quelque endroit : bien 
qu'ailleurs il écrive que les entrailles du Crocodile fentent 
tres-bon , & que cela vient des fleurs odoriférantes qu'il 
prend pour fa nourriture. Au rcftc cette odeur mufquce du 
Crocodile de l'^^meri que ^cÇt particulièrement renfermée en 
certaines glandulcs qui font aus Emondoires, qu'il a fous les 
cuifîes, & quieftant arrachées confervent encore long-tems 
cette odeur. Il eft à croire que Dieu leur a donné cette fcn- 
teur, afin que l'homme ôc les autres animaus aufquels ce 
monftre carnacier fait une cruelle guerre , puilîent à l'odeur 
difcerner le lieu où il fe cache, & s'en donner garde. 

Cens qui vivent enlamer ne fentent point le Mufc, mais 
les uns & les autres font extrêmement à craindre quand on fe 
Baigne, ou qu'on eft contraint de paficr quelque rivière à la 
liage. Cet horrible Monftre a une ru fc pour faire curée des 

Bœufs 



Ch^p. 2 1 DES î T. E S Antilles. 227 

Bœufs & des Vaches. C'eft qu'il fe met aus aguets ans en- 
droits des étangs , ou des Rivières d'eau douce, oii ces anl- 
niaus ont coutume daller boire. Et quand il en apperçoit 
quelcun à Ton avantage , il ferme les yeus à demy , & fe laifle 
comme emporter au fil de l'eau , reffemblant ainfi à une gref- 
fe pièce de bois pourry qui flotte. Par ce moyen s'étant ap- 
proché peu a peu de la pauvre bcfte qui boit, & qui ne fe don- 
ne pas garde de luy , la prenant en trahifon , il s'élance tout à 
coup, & la faififlant prontément par les Babines, il la tire d'u- 
ne telle furie au fons de l'eau , qu'il ne la quitte point qu'elle 
ne foit noyée, & puis il en fait fon repas. 11 n'attrape pas feu- 
Icmencles beftes , mais aufli les hommes par cette rufe. Té- 
moin ce que recite Vincent le Blanc du ferviteur d'un Con- 
ful d'Alexandrie , qui voulant prendre une de ces befics 
cruelles, qu'il eftimoit eftre une pièce de bois , fut emporté 
par elle au fonds de l'eau, fans qu'il ait jamais paru dépuis. 

On voit fur tout abondance de ces Monftrueus Crocodiles, 
aus lies qui pour ce fujet ont elle nommées les îles duCaye- 
man^ &quine font fréquentées qu'au temsque l'on va tour- 
ner la Tortue. Car àcaule qu'après que l'on a pris la meil- 
leure chair de la Tortuë,on laifle le refte à l'abandon, ces 
Crocodiles viennent à troupe pendant la nuit fe repaitre des 
inteftins & des Carcaflcs qu'on a laifl'ez fur le fable. De forte 
que ceus qui font en garde pour tourner la Tortue , font 
obligez de porter de gros Leviers de bois , pour fe parer con- 
tre ces Cayemans y qu'ils aflbmment le plus fouvent, après 
qu'ils leur ont rompu le dos avec ces Lev iers. 

Ces Animausont une graifle blanche, d'ont autrefois les 
Médecins fe fervoient pour refoudre les fluxions, qui proce- 
doient d'humeur froide 5 parce qu'elle eft chaude , & qu'elle 
cftcompofée de parties fubtiles. Et par la même raifon on 
en frottoit les malades dans Taccés de la fièvre, pour leur 
provoquer la fucur. Pline recite mille autres proprietez qui 
fc rencontrent au Crocodile, pour la guerifon des maladies. 
Quelques uns rccerchent foigneufement certaines petites 
pierres en forme d'oflelets qu'il a en fa tefte , & les a.ant ré- 
duites en poudre , Us en ufent pour chaffer la gravelle des 
reins. On dit auffi que les dcns plus pointues de cet Animal 

î f 2 qui 



€> 



-28 Histoire Naturelle, Chap. 21 

qui font à coftç de chaque mâchoire font pafleu la douleur 
des dens, & les cmpefchent de pourrir 5 pourveu qu'on ait 
foin de les frotter tous les jours avec ces dcns Canines. Ainfi 
latefte des Dragons , &des Crapaus renferment des Pierres 
d'une merveilleufe vertu contre plufieurs maus. Et ainfi ces 
cruels Rcquicms que nous avons décrits cy deflus, fournif- 
fent un remède contre la pierre ôc lagravcUe. Le fagc Au- 
teur de la nature aiant voulu , que nous receuflions quelque 
utilité', des chofes mêmes les plus contraires. 

Les Chinois favent prendre & apprivoifer ces Cror^^/Zr^- 
à ce que difent les Hiftoriens. Et quand ils les ont nourris 
quelque temschcz eus , & bien engraiffcz, ils les tuent & les 
mangent. Mais les Européens qui en ont goûté , difent que 
cette chair bien que blanche & délicate , n'eft pas agréable, 
parce qu'elle eftfade, & doucâtre & par trop mufquée. 

ARTICLE IL 

Des Tortues Franches-, 

ON prend en ces Iles plufieurs fortes de Tortues de terre, 
de mer , & d'eau douce , qui font de différentes figures. 
Les Caraïbes les nomment toutes Catallou^ mais quand ils 
parlent de celles de terre ils ajoutent le mot de Nonum , qui 
fignifie la terre en leur langage 5 ou celuy de Tona^ c'eft à dire 
de rivière, ou d'eau. 

Les Tortues de mer, fe divifent ordinairement par les In» 
fulaircsen tortue Franche^ en celle qu'ils nomment Caouanne^ 
Se en Caret. Elles font presque toutes d'une même figure,- 
Mais il n'y a que la chair de la première efpece qui foit bonne 
à manger fi ce n'eft en neceflité , 6c à faute d'autre chofc : de 
même qu'il n'y a que Iccaille delà dernière qui foit de prix. 

Les Tortues Franches & les Caouannes font le plus fouvent 
d'une grofleur fi demcfurée que la feule écaille de dcflus a 
environ quatre pieds & demyde longueur, ôc quatre de lar- 
ge. Dequoy il ne fe faut pas étonner, veu qu'en l'Ile Maurice 
on en rencontre qui peuvent marcher portant quatre hom- 
mes; Qu'Eli^ui récite que les habiians dcl'ileTaprobaneen 

cou- 



Chap.2i DES Iles Antilles. 229 

couvroient leurs maifons : Et qu'au rapport de Diodore de 
Sicile certains peuples des Indes Orientales , s'en fervent 
comme de petisBateaus,furléquels ils paQent un d'étroit de 
mer, quilesfeparédela terre ferme. 

Ces Animaus Amfibies, ne viennent gueres à terre que 
pour pofer leurs œufs : Ils choififient pour cet effet un fable 
fort dous, &fort délié qui foitfurle bord delà mer, en un 
endroit peu fréquenté , ôc ou ils puilfcnt avoir un facile 
accès. 

Les Infulaires, qui vont en certain tems de l'année aus Iles 
du Cayeman, pour faire provifion de la chair des Tortues 
qui y terriffent en nombre innombrable , difent , qu'elles y 
abordent de plus de cent heuës loin pour y pofer leurs œufs, 
à caufe de la facilité du rivage qui eft bas, 6c par tout couvert 
d'un fable molet. Le terriflage des Tortues commence à la 
fin du mois d'Avril , & il dure jufques à celuyde Septembre, 
& c'eft alors que l'on en peut prendre en abondance , ce qui 
fe fait en cette forte. 

A l'entrée de la nuit on met des hommes à terre , qui fe 
tenant fans faire de bruit fur la rade, guettent lesTortues lors 
qu'elles fortent de la mer pour venir pofer leurs œufs dans le 
fable. Et quand ils apperçoivent qu'elles font un peu éloig- 
nées du bord de la mer , & qu'avec leurs pattes elles font au 
fable un trou profond d'un pied &demy, & quelquefois 
d'avantage pour y pofer leurs œufs 5 pendant qu'elles font 
occupées à fevuider dans ce trou, ces hommes qui les épient 
les furprenant , les tournent fur le dos : & eftant en cette po- 
ll:ure elles ne peuvent plus fe retourner, & demeurent aiuQ 
jufques au lendemain, qu'on les va quérir dans les chaloupes 
pour les apporter au Navire. Lors qu'elles font ainfircnver- 
fées fur le dos, on les voit pleurer, ôc on leur entend jetter 
desfoupirs. Tout le monde fait que le Cerf pleure lorsqu'il 
eft réduit aus abois. Et c'eft une chofe presque incroiAble 
des cris& des gemilTemensque pouflent les Crocodiles du 
fleuve du Nil , ôc des i'armcs qu'ils répandent fe voians 
pris. 

Les Matelots des Navires qui vont en ces llesduCnyeman, 
pour faire leur charge de Tortues, en peuvent facilement 

Ef 3. tour- 



230 Histoire Naturelle, Chap.21 

tourner chaque foir en moins de trois heures quarante ou 
cinquante, dont la moindre pcfe cent cinquante Hv;res, &les 
ordinaires deus cens Uvres, & il y en a telle qui a deus grands 
feaus d'œufs dans le ventre. Ces œufs font ronds de lagrof- 
fêur d'une baie de jeu de paume : Ils ont de la glaire & un 
moyeuf comme les oeufs de poule , mais la coque n'en eft pas 
ferme , mais mollafîe comme fi c'éroit du parchemin moiiillc. 
On en fait des fricaflees , & des amelettes qui font ailes bon- 
nes j mais elles font plus féches & plus arides que celles 
qu'on fait avec desociifsdc poule. Une feule Tortues tant 
de chair , qu'elle eft capable de nourrir foixante hommes par 
jour. Quand on les veut manger on leur, cerne lecaille du 
ventre, que les Infulaires appellent le fUfiron de dejfous , qui 
eft uni a celuy de deffus par de certains cartilages , qui font 
aifés à couper. Tout le jour les Matelots font occupés à 
mettre en pièces ôc à faler les Tortues qu'Us ont prifes la nuit. 
La pluspart des Navires qui vont en ces lies du Cayeman 
après avoir fait leur charge , c'cft à dire après fix femaines ou 
deus mois de demeure , s'en retournent ans Antilles , oii ils 
vendent cette Tortue falée , pour la nourriture du commun 
peuple (Se des Efclaves. 

yi2\s\cs Tortue s qui peuvent échapper la prife,apre's avoir 
pondu leurs œufs à deus ou trois reprifes , s'en retournent au 
lieu d'où elles eftoient venues. Les oeufs qu'elles ont cou- 
verts de terre fur le rivage de la mer , étans éclos au bout de 
fix femaines par l'ardeur du Soleil, & non par leur regard 
comme Pline & quelques anciens fc font imaginez autrefois : 
au fil tôt que les petitesTortu'ès ont brifé la Coque qui les te- 
noit envelopées , elles percent le fable , 6c fortent de ce tom- 
beau qui leur a donné naiflance , pour (è rendre droit à la mer 
auprès de leurs mères , par un inftind qu'elles ont reçeu de la 
nature. 

La chair de cette cfpéce de Tortue eft auftl délicate que 
le meilleur veau , pourveu qu'elle foir fraîche , & qu'elle foit 
feulement gardée du jour au lendemain. Elle eft entremeflée 
de graifte qui eft d'un jaune verdâtre cftant cuite. Elle eft de 
facile digcftion, & fort faine ^ d'où vient que quand il y a 
des malades, s'ils ne peuvent fe guérir aus autres lies, on les 

fait 



Chap.2i DES Iles Antilles. 231 

fait paflcr ans Iles des du Cayeman dans les Navires qui en 
vont faire laprovifion. Et le plus fouventayans efté rafraî- 
chis & purgez par cette viande , ils retournent en bonne 
fanté. La graifle de cette forte de Tortue , rend une huile qui 
eft jaune & propre à frire ce que Ton veut lors qu'elle eft 
fraîche. Etant vielle elle fert aus lampes. 

ARTICLE II L 

"Des Tortues c^uon appelle Caouannes, 

LA Tortue qu'on nommé Caouanne^c^ de même figure 
que la précédente , horsmis qu'elle a la tefte un peu plus 
groflcj Elle fe met en defenfe lors qu'on la veut approcher 
pour la tourner : mais fa chair e'tant noire fillafeufe & de 
mauvais goût, elle n'eft point eflimée qu'à faute d'autre : 
l'huile qu'on en tire n'eft auffi propre , que pour entretenir 
les lampes, 

ARTICLE IV. 

Des Tortues quon appelle Carets, 

QUant à la troiziéme cfpéccdcTortuedemert nos Eran- 
çois la nomment Caret, Elle diffère des deus autres en 
grofleur , étant de beaucoup plus petite, & en ce qu'elle ne 
pofe pas fes œufs dans le fable 5 mais dans le gravier qui eft 
meflé de petis caillous. La chair n'en eft point agréable, mais 
les œufs font plus délicats , que cens des autres efpéces, Elle 
feroit autant négligée que la Caouanne^ n'étoit que fon écaille 
precieufe là fait foigneufement rechercher. Elle eft compofée 
de quinze feuilles tant grandes que petites , dont dix font 
plates 5 quatre un peu recourbées 5 & celle qui couvre le 
col eft faite en triangle cave comme un petit boucher. La 
dépoîiille d'un Caret ordinaire pefe trois ou qtiatre livres : 
mais on en rencontre quelquefois, qui ont lécaille fî epaiffe, 
& les fciiilles fi longues, & fi larges, qu'elles pefent toutes en- 
femble, environ fix ou fét livres , . 

G*eft 



zsz Histoire Naturelle, Chap.21 

C'cft de cette écaille de Ciyet , qu'on fait à prcfcnt tant de 
bcaiis peignes , tant de belles coupes, de riches boettes, de 
caOettcs , de petis Duffets , oc tant d'autres excellens ouvra- 
ges, qui font eftimcz de grand prix. On en enrichit aiifTi les 
meublesdes chambres, les bordures des miroirs, «3c des ta- 
bieaus, & pour leur plus noble uiage on en couvre les petis 
livres de dévotion, qu'on veut porter en la poche. Pour 
avoir cette precieufe écaille, il faut mettre un peu de feu déf- 
fous le plâftron de defllis, fur lequel les feuilles font attache'es: 
car fi tôt quelles fentent le chaud on les enlevé fans peine, 
avec la pointe du couteau. 

Quelques uns affurent que cette efpece de Tortue efl: tel- 
tement vigoureufe, que fon écaille lui étant ôtée , ilenre- 
mill bien tôt une autre, s'y on la remet incontinent en la 
mer. L'abondance du Caret , fe trouve en la Peninfule de 
Jucatan, & en plufieurs petites Iles qui font dans le golfe 
d'Hondures. Ce qui fait voir que le bon Pirard étoit mal 
informé, lors qu'au Chapitre deuziéme, de fon traittédes 
animaus & des fruits des Indes Orientales , il a dit que cette 
forte de Tortue ne fe voyoit qu'aus Maldives & ans Filip- 
pines. 

On tient que l'huile de Caret, a la propriété de guérir tou- 
tes fortes de gouttes , qui proviennent de caufes froides. On 
s'en fcrt aufli avec heureus fuccés pour fortifier les nerfs, Se 
pour, appaifer les douleurs des reins, «Se toutes les fluxions 
Iroides. 

ARTICLE V. 

VeUfaJfon qu'onpefche les Tortues, & to fis les autres 
gros roijjons des K^fitilles, 

L Es Tortues de mer, ne fe prennent pas feulement fur le 
fable, en la manière que nous avons décrite cy dcffus: 
mais aufli par le moyen d'un inftrument que l'on nommé 
Varre, C'elt une perche de la longueur d'une demye pique, 
au bout de laquelle on fiche un clou pointu par les deus 
bouts , qui cft carré pac le milieu , & de la gi-'oiVcur du petit 

doigt» 



Ckap. 21 DES Tles Amtillef. zss 

doigt. On renfonce jnfqucs à moytie dans ic bout de la var- 
ie , où il entre fans force. Qi^clques-uns font des entaillures 
du collé qu'il fort, afin qu'il tienne plus fort lors qu'on la 
lance dans lécaille de la Tortue. 

Voicy comme les pcfcheurs font pour darder cette Varrc- 
La nuit lors qu'il fait clair de Lune & que la mereft tran- 
quille, le maitre pelcheur qu'ils appellent Varreur s'étant 
niis en un petit efquif, qu'ils nomment Canot , avec dcus au- 
tres hommes , l'un qui cft à l'aviron, pour le remuer d'un & 
d'autre coftc avec tant de viteflc & de d'exteritc, qu'il avance 
autanr & avec beaucoup moins de bruit , que s'il étoit poulie 
à force de rames. £t l'autre eft au milieu du canot , où il tient 
la Ligîic, qui cft attachée au clou , en état de pouvoir aifc- 
ment ôc prompteQ:ient filer, lors que le Varreur aura frappé 
la Tortue. 

En cet cquippage , ils vont fans faire aucun bruit , où ils 
cfperentd'cntrouver: & quandle Varreur qui fe tient tout 
droit fur le devant du Canot en appercoitquclcune à la lueur 
de la mer laquelle elle fait écumer en fortant par intervalles j 
il montre du bout de fa Varre , laquelle doit fervir de compas 
àccluy qui gouverne le petit vailTcau , l'endroit où il faut 
qu'il le conduife , & s'étant approché tout doucement de la 
lortuë, illuy lance avec roidcut cette varre fur le dos. Le 
clou pénètre l écaille , & perce bien avant dans la chair , & le 
bois revient fur l'eau. AulVi tôt qu'elle fe fentbledee elle fe 
coule à fonds auec le clou , qui demeure engagé en fon écail- 
le. Et d'autant plus qu'elle le remué & s'agite , plus elle 
s'enferre. Enfin après s'être bien débatuéfes forces lu y man- 
quant , à caufc du fang qu'elle a perdu , elle fe laifle prendre 
aifément, & on U tire fans pénc à bord du Canot, ou à 
terre. 

On prend en ct:tte même forte le Lamantin, & plufieurs 
autres gros Pcifibns ; mais au lieu d'un clou on met au bout 
de la varre un harpon , ou un javelot de fer , qui eft fait en 
forme de celuy d'une lance bien perçante. A collé de ce fei'^ 
il-y a un trou auquel eft paQec une corde laquelle eft aulli en- 
tortillée à l'cntourdc la perche , en telle forte que quand le 
Varreur l'a Tancée de toute fa force fur le PoiiTon , la corde 

G s coule 



234 Histoire Naturelle, Chap.2î 

coule facilement pour luy donner la liberté de fe demenci: 
dans l'eau: & après qu'il a cpuifé toutes fes forces, & qu'il 
efl: réduit à l'extrcmité , s'y on ne le peut embarquer dans le 
Canot, on le tire facilement fur le bord de la mer , où l'on le 
divifc par quartiers. 



L 



ARTICLE Vr. 

Des Tortues de Terre, & à'Eexu douce. 

Es Tortues de Terre fe trouvent en quelques îles pre's 

des Rivières d'eau douce, qui font les moins fujettcsaus 

débordemens, oudans les e'tangs 6: dans les marécages qui 
font bien éloignés de la mer. Elles font couvertes de tous 
cotez d'une dure&folide croûte, qui ne fe levé point par 
écailles, comme celles des Tortues de mer, &quieft fi épaif- 
fc par tout , qu'elle fcrt d'un fort fi aflliré à l'animal qui y fait 
fa demeure, que quand les roues d'un chariot paflcroycnt par 
deflus , elle ne feroit pas brifée. Mais ce qui eft de plus mer- 
veilleus eft, qu'il ne peut jamais eftre à l'étroit dans cette mai- 
fon mouvante : car elle s'élargit à mcfure que le corps de 
fon hofte prend denouveaus accroillcmens. Le couvert de 
deftlis eft en quelques unes de la longueur d'un pied & de- 
my. U eft d'une figure ovale jCrcufé comme un bouclier, <5c 
cnrichy par delTus de plufieurs rayes , qui (ont arrangées en 
differens parquets , qui paroiflcnt un peu relevez , & qui for- 
ment plufieurs petiscompartimens d'une parfaire fymmetric. 
Tous ces cntrelacemens font couchez fur un fond noir , qui 
eft émaillé en plufieurs endroits de blanc & de jaune. 

Cette efpcce de Tortue , a la tcfte fort hidcufe , car elle 
eft femblable à celle d'un ferpent. Elle n'a point dedens 
mais fi:ulementdcs m'achoires , qui font d'un osaflcz fort, 
pour brifer ce qu'elle veut avaller. Elle eft fu pportée de 
quatre pieds , qui font bien foiblcs pour foutenir la pcfanteur 
de fon corps, aufll elle ne fe confie pas en leur légèreté pour 
fe fauver, Regagner quelque retraitte lors qu'elle eft pour- 
fiiivve; mais fi elle n'cft fur le borddesRivicrcs eu des étants 
dans lequcls elle fe puiflc précipiter 5 elle ne recherche aucun 

autre 



Chap. 21 DE8 Iles AwTitLES. 25; 

autre abry, ni aucun autre avantage que le toicl: de fa propre 
maifon , fous lequel de mêmequerHeriiTon , 5c rArmaciiUe, 
elle retire promptément & feurémcnt fa teîle , Tes pieds & fa 
queuë,aufîi tôt qu'elle craint le moindre danger. 

La Femelle pofé des œufs de la groflcur de ceux d'un 
pigeon : mais un plus longuets. Elle les cache dans le iable, 
& les confie au Soleil , pour les couver <5c les faire cclore. 
Bien que quelques-uns tiennent que la chair de ces Tortues 
de terre foitde difficile digeftion , cens qui en ont goûté la 
rangent entre les viandes les plus exquifcs, & les plus delica- 
J tesde toute l'Amérique: Et les Médecins du païscOafeillent 
,5 ' à ceus,qui font menacez d'Hidropifie, d'en ufer fouvenr pour 
,i leur guerifon. Us ont aufil reconnu par l'expérience qu'ils 
,5 en ont faite , que leur fang étant féché & réduit en poudre, 
À attire le venin des vipères, & des Scorpions, en l'appliquant 
f.l fur la playe. Il eft aulll confiant que la cendre de leur écaille 
i(f' meQée avec le blanc d'un œuf guérit les crevaffes qui fur- 
3t, viennent aux mammelles des femmes qui allaitent j & que 
s'y on s'en poudre la tefte , elle empefche les cheveus de 
tomber. 




Gs 2. CHA. 



îi6 Histoire. Naturelle, Chap.2r 





Chap.2-2 DES Iles Antilles. 237 

CHAPITRE VINT-DEUSIEME. 

Contenant les defcriptions particulières deplufteursjortes de 

Crabes (juije trouvent communément fur la terre 

des Antilles. 

IL i"e ti'ouvepar toutes ces lies, des Crahes ou C/tiures^ qui 
font une efpéce d'Ecreviflcs Amfibics & fort bonnes à 
manger , au lieu que celles du Brefil font dcfagreables, 
parcç qu'elles fentent la racine de Genévre. AufTi les Indiens 
Infulaires efliment beaucoup les leurs, & en font leur mets 
le plus ordinaire. Elles l'ont toutes d'une figure ovale , ayant 
la queue retroulTée fous le ventre. Leur corps ,qui efttout 
couvert d'une coque affez dure eft fupporté fur plulieurs 
pieds, qui font tous Heriflez de petites pointes , qui fervent 
à les faire grimper plus aifément, où elles ont envie d'attein- 
dre. Les deus de devant font fort 2;ros : l'un notamment eft 
plus gros que l'autre. Nos François appellent ces deus pat- 
tes de devant des CMdrdms ^ parce qu'avec icelles elles pin- 
cent & ferrent vivement ce qu'elles attrapent. La partie de 
devant qui eft un peu plus large & plus relevée que l'autre, 
pouflc en dehors deus yeux, qui font folides, transparens & 
^ de différente couleur. Leur gueiile eft armée de deus petites 
\ dens blanches , qui font difpofées de chaque cofté en forme 
f de tenailles treHchantes , dont elles couppent les feiiilles les 
fruits , & les racines des arbres, qui leur fervent de nous- 
riture. 

ARTICLE 1 
"Des Crahes qiion nommé Tourbur ou. 

IL y en a de trois fartes qui différent en grofteuî: & en cou- 
leur. Les plus petites font celles que l'on appelle commu- 
nément TourlouroNs. Elles ont la coque rouge marquée d'u- 
ne tache noire 5 elles font aÛez agréables au goût: mais à 

G g 3 caufe 



23S Histoire Naturelle, Chap. 2 2 

caufe qu'il y a beaucoup à éplucher, ôc peu à prendre, ôc 
qu'on tient auffi qu'elles provoquent la diiTenterie, jolies ne 
font recherchées que dans la necerùtc. 

ARTICLE II. 

Des Crabes blanches. 

L Es autres font toutes blanches, & fe tiennent aus pieds 
des arbres au bord de la mer , en des trous qu'elles font 
enterre, & où elles fc retirent comme les Lapins en leurs 
clapiers. Elles font les plus groffes de toutes , & il s'en voit 
telles, qui ont en l'une de leurs pattes la groftcur d'un œuf de 
chair aufll délicate que celle des Ecrevilîcsde rivière. Elles 
fe montrent rarement de jour : mais pendant la nuit elles 
fortent en bandes de leurs tannieres , pour aller manger fous 
les arbes j & c'eft aufli en ce tems là qu'on les va prendre à 
la lanterne , ou aus flambeaus. Elles fe plaifent particulière- 
ment fous lesParetuvicrs, &fous les autres arbres qui font 
au bord de la mer, & dans les endroits les plusmarccagcus. 
Quand on foiiille dans la terre, ou dans le fable pour les 
chercher en leurs retraittes , on les trouve toujours à moitié 
corps dans l'eau, dç même que la plupart des autres ani- 
ma us Amfibics. 

ARTICLE III. 

Des Crabes peintes, 

MAis celles de la troificme efpece , laquelle tient le mi- 
lieu entre lesdeus autres dont nous venons de parler 
font les plus belles , les plus merveilleufes iSc les plus prifécs 
de toutes. Elles ont bien la même figure que les précéden- 
tes; mais fclon les diverfes Iles, &lcs difFcrens tcrrois où 
elles fe nourriflent , elles font peintes de tant de cou- 
leurs , qui font toutes fi belles & fi vives , qu'il n'y a rien de 
plus divertiflant, que de les voir en plein jour roder fous les 
arbres, où elles cerchent leur nourriture. Les unes ont tout 

le 



Chap.22 DES IiES Antilles. 2^^ 

le corps de couleur violette panaché de blanc : Les autres 
font d'un beau jaune qui eft chamarré de plufieurs petites 
Lignes grisâtres & pourprines, qui commencent à la gueule, 
& qui s'éparpillent fur le dos. 11 y en à même quelques unes 
qui fur un fond tanné , font rayées de rouge , de jaune , ô<. de 
vert, qui leur donne un coloris le plus riche & le mieusmeflé 
qu'on fe pourroit figurer. On diroit à les voir de loin que 
toutes ces agréables couleurs dont elles font naturellement 
émaillées , ne foient pas encores féches , tant elles font iui- 
fantes • ou qu'on les ait tout fraîchement chargées de vernis, 
pour leur donner plus de luftre. 

Ces Crabes peintes , ne font pas comme les blanches , qui 
n'ofentpasfemortrer de jour. Car on les rencontre fur tout 
le matin & le foir, & après les pluyes fous les Arbres, où elles 
fégaient par troupes. Elles fe laifient auffi approcher d'aflez 
prés; mais incontinent qu'on fait mine de les vouloir arrê- 
ter avec une baguettCjCar il feroit trop perilleus d'y emploier 
les mains 5 elles font leur retraitte fans tourner le dos à ceus 
qui les pourfuivent, & en fe reculant de codé elles montrent 
leurs dens, & prefentant leurs defcnfes ouvertes, qni font ces 
deus tenailles eu mordans , qu'elfes ont en leurs pieds, elles 
s'en parent tout le corps , & elles les font choquer de tems en 
tems l'une contre l'autre, pour donner de la terreur à leurs 
ennemis; & en cette poftureelle gaignent leur fort, qui eft 
ordinairement fous la racine, ou dans le creus de quelque ar- 
bre pourri, ou dans les fentes des rochers. 

Ces Crabes ont cet inflind naturel, d'aller tous les ans 
environ le mois de Nlay, enlafaifondes pluyes au bord de la 
mer fe l'aver , & fécouèr leurs œufs pour perpétuer leur 
efpéce. Ce qu'elles font en cette forte. Elles defcendent des 
montagnes en fi grande troupe , que les chemins & les bois 
en font tout couverts : Et elles ont cette addrefle merveil- 
leufe, de prendre leur route vers la partie de rJle,cù il y x 
des ances de fable , & des décentes , d'où elles peuvent com- 
modément aborder la mer. 

Les Habitansen font alors fort incommodez, parce qu'el- 
les remphllent leurs jardins , & qu'avec leurs mordans elles 
couppent les pois , & les jeunes plantes de Tabac. On diroit 

avoir 



240 Histoire Naturelle, Chap.22 

à voir l'ordre qu'elles gardent en cette delcentc, que ce fcroît 
une armée qui marche en bataille. Elles ne rompent jamais 
leurs rangs. Et quoy qu'elles rencontrent en chemin, mai- 
fons, montagnes, rochers, ou autres obdaclcs elles s'ëforcent 
de monter deOlis, afin d'aller toujours conftamment en ligne 
droite. Elles font alte deusfois le jour , pendant la plus gran- 
de chaleur, tant pour repaître que pourfc repofer un pcuj 
Alais ellesfontplns de chemin de nuit que de jour, jufques à 
ce qu'enfin elles Ibient arrivées au bord de la mer. 

Lors qu'elles font ce voyage, elles font graffesS: bonnes 
à manger 5 les maies étans pleins de chair , & les femelles 
remplies d'oeufs. Anill en ce tems-là,onenà provifionàfà 
porte. Et quelquefois elles entrent m3mc dans les maifons, 
quand les palifiades ne font pas bien jointes, & qu'elles trou- 
vent ouverture. Le bruit qu'elles font durant la nuit, cil 
plus grand que celuy des rats, 6c empeTche de dormir. Quand 
elles font au bord de la mer, après s'etfre un peu repofées, & 
avoir confideré la mer comme la nourrice de leurs petis , elles 
s'approchent de fi prés , qu'elles puilTent efire baignées , à 
trois ou quatre rcpnfes des petites ondes qui flottent fur le 
fable j puis s'étant retirées<s bois, ou es plaines voifincs pour 
fedelafler, les femelles retournent une féconde fois à la mer, 
& s'étant un peu lavées , elles ouvrent leur queiie , laquelle 
cft ordinairement ferrée fous le ventre , ôc elles fcoo.uent 
dans feau les petis œufs qui y étoicnt attachez. Puis s'étant 
encore l'avées, elles fe retirent avec le même ordre qu'elles 
croient venues. 

Les plus fortes regagnent' incontinent les montagnes , cha- 
cune au quartier d'où elle éroit partie, & parlemente che- 
min où elle avoir pafle. Mais elles font alors, c'eft à dire , à 
leur retour, pour la plupart fi foibles, & fi maigres j qu'elles 
font contraintes de s'arrêter es premières campagnes qu'el- 
les recontrent , pour fe refaire , & reprendre leur pre- 
mière vigueur, avant que de grimper au iomment des mon- 



tagnes. 



Quant ans œufs qu'elles ont ainfi confiez à la mer, après 
avoir efié repouffez fur le fable mollet , & échaufcz quelque 
temps pai- les rayons du Soleil , ils viennent enfin à s'cclorre, 

6c 



Chap. 22 DES Iles Antilles. I^î 

& à produire de petites Cubes , qu'on volt par millions delà 
largeur d'un Liard gagner les buiiTonsvoifins, jufques à ce 
qu'e'tant fortes, elles puiHent fe rendre aus montagnes au- 
près de leurs mères. 

Ce qui eft de plus confiderable en ces Crabcs,eft qu'une fois 
l'an, aflavoir après qu'elles font retournées du voiage delà 
mer, elles fe cachent toutes en terre , durant quelques fix 
fémaines : de forte qu'il n'en paroir aucune. Pendant ce 
tems-là elles changent de peau , ou d'écaillé, & fe renouvel- 
lent entièrement. £lles pouffent alors de la terre fi propre- 
ment à l'entrée de leurs tannieres , que l'on n'en apperçoit 
pas l'ouverture. Ce qu'elles font pour ne point prendre d'air. 
Car quand elles pofent ainfi leur vieille robe, tout leur corps 
eft comme ànud, n'étant couvert que d'une pellicule ten- 
dre, & délicate, laquelle fepai{rit& fe durcit peu à peu en 
croûte 5 fuivant là folidité de celle qu'elles ont quittées. 

Monfieurdu Montel rapporte, qu'il a fait creuferà dcffcin 
en deslieus, oii il y avoir apparence qu'il y en eut de cachées. 
Et en ayant rencontré en effet , qu'il trouva qu'elles. étoyent 
comme enveloppées dans des feuilles d'arbres,qui fans doute 
leurfervoientde nourriture & de nid durant cette retraitte: 
mais elles étoient fi languiffantcs & fi incapables de fupporter 
l'air vif, qu'elles fembloient à demy mortes , quoy que d'ail- 
leurs elles fuffent graffes,& très délicates à manger. Les Habi- 
tans des lies les nomment pour lors Crabes Boiirfieres , & les 
eftiment beaucoup. Tout auprès d'elles, il voyoit leur \ieiUc 
dépoùille,c'eftàdire, leurcoque qui pauoiffoit auffi entière, 
quefi l'animaient encore été dedans, tt ce qui eft merveil- 
leus, c'eft qu'à peine, quoy qu'il y employaft de fort bons 
yeus,pouvoit il reconnoître d'ouverture, ou de fente , par 
Oiile corps de labefte fuft forty, & fe fut dégagé de cette pri- 
fôn. Keantmoins après y avoir pris garde bien cxadcment,- 
il remarquoit en ces dépouilles , une petite fcparation du 
cofté de là queue , par ou les Crabes s'étoient d'éve-. 
loppécs. 

La manière plus ordinaire de les apprêter , eft toute la 
même que celle des Ecreviffes en ïrance : Mais cens qui font 
ks plus délicats , 6: qui veulent emploier le tems qui eft 

H h requis 



z^i Histoire Naturelle, Chap. 2j 

requis pour les rendre de meilleur goût, prennent lapénc 
après les avoir fait bouillir , déplucher tout ce ou'il y à de 
bon dans les pattes, ôc de tirer une certaine fubftance huileu- 
fc, qui cft dans le corps , laquelle on nomme Tauma/yy & de 
fricalTei: tout cela avec les œufs des femelles , y mêlant un 
bicnpeudepoyurcdu pais,& du fuc d'oranges, llfautavoiier 
que ce ragoût cftl'un des plus excellcns , que l'on fcrveaus 
Antilles. 

Aus Terres où il y à plufieurs Arbres de Mancenilles , les 
Crabes qui repaircnt dcflbus,ou qui ufentde cefruit,ont une 
qualité vcnimeufc. De forte que ceus qui en mangent,cn font 
dangcreufcmcnt malades. A ais aiis autres endroits elles font 
fort faines, & tiennent lieu de délices, comme les Ecrevifles 
en Europe. Ceus qui font foinneus de confcrver leur faute, 
les ouvrent auparavant que d'en manger, &: fi]e dedans du 
corps eft noir, ils tiennent qu'elles font dangereufcs, <$c n'onc 
garde d'en ufcr. 

CHAPITRE VINT-TPvOISIEME. 

Dés Tonnerres ; des Tremhlemens de terre : iT des Tem- 
pejies (jui arrivent JouVent en ces Iles, 

COmme il n'y à guéres de vifage fi beau & fi agréa- 
ble, oiiTon ne puifle remarquer quelque défi ut, ôc qui 
ne foit fujet à quelque tache , & à quelque verrue - 
Ainfi les Antilles poflcdant d'ailleurs toutes les beautcz (5c 
tous les avantages que nous avons rcprefenrcz , Ôc qui les 
rendent fi rccommandables ; ontaufll leurs imperfedions, 
& quelques manquemens , qui tcrniflcnt cet e'clat , 6: qui di- 
minuent ces agrcmens & ce prix. Voicv quelques ur,es des. 
principales incommodités qui s'y rencontrent , 6c les remè- 
des qu'on y peut apporter. 



ARTI- 



Chap.2? DES Iles Antilles. 24! 

ARTICLE I. 
Des Tonnerres. 

ET premièrement, au lieu que dans toute la coftc du Pérou 
l'on n'entend Jamais tonner 5 icy les Tonnerres font fre- 
quens , & en quelques endroits ils font (i épouvantables, que 
le cœur le plus alTuué tremble d'effroy, quand cette puiflfante 
5c magnifique voix du Ciel fe fait entendre , avec un fon (i 
terrible. 

ARTICLE IL 
Des Tremhlemens de terre. 

LEs Tremblemens de terre y produifent aulTi quelque- 
fois de triftes effets , & émeuvent les fondemens de la 
terre , d'une fccouffe fi violente ; qu'on eft contraint de 
chanceler, aus lieus où l'on fe croiroit le plus aflTuré. Mais par 
bonheur cela arrive rarement , & en quelques endroits l'agi- 
tation n'cft pas fi grande. 

ARTICLE IIL 
D 'une Tempejle que les InfuUires appellent Ouragan . 

CE qui eft le plus à craindre, eft une confpiration géné- 
rale de tous lesVcns,qui fait le tour du Compas en Té- 
fpace de vint-quatre heures , & quelquefois en moins de 
tems. Elle arrive d'ordinaire es mois de Juillet, d,' Aouft , ou 
de Septembre. Hors de-Ià on ne la craint pas. Autrefois 
on ne l'éprouvoit que defét enfét ans , & quelquefois plus 
rarement : Mais dépuis quelques années elle eft venue de 
deusendeusans: Et en unefeuleannéeonen àfouffcrrdeus : 
Même peu après que Monfieur Auber euft efté envoyé pour 
commander à la Gardeloupe , il y eut trois de ces orages 
en i'efpace d'un an. 

Hh 2 Cette 



(244- HisTOiUB Naturelle, Chap.2? 

Cette Tcmpeftc que les Infulaires appellent Ouragan, eft (î 
étrange qu'elle brife & déracine les Arbres , déf oiiillc de 
toute verdure ceus qu'elle n'enlevé point , dcfole les forets 
entières , dérache les rochers du haut des montagnes , & les 
précipite dans les vallées, renverfe les cabanes, cntrainc juf- 
ques à la mer les plantes qu'ellearrache de la terre, fait un 
dégaft univerfclde tout ce qu'elle trouve à la Campagne : Sa 
en un mot laifleune famineen tout le pais, qui gémit long- 
tcms en fuite de ce délaftre,& qui à bien de la pénc à réparer 
ces ruines. 

Cet Ouragan^ ne fait pas feulement fcs ravages fur la terre - 
mais il émeut encore une telle tcmpcfte fur la mer , qu'elle 
femble fe mêler & fe confondre avec l'Air & les Cieux. Ce 
Tourbillon impetueus brife & fracafle les Navires qui fe 
trouvent dans les coftcs , jettant les uns fur le rivage , & fai- 
fant plonger les autres dans la mer. De forte que ceus qui 
échapi- ent de ce naufrage, ont grand fujet de loiier Dieu, 

Ceus qui prenent garde aus figues qui font les aVant cou- 
reursde cette Tempcfte ont remarqué, qu'un peu auparavant 
qu'elle arrive, la mer devient enuninftant tellement calme, 
& unie , qu'il ne paroit pas la moindre ride en fa fuperficie : 
que les Oifeaus par un inftinâ: naturel defcendent par trounes 
des montagnes , oii ils font leur rctraitte plus ordinaire , pour 
fe retirer dans les plaines 6r dans les vallées, oùilsfe rangent 
contre terre pour cfire à labti des injures de ce mauvais 
tcms qu'ils prévoient devoir bien tôt fuivre : & que la pluye 
qui tombe un peu devant , eft amerc &: falée , comme l'eau de 
la mer. 

11 y a peu d'années qu'il parut im exemple mémorable de 
cette tempeftc , en plufieurs Navires qui cftoient à la rade 
de Saint Chriftofîe , chargez de Tabac , «Se preft^ à faire voile. 
Car ils furent tous fracaflcz & fubmergez , & la marchandize 
fut entièrement perdue. Dont ilfenluivitun étrange cftct. 
C'eft- que la pluspart du poifibn de lacofte fut empoifonné 
de ce tabac. On voioitla mer toute couverte de cei pauvres 
animaus , qui rcnverfez & lani^uiifans liotloient au a,ré de 
l'eau , (Se venoient mourir fur le nvage. 

rt 



Chap. 2 5 DES Iles Antilles. 245 

Et afin que quclciin ne s'imagine pas que ces desadres 
foyent tout à fait particuliers au nouveau Monde , nous 
ajouterons icy, qu*il s'eft veu en ces contrées de France de (î 
épouvantables Tempeftes , que Ton ne les peut cftimer autre 
chofc que des Ouragans. 

L'An mil cinq cens quatre^ vins dix-neuf, il fe leva prés 
deBordeausunventfi violent & fiimpetueus, qu'il rompic 
& déracina la piuspart des grands arbres qui eftoicnt forts 
pourrefifter, principalement ks Noyers dont les branches 
font ordinairement fort étendues, & en transporta quelques 
uns à plus de cinq cens pas du lieu où ils étoient. Mais les 
arbres les plus foibles ,& qui plioient, furent laiffés. Une 
partie du palais, de Poitiers en fut fort endommagée en fa 
couverture. Le Clocher de Cangres prés de Saumur, en fut 
abbatu. Divers autres Clochers , & plufieurs maifons de la 

' campagne en fouffrirent beaucoup de mal. Quelques per- 
fonnes le trouvant à cheval au milieu des champs , furent 

' emportéez à plus de foixante pas loin. Ce vent courut dépuis 
le voifinage deBordeaus, jufques au Vendomois & au Per- 
che : tenant de Luge environ (ix ou fét iieués, & on ne voyoit 
en tout cet elpace, que fracas d'arbres arrachez & rcn- 
verfcz. 

Et pour donner un exemple d'une efpéce d'Ouragan qui 
fe foir particuiicrement montré fur la mer, nous attacherons 
icy l'extrait, qui nous a efté communiqué d'une lettre écrite 
de la Rochelle, par un honorable Marchanddu lieu, à l'un 
de fes amys & correfpondans à Roiien, en datte du trentième 
Janvier mil fix cens quarante cinq. Voicy donc ce qu'el- 
le porte. 
,, Dépuis deus jours nous fommcs dans un afTiiclion fen- 

• „ fible, au fujet de Textraordinaire tourmete qui a commencé 
,, la nuit de Samedy dernier vinthuitiéme de ce mois ^ & qui 
„ continue encore. Nous voyons de deffus noil:re muraille 
,, trente ou trentecinqJSIavires échoiiez (?<: brifcz à la ccfte,. 
,, la plupart Anglois, avec nombre de Marchandises perduës,- 
,, Un de ces Navires , de deus cens Tonnt aus , à efté porté 
,, jufqués auprès d'un moulin à vent, qui eft douze pieds plus 
„ haut que la hauteur ordinaire de la mer. Car l'Orage n'a 

H h 3 ,,pas 



zjif.6 Histoire Naturelle, Chap.23 

,, pas cfte feulement en l'air: Mais cette Tempefte a tellc- 
,, ment dmeu <3c enflé la mer, qu'elle à pafie biea^haut au 
,, defflis de fes bornes ordinaires : fi bien que le dommage & 
,, le dégall qu'cilc a fait fur la terre, eft fans comparaiCon plus 
,, grand que ccluy du naufrage des vaiilcaus. Tout le Tel qui 
,, eltoit fur les marais bas, a cfté emporté, tous les bledsdes 
„ terres bafles , & des marais deféichez , ont cfté inondez. 
,, Et dans ri le de R é la mer à pafie d un collé a l'autre à tra- 
,, vers , & y a gafté nombre de vignes & noyé force bétail. 
,, De mémoire d'homme on n'avoit veu monter la mer fi 
,, haut,«5c elleell entrée en des endroits, près d'un lieue avant 
„dans la terre. Si bien que cens qui ont'eOé à baintChri- 
„ ftofle difent que l'Ouraga?i qui y eft afles ordinaire , n'efl pas 
,, plus épouvantable, qu à été celuy-cy, qu'ils ont appelle du 
„ même nom. Le vent étoit Nord-Ouiéft. On cftime le dom- 
, , mage, tant à la mer qu'à la terre, plus de cinq cens mil efcus. 
,, On tient qu'il s'eft perdu environ deus mille cens de fel, 
„ qui font la charge de deus cens Navires de trois cens ton- 
,, neausla pièce, il s'eft aufll perdu des Navires Hollandois 
,, devant Ré,à Bordcaus, «Se àBayonne, qui efioientriche- 
,,ment chargez. D'où il apparoir qu'il fait fouvcnt en Eu- 
rope des Tempeftes qui font bien auffi violentes , que celles 
qui fonttantapprehendéesaus Antilles. 

Quelques uns pour le mettre à couvert de cette Bourraf- 
que, abandonnent leurs maifons, crainte d'cftre cnvelopez 
fous leurs ruines , & fe fauvent es cavernes & es fentes des 
rochers , ou bien fe tapiflent contre terre au milieu des 
chams , où ils ellùycnt tout cet Orage. Les autres tachent 
de gagner promptcment quelque maifon du voifinagc, qui 
foit allez folidement bâtie pour refifter à toutes les fecouiles 
de cette Tempefte. Car par bonheur il y a maintenant ans 
Antilles plufieurs édifices qui peuvent foutenir cette épreu- 
ve. 11 yen a même qui fe retu'ent dans de petites cabanes 
que les El'claves Nègres ont bâties fur le modèle de celles 
des Caraibes, car on a reconnu par expérience , que ces 
petites huttes de fiiiure ronde , qui n'ont poini d'autre ouver- 
ture que la porte , 6c doit les chcurons touchent la terre, 
fontordinaircment épargnées 3 pendant que les maifons les 

plus 



Chap.23 DES Iles Antilles. -47 

plus élevées, font transportées d'une place en une autre , d 
elles ne font entièrement renverfées , par Timpetueufe agita- 
tion des vens, qui excitent cette tempefte. 

Mais il fautavoiier, que toutes ces précautions extérieu- 
res, ne font pas capables de délivrer pbinement kscfprits 
des hommes, des frayeurs mortelles qui les environnent, lors 
que Dieu tonne du Ciel, qu'il fait retentir fa voix terrible, 
qu'il lance les éclairs & les charbons allumez , que la terre en 
tremble , que les montagnes croulent , & que les fondeniens 
du monde font découverts : car 

i^ ceus quefes honte s* ne peuvent émouvoir 
Cette cffroiahle voix ne fait elle fus voir 

Vne Image defapuijfance ? 
Certes , qui ny connot/lfa, haute Majejlé , 
^và V entend fins frayeur ^ n a-pas de la confiance 
CA'Lais il a de V impiété. 

il faut donc que cens qui défirent d'eftrc fans apprehenfion 
au milieu de ces defordres , & de ces émotions de la mer & de 
l'air, ayent recours à desretraitres plus affûtées, & que pour 
cet effet ils entrent dans lefanduaire de Dieu, & qu'ils fç lo- 
gent a l'ombre du toutpuiiTant. Et qu'ils prennent le Seigneur 
pour leurreîraite& pour leur fortereffe: Il faut qu'ils embraf- 
lent ce grand & precieus falut qu'il a déploie en fon fils bien- 
aimé, qui nous a délivré de toutes nos frayeurs par le fang 
de fa Croix, qui a fait noftre paix, 6c qui feul peut appaifec 
les craintes & les orages de nos confciences ôc donner un 
vrai repos à nos âmes, d'autant que 

Celuy, quf du treshaut implore l'afiifianct 

Et dont l'efpoir plein de confiance \ 

N'attend fonfecours que de luy , 

^u^elque péril qui le menace 

Se peut promettre fans audace 
D'avoir en fa faveur un immobile appuy. 

11 faut qu'ils confiderent pendant cette tcmpefle, qne c'cft 
I>ieu qui tire les vens de les trefors, & qu'ils ne foufflcnt que 

par 



•^S HisTOïKB Naturelle, Chap. ^J 

par fon ordre : Que ces cffroiables Tourbillons, ces Ton- 
nerres grondans, ces noires oblcuriicz qui voilent la face de 
la terre, & toutes ces puilTantes agitations qui la Tccouënt : 
ne font que des groflicrcs idées , de ce jour épouvantable du 
Seit'neur, auquel les Cicux paderontrapidement & eftant mis 
en feu feront diÛbuts, ôc les elemens érans cmbraféz fe fon- 
dront , 6c la terre & les œuvres qui font en elle feront 
brûlées. 

Ils doivent particulièrement recourir à Dieu de tout leur 
cœur, & le prier qu'en contemplation des mérites infinis de 
fon Saint Fils Jefus il luy plaifc d'eilreappaifé envers fesfer- 
viteurs , & qu'il daigne avoir pitié de ia terre, ils fe doivent 
fouvenir que fon courroux ne dure qu'un moment: mais que 
fa bienvueillance dure toute une vie. Que le pleur loge chés 
nouSaufoir, & qu'au matin il y a voix déiouiîfance. Enfin 
ils doivent eftre fermement perfuadez, que celuy qui a conté 
leurs cheveus, aaufliconté leurs jours j Qu'il ne les aban- 
donnera point au befoin , mais qu'il les commettra à la char- 
ge de fes Anges de lumière , pour les contregarder parmy ces 
affreufes ténèbres, afin que nulle playe n'approclie de leur 
tabernacle. 

Mais pour avoir au befoin toutes ces douces pcnfées , ôc 
pour eftre munyau jour de la calamité d'une fi fainte con- 
fiance. Il faut qu'en bien faifant ils recommandent par cha- 
cim jour leur âmes au fouverain Créateur déroutes chofeSj 
Qu'ils s'étudient de cheminer en Sainteté & Juftice devant 
luy, durant toute leur vie j Qu'ils lavent leurs mains en 
innocence, & qu'ils purifient leurs cœurs par laFoycn fes 
precieufes promefles j étans alTurcz qu'il tient les vens , & 
toutes les autres créatures en bride par (a puiiTance, qu'il n'y' 
en à aucune qui fe puiÛe mouvoir fans fa permilîion, qu'il 
fait fervir à fa gloire les Feus, les Tonnerres, les Tempcftes, 
& les Tremblemens de terre , & qu'il les dirige au bien & au 
falutdefesenfans. 



CHA- 



Chap.a^ ^^^ lii^^ Antilles* 249 

CHAPITRE VINT-QUATRIEME. 

De (juelquesaut res incommodités du pais^ iT des 
reinedes qiiony peut apporter, 

OUtre les Trcmblemcns de terre , les Tonnerres, & 
les Ouragans, qui lecoiienL & dcfolent (bavent la 
terre des Antilles , comme nous venons de le repré- 
senter: il y a encore quelques autres incommoditez , qus 
font bien inportunes, encore qu'elles ne foyent point tant à 
craindre que les précédentes. Nous leur avons refervé ce 
dernier Chapitre du premier Livre de cette Hiftoire, où, 
pour témoigner la grande pafllon que nous avons d'eftre 
afféz heureus pour contribuer quelque chofe au foulagé- 
ment, & à l'entière (atisfadiondes aymables Colonies de ce 
nouveaumonde: nous propoferons les remèdes, que l'expé- 
rience des anciens Habitans , & le jugement de plufieurs cé- 
lèbres Médecins, ont trouvé eftre ks plus propres & les plus 
efficacieus, pour les munir contre leurs dangereus effets. 

ARTICLE L 

Des CMotifiiques, é" des UHaringoins. 

NOus donnerons le premier lieu à certains petis Mou- 
cherons appeliez CMouJiiquts , que l'on fent plutôt 
qu'on ne les voit, tant ils font petis j Mais dans la foibléile 
de leur corps, ilsont un aiguillon fi piquant, & venimeus 
que leur piquurecaufe une demangéailon tellement impor- 
tune,qu'en fécorchant quelquefois la peau à force de le grat- 
ter, la bleffure dégénère en un ulcère d'angercus , fi l'on n'y 
apporte du remède. 

Il s'en trouve d'une autre efpece , qui font plus gros 5c 
qui font un bruit pareil à celuy que font les Moucherons, 
qui en France fe trouvent proche les étangs, &les lieus maré- 
Câgeus. Oi) les nommé OlUrmgoms. Ils produifcnt le même 

. li effet 



2|0 Histoire Naturelle, Chap.24 

effet que les Motffliques^ étant armez d'un petit trait, qui 
perce les habits , & même les lits branlans dans léquels on 
repofc. Mais ils ont cccy de particulier , qu'ils ne lancent 
jamais leur petit éguillon, qu'ils n'aycnt auparavant déclaré 
la guerre, & Tonne' la charge avec leur petite trompette» 
qui donne fouvent plus de peur , que leur piquure ne fait 
de mal. 

Pour s'exempter de ces deus fortes de petites Bcftes , on a 
de coutume de placer la Maifon , en un lieu un peu haut 
élevé ; de luv donner air de tous coftez , & de coupper tous 
les arbres qui empefchentle vent d'Orient , qui foiiffle pres- 
que ordinairement en ces Iles , & qui chalfe au loin ces ma- 
lins & importuns ennemis. Ceus aufll qui ont des logis 
bien fermez , & des lits bien clos , n'en font point tant in- 
commodez. 

Mais fi l'on en éft travaillé, on n'a qu à faire fumer du 
Tabac en la chambre, ou de faire un feu , qui rende beau- 
coup de fumée j car par ces moiens on met efï fuite ces petis 
perturbateurs du repos des hommes. Que s'ils ont piqué, 5c 
qu'on defire de faire paffer bien -tôt la dcmangcaifon, «5c at- 
tirer tout le venin, qu'ils ont gliiie: il faut feulement moiiil- 
1er l'endroit de vinaigre, ou de jus de petit Citron, 

ARTICLE II. 

Des Guefpes , é^ des Scorpions. 

LEs Guéjpes, & les Scorpions , font communs en la plupart 
des Antilles. Ces vermines font de même figure, & aufll 
dangereufes, que celles des mêmes efpéces que l'on voit en- 
beaucoup d'endroits de l'Europe. Les piqûres desGuéfpcs 
font foulagces parle jus de la feiiilîc de la Rue , & entière^ 
ment guéries par une fomentation du fouvcrain remède con- 
tre toutes fortes de venins , qui eft difpcnfé fous le nom cé- 
lèbre D'oruktân. Et celles des Scorpions Trouvent leur remède 
en la belle même , qu'il faut ccraler deflus , & à l'on défaut il 
faut recourir à l'huile qu'on appelle de Scorpion ^q^\\ doitcftre 
communepartoutoiiilfc trouve de ces infectes. 

ARTI- 



Chap. 24 DES Iles Ai^tîlies, ê 5 r 

ARTICLE III. 
Des Arbres de Mancenille, 

EN la plupart de ces Iles , croilfent certains Arbres nom- 
més Mancem!liers\ beaus à voir, qui portent des feuilles 
femblables à celles des Pommiers fauvages, & un fruit que 
l'on appelle Mcincemlle, tout pareil à une Pomme d'Apis , car 
ilcftpannaché de rouge, beau à merveille, & d'une odeur 
(i agréable, que l'on feroit incontinent invité à en goûter, 
il l'on n'étoit averty de fa qualité dangereufe. Car bien 
qu'il foit dous à la bouche, il eft fi funefte , que fî l'on en man- 
geoit, il envoyeroit dormir non pour vint-quatre heures, 
comme une certaine femence du Pérou , & une Herbe de 
l'orient de laquelle Linfcot parle amplement j mais pour 
n'en réveiller jamais. Tellement que c'eft bien pis que ces 
Amandes d'un fruit de la Mexique , qui fentent le mufc , 
mais qui après eftre mangées, laiffent un goût de pourriture. 
Et bien pis encore que ces belles pommes de Sodonie , qui 
étant ouvertes, neprefententque de lafuye, &dela pouf- 
fierc. Car s'y vous avez le déplaifir d*y eftre trompé , du 
moins ce n'eft pas au danger de voftre vie. Mais ces Pom- 
mes venimeufes , fe peuvent comparer à la noix Indienne, 
qui Croift en Java. Elle reffemble à une noix de Galle , 6c 
d'abord qu'on la mange, elle a un goût d'Avelaine ; mais 
puis après elle donne des angoiffes mortelles , & c'eft un 
poifon tres-dangereus. H fe trouve aufll dans l'Afrique un 
Arbre nommé Cofcoma, qui eft chargé de Pommes mortelles. 
L'Arbre des Maldives nommé K^mhoti ^ porte un fruit, qui 
n'eft pas moins trompeur, & moins pernicieus. Et le Ter- 
roir de Tripoly en Syrie , produit certains gros Abricots , qui 
font fort beaus à l'œil , & fort favoureus au goût j Mais les 
qualitez en font fouvcnt mortelles , ou du moins elles 
caufent de longues & facheufes maladies , à cens qui en 
mangent. 

11 croift des Mmcenïlles fur le bord de la mer & des riviè- 
res , & fi le fruit tombe en l'eau , les poiftbns qui en man- 

li 2 gent, 



2,5z Histoire Naturelle, Chap. 24 

gent , ne manquent jamais d'en mourir 5 & encore qu'il 
demeure longtems dans l'eau, il n'y pourrit poin;^ mais il 
fe couvre d'un falcpêtre qui luy donne une croûte folide 
comme s'il étoitpctrefié. Dans les lies où cet Arbre croift 
en abondance, les Couleuvres y fontvenimeufesj Par ce 
que quelques uns croient , qu'elles fucent quelquefois de 
fon fruit. Les Crabes mêmes qui font leur repaire fous 
ces Arbres, en contractent une qualité dangereufe, comme 
nous l'avons dit en fon lieu : & plufieurs ont été mala- 
des pour en avoir mangé. Dou vient, qu'au tcms que ces 
fruits eftans fort meurs tombent à terre , onconfeilleà tous 
cens qui font foigneus de leur fanté, de s'abftcnir de manger 
des Crabes. 

Ni les Couleuvres , ni les Crabes ne vivent pas abfolu- 
ment de Pommes de ManceniUcs. Mais quand elles font 
leur repaire fous cet Arbre elles en tirent l'infedicn , & plus 
encore quand elles fucent le venin de fon fruit. 11 fe peut 
faire neantmoins que ce qui eft mortel à quelques animau^i 
ne le foit pas à tous: lit même que ces Infeâics, qui mangent 
fouvent decepoifon, le changent en leur nourriture parla 
coutume &. la continuation : Comme l'on dit de Mitridate. 
Ainfi ils peuvent infedter cens qui en mangent, n'en rece- 
vant quant à eus aucun dommage. 

Sous l'écorce du tronc, & des branches de ces Arbres, eil 
contenue une certaine eau gluante, ôc blanche comme du iait, 
extrêmement maligne & dangereufe. Comme il y a plu- 
fieurs Mancenilliers fur les chemins, fi fans y prendre garde 
vous froifTez en paflant quelcune de ces branches , ce lait ou 
plûtoft ce venin en fort& reiaillit fur vous: s'il tombe fur 
vodre chcmife, il y fait une vilaine tache , qui paroit comme 
une brûlure. Si c'cft fur la chair duc, & qu'on ne lave pron- 
tément Tendroit qui a efté touché , il s'y forme aufll tôt des 
cnleuvres & des ampoules. Mais ce qui eft le plus à crain- 
dre, c'eft pour les yeux: Car 11 par malheur une goutte de 
cette eau cauftique & venimeufc tombe deflus , il s'y fera 
une horrible inflammation , & vous en perdrez la veûc 
jieuf jours durant 5 au bout- déquels vous rccevrés- du., 
foulagcmcnt... 

Xa 



Chap. 24- DES Iles Antilles. 253 

Là rofée, ou la pluye , après avoir demeuré quelque tems 
f ur les feuilles des Adancemliers, produifent le même effet, 5c 
fi elles tombent fur la peau , elles lécorchcnt comme fcroit 
de l'eau forte. Ce qui ne vautguerésmieus que les gouttes 
de pluye de deflbus la ligne, qui font tellement contagicufcs, 
à ce qu'aiTurent cens qui les ont fenties» que s'y elles tombent 
fur les mains, fur le vifage, ou fur quelque autre endroit du 
, corps qui foit à découvert; il s'y élevé aufll tôt desveffics 
& des ampoules avec douleur, & mêmefî l'on ne change 
promptement d'habits ^on voit bien toft fon corps tout cou- 
vert de pullules , fans parler des vers qui s'engendrent dans 
les habits. 

L'ombre de cet Arbre nuit aus hommes, & fi l'on repofc 
deffous, tout le corps enfle d'une étrange fafîbn- Pline & 
Plutarquc font mention d'un Arbre d'Arcadie aufll dange- 
reusqueceluy-cy : Etccus qui ont voyagé aus Indes Orien- 
tales, rapportent qu'il s'y trouve une Herbe nommée Saponyy 
qui donne la mort à ceux qui couchent defliis. Mais ce qui 
augmente les mauvaifes qualités du MAnceniltier eft , que 
^ même la viande cuite au fende fon bois , coni-ra^Se quelque 
chofe de malin, qui brulc la bouche & le gofier. 

Les Sauvages AntiUois , connoiflans fort bien la nature de 
ces AiAf^cenil/es , .(ont entrera le lait de l'arbre, & la rofée 
qui en tombe , & le fucdu fruit en la compofition du venin, 
dont ils ont accoutumé démpoifonner leurs ûéches. 

Pour guérir en peu de tems l'enflure & les Pullules qui fe 
forment au corps après avoir dormy par mégarde à l'ombre 
de ces Arbres, ou après qu'on a été arrofé de la pluye , ou de 
la rofée qui tombe de deflus leurs branches, & même de ce 
l'ait qui eft fous leurs écorces , il faut recourir promtement à 
une efpece d'Efcargots , dont nous avons parlé cy deifus fous 
le nom de Soldats, 2c il en faut tirer une certaine eau claife 
qui eft contenue dans leur coquille, & l'appliquer fur la partie 
offenfée j ce remède rabat incontinent le venin de cette bru^ 
l^nte liqueur , & met la perfonne hors de danger. L'huile, 
qui eft tirée fans feu de ce même efcargot, a aufti le même 
effet , que s'il eft arrivé à quelcun de manger du fruit de ces 
arbres venimeus , il faudra qu'il ufc des mêmes remèdes 

li 3 <^ue. 



254- Histoire Naturelle, Chap.24. 

que nous prcfcrirons cy après , pour chafler le venin des Ser- 
pens , 6c tous les autres poilbns. ^ 

ARTICLE IV. 

^lL>e5 Pom de h où, 

IL y a aufll une cfpece de fourmis, ou de vermifleaus, qui 
ont une petite tache noire furlatefte , & le reftc du corps 
tout blanc. Us s'engendrent de bois pourry, ôc c'eft pour ce 
fujct que nos François les nomment Po/^^^^ boù. Us ont le 
corps plus molafle que nos Fourmis ordinaires , & neant- 
moins leur dent eft fi acérée, qu'ils rongent le bois, & s'infi- 
nucnt dans les coffres qui font placez prés de terre : & en 
moins de deus jours par ce qu'ils fe fuivent à la piftc , fi l'or 
n'eft foigneus de les tuer , il y en entre fi grande quantité 
q u'ils percent mangent «Se détruifent , le linge , les habits, le 
papiers, & tout ce qui eft dedans : Ils mangent même & ron- 
gent tellement les maitréffes fourches , qui foutiennent le 
cabanes communes , qu'ils les font enfin tomber à terre , l: 
l'on n'y apporte du remède. 

On empefche cesbeftes là de s'engendrer , fi on ne laiflc 
point de bois à terre en batillantla maifon. Car ils s'engen- 
drent de bois corrompu & pourry : fi on brûle le bout de 
tous les bois qu'on plante enterre; fi incontinent que l'on 
en remarque quelques uns , on jette de l'eau chaude dans les 
trous, qu'ils peuvent avoir faits : fi on fufpend les coffres en 
l'air avec des cordes , comme on eft obligé de faire en divers 
endroits de l'Inde Orientale, afin qu'ils ne touchent point la 
terre, & fi on a foin de nettoyer fouvent les chambres, & de 
ne rien laiiler contre terre. On a encore remarqué que pour 
leur coupper chemin , ii ne faut que frotter le lieu par ou ils 
paflenr, de l'huile de cette efpcce de Palma-Chrifti, dont les 
Nègres fe frottent la icfle pour fe garentir de la vermine. 
L'huile de Lamantin àaiiffi le même effet, &fi l'onen verfe 
fur leur citadelle, qui eft uncfourmilliere compofée de leur 
bavr hque!>e ils actachenr autour d'^s tonrchcs qui foutien- 
fiev -'^ l'abandonnent mcontinent. 

ARTI- 



Chap. 24 DES Iles Antilles, 255 

ARTICLE V. 

Des Ravets, 

LEs Rnvets font encore dangereus. Il y en à de dcus for- 
tes. Les plus gros font environ comme des Hannetons, 
& de même couleur : les autres font plus petis de la moitié. 
Les uns & les autres rodent principalement pendant la nuit, 
& fe gliffent dans les coffres, s'ils ne font bien fermez, s'alif- 
fent tout ce qu'ils trouvent , & font affés de dégaft ; mais 
non pas tant, ni fi promtement que les Potis âehois 5 On les 
appelle Ravets, par ce qu'ils rongent comme les R ats tout ce 
qu'ils peuvent attraper. C'eft fans doute la même efpéce que 
Jean de Lery woramo. K^rd ver s , félonie langage des Brefi- 
îicns. Cette vermine en veut particulièrement aus livres & 
à leur couverture. Les pous de bois n'en font pas moins, 
lors qu'ils y peuvent mettre ladent. Mais ils ont cela de bon, 
qu'ils refpedent les lettres, & qu'ils fe contentent de ronger 
la marge des livres, & d'y faire des cizelures profondes. Car 
foitque l'ancre ne f oit pas à leur goût, ou pour quelque au- 
tre caufe, ils ne mangent l'impreflion qu'en une extrême fa- 
mine, & à faute de toute autre chofe. Nous pourrions faire 
Voir des livres qui portent leur livrée & les marques de leurs 
dens. Mais ils font frians de linge , par deflus toute autre 
chofe : fct quand ils peuvent entrer en un coffre , ils prépa- 
rent en une nuit plus d'ouvrage, que les plus habiles coutu- 
rières n'en pourroient r'entraire en un mois. 

Quant 2lI\s Rav et s cnaoïç, qu'ils ne foientpas fi habiles en 
befongne, ils népargnent rien , finon les étoffes de foye & de 
cotton. Celuy notanment quin'eft pas mis en oeuvre ,n'cft 
pas félon leur appétit. Et fi Ton tient les coffres fufpendus en 
l'air, & qu'on en entoure les cordes, qui les foutiennent, auill 
tôt qu'ils font parvenus à ce cotton. quiembaraffe leurs pe- 
tis pieds, ils tachent de s'en démefler, & ils prennent inconti- 
nent un autre route. Ceus qui ont des maifons de brique, ou 
de pierre, ne craignent point les Pom de bois : mais avec tous 
leurs foins ils ont bien de la peine de s'exempter des courfes 

& 



35^ Histoire Naturelle, Chap. 2^ 

& du degaft des Ravcts. On a ncantmoins reconnu p."\r ex- 
périence, qu'ils font ennemis des bonnes odeurs , 6c qu'ils ne 
fe fourrent pa^ volontiers dans les coiires qui font faits de. 
Cèdre, & de ces exccllens boih de lenteur , qui font com- 
muns en toutes les îles. Au Caire on met les pieds des ca- 
binets dans des vaillcaus pleins d'ean , pour cmpcfcher les 
foiirmis d'y monter. Ce fecreu qui eft bien aile' , produiroit 
fans doute le même effet ans Antilles , pour fe munir contre 
les Pou4 de boù ôc les Havets dont nous venons de parler, 
& même contre les fourmis, qui y font aufll extrêmement 
inportuns. 

ARTICLE VI. 

Des chiques. 

CE qu'il y a de plus à craindre en toutes ces 1 les , font de 
certains petis cirons, qui s'engendrent dans la poudre, 
dans les cendres du foyer, & en d'autres immondices. On les 
nomme ordinairement chiques. Ils fe fourrent le plus fou- , 
vent aus pieds , & fous les ongles des orteils , mais s'y on les 
lailTepalTer outre , & qu'on ne les tire de bonne heure, ils 
gaignent toutes les autres parties du corps. Au commence- 
ment ils necaufcnr qu'une petite demangeaifon : Mais lors 
qu'ils ont percé la peau, ils excitent une inflammation à la 
partie, qui eft infcdée , & de petis qu'ils y e'toient entrez , ils 
déviennent en peu de tems de lagroflcur d'un pois, & pro- 
duilcnt une multitude de Lentes, capables d'en engendrer 
d'autres. Et en fuite il fe fait fouvent des ulcères aus liens, 
d'où on les à tirez. 

Les Sauvages à ce que racontent cens qui ont converfé 
parmy eus, ont une certainegomme, de laquelle ayant frotté 
leurs pieds , particulièrement fous les ongles, ils ne peuvent 
eftre incommodez de cette vermine. Mais on confeille à 
ccus qui n'ont pas la connoilTance de ce fecrct , de fe faire 
regarder aux pieds, par cens qui s'entendent à découvrir, Ôc 
à tirer ces dangercufes petites bcftes, incontinent que l'on 
fent lamoindrcdemangdaifonj à quoy les Indiens font fort 

adroits. 



Chap.24 DES Iles At^TitLBS." 257 

adi-oiis,& forthciircLis.il faut que cens qui tirent ces chiques^ 
prennent bien garde à ne pas crever la poche , où ils font en- 
clos ; aurrement il ne manque jamais de demeurer quelque^ 
uns de leurs petis œufs , dont il s'engendre infailliblement 
d'autres chiques. On croit auiii que le Roucou dot les Caraï- 
bes fe fervent pourfe rendre plus beaus,plusfoupples,& plus 
agiles à la courfc, à la vertu de chafler toutes ccsA'ermines. 

C'cft aaÛiun bon remède, d'arrofer fouventla chambre 
d'eau fa'éc; De n'aller point nuds pieds ; de porter des bas 
de Chamois*. & de fe tenir nettement. Car il n'y a d'ordi- 
naire que cens qui fe négligent, & qui fe tiennent falément, 
qui en foyent icnfiblement attaquez. Ces facheus Cirons, 
font les mêmes que les Brefiliens appellent ToTis^ & quelques 
autres Indiens Ntgas. 

Ceus qui ont des Ulcères qui leur font cauféz par les chi- 
ques , lors qu'ils n'ont pas efté tirez ni affés à tems , ni afles 
adroitement , font nommez Mdingres au ftile du pais. Ces 
ulcères viennent aufll fouventefois après quelque petite 
ccorchure, qui femble d'abord n'eftre que fortpeudechofe. 
Mais après on eft tour étonné , que cela devient grand com- 
me le creus de la main j &alors vous avez beau y donner or- 
dre : Car il faut que l'ulcère prenne fon cours. 11 y en a 
même qui pour eftre plus pctis, ne laiflcnt pas d'eftrc tres-di- 
ficiles à guérir. Ces ulcères font de deus fortes. L'une eft 
ronde, & l'autre inégale. 1. 'ulcère rond eft beaucoup plus 
difficileà guérir que l'autre, par ce qu'il aties bords dechair 
morte qui viennent tout à l'entour , & qui empirent le mal. 
Carrant que cette chair morte ''^ baveufey eft,lnlccre ne 
peut guérir. C'elt pourquoy lors qu'on penfe la playe, il 
faut toujours couper jufqu'au vif cette chair morte , ce qui 
fait de cruelles douleurs. 

Entre les remèdes pour la guerifon de ces ulcères, on 
iife de vert de gris, de l'eau forte, de l'eiTencede virriol, & 
d' Alum brûlé , qui mangent la chair morte de la playe. On 
fe fert auiïi pour le même effet , du jus di petit Citron qui eft 
extraordmairément aigre Et lors que la playe ell fale,il la 
rend belle & nette. Il eft vray qu'a caufede lag-ande dou- 
leur que l'on featj lois que l'ou en fr( te la \\\^ e on a pluiôt 

K k recours 



25« HisTOitB Naturelle, Chap. 24 

recours à d*autres remèdes» mais aulTi l'on ne guérit parfî 
tôt. On fait encore un onguent avec du Miel conimun, un ■ 
peu de fort vinaigre, ôc de poudre de vert de gris, qui cft fou— 
vcrain pour guérir en peu de tems les ulcères. £t pour les> 
prévenir, on confeillede ne point négliger la moindre bleC 
Jure, ou égratinure, qui furvientcn quelque partie du corps 
que ce foit, particulièrement aus pieds , ou aus jambes , mais . 
d'y appliquer quelque cmp lâtre.qui attire le feu, qui pourroit 
eftre en la playe,& au défaut de tout autre remède, d'y mettre 
du moins dcsfeiiilles de Tabac. Et de fefervir de jus de ci- 
tron , & de vinaigre , pour faire pafler la démangcaifon , qui ■ 
demeure après qus les Mouftiques, ou les Maringoins ont: 
piqué, plutôt que d'y emploicr les ongles. 

ARTICLE VII. 

Remèdes contre U morfuredes Serf en s venimeus^^ coH'* 

tre tous les Autres pëifons tant de U terre ^ que 

de lu mer des K^ntilles. 

NOus avons dit au Chapitre fixiéme de cette Hiftoire 
qu'il yavoit dcsScrpens , & des Couleuvres aus Iles de 
la Martinique & de Sainte Aloufie , qui ont undangereus 
venin. Mais nous avons à deflein refcrvé pour ce lieu les re» 
medes qu'on peut heureufement emploier, pour en rabatre la 
force. Nous pofcrons donc premièrement qu'ils doivent 
eftre mis en ufage & par dedans <Sc par dehors. Par dedans 
pour foulagcr & fortifier le cœur, 6c difllpcr la qualité vcni- 
mcufc qui le pourroit g'agner, on fe fertavec heureusfuccés 
dcThcriaque, de Mitridar,de Confeftion d'Alkcrmes, dt • 
Baume d'Egypte , & du Pérou , de Rhuë , de Scordeum , dt: 
Scorçonnairc , de Vipérine , d'Angélique , de Contrahierva^> 
Mais fur tout il faut avaler avec un peu d'eau de bourrache^, 
ou de buglofe , ou de quelque autre liqueur j le poids d'un 
efcu de poudre du foyc & du coeur des Vipères. En gênerai; 
il faut ufer de toutes les chofcs qui fortifient le cœur , & qui;'. 
rcjoLiifTcnt & réveillent les Efprits. Par dehors on peut ap^- 
pliquer tous les remèdes qui ont la vertu & la faculté d'at- 

îir-cr: 



drer& diilîper toute fotte de venin. Comme font laVen- 
toufeappliquéefur laplayc fcarifiée, les Cornets, & tous les 
medicamens chauds & attradifs, tels que font le Galbanum, 
l'Ammoniac, la fomentation de vin cuit, avec la racine de 
Serpentaria, ou la feuille d' Armoife, les Aux êi les Oignons^ 
la fiente de Pigeon, le fang de la Tortue de terre, féche& 
mis en poudre, ôc femblables. 

Il n'eft rien de plus alTuré que de lier au delTusdela mor- 
furcleplus prontementque faire fepcut la partie offencée : 
ôc de l'incifer auffi tôt ôc même d'en emporter la pièce j où 
du moins après l'avoir fcarifiée, d'y appliquer le plûtoli que 
l'on peut , le derrière plumé d'une Poule , ou d'un Pigeon 
pour en attirer le venin, & cette Poule, ou ce Pigeon eftaiit 
mort, il en faut reprendre un autre, tant qu'il n'y ait plus 
de venin à attirer. 

Il feroit auûl à defircr, que tous les Habitans des Antilles 
cufTent l'ufage de cet excellent Antidote, qui a été éprouvé 
■en tant de licus de ce Royaume , qui eft connu fous le nom 
fameus d'Orviétan , & qui fe débite à Paris au bout du Pont- - 
neuf, au coin de la rue d'Auphine à lenfeigncdu Soleil. Car 
cet admirable fecret,a entre pluficurs autres rares qualitez, 
la vertu de chaffer le venin de toutes fortes de Scrpens, & de 
rabattre la force des plus puiffans poifons. Voici la faûfon 
dont cens qui ont cfté mordus de Serpens vcnimeus, s'en doi- 
vent fervir. 

lien faut prendre lagroflfeur d'une fève, diflfous dans du 
vin. Et après il faut faire des fcarifications fur la morfure^ 
5c tirer le fang par le moyen de la ventoufe. Puis y appliquer 
un peu d'Orviétan , & prendre garde que le patient demeure 
vcveillé au moins l'cfpace de douze heures. Ce puiflant rc^ 
mede fe peut confervcr en fa bonté plufieurs années, pour- 
veu qu'on ne le tienne pas en un lieu chaud , où il fe puilfe 
deflechcr. Et s'il devient fec, il le faut remettre en fa confia 
ftance avec du miel rofat. Oa en trouve auffi qui eft en 
poudre. 

Quant au régime de vivre qu'il faut tenir durant Tufagc de 
ce remède ; Il faut éviter tous lesalimens qui échaufent & 
brûlent le fang, ou qui engendrent l'humeur mélancolique. 

Kk a Et 



a6o HisTOiRî NatuRelli, Chap. 24. 

Et il fe faut abftenir cntlcreracnt de la purgation & de la 
faignée, de peur d'attirer le venin de dehors au dedans : fi c£ 
n'ctl que le mal eût gagne les parties nobles : Auquel cas il 
faudroit purger alVes copieurémcnt , & ufer de bains , Ôc de 
chofes capables d'ouvrir les porcs , & de provoquer la 
fueur. 

Que fi on cftoit réduit à telle extrémité qu'on ne pût re- 
couvrer aucun des Antidotes que nous venons de décrire: 
En voicy encore un, qui eft fort commun & tresfncile à prac- 
tiqucr. 11 faut que ccluy qui a cfté mordu d'un animal veni- 
meus , mange promtément une écorcc de Citron tout frais 5 
car elle a la vertu de munir le cœur contre le venin. S'il etl 
pofllble il faut lier la partie offcnfée le plus ferre que l'on 
peut, audeflus de la morfure. 11 la faut en fuittc fcarificr , & 
y appliquer fouvcnt de lafalivc d'un homme, qui foit à jeun, 
&fion peut avoir la befte, qui a fait le mal il luy faut coûter 
la telle, de la broyer, jufqucs à ce qu'elle foit réduite en for- 
me d'onguent, qu'il faut appliquer tout chaud fiirhiplaye. 
C'cftie remède ordinaire dont fc fervent les Mabiians natu- 
rels du Brefil , pour (c garantir de la violc-nce du venin de ce 
dangereus& monftrueiis Serpent, qu'ils appellent en leur 
langue ^o/f/«/>/?;^4,& que les Efpagnols nomment Ctijcavcl. 

Les derniers mennoires qui nous ont efc envolez de la 
Martinique, portent que quelques Honorables Familles qui 
font venues dépuis peu du Brefil avec leurs fervireurs Nè- 
gres, pour demeurer en cette l]e,ontdonnéaus Habitansla 
connoiiîance deplufieurs herbes & racines, qui croificnt ans 
Antilles au ffi bien qu'au Brcfil^.5c quiont une vertu fouve- 
iraine pour éteindre la force du venin de toute forte de Ser- 
pens, & des flèches envenimées. 

On fc peut fcrvir des mêmes remèdes que nous avons dé- 
crits cy dclVus , pour fe prémunir contre le venin de la Bccu- 
ne, & de tous les autres poiflbns dangereus , qui fe trouvent 
en la mer. Us peuvent ai;fll edrc employez avec hcurcus 
fuccés , pour empefcher les jremicicus effets du ^uc de Ma- 
nioc, de l'arbe de Mancenille ,(5c de la piqûre des Gucfpcs, 
des Scorpions, «3c de tous les autres infectes venimcus, 

ARTI- 



Chap.2.4 OEs Iles Antilles. s6i 

A R T ï L C E VIIL 

Del' Ecume df mer. 

CEus qui perchent ou qui fe baignent en la mer font quel- 
que'fois accueillis d'une certaine écume qui flotte au gré 
du vent, comme une petite veffie de couleur de pourpre, de 
différente figure, & agréable à voir: Mais à quelque partie 
du corps qu'elle s'attache, elle y caufe en un indant une tres- 
fenfible douleur , qui eft brûlante , & piquante au pofllble. 
Lercmcdele plus prompt qu'on peut apporter pour appai- 
Ter cette cuifante douleur, eft d'oindre ia partie offencée avec 
de l'huile de noix d'Acaiou , mêlée avec un peu de bonne 
eau de vie : car une chaleur en fait pafîer une autre. 

ARTICLE IX. 

Des Rats qui font communs en ces lies, 

DEpuis qu'il fréquente aus Antilles un fi grand nombre 
de Navires, & qu'il arrive afTcz fouvcnt que plufieurs 
s'écchoucnt à la rade de ces Iles, oii ils pourrilient de vieil- 
lefle: les Rats qui étoient autrefois inconnus ausCaraibes,ont 
gagné la terre , & ils s'y font tellement multipliez , qu'en 
quelques endroits ils foht grand dommage aus Patates, aus 
Pois, aus Fèves, & particulièrement au Maïs ou gros Blé, 
qu'on nommé Blé de Turquie. Et n'étoit que les Couleu- 
vres ksdetruifent, & les vont chercher bien avant dans les 
trous delà terre & des rochers ou ils le fourrent ,6c même 
dans les couverts des maifons qui font compofez de feuilles 
de Palmes, ou de Canne de fucre , onauroit fimsdoutedela 
peine àconferver des vivres. Il eft vray, qu'à prcfeiit il y a. 
des Chats en ces Iles, qui ne les épargnent pas. On a même 
dreffé des chiens à leur faire la guerre, & c'eft un plaifirde 
voir comme ils font fubtils à les éventer , 6c adroits à leur 
donner la chalTe, ôc à les tuer. 

Kk I Cette 



î62 HiST. ÏÎATUR, DES Iles Astii.' Châp.24 
Cette incommodité n'cft pas pavticulicrc aus Antilles. Et 
c'eft bien pis au Pérou , car Garcilaflb en fon Commentaire 
Royal nous témoigne, que ces vilains animaus y'étans en 
nombre préfque infiny , y font par fois de grands dégâts, rava- 
geant les lieus par où. ils paflent , defolant les champs , ôc 
rongeant les fruits jufques aus bourgeons, & à la racine des 
Arbres. 

Les Habitans des Iles fe fervent encore d'une invention 
qu'ils nomment B/iia^y pour empefcher que les Rats ne man- 
gent leur caflaue , & leurs autres provilions. Ce Balan, eft 
une efpece de claye ronde, ou quarrée compofée de plulîeurs 
bâtons, fur léquels il ont coutume d'arranger la caflauc,aprés 
qu elle a efté féchée au Soleil. Elle eft attachée au haut de la 
cafeavecunelienej oii une corde, qui tient le Balan fufpendu 
en l'air. Et afin que les Rats ne fe puiftent pas couler le long 
de la corde ôc defcendre fur le Balan , ils font paffcr la corde 
par une calebafle bien polie, qui demeure fufpenduë au mi- 
lieu , de forte que les Rats étans parvenus jufques à cet en- 
droit-là , ne trouvans point de prife pour arrefter leurs pieds, 
& apprehendans le mou vemenr de la Calebafle , ils n'ont pas 
laflurance de palier outre. Sans ce petit fecrct, les Habitans 
auroient de la peine à conferver leurs vivres. 

Voila comme le fage Auteur de la Nature , a voulu par 
un admirable contrepoids, qui balancetoutes les perfections 
de l'univers, que les Pais qui ont quelques avantages par 
deflus les autres , foient à l'oppofite fujcds à des incommodi- 
tés qui ne fe rencontrent point ailleurs : Et comme fa Divi- 
ne Providence qui pourvoit puiflanmcnt aus befoins de Tes- 
créatures , a mis l'Antidote auprès du venin, le remède joig- 
nant le mal, & a même ouvert devant l'homme , les inepuifa- 
blc trefors de la grâce, & de la nature , pour le prémunir con- 
tre les injures de l'air, les outrages des ùifons , la violence 
des poifons, &de tout ce que la terre à produit de plus dangc* 
rcus, dépuis qu'elle a efté envenimée par le premier pcché. 

Fin du premier Liyre de l'HiJioire 
disjntilles. 



HISTOIRE 

NATURELLE 

E T 

MORALE 

DES 

ILES ANTILLES 

D E 

L'A M E R I Q U E- 
LIVRE SECOND. 

Comprenant 
U HISTOIRE MORALE. 



tôs 




HISTOIRE 

NATURELLE ET MORALE 

DES 

ILES ANTILLES 

D E 
L* A M E R I au E. 



LIVRE SECOND- 

Comprenant THiftoirc Morale. 

CHAPITRE PREMIER. 

©f l' EtahltJJement des Hahitans Etrangers dans les Iles 

de Saint Chnjlofle^ de NieVeSy de la Gardeloupe, 

de la Martmi'juey ir autres lies Jintdks, 

Prés .avoir achevé tout ce qui pouvoit cflre de 
l'Hiftoire Naturelle des Antilles ,il faut venu* à 
l'Hiftoire que nous appelions Morale, & trai- 
ter dorefcnavant en toute la fuite de ce Livre, 

dcsHubitansdeccs lies, dont nous avons déia 

fait quelque mention , félon qu'il eft venu à propos , en la 
defcription quenous avons donnée au Livre prece/ent,de 
chacune de c*slles en particulier. Nous parlerons premie- 

L 1 rcmcnt 




2é>6 Histoire Morale, Chap. i 

renient des Etrangers, ou des Européens , autant qu'il fera 
neceffairc à nôtre deffein. Et puis nous defcendrops à une 
ample & particulière confideration des Indiens Habitans na- 
turels du Pais , dont le fnjct peu connu , demande une dedu- 
ftion de plus longue haleine, & une recherche plus exa<ftc 
& plus curicufc. 

Les Efpagnols , fc fondans fur la Donation du Pape Ale- 
xandre fizicme, & fur quelques autres raifons apparentes, 
prétendent que le droit de naviger en l'Amérique, &d'y éta- 
blir des Colonies, foit au Continent foit ans lies, leur appar- 
tient privativement à tous autres. Mais outre que la vanité 
de cette arrogante prefomption, le découvre afllz d'elle mê- 
me, & que ce fcroit interrompre le fil de nôtre Hiftoire, que 
de nous arrêter icy aune telle controverfe, le Docle& cu- 
rieus Bergeron a fi exaftément traitté cette qucftion , & (î 
clairen^ent montré l'abfurdité de cette chimère, en ion Trait- 
té des Navigxtions ^ que ce feroit pêne perdue de s'y étendre 
davantage, & d'y vouloir apporter de nouvcauséclairciilc- 
mens. Auffi tous les Rois& Princes Chrétiens, ont tou* 
jours contefté au Roy d'Erpagnc,ce prétendu droit qu'il s'at- 
tribue. Et ils ne l'ont pas i'culement combattu par paroles 
& par écrits : mais encore par les effets, ayant envoyé de 
tems en tems des flottes en l'Amérique, pour y faire à^^s 
Peuplades, <5c fe mettre en poffcilion de plulieurs terres de ce 
nouveau Mondc^ où particulièrement le (ont iignalez les 
François, les Anglois, »Sc les Hol'andois. 

Mais les plus renommées de toutes les Colonies que ces 
trois Nations pofTedent en Amérique, & celles qui font les 
plus fréquentées des Marchands, comme étant les plus avan- 
tagcufes pour le commerce , ce font celles dci Antilles. Les 
François & les Anglois , comme on le peut remarquer au 
premier Livre de cette Hifloire y font les plus avancez j & 
ont en partage les plus grandes , les plus riches, «5c les plus 
peuplées de toutes ces lies. 

11 cft aufll coudant , que ces Nations en leur établifTement 
n'ont pas fuivy les cruelles & Bai:barcs Maximes des F^pag- 
nols , & n'ont pas impitoyablement exterminé comme eus, 
les Peuples originaires dupais. Car fi elles les ont trouvez 

dans 



, 



Chap. I DES Iles Antilles. 267 

<ians les terres qu'elles pofledent , elles les y ont confervez 
pour laplLipai:c,& ont contradé alliance avec eus. lleil l>ieri 
vray que les Caraïbes ont dépuis un long tems de grands dif- 
ferens avec les Anglois : mais l'origine de leurs querelles 
vient de quelques liiicts de mécontcniement , qu'ils gnt re- 
ceusde quelques particuliers de cette Nation, qui en corps 
a dcrapproLivé leur procédé ; ôc en toute rencontres a te- 
• moigné qu'elle deiiroit, qu'ils fulTent trairtez avec la même 
humanité, modération, 5c douceur Chrétienne, d'ont les 
amples & floriffanrcs Colonies de la Virginie ôc de la Neuve 
Angleterre, qui relèvent de la Jurifdidion , ont ufé jufques à 
prclent à l'endroit des Habitans naturels de l'Amérique Sep- 
tentrionale, ou elles font établies: avec léquels elles entre- 
tiennent une fi fainte, & fi parfaite correipondance, qu'elle 
leura facilité les moyens de lesinftruir^avecunheureusruc- 
cezcs myfteres de la Religion Chrétienne , & dé fonder un 
grand nombre de belles Egliles, au milieu de ces pauvres 
Peuples. 

Sur totit, il eft trcs-averé, que lors que les François fe font 
établis à la Martinique , à la Gardeloupe , & à la Grenade, ils 
l'ont fait par l'agréement des Caciques , & des principaus 
d'entre les Caraibes, qui ont défavové cens dés leurs , qui ont 
voulu aller au contraire 5 Ôc qui ont employé leurs' forces Ôc 
leurs bons avis pour reprimer leurs defleins , & faire entrer 
les nôtres en lapaifible poffefllon de ce.qu'ils leur avoyent 
auparavant accordé. Ce qui juftifie , que nous ne Tommes 
pas coupables des mêmes violences que les Espagnols , & 
que nô^re procédé en l'établillcment de nos Colonies ans 
lies, n'a pas efté femblableauleur. Que s'y on nous objcdc 
que nous les avons chaflez de Saint Chriftofle , & de la Gar- 
deloupe, & qu'encore à prefent nous avons guerre avec cens 
de la Martinique. Nous répondons , que lors que nous 
avons peuplé ces lies, nous n'avions autre but,que l'edificatiô 
& l'inftruàion de ces pauvres Barbares, & que fi contre nôtre 
première intention, nous avons été obligez d'uferde féve- 
rité à l'endroit de quelques uns, & de les traitter comme cn- 
. nemis , ils ont attiré ce malheur fur eus , en violant les pre- 
miers les facrces loix de Taliance qu'ils avoyent contradée 

Ll 2 avec 



2,68 Histoire Morale, Chap.i 

avec nous , ôc en prenant desconfells fanguinaires ,quicuf- 
fcnt étouffé nos Colonies dans leur berceau ,s'ils^n' enflent 
cfté découverts. 

Les Colonies rrançoifes èc Angloiles ont eu leur com- 
mencement en nicme tems , c'eft a dire en l'an mil fix cens 
vint-cinq. Monfieur Desnambuc, Gentil-homme Fran- 
çois , de l'Ancienne Maifon de Vauderop, ôc Capitaine en- 
tretenu par fa Majefié en la mer du Ponant, 6: Monteur 
Waernaer, Centil-homme Anglois ( leqi-el nos Fran- 
çois nommoyent Monfieur Ouarnard , pour faciliter lapro- 
nontiation du double W, que nôtre langue ignore ) ont en 
un même jourprispoÛelfion de i'ilcde ^aint Ciuii ofle,au 
nom des Rois de France, & delà Grand' Bretagne leui s Maî- 
tres, pour avoir un litu de retraite aflliréc , & une bonne ra- 
de pour les Kavires de l'une & de l'autre Nation , qui frc- 
quentoient en l'Amer que. Cette ]le ayant toiis les rares 
avantages que nous avons amplement déduits au Chapitre 
qui en contient la defcription , étoit fort vifitée des Espag- 
nols, quiy prenoient fouvent leurs rafraichi(icmer.s,en al- 
lant & en retournant de leurs longs voyages, ib y lailloient 
aufll quelquéfo.s leurs malades, qui étoient traittez par les 
indiens Caraïbes, avec léquels ils avoicnt fait la paix à cette 
condition. 

Ces Meffjcursdoncconfidcrant, que s'ilsporicdoicnt cette 
terre, ils incommoderoient rEfj-agnol leur cnnemy com- 
mun en l'Amérique, ôc qu'ils auroicnt une bonne & feurc 
demeure , pour jettcr les fondem.cns des ( olonics, qu'ils fc 
propofoient de drcfl'ercnces J les , ils s'en rendirent maîtres, 
& y laiflerent des hommes pour la garder. Mais avant que 
d'en partir, craignant que les indiens ne fomenrafient quel- 
que fecrette intelligence avec les F.fpagnols , ou qu'en leur 
abfer.ce ils n'exccutaficnt la rcfolution, que certains Sorciers, 
qui (ont en haute eftirncparmy ce Peuple, leur avoient fait 
prendre dépuis peu, de mettre à mort tous les Etrangers, qui 
ctoieiu en leur terre; ilsfc défirent en une nuit de tous les 
pU'sfKfticus de cette Nation; & peu après ils contraignirent 
tou • les autres qui s'étoicntcantonrcz .Se mis en defcnfe, à ie 
retirer a.iicurs, &à leurlaificrla place hbrc. 

Apres 



Chap. î DES Iles Antilles. 269 

-Après quoy Monficur Defnambuc s'en reioufna en Fran- 
ce, Ôc Monficur Ouarnard en Angleterre, ou leur conqueftc, 
& tout leur procédé furent agréez des Rois 5 & lapermifTion 
leur ayant été donnée d'y faire pafler des hommes , ils y re- 
tournèrent en bonne compagnie , en qualité de Gouver- 
neurs , & de Lieutenans pour les Rois de France, ôcdc la 
Grand' Bretagne, leurs Maîtres. 

Mais avant que Monfieur Defnambuc vint cultiver & 
pouriuivre faeonquefte ,ilcreut que pour avoirunpuif a.t 
appuy en France, qui prit 1 ntereft en la confcrvation de cette 
lie , fous la Souveraineté du Roy , ^ pour aflTurer & avancer 
ainfi fes dellcins i^ ferôit bien de drefTer une Compagnie de 
perfonnes d'autorité, qui enflent ladiredion ck la Seigneurie 
de cette lie, & des autres qu'il pourroit conquérir & foû- 
mettre à l'obeilTance du R oy : à condition que cette Com- 
pagnie eut foin , & prit à cœur d'y faire paacr des hommes 
pour conferver la terre ,& Ja cultiver: d'y envoyer des Fc- 
clefiaftiques, & de pourvoir à Icurcntretcncment : d'y faire 
bâtir des Forts pour la feuretédes Habir.ins , & de les munir 
de Canons, de poudre , de bouîc^^ , de moufquets, de mefche 
& de balles : en un mot d'y entretenir un bon arfenal , pour 
avoir toujours en n ain déquoy faire tefte à l'ennemy. 

Cette Compagnie , ou Société , fut établie au moys d'Oc- 
tobre de l'an u il iix cens vint-fix, tant \ our l'Ile de Saint 
Chriftcfle, que pour les adjacentes , & fur approuvée parle 
Roy : & dépuis e;le lut confirn.ée & favorifee de nouvelles 
concefîlonSjôc de tres-beaus Privilèges obtenus de fa Majel^é 
le huitième de Mars mil lix.cens quarante deus pour toutes 
les lies de l'Amérique , (ituées déduis le dixième, juiques au 
trentième degré au de^aderEquateur, 

Monfieur Defambuc, ayant ainti mis ordre à fes affaires en 
France, retourna à Saint Chnftofle avec trois cens hommes, 
que les Seigneurs de la Compagnie ncuvellement érigée 
avoient levez , pour jetterlcs fondemens de cette Colonie: 
il amena au (Ti plufieurs braves Volontaires, qui renoient à 
gloire defuivrcun fi célèbre Avanturier, <5>' de prendre part 
dans fes honorables fatigues, fous l'efperance derecuciLir 
aufll en fon tems le fruit de fes conqueftes. Ils arrivèrent tous 

Ll 3 à Saint 






2.70 Histoire Morale, Chap. i 

à Saint Chriftofle au comaicncement du Printems de l'année, 
mil fi X cens vin-fét: & bien qu'ils cuflent beaucoup fouf- 
fert durant leur voya5C &i qu'ils fullent malades pour la plu- 
part ou atfoiblis, ils nefe laiilcrentpo nrabbatrc à ces rudes 
épreuves: mais fe fouvenans que les belles entreprifes font 
toujours accompagnées de grand^-s dirficultez , 6c que les 
ro'es ne fe cueillent que parmy les épir.es, ils commencèrent 
dés-lors à mettre la main à l'œuvre , & ayans appris dans peu 
de jours de cçus qu'ils avoient trouvé dansr.lc, tout l'ordre 
qu'il faut tenir pour défricher les b )is , dreflcr les habita- 
tions, cultiver la terre, planter les vivres iS: le Tabac, Oc pour 
faire tous les devoirs qui font requis dan-, les nouveaus éta- 
blilTemens, ils fécondèrent les genereus delfeinsde leur Ca- 
pitaine , qui les animoit puilTanment par fes paroles, & par 
Ion bon exemple. 

Les partages de l'Ile entre les deus Nations avoicnt été 
projettez avant ce voyage : mais ils furent conclus & arrêtez 
folennellement le treizième du mois de May en la même an- 
née. Car afin qu'un chacun put travailler avec affurance fur 
fon propre fonds, & <|iie les nôtres n'cuflcnr rien à démefler 
avec les Anglois : MonfieurOuarnard étant auiVi retourné 
d'Angleterre, quelque tems avant Monfieur Defnambuc, 
où il s'étoit aufij appuyé d'une Compagnie qui prertoit la' 
protedion de fes entreprifes: ilsdivilercnt entre eus toute 
la terre de l'Ile, & y poferent les limites telles qu'elles fe 
voient encore au jourduy , à condition toutefois que la chaflc 
& la pefche foroient par tout libres ans Habirans des deus 
Nations, & que les Salines , les bois de prix , qui font propres 
à la teinture, ou à la menuyferie , les rades, & les mines de- 
meureroient auifi communes. Ils convinrent encore de cer- 
tains articles , qui furent agréez & arrêtez de part & d'autre, 
pour entretenir une bonne correfpondancc, prévenir toutes 
jaloufies,-(5c éviter tous les fujets dedifputcs & de contella- 
tions, qui peuvent aifément naiftre entre des Peuples de dif- 
férentes humeurs, ils firent aulfi cnfemblc une ligue de- 
fenfive , pour s'enrre-lecourirau bcfoin , & fepreder nain 
forte pour repou'.Ter l'ennemy commun , <5c quiconque 
voudruit troubler la paix 6c le repos, dont ils efpcroient de 

jouir 



Chap.i DES Iles Antilles. 271 

joiiir par enfemblc , en cette aimable terre , qui leur étoit 
echeuë en partage. 

Apres ces choies, les deus Gouverneurs travaillcrent à 
Venvy à l'affermillement ôr à l'orneaient Je leur Colonie. 
Mais il faut avouer que les Anglois eurent de trégrands 
avantages par deflusles François, pour faciliter & conduireà 
chef leurs defleins. Car outre que cette Nation-là qui eft 
née aufeinde la Mer , fupportoplus facilement que nous les 
fatigues des.voyages de long cours, & qu'elle s'entend mieux 
à faire de nouvelles Peuplades : 1 a Compagnie qui fut éta- 
blie à Londres pour la direction de celle de Saint Chriftofle 
pourveutfigenereufementàcequ'ellc futalliftée de fa naif- 
fance, d'hommes, & de vivres, quiétoicnt neceflaires pour 
leurlubfiftence, jufquesàcequeLiterre leur en.eut produit, 
6c elle eut tant de foins , que de tcms en tems elle fut rafraî- 
chie de nouveau fecours, ôcde routes les chofes dont elle 
poiivoit avoir befoindans ces commenccmens, qu'elle pro- 
Iperoit & s'avançoit à veuë d'ccil , pendant que la noire qui 
I étoit dépourveué de toutes ces aÛuranccs, ne faifoit que lan- 
guir & même fe fut facilement écoulée , il raffeâ:ion qu'elle 
avoitpour fon chef, & la hanrc^ rftimc qu'elle avoir cor c.uë 
de fa valeur, ne l'euflent entretenue à fa dévotion, ôc liée 
I très- étroitement à ion i'ervice 

Pendant donc que notre Colonie fou ffroit toutes ces foi- 
bleifcs, & qu'elle neiubliOoii que par fon courage 5 celle des 
Anglois profitant de fes forces., en pouilaune nouvelle dans 
l'Ile de Nié\'es, qui n'eft feparé de Saint Chriilofle , que par 
un petit bras de aia: , comme nous Tavonsditen ion lieu. 
Mais il ce petit nombre auquel nos gens étoient réduits , ne 
leur pcmieitoit pas de faire de pareils progrez , Monileuc 
Defnambuc s'étudioit en recompenie de les affermir , & de 
lespolicerparpluiieursbeaus Reglemens,dontnous couche- 
rons icy quelques uns des principaus articles, afin que la 
mémoire en fbit precieufcment confervée, pour l'initru- 
dion de la pofterité. 

En premier litu , par ce que par la paix & la concorde, les 
I plus petites chofes s'accroiiïent, & quela divKionfait écou* 
1er, et. évanouir les plus grandes ; Il vouloit que tous ks 
k Habi- 



272 Htstoife Moralei Chap. I 

Habitansde rile,qui reconnoidbient Ton autorité, conlèr- 
vaflcnt cnrre-CLisunctL-cs-p..rtaicc union , laquelle il leur rc- 
conimandoit en toutes occurrences , comme lacolomnede 
leurpetit Ertat , & le facrc Canal d'où toutes forces de bene- 
didions du Ciel & de la I erre , d.couleroient abondanmcnt 
fur eus. Et d'autant qu'il cft impoiTiblc, quedans la convcr- 
fation mutuelle il ne furvicnnc beaucoup de chofcb , qui fe- 
roient capables d'a'tcrcr fouvent cette aimable corrtfpon- 
dance,s'il n'y éroit pronpieaicnî pouiveu , il deliroit que 
femblables diftercns fullent au plùtoll terminez avec dou- 
ceur , & même avant le coucher du Soleil, s'il e'toit pof- 
fible. 

Il leurordonnoit d'eftre Loyaus , ronds, & finceresdans 
toutes leurs affaires} d'cQre courtoisie fecourables envers 
leurs voifins , 6c détenir aiilTi rel gieul'cment la parole qu'ils 
avoient donnée , que s'y elle eut elle rcdige'e par écrit, & re- 
ceuë par devant des Notaires. 

Ariu que le travail trop a'fidu de leurs habita^ioiis, ne leur 
fit oublier le métier delà guerre, ou que leur courage ne Te 
ramollit dans le profond rcpos , & qu'au beloin ils (çeuficnt 
manier les arm^s & s'en fervir avec dextérité , il vouloir 
qu'ils en fiiïcnt (ouvent les exercices , qu'ils s'y t'anbnnalVcnt 
félon les règles de la difcipline militaire, & bien qi'ils fiflcnt 
tousprofclîion de cultiver la terre , qu'ils eufl'enr la grâce & 
l'air genereus des Soldats, & qu'ils en poiiaifent en tous tems 
les marques & les livrées , ne lortant jamais de leur quartiers 
fans armes a feu, ou du moins fans avoir l'épée. 

Que s'il les formoit en cette forte, alin qu'ans occafons 
ils iillëntparoîtrc leur valeur, àc leur courage à l'endroit des 
ennemis j II lesobl-geoit d'ailleurs, d'eftre dousct humains 
les uns envers les autres ; Et il ne pouvoir fouffiir que les 
plus forts foulaflent les plus foibles. C'eil pourquoy il fit 
cette belle ordonnance, laquelle cil encore en vigueur dans 
toutes ces lies r affavoir, que les maîtres ne pourroient enga- 
ger leurs (erviteurs que pour trois ans , durant léqueU ils 
léroycnt tenus de les traicter avec toute modération et dou- 
ceur, et de n'exiger d'eux qu'un fcrvicc raifonnablc, et pro- 
portioné à Icuiî forces, 

Sch 



Chap. ï DES Il£S Antilles. 275 

Ses foins s'étcndoicnt notamment à l'endroit des nou- 
vcaus venus , & afin que des leur arrivée ils eufient dequoy 
remettre à couvert ces injmxs de l'air ,& que leur travail ne 
fut point retardé à iaute de logemens, il defiroit, qu'au iïi toft 
que la place qu'ils avoient dcllinée pour faire leur bâtiment 
étoit découverte, tout le Voifinagelesaidaftà l'élever. Cet- 
te loiiablc Inliitution fut li bien receuë,& Ci foigneufement 
prattiquée, qu'il n'y avoit aucun des Habitans qui n'en recon- 
nut l'équité , & qui ne tint à bonheur dans ces occaGons d'y 
contribuer volontairement les pênes ôl fcs foins, Les uns 
âlloient couper les bois qui étoient necefiaires, les attres 
couroyent aus rofeaus , & ans feuilles de palmes , pour faue 
les palifladcsÔc le couvert, les meilleurs Architedcs plan- 
toyent les fourches , éleyoyentles chcvrorvs , «5c attachoient 
la couverture, & ils étoient tous dans un fi aimable emprefic- 
ment, que le petit édifice fe trouvoit logeable dans peu de 
■ jours , fans que le propriétaire eut befoin de fe mettre en au- 
cun fraiz , qu'a pourvoir ta*; t feulement , à ce que la boifibn 
ordinaire du pais , ne manquaft point durant ce travail, à ces 
charitables ouvriers. 

Enfin il avoir en horreur les parefleus , qui vivent de la 
•fueur & du travail d'autruy, comme les Bourdons du miel 
.des Abeilles 5 mais pour ramener en nos jours une petite 
image du fiecle d'or qui eft tant prife des Anciens, il incitoit 
tous les Habitans à eftreliberaus, communicatifs des biens 
■que Dieu leur avoir dcparty, Ôck témoigner leur charité ôc 
leur HofpitaUté envers tous cens qui les venoient vifirer, 
• afin qu'à l'avenir on ne fut pas obligé d'établir parmy eus 
des Hoftcleries , des Cabarets et de femblables liens de dé- 
bauches, qui ferviroient de retraite aus oifciiset aus difib- 
•Jus , et qui attireroicnt la defolation et l'entière ruine de la 
^ Colonie. 

Cependant que Monfieur Defnambuc régloitfi f-igcmcnt 
A petit République, et qu'ill'entrctcnoitdc refperap.ccd'un 
prompt fecoursj les Seigneurs de la Compagnie, iinitans le 
naturel de plufieurs de nôtre Nation, qui voudroient moif- 
fonner incontinent après les fémaillcs , étoycnt de leur part 
dans une continuelle attente de quelques Navires chargez 

M m de 



O 



^74 Histoire Morale, Chap. i 

de tout ce qu'il y a de plus riche, & de plus precicus dans l'A- 
mérique , pour remplacer avec ufurc ce qu'ils ayoient dc- 
bourfé , pour faire le premier embarquement j & jufqucs à 
ce que ce retour fut arrivé, ils ne penfoient à rien moins qu'à 
remettre en de nouveaus fraiz. Monfieur le Gouverneur, 
ayant remarqué que toutes lesLettres qu'ilavoit envoyées à 
cesMcfTieurs fur ce fu jet, n'avoyent point obtenu de rcpon- 
ces favorables, fe refolut avant que la Colonie fut réduite à 
une plus grande extrémité, de les aller trouver en perfonnc, 
& d'entrcpendre un fécond voyage pour folliciter cefccours, 
duquel dépendoit la feureté de leurs premières avances, & 
Ja fubfiftencedes François en cette lie. Ce bon dcflcin, que 
le zèle qu'il avoit pour la gloire de nôtre Nation luy avoit 
infpiré, reulilt félon foncœur j Car étant arrivé à Paris il 
fçeutfibien reprefcnter l'importance & h ncceflltéde ce fe- 
cours à Meflieurs de la Compagnie, qu'ils luy accordèrent 
trois cens hommes, & des vaiffcaus munis de toutes les pro- 
vifions neceflaires, pour les rendre à Saint Chriftofle. 

Ce renfort tant attendu de nôtre Colonie, luy arriva hcu- 
reufement au commencement du mois d'Aouft , de Tan 
mil fix cent vint-neuf, vSc elle le reçcut avec tant de joye & 
de fatisfaftion qu'elle s'imaginoit d'eftre parvenue au com- 
ble de fes fouhaits , &que dcz lors ellepouvoit furmontcr 
aifément , tout ce qui voudroit traverfer l'exécution de fes 
projets. Mais comme les profperitez de cette vie font de 
courte durée, à pêne s'étoit elle égayée dcus mois en la poP 
felTion^de ce bonheur , qu'une puiflante Flotte d'Efpagne 
vmt fondre fur elle. Dom Fedcric de Tolède qui la com- 
mandoit, avoit ordre exprès avant que de dcfcendrc àlaHa- 
vanne, à Cartagcne , & aus autres plus célèbres ports du fein 
de l'Amérique , de s'arrêter à Saint Chriftofle & d'enchafler 
les François & les Anglois, qui s'y étoicnt établis dépuis peu 
d'années. 

Cette armée navale, qui étoit compoféede vint-quarrc 
grands Navires de charge, & de quinze Frégates , fe faifit 
pour premier adc dhoftilité de quelques Navires Anglois 
qui étoyent à l'ancre prés de l'Ile de Nieves, puis elle vint 
moiiiller à la rade de Saint Chriftofle , à la portée du Canon 

de 



Chap. I DES Ile-s Antilles, 275 

de la Bafle-Terre , où Monfieur de RoQey commandoit. 
Les forts des deus Colonies n'étôyent pas encore en e'rat 
pour foûtenir un fiege, ils étoyent dépourveus de vivres, 
toutes les munitions de poudre & de baies qui fe trouvoyent 
dans rile , ne pouvoientpas faire de grands effets , & quand 
les deus Nations euffent uny toutes leurs forces, elles n'euf- 
fentpaspu refiflerà une fî redoutable armée : mais leur cou- 
rage fuppleoit àtous ces défauts ; car afin que l'ennemy n'eut 
pas fujet de fe glorifier d'eftre venu à bout de fes deffeins 
fans quelque oppofition ^ Monfieur Dcfnambuc détacha du 
quartier de la Cabes-terre où il commcnçoit defe fortifier, 
tous fes meilleurs foldats , pour aller au fécours de celuy qui 
ctoit menacé, &les Anglois, y firent palfer quatre de leur 
meilleures Compagnies. 

AuïTitôt que ces troupes furent arrivées au rendez-vous, 
elles s'employèrent d'un commun accord avec les Habitans 
du quartier , à fe retrancher le long de la cofte , pour repouf- 
fer vigoureufement l'ennemy & luy contefterla delcente, & 
fans doute elles luy euffent bien donné de la pêne, fi elle euf- 
fent cflé bien commandées, &que cette première ardeur n'eut 
efté ralentie par la frayeur qui faifit tellement le cœur de 
Monfieur deRoffey, qu'il feut laifle mettre pied à terre & 
venir aus approches fans aucune rcfiflance, fi un jeune Gen- 
til-homme Neveii de Monfieur Defnambuc, frère aifné de 
Monfieur du Parquet , qui cfl a prefent Seigneur & Gouver- 
neur de la Martinique , n'eut obtenu la liberté de paffer les 
retranchemens & de donner fur la première Compagnie des 
ennemis qui parut fur le fable.ll fut foutenu de quelques Vo- 
lontaires, qui voulurent avoir part à fa gloire , mais il les 
devança tous de beaucoup en courage & en refolution ; car 
il attaqua avec tant de vigueur celuy qui conduifoit la trou- 
pe, c^u'il le tua & plufieurs autres des plus vaillans de fa Com- 
pagnie, qui curent l'affurance de vouloir éprouver fa valeur j 
mais étant abandonné de cens qui l'avoient fuivy en cefle 
méfiée , il fut tellement invefty de la multitude qui venoit 
fondre fur luy, qu'enfin il fut abbatu & emporté dans l'un des 
navires des ennemys,oii après tous les devoirs qu'on fit pour 
le guérir de fes blelïUres, il mourut au grand regret de l'un ôc 

Mm a de 



276 Histoire Moraie, Chap. x 

de l'autre party, qui avoit été témoin de fa generofité, & qui 
ne pouvoit fe lallerdc luy donner tous les plus bcaus éloges, 
que fa vertu avoit mérités. 

Durant ce choc, oui dcvoit cftre foutenuun penplus vi- 
gourcufenient des nôtres , le General de la Flotte fit détacher 
en unmêmetci-ns de tous les Navires de gi-andes Chaloupes 
remplies de Soldats bien armcx qui defcendirent en fort bon 
ordre, &c couvrirent la rade. C'cd ce qui redoubla l'épou- 
vantementdc Monficur de Koflcy, qui de peur d'cftre op- 
primé de cette multitude , fut d'avis de céder à la force, «3c de 
faire une honorable retraite , avant que les nôtres fullcnt in- 
veftiS(S: envclopesdetouscoftez. Cette refolutionprifetu» 
multuairement fut fort mal receuc de tous cens qui étoycnt 
jalons de la gloire de noftre Mation, & qui enflent dcfi ré que 
l'ennemy, eut acheté un peu plus chèrement le dcgail de leur 
Colonie: mais ksfuffragcs que l'épouvantement fuggcroic 
en cette fatale conjoncture ayans prévalu, il fut arrêté qu'à 
l'inllant même on prcndroit le chemin de la Cabes- terre, & 
que là on aviferoit plus amplement, à tout ce qui feroit jugé 
neceffaire, pour le laîut commun. 

L'Efpagnol , voyant que nos gens abandonnoyent leur 
Port , & leur retranchem.ens fans avoir fait beaucoup de re- 
fiftance, crut que celte retraite n'étoir qu'une feinte,qui étoit 
ménagée à deflcin , de l'attirer dans quelque embulcade, 
qu'on luy avoit dreLÏée danslesbois. Ce loubçon, qui étoit 
appuyé fur quelques apparences , le retint depourfuivre fa 
vidoire , & l'arrêta au quartier de laBaTe-rerre, jufques à ce 
qu'il eut aprisau vray l'é'^at de toute i'Jle , &: qu'il eut pour- 
veuàtout ce q^i'il troi:vcroit eflrele piuscxpedient , pour 
exécuter promptement ô<. fidellcmcnt , tous les pomts de fa 
commilVion. 

Pendant que l'ennemy prcnoit ainfi fes mefurcs, pour con- 
duire àchct fesdefkins lansl'c mettre en danger: Monfieur 
Dcfnambuc furpris td'un 11 fubit changement & d'un fuccés 
(iincfpcré, tachoit de r'affijrerlcsfiens, & deles encourager 
'à porter conlta.iiment cette dilgrace ; leur remontrant qu'el- 
le r/éi.oit pas irrémédiable : que lennemy ne s'opiniatrcroit 
jas à demeurer dans l'Ile jufqucs à ce qu'il eu eut entière- 
ment 



Cliap. 1 DES Iles Antilles. 277 

ment chaffe les îîabitans : qu'il avoir des affaires de plus 
grand poids, qtù i'appelioyeiït ailleurs : qu'il ne s'engage- 
roitpas facilcmentdans les forets, qu'il luy faiidroit traverler 
de ncceirité pour venir à Ton Qiiarticr : qu'ils pouvoyent s'y 
mettre en bonne defenie, pour fourenir (csefrorts, & luy 
faire marquer de fon rangcettcinvafion, s'ilentreprenoitde 
pafler outre j & qu'en ce cas il y avoit même en chemin des 
endroits fj forts de nature, que peu d'iiommcs le pourroyent 
arrêter, & le contraindre de retourner fur fes bnfées. 

Ces avis étoient tres-judicieus : mais la terreur avoit 
tellement préocciipé les efprits, & laconilernation étoit fi 
générale, qu'ils ne fureni point pefez félon leur mérite. L'af- 
faire étant donc mife en délibération, la conclufion fût, qu'on 
abandonneroit l'ile, Ôc que la Colonie fe transporieroit en 
quelque autre , qui ne donneroir pomt tant d'ombrages à 
r fcfpagnol , (5v qui fcroit plus écartée de la route ordinaire de 
fa Flotte. Monlieur Defnambuc qu iprevoyo't que quelque 
couleur qu'on pût donner à cette relolution, elleferoit no- 
téede quelque lâcheté, qui fiétriroit l'opinion qu'on avoit 
juQement ccrxeuë de la valeur des François, & étouferoit 
en un inftant ces grandes efpcrances qu'on avoit eues de 
leur Colonie, ne pût point eftreperfuadé d'y donner fon ap- 
probation. Neantmoins, encore qu'il fut d'au fentimcnt 
tout contraire , pour ne point abandonner dans cette tride 
rencontre, ceus qu'il avoit amenez deii loln,^" avec qui il 
avoit pade tant de mers , & efluyé tant de périls , il s'accom- 
moda à leur humeur & fembarqua avec eus d.ms quelques 
navires qui fe trouvèrent à la rade ; & ainfi pour éviter un 
plus grand defordre,en fe furmontant foy même, il témoigra 
qiui oublioitgcnereufement, le peu d'cflime qu'ils faifcyent 
de fes remontrances. 

LesQaartieusdes Angloisétoient auflldans un grand des» 
ordre, ils avoyent apris que l'ennemy étoit maitre de toute 
la Banc-teirc : qu'il ruinoit la FortreiTe des François après en 
avoir enlevéle Canon : qu'il avoit déjà brûlé toute les cafés, 
& fait le dégati des habirarionsdu quartier. Ils croioyentà 
châ jue inomcni qu'il venoit fondre fur eus avec toutes fes 
forces, (Se dans cette appreherXion les uns clTaioyent de fe 

Mm 5 Sau- 



fj/ 



27S Histoire Morale, Chap. l 

Sauver pat mer, ou de fe retireu fur les montagnes , pendant 
que les autres quiétoyentun peupkis couragcus furent d'a- 
vis d'envoyer des De'putez à Dom Fedcric , pour le prier de 
vouloir entendre à quelque accommodement : rwais pour 
toute reponfe ils receurent un commandement exprésde for- 
tir promtement de l'Ile, ou qu'autrement ils feroyent traittez 
avec toute la rigueur, dont les armes permettent d'ufer à 
l'endroit de ceus , qui s'emparent contre tout droit, du bien 
qui ne leur apartient pas. 

Pour faciliter ce départ que Dom "Federicleur ordonnoif, 
on leur rendit félon fes ordres les Navires, que fa Flotte avoir 
pris devant l'Ile de Nieves , ôc'û voulut qu'ils s'y embarquaf- 
fent fans aucun delay, & qu'en fa prefence ils fiflcnt voile 
vers l'Angletere. Et parce que ces vaiffeaus ne pouvoient 
pas contenir une fi grande multitude, il permit à tous ceus 
qui n'y purent pas avoir place , de demeure dans i'ile , jufques 
à ce qu'il fe prefentât une occafiô favorable pour fuy vre leurs 
compagnons. Apres cette expédition, Dom Federic fit le- 
ver l'ancre à fes Navires pour continuer leur voyage : mais 
incontinent queles Angloisquiétoyent rcftez eurent perdu 
de veue cette flotte, ils commencèrent à fe rallier, & à former 
une confiante rcfolutionde relever courageufement les rui- 
nes de leur Colonie. 

Pendant que ces chofesfe paflbyent à Saint Chriftofle,Ies 
François qui en étoyent fortis au commencement de cette 
déroute, avoyent tant enduré fur mer,àcaufedu manque- 
ment de vivres & des vens contraires, qu'ils avoyent été con- 
trains de ralâcher aux Iles de Saint Martin & de Montferrat, 
après avoir vifité en palTant celle d'Antigoa. Ils enflent bien 
fouhaitté de fe pouvoir établir en quelcune de ces terres: 
mais elles ne leur fcmbioyent que des afl'rcus déferts, en com- 
paraifon de celle qu'ils avoyent quittée. Sa douce idée re- 
paflbit inccllamment devant leurs yeus, ils ràrcgrettoicntà 
chaque momcnt,& l'aimable fouvenir de cet agréable fcjour, 
ou la Providence Divine les r'appclloit, par des voyes qui 
leur étoient, inconnues, leurfit naiftrclcdcfir de s'informer 
de l'état auquel l'Efpagnol l'avoit laifle , puis-qu'ils en 
Ctoycnt fi voifuis. Pour contenter cette loiiablc curiofité, 

ils 



Chap. I DES Iles Antilles. 275 

ils y firent pafler l'un de leur Navires , qui leur i-appcrta à Ton 
retour, que la Flotte ennemie s'e'toit entièrement retirée 6c 
que les Anglois qui y étoient reftez , travailloyent courageu- 
fement à rebâtir leurs cafçs, à planter tics vivres & à reparer 
leurs defolations. 

Cette agréable nouvelle refufcitaenun inftant toutes les 
cfperances de nos François , & releva glorieufement le cou- 
rage des plus abbatus : de forte qu'il ne fallut pas employer 
beaucoup d'artifice pour les animer au retour, & pour leur 
perfuaderde fe rendre en toute diligence en cette delicieufc 
terre, qui poflcdoit déjà leurs coeurs & toutes leurs plus ten- 
dres affections. 

Aufll-toft qu'ils y furent arrii'ez, chacun reprit fon poftc 
& retourna fur fa place , en bonne intention de s'y affermir, 
& d'en relever promtément le débris : Mais la famine qui les 
talonnoit , eut fans doute interrompu le cours de tous ces 
beaus deffeins , & ils fuHent fuccombez fous le faiz des pc- 
fans travaus qu'il leur falloit entreprendre en un même tems, 
pour rebâtir leurs maifons , & planter des vivres, fi dans ces 
extremitez fi prcffantes , Dieu ne leur eutfufcité lefecours 
de quelques Navires des Provinces Unies qui les vinrent vi- 
fiter àlabonne heure, & ayant reconnu leurtrifte état, les 
affluèrent genereufement de vivres, d'habits , & de toutes les 
chofes qui leur étoient neceffaires dans ce grand abandonné- 
ment oiiils fe trouvoient réduits: & même pour leur faire 
la faveur toute entière , ils fe contentèrent de leur fimple pa- 
role pour affurance de toutes ces avances. 

Nos gens , s'étans tirez doucement à l'ayde de ce fecours, 
hors du mauvais pas oii ils fe voioyent accrochez dez l'en- 
trée de leur rétabliffement , travaillèrent en fuite avec tant 
d'ardeur en leurs habitations , que Dieu beniflant J'oeuvre de 
leurs mains, la terre leur produifit des vivres , & du Tabac en 
fi grande abondance, qu'ils contentèrent avec honneur leurs 
charitables Créanciers, & en peu de tems ils fe trouvèrent 
beaucoup mieus accommodez quMs n'étoient avant leur dé- 
route. Mais il icurfailoit encore des hommes pour appuyer 
leurs entreprifes, & entretenir le commerce quicommen- 
çoit à s'établir parmy eus. Pour remédier à ce bcloin, Mon- 

ficur 



2So Histoire Morales, Chap.i 

fiCLir Dcfnambucquivoyoit fa confiance couronnée d'un fi 
hcureiis fuccés, ne trouva point déplus fcur , ni de plus dons 
expédient , que de permettre ans principaus Habftans de la 
Colonie d'aller en France, pour en lever, & les y amènera 
leurs propres fraiz. Ce fagc confeil ayant elle luivy.rUe fc 
peupla en peu d'années de plufieurs braves hommes, qui la 
mirent en réputation. 

La Colonie Angloife répara aulTi en peu de tems toutes 
les brèches que le ravage de l'ETpagnol iuy avoit faites. Et 
la Compagnie de Londres qui s'étoit chargée de fadiredion 
ne fe laûant point de Uiy envoyer des hommes & des raffrai- 
chiflcmens , les deus quartiers qu'elle occupoit dans l'Iledc 
Saint Chriftofle fe trouverc^it i\ étroits pour contenir une (i 
grande multitude, qu'outre rile de Nieves qu'elle avoit peu- 
plée avant la déroute, elle eut affés de force pour poulTcr en 
moins de 4 ans des nouvelle Peuplades dans Celles de laBar- 
boude , de Montfcrrat , d'Antigoa , & de la Barbade, qui s'y 
font mervcilleufemcnt accrues, &fe font rendues famcufes 
par le trafic des riches Marchandifcs quelles fournilTent, &: 
par le nombre de leurs habitans, comme il fc peut voir par le^ 
defcriptions particulières que nous avons données de ces lies, 
au commencement du premier Livre de cette Hiftoire. 

Pour ce qui efl: des Colonies HoUandoifcs ans Antilles, 
elles ne content leur établiflcment qu'aprez celles des Fran- 
çois & des Anglois. Et ce n'eft pas l'ttat qui a fourny aus 
frais, mais des Compagnies particulières de Marchands, qui 
ont dcûré, pour faciliter le commerce qu'ils ont en toutes les 
lies que les François & les Anglois occupent, d'avoir des 
places de rctraitteaflurée pour raffraichir leur Navires. La 
plus ancienne de ces Colonies , qui relèvent de la Souverai- 
neté de MciTieurs les Fiats Gcncraus des Provinces Unies, 
cil celle de Saint Eullachc. Elle fut établie environ le même 
tcms, que Monfieur Ouarnard forma celle de Montferrar, 
c'eftà dire en l'an 1632. Elle c(l confidcrable f oùreflreen 
une place trcs-fortc dénature; pour le nombre 6c la qualité 
de fes Habirans- pour l'abondance du bon Tabac qu'elle a 
produit jufques à prcfent: & pour plufieurs autres rares avan- 
tages dont rou:; uvous déjà parle au Chapirc cinquième du 
Livre prccedcnr. Mon- 



Chap. t DBS Iles Antillej. %ii 

MonficLif Dcfnambuc n'avoitpas moins dePafîion ri de 
generofité que les autres Nations pour étendre fa Colonie: 
mais n'ayant pas efté fecouru comme il eût elle requis dans 
ces commencemens , & fes deifeins aj^ans elle louventéfois 
traverfezdeplufieursfaciieures rencontres, il eut ce déplai- 
fir, de voirplufieurs belles lies occupées par d'autres, avant 
qu'il fut en état d'y prendre part & de pouffer fa conquefte 
hors des limites de Saint Chriftofle. 11 avoit dépuis un long 
tems jette les yeus fur l'Ile de la Gardeloupe comme étant 
l'une des plus belles & des plus grandes de toutes les Antil- 
les, mais au même inftant qu'il fe difpofoit pour y envoyer 
des hommes, il fut prévenu par Monfieur de l'Olive l'un des 
principaus habitans de fa Colonie , qui pendant un voyage 
qu'il avoit fait en France pour fes affaires particul.ercs.s'afib- 
cia avec Monfieur du Plcffis , & quelques Marchands de 
Dieppe pour y établir une Colonie, fous la commifiion des 
Seigneurs de la Compagnie des îles de l'Amérique. 

Ces deus Gentils-hommes étans établis Gouverneurs de 
la Gardeloupe avec égale autorité , y arrivèrent le vint- 
huitième de Juin mil fix cens trente cinq, avec une Compag-- 
niedecinq cens hommes, qui furent accueillis dez leurarri- 
vée de la famine , & de diverfes maladies, qui en enlevèrent 
plufieurs. On tient que le premier de ces maus leur furvint, 
pour s'eftre placez d'abord en des endroits oti la terre étoit 
la plus ingrate & la plus mal-propre au labourage qui fût en 
toute l'Ile, & pour avoir entrepris trop légèrement la guerre 
contre les Caraïbes Originaires dju heu, qui leur euflent pu 
fournir en toute abondance la plupart des vivres , qui étoient 
necelfaires pour leur fubfiftence dans ces commencemens, 
jufques à ce que la terre leur en eût produit. Les mala- 
dies fuivirent les mauvaifes nourritures, que la faim les con- 
traignoit de prendre à faute de chofcs meilleures : à quoy on 
peiitâuiriajoufter,quela terre n'étant pas encore défrichée, 
l'air y étoit ficilement corrompu. 

Monfieur du Pleûis, voyant les malheurs qui de jpuren 
jour fondoient fur cette nouvelle Colonie , ôc ayant tout 
fujctd'en appréhender encore de plus grands à l'avenir, en 
conçeutun tel déplaifu* , qu'il mourut dans le féttiémemois 

N n après 



282 Histoire Morale, Chap.i 

après Ton arrivée. Il fut regretté de tous les François , ôc 
même des Indiens, qui avoyent toujours témoigné beau- 
coup de déférence à Tes fentimens , & d'amour & de refped 
pour fa perfonne. 11 étoit doiié d'une grande prudence , & 
d'une humeur fi affable 6c Ci obligeante , qu'il attiroit les 
cœurs de tous ccus quitraittoient avec luy. 

Apres le decésde Monficur duPleflls, Monfieur de l'Oli- 
ve s'empara de tout le Gouvernement , & comme il étoit au- 
tant remuant, que fon Collègue avoit efté dous & modéré, 
il défera tant ausconfeils violens de quelques brouillons qui 
robfedoient continuellement, qu'il fit bientôt après entre- 
prendre cette guerre funefte contre les Caraïbes, qui penfa 
ruiner cette Colonie naiffante. Il eft vray, qu'il les prefia 
d'abord fi vivement, qu'il les obligea de luy quitter Tcntiere 
pofleflTion de laGardeloupe. Mais d'autant que pour venir à 
bout de ce deffein qu'il avoit formé déz sô arrivée, il fe fouil- 
la de plufieurs cruautcz , que les Barbares n'euflent pas vou- 
lu exercera l'endroit de leurs plus grands ennemis, il flétrit 
tellement fa gloire & fa réputation , qu'il ny avoit que des 
gens de fang , & des désefpérez , qui approuvaflent fa 
conduite. 

Les Caraïbes , que Monfieur de l'Olive avoit chaffez 
de cette Ile, fe retirèrent en celle de la Dominique. Ceus de 
la même Nation qui la pofiedent les receurent fort volon- 
tiers , & pour leur témoigner qu'ils étoient fenfiblement 
touchez de leur difgrace, ils leur prefenterent de fe joindre 
avec eus, pour venger par les armes Tinjure qui leur avoit 
cfté faite, cette offre étoit trop avâtageufc, pour eftie refufée. 
Leurs forces étant donc ainfi unies ils firent plufieurs dcfcen- 
tes à laGardeloupe, & ils s'cpiniâtrerent tellement à harce- 
ler les nôtres par les fréquentes incurfions qu'ils faifoient fur 
eus, qu'ils étoient contrains d'abandonner la culture du Ta- 
bac, & même des vivres qui étoient necellaires pour leur fub- 
fiftence , afind'eftre toujours fous les armes, pour rcpouf- 
fer les efforts, prévenir les rufes , & éventer les dclTeins 
de ces ennemis , qu'ils avoient attiré fur eus par leur in- 
prudence, 

Cette 



Chap. I DES Iles Antilles. 283 

•Cette cruelle guerre qui dura environ quatre années , re- 
duifit cette Colonie en un iî déplorable écat, qu'elle était d-e- 
criée par tout, & à caufe qu'elle avoit fî fouvent les Caraïbes 
fur les bras, on la croyoit à" la veille de fa ruine, mais comme 
elle étoit réduite à ces extremitez , Monfieur de T Olive per- 
dit la veuë , & Meflîeurs de la Compagnie y envoyèrent 
Monfieur Auber pour Gouverneur, qui remédia à tous ces 
desordres, appaifa tous les troubles, & y apporta cette bonne 
paix,qLii y attira puis après le commerce , & l'abondance de 
toutes chofes, comme nous le dirons au Chapitre treizième 
de cette Hiftoire Morale. 

Incontinent que Monfieur Dêfnambuc eut fçeu , que la 
Gardeloupe étoit habitée, il refolut de ne pas différer davan- 
. tage à fe placer dans quelcunedes meilleures Iles, qui étoicnt 
encore à Ton choix , & de peur d'eftre encore une fois fup- 
planté fe voyant aflifté d'affez bon nombre de vailians hom- 
mes, & pourveu de toutes les munitions de guerre , & de 
bouche, qui font neceffaires en ces entreprifes, il alla luy mê- 
me prendre pofTefllon de l'Ile de la Martinique , en laquelle 
il mit pour fon Lieutenant MonfieurduPont, & pour pre- 
mier Capitaine Monfieur de la Vallée. Puis mourant à Saint 
Chriftofle , il donna par Ton teltamcnt tous les biens , & tous 
les droits, qu'il avoit à la Martinique, laquelle il avoit fait 
•peupler à fes fraiz , à Monfieur du Parquet fon Neveu , qui 
en eft encore à prefent Seigneur & Gouverneur,comme nous 
l'avons déjà dit. 

Ce Gentil-homme étoit vaillant, digne de commander, 
accoftablc, familier à tous , & doiié d'une grande adreffeà 
fe- faire -aimer & obéir tout enfemble. Les Anglois mêmes 
Je rcfpectoicnt & le craignoicnt également. • On récite de 
luy, que ces Anglois ayans outrepaffé tant foitpeulcs limi- 
tes, qui par un commun accord avoycnt elle pofées entre les 
deus Nations, il alla avec bien peu de fes gens au quartier des 
Anglois, & parla au Gouverneur, qui l'attendoitavec une 
grofle Compagnie de Soldats : Mais il fe comporta avec tant 
.de courage & de rcfolution , mit en avant de fi bonnes rai- 
fons, & fit de fi puiflantes menaces de venir à bout par la for- 
ce, de ce qu'il ne pourroit obtenir par la douceur, que le 

N n 2 Gou- 



284 Histoire Morale, Chap. i 

Gouverneur Angloisluy accorda ce qu'il demandoit. Cette 
rcncoiitre,prouvc combien il e'toit jalons de conferver les 
droits de fa Nation. Dépuis ces deus Gouvernéus furer/t 
toujours bons amys. 

CHAPITRE DEUXIEME. 

De f Efiahlijfement des François dans les lUs de Sainî 

^tirtelemy , de Saint Martin , <y de 

Sainte Croix. 

Après le dccés de Monfieur Defnambuc , duquel la 
mémoire cft en benedidion dans les lies, Monfieur 
du Halde , qui étoit Ton Lieutenant au Gouverne- 
ment, fut fait Gouverneur en chefpar MefTieurs de la Com- 
pagnie des Antilles. Mais comme peu de tems après il le fût 
retiré en France, Monfieur le Cardinal -de Richelieu premier 
Miniftre d'Etat, duquel la prévoyance s'étendoit aus lieus les 
plus éloignez , jugea que c'étoit une chofc digne de fes foins 
de prendre à coeur la confervation , 6c laccroifl'ement de cet- 
te Colonie en TAmerique, & que de là , la gloire du nom 
Trançois, Scies armes vidorieufes de notre invincible Mo- 
narque, pourroient s'étendre par tout ce nouveau Monde, 
comme elles éclatoient magnifiquement en celuy-cy. Il dc- 
firapour cet effet que les Jles fuficnt poutveucs d'un Gou- 
verneur, qui pût féconder & exécuter fes genereus deffeins. 
Et après avoir cherché partout un Seigneur capable de cet 
cmploy, &doùéde la conduite, de la fagefle , de lagenero- 
fitc, & de l'expérience necelTaire à une II grande charge : En 
un mot qui eut tous les avantages de l'une & de l'autre No- 
blelTe, pour reprefenter dignement la Majefté du nom Fran- 
çois en un païs fi éloigné, fon Eminence n'en trouva point: 
qui eût toutes ces rares qualitez , en un plus haut degré que 
MONSIEUR LE CHEVALIER DE L O N V I L- 
LIERS POING y. BAILLY ET GRAND GROIX 
1}E LORDKE DE S. JEAN DE JEf^USALEM. 

Coa> 



Chap. 2 DES Iles Antilles. 285 

Commandeur d'Oyremont, Ôc de Coulours & chefd'Efca- 
dre des VaifTeausde faMajeftéen Bretagne, Gentil-homme 
de fort ancienne Maifon , qui porte le nom de P o i n c y, &: 
dont l'aifné fait fa demeure en l'une de fes terres , proche la 
Ville de Mcaus. • 

Monficurle Cardinal , prefenta cet excellent Gentil-hom- 
me au Roy Louis treizième de glorieufe mémoire, qui louant 
& approuvant ce bon choix , l'inveftit de la charge de Gou- 
verneur , & Lieutenant General pour fa Majcfte ans lies de 
l'Amérique. Dequoy lettres luy furent expédiées au mois 
de Septembre , de l'an mil fixcens trente huit. Cette qua- 
lité, n'avoit pas efté donné à cens qui Tavoient précédé. 

L'an mil fix cens trente neuf, Monfieur le Bailly de Poin- 
cy étant partyavcc tout fon train de la rade de Dieppe vers 
la my-]anvier, arriva un mois après aus Antilles, & fut reçeu 
premièrement à la Martinique, par les Kabitans en armes. 
Puis il alla à la Gaideioupe , & à Saint Chriftofle, recevant 
par tout le fermentlae fidélité. Sur lout fa réception fut très- 
belle en rile de Saint Chril^oîlc. 11 fut falué à fon arrivée 
du Canon de nôtre Fort, <5c de celuy de tous les Navires. 
Tous les Habit ans François étant fous les armes,lereceurent 
en qualité de General , avec un applaudillemcnt univerfel, 
comme déjà auparavant ils av oient fait des feus de joye,&: 
rendu grâces à Dieu , fur les premières nouvelles qu'ils 
avoienteuës, de fa nomination à cette charge, & il fut con- 
duit à rFglife accompagné de fes Gentils-hommes, & de fcs 
gardes pour y chanter le Te Detrm. 

Si tôt qu'il fut entré en polTelTion , l'Ile prit une nouvelle 
face , ôr l'on vit en peu de tems un notable changement de 
bien enmicus. Ainfi il ne répondit pas feulement aus gran- 
des attentes que fa Majcfté , & Monfieur le Cardinal avoient 
• conceuës de fon Gouvernement : mais il les furpafîa de beau- 
coup. D'abord il fit bâtir des EgUfcs en divers quartiers de 
rile. Il prit foin que les Preftres fufTent bien logez & entre- 
tenuz, afin qu'ils pufient vacquerà leurs charges fan? diver- 
tiïïcment. Sa Jufîice parut au bel ordre qu'il établit pour la 
rendre bonne , brievc,. & gratuite, par un Conieil compofé 
des plus fages 5c des plus entendus d'entre les Officiers de 

Nn 3 i'ile. 



28 6 Histoire Morale, Chap. 2 

l'Ile. Sa Vigilance corrigea tous les desordres, qui le glif- 
lent facilement parmy des pcrfonncs recueillies de divers en- 
droits , & compoTécs de ditfcrentes humeurs. Sa Prudence, 
qui n'elt jamais furprife , & qui eft toujours accompagnée 
d'une clarté, & d'une îage prévoyance en l'occurrence fou- 
daine des affaires les plus épineufcs , le fit admirer également 
& de ccus qu'il gouvcrnoit , & de Ces Voifins. La Grandeur 
defonefprit, qui luy fit furmonter toutes les difficultez qu'il 
trouva en l'accomplifiement de fes de(reins,Ie rendit redouta- 
ble ans brouillons. Son Affabilité, fon facile accès, & le bon 
'accueil qu'il faifoitaus étrangers, attira le commerce & l'a- 
bondance dans fon Ile. Sa Bonté 6c fa Libéralité luy aquit 
à jufte titre les cœurs & les affedions des François. Enfin, fa 
Generofité éprouvée en plufieurs rencontres, tant en France 
aus emplois tres-Honorablcsqu'ila eus dans les armées de fa 
Majefté , qu'en l'Amérique dépuis qu'il y commande, en la 
confervation, ou amplification, & en la conquefte de tant de 
places confiderables , donna dés lors de la terreur à l'Efpag- 
nol 5 qui jufques à prefent n'a ofé traverfer fes belles & glo- 
rieufes entrcprifes. 

Monfieur le General, ayant établi dans l'Ile de S. Chri- 
ftofle,tout le bon ordre qui étoit neceflairc pour entretenir 
les Habitans en une bonne concorde , pour y attirer toutes 
fortes de biens & y faire fleurir le trafic : & l'ayant rendue la 
plus belle & la plus illuftre de toutes les Antilles, comme 
nous l'avons reprefenté au Chapitre 4 dii premier Livre de 
cette Hiftoire , il étendit puis après la Colonie Françoifc 
dans les Iles de Saint Bartclcmy, de Saint Martin, & de Sainte 
Croix , déquelles nous avons fait ladefcription en fon lieu > 
mais il nous refte encore quelques circonftanccs bien con- 
fiderables, touchant la conquefte de l'Ile de Sainte Croix, lé- 
quelles nous ajouterons en cet endroit. 

Cette Ile,a eu plufieurs maîtres en bien peu de tems, ôc 
durant plufieurs années les Anglois & les HoUandois ont 
contcfté enfemble à qui elle fcroir. Enfin ils l'avoicnt par- 
tagée entre eus : Mais en l'an mil (ix cens quarante neuf, les 
Anglois ayans remarqué que les HoUandois étoient en petit 
nombre, les obligèrent à leur lailTcr toute la place. Toutefois 

ils 



Ghap. 2 DES Iles Antilles. 287 

ils ne joiiyrent pas long tcms de leur ufiirpation. Car bien 
tôt après , les Lfpagnols de. l'Ile de Porto Rico y firent une 
delcente, brûlèrent les maifons, tuèrent ceus qu'ils trouvè- 
rent fous les armes, & firent transporter les autres, avec leurs 
femmes, & leur bagage, en l'Ile de la Barboude. 

Apres qu'ils eurent ainfi dépeuplé cette lie, comme ils 
éroient fur le point de remonter dans leurs vaifleaus,poui: 
s'en retourner enleurterre,voicy arriver un navire des lies 
de Saint Euftache & de Saint Martin,qui étoit chargé d'hom- 
mes , léquels ayant apris la déroute des Anglois , dans la 
créance que l'Efpagnol s'étoitdéja retiré, venoient relever 
les droits, & les prétentions que la Nation Holiandoife avoit 
fur cette Ile : mais la partie étant inégale, veu que les Efpag- 
nols étoient dix contre im, ils furent contrains decompofer. 
Le deiïein desEfpagnols qui leur avoient promis bon quar- 
tier, & qui les ténoient prifonniers, étoit de les mener à Por- 
to-Rico à leur Gouverneur , qui félon l'humeur Efpagnole, 
ne leur eut peut eftre pas fait un trop bon party. 

Lors donc qu'ils meditoientleur retour avec ces prifon- 
niers , qui étoient venus d'eux mêmes fe jetter entre leurs 
mains : deus navires François chargez de Soldats, de vivres, 
& de toutes fortes de munitions de guerre abordèrent en 
l'Ile, étant envoyez de la part de MonGeur de Poincyleur 
General, pour chalTer l' Efpagnol de cette terre , & la conque» 
fier pour le Roy. Ce fecours vint bien à propos pour la dé- 
livrance des HoUandois : Car les Efpagnols ayant veu nos 
gens, qui defcendoient alaigrement & en bon ordre, ôc qui 
d'abord formèrent fur terre un gros de vaillans hommes 
bien armez , & en difpofition de combattre , ils lâchèrent 
incontinent leurs prisonniers, & après quelque pourparler, 
les François leur firent commandement devuiderà l'inftant 
de l'Ile, & de r'entrer dans leurs vaifleaus , à faute dequoy ils 
les chargeroient comme ennemis , tels qu'ils étoient , & ne 
leur donneroient aucun quartier. A quoy ils aimèrent 
mieus obéir , que d'expérimenter la valeur des nôtres , ôc le 
fort des armes, quoy qu'ils fuflTent en plus grand nombre. 

Monfieur leGeneral reconnoiflant félon fonexquife pru- 
dence, l'importance de cette Ue , qui peut faciliter d'autres 

con- 



28S Histoire Morale, Chap.2 

conqucftes, encore plus gloricufcSjjugea qu'il falloit accom- 
pagner de fi heureus coniniencemens , d'un grand.foin pour 
laconferver, & la munir d'un nombre coafiderable de vail- 
lans hommes, & fur tout d'un chef gcncrcus 6: expérimenté, 
pour y commander en fon nom. Pour cet effet il y envoya 
Monlieur Auger Major de l'Ile de Saint Chrillofle, qui avoit 
exercé cette charge avec grande approbation par plufieurs 
années , & il le revêtit de la qualité de Gouverneur de cette 
Ile. 11 mourut en l'exercice de cette charge, au grand regret 
de tous les habitans, après avoir mis l'Ile en bon ordre j re- 
dreffé fes ruines 5 & donné les commencemens à un fort, 
qu'il avoir luy même defliné.pour lafeureté des vaifTeaus, 
qui viendroient cy après à la rade- Ik pour faire perdre aus 
JEfpagnols , toute envie d y defcendrc à l'avenir, pour y faire 
des ravages. Laçonqueftedecettc llo fut faite, enlafaflbn 
que nous venons de dire en l'an 650. 

Si cette Colonie , doit fes commencemens à la gcnerofité 
de Monfieur le General, qui ne laifle écouler aucune occa- 
fion capable d'amplifier la gloire & le nom de la Nation 
îrançoife , elle luy cfl: aufl'i redevable de fa confervation, «3c 
de fon accroiflcment. Car il a eu foin d'y faire pafler des 
hommes, ck: d'y envoyer des vivres, jufques à ce que la terre 
en eut produit, & tous les raffraichifTemens neceflàires en de 
nouveaus établiflcmens, & notamment les munitions de 
guerre qu'il faut en une place , qui eft fi voifine de l'ennemy, 
& qu'il a enlevée devant fes yeus, & fous fa main. Pour faci- 
liter ce dcfTcin , il a eu long tems en mer un de fes navires 
commande par le Capitaine Mariccl, duquel la vertu, la fidé- 
lité, le courage , & l'adrelfe , ont cflé éprouvées en plufieurs 
rencontres fignalées. 11 faifbit le voyage ordinaire de Saint 
Chriflofleà Sainte Croix, pour y porter tout ce qui pou voit 
faire befoin, à cette nouvelle Colonie. 

Les HoUandois , avoient édifié iur une agréable eminence 
de cette Ile, une belle Iglife bâtie en forme de Croix. Si les 
Efpagnols refpedantccfigncîfacré, qui étoit furie clocher, 
n'ont pas ruiné cet édifice : nos François doivent cette mai- 
fon d'oraifon à la pieté & an zelc d'une Compagnie d; Mar- 
chands delà ville de Flefllngue , qui fit premièrement habitcv 
cette lie, fous la comniiQlon Ue xMeirieurslcs Etats. Le 



Chap.z DES Tles Antilles, 23^ 

Le Roy à prcfent régnant, étant informé de toute In gloire 
que Monlicur de Poincy a aquis,(5c qu'il aquiert journelle- 
ment à nôtre Nation , & combien fa prefence eft necellaire 
en rAmcrique,a confirmé de nouveau ce Genereus Cheva- 
lier en la charge de fon Gouverneur & Lieutenant General 
en ces quartiers là , & la Revue pendant la Régence, a hau- 
tement loiié fes dignes adions, ôc fa fidélité au fervice du 
Roy. 

En Fan 165 1 iMonficur le'General, traitta fous le bon piai- 
fir du Roy : avec la Compagnie dont nous avons parlé , ôc 
l'ayant rembourfée de tous les frais qu'elle avoit faits 
pour rétablilTement de cette Colonie , a aquis de ces Mef- 
fieurs qui compofent cette Compagnie, la Seigneurie & pro- 
priété foncière des lies de Saint Chriftofle, de Saint Bartele- 
my, de Saint Martin , de Sainte Croix , & des adjacentes , & 
cela au nom & au profit de fon ordre de Malte , qui par ce 
moyen eft accreii de Tune des plus belles , des plus riches , 
& des plus honorables Seigneuries dont il joLiiffe fous la 
Souveraineté de fa Majefté Tres-Chrefticnne, Et dépuis le 
Roy a fait don abfolu de toutes ces lies, à l'Ordre de Malte, 
à la feule referve de la Souveraineté, & de l'hommage d'une 
Couronne d'or de redevance, à chaque mutation de Roy,dc 
la valeur de mil efcus, comme il paroit parles lettres paten- 
tes de fa M aj elle, du mois de Mars 105 j. 

Monfieur du Parquet Gouverneur de la Martinique, à 
auffi aquis de la même Compagnie la Seigneurie des Iles de 
la Martinique , de la Grenade, & de Sainte Aloufie. Mon- 
fieur d'Koiiel Gouverneur de la Gardeloupe a fait la même 
chofe pour les lies dcIaGardeloupedeMarigalante,dela De- 
firade, & des Saintes. Ces deus dernières ne font pas encore 
peuplées. Mais il a demandé par avance la Seigneurie de 
ces terres, afin que d'autres ne s'en puifient civilement em- 
parer. Car il faut favoir , que la Compagnie des lies de l'A- 
mérique, laquelle eil maintenant abolie, avoit obtenu du 
Roy, routes les Antilles habitées, & à habiter par fucceUion 
de tems. De forte que ces Mc(fieurs,qui ont traitté avec 
cette Compagnie: ont fait mettre dans leur odroy, des Iles 
qu*ijs iVoiu pas encore habitées , mais qui fout en leurvoi- 

O finage, 



iço Histoire Morale, Chap. 2 

finage, & à leur bienfcance : & incontinent qu'ils auront affez 
d'iiommes en leurs autres lies, ils en feront paÛer cij celles là, 
ficen'eft que les Anglois, ou les HoUandoiss'cnemparalTent 
auparavant. Car c'ell une re'gle générale, qu'une Terre qui 
eft fans habitans cft au premier occupant. Et TOclroy du 
Roy, ou de la Compagnie, ne fert, que pour parer ces Mcf- 
fieurs contre quelcun de nôtre Nation, qui pourroit courir 
fur leurs dellcins. 

Ainfi toutes ces lies que les François tiennent aujourduy 
en l'Amérique , relèvent entièrement du Roy pour la Sou- 
veraineté & de Meflleurs de Poincy, du Parquet, ôc d Hoùel, 
pour la Seigneurie, fans plus rcconnoitre la Compagnie, qui 
a cédé en leur faveur tous fes droite , <5c toutes jcs pré- 
tentions. 

Quant à la fuite des Gouverneurs Anglois de l'Ile de Saint 
Chril^ofle. MonfieurOuarnardétant mort après avoir glo- 
lieufement étably fa Nation dans les Antilles, & avoir peu- 
plé en particulier rilc de Saint Chriftofle, de douze à treize 
mille Anglois : Monfieur Riche qui étoit premier Capitaine 
de IMe fut étably en cette charge, & ccluy-cy pareillement 
étant decedé , Monfieur Eurct fut pourveu du Gouverne- 
ment , qui l'adminiftrc encore aujourduy , avec la capacité 
& l'approbation fmguliere, que nous avons déjà rcprefentéc, 
en parlant de l'Ile de Saint Chriftofle. 

Au refte lors que les Nations étrangères arrivèrent en ces 
Iles, elles fe logèrent au commencement à peu prés comme- 
les Habitans naturels du pais, fous de pctis couverts, &: dan-s 
de fimples huttes, & cabannes, faites du bois même qu'ils cou- 
poient fur le lieu , en défrichant la terre. On voit encore 
dans les Colonies naiflantes , pUifieurs de ces foibles édifices, 
qui ne font foutenus que par quatre ou fix fourches, plantées 
en terre, «Se qui pour murailles ne font entourez <5c pallifa- 
dezque de rofcaus.cc pour toit.n'ontquedes fciiillesdepaU 
mes, de cannes de fucre, ou de quclqu'autre herbe. Mais 
en toutes les autres Iles, où ces Nations font miens établies, 
on voit à prcfent pluficurs beaus édifices de ciurpente, de 
pierre & de brique, qui lont faits en la même forme que ccus 
cie Içur pais 5 excepté, que pour l'ordinaire ils n'ont qu'im 

étage,» 



•Chap.2 DE€ Iles Antilles. s^ï 

•étage, ou dcus au plus , afin qu'ils puiflcnt plus facilement 
ehtter aus vens , qui fouftlent quelquefois avec bcaucou-p 
d'impetuofité en ces quartiers là. Nous avons aifcz parlé de 
ces édifices , dans Toccafion qui s'en eft prefcntéc , lors que 
nous avons décrit chacune des Antilles en particulier. 

Mais nous ajourerons feulement icy, que fur tout, les An^ 
glois qui habitent ces lies, font pour la plupart commodé- 
ment logez, &: proprement ajuttczen leur ménnge , parce 
qu'ils s'arrêtent dans les Colonies, ôc les embcUiflcnt com- 
me fi c'écoit le lieu de leur naiiVance. Us font aully préfquc 
•tous mariez, ce qui fait qu'ils travaillent mieus à s'accommo- 
der, que cens qui mènent une vie de garçon, comme font plu- 
ficurs entre les François. 

Nous avions delîein pour la clôture de ce Chapitre de 
coucher icy tout le procédé que tint Monfieur Auber, pour 
faire la paix avec les Caraïbes: lors qu'il vint prendre pof- 
ielîlon du Gouvernement de la Gardeloupe : mais à caufê 
que le difcourseneft un peu long, & qu'il peut donner de 
grandes lumières , pour connoitre le naturel de ces Indiens 
dontnous avonsàtraitter en ce deuziéme Livre, nous avons 
creu qu'il n'en falloir rien retrancher , & qu'il meritoit bien 
de remplir un Chapitre tout particulier. 

CHAPITRE TROISIEME. 

De r afermljfement de la Colonie Fran^olfe Je la Gardeloupe^ 

pîiria paixy qui fut faite avec les Caraïbes de la 

Domi?iiqut y en l'an 1 640. 

L Es premiers d'entre les Prançois qui occupere4it l'Ile 
de la Gardeloupe , y abordèrent en l'an lô 3 5 , par les 
Ordres d'une Compagnie de- Marchands de la ville de 
Dieppe, qui fous l'autorité de la Compagnie Générale des 
Iles de ri!\merique établie à Paris, y envoyèrent les Sieurs du 
Pleills «Se de L'Olive, pour y commander en leur nom. Mais 
le premier étant mort peu de mois après ion établiirement,& 

Oo z l'au- 



292 Histoire Morale, Chap. 3 

l'autre par la perte de fa veue, & |:arfcs maladies continuelles 
étant rendu inhabile à gouverner une Colonie ^naifianre, 
comme nous l'avons déjà reprefenté dans les Chapitres pre- 
eedens, Monfieur de Poincy pourvcur dignement à tout ce 
qui étoitncccflaire pour l'entretien des nôrcs en cette Jle, 
laquelle auroit eftc abandonnée lans les grands foins qu'il 
prit d'y envoyer des troupes auxiliaires fous la conduite de 
Monfieur de la Vernade , & de Monlieur de SabuUiUy , pour 
s'oppoferaus defléins des Caraibcs,qui leur en conteOoient 
puilTanment lapofléillonj de forre que (i cette Colonie ne 
doit pas Ton premier ctablillement à Monfieur le General de 
Poincy, elle luy eft redevable au moins de ia confervarion, & 
de fa fubfiftence. Il approuva aulTi & confirma au nom du 
Roy, la nomination que la Compagnie des lies avoit fait de 
Monfieur Auber,poureftrc Gouverneur de cette lie. 

Ce nouveau Gouverneur , prêta ferment de fidélité entre 
les mains de Monfieur le General le 20 d'< octobre 1640. 
Mais avant que dedefcendreà Saint Chrif^ofle, le navire qui 
l'avoir pafTé de France en Amérique , ayant mouille prés de 
la Dominique, plufieurs Sauvages qui avoicnt reconnu de 
loin le navire, & jugé par les fignesde bicn-vueillancc qu'on 
leur donnoit, qu'ils n'avoicnt point d'ennemis dans ce vaif- 
feau , prirent l'aflurance d'y entrer. Par bonheur, ccus qui 
rétoient venu reconnoître, étoient les premiers C apitaincs 
de l'Ile. Monfieur Auberfe refolut de profiter de cette oc- 
cafion, jugeant qu'elle étoit tres-favorable pour r'cntrcr en 
alliance avec ce peuple, qui avoit été éfarouché, 6: presque 
entièrement aliéné des François par les violences & les Ri- 
gueurs de Monfieur de l'Olive, l'un de fes predéccfleurs en 
la charge, & par la mauvaife conduite de cens qui comman- 
doient le fecours que Monfieur Je General avoit envoyé à 
nos gens qui étoient en cette lie. Ft parce qu'il s'avoir que 
cens de cette Nation fe laifient facilement gagner par carefles 
& par pctis prefens, il n'oublia rien de tout ce quipoi.iv<*it 
contribuer à l'avancement de fon deflein. 

11 leur fît donc fiivoir qu'il vcnoit de Frarcc, ôc qu'il étoi: 
envoie pour commander en l'Ile de l.i Garde'oupc: Qii'i^ 
avoit apris avec regret, les difércns qu'ils avoicnt eus avec le 

Fraa- 



Chap.5 DES ÎLES Antilles. 293 

François dépuis quelques annécs:Qu'ilvenoitavcc intention 
de les terminera l'amiable 5 Et qu'il vouloit cflre leur bon 
Compère, & leur bon voifin , & vivre avec eus comme avoit 
fait fcii Monfieur du Plellis leur bon amy. 11 faiibit entremê- 
ler cet entretien de force verres d'eau de vie, qu'il leur fai- 
foitprefenter. 

Ces Sauvages voyant une réception fi franche, & fi cor- 
diale j après a\ oir parlé entre eus en leur langage de guerre, 
qui n'eft entendu que des Anciens chefs de leurs entrcprifes, 
ferefolurent d'accepter l'ofre qui leur étoit faite, & de re- 
noiier lancienne amitié, en renonçant à tout ce qui pourroit 
entretenir cette guerre fanglante, qui avoit tant incommodé 
les de us partis. Mais avant que de rien promettre ils deman- 
dèrent à Monfieur Au bct, fi Monfieur de l'Olive, Monfieur 
SaboLiily,& tous cens qui avoient fuivy leurs violences forti- 
roient de l'Ile. Et luy leur ayant réfpondu , qu'il les y obli- 
gcroit, ils dirent que cela étoit neceflaire, & qu'autrement 
ils feroient toujours fâchez contre les François , parce que 
difoient ils,/'c>//^r c^ Sabouly point bons pour Céiraihes. Ce font 
leurs mots. La deflus, Monfieur Auber les ayant aflurez que 
cela demeureroit arrcfté, & que pour luy il leur /eroit bon, 
s'ils vouloient abfli cftre bons : ce qu'ils promirent, il leur fit 
faire grand' chère, &les r'envoya avec despréfens,& bien 
fatisfaits. 

De la rade de la Dominique , Monfieur Auber alla à la 
Gardeloupe, pour y pofer fon Equipage ^ & de là à Saint 
Chriftofle , pour y rendre fes devoirs à Monfieur le General, 
qui fut joyeus du bon chois que la Compagnie des lies avoit 
fait de fa perfonne , & le confirma en fa charge au nom du 
K oy, après qu'il eut prêté le ferment de fidélité. 
- Il partit bientôt après de .^'aint ChriOofle pour fe rendre 
en fon Gouvernement •. où étant arrivé il fut reçeu avec joye 
partousles habitansquiTavoient cnune haute efimepour 
fon expérience, en tout ce qui pouvoit fervir à l'avancement 
des Colonies naiflantcs, 2^ par ce qu'ils étoient perfuadez 
qu'il étoit remply d'une prudence fingulierc pour remédier 
aus desordres pall'ez, d\inc gencrofité capable de refiller aus 
ditîicuLc:; prefcntes,^^ d'entreprendre ce qui feroit neceflaire 

Oo 3 pour 



294- Histoire Morale^ Chap.3 

pour Icbicnôc le repos de rile,& d'une douceur &afabilitc 
qui ravoieni; rendu rccommanclable à tous cens de Sainci 
Chriftofle, Icquclsauill l'avoicnt reconnu pour un de kurs 
Kicil'eurs Capitaines. Sa commiQlon fut leiie & publiée à 
latefte des Compagnies de l'Ile par dcus Dimanches consé- 
cutifs qui furent le 25 de Novembre & le fécond de Décem- 
bre de l'an 1640. 

La guerre, qui s'étoit allnrnce entre les Sauvages & ccus de 
noftre Nation , par le mauvais conleil de quelques efprirs 
remuans , «5c par la facilité du Gouverneur précèdent qui 
leur avoir prêté l'oreille 5 Et les divifioiK , les défiances, 
ôcles partialitcs,que ces broiiillons ayoicnt fiifcuées entre les 
principausde l'Ile, l'avoicnt rendue laplusdéfolce déroutes 
les Colonies de l'Amérique . La difété des vivres en avoit 
réduit plufieurs à des extrémités fi grandes, que la vie leur 
étoit ennuyeufe , & la mort fouhaitable. L'aprehenfion en 
laquelle ils étoient continuellement détre furpris par les Sau- 
vages, lesobligeoit à fe tenir incefiammentlbus les armes, 
& à hifler leurs jardins & leurs habitations en friche : Et le 
rude infuportable traitement qu'ils recevoient de quelques 
officiers qui abufoient de leur autorité, les avoit tous réduits 
à la veille d'une ruine inévitable. 

Mais dépuis que Monfieur Aiïbcr eût efté reconnu pour 
leurGouvcrneur,par Tacclamation unanime de tous les ha- 
bitans, & qu'il leur eût donné les noiivclles de la paix, qu'il 
avoit conclue avec les Sauvages leur voifins, laquelle ilefpe- 
roitdevoir bien tôt ratifiée, par toutes les aflurances qu'on 
pouroitatendrc d'ime Nation fi peu civilifée qu'eit celle des 
Caraïbes : les perturbateurs du repos public s'ccartcrent, & 
les gens de bien fc virent en feurcté, fous la fagc conduite de 
ce digne Gouverneur^ qui n'oublioit rien de tour ce qui pou- 
voit contribuer à remette l'Ile en bon ordre- De forte, que 
cette lie prit en un inftant une nouvelle face : La juiiicc 
commença à y refleurir,la bonne union & le travail des ha- 
bitans y rapella l'abondance le commerce, & la paix, qui s'en 
étoient retirez : Et la pieté du chef, convia tous les menbres 
de cette Colonie à bien vivre à fon exemple. 

Quoy 



Chap.i DES Iles Antilles. 295 

Quoy qu'il eût traité de paix avec les Sauvages, il fut 
neantmoins d'avis, crainte de furprife, que les habitans fe 
tiniîent toujours fur leurs gardes. A cet éfet il ordonna des 
fentinelles en tous les lieus ou les Caraïbes pourroient le 
plus facilement aborder fans eftre découverts : Il changea 
les corps-de- garde, & les plaça en des lieus plus avantageas j 
Et il reprima par Ton autorité ceus qui vouloient ruiner les 
premiers fondemens qu'il avoir jettez d'une ferme paix, <5c 
d'une étroite alliance avec ces ennemis reconciliez, les obli^- 
géant par Tes défenfes exprefles de cefler tous ades d'hoftili- 
té,afinde ne pas troubler par leurs animofitez particulières, 
cette confédération fi neceflaire,pour]e bien gênerai de tous 
les habitans. 

Les Iles fubfiftantpar le commerce, Monueur Auber re- 
connut, qu'il n'y avoir rien qui les décretitât plus que les 
mauvaifes Marchandifes que l'on y fait 5 Et par ce que le 
Tabac étoit la feule qui avoit coursen ce tems-là àlaGar- 
deloupe 5 ayant apris que plufieurs en débitoient, quin'étort 
pas de mife, ce qui auroit décrié l'Ile envers les Etrangers, 
qui n'y auroient plus envoie leurs navires , il établit des per- 
fonnes intelligentes en Tabac, qui le vifitoient foigneufc- 
ment, & qui jettoient dans la mer celuy quife trouvoit ou 
pourry , ou défeclueiis en quelcune des qualités qu'il doit 
avoir pour eftre parfait. 

Ce bon ordre , & dans la milice , 6c dans la police , rendit 
cette Ile Floriffante en peu de tems : Et fa renommée y atira 
plufieurs Marchands, & convia un grand nombre d'honnêtes 
familles, à y venir prendre leur demeure, & à s'y établir; 

Pour revenir maintenant à nos Sauvages , quiavoient vi- 
fité Monfieur Auber en fon navire , ôcqui avoient traité de 
paix avec luy fous les conditions que nous avons dites , ils 
ne furent pas plutôt retournez en le-ur terre , oii ils étoicnt 
attendus avec impatience, fur ce qu'ils avoient demeuré un 
peu long tems au navire, qui étoit en leur rade, qu'ils pubHe- 
fcntpar toute rile l'amiable aciieil qu'ils avoiét reçeu: llsns 
pouvoient aflesprifer le bon traitement que le Gouverneur 
nouvellement venu de France leur avoit fait. Les beaus pre-» 
fens qu'il leur âvoitdojmcz conùrmoieat autentiçueme-nt fa 

bontd- 



296 HisToius MopvALB, Cliap. 5 

bonté 6c fa libéralité. Et ils ajoutoicnt que leurs ennemys 
l'Olive & SaboLily devant fortir de la Garde]oupe,ils avoient 
fait la paix avec ce brave Compère , qui les avoit ?ï bien rc- 
ccus, qu'il éroit di^ne de leur alliance. Que pour ne luy don- 
ner aucun fujet de dctiancc , il taloit désormais s'aiDfienir 
des courfes, qu'ils avoient coutume de faire en la terre delà 
Gardeloupe , depuis qu'ils étoicnt en guerre. Et que lors 
qu'ils s'auroientque ce nouveau Gouverneur feroit ferme- 
ment étably, ils iroicnt le vifiteravecdes prefens, & confir- 
mer folennellement cette paix, qui leur feroit fi profitable à 
l'avenir. Les Caraïbes, qui avoient perdu plufieursde leurs 
hommes dans les combats qu'ils avoient eus contre les Fran- 
çois, & qui fe laflbient d'avoir à faire à des ennemis II adroits 
éc fi courageus , furent bien aifes de l'heureufe rencontre 
qu'avoientfait quelques uns de leurs principaus Capitaines. 
De forte qu'ils approuvèrent ce qu'ils avoient arrêté avec 
Monfieur Auber, & aquicfcerent à tout ce qui leur étoit 
propofé , pour entretenir (Se pour afermir d'orefenavant 
cette paix. 

Prés de cinq mois s'écoulèrent, pendant lefquels les Sau- 
vages tinrent ponduellcment la promefTe qu'ils avoient faite 
à Monfieur Auber , de ne plus inquiéter les François. Apres 
quoy s'étant perfuadez que cetems-là luydevoit avoir fufy 
pour s'accommoder à la Gardeloupe,y mettre les ordres ne- 
ceiTaires, & informer les habitans de. laliance qu'ils avoient 
contradée enfcmble à la rade de la Dominique, ils fe rcfolu* 
rent de luy envoyer une dépuration folemnelle,pour confir- 
mer la paix, & luy fouhaitter toute profperité en ion Gou- 
vernement. Il y avoit de rcmprelicmentparmy ces Sauvages, 
à qui aui'oit l'honneur d'une Commifilon de fi grande im- 
portance, & de laquelle ils ne doutoicnt aucunement qu'ils 
ne rccculfent des avantages finguliers. Ils fc réfolurentdonc, 
pour contenter les plus apparens d'entr'ens.quiétoieutcom- 
petiteiu-s en cette ambaffade, d'en établir chefs de us de leurs 
plus anciens , & de leurs plus renommez Captaincs : & de 
donner à chacup. une cfcortc confiderabic , compofce de l'é- 
lire de leurs plus braves Officiers & foldars. Et afin qu'il 
n'y eut point de jalouue entre les Capitaines, ils ri'ouvcrent 

bon 



Chap. s DES Iles Antiiles. 297 

bon de les faire partir en deus différentes Piraugues , chacun 
avec ia fuite , & dans cet ordre que l'un devanceroit Tautre 
d'un jour. 

Le premier de ces Ambafiadeurs fe nommoit le Capitaine 
i^michenj fort confideré parmy eus , qui fut accompagné de 
trente des plus leftes & des plus adroits de la Dominique, 
Monfieur Auber dit , qu'il n'a point veu dépuis de Sauvages 
plus bcaus , ni de plus agiles. Ces Sauvages donc fe confiant 
en la parole qu'il leur avoir donnée à leur rade, abordèrent 
à la Gardeloupc : Et aufli tôt qu'ils eurent apris de celuy qut 
commandoit au corps de garde , que Monfieur Auber étoit 
cnTile, &: qu'ily étoir en bonne faute, ils defcendirent har- 
diment à terre & demandèrent à le voir, ayant laiffé cepen- 
dant quelques uns des moins confiderables de leur troupe, 
pour garder la Piraugue. Pendant qu'on aloit donner avis à 
Monfieur le Gouverneur de l'arrivée de ces députez de la 
Dominique , le Capitaine Amiclion qui devoit porter la pa- 
role, luy envoya deus des plus gaillars de fa fuite, chargez des 
plus beaus fruits de leur terre> qu'ils avoient aportez pour luy 
• enfaiieprefent. 

Monfieur Auber fut fort joyeus de leur arrivée. Et ayant 
incontinent commandé à cens de fa maifon, & à tout le quar- 
tier de ne leur donner aucune occafion d'aprehender quelque 
mauvais traitement, il prit la peine d'aller luy même au de- 
vant d'eus , avec un vifage qui témoignoit affés qu'ils écoient 
les bien venus. 11 ne faut pas fe mettre icy beaucoup en pei- 
ne, pour coucher la harangue «Se lescompUmensque le Ca- 
pitaine Amichon luy fit en cette première rencontre. Jl avoit 
été l'un de cens qui avoient veu Monfieur Auber en fon na- 
vire à fon arrivée de France, Ôc il n*cut point de peine à le 
reconnoitre. D'abord il luy fit entendre , qu'il venoit pour 
confirmer ce qu'ils avoient refolu enfemble à la rade de la 
Dominique, touchant u^ie bonne paix: & que tous les Ca- 
raïbes de fa terre: le fouhaitoicnt aulfi. Monfieur Auber avec 
cette aïabilité & cette grâce particiilicre qu'il a pour gagner 
les cœurs de cens qui traitent avec luy , leur donna lur le 
chanp affés clairement à entendre, & par fon interprète, ôc 
par fa contenance , qu'il gudcroit ton ours de fa part une 

P p union 



s^çS Histoire Mopale, C hap. ? 

union inviolable, pourveu qu'ils n'y contrcvinflent pas les 
premiers. Apres , il les fit enirer en la maifon : Et par ce 
qu'il favoit que la bonne chère écoit le ir.eilicur feau qu'il 
pût apoferà ce traité de paix, il leur fit aufii tôt prefentcr de 
Teaude vie,&rervirdetoutcc qui le trouvoit deplusapétif- 
fant dans l'Ile, fcn fiiite il courona le teilin par fes prclens de 
toutes les curiofifcz qui font le plus eftimées parmy cette 
Kation. Et afin que tous les Députez eu fient pan àl.i bonne 
chère ôc aus liberahtez desMonlicur le Gouverneur, cens 
qui avoient été traitez furent prendre la place de ceus qui 
étoient demeurez à la garde de la Piraugue , qui curent aufii 
à leur tour, tout fiijet defe louer du bon traitement qui leur 
fut fait,& des prefens qui leur furent difiribuez de même 
qu'aus premiers. Le Capitaine Amichon n'oublia pas/elon la 
coutume dont ils ufent envers leurs amis., de prendre le nom 
de Monfieur Auber, & de luy donner le fien. 

Après qu'ils eurent tous été combicz des biens & des civi- 
litez de Monfieur le Gouverneur, ils retournèrent fort joycus 
en leur Piraugue, & firent voile du côté de leur Ile. Us trou- 
vèrent à un certain rendez-vous dont ils éroient convenus 
avant que de partir de la Dominique, l'autre Piraugue , qui 
ctoit chargée du fécond Chef de la députation, nomme le 
Capitaine Baron , avec la fuite. Et comme ce fécond Capi- 
taine eût apris du premier tout l'agréable aciaeil &^ toute la 
bonne chère que Monfieur Auber avoit faite à luy & à fis 
gens, ilfe rendit le lendemain à la Gardeloupe. Ce Baron 
avoit été l'un des meilleurs amis de Monfieur du Plcfl'is, qui 
étoit mort Gouverneur de la Gardeloupe, en égale autorié 
avec Monfieur de rOlive fon Collègue, lequel après la inorc: 
de Monfieur du Pleflis avoit fait imprudemment la guerre 
aus Sauvages. 

Ce Capitaine donc, qui avoit vifitédiverfes fois feu Mon- 
fieur du Pielfis, & qui confervoit un fouvenir particulier de 
l'amitié qu'il luy avoit portée, étant perfuadé de la generolke 
des François, mit d'abord pied à terre avec fa Compagnie, cc 
fut conduit au logis de Monfieur Auber, qui leur fit toute la 
même réception qu'il avoit faite aus premiers. Et même 
quand il eut apris que ce Capitaine étoit le Compère de tcu' 



Chap. 5 DES ÎLES Anttlltîs, 2Ç9Î 

Moijfieur du PIcffis , c'efl: à dire l'un de fcsconfidcns (Se de 
Tes meilleurs amis , il le traita avec plus de témoignages d'a- 
fcdion que les autres, & lia une amitié particulière avec luy, 
recevant Ton nom &: luy donnant lefien. Ainfi ces nouvcaus 
bôri's fe retirèrent encore plus l'atisfaits que les premiers, & 
promirent de continuer leurs vifites à l'avenir. Mais les uns 
& les aunes firent raport en tous leurs Carbets delà civilité 
& du bon acûeil du nouveau Gouverneur. 

Le Capitaine Baron ,quis'étoit (' bien trouvé de fa pre- 
mière vitite , ne tarda guère fans avoir envie d'en faire une 
féconde. Et ce fur en celle-cy que Moufieur Auber luy fie 
voir un des fils de feu Monficur'du PlelTis . auquel ce Capi- 
taine fit mille carefles, en mémoire de fon Pcre , qu'il appel- 
loit fon bon Compère , & l'amy de fa Nation, tn éfet ce 
Gentil-homme avoit aquis Tafettion des ces Barbares, qui 
refpedoient fe^ merites,& les belles qualitez qu'il avoit pour 
commander. 

f"' Après cette vifite , & plufieurs autres que les Caraïbes fai- 
foient prefque tous les jours, Monf'eur Auber voulut eftre 
'"' affuré d'eus par otages , qu'ils tiendroient ferme l'alliance. 
1"' Il s'adreffa pour cet éfet au Capitaine Baron, avec lequel il 
avoit contradé une amitié plus étroite qu'avec les autres, 
-ôc qui l'appelloit fon Compère, comme ayant fuccedé à l'aK 
liance qui avoit autrefois été entre Monlieur du PlefTis & 
:luy: Monfieur Auber demanda donc un )Our à ce Capitaine, 
s'il ne trouvoir pas raifonnable que pour s'alTurer de cens de 
•fa Mation,ii leur demandât quelques uns de leurs enfans en 
^tage. Cet homme qui avoit le railbnnement beaucoup 
meilleur, & le jugement beaucoup plus vif que Tordinau-e 
des Sauvages , répondit aufii-tôt , qu'il faloit faire la condi- 
tion égale : & que s'ils donnoienr de leurs enfans aus Fran- 
çois , il étoit jude auiïi que les François leur en donna(Tent 
4es leurs. ! l ^refenta fur l'heure à Monlieur Auber quelques 
uns de fes enfans<jui l'avoient accompagné : Jbt Monliei r 
Auber pre>^ant loccafion, 6c acceptant roffre,choiiltentr'eus 
tous un jeune garçon qui avoit un air plus agréable , une 
ni( 'façon plus a'-rayante, en un mot je ne fay quoy de plus aima- 
tci î ible que les autres Frères. Le Père accorda fon fils, & le fils 
on ' Pp s donna 



;k 



jûd Histoire Morale^ Chap. 5 

donna Ton confcntcmcnt à demeurer avec Monfieur Aubeiv 
fans aucune répugnance. Ce qui eft bien confidenblc par- 
my des Sauvages. 11 s'apelloit lAmaUbouy. De's ce jour-là 
Monfieur Auber le traita comme fon fils, ôcnc Icnommoit 
point autrement. Aufli le jeune garçon , de fon côté, l'ap- 
pcUoitlonFcre. Il neparoiflbit pomt contraint dans fcs ha- 
bits , lors qu'il fut habillé ? & il n'eut pas beaucoup de peine 
à s'acoutumer à nôtre fafibn de vivre. Le Capitaine Baron 
demandoitde fa part, en échange de fon fils, un des fils de 
Mademoiicle Auber, quiavoitété mariée en premières No- 
ces à feu xVlonfieur du Pieflls, &qui l'étoit en fécondes à 
Monfieur Auber. Mais Monfieur Auber ayant rcprcfente à 
ce Capitaine, que le Jeune duPlefils croit d'une nature trop 
délicate pour pouvoir fuporter lafalVonde vivre des Carai- 
bes, il le fit confentir à accepter en otage , au lieu de luy, l'un 
de fcs ierviteurs qui s'ofroit volontairement à le fuivrc. Ce 
jeune homme qui éroit d'une forte complcxion, demeura 
quelques mois avec ces Sauvages , qui le traroiert avec beau- 
coup de douceur. Mais foir que le changemcntd air, ouïe 
changement de nourriture, eût altéré fa bonne dilpofition , il 
tomba malade quelque tems après. Ce que le Capitaine Ba- 
ron ayant apcrccu, & craignant que s'il mouroir entre Icurs^ 
mains, il n'en reçeut du reproche ,il le ramena à Monfieur. 
Auber avec grand foin , fans luy demander une autre perfon- 
ne en fa place , difant que pour otage il ne vouloir que lapa- 
role de fon Compère. U eil vray qu'il folicira fon fils à re- 
tourner: mais il ne put l'y induire, le garçon difant, qu'il fe 
Trouvoit beaucoup mieus avec Monfieur Auber qu'avec 
fon Père. 

Le Capitaine Baron , ayant laiffé à la Gardeloupc un fî. 
prccieusgage , prenoit fouventoccafion de vifiier Monfieur. 
Auber, & par même moyen de voir fon fils : £t fefentant 
infiniment redevable à Monfieur Auber de tant de biens 
qu'il recevoir de luy , 6: fingulierement de l'afi clion fi rendre 
qu'il portoit a fon fils, lequel il avoir en otage , ii chercha les 
occafions de luy en témoigner quelques rcconnoifiance. 
}1 s'avifa donc de luv déclarer que durant les guerres que 
ccusdc fa Nation av oient eucscontrclcifraLcuibcomman-i 

dcz- 



Chap.5 DES Iles Antilles. soi 

dez par Monfieur de l'Olive, il avoir faitfon prifonnier de 
guerre un jeune homme François, à l]ui il avoir donné la vie, 
par ce qu'il avoir été aurrcfois au fervice de Monfieur du 
Pleffis ion Compère: Et qu'il y avoir prés de trois ans qu'il 
le renoit dans une honnêre liberté, bien qu'ayanr été pris les 
armes en main, & dans la chaleur du combat, il eut pu le faire 
mourir. Mais qu'il n'avoir pas voulu ufer de rigueur, en con- 
fideration de l'ancienne amitié qu'il avoir eue autrefois avec 
Monfieur du Pleffis, à la fuite duquel il fe fouvenoir d'avoir 
veu ce François. Monfieur Aubcr ayant compailionde ce 
pauvre jeune homme, pria le Capitaine Baron de le luy vou- 
loir ramener. Ce qu'il luy accorda volontiers : & peu de 
jours après il É^sfir à fa promeflcj & celuy qui avoir été 
délivré parce moyen, a demeuré dépuis à la Gardeloupc, 
fort long tems. 

Ceg'.nercus Capiraine , ne fe contentant pas d'avoir ainfi 
obligé Monfieur Aubcr, & re:âjhé à fa confideration fou 
prifonnier, luy donna avis qu'un autre Capitaine de la Do- 
minique avoir encore un François en fa maifon, aufli prifon- 
nier de guerre, & s'offrit de s'employer auprès de ce Capi- 
taine, pour k faire mettre en liberté. Ce qu'il execuraavcc 
une fidélité & uneafFedion nompareille, ramenant peu de 
jours après cet autre prifonnier, quife nommoir leanUrâm, 
Ce jeune homme ayanr beaucoup d'efprir avoir gagné les 
bonnes grâces , non (eukmenr du Capitaine dont il étoir Iç 
prifonnier, mais de rous les Caraïbes qui luy portoienrau- 
tanrd'aftclion que s'il cûr été de leur Nation même. Et A. 
avoir la mémoire fi heureufe, qu'il avoir apriskurlangue en 
perfcftion, 

Monfieur Auber ne pouvant fbufrirque le Capitaine Ba- 
ron remportât fur luy en bons offices, & en rémoignages d'à- 
fedion, ourre les prefcns qu'il luy faifoit tous les jours, & l'a- 
mirjé fincere qu'il luy manrroit en parricuher, voulur aufû 
obliger rourc fa Narion. Ce fut lors que ce Capiraine devok 
alkr en guerre contre les Aroiiagues qui habircnr en l'Ile de 
laTriiùré, <5c quepour ce deiTcin il eurfalrun armemcnr ex- 
traordinaire. Car ce brave Sauvage érant venu dire adieu à. 
Monfieur Auber avant que de parrir pour cette expedirion, 

Pp i Mon* 



3oa Histoire Morale, Chap. ? 

Monficur Aubcr luy donna pour mettre dans fcs trou}.^es un 
de Tes fcrvitcurs domefliqucs, qui ctoit Ton giboycur,nommé 
Des Senfiers, qmi^ouhà'no'it depuis long-tcnis de fc trouver 
aus combats de ces Sauvages : Et il le pourvcut de bonnes 
armes à feu, 6: de toute la munition neccQaire pour s'en bien 
fervir. Le Capitaine Baron fut ravy de cette faveur, & l'ayant 
acceptée avec joye la fit Tonner bien haut parmy cens de fa 
Nation. Ce volontaire fuivit de grand cœur ce Capitaine: 
& s'e'tait embarque il fut au combat contre les Arouague?dc 
rile de laTrmité, avec une puillantc armée de>auvagcsde 
toutes les lies Antilles j En cette rencontre il iii tout ce qu'on 
poiivoit atendre d'un vaillant Soldat : (3c cc^tt^eil étoit très- 
bon fufelier, il tua & blefla tant d'AroiJa*B^ qui n'étoient 
pas acoutumez à s'entir l'efet des armes à feu , qu enfin ils 
râchcrent le pied, & s'étant retirez dans les montagnes, laif- 
ferent le champ de bataille aus Caraïbes vidorieus. Dépuis 
Seriifiers paflbit parmy cens de cette Nation pour un grand 
Capitaine, & ils ne pouvoient allc's admirer la bonté de Mo i- 
ficur Auber, qui s'étoit volontairement privé du fervice qu'il 
pouvoir atendre de ce jcLUie homme pour le prêter à leurs 
troupes. Nous avons d'origmal toutes ces particulari cz, 
&Mo- ficur Auber luy même en eft garent. 

Pendant tout le tems que Monfieur Auber à gouverné 
rile de la Gardeloupe, la paix qu'il avoit faite avec les Ca^ ai- 
bes a été inviolablement entretenue de part & d'autre au 
grand profit des deus Nations. Car les Sauvages par cet 
accord avoient moyen de tcaiter avi c les Françoi* , de coig- 
nées, de ferpcs, de couteaus , & de plulieurs autres outils Ôc 
marehandifes qui leur étoient neceUaires; Et les Frant^ois 
recevoient d'eus en échange, des Porceaus , des Lézars, des 
Tortues de Mer, & une infinité d'autres poilTons, & d'au- 
tres rafraichiflemens,qui leur apor; oient un fingulier avan- 
tage. De forte que les Caraïbes étoient comme les . our- 
voycurs des François , qui travailloient cependant en leurs 
habitations avec afliduité & fcureté. 



CHA- 



۔iap.4 DES Iles Antilles. 305 

CHAPITRE (QUATRIEME, 

T)u Trafic tjr des Occupations des Habitans Etrangers 

du Tais : «iir premièrement de la culture <y de U 

préparation du Tabac, 

EN toutes les Antilles l'argent n'a point de cours pou? 
le trafic ordinaire, mais il le fait par échanges de Mar- 
chandifes quicroilTent au pais, contre celles qui vien- 
nent de l'Europe 5 foit qu'elles con(:ftcnt en habits& en lin- 
ge, foit en armes ou en vivres, «Se en autres commodités ne- 
ceflaires pour paflTer la vie avec douceur. Et c'eft ce qui Te 
piatiquoitchez tousies peuples avant l'ufage de lamonnoye, 
& qui fe voit encore aujourd'huy en plufieurs Nations Sau- 
vages, ôcmermes dans la Colchide,OLi chacun porte au mar- 
che ce qu'il a de trop, pour avoir de ce qu'il n'a pas. 

Les Magazins qui fe voyent en ces lies, font ordinaire- 
ment fournis de toute forte de Marchandifes qui font ame- 
nées de France, d'x\ngleterre, de Hollande , & de Zelande, 
auffi abondamment qu'en lieu du monde Le prix de chaque 
Marchandife n'eft point laille à la liberté des marchansqui 
tiennent les Mngazuis, maisH eft mis à chaque forte par M ef- 
Iicurs les Gouverneurs , de l'avis de IcurConfeil. Les mar- 
chandifes que les habitans prefentent en échange en toutes 
ces lies, iè reduiientàcinq efpeces principales, favoir au Ta- 
bac. auSucre, au Gingembre, à l'Indigo, & au Cotton. 

Au commencement tous les habitans étrangers des An= 
tilles s'adonnoient à la feule culture du Tabac, qui les fai- 
foit fubhftcr honorablement. Mais depuis que la grande 
abondance qu'on en a fait en a ravallé le prix , ils ont pianté 
enplulieurs endroits des Cannes de Sucre, duGingembre, <5c 
de l'Indigo: f t Dieu a tellement beny leurs defleins, que 
c'eft une merveille de voir avec quel fuccés, toute ces mar- 
chandifes croillent en la plu-part de c:s iles. Et parce que 
P'uiieurs qui les voient en l'Europe ne favent pas là façon 

que 



304 Histoire Moralb, Chap. 4 

que l'on apporte à les préparer, il fera à propos pour con- 
tenter leur curiofité de parler icy de ctiacuiic : 6c nous y join« 
drons un mot du manimcnt du Cotton. 

Ilcftvray que ces matières ont elle de'ia traitréespar di« 
vers Auteurs. Mais outre que noftrc Hilloire leroit incom- 
plette & detcdueufe il nous les paiÏÏons fous filence, nous 
pouvons dire icy premièrement avec lincerité que tout le 
dilcours que nous en allons faire n'eft pas une copie, ou une 
imiracioii de quelque autre, mais un véritable original, tiré 
au naturel avec tout le foin, ôz toute la fidélité poiiible De 
forte que (inousdirons les mêmes chofc^que d'auircs ont 
dites avant nous , l'onncdoit pas eftre marry de voir icy la 
confirmation d'une vérité qui vient de (i loin , & dont on ne 
fauroit avoir trop d'afTurance. Et (1 ce font des chofes con- 
traires, elles pourront fervir à faire voir la faufTcté de celles 
qui leur font oppofées : ou du moins elles prouveront qu'en 
tous lieus on ne fuit pas fi exadement une même mérode en 
la préparation de ces marchandifes , qu'il ne s'y remarque 
fouvent quelque petit changement. De plus nous cfpcrons 
aulTi que quelques uns trouveront peuteflre dans les defcrip- 
tions fuivantes, quelque exaditudc & quelque clarté qui ne 
leur déplaira pas, & que même ils y rencontreront quelque 
chofede nouveau , qui n'a pas encore f fté remarqué ni pro- 
duit par les Auteurs. Apres tout nous fupplions cens qui 
croiront ne rien trouver dans ce Chapitre, ni dans le fuivant 
qu'ils ne fâchent, & quipuiffe ou les inllruire, ou les diver- 
tir, de palTer outre fans blâmer nôtre diligence, & notre pei- 
ne, & de permettre que nous écrivions cecy pour d'autres, 
qui pourront en recevoir de l'inflru^^ionaou du divcrtiffc- 
mcnt. 

Pour avoir de beau & bon Tabac, on prépare première- 
ment en failbn propre des couches en di\'ers endroits des jar- 
dins qui Ibient à l'abry des vcns. On jette delUis la graine 
qui a été recueillie des tiges de l'année précédente 5 qne l'on 
a laine croiflre & meurir pour fcrvit à cc'r ulage. On 
meOe de la cendre avec la graine quand (m la fen»e, afîn 
qu'elle ne tombe pas trop épais en de eertii is lieu.-. Q^iaiid 
clic commence à lever, on la couvre Ibigncuiemcat de tcuil- 

les 



Chap.4 DE* Iles Antilles; lo^5 

Jes de Palmifte épineiis, ou de branches d'Oranger on de Ci- 
tronier, pour la garantir des ardeurs du Soleil , du froid de la 
nuir, & du degaft que les volailles doftielliques & les Oileiius 
ypourroientfairc. 

Pendant que la plante croift 6c devient en état d'être trans- 
plantée, on prépare la place necelTaire pour la recevoir. Sf 
l'habitation elt nouvellement établie, il faut avoir long tcms 
auparavant abattu le bois, & brûlé les branches fur la terre 
& Tur les Touches pour les faire mourir. Que s'il y en rcile en- 
core, il faut tirer aus lizieres tout ce qui n'a pas été brûlé 
afin que la place foit libre. Il eft vray qu'il n'cll pas bcfoin de 
labourer la terre ni de la renverfer & remuer profondement, 
mais il en faut feulement arracher toutes les méchantes hér- 
ites, & la nétoyer Ci foigncufement qu'il n'y refte ni bois , ni 
écorce, ni feiiille, ni le moindre brin d'herbe. Pour cet effet 
on fe fert de Houecs larges & tranchantes, qui pèlent & écor- 
chentla furface de la terre, & au befoin extirpent la racine 
des herbes que l'on craint de voir pulluler de nouveau. 

Après qu'on a préparé la terre en cette forte, on la par- 
tage ôc divife en plufieurs filions , éloignez de deus ou trois 
pieds l'un de l'autre en égale diftance. On fe fert pour cela 
des grands cordeaus, qui font marquez de deus en deus pieds, 
ou environ , avec une petite pièce de drap de couleur qui y 
eft confuë. Et puis on fiche de petis bois pointus en tous les 
iicus de la terre où ces marques répondent : Afin que quand 
letems de transplanter le jeune Tabac arrive, qui eft celuy 
ai^quel Dieu envoyé une bonne pluye , on n*ait rien à faire 
qu'à planter , fans s'amufer à former les compartunens du 
jardin. 

La plante de Tabac eft en état d'être levée de deifus fa 
couche , quand elle a quatre ou cinq feiiilles aflez fortes ëc 
<épaiiles,de la largeur de la paume de la main. Car alors s'il 
arrive que la terre foit arrofée d'une agréable pluye, tous 
cens qui font foigneus d'avoir de beau Tabac en la première 
faifon , ne craignent point de fe moiiillcr , pourveu qu'ils en 
mettent beaucoup en terre. On voit tous les bons ménagers 
en un agréable empreûcment dans leurs Jardins. Les uns 
s'occupent à choifir & à tirer la plante de dcflus les couches, 

Qil & 



3o6 Histoire Morale^ Ghap.4.. 

& à l'anrângcr en des paniers: Les autres la portent à ceus ç\uh 
la plantent en tous les lieus qui ont été auparavant marquez 
au cordeau , comme nous avons dit. 

c eus qui ont la charge de planter , font un trou avec un 
bois pointu, àchaque endroit marqué, ou ils mettent la ra-- 
*cine duTab.ic: puis ils ramaflcnt & preflcrit tout autour la» 
terre, en telle ovte neantmoins que l'oeil de la plante ne (oiti 
-point couvert. Ils font ainfi le long de chaque rar.gée. Puis ils» 
en recommencent une autre. Apres quMs ont finycét exer- 
cice, la première fois que les voifins fe rencontrent, leur en- 
tretien le plus ordinaire eft de s'informer les uns des autres 
combien ils ont mis de milliers de plantes en terre j &: lur 
cela chacun fonde l'efperance de fa future récolte. 

La plante étant mife en terre j ce qui fe fait ordinairement' 
à diverfes reprifes.à caufe que la pluye ne vient pas aflcz' 
abondammant pour lefairetoutà coup, oii bien parce que la^ 
terre n'cft pas préparée à même tcms, ou qu'on n'a pas aflcz: 
de plantes , on ne la laifle pas à l'abandon. Ce n'eft encore 
que le commencement du travail & des foins qu'il y faut ap- 
porter. Car il faut être foigneus de la vifiter fouvent : & aulli: 
toft qu'on a remarqué qu'elle a pris racine, il faut prendre 
garde que les vers , les chenilles , & autres méchans infc des' 
qui fourmillent en ces païs-là,ne la rongent &: ne fempc- 
fchentdecroiftre. 

11 faut en fuite , du moins de mois en mois , arracher les 
mauvaifes herbes qui la pourroiênt étouffer , farder dihoem-* 
ment toute la terre, & porter les herbes qu'on a enlevée?, à 
laliziere ou bien loin du jardin: car fi on les lailloit en ia" 
place d'où elle ont été tirées, la moindre pluye leur feroit 
prendre de nouvelles racines , & elles fc rcleveroient bien-- 
toft. L'herbe la plus importune, & que l'on a le plus de pei- 
ne à bannir des jardins, c'eft le pourpier quinecroilt en Fran-- 
ce que par les foins des jardiniers. On continue cet exercice, . 
jufqncsà ce que la plante du Tabnc ait couvert toiite la terre 
voiiine, & que fon ombre emjiefche toutes les autres herbes 
nuifibles de fe pouvoir élever. 

Cela fait, on n'a pas encore de repos, parce qu'à mefurc." 
que la plante fehaulfcôc s'élargit , il faut luy retrancher les 

feuilles •' 



Cliap.4- DES Iles Antilles. say 

feuilles fuperflues, arracher celles qui font féches, pourries,' 
ou viciées, & la rejettonner, commeon parle, c'cft à dire 
émonderles petis re)ettons quirempécheroicnt de venir en 
perfe^ftion , en tirant le fuc des plus grandes fciiilics. Enfin, 
quand la Tige eft creue d'une hauteur convenable, il faut 
l'arrêter en coupant le fommet de chaque plante, hormis 
de celles qu'on veut conferver pour en avoir la graine. Apres 
toutes ces façons , la plante demeure quelques fcmaincs à 
fneurir : pendant quoy elle donne quelque trêve aufom afll- 
du qu'on en a prisjufques alors. 

Mais fi Ton ne travaille autour d'elle, il luyfaat préparer 
la place propre pour la mettre à couvert quand elle fera meu- 
re, on doit prendre garde que la grange où elle doit être 
médiocrement iêchêe,foit bien couverte, &fermêedetous 
collezj qu'elle foit fournie de plulieurs perches propres pour 
la pouvoir fufpendre 5 qu'on ait bonne provifion de certaines 
êcorces déliées que l'on tire d'un arbre appelle (Jl^fahot, pour 
:atfachcr chaque plante furies perches; & que la place pour 
tordre le Tabac quand il fera fec, loir en bon ordre. 

Pendant que l'on fait tous ce; préparatifs, files feiiillesdu 
Tabac quittent un peu de leur première verdure , qu'elles 
•commencent à fe recourber vers la terre plus qu'à l'ordi- 
naire, & que l'odeuren devienne un peu plus forte, c'eft lîgnc 
que laplanteell en maturité. Et alors il faut en unbeauiourj, 
-après que la roféceft tombée de dcflus, la couper à un pouce 
préb de terre, 6c lalaifl'er lur la place julq. es au foir, la re- 
lonrnant une fois ou deus, afin que le Soleil defie'che une 
partie de fon humidité. Sur le foir on la porte a pleines braf- 
iees fous le couvert. On l'atjtache par le bas de la tige a us 
perches , en telle forte que les feiiillcs panchent contre bas. 
Une faut pas auifi qu'elles foient par trop prefleesles unes 
contre les autres, de crainte qu'elles ne fe pourriifent , ou 
qu'elles ne puilTentfêcher faute d'air. 

Cette première coupe du Tabac étant achevée , on vifite^ 
fouvent les plantes quiféchent, tandis que les autres que l'on 
a encore laiôees furie pied mcuriiVent. ht lors qu'on apper- 
çoit qu'elles (ont en état d'être tories, (nos gens des Iles di- 
fent tor^uecs ) c'elladire qu'elles ne font ni trop lèches , car 

Qiî 2 ^ elles 



3ôS Histoire Morale, Chap.4 

elles ne poiiri'oicnt (buffrir le manimcnt de le roue : ni aufll 
trop humides, car elles pourriioient en peu détends , on les^ 
détache des perches, on les arrange à un bout de la grange ôc 
on dépoiiille chaque tige de toutes Tes feiiillcs en cette Tortc. 

On met premièrement à part les plus longues & les pkis 
larges feiiiUcs, & on arrache la groffe code, qui cftaurniheu 
de chacune : les habitans appellent cela éjamber. Les pe- 
tites feiiiUcs font miles aufll de cofté, pour être employées au 
dedans de la corde du Tabac j & les grandes leur fervent d^ 
couvertures & de robes. Ces feiiillcs ainfi difpofées , font? 
arrangées fur des planches ou des tables, à codé deceluyqui 
les doit tordre, & faire la corde telle qu'on la voit fur les rou- 
kaus que l'on envoyé par deçà. 

Il y a de l'induftrie à tordre le Tabac : & cens qui le favenfc 
faire avec dihgencc & dextérité, font fort eftimez,<5r gagnent 
beaucoup plus que cens qui travaillent à la terre. Il faut 
qu'ils ayent la main & le bras extrêmement fouples & adroits, 
pour faire tourner le rouet avec la vitefle & la propor- 
tion neceilaire, pour rendre la iilure de même grolTcur par 
tout. 

C'eftaufTi une ad rcffe particulière en faitdeTab5t:,defa- 
voir bien difpofcr, arranger , & monter, comme parlent les 
maîtres, un rouleau fur les ballons, qui doivent tous être 
d'une certaine grolfeur & longueur, pour éviter la trom- 
perie. 

Quand le Tabac eft ainfi monté , on le porte au Magazin, 
&onle couvre de feiiilles de Bananier ou d'autres, de peur 
qu'il ne s'éventCi & afin qu'il prenne une belle couleur. Ce- 
luy qui a la coupe grafle, noiraftre, &: luifante , ôc l'odeur 
agréable & forte, & qui brûle facilement étant misa la pipe, 
cfl eftimé le meilleur. 

Nous avons dit que la plante de Tabac fe couppoit entre 
dcus terres, & ne s'arrachoit pas •. Ce qui fe fait à dclTcui, afin 
que la racine puiflc repouflcr,^ Et en effet elle produit une fé- 
conde plante, maisqui ne devient pas fi forte ni fi belleque 
la première. Le Tabac que Ton en fait n'cft pas aufii fi prc- 
cicus, ni de i\ bonne garde. On le nommé , Tabac de rcjetîon^ 
ou de Ufccondc coupe, ou levée» (^clqucs uns tirent d'une 

nie me 



Chap.4 DES Iles. Antilles. 3C9 

même fouche Jufqucs au troificmc rqetton. Et c'cfl: ce qui 
dccredire le Tabac qui vient de quelques lies. 

Puifque nous nous fommes tant étendus fur lamanufadu- 
rc du Tabac, il ne faut pas oublier ce qui fe pratique par quel- 
ques Curieus, pour Je rendre même plus excellent que cehiy 
qu'on nommé de Verine,de bonne garde, & d'une odeur qui 
fortifie le cerveau. Apre's qu'on a mis à part les plantes de la 
première couppe, & pendant qu'elles féchent à la perche, on 
amaffe toutes les feuilles de rebut, les petits rejettons, com- 
me aufTi les filamens qu'on tire du milieu des feuilles qui ont 
été déjà émondées, qu'on appelle communcment, jaml?es de 
Tabac. Et après les avoir pilées en un mortier , on met tout 
cela dans un fac, que l'on porte fous la prefle pour en expri- 
mer le fuc, lequel on fait puis après bouillir fur un feu médio- 
cre , jufques à ce qu'il foit réduit en confiftance de fyrop. 
Puis après il faut mêler en cette décoction un peu de Copal, 
quieft une gomme aromatique, qui a la vertu de fortifier Je 
cerveau, laquelle coule d'un arbre de même nom, qui efl: 
commun en la terre ferme de rAmerique,<$c ans Iles duGolfe 
d'Hondures. 

Après qu'on averfècette drogue enlacompofition , il la 
faut bien remuer, afin que fa bonne odeur, &fes autres qua- 
iirez , fe communiquent & fe répandent par tout. Puis il la 
faut retirer du feu , & quand elle eft refroidie, la mettre dans 
un vaifleauprés duTordeurdeTabac:&iifaut qu'à chaque 
poignée de fei.iilles qu'il met en oeuvre ,il mouille fa main 
dans cette liqueur, & qu'il l'efluve fur les feuilles. Cet arti- 
fice a un effet admirable pour rendre le Tabac, & de bonne 
garde , & d'une vertu qui luy donne un pris extraordi- 
naire. 

Le Tabac ainfi compofè doit être tordu gros du moins 
comme le pouce , & mis en fuitte en petis rouleaus de la pe- 
fanteurde dix livres au plus , puis envoyé en des Tonncaus 
ou en des Paniers faits à delTein pour le micus ccmfcrver. 
Quelques habitans des lies ayans efiayé ce fccret, ont fait 
palier leur Marchandife pour vray Tabac de Verinne,(5c l'ont 
débitée au même prix. 

Q^ i Ccu$ 



310 Histoire Morale, Chap. 4 

Ceus qui s'imaginent que le Tabac croift fans peine, ôc 
que l'on en trouve, pa- manière de dire, les rouleaus attachez 
ausaibresdel' Amérique, d'où il nctauique ieslecolier pour 
Icb ramaffer en fuite lor^ qu'ils fonttoUibcz: Ou qui du moins 
feperfuadent qu'il ne faut pas beaucoup de fai'onnidcpeine 
pour les mettre en leur perfedion, (cront defabul'ez , s'ils 
jettent les yeus fur cette relation de la culture & delapre'pa- 
ration du Tabac. Et nous pouvons ajourer, que s'ils avoient 
veu eus-mêmes les pauvres fcrviteurs & les tfclaves qui tra- 
vaillent à ce pénible ouvrage, expofez la plus grande partie 
du jour aus ardeurs duSoleil,&occupez plus de la moitié de la 
nuit à le mettre en l'état auquel on l'envoyé en l'Lurope.fans 
doute ils eftimcroient davantage & tiendroient pour pre- 
cieufe cette herbe , qui eft détrempée parla iueur de tant de 
miferables créatures. 

Il n'eft pas befoin d'ajouter icy,ce que les Médecins écri- 
vent des merveilleus effets du Tabac, vcu que cela eft pro- 
prement de leurfait,«S^ qu'il fe trouve allez amplement dans 
leurs livres. Nous dirons feulement qu'il iaut bien que les 
vertus foient grandes, puis qu'il a (encours partout le Mon- 
de , & que prefque toutes les Nations de la Terre , tant les 
civilifées que les Barbares, luy ont fait une réception favora- 
ble, ôi. en ont confcillé i'ulaj^e. Qui li quelques PrinCv'S l'ont 
interdit en leurs Etais, de crainte que l'argent de leurs (lijet% 
qui leur eft rare & precieus , ne s'en aille en fumée, & ne s'e- 
couledeleurs mains, pour une chofc qui n*e(t pas r.ecellaire 
à l'entretien de la vie, il n'y a toutefois perlonnequi ne luy 
doive permettre au moins , de tenir place entre les Drogues 
&. les remèdes de la Médecine. 

Les délicats 5c les curieus, panny les Peuples qui habitent 
des contrées chaudes, le tempèrent avec de la Sauge, du Ro- 
marin, & des lenteurs qui luy donnent une odeur fort agréa- 
ble • Et après l'avoir réduit en poudre, ils l'attirent par les 
narines. Les Natioiis qui habitent des pais froids, n'en in- 
terdifent pas l'ufage aus perfonnôs de condition : & c'eft mê- 
me une perfeâ:iou& une galanterie entre les Dames de ces 
païs-là, de favoir tenir de bonne grâce une pipe, le tuyau de 
laquelle cA de çoral ou d'ambre , &. la tctlc d'argent ou d or : 

ôc 



Chap. 5 DES Iles Antiilbs; SU 

& de rendre la fumée de cette herbe fans faire aucune grima- 
ce, & la poufler hors de la bouche à diverfes reprifes, qui font 
paroiftre autant de petites vapeurs , dont la couleur brune, 
rchaufle la blancheur de leur tient. Lacompofitionquenous 
avons décrite pour rendre le Tabac de bonne odeur, fera 
bien receue , faiis doute, parmy ces perfonnes qui trouvent 
tant d'agrément & de delicateffe en cette fumée. 

Au refte , on ne s'auroit dire la quantité de Tabac qui fe 
tire tous les ans de la feule ile de Saint Chriftoflc: & c'eft 
une chofcmerveilleufe que de voir le nombre de Navires de 
France d'Angleterre, de Hollande, & particulièrement de 
Zelandc, qui y viennent en traitte, fans qu'aucun s'en retour- 
ne à vuide. AufTi le commerce que cette dernière Province 
aioujours entretenu en cette le&aus îles voifines, afaitde 
riches &puiirantes maifons à Middclbouig &: aFlellmgues. 
Etencore àprefent le principal trafic de cesdeus villes , qui 
font les plusconfidcrablcs de la Zelande ,fefait en ces lies, 
qui leur font ce que les Mines du Pérou font à l'Efpagne. 

CHAPITRE CINQUIEME, 

î)e la manière de faire le Sucre ^ tjr de préparer le Gin* 
gemhre j llndigo <sr le Cotton, 

A Prés que la grande abondance de Tabac que Tonfai- 
foit à Saint Chnftofle, & ans autres lies, en eut telle- 
ment ravalé le pris qu'on n'ytrouvoit plus fon con- 
te. Dieu mit au cœurdeMonficur de Poincy General desFnm- 
çois, de tenter d'autres moyens, pour faciliter la fubfiftance 
des Habitaas,& pour entretenir le commerce. Et fa Pru- 
dencf^ luy ayant fuggere, d'employer fes ferviteurs & fes efcla- 
ve^ à la cuhure des Cannes de Sucre, & du Gingembre, ^' de 
r Indigo ,*cedcflcin a cfté fuivy d'une telle bcnedidion, que 
c'eft une merveille que de voir quels en onteftélcsheureus 
fucces, 

Sv 



312 Histoire Morale, Chap. 5 

Si la plante de la Canne de Sucre à edé connue à l'Anti- 
quiti, du moins l'inveiftion d'en faire le Sucre eÛ nouvelle. 
Les Anciens l'ont ignorée , aulli bien que le Séné ,*la CaiGTe, 
TAmbre-gris , le Mule , la Civette , & le Benjoin. Ils ne fe 
fervoient de ce precicus roleau qu'en bruvagc&en Méde- 
cine. Et nous pouvons oppofer toutes ces chofes, avec 
beaucoup d'avantage, aulTybicn que nos Horloges, nôtre 
BoulTolc, & nôtre artdenavjgcr, nos Lunettes d'approche, 
nôtre 1 mprimerie , nôtre Artillerie, 6c plufieurs autres belles 
inventions de ces derniers fiecles , à leur teinture du vray 
Pourpre, à leur verre malléable , aus fubtilcsxMachines de 
leur Archimedc, & à quelques autres (emblablcs. 

Ayant donné au livre précèdent ladefcription de la Canne 
de Sucre , il ne nous refte qu'à reprefenter la manière, dont 
on s'en fert pour faire le Sucre. 

En décrivant la magnifique maifon de Monfieur le Géné- 
ral de Poincy, nous avons dit que Ta balle cour eft enrichie de 
trois Machines ou Moulins propres à b ri fer les Cannes de 
Sucre. La fabrique de ces Moulins eil de bois plus folidc, 
plus élégante p plus induftrieufe, mieus ordonnée, & plus 
commode, que celle des Moulins qu'on voit à Madère & au 
Brefil. lln'eft pas à craindre icy, comme en ces lieus-là, que 
le feu gagne les chaudières boiiilLantes, & allume un déplo- 
rable embrafement, qui cauferouvcnt la mort de cens qui 
travaillent aus environs. Car on voit bouillir ces Chaudiè- 
res fans appercevoir lefeu, qui s'allume, s'attife, & s'entre- 
tient par le dehors, dans les fourneaus, qui font fi bien ci- 
mentez, que ni la flamme, ni la fumée n'empcfche aucune- 
incnt ceus qui Com occupez à ce travail , d'y vaquer fans 
crainte d'aucun péril , & ians en recevoir d'incommo- 
dité. 

Outre ces trois Moulins que Monfieur le General à devant 
fon Logis de la grande montagne , il en a fait faire trois à 
Cayonne, qui eft un des quartiers tenus par noftre Nation 
en la même lie: l'un déquels, au lieu quêtons les autres font 
tournez par des bœufs, ou par dcschevaus,eft conduit par 
lacheute d'un gros ruilîeau d'eau vive, qui étant ramaflec 
dans un grand relen'oir, & de-là tombant fur une gran- 
de 



Chap.5 DES Ilês Antilles.' $13 

de roue à feaus fait mouvoir toute la Machine. 

A l'exemple de Monfieurle General , les principaus Of- 
ficiers & Habitans de l'Ile de S. Chriftofle, ontaufli fait édi- 
fier des Moulins à Sucre. De forte qu'en cette feule lie on 
conte aujourd'huy beaucoup plus grand nombre de ces Ma- 
chines, que les Portugais n'en ont bâty jufques à prefent à 
Madère. Les principaus après cens de Monfieur le General, 
fe voyent ans habitations de MeOleurs de LonviUiers , de 
Treval, & de Bénévent. Et après cens là Monfieur Giraud 
en a trois en divers quartiers de f lie , ou il a de belles & de 
grandes habitations. Monfieur de la Rofiere, Monfieur Au- 
ber, Meffieurs l'Efperance, de Beaupré, de la Fontaine-Paris, 
& delà Roche, qui font tous Capitaines dans la même lie, en 
ont pareillement fait baftir , comme aulîy MeffieursBon^ 
homme, de Bonne Mère, de la Montagne, Belletefle , ôc 
GuiIlou,qui font des principaus &des plus confiderabies Ha- 
bitans. Les Anglois en ont auffi plufieurs en leurs quartiers, 
qui font parfaitement bien faits. 

Quand ces Cannes de Sucre font meures, on les couppe 
entre deus terres, au deffus du premier nœud qui eft fans Suc, 
ôc après leur avoir ôté le fommec, & les avoir purgées de cer- 
taines petites feuilles, longues & extrêmement dehées , qui 
les environnent, on en fait des faiiïeaus que l'on porte au 
Moulin , pour y être preffez & écl-afez, entre deus rouleaus 
garnis de bandes d'acier, qui fe meuvent l'un fur l'autre, à 
mefureque la Machine eft ébranlée, par l'impreilion qu'elle 
reçoit d'une grande roue, qui la fait tourner. 

Le Suc qui en découle eft reçeu dans un grand baflln ou 
refervoir , d'où il fe répand par de longs canaus dans les vaif- 
feaus, qui fontdeftinez pour le faire bouillir. Dans les gran- 
des Sucreries il y a du moins fix chaudières, dont il y en a trois 
fort grandes, qui font de cuivre rouge, & de la largeur & pro- 
fondeur de celles des Teinturiers , & qui fervent à purifier le 
Suc qu'on doit faire boiiillir à petit feu , en y méfiant de tems 
en tems d'une certaine leftlve extrêmement forte, qui luy fait 
poufl'er en haut toutes les immondices, qu'ô enlevé avec une 
grande écumoirc de cuivre. Après que ce Suc eft bien puri- 
fiédans CCS trois chaudières pareil ilpafte alternaùvémenr, 

R r * on 



514 Histoire Morale, Chap, 5 

on le coule par un drap , & en fuitte on le verfe dans trois 
autres chaudières de métal qui font fort cpaifles, aflez amples 
& profondes d'un bon pied & demy ; c'eft dans ces chaudiè- 
res ou ce Suc reçoit fa dernière cui(bn, car on luy donne alors 
un feu plus vif, on le remue inccflamment, & quand il e'ievc 
fes bouillons un peu trop haut , & qu'on craint qu'il ne ré- 
pande hors de ces chaudieues,on rabaille fa ferveur en jettant 
dedans un peu d'huile d'olive, oudebeurrc,& àmefurequ'il 
s'epaifllt on le verfe en la dernière de ces chaudières , d'où 
quand il commence à fe figer il eft mis dans des formes de bois 
ou de terre.puisileft portéendes gallcries, où on le blanchit 
avec une efpcce de terre grade détrempée avec de l'eau , 
qu'on étend defllis, puis on ouvre le petit trou, qui cfl audé« 
fous de chaque forme ^ afin que tout ce qui rcfte d'immo- 
dices dans le fucrc coule dans un canal, qui le porte dans 
un vaifleau, qui eft préparé à cet ufage. 

La première écume qu'on enlevé des grandes chaudières 
ne peut fervir qu'au bétail, mais l'autre eft propre pour faire 
le bruvage des fcrviteurs & des Efclavcs. Le Suc qui eft tiré 
de la Canne ne peut durer qu'un jour, & fi dans ce tcms-làil 
n'eft cuit, il s'aigrit & fe change en vinaigre. 11 faut aufll ap- 
porter un grand foin, à laver fouvent le refervoir qui confcrve 
le fuc qui eft exprimé, & les canaus par ou il paOe, car s'ils 
avoiët contradé de l'aigreur, le fuc ne fc pourroit réduire en 
fucre. On gateroit aulVi tout l'ouvrage, fi dans les trois gran- 
des chaudières qui doivent eftre arrofées de lcÛJve,on y jet- 
toit du beurre ou de l'huile d'olive , ou fi dans les trois petites 
ou le fuc fe forme en fyrop 6c en grain & par la force du feu 
& par lagitation continuelle qui s'en fait avec une pallette, 
on verfoit tant foit peu de lefllve. Sur tout il faut bien pren- 
dre garde de ne point laifler tomber de fuc de Citron dans 
les chaudières; car cela empcfcheroit abfolumentle fucre 
defc former. 

Plufieurs habitans qui n'ont pas le moyen d'avoir tant de 
chaudières, & de ces grandes machines pour brifcr leurs Caii- 
ncF, ont des petis Moulins qui font faits comme des prcflbirs, 
qui font conduits par deus ou trois hommes, ou par un feul 
cheval, & avec une ou deus chaudières ils purifient le fiic 

qu'ils 



Chap.5 DES Iles Antilles. 515' 

qu'ils ont exprime, le reduifent en confiftancc de fyrop & en 
font de bon fucre fans autre artifice. ' 

Le plus grand fecretpour faire de bon Sucre confiile à le 
favoir blanchir ; Cens qui ont la conduite des Sucreries de 
Monfieur le General le fav^ent en perfedion , mais ils ne le 
communiquent pas volontiers. De ce que deflus on recueil- 
le quel eft l'av^tage & le profit fingulier qui revient aus 
habitansde cette Ile, par le moyen de cette douce & pre- 
cieufe marchandife • Et quel contentement reçoivent nos 
François de voir croître en leur terre , en fi grande abondan- 
ce & avec Cl grande facilite' , ce qu'ils n'avoient aupara- 
vant que par les mains des étrangers , & à grand prix d'ar- 
gent. 

Cette abondance de Sucre , leur a donné envie de confire 
une infinité d'excellens fruits qui croiflent en cette ile : tels 
que font les Oranges , les Limons , les Citrons , & autres : 
mais ils reulîiflent fur tout au Gingembre, dont nous parle- 
rons incontinent , & en l'admirable confiture qu'ils font du 
fruit de l'Ananas, & des fleurs d'Orange, & de Citron. 

Quant à la préparation du Gingembre, lors que la racine 
eft meure, on la tire de terre. Puis on la fait fécher en des 
lieu s fecs & aërez : la remuant fou vent de peur qu'elle ne fe 
corrompe. Les uns fe contentent de l'expofer au Soleil pour 
la fécher : mais les autres jettent encore par deflus de la 
chaux vive, réduite eirpoudre, pour attirer plus facilement 
r humidité. Cette racine , qui tient un rang confiderable 
parmy les éfpiceries , fe transporte par tout le monde : mais 
elle eft particulièrement recherchée aus pais froids. 

Nos François la tirent par fois de terre avant qu'elle foit 
meure, & la confiflent entière avec tant d'artifice, qu'elle de- 
vient rouge & transparente comme un verre. Le Gingembre 
confit que l'on envoyé du Brefil,&,du Levant, eft ordinaire- 
ment fec, plein de filamens, & trop piquant pour eftre mangé 
avec plaifir. Mais celuy qu'on prépare à Saint Chriftofle, 
n'a point du tout de fibres , & il eft fi bien confit , qu'il n'y de- 
meure rien qui refifte fous la dent, quand on en veut ufer. 

Il a une propriété finguliere pour fortifier la poitrine 
quand elle eft affoiblie , par un amas d'humeurs froides, 

Rr 2 éclair» 



2^6 Histoire Moïiale, Chap. 5 

éclaircir la voix , adoucir l'halcnc , rendre bonne couleur au 
virage, cuire les cruditez de rertomac,ayder à ladigeftion^ 
rappcUer l'apétit , & confumer les eaus ^ la pituite, qui ren- 
dent le corps languiflans. tt même on tient qu'il conrerve,& 
qu'il fortifie mcrvciUeufement la mémoire, en difllpantles 
humeurs froides , ou la pituite du cerveau. On réduit auffi. 
cette racine en pafle , de laquelle on compofTe une conferve, 
ou une Opiare qui a les mêmes effets. 

Venons à l'Indigo. La plante étant coupée, eft mife en 
petis failTeaus, qu'on laiffe pourrir dans des cuves de pierre ou 
de bois , pleines d'eau claire , fur laquelle on verfe de l'huile, 
qui félon fa nature fumage & occupe toute la fupcrficie. On 
charge de pierre les faifleaus afin qu'ils demeurent fous l'eau, 
& au bout de trois ou quatre jours que l'eau aboiiilly , parla 
feule vertu de la plante , fans qu'on l'ait approche'e du feu, la 
feuille étant pourrie, ôcdilToute par cette chaleur natuieUc 
qui eft en latigejon remue avec de gros & forts bâtons toute 
la matière qui eft dans les cuves , pour luy faire rendre toute 
fa fubftance, & après qu'elle eft repofée, on tire de la cuve le 
bois de la tige qui ne s'eftpas pourry. Puis on remue encore 
parplufieurs foisce qui rcfte dans la cuve; & après qu'oH 
la laift"é raffoir, on tire par un robinet l'eau claire qui furnage; 
Et la lie, ou le marc qui demeure au fonds de la cuve, eft 
mis fur des formes , où on le hiû'c fécher au Soleil. Ce 
marc eft laTeintuie qui eft tant eftimée , & qui porte, le 
nom à' Indigo, 

Quelques uns exprimcnten des prcflbirs les faifleaus de la 
plante pourrie, pour luy faire rendre tout fon lue : Mais par 
ce que ce font les feuilles de l'herbe qui compofent cette 
marchandifc, cens qui la veulent rendre de plus grand prix, 
fe contentent d'avoir le marc qui demeure après la corrup- 
tion de ces feiiillcs , & qui fe trouve après l'agitation au fonds 
de la cuve. Le lieu où l'on prépare cette riche couleur de 
pourpre violette s'appelle, Indigoterie. 

Les François des Antilles ont demeuré un fort lonçtcms 
avant que de faire trafic de cette marchandife , à caufe que la 
plante dont on la compote étant de foy-même de forte 
cdcur , exhale une puanteur infuportablc quand elle eft 

pour- 



\ 



Chap, 5 DES Iles Antilles. 317 

pourrie : Mais dépuis que le Tabac à cfté a un prix fort bas, 
& qu'en quelques endroits la terre ne s'eft plus trouvée pro- 
pre pour en produire de beau comme cy devant, ils felbnt 
adonnez à Li culture de l'Indigo, dont ils tirent àprefentun 
grand profit. 

Enfin pour ce qui eft du Cotton , nos François ne s'occu- 
pent pas bciucoup à l'amader , encore qu ilsayentplufieurs 
arbres qui le produifent aus liziercs de leurs habitations. Ce 
qui toutefois eft fort peu de chofe, au pris de ce que l'on dit 
d'un certain quartier d'une Province de la Chine. Car Tri- 
gaut au Chapitre dixhuitiéme du Livre cinquième de Ton 
Hiftoire rapporte qu'il y croifi: tant de Cotton , que pour le 
mettre en oeuvre , il fy conte jufques à deus cens mille tif- 
ferans. 

Les Anglois de la Barboude font grand trafic de cette mar- 
chandife, comme aulfi cens qui demeuroient cy devant en 
l'Ile de Sainte Croix. Il n'y a pas grand artifice à mettre le 
Cotton en état : ca r il ne faut que tirer du bouton entr'ouvert 
cette matière, qui fepoufle au dehors préfque d'elle même. 
Et parce qu'elle eft méfiée des grains de la femcnce de Tar- 
bre, qui font en forme de petites fèves, liées avec le Cotton, 
au milieu duquel ils ont pris naifrance,ona de petites ma- 
chines, qui font compofées avec tel artifice , qu'au mouve- 
ment d'une roue <\u'\ les fait jouer , le Cotton tout net 
tombe d'un côté , & la graine de l'autre. Après quoy on 
entafle le Cotton en des facs avec violence , afin qu'il occu- 
pe moins de place. 

Ce font là les principales occupations , qui entretien- 
nent le commerce des lies, & dont les Habirans font leur 
trafic ordinaire. 



Rr 5^. CHA. 



3i8 Histoire Morale, Chap.6 

CHAPITRE SIXIEME. • 

"Des Emplois les plus honorables des Habit ans Etrangers 

des jintilles : de leurs Efclayes^ <(jr de leur 

Gouyeryiement, 

LEs Colonies étrangères qui habitent les Antilles, ne 
font pas ieulement compofécs de gens errans 6c de 
bafTe condition , comme quelques uns s'imaginent, 
mais auffi de plufieurs perfonnes Nobles , & de plulicurs fa- 
milles honorables. De forte que les occupations que nous 
venons de décrire , ne font que pour les moins confiderables 
Habitans, &pour cens quiontbefoin de gagner leur vie par 
le travail de leurs mains. Mais les autres , qui ont des hom- 
mes à gages, qui conduifent leurs ferviteurs & leurs efclaves 
en tous CCS ouvrages, mènent , quant à leurs perfonnes , une i 
vie fort douce & fort agréable. Leurs emplois & leurs di- " 
vertiflcmens, après les vifites qu'ils font profelfion de rendre, 
& de recevoir avec grande civilité , font la chafle, la pefche, 
& autres honneftes exercices. Et à l'exemple de Monficur 
le General , quieft incomparable à recevoir avec courtoifie, 
& à traitter magnifiquement cens qui le vifitent , foit des 
François , foit des Etrangers: tous ceus de nôtre Nation de 
fon Ile,qui font de la condition que nous venons de rcprefcn- 
ter , tiennent à faveur qu'on les fréquente , & qu'on accepte 
ies témoignages de leur civilité , qu'ils rendent avec tant de 
franchife , &d'un cœur fi ouvert que l'on s'en trouve dou- 
blement obligé. Ils font fplcndidcs dans les fcftins qu'ils font 
à leurs amis, où, avec le bœuf, le mouton ,& le pourceau j 
les volailles, le gibier de toutes fortes -.le poiflon, la patilVerie, 
& les confitures excellentes , ne font non plus épargnées 
qu'ans meilleures tables de France. Tous les Officiers ex- 
cellent notamment en ces courtoilics. Et à leur imitation, les 
moindres Habitans tlcndroicnt avoir commis une incivilité, 
s'ils avoiet congédié quelcun hors de chez eus,fans luy avoir 
prcfenté à boire, <5c à manger. Le 



Chap. 6 DES Iles Antiiles, 319 

. Le Vin, la Bicre, & l'Eau de vie manquent rarement dans 
les Iles ; & au défaut de toutes ces chofes, on y fait premiere- 
.inent une efpéce de bruvage delicieus avec cette douce li- 
queur qu'on exprime des Cannes de Sucre , laquelle étant 
gardée quelques jours, a autant de force que du vind'Efpag- 
ncj on en tire aufTi de l'excellente eau de vie, qui eft fort 
'. approchante de celle qu'on aporte de France 5 Mais cens qui 
en prenent avec excès, en font dangereufement malades. 
De plus ils font plufieurs autres fortes de boifTons avec du 
fuc d'Oranges , des Figues , des Bananes , & des Ananas ,.qui 
font toutes fort delicieufes , & qui peuvent tenir lieu de 
vin. Us compofcnt aulîl de la Bière, avec de la Cafiaue, 
& des Racines de Patates, qui eft aufli agréable, nourrif- 
fante& rafraichiffante, que celle qu'on leur amené d'Hol- 
lande. 

Quant aus emplois honorables & neceflaires tout enfem- 
bie pour la conlèrvation des Habitans des lies , ils font tous 
profeflion de manier les armes, & les chefs de famille ne mar- 
chent gueres fans épée. Chaque quartier eft rangé fous cer- 
tains Chefs &■ Capitaines qui y commandent. Us font tous 
bien armez , & fou vent on leur fait faire lareveuë, & les ex- 
ercices de guerre, même dans la paix la plus profonde, fi bien 
qu'en tout tems ils font prêts, au premier coup de tambour, 
pour fe rendre au Heu defigné par leurs Capitaines. En l'Ile 
de Saint Chriftofle, outre douze Compagnies de gensde pied, 
il y a auftl des Compagnies de Cavalerie, comme nous en 
avons fait mention cy defllis. 

Et par ce que toutes les pcrfonnes de condition hono- 
rable , qui font en allez grand nombre en cesUes, ont des fer- 
viteurs &des tfclaves qui travaillent à tous les ouvrages que 
nous avons fpecifiez,&: qu'en France on ne fé fert point d'Ef- 
claves, n'y ayant en toute l'Europe que les Efpagnols & les 
Portugais qui en aillent acheter au paï's de leur naiflance, 
Angole ou Cap Vert , & Guinée : il fera bon que nous en 
difions icy quelque chofe. Mais premièrement nous parle- 
rons des ferviteurs à louage, &i qui ne font que pour un tems. 

Les François, que l'on mené de France en Amérique pour 
fervirjfont ordinairement des ades obligatoires à leurs Mai- 

trcsj 



3-0 Histoire Morale, Chap.6 

très , par devant des Notaires : Par lefquels acles ils s'obli- 
gent de les fervir trois ans, moyenant un nombre de Livres 
de Tabac qui leur font acordécs pendant ce tems-là.* Acaufe 
de CCS trois ans de icrvice où ils lent engagez , on les appelle 
commune'ment des 7>f;7/^-/7A'^^(7/.)* , au langage des Iles. Il 
y en a qui s'imaginet que pour ne s'eftre pas obligez par écrit 
à leurs Maîtres des la France , ils en font moins engagez lors 
qu'ils font rendus dans les lies. Mais ils fe trompent fort en 
cela. Car lors qu'ils fe produifent devant un Gouverneur, 
pour fe plaindre de ce qu'on les a embarquez par force, ou 
pour repreTenter qu'ils ne fe font pas obligez par écrit, on les 
condamne à fervir trois ans celuy qui a paye leur paflfages, ou 
tel autre qu'il plaira à leur Maitre. Si le Maitre n'a promis 
pour falaire à fon ferviteur que l'ordinaire des Iles , il n'eft 
obligé à luy donner pendant tous ces trois ans, que trois cens 
livres de Tabac • Ce qui n'eft pas grand chofc pour s'entre- 
tenir de linge & d'habits. Caj ce Maitre ne luy fournit chofc 
quelconque pour fon entretien , que la fimple nourriture. 
Mais celuy qui dés la France promet de donner plus trois cens 
livres de Tabac à celuv qui entre à fon fervicc, eft obligé à les 
luy fournir exademcntjluy en euft-il promis mille. Cet pour- 
quoy il eft avantageus à ces pauvres engagez , de ne s'en pas 
aller aus Iles, fans bien faire leur marche avant que de s'em- 
barquer. 

Quant aus Efclaves ou Serviteurs perpétuels dont on fc 
fert dans les Antilles , ils font originaires d'Afrique ; & on 
les amène du Cap- Vert, du Royaume d'Angolc, & d'autres 
ports de mer qui font en la cote de cette partie du Monde. 
C'eft-là qu'on les acheté de même que l'on feroitdes bcftes 
de fer vice. 

Les uns font contrains de fe vendre <5c de fe réduire à une 
fervitude perpccueile , eus 6c leurs enfans , pour éviter la 
faim. Car aus années de la ftcrilité, laquelle arrive allez lou- 
vent quand les fauterclles ,qui comme des nuées innondent 
lepais, ont brouté tout le fruirdc la terre, laneceflltéles 
prefte tellement qu'il n'y a forte de rigueur ou ils ne fefou- 
mettcntvolôtiers, pourveu qu'ils ayént dequoy s'empefchcr 
de mourir. £n ces occafions lamentables ,lc Père vend fes 

enfans 



Chap. 6 Dgs Ilbs ANTïLtis, jai 

enfans pour du pain , ôc les cnfaiis quittent Perc &,Mcrc 
fans regret. 

Les autres font vendus ayant été faits prifonnicrs de guerre 
par quelque Roytelet, car c'cfl la coutume des Princes de ces 
quartiers-là de faire fouvent des courfcs dans les Etats de 
le-urs voifuis, pour prendre des prifonnicrs , qu'ils vendent 
aus Portugais & ans autres Nations qui vont faire avec eus 
cet éfrin2;e& barbare trafic. On leuu donne en échange du 
fer qu'ils prifent à l'égal de l'or , du vin , de l'eau de vie , ou 
quelques menues hardes. Ils captivent aufii^bien les femmes 
que les hommes , & les vendent pcfle-mclle , à plus haut ou à 
moindre pris, félon qu'ils font jeunes ou vieus, robuftes ou 
foibles , bien ou mal proportionnez de leur corps. Ceus qui 
les amènent aus Iles, les revendent derechef quinze ou feize 
cens livres de tabac, chaque tefte . 

Si ces pauvres Efclaves tombent entre les mains d'un bon 
Maitre , qui ne les traitte pas avec trop grande rigueur , ils 
préfèrent leur fervitude à leur première liberté : ôc s'ils font 
mariez, ils multiplient à merveilles dans les pais chauds. 

Ils font tous noirs, & ceus qui ont le tient d'un noir plus lui- 
fant font eftimez les plus beaus.La pluspart ont le nez un peu 
plat, & de grofles lèvres : ce qui paiTe^uiTi pour beauté entre 
eus. On tient même qu'en leur pais les fages femmes leur 
applatiffent ainQ le nez tout exprés à leur naiflance. Ils ont 
tous les cheveus fifrifez, qu'à peine fe peuvent ils fervirde 
peignes : mais ils ufent de l'huile de cet arbriifeau que l'on 
nomme Palma chrifti , pour empefcher la vermine. Ils font 
forts & robuftes au pofllble , mais fi timides & fi peu adroits 
à manier les armes, qu'on les domte facilement. 

Leur naturel eil fufceptible de toutes impredions • <Sç les 
premières qui leur font données parmy les Chreftiens , après 
qu'Us ont renoncé à leuus fuperftitions & à leurs idolatries,ils 
les gardent conftamment. En quoy ils font differens des In - 
diens de l'Amérique qui lont changcans comme des Ca- 
méléons. Entre les François habitans des Antilles , il y a de 
ces Nègres qui jeûnent exactement le Carefme, & tous les 
autres jours de jeûne qui leur font ordonnez , nonobftant 
leurs travaus ordinaires & continuels. 

^'i Ils 



^as HiSTOiiiE Morale, Chap. 6^ 

Us font ordinairement orgueilleus & fuperbcs : Et au lieu 
que les Indiens veulent êiretraittez avec douceur .& qu'ils 
fe laiflcnt mourir de triftefle , Ci on les rudoyé tant loitpeu j 
ceus-cy au contraire doivent être rangez à leur devoir par 
les menaces & par les coups. Car fi on fe familiarife un peu 
trop avec eus , incontinent ils en abufent. Mais fi on les 
châtie avec modération quand ils ontfailly, ils en devien- 
nent meilleurs, plus Toupies, & plus obeiflans, & relouent de 
leurs maîtres. Si aufii on ufe de rigueur exccflive en leur en- 
droit, ils prennent la fuite, & fe fauvent dans les montagnes, 
oii ils mènent, comme de pauvres beftcs , une vie malheu reu- 
fe & fauvagc, & on les appelle alors Ne'grcs L^iarons , c'cll à 
àii^c Sauvages : Ou bien ils s'étranglent par dclefpoir. Il faut 
donc garder en leur conduite un milieu entre l'extrême fe- 
verité & la trop grande indulgence , fi on les veut confervcr 
en leur devoir, &entirerunbonfcrvice. 

Ils s'aiment paffionément entre eus, & bien qu'ils foyent 
nez en pais differens , & quelquefois ennemis les unsdes au- 
tres, ils s'entrefnpportentôc s'entr'aidentau befoin , comme 
s'ils étoyent tous frcres. Et quand leurs naitres leur donnent 
la liberté de fe recréer ils fe vifitent réciproquement , & paf- 
fent les nuits entières en jeu s , en danfes , & en autres paffe* 
tems & réjouiflanccs, & même en pctis fcfiins , chacun d'eus 
épargnant ce qu'il peut, pour contribuer au repas commun. 

Ils (eplaifent à la mufique & aus inllrumensqui peuvent 
rendre quelque fon agréable & faire une efpéce d'harmonie, 
laquelle ik accompagnent de lenrs vois. Autrefois ils avoicnt 
à Saint Chriftofle un certain rendez-vous au milieu des bois, 
oiiils s'aiïembloienttous les Dimanches, & tous les autres 
jours de fef.e, après le fervice de f Eglife , pour donner quel- 
que relaîche à leurs corps. Ils paflbyent-là quelquefois le 
relledujour, & la nuit fuivante, en danfes, & encntrctiens 
agréables fans préjudice de l'ouvrage ordinaire de leurs mai- 
tres. Même onremarquoit qu'après qu'ils s'étoyent diver- 
tis de cette ibrte , ils travailloicnt de beaucoup meilleur cou- 
rage, fans témoigner aucune l'alliuide, 6c micus que s'ils enf- 
fent repofé en leurs cabanes tout le long de la nu.ir. Mais par 
ce que pour entretenir cts réjouifiances publiques, ils déro- 

boient 



Chap.6 DES Iles Antilijhs. |'t| 

boicnt fouvent les volailles 6c les fruits des voiGns, & quel- 
quefois de leurs maitres , l'exquife fagefle de Monfieur le Ge- 
neral , qui n'eftime pas les moindres chofes , indignes de fes 
foins , leur a interdit ces aircmblées nov^urncs : éz à prefent 
s'ils fe veulent divertir , ils le font feulement en leur voifma- 
ge , avec la permifTion de leurs maitres , qui leur accordent 
volontiers cette honnefle liberté. 

Au refte celuyqui a une douzaine de ces Efclaves, peut 
êtreeftimétiche. Car outre que ces gens-là cultivent &: en- 
tretiennent tous les vivres neceflaires pour la fubfiftance de 
leurs maitres, & pour la leur, étant bien conduits ils font 
beaucoup de marchandife de Tabac, de Sucre, de Gingem- 
bre, & d'Indigo , qui apportent un grand profit. Et leur fer- 
vice étant perpétuel , leur nombre s'accroift de tems en tems 
par lesenfans qui leur naiifent j lefquels pour tout héritage 
ïuccedentà la iervitude&àlafujettiondeleursparens. 

Tous les Habitans étrangers qui ont leur demeure en ces 
îles, fe gouvernent félonies Lois & les coutumes de leus 
pais. 

Parmy les François de Saint Chriftofle, la Juftice s'admi- 
fliftre par un Confeil compofé des principaus Officiers de 
ia Milice de nie, auquel Monfieur le General Préfide. Et 
bien qu'il y ait des maifons propres & deftinées à cette adion, 
comme cette Chambre du Confeil que nous avons dé- 
crite en fon lieu , neantmoins ce Confeil s'aflemble par 
fois , félon que le tems & les affaires le peuvent requérir, 
& que Monfieur le General le trouve le plus à propos pour 
fa commodité, fous une efpécede grand Figuier, qui eft de ia 
groffeur du plus gros Orme , proche le Corps-de-garde de ia 
Baffe-terre, & tout joignant la Rade. 

C'cft en ce Confeil q.ue fans ufer de tant de formalitez que 
l'on a inventées pour rendre les Procès immortels, tous les 
differens qui peuvent furvenir entre les Habitans, fontvui- 
dez à l'amiable , & terminez le plus fouvent à la première 
feance, fans qu'il coiite rien aus parties, finonce que celle 
qui eft trouvée avoir tort , doit payer , fuivant la coutu- 
me, au profit des pauvres , & de l'entretien de l'Eglife , 
^ pour la fatisfadion de la partie qui eft oie intereffic. 

S f 2 . Ce 



3 24 HïSTOiBE Morale, Chap.7 

Ce Confcil condamne aufll à mort en dernier reflfort. 

Les Gouverncnrs des auttcs lies rendent aufli 1^ lufticc, 
chacun en fon Gouvernement. De forte qu'il ne faut pas fc 
perfuadcr qu'on vive en ces païs-là fans ordre & fans re'gle, 
comme plufieu rs fc l'imaginent. Et c'eft une merveille de ce 
qu'y ayant làdcsperfonnes ramafl'des de tant de divers pais, 
& qui font d'humeurs fi différentes , le defordrc ne s'y foit pas 
gUile, <5c qu'on les puilTe contenir dans le devoir & la fujetioa 
des Lois. 

Voila pour ce qui regarde les Habitans Etrangers des 
Antilles. 

CHAPITRE SETTIEME. 

T)e Uorigine des Caraïbes , Hahitans TS^aturels 
du Tais. 

L'Ordre que nous nous fommes propofe demande que 
nous parlions déformais des indiens Habiians Natu* 
lelsdes Antilles. Et il n'cft pas bcfoin d'agiter icy cette 
grande & difficile q: cftion , comment la race des hommes 
s'eft répandue en l'Amérique , & d'où elle ell venue en ce 
K ou veau Monde. De grands perlbnnages ont traiité cette 
matière avec tant de fuâifance , d'exactitude , & de folidiie', 
que ce feroit une chofe cnnuycufe 6c luperfluc d'en entre- 
tenir prcfcntement les Lcdeurs. Joint que l'Hilloire de l'O- 
rigine de nos Sauv'agcs Antillois ne requiert pas que nous 
en prenions le commencement (i haut, ni fi loin. 

Les Anciens & naturels Habitans des Antilles font cens 
que l'on a nommczX^anmhaleSy^^/JropofaffSy ou Mangeurs 
d'hommes: & que la plupart des Auteurs qui en ont ccric 
appellent Canbcs •. Mais leur nom primitif & originaire , & 
qui a plus de gravité, eftccluy de Caraïbes, comme ils le pro- 
noncent eus-mêmcs , aulli bien que cens de leur Nation , qui 
fc trouvent en la terre ferme de l'Amérique, foit au conti- 
nent Septentrional , foit au Méridional, tt parce que c'eft 

aulli 



Chap. ^ DÉS Iles Antiiles. J25 

aufli l'appellation h plus commune en la bouche de nos 
François Habitans de ces lies, & qu'elle eft lliivic par les der- 
niers Ecrivains , nous l'employerons plutôt que l'aurrCjCn la 
fuitte de cette Hiftoire. 

Quelques uns elliment que ce nom de Cardibes n'eft pas 
naturel aus Sauvages Antillois^ mais qu'il leur a été impole 
paVlcs hfpagnols, comme a plufieurs Sauvages du Continent 
Méridional qui le portent : de mêmcque ccluyde GMù, ou 
de Câhhttes à leurs alliez Habitans du même Continent. 
Cens qui lont de cette opinion, difent que les tfpagnols ont 
bien pu donnera ces Peuples ce nom de Caraïbes , veu qu'ils 
ont parcouru tous les quartiers de l'Amérique Méridionale, 
& qu'ayant fait les premières Cartes, ils ont marqué ces Na- 
tions-là fous ce nom , qui leur efl demeuré dépuis. Pour 
preuve de c^la, ils aléguent, que les Caraïbes ne fe nomment 
jamais ainfi cntr'cus, linon lors qu'ils font yvres, & qu'ayant 
la tefte pleine devin-, ils fautent & fe réjouiflent, difanten 
leurBaragoin, CMoy bonne Caraïbe. Qiie hors de là ils fe fer- 
Vent feulement de ce mot lors qu'ils- font parmy les Etran- 
gers, & que dans leur négoce , & leur communication avec 
eus ils fe veulent donner à connoitre à eus , fâchant bien que 
ce nom leur eft connu. Mais quentr'eus ils s'appellent tou- 
jours, aufh bien que font ceus de leur Nation de la Terre fer-' 
me , & les Calibites , cdmago , qui eft le nom des Hommes 5 
& Calîiponan., qui eft celuy des femmes. Et qu'ils fe nomment 
cncoTiC Oubae-bonon y c'eft à dire, Habitans des îles, ou iniuiai- 
res : de même qu'ils appellent cens du Continent , Laioué^ 
bon on, c'eft à dire, Habuans de terre ferme. 

Avec tout cela neantmoins, iln'yaguere d'aparencc qug^ 
le nom de Caraihefoit venu des Eipagnois , & que nos Infi^J 
laires ne l'ayent porté quedépuis qu'ils ont été connus d'cus^ 
Premieremenr,paree qu'avant que lesEfpagnols niîcs Portu-- 
gais enflent pénétré au Brefil, il s'y trou voit de certains hooi- 
nies plus fubtils & plus ingcnieus que les autres , que les Bre- 
filiens nommoient Caraibes , ainfi que -ean de Lery l'a remar- 
qué dans fon Hiftoire. Secondement ileft coiiftanc qu'jly a 
des Sauvages qui portent le nom de Caraïbes ytn des quartiers 
du Continent de i'Ameiique Méridionale, ou les Espagnols: 

Sf 3 noat 



3 26 Histoire Mcraie, Chap. 7 

n'ont jamais eu de commerce. Car non feulement ceus de 
laîSiationdenoslnfulaires qui habitent le long de ces coftes 
de l'Amérique Méridionale, & qui font voifins des CoUo- 
nies HoUandoifesdeCayenne *5c de Bcrbice ; mais ceus en- 
core qui demeurent bien avant dans ce Continent Méridio- 
nal , au deflusdu fault des plus célèbres rivières , s'apellent 
eus mêmes Caraïbes . De plus nous verrons dans la fuitte*de 
ce Chapitre.qu'il y a au Continent Septentrional une Nation 
puiflante, compofée en grande partie de-certaines Familles 
qui fe glorifient encore à prefent d'eftre Caraïbes , & d'en 
avoir reçcu le nom long-tems avant que l'Amérique aitété 
découverte. Apres, quand même les Efpagnols auroient 
voulu impofer ce nom à toutes ces Nations, comment pour- 
roit on prouver qu'elles l'cullent voulu accepter delà main 
de gens inconnus & ennemis > Or il eft certain que non feu- 
lement tous ces peuples , s'apellent eus-mêmes Caraïbes, 
mais que de plus ils fe glorifient & tirent avantage de ce nom, 
comme Monfieur du Montel Ta ouy de leur bouche plu- 
fîeurs fois : fe plairoient ils à faire trofe'e d'un nom qu'ils 
auroient reçeu de leurs ennemis ? Que fi, comme nous le 
verrons tantoft les anceftres de nos Sauvages Infulaircs ont 
rcçeudes Apalachites le nom de Caraihes, au lieu de celuy de 
Cofuhites qu'ils portoicnt auparavant /ils le prirent de per- 
fonnes amies & confédérées , «Se même comme un éloge 
d'honneur? Enfin ce n'eft pas feulement dans l'yvrelle, & 
dans la débauche que nos Indiens Antillois fe nomment 
C;7r4f;^^i,mais aufil lors qu'ils font fobres 5c de fang froid. 
Que s'ils fe nomment entr' eus Cdinago^'^X^ peuvent bien avoir 
plufieurs noms diferens, fans que pour cela il s'enfuivc que 
M^ Européens leur en ajent donné quelcun de ceus là. Pour 
^T qui ell du nom cCOtihao'ho?ion^ fa lignification montre allez 
qu'il ne leur efipas particulier, & qu'il fe peut apliquer à tous 
les Infulaires généralement : Et s'ils le fervent plutôt du 
nom de Caraïbes que d'un autre nom , en parlant aus Etran- 
gers, c'crt parce qu'ils fa vent en clfet que ce nom leur cfi plus 
connu : Mais cela n'emporte pas qu'ils l'aycnt reçeu des 
Efpagnols, il feroir fans doute plus probable de dire que les 
Elpagnols, l'ayant apiis d'eus, l' auroient en fuite communi- 
qué 



Chap.7 DES Iles Antilles. tij 

que aus autfes Européens. Mais au fond il n'importe guère 
ce que lonencroye: Et chacun en peut avoir quel l'enti- 
mentilluy plaira. Nous ne faifons que propofercequinous 
femble plus vray-fcmbiable. 

Quant à l'Origine des Caraïbes Infulaires , ceus qui en ont 
parlé jufques icy ont eu fi peu de lumière pour fe conduire 
dans cette obfcure antiquité, qu'à vray dire ils n'y ont marché 
qu'à tâtons. Quelques uns s'imaginent qu'ils font venus des 
|uifs, refondant entre autres chofes fur ce que les parentes 
des Caraïbes leur font naturellement aquifes pour femmes, 
& qu'une partie d'eus ne mangent point de Pourceau ,ni de 
Tortue. Mais c'eft prendre la chofe infiniment loin , & fur 
de trop foibles conjectures. Il y en a qui les font dériver du 
havre de Caribana , & qui prétendent qu'ils en font iflus. 
Mais cette opinion n'eft fondée que fur la feule rencontre des 
mots de Carthma ôc de Caribcs , fans aucun autre fonde- 
ment. 

D'autres difent par une fimple conjedureque ces Sauva- 
ges font Originaires des grandes lies , & qu'il ny a pas bien 
iong-tems qu'ils habitent les Antilles , n'étant que des réfu- 
giez, des rel1:es,& des parcelles de débris : en un mot des 
réchappez des horribles mafiacres que firent les Efpanols 
lorsqu'ils s'emparèrent de Saint Domingue , Cube, Jamaï- 
que , & Porto-Rico. Mais la vérité de THiftoire nous té- 
moigne , que dés le commencement de la découverte 'de 
1 Amérique, les Antilles étoient occupées & peuplées par les 
Caraïbes. Et que d'abord Ils furent furprls & mal-traittcz 
parles Efpagnols, Mais que puis après les Espagnols étant 
vivement repoufîez , & rellentans beaucoup d'incommodi- 
rez de cette guerre , firent une elpece d'acord avec quelques 
uns d'entr'eus .• comme nous le verrons plus particulière-' 
ment au Chapitre de leurGuerres. Ajouftcz à cela que les 
Indiens de Coraço, qui font fans contredit de ces véritables 
rechapez, & qui ont encore parmy eus-des perfonnes vivan- 
tes, quidemeuroientauport dit àprefent derileà vache en 
i>jle Hlfpanlola , quand les premiers Efpagnols y abordèrent, 
n'ont aucun mot de la langue Caraïbe en la leur, ni aucune 
faffon de faire d'oii l'on puifle recueillir qu'ils ayent jamais 

eu 



3 28 Histoire Morale, Chap. 7 

eu de ccmaïunication avec les Caraïbes. Outre que ceus 
des grandes lies qui pouvoient prendre la fuite poureviterla 
tyrannie des Erpagnols,av oient bienrneillcuucontéde fe re- 
tirer aus terres qui e'toicnr au dclTous d'eus , & où les vçns ré- 
guliers les portoicnt, que de remonter contre le venr,<5c ainfi 1 
retarder leur fuite , s'expofer à mille périls de la mer , & al- 
longer leur voyage devint fois autant. Car c'eft merveille 
quand des vaiiieaus tels que font les leurs , peuvent gagner 
contre le vent une lieue en un jour. Et il arrive le plus Ibu- 
vent à de bien grands vaiflcaus qui veulent remonter , qu'ils 
reculent plus en trois heures qu'ils n*avoient avancé en fix 
jours. Nous favons de bons Pilotes qui ont mis trois mois 
à remonter du Cul-de-Sac, de Saint Dommgue à Saint Chri- 
ftofle , au lieu que pour defcendre de Saint Chriftofle à Saint 
Domingueil ne faut d'ordinaire que quatre ou cinq jours 
au plus. 

Quant au fcntiment que les Caraïbes eus mêmes ont de 
leur propre origine, ignorans des monum.ens de l'antiquité', 
autant que peu curieus de l'avenir , ils croyent la plupart 
eftre venus des Calibites ou Galibis, leurs alliez <5c gians 
amis , Habitans de l'Amérique Méridionale , & voifins des 
Arouâgues, ou Alouâgues, en cette contrée ou en cette Pro- 
vince qui fe nommé communément Guyanx, ou Cofie San- 
l'âge. Et ceus qui adhèrent à cette opinion, fe fondent fur 
la conformité de langage , de R cligion, & de mœurs , qui fe 
trouve entre les Caraïbes Infulalres & les Calibites : Bien 
qu'au rcfte cette reflcmblance pulflc venir en parïle de l'al- 
Jiance & de l'amitié particulière qu'ils ont entr'eus, en partie 
du voifinage des Caraïbes du Continent Méridional & de 
ces Calibites, & en partie d'autres caufes que nous reprefen- 
terons cy-aprés. 

Mais ces pauvres Sauvages Infulalres, ne s'accordent pas 
entr'eus, dans le récit particulier qu'ils font de leur extrac- 
tion, & de la caufe qui les a portez dans les lles,& ils ne peu- 
vent dire le tems. Voicy ce que ceus de Saint Vincent & 
quelques autres en ont récite à Monfieurdu Montel, & qifil 
nous a fait voir dans fes Mémoires curieus. Tous les Ca- 
raïbes ctoient autrefois aflu;ctis aus Arouâgues & obcif- 

foicnt 



Chap.5' t>ES Iles ANTîttÊS, li^ 

foient à leur Prince. Mais une partie d'entr'eus n^ pouvant 
plus fuporter ce joug-là, fc rebellèrent. Et afin de pouvoii^ 
vivre en repos , éloignez de leurs ennemis , ils fe retirèrent 
ans Antilies, qui étoient alors inhabitées, ôc abordèrent pre- 
mièrement en y 1\q de Tabago , qui eft l'une des plus proches 
du Continent. Dépuis les autres cdibites fecouërcnt aufll 
la domination des Aroiiagues , mais fc trouvant allez forts, 
ou n'ayans pas la même inclination que les précedens , ils de- 
meurèrent en leur pais : Et ils s'y font toujours confervcz 
jufqu'à prefent qu'ils y vivent encore libres , mais ennemis 
des Aroûagues , ayant un Capitaine General de leur propre 
Nation, qui leur commande. Ils font auill demeurez jufqu'à 
cette heure confederez & finguliers amys des Caraïbes. 

C'eftfurce récit là même que Ton fonde, & parce détail 
que l'on explique le nom de Caraïbes , comme s'ilfignifioit 
Rebelles , foit qu'il ait efté impofé à nos Antillois par les 
Aroi-iagues, foit que ces Peuples l'ayent pris eus mêmes pour 
leur fervir d'une efpcce de trofée, tirant gloire de leur noble 
foulevement, & de leur genereufe Rébellion, qui les a mis 
en paix & en liberté. Mais il ne faut autre chofe pour mon- 
trer que Caraïbe ne veut pas dire Rebelle, comme le pofe entr - 
autres un certain Journal d'un HoUandois , finon qu'il y a 
plufieurs Colonies en divers endroits de la terre ferme de 
l'Amérique, foit au Septentrion , foit au Midy , que perfonne 
ne prétend, & ne peut prétendre, avoir jamais efté fous la 
puilTance des Aroiiagues , & qui cependant portent ce nom 
de Caraïbes, Que s'il yen ad'entr'eus qui fe foyent rebellez 
contre d'autres Souverains , s'érans dépuis reconciliez avec 
eus, & vivant encore aujourduy au milieu d'eus , fous ce 
nom de Caraïbes, ainfiquenousle verrons plus particulière- 
ment tantoft , il ny" a nulle apparence qu'il exprime des i?^'- 
^^//<f/, puifque ce leur feroit uneflétrifllirc, & une marque 
d'infamie. 

Mais ceus qui ont converfé long-tcms avec les Sauvages 
de la Dominique, raportent que ceus de cette lie cftimcnt 
que leurs Anceftres font fortis de la Terre ferme , d'entre les 
Calibites , pour faire la guerre à uiïe Nation d' Aroûagues 
qui habitoit les Iles, laquelle ils détruifircnt entièrement, à la 

T t refer- 



f}0 Histoire Morale, Chap.7 

rcfcrvc de leurs femmes qu'ils prirent pour eus, ayant parce 
moyen repeuplé les lies. Ce qui fait, qu'encore auiourday 
les femmes des Caraibcs Infulaires ont un langage aiffercnt 
deceluy des homiiies en plufieurs chofes, & conforme en 
quelque chofes à ceiuy des Aroiîagucs du Continent. Celuy 
qui étoit le Chef de cette entrepriiè donnoit ks lies conqui- 
fes à fes contidcns. Et celuy qui avoit eu en fon partage la 
Dominique, fcdifoit Ouboutou-timani , c'eftàdire Koy, & fc 
faifoit porter fur les épaules de cens que les Infulaires nom- 
ment LabotiyoUy c'eft à dire ferviteurs. 

Il y a (i peu de certitude & tant d'inconftance en toutes 
ces narrations, & en d'autres fcmblablcs que ces pauvres 
ignorans peuvent faire fur ce fujet , que félon l'avis des plus 
fages il n'y a guère d'aparence d'y aflbir aucun fondement. 
En effet ces Sauvages eus mêmes n'en parlent qu'a l'avantu- 
re,& comme des gens quireciteroient des fongcs : tant ils 
ont étépeufoigneusde la tradition de leur origine: Et ils fe 
contredifent & fe réfutent les uns les autres par la difercn- 
ce de leurs récits. Nous verrons neantmoinsà la fin de ce 
Chapitre , ce qui peut (êmblcr probablement leur avoir 
donné ocafion à la plupart de croire qu'ils font venus des 
Calibites. 

Dans tous ces divers fentimcns, que nous avons raportez 
ou des Efcrits ou des difcours de plufieurs , il y a cccy de 
louable, que cens qui les mettent en avant, fuivent lescon- 
noifiances qu'ils ont, & qu'ils font leurs efforts pour éclaircir 
& pour déveloper des veritcz anciennes & inconnues. Wixs 
comme la Relation que nous allons donner der0riy,incdes 
Caraïbes Infulaires , cfl la plus ample la plus particulière , la 
pluscurieufc , & la mieus circonftantiée qui ait paru jufqu'à 
prêtent, aiiHlla tenons nous pour la plus véritable, & la plus 
certaine , laiffant toutefois àla liberté duLedeur judicieus^ 
de fuivre tel fentiment qu'il jugera le plus raifonable. Au 
refte comme nous devons rendre à chacun la louange qui luy 
aparticnt , le public fera redevable de ces particularitez & de 
CCS lumières, à l'obligeante communication que nous en a 
donnée xMonficur Bri!lt)k , Gentil-homme Anglois, l'un des 
pluscuricus hommes du Monde, <3c qui entre fes autres riches 

con- 



Chap.7 i>ES Iles Aktilie$« ^;ï 

connoiiianccs, parle enperfedian la langue d^s Virgiaicns 
& desFloridiens j Ayant veii dans fcs beaus voyages toutes 
les Iles, &une grande partie de T Amérique Septentrionale. 
C'eft par ce moyen qu'il a appris exadement fur le lieu même 
dont nous allons faire mention , &: par des perfonnes intcUi- 
.gcntes, & qui luy ont parlé avec certitude, l'Hiftoire fuivantc- 
de l'Origine de nos Sauvages, dont il garentira toujours la 
vérité, lors qu'il en fera befoin. 

• Les Caraïbes font Originaires de l'Amérique Septentriona- 
le ,de la Terre que l'on appelle maintenant la Floride, lis 
font venus habiter les Ues, après eftrefortis du milieu des 
Apalachites, entre léquels ils ont demeuré long-tems. Et ils 
y ont laifle de leurs gens qui portent encore aujourduy le 
nom de Caraïbes. Mais leur première origine eft des Cefa' 
chites , qui changèrent feulement de nom , & furent appeliez 
Caraïbes en la terre des Apalachites, comme nous Talions voir 
incontinent. 

Les Apalachites font une Nation puiflante & genereufc, 
qui fubfifte encore à prefent en la même contrée de la Flori- 
de. Ils habitent un beau & grand pais nommé ^^^^aUche^ 
dont ils ont reçeu leur nom : & qui commence fur la hau- 
teur de trente-trois degrez & vint-cinq fcrupules , du Nord 
delaLigneEquinodialc&s'étend jufqu'au trente-fcptiéme. 
Ce Peuple communique à la mer du grand Golfe delà Mexi- 
que ou de la Neuve Efpagne,par le moyen d'une Rivière 
qui prenant fafourcedes Montagnes Apalates, au pied dé- 
quellcs ils habitent, après avoir arrofé plufieurs belles cam- 
pagnes , fe vient en fin rendre en la Mer, près des lies de Ta- 
cobago. Les Efgagnols ont nommée cette R iviere , Rio del 
SfirïtuSanto. Mais les Apalachites luy confervent fon an- 
cien nom à'Hïtanachi , qui fignifie en leur langue , Belle & 
agréable. Du cofté du Levant ils font fcparcz de toutes les 
autres Nations , par de hautes & longues montagnes , qui 
font couvertes de négc en leurfommet la plus grande partie 
de l'année, & qui les fepare de la Virginie. Des autres coftez 
ils confinent avec plufieurs pctis Peuples , qui leur font tous 
amis <5c confedercz. 

Tt 2 Ces 



53Î Histoire Morale, Chap. 7 1 

Ces Apalachites fe glorifient d'avoir pouffe des Colonies 
bien avant dans la Mexique. Et ils montrent encore à prc- 
fent un grandchcmin par terre, par lequel ils difent que leurs 
troupes pafferent pour s'y rendre. Les Habitans dupais les 
nommèrent a leur arrive'e llatmcty qui fignifie ^îontAgvars^ 
car ils cftoient plus robuftes & plus genereus qu'eus. Us fc 
placèrent en unquartierpareilà celuy de Icurnaifiance, fitué 
au pied des montagnes, en une tene fertile j Cù ils bâtirent 
une Ville de mcme forme & figure que c-elle dont ils efioient 
fortis, laquelle ils occupent encore auiourduy. Ils s'y font 
tellement unis par mariages, (5c par d'autres liens de paix, 
qu'ils ne font plus qu'un Peuple avec eus. Et on neiespour- 
roit difccrncr s'ils n'avoient retenu plulleurs mots de leur 
langue originaire , qui eft la feule différence que l'on y re- 
marque. 

Apres que les Apalachites eurent fait cette peuplade , les 
Cofachites qui dcmcuroient pliiS au Nord de TAmerique, 
cnunpaïsmaréGageus& préfquefierile, ôc qui avoient vécu 
jufques la en bonne intelligence avec eus , fâchant qu'ils 
ctoient alors dénuez de leurs meilleurs & plus vaillans hom- 
mes, prirent l'occafion qui leur c' toit favorable, pour entre- 
prendre fur ces Apalachites leurs voifins,. & les chaflcrdc 
leurs demeures , ou du moins partager avec eux la terre cù 
ils habitoient , après qu'ils s'en fcrôicnt rendus maitres. Ce 
deflcin ayant e'té ménagé fort adroitement entre les Chefs 
des Cofachites , ils le publièrent puis après par tous leurs vil- 
lages, & le firent approuver à tous les Chefs de familles, qui 
au lieu de cultiver 6c d'cnlemenccrla terre de Mais, au com- 
mencement du Printen';S, comme ils avoient accoufiumé de 
faire chaque année, préparèrent leurs arcs, leurs flèches, & 
leurs maffuès • & après avoir mis le feu en leurs villages ,& 
s'être munis du peu de provihons qu'ils avoient de relf c de 
rhyverpaffé, ilsfe mirent en campagr.e avec leurs femmes & 
leurs enfans, & tout le petit bagage qu'jis avoient,dans la re- 
folution de n.ourir ou de vaincre, puisqu'ils ne pouvoicnt 
plis rcbroi:fll-r chemin, <5c retourner en un lieu qu ils avoient 
détruit &. dépouille de toutes fortes de commodiicz. 



Chap. 7 DES Iles Antilles. 333 

En cet équipage ils arrivèrent bien toft fur les frontières 
de leurs voi(ins. Les Apalachites , qui ne penfoient à rien 
moins qu'à avoir un ennemy fur les bras,étoient alors occu- 
pez à planter leur Mais , ôc les racines qui fervent à leur 
nourriture ordinaire. Ceus qui demeurent auprès du grand 
Lac qui eft au pied des mantagnes qu'ils nomment en leur 
langue Theomt^ ayant apperceu celle puifiante armée qui ve- 
noit fondre fur eux, fe retirèrent incontinent aus montagnes 
voifines,& laiflcrcnt leurs villages, & leur bcftailjàladiicrc- 
tionde TenneniVî Puis ils furent de là au travers des bois, 
porter la nouvelle de cette irruption aus villes qui font dans 
les vallées , entre les premières montagnes , où refidoit le 
TAYAcouJiiSy que cft le Koy du pais , avec toutes les forces les 
plus conliderables de fon Etat. Sur cette nouvelle (î fur- 
prenante, ce Prince, pendant qu'il fe preparoit à aller à la 
rencontre de l'ennemy, fit gagner, par ceus qui fe trouvèrent 
le plu-toft prêts pour cette expédition, les avenues des mon- 
tagnes, 6c mit des embufcades en divers endroits des grandes 
forêts, qui font entre le grand Lac & les montagnes , & par 
Icfquelles il faut paûcr pour entrer en une belle & fpacieufe 
vallée, qui a plus defoixante lieues de long, & environ dix 
de large j où font les demeures des prineipaus du païs^&les 
villes les plus conliderables de l'Etat. 

Pendant que les Cofachitess'amufoicnt au pillage desmai- 
fons qu'ils avoicnt trouvées près du g; and I ac, les Apalachi- 
tes eurent moyen de fe préparer à les recevoir. M ais eus , au 
lieu de prendre les routes & les chemins ordinaires qui cou- 
duifoient au plat pais , qui tft entre les montagnes comme 
nous avons dit, après avoir laific les femmes <S: les enfails 
prés du grand Lac, avec quelques trouppes qu'ils détachè- 
rent de leur armée pour les garder, étant guidez par quelques 
Apalachites qu'ils avoient furpris -p^-'^chant au grand Lac, 
furent au travers des bois , des montagnes, & de^ précipices, 
où les Chamois n'auroienr pu marcher qu'à granci' peine, le 
rendre tout au cœur& au centre dupais, enune Province 
appellée des k^m^tnites. Ils furprircnr fans reliihincc les 
premières places, qu'ils trouvèrent gardces fculen^ent par 
les femmes , par les cnfans , & par quelques viediards qui 

T t 3 n'a- 



354 Histoire Morale, Chap.7 

n'avoicnt pu fuivre le Roy, lequel avec fon peuple éroit aile 
attendre l'Ennemy aus defcentcs ordinaires qui conduifent 
au pais. 

Les Cofachites, voyant que leur deflein avoit fi bien reuf- 
fy , & qu'il y avoir grande apparence qu'en peu de tems ils fc 
rendroient maîtres de tout le païs, puis que leurcommence- 
meot avoit été fi heureus, pouffèrent incontinent leurs con- 
quêtes plus outre j & ayant des villes de retraittcoùils avoiêt 
laiiré de bons hommes engarnifon , ils furent au devant du 
Roy d'Apalache, en intention de le combattre, ou dn moins 
de l'obliger à leur laifler la pailible jouïffance d'une partie du 
pais. L'Apalachite fut extre'mement furpris quand il apprit 
que l'enncmy qu*il attendoit aus frontières & aus avenues 
acouftumées du pais s'écoit déjà emparé d'une Province qui 
étoit au centre de Tes Etats , & qu'il avoit laide garnifon dans 
les villes & les places les plusconfiderables. Neantmoins, 
comme il étoit magnanime &courageus ,il voulut eflayer II 
le fort des armes luy feroit auffi favorable qu'il croyoit fa 
caufe bonne & jufte. 11 dcfcendit donc avec les ficns des 
montagnes où il s'étoit campé : ôc après avoir animé fcs gens 
au combat, il attaqua brufquement l'avant-gardc des Cofa- 
chites, qui étoit venu reconnoître fa contenance. Lorsque 
de part Ôc d'autre ils eurent confumé toutes leurs flèches , ils 
vinrent aus mains 5 & ayant pris leurs maHiies, il fe fit un 
grand carnage des deus armées, jufques à ce que la nuit les 
ayant feparez , les Cofachites remarquèrent qu'ils ayoient 
perdu beaucoup des leurs en cette rencontre , <5c trouvèrent 
qu'ils avoient à combattre un peuple plus vaillant qu'ils ne 
s'étoient imaginé: & par confequent qu'ils fcroient mieus 
de traitter avec luy à l'amiable, que dehazarder encor une 
fois leurs troupes en un pais étranger. 

Us refolurent donc d'envoyer dés le matin des Ambafla- 
deursau Roy des Apabchites, pour luy prefcnter des con- 
ditions de paix , & pour en cas de refus ( diflîmulant la perte 
qu'ils avoient faite au dernier combat) luy déclarer la guer- 
re , & le fomiiiçr de fc tenir preft àl'inftant pour recevoir 
leur attaque, qui feroit bien plus rude que celle qu'il avoit 
expérimentée le jour précèdent , que leurs forces ctoient 

alors 



Cbâp.7 DES Iles Antîiles, 335 

alors toutes unies. Le Paracoufllsd'Apalacheayant oui ces 
Ambafladeurs , demanda la journée pour s'advifer fur leur 
propofuiôn de paix. Et en fuite, leur ayant auifi demandé 
les articles & conventions fous lefquelles ils vouloient trait- 
tcr avecluy, en cas qu'il inclinaft à une paix, ils luy dirent 
qu'ils avoient quitté leur terre en intention de fe placer , ou 
par amitié , ou par force , en ce bon & gras pais qu'il poflc- 
doit: Et que s'il agréoit les premier de ces moyens , ils de- 
mandoient de faire un mêm.e Peuple avec les Apalachites, 
d'habiter en leur terre, & de la cultiver; & ainfi de remplir 
les places vuides de ceus d'entr'cus qui s'étoient débandez 
de puis peu, pour aller au loin planter une nouvelle Co- 
lonie. 

L'Apalachitc aflembla fon Confcil fur ces propositions 5 
ôc en ayant fait l'ouverture, il reprefentaque l'armée des Co- 
fachites leur empefchoit le fecours qu'ils pourroient avoir 
des autres Provinces qui navoienrpas étépreftes pour venir 
avec eus à cette guerre. Que par même moyen le paflage des 
vivres leur étoit entièrement fermé. Que l'ennemy étoit 
maitre de la Campagne j & que fans coup ferir il éroit entré 
en l'une des meilleures Provinces de tout l'Etat , en il s'étort 
faify des places de la plus gr^de importance. Et que bien 
qu'en la Journée précédente il eut remarqué la fidélité & la 
generofité ii comparable des (îens à attaquer & à combattre 
leurs ennemys, fur lefquels ils avoient remporté de très no- 
tables avantages , toutefois cet heureus /uccés avoir été 
acheté par la pertede fes plus vaiilans Capitaines & de fcs 
meilleurs Soldats j Par confequent qu'il falloir avifer à con- 
ferver le refte du Royaume , en épargnant ce qu'il y avoit 
encore d'hommes d'élite. Et puifque les ennemis propo- 
foient d'abord des conditions de paix , ce leroit fagement fait 
d'y entendre,^ cela fe pou voit faire (ans préjudice de leur 
gloire, & de la grande renommée qu'ils s'étoient aquife iuf- 
ques alors. Qu'au refce la terre qui étoit dcferte en plulieurs 
endroits, par la tranfmigration d'une partie de leurs habi- 
tans , étoit aflcz grande ôc afiez fertile pour les nourrir 
tous» 

Tous 



336 Histoire Morale, Chap. 7 

Tous les Chefs des Apalachitcs ayant ouï la propofition 
de leur Roy, & jugeant que ce n'étoit pas la timidité qui l'o- 
bligeoit à pancher du cofté d'un accommodement avec les 
Cofachites, vcu que le jour précèdent il s'étoit trouvé au 
plus fort delà meflcc : mais que c'eftoit le fcul deGr qu'il 
avoir de ne les pas expofer témérairement, & de côferver Ton • 
peuple lequel étoitdéjaen proyc à l'enncmy qui occupoitune 
des plus floriffantes Provinces. Ayant aufil eu advis par quel- 
ques coureurs qui s'étoicnt rendus en l'armée du R oy par des 
Voyes détournées , & qui venoient des Villes où les Cofa- 
chites avoient leurs garnifons, qu'ils traittoient avec grande 
douceur & grand refpedles femmes & les vieillards qu'ils y 
avoient trouvez 5 ils i'ous crivirent unanimement au fenti- 
mens duPrince,& répondirent qu'il faloit entendre à un bon 
accord, 6f faire en forte que les conditions en fufient les plus 
avantageufes que la conjondure préfente de leurs affaires le 
pouvoir permettre. Et après avoir confirmé cette refolu- 
tion par leur Ha ha, qui eft la marque de l'applaudiOtment & 
de la ratification qu'ils ont coutume de donner à leurs déli- 
berationSjils la fignifierent ans Ambaffadeursdes Cofachites, 
qui l'attendoient avec impatience. 

Cette nouvelle cftant apportée au camp des Cofachites, 
ils la receurent avecque joye, comme eftant conforme à la 
fin qu'ils s'eftoientpropofée , en entreprenant la guerre, & 
en quittant leur pais. Ils députèrent donc fi.ir le champdes 
principaus d'entr'eus , pour convenir avec les Apalachites 
des moyens de cette paix, & pour en palTer tous les articles. 
Ces Députez eliant arrivez au lieu où le Prince d'Apalachc 
les attendoit avec les plus confidcrables de fa Cour , aflls fur 
un fiege plus relevé que les autres , & couvert de riche four- 
rure , ils furent rcceui courtoifcment. Et ayant pris feance, le 
Roy leur fit prcfenter à boire d'un certain bruvage nommé 
Capmc, dans une coupe dont il goûta le premier. Tous cens 
du Confcil en burent en fi^iite : Et puis on entra de part & 
d'autre en traitté d'accord, à ces conditions. 

Que les Cofachites habiteroicntpclle-mcfle dans les villes 
5c les bourgs des Apalachites. QiVils Icroicnt en toutes 

chofes 



Chap. 7 DES ÎLES Amtîlies. 157 

chofeseftiraezôc tenus comme les Naturels dupais. Qu^ils 
jouyroicnt entièrement des mefmes franchifes, Qo^ils fc" 
toicm fujetsau Roycomme les autres. Qu'ils embrallcroicnt 
la Religion & les coutumes dupais. Ou que s'ils aimoient 
mieus, les Apalachites leurquittcroient la belle & grande 
Province d'C^mana, pour la pofleder en propre & en parti- 
culier , fuivant les limites qui yferoient pofées, à condition 
toutefois qu'ils reconnoitroient le Roy d'Apalache pour 
Souverain , & qu*à l'avenir ils luy en feroient tous les ans les 
hommages raifonnables. 

Cet accord fut ainfi arrefté réciproquement , & fuivy d'ac- 
clamations mutuelles. Et peu de tems après que les Députez 
des Cofachites eurent rendu conte de leur negotiation à leur 
Chef j&à fon Confeil,& qu'ils eurent prefenté le chois qui 
leur eftoit donné, ou de méfier leurs demeures avec les Apa- 
lachites , ou de poffeder eus feuls & en propre la Province 
ou ils eftoient entrez, ils acceptèrent d'un commun confen- 
tement la propriété de cette Province d' Amnnâ,de laquelle le 
Roy d'Apalache les mit luy même enpaifiblepoflefTion. Les 
femmes, les enfaifs & les vieillards , qui y étoient demeurez 
pendant que les hommes capables d'aller à la guerre, a voient 
fuivy leur Prince, furent transportez dans les autres Provin- 
ces, où le Roy leur afllgna une demeure arrcftce, pour eus Ôc 
pour tous les vaillans hommes de cette même Province, qui 
s*cftoientexpofezpour repou(rerl*ennemy,& pour côferver 
l'Etat. Apres quoy les deus partis poferent les armes : Et les 
Cofachitiîs furent quérir leurs femmes, leurs enfans, leur 
bétail, leur bagage, & les Soldats qu'ils avoient laiflez prés 
du grand Lac de Theomi : Et fe réjouirent tous enfemble 
dans les Villes de leur demeure pour le beau Pais qu'ils 
avoient conquis, ainfi qu'ils l'avoient auparavant projette. 

Les Apalachites nommèrent depuis ce tems-là Ca- 
raïbes, ces nouveaus hoftes qui leur étoient arrivez in- 
opinément & contre leur attente, pour reparer la brèche 
quiavoitefté faite par la peuplade de leurs gens en une autre 
Contrée de l'Amérique. Ce mot de Caraïbes fignifie en leur 
langue, dès Gens ajoutez,, oxxfurvenus fuhitcment ^ h l'impro- 
vifie^ des Etranprs, ou des Hommes forts é" 'vaillans^ Comme 
pour dire qu'un Peuple genereus, qu'ils n'attendoient pas, 

V u leuc 



jjg HisToiïîE Mo?.\LE, Chap.7 

leur cftoit fiirvenu , & leur avoir efté ajouré. Et ce nom de- 
meura à ces nouvcâus venus , au lieu de celuy de Cofachitesy 
qui n'a efté conicrvé que par quelques ibibles & che'tives fa- 
milles , qui eftoient plus au Nord de la Floride , & qui après 
h Ibrtie des vrais Cotachites , s'emparèrent de leurs Terres^ 
& voulurent aulVi palier ibus le nom de ceus qui les avoient 
pre'ccdez en la poflcflion de ce pais. Pendant que d'autre 
cofté ces vrais Cotachites furent reconnus fous le nom de 
Cânthes , en la Province d*Aniana. Et c'eft auili Tous ce nom 
que dorefenavant nous parlerons d'eus & des Colonies qu'ih 
ont faites depuis ce tems-là. 

Ces deus Nations s'étant ainfi unies pounfcrmincr leurs 
differens , & finir une cruelle guerre qui les euft pu ruiner 
toutes deus, ve'curent en fuite plufieurs années en bonne cor- 
refpondance l'une avec l'autre. Mais après que les Caraïbes 
fe furent accrus en grand nombre en cette terre qu'ils avoient 
aquife par leurs armes , ils ne voulurent point embrafler U 
Religion des Apalachites qui adoroienr le Soleil, comme 
nous dirons cy après , ni fe trouver à leur Cérémonies, au 
Temple qu'ils avoient en la Province de iémarin, oii étoit 
la Cour- ni entin rendre au R03- les hommages qui luy 
eftoient deus pour la Province qu'ils avoient occupée , fui- 
vant leur promelTe&leur Traitté. 

Ce manquement de parole de la part des Caraibcs, & cet 
a<5le de felonniefut le fujet de plufieurs guerres langlantes, 
qui furvinrent puis après entre ces deus Nations. Les Ca- 
raïbes ètoicntinveflis de tous coftezdc leuisadveriaires qui 
les reûcrroient de telle forte qu'Us ne pouvoicnt aucunement 
s'élargir. Et les Apalachites avoient au. cœur de leur Etat 
uncruel& irréconciliable Ennemy qui les tenoit perpétuel- 
lement en alarme , »5c lesobligcoit à cftrc toujours fous les 
armes. Pendant quoy les uns & les autres, tantoil vaincus 
& tanroft victorieus, félon que le fort de la guerre eft jour- 
nalier & cafuel, menoientune trifte vie : Et fouvent pour 
n'avoir pu cultiver la terre, ou pour avoir fait ledegal\ dans 
les cham.ps les uns des autres, un peu avant la reçoit c, ils 
çftoient réduits à une extrême famine , qui faifoit mourir 
plus de geus entre eus que l'èpèe. 

II5 



Châp,7 i^E* Iles Antilles. - 5^9 

Ils paflerent plus d'un ficcle en ces contcftatîons 6c en cet- 
te guerre. Pendant laquelle les Caraïbes qui avoient pou»-* 

■ Chef & pour Roy de leur Nation un de leurs plus vaillans 
Capitaines qu'ils nommoiêt Ragaz^tm, zccunucnt leur Etat d'u- 
ne autre Province qui leur elloit voifine du codé duMidy, 
& qui s'appelle CMatique , laquelle perçant les montagnes 
par une ouverture , qui reçoit un torrent dcfcendant des mê- 
riies montagnes , s'étend puis après au Couchant , jufqu'à la 
Rivière qui prenant fa fource au grand Lac, après avoir for- 
mé plufieurs Iles , & arrofé plulîeurs Provinces, fe va rendre 
enfin dans l'Océan. C'eft cette célèbre Rivière que nos 
François ont appellée deMay^àc que les Apaîachites nom- 
ment ^^/^/W;?? qui fignifie en leur langue, Rivière delicieufe, 
ou abondante en poijfons. Les Caraïbes ayant ainfi étendu 
leurs limites , & écarté leurs ennemis , firent pour quelques 
années une efpece de trêve avec les Apalachites , qui eftant 
fatiguez de tant de guerres, & mattez par la perte d'uneJPro- 

'- vince confiderable, entendirent volontiers de leur part à cet- 
te ceflfation d'armes, & de tous ades d'hoftilité. 

Mais ces Apalachites qui féchoient de regret de voir leur 
Etat écorné d'une célèbre Provincc,profitant de l'occafiô fa- 
" vorablede cette trêve tinrent plufieurs fois des côfeils fecrets 
comment ils pourroient emporter de plus grands avantages 
' fur les Caraïbes , qu'ils n'avoient fait jufques alors. Et après 
• avoir reconnu par leurs triftes expériences , qu'ils n'avoient 
' pas beaucoup avancé leurs affaires en attaquant leurs enne- 
mis à découvert & à main armée, ils fe refolurentde lesfup- 
planter par finefie , & à cet effet de chercher tous les moyens 

■ de les divifer entre eus, & de les engager infenfiblement en 
unesiuetre civile ôcinteftine. Ce confeil eftantreceu 6c ac- 
preuve généralement de tous : leurs Preftres, qui font parmy 
eus en grande eftimc, & qui ont vois en leurs Affemblécs les 
plus importantes , leur en fournirent bien toft les expediens, 
& leur en fuggererent les moyens qui furent tels. 

Ils avoient remarqué que ces gens qui les eftoient, venu 

•".furprendre en leur propre Terre , eftoientfans R eligion, <5c 

:• fans connoiffance d'aucune Divinité, à laquelle ils rendiflent 

quelque fervice public, & qu'ils craignoient feulement un 

Vu 2 Efr-rit 



540 Histoire Morale, Chap.7 

Efprit malin,qu'ils nommoicntAf abouya, à caufe qu'il les tour- 
mentoit quelquefois : mais que cependant ils ne luy/aifoient 
nul hommage. Et c'eft pourquoy dés les premières années 
de leur arrivée, pendant lesquelles ils avoient vécu en bonne 
intelligence avec eus, ils lesavoient voulu induire à recon- 
noîtreà leurexéple le Soleil pour le Souverain Gouverneur 
du Monde,& à l'adorer commeDieu. Ces exhortations & ces 
enfeignemens avoient fait de fortes imprefllons dans les 
efprits des principaus d'entre lesCaraibes. De forte qu'ayant 
reçeules premiers principes de cette Religion , pendant les 
années que leur mutuelle corrcrpondance eut lieu, beaucoup 
quittoient la Province d' A mana, en laquelle ils demeuroient, 
pour aller en celle de Bémarin, la Capitale desApalachi- 
tes, d'où ils montoient en la montagne, rf'O/.t/wi, fur laquelle 
les Apalachites font leurs offrandes folennellcs. Et à leur 
imitation ils avoient participé à ces Cérémonies & à ce Ser- 
vice. Ces Preftres que les Apalachites nomment Ja.oua<f, qui 
veut dire , Hommes de Dieu y favoient que les femcnccs de 
Religion ne s'étouffent pas fi facilernentdans les cœurs des 
Hommes, & qu'encore que les longues guerres qu'ils avoient 
eues avec les Caraibes, en euffent cmpcfché l'exercice, il 
leur feroit aifé dclesr'animerencus ,& par manière de dire, 
de rallumer les étincelles de cette connoiÛ'ance , qui efloient 
cachées fous la cendre. 

La trêve & ceffation de tous adcs d'hoûilité, qui avoir cfté 
arreftée entre les deus Nations en prefentoir une occafon 
favorable. C'eft-pourquoy les Prêtres du Soleil s'avifeient 
avec l'agrément du Roy, de faire publier parmy lesCaraibes, 
qu'au commencement du mois de Mars , qu'ils nomment 
JSlaanm en leur langue , ils feroicnt un fervice folennel à 
l'honneur du Soleil en la haute montagne & que ce fcryice 
feroitfuiuyde jeus,defeftins,&dcprefcns,quelcP.oy donnc- 
roit libéralement aus affjftans. Cette Cérémonie n'efloit pas 
nouvelle parmy les Apalachites 5 les Caraïbes ne pouvoicnt 
foup(jOnner aucune fraude, ni avoir aucune crainte de fur- 
prifc. Car ils avoient cette coutume fort ancienne parmy 
eus , de faire des prières extraordinaires au Soleil au com- 
nicaccmcnt de ce mois de Naanm , qui cil précifcnient le 

tcms. 



Chap.7 DES Iles Antilles. 341 

tems qu'ils ont femé leur Maïs. Ils font ce Service pour de- 
mander au Soleil quM veuille faire germer , croiftre , & meu- 
rir, ce qu'ils ont confié à fes foins. £t ils pratiquent la même 
chofe à la fin de May, auquel tems ils ont fait la première 
moiflbn , pour luy rendre grâces des fruits qu'ils croycnt 
avoir receus de fa main. D'ailleurs, les Caraibes favoicnt 
que durant ces feftes les Apalachites pendoient au croc les 
arcs Se les flèches ; que ce feroit un grand crime parmy eus de 
porter des armes en leur Temple , Ôc d'y émouvoir la moin- 
dre difputej & qu'en ces jours-là les plus grands ennemis 
fe rcconcilioient & dépolbient toute leur inimitié. Ils ne 
doutoient auffi nullement que la foy publique, & la promefic 
iblennellement faite, nefull inviolablemcnt gardée. 

Dans cette a(rurance,ils fe difpofent à pafler enBémarin an 
tcmsaffigné : & pour contribuer de leur part à la réjouïflTan- 
ce publique, ils fe parent le plus avantageufement qu'il leur 
eft polîîble. Et bien que dés lors ils enflent coutume de s'ha- 
biller fort à la légère & de montrer leur corps prefqueà nud, 
toutefois pour s'accomoder aus falîôs de faire de leurs voifins 
qu'ils alloiet vifiter,ils mettent en oeuvre toutes les fourrures, 
les peaus peintes, &les étoffes qu'iis a voient, pour fe faire des 
habits. Ils n'oublient point auflî de peindre d'un rouge écla- 
tant leur vifàge , leurs mains, & toutes les nuditez quipou- 
voient paroitie: £r ils fe couronnent de leurs plus riches 
guirlandes tiffuës de plumes différentes des plus beausoifeaus 
du pais. Les femmes voulant de leur coftéprjndre part à cette 
folennitéjfont tource qu'elles peuvent pour le rendre agréa- 
bles. Les châ nesde Coqurl!agedediverlesGOuleurs,lespen- 
dans d'oreilles, & les hauts bonnets enrichis de pierres luifan- 
tes &precîeufes, que les torrens charrient avec eus des plus 
hautes montagnes , leur donnoient un luftre extraordinaire. 
En cet équipage les Caraibes, partie par euriofi^té, partie par 
vanitéde fe faire voir, «3c quelques-uns par un mouvement 
de Religion , entrcprencnt ce pèlerinage : Et pour ne point 
donner d'ombrage à ceusquilesavoientfi amiablement con- 
viez ils quittent arcs , flèches, & maffues , au dernier village 
de leur jurifdidion , & entrent en la Province de Bémaria 
avec une fimple baguette , en chantant & en fautant, eom- 

Vu 3 îKC 



34- Histoire Morale, Chap.7 

me ils font tous d'une humcui: extrêmement gayc , 6c 
enjouée. 

D'autre part les Apalachites les atcndoient en bonne dé- 
votion: & fuivant l'ordre qu'ils en avoient reçeu de leur 
Roy, qui fe nommoit Teltlahin , la race duquel commande 
encore à prefentparmy ce peuple, ils reccurent courtoife- 
ment tous ccus qui vinrent au Sacrifice. Des l'entrée même 
des Caraïbes en leur Province , ils leur firent un accueil aufTi 
cordial que s'ils enflent elle leurs frcres, & qu'il n'y cuft ja- 
mais eu de différent entre eus : ils les reoalcrent & fciîinerent 
tout le long du chemin , & les efcorterenr jufques à la Ville 
Royale qu'ils appellent encore maintenant o^/^///o/j c'eft à 
dire U Ville du Confeil , parce que c'el\ la demeure du Roy & 
de fa Cour. Les Chefs des Caraïbes furent traitiez fplcndi- 
dcmcnt au Palais Royal, & cens du commun chés les Habi- 
tans de la ville, qui n'épargnèrent rien de ce qui pouvoir 
contribuer à la fatisfaction & à la réjouiflance de leurs 
hoftes. 

Le jour dédié au Sacrifice du Soleil , le R oy des Apalachi» 
tes avec fa Cour, qui eftoit notablement accreue par l'arrivée 
des Caraïbes , & d'un grand nombre d'habitans des autres 
Provinces, qui eftoicnt venus à la fefte, monta de grand ma- 
tin fur le fommet de la montagne d'Olaïmi, qui n'efi éloignée 
que d'une petite lieue de la ville. Ce Prince , félon la coutu- 
me du pais , cfioit porté dans une chaire fur les épaules de 
quatre grands hommes elcortez de quatre autres de même 
hauteur, pour prendre !a place quand les premiers feroient 
las. 11 cfioit précède de pluficurs joiicurs de flûte & d'autres 
inftrumens du mulique. En cette pompe il arriva au lieu de- 
ftinc à ces aflcmblees : Et quand la Cérémonie fut achevée, 
il fit une plus grande la rgcflfe d'habillcmens &: de fourrures 
qu'il n'avoir accoufl:umé de faire en de pareilles rencontres. 
Sur tout , il eftendit fa libéralité à l'endroit des principaus 
d'entre les Caraïbes: & à fon imitation les plusaifez de fon 
peuple diilribuërcnt aulTi des prefens à tous ccus de cette 
Nation, qui avoient honoré de leur prefcnce leur Sacrifice 
Solennel. De forte qu'il n'y eut aucun des Caraïbes qui ne 
rctournafl: content & paré de quelque livrée. Apres qu'ils 

furent 



Chap. 7 DES Iles Antilles. 345 

furent defccndus de la montagne, on les accueillit encore, 
&on les traitta, avec toute forte de te'moignages de bonne 
volonté ,en toutes les Maifons des Apalachites, au milieu 
defquels ils avoicntà repaffcrpour retourner en leur quar- 
tier. En fin, pour les inciter à une féconde vifite,on leur pro- 
tefta de la part du Roy & de fes Officiers qu'ils feroient tou- 
jours rcçeus avec une égale affedion , s'ils defiroient de 
fe trouver quatre fois Tan avec eus , aus mêmes Céré- 
monies. 

Les Caraïbes eftant de retour en leur Province , ne pou-* 
voient aflez louer la bonne réception qu'on leur avoir faite. 
Ceus qui avoient gardé le logis, eftant ravis de voir les riches 
prefens que leur concitoyens avoient rapporté de leur voya- 
ge, prenoient dés-lors larefolutionde faire le même pèleri- 
nage à la première feftc. Et le jour qui y eftoit deft:iné eftant 
écheu, il y avoit un fi grand empreffement parmy eus à y aller, 
que fi leur Cacique n'y euft mis ordre la Province euft efté 
dépourvcuéd'habitans. Les Apalachites continuèrent aufti 
leur accueil & leurs liberalitez : & il y avoit une émulation 
entre eus,à]qui rendroit plus de devoirs aus Caraïbes. Leurs 
Prcftres, qui favoientà quoy dcvoit enfin aboutir tonte cette 
rufe, ne leur recommandoient rien tant que la continuation 
de ces bons offices, qu'ils difoient eftre fort agréables au 
Soleil. 

Trois années s'écoulèrent en ces vifites : au bout def- 
quellcsles Apalachites qui s'cftoient épuifcz en liberalitez à 
l'endroit de leurs voifins , voyant qu'ils avoient puiftanment 
gagné leurs affedions , & que la plus part eftoient tellement 
zelcz au Service de Soleil, que rien ne feroit capable de leur 
faire perdre à l'avenir les profonds fentimens qu'ils avoient 
conçeus de fa Divinité, fe refolurent , eftant incitez à cela par 
leurs Preftres, à favis defquels le Roy & tout le Peuple dé- 
feroient beaucoup , de prendre l'occafion de la trêve qui 
cftoit expirée , pour déclarer de nouveau la guerre aus Ca- 
raïbes, & leur interdire l'accès de leurs cérémonies , s'ils ne 
vouloient faire comme eus une profeifion ouverte détenir 
le Soleil pour Dieu , & s'aquitter de la promcfle qu'ils leur, 
avoient autrefois faite de rcconnoître le Roy d'Apalache 

pour 



J44- HiSToîKB Morale, Chap. 7 

pour leut Souverain, & de luy faire hommage de la Pro- 
vince d' Amana en laquelle ils haDicoienr , comme la tenant 
de luy. 

Les Caraïbes furent divifez fur cette propofition. Car 
tousceus qui étoicnt portez pour l'adoration du Soleil, fu« 
rent d'avis de contenter les Apalachites, difantque quand ils 
n'y feroicnt pas obligez par leur parole , ils y feroicnt tenus 
pour ne fc point priver du libre exercice de la Religion du 
Soleil, en afllftant aasfacrificcs qu'ils ne pourroient àpre- 
fent abandonner qu'à grand regret. Le Cacique , & la plu- 
part des plus confiderables £ntre les Caraïbes, difoient , au 
contraire , qu'ils ne voulolent point flétrir leur réputation, 
& la gloire de toutes les victoires précédentes, par une paix 
honteure,qui fous prétexte de Religion les rendroit fujets 
des Apalachites. Qu'ils étoient nez libres, & qu'en cette 
qualité ils e'toientfortisdu pais de leur naiflancc,(Sc s'cftoient 
pouffez en une meilleure terre par la valeur de leurs armes. 
Qu'il falloit de'fendre pour toujours cette precieufe liberté, 
ôc la cimenter de leur propre fang , s'il en étoit befoin. Qu^ils 
étoient les mêmes quiavoient autrefois contraint les Apala- 
chites à leur quitter en propriété la plus confiderable de 
leurs Provinces , qui étoit le centre & comme l'oeil de leur 
Etat. Qu'ils n'avoient rien diminué de cette gencrofité : Et 
que tant s'en faut que cette valeur fuft éteinte, qu'au côtrairc 
ils avoient accru depuis peu leur jurifdiction, d'une belle & 
grande étendue de pais, qui les mettoit au large , & leur don- 
noir jour au delà des montagnes qui les referroient aupara- 
vant. Qu'ayant ainfi écarté tout ce qui pouvoit s'oppofer à 
leurs dciVeins , ce leur fcroit une lâcheté infupportable de 
quitter, lu r un fimplc prétexte de Religion , & pour la feule 
curiofité de fe trouver à quelquesfacrifices, japoflcffionde 
ce qu'ils avoient aquis avec tant de peine & tant de fang: En 
fin, que s'ils defiroicnt d'adorer le Soleil, il luifoit au fli favo- 
rablement en leurs Provinces , qu'en celles des Apalachites. 
Qu'il les rcgardoit tout les jours d'un œil aulïi gracieus 
qu'aucun autre endroit du monde. Et que s'il s'agiflbit de 
luy confacrer une montagne & une grotte, on enpourroit 
trouver parmj celles qui feparoicut leur Etat d'avec le 

grand 



Chap. 7 DES Iles Antilles. 54j 

grand Lac, d'aufli hautes Ôc d'aufîi propres à ces myfteres 
qu'éroit celle d'Ulaimi. 

Ceus qui dcfendoicnt le Service du Soleil, & qui fonte*» 
noient qu'il ne faloitpas s'engager en une nouvelle guerre, 
en refurant des conditions qui leur étoicnt auffi avantagcu- 
Tes qu'aus Apalachites, repliquoient , que puis qu'ils avoient 
goûté de puis quelques années la douceur de la paix , & qu'ils 
avoict expérimenté en tant de rencôtres la bonté, la candeur, 
& lagenerolitéde leurs voilins, il n'y avoir point d'apparen- 
ce de le jetter en de nouveaus troubles qu'il étoit facile 
d'éviter, & même fans perte de la réputation qu'ils s'étoient 
aquife. Que la reconnoiPiance que les Apalachites deman- 
doient pour la Province qu'ils occupoient , pourroit être 
d'une telle nature & de fi petite conléquence , que leur hon- 
neur n'en feroit en rien diminue ni leur autorité bleflee. Que 
pour ce qui touchoit le Service & les facnfices du Soleil , ils 
n'avoient point de Preftrcs quifuflentinftruits en cette fcicn- 
ce, & qui en feuflent les Cérémonies. Qu'il feroit à craindre 
que s'ils vouloienr entreprendre d'imiter les //î^j/i^ des Apa- 
lachites , ils n'attiraflcnt par les fautes qu'ils y feroient, l'in- 
dignation de la Divinité qu'ils voudroient fervir, au lieu de 
gagner fa faveur. Que même ils avoient appris qu'il ne fe 
trouvoit nulle montagne en tout le païs , d'ont ils avoient 
connoifiance qui fuft regardée du Soleil d'un afpect (1 agréa- 
ble & fidous que celle d'Olaïrair niquieuft comme elle un 
Temple cave dans le roc d'une façon II mcrvcilleufc , que 
tout l'artifice des hommes ne pourroit jamais atteindre à cet- 
te perfedion j & qu'auflî c'étoit un ouvrage des rayons de la 
Divinité qui y éroit adorée. Que quand on trouveroit une 
montagne & une caverne qui approchail de celle-là, ce qu'ils 
croyoientneantmoins être impofTible, les oifeaus meflagers 
du Soleil n'y feroient pas leur demeure. Et que la fontaine 
confacrée à Ion honneur, laquelle produifoit des effets ad- 
mirables & des guerifons inouïes, ne s'y rencontreroit pas. 
Et par confequent qu'ils s'expoferoient à la rifée des Apala- 
chites , qui auroient toujours fujet de fe glorifier d'une infi- 
nité de prérogatives de leurïemple& de leur Service an- 
cien 5 par delius ce nouveau qu'ils pretcndoient d'établir, 

Xx Ce 



yj^ô Histoire Morale, Chap. 7 

Ce partyconcluoit de tout cela, qu'il falloit faire une bonne 
paix , & aiïîfter à l'avenir aus mêmes Cérémonies qu'ils 
avoient fréquentées pendant la trêve. 

Mais cens qui s'eftoient arreftez à des fentimens contrai» 
rcs, ne peurcnt aucunement être ficchis par toutes ces confi- 
derations, ni divertis delà refolution qu'ils avoient prife de 
ne reconnoître jamais les Apalachites pour Souverains, Ôr de 
ne pas perdre leur liberté fous l'ombre d'une Religion & 
d'une adoration que leurs percs avoient ignorée/ De forte 
qu'en fin cette contrariété d'avis donna le commencement à 
deusfadions qui fe formèrent parmy les Caraïbes, comme 
les Preftrcs des Apalachites l'avoienr préveu. Et parce qu'ils 
croient divifez en leur Confeil , ils ne peurent rendre une 
refponfe aifuréc & uniforme fur les propofitions de guerre 
ou de paix qui leur étoient faites. xMais chaque party fe for- 
tifiant de jour en jour, ccluyqui concluoiten faveur de l'al- 
liaacc avec les Apalachites &de l'adoration du Soleil, s'ac- 
creut tellement qu'il fc vid en état d'obliger l'autre à fe fou- 
mettre à fon opinion ou bien à abandonner la Province. 

Ce feroit un récit trop cnnuyeus de vouloir icy décrire 
tous les maus que cette guerre civile apporta aus Caraïbes, 
qui fe déchiroient les tins les autres , jufqu'à ce qu'enfin, 
après plufieurs combats, les Apalachites s'étant joints avec le 
party qui leur éioit favorable, ils contraignirent l'autre à 
prendre la fuite ôc à vuider des Provinces d'Amana & de 
Matiquc , pour aller chercher au loin quelque demeure 
alTurée. 

Les Caraïbes vidoricus ayant ainfi chafTé par le fecours 
des Apalachites cens qui troubloient leur paix 6: leur re- 
pos, munirent puiflamment leurs frontières, & pofcrent aus 
avenues les plus vaillans& les plus genereus de leurs corps 
pouroftcr à jamais aus exilez toute cfpcrance & toute pré- 
tention de retour. Puis ils contrarièrent une tresfcrme al- 
liance avec les Apalachites, fc foumettantàlcurs Lois, em- 
bralTant leur Religion , & ne faifant plus qu'un Peuple avec, 
eus. Ce qui dure encore à prcfent: Mais non pas toutefois 
en telle forte que ces Caraïbes ne retiennent leur ancien.- 
nom, comme nous l'avons dcja remarqué au commence- 8 

iiicnt 



Châp.7 DES ÎLES Antilles. 345' 

ment de ce Chapitre , & beaucoup de mots qui leur foiaû 
communs avec les Habitans des Antilles : tels que font entre 
une infinité d'autres les termes de C«/('^;/;^^/ pour dire les me- 
nues curiofitez qu'on rcfervc par rareté', de i5f?////ij^, pour fi- 
gnifier une maflué de bois pefant.de Taumdy^ pour exprimer 
un ragouft: de 5^;^4:r/,pour dire un Amy familier. d'Etoutott, 
pour dénoter un Ennemy. Ils nomment auÛfj un arc Allouha^ 
des flèches AllouaiJtwxw Etang Tao?Mi?a:\eCpnt Mix\inA<fjîi?ouja, 
& l'ame de Ihomme Akamboué, qui font les propres termes 
defquelles les Caraïbes Infulaires fe fervent encore à pre- 
fent, pour lignifier les mêmes chofcs. 

Qnant aus Caraïbes déchadez de leur terre , par cens de 
leur propre Nation ôcjettez hors des limites de leur ancien- 
ne demeure & de toutes leurs conquêtes, après avoir rôdé 
prés delà rivière qui prend fa fouree au grand Lac, & avoir 
eflayé en vain de s'accommoder avec les Peuples qui habi- 
tent l'un & l'autre bord, ils fe refolurent de fe faire paflage au 
travers de leur terre , ou par amitié ou par force , & de pouf*- 
fer du moins , les reftes de leur condition malheureufe en 
quelque païs defert, oii ils puffent fe perpétuer , & relever en 
toute feureté les ruines de leur Etat. Dans cette refolution 
ils pénétrèrent jufques au bord de la mer, oiï ayant rencon- 
tré des Peuples qui prirent compafTion de leur mifere, ils hy- 
vernerent auprès d'eus, & paflferent en grande difette cette 
trifte faifon de l'année. Et comme ils faifoyent des regrets 
continuels, pour la perte qu'ils avoient faite d'un païs fi dous 
&: fi fertile que le leur, & qu'ils voyoient qu'ils ne fe pour- 
roient jamais habituer avecjoye,en celuy 011 leur malheur 
les avoic reléguez ,voicy arriver à la colle, au commence- 
ment du printems deuspctis vailTeaus qui venoient des îles 
Lucayes,& qui avoient efté pouflez parles vens à la rade, 
où nos Caraïbes avoient palTé leur hyver. Il y avoiten ces 
dcus vaifleaus, qu'ils nomment Cams où Pirmgues , environ 
treize ou quatorze habitans de Cigateo, qui eft l'une des lies 
Lucayes, lefquels ayant mis pied à terre racontèrent aus Ha- 
bitans naturels de cette coftc, comment ils avoient efte jet- 
tez par la tempefte entre leurs bras. Et ils dirent entre autres 
choies des merveilles des lies où ils demeuroient, ajoutant, 

Xx 2 qu'il 



ji^S Histoire Morale, Chap. 7 

qu'il y en avoic encore pluficurs au deflus d'eus , en tirant 
vers l'Equateur, qui etoient delcrtes & inhabitées^ & que 
l'on eftimoit meilleures que celles-là même dont ils leur fai- 
foicnt un fi grand récit. Que quant àeusils nedcmandoient 
aus habitans du pais qu'un peu d'eau 6c de vivres , pour pou- 
voir repafler dans leur Terre, dont ils tcnoicnt n'être éloig- 
nez que de quatre ou cinq journées pour le plus. 

Les Caraïbes, qui étoicnt en peine de chercher quelque 
nouvelle demeure, & qui s'ennuyoient beaucoup de n avoir 
point de lieu feur 6c arrefté qui les mift à couvert de tant de 
maus qu'ils fonftroient en une vie errante 6: vagabonde, 
ayant ouï dire tant de bien de ces lies que l'on aiTuroit être 
voifines des Lucayes 5 fe refolurent de profiter de l'occafion 
de ces guides, qui leur av oient été fufcitcz par un bonheur 
extraordinaire, delesfuivre lors qu'ils s'en retournerojenr, 
ôc après qu'ils leroient arrivez en leur terres,de fe placer dans 
les autres lies deferces dont ils leur avoicnt oui faire un récit 
fi avantageas. 

ils eftimoientque l'exécution de cette entrcprifc mcttroit 
fm à toutes leurs mifercs. Mais ilsy rencontroient un grand 
obftacle, qui d'abord leurfembloit infurmontable, aflavoir 
le manquement de vaiiieaus pour paflcrla mer , & les portcr 
oii ils defiroient aller. Ils Te propofoient bien pour remé- 
diera ce défaut de mettre à bas des arbres, ôc de creufer le 
tronc avecdu feu, comme failoient les autres Nations , & 
celle-là même au milieu de laquelle ils vivoient. Mais cet 
expédient dcmandoit un long-tcms pour en venir à bout: 
pendant quoy cens qu'ils cfperoicnt avoir pour conducleurs, 
mcditeroient fans doute leur retraite. Et par confcquent ils 
jugèrent que le plus court feroit de chercher des vaiiïcaus 
toutprefls. Pour cet effet ils le difporercnr àenle^^erà la fa- 
veur de la nuit tous ccus que lesNarions des rades voirines,<?c 
du long des rivières, qui fe vcnoicnt rendre à la mer, avoient 
de préparez en leurs ports , & en état de voguer. Le jour 
donc étant arrivé du partement des Lucaï^uou , qui leur dé- 
voient fervir de guides, nos Caraïbes, qui s'étoicnt munis 
auparavant des proviiions necelTaires, s'afi'emblerent , le plus 
,iccrcttçn\ent qu'il leur fut poiïibic , le long des rivières ôc 

des 



Chap. 7 DES Iles Antilles, 349 

des havres, & s'étant emparez de tous les C^;^^/ ou vaifieaus 
qu'ils rencontrerenr,re joingnirent aus Lucaïquois, avec lef- 
quels , fans avoir pris congé de leurs iioftes , ils firent voile 
vers les lies Lucayes. 

Le vent ayant été favorable à ces fugitifs, ils arrivèrent 
en peu de jours à Cigateo, ou ils furent reçeus fort humaine- 
ment par leshabitans, qui après leur avoir fourny les refrai- 
chilTemcns necefiaires, les conduifirent jufques aus dernières 
de leurs lies, & de-là leur donnèrent encore une efcorte 
pour les mènera la première des Iles defertes dont ils leur 
avoient parié, laquelle ils nommèrent o/y^^ & qu'à prefent 
on appelle Sainte Croix. Us cottoyerent en faifant ce chemin 
l'ile dt Borique?:' , dite aujourd'huy Porto-Ricco , quiétoit ha- 
bitée par une Nation puiifante. Ce fut donc en cette Ile 
à'K^jAy que nos Caraïbes jetterent les premiers fondemens 
de leur Colonie , & où jouïffant d'un dons repos , qui leur fit 
bien-tôt oublier toutes leurs traverfes palTées.ils fe multipliè- 
rent tellement que dans peu d'années ils furent contrains de 
s'étendre en toutes les autres lies Antilles. Et quelques fie- 
clés après, ayant occupé toutes les Iles habitables, ils fe pouf- 
fèrent jufqu'au Continent de l'Amérique Méridionale, oà 
ils ont encore aujourduy plufieurs grandes & nombreufes 
Colonies , dans lefquelles ils fe font tellement affermis , que 
bien que les Taos, SappayoSy ParagotiSyArouâcaSy ou Aromgues, 
qui font en leur voihnagede l'Ile de la Trinité & des Pro- 
vinces de rOrenoque , les ayent fouvent voulu chaÛer de 
leurs demeures, & qu'ilsleur ayent livre de finglantes guer- 
res, ils y fubfiflent en un état floriHant , & entretiennent une 
fi bonne correfpondance & une fi parfaite amitié avec nos 
Caraïbes Infulaires , que ceus-cy vont une fois oudeus l'an- 
née à leur fecours, fe liguant tous enfemble avec les Cali- 
bites leurs amis & confedeixz , pour faire la guerre aus 
Arouâgues leurs ennemis communs, & aus autres Nations 
qui leur font contraires. 

Au refte , nous vouions bien croire , que la plupart des 
Caraibes Infulaires fe difent dcfcendus des Calibites leurs 
Confcderez. Car ces Caraibes étant moins puiiTans que 
les Câiibitcs, lors qu'ils arrivèrent en la Terre ferme parmy 

Xx 3 eus,. 



350 Histoire Morale, Chap.7 

eus, & s'étant dépuis alliez avec eus par maiiages & par in- 
térêts communs, ils n'ont fait qu'un peuple, qui s'eft mutuel- 
lement communiqué le langage & les coutumes particuliè- 
res. Ce qui fait qu'une grande partie des Caraibes , oublicus 
de leur Origine, fe font acroire qu'ils font defcendus des Ca- 
iibites. Et il eft à prefumcr , que dépuis untems immémo- 
rial , que leurs predecefleurs font paflfez du Nord dans les 
Iles ,ils n'ont eu aucune connoiflance de leur terre natale, 
qui les ayant comme vomis hors de fa bouche, &c jettez hors 
de fon fein , les traittant comme des rebelles , ne fut pas re- 
grettée de ces pauvres fugitifs jufques au point d'enconfer- 
ver prccieufement la mémoire. Au contraire il eli croyable, 
que pour bannir de leur efprit le fouvenirdcs maus qu'ils y 
avoient fouferts, ils en etfai^oient les trilles idées autant qu'il 
leur étoit poillblc , & qu'ils étoient bien aifcs de fe glorifier 
d'une autre Origine. Il pourroit bien eftre aufll que lors que 
les Caraibes entrèrent dans les lies, en venant du Septen- 
trion , elles n'étoient pas tellement defertcs , qu'il ny eut çà 
&là quelques familles, quipouvoientyeflre pafleesde l'.le 
Hifpaniola ou de Porto-Rico,lefquellcs ils défirent à la refer- 
ve des femmes, qui pouvoient fcrvir à l'acroiUbment de leur 
Colonie. Veu nommemët, qu'il y a toute aparence de croire, 
que ces Caraibes étant exilez du miUeu des Apalachites, Se 
contrains par le fort des armes de quitter la place au vid'o- 
rieus , plulieurs de leurs femmes écoicnt demeurées parmy 
ces Apalachites , & les autres de leur Nation, qui s'étoient 
unis avec eus. Et de là pourroit eftre venue la différence du 
langage des hommes & des femmes Caraïbes. 

Mais pour reprcfenter plus particulièrement ces Colo- 
nies deCaraibes auContinêt Méridional de l'Amérique, prc* 
mierementles Mémoires de cens qui font entrez dans la célè- 
bre rivière de l' Orenoquc, diftante de la Ligne, vers le Nord, 
de huitdegrez & cinquante fcrupules , difent , que fort loin 
au dedans du pais, il y habite des Caraibes , qui peuvent aifé- 
menty être paflez del'ile de Tabago , celle de toutes les An- 
tilles qui eft la plusprochedcce Continent. 

Les Relations des Hollandois nous apprennent qu'avan- 
çant plus outre vers l'Equateur , on trouve à icpt degrez de 

cette 



Chap.7 DES Iles Antilles. 351 

cette Ligne 5 la grande & fameiifc? rivière d'Efîequcbe, au 
bord de laquelle font premièrement les Arouâgues , & en 
fuite les Caraibes , qui ont guerre continuelle avec eus , 6c 
qui fe tiennent aus deiïlis des fauts de cette Rivière qui tom- 
be avec impetuofité des montagnes. Et de là ces Caraibes 
s'étendent jufques à la fource de la même Rivière, ôc font en 
grand nombre, tenant une vafte étendue de païs. 

Les mêmes Voyageurs nous recitent qu'à fix degrezde la 
Ligne on trouve la rivière de Sarname ou SurinAme ^ dans la- 
quelle entre une autre rivière appellée ikouteca^ le long de 
laquelle il y a aufll plufieurs villages de Caraibes. 

11 y a de plus un grand Peuple de cette Nation, lequel ha- 
bite un pais qui pénètre bien avant en la terre ferme & qui 
aboutit à la côte fous le cinquéme & le fixiéme degré au 
Nord de l'Equateur, s'étendant le long d'une belle & grande 
rivière qu'on nommé CMaro'ùyne, diftante feulement de dix- 
huit lieues de celle de Sarname, laquelle depuis fa fource tra- 
verfe plus de deus cens Ueues de pais j où font plufieurs villa- 
ges de Caraibes, qui élifent comme les Infulaires les plus 
vaillans d'entre eus pour leurs Caciques, & qui font d'une 
ftature un peu plus haute que ces Antiliois , ne différant gue- 
res d'eus, finon que quelques uns couvrent d'un drapeau 
leurs parties naturelles , plutôt par parure que par pudeur, 
ou par honte. Ceus donc qui ont voyagé en ces Contrées, 
difent que depuis l'embouchure de cette rivière de Ma- 
roiiyne, laquelle eft àcinq degrez & quarante cinq fcrupules 
delà Ligne vers le Nord, jufques à fa fource, ily a vint jour- 
nées de chemin ; & que dans toute cette étendue, les Carai-- 
bes ont leurs villages pareils à ceus des infulaires. 

Nous recueillons encore des Voyages desHollandôis que 
leshabitansde ce Continent, parmy lefquels ferpente la ri«'- 
vierede Cayenne,font Caraibes de Nation. 

Enfin , ces Caraibes ont pu pafTerau travers des terres de 
ces Contrés, jufqu au Brcfil, Car ceus qui y ont voyagé af- 
fûtent , que parmy les Provinces qui font le long des côtes 
de la Mer du Sud, il s'y trouve des gens qui portent le nom de 
Caraibes : & qu'étant d'un naturel plus hardy & plus entre» 
prenant , plus rufé ôc plus fubtil, que les autres Indiens du 

Brcfil, 



351 Histoire Morale, Chap. 7 

Brefil , ils font en telle eftime paniiy eus , qu'ils les tiennent 
pour être douez d'un lavoir plus relevé que les autres. D'où 
vient qu'ils dc'ferent beaucoup à leurs avis, (Scies prient de 
préfider à toutes leurs feltcs & réjouïfiances, lefqueliesils 
ne celcbrentgucres qu'il n'y aitquclcun dcccs Caraibcs, qui 
pour cet effet vontrôdautçà&lapar les villages où ils font 
reccus de tous avec joye,feitins,& careflcsjcomme Ta remar- 
qué Jean de Lery. 

Que s'il étoit befoin de confirmer que ces Caraibcs , ré- 
pandus en tant de lieus de la terre ferme de l'Amérique M eri- 
dionale, font de la même Nation que les Infuîaircs, on pour- 
roit icy mettre en avant ce qui nous cft coud animent rappor- 
té par les deus Colonies Hollandoifcs qui font en ces coiies, 
affavoir celle de Cayenne & celle de Berbice , l'une & l'autre 
voifines des Caraïbes du Continent , pour faire voir le rap-. 
port& la reffemblance qu'il y a en plufieurschofes ,de leur 
naturel, de leurs mœurs, ôcdc leurs coutumes, à celles des 
Indiens Antillois que nous décrirons cy après. Mais il cft 
tems de finir ce Chapitre , qui fans cela même femblera peut 
être trop long. 11 aétéimpoffible de le divifer, à caule de 
l'uniformité & de i'enchainure de la matière: Et la nature 
du fujetque nous traittions ne nous à pas permis d'en abré- 
ger le dif(:ours. 

Nous ferons même obligez d'ajouter encore un mot fur 
la queflion que la curiofitc de quelcun le pourroit obliger de 
faire , combien de tems il y a que les Caraibcs font paffez de 
la Floride dans les lies. £t c'eft dequoy l'on ne peut avoir 
deconnoifiance alTurée. Car ces Nations n'ont pour la plus- 
part, d'autres annales que leur mémoire. Mais parce que 
ces gens-là vivent pour l'ordinaire environ deus cens ans, 
on ne doit pas trouver étrange (À les chofes qui fe font paflccs 
parmy eus fe perpétuent jufques à trois ou quatre généra- 
tions. Et pour confirmation de cecy, on voit plufieurs hom- 
mes & plufieurs femmes entre ce peuple qui racontent la 
venue des Efpagnols en l'Amérique comme fi elle étoit 
d'hycr. De forte que le fouvenir de la lortie des Caraibcs 
hors de la Floride, & des guerres qu'ils y ont eues , étant en- 
core frais à prefent parmy les Apalachitcs , cens qui les 

ont 



Chap. 8 DES Iles Antilles. 353 

ont oui difcourii* conjedurent qu'il y peut avoir cinq àfix 
cens ans , ou environ , que ces choies là îbnt avenues. Que lî 
l'on demande pourquoy s'étant accrus lî puiflammcnt dans 
les Iles , ils ne fe font pas mis en devoir de repalier en la Flo- 
ride pour fe venger des Apalachites, ôcdeccus de leur Na- 
tion qui les en avoient chaliez j on peut répondre, première- 
ment. Que la difficulté de la navigation, qui eft fort ailée des 
Antilles en la Floride : mais fort perilleufe de la Floride aux 
Antilles, les vens étant ordinairement contraires, leur en a 
peut eftre fait perdre l'envie. Secondement, Que les Iles 
ayant un air plus chaud, & une terre au fli bonne, & apparem- 
ment plus propre à leur naturel que celle de la Floride , ils 

, ont creu que cens qui les en avoient chaliez leur avoient, 
fans y penfer , procuré le plus grand bien qu'ils pouvoient 
defirer 5 & leur avoient fait trouver, contre leur deflein , un 

[ I repos alTuré dans leur exil. 

CHAPITRE HUITIEME. 

DigrefsioHy de la nature du ^ais des apalachites , de 

leurs Mœurs , ^ de leur ^ligton ancienne 

<S' nouvelle, 

PUifque nous avons tant parlé des Apalachites & que 
plus de la moitié des anciens Caraïbes, dépuis l'expul- 
fion de cens d'entr'eiis qui ne voulurent pas adorer le 
Soleil, jufqu'à prefent n'ont fait qu'un peuple & qu'une Re- 
publique avec ces Apalachites , il ne fera pas mal à propos, 
ï'ur tout veu que le fujet en eft rare & peu connu, de dire 
quelque chofe de la Nature de leur pais , & des fingularitez. 
qui s'y trouvent : des Mœurs des Habitans : de la Religion 
qu'ils ont eue autrefois , & de celle qu'ils profeflent aujour- 
duy : comme nous l'avons appris des Anglois qui ont fré- 
quenté avec ce Peuple , & qui ont même jette dépuis peu les 
! fondemens d'une Colonie, au milieu de la plus belle, & de la 
plus renommée de leurs Provinces. 

Vy L'Erat 

I 



454 Histoire Morale, Chap»S 

L'Etat des Apalachites contient fix Provinces, trois dé- 
quelles font en cette belle & fpacieufe vallée qui eft entourée 
des montagnes ^^'oi^^/^^^/, au pied déquelles ces Peuples 
liabitent. La plus confiderable de ces Provinces & qui re- 
garde l'Orient ,en laquelle eft la Cour du Roy, fe nommé 
Bcmârin. Celle qui eft au centre des trois s'apellc ^^mani, ou 
x^mana. Et la trofiéme de celles qui font en cette vallée, 
porte le nom de Matique. 11 eft vrayque cette dernière qui 
commence en la vallée s'étend encore entre les montagnes, 
& bien avant au delà, jufqu'au midydu grand Lac, qu'ils ap- 
pellent Theomi, Les autres Provinces font Schama, & Meracoy 
qui font dans les montagnes d' Apalates : & K^chdaquts , qui 
eft partie dans les montagnes , & partie en la plaine & aus 
marais , qui font fur le bord du grand Lac Theomi du cofté 
du Nord. 

Le pais qui appartient au Roy d'Apalache étant ainfi di- 
vifé en fix Provinces, il a des montagnes de grande étendue, 
& d'une hauteur prodigieufe , qui font pour la plupart habi- 
tées d'un Peuple , qui ne vit que de Sauvagine & de chalfe, 
qui eft abondante parmy ces lolitudcs : des vallées, qui font 
Peuplées d'une Nation moins rude qui cultive la terre, & fe 
nourrit de fruits qu'elle produit : Et enfin des Marais & un 
grand Lac , qui font habitez d'une grande multitude de e.ens 
qui vivent de la pefche , & de ce que le peu de bonne terre 
qu'ils ont, leur peut fournir. 

Les trois Provinces quifont cnlavallée, laquelle comme 
nous avons déjà dit au Chapitre précèdent , eft de foixantc 
lieues de long, & de dix de large, ont par tout une terre plate, 
relevée en quelques endroits de petites emincnces, fur lé- 
quelles les Villes & les Villages font ordinairement bâtis. 
Pludeurs petites rivières , qui defcendcnt des montagnes, & 
qui font abondantes en poiflbns , l'arrofent en divers en- 
droits. La terre qui n'eft pas défrichée , eft revétnë de bcaus 
arbres , d'une hauteur démefurée. L'on y voit des Cèdres, 
des Cyprès , des Pins , des Chênes , des Panâmes , que 
nos François appellent Saxafras , & une infinité d'au- 
tres, qui n'ont point de noms propres parmy nous. 

Quant à ce qui eft des Arbres jtruiticrs^ outre les Châtaig- 
niers 



Châp.S DES Iles Aî^tillej. j$J 

niers & lesNoyers qui y croiflent naturellement: Les Anglois 
qui ont pafle en cette terre comme nous le dirons plus am- 
plement fur la fin de ce Chapitrey ont planté en plufieurs 
endroits des pépins d'Oranges , de Citrons dous & aigres, de 
Limons , de diverfes efpeces de Pommes , & de Poires : des 
noyaus de toutes fortes de Prunes, de Cerifes, & d'Abricots, 
.qui y ont pouffe , & tellement multiplié, qu'on y voit à pre- 
fent plus de fruits de l'Hurope, qu'en aucun autre endroit de 
l'Amérique. 

Les Arbrifleaus, qui portent des feuilles , ou des-fleurs de 
bonne odeur , tels que font le Laurier , le jafmin, le Rofier, 
le Romarin, & tous les autres qui fervent d'un fingulier or- 
nement aus jardins, y croiffent en perfedion j de même que 
les Oeillets, les Tulipes ,les Violiers, les Lys, & toutes les 
autres fleurs , qui emaillent les Parterres , & qui viennent 
d'Oignon ou de Graine. 

Les Herbes potagères , toutes fortes de Pois , de Fèves, 5c 
de Racines,y viennent à merveille : Les Citroiiilles les Co- 
combres, & les Melons y font fort communs pendant l'été, 
& ils font d'aufll bon goût qu'en aucun lieu des Antilles. 

Les Fraifes & les Framboifes croiflent dans les bois fans 
aucune culture j on y trouve même des Noyfettes, des Gro- 
fcilles, & une infinité d'autres petis fruits , qui contribuent 
beaucoup aus délices, ôc au rafraichiflement des Habitans 
dupais, 

Le Froment, ï Orge , le Segle, & l' Auoyne qu'on y a femé 
à diverfes reprifes,&en divers terrois, n'ont poufle que de 
l'Herbe : mais en recompcnfe il y croift par tout une fi grande 
abondance de petit Mil, de Lentilles , de Pois Chiches , ôc de 
Maïs, qu'on feme ôc qu'on moiflbnne deus fois l'année, que 
les Habitans de la plaine en fourniflent aflez, pour l'entre- 
tien de ceus qui demeurent aus montagnes, léquels leur ap- 
portent en échange, des riches peau s de Martes, de Renards 
blancs de Chamois j de Cerfs, 6c de diverfes autres beftes 
fauvages. Les terres qui font enfemencées de Maïs font en- 
tourées d'hayes vives, & bordées d'arbres fruitiers, qui font 
la plupart couverts de vigne Sauvage , laquelle croifl: au 
pied. 

Yy :a Quans 



5 56 Histoire Morale, Chap.g 

Quant âus Oifeaus de ce pais, il y a des Coqs-d'fndc, des 
Poules-pintades, dcsPerdris, des Perroquets, des Ramiers, 
des Tourtes, des Oyfeaus deproye, des Aigles, des Oycs, 
des Cannes, des Aigrettes , des Paflcieaus blancs , des T^mt' 
z,uU, qui chantent auili bien que le Rofl'ignol , &i ont un plu- 
mage merveillcus , & une infinité d'autres Oifeaus de Riviè- 
res, & de Forets, qui font tous differcns de ceus qu'on voit 
ordinairement aus autres parties du monde. 

Les Apalachitcs n'ont aucune conioiirancc des Poiflbns de 
Mer, à caufc qu'ils font trop éloignez de la cofte , mais ils en 
pefchent une grande quantité dans les Rivières, & dans les 
Lacs, qui font extrêmement nourriflans, d'un goût relevé, 
ôr prcfquede même groHeur, & d'une figure approchante de 
celle de nos Brochets, de nos Carpes, de nos perches & de 
nos Barbeaus. Ils prencnt aufli des Caftors & des Bieures au 
bord des grandes Rivières des Lacs & des Etangs : lis en 
mangent la chair, & ils employeur la peau pour faire dcsbo- 
netsd'hyver, & de precieufes fourrures. 

Il nya aucune bcfte vcnimeufe ni aucun animal farouche 
dans le plat pais : parce que les Habitans des montagnes, 
qui font parfaitement bons challcurs , les rcpouflent bien 
avant dans les Forets, & leur font une guerre continuelle. 
De forte que les troupcausde Brebis, de Vaches , de Chè- 
vres, & de Pourceaus , paifient parmy les prcz, & à la pente 
des montagnes , fans qu'il y ait pcrfonne qui les garde. Mais 
dans les bois , & les deferts le plus éloignez du commerce des 
hommes, il y a plufieursmonftrueus& dangercus Reptiles, 
comme au fil des Ours , des Tigres , des Lions des Loups , & 
quelques autres efpcces de bcilcs ciucllcs qui vivent de 
proye, & qui font particulières à ces contrées. 

Les hommes y font pour la plupart de grande flature , de 
coulcurolivâtre, 6c bien proportioncz de leur corps, ilsont 
tous les cheveus noirs (5s: longs. Les honimes & les femmes 
font curieus de s'entretenir la chevelure nette , & propre- 
ment trcfle'e. Les femmes, font aboutir leurs cheveus fur le 
fommet de la telle en forme de Guirlande- 6c les hommes 
les tiennent d'ordinaire liez 6: entcrtillcz dcrricre l'oreille : 
^4ais aus jours de rcjouïflance ils les laiflent flotter lur les 

épau- 



Chap.S DES Iles Antilles. 357 

épaules, ce qui Icurdonnc une meilleure grâce. Les Habitans 
des Provinces qui Tont dans les montagnes , coupent tous les 
cheveus qui font du coftc gauche de leur tefte , pour pouvoir 
plus facilcmenf tirer de l'arç , & ils trefîent ceus de l'autre co- 
flé en telle forte, qu'ils font comme une crefte , qui fe relevé 
fur l'oreille droite. Us n'ont aufll pour la plupart aucun ufa- 
ge de bonets , ni de chaufllires j mais ils fe couvrent le refte 
du corps de dépoiiilles d'Ours, ou de Tigres, fort propre- 
ment coufu es & coupées en forme de cafaques,qui leur bat- 
tent fur les genous , «Se dont les manches ne paiTcnt pas le 
coude. 

Ceus des autres Provinces qui font fituées dans les vallées 
& dans les plaines , alloient autrefois nuds dépuis le nombril 
en haut , pendant l'Efté , & en H y ver ils portoient des robes 
& des manteaus de riches fourrures : mais aujourduy, tant 
I Jes hommes que les femmes ont en toute faifon le corps tout 
couvert. Durant les chaleurs ils ont des habits fort légers, 
qui font faits deCotton , de laine, ou d'une certaine herbe 
qui eft auffi forte que du lin. Les femmes favent filer toutes 
ces matières, & encompoferplufieurs fortes de petites éto- 
fes, qui font de durée & agréables à la veuë. Mais pendant 
l'hyver , qui eft fouvent allez rude , ils font tous habillez de 
diverfes peaus , qu'ils favent apprefterfort proprement. Ils 
laiflent à quelques unes le poil, qui leur fert de fourrure. Jls 
favenr ai 111 tanneries cuirs de Boeufs & de Ceris,6:ilsen 
font des fouliers & des bottines. 

Les hommes portent des bonets de peau de l'Outre par- 
faitement noire ôcluifante, qui font pointus en devant, & en- 
richis par derrière de quelques belles pi urnes d'oifeaus qui 
flottent fur leurs épaules , 6c qui leur donnent une merveil- 
leufe grâce : Mais les femmes n'ont pour tour ornement de 
tefte, que leurs cheveus trcflcz 6f entortillez fort propremët. 
Elles percent leurs oreilles & elles y attachent des pendans 
deCriftal, ou d'une pierre qui eft polie, &d'un beau verd 
femblableà celuyde l'Emcraude , elles en font auftlde grof^ 
fes chaînes dont elles fe chargent le' col , quand elles veulent 
paroître en leur plus grande pompe. Elles font un grand 
.état du Coral, de la Raliàde, du Criual», & de l'Ambre jaune, 

Y y 3 que 



35S Histoire Morale, Chap. S 

que les étrangers leur apportent , & il ny a que les femmes 
des principaus Officiers qui en ayent des braflelets & des co- 
Uers. Encore qu'il y ait quelque peu d'Hfpagnols êc quel- 
ques familles Angloifes qui demeurent au milieu d'eus , ils 
n'ont encore rien changé de leurs anciennes faflbns de vivre, 
ni de la forme de leurs habiliemens. 

Les hommes du commun, ne portent qu'une Cafaque fans 
manche fur une petit habit de Chamois, qui leur fert de che- 
naife. La Cafaque, qui bat jufqu'au gras de la jambe efthéc 
fur les reins avec une ceinture de cuir , qui eft ornée d'un pe- 
tit ouvrage en forme de broderie. Mais les Officiers & les 
Chefs de famille portent encore par deffus tout cela une efpe- 
ee de manteau, qui ne leur couvre que le dos & les bras, en- 
core que par derrière il tombe prefque jufquesàterre. Ce 
manteau eft accroché avec de fortes éguilettes de cuir,qui le 
tiennent lié fous le col & fur les épaules. L'habit des fem- 
mes eft de même figure que celuy des hommes, hormis que 
leur robe s'étend jufqu'à la chevile du pied, & le manteau a 
deus ouvertures aus coftez, par oii elles paflent les bras. 

Pour fe garentir de la vermine , ils fe lavent fouvent avec 
le fuc d'une certaine racine, qui eft d'une fenteur auffi douce 
que l'Iris de Florence , & qui a encore la vertu de rendre 
les nerfs plus fouples , de polir «Se de fortifier tout le corps, 
& de luy communiquer une odeur extrêmement agréa- 
ble. 

Les Villes des trois Provinces, qui font dans la grande 
plaine qui eft au pied des montagnes, font entourées par le 
dehors d'un large ôc profond fofle , qui eft bordé par le de- 
dans au lieu de murailles , de gros pieuz pointus par le bout, 
fichez profondement en terre : ou de hayes vives tiflués & 
entrelaflees d'épines fort piquantes. Elles ont ordinaire- 
ment de cinq à fix pieds d'épais. Les portes font petites & 
étroites, & fe ferment avec des pièces de bois, que Ton coule 
de defllis un rempart de terre, qui eft de part & d'autre, & qui 
commande fur les avenues. U ny a ordinairement que 
deus portes en chaque Ville. Pour y entrer il faut palier 
unpontfi étroit qu'a peine djus hommes y peuvent ils mar- 
cher de fïont, Le pont eft bâty fur des Pilotis , qui foutien- 

nent 



Chap.8 DES Iles Antilles. f$9 

nentdes planches léqudles ils lèvent la nuit , quand ils ont 
apprehenfion du moindre trouble. 

H y a rarement plus d'une ville en chaque Pro\fince.- Il y 
en a telles qui font compofées de plus de huit cens maifons. 
La Capitale de l'Etat , qu'ils appellent CMelHot^tn a plus de 
deus mille. Elles font toutes bâties de pièces de bois plantées 
enterre & jointes les unes contre les autres. Les couvertu- 
res font pour la plupart de feuilles de rofcaus , d'herbe, ou de 
)Onc. Celles des Capitaines, font encroûtées parle deflus 
d'un certam Maftic, qui refiftc à lapluye & conferve le cou- 
vert en fon entier par plufîeurs années. Le pavé de toutes les 
maifons eft de même matière , à laquelle ils ajoutent un cer- 
tain fable doré qu'ils tirent des montagnes voifincs, <5c qui 
donne un éclat, comme s'il étoitfemé de paillettes d'or. 

Les Chambres du commun, font tapiflees de natte tiiTuë 
de fciiilles de Palmes & de jonc , qu'ils lavent teindre en plu- 
fieurs couleurs. Celles des Grans font entourées defourru- 
resprecieufes.ou de peaus de Cerf peintes de diverfes figures, 
ou detapifleriesde plumesd'oifeaus, fort induftrieufement ar- 
rangées en forme de broderie, lis ont des lits élevez d'ua 
piea & demy de terre , qui font couverts de peaus paffées Ôc 
douces comme du chamois : fur léquelles ils favent peindre 
des fleurs, des fruitages , & mille grotefques , qu'ils rehauf» 
fent avec tant de vive couleurs, qu'on les prendroit de loin' 
pour des tapis d'haute-lifie. Les plus riches ont en hyver 
pour couverture de leur lits, des peaus de Martes , de Ca- 
ftors , ou de Renards blancs , qui font fy bien préparées & 
parfumées avec un tel artifice qu'elles n'accueillent jamais 
aucune ordure. Les Officiers, & tous les plus confiderables 
Habitans, couchent fur des Mattelas remplis d'un duvet , qui 
crorft fur une petite plante, & qui eft aufifi dous que delà 
foye : Mais le commun prend fon repos fiir des feuilles de 
Fougère,, qui ont la propriété de délafier leur corps , & de 
reparer leurs forces épuifées par la chaffe , le travail des jar- 
dins, & par tous les autres pénibles exercices de leurs fallbn 
de vivre. 

La Vaiflelle dont ils ufent en leur ménage eft de bois, 
ou de terre emaillée de diverfes couleurs , & pemte fort 

acrrea- 



360 Histoire Morale, Chap. 8 

agréablement. Us aiguifent fur des pierres des dens de di- 
vers animaus fauvagcs, pour en armer leurs fle'ches & leurs 
lances. AVant qu'ils eudcnt la communication des' Etran- 
gers ils ne connoiflbicntpas le fer: mais ils fc fervoyent de 
pierres exircmément dures 6c pointues an lieu de coignées , 
& de certains os polis ôctrenchans au pofTible, en la place 
de coûteaus. 

Us demeurent tous bien unis enfemble fous la conduite 
d'un Roy, qui fait fa demeure à Mclilot , la Capitale du 
Royaume. En chaque ville il y a un Gouverneur, & d'autres 
Officiers inférieurs , qui font nommez par luy , & changez à 
fa volonté , comme il le trouve à propos. Les villages ont 
aulTi des Capitaines, & des Chefs de famille, dëquels ils relè- 
vent. Les biens immeubles font communs parmy ce Peuple, 
& excepté leurs maifons & les petis jardins qui les accom- 
pagnent, ils n'ont rien en propre. Ils cultivent leurs champs 
en commun, & en partagent le ftuit entr'eus. Au tems des 
femailles les Gouverneurs ôc leurs Officiers prefident au tra- 
vail : Et en ce tems-là, tous ceus qui font en aage de cultiver 
la terre, vont de grand matin fe rendre à l'ouvrage, Se y de- 
meurent jufqucs au fou* , qu'ils retournent en leurs villes , (5c 
en leurs villages pour prendre leur repos. Pendant qu'ils 
travaillent , les Chefs ont foin de les rafraîchir avec quel- 
que bon bruvage , & quelques meilleures viandes que cel- 
les dont ils ufcnt ordinairement. Ils" mettent tout le prove- 
nu de la moillbn en des greniers publics, qui font au milieu 
de chaque ville, ou village j- Et au plein de la Lune, ôc à tous 
les renouveaus, ceus qui font commis pour en faire la diflri- 
bution , en donnent à chaque famille , félon le nombre des 
perfonnes dont elle eftcompofee, autant qu'il en faut pour 
la nourriture. 

Us font fobres & haiflent les délices, & tout ce qui peut 
cffcminerics efprits. Et bien que la vigne croilTe naturelle- 
ment en leur terre , ils ne font point de vin que pour le Divin 
fervice. L'eau pure eft leur boilfon la plus ordinaire; Mais 
dans leurs fellins ils ufcnt d'une efpece de Bière fort agréable 
qui efl faite avec du Mays. Ils ont auill l'adreQe dccompo- 
fer de l'Hydromel parfaitement bo:i, lequel ils confervent 

en 



Chap.s DES Iles Antilles, 561 

en de grand vaiflTeaus de terre. L'abondance de miel qu'ils 
trouvent dans les rochers , & dans le creusdes vieus arbres, 
kur prefente le moyen de faire ce delicieus bruvage, qui peut 
aifément pafler pour du vin d'Efpagne , lors notamment qu'il 
a efté long tems gardé. 

Ceus d'une même famille entretiennent une fi parfaite u- 
nion par enfemble, qu'on voit parmy eus des maifons où un 
vieillard a fes enfans ,*& les enfans de fes enfans , jufques à la 
troifiéme , & quelquefois à la quatrième génération , qui vi- 
vent fous un même toit , au nombre de cent perfonnes , & 
quelquefois d'avantage. La plupart des autres peuples de 
l'Amérique Septentrionale qui habitent le long de Ja cofte de 
la Mer font fi pareiïeus qu'ils font fouvent acciiillis pendant 
l'hyver, de grande dizette , pour n'avoir pas enfemencé la 
terre en la bonne faifon , ou pour avoir confumé en feftins & 
en débauches les fruits de la dernière moilTon. Maisles Apa- 
lachites ont en horreur loifiveté : & ils s'adonnent telle* 
ment au labourage , que le provenu de leur terre répondant 
à leurs foins, & étant difpenfé avec prudence & modération, 
fuffit à les entretenir en toute abondance, & même pourfub- 
venir à la necefîité des Habitans des monta2;nes. Tant hom- 
mes que femmes s'occupent continuellement, après le tems 
des femailles & des moiflbns , à filer du Cotton , de la Laine, 
ou de l'Herbe qui eft molle & forte, pc^ur faire des toiles Ôc 
plufieurs petites étofes dont ils fe couvrent : Ou bien ils font 
delà poterie, ou ils arrangent des plumes pour faire des tapif- 
feries : ou ils font des corbeilles , des paniers , & autres me- 
nus ouvrages avec une induftrie merveillcufe. 

Ils font d'un naturel fort aimable. Et parce qu'étant loin 
delà mer ilsn*ont encore rcçeu aucun dcplaifir des étran- 
gers , ils ne favent qu'elles carefies leur faire lors qu'ils les 
vont vifiter , & ne fe laflent point de leur témoigner toute 
) forte d'amitié. Ils font dociles & fufceptibles de toutes for- 
! tes de'bonnes difciplines. Mais ils ont cecy de mauvais qu'ils 
i font fort arrêtez à leurs fentimens, prompts à fe couroucer,& 
) fort adonnez à la vengeance, quand ils croycnt d'avoir elté 
( oifencez. Us ajoutent aufll facilement foy à leurs fonges , ôc 
[ils ont de vieus rêveurs parmy eus, qui font une ouverte 

Z z pro- 



36z Histoire Morale, Chap. 8 

profeflion de les interpréter , & de prédire en fuite les cho- 
fes avenir. 

Ils joiiiffent dépuis un long tems d'une profonde paix: 
Mais ils retiennent toujours fur leurs gardes , &i ils ont tou- 
jours des fentincilcs aus avenues de leurs villes, pour préve- 
nir les incurfions de certains Peuples Sauvages & cruels au 
pofllble , qui n'ont aucune demeure arrcte'e , & qui courent 
ces Provinces avec une vitefle incroyable, faifant de grands 
ravages par tous les lieus , où ils ne trouvent point de re- 
fiftance. 

Les Armes des Apalachitcs font L'arc, la ma(rue,la fronde, 
& une efpece de grand Javelot qu'ils lancent avec la main au 
défaut de leurs flèches. Et parce que ccus qui habitent dans 
les bois (5r dans les montagnes ne vivent que de chaiîe, l'ex- 
ercice continuel les i:end il adroits à tirer de L'arc, que le 
Roy qui en a toujours une Compagnie à fa fuite n'a point de 
plus grand Hivcrtiffement que de les voir tirer au blanc pour 
cnporter le prix, qu'il donne à celuyqui en moins de coups a , 
atteint le lieu marqué, ou abbatu une couronne pofée au plus 
haut d'un Arbre. 

Us aiment padlonémcnt la mufjque, & tous les inftrumcns 
qui rendent quelque Harmonie , ôc à peine y eh a-til aucun 
qui ne fâche jouer de la flûte & d'une efpece de haut-bois, 
qui étant dediffcreQtc groflcur font un afles bon accord & 
rendent un fon fort mclodieus. Ils font aufll eperdumentà- • 
donnez à la danfe , fautillant & faifant mille poftùres, par lé- • 
quelles ils croyent qu'ils fe déchargent de toutes leurs mau- 
vaifes humeurs, & qu'ils aquiercnt une grande foupleife de 
corps, & une mcrveilleufc agilité à la courfc. Ils cclcbroyent 
autrefois des danfesfolemncllcs à la fin de chaque moiflbn, 
& après qu'ils avoient fait leurs oflrandes au Soleil fur la 
montagne d'Olaimi : mais maintenant ils n'ont point de tems 
précis & réglé pour ces divertiflcmcns. 

Ils ont la voix naturellement bonne, douce, flexible & 
agréable. Ce qui eftcaufeque plufieursd'entr'eus s'étudient 
à contrefaire léchant ôc le gazovillcmcnt des Oifeausj En- 
quoy ils rendirent, pour la plupart fi heureufement , que 
comme autant d'autres Orfées ils attirent des bois auprès 

d'eus 



Chap.8 DES Iles Aktilles. $6^ 

d'eus CCS Oifeaus qui croyent entendre leurs fembUbles. lis 
adouciflcnt aufll par le chant le petit travail auquel lis s'adon- 
nent, plus toutefois par divertiflement , & pour éviter l'oi- 
(îvete, que pour le profit qu'ils en tirent. 

Leur langage eft fortdous, & fort riche en comparaifons. - 
Celuy dont fe fervent les Capitainerie toutes lesperfonncs 
de condition, eft plus orné & plus fîeury, que celuy du vul- 
gaire. Leurs exprelïions font precifes, & leurs périodes aifez 
courtes. Ils aprenent dés leur jeuneffe plufieurs clianfons 
que lesjaoiiasontcompofées à l'honneur & à la louange du 
Soleil. Ils favent aulli plufieurs petites pièces de poëfie, dans 
léfquelles ils ont compris les exploits les plus mcmorablcs de 
leurs Roys pour en perpétuer la mémoire parmy eus , & la 
transmettre plus doucement à leur pofierité. 

Toutes les Provinces qui reconnoiflent le Roy d'Apala- 
che pour leur Souverain , entendent le langage qui eft com- 
mun en fa Cour: mais elles ont chacune quelque dialede par- 
ticulière, qui fait que le langage des uns eft en quelque chofe 
différent de celuy des autres. Les Provinces d'Amanaôc de 
MatiqueoLi fe trouvent encore plufieurs familles de Caraï- 
bes, ont retenu jufqu'à prefent beaucoup de mots de l'ancien 
Idiome de ces Peuples , qui juftifientcequenous avons pofé 
pour confiant, affavoir qu'ayant un même nom, & beaucoup 
de termes qui leur font communs avec les Habitans des An- 
] tilles, ils ontaufil eu un même origine, comme nous l'avons 
reprefenté au Chapitre précèdent. 

Autrefois ils adoroient le Soleil, & avoient leurs Preftrcs 
qu'ils nommoient laoua^s^ qui étoient fort fuperfticieus à lu y 
faire rendre tout le fervlcc qu'ils avoient inventé à fon hon- 
neur. Ils croyoient que les rayons du Soleil donnoient la 
vie à toutes chofes, qu'ils dciVéhoient la terre, & qu'une 
fois le Soleil ayant demeuré vint-quatre heures en éclipfe, 
la terre avoit été inondée, & que le grand Lac qu'ils appel- 
lent T/7fo;^/,avoit pouffé fes -eaus jufques furie fommetdes 
plus hautes montagnes qui les entourent. Mais que le Soleil 
retournant de fon éclipfe , avoit fait par fa prefence retourner 
les eaus dans leurs abifmes j que la feule montagne qui eft 
dédiée à fon honneur , ôc dans laquelle étoit fon Temple fut 

Z z 2 pre- 



364 Histoire Morale, Chap. s 

prcfervéedecedeluge} & que leurs Predeccflcurs, & toutes 
Icsbcftcs qui font àprcfent dans les bois & fur la terre, s'y 
étant retirées , furent confervées pour repeupler toute la 
terre. De forte qu'ils fc tiennent les plus anciens peuples du 
monde. Et ils difent que depuis ce tems-là ils ont reconnu 
le Soleil comme leur Dieu. 

Us tenoieiit que le Soleil s'étoit bâty luy niême le Temple 
qui eft en la Montagne d'Olamii, éloignée de fon pied d'une 
petite lieue de lavillcde Mclilot : Et que les Tonafz,u/t , qui 
font certains petis oifcausde la j^rolTeur d'une Caille, & qui 
ont le ventre & les ailes d'un jaune doré, le dos d'un bleu ce- 
lefte , & la tefte d'un plumage , en partie rouge , & en partie 
blanc, font les Meflagers 6c les cnfans du Soleil, qui chantent 
toujours fes loiianges. 

Le fervice qu'ils rendoient au Soleil , étoit de le faluer à 
fon lever , & de chanter des Hymnes à fon honneur. Us fai- 
foient aufîi la même chofe le foir,le fuppliant de retourner 
bien-toft & de ramener le jour. Et outre ce fervice journa- 
lier que chacun faifoit à la porte de fon logis , ils enavoient 
un public & folennel, qui confiftoit en faciifices & en offran- 
des que les Jaoiias rendoient quatre fois l'an au Soleil- afla- 
voir après les dcus femailles, & après les deus moiilons, fur la 
montagne d'Obïmi , avec une grande pompe <Sc un concours 
gênerai de tous les Habitans desfix Provinces. 

Cette montagne d'Olaimi, comme nous l'avons dit cy 
devant, eft fituée en la Province de Béniarin , à une lieue de la 
ville Royale de Meiilot. Mais avant que l'on foit arrivé at: 
deffus de cette montagne , on fait environ une autre lieue de 
chemin en montant & en tournoyant. C'efi bien l'une des 
plus belles & des plus merveilleufes montagnes qui foient an 
monde. Elle eft d'une figure parfaitement ronde, & d'une 
pente extrêmement roidc. Mais pour en faciliter l'accès on 
a taillé tout aus environs un chemin allez large, qui eft orné 
en plufieurs endroits de rcpofoirs gagnez dans le roc en for- 
me de grandes niches. Tout le circuit , depuis le pied jufqu'à 
deus cens pas du fommet , eft couronne de bcaus arbres de 
Saxafras , de Cèdres , de Cyprès , & de plufieurs autres , qui 
rendent des réfmcs&dcs gommes aromatiques, d'une tres- 

asrea- 



Chap.8 DES Iles Antilles. 365 

agréable odeur. Le fomniet s'étend en une large plaine par- 
faitement unie , qui a environ une bonne lieue de tour. Elle 
cfl: couverte d'un beau tapis vert tiflu d'une herbe courte & 
menue, qui eft entremeflée d'uneefpece de Thin , de Marjo- 
laine, & d'autres herbes de bonne lenteur. Et c'étoit au dcC- 
fus de cette montagne ,& fur cette agréable verdurcgue le 
peuple fe tenoit pendant *que lesPreihes du Soleil faiibient 
le fer vice. 

Le lieu qui leur fetvoit de Temple eft une grande & fpa- 
cieufe grotte ou caverne , qui s'eft trouvée taillée naturelle- 
ment dans le roc à l'Orient de cette montagne. Elle a Ton 
ouverture vafte & large, comme l'entrée d'un Temple mag- 
nifique. Si tôt que le Soleil fe levé, il darde fes rayons dans 
cette embouchure , qui a au devant d'elle une belle & ample 
platte forme qu'on diroit avoir été efcarpée avec artifice 
dans le Roc. Et c'eft-là où les Jaoiias , Sacrificateurs du So- 
leil, attendoientfon lever pour commencer leur Cérémonies 
ordinaires les jours de Fefte. Le dedans de cette caverne eft 
en ovale, long d'environ deus cens pieds , & large à propor- 
tion. La voûte, qui eft naturellement taillée dans le roc,fe 
haulîe peu à peu en cercle , depuis le bas jufques à cent pieds 
ou environ de hauteur. Uy a tout au milieu un grand fou pi- 
rail , ou une lanterne qui luy donne le jour , qui vient de dcC' 
fus la montagne , qui eft percée en cet endroit-là. Cette lan- 
terne eft entourée de grofles pierres liées & maflbnnées en- 
femble afin d'éviter les cheutes. La voûte de dedans eft par- 
faitement blanche , & encroûtée d'un certain falpêtrc qu'on 
prendroitpourdu coralblanc formé en plufieurs figures dif- 
férentes, qui la divertifient. Tout l'entoura le même luftre. 
Le pavé eft aufîi extrêmement uni & poly comme un marbre 
tout d'une pièce. Enfin , le plus grand ornement de ce Tem- 
ple eft une parfaite blancheur. On y voit im grand baftin 
qui eft tout au fond , vis à vis de l'entrée , lequel eft remply 
d'une eau tres-clairequi diftile perpétuellement du rocher & 
qui eft ramaflee en ce lieu. Tout au milieu de ce Temple , di- 
redement fous l'ouverture qui luy donne le jour , il y a un 
grand Autel d'une feule pierre, qui eft d'une figure ronde, 
élevé de trois pieds de terre, & Ibutenu fur un gros pied , qui 

Zz 3 fem- 



3 66 Histoire Morale, Chap. s 

femble avoir efté taille fur le lieu, avec la table de l'Autel, 
d'une feule roche, qui faifoit autrefois uneeminençc furie 
pavé de cette merveillcufe caverne. 

Le Sacrifice que les jaoiias faifoient au Soleil, ne confîftoit 
point en reffufion du fang humain , ou de cchiy de quelques 
beftes. Car ils croyoient que le Soleil donnant la vie à tou- 
tes chofes , n'auroit pas agréable un fervice qui priveroit de 
la vie les créatures à qui il l'avoit donnée. Mais ce Sacrifice 
confiftoit feulement en chanfons qu'ils avoient compofées 
en fon honneur, en parfums de drogues aromatiques qu'ils 
faifoient brûler fur fon autel , & en off^randes d'habits que les 
riches luy prefentoient par les mains des Prêtres , pour être 
puis après diftribuez aus pauvres d'entre le peuple. 

Toute cette Cérémonie qui fe faifoit quatre fois l'an, du- 
roit depuis le lever du Soleil Jufques à midy que l'aflemblée 
étoit congédiée. Dés la veille de chaque fefte les Prêtres 
montoient fur la Montagne pour fe préparer à cette action 
Solennelle : Et le peuple quiy accouroit de toutes les Pro- 
vinces, s'y rcndoit du moins avant le lever du Soleil. Le che- 
min qui conduifoit au defliisdela montagne étoit éclairé de 
grands feus qu'on y entrctcnoit pendant cette nuit là , pour 
guider feuremcnt cens qui y alloient adarer. Tout le peuple 
demeuroit au defilis de la montagne & perfonne que les Sa- 
crificateurs n'ofoit s'approcher de la grotte qui fervoit de 
Temple. Ceus qui apportoientdcs robbespour être dirtri'- 
buées aus pauvres , les prefentoient aus Sacrificateurs qui 
étoient à l'entrée, & qui les fufpcndoient à des perches qui 
étoicnt aus dcuscoftez du portail , où elles demeuroient juf- 
ques à la fin du fervice qu'elles étoicnt départies aus pauvres, 
de mefme que les autres prefens que les riches ofiroienr , & 
qui étoient pareillement gardez jufques à cette heure-là. 
Ceus qui apportoicntdesparfums pour briller , les mcttoient 
aulfi entre les mains des Prêtres. 

Dés que le Soleil commençoit àparoître , les Sacrifica- 
teurs , qui étoient au devant du Temple, commençoient 
leurs chants & leurs loiianges,en l'adorant à plufieursrcpri- 
fcs, les gcnous en terre. Puis ils alloient les uns après les au- 
ti's, jettcr l'encens & le parfum qu'ils avoient entre les 

mains 



Chap.8 DES Iles Antilles. 367 

mains dans le brafier qu'ils avoient auparavant âllLim© fuï 
l'autel , & fui' une groffe pierre , qui étoit au devant de l'en- 
trée de la grotte. Apres cette cérémonie , le premier des 
Sacrificateurs verfoit du miel dans une pierre creufée en for- 
me de beniftier , qui étoit aulfi au devant de ce Temple. Et 
dans un autre qui étoit de même figure & de même matière^ 
il mettoit des grains de Maïs concaflez & dépoiiillez de leur 
écorce, comme aufii d'autres petis grains que les oifeaus con- 
faerez au Soleil , & qu'ils appellent Tonatz,uli^ mangent vo- 
lontiers. Ces oifeaus , qui font en grand nombre parmy les 
bois qui entourent cette montagne, étoient fi affriandezà 
trouver ces douceurs qui leur étoient préparées en cette pla- 
ce, qu'ils ne manquoient pas d'y accourir en trouppe incon- 
tinent que la compagnie s'étoit retirée. 

Pendant que les Sacrificateurs continuoient à brûler îô 
parfum, & a chanter les louanges du Soleil, le peuplc,qui étoit 
fur la montagne, après s'être incliné plufieurs fois au lever 
du Soleil, s'entretenoiten jeus, en danfes 6c en cantiques, 
qu'ils chantoient en fon honneur. Et après ils mangeoient 
fur l'herbe la provifion que chacun avoir apportée à ce 
deflein. 

Ils continuoient ainfi jufques à midy. Mais quand cette 
heure approchoit , les Sacrificateurs quittant la porte du 
Temple entroient au dedans, & entourant l'autel qui étoit 
au milieu, ils rj^mmençoient leurs chants. Puis auflltôt 
que le Soleil c^Blmençoit à dorer defcs rayons le bord de 
l'ouverture fdSBaquelle l'autel étoit drefie, ils jettoientde 
l'encens & d'ajâres parfums fur le brafier qu'ils avoient al- 
lumé dés la veffit & ibigneufement entretenu fur cet autel. 
Apres avoiî: ^levé leurs chants, & confumé tous leurs par- 
fums, ils fe Ictiroient tous à l'entrée du Temple, devant la 
porte, horsmis fix qui demeuroient prés de l'autel. Et pen- 
dant que cens qui étoient à l'entrée haullbient leurs voix 
plus qu'à l'ordinaire , ceus-cy qui étoient demeurez à l'autel 
lachoient en même tems , chacun d'eus fix Tonatzuli , qui 
font les oifeaus dédiez au Soleil , dont nous avons parle , lef- 
quels ils avoient apportez & confervez dans des cages pour 
cet effet, Ces oifeaus ayant fait le tour du Temple , & trou- 
vant' 



46S Histoire Morale, Chap. 8 

vaut l'entrée occupée par les Sacrificateurs qui étoient à la 
porte avec des rameaus , & qui les cffrayoient par leurs vois, 
prenoicnt leur vol par l'ouverture du milieu duTeifiple, <5c 
après avoir tournoyé par dcflus ralTcmblée qui étoit fur la 
montagne, & qui les accompagnoit de grans cris d ejouilian- 
ce, comme ceus qui faifoient la clôture de la cérémonie, & 
qui étoient eftimcz les enfans, & les meflagers du Soleil, ils 
gagnoient incontinent les bois avec allegreflc. 

Si toftque ces oifeausavoient donné le congé, le Peuple 
defcendoit en bon ordre de la montagne , & paflant prés du 
Temple , les Prêtres qui étoient toujours en leur office les y 
faifoient entrer. Et après qu-ils avoient lavé leurs mains & 
leurs vifages dans la fontaine ils les en faifoient fortir par la 
même entrée , qui étoit divifée en deus par une petite fepa- 
ration, qu'ils y mettoient pour empefcher laconfufion ôc le 
defordre : Puis à la fortie ils prenoient une autre route, par 
laquelle ils alloient gagner le grand chemin, qui conduifoit 
à la montagne , & qui étoit le même par oii ils étoient mon- 
tez. Ainfi chacun fe rendoit chez foy . 

Les pauvres, dont les Sacrificateurs avoient la lifte de- 
meuroient les deniers de tous, ôc rccevoient de leurs mains 
les robes, & tous les autres dons que les riches avoient pre- 
fentez au Soleil, pour leur eftre diftribuez. Apres quoy cha- 
cun quittoit la montagne & la Cérémonie prenoit fin. 

Aujourduy , que la plus grande & la plus confiderable par- 
tie du peuple qui habite dans les Provinces de Bémarin & de 
Matique, &■ particulièrement le Roy & la ville de Melilot 
ont embraflé le Chriftianifme , cette montagne _& fon Tem- 
ple ne font plus fréquentez que par curioOté. Et le Roy ne 
permet pas à fes fujets des autres Provinces , qui ne font pas 
encore Batizés d'y monter pour y faire leurs Sacrifices 6c 
toutes leurs anciennes fiiper/titions. 

Ils croioyent l'immortalité de l'ame, mais ils avoient méfié 
tant de fables parmy cette vérité, qu elle en étoit prcfque 
toute étoufée. Ils embaumoient les corps de leurs parens, 
avccplufieurs forte de gommes & de drogues aromatiques, 
qui avoient la vertu de les garantir de corruption : Et aprez 
qu'ils les avoient confcrvez quelquefois plus d'une année 

en 



Chap.S DES Iles Antilles. 569: 

en leurs maifons , ils les entcrroicnt en leurs jardins on dans - 
les Forelts voilines avec beaucoup de ranienrations ôc de 
Cérémonies, Ils montrent encore aujourduy au pied de h 
belle montagne d'Olaïmy les fcpulchres de pluficurs de leurs 
Rois, q.ui font taillez dans le roc. On voit an devant de cha- 
cun un beau Cedrc, qu'ils ont planté , pour remarquer ia 
place, & pour en conferver foigneufementla mémoire. 

Pour témoisiner leur deuil & faire paroître le 2;rand re- 
gret qu'ils avoient de la mort de leurs parens , ils coupoienî: 
une partie de leurs cheveus : mais quand leur Roy étoit dé- 
cédé , ils fe rafoient entièrement tout le poil de la tefte, & ne 
lelaitroientpointrecroiftrejjufquesà ce qu'ils l'euITenr pleu- 
ré par l'efpace de quinze lunes entières. 

La connoiTance que les Apalachites ont de Dieu leur a 
efté donnée par divers degrez : car pour prendre la chofe en 
fa fource. 11 y après d'un fieclequeles premières femences 
du Chriftianifme furent jettées en cette partie de la Floride, 
par une Colonie Françoife, compofée de plufieurs perfonnes 
de condition , qui y fut conduite & établie par le Capitaine 
Ribauld fous les aufpices du Roy Charles Neufviéme. 11 y 
bâtit d'abord une Fortereflé laquelle il nomma Caroline , à 
l'honneur de fa Majefté Tres-Chrétienne. 11 impofa aufîi 
aus Caps, aus Ports, & aus Rivières de cette Terre , les noms 
qu'elles portent encore à prefent. De forte que le long de 
cette coïie on trouve le Port Royal, le Cap François, les 
Rivières de Seine, de Loire, de Charante, de Garonne, des 
Daufins, de May, de Somme , &: plufieurs autres places, qui 
ont des noms qui font entièrement François, & qui juftiiient 
amplement que cette Nation-là y a autrefois commandé. 

Mais ce qui eft le plus digne de remarque', & qui fait d'a- 
vantage à nôtre propos , cil que par ce premier embarque- 
ment qui fut fait pour la Floride, il y pafla deusfavans & rcli- 
gieus perfonages , qui dés leur arrivée en celte belle Terre 
prirent à cœur de gagner par toutes fortes de bons offices les 
affcdions des Habitaiis du Pais oii ils s'étoient placez , & 
d'apprendre leur langue, afind: leur pouvoir donner quel- 
que connoillance de Dieu , <5c des myfteres facrez de fon 
Êuangile. Les mémoires que le Capitaine Ribauld a laiflez 

A a a fur 



^yQ HisTOTRE Morale, Châp. S 

fur ce fujct, raportent que le R oy Saiuriova , qui gouvernoit 
le quartier cil les François s'é- oient établis, & qui avoit 
pour Vaflaus plufieurs Roitelets qui éroient Tes voilins , rc- 
çeut fort humainement ces Prédicateurs, & qu'i^ recom- 
niandaà tous fesfuiets de leb avoir en uiicfinguliere eftime. 
De forte que l'affedion que ces pauvres Peuples leur por- 
toient,& la fidélité, & le zcle qu'ils employoïent pour avan- 
cer leur converfiondonnoient de's lors de très-grandes efpe- 
rances que l'oeuvre du Seigneur prolpeveroir enrre leurs 
mains , «5c que cette petite portion de ta vigne étant foigneu- 
fement cultivée , produiroit avec le tems plufieurs bons & 
precieus fruiisà la loiiange de ia grâce. 

Ces Heureus commencem-ns, & ces agréables prémices 
de rtuangiledc nôtre Seigneur jefus, furent en luitte lou- 
tenues & accruespar les foins de Monficur l'Admirai de Co- 
ligny, qui donna Commifllon à Monficur deLaudoniere, 
d'y conduite un renfort bien contiderable de Soldats, & de 
toutes fortes d" Artilans, qui y arrivèrent en l'an mil cinq cens 
foixante quatre: mais à peine ces nouveaus venus avoient 
pris l'air de la Terre, que l'Efpagnol qui s'imagine que toute 
l'Amérique luy appartient, & quia toujours elle jalousde la 
Nation trançoife print l'occalion dcsdefordres qui étoient 
pour lors en cet état- là, pcuriraverfcr les gcnereusdefleins 
des Diredeurs de cette Colonie nainantc,ô: l'ércuter dans 
fon berceau. Pour cet effet il y envoya Picni MtLv/idcz. avec 
fix farauds Navires remplis d'hommes 6 de munitions de 
f^uerre qui vinrent fondre fur elie ledixneutviéme de Sep» 
tembre en l'an mil cinq cens Ibixnntc cinq. 

Monficur de Laudonicre , <5<: le Capitaine Ribauld, qui 
avoit encore amené tout fraichcment un petit fccours à cet- 
te Colonie, reconnoiifans que fc leroit une témérité de vou- 
loir refifter à de fi puiflantes forces , rcfoUn ent , par l'avis de la 
plupart des Officiers , de capituler & de rendre la place au 
plus fort , fous des conditions les plus honorables que les af- 
Oegezont coutume de demander. Pierro Melandez leur ac- 
corda , la plupart des articles qu'ils avoient propofez , mais 
aufl'i-toft qu'il fut entré dans la l ortcrelVe , <S: qu'il fe fut ren- 
du mailh-e du corps de garde , il faulTa la foy qu'il avoit don- 
née. 



I 



Chap.S DES Iles Antilles. 371 

née, & en viohnt le droit des gens , il fit cruellement mafla- 
cirer non fenlemcntles Soldats , mais même les femmes & les 
petis enfans qu'il trouva dans cette place, &■ qui ne purent 
pas prendre la fuite. 

Le Capitaine llibauld fut envelopé dans ce maflacrc. 
Monfîeur de Laudoniere échapa hcureufement en fe lau- 
vantau travers des Marais, dans les vaiiTeaus nouvellement 
venus de France, qui par bonheur étoienr à la rade. Qtielqucs 
autres Habitans quiavoient dés l'arrivée de rEfpagnol prc- 
veu le péril qui les talonnoit fe retirèrent de bonne iieure 
dans les bois , & à la faveur de la nuit ils gagnèrent le village 
de Saturiova leur bm amy , qui haiffant l'Efpagnol les tint 
fous fa protedion , & leur fournit des vivres pour fublifter 
honneftement jufquesà l'an mil cinq cens foixante fét , que 
le Capitaine de Gourgiies étant defcendu en la Floride avec 
trois bons navires remplis de plufieurs braves hommes, 6c de 
toutes fortes de munitions de guerre , punit feverément la 
cruauté des Efpagnols, & eftant aflfifté de Saturiova, &de 
tousfes voifms & alliez il vengea Finjure publique des Fran- 
çois faifant paffer par le fil de Fépéetous les Efpagnols qu'il 
trouva non feulement danslaForterefle de Caroline laquel- 
le ils avoient bien munie & reparée dépuis leur ufurpation, 
mais encore dansdeus autres Forts , qu'ils avoient aufli bâtis 
le long de cette colle , léquels il brûla & démolit , comme 
on le peut voir au Chapitre douzième du Livre quatrième de 
la defcription des Indes Occidentales compofee par fean 
deLaet. 

Les mémoires que le Capitaine de Gourgues fit imprimer 
touchant fon expédition enla Floride nous apprenent, qu'un 
François nommé Pierre du Bre\ qui s'étoit retiré chez le Roy 
Saturiova pour éviter la cruauté des Efpagnols , luy raconta, 
qu'il ne réciiapa de ce malFacre que dix hommes du nombre 
déquels il éruit : Q>Vils trouvèrent tous une retraite afllirée 
dans les Etars de ce Prince , qui ne demcuroit pas loin de leur 
defolée Colonie : Que trois de ces réfugiez y moururent 
quelques mois après cette déroute : Que de fét qui rcftoicnt, 
il y en eut Ç\y. , qui furent tellement charmez du récit fort 
avAntagcus que les fujets de Saturiova leur faifgicnt pai* cha- 

Aaa 2 cun 



37i Histoire Morale, Chap. g 

cun joui- dcsTrcfors du ?<oy Oï^ayra, de ia PuiÛance d'un 
autre qui fc nommoit o//aU , qui commandoit à quarante 
Princes, & de la gcncrofitc & fagc conduite du Roy d'^^pa- 
lâche, qui gouvcrnoit pluficurs belles & grandes Provinces, 
qui e'roient fituccs au pied des montagnes , & qui s'e'ten- 
doicnt bien avant dans plufieurs agréables vallées qu'elles 
renfermoient j qu'ils prièrent Saturiova , qui les avoir re- 
cueillis il cordialement de leur vouloir donner des gnide>, 
qui les puflent conduire jufques aus Frontières. du Royaume 
de ce dernier , de qui ils avoient ouï dire tant de merveilles, 
ôc notamment qu'il aimoit les étrangers, & que fcs fujets 
etoicnt les micuspolicez de toute TAmcrique Septentrio- 
nale : Q^ic Saturiova voulant ajouter cette noqvelle faveur 
à toutes celles dont il avoir de'jaufé envers eus< leur donna 
une bonne elcorte compofée des plusvaillans de Ces fujets, 
pour les mener en toutefeureté auprczde tous fcs alliez, ôc 
même jufques aii domaine du Roy d'Aapalachc , s'ils defi- 
roient dele vifiter. 

La Relation dufuccezde ce voyage, que ces François en- 
treprirent pour contenter leur curiofité, & pour employer 
utilement letems que leur dilgrace leur fou rniiVoit , porte, 
qu'après qu'il eurent vifité o^/W^Filsde Saturiova, & la 
plupart de fes alliez, qui a\*oient leurs villages le long d'une 
belle & agréable Rivière , laquelle ils appellent Se/oj en leur 
langue, pour éviter la rencontre des i\\']Cis de Tfmagoa, qui 
ctoit en guerre avec Saturiova , il leur falut paflcr des R ivie- 
res fur des branches d'arbres lie'cs enfemblc, grimper des mô- 
tagneSjtraverferdes Mara s & desPoretstres-epaiQes,où ils 
rencontrèrent plufieurs bcfles cruelles : Qu'avant que d'ar- 
river fur les 1 erres du Roy d'Apalache ils furent fouvcnt 
attaquez par des troupes de Sauvages , qui rodent parmy ces 
vat\es folitudcsj Qiie deus de leurs Guides furent tuez en 
ces rencontres , & prefque tous les autres dangereufement 
blelfez : Que les fujets du Roy 1 imagoa ayant e'pié leur 
marche les avoient fuivis par plulleurs journées , & que 
ne les aysnr pu aircirjdic , ils leur avoient drefle des em- 
bûches pour tâcher de les y faire toiv.bcr au retour: Qu'a- 
prés avcir cfiuyé une infinité de périls^ & enduré lou- 
vciu beaucoup de faim ce de foif , ils ércycnt enfin par- 
venu ^ 



Châp.S DES ÎLES Antilles. 373 

venus à la Province de C^Uticjue , qui cO; de la Souverai- 
neté du Roy d'Apalache: Qi\Q. le Gouverneur de la Ville 
à'Akovekn, qui eft la Capitale de cette contrée-là, les fît con- 
duire vers le Roy qui pour lors étoit venu vifitcr la Province 
d'k^mam 5 Qne ec Prince leur fit un fi favorable accueil, & 
leur témoigna tant d'amitié, qu'ils prirent refolution de ren- 
voyer leurs guides en leur païs, & de s*affermir au milieu des 
Apalachitcs,puis qu'ils les trouvoient tels qu'on les leur avoit 
décrits. 

Le fouvenir des dangers qu'ils avoient encouru avant que 
de pouvoir fe rendre a Matique: La vive apprelienfion qu'ils 
avoient des difficultez qui leur étoient inevirables au retour ,• 
le peu d'cfperance qu'il y avoir que IcsFrançois priffent envie 
de faire un nouvel embarquement pour relever les ruines de 
leur Colonie : La beairté & la fertilité du Pais ou la Provi- 
dence Divine les avoit amenez, & la douceur des mœurs 
des Habitans, jointe à plufieurs autres confiderations de leurs 
propres interefts , les convioit puifîanment à former ce def- 
ïein : Mais les Guides que Saturiova leur avoit donrfez y 
faifoient de fi grandes oppofitions,& remontroient avec tant 
de chaleur , qu'ils noferoient pas fe prefenter fans eus devant 
leur Seigneur , qui les avoit confiez à leurs foins, que pour 
compofer ce différent, & pour les mettre à couvert du re- 
proche qu'ils apprehcndoientjlors qu'ils feroient rétournez 
en leur terre, ils obtinrent que du moins deusdcces voya- 
geurs fen retourneroient avec eus auprez de Saturiova, pour 
eftre témoins de tous leslbins & de toute la fidélité qu'ils 
avoient apportée pour exécuter la commiffion qu'il leur 
avoit donnée. 

Cette même Relation ajoute, que ces quatre François qui 
s'arrêtèrent volontairement au milieu des Apalachitesétans 
bien indruits en la voye de Dieu, leurlailTerent quelque con- 
noiOance de fa Majefté Souveraine. Et les Angloîs qui ont 
dépuis quelques années pénétré dansces Provinces, écrivent 
que les Habitans de la Province de Beniarin ont encore la 
mcmoire fraîche de ces Etrangers, & que c'cft d'eus quilà 
ont appris plufieurs termes de-la langue Fr.mçoife , tels que 
fout. Dieu , le Ciel , la Terre , Amy , le Soleil, la Lune . le 

Aaa 3 Para- 



3 74 Histoire Morale, Chap. s 

Paradis , l'Enfer, Oiiy, Non. Et pliiriciirs autres mots qui 
font communs parmy ces peuples & qui ibnt employez par 
eus, pour exprimer la même chofc, qu'ils figuifieift .parmy 
nous. 

■ Après la mort de ces François qui furent regrettez de tous 
les ApaUchites horsmis dcsSaciiticateurs du Soleil qui leur • 
portoient une hayne irréconciliable , à caufe qu'ils de'tour- 
noient le peuple de fon idolâtrie, 6c le portoient à la connoi- 
fancedu vray Dieu, qui a crée le Soleil qu'ils adoroient com- 
me Dieu : Les Provinces qui font dans les vallées d^s mon- 
tagnes d'Apaiates,& qui n'avoient encore cfté éclairées que 
d'un bien foible rayon de la lumière celelle , fullcnt facile- 
ment retombées dans les plus epaifles ténèbres de leur an- 
cienne fuperftition , fi Dieu par un trait fingulierde fa Pro- 
vidence, ne leur eut envoyé quelques familles Angloifes qui 
à leur arrivée ralumerent ce petit feu qui étoit caché fous la 
cendre- 
Ces Familles étoient fortiesdela Virginie en l'an 1621, 
en intention de fe retirer en la neuve Angleterre, pour fe 
mettre à couvert des fréquentes incurfions ôc desmallacres 
que les Sauvages y faifoient , mais les vens étans contraires à 
leur deffcin elles furent pouflees à la code de la Floride, d'oii 
elles palTerenr en la Province de Matique 6: de là en celles 
d'Amana«5c deBémarin, & c'efl: en cette dernière qu'elles fe 
font accrues &. fortifiées , & où elles ont attiré un nombre 
aiïez confiderable d'Eclefiaftiques & de perfonnes de qua- 
lité, qui y ont jette les premiers fondemens d'une petite Co- 
lonie. La plupart de cens qui fe font retirez dans ceslicubfi 
éloignez de tout commerce du monde , formèrent ce gcne- 
reus deffein au milieu de ces grandes révolutions qui fur- 
vinrent en Angleterre il y a quelques annés.ui changement 
du gouvernement , & le but principal qu'ils le propoferent 
pour lors, fut de fe fervir d'une retraite fi favorable , pour 
s'employer ferieufementôc fans diftractionà leur propre fa- 
lut , & pour étendre les Limites du Chriilianifme parmy ces 
pauvres peuples fy Dieu leur en donnoit les moyens. 

Nous apprenons aufll par les derniers mémoires qui nous 
ont efté envoyez de l'Amérique , que Dieu bcniflant les 

loiia» 



Chap 'vi DES Iles Antilles. 3^75 

louables intentions de ces premiers Habitans de cette petite 
Colonie, ils ont dépuis douze ou treize ans barize' la plupart 
des Officiers & des plus confiderables chefs de famille des 
Provinces de Bémarin &d'Amana5 Qu'ils ont à prefentau 
milieu d'eus un Evefque ôc plulieurs Prêtres favans & zélés, 
qui travaillent avec Joye & fidélité en cette ample moiflba 
du Seigneur, & que pour avancer cette oeuvre excellente ils 
ont érigé des Collèges en tous les lieus ou il y a des Eglifes 
Formées afin que 1^ cnfans des Apalachites y puillenteflre 
inflruits en la connoiffance des myfteres du Chriftianifme, Ôc 
élevez en la vraye pieté. 

Ces mêmes mémoires ajoutent , qu'encore que le Roy 
d'x\palache ait reçeu le Batéme, & qu'il témoigne d'avoir 
beaucoup d'aileâion pour les étrangers qui luy ont procuré 
ce bonheur^ il eft neantmoins depuis peu entré en quelque 
ombrage contre eus 5 & que dansl'apprehenfion que quel- 
ques-uns de Ton Confeil luy ont fait concevoir que s'il Ibuf- 
froit qu'ils s' acreuflent davantage, ilspourroient s'emparer 
avec le tcms du Gouvernement de tout l'Etat. 11 les a pre- 
mièrement difperfez en diverfes villes, afin qu'ils ne foient 
pa^ capables de faire aucun corps confiderable , ou fomenter 
quelques fadions j & en fuitte il a ordonné que tousceus 
qui font à prefent dans le fein de fcs Etats y pourront demeu- 
rer pailiblemenr, & y jouir de mêmes privilèges que les ori- 
g'naiicsdu Pais , pourveu qu'ils n'entretiennent aucune in- 
telligence au detiors , au préjudice de la tranquilité publi- 
que : mais que l'entrée en fera déformais entièrement fer- 
mée à rous les autres érrangers quiauroientdeflein de s'y ve- 
nir établir. 

Cens qui favent la nature de ce pais , difent, que le P.oy 
d'Apa'aehe n'a aucune juile raifon de craindre, que les An- 
gloisou quelques autres étrangers ayent envie de fe rendre 
maîtres de fes terres 5 car outre qu'il faudroirune bien puif^ 
fante armée pour exécuter une telle entrcprife , & que les 
Anglois qui s'y font établis de fon confentenient , ne iont au 
milieu de ce grand Peuple , que comme un'grain de fable au 
bord de la mer 5 Le païs étant (i recule du relie du monde, 
ôc étant depourveu d'or, d'argent de Pierres piccicuies, & 

prcf. 



3 76 Histoire Morale, C^ap. s 

prefque de toutes les riches Marchandiîes , qui attirent & 
entretiennent le commerce, il ett confiant qu'il ne (e^ jamais 
beaucoup recherché nv envié des Nations de l'Europe , qui 
ne pouflent des Colonies que là où il y aeCpcrancede faire 
quelque grand profit par le moyen du trafic. Joint q le quand 
ces Provinces polTedcroicnt autant de trcfors & de raretés 
comme elles en font dellituées : étant fort éloignées des 
ports de xVler & n'ayant aucunes Rivières navigables , qui s'y 
viennent rendre, au moyen déquelles oppourroient avec le 
tems les communiq\ier ailleurs, il n'y a aucune apparence, 
qu'on pût trouver beaucoup de perfonnesen Angleterre ou 
ailleurs, qui vouluffent le refoudre à pafiertant de mers, pour 
aller finir leurs jours en un pais , qui eO: privé de tous ces 
avantages, & qui ne peut eflre rafraichy de tant de douceurs, 
qui font apportées de l'Europe, & qui font fubfifter avec 
honneur toutes les autres Colonies de l'Amérique *. Et pour 
le dire en un mot, qui ne peut donner à fes Habitans eue le 
vêtement & la nourriture. 

Un peu après que les Anglois curent prisconnoiflancedc 
ce païs, comme nous venons de le reprcfentcr, les Efpagnols 
qui tiennent les Clefs d'une partie de la Floride au moyen des 
Porterefles qu'ils ont édifiées auprès des ports les plus cele- 
brçs, & au bord des Rivières les plus conliderables de cette 
terre , y introduifirent une Compagnie de Religieus de l'Or- 
dre des Minimes que le Pape Urbain Huitième, avoir en- 
voyez chT Amérique Septentrionale, en qualité de M iflionai- 
rcs ApofloUques, ôc favorifez de très-amples Privilèges pour 
les animer à travailler fidèlement en cette œuvre, ils aA-i- 
vercnt en ces Provinces en l'an mil (Ix cens quarante trois, & 
dépuis ce tems-là, ils ont parcouru la plu-part des Villages, 
qui font aus environs du grand Lac, & au pied des montagnes 
qui regardent le pais dcsCofachites. On dit aulfi qu'ils ont 
batizé avec une grande pompe, le Paracoullis de la Province 
d'Achalaque, & un grand nombre de fes fujets. 

Quand ces Religions font de retour de leurs Miflions , ils 
demeurent dans une agréable fblirudc , qui ell à la pente d'u- 
ne haute montagne, qui n'cftdiftantc que d'un petit quart de 
lieue du grand Lac , 6c préfque autant du plus grand Village 

de 



Chap. 8 DES îiES Antilies. 177 

de la Province d'Achalaquc. Pour arriver à leur demeure, il 
fliut traverfer pUifieurs bcaus jardins, au milieu déquels il y a 
un beau chemin couvert d'arbres , qui mené jufques au pied 
de la montagne. Et bien qu'ils fe l'oient placez en un lieu 
eminent,ils ontneantmoins plufieurs fources d'eau vive , qui 
coulent des montagnes, & qui rempliflent de grands rcfcr- 
voirs, où ils confervent du poillbn pour leur ufage. Le Sei- 
gneur du pais les vilite fouvent, 6c les eftime beaucoup. II 
en retient ordinairement quelcun prés de la perlonne , pour 
faire le fervice en fa Chapelle. 

En l'an milfix cens cinquante trois, que Monficur Briftok, 
ce curieus Gentil-homme Anglois , de qui nous tenons ces 
mémoires fur le fujet des Apalachiues , arriva dans cette Pro- 
vince d'Achalaque, ces i^eligieuslereceurent fortcourtoife- 
ment , & luy rendirent tous les bons offices polfibles. C'eft 
d'eus qu'il apprit pendant le fejour qu'il fit en cette terre, tou- 
tes les particularitez que nous allons décrire <5c qu'il nous à 
libéralement communiquées. 

Ils luy firent voir une fleur admirable , qui fe trouve en 
grande abondance parmy les montagnes de ces quârtiers-là. 
Cette fleur à la figure d'une clochette , qui efl compofce de 
tout autant de couleurs, que l'on en remarque en L'arc-en- 
ciel, les feiiilles de deflbus , qui étant éponovyes ont beau- 
coup plus de largeur que nos plus grandes rôles , (ont char- 
gées de plufieurs autres feuilles, qui vont toujours en dimi- 
nuant 'jufques au fonds de la coupe. Elles pouflent de leur 
fein un petit bouton, en forme d'un cœur , qui a un goût fort 
delicieus. La plante fait un buiflbn touflu , à peu prés comme 
lafauge. Les feuilles & la fleur, ont une odeur femblable à 
celle de la violette. Et c'eft une,erpece déplante fenfitive, 
carellenepeuteflretouchéenienfafeiiille,ni en fafleur,fans 
fe flétrir fur le champ. 

Ces Religieus conduifirentaufîi le Gentil-hôme Anglois, 
en un village d'Indiens qui demeurent dans les montagnes, 
cil il y a une grotte merveilleufe , en laquelle les eaus ont 
façonné toutes les rarctez les plus belles que l'onfauroit de- 
firer pour Ion diverti lemcnt. Ils luy firent remarquer par- 
ticulièrement un certain endroit de cette grotte, oiiles eaus 

Bbb tom- 



37? Histoire Moraie, Chap. 8 

tombant fiir la pierre rude , & difiilant gbutrc après goutte, 
de différente groficur : font une mufique fi accomplie, qu'il 
ny a gueres d'harmonie qui luy foit préférable. 

On trouve parmy les moiitagncs qui font à l'Orient de la 
Province d'Achalaquc , du Crillal de roche, & quelques 
pierres rouges & éclatantes qui ont un feu aficz brillant, 
pour palier pour de vrays rubis. 11 y peut avoir des mines de 
cuivre : mais elles ne font pas découvertes , ce qui confirme 
cette opinion , cft , qu'on y rencontre du llible doré , qui eft 
charrié par les tcrrens, & qui a un merveilleus éclat. Mon- 
fieur Briftok en ayant donné à des orfèvres pour -en faire 
lépreuve , il s*cft pré!que entièrement confumé au feu , ôc le 
peu qui eft demeuré dans le creuiet , ne peut palier que pour 
du tres-fin cuivre. 

Ces Religicus firent encore voir à ce Gentil-homme , en 
traverfant.les bois , plufieuis Arbres qui rendent des gommes 
d'excellente lenteur , & tant d'autres tarerez qu'il y en auroit 
pour remplir un jufte volume. Sur tout ils luy irontrcrcnt 
l'arbre, dont tout les Floridiens font ect exccUciu bruvage 
qu'ils nofnmçnt Cajswa , <5c dont on peut voir la dcfcription 
en l'HiftoiredeJean de Laët. Bile fc rapporte entièrement 
au récit de Monfieur Briftok. 

Avant que les Hnbitans d'Achalaque fulTent Chrefticns 
ilsavoientplufeursfemmeji; mais à prefent ils ont^leurs ma- 
riages réglez, & fefont reftreins à une feule, ils enterroient 
leurs Seigneurs, de même que les Apnlachites , en des Caver- 
nes qui font ans pieds des montagnes. Puis ils en fermoient 
l'entrée avec de giof es pierres, enduites de chaus& déci- 
ment. Ils pendoient au devant de la caverne les plus pre- 
cieus'vaifleaus dont ces Princes fe fervoient à table. Et tous 
les Capitaines attachoicnt tout aus environs leurs flèches, 
leurs arcs, & leurs maflues, & menoicnt un deuil de plufieurs 
jours auprès du fepulcre. Ils adoroient le Soleil, ô<. tenoicnt 
l'immortalité de l'ame de mcMne que leurs voifins : ils 
croyoient auftl que cens qui avoient bien vécn , & qui 
avoieni bien fervy le Soleil , & donné plufieurs prcfens aus 
pauvres en fon honneur , éfoicnt bicn-heureus , «5c qu'après 
leur mort iU éioicnt chan^^^cz en étoiles. Mais qu'au con- 

trairc> 



Chap, 9 DES ÎLES Antilles, j7^ 

traire, ceus qui avoient mené une mcchantê vie, écoient por- 
tez entre les précipices des hautes montagnes qui les entou- 
rent , cil ilsfouifroient toute forte d'indigence & de mifcre, 
au milieu des Lions , des Tygres , &c des autres animaus car- 
naciers qui y font leur repaire. 

Au relte ils font tous de longue vie, & on en voitplu- 
fieurs parmy eus , tant hommes que femmes qui ont prés de 
deus cens ans. 

C'eft la digreffion curieufe dont Monfieur Briftok nous a 
donné le fuiet & la matière, & qui fans doute ne fera pas dés- 
agréable à ceus qui prendront la peine de lire cette Hiftoire : 
£n attendant que ce brave Anglois nous donne la Relation 
entière de l' Etat des x\palachites , & de quelques autres Peu- 
ples voilins, comme il nous le fait elperer. 




Bbb 2 



CHA- 



350 Histoire Morale, Chap.ç 

CHAPITRE NEUVIEME: 

Du Grps des Caraïbes , <sr de leurs Ornemem. 

IL faut maintenant reprendre le grand chemin dont 
nous nous étions écartez, & retourner de la Floride aus 
\ntilles, pour y conlidcrer auffi exadcment qu'il nous 
fera poilible dans toute la fuite de cette Hiftoire , le Corps & 
Tir (prit, les Mœurs, la Kcligicn, les Coutumes , & les autres 
particuhritez des Sauvages Caraïbes ou Cannibales, dont 
nous avons déjà déduit amplement l'origine. 

Et parce que cens d'entre ce peuple, quidemeurent dans 
les mêmes iles cù les François & les autres Nations Euro- 
péennes ont des Colonies, ou qui les fréquentent fouvcnt, 
s'accommodent en plufieurs thofcs à leurs falTons de faire, 
& que pour leur eftre plus agréables \h quittent beaucoup de 
leurs vieilles coutumes, cens qui veulent favoir les anciennes 
moeurs des Caraïbes, ne Ic^ de ivent pa': a- prendre des Ca- 
raïbes qui demeurent à !a Martinique, ou qui fréquentent le 
plus nos Européens : mais deceusde Saint Vincent, lequels 
entre tous les autres ont eu jufqu'à prefent le moins de com- 
munication avec les Etrangers. Aufl] cft ce d'eus, qu'eft par- 
ticulièrement tiré tout ce que nous dirons cy après des Caraï- 
bes : mais avant que d'entrer en cette matière , nous ferons 
quelques remarques générales, pour prévenir Tétonncment 
que leLedeur pourroit avoir de la ditfererce de plufieurs 
de nos Relations à celles des autres, ou de bouche ou par 
écrit. 

I. Ileft-prefquc impofTiblc que des Relations de terres & 
de coutumes fi éloignées de nous s'accordent en toutes cho- 
fes , vcu que même nous voyons que celles des païs voifins 
n'ont pas toujours un parfait rapport entr'elles. 

I I. Dépuis que les Caraïbes ont f'-equenté avec les Na- 
tions étrangères, ils ont beaucoup rela'ché de leurs ancien- 
nes pratiques, 6c ont quitté plufieurs fafibns de iaire qui leur 
ctoient auparavant inviolables. De lortc qu'il fe trouve au- 

jour- 



Chap.9 DES II ES Antilles. 381 

jourduyen eus un notable chargement de ce qu'ils etoicnt 
autrefois. Ce quieft arrivé , & en partie de ce que nos eu- 
ropéens les ont déniairez, & en partie aulfi , car il le faut 
avouer à nôtre honte, de ce qu'ih les ont corrompus. Et fut 
ce fujet Monfieur du Montel nous rapporte en fes mémoires, 
quedcus bons vieillards Caraïbes, avec léquelsilaconverfe 
familièrement, luy difbient louvent en leur entretien. 
„ Kos gens font devenus prefque comme vous , dépuis 
,, qu'ils vous ont veus : Et nous avons de la peine à nous 
„ reconnoître nous-mêmes , tant nous fommes differens de 
,, ce que nous étions autrefois. Aufii nôtre Nation eftime 
„qu'à eaule de ce changement les Ouragans font plus fre- 
,,quens qu'ils n'étoient par cy-devant : ôc que Maboya, 
,, (c'eftàdire, efi l' e [prit malin) nows amis fous la puifiance 
,,des François, des Arglois, des Efpagnols , qui nous ont 
,, chaiTez de la plu part de no*- meilleures terres. 

m. Il' peuvent avoirdes faiTons de faire différentes fé- 
lon la divti*'tédes îles , bien qu'ils foient un même Peuple: 
comme nous le voyons dans ladiverfité des coutumes d'un 
même H oyaume, félon les quartiers , & les Provinces. De 
forte que par exemple ceusqui ont leplusconvcrféàla Do- 
minique t'apporteront des opinions, des coutumes, & des 
cérémonies des Caraïbes , qui feront recitées diverfcment 
par des perfonnes qui les auront fréquentez ailleurs. Et 
neantmoins les uns <5c les autres feront une relation fidèle. 

1 V. Comme dans le Continent de l'Amérique les Caraï- 
bes qui habitent bien avant dans la T erre , & qui voyent ra- 
rement les étrangers, retiennent beaucoup plus leurs ancien- 
nes mœurs , 6c leur ancienne faiibn de vivre , que ceus qui 
habitans prés des Colonies HoUandoifes de Cayenne 6c de 
Berbice, ont un commerce ordnaire avec les Chrétiens j 
Aufli entre nos Caraïbes Infulaires , ceus qui ont moins de 
communication avec les Européens , tels que font cens de 
Saint Vincent , fontpkis exacls obfervateuis de leurs vieilles 
habitudes, que ne le font par exemple ou cens de ia Martini- 
que , ou ceus de la Dominique , qui nous hantent davan- 



tage. 



Bbb 5 V. C'eft 



5S2 Histoire Morale, Chap. 9 

V. C'eft pourquoy fi cens qui ne les ontvens cju'cn ces 
derniers lieus, ou qui ont appuis de leurs nouvelles par des 
perfonnes qui ne les avoict pratiquez qu'en ces lieu* là, trou- 
vent dans la fuite de nôtre Hiftou-ediverf es chofes qui ne s'ac- 
cordent pas bien avec celles dont ils ont la connoillance , ils 
ne s'en étonneront pas s'il leur plait , veu que la plupart de 
nos meiiioircs ont ede' faits fur les Caraïbes de S. Vincent. 

VI. Enfin les Lecteurs feront avertis que nous allons 
de'crire pour la plupart les anciennes moeuis , 6c les ancien- 
nes coutumes de ces Caraïbes , afin que peifonne ne trouve 
étrange (1 dans ce qu'ils piaiiquent aujourduyil y a quelque 
chofe qui ne s'y rapporte pas. Ces averriffemens étant don- 
nez, rien ne nous empeiche de c m nencer ce que nous 
avons entrepris, pour fatisfaire au titre de ce Chapitre. 

La plupart des Peuples que nous appelions Sauvages 6c 
Barbares , ont quelque chofe de hideus , ô^ difforme , ou de 
defedueus, foit en leurvifage foit au relie de leur corps: 
comme les Hiftoriens nous le rapportent des Maldivois,des 
Habitansdu Détroit de Magellan & deplufieurs autres qu'il 
n'eft pas bcfoin de nommer. 

Mais les Caraïbes font gens bien- faits , & proportionez de 
leurcorpSjaflez agréables, la mine riante, de moyenne taille, 
laigcs d'épaules 5c de hanches , & prefque tous en affez bon 
point, & plus robuftcs que les François, llsontle vifagc rond 
& ample , <5c pour la plupart les joues marquées de deus pe- 
tites folTettes dans le milieu. Leur bouche cft mediocte- 
mcnt fendue, & leurs dents font parfaitement blanches iSc 
ferrées. Il cil vray qu'ils ont le tcinc naturellement olivâtre, 
& que cette couleur s'étend même fur le blanc de leurs yeus, 
léquels ils ont noirs, un peu petis, aufli bien que les ChinoiS 
& les Fartarcs , mais fort penetrans. Ils ont aulTi le front 6c 
le nez aplafi«, mais par artifice, & non pis naturellement. 
Car leurs mcres les leur prellent à leur naiilance, & conti- 
nuellement pendant tout le tenis qu'elles les allaitent , fima- 
ginant qu'il y a en cela de la beauté *3cde laperfedion.ear fans 
cela ils auroient le nez bien formé , & le front élevé comme 
nous. Ils ont les pieds larges & épatez , parce qu'ils vont 
nus-pieds : mais au l'clle li endurcis , qu'Us font à toute 

* cprcu- 



Chap.9 DES Iles Antilies. 383 

épreuve , & dans les bois & fur les rochers. 

Entre cens du pais on ne voit ni borgne, ni aveugle, ni 
boiteus , ni boOli , ni chauve , ou qui ait de natuTe aucune dif- 
formité, comme Ton témoigne aufll des Brefiiicns, des Fiori- De Lerj 
diens , & de la plupart des Peuples de l'Amérique. Au lieu ^^''^ ^i 
que cens qui Te Tonr promenez dans le grand Cau-e, rappor- 
tent qucparmy les rues on voit force borgnes, & force aveu- -^''jy,'*^^^^ 
gles , ces infirmitcz étant fi fréquentes, 6c li populaires en ce ^^^'^'''■^ 
païs-îà que de dix hommes, il y en a toujours cinq ou fixqui 
en font atteints. Mais s'il y en a quelques uns entre les Ca- 
raïbes qui foient difformes , ou perclus de quelque menbre, 
cela leur cft furvenu dans les rencontres , & dans les con-bats 
qu'ils ont eus avec leurs ennemis, & ces dilformJtez ou ces 
flétrillures étant autant de preuves de leur valeur , font efti- 
mées parmy eus de bonne grâce , & f;lorieufcs : bien loin de 
les mettre en danger d'eftre afTommcz ou jctrez en unefon* 
drierc par leurs compatriotes , comme ces pauvres enfans qui 
parmy le Peuple de Guyana, & chez les Lacedemoniens du 
ten.s,de Lycurgue, vcnoicnt duventre de leurs mères im- 
parfaits & difformes. 11 fe voit même de belles filles & de 
belle femmes entre les Sauvageffes Caraïbes. Témoin iMa- 
demoifelle de Roffelan, femme de MonfleurleGouverncur 
de f ainre Aloufic. 

Tous les Caraibes ont les cheveus noirs , comme les Chi- rrliaur 
nois , qui pour cela font par fois nommez , le Peuple ai^s che- ^" 1°'^ 
'vcfii noirs. Ces cheveus des Caraïbes ne font pas frifez com- CtcLne, 
me ceus des xMores, mais tout droits & fort longs comme //^'.i.f.s. 
ceus des Maldivois. Et leurs femmes donnent toutes à cette 
couleur noire, le premier rang de la beauté pour la cheve- 
lure. On dit aufîï que les Indiennes du Pérou ont tant de cty"l^JJ»^ 
paflion pour les cheveus noirs , que peur donner à leur che- ?** *, 
velure cette couleur , quand elle y manque 5 elles fe donnent 
des peines & des tourmens incroyables. Au contraire, en 
£fpagnc plufieurs Dames pour fe teindre les cheveus de cou- 
leur d'or , les parfument de foufre, les trampent dans de l'eau 
forte , ôc les expofent au Soleil en plein midy, durant les plus 
violentes chaleurs de la Canicule. Et en 1 talic cette couleur 
de c'icveus eli auill fort aifedéc ; témoin ce que du un Poëre 
aufujetdcs Courcifannes Romaines. C'^^f 



3S4- Histoire Morale, Chap, 9 

que ces Guenuches coiffées 
Kjivec leur poil fauve par art , à'c. 
Les Caraïbes font tort foigncus de fc peigner , &'cftiment 
cela fort honneite. Us huilent leurs cheveu s , & ont une in- 
vention pour les faire croître. Les femmes peignent ordi- 
nairement leurs maris & leurs enfans. Hommes 6c femmes 
treflent leurs cheveus par derrière , & les font aboutir en une 
petite corne qu'ils fe mettent au milieu de la teftc. Aus deus 
coftez ils les lailTent en mouftachcs, félon la liberté naturelle. 
Les femmes divifent leurs cheveus en forte qu'ils leur tom- 
bent des deus coftez de la teftc j Et les hommes feparent les 
leurs en l'autre fens , c'eft à dire qu'ils les tirent fur le devant 
& furie derrière de la tefte. Ce qui les oblige a en couper de 
dcftus le front , parce qu'autrement ils leur tomberoicnt fur 
les yeus. Ce qu'ils faifoient autrefois avec de certaines her- 
bes tranchantes , avant-que d'a\oir l'ufage de nos cizeaus. 
Outre ce qu'ils ont accoutumé d'en couper lors qu'ils Ibnt 
en deiiil. Au lieu qu'en Madagafcar les hommes ne coupent 
rien du tout leurs cheveus. Mais les femmes fe rafent entiè- 
rement. Ce qui cfttout à fait contraire à la coutume des 
Peuples parmyléquels vivoit l'Apoftre Saint Paul. 

On n'apperçoit point du tout de barbe aus Caraïbes, s'il 
leur en vient ils l'arrachent , comme font les Brefiliens , les 
CAffiH Cumanois , & certains Peuples fujets de l'empire des Tarta- 
ihej^^Bcr- ^ç^^ ^ qui portent toujours un fer à la main, dont ils s'arra- 
■ chcnt tous les poils de barbe qui leur croident de nouveau. 
Au rerte l'on ne voit guère les Caraïbes en cette peine, & 
l'on croit qu'ils ont un fecret pour empêcher le poil de reve- 
nir quand une fois il eft arrache 5 Invention qui euft efté fort 
commode aus anciens Romams. Car on tient qu'ils n'ont 
prefque point donné à leur barbe la pcrmilîion de croître, 
que dépuis le tems de l'Empereur Adrien, qui le premier laif- 
fa croître la ficnne. ]ufqueslà,il étoit fi honorable parmy 
eus de ne porter point de barbe, que les efcjaves n'euflent 
oie faire rafer la leur : Er même cela éioit défendu à toute 
perfonne accufée de crime comme pour mettre lur eus une 
marque d'infamie , julqu'a ce qu'ils eutfent cfrc abfous,ain{i 
^'^'>- que le rapponc Aulc-GcLc. louiau contraire dccequi fc 

pra« 



Chap/ç OËS Iles Antilles, 3B$ 

pratique fous la domination du Grand Seigneur, qui faitra- 
fer la barbe gar ignominie. Ce qui arriva l'an 1 6 5 2 au Con- 
ful François d'Alexandrie, accufé d'avoir mal-verfé en fa 
ctiarge, & de qui la barbe etoit naturellement (î bien frifée, & 
d'une couleur blonde fi belle, que quelques Turcs luy en 
voulurent donner une fomme d'argent bien confiderabie, 
pour la garder par rareté. iMais il aima mieus l'apporier en 
France. 

Les Caraïbes s'étonnent de voir nos Européens nourrir 
leur barbe , & trouvent que e'eft une grande difformité d'en 
avoir, comme c'eft en eus une belle perfedion de n'en avoir 
point. Mais ils ne font pas les feuls des Sauvages, qui foient 
fantafques en matière de bienfeance & de beauté. Toutes 
lês Nations Barbares , & même quelques civililées , ont fur 
cela des goûts & des fentimens particuliers. Par exemple, on rout cecy 
met pour beauté entre les Maldivois, d'avoir tout le corps «^^ ''^^ 
velu , ce qui feroit parmy nous la beauté d'un Ours , 6c non^^^^^J^^^ 
pas celle d'un homme. Entre les Mexicains d'avoir le front fionem 
petit & plein de poil. Entre les Japonnois de n'avoir gueres ^«'■'^i^- 
de cheveus : ce qui les oblige à les arracher foigneufement, \l'^ ^Jj^^-^ 
& à n'en laillcr qu'un toupet au fommet de la telle. Entrefer, 
les femmes Tartares , d'eftre ibrt camufes. Mais pour rele- 
ver les attraits de leur nez, elles le frottent d*un onguent 
fort noir. Entre les Guinois d'avoir de grans ongles & le nez 
plat. C'eft pourquoy ils l'aplatiffent & l'enfoncent avec le 
pouce à leuis entans , dés qu'ils viennent au monde , comme 
font aulli les Brefiliens. Entre ceus de la Province de Cufco 
au Pérou , & quelques Indiens Orientaus , comme entre les 
Calecutiens & les Malabares , d'avoir les oreilles extrême- 
ment grandes , & pendantes jufques fur les épaules. Aufli 
quelques uns d'entr'eus fc les font venir telles par artifice. 
Entre les Ethiopien* , d'avoir de groffes lèvres , & le teint 
noir & poly comme jayet. Entre les Négies de Mofambi- 
que, d'avoir les dens extrêmement pointues : & ils ufent de la 
lime pour les rendre tcUes^ Entre les Maldivois de les avoic 
rouges , & pour cet eifet ils mâchent continuellement du 
Petel. Entre les ]aponois, & les Cumanois de les avoir noi- 
l'es; auITi ks noircilfent ils exprés. Entre ces derniers en- 
Ce c core. 



3S6 Histoire Morale, Chap. 9 

core, d'avoir le vifage long les joues maigres, & les jambes 
grofles par excès : Et c'cft pour cela qu'ils prefleçit la teflc de 
leurs cnfans entre deuscoulllnsà leur naiflance , & qu'aufll- 
bicn que les Habitans de la Rivière d'Eflbqucbc ils fc tiennent 
les jambes étroitement liéespar le haut, éc à la cheville du 
pied , afin de les faire enfler. Entre quelques Péruviens d'a- 
voir levifage incifé 6c déchiqueté, comme à coups de lan« 
ccttes , & d'avoir la teftc platte & contrefaite , large de front, 
& fort étroite dépuis le front , jufqu'au chignon du cou. Et 
c'cfl: pour fc la rendre de cette belle forme qu'ils tenoient la 
tefte de leurs enfans prcÛec entre deus petis ais ,déslcmo- 
mentde leurnaiflancc jufqu'à l'aage dequatre ou cinq ans. 
Enfin entre quelques Orientaus , ^c quelques Africains, c'eft 
une grande perfcdionaus femmes d'avoir desmammelles à 
renverfer par deflus l'épaule. Et entre les Chinoifes, la prin- 
cipale beauté eft d'avoir le pied exceffivement petit 6c greflc. 
Et c'cfl: pour cet effet que dés leur enfance on le leur ferre fi 
étroitement, qu'elles en font tout eftropiées, & qu'à peine 
fc peuvent elles foutenir. llferoitbien mal-aifé de décrire 
une beauté, fur les opinions différentes de tous ces Peuples. 
Retournons aus Caraïbes. 

Ils vont nus entièrement, liommcs & femmes, comme 
plufieurs autres Nations. Et fi que'cun d'eus vouloit cacher 
les parties naturelles, il feroit moqué de tous les autres. Qiiel- 
que fréquentation que les Chrétiens ayent eue avec eus, il 
leuraefté jufques àprefcnt impofilble de leur pcifuaderde 
fe couvrir. Que fi quelquefois en venant voir les Chrétiens, 
ou traitter avec eus, ils fe couvrent pour leur complaire, 
prenant une chcmife,descallcfrons ,un chapeau, & les ha- 
bits qu'ils leur ont donnez, aulTi toft qu'ils font de retour 
chez eus , ils fe dépouillent , & mettent tous ces habits-là 
dans leurs Cabinets en parade. Pour échange de cette corn- 
plaiiïancc des Caraïbes, quelques uns de nos François , étant 
allez au milieu d'eus , n'ont fait point de difficulté de fc dé- 
pouiller entièrement à leur exemple. Cette .nudité règne au 
yiKccKt le lont; ôc au larc^e fous la zone Torride comme cliacun fait. 
.S//ÏWC Quand on reproche ausBrefilicns leur nudité, ilsdifent 

c'btp' iV. qnc nous venons ni:s au moudc , 6c que c'cfl folie de cacher 

k 



• Chap.9 DES Iles Antilles, 387 

le corps qui nous a efté donné par la nature. Cens du Roy- Rcinùon 
aumede Bennin en x4frique, font louables , de fc couvrir au ^" ^"^^ 
moins lors qu'ils fe marient, ou même plutoft , fi leur Roy le '^" °^^' 
veut permettre. Les femmes des lies Lucayes de'voyent 
aulli participer à cette loiiangc , car elles avoyent accoutu- • 
me de ie couvrir lors qu'elles étoient en état d'être mariées, 
& folemnifoient cette aclion avec beaucoup de réjouiûance. * 
Mais aujourd'huy cette coutume n'a plus de lieu : car cette 
pauvre Nation a été entièrement détruite par les Espagnols, • 
ou enlevée pour travailler ans mines , & il n'y a plus en tou- 
tes les lies qui portent ce nom aucuns habitans naturels, mais 
feulement quelque peu d'Anglois , que l'on- y a transportez^ 
de l'Ile de la Vermoude. Venons au s ornemens de nos 
Sauvages. ♦ 

Ils changent leur couleur naturelle par une couleur rouge 
qu'ils appliquent fur le corps. Car demeurant auprès des Ri- 
vières & des Fontaines, la première chofe qu'ils font tous«lcs 
matins c'eft de s'aller laver tout le corps. Et c'eft ce que pra- ^'''f>»^i- 
tiquoient les anciens AUemans comme Tacite le témoigne. Zeurs'Ls 
Aulll-toft que les Caraïbes font lavez ils retournent à la anciens 
maifon, & fe féchent auprès d'un petit feu. Etant fécliez, S^^±"h 
leur femme, ou quelcun de leur domeftiques, prend une 
Calebalfe remplie d'une certaine peinture rouge qu'ils 2.^- 
^ç\\Qm Roucoîi^ du nom de l'arbre qui la produit, & lequel 
nous avons reprefenté en fon lieu. On leur frotte tout le 
corps, & même auiïl le vifage de cette couleur, qui eftdé- 
meQéeavecde l'huile. Pour appliquer cette peinture ils fc 
fervent d'une éponge au lieu de pinceau, & ils nomment cet- 
te adion-là , icRouco/kr, Et pour paroitrc plus galans , ils 
fe font fou vent des cercles noirs à l'entour des y eus , avec du 
jus de pommes de Junipa. 

Cette peinture rouge, leur fcrt d'ornement & decouver- 
ture tout cnfemble. Car outre la beauté qu'ils y trouvent, 
ils difent que cela les rend plus fouplcs & plus agiles, com- 
me de vray les anciens Atletes fefrottoient d'huile pour le 
même effet. De plus ils difcnt qu'en fc P.oucouant ainfi, ils 
fc garentiiTcntdu froid de la nuit & des pluyes , des piquûrcs 
4cs MQufquites ^ des Maringoins , ôc dci'ardeiu'du SokiJ, 

C c c z qui 



3S8 HisTOTUE Morale, Chap. 9. 

qui autrement leur cauferoitdcs éleuvres &: des ulcères à la 
peau. Cette ondtion endurcit leur peau , mais aufli elle la 
rend luifante, douce, & polie, comme le lavent tous ceusqiii 
les ont vcus & touchez. 

La plupart des Sauvages fe peignent & s'ajuftent ainfi le 
corps bizarrement , mais non pas dé même couleur, ni de 
Ldleâùre mêmefaçon. Car il y en a qui le rougifient le corps , aulîi 
"emen' ^l^n quc Ics AntiHois Caraïbes, comme cens du Cap de Lopcs 
fait foy. Gonfalues : Mais les autres y employent d'autres couleurs, 
comme le noir,lc blanc, la couleur de châtaigne, le Zinzolin, 
le bleu , le jaune , & femblables. Qiielques uns n'en mettent 
qu'une : D'autres fe peignent de plullcurs enfemble , & y re- 
prefenrent divcrfes figures. QLielques autres fans s'appli- 
quer de couleur fe Irouent avec de l'huile de palmes, il y en 
a qui fe font huiler de baume , & faupoudrer tout le corps 
d'une menue poiidre d'or. Et d'autres enfin s'oignent le corps 
d'une colle gluante , (^ fcufflent fur cela du duvet de divers 
oifeaus : ou bien ils fe couvrent d'une paftc somme'e , & 
odoriférante, & y collent des plusbclies fleurs qui croifl'ent 
enlcurpaïs. il y aàehoifirdanstoufcsccsmodcs,& cefcroit 
un plaifir que de voir tous ces pantalons danfcr cnlcmble. 
Voyage de On y pourroit joindre pour rendre là troupc pluscomplette, 
sreves. ^^55 Pelcrius Tuics , qui portent ordihairement de longues 
robes, faires d'un million de pièces de toutes couleurs. 

Au refle, la mode de fe peindre le corps cft bien ancienne : 
rltneitv. pj. entre autres monumens de cette antiquité , Pline & He* 
^^"* j rodien nous recitent que certains Peuples de la Grand Bre- 

Herod. en , .. /- j' ' y • • , 

la -vie de taiguc, uayaut lufage d aucun vc rement, le pcignoient le 

severe. corps de divcrfcs couleurs, <5c y reprcfentoicnt même des 

figures d'animaus : d'où ils furent nommez Pîcfes ou Peints. 

Mais entre tous les Sauvages qui fe peignent aujourd'huy le 

corps , les Caraïbes ont l'avantage de le parer d'une couleur 

que les Anciens ont fort honorée fur routes les autres. Car 

on dit que les Gots ufoient deCinnabrepourfc rougir le vi- 

fage. ht les premiers Romains au rapport de Pline fe peig- 

Livre 33. i^oient le corps de ^iniium le )Our de leur Triomfc. Il nous 

ihaf.T^ apprend que Camille en ufa delà forte. It il ajoute, que les 

jours de Felle on euluminoit ainfi le vifagc cela flatué àz 

leur 



Chap.9 TDESliES Antilles. 389 

leur Jupiter .• Et qu'autrefois les Ethiopiens faifoicnt fi grand 
état de cette couleur vermeille, que leurs principaùs Seig- 
neurs fe l'appliquoient fur tout le corps, 6c que leurs Dieus 
mêmes la portoient en leurs fimulacres. 

Nos Caraïbes , fe contentent pour l'ordinaire de cette 
peinture rouge, qui leur fert de chemife, d'habit , de manteau 
& de ]uftaucorps. Mais en leurs jours folemnels & de ré- 
jouilTance.ils ajoutent à leur rouge diverfes autres couleurs, 
dont ils fe bigarrent le vifage & tout le corps. 

Mais ce n'ell pas de peinture feulement qu'ils iifent ^our 
fe pari r. Ils ornent le fommet de leur tefte <5'un petit cha*» 
peau tiim de plumes d'oifeausde differentes-coaleurs,ou d'un 
bouquet de plumes d'aigrette, ou de quelque autre oifeau. 
Ils portent aulTi quelquefois une couronne de plumes, qui 
leur couvre toute la lefte, Ainfi voit on parmy eus force te- 
ftes couronnées, bien qu'on n'y voye point de R ois. Encore 
les prcndroit-on pluroft pour des Kois à leur couronnes de 
plumes , que l'on ne rceonnoitroit pour Prince, leoeigne«L' 
du Golfe d'Antongil , qui n'a pour Ion fceptre & pour mar- 
que de fa dignité Royale, qu'une grande ferpe de Jardinier 
qu'il porte toujours avec luy. 

Les femmes Maldivoifes fe font à chaque oreille un dou- 
zaine de trous, où elles atachentde petis clous dorez, & quel- 
quefois des perles & des pierres precieufes. Les Dames de 
Madagafcar <Sc du Brefil fe font un grand trou à pafler le pou- 
ce, au tendron de l'oreille , où elles fourrent des pendans de 
bois ôc d'os. Et les Péruviens fous le règne des Rois Yncas 
avoientacoutumé de fe faire aus oreilles un troud'une gran- 
deur incroyable, eu ils attachoient des lacets longs "d'un quart 
d'aune, qui foutenoient des pendans d'or d'une largeur de- 
mefurée. Mais nos Caraïbes , ne veulent qu'un petit trou à 
r européenne , au mol de l'oreille , ou ils mettent des arreftes 
decerrcinspoiObns fort polies, des pièces d'écaillé de Caret, 
& dépuis que les Chrétiens font venus vers eus, des boucles 
d'or, d'argent , ou de leton, où ils attachent de beaus pendans 
d'ofcilles. Ils fontravis d'en avoirdcceus que leur appoitent 
nos gens, 6c favcnt fort bien difiingucr , 6c chérir fur tous les 
autres, ceusqui font de prix, ils font panicuUerement éiaj;, 

Ccc 3 de 



390 Histoire Morale, Chap. ç 

de cens qui font de Cridal, d'Aiiibrc , de Coral ,oii de quel- 
que autre riche matière, pourvcu que la boucle , & tout l'en- 
richîHenientfoitd'or. Quelquefois on leur en a voulu don- 
ner qui n'étoyent que de cuivre doré , & leur ùire accroire 
qu'ils étoient d'or : mais ils les ont rejcttez en difant , qu'on 
les vouloit tromper, & que ce n'e'toitque de l'or de chau- 
dière. Et pour en faire l'épreuve ils ont accoutumé de mettre 
la pièce en leur bouche. Bien au contraire de cens de Ma- 
dagafcar, qui lors que les HoUandois qui y navigercnt en l'an 
mil cinq cens quatre-vints quinze , leur offrirent une cuillier 
d'argent, la mirent entre leurs dens& Tentant qu'elle éroit 
dure, la refuferent demandant une cuillier d'étain. Et l'on 
peut allez juger quel état ilsfaifoicnt de l'étain , puis qu'ils 
prefentcrcntune tille , en,échange d'une cuillier de ce métal. 
'iJy^Jii Hérodote nous récite qu'autrefois parmy les Ethiopiens le 
cuivre étoitplus eftimé que l'or , dontl'ufagc ctoit vil à un 
tel point , que l'on y lioic les criminc.ls avec des chaînes 
4'or. 

Les Caraïbes fe percent aufli quelquefois les leurespour 
y faire paiTcr une efpecc de petit poinçon , qui cfl: fait d'un os, 
ou d'une arreftc de poiflbn. Ils ouvrent mcmc l'entrcdeus 
de leurs narines, pour y attacher une bague , un grain de cri- 
- ftal, ou quelque fcmblable gcntilefle. Le col, &lcsjbrasde 
nos Caraïbes ont aulli leurs ornements j Car ils y mettent 
des Colliers & des Bracelets , d'ambre , de ralladc , décorai, 
ou de quelque autre matière qui ait du lullre. Les hommes, 
portent les bracelets au gros du bras proche l'épaule : Mais 
les femmes en entourent leurs poignets ,dcmemeque celles 
de ces contrées. Ils parent encore leurs jambes de chaînes 
de raflade , au lieu de jarretières. Cens d'entr'eus qui n'ont 
point de communication avec les Européens portent ordi- 
nairement pendus à leur col des fifdets d'os de leurs ennemis, 
&degrandcs chaînes quilbnt compolées dedensd'Agouty, 
de Tigres , de Chats Sauvages, onde petis Coquillages per- 
cez & liez parenfemble, avec une cordelette de fincotton, 
teinte en rouge ou en violet. Et quand ils fe veulent mettre 
fur leur bonne mine, ils ajoutent àtoutccla des Donets,des 
Bracelets qu'ils lient fous les eilaillcs, des écharpes, ^>cdcr. 
• cciii- 



Chap.9 DES Iles Antilles. 39^ 

ceintures de plumes , fort indu^ricufemcnt tifiues par un 
agréable aflemblage , le'quclles ils laiflcnt flotter fur leurs 
cpaules , ou pendre dépuis le nombril , iufqucs au milieu de 
leurs cuiflcs. 

Mais les plus confidcrables de tous leurs arnemcns, font, de 
certaines grandes médailles de fin cuivre extrêmement poly, 
fans aucune grauvre , qui ont la figure d'un croiflant, & font 
enchaQees en quelquefois folide ôc precicus.Us les nomment 
Caracolii en leur langue 5 Elles font de différente grandeui^ 
car ils en' ont de fi petites qu'ils les attachent à leurs oreil- 
les en forme de pendans, & d'autres qui font environ de la 
largeur de la paume de la main, léqueiles ils portent pendues 
au col, d'où elles battent fur leur poitrine. Ils ont ces Cara- 
colis en grande cJftime, tant par ce que leur matière quins 
contradc jamais de roiiillure,cfi: éclatante comme l'or; qu'à 
caufc que c'cft le butin le plus rare 6: le plus prifé qu'ils rem- 
portent des courfcs qu'ils font tous les ans dans les terres des 
Arouâgues leurs ennemis ; Et quec'eftla livrée, ou le col- 
lier qui diftingue les Capitaines & leur enfans , d'entre les 
hommes du commun. Ceus-là aufli qui ont de ces joyaus en 
font un tel cas, qu'en mourant ils ne laiflent autre héritage à 
leurs enfans , ou à leurs plus intimes amis : Et il y en a tel 
parmy eus qui garde encore un Caracolisde fon Grand Père, 
dont il ne fe pare qu'ans plus grandes rejouiflances. 

Les femmes fe peignent tout le corps & s'ajufient prefque 
comme les hommes , horsmis quelques petites différences 
que nous avons déjà remarquées , & qu'elles ne mettent 
point de couronnes deflus leurs tefics. Elles ont auifi cecy de 
particulier, qu'elles portent des demye bottines, qui ne leur 
defcendent que jufques à la cheville du pied. Cette efpeco 
de chauITlu-eeft fort proprement travailléeAterminéeparle 
haut & par le bas d'une petite rotonde tifilië de jonc & de 
cotton, qui leur ferre le gras de la jambe , 6c le fait paroitro 
plus remply. 



C HA- 



392 HïSTOîRB Morale, Chap, lo 

CHAPITRE DIXIEME. • 

(^mmjues fur la langue des Caraïbes, 

NOus avons dellein de donner à la fin de cette Hiftoirc 
pour la latis faction descurieus un affez ample Voca- 
bulaire du langage des Caraïbes. C'eft pourquoy 
nous nous contenterons de faire en ce.Chapitre les Remar- 
ques principales , qui en pourront faire connoître la grâce, 
là douceur & les proprietez. 

1 . Les Caraïbes ont un Langage ancien & naturel, & qui 
leur eft tout particulier, comme chaque Nation a le lien. 

2. Mais outre cela ils en ont formé un autre qui cft bâ- 
tard & mcflé de plulieurs mots étrangers, par le commerce 
qu'ils ont eu av^ec les Européens. Sur tout ils ont emprunté 
beaucoup de mots des Efpagnols, par ce que ce font les pre- 
miers Chrétiens qu'ils aycnt abordez. 

3 . Ils fc fervent toujours entr'eus de leur Langage ancien 
& naturel. 

4. Mais lors qu'ils *converfent ou qu'ils négocient avec- 
quc les Chrétiens, ils employent leur Langage corrompu. 

. 5 . Outre cela ils ont un fort plaifant baragoin , lors qu'ils 
veulctentreprendrede parler en quelque Langue étrangère. 
Comme lors qu'ils difent , Compère Gouverneur -^ employant 
ce mot de Compère généralement envers tous cens qui Ibnt 
leurs amis ou leurs alliez. Ainfi Us diroient tout franchement, 
s'il s'enprefentoit occafion , Compère Roy. C'eft anfll un de 
leurs complimens de dire à nos François, avec un vifage riant, 
K^hfi toy bon pour Car^ihe, moy hojipour France : Et lors qu 'ils 
veulent le louerde nos gens , & témoigner qu'ils en font fort 
fatisfaits , <J^Mouche bon France pour Caraïbe. Ainfi difent ils 
encore Afaboya mouche fâche contre Caraïbe ^ lors qu'il tonne 
ou qu'il fait un Ouragan : Et , Moy mouche Lunes , pour lig- 
nifier qu'ils font fort âgcz. Ils ontaulVi fortfouvent ces pa- 
roles en la bouche, lors qu'ils reconnoillent que nos gens 
veulent abufcr de leur limpUcité, Compère^ toy trompe Caraïbe. 

Jtt 



Chap. 10 DES ÎLES Antilles. 393 

Et on les entend dire foiivent lors qu'ils font en belle hu- 
iTieur, Moy bonne Caraïbe, 

6. Aurcfte, bienqneles Caraibesde toutes les Iles s'en» 
tcndët tousuniverfellement entr'eus,cc n'eft pas adiré pour- 
tant qu'il ne Te trouve en quelque une quelque dialedc dif- 
férent de celuy d'une autre. 

7. Le P. n'eft guère enufageen leur Langue : Mais hors 
de cela on n'y remarque aucun défaut de lettres , comrvjc en 
la Langue du Japon, du Brefil, & de Canada, qui ie trouve 
dans la difetted'F. L. R. 'Ou en celle du Pe-roù, qui manque 
de B.D. F.. G. L |ota, &X. au rapport des Hiftoriens. 

8 . Leur Langage eft extre'mement dous , & fe prononce 
prefque tout des le'vres , quelque peu des dents , & prefquc 
point du gofier. Car bien que les mots que nous en dônerons 
cy-aprés , feiiiblent rudes fur le papier , neantmoins lors 
qu'ils les prononcent, ils y font des élifions de certaines let- 
tres, ôc y donnent un certain air qui rend leur difcours fort 
agréable. Ce qui oblige Monfieur Du Montel à leur rendre 
„cetémoignage,jeprenoisdit-il, grandplaifir à les écouter, 
„lors que j'étois parmy eus , & je ne pouvois affez admirer 
„ la grâce, la fluidité, &la douceur de leur prononciation, 
„ qu'ils accompagnent d'ordinaire d'un petit foûris, qui a 
,, beaucoup d'agrément. 

9. Ils ont la prononciation plus douce que les Caraïbes 
du Continent : Mais d'ailleurs ils ne dllfercnt qu'en dia- 
lede. 

10. D'un feul mot , fclon qu'il eft diverfement prononcé, 
ils fignifient plufieurs chofes différentes. Par exemple, le mot 
àJ^^n han ilgnKic . Otiy^ "2^,16 nefaypas, 3 . Tien ou Prc?^ 5 fc- 
lon la prononciation qu'on luy donne. 

11. Pour nous, nous ne pouvons prononcer cette Lan- 
gue avecquc toute la grâce , & toute la douceur qui luy eil 
naturelle^ à moins que de l'avoir apprife dés le bas âge. 

12. Ils s'écoutent patiemment les uns les autres & ne s'in- 
à ■..terrompent point dans leurs difcours : Mais ils ont accoutu- 

■ nié depouller un petit ton de vois au bout de trois ou quatre 
périodes de celuy qui parle, pour témoigner la fatisfaclioii 
qu'ils ont de l'oùir. 

Ddd 13. Quel- 



394- HiiTOiRB Morale, Chap. lO 

13. Quelque avantage que nous ayons fur eus, ou pour 
les facultez naturelles de refprit, ou pour la douceur de la 
prononciation, qui nous devi'oit augmenter la facilké de pro- 
noncer leur Langue , neantmoins ils aprénent plus facile- 
ment la nôtre que nous n'aprenonsia leur, comme ilfere- 
connoit par l'expérience. 

14. Nos François ont remarqué qu'ils ont grande avei.- 
fionrpour la Langue Angloife, jufqu'à ne pouvoir fouffri: 
qu'on la parle devant eus, pai: ce. qu'ils leur font ennemis:. 
Que s'il fevoît dans leur langage corrompu plufcurs mot' 
tirez de r£fpagnol,qui eftauffi leur ennemy,c'eft qu'ils le 
crttpris durant le tems qu'ils avoient communication avec 
cette Nation-là , & quelle ne les avoit pas encore mal- 
traitez. 

15. Ils font fort foigneus de ne point communiquer leur 
langue , de crainte que les fecrets de leurs guerres ne foienr 
découverts. Cens même d'entr'eus qui fe font faits Chré- 
tiens ne veulent pas révéler le fonds de cette Langue, dans 
la créance qu'ils ont que cela pourroit préjudicier à leur 
Nation. 

16. Voicy quelques unes des proprictez les plus particu- 
lières à leur Langue. Et premièrement , les hommes ont 
beaucoup d'exprelfions qui leur font propres, que les fem- 
mes entendent bien , mais qu'elles ne prononcent jamais : Et 
les femmes ont au fil leurs mots & les frafes, dont les hom- 
mes n'ufent point, à moins que de fe faire moquer. Delà 
vient qu'^n une bonne partie de leur entretien, on diroit 
que les lemmes ont un autre langage que les hommes ^ 
comme on le pourra reconnoirre en notre Vocabulaire, par 
la différence des fafibns de parler dont les hommes & les fem- 
mes fe fervent pour exprimer une mêmechofe. Les Sauva- 
ges de la Dominique difent que cela procède de ce que lors 
que les Caraïbes vinrent habiter les Iles, elles étoient occu- 
pées par une Nation d'Arouâgucs , qu'ils détruifirent entiè- 
rement , à la referve des femmes qu'ils épouferent pour peu- 
pler lepaïs. Deforteque ces fcmmes-là ayant conîervé leur 
Langue, l'enfcignerent à leurs filles, & les acoutumerent à 
j ar'.ci comme cMcs. Ce oui s'cimir prariqué jufqucs'à prcfcnt 



Ohap. 10 DES Iles Antilles. 395 

par les iMeres envers les filles , ce Langage efî: ainfî demeuré 
différent de celuy des hommes en plufieurs chofes. Mais les 
garçons , bien qu'ils entendent le parler de leurs Mères & de 
leurs fœurs/uivent neantmoins leurs Pères & leurs frères, & 
fe faffonnent à leur Langage, dés l'âge de cinq ou fix ans. 
Pour confirmer ce que nous avons recité fiir l'origine de 
cette différence de Langage, on allègue qu'il y a quelque con- 
formité entre la langue des Arouâgues de la Terre Ferme, 
& celle des femmes Caraïbes. Mais il eft à remarquer que les 
Caraïbes du Continent, hommes & femmes, parlent un 
même langage , nayant point corrumpu leur langue natu- 
relle par des mariages avec des femmes étrangères. 

17. Les vieillarsont plufîeurs termes qui leur font affe- 
ctez, & plufieurs faffons de parler particuUeres, qui n'ont point 
d'ufage en la bouche des jeunes gens. 

I S . Les Caraïbes ont aufll un certain langage dont ils fe 
fervent feulement entr'eus lors qu'ils prenent des refolutions 
de guerre. C'eft un baragoin fort difficile. Les femmes & 
les filles n'ont aucune connoiffance de ce langage myftericus, 
ni même les jeunes hommes , jufques à ce qu'ils ayent donné 
des preuves de leur generofité , &du zélé qu'ils ont pour la 
querelle commune de leur Nation contre leurs ennemis. 
C*eft afin que leurs deffeins ne foient pas découvers avant 
le tems. 

1 9 . Pour faire leurs cas , leurs perfonnes, leurs mœufs, & 
leurs genres , ils n'ont point de particules feparees comme 
nous : mais ils allongent leurs mots de quelques fyllabes ou 
de quelques lettres , au commencement ou à la fin, & ils en 
changent quelques unes. Ainfi difent ils à l'impératif, Bayou^ 
W^, marche: mais à l'indicatif, Nayot^bakayem , )e marche. 
Et de même Bahmaka , danfe Nabinakayem , je danfe. Ce 
qui a du rapport avec la faffon dont fe forment les Verbes 
Ebreus. 

20. Les noms indéfinis & abfolus font peu en ufage par- 
my eus ; fur tout les noms des parties du corps : mais ils font 
prcfque toujours reftreints à une première , aune féconde, 
ou à une troifiéme perfonne. 

21. La première perfonne fe marque ordinairement par 

Ddd 2 une 



*»•- 5*r 



3^6 Histoire Morale, Chap. io 

une N. au commencement dn mot : Nichic^ ma tcftc. La 
Iccondc par un B. Bichic , tatcfte. Et la troifiéme p\r nnc L. 
Z/V^/V, fa telle. 

22. Le genre neutre & abfolu cft exprime par un T. 
Tichicy Liteite •. Mais cela cft peu en ufage. 

23 . Ils ont des noms difîerens pour parler aus pcrfonncs 
mêmes , & d'antres pour parler d'elles. Ainfi di-fent ils Bah^^ 
mon Perc , en parlant à luy : Et ToumnA-a^ en parlant de luy. 
Bibim^ Mère, en parlant à elle, & Ichanum^ en parlant d'elle. 
Ce qui avec la différence du langage des hommes & des fem- 
mes, des jeunes & des viens, de l'entretien ordinaire & des 
confeilsdc guerre, doit fans doute multiplier beaucoup les 
mots de leur langue. 

24. Leurs noms propres ont -fouvent de la fignification, 
^ font pris de diverfes rencontres , comme nous le verrons 
plus particulièrement avi Chapitre de la Naifiance & de l'é- 
ducation de leurs enfans. 

25. Ils ne nomment jamais le nom d'une perfonne en 
fa prefence : Ou bien par refped ils ne le nomment qu'à 
demy. 

26. Ils ne difcnt jamais le nom entier ni d'un homme, ni 
d'une femme: mais bien celuy des enfans: Ainfi ils diront, 
le Père ou la Mère d'un tel : Ou bien ils diront le nom à moi- 
tié, comme par exemple, Mdny au lieu de dire Mdâ. Kaalt : <Sc 
Hiba pour •Hibalomojt, 

27. Les Oncles & les Tantes, tout autant qu'il y a dans 
la ligne collatérale, font nommez Vcres & Aifercs par leurs 
Neveus. Ainli l'Oncle eftil appelle Baba ^ c'eO: àdireP^r^. 
Mais quand ils veulent fignifiercxpreflemcnt le vray & pro* 
pre Perej ils ajoutent par fois un autre mot, en difant Baba, 
tinnaca. 

2 % . Suivant cela, tous les Confins s'appellent auûl Frères ^ 
(5c toutes les Confines Sœurs. 

29. MaisdeCoufin à Confine , le Coufin appelle fa Con- 
fine, Touï'ilUri , c'cfl: à dire proprement , ma femelle , ou mo7> 
accordée, parce que naturellement entr'eus leurs Confines 
leur font aquifes pour femmes. 

30. Ils nomment les mois des Lunes 5 &. les anne'es des 
Toujiinieres, '\ 51. Ce 



Chap. 10 DES II ES Antilles. i<)y 

3 1. Ce font icy enfuite , quelques traits de la naïveté & 
de rélegance de leur langage. Nous ne ferons pour la plu- 
part que marquer ce que leurs motsfignifient, fans exprimer 
les mots mêmes, pour ne lespas mettre deus fois fans necefll- 
té , parce que nous les donnerons cy-deflbus en nôtre Vo- 
cabulaire. 

3 2. Pour fignifier qu'une chofe eft perdue, ou qu'elle eft 
rompue, ils difcnt ordinairement qu'elle eft ??iorte. 

3 j. ils nomment un Capucin Fere \^ïoupA : Et le mot 
^'L^7(?//^4fignifieenleur langue un Couvert ow \\w Âppenty, 
De forte que c'eft comme s'ils difoicnt que c'eft un homme 
où il y a de quoy fe mettre à couvert à caufe de fon grand Ca- 
puce, Ils le nomment auffi par raillerie une Guenon ou une 
Barbue, à caufe de fa longue Barbe. 

34- Un Chrétien , un homme de Mer 5 à caufe que les 
Chrétiens font venus vers eus en des navires, 

35. Un Lieutenan t, La trace d'un Capitaine , ou Ce cpuipu- 
rait après luy. 

36. M on Gendre, Celuy qui méfait de petis enfms, 

37. yio'nQ^àtt.Mamoitie. 
3 S . Ma Femme, Mon cœur. 

3 9' Vi^GàïcoWy Vn petit majle.- 
4.0. \JïïY\\\QjVne petite femelle, 

41. Les Efpagnols 5c les Anglois , Enjiemis^ contrefahs- 
Etcutou nouhi^ parce qu'ils font vêtus, en les oppofant à leurs 
Ennemis qui font nuds , & qu'ils nomment limplement 
Etûutou , c'eft à dire Ennemis. 

42. Un Fol , Celuy qui ne voit goutte , ou qui n a point de 
lumière, 

43 . La paupière, U couverture de l'œil. 

44. Les cils , le poil de l'œil. 

4 5 . La prunelle, le noyau de l'œil. 

46. La l.évrc , le bord de la bouche. 

47 . Le menton , lefoutien des dens, 

48 . Le col , lefoutien de la tsfle. 

49. Le bras 6c une aile s'expriment par un même mot. 

50. Le pouls l'ame de U main. Les AUemans font à peu 

Pdd j prés 



39^ Histoire Morale, Chap: lo 

prés une compofition femblable , lors qu'ils appellent un 
Q2ii\à,lefouUer dsU main. 

51. "Les àoits y les ^etîsoM les enf ans de U main. 

52. Le pouce , le Père des doits ^ o\i ce qui leur efi oppofe\ 
C'ell juftcment l'«'»^Ai«ç des Grecs. 

5 3 . jointure , chofe ajoutée^ ils nomment encore ainfi une 
pièce mife fur un habit. 

54. L a V e (Ti e , /^ vaijfeâu de l 'urine. 

55. 'Lcja.nct, ce quiùrelajamhe. * 

56. Laplantedupied. le dedans du pied. 

57. Les orteils, lespetis, ou les enfans du pied. 
5 S . Dix , tom les doits de la main. 

59. Vint, tous les doits des mains ^ & tous les orteils des 
pieds. 

60. X^'Ci'^iÇioXçx ^ petite arquehufe. 

.61. \Jndîvzx\àc\iQtjCe qui tient quelque chofè. 

6 1. Des épines, lepoil de l'arhre, ou lesyem de l'arbre. 
61. L'arc-en-ciel, la plume ou le pannache de Dteu, 
64.. Le bruit du tonnerre , Trtrguetenni: 

65. Cette langue a auiTi dans fon abondance & dans Ta 
naïve', é quelques défauts qui luy font particuliers • dont tou- 
tefois il yen a quelques uns qui luy doivent moins tourner 
à blâme qu'àloiiangc. 

66. Les Caraïbes ont en leur langue naturelle peu de 
noms d'injure & de moquerie j Et ce qu'ils dilcnt ordinaire- 
ment de plus offenfifen leurs railleries, eft, l'un es pas bont ou. 
Tu es adroit co?nme une Tortue. 

67. Ils ne favent pas non plus les noms de plufieurs vices; 
Mais les Chrétiens ne leur en aprencnt que trop. Ainfi l'on 
admire au langage de Canada, qu'il n'y a point de mot qui 
reponde à celuy de /'^f/?^: Mais il faut tout dire j 11 n'y en a 
point aurtl qui exprime la vertu. 

68.- Ils n'ont point de noms pour exprimer l'hyver , U 
glacey lagrejle, ni la neige , car ils ne favent ce que c'eft. 

69. Ils ne peuvent exprimer ce qui ne tombe point fous 
lesfcns: excepté qu'ils nomment quelques efprits & bons & 
mauvais : Mais hors de là ils n'ont point de mot pour ligni- 
fier les autres choies fpirituellcs, comme l'entendement , U 

memoi-' 



Châp. 10 DES Iles ANTiLLEf. 395r 

mémoire &U volonté. Quant à lUme , ils rexpriment par le 
mot de cœur. 

70. Ils n'ont point aufTi les noms des Vertm , dés Scicfices, 
des K^rtSj des Métiers ^ ni de plufieurs de nos arènes 6c de nos 
vutils, fi ce n'eft ce qu'ils en peuvent avoir appris depuis leur 
commerce avec les Chrétiens. 

71. Ils ne faventnoipmer que quatre couleurs , aufquel* 
les ils rapportent toutes les autres : le blanc , le noirt ^c jaune, 
ôclc rouge, 

72. Ils ne peuvent exprimer un plus grand nombre que 
'vint : Et encore l'expriment ils plaifamment, étant obligez 
comme nous avons dit , à montrer tous les doits de leurs 
mainsj ôc tous les orteils de leurs pieds. 

73. l^ors qu'ils veulent fignifier un grand nombre, où" 
leur conte ne peut atteindre , ou bien ils montrent leurs che- 
veus , ou le fable de la mer: Ou bien ils répètent plufieurs 
fois le mot de mouche , qui fignifie beaucoup 5 Comme lors 
qu'ils difent en leur baragoin , CMoy mouche , mouche Lunes, 
pour faire entendre qu'ils font fort âgez. 

74. Enfin , ils n'ont point de comparatifs ni de fuperlatifs. 
Mais au défaut de cela, lors qu'ils veulent comparer les cho- 
i^QS entr'elles,& qu'ils en veulent élever une au deîfus de tou- 
tes les autres, ils expriment Icurfentiment par unedémon- 
ftration aflez naïve & afîez plaifante. Ain^i quand ils ont 
defléin de reprefenter ce qu'ils penfent des Nations Euro- 
péenes dont ils ont la connoilTance, ils difent de l'Efpagnol & 
de r Anglois, qu'ils ne font point du tout bons : Du Hollan- 
dois , qu'il eft bon comme la main , ou comme une coudée 5 
Et du François , qu'il eft comme les dcus bras, qu'ils éten- 
dent en même tems pour en montrer la grandeur. Aufll eft ce 
la Nation Chrétienne qu'ils aiment fur toutes ks autres ^ 
Particulièrement cens des François qui ont été à la guerre 
avec eus. Caràceus-là ils font part de tout leur butin. Et 
toutes les fois qu'ils retournent de la guerre , bien que ces- 
gens-là n'ayent pas été de la partie, ils ne laifient pas de leur 
envoyer, de leurs dépouilles. 



CÏT.\^ 



400 HistOike Morale, Chap. ii 

CHAPITRE ONZIEME.. 






Du Naturelles Caraïbes ^ ^ île leurs Mœurs, 

Es Caraïbes , dans leur nati^rçl font d'un tempéra- 
ment trille, révcuz & mélancolique , la pefchc , la fai- 
'neantifeôc la température deTair contribuent beau- 
coup à l'entretien de cette humeur: Mais ayant remarque 
par leur propre expérience, que cette fdcheule conftitution 
altère leur faute, & que refprit abbaru delTéche les os ,ils 
font pour la plupart une telle violence à leur inclination na- 
turelle j qu'ils paroilTent , gais agréables , & enjouëz en leur 
couver fation , fur tout lors qu'ils ont un peu de vin dans \x 
'Deuyy telle. AulTi ont-ils de la peine , comme les Brefiiiens, àfouf- 
cktf.ii. frir la compagnie des nielancoliques: Et cens qui ont con- 
verféfouyent avec eus, les ont toujours reconnus fort facc- 
tieus , & fort foigncus de ne laitier écouler aucun fu jet de ri- 
re fans en profiter j & même ils les ont vcu louvent éclater 
en des occafions, où les plus gais d'cnti'c nous faifoient à 
peine un fouris- 

Leurs entretiens entre eus , font ordinairement de leur 
chafic, de leur pefche , de leur jardinage , ou de quelques au- 
tres fujets fort innocens ; Et lors qu'ils font en la compagnie 
des étrangers , ils ne fe fâchent jamais des rifécs qui fefont en 
leur prefencc, & ne les prenent pas comme fi l'on avoir dci- 
fein de fc moquer d'eus. Toutefois , au lieu que les Sorî- 
quois, Nation delà Nouvelle France, fe nomment eus n-\C' 
ïWQS y Sauvages y ne fâchant ce que cela iigniiie, ces peuples 
s'offencent fort ,fi on leur donne ce nom-là quand on leur 
parle. Car ils entendent ce mot , & difcnt qu'il iV appartient 
qu'ausbeftes des bois. Ils ne veulent pas non plus être nom- 
mez C^;;«//'^/^-f, bien qu'ils mangent la chair de leurs ennc- 
miï'^ Ce qu'ils font pour allbuvir leur rage & leur vcn !,eance, 
Ôc non pour aucun goût qu'ils y trouvent plus dclicicusquc 
dans les autres viandes donc ils fe nourrilVent : Mais on leur 
fait grand plaiiii: de les appellcr Caraïbes ^ parc: que c'eft un 

nom 



Chap. II DES Iles Antilles, 401, 

nom qui leur fcmbleglorieus , marquant leur courage & leur 
generofité. Car en effet ce ne font pas feulement les Apala- 
chites du milieu déquels ils font venus , qui par ce mot figni- 
fient un helliquens , un vailUnthoynme^ doué d'une force & 
d'une d'exterité particulière au fait des ai'mes. Les Aroiia- 
gucs même , leurs Capitaus ennemis , ayant fouvent expéri- 
menté leur valeur, entendent par là, la même chofc , bien 
qu'ils exprimer auffi par ce mot unCr«f/,à caufe des maus que 
les Caraïbes leur ont faitfentir. Tant y a que nosfauvages 
Antillois aiment (ifort ce nom-là qu'il difent perpétuelle- 
ment à nos gens, ToyFrA?Kois^ moy Caraïbe. 

Leur naturel, au refte, eftdous& bcniuj Et ils fontfi.fç- 
nemis de la feverité , que files Nations qui les tientxnt pour 
Efclaves, comme font les Anglois , qui par rufe en o«t enlevé 
plufieurs des licus de leur naillance.les traittent avec rigueur, 
ils en meurent fouvent de regret. Mais par la douceur on 
gagne tout fur eus j tout au contraire des Nègres , qui veu- 
lent.être menez avec rudeflè , autrement ils deviennent in- 
folens, pareffeus, & infidèles. 

Ils nous reprochent ordinairement nôtre avarice & le foin 
déréglé que nous avons d'amaffer des biens pour nous ôc 
pour nos enfans, pmCque la terre eftfi capable de donner la 
nourriture à tous les hommes , pourveu qu'ils veuillent 
prendretantfoit peudepeinc à la cultiver. Auifi quantàeus 
ils font entièrement libres du foucy des chofes qui appar- 
tiennent à la vie , & incomparablement plus gras & plus dif- 
pos que nous ne fommes. En un mot , ils vivent fans ambi- 
tion , fans chagrin, fans inquiétude n'ayant aucun defird'a- 
querir des honneurs ni d'a.naiTer des richetles : méprifant 
l'or & largent , comme les anciens Lacedemonicns, & com- 
me les Péruviens , & fe contentant également & de ce que la 
nature les a fait être, & de ce que leur terre fournit pour leur 
entretien. Que s'ils vont à la chaffe ou à la pêche, ou qu'ils 
abbatent des arbres pour faire un jardin , ou pour fe bâtie 
des maifons , qui font des occupations fort innocentes & 
fort convenables à la nature de l'homme, ils font tout cela fans 
cmprcflcment , par manière de divertiffement & de récréa- 
tion, 6c comme en fe jouant. 

E e e Sur 



402 Histoire Morale, Chap. tî 

Sur tout , ils s'etonncnt quand ils voyent que nous efti- 
mons tant l'or, vcu que nous avons le verre & le Criftal, qui, 
félon leur jugement , font plut bcaus, & par confequcntplus 
à prifer. Et à ce propos , Benzoni , Hiftorien Milanois, nous 
recite en Ton Hiftoire du Nouveau Monde, que les Indiens 
deteftant l'avance dcmefure'e des Efpagnols qui !es fubju- 
,, guerent , prenoient une pièce d'or, (5r difoicnt. Voicy le 
, , Dieu des Chrétiens j Pour cecy ils viennent de Caftille en 
,, nôtre pais , pour cecy ils nous ont rendus efclaves , nous 
,, ont bannis de nos demeures , & ont commis des choies 
„ horribles contre nous: pour cecy ils fe font la guerre en- 
,,tr'eus: pour cecy ils fe tuent les uns les autres : pour cecy 
,, ils font toujours en inquiétude, ils querellent, ils d'éro- 
j , bcnt, ils maudilfent, ils blasfement : En fin, pour cecy il n'y 
,,a ni vilenie, ni méchanceté où ils ne fe portent. 

Pour nos Caraïbes, quand ils voyent les Chrétiens trilles & 
pleins d'ennuy, ils ont acoutumé de leur en faire doucement 
,, la guerre en leur difant, Compère (car c'eft un mot qu'jls 
ont appris , & dont ils fe fervent ordinairement pour té- 
moigner leur bonne volonté , comme leurs femmes aufll 
appellent nos Européens Ccmrrcres , pour une marque 
,, d'amitié) tu es bien miferablc d'expofer ta perfonne à deiî 
,, longs (?c défi dangereus voyages , & de telaiflcr rongera 
,,tant de foucis & de craintes. La paflion d'avoir des biens 
„t« fait endurer toutes ces peines, 6: te donne tous ces fâ- 
,, cheus foins : Et tu n*es pas moins en inq'jiétude pour les 
,, biens que tu as déjà aquis, que pour ccus que tu recherches 
,, encore. Tu appréhendes continuellement que quelcun ne 
,, te vole en ton pais ou fur mer , ou que tes marcha ndifes ne 
, , faffcnt naufrage, & ne foicnt englouties dans les eaus. Ainfi 
,,tu vieillis en peu de tcms,tescheveus en blanchiflcnt, ton 
,,front s'en ride, mille incommoditez travaillent ton corps, 
,, mille chagrins te minent le cœur, ôc tu cours à grand' hafte 
,, vers le tombeau. Que n'es- tu content des biens que ton 
,, pais te produit 5 Que neméprifcs tu les richelfcs comme 
noMS r Et à ce fuict, cft remarquable le difcours de quelques 
j.p^r/. Brei'Ucns à Vincent le Blanc , Ces richefles , difoicnt-ils, 
ihi^.vc. ^^qL]^ soy:iZ autres Chrétiens pourfuivez à perte d'haleine 

vous 



Chap. Il DEf Iles Antilles, 4©3 

r, vous mettent- elles plus avant en la grâce de vôtre Dieu? 
„ Vous empêchent-elles de mourir ) Et s'emportent elles 
, , avec que vous au tombeau ? Ils tenoient à peu près le mê- 
me difcours à Jean de Lery , comme il le rapporte en Ton Hi- ch4i>.^: 
ftoire. 

Les Caraïbes favent aufll fort bien & fort emfatiqucment 
reprocher aus Européens, comme une injuftice manifefte, 
,,rufurpation de leur Terre natale. Tu m'as chafle, dit ce 
tf pauvre peuple , de Saint Chriftofle , de NieVes , de Mont- 
,, ferrât , de Saint Martin , d'Antigoa , de la Gardeloupe , de 
9,1a Barboude, de Saint Euftache , &c. qui ne t'apparte- 
,, noient pas,& où tu nepouvois légitimement prétendre. 
„ Et tu me menaces encore tous les jours de m'ofter ce peu 
,, depaïsquimerefte. Que deviendrai miferab le Caraïbe? 
,, Faudrat-il qu'il aille habiter la mer avec les poiflbns : Ta 
,, terre eft, fans doute , bien mauvaife, puis- que tu la quittes 
,, pour venir prendre la mienne : Ou tu as bien de la malice 
M de venir ainfi de gayeté de cœur me perfecutcr. Cette 
plainte n'a pas un air trop Sauvage. 

Lycurgue ne permettoit pas à fes citoyens de voyager, 
craignant qu'ils ne priflent des mœurs étrangères. Mais nos 
Sauvages auroient bien bcfoin de grand voyages , pour fe dé- 
barbarifer, s'il eft permis déparier ainfi. Et cependant, ils 
ne font pas feulement exems de cette convoitife infatiable 
qui fait entreprendre de (i grans & fi perilleus voyages aus 
Chrétiens, & traverfer témérairement tant de terres <5c tant 
de mers : mais ils n'ont même nulle curiofité de voir les au- 
tres contrées du monde , aimant leur pais plus que tous ceus 
qu'on leur voudroit propofer. Et comme ils eftiment que 
nous ne devrions pas être plus curieus , ni moins amateurs 
du nôtre, ils s'étonnent fort de nos voyages. En quoy , cer- 
tes , ils ont rhonneur de reffembler à Socrate , à qui Platon ^"fi» 
rend ce témoignage , qu'il étoit moins forty d'Athènes pour ^""^' 
voyager, que iesboiteus& les aveugles: & qu'il ne délira 
jamais de voir d'autres villes , ni de vivre fous d'autres loix; 
N'étant pas en ce point, non plus que ces Caraïbes , de l'o- 
pinion des Perfes, qui difent en commun proverbe, que celuy 
qui n'a point voyagé par le monde refemble à un Ours. 

Eee 2 Les 



404 Histoire Morale, Chap. iï 

Les Antillois ne font pas feulement fans aucun defir de 
voyager; ilsneveulent pas même fouffrir que l'on cnmenc 
perfonne des leurs fii une terre étrangère , fi ce n'eft que Ton 
promette expreflemcnt de le ramener bien-toft. Mais s'il 
arrive par malheur qu'il meure en chemin, il ne faut pas 
faire état de retourner jamais parmy eus; car ils vous pren- 
nent en une haine mortelle, & il n'y a point de reconciliation 
à efpcrcr. 

ivlais s'ils n*ont pointdecuriofité pourles chofesqui font 
éloignées, ils en ont beaucoup pour celles qui font proche 
d'eus ; jufques là que fi on ouvre un coffre en leur prefencc, 
il leur faut montrer tout ce qui eft dedans, ou bien ils fe tien- 
droient desobhgez. Que s'ils agréent quelque chofe de ce 
qu'ils y voyent, encore qu'il ne foit que de très-petite valeur, 
ils donneront ce qu'ils ont de plus beau & de plus précieus 
pour ravoir, afin de contenter ainfi leur inclination. 

Pour le trafic, il eft vray que lors qu'ils ont pafl'é l'envie de 
fe dont ils ont traitté, & qu'ils ont reçeu en échange, ils s'en 
dediroient volontiers. Mais le fecret pour leur faire tenir 
leur marché, eft de leur dire qu'un marchand doit cftre ferme 
en fa parole. Quand on les pique ainfi d'honneur, & qu'on 
leur reproche qu'ils n'ont pas plus de confiance que des en- 
fans, ils ont honte de leur legerctc. 

Le larcin eft tenu pour un grand crime parmy eus. En 
quoy véritablement ils fe montrent plus raifonnables que 
Tltitar- Lycurgue, qui nourriflbit en ce vice les enfansdcLaccde- 
tfHe en la ^^ionc , couimc cu uuc occupatiou fort loiiablc , pourveu 
fHrgue. qu on S cu aquitaft finement cc avec louplclic. Mais comme 
les Caraïbes haïfient naturellement ce pcché, aufil ne fe voit- 
il point au milieu d'eus ; ce qui eft afiez rare chez les autres 
'Lei lia Sauvages : Car la plupart font larrons 5 Et de là vient que 
des Lar- qnelqucs unes de leurs ilcs en portent le nom. 
^''"'' Pour les Caraïbes, comme ils ne font point enclins de leur 

nature à dérober, ils vivent fans défiance les uns des aut^-es. 
TeUemcntque leurs ma: fonsôc leur héritages font à l'aban- 
yoy.ige<îi don, fans portes ny clôtures, comme les Hiftoriens le té- 
Crfrp« r» nioignent des grans Tartares. Qu.e fi on leur dérobe la 
Tattarte, p^^ji-j^jj-^ chofc , commc pourroit ctre uo petit couteau, 

avec 



Chap. II DES Iles A n t i l.l e s. 4*^ 5 

avec quoy ils font mille pctis ouvrages de menuyreric , ils 
eftiment tant ce qui leur eft utile, que cette perte eft capable 
de les faire pleurer huit jours, & de les faire liguer avec leurs 
amis pour en tirer réparation, £< pour fe.vengerfur la per- 
fonne qu'ils foupçonneroient de ce larçiu. Et en effet , dans 
les lies où ils ont leursdemeures prés des Chrétiens, ils ont 
fouventtiré vengeance de cens qui leur avoient, à ce qu'ils 
difoient, pris quelques uns de leurs péris meubles. AulTi en 
ces licus-là,lors qu'ils trouvent quelque chofe de manque 
enleurmaifôn, ils difent auflî toft , V7i chrétien, efi venu icy , 
Et entre les griefs & les plaintes qu'ils font aus Gouverneurs 
de nôtre Nation, celle-cy eft toujours en telle , Cornière Gou- 
verneur , tes matelots ( ainfi nomment ils tous les habitans 
étrangers) ont pris en ma café un couteau,o\x quelque autre me- 
nue pièce de pareille nature. Les Guinois ne formcroicnt pas 
dételles plaintez. Car s'ils perdent quelque chofe, ils efti- 
nient qu'un de leurs parens trépatfez s'en eft venu failir parce 
qu'il en avoir affaire en l'autre monde. 

Tous les interefts des Caraïbes font communs entr'eus. Ils 
vivent en grande union & s'entr*aiment beaucou p les uns les 
autres : ne reiîembiant pas aus Afiariques de Java, qui ne 
parlent pas mêmes à leurs frères fans leur Poignard à la main, 
tant ils ont de défiance. Cette amour que nos Sauvages fc 
portent naturellement l'un à l'autre fait, que Ton ne voit que 
fort peu de querelles & d'inimitiez entr'eus. 

Mais s'ils ont été oftenfez ou d'un étranger ou de quelcun 
de leur compatriotes, ils ne pardonnent jamais, & pouffent à 
toute extrémité leur vengeance. Ainfi lors que quelcun de 
ces abufeurs qu'ails nomment Boyez, leur fait accroire que Tua 
de cens qu'ils eftiment forciers , eft auteur du mal qui leur eft 
arrivé, ils ne manquent pas de tafcher à le tuer s'ils peuvent, 
difant TaralUtina, il m'aenforcelé. Nehânehouibatma, je m'en 
vengeray. Et cette pafllon furieufc & desefperéede fc ven- 
ger, eft celle qui les pouffe , comme nous avons déjà dit , à 
manger même à belles dens la chair de leurs ennemis, fcloa 
que nous en décrirons lesparticuUritezen leur lieu. Cette 
animofité defordonnée, eft le vice régnant univerfellemcnt 
& tyranniquement parmy eus. Et il règne de même , pref- 

Ece 3 qirc 



^» 



4-06 Histoire Mo f. a le, Chap. i [ 

que fans exception, chez tous les Sauvages Americairs. La 
vengeance des Canadiens eft quelquefois bien plaifante : car 
elles les porte iniques à manger leurs pous parce qu'ils en 

Dt Lery ont été mordus. 8i les Brefiliens fe heurtent à quelque pier- 

^'^^' re, ils la mordent a belles dens, comme pour s'en vangcr. Et 
ainil encore mordent ils les flèches dont ils font atteints dans 
les combats. 

Sans avoir reçeules loix de Lycurgue les Caraïbes, par 
une fecrette loy de nature, portent un grand reipecl aus vieil- 
lards , & les écoutent parler avec attention , témoignant , & 
par leur gefte, 5c par un petit fon de voix , qu'ils ont leurs dif- 
courspour agréables : Et en toutes choies les ieunes défè- 
rent aus fentimens des Anciens, & fe règlent fur leurs volon- 

Limfctt tcz. Onditqu'il eneftdemêmeauBrelil&enlaChine. 

Ç5semt' Les jeunes hommes Antillois ne fréquentent point de iil- 
- les ni de femmes qu'ils ne foient mariez. Et l'on a remarqué 
que les hommes font d'ordinaire moins anioureus en ce pais- 
là que les femmes, comme en divers autres lieusde la Zone 
Torride. Hommes & femmes Caraïbes ibnt naturellement 
chartes , qualité bien rare entre les Sauvages. Et quand nos 
gens les conllderent trop curieuiement , «5c fe rient de leur 
nudité, ils ont accoutumé de leur dire, Compère^ tlnc fxut nom 
regarder q:^' entre la deti^ yen^. Vertu digne d'admiration en un 
peuple nud 5c barbare comme celuy-là. 

On raconte du Capitaine Baron , qu'entre les divcrfesde- 
Icentes qu'il a fait avec les liens , à plulleurs reprifes , en l'Ile 
de Montferrat, tenue par les Anglois, il fit une fois un grand 
dégât danslcshabitarions voiUncsdcla mer, qu'il en enleva 
un grand butin , & que par'my les prifonniers s'étant trouvé 
une belle Demoileile, qui étoit femme de l'un des Oificiers 
de l'Ile , il la fit conduire en l'une de les maifons de la Domi- 
nique. Cette Dcmoifelle étant enceinte lots qu'elle tut en- 
levée, futiervie avec grand ibin en fes couches, par les fem- 
mes des Sauvages de la même Ile. Et bien qu'après cela elle 
demeurât ^encore long tems parmy eus , ni le Capitaine Ba- 
ron , ni aucun autre d'cntr'eus , ne la touchèrent jamais. 
Ce qui ell fans doure une grande retenue pour de telles 
gens. 

llefl 



Chap.îi DES IiES Antilles. 407 

H eftvray qu'une partie d'eus ont dégénéré de cette cha- 
fteté, & de plufieurs autres vertus de leurs anccftres. Mais il 
eft certain auûl,que les Européens par leur pernicieus exem- 
ples, & par le mauvais traitement dont ils ont ufé envers eus, 
les trompant vilainement , fauffant lâchement en toute ren- 
contre la foy promife , pillant ôc bruflant impitoyablement 
leurs maifons & leurs villages , & violant indignement leurs 
femmes & leurs filles , leur ont appris, à la perpétuelle infa- 
mie du nom Chrétien , la diflimulation, le menfonge , la tra- 
hifon, la perfidie, la luxure , & plufieurs autres vices qui leur 
étoientprefque inconnus, avant qu'ils enflent eu commerce 
avec eus. 

Au refte, ces Sauvages , tout Sauvages qu'ils font, ont de 
la civilité & de la courtoifie au delà de qu'on pourroit fima- 
giner en des Sauvages j Ce n'eft pas fans doute , qu'il n'y ait 
quelques Caraïbes fortdéraifonnables & fortabbrutis. Mais 
au moins pour la plupart témoignent ils du jugement & de 
la docilité en beaucoup de rencontres, & cens qui les ont 
pratiquez un lôg tems,ont remarqué en plufieurs divers traits 
d'honefteté & de reconnoiflance , d'amitié & de generofité î 
Mais nous en parlerons plusparticulierement au Chapitre de 
la réception qu'ils font aus étrangers qui leur vont rendre 
V ifite. 

Ils ont auffi la propreté en fi grande recommandation 
(chofe bien extraordinaire encore entre les Sauvages) &ont 
(i grande horreur des ordures, que fi l'on en avoir fait en leurs 
jardins où font plantez leur Manioc & leurs Patates, ils les 
abandonneroientauflitoft , & ne voudroicnt plus fe fervir 
des vivres qui y feroient. Nous verrons plus amplement 
leur propreté & fur ce fujet & fur quelques autres , aus Cha- 
pitres de leurs Habitations ôc de leurs Repas. 



CHA- 



4oS Histoire Morale, Chap. : i 



CHAPITRE DOUZIEME: 



T 



De lajimplicité naturelle des Car cubes. 

'Admiration étant fille de l'ignorance, on ne doit pas 
trouver étrange que les Caraïbes qui ont fipeude lu- 
^iiiere & de connoiflance àz toutes les belles chofef, 
que l'étude & l'expérience ont rendues familières parmy les 
Nations civilifées , foyent faifis d'un profond étonnement à 
la rencontre de tout ce dont ils ignorent la caufe , & qu'ils 
foyent nourris dans une fi grande fimplicité, qu'on la pren- 
droit en la plupart de ce pauvre peuple pour une ftup:dité 
brutale. 

Cette fimplicité paroiit, entr'autres chofe?, dans l'extrême 
peur qu'ils ont des armes à feu, lefqucHes ils confiderent avec 
une extrême admiration. Sur tout , ils s'étonnent des fuzils : 
car encore pour les pièces d'artillerie & pour les moufqueus, 
ilsy voycnt mettre le feu. Mais quant aus fuzils, ils ne peu- 
vent concevoir d'où il eft poilible qu'ils prennent feu : & ils 
croyent que c'eft MaboyA qui fait cet office. Ainfi nom- 
ment ils l'Efprit malin. Mais cette peur & cet éronnement 
leur font communs avec beaucoup d'autres Sauvages, qui 
n'ont rien trouvé de fi étrange en leur rencontres avec les 
Européens, que ces armes qui jettentdufeu^ «Scqui de fi loin 
percent & tuent ceus qu'elles rencontrent en droite ligne. 
Gért$lajft (^g fut-là, avec Ic prodigc de voir des hommes combattre à 
'cemmcH. Chcval , la principale caufe qui fit que les Péruviens tinrent 
lAtre les Efpagnols pour des Dieus, & qu'ils fe fournirent à eus 
'Rêyali.i. ^yç^ç^ pg^ ^g rcfitlence. On dit que les Arabes même qui cou- 
vojAgede rent le long des rivages du Jordain , S: qui fcmblcnt devoir 
dcsHAjiisk,\xt plus aguerris, iont dans cette peur & dans cet éton- 
''«^'- nemcnt. 

"vaut. 

Entre les marques de fimplicité des Caraïbes en voicy en- 
core dcus bien confidcrablcs. Lors qu'il arrive une éclipfc 
de Lune, ils croyent que Mâboya la mange, S: danfent toute 
la nuit, faifanr ionner d.s cakbaCes ou il y a de petis caillou s. 

Et 



Chap. 12 DES Iles Antilles. 40f 

Et quand ils Tentent quelque mauvaife odeuc en un lieu , ils 
ont accoutumé de diirc ^ÏAboyn CAyeu en^ c'eft à dire , le Dia- 
ble eil icy. QdimA Loary , allons nous en à caufc de liiy, ou 
fauvons nous crainte de luy. Et même ils donnent le nom de 
C^ïahoya. , ou de Diable à de certaines plantes , à de certains 
champignons de mauvaife odeur , & à tout ce qui eit capable 
de leur donner de la frayeur. 

11 y a quelque tems que la plus gi:ande partie des Caraïbes 
le perfuadoient que la poudre à Canon gtoit la graine de 
quelque herbe : Et il s'en cft trouvé qui en ont demandé pour 
enfemeren leurs jardins. Et même quelques uns quoy qu'on 
leur en ait pu dire, en ont jette en teri'e dans la créance qu'el- 
le produiroitaulTi aifémentque de la graine de Chous : Ima- 
gination, toutefois, moins grolîl :re que celles de ces brutaus 
de Guinée, qui, la première fois qu'ils virent des Européens, 
penibient que les marchandifcs qu'on leur apportoit, comme 
toiles , couteaus , & armes à feu , croiilbicnt fur la terre ain(i 
préparées, de même que les fruits des Arbres, & qu'on n'a- 
voit qu'à les cueillir. Cela n'eft pas , fans doute , à beaucoup 
prés , fi pardonnable que la limplicité de nos Caraïbes. Et 
l'on peut encore alléguer , pour excufer cette fimplicité , ou 
du moins pour la faire trouver plus fupportable , la ftupidité ^/^J"^"^^ 
de ces Américains , lefquels au commencement de la décou- chà^. is, 
verte du Nouveau iVIonde s'imaginoient que le Cheval & le 
CavaUer étoient une même chofe , comme les Centaures 
des Poètes: Et de ces autres, qui après avoir été vaincus, ve- ^"«/^^^wc 
nant demander paix & pardon aus hommes, & leur apporter ^^ f^f^f' , 
del Or& des viandes, en allèrent autant otrrir auschevaus, c)5,,«^. 8. ' 
avec une Harangue toute pareille à celle qu'ils faifoieat aus 
hommes, prenant le hannillement de cesanimaus pour un 
langage de compofition & de trêve. Et pourfaire la clôture 
de ces exemples , nous ajouterons feulement la niaiferie de 
ces mêmes Indiens de l'Amérique, qui croyoient tout fran- ^j^ xeyj, 
chement que les lettres miiîives que les Efpagnols s'cn-cha^-i-s. 
voyoigit les uns aus autres, étoient des couricrs <Sc des espions ^^'"'''^ 
parlans & voyans, & declarans les actions les plus lécrétes : ' ' * 
Et dans cette croyance , redoutans un jour Toeil 6c la langue 
de l'une de ces lettres , ils la cachèrent fous ime pierre pour 

E f f * nian- 



4ïo Histoire Morale, Chap. is 

manger en liberté quelques melons de leurs maîtres, tntin 
l'on n'aura pas fujet de trouver i\ e'trange que les Caraïbes 
ayent pris de la poudre à Canon qui leur étoit inconnue, 
pour de la graine à fcmer , puis qu'il s'cft même trouvé des 
gens en France, qui vivant éloignez des lieus où fe fait le tel, 
croyoientpar une imagination toute femblable , qu'il fe re- 
cueilloit dans les jardins, il arriva auffi il y a peu d'années, 
Cdretesi qu'une femme habitante de la Martinique ayant envoyé plu- 
7éla%'ede '^^'-^^'^ Hvrcs de Caéet, ô: de f abac à une marchande de Saint- 
Tortfiè'. . Malo , comme cette femme eut vendu fa marchandife, elle 
en donna avis à fa correfpondanre à la Martinique , & luy 
manda qu'elle luy confeilloit déplantera l'avenir beaucoup 
de Caret en fon jardm, plutôt que du T abac, parce que ce 
Caret étoit beaucoup plus cher en Francc,& qu'il ne le pour- 
riflbit pas dans le navire comme le I abac. Mais voyons ce 
qui fe prefente encore à dire fur la fimplicité naturelle des 
Sauvages Antillois. 

C'eft une chofc plaifante que ces pauvres gens font fi fim- 
ples, que bien qu'ils ayent chez eus force belles Salmes ,neant- 
moinsils n'oferoients'en fervirdans leur ordinaire, cftimans 
le Sel extrêmement contraire à la fanté (Se à la confcrvation de 
la vie. Aufll ne leur arrive-til jamais d'en manger ni d'en 
alTaifonner leurs viandes, f t quand iisvovent nos gens en 
ufer, ils leur difent, par une compallion digne de compailion. 
Compère y tu te fait mourir. Mais au lieu de fel,. ils pimentent 
étrangement tous leurs mets. 

Us ne mangent point, non plus entr'eus de Pourceau, qu'ils 
nomment Coincoin^ Betûrékou : ni de 1 ortue, qu'ils ap^.elen£ 
Cata//ou , bien que ces animaus lé trouvent en grande abon« 
danceen leur pais. Et ils s'en abûiennent pour les plus niaifes 
railbns du monde. Car pour le Pourceau , ils appréhendent 
d'en goûter, de peur que leurs yeus n'en deviennent petis \ 
comme cens de cette belle. Or c'eft , à leur avis, la plus 
grande de toutes les diformitez que d'avoir de petis yeus. 
Et cependant, ilny en aguéres d'entr'eus qui ne le* ayent 
tels. Quant aus Tortues, la rai !bn n'en cil pas m.oins ridicule. 
Ils ne s'cnnourriflcnt point, dilent-ils." de crainte que s'ils en 
mangeoient,ils ne participallent àlalourdife (Se à la ftupid.té 
de cet animal. Les 



Chap. I* DES îtES Antili-es. 411 

Les peuples Sauvages font ain(î remplis d'iinaginaiions 
particulières & grotefques, en matière de repas. Pour e^eni- f'^«^- ^^ 
pic, les Canadiens s'abftiennent de Moules par une certaine ^^^X^i^- 
fantaiiie : mais ils font (1 beftes qu'ils ne fauroient donner Isitiom de u 
raifonde cette abftinence. Ils ne jettent point aus chiens les ■^^"^-^eih 
os de Caftor , de peur que l'ame de cette befte ne l'aille dire 
aus autres Caftors, & ne les faHe fuir du pais. On dit aufïï 
qu'Us ne mangent point la moelle de l'e'pine du dos d'aucun 
animal de peur d'avoir mal au dos. Les Brefiliensne maii- ^^-^^y 
gent pointd'œufs de poule, eftimant que c'eft du poifon. Ils 
ne mangët ponit non plus de Cannes, ni d'aucun autre animal 
qui marche lentement , ni de poiflbns qui ne nagent pas vifte, 
de crainte d'aquerir la lenteur de ces beftes-Jà. Les Mâldi' rfrarda/é 
vois ne mangent point de Tortue, non plus queles Caraïbes, Tr^f^^e 
mais c'eft à caufe de la conformité qu'elles ont, à leur avis, J^^^^'^^ 
avec l'homme. Les Calecuticns , & tquelques autres Orien- indes 
taus , ne gouilent jamais de chair de Buffle , de Vache , ni de or*e»tales 
Taureau, parce qu'ils croyent que les âmes humaines, au for- ^^/^'g^'^ ^ 
tir du corps, vont animer celuy de ces beftes. Enfin, certains bU?zc. 
Péruviens de la Province dePaflune mangent abfolument J^^*''''^'*^^ 
d'aucune chair : Et fi on les prefle d'en goûter feulement, 
ils répondent qu'ils ne font pas des chiens. Tous ces exem- 
ples font mis en avant pour faire voir que rapprehenfion des 
Caraïbes de manger du Sel, du Pourceau & de la Tortue, ne 
les doit pas faire eftimer les plus bourrus & les plus extra- 
vagansde tous les Sauvages. 

Outre les marques que nous avons déjà produites de leur 
niaiferie& deleurfîmplicité,on trouve encore celle-cy..C'efl 
qu'ils font fi grofliers, qu'ils ne faventpas conter un plus 
grand nombre que celuy des doigts de leurs mains , & des 
orteiiils de leurs pieds , qu'ils montrent pour fignifier ce 
nombre-là; le iurplus leur étant un nombre innombrable. 
De forte qu'ils n'auroientguarded'eflre propres à eftre ban- ^oyaie 
quiers.. Bien au contraire des Chinois , qui fontfi favans à-^^'j ""^ 
conter , qu'en un moment ils font des contes, fans faute , ou orientale* 
nous ferions bien empefchez. «» ^^30» 

Mais les Caraïbes ont le Privilège de n'eflre pas la feule 
Nation du monde à qui l'on puilîé reprocher cette igno- 

E ff % rance. 



412 Histoire Morale^ Châp. ij- 

lance. Car elle s'cft trouvée aufli chez les Peuples de Ma- 
dagaftarôc de Guinée, pour n'alléguer que ceus-là. Et mê- 
me les Anciens Hiftoriens nousdifent, que certains Peuples 
ne favoient conter que jufqu'àcinq, & d'autres jufques à 
quatre. 

Les Guinois ayant conté jufqu'à dix, avoientacoutumé de 
faire une marque & puis de recommencer. Certains Sauva- 
ges du Septentrion de l'Amérique, pour exprimer un grand 
nombre qu'il leur cftimpoffible de nommer, fe fervent d'u- 
ne dcmonftration bien facile, prenant leurs cheveus ou du 
fable à pleincsmains j Comparaifons, quife voyent enplu- 
ficurs endroits dans les Saintes Ecritures. Les Antillois ont 
auiîi leur invention pour fuppléer au défaut du conte : car 
quand il leur faut aller à la guerre & fe trouver prefts au ren- 
dez-vous gênerai, à jour nommé, ils prenent chacun fun 
après l'autre , un égal nombre de pois , en leur aficmbléc fo- 
Icnnellc , comme trois ou quatre dizaines , & quelque nom- 
bre au deflbus de dix , s'il en efl befoin , félon qu'ils ont rcfo- 
lu d'avancer leur entreprife. Ils verfent ces pois dans une 
petite Calebafle ,6c chaque matin ils en oftent un , & le jet- 
tent : lors qu'il n'y en reîle plus , c'eft à dire que le tcms ar- 
rcftépour leur partcmcnt ei> écheu, & qu'il fe faut mettre en 
état de marcher le lendemain. Gu bien ils font chacun au- 
tant de nœuds en une petite corde, & en dénouent un chaque 
jour : Et quand ils font venus au dernier , ils fe trouvent au 
rendez-vous. Quelquefois aulTi ils prenent de petis mor- 
ccaus de bois, fur léquels ils font autant de crans , qu'ils veu- 
lent employer de jours à leur préparation. Tous les jours 
ils coupent une de ces marques : 6c lors qu'ils ont ladcrnicre, 
ils fe vont rendre au lieu affigné. 

Les Capitaines , les Boyez , les Vieillards ont l'cfprit plus 
fubtil que le commun , 6c par une longue expérience jointe à 
la traditive de leurs anceftres ils ont acquis une grofliere 
connoifl'ance de plufieurs aftrcs, d'où vient qu'ils content 
les mois par Lunes , 6c les années par PoulTmiércs prenant 
garde à cette conftellation. Ainfi quelques Péruviens rc- 
gloicnt leurs années fur les récoltes. Les Alontagnars de 
Canada obfcrvent le nombre des nuits 6c des Hy vers , 6c les 

Sorir 



Chap. 13 DES ÎLES Antilles. 413 

Soriquois content par Soleils. Mais bien que les plus judi- 
cieiis parniy nos Caraïbes difcernent les mois & les années, 
& qu'ils remarquent les'differentes faifons, ils n'ont néant-, 
moins aucuns monumens d'antiquité, & ne peuvent dire 
combien de tems il y a , que les premiers de leur Nation vin- 
rent du Continent habiter les lies : Mais feulement ils ont 
donné à entendre que ni eus , ni leurs pères , ni leurs grands • 
pères , ne s'en fouvenoient point. Ils ne fauroient dire non 
plus , ni quel âge ils ont , ni dépuis quand precifement les 
Efpagnols font arrivez en leur païs , ni beaucoup d'autres 
chofes femblables. Car ils ne marquent rien de touteela,& ils 
ne font nul état de ces connoiflances.^ 

CHAPITRE TREZIEME. 

De ce ^u on peut nommer ^ligionparmj les Qraîhes] 

IL n'eft point de Nation fi Sauvage , ni de Peuple fî Bar* 
bare qui n'ait quelque opinion & quelque croyance de la 
Divinité , difoii autrefois le Prince de l'Eloquence Ro- -^^ -^'^^' 
maine. Et ailleurs la nature même a imprimé la connoiflancejf^/J^^" 
de la Divinité en l'Efpritde tous les hommes. Car quelle 
nation, ou qu'elle forte d'hommes y a til , qui n'ait fans l'a- 
voir appris d'âucunj^un fentiment naturel de la Divinité ? On 
admire fans doute , avec jufte raifon , ces belles lumières qui 
fortent de la bouche, d'un homme envelopé dans les ténè- 
bres du Paganilme. Mais il femble, qu'il eft aujourd'huy bien 
malaifé de vérifier les fameufes paroles de cet incomparable 
Orateur. Car les pauvres Sauvages de l'ancien peuple des 
Antes au Pérou , & des deus Provinces des Chirhuanes ou 
Cheriganes j Cens de la plupart des païs de la Nouvelle 
France, de la nouvelle mexiqae, de la nouvelle Hollande, du 
Brefil , des nouveaus Païs- bas , de la Terre del Fuego , des. 
Arouâgues , des Habitans du fleuve de Cayenne , des lies des 
larrons & quelques autres, n'ont à ce que rapportent les Hi- 
ftoriens, aucune efpece de Religion & n'adorent. nuilepuif^ 
Ikiicç fouveraine,. 

Fffa^ Cens 



414 Histoire Morale, Chap: 1 3 

Ceusaufll quiontconvci-répannyles Caraïbes Infulaircs, 
font contrains d'avouer,qu'ils ont prcfque étouffe par la vio- 
lence de leurs brutales paillons toufc la connoiflance que la 
nature leur donnoit de. la Divinité , qu'ils ont rejette toutes 
lesadrefles & les lumières qui lesy conduifoient, & qu'en 
fuittc par un jufte Jugement de Dieu ils font demeurez dans 
une nuit fi affreufe, qu'on ne voit parmy eus , ni invocation, 
ni Cérémonies , ni facrifices , ni enfin exercice ou aflcmbléc 
quelconque de dévotion. Ils n'ont pas même de nom pour 
exprimer la Divinité, bien loin delà fervir. De forte que 
quand on leur veut parler de Dieu , il leur faut dire. Celuy 
qui a crée le Monde , qui a tout fait , qui donne la vie & la 
nourriture à toutes les créatures vivantes, ou quelque chofe 
de femblable. Ainfi font ils aveuglez & abbrutis à tel point, 
qu'ils ne reconnoiflent pas le Seigneur de la nature en cet ad- 
mirable ouvrage de l'univers, où luy même a voulu fe peindre 
de mille couleurs immortelles , & faire voir comme à l'œil 
fon adorable puiflance. Ainfi demeurent-ils fou rds à la vois 
d'une .infinité de créatures qui leur prêchent continuelle- 
ment un Créateur. Ainfi ufent ils tous les jours des biens de 
leur fouverain Maitre, fans penfcr qu'il en cft l'Auteur & 
fans en rendre grâces à fa bonté, qui les leur communique Ci 
libéralement. 

Ils difent que la Terre eft la bonne Mère qui leur donne 
toutes les choies necelîaires à la vie. Mais leur efprit tout 
de terre ne s'élève pas jufques à ce Père Tout-puiffant & 
Tout-mifericordieus qui de fes propres mains à formé la Ter- 
re, & qui par une côtinuelle influence de fa Divinité,luy don- 
ne tous lés jours la vertu de porter leur nourriture. Que fi 
on leur parle de cette Eflence Divine, & qu'on les entretien- 
ne des mylleres de la Foy , ils écoutent fort patienment tout le 
difcours: Mais après qu'on à achevé ils répondent comme 
par moquerie, Compère tu es forteloqucat, tu es inouche mA7ii- 
gat^ c'eft à dire fort adroit , je voudiois aufl'i bien parler que 
toy. Même ils difent comme les Brefiiiens, que s'ils fe laif- 
foientperfuader àde tehdiicours, leurs voilins le moque- 
roient d'eus. 

Quclcun d'entre les Caraïbes travaillant un jour de Di- 

ïiiauche 



Chap.ij DES Iles Antilles. 415 

„ manche, Monfieiirdu Montel rapporte qu'il kiyditjCeluy 
,, qui a fait le Ciel & la Terre fera fâché contre toy de ce que 
„ tu travailles aujourd'huy : Car il a ordonné ce jour pour 
„ Ton fervice. Et moy luy repondit brufquemcnt le Sauvage, 
je lliis fâché contre luy: Car tu dis qu'il eft le Maitre du Mon- 
de , & des faifons, C'ell donc luy qui n'a pas envoyé la 
pluye en fon tcms , & qui a fait mourir mon Manioc & mes 
Patates par la grande féchercfie. Puis qu'il m'a û mal traitté, 
je veus travailler tous les Dimanches pour le fâcher. Voyez 
jufqu'oLi va la brutalité de ces miièrables. Ce difcours-là fc ^^^^^y 
rapporte à celuy de ces infenfez deToupinambous,qui fur ce ^ ^^'^^■'- 
qu'on leur avoitdit que Dieu étoit l'Auteur du tonnerre , ar- 
gumentoient qu'il n'étoit pas bon puis qu'il feplaifoit aies 
épouvanter de ia forte. Retournonsaus Caraïbes. 

Ceus de cette même Nation qui habitent au Continent 
Méridional de l'Amérique n'ont aucune Religion non plus 
que ces infulaires. Quelques un<id'entr'cùs refpe^Vent bien 
le Soleil & la Lune qu'ils cftiment eftre animez". M ais pour-: 
tant ils ne les adorent pas, ni ne leur offrent ni facrifient cho- 
fe qui foit. 11 eft vray-femblable qu'Us ont encore retenu 
cette vénération pour ces deus grands luminaires; qu'ils l'ont 
dije retenue des Apalachites , avec léquels le'urs'predecef- 
feurs ont fcjourné autrefois. Nos Infulaires n'ont pas même 
confervé cette traditive, mais voicy tout ce qu'on peut nom- 
mer Religion parmy eus, <5c qui en porte quelque groffiere 
Image. 

llsontun fcntiment naturel de quelque Divinité, ou de 
quelque puiffance fuperieure & bienfaifante qui relide es 
Cieus , ils difent qu'elle fe contente de joùyr en repos des 
douceurs de fa propre félicité fans s*offenfer des mauvaifes 
avions des hommes, & qu'eUe eft douée d'une fi grande bon- 
té , qu'elle ne tire aucune vengeance de fes ennemis , d'oà 
vient qu'ils ne luy rendent ni honneur ni adoration, & qu'ils 
interprètent ces trefors de Clémence qu'elle déployé fi libé- 
ralement envers .eus, & cette longue patience dont elle les 
fupporte, ou à une impuilTance, ou à une indifférence qu'elle 
a, pour la conduite des hommes» 

11-^ 



4-1 é Histoire Morale, Cliap. 13 

Ils croyent donc deiis fortes d'Efprits les uns bons, les au- 
tres mauvais. Ces bons Efprits font leurs Dieus. E; ils les 
appellent en gênerai (^kamboné ^ qui eft le mot que difent 
les hommes : Et opoyem , qui eft celuy des femmes. U eft 
vray que le mot d' C^kamhoue\ fignific fimplemcnt un Efprir, 
& delà vient qu'il fedit aufli de rEfprit d'un homme. Mais 
tant y a qu'ils ne l'appliquent point aus Efprits malins. Ces 
bons Efprits qui font leurs Dieus, font plus particulièrement 
exprimez par les hommes fous le mot dicheïri, & par les 
femmes, fous celuy de Chemijn , que nous ne pouvons tour- 
ner que par celuy de Dieu, & Chemtignum , les Dieus. Et cha- 
cun parlant de fon Dieu en particuUer , dit Ichémkoii , qui eft 
le mot des hommes , & Nechemérakot^ , qui eft celuy des 
femmes. Mais les hommes & les femmes nomment le mau- 
vais Efprit, qui eft leur Diable Al^poy^^ou. Maboya^ comme 
difent tous les François. Mais les Caraïbes prononcent icy 
le B , à l'allemande. 

• Ils croyent que ces bons Efprits , ou ces Dieus font en 
grand nombre , & dans cette pluralité , chacun s'imagine en 
avoir un pour fby en particulier." Ils difent donc que ces 
Dieus ont leiv: demeure au Ciel, mais ils ne faventce qu'ils 
y font, & d'eus mêmes ils ne s'avifent point de les reconnoi- 
tre comme les Créateurs du monde , 6c des chofes qui y font. 
Mais feulement quand on leur dit, que le Dieu que nous ado- 
rons a fait le Ciel 6c la Ferre , «Se que c'cft luy qui fait pro- 
duire à la terre nôtre nourriture, ils répondent, ouy, ton 
Dieu a fait le Ciel<5c la terre de France, & y fait venir ton 
blé. Mais nos Dieus ont fait notre païs, & font croître nôtre 
Manioc. 

Qu^elques-uns difent qu'ils appellent leurs faus Dieus des 
Rioches ; Maisc*eft un mot quln'eft pas de leur langue, il 
vient de l'Efpagnol. Nos François le difent après les Elpag- 
nols. Et fi les Caraïbes s'en fervent ce n'eft pas entr'cus, 
mais feulement parmy les Etrangers. De tout ce que deftiis 
il appert, que bien que ces Barbares aycnt.un fentimcnt na- 
turel de quelque Divinité, ou de quelque puillancel uperieu- 
re il eft meilé de tant d'extravagances , <5c enveloppé de fi 
profondes ténèbres, que Ton ne peut dire que ces pauvres 

gens 



Châp.15 Dfs IieS Antilles. 4.17 

gens ayei)t coiinoilTanc'e de Dieu. EnxfFetJes Divin itez 
qu'ils reconnoifl'ent , & auqucUes ils rendent quelque hom- 
mage , font autant de Démons qui les feduifent , & qui les 
tiennent. enchaînez fous leur damnable fervicude. Bien que 
quant à eus neantmoins , ils les diftinguent d'avec les Eiprits, 
malins. 

Us n'ont aucuns Temples ni x\utels qui foyent particulier 
rement dédiez à ces prétendues Divinitez qu'ils rcconnoif- 
fent,ils ne font aulTi aucun Sacrince à leur honneur de cho- 
fe qui ait eu vie ; Mais-ils leur font feulement da offrandes 
deCaiVaue, & des primices de leurs fruits 5 Sur tout quand 
ils croyent avoir efte' guéris par eus de quelque maladie , ils 
font un vin , ou un feftin à leur honneur, & pour reconnoif- 
fance , ils leur offrent de la CaHaue & du Ouicou. Toutes 
ces offrandes font nomme'es par eus K^?.acri. Leurs maifons 
étant faites en ovale , & le toit allant jufqu'à teilre, ils met- 
tent à l'un des bouts de la café leurs offrandes dans des vaif* 
feauSjfelonlanaturedelachofe, furunou furplufieurs Mx- 
îohtotcs , ou pérîtes tables tilfucs de )onc (Se de feuilles de La- 
tanier. Chacun dans fa café peut faire ces offrandes à Ton 
Dieu 5 mais quand c'eft pour l'évoquer il f4»ut un Boyé : Tou- 
tes ces offrandes ne font accompagnées d'aucune adoration, 
ni d'aucunes prières , & ellcsneconfillent qu'en la prefenta- 
tion même des ces dons. 

Ils évoquent aufli leurs faus Dieus , lors qu'ils fouhait_tcnt 
leur prcfence. Mais cela Te doit faire par l'intervention de 
leurs Boji^z , c'ed à dire de leurs Prérrcs , ou pour mieus dire 
de leurs Magiciens , & ils font cela principalement en quatre 
occafions. i . Pour demander vengeance de quelcun qui leur 
a fait du mal, & attirer quelque punition furluy. z. Pour 
être guéris de quelque maladie dont ils font affligez , & pour 
enfavoirrilVue. £t quand ils ont efté guéris, ils font des Vins 
comme on les appelle aus Iles, c'eft à dire des alfembléesde 
réjouiffance, & de débauches en leur honneur, comme pour 
reconnoillance. Et leurs Magiciens , font aufll parmy eus 
l'oilice de Medicins : joignant enfemble la Diablerie ôc la 
Médecine, & ne faifant point de cure , ni d'application de re- 
mèdes ; quine foie un acte de fuperftition. 3 . ils les conful- 

Ggg ' tenc 



41'^ HisTOïRfi Morale, Chap. jj 

tcnt encore fur l'evcnement de leurs guerres. 4.. Enfinils évo- 
quent ces Efprits-là par leurs Boyez , pour obtenir d'eus 
qu'ils chaflTcnt le Maboya, ou Ttfprit malin. xMais jamais ils 
n'évoquent le Mahuyx luy même , comme quelques uns fc 
ibnt imaginez. • 

Chaque Bo\ é, a fort Dieu particulier , ou plutoft Ton Dia- 
ble familier , lequel il évoque par le chant de quelques paro- 
les, accoir. pagne de la fumée de I abac , qu'ils font brûler de- 
vant ce Démon , comme un parfum qui luy eft fort agréable, 
& dont Todeur eft capable de l'attirer. 

Quand les Boyez évoquent leur Démon familier , c'cft 
toujours pendant la nuit , ôi il faut bien prendre garde de ne 
porter aucune lumière , ni aucun feu dans la place oii ils ex- 
ercent ces abominations , car ces Efprits de ténèbres ont en 
horreur toute forte de clarté. Et lors que plufieurs Boyez, 
évoquent Afemble leurs Dieus,comme ils parlent, CCS Dicus, 
ou plutôt ces Démons s'injurient & querellent , s'attribuant 
l'un à Tautrc la caufe des maus de quelcun , & il femble qu'ils 
fe battent. 

Ces Démons fc nichent fouvent dans des o? de mort, tirez 
dufepulcrc , & envelopez de Cotron, tSc rendent par là des 
oracles, difanr que c'cft l'ame du mort. Ils s'en fervent pour 
enforceler Icurs.enmemis, & pour cet effet les forciers'en- 
velopent ces os, avec quelque chofc qui foit à leur ennemy. 
Ces Diables entrent aufll quelquefois dans les corps des 
femmes & parlent par elles. Qoand icBoyè , oii le Magicien 
a obligé par les charmes le Diable qui luy eft familier à com- 
paioitre, il dit , qu'il luyapparoit fous des formes différentes, 
Ôc cens qui font ans environs du lieu ou il prattique fcs dam- 
nables fuperftitions, difent , qu'il répond clairement aus de- 
mandes qu'on lu y fait, qu'il prédit liffué d'une guerre ou d'u- 
ne maladie. & qu'après que le ^^^s'cft retiré , que le Diable 
remue les vailleaus, & fait comme claquer des mâchoires, 
de forte qu'il fjmble qu'il mange & qu'il boive les prefens 
qu'on luy avoir préparez , léqucls ils nomment ^Piacri-, 
Mais que le kndemain on trouve qu'il n'y a pas touché. Ces 
Viaudcs^'iofaiA". quiontefté fouillée5 par ces mplhcurcus 
EfpruSjfoac réputées ii faintespar ces Magiciens &par le 

peu- 



Cbap. T 3 D E s I I E 5 A K T I-L LES. 4.19, 

peuple qu'ils ant âbufé 3 qu^l n'y: a q;ue ks vieillards, •& IgS 
plus confidciMbies d'cnir'eus qui ayent h Ubei te den goûter ' 
& même" ils n'ofciroicat s'y.!ngcrcr,tl ce ne 11 qu'ils aycnt une 
certaine netteté de corps, qu'ils dilcnt cftrc requifccnjtpjU^ 
cens qui en veulent ufer. .-^r-, 

AuiTitôc que ces pauvres Sauvages ont quelque mal ou 
quelquedoulcur , iiscroyent que ce Ibnt les Dicus dequel- 
cun de leurs ennemis qui les leur ont envoyez: Et ont recourS; 
au ^^jK^'qui confultant ion Démon, leur apprend que c'cft ^ 
Dieu d'un tel, ou d'un tel qui leur a cauie ces maus-là. Et de 
là viennent des haines & des vengeances contre cens , donc 
IcsDieus Icsontainfitraittez. 

Outre leurs Boyei:> on Magiciens , qui font grandement 
rcfpedez & honorez parmy eus , ils ont des Sorciers, au 
moins les croyent ils tels , qui à ce qu'ils difent cnvoyent fur 
eus des charmes, & des forts dangereuse funeftes , <Sc cens 
qu'ils eftiment tels , ils les tuent quand ils les peuvent attra- 
per. C'eft bien fouvent un prétexte pour fe défaire de leurs 
ennemis. 

Les Caraïbes font encore fujets à d'autres maus qu'ils di- 
fent venir du cJîf^^cijy^, & ils (e plaignent fouvent qu'il les 
bat. 11 eft vray que quelques Perfonnes de mérite qui ont 
converfé quelque tems parmy ce pauvre Peuple, font per- 
fuadez qu'ils ne font ni pourfuivis , ni battus eifedivcment 
par leDiable: & que toutes les plaintes & les récits épouvan- 
tables qu'ils font iur ce fujet,font fondez fur ce qu'étans d'un 
naturel fort mélancolique , & ayant pour la plupart laratte 
grofle & enflée, ils font fouvent des fonges affreus & terri- 
bles, où ils s'imaginent que le Diable leur apparoir ,& qu'il 
les bat à outrance. Ce qui les fait reveiller en furfaut , tout 
effrayez. Et à leur réveil ils difent<^ue Maboya. les a battus : 
En ayant l'imagination tellement bleffée , qu'ils en croycnt 
fentir la douleur. 

Mais il eft trcs-conftant par le témoignage de plufieurs au- 
tres perfonnes de condition, & d'un rare favoir, qui ontfc- 
journéaflez long tems en l'Ile de Saint Vincent, quin'eft ha- 
bitée que de Caraïbes, &qui ont auffi veiiceusdela même 
Nation qui demeurent au Continent de TAmerique Meri« 

Ggg 2t diona- 



420 Histoire Morale, Chap. 15 

dionalc : qiics les Diables les battent cffedivément , & qu'ils 
montrent (buvent fur leurs corps les marques bien yifibles 
des coups qu'ils en ont reçeu. Nous apprenons aufllparla 
relation de pluficurs des Habitans François de la Martini- 
que, qu'etans allez au quartier de ces Sauvages qui demeu- 
rent dans la même lie, ils les ont fouvent trouvez faifant 
d'horribles plaintes , de ce que Maboya les venoit de mal trait- 
ter, & difant qu'il étoit Abouche fâche contre Caraïbes ^ de forte 
qu'ils cftimoyent les François hcureus de ce que leur Ma- 
boya ne les battoit point. 

•• Monfieur Du Montcl qui s'cft fouvent trouvé en leurs 
Aflemblécs & qui à converfé fort familièrement & un lo^g 
tems avec cens de cette Nation qui habitent Tile de Saint 
Vincent, & même avec cens du Cortincnt Méridional , rend 
,, ce témoignage fur ce trifte fujcr. Dans l'ignorance & dans 
,, l'Irréligion où vivent nos Caraïbes , ils connoinenr par ex- 
,,pcrience, & craignent plus que'lamort, i'Efprit malin, 
„ qu'ils~iiomment /^/<î^^^/2 : car ce redoutable enncmyleur 
,, apparoir fouvent en des formes trcs-hydcufes. Sur tout 
,, cet impitoyable & fanguinairc bourreau, affamé de mcur- 
,, très dés l'origine du monde, outiagc & blclfc crucllcmcr.t 
5, ces mifcrables , lorsqu'ils ne (c difpofcnt pas allez pronte- 
,, ment à la guerre. Deiortc.quequandon leur reproche la 
,, palfion fi ardente qui paroit en eus pour l'effufion du fang 
„ humain, ils répondent, qu'ils font obligez à s'y porter mal- 
,, gré qu'ils en ay en t,& c\nQMaboya\Qsy contraint. 

Ces pauvres gens, ne font pas ïçs Iculsquc l'cnnemydu 
Genre humain traittecômc fcsefclaves. Divers autres Peu- 
ples Barbares portent tous les jours en leurs corps de fanglan- 
tes marques de fcs cruautez. Ft l'on dit que les Brcfilicns fre- 
miflent & fuent d'horreur, dans le fouvenir de fcs appari- 
tions , & m'eurent quelquefois de la feule peur qu'ils ont du 
mauvais traittcmcnt qu'il leur fait. Aulfi ié trouve til quel- 
ques unes de ces Nations qui flattent ce vieus Dragon, (!< qui 
par adoration»^, par olfrandcs , 6: par Sacrifices, tâchent d'a- 
doucir fa rage & d'appaifer fa fureur ; Comme entre autres, 
pour ne point parler des Peuples de l'Orient, quelques Fio- 
ïidiciis , & les Canadiens. Car c'cft b raifon qu'ils donneiit 



Chap. ij DES Iles Antilles. 421 

du fervkc qu'ils luy rendent. On aflurc , que les Juifs même 
fe fontportcz à faire quelquefois des offrandes à ce Démon, 
pour eftre délivrez de Ces tentations & de fes pièges. Et l'un 
de leuis Auteurs cite ce Proverbe comme uîitéparmycus : 
Donnez, art prtfcnt à Samuel, au jour de l'expiation. £l/ecU»i 

Mais , quelque cramte que les Caraïbes puilient arVoir dely, 
leur Maboy a ^&c quelque rude traittcmenr qu'ils en reçoivent, 
ils ne l'honorent ni d'offrandes, ni de prières , ni d'adoration, 
ni de facrifices. Tout le remède dont ils ufent contre fes 
cruelles vexations ,c*eft de former le mieus qu'ils peuvent de 
petites images de bois, ou de queFque autre matière folidc , a 
limitation de la forme où ce efprit malin leur elt apparu. Ils 
pendent ces images à leur col, & difent, qu'ils en éprouvent 
du foulagement : £t que Mahoya les tounnente moins quand 
ils les portent. Quelquefois aulTi à l'imitation des Caraïbes 
du Continent ils fe fervent pour l'appaifcr, de l'entremife des 
Boyez,, qui confultent leurs Dieus furcefujet,detnêmequ^n 
ces rencontres , cens du Continent ont recoursà leurs Sor- 
ciers, qui font en grande recommandation parmy eus. 

Car bien que les Caraïbes de ces quartiers-là foyent tous 
généralement afiez rufez , neantmoins , ils ont parmy eus 
certains Efprits adroits , qui pour le donner plus d'autorité 
^ de réputation parmy les autres: leu? font accroire qu'ils 
ont des intelligences feercttes avec les Efprits maliiis , qu'ils 
nomment M^bayn , de même que nos Caraïbes Infulaires, 
dont ils font tourmentez , & qu'ils apprcnent d'eus les cho- 
fes les plus cachées, (jps gens font cfyjncz parmy ces Peu- 
ples fans connoiflance de Dieu , comme des Oracles , & ils 
les confultent en toutes chofes, <k s'arrêtent fuperititieufc- 
ment à leurs réponses : Ce qui entretient des inimitiés irré- 
conciliables parmy eus,& qui cft eau fc bien fouvenr,deplu- 
fieurs meurtres. Car quand quclcun cft mort , fes parens <3c 
fes alliez ont de coutume de confulîcr le Sorcier pourquoy il 
eft mort r Que fi le Sorcier répond, que cclay^cy ou celuy- 
fà, en eft la caufe, ils n'auront jamais de repos tant qu'ils ayent 
fait mourir celuy que le Pins (ainfi nomment-ils le Sorcier 
en leur langue ) aura marqué. Les Carp.ïbes d^js Jies imi- 

Ggg 3- tCDî 



42Z Histoire Morale, Chnp. 1 3 

tcnt aufllen cela , la coutume de leurs Confi-ercs comme 
nous l'avons de'ja reprcfcnté cy deiîiis. 

Mais c'eftunechore alluréc, «Se que tous ces Sauvnaes, 
recoiinoillcnt tous les jours cus-mcnes par expérience , que 
.... le Malin n'a pas le poavoii* de les maltraitter en la Com- 
pagnie d'aucun des Chte'tiens. AulVi dans les Iles où les 
Chrétiens font meflez av^ eus , ces maiheureus étant pcrfe- 
curez parce maudit adverfairejlefau .enta toute bride dans 
les plus prochaines maifons des Chrétiens , où ils trouvent 
un azile & une retraitte a'rurée , contre les violentes attaques 
de ce furieus AggrelVeur. 

C'eft aufli une vérité confiante, Si dont l'expérience jour- 
nalière tait tby dans toute l'Amérique , que le Saint Sacre- 
ment du Barème étant conféré à ces Sauvages, le Diable 
ne les bat & ne les outrage plus tout le refte de leur vie. 
11 fembleroit après cela, que ces gens dévroient fouhaitter 
av«c paillon d'embrafler le Chriftianifme , pour fe tirer une 
bonne fois des griffes de ce Lyon rugiffant. £t de vray , dans 
les momens qu'ils en fentent les cruelles pointes en leur 
chair, ils fe fouhaittent Chrétiens, & promertent de le de- 
venir. Mais aufll-tofl que la douleur eft pallee , ils fe mo- 
Se Lcry ^^^cut de la Religion Chrétienne & de Ton Batême. La me- 
^^/. 16, me brutalité fe trouve paumy le peuple du Brefil. 



CHA- 



Chap.i4 DES Iles Antilles, 423 

CHAPITPvE QUATORZIEME. 

Omùnuation de ce quon peut appeller "K^ligion parmy les 
Caraïbes : de quelques unes de let(rs Traditions : 
<y dufentiment c^uils ont de l'immorta- 
lité de l\mie, 

NOus avons veii dans le Chapitre précèdent , con> 
ment les Efprits de teaebues, epouvar.tent durant la 
nuit par des fpeâres hideus , & des reprefentations 
effroyables les miferables Caraïbes , «Se comtrient pour les en- 
tretenir dans leur erreur, & dans une crainte fervile de leur 
prétendu pouvoir, ils les chargent de coups s'ils n'acquief- 
cent prontément à leurs malignes fuggeftions , 6c qu'ils char- 
ment leurs fens par des iIlui?ons , & des imaginations étran- 
ges , feignant d'a^ oir rautorité de leur révéler les chofes fu- 
tures, de les guérir de leurs maladies , de les venger de leurs 
ennemis, & de les délivrer de tous les périls ou ils te rencon- 
trent. Apres cela fe faut il étonner,fi ces Barbares qui n'ont 
point fçeu difcernernireconnoitre Thonneurque Dieu leur 
avoit fait , de fe révéler à eus en tant de belles créatures qu'il 
a miles devant leurs yeuspour les conduire à la lumière de 
leurs enfeignemen*, ont elle livrez en un fens reprouvé , s ils 
font encore à prefent dellituez de toute intelligence pour ap- 
percevoir le vray chemin de vie , «5c s'ils font demeurez fans 
efperance ôc fans Dieu au monde. 

Nous avons auifi reprefenté que quelque eîFort qu'ils 
ayent fait pour éroufertous ics fentimensde la Divme {ufti- 
ce,& defon droit, en leurs confcienccs j ils n'ont neantmoins 
piifaire en fôrte qu'il ne leurfoit refte quelque étinceî!e de 
cette connoilTance . qui les réveille, <5clciir donne de tems en 
tems dediverfes craintes & appiehenfîons d'ure main van*- 
gerefle de leurs crimes , mais au licud'eiever les yeus an Ciel 
pour en implorer le fecours , 3c tiéchii pa*: contîanee & par 
amandement de vie, la Majefté $ouve».aine de vray Dieu 

' qu'il? 



4.24 Histoire Morale^ Chap. 14 

qu'ils ont offenfe , Us dcfccndent jufques au profond des en- 
fers pour en évoquer les Deinoi^s par les facrileges fupcrfti- 
tionsde leur Magiciens, qui apre'sleur avoir rendu celfune- 
ftes offices, les engagent par ces infâmes Liens , en la dc'plo- 
rable fervimdedeccs cruels tyrans. 

Ces fureurs transportent ces pauvres Barbares jufques-là, 
que pour avoir quelque faveur de ces ennemis de tout bien, 
& apprivoifer ces tygres.ils leur rendent plufieurs menus fer- 
vices. Car ils ne leur confacrent pas feulement lesprimices 
de leurs fruit : Mais ils leur dreflent aufïl les plus honorables 
tables de leurs feftins ; ils bs couvrent de leurs viandes les 
plus délicates, & de leurs bruvages les plus delicieusj ils les 
confultenten leurs affaires de plus grande importance, & fe 
gouvernent par leurs funcftes avis • ils attendent en leurs 
maladies la fentence de leur vie ou de leur mort de ces dete- 
ftables oracles, qu'ils leur rendent par l'entremile de ces mar- 
moufets de Cotton , dans Icfquels ils envelopent les os ver- 
moulus de quelque malheureus cadaure qu'ils ont tiré de fon 
fepulcrc j £t pour détourner de dellus eus la pefanteur de 
leurs coups , & divertir leur rage ils font fumer à leur hon- 
neur par le minifteredes5(?^r:^des feiiilles de Tabac 5 ils peig- 
nent aufll quelquefois leurs hydcufes figures au lieu le plus 
côfiderablcde leurs petisvailVeaus qu'ils appellent P/r<^«^^^/, 
ou ils portent panduc à leurs cous comme le collier de leur 
defordre, une petite effigie relevée en bofle , qui reprefente 
quelcun de ces maudits Efprits, en laplu« hydeufc pofture 
quil leur cft autrefois apparu , comme nous l'avons déjà 
touché au Chapitre précèdent. 

On tient auill,quec'eft dans lemêmedcflein qu'ils ont de 
fc rendre ces monllrcs favorables, qu'ils macèrent fouvent 
leurs corps par une infinité de fanglantcs incifions, & de 
jufnes fuperllitieus , & qu'ils ont en finguliere vénération 
les Magiciens, qui font les infâmes miniftres de ces furies 
d'enfer, & les exécuteurs de leurs palTions enragées. Ces 
pauvres abufez n*ont neantmoins aucunes loix qui détermi- 
nent precifement le tcms de toutes ces damnables Cérémo- 
nies, mais le même Efprit malin qui les y poulie , leur en fait 
uaillre aflcz ibuveut l'envie : ou par le mauvaistraittcment 
r qu'il 



Chap.i4 i>ES Iles Antilles. 425 

qu'il leur fait, ou pat- la cunofitc qu'ils ont de favoir lévenc- 
ment de quelque entreprii'e de guerre , ou le fuccés de quel- 
que maladie, ou enfin pour chercher les moyens de fe vanger 
de leurs ennemis. 

Mais puis q le cens qui ont demeuré plufieurs années au 
milieu de cette nation, témoignent conflimmenc qu'en leurs 
plus grandes détrefles ils ne les ont jamais veus adorer ou in- 
voquer aucun de ces Démons , nous fommes perfuadez, que 
tous ces menus fervices que la cramte leur arrache plutôt 
quela révérence ou l'amour , ne peuvent point pafler pour 
unvray culte, ou pour des ades deReligion,6cquenous 
donnerons le vray nom à toutes ces fingeries , fi nous les ap- 
pelions des fuperftitions ,.des enchantemens, des fortileges, 
& des hontcuCes productions d'une Magie autant noire, que 
le font ces Eiprits tenebreus que leurs Soyez, coai'uhcnt. Et 
nous tenons auffi, que le manger ôc le bruvage qu'ils prefen- 
tenta ces faulTes Divinitez,ne peuvent pas élire proprement 
appeliez des Sacrifices, mais plutôt les pactes exprez dont les 
Diables font convenus avec les Magiciens , pour fe rendre 
prefens à leur demande. 

De forte qu'il ne faut pas trouver étrange , fi dans tous ces 
foibles fentimens qu'ont la plupart des Caraïbes de tout ce 
qui a quelque apparence de i^cligioa, ils fe moquent entr'eus 
de toutes les Cérémonies des Chrétiens, ôc s'ils tiennent pour 
fufpeâ:s ceus de leur Nation qui témoignent quelque defir 
de fe faire batifer. AuÛl le plus leur pour ceus à qui Dieu au- 
roit ouvert le cœur pourcroire au Saint Euangile^feroitjde 
fortirde leur terre, & de leur parenté, & de fe retirer ans lies, 
qui: font feulement habitées de Chrétiens : Car encore 
qu'ils ne foyent pas fi fuperliitieus que le Peuple du Royau- 
me de Calecut , qui témoigne de l'horreur à toucher feule- 
ment une perfonne de Loy contraire à la leur,comme s'ils en 
étoient foiiillezj ni fi rigoureus qu'au Pvoyaume de Pegu, 
où quand un homme embraile le Chriftianifme, la femme en 
célèbre les funérailles comme s'il étoit mort , & luy dreffe un 
tombeau, où elle fait fes lamentations, puis elle a la liberté de 
fe remarier comme veuve : neantmoins celuy d'entre les 
Caraïbes, qui fe fecoit tangé au Chriftianifine , s'expoferoit 

H h h à mil-* 



4.26 Histoire Morale, Chap. 14. 

à mille réproches & injures, s'il perfeveroit de faire fa de- 
meure au milieu d'eus. ^ 

Lors qu'ils voyent les Aflemblées <3c le Service des Chré- 
tiens ils ont accoutumé de dire , que cela eft beau & divertif- 
fant, mais que ce n'eft pas la mode de leur pais : fans témoig- 
ner d'ailleurs en leur prcfence, ni haine ni averfion contre 
ces Cérémonies, comme faifoyent les pauvres Sauvages qui 
vivoycnt en l'Ile Hifpaniola , ou de Saint Domingue , <3c aus 
Iles Voifines, qui ne vouloycntpas fc trouver au fcrvice des 
Efpagnols, ôc encore moins embrafler leur Religion, à caufe. 
difoientils, qu'ils ne pouvoyent /cperluaderque des perfon- 
nes fi méchantes & fi cruelles , dont ils avoycnt tant ex- 
périmenté la fureur ôc la Barbarie, puflbnt avoir une bonne 
créance. 

Quelques Preftres & ReHgieusqui ont autrefois eft éeil 
ce païs-là , en ayant batizé quelques-uns un peu à la légère, 
avant que de les avoir bien inftruits en ce myilere ,ont efté 
caufe que ce Sacrement n'apascfté en telle réputation par- 
my ces Caraïbes , qu'il eut efté fans cela. Ef parce que leurs 
Parreins leurdonnoicntdcbeaus habits 5: plufieurs menues 
gentilleffes au jour de leur Batéme, & qu'ils les traittoyent 
fplendidement , huit jours après avoir rcçeu ce Sacrement, 
ils le demandoyent de nouveau , afin d'avoir encore des prc- 
fens, & dcquoy faire bonne chère. 

H y a quelques années que quclqu'unsde ces Mcfllcurs 
fe chargèrent d'un jeune Caraïbe leur Catccumcne natif de 
la Dominique qui fe nommoit Ta Marnbo'uy , Fils du Capi- 
taine que nos François nommoycnt le Baro?t , & les Indiens, 
Qrachora Caramtana , àdeliein de luy faire voir l'une des plus 
grandes & des plus magnifiques Villes du monde , Ils luy fi- 
rent pafler la mer, & après luy avoir montré toutes les fomp- 
tuoHtcz de cette cité incomparable, qui cft la Capitale du plus 
Floritlant Royaume de l'univers, il y fut batizé avec grande 
folemnité.àla veuëdeplufieurs Grands Seigneurs, qui hono- 
rèrent cette adionde leur prcfence , il fut nomme Louis. Et 
après quelque tems de (cjour en ces quariiers-là , il fut ren- 
voyé en Ion pais, étant chargé de beaucoup de prefens à la 
vérité, niais auifi peu Chrétien qu'il en étoit forty, parce 

qu'il 



Châp. 14 i>B$ Iles Antilles. 427 

qu'il n'avoit pas bien compris les Myfteres de la Tlcligion 
Chreriennc. Et il n'eut pas fi t6l> mis le pied dans (on lie, 
que le moquant detout ce qu'il avoit veu comme d'une far- 
ce , & difanr que les Chrétiens ne (e rep.iiffoient que de fo- 
lies, il retourna en la Compagnie des autres Sauvages, quitta 
fes habits, & fe fitroucouër comme auparavant. 

Pour preuve de l'inconfta ice & de la légèreté des 'n- 
diens Caraïbes , en la Keligion Chrétienne quand ils l'ont 
une fois en bralTécon raconte encore que du tem^que Mon- 
fieurAnber étoit Gouverneur de l'Ile de laGardcloiipe , il 
étoit (ouvent vifitéd'un Sauvage de la Dominique, qui avoit 
demeuré un fort long tems à.'^eville en hfpagi>e , où il avoit 
reçeu le Hatéme. Mais étant de retour en fon lie, bien qu'ii 
fit tant de fignes de Croix qu'on en vouloir, & qu'il portât 
un grand Chapelet pendu à fon col , il vivoit neantmoins à la 
Sauvage, âlloit nudparmy les tiens , & n'avoit rien retenu de 
ce qu'il avoit veu, & de ce qu'on luy avoit enleigné à ^eville, 
hormi^, qu'ils fecouvroit d'un viel habit d'^Cpagnol fOurfe 
rendre plu> rccommandable , lors qu'il rendoic vifite à 
Moniteur le Gouv^erncur. 

Us ont une T radition fort ancienne parmy eus, qui mon- 
tre que leurs Ayculs ont eu quelque connoilTance d'une Puif^ 
fance Supérieure, qui prenoit foin de leurs pcdonncs, & dont 
ils avoyent (enty le favorable fecours. Mais c'eft une lumiè- 
re que leurs br.itaus enfans lailfent éteindre '& qui par leur 
ignorance ne fait fur clis , nulle réflexion, ils difent d ^nc, 
que leurs anceftres étoyent de pauvres Sauvages, vivant 
com/ne beftes au milieu de- bois, fans mailons, & (ans cou- 
vert pour fe retirer , & fé nourriflant des herbes »5c des fruits 
que la terre leur produiloit d'elle même , fans eftre aucune- 
ment cultivée. Comme iis étoyent en ce pitoyable état, un 
vieiHard d'entr'eus extrêmement ennuyé de cette brutale 
faflbn de vivre, fondoit en larmes trcs-a ncres, & tout abba- 
tu de doul ur déplorait fami'erable condif.on. Mais fur ce- 
la un homme blaïc s'apparut à luy defcendant du Ciel , & 
s'était approché, il confola ce vieillard deiolé en li;y difant • 
Q^i'il étoit venu pour fecourir luy & fes Compa ri tes,& 
pour leur eafeigncr le moyen de mener à l'avenir une vie plus 

H hh 2 douce 



42S Histoire Morale, Chap; 14 

douce Se plus raifonablc. Que fi quclcun d'eus eut plutôt 
formé des plaintes & poulie vers le Ciel des gemiflcniens, 
ils euflent efté plus prontement foulagez. Que le rivage de 
la mer étoit couvert de pierres aiguës & tranchantes , dont ils 
pourroycnt couper & tailler des arbres pour fe faire des mai- 
fons. Et que les Palmiers portoycnt des feuilles , qui feroienc 
fort propres à couvrir leurs toits, contre les injures de l'air. 
Que pour leur témoigner le foin particulier qu'il avoit d'eus, 
& le fmgulier amour dont il favorilbit leur efpece, fur toutes 
celles des animaus, il leur avoit apporté une racine excellêtc, 
qui leur ferviroità faire du pain , & que nulle befte n'oferoit 
toucher, quand elle fcroit plantée 5 Et qu'il vouloit que dés- 
ormais ce fut leur nourriture ordinaire. Les Caraïbes ajou- 
tent, que la defllis ce Charitable Inconnu rompit en trois ou 
quatre morceaus un bâton qu'il avoit en main:& que les don- 
nant au pauvre Vieillard , il luy commandade les mettre en 
terre, l'aflurant que peu après y fouiflant , il y trouveroit une 
puiflante racine , & que le bois qu'elle auroit poulie' dehors, 
auroit la vertu de produire lamême ,.lante. 11 luy enfeigna 
puis après comme on en dévoit ufcr,difant qu'il falloit rapcu 
çetie racine avec une pierre rude & picotée, quifetrouvoic 
au bord delà mer : exprimer foigneufemcnt le jus de cette 
rappure, comme un poifon dangereus j & du rede, à l'aydedu 
feu , en faire un pain qui leur feroit favourcus , <5c dont ils vi- 
vroicnt avec plaifir. Le vieillard fit ce qui luy avoit efté en- 
joint, & au bout de neuf Lunes , (comme ils dilent) ayant la 
curiofité de favoir quel fuccés auroit cû la révélation , il fut^ 
vifiter les bâtons qu'il avoit plantez en terre, &: il trouva que 
chacun d'eus avoit produit pluficurs belles & groilcs racines, 
d'ont il fit entièrement comme il luy avoit efle' ordonné. 
Cens de la Dominique qui font le conte» difent déplus , que 
file vieillard eut vifité ccsbâtonsau bout de trois jours, au 
lieu de neuf Lunes, il auroit trouvé les racines crcucs de mê- 
me grofl'eur , & qu'elles auraient efté toujours produites en 
aufli peu de tems. Mais parce qu'il n'y fouilla qu'après un. 
fi long terme, le Manioc demeure encore à prefent tout 
ce temi-là en tcirc , avant qu'il foit bon à faire la Caf- 
faue.. 

C'cil 



Chap. î4 DES Iles Antilles^, 429 

C'eft tout ce que porte la Tradition Caraïbe , &i l'on pou- 
voir bien la coucher icy toute entière , veu que c'eft lafeule 
quifeeonte entre ce Peuple ignorant, quinefe met point en 
peine de (avoir le nom , & la qualité de cet aimable & celefte 
Bienfaiteur, qui les a tant obligez, ni de luy rendre aucune 
reconnoiflance , & aucun honneur. Les Paycns ctoient bien 
• plus curieus d'honorer leur Cerés , dont ils difoient tenir le 
froment, & l'invention d'en faire du pain. Et les Péruviens, commem: 
quoy qu'ils ne connuflent pas le grand Pachacamac, c'eft à di- (jM^affe 
re celuy qu'ils tenoient pour l'ame de l'univers, & leSouve- ltv.i,c.z. 
rain Auteur de leur vie & de tous leurs biens , ne laiftbient 
pas de l'adorer en leur cœur avec beaucoup de refped 6c de 
vénération , & de luy rendre exteriewrcment par leurs geftcs 
& par leurs paroles , de grans téiiipignages de foumiffion ôc 
d'humilité, comme au Dieu Inconnu. 

Les Caraïbes croycnt qu'ils ont autant d'ames chacun 
d'eus, comme ils fentent en leurs corps de battemens d'arre- 
res, outre ccluy du coeur. Or de toutes ces âmes la principa- 
le; à ce qu'ils difenteft au cœur, & après la mort elle s'en va 
au Ciel avec fon Icheïri, ou fon chemii?^ , c'eft à dire avec fon • 
Dieu , qui l'y mené poury vivre en la compagnie desautreS' 
Dieus. Et ils s'imaginent qu'elle vit de la même vie que 
l'homme vit icy bas. C'eft pourquoy ils tuent encore au- 
jourd'huy des elclaves fur la toinbe des morts, quand ils en 
peuvent attraper qui fufl'ent au fervice du défunt, pour l'aller 
ferviren l'autre monde. Car il faut favoir fur cefujet, qu'ils 
nepenfent pas que lame foit tellement immatérielle, quelle 
foit invifible : Mais ils difent qu'elle eft fubtile &: déliée com-- 
me un corps épuré : Et ils n'ont qu'un même mot, pour 
fignifier le cœur & l'ame. 

Quant à leurs autres âmes qui ne font point dans le cœur, 
ils croyent que les unes vont après lamort faire leur demeure.^ 
fur le bord de la mer , Ôr que ce font elles qui font tourner' 
les vailTenus. Ils les appellent Oumèkoti. Les autres à ce qu'ils 
^cftiment vont demeurer dans les bois, dedans les focets,^*. 
ils les nomment des yî//î^£>)'.^i. 

Bien que la plupart de ce pauvre Peuple croye l'immorta- 
lité de.i'amc, comme nous venons de ledu'e: ils parlent fl. 

Hhh 3 con»- 



43 o Histoire Morale^ Chap. 14. 

coiit'uiement & avec tantd'incci-tiriicle,dc l'érat de Icurame 
fepare'e du corps , qu'on auvoii: plutôt tait de du-e qu'^b l'ig- 
norent entièrement que de rapporter leurs revénes. Les 
uns tiennent, que les plus vaiUaiiS de leur Nation (ont portez 
après leur mort en des lies fortiméc^jOu ils ont toutes cho- 
fes à fouhait, & que les Aroiàgucs y Ibnt leutb hùlaves. 
Qu'ils n 'agent lanslalTitude en de grans & larges fleuves, <5c 
qu'ils vivent delicieufement, & pAiient heurculcment letcms 
en danles en jeus & en feftins, en une terrequi produit en 
abondance toutes fortes de bons fruits fans el^re cultivée. 
* Et au contraire, ils tiennent que cens qui ont elle lâches Ôc 
craintifs d'aller à la guerre contre l-urs ennemis , vont fervir 
après leur mort l'es Aroi^âgues, qui habitent des pais deicrts 
& fteriles qui font au de-ia de.^ niontagnes. xVlais les au'res, 
qui font les plus brutaus, ne fe mctrertt point en peine de leur 
état après la mort : ils ny longent ni n'en parlent iamais.QLie 
fi on les interroge la deifus , ils ne lavent que répondre, 6. fe 
r moquent des demandes qu'on ienrfait. 

ils ont neantmoins tous eu autrefois quelque créance de 
rimmorialiié des âmes • maf^ «^rolficre & bien oblciire ce 
qui fe peut recueillir de ceremonus de leurs enrerremcu'^, & 
des prières qu'ils font ans morts de vouloir retourner en vie, 
comme nous le reprefenterons plus amplement au dernier 
Chapitre de cette Hiltoire: & de ce que les plus polis d'e - 
tr'eus Vivent encore à prefcnt en cette perfu.ilio.), qu'après 
leur irépa'* ils iront au Ciel, oiiilsdifent que leur- devanciers 
font déjaarrivcz : mais ils ne s'informent jamais du chemin 
qu'il taut tenir ^our parvenir à ce bicn-heuretis kjour. Aulîi 
quand leurs Boyez^ qui contrefont les Médecins, delelpe- 
rer.tde les pouvoir guérir de leurs maladies , & que les D a- 
bles leur ont prédit par leur bouche qu'il ny a pUis de vu à 
attendre pour eus ; . Is ajoutent pour les conloler que Iclu s 
Dicus les veuL-nt conduire au Ciel avec eus, où ils leront 
pour toujours a leur aife, lanscramtede maladie. 

La créa ice des Calecutiens fur cet article, vaut encore 
yoyagede moins que ce lie de nos Caraïbes , & c*efl: une extravagante 
Ptrard ' • inuiortalit c que leur Mctempficofe : car^ ils croycnt que 
(hap'ij leur amc au forcir de leur corps, fe-va lo^er enceiuy d un 

Buifte, 



^« 



Chap.14 DES Iles Antilles. 431 

Buffle , ou de quelque autre befte. Les Brefiliens font icy 
plus raifonnables : car ils eftiment que les âmes des méchans, 
vont après la mortavcc le Diable , qui les bat & les tourmen- 
te : mais que les âmes des bons vont danler tSc faire grand 
chère en de belles plaines, au delà des montagnes. Et c'eft 
une chofe plaifante 6c pitoyable tout enfemble, que lapiu- z?<f z^^ji 
part des Sauvages Américains mettent dans la danfe leur fou *^'*^ ^^' 
veraine félicité de l'autre vie. 

La refurrection des corps eft parmy les Caraïbes une pure 
rêverie; leur Théologie eft trop obicure , pour les éclairer 
d'une fi belle lumière. On admirera fans doute, dans les pau- ployez. 
vres Viiginicns un petit rayon qui s'y trouve de cette vérité GaniUjJb 
facrée, veuque c'etune matière, o\x les anciens Payens non îeàl'^Je'' 
plus que nos Caraïbes, n'ont veu goutte. H en apparoit aufll zaetJ .j. 
quelque étincelle chez les Indiens du Pérou, àcequedifenf' 7» 
lâplupartdes Auteurs. 

Au rcfte , bien que les Caraïbes ayent fi pe-u de connoif^ 
fance&de crainte de Dieu, comme nous l'avons reprcfenté, 
ils ne laitlent pas de redouter merveilleufement fa voix , c'eft 
à dire le Tonnerre: Cette épouvantable voix qui gronde 
dans les nuées, qui jette des éclats de flammes de feu, qui 
ébranle les fondemens des montagnes , & qui fait trembler 
les Nerons & les Caligules même. iSJos Sauvages donc aufll- 
tôt qu'ils apperçoivent les approches delatempefte qui ac- 
compagne ordinairement cette voix , gagnent prontement 
leurs petices maifons, fe rangent en ieni cuifme, oc fe mettent 
fur leurs petis fieges auprès du feu » cachant leur vifage& 
appuyant leur tcfte fur leurs mains, & fur leurs genous, Ôc en 
Cette pofture, ils fe prenent à pleurer , & difent en leur 
Baragoin, en fe lamentant , M^hoya mouche fâche cofjtre Ca^ 
raïhe, c'eft à dire que Mahoya. eft fort en colère contre eus , & 
c'eft ce qu'ils difent aufti lors qu'Us arrive un Ouragan. Ils ne 
quittent point ce trifte exercice, que tout l'Oragan nefoit 
pafte: Et ils ne fefauroient aftez étonner que les Chrétiens 
ne témoigncnr point comme eus d'aftiiclion ni de peur en ces 
rencontres. Ainli les' grands Tartares craignent tous mer- ^'-^'■'f*^ 
vciileufement le T onnerre , & lorsqu'ils l'entendentils chaf- 'yj'^agede 
font de leurs maifons tous les étrangers , ôc s envelopent dans Tart^s^t. 

d^s 



4-3 s Histoire Morale, Chap. 14 

des feutres, ou dans des draps noirs, où ils demeurent cachez 
tant que le bruit foit pa>le. Et divers autres peuples garba- 
xcs. ne font pas moins épouvantez que les Antillois en de 
pareilles occalions. On dit m^me que les Péruviens , les Cu- 
manois , les Chinois , 5c les Moluquoisles imitent dans ces 
lamentations , & dans ces frayeurs , lors qu'il arrive une 
Iclipfc. 

11 el\ bien vray que dépuis que les Caraïbes ont eu la conv 
muaicationûmilieredes Chreiiens, il sen trouve quelques- 
uns qui témoignent en apparence allez de conliance & de 
relblution pourne point craindre \c Tonnerre. Car on en a 
veuquinetaifoient que rire lorsqu'il éclattoit le plus forte- 
ment, & qui en contrefaifoient le bruit diUnt par mar.icre de 
chant , & de raillerie , un mot que l'on à peine à écrire , *5c: 
dont le Ton revient à peu prés à ces lettres TrtrquHennt. Mais 
ileiiaulVi tres-conitant qu'ils font une grande violence à leur 
inclination naturelle quand ils feignent de navoir point peur 
du Tonnerre, & que ce n'ert qu'une pure vanité qui les pouf- 
fe à contrefaire cette afl'urance, pour perfuaderà ceus qui les 
voyent, qu'en ces occurrences ils n'ont pas moins de g;enero- 
liîéque ies Chrétiens. Car quelques-uns des nos Habitans 
delà Martinique qui les ont furpris dans leur Quartier lors 
qu'il tonnoitôc qu il éclairoit, difent, qu'ils ont trouvé, mê- 
me les plus refolus d'entr*eus , qui trembloient de frayeur 
dans leurs pauvres Cabanes. 

Or ce trouble 3c ces épouvantemcns qu'ils fontparoitre à 
l'ouïe de cette voix celcfte, ne font ils pas un effet tout vifi- 
blcdu teniiment d'une infinie 5: louveraine puifîance, im- 
primé par la nature dans Tcfprit de tous les hommes, »5c une 
preuve bietf illuftre.que bien que ces miferables s'cforcent de 
tout leur pouvoir à émouOer les aiguillons de leur confcien- 
cc, iisnefauroient neantmoins les brifer tellement, qu'ils ne 
les piquent »5^ les tourmentent malgré qu'ils en ayenr. Et ce- 
la ne peut il pas bien vérifier le beau mot de Ciceron que 
nous avons mis à la telle du Chapitre précèdent : Veu que fi 
tous les hommes ne reconnoiiVent pas de bouche cette Divi- 
nité, au moins ils en font convaincus en eus mêmes , par une 
fecrcae nuis iavinciblc main , qui d un ongle de diamant 

écrit 



Châp. 15 BES Iles Antille's. 431 

•écrit cette première de toutes les veritez dans leurs cœurs. 
•De forte, que pour conclure, nous dirons avec ce grand 
homme, dont les paroles finiront excellenmcnt cedifcours, . ,. 
comme elles l'ont commence , Qu'il cft ne , & comme gravé/erow^c 
dans refprit de tous les hommes, qu'il y a une Divinité. ^'* «<*/««« 

CHAPITRE QUINZIEME, 

l^es Habitations O* du Menace des Caraihes. 

LEs Hiftoriens recitent, qu'autrefois une partie des An'CaraUjjh 
ciens Habitans du Pérou , vivoient épars fur les mon- ^'^ fi" 
cagnes & par les plaines , comme des bcftes Sauvages, taire Roy-. 
fans avoir ni villes, ni maifons. Que d'autres fc retiroient en ai.ifv. z. 
des cavernes & en des lieus écartez & folitaires ; & d'autres /" "" , 
dans des folles , & dans les creus des gros arbres. Mais l'état " 
des Caraïbes d'aujourd'huy fe trouve bien éloigné de cette 
manière de vivre fi Sauvage & fi brutale. Il eft vray que nous 
n'aurons pas beaucoup de peine à décrire leurs logemensj 
car ils n'y font guercs de faffon : Et il ne leur faut qu'un arbre 
«5c une ferpe, pour leur bâtir un logis. 

Ils ont leurs demeures proche les unes des autres , & dif^ 
pofées en forme de village, tt pour la plupart ils recherchent 
pour leurs logemcns lalituationde quelque petite montag- 
ne, afin de refpirer un meilleur air, & de fe garantir de ces 
moucherons que nous avons nommez Moufquites & Marin-- 
goms ^^\x\ font grandement importuns & dont lapiquure efl: 
dangereufe aus lieus où les vens ne fouftlent pas. C'eft la 
même raifon qui oblige les Floridicns, de delà la Baye de 
Carlos & des Tortugues, à fe loger en partie à l'entrée de la 
mer, en des Huttes bâties fur pilotis. Les Antilloisne s'é- 
loignent guère aufl'i des fontaines , des ruilTeaus , & des ri vie- 
J^es, parce que, comme nous l'avons dit, ils ontacoutuméde 
fe laver le matin tout le corps , avant que de fe rougir. Et 
c'eft-pourquoy ils rcchcrcheni autant qu'il leur eft poflible 
iin voilinage de cette nature pour leurs pctis édifices. 

lii Par- 



'454 Histoire Morale, Chap. 15 

Parmy-nous&parmy plufieurs autres Nations les Archi- 
tectes fe travaillent à faire des édifices fi puiflans & fi fiaper- 
bes, qu'il femble qu'ils entreprcnent debraver les fiecles,& 
de faire difputer la durée de leurs ouvrages , avec celle du 
trrigdut Monde. Les Chinois dans la nouvelle fréquentation qu'ont 

dans (en .. . ^. , . , . , . , 

HtBoire ^^^ l^s Chreticns avec eus , en ont témoigne grand etonnc- 
deU chi. ment, & nous ont taxé de beaucoup de vanité. Pour eus , ils 
ne.c. 4. riemefurentladuréede leurs édifices qu'acelle de la brièveté 
de leur vie. Mais nos Sauvages Antillois diminuent encore 
beaucoupde cette durée, & ils édifient de telle forte qn'illeui.' 
faut fouvent édifier en leur vie. Leur petites Cafés font faites 
en ovale, de pièces de bois plantées en terre , fur léquelles 
ils élèvent un couvert de feuilles de Palmes, ou de Cannes 
de Sucre , ou de quelque herbes , qu'ils favent fi bien agen- 
cer & fi proprement joindre les une fur les autres , que fous 
ce couvert, qui bat jufqu'à terre, ils s'y trouvent à l'épreuve 
des pluyes & des injures du tems- Et ce toit, tout fcible, quil 
fi^mble, dure bien trois ou quatre ans fans fe rompre , pour- 
"plin.l.u^ veu qu'il n'y vienne point d'Ouragan. Pline dit que certains 
^ ' * Peuples du Septentrion fe fervoient ainfi de rofeaus pour la 
couverture de leurs maifons ; & encore aujourd'huy l'on en 
voit plufieurs maifons couvertes dans les Païs-bas,& en quel- 
ques lieus champeftres de la France. Les Caraïbes, cm- 
ployent aufli de petis rofeaus entre-laflez pour faire des palif, 
l'ades, qui tiennent lieu de murailles à leurs logis. Sous cha- 
que couvert ils font autant de feparations qu'ils veulent de 
chambres. Une fimple natte fait chez eus l'office de nos 
portes , de nos verrous, & de nos ferrures. Leur plancher 
d'en haut eftle toitmême, &celuyd*enbasn'cfi quede terre 
battue. Mais ils ont un tel fiain de le tenir propre, qu'ils le 
balayent toutes les fois, qu'ils y apperçoivent la moindre or- 
dure. Ce qui n'a lieu que dans leurs cafés particulières: Car 
ordinairement leur Carbet , ou leur maifon publique, où ils 
font leurs réjouïflances , eft fort fale. De fierté que fouvent 
la place eft pleine de Chiques. 

Outre un petit corps de logis où ils prencnt leur repos , & 
oùils reçoivent leurs amis 3 chaque famille confiderable a 

enco- 



Châp. 15 DES Iles Antilles. 435 

encore deus petis couverts. Dans l'un, ils font leur cuifine 
& ils fe fervent de l'autre comme d'un magafin,oLi ils confer- 
vent leurs arcs , leurs flèches , & leurs boutous , qui font des 
MafTuës de bois pefant & poly , dont ils fe fervent en guerre 
au lieu d'épée, lors qu'ils ont ufé toutes leurs flèches. Ils y 
tiennent encore leurs outils leurs paniers, leurs lids de refer- 
ve, toutes les bagatelles , & tous les petis ornemens dont ils 
fe fervent en leurs re'jouïlTances publiques & ans jours de pa- 
rade. Ils nomment toutes ces babioles des Caconnes. 

Pour tous meubles, nos Sauvages n'ont que des lids bran- 
lans , qu'ils appellent K^mus , qui font de grandes couver- 
tures de cotton, fort induftrieufement tiflués, qu'ils froncent 
par les bouts pour joindre enfemble les deus coins de la lar- 
geur. Puis ils attachent ces K^macs par ces deus bouts fron- 
cez, aus principaus piliers de leur édifice. Ceus qui n'ont 
point de îid de cotton , fe fervent d'un autre lid, que l'on 
appelle Cabane, Ce font plufieurs bâtons tiflus de long & de 
travers, fur lefquels on m.et quantité de feuilles de Balifier, 
ou de Bananier. Cette Cabane eft fufpenduë Ôc foutenue 
par les quatre coins, avec de grofîes cordes de Mahot. Ils ont 
outre cela de petis fieges , tout d'une pièce, faits d'un bois de 
couleur rouge ou jaune , poly comme du marbre. Et l'on 
voitaufîlchez-eus de petites tables, qui ont quatre piliers de 
bois , & qui font tiflués de feuilles de cette efpece de Palme 
qui fe nomme Latanier. 

Leurvai(relle,& leur batterie de cuifine eft toute de terre, 
comme celles des Maldivois : ou de certains fruits femblables 
à nos courges, mais qui ont l'écorce plus e'paifle & plus dure, 
taillez & compofez en diverfes figures , & qui font polis & 
peints aufll délicatement qu'il fe peut. Cela leur tient lieu 
de plats , d'écuelles , de baflins , d'alfiettes, de coupes , & de 
vaifleaus à boire, ils nomment Coïs ou CouïSy toute cette vaif- 
felle faite de fruits; Et c'et le même nom que les Brefiliens 
donnent à la leur , faite de femblable matière. Ils fe fervent 
deleurvaifellede terre, comme nous nous fervons de nos 
marmites & de nos chauderons de France. Us en ont entre 
autres d'une faflbn qu'ils appellent Canary. On voit de ces 
Canaris qui. font fort grands , ôc d'autres qui font fort petis. 

lii 2 Les 



43 6 Histoire Morale, Ghap. 15 

'cef4£eufi Les pctis ne fervent qu'à faire des ragoûts, que l'on appelle 
'J^f'*'' Taumaiis • Mais les girands font employez à faire le bruva^e,. 

avec »*',., P i I 1 i r • • • 

anfsisrdes q«-i ils nomment Otticou. Les Caraïbes de la Martinique ap- 
tmratilet portent fort Ibuvent de ces petis Canri-is au quartierdes Fran- 
éi'dtp^- Çoi^>9*-ii ^cur donnent en échange quelques Cacones ^ c*cft à 
ment, dire quelques petiques babioles qui leur plaifent. Nos gens- 
font état de ces petits vaiiïeaus , parce qu'ils ne fe caflcnt pas 
fi aifémentque nos pots de terre. Cette vaiflellc que nous 
venons de décrire, quelque chctive qu'elle foit, ell confer- 
v^ée & entretenue par eus, avec autant de curiofité & de pro- 
preté que l'on puilTe defirer. 

Les Caraïbes ont même un lieu, loin de leurs màirons,dc^ 
flinéàleurs necclVitez naturelles, cù, lors qu'ils en ont be- 
foin , ils fe retirent, y portant un bafton pointu avec lequel 
ils font un trou en terre, où ils mettent leur ordure , qu'Us 
couvrent de terre puis après. De Ibrte que jamais on ne voit 
de ces vilenies parmy eus. Et quoy que le fujct n'en foit pas 
fort agréable, cette coutume, neantmoins , mérite d'eftre re- 
marquée, veu qu'elle fe rapporte formellement à l'ordon* 
nance que Dieu avoit faite au vint & troifiéme du Deutero- 
nome , pour l'armée d'ifrael, qui cilant à la campagne ne 
pouvoir pas ufer de la propreté & de Incommodité ordinaire 
Bttihe- <^^i">sces necellitez. A celafe rapporte aufli la coutume des 
^uttts eu Turcs, qui lors qu'ils fe trouvent dans ce bclbin , font une 
[es Am. foiVc avec une pèle pour cacher leurs excremens. Ce qui 
i.3. "* ^^^ài leur Camp extrêmement propre , quand ils font à la 
ctepM. guerre. Un ancien Auteur nous dit que dans l'Inde Orien- 
tale, un certain Oifeau nommé le Injhyh'w. quelque chofc 
de femblable, en foiiiflant fon ordure , & lacouvraiu en forte 
qu'elle ne paroilTe point. Ce qui fcroit merveillcus , s'il 
carfw ««tenoit autant de la vérité, qu*il fent la fable. LesTartares, à 
-JJJy-^-J^j^ceque l'on dit, ne voudroientpas même avoir tait de l'eau 
m, dans l'enclos de leurs logemens , tenant cela pour un péché. 
KcpalTons vers nos Sauvages. 

On voit dans l'cnccintG de leurs maifons un grand nombre 
de Poulies communes , & de Poulies d'Indes qu'ils nourrif- 
fent,non tant pour l'entretien de leurs tables, quepourré- 
galcr leurs amis Chrétiens qui les vont vifucr , ou pour 

cdian- 



Chap. If DES Iles Antilles. 41 7 

échanger contre des ferpes , des coigne'es, des houes, & au- 
tres ferremens qui leur font neceflaires. 

lis ont encoreans environsde leurs logis plufieurs Oran- 
gers , Citroniers , Goyaviers , Figuiers , Bananiers , & autres 
aibres portant fruit : de ce petis Arbres qui portent le Py- 
man, 6c ks Arbriircaus ou les Simples dont ils ont la connoif- 
fance, pour s'en fervir quand ils ont quelque incommodité. 
Etc'eil de tout cela qu'ils font les bordures de leurs jardins. 
Mais ces jardins fons remplis au dedans de Manioc, de Pata- 
tes & de divers Légumes , comme de Pois de plufieurs efpe- 
ces , de Fèves, de gros Mil appelle Mais de petit Mil ôc de 
quelques autres. Ils y cultivent aufli des Melons , de toutes 
fortes, des Citrouilles excellentes , & une efpece de Chous 
qu'on appelle Chous Caraïbes , qui font d'un goût délicat. 
Mais ils ont foin particuUerement de la culture de l'Ananas^ 
qu'ils cherilient par deffus tous les autres fruits. 

Au refte, bien qu'ils na'yent poinr de villages , ni de mai- ^f'^'^e:^l 
fons mobiles, & ambulatoires, comme l'on dit des Bedovins, auil^^ 
pauvre peuple de l'Egypte , de certains Mores habitans au car^tf^* 
Midy de Tunis en Afrique , & des Nations de la grande Tar- 
t^rie, ncantmoins , ils changent allez fouvent de demeure, 
félon que les y porte leur caprice. Car aufll-tôt qu'une l^a•- 
biration leur déplaift le moins du monde , ils déménagent, & 
fevont placer ailleurs. Et celafe fait en moins de rien, 6c 
iàns en demander la permifTion à leur Cacique, cômc étoient 
obligez de faire à leur Roy les Anciens Péruviens, enfem- 
blables rencontres. 

Entre les fujersdc ce changement de demeure parmy les 
Antillois, fe trouve parfois la créance qu'ils ont d'être plus 
iainement placez ailleurs. Ce qui caufe bien fouvent un pa- De Ler^i 
reil remu-menage chez les Brefihens. Parfois quelque faleté ''^'^^ ^^• 
que l'on aura faite en leur logis, 6c-quiieur donne de l'hor- 
reur. Et parfois aulli la mort de quelcun de la maifon, qui 
leurfaifant appréhender d'y mourir de même, les oblige à fe 
retirer ailleurs , comme fi la mort ne les y pou voit ni trouver 
ni faifir a.vec la même facilité. Mais cette folle apprehenlion 
a bien plus la.vogue encore chez les Caraïbes du Continent, 
%ui.ne manquent point en de pareilles occalions y de brûler k 

lii 3. caie^. 



43 s Histoire Morale, Chap. 15 

café , & d'aller chercher un autre gifte. Cette plailantefu- 
perftition le voit aulTi chez les hidiens de l'Ile de Coraçao, 
bien que ces pauvres gens ayent reçeii le Saint Batème. Car 
Monfieur du Montel rapporte , qu'c'tant au grand village de 
ces Indiens nommé l' Cy^fienjion , 6c ayant remarqué en deus 
ou trois endroits , des maifons les unes dcfertcs , quoy quel* 
les fuflent en leur entier, & les autres abfolument ruine'es , il 
demanda pourquoy ces maifons étoient ainfi abandonne'cs : 
Et le Cacique ou Capitaine , luv répondit , que c'étoit parce 

274w/rf/r*, qu'il ctoit mort quelques pcrfonnes en ces lieus-là. Lesan- 

riv,t.i- -^jg^^s Péruviens fe mettoient même dans le tracas d'un tel 
de'menagement, s'il arrivoit que leur logis vint à être frappé 
de la foudre. Car alors, ils l'avoient en fi grande abomina- 
tion , qu'ils en muroient auiîj-tôt la porte avec des pierres & 
delà boue, afin qu'il n'y entraft jamais perfonne. 

Gn dit qu'autrefois les hommes de la Province de Quito 
au Pérou, n'avoient point de honte de s'alTujettir à faire tout 
le ménage, pendant que leurs femmes s'alloient promener: 
Et les anciens Egyptiens n'en faifoient pas moins ,fi nous en 

'Ztvtii. Croyons Hérodote. 11 faut bien dire que le métier de faire la 
cuifme étoit eftimé bien noble dans la vieille Grèce. Carie 

Livre 9. bon homme Homère reprefente en fon 1 liade Achille faifant 
luymême un hachis, & mettant de la viande en broche, & 
tous fes Courtifnns employez à la cuifine pour régaler les 
AmbalTadcurs d'Agamcmnon. Et pour le poiflbn, il a tou- 
jours eu ce privilège , comme il a encore aujourd'h uy , que 
les perfonnes de qualité ne dédaignent pas de le favoir ap- 
prcfter. 

Maisparmy les Caraïbes , les hommes tiennent tous ces 
emplois & toutes ces occupations pour indignes d'eus. Ils 
font d'ordinaire à la campagne. Mais leurs femmes gardent 
foigneuferwcnt la maifon, & y travaillent, llsabbarent, à la 
vérité, le bois de haute futaye , neccffaire pour leurs loge- 
mens : Ils bâtiffent les maifons 5 Et ils ont foin d'entretenir 
l'édifice de réparations neceflaircs. Mais les femmes ont la 
charge de tout ce qu'il faut pourlafubf ftancc de la famille : 
Us vont bien àlachafleiSc àlapéfche, comme nous le dirons 
cy-aprés. Mais ce font elles qui vont quérir la venaifon au 

lieu 



Chap. 15 DES Iles Antilles. 439 

lieu où elle a été tuée, & le poifTon Tur le bord de l'eau. Enfin, 
ce font elles qui ont la peine de chercher le Manioc , de pré- 
parer la Ca{raue,& le Ouïcou, qui eft leur bruvage le plus or- 
dinaire , de faire la cuifine , de cultiver les jardins , & de tenir 
la maifon nette Ôc le ménage bien en ordre , fans conter le 
foin qu'elles ont de peigner & de rocouer leurs maris , & de 
filer le cotton pour l'ufage de la famille. De forte qu'elles 
font en une occupation continuelle , & en un travail fans re- 
lâche, pendant que leurs maris courent les chams & fe diver- 
tiflent : relfemblant plutôt ainfi à des efclaves, qu'à des com- 
pagnes. 

Dans les lies de Saint Vincent , & de la Dominique , il y a 
des Caraïbes qui ont plufîeiirs Nègres pour Efclaves , à la 
façon des Efpagnols & de quelques autres Nations. Ils les 
ont en partie pour les avoir enlevez de quelques terres des 
Anglois : ou de quelques navires t fpagnols qui fe font autre- 
fois échovez à leur coftes. Et ils les nomment 7A?rions , c'eft 
à dire Efclaves. Au refte, ils fe font fervir par eus, en toutes 
les chofes où ils les employent avec autant d'obeiflance , de 
promtitude, & de refped , que le pourroient faire les peu- 
ples les pluscivilifez. 

Qi^ielcun pourroit peut-être demander icy, furie fujet de 
ce ménage des Caraïbes , fi comme nous avons l'ufage des 
lampes, des chandelles , àa des flambeaus , ils ne fe fervent 
point aulTi de quelque lumière & de quelque artifice durant 
la nuit , pour fupléer , dans le befoin , au défaut de la lumière 
du jour. Et de vray , ils ont appris des Chrétiens à fc fervir 
d'huylede poiifon , & à mettre du Cotton dans des lampes, 
pour s'éclairer pendant les ténèbres de la nuit. Mais la plu- 
part n'ont point d'autres lumières pour la nuit, qu'un bois 
fort fufceptible de feu qu'ils confervent pour cet effet , & 
que les nôtres , à caufe de cela, appellent bois de chandelle. 
En etfet il eft tout remply d'une gomme grafle qui le fait brû- 
ler comme une chandelle : Et ce bois étant allumé rend une 
fort douce odeur. Ainfi les Madagafcaroisufent la nuit, au 
lieu de flambeaus & de chandelles , de certaines gommes qui 
prenent aifément feu, lefquelles ils mettent en des creufets 
de terre, où elles font uj;i feu beaa 6c odorant. Que fi le feu 

des: 



440 Histoire Morale, Chap. 15 

des Caraïbes vient à s'crcindre.l Is favent le fecrct d'en exciter 
avec deus bois de Mahot, qu'ils frottent l'un contre l'autre: 
^ & par cette collilîon ils prenent feu ^ & éclairent en peu de 

cLf, If. fems. C'eft ainfi qui les Brefiliens, au lieu de la pierre & du 
fuzil , dont ils ignorent Tufage, fe fervent de deus certaines 
efpeces de bois , dont i'un elt prefque aulli tendre que s'il 
croit à demy pourry, & l'autre , au contraire 5 cxtreme'mcnt 
dur : Et par la fridion & l'agitation le feu s'y prend , & allu- 
me ce que l'on veut. On voit à Paris le même effet , en frap- 
pant l'un contre l'autre certains bois d'inde,qui retrouvent 
dans les cabinets des curieus. 

Cens qui ont voyagé vers l'embouchure de la Rivière des 
Amazones, raportent qu'ils y ont veu des Indiens tirer du feu 
avec deus bâtons, mais d'une faflbn différente de celle de nos 
Caraïbes. Car en ce quartier-là, ils ont aulTi deus morceaus 
de bois , l'un mol , qu'ils applatiflent en forme de planchefe, 
& l'autre qui eft tres-dur, en forme de bâton pointu par le 
bout , qu'ils piquent dans celuy qui eft mol , lequel ils tien- 
nent arrefté contre terre fous leurs pieds. Et ils tournent 
l'autre avec les deus mains, d'une fi grande vitefle qu'enfin le 
feu prend à celuy de deilbus & il s'enflamme. Et comme il 
arrive fiauvent qu'une perfonne fe lafleen cet exercice , une 
autre reprend prontement le bâton , & le tourne avec la mê- 
me vitefle , jufques àce qu'ils aycnt allume le feu. Au rcfte, 
*'^<^7- bien que plufieurs efliment que ces faflbns d'allumer le feu 
desplan- ^out modemcs , il s'cn trouve neantmoins des marques dans 
(jj^c.io. l'antiquité, comme on le peut voir dans Iheophraftc. 



CUA 



Ghap. i6 DES Iijss Antilles. 44.? 

CHAPITRE SEIZIEME. 

Des ^eùas ordinaires des Caraïbes, 



LA plupart des peuples Sauvages & Barbare s font gou- 
lus & fales en leurs repas. Les Brefiliens mangent <Sc ^^^ "^^ 
boivent & par exce's , & fort falement , à toutes heu- 
res, (Se fe lèvent même la nuit pour cet exercice. Les Cana- ^"^"^^^ 
diens fontgourmans jufqu'à crever, & ne le peuvent même Relation 
reYoudre à laifTer perdre i*écume du pot. jamais on ne les deU ngu~ 
voit laver, ni leurs mains, ni leurs viandes, ils ne favent non ""^^-^^^"^'^ 
plus ce quec'eflquede s'efiuyer en mangeant, &ils n'ont 
point d'autres fervietes que leurs cheveus & le poil de leurs 
chiens, ou la première chofe qu'ils rencontrent. Les grands ^X?- 
Tartares enfontdemême. Ils ne lavent jamais leurs écuel- ^«" (3, 
les , ni leurs marmites qu'avec le potage même,& commet- ^"^^P^r 
tent d'autres vilenies qui feroient trop horribles à réciter. 
Lespetis Tartares ne leur cèdent guereenfaleté,&en gour- Bushe- 
mandife, humant leur bouillon avec le crcus de la main , qui '^""^''^^i 
leur lert de cuillicr pour en prendre : Et mangeant la chair Bergaon, 
des chevaus morts, fansfe donner la peine de la faire cuire 
autrement, qu'en la laiflantunc heure oudeus entre la felle 
& le dos de leurs chevaus. Ainfi , pour fortir de ces vilains 
exemples , les Guinois , cens du Cap de bonne Efperance, & ^'il""*!^ 
\ certains autres Sauvages , dévorent la chair crue & puante, carc/ùjjt, 
avec poil & plumes, tripes ôr boyaus, comme pourroient 
faire des chiens. Mais il faut donner aus Caraïbes la louange 
d'être fobrcs,& propres en leurs repas ordinaires, aufli bien 
que ceus du Continent , encore que quelques uns d'entr'eus 
ne méritent pas cet éloge, comme il n'y a point de règle (i 
générale qui n'ait fon exception. Monlieur du Montel, dig- 
ne & fidèle témoin, rend ce témoignage de fobrieté & de 
propreté à ceus qu'ils a veus à Saint Vincent ,& ailleurs. 
Mais ils ne font pas tous fi retenus ni fi propres. Et ceus 
qui les ont veus , entr'autrcs , à la Dominique, ne leur don- 
nent pas cette qualité. 

KJkk Ce 



442 Histoire Morale, Chap: i6 

Ce peuple mange fouvent enfemble en la maifon publi- 
que, comme nous le verrons plus particulièrement cy après, 
ou pour fe divertir & faire la débauche , ou même pour s'en- 
tretenir de la guerre & des affaires du commun , comme au- 
trefois les Laccdemonicns. Les femmes, comme en quel- 
ques autres pais des Barbares, ne mangent point que leurs 
maris n'ayent pris leur repas, & ils n'ont point d'heure ré- 
glée pour cet exercice. Leur eftomac eft leur Horloge, ils 
endurent fi patiemment la faim,que s'ils retournent de la pç- 
fche, ils auront la patience de faire roftirle poiflbnàpctitfeu, 
fur un gril de bois de la hauteur de deus pieds ou enviroft, 
fous lequel ils allument un feu fi petit, qu'il faut quelquefois 
une journée pour cuire le poillbn comme ils le défirent. Il 
y a de nos François qui en ayant mangé de leur façon, l'ont 
trouvé de fort bon goût, & cuit en perfection, llsobfervent 
généralement en routev les viandes qu'ils préparent de les 
faire ainfi cuire fort lentement & à petit feu. 

Ils mangent d'ordinaire aflisfurde pctis fieges , & chacun 
d'eus a fa petite table à part , qu'ils nomment CMatoutou, 
'Aulivre comme 1 acitc témoigne qu'il fe pratiquoit ciicz les anciens 
desMttttrs \\\ç^^^^-^ç,^ ^ comiTic l'ou dit qu'il fe fait encore au jourd'huy 
€t»s MU- dans le japon. Par fois aufli ils mangent à terre , accroupis 
mans. lur leurs genous, & en rond les uns auprès des autres Pour 
^hapzé ^^PP^^ ' 11^ n'ont point de linge comme nous , ni de peaus 
comme les Canadiens : ni de nattes ou de taffetas comme les 
Maldivois , ni de tapis comme les Turcs ,& quelques autres 
peuples, mais de belles & amples feuilles de Bananier tou- 
tes fraiches , qui font tres-proprcs à fervir de napcs , étant de 
la grandeur que nous les avons reprefentécs. Ce font aufll 
leurs ferviettes, & ils en mettent fur eus pour s'y efluyer. 
Ils fe lavent toujours foigneiilcmcnt les mains avant le re- 
pas. Et même dans leureuifine,ils netouchcnt jamais rien de 
ce que l'on peut manger qu'ils n'ayent les mains nettes. En- 
fin, dans tons leurs repas ordinaires il paroit avec la (obrieté, 
une propreté que l'on auroit peine à s'imaginer parmy des 
Sauvages. 

Nous avons déjà dir cy-delfus , que leur pain ordi- 
JKiirc eft une certaine galette affez délicate , qu'ils appel- 
lent 



Chap. id DES Iles ANTittES^. 445 

lent Cajfave , compofée de la racine dti Manioc. Elle fe iaic 
en cette forte, que nous fommes obligez de d'écrire icy, pour 
la perfedion de nôtre Hiftoire , bien que d'autres l'ayent re- 
prefentée avant nous. La racine, bien qu'elle foit quelquefois 
de la grofleurde la cuiffe , s'arrache aifémenthors déterre. 
On ia racle d'abord avec un couteau, pour emporter une 
petite peau dure qui la couvre, & puis on la râpe ou grage 
( félon la frafe du pais ) avec une râpe ou grage platte, de 
fer ou de cuivre,de bonne grandeur : & on preffe la farine qui 
s'en forme dans un fac de toile, ou dans de longues chauffes, 
ou poches, que l'on appelle aus Iles Couleuvres ^ induftrieufe- 
ment tifluës de jonc,ou de feiiilles deLatanier,par la main des 
Caraïbes , pour en exprimer le Suc. Les Sauvages , avant 
qu'on leur eut porté de ces râpes, fe fervoient au lieu de cela, 
de certaines pierres dures & picotées, qui fe trouvent fur 
leurs rivages. Elles font femblables à nos pierres pon- 
ces. Quand l'humidité du Manioc eft bien tirée , on paffè 
.la farine par un tamis , & fans la d'etremper avec aucu- 
ne liqueur , on la jette fur une platine , qui n'eft quel- 
quefois que de terre , fous laquelle il y a du feu. Lors 
qu'elle eft cuite d'un cofté, onlatourne del'autte. Et quand 
elle eft achevée de cuire, on l'expofe au Soleil pour la faire 
durcir davantage, & afin qu'elle fe puiffc mieux conferver. 
On ne la fait pas , pour l'ordinaire plus épailTe que d'un petit 
doit , & quelquefois moins, félon la fantaifie des Habitans. 
Elle fe garde plufieurs mois. Mais pour la trouver meilleure, 
il la faut manger fraîche d'un jour ou deus. U y en a qui ne 
la quitteroient pas pour nôtre pain ordinaire. Et c eft une 
merveille, que d'une racine fi dangereufe de fa nature, l'on 
fâche tirer par artifice une nourriture fi excellente. Ainfi les ^^y^^g 
Mores mettant fécher au Soleil de certains Abricots mor- Bréva, 
tels qui croiflent dans leur terre , & les faifant puis aptes 
bouillir au feu , avec d'autres ingrediens,en font un bruvage, 
dont on ufe fans aucun danger , & avec plaifir. 

Surtout, laCaflavequefont les Sauvages Antillois eft ex- 
trêmement délicate. Car ils ont tant de patience à faire ce 
qu'ils entreprenent , qu'ils y reufTiftent mieus que les Fran^ 
çois, "qui fe précipitent ordinairement en leurs ouvrages, & 

Kkk z qui 



444 Histoire Morale, Chap. rô 

qui n'ont pas fi tôt commencé qu'ils voudroicnt avoir ache- 
vé. Mais nos Caraïbes travaillent à loifir , & ne confidercnt 
pas le tems qu'ils mettent enleurs occupations, pourvêu que 
l'ouvrage (bit bien fait. 

Que il quelques Européens, quiontuféde laCalTaucfc 
plaignent que cette nourriture n'eft pas. faine , quelle gâte 
i'cftomac, qu'elle corrumpt le fang, qu'elle change la cou- 
leur, qu'elle débilite les nerfs , & qu'elle delVéche le corps , il 
faut considérer que comme Tacoutumance eftune féconde 
nature, (i bien queplulieurs chofes , quoy que mauvaifesen 
elles mêmes, lors qu'on les aacoutumécs.ncnuifentpoint à 
la fanté, aufTi à Toppofite, celles qui de leur nature Ibnt bon- 
nes & innocentes, voire les meilleures ; fi on ne les a point 
acoutumées,font parfoispréjudiciables&nuifibles. Et pour 
montrer cette vérité, c'eft que par cette faute d'acoutuman- 
ce, en la même lorte que quelques uns de nos gens fc plaig- 
"MoreAu ncut de laCaflaue, les Hiftoriens nous rapportent que les 
Ution de BrefiUeus étant enfermez avec les HoUandois au Fort Sainte 
U guerre Marguerite, trouvoient étrange le pain & les viandes qu'on 
f^'f"^'* leur diftribuoit comme aus foldats , & dont il leur falloir vi- 
tr! le!"' vrc; & fc plaiguoient qu'elles les rendoient malades , & les 
i:feUan- faifoicut mourir. Et à ce propos , cft encore extrêmement 
40/5 o '« remarquable ce que nous lifons dans le Voyage de Monfieur 
gais, des Hayes au Levant. C'eft que ce perfonnage ayant à fa ta- 
ble quelques petis Tartares qui ne favoient ce que c'étoit 
que de pain, il leur en fit manger, dont ils penferent mourir 
deus heures après, que ce pain qu'ils avoicnt mange com- 
menta à s'enfler, 6c à leur caufer de grandes^douleurs. 

On fait aurti , parmy les Antillois , une autre forte de pain 
avec du bled d'Eljpagne, qu'on nomme C^^a'is. Les Anglois 
qui habitent la Vermoude n'en ufent point d'autre. Quel- 
ques uns mangent aulll au lieu de pain la racine appeUéc 
fatate^ dont nous avons fait mention cy-dcvant. 

Pour ce quieft des autres vivres dont ufent les Caraïbes, 
leurs mets les plus communs, & dont fe fervent aufli les 
Caraïbes du Continent, font ks Lézards, le Poiflbn de tou- 
^fran%J ^^^ ^ortcs , cxccpté la Tortue j & les Légumes , comme les 
ÇAft(h<s, Chous, ksPois,&lcsEéves, Mais leur plus ordinaire man- 
ger 



Chap. i6 DES Iles Antilles, 445 

ger (bien au contraire des Madagafcarois qui ont cette nour- 
riture en horreur) eft de Crabes bien n'etoyées de leurs Co- 
ques & fricaflees avecleur propre graifle , & avec du jus de 
Citron & duPyman, qu'ils aiment éperdument , & dont ils 
rempUflent toutes leurs fauccs. Neantmoins quand ils re- 
çoivent des François, ou d'autres Europc'ens, ils n'en font 
pas fi prodigues : & ils s'accommodent en cela à leur goût, 
par une complaifance & unedifcretion qui n eft pas trop Sau- 
vage. Us appellent le dedans delà Crabe T^f^/^M/y : Etc'eftde 
cela qu'ils font leur ragoût le plus ordinaire avec de l'eau, de 
la mouchache,ou fine farine deManioc.&forcePyman.Pout 
le deiïert ils ufent de fruits comme nous. Et d'ordinaire ilsfe 
contentent de Figues, de Bananes, ou d'Ananas. Que s'ils 
mangent de la chair, & des chofes falées , c'eft feulement par 
complaifance envers les Etrangers, pour n'être point impor- 
tuns à cens qui les reçoivent , & pour gratifier ceus qui les 
vont voir. Car alors , ils appreftent la plupart des viandes fé- 
lon leur goût. Et c'eft à cela qu'il faata'iufter ce que nous 
avons dit, qu'ils ne mangent jamais de Sel , de Poutceau , ni 
de Tortue, ni de Lamantin. 

H eft vray, qu'il fe trouve parmy ce Peuple certains hom- 
mes extrêmement parefleus & mélancoliques qui mènent 
une miferable vie ; Car ils ne fe nourriffent que de Burgaus, 
de Coquillages , de Crabes , de Soldats , & de femblables in- 
fedes Ils ne mangent auffi jamais de potage , ni de chair, Ci 
ce n'eft de quelques Oilèaus qu'ils boucanent, c'eft à dire 
qu'ils font cuire fur labraife, avec leur plume, & fans les 
éventrer , & pour tout ragoût,ils ne fe fervent que d'eau de 
Manioc, qui perd fa qualité venimeufe étant bouillie, de fine 
farine de Manioc & de force Piman. 

Ils aflTaifonnent quelquefois leurs viandes d'un déteftable 
aflaifonnement , c'eft à dire de graiffe d'Arouâgues , leurs en* 
ncmis irreconcihables. Mais cela n'a pas de lieu dans leurs 
repas ordinaires : C'eft feulement en des jours folemnelsde 
débauches, & de réjouïflance. 

Quant à leur boiffon, tout ainfi qu'en plufieurs endroits de 
l'Amérique, les mêmes grains de M aïs qui fervent à faire du 
pain, font employez àlacompofiticn d'un bruvage qui tient 

Kkk 3 licii 



4-46 Histoire Morale, Chap. î6 

lieu de vin .• ôc que parmy nous, des mêmes grains de blé qui 
compofent nôtre pain , nous faifons auffi de la bière ; de mê- 
me,en ces Iles, avec les racines des Patates & du M anioc, qui 
fervent de pain , on compofe deus bruvages, qui font ordi- 
naires dans le pais. Le premier 6cle plus commun, qui fe fait 
des Patates boiiiilies avec de l'eau , s'appelle Maby. Il raffrai- 
chit&defaltere merveilleufement, & il a aufl'i une vertu apé- 
ritive qui fait évacuer toiit le fable ôc toutes le? vifcofitez des 
parties balles. D'oii vient que l'on ne voit aucun de ccus qui 
s'en fervent fe plaindre dclagravelle. L'autre bruvage que 
l'on nomme ouicon, ( d'un nom approchant du Cîo?<//?des 
Brefiliens") fe fait avec la Caflaue même , boiiillie pareillement 
dans de l'eau. On le coule au travers du tamis que les Sau- 
vages nomment Hibichet. Ce bruvage eft plus excellent que 
le Maby & n'eft guère diifercnt de la bière , en couleur, & en 
force. Les Indiens le rendent fort agréable, mais d'ailleurs 
d'une telle vertu , que fil'on en prend beaucoup, il enyvre 
comme du vin. Ils le font de Callàue bien riflblée fur la pla- 
tine , puis mafchée par des femmes , & vcrfée dans des vaif- 
feaus pleins d'eau: où après avoir infufé & bouilly environ 
deus jours par fa propre vertu , fans feu, comme fait le vin 
nouveau, on coule en fuite l'infufion par un tamis. Et le fuc 
que fon en tire étant confervédeus autres jours, fc trouve 
dans fa perfection pour être bu. Au refte pour faire bouillir 
cette compofition, on met dans le vaifleau deus ou trois raci- 
nes de Patates, râpées bien menu. Et il eft vray que cette 
coutume que les Sauvages obfervent , de mafcher la Callauc 
avant que de la jetterdans le vailTeau, eft dégoûtante au pof- 
fible: Mais auffi eft-ilconftant, que le bruvage qui eft com- 
pofe de cette forte, eft incomparablement meilleur que ccliiy 
qui eft fait autrement. 

On fait aulfi le Ont cou d'une autre faflbn , fans racines de 
Patates. C'eft qu'après que la Caftaue eft tirée de deffus la 
platine, on la met quelque part dans la cale, 5c on la couvre 
de fci-iilles de Manioc , 3c de quelques pieYres pcfantes , pour 
la faire échaufer. Ce qui fe fait durant trois ou quatre jours. 
Apres quoy on la met en oluneurs morceaus , oue l'on étend 
furdesfeijillcs de Bananier, -c puis on les arrore d'eau Icgc- 

rem^nr. 



A 



Chap. i6 DES Iles Antilles. 447 

rement, & on les laifîe à découvert. Quand la Caflaue a de- 
meuré une nuit ainfi , elle devient toute rouge : Et c'cft 
alors qu'elle eft bonne à faire le Ouïcoti , & qu'elle fait bouil- 
lir fon eau fans racines de Patates. On la nomme Cajfane 
fourrte. 

Outre ces deus boiflbns qui font les plus ordinaires dans 
les Antilles, on y fait encore en divers endroits, plufieurs 
vins delicieus. Les Nègres, qui font efclaves en ces lies, 
font des incifions ausPalmiftcs épineus, d'où il diftilleime 
certaine liqueur femblable à du vin blanc, laquelle ils re- 
cueillent dans plufieurs petites Callebades qu'ils attachet ans 
ouvertures de ces arbres, qui en rendent chacun par jour deus 
pintes, & quelquefois davantage. Les plus anciens Auteurs 
nous apprennent, que parmy les Orientaus. le vin de Palmes 
éroit fort en ufage, comme il y eft encore aujourd'huy : L*on 
s'en fert atillien quelques endrois de l'Afrique, comme en 
Monomotapa. 

De plus , on fait aus Antilles , avec des Banane?; , un autre 
bruvagc qui fc trouve auffi ailleurs, 6c que quelques itns ap- 
pellent CohJcûu. Tviais parce que ce vin, qiioy que tres-agrca- 
ble (Se plein de force, caufe de grandes ventolitez , il n'eft 
guère en ufage. 

Enfin, on tire en ces Mes un excellent vin de ces précieux 
rofeaus qui donnent le Sucre. £t c'eft le bruvage le plus tfti- 
mé qui fe falle aus Antilles. On le nomme Vmdt Cmnes : 
& il y a un fecret particulier pour le faire. 11 s'en fait plus à 
Saint Chriftofle qu'ailleurs , à caufe de la quantité de Cannes 
qui y font plantées. Le lue de ces Rofeaus s'exprime dans un 
moulindreffé tout-exprès pour cet ufage. Et puis, onle pu- 
rifie avecleféu, dans de grandes chaudières. 11 fe peut con- 
ferver long-rems en fa bonté : Et il a une douceur & une 
certaine pointe, qui le feroient préfque pafler pour du vin 
d'Efpagne. On en fait aufli de l'eau de vie, que l'on appelle 
Eau devte de Cannes , & qui fe garde mieus que le vin de ces 
mêmes Rofeaus. 

il n'y a rien dans la matière de ces repas ordinaires de nos 
Antilloisquipuifle fembler tenir du Sauvage, qiie peut être 
les Lézards. Mais cela ne vaut-il pas bien les Grenouilles 



44* Histoire Morale, Chap. i6 

& les Efcargots dont quelques uns mangent en ces quartiers > 
Et qui ne fait qu'en Efpagneil le mange force Afnons ï,x\prés 
tout, que Ton compare le vivre de nos Caraïbes avec celuy 
Les té- des Canadiens qui outre l'écume , dont nous avons dit qu'ils 
mtignages ni^ngent, boivent d'ordinaire de vilaine & fale graiflc, & pre- 
'JeVtvoir fcreut la cliairdc l'Ours à toute autre viande : Avec celuy des 
en dfvers habitaus de l'Ile de forte-aventure , l'une des Canaries, qui 
^mms. j^-jai-jgent du fuif en abondance : Avec ccluy des Tartares, 
des Pcrfes, des Chinois , des Huancas , Nation du Pérou , «Se 
des Nègres d'Angole, qui vivent communément de chair de 
Cheval,de Chameau,de Mulet, de Loup,dc Renard, d' Afne, 
de Chien, & du fangde ces Animaus en bruvagc : Avec ce- 
luy des Indiens de l'Orient, qui trouvent la chair de Chauve- 
fouris aulTi dclicieufe que celle de la Perdrix : Avec celuy des 
Brefiliensquifenourriflcntdc Crapaus , de Rars, & de vers: 
Ou enfin , avec celuy des Tapuyes , & de quelques autres 
Barbares, qui mangent des cheveus d'écoupez fortmenu,& 
méfiez avec du miel Sauvages, & qui faupoudrent leurs vian- 
des de la cendre des corps brûlez de leurs parens, & la paîtrif- 
fent avec de la farine j Ce qui caufe de l'horreur feulement à 
le reprefenter: Que l'on falfe, dis-jc, unecomparaifon de 
tous ces infâmes ragoûts avec ceus de la Nation Caraïbe • Et 
l*on trouvera, que dans fon manger ordinaire , elle n'a rien 
de barbare. Il ne faut pourtant pasdifilmuler que quelques 
uns de nos François rapportent , qu'ils ont veu parfois les 
Caraïbes manger des pous & des chiques qu'ils avoient pris, 
comme on le dit des Mexicains & desCumanois: Mais ils 
n'en font pas un ordinaire , & cela eft particulier à quelques- 
uns d'eus, joint qu'ils ne le font pas pour aucun goût qu'ils 
trouvent en ces vermines-, mais feulement pour fe venger 
& rendre la pareille, à ce qui leur a fait du mai. 

Au rcftc , l'horreur que les Caraïbes avoient autrefois de 
manger du Pourceau, de la Tortue, & du Lamantin, pour les 
plaifantes raifons que nous avons allec;uées cydefllis, alloit 
jufqu'à tel point, que fi quclcun des nôtres leur en avoir fait 
manger, par furprife, & qu'ils vinllcnt puis après à le lavoir, 
ils s'en vengcoicnt aflurenj :nt toU ou tard. Témoin ce qui ar- 
vaà uncpcrfonnede marqiicd'entre nos François. Ce per- 

fonagc 



I 



Chap. 16 DES Iles Antilles» 449 

fonage recevant vifite du Cacique , ou Capitaine des Sauva- 
ges de l'Ucou il étoit, le traitta par raillerie de Lamantin de- 
guiréen faflbn d'achis, le Cacique dans la défiance -où il-ctoic 
de ce qui luy arriva, pria le Gentil-homme de ne le point 
tromper. Et fur l'adlirance qui luy en fut donnée. Une fit 
point de difficulté de manger. Le difner étant achevé nôtre 
Gentil-homme découvrit la fourbe au Cacique & à fa com- 
pagnie, pour avoir le plaifir de leurs difcours & de leurs gri- 
maces. Mais ils eurent allez de pouvoir fur eus-même pour 
diffimuler leur dépit. Et le Cacique fe contenta de dire ea 
riant, He bien Compère nov^s n en mourrons po/s. Qu^elq^ie tems 
après, le Gentil-homme luy fut rendre la viiite. Ilie reçeut 
avec toute forte de civilité, &luy fit grand chère. Mais ii 
avoir donné ordre à fes gens ,de mettre dans toutes les fauf- 
fesdc la graifled'Arouâgue , dont les principaus Indiens ont 
toujours provifionchez eus. Apres que cet infâme repas fut 
finy , le Cacique plein de joye , demanda au Gentil -homme 
& à fa troupe, s'ils fe trouvoient bien defon traittement. 
Eus s'en louant fort, & luy en faifantdes remercimcns , ii 
leur apprit fa malice , dont la plupart eurent tant de créve- 
cœur, & tant de bondiflemens & de dévoyemens d'eftomac, 
qu'Us en furent grandement malades. Mais l'Indien fe mo- 
quant d'eus difoit qu'il avoit fa revanche. 

Ceus qui ont fréquenté dépuis peu les Caraïbes de la Do- 
minique & delà Martinique, difent qu'à prefent ils ne font 
pour la plupart aucune difH:ulté de manger du Lamantin , de 
la Tortue , du Pourceau , & aiême de toutes les autres vian- 
des qui font en ufage parmy nous, & qu'ils ferlent de cette 
fimpiicité qui Icsobligeoitdes'en abdenir, crainte de parti- 
ciper à la nature ôcausqualitez de ces Animaus. 

Ils ont aufll beaucoup relâché de cette grande feverité, 
dont ils ufoicntàl'endroitde leurs femmes, Car elles ne vent 
plus que rarement quérir la pefche de leur mary. Et quand ils 
ont été à la pefche 5 lemary & la femme mangent enfemble. 
Elles vont au fil plusfouvent au Carbet pour participer au 
feftin & à la re)Ouifiance publiqne,qu'clles ne faifoicnt avant 
que leurs marys euffent eus la communication familière des 
étrangers. 

LU CHA- 



4jo Histoire Morale, Chap.17 

CHAPITRE DIXSETTIEME. 

Des Occupatms <CT des 'DiyertiJJ'emens des Caraïbes. 



TlHt.enU iA Lcxandre le grand cftimoit que le travail eftoit une 
^vt^r #\ chofevrayment royale. Et l'on voit encore aujour- 
yayagede ^ -*-d'huy daos le Scrrail d'Andrinople des outils dont 



des.Haycs Amurat fe fervoit pour faire des flcches qu'il envoyoit à des 
Temmèn' pi'i»icipaus dc fa Potte. Les Péruviens mentent aufTi fur ce 
tatrcRoy- fujet-là.beaucoup de lotiaugc. Car ks R oys du Pérou avoient 
^^firT'^^^^ des Loys & étably des |ugcs particuliers contre les Fai- 
lli*, cr' i"icans & les Vagabonds. Jufques-là quil falloit que les enfans 
l. €. C.3S' de cinq ans s'employallent à quelque travail qui fuil confor- 
me à leur âge : Et ils n'efpargroicnt pas même les aveugles, 
lesboiteus, & les muets. 1 es occupant à divcrfes choies, où 
Hérodote, pon pouvoit travailler de la main. Mais il s'eft trouvé des 
Peuples fi lâches que de tenir l'Oiliveté pour unechofefort 
DeLaet bcUe & fort lionorablc. Et les Hidoricns des Indes Occi- 
tnfonHt. dentales nous parlent de certains ftnpides & brutaus Indiens 
i:Tmeri<l. delà Nouvelle Efpagne& du Brefil, qui ronflent tout le long 
du jour en leurs cabanes,, ^endant que leurs femmes leur vont 
chercher des racines pour manger. 

Nos Caraïbes ne reflemblentpasà cesFaineans. Car on 
les voit travailler & prendre plaifiràdiverfes fortes d'exerci- 
ces. Les principaus 6c cens quilciir font les plus ordinaires, 
font la chafic & la pefche , où ils employeur une bonnc"partie 
de leur tems , mais particulièrement à la pefche. On ne les 
voit gueres fortir de leurs maifons fans aie & fans flcches. 
Et ils font admirablement adroits à s'en fcrvir s'habitiiântà 
cet exercice, comme les Turcs, des leur plus tendre jcunefle. 
Ce qui fait qu'avec le tems. ils fc rendent fi habiles & fi 
alîùrez à tirer de PArc,que de cent pas ils mettroient dans un 
quart d'écu, (ans jamais y manquer. Et même en s'enfuyant 
\\s favent tirer adroitement fur leurs ennemis, comme fai- 
^^^^^'^^^foient autrefois les Partbcs. Il y avoit encore plus de fujet 
P^^.io. d'admirer ces gauchers Bcnjamitcs quifrondoicnt à un che- 
veu, 6c n'y falioicnt point. Lors 



Chap.ï7 DES îles ANTlLLESr 45 1 

Lors que les Caraïbes fortentpour la chaiïe ou pour la 
pefclie, ils ne mènent pas avec eus leurs femmes , comme 
certains Brefiliens qui les font toujours marcher devant eus, 
tant ils font jalons : Mais quand ils ont pris quelque chofe, 
ils le JaifTent fur le lieu, & les femmes étoyent autrefois obli- 
géesà l'aller chercher, & à l'apporter au logis , comme nous 
l'avons déjà touché. On dit que les Canadiens en font tout 
de même. 

11 n'y a point chez les Antillois, non plus que parmy tous 
les autres indiens Occidentaus, de diftindion de qualité pour 
la chafle : & l'exercice en eft aufll libre au plus petit d'en- 
î'reus, qu'au plu s grand. 

Comme en leurs repas particuliers , ils ne fe fervent d'au» 
cune chair, s'ils n'ont des Etrangers à leur table, aulfi ne vont 
ils pour l'ordinaire qu'à la chafle de Lézards. Et s'ils font 
quelque autre chafle c'efl: en des occafions extraordinaires, 
lors qu'ils veulent traitter qu'elques-uns de leurs amis d'entre 
nos Européens : où bien lors qu'ils les vont voir, ôc qu'ils 
veulent tirer d'eus quelque marchandife en échange. 

Ils font merveilleufementfubtils à pécher à l'hameçon 6c 
à tirer le poiflbn" avec la flèche. Et l'on ne fauroitaflez ad- 
mirer leur patience en cet exercice. Car ils y demeureroient 
quelquefois un demy jour tout entier fans fe laffer. Et lors 
qu'après avoir guetté long-tems le poiflbn, ils viennent enfin 
à en appercevoir quelque gros & puiflant , qui foit à leur gré 
Se bien à leur main , ils tirent deflus avec la flèche , de même 
que les Brefi liens. Et comme ils font excellemment bons na- 
geurs, ils fe jettent à finftanteus-mêmesàcorps perdu après 
ia flèche, pour fe faifir de leur proye. Mais outre l'hameçon 
& la flèche avec quoy ils prennent le poiflbn, ils favent aufli 
heureufement plonger au près des rochers, & le tirer des 
«cavernes où il eft caché: femblables en celaausFloridiens, ^"y^^fi^ 
qui n atrendat pas que le poiflon vienne a le montrer, le vont deLerxy 
chercher jufqu'au fond de l'eau , & l'y aflbmment àcoups de chaf. i%, 
mafl'uëj Si bien qu'on les voit remonter tenant d'une main ^J-f^^^ "^^ 
la befte , & de l'autre la maflué. C'èft une chofe commune c./^. ef 
entre les Sauvages que d'eflreainfi grands nageurs 5 Et l'on ■f''^»'^-'^^" 
aflUre nommément des Brefiiiens, des MaldivoiSpdequel-^'^^^^,^^^ 

LU 2r ques 



45 2 Htstoîr'b Morale, Chap:i7 

qucs Péruviens , & des habitans des lies des Larrons , qu'ils 
peuvent paffer pour anfibies. 

Que (i les autres inventions pour la pcfche viennent à 
manquer à nos Caraïbes, ils ont recours à un certain bois 
lequelils battent ^l'ayant coupe' en morceau s. Puis ils k jet- 
tent dans les étan2;s,ou dans les lieus où la mer eftcoye. Et 
c'eft comme une momie fouveraine avec quoy ils prennent 
dupoilTon tant qu'ils veulent. Mais ils ont cette prudence 
de ne fe point fervir de ce dernier artifice, que dans la neccfll- 
té, pour ne pas faire un trop grand dcgad. 

Apres la chafle & la pèche ils s'adonnent à pluGcurs me- 
nus ouvrages , comme à faire des lidls de cotton , fort bien 
tiflus , & qu'ils nomment Amacs, Les femmes filent le cot- 
ton fur le genou, &ne fe fervent pour l'ordinaire, ni de fufcau^ 
ni de quenouille. Mais il y en a à la. Martinique qui en ont 
appris l'ufage de quelques Françoifcs. Elles le i'avent aulLi 
parfaitement bien retordre : Mais dans quelques lies les 
hommes font latifluredu lid. Ils font , outre cela , des pa- 
niers de joncs & d'herbes, de diverfes couleurs : des fiéges de 
boispoly, qui font tout d'une pièce, de petites tables , qu'ils 
^^^t\\cv\t MntoHtou^ tilluësde feuilleb de Latanicr , des tamis 
nommez Hihtchets , des Catolis , qui font de certaines hottes ^ 
plufieurs fortes de vafes, & de.vailleaus , propres à (ervir à 
boire &: à manger, qui font polis peints & enjolivez de mille 
grotefques& enluminures agréables à la ve.ue.. Ils fontaufll 
quelques petis ornemens , comme les ceintures , les chap- 
peaus & les couronnes de plumes , dont ils fe parent les jours 
de leurs feftes & de leurs rejouïfl'ance publiques. Et les fem- 
mes font pour elles desdemy-botines, ou des demy-chaulVes. 
de cotton. Mais fur tout, ils s'appliquent avec foin à façon- 
ner & à polir leurs armes, c'eft à dire leurs arcs, leurs flèches, 
& leurs boutons ou maOucs , qui fe font de bois dur & poly»« 
«?c qui par le manche font curieufement ornez de bois & d'os 
de diverfes couleurs. 

ils ne font pas moins foigneus de travailler à leurs P/Vrf//- 
<ç«^j,ouvaifleausde mer,& à tout leur appareil de paix & de 
guerre. Ils les font d'un feul gros arbre, qu'ils cieu'ent, ra- 
bottent , & polillent avec une dextcrité noiipareiile. Les 

gran^ 



Chap.3 7 i>es Iles Antilles-. 453 

grandes Piraugues font par fois huvécs , comme on parle, par 
haut, tout à l'cntour , fur tout au derrière, de quelques plan- ^"J^^" 
ches ajoutées. Quelquesfois ils y peignent iQin Maboya. Par lelat^es, 
fois des Sauvages , ou des grotefqucs. Ces chalouppes 
portent fouvent jufqu'à cinquante hommes, avec leurs mu- 
nitions de guerre. Avant qu'ils euflent communication avec 
les Chrétiens, qui leur ont fourny toutes fortes de coignées, 
& d'autres outils de charpenteric & de menuyferie,ils avoient 
mille peines â venir à bout de faire leurs vaillcaus. Car ils 
étoient obligez , comme les Virginiens & quelques autrts-^^-'^^ 
Sauvages, à mettre le feu au pied des arbres, & d les environ- '* 
lier de moufle mouillée vn peu au deiîusdu pied, pour empe- 
fcher le feu démonter r Et ainfiiJs minoient l'arbre peu à 
peu. Après, ils fe fervoient pour taillerie bois , de certaines 
pierres dures, aiguiféespar le bout, avec lefqucllesilscou^ 
poientôc creu(bient leurs Ptraugues. Mais c'éroit avec une 
longueur de tems fi pénible (k fi ennuyeufe , qu'ils reconnoi^ 
fent aujourd'huy l'obligation qu'ils nous ont de les en avoir 
délivrez , & s'cfliment heureusde la facilité qu'ils ontàpre- 
fent en leurs ouvrages, parle moyen de ferremens dont ils 
font pourveus. Ainfi les Péruviens, tenoient pour un fi grand 
bonheiir ces outils que leur avoient apporté les Européens, caràUffo 
que l'ufage des ciléaus s'étant introduit dans le Pérou parle ^" I°" 
moyen des Efpagnols , il y eut un Indien de qualité qui n'en t°m7^^ 
pouvant aflcz louer l'invention , difoit à l'un d'eus , ç\\xz Royal, 
quand les Efpagnols n'auroient fait autre chofeque leurap- ^* ^ •?•".«•- 
porter des rafoirs , des cifeaus , des peignes , & des miroirs, 
celapouvoit fufîire pour les obliger d leur donner libérale- 
ment tout ce qu'ils avoient d'or & d'argents 

Les Caraïbes s'employent aufTi a faire des pots de terre de 
toutes fortes, qu'ils favent cuire en des fourneaus comme 
nos potiers. Et avec cette même terre, ils forment des pl2>- 
tines fur léquelles ils font cuire la CafTave. 

L'adrefTe qu'ils ont à tous ces pctis exercices que nous ve> 
nous de décrire, témoigne allez qu'ils apprendroient ailé^ 
mentplufieurs métiers de nos artifans, fi on leur en donnok 
la, connoiffance. ils fe plaifent fur tout à manier les outi'iS 
des charpentiers 6c des menuyfiers : Et fans avoir appris^ 

LU ^ com=- 



454 Histoire Morale, Chap. 1 7 

comme il s'en faut fervir, ilsenfavent faire plufieurs ouvra- 
ges, depuis que nos gens les en ont acommodez. De.quoy 
donc vrayfemblablementne feroient ils point capables , s'ils 
ctoient inftruits & exercez par de bons maiftres , & qu'ils fif- 
fent leur aprentiflage Ibus eus. 

Comme ils aiment fort les divertiflcmens & la récréa- 
tion, aulTi recherchent ils avecpafTion tout ce qui peut les 
entretenir en bonne humeur , & chaiTer la mélancolie. Pour 
cet effet, ils fc plaifent à nourrir & à apprivoifer grand nom- 
bre de Perroquets & de petites Perriques , ou Arrats , auf- 
quels ils aprennent à parler. 

Pourfe divertir ils font auflfi plufieurs inftrumens de Mufi- 
que, fîon lespeutappeller ainfi, fur lefquels ils forment des 
accords. Comme entr'autres fur de certains Tambours faits 
d'un arbre creus, fur léquels ils étendent une peau d'un feul 
colle' , à la façon des Tambours de Bafque. On peut joindre 
à cet exemple une forme d'Orgues, qu'ils compofent avec 
des Callebaffes fur le'quelles ils pofent une corde faite d'un 
fil de rofeau que f on nomme Pue. Et cette corde étant tou- 
chée rendunfon qui leur agrée fort. Le concert de beau- 
coup d'autres Sauvages ne vaut pas mieus que le leur , & 
n'eft pas moins pitoyable & moins difcordant à l'oreille des 
François. Ordinairement aufli ,1e matin à leur lever, ils fc 
mettent à jouer de la flûte. Ils en ont de diverfes fortes, auffi 
bien polies que les nôtres : quelques unes faites des os de 
leurs ennemis. Et plufieurs d'entr'eus en favent jouer avec 
autant de grâce que l'on pourroit s'imaginer pour des Sauva- 
ges , bien qu'en ceia ils n'approchent pas des François- Pen- 
dant qu'ils jouent ainfi de laflute,les femmes appreftent le 
déjeuner. 

llspaffent encore letems à chanter quelques airs qui ont 
des refreins alTcz agréables. Et avccccschanfonsenlabou- 
che,ilsfedivertiirent quelquefois undemy jour, afl'is furde 
petis fiégcs , à voir rôtir leur poilTbn. Ils mettent aufh des 
pois ou de minus caillons , comme les Virginiens, en des ca- 
lebafles, par le milieu dcfquelles ils font palier un bafton , qui 
leur fert de manche: Et puis ils les font fonncr en les re- 
muant. G'ell ainfi qu'en ces quartiers les femmes appaifenc 



Chap. 17 DBS Iles Antilles. 455 

ôc divertilîent les enfans avec des jouets & des fonnettes. 
La plupart des chanfons des Caraïbes, qui font fort fréquen- 
tes en leur bouche , font des railleries fanglantes de leurs en- 
nemis. Les autres font fur des oifeaus, ou furdespoiflons, 
ou fur des femmes, & le plus communément fur quelque ba- 
dinerie. Et il y en a beaucoup qui n'ont ni rime niraifon. 

Souvent aulfi nos Sauvages Antillois joingnent ladanfcà 
leur Mufique: Mais cette danfe eft auiîî belle & aufllbien 
réglée que leur Mufique a de douceur &dc juftcfTe.On voit 
une bonne partie de peuplesBarbares s'adonner à cet exercice 
avec unepalfion démefurée , comme pour exeuiple les Bre- 
filiens, qui au raport de JeandeLery ,danfent jour& nuit. 
Et nous avons déjadit qu'il yen a beaucoup qui font même 
con(iiler en danfes leur imaginaire félicité de l'autre vie. 

Mais les Caraïbes ufent particulièrement de danfes dans 
leurs feilins Solennels, en leur Carberou maifon publique. 
Ces feftins fe font avec cet ordre. Quelques jours avant cette 
réjouiffance publique, le Capitaine en avertit toutes les mai- 
fons, afin que chacun ait à le trouverauCarbetau jourafllg- 
né. Cependant, les femmes font une forte de boiflbn de 
Gaflaue tôtie, & mieus préparée que celle dont ils fe fervent 
à l'ordinaire. Et comme ils augmentent la dofe des ingre- 
dicnsde cctteboiflbn, elieaauffiplusde force, ôr elle eft ca- 
pable d'ennyvrer auffi facilement que le vin. Les hommes 
de leur cofté vont à la peiche,ou à la chafle des Lézards. 
Car pour les autres viandes, nous avons déjadit qu'ils n'en- 
préparent point pour leur table, s'ils n'ont des étrangers à 
traitter. Au jour nommé, hommes & femmes fe peignent le 
corps de diverfcs couleurs & de diverfes figures , &fe parent 
de.leurs couronnes de plumes, de leurs plus belles chaînes, ôc 
de leurs plus beaus pendans d'oreilles , colliers , bracelets , & 
autres ornemeiis. Les plus galans fc frottent le corps d'une 
ceitainc gomme ,& fouiti^nt deflus du duvet dedivers oi- 
feaus. Enfin, ils fe mettent tous fur leur bonne mine , & s'ef- 
forcent de paroitre le plus qu'ils peuvent en cette folennité. 
Equippez de la forte , ôc fe mirans en leurs plumes , ils vien- 
nent à l'affemblée. Les femmes y apportent le bruvage ôc 
ks mets qu'elles ont préparez ^ & font extrêmement foig-- 

îieiifes 



4$ 6 Histoire Morale, Chap. 17 

neiifcs qu'il n y manque rien qui puilTe contribuer à la ré- 
jouiûance. Nos Caraïbes employeur tout ce jour, & la meil- 
leure partie delà nuit à faire bonne chère , à danfer, à*s'en- 
tretenir, &à rire, ft dans cette débauche, ils boivent beau- 
coup plus qu'à l'ordinaire : c'eft à dire en un mot, qu'ils s'en- 
yvrent : Les femmes même le font par galanterie. Lors qu'ils 
peuvent trouver du vin & de Tcau de vie pour méfier dans 
cette fefte, ils ne s'y épargnent pas non plus , & s'en donnent 
ancœurjoyc. Si bien que ce que nous avons dit de leur fo» 
brieté ordinaire n'a point de lieu dans ces rencontres , noa 
plus que lorsqu'ils fc préparent à aller i la guerre ou qu'ils 
en retournent. Quoy qu'au fond ils n'aillent pas jusqu'à l'ex- 
cès des Brefiliens, qui dans leur réjouïQance, boivent deus ou 
trois jours entiers fans ceflcr, & dans leur yvrefic , fe plon- 
gent en toutes fortes de vices. 

Leur yvrognerie & leursdébauches font fréquentes. Car 
ils en font. 1. Pour tenir leurs confeils de guerre. 2. Lors 
qu'ils retournent de leurs expéditions, foit qu'ils y ayent reufil 
ou non. s . Pour la naiflance de leurs premiers enfans mafles. 
4. Quand on coupe les chcveusd leurs enfans, 5. Quand ils 
font en âge d'aller â la guerre : 6 . Pour abatre un jardin fé- 
lon leur ilile, c'eft à dire, pour couper des bois, découvrir & 
défricherla terre, & la préparer pour un jardin: 7 Quand ils 
traînent à la mer un Vaîflcau neuf. s. Et quand ils ont été 
guéris de quelque maladie. Ils nomment ces Aflemblées 
(>///><?//, ôc dépuis qu'ils ont convcrfé avec les François rin. 

Mais à l'oppofite au fil, tant leur humeur eft en cela bizarre 
& contraire à foymême, ils font de grands & de ridicules 
jufneurs. £t i . ils jufnent lors qu'ils entrent en adolefcence. 
2. Quand on les fait Capitaines. 3. A la mort de leurs Pères, 
ou de leurs Mères. 4. A la mort du Mary, ou de la Femme. 
5 . l,ors qu'ils ont tué un Arouaguc : jufne qui leur tourne a 
grand honncuf. 



CHA- 



Chap. is DES ItBS Antilles. 4^7 

CHAPITRE DIXHUITIEME. 

DuTraittement ^ue les Caraïbes font à cens qui 
les yont Vifiter. 

C"Eft icy où nos Caraïbes trionfent en matière de civi- 
lité pour des Sauvages. Car ils reçoivent avec toute 
forte de Courtoifie & de témoignages d'affeftion, les 
Etrangers qui abordent en leurs lies, pour leur y rendre 
vifitc. 

Ils ont des Sentinelles fur le bord de la mer , dans la plu- 
part des Iles qu'ils pofledent tous feuls. Ces Sentinelles font 
placées fur les montagnes, ou fur les eminences qui décou- 
vrent loin en mer , & elles font pofées en telle forte, qu'elles 
ont la veuë fur les lieus où il y a un bon mouillage pour les 
Navires, & une facile defcente pour les hommes. Si toft que 
ces gensapperçoiventun Navlreouune Chalouppe venirà 
eus, ils en donnent avis à cens des leurs qui leur font les plus 
proches. Et en moins de rien, vous voyez parêtreplufîeurs 
petis Canos ou vaifleaus, dans chaeim defquels il n'y a au plus 
que trois hommes, qui font députez pour venir reconnoicre 
qui vous êtes, & qui vous crient de loin, que vous ayez à le 
déclarer. Car ils ne fe fient pas au pavillon, parce que fouvent 
ils y ont été trompez : & ils reconnoiflent a la voix (1 l'on cft 
François , Efpagnol , Anglois, ou HoUandois. Sur tout on 
dit qu'ils reconnoiflent les Anglois. Onaflùrc quelesBre- 
filiens&les Péruviens ont l'odorat Ci fubtil, qu'au flair ils 
difcernentun François d'avec un Efpagnol. 

Quand les Caraïbes ne font pas bien alTurcz qui Ton eft,& 
qu'on defcendàeusles armes à la main ,&en poftur^deleuc 
malfaire , ils fe mettent en défenfe , fe faifilTent des avenues 
les plus étroites de leurs terres, mettent des embufcadesdans 
les bois, ôc fans qu'ils foient apperoeus, fui vent de l'œil leurs 
ennemis , fe reculant par les voyes égarées jufqu'à ce qu'ils 
ayent trouvé leur avantage, & qu'ils aycnt uny toutes leurs 
forces. Et alors, ils décochent imegrefle de flèches fur ces 

M m m enne- 



4$8 HisTOiEE Morale, Chap.iJ 

ennemis. Puis ils les environnent, viennent ans mains, & 
les affomment avec leurs mafliiés. ils font en quelques unes 
des lies un gros, qui eft par fois de quinze cens hommes , & 
davantage, à ce qu'il paroirt j car on ne peut pas favoir afiuré- 
ment leur nombre, veu qu'eus-mêmes ne fâchant pas conter, 
n'en ont pas la connoifTancc. Que s'ils fe fentent prêtiez de 
leurs ennemis , ils fe cachent facilement , & fe gliffent parmy 
les buiflbns heriflez d'e'pines extrêmement piquantes, fc cou- 
lant adroitement pardeiTous: Ou bien ils grimpent des ro- 
chers inaccellîbles à tous autre; ; ^)u. s'ils font voifins de la 
mer , ils fe jettent dedans , & plongent : puis vont fortir à 
cent, voire àdeuscenspas loin du lieu cii vous aviez la veuë. 
Et en fuitte,ils fe rallient enfcn.ble ans rendez- vous qui leur 
font connus, & viennent de nouveau à la charge, lors qu'on 
y penfe le moins , & que l'on croit les avoir mis en dé- 
route. 

Mais quand ils reconnoiffent que cens qui abordent font 
de leurs amis , qui les viennent vifiter , comme li ce font des 
François ou des HoUandois , après leur avoir cric qu'ils font 
les très-bien venus, ils vont en partie à la nage au devant 
d'eus , entrent dans leur vailTcau, & lors qu'il approche de 
terre s'offrent à les porter à bord fur leurs épaules, pour té- 
moigner leur affedion dés l'entrée. Cependant, le Capitaine 
luymême, ou fon Lieutenant, vous attend (ur le rivage. Et 
lors que vous mettez pied à terre , il vous reçoit au nom de 
toute rile, & vous fait compliment fur votre arrivée. Vous 
étesaulTi-toft conduits en bonne compagnie au Carbet, qui 
eft la maifbn de Ville , où les habitans de l' i le , chacun félon 
l'âge & Iclon le fexe de leurs nouvcaus hoftcs , viennent faire 
la bien-venue. Le vieillard complimente & carefle le vieil- 
lard : le jeune homme & la jeune fille font le même envers 
leurs femblablcs 5 & dans le vifage de toute la trouppe , on 
peut lire clairement la fatisfadion qu'ils ont de vous voir. 

Mais le premier diicours qu'ils vous tiennent , en vous 
abordant , & de vous demander vôtre nom , & puis, ils vous 
difent le leur. Etpourtémoignagcde grande aflcâ:ion,& d'a- 
mitié inviolable, ils ic nomment eus-mêmcs du nom de leurs 
hoûes. Mais ils veulent pour la perfection de la cérémonie j 

que 



Chap. 18 DEi Iles Antilles, 459 

que celuy qu'ils reçoivent fc qualifie aufll de leur nom. Ainfi 
ils font un échange de nomSj Et ils ont la mémoire fi heu- 
reufe à retenir les noms de leurs amis & compères , qu'au 
bout de dix ans ils s'en fouviendront fans aucune équivoque, 
& reciteront quelque circonftance de ce qui s'eft pafTé de 
confiderableen leur dernière entreveuë. Que fi on leur a fait 
prefent de quelquec hofe , ils ne manqueront pas de le ra* 
mentevoir pour témoigner leur reconnoiflance. Etfilacho- 
fe eft encore en être, ils la montreront à celuy qui la leur avoit 
auparavant donnée. 

Apre's tous cescomplimensde Sauvages, qu'ils vous ont 
faits d'abord, ils vous prefentent des lids fufpendus , qui font 
fort nets & fort blancs , & qu'ils tiennent en referve pour de 
pareilles rencontres. Ils vous prient de vous yrepofer, & 
en fuite ils vous apportent des fruits j & pendant que les uns 
pourvoyeur aufeltin, les autres fe tiennent auprès de vous, 
pour vous entretenir , obfervant toujours le rapport de l'âge 
& du fexc. 

Cet accueil fera trouvé, fans doute , bien plus raifonnablc 
que celuy des Caraïbes du Continent Méridional, qui reçoi- 
vent leurs hoftes d'une façon fort bizarre , & qui eft fembla- 
ble à celle que pratiquent les Canadiens. Carie Cacique de 
ces Caraïbes conduit cp la maifon publique, fans parler au- 
<:ument , celuy qui les vient voir 5 puis , on luy prefente un 
^ege <5r du Tabac, &onle laifTeainfi quelque temsXansIuy 
dire mot , jufquesà ce qu'il fe foit repofé , & même qu'il ait 
achevé de humer fon Tabac. Alors le Cacique approche 
& luy demande s'il eft venu> L'autre répondant qu'ouy, 
il fe fied prés de luy, & l'entretient. Puis après cens du com- 
mun viennent,luy demandant en la même forte, s'il eft venu > 
Et luy ayant prefente à manger ils s'entretiennent aufli fort 
agréablement. Or il eft bien vray que nos Caraïbes Infulai- 
res pratiquent dans la réception de leurs hoftes, envers ccus 
de leur Nation qui font étrangers de leurs lies, la même cho- 
fe que les Caraïbes du continent : Mais quand ils reçoivent 
<ies François, & d'autres Européens, qui ne favent pas garder 
lefilencefi long-temps , ils parlent à eus, & les entretiennent 
d'abord , comme nous avons dit , s*acommodant à kur hu- 

Mmm z îïîeur, • 



460 Histoire Morale, Chap. is 

mcLii', & contrevenant, pour leur complaire, aus règles de 
leurs propLXS cérémonies. , 

Mais le feftin qu'ils leur veulent faire eft déformais prépa- 
ré. Voyons donc comme ils s'y gouvernent. Ils donnent à 
chacun fapetite table, & fes mets à part, comme les' Chinois. 
Trig^ut Les uns apportent des Lézards rôtis, les autres des Crabes 
l.i.c.7. fricaflecs : quelques uns des légumes : & d'autres des fruits- 
& ainfi du rcfte. Pendant le repas , ils vous entretiennent , ôc 
vous fervent avec un foin mervcillcus. On ne leurfauroit 
faire plus deplailir que de bien boire & de bien manger , ôc 
ils ne cefient de vous en conjurer fort amiablement, devons 
verfcr à boire, & de prendre garde fi chaque table eft bien 
fournie. Il ne faut rien laiflcr dans le vaiifcau en buvant, fi 
vous ne voulez les mécontenter. Que fi vous ne pouvez 
manger toute la Caflave qu'ils vous ont donnée, il faut pren- 
dre le relie fur vous, & l'emporter- autrement, vous ksdcf- 
sash- obligeriez. Ainfi les Turcs , quand ils fe trouvent aus tables 
qutusil.^. de leurs amis, ontacoutuméde remplir leurs mouchoirs, & 
quelquefois les manches de leurs robes, de morceaus de vian- 
Voyagede de & de pain, qu'ils emportent chez eus. Et parmy les grands 
Rubru- Tartarcs , quand un convié ne peut achever toute la viande 
j^trurie. ^^"^ ^"7 ^ ^té prefcntée, il faut qu'il donne le relie à fon valcr, 
pour le luy garder , ou bien qu'il f emporte luy même en fon 
efcarcelle , où il ferre aufli les os , quand il n'a pas eu le tems 
de les lyien ronger, afin de les achever après, tout à fon aile. 
Mais parmy les Chinois, quand leconviés'en retoumechez 
luy, les ferviteurs du conviant portent avec luy les mets qui 
font redcz fur la table* 

Après le repas, les Caraïbes vous mènent promener en 
leurs maifons particulières , & en leurs jardins , vous mon- 
trent leurs arme^, leurs curiofitcz, & leurs babioles, & vous 
font prefent de fruits , ou de quelques menus ouvrages de 
leur façon. 

Que Ç\ l'on a envie de demeurer quelque tems avec eus, 
ils le tiennent à faveur & en font ravis, & jamais ils ne ceflent 
de vous faire bon vifagc, ni ne diminuent leur bon traite- 
ment. Mais fi l'onfe veut retirer, ils témoignent dclatrif- 
tcflc de vôtie départ, & demandent fi vùus avez été mal- 

traittcz>. 



Chap.18 DES Iles Antilles. 461 

traitiez , pour vous en aller fi toft. Avec ce triQe vifage ils 
vous reconduifent en grande troupe jufque au bord de la 
mer, & même vous portent dans la chalouppe, fi vous le vou- 
lez fouiïrir. Et dans cet adieu , vous recevez encore de leur 
main des prefens de fruits , qu'ils vous preffent fort d'accep- 
ter, difant à cens qui les veulent refufer , Compère ,fi tu n*en 
as vas befom pour toy-mcme , tu les donneras a tes matelots. Us 
appellent ainfi tous les fervitcurs & domeftiques de ccus à 
qui ils parient. 

Ce mot de Ulfatelot , ei> commun aufll entre les Trançois 
habirans des lies, pourfignitier un Afibcic. Et iors que deus 
habitans ont acheté, ou défriché une habitation enfemble.on 
dit qu'ils fe font enmatelotez,. On dit que les Brcfiliensôc les 
Canadiens font^aulTi quelques prefens en de pareilles ren- 
contres. Et Tacite nous rapporte , que les anciens Allemans -^« Li-vn 
régaloient de leurs liberalitez les étrangers qui les alloientvi- ^J^^^^^^' 
fiter : Mais qu'ils demandoient réciproquement au 111 quelque dens aI^^ 
chofe de leur part : En cefte occafion , les Caraïbes fe mon- ^f'»^»!* 
trent plus genereus : Car ils donnent fans rien demander. 

Mais ce feroitune incivilité d'aller voir ces bonnes gens 
6c de recevoir leurs courtoifies , fans leur faire aulll prefent 
de quelque chofe. C'efl: pourquoy les étrangers qui les vont 
voir, ont toujours quelques grains de Radade ou de Cryftal, 
quelques hameçons, éguiUes, épingles, ou petis couteans, 6c 
autres menues bagatelles. Et à la fin du repas ils mettent fuir 
la petite tabie , fur laquelle ils ont mangé , quelques unes de 
ces chofcs. Ccus qui ont préparé le feftin , s'en tiennent rc- 
compenfcz au centuple , & en témoignent une grande fatis- 
faction & une reconnoillance nompareille. 

Jufqnes icy , nous avons reprefenté le bon accueil 5c l'a- 
greable traittcment , que les Caraïbes ont fait autrefois à 
quelques uns de leurs amis, ou Compères comme iis parlents, 
de la Nation Françoife , & Hollandoife , qui les ont vifitez. 
Mais ils ufent d'autres Cérémonies en la réception des 
Etrangers de leur même Nation, ou de leurs Confederez,qui 
arrivent dans leurs lies. Il y a en chaque Carbet un Sauva- 
ge, quia laCommifllon de recevoir les paflans , «5c qui s'ap- 
pelle Tilo'ùakmh S'ils font du commu n , il leur prefcnte des 

M mm â fiégesp. 



4-6 z Histoire Morale, Chap. ig 

fiéges, & de ce qu'il à de propre à manger , & fur tout une 
Caflaue pliée en double , qui lignifie qu'ils mangent ce qu'ils 
pourront, mais qu'il laiflent le refte. 

Si ceus qui les vont voir, ou qui paflent par occafion , leur 
font plus confidérables, comme parens,ou Capitaines, ils 
leur peignent les cheveusôc en entrant & en fortant, ils pen- 
dent des lits & les invitent à fe repofer , en leur difant, En 
Bou'ekra, voila tonlid. Ils leur prcfentent aufli des C^afoU' 
toH^ qui font de petites tables tilluës de jonc, ou de feuilles de 
Palme ou de Latanier, comme nous l'avons déjà dit, fur lé- 
qucUes ils pofent des viandes & des Caflaues nonpliées en 
deus, mais étendues. Les femmes les mettent à leurs pieds: 
Et les hommes fe prefentant tout debout, font la civilité, & 
montrent ce quia été apporté, en difant , ^nyérèbdt, voila 
ton manger. Apres les femmes apportent des calcbaffes plei- 
nes de Ouicou, & leur font boire à même. Puis les ayant po- 
fées devant eus contre terre , le mary qui eft derrière elles, 
fait encore civilité , en difant En bât ont ^ voila ton bruvage. 
Et l'autre répond à ces deus complimens Tao ,c'eft à dire, 
Bien, ougrandmercy. La Calfaue dépliée veut dire , Mange 
ton foul,& emporte le refte. A quoy ils ne manquent. Quand 
ils ont bien difné fans eftre interrompus de pecfonne , chacun 
les vient faluer l'un après l'aiure, en luy difant Haleatibeu, 
c'eft à dire fois le bien venu. M ais les femmes ne le méfient 
pas beaucoup dans cette cérémonie. Pour eus quand ils 
s'en veulent aller, ils vont dire adieu à tous en particulier : 
Ce qu'ils expriment par le mot de Hu'tchm , en leur lan- 
gage. 



CHA- 



Chap. 19 DES Iles Antilles, 46 J 

I 
CHAPITRE DIXNEUVIEME. 

T>e ce qui tient lieu de Police che^ les Caraïbes, 

IL y a en chaque lie des Antilles habitées par les Caraïbes 
pkifieurs fortes de Capitaines, i. Capitaine de Carbet, 
ou de Village, qu'ils nomment Tiouboutouli hmthe C*eft 
quand un homme a une famille nombreufe,& qu'il fe retire 
à lécart des autres avec elle, & bâtit des cafés pour la loger, 
& un Carbet où elle s'aflemble quelquefois toute pour fe 
réjouir, ou bien pour traitterdcs affaires qui touchent leur 
Communauté. 11 eft donc à caufe de cela nommé Capitaine 
de Famille , ou de maifons 2. Capitaine de Pirangue , c'eft 
à dire ou celiiy à qui appartient le vaiffeau , ou celuy qui y 
commande quand on va en guerre , & ils font nommez 
Ttouhoutoult Canaoa. 3. Entre ceusqui commandent chaque 
vailTeau en particulier, ils ont encore un Amiral ou un Gene- 
ral de mer, qui commande à toute la Flotte. Ils le nomment 
Nhalené. Enfin ils ont le grand Capitaine, qu'ils appellent 
Ouboutoîi^ & au plurier Ouboutounum C'eft le même que les 
Efpagnols nomment Cacique , comme quelques autres In- 
diens, & quelquefois auffi nos Sauvages par imitation. Il cfl' 
toute fa vie, dépuis qu'il eft éleu à cette charge, le General de 
leur armées, & on luy fait toujours grand honneur. 11 con- 
voque les affemblées du Carbet, foit pour les rejouiffances 
publiques, foit pour les dehberations de la guerre. Et il mar- 
che toujours accompagné de toute fa maifon, & d'autres 
gens qui luy veulent faire honneur. Cens qui ont le plus de 
fuite font les plus confiderez. Si quelcun ne luy porte par le 
refpcd qu'il luy doit, il a droit de lever la main fur luy pour 
le frapper. Il n'y en a que deus au plus dans une ile , comme 
à la Dominique. Ordinairement ils font aufli les Amiraus 
quand la Flotte marche. Ou bien c'eft. quelque jeune hom- 
me qui prétend à la charge, & qui fe veutfignaleren cette 
occafion. 



464 Histoire Morale, Chap: 19 

'•' On parvient à cette charge par eledion. Et on ne peut 
être éleii que l'on nait tué pluficurs Arouâgues , ou pour le 
moins un Chef. Les fils ne fuccedent pas plutôt que les au- 
tres à la charge de leurs Pcrcs , s'ils n'en font dignes. Quand 
le Grand Capitaine pai'le,chacun fait filence. Et quand il en- 
tre au Carbet, chacun fe retire pour luyîaire place. 11 a aufll 
toujours la première, ôc la meilleure part du feftin. Le Lieu- 
tenant de ce Capitaine fe nomme en Sauvage , Onboutou malt 
arici, c'cft à dire proprement la trace du Capitaine , ou ce qui 
paroit après luy. 

Aucun de ces Chefs ne commande à toute la Nation , & 
n'a d'empire fur les autres Capitaines. Mais quand les Ca- 
raïbes vont à la guerre, ils choililTent de tous les Capitaines, 
imGeneral d'Armée qui fait la première attaque : Et la Cam- 
pagne étant finie, il n'a nulle autorité que dans fon Ue. 11 efl 
bien vray,que s'il a genereufement réiifly dans fon entreprife, 
ileft toujours fort confideré dans toutes les Iles. Mais au- 
trefois, avant que le commerce que les Caraïbes ont avec les 
étrangers euft altéré la plus grand' part de leur ancienne po- 
lice , il y avoir bien du myftere , & bien des conditions pour 
obtenirce degré d'honneur. 

Il falloir premièrement que celuy qu'on élevoit à cette 
Dignité , euft fait plufieurs campagnes à la guerre , & qu'au 
feu de toute l' Ue dont il devoit être éleû Capitaine, il s'y fuft 
porté courageufement & vaillammant. Après cela il luy 
étoit neceflaire d'être fi agile & fi léger à la courfe , qu'il fur- 
montaft en cet exercice tous les compétiteurs qui s'y prcfen- 
toient avecque luy. En troifiéme lieu , le prétendant au Ge- 
neralat de l'île , devoit emporter l'avantage à nager & à 
plonger, fur tous les autres afpirans. Pour la quatrième con- 
dition, il falloit qu'il portaft un fardeau d'une telle pefanteur 
que tous ceus qui briguoicnt avecque luy , n'en puffcnt fou- 
tenir le poids. Enfin, il étoit obligé à donner de grandes 
preuves de fa conftancc. Car on luy déchiquetoit cruelle- 
ment les épaules & les.mammelles avec une dent d'Agouty. 
Même fes plus grands amis luy faifoicnt de tres-vives & pro- 
fondes incidons en divers endroits du corps. Et le miferablc 
qui vouloir obtenir cette charge devoit endurer tout cela fans 

faire 

T 



Chap.i9 DES Iles Antilles. 465 

faire parêtre le moindre fîgne de refentiment & de douleur. 
Au contraire , il faloit qu'il montraft un vifage fatisfait Ôc 
riant , comme s'il eût été le plus content & le plus aife du 
monde. On ne s'étonnera pas tant que ces Barbares Ibuf- 
friflent un traitement fi cruel , pour aquerir quelque dignité, 
lors qu'on fe reprefentera que les Turcs ne fe montrent 
quelquefois pas moins cruels envers eus-mêmes , par une 
pure galanterie , & comme pour un fimple divertilTcment. 
Témoin ce queBusbcquius nous rapporte au quatrième li- 
vre de Tes Ambafladesj Ce quiféroit trop long à reciter en 
cet endroit. 

Pour revenir aus Antillois , cette ancienne cérémonie 
qu'ils obfervoient en l'éledion de leurs Chefs, femblera fans 
doute , comme elle l'eft en effet étrange & Sauvage. Mais il 
fe trouve parmy d'autres Nations quelque chofe de fembla- 
ble. Car au R oyaume de Chili , on élit pour Souverain Ca- ^'"'^^"^ ''• 
pitamcceluy qui peut porter leplus long-tems un gros zx.- ^,'^art. 
bre fur fes épaules. Au pais de Wiapoco , vers la grande Ri- '^^^/'.7. 
viere des Amazones, pour être fait Capitaine, ilfautendu--^":'''*,?" 
ter, fans crier, fans faire la 2;rimace : ni branler, neuf furieus ^l"!^"/'. 1 
coups de houmne de chaque Capitaine , à trois diverfes fois. 
Mais ce n'cft pas tout. Il faut encore fouffrir d'être dans un 
iiddecotton audelfusd'un feu de feiiilles vertes , qui ne rend 
que delà fumée épaifle , laquelle montant en haut incom- 
mode beaucoup , comme l'on peut penfer , le miferable qui 
eft fi sot que de s'yexpofer. Et il eft obligé à demeurer là, 
jufqu'à être évanoui & à demy-mort. C'cft avoir une mer- 
veillcufe envie d'être Capitaine. Autrefois même, parmy les 
Perfes , on demandoit à cens qui vouloient être admis dans 
la confrérie du Soleil, des preuves de leur conftance , en qua- 
trevmts fortes de tourmens. LesBrefiliens, fans y faire tant Dezerj 
de fa^on, élitent pour leur General celuy qui a le plus pris, & «^'«^14. 
le plus tué d'ennemis. Et d prefent aufli, en quelques unes 
des Antilles , les Caraïbes fe rient eus-mémes de leurs an- 
ciennes cérémonies, -en Téleclion de leur Capitaine. Et par- 
ce qu'ils ont remarqué que leurs voifins tiennent pour ridi- 
cules ces façons de faire, ils fe contentent de choilir pour 
Chef celuy qui s'étant porté vaillammant dans les guerres, 

ISlna con- 



466 Histoire Morale, Chap. i^ 

contre leurs ennemis, s'eft aquis la réputation de brave & 
de courageus: 

Dés que le Cacique eft reçeudans la charge il fe voit ex- 
trêmement honoré de tous. On ne paroift devaiit luy qu'avec 
un grand refpeâ:. Et jamais perfonne ne parle , s'il ne l'inter- 
roge, ou ne le luy commande. Qiie s'il arrive à quelcun de ne 
pouvoir tenir fa langue, on entend les autres luy crier à l'heu- 
re même, Cala la Bocca, qu'ils ont appris de rEfpagnol. Mais 
ce n'eft pas tout que de fe taire en la prelencc de leur Chef. 
Ils font tous fort attentifs à fon difcours, le regardent quand 
il parle , & pour témogncr qu'ils approuvent ce qu'il dit , ils 
ont acoutumé de faire un foûris , acompagné d'un certain 

Ces marques d'honneur n'ont rien du tout de Sauvage, 
^oyez. ^ ^"-^^ ^^ ^^^^ reçeu prefque par tout l'univers. Mais les Mal- 
ffrard, divois out uue façou d'honorer bien particulière : Car com- 
x/»/cof, j^^^ ilseftiment une adion de mépris de palier dei rie rc une 
desHayes,^cnom'\Cy aulli pour luy témoigner une grande detercuce, 
er autres. [[$ prennent leur paflage devant les yeus, & fe bailTant le 
corps , difent en paflant , Ne vo^ dépUife. Les yuncas, peu- 
ples de l'empire du Pérou , pour témoigner le refped qu'ils 
portoient à leur Dieu , entroient dans fon Temple à recu- 
lons, & en fortoient tout de même j. Tout au contraire de ce 
que nous pratiquons dans nos vifites & dans nos civilitez 
ordinaires. Les Turcs eftmient la main gauche la plus hono- 
rable parniy les gens de guerre : les javans croyent qu'on ne 
fe peut foumcttre & aviUr davantage qu'en fe couvrant la 
icw. II. teftcj Ce qui ne feraporte pas mal a ce que Saint Paul dit de 
l'homme qui fait oraifon , ou qui profetife ayant la tcfte cou- 
verte. Les Japonois tiennent pour une grande incivilité de 
recevoir étant debout cens que l'on veut honorer. Ils s'af- 
fayent , & déchauffent leurs fouliers lors qu'ils veulent faire 
honneur à quelcun. Au Royaume de Gago en Afrique tous 
lesfujets parlent àgenousau Roy, ayant en leurs mains un 
vafe pleindc fable qu'ils fe jettent fur latefte. Les Nègres 
du païs d' Angole fe couvrent ainfi de terre quand ilb rencon- 
trent leur Prince, comme pour témoigner qu'ils ne font de- 
vant luy que poudre ^ cendre. Les Maronites du Mont 

Liban 



Chap. If DS8 Iles Antilles. 4167 

Liban rencontrant en face leur Patriarche, feproftcrnent à 
fes pieds pour les baifer . Mais luy les relevant auffi-tôt leur 
prcfente la main : Laquelle ils faifiiient d deus mains, ôc 
rayent baifée, la portent fur leur tefte. Mais ceus du détroit 
de Sunda ont une coutume tout a fait étrange. C'eft que 
pour faire honneur à leurs Supérieurs, ils leur prennent en 
main le pied gauche , & leur frottent doucement la jambe de 
puis le pied jufqu au genou .• Et en fuite , ils leur frottent de 
même le vifage jufques par deffus la tefte. Jugez Ci cette 
adion-là feroit eftimée fort refpeduëufe en ces quartiers. 
Tout cela montre que l'honneur mondain , qu'el qu'il puifTe 
être, hors la vertu, ne confiftc au fond, que dans l'opinion ôc 
dans la coutume, qui différent, & qui bien fouvent fe cho'* 
quent , félon la diverfité & la contrariété du caprice des 
Nations. 

Pour revenir au Capitaine de nos Caraïbes, fon office eft 
de prendre les refolutions pour letems de la guerre, d'en or- 
dôner les préparatifs, & d'y aller 4 la tefte de fes Compagnies. 
C'eft auftfi luy qui convoque les aflembléesde fon lie, & qui 
commande les réparations du Carbet , qui eft la maifon ou 
Ton s'aftembie pour prendre les refolutions fur toutes les af« 
faites publiques. Enfin, c'eft luy qui dans les occafions, ré- 
pond au nom de toute l'Ile, & qui prefcrit les jours de diver- 
ciffement & de rejouïflance, dont nous avons déjà parlé. 

La ]uftice,chez les Caraïbes, n'eft point exercée par le 
Capitaine, ni par aucun Magiftrat : Mais tout de même que 
parmyles Toupinambous, celuy qui fe tient offenféentr'eus, 
tire de fonadverfaire telle fatisfadion que bon luy femble, 
félon que lapaflTion leluy dide , & que fa force le luy per- 
met. Le public ne s'interefle point dans la recherche des cri- 
mes. Que fi quelcun d'eus fouffre un tort ou un affront , fans 
s'en venger, il eft m'eprifé de tous les autres, & tenu pour un 
lâche, & pour un homme fans honneur. Mais, com.me nous 
avons dit ailleurs , leurs divifions & leurs querelles font 
fort rares. 

L'n Frère venge fon Frère ôr fa Sœur, un Mary fa Femme, 
un Père fes enfans, les enfans leur Père. Ainû tuez , ils font 

N n n 2. bien 



468 Histoire Morale, Chap. 19^ 

bien tuez, parce que ça été pour tirer raifon. Pour pré- 
venir cela, fi un Sauvage de quelque lie a tué un autre Sau- 
vage , crainte d'clh'e tué en revanche par lesparensdumort, 
il ie fauve dans une autre Ue , àc s'y habitué. Ceus qu'ils 
croycnt Sorciers , ne la fonrpas longue parmyeus , quoy 
que bien fouventil y ait plus d'imagination que de vérité. 

Si les Caraïbes foubçonncnt quelcunde leur avoir déro- 
bé quelque chofe, ils tafchent de l'attraper , & de luy faire 
des taillades , ou de couteau ou de dent d'Agouty, fur les 
épaules , pour marque de fon crime & de leur vengeance. 
Ces dcns d'Agouty font en plufieurs occafions chez les 
Caraïbes, l'office de nos rafoirs. Et en effet elle ne font guè- 
re moins tranchantes & moins affilées. Ainfi lesancicns Pé- 
ruviens ôc les Canariens n*ayant pas encore l'invention de 
nos ferremens , fe fervoient de certaines pierres à feu, com- 
me de cifeaus, de lancettes, & de rafoirs. 

Le mary ne fouffre point que fa femme viole impuné- 
ment la foy conjugale: mais il s'en fait luy-même la jufli- 
ce, comme nous le dirons plus particulièrement au Chapi- 
'Tluf'drfuè iicQ cies Mariages. Mais ils ne favent ce que c'efl que de 
7e sic» P^^^^^ publiquement, & par forme de jufiice. tt ils n'ont 
pas même de mot en leur langue pour fignifier lujlice ou 



Imjmenî, 



CHA- 



Çhap. 20 DES Iles Antîllej. 469 

CHAPlTPvE VINTIEME. 

'Des Guerres des Caraïbes. 

C'Eft ordinairemcn't dans leurs feftins publics que les 
Caraïbes prennent leurs refolutions de faire la guerre. 
Cequin'eft pas particulier à leur Nation: carlcsBre- 
filiensôc les Canadiens en font de même. Et afin qu'on ne 
penfe pas qu'il ne fe trouve rien de tel que chez les Sauvages, 
Hérodote Ôc Strabon nous témoignent qu'autrefois les Fer- zhreiZ 
fes confultoient de leuxs affaires les plus importantes dans ^^'^-^î- 
leurs banquets, & lors qu'ils avolent la tcfte pleine de vin. 
Et non feulement les Perfcs: mais plufieurs Nations Gré- 
ques tenoientleurs Confeils àtable , fi nous en croyons Plu- -^/^''^J. 

* ■ des p'opis 

tarqae. Ce que font encore aujourd'huy les Chinois ,^^.^/f, 
rapport des Hilloriens. quefn. 

Mais pour venir au détail des Confeils de guerre de nos ^"•^^'*^^„^ 
Caraïbes, quand ils commencent à avoir le cerveau échauffé 
de leur boiffon , une Vieille entre dans leur afferi:kblée avec 
une mine dolente & un maintien trifte , & les larmes aus yeusj 
demande audience. Ce quiluy eftant facilement accordé , à 
caule du refped & de la révérence que l'on porte àfon âge : 
d'une vois plaintive & entre coupéede foupirs, elle reprefen- 
te les dommages que toute la Nation a receus des Aror.âgues 
leurs anciens & capitaus ennemis. Et après avoir fait un dé- 
nombrement des plus grandes cruautez, qu'ils ont autrefois 
exercées contre les Caraïbes, & des vaillans hommes qu'ils 
ont tuez ou pris captifs dans les batailles, qui fe font données 
entr'eus , elle defcend en particulier, à céusqui de fraîche 
datte ont efté faits prifonniers , maflacrez , & mangez , dans 
les dernières rencontres j Et enfin , elle conclud , que ce fe- 
roit à leur Nation une lâcheté honteufe & infupportable,s*ils 
ne prenoient la vengeance de tous ces maus , imitant la gène- 
rofité de leurs Predecefleurs , braves Caraïbes, qui n'ont rien 
eu en plus grande recommandation que de tirer raifon dein^ 
juies qu'ils avoient reçues : Et qui après avoir Içcoiiéle joug 

Nnn 5 ciue 



470 Histoire Morale, Cliàp. 20 

que les Tyrans leurvouloient impofcr pour aflervir leur an- 
cienne liberté', ont porté tant de fois leurs armes vidqricu- 
fes dans les terres de leurs ennemis, qu'ils ont pour fuivis 
avec la flèche & le feu jufqucs fur leurs plus hautes montag- 
nes, les ayant contraints de fe retirer dans le creus le plus 
profond des Abymes , dans les ouvertures des rochers , & 
dans l'horreur des Forets les plus épailTes: avec tantd'heu- 
reus fuccés,que même à prefent, ils n'oferoient plus paroi- 
trcfur les coftes de leurs Mers, & ne fauroient trouver de 
demeure Ci écartée où ils fepuiiTcnt tenir à couvert contre 
les attaques des Caraïbes 5 la frayeur & l'épouvantement 
les ayant faifie après des grandes vidoires. QLi'il faut donc 
courageufement pour fuivre cette pointe , & ne fe point 
relâcher que cette race ennemie ne foit tout à fait exter- 
minée. 

Auffi-toft que le difcours de la vieille eft finy, le Capitaine 
^,;j^ harangue fur le même fujet pour émouvoir davantage les 
,V^ Efprits , après quoy, on voit tous raifcmblée applaudir una- 
nimement à fa propofition , & donner toutes fortes de fignes 
qu'ils reconnoiflent la juftice de la caufe. Et dés ce moment, 
eftant animez par les paroles qu'ils viennent d'entendre ,ils 
ne refpirent plus que le fang & le carnage. Le Capitaine, 
jugeant bien par l'applaudiflcment de toute ra(remblée,& par 
fcsgeftes & fa contenance, qu'elle conclud à la guerre , bien 
qu'elle ne le dife pas paf fes paroles, il en fait , à l'heure mê- 
me, l'ordonnance & limité le tems de l'entreprife par quel- 
ques-unes de leurs façons de conter, comme nous l'avons dé- 
crit dans le Chapitre de leur (implicite naturelle. Il faut re- 
marquer icy qu'ils prennent ces refolutions langlantes cflant 
yvresj & après que le Diable les a tourmentez pour les y 
porter, comme nous l'avons touché cy deflus. 

Dés le lendemain de cette aflemblée, on ne voit & on n'en- 
tend en tous les quartiers de l'Ile que les préparatifs à la guer- 
re. Les uns poliflent leurs arcs : les autres mettent en état 
leurs maflués: les autres préparent , aiguifent, & enveni- 
ment leurs flèches: les autres, enfin, drelTent & agencent 
leurs Piraugues. Les femmes de leur cofl:é , travaillent à 
difpofei: & à amafîcr les vivres neceflaires pour l'armée. 

Et 



Chap.20 DES Iles Antilles. 471 

Et au jour préfix chacun fe trouve fans manquer au bord de 
la mer, avec tout Ton e'quipage, pour l'embarquement. 

Ils fe fourmflcnt tous d'un bon arc, & d'un gros troufîeau 
de flèches qui font faites d'un certain petit rofeau poly, armé 
d'un fer par le bout, ou d'une os de queue de raye , dentelé ôc 
extrêmement piquant. C'eft autfi de cela que les flèches des 
Brefiliens font armées. Mais les Caraïbes ajoutent aus leurs, 
pour les rendre plus redoutables, un poifonfouverainement «? 
mortel, compofé de jus de Mancenilles, & d'autres venins, la 
moindre égratignure qu elles font , eft unebleflure mortelle. 
Il a efté jufques icyimpoflfible de tirer d'eus lefccret de cette 
compofition. Ils portent aufli chacun cette épée de bois 
qu'ils nomment Boutot^, ou pour mieus dire, cette maflué 
puifTante qui leur tient lieud'épée, & dontilss'cferimentà 
merveilles. Ce font-là toutes leurs armes : car ils ne fe cou- 
vrent point de R.ondact\es, comine les Taupinambous j mais ^* "^^^^ 
leurs corps demeurent tout à nud. 

. Après le foin de leurs armes» ils prennent celuy de leurs 
munirions de bouche, Reportent en leurs vaifTeausdela Caf- 
faue, dupoiflbnrofty, des fruits , & particulièrement des Ba- 
nanes, qui fe gardent long-tems , & de la farine de xManioc. 
Les Icaques dans leur guerre ne fe donnent pas cette peine. 
Et ce qu'ils pratiquent en ce point, leur eft tout particulier, 
& mérite que l'on en parle. Car ils fe paflent de fi peu de cho- 
fe pour leur nourriture , & fe plaifent fi fort à vivre de cer- 
taines prunes qui croiflent en abondance en leurs quartiers, 
& dont ils portent même le nom d' Icaques^ que quand ils vont 
à la guerre, on ne les voit jamais porter de provifion de bou- 
che avec eus. 

Nos Sauvages Antillois . auflTi bien que cens du Brefil , me- ^^ ^^'^^ 
nent a la guerre quelques temmes avec eus, pouriau'e leur 
cuifine & pour garder leurs Piraugues ou vaifîeaus de mer, 
quand ils ont fait leur dcfcente. Ils attachent fermement à 
ces Piraugues leurs armes & leurs munitions débouche. De 
forte que u levaiiTeau vient à renverfer, ce qui arrive affez 
fouvent, ils le remettent fur fon alfiette (ans rien perdre de 
ce qui eftdedans. Et dans ces rencontres , eftant fi bons na- ch/fi i^i. 
§eurs que nous les avons repreafemez, ils ne fe trouvent 

poiiif 



47^ Histoire Morale, Chap. 20 

point en peine de leurs perfonnes j & ils fe font quelquefois 
moquez des Chreftiens, qui fe rencontrant p^és d'eus çn ces 
occafions , fe mettoient en devoir de les fccourir. C'eft ainfi 
Ch^f» II. que les Toupinambous fe rioient un jour de nos François en 
une femblable aventure, comme le recite Jean de Lcry. Les 
voiles desvaifleaus des Caraïbes font de toile d€Cotton,ou 
d'une efpece de natte tiflue avec des feuilles de Palme. Us 
^ favent admirablement bien ramer avec de certains petis avi- 
rons, qu'ils pondent d'une vitefle nonparcille. Ils mènent 
auiTi quelques Canots , qui font leurs plus petis vaiffeaus, 
pour accompagner leurs Piraugues. 

Leur coutume eft de marcher d'Ile en Ile pour s'y raffrai- 
chir , & ils ont à cet etfetdes jardins, en celles là même qui 
font defertes & inhabitées, llsdefcendentaufli dans les lies 
de leur Nation, pour joindre a leurs trouppes, en chemin fai- 
fans, tous ceus qui font en état de les accompagner. Et ainfi 
ils grofhflent leur armée , & avec cet équipage , ils fe vont 
rendre fans bruit, fur les Frontières. 

Lors qu'ils marchent le long des codes , & que le foir eft 
venu , ils mettent leur vaifleau ("ur le fable, & font en une de- 
mye heure leur logement fous quelque arbre, avec des fciiil- 
les deBalifier ou de Laranicr, qu'ils attachent cnlemble fur 
des gaules, ou fur des rofeaus , foutenus par quelques four- 
ches plantées enterre, & pour fervirde fondement à ce petit 
couvert, & pour fufpendre leurs lits. Us appellent ces loge- 
mens faits à la hafte, i^iotipA. 
'pluurque Le Legiflateur de Lacedemone avoit défendu , entre au- 
^de Ljcur-^^^^ chofcs , de faire fouvent la guerre contre mêmes cnne- 
gus. mis, de peur de les aguerrir. xMais les Caraïbes ne fuiventpas 
• CCS maximes, & n'appréhendent pas un pareil inconvénient. 
Car ils font toujours la guerre à la même Nation Leur an- 
ciens & irréconciliables ennemis, ce font les j4roùacas^Arû'ùa' 
ques, ou ylro'ùague! , qui efr le nom qu'on leur donne le plus 
communément dans les lies, bien que quant ans Caraïbes, 
ils les appellent ^^lomgues : léquels demeurent en cette par- 
tie de l'Amérique Méridionale qui eft connue dans les Cartes 
fous le nom de Province de Gtiyana ou Guayana , guère loin 
des bords des rivières, qui deicciidcut de cette Province pour 

fe 



Chap.20 DES 'Il ES AKtïlLES. 471 

fe rendre en là mer. Le fujet de l'inimitié immortelle dé nos 
Caraïbes Infulaires contres ces Peuples, a efté déjà touché 
au Chapitre de l'Origine des Caraïbes , aGTavoir que ces 
Arouâgues ontcruellement perfecuté les Caraïbes du Con- 
tinent leurs voifins, Confrères de nos Infulaires , & de la 
même Nation qu'eus. Et qu'ils leur ont livré continuelle- 
ment des g^uerres fanglantes pour les exterminer, ou, tout au 
moins , pour les chailer de leurs demeures. Ce font donc ces 
Arouâgues que nos Antillois vont chercher en leur pals or- 
dinairement une foisoudeus par an , pour en tirer toute la 
vengeance que leur fureur eft capable de leur dicter. Et il 
faut remarquer que de l.eur cofté , les Aroiiagues ne vont 
jamais attaquer les Caraïbes Infulaires dans leurs lies, mais 
qu'ils fe tiennent fur la'fimpledefenfive 5 Au lieu qu'ils font 
aflurez de voir plus fouvent chez eus nos Sauvages qu'ils 
n'auroientà fouhaiter, bien que de la dernière des Antilles 
qui eft Sainte Croix , en côtoyant, comme ils ont coutume 
de faire, toutes les autres Iles, dans léquelles ils ont des. jar- 
dins ou des Colonies , jufques aus terres de Arouâgues , il y 
ait environ trois cens lieues de chemin. 

La grande generofité du grand Alexandre le portoit à di- -^^^^^'"^ 
iCy qu'il ne falloir pas dérobbèrla vidoire : Mais Hlippe , /V^^^^'^" 
d'une autre humeur que fon fils, eftimoit qu'il n'y avoit ja-/«>«^.^i 
mais de honte à vaincre, de quelque faflbn que ce puft cftrc. 
Nos Caraïbes, avec la plupart des Ameriquains, fe trouvent 
dans le même fentiment. Car ils font toutes leurs guerres par 
furprife, & ne tiennent pas à deshonneur de s'y fervir de la 
faveur des ténèbres. Bien au contraire des Icaques , qui s'e- 
ilirpcroient flétris en leur réputation , fi lors qu'ils arrivent 
dans les terres de leurs ennemis , ils ne les cnvoyoient avertir 
de leur venue & fommer de fe mettre fous les armes pour les 
recevoir. Les Arraucains qui font voifins du gouvernement 
de Chili, Peuple belliqueus, & que l'Efpagnol n'a pu domrer 
jufques icy, en ayant efté m.éme fouvent vaincu , font encore 
bien davantage. Car quand ils veulent combatre cétennemy, 
ils luy font dénoncer la guerre par des Héraus. & luy en- 
,, voyentdire, Nous t'irons trouver dans tant de l.unts -. GardUff^ 
„ Tientoypreft. Et ainfilesYncas, Rois du Pérou, n'entre''^' "■^'" 

O o o pre- 



474 Histoire Mora'lë, Chap: 20 

prcnoient aucune guerre , qu'au paravant ils n'en avcrtiflcnt 
leurs ennemis, & ne la leur dcclaraflcnt par deus ou trois fois. 
Ce qui fera voir, en paiVant , que Lefcarbot s'cft trompe Sans 
Livrei. ^ou Hiftoitc dc la Nouvelle Fraiice , lors qu'il a dit que tous 
'• 2-5- ■ les Indiens Occideniaus univeufellcment , font leurs guer- 
res par furprife. 

Les Caraïbes ont cette imagination , que la guerre qu'ils 
eommerxcroicnt ouvertement ne leur rciilViroit pas. De forte 
qu'après avoir fait leur dcfcente chez les Arouogues, s'ils 
font découverts, avant que de donner le premier choc, ou 
qu'un clûen, par manière dédire, ait abbaye cont t'eus , reliant 
cela pour mauvais augure , ils remontent tout froidement 
dans leurs vailleaus, & retournent en leurs lies, remettant la 
partie à une autre fois. 

Mais s'ils ne font point apperceus, ils donnent vivement 
fur leurs ennemis, & les vont chercher en leurs Cabanes. Que 
s'ils ne les peuvcntpasaifement aborder, ^qu'ils les trouvent 
trophien retranchez & fortifiez dans quelques maifons mu- 
nies de bonnes falifiades,d'cii ils décochent leurs fiéches avec 
avantage, ils ontacoutunié de les contraindre d'en Ibrtir, en 
y jettant le feu avec leurs flèches, au -bout dèqueiles ils atta- 
chent du cotton allumé. Et ces fiéches eOant poulTées fur 
les toits, qui ne font que d'herbes , ou de feûiUes de Palme, 
les enflamment auffi-toft. Ainfi les Aroiiagues font obligez 
de fortir de leurs tanières, <5c de rendre combat en plene cam- 
pagne 5 ou bien de prendre la fuite, fi leur courage ne leur 
permet pas de faire tefte aus ennemis. Quand nos Sauvages 
les ont de cette forte attirez au champ dc bataille , ils tirent 
premièrement contr'eus toutes leurs flèches. Et après avoir 
èpuifé leurs Carquois, ils ont recours au Boutou, & font 
d'étranges effets avec cette épeeè de bois, ou plutofl avec 
cette mr;flije: Ils ne font quefautclcr enconibattant, pour 
donner moins de loifir à l'enncmy de les mirer. Les arir.es à 
feu , particulièrement les canons , qui font tant de bruit & 
tantd'elFet, fut tout lors qu'ils font chargez de clous, de chaî- 
nes, ôc d'autres ferrailles, leur ont abbatulecourage, quand 
ils ont aifaire avec nous, & leur font appréhender l'approche 
de nos navires & de nos forts. Mais bien qu'ils ne puenent 

pas 



Chap.20 DES Iles Antilles. 475 

pas d'Opium , pour otler le fentiment , avant, que d'aller au p^oydg<^s 
.combat, comme les Turcs & les Indiens Orienraus deCana- "^^^'U-t- 
nor: 6c qu'ils ne fc nouuriiTent pas de Tygres ni de Lions, ^";^^^^* 
pour fc rendre plus courageus , comme le Peuple' du Royau- »-^ chez. 
me de Naviinque vers Malabar, toutefois quand ils com- ^"'^'^'''' 
battent ai'rnes égales contre les Aroiiagues , & qu'ils onr^^'^^^^'^* 
commencé la bataille, principalement s'ils font animez ^zïcemie 
quelque heureus fuccés, ils font hardis comme des Lions, & ^^'*"^' 
rien n'eft capable de leur faire lâcher le pied : mais ils veulent 
vaincre ou mourir. Ainfi en faifoient les Sauvages beili- 
queus du païsde.Cartageneeftant attaquez parlesEtpagnois. 
Car ils fe precipitoient aii combat de telle furie, hommes & Lwfeot 
femmes, qu'une de leurs filies,coucha plufieuïs Hfpagnols fur ^ ^^ 
la place avant que d'être tuée. On dit aulli que les Mexicains ^^l[(^ ^ 
ôc les Canadiens fe font plutoft tailler en pièces , que de Çc^eicu^ie. 
laillcr prendre au combat. • 

Si les Antillois peuvent avoir en vie quelcun de leurs 
ennemis, ils le lient & lén-ménentcaptif en leurs Iles. Que fi 
quelcun de leurs gens tombe mort ou blcfle dans le champ de 
bataille , celeurferoitun reproche éternel & infupporrable, 
de le laiffer au pouvoir de l'ennemy. Et c'eft-pourquoy 
ils fe jettent de furie au miUeu des plus grands dangers , & 
tefte-baifiee percent d'un commun effort tout ce qui leur fait 
refiftance , pour enlever les corpsde leurs camarades , & les 
ayant arrachez par force d'entre les mains desennciris, les 
porter en leurs vailTeaus. 

Après que la bataille eft finie , nos Sauvages fe retirentau 
bord de la mer , ou dans quelque Ile voifine. Et s'ils ont re- 
çeu quelque notable perte par la mort de quelques uns de 
leurs Chefs, ou de leurs plus vaillans foldats, ils font retentir 
î'airdehurlemens &decris épouvantables, avant que de re- 
monter en leurs vaiffeaus : Et mellant une infinité de larmes 
au fang de leurs morts , ils les couchent pitoyablement en 
leurs Piraugues,& les accompagnent de letirs regrets &de 
leurs foupirs jufques aus premières de leurs terres. 

Que s'ils ont eu la victoire, ils' ne s'amufentpas à couper 
les telles de leurs ennemis tuez, à les porter en trofée, &à 
depoiiiUer ces pauvres corps de leur peau pour la faire fervir 

Ooo z c'éten- 



4? 6 Histoire Morale, Chap. 20 

d'étendart d leurs triomfes , comme font les Canadiens : 6c 
comme le pratiquoient autrefois les Scythes , fur le.témoig- 
'ztv.4. nage d'Hérodote, & même nos viens Gaulois , C\ nous en 
'^- ' croyons Tite Livc. Les Caraïbes fc contentent de jetter 
des cris de joye fur les corps des Aroiiagucs, & de faire éclat- 
ter fur leurs rivages des tons d'alégreflè , comme pour inful- 
terd cette terre ennemie, avant que delà quitter. Mais après 
qu'ils ont re'pandu (ur ce pais étranger une partie de leurs 
chanfons triomfalcs , ils remontent en diligence dans leurs 
vaifTeaus , pour porter le refte dans le fcin de leur patrie. Et 
ils emmènent bien garottez les pauvres Aroiiagues qu'ils ont 
pris en vie , pour en faire chez eus la curée, que le Chapitre 
luivant vareprefenter. 

Le but qu'ils ont en cette guerre , n'eft pa'^ de fe rendre 
maîtres d'un nouveau pais , ou de fe charger des dépouilles 
de leurs ennemis : Mais ils ne fe propofent que la leulc gloi- 
re de les vaincre & d'en triomfer , & le plaifir d'aflbuvir 
fur eus la vengeance qu'ils refpirent, des torts, qu'ils en onc 
receus. 

Nos Caraïbes n'ont, apre's les Aroûagues , qu'ils nom- 
iTient fimplcment Etotitoîi , c'cil à dire E7t?icmù , aucuns plus 
grands ennemis que les Anglois , qu'ils appellent Etoutoit 
Q^ubiyZC^ à diïc Ennemis contre fitî s , à cauic qu'ils font ve'- 
tus. Cette inimitié a pris fonongine de ce que les Anglois, 
fous le pavillon des autres Nations , ayant attiré pluficurs des 
Caraïbes dans leurs vaifTeaus, où au commencement ils les 
avoient amadouez & alléchez par mille carelTcs & petis pre- 
fens & fur tout avec de l'eau de vie , qu'ils ayment extrême^ 
ment,lors qu'ils virent que leurvaiflcau étoit remply de ces 
pauvres gens, qui ne penfoient d rien moins qu'à une pareil- 
le perfidie, ils levèrent l'ancre , ôr portèrent les Caraïbes, 
hommes, femmes, & enfans , en leurs terres, où jufqu'à pre- 
fent ils les tiennent efclaves. On dit qu'à limitation des 
Lfpagnols , ils ont fait ce lâche trait en plufieurs lies, C'eft 
ce qui eft caufe qu'ils haïflcnt d mort les Anglois, & qu'ils ne 
peuvent feulement ouïr parler leur langue. |ufqucs là même, 
que fi un François fefertde quelques termes Anglois en fon 
difcours , il atire fur foy leur immitié. Aufli à leur tour, & 

par 



Châp.20 DES Iles Antilles, 477 

par droit de reprefaillcs, ils ont fait fouvcnt des defceiitcs dans 
les lies de Montrerrat, d' Antigoa , & en d'autres qui font oc- 
cupées par les Anglois. Et après avoir brûlé quelques mai- 
fons, & pille' quelques meubles , ils ont enlevé des hommes, 
des femmes, & des enfans, qu'ils ont conduit à la Dominique 
& à Saint Vincent. Mais on n'apprend point qu'ils en ayent 
mangé aucun. 'ils refervent cette cruauté pour lesAroùa- 
gues. Et même avant que les Caraïbes fulTent en guerre avec 
les Habitans de la Martinique , quand les Parcns ou amis des 
Anglois qui avoyent été emmenez prifonniers de guerre par 
ces Caraïbes , employoient l'intercelTion & l'entremife des 
François, ils étoyent aifément élargis, & remis entre les mains 
des François, qui donnoient en échange aus Caraïbes , quel- 
ques unes de ces bagatelles dont ils font cas j ou une coignée 
& quelque femblable outil qui leur eft neceflaire. On a mê- 
me recou de leurs mainsdes Aroûaguesdeflinczà être man- 
gez, enleurprefentant aulll en échange quelques unes de ces 
chofes. Ils ont encore à prefent en l'Ile de Saint Vincent, 
des garçons & des filles de la Nation Angloife, qui pour avoir 
été enlevez fort jeunes, ont oublié tout à fait leurs parens,& 
ne voudroicnt pas même retourner avec eus, tant ils font 
façonnez à l'humeur des Caraïbes, qui lestraittent aufTi de 
leur part fort doucement comme s'ils éroient de leurNation. 
Aujourd'huy,on ne les reconnoift qu'aus cheveus qui font * 
blons , au lieu que les Caraïbes les ont tous univerfelle- 
ment noirs. 

Quant aus Efpagnols, au commencement de la découver-^ 
te de l'Amérique, les Caraïbes qui polTedoient toutes les An- 
tilles furent rudement traittez par eus. Ils les perfecutoient 
avec le fer & le feu, & les pourfuivoient parmy les bois,com- 
medes belles fauves , pour les emmener captifs travailler aus 
mines. Ce qui contraignit ce peuple , qui eft vaillant & ge-- 
nereus , àrepoulîerla violence, & à dreffer aulli desembiV 
ches à leurs ennemis 5 Et même à lesaflailler à guerre ouver- 
te en leurs vaiffeaus qui étoient à leurs rades, léquelsils abor'- 
doicnt fans crainte des armes â feu , & au travers des épécs de 
des piques. Ce qui Icurréiiiîlt àdiverfçs fois , fi avantageu^-- 
fenicnt, qu'ils fe rendirent maîtres de plufieurs Mavirss r> 

0@ o 3 che*- 



4.7S Histoire Morale, ' Chap. 20 

chement chargez, faifant main-baflc partout .enlevant tout- 
le butin, & puis brûlant les vailTeaus. Il eftvray qu'ils pafclon- 
noientaus efclaves Nègres qu'ils ^^r-encontroicnt, & qu'ils 
les conduyloieiu à terre, pour les faire travailler en leurs ha- 
bitations. Et c'cfl: de là que font venus les Ncgres qu'ils 
ont à prcfent en l'Ile de Saint Vincent, & en quelques 
autres. 

Les Efpagnols ayant reiTenty ces pertes, & voyant qu'ils 
avoient d faire. à forte partie, & que quand ils auroient ruine 
cette Nation, ilneleur en reviendroit aucun avantage : con- 
fiderantaulll que les Iles qu'ils habitoient e'toient ncceffaires 
àleursvainTeausqui venoiéntd'unlong voyage, pour y pren- 
dre des raffraichiQemcns, de l'eau, du bois, & même des vi- 
vres, au befoin , & pour y laifler dans laneceflîté les malades 
qui étoient en leur Flotte , ils ferefolurent de traitterplus 
humainement les Caraïbes : & après avoir donné la liberté à 
quelques uns de ceus qu'ils tenoient captifs, ôc les avoir ama- 
douez & renvoyez en leurs terres avec prefens , ils fefervi- 
rent de leur entremife pour traitter une forme de paix avec 
ce Peuple , laquelle ayant'été acceptée de quelques lies, 
ils y jétterent les pourceaus qu'ils avoient amenez de l'Euro- 
pe : & depuis , ils y lailîbient en paflfant les malades qu'ils a- 
voient en leurs Navires, pour les feprendre au retour étant 
• guéris. Mais les Caraïbes de Saint Vincent, & ceus qui de- 
meuroicnt à la Dominique, ne voulurent point confentir à 
cet accord , & ont confervé toujours jufqu'à prefent, leur 
averfion contre les Elpagnols, & le deHrde fe venger d'eus. 

Au relie, pour ce qui eft particulièrement de leurs guerres 
dcfenfive^, ils ont appris par la hantife & 4a fréquentation des 
Chrétiens ,& par les démeflcz qu'ils ont eu avec eus cndi- 
verfes rencontres, à tenir leurs rangs, à fe camper en des 
liens avantageuSjà fe Gabionner , &àfefervirdeformcsdc 
retranchcmens à leur imitation. Nos François le reconnu- 
rent & l'éprouvèrent ces dernières annécs,en laprifcderile 
de la Grenade. Us s'étoient imaginez que les Caraïbes ne 
fcroient nulle refiftancc: M^is ils les trouvèrent en défenfe, 
pour leurempêcheçjadefccnte, & leur conteilcrla demeure 
en cette terrc5 Car outre qu'Us leur firent cfiliyer la greflc 

d'une 



Chap. 20 DES Iles Antilles. 479 

d'une infinité de flèches , & qu'ayant mis des barricades aus 
avenues, ils s'oppoferentcourageufement à leur débarque- 
ment, & les efcarmouchcrent par pluficuisfois : quand ils 
virent que les nôtres , nonobflant leur refiftance ne iaifoient 
point volte-face, mais qu ils les repouflbient vertement dans 
les bois, ils fe rallièrent fur une éminence laquelle ils avoient 
fortifiée.' Et comme elle étoit efcarpée de tous cotez, hors- 
misd'un feul qui avoir une fpacicufe avenue, ils avoient cou- 
pé des arbres, du tronc defquels ils avoient compofé de longs 
rouieaus, qui étant attachez & retenus fort légèrement au 
plus haut de la montagne, pouvoient être roulez le long de 
la pante, & pouffez avec force ^5c violence contre les nôtres, 
s'ils eufient voulu aller àl'airaut. Ils firent aufîi , àpUifieurs 
reprifes, des forties de ce fort-là fur nos gens, qui étoient oc- 
cupez à en baflir un, où ils puflcnt. attendre en feureté le fe- 
cours qui leur devoir être envoyé delà Martinique: Et ils 
les tinrent inveflis quelques jours j Pendant léquels ils avoient 
fait descreusen terre,oiiils étoient à couvert du moufquet 
des François : Et de là, montrant feulement la tefle,ils déco- 
choient des fiéchcs contre cens qui avoient Taflurance de 
fortir du retranchement. Ils pouilerent même, à la faveur de 
la nuit, un pot remply de braife ardente , tur laquelle ils 
avoient jette une poigne de grains de Pyman, en la Cabane 
que les François avoient drellee de leur arrivée en File, afin 
de les étouffer , s'ils euffcnt pu , par la fumée dangercufe & la 
vapeur étourdiffante du Pyman. Mais leur rufe fut décou- 
verte : Et quelque tems après , le fe cours étant fur venu aus 
nôtres, les Caraïbes traitterent avec eus , & leur laifierent la 
libre pofleffion de ceue terre. Mais les querelles qu'ils ont 
eues dépuis avec les François delà Martinique,ont allumé 
une autre guerre qui dure encore à prefent. 



CHA« 



4So Histoire Morale, Chap.zi 

CHAPITRE VINT-ET-UNIEME. 

Du Traitement que les Caraïbes font à leurs pri- 
fonniers de Guerre. 

NOus allons tremper nôtre plume dans le fang & faire 
un Tableau qui donnera de l'horreur. Iln'y paroiftra 
que de l'inhumanité, de la barbarie & de la rage. On 
verra des créatures raifonnablesy dévorer cruellement leurs 
femblables , & fe remplir de leur chair & de leur fang , après 
avoir dépouillé la nature humaine, & revêtu celle des plus 
fanguinaires & des plus furieufes beftcs. Chofe que les 
Payens même, au miUeu de leurs ténèbres, ont autrefois trou- 
vée fi pleine d'exécration, qu'ils ont feint que le Soleil s'étoit 
retiré, pour ne point éclairer de tels repas. 

Lors que les Cannibales , ou ^^ntropofages ^ c'efl à dire 
CMangeurs dCh.om'Lnts, : carc'eft icy proprement qu'il les faut 
appellcr de ce nom , qui leur cft commun avec celuy de Ca- 
•raïbes: lors dis-je , qu'ils ramènent quelque prifonnier de 
guerre d'entre les Arouâgues , il appartient de droit à celuy 
qui s'en eftfaifydans le combat, ou qui l'a pris à la courfe. 
De forte qu'étant arrivé en fon Ile, il le garde en famaifon, & 
afin qu'il ne puifTe prendre la fuite pendant la nuit , il le lie 
dans unAmac, qu'il fufpend préfque aufaifte de fa café , & 
après l'avoir fait jufner quatre ou cinq jours, il le produit en 
un jour de débauche folemnclle , pour fcrvirde vidlimc pu- 
blique, à la haine immortelle des fcs Compatriotes contre 
cette Nation. 

S'il y a de leurs ennemis morts fur la place, ils les man- 
gent furie lieu même. Ils ne dcftincnt qu'à l'efclavage les 
filles & les femmes prifes en guerre. Ils ne mangent point 
les enfans de leurs prifonnieres , moins encore les cnfans 
qu'ils ont eus d'elles : niais ils les élèvent avec leurs autres 
cnfans. llsontgoilté autrefois de toutes les Nations qui les 
fréquentent, & difcnt que les François font les plus délicats, 
'& les Efpagnols les plus durs. Maintenant ils ne mangent 
plus de Chrétiens. Us 



Chap.21 DES Iles Antilles. 4S î 

Ils s'abfticnncntaiiflridcpluficLirs cruautez qu'ils avoyent 
acoiitLimé de faire avant que de tuer leurs ennemis : Car au 
lieu qu'à prefent ils fe contentent de les alFommer d'un coup 
de maflu'é, & en fuitte de les mettre eu quartiers, & de les faire 
ïôtir & de les deVorer : ils leur faifoyent autrefois fouffrir 
beaucoup de tourmens avant que le leur donner le coup mor- 
tel. Voicy donc une partie des inhumanitez qu'ils exerçoient 
en ces funeftes rencontres , comme eus-mêmc les ont racon- 
tées à cens qui ont eu lacuriofité de s'en informer fur les 
lieus,&qui les ont apprifes de leur bouche. 

Le prifonnier de guerre, qui avoit cfté fi malheurcus que de 
tomber entre leurs mains. &z qui n'ignoroitpas qu'il ne fut 
deftiné à recevoir tout le mauvais & le cruel traitement que 
la rage leur pourroit fuggérer, s'armoit de confiance, & pour 
témoigner la gcnerofité du peuple Aroiîague , marchoit de 
luymêmealaigrement au lieu du fuplice, fans fe faire lier ni 
traifner, & fe prefcntoit avec un vifage riant & afluré au mi- 
lieu de raflemblée, qu'il favoit ne refpirer autre chofe que 
fa mort. 

A peine avoit il appcrceu ces gens qui témoignoient tant de 
joye, voyant approcher ccluy qui devoir eftre le mets de leur 
abominable feftin, que fans attendre leurs difcours, & leurs 
fanglantes moqueries, illesprevenoit en ces termes. Je fay 
,,fort bien le deflcin pour lequel vous m'appeliez en ce lieu. 
,, |e ne doute nullement que vous n'ayez envie de vous raf- 
„ fafier de mon fang : & que vous ne brûliez d'impatience de 
,, faire curée de mon corps. Mais vous n'avez pas fujetde 
„ vous glorifier de me voir en cet état , ni moy de m'en affll- 
,,ger. Mes Compatriotes ont fait fouffrir à vos prcdecef- 
,,feurs beaucoup plus de mausque vous ne fauriezen in- 
,, venter prefentement contre moy. Et j'ay moy même avec 
^, eus, bourrelé maffacré, mangé de vos gens, de vos amis, de 
,, vos pères. Outre que j'ay des parens qui ne manqueront 
„ pas de fc venger avec avantage fur vous, & fur vos enfans, 
,, du traitement le plus inhumain que vous méditiez contre 
j, moy. Ouy, tout ce que la cruauté la plus ingcnieufe vous 
,, pourra dider de tourmens pour m'oftcr la vie, n'cftrienen 
5, comparaifon des fuppliccs que ma Nation gcnercufe vous 

P p p ,5 pre- 



48 2 Histoire Morale> Chap. 21 

„ prépare pour échange. Employez donc fans feindre, & 
„ fans plus tarder, tout ce que vous avez de plus cruel , & de 
„ plus fenfible , & croyez que je le meprife , & que ]c m'en 
,, moque. A quoy fe rapporte fort bien cette bravade fan- 

Ejfaùdc glaiite & enjouL'cqui fe lit d'un prifonnierBrefilicn, prcft à. 

Mcnt^gKc être dévoré par fes ennemis. Venez tous hardiment leur 
,, difoic-il, &c vous affc.nblez pour difner de moy. Car vous 
,, mangerez quant 6c quant vos Pères & vos Ayeuls, qui ont 
,, fervy d'aiiment & de nourriture à mon corps. Ces mufcles, 
,, cette chair & ces veines, ce font les vôtres, pauvres fous 
,, que vous êtes. Vous ne reconnoiflez pas que la fubftance 
,,des mcnbres de vos anc^ftres s'y tient encore. Savourez 
,,les bien, vous y trouverez le goût de vôtre propre chair. 
Revenons à nos Aroiiagues. 

Son cœur n'étoit pas feulement fur le bord de fes lèvres 3 
il fe montroit aulfi dans les effets quifuivoient fa bravade. 
Car après que la Compagnie avoir enduré quelque tems , [es 
fieres menaces, & fes défis arrogans fans le toucher : un de la 
troupe luyvenoit brûler les coftez avec un tifon flambant. 
L'autre luy faifoit des taillades vives-& profondes , qui pene- 
troient jufques aus os , fur les épaules, & par tout le corp^ j 
Et ils jettoient dans fes douloureufes playes cette épicerie 
piquante, que les Antillois nomment Fjman. D'autres fe di- 
vcrtillbient à percer de flèches le pauvre patient •. Et chacun 
travailloit avec plaifir à Je tourmenter. Mais luy foufrroit 
avec le même vifage, & fans témoigner le moindre fentiment 
de douleur. Après qu'ils s.'étoyent ainfi jouez bien long 
tems de ce miferablc , enfin , s'ennuyant de ces infultes qui ne 
ccfToient point, & de fa conflar.cc, qui paroilfoit toujours 
égale, l'un d'eus s'approchant l'aifommoit d'un furieus coup 
de maffuë , qu'il luy dechargeoit fur la tefle. Voila le traite- 
ment que nos Cannibales faifoyent autrefois à leurs prifon- 
niers de guerre : mais àprefent ils fe contentent de les aflbni- 
mcr , ainfi que nous l'avons déjà reprefenté. 

Si toftque ce malhcureus efl: renverfé mort fur la place, 
les jeunes gens prennent le corps , & l'ayant lavé le mettent- 
en pièces: puis ils en font bouillir une partie, & rôtir l'au- 
tre fur des grilles de bois deftinécs à çctufigc, Qiiand ce 

dcte- 



Chap.2i DES Iles Antilles. 4S5 

dcteftable mets eft cuit & aflaifonné comme le defire leur in- 
fâme gofiçr, ils le divifent en autant départs qu'ils font de 
perfonnes: Et aflbuviffant avec avidité leur barbarie, ils le 
dévorent cruellement, & s'en rcpailïent pleins de joye: ne 
croyant pas qu'il fe puifle faire au monde de repas fi deli- 
cieus. Les femmes, lèchent même îes bâtons ou la graifiede 
r Aroûague a coulé. Ce qui ne vient pas tant de l'agrément, 
que trouve leur palais au goût de cette viande, & de cette 
, graille, que du plaifir excefTif qu'ils ont de fe venger de la for- 
te de leurs capitaus ennemis. 

Mais comme ils feroient bien marris que la haine enragée 
qu'ils portent aus Aroiiagues prit jamais de fin, au iTi travail- 
lent ils àluy donner le moyen de s'entretenir. Et c'eft pour ce- 
la qu'en faifant cuire ce pauvre corps , ils en recueillent Ôc 
amaflfent fort curieufement toute la graiffe. Car ce n'eftpas 
à deffein d'en compofer des medicamens, comme les Chirur- 
giens en font quelquefois, ou d'en faire du feu Grégeois pour 
embrafer les maifons de leurs ennemis, comme les Tartares .- ^W^ '^« 
mais ils recueillent cette graiffe pour ladiftribuer ausprinci- rJuaril^' 
paus, qui la reçoivent & la confervent avec foin, dans de pe- 
tites calebaffes, pour en verfer quelques gouttes dans les fauf- 
fes de leurs feftins folennels, & perpétuer ainfi autant qu'il 
ieiir eft poffible, la nourriture de leur vengeance. 

J'avoue que le Soleil auroit raifon d'abandonner ces Bar- 
bares, plutoll que d'affifter à de fi deteftables folennitez. 
Mais ilfaudroiten même tems qu'il fe retiraft de la plupart 
des paï's de l'Amérique , & même de quelques Terres de l'A- 
frique & de r Afie, oii de femblables & de pires cruautez s'ex- 
ercent journellement. Pour exemple , les Toupinambous 
font, à peu prés, à leurs prifonniers de guerre le même traite- 
ment que les Caraïbes font aus leurs. Mais ils y ajoutent di- 
vers traits de barbarie qui ne fe voyent point àus Antilles. Ils ^^ ^^^^ 
frottent le corps de leurs enfans du fang de ces miferables ^ 
vidimcs, pour les animer au carnage. Celuy qui a fait l'exe- f ^'<;. s, 
cution du captif, fe fait déchiqueter & taillader en divers en- 
droits du corps, pour untroféede vaillance, & une marque 
de gloire. Et ce qui eft entièrement étrange , c'eft que ces 
Barbares donnant de leurs filles pour femmes à ces ennemis, 

Ppp 2 aufll- 



4^4 Histoire Morale, Chap. 21 

aulTi-toll: qu'ils les ont en leur puiflfancc, quand ils viennent à 
les mettre en pièces, la femme elle même mange la première, 
s'il luy eit poflible, de la chair de Ton mary. Et s'il arrive 
qu'elle ait quelque enfans de luy, il ne manque pas à eftre 
allbmmé, rôty, 6c mange, quelquefois à l'heure même qu'il 

^Livïtu ^^*^^^ ^''^ monde. Une pareille Barbarie s'eftveuë autrefois 

c. II. en pluficurs Provinces du Pérou. 

Divers autres Peuples Barbares jfurpaflentaufri les Caraï- 
bes en leur inhumanité. Mais fur tout, les habitans du pais 

carciUjlo d'Autis fout plus ctucls quc lesTygres, S'il arrive que pau 

/, I. f.ii. ({^Qit de guerre ou autrement ils faifent un prifonnier, & 
qu'ils le connoilTentpour être un homme de peu, ilsl'écar- 
tcllent incontinent, & en donnent les membres à leurs amis, 
ou à leurs valets, afin de les manger s'ils veulent, ou de les 
vendre à la Boucherie. Mais fic'eil: un homme de condition, 
les principaus s'aflemblcnt cntr'eus , avec leurs femmes & 
leurs enfans, pourafllfterafamort. Alors, ces impitoyables, 
l'ayant dépouillé , l'atachent tout-nud à un gros pieu, & le 
découpent par tout le corps à coups de rafoirs & de couteaus, , 
faits d'un certain caillou fort tranchant, & quieû une cfpece 
de pierre à feu. En cette cruelle exécution , ils ne le démem- 
brent pas d'abord, mais ilsoftent feulement la chair des par- 
ties, qui en ont le plus, comme du gras de la jambe, des cuiffes, 
des felles , & des bras. Après cela , tous pefic-mcfle, hom- 
mes , femmes , & enfans , fe teignent du fang de ce malheu- 
reus : Et fans attendre que la chair qu'ils en ont tirée, foit ou 
bouillie, ou rôtie, ils la mangent goulûment, ou , pour mieus 
dire , ils l'engloutiflent fansïa mâcher. Ainli ce miferable fc 
voit mangé tout envie, & enfevely dans le ventre de fes en- 
nemis. Les femmes ajoutant encore quelque chofe à la 
cruauté des hommes, bien qu'excefllvement Barbare ôc inhu- 
maine, fc frottent le bout des mammelles du fang de ce patiet, 
;ifindele faire fucçcr à leurs enfans, avec le lait qu'elles leur 
donnent. Que fi ces inhumains ont pris garde que dans les 
langueurs & les fuppliccs qu'ils ont fait fouffrir au miferable 
défunt, il ait témoigné le moindre fentiment de douleur, ou 
en fon vifage, ou ans moindres parties de fon corps ; ou mê- 
me qii'il luy foit échappé quelque sciiiiiTcmcat , on quelque 

fou- 



Chap.2ï DES Iles Antilles. 4S5 

foupir, alors ils brifcnt Tes os, après en avoir mangé la chair, 
&ks jettent à la voirie, ou dans la rivière avec un mépris 
extrême. 

C'eftainfi queplufieurs autres Nations infultent cruelle- 
ment fur les miferables reftes de leurs ennemis tuez , & font 
paroitre leur inhumaine vengeance, & leur animofité Barba- 
re fur ce qui n'a plus de fentiment. Ainfi quelques Peu|iles 
delà Floride, pour aflbuvir leur brutalité, pendent en leurs 
maifons , & portent fur eus , la peau & la chevelure de leurs 
ennemis. Les Virginiens en attachent à leur col une main DeLm 
fcche. Quelques Sauvages de la Nouvelle Efpagne pendent '^[""'j^"". 
fur leur corps, en forme de médaille un petit morceau de la /'^«^^j-^ 
chair de cens qu'ils ont maflacrez. Les Seigneurs de Belle- ?«^. 
Ile, proche de la Chine, portent une couronne façonnée def^'^^^^'^^ 
tefles de morts hideùfcment arrangées & entre-lacées ^.vccredeu 
des cordons de foye. Les Chilois font des vaifleaus à boire, ^f^f^^-fr*^ 
du teft des £fpagnols qu'ils ont ailommez, comme le prati- ^/eZ7'Z~ 
quoient autrefois les Scythes envers leurs ennemis, félon le 
rapport d'Hérodote. Les Canadiens & les Mexicains danfent Livre s,\ 
en leurs feftes, portant fur eus la peau de ceus qu'ils ont écor- 
chez & mangez. Les Huancas , ancienne Nation du Pérou, cardU/fo^- 
faifoient des Tambours de telles peaus , difant que ces caifîes, ^•^' f-i^î 
lors qu'on venoit à les battre, avoient une fecrette vertu 
pour mettre en fuite ceus qu'ils combatoient. 

Tout cela fait voir, jufqu'à quel degré de rage 5c de fureur 
peut monter la haine ôcTappetit de vengeance. Et dans ces 
exemples, on peut reconnoitre beaucoup de traits plus fan- 
glans,(Scde marques plusdeteftables de cruauté& de barbarie,, 
que dans le traitement que nos Cannibales font à leurs pri- 
fonniers de guerre Aroùagues. 

Mais pour faire trouver ce traitement encore un peu moins; 
horrible , il feroit aifé de produire icy fur le théâtre divers 
Peuples, léquels outre cette animofité furieufe , Ôc cette ar- 
deur desefperée à.fe venger, témoignent de plus , une gour- 
mandife barbare & infatiable , & une paillon tout à fait bru» 
taie & féroce de fe repaitre de chair humaine. 

Et premièrement , au lieu que les Cannibales ne mangent 
gour rordiaaire que des Aroiiagues , leurs ennemis, irrecon- 

Ppp s ciables^., 



4S6 Histoire Morale, Chap. 21 

ciable , épargnant les prifonnicrs qu'ils ont de toute autre 
Nation, quelques Floridicnsvoifins du d'étroit de Bahama, 
dévorent cruellement tous le^ Etrangers qu'ils peuvent attra- 
per, de quelque Nation qu'ils foicnt. De forte que fi vous 
defcendcz en leurs terres, ôr qu'ils fe trouvent plus forts que 
vous , il eft infaillible que vous leur fervircz de curée. La 
cha^r humaine leur femble extrêmement délicate , de quel- 
qu*cndroit du corps qu'elle puifle être. Mais ils difent que la 
plante du pied eft le plus friand morceau de tous. AufTi le 
îervent-ils ordinairement à leur Carlin, qui eft leur Seigneur; 
'Setgeron ^u lieu qu'anciennement , les Tartares coupoient les mam- 
TrJttédes l'^icUes aus jcuncs filles , & les refervoient pour leurs Chefs 
Tartares. qui fe repailfoicnt de cette chair. U faut joindre à des Barba- 
carctiaffo ^^^ ^^^^^ ^^ |^ Province de Hafcala & de la Resiion de la ville 
i3 Ltn. de Darien en la Nouvelle Efpagne , qui ne mangcoient pas 
/c»'. feulement la chair de leurs ennemis, mais celle de leurs com- 
Garcïi. en Patriotes mêmes. Et les Hiftoriens nous rapportent, que les 
foncom- Yncas Roys du Pérou conquirent plufieurs Provinces, dont 
'^"d"^' leshabitans ne trouvèrent point deloy fi facheufe & fi infup- 
portablc, entre toutes celles que leur impoferent ces Princes 
vainqueurs , que la défenfe de manger de la chair humaine, 
tant ils étoient affamez de cette exécrable viande. Car fans 
attendre que celuy qu'ils avoient bleffé à mort euft rendu 
l'efprit, ils beuvoient le fang qui fortoit de fa playe : Et ils en 
faifoicnt de même lors qu'ils le coupoient par quartiers le 
fucçant avidement , de peur qu'il ne s'en perdift quelque 
fvci 50^^^^' ^^^ avoient des boucheries publiques de chair hu- 
rÔhÙx maine, dont ils prenoient des morceaus qu'ils hachoicnt me- 
£aro C^ nu, & dcs boyius ils faifoient des boudins & des fauciffes.* 
fl«T«« Particulièrement les Cheriganes, ou Chirhuanes , Montag- 
LeursFoy- nars, avoicnt un appétit fi étrange & Çi infatiablc de chair hu- 
agesyFtn. Qi^ine, qu'ils la manaieoientsloutohnement toute crue , n'é- 

cent le •-' o 

•£U»Ci patgnant pas même dans leur Barbarie, leurs plus proches pa- 
i.part. rens quand ils mouroient. Ce qui fe voit encore aujour- 
*^^//frL ^^^"y ^^"^^2 ^^^ Tapuyes & chez quelque Nation de l'Orient, 
Isvrci. <Sc qu'Hérodote nous aQlirc s'être auffi trouvé dans fonfic- 
Le Blanc, ç\q^ Ou dit même que les peuples de Java font fi Barbares, 
f.n/* ^ fi ftians de cette abominable nourriture , que pour fatis- 

fairc 



Chap. 21 DES Iles Antilles. 487 

faire à leur damnable appétit , ils oftent la vie à leurs parens, 
& jouent à la paume desmorccaus de cette chair, à qui la 
gagnera par fon adrefîc. Les Aymures peuple du Brefil , font 
encore plus in humains & plus déteftabics. Et il ne faut plus 
feindre des Saturnes qui dévorent leurs cnfans. Car , fi nous 
en croyons les Hiftoriens,ces Barbares mangent en effet leurs ^^ ^^^^ 
propres enfans,menbre après menbre, & quelquéfoismêmec«/o«/^#-: 
ouvrant le ventre des femmes grofles, ils en tirent le fruit if*^''^''^ 
qu'ils dévorent aulll-tôt, affamez à un tel point de la chair de aus. '" 
leurs femblables , qu'ils vont à la chafle des hommes comme 
à celle des beftes, & les ayant pris, les déchirent & les englou- 
tiffent d'une façon cruelle & impitoyable. 

Par ces exemples , il paroit alTez que nos Cannibales , ne 
font pas tant Cannibales ^ c'eft à dire LMmgeurs d'hommes y bien 
qL;,'ils en portent particulièrement le nom , que beaucoup 
d'autres Nations Sauvages. Et il fcroit facile de trouver en- 
core pilleurs des preuves d'une Barbarie , qui répond à celle 
de nos Cannibales Caraïbes, & même qui les furpaffe de bien 
loin. Mais c'en eft trop. Tirons le rideau fur ces horreurs, 
& laiffant les Cannibales de toutes les autres Nations , re- 
palibns vers ceus des Antilles , pour divertir en la confide- 
ration de leurs Mariages, nos yeus laflez du fpedacle de tant 
d'inhumaines & fanglantes tragédies. 



CHA- 



4$ s Histoire M oral e^ Chap. 22 

CFIAPITRE VINT-DEUSlEMEi 



JLi 



Des Mariages des Cnraibes 

'L fc voit en l'Amérique des Sauvages fi Sauvages & fi 
brutaus, qu'ils ne favcntcequec'cftque du mariage, mais 
"cîMreiUffo JLfe meflent indifféremment comme des beftes. Ce que 
^^'['^"^y l'on affure entr'autres des anciens Péruviens , & des habitans 
l.y.c.'ij. des lies des larrons. Mais les Caraïbes avec toute leur bar- 
barie, s'afuietiirent aus loix de cette étroite alliance. 
Sfrah» Ils n'ont point de tems prétix pour leuT Mariage, comme 
(fv. II. les Perfes qui fe marient ordinairement au Printems. Ni d'â- 
ge, comme plufieurs autres Sauvages, dont les uns fc mariant 
a En o- ordinairement à '^ neuf ans 5 les autres d ** douze j quelque 
rie»t. uns à " vint-qliatre, & d'autres, à ^ quarante feulement. Ce 
daiJ^ar. ^"^^ ^^^^^ P^^ ^^^^ c\\tz Ics Caraïbes, comme prefque chez tou- 
c Lespe-ttslzs Natious, Ics jeunes hommes qui ehoififlcnt ordinai- 
rHvtm. rement les filles à leur gré, & félon leur inclination : ni à l'op- 
nV^/^«/. "' pofite ce ne font pas les filles qui choififfent leurs Maris, 
comme font celles de la Province de Nicaragua dans les fe- 
ftins & les affemblées publiques : Et comme il fe faifoit au- 
trefois aufil dans la Candie au rapport des Hilloriens. 

Mais quand nos Sauvages défirent de fe marier ils ont droit 
de prendre toutes leurs Confines germaines, & n'ont qu'à 
dire qu'ils les prenent pour leurs femmes , elles leur font na- 
turellement aquifes , & ils les peuvent enmcner en leurs mai- 
fonsfans autre cérémonie, & pour lors elles font tenues pour 
leurs femmes légitimes. Ils ont tous autant de femmes qu'il 
leurplait .• Sur tout les Capitaines font gloire d'en avoir plu- 
fieurs. Us bâtiflent à chaque femme une café particulière. 
Us demeurent autant de tems qu'ils veulent avec celle qui 
leuragrécdavantage, fansquelcs autres cnfoyent jaloufcs. 
Celle avec laquelle ils font , les fertavccun foin (S: une affec- 
tion nonparciUe. Elle leur fait de la Caflaue ,lcs peigne, les 
rougit ôc les accompagne en leurs voyages.. 

Leurs maris les aymcnt fort ; Mais cet amour cft comme 

un 



Chap. 22 DES Iles Antilles. 4$^ 

un feu de paille, veuque fouvent ils les laifTcnt aufli aifé- 
inent qu'ils lesprenent. Ils quittent pourtant fort rarement: 
leurs premières femmes , notamment quand ils en ont eu des 
en fan s. 

Lors qu'ils ont quelques prifonnieres de guerre qui leur 
agréent, ils les prenent à femme. Mais bien que les enfans 
qui en naifi.ent foyent libres : elles font toujours tenues pour 
efclaves quant à elles. Toutes [es femmes parlent avec qui 
elles veulent: Mais le mary n'ofe s'entretenir avec les pa- 
rens de fa femme, qu en des occaficns extraordinaires. 

Qu^and il arrive que quelcun d'entr'eus n'a point de Cou- 
fines Germaines, ou que pour avoir trop tardé à les prendre 
en mariage, leurs parens les ont données à d'autres, ils peu- 
vent à prefent époufer des filles qui ne font point leurs pa- 
rentes î mrâsil faut qu'ils les demandent à leurs Percs & Mè- 
res , & aulTi toft que le Père , ou la Mère les ont accordées, 
elles font leurs femmes, & ils les enménent chez eus. 

Avant qu'ils euffent altéré une partie de leurs anciennes 
coutumes par le commerce qu'ils ont avec les Chrétiens, ils 
ne prenoient pour femmes légitimes que leurs Coufmes , qui 
leur étoyent aquifes de droit naturel, comme nous venons • 
de le dire,ou les filles ^le les Pères & les Mères leur offroyent 
de leur bon gré , quand ils étoyent de retour de la guerre. 
Cette vieille pratique a beaucoup de particularitez qui font 
dignes de nos remarques , c'eft pourquoy nous la déduirons 
icy tout au long & toute telle que nous la tenons des plus 
anciens de cette Nation, qui l'ont racontée, comnie une 
preuve des grands changemens qui fe font gliilezdans leurs 
mœurs & leurs façons de faire, depuis qu'ils ont eu la con- 
uoilTancc des étrang;ers. 

Quand les Caraïbes éroient retournez heureufement de 
leurs guerres, ôç qu'on leur avoir fait en leurs Iles une récep- 
tion folemnellc, & un grand feflin dans leur Carber. Apres 
cette rejouiffance qui fc pratique encore parmy eus , le Capi- 
taine fc mcttoit à réciter le fuccés de leur voyage, & à donner 
des éloges à la gencrofité de ceus qui s'étoyent portez le plus 
vaillammeUt. Mais il s'étendoitcn particulier fur la valeur 
des jeunes hommes,poui' les animer à témoigner toujours le 

Qjî q même 



4$o Histoire Morale, Chap. 22 

même coeur en de femblablcs rencontres. Et c'eftoit ordi- 
nairement à la fin de ce difcours que les Percs de famille, qui 
avoient des filles en âge d'eftre mariées, prenoient occafion 
de les prelcnterpour femmes à ceus d'entre les jeunes hom- 
mes, dont ils avoient ouï prifcr les belles &loiiables quali- 
tez, & exalter le courage & la hardicfle dans les combats, 
llss'emprefToient àfairel'aquifitionde tels gendres. Et celuy 
qui avoir tué le plus d'ennemis, avoit bien de la pêne à ne re- 
cevoir en ce jour-la qu'une femme, tant il y en avoit qui le 
fouhaittpyent. Mais les poltrons & les lâches ne trouvoient 
perfonne qui voulut d*eus, de forte que fi l'on avoit envie de 
le marier parmy eus, il falloir neccflaiiement avoir du coura- 
ge : Car une femme chez cette >îation,étoit alors un prix qui 
ne fe donnoitqu'à la generofité. Ainfi chez les Brefilicns, 
les jeunes hommes ne fe peuvent marier qu'ils n'ayent tué 
yiment le quclqu^ cnncmy. Et en une ville de la grande Tartarie, nom- 
Bianc, méePalimbrote.ceus de la plus haute condition ne fauroicnt 
\h4J.l0. avoir de femme qu'ils n'ayent bien vérifié avoir fait n"vourir 
AitxAn. trois ennemis de leur Prince. On ditauffi qu'autrefois en la 
dre dA. Camianic, il falloit apporter au Roy latefied'un ennemv, fi 
[.i,c.i4,. Ion vouloit être marie. Ilenetoit a peu près de même chez 
un Peuple proche de la mer Cafpienne^ Et qui ne fait que le 
Roy Saiil demanda la mort décent FiliflinsàDavidjpour le 
douaire de fa fille, avant que de la luy donner en Islariagc ? 

Au refte, heureus étoit le Père chez nos Caraïbes, qui le 
premier approchoit & faififoit au corps quelcun de ces gen- 
dres valcureus que le Capitaine avoit loiiez. Car il n'y avoit 
rien à attendre pour ce coup-là, pour celuy qui venoit après : 
& le Mariage étoit fait aufii toft que l'autre avoit dit au jeûne 
homme, je te donne ma fille pour femme. Un pareil mot de 
la Mère fuffifoit même à cela. Et le jeune homme n'ofoitre- 
fufer la fille , quand elle luy étoit ainfi prefentée : Mais il fal- 
loit que belle ou laide, il la reçeut dés-lors pour fa femme. 
Ainfi nos Caraïbes ne fe marioyent point par amourettes. 

Que fi les jeunes hommes Caraïbes après être mariez con- 
tinuoient à fe porter vaillanmant dans les guêtres fuivantes, 
on leur donnoit encore d'autres femmes à leur retour. Cette 
Poligamie eft encore enufage chez nos Antilloisj Elle eft 

a