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Full text of "Histoire naturelle, générale et particulière des crustacés et des insectes : ouvrage faisant suite aux oeuvres de Leclerc de Buffon, et partie du cours complet d'histoire naturelle rédigé par C. S. Sonnini"

HISTOIRE NATURFXLE, 

GÉNÉRALE ET PARTICULIERE 

DES CRUSTACÉS 

ET DES INSECTES. 

Ouvrage faisant suite anx (Envres de Le clerc he 
BuFFON , et partie du Cours complet d'Histoire naturelle 
rédigé par C. S. S o n n i n i , membre de plusieurs 
Sociétés savantes. 

PAR P. A LATREILLE, 

Membre associé de l'Institut national de France , des Sociétés 
Linnéenne de Londres , Fhilomathique , Histoire naturelle de Paris , 
et de celle des Sciences , Belles Lettres et Arts de Bordeaux. 

PRINCIPES ÉLÉMENTAIRES. 

TOME PREMIER. 




^ "^yy lui" IHI I »■> , ■ 



A PARIS, 
DE L'IMPRIMERIE DE F. DUFART. 

ANX. 



PRÉFACE. 



E N donnant à la suite de l'Histoire des 
Quadrupèdes , des Oiseaux de l'immortel 
BufFon , celle des Insectes , je suis bien 
éloigné de vouloir me dire son conti- 
nuateur. Pourrois-Je, sans être dans le 
délire , ne pas voir l'immensité de l'in- 
tervalle qui me sépare de ce grand 
homme , et pour la profondeur des 
connoissances , et pour la sublimité des 
pensées , et pour les charmes ravissans 
de la diction ! Notre âge a vu briller ce 
génie, et fatiguée des peines, des efforts 
que sa naissance lui a coûté, la Nature 
va se reposer pendant bien des siècles 
avant d'en produire un semblable. Ainsi 
ne paroissent, qu'à des époques loin- 
taines et remarquables, ces astres d'une 
forme extraordinaire, qu'on a nommés 
comètes. 

Secondant de tout son zèlç , ûe tout 
son pouvoir les travaux et les recherches 

A iij 



ri PREFACE. 

de Sonnini, le Libraire qui a conçu et 
conduit presqu'à sa fin la vaste entre- 
prise de cette Edition de Buflbn , a 
voulu que le public jouît , en même 
tems , d'un Cours complet d'Histoire 
naturelle : les (Euvres du Pline Français 
en sont le noyau; autour de lui viennent 
se ranger , mais sans se confondre , 
toutes les parties complémentaires. Le 
moment est arrivé où je dois aussi com- 
mencer d'acquitter ma dette. Combien 
elle est accablante ! non , vingt années 
de recherches et de méditations sur mon 
sujet ne sauroient dissiper les frayeurs 
dont je suis saisi à la vue de la tâche 
qui m'est imposée , si je n'avois fondé 
mon espoir sur l'indulgence propice de 
mes lecteurs. Elle seule me rassure et 
m'enhardit. Ah ! vous connoissez les 
difficultés innombrables dont est héris- 
sée l'histoire de cette multitude infinie 
d'êtres , appelés insectes ; vous avez 
appris mieux que moi combien l'ex- 
trême petitesse de ces animaux oppose 



PREFACE. vi; 

d'obstacles à la découverte de leurs 
mœurs et de leurs habitudes ; vous avez 
Ju ce qu'on a écrit relativement à ce 
peuple , et vous n'ignorez pas qu'il est 
peu connu ainsi que tant d'autres, comme 
ceux , par exemple , qui occupent les 
terres récemment découvertes. Vous 
voilà donc, j'ai cette douce confiance, 
prêts à m'entendre avec ce sentiment 
qui encourage , en se prêtant à notre 
foiblesse. Une carrière , dont nous ne 
pouvons mesurer l'étendue , s'offre à 
nos regards; essayons de la parcourir, 
non en nous abandonnant à nos seules 
forces , mais en appelant pour nous 
soutenir ces hommes dont les travaux 
immortels doivent nous diriger. 

O vous ! que la zoologie , la bota- 
nique regardent comme un de leurs plus 
grands maîtres; vous qui m'associâtes 
à une partie de vos travaux , et qui 
m'avez ouvert ainsi la route qui mène 
à la gloire , savant Lamarck , veuillez 
toujours marcher à mes côtés , et que 

A iv 



viij PREFACE. 

la sagesse de vos conseils, votre expé- 
rience me servent de guides; et vous, 
avec lesquels je me suis formé dans 
l'art d'observer les Insectes , mes amis 
Olivier et Bosc , je n'ai pas besoin de 
vous dire que vos noms sont dans tous 
mes ouvrages , et mieux encore dans 
mon cœur. 

Aidé de ces puissans secours , je ne 
regarderai pas mon entreprise comme 
le fruit de la présomption. S'il est des 
circonstances où Fliomme sage doit 
craindre d'être téméraire , il en est aussi 
où il doit appréhender de devenir pu- 
sillanime ; car la prudence a des bornes. 
Si par un calcul exagéré de mes moyens 
je viens à faire des fautes , il pourra 
cependant résulter peut-être quelque 
avantage de mes erreurs. J'ouvrirai la 
voie à des découvertes. 

L'ordre que je me propose de suivre 
dans cette Histoire générale des Insectes 
est , à la transposition près des crus- 
tacés , le même que j'avois déjà publié 



PREFACE. îx 

dans mon précis des caractères géné- 
riques des Insectes. Je n'ai pas cru 
devoir y faire d'autres changemens , le 
flambeau de l'anatomie n'ayant pas 
encore suffisamment éclairé cette route 
ténébreuse. Puisque l'on convient d'ail- 
leurs que les animaux , que Linnaeus a 
nommés Insectes^ forment un groupe 
tout à fait distinct et isolé, puisque les 
vicissitudes que ce groupe éprouvera 
ne consisteront que dans quelques dé- 
placemens de ses coupes , le point 
essentiel est de bien caractériser les 
divisions et de tracer de notre mieux 
leurs limites. Laissons à l'anatomie le 
soin de nous marquer l'ordre que ces 
divisions occupent dans la série naturelle 
des êtres. Je ne nie pas que les ara-^ 
clinides , par exemple , ne puissent , 
ainsi que l'a déjà pensé le professeur 
Lamarck, être séparés des insectes et 
former une classe ; mais les observations 
anatomiques n'ayant pas encore con- 
firmé cette opinion, je suis autorisé à 



X PREFACE. 

les laisser encore à leur ancienne place. 
Cependant, pour que mon histoire soit 
d'accord avec l'ordre de mes travaux 
du Muséum d'histoire naturelle, je com- 
mencerai par les Crustacés et les Insectes 
aptères. 

Mes coupes d'ordres seront parta- 
gées en familles; j'ai le premier indiqué 
cette marche , et j'ai vu , avec plaisir , 
qu'on en avoit profité. Sept années de 
plus de recherches sur cette partie , 
l'examen approfondi de la belle collec- 
tion d'Insectes du Muséum national , 
m'ont donné le moyen de perfectionner 
mes premiers essais. 

Je mets à la tête de chacune de ces 
familles le tableau général de ce que 
l'Histoire des animaux qui la composent 
offre de plus piquant ; j'ai recueilli à cet 
égard beaucoup d'observations neuves 
et des faits singuliers. L'homme, qui 
n'étudie les Insectes que dans son ca- 
binet , peut être descripteur ; mais il ne 
sera jamais , à ce que je pense , un 
profond entomologiste. 



PREFACE. xj 

' Les genres oflriront toutes les espèces 
connues qui leur appartiennent ; celles 
que je n'aurai pas examinées seront dis- 
tinguées des autres. Toutes seront par- 
tagées en deux : les indigènes et les 
exotiques. Cette méthode, lorsqu'on suit 
d'ailleurs les rapports d'affinité , est ex- 
trêmement commode. 

A chaque espèce seront jointes les 
phrases correspondantes de LinnéEus , 
de M. Fabricius, de Geoflioi, d'Olivier, 
celles principalement de celui qui aura 
décrit le premier l'espèce. J'indiquerai 
aussi deux ou trois figures ; celle que 
j'aurai jugée la meilleure sera à la tête. 

Mon travail relatif aux coupes des 
genres est tel , que chaque division que 
je proposerai ne renfermera ordinaire- 
ment qu'une vingtaine d'espèces , et 
souvent moins ; je pourrai ainsi rendre 
mes différences spécifiques plus compa- 
ratives , plus courtes , et me dispenser 
d'une longue description. 

Ne pouvant figurer toutes les espèces, 



xij PREFACE. 

je choisirai , dans chaque genre ^ les pîu* 
saillantes , et leurs parties caractérisa 
tiques seront le sujet d'autant de desseins 
particuliers. 

Il nous manquoit des élémens d'Ento- 
mologie ; mes deux premiers volumes 
en tiendront lieu. Quoique ici les tra- 
vaux de M. Fabricius , et d'Olivier sur- 
tout , m'aient été fort utiles , je crois 
cependant donner sous plusieurs rap- 
ports un livre original. Les planches qui 
accompagnent les élémens , et dont les 
sujets figurés sont généralement connus, 
faciliteront , j'espère , l'étude des instru- 
mens nourriciers des Insectes, organes 
si imporlans dans leur économie , et 
qui fournissent de si bons caractères , 
quoi qu'en puissent dire des hommes qui 
ne les ont jamais étudiés. Je me contente 
tle donner à ces deux premiers volumes 
le simple titre ^élémens. D'autres les 
auroient revêtus de la qualité fastueuse 
de philosophie y car l'on sait combien ce 
mot en impose , et combien il a d'in-î 



PREFACE. xi\} 

fluence. Il ne sied qu'à des génies 
extraordinaires , à des hommes placés 
au premier rang dans la carrière des 
sciences, d'appeler leurs conceptions des 
idées philosophiques. Tel est l'apanage 
naturel des Chaptal, des Fourcroi, des 
Fabricius , des Jussieu , des Lamarck , 
des Cuvier , des Lacépède , etc. , etc. 
Pour nous , marchons modestement avec 
les littérateurs plébéiens. 

Ma gratitude a déjà parlé, mais sa 
voix résonne encore au fond de mon 
cœur; pourrai-je lui imposer silence, 
et le Public me permettra-t-il d'oublier 
un instant les seuls rapports que je dois 
avoir avec lui , ceux de la science , pour 
l'entretenir d'un sentiment qui m'est 
personnel. 

A la tête des hommes qui ont con- 
couru à l'amélioration de mes travaux , 
je place l'illustre voyageur et naturaliste 
Sonnini. Il m'a communiqué plusieurs 
tonnes observations sur les Insectes de 
Cayenne, et un très-grand nombre de 



xiv PREFACE. 

notes qu'il avoit recueillies dans la 
lecture de presque tous les voyageurs 
célèbres. Parmi ceux qui m'ont fait part 
de leurs richesses en histoire naturelle , 
je compte sur -tout un de mes savans 
collègues , Beauvois. J'ai trouvé chez 
lui , non un de ces hommes qui estiment 
tous les objets de leur collection au 
poids de l'or, mais un ami qui ne s'est 
plus ressouvenu que la possession de tel 
ou tel insecte avoit exposé ses jours, et 
qui m'a dit si généreusement , prenez. 
Dans le nombre de mes correspondans, 
je dois citer Dargelas , dont le nom 
m'est cher sous bien d'autres titres , et 
Lapierre , professeur d'histoire naturelle 
à Rouane : le zèle de l'un et de l'autre 
sont au dessus de ma reconnaissance et 
de mon expression. 



HISTOIRE 

NATURELLE 

DES CRUSTACÉS ET INSECTES. 

PREMIER DISCOURS. 

De la nature des Insectes ^ et de leur 
ordre dans la série des animaux. 

Un grand intervalle nous sépare de ces 
animaux qu'on a désignés sous le nom de 
quadrupèdes , et qui, dans réclielle naturelle 
des êtres , viennent immédiatement après 
riiomme. Nous avons vu aussi s'éloigner les 
souverains de l'empire des airs , la nom- 
breuse et brillante classe des oiseaux. Ces 
reptiles, dont la vue portoit dans notre ame 
FefFroi et glaçoit nos sens , ne fatigueront 
plus nos regards. Nous avons pénétré dans 
le sein des ondes pour y découvrir quelques- 
uns de ses habitans ; les poissons terminent 
ainsi riiistoire des animaux, ajjpelés d'abord 
animaux à sang rouge , mais que de nou- 
velles observations obligent de nommer , 



36 DE LA NATURE 

pour plus grande exactitude , vertèbres (i). 
Tous les naturalistes modernes savent que 
nous devons cette distinction rigoureuse à 
l'illustre professeur Lamarck (2). 

Ici se présente un nouveau monde , la 
série imiombrable des animaux nommés , 
par opposition aux précédens, invertébrés y 
ou les animaux à sang blanc du professeur 
Cuvier. 

Si le colossal , si le gigantesque avoient 
seuls le droit de fixer votre attention , j© 
vous dirois : portez ailleurs vos regards ; vous 
ne verrez plus de ces masses énormes qui 
font trembler la terre sous leurs pas ,• biea 
au contraire , les peuples dont nous ébau- 
cherons l'histoire sont si petits , que vous ne 
pourrez souvent en distinguer les formes 

(i) Animaux qui ont une épine dorsale, formée 
d'une suite d'os on de vertèbres. 

(2) On avoit pressenti , depuis long-tems , cette 
distinction. « Je crois même , dit le célèbre Lyonnet, 
dans ses Remarques sur la théologie des insectes , 
tom. I , pag. 84 , qu'un des caractères les plus propres 
pour distinguer les insectes du reste des animaux , 
seroit de poser qu'ils n'ont pas de squelette intérieur. 
3e définiasois aussi l'insecte, en 1795 : animal sans 
vertèbres , à pattes de plusieurs pièces. ( Préc. des 
caract. génér. des insectes. ) 

sans; 



DES INSECTES. 17 

sans le secours du microscope ,* mais , à l'oeil 
du philosophe, qu'importent les masses et les 
volumes ? La sagesse du Créateur ne brille 
jamais avec plus d'éclat que dans ce qui se 
dérobe à nos sens ; elle ne s'y concentre que 
pour mieux développer sa force. Lorsqu'elle 
Yeut former les grands animaux, elle trouve 
de la facilité par l'abondance de la matière ; 
mais , dans ces corps imperceptibles , dans 
cet atome que son extrême petitesse anéantit 
à nos 3'eux, comment trouver assez d'espace 
pour y placer des organes capables de tant 
de sensations différentes ? Elle est bien plus 
incompréhensible pour moi , cette suprême 
Intelligence, en vivifiant cette molécule, ce 
ciron , qu'en animant ce colosse , cet élé- 
phant. L'homme lui - même , si fier de la 
perfection de son être, ne viendroit donc, 
comme inférieur en masse , qu'après une 
foule d'animaux? C'est-à-dire donc encore 
que cette macliine , où toutes les règles de 
la plus parfaite mécanique ont été scrupu- 
leusement observées, dont toutes les pièces 
sont construites et rassemblées avec tant 
d'art , mais qui sont si frêles , si délicates , 
qu'elles échappent aux doigts et presqu'à la 
vue , mériteroit moins le tribut de notre 
admiration qu'une machine qui seroit exé- 
Ins. ToM£ L B 



i8 DE L A NATURE 

cuLée très- en grand sur le même modèle ! 
Oui, rinriniment petit est plus merveilleux 
que l'infiniment giand ; et cette poussière , 
ce point imperceptible , mais animalisé , ne 
fout qu'accroître ma piofoude vénération 
pour l'Auteur de tant de chef - d'œuvres. 
Mon imagination se confond , et j'adore 
cette sagesse , suprême ordonnatrice de toute 
chose , qui se manifeste à nous avec tant de 
puissance. 

Les animaux invertébrés sont si innom- 
brables , si peu connus , et offrent tant de 
difficultés au naturaliste qui veut les sou- 
mettre à l'observation , qu'il est impossible 
à un seul homme de doimer même une 
histoire complette d'une de ses branches. Il 
est donc nécessaire de se partager ces vastes 
domaines de la Nature. Je vais faire mon 
entrée dans l'empire qui m'est échu , celui 
des insectes ; mais comment pouvoir y péné- 
trer sans éprouver mi saisissement de crainte 
et de respect ? A la vue de cette foule im- 
mense d'objets, l'esprit, accablé par l'idée de 
la tâche qu'il doit remplir , veut se refuser 
à toute méditation. Le génie des grands 
hommes qui ont frayé les premiers cette 
biilîante carrière de l'observation, vient heu- 
reusement à notre secoiurs , et nous com- 



DE S 1 N S E C T E S. iç) 

mimique une force qui nous tire de TabaL- 
tement où nous étions réduits. Elevons-nous 
donc au dessus de nous-mêmes; abordons 
ces terres nouvelles dont la découverte est 
le fruit des travaux des SAvammerdam , des 
Réaumur, des De Géer, etc. etc. ; ne nous 
attendons pas à les parcourir en entier ; à 
peine en connoitrons-nous les côtes: mais 
le peu que nous en visiterons satisfera notre 
curiosité , nous engagera à pénétrer plus 
avant , et le désir d'acquérir de nouvelles 
connoissances enfantera des découvertes. 

De toutes les classes de la zoologie , celle 
des insectes est la plus étendue , la plus belle 
et la plus variée. Une fécondité inconce- 
vable , une richesse étonnante de merveilles 
nous invite à la contemplation et à l'étude 
de ces animaux. 

., (( Il n'est peut-être aucune science, dit 
"Wilhem dans ses Récréations tirées de l'his- 
toire naturelle , traduction française , pre- 
mier cahier , page 44 , qui se présente à 
ceux qui ne la comioissent pas encore , sous 
un extérieur plus lebutant , et qui captive 
cependant davantage l'attention , à mesure 
qu'on y fait des progrès , que l'Entomologie; 
elle est , pour ses amateurs , une source 
inépuisable d'instruction , et d'un plaisir- 

B ii 



20 DE LA NATURE 

dont la jouissance s'offre libéralement à 
chacun , sans jamais entraîner ni repentirs 
ni regrets à sa suite ,* ils voient dans ce 
domaine, si vaste et si peuplé, la même 
variété d'oc/cupations que Ton observe dans 
la vie ordinaire des ouvriers et des artistes. 
Ici , l'observateur en trouve quelques-uns qui 
se pendent par la partie postérieure ; là , 
d'autres s'attachent et se fixent au moyen 
d'une ceinture ; i(d , ce sont des enveloppes 
destinées à leur métamorphose , tissues de 
la plus fine soie ; là, elles sont construites de 
matériaux absolument diiïérens : il aperçoit 
ceux qui se composent, en suçant , une sorte 
de coussin ; là , d'autres qui se bâtissent de 
véritables cabanes ; ici , il en voit qui , sortis 
tout nuds de l'oeuf, savent se vêtir en laine ; 
là, d'autres qui se font de leurs excrémens 
une redingote solide. Mille observations pa- 
reilles le surprennent , on ne peut pas plus 
agréablement, dans le cours de cette étude : 
lors donc qu'il lui arrive de troubler les in- 
sectes dans leurs occupations ordinaires , 
pour voir à quels moyens ils auront recours; 
lorsque le microscope lui découvre de nou- 
veaux mondes très - peuplés , où il se croit 
aux confins de la création; lorsque l'être 
réfléchissant s'élance, par la pensée, depuis 



DES INSECTES. 21 

la clienille qui rampe sur la poussière, ou 
depuis son fil si délié jusqu'à l'Auteur de 
l'univers, et qu'il admire dans l'infinie diver- 
sité des moyens tendant à un seul but, la 
conservation de ses créatures , la fécondité 
et la haute sagesse de l'Intelligence divine , 
par qui tout est dirigé ; c'est alors qu'il 
éprouve en plein combien cette science est 
sublime , et que nul homme qui pense ne 
peut, sans être pénétré d'un profond res- 
pect pour la toute -puissance et la bonté de 
Dieu , nul infortuné , sans se sentir consolé , 
contempler le spectacle que ce grand théâtre 
lui met devant les yeux. Le penseur, s'il 
est habile observateur , y trouvera lassem- 
blées les merveilles répandues dans les autres 
classes d'animaux. L'œil perçant du lynx et 
du faucon , la forte cuirasse de l'armadille , 
la superbe queue du paon , le bois impo- 
sant du cerf, la vitesse du chevreuil , la 
fécondité du lièvre , l'ingénieux nid de la 
mésange de Pologne , et toutes les aptitudes 
du castor dans l'art de bâtir, de l'écureuil 
à grimper , du singe à gambader , de la gre- 
nouille à nager, de la taupe à creuser; il les 
trouvera , disons-nous , souvent même à un 
plus haut degré de perfection chez les in- 
sectes. Ici, il verra des milliei's d'yeux hexa-* 

B 3 



iSi? DE LA NATURE 

gones qui réfléchissent les objets en mille 
manières, et le cerf- volant orné d'un beau 
bois: ici, les ailes du papillon lui étaleront 
les peintures les plus séduisantes , et les 
élytres de l'insecte à étuis lui montreront 
ime très-bonne armure défensive : ici , les 
abeilles et les fourmis lui feront connoître 
des constructions d'édifices bien supérieures 
à celles du nid du pendolin, et d'une répu- 
blique d'animaux bien plus nombreuse que 
celle que composent les castors ; ici , l'arai- 
gnée porte - sac montrera , pour ravoir sou 
sac à œufs lorsqu'on le lui aura pris , une 
inquiétude aussi tendre que la chatte à qui 
l'on a ravi ses petits: puis, lorsqu'il verra la 
punaise du bouleau veiller à la sûreté de sa 
progéniture , avec les mêmes soins vigilans 
que la poule à celle de sa couvée , et la 
phalène-paon donner à l'enveloppe destinée 
à sa métamorphose , la forme et la distri- 
bution d'une nasse à prendre le poisson , 
avec au moins autant d'adresse que l'oiseau- 
tailleur en fait paroitre à coudre son nid ; et 
lorsqu'il considérera la nombreuse postérité 
de la blatte, le vol de la sauterelle , le saut 
du taupin, la manière de ramer du scorpion 
aquatique, la lumière brillante du ver lui- 
sant ; lorsqu'il verra le hanneton sortir de 



DES INSECTES. aS 
dessous le terrain battu d'un jeu de quille , 
le dermeste fossoyeur (necropliore) enterrer 
des animaux beaucoup plus grands que lui, 
la teigne se faire une jaquette bigarrée , la 
casside verte et le criocère du lys se com- 
poser un manteau de leui's excrémens , la 
cigale de l'écume s'envelopper en effet d'é- 
cume , le fourmi-lion se creuser un fossé en 
entonnoir, et le bernard-riiermite , dans le 
sentiment de son impuissance , se bâtir un 
abri, aller se réfugier dans la première co- 
quille assortie à sa taille; lorsqu'il aperce- 
vra d'innombrables petits flocons suspendus 
autour d'une branche d'amie , et s'élever 
sur les feuilles de chêne, du houx, dA chien- 
dent , des protubérances et des boutons sin- 
guliers, qui sont l'ouvrage tantôt des kermès, 
tantôt des gallinsec tes; lorsqu'il verra, disons- 
nous, tous ces objets et mille autres pareils 
avec des yeux attentifs, comment cet obser- 
vateur pourroit-il regarder un seul instant 
cette classe d'animaux comme moins riche 
en merveilles que les autres? » 

Le nombre infini des insectes , l'action 
continuelle qu'ils exercent sur toutes les 
autres productions de la Nature, sur l'homme 
lui-même, leur pouvoir presque insurmon- 
table , les figures si vaiiées et si bizarres de 

B 4 



54 DELA NATURE 

ces protées, leurs mélaniorphoses, qui sem- 
blent léaliser les faits merveilleux qu'in- 
venta la fable, leurs amours, la singularité 
des organes propres à la génération , l'appa- 
reil si compliqué de leurs instrumens nour- 
riciers , leurs ruses et leur adresse dans la 
poursuite de leur proie , leurs différens 
moyens de se procurer leur nourriture, leur 
inconcevable industrie dans la construction 
des nids qu'ils préparent à leurs petits , cette 
sage prévoyance qu'ils témoignent pour leur 
conservation , le besoin pressant que nous 
avons de les détruire ou de les multiplier, 
nous commandent l'étude de cette belle 
partie de l'histoire naturelle , qu'on a nom- 
mée entomologie ou science des insectes. Ses 
charmes , ses attraits ne sont i)lus sans pou- 
voir ; sœur , en quelque manière , ou du 
moins compagne fîdelle de la botanique, elle 
est devenue sa rivale. L'on ne foule plus 
aux pieds les richesses que le Créateur a 
versées avec tant de profusion sur la sui face 
de notre globe ; on les recueille avec zèle. 

O vous qui lésistez à la voix éloquente 
de la Nature , entrez dans ce temple que 
l'homme lui a élevé , pénétrés d'admiration 
et de reconnoissance ! ou plutôt , dis - je , 
portez vos pas dans son vestibule ; car que 



DES INSECTES. 26 

de siècles s'écouleront avant qu'on lui pré- 
pare un monument digne de sa gloire et de 
sa magnificence ! Quelle est votre surprise à 
la vue de tant de beautés ? Jetez particuliè- 
rement vos yeux sur ces insectes qui vous 
semblent si vils et si méprisables : livrez 
carrière à votre imagination, et dites -moi 
s'il peut exister une forme idéale dont vous 
ne retrouviez la réalité parmi ces animaux. 
Vous vous extasiez sur la richesse éclatante 
de quelques oiseaux , et vous en voyez ici 
des milliers qui rivalisent avec ceux que 
vous admirez , ou qui les surpassent même. 
Ces colibris et ces oiseaux-mouches qui vous 
surprennent davantage, vous en compterez 
au plus une centaine , et je vous montrerai 
plus de deux mille papillons, qui ont non 
seulement le même luxe et la même pompe 
dans la manière dont ils sont vêtus , mais 
dont le brillant coloris offre un mélange de 
teintes et un assortiment de nuances bien 
plus variées , et dont l'admirable distribution 
éprouve les talens du peintre le plus habile. 
Les oiseaux peuvent étaler à vos yeux l'or, 
l'argent , l'émeraude , le saphir , le rubis ; 
mais toutes ces richesses ne forment point 
ces beaux compartimens , ces dessins inimi- 
tables que me fait voir faile du papillon. Je 



26 DE LA NATURE 

pourrois encore vous montrer une infinité 
d'autres insectes, qui n'ont pas moins d'éclat 
et de magnificence dans leurs liabillemens. 

Rendez le juste hommage de votre gra- 
titude à ces génies ardens qui , pour orner 
cet auguste sanctuaire , ont bravé la fureur 
des tempêtes , l'ignorance superstitieuse et 
féroce des peuples qu'ils ont abordés, et qui, 
outre les fatigues insurmontables attachées à 
leurs courses , ont eu à combattre des ani- 
maux cruels , la faim et la soif , que dis-je ! 
mille morts. 

Détournez maintenant vos regards de ces 
objets , et portez-les sur vous-mêmes , sur ce 
qui vous environne. Pouvez-vous mécon- 
noître les services signalés c[ue vous rendent 
ces êtres si rebutés ! De qui tenez-vous cette 
étoffe dont la finesse , l'éclat et la durée lui 
ont valu la supériorité sur les autres ? 

Cette étoffe de soie?. . . . d'un insecte, du 
ver à soie. 

Votre tyrannie , comme si elle n'avoit pas 
une assez vaste théâtre, s'empresse d'aller 
chercher dans des régions lointaines d'autres 
victimes , pour préparer à votre mollesse, au 
prix (le tant de larmes , du sang peut-être , 
un raffinement de goût , ce sel retiré de la 
canne à sucre ; et des républiques d'insectes? 



DES INSECTES. 27 
en activité continuelle , des abeilles , élabo- 
rent , dans leurs atteliers multipliés autour 
de vous , sans frais , sans coûter un seul sou- 
pir à un mercenaire , une liqueur aussi douce, 
aussi agréable que le sucre, le miel. En four- 
nissant aux délices du jour , ces insectes in- 
dustrieux contribuent aussi aux plaisirs de 
la nuit; ils vous donnent cette matière, dont 
la combustion entretient une lumière qui 
vous console de l'absence de l'astre du jour. 
Cette couleur éclatante , l'emblème du pou- 
voir le plus sublime, à qui le devez- vous? 
à un insecte ! Cessez par votre ingratitude 
d'outrager la Nature ; et si vous n'avez pas 
le courage de méditer ses ouvrages, sachez du 
moins reconnoître ses bienfaits et l'admirer. 

Tout géographe qui veut décrire un pa3's 
doit d'abord indiquer ses limites, déterminer 
sa situation , ses rapports avec les contrées 
voisines. Quel est donc le sens naturel de 
ce mot insecte ? sur quoi est-il fondé ? jus- 
qu'où s'étend la science qui s'occupe spécia- 
lement de l'étude de ces animaux ? quels 
sont leurs rapports organiques avec les au très, 
ou à quel degré s'en approchent et s'en éloi- 
gnent-ils ? Telle est la série des questions 
auxquelles j'ai à répondre. 

Pendant long-tems ( et cncoi^e aujourd'hui 



28 DE LA NATURE 

aux yeux du vulgaire ) , tous les animaux 
iuvertébrés , à l'exception de quelques-uns , 
portèrent indistinctement le nom ô! insecte 
ou de ver , souvent même celui de reptile. 
Les premiers naturalistes partagèrent cette 
grande branche de la zoologie en quatre : 
les mollusques, mollia , les crustacés, crus- 
tata , les insectes , insecta , et les vers , ver- 
mes. Mais ces distinctions n'avoient rien de 
précis et empiétoient les unes sur les autres. 
Les larves des vrais insectes , les chenilles 
se virent associées au lombric , à la sang- 
sue , etc. 

Choqué de voir ces assemblages mons- 
trueux , le grand Linn^eus s'occupa d'une 
réforme nécessaire. Il isola des autres ani- 
maux ceux dont le corps a des incisions 
transversales et des pattes ; ils auront seuls 
le nom d'insectes. La science qui a pour 
objet leur connoissance reçoit une dénomi- 
nation analogue : c'est l'Entomologie , ainsi 
que j'ai dit plus haut. 

Une telle dénomination trouve un célèbre 
contradicteur , le philosophe Eonnet. Il la 
regarde comme barbare , et désire qu'on lui 
substitue cell<^ d'insectologie. L^oreille des 
naturalistes n'est guère mieux flattée de cette 
dernière expression. Il est décidé que l'ai- 



DES INSECTES. 29 
iiance de la langue latine et de la langue 
grecque est un attentat contre les principes 
de la grammaire de l'histoire naturelle. 
Entre ces deux rivales , la langue grecque , 
comme la plus ancienne , obtient la préfé- 
rence , et l'insectologie est mise hors de 
combat par l'entomologie. 

La plupart des distinctions du mot insecte 
données jusqu'à ce jour sont , sans excepter 
même celle de Linna^us , ou trop courtes 
et vagues , ou surchargées d'une multitude 
de caractères qui ne les rendent pas plus 
vraies et plus exactes. Celle que j'ai pro- 
posée , et dont j'ai déjà parlé dans une 
note au commencement de ce discours , me 
paroît avoir toutes les qualités qu'exige une 
bonne définition. Je dirai donc qu'on doit 
entendre par le mot insecte un animal sans 
vertèbres , à pattes articulées. Je donne à ce 
mot insecte toute la latitude qu'elle peut 
avoir dans l'acception de Linnœus. 

De grands naturalistes ont exigé dans leurs 
définitions la présence des antennes ( 1 ) , 
celle des yeux , le jeu transversal des mâ- 
choires , les incisions du corps , la manière 

(i) Filets articulés et mobiles , insérés sur la tête 
des insecles; mais hors des organes de la manducation. 



3o DE LA NATURE 

de respirer , le nombre déterminé deé 
pattes , etc. ; mais ces caractères , quoique 
bons pour séparer les insectes des animaux 
vertébrés , n'ont pas toujoins la même va- 
leur lorsqu'on les compare avec ceux qui 
distinguent les autres animaux sans ver- 
tèbres , et ne conviennent même pas à tous 
les insectes. 

Ainsi les araignées , les scorpions , les 
mites , etc. n'ont pas d'antennes ; et les an- 
tennules (i) de plusieurs animaux du même 
ordre ont si peu de conformité avec les 
antennes , que ce caractère seroit , du moins 
dans bien des cas , fort équivoque. Quelques 
vers ont aussi des espèces d'antennes ; on 
aperçoit des yeux à d'autres , ce qui diminue 
la force du caractère pris de la présence de 
ces organes. Les néréides , les aphrodites ont 
le corps divisé transversalement , de même 
que la plupart des insectes ; je dis la plupart, 
puisque les faucheurs ( phelangium ) et les 
mites ont le corps renfermé sous une en- 
veloppe continue , plissée simplement quel- 
quefois. Des ordres entiers d'insectes sont 
dépourvus de mâchoires : voyez les punaises, 

(t) Petits filets articulés, insérés sur des organes de 
U manducation. 



DES INSECTES. 5i 

les cigales , les lépicloplères , etc. ; le jeu 
transversal de ces instrumeiis ne peut donc 
être appliqué aux insectes comme caractère 
universel. La manière de respirer des in- 
sectes se retrouve dans plusieurs vers, a Ceux 
qui vivent dans l'eau , dit le professeur Cu- 
vier , en parlant de ces derniers , respirent 
souvent par de brancliies membraneuses ou 
en panache , comme beaucoup de larves (i) 
aquatiques. D'autres ont aux côtés du corps 
des stigmates ( 2 ) , entièrement semblables 
aux orifices des trachées des insectes ». A 
l'égard des pattes , il est bien constant que 

(i) Etat d'un insecte, sujet à mélamorplioses; dès 
sa sortie de l'œuf. 

Ce mot de larçe signifie masque , parce que le 
germe de l'insecte parfait ou de rinsecle dont les 
organes ont acquis tout leur développement , est 
renfermé dans la larve sous plusieurs enveloppes : 
ainsi la chenille, celle du ver à soie, par exemple, 
est une larve, parce qu'elle contient, sous cette 
forme de clienille , l'insecte à ailes farineuses qui doit 
en sortir. Cet état de larve commence à la sortie de 
l'œuf et persévère jusqu'à un second changement ou 
seconde métamorphose , dont nous parlerons dans la 
suite. Les larves des insectes à ailes farineuses , des 
papillons, phalènes, etc., portent exclusivement le 
nom de chenilles. 

(2) Ouvertures du corps , donnant entrée à l'air. 



52 DE LA NATURE 

les insectes couiius jusqu'à ce jour n'en ont 
pas moins de six (i); mais au delà, leur 
nombre varie , non seulement dans différens 
genres, mais dans le même. La considération 
fondée sur ces parties devient donc ai bitraire. 

Dans la description que j'ai donnée des 
insectes, il faut observer, et c'est une re- 
marque très-importante, que je les ai sup- 
posés arrivés au dernier période de leur 
organisation, ou à un état dans lequel ils 
ont tout ce qu'ils pouvoient acquérir, où 
ils ne changeront plus de formes, et sont 
propres à communiquer à d'autres leur 
existence. 

La faculté de pouvoir engendrer est chez 
les animaux vertébrés le signe non équivo- 
que du développement absolu des organes : 
c'est le 7iec plus ultra de leur existence. 
Cette même faculté , chez les insectes , est 
également, ou mieux encore, l'indicateur 
fidèle de la dernière perfectibilité d'organi- 
sation dont ils sont susceptibles. Avant cette 



(i) Quelques entomostracés n'ont , d'après Muller , 
que qviatre pâlies : mais les entomostracés s'éloignent 
déjà beaucoup des insectes ; et d'ailleurs l'observa- 
tion rapportée ci-dessus est-elle bien certaine ? 

époque , 



DES INSECTES. 35 

époque, l'insecte n'est pas ce qu'il doit être; 
on ne peut porter sur lui de jugement, de 
même qu'on ne prononce pas sur une plante 
avant qu'on ait vu sa floraison et sa fructi- 
fication. Dans leur bas âge, grand nombre 
d'insectes sont si différens de ce qu'ils seront 
un jour, qu'il est impossible d'assigner des 
caractères qui leur soient communs, sous 
quelque état qu'on les examine. Les larves 
de plusieurs diptères (i) ont les plus grands 
traits de ressemblance avec des vers propre- 
ment dits : cette difficulté, au surplus, n'est 
pas nouvelle ; ellq s'est déjà présentée dans 
la classe des quadrupèdes ovipares. Le télard 
d'une grenouille est certes très-différent du 
même reptile parvenu à sa dernière forme. 
Ce n'est pas assez d'avoir défini; il faut 
démontrer que la définition est appuyée sur 
des bases solides , et qu'elle a pour elle la 
vérité , la clarté et la précision. 

La plupart des zoologistes ont, jusqu'à 
ces derniers tems, fondé leurs méthodes 
sur des caractères purement extérieurs, tirés 
de la forme des animaux. S'ils ne les avoient 
employés qu'après avoir cherché , dans l'exa- 
men de l'organisation intérieure de ces ani- 

(i) Insectes à deux ailes. 

Ins. Tome L Q 



54 DE LA NATURE 

maux, des principes invariables pour réta- 
blissement des grandes coupes, ils aiu-oient 
suivi une marche naturelle et nécessaire, 
la seule qui soit accessible à la multitude de 
ceux qui se livrent à l'étude de la zoologie; 
mais toutes leurs vues, toute leur attention 
n'ayant eu pour objet que des caractères de 
forme , il en est résulté beaucoup d'incer- 
titude dans leurs méthodes. Les groupes 
ayant été confus, ce vice s'est étendu sur 
leurs indications. 

Il est inutile de prouver que l'anatomie 
comparée est le seul flambeau qui doit nous 
guider avant tout dans une route aussi téné- 
breuse. Il brille heureusement, depuis quel- 
ques années, de tous ses feux. Des mains 
du célèbre Vicq d'Azir il a passé dans celles 
d'un homme qui , atteignant à peine son 
septième lustre, a porté cette science au plus 
haut degré de gloire. On comprend sans 
peine que je désigne le professeur Cuvier, 
dont les observations rassureront maintenant 
sur des fondemens inébranlables l'édifice 
vacillant où nous avions logé les différens 
groupes d'animaux. 

Dans les premières parties du règne ani- 
mal, le plan d'arcliitecture , d'après lequel 
elles ont été formées, n'offre pas, sous bien 



DES INSECTES. 35 

des rapports, de grands changemens. Les 
ordres semblent être seuls tracés d'après des 
dessins , dont la différence est très - sensible 
et bien caractérisée. Ainsi la charpente os- 
seuse de riiomme , du moins quant à l'épine 
dorsale et la boîte osseuse de la tête, se 
retrouve , à quelques modifications près , 
dans les quadrupèdes , dans les oiseaux , les 
reptiles et les poissons. On aperçoit par-tout 
une même ordonnance , une disposition 
semblable , du moins relativement au noyau 
principal. Cet appareil d'arcs osseux , nom- 
més les côtes, et dont l'assemblage forme la 
charpente de cette boîte qui renferme le 
siège des organes de la digestion , de la cir- 
culation et de la respiration, commence seu- 
lement à manquer dans plusieurs reptiles. 
Nous ne devons donc exprimer, dans les 
caractères qui différencient cette première 
division du règne animal, qu'un signe propre 
à tous les êtres qu'elle renferme : l'existence 
d'une épine dorsale, qui n'est qu'une suite 
de vertèbres ou de petits os, liés les uns aux 
autres. Le fluide nourricier qui circule dans 
ces animaux , est d'ailleurs constamment 
d'une couleur rouge. Telle est la base essen- 
tielle et invariable sur laquelle repose la 

C a 



56 DE LA NATURE 

première coupe qui se présente dans la 
zoologie. 

A ce grand repos en sont subordonnés 
plusieurs autres fournissant des caractères 
pour les divisions secondaires , appelées 
classes. On sent bien que, pour venir de 
riiomme aux poissons, la Nature descend 
par un certain nombre d'échelons. Ces gra- 
datiofis insensibles, si habilement ménagées, 
sont dignes de sa sagesse, et ofïrent à notre 
mémoire un heureux soulagement. 

Laissons aux zoologistes qui se consacrent 
à l'étude des premières branches du jègne 
animal, le soin de bien établir leurs démar- 
cations. Resserrons-nous le plus étroitement 
possible dans le cercle de nos propres médi- 
tations, et n'augmentons pas les obstacles 
déjà trop multipliés qui embarrassent notre 
passage. 

Nous avons quitté la classe des poissons, 
et désormais nous chercherions en vain un 
squelette osseux , mie épine dorsale et vei- 
tébrée. La plaque ovale et osseuse qui re- 
couvre le dos de la sèche commune ne sau- 
roit nous rappeler l'existence du caractère 
qui nous a échappé. 

Le corps des insectes n'est rempli que de 
chairs ou de parties molles , recouvertes 



DES INSECTES. 57 

extéiieiirenient d'une peau plus ou moins 
dure , coriace et flexible dans les uns , crusta- 
cée et écailleuse dans les autres. C'est à leur 
surface interne que les muscles ont leurs 
attaches. Cette peau extérieure est d'ailleurs 
plutôt crustacée qu'osseuse, et sert à ga- 
rantir, à cuirasser le corps, et non à le 
soutenir. 

Tous les animaux vertébrés ont encore 
une enveloppe continue , ou qui n'a pas de 
divisions réelles, semblables à celles que 
l'on observe dans la majeure partie des in- 
sectes et dans plusieurs vers. 

Ce fluide nourricier , que nous avons vu 
avoir constamment jusqu'ici une couleur 
rouge, n'est plus maintenant , dans le très- 
grand nombre , qu'une liqueur froide et 
blanchâtre , plutôt une sanie qu'un sang 
véritable. 

S'il arrive, en écrasant quelque insecte, 
d'en faire sortir une liqueur d'un rouge 
très -vif, ou même un véritable sang, on 
observe que cette liqueur est , ou une ma- 
tière renfermée sous la cornée des yeux de 
plusieurs insectes à deux ailes; ou bien une 
liqueur répandue dans le corps, mais dont 
les seuls rapports avec le sang sont d'avoir 
comme lui une couleur rouge ; ou bien enfin 

C 3 



58 DE LA NATURE 

un véritable sang, mais étranger à Tinsecte, 
et qu'il a puisé sur le corps de quelque 
quadrupède, de quelque oiseau, ou d'un 
autre animal à sang rouge, pour lui servir 
d'aliment. La propriété caractéristique du 
sang est d'entretenir la vie par une circula- 
tion constante , et rien de tel dans la liqueur 
rouge que l'on observe quelquefois dans le 
corps des insectes. Je ne parle pas ici des 
crustacés ; car ils paroissent avoir un sys- 
tème de circulation distinct. 

Voilà donc l'insecte rangé dans une classe 
établie sur un cai^ctère solide et bien tran- 
ché , quoique négatif : plus de colonne ver- 
tébrale : je ne dirai pas, plus de sang rouge; 
car , d'après les observations récentes de 
Cuvier, plusieurs animaux invertébrés pa- 
roissent en avoir. 

Ici encore une nouvelle série d'animaux 
dont il faut chercher et déterminer les 
groupes. Un nuage des plus épais semble 
nous dérober la chaîne qui les lie entre eux. 
Du mollusque, du crustacé, au polype, au 
ver infusoire, le dernier terme de l'animalité, 
que de distances, que d'intervalles! qu'il est 
difficile de circonscrire avec exactitude les 
classes ou les ordres auxquels appartiennent 
les différens animaux invertébrés! 



DÉS INSECTES. 59 

Nos foibles lumières nous font cependant 
entrevoir quelques anneaux de cette chaîne 
infinie. Nous observons des êtres dont l'or- 
ganisation a changé, du moins en quelque 
point essentiel, de celle des êtres qui les 
précèdent ; et , quoique la Nature réprouve 
peut-être bien souvent nos distributions, le 
fruit de nos travaux, le besoin de nous 
reconnoître dans cette multitude de corps 
organisés et vivans , nous force d'adopter 
les distributions, et de les donner comma 
celles qui sont le plus en rapport avec le 
plan qu'elle a tracé. Le génie sublime , aux 
travaux duquel je m'efforcerai d'ajouter, 
pour ma partie, des mémoires supplémen- 
taires, plutôt, je le répète, qu'une continua- 
tion bien au dessus de mes forces ; Bufïbn , 
si ennemi, en apparence, des méthodes, 
n'eût pu donner , sur cette quantité inouïe 
d'objets, des connoissances élémentaires et 
himineuses , sans partager les objets en dif- 
férens groupes. 

Les belles découvertes de Cuvier dans les 
animaux invertébrés seront le fil d'Ariane 
qui nous conduira pour sortir de cet inex- 
tricable labyrinthe. C'est toujours l'anatomie 
qui éclairera notre marche , semée d'écueils. 

La vitalité, la faculté de pouvoir changer- 

C 4 



4o DE LA NATURE 

à volonté de place, connue sous le nom de 
faculté loco-motwe , élRut les caractères dis- 
tinctifs de l'animalité , c'est aussi dans lem s 
principes que nous devons chercher les 
moyens de partager la série infinie des ani- 
maux en plusieurs coupes. La Nature ne 
nous amène pas, brusquement et sans tran- 
sitions, d'un corps dont l'organisation est 
composée à celui qui paroît être d'une 
grande simplicité. Les deux extrêmes de 
cette chaîne sont trop difFérens Van de l'au- 
tre , pour supposer qu'il n'y ait pas des chaî- 
nons intermédiaires qui lès unissent. Dans 
les animaux vertébrés, ces chaînons inter- 
médiaires se distinguent plus facilement que 
dans les animaux invertébrés. Nous en avons 
cependant aperçu quelques-uns des princi- 
paux, et cette connoissance suffira pour 
énoncer les rapports des insectes avec les 
mollusques et les vers, et tracer la ligne de 
démarcation. 

Le grand principe de la vitalité a trois 
sources principales : la circulation , la respi- 
ration et la faculté de sentir. Je ne parle 
pas de la nutrition, fonction de l'animalité 
sur laquelle on n'a encore, du moins dans 
les animaux invertébrés , que très-peu de 
connoissances , et qui sollicite les recherches 



DES INSECTES. 41 
et les travaux des aiiatomisles et des physio- 
logistes. Cette fonction d'ailleurs ne constitue 
pas l'être , et n'est établi que sur l'exercice 
des facultés primordiales de l'animal : un 
cœur ou quelque vaisseau qui semble rem- 
placer ce viscère ; des poumons , ou des 
branchies ou des trachées ; des nerfs , tels 
sont les organes d'où dépendent la circula- 
tion , la respiration et les sensations. Voyons 
ce qu'on a observé sur l'existence et les mo- 
difications de ces grands organes : c'est le 
professeur Cu^âer qu'il faut consulter; il est 
vraiment ici l'interprète de la Nature. Il 
divise ainsi les animaux invertébrés : 

ANIMAUX INVERTÉBRÉS. 

f" Des Taisseaux sanguins. 

Une moelle épiniève simple-, point de membres 
articulés mollusques , inoUusca. 

Une moelle épinière noueuse : point de membres 
articulés.... vers , fermes. 

Une moelle épinière noueuse : des membres arti- 
culés CRUSTACÉS, crustacea. 

Point de vaisseaux sanguins. 

Une moelle épinière noueuse : des membres arti- 
culés INSECTES , insecta. 

Point de moelle épinière : point de membres arti- 
culés zooriiYTEs , zoophita. 



43 DE LA NATURE 

X»e professeur Laniarck partage cette 
même série d'animaux sans vertèbres , en 
fiept classes , dont voici le tableau extrait 
de son ouvrage ayant pour titre : Systêm& 
des animaux sans vertèbres , pag. 5o. 

CARACTÈRES GÉNÉRAUX 

Des Animaux sans vertèbres, et des sept 
classes qui partagent leur série. 

animaux dépourvus de colonne vertébrale 
et de squelette articulé. 

l". Respiration s'opérant uniquement par des branchies ; point 
de stigmates ; un cœur pour la circulation ; un cerveau 
dans le plus grand nombre. 

Corps mollasse, non articulé, el muni d'un man- 
teau de forme variable les moli,usq,ues. 

Corps et membres articulés , recouverts d'une peau 
crustacée, divisée en plusieurs pièces... les crustacés. 

2°. Respiration s'opérant par des stigmates et des trachées 
aérifères , rarement par des branchies ; point de cœur pour 
le mouvement des fluides ; une moelle longitudinale , et des 
nerfs. 

Corps ne subissant point de 'métamorphoses ; ea 
tout tems des pattes articulées et des yeux à la 

tête LES ARACHNIDES. 

Corps subissant des métamorphoses , et aj'^ant dans 
l'état parfait six patt^' aTticulées et des yeux à la 

tête LES INJECTES. 



DE S INSECTES. 43 

Corps alongé, ne subissant point de métamorphoses; 
jamais de pattes articulées j rarement des yeux à la 
tète i-r.s VERS. 

3°. Respiration s'opéiant par des tubes absorbans et des tra- 
chées aquifères, ou par des voies inconnues; point de sys- 
tèmes de circulation ; point de moelle longitudinale ; rare- 
ment des nerfs perceptibles. 

Corps dépourvu de tête , et ayant dans ses parties 
vne disposition à la forme étoilée ou rayonnante j 
quelques organes intérieurs autres que le canal intes- 
tinal; bouche inférieure i.i:s radiairi;s. 

Corps dépourvu de tête et n'ayant d'autre organe 
intérieur apparent qu'un canal intestinal , dont l'en- 
trée sert débouche et d'anus j bouche supérieure.... 

liES POLYPES. 

De toutes ces classes , de toutes ces divi- 
sions , les seules qui soient de mon do- 
maine sont les suivantes : les crustacés , les 
arachnides et les insectes ; elles renferment 
exclusivement les animaux que Linn^eus 
désigne sous la dernière dénomination. Les 
professeurs Lamarck et Cuvier s'accordent, 
comme on vient de le voir, en ce point, 
qu'il faut ranger les crustacés dans une classe 
particulière. Ces animaux ont des vaisseaux 
sanguins, ou un cœur distinct, ce qui ne 
s'observe plus dans ceux des classes qui suc- 
cèdent à celle-ci ; mais ces deux grands natu- 
ralistes diffèrent d'opinion quant aux autres 



44 DE LA NATURE 

animaux sans verlèbres et à membres arti- 
culés. Le professur Lamarck établit une 
classe de plus que le professeur Cuvier, celle 
des arachnides , et il lui donne pour base la 
propriété de ne point subir de métamor- 
phoses. Personne n'est plus pénétré que moi 
de cette espèce de respect religieux qu'ins- 
pirent des talens supérieurs ; personne aussi 
n'est plus porté que moi à se soumettre à 
l'autorité, à celle de tels maîtres sur-tout; 
mais j'avoue que ma déférence trouve ici 
en ce moment de forts obstacles. Je veux 
donner un ouvrage élémentaire et fondé sur 
des caractères, solidement, clairement déve- 
loppés; or le sj^stême de la circulation des 
insectes est encore peu connu : je dirai même 
que ce principe est très-obscur, d'une étude 
très-difficile et souvent sujette aux illusions, 
puisqu'elle dépend de deux moyens qui 
peuvent être douteux : la dextérité de la 
main et la finesse de la vue. La perma- 
nence des formes de l'animal n'est pas ce 
qu'on appelle un vrai caractère , son appli- 
cation n'étant pas toujours, et même que 
rarement possible. 

Si l'anatomie s'étoit clairement expliquée, 
nous chercherions des caractères extérieurs 
et constans qui fussent en harmonie avec 



DES INSECTES. 45 
ceux de rorganisation intérieure ; nous sui- 
vrions la route que l'on nous auroit tracée ; 
mais les embarras sont encore ici très-grands 
et rebutés par les difficultés qui se présentent 
à chaque pas ; nous nous disons aloi^ : pour- 
quoi les savans, qui nous dévoilent l'orga- 
nisation des animaux, n'acquièrent -ils pas 
de nouveaux droits à notre reconnoissance , 
en nous applanissant tout à fait la voie par 
la concomitance des caractères internes et 
extérieurs? Les divisions zoologiques qu'ils 
proposent auroient bien plus d'avantages, 
et notre docilité seroit plus parfaite. 

Les crustacés à yeux pédoncules ou pé-- 
diodes du piofesseur Lamarck ont une orga- 
nisation évidemment distincte des insectes : 
H n'en est pas ainsi des crustacés à yeux 
sessiles ; ils se rapprochent tellement des 
insectes par la forme du vaisseau qu'on 
regarde comme le cœur, que nous retom- 
bons ici dans le doute , et que nous n'avons 
presque plus de point fixe. Il eût peut-être 
été plus convenable de se contenter de re- 
mettre , jusqu'à un examen plus détaillé et 
plus suivi, les crustacés à la tète des insectes, 
et de n'en former qu'une sous-classe. Il est 
glorieux sans doute de réformer les systèmes , 
de créer de grandes coupes ; mais il faut 



46 DE LA NATURE 

être très - circonspect dans ces innovation s^^ 
On peut tout brouiller en précipitant, et la 
science, au lieu d'avancer, rétrograde; tous 
ces nouveaux échafaudages sont à la fin 
détruits, et n'ont malheureusement servi, 
pendant leur durée , qu'à augmenter le 
désordre. 

Eclairé par Swammerdam , par Cuvier, 
je me fais un devoir de séparer les crusta- 
cés des insectes ; mais , à l'égard des ara- 
chnides, je suspendrai, ainsi que j'en ai déjà 
prévenu , mon jugement. Je dois attendre 
que le professeur Cuvier ait déchiré enfin 
le voile qui nous dérobe la vue de l'orga- 
nisation intérieure de ces animaux. 

Les insectes ont des caractères faciles à 
saisir et qui les distinguent bien des autres 
animaux sans vertèbres ; ils sont les seuls 
qui aient des pattes articulées. Des mol- 
lusques , des vers peuvent bien vous oifrir 
des tentacules, des appendices, des tuber- 
cules, mais non ces membres articulés et 
très - mobiles que nous voyons dans les 
insectes. 

Dans la comparaison de ces animaux, on 
peut aussi se servir de plusieurs considéra- 
tions qui , sans être généralement exclusives ,*; 
le sont pour mi très -grand nombre. Ainsi y 



DES INSECTES. 47 

par exemple, tous les insectes ont des yeux, 
tandis que la plus grande partie des vers en 
sont privés. On chercheroit aussi inutile- 
ment dans ceux-ci des ailes, des antennes 
distinctes, des articulations aussi marquées 
que dans le grand nombre d'insectes : il 
faudra notamment employer ces caractères 
secondaires dans le parallèle des entomos- 
tracés et des zoopliytes, qui se touchent 
par Toblitération ou la nullité du système 
nerveux. 

Les fondemens sur lesquels sont et peuvent 
être établies les méthodes entomologiques , 
ont reçu , par les idées que je viens de 
donner sur la nature des insectes , sur leurs 
rapprochemens ou sur leurs éloigneniens 
des autres animaux, assez de solidité pour 
moins appréhender les secousses du tems. 
Quels que soient les changemens et les 
vicissitudes des systèmes , l'acception du mot 
insecte n'aura plus autant de vague et d'ar- 
bitraire, le sens dans lequel je l'ai pris fut-il 
trop général. 

Nous n'avons insisté , dans l'exposition des 
rapports des insectes avec les autres ani- 
maux, que sur les rapports physiques : en 
les comparant sous une autre face, celle 
môme qui est la plus agi^éable étant liée à 



48 DE liA NATURE 

nos afïections morales , nous aurions pu 
établir une analogie entre ces grands êtres 
oi'ganisés clans lesquels nous remarquons 
des traits étonnans d'intelligence, de mé- 
moire , qui sont susceptibles des mêmes 
passions que nous, celles de l'amour, de la 
crainte, de la colère, et ces petits animaux 
si incapables, en apparence, de ces rnouve- 
mens de l'âme. Nous aurions pu vous faire 
voir que, chez ces derniers, les caractères 
ne sont pas moins diversifiés que chez les 
autres. 

Ici se trouvent encore des lions , des tigres , 
des renards, des castors , des tortues , des 
vipères, etc. ; l'entomologie reproduit tous 
les tableaux qui frappent nos regards dans 
les classes précédentes, et à ceux-là elle 
en ajoute de neufs et d'infiniment piquans ; 
mais réservons ces détails pour les diffé- 
rens discours que nous allons donner comme 
une espèce d'introduction à l'étude de cette 
aimable science. 

Le voyageur qui découvre d'un lieu élevé 
le pays qu'il va parcourir, s'arrête, en re- 
garde avec avidité les points principaux , en 
examine les sites , contemple les groupes 
d'habitations , cherche à se foimer une idée 
générale des lieux , du sol , de la route qu'il 

doit 



DES INSECTES. 49 

doit tenir. Nous allons aussi présenter à nos 
lecteurs , avant de développer les faits par- 
ticuliers de l'histoire des insectes, les traits 
les plus frappans , les plus propres à éveiller 
Timagination et à se fixer dans la mémoire; 
les faits généraux , rassemblés sous un même 
ordre, enflammeront la curiosité, et nous 
disposQfont à suivre avec plaisir les insectes 
dans tout le détail de leur vie domestique. 

Nous les considérerons, et en eux-mêmes 
et relativement à nous : en eux-mêmes, nous 
examinerons leur organisation externe et 
interne, leur physiologie. A cet examen suc- 
cédera le spectacle de leur vie, à prendre 
depuis le berceau jusqu'au moment où ils 
termineront leur carrière éphémère : et ici, 
que de sujets variés, que de scènes intéres- 
santes nous fourniront l'examen de leur 
génération , de la singularité de leurs formes 
dans les diiférens âges ou leurs métamor- 
phoses , nos recherches sur leurs manières de 
se nourrir et celles de se reproduire , sur les 
amours qui ont précédé l'union des deux 
sexes ! Oh , combien l'on sera ravi en appre- 
nant leurs ruses, leur industrie , leurs petites 
guerres, et sur-tout les belles leçons de pru- 
dence et de sagesse que donnent les mères 
dans la conservatioji de leur postérité ! 
Jns. Tome I. D 



5o DE LA NATURE 

Etudiés sous les rapports qu'ils ont avec 
nous , il s^-a de notre devoir de publier hau- 
tement la puissance que les insectes exercent 
sur riiomme , ou sur ce qull a soumis à son 
empire ; de traiter des maux qu'ils nous 
causent et les moyens de les prévenir ou 
d'y remédier : mais , comme tout se balance , 
après avoir parlé du mal qu'ils nous font, 
nous verrons quel est le bien qu'ils nous 
procurent ; nous dirons avec impartialité 
quels sont les avantages que l'on peut atten- 
dre de ceux que nous avons vus, il n'y a 
qu'un instant , avec le sentiment de la haine. 
Enfin, après avoir inspiré en leur faveur 
quelqu'intérét , il sera tout naturel de rem- 
plir entièrement notre attente, en indiquant 
le moyen de se reconnoître au milieu de 
cette multitude infinie d'objets. Je finirai 
donc par vous entretenir des méthodes dont 
le but a été de les classer et de les signaler, 
en passant successivement d'une grande peu- 
plade à une tribu, d'une tribu à une famille, 
et d'une famille à l'individu que l'on desii^ 
trouver. Comme les routes , pour arriver à 
Tin lieu, ne sont pas toutes les mêmes, je 
montrerai du doigt celle que je me propose 
de suivre; mais je ferai en sorte que la mé- 
moire ne soit pas seule dans ce voyage : 



DES INSECTES. 5i 

j'éviterai d'abord de la surcharger par une 
quantité de ternies durs et barbares , et elle 
n'apprendra que ce qui sera absolimient né- 
cessaire poui' entendre les naturels du pays. 
La fatiguerai -je sur -tout par une série de 
leurs noms ? . . . . D'autres ont assez fait de 
recensemens, qui ne sont après tout que le 
compte sec et ennuyeux du nombre des lia- 
foitans connus avec leur adresse : je veux que 
Tesprit récrée sa compagne , la mémoire , et 
que le plaisir de voir la situation heureuse 
des contrées que nous allons reconnoître, 
la fertilité de leur sol , le tableau physique 
et moral de lem-s peuples, les monumens 
de leur industrie, fassent oublier le guide 
qui les a conduits : la métliode. 



D st 



52 ETUDE 

SECOND DISCOURS. 

De la manière d'étudier les Insectes. 

Jdien observer, et rendre d'une manière 
convenable ce qu'on a vu , c'est en cela que 
consiste tout l'ait du naturaliste. Quelques 
dispositions heureuses que l'on ait pour 
remplir ces deux tâches importantes, on a 
encore besoin de conseils et de règles, soit 
pour développer ses talens , soit pour éviter 
les écarts auxquels l'inexpérience entraîne 
presque toujours. Le tems est d'ailleurs pré- 
cieux , et de bons avis peuvent en empêcher 
la perte irréparable. Les vieux routiers con- 
noissent mieux les chemins les plus courts. 

Observez , décrivez et parlez aux yeux , 
s'il est possible , par le moyen de bonnes 
figures ; tels sont les points fondamentaux 
sur lesquels vous réclamez mes instructions. 
Je vais peut-être usurper ici un pouvoir, 
car le droit d'enseigner ne devroit appar- 
tenir qu'à ces hommes qui l'ont acquis par 
des trente ou quarante années d'observa- 
tions , ou à ces génies rares qui sortent tout 
formés des mains de la Nature ; mais la 



DES INSECTES. 55 

nécessité appelle l'indulgence ; et puisque je 
suis chargé de vous faire un cours d'Ento- 
mologie , je dois bien vous en apprendre la 
grammaire. 

Toutes les sciences demandent des dons 
naturels : celle qui est la plus aimable 
seroit-elle moins exigeante ? Que l'iiomme, 
dont la raison n'est pas droite , dont l'esprit 
ne sait se captiver , et que le mot de patience 
effarouche, ne prétende ])as aspirer à ses 
faveurs. Cette souveraine de l'univers veut 
des adorateurs passionnés, fidèles et constans; 
ce n'est même qu'au bout d'un tems consi- 
dérable qu'elle couronne leur assiduité par 
des communications plus intimes. 

Pour vous rendre dignes d'elle , voyez 
ce qu'ont fait ses plus grands favoris, les 
Swammerdam , les Réaumur , les De Géer , 
les Lyonnet, etc.; vous puiserez sur-tout 
dans les écrits immortels de Réaumur une 
logique pure, une finesse incomparable dans 
l'art d'observer , et cette manière attrayante 
de raconter ce qu'on a vu. On lui reproche 
des longueurs... Oh ! combien elles sont pré- 
férables au laconisme , au jargon inintelli- 
gible de nos entomologistes modernes. Là, 
tout est plein de faits curieux , piquans , que 
le lecteur dévore avec avidité ; ici , ce ne 

D 3 



54 ETUDE 

sont que des noms , et Dieu sait quels noms 
barbares ! Une seule chose manque à Réau- 
mur : c'est la description de Fanimal dont 
il est l'historien. Tout occupé de l'étude des 
mœurs , du génie des insectes , il n'a souvent 
parlé que du moral ; et on est encore à 
chercher plusieurs objets dont il nous a 
dépeint les habitudes avec tant d'intérêt. 

Le Réaumur suédois , De Géer, est peut- 
être tombé dans un excès contraire ; mais ce 
défaut a moins d'inconvéniens que celui de 
la trop grande brièveté dans les descriptions ,* 
car il est toujours facile de supprimer des 
inutilités , au lieu qu'il est souvent impos- 
sible de réparer des omissions. Je conseille 
même à toutes les personnes qui commen- 
cent à écrire en liistoire naturelle , de ne 
négliger aucmi détail , sur-tout lorsqu'ils ne 
décriront que des espèces isolées. Ils con- 
tracteront l'habitude de saisir les plus petits 
rapports, de distinguer les moindres carac- 
tères; rien ne leur échappera. Ils se corri- 
geront , avec le tems , du défaut d'être 
minutieux ; car il en faut pom- apprendre 
à connoitre les traits communs de la physio- 
nomie, et ne pas les assimiler à ceux qui ne 
sont qu'accidentels ou qui ne conviennent 
qu'aux individus. La plupart des grands 



DES INSECTES. 55 

naturalistes ont tous commencé par faire 
de longues descriptions ; ils annonçoient 
ainsi qu'ils vouloient tout voir : ceux qui 
ne portent pas le même esprit dans leurs 
premiers travaux deviennent rarement pro- 
fonds. Il est si naturel à l'homme de se 
relâcher de la rigueur de ses principes , 
qu'on peut mal auguier ici de celui qui 
débute par être superficiel. 

Lorsqu'on aura lu et relu Swammerdam , 
Réaumiu^ , on méditera la pliilosophie ento- 
mologique de M. Fabricius ; ce disciple du 
grand Linnœus a fait pour les insectes ce que 
son maître a voit fait pour la botanique. Saint- 
Amand a publié en français un ouvrage sur 
le même sujet,- on y trouve la plupart des 
idées saillantes de l'entomologiste de Kiell , 
et quelques vues particulières qui décèlent 
un excellent esprit. 

L'élève sera probablement arrêté dans 
l'intelligence des principes sur lesquels Fa- 
bricius a établi sa méthode. Un Mémoire 
d'Olivier sur les organes de la manduca- 
tion des insectes , inséré dans le Jouinal de 
physique , réimprimé dans l'Encyclopédie 
méthodique , article bouche des insectes , lui 
offre à cet égard un très-bon commentaire. 
Ses généralités sur ces animaux , ses défi- 

D 4 



B6 ETUDE 

nitions cle tous les ternies de la langue àé 
cette branche de Tliistoire naturelle , les 
planches qui accompagnent son grand tra- 
vail sur les coléoptères seront d\in grandi 
secours au commençant. Initié dans les prin- 
cipes élémentaires de la science , il cherchera 
à mieux connoître les systèmes. L'Histoire 
des insectes des environs de Paris, par Geof- 
froi , sera spécialement son livre de tous les 
jours , de toutes les heures. Il est presque la 
clef de tous les autres par sa simplicité, sa 
facilité , et par les rapports où il vous met 
avec les livres publiés avant et après lui. 
Quand on est parvenu mie fois à la déter- 
mination de ses principaux genres , il est aisé 
de savoir quels sont ceux de Linnaeus ou de 
M. Fabricius qui s'y appliquent. Que l'élève 
se garde bien de vouloir d'abord connoître 
les genres d'après le système de l'entomo- 
logiste de Kiell ; outre qu'il prendroit sou- 
vent une peine inutile , il se dégoûteroit de 
la science : on ne se familiarise guère avec 
ce système que par ses points de contact 
avec les autres , ou par le moyen des figures 
qu'il indique aux espèces. Les caractères 
secondaires qu'il a ajoutés à ceux qui sont pris 
de la bouche , dans la nouvelle édition de 
son Entomologie , ne peuvent suffisamment 



DES INSECTES. 67 

obvier à ces difficultés , étant trop longs et 
n'étant pas comparatifs. 

Les Elémens d'entomologie de Schaeffer 
peuvent aussi faire bien connoître les genres 
qu'on avoit établis à cette époque. Celui de 
Sulzer , ou de Roemer son éditeur , seroit 
plus utile , comme plus général et plus récent, 
si les insectes étoient plus grossis , et s'il y 
avoit du détail. 

L'esprit , une fois orné de ces instructions 
préliminaires , doit chercher à voir par lui- 
même : il faut donc qu'il observe. Sous le 
rapport des objets d'étude , l'entomologie a 
un grand avantage sur la botanique ; c'est 
une science encore neuve et si étendue , 
qu'on peut presque sans faire un pas trouver 
des sujets de mémoires , propres à couvrir 
de gloire leur auteur. Les seuls insectes de 
votre jardin peuvent vous occuper toute 
votre vie ; encore serez - vous loin d'avoir 
épuisé la matière. Ce n'est pas que je veuille 
conseiller à l'élève de se tenir paisiblement 
dans ses foyers , et de ne pas aller au devant 
de la Nature : elle peut bien vous amorcer 
par quelques légères faveurs; mais, si vous 
voulez jouir de son intimité , il faut la presser 
sans cesse ; et pour ravir un secret qu'elle 
g'obstiue à vous cacher , la suivre dans 



58 ETUDE 

d'épaisses forêts , à la cime des rochers sour- 
ciUeux, jusques dans des précipices affreux, 
dans le sein des ondes. Plus on a d'objets 
d'étude , de moyens de comparaison , plus 
l'esprit généralise ses vues , et découvre les 
grands rapports qui lient les êtres entre eux. 
Il sera donc toujours nécessaire , au savant 
qui se propose de publier ime histoire géné- 
rale , d'étendre ses recherches et de les pro- 
portionner à son dessin; mais, je le répète, 
l'homme que des occupations , des habitudes 
étiangères ou les circonstances, en un mot, 
semblent enchaîner et lui interdire des 
courses lointaines , pourra toujom s jouir du 
sublime spectacle de la Nature sans sortir 
de chez lui. Une ruche est depuis long-tems 
fécueil de la philosophie ,* mais supposons 
l'homme libre de lui-même , et tout dévoué 
à la contemplation de la Nature. Le voilà 
muni de tous les instrumens qu'une fatale 
curiosité a inventés , pour saisir plus facile- 
ment le malheureux insecte qui butine sur 
les fleurs. Que fera-t-il ? 

S'il suivoit la marche journalière du plus 
grand nombre des entomologistes modernes , 
il battroit toute la campagne , iroit par 
monts et par vaux , sans s'arrêter que les 
momens nécessaires pour percer d'un dard 



DES INSECTES. 69 

meurtrier Jes infortunés pris dans ses filets ; 
il ne s'estimeroit bien riche que lorsque sa 
gibecière , devenue un grand tombeau , ne 
seioit remplie que de morts entassés les uns 
sur les autres. Oui , il est vrai ; vous avez là 
beaucoup d'insectes rares, qui plus est, iné- 
dits; mais, dites-moi, avez-vous recueilli, en 
courant de toutes vos forces , en vous épui- 
sant de fatigues , quelque anedocte , quelque 
fait nouveau relatif à l'histoire des mœurs 
d'un seul insecte ? . . . . Sans doute , vous 
avez acquis quelques richesses nouvelles à 
la nomenclature. Encore une fois, est-ce 
ainsi que travailloient les Swammerdam, 
les Réaumur , etc. ? Vos descriptions de 
nouvelles espèces ne seront lues que de 
quelques amateurs ; et si vous aviez composé 
un Mémoire à la manière de ces grands 
naturalistes, vous seriez lu de tout le monde. 
Ne vous permettez donc que de tems à 
autre ces excursions rapides et lointaines , où 
vos mains , semblables à la faux de la parque, 
ne font qu'accumuler destructions siu' des- 
tructions ; où vos yeux ne sauroient jouir ni 
du plaisir de voir les amours , l'union des 
insectes , ni de cette sensibilité attachée à la 
contemplation de la tendresse maternelle. 
O Réaumui^ ! que nous sommes loin de toi ; 



6o ETUDE 

et combien aussi ta gloire est au dessus de 
la nôtre! 

Cherchez donc un endroit favorable aux 
habitations des insectes , soit les bords d'un 
étang , d'une mare , soit une colline sèche 
et un peu sabloneuse , exposée au soleil , ou 
bien les revers herbeux de cette forêt; là, 
assis paisiblement , suivez des yeux l'insecte 
qui vient sans méfiance se poser sur cette 
fleur ; examinez la manièie dont il en 
suce le nectar; attendez quelques momens, 
peut-être verrez -vous arriver un ou plu- 
sieurs individus de l'autre sexe , supposé 
qu'il ne soit pas déjà sur cette fleur ; exa- 
minez tout doucement leurs caresses : ne 
troublez leurs amours que lorsqu'épou- 
vantés , ou par un mouvement naturel de 
légèreté , ils seront prêts à s'enfuir. Le soleil 
donne sur cette partie de la surface des eaux; 
vous en découvrez le fond : n'apercevez- 
vous pas cet insecte qui court après sa 
proie ; remarquez quelle est la direction de 
ses mouvemens , la forme que prennent les 
ouïes de cette larve , et la manière dont elle 
respire. Distinguez - vous cette espèce de 
globe soyeux, argenté, qui nage avec cette 
araignée? . . . Pourriez- vous recueillir toutes 
ces observations sans être sédentaires ? Cou- 



DES INSECTES. 61 

noîtriez - vous autrement les nids de ces 
abeilles et de ces guêpes maçonnes ? les 
ruses et l'industrie de ce spliex , de ces arai- 
gnées, ne vous auroient-elles pas échappé ? 

Efforcez-vous de trouver le domicile de 
ces animaux , de ceux particulièrement qui 
vivent en société ; soyez assidus à leur rendre 
visite, et votre patience sera enfin récom- 
pensée. 

J'admire le courage de ces voyageurs qui ,' 
pour accroître nos collections , bravent les 
fureurs du vaste Océan , et récoltent à travers 
mille dangers , sur les côtes des plages qu'ils 
parcourent, des animaux et des plantes rares 
ou inconnues ; mais je pense que la zoologie 
gagneroit davantage , si d'habiles observa- 
teurs , se répandant dans différentes parties 
du monde , en étudioient , à demeure et 
pendant plusiem's années , les richesses natu- 
relles. Ces bons correspondans nous donne- 
roient un jour des faunes et des flores pré- 
cieuses par leur ensemble , et par les détails 
historiques qui accompagneroient les des- 
criptions. 

L'observateur ne peut cependant point 
passer toute sa vie sur le grand théâtre de la 
Nature ; il doit alors l'appeler chez lui , en 
pourrissant, en soignant des infectes et des 



e2 ETUDE 

larves ; il ne doit rien épargner pour ce genre 
d'éducalion. Etant sans cesse avec ces ani- 
maux , comment ne découvriroit - il pas 
quelques particularités de leur vie ? 

Il tiendra un registre exact de toutes les 
familles dont il est le père nourricier ; il 
les visitera , autant qu'il lui sera possible , à 
différentes heures du jour; il placera autour 
de sa table de travail les bocaux des larves 
et des nymphes prêtes à se métamorphoser; 
il n'oubliera pas de tenir un compte rigou- 
reux des dégrés de température de cette 
nourrisserie : je lui recommanderois encore 
de sacrifier , le plus qu'il pourra , le plaisir 
d'avoir un insecte bien fiais, à celui de le 
conserver et de perpétuer sa race. Plusieurs 
individus des deux sexes lui sont nés : pour- 
quoi ne pas les appareiller et seconder les 
vœux de la Nature? On les verroit célébrer 
leurs noces, donner naissance à leur posté- 
rité. Plusieurs essais pourroient aussi répan- 
dre des lumières sur le caractère des espèces, 
sur le croisement des races dans les insectes : 
qu'il seroit curieux de voir une ménagerie 
des animaux de cette classe, me disoit un 
jour Thouin , le chef des travaux du jardin 
des plantes de Paris ! Oh , que de faits cu- 
rieux l'on rassembleroit pour leur histoiie ! 



DES INSECTES. 65 

Il ne suffit pas d'observer ; l'homme qui 
ne rapporte qu'à lui ses jouissances , n'est pas 
cligne de la société. Transmettons à nos con- 
temporains , ainsi qu'aux races futures , le 
fruit de nos méditations , et qu'ils participent 
du moins à nos plaisirs en quelque manière. 

Placer les objets dans une situation la plus 
propre à l'étude , chercher s'ils sont connus, 
partie qu'on appelle synonymie ou critique , 
les dénommer , les décrire et les figurer , 
n'est-ce pas là ce qu'on attend du natma- 
liste écrivain ? 

Observez sur le vivant , le plus qu'il vous 
sera possible , non seulement à cause des 
couleurs qui s'altèrent lorsque l'animal périt, 
mais encore pour bien connoitre les formes 
qui subissent elles-mêmes un changement, 
sur-tout dans les insectes à quatre ou deux 
ailes membraneuses. Plusieurs aptères , tels 
que les araignées, les podures , se dessèchent 
tellement qu'ils ne sont plus reconnois- 
sables. 

L'étude des insectes sur le vivant vous 
épai^gne souvent encore la peine de déve- 
lopper leurs bouches ; pour peu que vous 
les examiniez , vous les verrez aionger , 
étendre, mouvoir en tout sens ces oiganes, 
ainsi que plusieurs autres parties auxquelles 



64 ETUDE 

vous ne feriez pas attention , comme des 
tentacules , les organes des sexes , l'aiguillon , 
la tarière et les oviductus des femelles ; et 
vous ne pourriez d'ailleurs avoir souvent , 
sans cet examen , une idée exacte de la 
forme de toutes ces parties. 

L'insecte conservant encore, lorsqu'il vient 
de mourir , sa forme et ses couleurs primi- 
tives , est aussi dans un état favorable à l'é- 
tude. On doit sur le champ en développer 
toutes les parties afin de pouvoir les mieux 
observer , et d'en prendre plus sûrement 
les dimensions. Profitez de ce moment pour 
préparer la bouche , non qu'on ne puisse le 
faire plus tard , mais parce que c'est alors 
plus aisé. Si l'insecte étoit entièrement sec, 
étant mort depuis long-tems , on le feroit 
ramollir à la vapeur de l'eau chaude , ou en 
le laissant quelque tems dans de l'eau froide , 
pourvu qu'il fût de nature à ne pas être 
altéré. 

On a singulièrement grossi la difficulté de 
ce genre de préparation , et de là a pris son 
origine cette guerre que des gens peu ins- 
truits font continuellement au système de 
M. Fabricius. 11 ne faut pas en être surpris : 
j'ai eu moi-même , pendant quelque tems , 
ces préventions natuielles , que l'habitude du 

travail 



DES INSECTES. 65 

travail a insensiblement détruites. Tâchons 
d'applanir ces difficultés , en indiquant les 
moyens dont je me sers poiu^ développer les 
instrumens nourriciers des insectes. 

Sous les rapports de ces organes, les in- 
sectes sont partagés en deux coupes : les uns 
ont des mâchoires et broient leurs aliraens ; 
les autres ont un bec, une trompe, et sont 
suceurs. Cette différence exige aussi autant 
d'instructions particulières. 

Parlons d'abord des insectes mâcheliers ou 
des broyeurs. 

Lorsque l'insecte a li,uit ou douze lignes de 
longueur, il est facile de détacher les parties 
de la bouche, en passant une aiguille dans 
leurs jointures , et en déchirant les muscles 
qui attachent les parties. On peut encore 
introduire l'instrument par le haut , entre 
les mandibules et les mâchoires. 

On s'exercera sur des insectes gros et très- 
connus , soit pour acquérir l'habitude de la 
préparation de leurs parties de la bouche , 
soit pour chercher à en étudier plus aisé- 
ment les caractères indiqués par les auteurs. 
On prendra garde de ne pas mutiler les 
organes, spécialement l'extrémité de la lèvre 
inférieure , qui est plus susceptible d'être 
déchirée, étant souvent membraneuse. Cette 

Jns. Tome I. E 



66 ETUDE 

portion se replie en dessus dans les hymé- 
noptères ; il faut l'étendre soit avec l'aiguille, 
soit en la mettant dans Feau. Ce dernier 
moyen est préférable , en ce qu'il produit 
un développement plus parfait. On distingue 
mieux alors les divisions des mâchoires et 
de la lèvre inférieure , sur - tout si on exa- 
mine ces parties à la lumière. 

Supposons que l'insecte soit très - petit ^ 
qu'il n'ait même qu'une ligne de longueur, 
vous parviendrez encore à votre but , de la 
manière suivante. 

Détachez doucement la tête; mettez -la 
sur du papier , le plat et le dessus regar- 
dant le ciel; répandez-y une ou deux gouttes 
d'eau; posez ensuite votre papier sur un plan 
uni et dur ; écrasez la tête de l'insecte avec 
la pointe d'un couteau ou avec un instru- 
ment plat et dur ; cette partie de l'animal 
acqueria ainsi plus de surface ; les frac- 
tures ou quelques incisions longitudinales 
vous donneront la facilité d'en séparer les 
portioncules. Commencez par les côtés. Si 
vous les examinez à la loupe , vous y dé- 
couvrirez presque toujours une mandibule 
avec une antenne ; vous serez sûrs que les 
autres parties de la bouche adlièrent à vm 
des fragniens restaus : étudiez-les tous suc- 



DES INSECTES. 67 

tîessivement et à part ; tournez-les en tout 
sens, jusqu'à ce que vous trouviez celui qui 
porte les autres instrumens nourriciers. Vous 
étant déjà occupés de leur examen , dans 
de gros insectes , vous aurez acquis une iâé-3 
suffisante de la forme dfc ces organes , pour 
ne pas vous méprendre. Isolez-les peu à peu; 
Si les mâchoires tiennent à la lèvre inférieure ^ 
et qu'elles soient très-petites , ne cherchez; 
pas à les détacher , de crainte que vous n'ai» 
tériez leur forme ; contentez - vous d'en 
écarter les extrémités , afin de pouvoir dis- 
tinguer leurs caractères. Employez à cet 
effet un peu de gomme fondue , et appuyez 
pendant quelques secondes une épingle sur 
ces extrémités , pour les empêcher de se 
rapprocher de la lèvre inférieure , et pour 
que la gomme puisse , en se séchant , fixer les 
objets. Ecartez bien aussi les palpes ; ou 
verra mieux leur forme et leur longueur. 

Les organes nourriciers des insectes su- 
ceurs ne consistent que dans un assemblage 
de soies , renfermées dans le canal supérieur 
et longitudinal d'une gaine , ou dans une 
trompe de deux filets , s'engrainant l'un dans 
l'autre ; il suffit de passer à plusieurs reprises 
une aiguille sur ces organes en les pressant 
fortement , ou bien d'introduire cette aiguille 

E â 



68 ETUDE 

dans le canal , la rainure de la trompe , pour» 
faire sortir le suçoir. On développe ensuite 
le suçoir de la même manière , l'examinant 
néanmoins de tems en tems pour bien con- 
noître la situation respective des soies. 

Ces instructions ilie paroissent suffisantes, 
li'exercice les complettera : c'est le meilleur 
maître. 

Il est aussi un autre moyen préparatoire 
et des plus importans. Quand bien même 
vous ne voudriez étudier , décrire qu'un 
insecte , voyez cependant toujours dans votre 
collection les objets qui ont , du moins en 
gros , des rapports d'alîinité avec le sujet de 
votre étude. Les comparaisons que vous 
ferez de ces insectes vous suggéreront des 
idées sur leur caractère , leur placement 
dans l'ordre naturel ; vous apprendrez à 
mettre en opposition les signalemens de ces 
objets; méthode si excellente et si néces- 
saire. 

L'insecte est dans un état qui le rend 
propre à l'examen. Cherchons d'abord s'il 
est connu. H faut trouver la classe , l'ordre , 
le genre auquel il appartient. 

Geoffi^oi, LinnaDUs et Olivier seront vos 
premiers guides; vous n'aurez recours aux 
ouvrages de M. Fabricius qu'après avoir 



DES INSECTES. % 

consulté les précéclens. Olivier, sur -tout 
( Encyclopédie méthodique et entomologie ) , 
vous fera connoitre les genres du natu- 
raliste de Kiel, par une marche plus facile 
et moins rebutante. Pesez bien la valeur 
de tous les caractères, et gardez-vous, dans 
cet examen , dans le parallèle que vous éta^ 
blirez, de la moindre précipitation. Suppo- 
sons que , par une identité morale de carac- 
tères, vous soyez arrivés au genre; le système 
de M. Fabricius vous est alors absolument 
nécessaire ,• c'est le species le plus complet. 
Une recherche scrupuleuse pourra vous 
conduire de même à la découverte du nom 
spécifique ou trivial; mais, afin qu'il ne vous 
reste aucun doute à cet égard, vous aurez 
recours à ,1a synonymie , en commençant 
toujours par l'auteur qui a parlé le premier 
de Fobjet ; voyez principalement les figures 
qui sont citées. Au cas que ces synonymes, 
que ces figures se rapportent, du moins en 
majeure partie, à votre insecte , nulles diffi- 
cultés pour la justesse de la détermination 
spécifique ; mais ces moyens auxiliaires peu- 
vent vous jeter dans l'embarras , en vous 
offrant des caractères plus ou moins diiïé- 
rens de ceux de l'objet de votre examen. 
,JSi la description qui a fixé votre sentiniei^ 

E 3 



yo ETUDE 

est complette et s'accorde parfaitement avec 
celle de l'objet, ne changez pas pour cela 
d'idée, et bornez-vous à rejeter la synonymie 
discordante; si le parallèle que vous avez 
établi présente à la fois des points de contact 
et des points d'éloignement , la synonymie 
étant toujours supposée en opposition , il 
est bien probable que cette espèce est diffé- 
rente de celle avec laquelle vous la com- 
parez. Une partie de ces autorités est - elle 
pour votre détermination , et l'autre contre, 
la raison vous dit de mettre la question au 
nombre de celles qui sont problématiques, 
lies descriptions des auteurs sont quelque- 
fois très - concises , incomplettes, ou même 
mal faites : dans cet état de choses , il faut 
se décider d'après la synonymie ; et si le 
plus grand nombre de ces autorités, celle 
principalement des iconographes, vous pa- 
joissent devoir s'appliquer à votre objet, ne 
vous laissez pas arrêter par les difficultés 
qui accompagnent une ou deux descriptions 
imparfaites ou inexactes. 

L'homme qui ne veut ni approfondir ni 
écrire l'iiistoire des insectes, peut se con- 
tenter d'un ou de deux auteurs généraux; 
leurs ouvrages lui suffiront pour classer sa 
collection et correspondie ; mais l'homme ;, 



DES INSEC T^E S. 71 . >• 
qui fait une étude particulière des insectes; 
doit étudier tout ce qu'on a dit sur eux ; il 
ne doit pas s'imaginer qu'il a trouvé un 
nouveau genre , une nouvelle espèce , par 
cela seul que Linuceus , que Fabricius ou 
qu'un autre écrivain sysléniatique en général 
n'en parle pas. Il existe, sans citer les Faunes , 
une foule de Mémoires , de Traités particu- 
liers en diverses langues, et relatifs aux in- 
sectes ; écrire sans les consulter , c'est s'ex- 
poser à surcharger la science de genres et 
d'espèces fictifs , c'est mériter, à juste titre, 
de passer pour un ignorant. Et combien 
d'observations que l'on donne comme nou- 
velles, qui sont consignées depuis bien du 
tems dans des livres, oubliés parce qu'ils 
sont anciens ! 

On auroit tort de se borner à la simple 
vérification de la synonymie rapportée par 
l'auteur même qui lui donne plus d'étendue; 
le vrai naturaliste doit porter ses recherches 
sur les ouvi'ages qui ne sont pas cités, sans 
en excepter les ^lus anciens , en examiner 
scrupuleusement, et avec les règles d'une 
saine critique , les passages qui peuvent être 
X'clatifs à son sujet. Le célèbre Buffbn a dé- 
peint une foule d'animaux qu'il n'a jamais 
étudiés en nature j mais il a prouvé, par la 

E 4 



73 ETUDE 

finesse et la justesse de ses discussions , que, 
sans avoir sous les yeux ces animaux obscurs , 
il voyoit encore mieux que ceux qui les 
a voient vus. 

Je donnerai ici un conseil dicté par Tex- 
périence : dans les momens où votre esprit 
a besoin de repos , amusez-vous à parcourir 
les figures soit bonnes, soit mauvaises des 
iconographes; vous y retrouverez souvent 
beaucoup d'objets que vous ne saviez pas y 
exister; les figures saillantes vous frapperont , 
et votre mémoire vous les rappellera dans 
le besoin. 

Je veux que, d'après un examen bien 
attentif, vous vous soyez décidés à regarder 
comme inédit l'objet que vous avez soumis 
à vos travaux; il s'agit de le nommer et de 
le décrire. Souvenez- vous que, s'il n'est pas 
bien signalé , on ne pourra le reconnoîlre , 
et que vous donnerez lieu à beaucoup d'er- 
reurs; tâchons de les éviter par le moyen 
de quelques préceptes ou de quelques avis 
sur l'établissement des classes , des ordres , 
des genres, des espèces et des variétés. 

Permettez-moi de vous dire avant tout : 
Méfiez -vous de la tendance naturelle qu'a 
souvent le meilleur esprit à former des sys- 
tèmes; la gloire est un puissant aiguillon, 



DES INSECTES. 73 
mais le chemin qui y conduit est semé d'é- 
cueils ; les illusions de l'amour propre nous 
égarent fréquemment. Ne cJiercliez pas , 
pour vous faire un nom, à créer des classes, 
des ordres , des genres , pas même à publier 
ime espèce , sans y avoir mûrement réfléclii , 
et sans vous être affranchis de tout sentiment 
d'ambition. 

L'ordre est d'autant plus nécessaire que 
les objets dont nous nous occupons sont plus 
nombreux ; la nécessité de se reconnoître 
au milieu de la série infinie des êtres qui 
couvre la surface de notre globe, a forcé 
les naturalistes de partager cette suite en 
plusieurs coupes, allant toujours en se sub- 
divisant jusqu'au point de l'unité spécifique; 
de même qu'on a formé , dans la partie mili- 
taire des armées, des bataillons, des régi- 
niens, des compagnies; de même on a établi, 
dans la science de la nature, des classes, des 
ordres, des familles et des genres. C'est un 
grand arbre dont il faut suivi'e le tronc, 
une grande branche, un de ses rameaux, 
pour atteindre le fruit placé à son extrémité. 
Quels sont maintenant, en entomologie, les 
caractères qui fixent les limites de chacune 
de ces coupes? 

1°. Les caractères d'une classe sont 



74 ETUDE 

uniquement fondés sur la présence ou sur 
l'absence d'une colonne vertébrale, sur les 
premières bases de la vitalité , et sur l'exis- 
tence ou l'absence des premiers organes du 
mouvement ou des pattes. 

2^. Les caractères d'un ordre sont uni- 
quement fondés sur la présence ou l'absence, 
la forme générale, le nombre des seconds 
organes du mouvement ou les ailes, et sur 
la différence des fonctions des instrumens 
nourriciers ( broyeurs ou suceurs ). 

3°. Etablissons les caractères d'un genre 
d'après les considérations suivantes: 

1°. Une différence dans le port ou la forme 
générale du corps, dans les moeurs, dans les 
métamorphoses, indiquent toujours, et hors 
de doute, un genre. 

2°. Une différence dans la forme générale 
du corps , considéré soit relativement à sa 
coupe horisontale , soit relativement à sa 
coupe verticale; ou une différence dans les 
formes partielles , celles de la tête , du cor- 
celet particulièrement ; une différence dans 
le port des ailes, dénotent aussi une coupe 
générique, sur-tout si ces différences sont 
répétées. 

3°. Les formes restant les mêmes , une 
différence dans le nombre d'articles des 



DES INSECTES. 75 
tarses est aussi un caractère; de même, si 
un ou plusieurs articles de ces tarses sont 
bifides dans quelques - uns et point dans 
d'autres, sur-tout si les antennes ou quelques 
parties de la bouche présentent aussi quelque 
différence de caractères. 

4°. Item. Si les formes restant les mêmes, 
les antennes sont brusquement différentes 
en formes, et mieux en insertion. 

b"*. Item. Si les formes restant les mêmes, 
la bouche présente un organe de plus, ou 
s'il y en a un de moins, tels qu'une lèvre 
supérieure , des mandibules , un palpe ; ou 
bien si la forme générale de tous les organes 
qui composent sa bouche est entièrement 
changée. 

6°. Item. Dans les suceurs, si le bec ou 
la trompe sont différemment insérés , cachés 
ou saillans; si leur suçoir diffère par le nombre 
des pièces. 

7°. Item. Si les mâchoires, la lèvre infé- 
rieure offrent une différence totale dans leur 
consistance , dans leur forme. 

S'^. Si ces parties ne présentent qu'une 
différence de formes, sans qu'il y ait d'autres 
caractères accessoires tirés de la figure du 
corps ou de celle de ses di^dsions principales, 
je pense que Ton doit se borner à en faire 



76 ETUDE 

un sous-genre , ou une coupure dans le genre 
ancien, jusqu'à ce qu'on ait acquis des con- 
noissances sur les mœurs de l'objet. 

Je porte le même jugement des différences 
dans la forme et les proportions des palpes, 
car il faut enfin opposer une barrière à cette 
manie de faire des genres. 

La famille est un assemblage de plusieurs 
genres. 

Les caractères d'une espèce sont fondés 
sur des différences dans une des coupes , sur 
des différences dans les surfaces , dans les 
couleurs ; une seule des deux premières 
sortes de différences sufBt; mais je crois qu'à 
l'égard des couleurs, il faudroit être plus 
exigeant. Au surplus, il est presque impos- 
sible d'établir ici des règles certaines; étu- 
dions les mœurs des animaux, et nous serons 
plus suis de la légitimité des coupures spé- 
cifiques. 

La variété ne suppose qu'un léger chan- 
gement dans le dessin ou dans la teinte, soit 
généraux , soit partiels. 

Si la classe pouvoit être partagée en 
plusieurs coupes , composées chacune de 
plusieurs ordres , les coupes seroient des 
sous-classes. Les insectes ailés peuvent ainsi 
être regardés , par i-apport aux aptères , 



DES INSECTES. 77 
tomme formant une division de ce genre. 
Si les ordres sont divisés en plusieurs sec- 
tions qui renferment plusieurs familles , on 
nommera ces sections des sous-ordres. Telle 
est celle des hémiptères à élytres d'inégale 
consistance. 

Les premières grandes divisions d'une 
coupe générique sont des sous-genres , du 
moins si elles sont fondées sur des parties 
que l'on a coutume de prendre pour bases 
en établissant les genres. 

En faisant entrer dans le nombre des ca- 
ractères génériques des insectes la forme du 
corps , je m'écarte des principes de M. Fa- 
bricius qui , dans toutes ses coupes princi- 
pales , ne voit jamais que les instrumens 
nourriciers. Une méthode sans doute , qui 
n'est fondée que sur un seul organe , est plus 
belle et plus harmonique ; mais est -elle 
possible , du moins en zoologie , et dans l'é- 
tude des insectes spécialement? Je ne le crois 
pas : disons mieux ; le fût-elle , je la regar- 
derois comme au dessus de la portée des 
esprits ordinaires. Eh! travaillons-nous pour 
alimenter uniquement notre amour propre, 
pour ne complaire qu'à quelques savans ? 
Le géomètre qui donueroit à ses élèves des 
démonstrations , des solutions de problèmes. 



78 ETUDE 

dont un Lagrange , un Laplace et cleS 
hommes de cette force aui oient seuls la clef, 
seroit-il donc un meilleur maître que celui 
dont les leçons seroient d'une conception 
moins hardie ? Simplifions nos méthodes ; 
rendons-les praticables , n'importe par quels 
moyens ; qu'on nous suive , qu'on nous en- 
tende , et préférons toujours l'utilité à 
quelques témoignages d'admiration. 

Je crois avoir suffisamment prouvé que 
les instrumens nourriciers des insectes lu'é- 
toient connus. M. Fabricius , et tous ceux 
qui sont zélés partisans de son grand prin- 
cipe d'unité de caractères génériques , ne me 
taxeront pas , j'ai lieu de l'espérer , d'igno- 
rance à cet égard. Si je m'élève donc ici 
contre cette manière de voir , ce n'est que 
par le seul désir d'élargir , d'applanir la 
route qui mène à la science. Il se présente 
ici et à la fois deux sortes de caractères : 
l'un est plus ingénieux et plus solide peut- 
être ,• mais les difficultés qui l'environnent 
sont tellement grandes , que sa perception 
en est souvent interdite , qu'elles égarent 
même. L'autre est plus simple , plus appa- 
rent , moins constant en lui-même ; mais 
les erreurs où peuvent entraîner ses varia- 
tions sont moins nombreuses que celles qui 



DES INSECTES. jc^ 

naissent de Tembarras de saisir le premier. 
N'est-il pas raisonnable de préférer, dans cette 
concurrence , le second de ces caractères ? Je 
ne V eux pas dire , bien s'en faut qu'on doive 
négliger le premier. Le vrai naturaliste eu 
connoit son importance ; il sait qu'il doit 
envisager son objet sous toutes les faces , et 
qu'il ne peut bien établir un genre qu'après 
avoir rassemblé les caractères pris de toutes 
les parties ; mais il écrit pour la multitude ; 
et se mettant à leur portée , il trace une 
route facile et praticable. Que le caractère 
du port de Yhabitus de l'insecte accompagne 
donc ceux que fournissent les organes de la 
mauducation I M. Fabricius en a bien senti 
la nécessité , puisque son entomologie systé- 
matique offre ces deux sortes de caractères. 

Je pourrois au surplus démontrer , si je 
voulois , que ce grand principe d'unité ca- 
ractéristique est opposé à la marclie de la 
Nature. N'est - ce pas sur les organes du 
mouvement , soit les pieds , soit les ailes, 
qu'elle a posé les fondemens de ses grandes 
coupes ? Si elle l'a fait pour les divisions 
principales, elle a pu le faire encore pour 
celles qui leur sont subordonnées. Ces or- 
ganes du mouvement ont donc , aux yeux 
de cette suprême régulatrice de nos mé- 



8o ETUDE 

thodes , une grande valeur. Pourquoi M. Fa- 
bricius ne le sent-il pas , et nous relègue-il 
dans la classe des mauyais entomologistes, 
parce que nous portons nos regards sur toutes 
les parties que la Nature nous dit elle-même 
être presque aussi essentielles les unes que 
les autres? Adopterions-nous, par exemple, 
les idées du savant qui , dans ses divisions 
générales des reptiles, passeroit sous silence 
la présence ou l'absence des pattes, la dis- 
position des tégumens ? Partagerions-nous 
l'opinion de l'ornithologiste qui dans sa mé- 
thode ne considéreroit jamais que le bec ? 
Verrions-nous dans ces plans , fondés sur une 
base unique , la marche de la Nature ? Mais 
laissons-là ces discussions. Que notre esprit 
s'occupe maintenant des règles et des pré- 
ceptes qui assurent la solidité des caractères 
des coupes , celle des noms , et qui nous 
apprennent Fart de bien décrire. 

Les naturalistes distinguent trois sortes 
de caractères ; le naturel , l'essentiel et l'ar- 
tificiel. 

Le premier signale toutes les parties ma- 
jeures de l'objet , toutes celles qui servent 
de base aux coupes , comme les pattes , les 
ailes, les antennes et les parties de la bouche, 
pour les insectes. 11 considère les parties sous 

toutes 



DES INSECTES. 8t 

toutes îeiirs formes : cette généralité d'ob- 
servations le rend immuable, et donne tou- 
jours, quelques vicissitudes qu'éprouve la 
méthode, le moyen de fixer la place de la 
coupe dont le caractère naturel dépeint les 
traits. Ce caractère est le conservateur , le 
gardien naturel des ordres et des genres. 

Le second ou le caractère essentiel indique^ 
par un trait propre et unique, son objet. Il 
l'isole tout d'un coup de tous ceux de la 
même coupe naturelle. Ainsi les antennes 
en masse feuilletée séparent les scarabées 
des coléoptères. 

Le troisième caractère ou l'artificiel ne 
montre son objet qu'avec peine , qu'après 
plusieurs notes comparatives. Il est le fruit 
de l'art : la Nature ne l'a pas traeé. Tels 
sont la plupart des caractères ordinaires. 

Quels que soient ces caractères , ils doi- 
vent tous être pris de parties visibles , cons- 
tantes et communes aux objets de la même 
coupe. Ainsi , tout ce qui tiendroit à des 
qualités accidentelles , variables, particulières 
du sujet , tout ce qui supposeroit des con- 
noissances que sa seule inspection ne pour- 
roit fournir , ne peut servir de base à ces 
caractères. Ils excluent le son, l'odem^, les' 

Jns. Tome I. p 



82 ETUDE 

localités , les comparaisons avec d'autre* 
objets , les mesures , etc. 

Une phrase spécifique n'est jamais qu'un 
caractère , et ordinairement artificiel. Les 
règles précédentes lui sont donc applicables, 
avec cette différence qu elle n'isole qu un 
seul objet ; tandis que les caractères des 
coupes supérieures séparent des groupes 
d'autant plus nombreux , qu'ils s'éloignent 
davantage de l'unité spécifique. Ceux-ci 
portent d'ailleurs sur la forme essentielle des 
organes du mouvement , de ceux de la man- 
ducation , ou sur la figure généi aie du coips ; 
tandis que la phrase spécifique ne présente 
que l'examen de la surface de ces choses, 
leurs appendices ou leurs couleurs. 

Que les termes dont vous vous servirez 
pour rendre ces caractères soient consacrés 
par l'art; qu'ils soient positifs, clairs, com- 
paratifs, sans inutilités et peu nombreux. 

Vous abrégerez vos caractères et vos 
phrases, en formant le plus de coupes qu'il 
vous sera possible. Il seroit à désirer que 
chaque division n'en compiît au plus que 
dix autres. Comment sortir de ces genres où 
l'on trouve des familles de plus de cent 
espèces , mises , sans le moindre ordre , les 
unes au bout des autres ? On passe mi tems 



DES INSECTES. 85 

considérable à l'examen de toutes les phrases 
et on arrive souvent à ]a dernière sans être 

plus avancé ; eh pourquoi ? C'est parce 

qu'en augmentant sans cesse un Species^ on 
croit laisser loin de soi les autres entomo- 
logistes , et les gagner de vitesse. 11 ne faut 
que quelques minutes potu- décrire une 
espèce; mais il faut bien des années pour 
composer un bon gênera. 

PJacez vos ordres, vos genres suivant leur 
affinité et l'ordre naturel qui doit être le 
sujet de toutes vos méditations et de toutes 
vos recherches. Ces rapprochemens sont la 
pierre de touche de la bonté de vos carac- 
tères: ne soyez point charlatan, et ne donnez 
pas à ces caractères qu'une simple valeur 
apparente , en éloignant les divisions aux- 
quelles vous les appliquez, de leur famille 
naturelle , et en les plaçant à côté de quel- 
ques autres divisions très - différentes , pour 
établir un contraste illusoire. 

A l'égard de l'ordre des espèces, je pense 
qu'on pourroit les ranger dans chacune de 
leurs coupes , d'après l'identité de leur pays 
natal. Toutes les espèces indigènes se trou- 
vant ensemble, on abrégeroit singulièrement 
les recherches que l'on est obligé de faire 
pour arriver à leur connoissance : d'ailleurs, 

F a 



Si ETUDE 

je ne vois rien qui s'oppose à cet ordre , sî 
on a toujours soin de placer les insectes 
suivant leurs rapprochemens naturels. 

D'après ces considérations, on rangeroit 
les espèces de la manière que nous allons 
indiquer. 

I. Espèces d'Europe. 

1*^. Europe septentrionale , depuis le cercle polaire 
jusqu'au 55° de latitude. 

2". Europe tempérée depuis le 54° jusqu'au 45". 
3°. Europe méridionale , depuis le 44° jusqu'au So**. 

II. Espèces d'Asie. 

1**. La partie septentrionale et occidentale, la 
Russie jusques vers les confins de la Tartarie. 

a**. La partie septentrionale et orientale, la Sibérie 
jusqu'au KanitscLatka. 

3". Le Levant, ou la partie occidentale de l'Asie 
qui comprend l'Asie mineure , lu Crimée, la Tartarie, 
la Palestine et la Perse. 

4". L'Arabie. 

5°. Les Indes orientales et continentales, partie en 
deçà du Gange , et partie au delà du Gange. 

6°. Les îles de l'Inde. 

7". L'Asie orientale , la Chine , le Japon. 

III. La nouvelle Hollande. 

IV. L'Afrique. 

i^. Les régions situées en deçà le tropique dil 
Cancer. 



DES INSECTES. 85 

2°. Celles qui se trouvent entre le tropique et 
l'équateur. 

3°. Celles qui se trouvent entre l'équateur et le 
tropique du Capricorne. 

4°. Celles qui sont au delà de ce tropique. 

V. L'Amérique. ^ 

1°. La partie la plus boréale depuis le cercle 
polaire jusqu'aux confins des Etats-Unis. 

a". Les Etals - Unis et les pays sous le même 
parallèle. 

5°. Les Antilles et les pays situés près du tro- 
pique, du Cancer jusques près de la ligne , à 5 ou 6". 

4°. L'Amérique cquatoriale. 

5". L'Amérique méridionale , ou les régions situées 
au delà du tropique du Capricorne. 

VX. Les îles de la mer du Sud. 

Imposez uii nom à tous les groupes que 
vous formez , d'après ces bases , soit pour 
l'avantage de la science , soit pour votre 
propre gloire ; car il pourroit arriver qu'un 
homme adroit profitât de votre oubli , et 
par la création d'un nom , parût avoir créé 
la chose en usurpant vos travaux. 

"Vos dénominations renfermeront, autant 
qu'il sera possible , le caractère essentiel , 
seront courtes , d'une prononciation facile , 
prises en entier de la même langue, diffé- 
rentes d'un nom presque semblable par, 

F 3 



86 ETUDE 

deux syllabes au moins, et n'auront point 
d'autre application. Ne manquez jamais 
d'indiquer leur étymologie, afin d'éloigner 
les difficultés qui accompagnent les recher- 
ches de cette nature. 

Le laconisme , la richesse de la langue 
grecque semblent lui avoir acquis le droit 
de présider à la formation de ces dénomi- 
nations : mais , comme on abuse de tout , 
bien des naturalistes sont devenus hellt'no- 
maniaques. L'Histoire naturelle se voit sur- 
chargée d'une multitude de mots qui épou- 
vantent la mémoire et éloignent de la science. 
Cette fureur de parler grec s'est introduite 
dans notre langue , et il est certains ou- 
vrages tellement remplis de ces termes bar- 
bares , qu'ils en sont illisibles. Linnseus y a 
donné lieu ; on a voulu , par trop d'atta- 
chement à ses principes , exclure , i° la 
langue latine de ces créations de termes 
techniques ; 3° refuser aussi à la langue 
nationale le droit d'intervenir dans la tra- 
duction de ces mots. 

Je ne partage pas , je l'avoue , la préten- 
due théorie philosophique que l'on a donnée 
pour la formation de ces termes , et cette 
opinion n'est pas chez moi l'elfet de l'hu- 
meur ou de la bizarrerie; j'ai senti, par ma 



DES INSECTES. 87 

propre expérience , les défauts de la théorie 
que j'attaque. A-t-on oublié que l'on doit 
toujours chercher à soulager la mémoire? 
qu'elle retient mieux un mot, quoique long, 
mais qui lui présente un sens tiié de la 
langue maternelle , qu'un mot latin ou grec 
d'une seule syllabe , et qui n'excite chez elle 
aucune idée d'une chose connue ? Ne sait- 
on pas qu'il ne peut y avoir de dénomina- 
tion parfaite , et qu'il vaut mieux , puisque 
cela est ainsi , travailler pour l'avantage de 
la mémoiie , que s'attacher à une exactitude 
grammaticale trop- scrupuleuse ? 

M. Fabricius , par exemple , s'élève contre 
les mots composés de deux noms , et latins 
sur -tout, tels que celui de formica -leo, 
auquel il substitue celui de myrmeleon , tiré 
du grec. Mais , de bonne foi , puisqu'il faut 
créer des noms , qu'importe qu'ils soient 
composés de deux mots ? Les savans , les 
hommes qui, sans être très-lettrés, ont reçu 
une bonne éducation , connoissent la langue 
latine; mais il en est bien peu, et des uns et 
des autres , qui sachent le grec : le mot de 
formica - leo sera donc entendu d'un bien 
plus grand nombre de personnes que celui 
de myrmeleon. Transportez maintenant ce 
dernier nom dans notre langue , comme 011 

F 4 



88 ETUDE 

Yii fait depuis M. Fabiicius ; serez - voiïS 
compris ? ... Et non, certes . . . mais , dites 
au contraire fourmi - lion , le plus ignorant 
vous entendra, et se rappellera un mot 
formé de deux noms qui lui sont connus. 
Je crois donc que les entomologistes qui 
écrivent en latin doivent prendre , autant 
qu'il est possible , leurs nouveaux noms de 
cette langue, et que ceux qui écrivent dans 
une autre langue vivante , soit qu'ils com- 
posent , soit qu'ils fassent une traduction , 
doivent former , avec le secours de cette 
même langue , des noms d'un genre ana- 
logue. 

Les propriétés , les métamorphoses , le 
poit de l'insecte seront la source de ces 
dénominations : mais , si vous ne pouviez 
les forger qu'aux dépens de l'oreille et en 
fatigant la mémoire , prenez plutôt des noms 
insignifians , mais doux et faciles à retenir. 
Prenez garde d'en employer qui le soient 
déjà dans d'autres parties de l'histoire na- 
turelle ,• puisez même vos noms dans la 
fable , si besoin est. 

Afin de soulager encore votre mémoire, 
donnez à vos familles un mot composé de 
celui qui sert de nom au génie dominant. 
La famille où se trouvent les cétoines , le§ 



DES INSECTES. 89 

hannetons , les scarabées , sera celle des sca- 
rabéïdes. Il en résultera deux avantages , et 
la facilité de se rappeler le nom , et la con- 
noissance du genre qui a servi de base à la 
coupe. 

Hors de cette circonstance , gardez-vous 
de faire ainsi des noms; vous induiriez eu 
erreur, en faisant croire que les objets aux- 
quels vous les appliquez appartiennent à la 
famille dont la dénomination vous a servi 
de racine. 

Les meilleurs noms triviaux se prennent 
des habitudes, des caractères de l'insecte. 
On ne tolère ceux que Ton tire des lieux, 
du soi, des saisons, que par l'impossibilité 
où l'on est souvent d'en employer de la na- 
ture des premiers. Ceux qui seroient établis 
sur des comparaisons qui ont la finale eu 
oides, méritent d'être rejetés. Le respect que 
l'on doit avoir pour la mémoire des grands 
hommes, nous impose l'obligation de con- 
server religieusement les noms spécifiques 
qui nous rappellent leur souvenir. Que ces 
témoignages de notre estime ne soient pas 
trop prodigués; car ces noms se créent tou- 
jours mi peu aux dépens de la science, et 
il ne faut pas avilir la récompeuse due aux 
travaux des grands hommes. 



go ETUDE 

Nous devons gémir en voyant que des 
écrivains, justement célèbres et dignes de 
toute notre vénération, aient démenti, par 
leur condLiite, ce respect religieux pour la 
mémoire de ceux qui les avoient précédés 
dans la même carrière. Ce respect, si com- 
mandé par tous, nous faisoit un devoir de 
conserver les noms des genres consacrés , 
soit par l'usage , soit par des recherches spé- 
ciales ; mais tout a été bouleversé , et les 
dénominations reçues ont éprouvé une ré- 
volution véritable. D'abord on ne s'est pas 
occupé de ce que les anciens avoient dit 
sur les insectes, des noms qu'ils avoient 
donnés ; et sous prétexte qu'ils n'avoient eu, 
en histoire naturelle, que des connoissances 
très-bornées, on a cru pouvoir se dispenser 
de Tétude de celles qu'ils nous avoient trans- 
mises; dès lors les désignations dont ils s'é- 
toient servis , ont été appliquées sans le 
moindre examen à des objets très- difïérens 
en tout. On ne s'en est pas tenu là. Tels et 
tels genres ont paru avoir des caractères peu 
fondés ou douteux; on a jugé qu'il étoit 
commode de prendre leurs noms , qui étoient 
censés devenir inutiles , pour en qualifier de 
nouveaux genres. Un examen plus attentif 
a-t-il vengé l'homieur de ces coupures gêné- 



DES INSECTES. 91 

rlques qu'on vouloit ainsi condamner à 
l'oubli 1 ... On a honte de revenir sur ses 
pas ; une nouvelle dénomination est créée , 
et s'applique à ces genres si ballotés. Mais 
ils ne sont pas les seuls qui aient à se 
plaindre ; plusieurs autres genres solidement 
établis, et reconnus pour tels, se voient dé- 
pouiller du nom que leur avoit imposé celui 
qui les forma , et sont tout étonnés de n'être 
plus ce qu'ils étoient. Ces vicissitudes perpé- 
tuelles de la nomenclature arrêtent les pro- 
grès de la science. Quelle que soit l'autorité 
des écrivains qui ont produit ces change- 
mens, et quoique leurs ouvrages soient entre 
les mains de tout le monde , n'en soyez pas 
moins fidèles aux vrais principes. Un ento- 
mologiste célèbre , mon ami Olivier , vous 
en donne l'exemple. Son estime pour M. 
Fabricius ne l'a pas empêché de se refuser 
aux innovations mal fondées de celui-ci. 
Telle sera aussi ma conduite dans le cours 
de cet ouvrage. La justice et ce que je dois 
à la science me le prescrivent. 

On eût évité ces écueils si l'on se fût fait 
une règle de ne jamais détourner l'applica- 
tion d'un nom quelconque , le genre auquel 
on Tauroit donné fût-il d'ailleurs mauvais. 

Ne manquez pas de rendre hommage aux 



92 E T U D E 

travaux des autres naturalistes ; et lorsque 
vous écrivez particulièrement sur un objet 
qui aura donné lieu à de bonnes observa- 
tions , indiquez celui qui les a faites. S'agit- 
il, par exemple, d'un genre établi récem- 
ment avant vous, citez son auteur, et ne 
vous appropriez point, à la fa\eui' d'une 
réticence coupable, quel qu'en soit le motif^ 
la gloire que cet écrivain s'est acquise. Res- 
pectez toujours dans la caiiière littéraire le 
droit de propriété. 

Lta synonymie vous fournit l'occasion de 
rendre à chacun ce qui lui appartient. Divi- 
sez en deux classes ceux qui ont parlé de 
votre matière : les systématiques et les ico- 
nographes. Etablissez votre série d'après 
l'ordre chronologique des observations, en 
commençant par les systématiques. Marquez 
d'un astérisque celui qui a écrit le premier 
sur l'objet. Il seroit même convenable d'in- 
diquer de quelque manière les auteurs qui 
n'ajoutent rien aux observations précédentes, 
afin d'empêcher des recherches inutiles. 

Chaque synonjnie commencera une ligne 
et sera ainsi distingué de ceux qui l'a voi- 
sinent. Ou citera exactement le titre abrégé 
du livre , l'édition , le volume et la page. 

Votre description présentera la différence 



DES INSECTES. gS 

et l'ordre naturels des parties de l'objet. 
S'agit-il d'un ordre , considérez d'abord les 
organes du mouvement, et ensuite la forme 
générale de la bouche. Etablissez -vous un 
genre, indiquez son ordre, sa famille,* esquis- 
sez rapidement les traits qui lui sont com- 
muns avec d'autres, et ceux qui lui sont 
propres. De là passez à la description des 
antennes, à celle de la structure et compo- 
sition, soit générale, soit particulière de la 
bouche; arrêtez- vous ensuite à l'examen des 
tarses ; fixez , après cela , vos regards sur la 
forme générale et partielle du corps. Vos 
caractères, essentiels ou artificiels, et le na- 
turel se trouvent établis. 

Si vous vous proposez de décrire une 
espèce, comparez encore ses caractères es- 
sentiels avec ceux des espèces voisines. Faites 
observer la forme générale du corps , et 
considérez ensuite en détail ses organes , les 
antennes, la tête, le corcelet , l'écusson, 
l'abdomen , les membres. 

Quoique les maîtres de l'art vous aient 
laissé une assez grande latitude dans la ma- 
nière de prendre les dimensions des parties 
de l'animal, je pense qu'il est nécessaire pour 
une plus grande exactitude, et pour mieux 
déterminer les limites d'une espèce à une 



94 E T tr D E 

autre , de mesurer scrupuleusement et en 
tout sens, les parties différentes de Tanimal. 
Il ne faut point de vague en histoire natu- 
relle; fobservateur doit être géomètre. 

Ne tombez pas , à cet égard , dans un dé- 
faut assez commun : celui de renvoyer , 
quant à la forme et à la" grandeur d^un ob- 
jet, à celles d'un autre; puis de celui-ci à 
un troisième , à un quatrième. Ces renvois 
occasionnent une perte de tems , et ne vous 
apprennent souvent rien. 

Si la prolixité, le verbiage sont un fléau 
pour la science , il faut aussi prévenir qu'elle 
reprouve ces descriptions si brièves , si in- 
complettes qu'elles sont presque inutiles. 
J'aime mieux une observation diffuse , pour- 
vu qu'elle ne taise rien d'essentiel à savoir, 
qu'une observation dont le laconisme ne 
m'instruit qu'à demi. On peut retrancher, 
mais on ne peut pas toujours ajouter. 

M. Fabricius critique Paykull au sujet 
de ces longueurs dans les descriptions. Je 
con^dens que le naturaliste suédois auroit 
pu , à la faveur de plusieurs subdivisions , 
éviter cette prolixité; mais j'oublie ce léger 
inconvénient, lorsque je réfléchis que ces 
longues descriptions me permettent toujours 
de comparer les espèces, de i-econnoître plus 



DES INSECTES. ^5 

facilement celles qui sont obscures ou celles 
qui échappent par leur petitesse ,• je dii-ois 
aussi que Fabricius, tout excellent descrip- 
teur qu'il est, devient souvent obscur par 
son laconisme, sur- tout dans les grands 
genres , et je lui observerai que plus les 
sujets se particularisent, plus il est permis 
de les traiter avec étendue. Une faune doit 
offrir des descriptions plus longues qu'un 
système général. 

Ceux qui désireront avoir le type d'une 
description complette, le trouveront dans 
la philosophie botanicjue de Fabricius. Il 
vient deparoitre, en allemand, un ouvi'age 
qui nous offre des modèles plus parfaits; je 
crois même qu'il n'est pas possible d'aller 
plus loin. L'auteur est Knocli , et le livre 
a pour titre : neue Beytrœge zur lusecten- 
kunde , Leipzig, 1801. Les figures qui l'ac- 
compagnent sont dignes de cette belle ma- 
nière d'observer. 

Dans la description des espèces , il est 
une partie qui donne beaucoup d'embarras 
et suscite grand nombre de dilBcultés : je 
parle de la manièi-e d exprimer les couleurs. 
Cela m'oblige à traiter ce sujet ex professa; 
je le ferai dans un des discours suivans. 

On désignera non seulement le pays, la 



<)6 ETUDE 

saison où a été trouvé l'insecte que Ton ai 
décrit, mais encore la nature du sol, celle 
des végétaux qui y croissent , tout ce qui 
peut, en un mot, procurer des renseigne- 
ment sur les habitudes de l'animal et son 
économie. 

Le nombre des espèces connues ne peut 
s'accroître, sans que les difficultés de les 
distinguer n'augmentent en même tems. Les 
descriptions les plus étendues ne dissipent pas 
toujours les obscurités. De bonnes figures, 
et sur-tout des figures coloriées avec soin ^ 
peuvent seules venir à notre secours et fixer 
nos doutes. Le naturaliste ne doit jamais 
négliger un moyen auxiliaire si puissant. 
Nous ne sommes même peut-être pas éloi- 
gnés d'une époque où ce complément de 
nos travaux, et qui en est la sanction, sera 
érigé en devoir. 

11 seroit à désirer que le naturaliste pût 
joindre le pinceau au talent de décrire,* il 
faut qu'il s'exerce à représenter, du moins 
grossièrement , les objets qui offrent des ca- 
ractères difficiles à saisir, et qui échappe- 
roient au dessinateur. Il doit guider ses yeux, 
lui prêter toutes ses lumières, afin que les 
siennes lui soient utiles et n'aient pas une 
fausse application. Qu'il dessine votre objet 

dans 



D E s I N s E C T E s. 97 

dans un état naturel, sous toutes les faces 
qui peuvent faire connoitre ses formes et 
les proportions de ses parties; qu'il s'attache 
plus aux caractères qu'à l'effet; il ne faib 
pas un tableau. 

Les parties caractéristiques ou celles qui 
ont quelque chose de remarquable, seront 
vues à part , à moins que la grandeur du 
sujet ne les fit suffisamment ressortir. 

Le dessin aura toujours dix à douze lignes 
de longueur , afin que les parties de l'animal 
soient distinctes. Puissent des hommes, tels 
que les Van - Spendonck , les Redouté , les 
Maréchal , qui réunissent les connoissances 
du naturaliste à celles des grands peintres , 
nous donner les préceptes et les règles qui 
doivent guider l'iconographe des objets d'his- 
toire naturelle ! 



Jns. T o M E I. G 



rj8 DE L'INSTINCT 



TROISIEME DISCOURS. 

■ 
De V instinct et de V industrie des 

Insectes ( i ). 

OUR le poinl de présenter une histoire gé- 
nérale des insectes , il paroît à propos de 
jeter en avant quelques idées relatives à 
riustinct et à l'industrie d'un peuple , in- 
téressant à plusieurs égards , et qui ne semble 
dédaigné que parce qu'on n'en connoît pas 
les merveilles. Ces notions préliminaires , en 
facilitant au lecteur l'intelligence des détails 
où je veux entrer , l'attacheront jdIus dou- 
cement à la contemplation des prodiges éton- 

nans que recèle cette partie de la création. 

■ ■ ■■ ■ ■ ^" 

(i) Le Discours sur l'organisation générale des 
insectes devroit naturellement précéder celui- ci j 
mais j'ai craint d'effaroucher mes lectevirs par des 
détails secs et arides ; il faut d'abord lui présenter 
des tableaux agréables et captiver son imagination : 
une fois éprise d'amour pour son objet , elle dévorera 
sans peine les momens d'ennui , malheureusement 
inséparables de la nomenclature. 

Je préviens encore les lecteurs qu'un de mes amis 
a la plus grande part à ce Discours; il a fait un brillant 
tableau de l'esquisse que je lui avois tracée. 



DES INSECTES. 99 

On ne peut en cfTet porter un moment 
ïe llanibeau de l'observation sur l'extrémité 
cle Timmense tableau de la Nature , sans 
lencontrer à chaque coup dœil des faits , 
des analogies , des mœurs , un système d'exis- 
tence ,de physiologie, qui arrêtenl; l'rinie , la 
jettent dans le plus profond étonnement ; 
et , d'un trait rapide , la font remonter à la 
Toute-Puissance , qui se plaît à verser eu 
jouant, sur l'organisation physique et morale 
de la plupart des insectes , les traits singu- 
liers et brillans du trésor inépuisable qu'elle 
répand dans la classe des fleurs , des oiseaux 
et des quadrupèdes. 

Cest la réflexion sublime que l'étude en- 
tomologique inspiroit à l'un des plus célèbres 
historiens des insectes, ce L'observateur de 
la Nature , dit Bonnet , doit se proposer 

dans ses recherches de perfectionner 

ses sentimens d'amour et de respect pour 
la Divinité , par une connoissance plus ap- 
profondie de ses merveilleux ouvrages». 

Où le pouvoir de la Sagesse éternelle 
brille-t-il avec plus d'éclat que dans l'éco- 
nomie organique et industrielle de quelques 
individus de la science qui nous occupe ? Qui 
comparera les travaux surprenans du castor 
avec la régularité géométrique des hexagones 

G 2 



îoo DE L'INSTINCT 

de Tabeille ? Qui ne verra beaucoup moins 
d'instinct dans la patience féroce du tigre , 
dévoré par la faim, qui, la gueule desséchée, 
J'œil en feu , et tapis au milieu des hautes 
herbes de la forêt , attend , immobile , le pas- 
sage de la proie sur laquelle il s'élance , que 
dans l'instinct du fourmi-lion qui , silentieux 
au fond de l'entonnoir creusé dans une terre 
mobile , est assuré qu'en allant au travail 
l'imprudente fourmi précipitée dans la tré- 
mie par l'éboulement préparé de quelques 
grains de sable , en devenant sa victime , 
le paiera de toutes les peines que la meur- 
trière économie de cet escarpement a pu lui 
coûter ? 

Qui préférera l'élégante architecture du 
nid de l'hirondelle à la petite feuille pliée 
par la chenille en forme conique , enlacée 
d'une multitude de cerceaux de fils de soie, 
émanés de sa substance, et qui, à l'intérieur, 
réunis en trame , étendent contre les parois 
de la fragile cellule une tapisserie molle et 
imperméable , dans laquelle rej)ose un jeune 
larve , doux espoir d'une postérité nom- 
breuse ? 

Après avoir épuisé son admiration sur 
l'énorme charpente et la force prodigieuse 
de l'éléphant, qui sert de base à des tours 



D E s I N s E C T E s. lot 

cliargées de combattans , a quel observateur,' 
dit le naturaliste romain , ne s'extasiera pas 
en réfléchissant aux perfections inconceva- 
bles que la Nature déploie dans ses minia- 
tures ? Quelle merveille , par exemple ,' 
n'offre pas à l'oeil attentif le dessin et la 
structure d'un moucheron î» 

Car, sans parler de la gaze de ses ailes, ra- 
mifiées de vaisseaux presque imperceptibles ,' 
arrosés d'une liqueur aussi atténuée que la 
sève qui circule dans les feuilles de la rose ,' 
quel sentiment inexprimable n'éprouve-t-oa 
pas en songeant que , dans un aussi si petit 
espace , la Nature place et combine tous les 
organes de tant de sensations disparates ; 
ceux de la vue, du goût, de l'odorat , et cette 
trompe admirable , tantôt arme offensive et 
défensive , tantôt sonde délicate qui , de pres- 
que toutes les substances , pompe les sucs 
destinés à sa nutrition! 

C'est sur tant de prodiges voilés aux yeux 
de l'ignorance , et qui résultent de l'instinct 
et de l'industrie des insectes , que je me pro- 
pose d'arrêter un moment l'attention du 
lecteur, en développant quelques idées som- 
maires sur leurs moyens de conserver l'exis- 
tence , et de la défendre de tous les accidens. 
qui la menacent. 

G 5 



102 DE L'INSTINCT 



CHAPITRE PREMIER. 

Instinct et industrie des Insectes dans 
la manière de se nourrir. 

(JuoiQUE placés au bas de l'échelle orga- 
nique, les insectes figurent cependant dans 
la classe privilégiée de Tanimalisation. Cette 
tribu précède immédiatement celle des vers, 
dfanier chaînon du règne animé , et nuance 
intermédiaire qui le lie à celui de la végé- 
tation. 

Renvoyons donc au dépôt des tableaux 
de l'imagination les ingénieux parallèles du 
développement des facultés vitales dans l'in- 
secte, avec la croissance et le produit de la 
piaule, qui ont amusé les loisirs deLesserts, 
d'après quelques idées de Swammerdam. 

«La plante, a-t-on dit, pousse une tige 
pour se revêtir ensuite de feuilles ; l'insecte 
connnence par être un corps oblong et ver- 
niiforme, et finit par des ailes : les feuilles 
des plantes sont pleines de nervures qui se 
partagent en mille sinuosités ; les ailes des 
insectes ont aussi un grand nombre de ner- 



DES INSECTES. io5 
vures et de ramifications pareilles : celles-là 
diffèrent entre elles par leur forme et leur 
découpure,' celles-ci ne varient pas moins 
par leur configuration et par la manière 
dont leurs bords sont dentelés : les plantes 
poussent des boutons à fleurs; les insectes 
deviennent nymphes et chrysalides : comme 
ces boutons, après avoir fleuri , donnent des 
fruits dans leur maturité; ainsi ces nymphes 
el ces chrysalides , après un certain teins , 
produisent des insectes dans leur état de 
perfection». 

Qui ne voit combien cette comparaison 
très-imparfaite est incapable de soutenir les 
regards de l'analyse; et combien le rappro- 
chement des fibres nerveuses de la feuille 
est au dessous du merveilleux artifice de 
l'aile d'un insecte? Qui ne voit que la loco- 
motion, ou faculté de se mouvoir, de chan- 
ger de place, de raser la terre, de planer 
sur les eaux , de s'élever dans le vague de 
l'air pour y surprendre la proie , met une 
différence infinie entre l'insecte et la plante, 
qu'on voit croître , fleurir et tomber sur le 
gazon qui lui a servi de berceau ? 

Et d'ailleurs auroit-on fermé l'oreille à 
la réclamation d'honneur qui , à l'avantage 
^e l'insecte, s'élève de l'observation la plus 

G4 



ko4 DE L'INSTINCT 

superficielle sur sa moralité, ses habitude^ 
et son instinct? La Nature a -t- elle placé 
dans l'ame de ses grandes productions , dans 
celle du lion, de l'éléphant ou du cheval,' 
des passions plus caractérisées d'emporte- 
ment , de colère et d'audace , que celles dont,' 
à chaque pas, on découvre les traces dans 
celle des insectes? A-t-elle donné au singe, 
au renard, à l'oiseau chasseur, plus de ruses, 
de notions de piège, de patience et d'impé- 
tuosité qu'à certains insectes ; tandis que , 
par l'éclat de leur robe , par la variété des 
émaux et les nuances du velours, ils peuvent 
le disputer à tout ce que les quadrupèdes, 
les oiseaux et l'art offrent de plus brillant et 
de plus accompli? 

Les insectes apparteuans à la classe de 
l'animalité , sont , dès lors , soumis aux be- 
soins généraux que la Nature donne à tout 
individu vivant. Le premier et le plus essen- 
tiel est celui de conserver l'existence qu'il 
tient de sa libéralité, en se nourrissant, c'est- 
à-dire , en s'incorporant les matières qui lui 
sont destinées et propres à faire circuler dans 
ses organes l'élément actif de la vie. 

Reçues dans l'intérieur de l'insecte, par 
la bouche ou par une ouverture analogue, 
ces molécules nourricières subissent diffé^ 



DES INSECTES. io5 

rentes élaborations , qui alimentent et con- 
servent ainsi le principe de l'organisation. 

Il y a dans les insectes presque autant de 
manières de se nourrir, autant de différence 
dans la satisfaction de ce besoin, qu'on re- 
marque de variétés dans leurs formes. Ce- 
pendant 5 pour généraliser les idées et les 
ordonner, on peut distinguer dans ce peuple 
deux systèmes principaux de prendre l'ali- 
ment ; celui qui s'opère par la succion , et 
celui qui emploie le broiement de la nour- 
riture. 

C'est en considérant séparément ces deux 
caractères distinctifs dans la même classe , 
que nous verrons se ranger sous chacune 
une multitude d'observations aussi curieuses 
qu'instructives ; et là aussi nous trouverons 
la matière d'un hymne touchant à la mère 
commune, qui, dans l'organisation et l'en- 
tretien des insectes, déploie ces attentions 
délicates et ces soins infinis que nous sommes 
accoutumés de n'admirer que dans les gran- 
des masses de l'animalité. 



io6 NOURRITURE 



ARTICLE PREMIER. 

Nourriture des Insectes par succion. 

jL) e ses premières observations sur le mode 
de nourriture des insectes par succion , le~ 
philosophe voit sortir une grande réflexion 
qui, approfondie parles siècles et l'étude, 
peut mener à la découverte du principe 
général des vues et des opérations de la 
Nature; elle donneroit la clef du sanctuaire 
terrestre, comme Newton l'a reçue du génie, 
relativement à l'harmonie des phénomènes 
de l'architecture du brillant empirée. 

Ici., la terre nourrit la rose, insinue dans 
ses veines l'inGarnat et le parfum , découpe 
ses festons et prépare sa couronne. Survient, 
tout à coup, un aimable voyageur, de la 
famille des abeilles , qui, tout en bourdon- 
nant, s'abat sur le sein de la jeune fleur , 
cntr'ouvre doucement son calice odorant, 
ravit le trésor et le distille en liqueur miellée. 
Une tendre adolescente en goùtoit la dou- 
ceur, lorsque, frappée du trait de la mort, 
elle tombe, des bras d'une mère désolée, 
dans les entrailles de la terre ; et de sa pous- 



DES INSECTES. 107 

sière innocente le tems voit refleurir une 
rose aussi vermeille, aussi douce et aussi 
modeste que celle dont elle emporta dans le 
tombeau les transmutations successives et la 
dernière métamorphose. 

Ainsi, dans la Nature, tout meurt et se 
reproduit de lui - même ; les générations 
renaissantes ne sont qu'un appareil nouveau 
de la même matière; rien ne se perd; tout 
s'agite , tout circule , tout se reforme ; et le 
système organique entier se réduit peut-être 
à la décomposition et au mouvement. 

Cette vérité fondamentale reçoit de nou- 
veaux reflets de lumière lorsqu'on la rap- 
proche des habitudes alimentaires des in- 
sectes suceurs. Parmi eux , les uns ne se 
nourrissent que du suc des fruits et des 
plantes ; d'autres pompent la substance de 
leurs semblables et le sang des autres ani- 
maux ; une troisième espèce , réunissant les 
deux goûts , met également à contribution 
la liqueur du règne animal et la sève du 
végétal. C'est d'après l'inspiration de ces 
divers appétits que la Nature combine , dans 
l'insecte , l'économie organique, ainsi que les 
moyens d'intus-susception et de digestion ana- 
logues aux matières qu'elle lui a préparées ; 
et c'est ici que commencent les merveilles. 



io8 NOURRITURE 

Dans la classe des suceurs, s'agit-il dW-^ 
ganiser l'espèce la plus délicate, celle qui 
met un choix plus épuré dans la qualité 
de ses alimens : la Nature lui donne et la 
faculté de se transporter rapidement aux 
divers endroits où ils croissent pour lui, et 
l'instrument nécessaire pour saisir et s'in- 
corporer l'objet de ses désirs. 

Arrachez-vous des bras du sommeil, voyez? 
comme le printems, de ses doux rayons, a 
réchauffé la terre , comme les fleurs s'em- 
pressent d'é clore, et d'ouvrir leur sein aux 
influences de l'aimable saison ! Avec quelle 
légèreté, quelle aisance il fend l'air rafraîchi, 
ce papillon , dont l'aile , aussi blanclie , aussi 
pure que l'émail du lys , charme les regards , 
et allume la jalousie de toutes les nymphes 
du parterre ! 

JEst-ce coquetterie, est-ce inconstance, 
est-ce embarras du choix? Le jeune volage 
s'approche , s'éloigne , revient , fuit encore ; 
il est vaincu , et la fraîche violette va l'en- 
chaîner un moment. 

Fixé sur le bord des festons, de ses pattes 
déliées, effleurant à peine la molesse du 
velours parfumé , le petit sultan , les ailes 
immobiles et élevées l'une contre l'autre, 
soit pour ne point troubler sa jouissance^ 



DES INSECTES. 109 

soit pour s'enivrer de toutes les émotions de 
l'aimable conquête , darde , au plus intime de 
son cœur , la trompe merveilleuse dont la 
Nature l'a pourvu. 

Jusqu'alors invisible , et à ce moment plus 
longue que le corps du brillant animal , cette 
langue rétractile et tournée en spirale, se 
déroule, se replie, et s'étend de nouveau 
avec un art et une vitesse incroyables; 
chaque coup de piston pompe, au sein de 
la fleur complaisante , une partie du suc le 
plus pur , et le rapporte aussi rapidement 
aux intestins du papillon , par un méca- 
nisme dont la science et les instrumens les 
plus finis n'ont pu jusqu'à ce jour découvrir 
le secret. 

L'assemblage des écailles et des mem- 
branes qui composent la trompe du roi des 
insectes est si parfait , ses caresses sont si 
douces , ses baisers si délicats , que l'ardeur 
de ses amours ne laisse jamais aucune trace 
d'indiscrétion : le voile du mystère demeure 
impénétrable,- et zépliir lui-même, revenant 
visiter son domaine , ne découvre , ni dans 
l'économie du feuillage de la violette , ni 
sur son sein , aucun pli , aucun dérangement, 
aucune flétrissure qui puisse lui révéler les 
embrassemens et le bonheur du papillon. 



1 lo NOURRITURE 

Tout , dans sa structure , amioiice les at- 
tentions et les complaisances de la Nature 
pour un de ses bijoux : les antennes , ou 
espèces de cornes dont la tête de la plupart 
des insectes est armée , très-probablement 
j)our leur servir de mains propres à tâter 
et à examiner les corps qu'ils rencontrent; 
ces appendices , invisibles dans les araignées, 
les mites et les hydrachnes , s'annoncent 
très - distinctement chez le papillon ; ces 
antennes sont filiformes , d'égale grosseur 
jusques vers leur extrémité qui forme un 
bouton ou une massue ; elles sont mobiles 
à la volonté de l'insecte; il s'en sert pour 
écarter et briser tous les obstacles qui s'op- 
posent à sa jouissance, ou tenteroient de 
retarder la satisfaction de ses appétits. 

La trompe , si courte dans quelques fa- 
milles de phalènes qu'il leur est impossible 
de s'en servir pour l'extraction des sucs 
alimentaires , est , comme je l'ai dit , dans 
la caste des papillons , d'une dimension frap- 
pante , mais parfaitement appropriée aux 
vues de la main qui l'a dessinée. La Nature 
vouloit que l'instrument extracteur de la 
nourriture de l'insecte chéri fut dimen- 
sionné de manièje qu'il pût aisément péné- 
trer jusqu'au fond du calice des fleurs où se 



DES INSECTES. iii 

<3istillent les sucs les plus délicats et les plus 
analogues à Télégance de sa physiologie, qu'il 
le put sans risquer de blesser les organes 
de sa vue on y enfonçant la tète. Seroit-il 
permis d'ajouter qu'une conséquence de 
cette vue essentielle de la Nature est qu'ent 
courtisant ainsi , la tête dégagée , une fleur 
fiaîchement épanouie , le joli séducteur peut 
lui témoigner toute sa tendresse et en rece- 
voir les douces émotions, sans lui dérober 
ni l'éclat de ses yeux , ni aucune des graces- 
qui brillent sur sa personne 5 et c'est ainsi 
que, dans le plan de la Nature, la satisfaction 
des premiers besoins est toujours la source 
ou le produit du plaisir. 

Le papillon doit-il au choix exquis de sa 
nourriture, à la combinaison de l'organe qui 
la pompe , ou à la distillation des vaisseaux 
internes , l'éclat de ses ailes ; ces bandes de 
pourpre , ces nuages d'azur , ces mélanges 
biganés , ces points d'or ou d'ébène , ces 
liserés de franges ou de dentelles , ces enca- 
dremens réguliers et contrastans ? C'est sur 
quoi il seroit bien difficile de prononcer 
avec quelque fondement solide. 

Mais au moins est - il constant que le 
papillon, déposant sur une fleur la poussière 
fécondante , emporlée du sein de celle qu'il? 



113 NOURRITURE 

vient cle quitter , fait des mélanges qui petl* 
vent occasionner, dans ce peuple charmant^ 
des variétés de nuances admirables , des 
couleurs intéressantes, singulières et entiè- 
rement neuves. C'est aux florimanes à ap- 
profondir ce procédé de la Nature , à voir 
quel parti ils en peuvent tirer pour enrichir 
le parterre de nouvelles colonies ; mais , en 
s'extasiant devant les émaux d'une race in- 
connue de tulipes, de renoncules ou d'œil* 
lets, qu'ils se souviennent que la découverte 
du nouveau trésor est due aux caprices du 
plus beau et du plus inconstant des insectes 
ailés. 

Cette facilité qu'a le papillon de dissé- 
miner indistinctement les étamines procréa- 
trices , ravies aux plantes émaillées , et l'ha- 
bitude de quelques individus de cette écla- 
tante famille de laisser échapper de leur 
corps , à certaines époques , des taches rou- 
geâtres , eût fourni à l'ignorance ou à la 
superstition des armes invincibles , si la 
science ne les eût brisées d'un seul coup. 

Au connnencement de juillet 1608, voilà 
le faubourg d'Aix et plusieurs milles à la 
ronde , couverts d'une pluie de sang , dessé- 
ché à ce moment , mais très-coloié. Qu'on 
imagine la stupeur du peuple , la frayeur 

des 



D E s I N s E C T E s. ii5 

des citadins , et les graves raisonneraens de 
la haiile érudition qui décide formellement 
reconnoître , dans cette pluie alarmante , 
l'opération des anges de ténèbres , ou Tan- 
nonce , de la part du ciel , des plus redou- 
tables fléaux. 

L'épouvante et le préjugé se fussent à 
jamais enracinés , dit Réaumur , si on n'eût 
eu alors un philosophe , qui , dans la vaste 
étendue de ses connoissances , embrassoit 
aussi l'observation assidue de la nature des 
insectes. 

« Une chrj'^salide , que Pieresc conservoit 
dans son cabinet , vint éclairer à ses 3'^eux: 
ce grand mystère ; le bruit qu'il entendit 
dans la boîte où elle étoit , l'avertit qu'elle 
avoit subi sa transformation. En ouvrant 
cette boîte , l'insecte s'envola , et laissa au 
fond une tache rouge > d'une grandeur assez 
considérable. Pieresc se convainquit que les 
taches rouges qu'on voyoit sur les pierres 
étoient de même nature que celles du fond 
de la boîte. En voyant voler une quan- 
tité prodigieuse de papillons , il observa et 
fit observer à plusieurs personnes que les 
gouttes de la pluie miraculeuse ne se trou- 
voient nulle part dans le milieu de la ville ; 
qu'il n'y en avoit que dans les endroits, 

Ins, Tome I, H 



îM NOURRITURE 

voisins de la campagne ; que ces goutte^ 
ii'étoient point tombées sur les toits ; que, 
ce qui étoit plus décisif encore , on n'en trou- 
voit pas même sur les smfaces des pierres 
qui étoient tournées vers le ciel ; que la 
plupart de ces taches rouges étoient dans 
des cavilés contre la surface intérieure de 
leur espèce de voûte ; qu'enfin on n'en 
voyoit point sur les murs plus élevés que les 
hauteurs auxquelles les papillons volent 
ordinairement. C'est ainsi que cet obser- 
vateur judicieux parvint à donner la solu- 
tion simple et sûi'c d'un phénomène qui 
auroit pu long-tems encore tourmenter les 
sa vans et effrayer les ignorans». 

Quelque tribut d'admiration que puisse 
nous arracher le zéphir des insectes , il faut 
en convenir , s'il réunit les grâces aimables 
et séduisantes dont s'embellit cette classe 
d'élégans qui papillonnent dans la société , il 
partage aussi leurs défauts ; léger , incons- 
tant, égoïste, indiscret, en faisant la cour 
aux fleurs , il ne pense qu'à ses besoins et à 
ses plaisirs ; et la liqueur qu'elles lui laissent 
enlever, dont la douceur est pour l'animal 
volage un nouveau bienfait de la Nature, 
ne sert qu'à sa nutrition personnelle. 
Il n'en est pas ainsi de cet autre insectej- 



D E s I N s E C T E s. ii5 

isî connu par ses travaux et sa police ; celui 
dont la muse du poëte de Mantoue a célébré 
]es mœurs , et qui a révélé à Swammerdani 
et à Réaumur presque toutes les parties de son 
histoire. La Nature , après avoir laissé échap- 
per de ses mains l'éclatant papillon , comme 
un essai de la richesse et de la variété de 
ses couleurs , a donné dans l'industrieuse 
abeille un témoignage touchant de sa bien- 
faisance et de son pouvoir, en voulant qu'un 
des plus petits objets de son immense labo- 
ratoire contribuât aux douceurs et aux agré- 
mens de la vie. 

Comme le papillon volage , la diligente 
abeille se nourrit sur le sein des fleurs ; mais 
les élaborations intérieures des substances, 
que leur enlève ce précieux animal , étant 
destinées à produire la cire et le miel , et 
l'extraction devant être conséquem aient très- 
différente , il a reçu de la main créatrice , et 
pour se nourrir , et pour vaquer à ses fonc- 
tions , une trompe et des accessoires d'une 
conformation bien autrement merveilleuse. 

En travaillant , au premier rayon de l'au- 
rore , dans le calice des fleurs , empreintes 
des fécondes émanations de l'éther et de 
la manne aérienne , l'abeille ne pense pas 
précisément à sa nourriture ; ce n'est pas ce 

H a 



'ii6 NOURRITURE 
dont il s'agit maintenant, et ce n'est pas la) 
quelque pressant que puisse être le besoin , 
qu'il sera pleinement satisfait. Se hâter de 
dépouiller les fleurs de leur trésor , sans les 
endommager , ou même les flétrir ; accu- 
muler sur elle-même la charge des dépouilles 
et du butin ; travailler jusques à l'épuise- 
ment; s'empresser de reprendre, d'une aile 
résonnante et fatiguée, le chemin de la ruche 
pour déposer sa récolte au fond de sa cellule; 
telles sont les lois invariables de l'instinct de 
l'abeille et du gouvernement de la petite 
république. 

Rien de plus curieux que les organes des- 
tinés à cette extraction nutritive , et au 
produit de la digestion. Comme il n'est pas 
ici seulement question d'enlever le suc des 
brillans végétaux , mais encore de ravir une 
liqueur édulcorée , premier élément du 
miel , et qui distille des glandes de certaines 
fleurs , ainsi que d'enlever cette poussière 
visqueuse dont se pétrit la cire , et qui sau- 
poudre les parois de la plante , il faut à 
l'ardente ouvrière des instrumens assortis à 
ces différens travaux. 

Suivez une jeune abeille qui vole à sa 
besogne ; voyez - la pénétrer et se plonger 
dans les festons dentelés d'un oeillet : sans 



DES INSECTES. 117 

perdre un seul instant, ni adresser aucun 
hommage à son hôte radieux , sur l'éclat 
de son damas panaché , ou sur la suavité 
de son haleine , elle déploie brusquement 
hors de son fourreau une trompe, aupara- 
vant repliée sur elle-même et cachée entre 
les mandibules et la bouche. 

Tachez de découvrir à la dérobée im 
petit mamelon , presque cylindrique , cilié 
sur les bords , et qui termine la pièce prin- 
cipale de la trompe , couverte de poils dans 
toute sa longueur. Observez attentivement 
avec quelle industrie , avec quelle rapidité 
Tabeille darde cet organe entre les pétales 
de la fleur ; comme il s'alonge , s'accourcit 
et se contourne en tout sens ; comme il 
se maintient dans une vibration et un 
mouvement continuels. Voj^ez le mamelon 
appliqué sans cesse contre les nectaires de 
l'œillet , et comme une langue infiniment 
active , sucer et lécher la hqueur mielleuse; 
et par un art , jusqu'à ce moment difficile 
à expliquer , l'introduire avec la trompe 
dans la bouche , de là dans l'œsophage , et 
enfin la livrer à l'estomac , qui , après lui 
avoir fait subir une nouvelle préparation , la 
dégorge en miel , au fond du polygone pjTa- 
liiidal , qui lui sert de magasin et de retraite. 

H 3 



îi8 NOURRITURE 

L'opéiation de la cire est beaucoup plu^ 
facile à observer et à saisir. Lorsque l'abeille 
sent son viscère plein de liqueur nectaire , 
elle achève d'épuiser la fleur, en appliquant 
vivement les poils dont elle est plus ou moins 
garnie , sur ces étamines de la plante ; et 
quand tout son corps en est couvert, dans 
un bon moment de récolte , elle regagne la 
cité, après avoir pris la précaulion d'enlever, 
avec ses pattes de derrière qui lui tiennent 
lieu de brosse , toute cette poussière , et de 
la pétrir en deux petites boules qui , placées 
à chacune des jambes de derrière, servent de 
contre-poids. Cette cire brute et primitiv^e , 
saturée ou du miel , ou de la liqueur véné- 
neuse dont l'abeille est pourvue pour sa 
défense , selon Swammerdam ; ou tout sim- 
plement travaillée dans l'intérieur du corps, 
selon l'opinion commune, se transforme eu 
cire véritable. 

Ce n'est qu'à la suite de tous ces pénibles 
travaux que l'abeille songe à elle-même, et 
qu'elle prend, tant sur la provision du miel, 
que sur celle des gâteaux de cire , la légère 
porlion prescrite par le besoin et la règle de 
la plus extrême sobriété. 

C'est ainsi que le suc des fleurs qui émail- 
lent nos plattes bandes , ou qui embellissent 



DES INSECTES. 119 

les arbres fruitiers , servent de nourrituro 
aux iudividus de la plus sage et de la mieux 
policée des républiques; et c'est ainsi qu'à 
leur industrieuse diligence nous devons la 
cire et le miel. Je voudrois pouvoir assurer 
que notre reconnoissance égale le bienfait. 

Hélas ! nous nous extasions sur les bril- 
lantes livrées que la Nature donne à la tribu 
des papillons; nos regards éblouis ne peuvent 
s'en détacher; nous leur donnons une espèce 
d'immortalité en les conservant avec le plus 
grand soin sous des glaces précieuses; chaque 
matin cette superbe collection reçoit l'honi^ 
mage de notre admiration et de nos éloges; 
et à peine , au sein des bruyantes métropoles , 
en jouissant des productions de l'abeille, s'oc- 
cupe- t-on de l'intéressante ouvrière à qui 
elles sont dues, et qui s'en prive pour nous. 

Dites , jeunes beautés , lorsque dans un 
bal charmant, préparé par l'amour et animé 
des sons touchans d'une harmonie tendre 
et légère , mille bougies répandant à l'envi 
une lumière vive et douce , forment, au 
milieu des ténèbres , une atmosphère avan- 
tageuse , qui investit mollement toute votre 
personne, en dessine avec plus de volupté, 
en prononce mieux la taille élégante et les 
formes arrondies , et fait briller d'un feu 

H4 



Ï20 NOURRITURE 

nouveau ces regards déjà si séduisans ; dites ^ 
ce cœur tendre, susceptible des plus vives 
impressions , et qui ne respire que pour 
riieareux objet dont la seule image fait son 
bonheur; ce cœur sent -il l'ingratitude de 
ne pas même se souvenir que , le triomphe 
de cette nuit et le redoublement des émo- 
tions de Tamant , il doit tout cela, en grande 
partie , aux tonens flatteurs de lumière qui 
s'échappent d'une file de lustres étincelans 
des flammes de la cire ; de la cire préparée 
par la modeste abeille, qui, peut-être à cette 
heure , engoujdie dans un coin de la ruche , 
souffre cruellement des rigueurs de la saison? 
Au reste , ce ne sont pas seulement ces 
mouches précieuses qui se nourrissent de 
miel ; les fourmis en sont aussi très-friandes, 
ainsi que de toute autre liqueur douce et 
sucrée : tel est le principe intéressé des fré- 
quentes visites qu'elles rendent aux puce- 
rons , et de leur afïluence près de ces petits 
animaux. Elles ne leur font aucun mal , et 
ne les recherchent que pour lécher la liqueur 
miellée qui sort continuellement du corps 
des pucerons , et dont elles font leur plus 
délicieuse nomTiture. En conséquence les 
fourmis ne les quittent pas , afin de profiter 
de cette douce évacuation ; et elles y sont 



DES INSECTES. 121 

même si occupées , qu'on a dit qu'elles ou- 
blient de se rendre le soir à la fourmilière, 
et qu'elles veillent auprès des pucerons pen- 
dant toute la nuit, sans se rebuter du tems 
fiais et pluvieux de l'automne. Les guêpes,' 
les abeilles même cherchent cette liqueur 
douce que les pucerons laissent sur les 
feuilles : les secondes en prennent quelque- 
fois si copieusement , qu'elles en rapportent 
un dévoienient mortel. Cette distillation , en 
effet , est d'un goût sucré et fort agréable. 

Ce n'est pas seulement à la fleur que la 
Nature confie le suc nourricier des insectes: 
les autres parties des végétaux sont aussi 
chargées d'y contribuer; et à cet égard, un 
spectacle moins intéressant, mais aussi cu- 
rieux que les travaux de l'abeille , c'est celui 
de plusieurs insectes qui ne vivent que du 
suc qui circule dans le tissu des feuilles et 
des tiges des arbres; tels sont les cigales, les 
pucerons, plusieurs espèces de punaises sau- 
vages, et ceux qu'on nomme gallinsectes , 
c'est-à-dire, les cochenilles et les kermès. 
Ces animaux ont reçu de l'ordonnatrice 
générale une trompe placée au dessous de 
la tète, dont ils se servent pour piquer, dans 
la feuille ou dans la tige, la sève alimen- 
taii^e que cet organe combine, et qu'il fait 



123 NOURRITURE 

passer, d'après les vues de la Nature, dan» 
le corps de l'insecte. 

Remarquez la quantité prodigieuse de pu- 
cerons qui couvrent le feuillage et les som- 
mités de ces arbustes et de ces plantes. Vous 
les voyez immobiles ; cependant tous sont en 
action; chaque puceron a sa petite trompe 
enfoncée dans les feuilles, et il en tire con- 
tinuellement le suc qui le nourrit. Quant 
aux gallinsectes , comme ils s'alimentent de 
cette portion de la sève qui vivifie l'écorce 
des arbustes, leur trompe, aussi mince, mais 
plus forte, et située au dessous du corps, 
s'enfonce dans cette écorce et en extrait la 
liqueur. Ce qu'il y a de singulier, c'est que 
l'insecte de cette dernière espèce , ayant 
choisi un endroit convenable, on le voit s'y 
fixer , ne plus le quitter , le pomper cons- 
tamment jusqu'à ce qu'il tombe mort sur la 
piquure qu'il a faite à l'arbre ou à la plante. 

La Nature pousse encore plus loin les 
attentions de la tendresse en faveur des 
jeunes sortes de cigales {cicada spumaria 
Lin.); elle leur prépare, avant la naissance 
des ailes, une espèce de manne conserva- 
trice , tirée de leur propre substance. Je 
parle d'une espèce d'écume blanche qu'il 
n'est point rare de voir, au priutems, atta- 



DES INSECTES. i23 

cliée en petits morceaux aux liges ou aux 
feuilles des différentes espèces de plantes, 
et en particulier sur les gramens. Cette 
écume n'est autre chose que le suc ou la 
sève des végétaux sucés par la petite cigale 
avec sa trompe, et qu'elle rend ensuite par 
l'anus. Pour cela, après avoir pompé de 
toutes ses forces, et lorsque son intérieur 
est plein de liqueur, elle fait sortir, de son 
derrière , de petites bulles qui se succèdent 
assez rapidement , et dont Taccumulation 
produit l'écume. A mesure qu'elle paroît, 
elle s'arrange autour de l'insecte et sur son 
corps, qui bientôt en est tout couvert; elle 
sert à gai'antir la jeune cigale des injures 
de lair et de l'action trop yive du soleil 
qu'elle ne pourroit souffiir long-tems sans 
en perdre la vie. 

Les differens tableaux que je viens de 
tracer des diverses méthodes de nutrition 
des insectes qui sucent , attestent cette vérité 
capitale, qu'il existe, dans la Nature, une 
cause intelligente , dont le pouvoir et les 
richesses inépuisables donnent à tous les 
êtres sortis de ses mains , grands et petits , 
forts et foibles, estimés ou abjects, des or- 
ganes travaillés , d'après leur destination 
imrticulière dans le plan général , et dont 



124 NOURRITURE 

ils peuvent se sei'vir pour s'alimenter et 
parcourir la carrière vitale assignée à leur 
espèce. Tous les insectes suceurs trouvent 
à se nourrir du suc des fleurs ou des végé- 
taux ; mais il y a autant de différence de la 
manière dont le scarabée attire la douce 
liqueur, à celle qu'emploie l'abeille, qu'il 
y en a du système d'extraction de celle - ci 
au mécanisme du papillon qui pompe le suc 
alimentaire. Dans la Nature, les moyens et 
les modes varient , mais la fin est une ; et 
les descriptions, que l'on vient de parcourir 
dans la classe des insectes suceurs , en sont 
une démonstration bien frappante. 

Cependant, quelques douceurs et quel- 
ques variétés qu'offrent les productions des 
jardins et de la campagne , il est , parmi les 
insectes , une classe moins délicate , qui , 
tourmentée par des appétits plus grossiers , 
ou des besoins plus exigeans, ne peut exister 
que du suc des substances animales, vives 
ou mortes, et pour laquelle cette liqueur 
épaisse , le sang même , a plus de délices 
que le parfum de la tubéreuse, et le nectar 
de la jonquille. 

La chair morte , de toute espèce : celle 
des quadrupèdes , des oiseaux et des reptiles 
est un mets très-recherché par ces insectes. 



DES INSECTES. i25 

Qui n'a pas vu la viande destinée à notre 
lîourrituie , brusquement attaquée ou par 
des mouches bourdonnantes , ou par des 
larves bientôt transformées en mouches, 
et qui viennent des œufs que de semblaLvles 
insectes y ont déposés ? A peine toucliée par 
ces animaux corrupteurs, la chair s'altère, 
fermente, tombe en dissolution et en pour- 
riture. 

Dès qu'un animal mort est exposé à l'air, 
on voit accourir une nuée d'insectes, qui, 
après s'être rassasiés des sucs du cadavre , y 
pondent leurs œufs; les larves qui en pro- 
viennent, se nourrissent de la même chair, 
et, à leur tour, déposeront, sur ces débris 
corrompus , les germes et l'espoir d'une nou- 
velle génération. Mais on a remarqué que 
l'insecte mère confie toujours ses œufs à des 
substances molles et succulentes, et jamais 
à la viande ni à la chair du poisson dessé- 
chés , trop dure ou trop dépourvue de sucs 
pour pouvoir alimenter sa naissante famille; 
et c'est ce qui garantit en partie de l'insulte 
des mouches les poissons qu'on a coutume 
de faire sécher aux rayons du soleil. 

Parmi les insectes sanguinaires on ne con- 
iioit que trop celui qu'on peut appeler un des 
fléaux du règne animal, ce redoutable cousin. 



126 NOURRITURE 

le plus insolent et le plus insatiable des su-* 
ceurs. Plus délié, plus leste, et, aux cou- 
leurs des ailes près, plus joli que le papillon, 
ce petit insecte ne se nourrit qu'en désolant 
toute la Nature animée. Sa trompe terrible , 
toujours irabibée de sang , est un clief- 
d^ieuvre admirable ; d'une gaine longue , 
velue, garnie de petites écailles, cannelée 
et flexible, sortent à la fois plusieurs dards 
d'égale dimension, très-minces, très-acérés, et 
glissant avec une incroyable vélocité le long 
de chaque cannelure. Et qui peut se garantir 
des atteintes de cette arme indomptable? 

En vain un certain cri et le bruissement 
des ailes du cousin avertissent que l'attaque 
va commencer; on semble dédaigner un en- 
nemi presque invisible par sa petitesse ; mais 
bientôt les jambes, les mains et le \isag0 
percés jusques au sang, couverts de boutons 
et d'enflures douloureuses, font invoquer le 
tonnerre pour écraser un insecte. 

Il poursuit l'homme dans la campagne et 
sous l'ombrage ; à la prairie et sur le bord des 
eaux ; dans les appartemens de jour, et sous 
les voiles du repos; que dis-je, le cruel, il 
vient chercher jusques parmi les saules touf- 
fus la naïve villageoise qui s'y cachoit, ra-^ 
fraîchissant ses pieds délicats dans les ondes 



DES INSECTES. 127 

d'un ruisseau discret. Peu touché de tant de 
cljcirnies, insensible à l'altrait ravissant de 
ce mélange de pudeur et d'émotions nou-» 
velles que le printems et la Nature viennent 
de peindre sur cet aimable front, le barbare, -'■*, 
il couvre de plaies ces jambes d'ulbdtm, ces 
joues arrondies par le pkis gracieux des 
amours : Dieux ! ce sein virginal , ombrasé 
des voiles de la décence , comme le boutoact v \ 
naissant de la sombre épaisseur du feuillage! 

Au reste ce n'est pas seulement dans les 
pays chauds et plus immédiatement soumis 
aux ardeurs du soleil, que le cousin exerce u\ 

ses ravages; sou douloureux empire s'étend 
sur tous les climats. On remarque même 
que les contrées du nord en sont plus in- 
fectées que les régions tempérées. La triste et 
fioide Laponie fourmille de ces dangeieux 
insectes; et ses pauvres habitans n'ont, jus- 
ques à ce moment, trouvé d'autre moyen 
de se garantir, eux et leurs rennes, des 
piquures inflammatoires du cousin, qu'en se 
plongeant presque continuellement dans une 
épaisse fumée , en allumant des broussailles 
et d'autres matières combustibles , ou en so 
frottant le visage et les mains d'une compo- 
sition de lait, de crème et de goudron. 

Je ne rappellerai pas ici que , dans toutes 



128 NOURRITURE 

les zones de l'hémisphère européenne, les 
différentes espèces de bétail sont, pour ainsi 
dire, le domaine du cousin, et les malheu- 
reuses victimes de ses cruels appétits. En 
vain la Nature , dans la belle saison , offre 
à tous les quadrupèdes d'abondans pâtu- 
rages, de belles eaux, et des ombres rafraî- 
chissantes , le dévorateur est toujours là ; 
et, pendant que le bœuf, le cheval et le 
mouton s'alimentent, au sein de l'abondance, 
des bienfaits de la terre , ils sont sans cesse 
tourmentés par l'insecte persécuteur, et plus 
occupés encore à se garantir, s'il est possible , 
des blessures de sa trompe, par le mouve- 
ment continuel de la queue, qu'à satisfaire 
l'urgence du premier besoin. 

Mais j'appellerai la commisération du lec- 
teur sur l'éternelle persécution que le plus 
inexorable des insectes fait souffiir, selon 
quelques naturalistes, au plus foible et au 
plus timide des quadrupèdes. 

Non, ce n'est pas assez que le malheu- 
reux lièvre soit exposé à tant de périls; 
que , le jour , retiré au fond de la foret et 
tapis sous la ramée , il n'y vive que de 
craintes et d'allarmes; qu'à tout moment, 
et même dans son sommeil, il lui semble 
entendre le sou déchirant du cor et la voix 

terriblô 



DES INSECTES. 129 

terrible du chien prêt à lui faire abandon- 
ner ses pénates inquiets : il faut encore 
que la solitude de son asyle sauvage soit 
troublée par le murmure hostile du cousin 
qui vient le tourmenter. En vain ses pattes, 
jouant continuellement à gauche et à droite, 
s'efforcent d'éloigner ou d'écraser l'ennemi ; 
celui-là, aussi leste qu'adroit, évite le coup, 
fond de nouveau sur sa proie, et, plongé 
dans les soyes du dos ou de la croupe du 
lièvre désolé, il s'imbibe impunément du 
plus pur de son sang. C'est ce cruel manège, 
c'est cette lutte opiniâtre qui a fondé une 
partie du proverbe des chasseurs. Des trois 
parties annuelles du lièvre, disent -ils, la 
première, au printems, meurt de froid; la 
seconde, en été, est détruite par les cousins; 
et ce n'est que celle de l'arrière-saison qui 
réussit et vienne à bien. 

Si quelque insecte peut être assimilé au 
cousin , c'est le taon , qui partage ses moeurs 
sanguinaires et ses habitudes féroces. Sa 
trompe, formée d'une gaine ou fourreau, 
comme celle de la mouche , du cousin, et d» 
la plupart des insectes de la même famille , 
est un corps pointu, dont les pièces, en 
forme de lancette , glissant vivement sui^ une 
coulisse qui eu dirige et eu assure les coups,' 

1ns. Tome I. Z 



i5o NOURRITURE 

sont très-propres à percer la peau des che- 
vaux et celle des autres animaux. 

On trouve ordinairement des essaims de 
taons dans les prés bas et les bois humides. 
Volant en plein jour avec rapidité et en 
bourdonnant , on les voit poursuivre le bé- 
tail, les chevaux, les bœufs de préférence, 
et ne plus s'en détacher qu'à la nuit. Au 
reste on a observé que les taons , qui atta- 
quent ces animaux, sont toujours des fe- 
melles, et que jamais on n'a trouvé de mâles 
parmi elles. La même remarque a été faite 
à l'égard du cousin , dont jamais le mâle ne 
vient piquer. Voilà deux observations sur 
lesquelles , faute de lumières , la science 
reste muette. 

Dans la race innombrable des poux , c'est , 
assure -t- on, tout le contraire; la femelle 
tranquille et sans fiel , retrace les inclinations 
douces et pacifiques départies par la Nature 
au sexe générateur et nourricier. Mais le 
mâle est très - avide de sang. Sa tiompe , 
placée au devant de la tête, dans la plupart , 
à la partie inférieure dans quelques-uns (les 
ricins De Géer) , est difficile à voir, à moins 
qu'elle ne soit en action. Leeu^venhoek a 
découvert que cet organe du pou mâle est un 
aiguillon recourbé et enveloppé d'une gaine. 



DES INSECTES. i3i 

Suivant De Géer , cet aiguillon est de sub- 
stance écailleuse, de figure conique, large à 
sa base et très-pointue à son extrémité. 

On sait que ces insectes attaquent sans 
cesse les oiseaux domestiques , les poules , 
les dindons , les chiens et quelques autres 
quadrupèdes. Mais on est indigné de les voir 
profaner les plumes du paon , et loger 
leur honteuse famille dans le superbe éven- 
tail du plus riche et du plus éclatant des 
oiseaux. 

Cependant il est certain que c'est sur la 
tète de l'homme et dans la chevelure qui 
décore son front auguste que ce vil insecte 
( pediculus humanus Lin. ) prend plaisir 
d'établir le siège de son empire. C'est là que 
son orgueil et sa rage se déploient dans toute 
leur énergie , à moins qu'on ne se hâte de 
lui déclarer une guerre vive et opiniâtre, 
pour l'empêcher d'y établir ses incalcu- 
lables colonies et sou indélébile postérité. 

Personne n'ignore ce que mille fois l'iiis- 
toire a pris la peine d'attester. Les poux se 
sont souvent si bien enracinés , non seule- 
ment sur la tête , mais dans toutes les autres 
parties du corps de l'homme, qu'une ma- 
ladie incurable et la mort en ont été les 
tristes suites. Quoique ces terribles accideus 

I 2 



i52 NOURRITURE 

n'attaquent guère que les malheureux plon- 
gés dans la misère , cependant plusieurs per- 
sonnages distinguées en ont été atteints. Le 
fils de Cliarles-Quint , ce redoutable démon 
du midi, dont For et l'intrigue ont fait dans 
le tems tant de maux à la France ; ce prince 
qui , dans les auto-da-fé , a vu de sang froid 
couler tant de torrens de sang; Philippe II, 
malgré l'éclat de toutes les couronnes de 
l'Espagne, mourut en lôgô , à quarante- 
quatre ans , dévoré par les poux. 

Parlerai- je enfin du plus hardi et du plus 
incommode des insectes ? Oiseaux , quadru- 
pèdes , hommes , femmes , enfans , qui peut 
toujours se mettre à Tabri des insultes de 
la puce ? Qui ne sent pas quelquefois la vive 
et insupportable piquure de ce petit aiguillon 
très-fin et très-aigu, rapidement élancé de 
deux pièces latérales dans lesquelles il se 
cache au moment du repos. 

Le bain et les autres moyens de propreté 
éloignent sans doute ces insectes ; mais qui 
peut se promettre que les différens voisi- 
nages n'en communiqueront aucuns indi- 
vidus à la femme qui a le plus de soin 
d'elle-même ? N'est-il donc jamais arrivé à, 
la pure et soigneuse beauté d'être tout à 
coup arrachée des bras d'un songe charmant 



DES INSECTES. i35 

par la visite inattendue d'un de ces petits 
animaux , qui , sans respecter aucun voile , 
outrageant toutes les bienséances , ose in- 
sulter des charmes consacrés à Tliymen , et 
de sa trompe cruelle percer cette peau douce 
et ferme , dont l'amour lui-même prend soin 
chaque jour d'entretenir l'éclat et la fraî- 
cheur ? Non , non , il n'est pas sûr que les 
prérogatives du triomphe le plus flatteur, 
ni l'éclat de la pomme de Vénus dans les 
mains d'un objet adorable , soient le bou- 
clier d'Armide contre les armes redoutables 
d'une puce en fureur. 

La guerre qu'un grand nombre d'insectes 
font à tous les êtres vivans , se tourne souvent 
contre leurs semblables , et ceux-ci en di- 
Hiinuent les victimes. Si l'assaillant a la force 
en partage , la conquête est facile ; mais si , 
comme il arrive quelquefois , il s'agit de 
vaincre avec de foibles moyens , on ne peut 
réussir qu'à force d'industrie. Dans la classe 
des insectes de cette dernière espèce, les 
entomologistes ont fait des découvertes sin- 
gulièrement intéressantes ; mais tout ce qu'ils 
ont publié à cet égard est bien loin des pro- 
cédés du fourmi-lion , ou comme M. Fa- 
bricius l'appelle le rr/yrmeleon , celui dont j'ai 
dit un mot au commencement de ce discours ; 

I 3 



154 NOURRITURE 

ce que j'en vais détailler ici mérite toute 
l'attention de la curiosité. 

Le fournii-lioii ainsi nommé, parce qu'il 
est la terreur des insectes et des fourmis en 
particulier , mais que le docte Bonnet vou- 
droit désigner par la dénomination àe fourmi' 
renard , à cause des ruses qu'il emploie pour 
se rendre maître de sa proie , ressemble 
un peu au cloporte. Son corps , terminé en 
pointe sur six jambes , est composé d'une 
série d'anneaux purement membraneux. Il 
faut encore observer que cet animal , au lieu 
de bouche dont il est privé , porte , de 
chaque côté de la tête , deux trompes ou 
cornes écailleuses , mobiles , intérieurement 
dentées , et terminées en pointes aiguës ; il 
s'en sert comme de pinces pour saisir les 
insectes qui viennent à sa portée , et dont il 
suce toute la substance. 

Mais ces bonnes fortunes étant rares , et le 
fourmi -lion ne pouvant marcher qu'à recu- 
lons, il faut ruser et recourir à quelque piège. 
Après avoir cherché avec la plus extrême 
attention , au pied de quelque vieux mur , 
un sable sec ou une terre bien pulvérisée , il 
travaille , sans perdre de tems , à la fosse , 
au fond de laquelle il attendra la proie. 

Pour creuser cette fosse meiurtrière en 



D E s I N s E C T E s. 335 

forme d'entonnoir , l'insecte commence par 
tracer sur le sable un sillon circulaire , dont 
la circonférence détermine l'ouverture de 
l'entonnoir; l'instinct en a calculé les pro- 
portions avec celles de la profondeur ; de 
manière que celle-ci est, pour l'ordinaire, 
de neuf lignes, quand l'autre l'est de douze. 
Après avoir décidé la dimension de cette 
ouverture , le fourmi-lion trace autour un 
second sillon concentrique ; on comprend 
que son travail doit aboutir à l'excavation 
et enlèvement de tout le sable que ren- 
ferme l'enceinte du premier sillon. En 
imaginant un cône de sable , dont le dia- 
mètre soit égal à celui de l'enceinte , et la 
hauteur à la profondeur que doit avoir l'en- 
tonnoir , on aura une parfaite idée de cette 
caverne de sable ou de terre bien desséchée 
qu'il s'agit d'excaver , sans y rien laisser abso- 
lument ; et pour opérer , l'insecte n'a que sa 
tête et ses deux pattes. 

Voyez comme ces pattes , travaillant à la 
besogne , et se relayant quand l'une est fa- 
tiguée , chargent la tête platte et carrée du 
fourmi-lion, qui lance brusquement sa charge 
de sable hors de l'enceinte. La manœuvre 
continue , on creuse de nouveaux sillons 

I 4 



i56 NOURRITURE 

toujours concentriques au premier , le dia- 
mètre de l'enceinte diminue graduellement, 
et l'insecte , descendant de plus en plus dans 
le sable, voit sa trémie parfaite, quelquefois 
au bout d'une demi-heure , en deux heures 
au plus tard , lorsque la nature et les obs- 
tacles du terrain l'obligent à se reposer. 

Il arrive souvent en effet qu'au milieu de 
l'ouvrage qui alloit à bien , il se présente 
tout à coup de petites pierres trop lourdes 
pour pouvoir être lancées avec la tète de 
l'insecte ; alors il a recours à un procédé 
qui annonce autant de sagacité que de pa- 
tience. Le fourmi-lion sort de l'excavation 
et se montre à découvert. Il va ainsi à re- 
culons j usqu'à ce que l'extrémiité pointue de 
son derrière ait atteint la pierre. Alors il la 
tâte , l'apprécie , essaie de la pousser et de 
la soulever ; le courage et les efforts redou- 
blent , la voilà enfin sur son dos , et main- 
tenue en équilibre par l'action douce et 
liante de ses anneaux. Le petit Atlas , au 
comble de la joie , gagne avec son rocher 
le pied de la rampe , la gravit , porte l'obs- 
tacle à quelque distance de l'ouverture , 
rentre dans la fosse et achève de la per- 
fectionner. 

Cependant , malgré l'adi-esse incroyable 



D E s I N s E C T E s. i37 

de Touvrier , malgré la molle ondulation 
des anneaux , Téquilibi e se trouble , et au 
moment de rejeter la pierre hors de la ca- 
vité , elle échappe , tombe et roule au fond 
de Tentonnoir. Indigné du malheur, l'insecte, 
loin de se rebuter, sent s'allumer une nou- 
velle ardeur; il redescend, saisit la pierre, la 
recharge tout de nouveau sur son dos, regagne 
la rampe , remonte en redoublant de pré- 
cautions , la lance enfin loin de l'aire de son 
terrier, et reprend en paix le travail. Le 
patient observateur qui a vu un fourmi-lion 
obligé de répéter de suite six à sept fois la 
même manœuvre , parce que la charge lui 
échappoit toujours , a raison de dire que 
l'infatigable insecte offroit,dans ces momens, 
au spectateur étonné et attendri , une image 
touchante et bien naturelle de ce malheu- 
reux Sysiphe , forcé , par le jugement du 
Ténare , de pousser continuellement , à la 
cîme d'un rocher , une pierre énorme , qui 
s'en précipite aussitôt. 

Un savant naturaliste observa un jour 
un fourmi-lion occupé à pousser , pour la 
seconde fois , une assez grosse pierre , suivre 
constamment , en remontant , le sillon qu'il 
avoit tracé en descendant. On eût dit que 
l'industrieux animal counoissoit l'avantage 



i38 NOURRITURE 
réel que lui procureroient les bords dvt 
sillon ; car on conçoit qu'ils lui servoient à 
maintenir l'équilibre , et qu'ils empéchoient 
la pierre d'incliner tantôt d'un côté et tantôt 
de l'autre. 

Enfin , le travail et la patience triomphent, 
et l'entonnoir du fourmi- lion est parfait. 
Caché et immobile au fond du piège , le 
chasseur attend le gibier qu'il ne peut at- 
teindre; une malheureuse fourmi, en rodant, 
s'approche , touche le précipice ; les bords 
mobiles et escarpés s'éboulent , entraînent 
la fourmi et la livrent au fourmi-lion , qui 
la saisit vivement entre ses cornes, la secoue, 
l'étourdit, la tire sous le sable, l'y suce à 
son aise , et rejette hors de sa solitude le ca- 
davre, qui n'est plus qu'une peau sèche et 
vuide. Ce repas ne dure guère plus d'un 
demi -quart d'heure : celui d'une mouche 
bleue de viande est plus long ; il dure pres- 
que deux heures. 

Soit distraction , soit lenteur , le fourmi- 
lion , du fond de son embuscade , n'arrive 
pas quelquefois assez vite pour saisir le gibier 
et l'empêcher de regagner peu à peu le haut 
du funeste entonnoir; alors l'insecte, bouil- 
lant de colère , fait jouer sa tête ; il lance 
sur la proie fugitive une pluie de sable , la 



DES INSECTES. j3() 
redouble sans cesse , et voit la victime infor- 
tunée , couverte de meurtrissures , tomber 
à ses pieds et lui servir d'aliment. 

Bonnet ne peut se lasser d'admirer , dans 
le fourmi-lion , le mélange de force et d'a- 
dresse qu'il emploie pour réussir dans sa 
manœuvre. En parlant de la force que dé- 
ploie souvent la fourmi dans le transport des 
fardeaux dont elle se charge , ou qu'elle charie 
sur des terrains assez raboteux , il avoue 
que , si cette force lui a paru quelquefois 
étonnante , celle du fourmi-lion lui est bien 
supérieure. Celui-ci ne pèse guère que trois 
à quatre grains , lors même de son entier 
et parfait accroissement ; et le docte genevois 
assure avoir vu un de ces petits animaux, 
de médiocre grosseur, pousser, vers le haut 
de son entonnoir, une pierre du poids de 
deux deniers ou de quatre grains,* et, à ce 
propos , il ajoute qu'il y auroit bien d'autres 
expériences à faire pour apprécier les dons 
de la Nature au fourmi-lion : il en juge, dit-il, 
par les procédés industrieux qu'il vient de 
décrire , que je reproduis ici , et qui avoient 
échappé à Poupart , à Vallisnieri et à Réau- 
mur , premiers observateurs de ce curieux 
insecte. 

Je termine cette description par un tableau 



140 NOURRITURE 

touchant , extrait des observations du savant 
entomologiste dont je me fais honneur de 
citer les lumières et l'autorité. 

« J'ai parlé, dit Bonnet, d'une araignée, 
qui est si attachée à ses œufs qu'elle les 
porte par-tout avec elle. Elle les renferme 
dans un petit sac de soie qu'elle lie à son 
derrière; on le prendroit pour le ventre de 
l'araignée. Elle est très-farouche, très-agile, 
court avec rapidité , et ne se dessaisit jamais 
de ses œufs. 

» Une araignée de cette espèce ayant été 
jetée dans la fosse d'un fourmi-lion , celui- 
ci saisit d'abord le sac aux œufs , et se mit 
en devoir de l'entraîner dans le sable; l'arai- 
gnée s'y laissoit entraîner avec lui , mais la 
soie qui le tenoit collé à son derrière rompit, 
et elle s'en vit séparée : elle retourne sur le 
champ , saisit le sac avec ses pinces , et fit 
les plus grands efforts pour Farracher au 
fourmi-lion. 

» Ce fut en vain; il entraîna le sac tou- 
jours plus avant sous le sable , et l'araignée, 
plutôt que de lâcher prise , se laissa enterrer 
toute vivante. On la déterra bientôt ; elle 
étoit pleine de vie ; le fourmi-lion ne favoit 
point attaquée ; cependant , quoiqu'on la 
touchât à plusieurs repiises avec un brin 



DES INSECTES. 141 

de bois, elle ne fuyoit point; cette araigne'îe, 
si sauvage , si agile , si farouche, senibloit ne 
vouloir point abandonner le lieu où elle 
avoit perdu ce qu'elle avoit de plus cher». 

Après avoir parlé des insectes qui s'ali- 
mentent du suc des végétaux et de ceux 
qui pompent la liqueur animale , il faut dire 
un mot d'une troisième espèce, dont l'appétit 
s'exerce presque indifféremment sur l'une 
et l'autre substance , tels le cousin , la guêpe, 
le taon , la mite et quelques autres larves 
de la classe des chenilles. 

Quoique très-ami du sang, le cousin ne 
dédaigne ni les fleurs ni les plantes. De Géer 
en a vu un très - grand nombre suçant les 
fleurs ou les chatons du saule ou de l'osier. 
C'est sans doute lorsqu'il ne trouve pas l'oc- 
casion de se rassasier de la liqueur chérie : 
alors attaché au dessous des feuilles , on le 
voit donner une espèce de balancement à 
son corps , de haut en bas , pliant et redi^es- 
sant les jambes, par un mouvement alter- 
natif et très-prompt, comme le font plusieurs 
espèces de tipules. 

La guêpe, un des insectes les plus voraces, 
et dont les goûts sont les plus variés , se 
nourrit de tout ce qu'elle trouve ; viande 
cuite , crue , cadavérée , insectes vivans. 



142 NOURRITURE 
miel , confitures , fruits mûrs , suc des plantes 
et des feuilles, tout convient à ce terrible 
estomac. 

Et cet autre animal , la désolation des 
chevaux et des bètes à cornes , dont il ar- 
rache des flots de sang, et auxquels le tran- 
chant de son arme fait des blessures si 
considérables , la tendre fleur est souvent 
obligée de recevoir ses visites , de soufiiir 
qu'elle s'insinue entre ses festons , et qu'elle 
s'imbibe de ses nectars , cette trompe meur- 
trière , encore dégoûtante du sang des pai- 
sibles animaux ! Est - ce pour célébrer ce 
triomphe dégoûtant , est-ce pour insulter à 
la douce plante , dont un brutal embrasse- 
ment vient d'arracher les caresses , qu'on 
voit le taon, rassasié du suc de ses pétales, 
s'élever dans les airs , répéter dans un assez 
petit espace plusieurs tours et détours , et 
de son vol bourdonnant faire retentir tout 
le voisijiage? 

Armez -vous de patience; à l'aide d'une 
loupe ou du microscope , tâchez de saisir 
toutes les parties d'un des plus petits in- 
sectes (i), dont le volume n'excède pas la 

(i) Nous parlons ici, ea général, des acarus do 
Liniiseus. 



D E s I N s E C T E s. i43 

grosseur d'un grain de sable ordinaire , et 
qui , dit-on , est la cause de plusieurs mala- 
dies épidémiques qui dépeuplent riiumanité. 
Au moins est - il sûr que la mite influe 
beaucoup sur la galle , puisqu'on trouve 
toujours de ces insectes dans les plaies et 
dans les ulcères causées par cette maladie. 

Ce petit insecte se trouve par- tout : 
après avoir sucé le sang des oiseaux et des 
quadrupèdes avec la même avidité et le 
même acharnement que le pou; après s'être 
cramponné sur le corps du limaçon des 
jardins , et avoir pompé avec sa trompe tout 
le suc de sa peau , on le voit habiter les 
feuilles des arbres et des plantes , ainsi que 
le dessous de l'écorce des vieux troncs ; on le 
rencontre dans la farine , le fromage , le lard, 
la viande sèche , et même dans les vieilles 
confitures sèches, qu'il aime passionnément, 
et où il se multiplie jusqu'à l'infini. 

Enfin, ce qui atteste jusqu'où peut aller, 
dans les insectes , le mélange des goûts pour 
la nourriture , ce sont les procédés , en ce 
genre, de certaines chenilles : je ne dirai pas 
qu'un égal appétit les porte à se nourrir de 
plusieurs espèces de plantes absolument dif- 
férentes entre elles ; que les feuilles de 
l'orme , du saule, de l'ortie et de l'aune leur 



344 NOURRITURE 

sont également bonnes, et qu'elles paroissent 
friandes de toutes sortes de légumes ; mais , 
une singularité bien étonnante et même 
monstrueuse , c'est de voir des animaux , 
destinés en apparence à ne vivre que du 
produit des plantes et des fleurs , ou du suc 
des r» mis , et qui , en effet , en font leur 
nourriture ordinaire , tout à coup , à la vue 
de leurs semblables, sentir la soif du sang 
et du carnage s'allumer dans leurs veines 
arrosées du doux nectar des plantes, s'élan- 
cer sur eux, les combattre et les dévorer; 
la fougueuse chenille s'acharne même , 
a-t-on avancé , tellement à celte horrible 
nourriture , qu'elle préfère ces proies dé- 
chirées à toutes les productions végétales; 
et que , par un goût aussi constant que dé- 
pravé , elle en jouit au milieu de tout ce 
que la Nature lui ofïre de plus exquis et de 
plus abondant dans les jardins, les forêts 
ou la riante prairie. 



ARTICLE 



DES INSECTES. 145 

ARTICLE SECOND. 

Nutrition des Insectes par broiement. 

X 

xx la suite des insectes qui vivent en suçant 
les différentes liqueurs que la Nature leur 
destine , et dont la tête est en conséquence 
garnie d'une trompe, on voit paroître la classe 
de ceux chez lesquels la nutrition se prépare 
par la voie du broiement, c'est-à-dire, par 
Faction simultanée des mâchoires armées de 
dents, ou d'une espèce de peigne propre à 
trancher et triturer les corps nourriciers, et 
à les livrer aux élaborations de l'estomac qui 
les transforment en une liqueiu? analogue à 
leur organisation, et d'où résulte pour eux 
l'entretien du système de la vitalité. 

Ici donc il faut , non plus une trompe , 
mais une bouche et des instrumens appro- 
priés au nouveau genre de nourriture. Tou- 
jours sage, toujours prévoyante, la Nature, 
en cette occasion, sait tout arranger et tout 
proportionner ; mais rien n'est confondu. Le 
papillon chenille se nourrissant de matières 
solides et qu'il s'agit de briser dans les pré- 
parations du suc gastrique, dissolvant cpm- 
1ns, Tome I. K 



146 NOURRITURE 

mun à tous les insectes, a des dents qu'il 
emploie à cet usage,- devient -il papillon, 
fait-il briller ses ailes ! plus de dents, elles lui 
seroient inutiles,- tout est remplacé par la 
trompe qui, plongeant au cœur des plantes, 
en ramène le suc nçurricier. 

Le goût des insectes pour les différens 
objets d'aliment est adapté à leur organi- 
sation et aux intentions particulières de la 
Nature. Les uns ne peuvent s'accommoder 
que d'une seule espèce de nourriture , et 
n'en changent jamais. Tel est le plus grand 
nombre des chenilles qui ne vivent que de 
certaines feuilles , sans en pouvoir goûter 
d'autres, au point qu'on les voit bientôt 
mourir si elles eu manquent, comme le 
ver à soie qui ne peut s'alimenter que de 
feuilles de mûrier. Une chenille de chou 
ne sauroit vivre des feuilles du chêne ^ et 
celles de cet arbre ne touchent point aux 
herbes. Un insecte véritablement carnassier 
n'est pas capable de se nourrir de plantes, 
quoique quelquefois il semble s'en amuser; 
et la larve de viande ne peut trouver sa 
subsistance dans les bois ou dans le fumier. 

Il y a cependant plusieurs insectes qui ne 
se montrent pas si délicats sur le choix des 
alinieus , et s'accommodent fort bien de choses 



D E s I N s E C T E s. 147 

de nature très - différente. On voit des che- 
nilles qui mangent de plusieurs espèces de 
plantes avec le même appétit; il y en a 
pour qui les feuilles de fortie, de l'orme 
et du saule sont également bonnes; d'autres 
mangent les légumes de toute espèce, et 
vivent également des feuilles de l'aune et 
du saule. 

Quoique la nourritui^e ordinaire de cer- 
taines chenilles velues soit les feuilles du 
bassinet doux , cependant, lorsque cet aliment 
vient à manquer , elles mangent sans diffi- 
culté les feuilles d'oseille , d'ortie , de chi- 
corée sauvage et de groseiller ; il est vrai 
que , tandis qu'elles prennent ces derniers 
alimens, si on leur présente du bassinet, 
elles se jettent dessus avec le plus grand 
empressement. Au miheu de cette diversité 
du goût de ces animaux , on no peut donc ne 
pas être étonné d'en voir quelques-uns qui, 
aux plantes les plus suaves, préfèrent exclu- 
sivement celles dont nous redoutons la saveur 
désagréable ou le venin, telles que l'absinthe, 
le tithimale, la ciguë et fellébore. 

Chez les insectes, l'heure des repas n'est 
pas plus réglée ni plus uniforme que leurs 
goûts ; il y en a qui mangent souvent et pres- 
que toujours; au moins ceux-ci ne peuvent, 

K a 



348 NOURRITURE 

sans s'incommoder , être long - tems privés 
de nourriture. D'autres, comme nous le 
verrous, peuvent jeûner beaucoup, et vivre 
long -tems sans user d'alimens ; tels que 
tous les insectes carnassiers qui vivent de 
proie. Cette nourriture n'étant pas toujours 
à leur portée , il est absolument nécessaire 
que la Nature les organise de manière à pou- 
voir soutenir une longue abstinence , sauf à 
s'en indemniser amplement quand la bomie 
occasion se présente. Il en est de même, et 
par les mêmes principes, des quadrupèdes 
carnassiers, comme les loups et les renards; 
ils peuvent attendre long-tems, et se dédom- 
mager copieusement, sans que, dans l'un 
et l'autre cas , il en arrive aucun accident 
fâcheux pour leur constitution. 

Il est des insectes qui mangent à toute 
heure de la journée, tandis que d'autres, 
immobiles le jour, ne se nourrissent que 
dans les ténèbres; les phalènes, qui ne volent 
que la nuit , ne prennent qu'alors leurs ali- 
mens. Plusieurs espèces de chenilles cachées, 
le jour sous terre , ne montent sur les plantes, 
pour les ronger , qu'après le coucher du soleil. 
Cependant on peut dire qu'en général les 
insectes mangent en plein jour et se reposent 
la nuit. 



D E s I N s E C T E s. 149 

Quoique les alimens ordinaires des insectes 
soient de forme fluide ; quoique la plupart 
ne se nourrissent que du suc ou des liqueurs 
des plantes et des animaux et trouvent la 
boisson dans Taliment , on en voit néanmoins 
qui mangent et boivent dans des tems diffé- 
rens. L'antiquité avoit observé que les sau- 
terelles aiment beaucoup à boire ; on dit 
qu'elles cherchent de leurs antennes les 
gouttes de rosée qui s'attachent aux feuilles , 
et que , lorsqu'elles en rencontrent , elles les 
boivent sur le champ et avec avidité. 

Parmi les insectes, les uns sont sobres, 
n'usent que de peu de nourriture ; d'autres 
mangent beaucoup, et vrais gloutons, ils ne 
semblent vivre que pour dévorer. On con- 
noît une chenille de quatre pouces de long, et 
d'un peu plus d'un demi-pouce d'épaisseur, 
qui ne mange pas pendant le jour , et dans une 
nuit ne consomme tout au plus que deux 
feuilles de poirier ou de pommier; mais en 
revanche il en est d'autres , qui , en moins 
de vingt - quatre heures , consomment plus 
du double de leurs poids. On rencontre une 
chenille sur les fleurs d'amarelle , qui mange 
tant que son corps s'enfle , au point de ne 
pouvoir plus se soutenir ,• elle roule et tombe 

K 3 



î5o NOURRITURE 
à terre. Les larves qui se nourrissent de 
pucerons, en dévorent chaque jour une 
quantité considérable ,• on connoît d ailJeurs 
la grande voracité des insectes aquatiques. 

Mais de tous les exemples de gloutonnerie, 
aucun ne peut être cotnparé à celui que 
Lyonnet rapporte des bourdons : il dit que 
ces insectes coupés par le milieu , continuent 
à se gorger des liqueurs miellées qu'on leur 
donne , quoique tout ce qu'ils avalent , s'é- 
coule par la plaie. 

Quelque variées à l'infini que soient les ma- 
tières dont s'alimente l'insecte muni de dents, 
il est clair d'abord que son appétit ne s'attaque 
jamais aux substances minérales et pierreuses. 
Faute du suc essentielet mucilagineux, com- 
ment l'animal pourroit-il identifier à ses 
fibres les morceaux atténués de ces sub- 
stances, en supposant même, ce qui est im- 
possible, qu'il parvînt à les briser. 

Mettons donc, sans hésiter, mettons au 
rang des fables l'assertion des observateuis 
peu circonspects , qui nous disent que cer- 
tains insectes mangent le sable, le gravier, 
et même le fer. Vous avez vu l'insecte 
prendre du sable entre ses dents , étoit - ce 
pour le manger ? Non, très - assurément ; 
ce diligent ouvrier ne faisoit que transporter 



DES INSECTES. i5i 

les matériaux destinés à loger sa famille, et 
à lui servir de retraite. 

Quaut à cette petite larve de teigne qu'on 
trouve sur les murs des bâtiniens , et que 
l'on dit manger les pierres de ces murs, c'est 
une erreur ; la teigne , comme Réaumur l'a 
prouvé , ne cherche que les petits lichens 
qui croissent sur les murs. Si l'on s'obstine 
à vouloir qu'il y a très - certainement des 
insectes qui se nouriissent de terreau , il 
faut en convenir , mais remarquer sur le 
champ, que ce terreau n'est qu'un débris 
de plantes et d'animaux décomposés par le 
tems ; qu'il a nécessairement conservé une 
partie des matières organiques et des sels 
de sa première existence , dans lesquelles , 
conséquemment , l'insecte retrouve des 
corps onctueux et assimilés à sa propre 
substance. 

Cependant un phénomène très -singulier 
dans le système de nutrition des insectes, 
dont il est ici question, c'est celui de cette 
chenille à seize pattes , qui , no]i seulement 
fait usage de la laine pour s'en former un 
fourreau portatif, mais la mange et la digère. 
Une autre teigne , dont je décrirai plus bas 
les habitudes, a coutume de pousser un boyau 
de galerie, dans lequel elle demeure à cou- 

K. 4 



i52 NOURRITURE 

vert, jusques daus une ruche; elle entre,' 
méprise le miel, s'empare de la cire et s'en 
nourrit,* de cette cire que la chimie avoue 
ne pouvoir décomposer, elle qui est par- 
venue à dissoudre la pierre et le métal. 

C'est le savant Réaumur qui fait cette ré- 
flexion frappante, et nous n'y voyons qu'une 
solution : c'est d'observer que , le fait étant 
incontestable , il faut convenir que la toute 
puissance de la Nature a pu , sans se contre- 
dire elle - même , donner à de très - petits 
animaux des organes assez actifs et des sucs 
assez dissolvans, pour pouvoir décomposer 
et s'assimiler une matière qui est le pro- 
duit de l'action de l'estomac d'un autre in- 
secte, dans lequel conséquemment la teigne 
retrouve des principes analogues de nourri- 
ture et de sauguification. 

Ce sont les arbres, ce sont les plantes qui 
fournissent le plus ordinairement la nour- 
riture à un très -grand nombre d'insectes. 
Plusieurs chenilles , des larves de chryso- 
mèles et de terithrèdes , mangent et rongent 
la totalité des feuilles , sans épargner les 
nervures ni les grosses côtes , que d'autres 
espèces ne manquent jamais de laisser 
intactes. 

La chenille et la larve mineuse ne déta-r 



DES INSECTES. i53 

client que la substance supérieure ou infé- 
rieure , et ne rongent que la moitié de 
l'épaisseur des feuilles. D'autres pénètrent 
au dedans des feuilles pour en manger la 
pulpe ou substance intérieure , sans toucher 
aux épidermes extérieurs, et minent ainsi 
véritablement le feuillage. 

Il y a des teignes qui se font des four- 
reaux avec des membranes de feuilles , et 
vivent de différens arbres et de plusieurs 
espèces de plantes ; par le moyen de leurs 
fils elles se couvrent de feuilles et se mettent 
ainsi à l'abri ; mais elles ne touchent jamais 
la partie supérieure, et il semble que c'est 
de peur qu'en l'entamant l'eau ne pénètre 
à travers le parapluie. 

D'autres espèces d'insectes vivent dans les 
excroissances des plantes et des arbres qu'on 
appelle galles, et qui s'en nourrissent. Les 
uns la sucent simplement, les autres en 
rongent la substance même, comme le pra- 
tiquent les larves des tenthrèdes , qu'on 
nomme fausses chenilles , qui vivent dans 
les galles de saule. On connoît une chenille 
qui habite une galle résineuse du pin et 
s'en nourrit. Cette galle est une masse de 
résine , dont la cavité est la cellule de la 
recluse. La résine qui la forme est seni- 



i54 NOURRITURE 

blable à celle qui découle du tronc et des 
branches de cet arbre, et elle a une sorte 
d'odeur de térébenthine. Cependant c'est la 
nourriture de cette chenille; elle la mange, 
ou bien elle ronge la substance intérieure 
de la branche , toute pétrie d'une résine 
pareille, et cela, non seulement sans en être 
incommodée, mais de manière à s'en noirr- 
rir parfaitement et uniquement; tandis que 
d'autres insectes meurent à la seule odeur 
de la térébentliine. L'expérience a démontré 
aussi que cette chenille peut résister à l'huile 
de térébenthine la plus forte , dans laquelle 
elle demeure, toute entière, impunément 
plongée. 

Plusieurs insectes s'attaquent aux bour- 
geons des arbres ; ils s'y établissent et les 
rongent intérieurement. Ouvrez les bour- 
geons du pin, vous y trouverez de petites 
chenilles brunes qui consomment les em- 
bryons des feuilles et s'y sont renfermés ; 
d'autres rongent l'intérieur du rosier , sa fleur 
et son feuillage. 

Toutes ces petites manœuvres des insectes 
rongeurs n'excitent que l'admiration de l'ob- 
servateur , parce qu'il est rare qu'il en résulte 
de très -grands dommages. Il n'en est pas 
ainsi de la nutrition d'im des individus les 



D E s I N s E C T E s. i55 

plus voraces de la nombreuse famille des 
scarabées. Le hanneton , engourdi et caché 
pendant l'hy^^er, ayant raffermi toutes ses 
parties, au retour des douces influences du 
printems , sort de terre et prend fessor. Le 
dommage qu'un essaim d'insectes de ce genre 
fait dans une campagne ne peut quelquefois 
se concevoir; les arbres et les haies devien- 
nent leur proie; pas une feuille n'est épar- 
gnée ; ils sont souvent si abondans autour de 
Paris que tous les arbres sont dépouillés de 
leur feuillage. 

Dans le midi de la France on en trouve 
une espèce assez commune qui mange les 
feuilles de vignes, attaque le saule, le peu- 
plier et la plupart des arbres fruitiers. 

Mais tous ces accidens ne sont rien en 
comparaison du fléau des sauterelles, lors- 
que , dans les pays chauds, eUes viennent en 
nuées désoler une campagne, enrichie des 
premières annonces du blé , sur lequel le 
cultivateur comptoit pour sa nourriture et 
celle de sa maison. Tout est fini, la moisson 
est faite, et ce malheureux père de famille, 
le désespoir dans l'âme , est obligé quelque- 
fois d'abandonner la terre qui avoit noiUTÎ 
ses pères , et dont la dévastation aujourd'hui 
ne lui laisse aucune ressource. On en trouve 



356 NOURRITURE 

tm exemple mémorable dans l'Histoire mili- 
taire de Charles XII. L'historien , parlant du 
séjour de ce prince en Besserabie , s'exprime 
ainsi : 

« Une horrible quantité de sauterelles 
s'élevoit ordinairement tous les jours , avant 
midi , du côté de la mer : premièrement 
à petits flots , ensuite comme des nuages 
qui obscurcissoient l'air, et le rendoient si 
sombre et si épais , que dans toute cette vaste 
plaine le soleil paroissoit s'être entièrement 
éclipsé. Ces insectes ne voloient point proche 
de terre, mais à peu près à la même hauteur 
que l'on voit voler les hirondelles , jusqu'à 
ce qu'ils eussent trouvé un champ sur lequel 
ils pussent se jeter. 

» Nous en rencontrions souvent sur le 
chemin, d'où ils s'élevoient avec un bruit 
semblable à celui d'une tempête; ils veuoient 
ensuite fondre sur nous comme un orage , 
se jetoient sur la même plaine où nous 
étions, et sans craindre d'être foulés aux 
pieds des chevaux, ils s'élevoient de terre 
et couvroient le corps et le visage à ne pas 
Voir devant nous, jusqu'à ce que nous eus- 
sions passé l'endroit où ils s'arrêtoient. 

» Par-tout où ces sauterelles se repo- 
soient , elles y faisoient uu dégât assez con- 



DES INSECTES. iSy 

sîdérable , en broutant Tlierbe jusqu'à la 
racine; en sorte qu'au lieu de celte belle 
verdure dont la campagne étoit aupaïuvanfe 
couverte, on n'y voyoit qu'une terre aride 
et sabloneuse. 

» On ne sauroit jamais croire qu'un si petit 
animal puisse passer la mer, si l'expérience 
n'en eût souvent convaincu ces pauvres 
peuples; car, après avoir passé un petit bi^s 
du Pont-Euxin , en venant des îles ou teri-es 
voisines, ces insectes traversent encore de 
grandes provinces où ils ravagent tout ce 
qu'ils rencontrent jusques à ronger les portes 
même des maisons » . 

Les campagnes de nos climats tempérés, 
sans être exposées à ces redoutables fléaux, 
sont cependant souvent attaqtiées sourdement 
par des insectes qui font le plus grand tort 
aux germes précieux qu'on leur confie. Ils 
rongent les racines du blé et font avorter 
îes moissons. On connoît une chenille qui, 
logée dans l'intérieur des tiges du seigle , 
en épuise le suc et empêche le grain de se 
former en épis ; on a coutume d'attribuer 
à la gelée le dépérissement de ces épis , 
tandis que c'est un insecte qui est la source 
du mal. 

Ces jardins cliarmans que nous cultivons 



i58 NOURRITURE 

avec tant de plaisir et d'assiduité, sont aussi 
le théâtre des ravages de Tinsecte. Ici , une 
grande clienille ronge Ja racine du houblon 
et s'en nourrit; là, une larve aiFamée dévore 
la racine et la tige des laitues. Le taupe- 
grillon creuse des galeries souterraines d'où 
il part pour couper les racines de presque 
toutes les plantes et s'en alimenter ; il s'éta- 
blit dans les couches, bouleverse et ronge 
tout, immole les primeurs, mortifie l'amour 
propre du jardinier et déconcerte l'espoir de 
l'impatiente friandise. 

Il n'est aussi aucune partie des forêts où 
l'insecte, pour satisfaire ses appétits, n'exerce 
son empire destructeur ; dans le tronc de 
l'orme , du saule et de quelques autres 
arbres verds, vous trouverez une très-grande 
chenille rayée qui y vit en solitaire , hache 
le bois ou l'aubier, le réduit en sciure et 
le mange. Parmi ces arbres abattus et pres- 
que secs, ou dans le tronc de ceux qui ont 
été coupés, est une république d'insectes, 
qui, comme le rat de la Fontaine , y ti'ouvent 
le vivre et le couvert. Détachez l'écorce de 
ces troncs qui y tient encore à peine , et 
vous allez voir fourmiller mille colonies de 
larves hexapodes, et d'autres sans pattes, 
de celles qiù doivent se niétamoiphoser en 



DES INSECTES. 169 

insectes à étuis écailleux , quelquefois des 
scolopendres et des jules,* vous y trouverez 
aussi un très -grand amas de sciure que ces 
larves en ont détachée à force de patience 
et de travail, et qui leur sert de magasin 
d'approvisionnement. 

Le bois est -il tiré de la forêt et mis en 
œuvre par l'industrie des cites, il n'est pas 
pour cela exempt de la visite et du ravage 
des insectes. Qui ne sait que tous les jours, 
nos chaises, nos tables et nos lambris, ver- 
moulus, à force d'être rongés par ces petits 
tyrans, se détruisent et tombent en pous- 
sière ; et qu'en ce genre , les inatières les 
plus dures ne peuvent résister à la hachure 
d'un million de petites dents qui, à l'ombre 
du silence, travaillent en paix à leur des- 
truction. 

O vous , dont les greniers plient sous le 
poids des fruits de l'abondance ; et vous , que 
la république charge de l'honorable fonction 
de préparer le premier aliment à ceux de 
nos braves frères d'armes, qui, après avoir 
ramené , au cœur de l'empire français , la 
paix couronnée des mains de la victoire , 
veillent encore sur la vaste enceinte de nos 
frontières au salut de l'état; sages dépositaires 
de la confiance de l'administration , ne cessez 



i6o NOURRITURE 

de veiller sur ces précieux magasins d'ap- 
provisionnemens ! Hélas ! combien un mo- 
ment de négligence peut apporter de dom- 
mages ! 

A peine les yeux les plus perçans peu- 
vent-ils s'apercevoir du commencement des 
dégâts : tout à coup un déluge de chenilles 
presqu'imperceptibles , se loge dans chacun 
des grains de froment ; elles y prennent leur 
accroissement , s'y transforment en chrysa- 
lides , et ne s'en échappent que sous la forme 
de phalènes. Avant que Finsecte ait pratiqué 
une ouverture pour ménager sa sortie , il 
est impossible de voir si le grain le recèle; 
le trou dentelé ne paroît point , parce que 
la larve y a pénétré encore très - petite ; 
qu'elle a choisi l'endroit le moins dur du 
grain pour le percer , c'est-à-dire , celui où 
le germe doit sortir; et que des inégalités 
et de très-minces feuillets qui le couvrent, 
dérobent à la vue une si petite ouverture. 
Et ce qu'il y a de plus triste et de plus à 
craindre, c'est que cette destruction se fait 
avec tant de ménagement, avec si peu de 
bruit, qu'on a vu d'énormes tas du plus beau 
blé anéantis par le travail continuel des 
chenilles de cette espèce , sans qu'on se dou- 
tât qu'un seul grain fût habité. 

Les 



D E s I N s E C T E s. 161^ 
Les dépôts de blé deviennent encore 
quelquefois la proie de la voracité , ou plu- 
tôt de la friandise d'une chenille, dont le 
procédé mérite un coup d'œil. Celle-ci ne 
se contente pas , comme la précédente , de 
vivre et de se transformer dans un seul 
grain; elle en attaque plusieurs, et n'en 
mange que le plus délicat. Après avoir lié , 
par mi fil d% soie , la quantité de grains qui 
forment sa grappe nourricière, elle établit 
entre eux des galeries de communication de 
soie blanche, qui, en les assujettissant plus 
sûrement, lui laissent la liberté d'aller les 
attaquer les uns après les autres , et de n'en 
prendre que ce qui peut flatter sa sen- 
sualité. 

Vient-on à remuer le blé , sans examen ^ 
après la construction de ce logement, lare- 
cluse n'a rien à craindre : les appartemens 
sont bien liés,- tout roule ensemble, l'hos- 
pice, le magasin et la locataire, qui, après 
la secousse, retrouve tout en bon état et 
sous sa dent. Cependant, pour peu qu'on 
apporte d'attention , il est facile de se ga- 
rantu* de pareils accidens; en effet, il ne 
faut pas grande sagacité pour découvrir ,' 
dans un tas de blé, des paquets de grains 
Jns. Tome I. L 



ïGa NOURRITURE 
liés ensemble, qui forment des masses plus 
ou moins grandes, et sont mêlées d'excré- 
mens rejetés par les chenilles. 

Les dégâts du charanson dans les maga- 
sins de blé sont encore plus considérables 
et plus à craindre. Chaque grain est la cel- 
luLi, la provision de farine et le lieu de 
transformation d'une petite larve de cette 
espèce ,* on croit même que • ces charan- 
sons , ainsi métamorphosés , y vivent plus 
d'une année , continuant à consommer le 
blé comme dans Tétat de larves, et qu'ils 
viennent à bout de le vuider entièrement. 
Ils sont ainsi plus dangereux que la chenille 
dont nous venons de parler ; l'insecte ailé , 
qui sort de celle-ci, ne pouvant dévorer le 

grain. 

Voici un spectacle bien autrement inté- 
ressant, non seulement pour les vrais ama- 
teurs de la Nature , mais pour toute per- 
sonne qui aime à réfléchir. L'illustre Bonnet 
raconte qu'en octobre 1740? le bruit se ré- 
pandit que les raisins de sou voisinage étoient 
rongés par des vers, contre l'assertion posi- 
tive de Réaumur , qui avoit dit : « Aucun 
insecte, que je sache, ne s'élève dans l'inté- 
rieur des grains de raisin». Cependant les 
vignerons ayant assuré le fait de la manière 



D E s I N s E C T E s. i65 

îa plus positive , Bonnet résolut de Tob- 
server. 

Il choisit et cueillit lui-même des grappes 
dont les grains , liés par des fils de soie , in- 
diquoient le logement d'une chenille. Tous 
étoient percés d'un petit trou, et destinés à 
la nourriture de l'hermite , qui n'occupoit 
habituellement que celui qu'il s'étoit réservé 
pour son logement ,* c'étoit une chenille assez 
semblable à celles dont je viens de parler, 
et qui vivent dans l'intérieur du blé. Seize 
jambes , dont les membraneuses, à couronnes 
complettes de crochets, étoient ses armes, 
et une plaque écailleuse, d'un rouge plus 
foncé que celui de la tête , recouvroit le pre- 
mier de ses anneaux. 

L'observateur ayant choisi trois ou quatre 
de ces grains, dans lesquels il s'étoit assuré 
que logeoit une chenille , puisque , au mo- 
ment où il pressoit le grain, elle avançoit la 
tête au dehors du petit trou circulaire percé 
à la surface ; il plaça ce grain de manière 
que la fenêtre de la cellule fût exposée à 
ses regards, ce fut en vain; une toile de soie, 
bientôt tendue devant l'ouverture, déroba 
la vue du mystérieux intérieur, dans lequel 
l'animal amphibie , plongé au sein de la 
liqueur vineuse, quoique fort altérée par la 

li 2 



i64 NOURRITURE 

gelée, s'en nourrissoit, ainsi que des pepinà 

dont plusieurs avoient déjà été rongés. 

Une autre chenille de la même espèce, 
renfermée dans une boîte vitrée avec la 
précédente , avoit établi son nid entre deux 
grains dans une sorte de creux qui se 
trouvoit à la surface de ces grains; elle les 
rongeoit dans toute la longueur de cette 
cavité , travaillant à l'ombre d'une toile 
qu'elle avoit eu la précaution de tendre au- 
tour de son domaine. Bonnet, ayant séparé 
les deux grains des soies qui les lioieut, vit 
que le grain inhabité étoit percé à l'endroit 
où la toile l'assujettissoit à l'autre, et que la 
chenille de raisins ne se contente pas d'un 
seul grain pour sa nourriture , comme celle 
qui vit dans un grain d'orge ; mais que , par 
sa manière de vivre, elle se rapproche beau- 
coup de la fausse teigne du blé , qui lie 
ensemble plusieurs grains et les ronge suc- 
cessivement , ainsi que je viens d'eu faii-e 
Tobservation. 

L'éclat et la fraîcheur des fruits les plus 
précieux et les plus beaux ne les préservent 
pas des usurpations désastreuses de l'in- 
secte : la poire , la pomme , l'abricot , la 
pêche , la prune , le bigarreau , les pois 
verds , la fève et la châtaigne lui servent 



DES INSECTES. i65 

trop souvent de pâture , et ne sont pas plus 
à l'abri que les raisins; quelques-uns se 
nourrissent de la chair même du fruit , bien- 
tôt entièrement consommée par leurs fré- 
quens repas ; d'autres , plus friands encore ,' 
ou moins dominés par l'empire de l'appétit , 
se contentent de la substance douce et nour- 
rissante des pépins et des noyaux. 

En traçant un léger crayon du dégât des 
larves dans les campagnes, pourrois-je vous 
oublier, intéressantes bergères; vous, les 
tendres filles de la Nature et de l'amour ; 
vous les modestes élèves de l'innocence et 
du travail? Lorsque, couronné de toute sa 
splendeur, le soleil, du sommet de la grande 
voûte , lance sur la prairie les rayons ardens 
qui achèvent d'en mûrir les utiles végétaux; 
lorsque les brebis , recevant dans leur épaisse 
toison des torrens embrasés , et ne trouvant 
plus de suc sur les fleurs , se rassemblent 
autour de la houlette, et, de leurs bêlemens 
plaintifs, appellent la fraîcheur et l'om-r 
brage ; alors , au son de la naïve chanson- 
nette , vous gagnez le bocage , accompagnées 
de quelques bei^gers , comme vous , parvenus 
•k la saison du développement du cœur, 
comme vous éprouvant les premières im- 

L 3 



^i66 NOURRITURE 
pressions de la tendresse, qui en est rélé- 
ment et la vie. 

Au concert , aux jeux , à la danse suc- 
cèdent bientôt la douce promenade et les 
courses légères dans les allées touffues ,• enfin 
l'industrieuse récolte des innocentes noi- 
settes. Vous ne cherchez en ce moment que 
le folâtre plaisir ; recueillez-vous , bergères , 
ici vous attendent les sages leçons de l'amour 
pur eL délicat. 

Cachée sous une touffe de feuillage , dé- 
robée à l'indiscrétion des regards , recouverte 
d'un tissu qui à peine laisse apercevoir à 
l'avide zéphir les preiuiers traits de la nais- 
sante brunette, ce fruit n'est-il pas le tou- 
chant emblème de la retenue et de la mo- 
destie que vous empruntez si heureusement 
de la rose, et qui est tout à Ja fois l'attrait 
le plus enchanteur de la beauté, la gloire du 
hameau , et le couronnement de la vertu. 

Vous allez cueillir un fruit aussi doux : 
arrêtez, jeunes imprudentes, arrêtez,- peut- 
être celui sur lequel s'étend la main de 
l'innocence, n'est pas digne de vous; gardez 
de le porter à la bouche ,• qu'il ne souille 
pas ces lèvres aussi fraîches que la fleur du 
matin; ouvrez avec précaution, vojez cette 
noisette si attrayante , hélas ! ce n'est qu'mî 



D E s I N s E C T E s. 167 

tombeau plein de pourriture, et Tasyle in- 
fect d'une chenille qui en a dévoré toute 
Tamande. 

Vous vous étonnez de n'apercevoir , ni 
dans le fruit, ni dans son tégument, aucune 
ouverture , aucune trace de l'entrée de l'in- 
secte; c'est que sa larve l'a attaqué dans sa 
jeunesse encore très -petite, et lorsque la 
noisette étoit nouvellement éclose. Le trou 
par lequel elle s'est introduite à cette époque, 
a été nécessairement refermé , dans la suite , 
par la maturité du fruit et le durcissement 
de son écorce ; c'est une légère blessure que 
le tems a cicatrisée. 

Cependant, bergères, la noisette vous 
paroissoit bien saine, bien fraîche , et vos 
yeux ne pouvoient apercevoir le trou , 
source de la corruption. Soyez donc plus 
défiantes , et voyez si quelquefois le cœur 
des bergers, imitant le fruit trompeur, sous 
une surface séduisante, ne dissimuleroit pas 
quelque ouverture secrette, par laquelle la 
perfidie et l'inconstance y sont entrées , et 
s'y couvrent de l'ombre la plus impéné- 
trable. Examinez bien, jeunesse confiante; 
ne vous arrêtez ni aux soupirs , ni aux pro- 
testations; les larmes mêmes sont d'assez 
foibles garans jusqu'à ce que vous ayez lu 

L 4 



i68 NOURRITURE 
au fond de Tame d'un amant , comme voi» 
lisez dans la vôtre. Enfin veuillent les Dieux, 
protecteurs des cœurs simples , aimans , et 
sans détours, qu'au village, vous ne soyez 
jamais trompées , jamais déçues qu'en cueil- 
lant les noisettes! 

C'est en vain que, par ces douces images, 
je cherche à charmer ma douleur; le trait 
a percé jusques au fond de l'ame, et il ne 
m'est plus possible de dissimuler. Hélas! je 
compatis bien sincèrement au dommage qui 
résulte du dégât des insectes; de celui sur- 
tout qui regarde la campagne et les justes 
espérances du laboureur. Cependant ces 
malheurs ne sont pas irréparables : l'année 
suivante la bouté du Ciel peut lui rendre , 
au centuple, tout ce qu'il vient de perdre ; 
au moins lui est -il donné, pour première 
consolation , la faculté d'en concevoir et 
d'en nourrir le doux espoir. 

Mais qui me rendra ce cabinet d'histoire 
naturelle, où l'amitié me permettoit de con- 
tinuer et d'éclairer mes études? Un beau 
matin tout est tombé en poussière , dévoré, 
rongé , miné et haché secrettement par la 
dent des insectes vivans; j'ai vu, en un 
moment, s'anéantir la plus riche, la plus 
instructive collection d'entomologie; toutes 



DES INSECTES. 169 

les richesses des deux hémisphères se sont 
évanouies dans un cHn d'œil , et il ne reste 
de tant de merveilles , si précieusement con- 
servées sous des glaces impénétrables, qu'un 
lugubre amas de riches débris, où l'on voit, 
la larme à l'oeil , une armée innombrable 
de mites , de larves , triomphant insolem- 
ment sur des trophées de papillons, de sca- 
rabées, de chrysomèles , de richards, etc., 
dissous et rentrés dans la nuit du chaos ; 
eux à qui l'art et les plus doctes préparations 
avoient promis l'incorruption et l'immorta- 
lité que le peuple de Memphis a su donner 
à ses indissolubles momies. 

Depuis ce moment, le sommeil et le repos 
ont fui loin de moi. Je pleure les pertes 
d'un ami , et je tremble sur Je sort du très- 
petit nombre d'objets curieux en ce genre, 
qui fait le bonheur de ma vie. Herméti- 
quement encadrés , défendus par un verre 
épais , je croyois les avoir mis à l'abri de tout 
accident ; mais, après tout ce que j'ai vu, qui 
me répondra que le destin funeste n'enveria 
pas chez moi une colonie de mites dévas- 
ti-atrices , des mêmes qui ont dissipé sans 
ressource un trésor si long-tems , si labo- 
rieusement accumulé , et sur le souvenir 
duquel couleront des larmes éternelles ; et 



170 NOURRITURE 

s'il m'arrive,ce malheur, où donc en trouver 
Ja consolation ou l'indemnité ? Cependant il 
faut continuer de chercher entre les bras 
de l'étude quelque adoucissement à ce noir 
présage. 

a La maxime si souvent citée contre nous, 
dit Réaumur , qu'il n'y a que l'homme qui 
fasse la guerre à l'homme , et que les ani- 
maux de la même espèce s'épargnent , a 
assurément été avancée et adoptée par des 
gens qui n'avoient pas étudié les insectes. 
Leur histoire nous fera voir, en plus d'un 
endroit , que ceux qui sont carnassiers en 
mangent fort bien d'autres de leurs espèces 
quand ils le peuvent». 

Le fait est incontestable ; il est également 
prouvé , et par les insectes qui , en cette occa- 
sion, ont recours à la ruse, faute de moyens, 
de force, et par ceux qui, plus robustes 
et plus hardis , emploient la foj'ce ouverte. 
Au reste ils ne font eji cela qvi'obéir à l'attiait 
irrésistible du besoin et au despotisme de 
l'appétit ; et alors , dans le parallèle de Réau- 
mur , l'avantage et l'excuse sont encore du 
côté des insectes. 

Dans la classe des ruseurs il faut compter 
plusieiu^ espèces de cinips et de sphex qui , 
sous la forme de larves y s'insinuent , vivent 



DES INSECTES. 171 

et se nourrissent dans le corps des chenilles 
et des fausses chenilles ; mais ce qui est en- 
core plus singulier , c'est qu'il arrive souvent 
que , tandis qu'un de ces insectes , furtive- 
ment introduit , ronge l'intérieur de son hôte 
et s'en alimente , il en nourrit un autre, qui 
est de même occupé à le ronger. Tout cela 
paroît incroyable ; et cependant il est avéré 
que l'ichneumon a3^ant déposé un de ses 
œufs dans celui d'un papillon de moyenne 
grandeur , le premier œuf y est logé assez 
à l'aise pour que la larve, qui en sort, 
y trouve une nourriture suffisante, qui la 
fait vivre jusqu'à ce qu'elle se change en 
nymphe. 

Les naturalistes connoissent une larve qui, 
ne pouvant (chasser , pas même marcher , se 
tient parfaitement immobile , et permet aux 
pucerons de courir sur son corps; dès qu'elle 
en sent un , elle alonge la tête avec la plus 
grande promptitude , et le saisit de manière 
qu'il ne peut échapper ; mais ce qu'il y a 
de plus curieux, c'est que, quand elle s'est 
emparée d'un de ces petits animaux , elle 
le tient en l'air pour le manger, sans doute 
afin qu'il ne puisse lui échapper, en s'accro- 
chant aux corps qui l'environnent. 

Les insectes aquatiques ne sont pas moins 



172 NOURRITURE 
rusés. Plusieurs d'entre eux s'attachent a 
des substances solides, agitent l'eau rapi- 
dement , et forment des ondulations ou des 
courans qui leur amènent des proies , c'est-à- 
dire , des insectes encore plus petits qu'eux. 
Les larves des libellules sont très -redou- 
tables ; ces insectes portent au dessous de 
leur tète une partie beaucoup plus longue 
qu'elle , et qui , dans l'inaction , est pliée en 
deux portions à peu près égales , articulées 
ensemble, et terminées par des crochets mo- 
biles. Lorsque la larve en embuscade voit 
passer quelque insecte à sa portée , elle 
déploie subitement celte partie , l'alonge 
promptement comme un ressort, se saisit 
de la victime avec ses crochets , la déchire 
et la mange tranquillement. 

De tous les insectes qui se nourrissent de 
leurs semblables ,• l'araignée (i) est le plus 
meurtrier et le plus vorace. Il suée, il mange, 
il tend des filets , et il attaque de vive force ; 
tout lui est égal , pourvu qu'il assouvisse son 
ardent appétit ou plutôt sa gloutonnerie bru- 
tale. Mettez ensemble des araignées ; le 
combat sera terrible ; elles se dévoreront : il 
est vrai cei^eridant que , si dans la chaleur 

(i) Ces iusecles sont plutôt suceurs que rongeurs. 



DES INSECTES. 173 
9e la lutte, ou leur jette une mouche, ou 
un autre aliment quelconque , les esprits 
enflammés se calment , la fureur s'éteint , on 
lâche prise , et chacime s'élance sur une por- 
tion de la proie que les dieux viennent d'en- 
voyer aux valeureux combattans ; preuve que 
ce n'est que la faim impérieuse ou la jalousie 
de métier qui quelquefois les rendent cou- 
pables à nos yeux du crime i^aranéicide. 

Mais s'agit-il de pourvoir à sa subsistance 
par les moyens réglés dans le plan de la 
Nature, ce hideux et terrible animal joindra 
le courage le plus déterminé à la ruse , à 
la patience , à la longueur du jeûne et de 
l'expectative ; et dussent ses toiles se changer 
en un champ de bataille , où l'adroit chas- 
seur soit obligé de combattre contre la vic- 
time infortunée et redoutable par son déses- 
poir, l'araignée ne reculera pas, et l'attaque , 
une fois engagée , ne finira que sous les aus- 
pices de la victoire. 

Voilà donc l'insecte sagement résolu de se 
renfermer dans le cercle de ses destinées : 
il commence par ourdir et tendre la toile 
gluante qui lui sert de domicile et de filet. 
Quelque merveilleux sans doute que soient 
les travaux de la Nature dans l'organisation 
de la plupart des insectes dont j'ai donné 



174 NOURRITURE 
uue idée , il est certain que les préparations j 
les réservoirs , les filières et la direction des 
soies qui forment le tissu de la toile de 
l'araignée est un des spectacles les plus dignes 
du coup d'œil de l'observateur et des atten- 
tions de la curiosité. 

Qu'on imagine ^ à la partie postérieure de 
l'insecte , six mamelons divisés en uue infi- 
nité de convexités moindres , disposés à 
peu près comme celles qui partagent les 
cornées des yeux des mouches. Chaque petit 
creux, qui est entre les convexités, est percé 
par un trou qui ouvre passage à un fil ; et 
les petites élévations , en donnant une diver- 
gence spéciale à ces difïërens fils , empêchent 
qu'ils ne se joignent et ne se inêlent à leur 
sortie. D'après les observations de Bonnet , il 
peut sortir des fils de chaque mamelon par 
plus de mille endroits difFérens ; en sorte 
que l'araignée en ayant six , il est clair qu'elle 
peut produire six mille fils difFérens , et tout 
à la fois. 

Le merveilleux augmente quand on songe 
que , d'après le même naturaliste , ces fils 
sont déjà formés lorsque , pour sortir , ils 
viennent se présenter à l'ouverture de chaque 
mamelon. Ils y arrivent , chacun dirigé par 
un canal ou petite gaine particulière , qui 



B E s I N s E C T E s. 175 

les y conduit sans aucune confusion. Ces 
petites gaines , renfermées elles-mêmes dans 
divers tuyaux charnus , en nombre égal à 
celui des mamelons , aboutissent à des vais- 
seaux sinueux ou grands réservoirs , placés, 
tix)is à trois, à chaque flanc de Faraignée. 
Ce trois canaux se réunissent de part et 
d'autre à une branche très-longue qui, en 
serpentant , et après plusieurs lacis , se rend 
dans un vaisseau qui a la forme d'une larve 
de verre ,* et ce sont ces deux branches que 
Réaumur considère comme les premières 
sources des soies de l'insecte. 

Quelle navette, quelle aiguille, ou quelle 
main délicate imiteront jamais l'extrême 
finesse et le fini parfait des trames de l'a- 
raignée , dans lesquelles ou n'aperçoit ni 
défaut, ni reprise, ni aucune suture? Soli- 
dement établi dans le coin d'un mur, d'une 
fenêtre , ou d'un soupirail , immédiatement 
collé contre les parois de l'angle et à l'abri 
de la pluie , le filet achevé en fort peu de 
tems par la diligente ouvrière , attend la 
douce proie , comme Pline , derrière ses 
toiles , attendoit les sangliers de la Lucanie. 

Une mouche , une abeille , un insecte ailé 
passe et donne dans la toile; aussitôt le chas- 
seur , averti par Toscillation des fils élas- 



376 NOURRITURE 
tiques , sort du fond de sa retraite , accourt 
légèrement sur son parquet et saisit sa vic- 
time ; est-elle foible , Taraignée se contente 
d'en percer le corps de ses redoutables serres, 
de la faire expirer sur le champ , et de la réser- 
ver pour l'heure de Fappétit. Le gibier est-il 
fort , faut-il triompher de la résistance opi- 
niâtre d'une mouche intrépide et vigoureuse, 
qui , par son bruissement, sonne l'alarme et 
le signal du combat ? La prudente araignée 
enveloppe l'ennemi d'une foule de fils pro- 
duits à l'instant , qui , enveloppant peu à peu 
tous les membres et toutes les facultés de 
résistance de la mouche , la réduisent à la 
parfaite inactioii ; et c'est ainsi que garottée, 
emmaillottée , hors d'état de faire usage de 
sa trompe , de ses ailes ou de ses pattes , la 
victime , immolée sans pitié, servira de pâ- 
ture à la cruelle araignée , et la dédom- 
magera de la longue abstinence à laquelle 
est exposé tout insecte , qui attend de l'arii- 
vée de la proie , c'est-à-dire, du hasard, 
le moment de la jouissance. 

Cette faculté des insectes jeûneurs, de sup- 
porter très-long-tems le besoin de la faim , 
est vraiment inconcevable. Je me rappelle 
d'avoir fixé sur un liège, avec une épingle, 
une araignée , sans lui donner ou lui laisser 

prendre , 



DES INSECTES. 177 
prendre, pendant quatre mois, aucune espèce 
de nourriture ,• quelle fut ma surprise , au 
bout de ce tems , de la retrouver pleine de 
vie, comme si elle n'eût point manqué d'a- 
limens accoutumés ! 

Q n'arrive- t-il lorsqu'une araignée étran- 
gère est assez hardie pour se promener sur 
la toile de la solitaire, ou qu'on l'y a jetée? 
Je l'ai dit, alors (î'est un combat à outrance, 
sur -tout lorsque les forces et l'adresse sont 
à peu près égales. Cette violation de domi- 
cile est un attentat impardonnable , et deux 
dogues britanniques , excités l'un contre 
l'autre , ne déploient pas plus de férocité 
que nos deux championnes. Les serres et les 
dents s'exercent à qui mieux mieux; l'impé- 
tuosité de l'assaut et la vigueur de la résis- 
tance se soutiennent jusqu'au moment où 
les fatigues et les blessures , affoiblissant l'une 
des héroïnes , en livrent la malheureuse dé- 
pouille à la colère de l'insecte vainqueur. 

Rien n'est plus curieux , en ce genre , que 
le mémorable combat de deux araignées , 
dont parle Bonnet , après en avoir été le 
tranquille spectateur. Ce naturaliste ayant 
jeté une mouche au milieu des filets d'une 
des plus grosses araignées, de celles qu'on 
nomme do mes tiques, la. vit accourir, et crut 

Jns, Tome I. M 



lyS NOURRITURE 

que la proie étoit dévorée. Tout à coup , de 
dessous la toile , s'élance une autie araignée , 
tout au plus de la grosseur d'un petit pois, 
qui , pleine de courage , semble vouloir dis- 
puter la victime et présente le défi. 

Ce petit Achille, au ventre fort arrondi 
et recouvert en entier d'une cuirasse écail- 
ieuse de couleur de pourpre fort luisante , 
«'avançoit vivement à reculons et ruant 
sans cesse des pieds de derrière qui étoient 
extrêmement aigus. 

A peine a-t-il bondi dans la lice , que la 
grosse antagoniste qui s'avançoit sur la mou- 
che s'arrête , s'étonne , recule , s'éloigne peu 
à peu ; enfin écrasée sous l'ascendant dii 
génie de l'assaillant , elle tourne le dos , et 
va cacher au fond de son boudoir son indi- 
gtlation et sa honte , abandonnant lâchement 
le champ de bataille et la proie : aussi gé- 
néreux que hardi , le vainqueur , satisfait 
d'une moisson de gloire , dédaigne la vic- 
time tremblante , regagne sa retraite d'un 
pas fier et lent ; mais , cette fois , mai'chant 
en avant, comme tous les individus de sa 
famille. 

Cependant la grosse araignée , inconso- 
lable de sa défaite , et regreiant fort sa 
bomie aventui^, met le nez hors du trou; 



DES INSECTES. 179 
Voyant sa toile libre, et la mouche à sa dis- 
position , elle fait un pas , mais inquiette 
et jetant de tous côtés les regards de la 
peur ; enfin , un peu rassurée , elle ouvre 
les pinces et s'approche du gibier. Tout à 
coup la petite araignée reparoît , et se pré- 
sente plus vivement qu'au premier assaut , 
toujours en reculant, toujours en détachant 
ses vives ruades. A ce spectacle inattendu, 
la lâche dévoratrice anéantie , prête à tom- 
ber en défaillance , redoublant de frayeur 
à mesure que la petite approchoit , ne voit 
d'autre salut que dans une fuite prompte 
qui la reporte au plus profond de sa re- 
traite, pendant que, flattée de ses nouveaux 
lauriers , la triomphante amazone se retire 
comme la première fois , sans permettre à 
la cruauté de souiller la victoire. 

D'autres espèces d'araignées qu'on appelle 
vagabondes (1), ne filent jamais de toile pour 
y attraper des mouches. Elles vont à la 
chasse à découvert , poursuivent les insectes 
qu'elles peuvent rencontrer , et se jettent 
dessus avec une agilité surprenante. On les 
voit courir sur la terre et contre les mu- 

(i) làGS ar. phalanges. 

M â 



i8o NOURRITURE 

railles pendant tout l'été, sur- tout lorsque 
le soleil est clans tout son éclat. 

On connoît aussi une espèce d'araignée 
qui , après s'être pratiqué un petit creux 
dans le sable, le tapisse de soie pour em- 
pêcher l'éboulenient. Aux aguets à l'ouver- 
ture , dès qu'une mouche passe dans le 
voisinage , fût-ce à la distance de deux ou 
trois pieds , l'araignée court dessus avec 
une extrême vitesse, et l'emporte dans sa 
caverne. 

Cependant dans la Nature tout est balancé, 
les impitoyables araignées ont elles-mêmes 
des ennemis terribles , et d'autant plus à 
craindre qu'armés de force , d'ailes , de cui- 
rasse et d'instrumens irrésistibles , on ne peut 
ni les vaincre ni leur échapper. Les grandes 
espèces de sphex saisissent les araignées par 
le cou , et les serrent de manière à les mettre 
hors d'état de se défendre ; essaient - elles 
quelque résistance , l'aiguillon du sphex les 
met hors de combat, et dans le trou du 
nouveau brigand , elles vont expier , par la 
mort , tous les meurtres qu'elles ont à se 
reprocher. 

Je ne puis terminer cette courte notice 
de l'instinct de layaignée , sans rappeler une 
anecdote, autrefois très-connue, peut-être 



DES INSECTES. i8i 

en ce moment oubliée, comme tant d'autres 
choses du siècle avant dernier , et qui con- 
cerne l'insecte dont il s'agit. Ce fait incon- 
testable , bien étudié par nos maîtres en 
entomologie , pourroit leur être très-utile , 
et les mettre heureusement sur la voie de 
plusieurs découvertes intéressantes sur l'or- 
ganisation et l'industrie des insectes. 

Qui n'a pas entendu parler du malheureux 
Fouquet? Ce sur-intendant, dans les pre- 
miers jours du règne de Louis XIV , ayant 
osé financer le cœur de la douce la Vallière, 
et mettre sa tendresse à prix , bien plus 
pour cet irrémissible attentat que pour pré- 
tendue dilapidation du trésor de l'état , fut 
arrêté et livré à une commission ; ce tii- 
bunal, ne trouvant pas dans les papiers de 
Fouquet les preuves qu'on avoit espérées, 
conseilla de prendre tous les moyens pos- 
sibles d'arracher quelques secrets de la 
bouche de Pélisson , très - lié avec le sur- 
intendant , et son premier commis ; cet 
homme dont mademoiselle Scudéri , son 
amie, disoit qu'il abusoit de la permission 
qu'ont les hommes d'être laids ; le même 
dont un auteur moderne a dit : qa'il étoit 
laid jusqu'à ce qu'il parlât. 

Cet ami fidèle , enfermé à la Bastille , aj ant 

M 3 



i8a NOURRITURE 

eu le courage de publier pour la défense 
de Fouquet , trois Mémoiies où l'art se 
cache sous les attraits d'une éloquence vive 
et touchante , fut resserré plus étroitement; 
on lui ôta tout, livres, encre et papier. 

« Pélisson, dit le Dictionnaire des hommes 
illustres, privé du plaisir de s'occuper, fut 
réduit à la compagnie d'un basque stupide 
et morne, et qui ne savoit que jouer de la 
musette. Il trouva dans ce foible amusement 
une ressource contre l'ennui. Une araignée 
faisoit sa toile dans un soupirail ^jui donnoit 
du jour à la prison; il entreprit de l'appri- 
voiser; il mit des mouches sur le bord de 
ce soupirail, tandis que son basque jouoit 
de la musette. 

» Peu à peu l'araignée s'accoutuma au 
son de cet instrument : elle sortoit de son 
trou pour courir sur la proie qu'on lui ex- 
posoit. Ainsi, l'appelant toujours au même 
son, et mettant sa proie de proche en proche , 
il parvint, après un exercice de plusieurs 
mois , à discipliner si bien cette araignée , 
qu'elle partoit toujours au premier signal 
pour aller prendre une mouche au fond de 
la chambre et jusques sous les yeux du 
prisonnier ». 

Il n'est peut-être pas inutile d'ajouter que 



D E s I N s E C T E s. i83 

Pélissoji ayant cru amuser un moment le 
gouverneur de la Bastille , qui étoit venu 
le visiter , en faisant manœuvrer devant 
lui son araignée et son basque, cet oflicier, 
pour ne pas laisser au prisonnier une ombre 
de plaisir, écrasa lui-même l'araignée sur 
la main de Pélisson. Bien différent en cela 
du duc d'Orléans qui, ])endant la régence, 
obligé d'envoyer à la Bastille quelques sei- 
gneurs dont l'Etat avoit à se plaindre, et 
instruit par le lieutenant de police qu'un 
d'entre eux , afin d'entretenir des commu- 
nications au dehors, desiroit que son apo- 
tliicaire pût souvent entrer pour lui donner 
des lavemens nécessaires à sa santé , répondit : 
Puisqu'il ne lui reste que ce plaisir , il ne 
faut pas le lui ôter. 

Dans Tordre des insectes amphibies, qui 
passent une partie de leurs jours sur la terre 
et dans l'eau, il en est un bien singulier 
qui, dédaignant l'ombre et toute espèce de 
ruse , veut ne devoir sa subsistance qu'à 
l'audace et à la force; c'est la libellule, 
connue en France par les enfans mêmes , 
sous le nom de demoiselle. Cette douce ap- 
pellation , méritée par l'élégance du corsage 
et les grâces de la conformation , est bien 
cruellement démentie par la férocité de Tin- 

M 4 



i84 NOURRITURE 

secte; ses habitudes meurtrières ne rappellent 
pas mal ce fameux vers, dont l'application 
est sans doute infiniment rare dans la classe 
la plus aimable de la société : 

Tranquille dans le crime , et fausse avec douceur. 

Plus svelte que le papillon , décorée d'ailes 
transparentes, dorées, argentées, ou écla- 
tantes par la variété des couleurs, la libellule, 
armée de quatre dents solides , larges et 
longues, qui se rencontrent au devant et 
sur le milieu d'une assez grande bouclie, a 
son berceau dans l'eau ; c'est là qu'elle prend 
son accroissement complet, soit en forme 
de larve qu'elle avoit au sortir de l'œuf, et 
colorée d'un verd brun, souvent mêlé def 
boue ou de vase. 

Sur le point de terminer ses métamor- 
phoses , la libellule nj^mphe sort de l'eau, 
se débarrasse peu à peu du fourreau qui 
l'enveloppe ; pour achever de tirer ses pattes 
de cet étui, elle se renverse la tête en bas, 
soutenue par ses derniers anneaux, encore 
dans la dépouille , et qui , formant une 
espèce de crochet , la tiennent en équilibre. 
Demeurée un certain tems dans cette atti- 
tude , elle se retourne , saisit avec les cro- 
chets de ses pattes la partie antérieuie de 



D E s I N s E C T E s. i85 

son fourreau , s'y cramponne , et achève 
d'en tirer la partie postérieure de son 
corps. 

Ce n'est qu'au bout d'un quart d'heure 
que ses ailes, jusqu'à ce moment étroites, 
épaisses, posées les unes sur les autres, plis- 
sées comme une feuille d'arbre prête à se dé- 
velopper , acquièrent leur dimension. Deux 
heures après elles sont desséchées, et assez 
solides pour soutenir l'insecte qui , pendant 
cette dessication, ne fait aucun mouvement. 
Dès que l'opération est faite, la demoiselle 
prend l'essor comme les oiseaux de proie, et 
avec les mêmes inclinations. 

Laissant à des insectes plus foibles ou 
plus déhcats le suc des fleurs et la saveur 
des fruits, la libellule plane et vole dans 
l'air, cherchant fortune , et pour fondre brus- 
quement sur les insectes que le malheur lui 
fait découvrir, s'en emparer et les manger. 
Tout lui est bon ; petites ou grosses mouches, 
mouches de la viande, et même papillons 
diurnes deviennent sa proie , dès qu'elle peut 
les joindre. Souvent l'insecte déprédateur 
quitte l'air, rase le long des haies et sur le 
bord des ruisseaux , où elle espère rencontrer 
les différentes mouches et les autres gibiers 
qui lui conviennent. 



m NOURRUTIRE 

Est-ce une petite mouche qui se présente : 
elle est avalée. Saisit-elle une grosse mouche 
ou un papillon : la jolie demoiselle l'emporte 
sur quelque branche voisine , pour dépecer 
sa proie à coups de dents et s'en nourrir: 
On a remarqué que cet instinct vorace est né 
avec elle, et que, comme je l'ai dit, larve, 
nymphe , au fond de l'eau , elle se livre à la 
même chasse et aux mêmes appétits. 

Malheureusement pour elle , le milan des 
insectes de terre et d'eau trouve assez sou- 
vent l'aigle qui l'enlève , et le dévore à son 
tour; et ce qu'il y a de bien étonnant, c'est 
que ce nouvel oiseau de proie est beaucoup 
plus petit, et en apparence bien moins fort 
que la libellule. C'est cependant ce qu'as- 
sure un observateur célèbre , d'un insecte 
qui , pour la forme de la queue , a du rap- 
port avec le scorpion, la panorpe. Sous ses 
yeux , cette espèce d'insecte fond en l'air sur 
tme libellule dix fois plus grosse qu'elle, 
et la fait tomber à terre. L'issue du com- 
bat n'étoit pas équivoque ; celle - ci ne son- 
geoit qu'à se débarrasser de l'aggiesseur, qui 
lui portoit des coups de trompe prêts à 
l'achever, si le désir de s'emparer de Tun 
et de l'autre n'avoit fait mettre de la partie , 
dit le naturaliste, celui qui observoit le duel. 



DES INSECTES. 187 

Tous deux s'échappèrent ,• mais il étoit très- 
aisé de voir, au vol lent et pénible de la 
libellule , qu'elle avoit été fort maltraitée 
dans celte i-encontre. 

J'ai donné l'an dernier à la société pliilo- 
matique , la description et l'histoire d'ua 
insecte des environs de Paris , qui nourrit 
ses petits d'abeilles domestiques , et qui n'est 
pas un des moindres fléaux de ces précieuses 
ouvrières ,• il est de la famille des guêpes , 
et appartient au genre philante de Fabricius. 
La femelle de cette espèce que j'appelle api- 
pore , creuse dans le terrain sabloneux , ex- 
posé au levant , une galerie peu inclinée, 
de la longueur d'environ un pied et demi ; 
elle va saisir ensuite , sur les fleurs , des 
abeilles qu'elle tue , et transporte dans son 
trou , pour la nourriture de ses larves , au 
nombre de six à dix. J'ai vu, sur une lon- 
gueur de soixante à soixante-dix pieds, plus 
de quatre-vingts femelles; d'où l'on peut 
juger du tort irréparable que cette ennemie 
fait aux ruches. Pour les détruire, il faut 
au printems ébouler les terrains coupés per- 
pendiculairement qui paroissent criblés de 
trous , afin de laiic périr les larves , et les 
nj^mphes de l'api vore. 

Si actuellement nous portons les yeux sur 



ï88 NOURRITURE 
la surface et dans le sein des eaux , nous y 
trouvons des insectes aussi carnassiers , aussi 
avides de la substance de leurs semblables 
que ceux qui ne quittent point la terre. 11 
s'en fait dans ce froid élément un grand car- 
nage, les uns servant de proie aux autres, 
et les plus foibles paroissant des victimes 
destinées aux plus forts. Si Ton en excepte 
nu assez petit nombre qui tirent leur subsis- 
tance de la boue et des plantes aquatiques , 
tout le reste de cette colonie de l'iiumide 
empire ne vit que de rapine. Les ditiques 
et leurs larves sur-tout, sont les brigands 
les plus terribles et les plus hardis; ils at- 
taquent tout ce qui se présente, même les 
araignées aquatiques , malgré leurs deux 
grands crochets mobiles , percés d'une ou- 
verture près de la pointe, et avec lesquels 
elles ne manquent pas ordinairement de 
saisir leur proie. 

Les larves des friganes, qui habitent dans 
des fourreaux composés de diverses ma- 
nières, ainsi que je l'expliquerai, sont éga- 
lement carnassières , quoique souvent elles 
mangent aussi les feuilles des plantes. De 
Geer dit leur avoir vu dévorer des larves 
de libellules et d'épliémères , et même leurs 
semblables. Les longues punaises aquatiques. 



DES INSECTES. 189 

qui nagent avec vitesse et par essaims sur 
îa surface de l'eau , mangent tous les petits 
insectes qu'elles peuvent attraper. Enfin les 
iiotonectes , les nèpes , les araignées aqua- 
tiques, et plusieurs espèces de larves font 
aussi leur séjour dans Feau , y vivent de 
proie , et se font une guerre aussi cruelle 
qu'opiniâtre ; tandis que les insectes ter- 
restres se livrent des combats affreux ; sem- 
blables à ceux de l'homme qui, après avoir 
souillé le continent de carnage, les armes à 
la main , court rougir de sang les flots et les 
roches de toutes les branches du vaste Océan. 



190 DE L^ INSTINCT 



CHAPITRE SECOND. 

Instinct et industrie des Insectes dans les 
moyens de défendre leur existence. 

Jr^uisQu'uN lugubre destin a voulu que la 
guerre civile, la plus interminable et la plus 
terrible , s'all uniât entre les divers ordres 
de la nation des insectes,- puisque les uns 
doivent servir de pâture aux autres , la pru- 
dente Nature auroit manqué son but, si, en 
inspirant à quelques classes un appétit dé- 
vastateur, elle n^eùt pas proportionné, dans 
d'autres, les moyens de défense; car alors, 
les races se fussent bientôt détruites, et il 
eût fallu effacer, au frontispice de son code 
inaltérable , l'axiome fondamental : rien ne 
périt. 

Que fût-il en effet arrivé , si , faute de 
sages précautions, toutes les mouches eussent 
péri sur Féchafaud des cruelles araignées? 
si les hypocrites libellules eussent dévoré 
toutes les abeilles,- si toutes les fourmis 
fussent tombées dans la trappe du niynne- 



D E s I N s E C T E s. 191 
leon ? Dans cette meurtrière hypothèse , 
Tespèce malheureuse de ces animaux se fut 
anéantie en fort peu de tems : l'oeuvre de 
la création se fût détériorè daiis une de 
ses parties les plus curieuses; et ces petits, 
mais biillans anneaux de substances ani- 
mées, parallèles à la grande chaîne des êtres, 
en se brisant, eussent interrompu la série 
complette de l'organisation vitale ; cette in- 
destructive série qui, à l'origine du monde, 
attachée au berceau des siècles, doit , sans dis- 
solution , parcourir l'espace jusqu'à l'heure 
où, le tenis venant à s'arrêter, le mouvement 
cesse, et la Nature confondue rentie froide 
et immobile dans le tombeau d'où une seule 
parole l'a voit fait sortir. 

Mais il n'en est pas ainsi : dans le peuple 
des insectes , comme parmi les autres géné- 
rations quadrupèdes ou volatiles , tout est en 
équilibre, les moyens tutélahesy sont aussi 
multipliés que les dangers ; et c'est peut-être, 
dans l'observation des insectes , le spec- 
tacle le plus curieux et le plus varié, que 
celui de l'appareil des ar mes défensives qu'ils 
ont reçues de la Nature, et qui sont prépa- 
rées pour tous les genres d'attaque auxquels 
ils se trouvent exposés. 



192 DE L'INSTINCT 

Eviter rennemi , ou lui résister, tels sont; 
dans la tactique militaire, sociale ou poli- 
tique, les deux principes défensifs pour se 
diiiger au milieu de circonstances hostiles; 
et tels sont les deux combinaisons auxquelles 
Finsecte confie la sûreté de ses jours. 



ARTICLE 



D E s I N s E C T E s. T93 



ARTICLE PREMIER. 

Premier moyen des Insectes de défendre leur, 
existence, éi^iter P ennemi. 

Là E premier moyen d'éviter le péril , c'esÊ 
de le fuir et de s'en éloigner le plus qu'il 
est possible. C'est sur-tout ici qu'il faut invo- 
quer les douceurs de la retraite et de l'obs- 
curité ; et à ce propos on se souvient sans 
doute de la fable charmante des deux Pigeons 
de la Fontaine, dont la morale est si tou- 
chante et si vraie. Plélas ! combien de voya- 
geurs , de retour de longues et périlleuses 
émigrations, ont pu dire : Il vaut mieux, pai- 
sible casanier, végéter sans gloire à l'ombre 
du toit de ses aïeux, que de courir, à tra- 
vers les contrées du globe, à travers le péril; 
après un vain fantôme de renommée, qui 
brille à nos yeux, nous trompe, nous égaro 
et s'enfuit. 

Ce conseil de la sagesse est le premier 
article du code moral de la classe des in- 
sectes qui, ayant une parfaite conscience du 
défaut de pouvoir ou d'audace , loin de former 
des desseins d'envaliissenient et des plans de, 

Jns, Tome ^ N 



194 DÉFENSE 

conquête, ne songent qu'à s'envelopper àe 
l'obscurité d'une demeure inaccessible au 
bruit et à la rapacité , qui, pour ce peuple 
innocent et timide, devient le temple in- 
violable de la sécurité , du bonheur et de 
la paix. 

Cet ordre d'insectes, intéressant par ses 
mœurs et son indastrie, se partage en deux 
branches fort différentes : les uns , épris de 
l'attrait d'une solitude rigoureuse , cénobites 
austères , et satisfaits d'eux - mêmes , re- 
noncent à tout commerce avec leurs sem- 
blables, et n'approchent d'aucun être vivant 
qu'à l'heure où la voix de l'amoui', qui perce 
jusqu'au fond de la retraite la plus froide et 
la plus profonde , les appelle et les jette dans 
les bras de leurs compagnes. Les autres, au 
contraire , par un instinct plus aimable , 
unissant le calme de la prudente réclusion 
au plaisir d'une union de famille ou d'espèce, 
se réservent le charme touchant des affec- 
tions sociales , et la culture de cette douce 
bienfaisance , de cette réciprocité de secours, 
les délices du commerce de la vie, la gloire 
des êtres animés et la plus touchante inspi- 
ration de la vertu. 

Ainsi donc , dans la phalange des insectes 
pusillanimes, les premiers comme les der-^ 



DES INSECTES. igS 

kiiers trouvent dans le choix de la demeure y 
dans sa localité , son éloignement du péril , 
sa contexture et ses distributions inténeu- 
res , le principal moyen de défense et le 
sûr préservatif contre les entreprises du cou- 
rage et de la force. Quelle foule de pro- 
diges nouveaux et plus surprenans encore 
viennent s'offrir à l'imagination de l'obser- 
vateur instruit! Que n'ai-je, en ce moment, 
le pinceau des Fées et les teintes de la Nature , 
pour donner au moins , dans une esquisse 
élégante et correcte , quelques idées de ces 
merveilles trop ignorées ! La sagesse et la, 
profondeur qu'on y voit briller rappellent 
nécessairement le pouvoir du grand Etre, 
aussi admirable , aussi digne des hommages 
de la terre , dans l'instinct donné à l'insecte 
pour l'intelligence, l'ordre , les combinaisons, 
les analogies et la délicatesse incroyable de 
sa demeure , que lorsqu'il attache k la voûte 
des cieux l'astre éblouissant qui éclaire la, 
Nature, la réjouit et la vivifie. 



Na 



Ï96 HABITATION 

■ : — . ^ 

ARTICLE SECOND. 

Habitation des Insectes solitaires. 

Je vous vois, aimable Eaplirosine, vous 
l'orgueil et la joie d'une bonne mère, arrê- 
ter s à l'heure du déjeuner , les regards du 
désir sur ce fruit délicieux , dont le flanc 
pourpré porte le témoignage flatteur des 
tendres égards du Dieu de la lumière ,• éle- 
vée sur la pointe de ces jolis pieds, les mains 
délicates tendues vers la branche insensible à 
vos eflbrts , vous voudriez Consolez- 
vous, belle enfant, le cœur de la pêche est 
gâté , une larve impure l'habite ; et d'après le 
droit public des insectes , et le titre d'ante- 
occupation , elle prétend avoir acquis le pri- 
vilège d'une possession exclusive. 

Je dis exclusive, car jamais un fruit n'en 
recèle qu'une seule; et, d'après l'expérience 
d'un observateur, si, comme lui, on essayoit 
de faire partager le fort à un autre insecte, 
fût-il de la même race , aussitôt on verroit 
une guerre terrible s'allumer , et le vaincu 
forcé d'abandonner le capitole. L'ancienne 
propriétaire s'y trouve si bien que vous la 
verrez y subir sa métamorphose sans en. 



DES INSECTES. 19^ 

Sortir; et, après y avoir trouvé la pâture, s'y 
creuser des cavités qui , tapissées de soie, vont 
devenir le berceau de sa coque. 

Sur cette plante , et à côté du pêcher,' 
est le modeste liermitage d'une autre re- 
cluse, puisqu'une seule feuille, arrangée à sa 
manière, en compose toute l'économie. Les 
difïërens végétaux du même genre, artis- 
tement appliqués contre la paisible cellule , 
sont destinés à sa nourriture ; mais la paroi 
intérieure sera respectée, et elle lui servira 
de barrière et de louvre. 

Sur lit branche de ce pommier , chargé de 
fruits , existe une des plus étonnantes mer- 
veilles de la manipulation des insectes. Sou- 
levez doucement cette touffe , voyez une 
petite feuille , géométriquement pliée en 
cône renversé , de manière que la pointe 
repose sur un léger rameau , tandis que la 
partie évasée, de tous côtés assujettie par 
des cables de soie, comme une tente mili- 
taire , demeure ferme et immobile ; c'est 
l'asyle d'une rouleuse. Mais comment l'in- 
secte qui n'a ni doigts , ni rien qui puisse en 
suppléer l'usage , a-t-il pu plier régulièrement 
cette feuille hospitalière , lui donner l'a- 
plomb et la fixer? Voici ce que l'art et l'ob- 
servation nous gÉpprennent. 

N 5 



198 HABITATION 

La rouleuse coupe sur la feuille , ayec ses 
dents, la pièce qui doit composer son cor- 
net; elle ne l'en détache pas en entier; il 
nianqueroit de base; elle n'enlève que la 
partie qui formera le contour du cône : cette 
partie est propiement une lanière , qu'elle 
roule à mesure qu'elle la découpe. Elle 
dresse l'ouvrage sur une feuille , à peu près 
comme le célèbre Fontana fit élever et po- 
ser perpendiculairement à sa base l'énoinie 
obélisque de granit , de quatre-vingts pieds 
de hauteur, qui décore la place de Saint- 
Pierre de Rome. 

La chenille attache des fils vers la pointe 
d'une pyramide ; elle les charge du poids de 
son corps , et force ainsi cette pointe à s'éle- 
ver. Le second ruban de fils de soie, collé 
à l'instant à la partie large , et également 
pressé , aide encore à l'élévation que l'insecte 
veut lui donner. En examinant de près ces 
deux rubans , on verra que le premier est 
fort tendu et le second fort lâche , parce que 
celui-ci n'a plus d'action et n'en doit plus avoir. 
On comprend aisément du reste, que l'opé- 
ration mécanique s'achève peu à peu par la 
patiente répétition de la même manœuvre 
sur diiférens points de la feuille conique, 
jusqu'à son parfait et solide établissement. 



DES INSECTES. 199 

Quelquefois ce cornet recèle un autre 
travail bien curieux. Une coque est sus- 
pendue au milieu , à l'aide d'un fil ou petit 
axe de soie , dont luie extrémité tient au 
sommet du cône , et l'autre à la base ou 
au plat de la feuille. A ce dernier endroit 
la prudente larve , avant de s'enfermer dans 
son tombeau , a eu la prévoyance de couper 
une petite portion circulaire qu'elle a grand 
soin de laisser en place. Cette découpux^e , 
en interdisant l'entrée du cornet aux étran- 
gers , ménage une issue secrette au papillon 
qui doit bientôt éclore de la coque. Voilà donc 
la porte de la cellule qui ne s'ouvrira qu'à l'é- 
poque du complément de la métamorphose , 
ses contours s'engaînant dans la feuille et y 
demeurant comme encadrés. En ouvrant son 
enveloppe , le papillon ressuscité descend 
le long du fil de l'axe qui la tient suspen- 
due , en suit confidemment la direction , 
arrive à la porte , la fait sauter avec sa tète , 
et prend son libre essor. 

Une grande chenille qui se fait aisément 
remarquer par des boutons ou tubercules 
semblables à de petites turquoises , dont la 
Nature orne ses anneaux , pourvoit , d'une 
manière plus ingénieuse , à la clôture de sa 
4oge , (jui est une coque de soie fort épaisse ; 

N 4 



!2oo HABITATION 

elle y laisse l'ouverture nécessaire au pà^ 
pillon ,* mais elle sait bien en interdire l'en- 
trée aux insectes ennemis et voraces. Elle y 
pratique une espèce de nasse , pareille à celle 
dont on se sert pour prendre le poisson. 
Les fils qui en composent le tissu sont beau- 
coup plus forts que ceux du reste de la coque: 
ils ont de la roideur , et sont comme frangés; 
tous couchés et dirigés dans le même sens, 
ils aboutissent à l'ouverture de la nasse ou 
entonnoir qui, formé par leur assemblage , 
a son embouchure tournée du côté de l'in- 
térieur de la coque. Cette nasse se présente au 
papillon sortant comme celle pour les pois- 
sons se présente à ceux qui veulent entrer; 
et conséquemment elle se présente aux in- 
sectes agresseurs comme une nasse aux pois- 
sons qui essaient d'en sortir. 

Et de peur qu'mie seule de ces méca- 
niques ne suffise pas pour arrêter l'impé- 
tuosité de l'ennemi , ardent à dévorer la 
chrysalide , l'adroite et sage ouvrière pra- 
tique au dessous , ou mieux dans l'intérieur 
même de la premièie , une seconde nasse , 
dont les fils sont encore plus serrés, et qui 
est parfaitement emboitée dans la précé- 
dente. 

Tous les produits de cette industrie ne 



DES INSECTES, aoi 

peuvent être comparés aux travaux d^ la 
chenille mineuse pour son logement. Rien 
n'est plus simple; ma^s aussi rien n'est ni plus 
fin, ni plus délicat que cette inconcevable 
méthode d'architecture. 

Voilà une feuille de plante qui n*a peut- 
être pas l'épaisseur du papier. Eh bien ! la 
petite mineuse y creusera sa case , se nour- 
rira de la pulpe , et de ses débris se filera 
la coque où elle doit s'enfermer pour re- 
naître en papillon , auquel la Nature pro- 
diguera l'or, l'argent et l'azur délicieuse- 
ment assortis à des couleurs aussi riches que 
variées. 

Et quand je dis qu'elle s'y creuse une 
case , c'est encore là le moins admirable de 
ses travaux. Que dire de ces routes plus ou 
moins tortueuses ; de ces galeries ramifiées 
en ligne droite ; de ces boyaux oblongs ou 
circulaires que la recluse pousse en avant , 
à mesure qu'elle se nourrit des décombres 
de la mine , et toujours sans sortir de la très- 
mince épaisseur du parenchyme ; les che- 
nilles , dans cette besogne , se servent des 
dents , avec lesquelles elles rongent ; tandis 
que le vers mineur sappe à l'aide de deux 
crochets équivalens à une pioche. 

Après avoir admiré cette petite merveille. 



S02 HABITATION 

on voit encore , avec autant de plaisir que 
détonnement , se former le domicile des mi- 
neurs de vigne. Considérez ces pampres percés 
de trous ovales , qui paroissent y avoir été 
pratiqués par un emporte-pièce , des che- 
nilles ont fait ces trous, en détachant à coups 
de dents des morceaux de ce feuillage dont 
elles vont se faire vme coque. 

Pour en venir à bout , la chenille assem- 
ble ces deux morceaux , les amincit en 
rongeant le parenchyme , les tapisse de soie 
et les unit. La coque finie , elle se met eu 
devoir de la transporter. Par une ouver- 
ture laissée à l'un des bouts , elle fait sortir 
sa tête , la porte en avant , saisit avec ses 
dents un point d'appui , et faisant effort , 
elle attire la coque à elle. Les fils qui la 
retenoient à la galerie cèdent , et la chenille 
emporte sa petite maison comme le limaçon 
la sienne. 

Mais comment peut -elle emporter cette 
charge , elle qui n'a que des jambes tiès- 
petites ? L'art y supplée : la voyageuse file 
de distance en dislance , et place en avant 
des petits monticules ou paquets de soie 
sur le plan qu'elle parcourt. Alors saisis- 
sant avec les dents le premier monticule, 
elle se forme des points d'appui, d'où elle 



DES INSECTES. 200 

tire à elle sa coque et la mène au second ; 
là elle manœuvre de même , et successi- 
vement jusques au terme de la translation. 
Parvenue enfin à ce lieu , eWe y arrête sa 
coque dans une position verticale. Dans peu 
on en voit sortir un très-joli papillon, aussi 
bien décoré , aussi richement vêtu que ses 
fières de la même famille. 

En visitant les solitudes des insectes céno- 
bites de la classe des mineurs, nous marchons 
de prodiges en prodiges , sans craindre que 
la lassitude succède à l'admiration. Il faut 
en redoubler en jetant un coup d'œil sur 
la fermeture de porte imaginée par une 
espèce d'araignée, fort semblable dans ses 
formes extérieures à celle des caves ; mais 
qui en diffère beaucoup par son genre de 
vie et ses autres habitudes. 

Etablie sur la pente d'une terre glaise , afin 
que l'eau de la pluie puisse facilement s é- 
couler , elle y creuse avec ses fortes pinces 
une galerie de mine d'environ deux pieds de 
longueur, dont la largeur, par-tout à peu près 
égale , et eu proportion à la grosseur de son 
corps, lui permet de monter et descendre 
commodément dans le souterrain. Une tapis- 
serie générale à l'intérieur , de fils de soie , 
facihte sa course , retient l'éboulement, et 



5o4 HABITATION 

Tavertit de l'arrivée de la proie. Le mécanisme 
de la porte seroit absolument incroyable , si 
d'exacts observateurs ne s'en fussent pleine- 
ment assurés , et n'en eussent donné la des- 
ciiption précise. Nous peignons donc avec 
autant de confiance que d'exactitude et de 
plaisir. 

Qu'on se figure une vraie trappe, formée 
de plusieurs couches d'une terre détrempée, 
liée avec de la soie, et dont les contours, 
parfaitement circulaires, semblent avoir été 
tracés au compas. Le derrière de la trappe, 
ou la face intérieure , est convexe ,• l'exté- 
rieure , à fleur de terre , plane et raboteuse , 
se confond si bien avec le terrain avoisinant 
qu'on ne peut l'en distinguer , afin de mieux 
dérober le lieu de la retraite. 

La face postérieure de cette porte singu- 
lière est doublée d'une toile, dont les fiJs 
très -forts et très -serrés se prolongent de 
manière à former une espèce de penture , 
qui suspend la trappe à la partie la plus 
élevée de l'ouverture de la galerie. Au 
moyen de cette penture, comme à l'aide 
d'une charnière, la trappe peut s'élever et 
s'abaisser, ouvrir ou fermer la galerie : son 
propre poids sufîit à l'abaisser, soit parce 
que la galerie est fort inclinée à l'horison^ 



D E s I N s E C T E s. 2o5 

isoit parce que la mineuse a eu l'adresse de 
la suspendre à la partie supérieure de Tou- 
verture, comme si elle connoissoit les lois 
de la gravité. 

Cette ouverture est façonnée en enton- 
noir, et son évasement forme une espèce 
de feuillure contre laquelle la trappe vient 
battre quand elle s'abaisse; elle s'ajuste alors 
avec tant de précision dans cette feuillure, 
qu'elle ne laisse, par dehors, aucune prise 
pour la soulever , et qu'elle semble même 
faire corps avec la feuillure. 

Si cependant on essaie de forcer la bar- 
rière , avec la pointe d^une épingle , et qu'oa 
commence à soulever adroitement la porte, 
on est tout étonné d'éprouver une résistance 
inattendue, qui augmente avec les tenta- 
tives pour enlever la trappe. On ne sait pas 
que l'araignée , avertie de l'attentat de vio- 
lation de son domicile , et promptement 
accourue pour en défendre Teutrée, cram- 
ponne ses pattes, d'un côté aux parois de 
la mine , de l'autre à la porte, et, renversée 
en arrière, elle fait tous ses efforts pour 
l'attirer à elle , et garantir sa famille de l'in- 
vasion jusqu'au moment où, vaincue, elle 
fuit et s'enfonce dans sa tanière. 

Dans le peuple de ces animaux anachorètes,' 



2o6 HABITATION 

il en est un dont Forganisation extérieure et 
le besoin très-urgent d'un logement solide 
sont bien remarquables. Connu sous le nom 
de Bernard Vhermile , ce petit crustacé a 
reçu de la Nature, dans sa partie antérieure, 
un tégument fort semblable à celui del'écre- 
visse; mais le ventre nud n'est couveil que 
d'une peau molle et délicate , exposée non 
seulement à toutes les injures de l'air, mais 
sur -tout aux blessures par le contact des 
corps qui l'avoisinent, ou des ennemis qu'il 
peut rencontrer. 

Bernard ne s'oublie pas; la première co- 
quille VLiide qu'il trouve est sa conquête et 
sa demeure; il s'accommode indistinctement 
de toutes celles qui sont conformées en spi- 
rale, et au fond de laquelle il se cache si 
bien qu'on croit que la coquille n'est point 
habitée. S'agit -il de changer de place, ses 
grosses pattes , semblables à celles de l'écre- 
visse, sortent , et, saisissant les corps voisins, 
il tire à lui sa conque , en même tems qu'il 
s'entortille et se roidit dans les parois ou 
dans la rampe pour ne point se trouver à 
nud. La coquille de\dent-elle trop étroite, 
elle est bientôt abandonnée pour une autre 
plus assortie à sa taille. Deux hermites de la 
même famille viennent -ils à se rencontrer; 



D E s I N s E C T E s. 207 

en allant à la quête d'une demeure , le duel 
s'engage, et comme chez nous, la plus forte 
pince l'emporte. 

L'étroite demeure portative de quelques 
insectes, vivant dans la retraite, appelle en 
ce moment nos regards. 

C'est un petit fourreau cylindrique, ouvert 
par les deux bouts; en haut, pour pouvoir 
en sortir; en bas, pour laisser échapper les 
excrémens. Un mélange de soie et de poils, 
ramassés de tous côtés, en forme le tissu, 
et, pour le rendre plus doux, il est doublé 
à l'intérieur de soie pure. Les dents des 
teignes servent à couper dans nos meubles 
et nos fourrures les matériaux dont elles ont 
besoin, et qu'elles emploient à la fabrique 
de leur étoffe en les incorporant habile- 
ment dans le tissu soj^eux. Jamais ces in- 
sectes ne changent d'habit, parce qu'ils savent 
l'alonger et l'élargir à propos. Rien de plus 
aisé que la première de ces opérations; elle 
ne consiste qu'à ajouter, à chaque bout, de 
nouveaux matériaux et de nouvelles soies; 
l'autre demande infiniment plus d'art. 

La teigne , en ce cas , fend son fourreau 
de deux côtés opposés, et elle y insère, avec 
beaucoup d'adresse, deux nouvelles pièces, 
avec les dimensions requises. Cependant , 



2o8 HABITATION 
pour ne point demeurer à nud , le foiirreati 
n'est d'abord fendu, de chaque côté, que 
de la moitié de sa longueur; et, sur le 
champ, cette demi-ouverture est fermée par 
la pièce ajoutée ; puis on procède , de la 
même manière, à ouvrir et à rapiécer les 
deux autres deiTii-côtés , de manière qu'au 
lieu d'une pièce de chaque côté, le fourreau 
raccommodé en a quatre ; d'où il arrive que 
la teigne, unissant deux bandes de drap 
rouge sur le fourreau qui étoit bleu , elle se 
fait un véritable habit d'arlequin. 

Une singularité bien remarquable dans 
ces petits animaux, c'est qu'ils vivent des 
mêmes poils dont ils fout leur vêtement; 
non seulement ils les digèrent, mais la di- 
gestion même n'en altère pas la couleur, et 
l'excrément est toujours d'une aussi belle 
teinte que celle des draps qu'ils ont rongés. 

Lorsque la teigne veut faire quelque petit 
voyage avec son fourreau , comme elle 
n'aime point à marcher sur de longs poils, 
elle commence par couper tous ceux qui 
se trouvent sur la roule , et , comme dit 
un observateur , elle ne marche jamais que 
la faux à la main. Si elle juge à propos de 
prendre quelque repos, elle arrête son four- 
reau par de petits coi^dages de soie, qui le 

fixent 



D E s I N s E C T E s. 209 

fixent comme le vtiisseau à l'ancre; lors de 
la métamorphose il est arrêté plus solidement 
encore. L'insecte en ferme exactement les 
deux bouts, pour y prendre, plus en sûreté, 
la forme de chrysalide, et puis celle de 
papillon. 

L'habillement de la teigne de feuilles , 
et dont le papillon a des ailes ressemblant 
à un drap d'or ou d'argent, suppose plus 
d'industrie et de travaux que celui de la 
teigne domestique. Cette chenille construit 
son vêtement de la membrane d'une seule 
feuille , suspend son fourreau au dessus d'un 
feuillage , en y fixant l'ouverture d'où sort 
la tète. Cette ouverture est attachée avec 
de la soie ou de la matière propre à la faire. 
La feuille est mangée à l'endroit qui recèle 
l'animal, sans que jamais il la perce d'outre 
en outre ; la teigne avance entre les deux 
membranes pour se nourrir du parenchyme, 
et elle rentre dans le fourreau lorsqu'elle est 
rassasiée. Voici comment elle construit ce 
vêtement. 

Entre les deux membranes qui composent 
le dessus et le dessous d'une feuille, est ren- 
fermé ce qu'on appelle parenchyme , qui 
seul sert d'aliment à l'insecte ; le reste n'est 
jamais touché pour la uouiTiture. C'est ea 

Ins. Tome L O 



210 HABITATION 

mangeant que cette chenille prépare l'étoffe 
de son habillement : elle mine d'abord entre 
les deux membranes, en détache la subs- 
tance charnue , dévorée à mesure , et elle se 
fait, par ce moyen, une place capable de 
contenir la partie de son corps qui doit y 
entrer. 

Alors l'insecte , sur l'étoffe ainsi préparée , 
coupe à coups de dents les deux morceaux 
qui, rejoints, font son vêtement, qu'elle 
achève en moins de douze heures. Chacune 
de ces deux pièces est coupée irrégulièrement 
et d'après la forme de son corps , et sur-tout 
d'après les mouvemens que fera la teigne 
quand elle y sera renfermée. 

Dès que l'habit est coupé , l'insecte le 
faufile négligemment avec la soie, y entre, 
y essaie toutes les attitudes dont il aura besoin 
dans la suite , écarte f étoffe , lui donne les 
convexités nécessaires, et alors seulement il 
en unit avec beaucoup de solidité les deux 
morceaux. 

Arrondi à sa partie antérieure, le fourreau 
est aplati à la postériem^e, et se termine 
en queue de poisson. Cet endroit de l'assem- 
blage est assez libre pour qu'il puisse s'ouvrir 
et donner passage aux [déjections de la che- 
nille ; alors elle va à reculons , et force par 



DES INSECTES. 211 

sa pression cette extrémité à se dilater; l'opé- 
ration finie, la chenille remonte, et Touver- 
ture se referme aussitôt. 

Si la passion des voyages vient saisir l'in- 
secte , et qu'il faille déplacer le fourreau , 
voici comme il s'y prend. Sortant la tête 
et les pattes qui l'a voisinent par l'ouverture 
supérieure, il accroche ces pattes à quelque 
portion delà feuille sur laquelle il s'avance, 
en tirant en même tems son fourreau, et 
en le saisissant à l'intérieur avec les crochets 
de ses pattes membraneuses; dés que la che- 
nille est dégagée, elle va s'appliquer sur une 
autre feuille, et l'attaque pour en tirer sa 
nourriture. Ces teignes ont soin de fortifier 
leur vêtement avec de la soie ; s'il devient 
trop petit pour les contenir, elles en cons- 
truisent un neuf, ce qui néanmoins ne leur 
arrive que deux ou trois fois dans leur vie. 

L'exacte description que je viens de faire 
de la construction du fourreau des teignes 
à feuilles, a rapport, quant au mode par- 
ticulier, à l'espèce qui vit sur l'orme. Le 
procédé des autres offre quelques variétés 
curieuses. 

L'espèce qui mange le parenchyme des 
feuilles de l'astragale, se fait un vêtement 
qui a la forme d'un cornet recombé , fort 

O a 



21 j HABITATION 

évasé par un bout et pointu par Tautre. Cet 
liabillement , d'un blanc sale, se construit 
avec des morceaux de plusieurs couleurs, 
arrangés par étages les uns au dessus des 
autres et un peu flottans. Il paroît que cette 
espèce de chenille ajoute à ce vêtement une 
étoiFe, lorsqu'il devient trop court. 

Les teignes aquatiques à six pattes ont 
aussi leur fourreau. Tout leur est bon pour 
recouvrir un premier vêtement de pure soie 
qu'elles se filent; elles se saisissent indiffé- 
remment de tous les petits corps qu'elles ren- 
contrent dans l'eau , et les attachent à leur 
habit. Il est recouvert de gravier, de petites 
pierres, de morceaux de bois, de parcelles 
de roseaux, de petites coquilles, tantôt de 
moules , tantôt de limaçons ; et ce qui est 
inconcevable , les moules et les limaçons 
habitent encore ces coquilles. Enchaînés au 
fourreau de l'insecte par des cables de soie , 
ils sont obligés de le suivre par -tout où il 
lui plaît. 

Quelques teignes aquatiques cependant 
sont plus recherchées dans le choix des ma- 
tériaux de leur domicile ; elles paroissent 
toujours préférer des matières d'un certain 
genre, dont elles revêtent constamment leur 
fourreau. Les unes s'arrêtent aux grains do 



DES INSECTES. 2i5 

gravier ou à de petites pierres ; d'autres 
emploient des feuilles ou des fragmens de 
feuilles, d'autres des brins de jonc ou des 
grains. 

Ces teignes ou larves de friganes ne sortent 
pas d'elles-mêmes de leur fourreau; il leur 
sert de retraite et de défense ; si on veut les 
obliger de le quitter , elles ne l'abandonnent 
qu'à la dernière extrémité ; les remet-on à 
leur portée, elles y rentrent aussitôt. Il n'en 
est pas de même des teignes domestiques ; 
elles ne rentrent jamais dans leur habille- 
ment quand on les force de le quitter. 

On trouve aussi de fausses teignes qui ne 
demeurent pas dans des fourreaux portatifs; 
elles rongent le drap, en détachent tout le 
duvet dans un espace de grandeur propor- 
tionnée à la leur, et posées sur la corde du 
drap, elles lient avec la soie les flocons de 
laine détachés, de manière qu'ils forment 
une gouttière renversée , ou un demi-tuyau 
au dessus de leur corps. Cette espèce de 
galerie n'est ouverte que d'un bout , et soli- 
dement attachée contre le drap; c'est le 
logement de la chenille qui, à mesure qu'elle' 
s'avance en rongeant, ajoute toujours à la 
longueur de la galerie. 

Des teignes diffëi-entes , qui se nourrissent 

O 3 



314 HABITATION 

uniquement de cire, et comme je l'ai dit^ 
ont la faculté de la digérer, s'établissent dans 
les ruches des abeilles, et y font quelquefois 
de grands dégâts, en détruisant le gâteau de 
cire qu'elles rongent. Multipliées , comme il 
arrive souvent , à l 'infini , ces chenilles forcent 
les abeilles de chercher une aiitre habitation ; 
car ces insectes ne sauroient suffire à réparer 
tous les désordres que ces teignes font dans 
la ruche ,* et quoique aussi hardies que l'a- 
borieuses , elles ne sont pas capables de dé- 
truire ces ennemis, parce qu'ils ont toujours 
soin de se tenir enfermés dans des tuyaux 
ou espèces de galeries de soie , recouvertes 
en dehors de grains de cire ou d'excrémens. 
Ils alongent continuellement la galerie, à 
mesure qu'ils veulent aller en avant , afin 
de marcher sans cesse à couvert. Réaumur, 
à qui nous devons tous ces détails intéressans, 
avoue qu'il ne voit d'autre moyen de se 
délivrer de leur persécution , qu'en faisant 
changer de demeure à la malheureuse ré- 
publique. 

Je commimique cette importante obser- 
vation à ceux qui, réfléchissant à l'utilité 
précieuse des travaux de l'abeille et aux avan- 
tages que le commerce en peut tirer , cher- 
chent le moyen d'écarter du trésor de la 



DES INSECTES. 235 

ruche, tout ce qui peut lui nuire. On sait que 
les abeilles fout la richesse de plusieurs pays , 
et qu'ancieiiuenient la France en retiroit de 
grands piohts. On sait qu'une seule ruche 
donne, dans les années ordinaires, trente à 
quarante livres de miel , et deux à trois 
livres de cire ; dans les bonnes années , cin- 
quante à soixante de miel, et la cire à pro- 
portion. On sait que la Corse seule fournissoit 
aux romains deux cents mille livres de cire 
par an; ajoutons qu'on commença à cultiver 
les abeilles à Cuba, en 1760,* qu'en 1770, 
elles fournissoient déjà aux besoins des lia- 
bitans; et qu'en 1777, on exporta sept mille 
cent cinquante quintaux de cire. 

L'industrie paroît être l'appanage de l'a- 
beille, soit qu'elle vive en société, soit qu'elle 
passe sa vie dans la solitude, et qu'elle y 
bâtisse son domicile particulier. Celui de 
l'abeille maçonne et de l'abeille ,charpen- 
tière peut être comparé à tout ce que l'ar- 
chitecture des insectes peut offrir de plus 
étonnant. 

La première , avec du sable choisi grain à 
grain, et lié avec une sorte de ciment, 
construit à sa famille une maison très-simple, 
mais aussi solide que commode. Elle consiste, 
à l'intérieur, en plusieurs chambres ou pe- 

O 4 



ôiG HABITATION 

tites loges adossées, et qui ne communiquent 
point ; une enveloppe générale , ou mur de 
clôture, les renferme toutes, et ne laisse au 
dehors aucune ouverture. Il faut briser ce 
mur extérieur pour voir les chambres, et 
on lui trouve la dureté de la pierre. Ces 
nids sont très - communs sur les faces des 
maisons; ils y paroissent comme des monti- 
cules ovales, d'un gris différent de celui de 
la pierre. L'architecte de ces bâtimens dépose 
dans chaque chambre un œuf, et y renferme 
en même tems une provision de cire ou de 
pâtée, qui est la nourriture appropriée à ses 
jDelits. 

L'abeille charpentière, ainsi nommée j^arce 
qu'elle travaille en bois, construit la demeure 
de sa famille dans un autre goût que l'abeille 
maçonne ; tantôt elle distribue des chambres 
par étages , tantôt elle les dispose en enfilade. 
Des planchers ou des cloisons merveilleuse- 
ment formées, séparent les étages ou les 
chambres, et dans toutes est déposé un œuf 
avec la mesure de pâtée nécessaire au petit. 

Les naturalistes regardent encore comme 
un vrai prodige le nid de feuilles construifc 
par une autre espèce d'abeilles , et qui , vu 
par dehors , ressemble très - bien à un étui 
de cure -dents. On ne sauroit comprendre 



D E s I N s E C T E s. 217 

comment cet insecte a pu parvenir à tailler 
ces feuilles , à les contourner et à les ras- 
sembler avec autant de propreté que de 
précision. 

L'intérieur est divisé en plusieurs cellules 
qui ont la forme d'un dez à coudre , et qui 
sont emboîtées les unes dans les autres , 
comme les dez le sont chez le marchand. 
Chaque dez est composé de plusieurs pièces , 
taillées séparément sur une feuille , et dont 
la figure , les contours et les proportions 
sont combinés pour la place que chacuu 
doit occuper. Il en est de même des pièces 
qui forment l'étui , ou l'enveloppe com- 
mune. 

On devine aisément que chaque dez est 
la demeure d'un petit ; mais ce qui est bien 
plus étonnant , c'est que la pâtée que la 
mère approvisionne pour lui est presque 
liquide, et que la cellule, toute composée 
de petits morceaux de feuilles , est cepen- 
dant un vase si bien clos , que cette nour- 
riture ne se répand point , lors même que 
le vase est incliné. Ce nid, dont on ne peut 
donner qu'une foible idée , est caché sous 
terre ; l'abeille y creuse une cavité propor- 
tionnée à la grandeur de l'étui. 

Une autre abeille solitaire construit son 



2i8 HABITATION 

nid d'une autre manière non moins admi- 
rable. Comme le précédent , il est composé 
de plusieurs cellules en forme de dez , en- 
châssées très - artistement les unes dans les 
autres , mais non recouvertes d'une enve- 
loppe commune. Deux ou trois membranes, 
appliquées les unes sur les autres , dont la 
finesse est inexprimable , et qu'on croiroit 
purement soyeuses, forment la cellule; mais, 
puisque TabeiJle ne file point , d'où vient 
donc ce qui paroît être une soie si fine , si 
blanche et si lustrée ? 

En observant attentivement la cavité qui 
renferme le nid , on la trouve endiùte d'une 
légère couche de matière luisante, semblable 
à celle que les limaçons répandent sur leur 
route. li'abeille , qui a une ample provision 
de cette glu , la met en œuvre pour cons- 
truire son hospice. Comme elle travaille sous 
terre , et dans la plus profonde obscurité , 
on n'a pu la surprendre à l'ouvrage , ni 
observ^er l'art de sa manipulation particu- 
lière. 

Il ne nous reste plus qu'une solitude à 
visiter, et peut-être est-ce la plus curieuse. 
Il s'agit d'une abeille qui revêt son caveau, 
non d'une étoffe de soie, puisqu'elle ne sait 
pas filer, mais d'une tapisserie d'un luxe 



DKS INSECTES. 2U) 

recherché , d'un superbe damas couleur de 
feu , précisément comme nous faisons dans 
nos plus beaux appartemens. 

D'où vient donc un damas si éclatant? Il 
a été découpé sur les fleurs de coquelicot 
nouvellement épanouies. Voyez celles qui 
avoisinent la demeure de l'abeille tapissière , 
elles sont échancrées çà et là ; eh bien , c'est 
ce qui manque à ces fleurs que l'ouvrière a 
coupé, et dont elle a revêtu toute la capa- 
cité de son superbe salon : mais comment 
enfin tout cela peut -il s'opérer si régulière- 
ment et si promptement ? TiC voici : 

On arrive à cette brillante demeure par 
un tuyau creusé perpendiculairement dans 
la terre d'environ trois pouces de profon- 
deur , et exactement cylindrique , jusqu'à 
sept ou huit lignes au fond. C'est un vesti- 
bule sans ornement , qui conduit à la pièce 
évasée , qu'il s'agit de décorer. 

L'abeille va couper avec beaucoup d'a- 
dresse , sur les fleurs de coquelicot , des mor- 
ceaux de pétales de figure ovale , qu'elle 
saisit avec ses jambes, et transporte à sa de- 
meure. Ces petites pièces de tapisserie qui 
arrivent chiffonnées, sont bientôt déplissées, 
rappropriées, étendues et appliquées fraiclies 



220 HABITATION 

sur les parois, avec un art bien étonnanfj 
Remarquez que, comme une seule couL'he 
de cette tapisserie ne suffiroit pas aux vues 
de Touvrière , que je vais expliquer , elle a 
soin d'en mettre deux Tune sur l'autre ; 
quant aux pièces de pétales ou trop grandes 
ou superflues , à la fin de la besogne , elles 
sont ramassées et reportées hors de la de- 
meure ainsi meublée. 

La tapisserie une fois bien solidement et 
bien élégamment tendue , l'abeille remplit 
l'appartement de pâtée jusqu'à sept ou huit 
lignes de hauteur, sans crainte que les grains 
de terre , en tombant , viennent la salir ou 
la corrompre , puisque la double tapisserie, 
tendue pour cette raison, empêche tout ébou- 
lement des cor[>s étrangers. 

Si l'architecture des insectes de terre offre 
tant d'étonnantes merveilles , que penser et 
que dire de celle d'un amphibie qui cons- 
truit d'air un palais au fond des eaux. 
Je veux parler d'une très - singulière espèce 
d'araignée , qui , quoique vivant au milieu 
des eaux doi;niantes , en sort néanmoins de 
tems en tems pour chasser sur leurs bords. 
Elle nage avec la plus grande vélocité, sur 
le dos , sur le ventre, mais plus souvent sur 
le dos. Admirable plongeuse, elle poursuit 



D E s ï N s E C T E s. 2.31 

la proie au fond de l'eau avec une agilité 
singulière ; souvent la victime est aperçue, 
arrêtée sur la terre , et portée au logement 
pratiqué sur la vase aquatique. 

Le fondement, de pure soie , est posé sur 
un brin d'herbe ; l'araignée s'élève ensuite à 
la surface de l'eau , expose son ventre à 
l'air ; et comme il est enduit d'une espèce 
de vernis , l'eau n'y peut pénétrer , maïs 
i'air s'y attache ; alors .elle se retire très- 
promptement sous l'eau, chargée d'une lame 
d'air adhérente, que l'ouvrière se hâte d'aller 
placer adroitement dans son tissu de soie : 
elle remonte , répète la même manoeuvre , 
présente le ventre à l'air , replonge comme 
un trait, et va déposer une seconde bulle 
d'air à côté de la première. Les courses se 
multiplient , le travail continue , et l'arai- 
gnée se trouve propriétaire d'un édifice 
aérien tout de cristal, qui lui procure une 
retraite assurée , commode , et où elle est 
logée à sec , au milieu de l'eau. Mais , pour 
donner plus de solidité à son bâtiment , et 
empêcher les bulles d'air, qui en sont les 
fragiles matériaux , de s'échapper , elle le 
couvi^e tout entier à l'extérieur de fils de 
soie très - fins , et fort rapprochés les uns 
des autres. 



222 HABITATION 

C'est de cette grotte enchantée que la vive 
naïade sort pour épier les insectes; dès qu'elle 
en est dehors , l'édifice se resserre de lui- 
même , et la capacité diminue ; y rentré-t- 
elle avec la proie , le logement s'élargit aus- 
sitôt ; l'insecte chasseur est à son aise , et y 
dévore en toute sécurité la malheureuse 
victime. 



D E s I N s E C T E s. 223 



ARTICLE TROISIEME, 

Habitation des Insectes qui vivent en 
société. 

O I actuellement nous quittons la Tîiébaïde 
des insectes pour rentrer dans la société , 
nous trouverons des républiques ou des 
familles qui , n'ayant point été destinées à 
combattre, cherchent, dans un hospice com- 
mun et secret , la paix et la sécurité de leur 
existence. 

En parlant des associations républicaines , 
je ne m'arrêterai point ici à tracer l'intéres- 
sante peinture de celle du peuple ailé au- 
quel nous devons le miel et la cire. La 
science et la poésie nous en ont laissé des 
descriptions agréables qui sont entre les 
mains de tout le monde : je toucherai des 
objets aussi curieux et moins connus. 

Remarquez la merveilleuse activité des 
laborieuses fourmis, poui' assembler les ma- 
tériaux qui doivent entrer dans la construc- 
tion de leur nid. Voyez - les se remuer et 
s'entr'aider , sans relâche , pour excaver la 
terre, la charier , pour transporter à TaUelier 



Î234 HABITATION 

les biiiis d'herbes, les pailles, les fragniens 
de bois et les autres- corps de ce genre 
qu'elles savent employer dans lei^rs travaux. 
On diroit que tout s'entasse pçle-méle,* mais 
quel art et quel dessin ne découvre - 1 - on 
pas, dès qu'on cherche à observer attenti- 
vement. 

Sous ce monticule , qui est le logement 
de la république , et dont la forme en dôme 
facilité l'écoulement des eaux, se cons- 
truisent des galeries communiquant les unes 
aux autres , et qui sont comme les rues de 
la métropole. De petites ouvertures ména- 
gées çà et là , sur cette sorte de terrasse , 
sont autant de portes qui donnent accès 
dans les galeries souterraines , et peiniet- 
tent aux citadines d'y entrer et d'en sortir 
à volonté. 

On sait que dans les fourmis , les mâles 
et les femelles sont pourvus de quatre ailes, 
tandis que les neutres en sont toujours 
privés. Ainsi que cliez les guêpes et les 
abeilles , ces neutres , beaucoup plus petits 
et plus nombreux que les individus des deux 
sexes , sont 'seuls chargés de tous les travaux 
de la fourmilière. a 

- On a' beaucoup célébré la prévoyance 
des fourmis. Depuis trois mille ans on répète 

avec 



DE S I N S E C T Ë S. 226 

iavec complaisance , qu'elles accaparent des 
provisions pour l'hy.ver; qu'elles savent se 
construire, des magasins où elles renferment 
les grains qu'elles ont recueillis pendant la 
belle saison. Ces provisions leur seroient 
bien inutiles , puisqu'il est constant qu'elles 
dorment tout l'hyver : un degré de froid 
assez médiocre suffit pour engourdir toute 
la fourmilière. Que feroient - elles donc de 
ces prétendus magasins? Aussi n'en cons-i- 
truisent-elles point. Ces grains qu'elles cha- 
rient avec tant d'activité à la ville , sont de 
simples matériaux quelles font entrer dans 
la» construction, de leurs édifices , comme 
elles y font entier des brins de bois , de 
paille et autres matières quelconques. 

Les rnodernes se glorifient de rinvention 
du papier ,• cependant , depuis l'origine des 
siècles , la république des guêpes fait du 
papier, et c'est de cette matière qu'est bâtie 
la forteresse qui leur sert d'asyle. Les ou- 
vrières vont se pourvoir des premiers élé- 
mens de leur manufacture , sur les vieux: 
bois long - tems exposés à l'action du soleil 
et de la pluie, et en quelque sorte rouis 
par Je tems ; elles en détachent de menus 
filamens, les mettent en charpie, les rédui- 
sent peu à peu en pâte molle par le broie- 

Jns, Tome I. P 



fi26 HABITATION 
ment et rhumectation de leur boiiclie ; il 
en résulte de petites pelottes arrondies qui, 
transportées près du lieu de l'édifice, et là, 
étendues en lames minces, à l'aide des pattes 
et des dents , deviennent les étonnans ma- 
tériaux de leurs jolies constructions. 

On travaille d'abord à une galerie sou- 
terraine d'un pied et demi de profondeur , 
ou , si l'on peut , on abrège la besogne , en 
prenant possession d'une mine creusée par 
la taupe. C'est dans cette cavité que s'élè- 
Vera la citadelle inaccessible, qu'il est sur- . 
tout essentiel de mettre à l'abri de l'eau de 
la pluie , qui, perçant tôt ou tard la terre , 
porteroit le ravage dans le magasin des 
gâteaux , et la désolation au coem* de la 
colonie. 

Pour cela , dans la mine choisie , mais 
non contre ses parois , afin d'en éviter l'hu- 
midité , les petites républicaines vont cons- 
truire, sans aucun instrument d'architecture 
ou de maçonnerie , un édifice qui , vu de 
près, fait l'admiration de l'art. 

Qu'on imagine une multitude de petites 
voûtes , posées les unes sur les autres, celles- 
ci à côté de celles - là , et qui forment une 
enceinte d'un pouce et demi d'épaisseur ; 
par ce moyen , si l'humidité vient attaquer 



DES INSECTES. 227 

îes voûtes supérieures , elle est arrêtée par 
les inférieures , bien mieux et bien plus 
sûrement que par un seul massif que l'hu- 
mide vapeur pourroit pénétrer peu à peu. 
Des colonnes, plus solides et plus compactes 
que le reste de l'ouvrage , et dont on a eu 
soin d'élargir la base et le chapiteau , pour 
qu'elles puissent mieux appuyer l'édifice , 
achèvent d'en affermir les salles communes, 
l'ouvroir et les cellules respectives. 

Une autre branche de la même famille ," 
mais d'une plus petite espèce , bâtit à dé- 
couvert. Le nid est attaché à une menue 
branche d'arbre ou d'arbuste , et il est de 
lames de papier aussi fin que celui des guêpes 
souterraines; mais comment se garantir de 
la pluie ? On y a pourvu ; les unes , moins 
adroites , se contentent d'attacher le guêpier 
à la branche , de manière que le plan du 
gâteau est à peu près vertical ; alors l'axe 
des cellules étant horisontal, la pluie ne peut 
pénétrer les ouvrages : d'autres, plus habiles, 
recouvrent les berceaux aériens d'un grand 
nombre de feuilles de papier, séparées par 
des intervalles , et qui imiteroient parfaite- 
ment les pétales d'une rose à cent feuilles, 
si elles en avoient les belles couleui's. 

Si les guêpes de notre hémisphère fabri- 

P a 



£28 HABITATION 
quent du papier , celles du nouveau monde 
font du carton , ce qui leur a fait donner le 
nom de cartonnières ; celui qui sort de la 
manufacture est d'une blancheur , d'mie 
force et d'un poli qu'on ne se lasse pas 
d'admirer, et c'est avec ce carton qu'elles 
construisent l'édifice où elles placent leurs 
gâteaux. 

Cette ruche merveilleuse est une espèce 
de boîte , en forme de cloche plus ou moins 
alongée , plus ou moins évasée , et solide- 
ment suspendue par son extrémité supé- 
rieure à une branche d'arbre. Il y a de ces 
cloches cartonnées qui ont plus d'un pied et 
demi de longueur; l'ouverture en est fermée 
par un couvercle convexe de la même ma- 
tière : les ouvrières , sur un des côtés du 
couvercle, ménagent une petite ouverture 
ronde , qui est la seule porte de tout le 
bâtiment. 

Les gâteaux, qui en occupent l'intérieur, 
sont distribués par étages , comme ceux des 
guêpes souterraines , mais ils ne sont pas sou- 
tenus par des colonnes ; faisant corps avec 
la boîte , ils tiennent immédiatement à ses 
parois. Le plancher n'est pas formé simple- 
ment du fond des cellules ou de la partie 
supérieure des gâteaux , sur laquelle les; 



DES INSECTES. 229 

^épes se promènent ; on y voit un plan- 
cher très-uni , qui sert de base aux cellules , 
dont les ouvertures sont ainsi tournées en 
en bas : ces planchers , ayant la même con- 
vexité que le couvercle qui ferme la boîte, 
ne peuvent dès -lors être plats. La raison 
de cette convexité est que chaque plan- 
cher ou chaque gâteau a été lui-même un 
couvercle; car les sages ouvrières veulent 
que la boite soit toujours fermée quand 
elles travaillent à la construction des cel- 
lules. 

Qu'on se représente la boîte lorsqu'elle 
ne contient encore que deux gâteaux ; elle 
est fort courte, et les guêpes vont travailler 
à Talonger et à augmenter le nombre des 
gâteaux. Pour y parvenir, elles prolongent 
les bords de la boîte, la font descendre par 
delk le couvercle ; et contre le bord infé- 
rieur de la partie prolongée , elles cons- 
truisent un nouveau couvercle par dessus , 
comme le précédent , qui n'est plus un cou- 
vercle , mais qui est devenu un nouveau 
plancher, sur lequel les guêpes vont bâtir 
de nouvelles cellules. 

Ce plancher conserve l'ouverture ronde 
qui étoit auparavant la porte de la ruche , 
et qui maintenant sert de porte de com-; 

P 5 



23o HABITATION 
mimication d'un étage à Tautie : chaque 
étage a aussi sa porte, parce que tous, dans^ 
leur origine , ont été un couvercle ou un 
fond de ruche ; les cellules des cartonnières 
sont hexagones , comme celles de toutes 
les autres guêpes , et servent aux mêmes 
usages. 

Tous les papillons, quoi qu'an en dise^^ 
ne sont point nés volages et vagabonds. 
Quelques-uns vivent long-tems en famille 
dans leur jeune âge. Vers le milieu de l'été , 
la mère dépose ses trois ou quatre cents 
œufs sur une feuille de plante; peu après 
on voit éclore de chacun une très -jolie 
chenille ; toutes demeurent sur la feuille 
qui les a vu naître, unies par le même 
amour de société , et filant aussitôt , de 
concert , mie toile d'abord très - mince , 
mais peu à peu fortifiée par l'adjonction de 
nouveaux 'fils. Cette toile forme enfin une 
petite tente dont la feuille nouriicière est la 
base , et qui met à couvert la naissante 
famille. 

A mesure que les chenilles prennent de 
l'embonpoint , le logement s'agrandit par de 
nouvelles couches de feuilles et de soie , 
et bientôt voilà une jolie caravane campée 
sous une multitude de petites tentes qui se 



DES INSECTES. sjl 
communiquent toutes par des portes mé- 
nagées à dessein , et dont les fondatrices 
seules ont le secret. C'est dans cette douce 
union fraternelle que les clienilles passent 
riiyver, couchées mollement les unes auprès 
des autres, sans mouvement, jusqu'à ce qu3 
la nouvelle saison vienne rompre ce lien 
charmant , et que , conduit par l'amour , 
le plaisir leur apporte des ailes, des senti- 
mens et des désirs. 

Il faut bien aussi dire un mot de l'habi- 
tation des chenilles processionnaires , ainsi 
nommées en entomologie , parce que, dans 
leurs petites excursions, suivant toujours 
h la file le ruban de soie tracé par la pre- 
mière , et successivement raffermi par de 
nouvelles couches , elles semblent marcher 
eu procession. Bonnet nous a laissé une pein- 
ture intéressante des habitudes de quelques- 
unes de ces chenilles processionnaires, dont 
je reproduis quelques traits. 

C'est la distribution des couleurs qui dé- 
corent cette espèce de chenilles , et qui 
n'imitent pas mal celles des touffes de rubans 
qu'on porte aux noces de vilfage, qui a 
déterminé Réaumur à lui donner le nom 
de livrées. «Vers la fin d'avril lyôS , dit 
Boiuiet , je rencoutrai un nid de nos che-r 

P4 



^52 HABITATION 

niJles livrées, qui paroissoit nouvellement 
construit; il est formé de plusieurs couches 
de soie très - minces , et qui ressemblent 
aux toiles d'araiguée. Ce nid avoit été cons- 
truit dans les angles que quatre ou cinq 
petites branches d'aubépine formoient avec 
la branche principale ; les toiles qui le com- 
posoient, étoient si transparentes qu'elles ne 
déroboient pas à mes yeux les petites che- 
nilles logées à l'intérieur. 

» Elles étoient fort jolies; vues d'un peu 
loin, elles sembloient dorées; mais, quand 
on les regardoit de près, on reconnoissoit 
que leur couleur n'étoit qu'un beau jaune , 
ou un jaune très -vif. Observées de plus 
près encore, le jaune paroissoit distribué par 
petites raies, qui s'étendoient de la tête à la 
queue, et qui étoient séparées par de petites 
raies noires. Elles avoient çà et là de longs 
poils roux , qu'on n'apercevoit bien qu'en 
les regardant de côté » . 

Le savant observateur décrivant les pro- 
cessions ou marches de ces insectes autour 
de leurs petites habitations, toujours sur les 
traces de soie qui les dirigent, s'exprime 
ainsi : 

« Il n'y avoit rien de si joli que les cor- 
dons qu'elles formoient par leurs évolutions 



DES INSECTES. 233 

diverses ,• ils paroissoient à une certaine dis- 
tance, des traits d'or tracés sur la pierre; 
mais ces traits étoient tous en mouvement, 
et les uns étoient tirés en ligne droite, tan- 
dis que les autres représentoient des courbes 
à plusieurs inflexions. 

)) Ce qui rendoit le spectacle plus agréable 
encore, c'étoit que le cordon d'or, formé 
par le corps des clienilles, placées immédia- 
tement à la file les uns des autres, et au 
nombre de plusieurs centaines, sembloit 
couché sur un ruban de soie, d'un blanc 
vif et argenté ; et l'on voit bien que ce 
ruban étoit un petit sentier tapissé de soie, 
que ces chenilles sui voient si constamment. 
Ces princes de l'orient, dont les voyageurs 
nous vantent la magnificence , ne marchent- 
ils jamais que sur des tapis de soie?» 

Tous les matins, au moment où le soleil 
commençoit à darder ses rayons sur le nid 
des processionnaires , on les en voyoit sortir 
en grand nombre, et se promener sur la 
branche à laquelle il étoit attaché; quelque- 
fois on eût dit qu'elles alloient abandonner 
absolument leur berceau. Mais , revenues 
bientôt et ramenées par l'instinct naturel , 
elles venoient se jeter avec avidité sur les 
feuilles qu'on leur avoit préparées , s'en 



234 HABITATION 
nourrir, et après s'en être rassasiées, elle* 
remontoient au nid, se reposoient sur sa 
surface , et s'occupoient à tendre de nou- 
veaux fils qui en fortifioient et en agran- 
dissoient de plus en plus l'enveloppe efe 
l'enceinte. 

C'étoit , sans doute , un coup d'œil très- 
amusant que de voir ces petites chenilles 
aller et venir, les unes d'un côté , les autres 
d'un autre , sans aucune confusion , et , 
comme les sensibles fourmis , se donner la 
baiser de famille lorsqu'elles se rencon- 
troient; mais rien ne peut leur faire porter 
les chaînes de l'esclavage. L^observateur , 
ayant voulu les empêcher de s'éloigner, en 
mettant au milieu d'un bassin plein d'eau 
le vase où il les avoit assemblées, les pri- 
sonnières résolurent de franchir l'obstacle; 
les unes s'y noyoient en essayant de nager , 
les autres attachant un fil au bord extérieur 
du vase , se laissèrent tomber le long de ce 
fil et périrent également dans l'eau. 

On ne se lassoit pas de les voir prendre 
leur repos sur la feuille qui leur étoit pré- 
sentée. Toutes étoient exactement rangées 
sur une même ligne , en arc de cercle , et 
si serrées les unes près des autres , qu'il n'y 
auroit pas eu de place entre deux chenilles 



D E s I N s E C T E s. 235 

pour eu recevoir une troisième. Toutes les 
petites têtes regardoieiit vers le haut de la 
feuille, et les deuts de toutes travailloient 
en même tems; elles ne détachoient que 
- l'éj^iderme et le parenchyme compris entre 
les nervures; les dents n'étoient pas encore 
assez fortes pour entamer la feuille par la 
tranche. 

« J'aurois passé , dit le savant genevois ; 
des heures à jouir de ce spectacle ; mais il 
arrivoit constamment que ma présence dé- 
terminoit les petites chenilles à abandonner 
la feuille qu'elles attaquoient, et à regagner 

le nid Après qu'elles avoient rongé toute 

la surface supérieure d'une feuille, elles 
commençoient à tendre des fils d'un bord à 
l'autre de la feuille; c'étoit une sorte de 
tente sous laquelle elles se reposoient. Je 
crus d'abord que c'étoit un nouveau nid 
qu'elles s'étoient construit; mais une petite 
pluie qui vint tomber m'apprit qu'elles ne 
jugeoient pas cette nouvelle tente suffisante 
pour les mettre à l'abri; je les vis se retirer 
toutes dans l'ancien nid». 



235 DEFENSE 



ARTICLE QUATRIÈME. 

Second moyen des Insectes de défendre leur 
existence , résister à l'ennemi , par l'usage 
de leurs organes, 

Jl»N TRAÎNÉ par le plaisir irrésistible de 
tiacer ces charmantes images et d'en faire 
hommage au lecteur, je leur ai donné une 
étendue qui m'oblige de hâter ma marche et 
de toucher plus légèrement les autres moyens 
de défense des insectes foibles et délicats. 

Qiielqu'amantes de la solitude que soient 
les larves en général, et quelle que soit leur 
sévérité dans l'observation de la clôture, il 
en est cependant que divers besoins , ou 
peut-être la fantaisie , tirent quelquefois de 
la profonde obscurité qui les cachoit aux 
yeux de l'ennemi; malheureusement aussi 
quelquefois l'aperçoivent- elles ;, et d'assez 
près , à la première sortie ; alors c'est à 
l'exercice des organes ou des facultés reçues 
de la Nature qu'elles confient le salut de 
leurs jours. 

Le plus essentiel de ces organes est cer- 
tainement celui de la vue, et c'est une des 



DES INSECTES. 357 
choses des plus singulières dans la nalion 
des insectes. Leurs 3'^eux ne sont point en- 
vironnés d'os ; ils n'ont ni sourcils , ni pau- 
pières pour les garantir des accidens du 
dehors ,* mais la tunique extérieure , qu'on 
nomme cornée', est assez dure pour mettre 
ces yeux à l'abri des dangers qu'ils auroient 
à craindre sans cela. L'œil de l'insecte im- 
mobile et incapable d'aucun mouvement, est 
amplement dédommagé par la structure de 
cette même cornée. 

Ces organes de la vue , ces corps proé- 
minens , arrondis en portion de sphère qu'où 
voit de chaque côté de la tête d'un scarabé, 
d'une mouche ou d'un papillon, observés 
à la loupe , paroissent comme chagrinés. 
Chaque corps arrondi offre, à l'extérieur, 
une membrane formée de l'assemblage d'une 
multitude presque infinie de petites cornées, 
encadrées dans les mailles, à quatre ou six 
côtés, d'un réseau de même matière que 
la cornée , et transparente comme elle ; et 
ce sont ces petites cornées qui donnent à 
l'amas entier , ou à l'œil , l'air du chagrin. 

De bons observateurs, ayant eu la patience 
de compter ces petits yeux qui , de chaque 
côté, ri^n forment qu'un seul, en ont trouvé 
six mille trois cents soixante-deux sur la tête 



s38 DEFENSE 

d'un scarabée ; seize mille sur celle d'une 
mouche , et trente - quatre mille six cents 
cinquante sur celle d'un papillon. Alors 
il est clair qu'au moyen de ce nombre pro- 
digieux de facettes , quand même on en re- 
tranclieroit les trois quarts , les objets sont 
réfléchis de tous côtés , et l'insecte n'a pas 
besoin de donner à ses yeux difFérens mou- 
vemens pour voir de toutes parts , et dans 
tous les sens , le danger qui le menace lors- 
qu'il en est à portée. 

Comme dans les autres individus du règne 
animal la plupart des insectes ont cet organe 
double ; cependant ce peuple a quelques 
cj'^clopes qui n'ont qu'un œil , ou s'ils en ont 
deux , ils sont si bien confondus , qu'ils 
paroissent n'en former qu'un seul ; tels les 
monocles dans les entomostracés. Dans les 
hydrachnes , au contraire , on trouve des 
insectes garnis de deux, de quatre ou de 
six yeux véritables. Quelques araignées en 
ont de six à huit. Ces yeux varient aussi 
dans leur position. 

Les cornées des insectes offrent diverses 
couleurs selon les différentes espèces. Elles 
sont noires , brunes , grises , cuivrées ; ici 
c'est l'éclat de l'or , là ce sont les riches 
couleurs de l'arc-en-ciel; il y a même des 



DES INSECTES. 2^ 

grands papillons dont les cornées pliosplio- 
riques luisent dans l'obscurité. La plupart 
perdent après la mort Téclat de ces couleurs, 
et peu à peu elles changent totalement. Il 
ne faut donc pas en juger le brillant d'après 
les insectes morts , et que l'on conserve dans 
les cabinets. 

Ce changement au reste ne doit pas sur- 
prendre : la cornée des insectes est écailleuse 
et transparente comme le verre ; et ce sont 
les humeurs colorées qui sont sous la cornée 
qui lui donnent l'éclat dont elle brille. Or, 
ces humeurs , après la mort de l'insecte , 
venant à se décomposer et à s'altérer , elles 
doivent nécessairement changer de teinte , 
et ne laisser à l'œil que la couleur ternie 
qu'elles ont elles - mêmes après la vie de 
l'animal. 

L'uvée , cette membrane que l'on trouve 
immédiatement au dessous de la cornée , 
varie également de couleur dans les différens 
insectes : elle est rouge chez la plupart des 
mouches. Cette couleur se répand lorsqu'on 
écrase la tête de ces insectes ; ce qui a fait 
croire à quelques personnes que le sang de 
la mouche étoit rouge. 

Avant que les yeux de l'insecte l'aver- 
tissent de l'approche du danger, l'ouïe ne 



240 DEFENSE 

peut -elle pas leur rendre ce bon office? 
Il faudroit, pour répondre à la question, 
d'abord se bien assurer si l'insecte a reçu de 
la Nature ce précieux organe. Quelques na- 
turalistes paroissent en douter , fondés sur 
ce qu'il n'est pas apparent ; d'autres n'osent 
prononcer , disant que , si l'insecte reçoit 
l'impression des sons, les organes qui servent 
à cet usage doivent, dans la plupart d'entre 
eux, être si petits, qu'il est absolument im- 
possible de s'en convaincre par la vue. Quel- 
ques-uns avouant qu'il y a des insectes qui 
semblent réellement afïëctés du bruit qui 
se fait autour d'eux , demandent qu'on décide 
si cette sensation est produite par l'ouïe, 
ou si elle l'est uniquement par l'ébranlement 
qui se fait alors aux objets , ou aux plans 
sur lesquels l'animal est placé ; car , dans le 
dernier cas , cette sejisation ne seroit que 
l'effet du tact , que les insectes , en général , 
possèdent au degré le plus éminent. 

J'avoue ingénument ne pouvoir partager 
ni la manière de raisonner des uns , ni la 
pusillaniuiité des autres ,• et sans m'arrêter en 
ce moment à établir techniquement la réalité 
de l'ouïe chez les insectes , ce qui n'est pas 
un des objets directs de ce discours, je me 
contente de renvoyer le doute sur ce point 

d'organisation , 



DES INSECTES. 241 

cVorganisation , à l'anecdote avérée de Pélis- 
son , appi'ivoisaiit à la Bastille une araignée , 
au son de la musette, dont j'ai parié plus 
haut : il me semble que ce fait éclaircit une 
question assez obscure, et que je n'examine 
ici qu'en passant. 

Me sera - t - il permis d'invoquer ma 
propre expérience. J'ai lu à la société phi- 
lomatique , l'an dernier , un Mémoire sui' la 
vrillette striée, et sur la manière dont elle 
produit le son qu'elle fait entendre. J'ai dit 
que ce n'est point la larve qui cause ce bruit , 
mais l'insecte parfait; c^est lui que j'ai vu 
frapper sur le bois sec, avec ses mandibules; 
et un moment après , j'ai entendu , dans 
l'intérieur du bois, un bruit semblable lui 
répoudre : d'où l'on peut conclure , ai - je 
ajouté, que ce bruit est le prélude des amours 
de ces petits animaux. 

Si l'on veut encore se complaire dans le 
doute sur l'organe de l'ouïe dans les insectes , 
au moins est-on d'accord sur celui de l'o- 
dorat; soit que chez eux l'organe récepteur 
de cette nouvelle sensation soit distinct, soit 
qu'il se confonde avec celui du goût. Quoi 
qu'il en soit du mode de perception , la 
réalité existe de la manière la plus évidente; 
on voit tous les jours que ces animaux savent 

1ns. Tome I, Q 



343 DEFENSE 

distinguer les odeurs , et qu'ils se niouti'ent 
tous sensibles aux émanations qui les ré- 
pandent. Parmi eux, les uns, d'accord avec 
nous , donnent la préférence à celles que 
nous nommons agréables , et s'y laissent en- 
traîner avec un vrai plaisir; d'autres, au 
contraire , se plaisent à flairer l'odeur des 
choses qui nous répugnent; ils les recherchent 
avec empressement ; et il n'est pas rare de 
voir que , pendant que l'abeille est attirée par 
le thym , l'odeur des camomilles lui est 
insupportable ; et tandis que le papillon ga- 
land se pavanne sur une rose et respire sa 
douce haleine, la mouche se plaît dans des 
lieux dégoûtans , et bourdonne d'aise sur le 
fumier infect. On peut aussi sagement con- 
jecturer que Torgane de l'odorat, si délié et 
si parfait dans l'insecte, peut quelquefois lui 
servir à l'éclairer sur l'approche du péril. 

Au reste, s'il étoit nécessaire d'établir 
sommairement l'existence de l'odorat chez 
les insectes, on pourroit rappeler que les 
dermestes , les bousiers , et les mouches 
sur - tout , sont attirés de très - loin par 
l'odeur d'un cadavre en putréfaction. On 
sait que ce ne peut être la vue qui leur en 
donne la connoissance , puisqu'on voit vol- 
tiger ces insectes autour d'une boîte qui 



D E s I N s E C T E s. 243 

renferme de la viande putréiiée. Enfin , ou 
peut rapporter un fait singulier et certain : 
des mouches carnassières , trompées par 
Todeur cadavéreuse d'une plante du genre 
arum , déposent leurs œufs sur sa fleur , 
croyant les établir dans les débris d'une 
créature animale. 

La vue, Touïe et l'odorat sont donc les 
premiers et les principaux moyens de défense 
que la Nature accorde aux insectes, contre 
les attentats de la force. Souvent ils pré- 
viennent le péril et l'éloignent; mais aussi 
il est des accidens imprévus, supérieurs à 
toute prudence, et où le moment est venu 
de payer de sa personne. L'ennemi se pré- 
sente à l'improviste, prêt à fondre sur une 
proie foible et désarmée ; que faire dans ce 
cruel embarras? Il est indispensable de choisir 
entre un de ces trois moyens : fuir , ruser ou 
combattre. 

Heureux sans doute, heureux l'insecte 
qui , au sortir de la coque ou du berceau , 
déployant des ailes légères et brillantes , peut 
porter librement ses caprices aux bosquets , 
aux vergers , sur le bord des ruisseaux , et 
dans le vague des airs ! Ses jours , chéris des 
divinités champêtres , n'ont point à craindre 
d'être tout à coup iqioissonnés à leur pre- 



244 DEFENSE 

niièie aurore; iilés par les amours et les 
piaisiis, ils De s'éteindront point, au milieu 
du printems , sous la serre cruelle d'un vau- 
tour de sa nation. Aux premières approches 
du ravisseur affamé, l'élégant insecte ouvre 
les ailes, double de vitesse, fuit et dispa- 
roît (i). 

(i) L'aile, qui sert si puissamment l'insecte, en 
présence de l'ennemi , et le décore d'une manière fi 
avantageuse , mérite un moment d'attention. 

Celte pai'tie des insectes, fort peu connue, ne rep- 
senihle point du tout à celles des autres volatiles. Dans 
tous les insectes qui n'ont que deux ailes, elles sont 
membraneuses, c'est-à-dire, tissues d'une membrane 
très-mince, transparente et Iravei'sée de plusieurs 
nervures ; telles sont les ailes des mouches. 

Parmi les insectes qui en ont quatre , les uns, comme 
les abeilles et les libellules, ont ces quatre ailes mem- 
braneuses et assez semblables à celles des mouches. 
Chez d'autres insectes les ailes supérieures n'ont point, 
ou presque point de transparence et de flexibilité; 
elles sont dures , opaques, chagrinées au dessus, sans 
nervures sensibles ; et à la manière d'un étui, enve- 
loppent les ailes inférieures qui sont membraneuses; 
on les nomme alors étuis , ou élytres. En volant , l'in- 
seçle écarte ces deux étuis , étend les ailes de dessous, 
et tandis qu'il les iigite , les élytres demeurent inac- 
tives. Ces sortes d'insectes, tels que les hannetons, 
les capricornes, les coccinelles, se rangent sous la déno- 
mination de coléoptères. 

Ces élytres ou étuis sont plus flexibles ctez les 



DES IHSECT E'S. 245 

Que de merveilles incomiues, décoa- 

Yertes seulement depuis un siècle , renferme 

m ■ ■ i» 

sauierelles, les criqaels et les mantes-, elles sont demi- 
transparentes, et recouvrent des ailes membraneuses , 
pliées en éventails. Ces insectes sont connus sous le 
nom d'orthoptères. 

D'autres fois les élytres ne sont coriaces et opaques 
que dans leur moitié antérieure. Alor^ elles se oroipint 
ru::e sur l'autre ; leur extrémité est transparente et 
membraneuse, comme les ailes qu'elles recouvrent; 
on les nomme demi-élytres , et hémiptères les insectes 
pourvus de semblables ailes , comme les punaises , 
quelques cigales et les nèpes. 

Avant le secours des verres on n'avoit point apprécié 
cette poussière qui couvre les ailes des papillons ; on se 
contentoit de dire que c'étoit un amas de particules irré- 
gulières , rassemblées au hasard : on sait aujourd'hui 
que les grains de cette prétendue poussière sont de 
petits corps réguliers , des espèces d'écaillés lailiées à 
la manière de celles des poissons, et dont les formes 
infiniment variées fixent très-agréablement l'œil et îa 
curiosité de l'observateur. 

Il en est de rondes , d'oblongues , de triangulaires ; 
les unes sont planes , les autres canelées , à bords unis , 
ondes, échandrés ou dentelés. H est même quelques- 
unes de ces jolies écailles qui semblent imiter la forme 
du poil des quadrupèdes, ou même les plumes des 
oiseaux : et assez souvent l'aile d'un seul papillon 
fournit des exemples , non seulement de toutes ces 
variétés, mais de bien d'autres encore. 

Outre tout cela , chaque écaille a un court pédicule 

Q3 



246 DEFENSE 

cet organe des insectes ! De quel secours ne 
leur est-il pas pour échapper lestement aux 
poursuites de l'impitoyable brigand , dont 
la férocité vient tout à coup troubler les 
plaisirs innocens de la douce saison. Ainsi 
les tendresses d'un papillon d'azur et d'une 
renoncule au front d'or, sont-elles brusque- 
ment interrompues par l'approche d'un en- 
nemi vigoureux et cruel ! L'insecte dépité 
se hâte de donner le baiser d'adieu, étend 
ses ailes éclatantes , gagne l'ombre du bocage , 
attend , s'impatiente , revient au parterre , 
s'abat, où? vers la jeune amante qu'il vient 
de laisser tremblante et éplorée de son 
péril ? Hélas ! le papillon paroit avoir si peu 
de mémoire, que franchement je n'oserois 
l'assurer. 

qui s'implante dans la substance même de l'aile , entre 
deux membranes minces et transparentes dont elle 
est formée. Lorsqu'on dépouille entièrement l'aile de 
ces écailles, on ne voit plus qu'une membrane sans 
couleurs, parsemée de petits trous alignés ré.'juliè- 
rement , et divisés dans la longueur par des nervures 
qui imitent celles des feuilles de plantes. 

Ces petits trous indiquent les endroits oî!i les écailles 
étoient implantées. Au reste , toutes les écailles sont en 
recouvrement, les unes sur les autres comme les tuiles 
des toits 5 qui oseroit , après ce tableau , dire qu'elles 
sonl jetées et ressemblées au Lar.ard ? 



D E s I N s E C T E s. 247 



ARTICLE CINQUIEME. 

Résister à V ennemi par l'usage des facultés 
reçues de la Nature. 

iVlAis, aa milieu du danger, que fera la 
foiblesse dépourvue d'ailes et des prompts 
moyens d'échapper ? La puce sent-elle une 
main inquiette la presser un peu vivement 
entre la finesse des plis du linge , d'où elle 
vient de faire jouer son aiguillon ; l'adroit 
insecte roule avec sa cuirasse , sous l'im- 
pression de la main courroucée, attend le 
moment , le saisit , saute deux cents fois 
plus loin que la longueur de son corps , disent 
les naturalistes , retombe sans aucun mal 
sur sa peau dure , écailleuse et coriacée ; et 
comme l'amour , la puce cruelle rit en sûreté 
de la blessure qu'elle a faite et de la colère 
qu'elle occasionne. 

L'effort de la puce pour éviter le péril 
par des sauts rapides et prolongés , suppose 
nécessairement une force d'articulation à 
laquelle peut-être n'a-t-on pas encore fait 
l'attention qu'elle mérite. Les deux faits 

Q4 



548 DEFENSE 

suivans peuvent en donner quelque idée: 
Moufïet rapporte qu'un ouvrier anglais , 
nommé Marc , avoit fait une chaîne de la 
longueur du doigt , avec un cadenas fermant 
à clef: une puce garottée par cette chaîne, 
la traînoit avec facilité. La chaîne et la puce 
ensemble pesoient à peine un grain. Au 
rapport de Hoock , un autre mécanicien 
anglais avoit construit en ivoire un carrosse 
à six chevaux , un cocher sur le siège avec 
un chien entre ses jambes , un postillon , 
quatre personnes dans le carrosse et quatre 
laquais derrière, et tout l'équipage étoit mis 
en mouvement et traîné par une puce. A ce 
spectacle , on ne peut s'empêcher de pro- 
poser un problême : qu'j'^ a-t-il de plus admi- 
rable , la force de l'insecte ou la patiente 
adresse de l'ouvrier? 

Cette étonnante faculté de la puce de pou- 
voir , en un clin d'œil , s'enlever , sauter et 
s'élancer à une très - grande distance , est 
attribuée par les naturalistes à la longueur 
de ses pattes postérieures. I^e petit animal , 
en les pressant du poids de son corps et de 
la souplesse de ses articulations, les com- 
prime comme un ressort qui , en se rele- 
vant avec vivacité , chasse au loin le léger 
insecte. 



DES INSECTES. 249 

Dans plusieurs autres espèces d'insectes , 
on voit des ressorts particuliers qui servent 
au même usage ,• les podures en ont un sous 
le ventre qui , en se détendant , les fait 
sauter fort loin; ainsi les larves des libel- 
lules se meuvent en avant, en chassant for- 
tement , par l'anus , l'eau qu'elles y ont fait 
entrer; ainsi les larves des mouches, desti- 
tuées de pattes , exécutent cependant des 
sauts assez étendus, par la contraction sin- 
gulière de leurs anneaux. 

Ajoutons à ce moyen la force des muscles 
de la plupart des insectes, qui, semblables 
à de petites bandelettes élastiques , c-t comme 
des nerfs moteurs , impriment le mouve- 
ment à leur organisation. Lyonnet a compté 
quatre mille quarante et un de ces ressorts 
dans une seule chenille ; tandis que l'ana- 
tomie n'en compte que cinq cents vingt- 
neuf dans la physiologie de l'homme. 

Mais , de tous les insectes sauteurs, aucun 
n'offre plus de curiosités que certains coléop- 
tères à qui l'entomologie moderne a donné 
le nom de taiipins, et qu'on appeloit autre- 
fois scarabées à ressort. Il n'est plus ici seu- 
lement question de faire sauter une petite 
puce, mais d'enlever rapidement un insecte 
dix fois plus grand. 



25o DEFENSE 

Si , au moment où l'animal posé sur une 
fleur se nourrit de ses sucs, il sent une main 
le toucher , on le voit se laisser tomber sur 
le dos et contrefaire le mort : se croit-il hors 
de danger , il songe à se relever ,• de quelle 
manière ? Avec le secours de ses ailes mem- 
braneuses , ou de ses élytres écailleuses très- 
dures et un peu convexes ? Il n'y pense pas ; 
soit que la Nature ait voulu qu'il employât 
un moyen plus singulier , soit que sa posi- 
tion sur ces organes l'empêche de les dé- 
ployer et de les appeler à son secours. Que 
ne fait-il jouer ses pattes , et s'accrochant à 
quelque corps voisin, que n'essaie -t- il de 
se relever ? Par malheur pour lui , ces pattes 
sont trop courtes, et ne peuvent s'étendre 
jusqu'aux objets prochains. Que fait-il donc? 
L'insecte détend un ressort secret , qui l'en- 
lève perpendiculairement, et le laisse re- 
tomber juste au point d'où il est parti pour 
faire son saut. Retombe-t-il sur ses pattes , 
l'aventure est bonne , le voilà remis sur la 
route de ses habitudes. La chute est - elle 
moins heureuse , et le taupin se retrouve-t- 
il sur le dos , le ressort joue de nouveau , 
et ainsi de suite jusqu'à ce que, comme dit 
le proverbe , il retombe sur ses pieds. Une 
singularité encore bien digne d'attention , 



DES INSTICTES. aSi 

c'est que cet insecte ne peut ainsi sauter 
que lorsqu'il est sur le dos ,• car , quand il 
peut marcher, ce qu'il ne fait que très- 
lentement , les ailes lui sont données pour 
abréger sa route. 

Or que penser, que dire d'un phénomène 
pareil ? Les observateurs en donnent une 
explication, qui, pour être entendue aisé- 
ment, demande quelques connoissant^es pré- 
liminaires sur l'organisation du taupin. 

Le corselet de cet insecte , ou la partie 
du corps qui est immédiatement après la 
tête , est terminé , de chaque côté du bord 
postérieur , par une pointe en forme d'épine 
roide ; et en dessous , précisément au centre 
du bord postérieur, il est garni d'une troi- 
sième pointe 'longue , roide et très - diu'e. 
Cette pointe , large à son origine , diminuant 
peu à peu de grosseur, et terminée en pointe 
un peu arrondie , est placée dans la même 
ligne que le corps, et se prolonge vers la 
poitrine , beaucoup au delà du bord du cor- 
selet. Une petite éminence en forme de dent 
se fait apercevoir en dessous , et près de son 
extrémité : un trou ovale , assez profond , 
dont le bord postérieui^ est arrondi , et l'an- 
térieur échancré, se présente sur la poitrine, 
entre son bord antérieur et la base des deux 



553 DEFENSE 

pattes intermédiaires. C'est dans cette partie 
que la pointe du corselet s'enfonce , quand 
l'insecte baisse la tête et le corselet, soit qu'il 
marche, soit qu'il demeure en repos. Voici 
actuellement la mécanique de tous ces ins- 
trumens. 

Le taupin se trouvant sur le dos, et comme 
je l'ai dit, ne pouvant, pour se relever, faire 
usage de ses ailes ni de ses pattes, mais se 
livrant à son instinct, baisse la tête et le 
corselet vers le plan de position ; ce mou- 
vement fait sortir entièrement la pointe du 
corselet du trou ovale; en même tems l'in- 
secte , appliquant ses pattes contre le dessous 
du corps , les y tient fortement serrées ; rap- 
prochant ensuite le corselet de la poitrine , 
en sorte que la dent de la *pointe vienne 
s'appuyer sur le bord du trou , il la pousse 
vivement contre ces mêmes bords ; alors 
la dent se débande rapidement, et la pointe 
rentre dans sa cavité, comme par un ressort. 
Ce mouvement s'exécutant avec vitesse , le 
corselet avec ses pointes latérales , la tête et 
même une partie supérieure des ély très , se 
heurtant fortement contre le plan de résis- 
tance , elles font , par leur élasticité , élever 
le corps en l'air. 

Qu'on s'amuse à prendre sur la main un 



DES INSECTES. 253 

de ces taupius; qu'on l'y tienne un mo- 
ment renversé , et l'on jouira du jeu vif et 
prompt de tout ce mécanisme; au reste, 
mieux vaudroit le placer sur une piéride ; 
car plus le plan de position est dur, plus il 
résiste , et plus le saut du taupin est élevé; 
Ja raison en est évidente. 

Parmi ces singuliers animaux , on en con- 
noit quelques-uns qui , comme les lampyres, 
ont la faculté de briller. Deux petites taches 
jaunes , arrondies , saillantes , placées sur le 
corselet , et qui luisent dans l'obscurité tant 
que l'insecte est vivant , sont les deux petits 
flambeaux que difïërentes espèces de taupins 
tiennent de la Nature. Si on en croit plu- 
sieurs auteurs distingués , la lumière jaillis- 
sante de ces deux fanaux est si forte et si 
brillante, qu'elle permet de lire la nuit les 
caractères les plus iins , sur -tout quand on 
tient huit ou dix de ces phosphores dans un 
flacon d'un verre bien clair et bien poli. 

On atljape aisément ces insectes à la lueur 
d'un flambeau, qu'ils ne manquent jamais de 
suivre , connue font les phalènes. M. Browa 
rapporte que les indiens s'en servent dans 
les voyages nocl urnes, en les attachant à 
leui- chaussure ; et que les femmes travaillent 



254 DEFENSE 

il la lueur qu'ils répandent. Le même auteur 
ajoute que cet insecte a le pouvoir de luire 
à volonté ; en ce cas , cette faculté lui est 
commune avec le lampyre. D'autres insectes 
de la famille des cigales , les fulgores , pos- 
sèdent bien plus éminemment, suivant quel- 
ques auteurs , cette propriété phosphorique. 



DES INSECTES. 255 



ARTICLE SIXIEME. 

Résister à V ennemi par Fusage de quelques 
armes naturelles. 

X ou s les détails intéressaiis que nous ve- 
nons de parcourir amènent naturellement à 
uue nouveUe question : qu'a fait la Nature 
pour la défense de l'insecte qui , moins favo- 
risé que les précédens , n'a ni le privilège 
des ailes , ni la faculté du saut ? Que faire 
en présence de l'ennemi qui déjà le dévore 
des yeux ? et que reste-t-il à l'insecte ? Du 
courage et plusieurs moyens d'en tirer un 
grand parti. 

Parmi ceux qui ont reçu des moyens par- 
ticuliers de défense , nous remarquerons la 
chenille du fenouil ou celle du papillon ma- 
chaon. Elle est de grandeur médiocre, lisse, 
de couleur verte , ayant sur chaque anneau 
une raie transversale noire , et chaque raie 
coupée par des taches d'un rouge orangé; 
cet insecte se trouve sur le fenouil , qui est 
sa nourriture très-ordinaire. 

Sa tête est armée dans la partie antérieure 
d'une corne charnue , mobile en tout sens , 



fi56 DEFENSE 

composée de deux branches , réunies à une 
tige commune, et formant ensemble la figure 
d'une Y. Cette corne singulière par sa con- 
sistance , ses mouvemens et sa cavité , assez 
ressemblante à celle du limaçon, est ordi- 
nairement cachée sous sa peau , et en sort à 
la volonté de l'animal ,• elle est d'un demi- 
pouce de longuem^, présente deux branches 
assez déliées , lorsqu'elles s'alongent entière- 
ment; alors on les voit sortir par une longue 
et large ouverture , près du bord antérieur 
du premier anneau ; chaque branche rentre 
en elle - même , et toutes deux s'enfoncent 
dans la tige d'où elles partent. Dès que le 
tout est rentré, l'ouverture de l'anneau dis- 
paroît. ((Lorsque je pressois cette chenille, 
dit Bonnet, près de sa partie antérieure, elle 
dardoit sa corne comme si elle eût voulu 
s'en servir pour me piquer ; elle la dirigeoit 
vers mes doigts; mais elle la retiroit bien 
vite dans son intérieur dès que j'essayois de 
la presser. Je remarquai que cette corne avoit 
une odeur très-forte de fenouil , que le corps 
de la chenille me faisoit aussi sentir , mais 
moins fortement » . 

On ignore sans doute toutes les vertus et 
tous les usages de cette corne fourchue , dont 
la grandeux^, la flexibilité et le jeu supposent 

des 



DES INSECTES. 257 

3es propriétés importantes. On sait seule- 
ment que cette corne sert à la chenille pour 
éiDouvauter et mettre en fuite les insectes 
qui l'importunent, et dont la peau tendre 
est sensible aux plus légères impressions. 
On sait sur -tout que cette corne donne la 
chasse aux cinips et aux ichneumons qui 
tenteroient de piquer la chenille pour intro- 
duire leurs œufs dans son intérieur. 

La chenille du bombix à queue fourchue 
a un tout autre genre de défense et d'ar- 
mure. Elle se nourrit sur le peuplier et le 
bouleau ; son corps est d'un très-beau verd 
sur les côtés et d'un gris rougeâtre sur le 
dos. On remarque deux lignes blanches qui 
s'étendent depuis la tête jusqu'à l'extrémité; 
elles forment de chaque côté du corps plu- 
sieurs angles et quelques taches rougeâtres 
autour de la tête. Son corps, gris dans la 
partie supérieure , diminue jusqu'au bout, 
et se termine par deux pointes en forme de 
queue, renfermant deux corps charnus que 
la chenille fait sortir à volonté , et dont elle 
se sert au même usage que la chenille à 
fenouil emploie sa corne , par rapport aux 
tentatives des mouches. 

L'ennemi du bombix paroît-il insen- 
sible aux coups réitérés de sa double queue, 

Ins. Tome L R 



258 DEFENSE 

et l'attaque - 1 - il de près, l'insecte ne perd 
pas la tète , et tout à coup lançant vive- 
ment de son corps des jets d'une eau mise 
en réserve pour le moment du péril , il 
déconcerte et met en fuite son agresseur. 

De Géer raconte qu'un jour, incommo- 
dant une pareille chenille, il la vit se fâcher 
et lui lancer, précisément dans Fœil, deux 
gouttes de cette liqueur , dont il dit ignorer 
la propriété. Elle lui a paru claire, sortir 
de près de la tête ; mais quelques tentatives 
qu'il ait faites depuis pour s'en assurer , il n'a 
jamais pu y réussir, aucune des chenilles 
qu'il a examinées n'en ayant fait usage. 

Le staphilin, dès qu'on le touche, relève 
mi ventre menaçant et en fait sortir deux 
vésicules. Le bouclier, ainsi que le mcro- 
phore , exhalent une odeur très - forte et 
très- désagréable qu'ils contractent en fouil- 
lant sans cesse les cadavres putréfiés et les 
viandes corrompues. Essaie-t-on de les ma- 
nier , on voit sortir par la bouche une 
goutte d'une liqueur noire , bourbeuse et 
puante, que l'on croit destinée à hâter la 
putréfaction des chairs sur lesquelles ils la 
déposent , afin de préparer une nourriture 
qui leur convienne. 

On connoît de grandes fausses chenilles, 



D E s I N s E C T E s. aSg 

qui, quand on les toujinente, font jaillir 
a^sez loin , même de différens endroits de 
leur corps, un suc désagréable et très-propre 
à faire fuir les assaillans. Plusieurs sortes de 
chenilles à seize pattes ont aussi sur le coips 
différentes rangées de tubercules ouverts par 
l'extrémité , au bout de chacun desquels , 
quand on les touche, elles font paroitre une 
goutte d'une humeur laiteuse, dont souvent 
l'odeur est absolument insupportable. Il pa- 
roît cependant que cette liqueur leur est pré- 
cieuse; car, dès que le danger disparoît, elles 
ont un grand soin de les faire rentrer par les 
mêmes canaux que ceux qui en ont dirigé 
l'éjaculation. 

La fausse chenille de l'osier, observée par 
Bonnet en lySS , et dont on ne trouve point 
la notice dans les Mémoires de Réaumur, 
mérite d'être distinguée parmi celles qui sont 
armées de liqueurs défensives. Celle-ci a 
environ dix -huit lignes de longueur lors- 
qu'elle est étendue, et sa grosseur est à pro- 
portion. C'est assurément une fort grande 
taille pour une fausse chenille , car parmi 
ces insectes on ne connoit aucune espèce qui 
approche des dimensions de celles des plus 
grandes chenilles. 

Celle dont il s'agit ici a vingt-deux jambes,* 



26o DEFENSE 

les membraneuses n'ont point de crochets i 
mais les écailleuses sont garnies d'une petite 
griffe noire, fort aiguë, qui aide merveilleu- 
sement la chenille à se cramponner. Tout le 
corps est jaune, excepté le dos où s'étend 
une raie d'un beau bleu. 

La position la plus ordinaire de la fausse 
chenille de l'osier est fort singulière; elle se 
tient toujours roulée sur elle-même, en sorte 
que sa tète appuie sur son derrière , et que les 
jambes écailleuses le saisissent si fortement, 
que leurs griffes s'incrustent dans la peau, 
sans néanmoins que l'insecte paroisse en souf- 
frir. Si on tente de déranger cette attitude 
et de dérouler la chenille , d'abord on sent 
une résistance qui fait redoubler ses efforts. 
Si l'on vient à s'obstiner , on risque de rece- 
voir , de différentes parties de son corps , des 
gouttelettes d'une liqueur limpide qu'elle 
tâche de lancer contre vous. Cette liqueur 
n'est point de nature à faire élever des am- 
poules sur la peau. Il est souvent arrivé au 
savant observateur d'en recevoir sur le 
visage , et jamais il n'en a éprouvé aucun 
mal. 

On trouve très-ordinairement cette fausse 
Cjhenille cramponnée à une menue branche 
d'osier; elle y est roulée comme autour d'un 



DES INSECTES. 261 
axe. Si l'on entreprend de la détacher , il 
est nécessaire d'user de violence pour l'en 
arracher. 

Le carabe pétard , commun à toutes les 
régions de l'Europe , est l'insecte le plus 
propre à semer l'épouvante au milieu de ses 
ennemis. C'est une artillerie ambulante ,• car, 
dès qu'on lui touche le ventre, ou qu'on le 
prend dans la main , on voit sortir avec 
éclat de son derrière une fumée bleuâtre, 
qui fait un bruit aussi fort que celui d'un 
peu de poudre à canon qui prend feu. Cette 
explosion singulière , le petit volcan la répète 
plus de vingt fois de suite, et aussi long- 
tems qu'il se sent gratter le dessus du corps. 
Le carabe inquisiteur, fort carnassier, est 
son ennemi déclaré. Rolander observe que, 
lorsqu'ils se rencontrent , le bombardiei' fait 
jouer la pièce dont la fumée arrête l'assail- 
lant et donne le tems au pétard de faire 
une sage et prompte retraite; car, s'il donne 
à l'antagoniste le tems de se reconnoître et 
de braver la foudre, l'insecte tonnant suc- 
combe et devient la proie du redoutable 
inquisiteur. 

On peut croire que la plupart des moyens 
de défense que je viens de parcourir sont suf- 

R 5 



262 DEFENSE 

fisans pour garantir les insectes des attaques 
de leurs semblables ; mais qui les mettra 
en état de résister à leur ennemi le plus 
cruel, à l'homme, perpétuellement occupé 
ou à les détruire ou à les tourmenter? Qui 
les préservera des persécutions de l'enfance , 
de la curiosité de l'observateur et du scalpel 
de l'anatomiste? L'insecte tient de la Nature, 
pour cet effet , deux armes offensives ou 
défensives dont il fait un très-grand usage ; 
l'aiguillon et la liqueur venimeuse. 

L'aiguillon, que portent le plus grand 
nombre des hyménoptères , est placé à l'ex- 
trémité du ventre où il se trouve caché. Les 
abeilles , les guêpes l'ont très-fort. 

Il se compose de trois pièces : les deux 
extérieures, creusées en gouttière dans leur 
intérieur, forment, en se réunissant, la gaine 
de la pièce intermédiaire; cette pièce est 
l'aiguillon proprement dit , arqué , dur et 
foit pointu. Le microscope fait voir que sou 
extrémité , loin d'être lisse, est au contraire 
armée de petites dents ou épines, se dirigeant 
vers la base, comme le fer d'une flèche, et 
comme lui, demeurant dans les chairs lors- 
qu'il y a pénétré. C'est à la naissance ou à 
la base de cette arme, et dans l'intérieur du 
ventre, que se trouve toujours une petite 



D E s I N s E C T E s. a65 

vessie qui contient une liqueur acre, veni- 
meuse et inflammatoire. 

Les mêmes muscles qui , à la présence de 
Tennemi , font sortir l'aiguillon du fourreau , 
l'enfoncent dans son corps , compriment la 
vésicule venimeuse, et font couler le long 
du dard les gouttes de poison dans la plaie. 
Est-ce un petit assaillant dont la foible cora- 
plexion ne puisse résister au venin ; il périt : 
au contraire, le blessé est-il grand et fort , il 
en est quitte, vu la petite quantité de poison 
relativement à son volume, pour quelques 
tourmens ou une inflammation passagère. 

Malheuieusement ici , le courage et la 
vengeance succombent en triomphant. Les 
pointes de l'aiguillon étant dirigées de bas 
en haut, Tempéchent de pouvoir se retirer 
de la blessure. Il y demeure avec tous ses 
accessoires ; et les muscles qui le font 
agir, continuant leur mouvement, quoique 
séparés du corps de l'insecte , l'enfoncent 
davantage et font empirer le mal. Celte 
violente séparation de son arme et le dé- 
chirement qu'elle occasionne, ne tardent pas 
à faire périr le malheureux insecte. 

On demande d'où vient à ces innocens 
animaux cette tumeur vénéneuse ou caus- 
tique dont plusieurs d'entre eux sont abon- 

R 4t 



264 DEFENSE 

damment pouin^us. La réponse à cette de- 
mande est au dessus de nos forces. Nous 
counoissons trop peu les opérations de la 
Nature , pour expliquer la manière dont se 
font ces sécrétions. 

Quelques naturalistes prétendent que les 
insectes qui exhalent une odeur désagréable, 
en opposition à ceux qui en répandent d'aussi 
douce et d'aussi suave que celle de la rose , 
sont eu même tems pourvus de liqueurs 
empoisonnées. On observe que d'autres ont 
des propriétés acides, quoiqu'ils ne laissent 
échapper aucune vapeur repoussante. Ainsi , 
des fourmis ont une odeur de musc , et sont 
pourvues d'un acide particulier que les cliî- 
mistes a.])ipe\lentjhrmiçue. On peut s'en assu- 
rer , ou en mettant sur sa langue une de ces 
fourmis qu'on aura écrasée , ou en laissant 
courir un de ces animaux sur un papier 
bleu; ces sillons rouges qui se manifestent 
sur la route qu'a tenue la fom^mi , sont une 
démonstration palpable de la liqueur et de 
l'acide qu'elle a versés sur ses pas. 

Laissons aux grands maîtres , au tems 
sur-tout, le soin de nous dévoiler le prin- 
cipe des humeurs venimeuses des insectes. 
Nous observerons seulement que ce prin- 
cipe de causticité réside plus fortement dans 



DES INSECTES. 265 

quelques insectes à élylres , que plusieurs 
d'entre eux ont la couleur et Téclat métal- 
liques. Qui ne connoît l'action cautérisante , 
ou si Ton veut vésicante des mouches cantha- 
rides, même réduites en poudre? On retrouve 
la même propriété , avec plus ou moins de 
vertus dans les carabes, les cicindèles, les 
my labres et les méloës. 

Ces observations , sur les liqueurs dange- 
reuses que versent quelques insectes , ne 
doivent pas détourner les curieux et les 
jeunes élèves de l'entomologie du cours de 
leurs études, ni leur faire redouter ces perni- 
cieux élancemens. La seule précaution à 
prendre , c'est de faire en sorte que le jet 
venimeux ne puisse atteindre à l'œil , où il 
pourroit causer au moins des inflammations 
fort désagréables. Quant aux autres parties 
du corps , comme les mains , la dureté de 
la peau résiste facilement ii l'action vési- 
cante qui , d'ailleurs , ne peut développer 
toute son énergie qu'au bout d'un assez 
long tems. 

Il n'en est pas ainsi du scorpion , le plus 
redoutable des insectes venimeux. Il est 
certain que , quoique sa blessure ne soit 
pas toujours aussi nuisible qu'on le pense , 
cependant les expériences, que je rappellerai 



266 DEFENSE 

sommairement , prouvent qu'il est prudent 
d'éviter ses approches. 

Le scorpion , dont ce n'est pas ici la place 
de donner la description exacte et correc- 
tement circonstanciée , ressemble assez à l'é- 
crevisse , excepté que le corselet est plus 
long et plus délié ; les bras armés de deux 
pinces moins longues , et la queue plus 
mince et plus alongée. Les scorpions euro- 
péens n'ont guère plus d'uu pouce de lon- 
gueur ; mais les indiens en ont quatre ou 
cinq. Ils ne se plaisent que dans les régions 
chaudes des deux hémisphères , et ne parois- 
sent ni dans le nord , ni même dans le pays 
tempéré. 

Son abdomen est terminé par une queue 
de la longueur du corps de quelques espèces ; 
dans d'autres plus courte , et souvent plus 
longue. Elle est formée de six articles presque 
cylindriques. Le dernier est une masse ovale, 
terminée par un aiguillon assez long , un 
peu arqué et fort pointu. Cette queue est 
mobile en tout sens , à la volonté de l'in- 
secte. 

Maupertuis , qui s'est attaché à l'observer , 
dit que le dernier article , de forme ovale , 
de la queue du scorpion peut être comparé 
aune petite fiole , dont l'aiguillon est le cou. 



D E s I N s E C T E s. 267 

L'aigiùllon, qui a la forme d'un grand cro- 
cliet, recourbé en arc et pointu , a près de son 
exlrémité deux petits trous, un de chaque 
coté. C'est par ces deux ouvertures que le 
scorpion répand sur la blessure une liqueur 
transparente et souvent venimeuse , ren- 
fermée dans le dernier article de sa queue. 
On diroit que cet insecte est naturellement 
mal-faisant ; car, soit qu'il marche , ou qu'il 
soit en repos , on le voit toujours porter 
cette queue fatale , retroussée ou courbée 
en arc vers la tête; en sorte que dans cette 
position habituelle la pointe de l'aiguillon, 
se trouvant dirigée en bas , est toujours 
prête à tomber sur les animaux ou sur les 
insectes dont il veut se saisir pour en faire 
sa proie , et même sur les hommes dont la 
présence le blesse ou l'incommode. 

Maupertuis et Redi ayant attentivement 
analysé par expérience le venin du scor- 
pion, il résulte de leurs recherches que les 
espèces d'Europe ne sont point dangereuses 
pour l'homme. On voit tous les jours les 
paysans de la Toscane jouer avec le scor- 
pion indigène et s'en laisser piquer, sans en 
éprouver aucun mal. Ceux d'Afrique sont 
quelquefois beaucolip plus à craindre. 

De jeunes pigeons, piqués par un scorpion 



J268 DEFENSE 

des environs de Tunis , expirèrent dans des 
vertiges et des convulsions, cinq heures après 
]a piquure. Cependant Redi a vu d'autres 
pigeons , attaqués par le même insecte , ne 
ressentir aucun mal de la blessure. Il est 
bien à présumer qu'alors le scorpion étoit 
épuisé de la liqueur mortelle ; car les pigeons 
qu'il piqua le lendemain , et après le repos 
de la nuit , moururent comme ceux dont je 
viens de parler. 

Les expériences de Maupertuis se firent 
sur des cliiens et des poulets. De tous ces 
animaux piqués par des scorpions d'Europe, 
aucun ne périt qu'un chien qui, blessé à la 
partie du ventre qui n'est pas recouverte de 
poil , fut piqué par un de ces insectes irrité. 
liC reste , même les foibles poulets , blessés 
à plusieurs reprises par des scorpions frais , 
pris à la campagne et mis en fureur, n'en 
reçurent aucun dommage ; preuve sans 
réplique que la liqueur de la queue des 
scorpions non seulement n'est pas toujours 
mortelle pour de foibles animaux , mais 
que souvent même elle n'est nullement 
dangereuse. 

Le genre de mort du chien dont parle 
Maupertuis mérite d'être observé. Une 
heure après qu'il fut piqué ; dit ce célèbre 



DES INSECTES. 269 

pliysicien , on vit l'animal chancelant et 
considérablement enflé. L'estomac et les 
intestins rendirent tout leur dépôt. Pendant 
trois heures se succédèrent de fréquens vo- 
missemens d'une espèce de bave visqueuse ; 
l'extrême tension du ventre , diminuée à 
chaque vomissement s'enfloit, de nouveau. 
Après trois heures environ de ces alterna- 
tives , les convulsions parurent , le chien 
mordit la terre , se traîna sur ses pattes de 
devant , et mourut cinq heures après. 

L'intérêt de l'humanité nous fait regreter 
que l'observation n'ait pas été poussée plus 
loin. Il eût fallu faire ouvrir le corps de la 
victime , rechercher les effets du venin , et 
s'efforcer ensuite de trouver un remède ca- 
pable de combattre sa malignité , lorsqu'elle 
s'attaque à l'homme et même à des animaux 
qui méritent notre attachement ou sollicitent 
nos soins bienfaisans. 

Mais que penser de l'assertion fort ré- 
pandue, que le scorpion , ceint d'un cercle de 
charbons enflammés, s'agite vivement , et ne 
pouvant supporter la chaleur ni échapper, 
se blesse et se tue ? Maupertuis , qui en a fait 
l'expérience , assure que c'est mi conte popu- 
laire , et rien davantage. 

S'il en faut croire quelques témoignages. 



270 DEFENSE 

on Irouveroit uue autre preuve de la féro- 
cité naturelle du scorpion , en ce que ce 
cruel insecte dévore sa progéniture à me- 
sure qu'elle naît, et que souvent il s'attaque 
vivement à ceux de sa race. Maupertuis 
raconte qu'en ayant renfermé une centaine, 
en champ clos , peu de jours après il n'en 
retrouva que quatorze , le reste étoit dévoré. 

Les mouches , les cloportes , les araignées 
sur-tout, sont l'aliment ordinaire du scorpion. 
Dès qu'un de ces derniers insectes paroît, 
le brigand se jette sur lui avec une sorte de 
fureur aisée à remarquer. La grosseur de 
l'araignée ne peut la sauver de la mort; 
souvent mi petit scorpion l'attaque hardi- 
ment , la saisit avec une de ses antennules , 
quelquefois avec les deux à la fois ; l'araignée, 
usant de ses forces , ose-t-elle lui faire résis- 
tance , elle est à l'instant percée de l'aiguillon 
recourbé par dessus la tête de l'agresseur, 
et meurt à ses pieds ; bientôt ressaisie avec 
les antennules qui la portent à la retraite 
du scorpion , elle devient alors sa délicieuse 
pâture. 

On connoit huit à dix espèces de ces in- 
sectes, presque toutes exotiques. Qui peut, 
d'après tout ce qu'on vient de dire , s'em- 
pêcher de gémir sur la fécondité de la 



DES INSECTES. 271 
femelle , dont la portée , selon Maupertuis , 
et d'après ses expériences , s'élève à un 
nombre prodigieux ; puisqu'il dit avoir 
trouvé dans le corps des mères qu'il a ou- 
vertes, depuis vingt-cinq jusqu'à soixante^ 
cinq petits. 



573 DEFENSE 

ARTICLE SEPTIÈME- 

Résister à V ennemi par la ruse. 

JLii me reste à parler d'une dernière tribu 
d^insectes, de ceux qui, pour leur défense, 
n'ont reçu de la Nature ni la légèreté du 
saut, ni ailes, ni armes, ni forces, ni cou- 
rage. Ces petits animaux , intéressans par 
leur foiblesse même , seroient-ils donc abso- 
lument abandonnés aux rigueurs d'un destin 
cruel, et ne leur resteroit-il rien qui pût les 
aider à garantir leurs jours d'un million 
d'accidens qui si souvent les menacent ? 
Qu'ont-ils donc en partage? la ruse et tous 
les moyens ingénieux qu'elle suggère. 

Les uns tâchent d'éviter l'œil perçant de 
l'ennemi par les couleurs simulées qu'ils 
lui présentent ; par une forme de corps qui 
le trompe ; par des chûtes volontaires qui 
les font disparoître ; enfin par l'apparence de 
la mort dont ils savent, àtems, s'envelop- 
per. Voyons les détails , voyons en pratique 
la maxime célèbre du chantre d'Enée : 

Dolus an vîrtus quis in Jioste requirat. 

La ruse ou la valeur. . . j tout est bon à la guerre. 

Plusieurs 



DES INSECTES. 275 

Plusieurs larves , fort peu curieuses de la 
brillante ondulation des anneaux de quelques 
insectes , non plus que des superbes livrées 
du papillon qui attirent trop les j-egards , ont 
à se réjouir de n'avoir reçu de la Nature que 
des émaux ternes et des couleurs éteintes. 
En les confondant avec la plupart des objets 
champêtres, ils empêchent les regards de la 
force de les distinguer et de les dévouer à la 
mort. Ici , c'est une robe verte qui se perd 
dans les tapis de la prairie; là, c'est une teinte 
brune , fondue dans la nuance naturelle du 
terrain; plus loin, vous trouverez quelque 
chose de plus surprenant. 

Fixez avec complaisance cette rose fraî- 
chement épanouie, l'ornement du jardin 
et les délices de la Nature ; comme elle est 
jolie, comme elle est modeste, comme, de 
son sein encore demi-voilé , s'échappent les 
plus douces émanations du printems. O fleur 
charmante , qui oseroit souiller l'éclat et la 
pureté de ta pourpre innocente ?Qui oseroit? 
regardez ; le profanateur n'est pas loin ; je 
vois une chenille dégoûtante appliquée sur la 
branche du rosier , absolument de la mêine 
couleur, au point de n'en pouvoir être dis- 
cernée que par le coup d'œil le plus exercé ; 
elle se cache aux poursuites de l'ennemi, 

Jns. Tome I. S 



274 DEFENSE 

trompe ses regards , et s'apprète à monter 
fortivenient au trône de la rose, et jusques 
sur les festons de son diadème. 

On voit d'autres chenilles qui doivent à 
la forme de leur corps la paix dont on les 
laisse jouir. Les larves arpenteuses sont sur- 
tout remarquables par des attitudes qui 
prouvent la grande force de leurs muscles, 
et servent à les dérober aux regards mal- 
veillans. Tantôt , toutes les pattes crampon- 
nées sur de petites branches, et le coi-ps 
élevé verticalement, elles demeurent im- 
mobiles des demi -heures entières; tantôt, 
plaçaut leur corps dans mille autres positions 
singulières, on les prendroit pour de petits 
morceaux de bois, ce qui leur fait donner 
le nom ^arpenteuses à bâton. Quelques-unes 
ont des tubérosités qui les font ressembler à 
de petits bâtons raboteux ; d'autres ont sur 
le corps des tubercules en forme de bosses 
sur un ou plusieurs anneaux, qui imitent, 
à s'y tromper, les nœuds et les bourgeons 
d'une petite branche. 

La phalène soufrée , qui vit sur le rosier 
et sur le sureau, porte quelques tubercules 
minces et assez longs. En repos , elle a toute 
l'apparence d'un morceau de bois sec. Cette 
chenille, qui passe l'hyver sans manger et 



D E s I N s E C T E s. 27S. 
ne reprend la nourriture qu'au printems , 
est d'une couleur jaune et soufrée , répandue 
sur toutes les parties de son corps; ses ailes 
supérieures sont marquées de deux lignes 
d'un jaune foncé, et au milieu du commen- 
cement d'une troisième; les inférieures, qui 
n'en ont qu'une , se terminent en angle 
saillant en forme de queue , avec deux pe- 
tites taches orangées , bordées de brun. 

Le cloporte armadille , d'un gris foncé 
luisant, avec le bord des anneaux un peu 
plus clair, dès qu'il est touché, roule son 
corps en boule, en rapprochant la tète de 
la queue ; alors on ne voit plus ni pattes , ni 
antennes, et on le prendroit pour une graine 
noire et luisante ; il demeure dans cette 
situation tant qu'il soupçonne du danger. 

Les Jules qui ont quelque rapport avec les 
scolopendres, et qu'autrefois on nommoit 
millepiecls à cause du grand nombre de leurs 
pattes , marchent néanmoins très-lentement. 
Lorsqu'ils se mettent en mouvement, ils 
font agir leurs pattes l'une après l'autre 
régulièrement, et chaque rangée forme unç 
espèce d'ondulation. On les voit en même 
tems agiter leurs antennes, sans doute pour 
làterle terrain et les corps qu'ils rencontrent. 
Sans leurs pattes, ou prendroit les jules, à 

S 2 



'27^ DEFENSE 

corps cylindrique dans leur repos , pour dé 
petits serpens , parce qu'ordinairement re- 
pliés en spirale sur eux-niénies, et la tête 
au milieu, ils imitent. l'attitude de repos de 
ce reptile. 

Les buprestes, ainsi nommés d'un ani- 
mal auquel les anciens attrib noient la pro- 
priété de faire périr les bœufs, se trouvent 
sur les arbustes, les buissons ou les fleurs, 
et se défendent d'une iijanière nouvelle. 
Les approche - 1 - on , ils se laissent tomber 
dans les broussailles , se perdent et ne repa- 
roissent qu'après le danger. Rien de plus 
somptueux que leur vêtement; on y voit 
éclater un mélange éblouissant des couleurs 
les plus Hches, assorties au poli de l'or, 
aux reflets de l'azur et de l'émeraude; et 
cette magnifique parure a engagé Geoffroy 
à leur donner le nom de richard, quoique 
l'ancienne dénomination paroisse avoir pré- 
valu. 

Les chenilles arpenteuses ne sont pas si 
farouches; on peut les approcher, mais à 
peine se sentent - elles touchées , à peine 
même imprime-t-on le moindre mouvement 
à la feuille qui leur sert de lit, qu'elles se 
laissent tomber pour se soustraire à la cap- 
tivité ou à la mort; cependant ou remarque 



DES INSECTES. 277 
qu'elles ne se laissent pas tomber à terre 
comme le richard ; elles ne font que des- 
cendre jusqu'à l'endroit qui peut les cacher 
aux yeux du ravisseur ; et cela en se laissant 
couler le long d'un cordeau de soie attaché 
à la feuille , toujours prêt à les soutenir et 
à diriger sûrement leur fuite, et à les ra- 
mener au domicile à l'heure de la paix. 
C'est au moyen de ce cable soyeux que 
ces chenilles descendent des arbres les plus 
élevés jusques à tarre , et qu'elles y remontent 
sans faire usage de leurs nombreuses pattes. 

Tout cela se fait très - lestement et très- 
vîte : l'insecte , saisissant le cordeau régula- 
teur entre les dents le plus haut qu'il peut, 
et l'entortillant autour de ses pattes mem- 
braneuses avec une adresse infinie, monte 
au jeu de ses anneaux , ariive , débarrasse 
ses pattes, et pour reconnnencer le voj^age, 
il se confie de nouveau au secours du fil 
de soie. 

Enfin, si tous les moyens, si tous les 
procédés de défense dont j'ai parlé sont 
inutiles; si la main ravissante s'est saisie d'un 
insecte, il ne lui reste plus qu'iai parti à 
prendre,* c'est, pour éviter la mort, d'en 
paroi tre la victime, et de se faire aban- 
domier. 

S 5 



37» DEFENSE 

C'est à cette dernière supercherie qu'a 
recours le dermcste, si tristement fameux 
par ses dégâts terribles dans les collections 
d'histoire naturelle et les dépôts de pelle- 
teries. De concert avec les anthrènes, ces 
]arves détruisent les oiseaux , les quadru- 
pèdes et les insectes desséchés ; rongent tout , 
et ne laissent que des squelettes parfaits. 
Dès que le dermestese sent touché, il retire 
promptement ses antennes et ses pattes sous 
son corps , reste sans mouvement et paroît 
mort. Quelquefois il est absolument impos- 
sible de le tirer de cette inaction qu'en 
le piquant vivement , ou en l'exposant à 
une grande chaleur ; alors le dermeste se 
relève, étend les pattes et cherche à s'en- 
fuir. 

Il n'en est pas ainsi de la vrillette, ainsi 
nommée par Geoffroy , parce qu'elle fait des 
trous ronds dans le bois, comme les feroit 
une vrille. Au printems les maisons sont 
pleines de ces insectes ; on les y voit se pro- 
menant sur les fenêtres et sur les boiseries. 
A peine touché, il retire sa tête sous son 
corselet , applique ses jambes contre ses 
cuisses, cache ses antennes entre la têle et 
les rebords inférieurs du corselet, et de- 
meure très-long-tems dans cette attitude;, 



DES INSECTES. i^'Jç^ 
sans faire le plus léger mouvement, au point 
qu'on le croit réellement mort. 

De Géer assure que ni le feu , ni Teau, ni 
aucune espèce de tourmens ne sont capables 
de tirer l'insecte de cet état de mort appa- 
rente, ni d'en arracher le moindre signe de 
vie. Dès qu'il se croit seul et tranquille, il 
s'éveille , commence à remuer , se remet 
en marche , mais mollement et avec une 
espèce d'indolence. A la vue de cette fermeté, 
vraiment héroïque, avec laquelle la vrillette 
souffre toutes les sortes de tortures, j^Iutôt 
que de laisser échapper le plus léger indice 
de sentiment, on ne peut s'empêcher de 
s'écrier ; a Tant l'horreur du trépas, tant la 
passion de la vie peuvent inspirer de force 
et de résolution, même à ce qu'on a cou^ 
tume de nommer de misérables insectes ! » 



S 4 



28o CONCLUSION. 



CONCLUSION. 



jlLn reportant les regards et l'observation 
sur la variété des esquisses que je viens de 
tracer, il est aussi impossible à l'écrivain 
qu'au lecteur, de ne pas se livrer à une foule 
de réflexions intéressantes , et d'où l'on voit 
naître un aussi grand nombre de problèmes, 
qui se réunissent pour tourmenter vivement 
la curiosité. 

Dans le vaste tableau de l'entomologie , 
combien de spectacles , d'aperçus et de 
découvertes si long - tems ignorés ! com- 
bien de mœurs et de nations différentes ! 
combien de talens, d'industrie et de res- 
sources ! mais aussi combien de persécu- 
tions , de fureurs et de cruautés , qu'aucun 
pacte, aucune trêve ne peuvent assoupir un 
seul instant ! 

Dans cette guerre interminable entre les 
insectes de la même espèce ; dans ce brigan- 
dage éternel , jamais interrompu , jamais 
assouvi , ô bonne Nature , où reconnoître 
l'ouvrage d'une mère tendre et prévoyante? 
où retrouver l'empreinte de la sagesse et de 



CONCLUSION. 281 

la bienfaisance , qui , depuis le règne du 
tems , président à l'ordre des êtres et à Fcco- 
nomie de l'univers. 

Comment se fait - il qu'au milieu d'un 
peuple foible, dont les individus vivent dans 
la solitude , rampent sons l'herbe, se cachent 
sous les fleurs, et souvent , par leur petitesse, 
échappent à nos regards , on voie s'allumer 
le feu des passions qui troublent la sérénité 
domestique et la tranquillité des empires ? 
Comment concevoir qu'ici , comme dans la 
société , les Furies se baignent dans le sang , 
le recherchent avidement et le boivent avec 
délices ? Et comment se peut - il que dans 
une des dernières classes de l'animalité, où, 
par l'extrême délicatesse des productions, 
la finesse de l'instinct, l'élégance des formes 
et la somptuosité de la décoration , la Na- 
ture a voulu donner la plus grande idée de 
sa puissance infinie ; comment se fait-il qu'il 
s'y trouve beaucoup plus d'êtres malfaisans , 
de voisins redoutables et de sanglans dévo- 
rateurs , que dans celles dont l'aigle et le vau- 
tour , le tigre et le léopard font partie ? 

Pourquoi donc, ajoute - t - on , pourquoi 
créer des insectes foibles et malheureux , 
pour les faire servir de pâture , non seule- 
ment à des êtres de leurs races , mais à presque 



2S2 CONCLUSION. 
toutes les tribus de roinitliologie ? Pour- 
quoi l'aimable fauvette interrompt-elle son 
Ii3'mne à la tendresse pour s'élancer sur un 
insecte innocent , mère elle-même , en dé- 
chirer sans pitié les riches anneaux , et , pal- 
pitans encore, les distribuer satisfaite, à son 
avide et nombreuse famille ? Pourquoi le 
chantre de la nuit, l'harmonieux interprète 
des amours du bocage , n'alimente - 1 - il ce 
ravissant organe que d'insectes, hélas ! peut- 
être en ce inoment , touchés des brillans 
éclats de son gosier , et de la douce mélodie 
de ses accords? 

Répondra- 1- on que les oiseaux vengent 
le jardin et le potager du ravage affreux 
qu'y causent les insectes ? Ah ! c'est éluder 
l'objection et ne pas la résoudre; car alors 
quelle nécessité de jeter dans le domaine de 
la vie, des milliers d'êtres dominés par des 
inclinations nuisibles , et forcés de se plier 
sous le ressort de l'aveugle instinct, qui dit 
à chacun d'eux : tu ne vivras que de rapines 
et de dégâts, pour faire punir leurs irrésis- 
tibles déprédations par l'irrésistible voracité 
des habitans de l'air? Quelle étonnante légis- 
lation que celle qui, d'une main pousse au 
crime, et de l'autre écrase du poids de la 
ioudre ! 



CONCLUSION. j83 
Disons plutôt , avec le sage et docte Bon- 
net , disons qu'il n'y a qu'une seule manière 
solide de donner la solution du problème ; le 
reste est indigne d'un ijiterprète de la Na- 
ture et du disciple de la vérité. 

Il faut qu'ici la philosophie éteigne son 
flambeau , lève la lète , et qu'elle invoque 
le jour des grandes lumièies , qui dissiperont 
toutes les obscurités , et donneront les clefs 
de tous les mystères de la Nature. Forcés 
par une destination temporaire , de lampcr 
lentement et avec peine sur l'étroite circon- 
férence du cercle de la science , sans jamais 
pouvoir avancer sur les rayons , comment 
oserions -nous raisonner de ce qui se passe 
dans le centre , où l'Etre souverain s'est 
retiré avec sa toute-puissance , ses trésors et 
ses conseils ? 

Ainsi donc, au lieu d'interroger, du séjour 
des ténèbres, la suprême Intelligence, et de 
lui demander raison des apparentes contradic- 
tions qui nous embarrassent , foibles insectes 
nous - mêmes , contentons - nous d'admirer 
la Sagesse éternelle dans les procédés indus- 
trieux du petit peuple dont j'ai crayonné 
les mœurs et les habitudes. On l'a dit , le fil 
délicat et merveilleux d'une chenille peut 
aussi bien nous conduire à la source pure 



28/i CONCLUSION, 

des clartés sans nuages , que la triple cliame 
d'or que le prince de l'Epopée fait descendre 
du trône de l'Olympe dans les vallées de 
la terre. 

ce Tous ces pourquoi , dit le savant ento- 
mologiste qui me sert de guide , tous ces 
pourquoi et mille autres , qu'on peut former 
SLu^ les productions de la Nature , sont autant 
d'énigmes pour des êtres relégués dans un 
coin de l'univers , et dont la vue , aussi 
courte que celle de la taupe , ne sauroit 
apercevoir que les objets les plus voisins, et 
les rapports les plus éloignés et les plus sail- 
lans. lies ouvrages des insectes sont les der- 
niers résultats de leur organisation , et cette 
organisation répond au rôle qu'ils doivent 
jouer dans la grande machine du monde. 

» Ils sont , à la vérité , de bien petites 
pièces , mais ces pièces concourent à un 
effet général par leur engrainement avec des 
pièces plus importantes. Ainsi la ceinture 
que se file une chenille , a ses rapports à 
l'univers, comme l'anneau de Saturne. Mais 
combien de pièces différentes entre Saturne 
et les mondes de Siiius ! Si l'univers est un 
tout , et comment en douter après tant et 
de si belles preuves d'un enchaînement 
universel, la ceinture de la chenille tiendra 



CONCLUSION. a85 

donc aussi aux mondes de Sirius ? Quelle 
intelligence que celle qui saisit , d'une seule 
vue, cette chaîne immense de rapports di- 
vers , et qui les voit se rejoindre tous dans 
Y unité ^ et Funité dans la cause» ! 



INSTRUCTIONS 

Relatives à la chasse y à la conservation ^ 
aux transports des Insectes et à Védu-' 
cation des Chenilles (i). 

-Li'A M É R 1 Q u E méridionale , l'Asie et 
l'Afrique sont sans doute les pays les plus 
riches pour se procurer une collection de 
coléoptères et de lépidoptères. Nous suppo- 
serons conséquem ment que l'on a formé l'en- 
treprise de voyager dans quelqu'une de ces 
contrées : on sent bien que, pour rassembler 
les insectes du pays , il faut une moindre 
quantité dinstrumens , étant toujours à 
portée de s'en procurer de nouveaux quand 
le besoin l'exige. 

On fera construire vingt-quatre boîtes de 
bois mince de dix - huit pouces de long sur 
quinze pouces de large, et dont la profondeur 
sera seulement de quatre pouces. Le cou- 
vercle doit être assujetti à la boîte par des 
charnières en fil de laiton ou de fer; ces boîtes 

(i) Je dois ces renseignemcns à mon ami Dufrcsne, 
aide zooloiriâte au muséum d'histoire naturelle. 



J^i. /'2Sy 




^.B.nacine ,./". 



r/j 



^,./'2S7. 







' _»» — 



ES- 



DES INSECTES. 2^7 
seront doublées intérieurement , au fond, 
et sous le couvercle, de lames de liège, 
d'environ deux lignes d'épaisseur , et que 
Ton fixera avec de la colle forte et quel- 
ques petits clous d'épingle. 

Les boîtes désignées ci - dessus doivent 
servir à déposer les insectes que l'on aura 
recueillis : elles seront enduites , à plusieurs 
l'éprises et en dedans , d'essence de téré- 
benthine , ou d'huile de pétrole , ou d'une 
infusion de plantes aromatiques , comme 
laurier, thym, aloès, cannelle, girolle, etc. 

Lorsqu'une boîte sera reinplie d'insectes, 
on la revêtira extérieurement d'une couche 
de goudron , afin d'empccher d'autres in- 
sectes destructeurs de s'f introduire. 

Les objets recueillis seront fixés, le plus 
solidement possible, dans les lames de liège 
qui doublent les boîtes, et placés le plus près 
possible les uns des autres , afin qu'il en 
tienne une plus grande quantité. 

On ne mettra pas dans la même boîte de 
très-gros insectes , tels que ceux qui com- 
posent la famille des scarabées , des capri- 
cornes , car leur propre poids les feroit pro- 
bablement détacher pendant le cours du 
voyage , et ils briseroient ensuite toutes les 



288 CHASSE 

autres , soit en mer par le roulis du navire , 
ou à terre par le chaos des voitures (i). 

Voici ce qu'il convient de faire pour éviter 
cet accident. Munissez - vous de plusieurs 
flacons dont l'emboucliui^e aura à peu près 
quinze lignes de diamètre ,* remplissez - les 
jusqu'aux trois quarts, d'une liqueur spiri- 
tueuse , tel que tafiat , eau de vie , ou esprit 
de vin ; boucLez-les avec un bon bouchon 
de liège ,* on emportera un ou plusieurs de 
ces vases lorsque Ton ira à la chasse des in- 
sectes , et on y déposera tous les gros coléop- 
tères que l'on aura recueillis. 

Les boîtes les plus commodes pour re- 
cevoir les papillons et insectes de moindre 
grosseur , doivent avoir à peu près douze 
pouces de long , quatre pouces de large et 
trois pouces de hauteur ; elles seront de 
forme ovale comme une navette , arrondie 
par les deux bouts , et doublées de liège 
sur ses deux fonds : cette forme est la plus 
avantageuse , la boîte entrant ainsi avec plus 
de facilité dans la poche. 

Dans cette espèce de carnassière sont 

(i) Nota. Toutes ces boîtes se mettent dans une 
grande caisse pour les voyages de long cours. 

déposés 



DES INSECTES. 289 

idéposés les insectes à mesure qu'on les attrape. 
Observez de mettre les plus gros au fond de 
la boîte , et les plus petits au couvercle. On 
peut remarquer , à chacune des extrémités 
de celui-ci, deux petits morceaux de liège 
qu^on y a collés ; le chasseur y pique l'insecte 
qu'il tient dans la main droite afin d'ouvrir 
ensuite plus aisément la boîte. 

Les raquettes , ou filets à insectes , auront 
dix pouces de diamètre ; le fil de fer doit 
avoir assez de force pour soutenir les efforts 
de la main du chasseur ; les deux bouts de 
ce fil sont introduits dans une espèce de 
douille de fer ou de cuivre ; on y coule jus- 
qu'au tiers de la longueur un peu de plomb 
fondu, pour fixer les extrémités du cercle.' 
La partie de la virole qui n'est pas remplie 
reçoit un bâton de quatre pieds de long , que 
l'on empêche de vaciller par le moyen de 
quelques petits clous ,* on fait coudre , autour 
de l'anneau de la raquette, un morceau de 
gaze que l'on coupe en pointe arrondie. Cette 
espèce de fer a dix-huit pouces de long. 

Le filet sert à attiaper les papillons et les 
autres insectes , lorsqu'ils sont à terre, sur les 
fleurs , ou même lorsqu'ils volent. Il faut 
observer , pour prendre un papillon sur une 
fleur , que l'instrument doit partir de droite 

Ins, Tome L T, 



590 CHASSE 

à gauche et liorisoiitalement. Quand le pa» 
pillori est dans la poche, on tourne de suite 
la main , de manière que le cercle qui poiie 
le filet se trouve perpendiculaire; on prend 
celui-ci par le milieu avec la main gauche; 
on force tout doucement l'animal à gagner le 
fond de la poche , et de suite avec le pouce 
et l'index de la main droite, vous pressez son 
corps à l'endroit du corselet , c'est-à-dire , la 
partie où les ailes prennent leur naissance , 
avec la précaution de ne point endommager 
les ailes. 

Vous faites alors tomber l'insecte dans la 
main gauche , et prenant une épingle pro- 
portionnée à son volume , vous l'enfilerez au 
travers du corselet , entre la tête et le corps, 
et vous le déposerez dans la boite de chasse. 

Il nous reste à parler d'un second filet, 
qui ressemble en tout à celui que nous avons 
décrit ci -dessus, à cela près que le fer est 
beaucoup plus fort , et qu'on a substitué à la 
gaze de la toile forte et claire : son usage est 
bien différent; il sert à pécher dans les pe- 
tites rivières , dans les eaux stagnantes plus 
particuHèi^ment ; on trouve ici beaucoup 
d'insectes que la plupart des naturalistes 
voyageurs ont jusqu'ici négligé de se pro- 
curer, faute de connoissances. Ces moyens 



DES INSECTES. 2ç^i 
sont cependant bien simples; ils consistent à 
traîner le lîlet au fond de Teau dans la vase 
même, à s'y promener de droite et de gauche 
afin d'enlever la boue qui s'y attache , en 
observant que la poche soit toujours à gauche 
lorsque l'on mène le filet à droite, et de même 
pou]' la contre^partie. 

Cela fait , on tire du filet les insectes et on 
les enfile sur l'étytre de manière que 1 e|)ingle 
doit passer en dessous entre la première paire 
de pattes. En généial , tous les coléoptères 
doivent être enfilés de cette manière. 

Tous les autres insectes à quatre ou à deux 
ailes nues , se percent sur le corselet comme 
les papillons. 

Quand les insectes sont morts , leurs pattes 
et leurs antennes sont ordinairement repliées 
sous l'abdomen ; pour leur rendre leur atti- 
tude naturelle, on se procure une quantité 
suffisante de petites planches de liège , sur 
lesquelles vous piquez l'insecte , à l'aide 
d'une petite pince appelée ùmxellps ; vous 
en ramenez toutes les extrémités à la place 
qu'elles doivent occuper, et vous les fixez 
provisoirement avec des épingles. Otez, au 
bout d'un ou de deux jours , toutes les épin- 
gles, et enlevez l'insecte avec celle qui lui 

T 2 



fegs CHASSE 

appartient ; il restera dans la position que cet 

appareil lui a forcé de prendre. 

Les insectes se trouvent dans tous les en- 
droits possibles, mais spécialement sur les 
fleurs , sur les feuilles des arbres , des plan- 
tes, etc. On s'en procure un grand nombre, 
et de ceux qui échappent à l'œil , par le pro- 
cédé suivant. Etendez une nappe sru: un 
buisson , ou sous des branc'hes d'arbres ; se- 
couez fortement les roseaux avec un grand 
bâton , et directement au dessous de la ser- 
viette. Cette agitation fait tomber les insectes 
sur le linge ; on les pique ensuite et on les 
dépose dans les boites. On récolte aussi de 
cette manière beaucoup de chenilles. 

On peut encore se servir d'un parasol , en 
le tenant sous les branches à l'envers et de 
la main gauche , et frappant les branches de 
la main droite avec un bâton. Le parasol a 
d'ailleurs l'avantage de vous garantir du soleil 
dans les chmats brûlans. 

Les gros scarabées se trouvent dans les bois 
pourris, près des vieux arbres à demi-morts , 
sous les pierres , etc. 

Les bousiers , qui sont si nombreux et 
dont la forme est si singulière , habitent la 
fieute des animaux ; rien ne doit rebuter le 



D E s I N s E C T E s. sgS 

zèle d'un naturaliste. Il faut avoir le courage 
de remuer cette matière avec un petit bâton; 
on sera bien assuré d'en être dédommagé par 
le nombre et la beauté des insectes qu'on y; 
amassera. 

Il est encore une bonne manière de re- 
cueillir sans peine un grand nombre d'in- 
sectes ; c'est de traîner son filet sous les 
plantes , à terre , et de lui communiquer un 
mouvement propre à faire descendre et 
retenir les insectes que l'on a pris : cette 
méthode s'appelle faucher; je la regarde 
comme fort bonne. 

Les araignées ne peuvent se conserver 
comme les autres insectes; leur abdomen, 
toujours molasse , s'altère et perd ainsi , par 
la dessication , ses couleurs ; il faut donc les 
mettre dans la liqueur spiritueuse. 

On doit les chercher sur les buissons , dans 
les antres des rochers, dans les heux som- 
bres, retirées sous les pierres, sous les arbres 
pourris que l'on rencontre souvent dans les 
forêts de l'Amérique et généralement par- 
tout. On doit les prendre avec précaution ,^ 
la piquure de quelques-uns de ces insectes 
étant dangereuse. 

On les pique sur le corselet, un peu plus 

T 3 



294 CHASSE 

vers la partie postérieure , afin de ne point 
endommager les petits j^eux lisses qui four- 
nissent un caractère important. 

On éprouve beaucoup de difficultés pour 
conserver les couleurs et les formes de ces 
industrieux animaux ; en les laissant sécher 
naturellement, l'abdomen se flétrit et les cou- 
leurs disparoissent. Si on les met quelques 
jours dans l'esprit de vin, et qu'on les retire 
ensuite pour les faire sécher^ le corps reste 
un peu plus arrondi, mais les couleurs ne 
s'aperçoivent qu'à peine. 

La manière qui doit être préférée, sous 
les rapports de l'étude, est de se procurer 
de petits bocaux de cinq à six pouces de 
long sur environ un pouce de diamètre ,• 
de prendre un petit morceau de bois bien 
blanc ; d'y attacher de distance en distance 
les araignées à l'aide d'un fil; de mettre le 
petit bâton dans le bocal que l'on a rempli 
d'eau de vie blanche à vingt dégrés ; de bou- 
cher ensuite le vase avec un rond de verre 
proportionné à son ouverture , dont on lute 
les bords avec du mastic de vitrier; ce moyen 
simple conserve parfaitement ces animaux, 
ainsi que leur couleur et leur élasticité. 

Bien des amateurs ne se contentent pas 
de cette manière; ils desireroient pouvoir la 



DES INSECTES. 29$ 

placer dans les tableaux, comme les insectes 
des autres ordres. 

Indiquons un procédé qui peut satisfaire 
leurs désirs. 

Vous vous munirez d'un tube de verre 
de sept à huit pouces de long, d'environ 
neuf lignes de diamètre , ouvert aux deux 
bouts, et d'un bon morceau de liège pour 
le bouclier par un bout. 

Lorsque l'on a pris une araignée, on la 
pique sur le corselet ; on sépare l'abdomen 
avec des ciseaux , et on y introduit , par 
l'ouverture que la coupure a faite, l'extré- 
mité d'un petit bâton, comme une alumotte, 
pointu des deux bouts; l'autre extrémité est 
fixée dans le milieu du bouchon de liège; 
on expose le tube à la flamme d'une bougie 
ou chandelle , en le tenant par le bouchon. 

Il faut avoir le soin de tourner continuelle- 
ment le tube sur la flamme, afin que l'objet 
reçoive un degré égal de chaleur. Lorsque 
l'on s'aperçoit que l'abdomen est rond et 
sec , on l'ôte du feu , on le laisse un instant 
dans le tube , c'est-à-dire , jusqu'à ce qu'il 
soit froid; on ôte ensuite le bouchon, et on 
sépare avec précaution le corps de la petite 
bûchette ; s'il résiste , on le coupe , et on finit 
par le coller au corselet de l'aiaignée avee 

T 4 
\ 



Ï296 CHASSE 

de la gomme arabique , avec laquelle ori 

aura mêlé un peu d'amidon ou poudre à 

poudrer. 

On ne peut se procurer les papillons noc- 
turnes, appelés par les entomologistes, pAa- 
lènes^ bombix , noctuelles, etc., avec autant 
de facilité que les papillons de jour ; ces 
derniers voltigent de fleurs en fleurs à l'ar- 
deur du soleil, et se trouvent par- tout. Les 
uns ( les danaïdes ) fi^équentent les jardins , 
les parterres en général, les lieux cultivés; 
les autres de la famille des nymphes restent 
constamment dans les forêts ou dans leur 
voisinage; d'autres enfin préfèrent les lieux 
arides. 

Il n'en est pas de même des papillons 
nocturnes. Ils ne se montrent presque point 
dans le jour ; ce n'est qu'à l'approche de la 
nuit qu'ils commencent à voltiger : les uns 
( et c'est le plus petit nombre ) cherchent à 
se nourrir aux dépens des fleurs , comme 
les papillons de jour; les autres n'ont pour 
but que de se rechercher mutuellement, et 
de s'accoupler. La femelle dépose ses œufs 
sur les plantes qui conviennent à sa progé- 
niture : ce devoir rempli, le mâle n'existe 
que peu de jours , et sa compagne ne tarde 
pas à le suivre. 



D E s I N s E C T E s. 297 

Dans les Indes plus particulièrement, les 
habitations sont les lieux que les phalènes 
fréquentent de préférence ,• attirées par la 
lumière des flambeaux, elles entrent dans 
les maisons, les croisées étant tenues ou- 
vertes. 

On les attrape avec le filet à la manière 
ordinaire ; souvent le lendemain matin on 
en trouve qui se tiennent fixées au plan- 
cher, aux parois extérieures et intérieures de 
l'habitation; une personne exercée à cette 
chasse peut les piquer dans cet état de repos , 
sans avoir besoin de filet. 

Les soins , que nous venons d'indiquer 
relativement aux papillons nocturnes, sont 
bien insufîisans pour s'en procurer une col- 
lection nombreuse en espèces : nous allons 
donc avoir recom^s à l'éducation des che- 
nilles. 

On sait que les arbres et les plantes sont 
les habitations des insectes, et plus particu- 
Hérement des chenilles ,* c'est donc là où oa 
doit les chercher. 

Pour rapporter ces chenilles , on se pro- 
curera des boites de carton , rondes , de trois , 
quatre , cinq et six pouces de diamètre ; un 
trou sera pratiqué au couvercle pour le 
passage de l'air , et on le couvrira d'un petit 



29» CHASSE 

morceau de gaze ou toile pour empêcher 
que ces animaux ne puissent s'échapper. 

On mettra dans chaque boîte une portion 
de la plante sur laquelle on aura trouvé 
chaque espèce de chenille. 

On pourra faire faire des boîtes de ma- 
nière à ce qu'elles puissent entrer les unes 
dans les autres , pour a;voir plus de facilité 
à les porter dans les courses entomolo- 
giques. 

Arrivé au logis , il faut déposer les che- 
nilles dans des boîtes faites comme celles 
ci - dessus , mais infiniment plus grandes. 
Chaque espèce doit avoir la sienne propre , 
et renfermer la plante dont elle se nourrit. 
On conservera la fraîcheur de cette plante 
eu plongeant son extrémité supérieure dans 
un verre d'eau , placé au milieu de la 
boîte. Il est nécessaire que les rameaux tou- 
chent aux parois de cette boîte , afin que 
les chenilles qui sont au fond puissent re- 
gagner la verdure. On sent bien que la 
forme ronde n'est pas exclusive ; toutes les 
autres boîtes peuvent servir au même usage. 

Les chenilles des sphex se trouvent , 
comme celles des autres papillons , sur les 
plantes ; elles sont reconnoissables à une 
espèce de corne ou de pointe qu'elles ont sur 



DES INSECTES. ^99 
1111 des derniers anneaux de leur corps; il faut 
donc les nourrir à la manière ordinaire ; on 
mettra seulement un peu de terre dans le 
fond de la boite (1) : les chenilles de ce genre 
s'enterrent ordinairement avant leur tians- 
formalion en chrysalides. 

I/éducaiion des chenilles demande beau- 
coup de soin , d'attention même : si l'on ou- 
blioit de donner régulièrement à ces élèves , 
en quantité suffisante, les plantes qui sont 
de leur goût , on se verroit bientôt , par leur 
mort , frustré de l'espérance d'avoir le pa- 
pillon ou la phalène qu'ils dévoient pro- 
duire. 

La gaze que couvre le dessus de la boîte, 
en laissant circuler l'air nécessaire à l'exis- 
tence des chenilles , permet encore , à l'œil 
de l'observateur, d'admirer et d'étudier ces 
animaux , soit qu'ils se nourrissent , soit 
qu'ils filent la soie qui doit leur servir de 
tombe , en même tems qu'il devient le ber- 
ceau du nouveau phénix. 

La saison la plus favorable à la recherche 
des chenilles est celle où la végétation est 
en pleine vigueur. 

(i) Il faut même en metti'c dans toutes; plusieurs 
clienilles s'y tiennent cachées pendant le jour. 



3oo CHASSE 

Là se borne l'éducation des chenilles (i): 
Lorsqu'elles sont parvenues à leur plus grand 
développement, elles se changent en chrysa- 
lides ; les unes s'enfoncent dans la terre (a) ; 
d'autres se filent un cocon de soie autour 
d'elles ; celles de papillons de jour se sus- 
pendent par la partie postérieure. Dans cet 
état de léthargie , ces êtres n'ont plus besoin 
de secours étrangers; leur propre substance 
suffit pour leur conserver la vie. A une 
époque fixée par la Nature et différant à 
raison des espèces , l'insecte parfait sort de sa 
denii - sépulture , et paroît orné des cou- 
leurs les plus vives. Le charme de cette pro- 
priété récompense l'observateur de toutes ses 
peines; aucun autre moyen ne lui eût pro- 
curé des espèces d'une si grande fraîcheur. 

(i) L'éducation des larves est diflîcile, et nous 
manquons de moyens à cet égard ; j'indiquerai , dans 
la suite, ceux que je crois les plus propres. 

(2) Quelques espèces passent l'hyver cachées dans 
la terre j on n'obtient leurs chrysalides qu'en les 
laissant exposées à l'air , et ensevelies ainsi pendant 
cette saison ; telle est la chenille de la ronce, (^Bombix- 
rubi, Fab. ) 



D E s I N s E C T E s, 5oi 



METHODE 

Pour dessécher et conserver les Chenilles 
et les larves des Insectes. 

\y E n'est pas un léger service que le natu- 
raliste Bosc a rendu à l'histoire naturelle, que 
celui de nous apprendre à préparer, con- 
server avec ses formes , et , autant qu'il est 
possible , avec ses couleurs , l'insecte dans ses 
deux premiers états. Nous le voyons ainsi 
sous toutes ses formes. Nous le suivons dans 
tous ses âges ; nos collections se rapprochent 
davantage du grand tableau de la Nature, 
et augmentent nos jouissances. 

Le Journal de physique de l'abbé Rozier, 
tome XXVI, part, i , avril 1786 , pag. 1241, 
a rendu compte de ces curieuses recherches. 
Notre zèle nous fait aussi un devoir d'en 
parler ; car tous les amateurs ne les con- 
noissent pas. Le rédacteur de l'ouvrage sur 
les papillons d'Europe en a donné, cahier 11, 
un extrait de cette méthode. C'est celui-là 
même que nous insérons ici. 

« S'il est intéressant, pour les progrès de 
cette partie de l'Histoire naturelle, de con- 



r,o2 CONSERVATION 

noître 1 i> cJieniJles qui produisent les pa- 
pillons, il ne Test pas moins de léiuiir i<^s 
une.'} et les autres dans nos collections , et 
d'avoir sous les 3 eux difïërens états par où 
passe l'insecte avant d'arriver à celui qui 
nous flaUe le plus. On doit donc savoir gré 
k Bosc d'Aiitic, du service qu'il a rendu aux 
amateurs , en publiant dans le Journal d-^ 
physique le résultat de ses expériences et 
de celles de M. Laurent , sur la manière de 
dessécher les larves de la plupart des insecte?, 
et princi})alement celles des papillons. 

» Ce procédé n'exige qu'un peu de dexté- 
rité et d'habitude; voici en quoi il consiste ; 
on entretient dans une chaleur sèche sur 
un réchaud , ou mieux encore dans un bain 
de sable , un pot de terre épais , ventru et 
haut! d'un demi-pied ; l'extensité de la cha- 
leur doit être proportionnée à la grosseur 
des larves. Si l'on se sert d'un réchaud , il 
doit être assez large pour échauffer l'exté- 
rieur du vase. On fait mourir les chenilles 
que l'on veut préparer , dans un bocal où 
l'on a mis du ( am[)hre en évaporation ; ce 
mo} en est préfeiable au soufre et à l'eau 
chaude ; dès qu'elles sont mortes , on en 
prend une , et (jn doiëxinine par lu pression 
la sortie du caiial intestinal, que Ton tiie 



D E ^ I N. S E C T E S. 5o5 

avec les ongles. Il faut avoir scia , par de<= 
pressions réitérées , de vuider parfaitement 
l'intérieur ; la inoindie portion de viscères 
qui y resteroit feroit manquer l'opération ; 
on passe, sur le deinier anneau au dessus 
de ]a dernière paire de pattes , un fi] que 
l'on noue lâche. On introduit dans l'anus un 
chalumeau de paille proportionné à Ja gros- 
seur de la clienilJ'^ • on '"ouffle et l'on gonfle 
la peau , au même instant on retire le cha- 
lumeau et on serre le fi!. Il ne s'agit plus 
que de la dessécher promptement : si elle 
est peùle , on la suspend perpendiculaire- 
ment dans le pot , sinon on lui passe im 
second fil à la tète , et on l'y tient dans une 
position horisoniale , mais alors il faut la 
retourner souvent. 

» On se précautionnera d'une aiguille fixée 
au bout d'un manche de sept à huit pouces; 
le manche servii-a à s'assurer , pai- des alon- 
gemens fréquens , si la peau est suffisamment 
desséchée pour se soutenir ; et des qu'elle 
sera dans cet état , on peicera avec l'aiguille 
plusieurs trous entre les pattes pour faire 
évaporer l'humidité intéi^ieure , qui, n'étant 
^plus dilatée par la chaleur, contribueroiL à 
l'aplatissement de la chenille, au :>!ortir du 
deîsicatoire. 



5o4 CONSERVATION 

» Il y a des chenilles qui, dans leurs mues', 
éprouvent des cliangemens si grands qu'elles 
deviennent méconnoissables : il est donc iu-, 
téressant de les préparer dans leurs difFérens 
âges. Quant à celles qui sont constamment 
les mêmes, le moment le plus favorable 
pour les dessécher est le tenis qui précède 
immédiatement leur dernière mue; leurs 
couleurs sont alors mieux prononcées, et le 
poil de celles qui sont velues plus fortement 
attachées à leur corps. 

))I1 arrive qu'on en manque quelques-uns, 
sans qu'on puisse en assigner la cause. Quel- 
quefois l'air s'échappe par la bouche ou par 
les stigmates,* d'autres fois la peau est percée 
de vers ; il faut alors recommencer sur d'au- 
tres individus. Quand l'opération a bien 
réussi , on en coupe le fil prés du corps , et 
les larves se conservent en bon état pendant 
une longue suite d'années , pourvu qu'on les 
garantisse de l'humidité. 

» On ne dissimulera pas que , par ce procé- 
dé, les chenilles d'un verd tendre deviennent 
jaunâtres ,• que quelques-unes de celles qui 
sont brunes, prennent une teinte rougeâtre, 
et que plusieurs perdent, par la transparence 
ou par la chaleur, la vivacité de leur co- 
loris ; il est vrai que l'alkali volatil diminue 

im 



DES INSECTES. 5o5 

un peu l'altéiation des premiers ; mais il ne 
peut jamais les rétablir à leur état naturel. 

)) On éviteroit ces inconvénieus , qui sont 
assez graves aux yeux des natuialistes, en 
mettant en usage une méthode déjà pj-opo- 
sée, qui consiste à remplir le corps de la 
chenille, soit avec du sabJe très -fin et par- 
faitement desséché, soit avec parties -égales 
de cire et de suif fondus, que Ton pour- 
roi t même colorer , et que l'on introduit au 
moyen d'une petite seringue. 

)) Il seroit possible encore , dès que la che- 
nille est vuidée, de bourrer sa peau avec 
du coton, par fouverture de l'anus. Nous 
avons vu un amateur en préparer ainsi avec 
le plus grand avantage , et leur donner, 
avant la dernière dessication , l'attitude qu'il 
desiroit : cette manière n'exige , ainsi que les 
autres, que de la patience et de la dextérité ». 



Ins. Tome I. 



3o6 CONSERVATION 



INSTRUMENS 

Ou autres objets nécessaires dans un voyage de long 
cours , pour former une collection d'insectes et 
papillons. 

24 boîtes pour déposer les insectes. 

12 petites boîtes de carton. 

24 boîtes de carton de difTérentes grandeurs : on 
pourra les faire construire de manière qu'elles 
puissent entrer les unes dans les autres ; dix ou douze 
mille épingles à insectes, et autres de toute gran- 
deur. 

Trois ou quatre douzaines de morceaux de liège, de 
différentes grandeurs , pour préparer les insectes. 

Deux ou trois pinces plates. 

Deux à quatre petites bruxelles. 

Une douzaine de filets à papillon. 

Six filets pour pêcher. 

Une douzaine de flacons , avec leur bouchon. 

Huit boîtes ovales pour la chasse. 

Six carnassières pour porter différens objets pour 
aller à la chasse. 

Deux livres de savon métallique , dont la préparation 
et l'usage se trouvent ci-dessous. 

onc. gros,. 

Camphre réduit en poudre, dans un mortier, 

avec un peu d'esprit de vin 5 

Arsenic pulvérisé , . . . f . ^ 4 



D E s I N s E C T E s. 5oy 

Savon blanc , 

Sel de tartre . 

Chaux en poudre , 

4 

^ Mettez le camphre en poudre à l'aide 
d'un peu d'esprit de vin; ajoutez-y le sel 
de tartre et l'arsenic , puis le savon que l'on 
aura soin de réduire en pâte en le tenant 
sur le feu avec très-peu d'eau, l'ayant pour 
cela raclé auparavant ; le tout étant bien 
pulvérisé, bien trituré, mettez-le dans un 
pot de fayance, avec l'attention d'y placer 
l'étiquette suivante : Foison pour conserver 
les animaux de la Poracité des insectes des- 
tructeurs. 

Lorsque l'on en aura besoin, on en mettra 
une petite quantité dans un gobelet; on la 
délayera avec un peu d'eau jusqu'à la con- 
sistance de la bouillie, et à l'aide d'un petit 
pinceau, on en mettra un peu sous le corps 
de l'insecte et des papillons. 

^ Ce préservatif conserve très-bien les peaux 
d'oiseaux et de quadrupèdes, lorsqu'ils sont 
enduits entièrement de cette drogue. 

Liqueur pour conserver les insectes et les papillons. 

A • , ^^^- gros. 

Arsenic en poudre. , . , , 



a 

y 2 



5o8 CONSERVATION 

onc. gcoSji 

Mercure sublimé ^ 

Esprit de vin rectifié 5 

Esprit de sel ammoniac i 

Délayez bien le tout ensemble ; il faut 
en mettre un peu sous le corps des insectes 
et des papillons, du côté où il ne doit pas 

être vu. 

Pour cet usage on emportera une douzaine 

de pinceaux de poil fin. 



DES INSECTE s. 3og 



MANIÈRE 
D'IMPRIMER LES PAPILLONS; 

Extraite du ¥ cahier des papillons d* Europe. 

On a trouvé le moyen de fixer sur du 
papier les écailles des ailes des papillons 
sans altérer leur couleur. (Journal de phy- 
sique et d'histoire naturelle , de l'abbé 
Rozier, tomel, juillet, 1771, page 5i.) Les 
rédacteurs de l'ouvrage des papillons d'Eu- 
rope ont perfectionné cette méthode; on 
peut en tirer un plus grand parti qu'on ne 
pense; celui, par exemple, de fournir les 
dessins les plus natm^els et les plus exacts du 
papillon qu'il soit possible de faire. 

PRÉPARATION. 

Dans de l'eau bien claire, saturée de 
belle gomme arabique, faites fondre du sel 
marin en suffisante quantité pour ôter le 
brillant de la gomme. Observez que ce sel 
soit bien purifié; le plus blanc est le meilleur» 

V 3 



5io CONSERVATION 

Quelques personnes y ajoutent de Falun (i); 
d'autres mêlent à la gomme arabique un 
tiers de gomme adragant; faites passer le 
tout à travers du linge, afin qu'il ne s'y 
trouve aucune espèce de mal-propreté. 

Ayez une table do bois solide et bien 
unie ; un cylindre ou rouleau de bois ; quel- 
ques pinceaux de cheveux ou de poils d'é- 
cureuil courts et fins ; des bruxelîes ; un 
canif, etc. 

Munissez- vous d'un assortiment de cou- 
leurs, dont voici l'énumération : i° terre 
d'ombre ; 2° la même calcinée ,* 3° ocre ; 
4° ocre calcinée,- 5° manicot; 6° bleu de 
Prusse ; 7° laque fine ; 8*^ vermillon ; 9° encre 
delaCliine; 10° blanc de céruse; 11° car- 
min; 12° bistre. 

MANIÈRE D'OPÉRER. 

Sur une feuille de papier bien uni , et 
qui ait de la consistance, tel que celui 
d'Hollande , étendez légèrement, avec un 

(i) Voyez un Mémoire sur ce sujet, dans le Tourna 
âe physique et d'histoire naturelle , rédigé par l'abbô 
Rozier , tom. I^ juillet, 1771 , pag. 62. Nous en avons 
tiré quelques secours pour perfectionner la méthode 
que nous donnons ici. 



DES INSECTES. 3ii 
pinceau, de Feau gommée, dans un espace 
proportionné à la grandeur du papillon que 
vous y voulez fixer; prenez ce papillon pai* 
le corselet avec des bruxelles; détachez -en 
les ailes avec des ciseaux à leur insertion, 
sans offenser le duvet qui les couvre ; posez- 
les sur la partie du papier humectée, en 
commençant parles ailes supérieures; si c'est 
le dessous , ayez soin de les placer dans la 
position naturelle à l'individu et de laisser 
entre elles un espace égal à la grosseur du 
corps que vous avez ôté. 

Pliez ensuite la feuille de papier , et com- 
primez-la, avec la paume de la main, pour 
que les deux côtés se fixent l'un contre 
l'autre; mais ne frappez point. Après cela, 
placez-la entre plusieurs feuilles du papier 
ordinaire pour qu'elle ne puissent être en- 
dommagée par le mouvement du cylindre 
que vous ferez rouler dessus en l'.appuyant 
fortement , mais pendant une minute au 
plus, pour ne pas laisser à la gomme le 
tems de se dessécher; car alors vous ne 
pourriez plus rouvrir le papier, et vos 
peines seroient perdues. 

Quelques personnes, pour obvier à cet 
inconvénient , mettent ce papier entre deux 
morceaux de flanelle humide , et cette pré- 

V4 



5i2 CONSERVATION 

caulion est fort utile. Cependant, si les deux 
côtés du papier se trouvoient un peu collés 
ensemble, on parviendroit facilement à les 
séparei' , en les humectant avec de l'eau. 

Après avoir ouvert la feuille du papier 
qui renferme le papillon, vous enlèverez, 
avec un canif, la partie membianeuse des 
ailes. Si vous avez bien opéré , les plumes 
resteront fixées dans la gomme , et il ne 
vous manquera plus, pour avoir l'insecte 
parfait, que le corps, les antennes et les 
pattes. 

Ces parties ayant trop d'épaisseur pour 
pouvoir être imprimées , il faut les peindre 
avec les couleurs indiquées ci-dessus. Em- 
ployées seules ou mélangées , elles vous don- 
neront toutes les teintes dont vous aurez 
besoin. Jl faut observer de les délayer dans 
de l'eau sans gomme, celle qui se trouve 
sur le papier suffisant pour les fixer. Il est 
aisé de comprendre que le succès de l'opé- 
ration dépend de l'adresse de celui qui opère. 

Du vernis bien blanc pourroit être sub- 
stitué à l'eau gommée ; mais il a l'inconvé- 
nient de donner trop de brillant au papier, 
de le jaunir à la longue, et d'altérer les 
couleurs du papillon. 

On pourroit avoir le dessus et le dessous 



DES INSECTES. oi3 

du papillon par une seule opération, en 
luHTiectant de gomme les deux côtés oppo- 
sés; mais il en résulte toujours deux impres- 
sions imparfaites, la frange qui borde les 
ailes de presque tous les papillons s'at tachant 
en partie au dessus , en paitie au dessous. 

Si, au lieu d'un papillon les ailes éten- 
dues, on vouloit l'avoii' dans l'attitude qu'il 
prend lorsqu'il se repose, on arrangeroit les 
ailes sur le papier de la manière dont Fin- 
secte les place alors ; et l'on procéderoit à 
Timpression comme ci-dessus; on preiidroit 
ensuite le corps de profil. 

Pour réussir parfaitement dans ces im- 
pressions, il ne faut employer que des pa- 
pillons bien entiers, bien frais, et morts 
depuis deux jours au plus. Ceux desséchés 
n'ont pas les mêmes succès, même quand 
ils seroient ramollis. 

On peut objecter que ces impressions ne 
font voir que la partie intérieure des plumes 
du papillon , c'est-à-dire , celle qui étoit du 
côté de la membrane que l'on a enlevée ; 
mais nouF répondons que ces plumes ont la 
même couleur et la même vivacité de deux 
côtés , ce dont on peut se convaincre par la 
contre -impression. Voici comment elle se 
fait: 



5j4 conservation 

Après avoir procédé , comme nous venons 
de l'expliquer, l'impression étant bien sé- 
cliée, on la pose sur une feuille de papier 
enduite de vernis, et l'on appuie le tout 
fortement ensemble; ensuite on mouille le 
papier gommé; l'eau détrempant la gomme, 
le papier quitte facilement, et les plumes 
restent attachées au vernis qui n'est point 
soluble dans l'eau. Cette seconde opération 
découvre le côté extérieur des plumes; mais 
il est difficile qu'elle s'exécute assez parfai- 
tement pour que le papillon n'en, soit pas 
endommagé. D'ailleurs elle ne peut se faire 
que par le moyen du vernis, qui, comme 
nous l'avons dit, altère les couleurs; aussi 
n'indiquons-nous ici ce procédé que comme 
de pure curiosité. 

11 nous reste une observation à faire con- 
cernant les argus. Ces papillons n'ont pas 
seulement , comme tous les autres , une 
seule membrane à laquelle sont attachée» 
les plumes de dessus, et à l'autre celles 
de dessous; il faut donc les employer toutes 
deux pour découvrir les plumes. Ordi- 
nairement il y en a une qui se soulève 
d'elle-même lorsque l'on ouvre la feuille de 
papier après l'impression. On voit le papillon 
se dédoubler, et il ne reste plus qu'à oter 



DES INSECTES. 3i5 

l'autre membrane avec la pointe du canif; 
mais il y a encore une manière sûre de les 
enlever toutes deux facilement ; c'est d'im- 
primer en même tems le papillon des deux 
côtés. Chaque impression retient une des 
membranes, et Ton ôte celle du côté que 
l'on veut conserver. 

L'impression des papillons paroîtra peut- 
être une invention plus curieuse qu'utile ; 
cependant elle offre l'avantage de pouvoir 
conserver, sans aucun embarras, une collec- 
tion très-nombreuse. Les feuilles de papier , 
une fois arrangées dans des livres ou dans 
des porte -feuilles, n'exigent plus de soin; 
et les individus que l'on y rassemble, étanfc 
dépouillés de leurs parties les plus gros- 
sières , ont bien moins à craindre des insectes 
destructeurs que ceux renfermés dans des 
cadres. Ils sont aussi plus à l'abri des im- 
pressions de l'air, qui altère à la longue les 
couleurs de ceux qui y sont exposés, comme 
nous l'avons dit dans le discours du troi- 
sième cahier de cet ouvrage. 



3i6 COULEURS 



OBSERVATIONS 

Sur la nomenclature des couleurs , relatif 
vement à l'étude des Insectes. 

X R ES QUE toutes les distinctions spécifiques 
des insectes sont fondées , en tout ou ea 
partie , sur leurs couleurs et leur disposition. 
Il est même un ordre , celui des lépidoptères, 
dans lequel il est impossible d'employer des 
caractères difFérens ; il faut donc que cette 
base ait toute la certitude , toute Tinvaria- 
bilité qu'exigent l'importance de sa partie, 
et l'usage que l'on en fait ; mais elle est 
bien éloignée de ce point de perfection ; 
l'arbitraire s'en est emparé , et il est peu 
d'articles essentiels en histoire naturelle 
qui présentent plus de variations , plus d'é- 
quivoques et plus d'incertitudes dans sa 
terminologie. On ne doit pas en être sur- 
pris, puisque les couleurs ne peuvent être 
l'objet d'une définition, et n'ont pas, avec 
les termes de comparaison auxquels on les 
a rapportés , une exacte similitude. Pour 
que cette base fût bien solide , et ne donne 
plus lieu aux difficultés qui l'euviromaeiit 



DES INSECTES. Zij 
dans Tétat où elle est aujourd'hui , on de- 
vroit , 1° trouver , si je puis parler ainsi , 
Un étalon de couleurs fixes et invariables , eu 
déterminer les combinaisons principales ; 
2,^ donner à ces teinLes une dénomination 
telle, qu'elle pût être généralement adoptée. 

Quelques naturalistes , des principaux des-* 
quels nous allons faire connoître les tenta- 
tives , se sont bien occupés des combinaisons 
des couleurs ,• mais aucun , avant Lamarck , 
n'a embrassé à la fois , dans son examen , 
toutes les faces sous lesquelles il étoit néces- 
saire de considérer le système des couleurs ; 
on y a même fait si peu d'attention, que le 
nombre infini de leiurs diverses nuances s'est 
trouvé réduit, par la manière de s'exprimer, 
presqu'aux couleurs primitives. Que le rouge 
fût rose, ponceau , écarlate; tout cela a paru 
indifférent , et ces teintes se sont toutes vues 
comprises sous une même dénomination , 
celle du rouge. Une confusion, aussi con- 
traire à la Nature] qu'aux intérêts de la 
science , s'est conmiuniquée aux désigna- 
tions; les mêmes teintes ont été différem- 
ment nommées , et souvent d'mie manière 
contradictoire. 

Le professeur Lamarck, dont l'esprit phi- 
losopliique a répandu tant de lumières sur 



5i8 COULEURS 

la marche générale de l'histoire naturelle ; 
a voulu mettre un terme à ces abus. Le 
Mémoire, qu'il a publié relativement à une 
série naturelle des couleurs , me semble 
remplir les conditions que j'ai requises pour 
la solidité des caractères pris du système 
de ces qualités accidentelles des corps. On 
pourra sans doute simplifier les opérations 
de ce naturaliste , changer un peu sa no- 
menclature , mais les bases de son travail 
seront invariables. C'est pour moi un plaisir 
autant qu'un devoir, de rendre le compte 
le plus détaillé de cet excellent Mémoire. 
Pailons auparavant des Essais de Poda , de 
Harry et de AVerner ; je ne pousserai pas 
plus loin cet extrait. 

S'il me falloit traiter cette matière dans 
toute son étendue , je devrois aussi recourir 
à l'antiquité , chercher à connoître les déno- 
minations qu'on donnoit aux couleurs , et 
où ne me mèneroit pas une telle discussion. 
Ceux qui voudront se livrer à des recherches 
de cette nature, doivent, i" rassembler les 
principaux passages des auteurs grecs et la- 
tins, d'Aristote, de Phne, d'Ehen et d'Aulu- • 
Gelle , où il est parlé de couleurs; 3° choisir 
dans ces passages ceux dont l'objet est in- 
contestablement reconnu , où il s'agit , par 



DES INSECTES. Syr) 
exemple et évidenimeiit , de tel animal , de 
telle plante; S"" examiner à quelle partie, de 
cette substance connue , la teinte énoncée 
dans le texte est appliquée ; 4" comparer 
ces teintes avec celles du même objet, pris, 
s'il est possible , dans les lieux où écrivoit 
l'auteur. Saclis , qui publia, en i655, une 
Gammaralogie , très- fortement indigeste , a 
donné dans cet ouvrage , pag. 352 et suiv, , 
une énumération étendue des dénominations 
latines des couleurs (i) , que Ton pourra 
consulter. 



(i) Parmi ces termes latins, consacrés aux cou- 
leurs, il en est quelques-uns dont il est bon de donner 
la signification. Flavus ; il indique anjourd'hui le 
jiune , ou un jaune tirant sur le roux, la couleur 
blonde. L'acception que les anciens lui donnoient 
n'est pas bien connue. Mellinus , couleur de miel , 
d'un jaunâtre tirant sur le verd. Melinus , couleur 
de coins. Helvaceus , helvus ^ tient le milieu entre le 
roux jaunâtre et le blanc. Colunielle s'en sert en par- 
lant du raisin : Uvœ helvolce , seu albidœ. Giluus , 
le fauve des bœufs. Luteus , d'un jaune roux clair, 
à ce qu'il paroîtroit, ou même d'un rouge noisette :. 
on l'applique aujourd'hui indistinctement au jaune. 
Luridus , couleur d'outre de cuir , suivant plusieurs. 
Je crois qu'on l'emploie maintenant pour indiquer le 
brun obscur. Fuluus ; c'étoit la couleur du pelage 
du lion , d'une espèce d'aigle j c'est aujourd'hui un 



320 COULEURS 

Scopoli nous a communiqué , dans son 
Entomologie de la Carniole , le moyen ingé- 
nieux dont son ami Poda se servoit pour 



rouge de sang clair. Ruhiginosus , couleur de rouille j 
ferrugineiis , de même ; il signifioit chez les anciens , et 
un rouge obscur , et un bleu noirâtre. Rutilas , cou- 
leur de feu. Puniceus , couleur de grenade d'écarlate. 
Testaceiis j ce mot répond à celui de figuliniifi de 
quelques autres, couleur de bi-ique demi-cuite j voyez 
aussi le bai , badius , spadiceus , lateritius. Par purpu- 
reiis , il faudroit entendre un rouge violet; cependant 
on s'en sert bien souvent pour désigner la couleur écar- 
late. Janthinus , violet. Prasinus ^ verd de porreau. 
Hyalinus f transparent, comme du verre , de l'eau. 
Cœruleus , bleu céleste. Glaucus , d'un verd pâle, 
tirant sur le blanc , verd d'eau. Cœsius , bleu blan- 
châti'e, à ce que je crois. Cyaneus , thelassius : les 
grecs donnoient ces noms à la couleur des flots de la 
mer *, ce bleu répond actuellement à celui de barbeau, 
ou fleur de bluet. Ater, le noir plus foncé, sans éclat. 
jinthracinus , noir de charbon. Piceus , noir de poix. 
Pullus, couleur naturelle de la terie. Fuscus , tirant 
sur le noir , noirâtre; d'autres disent le brun. Muri- 
nus f gris de souris. 

On «lit encore cameus , couleur de chair; cervinus , 
couleur de cerf; croceus , hafrané ; corticinus , couleur 
d'écorce de quinquina, suivant Scopoli ; cujjrefmmus ^ 
couleur de pomme de cyprès; caffhatus , couleur de 
café ; cereiis, couleur de cire blanciie ; nuceus, bois de 
noyer; griseus , gris de cheveux d'un vieillard. Scop. 

composer, 



DES INSECTES. Sai' 
composer les diverses teintes des couleurs. 
La palette devient ici inutile , et le inélange 
de ces couleurs n'est qu'apparent et momen- 
tané. Représentez - vous un ceicle de bois 
divisé en huit parties égales ; couvrez-le , à 
votre choix , de deux , trois , etc. couleurs 
premières ; donnez ensuite un mouvement 
rapide de rotation à votre cercle ; toutes les 
couleurs se fondi^ont , et vous ne verrez 
qu'une teinte unique. 

Poda divise les couleurs de la manière 
suivante : primaires , composées , sur-compo- 
sées , et sur-décomposées. 

L'on compte six couleurs primaires , co- 
lores primarii , qui sont : 

Le rouge de cinabre, cinahannus. 
Le jaune de gomme-gutte , flavus. 
Le bleu de Prusse , cœriileus. 
Le noir d'encre de la Chine , niger. 
Le blanc de céruse , albiis. 
Le verd composé de blanc et de jaune , 
viridis. 

De ces six couleurs primaires , selon leur 
distribution sur les huit portions égales du 
cercle mis en mouvement , naissent les cou- 
leurs composées suivantes : 
Le rosacé ou couleur de rose, rosatus, se 
Ins. Tome L X 



522 COULEURS 

forme de deux parties de blanc, et de six de 
rouge. 

Le roux , russeus , de quatre parties de 
blanc , et de deux de rouge. 

Le coralin ou couleur de corail , coralli" 
nus , de six parties de rouge , et de deux de 
verd. 

L'hépatique ou couleur de foie, hepaticus^ 
de quatre parties de rouge , et de deux de 
noir. 

Le sanguin ou couleur de sang , sangui" 
neus , de six parties de rouge , et de deux de 
noir. 

Le pudorin ou fard de la pudeur, 77z/c?a- 
rinus , de six parties de rouge , et de deux 
de jaune. 

Le minium ou vermillon , minius , de six 
parties de rouge, et de quatre de jaune. 

L'orangé , aurantiiis , de quatre parties de 
rouge , et quatre de jaune. 

Le jaune de àXxow , citrinus , de six par- 
ties de jaune , et de deux de rouge. 

Le jaune de souci foncé ou le jaunâtre, 
luteus , de six parties de jaune , et de deux 
de noir. 

Le jaune de limon , limoniatiis , de six 
parties de jaune, et de deux parties de verd. 



DES INSECTES. 3^5 

Le jaune d'isabelle , isahella , de six par- 
ties de jaune, et de six de blanc. 

Le jaune de paille , stramineus , de six 
parties de jaune , et de deux de bleu. 

Le verdàtre , virescens , de six parties de 
verd , et de deux de noir. 

Le verd de montagne , viride montanum^ 
de six parties de verd, et de deux de blanc. 

Le gris de souris , murinus , de deux par- 
ties de jaune , et de six de noir. 

Le blanc d'os, osseus , de quatre parties 
de jaune , et de quatre de blanc. 

Les couleurs sur-composées sont : 

L'ocréacé ou couleur d'ocre , terre jaune 
ièrrugineuse, ochreaceus , se forme de quatre 
parties de rouge , de deux de jaune , et de 
deux de verd. 

. L'Iiématitique ou couleur d'hématite, hœ- 
maticus^ de quatre parties de bleu , de deux 
d'orange , et deux de noir. 

Le vinacé ou couleur de lie de vin , vina" 
cens , de quatre parties de rouge , de deux 
de bleu , et de deux de verd. 

Le cappariu ou couleur de câpres , cappa- 
rlniis , de quatre parties de jaune , de deux 
de verd , et de deux de jaune. 

La couleur de girofle , caryophjllinus , de 

X 2 



524 COULEURS 

quatre parties de vercl , de deux d'orange , 
et de deux de noir. 

Le glauque ou verd de mer , glaucus , de 
quatre parties de bleu , de deux de jaune , 
et de deux de verd. 

Le châtain ou couleur de châtaigne, cas- 
taneus , de quatre parties de verd , de deux 
de rouge, et de deux de jaune. 

Le verdoyant , viridanus , de quatre par- 
ties de verd , de deux de bleu , et de deux 
de jaune. 

La couleur sur-décomposée est Tombré, 
umbrmus , qui se forme de quatre parties 
de noir, d'une de bleu , d'une de verte, d'une 
de jaune et d'une de rouge. 

Quel que soit le nombre des teintes que 
l'on puisse obtenir avec ce moyen , ainsi 
qu'avec ceux dont nous allons encore nous 
entretenir, nous devons cependant convenir 
qu'il en est une foule qu'on ne sauroit i epro- 
duire , ni , à plus forte raison , exprimer ; 
telles sont les demi-teintes , les nuances qui 
n'ont rien de déterminé. On est alors obligé 
de faire précéder le nom français ou latin 
de ces nuances, qui sont l'ecueil , et de l'ar- 
tiste et du natuiahste, du mot presque , 6z^ô , 
bu de faire un terme composé de deux cou- 
leurs } d'un gris blanc , albo - griseus. Plu- 



DES INSECTES. SaS 

sieurs auteurs ne me paroissent pas toujouis 
exacts dans la manière dont ils rendent en 
latin ces termes composés ; ainsi , celui de 
blanc jaunâtre est converti , dans la langue 
latine, en cet autre, albo-luteus ; je crois qu'il 
faut dire luteo-albus ; car le fond de la teinte 
que Ton veut exprimer est blanc , avec une 
simple modification de jaunâtre. Il est donc 
nécessaire que le mot déclinable , ou celui 
qui termine , réponde au sujet principal, au 
blanc. 

Harris a donné dans l'Introduction de 
son ouvrage, qui a pour titre : Exposition 
of engl. insect. , un tableau des principales 
nuances de couleurs. 

Ce tableau est rond et divisé en cinq 
parties, formant autant de bandes circu- 
laires et concentriques. 

Le cercle du milieu est blanc , et renferme 
trois triangles, dont le premier d'un rouge 
écarlate , le second bleu , et le troisième 
jaune. Ces trois triangles se confondent à 
un de leurs angles , et ce triangle conjonctif 
qui en résulte est noir. 

Les quatre bandes circulaires qui succè- 
dent sont partagées chacune en dix -huit 
petits carreaux, par le moyen d'autant de 
rayons qui partent de la circonférence inté- 

X 5 



526 COULEURS 

rieiire de la première. Toutes ces cases re- 
présentent différentes nuances , mais de telle 
sorte que celles de la seconde bande ont 
une teinte plus claire que celles de la pre- 
mière, et que les cases de la dernière sont 
pareillement d'un ton plus foible que celles 
de la troisième. Des chiffres arabes , placés 
dans le cercle blanc du milieu et tout au- 
tour, indiquent les n°' des cases depuis un 
jusqu'à dix-huit , et des chiffres romains , 
formant un rayon, marquant les n°' des 
cercles. 

Ces quatre bandes ont ainsi soixante et 
douze cases, représentant autant de teintes 
différentes de couleur, dans la dispositioa 
suivante : 

CERCLE I. 

1. Rouge écarîate. 

2. Orange rouge. 
5. Rouge orange. 
4- Orange. 

5. Jaune d'orange. 

6. Orange jaune. 

7. Jaune. 

8. Verd jaune. 

9. Jaune verd. 

10. Verd. 

11. Bleu verd. 

12. Verd bleu. 



D E s I N s E C T E s. 52^ 

i5. Bleu. 

14. Pourpre bleu. 

i5. Bleu de pourpre. 

16. Pourpre. 

17. Rouge de pourpre. 

18. Pourpre rouge ou cramoisi. 

CERCLE II. 

1. Carnation. 

2. Couleur de chair. 

3. Jaune de chair. 

4. Couleur d'or. 

5. Couleur de fond brun. 

6. Couleur de crème. "* 

7. Couleur de paille. 

8. Verdâtre jaune clair. 

9. Jaunâtre verd clair. 

10. Verd clair. * 

11. Verd de pois. 

12. Bleu de Saxe. 
3 5. Bleu clair. 

14. Pourpre bleu clair. 

i5. Couleur de perle. 

16. Pourpre clair. 

17. Couleur d'oeillet. 

18. Couleur de rose. 

CERCLE III. 

1. Rouge brun. 

2. Brun de cuivre. 

3. Brun de noisette. 

4. Brun. 

6. Brun d'olive. 



SzS COULEURS 

6. Brunâtre d'olive. 

7. Janne d'olive. 

8. Verd d'olive. 

9. Verdâtre d'olive. 

10. Olive. 

11. Bleuâtre d'olive. 

12. Bleu d'olive. 
i5. Gris. 

i4- Couleur d'ardoise. 
i5. Rouge d'ardoise. 
ï6. Pourpre d'ardoise. 

17. Pourpre brun. 

18. Cauelle. 

CERCLE IV. 

1. Rougeâtre brun clair. 

2. Brun de cuivre clair. 

3. Brun de noisette clair. 

4. Brun clair. 

5. Brun d'olive clair. 

6. Olive jaunâtre clair. 

7. Olive jaune clair. 

8. Verd d'olive clair. 
g. Olive verdâtre clair. 

10. Olive clair. 

11. Bleuâtre clair. 

12. Couleur verdâtre d'ardoise. 
i3. Gris clair. 

14. Ardoise clair. 

i5. Rougeâtre d'ardoise clair. 

16. Pourpre d'ardoise clair. 

17. Pourpre brunâtre clair. 

18. Couleur obscure de ileur» 



D E s I N s E C T E s. 32g 

Le professeur ^Verner admet, pour les 
fossiles, huit couleurs principales, dont le 
nom est fixe et déterminé. Il leiu^ subor- 
donne un grand nombre de nuances, carac- 
térisées par des dénominations spéciales , 
susceptibles de variation , selon le rapport 
du mélange de couleurs , telles que jaune 
citrin , jaune Isabelle, etc. 

Ces mélanges ont des variétés qui se ter- 
minent par la finale âtre , comme noir 
bleuâtre. 

Lorsque la teinte altérante est très-foible ," 
on s'exprime ainsi : il tire à; bleu qui tire 
au rougeâtre. Si la teinte altérante est plus 
forte , de cette sorte : il tourne à ; rouge qui 
tourne au jaune. 

Les quatre dégrés d'intensité des couleurs 
sont désignés par les mots suivans : obscur ^ 
foncé , clair , pâle. 

Nous ne ferons qu'indiquer les variations 
de ses mélanges de couleurs. On peut les 
voir en détail, avec le tableau de ces teintes 
mêmes dans la méthode analytique des fos- 
siles , fondée sur leurs caractères extérieurs , 
par H. Struve, et qui se trouve chez Dufart. 

Le blanc. 

Blanc de ncîge. — Blanc rougeâtre. — Blanc jau- 
nâtre. — Blanc d'argent. — Blanc grisâtre. — Blanc 
verdâtre. — Blanc de lait. — Blanc d'étain. 



55o C O U T> E U R S 

Le gris. 

Gris de plomb. — Gris bleuâtre. — Gris de perle. 

— Gris de fumée, — Gris vcrdâlre. — Gris jaunâtre. 

— Gris d'acier. — Gris noirâtre. 

Le noir. 

Noir grisâtre. — Noir brunâtre. — Noir foncé. — 
Noir de fer. — Noir bleuâtre. 

Le bleu. 

Bleu d'indigo. — Bleu de Prusse. — Bleu d'azur. 

— Bleu de smalte. — Bleu d'évêque. — Bleu violet. 

— Bleu de lavande. — Bleu de ciel. 

Le perd. 

Verd de gris. — Verd d'oxide de cuivre. — Verd 
céladon. — Verd de pomme. — Verd de montagne. 
• — Verd de poireau. — Verd noirâtre. — Verd 
d'olive. — Verd de pré. — Verd de pistache. — 
Verd d'asperge. — Verd de serin. 

Le Jaune. 

Jaune soufre. — Jaune de laiton. — Jaune citron. 

— Jaune d'or. — Jaune de miel. — Jaune de cire. 
Jaune de paille. — Jaune de bronze. — Jaune de vin. 
Jaune d'ocre. — Jaune d'isabelle. — Jaune orangé. 

Le rouge. 

Rouge de brique. — Rouge hyacinthe. — Rouge de 
cuivre. — Rouge aurore. — Rouge écarlate. — Rouge 
de kinorodon. — Rouge de sang. — Rouge de carmin. 

— Rouge de cerise. — Rouge de cochenille. — Rouge 
de chair. — Rouge de rose. — Ronge fleurs de pêche. 



DES INSECTES. 35i 

•— Rouge colombin. — Rouge cramoisi. — Rouge 
mordoré. — Rouge brunâtre. 

Le brun. 

Brun rougeâtre. — Brun de girofle. — Brun de 
bois. — Brun jaunâtre. — Brun de clicvcux. — Brun 
de tombac. — Brun de peau. — Brun de bistre. — 
Brun de foie. — Brun noirâtre. 

Nous allons maintenant faire connoître 
le système le plus raisonné qui ait encore 
paru sur la nomenclature des couleurs ; 
celui de Lamarck. A raison de son impor- 
tance , nous le donnerons ici tout entier , 
et presque sans changer les paroles de l'au- 
teur. Ce travail n'est pas d'ailleurs assez 
connu; ayant été publié conjointement avec 
divers Mémoires sur la chimie de ce même 
naturaliste , il a éprouvé le même sort ; je 
veux dire que les savans opposés de senti- 
ment ont jugé à propos de ne pas en parler, 
et d'éviter des discussions. 

Lamarck , d'après de profondes recher- 
ches, est parvenu à prouver que l'ordre des 
couleurs admis par les physiciens , d'après la 
considération de l'arc-en-ciel et du prisme, 
ne présente point réellement Tordre naturel 
des couleurs, mais deux branches renversées 
de cet ordre, et jointes ensemble l'une au 



532 COULEURS 

bout de Fautie, en supprimant le blanc et 
le noir, qui sont aux extrémités de la série 
naturelle, et que ni l'arc -en- ciel , ni le 
prisme ne peuvent donner. Par ce renver- 
sement des deux branches dont il s'agit, lo 
jaune se trouve appuyé contre le bleu; il 
eu résulte sans doute en cet endroit un mé- 
lange de rayons jaunes et de rayons bleus 
qui produit la couleur verte qu'on remarque 
dans l'arc -en -ciel et dans le prisme, mais 
qu'on ne rencontre point dans la série natu- 
relle des couleurs, parce que cette couleur 
verte , comme tant d'autres , n'est qu'un 
mélange de couleurs naturelles déplacées de 
leur ordre. 

Ayant senti, avec tous les naturalistes, 
combien il étoit désagréable et même désa- 
vantageux aux progrès des sciences, de ne 
pouvoir indiquer par le discours, avec une 
certaine précision, les couleurs des objets 
que l'on observe, et de ne pouvoir assigner, 
dans la description que l'on donne de ces 
objets, ce genre de caractère qui, quoique 
très-variable dans un grand nombre de cas , 
n'en est pas moins, dans beaucoup d'autres, 
très -utile, et quelquefois même nécessaire 
à déterminer; persuadé de la nécessité de 
pouvoir distinguer les couleurs naturelles, 



DES INSECTES, 333 

(Considérées dans Tordre même où la Nature 
les place , de celles formées d'un mélange de 
ces couleurs naturelles déplacées de leur 
ordre , ce célèbre naturaliste a construit 
une échelle cbromométrique dans laquelle 
chaque teinte colorante une place iixe et 
déterminée. 

Cette échelle importante, graduée d'une 
manière fixe et comparative, présente toutes 
les couleurs naturelles possibles, sans mé- 
lange d'aucune d'elles par des déplacemens 
de leur ordre ; ce qui fait qu'elle n'en offre 
qu'un nombre borné , facile à connoître , 
commode à indiquer dans toutes sortes de 
cas, et néanmoins suffisant pour la déter- 
mination de toutes les couleurs qui résultent 
des mélanges de couleurs naturelles dépla- 
cées de leur ordre. Elle a l'avantage pré- 
cieux d'offrir aux naturalistes un moyen 
de completter leurs descj'iptions , et de se 
faire comprendre par le simple discours; 
elle présente aussi une suite naturelle et 
méthodique de colorations diverses , dont 
chacune pourra être déterminée et citée 
séparément des autres. Les aitistes y pu se- 
ront également des ressources pour se faire 
entendre à cet égard. 

S'étaut entièrement conYaincu qu'il exis- 



354 COULEURS 

toit une série naturelle de teintes colorantes j 
résultantes, dans son opinion, des difïérens 
dégrés de découvrement du feu fixé dans 
les corps; que, dans cette série, la place de 
chaque teinte étoit invariablement fixée par 
la Nature même ; et que , si on n'y rencontre 
point une multitude immense de colorations 
particulières que l'observation de la cou- 
leur des corps fait connoître tous les jours , 
c'est que ces colorations proviennent d'un 
mélange de teintes colorantes déplacées de 
leur ordre ; il crut indispensable et même 
nécessaire de distinguer en deux ordres par- 
ticuliers toutes les couleurs connues et pos- 
sibles. 

Pour exécuter convenablement l'échelle 
chromométrique que présente le premier de 
ces deux ordres, c'est-à-dire, la série natu- 
relle et graduée dans laquelle chaque teinte 
colorante a une place fixe et déterminée , il 
importe de fixer la place de chacune de ces 
teintes d'une manière précise et à l'abri de 
tout arbitraire. Voici à cet égard les moyens 
qu'il faut employer pour y parvenir. 

Choisir d'abord trois couleurs remar-» 
quables, le jaune, le rouge et le bleu, que 
l'on doit considérer comme trois points 
principaux de coloiatiou. 



DES INSECTES. 335 

Sur Tobservation précieuse que Lacépède 
a faite à Lamarck, il a pris pour type du 
jaune , du rouge et du bleu de son échelle 
chromomé trique , le jaune, le rouge et le 
bleu même de la Nature, en imitant avec 
des matières colorantes préparées les mêmes 
couleui^s prises dans celles du prisme ou de 
l'arc-en-ciel , et pour cela il consulte la 
teinte de la partie moyenne de chacune des 
bandes colorées dont il vient d'être fait 
mention. Il faut observer à ce sujet que, 
s'il est assez facile de déterminer la couleur 
de la partie moyenne de la bande rouge, 
parce que cette bande a toute sa largeur 
naturelle, il est bien plus difficile de saisir 
celle de la bande bleue et celle de la bande 
jaune, parce que ces deux bandes ont cha- 
cune la moitié de leur largeur employée à 
former la bande verte , ce qui les rend une 
fois plus étroite que les autres. 

Ces trois premières couleurs étant déter- 
minées, et en ayant fixé les teintes avec des 
matières colorantes broyées et préparées à 
l'huile, il est évident qu'un mélange de 
parties égales de bleu et de rouge doit don- 
ner la couleur violette; et qu'ensuite un 
mélange de parties égales de rouge et de 
jaune doit donner la couleur orangée. 



556 COULEURS 

Voici donc cinq couleurs principales éta- 
blies, le jaune, l'orangé, le rouge, le violet 
et le bleu; elles forment, dans la série na- 
turelle des couleurs, comme cinq points de 
repos ou au moins cinq colorations remar- 
quables. Or, en conservant l'ordre de colo- 
ration , Lamarck a construit son échelle 
chromométrique de la manière suivante : 

11 la partage d'abord en soixante dégrés 
égaux , qui offrent les places fixes de soixante 
teintes colorantes , à chacune desquelles il 
assigne un nom ; et inscrivant de dix en dix 
dégrés chacune des cinq couleurs principales, 
dont il a déjà fixé la teinte , le jaune se 
trouve au n° lo, l'orangé au uP 20 , le rouge 
au no 3o , le violet au n° 40 , et le bleu au 
n" 5o , le noir au 11" 60 , termine la série , 
et offre réellement le maximum de la colo- 
ration ; au lieu que le blanc à l'autre extré- 
mité est hors de rang , parce que ce n'est 
point une couleur réelle , mais une simple 
apparence. Il faut néanmoins se procurer 
cette fausse couleur par une matière propre 
à la rendre ( comme le blanc de plomb ) , 
parce que cette matière doit entier dans la 
composition d'un grand nombre de couleur 
de second ordi e , et aider à former les teintes 

des 



INSERT FOLDOUT HERE 



DES INSECTES. 5^7 

des neufs premiers numéros de réclielle 
chromométrique : il l'indique par un O. 

Eusuite , pour former chaque teinte d'une 
manière fixe et régulière , il partage toutes 
les masses de matières colorantes qu'il veut 
employer , chacune en dix parties égales ; ce 
partage peut se faire au moyen d'une petite 
mesure cubique. 

Il seroit plus convenable de partager ces 
matières colorantes en portions mesurées par 
la pesanteur que par le volume. Cela seroit 
en effet plus exact, si l'on employoit ces 
matières dans leur état de sécheresse et de 
densité ou d'aggrégation ; mais, étant plus à 
propos de ne faire le partage dont il s'agit 
que sur des matières colorantes broyées et 
toutes préparées à l'huile , il pense qu'il n'y 
a point d'inconvénient de les mesurer au 
volume. 

Les matières colorantes étant bien prépa- 
rées , voici comment il faut opérer pour cons- 
truire ladite échelle chromo m étriqué , et dé- 
terminer les soixante teintes qui la com- 
posent. 

En partant du blanc pur , l'on forme la 
première teinte colorante , c'est-à-dire , la 
plus foible des soixante teintes ; c'est un 
mélange de neuf parties de blanc et de deux 

Ins. Tome L Y 



538 COULiSURS 

de jaune ; la seconde teinte résulte du mé- 
lange de sept parties de blanc et de trois 
parties de jaune. Voyez le modèle ci-joint 
de réchelle chromométrique. 

Dans quelque pa3's que Ton soit , chacun 
peut se construire une échelle semblable à 
celle dont il est parlé ci-dessus , d'après les 
principes qui viennent d'être exposés ; et 
dès lo¥s on sera enétat d'entendre les cita- 
tions que les savans et les artistes des autres 
pays pourront faire des teintes de cette même 
échelle appliquée aux objets dont ils par- 
leront. 

A-t-on besoin d'une plus grande précision 
dans la teinte naturelle que l'on voudra 
citer, on peut diviser cette échelle en cent 
vingt parties. Pour cela , il suffira de par- 
tager chaque teinte déjà nommée en deux 
bandes : savoir , en demi-teinte , et en teinte 
proprement dite. On suivra, pour leur com- 
position , les principes déjà exposés. 

Ainsi la demi-teinte du n° i sera composée 
de neuf parties et demie de blanc , et d'une 
demi-partie de jaune , et la teinte du même 
n° sera formée, comme il a été dit , de neuf 
parties de blanc et d'une de jaune , ainsi de 
suite. Voyez l'échelle chromométrique çi- 
j ointe, divisée en cent vingt parties. 



INSERT FOLDOUT HERE 



DES INSECTES. 55q 

'I 

DES COULEURS D'APPARENCE, 

o u 

De celles qui n'ont de réel que V apparence, 
et qui sont formées d'un mélange de 
couleurs naturelles déplacées de leur ordre. 

«Oans la connoissajice de Tordre naturel 
des couleurs, dit Lamarck , el: sur -tout 
sans la détermination des différentes teintes 
de cet ordre , et du rang ou de k place que 
chacune d'elles occupe dans l'échelle cliro- 
mométrique qu'elles composent , il eût 
toujours été impossible de se recoimoître 
parmi l'nnmense quantité de teintes diverses 
qui colorent tous les corps de la Nature • et 
jamais on n'eût pu déterminer , par le dis- 
cours, soit la nature, soit la composition de 
toutes les couleurs qu'on peut observer. 

» Mais actuellement que nous connoissons 
une série natm^elle et déterminée de couleurs 
qu'on peut nommer directes et véritables, 
parce que ces couleurs ne sont point de 
simples apparences, et qu'elles résultent de 
la réflexion de rayons lumineux semblable- 



Y a 



^40 COULEURS 

ment colorés, il sera facile de concevoir uri 
moyen pour déterminer avec précision tous 
les mélanges que les couleurs vraies , mais 
déplacées de leur ordre , peuvent former 
les unes avec les autres; mélanges qui, par 
l'illusion optique, constituent des couleurs 
apparentes, diflérentes de celles des rayons 
qui les forment , et dont la Nature nous 
offre des millions d'exemples. 

C'est de ces couleurs apparentes dont il 
s'agit maintenant; elles forment un second 
ordre de coloration, qui comprend 

» Toutes les couleurs d'un mélange de 
teintes naturelles, déplacées du premier 
ordre )). 

Toutes les couleurs possibles, qui appar-» 
tiennent à ce second ordre , pourront à 
l'avenir être déterminées et citées par le 
discours. 

On a beaucoup travaillé sur ce sujet, et 
on a fait bien des recherches pour déter- 
miner toutes les colorations que peuvent 
offrir, soit l'observation des corps, soit leur 
décomposition, et pour les imiter. Mais per- 
sonne, avant Lamarck , n'ayant établi réelle- 
ment la série naturelle des couleurs vraies, 
l'on ne pouvoit en distinguer les couleurs 



DES INSECTES. 541 
de simple apparence , ni en indiquer la com- 
position et les moyens de les imiter. 

D'après cette échelle cliromomé trique fixe , 
régulière et comparative, Ton peut établir 
la détermination des principales couleurs 
d'apparence avec une précision qui, jus- 
qu'alors , avoit été impossible. 

Pour y parvenir , il faut déterminer les 
teintes de demi-apparence, c'est-à-dire, dit 
toujours Lamarck , celles qui résultent de 
l'éclaircissement ou du rembrunissement des 
teintes naturelles par leur mélange avec le 
blanc ou le noir; mélange qui fait naître 
une apparence qui n'est pas complettement 
celle des rayons colorés que les corps colorés 
réfléchissent. Il forme, pour cette détermi- 
nation, deux tableaux ( 1 ). 

Le premier offre la détermination des 
teintes naturelles, éclairciesou modifiées par 
leur mélange avec le blanc ; en sorte que ces 
teintes représentent celles des corps qui ont 
une partie de leurs molécules essentielles de 
couleur blanche; tandis que les autres mo- 
lécules essentielles, aggrégées ou réunies avec 

(i) Nous renvoyons pour ces tableaux au Mémoire 
de Lajnarck. Nous nous bornerons ici à indiquer la 
marche qu'il a suivie dans leur formation. 

Y 5 



343 COULEURS 

elles, réfléchissent des couleurs naturelle^ 
d'une teinte quelconque. Il en résulte que 
les rayons blancs ou complets, et les rayons 
colorés ou incomplets, que réfléchissent ces 
corps, présentent une apparence qui n'est 
pas complettement celle des rayons colorés 
réfléchis. 

« Chacune des soixante teintes de Té- 
chelle chromométrique , dit Lamarck , que 
l'on a inscrite à la droite du tableau, est 
divisée en neuf teintes particulières, distin- 
guée chacune par une lettre majuscule , qui 
lui sert de signe indicatif, et par deux chiffres 
écartés l'un de l'autre, qui désignent les 
proportions de la couleur, et celle du blanc 
mélangée avec elle. 

» Ainsi la teinte grisâtre qui est au sommet 
du tableau, est divisée elle-même en neuf 
teintes, composées de la manière suivante : 

« La teinte A. . . i partie de noir et g de blanc. 
B. . . 2 parties de noir et 8 de blanc. 
C. . . 5 parties de noir et 7 de blanc. 
D. . . 4 parties de noir et 6 de blanc. 
E. . . 5 parties de noir et 5 de blanc. 
F ... 6 parties de noir et 4 de blanc. 
G. . . 7 parties de noir et 3 de blanc. 
H. . . 8 parties de noir et 2 de blanc. 
I, . . 9 parties de noir et i de blanc. 



D E s I N s E C T E s. 543 

)) Les autres teintes sont divisées de la 
même manière; et comme toutes celles qui 
composent le tableau sont au nombre de 
soixante, et que chacune d'elles est partagée 
en neuf teintes , comme on vient de le voir , 
elles présentent ensemble cinq cents quarante 
teintes , résultantes d'un mélange de blanc 
en diverses proportions, avec les couleurs 
de Téclielle chromométrique. 

» Tout ce qui vient d'être dit du premier 
tableau des couleurs naturelles modifiées , 
s'applique parfaitement au second tableau. 
Il est composé de même , divisé de la même 
manière, et présente aussi cinq cents qua- 
rante teintes déterminées d'après les mêmes 
principes ,• mais , dans ce second tableau , les 
teintes qu'il renferme sont rembrunies par 
leur mélange avec le noir. 

» Ces teintes représentent celles des corps 
qui ont une partie de leurs molécules essen- 
tielles de couleur noire ; tandis que les autres 
molécules essentielles, aggrégées ou réunies 
avec elles, réfléchissent des couleurs natu- 
relles d'une teinte quelconque. Ce mélange 
de molécules qui réfléchissent les raj^ons 
colorés , et de molécules noires , forme une 
apparence qui n'est pas complettement celle 
des rayons colorés réfléchis». 

Y 4 



54i COULEURS 

Les teintes de ce second tableau étant 
toutes différentes de celles du premier, il 
faut une nomenclature différente. Lamarck 
observe à cet égard que, si l'on trouve sa 
nomenclature trop défectueuse, il sera très- 
facile de la corriger ou de la refaire entière- 
ment, sans changer les divisions. Tordre et 
l'utilité de ces tableaux. 

Des tableaux de couleurs d'apparence. 

Il a déjà été dit que , quand différentes 
couleurs, naturellement déplacées de leur 
ordre, se trouvent mélangées ensemble, il en 
résulte une illusion optique, c'est-à-dire, 
une apparence qui ne rend l'idée d'aucune 
des couleurs du mélange dont il s'agit ,• mais 
que ce mélange forme une colojation parti- 
culière qui n'existe que par l'apparence. 
Ainsi, lorsqu'un corps résulte de l'aggrégation 
ou de la réunion de molécules essentielles 
jaunes, et de molécules essentielles bleues, 
mélangées ensemble, quoique ce corps ne 
réfléchisse réellement que des rayons jaunes 
et des rayons bleus, l'œil cependant n'a- 
perçoit ni jaune ni bleu, mais seulement 
une couleiu: verte. Eh bien ! cette couleur, 
qui est fausse, est une de celles qui sont 



D E s I N s E C T E s. 545 

nommées couleurs d'apparence , c'est-à-dire ; 
couleurs qui n'existent que par Fapparence. 
La Nature , par la diversité des proportions 
qui peuvent avoir lieu dans les mélanges 
des couleurs vraies, en offre de cette sorte 
une quantité immense. Cependant , en rédui- 
sant les proportions possibles à des combi- 
naisons méthodiquement distribuées, on peut 
déterminer les principales de ces fausses cou- 
leurs, et même fixer la composition et la 
teinte d'une quantité suffisante de ces cou- 
leurs, pour se faire entendre dans un très- 
grajid nombre de cas où l'on aura besoin 
de citer ces colorations singulières. C'est ce 
que Lamarck a essayé d'exécuter dans les 
tableaux suivans. 

Lamarck voulant, dans le premier de ces 
deux tableaux , combiner deux à deux les 
couleurs déplacées de leur ordre, Dolomieu 
lui conseilla de mettre, en regard de son 
échelle chromométrique , la même échelle , 
dans une situation renversée. Il ne profita 
pas en entier de cette idée, parce qu'il vit 
qu'une moitié des teintes résultantes du mé- 
lange des couleurs opposées , seroit la répé- 
tition de l'autre ; mais il en employa une 
partie ; car , ayant rompu son échelle chro- 
mométrique en deux branches égales, il 



346 COULEURS 

renversa la supérieure, et la plaça en face 
de l'autre. Cette opération lui a fourni le 
moyen de liiélanger deux à deux toutes les 
couleurs de Féchelle chromométrique , de 
manière que celles de sa partie supérieure 
se trouvent en opposition avec celles de sa 
moitié inférieure. 

Quant aux principes de composition de 
chacun de ces deux tableaux, ils sont les 
mêmes que ceux qu'il a employés dans les 
deux tableaux des couleurs naturelles mo- 
difiées. 

Ainsi chaque couleur d'apparence , résul- 
tante du mélange des deux couleurs natu- 
relles en opposition, est divisée en neuf 
teintes secondaires, chacune par une lettre 
majuscule, qui sert à en faciliter la citation; 
et chacune de ces teintes secondaires pré- 
sente dans la case deux chiffres séparés l'mi 
de l'autre , lesquels désignent les proportions 
des deux couleurs mélangées. Le chiffre de 
la droite indique ]a proportion de la couleur 
de ce côté, et le chiffre de la gauche indique 
celle de la couleur de la gauche. 

Le même principe est employé pour toutes 
les autres teintes; de sorte que les lettres 
majuscules et les chiffres des cases corres- 
pondantes, servent pareillement à désignée 



DES INSECTES. 347 

ces teintes , et à indiquer leur compo- 
sition. 

Les trente couleurs d'apparence, com- 
prises dans ce premier tableau , étant par- 
tagées chacune en neuf teintes secondaires, 
présentent ensemble deux cents soixante- 
dix teintes particulières , formées d'un mé- 
lange de couleurs naturelles combinées deux 
à deux ; quantité qui offre assurément , dit 
Lamarck , les principales teintes de cet 
ordre de coloration , et qui suffit à tous au 
besoin. 

Le second tableau des couleurs d'appa- 
rence comprend des colorations formées 
d'un mélange de trois couleurs naturelles 
déplacées de leur ordre. 

Pour composer ce tableau , Lamarck a 
placé d'un côté les trente couleurs d'appa- 
rence déjà déterminées , parce que chacune 
d'elles offre un mélange de deux couleurs 
naturelles ; et de l'autre côté en opposition , 
il a inscrit la première moitié de l'échelle 
chromométiique , mais dans une situation 
renversée. 

Par là les trente couleurs d'apparence, 
en regard avec les trente couleurs de l'é- 
chelle chiomométrique, nous présentent la 
foxmation d'un mélange connu de trois cou- 



548 COULEURS 

leurs naturelles ; tel étoit l'objet de ce second 
tableau. 

Les trente couleurs d'apparence du pre- 
mier de ces deux tableaux , étant divisées 
chacune en neuf teintes ( A , B , C , D , E , 
F , G , H , I ) , on a le moyen de former huit 
autres tableaux semblables au second, dont 
il s'agit maintenant ; mais ne trouvant pas 
néccssah'e de les donner tous les neuf, un 
seul pouvant suffire et servir d'exemple pour 
la composition des autres, pour chacune des 
trente couleurs d'apparence du premier ta- 
bleau , Lamarck a choisi la teinte E , parce 
qu'elle est moyenne entre les huit autres , 
et qu'elle a l'avantage d'offiir un mélange 
moins inégal de trois couleurs naturelles 
employées. 

Il partage , d'après les mêmes principes , 
les trente couleurs apparentes du second 
ordre , résultantes du mélange dont il a été 
fait mention en neuf teintes particulières , 
et dont chacune est toujours distinguée aussi 
par une lettre majuscule ; ainsi ce second 
tableau présente , comme le premier , deux 
cents soixante-dix teintes particulières, dont 
la formation précise est déterminée ; et 
comme , au lieu d'un seul tableau de cou- 
leurs apparentes du second ordre , ou peut 



DES INSECTES. 549 
aisément en construire neuf, avec le même 
degré de précision , il est évident que voilà 
pour les neuf tableaux du second ordre 
deux mille quatie cents trente teintes con- 
nues; en y ajoutant les deux cents soixante- 
dix teintes du premier tableau des couleurs 
d'apparence , on aura deux mille sept cents 
teintes bien déterminées des couleurs dites 
d'apparence , parce qu'elles n'existent pas 
réellement. 

Lamarck n'a pas exécuté ces mélanges 
de couleurs ; car il sent qu'ils offrent pour 
lui des difficultés dans le choix , la prépa- 
ration et le partage des matières ; mais il a 
considéré que , pouvant manquer d'instruc- 
tion et d'adresse à cet égard , il importoit 
plus pour l'objet qu'il se propose , d'en dé- 
terminer le principe que de le mettre à 
exécution. 

Tout bon artiste pourra en venir à bout : 
les difficultés sont dans la fixation des trois 
teintes principales de son cliromomètre , que 
Lamarck appelle aussi son échelle chromo^ 
métrique , c'est-à-dire, dans la détermination 
du jaune , du rouge et du bleu ; et dans le 
choix des trois matières à employer pour 
rendre ces trois teintes , le jaune sur- tout 
peut embarrasser. L'orpin jaune approche 



55o COULEURS 

davantage du jaune du spectre solaire que 
celui de la gonime-gutte ; mais cette inatière 
colorante s'altère par sou mélange avec le 
blanc de plomb. 

Pour le rouge , on prendra le carmin le 
plus approchant du rouge de la nature. 

Quant au bleu , on pourroit se servir de 
Toutre-mer, s'il n'étoit pas d'un si grand 
prix : le bleu de Prusse le remplaceroit 
peut-être. 

Je fais des vœux bien sincères pour l'exé- 
cution des tableaux de couleurs que propose 
Lamarck. Il seroit à désirer que l'admi- 
nistration du muséum d'histoire naturelle 
voulût s'en occuper ; elle le peut , ayant 
dans son sein, et celui qui en a conçu le 
plan , et des peintres célèbres ,• elle en reti- 
reroit un grand avantage , parce que tous 
ses correspondans pouiToient , à la faveur 
de ces tableaux, désigner la teinte de telle 
fleur, la teinte des yeux de tel oiseau, etc.; 
elle rendroit ensuite le plus grand service 
à l'histoire naturelle , et les savans de tous 
les pays pourroient enfin s'entendre sur un 
objet qui sera , jusqu'à ce qu'on prenne ce 
parti, un sujet de difficultés perpétuelles. 
On ne raisonneroit plus sur les couleurs 
comme des aveugles. 



DES INSECTES. 55i 

On poiUToit en simplifier la marche, 
réduire de moitié, sans inconvénient, le 
nombre des teintes , leur donner une dé- 
signation plus appropriée à celles qui sont 
déjà reçues. Pourquoi, au lieu de ces mots 
de rapports , maxime , double , triple , sous 
demi, tiers, etc. etc., ne diroit-on pas, très- 
intense, intense, très-foncé , foncé , très-gai^ 
gai , très-clair, clair, etc. ? On seroit njieux: 
entendu , et dès loi*s mieux suivi. 

On trouve , dans les Récréations d'Oza- 
mm, et dans l'Encyclopédie méthodique, 
Amusemensdes sciences , pag. 764, une mé- 
thode tout à fait ingénieuse pour représenter 
la série naturelle des couleurs et leurs com- 
binaisons; cette suite forme un triangle équi- 
latéral , nommé chromatique. 

On divise les deux côtés sur la base en 
treize parties égales , et tuant par les points 
de division , de chacun de ces côtés , des 
lignes parallèles , on forme quatre-vingt- 
onze rhombes égaux. 

Aux trois rhombes angulaires sont placées 
les trois couleiu-s primitives , le rouge , le 
jaune et le bleu , dans un même degré de 
concentration. Vous avez entre le jaune et le 
bleu onze cases, que vous remphssez ainsi: 
dans la plus voisine du jaune, vous mettez 



353 COULEURS 

onze parties de jaune et une de rouge ; dans 
la suivante , dix parties de jaune et deux 
de l'ouge , et vous diminuez ainsi ])rogiessi- 
venient le jaune en augmentant le rouge , 
de manière qu'à la case , qui est immédia- 
tement avant le rliombe entièrement rouge, 
vous ayez onze parties de cette couleur sur 
une de jaune. 

Remplissez suivant la même progression 
les cases qui sont comprises entre le rhombe 
rouge et le rhombe bleu , et entre celui - ci 
et le jaune , il en résultera toutes les nuances 
pourpres , et toutes celles qui sont vertes dans 
une dégradation semblable. 

Formons les autres cases; par exemple, 
celles du troisième rang transversal , au des- 
sous du rouge , et qui sont au nombre de 
trois ; une des cases extrêmes étant formée 
de dix parties de rouge et de deux de jaune, 
et la case de l'autre bout , de dix parties de 
rouge et de deux de bleu , vous donnerez k 
la case moyenne dix parties de rouge , une 
de bleu et une de jaune. 

Vous formerez les autres cases d'après les 
mêmes principes : ainsi, celle qui vient im- 
médiatement après une des deux extrêmes, 
aura , i° le même nombre qu'elle de parties 
de rouge , couleur commune à toutes les 

cases j 



D E s I N s E C T E s. 353 

cases excepté à celles qui fojment Ja ligne 
de la base , entre le jaune et le bleu; »» ^^^ 
partie de moins de Ja couleur jaune ou 
bleue jonite au rouge , suivant le côté où se 
trouve cette case; 3^ ei, outre, une partie 
de la couleur du rhouibe opposé de la base, 
cest-a-dire, une partie de bleu, si cette 
case est plus près du côté où est le rliombe 
angulaire jaune , et «0. ^ersd ; on suivra 
ensuite la progression. Citons encore un 
exemple. Une des cases extrêmes du qua- 
trième rang est composée de neuf parties 
Je rouge et de trois de jaune, tandis que la 
case de 1 autre bout est remplie de neuf 
parties de rouge et de trois de bleu • la 
seconde case de ce rang, ou celle qui suc- 
cède a la case extrême de neuf parties de 

rouge et trois de jaune, aura neuf parties 
de rouge deux de jaune et une de bleu • 

celle de lautre côté aura neuf parties dé 
rouge deux de bleu et une de jaune; Im- 
termediaire aura neuf parties de rouge, une 
de ,aune et deux de bleu. 

Si l'on vouloit avoir toutes les couleurs 
du plus clan- au plus brun , savoir , du blanc 
au non- on trouveroit pour chaque case 
douze degrés de gradation jusqu'au blanc, 
et douze autres cases jusqu'au noir. Multi- 

ins. Tome I. 2 



354 COULEURS 

pliant ainsi 91 par 24, nous aurions 2184 
couleurs perceptibles ; en y ajoutant 24 gris, 
résultat des combinaisons du noir et du 
blanc , nous aurons 2208 cases composées ; 
mais peut - être ne doit - on pas compter , 
remarque-l-on , comme des couleurs réelles, 
celles qui sont formées de couleurs pures 
avec le noir. Dans ce cas , on réduiroit les 
véritables couleurs, et leurs nuances du plus 
foncé au plus clair, à 1092, ce qui , avec le 
blanc, le noir et 12 gris, formeroit 1106 
couleurs. 

On peut voir plus de détail , et la figure 
de ce triangle chromatique , dans les deux 
ouvrages qui m'ont fourni cet extiail,et que 
j'ai cités plus haut. 

La division duodénaire a de grands avan- 
tages , et je la préfererois ici à la division 
décadaire établie par Lamarck. 

Je tâcherai , pour l'intelligence de cet ou- 
vrage , de faire exécuter ce triangle cliio- 
matique ; j'y ajouteiai les différentes teintes 
du gris, et les combinaisons principales, par 
deux , par tiois , par quatre , par cinq , du 
blanc et du noir, avec le rouge, le bleu et 
le jaune. Cependant, afin de ne pas trop 
compliquer ce tableau, je ne donnerai qu'eu - 
yiron deux cents teintes , auxquelles j'ap- 



D E s I N s E C T E s. 355 

pliquerai , autant qu'il sera possible , une 
dénomination prise d'une chose très-connue, 
ayant une couleur analogue. Ce nombre de 
teintes est, je crois, suffisant dans les cir- 
constances ordinaires; car, s'il falloit donner 
toutes les combinaisons de couleurs percep- 
tibles , les deux mille quatre cents trente 
teintes de Lamarck ne nous satisferoient 
pas encore. J'y ajouterai quelques couleurs 
métalliques , les ailes du papillon nous offrant 
l'éclat de l'argent et de l'or. 



2 A 



55G UTILITE 

- ■ • — ' s 

QUATR.IÈME DISCOURS. 

De Vutilité des Insectes et de leurs 
dégâts (i). 

X ARMi tous les animaux que Yhomme 
appelle ses ennemis, il n'en est point qu'il 
doive plus redouter que les insectes, car il 
n'en est point qui agissent sur sa peisonne 
et sur ses propriétés avec plus de perman- 
nence,plus de succès et moins de possibi- 
lité de rébellion ; cependant il ne faut pas 
croire que la masse de ceux qui sont nui- 
sibles surpasse celle des utiles ,• car on doit 
mettre dans cette dernière ceux qui nous 
servent d'auxiliaires, c'est-à-dire, qui vivent 
aux dépens des autres. Sans ces derniers , 
toute la puissance de l'homme ne pouiroit 
empêcher annuellement la destruction de 

(i) Nous avons déjà parlé , dans le Discours sur 
l'instinct et l'industrie des insectes , de l'utilité ainsi 
que du dégât de ces animaux. Mais, comme ce n'a été 
qu'accidentellement et d'une manière incompletle, 
nous devons présenter isolément la niasse des obser- 
vations recueillies à ce sujet. 



DES INSECTES. 557 

ses récoltes; il seroit forcé d'abandonner la 
culture de la terre et de renoncer aux anî- 
maux pâturans qu'ils s'est assujettis. 

C'est par la connoissance des insectes , 
c'est par l'observation de leurs mœurs, que 
riiomme peut non seulement acquérir des 
idées vraies sur leurs rapports avec lui, mais 
encore trouver les moyens d'en diminuer le 
nombre ou de les faire tourner à son profit , 
soit directement, soit indirectement. Ainsi, 
loin de proscrire l'étude de cette classe 
nombreuse d'animaux , loin de la placer au 
nombre des occupations oiseuses , on doit 
l'encourager par tous les moyens possibles. 

Pour faire sentir la vérité de cette propo- 
sition , il ne s'agit que de présenter un rapide 
tableau de l'utilité dont peuvent être les in- 
sectes, et des dommages qu'ils nous occa- 
sionnent. 

Si on ôte, avec quelques naturalistes, les 
crustacés de la classe des insectes, on trou- 
vera qu'un bien petit nombre d'espèces de 
ces derniers sont dans le cas de servir à la 
nourriture de riiomme;ils forment la classe 
où il trouve le moins de ressources à cet 
égard. En effet nous savons que , de toute 
antiquité , les sauterelles , ou bien les gril- 
lons, ont servi d'aliment aux peuples qui 

Z 3 



358 UTILITE 

habitent les déserts de l'Asie et de TAfrique ; 
mais aussi nous voyons que cette nourriture 
n'a jamais été fondamentale pour eux; ce 
n'est qu'au défaut d'autres moyens de sub- 
sistances ou momentanément qu'ils en font 
usage. Tous les voyageurs s'accordent à le 
dire , et ajoutent que , si cet aliment est 
agréable au goût , il est extrêmement peu 
nourrissant, et donne lieu, par sa continuité, 
à des maladies graves, celle qui est princi- 
palement connue sous le nom de lèpre. 

Dans différentes contrées de l'Inde , chez 
plusieurs peuples sauvages de l'Amérique, 
on recherche les larves des insectes coléop- 
tères qui se nourrissent dans l'intérieur des 
arbres , en particulier celles du charanson, 
du palmier, des lucanes, des passales, des 
priones, etc. Mais, quelque sain et délicat 
que soit ce met apprêté convenablement, 
il ne pourra jamais paroître de quelque 
importance aux yeux de ceux qui savent 
combien peu ces larves sont communes, et 
combien il est difficile de se les procurer. Ce 
ne sera jamais que la classe la plus riche ou 
la plus pauvre qui sera dans le cas d'en faire 
usage. 

Les romains mangeoient aussi la larve 
d'un insecte qu^ils appeloient cossus. On a 



DES INSECTES. 569 
prétendu que c'étoit celle qu'on trouve 
sous l'écorce du saule et de l'orme, et qui 
porte le même nom ; mais il ne paroît pas 
que cela soit , car cette larve , qui est une 
vraie chenille, est imprégnée d'une humeur 
qui lui donne une odeur insupportable , et 
sans doute un goût désagréable. 

Dans quelques cantons de l'Afrique et de 
l'Amérique , on mange souvent des fourmis 
blanches ou des termes, au rapport des voya- 
geurs , mais ils ne disent pas que ce soit habi- 
tuellement , et il y a lieu de croire que c'est 
également par circonstance , dans des mo- 
mens où ces peuples, à demi- sauvages, 
manquent d'autres moyens de subsistance. 

Néanmoins, si nos connoissances actuelles 
ne nous permettent pas d'étendre davantage 
la liste des insectes qui servent directement 
de nourriture à l'homme , elles nous auto- 
risent à dire que cette classe d'animaux nous 
fournit indirectement des moyens de sub- 
sistance très- abondans. Il suffit de nonniier 
les oiseaux et les poissons qui , comme tout 
le monde sait , vivent en tout ou en partie 
aux dépens des insectes ou de leurs larves. 

D'un autre côté l'abeille rassemble pour 
nous le miel épars dans les nectaires de mille 
fleurs. Quel est celui qui oseroit nier son 

Z 4 



56o UTILITE 

utilité? Peu d'insectes méritent plus la re- 
connoissance de l'honinie que l'abeille; aussi 
a-t-elle été louée par lui dans tous lès siècles. , 

Après l'abeille on ne peut plus citer d'in- 
sectes qui fournissent des produits alimen- 
taires d'une certaine importance à l'homme. 
En effet , l'acide qu'on retire des fourmis y 
et dont on fait une boisson agréable; les 
galles que font naître des cinips sur la sauge 
de l'ile de Crète et sur le lierre terrestre 
{gleclioma hederacea Lin.) , et que mangent 
avec plaisir les femmes et les enfans, sont 
des^ objets d'une très-petite import«.nce. 

Les secours que la médecine retire des 
insectes ne sont pas non plus fort étendus. 
Tout le monde connoît les cantharides; leur 
emploi est trop général pour qu'il soit né- 
cessaire de s'appesantir sur leurs propriétés. 
Ces mêmes cantharides, prises intérieure- 
ment à une très-petite dose, ont un effet 
très-marqué sur la vessie et les organes qui 
l'avoisinent ; mais c'est un poison si dange- 
reux que ce n'est qu'à des mains très-habiles 
qu'il est permis d'emploj^er ce remède. 

Plusieurs autres insectes jouissent aussi de 
la propriété vésicatoire à un moindre degré ; 
et on croit que les anciens employ oient le 
mylabre de la chicorée au même usage. 



D E s I N s .Jî C T E s. 3Gi 

quoiqu'il n'ait pas Toclcur nauséabonde efc 
l'àcreté brûlante des cantharides. 

On ordonne souvent la poudre de cloporte 
dans rasthme, dans l'esquinancie, Fliydro- 
pisie , dans les maladies où il faut fondre efc 
résoudre les humeurs, purifier le sang, etc. 
On a préconisé le proscaiabée contre la rage, 
quoique ses bons effets ne soient rien moins 
que constatés. 

La galle du chêne, celle du rosier sont 
également mises en usage par la médecine; 
on est cependant fondé à croire qu'elles n'ont 
d'autres vertus que celles de la plante, aux 
dépens de laquelle elles ont été formées; 
seulement leur action est plus prononcée. 

Une fourmi de Cayenne {formica fun- 
gosa Fab. ) compose son domicile d'un duvet 
végétal qu'on a reconnu être une des meil- 
leures substances qu'on puisse employer pour 
arrêter les hémorrliagies artérielles. 

C'est sur-tout dans leurs rapports d'utilité 
secondaire que les insectes présentent le 
plus d'intérêt pour l'homme. Il suffit de 
nommer la soie et l'écarlate pour réconcilier 
avec eux la femme la plus dédaigneuse , 
l'homme d'état le plus irrité des ravages 
qu'ils causent. En effet, qui n'a pas admiré 
les briilans tissus faits avec le fil des cocom 



362 Û T î L î T É 

de la chenille , du bombix , du mûrier ? 
qui n'a pas été frappé de l'éclat de la cou- 
leur que fournit la cochenille? Toutes les 
classes de la société reconnoissent les avan- 
tages sans nombre qui résultent de la cul- 
ture et de l'emploi de ces deux substances. 
Il seroit possible de prouver que les béné- 
fices, que procurent aux peuples industrieux 
ces deux articles de commerce, suffisent 
pour les dédommager des pertes que leur 
occasionnent les ravages de tous les autres 
insectes dans les années les plus désastreuses. 
Si la soie et la cochenille doivent tenir le 
premier rang parmi les substances provenant 
des insectes, qui servent aux arts, il en est 
encore d'autres du même genre qui peuvent 
également être employées à notre usage. 
Ainsi Molina rapporte qu'une chenille du 
Cliili donne une soie qui n'est guère infé- 
rieure à la i;iôtre; ainsi plusieurs chenilles 
du pays en fournissent, qui, cardée, peut 
être filée avec quelque succès; ainsi le ker- 
mès du chêne et celui du scléranthe, ap- 
pelé coccus polonicus ^ donnent à la teinture 
un rouge moins brillant et moins abondant 
que celui de la cochenille, mais plus solide 
et de nuance différente. Il seroit à désirer 
que l'on fit un -grand nombre d'expériences 



DES INSECTES. 365 

sur les couleurs que Ton peut retirer de 
plusieurs gailinsectes du pays. Je suis per- 
suadé que les essais conduiroient à quelque 
chose d'utile. Les galéruques et d'autres 
insectes frugivores répandent une liqueur 
agréablement colorée en rouge, en orangé, 
en jaune. Pourquoi ne la mettroit-on pas à 
profit? Le trombidion soyeux pourroit aussi 
être employé. 

On obtient encore de la matière de la 
soie d'autres avantages que ceux que tout 
le monde connoît. Les chinois, et actuelle- 
ment, dit-on, les anglais, tirent cette ma- 
tière de son réservoir même , et en font de 
superbes vernis ,• ils en tirent encore ces fils , 
appelés dans le commerce racine de Bengale y 
qui sont si avantageux pour attacher les ha- 
meçons aux lignes. Le grand Réaumur nous: 
avoit mis depuis long-tems «ur la voie de 
ces recherches. Un véritable philosophe ne 
trouve rien à dédaigner dans les moyens 
industrieux d'un peuple. 

Il a été fait des essais, à diverses reprises, 
pour faire des tissus avec les fils de l'araignée. 
Les expériences ont donné des résultats sa- 
tisfaisans jusqu'à un certain point ; mais la 
difiiculté de rassembler un grand nombre 
de ces animaux ne permet pas d'en espérer 



564 U T I 1, I T E 

en définitif quelque chose de bien avan- 
tageux. 

Un insecte qu'on avoit d^abord cru du 
genre des fourmis, mais qui paroît être une 
coclienille, dépose sur les branches des ar- 
bres, dans les parties les plus chaudes de 
l'Asie, une résine rouge qu'on appelle laque ^ 
et qui est d'un grand usage dans les arts, 
principalement dans celui du vernisseur ; 
c'est elle qui donne la couleur à la bonne 
cire à cacheter. 

Quelques naturalistes ont attribué la for- 
mation du succin à des insectes. Ils ont cru 
que cette substance étoit une résine végétale 
altérée par les fourmis. Cette opinion n'est 
pas prouvée, mais elle a quelques faits en 
sa faveur. 

Peut-on oublier ici la cire que nous four- 
nissent les abeilles, et les nombreux usages 
auxquels elle est employée ? Non , il suffit 
de prononcer son nom pour rappeler toute 
son importance, et comme matière propre 
à brûler, et comme objet indispensable à 
plusieurs arts. Elle est l'objet d'un commerce 
très-important, soit brute, soit fabriquée. 

Il est encore d'autres avantages que l'on 
retire des insectes. On pourroit les ap}>eler 
indirects da second ordie. Ils ne frappent 



D E s I N s E C T E s. ^5 

point le commun des hommes, quoiqu'ils 
soient très - considérables. Il n'appartient 
qu'au citoyen éclairé , à celui qui est accou- 
tumé à observer les faits et à en combiner 
leurs îésultats sous un grand nombre de 
rapports, à apprécier leur juste valeur. 

Un grand nombre d'insectes des genres 
sylphes , nicrophores , dermestes , nitidu- 
ies, etc., s'emparent des cadavres qui, par 
la lenteur de leur décomposition, porte- 
roient la contagion dans un canton,- ils en 
mangent les chairs , y versent une liqueur 
accélératrice de la fermentation putride. Un 
plus grand nombre d'autres, principalement 
du genre des mouches, y déposent leurs 
œufs quelquefois en si immense quantité, 
que les larves qui en naissent fo>lt en peu 
de jours disparoître les plus gros cadavres. 

Un autre ordre d'insectes, les scarabées, 
bousiers, les escarbots, les sphéridies et les 
larves de plusieurs espèces de staphilins , 
de sylphes, [de mouches , etc. , produisent 
journellement le même effet sur les excré- 
mens des grands animaux que leur visco- 
sité empêche de se réduire en terre, et les 
rendent par là plus rapidement propres à 
servir d'engrais. 

On l'a déjà dit, les insectes sont les plus 



366 UTILITÉ 

puissans auxiliaires de riiomme, et on ne 
sauroit trop le répéter à ceux qui ne sont 
pas accoutumés à étudier la marche de la 
Nature, qui n'ont pas été à portée de re- 
connoitre le balancement général et cons- 
tant qui empêche la trop grande multipli- 
cation de certaines espèces. Citons des faits. 

Les seuls ichneumons font plus périr de 
chenilles dans le courant d'une aimée que 
la totalité des oiseaux qui vivent presque 
exclusivement à leurs dépens, sur-tout pen- 
dant l'éducation de leurs petits. Ces insectes, 
si peu connus, et qui méritent tant d'être 
étudiés , savent , ainsi que plusieurs mouches, 
déposer dans l'intérieur des chenilles et au- 
tres larves un nombre d'œufs proportionné 
à la grosseur de leurs victimes. Ces œufs 
donnent naissance à des larves qui dévorent 
la substance même du corps de ces chenilles, 
et les font plus ou moins promptement 
mourir. Il est encore de ces ichneumons 
qui déposent leurs œufs seulement dans les 
nymphes, ou dans les œufs. La variété de 
leurs moyens d'attaque et du résultat qui 
en est la suite sont également dignes de 
toute notre admiration. Ils savent trouver 
la larve la mieux cachée sous une écorce, 
ou au milieu d'mi fruit, comme celle qui 



DES INSECTES. 367 

se promène sur les feuilles. Les plus petites 
ne sont pas plus à Tabri de leur action que 
les plus grandes. Rirbi rapporf^e que, sans 
eux, la tipule du froment, qui est à peine 
visible à l'oeil nud, auroit bientôt anéanti 
l'espoir de la récolte, dans la partie de 
l'AngleteiTe où il l'a observée. 

Après les ichneumons, on peut citer les 
carabes , les cicindèles , les spliex , les guêpes , 
les chiysides , les crabro , les fourmis , les 
libellules, les aiaignees, les punaises, les 
asiles, lesempis, les mantes, etc. , comme 
vivant aux dépens des autres insectes , et en 
détruisant un grand nombre chaque année. 
Il est encore quelques larves, et en parti- 
culier celles des coccinelles, des hémérobes, 
de plusieurs staphilins, etc., qui s'en nour- 
rissent également, et concourent par con- 
séquent à leur destruction. 

Quelques espèces de charansons , d'atte- 
labes, de teignes, de mouches, etc., en dé- 
posant leurs œufs dans Tintérieur de nos 
fruits, causent quelquefois de grands dom- 
mages; mais ils nous sont souvent utiles en 
ce qu'ils accélèrent la maturité de ces fruits , 
et en rendent quelquefois la ciiair plus 
savoureuse. La caprification des fii;ue5, opé- 
ra^on pratiquée de tout tems dans les îles 



368 DEGATS 

de TArcliipel, et devenu si célèbre en France 
depuis que Tournefort Fa fait connoître , n'est 
autre chose que Tintroduction, dans Tinté- 
rieur des figues, d'un cinips ou d'un insecte 
peu différent, introduction qui en accélère 
la maturité et rend le fruit plus délicat. 

Mais, si ces insectes, comme on vient de 
le voir, sont utiles à l'homme sous un cer- 
tain nombre de rapports, ils lui sont nui- 
sibles sous tant d'autres, qu'il ne tient pas 
compte de leurs services, qu'il les prosciit 
tous comme ses ennemis. On est disposé à 
excuser cette injuste haine, lorsqu'on colisi- 
dère que les insectes dont il a à se plaindie 
agissent sur lui , les uns perpétuellement , 
les autres périodiquement ; de sorte qu'ils 
ne lui laissent pas un moment de repos ab- 
solu, qu'ils le tourmentent dans sa personne, 
et détruisent ses propriétés sans qu'il puisse, 
malgré la grande supériorité de sa puissance , 
parvenir à les détruire. Leur nombre, leur 
petitesse, ou les moyens que la Nature leur 
a donnés pour échapper à la vue , les ont 
sauvés jusqu'à présent, et les sauveront sans 
doute toujours de la proscription à laquelle 
ils sont voués. 

Pour pouvoir passer en revue, avec mé- 
thode, la suite de maux que causent les 

insectes , 



DES INSECTES. SGg 

insectes, il faut, àrimitation d'Olivier , men- 
tionner d'abord ceux qui ont une action 
directe sur Thonime, ensuite faire connoître 
ceux qui peuvent plus ou moins nuire aux 
animaux qu'il s'est soumis; et enfin entrer 
dans le détail de ceux qui détruisent le 
produit de ses récoltes végétales. Cet article 
est de la première importance; il embrasse 
peut-être la moitié des espèces qui existent. 

D'abord, même dans sa demeure et en- 
touré de tous ses moyens, l'homme est 
soumis , dans tout l'univers , à l'humiliante 
nécessité de fournir son sang pour substanter 
quelques insectes. La puce, le jour comme 
la nuit, lui fait sentir sa trompe aiguë, et 
se met par un saut hors de la portée de sa 
vengeance,* la punaise se cache dans les en- 
virons du lit où il sommeille , et le suce 
quand il dort. Aux douleurs que causent sa 
piquure se joint l'exécrable odeur que son 
corps répand ; aussi est- elle vouée à une 
haine générale. 

Le pou , qui se cache dans les cheveux , est 
principalement le persécuteur de Tenfance; 
mais il n'est point d'homme qui puisse 
assurer ne pas être, au moins momentané- 
ment, dans le cas de le craindre. Il en est 
de même, quoique plus rarement , de celui 

Jtis. Tome I. A a 



570 DEGATS 

qui se promène à la base des poils qui voilent 
les organes de la génération, et qu'on trouve 
principalement dans les lieux de débauche 
crapuleuse. 

Dans les campagnes, outje les mêmes 
insectes, on est condamné de plus à souffrir, 
soit dans la chaleur du jour, soit le soir 
ou le matin, les piquures d'une multitude 
d'autres; et plus le pays qu'on habite est près 
de la Hgne, plus la saison où on se trouve est 
chaude, et plus les tourmens qu'ils font 
éprouver sont cruels. 

Les stomoxes, les taons, les asiles, quel- 
ques mouches , et sur - tout les cousins , se 
disputent notre sang; c'est quelquefois par 
milliers qu'ils se jettent sur nous. Les dip- 
tères, qu'on appelle moustiques et maringoins 
dans les colonies françaises de l'Amérique , 
y sont si nombreux, dans les parties boisées 
et humides , qu'on a vu des personnes qui 
se trouvoient nues ou trop légèrement ha- 
billées, périr des suites de leurs piquures. 
Là on ne peut dormir qu'entouré de moyens 
de défense. 

Aux insectes ailés, il faut joindre les 
chiques ( acarn* Lin. ), qui, rampant lente- 
ment sur le corps, s'introduisent plus ou 
moins dans la peau, et causent des déman- 



D E s I N s E C T E s. Syi 

geaisons que les graltenieiis ne font qu'aug- 
menter; rien n'est plus insupportable que 
leur présence. Une espèce très - commune 
dans certaines parties de la France, et qui 
est connue sous le nom de tique rouge, est 
si petite, que la meilleure loupe peut à 
peine les faire distinguer; on peut long-tems 
en être tourmenté sans s'en douter , lors- 
qu'on n'est pas prévenu. Une autre , à Saint- 
Domingue, s'insinue si avant dans la chair, 
qu'il faut des opérations chirurgicales pour 
s'en débariasser ; qu'elle cause souvent des 
abcès, et par suite la gangrène et la mort. 
Des animaux du même genre paroissent sin- 
gulièrement contribuer au développement 
de la gale , peut - être même à celui de la 
peste , suivant Olivier. 

Il est un autre ordre d'insectes qui font 
souvent du mal à l'homme; mais c'est seu- 
lement lorsqu'il les trouble dans leur retraite, 
et qu'il va les prendre avec sa main. On ne 
devroit pas les mettre dans la classe de nos 
ennemis, puisqu'ils n'emploient leurs armes 
que dans le cas d'une juste défense; cepen- 
dant on est habitué à les ranger dans la 
même catégorie. Ces insectes font princi- 
palement partie de l'ordre nombreux des 
hyménoptères , je yeux diie, les guêpes , les 

Aa 3 



S72 DEGATS 

abeilles, les mutiles, et autres genres voîsmâ 
qui , par le moyen d'un aiguillon rétractile , 
très- aigu ) lancent une liqueur caustique 
dans le sang, et causent de violentes dou- 
leurs, suivies d'inflammation. On doit leur 
adjoindre les araignées et les scorpions qui, 
ceux - là avec leurs mandibules , ceux - ci 
avec la pointe de leur queue , introduisent 
dans les veines une sorte de poison , dont 
les effets sont plus ou moins dangereux, 
selon l'espèce, le climat et la saison. 

Il est inutile de parler de quelques lucanes, 
priones, et autres insectes coléoptères, des 
sauterelles , des grillons , des fourniis , etc. , 
qui mordent avec leurs mandibules la maiu 
qLii les presse,- le mal qu'ils font est peu 
de chose. 

Il en est de même de quelques carabes 
qui lancent par leur anus une liqueur acide; 
de quelques chenilles qui déposent, sur la 
peau, de petits poils piquans; de quelques 
larves, dont l'attouchement est suivi d'une 
émanation infecte. 

On a vu quelquefois des mouches déposer 
leurs œufs dans des ulcères, et aggraver par 
là le mal; mais ces cas sont rares. 

Les insectes qui nuisent aux animaux 
domestiques, agissent sur eux de la même 



DES INSECTES. Sya 
tlianière que sur l'homme , à quelques excep- 
tions près ; ils sont le plus souvent de même 
espèce , ou au moins de même genre. Ainsi 
la puce qui tourmente les chevaux , les 
bœufs , les chiens et les chats , est celle 
dont il a été question précédemment. Ces 
mêmes animaux ont des poux d'espèce diffé- 
rente , et l'on en voit quelquefois de plu- 
sieurs sortes sur le même individu; iJs ont 
également des tiques , dont quelques-unes 
deviennent gigantesques lorsqu'elles sont 
gorgées de sang. Les taons, les asiles, les 
stomoxes , les mouches de plusieurs espèces , 
les cousins, etc., subsistent principalement 
à leurs dépens. Un hippobosque se cram- 
ponne autour du fondement des chevaux, 
un autre sous les ailes des poules, des canards 
et autres oiseaux de basse -cour, qui ont 
également à redouter les poux de plusieurs 
espèces , ou plutôt des ricins. 

Un autre genre d'insecte attaque les ani- 
maux domestiques d'une manière qui lui 
est propre ,• c'est l'oestre. Il n'a point de 
trompe, il n'a point d'aiguillon, il ne peut 
par conséquent les blesser ; mais une espèce 
dépose ses œufs sur le dos des bœufs et des 
vaches; sa larve s'introduit sous le cuir, et 
y occasionne un ulcère qui en fait souffrir, 

Aa 5 



374 DEGATS 

une partie de l'été. Une seconde place seS' 
œufs sur le bord de Tanus des chevaux, et 
les larves qui en naissent s'introduisent dans 
les intestins, où elles vivent jusqu'à leur mé- 
tamorphose, en causant des démangeaisons 
souvent insupportables. Une troisième s'in- 
troduit elle-même dans les sinus frontaux 
des moutons , et y dépose également ses œufs ; 
et leurs larves font éprouver des douleurs si 
aiguës à ces animaux , qu'ils en deviennent 
furieux. 

Les bestiaux et les volailles sont de plus 
dans le cas d'avaler souvent des insectes , 
tels que des canth arides, des carabes, des 
charansons , etc. etc. qui leur causent des 
maladies graves , et même la mort. 

Les abeilles, que nous nous sommes pres- 
que soumises , puisque nous les avons su 
placer dans des paniers, daus des boîtes, où 
elles sont absolument à notre disposition , 
ont aussi , malgré leur aiguillon , à redou- 
ter plusieurs insectes. Une chenille, qu'on 
appelle la teigne de la cire , conduit ses 
galeries à travers les rayons de la ruche la 
plus peuplée , mange la cire qui les com- 
posent, et se multiplie souvent au point de 
forcer les abeilles à abandonner la ruche , 
ou à périr faute de pouvoir placer leurs 



DES INSECTES. ofo 
provisions de miel, et élever leur postérité. 
Une autre espèce de teigne vit aux dépens de 
leur miel, et une tique s'attache à l'abeille 
même. 

Les poissons que nous élevons dans nos 
étangs sont aussi victimes , dans certaines 
circonstances, des insectes aquatiques. Il est 
vrai de dire cependant , que les dommages 
dont on les accuse ne sont pas tous cons- 
tatés. Il n'est pas certain , par exemple , que 
ce soit un ditique qui rende aveugles les 
carpes qu'on pêche si fréquemment sans 
yeux. 

Actuellement il faut jeter un coup d'œil 
sur les insectes qui nuisent à nos propriétés, 
et d'abord à celles qu'on peut le moins nous 
contester , celles qui résultent de notre tra- 
vail, c'est-à-dire, qu'il faut les considérer 
comme détruisant nos vêtemens , nos meu- 
bles et notre nourriture , lorsqu'ils sont ren- 
fermés dans notre demeure. 

D'abord plusieurs espèces de teignes, dont 
la plus commune est la teigne du tapis , 
mange la laine , de quelque manière qu'elle 
soit employée. Elle multiplie si prodigieu- 
sement, qu'elle peut dans une saison mettre 
hors de service la garde -robe la mieux 

Aa 4 



SyG DEGATS 

montée , le magasin de tapis le mieux as- 
sorti. ^ 

Une autre espèce , la teigne des pelisses , 
attaque de préférence les peaux garnies de 
poils, et les rend chauves en peu de tems; 
c'est toujours sur les fourrures les plus fines, 
et par conséquent les plus chères, qu'elle se 
jette de préférence. La même mange éga- 
lement les plumes , et même les objets faits 
en corne. 

Quelques coléoptères, principalement les 
ptines, les anthrènes et les dermestes, dévo- 
rent les peaux , les plumes , etc. qui ne sont 
pas soustraites à leur action destructive par 
des préparations particulières , qui ne sont 
pas hermétiquement renfermées. 

Les meubles fabriqués avec ces matières 
sont, comme on peut bien le penser, en- 
core plus exposés aux ravages de ces ani- 
maux, puisqu'ils sont toujours à découvert; 
ce n'est qu'en les battant et en les vergettanl 
souvent qu'on peut les préserver. 

Les meubles en bois ne sont pas plus 
épargnés. D'autres insectes , ceux principale- 
ment du genre anobium, déposent leurs œufs 
à la surface ; leurs larves creusent dans l'in- 
térieur des galeries en tout sens , et après 
avoir vécu à leurs dépens pendant une ou 



D E s I N s E C T E s. 377 

peut-être deux années, en sortent pour don- 
ner naissance à de nouvelles générations. On 
juge de leur présence par les trous que les in- 
sectes laissent en sortant. Il n^ a pas d'autres 
moyens d'empêcher leur propagation que 
de peindre ou de vernir les meubles : au 
reste, leurs ravages sont fort lents dans les 
pa3'^s froids , et il est , dans les pays chauds, 
des espèces de bois qui n'en sont jamais 
attaqués. 

Dans les parties brûlantes de l'Afrique et 
de l'Amérique , habitent des termes , des 
fourmis blanches , qui causent de bien plus 
grands et plus rapides dommages aux meu- 
bles de bois. Les voyageurs rapportent, par 
exemple , qu'ils entrent par le pied dans le 
bois d'un lit , et le dévorent sans qu'on s'en 
aperçoive à l'extéiieur, de sorte qu'au bout 
seulement de quelques jours, celui qui vient 
pour se coucher, le brise en mille morceaux, 
par le seul effort de sa pesanteur. D'autres 
espèces de termes, et de véritables fourmis, 
se jettent sur les provisions ou marchandises 
végétales de toutes espèces , et les anéan- 
tissent de même à l'intérieur , sans qu'on 
s'en aperçoive. En Europe même , une 
espèce de ce genre termes, quoique très- 
petite , cause aussi des ravages dans les 



578 DEGATS 

parties méridionales , et même quelquefois 
dans le climat de Paris , d'après ce que m'a 
dit mon ami Bosc (1). 

Les livres sont sujets aux attaques des 
larves des vrillettes ; leurs couvertures à celles 
des ptines et des anthrènes ; et ceux qui font 
des collections d'animaux et de végétaux, 
savent trop combien ces mêmes insectes et 
quelques autres leur sont préjudiciables, de 
sorte que ces moyens d'instructions ne sont 
pas plus épargnés que les objets du luxe le 
plus futile. 

Un genre d'insecte doit aussi trouver sa 
place ici , quoiqu'il ne soit pas dangereux , 
qu'au contraire il nous rende des services, 
sous quelques rapports; c'est l'araignée, qui 
inspire tant de dégoût à certaines personnes , 
et que l'on chasse toujours de nos apparte- 
mens sans pouvoir l'en expulser. 

Si on passe des parties habitées de la 
maison dans celles où on conserve les pro- 
visions, de nouveaux insectes font soup- 
çonner des ravages d'un autre genre. En 
effet, on trouve que le pain et la farine 
sont rongés par des ténébiions, des trogo- 

(i) Je (lois à SCS lumières et à son attachement 
pour mai une foule tl'ubservcitious curieuses. 



DES INSECTES. oj() 
sittes, des dermestes , des ptines, des blattes, 
des grillons ; la viande par les dermestes , les 
anthrènes , les larves de mouches de plu- 
siem^s espèces ; le fromage par les mites et 
les larves de quelques mouches ; le sucre 
par les fourmis ; les pois et les lentilles par 
les bruches. Il y a peu d'objets qui ne soient 
susceptibles d'être attaqués par un ou plu- 
sieurs insectes ,• le vinaigre même reçoit les 
œufs d'une petite mouche , et sert de nour- 
riture à sa larve. 

Mais , de tous les insectes qui nuisent aux 
provisions accumulées dans nos maisons , il 
n'en est pas de plus à craindre que ceux 
qui attaquent le blé lorsqu'il est battu. On 
en compte plusieurs, dont le plus redou- 
table est le charanson : ils sont quelquefois 
si nombreux, et les générations se succèdent 
avec tant de rapidité , que le plus gros tas 
est bientôt dévoré. Non seulement ils nous 
privent de ce qu'ils mangent , mais encore 
de ce qu'ils ne mangent pas , car leur grand 
nombre excite une fermentation intérieure 
qui fait échauffer les grains, et en rend la 
farine impropre à faire du pain. Le cha- 
ranson a toujours été , et sera encore long- 
tenis un lléau pour l'agriculture. Il est cepen- 
dant facile , par des précautions et des soins 



58o DEGATS 

répétés , de rendre ses effets insensibles , e% 
cest aux naturalistes modernes que nous 
devons la counoissance des moyens à em- 
ployer. 

Après le cliaiauson , le plus dangereux 
des insectes destructeurs du blé est la larve 
de la teigne du froment. Ses ravages sont 
peu sensibles dans le nord de l'Europe ; mais 
dans les pays chauds ils ne sont niallieu- 
reuseinent que trop marques. Ce n'est qu'a- 
près avoir , dans le cours de deux géné- 
rations successives , mangé le blé dans son 
épi , qu'elle est apportée dans nos greniers, 
où aile continue ses ravages dans une pro^ 
gression souvent effrayante. C'est elle qui, 
sous le nom d' hessian Jly , a menacé de son 
anéantissement le commerce de blé que 
fait l'Amérique septentrionale. Elle attaque 
également le maïs. Bosc a vu des magasins 
de ce grain , à Charleston , qui avoient di- 
minué de moitié de valeur , par cette 
seule cause , dans l'espace de quelques 
mois. 

Une autre espèce de chenille ou de larve, 
connue sous le nom de cadelle , et qui 
agglomère les grains les uns aux autres , 
détruit aussi le blé dans les greniers; mais 
elle fait moins de ravages que la précédente , 



B E s I N s E C T E s. 58i 

du moins on le croit ; cet insecte parfait 
n'est pas bien connu (i). 

Comparativement à ces deux espèces , 
tous les autres insectes qui attaquent le blé 
méritent à peine d'être cités. On peut cepen- 
dant nommer encore quelques-uns de ceux 
qui mangent le pain et la farine , et dont 
il a été question plus haut. 

liC millet en Afrique et le riz en Amé- 
rique ne sont pas plus épargnés que le blé ; 
le charanson d'Europe s'unit à une -autre 
espèce, qui n'en diffère que jjarce qu'il a 
deux taches rouges sur les élytres , pour en 
accélérer la destruction. Il y a sans doute 
encore dans l'Inde et dans l'Amérique mé- 
ridionale , pays si prodigieusement abondans 
en insectes , un grand nombre d'espèces qui 
attaquent les provisions des habitans , mais 
elles ne nous sont pas connues , ou nous 
n'avons sur elles que des notions vagues. 

Quelque étendus que soient les dommages 
produits par les insectes qui viennent d'être 
mentionnés , ils ne sont , pour ainsi dire , 
qu'un extrait de ceux que nous causent dans 
les jardins et les champs d'autres espèces 
d'insectes , parce qu'on ne peut pas aussi 

(i) Olivier croit g^ue c'est la larve d'ua trogossite^ 



58i2 D E G A T S 

facilement arrêter leur multiplication , qu'il 
faudroit le concours sitnultané de tous les 
liabitans d'une très-grande étendue de pays, 
concours impossible à espérer. Ces insectes 
n'épargnent aucune partie des plantes ; les 
racines ^n tiges , les feuilles , les fleurs et 
les fruits sont également dévorés. Quelques 
arbres sont en même tems attaqués par un 
grand nombre d'espèces ; on en compte plus 
de deux cents sur le chêne , et guère moins 
sur le saule et le bouleau. 

Les courtilières , les criquets , les larves 
des hannetons, de plusieurs bombix ou noc- 
tuelles coupent les racines de nos laitues , 
de nos choux , de nos raves , de nos arbres 
fruitiers et en général de presque toutes 
les plantes ; tandis que celles de quelques 
syrphes , de plusieurs mouches , de plusieurs 
lipules , etc. les percent pour se loger dans 
îenr intérieur, ou , sans les faire mourir, 
lui font beaucoup de mal. Les oignons de 
nos fleurs ne sont pas même épargnés. 

Les larves des lucanes , des passales , des 
])riones , des capricornes et genres voisins; 
des scolites , des bostriches , des anthribes , 
des ips et genres voisins; des vrillettes, des 
j]itidules , des buprestes , des lymexilons , 
des hépiales , des cossus , de quelques bom- 



D E s I N s E C T E s. 385 
bix, noctuelles 5 etc. de plusieurs syrphes, 
mouches , lipules , etc. attaquent les tiges 
des plantes hei bacées ou frutescentes , les 
font souvent périr soit lentement , soit rapi- 
dement. Celles que l'homme cultive sont 
spécialement l'objet de leur goût. On ne se 
fait pas une idée juste des dommages que 
causent ces insectes , parce que la plupart 
travaillent dans l'ombre , et que souvent on 
ne peut acquérir la preuve de leur action 
sur telle ou telle plante. 

Les sauterelles , les grillons , les hanne- 
tons , les cantharides , et plusieurs autres 
genres d'insectes moins redoutables, les larves 
des chrysomèles , des criocèi es , des gale- 
nèques , des cryptocèpliales , et sur-tout la 
nonibi^use famille des chenilles concourent 
à dépouiller les herbes et les arbres de leurs 
feuilles. Qui pourra apprécier les dommages 
qu'ils causent annuellement ? Quelle base 
peut-on employer pour les calculer ? Mais 
il n'est personne qui ne sache qu'ils sont 
immenses. Ce n'est pas seulement un champ, 
un canton , c'est souvent un pays entier qui 
perd l'espoir de ses récoltes de fruits par 
suite de la nmltiplication des hannetons, des 
chenilles, etc. 

Quelque grandes que soient les pertes 



584 DEGATS 

que nous occasionnent quelquefois les espèces 
de ces deux genres d'insectes , elles ne sont , 
pour ainsi dire, rien en comparaison des 
ravages des sauterelles, ou bien des cri- 
quets dans les contrées méridionales , sur- 
tout dans celles voisines d(s déserts. Le 
canton le plus verdoyant aujourd'hui ne 
présentera plus demain qu'un sol aride; il 
semblera que le feu y a passé si, pendant 
la nuit, une nuée de sauterelles s'y abat. On 
dit nuée , car quelquefois les sauterelles sont 
si nombreuses que , lorsqu'elles quittent un 
pays dévasté pour en aller attaquer un autre, 
leur vol obscurcit le soleil. 

L'effet de la multiplication des chenilles 
et des sauterelles n'est pas seulement fatal 
aux cultivateurs l'année même où elles se 
montrent ; il se fait encore sentir les années 
suivantes. La végétation arrêtée dans sa 
marche par la suppression des feuilles , à 
l'époque de l'année où elles étoient le plus 
utiles , fait des efforts qui l'épuisent et qui 
nécessitent souvent deux années de repos 
pour produire du fruit. 

Parmi les chenilles qui sont à craindre en 
Europe, celles du bombix chrysorrhoea est la 
plus commune , et par conséquent celle donf 
les ravages sont les plus fréquens et les plus 

remai^qués. 



D E s IN s E CTE s. 585 

remarqués. Après elle vient celles des deux 
papillons du chou et du gajé , ensuite celles 
des bonibix neustria , dis par , antiqua, des 
nociuQWes gamma , nleracea , iragopogonis , 
psi, persicariœ, rumica , etc., de deux ou 
trois phalènes , et d'autant de pyrales et 
déteignes. Mais, en général, les chenilles 
de cette dernière série n'apparoissent que 
périodiquement; il faut un concours de 
circonstances favorables à leur multiplica- 
tion , pendant plusieius années de suite , 
pour quelles deviennent nombreuses, au 
point de pouvoir causer des dommages re- 
marquables. 

jLa vigne qui, après le blé, est un des 
objets de culture Je plus important pour la 
France, a pour ennemis plusieurs insectes, 
dont le plus dangereux n'est connu que 
depuis quelques années, c'est la larve d'une 
pyrale que Bosc a bien décrite et bien figurée 
le premier dans les Trimestres de la société 
d'agriculture de Paris (i). Cette larve plie 

(i) Godeheu de Riville a aussi public, dans les 
Mémoires de l'académie de sciences, l'histoire d'une 
chenille mineuse des feuilles de vigne. Bonnet parle 
encore d'une autre qui se nourrit du pépin de 
raisin. 

Ins. Tome I. Bb 



586 DÉGÂTS 

les feuilles de la vigne , et vit à leurs dépend 
tant qu'elles sont encore tendres, et ensuite 
elle se jette sur les grappes et coupe les 
pédoncules. Il semble que cet ennemi se 
multiplie de plus en plus, car ses ravages 
ont été plus grands dans ces derniers tems. 
La vigne a encore à redouter la larve de 
l'attelabe, appelée vulgairement le cliaran- 
son de la vigne, ou gribouri bleu : c'est Yatle- 
lahus bacchus de Fab. Sa larve se cache dans 
les feuilles quelle roule. C'est principa- 
lement dans les parties méridionales de la 
France qu'il est le plus à craindre. 

On peut encore placer au même rang le 
cryptocéphale de la vigne, et celui à deux 
points noirs, qu'on appelle aussi griboiin , 
mais ils ne paroissent que rarement. 

Les divers fourages que l'homme cultive, 
sont quelquefois dévorés par des chenilles; 
d'autres insectes ou leurs larves vivent égale- 
ment à leurs dépens sans qu'on s'en plaigne, 
parce que ce n'est que rarement qu'ils exer- 
cent leurs ravages. On ne connoissoit pas, 
il y a quelques années , le cryptocéphale 
obscur, qui a fait tant de torts dernièrement 
aux luzernes. 

Si des champs on rentre dans les jardins, 
on trouve les deux chenilles des papillons du 



DES INSECTES. 587, 
fcliou disséquant Jes feuilles de cette plante; 
et celles de plusieurs autres. On voit les sa- 
lades , les pois rongés par les larves des noc- 
tuelles, lambda et tragopogonis; les feuilles des 
raves, des groseilliers , des rosiers dispar oître 
sous la dent de celles des tenthrèdes, comme 
les feuilles de nos pommiers sous celles de 
plusieurs chenilles. Les poiriers sont attaqués 
par une acliantie, qu'on appelle vulgairement 
le turc. Les pucerons se multiplient sur un 
grand nombre de plantes herbacées et fru- 
tescentes, et les empêchent de porter des 
fruits en leur soutiiant mie partie de leur 
sève. 

Les mips, les psilles, quelques punaises , la 
plupart des cigales , et toutes les cochenilles 
produisent les mêmes effets désastreux sur 
plusieurs espèces de plantes. Les artichauds 
sont quelquefois si prodigieusement chargés 
de larves de cassides, que leurs feuilles ne 
conservent plus aucun parenchyme. Les 
raves, les mauves sont souvent réduites, 
dans le même état, par celles des attises 
sauteuses. Les asperges et les lis perdent aussi 
la totaUté de leurs feuilles par les larves des 
criocères, qui vivent à leurs dépens. 

On pourroit certainement encore augmen- 
ter la liste des plantes utiles qui sont dans 

Bb 'A 



388 DEGATS 

le cas d'être rongées par les insectes , mais 
celles dont on vient de voir la liste sont les 
plus importantes. 

Dans les jardins , dont nous ne sommes 
pas encoi^ sortis , nous voyons les abricots , 
les poires , les pommes , tomber en grand 
nombre , quelquefois totalement , par suite 
de l'introduction d'œufs d'insectes dans leur 
intérieur ; ce sont principalement des tei- 
gnes, despyrales, des attelabes, des charan- 
çons , des tipules -, des mouches , qui en sont 
la cause. Les unes déposent leurs œufs au 
moment même de la floraison ; d'autres à 
des époques plus reculées. Quelques espèces 
font tomber les fruits lorsqu'ils sont à peine 
formés, et successivement d'autres jusqu'à 
l'approche de la maturité. Tous occasionnent 
de grands dommages, mais principalement 
les premiers. 

Les bruches , les charansons , les teignes , 
les papillons même déposent leurs œufs sur 
les gousses des pois, des lentilles et autres 
plantes légumineuses , et commencent sur 
pied une suite de générations , qui se conli- 
liuent en partie dans les greniers , comme on 
l'a précédemment fait remarquer. 

liorsque ces fruits ont échappé à toutes 
ces causes de destruction, lorsqu'ils sont pai^ 



DES INSECTES. 689 

venus à leur maturité, ils sont la proie cVune 
légion d'autres insectes; c'est alors que les 
guêpes, les mouches, les cétoines, les forlî- 
cules , les fourmis , les cloportes et autres 
espèces les dévorent. 

Les fraises , les framboises , ne sont pas 
plus à l'abri de la dent de quelques larves 
encore peu connues , que les fruits d'un plus 
gros volume et d'une plus longue durée. 

Dans les forets , des insectes de mêmes 
genres , mais d'espèces différentes , piquent 
le fruit du chêne, celui du hêtre , celui du 
noisetier , et les rendent , certaines années , 
presque tous inutiles à la reproduction. 
Heureusement que des causes générales , 
principalement des journées froides et hu- 
mides , arrêtent la multiplication des insectes 
au moment même où on les croit prêts 
à tout anéantir. Le plus dangereux une 
année , peut être extrêmement rare l'année 
suivante. 

Les parties chaudes de l'Europe ont plus 
à craindre des insectes que les parties froides, 
mais leurs ravages y ont été moins obser- 
vés ; on sait cependant que la précieuse 
olive est piquée par deux mouches et une 
teigne, qui la font tomber avant sa maturité, 
et que l'arbre qui la produit donne retraite 

Bb 3 



Sgo DEGATS, etc.' 

à quelques larves qui accélèrent l'époque dé 

sa mort. 

Dans l'Inde et dans les îles de T Amérique; 
la canne à sucre , le coton , l'indigo , lo 
tabac , etc. sont exposés à être rongés par 
des chenilles et autres insectes , mais on est 
encore peu instruit de l'espèce qui est le plus 
à redouter pour chacune de ces plantes en 
particulier. 



Fin du premier Volume'^ 



DES INSECTES. i65 
trop souvent de pâture , et ne sont pas plus 
à l'abri que les raisins ,• quelques - uns se 
nourrissent de la chair nicme du fruit, bien- 
tôt entièrement consommée par ses fréquens 
repas ; d'autres , plus friands encore , ou 
moins dominés par l'empire de l'appétit, se 
contentent de la substance douce et nourris- 
sante des pépins et des noyaux. 

L'amande de la noisette , quoique enve- 
loppée de toutes parts d'une défense qui 
paroît impénétrable , sert elle - même d'ali- 
ment à une larve , et trompe ainsi souvenfe 
notre attente. L'expérience nous a bien 
appris que les noisettes dont la coque est 
percée d'un petit trou , doivent être rej.etées 
comme mauvaises ; mais il arrive mainte et 
mainte fois que l'œil ne découvre rien de 
suspect , et qu'après avoir cassé péniblement 
la coque, nous sommes tout surpris de trou- 
ver, à la place de l'amande, une sorte de 
ver d'un blanc jaunâtre , et de la poussière 
formée de ses excrémens desséchés. On peut 
cependant distinguer encore ici les fruits 
sains de ceux qui ne le sont pas : une ou 
deux petites taches signalent les derniers. 

Il est sans doute intéressant de savoir 
comment cet animal a pénétré dans leur 
intérieur ; et puisque nous u'avons pu satis-^ 

L 3 '^ 



i66 NOURRITURE 

faire notre sensualité, faisons du moins en 

Sorte que la curiosité y trouve son conipte. 

C'est dans la race si pernicieuse des clia- 
ransons qu'il faut cheicher le destructeur 
de nos noisettes : ne lui en voulons pas. La 
Nature ne nous a pas consultés dans ses pians. 
Elle a assigné ce fruit à ses petits; tel est leur 
patrimoine. Le cliaranson, qui laisse en dot 
à chacun de ses descendans une noisette , 
est pourvu des instrumens nécessaires pour 
ieur en assurer la propriété. Cette mère est 
munie d'une trompe aussi longue ou plus 
que son corps , tiès - dure , et armée , à son 
extrémité , de deux dents. « Si on considère 
la tête du charanson des noisettes , forte- 
ment grossie , on croit voir , dit l'auteur des 
Récréations d'histoire naturelle , la tête d'une 
bécasse». C'est dans le mois d'août que les 
deux sexes se réunissent : leurs amours ter- 
minés , la femelle cherche les noisettes en- 
core petites et tendres, y fait un trou avec 
son bec , et y met un œuf; mais il faut que 
le fruit soit vierge ; du moins on ne trouve 
jamais deux reclus dans la même habita- 
tion. Quinze jours après la ponte, l'œuf 
éclot, et la larve commence à ronger l'a- 
mande. Sa tête est d'un rouge brun ; elle 
n'a pas de pattes , comme toutes celles des 



DES INSECTES. 167 

insectes du genre : elles lui seroient inutiles; 
de simples mamelons lui suffisent pour exé- 
cuter les mouvemens qu'il est nécessaire 
qu'elle fasse. Un mois et demi environ après 
sa naissance , cette larve est parvenue à 
toute sa grosseur; elle perce sa coquille, en 
sort, malgré la petitesse du trou, tombe à 
terre et s'y enfonce ; là , elle s'y file une 
Coque , qu'on a comparée , pour la forme , à 
un chaudron, et s'y transforme en nymphe. 
Deux pointes, dont l'extrémité postérieui-e 
de cet insecte est munie dans ce nouvel 
état , lui donnent la facilité de se mouvoir 
circulairement au milieu de sa prison. Il en 
brise les portes vers la fin de l'été de l'année 
suivante , et va faire pour d'autres ce qu'on 
a fait pour lui. 

La bruche des pois , insecte d'une famille 
très - voisine de celle des charansons , est , 
parmi ces animaux rongeurs , un des plus 
ïedoutables. Il détruisit autrefois entière- 
ment , en Pensilvanie et en Canada , la cul- 
ture des pois, quoiqu'elle y fût très-floris- 
sante. Inutilement fit - on venir des pois 
étrangers pom* la semence ; dès la seconde 
année, l'insecte destructeur s'étoit déjà em- 
paré de toute la récolte. De l'Amérique il 
a passé en Europe , et nou:s n'avons que trop 



i68 NOURRITURE 
sujet de nous plaindre de cette funeste émî^ 
gration. La bruche pond un œuf dans cliaque 
fleur de pois. Le fruit grossit avec l'animal 
qu'il a dans son sein; mais, ce qu'il y a de 
singulier, c'est qu'il n'en, ronge pas le germe , 
et qu'on peut semer utilement les pois ainsi 
attaqués ; la larve s'y change en nymphe , et 
l'insecte en sort avec des ailes au printems 
suivant , après avoir pratiqué à sa cellul® 
une porte exactement circulaire. 

Je compatis bien sincèrement au dom- 
mage qui résulte du dégât des insectes; de 
celui sur-tout qui regarde la campagne et les 
justes espérances du laboureur. Cependant 
ces malheurs ne sont pas irrépaiables : l'année 
suivante la bonté du Ciel i3eut lui rendre^ 
au centuple , tout ce qu'il vient de perdre ; 
au moins lui est- il donné, pour première 
consolation , la faculté d'en concevoir et 
d'en nourrir le doux espoir. 

Mais qui me rendra ce cabinet d'histoire 
naturelle , où l'amitié me permettoit de con- 
tinuer et d'éclairer mes études? Un beau 
matin tout est tombé en poussière , dévoré , 
rongé, miné et haché secrettement par la 
dent des insectes vivans; j'ai vu, en un 
moment , s'anéantir la plus riche , la plus 
instructive collection d'entomologie; toutes 



EXPLICATION 
DE LA PLANCHE PREMIÈRE. 

Instrumens pour la chasse des Insectes, 

FiG. I. JfjoiTE de transport. 

2. Bouteille à conserver les insectes dans de 

l'esprit de vin. 

3. Boîte de chasse, avec deux bouchons de 

liège , a , a. 

4. Boîte à nourrir les chenilles ; a , ouverture 

supérieure, 

5. La même , vue en dedans , avec une bou- 

teille remplie d'eau , pour tenir fraîche 
la plante qui sert de nourriture à la 
chenille. 

6. Filet eu ubausse pour prendre les insectes. 

7. Filet à pincettes pour prendre les petits 

insectes posés sur des feuilles. 

8. Bruxelles. 

9. Un coléoptère {ditique) piqué, 

10. Phalène piqué. 

11. Tuyau cylindrique de verre 5 a, bouchon; 

h , support du ventre de l'araignée ^ 
<^ > d , lampe. 

12. Papillon fixé sur une pièce qui a une rai- 

nure en a pour recevoir le ventre , h ,h' 
c, c ailes étendues et arrêtées par deux 
petites bandes de carton d^ d. 



TABLE 

De ce qui est contenu dans ce 
• premier Volume. 

Préface, page 5 

Histoire naturelle des Insectes , l5 

Premier discours. De la nature des Insectes , 
et de leur ordre dans la série des animaux , 

ibid 

Caractères généraux des animaux sans per- 
te bres , et des sept classes qui partagent 
leur série, animaux dépourvus de colonne 
vertébrale et de squelette articulé , 42 

Second discours. De la manière d'étudier les 
Insectes , 62 

Troisième discours. De Vinstinct et de l'in- 
dustrie des Insectes , 98 

Chapitre premier. Instinct et industrie des 
Insectes dans la manière de se nourrir .^ 

102 

j^rticle premier. Nutrition des Insectes par 
succion , 106 

article second. Nutrition des Insectes par 
broiement. i45 

Chapitre second. Instinct et industrie des 



TABLE. 393 

Insectes dans les moyens de défendre leur 

existence y 190 

j^rticle premier. Premier moyen des Insectes 

de défendre leur existence, éditer renîiemi^ 

article second. Habitation des Insectes soli- 
taires , 196 

article troisième. Habitation des Insectes 
qui pipent en société , 223 

jfirticle quatrième. Secondmoyen des Insectes 
de défendre leur existence^ résister à l'en- 
nemi par V usage de leurs organes.^ 256 

y^rticle cinquième. Résister à V ennemi par 
V usage des facultés reçues de la Nature , 

247 

Article sixième. Résister à l'ennemi par Vu- 
sage de quelques armes naturelles , 254 

Article septième. Résister à l'ennemi par la 
ruse, 272 

Conclusion , 280 

Instructions relatives à la chasse, à la con- 
sensation, aux transports des Insectes et 
à r éducation des Chenilles , 287 

Méthode pour dessécher et conserver les Che- 
nilles et les Larves des Insectes , Soi, 

Instruniens ou autres objets nécessaires dans 
un voyage de long cours , pour former une 
collection d'insectes et papillons , 3oÇ 



5g4 T'A BLE. 

Manière d' Imprimer les papillons, extraite du 
quatiième cahier des papillons d Europe^ 

309 

Obseri^ations. sur là nomenclature des cou- 
leurs^ relativepient à V étude des Insectes ^ 

5i6 

Des couleurs d apparence ^ ou de celles qui 
ri ont de réel que V apparence ^ et qui sont 
formés d'un mélange de couleurs naturelles 
déplacées de leur ordre , SSg 

Des tableaux de couleurs d'apparence, 344 

Quatiième discours. De l'utilité des Insectes 
et de leurs dégâts^ 556 



Fin de la Table. 



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