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Full text of "Histoire politique de la révolution française; origines et développement de la démocratie et de la république (1789-1804)"

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HISTOIRE POLITIQUE 



DE LA 



RÉVOLUTION FRANÇAISE 



Origines et Développement 
de la Démocratie et de la République 

1789-1804) 



PAR 



A. AULARD 

Professeur à la Faculté des lettres de l'Université de Paris 




Librairie Armand Colin 

Paris, 5, rue de Mézières 
I 90 I 

Tous droits réservés. 






AVERTISSEMENT 



Dans cette histoire politique de la Révolution française, je me 
propose de montrer comment les principes de la Déclaration des 
droits furent, de 1789 à 1804, mis en œuvre dans les institutions, 
ou interprétés dans les discours, dans la presse, dans les actes des 
partis, dans les diverses manifestations de l'opinion publique. 
Deux de ces principes, celui de l'ég-alité des droits et celui de la 
souveraineté nationale, furent le plus souvent invoqués dans 
l'élaboration de la nouvelle cité politique. Historiquement, ce sont 
les principes essentiels de la Révolution. On les conçut et on les 
appliqua différemment, selon les époques. Le récit de ces vicissi- 
tudes, voilà le principal objet de ce livre. 

En d'autres termes, je veux raconter l'histoire politique de la 
^ Révolution au point de vue des origines et du développement de la 
«^ démocratie et de la république. 

La conséquence logique du principe de l'égalité, c'est la démo- 7 
cratie. La conséquence logique du principe de la souveraineté ! 
__nationale, c'est la république. Ces deux conséquences ne furent 
.'pas tirées tout de suite. Au lieu de la démocratie, les hommes de 
1789 établirent un régime censitaire, bourgeois. Au lieu de la 
'*;;*république, ils organisèrent une monarchie limitée. C'est seule- 
If ment le 10 août 1792 que les Français se formèrent en démocratie 
par l'institution du sufTrage universel. C'est seulement le 22 sep- 
tembre 1792 qu'après avoir aboli la monarchie ils se formèrent en 
république. On peut dire que la forme républicaine dura jus- 
qu'en 1804, c'est-à-dire jusqu'à l'époque oii le gouvernement de 
la république fut confié à un empereur. Mais la démocratie fut 
supprimée en 1795, par la constitution de l'an III, ou du moins 

' BÉVOT.LTION FRANÇAISE. i 



5^ 



^. 48048 



VI AVEllTISSEMENT 

altérée profondément i)ar une combinaison du suflrai^e universel 
et du sutTrage censitaire. On demanda d'alK)rd à tout le peuple 
d'abdiquer ses droits en faveur d'une classe, la classe bourgeoise, 
et ce régime bourgeois, c'est la période du Directoire. Puis on 
demanda à tout le peuple d'abdiquer ses droits en faveur d'un 
bomme, Napoléon Bonaparte : c'est la république plébiscitaire, j 
c'est la période du Consulat. 

Cette histoire de la démocratie et de la république pendant la 
Révolution se divise donc naturellement en quatre parties : 

1" De 1789 à 1792, les origines de la démocratie et de la répu- 
blique, c'est-à-dire la formation des partis démocratique et républi- 
cain sous le régime censitaire, sous la monarchie constitutionnelle; . 

2" De 1792 à 1795, la république démocratique; 

3° De 1795 à 1799, la république bourgeoise; 

4" De 1799 à 1804, la république plébiscitaire. 

Ces transformations de la cité politique française se manifes- 
tèrent par un très grand nombre de faits et dans des circonstances 
très complexes. « Nous avons consommé six siècles en six années », 
disait Boissy d'Anglas en 1795. C'est qu'en effet, l'ancien régime 
n'avant pas pu se réformer pacifiquement, lentement, on dut faire 
une révolution violente et brusque, et opérer en hâte, presque tout 
d'un cou[t, des destructions, des changements, des constructions, 
qui, si on avait pu suivre une marche normale, conforme aux 
précédents français et aux exemples étrangers, auraient demandé 
un grand nombre d'années. S'il y eut tant de faits en peu de 
temps, la complexité des circonstances les multiplia encore, les 
embrouilla, et cette complexité provint de ce que la Révolution 
française, en môme temps qu'elle travaillait à son organisation 
intérieure, eut à soutenir une guerre étrangère perpétuelle, une 
guerre contre presque toute l'Europe, une guerre hasardeuse, aux 
péripéties brusques et imprévues, et aussi une guerre civile inter- 
mittente. Ces conditions de guerre extérieure et intérieure impri- 
mèrent au développement et à l'application des principes de 1789, 
surtout à partir de 17!)2, un caractère de hâte fiévreuse, d'impro- 
visation, de contradiction, de violence et de faiblesse.. Les tentatives 
pour constituer la Répul)lique démocratique se firent dans un camp 
miHtaire, sous le coup d'une défaite ou d'une victoire, dans 
l'épouvante d'une invasion subie ou dans l'enthousiasme d'une 



AVERTISSEMENT vil 

conquête opérée. On dut à la fois légiférer rationnellement pour 
l'avenir, pour la paix, et légiférer empiriquement pour le présent, 
pour la guerre. Ces Jeux desseins se mêlèrent dans les esprits et 
dans la réalité. Il n'y eut ni unité de plan, ni continuité de 
méthode, ni suite logique dans les divers remaniements de l'édifice 
politique. 

Si enchevêtrés que soient tant d'actes et de circonstances con- 
currents ou contradictoires, on peut arriver cependant sans trop 
de peine avoir une suite chronologique, de grandes périodes suc- 
cessives, une marche générale. Il est moins aisé de distinguer les 
faits à extraire de la masse et à raconter. S'il n'y a ni plan ni 
méthode sensibles dans la j)olitique des hommes de la Révolution, 
il est d'autant plus difficile à l'historien d'avoir lui-même un plan 
et une méthode pour le choix des traits qui doivent composer le 
tableau d'une réalité si changeante et si complexe. Nous y voyons 
cependant plus clair que les contemporains, qui agissaient dans la 
nuit, ne connaissant pas l'issue des choses, la suite du drame, et 
qui (comme nous-mêmes aujourd'hui sans doute) estimaient impor- 
tants des faits sans conséquence, et insignifiants des faits qui 
influèrent. Sans doute la connaissance des résultats ne nous donne 
pas, pour le choix des faits, un critérium infaillible, car les résul- 
tats ne sont pas encore achevés et la Révolution continue encore 
aujourd'hui sous une autre forme, en d'autres conditions ; mais 
nous voyons du moins des résultats partiels, des périodes accom- 
plies, un développement des choses, qui nous permettent de dis- . 
tinguer ce qui a été éphémère de ce qui a été durable, les faits qui 
ont eu une conséquence dans notre histoire de ceux qui n'ont eu 
aucune conséquence. 

Les faits qui ont exercé une influence évidente et directe sur • 
l'évolution politique, voilà donc ceux qu'il faudra choisir pour y 
concentrer le plus de lumière. Les institutions, régime censitaire 
et régime monarchique, sufl'rage universel, constitution de 1793, 
gouvernement révolutionnaire, constitution de l'an III, constitu- 
tion de l'an VIII, le mouvement d'idées qui prépara, établit, 
modifia ces institutions; les partis, leurs tendances et leurs que 
relies, les grands courants d'opinion, les révolutions de l'esprit 
public, les élections, les plébiscites, la lutte de l'esprit nouveau 
contre l'esprit du passé, des forces nouvelles contre les forces de 



VIII AVERTISSEMENT 

l'ancien régime, de resprit laïque contre l'esprit clérical, du prin- 
cipe rationnel de libre examen contre le principe catholique d'auto- 
rité, voilà surtout en quoi consista la vie politique de la France. 

D'autres faits eurent une influence, mais moins directe : ce sont 
par exemple les batailles, les actes diplomatiques, les actes finan- 
ciers. Il est indispensable de ne les pas ignorer, mais il suffit de 
les connaître en gros et dans les résultats. Ainsi la victoire de 
Valmy, connue au moment de l'établissement de la République, 
facilita cet établissement, parce qu'elle amena la retraite des 
Prussiens. Si vous connaissez cet efTet de la célèbre canonnade, 
vous en savez assez pour comprendre la partie de l'histoire poli- 
tique qui en fut contemporaine, et il est inutile que je mette sous 
vos yeux le tableau des opérations militaires de Dumouriez. La 
paix de Bàle, en 1795, hâta en France l'établissement d'un régime 
intérieur normal : il suffît de connaître cet effet, sans entrer dans 
le détail des négociations ou des clauses. Le discrédit des assignats 
et l'agiotage amenèrent les conditions matérielles et l'état d'esprit 
d'où sortirent, en germinal et en prairial an III, deux insurrections 
populaires : il n'est pas indispensable, pour bien saisir cet effet 
politique, de pénétrer dans le dédale des finances de la Révolution. 

J'ai donc laissé de côté l'histoire militaire, diplomatique, finan- 
cière. Je ne me dissimule pas que c'est là une abstraction qui peut 
paraître dangereuse, et que je m'expose au reproche d'avoir faussé 
l'histoire en la tronquant. Mais toute tentative historique est forcé- 
ment une abstraction : l'efTort rétrospectif d'un esprit ne peut 
embrasser (junne partie de l'immense et complexe réalité. C'est 
déjà une abstraction de ne parler que d'une période, et, dans une 
période, de ne parler que de la France, et, dans la Révolution, de 
ne parler que de la politique. J'ai tâché du moins de bien élucider 
les faits indispensables à la connaissance de cette politique, et, si 
j'avais dû élucider aussi les faits qui n'ont qu'un intérêt indirect, 
il m'aurait fallu diminuer la place et le temps que je pouvais con- 
sacrer aux faits indispensables. 11 n'est pas, en histoire, de livre 
qui se suffise à lui-même, qui suffise au lecteur. Le mien, comme 
les autres, suppose et exige d'autres lectures. 

Yoilà comment j'ai choisi les faits. Voici dans quel ordre je les 
ai exposés. 

L'ordre chronologique s'imposait, et j'ai pu le suivre strictement 



AVERTISSEMENT IX 

clans presque toute la première partie de ce travail. Il n'y avait 
en effet, pour la période de 1789 à 1792, qu'à exposer, à mesure 
qu'elles se rencontrent, les manifestations des idées démocratiques 
et républicaines, en les plaçant dans le cadre de la monarchie 
constitutionnelle et du régime bourgeois. Pour les trois autres 
périodes, république démocratique, république bourgeoise, répu- 
blique plébiscitaire, il eût été difficile d'exposer à la fois, dans 
la même suite chronologique, les institutions, la lutte des partis, 
les vicissitudes de l'opinion publique. C'aurait été mettre dans le 
récit la confusion qui a existé dans la réalité, surtout pour la 
période de la république démocratique. J'ai cru devoir exposer 
tour à tour chacune de ces manifestations de la même vie poli- 
tique, comme en plusieurs séries chronologiques parallèles. Je 
sais bien que les vicissitudes de l'opinion publique et celles des 
institutions sont connexes, se trouvent dans un rapport continuel 
d'influence réciproque. Aussi ai-je montré cette connexité, toutes 
les fois que c'était nécessaire. J'ai tâché de faire voir que ces phé- 
nomènes divers n'étaient séparés que dans mon livre, et non dans 
la réalité, que c'étaient les aspects d'une même évolution. A ce 
propos, je n'ai point hésité à me répéter, quand il le fallait, et 
ces redites corrigent peut-être ce qu'il y a de décevant dans tant 
d'abstractions, auxquelles j'ai dû me résig'ner, puisque c'est à cette 
seule condition qu'on peut mettre dans le récit une clarté qui n'est 
pas dans les choses, et puisque, même et surtout pour en montrer 
l'enchaînement, il faut considérer les faits par groupes et successi- 
vement. 

Si on n'est pleinement satisfait ni de ma méthode ni de mon 
plan, j'espère qu'on aura du moins, quant à ma documentation, 
une sécurité, qui vient de la nature de mon sujet. Je veux dire 
qu'on n'aura pas à craindre qu'il m'ait été matériellement impos- 
sible de connaître toutes les sources essentielles. Il n'en est pas 
de même pour d'autres sujets. L'histoire économique et sociale 
de la Révolution, par exemple, est dispersée en tant de sources 
qu'il est actuellement impossible, dans le cours d'une Aie d'homme, 
de les aborder toutes ou même d'en aborder les principales. Celui 
qui voudrait écrire, à lui seul, toute cette histoire, n'en pourrait 
approfondir que quelques parties et n'aboutirait, dans l'ensemble, 
qu'à une esquisse superficielle, tracée de seconde ou de troisième 



X AVERTISSEMP]NT 

main. Pour l'histoire politi(iue, si on la réduit aux faits que j'ai 
choisis, il est possihle à un homme, en une ving-laine d'années, de 
lire les lois de la Révolution, les journaux influents, les corres- 
pondances, les (lélihérations, les discours, les procès-verhaux 
d'élection, la hioi^iaphie des personnaiies (jui ont joué un rôle. Or, 
voilà un peu plus de vingt ans que j'ai entrepris cette lecture. J'ai 
commencé, en 4879, par étudier les discours des orateurs, et, 
depuis quinze ans, dans mon cours à la Sorbonne, j'ai étudié les 
institutions, les partis, la vie des grands individus. J'ai donc eu 
le temps matériel d'explorer les sources de mon sujet. Si la forme 
de ce livre sent l'improvisation, mes recherches ont été lentes et 
je les crois complètes dans l'ensemble. Je ne pense pas avoir omis 
une source importante, ni avoir émis une seule assertion qui ne 
soit directement tirée des sources. 

Il me reste à parler de ces sources. 

Je ne les énumérerai pas en forme de liste bibliographique : on 
les trouvera toutes indiquées, soit dans le texte, soit dans les 
notes. 

Yoici, en quelques mots, quel en est le caractère. 

Les lois se trouvent, en leur forme authentique et officielle, 
dans la collection Baudouin, dans la collection du Louvre, dans le 
Bulletin des lois, dans les procès-verbaux des assemblées législa- 
tives, et aussi, isolément, dans des imprimés spéciaux. Ces divers 
recueils se complètent les uns les autres. Mais les exemplaires en 
sont si rares qu'on ne peut les réunir chez soi pour les avoir sous la 
main. Je me suis donc servi, pour l'usage journalier, de la réim- 
pression qu'en a faite Duvergier, après m'ètre assuré, par un 
grand nombre de vérifications, que cette réimpression est fidèle. 
Toutefois Duvergier ne donne en entier qu'une partie des lois. J'ai 
pris celles qu'il ne donne pas dans les textes officiels que j'ai 
énumérés et qui se trouvent, sauf le recueil de Baudouin, à la 
Bibliothèque nationale. Je me suis bien gardé d'emprunter un seul 
texte de loi aux journaux, qui tous, y compris le Moniteur, les 
reproduisent inexactement. 

Les actes gouvernementaux, arrêtés du Comité de salut public, 
arrêtés du Directoire exécutif et des Consuls, décisions ministé- 
rielles, etc., ont été pris dans dos textes officiels, dans le registre et 
les minutes du Comité de salut public (dont j'acliève en ce moment 



AVERTISSEMENT xi 

la publication), dans le Bulletin de la Convention, dans les papiers 
du Directoire exécutif (inédits, aux Archives nationales), dans le 
journal le Rédacteur, organe du Directoire, dans le Moniteur, 
organe du gouA'ernement consulaire. 

Je parle des élections et des votes populaires d'après les procès- 
verbaux, pour la plupart inédits, qui se trouvent aux Archives 
nationales. 

Pour les institutions et les lois politiques, ce choix de sources 
s'imposait, sans qu'il y eût à hésiter. Pour l'histoire des Assem- 
blées, des partis et de l'opinion publique, le choix était plus 
délicat. 

C'est d'ordinaire aux Mémoires qu'on a recours pour étudier les 
partis et les opinions. Mais les Mémoires n'ont pas seulement cet 
inconvénient, qu'il en est fort peu dont on puisse affirmer la par- 
faite authenticité, qu'il en est moins encore dont les auteurs 
n'aient pas préféré le souci de leur propre apologie à celui de la 
vérité. Ecrits après les événements, pour la plupart sous la Res- 
tauration, ils ont un vice commun très grave : je veux parler de la 
déformation des souvenirs, qui en gâte presque toutes les pages. 
Je ne me suis servi des Mémoires que par exception, plutôt pour 
confirmer que pour infirmer d'autres témoignages, et, comme je ne 
m'en suis jamais servi sans indiquer ma source, on est averti qu'en 
ce cas l'élément d'information est accessoire ou douteux. 

Pour que le témoignage soit croyable, il ne suffit pas qu'il 
émane d'un contemporain : il faut encore qu'il ait été émis au 
moment même oii a eu lieu l'événement auquel il se rapporte, 
ou peu après, dans la plénitude du souvenir. 

Aux Mémoires j'ai donc préféré les correspondances et les 
journaux. Les correspondances sont si rares que je n'ai pas eu 
l'embarras du choix. Mais les journaux sont fort nombreux. J'ai 
choisi de préférence ceux qui eurent visiblement de Tintluence, 
qui furent les organes d'un parti ou d'un individu important, comme 
le Mercure national, organe du parti républicain naissant, ou le 
Défenseur de la Constitution, organe de Robespierre. 

Les journaux ne sont pas seulement les interprètes de l'opinion : 
ils rendent compte aussi des débats des Assemblées, et ils sont 
seuls à en rendre un compte détaillé. Il n'y a pas alors de compte 
rendu officiel in extenso ou analytique. Il y a un procès-verbal 



Mf AVERTISSEMENT 

officiel, mais si court et si sec, qu'il ne peut donner une idée des 
luttes de tribune. Je me sers du procès-verbal pour fixer la suite 
et comme le cadre des débats, et j'ai recours ensuite aux comptes 
rendus dos journaux, surtout du Journal des Débats et des Décrets 
et du Moniteur, pour toute la Révolution à partir de 4790, et, pour 
certaines périodes, du Point du Jour, du Journal lor/ograpliique et 
du Républicain français. Il n'y a pas de sténog'ra])hie. Parfois le 
journaliste donne un discours d'après le manuscrit que lui a remis 
l'orateur. Le plus souvent il reconstitue après coup les opinions et 
les débats d'après les notes qu'il a prises en séance. Je prends, 
selon l'occasion, celui de ces comptes rendus qui me paraît le plus 
clair, le plus complet, le plus vraisemblable. 11 m'arrive aussi d'en 
utiliser ])lusieurs à la fois pour un débat, en indiquant les change- 
ments de source. Quand je ne cite pas de source, c'est que je me 
suis servi ilu Moniteur. 

Beaucoup de discours et de rapports furent imprimés à part, par 
les soins des orateurs eux-mêmes, sur l'ordre ou sans l'ordre de 
l'Assemblée : j'y ai eu recours toutes les fois que je les ai rencon- 
trés. Un certain nombre de ces pièces ont été réimprimées de nos 
jours, dans les Archives parlementaires. On peut les y lire. Mais je 
ne me suis jamais servi de ces Archives ^ouv les débats des Assem- 
blées. Le récit des séances qu'on y trouve est fait sans méthode, 
sans critique, sans indication de sources. On ne sait ce que c'est. 
Si ce recueil est officiel par son mode de publication, les comptes 
rendus de débats qu'il contient ne sont pas officiels, et n'ont aucun 
caractère d'authenticité. 

J'aurais encore beaucoup à dire sur les sources : mais il m'est 
arrivé plus d'une fois de les critiquer d'un mot, dans les notes au 
bas des pages, et on verra sans doute, par l'emploi même que je 
fais de ces sources, quel est mon sentiment sur la valeur de cha- 
cune d'elles. 

Quant à l'état d'esprit où je me suis trouvé en écrivant ce livre, 
je dirai seulement que j'ai voulu, dans la mesure de mes forces, 
faire œuvre d'historien, et non pas plaider une thèse. J'ai l'ambi- 
tion que mon travail puisse être considéré comme un exemple 
d'application de la méthode historique à l'étude d'une époque défi- 
gurée par la passion et par la légende. 

A. AULARD. 



HISTOIRE POLITIQUE 



D !■: LA 



RÉVOLUTION FRANÇAISE 



PREMIÈRE PARTIE 

LES ORIGINES DE LA DÉMOCRATIE 
ET DE LA RÉPUBLIQUE 

1789-1792 



CHAPITRE PREMIER 

L'idée républicaine et démocratique 

avant la Révolution. 



I. Il n'y avait pas en France de parti républicain. Opinions monarchistes : 1° des 
morts illustres : Montesquieu, Voltaire, d'Argenson, Diderot, d'IIolbacii, Helvétius, 
Rousseau, Mably; 2" des vivants influents ou célèbres : Raynal, Condorcet, Mira- 
beau, Siéyès, d'Antraigues, La Fayette, Camille Desmoulins. — II. Les écrivains 
visent à introduire dans la monarchie des institutions républicaines. — III. AfTai- 
blissement de la monarchie; opposition des Parlements. — IV. Les Parlements 
empêchent la monarchie absolue de se réformer; ils entravent l'établissement des 
Assemblées provinciales. — V. Influence de l'Angleterre et de l'Amérique. — 
VI. Jusqu'à quel point les écrivains sont-ils démocrates"? — • VII. État d'esprit 
démocratique et républicain. 

Le 10 août 1792, l'Assemblée législative, en établissant le suffrage 
universel, fit de la France un Etat démocratique, et, le 22 septembre 
suivant, en établissant la république, la Convention nationale donna 
à cette démocratie la forme de gouvernement qui semblait lui convenir 
logiquement. Est-ce à dire que par ces deux actes fut réalisé un système 
préconçu? On l'a cru; on a souvent écrit ou enseigné, avec éloquence, 



2 L'IDKE RKPUnLlCAINE KT DÉMonRATIQUE 

que la (lémocratie et la iri)iil)Iiquc étaient sorties tout organisées de 
la |iliil()S()|»hie <lii wm' siècle, des livres des encyclopédistes, de la 
doctrine des précurseurs de la Révolution. Voyons si les faits et les 
textes jusiilieiit ces assertions. 

f l'n premier fait, et il est considérable, c'est (ju'eu ITS'J, au 

moment de la convocation des Etats généraux, il n'y avait pas 
en France de i)arti républicain. 

Le meilleur témoignage sur l'opiniitu des Français d'alors, ce sont à 
coup sûr ces cahiers où ils consignèrent leuis doléances et leurs vœux. 
Nous avons beaucoup de ces textes, divers de nature, divers d'origine : 
dans aucun la répuljlique n'est demandée, ni même un changement de 
dynastie' ; dans aucun il ne se rencontre (si je les ai bien lus) aucune 
critique, même indirecte, de la conduite du roi. Les maux dont on se 
plaint, nul ne songea les attrilnier à la royauté ou même au roi. Dans 
tous les cahiers, les Français font paraître un ardent royalisme, un 
ardent dévouement à la personne de Louis XVI. Surtout dans les 
cahiers du ])remier degré ou cahiers des paroisses, plus populaires, 
c'est un cri de confiance, d'amour, de gratitude. Notre bon roi! Le roi 
notre père! Voilà comment s'expriment les ouvriers et les paysans. La 
noblesse et le clergé, moins naïvement enthousiastes, se montrent aussi 
royalistes -. 

Il est bien peu de Français, même éclairés, même frondeurs, même 
philosophes, (pii ne se sentent pas émus en approchant du roi el à (|ui 
la vue de la personne royale ne donne pas un éblouissemeiitj On jugera 
mieux l'intensité de ce sentiment à voir combien il était encore général 
et fort au début de la Révolution, alors que le peuple était déjà victo- 
rieux et que la mauvaise volonté de Louis XVI aurait dû le dépopula- 
riser. Le lo juillet 1789, quand le roi se rendit dans la salle de l'Assem- 
blée nationale, sa présence excita un enthousiasme délirant, el un 
témoin oculaire, le futur conventionnel Thibaudeau, décrit ainsi cet 
enthousiasme : c On ne se possédait i)lus. L'exaltation était à son 

1. (Icpeiidaiit. on lit clans les Mémoires de Deugnot (éd. do l<S()(i, t. V, p. lld) : 
•< Le rédaclciir ^dn cahier d'une commune voisine de Cliàleauvillain) lerminail jiar 
celle formule insolente : « Dans le cas où le seigneur roi refuserait, le (It-roiler. ■■ 
En admeltanl qu'il faille accepter l'assertion de Beugnol, dont la mémoire n'est 
pas toujours fidèle, i! résulte île son récit même «pie ce cahier était nni(]uc en si.ii 
genre. 

2. L'al)bé Maury écrivait à Necker, le V.) mars 17.S9, (jue le duc d'Orléans, dans 
ses [nslruclion!<, avait dénoncé le roi aux trois ordres comme leur ennemi commun 
(cf. Brelle, Convocation, t. III, p. 82). Or, la plus grande hardiesse de langage de 
l'auteur des Inslruetioiis avait consisté à dire ijue les Itail liages " doivent se con- 
duire pluliH d'après ce que le bien général pourra leur prescrire que d'après le 
règlement qui leur a été envoyé, les rois de France n'ayant jamais été dans l'usage 
de joindre aucun règlement à leur lettre de convocation ■>. (Instructions données 
par S. A. S. Monseif/neur le duc d'Orléans a ses représentants aiu- ùailliayes, 
s. 1., 1780, in-S. Hibl. nal., Lb ^''J/nsO.) C'était une opinion fort répandue que l'on 
pouvait interpréter à sa guise ou même violer le règlement royal, sans manquer 
de respect el de lidélilé au roi. 



LES ÉCRIVAINS 3 

/ 
comble. Un de nos compatriotes, Choquin, qui était auprès de moi, se 

levant, tendant les bras, les larmes aux yeux, éjaculant toute la sensi- 
bilité de son âme, s'afïaissa tout à coup et tomba les quatre fers en l'air, 
balbutiant : Vive le roi! Il ne fut pas le seul qui fut saisi à ce paroxysme. 
Moi-même, bien que je résistasse à la contagion, je ne pus me défendre 
d'une certaine émotion. Après la réponse du président, le roi sortit 
de la salle; les députés se précipitèrent sur ses pas, l'entourèrent, se 
pressèrent autour de lui et le reconduisirent au château à travers la 
foule ébahie et frappée du même vertige que ses représentants. » Un 
député, nommé Blanc, suffoquépar l'émotion, tomba mort dans la salle. 

Même à Paris, où la populace passait pour avoir toutes les insolences, 
ni la bourgeoisie, ni les artisans, ni même les plus misérables gagne- 
deniers, personne ne profère ce cri de Républhiue! que le cardinal de 
Retz avait entendu en 1649, au moment oîi l'Angleterre était en repu- / 
blique '. ' 

Si on avoue que le peuple n'était pas républicain en 1789, on n'admet 
guère qu'il n'y eût pas de parti républicain dans les salons, les clubs, 
les loges ou les académies, dans ces hautes sphères intellectuelles oii la 
pensée française se renouvela si hardiment. Et cependant il ne subsiste 
aucun témoignage ou indice qui décèle un dessein concerté, ou même 
individuel, d'établir alors la république en France. 

Par exemple, les francs-maçons, d'après ce que nous savons d'authen- 
tique sur leurs idées politiques, étaient monarchistes, franchement 
monarchistes. Ils voulaient réformer la monarchie, non la détruire. 

Et les écrivains? les philosophes? les encyclopédistes? Leur hardiesse 
en chaque spéculation n'a guère été dépassée. En est-il un seul, cepeu- 
dant, qui fût d'avis de constituer la France en république? j^ 

Parmi ceux qui étaient morts en 1789, mais dont on peut dire vrai- 
ment qu'ils gouvernaient les vivants, qui pourrait-on présenter comme 
ayant conseillé de substituer la république à la monarchie? 

Montesquieu? C'est une monarchie à l'anglaise qui a ses préférences. _, 

Voltaire? Il semble qu'il ait parfois pour idéal un bon despote réfor- ^ 
mateur. 

D'Argenson? Il loue la république, mais uniquement pour (( infuser » 
dans la monarchie ce qu'il y a de bon dans la république. 

Diderot, d'Holbach, Helvétius? Ils déclament contre les rois; mais, 
explicitement ou implicitement, ils écartent l'idée d'établir la répu- 
blique en France. ^ 

Jean-Jacques Rousseau? Ce théoricien de la souveraineté populaire, 
cet admirateur de la république de Genève, ne veut de république que 
dans un petit pays, et l'hypothèse d'une république de France lui 
semble absurde. 

Mably, ce Mably dont les hommes de 1789 étaient si pénétrés, qui fut 

1. Mémoires, éd. ChampoUion-Figeac, t. II, p. 62. 



4 L'IDÉE IIKITHLICAIXE ET DÉMOCUATIOrE 

le prophète et le coiisrillir de la Hévoliiliou? Il se déclare monarchiste; 
il voit ilaiis 1,1 i(»\ ,iiil(' II' seul moyen efficace d'cmjU'cher lu tyrannie 
d'nne classe on d'nn parti. 

Quant à Tnri;ot, il ne songe qu'à organiser la monarchie. 

Aucun de ces illustres morts, alors si vivants dans les esprits, n'avait 
proposé aux Franç^-ais et pour la France la républiffue, même comme 
un idéal lointain. Au contraire : la monarchie est pour eux l'instrument 
nécessaire du progrès dans l'avenir, comme elle l'avait été dans le 
passé. * 

De même, les penseurs, les écrivains qui sont vivants en 1789 s'accor- 
dent à écarter l'idée d'une répnl)liqne française. 

Le plus célèbre, le plus admiré, le plus écouté, c'est l'abbé Raynal, 
Dans son Hisloire philosophif/ue des deux Indes (1770), il avait émis 
toute sorte de vœux, remué toute sorte d'idées, sauf celle d'établir la 
républi(|ue en France. Est-il plus républicain sous Louis XVI qu'il ne 
l'avait été sous Louis XV? Non : en 1781, dans un écrit retentissant 
sur la révolution d'Amérique, il met les Français en garde contre l'en- 
thousiasme que leur cause cette révolution, et il formule des pronostics 
assez pessimistes sur la jeune république'. 

Condorcet, le plus grand (sinon le plus influent) des penseurs d'alors, 
lui qui, en 1701, sera le théoricien de la république, Condorcet, qu'on 
peut appeler l'un des pères, l'un des fondateurs de la république fran- 
çaise, ne croyait cette forme de gouvernement, avant la Révolution, ni 
possible ni désirable chez nous. Il no voulait même pas, en 1788, qu'on 
criât au despotisme royal -, et, dans l'établissement des Assemblées 
provinciales, si on le perfectionnait, il voyait la régénération de la 
France. 

Quant à cette multitude de pamphlétaires qui, à la veille ou au 
moment des Etats généraux, exprimèrent avec une franchise hardie 
leurs vues politiques et sociales, lequel demanda la république? Ce 
n'est pas Mirabeau, qui fut toujours si résolument monarchiste. Ce 
n'est pas Siéyès, (pii, dans ses théories sur les droits de la nation, les 
droits du tiers ('tat, se montra monarchiste et resta monarchiste tant 
f(uo la monaiciiic vécut, même après qu'il se fut formé un parti répu- 
blicain. Ci'rulli voulait une monarchie très libérale. Je sais bien que 
quelques libellistes se firent accuser de républicanisme, comme d'An- 
traigues, dont le retentissant Mémoire sur les Etals rjénérait.r débutait 
ainsi : « Ce fut sans doute pour donner aux plus héroïques vertus une 
patrie digne d'elles, que le ciel voulut qu'il existât des républiques, et 

1. Rpvolulion de VAmériqup, \)s.r r.iblx} Raynal. Londres, 17S1. in-8. l?il)L nal., 
Pb, 211. — Dans l'article Ra>/nal de la liiographie Michaud, on nie que cel ouvrage 
soit l'œuvre de Raynal, et Quérard fait chorus, mais sans donner aucune raison, 
r/est le style, ce sont les idées de Raynal. Le livre fut publié sous son nom. 
Thomas l'aine en fit paraître une réfutation, Raynal n'en désavoua pas la paternité, 
cl aucun contemporain, que je sache, ne mit de doute que Raynal n'en fût l'auteur. 

2. Leltre.t cVwi ciloi/eii dis Etats-Unis à un Fmnçais, sur tes affaires présentes, par 
M. le M"* de C*", Philadelphie, 1788, in-8. Bibl. nat., Lb 39/792. 



LES ÉCRIVAINS 5 

peut-être pour puuir l'ambition des liomnnes, il permit qu'il s'élevât de 
grands empires, des rois et des maîtres. » Mais ce beau début était 
suivi par les conclusions les plus monarchiques (et demain, faisant 
volte-face, d'Antraig'ues sera un aristocrate décidé). Un autre pamphlet, 
le Don sens, anonyme, mais qu'on sut être l'œuvre de Kersaint, futur 
conventionnel, parut républicain. En voici la phrase la plus hardie : 
« Un roi peut-il exister avec un bon gouvernement? Oui; mais, avec 
plus de vertus, les hommes n'en auraient pas besoin *. » Cela ne 
revient-il pas à dire que les Français de 1789 n'étaient pas mûrs pour 
la répuljlique? 

Même les hommes qui fonderont et organiseront la république 
en 1792, Robespierre, Saint-Just, Vergniaud, Danton, Brissot, Collot 
d'Herbois, les plus célèbres des futurs conventionels, étaient alors 
monarchistes. 

On cite La Fayette comme le type du républicain français avant la 
Révolution. Sans doute, la révolution américaine l'avait « républica- 
nisé », et il souhaitait vaguement, sans le dire en public^ qu'un jour, 
fort tard, la France adoptât le système politique des Etats-Unis. 
Mais en 1789, comme en 1830, il se fit le patron de la royauté, et, de 
tous les Français, c'est peut-être celui qui contribuera le plus à retarder 
l'avènement delà République dans notre pays. 

Et Camille Desmoulins? Il écrivit en 1793 : « Nous n'étions peut- 
être pas à Paris dix républicains le 12 juillet 1789... ^ » Cela revient à 
dire : « J'étais républicain avant la prise de la Bastille, et presque seul 
de mon avis. » Eh bien, Camille Desmoulins, pendant les élections aux 

1. Le Bon sens, \)a.r un genlilhomme breton, s. 1., HSS, in-i. Bibl. nat., Lb ^^/Tol. 

2. Je dois dire qu'il y a un texte qui semble contredire cette assertion. Sous le 
Directoire, en l'an VI, lors d'un procès intenté à Durand-Maillane, on trouva dans 
les papiers de cet homme politique la note suivante, à propos de La Fayette (note 
publiée alors par plusieurs journaux, par exemple par VAmides Lois du 19 germinal 
an VI, Bibl. nat.. Le 2/876, in-4) : ■• Tous ceux qui ont été en Amérique avec lui 
déposeront qu'ils lui ont entendu dire publiquement et plus d'une fois : Quand 
est-ce donc que je me verrai le Washington de la France? II voulait en faire une 
république fédérative. » En admettant même que La Fayette ait réellement dit 
qu'il souhaitait d'être le Washington de la France, il n'est pas du tout prouvé qu'il 
ait dit en même temps qu'il en voulait faire une république fédérative, ni une 
république quelconque. Être un Washington sous Louis XVI, voilà le rêve qui res- 
sort plutôt des actes, des paroles, des écrits authentiques de La Fayette, et en 
cela il était d'accord avec Washington lui-même, qui vit d'un mauvais œil, ainsi que 
beaucoup d'Américains, la destruction de la royauté en France. En tout cas, malgré 
le témoignage indirect et tardif de Durand-Maillane, je ne crois pas qu'on puisse 
citer un seul propos authentique de La Fayette où il ait exprimé le dessoin d'établir 
réellement et alors la république en France. 

3. Fragment de l'histoire secrète de lu Révolution, réimprimé dans les Œuvres, éd. 
Jules Claretie, t. T, p. 309. Camille Desmoulins ajoute en note : « Ces républicains 
étaient, la plupart, des jeunes gens, qui, nourris de la lecture de Cicéron dans les 
collèges, s'y étaient passionnés pour la liberté. On nous élevait dans les idées de 
Rome et d'Athènes, et dans la fierté de la république, pour vivre dans l'abjection 
de la monarchie et sous le règne des Claude et des Yitellius. Gouvernement insensé, 
qui croyait que nous pouvions nous enthousiasmer pour les pères de la patrie du 
Capitole, sans prendre en horreur les mangeurs d'hommes de Versailles, et admirer 
le passé sans condamner le présent, ulteriora mirari, pnesentia secutura. » 



y 



6 L'iliKH llKPLIiLlCAlNE ET DEMUCllATlULli 

Etats généraux, romposa une ode où il comparait Louis XVT à Trajan, 
c'est-à-dire (pi'en I7SÎ) il ajournait son rêve ré[)ul)licaiu. 

Est il donc exa.^érc {]r dire (|u'en France, à la v(Mlle et au d(d»ul de la 
Révolution, non seulement il n'y avait pas de parti ré|)ul)licain, non 
seulement il n'y avait aucun plan concerté de suiijM'imer dès lors la 
nioii.ii'chie, mais on ne connaissait ])as un inili\idii (jui cul exprimé 
l)uljliqucm(Mil un Ici dessein ou un tel d(''sii"? 

l^ourquoi? 

l\arce que le pouvoir royal avait été ou ])aru être à la fois le lien de 
cette unité française en voie de formation et l'instrument historique de 
toute réforme pour le bien de tous, parce que le roi avait paru être 
l'adversaire de la féodalité, des tyrannies locales, le protecteur des 
communautés d'habitants contre toutes les aristocraties. Cette idée 
s'exprime sous cent formes diverses, et, par exemple, Mounier dira à la 
Constituante, le 9 juillet 1789, au nom du Comité de Constitution : 
« On n'a jamais cesse de l'invoquer (la puissance du prince) contre l'in- 
justice, et dans les temps même de la plus prrossière ig'norance, dans 
toutes les parties de l'Empire, la faiblesse opprimée a toujours tourné 
ses regards vers le trône comme vers le protecteur chargé de le défendre. » 
(jui eût songé à la républi(|ue. au moment où le roi, par la convo- 
cation des États généraux, semblait prendre l'initiative de la révolution 
désirée? Qu'un cxu m de main renversât le troue en 1789 (hypothèse 
insensée !), c'était la dissociation des peuples qui formaient le royaume 
de F'rance, la résurrection de la féodalité, l'omnipotence des tyranneaux 
locaux, peut-être une guerre civile désastreuse, peut-être une guerre 
étrangère désastreuse. On peut presque dire sans paradoxe qu'en 1789, 
plus on était révolutionnaire, plus on était monarchiste, parce que 
cette unification définitive de la France, l'un des buts et l'un des moyens 
de la Hévolution, ne semblait pouvoir s'opérer (pie sous les auspices du 
guide héréditaire de la nation. 

Il Comment se fait il ([u'en dépit de tant de textes et de faits évi- 
dents, on ait cru rétrospectivement à l'existence d'un parti répu- 
blicain en France avant 178!), et à un dessein concerté de détruire la 
monarchie? 

C'est ([u'il s'était formé, chez ces Français qui ne voulaient pas de la 
République, un état d'esprit républicain, qui s'exprimait par des paroles 
et des attitudes républicaines '. 

I. Ce qui a prêté à l'équivoque, ce qui a fait iUusion, c'est l'emploi fréquent du 
mot républicain ])Our désigner, non pas les personnes qui voulaient étaidir la Répu- 
blique en France (il n'y en avait pas), mais celles qui haïssaient le despotisme, qui 
tenaient ])our les droits de la nation, qui voulaient une réforme générale de la 
société, la constitution d'un gouvernement libre. Par exemple c'est dans ce sens que 
Gouverneur Morris, causant avec Barnave, lui disait, au début de la Révolution : 
■< Vous êtes bcaucou|) pins républicain «pie moi. ■■ (Mallet du Pan, Mémoires, I.ii'tO.; 
En elTet, Barnave fut toujours monarchiste. De même, quand (jouverneur .Morris 
note dans son Jnurnal. le 5 mars ITS'J, qu'il a diné chez M"" de Tessé, avec " des 



LES ECRIVAINS 7 

Si tous les Français étaient d'accord pour maintenir la royauté, ils 
n'étaient pas d'accord sur la manière d'organiser le pouvoir royal, et 
on peut même dire qu'ils ne voyaient pas tous le trône avec les mêmes 
yeux. 

La masse du peuple, dans son royalisme irraisonné, ne voyait pas, 
ne semblait pas voir les excès de l'autorité royale. Sans doute, les 
intendants étaient impopulaires. Mais les plaintes contre le (( despo- 
tisme ministériel », comme on disait alors, partaient plutôt de la 
noblesse, de la bourgeoisie, de la classe éclairée et riclie, que des pay- 
sans. Ceux ci géiTi issa ient surtout du « despotisme féodal », parce qu'en 
effet ils en soûîTraient davantage. Loin de considérer le roi comme res- 
ponsable de la conduite de ses agents, le peuple disait que ces agents 
trompaient le roi, étaient les véritables ennemis du roi, annihilaient 
ou gênaient son pouvoir de faire le bien. L'idée populaire était de déli- 
vrer le roi de ces mauvais agents, afin qu'il fût éclairé et pût mieux 
diriger sa toute-puissance au profit de la nation contre les restes de la 
féodalité. Bien c[ue le peuple commençât à avoir un certain sentiment 
de ses droits, loin de songer à restreindre cette toute puissance royale, 
c'est en elle qu'il plaçait tout son espoir. Vn cahier ^ disait que, pour 
que le bien s'opérât, il suffisait que le roi dît : .4 moi, mon peuple! 

Au contraire, les Français éclairés, sachant ce qu'avaient été Louis XIV »- 
et Louis XV, redoutaient les abus du pouvoir royal, et le caractère 
paternel du despotisme de Louis XVI ne les rassurait pas tous. Ils vou- 
laient restreindre ce pouvoir fantaisiste et capricieux par des institu- 
tions, de manière qu'il ne fût plus dangereux pour la liberté, tout en lui 
laissant assez de force pour qu'il pût détruire l'aristocratie et ce qui 
subsistait du régime féodal, en faisant de la France une nation. Obtenir 
que le roi gouvernât selon des lois, voilà ce qu'on appelait « organiser, 
la monarchie ». 

Cette organisation de la monarchie fut préparée par les écrivains du 
xvur siècle. ^ £« , 

Avec l'esprit logique de notre nation, ils n'essayèrent pas seulement -^ 
d'empêcher les abus, de réglementer l'exercice du pouvoir royal : ils 
discutèrent l'essence même de ce pouvoir, prétendu de droit divin, 
sapèrent la religion catholique sur laquelle s'appuyait le trône, cher- 
républicains de la plus belle eau » {repiibliccuts of llie first fealher). ou quand il 
écrit, deux jours après, au marquis de la Luzerne : « Le républicanisme est une 
influenza (sic) morale », rien ne me permet de croire qu'il fasse allusion à un 
projet de détruire la monarchie. Quand Marmontel dit (Mémoires, éd. Tourneux, 
t. III, p. 178) que le corps des avocats était républicain par caractère, il indique 
bien le sens qu'il faut donner à ce mol avant l"!S'.i. On l'avait même employé pour 
désigner ceux qui, à la cour, n'observaient pas assez rigoureusement l'étiquette. 
Ainsi d'Argenson avait écrit, à la date du 22 mars 1738 : << La reine veut jouer au l-xu'^- 
quenet les dimanches, et il ne se présente pas de coupeur ordinairement, chose fort 
ridicule que le peu d'empressement et d'honnêteté des courtisans. On devient répu- 
blicain même à la cour, on se désabuse du respect pour la royauté, et on mesure 
trop la considération au besoin et au pouvoir. » 

i. Cf. Edme Champion, La France d'après les cahiers de 1189, p. 8 4, note 1. 



8 l/lliKE RÉPUBLICAINE ET DÉMOCR.VTIQCE 

oli('i'ent i)ul)li(|ucni('iil les (trii^iiics de la soiivcrainoh' et du droit dans 
la raison, dans riiisldirc dans l'assentiment des hommes, dans la 
volonté nationale. 

C'est ainsi ([uc, sans vouloir établir la république, et seulement dans 
la vue d'organiser la monarchie, ils s'attaquèrent au principe monar- 
chique et mirent en vogue des idées républicaines, si bien qu'en 1789, 
quoique personne ne voulût de la répnblicpie, quiconque pensait était 
imprégné de ces idées républicaines, et c'est ainsi que, quand les cir- 
constances imposèrent la république, en 1792, il se rencontra un 
nombre sullisant d'esprits préparés à accepter et à faire accepter la 
forme d'un système dont ils avaient déjà adopté les principes. 

Quelques exemples montreront cette élaboiation et cette diffusion des 
idées républicaines avant la Révolution. 

L'esprit républicain a peut-être toujours existé, de quelque manière, 
dans notre pays, à partir de la Renaissance. Mais, dans sa forme 
moderne, on peut dire que c'est dès l'éj^oque de la Régence, lors de la 
réaction antiabsolutiste qui suivit la mort de Louis XIV, que cet esprit 
.se manifesta j)armi les Français instruits, non pas pour un moment, 
mais pour tout le siècle. 

En 1694, l'Académie française, dans son Dictionnaire, après avoir 
défini le mot n'-publicahi ^ se croyait obligée d'ajouter : (( Il se prend 
quelquefois en mauvaise part et signifie mutin, séditieux, qui a des 
sentiments opposés à l'état monarchique dans lequel il vit. )) Dans l'édi- 
tion de 171S, cette phrase malveillante pour les républicains est sup- 
primée, et l'édition de 1740 donne d'honorables exemples de l'usage du 
mot républka'nt, comme : âme républicaine; esprit, système républicain, 
maximes républicaines, et aussi : C'est un vrai, un tjiuntd républicain '. 

Et quelle idée se faisait-on de la république? 

L'Académie française avait défini la république u)i Etat gouverné 
par plusieurs. 

C'est bien là ce ({u'on ne voulait pas, puisqu'on était unanime à vou- 
loir un monarque. 

Mais Montesquieu, en 1748, dans VEspril des lois, définit autrement 
la république : (( Le gouvernement républicain, dit-il, est celui où le 
peuple en corps, ou seulement une partie du peuple, a la souveraine 
puissance. » Cette définition devint classique. En 1763, elle est repro- 
duite dans l'article /{éjncblique de V Encyclopédie (t. XIV), qui est entiè- 
rement formé de citations de Montesquieu. 

Une telle république ne pourrait-elle pas exister avec un roi? Ce 
n'est pas ce que pense Montesquieu, mais c'est l'idée de Mably, par 
exemple, quand il songe à une monarchie républicaine; c'est aussi l'idée 
de ceux ((ui parleront, en 1789, d'une démocratie royale. 

Sans doute, Montesquieu se prononce contre la République et croit 

1. Mêmes ilùfiiiitions et exemples dans lÏMlition de 17f'i2. 



LES ECRIVAINS 9 

que clans une république a les lois sont éludées plus dangereusement 
qu'elles ne sont violées par un prince qui, étant toujours le plus grand 
citoyen de l'État, a le plus d'intérêt à sa conservation ». Mais d'ailleurs, 
quel éloge il fait de la république, quand il dit que la vertu en est le 
ressort, au lieu que la monarchie est fondée sur riionncur, ou qu'admi- 
rant les élections populaires, il écrit : « Le peuple est admirable pour 
choisir ceux à qui il doit confier quelque partie de son autorité » ! 

C'est après avoir lu Montesquieu que des Français s'habituent à con- 
sidérer cette république, dont ils ne veulent pas en France, comme 
une forme de gouvernement théoriquement intéressante et noble- 

Ce théoricien de la monarchie se trouva ainsi avoir ôté à la monar- 
chie une partie de son prestige, et, par ses vues sur la séparation dos 
trois pouvoirs, il toucha à l'essence même de la royauté, qui prétendait, 
par droit divin, concentrer en elle tous les pouvoirs. 

Voilà en quoi Montesquieu, si lu, si admiré, a contribué à l'éclosion 
des idées républicaines, à la formation de l'état d'esprit républicaine 

Quant à Voltaire, il n'est certes pas républicain; il n'admet même pas 
l'idée de Montesquieu, que la république est fondée sur la vertu, et il 
écrit en 1752 : « Une république n'est point fondée sur la vertu : elle 
l'est sur l'ambition des autres; sur l'orgueil, qui réprime l'orgueil; sur 
le désir de dominer, qui ne souffre pas qu'un autre domine. De là se 
forment des lois qui conservent l'égalité autant qu'il est possible; c'est 
une société où les convives, d'un appétit égal, mangent à la même 
table, jusqu'à ce qu'il vienne un homme vorace et vigoureux, qui 
prenne tout pour lui et leur laisse les miettes -. » Mais, avec son ouver- 
ture d'esprit ordinaire, il examine toutes les faces de la question, et il a 
des remarques bien flatteuses pour la république, en cette même année 
1752 : « Un républicain, dit-il, est toujours plus attaché à sa patrie 
qu'un sujet à la sienne, par la raison qu'on aime mieux son bien que 
celui de son maître ^ » Dans l'article « Démocratie » du Dictionnaire 
philosophique, il pèse le pour et le contre (et pour lui démocratie et 
république semblent synonymes), mais fait plutôt l'éloge de la répu- 
blique, en laquelle il voit presque (( le gouvernement le plus naturel ». 
Conclusion : « On demande tous les jours si un gouvernement répu- 
cain est préférable à celui d'un roi. La dispute finit toujours par con- 
venir qu'il est fort difficile de gouverner les hommes. )) x\illeurs, il dit 
qu'il « a dans la tête que la guerre offensive a fait les premiers rois, et 
que la guerre défensive a fait les premières républiques * ». Et en effet, 
c'est bien la guerre défensive qui fera la république de 1792. Enfin, 



1. Pendant la Révolution, Montesquieu fut loué parfois comme précurseur de la 
république. Voir, dans la Chronique de Paris des 4, 8 et 9 mai 1793, une série d'ar- 
ticles intitulés Montesquieu répubticain. 

2. Œuvres, éd. Garnier, t. XXIII, p. 534. Cf. t. XIX, p. 387. 

3. Ibid., t. XXIII, p. '.rll. 

4. Ibid., t. XXVII, p. 334. 

nKVOI.UTION FRANÇAISE. 2 



10 L'IDKE RÉPrULICAINE ET DÉMOCRATIQUE 

n'oublions |i;is (|U(' /iriitus (1730) csl mi(> Iragédic rc'piiljlicaiiie, qui, 
connue Icllc scia reprise avec enlhousiasmc sons la l{épnbli((nc. Anssi 
monarcliisle que Montesquieu, Voltaire ne ronlribne pas moins que 
lui à honorer ce système républicain donl il iTiMait pas partisan ponr 
la France. 

D'anlre pari, les alla(pies de Voltaire contre la rc!iy,i(in chrétienne, 
son rationalisme militant, rinfluence qu'il eut sur la société polie 
"d'alors, au point de la détacher en partie de la religion, voilà sa prin- 
cipale contribution à l'élaboration des idées républicaines : au bruit de 
ses sarcasmes, l'église chancelle, et le trône chancelle avec l'église. 

Il n'est pas démocrate, et il est bien possible qu'il aurait eu horreur 
de l'avènement de la démocratie. Mais personne n'a ])0[>nlarisé autant 
que lui l'idée que les hommes doivent se conduire par la raison, et non 
d'après uiu; autorité mystique, et cette idée est l'essence même de la 
république'. 

Jean-Jacques Rousseau avait dit, dans le Contrat social, « ([n'en 
général le gouvernement démociali(pie convient aux petits Etats, 
l'aristocratique aux médiocres, et le monarcliic[ue aux grands )). Il avait 
dit aussi (( (pi'il n'y a pas de gouvernement si sujet aux guerres civiles 
et aux agitations intestines «pie le démocratique ou populaire », et que, 
(( s'il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement : 
un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes )). Mais il 
avait préparé la rnine du système monarchique, en disant ipie « les 
•deux objets principaux de tout système de législation devaient être la 
liberté et l'égalité )). Réservé et prudent dans ses théories, il avait, par 
sa conduite, par ses discours et écrits romanesques, prêché la révolte, 
au nom de la nature, contre l'artiticielet vicieux système social d'alors, 

1. Quand la ré[iiililiiiUL' cuL clé clahlie en France, Voltaire fiil considéré conime 
un des précurseurs de celle forme de gouvernement. Haiis la séance du Conseil des 
Cinq-Cents du 18 lloréal an IV, on entendit le député Hardy déclarer ■< que Voltaire 
est le premier fondateur de la république. » Le journal qui relate ce propos, le 
Courrier répuhllcain ûw 19 floréal an IV (Bibl. nat., Le -/SOO, in-.S), ajoute ([ue celte 
iléciaratiim provocjua des éclats de rire : mais ce Courrier n'était républicain que 
de nom, et ce sont sans doute des royalistes masqués qui rirent de la phrase de 
Hardy, si conforme à la reconnaissance qu'éprouvaient les républicains pour l'au- 
teur de liruliis. On trouverait même avant la république des écrivains qui considé- 
raient Voltaire comme républicain. Ainsi, à propos de la réaction qui suivit la 
journée du 11 juillet 17'Jl, les Ré ro lui ions de Paris disaient : ■< ... Oui, Voltaire 
serait pendu, car il était républicain. >• (N° li:i, du 3 au 10 septembre 1791, t. IX, 
p. 431.) — I/influence de Voltaire sur la Uévolulion en général est un des faits qui 
ont été proclamés le plus souvent par la Uévolulion même, l^ar exemple, en 1791, 
Gudin de la Brenellerie, dans sa Réponse d'un ami des grands hommes aux envieux 
de la gloire de Vollaire (Bibl. nat., Lu ^-/aoSOi, in-S), à propos du transfert des 
cendres de Voltaire au Panthéon, s'exprima ansi : « 11 a fait comme le peuple fran- 
çais : il a pris la Bastille avant de poser les fondements de la Constitution. Car s'il 
n'avait pas renversé toutes les forteresses de la stupidité, s'il n'avait pas brisé toutes 
les chaînes qui garrottent notre intelligence, jamais, jamais nous n'aurions pu nous 
élever aux grandes idées ([ue nous avons aujourd'hui. » Et plus loin : <• Père de la 
liberté de penser, il est le père de la liberlé politique, qui n'eût point existé 
sans elle. » 



LES ECRIVAINS 11 

et, qiioiiiuc chrùticu dans le fond \ substitné l'idée républicaine de fra- 
ternité aux idées mystiques de charité et d'humilité. 

Si Mably est monarchiste, c'est parce que le pouvoir royal (( empêche 
la tyrannie d'une classe ou d'un parti )). Mais, pour lui, l'égalité est le 
principe constitutif de la société, et il est d'avis que la passion de 
l'égalité est la seule qui ne puisse pas être outrée. Le souverain, c'est le 
penple français. Il croit trouver dans l'histoire la preuve que jadis les 
Français avaient des Assemblées législatives dont les rois ne faisaient 
qu'exécuter les volontés. Cette « monarchie républicaine », comme il 
l'appelle, Charlemagne l'avait réalisée, et cet étrange historien découvre 
une Assemblée constituante sous Charlemagne \ « Les princes, dit-il 
encore, sont les administrateurs, et non pas les maîtres des nations. » 
S'il accepte la théorie de la séparation des pouvoirs, ce n'est pas pour 
les équilibrer, mais pour établir la subordination du pouvoir exécutif 
au pouvoir législatif. Ce pouvoir exécutif, il veut l'affaiblir, et c'est 
pourquoi il le divise en plusieurs départements et fait élire tous les 
magistrats par le peuple. Il ne laisse donc subsister qu'un fantôme de 
roi, et, sous l'étiquette royale, c'est bien une république qu'il orga- 
nise, et même il la voudrait communiste ^ 

Si Diderot, d'Holbach. Helvétius ne demandaient pas la république, 
ils avaient déconsidéi'é et affaildi la i-oyauté, soit en l'injuriant, soit en 
sapant le christianisme. 

Dos écrits de ces philosophes ressort cette idée, qui devient presque 
populaire, que la nation est au-dessus du roi, et n'est-ce pas là une idée 
républicaine? Et si les écrivains veulent maintenir la monarchie, ils 
prennent, je le répète, l'habitude de parler honorablement de la repu 
blique. Le livre posthume de d'Argenson, Considérations sur le çjouver- 
nement, publié en 1763, tend à fortifier la monarchie par une « infu- 
sion )) d'institutions républicaines, et d'Argenson loue la république, 
dont il ne veut pas pour la France, en termes si sympathiques qu'on 
pouvait se méprendre, si bien que ce Hvre monarchique \ qui fut fort 

i. Voir mon livre, le CuUe de la Raison et le culte de l'Etre suprême, p. 252. 

2. dette idée bizarre d'un Cliarleniaf,'ne libéral, constitutionnel, à demi républi- 
cain, hanta, à la suite de Mably. les hommes du xviii" siècle. Ainsi La Fayette, dans 
sa Correspondance (éd. belge, août 1788, p. 237), voudrait « que le roi parût, comme 
Charlemagne, au milieu de sa nation volontairement convoquée ». C'est ce Charle- 
magne libéral que ceux des hommes de 1789 qui participèrent au coup d'État du 
18 brumaire crurent i-etrouver en Napoléon Bonaparte, et les légendes historiques 
de Mai)ly ne furent pas tout à fait étrangères au succès du césarisme en France. 

3. Pour tout ce qui concerne les théories politiques de Mably, nous renvoyons le 
lecteur à l'excellent livre où M. VV. Guerrier les a résumées (L'Abbé de Mably 
moralisle et politique, 1886, in-S). — L'idée de la monarcliie républicaine fut aussi 
exprimée par Gérulti dans celte phrase célèbre de son Mémoire sur le peuple fran- 
çais : ■■ Le monarque est le dictateur perpétuel et héréditaire de la république. ■> 

4. Les convictions monarchiques de d'Argenson ne se démentirent à aucun 
moment, même dans les boutades à la Montaigne que l'on trouve dans ses autres 
écrits posthumes. Ainsi on lit dans se'?. Mémoires, éd. Jannet, t. V, p. 27't : •• Le 
gouvernement républicain est insoutenable dans sa pureté primitive; donc il est 
mauvais..., tandis que la monarchie ira se perfectionnant. » 



12 L IDHR IIHPUHLICAINK KT DEMOCRATIQUE 

f^oùtr, foiiliiluia à lioiiorrr la i'(''|)iihli(|ue '. nuaiil aux ('crivaiMS qui 
vivaient et se faisaient lire en 17S9. comnne Raynal, Condorcct, Mira- 
beau, Siéyès, d'Aiitraigues, ("-('rnlli, Mounier, il sudira de dire qu'eux 
aussi, ees nionareliistes, ils ruinent indirectement le |)rineipe de la mo- 
narchie, et prépariMit ainsi, sans le vouloir et sans le savoir, la Hé})u- 
blique, puisipie la plu])art de leurs lecteurs trouvent dans leurs écrits 
ou en déliaient cette idée que la loi ne ])(>ut être que renonciation de la 
volonté générale '. 

L'idée que le roi ne doit être qu'un citoyen soumis à la loi, faisant 
exécuter la loi, cette idée est devenue populaire, et les i)reuves de cette 
popularité sont innombrables. Ouand Voltaire écrivit, dans sa tragédie 
de Don P'edrr (177."») : 



l'n roi n'est plus qu'un homme avec un titre auguste, 
Premier sujet des lois, et forcé d'être juste, 



1. Insistons sur cet écrit de d'Argenson, (|ui eut une très granile influence. Le but 
de l'auteur est donc de fortifier la monarchie, en y introduisant ■■ le bon des répu- 
bliques ". « On trouvera, dit-il.... que tout ce (|ui fait le l)on des répul)liques 
augmente l'autorité du monar(jue, au lieu de l'attaquer en rien (p. 28'.)). >■ Il ne 
s'agit pas île diminuer l'autorité législative du monarque, mais de l'aider. Qu'au 
lieu de tout faire par des officiers royaux, il fasse certaines choses par des officiers 
pui)lics. •< Il faudrait essayer d'admettre davantage le puldic dans le gouvernement 
du public, et voir ce (|ui en résulerait (p. 2î)."'i). ■> Pas d'États généraux ni d'.-Vssem- 
blées provinciales ; ce serait dangereux pour la royauté. C'est seulement dans les 
communautés qu'on introduirait des magistrats populaires et municipaux (p. 207), 
ainsi élus: la communauté désignerait des candidats aux fonctions, et les inten- 
dants et subdélégués choisiraient des fonctionnaires parmi ces candiilats (c'était un 
peu le système de l'an VIII). On divisera le royaume en départements {sic), plus 
petits que les généralités (p. 23"). C'est dans cette mesure que d'Argenson fait l'éloge 
des républiques, et par exem|ile il loue avec enthousiasme (p. (iO) la républi(jue 
hollandaise, qu'il appelle « i)uremenl démocratique ••. Ailleurs (p. (32), il s'exprime 
en ces termes remarquables : « Que l'on voyage dans les lieux où une république 
avoisine un état monarchique; il se trouve toujours des enclaves par où ces souve- 
rainetés sont mêlées ensemble : on connaîtra aisément les terres de la république 
et quelles sont celles de la monarchie, par le bon état des ouvrages publics, même 
des héritages particuliers; ceux-ci sont négligés : ceux-là sont peignés et floris- 
sants. » Les mêmes idées se trouvent exprimées aussi en différents passages du 
Journal de d'Argenson, par exemple t. III, p. 3i:5 (éd. Jannet: ce passage a été omis 
dans l'éd. Rathery). 

2. Voici comment Condorcet, dans ses Réflexions sur les pouvoirs et instructions 
à donner par les provinces à leurs députés aux États généraux (1789), explique ce 
que sera le pouvoir royal dans la monarchie qu'il désire : <■ La société est... exclu- 
sivement et éminemment gouvernante d'elle-même. Elle a le droit de rejeter tout 
pouvoir qui ne viendrait pas d'ellr : elle crée, modifie les lois ([u'il lui importe 
d'observer, et elle en confie l'exécution à un ou plusieurs de ses membres. En 
France, ilepuis l'origine de notre Constitution, ce pouvoir est remis entre les 
mains du prince. Sa personne est saci-ee, parce que son autorité est légitime et qu'elle 
est dépositaire de toutes les forces des citoyens pour faire exécuter les lois. Ainsi, 
dans notre monarchie, la nation déclare la volonté générale; la volonté générale 
fait la loi. La loi fait b; prince et le pouvoir exécutif. Le pouvoir exécutif fait 
observer la loi et se meut suivant les lois. - — Mounier, dans ses Considérations 
(1789), dit que toute autorité vient de la nation, qui fait ses lois par ses repré- 
sentants. Un seul exécute ces lois: il faut que ce soit un seul, et, pour qu'il soit 
fort, il iloit être héréditaire. 



OPPOSITION DES PARLEMENTS 13 

il savait bien qu'il se ferait applaudir. Et si on m'objecte que cette tra- 
gédie ne fut pas représentée, que ces vers ne furent pas réellement 
entendus d'un public de théâtre, je citerai ce vers des Trois sultanes de 
Favart, comédie représentée aux Italiens sous Louis XV, le 9 avril 1761, 
avec un grand succès : 

Tout citoyen est roi sous un roi citoyen. 

Que de telles maximes fussent applaudies au théâtre, près de trente ans 
avant la Révolution, que le gouvernement fût obligé de les tolérer, n'est- 
ce pas une preuve que l'opinion avait déjà, jDour ainsi dire, dépouillé le 
roi et la royauté du principe mystique de sa souveraineté? Et cette idée 
du roi citoijen, unanimement applaudie, n'est-ce pas un des signes les 
plus éclatants de la n-publicanisation des esprits? 

IJJ Tous ces écrivains dont je viens de parler, morts ou vivants, sont 
plutôt les interprètes que les auteurs d'un état d'esprit qui se 
manifesta, dès le milieu du xvin" siècle, parmi les personnes cultivées. 
Ce sont les fautes et les vices de Louis XV qui amenèrent l'opinion 
dirigeante, vers 1750, à critiquer librement la monarchie. A cette 
époque surtout, d'Argenson note sur son journal une certaine expan- 
sion des idées républicaines '. La littérature reçoit ces idées républi- 
caines de la société et les lui rend embellies et fortifiées. 

L'irrévérence envers la royauté vint du spectacle de la faiblesse de la 
royauté, et cette faiblesse parut surtout dans la querelle de la couronne 
et des Parlements, dont les esprits furent bien plus frappés que par les 
livres des penseurs. 

On sait que Louis XIV avait réglementé le droit do remontrance, de 
manière à le rendre illusoire, impraticable. Le régent supprima cette 
réglementation, et le Parlement de Paris redevint le chef de chœur de 
l'opposition. Ce Parlement qui, en fait, se recrutait presque entièrement 
lui-même ou par hérédité dans la bourgeoisie riche, se trouvait être, 
quoiqu'il coiTvptàt parmi ses membres de droit tant de gentilshommes 
de la plus haute noblesse, la représentation de la bourgeoisie. Les 
membres bourgeois du Parlement sont chrétiens et monarchistes, évi- 
demment; mais chrétiens à leur façon, c'est-à-dire jansénistes ou galli- 
cans, et monarchistes à leur façon, c'est-à dire qu'ils veulent que le 
prince gouverne selon des lois enregistrées par eux et dont ils préten- 
dent être les gardiens et les interprètes. Ils tiennent ou disent tenir la 
place des Etats généraux, se font les avocats de la nation auprès du roi. 

1. 30 janvier 1730 : « Le républicanisme gagne chaque jour les esprits philosophi- 
ques. On prend en horreur le monarchisme par démonstration. » El plus tard : " On 
entend murmurer les mots de liberté, de républicanisme. Déjà les esprits en sont 

pénétrés Il se peut qu'une nouvelle forme de gouvernement soit déjà conçue 

en de certaines têtes... » (D'Argenson, édit. Jannet, t. III, p. 313, et t. V, p. 346, 348.) 



C 



14 L IDKK UI':i>ri{LI(:AlXK KT DK.MOCU.VTIUL'E 

A pnrlii' lir la pnblicnlioii des Leitrrs liislorii/iii's i]r Lopnigo (17;J3), le 
PnrlrnKMil (le l'aris se vaille (rrlic riK'rjiicr des assembléi^s méroviu- 
pfieniies, nmwiévti parlaincntinii dans les aueieiis textes. Il se fédère avee 
les antres Parl(>nrients. ou pinint il assnre ([u'il n'y a ({u'nn Parlement 
distrihiK" en classes; il pi'oclame l'unitc', l'iiidivisibililé du Parlement. 
Le Parlement, c'est nn gouvernement national tout formé, c'est le sénat 
national, cl le iircmicr président aimait à prendre ralliltidc d'un clicf 
de sénat (|iii cri! Iciiii son ponvoir, dit d'Argenson, « non du roi, mais 
de la nation )>. A r('\i;ard (hi pouvoir l'oyal. d'agent de ce i)ouvoir. il a 
passé au rôle de censeur, de régulateur, d'interprète do l'opinion. Et, 
en tant qu'il combat le despotisme ministériel, il interprète vraiment 
l'opinion de la bourgeoisie et d'une partie de la Jioblesse, contre les- 
quelles ou sans lesquelles le roi ne peut gouverner. 

Voilà pourquoi cette opposition est si forte; voilà pourquoi elle 
inquiète, exaspère le roi, ne peut être brisée i)ar lui. Deux fois Louis XV, 
une fois Louis XVI essayent de remplacer les Parlements par d'autres 
corps plus dociles : c'est un triple échec ; la royauté est obligée de céder, 
de se désavouer, de rappeler les I\'ii-lements. 

Certes, le Pai-lement n'est pas hostile à la royauté. Il est, contre la 
cour de liunie, le défenseur des droits de la couronne et des « libertés » 
de l'église gallicane. Et il n'est pas non plus hostile à la religion, qu'il 
protège par des arrêts contre les philosophes. Mais il nuit au prestige 
de la religion par la rudesse avec laquelle il traite parfois le clergé, 
par exemple quand, en 1756, il fait brûler en place de Grève un mande- 
ment de l'archevêque de Paris, ou quand il force les curés à administrer 
les sacrements aux jansénistes. Il nuit au prestige de la royauté, non 
seulement par les mesures c^u'il prend contre le despotisme royal, mais 
aussi par le zèle même avec lequel il sert, contre la volonté ou la fai- 
blesse du roi. les intérêts de la couronne menacés par l'Eglise dans 
toute cette affaire du jansénisme et de la bulle Unigenihis. Lui qui ne 
veut (pie l'ortilier le pouvoir royal, il donne le spectacle d'une anarchie 
politique. 

Entre la couronne et le Parlement, il n'y a pas de querelle ni de 
désaccord sur le fond des choses, et le Parlement n'entend changer en 
rien la nature du pouvoir royal. Qu'on se rappelle l'affaire du Parle- 
ment de Besançon (i7oU), dont une partie des membres av'aient été 
exilés, et les remontrances si vives où le Parlement de Paris i)arla, à 
cette occasion, des droits de la nation avec des formules presque répu- 
l)licaines. (]r fui nn dialogue solgii-nel entre la couronne et le Parlement 
sur la nalure du pouvoir royal. Le roi dit au Parlement, et ces ])aroles 
furent |)ul)liées dans un numéro s])(''cial de la Gnzi'lle ' : (( ... Ou y 
parle (dans les remontrances) du droit de la nation comme s'il était 
distingué des lois dont le roi est la source et le principe, et que ce fût 

i. N" lo, (lu 11 avril 1750. — l'.ibl. iial., Le 2/1, in-4. 



OPPOSITION DES PARLEMENTS 15 

par ce droit que les lois protégeassent les citoyens contre ce qu'on veut 
appeler les voies irrégulières du pouvoir absolu. Tous les sujets du roi, 
en général et en particulier, reposent entre ses mains à l'abri de son 
autorité royale, dont il sait que l'esprit de justice et de raison doit être 
inséparable, et lorsque, dans cet esprit, il use au besoin du pouvoir absolu 
qui lui appartient, ce n'est rien moins qu'une voie qu'on puisse suivre. » 

Le Parlement, tout en maintenant ses griefs, en réitérant ses remon- 
trances, en continuant à parler du « droit de la nation », qui est que 
les lois soient exécutées, répondit au roi qu'il était parfaitement d'ac- 
cord avec lui sur la définition du pouvoir royal. Le Parlement, dit-il, 
(( n'a jamais cessé et ne cessera jamais d'annoncer à vos peuples que le 
gouvernement est l'attribut de la souveraineté, que toute autorité du 
commandement réside dans la main du souverain, que vous en êtes. 
Sire, le principe, la source et le dispensateur, que le pouvoir législatif 
est un droit essentiel, incommunicable, concentré dans votre personne, 
et que vous ne tenez, Sire, que de votre couronne; que c'est au même 
titre que vous possédez l'universalité, la plénitude et l'indivisibilité de 
l'autorité '. » 

Ces principes admis et proclamés, le Parlement n'en est que plus 
ardent à mettre en échec l'autorité royale, et cette querelle a une 
grande influence sur les esprits, parce qu'elle est publique, à une 
époque où il n'y a ni tribune politique ni journaux politiques. Les 
remontrances sont imprimées, mises en vente, répandues partout. On 
les lit avec avidité dans les villes. On admire l'éloquence « romaine » 
du Parlement. 11 est populaire, quoique rétrograde souvent, quoique 
hostile aux philosophes, égoïstement épris de ses privilèges. Quand le 
roi le suspend, l'exile ou veut le détruire, les villes prennent fait et 
cause pour lui : il y a des émeutes; la troupe intervient; à plusieurs 
reprises, et en particulier lors de l'affaire du Parlement Maupeou, il 
semble qu'une révolution soit sur le point d'éclater. 

Le Parlement ne se borne point à des paroles hardies ; il désobéit for- 
mellement, surtout dans la dernière querelle (1787-1788), où il déclare 
nuls et illégaux des actes de l'autorité royale, et où, menacé de sup- 
pression, ses membres jurent de n'accepter aucune place dans aucune 
compagnie qui ne serait pas le Parlement lui-même. C'est comme 
une ébauche anticipée du serment du Jeu de Paume. Le même jour 
(3 mai 1788), sous prétexte de définir les principes de la monarchie, le 
Parlement traça un plan de Constitution où les États généraux vote- 
raient les subsides, tandis que les cours auraient le droit de vérifier, 
dans chaque province, les volontés du roi, et de n'en ordonner l'enre- 
gistrement qu'autant qu'elles seraient conformes aux lois constitutives 
de la province, ainsi qu'aux lois fondamentales de l'Etat ^ Nous ne 



1. Flammermont, Remontrances, t. II, p. 194. 

2. M. Carré a donné le texte de cette partie de l'arrêt du Parlement d'après 



16 L"ini':K iiHi»ri{LicAiM': et démoguatiouI': 

raconterons pas les rpisodcs si connus tic (•clic l'clcntissanlc querelle, 
rarrcstaliou de (loislanl d d'Éprrmesnil, IVdit des farauds bailliages et de 
la cour plénière, le lit de justice, la protestation du Parlement au nom 
des droits delà nation, les actes du roi dcclarcs « absurdes dans leurs 
combinaisons, despotiques dans leurs principes, tyranniques dans leurs 
effets », les actes de rigueur du roi, lettres de cachet, incarcérations, etc. 
Disons seulement que la royauté capitula par besoin d'argent, et cette 
dernière et éclatante victoire des Parlements, — qui vont bientôt se 
perdre dans l'opinion en réclamant, pour la convocation des Etats 
généraux, les formes féodales de 1()14', — diminua aux yeux de la 
bourgeoisie (la masse rurale du peuple ne connut pas ces faits) le 
prestige de la i-oyauté en tant (|ue royauté', et c'est ainsi que les Par- 
lements furent, au xvm'' siècle, une école de républicanisme, au moins 
de républicanisme aristocratique ^ 

jy Ce rôle, je le répète, c'est bien malgré eux que les Parlements le 
jouèrent, car ils furent les adversaires de toute tentative sérieuse 
pour réformer l'ancien régime. Ils voulaient le sliilu quo à leur prolit. 
S'ils préparèrent la Révolution et, indirectement, la République, ce 
n'est pas seulement parce qu'ils amoindrirent la royauté par le fait de 
leur désobéissance, c'est aussi parce qu'ils l'empêchèrent d'évoluer, de 
fonder des institutions nouvelles en rapport avec l'esprit du temps. 

Ainsi ils s'opposèrent, autant (pTlls purent, à l'établissement des 
Assemblées provinciales. 

L'importance de cet établissement, exagérée peut-être par quelques 
écrivains, comme Léonce de Lavergne, a cependant été réelle. 

C'était une tentative pour transformer progressivement, sans révo- 
lution violente, le despotisme en monarchie constitutionnelle. 

Appeler peu à peu la nation à participer au gouvernement, de 
manière à finir par établir, au moyen de changements presque insen- 
sibles, une sorte de gouvernement représentatif, c'était l'idée de Turgot, 
dont le roi ne voulut pas d'abord, i)arce (prelle lui fut présentée dans 
un plan d'ensemble qui l'elTraya i)récisémenl en ce que c'était un chan- 
gement total, cl (|nc Necker et Rrienne essayèrent }»lus tard de lui faire 
accepter partiellement, à tilic (rexpc'dieiil financier. 

"v 

l'original manuscril des Arcli. nat. Voir la revue la Révohtlion française, t. XXXIII, 
p. 3-i. 

1. Voir (tans Biicliez, t. I, p. i'-Ji, le paniplilel inliliilé : le Catéchisme des par- 
lements. 

2. Voir les Mémoires de (Ihoiidieii, édités par M. Barriicand, p. S et 9. 

3. Le 24 septembre 1"«8, l'avocat général Ségiiier disait des Parlements : « On les 
a présentés comme des corps républicains, qui affectent l'indépendance; on les a 
peints, à la face de la nation, comme des ambitieux qui cherchent à établir l'aris- 
tocratie dans le sein de l'aristocratie française. » 11 proteste contre cette accu- 
sation, mais, en la formulant ainsi, il caractérise bien le genre d'impression que 
l'opposition parlementaire faisait sur les esprits. — Il faut lire aussi ce que 
Clialcauliriand dit de l'inlkience des parlements, dans les Méinoires d'oulre-tomOe, 
éd. l'dré. t. 1, p. -I-iO-iTi. 



LES ASSEMBLEES PROVINCIALES il 

Le déficit étant devenu grave, le seul moyen d'obtenir des subsides 
nouveaux parut être d'accorder à la nation un semblant de décentrali- 
sation et d'institutions liljres, des espèces d'assemblées délibérantes, de 
qui on obtiendrait une augmentation des vingtièmes. C'est dans cette 
vue qu'en 1779 on établit deux Assemblées provinciales, l'une dans le 
Berry, l'autre dans la Haute-Guyenne, et, en 1787, cet essai fut 
appliqué à toutes les provinces où il n'y avait pas d'Etats, et fut déve- 
loppé en système, c'est-à-dire que, dans cbaque ressort d'Assemblée ^ 
provinciale, il y eut : 

1^ Dans cliaquc communauté n'ayant pas de municipalité, une 
assemblée municipale composée du seigneur et du curé, membres de 
droit, et de citoyens élus par un suffrage censitaire; 

2" Des assemblées secondaires, dites de district, d'élection ou de 
département, issues des assemblées municipales par un mode à demi 
électoral : 

3° Une assemblée provinciale, dont au début le roi nommait la 
moitié des membres; ceux-ci se complétaient eux-mêmes; puis, trois 
ans plus tard, il y aurait un renouvellement annuel par quart, et ce 
quart serait élu par les assemblées secondaires. 

Des commissions intermédiaires surveillaient et opéraient l'exécution 
des décisions, dans l'intervalle des sessions. 

Quelles décisions? 

Les Assemblées provinciales étaient surtout chargées de la répartition 
et de l'assiette des impôts, des travaux publics; elles exprimaient des 
vœux, faisaient des représentations. Elles avaient des attributions et 
un ressort plus étendus que nos conseils généraux. 

Le roi disait même, dans l'édit de 1787, que ces dispositions pourraient 
être améliorées, et on croyait que plus tard l'édifice serait couronné par 
une Assemblée nationale, issue des Assemblées provinciales, et aussi 
que le mode électoral deviendrait plus démocratique, comme le faisait 
espérer le fait que, dans ces Assemblées, on votait par tête et non par 
ordre. 

Vingt de ces Assemblées fonctionnèrent, à la fin de 1787 et au com- 
mencement de 1788; leurs commissions intermédiaires fonctionnèrent 
jusqu'en juillet 1790, époque où elles remirent leurs pouvoirs aux 
directoires de département. 

Cette tentative fut accueillie avec joie par les philosophes, notamment 
par Condorcet' : ils crurent voir l'aurore d'une révolution pacifique. 
Et les Assemblées provinciales répondirent en partie à ces espérances : 
elles préparèrent une meilleure assiette et une meilleure répartition de 
l'impôt; elles émirent des vœux utiles; elles firent des enquêtes ins- 
tructives; elles parurent animées de la passion du bien public^. 

i. Voir son Essai sur la constllution et les fonctions des Asseinblées p7-ovi?iciales, 
Paris, 1788, 2 vol. in-8. 
2. Lire, par exemple, le discours du duc d'Havre (qui se montra si aveuglément 



18 l'idée 11ÉPLBL1CA1.NI-: ET DÉMOCUAÏIQUE 

Copondant il y eut un fort courant d'opinion contre elles : 

1" Parce (ju'on di'huta i)ar leur faire voter une anumentation d'impôts 
(une', celle de Touraine, s'y refusa neltenient; d'autres obtinrent un 
abonnement et une rrduction); 

2" Parce (|iic les Parlements les drcricriMii . 

D'abiiid. ils hésitèrent ou se refusèrent à enregistrer les édits. 

Puis ils em})èclièrent en fait plusieurs Assemblées provinciales de se 
ji'unii- : celle de Basse-Guyenne, celle d'Aunis et de Saintonge, celle 
de Franclie-Comté. L'Asseml)li''e ])rovinciale (][\ Danpliiné ne put siég-er 
que quelques jours. 

La tacli([uc des Parlements fui de ])n''seiiler les anciens États ])rovin - 
ciaux comme préférables à des assemljlées que le roi semblait nommer, 
comme plus indépendants, comme [ilns capables de diminuer les 
charges ou d'en empêcher l'augmentation. 

Si bien ([ue ces vieux Etais provinciaux aristocratiques, naguère 
imi)opulaires, fui'ent redemandés de toutes parts. 

La royauté suljit un terrible échec. 

Elle céda au Parlement de Besançon et réunit les Etats de Franche- 
Comté (novembre 1788). 

Elle céda au Parlement de Grenoble, i>ii plutôt il y eut en Dauphiné 
uiH' véritable insurrection, une ji'uiiion sixuilanée et révolutionnaire 
des trois ordres de la province à Yizille (juillet 1788), où le tiers état 
se trouvait en majorité, où furent proclamés les droits des hommes et 
ceux de la nation, en môme temps qu'on réclamait les anciens Etats, 
mais réformés, moins aristocratiques. Le roi les accorda par l'arrêt du 
Conseil du îi octobre 1788. 

Cette nouvelle émut tous les Français. 

Partout on réclama des Etats provinciaux comme ceux du Dauphiné. 

Dans les cahiers de 1789, c'est un vœu général, même dans les 
cahiers de ce Ijailliage du Berry où on jouissait depuis dix ans d'une 
Assemblée provinciale type et modèle '. 

Doiu- les libertés octroyées par le roi étaient dédaigneusement repous- 
sées, sous l'influence des Parlements. On demandait des Etats provin- 
ciaux, et ainsi, sans le vouloir et sans le savoir, on tendait à une fédé- 
ration des provinces, constituées en autant derépublicpies, (jui auraient 
envoyé des leprésentants à des Etats généraux. 

On voit (pi'en 178!) la l'oyauti' est impuissante, soit à obtenir l'argent 
dont elle a besoin pour vivre, soit même à faire accepter les bienfaits 

rétrograde pendarU la Révolution) à l'Assemblée provinciale de Picardie (fl/?. Léonce 
de Lavergne, p. 132), et le début, ainsi que la conclusion, du rapport des procu- 
reurs-syndics de Champagne, session de novembre et décembre 1787. Bibl. nat., 
Lk 15/21, in-i, p. 22 et Co. 

1. Le cahier du Tiers étal du bailliage du Berry demande qu'il soil ■■ établi des 
étals provinciaux en Berry, organisés de la même manière que ceux nouvellement 
établis dans la province du Uauphiné ». {Arc/i. pari., l. 11, p. 324.) La noblesse 
exprime le même vnii. [IbkL, p. 319.) 



INFLUENCE UE L AMERIQUE 19 

qu'elle offre pour obtenir cet argent. On lui désoljéit. on la bafoue, 
tout en l'aimant et en eroyant pouvoir l'améliorer. La masse rurale 
ignore, souffre et se tait, presque partout. Dans les elasses instruites, 
dans une partie de la noblesse, dans la bourgeoisie, dans le peuple des 
villes, c'est un mouvement de révolte presque général, et, grâce au 
Parlement, une anarcbie presque générale. Tous ces révoltés veulent 
maintenir la royauté, et tous lui portent aveuglément des coups mor- 
tels. Ces Français, tous monarcbistes, se répnblicanisent à leur insu'. 

y L'Angleterre et l'Amérique intluèrent sur l'élaboration des idées 
républicaines en France au xvni" siècle. 

Tous les hommes cultivés étaient familiers avec l'histoire de l'An- 
gleterre, et connaissaient tout ce qu'on pouvait connaître alors de 
l'histoire de la Révolution anglaise du xyn" siècle, de la république 
d'Angleterre. 

Mais ils voyaient qu'en somme cette république d'Angleterre, à 
l'établissement de laquelle Cromwell et la plupart des Anglais s'étaient 
dif licitement résignés, ne s'était maintenue que par la terreur, et pour 
un temps assez court, et pour disparaître ensuite complètement ". 
Parmi les écrits des républicains anglais (souvent traduits en français et 
dont plusieurs furent réédités en 1763 par le radical anglais Th. Hollis), 
ils lisaient surtout Locke, qui eut tant d'influence sur les philosophes 
du xvni'' siècle, et Sidney, dont le nom était populaire en France et 
cité sans cesse avec les noms des héros de Rome répuljlicaine. Ils n'y 
trouvaient rien qui les engageât à renoncer décidément et aussitôt à la 
monarchie, mais plutôt le conseil de se conserver, d'un compromis 
entre les principes démocratiques de ïAgreement ofpeopleei le principe^ 
monarchique. Ils y trouvaient l'éloge de la monarchie constitutionnelle, 
représentative, limitée. C'est un compromis analogue qu'on était amené 
à désirer pour la France, bien que le régime parlementaire anglais fût 
peut-être moins à la mode chez nous, à voir comment il fonctionnait 
depuis l'avènement de George III. 

L'Amérique contribua, d'une façon bien plus immédiate et jjien plus 



1. En 1796, clans sa Correspondance politique pour servir à V histoire du républi- 
canisme français, Mallet du Pan écrit : « Ce serait une erreur de croire que l'esprit 
de républicanisme n'a germé en France que depuis la Révolution. L'indépendance 
des mœurs, le relâchement des devoirs, l'inconsistance de l'autorité, la fougue 
impétueuse des opinions dans un pays où l'irréflexion en fait sur le champ des 
préjugés, enfin l'inoculation américaine avaient infusé cet esprit dans toutes les 
classes qui raisonnent. La plupart des mécontents en France s'affichaient démo- 
crates, ainsi que la plupart le sont aujourd'hui dans le reste de l'Europe. Le 
peuple seul restait étranger à cette elTervescence. » (Cité dans les Mémoires de 
Mallet du Pan, éd. Sayous, t. I,p. 239.) C'est dans le même sens que Danton dira, à 
la tribune de la Convention, le 13 août 1793 : «. La République était dans les esprits 
vingt ans au moins avant sa proclamation. » 

2. Voir les leçons de M. Seignobos sur la Révolution anglaise au xvu" siècle, dans 
la Bévue des cours et des conférences des 9 et 23 mars 1899. 



20 l/iliKh: UKl'UliLICAlXI': ET DKMOCUATKJUE 

efficace, par un excinple Ai\;uil. à républicaniser les sentiments des 
Fran(,'ais. 

Si les l'^raneais montrèrenl laul d'cuUiousiasme pour la guerre de 
^ l'indépendance américaine, ce fut assurément par haine de TAngleterre, 
mais aussi par haine du despotisme en général. La cause des (( insur- 
g-ents » semldait cire celle du genre humain, celle de la liberté. Sans 
doute, les colons anglais ne combattaient que pour leur indépendance, 
mais c'est avec un roi qu'ils rompaient, pour s'organiser républicaine- 
ment. Et ils ne voulaient plus de roi, et ils lan(,-aient l'anathème à la 
royauté. Les hardiesses du pam|)hlet républicain de Thomas Paine, le 
Sens ranniiKii, eurent du retentissement en France ^ Franklin, dans 
une lettre de mai 1777, nota en ces termes l'intérêt passionné que les 
affaires d'Américjue inspiraient aux Français : (( Toute l'Europe est de 
notre côté; nous avons du moins tous les applaudissements et tous les 
vœux. Ceux (jui vi\ent sous un pouvoir arbitraire n'en aiment pas 
moins la liberté, et font des vœux pour elle. Ils désespèrent de la con- 
([uérir en Europe; ils lisent avec enthousiasme les constitutions de nos 
colonies devenues libres... C'est ici un commun dicton que notre cause 
est /'' causr du genre hiunnh> et que nous combattons pour la liberté de 
l'Europe en combattant pour la nôtre ^ )> Le nombre des éditions 
françaises des diverses constitutions américaines atteste la vérité de ce 
(|ii(' (lil l'^ianklin. La guerre d'Amérique inspire aux Français une 
quantité de récits, d'histoires, de voyages, d'estampes^. On aime et on 
admire ces républicains graves et raisonnables, dont Franklin est le 
ly|ie. L'Amérique répul)licaine est l\ la mode, autant et ])lus que la 
monai'chiste Angleteri'c \ 

Et ce n'est pas nn engouement ])assagcr : c'est une influence pro- 
fonde et duraljlo. La Ilévolution française, si différente, à (juelques 
é'gards. (le la pK'voliition américaine, sera Iiaiil(''(^ \vav le souvenir de 
cette l'évolution : on n'oubliera ])as en France (ju'il y avait eu en Amé- 
rique des Déclarations des (h'oils. des Conventions nationales, des 



1. Ceficndant, ce n'étaient pas des hardiesses à la française. C'est autant au nom 
de la liilde ([u'au nom ilc la raison que Thomas Paine attaque l'institution de la 
royauté, qu'il trouve révoltante, contraire à l'égalité naturelle. La transition des 
arguments de bon sens aux arguments mystiques est marquée par cette jthrase, qui 
caractérise bien l'esprit et le style du livre : << domine il est impossible de justifier, 
d'après le droit naturel, dont l'égalité est la base, l'élévation d'un homme si fort 
au-dessus des autres hommes, il ne l'est pas moins de la défendre par l'autorité 
de l'Écriture. Car la volonté du Tout-Puissant, déclarée par l'organe du prophète 
Samuel et de Gédéon, est ex|iressément contraire au gouvernement des rois. ■> 
Suivent de nombreuses citations de la Bible. — Common sensé, éd. de Londres, 
1776, in-8. (Bibl. naL, Pb 200.) 

2. Correspondance de Franklin, trad. Laboulaye, t. III, p. 3C.'J. 

3. On en trouvera la liste à la Bibliolhèciue nationale, dans le catalogue de la 
série Pb. 

i. Chateaubriand a dit : « Le suprême bon ton était d'être Américain à la ville, 
Anglais à la cour, Prussien à l'armée... ■• (Mémoires d'outre-tombe, éd. Biré, t. I, 
p. 232.) 



INFLUENCE DE L'AMÉRIQUE 21 

Comités (lo salut public, des Comités de sûreté générale. Une partie du^ 
voeabulaire politique de notre révolution sera américain. 

Ce qui importe surtout à l'histoire des idées républicaines, c'est que, 
vingt ans avant la Révolution, les Français éclairés avaient lu, soit 
dans le texte (car la connaissance de la langue anglaise était alors très 
répandue chez nous), soit dans une des nombreuses traductions fran- 
çaises, les constitutions des nouveaux Etats-Unis. 

Quelle impression la déclaration d'indépendance (i- juillet 1770) dut 
faire sur un Français lecteur de Mably et sujet d'un roi absolu! Rappe- 
lons quelcfues-unes de ces formules célèl)res : 

« ... Nous regardons comme incontestables et évidentes par elles- 
mêmes les vérités suivantes: que tous les hommes ont été créés égaux; 
qu'ils ont été doués par le Créateur de certains droits inaliénables; que 
parmi ces droits on peut placer au premier rang la vie, la liberté et la 
recherche du bonheur; que, pour s'assurer la jouissance de ces droits, 
les hommes ont établi parmi eux des gouvernements dont la juste 
autorité émane du consentement dos gouvernés; que, toutes les fois 
qu'une forme de gouvernement quelconque devient destructrice de ces 
fins pour lesquelles elle a été établie, le peuple a le droit de la changer 
ou de l'abolir et d'instituer un nouveau gouvernement en établissant 
ses fondements sur les principes, et en organisant ses pouvoirs dans 
la forme qui lui paraîtra la plus propre à lui procurer la sûreté ou le 
bonheur. A la vérité, la prudence dira que, pour des motifs légers et des 
causes passagères, on ne doit pas changer des gouvernements établis 
depuis longtemps; et aussi l'expérience de tous les temps a montré 
que les hommes sont plus disposés à souffrir, tant f[ue les maux sont 
supportables, qu'à se faire droit à eux-mêmes en détruisant les formes 
auxquelles ils sont accoutumés. Mais lorsqu'une longue suite d'abus et 
d'usurpations, tendant invariablement au même but, montre évidem- 
ment le dessein de réduire un peuple sous le joug d'un despotisme 
absolu, ce peuple a le droit et il est de son devoir de renverser un pareil 
gouvernement, et de pourvoir par de nouvelles garanties à sa sûreté 
pour l'avenir. » 

C'est la lecture de cette déclaration qui décida La Fayette à partir 
pour l'Amérique. Son cœur fut enrôlé, dit il. Le cœur de la plupart des 
Français instruits, bourgeois ou nobles, fut enrôlé de môme.- Mirabeau 
dira dans ses Lettres de cachet (1782) : « Toute l'Europe a applaudi au 
sublime manifeste des États-Unis d'Amérique... Je demande si, sur les 
trente-deux princes de la troisième race, il n'y en a pas eu au delà des 
deux tiers qui se sont rendus beaucoup plus coupables envers leurs 
sujets que les rois de la Grande-Bretagne envers les colonies. » 

Cette déclaration d'indépendance avait été précédée de la déclaration 
des droits du peuple de Virginie (l'' juin 1776), qui est presque la future 
déclaration des droits français. On y lisait que toute autorité appartient 
au peuple et, par conséquent, émane de lui, qu'aucun droit ne peut 



22 l'idée UEPLHLICAI.M': ET UEMOCUATIQUE 

(Mrc h(''r(^(litniro, ([uv les trois pouvoirs doivont être sépares et distincts, 
(|ii(' 1.1 liberté de la ])resse no peut pas être restreinte, que le pouvoir 
niililaire doit être exactement suijordonné au pouvoir civil. Et il sem- 
blait (|ue ce fût la ri'alisation même des théories françaises, la pensée 
de Mably. vivante et combattante. On juge quel fut l'enthousiasme des 
amis de la liberté, des patriotes français. C'est à partir de la révolution 
d'Aniciii|iic <|iic leurs idées parurent réalisables et se propagèrent ii-n''- 
^sistiblemeut '. La Fayette a appelé cela l'ère américaine ^ Lui même, à 
peine arrivé en Amérique, écrivait à un de ses amis en France : « J'ai 
toujoui's pensé qu'un roi était un être au moins inutile : il fait d'ici 
encore une bien plus triste figure^. )) Dans sa maison de Paris, en 1783, 
il installa le tableau de la déclaration américaine des droits, avec une 
place vide à côté, attendant la déclaration des droits de la France, et il 
affecte de dire et d'écrire : Nous autres républicains *. « Dans les revues 
militaires de Louis XVI (écrivait-il en 1799), on voyait La Fayette por- 
tant l'uniforme américain, dont le baudrier, suivant un usage alors 
assez commun, était décoré d'un emblème au choix de chaque officier, 
et le monarque, lui en ayant demandé l'explication, reconnut que cet 
emblème était un arbre de la liberté planté sur une couronne et un 
sceptre brisé \ )) 

Oui, mais quand La Fayette quittait son uniforme américain, il rede- 
venait monarchiste, et il ne croyait pas possible, nous l'avons déjà dit, 
d'établir la république en France. C'est que les Français les plus entichés 
d'américanisme voyaient très bien la différence entre les deux pays ''. 

En Améri(iiio, pas de féodalité, pas de passé encombrant : ces colo- 
nies anglaises étaient, en fait, des républiques sous des gouverneurs 
royaux. Elles chassent les gouverneurs '', et les remplacent par des 
gouverneurs nommés par elles *. On ne pouvait guère dire de ces colo- 

1. Voir l.'i Correspondance de La Fayette, pass.. et les Mémoires historiques sur le 
XVI1I° siècle, par (iarat, t. Il, p. 319. 

2. On a lu i)liis haut (p. 19. n. 1) le mot de Mallet du Pan sur l'inoculation amé- 
ricaine. Chateaubriand a exprimé la même idée, quand il a parlé d' ■■ une répu- 
lili(|ue d'un genre inconnu annon(;ant un changement dans l'esprit humain ■>. 
{Mémoires d'outre- tombe, éd. Biré. t. ], p. .351.) 

3. Mémoires, éd. de Bruxelles, t. I, p. 40o. 

i. Etienne Charavay, Le général La Fayetlc, p. 19. (Lellre du 19 juin 1777.) 

5. Mémoires, éd. de Bruxelles, t. II, p. iOo. 

C. -Mounier, dans ses Considérations siir le gouvernement (1789), p. 18, a l)ien 
expliqué ces dilTérences et dit pourquoi les Fran(;ais d'alors ne pouvaient songera 
établir en France le système américain. Cependant le même Mounier, en 1792, dans 
ses Heclterc/ies sur les causes qui ont empéc/ié les Français de devenir libres, t. I, 
p. 2G0, parla d'un parti qui « regardait les républiques fédératives des Américains 
comme le meilleur modèle ■•, et devait, •• s'il n'était pas possible de supprimer la 
royauté, la rendre inutile pour préparer sa destruction ». Il prétendit que ce parti 
avait un comité et une correspondance secrète, mais il ajouta qu'il en ignorait 
complclemenl l'existence avant la réunion des États généraux. 

7. Elles chassent aussi le parti royaliste, peut-être NO 000 personnes sur une popu- 
lation de deux millions d'habitants. 

8. D'ailleurs, il y avait au moins deux de ces colonies (Rhode-Island et Connec- 
ticul) ([ui. avant rindi'pLMKlance, nommaient déjà leurs gouverneurs. 



INFLUENCE DE L'AMÉRIQUE 23 

nies qu'elles se mirent alors en république : elles y étaient déjà. Mais 
elles font de leur liberté intérieure le fondement de leur indépendance. 
Ce n'est pas là (se disaient nos Français) une république à installer 
dans un grand État : ce sont de petits États qui s'allient entre eux sans 
former encore une grande nation; ce sont treize nations alliées. 

En France, la révolution était conçue par avance comme nationale et 
unitaire, et vouloir y créer, par exemple, une trentaine de républiques 
alliées, c'eût été d'avance empêcher la Révolution, maintenir et aggraver 
la féodalité. Le fédéralisme sera le crime contre -révolutionnaire par 
excellence, et on le fera bien voir aux Girondins. 

Personne ne songe donc à américaniser la France, à constituer la 
France en république fédérale. Mais, depuis la guerre d'Amérique, 
c'est une admiration générale pour les institutions américaines, qui 
sortent sans doute de la pensée anglaise, qui dérivent de Locke et des 
républicains de 1648, mais qui, par leur figure et leur style, semblent 
filles de la pensée française. Cette république dont il faut prendre, 
disait d'Argenson, tout ce qu'il y a de bon pour l'infuser dans la 
monarchie, ce n'est plus une chimère : elle existe dans le Nouveau- 
Monde; des Français ont versé leur sang pour qu'elle vive; elle est 
l'alliée et l'amie de notre nation. Si on juge impossible d'en introduire 
la forme en France, on en adoptera tout ce qui est compatible avec 
notre situation actuelle et notre histoire. Quand la Constituante déci- 
dera de faire une déclaration des droits, elle déclarera, par l'organe de 
l'archevêque de Bordeaux, rapporteur du Comité de Constitution 
(27 juillet 1789), qu'elle suit en cela l'exemple de l'Amérique : a Cette 
noble idée, conçue dans un autre hémisphère, devait de préférence se 
transplanter d'abord parmi nous. Nous avons concouru aux événements 
qui ont rendu à l'Amérique septentrionale sa liberté : elle nous montre 
sur quels principes nous devons appuyer la conservation de la nôtre; 
et c'est le Nouveau-Monde, où nous n'avions autrefois apporté que des 
fers, qui nous apprend aujourd'hui à nous garantir du malheur d'en 
porter nous-mêmes. » On peut dire (jue le drapeau américain flottera, à 
côté du drapeau anglais', au-dessus de l'édifice élevé par l'Assemblée 
constituante. 

Y[ Nous voyons que ces diverses influences, intérieures ou étrangères, 
provoquent un courant d'opinion en faveur, non de la république, 
mais d'une monarchie républicaine, selon l'idée et la formule de Mably. 
Ces républicains monarchistes sont-ils démocrates? Pensent-ils que 
tout le peuple doive ou puisse être appelé à se gouverner lui-même par 
des mandataires qu'il élira ? 

1. Chateaubriand {Mémoires cV outre- tombe, éd. Biré, t. I, p. 295), parlant de la 
société française en 1789 et en n90, s'exprime ainsi : « Auprès d'un homme en 
habit français, tête poudrée, épée au côté, chapeau sous le bras, escarpins et bas 
de soie, marchait un homme cheveux coupés et sans poudre, portant le frac anglais 
et la cravate américaine. » 



24 l/lliKK ItKIM IlLICAINK KT DliMOCllATlnlK 

Nnii : le |)cii|»I(' leur scmltlf lii>|t i^'^noranl ciiruri' |hiiii' ((u'kii puisse 
l'apix'lcr Idul ciilirr ;i la vi(> piilili(|ii(>. 

Il y avait (l(>s('C(»l('>. (Il- iii>liliil(Mirs. Mais le cliM-^^t''. (pii t'iail Icdispon 
salciir (le rfiist'ii^iicmciil . ilnimail il |)ailiiiil au peuple iiuc iustruclinu 
suflisaiilf? \a'> faits pi-duvciil que le peuple, stulout ilaiis sa masse rui'ale, 
était fort iiiiioraul. S'il est iiiipo>>ili|e il'avnii- une statistiipie f^énéralo 

(le-^ leltri'-> el ile-^ illeiin'''- en l'"r.inee à l,i xcillede |,i l{t''\t)lulii»II, (los 
staljsliipie-- parliellt's se Ir.nivenl dans eertaius caliiers el |»r(tcès-Vi'r- 
liaux d'eleelinn-. Dans le liailliap' de Nemours, la painisse de ('lia- 
vauuos compte 't7 élecleui's pi'imaires. (|in eômiiaraissenl : lO si^Mieut 
de leur uom. 'M siyueut d'une eroix. soit 7!) p. idO d'illeltn-s. |)ans la 
séuéi'hausséo de l)rai;ui,i;iiaM, à Flayose, sur W) ('•lerleurs. Sîl seulement 
savent signer; à Vériijnon, sur 0(i, il n'y en a ipie \\, et le premier et 
le seeond consul ne savent pas sifjner '. Passons à l'ouest de la France: 
à Taiileliouri:". le sulidéléiiin'' constate ipi'il n'y a pas plus de trois per- 
sonnes sachant lii'(> el l'crire '. Mi'-me les di'-puti's envoyi'-s aux assem- 
blées de bailliaij^e par les assemlilees de |»aroisse ne savent pas tous lire 
et T'crire : les procès-verliaux le constatent for! souvent. j)ai' exemple, à 
(llermont l-Vrrand '. 

C'est le cler^i' lin même qui reconnail ([ue l'enseij^nemiMit primaire 
faisait ilf'faut .à une très fraude partie ilii royaume. Le cahier du clert^é 
(le Ciex rej^rette c (pi'il n'y ail pas dans les villages de petites écitles. <pii 
ne s'y l'encoulrenl presipie nulle |i.irt <>. Le clerfj:»'' de Dax dit : (( Les 
eampafrnes sont di'pourviies de tout secours puni' l'instruction de la 
jeunesse '. )) 

L'iuiiorance était donc, avant la Kévolution, bien plus grande ({u'au- 
jourd'hui. et cette masse illettrée semblait iiH>rte. insensihie à la propa- 
pnnde pbilosophicpie. 

Pendant ipii- N'oltaire déchristianise une partie de la soci(''t('' polie, le 
peu|tle resti' trè- |iieu\. même à Pari-. Ln fi''\ riei- I7(i(». Louis X\'. si 
imjiopulaire, se fait ncclamei- parce qu'il s'at;enouille, sur le Pnnt .Neuf, 
(levant le Saint Sacrement. 

Les penseurs ti-aitent le peuple en frères inh-rieurs. et. i^tMiéralemiMit, 
n'essaient pas de mettre la raison à sa portée. Ils semblent croire (ju'il 
faut une reliy-ion |)our le peuple, si on ne veut pas qu'il se révolte et 
trouble les uK-ditations des snpres. L'irn'-li^Mon sera le |iri\il('ge des bour- 
geois el des nobles : on ne la doit pas repandie dans les campaj^ne.s, 
Ibiffon. à Montbanl. va ostensiblemcnl à la messe el exij,''(^que ses IwMes 
V aillent de même "'. 



i. r.r. Mirrur, Cahier ih's doléances des communautés de la sénéchaussée de Dragui- 
gnan. Drapnipnan, iNS'.i. in-12. 

2. Tholin. Cahiers d'Agen. p. {H'u Cf. Cliampion, La France iVaprès les cahiers, p. 209. 

3. Champion, ihid. 

4. Cliampion. iijid. 

0. H(;rault de Scchelie?, Voyage à Montbard, t'il. Aulanl, Paris, 1890, in-8, p. 28, 29. 



LES ECRIVAINS 25 

Ces beaux esprits fonl sduvent paraître du mépris pour In masse 
ig^norante. 

\'(»yoz ceux qui passent le plus pdur (iémocratcs. 

Mahly ne croit pas facile (( de former une société raisonnable avec ce 
ramas d'hommes sots, stupides, ridicules et furieux qui entrent néccs 
sairement dans sa composition ' ». C'est avec dégoût qu'il parle de 
eette classe de citoyens sans doute la ]ilus nombreuse, incapable d'élever 
leur pensée au dessus de leurs sens : le plus làcbe parti leur paraîtra 
nécessairement \o plus sage. 

Condorcet s'élève contre la férocité et la sottise de la populace. 11 
gémit que celle de la capitale ait de rinlluence *. Mais, du moins, il 
songe ou parait songer à changer la populace en peuple par l'instruc- 
tion. 

La Fayette, dans sa correspondance, parle avec haine et mépris de 
(( l'insolence moqueuse de la populace des villes, toujours prête, il est 
vrai, à se dis])erser devant un détachement de garde )) (î) octobre 1787). 
Selon lui, le peuple n'a pas du tout envie de mourir pour la liberté, 
comme eu Amérique : il est engourdi, énervé par la misère et l'igno- 
rance (21) mai 1788) ^ 

11 semble donc qu'il y ait deux Frances, celle des lettrés et celle des 
illettrés, ou plutôt, comme on va le voir, celle des riches et celle des 
pauvres. L'une est pleine de pitié pour l'autre : elle lui fait la charité 
avec une sensibilité qui s'amuse à des scènes rustiques, et elle s'émeut 
réellement aussi des injustices sociales : mais c'est une pitié parfois 
dédaigneuse, et qui ne tend pas à faire de ces paysans de véritables 
égaux *. La nation, c'est la France lettrée ou riche : l'opinion, c'est celle 
de la France lettrée ou riche. Ces deux Frances s'ignorent presque, ne 
se pénètrent pas l'une l'autre : on dirait qu'un fossé les sépare. 

On ne songe donc pas, tout en proclamant « la souveraineté du 
peuple », à foiuler une véritable d('mocratie, à confier le gouvernement 
de la nation à ce que nous appelons aujourd'hui le mffntijc univarsi'l, 
chose alors innomée *, tant l'idée en était étrangère aux penseurs du 
xviir' siècle. Je n'en vois pas un seul qui demande le droit politique pour 
tous ", et à peu près tous se prononcent formellement contre. 

1. Guerrier, p. 83. 

■1. (JEucves, l. YIII, p. 189; t. IX, p. 161-11)3. 

3. Voir aussi Edme Ciiampion, Esprit de la Révolution, p. 'J8. 

4. L'horreur pour les gens <lu bas peuple oonlinue à se montrer, chez des patriotes 
éclairés, même après ijue la Révolution lut commencée. Voir, par exemple, la 
Correspondance de Gaultier de Biauzal, publiée ])ar M. Francisque Mège, I. il, 
p. 2VC, 230. 

:;. Du moins en France. Il était demandé, sous sou nom, par les radicaux anglais, 
<lepuis 1"70 environ. 

t). Je dois dire cependant (lue, dans un écrit attribué à Condorcet (De l'influence 
(le la Révolution d Amérique sur l'Europe, réimprimé dans les Œuvres, t. Vlll), on 
signale (p. 7), pour la combattre, roi)inion de •- républicains zélés » qui considè- 
rent le droit de vote comme le premier de tous. Mais je n'ai retrouvé nulle part 
trace de cette opinion, qui ne s'exprima peut-être que dans des conversations. 

q 

HKVOI.LTION FRAXÇ.MSK. " 



JG L'IDKK UI';i»rBLI(:A[NK KT DÉMOCRATIQUE 

Mnl)l> . à jdopos (Iccrtic classe qu'il ai)j)('ll(' la plus nombreuse, écrit : 
« Adinii'c/ avec iridi r.iiih'ur de la nature. (|iii semble avoir destiné, ou 
|)liitiM (|iii a réellenKMit destiné cette lie de l'immanité a no servir, si je 
puis paiiei' ainsi, que de lest au vaisseau de la société. » Il a horreur de 
la démocialie c(nnnie nous l'entendons : « Dans le despotisme et l'aris- 
tocratie, iiii maii(|ue de mouvement; dans la démocratie, il est conti- 
nuel, il de^ien( souvent convulsif. Elle ofl're des citoyens prêts à se 
dévouer au bien public, elle donne à l'àme les ressorts (|ui produisent 
l'héroïsme; mais, faute de W'gles et de lumières, ces ressorts ne sont 
mis eu m()uv(>meut (|ue i)ar les préjugés et les passions. Ne demandez 
point à ce peuple-prince d'avoir un caractère : il ne sera que volage et 
inconsidéré. Il n'est jamais heureux, parce qu'il est toujours dans un 
excès. 8a liberté ne peut se soutenir que par des révolutions conti- 
nuelles. Tous les établissements, toutes les lois qu'il imagine pour la 
conserver sont autant de fautes par lesquelles il répare d'autres fautes, 
et |)ar là il est toujours exposé à devenir la du]»e d'un tyran adroit ou 
à succomber sous l'autorité d'un Sénat (pii établira l'aristocratie, n 
Conclusion : n'admettre au gouvernement de l'Etat que des hommes 
, qui possèdent un héritage : eux seuls ont une patrie '. 

Et Rousseau? Oui, c'est le théoricien de la démocratie. Mais il dit. 
dans le Contrat social, ([u'elle peut n'embrasser qu'une partie du 
])euple. Il veut donner ou plutôt il admire qu'on donne à Genève la pré- 
pondérance (( à l'ordre moyen entre les riches et les pauvres » -. Le 
riche tient la loi dans sa bourse et le pauvre aime mieux le pain que la 
lilicrté ". (( Dans la plupart des Etats, dit il encore, les troubles internes 
viennent d'une populace abrutie et stupide, échauffée d'abord par d'in- 
supportables vexations, puis ameutée en secret par des brouillons 
adroits, revêtus de quelque autorité qu'ils veulent étendre \ » Ih'ulmire. 
^à (îenève, le gouvernement de la bourgeoisie : « C'est la plus saine 
partie de la répuljlique, la seule qu'on soit assuré ne pouvoir, dans sa 
conduite, se proposer d'autr<> objet que le bien de tous °. » 

Il n'est donc pas possible de présenter J.-J, Rousseau comme un 
])artisaii du sulîiage universel, comme un démocrate à notre ma- 
nière ^. 

Condorcet, lui aussi, iw V(Hit admettre au droit de cité cpie les j)ro- 
[)ri(''taires '. Sans doute, il A'cut les y admettre tous, même ceux qui pos- 

1. Guerrier, p. 186. iS'i. l'.K!. 

2. Lfitlres de la montagne, \" éd.. l. 11, p. 204. 

:>. Ifjid.. p. 2i)ij. -Vndré Cliénier ne fera que commenter tout cela on IV.tO {Œu- 
vres, p. 4). 

4. Il>)d., p. 20 i. 

:;. Ibid., p. 20.J. 

G. Cf. Edme (".iinmpinn. E.ip)il de ta Révolution, p. 23. — Eu 1700. l'autorité de 
Rou^sel'lu fui oppust'C aux démocrates français dans un remarcjuable pamphlet ano- 
nyme. intiUiié : Jean-Jacques Rousseau aristocrate; Paris, 1"90. in-8 de 109 pages. — 
lÙid. nat.. Lit •'^392":. 

T. OEiiV)-es, t. IX, p. 197 et suiv. 



LES ECRIVAINS 27 

sèdent la moindre propriété, mais, enfin, il n'y veut admettre qu'eux '. 
C'est ce qu'il appelle une démocratie bien ordonnée '-. 

Turgot dit : « Celui qui ne possède point de terre ne saurait avoir de 
patrie que par le cœur, par l'opinion, par l'heureux préjugé de l'en- 
fance *. » Aussi compose-t-il ses municipalités de A'illage de propriétaires 
de terres; ses municipalités de ville, de propriétaires de maisons. La 
fortune est pour lui la base du droit du citoyen ; un homme très riche 
aura plusieurs voix; moyennement riche, une; moins riche, un quart 
ou un cinquième; sans bien, pas de voix. 

Et quand on essaya, en 1787, une application générale du plan de 
Turgot, on n'admit aux assemblées de paroisse que ceux qui payaient 
au moins dix livres de contributions directes, et ne furent éligibles aux 
nouvelles assemblées municipales cjue ceux qui payaient au moins 
3Ù livres de contributions directes. 

L'exemple de l'Amérique, si connu, avait sans doute fortifié ces idées. 

Toutes les constitutions des treize Etats disent ou laissent entendre 
qu'un homme ne peut être libre, et, par conséquent, digne d'exercer 
des droits civiques, cjue s'il a une certaine aisance. Ainsi, la Constitu- 
tion de Massachusetts porte que le Sénat et la Chambre des représen- 
tants sont élus par les habitants mâles, âgés de vingt et un ans et 
au-dessus, possédant un bien-fonds, en franche-tenurc dans cette Repu 
blique, de trois livres sterling de revenu, ou un bien quelconque de la 
valeur de 60 livres sterling. On trouve des articles analogues, avec un 
cens plus ou moins élevé, dans toutes les autres constitutions. 

Ainsi, en 1789, une théorie règne, consacrée par l'application qu'en 
ont faite les Américains, à savoir que les citoyens les plus aisés doivent 
seuls administrer l'État, jouir des droits politiques, surtout les citoyens 
qui possèdent une partie du sol, puisque, selon le principe phijsiocratique, 
la terre seule est productive. Les théoriciens les plus démocrates sont 
ceux qui veulent admettre dans cette nation tous les propriétaires quel- 
conques ou même tous ceux qui, sans être propriétaires, gagnent assez 
pour être vraiment libres. Mais le pauvre est exclu par tous de la classe 
des citoyens véritablement actifs, est exclu de la cité politique. 

Quand donc les écrivains en viennent à dire que le peuple est souve 
rain, ce n'est cjue d'une partie du i^euple qu'ils entendent parler, celle 
qui possède, celle qui est instruite, la bourgeoisie. Cette division de la 
nation en deux classes, bourgeoisie et prolétariat, citoyens actifs et 
citoyens passifs, elle était déjà faite dans les esprits, quand la Consti- 
tuante l'établit dans la réalité. 

Mais les mêmes écrivains, qui ne veulent pas plus de la démocratie 



1. Au moins pour la discussion de certaines lois. II semble admettre, pour cer- 
tains objets, l'intervention des pauvres, p. 139. 

2. Œuvres, t. IX, p. 405. 

3. Œuvres de Turgot, éd. Daire, t. II. p. 311. 



28 L'IDÉE RÉPUBLICAINE ET DÉMOCRATIQUE 

que de la r(''[)ul)li(iii(', préparent l'avriicment de la dcmocralic par le 
fait qu'ils proclament que les hommes sont égaux en droits, que la sou- 
veraineté réside dans le peuple ', et (^ette idée se répand jusque dans les 
masses profondes de eelte ])opulation rurale, <[u'ils croient sourde et 
insensible à leurs prédications. Et même la démocratie se popularisera 
avant la ré[)ublique, et celle-là, constituée la première en parti jioli- 
lique, amènera 1(> triomphe de celle ci : les revendications démocrati- 
^ ques contre la bourgeoisie alliée <à Louis XVI aboutiront, par le suffrage 
universel, à la république. 

VIT En résumé, personne, h la veille de la Révolution, ne songeait à 
établir la république en France : cette forme de gouvernement 
semblait impossible dans un grand Etat en Aoie d'unification. C'est par 
le roi qu'on voulait établir, en France, un gouvernement libre. On vou- 
lait organiser la monarchie, non la détruire. Personne ne songeait à 
appeler à la vie politique la masse ignorante du peuple : c'est par l'élite 
de la nation, élite possédante et instruite, qu'on entendait faire la révo- 
lution nécessaire. On croyait que ce peuple, jugé aveugle et inconscient, 
ne pourrait être qu'un instrument de réaction aux mains des privilé- 
giés. Cependant, l'avènement de la démocratie s'annonçait par la pro- 
clamation du princi])e de la souveraineté du peuple, et la république, 
X forme logique de la démocratie, se préparait par la diffusion des idées 
républicaines, par l'exemple de l'Amérique, par le spectacle de l'im- 
puissance de la monarcliie, par la proclamation continuelle de la 
nécessité d'une révolution violente, qui, entreprise pour réformer la 
monarchie, allait exposer l'existence de cette monarchie aux hasards 
d'un l)OuIcversement général. La société dirigeante était pénétrée de 
républicanisme. Il existait un état d'esprit tel (jue, si ce roi, en qui on 
voyait le guide historiquement indispensable de la France nouvelle, 
manquait à sa mission, s'il se dérobait, par exemple, à son devoir 
héréditaire de défenseur de l'indépendance française, la république 
serait acceptée sans répugnance, quoique sans enthousiasme, d'abord 
par l'élite des Français, puis par la masse de la nation. 

1. Il est bien enlendii qu'il faut se garder «le croire que celle idée de la souve- 
raineté du peuple date du xvm' siècle. Sans remonter aux écrivains de l'antiquité, 
ni même à saint Thomas, à Rellarmin, à Suarès, on savait très I)ien alors que cette 
idée avait été proclamée et appliquée dans la Révolution anglaise, et c'est parce 
qu'ils savaient cela, et par conséquent pour des raisons historiques, que les écri- 
vains du xviii' siècle furent si nombreux à iiroclainer la souveraineté du peuple. 



CHAPITRE II 

L'idée républicaine et démocratique 

au début de la Révolution. 



1. Convocation des États généraux: les cahiers. — II. Formation de l'Assemblée 
nationale. — 111. Prise de la Bastille et révolution municipale. — IV. Déclaration 
des droits. — Y. Conséquences logiques de la Déclaration. 



Les premiers éyénements de la Révolution n'amenèrent pas tout de 
suite la formation d'un parti républicain ou d'un parti démocratique. 
Mais, à l'in^n des Français d'alors et contre leur volonté, ces premiers 
événements engagèrent la France dans une voie qui menait à la démo- 
cratie et à la république. Nous allons dire comment on s'engagea dans 
cette voie, quand on croyait prendre la voie opposée; nous allons 
esquisser le tableau des circonstances où furent organisées la monarchie 
et la bourgeoisie. 

J On a vu qu'en 1789 il semblait qu'il y eût deux Frances : la 
France instruite et la France ignorante; la France riche et la 
France pauvre. Ces droits politiques que des publicistes réclament pour 
les Français, c'est seulement pour les Français instruits et riches qu'ils 
les réclament. Les propriétaires seront citoyens actifs, auront seuls le 
droit de vote. Les non-propriétaires ne seront que citoyens passifs. La 
nation, c'est la bourgeoisie. 

11 y a comme un fossé entre la bourgeoisie et le peuple. La bour- 
geoisie s'exagère l'inintelligence et l'inconscience du peuple, surtout de 
la masse rurale. Il y a malentendu entre les deux classes. Pour que ce 
malentendu se dissipe, il faudra un colloque, une mise en présence de 
la bourgeoisie avec tout le peuple. 

C'est ce qu'amène la convocation des Etats généraux. 

Aux assemblées de paroisse, le Tiers état est admis presque tout 
entier, avec une mince restriction censitaire, à savoir la condition 



30 LF. DKIUT l)K LA UKVI)LI:T[0N 

d'être « compris au rôle des impositions ' ». C'était ])rcsqiic le suffrage 
universel. 

Ce mode de suffrage, si contraire aux idées du siècle, la royauté 
l'avait-elle établi pour les mêmes raisons qui engageaient les philo- 
sophes et les écrivains réformateurs à le repousser? Dans le peuple 
ignorant et pauvre, espérait elle trouver des éléments de résistance aux 
idées novatrices et révolutionnaires de la bourgeoisie-? Je n'ai pas 
trouvé, (\:\\\^ les textes, uiu> réi)()ns(' précise à cette (piestion, mais il 
lie me semble pas inviaisemblable que la roj'auté ait eu confusément 
l'idée de faire appel au suffi-age universel contre l'opposition bour- 
geoise, à l'ignorance contre les lumières. 

Ce calcul, s'il fut réellement fait, se troma déçu par l'événement. 

Sans doute, les cahiers sont plus timides" que les livres et les pam- 
phlets; mais, généralement, on y réclame; une Constitution, et une 
Constitution, c'était la fin de l'absolutisme; c'était, en partie, la Révo- 
lution. 

Et puis, il y a des cahiers très hardis. 

On ne vit donc se réaliser ni les espérances de la royauté ni les 
craintes de la bourgeoisie, si tant est que la royauté et la bourgeoisie 
aient eu ces espérances et ces craintes. 

En tout cas, voici comment le malentendu entre la bourgeoisie et le 
peuple se dissipa ou s'atténua, à l'occasion de la convocation et des 
cahiers. 
^ Il y eut collaboration entre la bourgeoisie et le peuple pour rédiger 

1. D'après l'art. 2o du règlement général du 2t janvier 1789, étaient admis à ces 
assemblées ■< tous les habitants composant le Tiers état, nés Français ou natura- 
* lises, âgés de vingt-cinq ans, domiciliés et compris au rôle des impositions, pour 
concourir à la rédaction des cahiers et à la nomination des députés ». A Paris, on 
sembla un peu plus préoccupé d'écarter les pauvres de l'exercice du droit de suf- 
frage. Le règlement du 13 avril 1"89 pour Paris ville porte (art. 13) que, pour être 
admis dans l'assemblée de son quartier, il faudra pouvoir justifier d'un litre d'office, 
de grades dans une faculté, d'une commission ou emploi, de lettres de maîtrise, 
ou enfin de sa quittance ou avertissement de capitation montant au moins à la 
somme de C livres en principal. Malgré cette restriction, d'ailleurs locale et excep- 
tionnelle, nous ne croyons pas exagérer en disant que le Tiers état fut appelé 
pres(]ue tout entier aux assemblées de paroisse. Si, en fait, il arriva que beaucoup 
de Français du Tiers état ne comparurent pas, ne prirent pas ]»art aux opérations 
électorales, ce ne fut point par la volonté du roi que ces défaillances se produisi- 
rent, ni même le jilus souvent par la négligence des défaillants, mais à cause des 
vices de l'organisation administrative et judiciaire, et parce que, dans ce chaos de 
l'ancien régime, rien ne pouvait s'opérer régulièrement, uniformément. Quel t]u'ait 
été le chillre de ces abstentions, pour la plupart involontaires, on peut dire que ce 
fut une des consultations nationales les plus larges, les plus importantes, les plus 
imposantes qui aient eu lieu en France. 

■J. Il faut remar(|uer (|ue les Français du Tiers étaient /rniis d'aller voter. .\rt. 24 
du règlement : •• Huitaine au plus tard après la notification et publication des 
lettres de convocation, tous les habitants composant le Tiers état des villes, ainsi 
(pie ceux des bourgs, paroisses et communautés de camitagne, ayant un rôle séparé 
«l'impositions, seront tenus de s'assembler dans la forme ci-après prescrite, à l'efTet 
«le rédiger le cahier de leurs plaintes et doléances, et de nommer des députés pour 
porter ledit cahier aux lieu et jour qui leur auront été indiqués par l'acte de noti- 
fication et sommation qu'ils auront reçu. ■• 



LES CAHIERS 31 

les cahiers du premier degré ou cahiers de paroisse, et en général, il ne 
faut pas considérer ces cahiers, dans les communautés rurales, comme 
l'œuvre personnelle des paysans. C'est un bourgeois qui, le plus sou- 
vent, tient la plume, et alors il y avait dans beaucoup de localités, 
même les plus agrestes, quelques hommes instruits. La plupart des 
cahiers de paroisse que nous avons témoignent d'une culture assez 
forte, plus forte que celle de la bourgeoisie campagnarde d'aujourd'hui. 

Si le cahier n'est pas dicté par les paysans, on le leur lit et ils 
l'approuvent. Il y a une assemblée, où bourgeois et paysans se trouvent 
confondus, causent ensemJ^le, discutent publiquement. C'est la pre- 
mière fois que ce colloque a lieu : il est fraternel, et on tombe d'accord 
assez vite. Le bourgeois s'aperçoit que le paysan est plus intelligent ou 
moins stupide qu'il ne croyait, que l'esprit du siècle a pénétré jusqu'à 
lui, par d'obscurs canaux. Les paysans, une fois réunis, s'élèvent à 
l'idée d'un intérêt commun, se sentent nombreux et forts, et reçoivent 
des bourgeois une sorte de conscience de leurs droits. Cette assemblée 
de paroisse est pour eux un apprentissage civique'. 

Ne croyez pas que les paysans s'élèvent tous déjà à l'idée révolution- 
naire de patrie. Mais ils prennent au sérieux cette convocation, ils 
.sentent qu'il va se produire un événement bienfaisant pour eux, et 
l'image du roi leur apparaît : cette image est un reflet de la patrie. 

C'est sérieusement que le roi va s'occuper de guérir leurs maux; 
c'est sérieusement qu'ils exposent ces maux, ou plutôt qu'ils acceptent 
l'exposition que les messieurs du village en écrivent pour eux; et, 
quand, au bas du procès-verbal, ils signent d'une croix, ils ne craignent 
pas que cette croix les désigne à des surcharges d'impôt, aux vexations 
du collecteur. Non : ils font un acte d'espérance et de confiance. 

Ce n'est déjà plus la vile populace, méprisée et redoutée par Mably, 
Rousseau et Condorcet. Ce n'est pas encore une nation souveraine. Ce 
sont des hommes qui s'attendent à être enfin traités en hommes, 
presque des candidats à la dignité de citoyen, et qui demain, par une 
commotion électrique venue de Paris, à la suite de la prise de la Bas- 
tille, se sentiront animés d'une force d'union, d'agglomération, d'où 
sortira la nation nouvelle, la France nouvelle. 

Répétons que les bourgeois, eux aussi, ont appris quelque clipse à 
ces réunions, c'est-à-dire à moins mépriser les ignorants et les pauvres. 
Sans doute, on déclamera encore contre la populace, et même la bour- 
geoisie va s'établir en caste politiquement privilégiée. Mais les Fran- 
4;ais éclairés ne seront plus, à partir de cette expérience royale du suf- 
frage universel, unanimes à déclarer les illettrés incapables d'exercer 
des droits politiques. Un parti démocratique va s'annoncer, et bientôt 

1. 11 en est de même des ouvriers des villes. Etienne Dumont, passant à Mon- 
Ireuil-sLir-Mer au moment de l'assemblée de cette ville, se moque pédamment de 
l'inexpérience des habitants, mais voit dans ces assemblées des •■ prémices de démo- 
cratie ... {Souve?iirs sur Mirabeau, publiés en 1S32, mais rédigés en 1TJ9, p. ;ji.) 



;}2 LK DEIU T 1)H LA UKVOLITIO.N 

se former. Lo mode de convocation dn tiers aux Etats généraux permet 
jjpesque de [)révoir l'avènement du sutTraj^e universel et par conséquent ( 
l'établissement de la r('>piil)!i(nie. forme naturelle de la (l('moerntie. 

Il Si le roi avait espéré que ces députés du Tiers état, issus d'un suf- 
frag^e universel d'ignorants, n'oseraient rien entreprendre de 
sérieux contre le despotisme, il fut bientôt désabusé. 

La cour croyait sans doute que ces élus de tant de peuples divers, 
porteurs de mandats vagues ou discordants, souvent chargés de faire 
prévaloir des privilèges locaux, de province ou de ville, seraient irrémé- 
di.'iblement divisés par des tendances particularistes, et que, par 
exemple, entre ces Provençaux et ces Bretons, entre cette nation pro- 
vençale et cette nation bretonne, il y aurait rivalité et querelle. Et les 
cahiers faisaicii|'prévoir ces divisions. ^ 

Il arriva au contraire que, réunis dans une même salle, à Versailles, 
pendant ce long piétinement sur place qui dura du .'i mai 1789 au 
milieu du mois suivant, il se forma parmi ces députés du Tiers un esprit 
de corps. Mieux que cela : à se regarder, à se parler, à se toucher la 
main, ces mandataires de peuples différents se sentirent citoyens d'une 
seule nation. Français avant tout, — et ils le dirent, et on le vit, et le 
sentiment d'un patriotisme unitaire commença à se répandre en France. 

Cette nation, apparue font à coup dans la salle des Menus, était une 
et avait une volonté : se gouverner par elle-même. 

Le roi se sentit menacé, en tant que roi d'ancien régime. La Noblesse 
et le haut Clergé se sentirent menacés, en tant que privilégiés d'ancien 
régime. La Noblesse et la Couronne, jadis ennemies, se réconcilièrent 
aussitôt, sans pourparlers, sans phrases, sans dire pourquoi : le danger 
commun les rapprocha. 

Un roi intelligent, qui eût hérité de l'esprit de Henri IV, se fût dégagé 
des embrassements dangereux de sa « tidèlc noblesse », pour fnire d'ur 
gence à ses « fidèles communes » les concessions nécessaires, et rester 
roi à la mode nouvelle, autrement roi, mais roi tout de même, et 
même roi i)lus puissant qu'auparavant, appuyé ((u'il eût été sur le 
peuple, sur la nation. La cour entraîna Louis XVI dans une alliance 
avec l'ancien régim(\ qui devait perdre la royauté. 

Dès le début, par un cérémonial humiliant, il avait blessé le Tiers 
état, qui venait \\ lui ])lein d'amour. 

D'autre part, ses premières paroles avaient été pour se démentir lui- 
même et désavouer ses promesses de réforme, le programme royal con- 
tenu dans le Rrsitlldi du CoiispU du .2 7 df'reinbrc 17 S 8, où ilavait approuvé 
les principes et les vues du rapport de Nccker, c'est-à-dire toute une 
révolution |);i(i(i(pie et réglée, qui, opérée à temps, eût pu empêcher la 
révolution violente et hasardeuse'. Officiellement, c'était là l'opinion, 

\. Voir mon étude ïiur le Programme roi/nl aux élections de 1789, ilaiis mes Éludes 
et leçons sur la Revolulion française, première série, p. U à o4. 



l'assemblée nationale 33 

la politique du roi. Eu réalité, le roi n'avait aucuue opiuiou, aucun 
programme. 11 s'était laissé arracher ces promesses, parce qu'il avait 
besoin d'argent, et que Necker était, pour en obtenir, l'homme influent, 
indispensable. 

Ce roi absolu n'a ni initiative ni pouvoir efficace. Il est celui qu'on 
harcèle, de qui on arrache des concessions, sur qui pèsent tour à tour 
le parlement, Necker et la cour. Il se contredit, se dég-ag-e sans cesse, 
sous la pression du moment. On le sait, et les gens éclairés ne prennent 
pas au sérieux ses promesses. Il ne semble pas que le roi ait une exis- 
tence personnelle : c'est même en cette impersonnalité du roi que les 
partisans de la Révolution fondent leurs espérances : ils se disent qu'il 
n'y aurait, pour réussir, qu'à conseiller le roi avec une insistance pré 
pondérante et suivie. 

Sans doute, mais il y a des conseillers inamovibles : la reine et le 
comte d'Artois, la famille royale, la cour. Toujours présents, ils ont 
l'influence permanente, dans le sens rétrograde. Le roi, qui n'est de 
volonté avec personne, se sent de cœur avec eux. Il a des instincts de 
bonté, mais il est, à sa manière, aussi jaloux de son pouvoir absolu que 
l'avait été Louis XIV. Au fond, il désire maintenir telle quelle la royauté 
de droit divin, et il est aussi absolutiste que pieux. Nul dessein, d'ail- 
leurs, en vue de cette politique de conservation. On louvoie au jour le 
jour. On est hypocrite, parce qu'on est faible. Mallet du Pan écrivait 
déjà dans son journal intime, en décembre 1787 : « D'un jour à l'autre, 
on change de systèmes et d'idées à Versailles sur la politique. Nulles 
règles, nuls principes. Le soleil ne se lève pas trois jours à Versailles 
pour éclairer le même avis. Incertitude de faiblesse et d'incapacité totale'. » 

Ces promesses du Rémllat du Conseil, elles avaient l'air fort nettes. 
Elles étaient rendues d'avance irréalisables par le soin qu'on avait eu 
de ne rien décider sur la manière dont délibéreraient les Etats généraux. 
Quoique dans les Assemblées provinciales on votât par tête, ce mode 
dévote n'est pas prescrit pour l'Assemblée nationale, et on n'en pres- 
crit aucun. Les États décideront, ou plutôt ils ne décideront pas, se 
querelleront là-dessus, et leur discorde les annihilera. Oui, mais en ce 
cas on n'aura pas de subsides, et c'est pour avoir des subsides qu'on a 
convoqué les États. Alors quoi? On ne sait pas ce qu'on veut, on ne 
compte que sur le hasard. 

Donc, dans cette séance d'ouverture du 5 mai 1780, où il y avait l'oc- 
casion de frapper un grand coup, de prendre la direction des esprits et 
des événements, d'orienter l'évolution, comme nous dirions, le roi ne 
parle plus de ses promesses réformatrices, mais de ses droits. Il déclare 
qu'il commande à la nation, qu'il maintiendra intacts son autorité et 
les principes de la monarchie. Il veut le bien de ses sujets, mais ceux-ci 
ne peuvent l'espérer que de ses « sentiments ». C'est ainsi que naguère, 
quand le Parlement lui disait : Justice, il répondait : /ionlr. 

d. Mallet du Pan, Mémoires, éd. Savons, t. I, p. 130. 



A't LK DKBIT IJE LA REVOLUTION 

Ml (111 ciiIcikI iiii diffus et ennuyeux rapport de Neckcr, d'où la cour 
l";i forcé à retrancher l'essentiel du proi;ramme du 27 décembre. 

AIdi's (•(iniinciiceut ces longs pourp.'irlers, entre les trois ordres, sur 
la (|iics(i()n du noIc par tète, à propos de la vérification des pouvoirs. 
On sail comment le Tiers s'enhardit, et sentit c|u'il était la nation, 
pendant tpie la Noblesse se raidissait pour la défense de ses privilèges, 
cl que. dans le Clergé, la majorité des curés et quelques évêqucs faisaient 
cause commune avec le Tiers. 

Le 17 juin, le Tiers se déclare Assemblée nationale, et, pnis([ue nous 
racontons les origines de la République, il faut bien rappeler la manière 
inconsciemment républicaine dont cette Assemblée lit aussitôt acte de 
souveraineté au nom de la nation. Elle consentit provisoirement que 
les impôts et contributions, quoique illégalement établis et perçus, 
continuassent d'être levés de la mémo manière qu'ils l'avaient été pré- 
cédemment, et cela seulement jusqu'au jour où l'Assemblée se sépare- 
rait. Passé lequel jour, l'Assemblée nationale entend et décrète que 
toute levée d'impôt qu'elle n'aurait pas consentie cesse partout. Puis, 
elle annonce l'intention de s'occuper des finances, mais seulement 
après qu'elle aura, de concert avec Sa Majesté, fixé les principes de la 
régénération nationale. Et, se mettant à l'œuvre, elle nomma, le 19, 
quatre Comités. 

Quelle que fût l'insolence de ces mots : Entend et décrète, rien 
n'empêchait la royauté, qui en avait entendu bien d'autres, d'accepter 
et de consacrer à son profit le fait accompli, en ordonnant dès lors aux 
deux ordres privilégiés de se joindre à l'Assemblée nationale. C'était 
l'intérêt du roi, qui devenait ainsi le directeur et le régulateur du nou- 
vel ordre de choses, se débarrassait de l'aristocratie, son ennemie histo- 
rique, et se procurait, avec une immense popularité, les moyens d'être 
un roi libre et agissant, au lieu de rester le roi opprimé et impuissant 
qu'il avait été jusqu'alors. 

C'est au contraire à la suite de la journée du 17 juin que se scella 
l'alliance inattendue et, si on peut dire, anti-historique ilu roi et de la 
Noblesse. La retraite de Louis XVI à Marly, a])rès la mort du Dauphin, 
l'avait livré sans contrepoids à l'influence de la reine et du comte 
d'Artois. Il céda aux supplications de la Noblesse, et aussi (on sait 
quelle était sa piété) à celles de l'archevêque de Paris, et se décida à 
résister au Tiers état, à annuler la résolution du 17, à ordonner la 
séparation des ordres dans les États généraux. 

t'iic séance royale fut annoncée; mais, au lieu d'agir brusquement, 
on traîna. On ferma la salle du Tiers pour les préparatifs de la séance 
royale; cela amena le serment du Jeu de Paume (20 juin), auquel ne 
semble s'être refusé aucun des quatre-vingts députés ipii avaient volé 
contre la résolulidii dn 17 juin', serment de résistance, serment de 

1. Nous n'avons pas la lislo <lc ces quatre-vingts. 



L ASSEMBLER NATIONALE 35 

faire quand même une constitution'. Et, le 22, la majorité du Clergé 
se réunit au Tiers. 

La séance roj^ale a lieu le 23. Le roi y fait d'importantes concessions, 
qui, avant son alliance avec la Noblesse, auraient peut-être été accueil 
lies avec enthousiasme. Mais il parle en roi absolu qui ordonne, casse 
l'acte du 17, défend aux trois ordres de voter par tête, sauf pour d'insi- 
gnifiantes questions. Enfin il enjoint aux députés de se séparer tout de 
suite en ordres. 

La royauté va-t-elle être obéie? Moment solennel! Mais on avait 
l'habitude de désobéir au roi, et les lits de justice n'avaient pas eu 
raison de la résistance des Parlements ^ On savait par expérience qu'un 
non bien ferme faisait reculer le roi, et sa reculade de 1788 était dans 
toutes les mémoires. Est-ce que les représentants de la nation auront 
moins d'énergie que des conseillers au Parlement? D'où le mot de 
Mirabeau sur les baïonnettes, la déclaration unanime de l'Assemblée 
qu'elle persiste dans ses précédents arrêtés, le décret rendant inviolable 
la personne des députés. ~~~ 

Qu'allait faire le roi? 11 avait donné ses ordres d'un tel ton qu'il 
semblait qu'il n'eût plus qu'à faire marcher des régiments. 11 ne fit 
rien. L'abbé Jallet raconte^ qu'averti il s'écria : « Eh bien, f..., qu'ils 
restent! » Quatre jours plus tard (27 juin), il ordonna à la Noblesse de 
se réunir à l'Assemblée nationale et consacra ainsi lui-même solennel- 
lement cet arrêté du 17 juin qu'il avait solennellement cassé le 23. 

De la sorte, il se déclara ridiculement vaincu et se plaça à la 
remorque de cette Révolution dont il pouvait être le directeur. Les 
{^sprits perspicaces virent bien dès lors quel coup mortel avait reçu la 
royauté. Etienne Dumont entendit Mirabeau s'écrier : (( C'est ainsi 
qu'on mène les rois à l'échafaud! » Et, d'après Malouet*, le même 
Mirabeau prévoyait déjà « l'invasion de la démocratie », c'est-à dire la 
république. 

JJJ L'acte du 27 juin ne lut pas considéré comme une rupture de 
ralhance du roi et de la Noblesse, mais comme un expédient, une 
concession forcée, un moyen dilatoire. On faisait semblant de céder, et 
on faisait venir des troupes des frontières. 

Les députés se hâtèrent de faire acte de constituants. 

1. Voir dans mes Études et leçons sur la Révolution, première série, p. 57 à 70, 
l'article sur le serment du Jeu de Paume. Assurément les députés du Tiers état, au 
Jeu de Paume, ne songeaient pas à détruire la monarchie. Mais plus tard, quand les 
circonstances eurent amené cette destruction, on les regarda comme des précur- 
seurs de la république. Dans le rapport qu'il fit à la Convention, le 7 brumaire 
an II, pour lui proposer d'acheter la maison du Jeu de Paume, Marie-Joseph Chénier 
dit qu'en faisant ce serment ces premiers mandataires du peuple ■• décrétaient de 
loin la république « {Monileur, réimpression, t. XYIII, p. 284). 

2. Etienne Dumont (p. 96) signale l'influence qu'eut alors l'exemple des Parlements. 

3. Journal, p. 99. 

4. Mémoires, r' éd., t. I, p. 313. 



3G l.K DKHIT l)H LA RHVOLITIOX 

Ils croyaient avoir reçu de leurs commettants le mandat impératif de 
ne pas accorder un sol de subside avant l'établissement d'une Consti- 
tution '. Aussi, dès lo () juillet, nommèrent-ils un Comité de Constitu- 
tion (de trente membres). Le î), au nom de ce Comité, Mounier présenta 
un plan de travail en articles, où il entreprenait de préciser les droits 
de la nation et ceux du roi : 1'' par une déclaration des droits (dont La 
Fayette, en son nom personnel, présenta, le 11, un premier projet); 
2" par l'exposé des « principes constitutifs de la monarchie ». 

La cour, de son côté, hâtait les préparatifs du coup d'Etat, en vue de 
dissoudre l'Assemblée nationale. Une armée de mercenaires étrangers, 
avec une nombreuse artillerie, bloque l'Assemblée, l'intercepte de Paris. 

L'Assemblée demande au roi d'éloigner les troupes (8 et 9 juillet). 

Le roi refuse avec hauteur (Il juillet), propose ironiquement à 
l'Assemblée de la transférer à Noyon ou à Soissons , et, jetant le 
masque, renvoie Necker, forme un ministère de coup d'Etat. 

L'Assemblée prend une belle attitude, déclare que les ministres ren- 
voyés emportent son estime et ses regrets. (( (jue les ministres et agents 
civils et militaires de l'autorité sont res])onsables de toute entreprise 
contraire aux droits de la nation et aux décrets de cette Assemblée », 
rend personnellement responsables les ministres actuels et conseils de 
Sa Majesté, (( de quelque rang et état qu'ils puissent être », décrète 
qu'elle persiste dans ses arrêtés des 17, 20 et 23 juin, et réclame de 
nouveau le renvoi des troupes. 

La guerre est déclarée. D'un côté, c'est le roi, appuyé sur les privi- 
légiés; de l'autre, l'Assemblée nationale, qui représente la nation. Dans 
ce duel de la force et du droit, ou, si on aime mieux, du passé et de 
l'avenir, de la politique de statu quo et de la politique d'évolution, la 
cause du droit semblait vaincue par avance. Il n'y avait qu'à faire 
marcher ces régiments de mercenaires étrangers, incarcérer les chefs de 
l'Assemblée, exi)édier les autres dans leur province. Quelle résistance 
auraient pu faire les Constituants? Des attitudes romaines, des mots 
historiques n'eussent point détourn(' les baïonnettes. Sans doute cette 
dis|)ersion de l'Assemblée n'aurait pas ojjtenu l'assentiment de la 
France, et cet assentiment était indispensable à la royauté pour obtenir 
l'argent qu'elle n'avait pas et sans lequel elle ne pouvait vivre. Oui, le 
roi eût été forcé plus tard à convoquer d'autres Etats généraux. Mais, 
en attendant, l'ancien régime continuait, la Révolution était ajournée. 

Pour c|ue l'Assemblée nationale se tirât de ce pas hasardeux, il fallait 
une sorte de miracle : qu'elle trouvât une armée à opposer à l'armée du 
roi. et on sait que ce miracle eut lieu, par l'intervention spontanée de 
Paris . 



\. Rapport (le Mounier du '.t juillet ITN'.t, p. 1 (relié dans le Procès-vei-hal, t. 1) : 
•■ Nos commettants nous ont défemlu d'accorder des sul)sides avant l'établissemenl 
de la constitution. Nous obéirons donc à la nation en nous occupant incessamment 
de cet important ouvrage. ■■ 



PRISE DE LA BASTILLE 37 

La cour ne se méfiait guère de Paris, puisqu'elle avait convoque 
l'Assemblée nationale dans la ville la plus voisine. Paris, qui vivait du 
luxe de l'ancien régime, allait-il se lever pour aider à une révolution 
qui le ruinerait peut-être? Et s'il y avait une insurrection, serait-elle 
sérieuse? Que pouvait-on craindre ou espérer de cette populace inso- 
lente, prête à fuir, disait-on, devant quelques hallebardes, et dont les 
philosophes s'étaient moqués? Les motionnaires du Palais-Royal, ces 
écervelés et ces braillards sans armes, feraient-ils reculer la vieille armée 
royale? Pour les beaux esprits de la cour, l^aris semblait vraiment une 
« quantité néglig'eable )), comme nous dirions. 

Eh bien! Paris se leva tout entier, s'arma, s'empara de la Bastille, 
forma un véritable camp retranché, une commune insurgée, et le roi 
fut vaincu, dut faire sa soumission, sinon sincère, du moins complète, 
et le coup d'État fut déjoué. Toute l'histoire de France se trouva 
changée par l'intervention de Paris, que toute la France suivit. 

Je ne raconterai pas ici cette révolution à forme municipale ({iic la 
prise de la Bastille amena en France, en juillet et en août 1789, d'abord 
dans les villes, puis dans les campagnes ^ Je dirai seulement que ce fut 
là un fait capital parmi ceux qui préparèrent l'avènement de la démo- 
cratie et de la république en France. 

Sans doute la révolution municipale ne se fait pas au cri de Vive (a 
République! et ce cri n'est entendu ni à Paris ni dans les provinces. 
Au contraire, il arrive souvent qu'on crie Vive le Roi! même quand 
les paysans s'attaquent aux châteaux -. On croit partout que c'est 
au profit de la royauté qu'on renverse le (( despotisme féodal », 
ce fléau des campagnes, et le « despotisme ministériel », ce fléau des 
villes. La masse ignore que le roi a trahi la « nation » pour s'allier à la 
Noblesse, et l'élite, qui ne l'ignore pas, reste royaliste quand même. 
Le roi continue à être, aux yeux de tous, la personnification de cette 
nation en laquelle s'agglomèrent les trente mille communes. Mais, en 
réalité, le roi n'est pas le directeur de ce mouvement; il se fait sans 
lui. Quoi de plus essentiellement républicain que l'acte de cette nation 
qui, ayant bousculé l'ancien régime, se met à se gouverner elle-même, 
tout entière debout et en armes? 

La situation est changée. Au lieu d'une Assemblée bloquée par une 
armée de mercenaires, c'est une Assemblée protégée par plusieurs millions 

\. J'en ai tracé brièvement le tableau dans le lome YllI de VHisloire fjénérale 
publiée sous la direction de MM. Lavisse et Rambaud. 

2. 11 n'est même pas question de changer de roi. Si les bustes du duc d'Orléans 
sont promenés dans Paris à la veille de la prise de la Bastille, je ne vois pas qu'alors 
aucun motionnaire ait proposé de mettre ce prince sur le trône. En 1821, Chateau- 
briand écrivait dans ses Mémoires cVoulre-tomhe (éd. Biré, t. I, p. 269) qu'à Paris, 
le 14 juillet 1789, on criait : Vivi: Louis XVII! Mais sa mémoire, si exacte qu'elle fût 
en général, ne l'a-t-elle pas trompé en ce cas? Toujours est-il que son témoignage 
est unique, et qu'il ne semble parler que d'un cri presque isolé et sans écho. Voici 
ses expressions : « On criait : Vive Necker! Vive le duc d'Orléans! et parmi ces cris 
on en entendait un plus hardi et plus imprévu : Vive Louis XVII! •> 



3« LE DE13LT l)K LA UHV(tLlTl(i.\ 

de Français armés. Hier, elle avait un ton de dignité attristée et une 
sorte de coni-niic sans psi)oir. Aujourd'hui, elle parle en souveraine, 
elle agit en souveraine; elle l'ormi^ un (lomité des reeherches et un 
Comité des rajiporls. qui sont comme une ébauelie anlieipéc des 
Comités de salut public et de siireté g-énérale. L'idée du Tribunal révo 
lulionnaire apparaît même d('jà dans le projet de former un tribunal 
j)onr juijer les crimes de lèse-nation, qu'en attendant l'Assemblée 
jugera elle-même. 

Les vieux corps privilégiés s'inclinent devant la majesté du souve- 
rain nouveau : Parlement de Paris, (]our des Comptes, Chambres des 
Aides, l'niversité défilent à la barre de l'Assemblée, lui apportent 
comme l'hommage du passé. Les villes de France viennent aussi lui 
apporter comme l'hommage de l'avenir. 

Cependant l'Assemblée aurait-elle osé, voulu faire table rase de l'an- 
cien régime? C'était contraire aux vues des philosophes, qui tous 
avaient déconseillé une révolution radicale. 

Elle songeait même à prendre des mesures pour réprimer les insur- 
rections partielles qu'on lui disait avoir éclaté çà et là, quand elle 
apprit que ces insurrections étaient partout victorieuses, que le régime 
féodal était par terre. 

Alors, ce souffle d'enthousiasme et de révolte qui, parti de Paris, 
avait soulevé toute la France, souleva l'Assemblée à son tour, et, dans 
la nuit du 4 août I7S9. ratifiant le fait accompli, elle déclara le régime 
féodal aboli. 

Cette nation qui avait fait tout cela et dont l'Assemblée n'était plus 
que l'interprète, on la voyait, comme l'avait dit Grégoire à la séance 
du 14 juillet, idolàlrr de son roi. Aussi les constituants ne songèrent- 
ils pas plus à détruire la royauté après la révolution municipale qu'ils n'y 
avaient songé avant. Les décrets du 4 août proclamèrent Louis XVI 
restaurateur de la liberté française '. 

Un autre décret, du 10 août, consacra la révolution municipale et lit 
subir un nouvel et grave échec au pouvoir royal, en brisant l'épée du 
roi. En efTet. l'Assemblée décida, entre autres dispositions : 

c( Que les soldats jureront, en présence du régiment entier sous les 



1. Même ceux qui avaient conscience de la mauvaise volonté et des hésitations de 
Louis XVI espéraient alors changer son cœur à force d'amour, et croyaient y avoir 
réussi, comme le ])roiive la •• joie générale » qui éclata dans l'Assemljlée, quelques 
heures avant (lu'elle rendit les fameux décrets du 4 août, quand elle entendit lec- 
ture de cette lettre du roi : « 4 août 1789. Je crois, Messieurs, répondre aux senti- 
ments de confiance qui doivent régner entre nous, en vous faisant part directement 
de la manière dont je viens de remidir les places vacantes dans mon ministère. Je 
donne les sceaux à M. l'arciievèque de Bordeaux; la feuille des bénéfices à M. l'ar- 
chevêque de Vienne, et le département de la guerre à M. de La Tour-du-Pin Paulin, 
et j'appelle dans mon conseil M. le maréchal de Bauveau. Les choix que je fais 
dans votre Assemlilée même vous annoncent le désir (]ue j'ai d'entretenir avec elle 
la plus confiante et la plus amicale harmonie. Slrpu' : Loiis. •• {Point du Jour, t. II, 
p. 2:i-2t.) 



LA DÉCLARATION DES DROITS 39 

armes, de ne jamais abandonner leurs drapeaux, d'être fidèles à la 
nation, au roi et à la loi; 

(( Que les officiers jureront, es mains des officiers municipaux, en 
présence de leurs troupes, de rester fidèles à la nation, au roi et cà la loi 
et de ne jamais employer ceux qui seront sous leurs ordres contre les 
citoyens, si ce n'est sur la réquisition des officiers civils et municipaux, 
laquelle réquisition sera toujours lue aux troupes assemblées '. » 

lY Tels sont les principaux événements qui, au début de la Révolu- 
tion, firent passer, en fait, la souveraineté des mains du roi à 
celles de la nation, et, par la révolution municipale, établirent en 
France un état de choses républicain, non pas trente mille républiques 
indépendantes, non pas une anarchie, mais trente mille communes 
unies en nation sous la souveraineté réelle du peuple français, c'est-à- 
dire une sorte de république unitaire en voie de formation, où le roi 
n'avait plus qu'une autorité nominale. 

Cet état de choses, l'Assemblée constituante l'avait partiellement 
consacré par les décrets des 4 et 10 août. Elle le consacra aussi par la 
Déclaration des droits, puis le modifia, dans un sens conservateur ou 
plutôt réactionnaire, par l'organisation de la monarchie, par l'établisse- 
ment de la classe bourgeoise politiquement privilégiée. 

Parlons d'abord de la Déclaration des droits, qui est le fait le plus 
remarquable dans l'histoire de la formation des idées républicaines et 
démocratiques. 

Un nouveau Comité de constitution (de huit membres) avait été 
nommé le 14 juillet. Par l'organe de Champion de Cicé et de Mounier, 
il fit ses deux premiers rapports les 27 et 28 juillet. Le débat public 
commença le 1'' août, sur la question desavoir s'il y aurait ou non une 
Déclaration avant la constitution. 

Ici, il est utile de rappeler que tout le monde était d'accord sur ce 
qu'il fallait entendre par une « déclaration des droits de l'homme et du 
citoyen ». Il s''agissait de proclamer, en langue française, les mêmes 
principes qu'avaient proclamés les Anglo-Américains. 

Personne ou presque personne ne contestait la vérité de ces principes, 
en faveur desquels il y avait un large et fort courant d'opinion. 

Ce n'est point par pédantisme puéril que le Comité de constitution 
proposa de les inscrire avant la constitution. C'était là un acte poli- 
tique et de guerre. Les proclamer dès lors, c'était poser les principes 
d'où sortira la constitution. C'était porter le coup suprême au pouvoir 
absolu. C'était consacrer la Révolution. 

Ce n'est pas davantage par pédantisme puéril que quelques défen- 

1. La rédaction de ce décret fut légèrement modifiée le 13 août, mais sans qu'on 
en altérât le sens ni la portée. — 11 reçut la plus grande publicité : l'Assemblée 
chargea les curés de le faire connaître à leurs paroissiens, et d'en assurer l'exécu- 
lion par leurs discours et leur zèle. 



iO LE DÉBUT UK LA REVOLUTION 

seiirs (lu pouvoir i-oynl proposaient rnjournomout : ils voyaient que la 
révctluliou (l'Aniériciue avait débuté pur là, et c'était ainsi que les Anglo- 
Américains en étaient venus à se passer de roi. 

La souveraineté va t elle, en droit, passer du roi au peuple, comme, 
en fait, elle a passé du roi au peuple? Voilà, au fond, ce qui s'agitait 
alors, c'est-à-dire toute la Révolution, 

Les monarchistes rédacteurs de la Déclaration française n'étaient 
point effrayés du caractère républicain de cette Déclaration. Un des rap- 
porteurs du Comité de constitution avait soin de rappeler qu'on l'avait 
rédigée à l'instar de l'Amérique ' ; ce rapporteur était l'archevêque de 
Bordeaux. Adhérait-il personnellement au fond, non seulement républi- 
cain, mais philosophique, rationaliste de la Déclaration? Oui, puisqu'il 
dit dans ce rapport : « Les membres de votre (Jomité se sont tous 
occupés de cette importante Déclaration des droits. Ils ont peu varié 
dans le fond, et beaucoup plus dans la forme. » 

(;e{)endant il faut dire que, s'il y avait unanimité pour accepter ou ne 
pas contester les principes, on se demanda d'abord, surtout quand on 
n'était pas encore bien sûr que la révolution municipale eût triomphé 
dans toute la France, s'il était prudent de proclamer ces principes en 
corps de doctrine. L'opinion de l'Assemblée sembla d'abord incertaine à 
cet égard, et la discussion dans les bureaux avait même paru faire pré- 
voir une décision négative. Gaultier de Biauzat écrivait, le 29 juillet, à 
ses commettants : (( Nous avons pensé, dans mon bureau, ce soir, qu'il 
est inutile et dangereux d'insérer une Déclaration des droits de l'homme 
dans une constitution -. » Et Barère, d'abord incertain lui-même, 
imprimait dans sa gazette, le Poinl du Juin- : « Le premier jour des 
débats, il paraissait douteux si l'on adopterait même l'idée d'une Décla- 
ration des droits séparée de la constitution ^. » 

Une partie de la bourgeoisie, à la veille de se privilégier politique- 
ment, hésitait à proclamer les droits du prolétariat. Elle ne les contes- 
tait pas : elle jugeait imprudent de les crier aux oreilles des prolétaires, 
parce qu'elle ne voulait appliquer ces droits (|ue partiellement, s'en 
réserver l'exercice politique. 

Ce sont des nobles qui entraînèrent l'Assemblée, de jeunes nobles 
enthousiastes. Le comte de Montmorency dil. le 1" août 1789 : 
(( ... L'objet de toute constitution politique, comme de toute union 
sociale, ne peut être que la conservation des droits de l'homme et du 
citoyen. Les représentants du peuple se doivent donc à eux-mêmes, 
pour guider leur marche, ils doivent à leurs commettants, qui ont à 
connaître et à juger leurs motifs, à leurs successeurs, qui ont à jouir 
de leur «uivrage et à le perfectionner, aux autres peuples, qui peuvent 

1. Voir plus liant, p. i>:?. Sur les préoccupations américaines à. ce moment-l.i, voir 
aussi le Poinl du Jour, l. II, p. î) et 15. 

2. Correspondance, éd. Fr. Mcge, t. Il, p. Jl4. 

3. Poinl du. four, t. il, p. 20. 



LA DÉCLARATION DES DROITS 41 

apprécier et mettre à profit leur exemple, ils doivent enfin, sous tous 
les rapports, donner à leur patrie, comme préliminaire indispensable 
de la constitution, une Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. 
C'est une vérité à l'appui de laquelle se présente tout de suite l'idée de 
l'Amérique *... » 

Le comte de Gastellane voit dans la Déclaration la vraie arme contre 
l'arbitraire royal et le régime des lettres de cachet : « N'en doutons pas, 
Messieurs, l'on ne peut attribuer cette détestable invention qu'à l'igno- 
rance où les peuples étaient de leurs droits. Jamais, sans doute, ils ne 
l'ont approuvée. Jamais les Français, devenus fous tous ensemble, 
n'ont dit à leur roi : Nous te donnons une puissance arbitraire sur nos 
personnes; nous ne serons libres que jusqu'au moment où il te con- 
viendra de nous rendre esclaves, et nos enfants aussi seront esclaves 
de tes enfants; tu pourras, à ton gré, nous enlever à nos familles, nous 
envoyer dans des prisons, où nous serons confiés à la garde d'un geô- 
lier choisi par toi, qui, fort de son infamie, sera lui-même hors des 
atteintes de la loi. Si le désespoir, l'intérêt de ta maîtresse ou d'un 
favori convertit pour nous en tombeau ce séjour d'horreur, on n'entendra 
pas notre voix mourante; ta volonté, réelle ou supposée, l'aura rendu 
juste; tu seras seul notre accusateur, notre juge et notre bourreau. » 
Or le peuple peut seul faire respecter les lois contre le despotisme. Donc il 
faut proclamer les droits du peuple. Si on objecte que, u dans ce moment 
même, la multitude se livreà des excès », Gastellane répond « que le vrai 
moyen d'arrêter la licence est de poser les fondements de la liberté », 

Quel langage républicain! Et qu'on ne croie pas que les députés hos- 
tiles à une Déclaration parlassent d'un autre ton, puisque l'évêque de 
Langres avait été jusqu'à dire que le sujet d'une monarchie et le citoyen 
d'une république ont les mêmes droits ^. 

Et que disaient les adversaires de toute déclaration ? 
Voici comment le Courrier de Provence résume leur opinion ^ : 
(( MM. Crénièrc, Grandin, le duc de Lévis, l'évêque de Langres ont 
fortement insisté sur les inconvénients qui résulteraient, selon eux, 
d'une exposition des droits de l'homme et du citoyen dans une monar- 
chie, où l'état actuel des choses leur est si souvent en opposition directe 
que le peuple peut en abuser. C'est un voile qu'il serait imprudent de 
lever tout à coup. C'est un secret qu'il faut lui cacher, jusqu'à ce qu'une 
bonne constitution l'ait mis en état de l'entendre sans danger. Un 
homme sage ne réveille point un somnambule qui marche entre des 
précipices, parce qu'au lieu de le sauver il risquerait de le perdre. On 
ne s'est pas exprimé de cette manière, mais nous rendons le sens des 
objections qui nous ont frappé, etc. * » 

d. Courrier de Provence, n° XXII, p. 12. 
•2. Point du Jour, t. II, p. 4. 

3. Courrier de Provence, n° XXII, p. 22. 

4. Au fond, c'est l'opinion de Mirabeau, et cependant son journal fait chorus avec 
les partisans d'une Déclaration. 

RÉVOLUTION FRANÇAISE. ^ 



42 LE DÉBIT 1)1': LA HÉVULI.TION 

Et Malouet dit dans la séance du 3 août ' : « Pourquoi transporter 
les hommes sur le haut d'une montagne, et de là leur montrer tout le 
domaine de leurs droits, puisque nous sommes ohligés ensuite de les 
en faire redescendre, d'assigner les limites, et de les rejeter dans le 
monde réel, où ils trouveront des bornes à chaque pas -? )) 

Quand l'Assemblée apprit, le 4 août, que la Révolution était partout 
victorieuse, elle cessa de prêter l'oreille à ces objections, et, consacrant 
la victoire populaire, elle décréta, quelques heures avant de voter l'abo- 
lition du régime féodal, que la constitution serait précédée d'une Décla- 
ration des droits, et qu'il n'y aurait pas de Déclaration des devoirs. 

II y avait plusieurs projets émanés de La Fayette, Siéyès, Meunier, 
Target, etc., dissemblables de forme, semblables quant aux principes. 
Le 12 août, l'Assemblée nomma un Comité de cinq membres pour les 
fondre en un seul. Le 17, ce Comité présenta son rapport par l'organe 
de Mirabeau, et ce rapport parut très mal fait. Le rapporteur, secrète- 
ment hostile à toute Déclaration, proposait l'ajournement après la 
constitution. Le 18 août, renvoi aux bureaux, et chaque bureau dressa 
un projet. Le 19, l'Assemblée prit pour base le projet du 6'' bureau, 
qu'elle vota, du 20 au 26, avec de graves amendements. 

Ou plutôt ce fut une rédaction nouvelle, bien meilleure que le texte 
du 6° bureau et que les autres projets. Il se produisit en effet ce phéno- 
mène, presque invraisemblable, que ces 1200 députés, incapables 
d'aboutir à une expression concise et lumineuse, quand ils travaillaient, 
soit isolément, soit par petits groupes, trouvèrent les vraies formules, 
courtes et nobles, dans le tumulte d'une discussion publique, et c'est à 
coups d'amendements improvisés que s'élabora, en une semaine, l'édifice 
de la Déclaration des droits. 



1. Lucas-Montigny, Mémoires de Mirabeau, éd. de Bruxelles, t. IX, p. 66, attribue 
ce propos à Mounier. 

i. Si on veut connaître l'opinion de ceux des adversaires de la Déclaration qui ne 
faisaient pas partie de l'Assemblée, il faut lire l'article de Rivarol, dans le Journal 
polilique national du 2 août 1789 : « ... Malheur à ceux qui remuent le fond d'une 
nation! Il n'est point de siècle de lumière pour la populace : elle n'est ni fran- 
çaise, ni anglaise, ni espagnole : la populace est toujours et en tout pays la même, 
toujours cannibale, toujours anthropophage! >■ >■ Vous allez en ce moment donner 
des lois (ixcs et une constitution éternelle aune grande nation, et vous voulez que 
celte constitution soit précédée d'une Déclaration pure et simple des droits de 
l'homme. Législateurs, fondateurs d'un nouvel ordre de choses, vous voulez faire 
marcher devant vous cette métaphysique que les anciens législateurs ont toujours 
eu la sagesse de cacher dans les fondements de leurs édifices. Ah ! ne soyez pas 
plus savants que la nature! Si vous voulez qu'un grand peuplejouisse de l'ombrage 
et se nourrisse des fruits de l'arbre que vous plantez, ne laissez pas ses racines à 
découvert. Craignez que des hommes, auxquels vous n'avez parlé que de leurs 
droits cl jamais de leurs devoirs, que des hommes qui n'ont plus à redouter l'au- 
torité royale, qui nentendenl rien aux opérations législatives d'une Assemblée 
nationale, et qui en ont conçu des espérances exagérées, ne veuillent passer de 
l'égalité naturelle à l'égalité sociale, de la haine des rangs à celle des pouvoirs, et 
<iue, de leurs mains rougics du sang des nobles, ils ne veuillent aussi massacrer 
leurs magistrats. » — Il faut remarquer que Rivarol ne conteste pas absolument la 
vérité des principes dont il redoute Tapplication. 



LA DECLARATION DES DROITS 43 

. Ainsi ce iMounier qui, soit dans son projet personnel de Déclaration, 
soit dans le projet présenté par lui au nom du Comité le 28 juillet, 
n'avait trouvé que des formules faibles, improvisa, en pleine séance 
publique de l'Assemblée, et fît accepter la formule forte du préambule 
et des trois premiers articles '. C'est que ce n'est plus l'avocat Mounier, 
isolé, discordant, incertain du succès de la Révolution, et travaillant à 
tirer, sous sa lampe, sa pensée de lui seul : c'est le membre d'un groupe 
fort, qui représente une nation victorieuse, et qui se trouve être l'inter- 
prète de la vie et de la réalité. 

D'autres amendements furent improvisés, avec non moins de succès, 
par Alexandre de Lameth, Lally-Tolendal, Talleyrand ^. 

D'ordinaire, ce fut un effort de concision. Parfois aussi ce fut un 
effort d'explication, et cela pour des raisons, non de goût et de rhéto- 
rique, mais de fait et historiques. 

Par exemple, l'article 14 du projet du ()" bureau, qui servait de base 
à la discussion, était ainsi conçu : 

« Nul citoyen ne peut être accusé ni troublé dans l'usage de sa pro- 
priété, ni gêné dans celui de sa liberté, qu'en vertu de la loi, avec les 
formes qu'elles a prescrites, et dans les cas qu'elle a prévus. » 

C'était bien court contre l'arbitraire despotique, si compliqué, si 
vivace par l'usage et l'habitude héréditaires de souffrir. L'Assemblée, 
inspirée par la nation victorieuse, sentit le besoin d'une rédaction plus 
explicite, et cette rédaction, adoptée à l'unanimité % sortit comme 
spontanément du choc de vingt amendements ^ Ce sont les articles 7, 
8 et 9 de la Déclaration (votés le 21 août 1789). 

A lire cette discussion dans les comptes rendus contemporains, on a 
l'impression que c'est la nation, devenue souveraine par des actes 
spontanés, qui dicte la Déclaration à ses représentants. 

Cette Déclaration, inspirée par une nation monarchiste, rédigée par 
des députés monarchistes, est presque entièrement républicaine. 

Il n'y est pas question de royauté, il ne s'y trouve pas la moindre 
allusion au pouvoir royal, ni même à l'utilité de la monarchie. 

Au contraire, tout y est anti-monarchique : d'abord, le fait qu'il y 
ait une Déclaration, fait américain, fait républicain, formule d'une 
récente révolte républicaine qui a réussi; ensuite et surtout, cette affîr- 

1. Point du Jour, t. II, p. 178. 
■2. Ibid., t. Il, p. 180, 185, 18G. 

3. Ibid., p. 19o. 

4. Barère dit (Point du Jour, t. 11, j). l'JI) : « Pour apprécier les travaux de l'As- 
semblée nationale, il suffira de comparer cette première rédaction avec celle qui 
est sortie du choc des opinions. >• 11 faut lire toute la discussion sur cet objet dans 
le même journal, p. 191 à 195. On y voit que « MM. Target, de Bonnay et du Port, 
ayant formé une espèce de coalition, ont concouru à rédiger ensemble les trois 
articles essentiels qu'on a substitués à l'article 14 du projet ». Je ne vois que deux 
articles du fi" bureau qui aient été adoptés textuellement, à savoir les articles 12 
et 16 (qui dans le projet portaient les numéros 20 et 24). L'article 11 (sur la liberté 
de la presse) fut l'œuvre personnelle et improvisée du duc de La Rochefoucauld 
(Point du Jour, t. Il, p. 209.) 



44 I^K DKItl T l)K LA RÉVOLUTION 

malioli (iiic la nation est majenre, qu'elle se g'ouvernf ellu-niènie, non 
senloment en réalité, mais en droit. On peut dire qu'ici le fait précède 
le droit, et le légitime historiquement : le droit légitime le fait ration- 
nellement. 

J'ai dit (jue la Déclaration était presque entièrement républicaine. 
Elle ne l'est pas en un point, en un seul point, je veux dire pour ce 
qui est de la (fuestion de la liberté de eonscienee, on les purs principes 
rationalistes ne guidèrent pas les rédacteurs. 

Ou sait que, dans le préamliule, l'Etre suprême est invo(iaé : « ... En 
présence et sous les auspices de l'Etre suprême '... » 

Le projet du (S" bureau portait : « En présence du suprême législateur 
de l'Univers. » Laborde de Mereville demanda (20 août) qu'il ne fût pas 
question de Dieu : (( L'homme, dit-il, tient ses droits de la nature : il 
ne les reçoit de personne. » jNLais l'Assemblée nationale invoqua l'Etre 
suprême, sans autre opposition que celle de Laborde de Mereville '. 
Et cela, semble t-il, pour trois raisons principales : 1" parce que 
presque tous les Français d'alors, même anti-chrétiens, étaient déistes; 
2° parce que la masse du peuple était sincèrement catholique; 3° parce 
que cette formule mystique, dans le préambule du grand acte révolu- 
tiojinaire, était le prix de la collaboration du Clergé à la Déclaration 
des droits. 

Sans doute. l'Assemblée se refusera (2S août) à voter la motion de 
l'abbé d'Eymar, déclarant la religion catholique religion d'État^; mais, 
à l'occasion, elle se déclarait catholique*, probablement pour complaire 
aux « curés patriotes » qu'elle comptait parmi ses membres, et aussi 
par égard pour les sentiments de la masse, surtout rurale, des Fran- 
çais. Elle n'entendait même pas mettre la religion catholique sur le 
même rang que les autres religions, et le constituant VouUand pouvait 
parler à la tril)une, sans être contredit, de la convenance d'avoir une 
(( religion dominante » et représenter la religion catholique comme 
(( fondée sur une morale trop pure pour ne pas tenir le premier rang ^ ». 
C'est pourquoi, au lieu de proclamer la liberté de conscience, elle se 
borna (23 août) à proclamer la tolérance, par l'article 10, ainsi conçu : 
« Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu 
que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la loi. » 

Mirabeau avait parlé éloquemment contre cette Inlrrancc, le 22 août : 
(( Je ne viens pas prêcher la tolérance : la liberté la plus illimitée de 
religion est, à mes yeux, un droit si sacré que le mot lolrrance, qui vou- 
drait l'exprimer, me paraît en (juelque sorte tyrannique lui-même, 

1. 11 n'était pas (iiieslion do l'Hlre sui)rème dans le projet présenté par Mirabeau 
au nom de la Coniniission des Cinq. 

■2. Voir les comptes rendus de IJarèrc et de Le llodey. 

'^. Courrier de Provence, n" XXXIY. 

4. Par exemple, le 13 avril 1700, jour où elle écarta une motion de Dom Gerle 
analogue à celle de l'abbé d'Eymar. 

:;. l'oint du Jour, t. 11, p. i'J'J. 



CONSÉQUENCES DE LA DÉCLARATION 45 

puisque l'existence de l'autorité qui a le pouvoir de tolérer attente à la 
liberté de penser, par cela même qu'elle tolère et qu'ainsi elle pourrait 
ne pas tolérer'^. » Quand l'article eut été voté, le Courrier de Provence 
s'écria : « Nous ne pouvons dissimuler notre douleur que l'Assemblée 
nationale, au lieu d'étouffer le germe de l'intolérance, l'ait placé, comme 
en réserve, dans une Déclaration des droits de l'iiomme. )) Et le journa- 
liste (est-ce Mirabeau lui même?) montra que cet article permettrait 
d'interdire le culte public aux non-catlioliques ^. 

Mais sauf en ce qu'elle ne proclame pas la liberté de conscience, la 
Déclaration des droits est nettement républicaine et démocratique. 

y On peut la considérer à un double point de vue, négatif ou positif, 
comme détruisant le passé ou comme édifiant l'avenir. 

Aujourd'hui, rétrospectivement, nous la considérons surtout au 
second point de vue, c'est-à-dire comme le programme politique et 
social de la France à partir de 1789. Les hommes de la Révolution la 
considéraient surtout au premier jioint de vue, comme la notification 
du décès de l'ancien régime, et, ainsi que le veut le préambule, comme 
une barrière contre une résurrection possible de cet ancien régime, tout 
de même que les Américains avaient édifié leur Déclaration des droits 
en machine de guerre contre le roi d'Angleterre et le système despo- 
tique. 

L'autre point de vue, à savoir la Déclaration considérée comme pro- 
gramme d'une société à organiser, les Constituants le laissaient volon- 
tiers dans une demi-ombre, parce qu'il contredisait en partie le régime 
bourgeois qu'ils allaient établir. 

Le principe de l'égalité des droits, c'est la démocratie, c'est le suffrage 
universel, pour ne parler que des conséquences politiques de ce prin- 
cipe, et ils allaient établir le suffrage censitaire. 

Le principe de la souveraineté de la nation, c'est la république, et ils 
allaient maintenir la monarchie. 

Ces conséquences étaient aperçues, non de la masse, mais des consti- 
tuants, des hommes instruits. Et c'est bien pour cela que la bourgeoisie 
avait hésité à faire une Déclaration des droits. Une fois faite, on la 
masqua d'un voile, selon le mot du temps, et il y eut la politique du 
voile. « Je vais déchirer le voile! » disaient parfois les orateurs exaltés, 
ceux qui se faisaient occasionnellement tribuns du peuple. Mais c'était 
l'exception. Il n'y eut pas d'abord de parti organisé qui réclamât l'appli- 

\. Mirabeau peint par lui-même, t. 1, p. 237. 

2. Cet article se termine {Courrier de Provence, n" XXXI, p. 48) par un éloge de 
« la secte protestante, secte paisible par essence, favorable à la raison humaine et 
à la richesse des nations, amie de la liberté civile, dont le clergé n'a point de chef 
et forme un corps de citoyens, d'ofliciers de morale stipendiés par l'État, occupés 
de l'éducation de la jeunesse, et intéressés, par l'esprit même de famille, au main- 
tien des mœurs et à la prospérité de la chose publique ». Voir aussi, à propos de 
l'article 10, les Révolutions de Paris, n" VIII, p. 2 et 3. 



46 LE DHHIT KK I.A llKVOLI'TIilX 

caliiMi iiiinii'(li;ilc du princi[)(' essentiel de la Déclaration, ce ({ni revient 
à (liii- (|iril iTy eut |i;is d'abord de parti répnblicain on démocratiqne. 

(Jii.iiid 1rs l'anlcs du roi cnrent déchiré le voile, quand le itacle entre 
la ii.dinii cl le idi fui d(''cidément romiMi. l'expérience amena les Fran- 
çais à appli(iucr les conséquences de la Déclaration, par le régime de 
170^ et de 1793, c'est àdire |)ar la démocratie et la Hé])ul)lique. 

J^es hommes de 1792 et de 1793, on les a appelés les renégats des 
principes de 1789 '. Oui, ils violèrent momentanément la liberté de la 
presse, la liberté individuelle, les garanties de justice légale et normale. 
Ils le iireul. i)arce que la Révolution était en état de guerre contre 
l'Europe; ils le firent contre l'ancien régime au profit du nouveau; ils 
le firent pour sauver les principes essentiels de la Déclaration. Mais ce 
({u'on ne dit pas, c'est que, les premiers, ils appliquèrent ces principes 
essentiels, égalité des droits, souveraineté de la nation, en établissant 
le suffrage universel et la République, en organisant, en faisant fonc- 
tionner une démocratie qui, à l'extérieur, réalisa le rêve royal par 
l'acquisition de la rive gauche du Rhin, et qui, à l'intérieur, proclama 
la liberté de conscience, sépara l'Église de l'État, tenta de se gouverner 
selon la raison et la justice. 

Les ren(''gats des principes de 1789 ne furent donc pas les hommes 
de 17!l.'{, qui, au conti-aire, les appliquèrent. (Et n'est ce pas pour les 
avoir appliqués qu'ils furent llétris de l'épithète de renégats par les beaux 
esprits rétrogrades?) Logiquement, il n'y aurait pas de raison de ne 
pas appliquer plutôt cette épithèse de renégats aux hommes de 1789, 
([ui, après avoir proclami' l'égalité des droits, divisèrent la nation en 
citoyens actifs et en citoyens passifs, et aux anciens ordres privilégiés 
substituèrent une nouvelle classe privilégiée, la classe bourgeoise. 

Ou plut('»t.il n'y eut pas de renégats, mais de bons Français qui firent 
pour le mieux, dans des circonstances différentes, à des moments difïé 
rents de notre évolution politique. 

.le n'ai parlé que des conséquences politiques de la Déclaration des 

dl'njls. 

Il y a aussi des conséquences économic[ues et sociales, qu'il s'agit 
d'envisager, non avec la passion d'un homme de parti, mais en histo- 
l'ien. 

Ces conséquences, qu'on ap])ellera plus tartl le socidlisnic^ elles furent 
voilées bien plus longtemps que les conséquences politiques, et aujour- 
d'hui encore, il n'y a qu'une minorité des Français qui aient déchiré ce 
voile, que la majorité tâche au contraire de fixer, d'épaissir, avec des 
sentiments de respect religieux et de ten-enr. 

Qu'est-ce an juste que ce principe ou ce dogme de l'égalité, objet de 
l'article l*^'' de la Déclaration'.' 

Les rédacteurs de cet article ont ils voulu dii'e <|ue les hommes nais- 

I. C'est ainsi que s'exprima Jadis M. Sainl-Hené Taillamiier ilansson livre, les Hem- 
gais (le I7S0, souvenirs du cours d'éloquence fran{ahe ù lu Soil'Onne, 1877, iii-8. 



CONSEQUENCES DE LA DECLARATION 47 

sent aussi forts d'esprit et de corps les uns que les autres? Cette niai- 
serie ne leur a été attribuée que plus tard, par de niais adversaires. 

Ont-ils voulu dire qu'il est souhaitable que les institutions corrigent 
autant que possible les inégalités naturelles, c'est-à-dire tendent à 
ramener tous les hommes à un type moyen de force physique et intel- 
lectuelle? Ce serait abaisser le niveau, comprimer l'évolution. Cela a été 
dit, demandé, mais plus tard, par d'autres. 

Le sens évident de cet article, c'est qu'aux inégalités naturelles il 
n'est pas équitable que les institutions ajoutent des inégalités artifi- 
cielles. Un homme naît plus vigoureux, plus intelligent qu'un autre. 
Est-il juste qu'il trouve en outre dans son berceau une somme d'argent 
ou une propriété foncière, qui double, triple sa force d'attaque et de 
défense dans le combat pour la vie? Est-il juste qu'un homme né sot 
ou méchant hérite de moyens qui rendront sa bêtise ou sa méchanceté 
plus malfaisantes? Est-il juste qu'il y ait, par le fait des lois, des riches 
de naissance, des pauvres de naissance? Et l'article 2, en établissant le 
droit à la propriété, ne disait pas que les propriétés seraient inégale- 
ment réparties. 

Ce bourgeois, c'est-à-dire cet homme qui recevait, à sa naissance, un 
privilège économique et un privilège politique, le peuple en 1792 le 
dépouillera de son privilège politique : ne serait-il pas logique de lui 
enlever aussi son privilège économique? 

Cela ne vint d'abord à l'idée de presque personne. C'est qu'une pre- 
mière révolution économique et sociale s'était opérée ou allait s'opérer 
par la destruction de la propriété féodale, par l'abolition du droit 
d'aînesse, par la vente des biens nationaux, par une moins injuste 
constitution et répartition de la propriété. L'ensemble des Français 
furent satisfaits de cette révolution, et ne virent pas au delà, parce que 
les plus criantes de leurs souffrances venaient d'être calmées. 

C'est quand d'autres souffrances, issues de l'ordre de choses nouveau, 
se firent sentir, que l'on demanda à tirer les conséquences complètes de 
la Déclaration des droits. Et comme ce fut une minorité qui souffrit 
réellement, ouvriers des villes réduits à la misère par les conditions 
économiques qu'avait amenées la prolongation de la guerre, ce fut une 
minorité qui réclama, essaya de s'insurger, et cela aussi parce que la 
bourgeoisie, en l'an IIl, avait récupéré son privilège politique. Babeuf 
prêcha le communisme, et, ne représentant qu'une minorité, fut aisé- 
ment vaincu. 

Comment plus tard le développement du machinisme, le changement 
des rapports du capital et du travail amenèrent le mouvement appelé 
socialisme, qui n'a pas abouti, parce qu'il n'a pas eu l'assentiment de 
la masse de la nation, c'est ce qu'on n'a pas à dire en ce moment. 

Ce que j'ai voulu montrer, c'est qu'on a tort d'opposer au socialisme 
les principes de 1789. C'est toujours cette erreur qui consiste à con- 
fondre la Déclaration des droits de 1789 avec la Constitution monar- 



48 LK nKBl'T DE LA REVOLUTION 

chiquo ot hourgooisc de 1789. Oui, le socialisme est en contradiction 
violente avec le système social établi en 1789, mais il est la conséquence 
lop^ique, extrême, dangereuse (si l'on veut), des principes de 1789, dont 
se réclamait Babeuf, le théoricien des égaux. 

En tout cas, la Républirfuc démocratique ot sociale se trouve dans la 
Déclaration des droits, dont tous les principes n'ont pas encore été 
appli<iués, et dont le [irogrammc d'avenir dépasse de beaucoup les 
bornes de l'existence de notre génération, et probablement des généra- 
tions qui nous succéderont. 



CHAPITRE III 
Bourgeoisie et démocratie 

(1789-1790). 



I. On ne tire de la Déclaration des droits, ni toutes les conséquences sociales, 
ni toutes les conséquences politiques. 11 n'y a, à cette époque, ni socialistes ni ré- 
publicains. — II. Organisation de la monarchie. — 111. Organisation de la bour- 
geoisie en classe privilégiée. Régime censitaire. — IV. Mouvement démocratique. 

— V. -application du régime censitaire. — VI. Les revendications démocratiques 
s'accentuent. 



J Nous avons vu que, dans la Déclaration des droits, discutée et 
votée du 20 au 26 août 1789, il y a implicitement toute la Répu- 
blique démocratique et sociale. 

On se garda bien d'appliquer tous ces principes, d'en tirer toutes les 
conséquences. 

En réalité, on se borna à légaliser ce que le peuple avait fait, à con- 
sacrer les destructions et les acquisitions efïectuées. 

Au point de vue économique, on s'en tint à la révolution sociale pro- 
clamée dans la nuit du 4 août, à l'abolition de la féodalité. On modifia 
certaines manières de posséder. On affranchit la terre (du moins en 
principe) et l'homme. Bientôt on abohra le droit d^aiiiessc, on établira 
dans le mode d'hériter des règles propres à diviser davan_tag^ la pro- 
priété f onciè re, et la vente des biens nationaux par lots et parcelles 
accentuera encore cette subdivision. 

Mais on ne s'attaque pas encore au principe même de l'héritage, 
quoiqu'il puisse être présenté comme logiquement contraire h l'article 
premier de la Déclaration, qui porte que les hommes naissent égaux en 
droits. 

L'idée, soit d'un partage égal des terres entre tous les hommes, soit 
de la socialisation générale ou partielle des propriétés foncières, des 
capitaux, des instruments de travail, cette idée n'est alors, en 1789, 



50 liOlUCKOlSlE KT DEMUCUATIK 

sdiili'iiiii' [>;ir pcrsoiiiic. on si elle osl t'onnulée ', c'est sans influence et 
aucun groupe ne l'accepte. Ce que nous appelons aujourd'hui Ir socia- 
lisai' (et cela s'appelait alors la loi ngrniri'), c'est une doctrine si peu 
répandue, si peu populaire, que les plus (( conservateurs » des écrivains 
d'alors ne prennent même pas la peine de la critiquer ou de la fou- 
droyer de leurs anatlicmes *. 

' — ^Si ou veut voir à quel point les esprits les plus hardis répugnaient, 
dans les premiers temps de la Révolution, au socialisme tel que nous 
l'entendons, il faut lire, dans la Franco libre de Camille Desmoulins, 
un dialogue supposé entre la Noblesse et les Communes. La Noblesse 
y critique l'idée de faire tout décider par la pluralité. Quoi! dit elle, si 
le gros de la nation voulait une loi oriroirr, il faudrait donc s'y sou- 
mettre! Les Communes, un peu embarrassées par cette objection, 
répondent que les propriétés sont dans le pacte social primitif, qui est 
au-dessus de la volonté générale, et elles ajoutent qu'en fait, les non- 
propriétaires ne devant pas être électeurs, il est impossible que la loi 
agraire passe ^. 

On peut dire qu'il y a alors, et qu'il y aura (fuelque temps encore, un 
accord unanime pour écarter tout supplément de révolution sociale. 

Au point de vue politique, on ne demande pas la république, on est 
d'accord pour garder la monarchie. Comment organisera-ton la monar- 
cliie? C'est là-dessus qu'on se divise. Personne ne réclame le rétablisse- 
ment de l'absolutisme. Les opinions vont do l'idée d'un roi très fort, 
participant à la confection des lois, ayant le dernier mot en toutes 
choses, jusqu'à l'idée d'un roi annihilé, d'un soliveau, d'une sorte de 
l)résident de république. 

Que la France ne voulût pas la république en 1789, c'est prouvé, 
évident. Mais n'y eut-il pas un parti républicain à Paris, dans ces 
démagogiques conciliabules du Palais-Royal? N'y eut-il pas au moins 
d'individuelles manifestations républicaines? 

Ce parti, ces manifestations, je ne les vois pas. J'ai beau chercher, je 
ne rencontre qu'un Français qui alors se dise républicain : c'est Camille 
Desmoulins. Dans sa France libre, écrite à la fin de juin 1789 et mise 
en vente le 17 juillet suivant, il déclare préférer la république à la 
monarchie, et, faisant sa confession politique, avoue avoir loué 
Louis XVI dans une Ode aux Étais généraux. Jusqu'au 23 juin, les 
vertus personnelles du roi avaient rallié Camille à la monarchie. Mais 
la séance royale l'a désabusé. Décidément, tous les rois sont les ennemis 

1. Peut-être trouverait-on dès lors des revendications socialistes dans les écrits de 
l'abbé Fauchet. Mais quels sont ceux de ces écrits qui parurent réellement en 178ïr? 
Rien de plus confus que la bibliographie des divers libelles, périodiques ou non, 
de Fauchet, de Bonncville et de leur groupe. 

2. 11 arrive (|u';i la tribune de la GonstiUiantc, en 1789. on parle du danger de la 
loi agraire, mais par hypothèse. Ainsi l'ablié Maury (i:? octobre 1789) dit que la 
spoliation du clergé pourrait légitimer « toutes les insurrections de la loi agraire >■. 

:î. Camille Desmoulins, Œuvres, éd. Clarelie, t. I, p. 84, 8o. 



PERSISTANCE DE L'OPINION MONARCHIQUE 51 

du peuple, et il ne faut plus de royauté. Néanmoins, se sentant seul de 
son avis, il n'insiste pas pour que le trône soit aussitôt renversé, et 
bientôt il aidera de sa plume les patriotes qui, comme Robespierre, 
chercheront à améliorer la royauté. Ce procureur général de la Lanterne 
est encore en 1789, malgré ses boutades contre les rois, résigné à la 
monarchie. 

Et les autres agitateurs du Palais-Royal, ce Saint-Huruge, ce Danton? 
Ils sont royalistes, comme le peuple dont ils excitent les passions. Et 
Marat? Il a peu d'influence alors, mais il en aura tant demain qu'il faut 
noter son opinion d'alors. Il trace un plan de constitution ', et c'est 
une constitution monarchique. Il admet expressément la monarchie 
héréditaire. Il veut mettre le roi « dans l'heureuse impuissance de faire 
le mal ». Mais il veut un roi inviolable : « Le prince, dit-il, ne doit être 
recherché que dans ses ministres ; sa personne sera sacrée. » Et il se 
vante (( d'avoir tracé la seule forme du gouvernement monarchique qui 
puisse cguxenir à une grande nation, instruite de ses droits et jalouse 
de sa liberté ». A cette époque, s'il aime Rousseau, il adore Montes- 
quieu, qu'il trouve (( plus héroïque », et qu'il salue d'un long cri 
d'amour et de reconnaissance. 

Dans les innombrables pamphlets de cette époque, un chercheur plus 
patient ou plus habile que moi trouvera-t-il un jour une autre manifes- 
tation républicaine que celle de Camille Dosmoulins? C'est possible; 
mais, ce que je puis affirmer, c'est que je n'en ai rencontré aucune 
autre, et que, s'il s'en produisit une dans la presse ou dans les clubs, 
elle passa inaperçue de l'opinion. 

Aucune gazette, même avancée, même le Patriote de Brissot, ne 
demande la république ou un autre roi. Les Hévolations dr Paris seront 
plus tard démocrates, puis républicaines. En septembre 1789, c'est un 
journal monarchiste, dévoué à Louis XVI. Ainsi, on y lit, à propos 
d'une lettre royale qui demandait aux archevêques et évêques de venir 
au secours de l'Etat par leurs prières et leurs exhortations : « Un sage 
disait que les peuples seraient heureux quand les philosophes seraient 
rois ou que les rois seraient philosophes. Nous sommes donc à la veille 
d'être heureux, car jamais prince n'a parlé à son peuple, ou de son 
peuple avec autant de philosophie que Louis XVI '. » Et le même 
journal ^ constate avec satisfaction qu'au Théâtre-Français, le 9 sep- 
tembre, le public fît répéter ces vers de la tragédie de Marie de Brabanl, 
par Imbert : 

Puisse un roi, quelque jour l'idole de la France, 
De l'hydre féodale abattre la puissance, 
Et voir l'heureux Français, sous une seule loi, 
Au lieu de vingt tyrans ne servir qu'un bon roi! 

1. Marat, La Constitution, Paris, 1789, in-8". Ribl. nat.. Lb 39/7221. 

2. dévolutions de Paris, n" IX, p. 10. 

3. Ihid., p. 30. 




:;2 BdUmiKOlSIK KT DK.MdCItATII-: 

VA (liiis l'AsscMiiblcc iialionalc? V.nait il un |)arti i'(''publicain ou des 
rc'piililii'aius isoles? 

Un l'a cru, on l'a dit. 

Nous avons déjà rai)|)Oité ', d'aprôs Mallot du Pau. co propos de 
rambassadour des Etats-Unis, Gouverneur Morris, qui, causant avec 
Barnave dans les premiers jours de la Révolution, lui aurait dit : 
(( Vous êtes beaucoup plus républicain que moi. » Mais il faisait allusion 
à l'iMat d'esprit l'épublicain que nous avons déjà caractérisé, et non à 
un projet d'établir la république en France. Et Barnave, fermement 
monarchique, théoricien et apologiste de la monarchie en toute circon- 
stance, ne fit jamais aucune manifestation (|ui ne fût monarchiqu(>. 

Des constituants, comme Mounier - et Ferrières ■', ont cru rétrospec- 
tivement, par une sorte de déformation logique de leurs souvenirs, 
qu'il y avait alors un parti républicain dans l'Assemblée, avec un 
comité secret : aucun fait ne confirme cette assertion. 

l'n autre constituant, Barère, imprima en l'an III qu'il n'avait pas 
« attendu le tocsin du 14 juillet 1789 et la Révolution du 10 août, 
pour être patriote, pour aimer la république * ». Et il ne disait pas 
cela pour les besoins de sa cause, car il avait plutôt alors, sous la 
réaction thermidorienne, à se défendre d'avoir été démagogue; il le 
disait ])ar une sincère illusion d'esprit; il avait oublié la chronologie 
de ses propres évolutions d'opinion '\ 

A ces allégations fantaisistes, opposons un important et peu connu 
témoignage contemporain, qui prouve qu'aucun constituant ne se 
disait alors républicain ou ne se laissait traiter de républicain : c'est 
celui de iiabaut Saint-Etienne, dans un discours imprimé par ordre de 
rAssembléc. 

Le 28 août 1789, on avait commencé à discuter l'article premier du 
projet du Clomité de constitution, consacrant la monarchie, puis on 
avait passé à autre chose. Le 1" septembre, parlant de la sanction royale 
Rabîuit Saint-Etienne s'exprima ainsi '' : 

« Il est impossible de penser que personne dans l'Assemblée ait 
conçu le l'idicule projet de convertir le royaume en république. Per- 
sonne n'ignore (|ue le gouvernement républicain est à peine convenable 
à un petit Etal, el l'expérience nous a appris que toute république 
finit par être soumise à l'aristocratie ou au despotisme. D'ailleurs, les 

1. Voir plus haut, p. (;, noie 1. 

2. Reclierches sur les causes, clc, l. I, p. 260. 

3. Mémoires, V éd., t. 1, p. 203. 

•i. Voir ■sii Défense, liihl. nat., Lli'-'/lfp20. in-8". 

o. Je crois que les J;u()i)ins de Dole furent en proie à la mèine illusion, quand 
ils cerivirent à la Convention nationale, le 29 septembre 1792 : » Nous étions déjà 
répiit)licains avant la prise de la Bastille; nous abhorrions les rois... - (Arch. nat., 
C, 237, dossier 238, pièce 17.) 

(i. Opinion de Habaul Sdint-Elienne sur la motion suivante de M. le vicomte de 
Nouilles... (relalivc à la saiulicui). Cette opinion est reliée dans le Procès-verbal de la 
Constituante, t. IV. 



ORGANISATION DE LA MONARCHIE 53 

Français sont attachés de tout tomps à la sainte, à la vénérable anti- 
quité de la monarchie; ils sont attachés au sang auguste de leurs rois, 
pour lequel ils ont prodigué le leur; ils révèrent le prince bienfaisant 
qu'ils ont proclamé le restaurateur de la liberté française. C'est vers le 
trône consolateur que se tournent toujours les yeux des peuples affligés ; 
et quels que soient les maux sous lesquels ils gémissent, un mot, un 
seul mot, dont le charme magique ne peut être expliqué que par leur 
amour, le nom paternel du roi, suffît pour les ramener à l'espérance '. 
Le gouvernement français esl donc monarchique ; et lorsque cette maxime 
a été prononcée dans cette salle, tout ce que j'ai entendu réclamer, c'est 
que l'on définît le mot de monarchie. )) 

Contre ces paroles, qui furent entendues et lues, personne ne pro- 
testa, ni dans l'Assemblée, ni au dehors. Ainsi, du haut de la tribune, 
un orateur provoqua les républicains à se montrer, et il ne s'en montra 
pas un-. Ainsi tous les Français, qui venaient d'acclamer la républi- 
caine Déclaration des droits, étaient monarchistes, jusqu'à ne pas éta- 
blir même une courte discussion sur la forme du gouvernement. 

J{ Le débat sur la constitution eut donc lieu uniquement entre 
monarchistes, porta uniquement sur l'organisation de la monar- 
chie. Il commença le 28 août 1789 et prit fin le 2 octobre suivant. 

On débuta par la lecture et l'examen de l'article premier du projet de 
Mounier (déposé le 28 juillet) : (( Le gouvernement français est monar- 
chique; il est essentiellement dirigé parla loi; il n'y a point d'autorité 
supérieure à la loi; le roi ne règne que par elle, et, quand il ne com- 
mande pas au nom de la loi, il ne peut exiger l'obéissance. )) 

Les motifs de garder la monarchie avaient été brièvement exposés 
dans un premier rapport du même Mounier (9 juillet 1789). 11 y consta- 
tait qu'il y avait un roi depuis quatorze siècles, que (( le sceptre n'a pas 



1. Rien n'était plus exact. Le nom du roi, uni à celui de TAssemblée nationale, 
suffisait, dans les premiers temps de la Révolution, pour ramener le calme dans 
les esprits les plus troublés. Deux commissaires du roi lui racontèrent en ces termes 
comment ils avaient apaisé, en janvier 1791, une sédition de paysans dans le dépar- 
tement du Lot : ■< Sire, nous é|)rouvons une bien douce satisfaction à vous le dire : 
votre nom et celui de l'Assemblée nationale produisaient tout à coup dans les esprits 
une impression qui, sans nous étonner, nous pénétrait d'attendrissement. A peine 
avions-nous prononcé ces noms, qu'il ne faut plus désunir, que le sentiment de 
la joie, du bonheur et de la reconnaissance se peignait sur tous les visages; ces 
noms, enfin, qui rappelaient tant d'actes de bienfaisance et de justice, étaient, 
pour les bons habitants de la campagne, les meilleurs de tous les raisonnements, 
et nous ont suffi plus d'une fois, pour toucher leur àme et convaincre leur raison. • 
{Rapport de MM. ./. Godard et L. liobin, p. 29. Bibl. nat.. Le 29/1410, in-8.) 

2. Pourrait-on dire qu'ils cachaient leur jeu? On lit dans les Mémoires de Ferrières 
(\" éd., t. L P- 203) : <■ Le premier article excita de longs débats, non sur le fond, 
quelque désir qu'eussent les révolutionnaires d'anéantir le gouvernement monar- 
chique et d'y substituer un gouvernement républicain : ils n'étaient pas alors assez 
puissants pour oser montrer à découvert leurs intentions. • Mais il faut remarquer 
que Ferrières écrivait cela sous le Directoire (ses Mémoires parurent en l'an Yll), 
et que ses souvenirs étaient déjà assez lointains. 



:i4 liOLULiKolSll:: ET DKMOCIJATI K 

('•It- créé par la force, mais par la volonté do la nation », que les Fran- 
vais (( ont toujours senti qu'ils avaient besoin d'un roi », et, dans 
l'article 2. de u l'ordre de travail » ipii suivait ce rapport du 9 juillet, il 
était dit (|ue le gouvernement monarchique a convient surtout aune 
grande société ». 

Le débiit (|ui s'engagea aussitôt ne porta nullement sur le principe 
monarchicjue, mais sur les applications de ce principe. L'abbé d'Eymar, 
(ui Ta vu '. demanda (sans succès) que le premier article eut pour objet 
de déclarer dominante la religion catholique. Démeunier voulait qu'on 
dit : « La France est une monarchie tempérée par des lois. » Malouet, 
]ilus hardi que les autres, proposait comme première phrase : « La 
volonté générale de la nation française est que son gouvernement soit 
monarchique. » Selon lui, le pouvoir royal, émané de la nation, devait 
être subordonné à la nation. Adrien du Port aurait désiré qu'on parlât 
d'abord des droits de la nation, et Wimplïen, qu'on déclarât « que le 
gouvernement de la France est une démocratie royale* ». Robespiern* 
n'intervint que pour proposer « des règles pour une discussion libre, 
paisible et aussi étendue que les différents points de la constitution 
pouvaient l'exiger^ ». 

On s'aperçut que l'on n'était pas d'accord sur la définition de la 
monarchie; on pensa qu'avant de la définir il fallait l'organiser, et, 
ajournant l'article premier, on fixa les traits essentiels de cette organi- 
sation, les droits respectifs de la nation et du roi (troisième rapport de 
Mounier, du 31 août). On régla successivement les questions du veto, 
de la permanence de l'Assemblée, de l'unité du pouvoir législatif (une 
seule chambre), de l'inviolabilité royale, du mode d'hérédité de la cou- 
ronne, et enfin, le 22 septembre 1789, revenant à l'article premier, on 
vota que « le gouvernement français -est monarchique ». 

Les amateurs de coïncidences remarqueront peut-être que la monar- 
chie fut consacrée trois ans, jour pour jour, avant l'établissement de la 
République. Il est plus important de constater que ce vote fut enregistré 
sans commentaire, sans étonnement ou réclamation quelconque, par 
toutes les gazettes qui le mentionnèrent, par celles de Brissot, de Cor- 
sas, de Barère, de Marat \ 

Voilà donc la monarchie consacrée i)ar l'Assemblée constituante, et 
la République écartée, sans même qu'on lui eût fait l'honneur d'un 
débat. 

L'inviolabilité de la personne royale avait été votée (15 et 16 sep- 
tembre) par acclamation, à l'unanimité, et Marat n'avait critiqué, et 



1. Voir plus h.uU, p. ii. 

2. Courrier de Provence, n" XXXIV. Cf. Patriote français, irXXX, et l'oint du Jour, 
t. II, p. 236. 

3. Point du Jour, t. Il, p. 237. 

4. Voir le Patriote français, n" LU; Gorsas, p. ilT; Barère, t. III, p. 70; Marat, 
n" XIII, p. 117. 



ORGANISATION DE LA MONARCHIE b5 

encore à la réflexion, que le fait d'avoir défini les prérogatives du prince 
avant de fixer les droits de la nation '. 

Mais cette République, dont on ne veut même pas parler, on « l'in- 
fuse ))- dans la monarchie, si largement que ce roi inviolable n'a plus 
presque aucun des pouvoirs d'un roi ^. 

Voici, en effet, tout l'article voté le 22 septembre 1789 : 

({ Le gouvernement français est monarchique ; il. o'y- a- j^^^^ en 
France d'autorité supérieure à la loi ; le roi ne règne que par elle, et ce 
n'est qu'en vertu des lois qu'il peut exiger l'obéissance. )) 

C'est clair, et cependant on craint que ce ne soit pas assez clair 
encore, que le pouvoir divin du roi ne paraisse pas suffisamment aboli 
et, le lendemain 23, sur la motion de Fréteau, cet article est voté : 
« Tous les pouvoirs émanent essentiellement de la nation, et ne peuvent 
émaner que d'elle. » On avait déjà dit cela dans la Déclaration* : on le 
répète ici, pour bien montrer qu'il s'agit d'une monarchie subordonnée 
à la nation, et, afin de mieux affirmer encore cette subordination, cet 
article 2 devient l'article 1"', et précède celui qui consacre la monar- 
chie. Cela fut voté, d'après Gorsas ^, à l'unanimité et avec applaudisse- 
ments. 

Si l'on veut comprendre dans quel esprit la Constituante organisa la 
monarchie, il faut se rappeler que par ce mot : la nation^ elle entendait 
une nouvelle classe privilégiée, celle que nous appelons la bourgeoisie. 

Elle veut un roi qui soit entre ses mains, mais qui conserve assez de 
force pour la défendre contre la démocratie. 

Ainsi elle accorde au roi le droit de veto, mais elle ne le lui accorde 
que suspensif, c'est-à-dire que les effets en cesseront « lorsque les deux 
législatures qui suivront celle qui aura présenté le décret auront succes- 
sivement représenté le même décret dans les mêmes termes*^ ». De la 
sorte, si le roi, s'appuyant sur un courant d'opinion démocratique, 
entreprenait de secouer la tutelle de la bourgeoisie, il n'y réussirait 
pas. Ce n'e'st donc pas seulement dans une vue révolutionnaire que 
l'on rejeta le veto absolu, mais aussi dans une vue anti-démocratique. 

C'est ce que Paris ne comprit pas, quand il se leva contre le veto 
absolu. 

1. Amidu peuple, n" VI, p. 59, et n" XII, p. 110. 

2. Selon le mot et le conseil de d'Argenson. Voir plus haut, p. 11. 

3. Le caractère fragile de cet édifice à la fois monarchique et républicain aurait 
été dès lors aperçu, d'après un témoignage rétrospectif de Du Pont (de Nemours), 
par quelques députés, qui auraient dit : « Vous avez tissu une répuitlique; vous 
voulez broder dessus une monarchie : l'aiguille accroche, et l'étolTe risque de ne 
,pas durer. » Voir le journal l'Historien, n° du 1" frimaire an IV, p. 12. Bibl. nat., 
Le 2/900, in-8. 

4. Article 3 de la Déclaration : « Le principe de toute souvei'alneté réside essen- 
tiellement dans la nation; nul corps, nul individu, ne peut exercer d'autorité qui 
n'en émane expressément. » 

5. Courriel- de Versailles à Paris et de Paris à Versailles, t. III, p. i3i. — Bibl. 
nat.. Le 2/159, in-8. 

6. Chaque législature devait durer deux ans. 



56 BUUUGEOISIE ET DEMOCRATIE 

C'ost ce que Mirabeau compiil, quand, flans son discours du l*-'' sep- 
tembre 1781). il pirsenta le veto aljsolu comme un moyen d'empêcher la 
formation d'une aristocratie également hostile au monarque et au 
peuple. « Le roi, dit-il, est le représentant perpétuel du peuple, comme 
ses députés sont ses représentants élus à certaines époques. » Cette 
« démocratie royale ' », le peuple de Paris n'y comprit rien : il applaudit 
et siflla. Nous saisissons très bien aujourd'hui la politique de Mirabeau : 
le roi s'appuyant sur le peuple contre la nouvelle classe privilégiée, la 
bourgeoisie, comme il s'était jadis appuyé sur le peuple contre l'an- 
cienne classe privilégiée, la noblesse. 

Le roi. ne comprit pas : il continua à faire cause commune avec la 
noblesse, cette moribonde, et la cause du peuple parut se confondre 
avec celle de la bourgeoisie, à tel point que le peuple, dans les querelles 
de la bourgeoisie et du roi, prit toujours parti pour la bourgeoisie. 

Ainsi, le mouvement populaire d'opinion contre le système des deux 
Chambres, — système proposé par Mounier et le Comité de Constitu- 
tion, — ne servit au fond qu'à la bourgeoisie, qui, comprenant mieux 
(|ue Mounier ses véritables intérêts, repoussa l'idée d'une Chambre 
haute pour écarter la noblesse de la scène politique, et reprendra à son 
profit, en l'an III. l'idée d'une Chambre haute, quand la noblesse, émi- 
grée ou incarcérée, ne sera plus à craindre. 

De même, la permanence du Corps législatif, le droit de dissolution 
refusé au roi, ces mesures d'apparence démocratique ne furent prises 
que pour rendre le roi impuissant contre la bourgeoisie. 

Empêcher qu'on ne dêmocralise le roi, faire qu'il n'existe que par et 
pour la nation bourgeoise, voilà une des intentions des auteurs de ces 
articles de constitution. 

Si, dans la Déclaration des droits, il y avait en germe la République 
démocratique et sociale, on |)cut dire que. dans la constitution, il y 
avait en germe une Républiciuc bourgeoise. 

D'autre part, si nous laissons di; côté pour un instant celte (jucstiou 
de la bourgeoisie et de la démocratie, nous remarquerons que ces ten- 
dances involontairement républi(;aines ne se marquent pas seulement 
dans le texte même de la constitution monarchique de 1789, mais aussi 
et surtout dans la manière dont l'Assemblée demanda au lui son assen- 
timent à la constitution. Elle voulut qu'il l'acceptât, sans lui accorder 
le droit de la repousser et sans lui permettre d'exercer, en cette matière, 
son droit de sanction. 11 faut citer et peser la théorie (ju'exposa Mou- 
nier, à cet égard, dans son rapport du 31 août 178'J : 



1. Selon le mol île AViiiipITcn. Voir plus haut, j). '\\. Ce mot resta longtemps 
célèbre. Même sous Louis-Philippe, il importunait el cITrayail les partisans du 
régime bourgeois. Ainsi lloyer-Collarcl disait à latrllMine. en ISSl.dansle débat sur 
l'hérédité de la jiairie : '■ Allons au vrai : la démocratie royale, qu'elle daigne ou 
non garder son fantôme de royauté, est ou sera bientôt la démocratie pure. » 
(Voir ce discours dans la Vie politique de Royer-Collanf par M. de Barante. t. II, p. 469.) 



ORGANISATION DE LA MONARCHIE 57 

(( Je dois aussi, dit-il, prévenir une fausse interprétation de la sanc- 
tion royale proposée par le Comité. Il entend parler de la sanction éta- 
blie par la constitution, et non pour la constitution, c'est-à-dire de la 
sanction nécessaire aux simples actes législatifs. 

(( Le roi n'aurait pas le droit de s'opposer à l'établissement de la 
constitution, c'est-à-dire à la liberté de son peuple. Il faut cependant 
qu'il signe et ratifie la constitution, pour lui et ses successeurs. Étant 
intéressé aux dispositions qu'elle renferme, il pourrait exiger des chan- 
gements ; mais, s'ils étaient contraires à la liberté publique, l'Assemblée 
nationale aurait, non seulement la ressource du refus de l'impôt, mais 
encore le recours à ses commettants, car la nation a certainement le 
droit d'employer tous les moyens nécessaires pour devenir libre. Le 
Comité a pensé qu'on ne devait pas même mettre en question si le roi 
ratifierait la constitution,, et qu'il fallait placer la sanction dans la 
constitution même pour les lois qui seraient ensuite établies. » 

Le 11 septembre, Guillotin demanda : (( Le roi peut-il refuser son 
consentement à la constitution? )) Mounier et Fréteau répondirent 
qu'il était inopportun et dangereux de s'occuper en ce moment de cette 
question, (( qui était convenue par tous les esprits * », et, « la question 
préalable ayant été réclamée, l'Assemblée, dit le procès -verbal, a déclaré 
qu'il n'y avait pas lieu de délibérer quant à présent ». 

Et le sens de ce vote fut encore précisé par Mirabeau, qui dit à la tri- 
bune « que, si l'Assemblée avait jeté un voile religieux sur la grande 
vérité qu'une constitution n'a pas besoin d'être sanctionnée, c'était 
parce qu'on avait cru que, dans les circonstances, cette vérité était dan- 
gereuse à énoncer, mais que le principe restait toujours le même, et 
qu'il ne pouvait jamais être abandonné ^ ». 

Les articles une fois votés, il fut décrété (!-'' octobre) que la Déclara- 
ration et la constitution seraient (( présentées à l'acceptation du roi », 
et les débats qui précédèrent le vote de ce décret firent voir que ce mot 
d'acceplalion était entendu dans ce sens, que le roi ne pouvait pas 
apposer son veto '. 

Ainsi l'Assemblée n'admet pas qu'en droit et en fait le roi puisse 
repousser la Constitution : elle entend la lui imposer. 

Quoi de plus républicain? 



1. Point du Jour, l. II, p. 33o. D'après Le Hodey (t. III, p. 398) Mounier aurait dit : 
" Le roi n'a pas de consentement à donner à la constitution : elle est antérieure à 
la monarchie. » Et Fréteau, d'après le même journaliste, aurait exprimé la crainte 
que, si on demandait au roi son consentement, il répohdit qu'il ne l'accorderait 
que quand elle aurait été ratifiée par le peuple : « qu'alors les commettants devien- 
draient juges de la constitution, cl qu'il en pourrait résulter de grands maux ». 

2. Point du Jour, t. II, p. 375. 

3. Voir le résumé de la discussion dans le Point du Jour, t. III, p. 185, et les 
réflexions de Barère, p. 186. Cependant le Journal de Le ïlodey, t. IV, p. 331, dit que 
ce vote ne préjugea pas la grande question du veto en matière de constitution. 
Mais il ne saurait y avoir de doute sur les intentions de l'Assemblée : elle évita 
seulement de trancher la question par un décret formel. 

RlivOLUTlON FRANÇAISE. 5 



58 nni-iiCEnisiH et nKMonnATiE 

Le idi |i;iy;iil liicii ilicr la faille qu'il avait commise en désertant son 
devoir polili<|iio de directeur de l'opinion, de dircciciii' de l;i Kévolution 
([ui s'nniionvait. Le voilà réduit ;i un l'ùle liuniilii' cl passif, que les 
(lahiiTs n'avaient ni demandé ni })révu '. - 

Il se conduisit alors comme il s'était déjà conduit, soit avec les Par- 
lements, soit avec l'Assemblée elle-même. 11 cul un soubresaut de 
colère, puis il céda. 

Quand, le 1"' octobre 1789, on présenta les articles et la Déclaration 
à son acceptation (forcée!), il dit (|u"il répondrait plus tard. Et la cour 
prépara un coup d'Etat. Le o octobre, il tit savoir ((u'il n'acceptait les 
articles constitutionnels qu'avec réserve, et qu'il refusait de se pro- 
noncer sur la Déclaration des droits. iVlors Paris intervint : une multi- 
tude armée se rendit à Versailles, et le roi, intimidé, donna son accep 
tation pure et simple. Le peuple l'emmena à Paris ^, où il dut résider, à 
demi prisonnier, et l'iVssemblée l'y suivit. 

1. Notons ici que c'étaient niainlenant les réactionnaires qui alléfïuaient les 
cahiers, les objectaient aux révolutionnaires. On n'osait plus ^'uère s'autoriser des 
cahiers à la tribune. Ainsi, dans la séance du 1 décembre 1789, à propos du projet 
d'atténuer la rigueur de la condition du marc d'argent, le marquis de Foucauld- 
[.ardiinalie dit en souriant : « Je suis forcé de vous citer mon malheureux cahier. » 
Le journaliste Le Hodey (t. VI, p. 319), qui rapporte ce propos (cf. Point du Jour, 
t. V, p. 39), ajoute cette remarque : « L'Assemblée regarde les Cahiers comme un 
conte de fée, et rarement l'on peut s'empêcher de rire, quand un député veut en 
argumenter. La raison, c'est que tous ces messieurs les ont outrepassés et que les 
circonstances l'ont voulu. » Dans des fragments de mémoires intitulés : Extraits de 
mon journal, publiés en septembre 1791 {in-8 de 128 p. ; Bibl. nat., Lb 39/5289), le 
constituant Félix Faulcon s'exprime ainsi : « Je ne dirai ]ias <[ue la plupart de ces 
cahiers étaient contradictoires, que l'un défendait ce (jui était commandé par 
l'autre, et que, si chaque député eût voulu s'y astreindre littéralement, il eût été 
impossible de rien faire, ou de faire autre chose que la besogne la plus monstrueuse 
et lapins incohérente; je ne chercherai point à soutenir (ce que pourtant je me 
ferais fort de prouver) qu'il n'est aucune de nos opérations qui n'ait été réclamée 
par un ou plusieurs cahiers, et que d'ailleurs elles ont toutes été sanctionnées j)ar 
le vœu national, manifesté si souvent dans les nombreuses adresses d'adhésion... 
Mais en vérité, aujoui-d'hui que depuis deux ans l'horizon de nos lumières s'est si 
prodigieusement agrandi, comment peut-on encore avoir Timpudeur de soutenir 
que nous devions poser les bases d'une constitution libre sur des principes qui 
avaient été dictés sous la verge et dans la peur du despotisme? Etait-ce donc des 
hommes courbés partout sous le joug de toutes les oppressions qui pouvaient 
s'énoncer avec une entière franchise? Comment auraient-ils osé attaquer de front 
les abus de l'ancien régime, dans un temps oîi l'un des électeurs d'un bailliage de 
la Normandie fut décrété par le Parlement de Rouen, parce que, dans une assem- 
blai' i)rimaire, il s'était avisé très irrévérencieusement de dire quelques vérités sur 
le comjite des ci-devant nos seigneurs? >■ (Chapitre XXXII, 28 mars 1791, p. 83.) 

2. Pas plus alors qu'au \ï juillet, le ])euple de Paris ne songea à détrôner le roi. 
11 voidait seulement le ramener à Paris, afin de l'y avoir sous sa surveillance, et dans 
l'e-pérance que. mieux conseillé, il serait meilleur roi. 11 s'agit de placer le roi à la 
tète de la Révolution, de lui imposer ce rôle auquel il se dérobe, et non d'ébranler 
le trône. Les insurgés des ;j et G octobre 1789 sont encore royalistes. Il serait inu- 
tile, après tout ce que nous avons dit, de rappeler qu'au moment de cette insurrec- 
tion |)opidaire, il n"y avait ])as de républicains dans l'Assemblée nationale. s"il 
n'existait pas, sur la séance du ;j octobre 1789, une anecdote célèbre où le monar- 
chiste Mounier, alors président, est encore une fois présenté comme un républi- 
cain. Mirabeau l'ayant engagé, dans une conversation particulière, à lever la 
séance, il repondit : « Paris marche sur nous; eh bien, tant mieux : nous en serons 



ORGANISATION DE LA MONARCHIE 59" 

La voilà donc, cette Assemblée, victorieuse encore une fois du roi, 
mais, encore une fois, grâce au peuple de Paris. La voilà à la merci de 
ce peuple. Elle aura désormais autant peur de la démocratie que de 
l'absolutisme, et de là sa politique de bascule, tantôt contre le roi, 
tantôt contre le peuple. 

Contre le roi est rendu le décret du 8 octobre 1789, qui change son 
titre à forme absolutiste de roi de France et de Navarre en celui de 
roi des Français. 

Puis elle en fait un roi à deux faces, ou plutôt à deux essences : 
Louis., par la grâre de Dieu et la loi consiitutionnelle de VÉtat, roi des 
Français (10 octobre), juxtaposant ainsi, dans une même formule et 
d'une façon empirique, le vieux principe mystique et le nouveau prin- 
cipe rationnel, l'ancien régime et la Révolution. C'est contre la démo- 
cratie qu'elle fait ainsi appel à la grâce de Dieu. C'est contre le roi, et 
en faveur de la classe bourgeoise, qu'elle invoque la loi constitutionnelle . 
Cette contradiction, ce fut ce qu'on appela, dans la langue politique 
d'alors, le mi/stère, qu'il n'était pas patriotique d'éclaircir. C'est aussi 
ce que Mirabeau avait appelé, dans un discours du 18 septembre 1789, 
(( sauver la soudaineté du passage' ». 

Contre le roi, par l'organisation départementale {'22 décembre 1789), 
où il n'y a place pour aucun agent du pouvoir central, elle établit une 
sorte d'anarchie administrative ^. 

Contre le peuple, elle vota {i\ décembre) la loi d'organisation muni- 
cipale. 

On parle toujours de cette loi, comme si elle avait créé ou rétabli la 
vie municipale en France, ou comme si c'était une loi à tendances 
populaires. C'est tout le contraire. La révolution à forme municipale, 
de juillet-août 1789, avait été démocratique, le peuple s'étant installé 
en maître sur la place publique ou dans l'église, y délibérant en armes. 
La loi du 14 décembre restreignit cette liberté, supprima la démocratie 
municipale; elle ne permit plus aux citoyens des communes de se 
réunir qu'une fois et pour un seul objet : la nomination de la munici- 
palité et celle des électeurs, et elle ne le permit qu'aux citoyens actifs. 
Il n'y eut plus môme de ces assemblées générales d'habitants que l'an- 
cien régime réunissait encore çà et là dans certains cas. Toute la vie 
municipale fut légalement concentrée dans la municipalité, choisie 
parmi les plus riches, par un suffrage censitaire. Cependant, cette loi 
concédait (article 62) aux citoyens actifs le droit « de se réunir paisi 

plus lot république. » (Histoire de la Révolution, par deux amis de la liberté, t. Il, 
p. 319, publiée en 1790.) Mais qui ne voit qu'ici Mounier parle ironiquement? Son 
tant mieux signifie-t-il autre chose que ceci : <• Tant mieux pour les factieux : leurs 
vœux seront comblés » ? 

1. Mirabeau peint par lui-même, t. I, p. 360. 

2. Ainsi les conseils et directoires de département furent invités, par la loi du 
15 mars 1791 (art. 24), à dénoncer au Corps législatif ceux des ordres du roi qui leur 
paraîtraient contraires aux lois. 



60 BOURGEOISIE ET DÉMOCRATIE 

biomont et sans armos on assemblées partioulièrcs pour rédiger des 
adresses et dos pétitions ». Ces rénnions tinrent lion, jusqu'à un eer- 
tain point, des assemblées d'babilants; elles devinrent, en fait, un des 
organes importants de la vie municipale. Ce furent les clubs de Jaco- 
bins, qui maintinrent la Révolution , unifièrent la France et contribuèrent 
indirectement, et sans le vouloir d'abord, h ravèncment de la démo- 
cratie et de la ivpublique. 

TTT Nous avons vu comment l'Assemblée nationale avait organisé la 
monarcbie. Voyons comment elle organisa la bourgeoisie en classe 
politiquement privilégiée. 

L(> loclour n'a pas oublié que les philosophes et les écrivains poli- 
tiques du xvin" siècle avaient été unanimes — y compris Rousseau — 
contre l'idée d'établir en France la démocratie telle que nous l'enten- 
dons, le régime du suffrage universel, et les Français avaient encore 
été encouragés à répudier cette démocratie par l'exemple de ces Anglo- 
Américains, qui avaient établi dans leurs républiques un mode censi- 
taire de suffrage. 

Au début de la Révolution, c'est encore le même état d'esprit. 

Ainsi, en juin 1789, Camille Dosmoulins écrit' : 

(( Los hommes qui se sont réunis les premiers en société ont vu 
d'abord que l'égalité primitive ne subsisterait pas longtemps; que, 
dans les assemblées qui suivaient la première, tous les associés n'au- 
raient plus le même intérêt à la conservation du pacte social, garant 
des propriétés, et ils se sont occupés de mettre la dernière classe des 
citoyens hors d'état de le rompre. Dans cet esprit, les législateurs ont 
retranché du corps politique cette classe de gens qu'on appelait pro- 
létaires, comme n'étant bons qu'à faire des enfants et à recruter la 
société; ils les ont relégués dans une centurie sans influence sur l'assem- 
blée du peuple. Eloignée des affaires par mille besoins, et dans une 
continuelle dépendance, cette centurie ne peut jamais dominer dans 
l'État. Le sentiment seul de leur condition les écarte d'eux-mêmes des 
.assemblées. Le domestique opinera-t il avec le maître, et le mendiant 
avec celui dont l'aumône le fait subsister? » 

Quelques semaines après, Camille Desmoulins changea d'avis, et il 
ne fut pas le seul. Il y eut bientôt des partisans du suffrage universel, 
de la démocratie, mémo parmi les disciples de Rousseau, même parmi 
ceux qui, comme Robespierre, adoraient Rousseau. 

Pourquoi? 

Parce rp^i'un fait nouveau s'était produit : l'entrée en scène, la prise 
de robe virile du peuple qui, uni à la bourgeoisie, avait conquis la Bas- 
tille, opéré la révolution municipale dans toute la France. 

Était-il juste ou possible de reléguer dans la centurie des prolétaires 

1. Im France libre. Œuvres de C. Desmoulins, éd. Clarelie, t. I, p. 85. 



1 



LE REGIME CENSITAIRE 61 

ces ouvriers qui avaient, dans la rue, fait reculer les troupes du roi, ces 
paysans victorieux de la féodalité, tant de Français armés? 

C'est cependant ce que fit l'Assemblée constituante. 

Mais ce n'est plus là une de ces réformes où les patriotes sont una- 
nimes, et qui semblent le résultat de la force des choses. 

L'établissement du régime censitaire n'eut lieu qu'après des débats 
compliqués et tumultueux, et amena une scission parmi les hommes de 
la Révolution. Il y a désormais un parti démocratique et un parti bour- 
geois, innomés encore et à demi inconscients, et c'est dans le premier 
que se recruteront les éléments du futur parti républicain. 

Tâchons d'élucider ce fait, assez mal connu, de l'établissement du 
régime censitaire, de l'organisation politique de la classe bourgeoise. 

Dans le rapport fait par Mounier, au nom du Comité de Consti- 
tution, le 9 juillet 1789, il n'y avait rien sur le régime censitaire, ou 
presque rien : une vague protestation contre l'idée de (( placer l'auto- 
rité arbitraire dans la multitude ». C'est peut-être que la bourgeoi- 
sie avait alors besoin de la « multitude » pour renverser le despotisme 
royal. 

Après la prise de la Bastille, quand la bourgeoisie eut vaincu ce des- 
potisme par le concours du peuple, quand elle crut pouvoir désormais 
se passer de ce concours, l'idée d'éliminer de la vie politique la partie la 
plus pauvre du peuple se fit jour, et, les 20 et 21 juillet 1789, Siéyès lut 
au Comité de la Constitution un travail intitulé : Préliminaires de la 
ConsLitulion, reconnaissance et exposition raisonnée des droits de lliomme 
et du citoyen \ où il distinguait les droits naturels et civils, qu'il appe- 
lait droits passifs, des droits politiques, qu'il appelait droits actifs. II 
disait : « Tous les habitants d'un pays doivent y jouir des droits de 
citoyen passif; tous ont droit à la protection de leur personne, de leur 
propriété, de leur liberté, etc., mais tous n'ont pas droit à prendre une 
part active dans la formation des pouvoirs publics; tous ne sont pas 
citoyens actifs. Les femmes, du moins dans l'état actuel, les enfants, 
les étrangers, ceux encore qui ne contribueraient en rien à soutenir 
l'établissement public, ne doivent pas influer activement sur la chose 
publique. Tous peuvent jouir des avantages de la société; mais ceux-là 
seuls qui contribuent à l'établissement public sont comme les vrais 
actionnaires de la grande entreprise sociale. Eux seuls sont les vérita- 
bles citoyens actifs, les véritables membres de l'association. )) A quoi 
reconnaissait-il « ces vrais actionnaires »? Il ne le disait pas, il ne par- 
lait pas formellement de condition censitaire. Mais on voyait clairement 
où il voulait en venir. Et il avait beau s'écrier : « L'égalité des droits 
politiques est un principe fondamental, elle est sacrée, etc. », il était 
clair qu'il entendait seulement par là que tous les citoyens actifs 
devaient avoir les mêmes droits politiques. En tout cas, c'est lui qui, 

1. Paris, Baudouin, 1789, in-8 de 32 p. (Relié dans le Procès-verbal, t. II.) 



62 HdLKGEtllSlH HT UEMOCKATIK 

le premier, prononça les mots d'aclif, de passifs v[ proposa ces formules 
d'où allait sortir toute l'orpfanisation bourjuooise. 

C'est seulenKMit quand la défaite de l'ancien régime parut définitive 
que les projets censitaires furent annonces officiellement ' dans le rapport 
que Lally-Tolendal lit au nom du Comitéde constitution, le 31 août 1789. 
En y [)roposant le système des deux Chambres, il demandait que les 
membres de la « Chambre des représentants » fussent propriétaires, 
parce que, disait-il, les propriétaires sont plus indépendants. Pour ne 
pas exclure le mérite, il ne demandait qu'une propriété immobiHère 
quelconque : « Ce sera, ajoutait-il, être moins rigoureux que les Anglais 
et même (|ue les Américains, qui, en exigeant cette propriété, en ont 
déterminé la valeur. » INIais, quanta la Chamljre haute, « chaque séna- 
teur devra justifier d'une propriété territoriale à valeur déterminée (par 
l'Assemblée nationale) ». 

Lally ne parlait que des conditions d'éligibilité. Mounier, dans un 
rapport et dans un projet qu'il déposa le même jour (31 août), dit que, 
« pour avoir le droit d'élire, il faudrait être domicilié depuis une année 
dans le lieu où se fait l'élection, et y payer une imposition directe égale 
au prix de trois journées de travail )). Et, quant à l'éligibilité, exprimant 
un avis un peu différent de celui de Lally, il voulait que, pour être éli- 
gible au « Corps législatif )), on eût (( depuis une année une propriété 
foncière dans le royaume - ». 

L'Assemblée hésitait visiblement à violer ainsi l'article premier de la 
Déclaration des droits. On ne fît pas entrer le système électoral dans 
les articles constitutionnels décrétés en septembre; on le renvoya au 
plan de division administrative du royaume. 

Ce plan fut l'objet du rapport que Thouret déposa le 29 septembre 1789. 
Il y calculait que, la population de la P>ance étant d'environ 26 mil- 
lions d'habitants, il ne devait y avoir qu'environ 4 400 000 électeurs. 
Pour êtn^ citoyen actif, il demandait la condition de trois journées de 
travail; pour être éligiblc à l'Assemblée do la commune et à celle du 
département, la condition de dix journées de travail; pour être éligible 
à rAsseml)léc nationale, la condition de payer une contribution directe 
égale à la valeur d'un marc d'argent. Tout ce système était proposé par 
Thouret brièvement, sèchement, sans raisons à l'appui. 

C'est le 20 octobre 1789 que s'ouvrit le débat sur les conditions 
requises pour être citoyen actif. 

Montlosier demanda la suppression des mots actifs et passifs. Mais il 
voulait qu'on réservât le droit de suffrage aux seuls chefs de famille 
Ledrand voulait qu'on se bornât à exiger une seule journée de travail'. 
La discussion traînait, comme si l'Assemblée avait honte d'éliminer 

1. Il n'y a rion sur celte question dans le rapport de Mounier du 28 juillet 1789. 

2. L'exposé des motifs se trouve dans un autre rapport de Mounier, du 4 sep- 
tembre suivant, mais en termes assez obscurs et peu intéressants. 

3. Point du Jour, t. III, p. 489. 



LE REGIME CENSITAIRE TjS 

de la cité ce peuple qui avait pris la Bastille. Une émeute parisienne 
(meurtre du boulanger François) fournit fort à propos des arguments à 
la bourgeoisie contre le peuple : le 21 octobre, la loi martiale fut votée 
au profit de l'ordre bourgeois qui s'annonçait. La discussion reprit le 22, 
plus vive, plus passionnée, et on y vit aux prises les bourgeois et les 
démocrates. (( M. l'abbé Grégoire, dit un journaliste contemporain, 
s'est élevé, avec sa véhémence ordinaire et patriotique, contre cette con- 
dition : (( L'argent, a-t-il dit, est un ressort en matière d'administra- 
« tion; mais les vertus doivent reprendre leur place dans la société. La 
(( condition d'une certaine contribution est un excellent moyen que pro- 
« pose le Comité de constitution pour nous replacer sous l'aristocratie 
(( des riches. Il est temps d'honorer l'indigent ; il a des devoirs à remplir 
« comme citoyen, quoique sans fortune ; il suffit cju'il ait un cœur 
« français '. » 

Adrien du Port, qui était une des lumières de la bourgeoisie, s'éleva 
lui aussi, et au nom de la Déclaration des droits, contre toute restric- 
tion censitaire, et Defcrmon parla dans le même sens -. Reubell ne fut 
pas de cet avis; mais il lui parut que ces mots : journces de Irnvail, pré- 
sentaient (( une idée avilissante », et, « de même que le Comité propo- 
sait une contribution de la valeur d'un marc d'argent, comme condition 
d'éligibilité à l'Assemblée nationale, il suivait la progression en 
exigeant une contribution d'une once d'argent pour être éligible aux 
assemblées primaires ' )). Et Caultier deBiauzat, renchérissant, demanda 
deux onces d'argent '\ (( M. Noussitou disait que, dans le Béarn, on 
n'avait jamais consulté la mesure des impôts, mais les lumières pour 
la représentation. M. Robespierre puisait dans la Déclaration des droits 
la preuve que les citoyens n'avaient pas besoin de payer une contribu- 
tion pour exercer les droits politiques, sans lesc[uels il n'existerait pas 
de liberté individuelle ^ » 

Du Pont (de Nemours), (( pénétré de l'idée que la propriété est la 
base fondamentale de la société ® », émit un avis mixte : que tout 
homme fût éligible; mais, pour être électeur, il faut être propriétaire \ 

Démeunier défendit le projet du Comité : « En payant trois journées 
de travail, dit-il, c'est un motif d'émulation et d'encouragement, et 
cette incapacité n'est que momentanée : le non-propriétaire le deviendra 
tôt ou tard **. )) C'est déjà le : Enrichissez-vous, de Guizot. 

1. Le Hodey, t. V, p. 147-148. D'après Gorsas, Courrier, t. V, p. 77, Grégoire aurait 
dit que, pour être électeur ou éligible, « il ne faut être que bon citoyen, et avoir 
un jugement sain et un cœur français ». 

2. Point du Jour, t. III, p. 416. 

3. Ibid., t. m, p. 415, 

4. Le Hodey, t. V, p. 149. 

o. Point du Jour, t. III, p. 415. On trouvera des analyses plus étendues du discours 
de Robespierre dans Le Hodey, t. V, p. 149, et dans Gorsas, t. V, p. 78. 

6. Point du Jour, ibid. 

7. Le Hodey, t. V, p. 149. 

8. Ibid., p. loi. 



64 HorUdEolSlK ET DÉMOCRATIE 

En somme, lo suffrage universel fut demandé, dès lors, par cinq 
députés : (îrégoire, Adrien du Port, Dcfcrmon, Noussitou et Robes- 
pierr(\ Quelle était l'importance numéricjuc de la minorité au nom de 
Iaqu(>lle ils parlaient? Nous ne le savons pas, et il n'y eut pas de vote 
au scrutin. Cette minorité dut être assez faible, car nous voyons que 
des patriotes très « avancés » se résignaient au régime censitaire. Ainsi 
Petion dira à la tribune, le 21) octobre suivant : « D'un côté, je médisais 
que fout citoyen doit partager le droit de cité; de l'autre, lorsque le 
peuple est antique et corrompu, j'ai cru remarquer quelque nécessité 
dans l'exception proposée par votre Comité de constitution. » 

L'article fut voté séance tenante, et devint le troisième de la P' sec- 
tion du décret du 22 décembre 1789. Il est ainsi conçu : 

« Les qualités nécessaires pour être citoyen actif sont : i" d'être Fran- 
çais; 2" d'être majeur de vingt-cinq ans accomplis; 3° d'être domicilié 
défait dans le canton, au moins depuis vin an; 4° de payer une contri- 
bution directe de la valeui' locale de li'dis journées de travail; 5" de 
n'être point dans l'état de domesticité, c'est-à-dire de serviteurs à 
gages '. » 

Comment et à quel taux seraient évaluées les journées de travail? Ce 
furent d'abord les autorités municipales qui eurent à faire cette évalua- 
tion -. Il y en eut qui arrêtèrent un cliiffre trop élevé. Ainsi le Comité 
de Soissons les fixa à 20 sols, quoique h prix moyen de la journée 
de travail ne fût réellement dans cette ville ({ue de 12 sols ^. Il semble 
qu'ailleurs ce prix ait été fixé à plus de 20 sols. Aussi, le 15 janvier 1790, 
le décret suivant fut-il rendu : (( L'Assemblée nationale, considérant 
que, forcée d'imposer quelque condition à la qualité de citoyen actif, 
elle a dû rendre au peuple ces conditions aussi faciles à remplir qu'il 
est possible, que le prix des trois journées de travail, exigées pour être 
citoyen actif, ne doit pas être fixé sur les journées d'industrie, suscepti- 
bles de beaucoup de variations, mais sur celles employées au travail de 
la terre, a décrété... (pie, dans la fixation du prix de la journée de travail 
à ce point de vue, on ne pourrait excéder la somme de 20 sols. » 

C'est exceptionnellement que les municipalités tendaient à majorer le 
prix de la journée de travail, à (( aristocratiser » le droit de sufTi'age. On 



i. Sur celle qiieslion de l'incipacilé poliliqiie des domestiques, voir le l'oiîit du 
Jour, t. III, p, 4o8 il -t()0. Le <l('crcl des 20, -I.i mars et l'.l avril tT'.iÛ jiortc, article 7 : 
« Ne seront réputés domeslitfues ou serviteurs à gages les intendants ou régisseurs, 
les ci-devant feudistes, les secrétaires, les charretiers ou maitres-valets de labours 
employés par les propriétaires, fermiers ou métayers, s'ils réunissent d'ailleurs les 
autres conditions exigées. » 

2. Avant l'application de la loi niunicipalc. le prix de la journée fut fixé parles 
municipalités révolutionnaires établies spontanément en juillet et en août 1789, ou 
par les « Comités » qui s'étaient formés dans les villes. Le décret du M février 1790 
confia le soin de cette fixation aux municipalités nouvelles. Plus tard, par le décret 
du 13 janvier 1791, art. H du titre 2, celte attribution passa aux districts el aux 
déparlements. 

3. Point du Jour, t. VI, p. 330. 



LE REGIME CENSITAIRE 65 

verra plus loin qu'elles avaient en général une tendance à évaluer ce 
prix au-dessous de la réalité, à « démocratiser » le droit de suffrage, et 
cette tendance provoqua des observations et instructions du Comité de 
constitution (30 mars 1790). Il y était dit « que, si les municipalités 
peuvent évaluer les journées de travail à un prix inférieur à 20 sols, 
elles ne doivent pas abaisser ridiculement ce prix, pour augmenter leur 
influence ». Par exemple, pour une évaluation inférieure à 10 sols, 
elles devraient en référer à l'Assemblée nationale. 

La question des trois journées de travail revint devant l'Assemblée 
dans la séance du 23 octobre 1790, où elle discuta le projet relatif à 
la contribution mobilière et personnelle, qui devint la loi du 13 jan- 
vier 1791. Le Comité de constitution essaya alors de rendre le mode do 
suffrage plus démocratique et proposa, par l'organe de Dcfermon, de 
faire payer à tous ceux qui avaient des ressources quelconques, sauf 
aux « ouvriers-manœuvres de la dernière classe », une contribution 
égale à la valeur de trois journées de travail. Les « ouvriers-ma- 
nœuvres )) pouvaient la payer volontairement, et alors ils seraient 
citoyens actifs. C'était presque le suffrage universel que le Comité 
tâchait ainsi d'établir par une voie indirecte. L'Assemblée se récria, au 
sujet de la clause qui permettait de payer volontairement la contribu- 
tion des trois journées de travail; on affecta de craindre la corruption, 
et, au milieu d'un tumulte, la question préalable fut votée. Rœderer 
insista pour que le reste de l'article fût rédigé de manière à exclure le 
plus d'ouvriers possible. Robespierre parla dans un sens démocratique \ 
Voici ce que vota l'Assemblée : (( La contribution des trois journées de 
travail sera payée par tous ceux qui auront quelques richesses foncières 
ou mobilières, ou qui, réduits à leur travail journalier, exercent quelque 
profession qui leur procure un salaire plus fort que celui arrêté par le 
département pour la journée de travail dans le territoire de leur muni- 
cipalité \ » C'était un peu élargir la base primitivement fixée. Par 
exemple, dans les communes où la taxe de la journée de travail était 
fixée à 15 sols, un ouvrier qui gagnait 16 sols par jour devenait élec- 
teur. 

D'autres mesures furent prises ou avaient été prises pour élargir 
encore un peu le suffrage. Ainsi, à Paris, le Comité de constitution 
autorisa « l'admission aux assemblées primaires de tout garde national 
ayant servi à ses frais, sans qu'il eût à justifier d'une autre contribu- 
tion^ )). La loi du 28 février 1790 édicta que les militaires et marins 



1. Je résume cette discussion d'après le Point du Jour, t. XV, p. 333 à 33.-), et 
d'après le Moniteur, réimpression, t. VI, p. 191. On voit que Robespierre et Rœderer, 
tous deux membres de l'extrême gauche de la Constituante, n'étaient pas d'accord 
alors sur cette importante question du droit de sufTrage. 

2. Cet article devint l'art. 13 du titre 2 de la loi du 13 janvier 1791. 

3. Je n'ai point retrouvé cet arrêté du Comité de constitution. Mais il y est fait 
allusion, dans les termes que je viens de rapporter, par Desmousscaux, substitut- 
adjoint du procureur de la Commune, en une lettre du 10 juin 1791, où il demande 



06 ijui UGi':(ii.sii-: et uEiMucuatik 

([ui avaient servi seize ans au moins seraient électeurs et éligibles sans 
autre condition de cens'. Enfin, il semble que les ecclésiasti(iues aient 
été admis comme citoyens actifs aux assemblées primaires sans être 
astreints à la condition de trois journées de travail". 

11 existe une statistique officielle de la i)opulalion active de la France. 
Sur 2(t millions d'habitants qu'on croyait ([ue la France comptait alors, 
il y eut 'tiDS.'SGO citoyens actifs, si on en croit le recensement proclamé 
dans le décret du 2,H mai 1791. 

Telles furent les conditions requises pour être admis à voter au pre- 
mier degré, pour faire partie des assemblées primaires, pour être 
citoyen actif ^, Restait à régler les conditions d'éligibilité. Le Comité 
de constitution proposait d'exiger le paiement d'une contribution égale 
à la valeur locale de dix journées de travail : 1" pour être nommé élec- 
teur par les assemblées primaires; 2° pour être élu membre de l'assem- 
blée de département; 3° pour être élu membre de l'assemblée de district; 
4° pour être élu membre des assemblées municipales. Le débat s'ouvrit 
le:i8 octobre 1789 et se termina le même jour, par l'adoption du projet 
du Comité '*. Il y avait eu un peu d'opposition. Du Pont(de Nemours) ne 
voulait aucune restriction censitaire au droit d'éligibilité, et Montlosier 
opinait de même : (( Jean-Jacques Rousseau, disait-il, n'aurait jamais 
pu être élu"'. )) Au contraire, de Virieu demandait qu'on exigeât, en 
outre, la possession d'une (( propriété foncière suffisante*^ ». Les 
députés démocrates ne semblent pas avoir c( donné » dans cette cir- 
constance ^ : ils se réservaient pour le débat sur le marc d'argent. 

Ce débat sur le marc d'argent, c'est-à-dire sur les conditions d'éligi- 
bilité à l'Assemblée nationale, commença le 29 octobre 1789 *. 

Le Comité de constitution, renonçant à exiger la possession d'une 
propriété foncière, demandait « qu'on s'occupât de la condition de payer 
une contribution foncière égale à la valeur d'un marc d'argent, pour 

au Comité s'il raudra suivre lus iiiciiios règles pour la l'ormalion des assemblées 
primaires, en vue des élections à la future Assemblée nationale. (Arch. nat., D iv, 
dossier l,i2o, ]iiéc'e 25.) Nous n'avons pas la réponse du Comité à cette lettre. 

1. Cf. l'instruction du 12 août 1790. ;" vi, art. 20. 

2. Cela résulte d'un discours de Robespierre, Œuvres, éd. Laponneraye, 1. 1, p. ITH. 
Mais je n'ai trouvé ni loi ni arrêté à ce sujet. — Voici les expressions de Robes- 
pierre : « Vous les avez accordés (les droits de citoyen actif) aux ministres du culte, 
lorsqu'ils ne peuvent remplir les conditions ]>écuuiaires exij:('('s par vos décrets. » 

3. Notons ici que ce sont les assemblées primaires qui étaient juges de la capa- 
cité et des titres des citoyens actifs et des citoyens éligibles. Voir les décrets du 
22 décembre n.SÏ) et du 3 février 17'JO. 

4. Point du Jour, t. III, p. iTS à 180. 

5. Gorsas, Courrier, t. V, ji. lij'j. 

6. Ibid., p. 170. 

7. .Miralieau, (jui était hostile à l'idée de créer une classe bourgeoise privilégiée, 
disait cependant ou faisait dire dans son journal, le Courrier de Provence, n" LI.X, 
p. 13, que le décret sur les 10 journées de travail était " très propre à exciter et à 
honorer une laborieuse industrie ». 

8. Pour analyseï" ce débat, je suis le Procès-verbal, qui est ici très clair, très bien 
fait, en y ajoutant les noms des orateurs et des extraits de discours d'après les 
gazettes de Barère et de Le llodey. 



LE REGIME CENSITAIRE 67 

être éligible en qualité de représentant, aux Assemblées nationales ». 

Petion s'éleva contre toute condition censitaire d'éligibilité : (( Il faut, 
dit-il, laisser à la confiance le soin de choisir la vertu'. » 

Un autre député, reprenant l'idée primitive du Comité, demanda 
qu'on exigeât une propriété, en outre du marc d'argent^. 

Ramel de Nogaret réclama une exception en faveur des fils de famille, 
qui, dans les pays de droit écrit, ne pouvaient pas posséder tant que 
leur père était vivant. 

L'abbé Thibault fit observer que la condition d'avoir une propriété 
foncière rendrait peut-être, à l'avenir, tout le clergé inéligible, et il 
déclara en outre qu'à son avis, un marc d'argent, c'était trop. 

Démeunier défendit le projet du Comité, mais sans arguments inté- 
ressants. 

Cazalès dit : (( Le commerçant transporte aisément sa fortune : le 
capitaliste, le banquier, l'homme qui possède l'argent, sont des cosmo- 
polites ; le propriétaire seul est le vrai citoyen ; il est enchaîné à la terre ; 
il est intéressé à sa fertilité; c'est à lui à délibérer sur les impôts. » Et 
l'orateur allégua l'exemple de l'Angleterre, où, pour être membre de la 
Chambre des communes, il fallait avoir un revenu de 7 200 livres. Il 
demanda que la propriété foncière à exiger des éligibles fût d'un revenu 
d'au moins 1 200 livres^. 

Reubell et Defermon répliquèrent à Cazalès et soutinrent le projet du 
Comité. 

Barère parla contre la condition d'avoir une propriété foncière, et, 
soutenu par quelques autres, proposa de substituer à la condition du 
marc d'argent celle de payer une contribution de la valeur locale de 
trente journées de travail. D'autres orateurs demandèrent que cette 
contribution pût être payée en grains. 

Enfin, Prieur (de la Marne), reprenant l'idée de Petion, proposa de 
supprimer toute autre condition que celle de la confiance des électeurs, 
et, appuyé par Mirabeau, demanda la priorité pour cette motion : 
l'Assemblée vota contre la priorité. 

Le premier amendement mis aux voix fut celui d'exiger une propriété 
foncière quelconque, en outre du marc d'argent : adopté. La minorité 
réclama, avec Grégoire et une partie du clergé : l'Assemblée ne revint 
pas sur son vote. 

Second amendement : à quelle valeur sera fixée la propriété foncière? 
Décrété qu'il n'y a pas lieu à délibérer là-dessus. 

Troisième amendement : évaluer la contribution en journées de tra- 
vail ou en grains. Décrété qu'elle sera évaluée en poids d'argent. 

Quatrième amendement : qu'elle soit évaluée à un demi-marc, ou 

1. Point du Jour, t. III, p. 487. 

2. D'après Le llodey, l'auLeui- de celte motion était « M. le président ». Or, c'est 
Camus qui présidait alors la Constituante. 

3. Point du Jour, t. III, p. 488. 



68 BOUllGKOiSIK ET DKMOCilAïlK 

seulomcnl à deux onces (rari^ciit. DécrfHr (ju'elle sera évaluée à un 
marc. 

Alors, le président donna lecture de rarliclc décrété : «Pour être éli- 
gihle à l'Assemblée nationale, il faudra payer une contribution directe 
('•([nivalcnte à la valeur d'un marc d'argent, et, en outre, avoir une 
propriété foncière quelconque. )) 

On réclama; on prétendit qu'on n'avait pas voté sur le fond et sur 
l'ensemble, etc. \ L'Assemblée alla aux voix, et déclara « que tout est 
décidé ». Les opposants insistèrent. La question des fils de famille 
revint sur le tapis et inspira un discours à Barère ^ et l'Assemblée, 
allant encore aux voix, décréta « que le décret a été rendu légalement ». 
Aussitôt, la discussion recommença, confuse, violente, comme si l'Assem- 
blée avait des remords. Elle finit par se déjuger, et, allant une troisième 
fois aux voix, décida qu'elle « remettait la délibération au premier jour, 
laissant toutes choses en l'état ». 

La délibération reprit le 3 novembre. Il y eut de nouveaux discours 
en faveur des fils de famille, de nouvelles tentatives pour faire rap- 
porter le décret. L'Assemblée le confirma définitivement. 

Le Comité de constitution essaya bientôt d'atténuer les effets anti- 
démocratiques de ce décret sur le marc d'argent et du système censi- 
taire en général. Le 3 décembre 1789, entre autres articles additionnels 
sur les élections, il proposa un article 6, ainsi conçu : (( La condition 
de l'éligibilité, relative à la contribution directe déclarée nécessaire 
pour être citoyen actif, électeur ou éligible, sera censée remplie par tout 
citoyen qui, pendant deux ans consécutifs, aura payé volontairement 
un tribut civique égal à la valeur de cette contribution. » 

Cette proposition souleva une tempête de protestations. On hua le 
Comité. (( Mille voix réunies, dit Gorsas % ont crié : .4 l'astuce/ » 
D'autres crient que la corruption va vicier le suffrage. Le Comité recule; 
il amende l'article de manière qu'il ne s'ap])lique plus qu'aux éligibles. 
Mirabeau soutient cette nouvelle rédaction *. L'article, mis aux voix, 
est repoussé. La minorité proteste, obtient l'appel nominal : l'article 
est définitivement repoussé, par une majorité de (juclqucs voix ^. 

Le Comité ne se découragea pas : le 7 décembre, il proposa un 
article ÎS. ijui dispensait des conditions censitaires pour l'éligibilité, soit 
aux assemblées administratives, soit à l'Assemblée nationale, les 
citoyens qui obtiendraient les trois quarts des suffrages. Il y eut encore 

1. Sur le lumiille qui s'éleva alors dans l'Assemblée, voir Corsas, I. V, ]•. 175. 

2. Robespierre (Point du Jour, l. 111, p. 494) se prononça contre l'exception en 
faveur des fils de famille. « 11 y a chose. jugée, dit-il. » Pourquoi? Est-ce qu'il sentit 
que cette excciition fortifierait le système bourgeois? Cf. Le Hodey, t. V, p. 236. 

3. Courrier, t. VI, p. 3.'52. 

4. Point du Jour, t. ^^ p. 6. 

0. Le Procôs-verbal ne donne pas de chilTres. Le Point du Jnu)' dit que la majorité 
fui de li voix. Le Hodcy, t. VI, p. 271. indique 439 voix contre 42S. Le Courrier de 
Provence, n" LXXIV. p. 2G : 442 voix contre 43t). Corsas, t. VI, p. 339, dit : « 449 voix 
contre 428 à peu près. » 



LE RÉGIME CENSITAIRE 69 

un débat tumiiltiieux ^ Viricii, parlant des citoyens exclus de l'cligibi- 
lité, s'écria : (( Qu'ils deviennent propriétaires, et rien ne les empêchera 
d'en jouir! » Rœderer et Castellane parlèrent en faveur du projet du 
Comité. Après un vote douteux, on recourut à l'appel nominal, et 
l'article fut rejeté par 453 voix contre 443*. 

La question du marc d'argent fut très habilement réintroduite et 
rouverte par Robespierre, dans la séance du 25 janvier 1790 ^. « En 
Artois, dit-il, la contribution directe personnelle est inconnue, parce 
que la taille personnelle ou la capitation y ont été converties par 
l'administration des Etats en vingtièmes et en impositions foncières. » 
Ce n'est donc que comme propriétaire foncier qu'en Artois on pourrait 
arriver à payer le marc d'argent. Et la plus grande partie des habitants 
de cette province se trouverait ainsi frappée d'une « exhérédation poli- 
tique ». Robespierre ne demanda pas une mesure particulière pour 
l'Artois : le projet de décret qu'il lut avait pour objet d'ajourner l'appli- 
cation de la condition du marc d'argent jusqu'à l'époque où l'Assemblée 
aurait réformé le système d'impositions existant. 

Comme toutes les propositions démocratiques, celle de Robespierre 
mit la majorité en colère. Il y eut réclamations, huées, tumulte, « ouragan 
et volcan )), dit Le Hodey. On réclama la question préalable. Charles de 
Lameth demanda qu'on discutât, mais en ajournant à une autre 
séance. Un député * obtint le renvoi au Comité de constitution, qui fut 
chargé de préparer un décret. Robespierre eut gain de cause. En effet, 
le décret du 2 février 1790 édicta, article 6, que, dans les lieux où l'on 
ne percevait aucune contribution directe, il n'y aurait pas de condition 
censitaire pour être citoyen actif et éligible, jusqu'à la nouvelle organi- 
sation de l'impôt; on exceptait seulement (( dans les villes, les citoyens 
qui, n'ayant ni propriétés, ni facultés connues, n'auront, d'ailleurs, ni 
profession ni métier ; et, dans les campagnes, ceux qui n'auront 
aucune propriété foncière, ou qui ne tiendront pas une ferme ou une 
métairie de trente livres de bail ». 

Cette nouvelle organisation, quant à l'objet qui nous occupe, ne fut 
réglée que par la loi du 13 janvier 1791. 

Il suit de là, je veux dire de ces faits et de ces dates, que, dans une 
partie de la France, les élections administratives, judiciaires, ecclésias- 
tiques eurent lieu par un suffrage presque universel; mais que, pour 
les élections à l'Assemblée législative, on appliqua toute la rigueur du 

1. Le meilleur compte rendu de ce débat se trouve dans le Courrier de Provence, 
t. IV, n» LXXVI. 

2. Ces chiffres nous sont fournis, non par le Procès-verbal, qui n'en donne pas, 
mais parle Point du Jour, t. V, p. 40, le Courrier de Provence, n" LXXVL p. 13, le 
Journal de Le Ilodey, t. VL P- 331, le Patriote français, n» CXXII, p. 2, et le Cour- 
rier de Gorsas, t. VI. p. 392. Gorsas ajoute que certains députés disaient « que la 
majorité était réellement de 460 voix contre 433 ». 

3. Point du Jour, t. VI, p. 184 à 186; Le Hodey, t. VIIT, p. 61 à 6'k 

4. Le Point du Jour l'appelle Dumetz. Il n'y avait pas de constituant de ce nom. 
Peut-être est-ce Beaumez. 



70 liULllLiliOlSIE ET DEMOCRATIE 

système censitaire : trois journées de travail, dix journées, marc 
d'arL^onl. 

Telle lui l'orii'anisation légale du régime censitaire, et c'est ainsi que 
la bourgeoisie se forma en classe politiquement privilégiée '. 

lY Comment l'opinion accueillit-elle le régime censitaire et le privi- 
lège de la classe bourgeoise? 

Disons d'abord qu'au début il n'y a pas de protestation bien vive 
contre le principe même du cens. On accepte généralement la distinction 
entre citoyens actifs et citoyens passifs, ou on s'y résigne. C'est le cens 
(^lev(' pour r(''ligil)ilit(' à l'Assemblée nationale, c'est le marc d'argent 
qui amène une révolte d'une partie de l'opinion. 

D'autre part, je ne vois guère de publicistes. même parmi les plus 
démocrates, qui demandent ou acceptent tout le suffrage universel, tel 
(|ue nous l'entendons. Ainsi, les gazetiers sont d'accord avec l'Assemblée 
constituante pour exclure les domestiques. Il y a des préjugés religieux 
contre les Juifs - ; il y a des préjugés sociaux contre les comédiens, 
contre le bourreau. Les Rccolutiom^ de Paris, ce journal si hardi, si 
révolutionnaire, admettent qu'un comédien puisse être électeur, mais 
non éligible ^ : « Croit-on, dit-il, que Frontin puisse être maire? Con- 
çoit on qu'il puisse descendre dans le parterre où l'on ferait quelque 
tumulte pour rétablir l'ordre, surtout loisque ce tumulte viendrait de 
ce qu'on serait excédé de ses charges ou de ses quolibets ? Conçoit-on 
qu'il pût étudier des rôles, répéter, jouer et vaquer aux détails d'une 
administration publique, qui, dans les cas imprévus, le forceraient, au 
milieu d'une pièce, à troquer le caducée contre le bâton de commande- 
ment? » 

L'Assemblée nationale ne tint pas compte des préjugés sociaux : elle 
admit les comédiens et le bourreau à l'exercice des droits politiques. 
Mais elle tint pendant quelque temps compte des préjugés religieux. 
Le décret des 23 et 24 décembre 17(S9, qui admettait à l'électorat et à 
l'éligibilité les non-catholiques, en excluait provisoirement les Juifs*. 
Le décret du 28 janvier 171)0 n'y admit qu'une partie des Juifs résidant 
en France, à savoir les Juifs portugais, espagnols et avignonnais. C'est 



1. C'est une chose inci'oyaljje à quel point ces faits, si publics, furent oubliés et 
défigurés. Ainsi un homme qui avait assisté à la Révolution, et qui ne passa jamais 
pour un élourrli, Hoyer-Collard, s'imagina ])Ius tard que la constitution de 17'Jl 
avait été démocratique. Il dit à la tribune, en 1831 : « Deux fois la démocratie a 
siégé en souveraine dans notre gouvernement; c'est l'égalité politique qui a été 
savamment organisée dans la Constitution de 1791 et dans celle de l'an III. » (Dis- 
cours sur l'hérédité de la pairie, dans la Vie polilir/ue de Royev-Collard, par M. de 
liaranle, t. II. p. 469.) La Constitution de l'an III, on le verra, n'ailmit pas plus 
« l'égalité politique " que ne l'avait admise celle de 1791. 

2. Voir, dans la Bévolidion française du 15 août 1898, l'article de M. Sigismond 
Lacroix, intitulé : Ce qu'on pensait des Juifs à Paris en 1790. 

;î. \° XXIV (du 19 au 2('> décembre 1789). p. G et 7. 
i. Cf. Courrier de Provence, t. V. n" LX.XXIII. 



LE REGIME CENSITAIRE 71 

seulement à In veille de se séparer, le 27 septembre 1791, que l'Assem- 
blée se décida à assimiler tous les Juifs aux autres citoyens français. 

L'opinion de Marat est intéressante à connaître, parce que, dans son 
projet de constitution, il s'était exprimé en démocrate (quoique monar- 
chiste). « Tout citoyen, avait-il dit, doit avoir droit de suffrage, et la 
naissance seule doit donner ce droit'. » Il n'excluait que les femmes, 
les enfants, les fous, etc. Cependant, dans son journal, il ne s'éleva 
contre le régime censitaire qu'à l'occasion du marc d'argent, quand 
Thouret le proposa en son rapport du 29 septembre 1789. Il prévit une 
aristocratie do nobles, de financiers. Il déclara préférer la lumière à la 
fortune. Mais il aurait voulu (( écarter de la lice », c'est-à-dire rendre 
inéligibles, « les prélats, les financiers, les membres des Parle- 
ments, les pensionnaires du prince, ses officiers et leurs créatures », 
sans compter « une multitude de lâches », membres de l'Assemblée 
actuelle -. 

On a vu que MiraJjeau était hostile au privilège de la classe bour- 
geoise : cela n'emi)êclia pas son journal, ie Courrier de Provence, de 
louer la condition des trois journées et de dire que cela rappelait à tous 
(( l'obligation du travail^ ». 

La Chronique de Paris approuva d'abord la condition du marc d'ar- 
gent*. Elle sembla se rallier à l'idée d'exclure provisoirement la plèbe 
de la cité politique, et publia une lettre d'Orry de Mauperthuy, avocat 
au Parlement, où, après avoir critiqué la condition d'avoir une pro- 
priété foncière, il disait^ : « Il est cependant une classe d'hommes, nos 
frères, qui, grâce à l'informe organisation de nos sociétés, no peuvent 
être appelés à représenter la nation : ce sont \q^ prolétaires de nos jours. 
Ce n'est pas parce qu'ils sont pauvres et nus : c'est parce qu'ils n'en- 
tendent pas même la langue de nos lois. En outre, cette exclusion n'est 
pas éternelle : elle n'est que très momentanée. Peut-être aiguisera-t-elle 
leur émulation, provoquera-t-elle nos secours. Sous peu d'années, ils 
pourront siéger avec vous, et, comme on le voit dans quelques cantons 
helvétiques, un pâtre, un paysan du Danube ou du Rhin, sera le digne 
représentant de sa nation. Mieux vaudrait encore (si ce ne pouvait être 
la ressource de l'aristocratie expirante, et non expirée) s'en rapporter 
uniquement à la confiance des représentés. Voilà le seul principe invio- 
lable. » Il veut un cens pour être électeur, pas de cens pour être éligible. 
Quand le Comité de constitution proposa de rendre éligibles ceux qui 



1. Marat, la Constitution, p. 21. Voii- plus haut, p. 51. 

2. Ami du peuple, n" XXI, p. 179, 180, 181. Il est juste d'ajouter que, si xMaral 
n'exprima pas d'opinion à l'occasion du vote des autres mesures censitaires, c'est 
qu'au moment de ces votes il était poursuivi et avait interrompu la publication de 
son journal. 

3. N" LVI, p. 23. On a vu plus haut, p. 0(3, que ce journal avait également 
approuvé la condition des dix journées de travail. 

4. N° LXVllI, p. 272, col. 1. — Bibl. nat.. Le ^/218, ia-4. 

5. N" LXXI. 



72 BuLlUiElIlSlK ET DEMOCIIATIE 

paioraionl volontairement la contribution lu-cessairc. la Chronique s'in- 
(lifiiia du rejet de cette motion '. 

Il y a peu de chose dans le Pairiole français sur le ré,nimc censitaire. 
Je vois seulement qu'à propos de la séance du 3 décembre 1789 et du 
décret sur le marc d'argent, ce journal dit : « On le maintenait par 
opini.il rch'. |i;ir envie d'Iiuniilier les citoyens peu aisés, ])ar la manie de 
vouloir faire des classes dans la société ^ » 

Les deux journalistes (|ui, à cette occasion, manifestèrent avec le 
plus de netteté leurs opinions démocratiques furent ('..iniille Desmou- 
lins et Loustallot. 

Le premier s'exprima ainsi : (( 11 n'y a qu'une voix dans la capitale, 
bientôt il n'y en aura (|u'unc dans les provinces contre le décret du 
marc d'arg'cnl. Il vient de constituer la France en gouvernement aristo- 
cratique, et c'est la plus grande victoire que les mauvais citoyens aient 
remportée à l'Assemblée nationale. Pour faire sentir toute l'absurdité 
de ce décret, il suffît de dire que Jean-Jacques Rousseau, Corneille, 
Mably n'auraient pas été éligiblcs. Vn journaliste a publi('' ({ue, dans le 
clerg'('', le cardinal de Rolian, seul, a volé contre le décret; mais il est 
impossible (jue les Grégoire, Massieu, Dillon, Jallet, Joubert, Gouttes, 
et un certain moine qui est des meilleurs citoyens'', se soient désho- 
norés à la fin de la campagne, après s'être signalés par tant d'exploits. 
Le journaliste se trompe. Pour vous, ô prêtres méprisables, ô bonzes 
stupides, ne voj'ez-vous donc pas que votre Dieu n'aurait pas été éli- 
gible? Jésus-Christ, dont vous faites un Dieu dans les chaires, dans la 
tribune, vous venez de le reléguer parmi la canaille! Et vous voulez 
(jue je vous respecte, vous, prêtres d'un Dieu prulétaire, et qui n'était 
pas même un citoyen actif] Respectez donc la pauvreté qu'il a anoblie. 
Mais que voulez- vous dire avec ce mot de citoyen actif tant répété? Les 
citoyens actifs, ce sont ceux qui ont pris la Rastille, ce sont ceux qui 
défrichent les champs, tandis que les fainéants du clergé et de la cour, 
malgré l'immensilé' dc^ leurs domaines, ne sont qn(^ des plantes végéta- 
tives, pareilles à cet arbre de votre Evangile qui ne porte jioint de fruits, 
et qu'il faut jeter au feu '*. » 

Loustallot ne fut pas moins véhément contre le décret du marc 
d'argent ^ Il prépara un vaste pétitionnemcnt pour ol)tenir le rapport 
de ce décret et de l,i pm-lir de l'organisation municipale déjà votée : 
« Déjà, dit-il, l'aristocratie pure des riches est établie sans pudeur. Qui 

1. Clironique de Pai-is du i déc. 17S'.). \t. 111. il2. 

2. Patriote français, n" CXIX. — Bibl. nat.. Ix s/is:;, in-4. 

3. Il s'as't sans doute de dom Gerlc. 

4. Rcvolutions de France et de Brabant, n" :î (1. I, p. 108, dO'J). 

.0. Révolutions de Paris, n" XXI (du :2S novembre an li décembre 17S9). Les articles 
de ce journal sont anonymes. La tradition attribue à Louslallol tous ceux où on 
traite des questions de politique générale. Mais il y avait d'autres rédacteurs, et il 
n'y a pas moyen de savoir avec certitude si un article des Hévotiitions était réelle- 
ment de Loustallot. Quand donc nous donnons une opinion extraite de cette gazette 
comme étant celle de Loustallot, c'est sous toute réserve. 



MULVEMENT DEMOCRATIQUE 73 

sait si déjà ce n'est pas un crime de lèse-nation que d'oser dire : la 
7ialion est le souverain? » Et il concluait par cet appel au roi : « 
Louis XVI! ô restaurateur de la liberté française! vois les trois quarts 
de la nation exclus du Corps législatif par le décret du marc d'argent; 
vois les communes avilies sous la tutelle d'un conseil municipal. Sauve 
les Français ou de l'esclavage ou de la guerre civile. Purifie le veto 
suspensif par l'usage glorieux que tu en peux faire dans ce moment. 
Conservateur des droits du peuple, défends-le contre l'insouciance, 
l'inattention, l'erreur ou le crime de ses représentants; dis-leur, 
lorsqu'ils te demanderont la sanction de ces injustes décrets : La nation 
est le souverain; je suis son chef; vous n'êtes que ses commissaires, 
et vous n'êtes ni ses maîtres, ni les miens. » 

Ces articles amenèrent-ils un mouvement d'opinion? Ou furent-ils le 
résultat d'un mouvement d'opinion? On ne sait : on est assez mal ren- 
seigné par les journaux sur ce qui se disait dans la rue, dans les cafés, 
ou au Palais-Royal, relativement à l'établissement du régime censitaire. 
Je crois qu'à la première nouvelle de cet établissement le peuple de 
Paris ne s'émut pas, ne comprit pas. Il semble que c'ait été une élite de 
citoyens actifs qui, ensuite, expliqua aux citoyens passifs en quoi ils 
étaient lésés. 

En tout cas, c'est après la publication des articles de Camille Des- 
moulins et de Loustallot qu'il y eut une première manifestation contre 
le régime censitaire, ou plutôt la première que nous connaissons vint 
après ces articles. 

D'abord, il s'agit surtout du marc d'argent, et il semble, comme nous 
l'avons dit, qu'on se résignait aisément au reste. 

Le 17 décembre 1789, le district de Henri IV prit un arrêté en vue de 
s'entendre avec les autres districts pour envoyer à Louis XVI une dépu- 
tation qui lui demanderait de refuser sa sanction au décret sur le marc 
d'argent '. Cette idée, si conforme à la politique de Mirabeau, d'user du 
veto et du pouvoir royal dans l'intérêt de la cause populaire, ne semble 
avoir eu ni écho ni suite quelconque. 

Mais un certain nombre de districts protestèrent alors contre le 
marc d'argent -. 

Cette campagne était encouragée par le plus éminent des penseurs 
d'alors, par Condorcet, membre de la Commune de Paris depuis le mois 
de septembre. Lui aussi, jadis partisan du cens, il avait changé d'opi- 
nion, depuis que les prolétaires avaient fait acte de citoyens en aidant 
la bourgeoisie à prendre la Bastille, depuis que la populace de Paris, 
par cette opération raisonnable et héroïque, s'était élevée à la dignité 
de peuple. 

Président d'un comité de la Commune qui était chargé de préparer un 



1. Sigismond Lacroix, Actes de la Commune de Paris, t. 111, p. 582. 

2. lôiJ., p. 583, 584. 

RÉVOLUTION FRANÇAISE. 



74 lUJLRGl^DlSIE ET DEMUCRATIE 

plan de municipalité, Condorcet avait lu à ce comité, le 12 décembre 1789, 
un mémoire où il demandait la révocation pure et simple du décret sur 
le marc d'ari^ent. 11 se fit autoriser par ses collègues à présenter offi- 
cieusement ce mémoire au Comité de constitution de l'Assemblée natio- 
nale, qui, désireux (on l'a vu) d'élargir la base électorale, répondit que, 
si Paris Joignait sa voix à celles des autres villes, cette manifestation 
pourrait avoir de l'influence, et « qu'ainsi c'était le cas de consulter sur 
ce point réassemblée générale et les districts * ». 

Alors Condorcet présenta officiellement un mémoire à la Commune *, 
qui arrêta {2.H janvier 1790) que ce mémoire serait présenté à l'Assem- 
blée nationale. (( après que la majorité des districts aurait manifesté 
son vœu ». Mais il ne semble pas que la Commune, alors phitùt bour- 
geoise de tendances, ait convoqué les districts à cet effet. Ceux-ci se 
mirent en mesure d'agir par eux-mêmes. Déjà, le 9 janvier, le district 
de Saint- Jean-en-Crève avait provoqué une réunion de commissaires 
des districts, qui dut avoir lieu le 31 janvier. Il fut rédigé une (( adresse 
de la Commune de Paris dans ses sections », en date du 8 février 1790, 
qui ne fut signée que de 21 districts sur 60, mais qui exprimait certai- 
nement, comme l'a bien montré l'éditeur des Actes de la Commune de 
Paris^, l'opinion de la majorité des districts. On y suppliait l'Assem- 
blée de revenir, non seulement sur le décret du marc d'argent, mais sur 
toute disposition censitaire. On y déclarait contraire à la Déclaration 
des droits qu'il y eût quatre classes dans la nation : la classe des éli- 
gibles au Corps législatif; la classe des éligibles aux assemblées admi- 
nistratives; la classe des citoyens actifs, électeurs dans les assemblées 
primaires; (( une quatrième enfin, déchue de toute prérogative, courbée 
sous la loi qu'elle n'aura ni faite, ni consentie, privée des droits de la 
nation dont elle fait partie, retracera la servitude féodale et mainmor- 
tablc ^ ». 

Présentée le 9 février à l'zVssemblée nationale, cette adresse fut 
renvoyée au Comité de constitution. Le lendemain 10, le président de 
la députation des districts, nommé xVrsandaux, insista vainement par 
lettre auprè> du luvsident de l'Assemblée pour être entendu à la barre : 
« Ce n'est pas, dit-il, un particulier, c'est tout Paris dans ses sections, 
c'est la France entière qui réclame contre le décret du marc d'argent ^ » 
L'adresse des districts ne fut l'objet d'aucun rapport. 

Mais Paris était d'autant plus intéressé à la (piestion qu'il se trou- 
vait, du fait de l'ancien régime, dans une situation exceptionnelle, une 
foule de citoyens n'y payant d'autre impôt direct que la capitation. Or, 

1. Sigisniond Lacroix, t. 111, p. 5'.>1. 

2. Ce mémoire fut imprimé alors dans le recueil inlitulé Cercle social, lettre VIII, 
p. 57. Il parut aussi h part, et il y a, au Brilish Muséum, un exemplaire de cette 
impression, dont M. Siijismond Lacroix a reproduit le texte. 

3. T. IH, p. (H S, 01 '.I. ' 

4. Sigisniond Lacroix, t. III, p. 020. 
b. Arch. nal., D iv, 40, dossier 140 i. 



APPLICATION DU RÉGIME CENSITAIRE 75 

Louis XVI avait fait remise de la capitation, pour plusieurs années, à 
tous les Parisiens qui avaient été taxés au-dessous de six livres. Cette 
grâce royale se trouvait avoir diminué par avance le nombre des 
citoyens actifs, surtout dans les faubourgs Saint-Marceau et Saint- 
Antoine'. J'ai trouvé, dans les papiers du Comité de constitution, une 
longue et respectueuse pétition des « ouvriers du faubourg Saint- 
Antoine )), cfui fat reçue par l'Assemblée nationale le 13 février 1790. 
Ils y protestent contre la distinction en actifs et en passifs. D'autre 
part, s'ils ne sont pas citoyens actifs, c'est parce qu'ils ne paient pas 
de contribution directe. Ils sollicitent la faveur d.'cn payer une, pour 
n'être plus dos « ilotes ». Ils demandent que, dans tout le royaume, 
les impositions indirectes et autres soient remplacées par une imposi- 
tion directe unique de 2 sols par tête, soit 36 livres par an, ce qui don- 
nera une recette annuelle de 900 millions au plus, de 600 millions au 
moins. Et les vingt-sept signataires de cette pétition affirment que tous 
les ouvriers du faubourg sont d'accord avec eux ^ Les journaux ne 
signalèrent même pas cette démarche, et rz\ssemblée nationale n'en 
tint aucun compte. 

Y C'est dans les départements que se fit la première expérience du 
mode censitaire de suffrage, par les élections municipales de jan- 
vier et février 1790. 

Il y a, dans les papiers du Comité de constitution, quelques rensei- 
gnements sur la manière dont cette expérience fut faite et accueillie. 

Voici, par exemple, une lettre de Mouret, syndic de Lescar, à « mon- 
seigneur le président de l'Assemblée nationale », du 7 mars 1790. Il 
mande que les élections municipales ont eu lieu le 26 février. La com- 
mune compte environ 2 200 habitants. On a élu un maire, cinq officiers 
municipaux et douze notables. (( Le scrutin n'a pu rendre autre chose 
dans le moment, à raison de l'article du décret qui exige dix journées de 
travail pour être éligible; il en serait autrement, si celte condition était 
modérée, si elle était fixée à 40 sols pour élire et à 4 francs pour être 
élu. Les deux tiers des habitants de cette ville ne seraient pas exclus, 
comme ils sont, de participer aux charges honorables, et condamnés à 
croupir dans une inaction avilissante. » Et il signale la contradiction 
criante avec la Déclaration des droits *. 

La municipalité de Rebenac en Béarn écrit, en mars 1790, que dans 
cette paroisse, qui compte environ 1 100 âmes, et dont les habitants, 
sont en partie laboureurs et en majeure partie (( fabricants de laine et 
autres métiers », la journée de travail a été fixée à 6 sols, sans quoi il 
n'y aurait eu que 12 éligibles, tandis qu'il en fallait 19 pour former la 
municipalité. Il s'est trouvé environ 130 citoyens actifs. 

1. Arch. nat., D iv, 49, dossier li25, pièce 8 : « Questions posées aux Comités par 
Desvieux, ex-vice-président du ci-devant district de Saint-Eustache. • 

2. Ibid., dossier 142o, pièce 1. 

3. Arcli. nat., D iv, 10, dossier ISo, pièce 7. 



76 linrKCKuISIE ET DÉMOCRATIE 

Qiiol(|iics municipalités prennent sur elles de modider la loi élec- 
toral(\ Ainsi celle de Saint-Félix, diocèse de Lodève, est dénoncée (6 fé- 
vrier 17110) pour avoir admis comme citoyen actif un certain Vidal fils, qui, 
étant sous la puissance paternelle, ne paie aucune contribution'. M. de 
Rozimbois, docteur en droit, capitaine commandant do la fi:arde natio- 
nale, écrit de Beaumont en Lorraine, le 19 février 17UU, que, dans les 
assemblées auxquelles il a assisté comme citoyen actif, il a été surpris 
de voir le peuple s'ériger « en souverain législateur », et décider « qu'on 
pouvait être électeur à moins de vingt-cin([ ans et avec cinq ou six 
mois de domicile ■ ». 

Que fallait-il entendre au juste par contribution directe? Voilà ce 
qu'on ignorait généralement. Deux citoyens de Nimcs se plaignent 
{21 janvier 1790) qu'on n'ait pas voulu les inscrire comme actifs et 
éligibles, quoiqu'ils paient 19 livres o sols chacun pour décimes, sous 
prétexte que ce n'est pas là une contribution directe \ Le 3 dé- 
cembre 1789, les citoyens de Marseille avaient fait remettre une adresse 
au Comité de constitution pour avoir des éclaircissements à ce sujet, 
et ils en reçurent la note suivante : 

« Le Comité de constitution de l'Assemblée nationale, consulté par 
les députés de la ville de Marseille, sur l'adresse du conseil municipal 
de cette ville, en date du 31 décembre 1789, déclare que les décrets de 
l'Assemblée doivent être exécutés selon les principes suivants : 

(( Les contributions directes de trois et de dix journées de travail, 
qui servent de règle pour pouvoir exercer les fonctions de citoyen actif, 
d'électeur et d'éligible, sont toutes celles que chaque citoyen paie 
directement, soit à raison des impositions établies sur les biens dont il 
est propriétaire, soit à raison de son imposition personnelle. Ainsi le 
vingtième, la taille, leurs abonnements, les impositions territoriales, 
les impositions par retenue sur les rentes, la capitation, toutes imposi- 
tions personnelles, réelles ou abonnées, et généralement toutes impo- 
sitions autres que celles qui se paient sur les consommations, sont des 
contributions directes, dont la ffuotité sert de règle pour le titre de 
citoyen actif, d'électeur, ou d'éligible. 

(( La journée de travail est celle du simple journalier, et doit être 
évaluée sur le pied de ce qu'elle est payée habituellement dans chaque 
lieu, soit à la ville, soit à la campagne; et par conséquent cette évalua- 
tion doit être difïérentc entre la ville et la campagne, lorsque le prix de 
la journée y est différeiit. 

(( Arrêté au Comité de constitution, le 4 janvier 1790'. )) 

Cette réponse parvint sans doute trop tard aux Marseillais, et. quand 
ils la reçurent, il est probable qu'ils avaient déjà dressé, à leur fantaisie, 

1. Arcli. nal., D iv, 11, dossier lii", pièce ". 

2. Ifnd., dossier 156. 

3. Ifjid., dossier 157. 

4. Ibid., dossier lb6, pièce 7. 



APPLICATION DU RÉGIME CENSITAIllE 77 

leur liste de citoyens actifs. Il n'y eut, en réalité, pour l'établissement 
de ces listes et l'appréciation du caractère direct ou non de la contribu- 
tion, aucune règle uniforme. 

Voici une autre difficulté, que signalent le maire et les membres du 
bureau municipal de Vannes (18 mars 1790), et qui ne se rapporte 
pas, celle-là, aux élections municipales, mais qui signale bien les 
imperfections du système électoral en général. Ils font observer que 
chaque municipalité, dans le district et dans le département, ayant 
eu la liberté de fixer comme elle l'entendait, le taux de la journée de 
travail, (( il s'ensuit que tel est citoyen actif à 30 sous dans un endroit, 
qui ne le serait qu'à un écu dans un autre ». Cette base incohérente 
servira-t-elle à établir l'éligibilité aux fonctions d'électeur du second 
degré, de membre du district ou du département? « Un habitant d'un 
canton où la journée a été fixée à 10 sols sera-t-il éligible pour les 
département et districts, lorsqu'il paiera 100 sols de contribution 
directe, tandis qu'un habitant d'un autre canton, où elle a été fixée à 
20 sols, ne pourra être élu, s'il ne paie le double de la contribution du 
premier? )) Cela donnerait trop d'avantage aux campagnes, dont les 
électeurs ne seraient pas en nombre proportionné à ceux des villes. Il 
faudrait qu'un décret fixât uniformément le prix des dix journées de 
travail ^ 

On signale aussi, çà et là, d'autres conséquences absurdes du régime 
censitaire. x\insi Lhomme, maître en chirurgie, écrit de Sancoins, le 
18 décembre 1789, qu'il a un fils en bas âge, qu'il aurait voulu le faire 
instruire avec soin, et qu'il y renonce, parce qu'il y faudrait des 
dépenses qui diminueraient sa fortune au point de priver plus tard ce 
fils de l'éligibilité : il faudra donc qu'il soit ignorant pour être éligible -. 

Autre difficulté : la loi dit que les citoyens doivent écrire leurs bulle- 
tins : mais comment fera-ton pour les illettrés ? A Die, où le tiers de 
la population est illettré, les élections sont suspendues (o février 1790), 
jusqu'à ce qu'on ait reçu la décision de l'Assemblée nationale à ce 
sujet ^ Les gens de Die ne pouvaient savoir à cette date que, trois 
jours avant, le 2 février 1790, l'Assemblée nationale avait décrété que 
les bulletins des illettrés seraient écrits par les trois plus anciens élec- 
teurs lettrés \ Cette loi fut connue trop tard dans une partie de la 
J^'rance, et il n'y eut pas plus de règle uniforme pour l'admission des 
illettrés qu'il n'y en avait eu pour l'évaluation de la contribution 
directe. 

Toutefois les réclamations, soit collectives, soit individuelles ^ 

1. Arch. nal . D iv, il, dossier lb7, pièce 4. 

2. IbicL, dossier lo6, pièce 9. 

3. IhicL, dossier lo7, pièces 22 et 2i. 

4. La loi du 28 mai l'OO édicta que le buUelin devait être écrit sur le bureau 
même, et qu'on ne devait pas l'apporter tout préparé. 

0. Voir, par exemple, une pétition de D. Chauchot, curé d'Is-sur-Tille (17 décem- 
bre 1789), qui demande, au nom de l'article 6 de la Déclaration, la suppression de 



78 UOURGEOISIE ET DEMOCRATIE 

furent assez peu nombreuses. En général, on accepta docilement les 
décrets sur le régime censitaire, on les appliqua avec bonne volonté, le 
plus souvent sans plainte aucune, et il n'y eut pas, contre le cens, de 
grand courant d'opinion. 

Yl Mais Paris intervint de nouveau, et avec plus d'insistance. C'est 
quand il eut vu fonctionner le régime censitaire qu'il en comprit 
la portée et les inconvénients. Il fallut aux ouvriers parisiens une 
(( leçon de choses » pour qu'ils saisissent bien le sens de ce moi jiassif, 
et aussi, pour qu'il se produisît un sérieux mouvement d'opinion, il 
fallut que la bourgeoisie se sentît lésée par le marc d'argent. 

On fut très ému par la loi du 18 avril 17110, où les impositions 
directes de Paris étaient calculées uniquement sur le prix du loyer. Il 
en résultait que, dans la capitale, il fallait avoir un loyer d'au moins 
7oO livres pour payer UO livres d'impositions directes, c'est-à-dire pour 
pouvoir être éligible à l'Assemblée nationale. Pour un loyer de 
69!) livres, par exemple, on ne payait que 35 livres. Une foule d'hommes 
aisés et notables se trouvaient ainsi inéligibles : il n'y a qu'à parcourir 
les Petites Affiches pour se convaincre qu'à un prix inférieur à 
7oO livres on pouvait avoir un appartement très convenable, très 
(( bourgeois ». 

C'est en alléguant les inconvénients de cette loi du 18 avril 1790 que, 
le lendemain 19, Condorcet fit décider par la Commune que l'adresse 
rédigée par lui serait présentée à l'Assemblée nationale. 

Cette adresse est fort remarquable. Condorcet y marque éloquem- 
ment la contradiction entre la Déclaration des droits et le régime cen- 
sitaire. Une des objections qu'il fait au marc d'argent, c'est « qu'un 
décret qui supprimerait un impôt direct priverait de l'éligibilité des 
millions de citoyens ». Il admettrait une « taxe légère » pour être 
citoyen actif, mais il ne veut point de taxe pour être éligible '. Déposée 
sur le bureau de la Constituante le 20 avril 1790, l'adresse de la Com- 
mune n'obtint qu'un simple accusé de réception. 

L'opposition au régime censitaire s'accentuait chaque jour davan- 
tage. Elle se manifesta, d'une manière très vive, dans le journal de 
Marat du 30 juin 1790, où on lit une prétendue supplique des citoyens 
passifs ^ : « Il est certain, y dit Marat, que la Révolution est due à l'in- 

loute condilion consilaire (Arch. nat., D iv. 11, dossier 156, pièce 7), el (iôid., 
pièce 8) une très vive proleslalion anonyme contre les conditions d'éligibilité, qui 
nous " replongeraient « dans la féodalité. Voir aussi, Div, 49, dossier 1423, pièces 17, 
21, 27. — On a cru devoir rapporter à cette époque une <■ pétition individuelle des 
citoyens formant la Société des amis de la liberté, séante rue du Bac, à Paris », où 
on demanda le retrait des décrets censitaires, au nom de la Déclaration des droits. 
Cette pétition est sans date. On lit en marge : " Heçu le 12 juin. " Mais ce ne peut 
être le 12 juin 1790. Car il y a en tète une vignette imprimée avec cette inscription : 
« Société des amis de la liberté, Paris, novembre 1790. » La pétition de cette 
Société fondée en novembre 1790 doit donc être datée de l'année 1791. 

1. Voir Sigismond Lacroix, t. V, p. 5o à 63. 

2. Œuvres de Marat, éd. Yermorel, p. 114. 



REVENDICATIONS DÉMOCRATIQUES 79 

surrection du petit peuple, et il n'est pas moins certain que la prise 
de la Bastille est principalement due à dix mille pauvres ouvriers du 
faubourg Saint-Antoine. » Dix mille pauvres ouvriers! Marat exagère, 
de même qu'il exagère quand il prétend faire sa supplique au nom de 
« 18 millions d'infortunés privés de leurs droits de citoyens actifs », 
puisqu'il n'est pas probable qu'il existât plus de trois millions dg 
citoyens passifs *. Mais il n'exagère pas quand il montre qu'il y a une 
nouvelle classe privilégiée, et ses menaces à la bourgeoisie ont un 
intérêt historique : « Qu'aurons-nous gagné, dit-il. à détruire l'aristo- 
cratie des nobles, si elle est remplacée par l'aristocratie des riches ? Et 
si nous devons gémir sous le joug de ces nouveaux parvenus, mieux 
valait conserver les ordres privilégiés... Pères de la patrie, vous êtes 
les favoris de la fortune; nous ne vous demandons pas aujourd'hui à 
partager vos possessions, ces biens que le ciel a donnés en commun 
aux hommes ; connaissez toute l'étendue de notre modération, et, pour 
votre propre intérêt, oubliez quelques moments le soin de votre 
dignité, dérobez vous quelques moments aux douces rêveries de votre 
importance, et calculez un instant les suites terribles que peut avoir 
votre irréflexion. Tremblez qu'en nous refusant le droit de citoyens, 
à raison de notre pauvreté, nous ne le recouvrions en vous enlevant 
le superflu. Tremblez de nous déchirer le cœur par le sentiment de vos 
injustices. Tremblez de nous réduire au désespoir et de ne nous laisser 
d'autre parti à prendre que celui de nous venger de vous, en nous 
livrant à toute espèce d'excès, ou plutôt en vous abandonnant à vous- 
mêmes. Or, pour nous mettre à votre place, nous n'avons qu'à rester 
les bras croisés. Réduits alors à vous servir de vos mains et à labourer 
vos champs, vous redeviendrez nos égaux; mais, moins nombreux que 
nous, serez-vous sûrs de recueillir les fruits de votre travail? Cette 
révolution qu'amènerait infailliblement notre désespoir, vous pouvez 
la prévenir encore. Revenez à la justice, et ne nous punissez pas plus 
longtemps du mal que vous avez fait. » 

Marat est le premier qui ait ainsi nettement posé — et on a vu avec 
quelle véhémence — la question politique et sociale. Quelle influence 
eut son article? On ne sait, et les autres journaux ne le mentionnèrent 
pas. Il ne fut pas cependant sans écho, comme le prouvent le succès de 
VAmi du j^eujjle et le fait que Marat se soit senti encouragé à pour- 

1. Nous savons, par le décret des 27 et 28 mai 1791, que les citoyens actifs étaient 
au nombre de 4 298 360. Nous n'avons pas le nombre des citoyens admis à voter 
après le 10 août 1792, quand le suffrage universel eut été établi, et, si nous l'avions, 
il suffirait de soustraire de ce nombre celui des citoyens actifs pour avoir le nombre 
des citoyens passifs. Mais nous avons le chiffre des électeurs inscrits à des époques 
où le territoire de France se trouvait à peu près de la même étendue qu'en 1790, 
1791 et 1792. Ainsi, en 1863, sur une population de 37 4i6 313 habitants (d'après le 
dénom])rement de 1861), il y avait 10 004 028 électeurs inscrits. Si le suffrage uni- 
versel avait existé en 1791, et si on admet qu'à cette époque la population de la France 
fût de 26 000 000 d'habitants, il y aurait eu 7 300 000 électeurs. Retranchons-en les 
4 298 360 citoyens actifs : il reste environ 3 000 000 de citoyens passifs. 



80 BOURGEOISIE ET DÉMOCRATIE 

suivre cette compagne déinocrali(fue avec une hardiesse chaque jour 
croissante. 11 osa même s'attaquer au club des Jacobins, en juillet 1790 ' : 
« Qu'attendre de ces assemblées d'iml)éciles, qui ne rêvent qu'égalité, 
qui se vantent d'être frères, et qui exchient de leur soin les infortunés 
qui les ont afTranchis? » Ce n'est pas qu'il croie à la sagesse du peuple, 
ni qu'il le flatte toujours. Au lendemain des journées d'octobre 1789, 
il avait écrit - : (( mes concitoyens, hommes frivoles et insouciants, 
qui n'avez de suite ni dans vos idées, ni dans vos actions, qui n'agissez 
que par boutades, qui pourchassez un jour avec intrépidité les ennemis 
de la patrie, et qui, le lendemain, vous abandonnez aveuglément à leur 
foi, je vous tiendrai en haleine, et, en dépit do votre légèreté, vous 
serez heureux, ou je ne serai plus. » Au besoin, il prodigue au peuple 
les épithètos d'esclaves, d'imbéci/es \ 11 veut que ce peuple soit mené 
par un homme sage. Il rêve peut-être pour lui même une dictature de 
la persuasion. Plus tard, c'est un dictateur quelconque qu'il demandera. 
C'est une démocratie césarienne qu'il voudrait, mais il est, à sa manière 
et depuis qu'il a vu fonctionner le régime censitaire, partisan du suf- 
frage universel. 

C'est ainsi que, césarien chez Marat, libéral chez la plupart, s'an- 
nonce déjà, surtout dans les journaux, un parti démocratique, dont le 
programme est alors d'obtenir la suppression du cens en général (et 
c'est le programme des plus avancés), ou tout au moins (et c'est le 
programme des politiques pratiques) la suppression du cens d'éligibi- 
lité, une atténuation des effets les plus anti-populaires du système 
bourgeois qui vient de s'établir. 

\. Ami du peuple, n" Hci. 

2. IbkL, n" 28. 

3. Voir Bougeart, l. 1. p. 363. 



CHAPITRE IV 
Formation du parti démocratique 

et 

naissance du parti républicain 

(1790-1791) 



I. Le parti démocralique. — II. La fédération. — IIL Le premier parti républicain : 
le jonrnal et le salon de M""= Robert. — IV. Premières manifestations socialistes. 
— V. Le féminisme. Les Sociétés fraternelles des deux sexes. — VL Campagne 
contre le régime bourgeois. — VIL Manifestations républicaines de décembre 1790 
à juin 1791. — VIIL La politique humanitaire. — IX. Résumé. 

J Nous avons déjà indiqué de quels éléments se composa, au début, 
le parti démocratique. 

Insistons sur ce fait que ce parti ne prit naissance ni parmi les 
paysans ni parmi les ouvriers. La masse rurale du peuple, toute à la 
joie de la destruction de l'ancien régime, ne songeait pas à revendi- 
quer le droit de vote, qu'elle semblait tenir plutôt pour une charge, 
une corvée ou un danger, que pour un privilège souhaitable. Les 
ouvriers, moins nombreux alors qu'aujourd'hui, étaient plus sensibles 
à leur exclusion de la cité politique : mais le ton respectueux de la 
pétition du faubourg Saint-Antoine avait montré qu'ils s'y résigne- 
raient, s'ils étaient abandonnés à leurs seuls instincts. Il fallut, nous 
l'avons dit, les sollicitations de certains bourgeois novateurs et les 
appels enflammés de Marat, en juin 1790, pour que le suffrage uni- 
versel devînt une thèse populaire; mais, pendant longtemps, il ne fut 
pas possible de provoquer, même à Paris, un mouvement menaçant 
des passifs contre les actifs. Anti-aristocrates, patinotes, voilà ce que 
sont les ouvriers parisiens. Démocrates, ils ne pensent à l'être que 
lorsque les bourgeois les y font penser, et, quant au mot de répu- 
blique,, il semble encore ignoré dans les faubourgs. 

C'est donc parmi les bourgeois d'abord qu'il se forma un parti démo- 



82 LE PARTI DÉMOCRATIQUE 

craliqiio, mal organisé assurément comme Ions les partis d'alors, mais 
à tendances assez nettes et même assez bruyantes. Les chefs de ce parti 
étaient, dans l'Assemblée, Robespierre, Biizot, Petion, Grégoire; hors 
de l'Assemblée, le véhément Marat, l'éloquent Loustallot, le discret 
Condorcet. 

Les revendications de ces démocrates ne cessèrent de se produire pen- 
dant toute l'année 1790. 

Cotte année célèbre a été présentée comme une année de concorde 
nationale, comme la plus belle année de la Révolution, l'année frater- 
nelle. Sans doute, mais ce fut aussi l'époque de la prise de possession 
de toute la cité politique par la bourgeoisie aux dépens du peuple, de la 
réalisation de cette idée peu fraternelle que la bourgeoisie est à elle 
seule la nation. 

Aux applaudissements qui saluèrent la chute de l'ancien régime, de 
l'ancien despotisme, de l'ancienne aristocratie, se mêlèrent (et on les 
entend, si on prête l'oreille) quelques coups de sifflet de démocrates 
hostiles au régime censitaire , à la bourgeoisie. 

Ainsi, ce fut certes une belle journée historique que celle du 
4 février 1790, où Louis XVI se rendit en personne dans la salle de 
l'Assemblée nationale pour accepter la constitution et réciter un dis- 
cours gracieux, et oîi l'Assemblée, folle de Joie, établit ce serment 
civique : (( Je jure d'être fidèle à la nation, à la loi, au roi, et de main- 
tenir de tout mon pouvoir la constitution décrétée par l'Assemblée 
nationale et acceptée par le roi. » 

Le roi acceptant la Révolution, le roi subordonné à la nation et à la 
loi, voilà ce qu'on vit surtout dans cet acte, et il est sûr (ju'il y eut une 
allégresse générale en France. 

Mais quelques démocrates ne virent là qu'un coup d'autorité de l'As- 
semblée pour imposer à la nation, sans la consulter, la constitution 
avec le régime censitaire et l'odieux marc d'argent. Loustallot aurait 
voulu que les lois constitutionnelles fussent ratifiées par le peuple réuni 
en assemblées primaires. Il rêvait, il demandait une démocratie avec le 
suffrage universel, cl il publiait tout un système de référendum, comme 
nous dirions, pour la sanction populaire des lois '. Et, critiquant avec 
amertume l'Assemblée nationale qui, dans une adresse au peuple, a^'ait 
osé lui parler en souveraine, il lui rappelait (jue la Révolution avait été 
faite « par quelques patriotes qui n'avaient pas l'honneur de siéger dans 
l'Assemblée nationale ^ ». 

Mais Loustallot et les autres écrivains ou orateurs du parti démocra- 
tique, état-major sans armée, se sentaient alors fort en avance sur l'opi- 
nion de la masse, et toute leur ambition, tout leur espoir, c'était 
d'arriver à faire comprendre aux prolétaires qu'ils étaient lésés, qu'il y 
avait une nouvelle classe privilégiée. 

1. Voir les Révnlulhms de Paris, n"' XYll, XXXI, XXXVIII. 

2. Ibid., n" XXXII, p. 5. 



LA FEDERATION 83 

jj Si ce parti démocratique, formé d'une élite de la bourgeoisie, 
réussit à devenir populaire, c'est parce que le jeu même des événe- 
ments démocratisa la France à son insu, et il faut rappeler qu'en 
cette année 179U se continua le grand mouvement municipal d'émanci- 
pation et d'agglomération nationales. C'est alors que s'unifia la France 
nouvelle, par un gigantesque travail de formation, de construction, où 
l'on croit pouvoir distinguer deux mouvements fort différents : l'un 
rationnel et comme artificiel, l'autre instinctif, populaire et spontané. 

Du cerveau des Constituants sortent des institutions raisonnables, 
méditées dans le silence du cabinet, où il est certes tenu compte et de 
l'histoire et du vœu du peuple, mais enfin que le peuple n'a pas élabo- 
rées lui même : division de la France en départements *, organisation 
judiciaire, constitution civile du clergé. Tout cela n'est pas issu spon- 
tanément du sol, mais y a été planté par des mains industrieuses. 
Tout cela prospère plus ou moins. Tout cela est un peu factice et 
fragile. 

Du peuple même est sorti, en juillet 1789, le mouvement municipal, 
et de Paris a jailli alors l'étincelle électrique, selon le mot du temps, 
qui réveilla et fit tressaillir toute la France, ressuscita les communes, 
municipalisa les campagnes à la suite des villes. Ces communes sont 
animées d'une sorte de force centripète d'unification nationale, avec 
Paris pour tète. C'est de Paris qu'est parti le mouvement : c'est à Paris 
qu'il tend à revenir, pour s'y organiser. Groupements armés de com- 
munes, confédérations des bords du Rhône, des bords du Rhin, bre- 
tonne angevine, etc., sans qu'on tienne compte ni des anciennes pro- 
vinces ni des départements nouveaux, réunions d'amitié, où on se jure 
d'être frères : ce sont comme des farandoles partielles, tendant à se 
fondre en une vaste farandole générale, qui aboutira à Paris, — et c'est 
ainsi que, le 14 juillet 1790, au Champ-de-Mars, s'achèvera l'unifica- 
tion de la France et se fondera la patrie. 

Si universel, si spontané et si démocratique en soi était ce mouve- 
ment, qu'il inquiéta l'Assemblée constituante, fondatrice du système 
bourgeois, et il lui parut menaçant pour le régime censitaire que les 
citoyens se groupassent, non en citoyens actifs, mais en frères. 

Quand, le 9 juin 1790, elle ordonna qu'il y aurait une fédération à 
Paris, c'est qu'elle ne pouvait plus faire autrement, et ce décret eut sur- 
tout pour objet d'ôter à la fédération son caractère démocratique. 

Elle ne voulut pas que les fédérés fussent élus par le peuple, ni même 
par les municipalités, qui, malgré leur origine censitaire, montraient 
parfois des tendances anti bourgeoises. Elle les fit élire par la garde 

1. La nouvelle division de la France n'avait évidemment été inspirée par aucune 
arrière-pensée républicaine. Cependant plus tard, après l'élablissement de la répu- 
blique, en janvier 1793, Fabrc d'Églantine écrivit: <• Lorsque l'Assemblée consti- 
tuante décréta la division du territoire en départements, districts, cantons et 
communes, je m'écriai, au milieu de mes amis : Voilà la république ! » (Robes- 
pierre, Lettres âmes commettants, l II, p. 281.) 



84 NAISSANCE DU PAUTI UEPUBLIGAIN 

nationale, foire armée qui s'était fort emijourgcoisée, et qui n'était plus 
guère eomposée que de citoyens actifs. 

Ces élections furent aussi présentées comme une sorte de plébiscite 
en faveur de la constitution, et le démocrate Loustallot en gémit. 

La cérémonie du Champ de-Mars fut, dans l'ensemble, très nationale. 
On y vit réellement la patrie, la nation souveraine. Et certainement, à 
considérer en bloc le mouvement spontané et populaire des fédérations 
de 1790, même dans son aboutissant à demi bourgeois, ce fut un des 
événements qui préparèrent indirectement la démocratie et la Répu- 
blique. Les politi(iues dirigeants d'alors s'efforcèrent d'en faire aussi 
une manifestation anti-démocratique. C'est un fait remarquable que, 
dans cette circonstance et à cette date, on ait laissé de côté les vain- 
queurs de la Bastille. La fête eut parfois un caractère fayettiste. Elle eut, 
dans certains épisodes, un caractère nettement royaliste. Les cris de 
Vive le jRoi.' balancèrent ceux de Vice la nnlionf Des fédérés, le IS juillet, 
allèrent crier : Mve la Reine! sous les fenêtres des Tuileries *. La Fédé- 
ration parut condamner les revendications démocratiques, qui s'étaient 
manifestées, et les velléités républicaines, qui ne s'étaient pas manifes- 
tées encore. 

JJJ Mais ces velléités républicaines vont se manifester bientôt. 

Quelques semaines après la Fédération, Paris apprend que 
l'Europe monarchique se coalise contre nous. Louis XVI, bourrelé de 
remords d'avoir sanctionné la constitution civile du clergé, s'entend 
avec l'étranger contre les Français. Cela, les hommes perspicaces le devi- 
nent, et comme il n'y a pas d'autre roi possible que Louis XYI, quel- 
ques esprits hardis songent alors, et pour la première fois, à supprimer 
la royauté. 

Des contemporains semblent avoir cru voir naître le parti républi- 
cain beaucoup plus tôt. Ainsi La Fayette écrivait à Bouille, le 
20 mai 1790 : « La question de la paix ou de la guerre, qu'on agite 
depuis quelque temps, nous a divisés, de la manière la plus prononcée, 
en deux i)artis. l'un monarchique, l'autre républicain ^ » ^Lais La 
Fayette ne dit-il pas cela par artifice d'avocat, et pour décider Bouille, 
par l'évocation du spectre républicain, à faire cause commune avec les 
consliliilidiiiiels? Sans doute la discussion sur le pacte de famille 
(16-22 mai 1790), en présentant l'idée des rois entraînant les peuples à 
des guerres royales, avait pu provoquer des réflexions républicaines. 
D'autre part, le décret voté [22 mai), par lequel le roi avait à proposer 
la guerre. l'Assemblée à la décréter, donnait le dernier mot à la nation 
et diminuait le pouvoir royal. Mais, dans les débats, il n'y avait eu rien 
de républicain. Ainsi Robespierre ayant dit (18 mai) que le roi n'est pas 
le représen(aiil. mais le eovDitis, le délégué de la nation, on murmura. 

1. Réi-olittinn.'^ de Prifis, t. IV, p. 12, 5i. 

2. Mémoires de Bouille, l" ùdil., t. I, p. 130. 



NAISSANCE DU PARTI RÉPUBLICAIN 85 

Alors l'orateur déclara qu'il n'avait voulu parler que de la charge 
sublime d'exécuter la volonté générale, et, de ses explications, il résulte 
qu'il avait entendu parler honorablement du pouvoir royal. 

La vérité, c'est que, depuis que le roi avait juré la constitution, une 
partie des patriotes étaient devenus miuistéricls. Voilà la scission, nul- 
lement républicaine, à laquelle La Fayette faisait allusion, et c'est pour 
la flétrir qu'on appliquait aux députés anti-ministériels l'épithète 
imméritée de républicains. 

De même, et pour les louer, Camille Desmoulins désignait alors les 
« patriotes » sous le nom de républicains '. 11 aimait à parler de la 
(( république de France * », et il appelait la Constituante « le congrès 
de la république de France ^ ». Et ce républicain espérait si peu alors 
appliquer ses théories qu'il disait à Louis XVI, dans son Journal : « Je 
jure par la lanterne que, de tous les rois passés, présents et à venir, 
vous êtes le plus supportable pour un républicain. Il ne tient même 
qu'à vous d'être aimé, d'entendre retentir notre parquet de vos 
éloges \ » 

Ces théories républicaines, il les avait cependant prèchécs, mais sans 
succès; il y renonce pour l'instant, et il coiistate, au moment même 
où La Fayette parlait à Bouille de la formation d'un parti républicain, 
que ce parti n'existe point : « J'ai perdu mon temps, dit-il, à prêcher 
la république. La république et la démocratie sont maintenant à vau- 
l'eau, et il est fâcheux pour un auteur de crier dans le désert et d'écrire 
des feuilles aussi nulles , aussi peu écoutées que les motions de 
J.-F. Maury. Puisque je désespère de vaincre des courants aussi insur- 
montables, attaché depuis six mois au banc des rameurs, peut-être 
ferais-je bien de regagner le rivage et de jeter une rame inutile ^ » 

Qu'il n'y eût point alors de parti républicain, c'est aussi Loustallot 
qui nous l'apprend, quelques jours plus tard, dans un article où il 
dit que, depuis que quelques-uns des corj^phiîes du parti patriote ont 
passé dans le parti ministériel, il reste à peine soixante députés qui 
(( combattent encore avec courage dans les questions qui ne regardent 
pas le roi ». « Mais, ajoute-t-il, dès qu'il s'agit de ses intérêts, ils se 
condamnent au silence, de peur de prêter le flanc à cette imputation, 

1. Ainsi il disait, en mai 1790, dans le n» XXV des Révolutions de France et de 
Bvabant (t. II, p. 316) : « Tous les républicains sont consternés de la suppression 
de nos soixante districts. Ils regardent ce décret d'aussi mauvais œil que celui du 
marc d'argent, et véritablement c'est le plus grand échec qu'ait reçu la démocratie. » 

2. Ihid., t. m, p. ISO. 

3. T. Il, p. 524. 

4. T. II, p. o28 (mai 1790). 

o. Révolutions de France et de Brahanl, n" XXYII (vers le 20 mai 1790). — Camille 
Desmoulins ajoute qu'il ne se décourage pas, qu'il veut prouver à Roljespierre qu'il 
est aussi fier républicain que lui. Or Robespierre n'était pas républicain à cette 
époque. Mais ici Camille Desmoulins prend le mot de répuhliciin dans le sens de 
patriote, donnant aussi au même mot, dans le même passage, deux acceptions fort 
dilTérenles. Cela explique les confusions commises sur la date de la formation du 
parti républicain. 



86 NAISSANCE DU l'AUTI UKPLBLICAIN 

si souvent répétée, qu'ils sont livrés à un parti opposé au roi, et qu'ils 
veulent faire de la France une république '. » 

Ce n'est donc pas au mois de mai 1790 qu'il se forma en France un 
parti républicain, puisqu'alors tout le monde avait encore l'espoir 
d'affermir la Révolution par la royauté. C'est trois mois plus tard, 
quand l'idée se popularisa qu'il y avait une cause des rois et une cause 
des peuples, quand le soup(;on se répandit que Louis XVI trahissait la 
France et était d'intelligence avec les émigrés et avec l'Autriche, c'est 
alors seulement que quelques Français crurent ne pouvoir maintenir 
la Révolution qu'en supprimant la royauté. 

Jusqu'ici, on l'a vu, le répuljlicanisme de Camille Desmoulias avait 
été sans écho. En septembre 1790, un homme de lettres nommé Lavi- 
comterie - publia un pamphlet intitulé : Du peuple et des rois ^, où il 
disait : (( Je suis républicain, et j'écris contre les rois; je suis répu- 
blicain; je l'étais avant de naître. » Selon lui, un roi est l'ennemi-né 
de la liberté, et il déclare ne pas faire d'exception pour Louis XVL II 
admettrait un roi élu et non héréditaire, mais c'est la république qu'il 
demande, en termes aussi clairs qu'emphatiques. Et il n'est pas seul 
de son avis : le P"" octobre 1790, le journal le Mercure national adhère 
aux conclusions de ce pamphlet. 

Ce journal ^, fort peu connu, a beaucoup d'importance, non seule- 
ment parce qu'il est bien informé en politique étrangère, mais parce 
que c'est le moniteur du parti républicain à son début, et comme 
l'organe du salon d'une femme de lettres où se forma le noyau de ce 
parti. Je veux parler de M""' Robert, fdle du chevalier Guynement de 
Keralio, professeur à l'Ecole militaire, membre de l'Académie des 
inscriptions et belles-lettres, rédacteur du Journal des Savants. A 
l'exemple de sa mère, qui fut une femme auteur, elle publia des romans, 
des livres d'histoire, des traductions. Elle avait trente trois ans, quand 
elle épousa François Robert. C'était un avocat liégeois devenu français 
et très français, bon garçon au teint coloré, à l'àme chaude, au talent 
médiocre peut-être, mais loyal et franc, ardent révolutionnaire, membre 
du club des Jacobins et du club des Cordeliers, et qui, plus tard, repré- 

1. Révolutions de Paris, n" XLIX, du 12 au 19 juin 1790. (T. IV, p. 559, 560.) 

2. Il sera député de Paris à !a Convention. 

3. Paris, 1790, in-8. Bibl. nat., Lb ^9/i285. 

4. Mercure nalional et révolutions de VEurope, journal démocratique, rédigé par 
M™" Roliert-Kcralio, de l"Académie d'Arias; Louis-Félix Guynement, des Inscriptions 
et Belles-Lettres; Ant. Tournon ; L.-J. Hugou, et François Robert, professeur de 
droit public, tous membres de la Société des amis de la Constitution. 1790-1791, 
5 vol. in-8. Bil»l. nat., Le 2179. En avril 1701. il devint \îi Mercure national et 
élranfjer, rédigé par Louise Robert, Franrois Robert et Le Brun (le futur ministre 
des affaires étrangères). Sous ce titre, il parut du 16 avril au 5 juillet 179L (Bibl. 
nat., Le 2/96.) Ensuite, ce fut le Journal général de l'Europe ou Mercure nalional et 
étranger, rédigé par Le Brun, puis par J.-J. Smits, du 6 juillet 1791 au 8 août 1792. 
(Bibl. nat., Le 2/97.) Cf. Tourneux, n»' 10262, 10660, 10680. Il semble que ces jour- 
nau.x soient la suite du Journal général de VEurope que Le Brun avait publié à 
Hervé. 



NAISSANCE DU PARTI REPUBLICAIN 87 

senta le département de Paris à la Convention. M"*" Roland , qui 
n'aimait pas M""" Robert ' et se moquait de sa toilette, avoue dans ses 
mémoires que c'était « une petite femme spirituelle, adroite et fine ». 
Patriote en 1790, comme on disait alors, mais patriote démocrate, 
quand tant d'autres se contentaient du régime bourgeois établi en 1789, 
et patriote républicaine, quand M"'" Roland soutenait encore le régime 
monarcbique, elle semble avoir été la fondatrice du parti républicain. 

Le Mercure national ne se borna pas à faire l'éloge du pamphlet de 
Lavicomterie. Robert y annonça, dans le numéro du 2 novembre 1790, 
qu'il allait publier un ouvrage qui montrerait les « dangers imminents 
de la royauté » et les « avantages sans nombre de l'institution répu- 
blicaine ». Et, le IG novembre, il écrivit : (( ... Effaçons de notre 
mémoire et de notre constitution jusqu'au nom de roi. Si nous le 
conservons, je ne réponds pas que nous puissions être libres pendant 
deux ans. )) L'influence de ce journal s'étendit assez loin. Les Jacobins 
de Lons-le-Saunier le lurent et se sentirent républicains. On lit dans le 
numéro du 14 décembre : (( Extrait d'une lettre des Amis de la Consti- 
tition de Lons-le-Saunier, adressée à M""" Robert : « Les républicains 
(( du Jura sont les vrais amants de l'ennemie des rois, d'une franço- 
« romaine qui, etc. [sic). Nous vous envoyons, vertueuse citoyenne, un 
(( arrêté de notre Société... Recevez les assurances vraies de l'estime de 
« 800 patriotes du Jura, dont ces signatures sont les emblèmes. — 
« Dumas cadet, président ; Imbert, Olivier, secrétaires. » Cet arrêté, 
en date du o décembre 1790, exprimait le vœu de la réunion d'Avignon 
à la France. On y affirmait le droit des peuples à s'allier entre eux : 
(( Si les tyrans nous résistent, les trônes sont tous renversés, la sainte 
alliance des peuples est enfin couronnée dans tout l'univers -. » 

L'ouvrage annoncé par Robert parut à la fin de novembre ou au 
commencement de décembre 1790, sous ce titre : Le Républicanisme 
adapté à la France ^. L'auteur y reconnaît que l'opinion n'est pas 

■1. Ici, cependant, il faut distinguer les époques. Quand M"' Roland écrivait ses 
Mémoires, dans sa prison, en août 1793, elle était brouillée depuis plus d'un an 
avec les Robert. Cette brouille datait de la fin de mars 1792 et du refus du minis- 
tère Roland-Dumouriez de donner une place à Robert. En 1791, les Roland et les 
Robert étaient en relations amicales et suivies. A l'occasion, Roland collaborait au 
Mercure national {Lettres à Bancal, 20 juin 1791). Au lendemain du massacre du 
Champ-de-Mars, c'est aux Roland que les Robert vont demander asile {i/jid., lettre 
du 18 juillet 1791). 

2. Dans le numéro du 4 février 1791 (et non janvier, comme il y est imprimé par 
erreur), on lit (p. 344) une autre adresse de ces « républicains ». C'est peut-être à 
cette occasion qu'il se produisit une scission parmi les patriotes de Lons-le-Sau- 
nier, et qu'il se fonda dans cette ville une autre Société des amis de la constitution. 
M. H. Libois, dans un appendice à ses Délibérations de la Société -popidaire de Lons- 
le-Saunier, du 3 novembre 1191 au 23 juin 1793 (Lons-le-Saunier, 1897, in-8), ne 
semble pas avoir connu la lettre à M'"" Robert, non plus qu'Antoine Sommier dans 
son Histoire de la Révolution dans le Jura, Paris, ISiG, in-8 (Bibl. nal., Lk ^471). 

3. Le républicanisme adapté à la France, par F. Robert, membre de la Société 
des amis de la constitution de Paris. Paris, chez l'auteur, 1790, in-8 de 110 pages. 
Bibl. nat., Lb 39/4372. ... 



88 NAISSANCE DU PARTI REPUBLICAIN 

républicaine, mais il veut quand mémo élaljlir la rr'pul)li([ue, paire 
qu'elle est seule compatible avec la liberté, parce (ju'elle est la démo- 
cratie. L'Assemblée nationale n'aurait eu ((u'à vouloir la république : 
l'opinion l'aurait sni\ie. KobiM'l avoue n'avoir pas toujours été répu- 
jjlicain; il était royaliste sous l'ancien régime : c'est la Révolution (jui 
lui a ouvert les yeux. 

Ce libelle fut très remarqué. Les patriotes modérés s'eu émurent, et 
le Journal des Cluhs eu fit aussitôt une réfutation en règle : (( Nous ne 
pouvons, dit cette gazette, établir chez nous le gouvernement répu- 
blicain que de deux manières : ou la nation entière ne ferait qu'une 
seule et grande république, ou on la démembrerait, et alors un ou 
plusieurs de ses départements feraient de petites républiques fédéra- 
tives. » Dans le premier cas, « la France jouirait à peine de sa pré- 
tendue liberté pendant vingt ans passés au milieu des troubles, des 
horreurs de la guerre civile, pour tomber sous le joug des libères, des 
Xérons. des Domitiens modernes, après avoir eu ses Syllas, ses Marins, 
ses Catilinas )). Dans le second cas, la France serait trop faible contre 
l'aristocratie et contre l'Europe '. 

Les patriotes avancés, démocrates, ou se turent, ou firent à Roliert 
des objections, non de principe, mais d'opportunité. Le Patriote fran- 
çais du 19 décembre 1790. dans un article non signé (et qui est proba- 
blement de Brissot), déclara qu'il n'était pas douteux que la république 
ne fût préférable à la monarchie (ce que ce journal s'était bien gardé 
de dire jusqu'alors). Mais est-il opportun de l'établir? « Il y a en 
France beaucoup d'ignorance, de corruption, de villes, de manufactures, 
trop d'hommes et trop peu de terres, etc., et j'ai peine à croire que le 
républicanisme se soutienne à côté de ces causes de dégradation. » 
(( Je désire que ma patrie devienne une république : mais je ne suis ni 
sanguinaire ni incendiaire, car je désire également que ce ne soit ni 
par force ni par violence que l'on fasse descendre du trône celui qui 
l'occupera à celte heureuse époque : je veux que cela se fasse par une 
loi constitutionnelle, et, de même que l'on a dit à Louis XVI : Placez- 
vous là, qu'on dise à Louis XVII ou XVllI : Descendez, parce que nous 
ne voulons [ilus de roi; redevenez citoyen, redevenez membre du sou- 
verain. )) 

Cette république, dont personne ne parlait quelques mois plus tôt, 
la voilà qui est i\ l'ordre du jour de l'opinion, et le Journal des Cluhs le 
constate en ces termes notables : (( Comme la question de faire de la 
France une république a été agitée dans diverses sociétés, comme elle 
circule parmi le peui)le, comme elle y porte l'inquiétude et la fermen- 
tation, elle mérite la i)lus grande attention, la discussion la plus 
suivie ^ » Et le comte de Montmorin écrit au cardinal de Bernis, le 



I. Journal des Clubs, ir^ VI (décembre 1"30), p. 268. Bibl. nat., Le 2/4S3, in-8. 
2. /6(V/., n" V, p. 220 (décemlirc 17'JO). 



MANIFESTATIONS SOCIALISTES 89 

3 décembre 1790, que ce n'est pas seulement la religion qui est menacée 
de ruine, mais peut-être aussi le trône '. 

Ainsi, en décembre 1790, il y a un parti républicain. Il n'est point 
sorti des faubourgs et des ateliers, et ses origines n'ont rien de popu- 
laire. Cette république, qu'on commence à prêcher, est d'origine bour- 
geoise, d'origine à demi aristocratique, et ces premiers républicains, ce 
sont quelques raffinés, une femme de lettres, un académicien noble, 
un avocat, des pamphlétaires aventureux, une élite si peu nombreuse 
que, comme les futures doctrinaires, elle aurait pu tenir presque tout 
entière sur un canapé, celui de M""' Robert. Mais ce parti existe, il 
parle publiquement, il écrit publiquement, il arbore sa bannière, et son 
programme est discuté dans tout Paris. 

JY Disons tout de suite qu'avant la fuite à Varennes, ce parti répu- 
blicain n'arriva pas à se populariser : il ne fut qu'une avant- 
garde ou une aile du parti démocratique, dont il faut d'abord exposer 
les progrès et les vicissitudes jusqu'à l'époque oîi Louis XVI, en jetant 
le masque, changea toute la situation. 

S'il y eut dans le parti démocratique, en 1790 et en 1791, des ten- 
dances républicaines, il y eut aussi des tendances socialistes et des 
tendances féministes. 

C'était, on l'a vu, au privilège politique de la bourgeoisie que les 
démocrates s'étaient attaqués, surtout à l'occasion du marc d'argent. 
Le privilège économique paraissait moins intolérable : 1" parce qu'on 
venait d'opérer une première révolution sociale, dont les paysans 
étaient contents; 2" parce que les conditions de l'industrie n'étaient pas 
telles qu'il pût y avoir une question ouvrière aiguë. 

Cependant, quelques mois après l'établissement de la classe bour- 
geoise, la haine du privilège politique amena des écrivains téméraires à 
attaquer prématurément, et en tirailleurs isolés, le privilège économique. 

On a vu que, dans VAmi du peuph du 30 juin 1790, Marat avait 
menacé les riches d'une révolution sociale, s'ils s'obstinaient à main- 
tenir le cens. 

Ces excitations no furent pas tout à fait sans écho. On parla çà et là 
de loi agraire'-, et, soit imprudence, soit malveillance, ce mot fut pro- 
noncé jusque dans les campagnes, et des voies de fait s'ensuivirent ^ 
Mais nous n'avons que des indices vagues. Assurément, quand les 
contre-révolutionnaires accusaient les patriotes en bloc de vouloir la 
loi agraire, ils mentaient pour les discréditer. Toutefois, il est bien cer- 
tain qu'outre Marat, il y avait des socialistes dans le parti démocra- 
tique, et il y eut quelques manifestations sociahstes au début de 
l'année 1791. 

ï. Bulletin d'autographes de M. Noël Charavay, août 1899, n° 43399. 

2. Révolutions de Paris, t. VII, p. 172. 

3. Ihid., t. VIII, p. 218. 

7 

REVOLUTION FRANÇAISE. 



90 NAISSANCE DU PARTI RÉPUBLICAIN 

Ainsi, un dos journaux los plus répandus d'alors, les Uôvolutions de 
Paris, publièrent un arliclo intitulé : Des pauvres et clos riches ', à 
propos du don do 12,000 livres que le Club monarchique avait offert 
aux sections pour les pauvres. Ce club cherchait, par des largesses 
habiles, à gagner le peuple de Paris à la cause royale. Les /{évolutions 
conseillent ironiquement au peuple d'accepter ces présents : cela épui- 
sera la bourse de ces messieurs. Mais ce n'est pas seulement du pain 
qu'il faut au j)cuple : il n'oublie pas ses droits de propriété. Est-ce la 
loi agraire qu'on demande? Non : ce serait trop violent. Il faut souffrir 
encore quelque temps l'inégalité des fortunes; mais il s'agit, dès main- 
tenant, de la rendre moins criante. Pour cela, que les riches et les 
pauvres s'en rapportent à la médiation « de ceux qui ne possèdent ni 
trop ni trop peu », à ces hommes paisibles chez fjui (( se trouvent con- 
centrées toutes les lumières de la raison cultivée », et qui o ont préparé 
la Révolution ». Ces hommes modestes se formeront en phalange de 
philanthropes et, (( le flambeau de l'instruction à la main », ils se sépa- 
reront en deux « bandes ». L'une dira aux riches qu'il > ^■a de leur inté- 
rêt (( de prévenir, en s'exécutant eux mêmes, cette loi agraire dont on 
parle déjà »; a que le pauvre vient d'acquérir des demi-lumières qui 
pourraient bien leur devenir fatales, si on ne le mettait pas à même de 
compléter son instruction; (|u'il n'y parviendra jamais, si la chaîne du 
besoin le retient constamment attaché sur la mue du travail, depuis le 
lever du jour jusqu'au coucher du soleil; que ce n'est pas en lui jetant 
du pain à vil prix qu'on lui fermera la bouche; que le pauvre ne se 
soucie plus de recevoir, à titre de charité, ce qu'il peut exiger en vertu 
de ses droits et de sa force; qu'il n'est plus dupe de ces bieafaisances 
royales ou autres, qu'on fait sonner si haut à son oreille, et qu'il ne se 
croit pas tenu à reconnaissance envers ceux qui lui offrent, sous le nom 
de libéralité, ce qui n'est qu'un faible commencement de restitution 
tardive et forcée ». 

Que chacun des riches élève un père de famille de la classe indigente 
au rang des propriétaires, en lui cédant une parcelle de ses possessions. 
(( Homme opulent, détache de tes acquisitions nationales (pielques 
arpents pour ceux qui t'ont conquis la liberté. Insensiblement le nombre 
des pauvres diminuera, celui des riches à proportion. Et ces deux classes, 
qui étaient deux extrêmes, feront place à cette douce médiocrité, à cette 
égalité fraternelle, sans lesquelles il n'y a point de véritable liberté ni 
de paix durable. » 

L'autre « bande )) dira aux pauvres : Dites au riche (( que vous n'en- 
viez pas ses châteaux et ses jardins, mais que vous avez droit de 
réclamer pour chaque père de famille de la classe indigente un petit 
champ et une chaumière; qu'au lieu de parquer les pauvres comme un 
vil bétail dans des ateliers publics, vous demandez qu'on proclame la 

1. T. VII, 1,. 1G9, no LXXXII, du 29 janvier au o février 1791. 



MANIFESTATIONS SOCIALISTES 91 

loi agraire sur ces vastes landes, sur ces immenses terrains en friche 
qui occupent le tiers de la surface de l'empire, persuadés ffue la somme 
des avances indispensables pour mettre en valeur ces grands espaces 
divisés en petites propriétés ne s'élèverait pas aux frais en pure perte 
qu'entraînent les travaux de charité, si humiliants pour les individus 
que la nécessité y condamne, et si complètement inutiles à la chose 
publique ». 

Le gazetier socialiste ne pousse pas les prolétaires à la révolte. Que 
les indigents, dit-il, se contentent d'avoir inspiré un moment la terreur 
à la classe opulente. Qu'ils persévèrent dans leurs travaux. Oui, ils 
deviendront tous propriétaires un jour. « Mais, pour l'être, il vous faut 
acquérir des lumières que vous n'avez pas. C'est au flambeau de l'in- 
struction à vous guider dans ce droit sentier qui tient le milieu entre 
vos droits et vos devoirs. )) 

Cet article ne passa pas inaperçu. La Harpe le réfuta en termes véhé- 
ments et insignifiants, dans le Mercure de France du 23 avril 1791. 
Pour bien montrer que le rédacteur des Hévolutions choquait l'opinion 
dominante, il dit que Rutledge, orateur des Cordeliers, venait de se 
faire unanimement huer aux Jacobins pour y avoir parlé de la loi 
agraire \ et il nous apprend ainsi qu'il y avait dès lors des socialistes 
au club des Cordeliers. 

Les Révolutions de Paris répliquèrent -, et, cette fois, firent un éloge 
hardi de la loi agraire, en alléguant « les anciens législateurs » et Jean- 
Jacques Rousseau. « Et d'ailleurs, vous ne vous apercevez donc pas que 
la Révolution française, pour laquelle vous combattez, dites-vous, en 
citoyen, ^st une véritable loi agraire mise à exécution par le peuple. Il 
est rentré dans ses droits. Un pas de plus, et il rentrera dans ses biens... » 

Il y a alors d'autres socialistes qu'aux Révolutions de Paris et au club 
des Cordeliers. J'en rencontre un dans le cercle de citoyens (Lanthenas, 
l'avocat Viaud, l'abbé Danjou, etc.) qui avaient formé en 1790 une 
« Société des amis de l'union et de l'égalité dans les familles », en vue 
d'obtenir l'abolition du droit d'aînesse. Une des personnes associées à 
cette campagne, l'abbé de Cournand, professeur au Collège de France, 
publia, en avril 1791, un écrit nettement socialiste, dont voici le titre : 
De la Propriété, ou la cause du pauvre plaldée au tribunal de la liaison, 
de la Justice et de la Vérité ^. On lit dans l'avertissement : « Pendant 



1. Le U avril 1701, Rutledge, à la lèle d'une députation du clul) des Cordeliers, 
s'était élevé, devant les Jacobins, contre le monopole des moulins de Corbeil. (Voir 
la Société des Jacobins, t. 11, p. 312.) Mais nous ne connaissons son discours que par 
les résumés qu'en donnent \t Journal de la Révolution et le Lendemain. II n'y est 
pas question de loi agraire. 

2. N" XCVI, du G au 14 mai 1791 (t. VIll, p. 242, 247). 

3. Paris, 1791, in-S de 76 pages (Bibl. nat.. Inventaire, * E. 5133). Les Révolutions 
de Paris (t. VIlï, p. 2V't, note 1) attribuent cet ouvrage ■• à M. l'abbù D. C. •-. Étant 
donné le rôle joué par l'abbé de Cournand dans la société pour l'égalité des par- 
tages, je crois qu'on peut affirmer que ces initiales sont bien celles de son nom. Je 
dois ces notions à M. Perroud, l'érudit historiographe de M"'" Roland et de son groupe. 



92 NAISSANCE 1)1' PARTI REITHLICAIN 

qu'on travaillait à l'impression de cet ouvrage, l'Assemblée nationale 
s'est occupée de la |)ropriété des riches. Elle a décrété l'i'fi-alité de i)ar- 
tages entre tous les enfants dans les successions ah ht lestât... 11 reste 
maintenant à s'occuper de la propriété des pauvres et de l'égalité de 
partage t'ntre tous les citoyens, qui sont aussi des frères, membres de 
la même famille, et ayant tous les mêmes droits au commun héri- 
tage. » Et l'auteur expose son système de loi agraire. Il suppose 
qu'il y a en France 25 000 lieues carrées de terres cnilivahles, et 
environ 21 ou 22 millions d'habitants, c'est à-dire ((u'il y a 7 arpents 
par habitant. A\'ant de partager, on mettrait de côté, dans chaque 
lieue carrée, un tiers des terres, qui formerait le fonds d'Etat, la masse 
commune, (( où l'on prendrait, à la naissance de cha(pie individu, la 
portion nécessaire à sa subsistance, et où elle rentrerait aussitôt après 
sa mort ». Ces terres seraient affermées pour le compte du gouverne- 
ment, à cpii elles rapporteraient environ 500 millions, et ces 500 mil- 
lions formeraient le budget de l'Etat. Ainsi, chaque individu aurait 
une portion de 4 arpents 1/2, libre de toute imposition. A vingt cinq 
ans, chaiiue Français tirerait au sort sa portion. Le mari tirerait au 
sort i)ùur sa femme, le père pour ses enfants mineurs. On pourrait 
louer, affermer, non aliéner ni transmettre par héritage. Les propriétés 
mobilières resteraient, comme actuellement, aliénables et transmissi- 
bles par héritage. 11 y aurait une éducation commune et intégrale 
jusqu'à dix huit ans. L'Assemblée nationale, si elle craint de brusquer 
les choses, pourrait n'appliquer ce système (|ue peu à peu, à mesure 
des décès '. 

11 est difficile de savoir quel retentissement eut cette utopie, remar- 
quablement composée et écrite, mais à qui manquait le genre d'élo- 
quence (]ui plaît au peuple. 

Un autre abbé, Claude Fauchel, essaya de populariser les idées socia 
listes. D('jà, en novembre 1790, dans son journal la Bouche de fer, il avait 
écrit : (( ... Tout homme a droit à la terre, et doit y avoir en iiropriétélo 
domaine de son existence; il en [)reiul possession par le travail, et sa 
portion doit être circonscrite par le droit de ses égaux. Tous les droits 
sont mis en commun dans la société bien ordonnc'e. La souveraineté 
sainte doit lirer ses lignes de manière que tous aient quelque chose et 
qu'aucun n'ait rien de trop. » A la tribune retentissante du Cercle 
social qu'il fonda an Palais Royal, et (jui devait être l'aboutissant d'une 
fédération de cercles dans le cadre delà franc maçonnerie, avec l'amour 
universel pour moyen et pour but, Fauchet prêcha brillamment son 
socialisme. C'était un socialisme chrétien. Tout son système reposait 
sur la religion catholi((ue nationaliséi'. 11 lança l'anathème aux philoso- 
phes, et fit ainsi le vide autour de sa doctrine et de sa personne, mais 
api'ès avoir répandu l'idée d'un supplément de révolution sociale. 

1. SuivuiU de longues cl iiilorcssanlcs réponses aux objections possibles. 



MANIFESTATIONS FEMINISTES 93 

Le socialisme, qu'il fût rationaliste ou mystique, n'était nullement 
accepté par les chefs autorisés du parti démocratique. Ils protestaient 
tous contre l'idée de la loi agraire. Dans un écrit publié en avril 1791, 
Robespierre reconnaissait que l'inégalité des biens « est un mal néces- 
saire ou incurable ' ». 

Il n'y avait pas de parti socialiste organisé, et le mot môme n'exis- 
tait pas, parce qu'il n'y avait pas alors de souffrances sociales exces- 
sives, ni chez les ouvriers, ni chez les paysans. Les socialistes étaient 
considérés comme des fantaisistes, des isolés, des excentriques. 

Mais une nouvelle question sociale, autre que celle qui avait été 
résolue en 1789, se trouvait posée, formulée pour l'avenir, et cela un 
an après l'établissement du système bourgeois, parce qu'on avait vu 
fonctionner ce système, parce qu'on avait souffert du privilège poli- 
tique de la bourgeoisie, et parce que des esprits logiques en étaient 
venus à contester publiquement le privilège économique, d'où découlait 
le privilège politique. 

Y S'il y avait alors des démocrates socialistes, il y eut aussi quel- 
ques démocrates féministes, qui furent d'avis d'admettre les 
femmes dans la cité politique. Déjà Condorcet, en 17S8, traçant un plan 
de réforme politique et sociale, avait demandé publiquement que les 
femmes participassent à l'élection des représentants -. Et ce n'était 
point là une nouveauté absolument chimérique. Condorcet partait d'un 
fait réel, fort oublié aujourd'hui. Si, en effet, l'ancien régime tenait la 
femme en esclavage quant aux droits civils, il ne lui refusait pas abso- 
lument tout droit politique. Ainsi les femmes propriétaires d'un fîef 
furent admises à jouer un rùle dans le système électoral des Assem- 
blées provinciales et municipales. Il en fut de même pour les élections 
aux Etats généraux ^, et il arriva que des députés de la noblesse et du 
clergé durent leur élection à des voix féminines. L'idée d'admettre 
toutes les femmes à l'exercice du droit de suffrage politique semblait 
donc justifiée par une expérience partielle. Aussi y eut-il, dès 1789, un 
premier et assez vif mouvement féministe, qui se manifesta par des 
pétitions et des brochures, mais qui semble être émané presque unique- 
ment de femmes, et auquel les hommes opposèrent d'abord un silence 
dédaigneux. 

Les femmes plaidèrent aussi leur cause par des actes : elles partici- 
pèrent à la Révolution, qu'elles contribuèrent à faire réussir, celles-là 
dans les salons, celles-ci dans la rue, quelques unes à la prise de la 
Rastille. Elles concoururent à la municipalisation de la France en 
juillet 1789. Ce sont des femmes qui firent les journées des o et 
6 octobre, si décisives. La Commune, en 1790, décora de médailles 

1. Œuvres, éd. Laponneraye, t. I, p. 167. 

2. Œuvres, éd. Arago, t. VIII, p. 141. 

3. Règlement royal du 24 janvier 1789, art. 12 et 20. 



94 NAISSANCE DU PARTI REPUBLICAIN 

Lcaucou]) (le l';ii-isiciiiies. Il y eut (;;i et là, eu proviuee, des bataillons 
d'amazones, par exemple à Viccn-Big'orre '. Les femmes avaient vrai- 
nicul l'.iil .iclc (1(> citoyennes, lorsque Condorrot rc|)ril en main leur 
cause, avec plus dWdat et d'insistance (pi'cu I7SS, d pui)lia, en juil- 
let ITilll. dans le Journal de la Société de J7S9, un vigoureux et élo- 
cpient article, intitule : Sur l'admhsion de ht femme au droit de cite, qui 
était un véritable manifeste féministe ^ 

Cette fois, les hommes ne purent, comme en 1781), obtenir un ordre 
du jour dédaigneux sur la question du droit politique des femmes. Le 
manifeste de Condorcet fit grand bruit. La question fut débattue dans 
les journaux '', dans les salons, dans les clubs, au Cercle social. Ce 
cercle, d'abord incertain, adhéra (30 décembre 1790) aux vues de Con- 
dorcet, et marqua cette adhésion en faisant imprimer et répandre un 
discours féministe de M"""^ Aëlders, qui essayait de fonder et de fédérer 
dans toute la France des Sociétés patriotiques de citoyennes. 

Cependant la plupart des démocrates dirigeants évitèrent de se pro- 
noncer théoriquement sur la question du droit des femmes, et surtout 
d'encourager le mouvement féministe tel que M""" Aëlders essayait de 
l'organiser. Ces clubs de femmes, établis en face des clubs d'hommes, 
risquaient de diviser la Révolution. A cette tentative dissociante, stéri- 
lisante, des patriotes au cœur chaud et à l'esprit élevé préférèrent la 
belle et féconde tentative révolutionnaire d'association fraternelle de 
l'homme et de la femme. 

Je veux parler des Sociétés fraternelles des deux sexes, qui jouèrent 
un rôle si important dans l'élaboration de la démocratie et de la Répu- 
bli(|ue. 

Ces sociétés furent un des moyens et un des effets du mouvement 
démocratique anti-bourgeois; elles furent une des formes des Sociétés 
populaires. 

Aujourd'iiui, par ce mot de Sociétés populaires^ il semble qu'on doit 
entendre tous les clubs politiques quelcon(iues, et ce fut bien là, en 
effet, le sens du mot en 1793 et en 1794. Mais il n'en était pas de même 
en 1790 et en 1791 . Le club des Jacobins, ou duh des Amis de la Cons- 
titution, était une société bourgeoise, c'est-à dire de citoyens actifs, 
groupés autiiur d'un noyau primitif de députés, afin de préparer, à 
huis clos, les délibérations de l'Assemblée nationale. Sans doute il y 
avait là des démocrates avancés, comme Robespierre; mais ce n'était 
point un club populaire, et le peuple en était exclus. Au contraire, le 
club des Cordeliers (Société des Droits de l'homme et du citoyen), fran- 
chement démocratique, unanimement démocratique et anti-bourgeois, 



1. Procès-verbal de V Assemblée nationale, 10 août 1790, p. 17, cl 20 novembre 1790» 
p. 32. Cf. Moniteur, réimpression, t. VI, p, 431. 

2. J'ai analysé ce manifeste ailleurs. Voir mon article : Le féminisme pendant la 
Révolution française, dans la Revue bleue du l'J mars 1898. 

3. Voir, par exemple, Révolutions de Paris, t. VII, p. 226. 



SOCIETES FRATERNELLES 95 

fut une société vraiment populaire, aux tribunes publiques, ayant dans 
son auditoire, et peut-être même parmi ses membres, des citoyens 
passifs et des femmes. 

Quand éclata l'antagonisme entre la politique bourgeoise et la poli- 
tique démocratique, en 1790, il se fonda, sous les auspices des Gorde- 
liers, des Sociétés populaires, c'est-à-dire admettant parmi leurs mem- 
bres des citoyens passifs. 

Il y en eut dans les grandes villes, par exemple à Lyon \ mais sur- 
tout à Paris -. 

Quelques-unes ne comptaient que des hommes ; mais la plupart 
admettaient les deux sexes, et il y en eut même qui admirent des 
enfants à partir de douze ans ^ 

Nous n'avons pas de liste complète de toutes ces sociétés; mais il 
semble qu'il s'en soit établi dans presque toutes les sections de Paris *. 

Le but premier et avoué des Sociétés populaires, c'est l'instruction 
du peuple. On réunit le soir, surtout le dimanche, des familles d'ou- 
vriers pour leur lire la Déclaration des droits, les lois, leur faire un 
cours d'enseignement civique. Rien de plus simple au début. Une des 
Sociétés fraternelles des deux sexes, celle qui s'installe dans le même 
couvent des Jacobins où siègent les Amis de la Constitution, est fondée 
en octobre 1790 (semble-t-il) par un pauvre maître de pension, Claude 
Dansard. Il apportait chaque fois un bout de chandelle dans sa poche 
avec un briquet et de l'amadou. Quand la séance se prolongeait, l'assis- 
tance se cotisait pour avoir une autre chandelle. 

Ces humbles réunions ont, dès le début, une grande importance 
sociale, puisqu'elles réunissent en groupes fraternels des bourgeois et 
des prolétaires, des hommes et des femmes. Elles jouent un rôle poli- 
tique, parce qu'elles enseignent au peuple ses droits et popularisent 
l'idée du suffrage universel. Bientôt, ce n'est plus le pauvre Dansard 
qui préside celle qui siège aux Jacobins : ce sont des hommes assez 
considérables, François Robert % Mittié % l'abbé Mathieu ^ Pépin- 
Dégrouhette ^ Des femmes connues s'y font admettre : M""' Robert- 

1. La Société des Jacobins, t. II, p. 147. 

2. C'est de juillet 1790 à janvier 1791 que se fondèrent ces Sociétés. Le règlement 
de la Société populaire de la section de la Fraternité, qui semble avoir été une des 
plus anciennes, est daté du 10 juillet 1790. Bibl. nat., Lb ^0/2439. 

3. En général, pour être admis aux Sociétés populaires, il semble qu'il fallût être 
âgé d'au moins dix-huit ans. 

4. On en trouvera des listes partielles dans Tourneux, Bibliographie de l'histoii-e 
de Paris, t. II. et dans Isambert, Une année de la vie à Paris. 

5. 19 avril 1791 {Mercure national, p. 117). 

6. as avril 1791 [Ibid., p. 228). 

7. 24 mai 1791 {Ibid., p. 650). 

8. 19 juillet 1791 (Arch. nat., Dxx(x^ 36, dossier 37o, pièce 3). Voici comment, à 
cette date, cette Sociélé intitule ses arrêtés : « Vivre libre ou mourir. Société frater- 
nelle de patriotes de l'un et l'autre sexe, défenseurs de la Constitution, séante à la 
bibliothèque des Jacobins Saint-Honoré. » — On n'a malheureusement pas le 
registre de cette Société populaire, ni, que je sache, d'aucune autre. Mais je trouve 



96 NAISSANCE DU PARTI REPUBLICAIN 

Keralio,M"" Muillo,de rAaulémicde peiiiUirc '. M"" Kolaïul l'ail d'abord 
la dédaigneuse; elle raille les femmes qui se montrent^; puis, après la 
fuite à Yarennes, elle se fait inscrire aux Sociétés fraternelles^. 

Ces Sociétés passent de l'enseignement à l'action : elles surveillent, 
dénoncent les fonctionnaires, morigènent le Département de Paris, 
publient des adresses '*. Elles font tout ce que fait le club des Jacobins, 
mais avec des visées unanimement démocratiques. Au commencement 
de 17!)1, la Société des indigents (des deux sexes) s'organise contre la 
nouvelle aristocratie des riches ^ 

Toutes préparent des mœurs républicaines, en adoptant le tutoie- 
ment, en substituant les mots de frère et de sœur à ceux de monsieur, 
madame, mademoiselle ^ M""' Robert ^ qui va s'appeler sœur Louise 
Robert, se félicite publiquement du grand rôle démocratique que pren- 
nent les Sociétés populaires, qui deviennent en horreur aux ennemis 

(Arch. nal., papiers du Comité des rapports) une adresse d'elle à l'Assemblée natio- 
nale (sans date, reçue le 15 juin 1791), <> en faveur des infortunés citoyens trompés 
et coupables du département de la Haute-Garonne >■, qui est revêtue de cent 
signatures autographes. Je crois devoir publier ces noms, autant que j'ai pu les 
lire, parce qu'on a bien peu d'éléments pour la statistique du parti démocra- 
tique à Paris en 179i, avant la fuite à Yarennes. Voici donc la liste de ces cent 
noms : 1. Pépin-Dégrouhette, président. — 2. Musquinct, secrétaire. — :>. N. Chrestien 
fils, secrétaire. — i. Goubert. — ii. Puzin. — 6. Sadouze. — 7. Jollard. — 8. Tas- 
sart. — 9. Brocheton. — 10. Bertin. — 11. Canecie. — 12. George. — 13. Maubant. 

— 14. Moulin. — lo. Paris. — 16. Fournet. — 17. Guilleraut. — 18. f'.habert. — 
19. Dupui. - 20. Chailleux. — 21. B. Pollet. — 22. Louis Xoél. — 23. Corbieni. — 
2i. Léger. — 2o. Dufour —26. Ulrich. — 27. Mangin. — 28. Remaseilles. — 29. Re- 
don. — 30. Redon. — 31. George. — 32. Dupont. — 33. Prevelle. — 31. Dupont. — 
o.j. Veuve Maillard. — 30. Léger f. — 37. Polhcau. — 38. Henaut — 39. Poulain. 

— iO. Malvaux. — 41. Petra (:'). — 42. Blanchard. — 43. Saunier (?). — 44. Aubin. 

— 4o. Diel {•>.). — 46. Ganuuel-Dufresne (?). — 47. Goupil. — 48. Mique. — 49. 
Mathieu, prêtre. — 50. — De Robois. — bl. Drive. — 52. Mongé. — 53. Tournie. — 
54. Crétin. — 55. Joubert. — 56. Laiiré. — 57. Bourgoin. — 58. Condiaz. — 59. Su- 
rian. — 60. Le Gendre. — 61. Maucler. — 62. Ferrant. — 63. Girard. —64. De 
Roncy. — 65. Cauriez. — 66. Moraux. — 67. Breton. — 68. HoveL — 69. Dafin (?). — 
70. Chaboud. — 71. DelToux. — 72. .Mercier. — 73. L'Ecolaus. — 74. Montaudouin. 

— 75. Marion. — 70. — Royc. — 77. Bernard. — 7S. Petit — 79. Beny. — 80. Kis- 
sienne. — 81. Watier. — 82. Giroux. — 83. Letournel. — 84. Guillemard. — 85. 
Driant. — 86. Chartier. — 87. Décret. - 88. Deschesne. — 89. Poumier (?). — 90. 
J,-J.-D. Janteau. — 91. J.-C. Lusurier. — 92. Douzon. —93. MoUein.— 91. Regnault. 

— 95. Lavaux. — 90. F. Sadous. — 97. Veuve Collard. — 98. Laligant. — 99. Lafosse. 

— 100. Poisson. 

1. 5 mai 1791. Mercure national, p. 327. 

2. Elles se « montraient » beaucoup en eiïef. Au commencement de février 1791, 
dans la Société fraternelle séante aux Jacoliins, les femmes prêtèrent le serment de 
ne prendre aucun aristocrate pour lu.iri [Uérolutions de Paris, t. Vil. ]>. 232). 

3. Lettres à Bancal, p. 199, 217. 

4. C'est ainsi que la Société fraternelle séante aux Jacobins, sous la présidence 
de Robert, gourmanda le Département de Paris pour son adresse au roi du 
19 avril 1791 et envoya son arrêté à tous les départements (Mercure national, p. 1 17). 

5. Voir son programme dans la Société des Jacobins, t. H, p. 225 à 227. 

6. Mercure national du 23 avril 1791. En mars 179L Richard Cliaix d'Est-Ange 
avait proposé et fait accepter au Cercle social l'idée de bannir des lettres « les 
expressions féodales de très humble serviteur et d'y substituer celles de 1res dévoué 
citoyen ou de très affectionné frère ». [Bouche de Fer du 9 mars 1791, p. 138.) 

7. Elle faisait partie à la fois de la Société fraternelle séante aux Jacobins et de 
celle des Indigents (.l/e/r!/?-(? national, n° du 10 mai 1791, p. 37i). 



SOCIETES FRATERNELLES 97 

de l'État ', et s'écrie avec enthousiasme : « Nos fils, parvenus au plus 
haut période de la félicité publique, élèveront enfin un véritable monu- 
ment à la liberté; ils graveront sur la pierre dont il sera construit : Nous 
le devons aux Sociétés fraternelles^. » 

Les femmes sont l'âme de ces Sociétés et du mouvement démocra- 
tique. « Honneur à la plus intéressante moitié du genre humain! Jus- 
qu'à ce jour, elle avait pris peu de part à la Révolution; jusqu'à ce 
jour, on avait compté peu de femmes patriotes : mais enfin voilà que 
la candeur et la grâce sont aussi de la partie, et, à coup sûr, ça ira^. » 

La démocratie que rêvent les Sociétés populaires est très large; on y 
admettra même les domestiques, que M"'" Robert propose d'élever par 
la fraternité à la dignité d'hommes *. Mais ce ne sera pas une démocratie 
socialiste : en mai 1791, la Société des Indigents arrête de réfuter dans 
une adresse un libelle incendiaire sur le partage des terres ^ Ce ne sera 
pas une démocratie féministe, car je ne vois pas qu'aucune Société 
populaire ait revendiqué les droits politiques pour les femmes. Et si ces 
Sociétés préparent les mœurs républicaines, si les républicains en sont 
les meneurs les plus ardents, il ne semble pas qu'on y prononce encore 
le mot de république. 

Habilement restreint de manière à ne pas trop choquer l'opinion et à 
rallier toutes les forces révolutionnaires, leur programme, c'est la sup- 
pression des conditions censitaires, c'est le suffrage universel. 

Au commencement de mai, il y eut une tentative (dont l'idée semble 
être partie du salon Keralio-Robert) pour fédérer les Sociétés populaires 
de Paris. Sous la présidence de Robert, il se forma un Comité central 
de trente de ces Sociétés, qui tint ses deux premières séances les 7 et 

10 mai 1791, dans le local des Cordeliers ". Le gouvernement de la 
bourgeoisie sentit la gravité de cet effort en vue d'unifier le mouvement 
démocratique : le maire fit mettre les scellés sur le couvent des Corde- 
hers, et c'est alors que la Société des droits de l'homme émigra rue Dau- 
phine^ Le Comité central tient séance, le 14, dans un jeu de paume". 

11 tente, le 15, une coalition de toutes les Sociétés « pour arriver aux 



1. Mercure nationat, n" du 22 avril 1791, p. 100. 

2. Ibid., n" du 23 avril. 

3. Ibid., n" du 8 juin 1791, p. 8i0. 

4. Ibid., n° du 22 février 1791. — Le Journal général de la cour et de la ville 
(p. 580) dit qu'en décembre 1790, il exlslaiL un « club de domestiques » dans le local 
des Jacobins. Mais peut-être veut-il désigner ainsi, par moquerie, la Société frater- 
nelle qui siégeait dans ce local. 

5. Mercure national, du 27 mai 1791, p. 0i6. Il s'agit sans doute de l'opuscule de 
l'abbé de Gournand, que nous avons analysé plus haut, p. 91. 

6. Mercure national, p. 377, 412. La section du Théâtre-Français siégeait aussi 
dans ce couvent. 

7. Voir dans la revue la Récolution française, t. XXYIII, p. 493, mon article sur 
le local des Cordeliers. J'y ajouterai ici, d'après le Mercure national (p. 523), 
qu'avant de siéger rue Dauphine, les Cordeliers siégèrent une fois dans la salle des 
payeurs des rentes aux Petits-Augustins. 

8. Mercure national, p. 523. 



98 NAISSANCE Dl' PARTI REPUBLICAIN 

moyens de Imii' (èle à l'orage ' ». Le club (\o^ Jacobins est invité à 
envoyer des déiég-iiés an Comité central. 11 hésite, il va le faire : un 
discours de Gaultier de Biauzat l'en détourne*; il reste ofliciellement 
un cliil) Ijoiirgeois. Le Comit('> central continue à se réunir et à fonc- 
tionner, d'abord chez Robert, puis dans une maison de la rue de la 
Cité^ Mais les hommes politi(iues importants ne s'y adjoignent pas. 
Toujours monarchistes, ils se défient de ce Comité présidé par un répu- 
blicain. C'est dans le cadre bourgeois des Jacobins que Robespierre et 
Petion persistent à placer leur action politicine. Mais les voilà obligés 
d'être aussi démocrates que les chefs des Sociétés populaires. 

YJ Tel fut le rôle des Sociétés populaires dans le mouvement démo- 
cratique, qui, cà Paris, s'accentua et se fortifia par cet accord fra- 
ternel des hommes et des femmes. 

Nous allons noter maintenant les principaux progrès de ce mouve- 
ment, de janvier à juin 1791. 

Les effets du régime censitaire commencent à paraître décidément 
intolérables; il y a maintenant un véritable courant d'opinion contre 
le régime bourgeois, et la lutte des classes s'annonce, éclate presque. 

M'"^ Roland elle-même, si modérée, si pen radicale, s'élève, dans 
une lettre à Bancal du 15 mars 1791, contre la « classe des riches ». 
Cette classe politiquement privilégiée, on commence à l'appeler dn nom 
qu'elle gardera, la bourgeoisie. C'est dans les Révolutions de Paris, 
n° Lxxxvii (du o au 12 mars 1791), que je rencontre pour la première 
fois l'acception nouvelle donnée à ce vieux mot de bourgeois '. Dans 
un article intitulé : Des bourgeois de Paris et autres, le journaliste 
anonyme dit : (( Le bourgeois n'est point démocrate, il s'en faut. Il est 
monarchiste ^ par instinct. Les moutons aussi tiennent pour l'autorité 
d'un seul ; rien ne saurait les détacher de leur berger, qui pourtant les 
tond de si près, qu'il les écorche, les vend au boucher, quand ils sont 
gras, ou les jugule lui-même pour sa cuisine; mais des moutons sans 
chien et sans berger seraient bien embarrassés d'eux-mêmes et ne sau- 
raient ([uc faire de leur liberté. Le bourgeois est de même : sur l'échelle 

1. Mercure national, p. 49 i. 

2. llnd., p. 523. 

3. Une (le Glaligny, en la Cité, maison de M. de Loinhro. I! y rédige un règlement, 
prépare un manifcsie, discute un plan d'organisation {Moxuve national, n"" des 23 et 
26 mai 1191, p. o8'J, 035). 

4. En détruisant tous les privilèges, la Révolution avait fait disparaître l'ancienne 
bourgeoisie. Cependant il parait qu a BuU'ort, on continua quelque temps à distin- 
guer les bourgeois et les habitants. On lit dans une plainte à ce sujet adressée à 
l'Assemblée législative en mai 1792 : « Les bourgeois ohliennent une part dans la 
distribution de tous les biens communaux; ils reçoivent annuellement de la muni- 
cipalité leur bois de chaufTage, une portion dans la division des terres communes; 
ils jouissent du droit de glandage, marnage, pâturage, etc. Les habiianls sont 
exclus de toutes ces distributions. » — Ph. Sagnac, La législation civile de la liévo- 
lution, p. 424. 

5. C'est aussi la première fois que je rencontre le mot de monarchiste opposé à 
celui de démocrate. 



CAMPAGNE DÉMOCRATIQUE 99 

des êtres, il faudrait le placer entre l'homme et le mulet. Il tient le 
milieu entre ces deux espèces ; il est la nuance qui sert de passage de 
l'une à l'autre; il a assez souvent les allures droites du second, et 
quelquefois il s'essaie à la pensée comme le premier, mais cela ne lui 
réussit pas toujours. » 

On ne se borne pas à ces injures vagues; la campagne contre les 
conditions censitaires devient très active, très violente, et la voilà enfin 
populaire '. Elle a un chef : c'est Robespierre. 

Au mois d'avril 1791, il fît imprimer un (( discours à l'Assemblée 
nationale )), qu'il n'avait pas prononcé, et où il proposait un décret 
pour établir le suffrage universel ^ 11 y argumentait avec autant d'in- 
géniosité que d'élo({uence. X l'objection que les gens qui n'ont pas de 
propriété ne sont pas intéressés à la conservation de l'ordre social, au 
maintien des lois, il répondait que tout le monde est propriétaire. Le 
pauvre n'est-il pas propriétaire des grossiers habits qui le couvrent? 
Le pauvre n'a-t-il pas sa liberté, sa vie, que les lois protègent, et n'est-il 
pas intéressé de la sorte au maintien des lois? Au lieu de le traiter en 
citoyen, on le ravale au rang des plus odieux criminels. En effet, le 
crime de lèse-nation, le plus odieux de tous, est puni par la loi de la 
privation du droit de citoyen actif. Ainsi les pauvres, à qui on refuse 
ce droit de citoyen actif, sont assimilés aux traîtres envers la patrie ! 
Encore ces traîtres peuvent-ils, selon la loi, reconquérir leurs droits 
par des actes civiques : les pauvres ne le peuvent pas; on les traite 
plus mal que les traîtres! Robespierre rappelle que les députés du 
Tiers furent élus aux Etats généraux par un suffrage presque uni- 
versel, et il fait cet éloge du peuple, éloge alors très neuf, très ori- 
ginal^ : (( ...J'atteste tous ceux que l'instinct d'une âme noble et 



1. Halem écrit, à la date du 8 octobre 1790, qu'il a entendu, au Palais-Royal, un 
homme pérorer dans un groupe contre le régime censitaire : « // a raison, il a 
raison, enlendil-on de toutes parts, et son auditoire augmentait. » {Paris en 1790, 
voyaç/e de Ilalem, trad. par A. Cliuquet. Paris, 1896, in-8; p. 190.) 

2. Bibl. nat., Le 37/1991^', in-8. 

3. C'est à partir de cette manifestation de Robespierre que les patriotes avancés 
cessèrent en général de parler du peuple et de la multitude avec le dédain qu'avaient 
montré les philosophes. L'habitude fut prise, dans les gazettes et dans les sociétés 
révolutionnaires, de faire l'éloge des pauvres et des ignorants, de prêcher en leur 
faveur une égalité vraiment fraternelle. Cependant, si démocrates qu'ils fussent, les 
bourgeois d'alors ne se résignaient pas à admettre que les ouvriers, par exemple, 
eussent absolument les mêmes droits qu'eux. Ainsi, ils leur refusaient et leur refu- 
sèrent pendant toute la Révolution le droit de coalition et de grève. En mai 1791, 
les ouvriers charpentiers de Paris, se coalisant, formèrent une « Union fraternelle 
des ouvriers de l'art de la charpente », et se promirent de ne pas travailler, s'ils 
n'obtenaient un salaire de 2 livres 10 sols par jour, au lieu des 36 sols qu'ils 
gagnaient, tandis que, disaient-ils, leurs patrons « se faisaient rembourser par les 
propriétaires 3, 4 et même 5 livres 10 sols ... (Mercure naiional, du 11 mai 1791.) 
Sur la plainte des patrons, le corps municipal prit, le 4 mai, un arrêté déclarant 
« nuls, inconstitutionnels, les arrêtés pris par des ouvriers des différentes profes- 
sions pour s'interdire respectivement et pour interdire à tous autres ouvriers le 
droit de travailler à d'autres prix que ceux fixés par lesdits arrêtés ... Ordre fut 
donné aux commissaires de police de faire arrêter les ouvriers qui tenteraient 



100 NAISSANCE DU PARTI llKPrMLICAIN 

sensiblf^ a ropproelirs de lui et rendus dit;ncs de connaître et d'aimer 
l'cgalilé, (ju'en général il n'y a rien d'aussi juste et d'aussi bon que le 
peuple, toutes les fois qu'il n'est point irrite par l'excès de l'oppression; 
qu'il est reconnaissant des plus faibles ég'ards qu'on lui témoigne, du 
moindre bien qu'on lui fait, du mal même qu'on ne lui fait pas; que 
c'est chez lui qu'on trouve, sous des dehors g:rossiers, des âmes franches 
et droites, un bon sejis et une énergie que l'on chercherait longtemps 
en vain dans la classe qui le dédaigne. Le peuple ne demande que le 
nécessaire; il ne veut que justice et tranijuillité. Les riches prétendent 
à tout; ils veulent tout envahir et tout dominer. Les abus sont l'ou- 
vrage et le domaine des riches : ils sont les lléaux du peuple. L'intérêt 
du peuple est l'intérêt général : celui des riches est l'intérêt particulier. 
Et vous voulez rendre le peuple nul et les riches tout-puissants! » 

Cet écrit eut un grand retentissement. On le lut à la tribune des 
Cordeliers, le 20 avi-il 1791. Ce club en vota la publication nouvelle 
(( par les voies de l'impression et de l'afïîchc ». Il invita toutes les 
Sociétés patriotiques à faire lire dans leurs séances « cette production 
d'un esprit juste et d'une âme pure » ; il engagea « les pères de famille 
à inculcjner ces principes à leurs épouses et à leurs enfants ' ». Et la 
Société des Indigents félicita Robespierre dans une adresse enthousiaste ^ 

Il semble que ce soit de là que date l'immense popularité de Robes- 
pierre. 

A la Constituante, le 27 avril 1791, à propos de l'organisation de la 
garde nationale, il parla contre le cens, et, le 28 mai, dans le débat sur 
la convocation des électeurs pour nommer l'Assemblée législative, il 
fît un discours contre le marc d'argent. 

d'empêcher leurs camarades de travailler. François Robert {Mercure national, même 
mimcro) dit que, si les ouvriers n'avaient pas le droit de se violenter entre eux, la 
municipalité n'avait pas davantage le droit de les empêcher de se coaliser. Mais il 
ne voit qu'un principe utile : celui de la libre concurrence. C'est aussi l'opinion 
des RécoluUons de Paris. Marat, à ce propos, déclama vaguement. (Voir, sur cette 
question, une réunion de textes dans Bûchez et lîoux, t. IX, p. 4i4, 4io, et t. X, 
p. 102-114.) Robespierre et les chefs du parti démocratique n'intervinrent pas pour 
faire reconnaître aux ouvriers le droit de coalition. Il ne semble pas qu'ils aient 
fait une opposition bien sérieuse à la loi du 14 juin ITJl, qui interdit les coalitions 
d'ouvriers, ni à celle du IG juin, qui licencia les ateliers de charité. {X propos de 
ce licenciement, voir les Respectueuses observations faites à VAssemblée nationale 
par les ouvriers, 28 juin 1791, dans les Arcli. pari., t. XXVII, p. 564.) Il faut dire 
que les démocrates craignaient toujours que les ouvriers, au moins dans la ban- 
lieue de Paris, ne se laissassent endoctriner par les contre-révolutionnaires. Ainsi 
on lit dans la Bouche de Fer du 1" avril 1701, p. 14 : « Je crois devoir vous dénoncer 
une chose de la plus haute importance. J'ai vu hier, en me promenant hors Paris, 
des ouvriers aux travaux pulilics (]ui lisaient VA)ni du Roi; je me suis approché 
d'eux, et j'ai entendu qu'ils l'approuvaient. 11 serait essentiel de surveiller ces 
quarante mille hommes, que l'on nourrit en quelque sorte pour les faire servir au 
besoin, et notre municipalité devrait rougir de l'indécente administration de ces 
travaux, de l'iiiulililé des occupations qu'elle donne à ce rassemblement d'hommes 
voués à l'inutilité et à la corruption. — G. M. » 

1. Voir l'imprimé intitulé : Discours par Maximilien Robespierre et arrêté du club 
des Cordeliers. Paris, impr. du Creuset, s. 1. n. d.. in-S de 32 pages. Bibl. nat., Le 29/1701. 

•2. Bibl. nat., Lb ^72398, in-8. 



CAMPAGNE DÉMOCRATIQUE 101 

Le mouvement démocratique s'accentue. Certains corps bourgeois y 
adhèrent. Ainsi, en mai 1791, le directoire du district de Longwy fait 
une adresse contre le marc d'argent '. 

Les Cordeliers en viennent à entreprendre une sorte de revision de 
tout le régime bourgeois. Le 30 mai 1791, tout en admettant une sou- 
mission provisoire, leur société déclare qu'il importe « de n'être pas 
longtemps gouverné par des lois qui seraient incohérentes ou destruc- 
tives de la Déclaration des droits, dont la conséquence logique est 
l'égalité des suffrages ». « Le devoir, la vertu, nos serments, notre 
courage nous prescrivent impérieusement de pénétrer, de détruire le 
dédale des absurdités qui compromettent la Déclaration des droits. En 
conséquence, et conformément à cet exposé, le club des Cordeliers a 
estimé et décidé de former un comité composé de six membres, auquel 
seront départis les décrets de l'Assemblée nationale, formant chacun 
en soi, et relativement, les codes organiques de la constitution, afin 
de les examiner et de les rapprocher, de prononcer entre eux et la 
Déclaration des droits, de différencier, réfuter et présenter à la Société 
ceux qui sembleraient contradictoires ou attentatoires à cette Décla- 
ration, dont ils ne doivent être que le résultat et la conséquence 
positive. Après ce travail, le comité fera un rapport exact et concluant 
à l'Assemblée -. » Cet arrêté fut envoyé aux sections et aux sociétés 
patriotiques, avec invitation d'y adhérer ^ 

En juin 1791, à la suite de deux discours de René de Girardin, les 
Cordeliers prennent un arrêté pour demander non seulement la sup- 
pression du marc d'argent, mais que toutes les lois soient à l'avenir 
soumises à la ratification du peuple \ 

Ce qui rend l'agitation anti-censitaire et démocratique très vive en 
juin 1791, c'est la convocation des assemblées primaires, et plusieurs 
sections, quoique composées de citoyens actifs, monifestent en faveur 
du suffrage universel °. Le correspondant parisien de la Gazelle de Leyde 
écrit que c'est « un mouvement général » ^ 

Le 8 juin 1791, la section de Sainte-Geneviève nomma deux com- 

1. Mercure national du 12 mai 1191. 
■2. Nous n'avons pas ce rapport. 

3. Club des Cordeliers. Société des droits de Vhomme et du citoyen. Extrait du 
registre du 30 mai 1791. S. 1. n. d., in-8 de 6 pages. Bibl. nat., Lb ^o/2380. Cet arrêté 
est signé : Lawal, président; Ciiampiox, secrétaire; Colin, secrétaire; VixNCent, secré- 
taire-greffier. 

4. Bibl. nat., Lb ^'V814, in-8. Cet arrêté est sans date. Mais les deux discours de 
René de Girardin sont, l'un du 29 mai, l'autre du 7 juin 1791. 

5. 11 y eut même des citoyens actifs qui protestèrent contre le régime censitaire 
en ne prenant pas part aux assemblées primaires. Courrier de Gorsas du IGjuin,. 
t. XXY, p. 256 : <> Hier ont commencé à Paris les assemblées primaires. Une société 
de citoyens a profité de celte circonstance pour faire afficher un placard où elle 
réclame contre le décret abusif, ridicule, inepte, odieux du marc d'argent. Plu- 
sieurs excellents citoyens qui, ainsi que nous, le paient, et bien au delà, se sont 
exclus volontairement de ces assemblées, où l'intrigue a devancé le patriotisme et. 
l'écartera peut-être. - 

6. Gazette de Leyde du 28 juin 1791. 



10:? NAISSANCE DU PARTI UEPUHLICAIN 

missairos, qui se réuniraient à ceux des autres sections pour rcdij^er, 
en faisant usage du discours de Robespierre, une pétition à I'Assemt)lée 
nationale '. Il ne semble pas que cette démarche ait abouti et qu'il y 
ait eu à ce sujet un concert de sections -. Mais une autre démarche de 
la section de Sainte-Geneviève eut plus de succès. Elle envoya aux 
Sociétés populaires le discours d'un de ses membres, un certain Lorinet, 
sur le sntTrage universel ^ et le Comité central (nous retrouvons ici 
rinlUiencc des époux Robert et du parti républicain), réuni le 15 juin *, 
adopta la pétition suivante ^ : 

(( Les soussignés, réunis en Comité central des diverses Sociétés 
fraternelles de la capitale, qui veillent au sulut de la chose publique, 
viennent de se convaincre que le jour qui doit voir commencer les 
assemblées primaires sera le signal de la réclamation universelle de 
ceux auxcpiels on a ravi toutes leurs espérances. 

« Pères de la patrie, ceux qui obéissent à des lois qu'ils n'ont pas 
faites ou sanctionnées sont des esclaves. Vous avez déclaré que la loi 
ne pouvait être que l'expression de la volonté générale, et la majorité 
est composée de citoyens étrangement appch's passifs. Si vous ne fixez 
le jour de la sanction universelle de la loi par la totalité absolue des 
citoyens, si vous ne faites cesser la démarcation cruelle que vous avez 
mise, par votre décret du marc d'argent, parmi les membres d'un 
peuple frère, si vous ne faites disparaître à jamais ces différents degrés 
d'éligibilité qui violent si manifestement votre Déclaration des droits 
de l'homme, la patrie est en danger. Au 14 juillet 1789, la ville de Paris 
contenait 300 000 hommes armés; la liste active, publiée par la muni- 
cipalité, offre à peine 80 000 citoyens. Comparez et jugez ^ » 

Cette pétition fut signée des présidents de 13 sociétés populaires. On 
n'a pas ces signatures, mais la Bouche de Fe?' nous donne la liste des 
13 sociétés. La voici : « De Sainte-Geneviève, séante à Navarre; des 
Droits de l'homme, du faubourg Saint Antoine; de l'Egalité, cloître 
Notre-Dame; des Nomophiles, prieuré Sainte-Catherine; Fraternelle, 
séante aux Minimes; Fraternelle des Halles; Point central des Arts ''; 



i. Arch. de la Seine. Marius Barroiix, n" lOoC. 

2. Il y eut au moins une adhésion parliculière. Camille Desnioulins {Révolutions 
de France et de Brahanl, t. VII, p. 142) dit que la seclion du Théâtre-Français 
« accéda h la pélilion de Sainte-Geneviève ■■. On verra que cette section n'en resta 
pas là. 

3. Douche de Fer du 17 juin 1791. Hilil. nat.. Le 2/317, in-8. 

4. lOid. 

5. « La rédaction fut proposée à l'assemblée, dit la Bouche de Fer (même numéro), 
vivement ajiplaudie, et il fallut beaucoup de courafic aux Amis de la Vérité pour 
empêcher qu'on n"invitùt, par la même adresse, les Sociétés fraternelles à se réunir 
toutes en corps et à inviter les individus à venir apposer leur signature. On voulut 
éviter les scènes de lord Georpe Gordon en Angleterre. » 

6. Gazette de Leyde du 28 juin 1791; Orateur du peuple, t. VI. ]i. 33n; Bûchez et 
Roux, t. X, p. 202. 

7. Sur cette Société du - Point central des Arts et Métiers », voir la Bouche de 
Fer du 29 juin, p. 3, et du 4 juillet, p. 7. 



CAMPAGNE DÉMOCRATIQUE 103 

des Droits de l'homme et du citoyen, dite des Cordcliers; des Indigents; 
de la Liberté, rue de la Mortellerie; des Ennemis du despotisme; Con- 
fédération universelle des amis de la Vérité; des Carmes, place 
Maubert \ )) 

Les pétitionnaires ne purent obtenir c|ue leur adresse fût lue à 
l'Assemblée constituante; mais ils l'afiichèrent dans tout Paris. Voici 
comment la Bouche de Fer relate ces incidents : « Nous devons rendre 
compte de la démarche des députés auprès du président de l'Assemblée 
nationale. Il avait a/faire, ne recevait personne. Le patriote Mandard 
lui fit dire que la pétition, qu'il ne voyait signée que d'une trentaine 
de noms, en représentait au moins 40 000; et le président, visible par 
lettres, promit de faire lire la pétition à l'Assemblée nationale. Elle n'a 
point été communiquée. Comme elle a été afTichée hier mercredi ^ dans 
toutes les rues de la capitale, nous ne savons pas trop comment l'astu- 
cieux Dauchy, président de l'Assemblée nationale, se justifiera envers 
ses collègues, envers toutes les Sociétés fraternelles de la capitale indi- 
gnées, et surtout envers la justice ^. » 

Deux sections au moins adhérèrent à cette grande manifestation et 
prirent part au pétitionnement anti-censitaire. 

La section du Théâtre-Français, réunie en assemblée primaire, se 
refusa (16 juin) à faire une pétition collective, qu'elle jugeait illégale, 
mais elle chargea Danton, Garran de Coulon, Bonneville et Camille 
Desmoulins d'en rédiger une, que ses membres signeraient individuel- 
lement ^ La voici : 

(( Pères de la patrie, reconnaissez vos propres décrets! La loi est 
l'expression de la volonté générale, et nous voyons avec douleur que 
ceux qui ont sauvé la patrie, le 14 juillet, qui firent alors le sacri- 
fice de leur vie pour vous arracher aux dangers qui vous menaçaient, 
sont comptés pour rien dans les assemblées primaires. 

« Ordonner que des citoyens obéiront à des lois qu'ils n'ont pas faites 
ni sanctionnées, c'est condamner à l'esclavage ceux-là même qui ont 
renversé le despotisme. Non, les Français ne le souffriront pas. Nous, 
citoyens actifs, nous n'en voulons pas ^ 

1. Bouche de Fer du 17 juin, p. 10. 

2. 15 juin 1791. 

3. Bouclie de Fer du 17 juin. 

4. Etienne Cliaravay, Assemblée électorale de 1791, p. VII. Dans les Révolutions de 
France et de Brabant, t. VII, n° LXXXI, p. 142, 144, Camille Desmoulins expliqua 
en détail quelle fut sa part de collaboration à cette pétition. 

5. Cette phrase fut imprimée d'abord, par exemple dans le Creuset, t. II, p. 466 
(dont nous suivons le texte, d'ailleurs), à une autre place, c'est-à-dire avant les 
mots : Déclarer que l'impôt. On lit à ce sujet dans la Bouclie de Fer, n" LXIX, 
du 19 juin 1791 : « La seconde pétition des citoyens actifs, qu'on a lue dans le der- 
nier numéro, p. 13, était faite par différents commissaires. Une première a été 
vivement applaudie; dans une autre on trouva une idée heureuse : on demanda 
qu'elle fût insérée dans la rédaction approuvée. Comme on imprima la pétition fort 
à la hâte et pendant la nuit, la phrase d'addition se trouva, par la faute d'un 
renvoi mal compris, placée au milieu d'une autre phrase. " Suit le texte rectifié. 



104 NAISSANCE DU PARTI REPUBLICAIN 

(( Vous venez de ranger parmi les plus grandes peines la dégradation 
civique. Le Code pénal fait prononcer au criminel par le greffier : 
« Votre pays vous a trouvé convaincu d'une action infâme; la loi vous 
(( dégrade» de la (jualité de citoyen français. » 

(( Quelle est l'action infâme dont vous avez trouvé coupables, dans 
la capitale, deux cent mille citoyens? 

(( Déclarer que l'impôt ne sera consenti que par la nation, et, par un 
autre décret, exclure du droit de cité la majorité des citoyens contri- 
buables, c'est anéantir la nation. L'art social est de gouverner le tout 
par le tout. 

(( Faites donc disparaître ces décrets , qui violent votre sublime 
Déclaration des droits de l'iiomme et du citoyen ; rendez-nous donc des 
frères qui jouissent avec nous des bienfaits d'une constitution qu'ils 
attendent avec impatience, qu'ils ont soutenue avec courage! Que la 
totalité absolue sanctionne vos décrets, ou il n'y a ni constitution ni 
liberté. )) 

Aussitôt cette pétition se doubla, en quelque sorte, d'une autre 
pétition, commune à la section des Gobelins et à celle du Théâtre- 
Français. 

On lit en effet dans la Bouche de Fer du 19 juin 1701 : « Au milieu 
des discussions élevées sur cette pétition, à la section du Théâtre-Fran- 
çais, une députation de la section des Gobelins a demandé à être intro- 
duite. Cette section généreuse avait envisagé la question sous un nou- 
veau point de vue. La section du Tliéàtre-Français a fraternellement 
adhéré et nommé des commissaires pour concourir à la rédaction d'une 
pétition commune. Au seul nom d'un des députés — c'est vraiment 
l'homme à la Bouche de Fer ' — on a demandé (ju'il prît la plume et 
qu'on procédât à la rédaction de la pétition. Cinq commissaires d'un très 
grand mérite ont été adjoints aux députés du Théâtre-Français. » Le texte 
une fois rédigé, lu et apj)rouvé, (( on a voté des remerciements au 
rédacteur de l'adresse, dont les idées mères, en ce qui concerne le décret 
de pétition {sic), appartiennent au patriote Thoi-illon. prf'sident de la 
section des Gobelins. » 

11 n'y a pas dans cette p(''tition de « ixtint de vue nouveau », comme 
le disait la Bowhe de Fer. C'est l'affirmation énergique des idées popu- 
larisées par tîditcspicrre. Il y a contradiction enti'c la Déclaration des. 
droits et toute restrictif m censitaire. (( ... Tout citoyen âgé de vingt- 
cinq ans et domicilié, pourvu qu'il paie à la patrie sa dette de citoyen, 
ne doit-il pas être éligible? En douter seulement serait se rendre cou- 
pable et même ingrat envers vos bienfaits. Préparez les jours sacrés de 
la sanction universelle de la loi par la totalité absolue des citoyens. 
Consommez le plus bel ouvrage qui fut jamais. Point tie nation, point 
de constitution, point de liberté, si, parmi des hommes qui naissent 

1. Nicolas Bonncvilie. 



MANIFESTATIONS REPUBLICAINES 105 

libres et égaux en droits, un seul est forcé d'obéir à des lois h la forma- 
tion desquelles il n'aurait pas eu la faculté de concourir '. » 

La pétition fut remise par 16 députés au président de l'Assemblée 
nationale ^ « Ce président, Beauharnais le jeune, a paru désirer qu'elle 
fût lue; mais on a demandé l'ordre du jour, et d'autres le renvoi au 
Comité de Constitution. D'André a pris la parole, et il a demandé que 
le Comité rendît compte des objets de la pétition et des formes dans 
lesquelles elle a été présentée, afin, a-t il ajouté, qu'on ne puisse pas 
violer nos lois sous nos yeux, et de faire un grand exemple ^ » 

YJJ Si considérables que fussent les progrès du parti démocratique en 
juin 1791, il était encore en minorité, même à Paris. Dans cette 
minorité, les répujjlicains, on l'a vu, ne forment qu'un petit groupe, 
une aile gauche ou une avant-garde, qui, par les Sociétés populaires, 
essaie non pas de républicaniser dès lors le peuple (ces Sociétés ne par- 
lent pas encore de république), mais d'amplifier et de précipiter le mou- 
vement démocratique, dont l'aboutissant logique devait être un jour la 
république, et, en attendant, de familiariser le peuple avec le mot de 
république, d'affaiblir ses instincts royalistes. 

Tâchons de noter chronologiquement les principales manifestations, 
soit républicaines, soit royalistes, de décembre 1790 à juin 1791, 

A la fin de 1790, le club des Impartiaux (fondé par Clermont-Ton- 
nerre et les « monarchiens ») se transforme en club des Amis de la 
Constitution monarchique. Corsas dit, dans son Courrier du 20 dé- 
cembre, que (( le jjut avoué de ce club est de s'opposer à l'esprit de 
républicanisme, qui germe, disent les membres, dans toutes les têtes * ». 
Et il ajoute : « Assertion aussi fausse qu'absurde. » Cependant lui- 
même constate les progrès de l'idée républicaine, quelques jours plus 
tard ^ : (( Supposc-t-elle (cette Société monarchique) que les Amis de la 
constitution séant aux Jacobins sont des ennemis de la monarchie, 
parce que quelques-uns des membres de cette Société ont des sentiments 
républicains? )) En tout cas, il y a, dès lors, querelle ouverte entre la 
monarchie et la république. C'est au théâtre qu'éclatent et s'entre-cho- 



1. On trouvera celte pétition dans la Bouche de Fer du 19 juin 1791, p. 4 à 6. Le 
texte manuscrit est aux Archives nationales, D iv, 51, n" 1488, pièce 2. Ce texte est 
signé d'un grand nombre de citoyens de la section des Gobelins et de celle du 
ThéàLre-Françairi. Parmi ces derniers, je relève les noms de Sergent, président de 
l'assemblée primaire, Momoro, N. Bonneville, Boucher de Saint-Sauveur. 

2. La Bouche de Fer du 19 juin, p. 7, dit qu'elle « vient d'être remise », et le 
même journal, n° du 21 juin, p. 8, dit « qu'elle a été présentée ce matin ». Cepen- 
dant, en marge du manuscrit des Archives, on lit : « Reçu le 2 juillet. Renvoyé au 
Comité de constitution : Alex. Beauharnais, président. » Nous ne savons comment 
expliquer ces dilTérences de date. Il est cependant évident, d'après le récit de la 
Bouche de Fer, que la pétition fut présentée le 19 ou le 20. 

3. Bouche de Fer du 21 juin, p. S. 

4. Cf. Journal général de la cour et de la ville du 29 décembre 1790, p. T19> 

5. Courrier du 29 décembre 1790, p. 439. 

Q 

REVOLUTION FRANÇAISE. " 



106 NAISSANCE DU PARTI REPUBLICAIN 

quent les opinions. A une représentation de Brulus, nn papier fut lancé 
et lu : on y exprimait la crainte que celle tragédie n'enhardît les fac- 
tieux à se « former en république )). A cette phrase du papier : (( J'aime 
avec transport la liberté, mais j'aime aussi mon roi! » un jeune garde 
national s'écria : (( Eh bien, qu'il le garde pour lui! ». « A ce cri indis- 
cret, dit Ciorsas, il s'est fait un tumulte effroyable, et l'on voulait que 
cet audacieux fit amende honorable. Il s'est évadé '. » 

Il y eut aussi, vers la môme époque, des mainfestations anti-républi- 
caines au théâtre d'Arras et à celui de Lyon -. 

D'autre pari, les Révolutions de Pai'is proposent la formation de 
bataillons de tyrannicides ^ Sans doute, il s'agit de tuer les rois étran- 
gers, et non de tuer Louis XVI. Bien au contraire, il faut le protéger 
contre les complots aristocratiques : (( Le monarque est du très petit 
nombre de ceux qui réconcilieraient un Brntus avec la royauté. Un roi 
qui laisse asseoir à côté de lui, sur le trône, la liberté nationale mérite 
tout l'attachement de la nation. Le repos du peuple tient à l'existence 
d'un tel roi \ » Cela n'empêche pas que ce journal n'attaque directe- 
ment et populairement l'idée royaliste, en présentant les rois en général 
comme étant les ennemis des peuples. Il n'ose pas encore parler de 
république, mais il déclare que (( la nation peut abroger la royauté », 
tandis que « le roi ne peut pas abroger la nation M). Et il fait remar- 
quer que, « depuis le 14 juillet 1789, le terme de roi a changé de signi- 
fication pour nous : il ne donne plus que l'idée d'un citoyen chargé de 
surveiller l'exécution des décrets d'une souveraine assemblée ^ )). 
Bientôt, il s'enhardit à dire : (( C'est parmi les plus républicains d'entre 
le peuple qu'on trouvera à recruter le bataillon sacré des tyrannicides. » 
Et aussitôt, comme s'il craignait d'avoir montré le bout de l'oreille, le 
gazetier ajoute en note : « C'est-à-dire les véritables amis de la chose 
publique. C'est la signification primitive du mot républicain. Hélas! 
dans ce temps de confusion, il faut tout expliquer '. )) 

Ces hésitations des Révolutions de Paris s'expliquent par ce fait 
qu'on ne voit alors aucun progrès des idées républicaines dans le 
peuple. Gorsas écrit, le 12 février 17!) l : (( Louis XVI est allé hier au 
jardin du Roi. Lorsqu'il a passé sur le port, les charbonniers (qui ont 

1. Courrier du 8 décembre 1700. C'est le 17 novembre 17'JÛ (|u'avail eu lieu la 
première reprise de Brutiis. Il y en a un compte rendu dans Halem, trad. Chuquet, 
p. 309 et suiv. 

2. Journal r/éin'ral de la cour et de la ville du 2 décembre 1790, p. 363. 

3. II s'en fallut de beaucoup que celte idée fût acceptée par tous les démocrates. 
Faucliel la critiqua, en disant : « Je ne suis ni tyrannicide, ni tyrannophage » 
{Douche de Fer du 17 février 1791, p. 291. Bibl. nat., Le 3/31", in-8.) Cependant, 
quelques semaines plus tard, le Cercle social applaudira à une motion en vue de 
■< juger les rois ■■. Voir la Douche de Fer des 15 et 17 mars 1791, et des 7 et 11 mai 
suivants, p. 304, 333. 

4. N" LXXIV. du 4 mars au 11 déceml)re 1790, p. 44o-45o (cf. p. 615). 

5. N" LXXVl, du 18 au 23 décembre 1790, p. 381. 

6. N" LXXVIIl, du ['' au 8 janvier 1791, p. 671. 

7. N» LXXXI, du 22 au 29 janvier 1791. 



MANIFESTATIONS RÉPUBLICAINES 107 

donne les preuves les plus efficaces de patriotisme) se sont mis en 
haie. Sa Majesté a passé au milieu d'eux et en a reçu les marques les 
plus touchantes d'affection et de respect ^ » 

Marat, cfui est maintenant très populaire ", hésite et se contredit, 
encore plus que le rédacteur des Révolutions de Paris, sur la question 
de la forme du gouvernement. Nous l'avons vu nettement monarchiste 
aux premiers temps de la Révolution ^ Cependant, bien qu'il ne fré- 
quente pas le salon de M"" Robert, il semble se rallier au parti réj^u- 
blicain dès la naissance de ce parti. On lit dans VAmi du Peuple du 
21 octobre 1790 : « C'est une erreur de croire que le gouvernement 
français ne puisse être que monarchique, qu'il eût même besoin de 
l'être aujourd'hui... » Et dans le numéro du 8 novembre 1790 : (( Et 
de quoi sert aujourd'hui le prince dans l'État, qu'à s'opposer à la régé- 
nération de l'Empire, au bonheur de ses habitants? Pour l'homme 
sans préjugé, le roi des Français est moins qu'une cinquième roue à 
un char, puisqu'il ne peut que déranger le jeu de la machine politique. 
Puissent tous les écrivains patriotes s'empresser de faire sentir à la 
nation que le meilleur moyen d'assurer son repos, sa liberté et son 
bonheur est de se passer de la couronne! Ne cesserons-nous donc 
jamais d'être de vieux enfants? )) 

Mais il s'aperçoit que la propagande républicaine échoue auprès des 
ouvriers, il entend les cris royalistes des charbonniers du port, et il 
n'hésite pas h se déjuger. « J'ignore, écrit-il le 17 février 1791, si les 
contre-révolutionnaires nous forceront à changer la forme du gouver- 
nement, mais je sais bien que la monarchie très limitée est celle qui 
nous convient le mieux aujourd'hui... » « Une république fédérée 
dégénérerait bientôt en oligarchie... » Et, parlant de Louis XVI, il 
n'hésite pas à écrire : « C'est, à tout prendre, le roi qu'il nous faut. 
Nous devons bénir le ciel de nous l'avoir donné *. )) 

Croit-on que Marat eût écrit cette phrase si flatteuse pour Louis XVI, 
si elle n'avait pas correspondu à l'état d'esprit des ouvriers parisiens? 

C'est en royalistes plutôt qu'en républicains que ceux-ci s'émou- 
vaient alors des bruits de fuite du roi. Que deviendraient-ils, si on 
leur enlevait leur père et leur guide? Le départ de Mesdames, tantes 
du roi (19 février 1791), inquiéta le peuple. 11 crut que le reste de la 
famille royale allait s'en aller aussi. Ses craintes et ses soupçons 



1. Courrier du 12 février 1791, p. 181. 

2. Halem (Ij-ad. Chuquet), leUre du 8 octobre 1790 : •< Près du Louvre, en plein 
vent, j'ai vu un homme bien mis qui lisait à la foule attentive de longs passages 
de VAmi du peuple, remplis d'invectives contre les ministres. » 

3. Voir plus haut, p. 51, notre analyse de son opuscule : La ConsliLulion Dans 
VOffrande à la patrie (Bibl. nat., Lb 39/1079, in-8, février 1789), il avait écrit, 
p. 54 : « Nous ne voulons point renverser le trône, mais rappeler le gouvernement 
à son institution primitive, et corriger ses vices radicaux, prêts à perdre pour tou- 
jours et le monarque et ses sujets. » Et aussi, p. 35 : « Béni soit le meilleur des 
rois! » 

4. Ami du peuple, n" 374, p. 8. 



108 NAISSANCE DU PARTI REPUBLICAIN 

ileviiircnt un cauchemar ilouluureux. 11 s'imagina que le donjon de 
Yinccnnes, armé pour des projets sinistres, était relié aux Tuileries 
au moyen d'un souterrain secret, par où le roi s'évaderait, et il se 
porta à cette forteresse pour la démolir (28 février). La Fayette le 
dispersa. Le même jour, aux Tuileries, des nobles armés de poignards 
ou de pistolets s'étaient groupés autour du roi : une sorte d'insur- 
rection les désarma. Cette journée « des chevaliers du poignard » 
excita les imaginations jusqu'au délire. L'Assemblée s'associa aux 
peurs populaires par le décret du 28 mars 1791, où il était dit : « Le 
roi, premier fonctionnaire public, doit avoir sa résidence à vingt lieues 
de distance au plus de l'Assemblée nationale, lorsqu'elle est réunie; et, 
lorsqu'elle est séparée, le roi peut résider dans toute autre partie du 
royaume. » La reine et l'héritier présomptif étaient tenus à la même 
résidence. Enfin, « si le roi sortait du royaume, et si, après avoir été 
invité par une proclamation du Corps législatif, il ne rentrait pas en 
France, il serait censé avoir abdiqué la royauté )). 

Ce décret, voté malgré les protestations de la droite, fit sensation, 
tant par cette expression de fonclionnaire public appliquée au roi que 
parce que le roi était privé, comme un agent subordonné, d'une partie 
de sa liberté. Le peuple trouva qu'on le laissait encore trop hbre et ne 
voulut pas lui laisser cette latitude de voyager à vingt lieues de distance. 
Le 18 avril 1791, un mouvement populaire empêcha de force le roi de 
se rendre à Saint-Cloud : le voilà prisonnier. Le peuple entend garder 
quand même le roi avec lui, comme un bouclier, comme un talisman : 
il le rudoie et il l'aime. Quand, en mars 1791, Louis XYl avait eu un 
gros rhume avec un dérangement d'estomac, les bulletins de sa santé 
provoquèrent des manifestations de sensibilité dont se moqua Camille 
Desmoulins '. 

Mais le républicanisme continue à progresser dans une partie de la 
société cultivée, parmi les démocrates lettrés. Les Jh'volulions de Paris 
se décident enfin à attaquer ouvertement la royauté. Dans le numéro 
daté du 26 mars au 2 avril 1791, on lit un (( décret proposé à l'Assem- 
blée nationale des 83 départements, portant al)olition de la royauté * ». 
Après de nombreux considérants républicains, on y proposait, entre 
autres articles, les suivants : (( La nation ne reconnaît pour chef 
suprême de l'Empire que le président de son Assemblée représentative 
et permanente. On ne pourra être élu président avant sa cinquantième 
année, ni pour plus d'un mois, ni plus d'une fois en sa vie. Une 
écharpe de laine blanche passée autour des reins sera la seule marque 
distinctive de la dignité de président des Français. La liste civile du 
président des Français consistera en un appartement dans l'intérieur 
du palais de l'Assemblée nationale. A l'imitation de la pàque des 



\. Hévolulions de France et de Bvabanl, n" LXIX. p. 159. 
2. T. VU, p. 613. 



MANIFESTATIONS REPUBLICAINES 109 

Hébreux, il sera institué une fètc commémorative, qui tombera le 
1" juin, jour de l'expulsion des Tarquins à Rome, et consacrée à célé- 
brer l'abolition de la royauté, le plus grand des fléaux dont l'espèce 
humaine ait été la victime. » 

Ce projet était signé (( par un abonné » : mais bientôt la rédaction 
des Révolutions de Paris y adhéra formellement, sauf quelques réserves 
de détail '. 

Un des organes du club des Cordeliers, le journal le Creuset, par 
Rutledge, adhéra aussi à la république, à la fin de mai 1791 ', et 
même à cette république fédérative si redoutée de l'opinion. Après 
avoir parlé des mouvements des émigrés, Rutledge disait : « Quant à 
nous, peu affectés de ces mouvements, nous croyons lire dans un 
infaillible avenir cette progression inévitable de la Révolution : le des- 
potisme de la dynastie issue de Henri de Navarre a graduellement 
amené les peuples au choix éventuel et forcé d'un gouvernement 
mixte; mais les calamités renaissantes des abus de cette espèce de 
gouvernement les précipiteront vers un système de république fédé- 
rative, dont les racines, pour les bons yeux, se développent journelle- 
ment déjà dans les divisions locales de l'Empire français ^. » 

Môme dans certains salons de la noblesse et de la haute bourgeoisie, 
l'idée d'établir la république en France est acceptée, en ce printemps 
de 1791. x\insi Gouverneur Morris écrivait, le 23 avril : (( ... x'Vprès le 
dîner, M. de Flahaut se déclare républicain, ce qui est très à la mode. 
J'essaie de lui en démontrer la folie, mais j'aurais mieux fait de ne pas 
m'en mêler... Je vais ensuite chez M"" de Laborde : elle se plaint 
beaucoup du parti républicain... » 

Ce parti républicain, dont l'existence est maintenant réelle, n'a pu 
obtenir encore ni l'adhésion définitive de Marat (on l'a vu), ni à aucun 
degré l'adhésion de Robespierre ^ ni celle des autres chefs officiels, si 
je puis dire, du parti démocratique. Même ceux d'entre eux qui sont 
déjà républicains au fond du cœur croient encore que, dans l'état 
d'esprit royaliste du peuple, c'est faire le jeu de la bourgeoisie (et aussi 
des partisans de l'ancien régime) que de parler de république. Ils 
veulent opérer d'abord la réforme démocratique du suffrage, réforme 
enfin comprise et désirée par le peuple : quant à la république, on 
verra plus tard. 

A la propagande républicaine de M""" Robert s'oppose victorieuse- 
ment l'influence opportuniste (dirions-nous) de M"" Roland ^ répu- 

1. On reprochait, par exemple, à 1' « abonné » d'avoir confondu le pouvoir légis- 
latif et le pouvoir exécutif. N" XGVI, du 7 au 14 mai 1791, t. VUI, p. 253. 

2. Le Creuset du 30 mai 1791, t. II, p. 334. Bibl. nat., Le 2/o28, in-8. 

3. Cette phrase, chose curieuse, a la structure et l'allure d'une phrase d'Auguste 
Comte. 

4. ^1""= Robert déclara plus lard que ni Robespierre ni Marat ne mirent les pieds 
dans son salon. Louise Robert à Monsieur Louvet, impr. Baudouin, s. d., in-8 de 4 p. 
Bibl. nat., Ln 27/n6i2. 

5. Elle était revenue à Paris au commencement de mars 1791. 



110 NAISSANCE DU PARTI RÉPUBLICAIN 

blicainc par instinct ', monarchiste par raison -. Elle reçoit amicale- 
ment Brissot, elle collabore au Patriote français^ et la polémique de ce 
journal sur la (juestion republique ou monarchie tend à faire échec à 
la politique du groupe républicain, beaucoup plus nettement qu'au 
moment des premières manifestations de ce parti '. 

Choderlos de Laclos avait dit, dans son journal ' : (( Notre consti- 
tution a deux sortes d'ennemis en France : les uns veulent une démo- 
cratie, et point de roi; les autres veulent un roi, et point de démo- 
cratie. » Parmi les premiers, il nommait Robert et Brissot; parmi les 
seconds, d'Eprémesnil. 

Brissot répondit à Laclos dans le Patriote des 9 et 12 avril 1791. II 
se moqua de l'antithèse élaborée par l'auteur des Liaisons dangereuses, 
et fît en ces termes sa propre profession de foi : « J'ai dit que M. Cho- 
derlos me calomniait en m'accusant de ne pas vouloir de roi ; non que 
je ne croie pas que la royauté est un fléau, mais parce qu'avoir une 
opinion métaphysique, et rejeter dans le fait le roi adopté par la 
constitution, sont deux choses différentes. L'adoption est permise; la 
réjection est coupable. » « L'Assemblée nationale a décrété la monar- 
cliie : je m'y soumets; mais, en m'y soumettant, je cherche h prouver 
qu'il faut donner aux représentants du peuple une force telle que le 
pouvoir exécutif ou le monarque ne puisse ramener le despotisme; je 
veux une monarchie populaire, où la balance penche toujours du côté 
du peuple. Telle est ma démocratie. » « Le spirituel Cloots dit avec 
raison que tous les gouvernements libres sont de vraies républiques. C'est 
une vérité si triviale que, dans les anciens États généraux, le roj'aume 
de France est appelé souvent la république de France; et, dans une 
révolution où les droits de l'homme ont été rétablis en leur entier, où 
il existe une chose publique, on calomnie, on anathématise, on cherche 
à rendre odieux au peuple ceux qui veulent empêcher que cette chose 
publique ne devienne la chose privée d'un ou de plusieurs hommes. » 

D'autre part, Petion, dans une lettre du 22 avril 1791 à VAmi des 
paliiotes, se plaignit de ces discussions sur la monarchie et la répu- 
blique. Ce sont des mots, dit il, qui n'ont pas de sens précis. « Il y a 

1. Sensible aussi h l'influence de la révolution anfrlo-nméricaine, comme l'était 
Brissot, et vivement impressionnée par les idées de Thomas Paine et de Williams. 

2. Par raison est bien le mot propre. M. Perroud, si compétent en tout ce qui 
touche la biographie des époux Roi ind, me fait remarquer qu'ils n'ont jamais, à 
aucun moment, même aux heures des naïves illusions de 1789, cru à Louis XVI 
régénérateur. La raison en est simple : Roland, inspecteur des manufactures, avait 
trop souffert de l'administration royale. Dès le début de la Révolution, tous deux 
sont d'avis que la France est r)erdue, si elle ne change de roi, même par des 
moyens violents. (Lettre à Rose, <lu 2ri juillet 178'J.) 

3. Voir plus haut, p. 88. — Au fond, Brissot et les Robert ne sont adversaires 
que sur une question de tactique : il y a entre eux une sympathie qui se marque 
par les mentions élogieuses des écrits de M. et de M"" de Keralio que l'on trouve 
dans le Palrioie français. (Voir par exemple les n°' des 27 septembre 1789, o jan- 
vier d790, 20 mars 1790, etc.) 

4. Journal des Amis de la Constitution du o avril 1791. 



LA POLITIQUE HUMANITAIRE Hl 

souvent plus de différence entre une monarchie et une autre qu'il n'en 
existe entre telle monarchie et telle république. » Il protesta que les 
amis de la liberté ne voulaient pas détruire la monarchie, mais l'amé- 
liorer ' . 

Mais, qu'ils le veuillent ou non, ces démocrates qui s'opposent aux 
républicains pour des raisons de principe ou d'opportunité, préparent 
la répubUque par le fait même qu'ils préparent une démocratie com- 
plète, par le fait qu'ils annihilent le roi, lui ôtent son prestige royal, 
et qu'ils veulent le réduire au rôle de président amovible et responsable 
d'une république démocratique. 

YJJJ II faut dire que déjà se montrent dans le parti démocratique, 
qu'il soit ou non républicanisé, des différences de tendances, qui 
plus tard amèneront une scission. 

Robespierre est pour une politique bornée, prudente, tout intérieure. 

La plupart des autres démocrates ont une politique plus hardie, plus 
arge, à visées internationales. 

La révolution que la philosophie du xvni'' siècle avait préparée ne 
devait pas être seulement française, mais humaine. Il ne s'agissait pas 
seulement d'affranchir les peuples du royaume de France, mais l'huma- 
nité entière, au moins l'humanité civilisée, l'Europe. 

Un des effets de la Révolution fut la fusion des patries régionales 
françaises en une seule patrie, la France. 

Une de ses tendances logiques fut la fusion de la patrie française 
dans les autres patries européennes, sans que celle là disparût dans 
celles-ci : au contraire, la France aurait l'hégénomie, au moins morale, 
de l'Europe. On rêve de décider les autres peuples à se former en 
nations groupées sous les auspices delà nation française, avec la Décla- 
ration des droits de l'homme pour bannière. 

Il est probable que cette politique humanitaire ne se serait point 
affirmée dès lors, si on n'avait pas vu, à la fin de 1790, les rois se 
fédérer avec Louis XVI contre les peuples. Aussitôt naquit l'idée de 
fédérer les peuples contre les rois, et de « municipahser » l'Europe. 
Aussitôt s'annonça le système de propagande internationale, et les 
républicains furent les plus ardents à le prêcher. 

On se rappelle que les Révolutions de Paris avaient proposé, en dé- 
cembre 1790, de former des bataillons de tyrannicides. Le même 
journal, en mai 1791, se fît le théoricien ardent de l'expansion révolu- 
tionnaire en Europe. « Ce mot si fatal pour les rois, dit il, ce mot de 
révolution, malgré tout ce qu'ils ont fait pour l'intercepter, est parvenu 
jusqu'à l'oreille du peuple. La trompette du jugement dernier s'est fait 
entendre aux quatre coins de l'Europe. Du fond de la tombe de la ser- 
vitude, les hommes l'ont entendue : ils se réveillent; ils secouent la 

1. Cetle lettre fut reproduite dans le Mercure national du 2 4 avril 1791. 



112 NAISSANCE DU PARTI UKPUBLICAI.X 

poussière des pirjugés; ils déchirent le linceul qui couvrait leurs yeux; 
ils cn(rcv(»ion( ciiliii la lumière. Les voilà presque tous debout, se regar- 
dant les uns les autres, et s'ôtonnaiil déjà d'avoir été, pendant tant de 
siècles, prostcriK's dans une léthargie stupide au pied des trônes et des 
dominations de la terre. Les voilà tous qui tournent leurs regards vers 
la France, d'où est parti le bruit qui les a réveillés, et où brille dans 
tout son éclat le jour dont ils apen^oivent le crépuscule. Les voilà 
comme la i-eliginn nous peint les infortunés qui gémissent encoi'c dans 
les limbes, et lèvent la tète en soupirant vers la région des bienheu- 
reux. » Les rois s'effarent : ils disent : « ... Le genre humain s'émancipe 
et va nous demander des comptes. » Les peuples sont avec la France : 
le rédacteur des Rrvolullons défie les rois de les faire marcher contre 
nous : « 11 ne s'agit plus maintenant de guerre de nation à nation. 
Puisque les rois ont toujours été d'accord pour despotiser les peuples, 
les peuples sont maintenant d'accord pour détrôniser les despotes'. » 

C'est ainsi (pio le danger extérieur amena la propagande révolution- 
naire internationale et donna l'idée à quelques hommes hardis de prê- 
cher, dès le mois de mai 1791, la républi([ue universelle. Du danger 
extérieur sortira de même, en 1702, la répuhli([ue française. 

W Donc, à la veille de la fuite à Yarennes, il y a en France un parti 
répidjlicain. 

Le républicanisme est la conséquence logique de la philosophie du 
xviii^ siècle et de la Déclaration des droits. Mais cette conséquence 
n'avait été tirée, ni par les philosophes, qui étaient unanimes pour la 
monarchie, parce que le peuple était ignorant et royaliste, ni par les 
hommes de 1789 pour les mômes raisons, et en outre parce que 
Louis XVI était personnellement populaire. 

Tant que ce prince sembla (( possible » comme chef de la Révolution, 
comme guide de la France nouvelle, il n'y eut pas do parti républicain. 
Mais quand des scrupules religieux, à propos de la Constitution civile 
du cloi-gé. rourent irn-médiablement brouillé avec la nation, quand il 
se concerta avec les rois étrangers contre son peuple, à la fin de 1790, 
l'idée d'aliolir la royauti' so manifesta, et on vit naître un parti répu- 
blicain. 

Comme la di'i'cction du roi n'était pas visible à la masse du peuple, 
cette masse resta royaliste, et ne comprit pas, ne suivit pas les répu- 
blicains. 

La plupart des démocrates considérèrent comme une folie dangereuse 
de proposer la république dans cet état d'ignorance et d'inconscience 
de la masse, et, puisque la masse voulait un roi, ils eurent pour poli- 
tique d'exercer une pression, presque physique, sur ce roi, afin de le 
ramener dans la droite voie, ou de l'empêcher de nuire. 

1. Révolutions de Paris, n" XCIII, du li au 21 mai 1791, t. VIII, p. 2G9 et suiv. 



RESUME 113 

Le parti républicain, sans crédit auprès des paysans, sans appui 
parmi les ouvriers parisiens, est un parti peu nombreux, formé d'une 
élite de quelques lettrés, de quelques gazetiers, de quelques habitués du 
salon de M™" Robert. C'est l'extrèmc-g'auche (souvent désavouée) du 
parti démocratique. 

Mais il se fortifie, soit en accentuant le mouvement démocratique 
par les Sociétés populaires, soit en poussant à la propagande interna- 
tionale. 

Il sent qu'il a pour lui la logique et l'avenir. Il attend qu'une faute 
suprême et éclatante de la royauté éclaire enfin l'opinion publique. 
Cette faute va se produire : c'est la fuite à Varennes. 



CHAPITRE V 
La fuite à Varennes et le mouvement républicain 

(21 Juin- 17 Juillet 1791) 



I. Caractère de Loiiis XVI. Importance historique de la fuite à Varennes. — 
II. Attitude de l'Assemblée constituante. — III. Attitude de Paris. Le peuple, les sec- 
lions, les clubs, la presse. — IV. Le retour du roi fait échec au parti républicain. 
— V. Polémiques sur la question république ou monarchie. Siéyès, Condorcet. — 
VI. Le mouvement républicain en province. — VII. Les démocrates et l'afTaire du 
Champ-de-Mars. 



I Dans l'histoire de la Révolution en général et du parti républi- 
cain en particulier, il n'y a peut-être pas d'événement plus décisif 
que la fuite à Varennes, ne fût-ce que parce que cette fuite démasqua 
le véritable caractère de Louis XVI. 

Nous ne sommes pas de ceux qui font tenir toute l'histoire dans la 
psychologie de quelques individus célèbres. Il ne nous semble pas que 
l'humanité civilisée soit conduite au progrès par un petit nombre de 
héros. En tout cas, dans la France nouvelle issue du mouvement 
de 1780, nous croyons voir que l'évolution s'opéra par des groupes 
spontanément organisés, groupes communaux, groupes nationaux et 
non par tel ou tel Français. 

Mais la personne de Louis XVI joua un rôle vraiment exceptionnel, 
parce que c'était le roi, parce que la nation était royaliste, parce que, 
quand elle se groupa en communes et en nation au mois de juillet 1789, 
elle avait, par son amour et sa confiance unanimes, chargé son chef 
héréditaire de présider à ce groupement, de diriger la Révolution. 

Cela étant, il n'était pas douteux que l'évolution commencée ne dût 
être facilitée ou contrariée, selon la conduite de Louis XVI, et c'est 
pourquoi la connaissance de son caractère est si importante pour l'his- 
toire de la Révolution, quand après tout la psychologie d'hommes 
bien supérieurs en mérite, d'un Mirabeau ou d'un Robespierre, n'est 



CARACTERE DE LOUIS XVI H5 

pas indispensable pour comprendre l'ensemble du développement de 
celte histoire. 

Pour ce qui est du parti républicain en particulier, on peut bien 
dire et les faits montrent que la formation de ce parti fut une des 
conséquences du caractère et de l'attitude de Louis XVI. 

Ce prince était vertueux, comme on disait alors, et bien intentionné, 
c'est-à dire qu'il désirait très sincèrement que ses sujets fussent heu- 
reux, et qu'il eût volontiers fait des sacrifices personnels pour cela. 
Quoique flegmatique, il avait la (( sensibilité » de son siècle, et, à 
l'occasion, il se plaisait, lui aussi, aux scènes d'attendrissement. Il 
était bon, dans le sens vulgaire du mot. 

Ce n'était pas un esprit su^Dérieur. Les royalistes le disaient bote, 
parce qu'ils le voyaient physiquement épais, enfoncé dans la matière, 
chasseur, serrurier, dormeur, mangeur, un peu rustre, incapable 
d'esprit de conversation. Mais il ne manquait pas d'intelligence, et sa 
proclamation aux Français, lors de la fuite à Varennes, qui est bien 
son œuvre personnelle, offre une critique de la constitution de 1791 
beaucoup plus fine que celle que, de nos jours, Taine en a tracée. 

Voici en quoi son intelligence fut inférieure à sa tâche : c'est qu'il 
ne comprit pas qu'avec le système nouveau et le droit populaire, il 
pouvait être un roi tout aussi puissant, tout aussi glorieux, tout aussi 
roi, qu'avec le système ancien et le droit divin. 

L'ancien régime l'annihilait, et, contrarié par les parlements, par sa 
cour, par les restes de la féodalité, il n'était qu'un fantôme de roi. 

Quand Turgot lui proposa une réforme générale du royaume, afin de 
gouverner (( comme Dieu môme », par des lois, il ne comprit pas. 

Quand Mirabeau lui conseilla de s'appuyer sur le peuple et la nation, 
pour se dégager de la tutelle que la bourgeoisie voulait lui imposer, il 
ne comprit pas. 

Il ne vit là que des nouveautés inquiétantes. A chaque ornement 
antique qu'on arracha à son manteau royal, il se sentit dépouillé, 
dénudé, il se crut amoindri, et au pouvoir nouveau et fort qu'on lui 
offrait il préféra le pouvoir faible et ancien qu'on lui retirait, unique- 
ment parce que ce pouvoir était ancien et qu'il y était habitué. 

Intelligence bornée, volonté faible, il n'eut que des velléités, des 
répugnances. Il céda tour à tour, sans plan, sans dessein quelconque, 
aux influences qui l'entouraient, à l'influence de la reine, du comte 
d'Artois, de Necker, du peuple de Paris. 

S'il avait été vicieux, on eût pu le dominer par une maîtresse. Mais 
il était chaste, et aucune influence ne fut permanente auprès de lui et 
sur lui. Il ne sut être ni le roi de la Révolution, ni le roi de la contre- 
Révolution. Il vécut au jour le jour, disant oui, disant non, selon que 
le conseiller du moment était plus importun et plus pressant. Ainsi 
harcelé, le roi rusait, mentait, se dégageait pour avoir la paix et aller 
à la chasse. 



\ 



IIG LA FriTK A VARENXES ET LE MOUVEMENT UEPLBLICAIN 

Cependant, il y avait en lui un sentiment solide et qui ne changea 
pas : le sentiment religieux. En Louis XVI, la piété était bien « le 
tout de l'homme ». 11 fut, dès sa jeunesse, profondément dévot, pro- 
fondément croyant. Dans cette cour sceptique de Louis XV, il avait 
cru, ingénument et de tout son cœur, aux dogmes du catéchisme. Cet 
homme apathique était vraiment pieux '. 

Peut-être se serait-il résigné à la transformation de son pouvoir 
royal, à la Hévolulion, si cette Révolution ne s'était trouvée, à un 
moment, en contradiction avec ce qu'il croyait être ses devoirs de 
chrétien. 

Le jour où le pape, le jour où les évêques lui dirent qu'il compro- 
mettrait son salut en sanctionnant la constitution civile du clergé, il 
se sentit profondément troublé et il eut très réellement peur de l'enfer. 
Entre le 12 juillet 1790, jour où la Constituante acheva de voter la 
constitution civile, et le 24 août suivant, jour où il la sanctionna, il 
souffrit dans sa conscience de chrétien, il eut une crise. 

Pourquoi sanctionna t-il cette constitution? Parce que son entou- 
rage, qu'effrayaient les conséquences probables du veto, pesa sur lui. 
Mais il la sanctionna avec angoisse; il sentit qu'il commettait un péché 
mortel. 

Ses remords le brouillèrent tout à fait avec la Révolution, et, dès 
lors, il crut faire son devoir de chrétien en la combattant par la ruse, 
puisqu'il n'avait pas osé ou pu la combattre ouvertement. 

A cet homme qui n'était pas né fourbe tous les moyens devinrent 
bons en vue de redevenir le roi très chrétien, et, en réconciliant la 
France avec le pape, de libérer sa conscience. 

Dès le mois d'octobre 1790, le projet était arrêté de partir secrète- 
ment pour Montmédy. L'empereur ferait sur nos frontières une 
démonstration militaire, qui effraierait les patriotes. Louis XVI mar- 
cherait sur Paris avec l'armée de Bouille. 

Ce dessein fut masqué avec nue duplicité ingénieuse. 

Le 18 avril 1791, le peuple ayant empêché le roi d'aller à Saint- 
Cloud, il était réellement devenu prisonnier aux Tuileries. Alors, pour 
cacher à la Fronce ses projets de fuite, il imagina de se proclamer 
libre et sincère à la face de l'Europe, par un acte solennel. Le ministre 
des affaires étrangères adressa, le 23 avril I79I, aux agents diploma- 
tiques du roi des Français auprès des cours étrangères une circulaire 
où on lisait : 

(( Le roi me charge. Monsieur, de vous mander que son intention la 
plus formelle est que vous manifestiez ses sentiments sur la Révolu- 
tion et sur la constitution française à la cour où vous résidez. Les 
ambassadeurs et ministres de France près toutes les cours de l'Europe 



1. Voir le portrait que M'"* Roland a tracé de Louis XVI dans ses Mémoires {OEu- 
vres, éd. Clianipagneux, t. II, p. S3 et suiv.). 



LA FUITE A VARENNES 1J7 

reçoivent les mémos ordres, afin qn'il ne reste aucun doute ni sur les 
intentions de Sa Majesté, ni sur l'acceptation cju'elle a donnée à la 
nouvelle forme de gouvernement, ni sur son serment irrévocable de la 
maintenir. » « Les ennemis de la constitution ne cessent de répéter 
que le roi n'est pas heureux, comme s'il pouvait exister pour un roi 
d'autre bonheur que celui du peuple; ils disent que son autorité est 
avilie, comme si l'autorité fondée sur la force n'était pas moins puis- 
sante et plus incertaine que l'autorité de la loi; enfin, que le roi n'est 
pas libre : calomnie atroce, si l'on suppose que sa volonté a pu être 
forcée; absurde, si l'on prend pour défaut de liberté le consentement 
que Sa Majesté a exprimé plusieurs fois de rester au milieu des 
citoyens de Paris, consentement qu'elle devait accorder à leur patrio- 
tisme, môme à leur crainte, et surtout à leur amour. » « Donnez, 
Monsieur, de la constitution française, l'idée que le roi s'en forme 
lui-même; ne laissez aucun doute sur l'intention de Sa Majesté de la 
maintenir de tout son pouvoir... » (( Sa Majesté... m'a ordonné de vous 
charger de notifier le contenu de cette lettre à la cour où vous êtes; 
et, pour lui donner plus de publicité. Sa Majesté vient d'en ordonner 
l'impression. » 

Communiquée à l'Assemblée le même jour 23 avril 1791, « cette 
lettre excita le plus vif enthousiasme, dans la partie gauche de la salle 
et dans toutes les tribunes. Elle fut interrompue à chaque phrase par 
des applaudissements et des cris cent fois répétés de Vive le Roi! * » 
Une députation, envoyée aussitôt au roi pour le féliciter, en reçut cette 
réponse : « Je suis infiniment touché de la justice que me rend l'As- 
semblée nationale. Si elle pouvait lire au fond de mon cœur, elle n'y 
verrait que des sentiments propres à justifier la confiance de la nation; 
toute défiance serait bannie d'entre nous, et nous en serions tous 
heureux. » 

X\\ même moment, Louis XVI se concertait avec l'étranger et avec 
Bouille pour sa fuite et son coup d'État. Il avait provisoirement fixé le 
moment de sa fuite au commencement de mai -. 

Le projet de fuite se trouva retardé, et c'est dans la nuit du 20 au 
21 juin 1791 que le roi s'enfuit sous un déguisement, avec sa famille. 

On sait que, si cette tentative échoua, ce fut beaucoup moins par 
suite de l'imprudence des fugitifs, que parce que l'indiscipline des 
troupes rendit vaines les habiles précautions que le général Bouille 
avait prises. Reconnus et arrêtés à Varennes, tandis que Monsieur 
gagnait la frontière par une autre route, Louis XVI, la reine, la 
famille royale furent ramenés à Paris, en captifs, sous la surveillance 
de trois commissaires de l'Assemblée nationale, Petion, Barnave et 
Latour-Maubourg, et avec une escorte innombrable de citoyens en 



1. Moniteur, réimpression, t. VIII, p. 213, 214. 

2. Mémoires de Bouille, V édil., t. II, p. 42. 



118 LA fuitl; a vauennes et le mouvement républicain 

armes que les municipalités environnantes envoyèrent de toutes parts 
sur leur passage. La rentrée à Paris eut lieu le 25 juin. 

La fuilo (lu nù fut un des rares événements de la Révolution qui 
émui'ciil hmlc la nation, qui furent connus et sentis de tous'. 

A la première nouvelle, ce fut un sentiment de stupeur, puis un sen- 
timenl d'indig-nalion et de colère, puis un sentiment de peuj'. La nation 
se sentit abandonnée, orpheline. Il lui parut ({uc lo roi avait emporté 
avec lui un talisman préservateur. De terribles dangers furent aperçus : 
la France se vit envahie et, sans chef, perdue. Mais, ô les braves Fran- 
çais! les voilà qui se raidissent pour paraître calmes. Partout, à 
l'exemple de l'Assemblée nationale, ils affectent fière et ferme conte- 
nance. Les municipalités donnent l'exemple du ralliement autour de la 
loi. On est debout, en armes, prêt à mourir pour la patrie. 

Arrive la nouvelle du retour du roi. On respire, on se croit sauvé. 
Cette douleur d'abord, cette joie ensuite, montrent combien la France 
était encore royaliste. 

Le parti républicain semble un instant triomphera Paris et fait quel- 
ques recrues çà et là en province, mais la France ne le suit pas, et, 
après avoir tantôt arboré, tantôt dissimulé son drapeau, puis tenté un 
grand effort, il est obligé de céder, de battre en retraite, de disparaître 
presque, à la suite d'un coup de force de la bourgeoisie et devant la 
persistance générale du sentiment royaliste. 

Que Louis XVI remonte sur le trône, et que désormais on le conseille 
mieux, voilà ce que veut la France, avec l'Assemblée nationale. 

Cependant, le pouvoir royal fut suspendu pendant près de trois mois, 
et il y eut une république de fait, du 21 juin 1791 au 14 septembre 
suivant. Ce fut une leçon de choses, comme quoi la France pouvait 
vivre en république, malgré l'opinion des philosophes. Désormais, la 
république n'est plus une chimère : c'est un modo de gouvernement, 
innomé, mais réel, qui a existé, fonctionné. Quand Louis XVI sera 
devenu décidément impossible, en août 1792, il n'y aura plus qu'à 
reprendre l'expérience commencée, et la cliose amènera le mot. 

JJ Cet aperçu général des conséquences de la fuite à Varennes, au 

point de vue républicain, était nécessaire pour comprendre les 

diverses manifestations que nous allons noter. Il n'est pas facile ici de 

suivre une méthode strictement chronologique, de raconter au jour le 



1. Parmi les événements qui furent vraiment naliotiaux, c'cst-à-tlirc qui furent 
connus, sentis de tout le peuple des villes et des cami)agnes, je n'en vois, en dehors 
de la fuite à Varennes, que quatre ou cinq, après la convocation des Etats géné- 
raux : la prise de la Bastille (l'événement national par excellence), avec ses consé- 
quences immédiates, la patrie en danger et la guerre, l'exécution de Louis XVI, 
rétablissement ou plutôt le fonctionnement des Comités révolutionnaires, le dis- 
crédit des assignats. 11 n'est pas du tout sûr que les célèbres journées du 10 août, 
du 31 mai, du 9 thermidor, du 18 fructidor, du 18 brumaire aient été connues de 
tous les Français. 



ATTITUDE DE L'ASSEMBLÉE CONSTITUAxNTE H9 

jour tous les incidents, relatifs à notre sujet, qui se produisirent, sur- 
tout du 21 juin au 17 juillet, et dans l'Assemblée constituante et hors 
de cette Assemblée. Il se passa tant de choses dans ce court espace de 
temps, il y eut tant d'apparentes contradictions dans les faits et chez 
les hommes, et il arriva que l'attitude de l'Assemblée eut une telle 
influence sur l'opinion de Paris et de la France, que l'histoire du mou- 
vement républicain deviendra plus claire, si on se replace d'abord sous 
les yeux le tableau des opérations de cette Assemblée, ou du moins 
ceux de ses actes qui ont du rapport avec la question monarchie ou 
république. 

Le 21 juin, à la première nouvelle de l'événement, l'Assemblée 
décrète d'arrêter toute personne sortant du royaume. Quoi! même le 
roi? Même le roi. Elle ajoute expressément qu'elle donne des ordres 
pour (( arrêter ledit enlèvement ». (Elle est si émue qu'elle ne s'exprime 
plus en français correct.) 

Puis, sans hésiter, elle prend en main le pouvoir exécutif, et, sur la 
motion de d'André, décrète que ces décrets seront exécutés par les 
ministres sans la sanction. Un obscur constituant, Guillaume, aurait 
voulu que, dans la formule des lois, à ces mots : Louis, par la grâce de 
Dieu et par la loi constitutionnelle de VElat, on substituât ceux-ci : 
rAssemblée constituante décrète et ordonne. C'était la république*. On 
murmura, et la motion fut abandonnée. 

Dans le post-scriptum de sa proclamation, Louis XVI avait dit : « Le 
roi défend à ses ministres de signer aucun ordre en son nom, jusqu'à 
ce qu'ils aient reçu ses ordres ultérieurs ; il enjoint au garde du sceau 
de l'Etat de le lui renvoyer, d'abord qu'il en sera requis de sa part. » 
Or, c'est le garde des sceaux lui-même, Duport-Dutertre % qui vint 
demander à l'Assemblée l'autorisation de désobéir et obtint un décret 
lui enjoignant d'apposer le sceau de l'Etat. 

Cependant l'Assemblée se refusa à paraître gouverner directement 
par elle-même et, fidèle au principe de la séparation des pouvoirs, 
repoussa une motion tendant à adjoindre aux ministres des commis- 
saires pris dans son sein et à former un Comité exécutif. 

Mais elle se déclara en permanence. Elle envoya des représentants en 
mission. Elle manda les ministres et leur donna des ordres, comme un 
souverain. Elle notifia son avènement aux puissances étrangères. Elle 
se fit lire la correspondance diplomatique. Les corps constituants défi- 
lèrent à sa barre. Elle mit en activité la garde nationale. Elle alla même 
plus loin dans la voie républicaine, et, changeant la formule du ser- 
ment, en ôta, sur la motion de Prieur (de la Marne) et de Rœderer, le 
nom du roi^. 

1.11 n'est cependant guère probable que Guillaume songeât précisément à établir 
la république. C'est lui qui, plus tard, prit l'initiative de la pétition contre la 
journée du 20 juin 1792. 

2. Moniteur, réimpression, t. VIII, p. 717. 

3. Par tous ses actes, l'Assemblée marquait qu'elle prenait provisoirement la 



120 LA FUITI': A VAIlENiNES ET LE MOUVEMENT REPUBLICAIN 

En môme temps, clic montra qu'elle voulait maintenir la royauté, 
par son adresse aux Français, du 22 juin, où elle dénonçait, non la 
fuite, mais (( renlèvement )) du roi. Rœderer s'écria : (( C'est faux! lia 
lâchement déserté son poste! )) Cette protestation fut sans écho parmi 
les constituants. 

Louis XVI revient. Qu'en fera l'Assemblée? 

Le 25 juin, elle décrète qu'il lui sera donné une garde, qui veillera à 
sa sûreté et répondra de sa personne. Le roi est donc prisonnier, ainsi 
que le prince royal et la reine. Le décret sur le sceau de l'Etat conti- 
nuera à cire exécuté, c'est-à-dire que le roi est suspendu de ses fonctions. 

Ce décret ne fut rendu qu'après un vif débat. Malouet objecta que 
c'était dénaturer la constitution, et, quoiqu'il ne prononce pas alors le 
mot de république, on voit bien qu'il veut dire que c'était la dénaturer 
dans un sens républicain. Rœderer, au contraire, trouva qu'on était 
trop timide et demanda une formule plus nette, indiquant mieux que 
le roi était en état d'arrestation provisoire. On murmura. Alexandre de 
Lameth parla pour la suspension, mais en monarchiste : a Envoyés 
ici pour donner une constitution à notre pays, nous avons cru que 
l'étendue du royaume et une population de 2o millions d'hommes 
demandaient une unité de puissance et d'action qui ne pouvait se 
trouver que dans une constitution monarchique. Si nous avons eu 
raison, il y a un an, nous avons raison en ce moment; les événements 
arrivés n'ont rien changé à la nature des choses; ils ne changeront rien 
à notre marche '. » Malouet répliqua : (( Comment ne voyez-vous pas 
toutes les suites funestes de l'effacement momentané de l'autorité 
royale, l'existence incertaine du roi dans ce moment-ci? » « Prenez 
garde, messieurs, qu'en vous constituant ainsi, vous pouvez vous passer 
du pouvoir exécutif, et prévoyez les conséquences funestes qui pour- 
raient en résulter; prenez garde qu'un moment de douleur, d'indigna- 
tion, qui s'est manifesté dans toutes les parties du royaume, n'aille 
beaucoup plus loin que vous ne voulez; prenez garde... — Plusieurs 
vnix : Vous n'avez pas de bonnes raisons, vous voulez nous faire perdre 
notre tcmjjs -. » 

La théorie du Comité et de la majorité est celle-ci : logiquement, 
quand on fit la conslilution, il aurait fallu suspendre tous les pouvoirs; 
ce n'a pas été possible; maintenant, nous voilà ramenés aux principes : 
la table se trouve rase..., pour y établir la monarchie. 

290 députés de droite protestèrent publiquement et dirent que « l'ap- 

place du roi, même à la procession de sa paroisse pour la Fête-Dieu. Courrier de 
Corsas du 2i juin, p. 305 : « Toutes les processions de la Fête-Dieu se sont faites 
avec une pompe religieuse qui inspirait le respect. Celle de la paroisse du fugitif 
Louis XVI n'a jamais été plus brillante. Toute l'Assemblée nationale s'y est rendue 
en corps et à pied... » Elle revint à la salle du Manège au son du Ça ira. {Corres- 
pondance de Tliomas Lindet, puljliée par M. A. Mon lier.) 

1. Le Hodey, t. XXVIII, p. 345. 

2. IbicL, p."346. 



ATTITUDE DE L'ASSEMBLÉE CONSTITUANTE 121 

parence même de la royauté n'existait plus » et que c'était là « un 
intérim républicain * ». Et Bouille, dans une lettre lue dans la séance 
du 29, dénonça l'existence d'un parti républicain dans l'Assemblée, 
ayant pour chef La Fayette. 

Celui-ci protesta à la tribune, se déclara calomnié-. 

Mais l'Assemblée avait peur du parti républicain qui se formait au 
dehors, parce qu'il menaçait le système bourgeois, et c'est même pour 
noyer le républicanisme parisien dans une grande manifestation des 
volontés départementales qu'Adrien du Port lui proposa (29 juin) de 
décider qu'il y aurait à Paris une seconde fédération générale des 
gardes nationales ^ 

Le 1"' juillet, Malouct dénonce sans la lire (quoique Petion en 
demande la lecture) une affiche républicaine de Du Chastellet et 
demande des poursuites. Ghabroud et Le Chapelier s'opposent à cette 
motion : celui-là parce que cela regarde la municipalité, les tribunaux; 
celui-ci, parce qu'il ne s'agit que d'un délit d'opinion. Mais tous deux 
protestent de leur aversion pour la république. Chabroud dit : (( Il est 
évident que l'auteur de cette affiche est un insensé, qu'il faut aban- 
donner aux soins de ses parents. » Le Chapelier : « Je suis très éloigné 
de l'adoption d'un gouvernement républicain, parce que je le crois très 
mauvais. » Un certain Le Bois Desguays ajoute : (( 11 est ridicule de 
dénoncer une opinion individuelle aussi folle, aussi extravagante cjue 
celle qui est faite, dans cette affiche, d'établir un gouvernement répu- 
blicain ^. » L'Assemblée passa à l'ordre du jour. 

1. Bibl. nat., Lb 39'oin^ jn-S, et Buche7, l. X, p. 433-442. 

2. Il avoue cependant, dans ses Mémoires (éd. do Bruxelles, t. I, p. 369-371), qu'il 
avait eu, après la fuite du roi, des velléités républicaines. Chez son intime ami La 
Rochefoucauld, la république, dil-il, avait été proposée par Du Pont (de Nemours). 
Ce n'avait été qu'une « pensée fugitive ». Il dit aussi qu'il y avait alors dans l'As- 
semblée une douzaine de républicains, qu'il divise en politiques et en anarchistes, 
et il est bien probal)le, en effet, que quelques Constituants furent intérieurement 
ré/nihlicanisés par la fuite à Varenncs. Les lettres de Thomas Lindet, h cette 
époque, sont d'un républicain. Mais nul constituant ne manifestait des opinions 
républicaines. Cependant il faut noter que Buzot dit à la Convention, le 24 sep- 
tembre 1792 : « Je n'étais pas présent au serment par lequel vous avez déclaré que 
la France est une république; mais lorsqu'on tremblait d'y penser en 1791, j'étais 
là, moi, j'étais à mon poste, et je votais pour elle. » [Moniteur, réimpression, t. XIV, 
p. 39.) A quel vote Buzot faisait-il allusion? Nous n'avons trouvé, en 1791, aucun 
vote républicain de ce constituant. Un autre constituant, Rœderer, aurait dit, après 
la fuite à Varennes, selon le témoignage de Brissot (cité par C. Desmoulins. Re'vn- 
hdions de France, n° 84, p. 281), ■< qu'on peut avoir une monarchie sans un roi héré- 
ditaire ». C'est sans doute clans une conversation particulière que Rœderer s'exprima 
ainsi, car je n'ai retrouvé cette phrase dans aucun de ses discours. M"" Roland 
dit dans ses Mémoires {Œuvres:, éd. Champagneux, t. II, p. 70) qu'à la même époque 
Petion était d'accord avec Brissot pour « préparer les esprits à la république ». 
Et on lit dans les Souvenirs d'Etienne Dumont, p. 323, que « Clavière, Petion, Buzot 
se rassemblaient pour discuter cette question ». Le 8 octobre 1792, Tallien dit, à la 
tribune des Jacobins, qu'il avait connu Buzot républicain <■ dans un temps où il 
était dangereux de parler de république ». (La Société' des JacolAns, t. IV, p. 306.) 
Quant à Petion, il ne tint alors publiquement aucun propos contre la monarchie. 

3. Le Hodey, t. XXVUI, p. 465. 

4. Le Hodey, t. XXIX, p. 45, 46. — Si ce débat montre bien que l'Assemblée ne 

Q 

REVOLUTION FRANÇAISE. " 



122 LA FlITl-: A VARENNES ET LE MULVEMENT REPUBLICALN 

Toutefois, elle n'avait pas encore fait d'acte qui restaurât directement 
la monarcliie. Ses Comités militaire, dipIomati((ue, de constitution, 
de revision, de jurisprudence criminelle, des rapports et des recherches, 
réunis, avaient été chargés par elle de lui faire un rapport « sur les 
événements relatifs à l'invasion du roi et de la famille royale ». Ce rap- 
port, œuvre de Muguet de Nanthou, fut déposé et mis en discussion 
dans la séance du 13 juillet '. Le rapporteur, (pu concluait indirecte- 
ment à innocenter Louis XVI et à le remettre sur le trône, au nom du 
principe de l'inviolabilité royale, rappelait, après un récit des faits, que, 
si l'Assemblée avait « adopté le gouvernement monarchique », c'est 
parce qu'il lui avait présenté plus de moyens d'assurer le bonheur du 
peuple et la prospérité de l'Etat, qui en est la suite. (( C'est donc pour 
la nation, et non pour le roi, que la monarchie a été établie... » Sans 
entamer aucune discussion logique ou historique sur les avantages 
comparés de la république et de la monarchie, Muguet de Nanthou se 
bornait à cette allusion dédaigneuse au parti républicain : (( En vain 
quelques esprits inquiets, toujours avides de changement, se sont-ils 
persuadés que la fuite d'un homme pouvait changer la forme du gou- 
vernement et renverser tout le système de votre constitution... » 

Dans le débat qui s'ouvrit aussitôt, le parti républicain ne fut repré- 
senté par aucun orateur, et on vit une fois de plus que personne, dans 
l'Assemblée, n'osait soutenir ouvertement ce parti. 

D'André, paraphrasant le rapport, parla de la « classe de gens » qui 
ont voulu saisir l'occasion du départ du roi pour renverser la constitu- 
tion. x\lexandre de Lameth signala le danger qu'il y aurait à établir, 
soit une régence, soit un « Conseil exécutif ». Petion, sans parler 
contre la monarchie, demanda que le roi fût jugé par l'Assemblée ou 
par une Convention. De Ferrières (dans une opinion imprimée, mais non 
prononcée) dénonça la « ridicule chimère d'une république française ». 
Dans la séance du 14 juillet, Vadier demanda une Convention, qui pro- 
noncerait la déchéance. 

Robespierre dit : (( Je ne veux pas répondre à certains reproches de 
républicanisme qu'on voudrait attacher à la cause de la justice et de la 
vérité... » (( Qu'on m'accuse, si l'on veut, de républicanisme : je déclare 
que j'abhorre toute espèce de gouvernement où les factieux régnent. » 
11 conclut qu'il fallait consulter le vœu de la nation sur Louis XVI, et 
faire les élections *. 

Adrien du Port dikdara que le Conseil exécutif, ce serait la répu- 
blique, et qu'on avait donc à choisir entre la répul)li({iio et la monar- 

voulait pas de la république, il semble en résulter aussi que le parti républicain 
lui paraissait alors lro]i fort pour (|u'elle osât le poursuivre. 

1. Bibl. nat., Lb -^j\(î2'6, in-S. On trouve aussi un exemplaire de cet imprimé 
relié dans le Procès-verbal, t. LXIL II a été reproduit dans les Archives parlemen- 
taires, t. XXVIII, p. 231. 

2. Par décret du 24 juin 1791, l'Assemblée constituante avait suspendu les élec- 
tions pour la Législative, déjà connnencées. 



ATTITUDE DE PAUIS 123 

chie : or, cette forme « est la seule cfui convienne à notre Empire, à nos 
mœurs, à notre position ». Prieur (de la Marne) fit cette profession de 
foi : (( Je ne suis pas un factieux... Je ne suis pas non plus un républi- 
cain, si un républicain est celui qui veut changer la constitution. )) Et 
il se rallia aux vues de Petion '. 

Dans la séance du 15, Goupil de Préfelne fît une violente diatribe 
contre les républicains, qui veulent, dit-il, « précipiter la nation fran- 
çaise dans le gouffre des horreurs de l'anarchie et des troubles ». Il 
injuria Brissot. Il flétrit en Condorcet, qui venait de faire l'apologie de 
la république, (( un homme investi d'une réputation obtenue je ne sais 
comment, et décoré du titre d'académicien ». Il le rangea parmi les 
Erostrates modernes. Il jeta l'anathème à d' « odieux et criminels pam- 
phlets ». Il exalta « notre divine constitution ». Grégoire demanda une 
Convention nationale. Buzot opina dans le même sens que Petion. 

Enfin Barnave (et La Fayette applaudit à ses vues) réfuta les républi- 
cains avec courtoisie, dit pourquoi l'exemple des Américains ne pouvait 
être suivi par les Français, fit un éloge, très remarquable et très spiri- 
tuel, de la monarchie. Dans un pays étendu, ou il faut établir une 
fédération, « ou bien, si vous laissez subsister l'union nationale, vous 
serez obligés de placer au centre une puissance immuable, qui, n'étant 
jamais renouvelée que par la loi, présentant sans cesse des obstacles à 
l'ambition, résiste avec avantage aux secousses, aux rivalités, aux 
vibrations rapides d'une population immense, agitée par toutes les 
passions qu'enfante une vieille société ^ ». 

L'Assemblée, séance tenante (15 juillet 1791), rendit un décret par 
lequel, sans remettre encore Louis XVI sur le trône, elle l'innocentait 
indirectement en ne frappant que ses conseillers ^ 

nj Voilà quelle fut l'attitude de l'Assemblée constituante dans la 
question république ou monarchie, soulevée par la fuite de 
Louis XVI. Voici quelle fut l'attitude de Paris. 

Le 21 juin 1791, à dix heures du matin, le département et la muni- 
cipalité annoncèrent le départ de Louis XVI par trois coups de canon ^ 
et le tocsin retentit à l'Hôtel de Villes II y eut un mouvement d'inquié- 
tude, une grande fermentation. On ferma les boutiques ". La foule se 

1. A cette séance il faut rapporter deux discours imprimés, et non prononcés, 
l'un de Petion, où il demande l'établissement d'un « Conseil d'exécution électif et 
national », l'autre de Malouet, ofi il déclare que rendre le chef du gouvernement 
amovible et responsable, c'est établir la république (Arch. pari., t. XXVIII, 
p. 273, 275). 

2. Voir aussi, à la même date, une opinion (non prononcée) de Delandine, où il 
réfuta les républicains {Arch. pari., t. XXVIII, p. 346). 

3. J'ai résumé ces débats des 13, 14 et lo juillet 1791, d'après le compte rendu du 
journal le Moniteur. 

4. Rp'voluiionft de Paris, n° Cil. 

5. Tuetey, Répertoire, f. II, n" 1607. 

6. M™" Roland, Lettres à Bancal, p. 23S. 



12t LA FUITE A VARENXES ET LE MOUVEMENT RÉPURLICATN 

pressa aux Tuileries. Elle visita curieusement les aiii)artcmciits rvacués. 
Il y eut des lazzis : comment « ce gros individu royal ^ » a-t il pu se 
glisser dehors sans être vu des factionnaires? l.p portrait du roi fut 
décroché de sa place d'honneur et suspendu à la porte. Une fruitière 
prit possession du lit d'Antoinette, pour y vendre des cerises, en disant : 
« C'est aujourd'hui le tour de la nation de se mettre à son aise ^ » 

La garde nationale « se déploya en tous lieux, d'une manière impo- 
sante ^ ». (( Le brave Santerre, pour sa part, enrôla deux mille piques 
de son faubourg. Ce ne furent point les citoyens actifs et les habits 
bleu-de-roi qui eurent les honneurs de la fête; les jjonnets de laine 
reparurent et éclipsèrent les bonnets d'ours \ » 

On détruit les bustes de Louis XVI ou on leur pose sur les yeux un 
bandeau de papier. Sur tous les tableaux et enseignes, on efface les 
mots de roi, reine, royal, Bourbon, Louis, cour. Monsieur frère du roi, 
et même les couronnes peintes. Le Palais-Royal devient le palais 
d'Orléans ^ et le jardin de ce palais retentit des motions les plus irré- 
vérencieuses contre Louis XVI ^. 

Le premier moment de surprise passé, Paris affecte la gaieté et le 
sang froid. L'ordre règne. Ce sont des témoins anti-républicains qui 
l'attestent à la tribune do la Constituante. D'André, le 22, admire, d'ac- 
cord avec Viriou, « la trancjuillité presque miraculeuse qui règne à 
Paris ' )). On lit à ce sujet, dans une adresse de la section de Bondy, 
présentée à l'Assemblée le 24 juin : c( N'attribuez pas, messieurs, à une 
cause surnaturelle l'ordre que vous admirez dans un moment orageux : 
nos cœurs sont dégagés des liens de la servitude; nous pouvons nous 
aimer sans crainte. )) 

On peut dire que c'était vraiment le calme de la force. 

Le peuple, dans la rue, désapprouva hautement La Fayette qui avait 
laissé fuir Louis XVI, l'accusa de complicité, le « fit pâlir ** ». 

1. Révolutions de Paris, ihid. 

2. Ibid. Voir aussi une épigramme irrévérencieuse sur le Cochon perdu, dans 
Camille Desmoulins, Révolutions de France et de Brabant, n" LXXXIL 

3. Ibid. 

4. Ibid. 

5. Un journal assure que le duc d'Orléans alTecta ce jour-là de se montrer au 
peuple de Paris, comme un candidat au trône ou à la régence. 11 est vrai que ce 
journal, ardemment royaliste, était prévenu contre le duc. Voici ce qu'on lit dans 
VAmi du Roi. par Montjoye (Rihl. nat.. Le 2/397, in-i), n" du 2 juillet ITOi, p. 732 : 
« Le mardi 21, jour du départ du roi, M. le duc d'Orléans est monté en caliriolet, 
accompagné d'un seul jocUei; il s'est ainsi promené, au petit pas de son cheval, 
dans les cours du Carrousel, devant les Tuileries; il y était encore à deux heures 
après-midi : le sourire était sur ses lèvres; il semblait appeler une proclamation 
])opulairc. De là, il est passé sur le pont Royal, où quelques voix se sont élevées 
en sa faveur; mais bientôt elles ont été étoufTécs par mille autres, qui s'élançaient 
en sens contraire. Le soir, à quatre heures, il a envoyé M. le duc de Montpensier, 
son fils, en habit bourgeois. sal:)rc, giberne et fusil, au bataillon du Palais-Royal, 
(jui était alors de garde aux Tuileries... » 

(i. Camille Desmoulins, n" LXXXII, p. 179, et Gorsas du 23 juin. 

7. Le Hodey, t. XXVIII, p. 263, 2Gi. Voir aussi un discours d'Adrien du Port 
[Arch. pari, t. XXVII, p. 360, 370). 

8. Révolutions de Paris, n" CIL 



ATTITUDE DE PARIS 125 

Telle fut l'attitude des Parisiens, à l'état de multitude dispersée. Voici 
comment se comportèrent les groupes organisés. 

Plusieurs sections se déclarèrent permanentes '. Celle du Théâtre- 
Français voulut établir révolutionnairement le suffrage universel : elle 
arrêta qu'elle recevrait dans son sein tout citoyen âgé de vingt-cinq ans 
et domicilié. Elle effaça du serment le mot actif et celui de roi -. 

Le club des Cordeliers prit l'initiative de tourner au profit de la Répu- 
blique l'agitation un peu incertaine du peuple de Paris ^ Cependant, la 
séance de ce club, du 21 juin, nous est mal connue. Nous savons qu'il 
(( s'occupa de demander une association fédérative dans tout l'Empire ^ )), 
et qu'il transmit aux Jacobins un arrêté tendant à des moyens de sur- 
veillance ^ Ces notions sont un peu vagues : mais nous savons aussi 
que c'est ce jour-là qu'il fît sa fameuse affiche tyrannicide, en tète de 
laquelle on lisait ces vers du Brutus de Voltaire (acte I, scène n), 
arrangés et développés pour la circonstance : 

Songez qu'au Champ-de-Mars, à cet autel auguste, 

Louis nous a juré d'être fidèle et juste; 

De son peuple et de lui tel était le lien : 

Il nous rend nos serments, lorsqu'il trahit le sien. 

Si. parmi les Français, il se trouvait un traître 

Qui regrettât les rois et qui voulût un maître. 

Que le perfide meure au milieu des tourments; 

Que sa cendre coupable, abandonnée aux vents, 

Ne laisse ici qu'un nom plus odieux encore 

Que le nom des tyrans que l'homme libre abhorre! 

Ces vers étaient suivis de cette déclaration : (( Les Français libres com- 
posant le club des Cordeliers déclarent à leurs concitoyens qu'ils renfer- 
ment autant de tyrannicides que de membres, qui ont tous juré indivi- 
duellement de poignarder les tyrans qui oseront attaquer notre frontière 
ou attenter à notre constitution de quelque manière que ce soit. 
Legendre, président; Colltx, Champion, secrétaires. » 

Si cette affiche ne demande pas expressément la république, elle a 
évidemment pour but de préparer les esprits à la manifestation nette- 
ment républicaine que les Cordeliers firent le lendemain, et dont nous 
parlerons plus loin ". 

Les républicains crurent avoir réussi à diriger contre la royauté la 

■i. Tuetey, t. II, n" 1G07. 

2. Bouche de Fer du 24 juin 1191, supplément, p. 1. 

3. A Londres, la République semblait si bien devoir être la conséquence logique 
de la fuite de Louis XVI qu'on y crut d'abord que c'étaient les républicains qui 
avaient machiné cette fuite. Le correspondant parisien du Courrier de l'Europe crut 
devoir démentir cette hypothèse. (Lettre de Paris du 7 juillet 1791, dans le numéro 
du 12 juillet. Bibl. nat.,*N" 34, in-4.) 

4. Bouche de Fer du 21 juin 1791, supplément, p. 2. 
o. La Société' des Jacobins, t. II, p. 533. 

6. Sur l'elTet que cette affiche produisit dans le public, « blâmée des uns, 
applaudie des autres », voir le Coicrrier de Gorsas du 26 juin, p. 399. La section du 
Palais-Royal la renvoya au département, en l'improuvant. (Tuetey, t. II, n° 23Û3.) 



126 LA FIITE A VARENNES ET LE MOUVEMENT liEPlliLICAIN 

colère que le peuple de Paris montrait surtout contre le roi. (( Si le pré- 
sident de l'Assemblée nationale, lira-ton dans les Itévolulions de Paris ', 
eût mis aux voix, sur la place de Grève, dans le jardin des Tuileries ou 
au palais d'Orléans, le gouvernement républicain, la France ne serait 
plus une monarcbie. » 

Mais les chefs populaires officiels du parti démocratique ne s'asso- 
cièrent pas au mouvement républicain, le 21 juin 17'.»l. 

Ainsi, ce jour-là, Danton cria au peuple, dans la rue : « Vos chefs 
sont des traîtres et vous trompent ■. » 11 dénonçait les conseillers du 
roi, La Fayette, et non le roi. 

Quant aux chefs du parti patriote bourgeois, effrayés du mouvement 
ré])ublicain, parce que la république, c'est la forme logique de la 
démocratie, et que le suffrage universel vient d'apparaître (dans la sec- 
tion du Théâtre- Français et avec les bonnets de laine), ils font tout de 
suite, des le 21 juin, un grand effort pour maintenir la monarchie, clef 
de voûte du régime bourgeois, et pour s'allier aux démocrates non répu- 
blicains contre la république. 

Le 21 juin au soir, il y eut une importante séance des Jacobins, où 
assistèrent et les démocrates, comme Danton et Robespierre, et les 
demi-démocrates, comme les Lamelh, et les partisans du régime bour- 
geois, comme Barnave, La Fayette, Gaultier de Biauzat, Démeunier, Le 
Chapelier et ce Siéyès, qui venait de faire un manifeste en faveur du 
système des deux Chambres. 

Robespierre s'éleva contre les ministres, que l'Assemblée nationale 
avait eu la faiblesse de conserver; il fit son propre éloge et parla de 
mourir. On cria : « Nous mourrons tous avant toi! » On jura de le 
défendre, de verser son sang pour lui\ Cette scène d'enthousiasme se 
continua au dehors : la section des Halles et de la Liberté nomma des 
commissaires pour lui servir de gardes du corps '^. 

Danton apostropha durement La Fayette, et lui demanda sa démis- 
sion. 

La Fayette répondit vaguement, gracieusement, et fit l'éloge du club. 

Conclusion : les Jacobins se mirent d'accord pour voter une adresse, 
rédigée par le monarchiste Barnave, et où on lisait ceci : « Le roi, 
égaré par des suggestions criminelles, s'est éloigné de l'Assemblée 
nationale. Soyons calmes. » « Toutes les divisions sont oubliées, tous 
les patriotes sont réunis. L'Assemblée nationale, voilà notre guide; la 
Constitution, voilà notre cri de ralliement. » 

Ainsi les Jacobins s'entendent, le lendemain de la fuite du roi, pour 
maintenir la monarchie, et écarter provisoirement la démocratie comme 
la république. 

1. N" Cil, p. 59 i. 

2. Schmidt, Tableaux de la Révolution française, t. I, p. 60. 

3. La Société (les Jacobins, t. Il, p. 533. 

4. TueLey, n° 2645. Voir l'adresse du club de Marseille, ap. Bûchez, l. X, p. 421. 



ATTITUDE DE PARIS 127 

Les républicains ont donc contre eux, dès le premier jour, et l'As- 
semblée constituante, dont le prestige et la popularité sont immenses, 
et le club des Jacobins, qui est alors l'interprète et le régulateur de 
l'opinion moyenne. 

Mais, tant que Louis XVI est en fuite, comme il n'y a pas d'autre roi 
possible, ils semblent avoir encore de grandes chances pour eux, et il 
est à supposer que, si le roi eût réussi à passer la frontière, le trône 
fût resté vacant. 

Aussi le mouvement républicain continua-t-il en s'accentuant, et 
r « intérim républicain » qu'avait créé l'Assemblée constituante habi- 
tuait déjà beaucoup d'esprits à l'idée d'une république définitive. Un 
correspondant parisien du prince Emmanuel de Salm lui écrivait, dans 
une lettre datée du 24 juin 1791, où il résumait ses impressions sur 
l'attitude du peuple depuis la fuite du roi ' : « ... Les mesures sages 
qu'a prises l'Assemblée ont fait croire, même au petit peuple, qu'on 
pouvait se passer de roi, et, dans toutes les places, j'ai entendu crier : 
(( Nous n'avons pas besoin de roi ; l'Assemblée et les ministres nous 
« suffisent. Qu'avons-nous besoin d'un pouvoir exécutif qui coûte 
(( 25 millions, quand tout cela peut se faire pour deux ou trois? )) 

Une partie de la presse se ralliait à l'idée républicaine. Dans le 
Patriote français, rédigé par Brissot, et organe du groupe Roland - et 
des futurs Girondins, on lisait à la date du 22 : « Louis XVI a lui- 
même ici brisé sa couronne... Il ne faut pas profiter de la leçon à 
demi. » Et dans le numéro du 23 : « Un roi, après un pareil parjure, 
et notre constitution sont inconciliables. » 

Les Révolutions de Paris, les Aymales patriotiques, la Bouche de Fer 
se prononcent contre la royauté. Sans doute, le mot de république 
écorche un peu la bouche des gazetiers, et la Bouche de Fer, par 
exemple, préférerait le mot de (( gouvernement national ^ ». Mais c'est 
bien la république que demande maintenant une partie de la presse 
démocratique. 

Quant à Marat, il demande un dictateur, a Un seul moyen vous 
reste, dit il, le 22 juin, pour vous retirer du précipice où vos indignes 
chefs vous ont entraînés : c'est de nommer à l'instant un tribun mili- 

1. Lettres de Bernanl au prince Emmanuel de Salm, Arch. nat., T, 513 1-2. (dite 
par M. A. Brelte dans la Revue historique, t. LXXI, année 1899.) Dans la même 
lettre, les phrases suivantes semblent se rapporter à la journée même du 21 juin : 
« ... Pendant ce temps, tous les citoyens prenaient les armes et se rendaient à leur 
section. J'en ai vu quelques-uns, dans l'après-midi, qui, dans des maisons particu- 
lières, donnaient de grands éloges à la conduite du roi : mais, il faut le dire, 
c'était le plus petit nombre. » 

2. La fuite à Varennes avait rendu M">* Roland républicaine, comme le montrent 
ses lettres à Bancal. 

3. Bouche de Fer du 25 juin. Voir aussi dans la Bouche de Fer du 23 juin, l'article 
intitulé : Conseil aux piques du 14 juillet : •< Point de roi, point de protecteur, point 
de d'Orléans. » « Que les 83 départements se confédèrent et déclarent qu'ils ne 
veulent ni tyrans, ni monarques, ni protecteurs, ni régents... <• Qu'on établisse le 
suffrage universel. 



^28 LA FUITE A VAUENNES ET LE MOUVEMENT REPUBLICAIN 

taire, un dic(;ilriir suprême, pour faire main basse sur les principaux 
traîtres connus, ^'ous êtes perdus sans ressource, si vous prêtez l'oreille 
à vos chefs actuels, qui ne cesseront de vous cajoler et de vous 
endormir, jusqu'à l'arrivée des ennemis devant vos murs. Que dans la 
journée lo tribun suit nommé. Faites tomber votre choix sur le citoyen 
([ui vous a montré jusqu'à ce jour le plus de lumières, de zèle et de 
fidélité. Jurez-lui un dévouement inviolable et obéissez-lui religieu- 
sement, dans tout ce (]u'il vous ordonnera, pour vous défaire de vos 
mortels ennemis... » « Un tribun, un tribun militaire, ou vous êtes 
perdus sans ressource. Jusqu'à présent j'ai fait pour vous sauver tout 
ce ([ui était au pouvoir iiumain : si vous négligez ce conseil salutaire, 
le seul qui me reste à vous donner, je n'ai plus rien à vous dire, et je 
prends congé de vous pour toujours '... » 

De ce langage, qui n'est à vrai dire ni républicain ni monarchique, 
on peut seulement conclure ([ue Marat ne croyait pas que le peuple 
français fût encore mùr pour la liberté. C'est sa manière de voir, 
que rien ne changera, et qui, d'ailleurs, n'est adoptée ouvertement 
par aucun autre démocrate. 

Voilà ce qui se disait, dans les journaux démocratiques, avant que 
l'on connût l'arrestation de Louis XVI. 

C'est aussi antérieurement à cette nouvelle que le club des Cordeliers 
fit {Ï2 juin) une adresse à l'Assemblée nationale pour lui demander 
d'établir la république en France. 

((.... Nous voilà donc, y disait-il, dans le même état où nous étions 
après la prise de la Bastille : libres et sans roi. Reste à savoir s'il est 
avantageux d'en nommer un autre... La Société des amis des droits 
de l'homme... ne peut plus se dissimuler que la royauté, que la royauté 
héréditaire surtout, est incompatible avec la liberté. Elle n'aurait peut- 
être pas de sitôt demandé la suppression de la royauté, si le roi, fidèle 
à ses serments, s'en fût fait un devoir... Nous vous conjurons, au nom 
de la patrie, ou de déclarer sur le champ que la France n'est plus une 
monarchie, qu'elle est une république, ou du moins d'attendre que tous 
les départements, que toutes les assemblées primaires, aient émis leur 
vœu sur cette question importante, avant de penser à replonger une 
seconde fois le plus bel empire du monde dans les chaînes et les 
entraves du monarchisme. » 

C'est sur la motion de Robert que cette pétition fut votée, et c'est 
Robert qui en fut, d'après sa propre déclaration, le principal rédacteur. 
Les Cordeliers le chargèrent, avec trois autres de leurs membres, d'aller 
la porter au club des Jacobins. En route, il vit la garde nationale pro- 
céder à l'arrestation de personnes qui affichaient déjà, soit la pétition, 
soit l'adresse tyrannicide. Il protesta, fut arrêté lui-même, amené au 



1. Il semble que, dans la pensée de Marat, ce dictateur aurait dû être Danton, 
dont il faisait souvent l'éloge. Cf. le Courrier de Gorsas du 20 juin. p. MO. 



RETOUR DU ROI 129 

commissariat de la rue Saint-Rocli, brutalisé, frappé par des officiers 
de la garde nationale. L'un d'eux lui cria : (( Tu es un incendiaire, un 
drôle, un mauvais sujet, et f...., tu nous le paieras '. » Diverses Sociétés 
de section réclamèrent Robert, et les Jacobins firent de même ^ On le 
relâcha. 

Il se rendit le soir même au club des Jacobins, et, racontant son 
arrestation, dit qu'il était porteur d'une adresse pour demander la 
destruction de la monarchie. Aussitôt des cris d'improbation l'inter- 
rompirent : La monarchie est dans la constitution f C'est une scélératesse f 
La grande majorité du club se leva pour adopter l'ordre du jour ^ 

Le club des Cordeliers ne put donc obtenir l'adhésion des Jacobins, 
et il ne semble pas qu'il ait obtenu l'adhésion d'aucune section. Mais 
on entendit dans la rue le cri de République \ et il est certain qu'au len- 
demain de la fuite à Varennes, il y avait à Paris un fort courant d'opi- 
nion républicaine, à la tète duquel se trouvaient placés, non plus seu- 
lement les Robert et quelques dilettantes, mais le club démocratique 
par excellence et les diverses Sociétés fraternelles, 

JY C'est le 22 juin 1791, à neuf heures et demie du soir, que l'Assem- 
blée nationale reçut la nouvelle de l'arrestation du roi. 

Tous les partisans de la Révolution, bourgeois ou démocrates, s'ac- 
cordaient à penser qu'on ne pouvait le remettre tout de suite, et comme 
cela, sur le trône. 

Le 23 au soir, Danton proposa aux Jacobins, puisque le roi est « cri- 
minel ou imbécile )), d'établir « un conseil à l'interdiction », nommé 
par les départements, c'est-à-dire (semble-t-il) de maintenir le roi avec 
un conseil exécutif élu". Nous ne connaissons sa motion que par un 
résumé obscur, où on lui faisait dire qu'il ne fallait pas de régent. Et 
cependant M""^ Roland écrivit alors à Bancal que Danton ne voyait 
d'expédient que dans la régence ^ Que Danton songeât au duc d'Or- 
léans, rien ne le démontre. Ce qui est certain, c'est que, le même jour 23, 
le duc se fit solennellement admettre au club (avant que Danton 

1. Nous donnons ces détails d'après le très intéressant procès-verbal de l'inter- 
rogatoire de Robert, qui se trouve dans les papiers de Bernard, accusateur public 
près le tribunal du 6^ arrondissement (Arch. nat., T 214^-^ dossier 3i). Cf. Tuetey, 
t. II, n°2308. Sur les arrestations de républicains dès le 22 juin, voir les Révolu- 
tions de Paris, t. VIII, p. 532, note. 

2. Tuetey, ibid., et la Société des Jacobins, t. Il, p. oit. 

3. Le Journal de la Société des Amis de la Constitution dit que l'Assemblée se 
leva tout entière. Mais un témoin oculaire des plus sérieux, l'Allemand OElsner, 
membre du club, dit qu'il y eut une minorité en faveur de l'adresse cordelière, 
« tout au plus un cinquième » des membre présents... <> Nur ein Fiinftheil der 
Gesseischaft hôchstens reklamirte zu Gunsten der Deputation. » (Liizifer, p. 260.) 

4. OElsner va même jusqu'à dire que ce cri fut alors celui de tout le peuple : 
" Republik! Republik! Wir wollen keinen Meineidigen, keinen Verralher zum 
Kônige! war das laute Geschrei ailes Volks. » {Luzifer, p. 261.) 

5. Dans une biographie populaire de Danton, écrite il y a longtemps, j'ai dit à 
tort que la motion de Danton tendait à établir la république. 

6. Lettres à Bancal, p. 231, 232. 



130 LA FI-ITE A VARENNES ET LE MOUVEMENT REPUBLICAIN 

montât à la tiilmno) cl qu'aussitôt après son admission, Choderlos de 
Laclos, son homme, demanda la mise à l'ordre du jour de la question 
de savoir ce qu'on ferait à propos du roi. Il y eut un commencement 
d'intriu:ue orléaniste. Je ne crois pas, je le répète, que Danton fût de 
celle intrigue. Cependant le duc d'Orléans eut peut élre alors l'espoir de 
devenir un des mcmhres du (( conseil à l'interdiction » proposé par 
Danton. 

Que quelques personnes aient songé soit à l'intronisation de la 
branche cadette, aussitôt après la fnile à Varennes, soit à confier la 
régence au duc d'Orléans, ce n'est guère douteux '. On se rappelle que le 
Palais-Royal fut débaptisé, le 21 juin, en palais d'Orléans. On se rap- 
pelle aussi que le duc d'Orléans s'était montre avec affectation, ce jour- 
là, au peuple de Paris. Dans une lettre en date du 22 juin, Thomas 
Lindet écrivait que la question d'Orléans se posait ". Mais Mirabeau 
avait déjà éprouvé et dénoncé la nullité du duc d'Orléans, qui d'ailleurs 
était méprisé pour son immoralité, et on le voyait, malgré de réels ser- 
vices rendus à la Révolution, peu populaire. Les projets orléanistes 
avortèrent aussitôt que conçus, et cela par l'indifférence du peuple et 
par la méfiance des démocrates. Le duc se sentit presque « lâché », et 
recula aussitôt. 

Une sorte de manifeste orléaniste avait paru dans le Journal de Perlet 
du 25 juin : on y provoquait un pétitionnement pour demander réta- 
blissement de la régence. 

Le duc d'Orléans désavoua ce manifeste par une lettre qui parut dans 
les journaux du 28, où il déclarait renoncer pour toujours à ses droits 
éventuels à la régence. Ses partisans (rares, un peu honteux, à demi 
masqués) ne se découragèrent pas tout à fait : ils réclamèrent le procès 
et la déchéance de Louis XVI, espérant un grand rôle pour leur prince 
dans l'ordre de choses nouveau ^. 

1. Voir plus haut, p. 124. 

2. Voir la Correspondance de Thomas Liudef., publiée par M. A. Monlicr. D'autre 
part, on lit dans une lettre de Baudouin de Maisonlilanche, député du Tiers 
état do la sénécliaussée de Morlaix, lettre datée du 21 au 22 juin 1791 : ■. Les 
rois sont faits pour les peuples, et non les peuples pour les rois, et si, par l'éva- 
sion du nôtre, on est forcé d'en venir à une régence, l'on est au moins assuré 
de la remettre entre des mains patriotes. » Voir le tome XXVII des BuUelins et 
Mémoires Ac la Société d'émulation des Côtes-du-Nord, p. 01 et 62. (Bibl. nat., Inven- 
taire, Z, 287o0.) Ces mains patriotes étaient évidemment celles du duc d'Orléans, 
puisque les deux frères du roi avaient émigré. 

3. Aux Jacobins, le 3 juillet 179!., il y eut un incident curieux, où le nom du duc 
d'Orléans fut mêlé. Béai proposa de nommer un « garde de la royauté » jiendant 
la suspension de Louis XVI. 11 dit que, naturellement, c'aurait été le duc d'Orléans, 
si ce prince n'avait pas fait connaître son refus. Ce sera donc, à son défaut, Conti. 
Mais Béai espère bien que Conti refusera. Alors, les 83 départements nommeront 
ce " garde ». Malgré de vives objections, Danton fit voter l'impression du discours 
de Real et l'envoi aux Sociétés affiliées. {Journal des débats de la Société, n° 21.) Or 
le duc d'Orléans avait déclaré renoncer à ses droits éventuels à la régence, mais 
non pas h une fonclion, comme celle de •■ garde de la royauté », que la constitution 
n'avait pas prévue. La motion de Béai, approuvée par Danton, n'aurait-elle pas pu 
tourner au profit du duc d'Orléans? 



RETOUR DU ROI 131 

La Constituante, plus tard, ferma toute voie légale aux ambitions 
orléanistes, en déclarant (24 août 1791) que les membres de la famille 
royale appelés à la succession éventuelle au trône ne seraient éligibles 
à aucune des places à la nomination du peuple et cju'ils seraient même 
inhabiles à exercer les fonctions de ministre. 

Le roi rentra à Paris le 25 juin. Il arriva aux Tuileries à 7 heures et 
demie du soir. 

Comment fut-il reçu par les Parisiens? On lit dans le Courrier de 
Gorsas du 26 : « Pas un signe d'improbation, pas un signe apparent 
de mépris n'est échappé à ce peuple nombreux. On s'est borné à ne 
rendre aucun des honneurs militaires à ces fugitifs. Ils ont été reçus 
les armes basses. Tous les citoyens ont gardé leur chapeau sur leur 
tête, comme d'un commun accord. » 

Constatant cette attitude unanime, la Bouche de Fer du même jour 
dit : « Voilà enfin un plébiscite : la république est sanctionnée. » 

C'était là une singulière illusion : au contraire, le retour de Louis XVI 
allait ranimer le royalisme, ruiner les chances des républicains '. 

Mais le mouvement républicain continua '-. Les /{évolutions de Paris 
essayèrent de provoquer un pétitionnement pour la république, qui 
seule, disait ce journal, peut vaincre l'Europe ^. Le Mercure national du 
3 juillet constatera que « c'est le vœu de toutes les nombreuses Sociétés 
patriotiques de la capitale », à la seule exception des Jacobins. 

Et en effet, les Jacobins persistaient plus que jamais dans leur aver- 
sion pour la forme républicaine. Le 1"" juillet, Billaud-Varenne, alors 
peu connu, fut hué par eux pour avoir parlé de république ^. 

1. Camille Desmoulins écrivait dans les Réiolulions de France et de BrahaJit, 
n° LXXXII : ■■ Combien les Capets devaient espérer, en lisant celte affiche portée 
au bout d'un pique, placardée dans le faubourg Saint-Antoine et colportée dans 
tous les journaux : Quiconque applaudira te roi sera bâtonnc ; quiconque l'insultera 
sera pendu! » 

2. Cf. OElsner, Luzifer, p. 261. 

3. Révolutions de Parts, n" Clll, p. d61, 600, 601. Tout le monde croyait à l'immi- 
nence de la guerre. Le royaliste Journal général de la cour et de la ville se 
réjouissait de la prochaine arrivée des armées étrangères et déclarait ■■ que la 
France ne peut être régénérée que dans un bain de sang ». (N° du 27 juin.) 

4. La Société des Jacobins, t. II, p. o73, 574. A cette époque, on ne peut parler de 
la république, devant les Jacobins, que comme d'un idéal réalisable beaucoup plus 
tard. Ainsi Kéal dit, le 3 juillet 1791, à la tribune du club : « Dans des circonstances 
aussi graves, lorsque l'on donne à la presse toute la liberté dont elle a besoin, on a 
dans cette salle, dans ce temple de la liberté, entravé l'opinion. Le mot République 
épouvante les fiers Jacobins. Je ne le prononcerai pas aujourd'hui. C'est le pain des 
forts, c'est cette nourriture dont parle Rousseau, d'un suc, mais qui demande, 
pour être digéré, des estomacs qui ne sont pas les nôtres. Dans vingt ans, noire 
jeunesse aura de l'instruction; nos vieillards n'auront point de préjugés; tous 
auront des mœurs, et ce nom, qui occasionne aujourd'hui des convulsions, ce gou- 
vernement (qui existe par le fait dans notre gouvernement représentatif) sera, n'en 
doutez pas, le gouvernement français, et peut-être le gouvernement de tous les 
peuples de l'Europe. Ajournons donc la question de la république à quelques 
années, et aujourd'hui discutons la question qui nous est soumise dans l'hypothèse 
de la monarchie. » Nous citons ce passage d'après l'imprimé que le club fit faire 
(Bibl. nat., Lb^o/eil, in-8), et non d'après le texte qu'en donna le Journal desJaco- 



132 LA FUITE A VAUKNNES ET LE MOUVEMENT UEPUliLlCAlX 

Et les ouvriers? Le 7 juillet une (l(''[»ulation de (luclqucs-uns d'entre 
eux vint dire à la section du Tliéàlre-Français ' : (( Citoyens, nous 
jurons à Dieu et aux hommes d'être fidèles à la nation et à la loi, — et 
à la loi — et point de roi! » Mais la masse des ouvriers n'a pas l'air de 
s'intéresser à ce mot de république, ne le comprend pas bien, est impres- 
sionnée par l'allitudc des Jacobins et de la Constituante '. 

Il ne faut pas croire, cependant , que le mouvement républicain fût 
factice. Le constituant Thomas Lindet ^ écrira, à la date du 18 juillet : 
« L'opinion était formée dans Paris : ce n'était pas celle de quelques 
factieux, ce n'était pas une opinion factice : il ne restait plus de trace 
du nom de roi effacé partout; on voulait voir abolir la chose. » Mais ce 
n'était pas un mouvement général, ni môme en voie de progrès. 

En effet, aussitôt après le retour de Louis XVI, le parti républicain 
parut se disloquer. 

Plusieurs des plus notables, parmi les démocrates qui s'étaient ralliés, 
le 21 et lo 22, au groupe primitif républicain, au cénacle Keralio-Robert, 
cherchent à en sortir. 

Ainsi on lit dans les Annales patriotiques du 8 juillet un article de 
Carra, intitulé : (( Sur la grande question d'une république en France », 
où, après une réfutation de « ceux qui, comme M. Alexandre Lameth, 
ne cessent de dire qu'une grande nation ne peut comporter l'état répuljli- 
cain », et à la suite d'un éloge magnifique de la république, qui s'établira 
sûrement en France, la république est formellement ajournée jusqu'à 
l'époque où le peuple sera plus éclairé, plus moral. « Sans doute, dit 
Carra, la nation a déjà fait de grands progrès en ce genre : mais elle n'a 
pas encore atteint, suivant moi, cette homogénéité et cette force géné- 
rale de caractère qu'il faut à des républicains confédérés en 83 départe- 
ments. Je pense donc que nous devons encore laisser couler la consti- 
tution pendant quelques années sous la forme monarchique, en don- 
nant un conseil électif d'exécution au fils de Louis XVI, conseil dont 
la présidence changerait tous les trois mois, et dont chaque membre, 
élu par la nation, serait responsable de sa conduite publique. Si le jeune 
et nouveau chef du pouvoir exécutif forme son àme aux vrais principes 
de la justice, de la raison et de la vertu, il proposera de lui-même, dans 
l'âge mûr, la république française; si, au contraire, il est faux, méchant, 
ambitieux et amoureux du pouvoir arbitraire, comme M. son père et 
madame sa mère, la nation saura bien prendre alors son parti elle- 
même *. » 

bins, n°21, texte tronqué et fautif, ce qui explique pourquoi Louis Blanc (t. V, p. 419- 
450) s'est mépris sur le sens et la portée des paroles de Real. 

1. Patriote français du 11 juillet. 

2. Les quelques mouvements auxquels donna lieu la suppression récente des ate- 
liers de charité ne jetèrent aucune lumière particulière sur les opinions politiques 
des ouvriers parisiens à cette date. 

3. Correspondance de Thomas Liiulet, publiée par M. A. Montier. 

4. Il ajoute qu'il a dévelopité cette opinion, « il y a environ douze jours », à la 
tribunedcsJacobins.Mais je n'ai rien retrouvé de semblable dans les séances du club. 



RETOUR DU ROI 133 

D'autre part Brissot, qui, le 23 juin, avait présenté un roi et la con- 
stitution comme inconciliables, se désavoue à demi. Dans le Patriote 
français du 26 juin, il dit : « On cherche à égarer les esprits sur le projet 
de faire de la France une république, sans penser qu'à cet égard 
l'Empire obéira bien plus à la force des choses qu'à celle des hommes. » 
Le 29 juin, il écrit : « Si vous conservez la royauté, que le Conseil exé- 
cutif soit électif par les départements et amovible. Nous avons tout 
gagné, si ce point est gagné, et la liberté sera hors de danger... Telle 
est l'idée qui paraît réunir, aux Jacobins, le plus de suffrages. Elle a 
d'abord été proposée par M. Danton. Les Jacobins ne veulent de roi 
qu'à cette condition. Ils ne veulent pas cependant passer pour des 
républicains. Ne disputons point sur les termes. Je ne veux pas 
d'autre république que cette monarchie. Les Jacobins sont des républi- 
cains sans le savoir : ils font, comme M. Jourdain, de la prose sans le 
savoir. Qu'importe? la prose est excellente. » La même idée est déve- 
loppée dans le Patriote du 1" juillet, avec ce plan : l'Assemblée consti- 
tuante prononcera la destitution provisoire et consultera les assemblées 
primaires sur la destitution définitive; le roi destitué, la couronne pas- 
sera à son fils. Gomme il est mineur, on lui donnera un conseil ainsi 
formé : chaque assemblée électorale de département désignera un 
citoyen, et ces 83 citoyens « choisiront parmi eux ceux qui doivent 
former le Conseil et le ministère ». Dans le numéro du 3 juillet, il y a 
une lettre d'un lecteur qui propose de donner ce Conseil à tous nos rois, 
mémo majeurs. Brissot ajoute : Appwjé. Dans les numéros des 5 et 
6 juillet, un long article intitulé : Ma profession de foi sur Je républica- 
nisme et sur la monarchie^ se termine par cette conclusion : 

(( Voici donc mon credo : 

« Je crois que la constitution française est républicaine dans les cinq 
sixièmes de ses éléments ; que l'abolition de la royauté en est un produit 
nécessaire; que cet office ne peut subsister à côté de la Déclaration des 
droits. 

(( Je crois qu'en appelant notre constitution un gouvernement repré- 
sentatif, on accorde les partis de répubUcains et de monarchistes, et 
cju'on éteint leurs divisions. 

« Je crois qu'il faut attendre des progrès de la raison et de l'éclat de 
l'évidence l'abolition légale de la royauté, et qu'en conséquence, il faut 
laisser le plus libre cours aux discussions sur cette matière. 

(( Je crois surtout que, si l'on conserve cette royauté, il faut l'envi- 
ronner d'un Conseil électif et amovible, et que, sans cette précaution 
essentielle, on amène infailhblement l'anarchie et des maux incalcula- 
bles. 

« En un mot, point de roi, on un roi avec un Conseil électif et amo- 
vible : telle est, en deux mots, ma profession de foi '. » 

1. Tous ces articles parurent sans signature dans le Patriote français. Mais, plus 
tard, Brissot s'en déclara l'auteur et les réunit dans une brochure intitulée : Recueil 



13 t LA FTITH A VAIIENNES ET LK MOlAKMIvXT UEPUIJLICAIN 

tk'llc |M>liti(|uo, ainsi formulée par Brissot ', non seulement dans son 
journal, mais aussi à la tribune des Jacobins, le 10 juillet 1791, est bien 
celle (ju'a fuloptée, ;i cette date, le parti démocratique. 

Le i't juin, une pétition est faite par 30 000 citoyens réunis sur la 
place Vendôme, pour que la Constituante ne décide rien sur Louis XVI 
avant d'avoir consulté les départements -, et l'orateur de ces pétition- 
naires, Théophile Mandar, se déclarait alors monarcliiste. Les Corde- 
jiers appuient cette pétition le 9 juillet, et, le 12, ils invitent la nation 
à suspendre elle-même le décret qui ajournait les élections. Ils ne par- 
lent plus de république. 

On voit que l'accord est fait entre les Cordcliers et ceux dos Jacobins 
({ui sont démocrates. Les Cordeliers renoncent provisoirement à la 
république ^ : mais Louis XVI, suspendu ou déchu, sera jugé; il y aura 
un Conseil exécutif élu. Quelques-uns demandent une Convention. 
D'autres voudraient que toutes les lois fussent soumises à la sanction 
du peuple. Voilà la politique qui rallie, par des concessions réciproques, 
les principaux chefs du parti démocratique. Voilà la politique qui sera 
vaincue au Champ-de-Mars, le 17 juillet 1791. 

Y Les républicains, malgré ces défections qui ont réduit leur nombre, 
affectent un optimisme habile ^ et font un grand effort de propa- 
gande. 
Ils publient des pamphlets contre la royauté, comme VAcéphocratie 



de quelques écrits, etc. Bibl. nat., Lb 39/5144, in-8. Voir aussi, dans le journal de 
C. Desmoulins, n" 84, p. 280, une citation d'un écrit de Brissot où, après avoir fait 
une apologie très forte de la république, il incline au maintien de la monarchie 
avec un Conseil exécutif élu. 

1. Voir le discours de Brissot sur la question de savoir si le roi peut être jugé, 
dans la Société des Jacobins, l. II, p. 608 et suivantes. En réalité Brissot changeait 
de tactique, non de principes. Il dira en 1793, dans sa Réponse au rapport de Saint- 
Just : " ... J'ai tonu invariablement au parti de la répuitliquc... •■ On trouve d'ail- 
leurs dans celte Réponse, ainsi que dans le Projet de défense {Mémoires, t. IV, p. 280 
et suiv.), de longues explications sur la politique, monarchique en apparence, répu- 
blicaine en réalité, que Brissot suivit de juillet 1791 à août 1792. 

2. Certaines Sociétés ])opulaircs auraient voulu que, dès le retour de Louis XVI à 
Paris, il fùl traité en accusé. Ainsi la Société fraternelle des deux sexes, séante aux 
Jacobins, lit aflicher une pétition où elle demandait l\ l'Assemblée nationale que 
« le ci-devant roi des Français et sa femme » fussent mandés à la barre pour y 
être interrogés. Nous n'avons pas le texte de celte pétition, et nous ne la connais- 
sons que par l'analyse indignée qu'en donna VAnii du Roi, par Royou, n° du 
2 juillet 1791. (Bibl. nat., Lc2/398, in-4.) 

3. Brissot dira même, plus tard, qu'alors « les Cordeliers se confédéraient contre 
les républicains ■>. A tous les républicains de France, 24 octobre 1792, ap. Bûchez, 
l. XX, p. 140. 

4. Ainsi on lit dans le Mercure national et étranger (suite du journal de Robert) 
du 3 juillet 1791, à propos de l'opinion ré|)ublicaine : « On affecte de dire, dans 
quelques papiers publics, que celte opinion perd aujourd'hui de son crédit; mais 
ceux qui le disent, ou se trompent lourdement, ou veulent tromper. Nous voyons, 
au contraire, que le républicanisme gagne de jour en jour plus de partisans. C'est 
le vœu de toutes les nombreuses Sociétés patriotiques de la capitale, à la seule 
exception des Jacobins, où nous sommes cependant assurés que, si on n'avait pas 



POLÉMIQUES 135 

de Billaud-Varenne ', ou Louis XVI roi des Français détrôné par lui- 
même -. dont l'auteur anonyme pense que nous ne vaincrons l'Europe 
qu'en établissant la République avec un chef du pouvoir exécutif élu ^. 
Un de ces pamphlétaires concédait que ce chef portât le nom de roi, 
pourvu qu'il ne fût pas héréditaire *. Le plus spirituel de ces libelles 
républicains est intitulé : Grande visite de mademoiselle République chez 
notre mère la France, pour l'engager à chasser de chez elle madame 
Royauté, et conversation très intéressante entre elles ^. Les objections 
des monarchistes n'y sont pas exprimées avec moins de force que les 
arguments des républicains, et c'est un agréable et vraisemblable 
tableau de l'état d'esprit des patriotes sincères après la fuite à Varennes. 

On pense bien que François Robert ne resta pas étranger à cette 
guerre de pamphlets. Dans celui qu'il publia : Avantages de la fuite 
de Louis AVI et nécessité d'un nouveau gouvernement^', il demanda un 
gouvernement représentatif, un chef du pouvoir exécutif élu, la répu- 
blique. Il déclara que c'était le vœu « du club des Cordeliers, de 
diverses Sociétés d'amis de la Constitution, de toutes les Sociétés 
populaires, de la très grande, la majeure partie des départements ». 
La majeure partie des départements ! On verra ce qu'il faut penser de 
cette fanfaronnade. Mais c'était la tactique des républicains d'exagérer 
leur nombre, pour entraîner les indécis ''. 

Vives et intéressantes, les brochures républicaines ne sont pas les 
plus nombreuses parmi celles qui parurent à la fin de juin et au com- 
cement de juillet 1791. La plupart étaient conçues dans le sens de la 
politique de l'Assemblée constituante : remettre le roi sur le trône en le 
surveillant sévèrement à l'avenir. C'était, par exemple, la conclusion 
de Voilà ce qu'il faut faire du roi ^, dont l'auteur disait : a Dans le 
moment que j'écris, tous les carrefours et rues, les clubs, les cafés, tout 

un reste de sot respect humain pour certains membres qui font partie de cette 
Société, il y aurait longtemps qu'on aurait énoncé ouvertement ce vœu. » Bibl. 
nal., Le 2/96, in-8. 

1. L'Acéphocratie ou le qouvernement fédératif démontré le meilleur de tous pour 
un grand empire, par les principes de la politique et les faits de l'histoire, par 
M. Billaud de Varennes (sic), auteur de plusieurs ouvrages politiques. A Paris, 
l'an II de l'acheminement de la liberté, 1791, in-8 de 78 pages. Bibl. nat., Lb3s»/10087. 
Cf. mes Orateurs de la Législative et de ta Convention, t. II, p. 482. 

2. S. 1. n. d., in-8 de 16 pages. Bibl. nat., Lb 39/5082. 

3. Sur la croyance générale à l'imminence de la guerre, et sur la république 
présentée comme un moyen de défense nationale, voir plus haut, p. 131, note 3. 

4. Qu'est-ce qu'un roi? ou Nouveau catéchisme..., par M. S. Adrien, ami de la 
vérité. S. 1. n. d., in-8 de 13 pages. Bibl. nat., Lb^^/SIBO. Le ton de cet écrit est 
violent. On y lit, par exemple, p. 13 : « Louis XVI est un pourceau nourri dans la 
fange. » 

0. Impr. Fiévée, in-S de 8 pages. Bibl. nat., Lb39/5146. 

6. Paris et Lyon, 1791, in-8 de 95 pages. Bibl. nat., Lb 39/5103. 

". C'est ainsi que plus tard, même après l'échec du mouvement républicain, les 
Révolutions de Paris diront : « Paris, la majorité des départements, presque toute 
la France, en étaient à désirer une constitution républicaine. » (N" CXI, du 20 au 
27 août 1791, t. IX, p. 315.) 

8. Par M. Drouet. Chez Guilhemat, in-8 de 16 pages. Bibl. nat., Lb 33/5137. 



130 LA FUITE A VARENNES ET LE MOUVEMENT REPUBLICAIN 

retentit des cris du rL'puJjlicanisme, et tous les cœurs sont pour la 
royauté. » Un autre dénonçait le r(''i)u])licain Achille^ du Chastellct, 
comme étant un ami de Houille'. Olympe de Gouges, dans son inco- 
hérent pami)hlet : Scni-l-il roi? ne le sera-t-il pas? préférait la monar- 
chie constitutionnelle 2. D'autres soutenaient la politique des Jacobins. 
Ainsi, dans la lettre des deux Bruina au peuple français^, on demandait 
un conseil élu, où siégeraient les liobertus-Petrus, les Pelionus, les Gre- 
(jorius. 

Un nouveau journal républicain s'était fondé, le lîrpuhlicain ou le 
défenseur du gouvernement représentalif\ par une Société de républicains^, 
dont le prospectus, par Achille du Chastellct, avait provocjué une scène 
violente à l'Assemblée constituante ^ Thomas Paine et Condorcet en 
étaient les principaux rédacteurs, et y faisaient la théorie de la répu- 
blique. Mais il n'eut ({ue quatre numéros. 

Les journaux républicains étaient en minorité, mais leur polémique 
avec les autres journaux, sur la question monarchie ou république, 
passionnait, sinon le peuple, du moins la bourgeoisie lettrée. 

Voici quelques exemples de cette polémique. 

Gorsas, dans son Courrier du 28 juin, après avoir dit qu'il plaçait 
tout son espoir dans le fds de Louis XVI, dont une bonne éducation 
peut faire un nouveau Marcellus, formula contre la république ces 
objections, qui firent grand bruit : (( Indépendamment de la loi cons- 
titutionnelle, qui a déclaré la France un royaume, nous pensons que le 
gouvernement républicain ne peut en aucune manière convenir à un 
État aussi étendu. D'ailleurs, il ne faut pas douter que ceux qui aspirent 
aujourd'hui à figurer dans la France-République sont généralement des 
factieux ou des hommes dévorés d'ambition. Un roi, premier sujet de 
la loi et ne régnant que par la loi, voilà ce qu'il nous faut. Enfin, telle 
est notre opinion : il vaut mieux encore un Roi soliveau quune GiiUE répu- 
blicaine; et nous dirons comme les grenouilles de la fable du soleil qui 
se marie : Si un seul a desséché nos marais, que sera-ce, quand il y aura 
une douzaine de soleils? Tel est notre avis : nous l'émettons franchement, 
sans prétendre inculper tels et tels bons citoyens qui pensent diffé- 
remment. » La fjrue républicaine de Gorsas fit rire les badauds, et 
resta célèbre tant (jue dura cette polémique. 

Les hommes sérieux furent plus impressionnés par l'intorvcntion de 
Siéyès, qui était encore l'oracle vénéré de la bourgeoisie, et qui se pro- 

1. Avis aux amis de la Constitution. S. I. n. d., in-8 de 10 pages. BiM. nat., 
Lb 39/5101. 

2. S. \. n. d., in-8 de 16 pages. Bibl. nat., Lba^-^lSô. 

3. P. 1. n. d., in-S de S pages. Bibl. nat., Lb 39/5102. 

4. Bibl. nal., Le 2/013. in-8. Ce sont \ numéros sans date, sauf le premier, qui 
est daté de juillet. Déjà, en août et septcml)re 1"90, il avait paru un journal inti- 
tulé te Républicain, par J. Dusaulclioy de Bergemont. Mais il n'avait de républicain 
que le titre (BibL nat., Le 2/23Go, in-8). 

5. Voir plus haut, p. 121. 



POLÉMIQUES 137 

nonça dogmatiquement contre la République dans le Moniteur du 
6 juillet 1791 : « J'entrerai en lice, dit-il, avec les républicains de bonne 
foi. Je no crierai pas contre eux à l'impiété, à l'anathème; Je ne leur 
dirai point d'injures. J'en connais plusieurs que j'honore et que j'aime 
de tout mon cœur. Mais je leur donnerai des raisons, et j'espère prouver, 
non que la monarchie est préférable dans telle ou telle position, mais 
que, dans toutes les hypothèses, on y est plus libre que dans la répu- 
blique. » 

Thomas Paine, qui se trouvait alors à Paris, et y encourageait le 
parti républicain français par sa sj'mpathie et ses conseils *, écrivit à 
Siéyès une lettre, qui parut dans le Moniteur du 16 juillet, et où, rele- 
vant le défi, il fit l'apologie de la république : 

« Je n'entends point par républicanisme, dit-il, ce qui porte ce nom 
en Hollande et dans quelques Etats de l'Italie. J'entends simplement 
un g'ouvernement par représentation, un gouvernement fondé sur les 
principes de la Déclaration des droits, principes avec lesquels plusieurs 
parties de la constitution française se trouvent en contradiction. Les 
Déclarations des droits de France et d'Amérique ne sont qu'une seule et 
même chose en principes et presque en expressions; et c'est là le répu- 
blicanisme que j'entreprends de défendre contre ce qu'on appelle monar- 
chie et aristocratie... Je suis l'ennemi déclaré, ouvert et intrépide de ce 
qu'on appelle monarchie, et je le suis par des principes que rien ne 
peut altérer ni corrompre, par mon attachement pour l'humanité, par 
l'anxiété que je sens en moi pour la dignité et l'honneur de l'espèce 
humaine, par le dégoût que j'éprouve à voir des hommes dirigés par des 
enfants et gouvernés par des brutes, par l'horreur que m'inspirent tous 
les maux que la monarchie a répandus sur la terre, la misère, les exac- 
tions, les guerres, les massacres dont elle a écrasé l'humanité; enfin 
c'est à tout l'enfer de la monarchie que j'ai déclaré la guerre. » 

Siéyès répliqua, dans le même numéro du Moniteur, que ce n'était 
point sur le système représentatif que les monarchistes étaient en désac- 
cord avec les républicains. 

« Faites-vous aboutir toute l'action politique, ou ce qu'il vous plaît 
d'appeler le pouvoir exécutif, à un Conseil d'exécution déhbérant à la 
majorité, et nommé par le peuple ou par l'Assemblée nationale? c'est 
la république. Mettez vous au contraire à la tête des départements que 
vous appelez ministériels, et qui doivent être mieux divisés, autant de 
chefs responsables, indépendants l'un de l'autre, mais dépendants, 
pour leur vie ministérielle, d'un individu supérieur par le rang, repré- 
sentant de l'unité stable du gouvernement, ou, ce qui revient au même, 
de la monarchie nationale, chargée d'élire ou de révoquer, au nom du 
peuple, ces premiers chefs de l'exécution, et d'exercer quelques autres 
fonctions utiles à la chose publique, mais pour lesquelles son irrespon- 
sabilité ne peut pas avoir de danger : ce sera la monarchie. » 

1. Cf. Etienne Duniont, p. 32]. 

10 

REVOLUTION FRANÇAISE. ■"-' 



138 LA FUITE A VARENNES ET LE MOUVEMENT RÉPUBLICAIN 

Le g-ouvernemenl moiiarcliiiiue linil en poinlc, et le gouvernement 
républieain en plaie-forme. Or « le tnnnrjle monarchi({ue est bien plus 
propre ([ue la plate-forme républicaine à cette division des pouvoirs 
qui est le véritable boulevard de la liberté pujjlique ». C'est parce que 
les républicains sont des polyarchistes, des jxil'/rnilrs (|ue Siéyès n'est 
pas républicain. « Qu'ils sont loin de m'entendre, dit-il, ceux qui me 
reprochent de ne pas adopter la république, qui croient que, de ne pas 
aller jusque-là, c'est rester en chemin! Ni les idées ni les sentiments 
que l'on dit républicains ne me sont inconnus; mais, dans mon dessein 
d'avancer toujours vers le maximum de liberté sociale, j'ai dû passer la 
république, la laisser loin derrière, et parvenir enfin à la véritable 
monarchie. » Et le futur théoricien de la constitution de l'an VllI 
déclare ne pas tenir à la monarchie héréditaire : elle sera élective, si la 
nation le veut. Mais en quoi ce roi électif différera-t-il, sinon par le 
titre, d'un i)résident de république à l'américaine? Et en quoi, au fond, 
Siéyès est-il en désaccord avec Thomas Paine, si ce n'est sur un mot, 
le mot de république? 

Dans cette polémique si grave, les républicains eurent un champion 
autrement fort, autrement armé que Thomas Paine : ce fut Condorcet. 
Il usa tour à tour de la raillerie et de la dialectique. Le ifi juillet, il 
publia dans le journal le Républicain, une lettre d'un « jeune mécani- 
cien », qui se faisait fort de fournir en quinze jours et à bas prix, au 
Comité de constitution, un roi avec sa famille royale et toute sa cour, 
un roi qui paraderait, signerait, sanctionnerait constitution nellement : 
« Si l'on décide qu'il est de l'essence de la monarchie qu'un roi choi- 
sisse et renvoie ses ministres, comme on sait qu'en suivant la saine 
politique il doit toujours se déterminer d'après le vœu du parti qui a 
la majorité dans la législature et que le président est un des chefs, il 
est aisé d'imaginer une mécanique au moyen de laquelle lo roi recevra la 
liste des ministres de la main du président de la quinzaine, avec un air 
de tète plein de grâce et de majesté... Mon roi ne serait point dange- 
reux pour la liberté, et cependant, en le réparant avec soin, il serait 
éternel, ce qui est encore plus beau que d'être héréditaire. On pourrait 
même le déclarer inviolable sans injustice, et le dire infaillible sans 
absurdité. » 

Avant d'écrire cette lettre, Condorcet avait fait solennellement l'apo- 
logie de la république au Cercle social, devant « l'Assemblée fédérative 
des Amis de la vérité ». C'est le 8 juillet 1791 qu'eut lieu cette mani- 
festation ', et ce fut un événement que d'entendre le plus grand pen- 
seur de ce temps, le disciple et l'héritier des encyclopédistes, prêcher 
cette république que tous les philosophes, ses maîtres, avaient déclarée 

i. Celle date n'est pas celle qu'on donne en général et que nous-mème avons 
donnée ailleurs, mais elle ressorl évidommenl des comples rendus des journaux. 
Voir le Journal général de l'Europe du V juillet et la Bouche de Fer des 1" et 
10 iuillcl. 



POLÉMIQUES 139 

impossible ou dangereuse à établir en France. Maintenant que les 
Français sont éclairés, dit Condorcet, qu'ils sont (( affranchis, par un 
événement imprévu, des liens qu'une sorte de reconnaissance leur 
avait fait une loi de conserver et de contracter de nouveau, délivrés 
de ce reste de chaîne que, par générosité, ils avaient consenti à porter 
encore, ils peuvent examiner enfin si, pour être libres, ils ont besoin 
de se donner un roi )). Et il réfute, une à une, les objections classiques 
contre la république. L'étendue de la France? Elle est plus favorable 
que contraire à l'établissement d'un gouvernement républicain, puis- 
cju'elle « ne permet pas de craindre que l'idole de la capitale puisse 
jamais devenir le tyran de la nation ». Un tyran? Comment s'en pour- 
rait-il établir un avec la division des pouvoirs telle qu'elle existe et 
surtout avec la liberté de la presse? Qu'une seule gazette soit libre, et 
l'usurpation d'un Cromwell est impossible. On dit qu'un roi empêchera 
les usurpations du pouvoir législatif. Mais comment ce pouvoir pour- 
rait-il usurper, s'il est fréquemment renouvelé, si les bornes de ses 
fonctions sont fixées, si des Conventions nationales revisent la consti- 
tution à des époques réglées? Il vaut mieux, dit-on, avoir un maître 
que plusieurs. Mais pourquoi faudrait-il avoir des maîtres? 

Aux (( oppressions particulières », il faut opposer, non un roi, mais 
des lois et des juges. On allègue qu'un roi est nécessaire pour donner 
de la force au pouvoir exécutif. « On parle toujours, répond Condorcet, 
comme au temps oi^i des associations puissantes donnaient à leurs 
membres l'odieux privilège de violer les lois, comme au temps où il 
était indifférent à la Bretagne que la Picardie payât ou non les impôts; 
alors sans doute il fallait une grande force au chef du pouvoir exécutif; 
alors nous avons vu que même celle du despotisme armé ne lui suffi- 
sait pas. » Mais, aujourd'hui que l'égalité règne, il faut bien peu de 
force pour forcer les individus à l'obéissance. « C'est au contraire 
l'existence d'un chef héréditaire qui ôte au pouvoir exécutif toute sa 
force utile en armant contre lui la défiance des amis de la liberté, en 
obligeant à lui donner des entraves qui embarrassent et retardent se 
mouvements. » Et l'expérience donna raison à Condorcet : c'est quand 
la Révolution fut débarrassée du roi que le gouvernement se centralisa, 
que le pouvoir exécutif devint fort, que l'on sortit de l'anarchie admi- 
nistrative organisée par la constitution monarchique. 

Mais l'expérience ne donna-t-elle pas tort aux raisonnements par 
lesquels Condorcet écarta l'hypothèse d'une dictature militaire? «Quelles 
provinces conquises, dit-il, un général français dépouillera-t-il pour 
acheter nos suffrages? Un ambitieux nous proposera-t-il, comme aux 
Athéniens, de lever des tributs sur les alliés pour élever des temples 
ou donner des fêtes? Promettra-t-il à nos soldats, comme aux citoyens 
de Rome, le pillage de l'Espagne ou de la Syrie? Non, sans doute, et 
c'est parce que nous ne pouvons pas être un peuple-roi que nous res- 
terons un peuple libre. » 



140 LA FriTE A VARENNES ET LE MOUVEMENT REPUBLICAIN 

Les tributs sur les alliés, les fêtes tyrauniqucs. le pillauc de l'Es- 
pag'iic, le p('Ui)le-rûi, c'est précisémeut tout cela que nous réservait 
l'avenir. Mais cette dictature ne fut pas la conséquence de la Répu- 
blique démocratique, qui, au contraire, subordonna sévèrement le 
pouvoir militaire au pouvoir civil. C'est (piaiid la classe bourgeoise se 
fut substituée à la démocratie, c'est quand cllr eut appelcàson secours, 
contre les revendications du peuple dépossédé, l'épée d'un soldat, c'est 
quand le principe républicain eut été violé que la république disparut 
dans la dictature militaire. Si Condorcet eût été écouté, si la répu- 
blique eût été établie à temps, c'est-à dire en 1791, avant que nous 
fussions en état de guerre avec l'Europe, qui sait si cette république, 
établie en pleine paix, n'aurait pas abouti à un autre ordre de cboses 
que la république de 1792, établie en pleine guerre, obligée de résoudre 
ce problème difficile do faire de la France tout à la fois une démocratie 
selon la raison et un vaste camp selon la discipline militaire '".' 

Quoi qu'il en soit, le discours de Condorcet produisit une impres- 
sion profonde -. Le Cercle social, si nombreux, formé d'bommes et de 
femmes aux tendances si diverses, remercia l'orateur, vota l'impres- 
sion de son discours, et adhéra ainsi à la république. Il y eut aussitôt 
des conversions individuelles : ainsi le jeune Théophile Mandar, ora- 
teur de la pétition des 30 000, s'était déclaré monarchiste le 26 juin ^ : 
il adhéra publiquement à la république après avoir entendu le discours 
de Condorcet. Avant que Condorcet parlât, l'autorité de Jean-Jacques 
se dressait contre les républicains français. Maintenant, on pourra se 
dire républicain sans crainte d'hérésie. Le parti républicain se sent 
anobli, légitimé par cette intervention éclatante de l'héritier des phi- 
losophes. 

Alors ce parti tenta un grand et suprême effort. Toutes les Sociétés 
fraternelles furent convoquées au Cercle social pour le vendredi sui- 
vant, l."3 juillet, afin d'y continuer la discussion sur la république *. 
Cette réunion eut lieu, mais le débat fut interrompu par la nouvelle 
du décret qui innocentait Louis XVI ^ : désormais il devient illégal 
de demander la république. 

1. Sur ropportiinilé (rétablir la répiiMique en 17'Jl, voir les propos qii'Élicnne 
Dumonl (Souvenirs, p. 32.j) prèle à Condorcet. 

2. Le Patriote français du 17 juillel constata le succès du discours de Condorcet. 
— La colère des monarchistes fut telle qu'ils calomnièrent Condorcet et insultèrent 
sa femme. On lit dans la Correspondance littéraire secrète du .30 juillet 1791 : •< Un 
ami de M. Cordorcet faisait des re[>roches h cet académicien sur son changement 
d'opinion, sur son écrit pour le républicanisme. — Que voulez-vous? répond Con- 
dorcet. Je me suis laissé pousser par ma femme, qui est poussée par d'autres. 
Faut-il trouI)ler la paix des ménages pour un roi de plus ou de moins? » Une carica- 
ture représente M""" Condorcet nue comme Vénus, mais non jias tout à fait avec les 
mêmes appas. Au-dessous est écrit : Res piiblica. M. La Fayette est à genoux devant 
cette chose publique, et dit en étendant la main : « Voilà ma charte, et je jure d'y 
être fidèle. » 

3. Voir plus haut, i^. 13i. 

4. Bouche de Fer ûu 14 juillet. 

5. Bouche de Fer du 18 juillet. 



LA PROVINCE 141 

La veille, il y avait eu une tentative pour républicaniser la fête de 
la Fédération. On lit dans la Bouche de Fer du 13 juillet : « La fédé- 
ration du Champ-de-Mars a été célébrée avec une grande pompe. On 
n'y a point renouvelé le serment, mais le nom de roi a été effacé sur 
les tables de l'autel. Près de 300 000 hommes l'ont inondé tour à tour 
comme un torrent, comme un nuage, une fourmilière d'hommes, et 
mille et mille bonnets ont été élevés vers le ciel en criant : Vivre libre 
et sans roi! » Si cette manifestation républicaine s'était en effet pro- 
duite, ce serait un fait considérable. Mais la Bouche de Fer est seule à 
la relater. Peut-être y eut-il quelques cris de « Sans roi ! » isolés. Le 
silence de tous les autres journaux, quant aux 300 000 hommes répu- 
diant la royauté, montre bien que la fédération du 14 juillet 1791 ne 
fut pas aussi républicaine que voulut le faire croire l'organe du Cercle 
social. 

11 n'est pas douteux qu'à partir du décret du 15 juillet les républi- 
cains n'aient battu en retraite '. 

YJ Tel fut le mouvement républicain à Paris, du 21 juin 1791 au 
15 juillet suivant. 

En province, il y eut quelques manifestations républicaines. 

A Dôle (Jura), le 13 juillet 1791, la Société populaire présidée par 
Prost, le futur conventionnel, vota une adresse républicaine -. Des 
républicains écrivirent sur la statue de Louis XVI ces mots : Premier 
et dernier roi des Français, que la municipalité fît effacer ^. Plus de 
soixante républicains de cette commune furent décrétés de prise de 
corps \ 

Le 23 et le 24 juin et le 3 juillet. Bancal des Issarts proposa aux 
Jacobins de Glermont-Ferrand de substituer la république à la monar- 
chie. Et cette motion, qui enthousiasmait M™*^ Roland, fut imprimée 
et fit grand bruit ". 

Ce ne fut pas la seule manifestation républicaine en Auvergne. La 



1. Ainsi le Journal général de l'Europe (ancien Mercure national de Robert, n° du 
18 juillet) sïncline devant la décision de l'Assemblée, et se borne à dire qu'il 
aurait « préféré qu'on se fût décidé pour l'abolition de la royauté, par conséquent 
pour le républicanisme, ou, si l'on veut, pour la polycratie. •> 

2. On la trouvera dans le Patriote français du 12 juillet 1791. 

3. Séance du Conseil municipal de Dôle du 4 juillet 1791 (Terrier de Montciel, 
maire) : « La municipalité, instruite d'une inscription mise au bas de la statue de 
Louis XVI, portant ces mots : Premier et dernier roi des Français; considérant qu'il 
n'appartient à aucun citoyen d'altérer les monuments publics et de faire des affi- 
ches contraires à la constitution décrétée par l'Assemblée nationale; ouï le procu- 
reur de la Commune, a arrêté que ladite inscription serait elTacée, le procureur de 
la commune chargé de l'exécution. » (Ce texte m'a été obligeamment communiqué 
par M. l'archiviste de la ville de Dôle.) 

4. Annuaire du déparlement du Jura pour Vannée I SiS, par Désiré Monnier, p. 185, 
On y voit aussi que les républicains de Dôle appelèrent la place Royale de cette 
ville Place de la Fédération. — Cf. Révolutions de Paris, t. IX, p. 3o. 

0. Le conventionnel Bancal des Issarts, par Fr. Mège, Paris, 1887, in-8, p. 36-38. 



142 LA FIITE A VAIIENNES KT LE MOUVEMENT REPUBLICAIN 

Société des Amis de la Constilution d'Arlonne (Puy-de-Dùme) félicita 
les Cordcliei'.s d'avoir demandé « (|ue la Franco l'iU érigée en répu- 
LliqiK^ ' )). 

A Metz, quelques républicains se firent applaudir en prêchant la 
haine de la royauté et en demandant que la nouvelle législature fût 
chargée d'établir la républicjue ^ 

Dans la séance de l'Assemblée constituanlo du '6 juillet 17U1, on lut 
une adresse de la Société des Amis de la Constitution de Bourmont 
(Haute Marne), qui demandait « si la royauté est nécessaire à un grand 
peuple, et si, en la conservant au chef du j)ûuvùir exécutif, l'Assemblée 
nationale ne pourrait pas rendre le Conseil du roi électif et amovible^ ». 

Mais la manifestation la plus importante fut celle des « Amis de 
la Constitution et de l'Egalité de Montpellier ». Cette Société jacobine, 
alors présidée par le futur conventionnel Cambon, adressa à l'Assem- 
blée constituante la pétition suivante : 

« Représentants, vous avez grand besoin de connaître l'opinion 
publique; voici ((uellc est la nôtre. 

« Il ne nous manquait pour être Romains que la haine et l'expulsion 
des rois. Nous avons la première : nous attendons de vous la seconde. 

« D'après la manière dont le gouvernement est organisé, un roi est 
inutile : l'exécution peut marcher sans lui, et cet ornement superflu de 
la constitution est tellement dispendieux, qu'il est instant de le détruire, 
surtout à la veille d'une guerre avec l'étranger. Nous ne la craignons 
pas, cette guerre, parce que nous savons que les grands peuples, comme 
les grands hommes, sont les élèves des circonstances difficiles. 

« Nos conclusions ne seraient peut-être pas aussi sévères, si de sim- 
ples vues d'économie les avaient dictées; mais nous avons pensé que, 
dans un gouvernement représentatif, trente-cinq millions étaient dan- 
gereux dans la main d'un seul homme, lorsque cet homme a intérêt de 
corrompre. 

1. Bouche de Fer (hi IS Juillet, p. 1. 

2. Celle maiiileslation ne nous est connue que par ce vague récil du Journal 
r/énéral de l'Europe (BibL nal., Le 2/97, in-8), suite du Mercure national de Robert, 
n" du G juillet : « Dans cette cité, l'une de celles qui étaient encore le plus encroû- 
tées des préjugés de l'esclavage, le vccu du peuple, de celte porlion de la société 
qu'on voudrait encore humilier, avilir en la calomniant, s'est suffisamment mani- 
festé. 11 existait au milieu de lui de ces penseurs, éternels ennemis des rois et des 
tyrans de toute dénomination; ils ont osé professer hautement la haine de la 
royauté et l'abolilion de ce pouvoir monstrueux; et le peuple a répondu à leur 
voix par de vifs applaudissements; et il a demandé qu'une nouvelle législature, 
moins souillée des principes monarchiques, soit chargée d'établir cette nouvelle 
forme de gouvcrnemenl. ■> — M. Maulouchel, qui va publier une biographie de Phi- 
lippeaux, nous communique un extrait du registre de la Société des Amis de la 
Constitution du Mans (Arch. mun. du Mans, n° 1006) où on voit que, dans sa séance 
du n juillet fi'Jl, cette Société reçut une adresse de celle de Metz, lui annonçant que 
les citoyennes de ladite ville de Metz avaient juré d'élever leurs enfants dans « la 
haine des tyrans et des rois ■>. 

3. Voir le Procès-ver Oal de la séance du o juillet 1791, p. 39. 



LA PROVINCE 143 

« Nous savons bien qu'il ne gagnera pas la majorité des élus du 
peuple, mais il n'a pas besoin de cela pour maîtriser les résultats de 
leurs assemblées. Jamais votre majorité n'a été corrompue; cependant 
vous avez rendu le décret du marc d'argent, celui sur le droit de pétition. 
Honneur vous en soit rendu, les décrets de ce genre sont en petit 
nombre; mais qui nous assure que toutes les législatures auront la 
force sublime que vous avez déployée? Et si elles sont faibles, et que la 
race toujours corruptrice des rois s'empare des tacticiens de l'Assemblée 
(ce qui est possible, vous le savez), que deviendra le peuple? 

« Avouez-le, Représentants, vous avez eu une idée peu philosophique, 
quand vous avez pensé qu'il fallait que le pouvoir exécutif fût riche. 

« Vous avez fait dans le principe comme le législateur des Hébreux : 
vous nous avez donné des lois qui n'étaient pas bonnes; mais les pré- 
jugés vous forçaient la main. Aujourd'hui les préjugés sont détruits, 
le peuple est éclairé, et son opinion vous permet, vous commande, de 
le délivrer du mal des rois, du moment que ce mal n'est plus nécessaire. 
Saisissez l'occasion : vous n'en aurez jamais d'aussi belle. Faites de la 
France une république. Cela ne vous sera pas difficile. Un mot ôté de la 
constitution, et vous nous enflammez de toutes les vertus de la Grèce 
et de Rome. 

« Quelle république vous feriez. Représentants ! Elle débuterait avec 
vingt-cinq millions d'hommes et trois millions de soldats ; ouvrez les 
fastes du monde, et vous n'y lirez rien de pareil. 

« Que si vous repoussez l'honneur qui vous est offert par les circons- 
tances ; que si par vous les Capet et leur trône pèsent encore longtemps 
sur nous, soyez-en sûrs. Représentants, nous vous maudirons de tous 
les maux qu'ils nous feront ; et ils nous en feront sans doute, car la 
race des rois est malfaisante. 

« Nous ne vous dirons rien de Louis : il est avili, et nous le méprisons 
trop pour le haïr ou le craindre. Nous remettons aux juges la hache de 
la vengeance, et nous nous bornons à vous demander que le Français 
n'ait plus désormais d'autre roi que lui-même. 

(( Cambon, président. 
« J. GoGUET, AiGoiN, secrétaires. » 

Imprimée \ cette pétition fut communiquée aux autres Sociétés 
populaires, avec une circulaire pour solliciter leur adhésion, « l'Assem- 
blée nationale ayant besoin, pour agir commodément, de paraître forcée 
par l'opinion publique ». 

1. 11 y en a, aux Archives départementales de la Haute-Vienne, sous la cote 
L 827, un exemplaire que M. Fray-Fournier a bien voulu copier pour nous. Cet 
imprimé est sans date. Dans son livre, Montpellier pendant la Révolution (Montpel- 
lier, 1879-1S81, 2 vol. in-8; Bibl. nat., Lk "/20823), t. I, p. 177, M. Duval-Jouve dit 
que la pétition fut arrêtée le 27 juin 1791. 11 ajoute que, le même jour, les direc- 
toires du déparlement et du district de Montpellier, réunis au conseil général de 
la commune, firent une adresse à l'Assemblée nationale pour demander la déchéance 



14i LA FnTR A YAREXNES ET LE MOUVEMENT RÉPUBLICAIN 

Nous n'avons qu'une des réponses (jue dul recevoir la Société de 
Montpellier : c'est !;i réponse de la Société de Limoges, en date du 
19 juillet 1701 '. On y lit : 

«... Dans un instant d'anarchie comme celui où nous sommes, dans 
un instant où les pouvoirs ne sont pas encore déterminés et assis, où 
nos troupes sont à peu près sans chefs, où la France, divisée en deux 
partis, est prête à voir des guerres s'allumer dans son sein, nous la divi- 
serions en un troisième parti, et cette division serait le tombeau de la 
liberté, puisqu'elle s'opérerait chez les patriotes eux-mêmes. Enfin, il est 
évident ([u'en renversant le trône, vous favoriseriez l'usurpateur le plus 
adroit, et qu'il faudrait recommencer à regagner une liberté qui nous a 
coûté tant de travaux. D'ailleurs, la position de la France ne permet 
pas que son gouvernement soit républicain. Consultez l'expérience, 
voyez l'Angleterre qui ne présente qu'une surface bien moins considé- 
rable; encore est-ce une île. Ce peuple, qui a vu depuis longtemps la 
lueur de la liberté, a reconnu qu'un gouvernement monarchique était 
le plus convenable. Consultez là-dessus le règne de Jacques II... » 

Nous pouvons conjecturer aussi dans quel sens les Jacobins de Per- 
pignan répondirent aux Jacobins de Montpellier. Ils les engagèrent sans 
doute à ne pas parler de république et à se borner à supprimer, dans 
la monarchie maintenue, l'hérédité. En effet ils envoyèrent à l'Assem- 
blée constituante une adresse que Barère inséra dans le Point du jour du 
12 juillet 1791 \ et où ils copiaient mot pour mot presque tout le début 
de la pétition des Jacobins de Montpellier. Mais, au passage relatif à la 
république, ils substituaient celui ci : (( Saisissez l'occasion : vous n'en 
aurez jamais d'aussi belle ; faites que la France ait un gouvernement 
sans roi héréditaire; donnez-lui un monarque qui ne diffère de son roi 
constitutionnel qu'en ce que, composé d'un chef et de six conseillers, 
lesquels formeraient la direction d'un plus grand conseil, tous seraient 
élus par le peuple, au lieu de l'être par le roi, et la présidence d'entre 
eux alternerait. Tous seraient élus et changés de deux ans en deux ans. 
Alors il n'y aura, pour ainsi dire, que le fléau de l'hérédité du trône à 
supprimer dans votre sublime ouvrage. Un mot ôté de la constitution : 
ïhérédilc, et vous nous enflammez de toutes les vertus de la Grèce et de 
Rome... » 

du roi « et le vote des mesures les plus efficaces pour rendre la conslilulion 
française indépendante de la présence ou de l'absence d'un seul homme ». 

1. Arch. dép. de la Hante-Vienne, L827. Nous remercions vivement M. Fray- 
Fournier, à qui nous devons la connaissance de cet important document. 

2. Barère attriluie cette adresse au <■ déjiartcment » des Pyrénées-Orientales. C'est 
un lapsus évident. Plus tard, voyant son républicanisme suspecté, la Société de Per- 
pignan se défendit par un manifeste publié dans VÊc/io des Pijrcnées du 21 ventôse 
an 11, que M. P. Vidal \t'ut bien nous signaler, et dont il nous envoie l'extrait 
suivant : « Qu"on y réfléchisse... on verra la Société populaire proposer les principes 
républicains avant même la fuite à Varennes; on verra cette Société demander la 
république à rAsseml)lée constituante avant qu'on osât se dire républicain en 
France, et s'attirer par là le reproche de plusieurs Sociétés qui semblaient flatter 
encore le tyran dont nous nous sommes enfin délivrés... » 



LA PROVINCE 143 

Nous ne savons pas quel accueil la pétition républicaine du club de 
Montpellier reçut des autres clubs. Il n'y a nulle part trace d'un débat 
à ce sujet aux Jacobins de Paris. Aucun journal (( patriote », à notre 
connaissance, ne la reproduisit. Elle ne fut reproduite cpie dans une 
feuille « aristocrate », le Journal général de France {n° du 12 juillet 1791), 
et dans un pamphlet royaliste, la Horde de brigands de Montpellier \ A 
répoc|ue oîi on put la connaître à Paris, déjà beaucoup de républicains 
avaient renoncé provisoirement à la république. 

Une des feuilles qui persistent à soutenir la cause républicaine, le 
Journal général de l'Europe^ organe du groupe Robert, trouve excel- 
lentes, au point de vue républicain, les nouvelles qu'il reçoit des dépar- 
tements. On y lit, à la date du 5 juillet : a Cette diversité d'avis (sur la 
forme constitutionnelle de l'exécution des lois) commence à gagner 
dans les départements; partout on s'est habitué provisoirement à sup- 
primer le mot roi dans toutes les formules où il était précédemment uni 
à ceux de loi et nation; dans quelques-uns, on commence à discuter la 
question si importante de l'abolition ou de la conservation de la 
royauté; et nous avons entre les mains des lettres particulières écrites 
du département de la Moselle, dont l'une prêche le républicanisme, dont 
l'autre implore l'indulgence de la nation sur la faute de Louis XVI. » 

On voit que le mouvement républicain ne resta pas confiné dans 
Paris, et qu'il y eut des manifestations républicaines en province. Mais 
il s'en faut que le républicanisme ait eu des adeptes, à cette époque, 
dans toutes les parties de la France. On remarquera que la plupart des 
incidents que nous avons relatés s'étaient produits dans l'est de la 
France (Moselle, Haute-Marne, Jura) ou dans l'extrême-midi, mais 
encore à l'est (Hérault, Pyrénées-Orientales). Au centre, nous n'avons 
rencontré de républicains qu'en Auvergne ^ Et encore, ce ne sont dans 
ces régions que quelques individus, quelques clubs, en fort petit nombre, 
qui, çà et là, et sans se « fédérer » aucunement, parlent contre la 
royauté, et ne réussissent nulle part à créer un courant d'opinion dans 
le peuple ou môme dans la bourgeoisie. En réalité, la masse de la France 
est réfractaire à l'idée républicaine : les adresses reçues de tant de 
points du royaume par l'Assemblée constituante ne laissent aucun 
doute sur la persistance de l'esprit monarchique chez la plupart des 
Français des départements, en juin et juillet 1791. Mais la foi monar- 
chique n'est plus intacte; Louis XVI n'est plus aussi populaire. On 
l'a surpris en flagrant délit de mensonge, de désertion de son rôle de 

1. Bibl. nat., Lb 39/5230 et 10143, in-8. 

2. Cependant, il y aurait eu au moins une manifestation républicaine dans 
l'ouest, à Nantes, mais d'après un témoignage bien postérieur. Le Patriote français 
du 10 prairial an VI (Bibl. nat., Le 2/981, in-4), parlant du ministre de l'intérieur 
Lelourneux, dit qu'après la fuite de Louis XVI, en juin 1791, étant alors procureur- 
général-syndic du département de la Loire-Inférieure, il « osa, dans une adresse 
aux citoyens de son déparlement, appeler la république pour terminer enfln les 
crimes de la monarchie ». Nous n'avons pas retrouvé cette adresse. 



146 LA FIMT!" A VAUENNES ET LE MOUVEMENT RÉPUBLICAIN 

chef national de la Révolution. Le prcstig-c de la royauté est ébranlé. 
De nouvelles fautes du roi, un an plus tard, porteront le coup mortel 
à ce prestige, et ouvriront la voie à cette répuljlique si redoutée, par 
la majorité des Français de 1791, comme anarcliique, comme fédéraliste. 

yiî Mais la France n'a pas la même aversion pour la démocratie que 
pour la République, et on a vu que c'est surtout par peur de la 
démocratie que les Constituants voulaient conserver la monarchie. 
C'est contre les républicains et les démocrates à la fois que la bour- 
geoisie fit le coup de force du 17 juillet 1791. 

J'ai dû, en racontant les manifestations républicaines de Paris, noter 
aussi, en même temps, les manifestations démocratiques, celles-ci étant X 
inséparables de celles-là. Pour expliquer les inquiétudes et la violence 
finale de la bourgeoisie, il faut rappeler l'audace croissante des revendi- 
cations démocratiques depuis le 21 juin. C'est d'abord, on l'a vu, la sec- 
tion du Théâtre-Français établissant le suffrage universel dans son 
arrondissement. Une grande partie des démocrates ne se contentaient 
pas de la substitution du suffrage universel au suffrage censitaire. Ils 
voulaient, sinon la démocratie pure, que Rousseau avait bafouée comme 
chimérique ', du moins une démocratie où le peuple concourrait direc- 
tement, avec ses mandataires, à la confection des lois. On se rappelle 
que déjà Loustallot, en 1790, avait préconisé et exposé un système 
démocratique, où les lois étaient soumises à la sanction des Assemblées 
primaires, par un référendum. René de Girardin avait repris et fait 
adopter par les Cordeliers, le 7 juin 1791, ce système, un peu renou- 
velé et précisé, et dont l'idée essentielle était de faire contrôler la 
Chambre des députés non par une Chambre haute, mais par le peuple 
Le Sénat, dans cette constitution démocratique idéale, c'aurait été le 
peuple français. 

Après la fuite à Varennes, les démocrates avancés cherchent à créer 
un mouvement d'opinion en faveur de ce mode de démocratie. Ainsi les 
Sociétés fraternelles et le Cercle social demandent avec insistance la 
sanction nationale pour les lois \ La formule du club des Cordeliers, 
c'est « un gouvernement national, c'est-à-dire la sanction ou ratification 
universelle et annuelle ^ ». 

Une occasion s'offrait pour appliquer ce système : c'était la mise à 
l'ordre du jour de la question de savoir ce qu'on ferait de Louis XVI. 

On a vu que, dès le 24 juin, 30 000 citoyens, réunis sur la place Ven- 
dôme, avaient fait une pétition pour que l'Assemblée nationale ne 
décidât rien sur Louis XVI avant d'avoir consulté les départements. 
Portée à l'Assemblée par un secrétaire, cette pétition fut brcdouillée 

1. Voir 1111 article contre la démocratie pure dans les Révolutions de Paris, t. VIII, 
p. 558. 

2. Bouche de fcr,passim, cl nolamment n" du Sjuillet, p. 8, cl n" dLi24juiIlet, p. 3. 

3. Bouche de fer du 30 juin 1791. 



l'affaire UU champ-de-mars 147 

plutôt que lue par un secrétaire, si bien que personne ne l'entendit \ 
Le 9 juillet, les Cordeliers adoptèrent une pétition dans le même sens, 
rédigée par Boucher Saint-Sauveur'. Mais le président de l'Assemblée 
constituante, Charles de Lameth, refusa de la lire ". Le 12, la colère des 
Cordeliers s'exhala dans une adresse à la nation, où ils l'invitaient à 
annuler elle-même, révolutionnairement, le décret du 24 Juin, par 
lequel avait été révoqué un décret antérieur convoquant les électeurs 
pour nommer l'Assemblée législative. Et ils osèrent afficher cette 
adresse \ Le 14, une centaine de citoyens de Paris rédigèrent une péti- 
tion, lue à l'Assemblée le 15, où ils demandaient qu'on attendît le 
vœu des communes de France pour décider sur Louis XVI, et dont les 
signataires étaient les chefs ordinaires des Sociétés fraternelles des deux 
sexes, auxquels s'étaient ajoutées « 4o femmes et sœurs romaines ^ )x^ 

Tout ce mouvement, en vue d'appliquer à la question du sort du roil 
le système du référendum populaire et d'inaugurer ainsi la démocratie,! 
aboutit à la tragique affaire du 17 juillet, si importante pour notre sujeT. 

L'autel de la patrie, élevé au Champ-de-Mars, devint le théâtre de 
manifestations démocratiques, hostiles à Louis XVI, en vue d'obtenir 
l'appel au peuple, etc. 11 n'y avait pas de temps à perdre : le rapport de 
Muguet de Nanthou, qui innocentait Louis XVl, avait été déposé le 13, 
et déjà, le 15 au matin, l'Assemblée avait voté quelques articles du 
projet. 

Dès le 14, des rassemblements tumultueux avaient essayé de pénétrer 
dans la salle des séances de l'Assemblée : il avait fallu employer la force 
pour les repousser. Le 15, un grand nombre de citoyens adoptèrent, 
sur l'autel de la patrie, une pétition, rédigée par un certain Massulard, 
où ils se plaignaient de n'avoir pu « pénétrer dans la maison nationale », 
et demandaient aux Constituants de suspendre « toute détermination 
sur le sort de Louis XVI, jusqu'à ce que le vœu bien prononcé de tout 
l'Empire français ait été émis ^ ». 

D'après les Révolutions de Paris ', cette manifestation fut mêlée de 
républicanisme : « On a fait, dit ce journal, le procès à la royauté, dans 
ce même Champ-de-Mars où l'on consacra, dans des temps d'ignorance, 
les chefs de cette lignée de brigands qui, depuis tant de siècles, ont 
écrasé la France. » A un officier de la garde nationale qui voulut parler 

d. Journal des Cordeliers, p. 8, 9, 48. 

2. Bouche de Fer du 11 juillet. 

3. Journal des Cordeliers, p. 62. 

4. Tuetey, t. II, n° 2568. 

5. Arch. nat., C, 7o, dossier 737. — Parmi les signatures d'hommes, je relève 
celles de l'abbé Mathieu, Noël, Peyre, J. Sentiet, Boucher Saint-Sauveur, Desfieux, 
Champion, Pépin-Dégrouhette. 

6. On trouvera celte pétition dans Bâchez (t. XI, p. 81), qui en a vu l'original 
revêtu seulement de six signatures : Girouard, Gaillemet, Ch. Nicolas, Gillet fils, 
Bonnet, Massulard; ce dernier, dit Bûchez, a inscrit dans son paraphe : Rédacteur 
de la pétition. 

7. T. IX, p. 29. 



148 LA FlITi: A VAIIKNNHS ET LE MOUVEMENT REPUBLICAIN 

en faveur de Louis X^ I, ou répondit : « Tais-toi, malheureux, tu blas- 
phèmes : c'esl ici le lieu sacré, le temple de la liberté; ne le souille pas 
en y prononçant le nom de roi. )) 

Les jK'titionnaires nommèrent deux commissaires ' qui, suivis d'une 
foule immense, se rendirent à l'Assemblée nationale, l^ne patrouille 
leur présenta les armes *, mais l'entrée de la salle leur fut interdite. 
Bailly fit entrer quelques-uns des pétitionnaires dans un bureau, où 
Robespierre et Pelion le*r confirmèrent que le décret était rendu, et 
leur dirent que leur pétition était sans objet ^. La foule-, avertie, prit 
une attitude menaçante, hua les députés à leur sortie, et, le soir, força 
presque tous les théâtres à faire relâche *. - ■• 

Voilà tC'pï'emier acte de cette tragédie du Champde-Mars. 
(Les Jacobins vont bientôt s'y mêler. -^ .. ,^ ^^. 

OiTsâit qu'ils avaient ardemment blâmé les premières manifestations 
républicaines. Puis ils s'étaient démocratisés, le pacte avec les Corde- 
liers avait été conclu. Les voilà maintenant alliés aux républicains pour 
l'œuvre démocratitjue. Aussi évitent-ils, par courtoisie, de lancer l'ana- 
thème à la république, comme ils l'avaient fait le 22 juin. Ils applaudis- 
sent, le 13 juillet, ces paroles conciliantes de Robespierre, qui expriment 
à merveille leur politique :](( On m'a accusé, au sein de l'Assemblée 
(nationale), d'être républicaiTT, on m'a fait trop d'honneur, je ne le suis 
pas. Si on m'eût accusé d'être monarchiste, on m'eût déshonoré : je ne 
le suis pas non plus. J'observerai d'abord que, pour beaucoup d'indi- 
vidus, les mots de république et de monarchie sont entièrement vides 
de sens. Le mot république ne signifie aucune forme particulière de 
gouvernement : il appartient à tout gouvernement d'hommes libres qui 
ont une patrie. Or, on peut être libre avec un monarque comme avec 
un sénat. Qu'est ce que la constitution française actuelle? C'est une 
république avec un monarque. Elle n'est donc point monarchie ni répu- 
blique : elle est l'un et l'autre. » Et, le lendemain 14, à l'Assemblée 
nationale, il écarta de lui le reproche de républicanisme, mais sans 
rien dire de désagréable aux républicains •\ 



d. Un (le ces deux commissaires, nommé Virchaux, était originaire de NeuchàteL 
• Ce personnage, dit Bûchez (ibicL), dont on s'expliquait difficilement l'intervention 
dans une afTaire toute française, fut retenu d'al)ord, puis relâché, et enfin arrêté 
dans la nuit. Ce fut la participation de cet homme à la manifestation dont il s'agit 
qui lit plus tard accuser, ainsi que nous le verrons, les pétitionnaires d'être sou- 
doyés par l'étranger. >■ Sur celle arrestation de Virchaux, voir le discours de Bailly 
à l'Assemliiée nationale, le 16 juillet 1791. 

2. liévoUilions de Paiis, ibid. 

3. Dans son Adresse aux Français, p. 17, Robespierre dit que Grégoire et Prieur 
(de la Marne) se trouvaient aussi dans ce bureau. Tous quatre firent entendre poli- 
ment aux pôtilionnaires que leur confiance les compromettait, eux, députés à la 
Constituante. 

4. Voir, au sujet de cette fermeture des théâtres, un extrait de la séance du Corps 
municipal du 13 juillet au soir, dans Bûchez, ibid. 

o. Pour ])ien comprendre l'attitude de Uobcspierre, il faut lire VAdresse de Maxi- 
milien Robespierre aux Français, Paris, 1791, in-8 de 49 p. Bibl. nat., Lb39yo224. 



l'affaire du gh AMP-de-mars ua 

Dans la môme séance du 13, aux Jacobins, Danton démontra « que 
jamais les rois n'ont traité de bonne foi avec les peuples qui ont voulu 
recouvrer leur liberté ». Sans doute, il n'en conclut pas qu'il faille éta- 
blir la république. Mais il est visible qu'il s'applique, tout comme Ro- 
bespierre, à ménager les républicains. 

A ce moment-là, les Jacobins applaudissent toutes les motions contre 
Louis XVI, contre l'inviolabilité, pour la déchéance, pour l'appel au 
peuple. 

Le 13 juillet au soir, Choderlos de Laclos (sans doute avec une arrière- 
pensée orléaniste) demanda aux Jacobins de faire, dans le sens du vœu 
national, c'est-à-dire en vue d'une consultation préalable de la nation. 
(( une pétition sage et ferme, non pas au nom de la Société, car les 
Sociétés n'ont pas ce droit, mais au nom de tous les bons citoyens de la 
Société; que la copie littérale de cette pétition soit envoyée à toutes les 
Sociétés patriotiques, non comme Sociétés, mais comme lieux de ras- 
semblement de tous les bons citoyens, pour être présentée à la signature 
et être envoyée dans les bourgs, villes et villages de leurs environs », 
Et, exagérant la démocratie, il demanda qu'on fît signer tous les 
citoyens sans distinction, actifs, non actifs, femmes, mineurs, a avec la 
seule attention de classer ces trois genres de signature^ ». Il ne doutait 
pas qu'on ne recueillît « dix millions de signatures ». 

Datée de juiUet 1791, elle est postérieure à l'affaire du Champ-de-Mars. Robes- 
pierre y fait son apologie, y expose sa politique. Il a compris que la Déclaration 
des droits était faite pour être appliquée et pouvait se réduire à ces deux prin- 
cipes : égalité des droits, souveraineté de la nation. 1° Égalité des droits : « J"ai 
demandé constamment que tout citoyen domicilié, qui n'était ni infâme, ni criminel,, 
jouît de la plénitude des droits du citoyen, qu'il fût admissible à tous les emplois, 
sans autre distinction que celle des vertus et des talents. « 2° Souveraineté de la 
nation : Robespierre a pensé que les représentants ne pouvaient faire aucun act& 
contraire aux droits imprescriptibles du souverain, « qu'il devait exister, pour 
toute nation, des moyens constitutionnels de les réclamer et de faire entendre, au 
moins dans certains cas, sa volonté suprême. >• « Quant au monarque, je n'ai 
point partagé l'effroi que le titre de roi a inspiré à presque tous les peuples libres. 
Pourvu que la nation fût mise à sa place et qu'on laissât un libre essor au patrio- 
tisme que la nature de notre révolution avait fait naître, je ne craignais pas la 
royauté, et même l'hérédité des fonctions royales dans une famille... » Il faut seu- 
lement contenir le pouvoir royal, etc. — Quant à sa conduite après la fuite,à 
Varennes, on l'a traité de factieux et de républicain : « On savait bien que nous 
n'avions jamais combattu ni l'existence ni même l'hérédité de la royauté; on 
n'était pas assez stupide pour ignorer que ces mots république, monarchie n'étaient 
que des noms vagues et insignifiants, propres seulement à devenir des noms de 
sectes et des semences de division, mais qui ne caractérisent pas une nature parti- 
culière de gouvernement; que la république de Venise ressemble davantage au gou- 
vernement turc qu'à celle de France, et que la France actuelle ressemble plus à la 
république des États-Unis d'Amérique qu'à la monarchie de Frédéric ou de 
Louis XIV; que tout État libre oii la nation est quelque chose est une république, 
et qu'une nation peut être libre avec un monarque; qu'ainsi république et monar- 
chie ne sont pas deux choses incompatibles; que la question actuelle n'avait pour- 
objet que la personne de Louis XVI... » — M"" Roland dira dans ses Mémoires {Œit- 
vre^, éd. Champagneux, t. II, p. 70) que, le 21 juin, chez Petion. « Robespierre, 
ricanant à son ordinaire et se mangeant les ongles, demandait ce que c'était 
qu'une république ». 

1. La Société des Jacobins, t. 111, p. 17, 18. 



150 LA l'UTH A VAHKXNl'S ET LE MOUVEMENT REPUBLICAIN 

Danton et R()l)ospicrre soutinrent l'idée de la pétition ' contre Biauzat, 
quialléi^ua(|ue, le matin même, l'Assemblée avait implicitement reconnu 
l'inviolabilité de Louis XW. 

On était sur le point d'aller aux voix, et, semble t-iP, de lever la 
séance, rpiand la salle du club fut comme envahie par une députation 
du Palais-Royal, avec plusieurs milliers de manifestants, « hommes, 
femmes, de tous états ». L'orateur de cette députation annonça l'inten- 
tion d'aller le lendemain au Champ-de-Mars (( jurer de ne jamais recon- 
naître Louis XVI pour roi )). Le président du club, Anthoinc, proposa 
aux manifestants lo])rojet Laclos comme propre à remplir leurs vœux. 
Cette asseml)lée tumultueuse et mêlée (les Jacobins soutiendront plus 
tard qu'alors leur séance était levée) nomma cinq citoyens pour rédiger 
cette pétition : Lanthenas, Sergent, Danton, Ducancel, Brissot. La péti- 
tion fut rédigée par Brissot, de l'aveu de Brissot lui-même^. Un conci- 
liabule se tint le soir même chez Danton, avec Camille Desmoulins, 
Brune et La Poype^ pour régler les mesures à prendre en vue d'activer 
les signatures et d'étendre le mouvement aux départements. Le lende- 
main matin 10, les manifestants se réunirent dans l'église des Jacobins 
et entendirent lecture de la pétition, qui se terminait ainsi : 

(( Les Français soussignés demandent formellement et spécialement 
que l'Assemblée nationale ait à recevoir, au nom de la nation, l'abdica- 
tion faite, le 21 juin, par Louis XVI, de la couronne qui lui avait été 
déléguée, et à pourvoir à son remplacement par tous les moyens consti- 
tutionnels, déclarant les soussignés qu'ils ne reconnaîtront jamais 
Louis XVI pour leur roi, à moins que la majorité de la nation n'émette 
un vœu contraire à celui de la pétition. )) 

Par tous les moi/ens consiiiutlonnels! C'était l'exclusion formelle de la 
république, le maintien de la monarchie. 

La pétition fut approuvée, et, sur le conseil des Jacobins présents, et 
avec un grand souci de la légalité, les pétitionnaires avertirent la muni- 
cipalité, qui leur en donna acte, de leur intention de se rendre au 
Champ-de-Mars ^ 

Ils s'y rendirent, et, comme l'autel de la patrie était très vaste, quatre 
commissaires (parmi lesquels Danton) s'y installèrent aux quatre angles 



1. Mais avec des réserves. Ainsi Roliespierre lilàma l'idée de faire signer les 
femmes et les mineurs. Plus tard, dans son Adresse aux Français (Bibl. nat., 
Lb -19/5224, in-8), il déclara avoir combattu le projet Laclos comme imprudent. 

2. Avant que Laclos fit sa motion, Danton s'était écrié que ce décret de l'Assem- 
blée constituante était » infâme », ce qui révolta les députés présents. Voir le 
Projet de défense de Brissot, réimprimé dans ses Méinoires, t. IV, p. 34"i. 

3. Ce point est obscur, dans l'unique et insuffisant compte rendu que nous avons. 
Cf. La Société des Jacobins, t. 111, p. 19, 42. 

4. Voir les Mémoires de Brissot, t. IV, p. 343. 

5. Gazette des nouveaux tribunaux, n" 34. 

6. Cette notification était signée des noms suivants : Terrasson, Damas Julien, 
Billaud-Varenne, Fréron, Chépy fds, Camille Desmoulins, Maubac, Gerbac, Marchand. 
(Bûchez, 2« éd., t. V, p. 414.) 



l'affaire du champ-de-mars ISl 

et lurent simultanément la pétition '. Les républicains étaient très mé- 
contents. Plusieurs avaient apporté d'autres pétitions, qui ne nous sont 
pas parvenues -. Ceux qui signèrent barrèrent le membre de phrase : El 
à pourvoir, etc. D'autres, après ces mots : Louis XVI pour leur roi, ajou- 
tèrent ceux-ci : iSi aucun autre^. Il circula même des textes imprimés 
où se trouva cette addition '. Les commissaires protestèrent. On alla 
consulter le club des Jacobins, où il y eut un débat confus. La question 
fut renvoyée à la séance du soir. 

Ce qui prouve que les idées républicaines étaient encore bien 
vivaces, malgré tant de désaveux et de défections, c'est qu'il fallut 
quatre heures de discussion pour que le club arrivât à un avis sur 
l'addition républicaine proposée^. Il fut enfin décidé que le texte pri- 
mitif serait textuellement maintenu. Mais aussitôt on apprit que 
l'Assemblée nationale avait rendu son décret, et on décida que la péti- 
tion serait retirée. 

Le lendemain matin, le club envoya supprimer l'édition de la pétition, 
et une annonce fut faite au Champ-de-Mars aux citoyens présents, pour 
qu'ils eussent à y renoncer. 

Les Jacobins ne furent pas suivis par les démocrates, républicains ou 
autres, des Cordcliers "^ et des Sociétés populaires. Le 17, une troisième 
pétition, sur l'initiative des Sociétés populaires ", fut rédigée par Robert ^ 
Peyre, Vachard et Demoy ^ et revêtue de plus de 6U00 signatures, entre 
autres celles de Chaumette, Hébert, Hanriot, Santerre, Meunier, prési- 



1. Voir aussi le récit tle M"^ Roland, Œuvres, éd. Champagneux, t. II, p. "4, 322. 

2. La Sociélé des Jacobins, t. III, p. 43. 

3. Michelet dit avoir vu, aux Archives de la Seine, l'original de cette pétition, 
avec les mots : Ni aucun autre, tout entier de la main de Robert. {Les femmes de 
la Révolution, 2" éd., 1855, in-18, p. 72.) — Serait-ce une copie? N'est-il pas plus 
probable que Michelet confond ici la pétition du 16 avec celle du 17, dont il dit 
ailleurs qu'elle lui parait avoir été écrite par Robert? {Histoire de la Re'volution, 
3« édit., t. II, p. 343, 344.) 

4. Par exemple, elle fut ainsi imprimée, avec cette addition, dans la Bouche de 
Fer du 17 juillet, p. 2. (Cf. le même journal, n" du 25 juillet, p. 3.) 

5. La Société des Jacobins, t. III, p. 43. 

6. Le club des Cordeliers tint une importante séance le 16 juillet au soir. Mais 
elle ne nous est connue (]ue par cette déposition d'un témoin au procès intenté plus 
tard aux manifestants du Champ-de-Mars. Ce témoin dépose que, dans cette séance, 
" un membre a dénoncé M. Railly, qui est soupçonné d'avoir fait arrêter le frère 
Lefranc, membre du club, pour avoir colporté la pétition (sans doute celle du 16); 
qu'ensuite un autre membre a rappelé quïl fallait se rendre le lendemain en 
assemblée au Champ-de-Mars pour signer une pétition sur l'autel de la patrie, mais 
qu'ayant appris que M. le maire avait ordre de déployer le drapeau rouge et de 
publier la loi martiale, et que M. La Fayette avait carte blanche pour faire tirer 
sur les attroupements, il proposait de s'y rendre tous par des voies dilTérenles avec 
des armes cachées et de repousser à main armée ceux qui viendraient pour les dis- 
siper; que cette proposition a été adoptée avec transport. >- (Arch. nat., T, 2143».) 

7. Révolutions de Paris, t. IX, p. 57. Cependant la Bouche de Fer du 23 juillet, 
p. 0, dit que les Sociétés fraternelles n'allèrent pas au Champ-de-Mars le 17. 

8. M""" Roland, Œuvres, éd. Champagneux, t. II, p. 323. 

9. Brissot {Mémoires, t. IV, p. 343) attribue aussi une part de collaboration à 
Bonneville. 



152 LA Fl'ITE A YARKXNES ET LE MOUVEMENT IIÉPUIÎLICAIN 

dent (le la Société fraternelle des doux sexes. Des femmes signèrent 
aussi'. Xi D.iiildii ni aucun d(>s Jacobins connus ne signèrent. 

Les pétitionnaires demandaient à l'Assemblée nationale de revenir 
sur son décret de la veille, « de prendre en considération que le délit de 
Louis XVI est prouvé, que ce roi a abdiqué ; de recevoir son abdication et 
de convoquer un nouveau pouvoir constituant pour procéder, d'une ma- 
nière vraiment nationale, au jugement du coupable, et surtout au rem- 
placement et à l'organisation d'un nouveau pouvoir exécutif ». 

11 n'était pas question de république, mais on ne parlait pas non 
plus des « moyens constitutionnels », comme dans la pétition du 16. 
La république pouvait très bien résulter de cette (( organisation d'un 
nouveau pouvoir exécutif ». En tout cas, on peut dire que cette pétition 
émanait surtout de républicains. On la considéra comme une pétition 
républicaine ^ 

Cependant les pétitionnaires n'avaient violé aucune loi, n'avaient rien 
dit contre la constitution, n'offraient pas le moindre prétexte à une 
répression légale. Malbeureusement, le matin du même jour, deux 
hommes suspects, que l'on avait trouvés cachés sous l'autel do la 
patrie, furent mis à mort, non par les pétitionnaires, mais par les habi- 
tants du Gros-Gaillou. L'Assemblée nationale et le maire de Paris cru- 
rent ou feignirent de croire que ce meurtre était l'œuvre des démocrates 
et des républicains. On sait ce qui s'ensuivit : la loi martiale proclamée, 
le drapeau rouge déployé, l'autel de la patrie jonché de cadavres. 

1. L'original fut conservé par le courage des citoyens qui ramassèrent les caliiers 
sous le feu de la garde nationale (Bûchez, t. XI, p. llo). Il a été vu et décrit par 
Bûchez et par Michelet. Il a disparu, en 1871, dans l'incendie des Archives de 
la ville de Paris. 

2. Il est à noter que le munie jour avait lieu une manifestation conforme à la 
politique de l'Assemblée constituante, et à l'idée populaire qu'un bon roi, un 
nouvel Henri IV, pouvait seul sauver la France. On lit en elTet dans VAmi du Roi, 
par Royou, n° du 18 juillet 1791 : « Hier on avait affublé le bon Henri IV d'une 
écharpe municipale. On avait mis à son épée une cocarde nationale, sur sa tête 
une couronne nationale. » Et le journaliste contre-révolutionnaire ajoute : « C'est 
une étrange manière d'honorer sa mémoire que de bigarrer sa statue de tous ces- 
signes de la rébellion. » 



CHAPITRE VI 
Les républicains et les démocrates 

après 

l'affaire du Champ de IVIars 



I. Scission et réaction après la journée du 17 juillet 1791. — II. Aggravation du 
système bourgeois. — III. L'Assemblée constituante ferme toute voie légale à la 
démocratie et à la république. — IV. Restauration du pouvoir royal. 

[^La journée du 17 juillet 1791 a une grande importance historique. 
C'est un coup d'état de la bourgeoisie contre le peuple, contre tous les 
démocrates, républicains ou non. C'est un acte de guerre civile, et en 
cfïet la guerre de classes, déjà annoncée, commence.! 

Du massacre du Champ de Mars date la scissiorTirrémédiable des 
hommes de 1789 en deux partis, qui ne se nomment pas eux-mêmes, 
dont chacun se dit patriote, mais que nous pouvons appeler le parti 
bourgeois et le parti démocratique, parce que c'est la question de 
l'organisation de la souveraineté nationale qui les divise et les arme 
l'un contre l'autre. 

Scission aux Jacobins, par l'émigration aux Feuillants de la majorité 
modérée de ce club, qui a peur « des novateurs ardents et inquiets ' », 
et qui veut « la constitution, toute la constitution, rien que la consti- 
tution ^ )) ; scission à l'Assemblée nationale, qui, depuis que l'extrême 

1. Voir l'adresse des Feuillants aux Sociétés affiliées, au sujet des élections pour 
la Législative. Bibl. nat., Lb ^o/SOG, in-8. 

2. Autre adresse des mêmes, 6 janvier 1792. Bibl. nat., Lb^o/804, in-8. Il faut bien 
remari|uer que tous les Feuillants n'était pas antidémocrates d'une manière intran- 
sigeante. Dans la liste des membres du club (Bibl. nat., Lb ^o/SOï, in-8), je trouve 
une partie du futur personnel de la république démocratique, et je relève les noms 
de Cochon, Ghàteauneuf-Randon, Coffinlial, Ducos, Ginguené, Granel (de Toulon), 
Kervélégan, La Revellière-Lépeaux, Lanjuinais, Nioclie, Pache, Reubell, Salle, Sali- 
ceti, Voulland. On y vit siéger, sous la Législative, Monestier (de la Lozère), qui 

REVOLUTION FRANÇAISE. '■ *■ 



.) i 



LES RÉPUBLICAINS APRÈS L'AFFAIRE DU CHAMP DE MARS 



droite s'abstient, ne compte plus que deux partis : les démocrates, 
ayant pour orateurs Robespierre, Petion, Buzot, Grégoire; les bourgeois 
ou coiisliliilionnels, ayant pour orateurs Barnave, d'André, Le Chape- 
lier, etc.; scission, déchirement analogues dans toutes les communes 
de France; toute la nation divisée en deux camps hostiles, voilà les 
conséquences de la journée du 17 Juillet 1791, qui, directement ou indi- 
rectement, ont influé sur presque tout le xix" siècle. 

T La bourgeoisie usa de sa sanglante victoire pour persécuter ses 
adversaires et pour accroître encore son propre privilège politique. 

Une sorte de terreur pesa aussitôt sur tous les démocrates, soit répu- 
blicains, soit monarchistes. 

Le 18 juillet, le garde des sceaux Duport-Dutertrc écrivit à Bernard, 
accusateur public près le tribunal du VP arrondissement, pour l'inviter 
à poursuivre les manifestants de la veille'. Le zèle de Bernard avait 
devancé celui du ministre. Par son réquisitoire, en date du 17 juillet, 
il « rendait plainte » des événements du jour même, et requérait qu'il 
fût « informé contre les auteurs, fauteurs et complices des desseins 
funestes manifestés par lesdits événements, circonstances et dépen- 
dances ». Quels desseins funestes? Ceux des « ennemis publics ou des 
hommes inquiets et turbulents », qui « ont cru trouver dans la crise 
de l'Etat une occasion favorable au succès de leur ambition ou de leur 
système )). Ce sont tous les démocrates que dénonce Bernard, y compris 
ces hommes (( qui se disent les amis de la constitution et les défenseurs 
du peuple ». Leur conspiration a été ourdie contre l'Assemblée natio- 
nale, contre Bailly, contre La Fayette, contre la garde nationale. « Pour 
préparer les esprits à la grande explosion, dit Bernard, des hommes 
sans bas ni chemise ont été stipendiés pour déclamer dans les rues et 
les places publiques des vers de Brutus~. Par les intrigues des princi- 
paux factieux, des Sociétés patriotiques ont été égarées, et ont secondé, 
contre leur intention, les projets les plus sinistres; des motionnaires 
ont été dispersés dans tous les lieux publics pour séduire la multitude 
par les propositions les plus captieuses et les calomnies les plus absurdes. 
Enfin, on s'est efforcé de rallier à l'étendard de l'anarchie les ouvriers 
des ateliers de charité en leur promettant les biens du clergé, et tous les 
brigands, par les promesses séditieuses du droit de citoyen actif et du 
partage des terres. )) Quant à la pétition du Champ de Mars, son succès 
« aurait été suivi de la guerre étrangère, de la guerre civile, de la ban- 
queroute et de tous les malheurs ». Ces déclamations de Bernard sont 



plus lard, sous la Convention, agira en déchrtstianisafeur dans ses missions. Mais 
la majorité des Feuillants était inféodée à la politique bourgeoise et monarchiste. 

1. Arcli. nat., Papiers de Bernard, T, 2113.5^ dossier 32. 

2. Allusion à raffiche lyrannicide des Cordeliers. (Voir ci-dessus, p. 12o.) Les 
Révolutions de Paris (t. IX, p. 431), dans une réfutation de ce réquisitoire, nièrent 
que ces vers eussent été déclamés publiquement. 



SCISSION ET RÉACTION 



ro.i 



vagues, mais on y voit bien l'intention et le grief, et c'est à la démo- 
cratie que la bourgeoisie veut faire son procès \ 

Ce procès ne fut pas facile à instruire, faute de grief légal. Bernard 
dut encourager les juges par un réquisitoire, dont nous avons le 
brouillon -, et où il déclare, ce qu'il n'avait pas déclaré dans son pre- 
mier réquisitoire, que la fameuse pétition n'était pas l'objet des pour- 
suites. « Il n'est pas vrai, dit-il, que mes poursuites frappent sur la 
pétition : sans l'approuver personnellement, je reconnais dans tous les 
citoyens le droit incontestable de pétition sur toutes matières, en se con- 
formant aux formalités prescrites par la loi. » 

Sans doute cette pétition a été « l'instrument des factieux », « l'arme 
avec laquelle ils voulaient détruire la constitution », « mais les signa- 
taires n'ont rien à redouter de nos poursuites ». 

« Loin de vouloir les poursuivre, nous nous affligeons des erreurs de 
quelques-uns d'eux, comme nous nous réjouissons de ce qu'ils font de 
bien, et c'est avec la plus grande satisfaction que nous publions que 
MM. Petion et Robespierre ont déclaré, non seulement dans leur dépo- 
sition, mais [dans] une lettre écrite le 16 juillet dans les bureaux de 
l'Assemblée nationale, trouvée dans le portefeuille ^ qu'après le décret 
rendu sur le sort du roi, toute pétition était inutile. Il est donc constant 
que, si ces illu«tres représentants, entraînés par un ardent amour de la 
liberté, ont erré quelques instants dans leurs opinions, en appliquant 
à un grand État vieilli dans le luxe et dans les vices qui l'accom- 
pagnent, à un État environné de monarchies puissantes et des circon- 
stances les plus critiques, des remèdes trop violents, l'austérité des 
mœurs antiques et l'àpreté du gouvernement républicain, ils ont failli 
par un excès de vertu, mais au moins ils ont reconnu cette vérité essen- 
tielle que, dans la crise présente, le salut public dépend de l'union de 
tous les citoyens et du concours de toutes les volontés particulières à 
faire exécuter la volonté générale. » 

Il met hors de cause la Société des Jacobins : « Il est constant et 
prouvé au procès qu'un attroupement de 8,000 individus, sortis du 
Palais-Royal, s'est introduit le 16 juillet [au] soir ^ dans cette assemblée, 
en forçant les portes, que c'est cette multitude effrénée qui seule a dicté 
la pétition et déterminé toutes les démarches qui l'ont accompagnée °. » 

« Quels sont donc les objets de ma plainte? Si je ne poursuis ni la 
pétition, ni les signataires, ce sont les complots pour disperser l'Assem- 
blée nationale, pour changer la forme (du gouvernement décrété par 



1. On trouvera le texte de ce réquisitoire dans les Révolutions de Paris, t. IX, 
p. 393 à 396. 

2. Arch. nat., Papiers de Bernard, ibid. 

3. Il s'agit du portefeuille de Fréron. 

4. Il faut lire : le f 5 juillet, et non pas le 16. Voir ci-dessus, p. 150. 

5. H renvoie comme preuve aux dépositions d'Anlhoine, de Royer, de Brune, et 
du chevalier de la Rivière. 



156 LES RÉPUBLICAINS APRÈS L'AFFAIRE DU CHAMP DE MARS 

rAsscmblce) * ; ce sont ceux qui, pour exécuter ces projets criminels, 
ont formé des attroupements. Ce sont surtout les scélérats qui ont 
excité le peuple à assaillir et désarmer la garde nationale, le rempart et 
le soutien de la liberté et de la tranquillité publique. Ce sont les plus 
dangereux ennemis de la constitution, des hommes perdus de dettes, 
sans asile et sans propriété, etc., etc. » 

11 requiert de nouveaux décrets de prise de corps, contre « les mem- 
bres du club des Cordeliers qui, dans la séance du 16 juillet soir^ ont 
proposé de repousser la garde nationale par la force et de se munir 
d'armes tranchantes pour couper les jarrets des chevaux »; et aussi 
(( contre celui qui a présidé, le samedi 16 juillet, la Société des Indi- 
gents, rue Christine ». Il demande un décret d'assigné pour être ouï 
contre le sieur La Poype, qui a proposé, dans un comité particulier des 
Jacobins, de se munir d'armes cachées. Il rappelle a que la plainte contre 
les moteurs et instigateurs des événements du Champ de Mars frappe 
plus particulièrement sur ceux qui se proposaient de changer la forme 
du gouvernement et d'expulser l'Assemblée nationale )). 

Des témoins « parlent des bruits répandus que l'on devait nommer, 
au Champ de Mars, Danton et Fréron tribuns du peuple. )) Bernard 
requiert la continuation de l'instruction, pour entendre de nouveaux 
témoins. Il repousse les demandes en liberté provisoire formulées par 
quelques-uns des inculpés : par Richard, un des assassins des deux 
invalides cachés sous l'autel de la patrie; par Brune, accusé de propos 
et de menaces qui annoncent qu'il était informé des projets contre la 
constitution; par Verrières et Musquinet de Saint Félix, accusés des 
mêmes propos; par Tissier, qui a juré, au Champ de Mars, d'obéir à la 
nation et à la loi. « Il est indispensable d'apprendre à ce cavalier que 
le souverain n'existe pas dans une multitude illégalement assemblée 
et présidée par un factieux; qu'en France le souverain, c'est-à dire la 
nation, est représenté par l'Assemblée nationale et le roi. » 

Il ne dit pas : ce sont des démocrates, ce sont des républicains, et il 
ne veut pas paraître poursuivre pour un délit d'opinion. Mais c'est bien 
la démocratie et surtout à la république" qu'on fait le procès, comme 
le remarquent les /ircohitions de Paris, et cinq témoins vinrent déposer 
que Brune avait tenu des propos républicains*. Tissier, dont il a été 
question plus haut, fut convaincu d'avoir dit, au nom de tout son corps, 
qu'il ne voulait plus de roi. On ne fait pas le procès à la pétition, et 
cependant un témoin dépose que Momoro, debout sur l'autel de la 
[vitrie, a excité à la signera 

i. Les mots entre parenthèses sont raturés. 

2. 11 a écrit par erreur 17 fuitlet, ici et plus loin, au lieu de 16 juillet. 

3. On vient de voir en elTel ipie Bernard avait requis contre ceux qui voulaient 
• changer la forme du pouvernement ». 

4. Kévolulions de Paris, t. IX, p. 314, 313. 

5. Ibid., p. 320, 322. Cf. quelques extraits des dépositions dans les papiers de 
Bernard. 



SCISSION ET RÉACTION 157 

Nous n'avons pas l'acte d'accusation, qui serait si important pour 
l'histoire de ce début de la guerre des classes. Nous n'avons même pas 
une liste authentique des accusés. D'après la Gazette des nouveaux tri- 
bunaux ', ils étaient au nombre de quatorze, à savoir : Brune, Bruirette 
de Verrières, Legendre, Santerre, Tissier, Saint-Félix, Richard l'aîné, 
Santies (?), Barthe, Camille Desmoulins, le chevalier de la Rivière et 
« trois quidams ». Quelques-uns d'entre eux, Camille Desmoulins, 
Legendre, Santerre, réussirent à se cacher. Les autres furent arrêtés. 
L'information dura du 23 juillet au 8 août suivant ^ Le 12 août, le 
procès commença en audience publique. Nous n'en avons pas de compte 
rendu suivi. Nous voyons seulement que la lumière ne se faisait pas 
dans l'esprit dos juges, et que le procès traîna en longueur. Le 31 août, 
le décret de prise de corps contre Santerre, Desmoulins, La Rivière, Tis- 
sier, Brune et Momoro fut transformé en décret d'ajournement per- 
sonnel, ce qui faisait prévoir un acquittement ^. L'amnistie générale, 
votée par la Constituante le 14 septembre, mit fin à ce procès intenté à 
la bourgeoisie contre la démocratie et le républicanisme, procès qui 
parut hypocrite et sans base légale. 

Ce ne fut pas le seul *. Danton fut poursuivi, mais pour d'autres 
prétextes, et il dut aller passer quelques jours en Angleterre ^ 

Les autres démocrates cordeliers, républicains ou non, durent se 
cacher pendant quelque temps, comme Marat, Fréron et Robert ®. 

Il y eut une sorte de petite terreur, qu'on pourrait appeler terreur 
bourgeoise, et qui fut rendue possible par l'état de l'opinion moyenne 
en France ^ On crut réellement, dans presque tout le royaume, ce que 
disaient les journaux bourgeois, constitutionnels (seuls journaux 
répandus en province), à savoir que les pétitionnaires du Champ de 
Mars avaient voulu désorganiser la société, que c'étaient des factieux, 
des assassins, des contre-révolutionnaires masqués ^ Dès le 18 juillet, 

1. N° 3i, 26 août 1791, p. 123. — Bibl. nat., Inventaire, F SoiSO, in-8. 

2. Ibid. 

3. Peut-être faut-il rapporter à cette date le procès que les Révolutions de Paris 
(n" 169, du 29 septembre au 6 octobre 1792) disent avoir été intenté « en 1791 » au 
sieur Vialla, aide-major du bataillon de Popaincourt (et plus tard aide de camp de 
Dumouriez), « pour avoir dit publiquement qu'il était né républicain et qu'il 
mourrait tel ». (T. XIV, p. 61.) 

4. Il y eut d'autres arrestations politiques. Ainsi, dans les papiers de Bernard, je 
trouve cette liste (Arch. nat., T, 21i3-5, dossier 34) : « Noms des personnes déte- 
nues dans les prisons de l'Abbaye, depuis le 16 juillet : MM. Jean-Guillaume Vir- 
chaux, François Martin, Le Franc, Emmanuel Glasson, Rotondo, Roussillon, Jean 
Le Court, Suleau, veuve Fréron, M"° Colombe, Verrières, de Fiers, Redeli. » Cette 
liste est certifiée conforme par le concierge-greffier de la prison, 30 juillet 1791. On 
remarquera que parmi ces prisonniers il y avait un royaliste, Suleau. 

5. J'ai raconté cette fuite de Danton dans la revue la Révolution française, t. XXIV, 
p. 322-326. — Danton revint à Paris le 9 septembre 1791. 

6. Les époux Robert demandèrent d'abord asile à M™* Roland (voir ses Mémoires 
et ses lettres à Bancal). 

7. A Marseille, les patriotes démocrates furent persécutés comme républicains. 
Voir une lettre de Marseille du 12 août 1791, dans le Moniteur du 21 août. 

8. Robespierre dira aux Jacobins, le 29 octobre 1792 : « Avec quelle facilité elle 



1K8 LES RÉPUBLICAINS APRES L AFFAIRE Dl" CHAMP UE MARS 

Thomas Lindet écrivait à son frère : « La haine dn roi faisait A^ouloir 
l'abolition de la roj^auté : la crainte du désordre va réconcilier avec la 
royauté, et peut-être avec le roi'. » C'est ce qui arriva : il y eut une 
réaction d'opinion, dans le sens monarchifiue, devant laquelle les 
républicains durent baisser la tête, et il fut beaucoup moins question 
de république. 

Mais la défaite des républicains ne fut qu'apparente, puisque le 
mouvement démocratique ne fut arrêté que dans la rue, et non dans 
les esprits, et que la république devait logiquement bénéficier, en fin 
de compte, de tous les progrès de la démocratie. 

D'autre part, confondus dans le grand parti démocratique, les répu- 
blicains transforment ce parti, en républicanisent l'esprit, l'ont déjà 
converti à cette polyarchic dénoncée par Siéyès, puisqu'ils lui ont fait 
accepter, à un moment, l'idée d'un Conseil exécutif élu. 

Obligés de cacher leur drapeau et de faire semblant de disparaître, 
les républicains sont, en réalité, bien plus forts qu'avant la fuite à 
Varennes. Ils se sentent les héritiers désignés du système bourgeois, 
dont la destinée ne repose plus sur la confiance unanime de la nation, 
mais sur la base fragile d'un trône occupé par un roi suspect. 

JJ Ces conséquences lointaines n'apparurent pas alors, et la bour- 
geoisie profita de sa victoire, non seulement en se vengeant des 
démocrates, mais en accroissant ses propres privilèges politiques, en 
rendant plus rigoureuses les conditions censitaires. 

On se rappelle que le système censitaire établissait quatre classes de 
citoyens politiquement privilégiés ou citoyens actifs : 1° Les citoyens 
formant les assemblées primaires, c'est-à-dire ceux qui payaient une 
contribution directe égale à la valeur locale de trois journées de tra- 
vail; 2° les citoyens élus par les assemblées piimaircs pour former les 
assemblées électorales (dix journées de travail); 3" les éligibles aux 
fonctions diverses (dix journées de travail); 4" les éligibles aux fonc- 
tions de député (un marc d'argent). 

Ce système avait fonctionné pour les élections aux offices adminis- 
tratifs, municipaux, judiciaires, ecclésiastiques. 

il en était sorti un personnel de fonctionnaires généralement modéré 
et bourgeois, mais pas si modéré et si bourgeois que l'aurait voulu, 
semble-t-il, la majorité de l'Assemblée constituante. 

C'est surtout à Paris que la bourgeoisie avait eu des mécomptes. 

Les assemblées primaires, formées de 91 000 citoyens actifs 
(78 000 pour la ville de Paris, 13 000 pour le reste du département), 
eurent à nommer, en octobre 1790, 913 électeurs. 

(la calomnie) rendit tous les défenseurs de la liberté les objets de la prévention et 
de la haine publique, sous les noms de factieux, de républicains, etc.! » [Lettres 
de Marimilien l'\ot,espierre à ses commettants. Ribl. nat., Le -jCjSS, in-8.) 
1. Correspondance de Thomas Lindet, publiée par A. Montier, p. 301. 



AGGRAVATION DU SYSTEME BOURGEOIS 139 

A l'époque où avait été faite la loi électorale, le nombre de Parisiens 
éligibles aux fonctions d'électeurs semblait devoir être assez faible, 
parce qu'il n'y avait à Paris presque pas de contributions directes. 
Mais, depuis, presque toutes les contributions indirectes ayant été 
transformées en contributions directes, un très grand nombre de 
citoyens se trouvèrent payer les 10 francs nécessaires pour être éligi- 
bles \ Le choix des assemblées primaires ne fut donc pas restreint, 
comme on avait pu l'espérer ou le craindre, à un petit nombre de 
citoyens aisés. 

D'autre part, dans cette enfance de la vie politique, il arriva que, 
par ignorance, paresse ou crainte, la plupart des citoyens actifs ne 
votèrent pas. Les sections qui comptèrent le plus de votants furent 
celle des Enfants-Rouges, qui en compta 257 sur 1 573, et celle du 
Théâtre -Français, qui en compta 497 sur 2 617. En moyenne, le 
nombre des votants ne dépassa pas le neuvième du nombre des 
inscrits -. 

Ces abstentions favorisèrent évidemment les démocrates, qui, sans 
obtenir la majorité, firent passer bon nombre de leurs candidats. x\insi, 
parmi les 913 électeurs, il y eut Brissot, Kersaint, Carra, Sergent, 
Santcrre, Panis, Danton, Pons (de Verdun), Fabrc d'Églantine, Bou- 
cher Saint-Sauveur, et même un des rédacteurs du Journal républicain 
le Mercure national^ le chevalier Guynement de Keralio, le père de 
M""^ Robert. 

On a vu que ces élections avaient eu lieu en octobre 1790. C'est le 
moment où, Louis XVI s'étant brouillé avec la Révolution à cause de 
la constitution civile du clergé, on avait vu s'accentuer le mouvement 
démocratique et naître un parti républicain : ces circonstances avaient 
évidemment exercé de l'influence sur l'esprit et sur les votes des assem- 
blées primaires, et c'est ainsi qu'une forte minorité de démocrates 
avait pu s'introduire dans l'assemblée électorale du département de 
Paris. 

Cette assemblée, qui siégea du 18 novembre 1790 au 15 juin 1791, 
nomma les administrateurs du département, les juges, l'évéque (Gobel) 
et les curés. 

Pour ce qui est de l'évéque et des curés, les électeurs semblent s'être 
mis assez aisément d'accord, sans scission en démocrates et en bourgeois. 

Il n'en fut pas de même pour les élections au département (14 jan- 
vier-15 février 1791). Sans doute, les modérés eurent la majorité, et 
firent passer leurs chefs les plus notables, La Rochefoucauld, Mirabeau, 
Talleyrand, Siéyès, et la majorité de ce département sera résolument 
« conservatrice », comme nous disons, c'est-à-dire anti-républicaine, 

1. Combien"? Je n'ai pas trouvé de liste générale des éligibles du département de 
Paris. On n'a que quelques listes de sections. Cf. Etienne Charavay, Assemblée élec- 
torale de 17.90, p. VIII, note 1. 

2. Il y en eut davantage dans les cantons suburbains, le quart ou la moitié. 



ICO LES RÉPI'IÎLIGAINS APRES L AFFAIRE DU CHAMP DE MARS 

anti-démocrate. Mais les démocrates réussirent à faire élire deux des 
leurs, et non des moindres : Kersaint, qui était à demi républicain, et 
Danton (31 janvier 1791), qui passait alors pour un démagogue for- 
cené. Il est vrai que ce dernier ne fut élu qu'au deuxième tour de 
scrutin, par 144 voix sur 461 votants. Mais qu'il ait pu être élu, alors 
qu'il n'avait encore donné aucune preuve de la modération relative 
qu'il montra plus lard, cela prouve quel était le progrès des idées 
démocratiques. 

On a vu combien ce progrès s'accentua à Paris, au printemps 
de 1791. Les électeurs suivirent ce courant, et leurs votes se pronon- 
cèrent de plus en plus en faveur des démocrates. Robespierre, qui était 
comme le chef du parti démocratique à l'Assemblée constituante, fut 
élu, le 10 juin 1791, accusateur public au tribunal criminel du dépar- 
tement de Paris, par 220 voix contre 99 à d'André, un des chefs du 
parti bourgeois. Le 15 juin, Petion fut élu président du tribunal cri- 
minel, et Buzot substitut du président. Le 18 décembre 1790, Rœderer 
avait été élu « juge suppléant de l'un des tribunaux des six arrondis- 
sements du département de Paris ' ». On voit donc que, sauf Grégoire 
(mais les électeurs de Paris ne pouvaient pas songer à lui, puisqu'il 
avait été élu évoque de Loir-et-Cher), les plus notables des constituants 
démocrates avaient été élus à diverses places du nouveau régime 
judiciaire, si bien que le fonctionnement du système électoral cen- 
sitaire avait abouti, dans la capitale même, à la glorification des 
démocrates. 

Voilà pourquoi, après sa victoire sanglante du 17 juillet 1791, l'As- 
semblée constituante essaya de rendre plus bourgeois, si je puis dire, 
ce système déjà si bourgeois, et d'aggraver les conditions censitaires, 
maintenant qu'elle voyait les démocrates terrorisés, au moins les 
démocrates capables d'un coup de main, et qu'il lui semblait n'avoir 
plus d'insurrection populaire à craindre. 

Mais comment faire pour revenir à ces décrets constitutionnels pro- 
clamés si souvent intangibles, dont le maintien avait été juré tant de 
fois et si solennellement? Comment toucher à l'arche sainte de la 
constitution, alors surtout qu'on venait de verser le sang des démo- 
crates qui voulaient la reviser? 

Voici ce qu'on imagina. 

Puisque l'opinion s'était si fortement prononcée contre la condition 
du marc d'argent, exigée pour le cens d'éligibilité à la future Assemblée 
législative, puisque Paris avait ardemment manifesté contre le marc 
d'argent, eh bien, on rapporterait ce décret impopulaire, et on profi- 
terait de la circonstance pour accroître énormément les conditions 
d'éligibilité aux fonctions d'électeur du second degré. Sous l'apparence 
d'une concession à l'opinion démocratique, la bourgeoisie fortifierait 

1. Klienne Cliaravay, Assemblée électorale de 1790, p. 247. 



AGGRAVATION DU SYSTÈME BOURGEOIS 161 

ainsi ses moyens de défense contre la démocratie, puisque ceux qui 
nommeraient directement les députés ne pourraient plus être choisis 
que parmi les plus riches. Transporter, comme on le voulait faire et 
comme on le fit, la condition du marc d'argent des éligibles aux élec- 
teurs, c'était accentuer le caractère bourgeois du régime. 

Une occasion s'offrait. Il y avait à codifier la constitution. On en avait 
voté les articles essentiels en 1789. Beaucoup d'autres articles avaient 
été votés depuis, et, d'autre part, la distinction entre les décrets pro- 
prement constitutionnels et les décrets proprement législatifs n'était pas 
bien nette. 11 y avait à faire la distinction, et à classer tous les décrets 
constitutionnels en une seule loi, en revoyant, au besoin, la rédaction 
de chaque décret. 

C'est pour procéder à ce travail que, le 23 septembre 1790, l'Assemblée 
constituante avait décidé d'adjoindre sept membres au Comité de cons- 
titution : Adrien du Port, Barnave, Alexandre de Lameth, Clermont- 
Tonnerre, Beaumetz, Petion et Buzot. 

Ce Comité, malgré Petion et Buzot, se décida à faire plus, c'est-à-dire 
à reviser la Constitution. Et voici ce qui se passa pour la question du 
droit de suffrage. 

Le y août 1791, Thouret, au nom du Comité, proposa de rapporter le 
décret du marc d'argent, et d'augmenter la contribution exigée des élec- 
teurs, mais sans indiquer aucun chiffre. 

Aussitôt les démocrates firent volte-face. Ceux qui, hier, voulaient 
changer la constitution pour la démocratiser, les voilà qui deviennent 
presque tous conservateurs de la constitution, qui demandent le main- 
tien des 10 journées de travail et du marc d'argent. 

Le 11 août, Thouret proposa de fixer la contribution exigée des élec- 
teurs à la valeur de 40 journées de travail. 

Petion combattit cette proposition, en disant qu'il aimait encore mieux 
le marc d'argent. 

Robespierre parla éloquemment. Il montra qu'avec ce système, Jean- 
Jacques Rousseau n'aurait pas été électeur. « Cependant il a éclairé 
l'humanité, et son génie puissant et vertueux a préparé vos travaux. 
D'après les principes du Comité, nous devrions rougir d'avoir élevé des 
statues à un homme qui ne payait pas un marc d'argent. )) L'homme à 

10 journées de travail est aussi indépendant que le riche, et, comme le 
pauvre a plus d'intérêt aux lois que le riche, il sera un meilleur électeur. 

11 conclut à ce qu'on révoque à la fois et le décret du marc d'argent et 
les conditions d'éligibilité imposées aux électeurs. Mais il laissa voir 
qu'il se résignerait au statu quoK 

Ce statu quo fut réclamé très nettement par Buzot, afin de ne pas 
« jeter le trouble dans nos provinces )). Et il ajouta, aux applaudisse- 
ments de la gauche : « 11 est bien étonnant, en vérité, que ceux que l'on 

1. Le Hodey, t. XXXI, p. 361-3G8. 



162 LKS RÉPUItLICAINS APRÈS L'AFFAIRK DU CHAMP DE MARS 

a si longicriips accusés de républicanisme sont ici les mêmes qui veulent 
maintenir la constitution telle qu'elle est*. » 

Barnavc r(''|)ondit, en termes remarquables, aux orateurs démocrates. 
Il avoua qu'il s'agissait de se protéger contre les factieux, les révolu- 
tionnaires, les gazetiers démocrates et républicains. 

(( Parmi les électeurs, dit-il, qui sont choisis sans payer 30 ou 40 jour- 
nées de travail, ce n'est pas l'ouvrier sans crédit, ce n'est pas le laboureur, 
ce n'est pas l'artisan honnête, et incessamment adonné aux travaux que 
ses besoins nécessitent, qui va exercer la fonction d'électeur : ce sont 
quelques hommes animés, poussés par l'intrigue, qui vont colportant 
dans les assemblées primaires le principe de turbulence et le désir de 
changer dont ils sont intérieurement dévorés; ce sont des hommes qui, 
par la même raison qu'ils n'ont rien, et qu'ils ne savent pas trouver 
dans un travail honnête la subsistance qui leur manque, cherchent à 
créer un nouvel ordre de choses qui puisse mettre l'intrigue à la place 
de la probité, un peu d'esprit à la place du bon sens, et l'intérêt particu- 
lier et toujours actif à la place de l'intérêt général et stable de la société. 
( Vifs applaudisscinents .) Si je voulais appuyer par des exemples la pro- 
position que je viens d'énoncer, je n'irais certainement pas les chercher 
fort loin; je demanderais aux membres de cette Assemblée qui ont sou- 
tenu l'opinion contraire : ceux des membres des corps électoraux (jui 
vous sont connus, qui sont tout près de vous^ ceux qui ne paient pas 
30 ou 40 journées de travail, sont-ils des ouvriers? Non. Sont-ils des 
cultivateurs? Non. Sont-ils des libellistes? sont-ils des journalistes? 
Oui. )) [Vifs applaudissements.) 

Dauchy fit sensation par des calculs qui montraient qu'avec le sys- 
tème du Comité il n'y aurait presque pas d'électeurs dans les campagnes. 
Aussi, le lendemain, Thouret apporta un nouveau projet, oii les condi- 
tions de cens n'étaient pas les mêmes pour les paysans que pour les 
citadins. Un vif débat s'éleva. Grégoire, Le Chapelier, Vernier obtinrent 
l'ajournement de l'article jusqu'après l'achèvement de la revision. 

Mais, le 27 août 1791, l'article revint en discussion ^ et, malgré l'op- 
position de Reubell, fut voté en ces termes : 

« Nul ne pourra être nommé électeur, s'il ne réunit aux conditions 
nécessaires pour être citoyen actif, savoir : dans les villes au-dessus de 
6,000 âmes, celle d'être propriétaire ou usufruitier d'un bien évalué sur 
les rôles de contribution à un revenu égal à la valeur locale de 200 jour- 
nées de travail, ou d'être locataire d'une habitation évaluée sur les 
mêmes rôles à un revenu égal à la valeur de 150 journées de travail; 
dans les villes au-dessous de 6,000 âmes, celle d'être propriétaire ou 
usufruitier d'un bien évalué sur les rôles de contribution à un revenu 
égal à la valeur locale de 150 journées de travail, ou d'être locataire 

1. Le Hodey, t. XXI, p. 'i'^. 

2. Barnave fait ici allusion à l'assemblée électorale de Paris. 

3. Le Ilodcy, t. XXXll, p. 3o0-3bo. 



ATTITUDE DE L'ASSEMBLÉE CONSTITUANTE 1G3 

d'une habitation évaluée sur les mêmes rôles à un revenu égal à la 
valeur de 100 journées de travail; et dans les campagnes, celle d'être 
propriétaire ou usufruitier d'un bien évalué sur les rôles de contribution 
à un revenu égal à la valeur locale de 150 journées de travail, ou d'être 
fermier ou métayer de biens évalués sur les mêmes rôles à la valeur de 
400 journées de travail. A l'égard de ceux qui seront en môme temps 
propriétaires ou usufruitiers d'une part, et locataires, fermiers ou mé- 
tayers de l'autre, leurs facultés à ces divers titres seront cumulées, jus- 
qu'au taux nécessaire pour établir leur éligibilité. » 

L'article qui supprimait le marc d'argent était conçu en ces termes : 
« Tous les citoyens actifs, quel que soit leur état, profession ou contri- 
bution, pourront être élus représentants de la nation. » Vaine conces- 
sion : il était bien évident que la plupart du temps les électeurs choisi- 
raient parmi eux-mêmes les députés à élire. 

Ainsi l'Assemblée constituante donna à une classe très peu nombreuse, 
principalement formée de propriétaires, le privilège exclusif d'élire les 
fonctionnaires, y compris les députés, et plaça tout le sort de la nation 
entre les mains de ces quelques privilégiés. 

Ce décret ne fut pas appliqué, l'Assemblée en ayant ajourné l'applica- 
tion à l'époque où les assemblées électorales actuelles seraient renouve- 
lées, c'est-à-dire à deux ans. Les élections pour la Législative eurent 
lieu sous le régime du marc d'argent, et, quand les deux années furent 
écoulées, tout le système bourgeois avait disparu. Mais cette mesure de 
réaction, quoiqu'elle n'ait pas produit ses conséquences légales, n'en 
est pas moins un fait historique important, parce qu'elle marque un 
épisode notable de la lutte des classes. Ainsi, aux revendications popu- 
laires, la bourgeoisie répondait en bannissant de la cité politique un 
plus grand nombre de citoyens et en fortifiant ses propres privilèges*. 

JJJ Ce nouveau système électoral, qui ne devait même pas être appli- 
qué, l'Assemblée constituante essaja dès lors d'en assurer la durée, 
en reculant le plus possible l'époque où la constitution pourrait être 
revisée. Qu'elle fût révisable, personne ne le contestait, et les futures 
assemblées de revision s'appelaient, dans la langue politique du temps, 
des conventions nationales. L'Assemblée décida que la revision n'aurait 
lieu que quand trois législatures consécutives (et chaque législature 
devait durer deux ans) auraient émis un vœu uniforme pour le change- 
ment d'un ou plusieurs articles constitutionnels. Cette revision serait 
faite par la quatrième législature, augmentée à cet effet de 249 membres. 
Toutefois, les deux premières législatures, celle qui siégerait de 1791 à 
1793, celle qui siégerait de 1793 à 1795, ne pourraient pas émettre de 

1. Cette revision anti-démocratique de la Constitution sera appelée plus tard, 
dans une pétition démocratique présentée à l'Assemblée législative le 6 août 1792, 
« celte fatale revision, faite sous les auspices de la terreur ». [Journal logographique, 
éd. in-12, t. XXVI, p. 219.) 



164 LES RÉPUBLICAINS APRÈS L'AFFAIRE DU CHAMP DE MARS 

vœu (le revision. De la sorte, la première revision ne pourrait être faite 
que par la sixième législature, c'est à-dire, au plus tôt, à la fin de l'an- 
née 18U1. 

On vit bien, dans la discussion, que l'Assemblée ne redoutait pas 
seulement le péril démocratique, mais aussi le péril républicain. D'An- 
dré déclara que dix années de statu quo ne suffiraient pas à décourager 
les espérances et les efforts du parti républicain ', et il demanda trente 
années. Démeunier combattit cette motion comme contraire aux droits 
delà nation, et il alla jusqu'à prononcer ces paroles, fort nouvelles à la 
tribune de la Constituante : « Je déclare que, si la majorité de la nation 
française voulait un gouvernement républicain, elle aurait le droit de 
l'établir-. » On voit donc que dès lors, si la majorité constitutionnelle 
continuait à écarter la république par des anathèmes et par des mesures 
de défense conservatrices, une minorité des monarchistes de cette assem- 
blée, au moins un d'entre eux, et non des moins notables, déclarait 
éventuellement possible et légitime cette république dont il n'aurait pas 
osé prononcé le nom en 1789 ou même en 1790. Quoi qu'il en soit, c'est 
un fait notable dans l'histoire des partis démocratique et républicain 
que l'Assemblée nationale, après avoir aggravé le système censitaire, 
ait cru devoir fermer toute voie légale à l'établissement ultérieur de la 
république et de la démocratie. Cela explique jusqu'à un certain point 
le silence qui sera si longtemps observé à la tribune de la Législative au 
sujet des revendications démocratiques et républicaines. 

lY La revision achevée, l'Assemblée nationale s'occupa de mettre fin 
à l'intérim républicain qui existait en fait, et de replacer le roi sur 
le trône '. 

Le rapporteur du Comité, Beaumez, proposa, le 1" septembre, de 

1. Il faut remarquei-quc c'est à titre d'iiypotlicsc que d'André parla de l'existence 
d'un parti républicain dangereux. Yoici ses expressions, d'après le compte rendu 

de Le Ilodey, t. XXXII, p. 467 : - Je suppose (|u'il y ait dans le royaume un 

parti nombreux qui voulût la république; je suppose que ce parti ait des corres- 
pondances étendues, très vastes; je suppose que ce parti veuille porter, pendant 
dix ans, des députés aux législatures, puisqu'on cilet les personnes qui ont les 
opinions les plus exagérées sont quelquefois celles qui ont le plus de faveur popu- 
laire. Eh bien, ce parti-là, voici quel serait sa conduite : il dénoncerait continuel- 
lement les municipalités, les départements, les gardes nationales, les ministres; 
et, dénommant ainsi successivement, entravant sans cesse la marche par des inquié- 
tudes et des mouvements populaires, il dirait au bout du terme : « Votre gouver- 
« nement monarchique ne peut pas aller... » Je conclus, d'après cela, que l'avis du 
Comité est sujet à plus d'inconvénients que tout autre, et que le mien présente 
aux gens sages l'espoir de vivre tranquillement pendant trente ans. [Applaudisse- 
menls.) Je demantle l'adoption des trente années. ■• 

2. Le Hodey, t. XXXll, p. 460. Le discours de Démeunier est fort écourté dans le 
compte rendu du Mnnileur. 

3. Quui(|ue la revision de la constitution eût été faite dans un sens plutôt rétro- 
grade, le pouvoir royal ne se trouve pas accru par cette revision. Au contraire : 
dans la séance du 27 août 1791, un article additionnel fut voté qui mutilait, en 
quelque sorte, le droit de veto, et ne permettait pas au roi d'user de ce droit à 
l'égard des décrets relatifs au contributions publiques. C'est l'article 8 de !a section 3 



RESTAURATION DU POUVOIR ROYAL 165 

soumettre la constitution à l'acceptation du roi, et il ne le fit pas sans 
quelque embarras. Si le roi allait refuser de redevenir roi! S'il repous- 
sait cette constitution qu'il avait déjà déclarée impraticable dans son 
manifeste du 20 juin! 

On décida d'abord que le roi cesserait d'être prisonnier, et on le décida 
en ces termes : « Le roi sera prié de donner tous les ordres qu'il jugera 
convenables pour sa garde et pour la dignité de sa personne. )) 11 fut 
laissé libre de se rendre, pour accepter, dans n'importe quelle ville du 
royaume. 11 déclara qu'il resterait à Paris, et, dans un message du 
13 septembre, il fit connaître son acceptation. Mais de quelles réserves 
n'entoura-t-il pas cette acceptation! Il osa faire une apologie de sa con- 
duite, do la fuite à Varennes. Alors il ne connaissait pas le vœu de la 
nation. Maintenant qu'il le connaît, il prend l'engagement de maintenir 
la constitution au dedans et de la défendre contre les ennemis du 
dcbors. Mais il ajoute : « Je manquerais cependant à la vérité, si je 
disais que j'ai apcryu dans les moyens d'exécution et d'administration 
toute l'énergie qui serait nécessaire pour imprimer le mouvement et 
pour conserver l'unité dans toutes les parties d'un si vaste empire ; 
mais, puisque les opinions sont aujourd'hui divisées sur ces objets, je 
consens que l'expérience seule en demeure juge. Lorsque j'aurai fait 
agir avec loyauté tous les moyens qui m'ont été remis, aucun reproche 
ne pourra m'étre adressé, et la nation, dont l'intérêt seul doit servir de 
règle, s'expliquera par les moyens que la constitution lui a réservés. » 
Ainsi, au moment même où Louis XVI jura la constitution, il la déclara 
anarchique. Loin de protester, l'Assemblée nationale applaudit avec 
enthousiasme aux déclarations du roi. Lorsqu'il se rendit dans la salle 
des séances (14 septembre) pour prêter ce serment, qu'il avait obscurci 
d'avance par tant de réserves, et qui faisait prévoir évidemment une 
nouvelle ère de discorde, il y eut des « applaudissements réitérés » et les 
députés crièrent trois fois : Vive le roi ' f Puis l'Assemblée en corps accom- 

dn chapitres du litre lllde la constitution de l'Oi, ainsi conçu : « Les décrets du 
Corps législatif concernant rétablissement, la prorogation et la perception des 
contributions publiques porteront le nom el l'intitulé de lois. Ils seront promulgués 
et exécutés sans être sujets là la sanction, si ce n'est pour les dispositions qui éta- 
bliraient des peines aulres que <les amendes et contraintes pi'cuniaires. » 

1. Le llodey, t. XXXIV, p. 11. Cepi^ndant les députés d'Anjou firent à leurs com- 
mettants un récit de cette scène d'où il résulterait que le cri de Vive le roi! ne fut 
pas poussé avec une insistance unanime : « .... On a entendu les tambours battre 
aux clianips, et aussitôt un huissier est entré et a dit : Messieia-s, voici le roi. A cette 
annonce, le plus imposant silence a régné. Le roi a paru: il est entré par le côté 
gauche, au niilieu de la députalion des douze membres, ayant à côté de lui ses 
ministres. 11 n'avait aucune des décorations qui lui ont été réservées. L'Assemblée 
était debout; le roi est allé prendre la place qui lui était préparée; toujours régnait 
le plus profond silence. Le roi, debout, a tiré de sa poche un papier et a dit : 
o Messieurs, je viens consacrer ici solennellement l'acceptation que j'ai donnée à 
l'acte constitutionnel; en conséquence je Jure... ■■ Ici, l'Assemblée s'est assise : le 
roi, en s'interrompant, a regardé autour de lui, et s'est aussi assis. Aussitôt se sont 
fait entendre des applaudissements universels, et des cris de Vive le roi! Bravo! 
Ce cri était surtout répété par les membres de la partie droite. Lorsque le silence 
a commencé à régner, le roi a repris la parole. Plusieurs membres se sont levés; 



i6G LES RÉPUDLICAINS APRES L APPAIIiB DU CHAMP DE MARS 

pngna le roi jusqu'au cliAtoau dos Tuileries, « au bruit des cris d'allégresse 
du peuple, d'uue inusi(pie militaire, et do plusieurs salves d'artillerie ' ». 

L'exemple douué par les Coustiluants fut suivi dans toute la France. 
11 y eut comme une recrudescence de royalisme, non seulement en pro- 
vince -, mais dans Paris, où des réjouissances publiques, en l'honneur 
do l'achèvement de la constitution, avaient été décrétées ])uur lo 
18 septembre 1701. La municipalité proclama solennellement la consti 
tution sur l'autel do la patrie, encore rouge du sang- des démocrates ^ 
Le soir, Paris fut illuminé, et le roi se promena avec la famille royale 
aux Champs Élysées, au milieu de bravos enthousiastes \ Paris tout 
entier semblait redevenu royaliste, à la manière de l'ancien régime, et 
il n'y eut que quelques protestations, comme celle d'un savetier « qui 
mit sur sa fenêtre une lumière derrière un papier huilé, où cette devise 
se trouvait tracée : Vive le roi, s'il est de bonne foi » ». Les théâtres, 
depuis plusieurs semaines, reprenaient dos pièces royalistes, comme 
Gaston et Bayard, le Siège de Calais, Henri IV à /'aris, la Partie de 
chasse d'Henri IV, Nicodème dans la lune, Richard Cœur-de-Lion ". 

(( Cette dernière pièce héroï-comique, lit-on dans les Révolutions de 
Paris, pensa avoir un dénouement tragique sur le Théâtre-Italien, 
lundi 19 de ce mois. Jusqu'à l'orchestre imbécile qui voulut aussi faire 
sa partie, et insulter aux patriotes en leur refusant l'air national Ça ira ; 
il fut pourtant obligé do céder. Mais que penser de ce Clairval, assez 
effronté pour prendre sur lui de substituer lo nom de Louis à celui de 
Richard, et de chanter d'une voix glapissante et cassée : 

Louis! ô mon roi! 
Tes amis t'environnent. 
Notre amour l'environne. 
Pour notre cœur c'est une loi 
D'être fidèle à la personne; 
Aux yeux de l'univers 
Nous brisons les fers, 
El nous le rendons ta C(3uronne. 
Reine infortunée! ah! que ton cœur 
Ne soit plus navré de douleur. 
Il vous reste encore des amis. 
Qu'à votre cour 
Tout soit amour. 
Fidélité, constance. 
Vous servir est la récompense. 

mais, le roi étant resté assis, toute l'Assemblée en a fait autant, et le roi a prêté 
son serment. » {Correspondance des députés du tiers état d'Anjou avec leurs commet- 
tants, t. X, p. 393. Bibl. nal., Le 2/145, in-8). 

1. Mo;vleur, réimpression, t. IX, p. 663. 

2. « Déjà Meaux et Rouen n'ont pas attendu le décret pour rendre des actions de 
grâces au ciel; du moment qu'ils ont eu connaissance de la lettre du roi accep- 
tant la constitution, le vertige s'empara d'eux. Ils se conduisirent en véritables 
idolâtres; il ne leur manquait que la présence réelle de Tidole. » {Révolutions de 
Paris, t. IX, p. 523.) 

3. Révolutions de Paris, t. IX, p. 517. 

4. Ibid., p. 519. 

5. lijid., p. 520. 

6. Ifjid., p. 521. 



RESTAURATION DU POUVOIR ROYAL 167 

Les royalistes applaudissent. On fait pleuvoir dans la salle des copies 
de cette plate parodie. Le parterre proteste; il a le dessous. 

Le lendemain 20 septembre, le roi se rend à l'Opéra : à son passage 
sur les boulevards, il reçoit une ovation. On crie : Vive le roi! Chapeau 
bas/ La reine est acclamée aussi. Elle s'écrie : Le bon peuple/ Il ne 
demande quà aimer *, Les artistes laissèrent paraître leur roj'alisme. 
« Candeille lui-même..., républicain il y a un mois, ou tout au moins 
démocrate, tomba subitement du haut mal de cour, à la première nou- 
velle que le roi et la reine honoreraient la pièce de leur présence -. m 

Le dimanche 25, il y eut une nouvelle fête, avec 7e Deum à Notre- 
Dame. Et le soir, le roi, se déclarant « touché des témoignages d'amour 
que lui ont donnés les habitants de la capitale », donna à son tour une 
fête au peuple, lui offrit des illuminations, des danses, des repas en 
plein air, où on chanta cette paysannerie royaliste : 

Note bon roi 

A tout fait... 
Et note bonn'reine, 
Qu'aile eut de peine! 

Enfin les via 

Hors d'embarra! 

Louis XVI, la reine et La Fa^^ette se promenèrent aux flambeaux dans 
les Champs-Elysées, au milieu des applaudissements ^. Le roi fît don 
de 50,000 livres aux pauvres. 

Le 27 septembre, il se montra au Théâtre-Français \ où on cria : 
Vive le roil Quelques jeunes gens ayant crié : Vive la nation ! on 
répliqua : A la porte, ces f... jacobins/ 

Le jour où l'Assemblée se sépara, le roi fit afficher une proclamation 
où il disait : « Le terme de la Révolution est arrivé; que la nation 
reprenne son heureux caractère. » Et il se rendit à l'Assemblée natio- 
nale, où il renouvela ses protestations de loyauté, et l'enthousiasme se 
manifesta avec une vivacité que tous les comptes rendus s'accordent à 
relater. C'est aux cris cent fois répétés de Vive le roi/ que se termina la 
session de l'Assemblée constituante. 

On aurait dit qu'il n'y avait plus nulle part de républicains. Mais les 
observateurs attentifs voyaient bien que ce silence n'était pas un indice 
de mort, et au moment où le parti républicain semblait disparaître, ils 
sentaient son existence et ils prévoyaient même ses succès futurs. Ainsi 
Mallet du Pan écrivait, à la-^fin de septembre 1791 : « Les républicains, 
sans avoir l'avantage du nombre bien prononcé, ont celui d'un accord 
plus intime dans leurs opinions et d'un zèle plus embrasé dans leur con- 
duite. Le moment arrivera où la France sera partagée entre eux et les 

1. Révolutions de Paris, t. IX, p. 524. 

2. Ibid. 

3. Ibid., p. 570. 

4. Ibid., p. 571. 



1G8 LES RÉPUBLICAINS APRES L AFFAIRE DU CHAMP DE MARS 

royalistes exagérés '. » Sans douLc, cet écrivain cxag-ère le péril républi- 
cain pour exciter la vigilance des monarchistes bourgeois, et ce qu'il dit 
de l'accord et du zèle des républicains s'applicjuerait plus justement aux 
démocrates. Mais il constate et il a bien compris que ces étourdissantes 
acclamations royalistes, par lesquelles est saluée la monarchie reconsti- 
tuée, n'indiquent pas que tous les Français fussent satisfaits de la res- 
tauration du roi parjure et de l'aggravation du système bourgeois. Le 
parti démocratique n'est qu'à demi bâillonné et terrorisé. Le jour même 
où l'Assemblée, en se séparant, acclame le roi, une manifestation 
populaire s'improvise en faveur de Petion et de Robespierre, et on lit 
dans les Révolutions de Paris : « Si cette dernière scène de turpitude 
(l'enthousiasme courtisanesque de l'Assemblée) a soulevé le cœur des 
patriotes, ils en ont été bien dédommagés, deux heures après, par un 
spectacle attendrissant. Le peuple attendait Petion et Robespierre sur la 
terrasse des Tuileries : ils sortent, on les entoure, on les presse, on les 
embrasse; des couronnes de chêne sont sur leur tète; les cris de Vive 
la nation! Vive la liberté! se font entendre. Une femme perce la foule, 
son enfant entre ses bras, et le remet dans ceux de Robespierre; la 
mère et les deux députés l'arrosent de leurs larmes. Ils veulent échapper 
au triomphe et s'esquivent par une rue détournée; mais le peuple les 
suit; de nouveau ils sont entourés ; on les porte au bruit des instruments 
et des acclamations; ils demandent à entrer dans une voiture; on les 
y place; aussitôt les chevaux sont dételés, etc. Mais déjà Petion et 
Robespierre sont hors de la voiture; ils parlent, ils rappellent au 
peuple sa dignité, dont ils furent les soutiens, et lui apprennent à se 
défier de la reconnaissance : on les écoute, on les bénit ; ils sont recon- 
duits chez eux au milieu d'un concours immense; et les noms de députés 
vierges, de législateurs incorruptibles, joints à leurs noms chéris, reten- 
tissent partout sur leur passage ". » 

1. Mallet du PlUi. Du principe des factions, Paris, 1791, in-8 de 49 pages. Bibl. 
nat., Lb'9/i80S. 

2. [{éiolalions de Paris, t. IX, p- 586. 



CHAPITRE VII 

Depuis la réunion de l'Assemblée législative 
jusqu'à la journée du 20 juin 1792 



I. Élections à l'Assemblée législative et abdication provisoire des partis démocra- 
tique et républicain. — II. Premiers actes et politique de la Législative. — 111. L'opi- 
nion publique. — IV. Politique du roi. La déclaration de guerre à l'Autriche. 
Querelle de l'Assemblée et du roi. — V. Politique antirépublicaine de Robespierre. 
— VI. Journée du 20 juin 1792. — VII. Conséquences de cette journée. 



j On a vu quelle fut l'évolution des partis démocratique et républi- 
cain au temps de la Constituante. Pour comprendre dans quelles 
conditions cette évolution se continua sous la Législative, qui se réunit 
le 1" octobre 1791, il faut se rappeler que cette Assemblée différa de la 
précédente non seulement par son personnel, qui fut tout autre (aucun 
constituant n'en fit partie), mais par sa nature même et par sa desti- 
nation. 

La Constituante, c'étaient les anciens Etats généraux, c'était l'image 
et la représentation de l'ancien régime, des trois nations qui compo- 
saient naguère le royaume de France. Mais le Tiers état, qui y avait 
obtenu la majorité numérique par la démission ou l'abstention de beau- 
coup de membres des deux ordres privilégiés, avait été nommé selon 
un mode de suffrage presque universel. Et ces Etats, élus pour faire une 
grande révolution, l'avaient faite, avec une hauteur de vue et une har- 
diesse de pensée qui sans doute n'allèrent pas jusqu'à la conception 
d'un système démocratique, mais qui, malgré des contradictions et des 
défaillances, imprimèrent à leur œuvre, tant positive que négative, un 
caractère grandiose. 

L'Assemblée législative, c'était la représentation de la nouvelle classe 
privilégiée, la bourgeoisie, qui prenait décidément et officiellement pos- 
session du pouvoir, et elle avait été élue selon le mode de suffrage cen- 
sitaire que nous avons décrit. Et pourquoi avait-elle été élue? Pour 

RÉVOLUTION FRANÇAISE. ^* 



170 l'assemi{lée législative 

conserver et faire fonctionner la constitution, et dans la prévision de 
circonstances normales. 

Mais les circonstances où elle avait été élue étaient-elles normales? 

Oui et non. 

Oui, en ce sens que les électeurs qui la nommèrent avaient été eux- 
mêmes nommés presque tous avant la fuite à Varennes, quand le roi 
inspirait encore généralement confiance, en pleine paix publique. 

Non, en ce sens que les électeurs, élus dans des circonstances nor- 
males, nommèrent les députés dans des circonstances anormales, après 
la fuite à Yaronncs. quand les esprits étaient troublés et excités par le 
mouvement républicain, par la terreur bourgeoise, en août et en sep- 
tembre 1791. 

Ces députés ont été choisis surtout parmi les membres (élus) des 
diverses administrations, surtout des départements et des districts. Ils 
ont la pratique des affaires locales. Ils sont généralement modérés, 
presque tous partisans de la constitution. 

Mais, comme ils ont été nommés après la fuite à Varennes, il s'est 
glissé parmi eux des démocrates, des hommes qui, selon la politique 
cordelière- jacobine, se méfient du roi, le veulent tenir en tutelle, 
presque prisonnier, et qui deviendront aisément républicains. C'est, 
par exemple, le trio cordelier, à savoir : Merlin (de Thionville), Basire et 
Chabot; ce sont les futurs Girondins, Guadet, Vergniaud, Gensonné, 
Brissot, qui rêvent une cité libre dont ils seront les Périclès, une nation 
gouvernée par l'aristocratie du talent, et qui aussi diffèrent des consti- 
tuants en ce que l'échec de la constitution civile du clergé leur a peut- 
être donné dès lors l'idée de rendre l'Etat laïque. 

C'est surtout à Paris qu'il y eut des choix démocratiques. Les assem- 
blées primaires, réunies le 16 juin 1791, n'y avaient pas encore terminé 
leurs opérations électorales quand le roi s'enfuit. Vingt sections sur 
quarante-huit n'achevèrent leurs élections qu'après cette fuite, c'est-à- 
dire en plein mouvement républicain. Aussi ce sont les sections retar- 
dataires qui envoyèrent le plus de démocrates à l'assemblée électorale. 
Une de ces sections, celle du Théâtre-Français, nomma non seulement 
d'ardents démocrates, comme Danton, Sergent, Fréron, Boucher Saint- 
Sauveur, Fournier l'Américain, mais des républicains avérés, comme 
Camille Desmoulins, Nicolas Bonneville, Brune, Momoro. 

Dans l'Assemblée électorale de 1791, comme dans celle de 1790, il y 
eut un groupe assez compact de démocrates : ils réussirent à faire élire 
procureur général-syndic du département l'ex-constituant Rœderer, 
qui, aux Jacobins et à l'Assemblée nationale, avait été un des plus 
ardents apôtres des idées antibourgeoises. Ces démocrates réussirent 
aussi à faire élire, parmi les vingt-quatre députés dont se composa la 
députa tion du département de Paris, des hommes aussi avancés que 
Garran de Coulon, Brissot et Condorcet. 

L'élection de ce dernier, qui obtint 3ol voix contre 347, intéresse 



ELECTIONS 171 

particulièrement l'histoire du parti républicain, puisque c'est lui qui 
avait fait, avec le plus d'éclat et d'autorité, l'apologie de la république. 
La manière dont son élection fut commentée fait voir quelle était alors, 
après l'affaire du Champ de Mars, l'attitude du parti républicain. Il 
ne fut pas élu comme républicain, mais à titre de savant éminent. 
Dans le dialogue congratulatoire qui s'établit, après la proclamation du 
vote, entre Condorcet et le président de l'assemblée électorale (Pastoret), 
celui-ci déclara qu'on avait voulu couronner dans le nouvel élu toutes 
les connaissances, tous les talents, l'ami de d'Alembert, de Voltaire et 
de Turgot. Sans doute, c'est un modéré qui parle, et on pourrait croire 
qu'il voulait donner le change sur le caractère républicain de l'élection. 
Mais Condorcet, dans son remercîment, annonça qu'il maintiendrait la 
constitution, « sous laquelle un homme libre peut se trouver heureux 
de vivre », et qui « nous garantit nos droits ' ». 

Le théoricien de la république renonçait donc provisoirement à la 
république, et se résignait à faire un nouvel essai de la monarchie, 
même bourgeoise (parce qu'il voyait la république et la démocratie 
impossibles, dans l'état actuel de l'opinion). Président de la Législative 
ou rapporteur de divers Comités, c'est une politique constitutionnelle 
qu'il exprima. En décembre 1791, interrogé sur ses sentiments politi- 
ques, il répondit que le « vœu général des Français est de maintenir la 
Constitution telle qu'elle est^ ». S'il demande que l'opinion républicaine 
soit permise", il est devenu conservateur à ce point qu'il invite le peuple 
à se résigner môme au sj'stème censitaire. Ainsi, dans la Chronique du 
Mois de février 1792, il affirme que les artisans, les laboureurs peuvent 
aisément devenir citoyens actifs. Ils n'ont qu'à acheter quelques 
meubles, vu que, pour payer une imposition égale à la valeur locale de 
trois journées de travail, il suffit « d'avoir une habitation dont le loyer 
soit de 14 livres à Paris, de 10 environ dans les campagnes ». Puisque 
nous n'avons pu obtenir ni la république, ni la démocratie, faisons un 
essai loyal de la monarchie censitaire : voilà la politique de Condorcet 
sous la Législative. 

Les Jacobins démocrates semblent aussi, au début de la Législative, 
ajourner la démocratie, renoncer à leur idée d'un Conseil exécutif élu, 
accepter de nouveau Louis XVI. 

Le 19 septembre 1791, ils avaient institué un prix de 23 louis pour le 
meilleur almanach patriotique. C'est pour ce concours que Collotd'Her- 
bois composa son Almanach du père Gérard, qui fut lu aux Jacobins le 
23 octobre 1791, et obtint le prix. Or, cet almanach glorifie la monar- 
chie constitutionnelle, et Louis XVI y est loué avec attendrissement *. 

1. Tous ces détails sont empruntés à l'intéressant recueil de M. Etienne Gharavay, 
VAssemhlée dectorale de 1791. 

2. Ri'vohUiont de ParU, t. IX, p. o47. 

3. Chronique du 3/o/s, janvier 17112, p. o6. (Bibl. nat., Lc-/6't9, in-8.) 

4. J'ai réimprimé cet almanach dans la revue la Révolution française, t. XVII, 
p. 434 à 46). 



172 L'ASSEMBLEE LÊftlSLATIVE 

Ainsi, au moment oîi se réunit l'Assemblée législative, ni les quelques 
démocrates (républicains ou non républicains) qui font partie de cette 
Assemblée en grande majorité conservatrice, ni les démocrates qui n'en 
font pas partie, n'arborent leur drapeau, et tous ont l'air d'accepter le 
nouvel essai du régime bourgeois. 

JJ Les débuts de l'Assemblée législative étaient attendus avec curio- 
sité; on se demandait quelle allait être son attitude à l'égard 
du roi. 

Lorsque le roi, le 14 septembre 1791, s'était rendu à l'Assemblée 
constituante pour accepter la constitution, les députés s'étaient assis et 
couverts avant qu'il se fût lui-même assis et couvert*. Mais quand, le 
30 septembre, il vint clore la session, il y eut un cérémonial plus respec- 
tueux, voté la veille sur la motion de d'André ^ L'Assemblée ne s'assit 
et ne se couvrit que quand le roi lui en donna l'exemple. Le roi fut 
placé au milieu de l'estrade, sur un fauteuil à fleurs de lys, avec le pré- 
sident à sa droite. Ce cérémonial sembla conçu et appliqué de manière 
à bien marquer la supériorité du roi sur l'Assemblée nationale. Les 
Révolutions de Paris s'indignèrent de l'humiliation des « représentants 
du souverain )), dont on avait fait « des automates, ou plutôt des singes, 
ne se mouvant qu'au signal donné par le roi », par une étiquette 
« digne des sérails d'Asie^ ». 

Dès que l'Assemblée législative eut vérifié ses pouvoirs et se fut 
constituée, elle en prévint le roi par une députation (4 octobre 1791), 
qui eut du mal à se faire recevoir le jour même, et n'obtint audience 
que par l'entremise du ministre de la justice '% contrairement à un décret 
de la Constituante, qui portait que l'Assemblée nationale communique- 
rait directement avec le roi. A la séance du 5, un député s'en plaignit, 
et un autre ^ demanda que, puisque le roi devait venir à la séance du 7, 
on ne l'appelât pas Majesté, mais roi des Français. Un certain Becquey 
(ardent royaliste cependant, et qui servira l'Empire et la Restauration) 
demanda que les députés pussent s'asseoir à leur gré en présence du 
roi^ Couthon proposa, en outre, que le fauteuil du roi fût absolument 
pareil à celui du président ^ Il fut très applaudi de l'Assemblée et des 



1. Moniteur, réimpression, t. IX, p. 663. 

2. I/jid., p. 807. 

3. N° CXVII, p. 9. Plusieurs députés à la Législative, qui assistaient à la séance 
dans une tribune, s'indignèrent aussi de cette éliquelle courLisancsi]ue. Voir le 
discours de Goujon (de l'Oise) du 5 octobre 1791, Journal logocjrapliiquc, t. 1, p. 4i, 45. 

4. Moniteur, réimpression, t. X, p. 39. 

5. Nous n'avons le nom ni de ce molionnaire ni du précédent. Dans ces pre- 
mières séances de la Législative, oii il n'y avait que des lioninies nouveaux, les 
journalistes n'en purent désigner que quelques-uns par leur nom. 

6. Moniteur, réimpression, t. X, p. 39. 

7. Le compte rendu le plus développé du discours de Couthon se trouve dans les 
Révolutions de l'aris, n" CXVII, p. 12-13. 



LE ROI 173 

tribunes. Goupilleau (de Montaigu) déclara qu'à la dernière séance de 
la Constituante il avait été « révolté de voir le président se fatiguer par 
une inclination profonde devant le roi ' ». Guadet dit : « Le roi qui 
s'accoutumerait à régler dans nos séances le mouvement de nos corps, 
pourrait croire bientôt pouvoir régler aussi le mouvement de nos 
âmes *. » Enfin Couthon fit voter le décret suivant : 

(( 1° Au moment où le roi entrera dans l'Assemblée, tous les membres 
se tiendront debout et découverts. 

« 2" Le roi arrivé au bureau, chacun des membres pourra s'asseoir 
et se couvrir. 

« 3° Il y aura au bureau deux fauteuils semblables, placés sur la 
même ligne, et celui qui sera à la gauche du président sera destiné 
pour le roi. 

« 4° Dans le cas où, soit le président, soit tout autre membre de 
l'Assemblée aurait été préalablement chargé par elle d'adresser la 
parole au roi, il ne lui donnera, conformément à la constitution, 
d'autre titre que celui de roi des Français, La même chose sera observée 
dans les députations qui pourront être envoyées au roi. 

« 5° Lorsque le roi se retirera, les membres de l'Assemblée seront, 
comme à son arrivée, debout et découverts. 

« 6° La députation qui recevra et qui reconduira le roi sera de douze 
membres. » 

Ce décret émut l'opinion. Le roi parut dégradé de ses honneurs de 
droit divin, traité en commis, en délégué, ou du moins en simple prési- 
dent de république. 

Les républicains exultèrent, et on lut dans les Révolutions de Paris : 
« Quand le peuple entendra dire que le roi n'est qu'un fonctionnaire 
public, qu'on ne l'appelle plus que le roi des Français, que la majesté 
est réservée à Dieu et aux nations; quand il verra l'Assemblée natio- 
nale jouir de cette supériorité que lui donnent les lois de la nature et de 
la raison, il appréciera la valeur d'un roi, et les rois appréciés à leur 
juste valeur sont peu à craindre. » 

Très vive fut l'inquiétude des modérés, des anti-démocrates. Ils 
haranguèrent le peuple sur la terrasse des Feuillants, disant que ce 
décret menaçait la France d'une prochaine subversion, et le peuple les 
crut. (( Le pauvre peuple ne s'aperçut pas qu'on lui tendait un piège, 
et dit avec ses faux amis que le décret n'était pas bon dans les circon- 
stances'. )) Il y eut des conférences entre les ministres, le président 
Pastoret et les modérés de l'Assemblée. Une reculade se prépara. 

Le 6 octobre, Vosgien, à l'occasion de la lecture du procès-verbal, 
demanda indirectement le rapport du décret. Basire et Vergniaud s'y 
opposèrent, disant qu'on ne pouvait revenir sur un vote acquis. Mais 

1. Moniteur, réimpression, t. X, p. 39. 

2. Journal logograp/nque, t. I, p. 51. 

3. Révolutions de Paris, n° GXVII, p. 13, 16. 



174 l'assemblée Législative 

Hérault de Scclielles proposa formollement à l'Assemblée de se déjuger, 
et le décret fut rapporté. La Législative observa, à l'égard du roi, le 
cérémonial adopté par la Constituante, et, le 7 octobre, elle le reçut 
avec toute la déférence traditionnelle. Le président Pastoret lui répondit 
en courtisan : «... Et nous aussi, Sire, nous avons besoin d'être aimés 
de vous. » 11 y eut une scène d'enthousiasme royaliste. Le cri de 
Vive le roi! domina celui de Vive la 7uitionf poussé par Chabot 
et quelques autres '. Delacroix fit voter unanimement- que la réponse 
du président était l'expression des sentiments de l'Assemblée. 

Les républicains ne cachèrent pas leur douleur. Après avoir gour- 
mande Brissot pour son silence, le rédacteur des fiévolutions de Paris 
s'écria : « Oh! que ce décret a répandu de douleur dans l'àme des amis 
de la liberté! )) « La révocation du 6 octobre aura peut-être, pour les 
patriotes, l'effet de la révocation de l'Édit de Nantes. Si l'Assemblée 
nationale est ce qu'elle a paru être à cette séance, il n'y aura plus qu'à 
pleurer la perte de la gloire nationale et le bonheur du genre humaine » 

Ce premier débat et cette première contradiction de la Législative 
caractérisent bien cette Assemblée. Elle aura l'air de céder tour à tour, 
selon l'impression du moment, à deux tendances, l'une qu'on pourrait 
prendre pour démocratique et républicaine, l'autre bourgeoise et modérée. 
Aujourd'hui elle traitera le roi en agent subordonné, demain elle le 
traitera en roi \ La majorité est tantôt à gauche, tantôt à droite, 
jusqu'au 10 août. En réalité elle ne veut à aucun moment, tant que le 
trône est debout, faire aucune concession à la démocratie ni à la répu- 
bli(|ue, et son dessein reste entièrement monarchique. C'est par fai- 
blesse, par nervosité que, sous l'influence d'une petite minorité de 
députés démocrates, des tribunes, de la rue, elle en vient parfois à trai- 
ter la royauté d'une façon qui cadre mal avec ce dessein monarchique. 

m Une l'Assemblée législative ne fût pas en majorité démocrate, 
f[u'elle ne fût pas républicaine, cela est attesté par tant de faits 
qu'on a quelque honte à le démontrer. Et cependant cette démonstra- 
tion était nécessitée par tant de légendes répandues en tant de livres, 
même scolaires, comme cette Histoire contemporaine à l'usage des 
lycées et des collèges ^ oîi on lit : « Les électeurs, dirigés par les Jaco- 
bins, composèrent la chambre législative des plus violents démago- 
gues et de républicains de toute nuance. » Il n'était donc pas inutile 
de montrer que les Jacobins étaient alors monarchistes et que les rares 

1. Révolutions de Paris, n" CXVII, p. 23. 

2. Moniteur, réimpression, t. X, p. 57. 

3. liévohdions de Paris, n" GXVll, p. 20. 

4. Voir dans la séance du 15 décembre 1791, le débat auquel donnèrent lieu 
certaines expressions coiirlisanesques d'un projet de réponse au roi proposé par 
Lemontey. 

5. Par MM. Toussenel et Darsy. 



L OPINION PUBLIQUE ' 175 

républicains qui furent élus à l'Assemblée cachèrent leur drapeau, ou 
même, comme Condorcet, renoncèrent provisoirement à établir la répu- 
blique en France'. 

Et hors de l'Assemblée, presque personne, si on excepte l'excentrique 
Anacharsis Cloots, ne se disait plus républicain. Il n'y avait plus de 
Journaux (ou du moins je n'en ai pas rencontré) qui demandassent 
nettement la république. Le seul qui affichât encore des tendances 
républicaines, c'était les Révolutions de Paris. On y put lire, en 
octobre 1791, un éloge du pamphlet républicain de Thomas Paine, le 
Sens commun ; en novembre, des félicitations (( aux peuples qui ont eu 
le bonheur de n'avoir pas de roi », des injures à Louis X\'I, ce « man- 
dataire rebelle », des reproches à CoUot d'Herbois, pour le royalisme de 
son Almanach du père Gérard. Puis, à la fin de décembre, ce journal 
consent à ce que Louis XVI continue à régner, s'il est loyal, et, à l'oc- 
casion du nouvel an, « passe l'éponge » sur le passé. A quelles condi- 
tions? Il les précisera plus tard d'un mot rude : le roi ne devra être que 
(( l'expéditionnaire de l'Assemblée nationale^ ». 

L'idée de prendre un autre roi ne fut soutenue que par Carra, qui, aux 
Jacobins, le 4 janvier 1792, se plaçant dans l'hypothèse où Louis XVI 
fuirait une seconde fois, montra « tous les avantages que nous pour- 
rions retirer de l'alliance de l'Angleterre, de la Prusse et de la Hollande, 
en appelant le fils de George III, gendre de Frédéric-Guillaume et neveu 
de la princesse d'Orange, au trône constitutionnel de France». On l'inter- 
rompit aussitôt et on le rappela à l'ordre. Lui-même, en racontant ces 
incidents dans les Annales patriotiques du 9 janvier, posa en fait « que, 
malgré les progrès de l'esprit public, le gros de la nation n'est point 
encore assez moralisé, assez régénéré, assez éclairé pour soutenir de 
sitôt l'attitude d'une république en France; car ce serait le plus grand 
des malheurs, et pour cette nation et pour toutes les nations du globe, 
et même pour les générations suivantes, qu'une république française, 
qui ne serait que le produit de l'effervescence de quelques démagogues 
et qui finirait, dans une suite de désordres multipliés et dans le choc des 
ambitions de tous les partis, par se remettre, peut-être pour toujours, 
sous le joug d'un despote. » 

On a pris et présenté pour des manifestations républicaines certaines 
attitudes raides, certains procédés grossiers envers le roi, comme la 
fameuse lettre que Manuel écrivit au roi en janvier 1792, et qui com- 
mence par ces mots : « Sire, je n'aime pas les rois...^ » Ce serait en effet 

1. Fabre, député de l'Aude, écrivait le {"' novembre 1791 : « ... L'Assemblée 
est encore un peu tumultueuse; il faudra quelque temps pour qu'elle prenne son 
assiette naturelle. Cependant les principes républicains ne se reproduisent pas. 
Les Jacobins eux-mêmes paraissent les improuver, lorsqu'il en est question dans 
leurs séances. L'opinion publique est entièrement tournée du côté du gouverne- 
ment monarchique et du maintien de la constitution. » Correspondance des députés 
de l'Aude, publiée par M. Camille Bloch, dans la R-^volulion française, t. XXX, p. 84. 

2. Révolutions de Paris, t. X, p. 134, 285, 3'i0, 487, 567; t. XL P- 246, février 1792. 

3. liid., t. XI, p. 221. 



176 L'ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE 

un incident notable, si le procureur de la Commune sous la monarchie 
constitutionnelle s'était publiquement prononcé pour la suppression 
de la royauté. Mais lisez plus avant : « Sire, je n'aime pas les rois. Ils 
ont fait tant de mal au monde, à en juger par l'histoire même, qui flatte 
tous les plus grands d'entre eux, qui sont les conquérants, c'est-à-dire 
ceux (jui ont assassiné les nations! Mais, puisque la constitution qui 
m'a fait libre vous a fait roi, je dois vous obéir... » Et Manuel donne 
à Louis XVI ces conseils pour devenir un bon roi: « Vous avez un fils; 
puisque la France n'est plus à vous, il est à la France : elle doit l'élever 
pour elle. Demandez vous-même (ce qu'elle aurait dû ordonner) que 
cet enfant, qui sera un jour très étonné de trouver 25 millions d'hommes 
dans la succession de son père, demandez que cet enfant soit confié à 
un ami de la nature, à Bernardin-Henri de Saint-Pierre, qui a l'âme de 
Fénelon et la plume de Jean-Jacques Rousseau. C'est lui qui iui décou- 
vrirait l'art de régner. )) 

Cette lettre parut ridicule à tout le monde, et les Révolutions de Paris 
s'en moquèrent ^ Mais c'était une manifestation constitutionnelle, et 
même monarchiste, puisqu'on somme Manuel proposait les moyens de 
donner plus de prestige au roi. 

Si les républicains, à cette époque, se résignent à la monarchie, les 
démocrates ont renoncé à l'idée d'essayer de détruire, à bref délai, le 
régime bourgeois. C'est ce qui ressort d'une lettre publique de Petion à 
Buzot, en date du 6 février 1792, sur la bourgeoisie et le peuple % où 
on lisait : ((La bourgeoisie, cette classe nombreuse et aisée, fait scission 
avec le peuple; elle se place au-dessus de lui; elle se croit de niveau avec 
la noblesse, qui la dédaigne, et qui n'attend que le moment favorable 
pour l'humilier. » Or la bourgeoisie et le peuple sont menacés par des 
ennemis communs, les ex-privilégiés, les adversaires de la Révolution. 
Ils doivent donc s'unir contre ces ennemis. Il faut que tout le Tiers état 
se rallie, comme en 1789, (( ou bien il sera écrasé ». (( Nous ne devons 
avoir qu'un cri : Alliance de la bourgeoisie et du peuple! ou, si l'on aime 
mieux : Union du Tiers état contre les privilégiés! » Et quelle sera la 
condition de cette alliance? L'octroi du droit de suffrage à tout le 
peuple? Non : il suffira que la bourgeoisie consente à mettre cordiale- 
ment sa main dans celle du peuple. Au fond, c'est le statu quo que 
propose Petion. Il voudrait seulement que les bourgeois eussent des 
procédés plus fraternels à l'égard des prolétaires, que les citoyens actifs 
daignassent accepter le secours des citoyens passifs contre l'aristocratie, 
contre l'ancien régime. Voilà tout le vœu de ce démocrate en fé- 
vrier 1792 \ 

1. T. XI, p. 222, 223. Manuel répliqua [ibid., p. 267, 208), en disant que sa letlre 
avait été déligurce, et en renvoyant au texte qu'en avaient donné d'autres journaux. 
Mais ce n'étaient que des différences de détail. 

2. Cette lettre parut dans les Révolutions de Paris, t. XI, p. 263. 

3. Disons aussi qu'à cette époque d'essai loyal du régime monarchique et bour- 
geois, si les démocrates se résignent aux privilèges politiques de la bourgeoisie, à 



POLITIQUE DU ROI 177 

Nous pouvons donc dire qu'au commencement de l'année 1792, comme 
à la fin de l'année 1791, il y avait une bonne volonté sincère de tous les 
démocrates, républicains ou non, pour faire un nouvel essai, non seule- 
ment de la monarchie, mais même du régime censitaire et bourgeois. 



jy C'est le roi qui se refusa, encore une fois, à faire loyalement cet 
essai, et c'est encore la question religieuse qui l'empêcha de jouer 
le grand rôle que lui offraient les circonstances. 

Dès la fin de 1791, le clergé réfractaire s'agitait partout contre la 
Révolution et préparait déjà la guerre civile dans l'Ouest. 

Le 29 novembre, l'Assemblée législative décréta, entre autres mesures, 
que les ecclésiastiques qui avaient refusé d'accepter la constitution civile 
seraient tenus de prêter, dans la huitaine, le serment de fidélité à la 
nation, à la loi et au roi, ou serment civique, sous peine d'être privés 
de leur pension et d'être considérés comme suspects. Le roi ne voulut 
pas donner sa sanction à ce décret, et, ainsi, il parut refuser de défendre 
la constitution contre ses pires ennemis. De même, le veto royal s'était 
opposé à un décret du 9 novembre, par lequel étaient menacés de la 
peine de mort les émigrés qui ne rentreraient pas et continueraient à 
conspirer contre la patrie. 

Cette politique de Louis XVI était encouragée par les ex-constituants, 
par les Feuillants, qui, dépossédés de places importantes *, essayaient 
de former une sorte de ministère clandestin, à la Mirabeau. 

Nous savons aujourd'hui que Louis XVI osa plus encore. Le 
3 décembre 1791, il écrivit secrètement au roi de Prusse pour lui répéter 
qu'un congrès armé était le meilleur moyen d'intimider les factieux, de 
rétablir « un ordre de choses plus désirable », et d'empêcher que la 
Révolution ne s'étendît au reste de l'Europe. 

Une subtile politique d'attente, d'intrigue au dedans et au dehors, 
était masquée par un ministère sans cohésion, sans programme, où il y 

plus forte raison se résignent-ils à ses privilèges économiques, et, tandis qu'en 1"91 
nous avions noté plusieurs manifestations socialistes, nous n'en trouvons qu'une 
au commencement de l'792. Elle consiste en ceci que la Chronique du Mois, n" de 
mars, reproduit avec éloge une pétition à demi-communiste de l'helléniste Athanase 
Auger (qui venait de mourir). Cette pétition, que l'Assemblée législative avait ren- 
voyée, le 21 octobre, à son Comité de législation, avait déjà paru en anglais dans 
le Morninq Post. Auger y dit que l'égal partage des terres serait conforme à la 
nature. Mais, écartant l'idée d'une opération aussi violente, il propose que tous les 
biens de chaque homme (sauf le mobilier) soient ainsi partagés à sa mort : moitié 
entre ses enfants, moitié entre ses collatéraux. « L'Assemblée nationale réglera dans 
sa sagesse de quelle étendue seront les biens qui devront subir le partage que nous 
proposons; car il ne serait pas juste que des possessions modiques ne passassent 
point tout entières à des enfants dont les soins et les travaux auront souvent amé- 
lioré les champs paternels. » Ce sera du moins un moyen « de diviser entre le plus 
d'habitants possible un territoire fertile, que des lois usurpatrices tentlaient tou- 
jours à réunir dans quelques mains privilégiées ». 

1. En effet, La Fayette n'était plus commandant de la garde nationale, et le 
jacobin Petion avait remplacé Bailly à la mairie de Paris. 



178 l'assemblée Législative 

avait des intrigants, des contre révolutionnaires décides, Bertrand de 
Molevillo, Narbonno, Cahier de Gorvillc, Dclessart. 

D'antre part, la jjropagande révolutionnaire inquiétait les rois, et les 
décidait à faire cause commune contre les peuples. 

La guerre s'annonçait. Elle était désirée par la cour, par les patriotes, 
par tout le monde, à l'exception d'un homme perspicace, Robespierre, 
(pii prévoyait dès lors que, heureuse ou malheureuse, la guerre serait la 
perte de la liberté. 

On sait quel mouvement belliqueux se produisit à Paris et dans les 
départements en février et en mars 1792. C'est l'époque des piques, du 
bonnet rouge ', du sansculottisme. C'est une sorte de déchaînement des 
passions humanitaires et ég'alitaires ^ 

L'Assemblée législative elle-même est gagnée par cette fièvre. 

Le 10 mars 1792, le ministre des affaires étrangères, Delessart, est 
décrété d'accusation à cause de la timidité suspecte de ses négociations 
avec la cour de Vienne. On veut épouvanter le roi. Vergniaud s'écrie : 
(( De cette fenêtre on aperçoit le palais où des conseils perfides égarent 
le roi... La terreur et l'épouvante sont souvent sorties de ce palais : qu'elles 
y rentrent aujourd'hui au nom de la loi; que tous ceux qui l'habitent 
sachent que le roi seul est inviolable, que la loi y atteindra sans distinc- 
tion tous les coupables, et qu'il n'y a pas une tête qui, convaincue d'être 
criminelle, puisse échapper à son glaive! » 

Sans doute, il n'était pas inconstitutionnel de menacer ainsi Marie- 
Antoinelte del'échafaud. Mais quelle atteinte au prestige royal! Et cette 
Assemblée législative, qui en fait révoquait les ministres, tendait à gou- 
verner par elle-même', applaudissait à de hardies menaces contre la 

1. Sur les piques et le bonnet rouge, voir les Bévohdions de Parh, t. XI, p. 293 
305, 534. 

2. Le tutoiement, sans passer encore dans l'usngc, devient plus fréquent, de 
même que l'emploi du mot de citoyen au lieu de celui de jnojisieur. Après la décla- 
ration de guerre, ces formes égalitaircs se répandirent davantage. La première 
autorité constituée qui ait officiellement fait usage ùe citoyen, au lieu de monsieur, 
c'est la mairie de Paris. Les journaux soulignèrent comme nouveau le fait que 
Pction commença par ce mot : Citoyens..., une lettre aux habitants de Paris du 
24 mai 1792. Voir le journal royaliste In Correspondance jolitique du 29 mai. 

3. Dès le 2 février 1792, dans une lettre intime, Barnave écrivait : « On ne peut 
se dissimuler que, dans l'exécution, elle (l'Assemblée) a prodigieusement reculé 
vers le républicanisme. » D'ailleurs, <> prcsf|ue toutes les bases de notre constitu- 
tion, étant républicaines, conduisent naturellement à des résultats de la même 
nature. » 11 est remarquable que, dans cette apparente disparition du parti répu- 
blicain, Barnave prévit alors l'établissement de la république : « ... Quoique nous 
n'ayons encore (dit-il dans la même lettre) rien de ce qu'il faut pour établir un 
gouvernement républicain, ou pour soutenir une guerre civile, nos alarmes prolon- 
gées, notre altituile militaire, nos volontaires, notre appauvrissement progressif, 
une seconde législature composée dans le même esprit que celle-ci, nos émigrants 
fixés au dehors comme les protestants après la révocation de l'édit de Nantes, le 
pouvoir exécutif faible, soupçonné, déconsidéré, pourraient conduire les choses à 
un tel ('tat (jue les idées de république deviendraient aussi possibles, aussi suscep- 
tibles d'une exécution au moins momentanée, qu'elles étaient absurdes il y a quel- 
ques mois. » 11 prévoyait aussi que la France reviendrait plus tard à la monarchie. 
{Œuvres de Barnave, t. IV, p. 347-3[i2.) 



LA DÉCLARATION DE GUERRE A L'AUTRICHE 179 

reine, ne préparait-elle pas ainsi, à son insu, les voix au républicanisme? 

Eiïrayé, le roi céda provisoirement et appela an pouvoir des Jaco- 
bins (12 mars 1792). 

Comme la loi lui interdisait de cboisir ses ministres parmi les députés 
à la Législative ou parmi les anciens constituants, et qu'il ne pouvait 
former le ministère Brissot-Vergniaud-Condorcet-Pction, qui eût été 
dans la logique de la situation, il prit des amis des chefs de la majorité, 
entre autres Roland (républicain au fond de l'àme), mais il leur adjoi- 
gnit un intrigant de talent, Dumouriez, qui empocherait ce ministère 
d'avoir la cohésion et l'unité de vue indispensables pour qu'il vécût 
longtemps. 

Ce ministère se résolut à la guerre. L'Autriche avait annoncé, de la 
manière la plus blessante, l'intention de s'immiscer dans nos affaires 
intérieures : la guerre fut solennellement déclarée au roi de Bohême et 
de Hongrie le 20 avril 1792. 

C'est là une date capitale dans l'histoire de la France nouvelle et en 
particulier dans l'histoire du parti républicain : 1" parce que c'est la 
guerre qui portera le parti républicain au pouvoir; 2^ parce que c'est 
pour avoir été établie dans des circonstances de guerre, contradictoire 
avec son principe, que la république périra; 3" parce que la guerre 
aboutira à une dictature miUtaire dont nous sentons encore les consé- 
quences. 

La guerre commença mal : la Prusse se joignit à l'Autriche contre 
nous, et ce fut l'échec du plan diplomatique de Dumouriez; nous éprou- 
vâmes, dès le début, des revers militaires. 

Inquiète, l'Assemblée rendit trois décrets violents : le 27 mai, elle 
vota la déportation des prêtres insermentés ; le 29 mai, le licenciement 
de la garde du roi; le 8 juin, la formation sous Paris d'un camp de 
20000 hommes. 

Le roi se résigna à licencier sa garde, mais il refusa sa sanction aux 
décrets sur les prêtres et sur le camp, et renvoya le ministère Roland 
(12 juin 1792). Cette politique contre-révolutionnaire était soutenue par 
La Fayette, qui commandait l'armée du Centre, et, reprenant en partie 
le rôle de Bouille, écrivit à l'Assemblée une lettre menaçante. 

Aussitôt tout le système monarchique et bourgeois chancelle sur sa 
base, et le peuple de Paris, qui depuis l'affaire du Champ de Mars sem- 
blait avoir renoncé aux manifestations révolutionnaires, prend une 
attitude menaçante. Il ne se serait pas levé peut-être pour soutenir le 
ministère tombé; mais quand, le 19 juin, Louis XVI notifia officielle- 
ment son veto aux décrets sur les prêtres et le camp, il comprit que le 
roi trahissait la Révolution. D'où la journée du 20 juin. 

Y Avant de rappeler ceux des incidents de cette journée célèbre qui 

caractérisent l'état d'esprit du peuple de Paris par rapport à la 

royauté et aux idées démocratiques ou répubhcaines, il faut revenir un 



180 l'assemblée législative 

peu en arrière et signaler quelques manifestations pour et contre le 
républicanisme, qui s'étaient produites après la déclaration de guerre. 

Dès le 21 avril 1792, le républicain cosmopolite Anacharsis Cloots se 
présente à la barre de l'Assemblée législative, et, puisque, dit-il, « les 
rois condamnés par Minerve en appellent au tribunal de Bellone », il 
offre aux représentants delà nation des exemplaires de son livre, la Répu- 
blique universelle ou Adresse aux tyrannicides '. Il y disait : «Je connais- 
sais trop l'idôlatrie royale pour prêcher l'abolition de la royauté avant 
l'événement du 21 juin. La distraction de Louis XVI guérira la nation 
d'une maladie de quatorze siècles. Nous sommes aujourd'hui à trente 
années du 21 juin 1791. 11 n'y aurait aucun inconvénient désormais à 
élire tous les cinq ans un chef du pouvoir exécutif, qu'on ferait 
asseoir modestement dans un fauteuil avec son chapeau sur la tête. 
Point de luxe, point d'éclat, point de pompe. Les brigues, la cabale 
ne seront pas redoutables chez une nation homogène, où le chef de 
l'exécution ne sera (rigoureusement parlant) qu'un citoyen à 18 francs 
par jour, comme le chef de la législature... » 

D'autres se demandèrent, pour le cas où la guerre serait malheureuse, 
s'il ne fallait pas songer éventuellement à la république. Dans la Gazelle 
universelle du 2o avril 1792, le royaliste Cerisier écrivit, sans doute par 
haine pour le ministère Roland : « Quel est, dans la circonstance actuelle, 
l'homme libre qui ne voulût essayer le gouvernement purement républi- 
cain, au cas que les circonstances devinssent tellement impérieuses que 
la maison de Bourbon fût exclue du trône? » Le patriote Carra, que nous 
avons vu naguère anti-républicain, lui répondit, le 29 avril : «... L'idée 
de ton gouvernement purement républicain aurait pu paraître alors (avant 
la déclaration de guerre) une idée impraticable; mais aujourd'hui tu as 
raison, et, si le cas y échéait, je vote comme toi. » 

Recommandée par le baron prussien Cloots, par le royaliste Cerisier, 
parle versatile Carra, l'idée républicaine se présentait, après la déclara- 
tion de guerre, sans autorité. Mais enfin voilà que le mot de républi(iue 
était encore lancé dans le puljlic et circulait. N'y avait-il pas là une 
occasion de réveil ou de résurrection pour l'ancien parti républicain, qui, 
masqué et abdiquant provisoirement ses espérances depuis l'affaire du 
Champ de Mars, inspirait toujours des inquiétudes, non seulement aux 
monarchistes bourgeois, comme Barnave^ mais aux monarchistes 
démocrates, comme Robespierre. Ceux-ci accusaient Brissot et ses amis 
d'exprimer encore, dans des conversations privées, leurs rêves républi- 
cains, et d'avoir trouvé en La Fayette un Washington (ils disaient 
aussi : un Cromicell) tout prêt à prendre le pouvoir. C'était là Tin- 
quiétude de Robespierre, et Camille Desmoulins s'en fit l'écho, le 



1. Paris, 1792, in-8 de 196 p., avec ces mois à la lin : « Au chef-lieu du globe, 
février de l'an IV. » (Bibl. nat., inventaire, "E, 2631.) 

2. Voir ci-dessus, p. [la. 



ROBESPIERRE 181 

30 avril 1792, dans le premier numéro de son nouveau journal, la Tri- 
bune des patriotes' . 

« Si je vais aux Jacobins, dit-il, et que je prenne à part un de ces 
républicains déterminés, qui ont toujours à la bouche le mot de répu- 
blique, J.-P. Brissot ou G. Boisguyon, par exemple; si je le questionne 
sur La Fayette : « La Fayette, me répond-il à l'oreille, je vous le donne 
« pour républicain plus que Sidney, plus que Washington; il me l'a 
« bien juré cent fois. » Et, me serrant la main : « Frère, comment se 
« peut-il que toi, Camille Desmoulins, qui dans la France libre as le 
(( premier patrociné [sic] pour la république, aujourd'hui, tandis que La 
« Fayette nous fait la république, toute la république, rien que la 
« république, tu t'obstines à gâter sa besogne et à le décrier? » 

II n'est pas du tout sûr que Camille Desmoulins, dont l'étourderie va 
quelquefois jusqu'à la calomnie, n'ait pas travesti les propos de Brissot, 
que nul autre témoignage ni aucun fait ne montrent travaillant pour 
La Fayette, ni même demandant, à cette époque, la république -; mais 
il est sûr que, pour le gazetier ami de Robespierre, les républicains sont 
maintenant des fayettistes, des cromwellisles, qui s'accordent avec les 
royalistes et les monarchiens contre « le peuple et l'égalité ». (( ... Le 
plus fanatique royaliste, ajoute-t-il, aimerait mieux la république aris- 
tocratique de La Fayette et son gouvernement militaire qui nous menace 
qu'une constitution qui donne un garçon cordonnier pour pair à un 
prince français, et qui les met ensemble sur la même liste de jurés, m 
Lui, Camille, il est avec la nation, avec le parti des Amis de la Consti- 
tution. 

« Les vrais jacobins sont, dit-il, de ce parti, parce qu'ils veulent, non 
pas le nom de république, mais la chose, parce qu'ils n'oublient pas 
que, dans la révolution de 1649, l'Angleterre, sous le nom de répu- 
blique, fut gouvernée monarchiquement, ou plutôt militairement et 
despotiquement, par Cromwcll, et que, dans la Révolution de 1789, la 
France, sous le nom de monarchie, est devenue un gouvernement répu- 

1. Bibl. nat., Lc2/290, in-8. 

2. En touL cas, à la Législative, nul girondin, nul brissotin ne demandait la répu- 
blique. On lit dans un discours de Lasource (du 16 avril 1792) sur la nomination 
des administrateurs du Trésor public : ■< Personne n'est assez mauvais politique 
pour désirer un gouvernement purement républicain, qui n'est possible qu'en idée 
et pour vouloir régir un empire aussi vaste que la France avec la simplicité d'une 
ville grecque. » Cette phrase ne se trouve pas dans les journaux du temps, mais 
dans une édition à part du discours de Lasource, qui est reproduite dans les Archives 
parlemenlab'L's, t. XLL P- 706. Les auteurs de ces Archives disent avoir trouvé ce 
discours dans le recueil factice de pièces sur l'administration (Bibl. nat., Le^a/a»). 
Ce discours ne s'y trouve pas. Cependant il n'est pas vraisemblable que les Archives 
en aient inventé le texte; il est plus probable qu'elles ont mal indiqué la source. 
— Notons aussi qu'à la Législative, le 5 janvier 1792, dans un discours monar- 
chique, où il représentait l'héi'édité du trône « comme une digue contre l'ambition 
des grands citoyens et l'intrigue des factions >>, Isnard, tout en reconnaissant qu'il 
y avait « des citoyens qui voudraient un gouvernement tout à fait républicain », 
disait : « Mais ils sont en très petit nombre; ils ne forment point un parti; ils se 
bornent à faire des vœux. » {Moniteur, réimpression, t. XI, p. 45.) 



182 L ASSEMISLEE LEGISLATIVE 

blicain. )) Et plus loin : (( ... Le ciel nous préserve de la république de 
La Fayette! Ce mot ri'pu/jli(jue, que CromwcU avait éternellement à la 
bouche, ne m'en impose plus... » 

Je ne crois pas que Brissot ait répondu directement aux attaques de 
Camille Desmoulins. Mais son journal, le Patriote français, assura en 
ces termes (n" du 10 mai 1792) qu'il n'existait pas alors de parti répu- 
blicain en France ' : « Il faut d'abord bien se convaincre qu'il n'existe 
aucune part de faction républicaine. C'est un fantôme que les modérés 
ont créé pour aigrir leur parti contre les patriotes. Ce républicanisme 
existe si peu que les enragés, à qui l'on devrait prêter cette opinion, 
demanderaient un autre roi, s'ils pouvaient destituer le roi constitu- 
tionnel. )) 

Que Robespierre eût inspiré cette volte-face de Camille, ce n'est guère 
douteux. Lisez le journal qu'il commença à publier lui-même quel- 
ques jours plus tard. Le premier numéro du Défenseur de la Constitu- 
tion *, qui parut le 19 mai 1792 ^ contient une Exposition de mes 
principes, où l'on voit que ce journal avait été fondé dans la vue de 
combattre le parti républicain. Robespierre accuse ce parti de ten- 
dances aristocratiques et dictatoriales. Il ne dit pas crûment, comme 
l'avait fait Camille, que les républicains travaillent pour La Fayette, 
mais il l'insinue. 

Son premier mot est : « C'est la constitution que je veux défendre, 
la conslilution telle qu'elle est. » Sans doute, il a montré jadis les 
défauts de cette constitution. Mais, depuis qu'elle est (( terminée et 
cimentée par l'adhésion générale », il s'est borné à en demander l'exé- 
cution fidèle. « J'ai entendu, dit-il, des hommes qui ne surent jamais 
que calomnier le peuple et combattre l'égalité, faire retentir le mot do 
république... » Ils sont alliés à la cour pour intriguer contre la consti- 
tution. Ils veulent nous procurer « une espèce de gouvernement aristo- 
cratique, qui, sous des noms séduisants, nous donnerait des chaînes 
plus pesantes que les premières ». Robespierre a été présenté, tantôt 
comme royaliste, tantôt comme républicain. Il rappelle aux royalistes 
ce qu'il a fait contre l'extension excessive du pouvoir royal, et il dit aux 
républicains : «... J'aime mieux voir une Assemblée représentative 
populaire et des citoyens libres et respectés avec un roi, qu'un peuple 
esclave et avili sous la verge d'un sénat aristocratique et d'un dictateur. 
Je n'aime pas plus Cromwell que Charles P'. .. » « Eh! que m'importe 
que de prétendus patriotes me présentent la perspective prochaine d'en- 
sanglanter la France, pour nous défaire de la royauté, si ce n'est pas la 



1. Dans le même article, on signale trois partis : les enragés, les patriotes, les 
mo'térés. 

2. B\h\. nat., LcV687, in-8. 

3. La <\>r)'esponda7ire liUrraire secrète du 19 mai 1T.I2, p. 141 (exemplaire de la 
bil>liollioque de feu Flamincrmonl), dit : « Aujourd'hui a paru le premier numéro 
du Défenseur de la Constitution... » 



ROBESPIERRE 183 

souveraineté nationale et l'égalité civile et politique qu'ils veulent éta- 
blir sur ses débris?... » 

Il nomme les chefs de ce parti républicain : Brissot, Condorcet et 
leurs amis. 

Leur rôle après la fuite à Varennes est exposé par lui avec malveil- 
lance et amertume : 

« Connus jusque-là, par vos liaisons avec La Fayette et par votre 
grande modération, longtemps sectateurs assidus d'un club demi aris- 
tocratique (le club de 1789), vous fites tout à coup retentir le mot de 
république. Condorcet publie un traité sur la République, dont les prin- 
cipes, il est vrai, étaient moins populaires que ceux de notre constitu- 
tion actuelle ^ Brissot répand un journal intitulé le /{épublicain, et qui 
n'avait de populaire que le titre. Une affiche dictée par le même esprit, 
rédigée par le même parti, sous le nom du ci-devant marquis du Chas- 
tellet, parent de La Fayette, ami de Brissot et de Condorcet, avait paru 
dans le même temps sur tous les murs de la capitale. Alors tous les 
esprits fermentèrent ; le seul mot de république jeta la division parmi 
les patriotes, donna aux ennemis de la liberté le prétexte qu'ils cher- 
chaient de publier qu'il existait en France un parti qui conspirait 
contre la monarchie et contre la constitution; ils se hâtèrent d'imputer 
à ce motif la fermeté avec laquelle nous défendions à l'Assemblée consti- 
tuante les droits de la souveraineté nationale contre le monstre de 
l'inviolabilité. C'est par ce mot qu'ils égarèrent la majorité de l'Assem- 
blée nationale; c'est ce mot qui fut le signal du carnage des citoyens 
paisibles, égorgés sur l'autel de la patrie, dont tout le crime était 
d'exercer légalement le droit de pétition, consacré par les lois constitution- 
nelles ; a ce nom, les vrais amis de la liberté furent travestis en factieux 
par les citoyens pervers ou ignorants; et la Révolution recula peut-être 
d'un demi-siècle. » 

A propos de la pétition du Champ de Mars : « ... Pourquoi, dit-il, 
Brissot vint-il en présenter un autre (projet de pétition) qui indiquait 
l'abohtion de la royauté -, dans un moment oii la faction n'attendait 
que ce prétexte de calomnier les défenseurs de la liberté? » 

«... Aujourd'hui que leurs liaisons avec La Fayette et Narbonne ne 
sont plus un mystère... », leurs desseins contre-révolutionnaires écla- 
tent. 

A ces intrigues républicaines Robespierre oppose le programme d'une 
politique constitutionnelle, « pour forcer la royauté à marcher dans le 
sentier que la volonté du souverain lui a tracé, ou pour amener insensi- 
blement et sans secousses l'époque où l'opinion publique, éclairée par 
le temps ou par les crimes de la tyrannie, pourra prononcer sur la meil- 
leure forme du gouvernement qui convient aux intérêts de la nation ». 

i. On a vu cepenrlant que Condorcet avait été un des promoteurs du mouvement 
contre le régime censitaire. 
2. Nous avons vu qu'il n'y avait rien de semblable dans celte pétition. 



184 l'assemblée Législative 

C'est ainsi qu'en avril et mai 1702 l'ancien parti républicain, pour- 
tant muet et résig-né à la monarchie ', fut désavoué par son plus célèbre 
gazclicr, Camille Desmoulins, et que la république fut dénoncée comme 
contre révolutionnaire par le plus populaire et le plus grave des démo- 
crates, Robespierre. Après cette défection et cet anathème, on n'osera 
plus guère prononcer le mot de république, et voilà pourquoi il n'y eut, 
dans la journée du 20 juin 1792, aucune manifestation républicaine. 

Yl Ce qui caractérise cette journée, c'est qu'elle fut toute poj)ulaire. 
C'est le peuple des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau qui 
la fit, non pas (je le répète) pour renverser la royauté, mais pour effrayer 
le roi et le forcer ainsi à marcher droit. 

Depuis longtemps les meneurs des faubourgs avaient projeté de fêter 
l'anniversaire du serment du Jeu de Paume. Le programme était d'aller 
planter un arbre de la liberté sur la terrasse des Feuillants et de pré- 
senter au roi et à l'Assemblée des pétitions « analogues aux circon- 
stances ». Les manifestants demandèrent à la Commune l'autorisation 
de faire cette démarche en armes. C'était illégal, et la Commune refusa. 
Le maire Petion tourna la difficulté en décidant que la garde nationale 
encadrerait les pétitionnaires. En vain le Département s'y opposa : 
Petion fit passer outre. 

Deux colonnes de manifestants partirent. Tune de la Bastille, l'autre 
de la Salpêtrière, « les tables des Droits de l'homme à leur tète, placées 

1. Si on lisait superficiellement l'article 10097 du tome II de la Bibliographie de 
Vhisloire de Paris, par M. Tourneux, on pourrait croire que, le 17 mai 1792, il se 
fonda à Paris une « Société des vertus républicaines ». Sans doute ce titre n'impli- 
quait pas un programme républicain. Mais le règlement de cette Société (Bibl. nat., 
Lb 40/246o, in-8), en date du 4 germinal an 11, nous donne à entendre, dans le 
préambule qu'en cite M. Tourneux, qu'au moment de sa fondation ce club s'appela 
« Société populaire de la section de l'Observatoire ». — Nous ne voyons pas qu'il y 
ait eu, à cette époque, aucune manifestation républicaine de la part des sections. 
L'acte à demi révohilionnaire par lequel la section du Théâtre-Français se déclara 
permanente (voir son arrêté dans les Bévolutions de Paris, t. XII, p. 378) laisse 
entrevoir l'intention d'exercer une pression armée sur Louis XVI, et on y aperçoit 
aussi des tendances démocratiques (on y dit que la garde nationale, c'est le peuple, 
et que le peuple, c'est la garde nationale, tous les citoyens); mais il est impossible 
d'y démêler la moindre arriére-pensée républicaine, quoique le président de cette 
section, Momoro, et le secrétaire, Vincent, fussent considérés comme républicains. 
Je ne rencontre pas non plus de manifestations républicaines dans les journaux, 
même dans ceux qui, comme les Révolutions de Paris, ne désavouent pas alors la 
république. Les RéroliUions de Paris, n" CLl (du 26 mai au 2 juin 1792), constatent 
(p. 380) que l'idolâtrie de la royauté •< a disparu de tous les cœurs désintéressés », 
et « qu'au mot de bon roi, de majesté, le peuple a substitué celui de veto ». Le 
même journal va jusqu'à demander (p. 389) la réunion d'une Convention nationale, 
.. chargée de rectifier la constitution sur les seules bases de la Déclaration des 
Droits ». Mais il ne demande plus expressément cette république à laquelle il avait 
naguère adhéré en termes si nets. Destrem, député de l'Aude, écrit le 20 juin 1792, 
« qu'il y a aux Jacobins quelques républicains enragés ». {Uérolulion française, 
t. XXX, p. 159.) Mais il ne cite aucun nom ni aucune manifestation. Il n'est donc 
pas exagéré de dire qu'alors le parti républicain était muet et résigné à la 
monarchie. 



JOURNEE DU 20 JUIN 1792 18o 

entre plusieurs pièces de canon m. « Plusieurs inscriptions, qui n'an- 
nonçaient point des brigands cacliant de noirs desseins, étaient parse- 
mées, çà et là, dans la longueur du cortège. On y lisait : La nation, la 
loi. — Quand la patrie est en danger, tous les sans-cidottes sont levés. — 
Vive V Assemblée nationale! — Avis à Louis XVI : le peuple, las de souf- 
frir, veut la liberté tout entière ou la mort. — Nous ne voulons que Vunion, 
la. liberté. Vive l'égalité! — Libres et sans-culottes, nous en conservons 
au moins les lambeaux. Peuple, garde nationale, nous ne faisons qu'un' 
nous ne voulons faire quun. » 

Les Révolutions de Paris, à qui nous empruntons ces détails, 
décrivent ainsi ce cortège : a Cette foule d'individus de tous états, sous 
tous les costumes, armés, comme ils l'avaient fait en juillet 1789, de tout 
ce qui était tombé sous leurs mains, marchaient dans un désordre qui 
n'était qu'apparent. Ce n'était point une cohue : c'était tout le peuple 
de la première ville du monde, plein du sentiment de la liberté et péné- 
tré en même temps de respect pour la loi qu'il s'est faite. La fraternité 
touchante et l'égalité faisaient seules les honneurs de cette fête, où se 
trouvaient pêle-mêle, et se* donnant le bras, les gardes nationaux en 
uniformes et sans uniformes, plus de 200 invalides centenaires [sic], et 
grand nombre de femmes et d'enfants de tout âge, très peu d'épaulettes, 
mais des bonnets rouges; tous les charbonniers, tous les forts de la 
halle en bonne contenance. Parmi les armes de toutes sortes dont cette 
masse d'hommes était hérissée, on apercevait des rameaux verts, des 
bouquets de fleurs et des épis de blé. Une joie franche animait ce tableau 
et passait dans l'àme des regardants ; en sorte qu'à mesure qu'on avan- 
çait, le rassemblement devenait immense *. » 

A une heure et demie, le cortège défda dans l'Assemblée, et une péti- 
tion fut lue à la barre. Fut-ce là une manifestation républicaine? Non, 
certes. Les pétitionnaires déclaraient ne vouloir adopter d'autre parti 
que celui a qui sera d'accord avec la constitution ». Mais ils voulaient 
« que le roi n'eût pas d'autre volonté que celle de la loi y. « La liberté, 
ajoutaient-ils, ne peut être suspendue. Si le pouvoir exécutif n'agit 



^. T. XII, p. 518-550. 

2. Ce sont bien là les impressions toutes vives d'un témoin oculaire, qui écrit 
presque au moment où il voit, puisque cet article parut dans le numéro des Révo- 
hdion^ de Paris qui est daté du 16 au 23 juin 1792. Voir aussi l'estampe qui est 
jointe à ce numéro, et qui représente le cortège en marche vers l'Assemblée. Ces 
estampes sont faites sans art, mais l'historien en tient grand compte, parce que 
l'artiste anonyme les improvisa en face de la réalité qui, ailleurs, se trouve acadé- 
miquement défigurée. Voici ce qu'en dit M. J. Renouvier dans son Histoire de fart 
pendant la Révolution, p. 442 : « Il y a une assez longue suite de Journées représen- 
tées dans le journal les Révotutions de Paris, de Prud'homme. Ce sont de peti'es 
estampes platement bousillées : quelques détails réels peuvent cependant les faire 
rechercher par l'historien, de préférence à des estampes plus grandes et beaucoup 
mieux exécutées, mais infidèles, telles par exemple que les estampes faites en 
Angleterre et en Allemagne sur les scènes les plus pathétiques. » — On trouvera 
dans le Mercure universel du 21 juin 1792 une autre description, très pittoresque, 
du défilé des pétitionnaires. 

RÉVOLUTION FRANÇAISE. 13 



18f. L'ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE 

point, il ne peut y avoir d'alternative : c'est lui qui doit l'être. Un seul 
homme ne doit pas influencer la volonté de 25 millions d'hommes. Si, 
par éf^ard, nous le maintenons dans son poste, c'est à condition qu'il le 
remplira constitutionncUement; s'il s'en écarte, il n'est plus rien pour 
le peuple français. » Paris est debout, le sang coulera, si les conspi- 
rateurs ne sont pas déjoués. Et si l'inaction de nos armées « dérive du 
pouvoir exécutif, qu'il soit anéanti ' ». 

Le président. Français (de Nantes), répondit vaguement que l'Assem- 
blée saurait réprimer les crimes des conspirateurs, et il invita les péti- 
tionnaires au respect de la loi. Ceux-ci se retirèrent satisfaits. 

Ils se portèrent alors aux Tuileries, et surent s'en faire ouvrir les 
portes extérieures. Ce ne fut pas aussi facile pour les portes intérieures. 
« Il y eut, disent les Révolutions de Paris, un peu plus de résistance aux 
portes des premiers appartements; mais la présence d'un canon, que 
les sans-culottes y montèrent sur leurs épaules, leva tous les obstacles. 
On donna un coup de hache à la porte d'une autre pièce, que Louis XVI 
fît ouvrir lui même, en criant Vice la nation! et en brandissant son 
chapeau. Le roi était alors avec des prêtres, dont plusieurs habillés de 
blanc; ils disparurent à la première vue du peuple. Il alla ensuite s'as- 
seoir sur une banquette haute, dans l'embrasure d'une fenêtre donnant 
sur la grande cour, entouré de cinq à six gardes nationales. Il faudrait 
ici un Téniers ou un Callot pour peindre au naturel ce qui s'y passa. En 
un clin d'œil, le salon fut plein de peuple armé de piques, de faux, 
de fourches, de croissants, de bâtons garnis de couteaux, de 
scies, etc. 

« Au milieu de tout cet appareil furent placées les tables des Droits 
de l'homme, face à face du roi, peu accoutumé encore à un pareil spec- 
tacle. Les citoyens se pressaient devant lui. Sanctionnez les décrets! lui 
criait-on de toutes parts. Rappelez les ministres patriotes! Chassez vos 
prêtres! C/wisissez entre Coblentz et Paris! Le roi, tendant la main aux 
uns, agitait son chapeau pour satisfaire les autres ; mais l'agitation et 
le bruit ne permettaient pas de l'entendre. Ayant aperçu un bonnet 
rouge dans les mains d'un de ceux qui l'entouraient, il le demanda et 
s'en couvrit. On ne peut rendre l'effet que produisit sur tous les specta- 
teurs la vue de ce bonnet sur la tête du roi. On ne tardera pas sans 
doute à répandre dans toute l'Europe une caricature qui représentera 
Louis XVI au gros ventre, plastronné de son crachat, coiffé du bonnet 
rouge, et buvant à même une bouteille, à la santé des sans-culottes, 
criant : « Le roi boit! Le roi a bu!... Il a le bonnet de la liberté sur la 
« tête : s'il pouvait l'avoir dans le cœur! » 

Les manifestants défdèrent plusieurs heures devant le roi, et aussi 
devant la reine et le prince royal. Vergniaud, Isnard et d'autres députés 

1. On trouvera celte pétition dans la plupart des journaux du temps, par exemple 
dans les Uévolulions de Paris, t. XII, p. 5îi0, et dans le Monilew, réimpression, 
t. XII, p. 717. 



CONSÉQUENCES DE LA JOURNÉE DU 15 JUIN 187 

vinrent se placer auprès de Louis XVI, et le protéger. A huit heures 
du soir, la multitude s'était écoulée et tout était rentré dans 
l'ordre. 

Ce fut, en somme, une manifestation plus burlesque que dramatique. 
Il y eut des menaces, des cris grossiers, mais aussi des signes naïfs 
d'affection et de respect. Le sang froid de Louis XVI et sa bonhomie 
touchèrent le peuple, qui se retira content. Il crut avoir averti, recon- 
quis son roi. Ce ne fut pas du tout une tentative pour renverser le 
trône et établir la république. 

Ce fut cependant un événement considérable, une entrée en scène du 
prolétariat, non plus farouche et émeutier, comme aux journées d'oc- 
tobre 1789, mais calme, fort, joyeux de sa force, capable de s'organiser, 
La bourgeoisie en trembla. 

YJJ Les manifestants du 20 juin n'obtinrent pas le succès immédiat 
qu'ils avaient espéré. 

Cette journée populaire fut désavouée par la gauche de la Législative, 
par les futurs « Girondins » et par les Jacobins, qui n'y avaient pas pris 
part directement et officiellement. 

Louis XVI, qui n'avait rien promis, ne retira pas son veto. Les péti- 
tionnaires croyaient l'avoir converti à la Révolution : le voilà aigri, 
humilié, irrémédiablement hostile. 

L'Europe le vit prisonnier et insulté. 

Il y eut dans la classe bourgeoise et dans une partie de la France une 
recrudescence de royalisme. 

Vingt mille pétitionnaires et un grand nombre d'administrations dé- 
partementales protestèrent contre l'insulte faite à la majesté royale, 
insulte que l'on présenta comme une tentative d'assassinat. 

La Fayette, quittant son armée, se présenta, le 28 juin, dcA^ant 
l'Assemblée, et lui demanda au nom de ses soldats, de poursuivre les 
auteurs de l'attentat du 20 juin, et de « détruire une secte qui envahit 
la souveraineté nationale ». On assure que, d'accord avec le général 
Luckner, il avait le projet de rétablir l'autorité du roi à main armée; 
la reine ne voulait pas devoir son salut à La Fayette, qui dut retourner 
à son poste. Mais la démarche d'un tel homme encouragea les monar- 
chistes, alors que toutes les autres circonstances semblaient concourir 
à les décourager. 

En effet, on apprit, le 2 juillet, que l'armée du Nord battait en retraite, 
se repliait sur Lille et Valenciennes. Toutes les inquiétudes des pétition- 
naires du 20 juin semblaient justifiées par les événements. Le 3 juillet, 
à la tribune de la Législative, Vcrgniaud dévoila et stigmatisa toutes 
les trahisons de Louis XVI. La conclusion logique de ce discours, c'était 
le renversement du trône. L'orateur ne tira pas cette conclusion, et 
l'Assemblée, comme effrayée d'avoir applaudi ces propos trop hardis, 
éprouva bientô le besoin de manifester contre la république. 



188 L'ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE 

C'est la fameuse scène du baiser Lamourette (7 juillet 1792), que je 
vais rappeler d'après le procès-verbal. 

Lamourette, évêque constitutionnel et député de Rhône-et-Loire, 
déclara que les maux de la patrie provenaient des dissensions, et pro- 
posa, comme un moyen de faire cesser ces dissensions, de vouer à 
l'exécration publique, par une déclaration solennelle, tout projet d'al- 
térer la constitution, soit par l'établissement de deux chambres, soit 
par celui de la république ou de toute autre manière. « L'Assemblée, 
lit-on dans le procès-verbal, par un mouvement subit et spontané, s'est 
levée tout entière, et a décrété cette proposition au milieu des accla- 
mations universelles. Aussitôt les membres se sont rapprochés de toutes 
les parties de la salle, et, se donnant des témoignages réciproques de 
fraternité, ils ont, dans cet instant, confondu tous les sentiments dans 
le seul amour de la patrie. » On députa au roi, qui vint lui-même 
prendre part à cette scène d'attendrissement. 11 dit : « ... La nation et 
le roi ne font qu'un : ils marchent vers le même but, et leurs efforts 
réunis sauveront la France... » On l'applaudit, on l'acclama. « Le roi, 
avant de se retirer, a de nouveau exprimé sa sensibilité à l'heureux 
éA^énement qui réunissait tous les représentants de la nation. 11 a dit 
que son premier mouvement avait été de se rendre dans le sein de 
l'Assemblée, et qu'il avait été bien fâché d'être obligé d'attendre la 
députation qui lui avait été envoyée. On a encore applaudi et crié : 
Vive la nation! Vive le roi! Le roi est sorti au milieu de ces accla- 
mations. » 

Le jour môme, le Département suspendait de leurs fonctions le maire 
de Paris, Pction, et le procureur de la Commune, INlanucl. 

Ainsi, tous les défenseurs du système bourgeois se trouvaient groupés 
et d'accord pour défendre le trône, pour empêcher le retour des scènes 
du 20 juin et pour en punir les auteurs. 



CHAPITRE VIII 
Les préparatifs du détrônement de Louis XVI 



I. Mesures prises par l'Assemblée législative contre le pouvoir royal. — II. L'es- 
prit public en France en juillet-août 1792. — III. Les fédères. — IV. Les journaux 
parisiens et le républicanisme. — V. L'agitation sectionnairc. — VI. Attitude de 
l'Assemblée législative. 

J En même temps que l'Assemblée lég-islative se proclamait 
monarchiste, elle se voyait entraînée par la nécessité de la situa- 
tion, par le fait de la guerre, par le fait de la trahison latente du roi, à 
des mesures de défense contre le roi, qui n'avaient d'autre but que de 
sauver la patrie menacée, et qui, en réalité, étaient au pouvoir royal 
une partie de sa force et de son prestige, et préparaient ainsi la chute 
du trône. 

Ce roi qu'elle jurait de maintenir, qu'elle voulait en effet maintenir, 
elle se crut forcée à le traiter en ennemi qu'il importe avant tout de 
désarmer. 

On a vu qu'elle avait dissout la garde du roi, et le roi avait sanctionné 
ce décret. 

Après avoir ôté au roi ses moyens de défense contre une insur- 
rection populaire, elle avait elle-même cherché à former une force mili- 
taire pour déjouer les projets du roi ou de la cour. Ce camp de 
20 000 hommes, dont elle avait décrété, le 8 juin, l'établissement sous 
les murs de Paris, devait être composé de volontaires élus dans tout le 
royaume, de fédérés qui séjourneraient d'abord à Paris, y célébreraient 
la fête du 14 juillet, et resteraient dans le voisinage de la capitale pour 
y entrer au besoin, afin de comprimer les conspirateurs royalistes. Ce 
n'aurait pas été seulement une sorte de fédération permanente, mais 
une nouvelle représentation nationale, plus nombreuse que la repré- 
sentation légale, plus autorisée, puisqu'elle aurait été élue récemment 
et par un suffrage direct, plus puissante, puisqu'elle aurait été une 
représentation en armes, une armée élue. 

Le roi refusa sa sanction. 



190 LES PRÉPARATIFS DU DÉTRONEiMENT DE LOUIS XVI 

Mais rAssomblôe, tout on desavouant la manifestation du 20 juin, 
provoquée en partie par ce refus, trouva moyen d'imposer quand même 
au roi ce « camp » imaginé contre lui. Des communes avaient déjà mis 
des volontaires en marche, quoique le décret sur le camp n'eût pas été 
sanctionné, et le ministre de l'intérieur avait donné des ordres pour 
arrêter cette marche. Le 2 juillet, il fut décrété u que les citoyens gardes 
nationaux que l'amour de la constitution et de la liberté a déterminés 
à se rendre à Paris, pour être de là transportés, soit à la réserve des- 
tinée à couvrir la capitale, soit aux armées chargées de la défense des 
frontières, se rendraient, au moment de leur arrivée, à la municipalité 
de Paris, pour y faire inscrire leur nom, celui de leurs département et 
municipalité, ainsi que la note des certificats dont ils seraient pourvus ». 
On autorisait donc les fédérés à venir à Paris, malgré le veto royal; on 
les y invitait presque. Sans doute, on fixait au 18 juillet le terme de 
leur séjour dans la capitale, et on décidait qu'ils se rendraient ensuite 
à Soissons. Mais ils devaient assister au « serment fédératif » du 
14 juillet', et, en définitive, l'Assemblée appelait à Paris une armée de 
patriotes dont les sentiments à l'égard de Louis XVI étaient clairement 
caractérisés par le fait même qu'ils s'étaient mis en marche illégalement 
et contre la volonté du roi. Celui-ci, effrayé, donna sa sanction. 

Voilà donc, par les décrets même de l'Assemblée, le trône privé de 
son armée de défense et exposé aux coups d'une armée d'attaque. 

Le roi avait confirmé la suspension de Petion et de Manuel, prononcée 
par le Département. L'Assemblée leva cette suspension le 13 juillet, et 
Louis XVI sanctionna ce décret, qui cassait un acte de son autorité 
royale. Cette Assemblée antirépublicaine déconsidérait donc le pouvoir 
royal, et, à l'occasion, gouvernait par elle-même, comme si on était en 
république. 

Une mesure plus grave encore, plus dangereuse pour le trône, ce fut 
la proclamation de la patrie en danger, où il ne faut pas voir seulement 
une belle parole, un beau geste, mais une série de mesures positives 
(5, 11 et 20 juillet), qui changeaient toute l'attitude de la nation. Les 
départements, les districts, les municipalités étaient déclarés en perma- 
nence. Tous les citoyens en état de porter les armes se voyaient mis 
« en état d'activité permanente ». Chaque citoyen, sous peine d'empri- 
sonnement, dut aller déclarer à sa municipalité ses armes et ses muni- 
tions, qui furent réquisitionnées. Il y eut une grande levée de volon- 
taires : les gardes nationaux, réunis au chef-lieu du district, désignèrent 
ceux qui marcheraient. Tout homme fut forcé de porter la cocarde tri- 
colore. La France fut mise en mouvement, jusque dans les profondeurs 
de la masse rurale. Chaque paysan quitta sa charrue pour aller à la 

1. Le 7, il fut décrété que les frais de la fédération seraient à la charge de la 
nation. Le 12, un autre décret régla le cérémonial de la fêle. Mais l'Assemblée ne 
fi.xa aurun mode pour l'éleclion des fédérés, qui se lit spontanément et sans règle 
uniforme. 



LA PATRIE EN DANGER 191 

mairie voir de ses yeux le danger de la patrie, et en revint avec une 
cocarde à son chapeau. En juillet 1789, au moment de la grande peur, 
la nation s'était levée, avec un frisson, et elle avait fait la révolution 
municipale. Depuis, elle s'était rassise, et se croyait sûre de sa conquête. 
Cette fois, attaquée, elle se lève de nouveau, mais avec une confiance 
virile, une sorte d'allégresse. Où est ce paysan qui, trois ans plus tôt, 
se cachait aux forêts et aux cavernes, comme un esclave? Cette fois, 
c'est un homme libre qui se lève, qui se sent soldat, et qui ne s'assiéra 
qu'après avoir vaincu l'Europe. 

La proclamation de la patrie en danger apprend aussi au peuple, 
indirectement, que le roi n'a pas suffi à sa mission de défenseur de la 
France contre les étrangers ou qu'il a déserté cette mission. Les Fran- 
çais voient que, dans cette grave crise, ils ne peuvent, ils ne doivent 
compter que sur eux-mêmes. La France se sauvera donc, puisque le roi 
n'a pu la sauver '. Quelle leçon de républicanisme! 

C'est surtout les citoyens des départements dont cette proclamation 
de la patrie en danger changeait la posture et les sentiments. Ceux de 
Paris en furent affectés sans doute par la pompe théâtrale qui accom- 
pagna la proclamation. Mais enfin, pour les Parisiens, il y avait long- 
temps que la patrie était en danger, il y avait longtemps qu'ils étaient 
debout et en armes. L'Assemblée leur accorda, par le décret du 2o juil- 
let 1792, la permanence des sections, qui permit aux ardents patriotes 
de s'organiser contre les trahisons du pouvoir exécutif. 

Voilà les principales mesures que prit l'Assemblée législative contre 
le pouvoir royal, qu'elle entendait maintenir comme la clef de voûte de 
l'édifice constitutionnel, et qu'elle était forcée de saper pour l'intérêt de 
la défense nationale. C'est dans la même vue et sous l'empire des mêmes 
nécessités qu'elle sapa également, par des expédients et des concessions, 
le système censitaire. Ainsi elle autorisa, le 1" août, les municipalités à 
distribuer des piques à tous les citoyens qui ne seraient pas armés, 
même aux citoyens passifs, à la seule exception des vagabonds ou mau- 
vais sujets notoires. Le 3, « considérant qu'il est de sa justice comme 
de l'intérêt de l'Etat d'environner la profession de celui qui expose ses 
jours pour le maintien de la liberté dans son pays de tous les avantages 
que peut promettre la reconnaissance du peuple français ; considérant 
que, dans le système de l'égalité politique, la plénitude des droits civi- 
ques est le plus précieux des biens, et voulant enfin que l'indigence 
honnête et l'habitude des vertus sociales trouvent leur prix à chaque 
pas d'une carrière utile ^ », elle décréta que « tout Français qui, soit 
dans les bataillons de volontaires nationaux, soit dans les régiments de 
ligne, dans la gendarmerie nationale, dans les légions, les compagnies 

1. Voir le commentaire de la déclaration de la patrie en danger que Robespierre 
fit dans son discours aux Jacobins du 11 juillet 1792. {La Société des Jacobins 
t. IV, p. 89.) 

2. l'rocès-verbal, t. XI, p. 3o4. 



192 LES 1>1U':1'AUAT1FS DU DÉTRONEMENT DE LOUIS XVI 

franches, ou dans tous autres corps qui pourraient être formes, aura 
fait la guerre de la liberté, et sera reste présent aux drapeaux et en 
activité de service militaire jusqu'à la paix, à commencer de la cam- 
pagne actuelle, ou tout Français que des blessures reçues au service 
auront mis hors d'état de le continuer, jouira, s'il a vingt-cinq ans, ou 
lorsqu'il en aura atteint l'âge, des droits de citoyen actif, comme s'il 
avait servi pendant seize ans, conformément au décret rendu par l'As- 
semblée nationale constituante ^ ». Comme la même faveur était accordée 
(( aux gardes nationaux sédentaires qui auraient été requis et employés 
dans les villes de guerre et dans les camps )>, et comme, d'autre part, 
tous les Français étaient provoqués à s'enrôler par la proclamation 
même de la patrie en danger, c'était le suffrage universel que l'Assem- 
blée législative décrétait pour l'avenir, et comme prix de la guerre de la 
liberté. 

C'est ainsi que cette Assemblée monarchique et bourgeoise prépara, 
sous le coup des nécessités de la défense nationale, la chute de la 
monarchie et de la bourgeoisie, et voilà les plus essentiels des actes 
législatifs qui facilitèrent le succès de l'insurrection du 10 août, l'avè- 
nement de la démocratie et de la république. 

Jl L'Assemblée ne se serait pas engagée dans cette voie, contraire à 
son mandat et à ses instincts, si elle n'y avait été poussée par un 
mouvement d'opinion, non seulement parisien, mais national, ou 
plutôt communal. 

L'idée ou le sentiment que le roi trahissait et que la patrie ne pouvait 
être sauvée que si le roi était mis, soit par des moyens légaux, soit par 
des moyens révolutionnaires, dans l'impossibilité de trahir plus long- 
temps, voilà le principe de l'insurrection, plutôt patriotique que républi- 
caine, du 10 août 1792. Mais cette insurrection ne fut pas, si on la con- 
sidère à son point de départ, exclusivement le fait des citoyens de la 
capitale, comme l'avait été celle du 14 juillet 1789 ou celle des 5 et 
6 octobre 1789. Une partie des citoyens des départements la préparèrent 
par des paroles ou des actes que Paris n'inspira pas, ou même qui 
devancèrent parfois l'opinion parisienne. C'est en cela que la révolution 
du 10 août fut nationale. 

J'ai dit qu'elle avait été surtout communale. 

Il y avait alors en France un double mouvement, l'un départemental, 
l'autre communal. Les administrations de département, corps artificiels 
et nés de la pensée des législateurs, n'étaient point imbus de l'esprit 
démocratique delà Révolution, ni de l'esprit d'unification nationale qui 
avait caractérisé le grand mouvement de juillet-août 1789. Ces adminis- 
trations soutenaient le système bourgeois : elles étaient « modéran- 
tistes », comme on dira un peu plus tard. D'autre part, bien que raonar- 

1. Voir ci-dessus, p. 66. 



l'esprit public 193 

chistes, et monarchistes avec zèle (parce qu'il leur semblait que sans la 
monarchie il n'y avait pas de régime bourgeois possible), elles étaient 
animées d'une sorte d'esprit centrifuge, fédéraliste. Que les départe- 
ments formassent autant de républiques dirigées par une aristocratie 
bourgeoise, sous le sceptre faible d'un roi en tutelle, il semble que voilà 
quel fut leur idéal. Les villes, à l'encontre des départements, étaient 
animées de tendances démocratiques et de tendances à l'unification 
nationale. Quoique leurs municipalités fussent issues d'un système élec- 
toral censitaire, l'esprit municipal de juillet 1789, qui était un esprit 
démocratique, vivait dans les villes, excité par les clubs des Jacobins, 
qui, bourgeois au début, s'étaient peu à peu démocratisés. C'est des 
communes que partit le patriotique mouvement de défiance contre 
Louis XVI. Ce sont les communes qui se levèrent, sinon contre la 
royauté, du moins contre le roi ' . 

Ainsi, tandis que la plupart des départements protestaient, en des 
adresses véhémentes, contre l'outrage fait à la majesté royale par les 
manifestants parisiens du 20 juin 1792, les villes, en assez grand 
nombre, manifestaient leur indignation des défaillances ou de la 
trahison du roi, parfois par des actes émanés de leur municipalité, sou- 
vent par des actes émanés des clubs, souvent aussi par des actes émanés 
de citoyens qui se groupaient pour l'occasion -. 

Les adresses hostiles à Louis XVI (je parle des adresses antérieures à 
la journée du 10 août ou écrites après le 10 août, mais avant qu'on eût 
reçu la nouvelle de la suspension) furent renvoyées par l'Assemblée 
législative à sa Commission extraordinaire, et nous avons pu les lire 
aux Archives nationales, dans les papiers de cette Commission ^ Elles 
émanent de communes situées dans les départements suivants : Ain, 
Aube, Aude, Ariège, Bouches-du-Rhône, Calvados, Côte-d'Or, Dordogne, 
Eure, Finistère, Gard, Haute-Garonne, Gers, Gironde, Hérault, Jura, 
Maine-et-Loire, Meuse, Orne, Haute-Saône. Cette énumération montre 



1. Les contemporains avaient bien le sentiment de ces différences de tendances 
entre les départements et les communes. C'est ainsi qu'à la tribune de la Législa- 
tive, le 12 juillet 1792, Girardin parla des « directoires royalistes » et des « com- 
munes républicaines ». (Moniteur, réimpression, t. XIH, p. 128.) 

2. 11 y eut cependant quelques exceptions. Ainsi, le 24 juin 1"92, les citoyens 
actifs de la ville de Rouen firent une adresse contre la manifestation du 20 juin. On 
y lisait (Moniteur, réimpression, t. XIII, p. 4) : « Les vrais conspirateurs sont ceux... 
qui parlent de la république dans un État constitué monarchique par le vœu uni- 
voque de toute la nation... » D'autre part, dans une adresse qu'il fit imprimer et 
afficher, le département de la Drôme demanda à l'Assemblée législative qu'elle 
avertit sévèrement le roi (Arch. nat., Dxl, 9). Le département du Finistère approuva 
la levée et le départ des fédérés brestois pour Paris. — Carra, dans les Annales 
patrioti'/ues, n" 192, publia une ■< liste des directoires de département (au nombre 
de 33), que le sieur Terrier, ministre de l'intérieur, prétend lui être entièrement 
dévoués ». 

3. Arch. nat., Dxl, 6 à lo. Toutes les adresses ne sont pas là, évidemment, mais 
il y a celles que l'Assemblée jugea être les plus inconstitutionnelles, c'est-à-dire 
celles qui se trouvent avoir le plus d'intérêt pour l'histoire des idées républicaines. 



194 LES PUtPAIlATIFS DU DETRONEMBNT DE LOUIS XVI 

que c'est surtout dans l'est et le sud de la France que s'exprimèrent 
d'abord le mécontenlement et les défiances contre Louis XVI, tandis 
que le nord, l'ouest et le centre restèrent plus longtemps attachés à la 
personne du roi et à la cause de la royauté. 

Et parmi ces adresses malveillantes pour Louis XVI, les unes ne sont 
hostiles qu'au roi, les autres sont hostiles à la royauté. Or, c'est seule- 
ment des départements de la Cùte-d'Or, de l'Ain, des Bouches-du- 
Rhône, de l'Aude, de l'Ariège que l'Assemblée législative reçut des 
pétitions tendant, directement ou indirectement, à détruire le trône. 

Le mouvement républicain se produisit donc, de juin à août 1792, à 
peu près dans les mêmes régions de la France départementale où il 
s'était produit, un an plus tôt, au lendemain de la fuite à Varennes. 
Mais il y a cette différence, qui est notable, qu'en 1791 l'impulsion répu- 
blicaine était venue surtout de Paris, tandis qu'en 1792, c'est spontané- 
ment, et quand les Parisiens, influencés par Robespierre, semblaient 
renoncer à la république, qu'il se forma, dans ces départements de l'est 
et du sud-est, un courant d'opinion républicaine, et un courant autre- 
ment fort qu'après la fuite à Varennes, un courant qui remonta jusqu'à 
Paris, et qui entraîna Paris. 

Il est à remarquer que ces républicains des départements, même en 
leurs plus véhémentes déclamations, ne prononcent pas le mot de 
république, tant ce mot excitait encore d'appréhensions, et tant Robes- 
pierre l'avait frappé de discrédit. Nous les appelons républicains, parce 
qu'ils demandent, soit formellement, soit à mots couverts, non pas 
seulement que Louis XVI ne règne plus, mais qu'il n'y ait plus de roi. 
Il y en a quelques-uns qui poussent la prudence jusqu'à vouloir con- 
server, quelque temps encore, une étiquette royale. Ainsi, le 4 juillet 1792, 
quatre citoyens de Saint-Girons (Ariège), qui disent signer pour la très 
grande majorité de leurs concitoyens, déclarent que les rois sont la 
source de tous les maux, que le moment approche oîi tout le monde sera 
de cet avis; mais, puisqu'il y a encore un préjugé pour la monarchie, 
ils demandent que l'Assemblée se borne à proclamer la déchéance de 
Louis XVI ou sa suspension comme dément, et convoque (( le corps 
électoral pour la nomination d'un régent ' )). D'autres inclinent évidem- 
ment à la suppression immédiate de la monarchie, mais demandent que 
le soin d'établir une nouvelle forme de gouvernement soit réservé à une 
Convention. C'est là le sens et l'objet d'une pétition de soixante et un 
((citoyens libres » de la ville de Scurrc (Côte d'Or), que nous croyons 
devoir reproduire, non seulement parce qu'elle nous fait connaître une 
manifestation antérieure des citoyens de Bourg, mais parce qu'on y voit 
clairement que c'était la conduite du roi, et non une propagande philo- 
sophique, qui avait dégoûté ces pétitionnaires de la monarchie ^. 

1. Arch. nal., Dxl, 7. 

■2. Celle pélilion est s.ms rl.ile; mais une noie marginale indique qu'elle fut reçue 
par l'Assemblée le 18 juillet 1192. — Arch. nal., Dxl, 8. 



L'ESPRIT PUBLIC 195 



« LÉGISLATEURS, 



;< La patrie est dans le plus grand danger! La liberté est de toute part 
assaillie! Le pouvoir executif détruit ouvertement la constitution par 
la constitution même. Nous avons juré de la maintenir; mais, avant 
tout, nous avons fait le serment de vivre libres ou de mourir. 

« La nation ne reprendra point les fers qu'elle a brisés dans l'antre 
aiïreuxde la tyrannie; elle ne perdra pas son droit de souveraineté solen- 
nellement reconnu dans la Déclaration des droits de l'homme, article 3. 

(( Législateurs, que dans l'état de crise où nous sommes le salut du 
peuple, la loi suprême, soit votre unique guide! Pleins de confiance 
dans l'énergie et la pureté de votre patriotisme, adoptant en entier les 
considérations énoncées dans les pouvoirs que vous ont adressés les 
citoyens de Bourg, département de l'Ain, en date du 24 juin dernier; 
frappés surtout de la justesse de la réflexion qui les termine, « que l'or- 
ganisation du pouvoir exécutif actuel ne peut plus subsister sans opérer 
la subversion générale de l'empire, attendu que c'est un véritable 
monstre politique qu'un corps dont la tête conçoit d'une manière, et dont 
le bras agit en sens inverse » ; en vertu de l'article 1" du titre 7 de l'acte 
constitutionnel, qui reconnaît au peuple le droit de changer et' de 
modifier la constitution; voulant parvenir à ce but urgemment néces- 
saire pour conserver la conquête de notre liberté, sans faire éprouver 
une secousse fatale à l'empire ; nous vous remettons, législateurs, tous 
nos droits et pouvoirs, et nous vous adjurons de vous former prompte- 
ment en Convention nationale, à l'effet de changer ou de modifier la 
constitution, seulement en ce qui concerne le pouvoir exécutif. Nous 
laissons à votre prudence et à vos lumières le soin de l'organiser dans 
telle forme qui vous paraîtra la plus convenable pour assurer le triomphe 
de la liberté. Nous promettons et jurons d'employer nos armes et de 
sacrifier nos vies pour assurer l'exécution entière des lois, veillera votre 
conservation, maintenir la tranquillité publique et déjouer les trames 
odieuses de vos ennemis et des nôtres. » 

Si les citoyens de Seurre n'avaient voulu que changer le roi et non 
supprimer la royauté, la constitution leur aurait offert les moyens de 
réaliser leur vœu par la déchéance et une régence. Du moment qu'ils 
demandent la revision de la constitution en ce qui concerne le pouvoir 
exécutif, c'est qu'ils veulent tout au moins remettre en question l'exis- 
tence même du trône. Ce sont probablement des républicains, tout 
comme les citoyens de Narbonne, qui, dans une adresse du 11 juillet, 
critiquèrent Louis XVI et la royauté, et demandèrent « un peuple sou- 
verain et un gouvernement responsable )), et la convocation des assem- 
blées primaires à cet effet K Et ne peut-on pas considérer aussi comme 

1. Arch. nat., Dxl, 7. 



190 LES PRÉPARATIFS DU DETRONEMENT DE LOUIS XVI 

républicaine la (( pétition des citoyens réunis à la foire de Beaucaire, de 
toutes les parties de l'empire français, à l'Assemblée nationale » 
(29 juillet), à laquelle adhérèrent (30 juillet) les Jacobins de Nimcs? 
On n'y demandait pas seulement la déchéance du « traître », mais un 
état de choses où le pouvoir exécutif ne fût plus inviolable. Si ce n'est 
pas là demander la république, il ne s'en faut guère '. 

C'est dans le département des Bouches-du-Rhone que se trouve, à 
cette époque, le principal foyer du républicanisme. Là, même dans les 
communes où on se borne à demander la déchéance, on le fait en termes 
fiers et francs, qui indiquent, comme on le disait alors, une « âme 
républicaine ». Cette courte adresse des citoyens des Pennes et des 
Cadeneaux (Bouches-du-Rhône), revêtue de nombreuses signatures, ne 
résume-t-clle pas, en termes saisissants, l'état d'esprit des patriotes 
de 1792? « Nous avons aimé Louis XVI, tant qu'il nous a bien servis; 
mais, du moment qu'il nous a trahis en manquant à son serment, il 
nous a dégagés du nôtre. Nous ne voulons plus de lui, et signons sa 
déchéance -. » Les « frères antipolitiques » qui forment la Société des 
Amis de la Constitution d'Aubagne vont plus loin : « Législateurs, 
disent-ils, la mesure est au comble; le temps est venu de chasser les 
Tarquins de la France. Le peuple, qui a eu la faculté de se donner un 
roi, a le droit de le déposer, surtout lorsqu'une telle institution com- 
promet la sûreté de l'empire". » 

Ces adresses des Pennes et d'Aubagne sont du mois d'août. Dès 
le 27 juin 1792, le Conseil général de la commune de Marseille, dans 
une pétition retentissante, s'était prononcé contre la royauté. 

(( Législateurs, disait-il, la nation vous a confié le maintien et la 
défense de sa liberté et de son indépendance, et de la souveraineté de 
ses droits. La raison éternelle lui avait démontré que les lois relatives 
à la royauté, que vos prédécesseurs lui imposèrent sans aucun égard à 
ses réclamations, à ses plaintes, contrarient les droits de l'homme. » 
Une (( triste expérience » a montré à quel point la royauté était con- 
traire aux principes de l'égalité et de la souveraineté nationale. Nos 
soutïranceset nos dangers viennent de ce roi inviolable et héréditaire. 
(( Avouez, législateurs, que nos Constituants n'ont rien constitué; et si 
vous voulez être quelque chose, si vous voulez répondre au vœu de la 
nation, abrogez une loi qui la rend nulle avec vous, que vous pouvez 
détruire par olle, et que le besoin de sa propre existence ne lui permet 
plus de souffrir. Nous savons tous l'histoire de nos malheurs ; il serait 
inutile de les retracer encore. L'indignation qu'ils provoquent est par- 
venue à son comble. Hàtons-nous d'en détruire la cause et de nous 



1. Imprimé in-8 de 8 pages, revêtu de nombreuses signatures autographes. Arch. 
nat., DxL, 9. 

2. Arch. nat., ihid. Cette adresse est du 15 août, mais, à cette date, les citoyens 
des Pennes ne connaissaient pas les événements du 10. 

3. Arch. nat., )bid., 12 août 1192. Même remarque que dans la note précédente. 



L ESPRIT PUBLIC 197 

rétablir dans nos droits. Que le pouvoir exécutif soit nommé et renou- 
velé par le peuple, comme le sont, à quelques différences près, les deux 
autres pouvoirs, et bientôt tout sera rétabli'. » 

Cette pétition n'était pas seulement une menace : elle fut suivie 
aussitôt d'un acte révolutionnaire, d'un acte d'agression contre la roi et 
le trône. En dépit du veto royal, le maire et les officiers municipaux 
de Marseille firent, le 29 juin, une proclamation où ils annoncèrent, 
pour le l'"' ou le 2 juillet, le départ pour la capitale de 300 Marseillais 
« bien pourvus de patriotisme, de force, de courage, d'armes, de bagages 
et munitions ». C'est le célèbre bataillon qui concourut si efficacement 
à la prise des Tuileries. 

Telle fut la force de l'opinion antiroyaliste à Marseille, que l'adminis- 
tration du département des Bouches-du-Rliône n'osa ni réprimer ni 
même désavouer les écrits et les actes inconstitutionnels de la munici- 
palité ^ D'ailleurs les républicains marseillais avaient au moins un 
ami dans le département, puisque le procureur général syndic, Moyse 
Bayle, se prononçait publiquement contre la monarchie. Le 2 août 1792, 
il publia un libelle intitulé : De Vinulililé et du danger d'un roi dans un 
gouvernement libre et représentatif \ avec une dédicace « à Mouraille, 
maire de Marseille, et à tous ses concitoyens amis de la liberté et de 
l'égalité. » Il y disait :((... Un représentant héréditaire, inviolable, non 
choisi par la nation, et chargé de l'exécution des lois, est un monstre : 
c'est un polype qui absorbe tous les sucs du corps politique, qui envahit 
à la longue tous les pouvoirs, et finit par la tyrannie. » Et d'ailleurs 
« Louis-Auguste Capet » a montré par sa conduite qu'il était moins 
digne qu'un autre d'être ce représentant héréditaire. Le pouvoir exécutif 
doit être élu, mais il ne doit pas y avoir un seul chef, même élu. Au 
contraire, les membres du pouvoir exécutif doivent être fort nombreux. 
Après avoir expliqué comment il comprenait l'organisation de ce pouvoir 
(en termes un peu compliqués et obscurs), Bayle demandait, comme les 
démocrates de l'école cordelière, que le peuple sanctionnât les lois. C'est 
bien la république démocratique qu'il voulait, quoiqu'il ne la désignât 
pas par son nom. 

Tel fut le mouvement républicain à Marseille. 

Ainsi, tandis que les Parisiens se bornaient à avertir le roi, à le 
coiffer d'un bonnet rouge, et restaient monarchistes, les Marseillais 
demandaient la suppression du trône et envoyaient une troupe armée 
pour opérer cette suppression. C'est la commune de Marseille qui, la 
première, se leva pour établir la république en France. 

1. Arcïi. nat., ihid. Cette pétition est signée de Mouraille, maire, Auguste Mossy, 
Bertrand, Seytres, Gaillard, Audibert, etc. Le Moniteur (réimpression, t. XI!I, p. 126) 
et le Journal lof/ofji'aphique (t. XXIV, p. 74) ne la donnent pas tout entière textuel- 
lement. Le Moniteur la date par erreur du 6 juillet. 

2. Du moins je n'ai rien trouvé sur ce sujet dans l'analyse des délibérationsde cette 
administration queM. l'archiviste Blancard a publiée dans son inventaire delasérieL. 

3. Marseille, imp. Rochebrune etMazet, 1792, in-8. Bibl. nat., Lb39/10760. 



l'JS LES PRÉPARATIFS DU DÉTRONEMENT DE LOUIS XVI 

Quand la pétition marseillaise fut lue à rAsscniblce législative, le 
12 juillet 17'Ji, elle excita de vlTs applaudissements dans les tribunes, 
surtt)ul dans celle où se trouvaient les fédérés déjà arrivés de diverses 
villes à Paris '. L'Assemblée s'indigna. Cambon déclara que cette mani- 
festation inconstitutionnelle était un piège. La pétition fut renvoyée, 
avec improbation, à la Commission des Douze. Mais l'effet produit fut 
immense : désormais la question du renversement de la monarchie 
était remise à l'ordre du jour. 

Les adresses où ne s'exprimait aucun vœu contre la royauté, mais où 
des mesures étaient demandées contre le roi, montraient bien que la 
popularité de Louis XVI avait été détruite par sa conduite antifrançaise 
dans la présente guerre, et étaient de nature à encourager les républi- 
cains. C'est avec une véhémence révolutionnaire et une haine prononcée 
contre le roi que des citoyens de Bar-le Duc (2 juillet) demandaient la 
régence*, ou que des gardes nationaux et de nombreux citoyens de 
Briançon écrivaient à l'Assemblée : « Une tempête affreuse menace le 
vaisseau de l'État : tout l'équipage vous crie qu'il faut un pilote dévoué 
au salut de tous ^ » Les mêmes sentiments paraissent dans les péti- 
tions pour la déchéance ou pour la suspension signées par des citoyens 
d'Avirey (Aube), de Périgueux, de Bergerac (Dordogne), de Carhaix (Finis- 
tère), d'Aiguevives, de Clarensac, de Saint- Jean-du-Gard, de Saint- 
Ambroix (Gard), de Toulouse, Lagrave, Rieumes (Haute-Garonne), de 
Valence (Gers), de Paulliac (Gironde), de Béziers et de Cette (Hérault), 
de Lons le-Saunicr et de Dole (Jura), d'Angers (Maine-et-Loire) *, de 
Champlittc (Haute-Saône), de Toulon et d Ollioules (Var). Les com- 
munes de cette Normandie où cependant plus tard le fédéralisme puis 
le royalisme excitèrent des séditions, ne furent pas les dernières ni les 
moins ardentes à manifester contre Louis XVL Dès le 22 juin, de nom- 
breux citoyens de Caen demandèrent la déchéance, et, le 4 août, les cinq 
sections de cette ville signèrent une pétition dans ce sens, dont elles 
avaient adopté l'idée les 2S, 29 et 30 juillet\ Le 23 juin, environ 
2o0 citoyens de Falaise demandèrent à l'Assemblée législative d'inviter 
le roi à rappeler le ministère Roland, et, vu le mauvais usage qu'il fai- 
sait de sa liste civile, de la réduire à cinq millions. Les citoyens 
d'Alençon, le 31 juillet, signèrent, on grand nombre, une pétition pour 
la déchéance^. 

Toutes ces adresses contre Louis XVI, républicaines ou non, furent 

1. Moniteur, réimpression, t. XIII, p. 127. 

2. Arcli. nat., Dxl, 13. 

3. Sans date, lu à l'Assemblée législative le 5 août. Arch. nal., Dxl, 6. 

4. Celte pétilion des citoyens d'Angers, lue par Clioudieu dans la séance de la 
Législative du 23 juillet, fut applaudie des irïhunes. (Monilnitr, réimpression, t. XllI, 
p. 22 i). 

5. Arch. nat., Dxl, 7. 

6. Arch. nat., Dxl, 14. — Ajoutons à cette liste la Société du Mans, dont la 
pétition pour la déchéance est aux Arch. mun. du Mans, n° 1006. (Communiqué 
par M. Mautouchet). 



LES FEDERES 199 

inspirées, on ne saurait trop le répéter, par un sentiment unique, celui 
des dangers de la patrie menacée dans son existence même par la conni- 
vence du roi avec les Autrichiens et les Prussiens. C'est par patriotisme, 
uniquement par patriotisme, que tant de Français des villes se pronon- 
cèrent contre le roi, et que quelques-uns se prononcèrent contre la 
royauté. C'est parce qu'on était en guerre, parce que le roi désertait son 
devoir de chef de la défense nationale , que la nation, éclairée par les 
patriotes des villes, se leva contre Louis XVI, dans un grand mouve- 
ment de douleur et d'inquiétude, et, se décidant à se sauver elle-même, 
renversa ce roi qu'elle avait tant aimé et qui était devenu son pire en- 
nemi. 

m Ce mouvement communal contre Louis XVI, en juin, juillet et 
août 1792, ne se traduisit pas seulement par des paroles et des 
écrits, mais par des actes. On a vu que, quand le veto royal eut été 
opposé au décret par lequel l'Assemblée législative avait voulu former 
un camp de fédérés sous Paris, des volontaires se mirent néanmoins en 
marche vers la capitale. Et ce ne fut point par ignorance du veto que 
ces marches illégales eurent lieu. C'est en connaissance de cause, parce 
qu'ils voulaient s'opposer révolutionnairement au veto, soutenir l'As- 
semblée contre le roi, que la plupart de ces fédérés partirent pour Paris. 
On se rappelle que, parmi ces volontaires hostiles au roi, au moins un 
de leurs groupes était hostile à la royauté. Le bataillon de Marseille se 
mit en route pour réaliser le vœu antiroyaliste de la municipalité de 
cette ville '. Ce n'était pas, comme on l'a dit, une troupe d'aventuriers : 
c'étaient de jeunes Marseillais de bonne famille, qui se donnèrent pour 
commandant en chef un ancien militaire, François Moisson -. Ce batail- 
lon partit de arseille le 2 juillet, et entra dans Paris le 30. Us chantè- 
rent au départ, en route et à l'arrivée, le chant de guerre composé par 
Rouget de Lisle pour l'armée du Rhin, et qui s'appela dès lors hi/mne 
des Marseillais, puis la Marseillaise. « Ils ont fait entendre, dit un jour- 
nal du temps, cet air guerrier dans tous les villages qu'ils traversaient, 
et ces nouveaux bardes ont inspiré ainsi dans la campagne des senti- 
ments civiques et belliqueux ^ » La Marseillaise s'accrut en route, à 
Vienne, de la strophe : IVous entrerons dans la carrière... Ce chant, qui 
n'était pas seulement belliqueux, mais civique, et qui injuriait les tyrans 
de manière à inspirer aux auditeurs des sentiments républicains, fut donc 
entendu, par le voyage des Marseillais, dans toute la vallée du Rhône et 
dans les départements entre Lyon et Paris. Il surexcita, dans toutes ces 
contrées, les colères patriotiques qui devaient amener la chute du trône. 
Les Parisiens reçurent les Marseillais avec enthousiasme : « Quel beau 
et touchant spectacle! dit un contemporain. Les héros du midi réunis 

1. Voir ci-dessus, p. 20o. 

2. Voir la Bataillon du 10 août, par MM. PoUio et Marcel, Paris, 1881, in-12. 

3. Chronique de Paris du 29 juillet 1792. 



200 LES PRÉPARATIFS UU DÉTRONEMENT DE LOUIS XVI 

aux vainqueurs de la Bastille pour rendre hommage à la vertu M Le 
brave Santerre, à la tète des hommes du 14 juillet, ouvrait la marche. 
Les piques et les fusils, maniés ensemble, rappelaient les époques 
mémorables de la Révolution. Marchaient ensuite les Marseillais, pré- 
cédés de leurs canons et suivis de leurs chariots et équipages. Il serait 
impossible de rendre l'expression des sentiments de tous les citoyens, 
pendant que défilait ce cortège; les larmes coulaient de tous les yeux : 
l'air retentissait des cris de Vive la nation! Vive la liberté^! » 

Marseille ne fut pas la seule ville qui envoya des fédérés à Paris^ Il 
y eut aussi les fédérés brestois, qui semblent avoir payé de leur personne 
autant que les Marseillais*. Il y en eut de beaucoup d'autres villes. 
Quel fut le nombre total de ces fédérés qui, avec les Parisiens, renver- 
sèrent le trône? Dans la séance de la Législative du 18 juillet 1792, on 
lut une lettre du maire Petion annonçant qu'au total 2 9G0 fédérés 
s'étaient fait inscrire à la municipalité. Ce nombre, faible en soi, était 
considérable eu égard aux circonstances. Car la plupart de ces volon- 
taires s'étaient mis en marche au mépris du veto royal et malgré une 
circulaire ministérielle, avant de connaître le décret du 2 juillet qui 
légalisait cette marche. Ils avaient donc fait acte formel de désobéissance 
au roi. Ceux qui arrivèrent à Paris postérieurement à la date où les 
2 960 s'étaient inscrits furent évidemment très nombreux, et, parmi 
eux, il y eut la compagnie des fédérés brestois qui entrèrent dans la 
capitale le 24 juillet ^ et le bataillon des oOO Marseillais, qui, on l'a vu, 
y entra le 30. 

Ces fédérés n'arrivaient pas tous dans les mêmes dispositions d'es- 
prit. Les Marseillais semblent être les seuls qui eussent l'intention de 
renverser le trône, qui fussent vraiment républicains. Les autres étaient 
venus à Paris dans le dessein un peu vague de parer aux dangers de la 

1. Cela veut dire : pour rendre hommage à Pelion. 

2. Grand détail du combat sanglant, etc., cité par Marcel et Pollio, p. 18 5-. 

3. MM. Marcel et Pollio (p. 459-i69) ont essayé de dresser une liste de ces villes, 
mais n'ont pu réunir que des éléments évidemment incomplets et parfois hypo- 
thétiques. 

4. La prépondérance du rôle des fédérés marseillais et brestois est attestée par 
ce fait, entre autres, que, pour les honorer, la section du Théâtre-Français prit le 
nom de section de Marseille, et la section des Gobelins celui de section du Finistère. 

3. Voir la correspondance du capitaine de la compagnie brestoise, Desbouillons, 
et du quartier-maitre, Fontaine, publiée par M. Corre, dans la Révolution fran- 
çaise, t. XXXIII, p. 44o à 468. — Si ces fédérés brestois désobéissaient au roi, ils 
prétendaient obéir à l'Assemblée législative. On lit dans le Procès-verfjal de celle 
Assemblée, séance du 22 juillet 1792 : « Lettre de M. Desbouillons, qui informe 
l'Assemblée qu'il est parli avec les 150 (M. Corre donne le chilTre de 105) fédérés 
citoyens du département du Finistère, tous armés et équipés pour se rendre à 
Paris, et qu'il attend à Oudon les ordres du Corps législatif, avant de venir au 
lieu (les séances de l'Assemblée. L'Assemblée passe à l'ordre du jour, motivé sur 
ce que la loi du 2 juillet appelle les citoyens des différents départements à venir 
à Paris s'inscrire pour se rendre au camp de réserve ou aux frontières; qu'en con- 
séquence rien ne peut empêcher M. Desbouillons et ses compagnons d'armes d'ap- 
procher de la capitale. Elle ordonne qu'expédition du procès-verbal sera envoyée à 
M. Desbouillons. • 



LES FEDERES 201 

patrie. Il en est môme, comme les fédérés brestois, qui, tout en étant 
résolus à s'opposer à la politique perfide de la cour, voulaient aussi 
défendre l'Assemblée contre les empiétements de la Commune, et éprou- 
vaient des sentiments de jalousie contre Paris ^ Marseillais et Brestois 
trouvèrent, à Paris, les fédérés qui les avaient précédés déjà influencés, 
endoctrinés par les Jacobins. Dès le 11 juillet, des tribunes spéciales 
leur sont réservées dans le club, et les fédérés de Toulon sont accueillis 
avec der applaudissements K Robespierre se fit leur professeur de poli- 
tique. Mais quelle doctrine leur proposerait-on? républicaine ou monar- 
chiste? Quoique les Marseillais ne fussent pas encore arrivés, on con- 
naissait leurs sentiments, que la pétition républicaine delà municipalité 
de Marseille formulait avec tant d'éclat. Il y avait aussi des fédérés qui 
ne se rendaient pas compte de la trahison personnelle du roi, et qui n'en 
voulaient qu'à ses ministres. Les Jacobins voulurent modérer ceux-là, 
exciter ceux-ci. Pour quel dessein? Pour avertir le roi ou pour le rem- 
placer par un autre roi? Ils ne le disent pas encore, ils ne le savent peut- 
être pas eux-mêmes. Ils s'accordent seulement sur la nécessité de faire 
une sorte de coup de force national qui empêche le roi de trahir plus 
longtemps. Écoutons Robespierre. Le 11 juillet, il fait voter par le club 
une adresse aux fédérés : (( Salut aux défenseurs de la hberté! Salut aux 
généreux Marseillais qui ont donné le signal de la sainte fédération qui 
les réunit! Salut aux Français des quatre-vingt-trois départements, etc. » 
(( Tant d'attentats ont enfin réveillé la nation... » « Vous n'êtes point 
venus pour donner un vain spectacle à la capitale et à la France. 
Votre mission est de sauver l'État. Assurons enfin le maintien de la 
constitution, non pas de cette constitution qui produit à la cour la 
substance du peuple, qui remet entre les mains du roi des trésors 
immenses et un énorme pouvoir, mais principalement et avant tout 
de celle qui garantit la souveraineté et les droits de la nation. 
Demandons la fidèle exécution des lois, non pas de celles qui ne savent 
que protéger les grands scélérats et assassiner le peuple dans les formes, 
mais de celles qui protègent la liberté et le patriotisme contre le machia- 
vélisme et contre la tyrannie... Ne prêtons serment qu'à la patrie et à 
nous-mêmes, entre les mains du roi immortel de la nature, qui nous fit 
pour la liberté et qui punit les oppresseurs. » Et il s'indigne contre La 
Fayette, encore plus que contre Louis XVI. 

En somme, que propose Robespierre aux fédérés? Rien de précis, 
mais il est sûr qu'il ne leur propose pas la déchéance, demandée déjà 
par plusieurs villes. Un roi mieux conseillé, avec une liste civile réduite, 
voilà le vœu qu'on peut deviner dans ces déclamations que l'orateur a 
fait exprès de rendre vagues, afin de maintenir la concorde parmi les 
fédérés, et aussi parce que son dessein est encore monarchiste. 



1. A. Corre, ibid. 

2. La Société des Jacobins, t. IV, p. 87. 

REVOLUTION FRANÇAISE. ^* 



202 LES PRÉPARATIFS DU DETRONEMENT DE LOUIS XVI 

Les rrpulilirains, qiu)i(|irils n'osassent plus pai'l(M' de répiil)lique dans 
le club, osèrent exprimer leur mécontentement. Le 12 juillet, Robert 
« s'élève sur le nom de frdérrs donné aux citoyens envoyés des départe- 
ments aux bruits de la patrie en danger. 11 prétend que le nom de fédé- 
rés ne leur convient pas, que celui d'nisî.<r^és est leur nom propre. Après, 
une légère discussion sur cette observation de M. Robert, la Société 
passe à l'ordre du Jour ' )). On dirait que ce mot d'insurgés avait paru à 
la Société, comme à Robert, synonyme d'cuUiroyaHstes, de rcpubllanns. 

Il y a des fédérés qui ne veulent pas, à cette date, être traités de répu- 
blicains. Dans la môme séance du club, ceux du Doubs demandent 
(( des adresses dans les départements pour détromper le peuple des accu- 
sations de républicanisme qu'on fait chez eux aux Jacobins de Paris ^. » 
Et dans la môme séance aussi les fédérés du Pas-de-Calais font cette 
déclaration : (( Aucun de nous n'ira sur les frontières, si le roi n'est pas 
suspendu, si l'Assemblée nationale ne met pas en activité le pouvoir 
exécutif national^ )). Qu'est-ce que ce pouvoir exécutif nalionall Si ce 
n'est pas là une motion républicaine, on avouera que cela y ressemble 
singulièrement. Que d'incertitudes et de contradictions il y avait alors 
dans les inquiétudes d'un patriotisme qui se sentait trahi par le roi, 
mais qui souffrait à l'idée de renoncer à la royauté! 

D'autre part, il est visible que la politique monarchique de Robes- 
pierre ne rallie jaas tous les esprits. Dans la séance du 13, Carra 
demande la suspension de Louis XVI. D'autres demandent qu'à la 
fôte du lendemain les fédérés ne prêtent serment qu'à la nation et à 
la loi, et point au roi. Il semblait que ce fût la réalisation du conseil 
de Robespierre : Ne -prêtons serment qu'à la patrie et à nous-mêmes... 
Et cependant Camille Desmoulins, qu'on a vu désavouer la république 
dans sa robespierriste Tribune des patriotes \ fait échouer celte motion. 
Mais Danton, qui peut-être alors est secrètement rallié au républica- 
nisme, et qui, d'autre part, est plus hostile à Louis XVI que Robes- 
pierre, prononce un discours véhément où il engage les fédérés à ne 
pas quitter Paris, malgré le décret qui leur ordonnait de se rendre à 
Soissons après la fédération, et à rester en armes et unis dans la 
capitale jusqu'à ce qu'une pétition u sur le sort du pouvoir exécutif » 
ait manifesté le vœu du (( souverain ». Ne partez que quand Louis XVI 
ne sera plus roi, voilà ce que Danton conseille aux fédérés, et ce 
conseil fut écouté. 

A la fête de la fédération, le 14 juillet 1792, il n'y eut pas de cri de 
Vive le roi! et Louis XVI fut traité avec une froideur hostile ^ On cria : 
Vive la nation] Personne ne cria Vive la république/ Et même le 



l. La Société des Jacobins, l. IV, p. 93. 
■2. Ibid., p. O.-). 

3. lijid. 

4. Voir ci-flessus, p. 181. 

5. Voir les témoignages réunis par Bûchez, t. XV, p. 460 à 4Cj. 



LES FEDERES 203 

13 juillet, au club, un fédéré du Calvados se déclara nettement contre 
la république : « Songez que nous n'avons qu'un ennemi à combattre : 
c'est la machine royale. Quant à la monarchie, elle restera, car elle est 
dans la constitution. » 

Mais les sentiments des Jacobins changeaient visiblement, et, dans 
la même séance, Billaud-Varenne redemanda cette république dont il 
n'avait plus été question depuis l'affaire du Champ de Mars, non 
pas en la nommant par son nom (presque personne ne l'osait), mais 
en la désignant si clairement qu'il n'était pas possible de s'y 
méprendre : 

«... Hàtons-nous, dit-il, d'arrêter les progrès d'un incendie dont les 
flammes étincellcnt déjà; et, pour y parvenir, que tous les fédérés, que 
tous les bons citoyens présentent demain une adresse au Corps légis- 
latif, pour demander, non pas, comme on l'a dit, la destitution du roi, 
cette mesure est aussi fausse qu'imparfaite, puisqu'elle entraîne une 
discussion lente et perfide, lorsqu'il est instant d'agir, puisque d'ailleurs 
c'est conserver dans son sein la couleuvre qu'on y réchauffe; mais 
demandons qu'une escorte suffisante conduise le roi et toute sa famille 
hors des frontières. Quand Rome fut déterminée à recouvrer sa liberté, 
elle commença par chasser tous les Tarquins. Ici, ils nous trahissent 
lâchement; là, du moins, nous les aurons en face, et leurs coups ne 
seront plus redoutables, dès qu'il nous sera possible de les parer. » 
Veut-il appeler une autre dynastie? Non : il demande « que les travaux 
du ministère soient mis sous la surveillance immédiate de l'Assemblée 
nationale ». Il propose nettement le suffrage universel direct : (( Que 
tous les Français, sans distinction, soient appelés aux assemblées pri- 
maires pour nommer les membres d'une Convention nationale, sans 
l'intermédiaire des assemblées électorales. » Et il veut organiser la 
démocratie par le système du référendum : « Que préalablement le vélo 
soit rendu aux quatre-vingt-trois départements, dont la sanction sera 
fixée par une majorité des deux tiers; et alors la loi deviendra ce 
qu'elle doit être, c'est-à-dire l'expression de la volonté générale '. » 

Comment le club accueillit-il ce projet de république démocratique? 
Il décida l'impression du discours de Billaud-Varenne et l'envoi aux 
sociétés afliliées. Quel changement d'attitude chez ces Jacobins qui, un 
an plus tôt, huaient les républicains! 

Il semble qu'alors Robespierre ait senti que sa politique, strictement 
monarchique et constitutionnelle, ne suffisait plus à l'exaltation des 

1. Société des Amis de la Constitution, séante aux Jacobins, à Paris. Discours de 
M. Billaud-Varenne sia^ les mesures à prendre pour sauver la patrie, prononcée à la 
séance du 15 juillet 1792, Van IV de la liberté. Impr. du Patriote français, s. d., in-8 
de 8 pages. — On lit à la fin : « La Société, dans sa séance du 15 juillet, a arrêté 
l'impression de ce discours et l'envoi aux Sociétés affiliées : Saladln, député, prési- 
dent; Billaud-Varenne, vice-président; Tuuriot, député; Girey-Dupré, Real, Chépy, 
MvTiiiEu, secrétaires. » Cet imprimé, qui se trouve au British Muséum, manque à la 
Bibliothèque nationale. M. Bégis en possède un exemplaire, qu'il a eu l'obligeance 
de nous communiquer. . . ■ 



204 LES PRÉPARATIFS DU DÉTRONEMENT DE LOUIS XVI 

esprits. Il inséra honorablement dans son Défenseur de la Constitution 
une adresse véhémenlc (luc les fédères présentèrent à l'Assemblée 
législative, le 17 juillet, et où ils demandaient, non seulement la mise 
en aecusation de La Fayette, mais la suspension provisoire du roi *. 
11 est vrai qu'ils eurent soin de désavouer le républicanisme. Voici 
comment ils s'exprimèrent : « La nation est trahie... Nous ne refusons 
pas d'obéir à un rui, mais nous mettons une grande difTérence entre un 
roi et une cour conspiratrice, dont la constitution même, dont toutes 
les lois divines et humaines réclament la punition et l'expulsion. {Une 
vinqlaine de membres et toutes les tribunes applaudissent.) Pères de la 
patrie, suspendez provisoirement le pouvoir exécutif dans la personne 
du roi : le salut de l'État l'exige et vous commande cette mesure. Mettez 
en état d'accusation La Fayette "... » 

On voit que les fédérés ont ou semblent avoir maintenant un pro- 
gramme politique assez précis : maintenir la monarchie (ou se résigner 
à ce maintien), et obtenir que le roi, suspendu ou déchu, ne règne plus. 

En outre, les fédérés s'organisent. Ils forment un Comité central des 
fédérés^ qui siège dans le local des Jacobins ^. Ce Comité fait, le 
20 Juillet, une adresse « aux Français des quatre-vingt-trois départe- 
ments », où il annonce l'intention des fédérés de rester à Paris, pour 
y combattre « une cour perfide, une coalition de praticiens insolents ». 
(( C'est donc à Paris que nous devons vaincre ou mourir, et nous avons 
juré d'y rester. C'est ici notre poste, c'est le lieu de notre triomphe, ou 
ce sera celui de notre tombeau. » 

Le 23 juillet, ils présentent à l'Assemblée législative une nouvelle 
pétition pour demander la suspension du roi et la convocation des 
assemblées primaires, « afin de connaître, d'une manière immédiate et 
certaine, le vœu du peuple, » et de a nommer une Convention natio- 
nale pour prononcer sur certains articles prétendus constitutionnels ». 
Que l'Assemblée se hâte : « Si vous donniez à la nation une preuve 
d'impuissance, il ne resterait à la nation qu'une ressource : ce serait 
de déployer toute sa force et d'écraser elle-même ses ennemis. » Faites, 



1. Bûchez (t. XVI, p. 17) croit même que c'est Robespierre en personne qui 
rédigea celte adresse. 

2. On proposa le renvoi à la Commission extraordinaire. Après un vif débat, l'As- 
semblée s'y refusa, cl jiassa à l'ordre <lu iour (Procès-vev/xil, t. X, p. 247). 

3. Quan(l se forma ce Comité? Probaldcmcnt après le 14 juillet 1792. Il manifesta 
pour la première fois son existence dans la séance des Jacobins du 20 juillet, quand 
il lut son adresse. Bûchez dit (t. XVI, p. 117) : <> Nous ignorons qui le présidait; nous 
n'avons trouvé que le nom de Mazué (sic : il faut lire Mr/ziirl), indiqué comme celui 
du président de la séance du JO août. » On lit dans le Patriote franiais du 17 sep- 
lemlire 1792, p. 314, que Gabriel Vaugeois, fédéré du Loir-et-Cher, présida ce 
Comité •< jusqu'après l'aiïaire du 10 ». Bûchez dit encore à propos du Comité 
central : « On doit, d'ailleurs, considérer comme positif que les principaux 
meneurs du cluli communiquaient et sous'ent déliliéraient avec lui. A ce titre, 
Robespierre en faisait certainement partie. » Ce n'est là qu'une hypothèse, ou peut- 
être une tradition orale : ce volume de Bûchez parut en 183o, et à cette date il y 
avait d'assez nombreux survivants de la Révolution. 



LES JOURNAUX PARISIENS 205 

ou nous ferons : tel est le sens de la pétition menaçante que les fédérés 
présentent à l'Assemblée. 

Le 3 août, les fédérés insistèrent encore, et d'un ton plus vif : « Nous 
vous demandons une réponse catégorique : Pouvez-vous nous sauver, 
oui ou non ? Le peuple est levé, il veut sauver la chose publique, et 
vous sauver avec elle '. » 

On sait que l'Assemblée ne fit rien -. Fortifiés et enhardis par 
l'arrivée des Brestois, des Marseillais et de beaucoup d'autres, les 
fédérés se préparèrent à l'action, et un Directoire secret, émané de leur 
Comité central, organisa l'insurrection, d'accord avec les sections. 

Tel fut le rôle des fédérés dans les semaines qui précédèrent la chute 
du trône. Ce furent comme des députés armés de nombreuses com- 
munes de France, qui prêtèrent et empruntèrent aux Parisiens des 
dispositions énergiques. Un accord se conclut entre les patriotes les 
plus hardis de la capitale et des provinces pour faire descendre 
Louis XVI du trône : on verrait ensuite si on s'organiserait en répu- 
blique ou en monarchie. C'est cet accord qui donna à la révolution du 
10 août le caractère d'un mouvement national. 

IV Voyons si cette entente (tacite, mais évidente) pour réserver la 
question de la forme du gouvernement à l'époque où on aurait 
délogé des Tuileries le roi ennemi, empêcha, avant le 10 août, toute 
manifestation républicaine à Paris. 

Parlons d'abord de la presse périodique. 

Il n'y est pas question, en général, delà forme du gouvernement. 

Les quelques journaux qui avaient été républicains en juin-juillet 
1791 se conforment maintenant à cette sorte de consigne générale qui 
est obéie depuis le massacre du Champ de Mars, et ne prononcent pas 
le mot de république. 

Ils se bornent à injurier Louis XVI. Ainsi les Révolutions de Paris, 
au commencement de juillet 1792 ^, l'appellent « notre ennemi domes- 
tique et constitutionnel », « ce Tartufe couronné », (( Louis-le-Faux ». 
Elles veulent qu'au 14 juillet les fédérés le somment de se démettre 
des droits d'initiative, de veto, d'inviolabilité, et qu'on réduise au 
quart sa liste civile. Sinon : abdication ou déchéance; ou encore : 
l'échafaud. Mais le fougueux gazetier * ne demande pas la destruction 
du trône. 

La feuille qui a succédé au Mercure national de Robert, et qui 
s'appelle le Journal général de l'Europe, va un peu plus loin, le 

1. Moniteur, réimpression, t. XIU, p. 323. Cf. Procès-verbal, t. XI, p. 356. 

2. Nous reviendrons plus loin sur l'attitude de l'Assemblée nationale. 

3. N» CLVI, du 30 juin au 7 juillet 1792. T. XIII, p. o et 6. 

4. C'était peut-être Robert. Plusieurs journaux, au mois de septembre 1792, en 
annonçant son élection à la Convention, le qualifièrent d' « auteur des Révolutions 
de Paris ». Voir, par exemple, la Gazette nationale de France, numéro du 24 sep- 
tembre 1792, p. 691. 



20G LES PRÉPARATIFS DU DICTRONEMENT DE LOUIS XVI 

24 juillet 179:^. Dans un « aperçu d'uni' ur/imlc incsui'i' pour sauver la 
France », il est propose à l'Assemblée h'-yislalive de retirer au roi 
rf'xorrico du pouvoir exécutif pour toute la durée de la guerre et de 
s'ajourner elle-même jusqu'à la paix. Mais, auparavant, elle nommera 
trois dictateurs, MM. R...d, S... et P... \ qui nommeront les six 
niiiiislrcs, lesquels, réunis à eux, formeront le conseil suprême ^ Ce 
projet de dictature rolandine, en forme de dictature provisoire, n'eut 
aucun succès dans l'opinion '^ 

Mais si aucun des journaux anciens ne se prononce nettement pour 
la n'publiiiue, il se fonda alors un journal républicain, dont je ne crois 
pas qu'aucun historien ait parlé: c'est le /o?(rna/ des hommes du 14 juil- 
let et du faubourg Saint-Antoine, qui parut du 12 juillet 1792 au 11 août 
suivant '. Il n'est point rédigé par des révolutionnaires célèbres, et on 
lit dans le prospectus que « MM. Gaultier, Bourbeaux, Gonchon, Four- 
nicr, Parrein, Rossignol, Menant, Ghartier, Plasse, Mijon, Dijon frères, 
et autres citoyens du faubourg Saint-Antoine ou gens de lettres, en 
seront les principaux directeurs ». 

On y lit, dans le numéro du 20 juillet : (( Oui, nos premiers rei)rc- 
scntants ont empoisonné la sève de l'arbre constitutionnel. Il est temps 
do le délivi'er de la royauté, ver impur et mortifère, qui le sécherait 
bientôt jusqu'à la racine... Brisons enfin le colosse dont le poids nous 
écraserait tôt ou tard. Il entraînera dans sa chute les insectes malfai- 
sants qu'il abrite, et la société, délivrée de tous ces fléaux, jouira de la 
paix et du bonheur qui doivent être son partage. » 

Est-il possible de se prononcer plus clairement contre la royauté? Et 
cependant ces antiroyalistes concluent à une solution provisoire que 
n'eût pas désavouée le monarchiste Robespierre, à savoir (c la destitu- 
tion de Louis XVI, l'abolition du veto, la diminution de la liste civile. » 
Ils se résigneraient donc à une régence, et, dans le numéro du 21 juillet, 
une lettre d'un (( patriote estimable », qui demande la suspension du 
roi, contient cette motion formelle : « Nous appelons à la régence celui 
que la loi désigne. » 

Dans le numéro du 24 juillet, on lit une adresse des citoyens de la 
ville de Narbonne, qui est véhémente, mais qui n'exclut pas la possi- 



1. Evidemment Roland, Serv.in, l'ction. 

2. T. XIll, p. 361. BibL nat., Lc2/'.t7, in-8. 

3. Brissot desavoua ce projet dans son discours à la Législative du 26 juillet 1792. 
Le 27 juillet, le club des Jacobins hua un fédéré qui vint proposer «le nommer wn 
dictal.i'iir (proposilion, d'ailleurs, plus monarchiste que rolandine). Voir la Société 
des Jacobins, t. IV, p. 149. 

4. L'exemplaire de ce journal (jue possède la Bibliothèque nationale (Le 2/703 
in-8) a disparu ou a été égaré, et cela depuis peu de temps, car M. Tourneux l'a 
décrit dans sa Biôliographie, f. II, n" 1078S. J'en possède un exemplaire incomplet, 
qui comprend, outre le prospectus, les n" 7, 8, 9, 10, 13, 14, 15, 17, 19, 20, 21, 22, 
23, 24, 25, 26, 28, soit 17 numéros. Je n'ai pas pu lire les numéros qui me manquent, 
et je le regrette d'autant plus que, jusqu'ici, je n'ai pas rencontré d'autre journal 
républicain à cette époque. 



L'AGITATION SECTIONNAIRE 207 

bilité d'une réconciliation avec Louis XVI. Ces citoyens disent aux 
liommes du 14 juillet : (( Vous êtes l'avant-garde de la France : marchez, 
et, si vous faites un pas, le corps d'armée s'ébranle, la nation en masse 
arrive à Paris. Qu'elle serait belle, cette colonne de seize à dix-sept 
cent mille citoyens, marchant de dix ou de douze points de l'empire 
pour demander compte à ce roi qui s'intitule le roi des Français et qui 
dcATait plutôt s'appeler le roi de Coblcntz!... )) « Le xix* siècle approche. 
Puissent, à cette époque heureuse de 1800, tous les habitants de la 
terre, éclairés, affranchis de leurs despotes, adresser ensemble au Dieu 
de l'Univers une hymne de reconnaissance et de liberté ! Frères du fau- 
bourg' Saint-Antoine, demandez à Louis XVI s'il veut être de cette fête 
universelle, de ce spectacle que la terre prépare au ciel. Nous lui réser- 
vons encore la première place au banquet. S'il s'y refuse, l'ingrat, nous 
invoquons sur lui les vengeances du ciel, et, à leur défaut, les ven- 
geances du peuple; notre lettre est l'éclair qui précède la foudre. Adieu, 
nous sommes debout, nos sacs et nos fusils sont prêts, et nous con- 
naissons la route de Paris. )) 

Mais bientôt ces « hommes du 14 juillet » s'enhardissent, et ce mot 
de république qu'ils avaient dans le cœur sort enfin de leur bouche. 
On lit dans le numéro du 27 juillet 1792 : 

« On ne cesse de dire que les républiques sont constamment agitées 
par des factions. Ce raisonnement n'a pas le sens commun, et l'on se 
dispute ici pour des mots. On a tort de croire que les patriotes veuillent 
une république comme celle d'Athènes ou de Rome, par exemple. Nous 
voulons un gouvernement inconnu jusques à ce jour, où tous les pou- 
voirs soient remis à des magistrats électifs et temporaires, où tout se 
fasse par le peuple et pour le peuple, où les passions humaines soient 
obligées de se diriger vers le bien de tous, où les intrigants doivent 
pourvoir au salut général pour arriver aux dignités. Dans cet état de 
choses, nous voulons une parfaite égalité civile... » 

Ces républicains, peu nombreux, peu influents, peu connus, ne con- 
vertirent pas alors les Parisiens à leurs idées, que les autres journaux 
ne discutèrent même pas, et le mot de république ne fut pas entendu, 
que je sache, dans la journée du 10 août. Mais c'est un fait notable que, 
dès la fin de juillet, l'exaspération du patriotisme ait donné à quelques 
écrivains l'audace de viole rla consigne monarchique imposée par Robes- 
pierre aux démocrates, et qu'on ait vu paraître, en plein Paris, sous la 
plume de citoyens du faubourg Saint-Antoine, ce mot de république 
proscrit depuis le massacre du Champ de Mars. 

y Républicains ou non, les journaux démocrates finissent par s'ac- 
corder, surtout à la suite du manifeste de Brunswick, pour pré- 
cipiter Louis XVI du trône. C'était déjà, on l'a vu, l'opinion de ces 
fédérés, qui représentent les plus hardies des communes de France. 
C'était aussi l'opinion des sections. 



208 LES PRÉPARATIFS DU DÉTRONEMENT DE LOriS XVI 

Je ne veux pas retracer ce mouvement sectionnaire, qui a été plu- 
sieurs fois décrit'. Je rappellerai qu'il fut à la fois politique et social, 
hostile à Louis XVI et hostile à la bourgeoisie. 

Le 2o juillet, la section du Louvre décida de rédiger une adresse 
« sur la nécessité de donner le droit do citoyen actif à tous les citoyens 
qui paient môme la plus légère contribution \ » 

Il y avait plus d'un an que ces revendications démocratiques n'avaient 
pas été entendues. Si elles éclatent de nouveau, c'est que les dangers 
de la patrie délient les patriotes de l'engagement tacite qu'ils avaient 
pris de se prêter à un essai loyal de la constitution monarchique et 
bourgeoise. 

Puisqu'on est ramené aux mêmes dangers qu'après la fuite à 
Varennes, le pacte est rompu, et voilà la section du Théâtre-Français 
qui, renouvelant son acte révolutionnaire du 21 juin 1791 ^, établit 
(30 juillet 1792) le suffrage universel dans son arrondissement ^. 

C'est sans doute cette attitude démocratique de deux sections au 
moins qui décida l'Assemblée législative à décréter, le 3 août, que le 
droit de citoyen actif serait accordé à tous les Français qui, enrôlés 
sous les drapeaux, feraient la campagne'. 

Quant à la lutte des sections contre le roi, je laisse de côté les inci- 
dents secondaires, même l'acte célèbre de la section de Mauconscil, 
déclarant qu'elle ne reconnaît plus Louis XVI pour roi, pour rappeler 
le fait essentiel de la fédération entre elles de ces sections devenues i)cr- 
mancntes depuis le 25 juillet, et tenant maintenant des séances pul)li- 
ques. Ce qui importe surtout à l'histoire de la chute du trône, c'est qu3 
47 sections sur 48, adhérante un arrêté de la section de la Fontaine-de- 
Grencllo, nommèrent des commissaires qui, avec la permission de la 
municipalité, siégèrent à l'Hôtel de Ville les 26, 28, 29 juillet, 1", 2 et 
3 août, sous la présidence -^de Collot d'Horbois", et rédigèrent l'adresse 
que le maire Petion présenta à l'Assemblée législative dans la séance 
du 3 août 1792. 

C'était un fort habile réquisitoire contre Louis XVI. Il y était dit que 
« le chef du pouvoir exécutif est le premier anneau de la chaîne contre- 
révolutionnaire » 



1. Voir ['Histoire de la Tendeur de Morlimer-Ternaux, et les Sections de Paris, par 
E. Mellié. 

2. Mellié, p. 62. 

3. Voir ci-dessus, p. 125. 

4. J'ai donné dans les Mémoires de Chai/mette, p. 41-42, le texte de cet arrêté, 
signé Danton, président, Cliaiimette, Momoro, secrétaires. — Les mêmes tendances 
démocratiques furent exprimées dans une adresse présentée à la Législative du 
6 août, rédigée par Varlel et signée par plusieurs citoyens sur l'autel de la patrie, 
au Champ de Mars. On y demandait non seulement la déchéance du roi, mais le 
suffrage universel. (Monileur, réimpression, t. XIII, p. 340-342, et Procès-verbal, 
t. XI, p. 426.) 

5. Voir ci-dessus, p. 191. 

6. Voir le procès-verbal de cette réunion dans Mortimer-Ternaux, t. II, p. 493. 



l'agitation SECTIONNAIRE 209 

Les pétitionnaires y exprimaient aussi l'idée très juste que le mouve- 
ment contre Louis XVI était communal, tandis que le mouvement en 
faveur de Louis XVI était plutôt départemental. (( Des directoires de 
département, coalisés, osent se constituer arbitres entre l'Assemblée 
nationale et le roi. Ils forment une espèce de chambre haute, éparse au 
sein de l'empire; quelques-uns même usurpent l'autorité législative, 
et, par l'effet d'une ignorance profonde, en déclamant contre les répu- 
blicains, ils semblent vouloir organiser la France en république fédc- 
rative. » 

Ils demandaient, non la suspension, qui, selon eux, était incon- 
stitutionnelle, mais la déchéance. 

Mais le programme négatif ne suffit plus à ces hommes qui, dans 
leurs délibérations à l'Hôtel de Ville, ont pu examiner à loisir toutes 
les faces du problème politique à résoudre. Ils se préoccupent de 
l'avenir : 

« Cette grande mesure une fois portée, disent-ils, comme il est très 
douteux que la nation puisse avoir confiance en la dynastie actuelle, 
nous demandons que des ministres, solidairement responsables, nom- 
més par l'Assemblée nationale, mais hors de son sein, suivant la loi 
constitutionnelle, nommés par le scrutin des hommes libres, à haute 
voix, exercent provisoirement le pouvoir exécutif, en attendant que la 
volonté du peuple, notre souverain et le vôtre, soit légalement pro- 
noncée dans une Convention nationale, aussitôt que la sûreté de l'Etat 
pourra le permettre. » 

Ainsi les représentants des sections excluent d'avance le duc d'Orléans 
de la régence ou du trône; ils en excluent tous les Bourbons, la di/nastie 
acltielle. Dans leurs prévisions, la question ne se pose pas, semble-t-il, 
entre la monarchie et la république, mais entre la dynastie actuelle et 
une autre. Laquelle? La maison d'York ou de Brunswick? Ces expé- 
dients, pourtant suggérés alors par un journaliste', étaient d'avance 
rejetés par le patriotisme nouveau, et il est bien évident que les péti- 
tionnaires ne songent pas à introniser une dynastie étrangère. Son- 
gent-ils à une famille française? Certes non. Alors quoi? Restait la 
république. La veulent-ils au fond? On ne peut dire qu'une chose, c'est 
qu'ils sont dans un tel état d'esprit qu'ils préparent, le voulant 
ou ne le voulant pas, des circonstances d'où sortira forcément la 
république. 

En tout cas, si les sections ne conçoivent pas précisément la forme 
future du gouvernement ^ leur dessein de détrôner Louis XVI et 



1. Carra, soit dans les Annale.'^ patriotiques, soit à la tribune des Jacobins, avait, 
à mots couverts, désigné le duc d'York et le duc de Brunswick comme des candi- 
dats possibles (et acceptables) au trône de France. Voir l'acte d'accusation rédigé 
par Amar contre les Girondins, p. 15-17. Bibl. nat., Le 39/492, in-S. 

2. Cependant, il y eut au moins une section qui, avant le 10 août, se prononça 
nettement contre la royauté : c'est celle du Théâtre-Français. Le 6 août, en tête 



210 LES PRÉPARATIFS UU DETRONKMIvN'T DE LOUIS XVI 

d'obtenir la convocation d'une Convention est aussi formel que pos- 
sible'. Elles vont passer des paroles aux actes. La section des Quinze- 
Vingts arrête, le 4 août, que si, le 9 août, à onze heures du soir, justice 
et droit ne sont pas faits au peuple par le Corps législatif, ce même 
jour, à minuit, le tocsin sonnera, la générale sera battue, et tout se 
lèvera à la fois. Cette parole fut tenue. 



yj Voilà quelle fut l'attitude des fédérés, des Parisiens, des jour- 
naux, des sections dans les événements qui précédèrent la journée 
du 10 août. J'ai déjà caractérisé l'attitude de l'Assemblée législative, 
en disant ce qu'elle fut amenée à faire, soit contre le roi, par les décrets 
qui le désarmèrent et armèrent ses ennemis, soit contre ce système 
bourgeois, dont elle était pourtant la représentation, par des mesures 
démocratiques. Il reste à rappeler quelques faits qui marquent ses 
tergiversations politiques en face du formidable mouvement d'opinion 
dont elle n'était pas maîtresse. 

A la fin de juillet, quand elle sent que tout le régime constitutionnel 
est menacé et qu'une révolution s'annonce, elle essaie, par quelques-uns 
de ses chefs, une suprême tentative auprès de Louis XVL Vergniaud, 
Guadet et Gensonné s'abouchent secrètement avec le roi, lui offrent 



d'un arrêlé belliqueux, en réponse au manifeste de Brunswick, elle citi ces vers du 
Brulus de Voltaire, arrangés pour la circonstance : 

Si, parmi les Français, il se trouvait un traître 
Qui regrettât Louis et qui voulût un maître, 
Que le perfide meure au milieu des tourments, 
Que sa cendre coupable, abandonnée aux vents. 
Ne laisse ici qu'un nom plus odieux encore 
Que le nom de ces rois qu'en France l'on abhorre. 

Voir le Thermomèire du jour du 10 août 1792, p. 325. Ces vers, arrangés tni pou 
différemment, avaient déjà figuré en tête de l'afliclie tyrannicide des Cordeliers du 
21 juin i'Mi. (Voir ci-dessus, p. 125). — L'arrêté de la section du Théâtre-Français 
est signé : Lebois, président, Ghaumette et Momoro, secrétaires. 

1. C'est aussi le dessein du club des Jacobins. Robespierre s'était rallié à l'idée 
de la déchéance, et même, dans la séance du l" août {la Sociéti' des Jacobins, t. IV, 
p. 169), il avait demandé la réunion d'une Convention. Acceptait-il enfin la répu- 
blique? Rien ne l'indique. Le 20 juillet encore, il disait au.\ Jacobins : •< Occupons- 
nous de trouver les moyens de soutenir nos droits, notre liberté, par la conxtilu- 
tion. » (Ihid., p. 191). Le club ne se déclara pas contre la royauté avant le 10 août, 
mais il laissa quelques-uns de ses membres se déclarer dans ce sens, par e.Kemple, 
Anthoine, le 29 juillet, et Chabot, le 5 août (ibid., p. 147, 183). Que les Jacobins ne 
prononçassent pas le mot de république à cette époque, cela ne résulte pas seule- 
ment des comptes rendus de leurs séances, mais aussi de ce témoignage de 
Brissot, dans son projet de défense, en 1793 : <• Ah! vous qui parlez aujourd'hui, 
avec une hardiesse si facile, du gouvernement républicain, osiez-vous alors en 
prononcer le nom? Qu'on relise les débats des Jacobins : on y verra de longs 
discours sur la déchéance, mais rien sur le gouvernement et la république. Les 
amis de la liberté savaient trop bien que ce mot aurait révolté une foule d'esprits et 
peut-être fait échouer la révolution qui se préparait. Combien donc devaient être 
circonspects les vrais républicains! Ils voulaient attendre tout du temps, des trahi- 
sons de la cour, de la volonté du peuple, et se renfermer, jusqu'à ce qu'elle se fut 
manifestée, dans les bornes de la constitution... » [Métnoù'es de Brissot, t. IV, p. 382.) 



L'ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE 211 

leur conseils, en vue de le réconcilier avec la Révolution, de le décider 
à former un nouveau ministère jacobin '. 

Le pétitionnement pour la déchéance est déjà devenu menaçant. 
L'Assemblée espère encore que si Louis XVI change d'attitude, son 
trône pourra être maintenu. 

Le 25 juillet, un député, nommé Crestin, demande que l'on mette 
à l'ordre du jour la question a si le roi s'est mis dans le cas d'être 
censé avoir abdiqué la couronne ». L'Assemblée passe à l'ordre du 
jour -. 

Mais elle ne veut pas non plus heurter de front une opinion qu'elle 
voit populaire, et, le même jour, la section de Mauconseil ayant pré- 
senté une pétition pour la déchéance, elle accorde aux pétitionnaires 
les honneurs de la séance '^ 

Le 26 juillet, au nom de la Commission extraordinaire, Guadet fait 
un rapport sur les pétitions, où, tout en proposant d'ajourner la 
question, il rudoie le roi, on lui disant : « Vous pouvez encore sauver 
la patrie et votre couronne avec elle... » Il n'a qu'à prendre de bons 
ministres ". 

Brissot appuie, au milieu des murmures des tribunes. La nation, 
dit il, ne comprendrait pas une déchéance brusquement prononcée. Ce 
serait la guerre civile. Il demande une enquête, suivie d'une discussion 
approfondie. L'idée de la république semble à ce républicain si peu 
opportune qu'il en vient à prononcer cette phrase, qui sera contre lui, 
en 1793, un chef d'accusation au Tribunal révolutionnaire : « ... Si ce 
parti des régicides existe, s'il existe des hommes qui tendent à établir 
à présent la république sur les débris de la constitution, le glaive de 
la loi doit frapper sur eux comme sur les amis actifs des deux chambres 
et sur les contres-révolutionnaires de Coblentz "\ » 

1. C'est le 20 juillet 1792 qu'ils redigèrent une lettre contenant ces conseils. (Voir 
la déclaration de Gensonné, dans la séance de la Convention nationale du 4 jan- 
vier 1793, Moniteur, réimpression, t. XV, p. 52.) Guadet eut une entrevue avec 
Louis XVI. Sur toute cette affaire, voir les Girondins, par J. Guadet, nouvelle édi- 
tion, Paris, 1889, in-8, p. 116 et suivantes. — M™° Roland dit dans ses Mémoires 
{Œuvres, éd. Champagneux, t. II, p. 122) qu'en juillet 1702 « les plus fermes républi- 
cains » ne voulaient que la constitution <■ pour l'instant », et « auraient attendu 
des améliorations de l'expérience et du temps. •> — D'autres auraient voulu un 
changement de dynastie, mais ce vœu ne s'exprimait que dans des conversations 
particulières. Pellenc écrivait, à la date des 13, 14 et 15 juillet 1792 : « L'abbé 
Siéyès répéta plus que jamais son principe, que le Corps constituant a commis 
une grande erreur en s'imaginant de pouvoir faire une révolution sans changer la 
dynastie régnante. Cette idée est aujourd'hui adoptée par beaucoup de membre;- 
de 17S9, et par une foule de députés de l'Assemblée, même du côté droit. Ils trou- 
vent un certain amour-propre à l'adopter, parce qu'elle excuse leur peu de succès. » 
(Lettre inédite, communiquée par M. J. Flammerrront.) 

2. Moniteur, réimpression, t. XIII, p. 235, et Procès-verbal, t. XI, p. 81. 

3. Procès verbal, t. XI, p. 93. 

4. Moniteur, réimpression, t. XIII, p. 252. 

5. Ce discours, que les journaux tronquèrent, fut imprimé à part, in-8 de 19 pages. 
On trouvera un exemplaire de cette impression dans le recueil factice de pièces 
imprimées par ordre de l'Assemblée législative, Bibl. nat., Lc''''/3^ (administration). 



212 L1':S PRÉPARATIFS DU DÉTRONEMENT DE LOUIS XVI 

L'Assemblée ne résolut rien, et se borna à renvoyer de nouveau la 
question à sa Commission extraordinaire. 

Elle ajourne, elle laisse dire. Le 3 août, les bonneurs do la séance 
sont accordés et aux fédérés qui viennent demander : Pouvez-vous nous 
sauver, oui ou non? et à Petion qui réclame, au nom des sections, la 
déchéance de la dynastie. Mais l'Assemblée ne répond rien, ou du 
moins rien de précis ^ 

Le soir, Grangeneuve demande que la question de la déchéance soit 
mise à l'ordre du jour du lendemain. La Commission dit qu'elle n'est 
pas prête, et obtient l'ajournement au jeudi 9 août. 

Le 4 août, un député demande que la pétition présentée la veille par 
Petion (( soit renvoyée à ses auteurs comme nulle, inconstitutionnelle)). 
L'Assemblée passe à l'ordre du jour ^. 

Le même jour, la section de Mauconseil annonce qu'elle (( ne recon- 
naît plus Louis XVI pour roi de France )). L'Assemblée semble s'émou- 
voir; elle demande un rapport immédiat à sa Commission extraordi- 
naire, et, sur ce rapport, présenté par Vergniaud, annule l'arrêté de 
Mauconseil, mais avec des considérants presque bienveillants, où il est 
reconnu « qu'un amour ardent de la liberté a seul déterminé les citoyens 
de la section de Mauconseil à prendre la délibération qu'elle a envoyée 
aux autres sections •' )). 

Le 6 août, elle accorde la mention honorable à une adresse du Con- 
seil général du département de la Meuse, qui demande la punition de 
ceux qui pétitionnent pour la déchéance, et aussitôt elle décrète les 
honneurs de la séance en faveur de Varlet et des pétitionnaires du 
Champ de Mars, qui demandent la déchéance et le suffrage universel *. 

Le 8 août, c'est le même traitement honorable pour une adresse du 
département de la Haute-Loire, qui demande le maintien de la consti- 
tution, et pour des adresses de diverses communes du Calvados, qui 
demandent la déchéance ■\ Mais, ce jour-là, elle semble cesser enfin de 
tenir la balance égale entre les deux partis, et elle décrète, par 406 voix 
contre 224, qu'il n'y a pas lieu à accusation contre La Fayette. — Ce 
décret exaspéra l'opinion, déchaîna les passions, rendit la révolution 
inévitable, et en assura d'avance le triomphe. 

Le 9 août était le jour indiqué par les sections comme marquant le 
délai suprême accordé par le peuple à l'Assemblée. Au nom de la Com- 
mission extraordinaire, Condorcet lut un rapport sur la déchéance. Il 
proposait d'ajourner, de faire d'abord une instruction au peuple sur 
ses droits. L'Assemblée décréta l'impression du rapport : on le discu- 
terait ensuite. 

1. Le président (LafTon-Ladebat) répondit aux fédérés <■ que l'Assemblée trouve- 
rait dans la conslitiilion des moyens suffisants de salut ». C'était bien vague. 

2. Procès-verbal, t. \\, p. 3t');i. 

3. Il)id., p. 374. 

4. IIjiiL, p. 124, 426. 

5. Ibid., p. 4u4, et Moniteur, réimpression, t. XIII, p. 357, 



L'ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE 213 

Alors le peuple se leva, et jeta Louis XVI à bas du trône. 

Telle fut l'attitude de l'Assemblée législative à la veille de l'insur- 
rection du 10 août. Elle louvoya, dans l'espérance que Louis XVI 
changerait de conduite et prendrait un ministère patriote. Quand elle 
eut perdu cette espérance, elle parut n'assister plus aux événements 
qu'en témoin. Elle les précipita par l'impopulaire et maladroit décret 
qui innocenta La Fayette, et qui est moins un acte politique que le 
testament de cette assemblée monarchiste et bourgeoise. Elle ne 
comptait pas, par ce défi au peuple, arrêter la colère du peuple et 
sauver Louis XVI. Elle laissait faire, elle attendait passivement l'évé- 
nement fatal. Elle sentait confusément que les pétitionnaires avaient 
raison, qu'elle était impuissante et qu'il n'y avait que le peuple, en se 
levant, qui pourrait sauver la patrie. Elle se résigna donc. 



DEUXIÈME PARTIE 

LA RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE 

1792-1795 



CHAPITRE PREMIER 
Chute du trône et établissement de la démocratie 

]. Suspension de Louis XYI. — II. Organisation du pouvoir exécutif. La Commune 
révolutionnaire. — IlL Le suffrage universeL 

La démocratie fut établie en France dès le 10 août 1792; le trône 
resta dès lors vacant, et, bien que ce régime n'ait reçu un nom que le 
22 septembre suivant, c'est bien la date 10 août 1792 qui doit être le 
point de départ d'une histoire de la République démocratique. 

T Les péripéties de la célèbre insurrection du 10 août ' n'offrent pas 
intérêt direct pour l'histoire politique de la Révolution française. 
Il suffira de faire remarquer, d'abord que les combattants n'expri- 
mèrent, dans le combat, aucun vœu républicain, et que rien ne dénota 
en eux, à ce moment-là, un dessein autre que celui de détrôner 
Louis XVI, ensuite que cette insurrection fut aussi nationale dans sa 
crise finale que dans sa préparation, puisque l'armée assaillante était 
composée aussi bien de Marseillais, de Brestois et d'autres provinciaux, 
que de Parisiens '. 

Ce sont les résultats de la victoire du peuple qu'il est intéressant de 
rappeler et de préciser. 

Tant que cette victoire fut douteuse, l'Assemblée législative évita de 

1. Voir mon article Août (journée du 10), dans la Grande Encyclopédie. 

2. Les femmes aussi participèrent à cette insurrection, comme aux grandesycio'- 
nées précédentes (14 juillet, 5 et 6 octobre). Voir à ce sujet le très intéressant et peu 
connu témoignage d'un contemporain, dans le Monileur du 28 août 1792, réimpres- 
sion, t. XIII, p. 538. 



216 CHUTE DU TRONE ET ÉTABLISSEMENT DE LA DEMOCRATIE 

se prononcer. Ainsi, quand Louis XVI entra dans la salle des délibéra- 
tions, comme on ne pouvait prévoir encore quel serait le résultat du 
combat, le président (c'était Vergniaud) ' lui parla comme s'il était 
encore sur le Irùne : (( Vous pouvez, sire, compter sur la fermeté de 
l'Assemblée nationale; ses membres ont juré de mourir en soutenant 
les droits du ])euple et 1rs aulorités constituées -. » 

Mais bientôt on apprend que les Suisses sont vaincus, que le château 
est forcé. Alors l'Assemblée renonce à maintenir les « autorités consti- 
tuées », et elle consacre la défaite du roi en adoptant la formule d'un 
nouveau serment, oii il n'est plus question de fidélité au roi, et qui est 
ainsi conçu : « Au nom de la nation, je jure de maintenir de tout mon 
pouvoir la liberté et l'égalité ou de mourir à mon poste. )) Ce serment 
est aussitôt prêté par tous les députés présents. 

Puis, sur le rapport fait par Vergniaud au nom de la Commission 
extraordinaire, l'Assemblée se décida à donner satisfaction à l'insurrec- 
tion victorieuse. Vu les maux de la patrie, et considérant que « ces 
maux dérivent principalement des défiances qu'a inspirées la conduite 
du chef du pouvoir exécutif dans une guerre entreprise en son nom 
contre la constitution et l'indépendance nationale »; que, dans ces cir- 
constances extraordinaires, elle ne peut (( concilier ce qu'elle doit à sa 
fidélité inébranlable à la constitution avec sa ferme résolution de s'en- 
sevelir sous les ruines du temple de la Liberté, plutôt que de la laisser 
périr, qu'en recourant à la souveraineté nationale »; l'Assemblée 
nationale décrète que le peuple français est invité à former une Conven- 
tion nationale, et que « le chef du pouvoir exécutif est provisoirement 
suspendu de ses fonctions, jusqu'à ce que la Convention nationale ait 
prononcé sur les mesures qu'elle croira adopter pour assurer la souve- 
raineté du peuple et le règne de la liberté et de l'égalité )). 

Un second décret rendu quelques instants après décida que le roi et 
sa famille « resteraient en otages % et que la liste civile cesserait d'avoir 
lieu ». 

1. l'rocès-verbal, l. XII, p. 3. 

2. Moniletir, réimpression, t. XIII, p. 378. Le Journal logograpltique (supplément 
au t. XXVI, p. 22) prête à Vergniaud un langage encore plus constitutionnel (et c'est 
ce texte du Journal locjor/rapliii/iw qui sera objecté aux Girondins dans l'acte d'accu- 
sation qu'Ainar rédigera contre eux, le 3 octobre n93) : <• L'Assemblée nationale 
connaît tous ses devoirs. Elle regarde comme un des plus cliers le maintien des 
autorités constituées. Elle demeurera ferme à son poste. Nous saurons tous y 
mourir (Applaud.). » Journal de Parlct. n° 315, p. 83 : « Le président répond au roi 
qu'il peut compter sur la fermeté de l'Assemblée nationale, que ses membres ont 
juré de mourir à leur poste, en soutenant les droits du peuple et les autorités 
constituées. » Seul le Journal des Débats et des Décrets (n° 320, p. 149) prête au 
président une réponse où il n'est pas question des autorités constituées : « L'Assem- 
blée nationale connaît tous ses devoirs. Elle demeurera ferme à son poste, et nous 
saurons tous y mourir. » Plus tard, l'Assemblée fit disparaître cette trace des scru- 
pules monarchiques qu'elle avait ainsi manifestés, et le procès-verbal fit dire seu- 
lement au président « que l'Assemblée ne craint aucun danger, et qu'au surplus 
elle saura, s'il le faut, mourir à son poste ». 

3. Le 12 août 1792, l'Assemblée déclara que le roi et sa famille habiteraient l'hôtel 
du ministre de la justice. Le 13 août, « sur la demande du maire de Paris et des 



SUSPENSION DE LOUIS XVI 217 

Pourquoi l'Assemblée vota-t-elle la suspension du roi, et non sa 
déchéance ? 

C'est la question que posèrent en 1793 les accusateurs des Girondins, 
Saint- Just et Amar. Brissot y répondit en ces termes, dans son projet 
de défense * : 

(( Vous avez, me dit-on, préféré la suspension à la déchéance, et la 
suspension, c'était un acte conservatoire de la royauté. Oui, nous avons 
préféré la suspension, et cette préférence prouve encore mon républica- 
nisme. La déchéance ne coupait pas le mal à la racine; car à Louis XVI 
succédait un enfant avec un régent : le conseil (?) lui avait toujours été 
dévoué, la royauté constitutionnelle continuait, et la source du mal 
était là, et la déchéance ne guérissait pas ce mal. La suspension, au 
contraire, accompagnée d'une Convention, parait à tous les dangers. 
D'un côté, les forces de la nation étaient entre les mains de ses repré- 
sentants, et de l'autre, en appelant une Convention, on appelait la 
nation à prononcer sur le sort de son gouvernement et de sa constitu- 
tion. Or, elle seule avait le droit de changer l'un et l'autre; car si l'As- 
semblée législative avait voulu sur-le-champ anéantir la royauté, elle 
aurait outrepassé ses pouvoirs, ce que Saint-Just n'a pas observé, 
quand il lui a fait le reproche de n'avoir pas voulu établir le républica- 
nisme. Il fallait demander au peuple ou de nouveaux pouvoirs, ou des 
successeurs avec des pouvoirs illimités. L'x'Vssemblée préféra ce dernier 
parti, qui amenait bien plus naturellement la république. Si elle eût 
voulu conserver la royauté, la constitution et sa puissance, il lui aurait 
suffi de prononcer la déchéance. C'était là le véritable acte conserva- 
toire de la royauté. La suspension était au contraire un appel à la répu- 
blique; on en faisait l'essai avant qu'elle fût décrétée. » 

Que Brissot, quand il vit le roi vaincu, soit revenu aussitôt à ce 
républicanisme qu'il avait désavoué dans son discours du 26 juillet, 
c'est probable. Mais qu'il ait voté et que l'iissemblée ait voté la suspen- 
sion, parce que c'était une mesure plus républicaine que la déchéance, 
cela est démenti par le caractère même, par toute la conduite passée de 
l'Assemblée, et par l'article 4 du décret de suspension : « La Commission 
extraordinaire présentera, dans le jour, un projet de décret sur la nomi- 
nation du gouverneur du prince royal. » C'est donc la monarchie qu'elle 
entendait continuer, et si elle y renonça, ce fut sous la pression du 
peuple et de la Commune. De même, elle n'entendait pas d'abord traiter 
Louis XVI en captif, et c'est un (( logement », non une prison qu'elle 
lui assigna au Luxembourg, puis à l'hôtel du ministre de la justice. 
Mais la Commune décida d'enfermer le roi au Temple, et l'Assemblée 
ratifia cette décision. 

commissaires de la commune », elle clécréla « que la remise leur serait faite à 
l'instant du roi et de la famille royale, pour être transférés au lieu indiqué pour 
leur domicile », c'est-à-dire au Temple. 
1. Mémoires, t. IV, p. 385. 

RÉVOLUTION FRANÇAISE. •'■" 



218 CHUTE DU TRONE ET ÉTABLISSEMENT DE LA DÉMOCRATIE 

11 est évident que, si elle préféra la suspension à la déchéance, c'est 
que cette mesure là parut moins radicale, moins républicaine que celle- 
ci. Plus lard, entraînée par les événements et par le courant d'opinion, 
elle renonça à ses desseins monarchiques. 

Ti Le roi suspendu, le roi prisonnier, le trône vacant, voilà un des 
résultats les plus notables de l'insurrection du 10 août. 

Comment le pouvoir exécutif fut il organisé? 

Imitant la Constituante, qui, après la fuite à Varennes, n'avait pas 
hésité à cjcercer l'intérim des fonctions royales, mais se distinguant 
d'elle en ce qu'au lieu de conserver les ministres du roi, elle les révoqua, 
l'Assemblée législative décida, le 10 août, de nommer elle-même les 
six ministres, qui formeraient une autorité, un Conseil qui ne s'appelle- 
rait plus Conseil du roi ou Conseil d'État, mais Conseil exécutif provi- 
soire. 

Après avoir décrété que le ministre qui serait nommé le premier 
aurait la signature pour tous les départements du ministère tant qu'ils 
resteraient vacants — et cela indiquait par avance de quel degré excep- 
tionnel de confiance elle honorerait ce premier élu, — elle nomma Danton 
en premier lieu. 11 n'y eut que 285 votants sur environ 745 membres 
(tout le côté droit était absent, à peu d'exceptions près *). Danton fut 
élu ministre de la justice par 222 voix, tandis que Monge, élu ensuite 
ministre de la marine, n'obtint que 154 voix. Puis Le Brun et Grouvelle 
furent en ballottage pour le ministère des affaires étrangères, le premier 
avec 109 voix, le second avec 91. Un second scrutin, dont on n'a pas 
les chiffres, porta Le Brun au ministère des affaires étrangères, et Grou- 
velle fut proclamé secrétaire du Conseil. Puis, sans scrutin, l'Assemblée 
compléta le Conseil en y appelant les trois ex-ministres « patriotes » 
jadis renvoyés par Louis XVI, et Roland devint ministre de l'intérieur, 
Servan ministre de la guerre, Clavière ministre des contributions 
publiques. 

11 n'y eut pas de présidence du Conseil permanent. L'Assemblée 
décréta, le 15 août que « chaque ministre remplirait à tour de rôle, 
semaine par semaine, les fonctions de président du Conseil )), 

Le Conseil exécutif provisoire fut chargé, par le môme décret du 
15 août, (( de toutes les fonctions de la puissance executive ». 

Il entra en fonctions le 13 août 1792 et tint sa dernière séance le 
30 germinal an II (19 avril 1794), époque où il fut remplacé par douze 
Commissions executives. 

1. Parmi les quelques députes de la droite qui restèrent à leur poste dans la 
séance du 10 aoùl, il faut citer Turquct de Mayerne (de l'Indrel. On trouvera dans 
le Journtil des Dcbnis et des Vécrels du 2 septombre 1792 une lettre de lui, en date 
du 29 août, où il affirmait avoir été présent et avoir participé aux actes de l'Assem- 
blée, avec plusieurs de ses collègues de la droite. J'ai reproduit cette lettre dans 
la RévoluUon française, t. XXIV, p. 397. 



ORGANISATION DU POUVOIR EXECUTIF 219 

Je parlerai plus loin, au chapitre du Gouvernement révolutionnaire, 
des changements qu'il y eut dans l'organisation, dans le personnel, 
dans l'autorité du Conseil exécutif. 

Ce qu'il faut surtout signaler ici, c'est que l'élection de Danton fut 
une victoire pour le parti démocratique, et que par lui les insurgés du 
10 août prirent et exercèrent le pouvoir. 

Comment se fait -il que Danton, hier encore traité de démagogue, 
souvent désavoué par les plus autorisés des chefs de la révolution, ait 
été élu par une majorité aussi considérable au ministère de la justice? Le 
plus illustre de ses électeurs, Condorcet, a ainsi expliqué, dans un écrit 
posthume, les raisons de ce choix : « On m'a reproché d'avoir donné 
ma voix à Danton pour être ministre de la justice. Voici mes raisons. 11 
fallait, dans le ministère, un homme qui eût la confiance de ce même 
peuple dont les agitations venaient de renverser le trône; il fallait, 
dans le ministère, un homme qui, par son ascendant, pût contenir les 
instruments très méprisables d'une révolution utile, glorieuse et néces- 
saire; et il fallait que cet homme, par son talent pour la parole, par 
son esprit, par son caractère, n'avilît pas le ministère ni les membres 
de l'Assemblée nationale qui auraient à traiter avec lui. Danton seul 
avait ces qualités. Je le choisis, et je ne m'en repens point. Peut-être 
exagéra-tilles maximes des constitutions populaires dans le sens d'une 
trop grande déférence aux idées du peuple, d'un trop grand emploi, 
dans les affaires, de ses mouvements et de ses opinions. Mais le principe 
de n'agir qu'avec le peuple et par lui, en le dirigeant, est le seul qui, 
dans un temps de révolution populaire, puisse sauver les lois; et tous 
les partis qui se sépareront du peuple finiront par se perdre et peut-être 
par le perdre avec eux^ » 

Nous savons, en outre, qu'au moment du vote Fabred'Églantinedit à 
Brissot : « Des patriotes veulent porter Danton au ministère : vous op- 
poserez-vous à sa nomination ? » Brissot répondit : « Non, au contraire : 
ce doit être le sceau de notre réconciliation "\ » 

L'élection de Danton fut donc le résultat d'un double sentiment. 
D'une part l'Assemblée législative, malgré laquelle s'était faite l'élection 
du 10 août, voulait, en nommant le plus important des chefs de cette 
insurrection, se réconcilier avec le parti populaire, et se garantir elle- 
même contre les violences de ce parti. D'autre part, cette élection indi- 
quait à la France et à l'Europe que tous les patriotes, modérés ou avan- 
cés, étaient unis contre l'étranger. 

Danton fut le véritable chef du Conseil exécutif provisoire, dont les 
séances se tenaient chez lui, à l'hôtel du ministère de la justice. Il as- 
sura l'unité de ce Conseil et il en dirigea l'action, surtout diplomatique. 

1. J'ai publié le registre des délibérations du Conseil exécutif dans mon Recueil 
des acli-s du Comité de salut -public, tomes 1 à XII. 

2. OEiivres de Condorcet, éd. Arago, t. I, p. 602. 

3. Procès des Girondins, ap. Bûchez, t. XXX, p. 84. 



220 CHUTE DU TRONE ET ÉTABLISSEMENT DE LA DÉMOCRATIE 

C'est par ses négociations que la retraite des Prussiens s'opéra et que la 
France fut débarrassée de l'invasion. Si le Conseil exécutif provisoire 
remplit heureusement son office principal, qui était de sauver la France 
envahie, c'est par la prépondérance qu'il laissa prendre à Danton. 

L'autorité du Conseil était contrebalancée, non par l'Assemblée légis- 
lative, qui prétendit bien prendre la place du roi et gouverner, mais 
qui était trop affaiblie par la victoire de l'insurrection du 10 août pour 
jouer réellement un pareil rôle, — mais par un pouvoir nouveau, insur- 
rectionnel et populaire, celui delà Commune révolutionnaire. 

Dans la nuit du 9 au 10 août des commissaires nommes par 28 sections 
sur 48, avec pleins pouvoirs pour sauver la chose publique, se réunirent 
à l'Hôtel de Ville. Parmi eux, il n'y avait d'abord d'homme connu que 
le républicain Robert; d'autres, Tallien, Hébert, Lulier, Huguenin, 
Rossignol, Léonard Bourdon, Xavier Audouin ne se signalèrent 
qu'ensuite. C'est après la victoire de l'insurrection que furent nommés 
Robespierre, Billaud-Varenne, Fabred'Églantine, Chaumette, Pache. Les 
premiers commissaires consignèrent le maire, suspendirent le conseil 
général de la commune, s'installèrent à sa place, maintenant en fonctions 
le maire (Petion), le procureur et les seize administrateurs. La nouvelle 
commune s'adjoignit donc les principaux membres, la tête de la Com- 
mune légale. 

La Commune révolutionnaire dirigea l'insurrection. 

Elle entra en rapport avec l'Assemblée législative le 10 août, vers 
midi, par une députation, dont les membres s'intitulèrent d'abord 
« députés des commissaires des sections réunis à la maison commune ». 
L'Assemblée, sans reconnaître explicitement ce pouvoir nouveau, le 
chargea néanmoins de prendre des mesures pour arrêter l'incendie des 
Tuileries. Puis, l'insurrection victorieuse, elle appela ces commissaires 
(( la municipalité ». Le 11 août, elle leur accorde une subvention de 850 
livres par mois. Complétée par de nouvelles élections, et comptant 
maintenant 288 membres, l'assemblée insurrectionnelle de l'Hôtel de 
Ville se donna à elle-même le nom de Conseil général de la Commune. 

Dès lors, elle essaya d'influer sur le gouvernement de la France; 
elle entra en conflits avec l'Assemblée législative; elle paralysa parfois 
l'action du Conseil exécutif, par exemple dans les journées de sep- 
tembre. 

Danton s'employa à ce que ces conflits ne dégénérassent pas en guerre 
civile. Il évita ingénieusement toute rupture ouverte. Le gouvernement 
qu'il présidait garda aux yeux de l'Europe figure de gouvernement, et 
resta du moins le maître des opérations militaires et diplomatiques. 

Mais, pour les affaires intérieures, le Conseil fut à chaque instant 
obligé de négocier avec la Commune révolutionnaire, qui se trouva asso- 
ciée en fait au gouvernement. C'est ce qu'on appelle parfois la dictature 
parisienne, qui ne fut point une véritable dictature, mais une partici- 
pation de la Commune de Paris aux opérations du Conseil exécutif. 



LE SUFFRAGE UNIVERSEL 221 

JJJ Suspension du roi, établissement du Conseil exécutif provisoire, 
formation spontanée de la Commune révolutionnaire, ce ne sont 
pas là tous les résultats de l'insurrection du 10 août 1792. Elle amena 
aussi, et en môme temps, la chute du régime bourgeois, l'établissement 
de la démocratie. 

Après avoir décidé la convocation d'une Convention nationale qui 
prendrait des mesures « pour assurer la souveraineté du peuple et le 
règne de la liberté et de l'égalité », elle adopta les conclusions d'un rap- 
port sommaire que lui fit Jean de Br}^ au nom de la Commission extra- 
ordinaire, et, à l'unanimité et avec applaudissements (d'après le Journal 
des Débats)^ elle rendit le décret suivant : 

« L'Assemblée nationale, voulant, au momeut où elle vient de jurer 
solennellement la liberté et l'égalité, consacrer dans ce jour l'application 
d'un principe aussi précieux pour le peuple, décrète qu'il y a urgence. 

(( L'Assemblée nationale décrète que, pour la formation de la Conven- 
tion nationale prochaine, tout Français âgé de 25 ans, domicilié depuis 
un an, vivant du produit de son travail, sera admis à voter dans les 
assemblées des communes et dans les assemblées primaires. » 

Le lendemain 11 août elle déclara formellement qu'elle supprimait la 
distinction des Français en citoyens actifs et non actifs, et elle abaissa 
de 2o à 21 ans la condition d'âge exigée. Elle supprima les conditions 
censitaires d'éligibilité soit aux assemblées électorales, soit à la Conven- 
tion, en fixant à 25 ans l'âge de l'éligibilité. 

Dans le même décret, elle exclut du droit de citoyen actif les Français 
« étant en état de domesticité. » 

Puis elle parut revenir sur cette exclusion dans le décret du 21 août, 
où, rappelant le décret du 11, elle omit de parler des domestiques. Mais 
le 27, dans un décret explicatif, elle exclut formellement des assemblées 
politiques, pour cause de domesticité, les citoyens « attachés au service 
habituel des personnes », en invitant les assemblées primaires « à ne 
contester l'admission et le droit de suffrage d'aucun de ceux dont les 
travaux ordinaires s'appliquent à l'industrie, au commerce et à l'agri- 
culture ». 

L'exclusion des domestiques fut donc réellement maintenue*. 

A cette restriction près, ce fut le suffrage universel que l'Assemblée 
législative établit le 10 août 1792. 

Les démocrates ne furent pas entièrement satisfaits. Beaucoup d'entre 
eux, aux Jacobins, aux Cordeliers, auraient voulu le suffrage universel 
direct, et la Législative avait maintenu les deux degrés de suffrage : 
assemblées primaires, assemblée électorale. 

Le décret du 10 août n'établissait le suffrage universel que pour les 



1. Le décret du 27 août 1792 m'avait échappé quand j'ai cru pouvoir dire, dans 
mes Éludes et Leçons, 1" série, p. 118, que les domestiques ne furent pas exclus 
du droit de suffrage. 



222 CULTE DU TRONE ET ÉTABLISSEMENT DE LA DÉMOCRATIE 

élections poliliqiics : d'autres décrets l'établirent pour les autres élec- 
tions, et les mêmes Assemblées électorales qui nommèrent les conven- 
tionnels nommèrent aussi des administrateurs et des juges. 

C'est ainsi que la cliute du roi avait entraîné la chute du système 
bourgeois, et que l'insurrection populaire contre Louis XVI, inspirée 
par des sentiments patriotiques, par la crainte du péril extérieur, abou- 
tit, le jour même de sa victoire, à l'établissement de la démocratie. 



CHAPITRE II 

Évolution des idées politiques 
entre le 10 août et le 22 septembre 1792 



I. Adhésion de la France provinciale à la révolution du 10 août. — II. Mouvement 
contre Louis XVI et contre la royauté. — III. Attitude de l'Assemblée législative. — 
IV. Attitude du peuple de Paris. — V. Les journaux et les pamphlets. — VI. Élec- 
tions parisiennes à la Convention. — VII. Le club des Jacobins. — VIII. Mouvement 
républicain en province. — IX. Elections des députés à la Convention. — X. Mou- 
vement républicain dans ces élections. — XI. Projets de prendre un autre roi. 
— XII. Plans d'organisation de la république. 

Entre le détrônement de Louis XVI et l'établissement de la répu- 
blique, il y eut une sorte d'intermède innomé, qui dura quarante-deux 
jours, du 10 août 1792 au 22 septembre suivant, qui n'était ni la répu- 
blique ni la monarchie, et qui aboutit finalement à la république. 

C'est pendant cet intermède que l'opinion publique parut se déroya- 
liser peu à peu, se républicaniser, et c'est ce changement que nous 
allons étudier. 



T Constatons d'abord que la France, prise en masse, accepta les 
résultats politiques de la révolution du 10 août, c'est-à-dire la sus- 
pension et l'incarcération de Louis XVI, quoique ces résultats ne 
s'offrissent pas à elle comme un expédient provisoire analogue à celui 
de 1791, mais comme un détrônement définitif, et lui représentassent 
l'idée, sinon de la suppression immédiate de la royauté, du moins d'un 
acheminement à cette suppression. 

A Paris, les partisans de Louis XVI ne peuvent rien, ne tentent rien. 
Ceux qui ne s'enfuient pas sont emprisonnés ou terrorisés. La Com- 
mune supprime les journaux royalistes, en empêchant la poste d'en 
faire l'envoi S et ceux de ces journaux qui ne disparaissent pas changent 

1. Procès-verbaux de la Commune, éd. Tourneux, p. 14-13. Séance du 12 août. 



224 ÉVOLUTION DES IDÉES POLITIQUES 

de Ion et s'improvisent (( patriotes ». Ainsi la Gazette de France, à 
partir du 16 août, s'intitule Gazette nationale de France et remplace la 
vignette lleurdelisée de son en-tete par les mots Liberté^ Egalité. Il n'y 
a plus de journaux contre-révolutionnaires. Lo royalisme absolutiste, 
le royalisme d'ancien régime est bâillonné'. 

Quant aux monarchistes constitutionnels, ils sont réduits à l'impuis- 
sance et presque au silence par la défection ou la défaillance de l'As- 
semblée législative -. 

La seule autorité de Paris cjui fût ardemment monarchiste, le Dépar- 
tement, avait été décapitée par la démission collective des membres de 
son directoire, démission qui fut donnée en juillet, à la suite du décret 
par lequel l'Assemblée législative avait levé la suspension prononcée 
contre Petion et Manuel. Et quand l'Assemblée ordonna l'élection d'un 
nouveau Département, elle l'annihila d'avance en lui défendant (12 août) 
d'exercer ses attributions légales de surveillance et de haute police, qui 
furent réservées à la Commune révolutionnaire. 

Il ne se manifesta donc pas, à Paris, d'opposition monarchiste au 
coup d'Etat populaire du 10 août. 

En province, la grande majorité des conseils et directoires de dépar- 
tement adhéra aussitôt ^ Il n'y en eut que quelques-uns qui hésitèrent 
d'abord à accepter, à enregistrer les décrets du 10, par exemple dans la 
Somme, la Seine-Inférieure, l'Indre, la Creuse*, la Moselle, la Meurthe, 
le Bas-Rhin, le Haut-Rhin. Le conseil de ce dernier département alla 
même jusqu'à dire, dans une proclamation : « Nous maintiendrons la 
royauté et défendrons l'Assemblée nationale et le roi constitutionnel^, n 

Mais cette opposition ne dura pas, et ces départements se soumirent 
bientôt ^ 



\. On lil dans la Correspondance littéraire secrète du 24 août, p. 231 : ■< On ne 
voit plus d'aristocrates, du moins connus, dans les lieux pulilics, au Palais-Royal, 
dans les cafés. Les cabinets littéraires du Palais-Royal sont diminués des deux tiers, 
Plus un seul écrit qui ne soit tout à fait démocratique. » 

2. Quant au parti orléaniste, voir ci-dessous, § XI. 

3. Ainsi, le directoire du département de la Haute-Vienne écrivit à l'Assemblée 
législative, dès le 14 août : ■• ... Nous avons porté la plus grande célérité dans 
l'exécution de ce que vous nous avez prescrit, et nous vous promettons reconnais- 
sance, fidélité, respect et soumission... ■> (Arcli. dép. de la Haute-Vienne, L, 71. — 
Communication de M. Fray-Fournier.) 

h. Le directoire du département de la Creuse envoya deux de ses membres à 
celui de la Haute-Vienne, avec une lettre en date du 12 août, où il déclarait 
« douter de la liberté de l'Assemblée nationale elle-même », et être d'avis <• que 
tous les départements se concertent sur les mesures que les circonstances comman- 
dent ». Le directoire de la Haute-Vienne, sur la pétition <■ d'un groupe de citoyens » 
de Limoges, blâma la démarche du directoire de la Creuse et la dénonça à l'As- 
semblée législative. (Bibliothèque cc.iimunale de Limoges, H h, 1137. — Communi- 
cation de M. Fray-Fournier.) 

5. Voiries témoignages réunis par Mortimer-Ternaux, Histoire de la Terreur, t. III, 
p. 43 à 48 et 430. 

6. Voir dans Chassin, La préparation de la guerre de Vendée, t. III, p. 31 et sui- 
vantes, le curieux récit de la protestation du procureur-général-syndic du départe- 
ment de la Vendée, Pervinquère, et de sa prompte soumission. — Une administration 



MOUVEMENT CONTRE LA ROYAUTE 225 

Dans le seul département des Ardennes, il se produisit un acte sérieux 
et inquiétant de résistance, et là aussi se manifesta le seul acte grave 
d'opposition militaire. 

La Fayette, qui commandait l'armée du Nord et avait son quartier 
général à Sedan, décida la municipalité et le district de cette ville à ne 
pas reconnaître la révolution du 10, et l'administration départementale 
des Ardennes adhéra à ce refus. Trois commissaires de la Législative 
furent incarcérés par les autorités de Sedan. Et La Fayette, aussi 
monarchiste en France que républicain en Amérique, essaya d'entraîner 
son armée à se prononcer en faveur du roi. Mais il ne fut pas suivi ; il 
dut sortir de France avec son état-major (19 août). L'armée, sauf quel- 
ques officiers, accepta tout entière les événements du 10. 

Les adresses d'adhésion des communes affluèrent, et peu à peu la plu- 
part des autorités suivirent l'exemple des communes*. 

On peut donc dire que la France adhéra au détrônement de Louis XVL 

TT Voyons comment ce mouvement contre Louis XVI devint un mou- 
vement contre la royauté. Voyons comment la France, encore 
monarchiste dans les premiers jours d'août, se trouva, en septembre, 
dans un état d'esprit tel que la république put être établie sans oppo- 
sition. 

Fut-ce l'effet d'une propagande républicaine bien concertée? Non. 
Les publicistes républicains ne risquèrent qu'assez tard et rarement le 
mot de république. Il n'y eut pas de parti républicain organisé, et le 
cri de Vive la République! ne retentit pas souvent dans ces qua- 
rante-deux jours. On aurait crié plutôt A bas les rois! Mais il n'y a 
pas de cri de ralliement populaire, et il semble même que la 
question de la forme future du gouvernement ne passionnât pas 
l'opinion. 

Les esprits furent-ils influencés par la sorte de leçon de choses qui 
résulta de la durée et du succès de l'intérim innomé, républicain de 
fait? Oui, jusqu'à un certain point. Ce Conseil exécutif, qui remplaçait 
le roi, fit paraître quelques-unes des quahtés d'action (non seulement 
politique, mais morale) qui avaient manqué davantage au roi. L'activité 
énergique de Danton, les proclamations éloquentes du vertueux Roland, 
l'attitude nettement patriotique des nouveaux chefs de la France don- 
nèrent l'impression que ce gouvernement polyarchique (quoique la 

de district, celle de Verdun, envoya à la Législative une adresse de protestation, où 
elle appelait « crime » la convocation de la Convention. Voir la correspondance de 
Mallarmé, Arch. nat., AF ii, 163. 

1. On lit dans le Patriote français du 21 août : « Nous tomberions à chaque instant 
dans de fatigantes répétitions, si nous rendions un compte détaillé des actes 
d'adhésion, des adresses de félicitation et de remerciement que l'Assemblée natio- 
nale reçoit de toutes les communes, de tous les corps administratifs, et même de 
ceux dont la modération approchait le plus du feuillantisme. • 



226 ÉVOLUTION DES IDÉES POLITIQUES 

polijarchie eût été dénoncée comme anarchique par Siéyès) était un 
gouvernement national, qu'on pouvait se passer de roi '. 

Mais ce qui déi^oùta le plus de la royauté, ce fut la publication des 
preuves écrites de la trahison de Louis XVI. Des papiers saisis par les 
vainqueurs, et aussitôt imprimés, répandus dans toute la France, il 
résulta la certitude que le roi avait correspondu avec les émigrés, 
avec les ennemis, et surtout les comptes trouvés chez l'intendant 
Laporte montrèrent que la liste civile avait fait les frais des pamphlets 
et des journaux contre-révolutionnaires les plus perfides. 

Il y eut un mouvement de colère, de dégoût. Voilà donc ce roi! Voilà 
ce que c'est qu'un roi! Voilà les rois! Eh bien, passons nous de roi! 
C'est ainsi qu'on raisonna, ou plutôt c'est ainsi que l'on sentit^. 

Le fait qui, en ébranlant toutes les âmes, les inclina à un changement 
profond, ce fut l'invasion de là France par les Austro-Prussiens. Le 
19 août, ils franchissent notre frontière et entrent dans le département 
delà Moselle. Le 20 août, ils investissent Longwy. Le 30, ils investissent 
Verdun. Le 2 septembre, ils prennent Verdun. Le 5 septembre, ils se 
mettent en mouvement pour marcher sur Paris. Le G, ils font le siège 
de Thionville. Bientôt les voilà en Champagne. 

A chacune de ces nouvelles désastreuses les Français tressaillent et sont 
atteints au fond de leur être d'un coup qui détruit en eux le vieil homme 
monarchique. Que veulent ces envahisseurs? Remettre Louis XVI sur 
le trône. Eh bien, les Français renverseront le trône : ils se sauveront 
par eux mêmes ; ils se sauveront sans roi. Le républicanisme naît ainsi 
de l'exaspération du patriotisme. 

JJJ Voilà les principaux événements qui républicanisèrent la France. 
Voici les plus caractéristiques manifestations de ce changement 

Parlons d'abord de l'Assemblée législative. 

Au 10 août, elle avait sauvé ce qu'elle avait pu de la monarchie, en 
ne décrétant que la suspension du roi, et en annonçant la nomination 
d'un gouverneur du prince royal. 

Ces velléités conservatrices, ces arrière-pensées monarchiques dispa- 
rurent assez vite, sous l'influence de la Commune révolutionnaire, 
qui, on le verra, se prononça contre la royauté. 

1. Ainsi on lit. dans une adresse des administrateurs du département du Cantal 
à leurs concitoyens, en date du 29 septembre 1~92 : <■ Depuis le moment où la 
suspension de Louis XVI fut prononcée jusqu'à celui où la royauté fut éteinte, la 
nation a fait l'essai d'un gouvernement sans royauté : celle-ci n'a paru être une 
lacune dans l'Ktat que pour ceux qui en partageaient les trésors, et nous savons 
tous maintenant qu'un Klat peut subsister sans elle. » (Arch. nat., C, 236.) 

2. Ces sentiments sont exprimés un peu partout, mais notamment dans une 
adresse aux habitants des quatre-vingt-trois départements, rédigée par Brival, et 
imprimée par ordre des Jacobins, le 19 août 1792. On y lisait, p. 11 : ■• Le voile est 
déchiré, le jour de la manifestation est arrivé. On a trouvé, le 15 août, les preuves 
de la correspondance du roi avec ses frères et émigrés: on a trouvé la preuve de 
ses intelligences avec l'ennemi, etc. » — Bibl. nat., Lb'O/llS, in-8°. 



L ASSEMBLEE LEGISLATIVE 227 

D'abord l'Assemblée livra Louis XVI à la Commune, l'autorisa à 
l'enfermer au Temple, à l'y traiter en accusé qui attend son jugement, 
non en roi suspendu qui peut remonter sur son trône*. 

Elle ne procéda pas à la nomination du gouverneur du prince 
royal. 

Le 15 août, à la suite d'une pétition de la section du Louvre \ elle 
décréta que le sceau de l'État serait changé : « Il portera la figure de 
la Liberté, armée d'une pique surmontée du bonnet de la Liberté, et 
pour légende : Au nom de la nation française ». Le principe fut admis 
que le nom du roi serait effacé de tous les titres, de tous les actes, de 
tous les emblèmes officiels quelconques ". 

Cette suppression du mot roi n'étonna pas trop : on l'avait déjà vue 
en juin 1791, et cet intérim républicain avait abouti au rétablissement 
de la monarchie. 

Et peut-être une partie de la Législative avait-elle encore, dans cette 
séance du 13 août, le dessein de ne sacrifier que Louis XVÏ, et non la 
royauté. 

C'est Gensonné qui, au nom de la Commission extraordinaire, avait 
présenté le projet de décret sur le changement du sceau, et ce projet 
débutait ainsi : « L'Assemblée nationale, considérant la nécessité de 
fixer une formule nouvelle pour tous les actes de la puissance executive 
jusqu'à l'époque oîi la Convention nationale aura prononcé sur la 
déchéance, décrète... » 

Alors Cambon soutint que la Convention n'aurait pas seulement à 
(( prononcer la déchéance du roi ou la réintégration du pouvoir exé- 
cutif », mais à « juger si le peuple souverain veut un roi, ou s'il n'en 
veut pas * ». Personne ne fit d'objection, et Cambon obtint que ces 
mots : Jusqu'à l'époque où la Convention nationale aura prononcé sur la 
déchéance, fussent remplacés par ceux-ci : Jusqu'à Vépoque ou la Con- 
vention nationale sera assemblée. Et le soir, dans une adresse aux Pari- 



1. Le transfert de la famille royale au Temple donna lieu à des manifestations 
violentes et grossières contre Louis XVI et Marie-Antoinette. Michaud, député du 
Doubs, écrivit, le 14 août, dans une lettre particulière : « Le trajet de Louis XVI 
au Temple se fit avec beaucoup de lenteur. Sous peine de mort, on était obligé de 
rester couvert. On ne cessait de crier, pendant toute la marche : A bas le cochon! 
A bas la perfide Autrichienne! » (Sauzay, Histoire de la persécution révolutionnaire 
dans le Doubs, t. III, p. 4). D'injurieuses caricatures furent publiées à cette occa- 
sion. Ce n'est pas seulement le prestige du roi qui en fut atteint, mais aussi celui 
de la royauté. 

2. Patriote français du 16 août 1792, compte rendu de la séance de la Législative 
tenue dans la nuit du 14 au 15. 

3. Cette suppression générale du mot i^oi n'eut pas lieu tout de suite partout. 
Ainsi beaucoup de procès-verbaux des Assemblées électorales qui nommèrent les 
Conventionnels sont scellés du cachet constitutionnel : La nation, la loi et le roi. 

4. 11 faut remarquer que, dans le Moniteur (réimpression, t. XIII, p. 428), ces 
paroles de Cambon se trouvent placées, sans doute par une erreur typographique, 
dans une partie du compte rendu où elles ne se rapportent à rien. hQ Journal des 
Débats et des Décrets est muet sur cet incident. 



228 ÉVOLUTION DES IDÉES POLITIQUES 

siens, l'Assemblée dit : « La Convention va prononcer sur le sort de 
votre constitution *. » 

L'Assemblée accepte donc et proclame l'idée que la Convention puisse 
substituer la république à la monarcliie. 

Elle va faire plus : se prononcer elle-même contre la royauté. 

Et cela aux nouvelles de nos revers militaires, quand le patriotisme 
des Parisiens devient délirant, pendant les massacres de septembre. 
L'Assemblée ne voit pas de meilleur moyen de calmer les esprits et de 
réunir les courages. 

L'initiative vint du Conseil exécutif. Le 3 septembre au soir, le 
ministre de la guerre proposa à l'Assemblée diverses mesures pour 
ramener la confiance et pacifier les âmes. Il dit : « Tandis que l'on 
répand dans les départements frontières que le duc d'York est appelé 
au trône de France, on répand dans Paris que Louis XVI doit y 
remonter... » Il demanda qu'on fît une adresse à ce sujet, et la Com- 
mission extraordinaire en fut chargée. 

Le lendemain 4 septembre, et nous citons ici le procès-verbal -, « un 
membre ^ annonce que les ennemis de la liberté répandent dans le 
public les soupçons les plus calomnieux contre l'Assemblée nationale, 
pour semer la discorde et la méfiance parmi les citoyens, et pour diviser 
les patriotes entre eux; que les uns disent que quelques membres de 
l'Assemblée travaillent à conserver Louis XVI sur le trône; les autres 
publient que l'on veut y élever le duc de Brunswick, et d'autres enfin 
quelque autre prince étranger ; que tous ces bruits , aussi faux 
qu'absurdes, sont propres à produire les effets les plus dangereux; et 
que, pour enlever aux ennemis de la patrie cette dernière ressource, il 
est essentiel que l'Assemblée nationale déclare hautement qu'elle 
déteste les rois et la royauté *. 

« L'Assemblée, par un mouvement général, se lève tout entière, et 
jure qu'elle combattra jusqu'à la mort les rois et la royauté °. 

1. Dans la même séance du 15 août 1792 au soir, Cambon fit charger le Comité 
des assignats et monnaies « de présenter un projet de décret pour remplacer 
refligie de Louis XVI sur les monnaies ». [Procès-verbal, t. XII, p. -285, et Journal 
des Débats et des Déa'els, p. 225). Ducos dit : « Cette effigie scandaleuse se trouve 
encore sur les murs de l'Assemblée: je demande qu'elle soit couverte par la Décla- 
ration des droits. » Celle motion fut adoptée, d'après le Journal des Débats. 

2. T. XIV, p. 291. 

3. C'était Chabot (Moniteur, réimpression, t. XllI, p. 617). 

4. « Un cri unanime se fait entendre avec force dans l'Assemblée et dans les tri- 
bunes. ■> (Moniteur.) 

5. Moniteur : « Oui, oui! Nous le jurons : plus de roi! » D'après le Journal des 
Débats et des Décrets, p. 68, aussitôt après ce serment, Thuriot dit, entre autres 
choses : « ... Messieurs, il est dans votre cœur, le serment que vous venez de 
prêter. J'aime à penser que vous avez pressenti le vœu de la Convention nationale; 
mais vous n'avez pas pu le déterminer. S'il arrivait, par impossible, que la Conven- 
tion nationale voulût se créer des rois (Murmures), je ne fais qu'une supposition, 
car, moi, j'abhorre les tyrans, et tous les rois ne peuvent être que des tyrans 
(Applaudissements); si donc la Convention nationale, ce que je ne présume pas, 
énonçait un vœu contraire à votre espoir, vous ne pourriez être rebelles à la loi; 



L'ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE 229 

« Un membre propose d'ajouter à ce serment qu'elle ne souffrira 
jamais qu'aucun étranger donne des lois à la France. 

« Un autre ajoute à cette motion que jamais aucun monarque, ni 
français, ni étranger, ne souillera la terre de la liberté \ 

« L'Assemblée nationale, adhérant à cette dernière motion, répète 
avec le même enthousiasme le premier serment. 

« Un membre de la Commission extraordinaire ' observe qu'il a été 
chargé de rédiger un projet d'adresse où sont consignés les sentiments 
de l'Assemblée nationale sur la royauté. Il en fait lecture et elle est 
adoptée à l'unanimité. » 

Cette adresse se terminait ainsi : « Mais ce serment qu'ils ne peuvent 
prêter comme représentants du peuple, ils le prêtent comme citoyens 
et comme individus : c'est celui de combattre de toutes leurs forces les 
rois et la royauté ^ )) 

Faut-il voir dans cette volte-face de l'Assemblée législative un acte 
de lâcheté, auquel elle se serait laissé entraîner sous la pression des 
tribunes, de la Commune, de la rue? Sans doute la Commune lui avait 
déjà donné l'exemple de jurer haine à la royauté. D'autre part le 
29 août, l'Assemblée avait entendu, à sa barre, les canonniers de la 
section du Mail lui dire : « Nous protestons de notre haine pour tous 
les rois, quels qu'ils soient, et nous jurons de défendre les droits du 
peuple avec le droit du canon \ » Mais la vérité, c'est que les législa- 
teurs aussi furent intérieurement changés par les événements, et ce 
changement se fît sentir même chez quelques-uns de ceux qui siégeaient 
à droite. On a la confession de l'un d'eux, Rabusson-Lamothe, aussi 
monarchiste, aussi « conservateur » que qui que ce fût. Le 12 juillet 1792, 



mais vous pouvez aujourd'hui, non comme représentants du peuple, mais comme 
citoyens, jurer individuellement que vous vous opposerez de tout votre pouvoir à 
la domination des rois. » El le Journal des Débats ajoute : «Les membres renouvel- 
lent le serment au milieu des plus vifs applaudissements. » Voici encore comment 
le Courrier des 83 départements du 5 septembre raconta cette scène : « Il faut 
absolument, s'écrie M. Chabot, que l'Assemblée nationale impose silence à l'envie. 
Jurons que nous avons en horreur les rois et la royauté... — Oui, dit M. Dubayet, 
jurons que l'étranger ne nous fera jamais la loi. — Ce n'est pas assez, répond 
M. Larivière; cette proposition est trop vague. Jurons sur ce qu'il y a de plus sacré, 
sur le salut du peuple, sur le bonheur du peuple, de mourir mille fois, plutôt qu'un 
monarque, prince ou roi, soit le chef de la nation française. — Oui, nous le pro- 
mettons, s'écrie l'Assemblée entière, nous le jurons... » Ce serment est répété par 
les spectateurs au milieu des applaudissements et des cris de Vive la liberté! Il est 
gravé dans le cœur de tous les Français : ils le tiendront. » 

1. D'après le Journal des Débats, celle motion fut faite par Henry-Larivière. 

2. Celait Guadet (Moniteur et Journal des Débals). 

3. Le Moniteur prête ces paroles à Fauchel : « J'observe que l'adresse qui vient 
d'être lue ne laisse aucun doute à cet égard; ce n'est pas comme législateurs, c'est 
comme citoyens que nous venons de prêter ce serment, et en celle qualité, quand 
même la Convention nationale rétablirait le roi sur le trône, nous aurions encore 
le droit de ne pas nous soumcLtre à la royauté, et de fuir un pays qui consentirait 
à vivre sous le joug des tyrans. » (Il s'élève des applaudissements unanimes et 
réitérés.) 

4. Moniteur, réimpression, t. XIII, p. 569. 



230 ÉVOLUTION DES IDÉES POLITIQUES 

il avait érrit à ses commettants, à propos de la séance du 7 juillet, où 
fut prête le serment de haine à la république : « Témoin et acteur dans 
cette intéressante scène, j'y avais mis pour ma part toute la sensibilité 
et toute la franchise d'une âme honnête, d'un représentant pénétré de 
la sainteté des serments, et qui n'avait jamais voulu ni la république, 
ni les deux chambres, ni rien enfin de ce qui aurait pu porter atteinte 
à la constitution. » Le 16 août, il écrivit : « Enfin mes yeux sont des- 
sillés; le bandeau est tombé, et, à mon grand étonnement, j'ai reconnu 
que les rois sont incorrigibles, et que le parjure est la chose du monde 
qui leur est la plus familière ; je me suis hâté de me rallier à ceux dont 
j'avais différé jusqu'à présent, et c'est de grand cœur que j'ai juré de 
mourir, s'il le faut, pour maintenir l'égalité et la liberté '. » 

Voilà comment l'Assemblée législative, élue pour faire vivre et fonc- 
tionner la monarchie, fut amenée, par les fautes et par la chute de 
Louis XVI, à renoncer à la monarchie. 

lY Quelle fut l'attitude du peuple de Paris? 

Aussitôt après la victoire de l'insurrection, il renversa toutes les 
statues des rois ", même celle d'Henri IV, si populaire, et la section 
d'Henri IV prit le nom de section du Pont-Neuf ". Sans doute cette 
section laissa entendre qu'à la rigueur elle s'accommoderait d'un roi s'il 
était constitutionnel, et elle dit à la barre de la Législative, le 14 août : 
« Les vertus d'Henri IV nous ont arrêtés quelque temps, mais on s'est 
souvenu qu'il n'était pas roi constitutionnel. On n'a vu que le despote, 
et soudain la statue est tombée \ » Mais la spontanéité de manifesta- 
tions simultanées contre les images des rois, contre tous les attributs 
de la royauté, l'absence de toute manifestation monarchiste n'indi- 

1. Rabusson-LamoUie, Lettres sur^l'Asseinblée législative, publiées par Fr. jMége, 
Paris, IS'iO, in-8° (Bibl. nat., Le33/8), p. 180, 186. — nabusson-Lamothe ne fut pas le 
seul, dans sun parti, à changer ainsi d'opinion. Aux Jacobins, le 1" août, un membre 
constata (pi'a la Législative le côté di'oil votait maintenant avec le côté gauche. 
{La Société des Jacobins, t. IV, p. 212.) 

2. Voir les Pxévolulions de Paris, t. XIII, p. 040, et surtout les estampes jointes à 
ce numéro. 

3. La section de la Place Louis XIV prit le nom de section du .Mail; celle de la 
Place Royale s'appela section de la Place des Fédérés; celle du Roi-de-Sicile, section 
des Droils-de-l'Ilomme; celle du Palais-Royal, section de la Bultc-des-.Moulins. Je 
ne parle ici que des sections dont le nom rappelait la royauté. Plusieurs autres 
changèrent alors de nom. 

4. Moniteur, réimpression, t. XIll, p. 419. On lit dans le même journal, numéro 
du n août l"9i : •■ Aurédacteur. Hier, monsieur, j'ai vu, en passant sur le Pont-Neuf, 
un homme arrêté vis-à-vis la place où était la statue d'Henri IV. Il paraissait plongé 
dans de sérieuses réflexions. Je me suis tenu quelque temps à côté de lui sans lui 
parler. Deu.\ ou trois minutes après, je lui dis : « Croyez-vous, monsieur, que ce 
soit la statue du brave et bon Henri qu'on ait renversée? » — « Oui, monsieur, 
m'a répondu mon homme. Est-ce (|ue vous ne le voyez pas:' » — " Eh bien, non, 
lui ai-je répliqué, ce n'est point Henri IV que je vois là par terre, c'est Louis XVI. » 
Cet homme, étonné, m'a regardé d'un air qui m'a paru moins triste, et moi j'ai 
passé mon chemin. » Cet article fut reproduit par plusieurs journaux. 



LE PEUPLE DE PARIS 231 

quent-elles pas que Paris était, au lendemain du 10 août, dégoûté de 
la royauté ' ? 

L'idée d'un roi quelconque, Bourbon, York ou Brunswick, mettait 
le peuple en colère, et c'est pour calmer cette colère que l'Assemblée, 
on l'a vu, prêta le serment anti-royaliste du 4 septembre. 

Ce serment répondait si bien aux sentiments de la population pari- 
sienne que, le 4 septembre au soir, les députés envoyés dans les sec- 
tions rapportèrent qu'ils avaient vu partout le peuple manifester sa 
haine pour les rois et la royauté ^ Le 6 septembre, le maire de Paris 
et la municipalité vinrent répéter le serment à la barre ^ 

Si Paris ne veut plus de la royauté, c'est donc qu'il veut de la répu- 
blique? Sans doute, et bientôt l'assemblée électorale manifestera ce 
vœu. Mais comme on hésite à prononcer ce mot de république! Il n'est 
pas populaire, et Robespierre en a, en quelque sorte, consacré l'impo- 
pularité. Si on le prononce, c'est parfois pour dire qu'on tient plus à 
la chose qu'au mot. Gonchon, orateur d'une « députation des hommes 
du 14 juillet et du 10 août )), dit à la barre de la Législative, le 16 août : 
(( ... Non, législateurs, non, ne coiffons plus la liberté d'une couronne : 
elle est si bien avec son bonnet de laine! République ou monarchie? 
président ou roi? Eh! peuple enfant, que vous importent les mots, 
pourvu que nous ayons un gouvernement à l'ombre duquel nous 
puissions vivre heureux et libres!... ^ » 

Haine de la royauté, hésitation à se prononcer pour la république, 
voilà les deux sentiments, contradictoires, mais réels, qui coexistent' 
dans l'esprit du peuple de Paris, surtout avant la manifestation répu- 
blicaine de l'assemblée électorale et des Jacobins (12 septembre), que 
nous relaterons plus loin. Ce n'est qu'après cette manifestation que la 
question monarchie ou république est à l'ordre du jour de l'opinion \ 

L'attitude de la Commune révolutionnaire est la môme, et je n'ai 
pas trouvé le mot de république dans ses procès-verbaux. 

Mais elle se prononce ardemment contre la royauté. 

Le 14 août, (( on propose d'envoyer des commissaires à l'Assemblée 
nationale pour lui demander que le nom de roi soit rayé de la liste des 



1. La Correspondance littéraire secrète du 31 août 1702 sipnale dans l'opinion 
« une anlipalhie pour la royauté ». Le rédacteur anonyme de ce j(jurnal ajoute : 
« Los députés qui vont former la Convention prochaine auront dans cette nouvelle 
révolution un mandai qu'il leur sera difficile de violer; et je doute qu'il s'en trouve 
un assez hardi pour oser prononcer le nom de roi. » 

2. Moniteur, réimpression, t. XIII, p. 619. 

3. Courrier des S'i drpartem''nt.i du 6 septembre. — Le o, des canonniers avaient 
prêté le serment à la barre {Moniteur, réimpression, t. XIII, p. 028). Puis ce fut le 
tour de la section du Luxembourg, de la section de la Fontaine Montmartre et de 
« cinq ou six mille porteurs d'eau - {Courrier des 5 et 6 septembre). 

4. Moniteur, reimpression, t. XIII, p. 438. 

5. Ainsi, vers le 15 septembre, la section du Panthéon-Français annonça une 
séance pour délibérer sur la république ou la monarchie {Ft-uiUe <lc l'aris du 
18 septembre, p. 3). Nous ignorons quel fut le résultat de cette délibération. 



232 ÉVOLUTION DES IDEES POLITIQUES 

fonctionnaires publics, et qu'il ne soit plus employé dans les procla- 
mations discutées au Corps législatif. Cette proposition est adoptée 
avec enthousiasme ' ». Le 21, la Commune ordonne de démolir les 
portes Saint-Denis et Saint-Martin, de supprimer des boutiques et des 
maisons tous les emblèmes royaux et féodaux, etc. -, et elle adopte 
(( avec enthousiasme » la motion de Manuel, de (( remplacer le cheval 
de bronze qui est sur la porte de la Commune par une table de marbre 
portant cette inscription : 

Obéissez au peuple, écoutez ses décrets; 

Il fut des citoyens avant qu'il fût des maîtres. 

Nous rentrons dans les droits qu'ont perdus nos ancêtres. 

Le peuple par les rois fut longtemps abusé; 

Il s'est lassé du sceptre, et le sceptre est brisé. 

Le 10 août 179^, l'an IV de la Liberté et le premier de VÉgalilë. » 

Il y eut aussi d'ardentes manifestations antiroyalistes de la part des 
membres de la Commune individuellement. Ainsi, vers le lo sep- 
tembre, Méhée de la Touche, secrétaire-greffier adjoint de la Commune, 
convoqué par la section du Panthéon-Français pour la séance où elle 
devait délibérer sur la monarchie et la république, s'excusa par une 
lettre publique ^, où il disait : « Si jamais ce que jadis nous appelions 
un roi, ou quelque chose qui ressemble à cela, ose se présenter en 
France, et qu'il vous faille quelqu'un pour le poignarder, veuillez 
m'inscrire au nombre des candidats ^. » 

Le maire de Paris, Petion, ne fit pas paraître un zèle antiroyaliste 
aussi ardent que ce candidat au régicide; mais, dans une lettre qu'il 
adressa aux quarante-huit sections le 19 septembre 1792, il dit : a La 
royauté, ce germe de tous nos maux, est déracinée du cœur de tous 
les Français ^. » 

Telle fut, en août et septembre 1792, l'attitude antiroyaliste de la 
Commune de Paris. 

Y Examinons maintenant l'attitude des journaux dans cette 
période. 
Celui d'Hébert, le Père Ducfiesne, n'est pas un des plus importants. 

1. Procès-verbaux de la Commune de Paris (10 août 1792-1" juin 1793), publiés 
par Maurice Tourneux; Paris, 1894, in-8°, p. 23. 

2. Ibid., p. 48. 

3. 11 est possible que Méhée ait fait afficiier cette lettre. En tout cas, on voit dans 
la Feuille de Paris du 21 septembre, p. 4, que la section du Panthéon-Français 
dénonça à la Commune une affiche de Méhée, et demanda la destitution de ce secré- 
taire-grefller adjoint. La Commune ajourna l'alfaire au lendemain. Mais le numéro 
de la Feuille de Paris du 22 septembre manque à l'exemplaire de la Bibliothèque 
nationale (Lc^/TlO, in-4°), et nous ignorons quelle suite fut donnée à celte afTaire, 
qui, par ce que nous en savons, ne jette pas un jour très net sur les opinions poli- 
tiques de la section du Panthéon-Français. — Méhée exerça longtemps les fonctions 
de greffier-adjoint de la Commune. Il les exerçait encore en mars 1793. (Voir la 
Chronique de Paris du 2 mars 1793, p. 243.) 

4. Feuille de Paris du 18 septembre, p. 3. 

5. Moniteur, réimpression, t. XllI, p. 741. 



LES JOURNAUX ET LES PAMPHLETS 233 

Mais comme ce prudent journaliste a pour habitude de suivre les mani- 
festations de l'esprit public, sans jamais les devancer, sa feuille peut 
être considérée comme reflétant avec fidélité les changements de l'opi- 
nion populaire après le détrônement de Louis XVI. 

Au lendemain du 10 août, ce qu'Hébert regrette, c'est la monarchie 
de Turgot : (( ... Si Louis XVI avait suivi les bons avis de Turgot, 

n'aurait-il pas fait bénir son règne? Tandis, f , qu'il est regardé 

comme le loup gris. Pour peu qu'il eût eu de foi et d'honneur, ne 
devait-il pas conserver Roland, Clavière et Servan comme la prunelle 
de ses yeux? » « Ne permettez pas que Louis le faux remonte sur le 

trône, chassez une b de race, qui nous a fait plus de mal que la 

famine, la guerre et la peste. » Les Bourbons expulsés, faudra-t-il 
mettre sur le trône une autre djaiastie? Hébert voit le peuple renver- 
sant les statues des rois, et il écrit que mieux vaut n'avoir pas de roi. 
Mais il n'est pas sûr que ses lecteurs ne soient pas encore monar- 
chistes, malgré leur colère contre Louis XVI. Aussi se résigne-t-il au 
maintien éventuel de la monarchie, et le voilà même qui trace un plan 
de monarchie constitutionnelle : « ... Si les badauds, dit-il, veulent 
absolument un roi, il faut que ce roi ne soit qu'un simple magistrat, 
l'égal de tous les Français ; il faut qu'il n'ait de grandeur que vis-à-vis 
de l'étranger, de puissance que contre les ennemis de l'Etat; il faut 
que sa tête soit sans cesse courbée sous le joug de la loi. Pour faire un 
pareil roi, il n'est pas besoin de la sainte ampoule; consacré par 
l'amour du peuple, il sera élevé de mille toises au-dessus de tous les 
autres rois. » Mais la publication des papiers secrets de la monarchie 
et les progrès de l'invasion austro-prussienne déroyalïsent visiblement 

l'opinion. Alors Hébert s'écrie : « Plus de roi, plus de tyran, f » 

« Tout peuple qui a un roi ne saurait être libre. » « Plus de roi, plus 
de liste civile. » Voici les élections de Paris à la Convention, et l'as- 
semblée électorale se déclare républicaine : « Non, f , non, plus de roi 

en France. Voilà ce que nous devons corner à l'oreille de ceux que 
nous nommons à la Convention nationale. )) Les intrigants « vont 
remuer le c. et la tête pour vous donner un roi-, ils vous diront que la 
république ne vous convient pas, parce qu'ils n'aiment pas un gou- 
vernement où il n'y a pas de maître, eux qui ont résolu d'être les 

vôtres. Mais vous, f , qui n'en voulez plus avoir, vous qui avez juré 

d'être libres, vous qui avez armé vingt-quatre millions de bras contre 
vos tyrans, ce ne sera pas pour des prunes. Vous savez que ce sont les 
plus cruels ennemis des hommes, et jamais vous ne consentirez à vivre 
sous un roi, f * ». 

C'est ainsi qu'Hébert, avec le peuple de Paris, passa peu à peu du 
monarchisme au républicanisme. 

1. Le Père Duchesne, n"' 163, 164, 166, 167, 168, 169. Bibl. nat., Lc2/508, in-8°. On 
sait que les numéros de ce journal ne sont pas datés. Mais la succession chronolo- 
gique en est assez facile à saisir. 

16 

REVOLUTION FRANÇAISE- " 



234 ÉVOLUTION DES IDÉES POLITIQUES 

Il ne se fonda pas do jonrnal nouveau, après le 10 août, pour sou- 
tenir le républicanisme, et môme la seule feuille nettement républicaine 
qui existât avant le délrôuemcnt de Louis XVI, le Journal des hommes 
du 14 juillet ', disparut le 11 août. 

En dehors de la feuille d'Hébert, je n'ai trouvé le mot de république 
que dans deux journaux. 

En août, les Révolutions de Paris, qu'on disait alors rédigées par 
Robert, affirment que la France est perdue si la Convention nationale 
n'est pas « entièrement composée de ces hommes prétendument exa- 
gérés, qu'on avait rendus odieux en les quolifiant de factieux et de 
républicains ». «... Il faut au peuple français quelque chose à la place 
de l'ancienne institution de la royauté; il lui faut un chef du pouvoir 
exécutif qui ne porte plus ce nom, qui ne soit plus ni héréditaire ni à 
vie, qui n'ait plus aucune de ses anciennes prérogatives, enfin qui ne 
lui ressemble en rien dans tout ce qui concerne les formes extérieures 
qui parlent aux yeux. Donc les assemblées primaires doivent recom- 
mander à leurs députés à la Convention nationale de changer la forme 
du gouvernement. Plus de roi! plus de roi! doit être le premier mandat 
impératif des représentants du peuple -. » 

Dans la Chronique de Paris du 5 septembre, Gondorcet se déclara 
républicain comme en juillet 1791. Cette déclaration fut tardive, parce 
que Condorcet était gêné par le souvenir si récent de cet essai de la 
monarchie auquel il s'était prêté, mais elle fut aussi nette que pos- 
sible ^ 

Les autres journaux ne prononcèrent pas le mot de république, 
mais il en est qui firent des professions de foi antiroyalistes. 

Ainsi le Courrier de l'Égalité, par Le Maire (l'auteur d'un autre Père 
Duchesne, plus monarchiste que celui d'Hébert), inséra une lettre où il 
était déclaré (14 septembre) « qu'une nation qui veut être libre doit 
savoir se passer de roi ». Brissot protesta de sa haine pour les rois 
dans le Patriote français du 4 septembre, et on lut dans le même 
journal, le 18 septembre : « Les rois et la royauté sont jugés en 
France. » Gorsas écrivit, dans le Courrier des quatre-vingt-trois dépar- 
tements du 5 septembre : « Plus de roi! mort aux tyrans! Liberté, 



1. Voir ci-dessus, p. 206. 

2. N" CLXiii, du 18 au 2:j août 1792, t. XIII, p. .32i. 32S. 

3. Cependant si Condorccl attendit jusqu'au 5 septembre pour écrire le mot de 
république, il n'avait pas attendu jusqu'à cette époque pour se prononcer contre 
la monarchie. Il avait dit, dans la Chronique de Paris du 15 août : « Ceux qui sui- 
vent le progrès de l'esprit public depuis la Révolution voient déjà les préjugés de 
la monarchie menacés du même sort que les superstitions religieuses. Les coups de 
canon tirés sur le château des Tuileries ont retenti au loin dans toute l'Europe, et 
tous les trônes, ébranlés par ce bruit terrible, chancellent sur leurs vieux fonde- 
ments. » Dans ses Rp'flexions sur la rovolulion de 1 68S et sur celle du 10 aoitl (Bibl. 
nat., Ll):i''/()101, in-S"), écrites évidemment avant la réunion des assemblées électo- 
rales, il démontre que la future Convention nationale française n'est pas tenue, 
comme l'avait été la Convention anglaise, de donner un roi à la France. 



LES JOURNAUX ET LES PAMPHLETS 235 

égalité! que ce cri salutaire et sacré retentisse dans toutes les âmes. » 
Carra, qui avait à faire oublier la complaisance avec laquelle il avait 
parlé Jadis de la possibilité d'introniser en France une dynastie étran- 
gère, York ou Brunswick, s'exprima plus violemment encore contre la 
royauté : « Nous invitons toutes les assemblées électorales, dit-il dans 
les Annales patriotiques du 1" septembre, d'exiger des députés qu'elles 
nommeront à la Convention nationale le serment de ne jamais pro- 
poser ni roi ni royauté, sous peine d'être enterrés tout vifs, dans leurs 
départements, à leur retour. » 

Robespierre lui-même, qu'on a vu si opiniâtrement monarchiste, ne 
croit plus pouvoir résister au courant d'opinion qui se forme contre la 
monarchie. S'il persiste, après le 10 août, à intituler son journal le Défen- 
seur de la Constitution., il en vient à écrire : « Il faut que les rois ou les 
Français succombent. Telle est la situation où vous place cette lutte 
glorieuse que vous avez jusqu'ici soutenue contre la royauté *, » A cette 
lutte, Robespierre n'avait certes pris aucune part. Au contraire, il avait 
formellement désavoué, en toute occasion, le républicanisme. Le voilà 
qui se rallie aux sentiments nouveaux du peuple. Il s'y rallie sans 
eathousiasme, et par cette seule phrase, qui marque son évolution. Mais 
il ne reviendra plus en arrière, et il restera fidèle à cette république dont 
il avait été l'adversaire jusqu'au 10 août. 

Seul ou presque seul, Marat dédaigna de changer avec les événements 
et les hommes. Dans son journal, dans ses pamphlets, entre le 10 août 
et le 22 septembre, je n'ai trouvé ni une adhésion à la république ni 
même une phrase nettement antiroyaliste. Monarchie ou république, 
peu lui importe. Ce qu'il veut, c'est un dictateur. 

Si des journaux on passe aux brochures politiques qui parurent à 
cette époque et à diverses manifestations publiques d'écrivains et 
d'hommes d'État, il y a à noter un écrit républicain de Lavicomterie, 
l'auteur des Crimes des rois. Il publia un livre intitulé la République 
sans impôts -, où il ne parut pas croire possible que la Convention pût 
établir une autre forme de gouvernement que la république ^. 

1. Défenseur de la Constitution, n°xii, p. 581. Ce numéro est sans date, mais il y 
est question de la Convention nationale comme étant encore à former. 

2. Paris, 1792, in-S de 380 pages. Bibl. nat., Lb39/10919. 

3. Voici deux autres brochures, émanées de personnes peu connues, où on 
demanda la république : 1° Opinion sur la royauté, sur Louis XVI et sa famille, sur 
l'étalÂissement d'une république française; impr. Hérissant, 10 septembre 1792, in-8 
de 15 pages. (Par Dumouchet, d'après une note manuscrite de l'exemplaire de la 
Bibl. nat., Lb39/10912); 2° Ce que doit faire la Convention nationale, par F.-N. 
Lefèvre, citoyen de la section des Gravilliers; impr. Cagnion, an I" de l'égalité, 
in-8 de 40 pages. Bibl. nat., Lb33/612o, in-8. L'auteur dit qu'il avait d'abord composé 
son ouvrage en s'y plaçant tour à tour au point de vue de l'établissement de la 
monarchie et au point de vue de l'établissement de la république. Puis, après le 
serment du 4 septembre, il a renoncé à la monarchie, même limitée, pour ne parler 
que de la république, qu'il voudrait organiser à peu près telle qu'elle existe en 
fait depuis le 10 août. — D'autres brochures républicaines, composées avant le 
22 septembre, ne furent publiées qu'après. Par exemple : 1" Réponse aux objpctions 
des monarchistes contre la possibilité d'une république en France, par Etienne 



236 ÉVOLUTION DES IDEES POLITIQUES 

Après la fuite à Varcnncs, Kcrsaint avait compose, mais sans oser la 
pul)lier. une petite dissertation républicaine, intitulée : La monarchie 
sans roi ; il la fit paraître dans la CJironique du Mois de septembre 1792. 

Rœderer, ex-constiluant, procureur-général-syndie du département 
de Paris, publia, le 17 août, des Observations * où il se ralliait expressé- 
ment à la république *. 

Grégoire publia un discours qu'il avait prononcé en l'honneur des 
morts du 10 août, dans la cathédrale de Blois, où il déclamait furieuse- 
ment contre les rois. Il n'y demandait pas formellement la république. 
Il disait même que peu lui importait que le chef du pouvoir exécutif 
s'appelât « roi, gonfalonier, landgrave, empereur ou syndic », pourvu 
que la souveraineté du peuple fût reconnue. ]Mais il acceptait éventuel- 
lement la forme républicaine, et à ceux qui objectaient que (( l'étendue 
de notre empire » répugne à cette forme, il répondait « que déjà, sous 
un autre nom, nous avions un gouvernement populaire ^ ». 

Une des plus remarquables manifestations antiroyalistes d'alors, ce 
fut une lettre publique de Rabaut Saint-Etienne à Garât *, en date du 
25 août. Lui qui, à la tribune de la Constituante, le 1" septembre 1789, 
avait déclaré (( impossible de penser que personne dans l'Assemblée eût 
conçu le ridicule projet de convertir le royaume en république ^ », il 
écrit maintenant : « ... Ce roi nous a délivrés de tous les rois. Une 
année de ses perfidies a plus fait qu'un siècle de raisonnements pour 
détruire la royauté que six mille ans d'idolâtrie avaient envieillie et 
sanctifiée ". » 

Ainsi, non seulement les ex-constituants démocrates renoncèrent 
alors, dans la personne de leurs chefs, à la monarcliic, mais on y vit 
renoncer aussi un des plus célèbres défenseurs du système monarchique 
et bourgeois ''. 

Psaume, citoyen français; Paris, 1792, in-8. Bibl. nat., Lb'3;6129. 2° Lettre d'un 
citoyrn à un de ses amis, député à la Convention l'Cli nale, ou essai d'orr/anisation 
d'un rjouvernenient réi,ubli(uin; Aix, 1792, in-8 de (îo pacn's (BihI. nat., Ll)39,61oo). 
— Il n'y a rien de bien inléressant dans les autres brochures, assez rares d'ailleurs, 
qui sont relatives à l'esprit public en août et septembre 1792. Voir Bibl. nat., 
Lb39/10733, 10734, 10736, 10776, 10779 à 107S7. 

1. Bibl. nat., Lb^9/GH7, in-4. Cf. Moniteur, rcinipression, t. Xill, p. 474. 

2. Plus tard, Rœderer parut oublier l'adhésion à la république qu'il avait for- 
mulée en août 1792, et, en 1832, il écrivit au début de sa Clironique de 50 Jour's : 
« La déchéance et la mort de Louis XVI, l'établissement de la républit|ue sont des 
écarts et non des progrès de la Révolution de 1789. » Bibl. nat., Lb-'8/6099, in-8°. 

3. Bibl. nat., Lb^'s/GHl, in-S. 

4. Dans une lettre publiée par le Patriote français du 26 août, l'ex-consti tuant 
Domini(^ue-.loseph Garât adhéra avec zèle à la révolution du 10 août, mais sans rien 
dire ni contre la monarchie, ni pour la répuljlique. 

5. Voir ci-clessus, p. 52. 

6. Clironique de Paris du 27 août 1792. 

7. Parmi les manifestations républicaines antérieures à la République, faut-il 
noter ce fait que Jourgniac de Sainl-Méard dala de « l'an 1" de la République, le 
lo septembre 1792 », son Agonie de trenle-liuit lieures'i Cet opuscule (Hibl. nat., 
Lb376U3, in-8) ne parut qu'après l'établissement de la République, probablement 
dans les derniers jours d'octobre 1792, comme cela ressort du compte rendu qu'en 
donna la Chroni(jue de Paris du 1" novembre. 



ELECTIONS PARISIENNES 237 

YI Paris trouva clans les élections pour la Convention nationale une 
occasion légale de manifester son changement d'opinion politique. 

Les assemblées primaires nommèrent les électeurs le 26 août et jours 
suivants, et l'assemblée électorale nomma les vingt-quatre députés et les 
huit suppléants du 5 au 23 septembre. 

D'ordinaire, on considère surtout ces élections comme un épisode de 
la querelle entre les Girondins et les Montagnards, entre les mocUrés et 
les avancés, et on constate que ce sont les avancés qui l'emportèrent, 
puisque la liste de Marat passa en grande partie. Mais il est faux qu'il 
y eût alors deux partis tranchés, arborant ces étiquettes et ces devises 
popularisées plus tard par les historiens. Sans doute, il est question, 
dans les Révolutions de Paris ', d'un « parti Robespierre » et d'un « parti 
Brissot », et on sait que Robespierre et Brissot étaient en querelle 
ouverte depuis l'époque où Robespierre s'était opposé à la politique 
belliqueuse. Mais maintenant qu'on était en état de guerre avec la 
Prusse et l'Autriche, l'objet de cette querelle n'existait plus. 11 est cer- 
tain qu'il y avait discorde entre les patriotes, que Robespierre, Marat, 
Danton semblaient être dans un camp, Brissot et les députés de la 
Gironde dans un autre. Mais, dans chaque camp, que de différences 
entre les individus ! Et la limite entre les deux camps était fort confuse, 
insaisissable; et il y avait de continuelles allées et venues entre les deux 
camps, des échanges d'idées et de personnes, de sorte que les contem- 
porains voyaient bien qu'on se querellait, mais ne voyaient pas bien sur 
quoi on se querellait. Nous le voyons mieux aujourd'hui, parce que 
nous avons un recul suffisant, des vues plus complètes. Nous consta- 
tons d'abord, et c'est ce qui importe à notre sujet, que l'objet de la que- 
relle n'était pas la forme du gouvernement -. Presque tous ceux qui 
prirent part à la lutte électorale à Paris étaient hostiles à la royauté; 
plusieurs étaient républicains, aussi bien dans l'entourage de Robes- 
pierre que dans celui de Brissot, quoique les brissotins passassent pour 
être, au fond, plus républicains que les robespierristes ^. Ce qui les divi- 
sait, quoiqu'ils ne le vissent pas encore et peut-être ne le sentissent pas 
nettement, c'était la question de savoir si, dans cette heure critique 
de la défense nationale, Paris et sa Commune devaient exercer la dicta- 
ture sur la France. Marat et Robespierre soutenaient cette dictature : 
Brissot et ses amis la combattaient *. Danton aurait voulu une concilia- 

1. T. XIII, p. 516. 

2. Sans doute, et nous reviendrons sur ce point, les robespierristes accusaient les 
brissotins de songer à introniser une dynastie étrangère. Mais c'était là, semble- 
t-il, une calomnie qui ne reposait sur aucun fondement sérieux. 

3. Bûchez dit (t. XIX, p. 21) que les Girondins avaient les premiers parlé de répu- 
blique. Ce n'est pas exact, puisque le parti républicain prit naissance dans le salon 
de M"'" Robert. Mais il est certain que les principaux montagnards furent plus lents 
que les Girondins à se rallier à la république, comme le prouve le silence que 
gardèrent Marat, Danton et Robespierre sur la question de la forme du gouverne- 
ment, entre le 10 août et le 22 septembre 1792. 

4. Dan? un placard du 28 août 1792 (Ghèvremont, Jean-Paul Marat, t. II, p. 96), 



238 ÉVOLUTION DES IDÉES PULITKjUES 

tion entre ces adversaires *. C'est la politique de Marat et de Robes- 
pierre qui sembla l'emporter dans les élections de Paris à la Convention, 
puisque ni Brissot, ni Vcrgiiiaud. ni Condorcet, les trois personnages 
les plus importants du groupe hostile à la prépondérance dictatoriale de 
la Commune, ne furent élus députés de Paris à la Convention. 

Les électeurs parisiens nommèrent presque tous les démocrates mar- 
quants, et à l'exception de Condorcet et de Fauchet, trop nettement hos- 
tiles à la Commune, ils nommèrent aussi tous les républicains mar- 
quants, tous ceux qui avaient présidé au mouvement républicain en 
juin juillet 1791 : Billaud-Varenne, Lavicomtcrie, Robert, Boucher 
Saint-Sauveur ^ Il est remarquable que ces républicains « delà veille », 
comme nous dirions, obtinrent chacun plus de voix que Robespierre 
qui, quoique nommé le premier, n'obtint que 338 voix sur 525. Les 
résultats des élections de Paris furent donc nettement républicains. On 
y a vu le triomphe de la Montagne sur la Gironde : il y faut voir sur- 
tout le triomphe de la république sur la monarchie. 

Qu'on ne dise pas que ces républicains ne furent élus députés qu'à 
titre de démocrates. 

L'assemblée électorale de Paris imposa à ses députés un mandat où 
il leur était enjoint de voter : 1° (( l'abolition absolue de la royauté, et 
peine de mort contre ceux qui proposeraient de la rétablir ; 2° la forme 
d'un gouvernement républicain ^ ». 

D'autre part, on lit dans le procès-verbal de la séance de l'Assemblée 
électorale, séance présidée par le républicain Robert * : 



Marat disait que <• ces infâmes (Brissot, Condorcet, Vergniaud, Guadet, etc.) ont 
porté la scélératesse jusqu'à écrire, dans tous les départements, que l'Assemblée 
nationale est sous le couteau de la Commune de Paris, dirigée par une trentaine de 
factieux, afin de faire choix de quelque ville gangrenée d'aristocratie, pour siège de 
la Convention nationale, qu'ils se flattent de mener à leur gré ». 

1. On sera peut-être surpris que, dans ces recherches sur les origines de la répu- 
blique française, il soit si peu question de Danton, que ses apologistes ont présenté 
parfois comme le véritable fondateur de la république en France. Le rôle de Danton 
fut considérable, comme organisateur de la défense nationale, à l'époque dont 
nous parlons, en août-septembre 1"'J2. Mais je n'ai trouvé aucun texte d'où on 
jiuisse conclure que Danton se soit prononcé pour la république avant la réunion 
de la Convention. Sa circulaire aux tribunaux, en date du 19 août (Bibl. nat., 
Lb^9/108n, in-8) est plutôt un réquisitoire contre Louis XVI que contre la royauté. 
— M. P. Vidal, dans son Histoire de la Révolution françaii^e dans le département des 
^'yrénées-Orientules, t. I, p. 208, dit qu'au Conseil exécutif provisoire, en septem- 
bre 17'.t2, Danton fit cette déclaration : « Le 10 août a divisé la France en deux 
partis, dont l'un est attaché à la royauté et 1 autre veut la République. Celui-ci, 
dont vous ne pouvez vous dissimuler l'extrême minorité dans l'État, est le seul 
sur lequel vous puissiez compter pour combattre. » Mais M. Vidal n'indique pas 
sa source. 

2. Ils nommèrent aussi Camille Desmoulins. Mais on a vu qu'en avril 1792 il 
avait renoncé momentanément à la république. 

3. Ce mandat républicain ne se trouve pas dans le procès-verbal de l'Assemblée 
électorale. iMnis il fut reproduit dans une adresse du club des Jacobins, que l'on 
trouvera dans mon recueil la Société des Jacobins, t. IV, p. 281. 

4. Robert présida cette séance en sa qualité de vice-président de l'Assemblée 
électorale, et en l'absence du président, qui était Collot d'Herbois. 



LE CLUB DES JACOBINS 239 

« Des canonniers de la section de 1792 sont introduits ; ils partent 
pour les frontières ; l'orateur de la députation demande à prêter devant 
les électeurs le serment de vaincre les ennemis de la liberté. Pendant 
qu'avec le canon ils assurent la liberté de leur pays, ils espèrent que 
les députés à la Convention établiront sur des bases inébranlables un 
bon gouvernement républicain \ A ce mot l'assemblée tout entière se 
lève, et, aux acclamations des citoyens qui se trouvent dans les tri- 
bunes, jure la république. 

« Le président répond à la députation. 

(( L'assemblée ordonne l'impression des discours de l'orateur, de la 
réponse du président, de l'extrait du procès-verbal qui rend compte du 
serment prêté ^ ; elle arrête la distribution de toutes ces pièces aux 
électeurs, aux citoyens des tribunes, l'envoi aux sections et aux can- 
tons, aux 83 départements et aux armées ^. » 

C'est ainsi que Paris, par la voix de ses électeurs, proclama par 
avance la république. Pour nous, c'est un fait très grave, et nous y 
voyons la capitale orientant la France vers des destinées nouvelles. 
Cependant, — et comment expliquer cette négligence? — les Journaux 
ne relatèrent pas celte scène d'enthousiasme, dont le récit est resté 
inconnu jusqu'à présent. Mais l'adhésion de l'Assemblée électorale de 
Paris à la république fut portée à la connaissance de la France par les 
soins du club des Jacobins. 



YJJ Le club des Jacobins suivit et exprima, dans cette période, les 
changements de l'opinion publique, avec fidélité et prudence \ 
La première manifestation qui, dans ce club, se produisit contre la 
royauté fut une manifestation individuelle, celle- d'Anthoine, qui, dans 
la séance du 12 août, déclara que l'Assemblée législative avait « porté 
atteinte à la souveraineté du peuple en décrétant qu'elle s'occuperait du 
soin de nommer un gouverneur au prince royal ». « Quoi! vous avez 
crié haro sur la royauté ^, vous avez abattu les statues des rois, et l'on 
décrète l'éducation d'un prince royal! » Il déclara que « le peuple a 
abattu la royauté ». (( Il faut donc écarter toute idée de royauté. Vous 

1. Ce mot, dans l'original, est souligné deux fois. 

2. Nous n'avons pas retrouvé cet imprimé, et feu M. Etienne Charavay, qui pré- 
parait une édition du procès-verbal de l'Assemblée électorale de 1792, n'a pas été 
plus heureux que nous. 

3. Arch. nat., C, 180. 

4. C'est le seul club sur lequel nous ayons des renseignements au point de vue 
et à l'époque dont nous nous occupons. Le club des Cordeliers n'a laissé presque 
aucune trace de son activité en août et en septembre 1792. Nous voyons seulement 
qu'il avait préparé ou adopté la motion de Jean de Bry pour l'organisation de 
volontaires tyraiinicides (voir cette motion dans le Moniteur, réimpression, t. XIII, 
p. 542). On lit en elTet dans les Révolutions de Paris, t. XIII, p. 523 : « Félicitons 
le club des Cordeliers sur ses tyrannicides, qui n'ont encore tué personne. » 

5. Les Jacoljins n'avaient point crié haro sur la royauté. Anthoine prête ses propres 
sentiments à ses auditeurs. 



240 ÉVOLUTION DES IDÉES POLITIQUES 

me nommeriez roi aujourd'hui, que demain je serais un traître. Il faut 
donc changer la nature du pouvoir exécutif : car un roi, un régent ne 
seront jamais qu'une machine absohimont inutile, puisqu'il leur faudra 
toujours des minisires qui seront rccllemtMit le pouvoir exécutif. » Il 
décida le club à adopter en partie ses vues, et il y eut, le 13, une péti- 
tion des Jacobins, dont un article était ainsi conçu : (( Les pétition- 
naires demandent à l'Assemblée nationale de faire rapporter le décret 
concernant le gouverneur du prince royal, attendu que la nation veut 
être libre, et que c'est préjuger son vœu et les opérations de la Con- 
vention nationale que de paraître s'occuper d'un successeur au trône'.» 

Cependant les Jacobins n'osent pas encore se rallier ouvertement 
aux idées antimonarchiques d'Anthoine. Le 19 août, Théodore Giot 
fait cette motion : (( Je propose que, comme nous n'avons pas de consti- 
tution, et que c'est par la constitution, et toute la constitution, qu'on 
a voulu nous remettre sous l'esclavage, je propose, dis-je, que la Société 
cesse de s'intituler Société des amis de la constitution, et qu'elle 
prenne le titre de Société des amis de la liberté et de l'égalité. » Cette 
motion, (( applaudie par quelques membres, fut repoussée par des 
murmures généraux ». Giot eut beaucoup de peine à obtenir que la 
discussion « fût renvoyée à un moment où la Société serait plus nom- 
breuse - ». 

Mais, la publication des papiers qui prouvent la trahison de 
Louis XVI ayant soulevé une indignation générale contre les rois et la 
royauté, les Jacobins suivent ce mouvement d'opinion. Dans la séance 
du 27, où on entendit Destournelles demander que (( Louis le faux » 
fût le dernier roi des Français, un buste de Brutus fut apporté dans la 
salle « au milieu des applaudissements universels ». Manuel dit : 
« C'est ici que s'est préparée la chute des rois, la chute de Louis le 
dernier; ici doit reposer l'image de celui qui, le premier, voulut purger 
la terre des rois. Messieurs, voici Brutus, qui vous rappellera à tous 
les instants que, pour être citoyen, il faut toujours être prêt à sacrifier 
tout, jusqu'à ses enfants, au bonheur de son pays. Bappelons-nous, 
surtout dans ce moment où les élections nous occupent, rappelons- 
nous que si, dans la Convention nationale, il se trouve une seule tête 
comme celle-là, la France sera sauvée, parce que la France n'aura plus 
de roi. Nous devons tous jurer, et j'en fais le premier serment : à 
quelque poste que je me trouve placé, tous mes efforts seront dirigés 
vers ce but important, de purger la terre du fléau de la royauté. » 
« Toutes les mains, dit le Journal des Jacobins, se lèvent au même 
instant, et le serment est prononcé avec énergie '. » 

Restait à passer de l'idée de la suppression de la royauté à celle de 
l'établissement de la république. L'assemblée électorale de Paris décida 

1. La Société des Jacobins, t. lY, p. 193, 198, 203. 

2. llAd., p. 219. 

3. Ibid., p. 242. 



MOUVEMENT RÉPUBLICAIN EN PROVINCE 241 

les Jacobins à ce passage. Le 2 septembre, dans une adresse aux 
Sociétés affiliées, elle les engagea à « se pénétrer de l'esprit des arrêtés 
du corps électoral de Paris », et leur transmit ces arrêtés parmi les- 
quels, on l'a vu, il y avait le vœu de « la forme d'un gouvernement 
républicain ' ». 

Voilà donc les Jacobins qui, après quelques hésitations, se rallient, 
avec Paris, à la république, et qui, par leurs nombreuses Sociétés affi- 
liées, vont hâter le changement d'opinion de la France. 

yjJJ Les documents nous manquent pour savoir comment les Sociétés 
jacobines agirent, chacune dans sa région, pour déroyaliser la 
France provinciale. Le moment est venu, cependant, de dire comment 
cette France provinciale passa de l'opinion monarchique à l'opinion 
républicaine. 11 nous faudrait beaucoup de bonnes histoires locales : 
nous n'en avons qu'un petit nombre, et elles sont presque muettes sur 
la question qui nous occupe. Il y aurait, pour arriver à des vues d'en- 
semble définitives, à dépouiller les archives départementales et com- 
munales; mais la vie d'un homme ne suffirait pas à cette tâche. Voici 
du moins ce que nous apprennent les textes que nous avons pu con- 
sulter à Paris et dans les archives de quelques départements et de 
quelques villes. 

Nous avons vu que la France (les communes avec enthousiasme, les 
départements avec moins de zèle, parfois avec hésitation) accepta la 
suspension de Louis XVI. 

C'est par patriotisme que l'opinion s'était tournée contre le roi ; c'est 
par patriotisme qu'elle se tourna contre la royauté'. La première mani- 
festation antiroyaliste que nous ayons rencontrée en province émane 
de volontaires. Dans la séance de l'Assemblée législative du 16 août 
au soir, « François (de Neufchâteau) fit part de l'ardeur qui embrase 
tous les cœurs dans le département des Vosges. La loi relative à la 
suspension du pouvoir exécutif venait d'être proclamée; un grand 
nombre de volontaires sont partis pour les frontières en criant : Vive 
la nation sans roi! ' ». 



1. La Société des Jacobin.':, p. 280, 281. 

2. Plus tard, les adversaires intelligents de la république reconnurent que c'était 
le sentiment des nécessités de la défense nationale qui en avait amené l'établisse- 
ment. Ainsi rex-conslituant Toulongeon écrira sous le Consulat, pour expliquer 
l'échec des tentatives républicaines de 1791 : « La république ne devait être pos- 
sible en France qu'au temps où la nécessité l'aurait rendue inévitable, au temps 
où les dangers seraient tels que, seule, elle fût le salut de l'État; qu'au temps enfin 
où, pour porter sa véritable dénomination, le pouvoir exécutif devait prendre le 
nom de Comité de salut public.» {Histoire de France depuis la Révolution de I7S9, 
t. I, p. 203.) 

3. Moniteur, réimpression, t. XIII, p. 438. Cette nouvelle fut accueillie par des 
« applaudissements réitérés ». — Je ne crois pas que l'on puisse dire qu'avant 
l'établissement de la république il se soit formé un parti républicain dans l'armée. 
Cependant, il y eut au moins un général qui adhéra par avance à la république. 



242 ÉVOLUTION Dl'^S lUl^ES POLITIQUES 

Toute la France répéta-t-cUe aussitôt ce cri? Oui, à eu croire Gorsas : 
« Des Laudes au Jura, dit-il dans le Courrier du 29 août, des Alpes aux 
Pyrénées, tous les Français répètent en chœur : \ ii-e Végalllé! Plus de 
roi! » Gorsas prend son désir pour une réalité. Je n'entends pas ce 
chœur. Il y eut évidemment des hésitations. La France, surtout rurale, 
fut lente à comprendre de quoi il s'agissait. Elle ne le comprit guère 
qu'au moment des élections pour la Convention, et, même alors, on 
ne peut pas dire qu'elle ait été unanime à crier : Plus de roi! 

Mais je saisis, çà et là, des manifestations ou des indications assez 
intéressantes. 

Ainsi, c'est d'un ton républicain que, le 20 août, dans une adresse à 
la Commune de Paris, les citoyens de la Rochelle se réjouissent de ce 
que « les statues des rois sont brisées ' ». 

C'est bien la république que demandent les juges du tribunal du dis- 
trict de la Roche-sur- Yon, quand ils écrivent à l'Assemblée législative - : 
« 11 est tombé, le roi de Coblcntz, et nos vœux sont qu'il ne se relève 
jamais. La nation souveraine, et rien de plus! » 

La Sentinelle du 2o août annonce qu'à Strasbourg les citoyens ont 
accueilli les commissaires de la Législative par les cris de : Vive légalité 
el point de roi! 

Un fédéré brestois-, arrivé à Paris le 6 septembre, écrit, le 8, que sur 
sa route il a trouvé « fortement prononcé )) le vœu qu'il n'y ait plus de 
roi ni de royauté \ 

Au retour d'une mission en Normandie, Chaumette est si content du 
changement d'opinion dont il y a été témoin, qu'il croit pouvoir écrire 
dans son compte rendu : « C'est la République que veut toute la 
France ^. » 

Le 14 septembre, Merlin (de Thionville), revenant de mission, constate 
que, dans le district de Soissons, il n'a rencontré qu'horreur pour les 
rois et la royauté ^. 

La Chronique de Paris du 19 septembre, dans le récit d'un voyage 
que Manuel vient de faire à Montargis, note ces anecdotes : « A son 
départ, il n'y avait plus dans cette ville qu'un perroquet qui disait 
encore Vive le roi! Les dames, même celles qui aiment le plus le jeu, 
s'étaient engagées à ne plus toucher des cartes que quand elles ne por- 
teraient plus l'effigie des rois et des valets. » 



En effet, Valence écrivit à Dumouriez, le 9 septembre 1702 : « Ceux qui ont eu 
pour principe constant la souveraineté du peuple courront à la république avec 
transport, et je suis de ce nombre. » (A. Cliuquet, la Uclraitc de Brunswick, p. 144.) 

1. Procès-verbaux de la Commune de Paris, éd. Tourneux, p. 69. 

2. Adresse sans date, reçue le 2 septembre, citée par Chassin, La préparation de 
la (/uf'rre de Vendér, t. III, p. 37. 

3. Documents publiés par M. A. Corre dans la Révolitlion française, t. XXXIII, p. 465. 

4. Compte rendu pur P.-G. Anaxnqnras Chaumel (sic) à ses concitoyens de ta Com- 
mune de Paris. Bibl. nat., Lbn/2313, in-8. 

5. Moniteur, réimpression, t. XIII, p. G99. 



ÉLECTIONS A LA CONVENTION 243 

On lit dans une adresse signée de nombreux citoyens de Nantes, en 
date du 12 septembre : « Ils (les soussignés) vous disent qu'ils détestent 
les rois, parce qu'ils ont juré l'égalité, qu'un roi héréditaire détruit dans 
le point le plus essentiel, et parce qu'ils ont été trahis par celui que la 
loi constitutionnelle leur avait donné. Ils rejettent la royauté, parce 
qu'elle est par elle-même un principe continuel de corruption, etc. '. » 

Les administrateurs du déparlement de la Charente écrivent, le 
20 septembre, que les citoyens de ce département « ont pour la plus 
grande partie en horreur les rois et la royauté ^ ». 

Ces quelques traits paraîtront insuffisants pour tracer le tableau du 
changement d'opinion dans un si vaste pays. Cependant, quand même 
nous ne saurions que cela, le fait que d'autre part je n'aie pu trouver, 
à cette époque, une seule manifestation monarchiste, en dehors de 
celle de La Fayette (qui d'ailleurs n'eut pas d'écho dans le pays), ce fait 
ne prouve-t-il pas que la France se déroyalisait? 



lY Mais nous ne sommes pas réduits à quelques faits isolés et à une 
preuve à demi négative. Nous avons un témoignage d'ensemble 
sur l'état de l'opinion dans la France provinciale : ce sont les procès- 
verbaux des élections à la Convention nationale '. 

Ces élections eurent lieu au suffrage universel à deux degrés. Les 
assemblées primaires se réunirent le 26 août, les assemblées électo- 
rales le 2 septembre et jours suivants. A Paris, les élections ne furent 
terminées que le 23 septembre ; mais, dans les départements, elles furent 
terminées, en général, du 7 au 10 septembre. 

Ce mot de Convention nationale, dans la langue politique du temps, 
indiquait une assemblée de revision. En convoquant une Convention, 
la Législative avait donc implicitement décidé que la constitution serait 
revisée. Et, en même temps, elle l'avait revisée elle-même dans une de 
ses parties essentielles, puisqu'elle avait détruit le système censitaire et 
bourgeois, établi le suffrage universel. Que restait-il donc à reviser? 
Les articles qui organisaient la monarchie. Et la Convention pourrait- 
elle aller jusqu'à supprimer la monarchie? Oui, puisque la Législative 
avait, par un décret du 11 août, invité les assemblées primaires à 
« revêtir leurs représentants d'une confiance illimitée ». Elle avait délié 
les citoyens de leur serment de fidélité au roi en instituant ce nouveau 



1. Arch. nat., C, 233. 

2. Arch. nat., C, 236. 

3. Presque tous ces procès-verbaux existent, manuscrits, aux Archives nationales, 
C, 178 à 181. Il ne manque à cette collection que les procès-verbaux du Nord, de 
Scine-el-Oise, de la Haute-Vienne, qui se trouvent dans les archives de ces dépar- 
tements, où nous avons pu les consulter ou les faire consulter. La plupart furent 
imprimés à l'époque : mais je n'ai vu que trois ou quatre de ces imprimés. — Us 
sont d'un intérêt fort inégal : les uns très détaillés, comme celui des Bouches-du- 
Rhône ; les autres un peu secs, comme celui de Paris. 



244 ÉVOLUTION DES IDÉES POLITIQUES 

serment : « Je jure de maintenir la liberté et l'égalité, ou de mourir en 
les défendant ». 

Jusqu'à quel point ces élections furent-elles représentatives de l'opi- 
nion de la France, et jusqu'à quel point furent-elles libres? 

Nous n'avons pas de statisti(|ue générale du nombre des citoyens (|ui 
assistèrent aux assemblées primaires. Nous n'avons que quelques sta- 
lisliqucs particulières. Ainsi nous savons que dans le Gard le nombre 
des votants ne dépassa pas le quart des inscrits '. On ne votait guère, 
à ce début et dans ces premiers tâtonnements de la vie polili(|uc en 
France. Cependant, il semble que presque tous les citoyens pensant et 
agissant aient participé à ces élections. 

Le suffrage fut-il réellement universel? Tous les Français remplis- 
sant les conditions d'âge et de domicile requises purent-ils réellement 
s'approcher des urnes? Je ne vois pas qu'alors la bourgeoisie ait essayé 
de maintenir par la force son privilège politique, sauf dans une seule 
assemblée primaire, celle de Vitteaux (Gôte-d'Or), où les seuls citoyens 
ci-devant actifs furent admis à voter -. Dans un petit nombre d'assem- 
blées primaires on élimina des citoyens réputés contre-révolution- 
naires ^. Quelques assemblées électorales crurent devoir procéder à une 
épuration solennelle de leurs membres, entre autres les assemblées de 
l'Aveyron et de Paris. Celle-ci décida d'exclure les électeurs qui auraient 
signé des pétitions inciviques ou fait partie de clubs contre-révolution- 
naires. En fait, à Paris et dans les départements, on n'exclut presque 
personne. En fait, dans toute la France, il n'y eut peut-être pas plus 
d'une vingtaine d'électeurs qu'on écarta du scrutin ^. 

Les élections furent-elles libres? Il n'y eut sûrement pas de pression 
de la part du gouvernement, qui s'abstint absolument d'intervenir. Le 
Conseil exécutif provisoire eut même soin, dans ses actes divers, pro- 
clamations ou arrêtés, de n'exprimer aucune opinion sur la forme 
future du gouvernement. S'il y eut pression, ce fut de la part des clubs 
de Jacobins, interprètes et régulateurs de l'opinion des « patriotes ». 
Était-ce là une pression qui viciât les élections? N'y faut-il pas voir 
plutôt l'opinion s'influençant elle-même, s'accentuant par ses organes 
habituels? Ce qu'on peut dire, c'est que la politique municipale, à la fois 

1. F. Roiiviôre, Le mouvement électoral dans le Gard en 1792. Nimes, 188o, 
in-I2, p. 87. 

2. L'assemblée électorale du déparlement de la Gôte-d'Or refusa, pour ce fait, 
d'admettre les électeurs nommés par l'assemblée primaire de Vitteaux. Voir le 
procès-verbal de celle assemblée électorale. Arch. nat., C, llS. 

3. Ma seule source, en cette question, consiste dans les procès-verbaux des 
assemblées électorales. Il faudrait pouvoir consulter ceux des assemblées primaires, 
dans les diverses archives départementales. 

4. La question de « la validité des élections faites par les corps électoraux qui 
ont apporté des restrictions à l'admission des électeurs » fut posée devant la Con- 
vention, dans sa première séance, le 20 septembre 1792. La Convention passa à 
l'ordre du jour, •■ motivé sur ce que le peuple souverain, réuni dans ses assemblées 
primaires, a, par son silence, ratifié cl donné son adhésion à la conduite des corps 
électoraux ». {Procùs-verbal, t. I, p. 2.) 



CARACTERE DES ELECTIONS 245 

démocratique et unitaire, dirigea les votes des électeurs dans le sens 
républicain, et triompha de la politique départementale, monarchique 
et fédéraliste. L'influence qui pesa davantage sur l'esprit public, ce fut 
celle de l'invasion, de la marche en avant des Austro-Prussiens : mais 
j'ai déjà signalé cette influence. 

On peut dire aussi que les élections ne furent pas complètement 
libres, puisque plusieurs assemblées électorales, entre autres celles des 
Bouches-du-Rhône, du Cantal, de la Charente, de la Corrèze, de la 
Drôme, de l'Hérault, adoptèrent le vote à haute voix K On voit, d'autre 
part, que les assemblées électorales ne permirent pas à leurs membres 
d'exprimer des opinions monarchiques : les quelques électeurs qui, çà 
et là, avaient reçu le mandat de maintenir toute la constitution, 
durent s'excuser, se rétracter, ou furent éliminés. 

Mais, si les élections ne furent pas absolument libres, si la Conven- 
tion nationale ne représenta pas tous les Français sans exception, on 
peut dire, surtout si on compare ces élections et cette Assemblée à celles 
qui suivirent, qu'il y eut autant de liberté que le comportaient les 
mœurs et les circonstances, et que la Convention fut plus représenta- 
tive de la France que ne le sera aucune des Assemblées ultérieures jus- 
qu'en 1848 exclusivement. 

Y Que signifièrent ces élections, quant à la question de la forme du 
gouvernement à donner à la France? 

Remarquons d'abord qu'il n'y eut pas de député royaliste. J'en vois, 
comme Henry-Larivière et autres, qui se royalisèrent plus tard, A ce 
moment-là, en septembre 1792, aucun d'eux ne dit et je crois qu'aucun 
d'eux ne crut que le maintien de la monarchie fût compatible avec les 
nécessites de la défense nationale '. 

On a vu que quelques assemblées primaires demandèrent le maintien 
de la monarchie : il y en eut cinq dans rAllicr, une dans l'Ariège, une 
dans le Doubs, trois dans la Gironde, deux dans le Lot-et-Garonne, une 
dans le Lot : total treize sur plusieurs milliers ^ 

1. Le procès-verbal de rAssemblée de Paris est muet sur ce point. Cependant 
Robespierre affirma, à la tribune de la Convention, le 5 novembre 1792, que les 
élections y avaient été faites à haute voix. (Monileur, réimpression, t. XIV, p. 3'Jl.) 
Dans la plupart des procès-verbaux, cette question du mode de scrutin n'est pas 
posée. Dans celui de l'assemblée de la Haute-Vienne, on voit que la motion de 
voler à haute voix fut faite et repoussée. (Arch. dép. de la Haute-Vienne, L, 169. 
— Communication de M. Fray-Fournier.) 

2. Ou a même vu ci-dessus, p. 229, qu'à la Législative Henry-Larivière fut un 
des promoteurs du serment antiroyaliste du 4 septembre 1792. 

3. Je donne cette statistique d'après les procès-verbaux des assemblées électo- 
rales. Si nous pouvions consulter ceux des assemblées primaires, peut-être arrive- 
rions-nous à un chiirre plus élevé. Cependant on voit qu'il y eut, contre les assem- 
blées primaires monarciiisles, un zèle de dénonciation qui ne dut pas en laisser 
beaucoup dans l'ombre. Si on veut avoir une idée de ces rares mandais monar- 
chistes donnés à des électeurs, on trouvera dans le procès-verbal de l'assemblée 
électorale du Doubs (Arch. nat., C, 1"8) cette déclaration de l'assemblée primaire 



246 ÉVOLUTION DES IDÉES POLITIQUES 

Pas une asscmbléo électorale ne parut songer h maintenir la monar- 
chie, et toutes ex|)lic'itement ou implicilcmiMit, acconlèrent des pouvoirs 
illimités à leurs députés '. 

Quant aux mandats, beaucoup n'en donnèrent pas, ou, si elles en 
dcnuèrent, ne les inscrivirent pas dans leurs procès-verbaux \ Parmi 
celles qui eu donnèrent, la plupart ne se prononcèrent pas sur la forme 
du gouvernement, et celles qui se prononcèrent sur cette forme n'indi- 
quèrent qu'une solution presque négative, sauf l'assemblée de Paris, 
qui, seule, inscrivit dans son mandat le mot de république. 

11 en est cependant qui, si elles évitèrent ce mot de république, 
témoignèrent nettement qu'elles voulaient la chose. 

Ainsi; dans l'assemblée électorale des Bouches-du-Rhône, le prési- 
dent, qui était Barbaroux ^ dit que le mot de répul)lique n'était pas 
clair, si on ne l'expliquait, qu'il fallait bien marquer qu'on ne voulait 
ni une république despotique, ni une république aristocratique, ni une 
république fédérative : (( 11 faut, dit-il, un gouvernement républicain, 
mais adapté à notre état moral et physique. » Se rangeant à cette 
opinion, l'assemblée déclara : 1° qu'elle rejetait avec indignation et 
horreur tout pouvoir exécutif royal et héréditaire; 2° qu'elle voulait un 
gouvernement libre, dans lequel le peuple exerçât souverainement sa 
souveraineté ^. Evidemment, ce serait la république; mais, en définis- 
sant ce gouvernement au lieu de le nommer, les électeurs des Bouches- 
du-Rhône avaient cet avantage de dire nettement ce qu'ils ne voulaient 
pas, d'éliminer les formes de république mauvaises en elles-mêmes ou 
ne convenant pas à la France, c'est-à-dire à peu près toutes les formes 
existant alors ou ayant existé. C'est une république nouvelle, sans 
précédent, c'est-à-dire une république démocratique et unitaire, qu'ils 
veulent établir. 

de MoiUhc, « qu'il ne convient point de donner aux députés des pouvoirs illimités, 
mais qu'il convient de leur prescrire de ne pas s'éc.irtt^r des bases essentielles de 
la conslilnlion et de la forme de gouvernem;jnt y établie par l'Assemblée natio- 
nale conslituante es années 17N9, H'JU et 17'Jl ». L'électeur nommé i»ar cette assem- 
blée primaire fut exclu, et l'assemblée primaire elle-même vint désavouer son 
procès-verbal. 

^. Seuls, si. je ne me trompe, quelques électeurs de la Haute-Vienne exprimèrent 
des objections à cet égard, craignant « que la liberté fût compromise par des pou- 
voirs trop étendus ». Mais ils n'insistèrent pas, et c'est à l'unaniinité que l'assemblée 
électorale de ce département accorda des pouvoirs illimités à ses députés. (Arch. 
dép. de la Haute-Vienne, L, 169. — Communication de M. Fray-Fonrnier.) 

2. L'hypothèse qu'il ait pu y avoir des man iats non inscrils dans les procès- 
verbaux est justifiée par le fait relaté plus haut (p. i38) (pu; le mandat de l'assem- 
blée électorale de Paris ne figure pas dans le procès-verbal de cette assemblée, et 
ne nous est connu que par une adresse des Jacobins. 

3. Au moment de son élection à la présidence, il consrilja de ne nommer que 
« des hommes (|ui portent dans leur cœur la haine de la royauté ». Élu quatrième 
député, il déclara qu'il délivrerait la France de la race malfaisante des rois. 

4. Arch. nat., C, 178. Les députés élus sousrriviri ni formellement à cette déclara- 
tion. Durand-.Maillane, Moyse Bayle i)arlèrent contre la rovauté. Pierre I3ailie loua 
les « vertus répuldicaines de l'assemblée électorale », et ilit : • C'est la royauté 
qu'il faut détruire. » 



CARACTÈRE DES ELECTIONS 247 

L'assemblée du Jura est dans le même état d'esprit, et c'est bien la 
république qu'elle demande, quand elle dit « que la royauté sera abolie 
et le pouvoir exécutif temporaire, amovible, à la nomination du 
peuple ' ». 

D'autres assemblées se bornèrent à demander la suppression de la 
royauté. Dans l'Aube, à la lecture d'une lettre de Rabaut Saint-Etienne 
qui, élu député par ce département, jurait « une haine immortelle aux 
rois et à la royauté )), toute l'assemblée prêta le même serment. Dans 
la Charente-Inférieure, « l'assemblée manifeste son vœu contre les rois 
et la royauté " )). Dans l'assemblée du Loiret, a un membre a rappelé 
que l'Assemblée nationale avait, dans l'une de ses dernières séances, 
juré haine éternelle aux rois et à la royauté. A peine a-t-il eu énoncé 
le vœu de répéter ce serment que tous les électeurs, se levant, l'ont 
prononcé avec la plus véhémente énergie, et il a été arrêté que tous 
les députés du département du Loiret à la Convention nationale 
seraient tenus de signer le présent procès-verbal, comme un témoi- 
gnage non équivoque d'une adhésion entière à ce nouveau serment " )). 

Il y eut donc, y compris Paris, six assemblées électorales qui se 
prononcèrent expressément contre la royauté *. 

D'autres assemblées se prononcèrent implicitement dans le même 
sens. 

Ainsi, quand l'assemblée électorale du Doubs exclut un électeur 
parce qu'il avait reçu mandat de maintenir la monarchie, ne fît-elle 
pas un acte d'antiroyalisme aussi net que si elle avait juré haine à la 
royauté? Dans l'assemblée de la Dordogne, un membre ayant demandé 
qu'il n'y eût plus de monarchie, et le procureur-syndic du district de 
Sarlat étant venu, au nom de ce district, exprimer le même vœu, 
pouvoir fut donné aux députés de changer dans la constitution tous 
les articles contraires à la Déclaration des droits. Or, la royauté n'était- 
elle pas contraire à cette déclaration? Je crois qu'on peut considérer 
comme antiroyalistes les mandats comme celui de l'assemblée de 
l'Ariège, où il est enjoint aux députés de « donner aux Français une 
forme de gouvernement digne d'eux, digne d'un peuple libre, d'un 
peuple qui a le vif sentiment de son indépendance et qui saura la 
conserver ou périr plutôt que de retomber dans l'esclavage )),ou comme 

1. Ce vœu est du 8 septembre. Déjà les assemblées primaires de Lons-le-Saunier 
avaient demandé, le 27 août, que la Convention abolit la royauté et qu'elle <■ ne 
constituât aucune place qui ne fût temporaire, élective >> {Courrier de l'Égalité, t. I, 
p. 221-223). 

2. Arch. nat., C, 178. Ce procès-verbal a été reproduit dans l'ouvrage de M. Es- 
cbassériaux. Assemblées électorales de la Charente-Inférieure, 1790-1799, Niort, 
18G8, in-8. 

3. Arch. nat., C, 179. 

4. Dans ses Notices sur la Révolution dans le département de VEure (Evreux, 1868, 
in-8), M. Boivin-Champeaux dit (p. 313) que, dans sa dernière séance, l'assemblée 
électorale de l'Eure jura haine éternelle aux rois et à la royauté. Je n'ai rien trouvé 
de semblable dans le procès-verbal de cette asscmljlée (Arch. nat., C, 178). 



248 ÉVOLUTION DES IDEES POLITIQUES 

le mandat de l'Avcyron « pour assurer à jamais au peuple français 
roxercicc de sa souveraineté et tous les bienfaits de la liberté et de 
l'égalité ». Il est peu probable que l'assemblée de la Gùtc-d'Or voulût 
maintenir la monarchie, quand elle exprima le vœu que la Convention 
créât « un gouvernement propre à des hommes libres » et fît des lois 
convenables « ar. génie de la nation et à son amour pour la liberté et 
l'égalité ». Les électeurs de la Drôme promettent « une hécatombe des 
rois ». Dans l'assemblée de l'Hérault \ le procurour-général-syndic du 
département fit un discours contre la royauté. Le président, qui était 
Cambacérès, déclara qu'on attendait de la Convention une constitution 
reposant « sur les bases immuables de la raison, de la justice, de la 
liberté et de l'égalité «.Plusieurs membres demandèrent qu'on exprimât 
un vœu pour la suppression de la royauté. Sans se prononcer, l'as- 
semblée (( déclare investir ses députés à la Convention nationale de 
pouvoirs illimités, s'en rapportant à leur sagesse et prudence pour en 
faire l'usage le plus convenable au salut et à la prospérité de l'empire; 
ordonne qu'il leur soit fait remise des procès-verbaux des assemblées 
primaires qui font connaître leurs vœux sur la forme du gouver- 
nement à établir... )) Malheureusement nous n'avons pas ces procès- 
verbaux. Mais on voit que l'assemblée électorale de l'Hérault semble 
tout au moins résignée à la suppression de la monarchie. Dans la 
Loire Inférieure, les conventionnels élus jurent de « former une consti- 
tution qui n'ait nulle autre base que la souveraineté du peuple ». Le 
mandat des conventionnels du Morbihan est de (( mourir à leur poste 
plutôt que de souffrir que les rois et les tyrans de la terre portent 
jamais la moindre atteinte à l'indépendance et à la souveraineté du 
peuple français ». L'assemblée électorale du Nord « donne aux douze 
députés qu'elle a nommés à la Convention nationale un pouvoir illimité 
et sans bornes pour consentir à tous les changements, réformes et 
établissements de pouvoirs émanés de la nation, de manière que la 
souveraineté ne puisse, en aucun temps, courir le danger d'être usurpée, 
et que les droits sacrés de l'homme ne soient jamais violés ni com- 
promis - ». L'assemblée de Rhône-et-Loire donne à ses députés mandat 
(( de sauver la patrie du danger imminent où elle se trouve, et de pro- 
curer à la nation française une sorte de gouvernement qui puisse 
assurer son bonheur et asseoir sur des bases inébranlables les principes 
de liberté et d'égalité ». 

Ainsi dans l'Ariège, l'Avcyron, la Côte-d'Or, le Doubs, la Drùme, 

1. Le procès-verbal de celte assemblée a été imprimé dans le tome second des 
Proci's-rerbuiix des séances de l'assemblée administrative du département de Vllérault 
pendant la Rrvolulion; Monipellier, impr. Ch. Boehm, 1889-1890, 2 vol. in-8. 

2. Procès-verbaux des séances de l'assemblée électorale du Nord (Arch. dép. du 
Nord, L, 208). Je dois cet extrait à l'obligeance de M. Finot, arclùviste du Nord. 
Nous connaissions déjà ce mandat par les Souvenirs du conventionnel Fockedey, 
pulilirs dans les Documents pour servir à l'histoire de la Révolution, par MiM. A. 
d'iléricaull et G. Bord, 2= série, p. 139. 



LES ÉLECTIONS A LA CONVENTION 249 

l'Hérault, la Loire-Inférieure, le Morbihan, le Nord et le Rhône-et- 
Loire, il y a des manifestations qui tendent en général à asseoir le 
futur g'ouvernement sur les bases de la liberté et de l'égalité, et qui 
semblent dénoter ainsi, chez les électeurs, des sentiments antiroya- 
listes. 

Dans l'assemblée de Seine-et-Marne, il se produisit contre Louis XVI 
une manifestation haineuse. « Un membre, ht on dans le procès- 
verbal ', emporté par l'excès de sa haine pour le traître assassin du 
peuple, a demandé qu'il fût fondu un canon du calibre de sa tête, et 
qu'elle fut ainsi envoyée à l'ennemi. Les applaudissements de l'assem- 
blée ont attesté son assentiment à cette motion inspirée par le patrio- 
tisme outragé. A la suite de cette motion, qui avait retracé l'horreur 
méritée par les tyrans, la motion a été faite, et adoptée à l'instant à 
l'unanimité, de ne jamais reconnaître Louis XVI pour roi. Un serment 
solennel a été le gage de cette détermination. » Ce serment fut renou- 
velé en ces termes par les députés : (( Je jure de maintenir la souve- 
raineté du peuple, l'indépendance nationale, la liberté et l'égalité, de 
ne proposer, pendant tout le cours de la Convention nationale, rien 
qui puisse y porter atteinte, de ne jamais trahir la cause du peuple 
souverain, et de faire valoir le vœu formellement exprimé dans l'as- 
semblée électorale, au nom des assemblées primaires, de ne jamais 
reconnaître pour roi Louis XVI ni aucun do sa famille. » Est-ce donc 
que les électeurs de Seine-et-Marne voulaient maintenir le trône pour 
y appeler une dynastie étrangère? Je ne le crois pas. Ils allaient au 
plus Ivresse : éliminer les Bourbons. C'était à leurs députés à orga- 
niser le gouvernement sur les bases de la liberté et de l'égalité. 

De même, l'Assemblée électorale de la Meurthe, dans une adresse 
qu'elle envoya à la Convention, le '22, septembre 1792, avant de con- 
naître le décret qui abolit la royauté, déclara que « le premier de ses 
vœux » était d'être préservée de la tj'rannie. « La chute du tyran 
Louis XVI et de toute sa race, dit-elle, est un des premiers moyens qui 
se présentent; votre sagesse vous dictera les autres; et, quelle que 
puisse être votre résolution à cet égard, nous applaudissons d'avance 
à la loi constitutionnelle qui nous assurera l'anéantissement du des- 
potisme \ )) 

Les sentiments de l'assemblée électorale de Seine-et-Oise sont ana- 
logues. Elle charge ses députés (18 septembre) de prononcer, dès le 
début de la session, (( la déchéance de Louis le traître et de sa race ». 
Mais elle ne songe pas à appeler au trône une autre dynastie. Car elle 
applaudit (o septembre) une députation du club de Saint-Germain-en- 
Layc, qui vient jurer « de ne plus reconnaître de royauté ». Un de ses 
élus, Grangeneuve, qui opte pour la Gironde, lui écrit : « Il faut que la 

1. Arch. nat., C, 180. 

2 Cet adresse a été reproduite, d'après les Archives communales de Lunéville, 
par M. H. Baumont, dans son Histoire de Lunéuille, 1900, in-8, p. 324. 

RÉVOLUTION FRANÇAISE. ' ' 



250 EVdLUTloN IIKS lliKKS PULITlnll'^S 

royauté n'ait été si longtemps idolâtrée en France, (|uc pour en mieux 
montrer à toute l'Europe les traits hideux et le néant. Celui qui aura 
contribué à la renverser pourra dire avoir travaillé au bonheur de son 
pays et prépan'' la liberté de tous les peuples : il aura assez vécu. » 
Carra, qui opte pour Saône et-Loire, (( jure, par la haine qu'il porte 
aux rois, qu'il maintiendra la liberté ». Marie-Joseph (>hénier déclare 
(( qu'il combattra le palriciat, le fanatisme et la royauté jusqu'à la 
mort ' ». 

Si on ne jugeait des sentiments des assemblées électorales que par 
leurs procès-verbaux, ce sont les électeurs de l'Yonne f|ui auraient 
montré le moins de zèle antiroyaliste. Un d'eux ayant proposé (( de ne 
plus reconnaître d'autre roi que le peuple français », l'assemblée se 
borna à exprimer le vœu (( que la future constitution fût ratifiée par 
le peuple ». Faut-il en conclure qu'elle voulait la monarchie? Non, 
puisque dans sa députation figurèrent Le Peletier de Saint-Fargeau, 
Maure, Bourbotte, qui furent d'ardents républicains. 

L'exemple de l'Yonne montre que les mandats donnés aux députés 
ne suffisent pas à nous faire connaître les opinions des assemblées 
électorales, d'autant que beaucoup d'assemblées ne formulèrent aucun 
mandat. On peut et on doit aussi juger de l'opinion des électeurs par 
celle des élus. On a vu que Paris avait élu plusieurs républicains, 
connus pour tels. Les autres républicains furent élus dans les dépar- 
tements. Thomas Paine fut élu quatre fois (Aisne, Oise, Pas-de-Calais, 
Puy-de-Dôme); Condorcet, cinq fois (x\isne, Eure-et Loir, Loiret, Sarthe, 
Gironde); Brissot -, trois fois (Eure, Loiret, Eure et-Loir) ; Cloots, deux 
fois (Oise et Saône-ct-Loire). Enfin, Fauchet fut élu dans le Calvados. 
Parmi les républicains marquants, je ne vois que Nicolas Bonneville 
qui ne soit pas entré à la Convention. 

Les plus célèbres de ceux qui, sans prononcer le mot de république, 
avaient fait paraître le plus de zèle contre la royauté, en furent récom- 
pensés par un siège à la Convention. C'est dans les Annales du 1*^'' sep- 
tembre que Carra avait proposé d'enterrer vifs ceux des futurs députés 
qui proposeraient de rétablir la monarchie, et ce numéro parvint aux 
diverses assemblées électorales au milieu même de leurs opérations. Eh 
bien, c'est Carra qui obtint le plus grand nombre d'élections. Il fut élu 
dans huit départements : Bouches-du-Rhône, Charente, Eure, Loir-et- 
Cher, Orne, Somme, Saône-et-Loire, Seine-et Oise. Gorsas, si vif contre 
la royauté, fut élu dans l'Orne et en Seine et-Oise. L'évêque Grégoire, 
(|ui, en août, dans la cathédrale de Blois, avait déclamé si furieuse- 
ment contre les rois, fut élu en Loir-et-Cher. 

On peut donc dire rpie les élections à la Convention nationale, dans 

1. Arch. (lép. (le Sciiie-et-Oise (manuscrit et imprimé). 

2. Quoique Brissot, ainsi que Condorcet, eussent consenti à un ajournement de 
la république, à un nouvel essai de la monarchie, ils étaient connus dans toute la 
France comme des républicains de principe. 



L'ORLÉANISME 251 

les départements comme à Paris, attestèrent qu'il y eut en France un 
mouvement général, très net et assez vif, contre la royauté *. 

^J Est-ce à dire qu'en septembre 1792 il n'y avait plus de royalistes 
en France? Nul doute qu'il n'y en eût. Ils se taisaient, ils n'osaient 
plus avouer leur opinion. Ce silence et cette peur sont une preuve de 
plus que la France se déroyalisait, puisque le royalisme était évidem- 
ment impopulaire, proscrit. 

Et ce n'est pas seulement le royalisme absolutiste, contre-révolution- 
naire, qui se voyait réduit au silence par le changement de l'esprit 
public. Les monarchistes « patriotes », partisans de la Constitution, 
ne se sentaient pas moins, on l'a vu, désavoués, dépopularisés ^ Per- 
sonne ne se risquait à proposer de maintenir Louis XVI sur le trône. 
L'idée de faire du duc d'Orléans un roi ou un régent était-elle plus 
populaire? Y eut-il un parti orléaniste après le 10 août? Voici ce que 
nous savons et ce que nous pouvons conjecturer sur cette question. 

Sous la Convention, les Girondins accusèrent les Montagnards 
d'avoir voulu et de vouloir encore mettre le duc d'Orléans sur le trône. 
Puis les robespierristes accusèrent rétrospectivement Danton d'orléa- 
nisme. Beaucoup plus tard, en l'an IV, un journal dénonça les « dan- 
tonistes » en général comme agents de la faction d'Orléans ^ Pour ce 
qui est de Danton, c'est un fait que, du 10 août au 22 septembre 1792, 
il n'exprima publiquement aucune opinion contre la monarchie *. Peut- 
être croyait-il, comme Marat et tant d'autres, que le peuple n'était 
pas encore mûr pour la République. Mais, s'il songea un instant à 
élever le duc d'Orléans au trône (ce que rien ne prouve), il dut être 
vite découragé par la versatilité, la nullité de ce prince dont presque 
tous ses partisans, depuis Mirabeau, s'étaient dégoûtés ^. 

S'il y eut alors une intrigue orléaniste, d'autres Montagnards que 

1. Ce que nous venons de dire des élections à la Convention permet de distin- 
guer jusqu'à quel point Baudin (des Ardennes) eut raison et jusqu'à quel point il 
exagéra, quand il s'adressa en ces termes à ses collègues, dans son rapport du 
1" fructidor an III, au nom de la Commission des Onze : « Vous leur direz (à vos 
commettants) : Frantjais, à l'époque de la mission que vous nous aviez donnée, vous 
demandiez l'abolition de la royauté : votre vœu est consigné dans les procès-ver- 
baux de notre élection, réunis dans un dépôt public, et qui établissent ce fait 
d'une manit^re incontestable. La connaissance que vous aviez de nos princiiics a 
dirigé votre choix sur nous. C'est parce que vous étiez certains de notre haine 
irréconciliable pour le trône qu'au moment de sa chute vous nous avez envoyés 
pour établir sur sos débris un gouvernement libre. La notoriété de votre volonté 
nous dispensait de tout examen, et notre premier pas dans la carrière fut de con- 
sacrer ranéantisacment d'un pouvoir odieux. » {Moniteur, réimpression, t. XXV, 
p. o2"-o28.) 

2. Voir ci-dessus, p. 22 i. 

3. Vi>ir le Courrier rpiiuhlicuin du 9 ventôse an IV. 

4. Voir ci-dessus, p. 237, 238. 

0. Les plus connus des partisans du duc d'Orléans à cette époque étaient Sillery, 
Laclos et Charles Voidel. iSur les rapports du duc avec Voidel, voir sa Correspon- 
dance, publiée par Roussel en 1800, p. 206.) 



252 KVOLrTIOX DKS IDKKS POLITIQUES 

Danton y trempèrent-ils? II semble que l.i |ilu|)nrt de ces Montagnards 
ne songèrent qu'à entraîner le duc d'Orléans dans leur parti, par inti- 
midation. On préfend que I^e Peletier de Saint-Fargeau lui disait : 
(( Quand on a (îOO 000 livres de rentes, il faut être à Coblentz ou au 
faîte de la Montagne ' )). Ce qui est sur, c'est que Marat, qui avait vai- 
nement demandé au ministre de l'intérieur, Roland, des fonds pour 
faire imprimer ses ouvrages, fit, le 2 septembre, un appel public au 
duc, sous la forme d'un placard-affiche', où on lisait : « Comme je 
n'aime pas à perdre mon temps et à valeter, je romps ici avec Roland, 
pour m'adresser à vous, F^ouis-Philippe d'Orléans, vous que le ciel a 
comblé des dons de la fortune, vous à qui la nature donna en partage 
l'àme d'un simpl(> citoyen, vous à qui la sagesse doit donner le cœur 
d'un franc patriote; car, comment se le dissimuler? dans l'état actuel 
des choses, vous ne pouvez plus faire votre salut qu'avec les sans- 
culottes. Vous en êtes l'émule : soyez-en le bienfaiteur. Au nom de la 
patrie, concourez aujourd'hui à la propagation des lumières nécessaires 
au salut public, en fournissant à VA mi du jjeuple les moyens de mettre 
ses ouvrages au jour sans délai. La modique somme de quinze mille 
livres suffira à l'achat du papier et à la paye de la main-d'œuvre, etc. » 
Marat n'obtint rien du duc d'Orléans, mais il l'avait llatteusement 
désigné à l'opinion. Voulait-il en faire un roi? Ce n'est pas absolument 
invraisemblable, puisqu'il n'écrivit pas alors un mot contre la royauté. 
Voyait-il en lui ce dictateur qu'il ne cessait de réclamer? C'est bien pos- 
sible. En tout cas, le duc d'Orléans se trouva encouragé à poser sa can- 
didature à la Convention nationale '\ 

11 chercha à se populariser par une attitude ultra-démagogique, et, 
pour fiatter les passions égalitaires, il demanda à la Commune de Paris, 
le 14 scpteml)re 1792, par une lettre qu'il fit imprimer, de lui donner 
un nom de famille, puisqu'il ne pouvait plus porter le sien depuis le 
décret de l'Assemblée constituante qui proscrivait les titres de noblesse. 
La Commune délibéra sur cette demande, le 15 septembre. Un membre 
proposa le nom de Publicola; un autre, celui de Bonne- Aventure-Libre *. 
On se décida pour le nom d'Égalilé. En transmettant cette décision à 
l'intéressé, le président de la Commune, Tallien, loua ses sentiments 
civiques, son amour pour la liberté. Le duc répondit qu'il acceptait 
(( avec une reconnaissance extrême » un nom de famille qui ne pou- 
vait être « plus conforme à ses sentiments et à ses opinions ' ». 

1. Courrier républicain du 24 ventôse an IV. 

2. Bougeart, l. I, p. 310, el Chèvreinont, t. II, p. 103 à 108. 

3. 11 aurait même voulu y faire élire son fils aine, le duc de Chartres, quoique 
n'ayant pas l'âge requis. Voir la Correspondance di' Louis-P/iilippe-Jitseph d'Orléans, 
p. 201 à 207. Il tâchait de bénéficier de la popularité de ses fils, qu'à la séance de 
la Convention du 19 décembre, Fayau représentera, aux applaudissements des tri- 
bunes, « défendant les droits du peuple, le mousquet sur l'épaule ». (Mo7iJ/e«>-, réim- 
pression, l. XIV, p. "87.) 

4. Feuille de l'aris du 16 septembre 1792. 

5. Voir l'article de M. il. Monin sur Philippe-Égalité dans la Révolnlion française, 
t. XX, p. 442 et suivantes. 



LORLEANISME 253 

C'est le 19 septembre, quand l'assemblée électorale de Paris n'avait 
plus qu'un député à nommer, que la candidature du duc d'Orléans fut 
proposée. Par qui? Nous ne savons. Le procès-verbal et les journaux 
sont muets sur ce point. Il paraît que Robespierre et Merlin (de Thion- 
ville) parlèrent contre cette candidature '. Louvet affirma plus tard que 
c'étaient les Cordeliers qui l'avaient proposée *. Mais quels Cordeliers? 
Marat? Danton? Si Philippe Egalité avait eu des patrons aussi célèbres, 
ils eussent sans doute été dénoncés plus tard, h la Convention, quand 
les Girondins accusèrent les Montagnards d'orléanisme. Il est bien pos- 
sible que ce candidat ait été mis en avant et soutenu par quelque 
obscur Cordelier. En tout cas, il ne fut pas facile de le faire élire. De 
tous les députés de Paris, c'est lui qui obtint le moins de voix : 297 sur 
592. Un des trois secrétaires déclara qu'il en avait obtenu 302. Un autre, 
qu'il lui manquait trois voix pour être élu. Il y eut un long débat. L'as- 
semblée décida « que deux des scrutins des scrutateurs prononçant la 
majorité, et un seul ne la prononçant pas, la majorité était reconnue 
en faveur du citoyen Egalité ». On peut dire que l'élection du duc 
d'Orléans fut équivoque et douteuse, comme son caractère, comme 
toute sa vie politique. Et il y eut à Paris au moins une protestation 
contre cette élection : la section de Bondy se refusa à reconnaître Phi- 
lippe-Egalité pour député. 

Les adversaires des Montagnards ne se firent pas faute de les accuser 
d'avoir voulu faire du duc d'Orléans un roi ou un dictateur. Lanjuinais 
dit, à la tribune, le 16 décembre 1792, que ce n'était pas sans dessein 
qu'on avait introduit ce nouveau Collatin dans la Convention ^ Et 
Louvet écrivit dans un pamphlet '' : « Qui me garantit que, dans cette 
république naissante, où je vois un ci-devant prince au Sénat, et dans 
une de nos armées victorieuses ses enfants déjà couverts de lauriers, il 
ne se prépare pas quelque audacieux protecteur qui, faisant en secret et 
pour quelque temps cause commune avec de faux républicains popula- 
risés n'importe comment, pourrait causer de vives inquiétudes aux 
hommes vraiment libres, prêts à la mort plutôt qu'au joug de la 
royauté rétaljlie, de quelque nom qu'elle se couvre? )) 

Qu'y avait-il de fondé dans cette accusation d'orléanisme intentée aux 
Montagnards, surtout à Marat et à Danton? Songèrent-ils alors à élever 
le duc d'Orléans au pouvoir, sous un titre quelconque? Il est peu pro- 
bable que Danton, si perspicace, y ait songé, et il est possible que cette 
idée soit venue à Marat. Les éléments nous manquent pour former une 
hypothèse vraisemblable. En tout cas, voilà comment le duc d'Orléans 



1. Nous avons sur ce point le témoignage de Chabot {Moniteur, réimpression, 
t. XIV, p. 763) et celui de Camille Desmoulins {Œuvres, éd. Claretie, t. I, p. 316). 

2. Dans le pamphlet : A MaximiUen Robespierre et à ses royalistes {noN&mhre. 1792), 
réimprimé à la suite des Mémoires de Louvet, éd. Aulard, t. II, p. 150. 

3. Moniteur, réimpression, t. XIV, p. 765. 
i. Louvet, ihid., p. 110. 



254 ÉVOLUTION DES IDÉES POLITIQUES 

s'ofîiil à la j)0[)ularilr rt à toutes les chances do la popularité, à la 
veille (le rétablissement de la réj)ul)li(jue. 

Y ciit-il des projets et des intrigues pour appeler au trùiie un i)rince 
étranger? 

11 est certain (|u'avant le 10 août (juel(|ues personnes avaient songé, 
soit au duc d'York, second fds du roi d'Angleterre, que son mariage 
avec une princesse de Prusse avait rendu sympathique aux (( patriotes » 
partisans de l'alliiuicc avec l'Angleterre et la Prusse, soit au duc de 
Brunswick, ce prince philosophe. 

Le 25 août 1791, dans les Annules patriotiques, Carra avait loué le 
duc d'York comme pouvant faire un excellent grand-duc de Belgique, 
avec tous les pouvoirs du roi des Français. 

On a vu que le 4 janvier 1792, au club des Jacobins, il fit la motion 
d'appeler au trône un prince anglais, si Louis XVI fuyait une seconde 
fois, et qu'après la déclaration de guerre, il renonça à ce projet pour 
accepter d'avance la république, au cas où il faudrait se défaire de 
Louis XVP. 

Puis il s'enticha du duc de Brunswick, (jui ne nous faisait la guerre 
que malgré lui, et il écrivit dans les Annales du 25 juillet 1792 : (( C'est 
le plus grand guerrier et le plus grand politi(|ue de l'Europe que le duc 
de Brunswick; il est très instruit, très aimable : il ne lui manque peut- 
être qu'une couronne, je ne dis pas pour être le plus grand roi de la 
terre, mais pour être le véritable restaurateur de la liberté de l'Europe. 
S'il arrive à Paris, je gage que sa première démarche sera de venir aux 
Jacobins et d'y mettre le bonnet rouge. MM. de Brunswick, de Brande- 
bourg et de Hanovre ont un peu plus d'esprit qn(> MM. de Bourbon et 
d'Autriche. » 

On ne pouvait plus mal prendre son temps pour louer ainsi Bruns- 
wick, puisque le fameux manifeste paraissait aussitôt et que le nom de 
Brunswick devenait exécrable aux Français. Aussi Carra, saisi de 
remords et de peur, proposa-t-11, on l'a vu, d'enterrer vifs les partisans 
delà royauté, et il est à croire que ni ses amis ni lui irintriguèrent 
ensuite en faveur d'une dynastie étrangère. 

Mais Carra avait fourni aux adversaires des brissotins un grief redou- 
table. Le 2 septembre au soir, à la Commune, Billaud-Varenne et Bobes- 
pierre dénoncèrent « un complot en faveur du duc de Brunswick, qu'un 
parti puissant veut porter au trône des Français ^ ». Le procès-verbal 
ne donne pas les noms des prétendus auteurs du complot. Mais on lit 
dans le Patriote français du 4 septembre cette déclaration de Brissot : 
«... Hier, dimanche, on m'a dénoncé à la Commune de Paris, ainsi que 
partie des députés de la Gironde ^, et d'autres hommes aussi vertueux. 

\. Voir ci-dessus, p. 175. 

2. Procès-verbaux de la Commune, éd. Toiirneiix, p. 81. 

3. Voir aussi, à ce sujet, le discours de Vergniaud du 25 septembre 1792, dans le 
Journal des Débals, p. 91. 



PLANS D ORGANISATION DE LA REPUBLIQUE 2^)5 

On nous accusait de vouloir livrer la France au duc de Brunswick, d'en 
avoir reçu des millions, et de nous être concertés pour nous sauver en 
Angleterre. Moi, l'éternel ennemi des rois, et qui n'ai pas attendu 1789 
pour manifester ma haine à leur égard! moi, le partisan d'un duc! 
Plutôt périr mille fois que de reconnaître jamais un despote, et surtout 
un étranger! » Des commissaires de la Commune visitèrent les papiers 
de Brissot et n'y trouvèrent rien de suspect '. 

Ces bruits d'intronisation d'un prince étranger furent comme consacrés 
par le gouvernement. Le 3 septembre, le ministre de la guerre, Servan, 
déclara à l'Assemblée législative « que l'on répandait dans les départe- 
ments frontières que le duc d'York est appelé au trône de France ». 
Le 4, Chabot parla de la candidature du duc de Brunswick ^ C'est en 
partie pour mettre fin à l'inquiétude causée par ces rumeurs que l'As- 
semblée jura haine à la royauté. 

Il paraît qu'on accusait nommément Condorcet d'intriguer en faveur 
de Brunswick, car il protesta contre cette accusation dans la Chronique 
de Paris du 5 septembre. 

Ces bruits couraient encore à la veille de la réunion de la Convention : 
Corsas, dans son Courrier du 18 septembre, parlant des convention- 
nels déjà arrivés à Paris, dit qu'on essayait de les royaliser en faveur 
d'un prince étranger, dont les émissaires s'agitaient. 

Je ne crois pas cependant qu'aucun des patriotes marquants ait songé 
sérieusement, après le 10 août, à appeler York ou Brunswick au trône 
de France : il était visible que la susceptibilité du patriotisme nouveau 
n'eût pas toléré une tentative si contraire aux principes et aux senti- 
ments qui venaient d'unir les peuples français en nation. 

^IJ Nous avons dit avec quelles hésitations et quelle lenteur les Fran- 
çais passèrent de l'idée négative de la suppression de la royauté à 
l'idée positive d'une république à établir en France. Quelle idée les 
hommes audacieux qui se risquèrent à ce passage se faisaient-ils de la 
république à organiser, soit qu'ils eussent désiré cette forme de gouver- 
nement, soit qu'ils s'y résignassent? 

C'est, évidemment, une république démocratique qu'ils voulaient éta- 
blir. 

On a vu que la Commune de Paris, consacrant une ère nouvelle, avait 
adopté cette .formule : Le 1 août 179.2, Van IV de la liberté et le pre- 
mier de Vcgalile: ^ et, en tête d'un des imprimés émanés de l'assemblée 
électorale de Paris ^ on voit cette légende : Liberté, i4 juillet 17 89; 

1. Le procès-verbal de cette visite se trouve dans le Patriote du 4 septembre. 

2. Voir ci-dessus, p. 228. 

3. Voir ci-dessus, p. 232. 

4. Discours à l'Assemblée électorale, par Gollot d'Herbois, 3 septembre 1792 (sur 
l'importance des bons choix). Paris, Gallelti, 1792, in-8 de 14 pages. Bibl. nat., 
Le 33/23. 



2o6 ÉVOLI'TKIN DF.S IDKKS l'dl.lTKjlKS 

ÉgaUti'\ 10 août 1189. C'est (\\\\'\\ efïot les Français d'alors considérè- 
rent la révolution du Kl aoùl, non pas seulement comme politique, 
mais aussi et surtout comme sociale. Ils y voyaient, ils y saluaient la 
destruction do la classe bourgeoise, la fin de cette distinction, si con- 
traire à la Déclaration des droits, en citoyens aclifa et en citoyens pas- 
sifs, l'établissement du suffrage universel, la démocratie. 

Et d'abord, puisiju'on en revenait aux princijies, comment la souve- 
raineté populaire, enfin reconiuu^ tout entière, allail-elle s'exercer? La 
Législative avait maintenu le sutTrage à deux degrés, assemblées pri- 
maires, assemblées électorales, mais comme un mode provisoire et 
parce ([u'il fallait suivre des règles uniformes qui permissent à la Con- 
vention de s'assembler promptement. Elle avait même déclaré,- dans le 
préambule du décret du 11 août, qui convoquait les électeurs, qu'elle 
« n'avait pas le droit de soumettre à des règles impératives l'exercice de 
la souveraineté », et que c'était seulement une invitation qu'elle adres- 
sait aux citoyens (( au nom de la liberté, de l'égalité et de la jjatrie ». 
Les Français suivirent ces prescriptions, mais il y eut, chez des indi- 
vidus et chez des corps, un mouvement d'ojtinion en faveur du suffrage 
direct à un seul degré. 

Marat se prononça dans ce sens, et, dans un placard du 28 août, 
dénonça les « vues cachées et perfides » qui avaient déterminé Brissot 
et ses amis « à conserver les corps électoraux, malgré le vœu du peuple, 
afin de ménager aux ennemis de la patrie les moyens de porter à la 
Convention nationale des hommes dévoués à leurs principes et de s'y 
porter eux-mêmes ' )). 

iVvec plus de modération, Robespierre exprima les mêmes préférences 
pour le suffrage direct : « Il eût été à désirer, dit-il, que, pour la Con- 
vention nationale, l'Assemblée se fût occupée à indiquer un mode 
d'élection plus simple, plus court, et plus favorable aux droits du 
peuple. Il eût fallu supprimer l'intermédiaire inutile et dangereux des 
corps électoraux, et assurer au peuple la faculté de choisir lui-même 
ses représentants. L'Assemblée a suivi les routines plus f[ue les prin- 
cipes. Mais il faut la louer de n'avoir proposé ce mode d'élection que par 
forme d'invitation et de conseil, et d'avoir rendu cet hommage à la 
souveraineté du peuple réuni dans les assemblées primaires -. )) 

Cette question fut débattue à la tribune des Jacobins. Le 12 août, 
Anthoine demanda que les assemblées primaires pussent élire directe- 
ment : « Une des plus grandes causes de nos maux, dit- il, est le mode 
d'élection employé pour la législature. Tant que vous aurez des corps 
électoraux, vous aurez de mauvais choix. Vous en avez un exemj)le 
bien frappant dans la différence sensible que l'on aperçoit entre les 
municipalités, choisies directement par le peuple, et les départements, 



1. ChôvremoiU, Jean-Paul Maral, t. II, p. 96. 

2. Défenseur de la Conslitution, n" xii. 



PLANS D'ORGANISATION UE LA RÉPUBLIQUE 257 

les tribunaux, choisis par les corps électoraux. Le meilleur, le seul 
moyen d'avoir de bons choix est qu'ils soient faits par le peuple, tout 
le peuple, rien que le peuple. On gagne facilement dans un département 
trois ou quatre cents électeurs : on ne gagne point quatre vingt mille 
citoyens '. » Et le lendemain 13, dans une pétition à l'Assemblée légis- 
lative, le club des Jacobins demanda le suffrage direct, en se fondant 
surtout sur ce principe, que « le peuple souverain doit le moins pos- 
sible aliéner sa souveraineté - ». 

Le sutTrage à deux degrés ne justifia pas les défiances exprimées par 
Marat, par Robespierre et par x\nthoine. Il forma la Convention des 
Français les plus énergiques et les plus capables. Le suffrage direct, à 
cette épocjue où la masse du peuple était si ignorante, aurait-il fait des 
choix aussi réfléchis ? 

Quoi qu'il en soit, c'est un fait à noter que, dans la capitale, il y eut 
dès lors un parti démocratique avancé qui réclama le suffrage universel 
direct, et qui crut y voir l'instrument de progrès le plus efficace, en 
même temps que le mode le plus conforme au principe de la souverai- 
neté nationale. 

La maxime des Jacobins, que le peuple souverain doit le moins pos- 
sible aliéner sa souveraineté, admet cependant une aliénation provisoire 
de cette souveraineté entre les mains des représentants du peuple ^ 
Mais plusieurs moyens sont proposés pour que cette aliénation ne puisse 
contrarier la volonté nationale. Ainsi l'assemblée électorale de Paris, le 
9 septembre, « reconnut et déclara comme principe que la souveraineté 
imprescriptible du peuple admet le droit inaliéniable et la faculté de 
rappeler ses représentants, toutes les fois qu'il le jugera convenable et 
conforme à ses intérêts », et que « les décrets de la Convention n'au- 
ront force de loi qu'après avoir reçu la sanction du peuple dans les 
assemblées primaires '' ». 

La question de la révocabilité des députés fut agitée dans quelques 
autres assemblées électorales, par exemple dans celles de l'Ain et de la 
Haute-Vienne, qui adoptèrent la question préalable, et dans celle des 
Bouches du-Rhône, qui déclara que les assemblées se réservaient le droit 
de révoquer (( ceux des députés qui trahiraient la patrie, soit en mani- 
festant des principes contraires à un gouvernement libre, soit en négli- 

\. La Société des Jacobins, l. IV. p. 198. 

2. Ibid., p. 203. 

3. Tout le monde semble d'accord pour établir une république représentative. 
L'idée que le peuple pût et dût exercer directement sa souveraineté ne fut guère 
formulée, à ma connaissance, que par un membre de l'assemblée électorale de 
Seine-et-Oise, qui proposa un mandai d'après lequel les députés ■■ demanderaient 
que le peuple exerçât sa souveraineté non par des délégués, mais par lui-même ■•. 
Cette motion ne fut même pas disculée. 

4. Arch. nat., C, ISU. Dans le texte de ce mandat, tel que le reproduit l'adresse 
des Jacobins du 12 septembre n'j2 {La Société des Jacobins, t. IV, p. 281), ce sont 
seulement les décrets constitutionnels qui se trouvent soumis à la sanction du 
peuple. 



258 ÉVOLl'Tinx DES IDÉKS POLITIOI-KS 

géant ou compromet tant les grands intérêts (lui leur sont confiés ». 
Elle exigea même de ses députés qu'ils s'engageassent à « n'aliéner pen- 
dant toute la durée de la session les biens qu'ils pourraient posséder, 
sans y être autorisés par les corps administratifs des lieux où ils seront 
situés, et pour nécessité urgente légalement prouvée, afin que ces biens, 
étant un gage pour la nation, puissent devenir sa propriété dans le cas 
où le député possesseur aurait été déclaré traître à la patrie * ». L'as- 
semblée de la Dordogne ne prononça pas la révocabilité de ses députés, 
mais elle ne leur donna des pouvoirs que pour dix huit mois : passé ce 
temps, ils ne pourraient prendre aucune part aux délibérations de la 
Convention -. 

La révocabilité des députés est donc dans le vœu de quelques assem- 
blées électorales, de quelques démocrates. La majorité n'acce[)te pas 
cette idée ou ne s'y intéresse pas. Les Jacobins l'acceptent en principe, 
puisqu'ils consacrent les résolutions de l'assemblée électorale de Paris, 
mais ils écoutent un des leurs, Simonne, qui, le 16 septembre, objecte 
les difficultés d'exécution, difficultés qui, selon lui. proviennent de ce 
fait que, « dès qu'un député est nommé à la Convention nationale, il 
n'est plus le mandataire du département qui l'a nommé, mais il devient 
le représentant du peuple français en général ^ ». 

Quant à l'article du programme parisien qui organisait une sorte de 
référendum populaire pour l'acceptation des lois, au moins des lois 
constitutionnelles, il se retrouve dans les procès-verbaux de plusieurs 
assemblées électorales. En tout cas, que la constitution dont la Con- 
vention doit doter la France soit soumise à un plébiscite, voilà un vœu, 
sinon général, du moins très fréquent ^. On demande aussi, mais assez 
rarement, que les assemblées primaires soient permanentes. C'est l'ap- 
plication du programme tracé dès 1790 par Loustallot et soutenu ensuite 
par les Cordeliers, et qui se résume en ceci, qu'en une démocratie, la 
Chambre haute est dans les assemblées primaires : le peuple français 
forme le véritable sénat de la république ^. 

Voilà les idées qui se faisaient jour, çà et là, avant l'établissement de 
la république, sur l'organisation de la souveraineté nationale. 



1. Ardi. ruit., C, 178. 

2. Ibid. 

3. La Société des Jacobins, t. 1\', p. 292. 

i. L'Assemblée électorale du Jura, le 8 septembre, « adopte comme vœu que la 
constitution à rectifier ne sera adoptée qu'après délibération par le peuple assem- 
blé... » Arch. nat., C, 119. 

5. Cette opinion se laisse entrevoir dans ces paroles de Barbaroux, prononcées 

devant l'assemblée électorale des Bouclics-du-Hhône, dont il était président: Le 

gouvernement représentalil" lui-même serait vicieux, si l'on continuait d'y consacrer 
la maxime erronée que le peuple ne peut plus exercer les pouvoirs délégués à ses 
représentants. Il faut que tout se rapporte au peuple, comme tout vient du 
peuple; il faut que sa souveraineté reste sans cesse active, soit qu'il nomme des 
législateurs et un pouvoir exécutif temporaire et responsable, soit qu'il sanctionne 
les décrets des uns et juge la conduite des autres. » Arch. nat., C, 178. 



PLANS U'ûR(IAN[SATION DE LA RÉPUBLIQUE 259 

Cette république, que l'on s'accordait à vouloir démocratique *, serait- 
elle aussi, comme nous disons, sociale? Y modifierait-on, quant à la 
propriété, l'organisation de la société, telle que les lois de la Révolution 
l'avaient fixée? 

Il ne faut pas oublier ({u'au moment où la république s'établit, un 
supplément de révolution sociale venait de se faire, et voici comment. 

C'est seulement en principe que la Constituante, dans la nuit du 
4 août 1789, avait « détruit entièrement le régime féodal ». Seuls, les 
droits seigneuriaux qui impliquaient une servitude personnelle avaient 
disparu dès lors. Les droits réels avaient été déclarés rachetables, et, 
jusqu'au racbat, dus comme auparavant. Tous ces droits, même ceux 
qui avaient été usurpés? Oui, la Constituante « présuma la légitimité 
de tous les droits réels, et rendit impossible au débiteur la preuve de 
l'usurpation - ». Et elle établit un mode de rachat qui rendit ce rachat 
très difficile, parfois impossible. Le mécontentement des paysans fut 
très vif : il y eut, çà et Là, des jacqueries. L'Assemblée législative donna 
satisfaction aux paysans sur un point : le 18 juin 1792, elle supprima 
sans indemnité tous les droits casuels, « à moins que lesdits droits ne 
soient justifiés, par le titre primitif d'inféodation, d'acensement ou de 
bail à cens, être le prix et la condition d'une concession du fonds pour 
lequel ils étaient perçus, auxquels cas lesdits droits continueront d'être 
perçus et d'être rachetables )). Aurait-elle osé étendre cette mesure à tous 
les droits féodaux, si la révolution du 10 août n'avait ébranlé toute 
l'œuvre de la Constituante et ouvert une ère de réformes égalitaires ^? 
Toujours est-il qu'un des résultats de cette révolution fut d'achever 
la ruine de cette féodalité qui, abolie en principe, subsistait dans beau- 
coup de ses effets. Par le décret du 2.3 août, toute propriété foncière fut 
réputée libre de tous droits tant féodaux que censuels, et ces droits 
furent abolis sans indemnité, à moins que l'acte primordial d'inféoda- 
tion, d'acensement ou de bail ne fût produit. La situation se trouva 
donc retournée, au détriment des propriétaires de ces droits : ce sont 
maintenant ces propriétaires qui doivent faire la preuve de leur pro- 
priété, et cette preuve sera le plus souvent impossible à faire, puisque 
ces actes primordiaux, remontant au xv ou au xiv'' siècle, ou plus haut 

1. C'est aussi l'époque où les mœurs tendent à se démocratiser davantage. L'usage 
du tutoiement, déjà proposé et essayé en 1791, est de nouveau recommandé par 
quelques publicistes (voir, par exemple, le Courrier de l'Égalité du octobre). Le 
directoire du département de la Drôme arrête, en septembre, que tous ses mem- 
bres porteront, pendant la séance, un bonnet rouge (A. Rochas, Journal d'un bour- 
geois de Valence, Grenoble, 1891-1892, 2 vol. in-8; t. I, p. 197). Les membres de 
l'assemblée électorale de la Drôme font de même. Le président de l'assemblée 
électorale du Lot, Jeanbon Saint-André, donne l'exemple de se coiffer du bonnet 
rouge. Les électeurs de Loir-et-Cher décident de ne plus employer, entre eux, les 
appellations de sieur et de monsieur. 

2. Ph. Sagnac, Im législation civile de la Révolution, Paris, 1898, in-8, p. 103. 

3. Thomas Lindet écrivait d'Évreux, le 20 août 1792 : « La Révolution nous mène 
loin. Gare la loi agraire! ■■ {Correspondance de Thomas Lindet, publiée par A. Mon- 
tier, Paris, 1899, in-8, p. 370.) 



200 ÉVULUTIU.N DHS lUKKS POLITIULES 

encore, avnioiil (lispniMi poiii- la pliiparl '. Co fui là le supplément de 
révolution sociale tiont nous avons [)arlc : il cliaiii;ea violemment, et 
tout à coup, la répartition des pro})riét(;s, il démocratisa davantage la 
Ilévolution, et les paysans racceptèrent avec joie. Ce bienfait contribua 
beaucoup, soit dit en passant, à les détacher de la monarchie et à les 
rallier à la république. 

])emandait-on alors plus que ce supplément de révohition sociale? 
Oui, en ce sens (pie les paysans voulaient voir supprimer même ceux 
des droits féodaux et censuels dont les titres primoi'diaux subsislaient. 
Et c'est ce que la Républi([ue leur accordera, par la loi du 17 juil- 
let 1793. Mais désirait-on que la propriété foncière, ainsi libérée, 
fût répartie autrement, plus également? Y avait-il un mouvement 
d'opinion en faveur de la loi agraire? Y eut-il une prédication 
socialiste? 

Le 29 août 1792, le Conseil exécutif provisoire avait nommé trente 
commissaires pour presser « la réquisition extraordinaiie d'hommes 
dans les seize départements qui environnent la capitale - )). Deux 
d'enire eux, Momoro et Dufour, envoyés dans le Calvados et dans l'Eure, 
tirent une propagande socialiste et répandirent une déclaration des 
droits où on lisait ces deux articles : « 1" La nation ne reconnaît que 
les propriétés industrielles; elle en assure la garantie et l'inviolabilité. 
2° La nation assure également aux citoyens la garantie et l'inviolabilité 
de ce qu'on appelle faussement propriétés territoriales, jusqu'au moment 
où elle aura établi des lois sur cet objet "'. )) Les Normands furent très 
émus par cette menace de « loi agraire ». A Bernay, il y eut un soulè- 
vement [lopulaire contre Momoro et Dufour ^ On les menaça « de leur 
couper le (;ou et de porter leurs tètes aux frontières ^ ». La municipalité 
les fît arrêter (8 septembre) et les amena devant l'assemblée électorale, 
dont le président, qui était Buzot, après avoir invité Momoro, auteur 
et signataire de la déclaration des droits socialiste, (( à se comporter 

1. Sagnac, p. 143. 

•2. Itecueil des actes du Comité de sdlid piihlic, [. 1, p. 3S. 

3. Annales patriotiques du 16 septembre 1792. — Otte Déclaration fui imprimée 
sous ce litre : De la Convention nationale, par .\.-F. Momoro, imprimeur, citoyen de 
la section du Théâtre-Français, dile de Marseille. Impr. nationale, s. d., in-4 de 
4 pages. Bibl. nat., Lb'''/297S. 

4. Mortimer-ïernaux (t. IV, p. 442) dit que Momoro fui arrêté à lÂsieux pour y 
avoir prêché la loi agraire, et ne parle pas de son arrestation à Bernay. Il y a dans 
les papiers de la Convention (Arch. nal., C, 233) une lettre de Momoro où il pro- 
teste contre « une lettre des corps administratifs de Lisieux, lue à la séance du 20 », 
qui le dit arrêté et détenu dans celle ville, ,1e n"ai jias retrouve cette lettre des 
corps administratifs de Lisieux. 

3. Lettre de Momoro et Dufour' du 8 septembre, dans les Révolnlions de Paris, 
t. Xlll, p. 479. Dans cette lettre, ils disent qu'on les a traités d'incentliaires, de 
séditieux, et Momoro dit : « Je distribuai à plusieurs membres (de l'assemblée 
électorale) des exemplaires de la Déclaration des droits de l'homme, avec quelques 
articles additionnels propres à une Convention nationale et signés de moi. ■> Mais 
les commissaires se gardent bien de reproduire ces articles et ne font pas con- 
naître le grief que les gens de Bernay avaient contre eux. 



PLANS d'organisation DE LA RÉPUBLIOUE 261 

avec circonspection et à se borner uniquement à l'objet de sa mis- 
sion ' », parvint à calmer les esprits. 

Les deux commissaires purent quitter Bernaj- sans être inquiétés. 
Mais leur tentative de propagande socialiste, qui s'ébruita dans toute 
la France, fit scandale : les journaux les plus avancés la désavouèrent 
et la blâmèrent -. 

Quant à l'assemblée électorale de l'Eure, à la suite de cet incident, 
elle se crut obligée, pour calmer les esprits, de « charger les députés . 
qu'elle avait nommés ou qu'elle allait nommer de respecter les droits de 
l'homme et du citoyen, ainsi que les droils de propriélé, et de ne jamais 
s'écarter de ces principes, dont elle leur fait un mandat spécial, sous 
peine d'infamie * ». 

D'autres assemblées électorales crurent devoir se prononcer aussi, à 
la même époque, contre les doctrines que nous appelons aujourd'hui 
socialistes. Ainsi celle du Cantal jura de s'opposer à la loi agraire; celle 
de l'Indre réclama le maintien des propriétés \ Elles ne pouvaient con- 
naître encore le scandale que Dufour et Momoro avaient provoqué dans 
l'Eure. Il y avait donc eu d'autres manifestations socialistes dont elles 
étaient préoccupées. Lesquelles? Je n'en ai point rencontré, dans les 
journaux et dans les autres imprimés, avant la réunion des assemblées 
électorales, et même ensuite je n'en ai trouvé que deux. C'est d'abord 
dans un journal-affiche intitulé Compte rendu au j^euple souverain, et 
dont Fabre d'Églantine était probablement l'auteur '", une sortie 
moqueuse contre les modérantistes amis des propriétés. C"est ensuite un 
article des Révolutions de Paris, paru le 22 septembre 1792, où, tout en 
protestant contre l'idée de la loi agraire, le journaliste anonyme fait 
cette déclaration : «... Il est nécessaire — et sans cela point d'égalité, 
et sans égalité point de Uberté — il est nécessaire qu'on opère un rap- 
prochement dans les fortunes qui détruise le principe vicieux de la pré- 



1. Procès-verbal de l'assemblée électorale de l'Eure. Arch. nat., C, l'8. Voir aussi 
les Mémoires de Buzot, éd. Dauban, p. 166, et le discours de Buzot à la Convention, 
le 12 octobre 1792. 

2. \oh- \e Patriote français, cité par les Annales patriotiques du 16 septembre; 
les A)inales patriotiques du 18 septembre; le Courrier de Corsas du 16 septembre; 
le Courrier de rÊgalite' du 22 septembre : « En vérité, de pareils fous, dans un 
autre temps, devraient exciter la pitié, etc. » Voir aussi un article de Guynement 
de Keralio dans la Clironique de Paris du 22 septembre : « .... Embrassant les 
songes de quelques rêveurs, ils veulent dégrader les iiommes en les abaissant à 
l'état de brutes, et rendre la terre commune entre eux.... » Le Conseil exécutif 
rappela tous ses commissaires, le 21 septembre (Hecueil des actes du Comité de snlAit 
pubtic, t. 1, p. 59). Momoro fut dénoncé à la Convention le 26 novembre 1792 
{Journal des Débats et des Décrets, p. 413). 

3. Arch. nat., C, 178. 

4. D'autre part, l'assemblée électorale de Paris fut dénoncée, mais sans preuve, 
comme voulant la loi agraire. Voir le discours de Robespierre aux Jacobins, 28 oc- 
tobre 1792, ap. Bûchez, t. XX, p. 19. 

5. Voir mes Etudes et leçons, seconde série, p. 86 à 89. — Le numéro de ce 
journal est sans date, mais certainement postérieur aux massacres de Versailles, 
qui eurent lieu le 9 septembre 1792. 



262 KNdLITlON l»KS IDEES POLITIQUES 

poiidéraiico des riches sur les pauvres. Il ne doit i)as être permis à un 
citoyen de posséder i>lus d'une (|unnlité fixée d'arpents de terre dans 
chaque canton... » Le même journaliste voudrait aussi détruire l'inéga- 
lité morale par l'instruction [>ul)li(|ue '. 

Quand même ces articles auraient paru avant les élections à la Con- 
vention, suffiraient ils à expli(|uer cette peur du socialisme, de la loi 
agraire, qui incpiiéta tant de Français au moment où la monarchie 
allait disparaître? 11 y eut sans doute une propagande socialiste orale, 
tentée çà et là par quelques excentriques comme Momoro, et dont il 
n'est resté aucune trace écrite. 11 est probable aussi que les contre-révo- 
lutionnaires, par tactique, prêtèrent aux démocrates et aux républicains ^ 
tout un plan de loi agraire, pour inquiéter les bourgeois et les paysans. 
Les Annales patriotiques du 20 septembre dénoncèrent cette manœuvre 
des royalistes et parlèrent de la loi agraire comme d'un épouvantail. 

En tout cas, il est indéniable que ce spectre de la loi agraire efTraya 
réellement l'opinion, comme le prouvent les mandats antisocialisles 
votés par quelques assemblées électorales, comme le prouve surtout ce 
l'ait (ju'un des premiers décrets de la Convention ait eu pour objet 
(21 septembre) de placer les propriétés sous la sauvegarde de la nation. 
Il y eut donc, en août et en septembre 1792, une propagande socialiste, 
mais elle n'eut d'autre résultat que de provoquer aussitôt un fort cou- 
rant d'opinion antisocialiste. On vit bien que la France avait horreur 
de la loi agraire, et qu'elle entendait maintenir le droit de propriété tel 
qu'il existait alors. 

Le vœu général de l'opinion n'est donc pas, en septembre 1792, que 
la future république démocratique soit aussi une république sociale, où 
la propriété serait répartie selon d'autres principes et plus également. 

Comment serait organisé le pouvoir exécutif de la République fran- 
çaise? 

Les Révolutions de Paris demandèrent un chef unique, qui ne s'ap- 
pelât pas roi, qui ne fût ni héréditaire, ni à vie ^ c'est-à-dire un prési- 
dent de la républi([ue. C'est aussi un président de la république que 
semblèrent demander les assemblées primaires de Lons-le-Saunier, 
quand elles exprimèrent le vœu que la Convention abolit la royauté, (( du 
moins celle que des préjugés étrangers à la nature avaient rendue héré- 
ditaire * ». Mais la France possédait-elle un Washington? Ne risquait- 

d. Révolutions de Paris, n" clxvii, du 15 au 22 septembre 1792; t. Xlll, p. 525. 

2. La Correspondance littéraire secrète du 14 septembre relate, tout en le croyant 
mal fondé, le bruit que le « parti de Robespierre » songe à la loi agraire. <• Voici 
cependant, ajoute le rédacteur anonyme, un fait dont j'ai été témoin dans un 
cabinet littéraire du palais d'Orléans : Un pauvre y vient demander l'aumône, et 
personne ne répond. Après avoir motivé ses besoins assez honnêtement, sans avoir 
rien obtenu, le pauvre ajoute : » Mes frères, vous ne devez pat me refuser; nous 
devons partager : c'est à présent ta loi. » Nous avons ri, et un de nous a donné 
l'aumône. » 

3. T. XIII, p. 325. 

4. Courrier de V Egalité, l. I. p. 221-223. 



PLANS D'ORGANISATION DE LA RÉPUBLIQUE 263 

elle pas de se donner un dictateur '? Un dictateur! C'est justement ce 
que demandait Marat. Mais il avait beau décorer parfois ce dictateur du 
nom de tribun du peuple, je ne vois pas que l'opinion l'ait suivi dans 
son vœu, ni dans le vœu, également maratiste, d'un triumvirat de dic- 
tateurs. On s'efïraya même de ces projets, et on crut voir ce triumvirat 
déjà formé dans l'association de Danton, de Marat et de Robespierre -. 
Ce fut là, en septembre 1792, un épouvantait, que les contre-révolu- 
tionnaires agitèrent habilement avec le spectre de la loi agraire. La 
France voulait une république égalitaire, mais elle la voulait libérale, et, 
puisque ce Conseil exécutif provisoire de six membres fonctionnait 
bien, elle ne demandait qu'à le garder. Les vœux semblent bien pro- 
noncés alors pour un gouvernement qui ne fût pas dictatorial. 

Une autre question était à l'ordre du jour, et depuis longtemps : cette 
république démocratique à fonder serait elle fédérative ou unitaire? 

La république fédérative avait déjà été proposée, en juillet 1791, par 
Billaud-Varenne, qui sera cependant, en 1793, un des apôtres et un 
des agents de la République unitaire, un des plus acharnés adversaires 
du fédéralisme girondin '. 

Elle fut de nouveau proposée aux Jacobins, le 10 septembre 1792, 
par un certain Terrasson. « Je crois, dit-il, que le gouvernement fédé- 
ratif est le seul qui convienne à la France. » « ... Je ne sais quelle 
objection on peut faire au philosophe Jean-Jacques, lorsqu'il dit expres- 
sément, dans son Traké sur le gouvernentent de. In Poiorjiip^ que le gou- 
vernement fédératif est le seul qui convienne à des hommes libres 
réunis sous un grand empire. Or, Messieurs, si cet axiome était vrai 
pour la Pologne, à raison de son étendue, combien n'est-il pas plus 
applicable à la France dans la position où elle se trouve? J'insiste donc 
de nouveau, et, appuyé de l'autorité du divin Jean- Jacques, regardant 
le gouvernement fédératif comme le seul qui nous convienne, j'insiste 
pour qu'on mette à l'ordre du jour la proposition que j'ai faite : les 
moyens de perfectionner le gouvernement fédératif. » Il invoqua aussi 
l'exemple de l'Amérique. 

Un Jacobin, dont nous n'avons pas le nom, répondit à Terrasson 
que, « supposé qu'il fût décidé en général que le gouvernement fédé- 
ratif fût le meilleur possible, ce ne serait pas encore une raison pour 
l'adopter aveuglément, car il ne s'ensuivrait pas qu'il dût être le meil- 

1. Il y avait même des démocrates qui déclaraient (in'un président unique, fùt-il 
un Wasliinglon, était dangereux pour la liberté. Voir le discours de Chabot aux 
Jacobins, le 10 septembre 1792 (Lu Société (/*■.« Jncohins, t. IV, p. 277-278). D'autre 
part, la motion de faire de Robespierre un dictateur passager avait été peut-être 
formulée après le 10 août. Birliaroux déclara à la Convention, le 23 septembre 1792, 
que Panis avait, dans une conversation avec les Marseillais, <■ désigné nominative- 
ment Robespierre comme l'homme viu'tueux qui devait être dictateur de la France ». 
Mais Panis nia aussitôt ce propos. 

2. Marat déclara à la Convention, le 25 septenibie !7'.i2, que cette idJe lui était entiè- 
rement per.'^onneile, et que Robespierre et Danton l'avaient constamment improuvée. 

3. Voir ci-dessus, p. 135. 



264 KVIILUTION l)i:s IDHHS PÛLITIQUKS 

leur à établir dans lo inuinenl actuel ». Tcrrasson répliiiua (( que ce 
n'est pas pour un moment qu'il s'agit de faire un gouvernement, et 
qu'ainsi il est inutile de considérer si la forme du gouvernement fédé- 
ratif convient actuellement à la France ; il faut examiner si elle lui con- 
vient en général : car, je le répète, il ne s'agit pas de f.iirc iiii gouver- 
nement pour vingt ans, trente ans : il faut en faire un pour un très 
long temps, pour toujours, s'il était possible ». Cette théorie radicale 
ne fut pas du goût des Jacobins, dont la politi(|ue était plutôt « oppor- 
tuniste », comme nous dirions, et plusieurs orateurs soutinrent qu'il 
fallait avant tout tenir compte des circonstances. 

De ce nombre fut le véhément Chabot. Mais il ne repoussa pas seule- 
ment le fédéralisme comme inopportun : il le di'clara mauvais en soi 
pour la France, et il expliqua en bons termes pourquoi le régime amé- 
ricain ne pouvait convenir à notre pays. Selon lui, la république fédé- 
ra tive, par son impuissance, favoriserait les espérances du coté droit de 
la Législative : et à ce propos il fit savoir qu'il existait dans cette assem- 
blée trois partis, dont « l'un est pour la séparation du royaume en 
grandes divisions, l'autre en très petites divisions, et un troisième veut 
que les divisions restent telles qu'elles sont ' ». 

Le club ne se prononça pas. Mais s'il y eut une politique jacobine, ce 
fut une politique antifédéraliste, unitaire. 

La question ne fut guère posée dans les assemblées électorales. 
Cependant je lis dans le procès-verbal de l'assemblée des Bouchcs-du- 
Rhône cette déclaration très nette de Barbaroux : « Le gouvernement 
fédératif ne convient pas à un grand peuple, à cause de la lenteur des 
opérations executives, de la multiplication et de l'embarras des rouages ». 
Aucune assemblée électorale ne manifesta de tendances fédéralistes. 

Ces tendances, je ne les trouve pas davantage dans la presse pério- 
dique d'alors, et, quant aux brochures politiques, je ne les rencontre 
que dans celle de Lavicomterie, la lirpiihlique sans impôts -. Il y conclut 
à une république fédérative, à une fédération universelle des villes et 
des hameaux dans chaque département, et de tous les départements 
entre eux. Les lois générales seront communes. 11 y aura des règle- 
ments locaux. (( Le nom de capitale de l'empire sera aboli comme 
celui de roi. » Cependant ce fédéraliste'^ se montre très préoccupé de 
l'unité nationale, et ce ne sont pas 83 républiques autonomes qu'il 
veut établir en France, à l'imitation des treize Etats unis de l'Amérique 
du Nord. 

Ce qui est sûr, c'est que les tendances unitaires se manifestent avec 



1. La Société des Jacobins, t. IV, p. 273 à 279. 

2. Paris, 1792, in-8 de 380 pages. Hibl. nat., Ll>i9/I0919. 

3. Il osl curieux de constater que les tendances fédéralistes, avant l'établissement 
de la république, ne sont exprimées par aucun des futurs Girondins (on a même 
vu que Barbaroux condamnait expressément le fédéralisme), mais par deux des 
futurs Montagnards, Billaud-Varenne en 17'J1, Lavicomterie en 1792. 



PLANS D'ORGANISATION DE LA RÉPUBLIQUE 265 

plus de force en France, à la veille de l'établissement de la république. 
Il semble entendu que les députés de chaque département représente- 
ront moins ce département que la France. L'élite et la masse sentent, 
celle-là avec netteté, celle-ci confusément, qu'en ce pays envahi, menacé 
de son indépendance, la défense nationale réclame une forte centralisa- 
tion. Quand le président de l'Assemblée législative, François (deNeuf- 
chàteau), salua la Convention nationale constituée (21 septembre), il lui 
exprima, au nom des Français, « le vœu le plus formel de maintenir, 
entre toutes les parties de ce vaste empire, l'unité dont votre auguste 
assemblée est désormais le centre commun et le lien conservateur ». 

Voilà les idées qui se font jour sur l'organisation intérieure de la 
future république. Quel sera le rôle de cette république dans l'Europe 
et dans le monde? Quelle sera sa politique étrangère? 

Terminer victorieusement la présente guerre, chasser les iVutrichiens 
et les Prussiens du sol de France, puis s'allier à la Prusse et à l'Angle- 
terre contre l'Autriche, voilà le principal article du programme de poli- 
tique étrangère formulé, en des discours de tribune, en des articles de 
journaux, par les plus notables des « patriotes » d'alors. 

La république sera-t-elle propagandiste? Oui, puisque la Révolution 
est devenue propagandiste depuis la fin de l'année 1791. Un seul 
homme s'était opposé à ce mouvement, Robespierre. Depuis la déclara- 
tion de guerre, il ne parle plus contre les « missionnaires armés ». La 
propagande peut être, provisoirement, une arme utile de défense 
nationale. Dans cette guerre de la liberté, il faut prendre parti pour les 
peuples contre les rois, afin d'affaiblir les rois en les brouillant avec 
leurs peuples. Mais beaucoup de patriotes continuent à voir dans la 
propagande autre chose qu'un expédient provisoire. Le devoir perma- 
nent, l'intérêt permanent de la France leur semble être d'affranchir les 
peuples, d'étendre au monde entier la Révolution française, de munici- 
paliser l'Europe, non seulement en prêchant les droits de l'homme, 
mais, si les peuples requièrent notre assistance, par la force des armes. 
La Commune révolutionnaire du 10 août, qui cependant compte Robes- 
pierre parmi ses membres, accepte et publie ce programme de propa- 
gande armée, et on lit dans le procès-verbal de sa séance du 13 août : 
(( Un membre propose de faire une adresse à l'Assemblée nationale pour 
lui demander qu'elle déclare, au nom de l'empire français, qu'en renon- 
çant à tous projets de conquête, la nation n'a point renoncé à fournir 
des secours aux puissances voisines qui désireraient se soustraire à 
l'esclavage. Cette proposition est adoptée '. » 

L'idée de la répubhquc universelle apparaît alors. Elle semblait 
hanter vaguement l'esprit des pétitionnaires qui demandèrent à la 
Législative, le 24 août 1792, « que le titre de citoyen français fût accordé 
à tous les philosophes étrangers qui ont soutenu avec courage la cause 

1. Procès-verbaux de la Commune de Paris, éd. Toiirneux. p. 17. 

RÉVOLUTION FRANÇAISE. 18 



266 ÉVOLUTION DES IDÉES POLITIQUES 

(le la libortr cl (|ui oui l)i('ii nirrité de rhumnnité ». Dans le décret que 
l'Asscmbléo rendit en conséquence, le 26 août, sur le rapport de (iuadet, 
elle déclara (ju(^ les hommes (|ui avaient (( prépan'' rafïranchissement 
des peuples » ne pouvaient (( être regardés comme étrangers par une 
nation que ses lumières et son courage ont rendue lil)re )). S'il ne lui 
est permis (( d'espérer que les hommes ne forment un jour devant la 
loi, comme devant la nature, qu'une seule famille, une seule associa- 
tion, les amis de la liberté n'en doivent pas moins être chers à une 
nation (Hii a i)roclamé sa renonciation à toutes conquêtes et son désir 
de fraterniser avec tous les ])euples », surtout au moment (( où une 
Convention nationale va fixer les destinées de la France et préparer 
peut-être celles du genre humain ». En conséquence elle conféra le 
titre de citoyen français à Joseph Priestley, à Thomas Paine, à Jérémie 
Bentham, à William Wilberforce, à Thomas Clarkson, à Jacques Mac- 
kintosh, à David Williams, à N. Gorani, à Anacharsis Cloots, à Cor- 
neille Pauw, à Joachim-Henri Campe, à N. Pestalozzi, à George 
Washington, à Jean llamilton, à N. Madison, à H. Klopstock. à Thadée 
Kosciuszko et à Schiller '. 

Un de ces étrangers, le célèbre Prussien républicain Anacharsis Cloots, 
parut le lendemain à la barre, et prêta le serment « d'être fidèle à la 
nation universelle, à l'égalité, à la liberté, à la souveraineté du genre 
humain ». « Gallophile de tout temps, dit-il, mon cœur est français, 
mon àme est saus-culoUe. » On applaudit vivement ^ Le 9 septembre, 
cet « orateur du genre humain )), comme il s'intitulait lui-même, 
reparut à la barre, au nom des imprimeurs, pour demander les hon- 
neurs du Panthéon en faveur de Gutenberg, et, en même temps, il se 
fit en ces termes l'apùtre de la république universelle : a Voulez-vous 
exterminer d'un seul trait tous les tyrans? Déclarez authentiquement 
que la souveraineté est le patriotisme commun et solidaire de la totalité 
des hommes de la nation unique. Cette latitude est d'autant plus natu- 
relle qu'aucun de nos articles de la Déclaration des droits ne s'adapte 
à la France exclusivement. Les principes éternels ne se mesurent pas 
sur des noms fugitifs, sur des localités éphémères, sur des rivalités 
homicides. Les Français, les Anglais, les Allemands et tous les membres 
du souverain perdront leur étiquette gothique, leur isolement barbare, 
leur indépendance respective, contentieuse, belligérante, ruineuse; ils 
perdront, dis-je, le souvenir de tous les maux politiques dans la frater- 
nité universelle, dans l'immense cité de Philadelphie. La nature, plus 
puissante que les hommes dénaturés, nous ramène impérieusement à 
l'ai'bilrage de la famille humaine, et cette famille est unique comme la 
nature. Le premier peuple voisin (pii s'amalgamera avec nous donnera 
le signal de la confédération universelle... Nous trouverons dans la 

1. Procès-verbal de l'Assemblée léqislativc. t. Xlll. p. 2S4, 337. 

■2. Moniteur, réimpression, t. XIII. p. 552. et Journal des Débals et des Décrets. 
n" 335, p. 102. 



PLANS D'ORGANISATION DE LA RÉPUBLIQUE 207 

nation unique le meilleur gouvernement possible avec le moins de 
dépenses possibles... La république yniverselle des Français fera des 
progrès rapides et plus heureux que l'église universelle des chrétiens. 
La catholicité d'un catéchisme éternel l'emportera sur la catholicité 
d'un principe sacerdotal. L'erreur prosterne tous les musulmans vers 
la Mecque : la vérité relèvera le front de tous les hommes fixant leurs 
yeux sur Paris... L'art de Gutenberg sera désormais notre principal 
véhicule. Ce grand art vous a faits, non pas les mandataires de 83 dé- 
partements ni de 6,000 cantons, mais les représentants de vingt-cinq 
millions d'individus : il vous fera un jour les représentants d'un mil- 
liard de frères. L'univers, casé en mille départements égaux, perdra le 
souvenir de ses anciennes dénominations et contestations nationales, 
pour conserver éternellement la paix fraternelle sous l'égide d'une loi 
qui, n'ayant plus à combattre des masses isolées et redoutables, ne 
rencontrera jamais la moindre résistance nulle part. L'univers formera 
un seul Etat, l'Etat des individus unis, l'empire immuable de la Gronde- 
Germanie, la république universelle '. » 

Cette république universelle ne fut pas le rêve isolé et inconnu d'un 
excentrique. Beaucoup de Français applaudirent Cloots. Il fut élu 
député à la Convention nationale par deux départements : l'Oise et la 
Saône-et-Loire ^ 

Ainsi, république démocratique, république unitaire, république pro- 
pagandiste, tendant à devenir universelle, voilà l'idéal qui s'offre à 
beaucoup d'esprits, en août et en septembre 1792. La masse de la nation, 
qui ignore encore le mot de république ou comprend mal la chose, ou 
même s'en défie, n'a certes pas d'idées communes sur l'organisation et 
sur le rôle de la future république. Elle ne songe qu'à la tâche immé- 
diate que les circonstances lui imposent, c'est-à-dire à chasser l'étranger 
de France, à combattre les rois, et, puisque le roi de France a trahi, à 
se sauver par elle-même. Quant au mode de gouvernement, elle se rallie 
à celui qui existe : un Conseil exécutif élu gouvernant d'accord avec 
une Assemblée élue. Qu'on l'appelle république, si on veut : elle y con- 
sentira; puis, ayant vu la république, elle l'aimera, elle se sentira répu- 
blicaine, comme l'est déjà cette élite dont nous avons raconté les diverses 
manifestations '\ 

1. Moniteur, réimpression, t. XIII, p. 660, 661. 

■2. Quand les électeurs des déparlemenls de l'Oise et de la Saôue-et-Loire élurent 
Cloots, ils ne connaissaient pas encore son discours du 9 septembre, mais ils con- 
naissaient son discours du 27 août, sur la nation universelle, et cette idée se trou- 
vait dans plusieurs écrits antérieurs de Cloots. 

3. Barèrc dira à la Convention, le 3 frimaire an II : <• Où était la république au 
commencement de la campagne? Dans quelques décrets, dans le cœur d'un petit 
nombre d'hommes fermes et dévoués à la mort pour s'être élevés à la liberté. Où 
est aujourd'hui la république? Dans le vœu constant des représentants, dans le 
courage des armées, dans la volonté du peuple, dans les sociétés populaires, dans 
les victoires de la Vendée et de Lyon, et dans le cœur de ces francs sans-culottes, 
dégagés des préjugés monarchiques et religieux, et ne connaissant plus que le dieu 
de la nature et de la liberté. » 



CHAPITRE ÏII 



Établissement de la République 



l.Al)olilion de I.i royauté (21 septembre 1792). — 2. Etablissement de la répu- 
blique (22 septembre 1192). — 3. Comment l'opinion publique accueillit cet établis- 
sement. 

T L'Assemblée législative n'attendit pas, pour convoquer la Con- 
vention, que tous les élus fussent arrivés à Paris. Dès qu'elle 
ajjprit qu'un certain nombre d'entre eux étaient présents, elle décida 
de céder la place à la nouvelle assemblée. Le 19 septembre 1792, sur le 
rapport que lui fit Lasource au nom de sa commission extraordinaire ', 
elle décréta que « l'archiviste convoquerait les députés à la Convention 
nationale pour demain 20 septembre 1792, à quatre heures après-midi », 
aux Tuileries, et que le maire de Paris leur fournirait une garde. 

La première séance de la Convention eut donc lieu le 20 septem- 
bre 1792. 

Ce fut une séance à huis clos, où l'Assemblée se constitua. Elle con- 
stata la présence de 371 membres, sur 749 qui avaient dû être élus *. Elle 
nomma son bureau, par appel nominal et à haute voix. Petion fut élu 
président par 235 voix sur 2o3 votants. Les secrétaires furent Con- 
dorcet, Brissot, Rabaut Saint-Etienne, Lasource, Vcrgniaud, Camus. 
(Le 21 au soir, elle compléta ce bureau en nommant Condorcet vice- 
président par 194 voix sur 349 votants ^). Par ces premiers votes, elle 

1. Journal des Débats et des Décrela, p. 375. 

2. Décret du 11 août 1792, art. 4 : ■• Chaque département nommera le nombre de 
députés et de suppléants qu'il a nommés pour la législature actuelle. » Or le décret 
du 2o mai 1791, art. 5. avait fixé ce nombre à 74.5. Il fut porté ensuite à 719, parce 
que les deux districts que formèrent Avignon et le Comtat-Venaissin eurent 
4 députés à élire. Le décret du 22 août 1792 édicta qu'en outre de ces 749 il y aurait 
à la Convention 34 députés des colonies. 

3. Condorcet fut remplacé, comme secrétaire, par Ghasset. 



AliÛLIÏION DE LA ROYAUTE 269 

montra donc une tendance anti-robespierriste, anti-maratiste, ou, si l'on 
veut, anti-parisienne. 

Le lendemain matin, la Législative décida d'aller chercher la Conven- 
tion nationale pour l'amener dans sa propre salle, au Manège, où elle 
devait siéger jusqu'à ce qu'on lui eût préparé un local aux Tuileries. Les 
discours échangés, à cette occasion, par les deux présidents, donnent 
des indications intéressantes sur l'idée qu'on se faisait alors des pou- 
voirs et du rôle de la Convention. François (de Neufchâteau), président 
de la Législative, dit que la Convention avait des pouvoirs illimités 
pour établir (( un gouvernement populaire et libre ». Petion, président 
de la Convention, dit que la constitution n'était rendue sacrée que 
(( par la superstition nationale )), que la nation voulait « assurer ses 
droits et son bonheur sur des bases plus solides », que la Convention 
tenait dans ses mains « les destinées d'un grand peuple, du monde 
entier et des races futures », et qu'elle allait « travailler pour le genre 
humain ». Le môme -jour, à la tribune, Manuel définit la Convention 
« une assemblée de philosophes, occupés à préparer le bonheur du 
monde », et Basire la définit aussi une assemblée de philosophes. 

On n'avait pas entrevu un si grand et si large programme dans les 
procès-verbaux des assemblées électorales, de même que dans les 
cahiers de 1789 on n'avait pas discerné une révolution aussi radicale 
que celle qu'opéra l'Assemblée constituante. Il semble qu'en 1792 il se 
produisit le même phénomène qu'en 1789. Les mandats étaient vagues 
ou discordants : une fois réunis, un môme but s'offre aussitôt aux 
mandataires \ qui forment un môme dessein et vont, par un accord 
improvisé, commencer une môme entreprise, mais non pas sans hésiter 
pendant quelques instants. 

Voilà donc la Convention réunie au Manège, en séance publique, le 
21 septembre 1792. 

Elle ne s'occupe pas tout de suite de la grande question de la forme 
du gouvernement. Des questions secondaires sont soulevées d'abord. 
Ainsi Manuel demande pour le président, qu'il appelle « président de 
la France », des honneurs extraordinaires, un logement aux Tuileries. 
Cette motion est écartée par la question préalable. On la trouve trop 
royale. En la combattant. Chabot et Couthon se prononcent contre la 
royauté. Mathieu parle môme de (( l'organisation de la république » ^ 

Alors Danton, selon son caractère et sa politique, allant droit 
aux objets qui préoccupaient l'opinion, dit que, pour détruire « les 
vains fantômes de dictature, les idées extravagantes du triumvirat, 
toutes ces absurdités inventées pour effrayer le peuple, il faut déclarer 
que la constitution devra être acceptée par les assemblées primaires ^ ». 

1. Voir ci-dessus, p. 32. 

2. Monileur, réimpression, t. XIV, p. 7. 

3. RalTron demanda même que cette mesure fût appliquée à toute loi qui oblige- 
rait la nation. {Journal des Débats et des Décrets, p. 5.) 



270 ETABLISSEMENT DE LA UEl'LBLinlE 

Car c'est bien une constitution que la Convention a à faire : « Souve- 
nons-nous que nous avons tout à revoir, tout à recréer, que la Déclara- 
tion des droits elle même n'est pas sans tache, et qu'elle doit passer à la 
revision d'un peuple vraiment libre ». 11 faut aussi rassiu'er la France, 
inquiète de la propagande socialiste ' : « Abjurons ici toute exagéra- 
tion; déclarons que toutes les propriétés territoriales, individuelles et 
industrielles sont éternellement maintenues ». 

Après diverses observations, où parut l'unanimité du zèle anti-socia- 
liste de la Convention, il fut décrété : « 1" qu'il ne peut y avoir de 
constitution que celle qui est acceptée par le peuple; 2" que les per- 
sonnes et les propriétés sont sous la sauvegarde de la nation. » 

Manuel demanda alors que la cfuestion de l'abolition de la royauté 
fût le premier objet des travaux de la Convention. 

Pbilippeaux et Quinette dirent qu'il était plus urgent de décréter 
l'exécution provisoire des lois non abrogées, le maintien des pouvoirs 
non révoqués ou non suspendus, la continuation du paiement des con- 
tributions publiques. Un décret conforme fut rendu. 

L'abolition de la royauté se trouvait ainsi ajournée : il semblait 
même, d'après l'avant dernier décret, que cette abolition ne pût se faire 
que par un plébiscite. 

La séance allait être levée, quand la parole fut demandée par Collot 
d'Herbois, président de cette assemblée électorale de Paris qui avait 
donné un mandat républicain à ses élus ■ : (( Vous venez, ditil, de 
prendre une délibération sage. Mais il en est une que vous ne pouvez 
remettre à demain, que vous ne pouvez remettre à ce soir, que vous ne 
pouvez différer un seul instant sans être infidèles au vœu de la nation : 
c'est l'abolition de la royauté. )) 

Il s'éleva, dit le Mott'deui\ des applaudissements unanimes. 

Puis des hésitations se produisirent ^ Quinette dit : « Nous n'avons 
mission que de faire un gouvernement positif, et le peuple optera ensuite 
entre l'ancien, où se trouvait une royauté, et celui que nous lui présen- 
terons ». Il fallait d'abord, selon lui, s'occuper de punir Louis XVI. 

Mais Grégoire improvisa une virulente déclamation contre les rois, 
contre la royauté, parla de détruire (( ce talisman magique », et pro- 
voqua une scène d'enthousiasme : « Tous les membres de l'Assemblée, 
dit le procès-verbal, se lèvent par un mouvement spontané, et, par des 
acclamations unaiiinics. ils protestent contre une forme de gouverne- 
ment qui a causé tant de maux à la patrie ». Puis les hésitations 
recommencent. Rasire déclare qu'il se défie de l'enthousiasme : il vou- 

1. Voir ci-dessus, p. 202. 

2. Voir ci-dessus, \^. 238. 

.3. Caniille Dcsnioulins, dans son Histoire secrète de la Re'volulion (Œuvres, éd. 
Claretie, t. I, p. 333), dit qu'en septembre l'792 « une grande partie de la Convention 
était royaliste ». Mais il ne donna d'autre preuve de ce royalisme que les <■ impré- 
cations » des Girondins contre Paris. Quand il écrivit ce pamphlet, en 1"93, il vou- 
lait perdre les Girondins en les présentant comme royalistes. 



ABOLITION DE LA ROYAUTÉ 271 

(Irait une discussion solennelle '. Grégoire insiste : « Les rois, dit-il, 
sont en morale ce que les monstres sont en physique. » Ducos, Billaud- 
Varenne parlent pour l'abolition immédiate '. Manuel trouve ïaholition 
contraire aux principes décrétés : il faut se borner à déclarer que la 
nation ne veut pas de roi. 

Enfin toutes les objections tombent, les hésitations cessent, les con- 
ventionnels se rallient contre la royauté, et le décret suivant est rendu : 

(( La Convention nationale décrète, à l'unanimité, que la royauté est 
abolie en France ^. » 

Il est ensuite décidé que ce décret sera envoyé, par des courriers 
extraordinaires, aux départements, aux armées, et proclamé solen- 
nellement dans toutes les municipalités. Un député ayant proposé 
d'ordonner de tirer le canon, d'illuminer, la Convention passa à l'ordre 
du jour, motivé sur ce que le peuple n'avait pas besoin qu'on l'incitât 
à témoigner sa joie \ 

Les députés et le public des tribunes, une fois le décret rendu, 
furent saisis d'enthousiasme : « 11 est impossible, dit le Journal de 
Perlcl, de dépeindre à nos lecteurs l'impression que ce décret a faite 
sur tous ceux qui l'ont vu rendre. Applaudissements, bravos, chapeaux 
en l'air, serments d'en maintenir l'exécution contre tous les tyrans 
réunis, cris de Vive la liberté et régalitéf voilà une faible esquisse de 
ce que nous avons vu. Qu'on y ajoute les frémissements de tous les 

1. C'était aussi ropinion de Brissot. Il écrivit dans la Chronique du Mois d'octobre 
1793, p. lo : «...J'aurais désiré qu'à l'enthousiasme quia fait décréter l'abolition de 
la royauté se fût jointe une discussion sur la nécessité de cette abolition, sur la 
possibilité du gouvernement républicain en France. » D'autre part, dans un discours 
qu'il prononça aux Jacobins, le 23 septembre 1792, Collot d'Herbois s'exprima ainsi: 
" Je ne parle pas du décret qui a aboli la royauté : il était fait avant que nous le 
prononcions; il a été le produit d'un sentiment général, et tous les bons décrets 
seront rendus ainsi. Lorsqu'on nous a dit qu'il ne fallait pas rendre ainsi des décrets 
à la volée, on a dit une grande sottise, car tout ce qui est inspiré est bon, et un 
décret rendu à la volée est un décret inspiré. » [La Société des Jacobins, l. IV, 
p. 325). 

2. Journal des Débats et des Décrets. 

3. On lit dans le Courrier de VÊgalité, p. 292 : « Un membre propose de faire pré- 
céder le décret d'abolition delà royauté d'un considérant où l'on retracera les crimes 
des rois. M. Ducos : " Tout considérant est inutile. L'histoire des crimes de Louis XVI 
<• servira de considérant. Je demande que la royauté soit purement et simplement 
« abolie en France. Tout le peuple a consacré ce principe, et vous ne ferez que 
« répéter le vœu déjà manifesté de la nation entière. » {Vifs applaudissements). On 
propose plusieurs rédactions; celle-ci est adoptée à l'unanimité et par mille acclama 
tions et bravos. » Bibliot. nat., Le 2/708, in-8. 

4. Quel était le nombre des conventionnels présents? Le procès verbal et les jour- 
naux sont muets sur ce point. On a vu plus haut, p. 268, que, le 20 septembre 1792, 
quand la Convention se constitua, il y avait 371 présents sur 749, c'est-à-dire qu'il 
manquait quatre présences seulement pour que la moitié plus un des con- 
ventionnels fût à son poste. Comme tous les élus étaient en route, il est évident 
que, vingt-quatre heures plus tard, il en était arrivé un assez grand nombre 
pour qu'on puisse aflirmer que l'abolition de la royauté fut votée par la majorité 
des conventionnels. Cependant c'est un fait que l'Assemblée n'était pas, tant s'en 
faut, au complet dans la séance du 21 septembre 1792, ni même dans celle du 
22 septembre. 



272 ÉTABLISSEMENT DE LA IIÉPLIJLIIJL E 

cœurs, et l'on se formera une légère idée de ce spectacle ». c Quand ce 
décret, dit la Gnzellc de France, a été prononcé, des cris de joie ont 
rempli la salle, et tous les bras sont restés levés vers le ciel, comme 
pour le remercier d'avoir délivré la terre de France du plus grand lléau 
qui ait affligé la terre )). (( Après cette célèbre décision, lit-on encore 
dans le Courrier de V Egalité, tous les membres se lèvent à plusieurs 
reprises, lèvent la main, les chapeaux en l'air, crient : Vive l'égalité/ 
et les tribunes répondent par les mêmes acclamations. » 

Jî II n'avait pas été question de république. Rien n'indique que la 
Convention eût alors l'intention de laisser innomé le régime 
nouveau. Mais elle n'osait pas prononcer le mot décisif. Elle semblait 
attendre un encouragement du dehors. 

Cet encouragement lui vint dans sa séance du même jour, 21 sep- 
tembre au soir. 

Elle apprit (fue le peuple criait : Vive la Hépiihlique ! dans la rue au 
moment où on proclamait le décret d'abolition de la royauté '. 

Des administrateurs du département de Seine-et-Oise, des officiers 
municipaux et des citoyens de A'ersailles vinrent lui dire, à la barre, 
que les volontaires de Seine-et-Oise sont. (( glorieux de venir prêter 
devant elle le serment de sauver la république ». La Convention applau 
dit \ Les citoyens de la section des QuatreNations viennent aussi se 
dire trop heureux de payer de leur sang la « république » que les 
députés ont (( décrétée ^ ». 

Le Conseil exécutif prononce aussi le mot de république. Monge, 
ministre do la marine, déclare à la Convention que les membres du 
(( premier pouvoir exécutif de la République française » sauront « mou- 
rir, s'il le faut, en dignes républicains '* ». Le môme jour 21, le ministre 
de l'intérieur Roland dit aux corps administratifs, dans une circulaire : 
«... Vous allez. Messieurs, proclamer la république : proclamez donc 
la fraternité : ce n'est qu'une même chose '^. » 

Ainsi, dès le 21 au soir, le peuple et le gouvernement prirent l'initia- 
tive de trancher la question et de déclarer que la France était en répu- 
blique. Mais la Convention attendit au lendemain pour prendre une 
décision. 

Les journaux dunurnl peu de détails sur la partie de la séance du 
22 septembre où fut prise cette décision, que le procès-verbal relate 
sèchement. Voici le compte rendu du Journal des Débats et des Décrets, 
qui est le plus étendu : 

« Séance du samedi 22 septembre 1792, dix heures du matin. 

■1. Courrier de Gorsas. 

2. Joui'nal des Débals et des Décrets. 

3. Moniteur, réimpression, t. XIV, p. \'.i. 

4. Journal des Débats et des Décrets. 

.'). Moniteur, réimpression, t. Xl\'. p. :>:.'. 



ÉTABLISSEMENT DE LA RÉPUBLIQUE 273 

(( M. Lasource lit le procès-verbal d'hier au soir. 

« M. Billaud-Varenne demande qu'à compter de la journée d'hier, 
au lieu de dater l'an quatrième de la liberté, etc., on date l'an premier 
delà République française. [Applaudissements des ciloycns.) 

(( M. Salle observe que l'époque de la prise de la Bastille ne doit 
jamais sortir de notre mémoire. Il demande que l'on date toujours de 
l'an IV» de la liberté, parce qu'en 17891a France a commencé d'être hbre. 

(( Un membre répond : « Nous n'étions pas libres sous un roi ; nous 
« ne pouvions pas l'être ». 

« Un autre membre appuie l'observation de M. Salle. La France, 
dit-il, ne doit pas oublier l'époque où ses premiers représentants pro- 
clamèrent la Déclaration des droits de l'homme. 

« M. Lasource : Il est ridicule de dater de l'an quatrième de la Hberté; 
car, sous la constitution, le peuple n'avait point de liberté véritable. 
(Les citoyens applaudissent.) Eh quoi! messieurs, lorsque les patriotes 
étaient exclus des fonctions publiques, lorsqu'ils étaient chassés des 
armées par des intrigants, lorsqu'ils étaient persécutés, opprimés sous 
toutes les formes par des autorités tyranniques, les citoyens français 
étaient libres! Non, messieurs, nous ne sommes libres que depuis que 
nous n'avons plus de roi. [Applaudissements .) Je demande donc que 
l'on date de l'an premier de la République. 

(( M. Salle retire son amendement, et la Convention nationale décrète 
qu'à compter du 20 septembre 1792 on datera de l'an premier de la 
République. )) 

Le décret d'établissement de la République fut ainsi libellé, en forme 
d'extrait du procès-verbal : 

(( Un membre demande que l'on date dorénavant les actes : Van pre- 
mier de la République française. 

(( Lin autre membre propose d'y joindre l'ère en usage : Van quatrième 
de la liberté. 

« Cet amendement est écarté, et il est décrété que tous les actes 
publics porteront dorénavant la date de Van premier de la République 
française » . 

On décréta ensuite (( que le sceau des Archives nationales serait 
changé, et porterait pour type une femme appuyée d'une main sur un 
faisceau, tenant de l'autre une lance surmontée du bonnet de la liberté, 
et, pour légende, ces mots : Archives de la République française, et que 
ce changement serait étendu aux sceaux de tous les corps adminis- 
tratifs )). 

Quelqu'un demanda qu'on changeât la cocarde nationale, pour en 
retrancher la couleur royale. On répondit en riant qu'il fallait ren- 
voyer cette motion à un comité de marchandes de modes, et la ques- 
tion préalable fut adoptée '. 

\. •• Un memlire voulait que l'on fixât un mode pour le mélange des couleurs natio- 
nales, dont il pense que l'on a fait souvent quelque combinaison royaliste. Vn autre 



274 KTAlJLISSlvMHNT lll-: LA HK l'UBLlUlB 

A l'occasion dv ces vt)tt's si iiii|Hii(.'uits, les journaux ne relatent ni 
scènes d'enthousiasme ni même des applaudissements. 11 n'y eut pas 
de proclamation solennelle de la r('pul)lique, comme il y en anra en 
lS48et eji 1870. On se borna à constater, et encore d'une manic-re indi- 
recte, que, puisque la royauté était abolie, on était en république. Le 
décret ne fut point lu dans les rues de Paris, ni envoyé aux départe- 
ments par des courriers extraordinaires. Le Conseil exécutif \\v se hâta 
mêmepas de le promulguer, et il attendit jusqu'au 26 septembre pour y 
apposer le sceau de l'Etat. Les journaux ne le mentionnèrent pas tous, et 
on le chercherait vainement dans le compte rendu que le Mont leur donna 
delà séance du 22 septembre '. Il semble que la républi(jue française ait 
été introduite furtivement dans l'histoire, et la Convention eut l'air de 
dire à la nation : II n'y a pas moyen de faire autrement. 

C'est que ce mot de république paraissait encore équivoque, inquié- 
tant à beaucoup de Français, et la Convention avait peur que la nation 
le comprît mal. La seule grande république qui existât, celle des Etats- 
Unis de l'Amérique du Nord, était une république fédérale. Or dans la 
France envahie par les Austro Prussiens et qui, d'autre part, sortait 
à peine de cette anarchie féodale où parfois les provinces avaient paru 
former des nations isolées, n'était-ce pas compromettre et l'indépen- 
dance du pays et la révolution elle-même que d'adopter un nom qui 
semblait inséparable d'un régime fédéraliste? 

La Convention se hâta de calmer cette inquiétude et de dire ce qu'elle 
entendait par ce mot de république. Elle déclara, le 25 septembre 1792, 
sur la motion de Danton, « que la République française est une et 
indivisible ». Promulgué le même jour, salué par les applaudissements 
des patriotes, c'est ce décret qui véritablement fonda la république. 

|]| Comment les Français accueillirent-ils l'établissement de la répu- 
blique? 

A n'écouter que les organes de l'opinion parisienne, le premier accueil 
aurait été assez froid. 

Si le Palriulc fntnrah salue le « soleil de la république », si les 
Révolutions de Paris réfutent les adversaires du républicanisme, les 
autres journaux célèbrent plutêjt l'abolition de la royauté que l'établis- 
sement de la républi((ue. 

On a vu que Brissot, dans la ('liranique du Mois^ exprima son mécon- 

mcmbre a demandé, en plaisanlaiil, le renvoi de eelle nialièreâ un euniilé de mar- 
chandes de modes. L'Assemblée a ri de celte saillie et a passé à l'ordre du jour ... 
{Journal du Soir.) « On est passé à l'ordre du jour sur la proposition de proscrire 
les tleurs de lys et la couleur blanche dans la cocarde nationale : on a jjcnsé (pTun 
pareil soin appartenait au goût des marchandes de motles, plutùl qu'a la sagesse des 
législateurs. » [Gazelle de France.) 

1. C'est seulement à la fin du numéro du 2ù septembre i7'J2 cju'il mentionna le 
décret. 



L OPINION 275 

tentement de ce que le décret d'abolition de la royauté eût été voté si 
brusquement'. (( On déteste bien Louis Xyi, ajouta-t-il, on déteste 
bien encore la royauté comme source de tous les maux, mais on est 
plus entraîné par le sentiment que par la raison. » 

Le club des Jacobins s'était bien gardé de devancer le décret de la 
Convention et de parler de république aussitôt après l'abolition de 
la royauté, comme l'avaient fait les ministres Monge et Roland, des 
citoyens de Versailles à la barre et quelques groupes dans la rue'. Dans 
leur séance du 21 septembre au soir, les Jacobins, invités par Gerbet 
jeune à prendre le nom d'.4j/H's de la JièpubUque, repoussèrent cette 
motion, comme préjugeant les opérations constitutionnelles de la 
Convention, et prirent le nom de Société des Jacobins, amis de la liberté 
et de régalité ^ C'est seulement le 24 septembre qu'ils décidèrent de 
dater leur procès-verbal de l'an premier de la République *. 

Quant aux sections de Paris, si deux d'entre elles, celle des Quatre- 
Nations et celle des Tuileries, parlèrent de république, en revanche on 
voit que neuf autres, qui adhérèrent ensuite à l'abolition de la royauté, 
ne prononcèrent pas le mot de république ^ 

Il semble qu'à Paris on eût encore peur que ce mot fût mal compris, 
mal accueilli en province. 

Paris se trompait, comme le prouvent les nombreuses adresses de 
départements, de districts, de communes, conservées aux Archives 
nationales ". 

Sans doute, parmi ces adresses, il en est un assez grand nombre où 
on ne félicite la Convention que de l'abolition de la royauté sans pro- 
noncer le mot de république. C'est qu'elles furent pour la plupart 
rédigées au reçu du décret du 21 septembre, qui abolissait la royauté, 
et qui fut envoyé par des courriers extraordinaires, tandis que le décret 
du 22, établissant la république, fut envoyé par la voie ordinaire et 
ne fut connu, dans une grande partie de la France, que plusieurs jours 
plus tard. 

Mais, dès qu'il fut enfin connu, il provoqua des adhésions aussi 
nettes que nombreuses. 

Les Sociétés populaires et les communes se distinguèrent par l'ardeur 

1. Voir ci-dessus, p. 271. 

2. Voir ci-dessus, p. 272. 

3. La Société des Jacobins, t. IV, p. 314, 313. 

4. Ibid., p. 32S, 329. 
o. Arclî. nat., C, 233. 

6. Arch. nat., C, 233 à 230. Le conventionnel Fockedey, qui, du 22 au 24 sep- 
tembre 1792, voyagea sur la route de Douai à Paris pour se rendre à son poste, écrit 
dans ses Mémoires qu'à son passage il lui parut que l'opinion était divisée au sujet 
de la république. {Mémoires de Focf.edei/, publiés par MM. Ch. d'iiéricault et Gustave 
Bord, dans les Documents pour servir à Vhistoire de la Révolution, 2^ série, p. 140; 
ces documents forment un appendice de la Mevue de la Récolution). Mais FocUedey 
écrivait, sans doute, longtemps après les événements, et, d'autre part, le décret du 
22 n'était peut-être pas encore connu dans les endroits oîi il passait. 



276 ÉTABLISSEME.M DE LA REl'LnLItjLE 

(1(^ l(nirs félicitations. Il est même des Sociétés populaires qui s'imagi- 
nrrent alors avoir toujours été républicaines. Ainsi celle de Dole écrit, 
le :i'.) s(>pteml)re : (( Nous étions déjà républicains avant la prise de la 
Bastille ' )). Voici quelques exemples d'adresses émanées de communes 
qui jusqu'alors n'avaient pas, que nous sachions, manifesté des senti- 
ments républicains, l^e conseil général de la commune de Saint-Yrieix, 
dans une adresse sans date, lue dans la séance du 1) novembre, s'ex- 
prime ainsi : (( Citoyens législateurs de la France, le décret que vous 
avez rendu pour l'établissement de la Républi([ue française a porté la 
consolation dans nos cœurs, parce que nous n'aurons à l'avenir d'autres 
despotes que les lois - » . Un grand nombre de membres du conseil général 
de la commune d'Amiens écrivent, le 26 septembre : (( Citoyens, 
le règne de la liberté avait encore permis à la royauté de nous 
frapper de son sceptre de fer. A'ive la République! Vivent les hommes 
énergiques de 1792, qui font à la France un si beau présent! Oui, les 
Français, fiers de ce nom superbe de républicains, sauront le méri- 
ter...'». La municipalité de Lisieux, réunie à l'administration du 
district, écrit le 25 septembre : (( ... Oui, le gouvernement ré|)ublicain 
nous convient, et c'est le seul qui convienne à un peuple libre, quelle 
que soit l'étendue de son territoire S) . La municipalité de Saint-Marcellin 
(Isère) écrit, le 9 octobre : « Vous avez déclaré que la France était une 
république : par là, vous avez appris à tous ses citoyens qu'ils n'étaient 
plus qu'une seule et même famille, un peuple de frères... En relevant 
la qualité d'hommes, vous avez, comme un nouveau soleil, répandu 
une nouvelle chaleur dans les âmes... ^ ». Les communes rurales elles- 
mêmes, en certaines régions, font chorus avec les villes. Ainsi, le 
27 octobre, le district de Beauvais transmet les adhésions des 95 muni- 
cipalités de son arrondissement aux décrets (( qui abolissent la royauté 
et érigent la France en république " )) . 

On pouvait craindre que les administrations de départements, 
dont un assez grand nombre avaient protesté contre la journée du 
20 juin 1792, ne fissent de l'opposition à la république. Pas une ne 
protesta, et on a les adresses d'adhésion de 42 sur 83, à savoir : Aisne, 
Basses-Alpes, Ardèche, Ardennes, Aude, Calvados, Cantal, Cher, Cùtes- 
du-Nord, Deux-Sèvres, Dordogue, Doubs, Finistère, Haute-Garonne, 
Gers, Indre et Loire, Landes, Loir-et-Cher, Loire-Inférieure, Lot, Lot- 
et-Garonne, Lozère, Maine-et-Loire, Manche, Marne, Haute Marne, 
Meurthc, Nord, Basses-Pyrénées, Bas- Rhin, Rhone-et-Loire, Saône-et- 

1. Arcli. nat.,C, 2:n. 

2. Arcli. nat., C, 240. Cette adresse ne consiste que dans ces (iiieli|ues mots. 

3. Arch. nat., C, 23."]. 

4. Ibid. 

o. Arch. nal., C, 237. .\nx Salilcs-d'Olonnc, le 2 oclobre, il y eut, en l'honneur de 
l'établissement de la Répiibliiiue, une fête populaire dont on trouvera le récit dans 
Chassin, La préparation de la guerre de Vendée, t. 111, p. 129. 

6. Arch. nat., C, 240. 



L'OPINION 277 

Loire, Haute-Saône, Sarthe, Seine-et-Marne, Tarn, Var, Vendée, 
Vienne, Haute-Vienne, Vosges, Yonne \ Quelques-unes de ces adresses 
sont entliousiastes. Ainsi, le département des Basses-Pyrénées écrit, 
le 2 octobre : « Nous avons publié la république, et nous chantons 
l'hymne des Marseillais - ». Comme la Convention avait décrété, le 
22 septembre, que tous les corps administratifs seraient renouvelés, 
on pourrait croire que cet enthousiasme était surtout provoqué par la 
crainte des électeurs. Mais les administrateurs du Tarn, par exemple, 
ne connaissaient ni ce décret ni même celui qui établissait la répu- 
blique, quand, à la lecture de la séance de la Convention du 21 sep- 
tembre, ils se levèrent tous « par un mouvement spontané » et 
crièrent Vive la République ^! Et quand même il serait vrai que les 
administrateurs de département n'adhérèrent à la république que par 
crainte des électeurs qui allaient les renouveler, cela ne prouverait-il 
pas la force du courant républicain qui se forma dans tout le pays à 
cette époque? 

Quant aux administrations des 41 départements qui ne crurent 
pas devoir faire d'adresse à la Convention, ou dont les adresses sont 
perdues, il n'existe nul indice qui puisse faire croire qu'aucune d'elles 
ait manifesté la moindre hésitation à accepter et à publier le décret 
d'établissement de la république : celles dont nous avons pu consulter 
ou faire consulter les registres nous ont paru avoir même mis du zèle à 
cette publication. 

Deux faits importants résultent de ce qu'on vient de lire : 1'^ les dépar- 
tements et les municipalités ne sont plus en antagonisme sur la ques- 
tion monarchie ou république; 2" le républicanisme, qui naguère domi- 
nait surtout dans la région du sud-est, s'étend à toutes les régions, se 
généralise, si bien qu'en Normandie il y a maintenant aussi des mani- 
festations républicaines aussi ardentes qu'en Provence. 

Les armées contribuèrent à fortifier, à propager, à unifier l'opinion 
républicaine. 

Le général le plus populaire, et qui passait pour le sauveur de la 
France, adhéra aussitôt à la république. Dumouriez écrivit au ministre 
des finances Clavière, le 26 septembre : « Je suis enchanté que nous 
ayons sauté le pas de la république ^ ». 

Les commissaires de la Convention Carra, Prieur (de la Marne) et 
Sillery passèrent en revue l'armée des Ardennes, en présence de 
Dumouriez, le 29 septembre. Prieur, à cheval, harangua républicai- 
nement les soldats. 11 avait des (( poumons d'airain », et sa voix portait 



1. Arch. nat., C, 233 à 2oO. 

2. Arch. nat., C, 23". 11 arriva même, dans la Vendée, que l'administration du 
département se montra plus républicaine, à cette occasion, que la municipalité de 
Fontenay-le-Comte, ville où siégeait le déparlement. Voir Chassin, ouvr. cit. 

3. Arch. nat., C, 236. 

4. A. Chuquet, la Retraite de Brunswick, p. 88. 



278 ETABLISSEMENT DE LA IIÉPUBLIQUE 

au loin clans la i)laino. Touto l'nrmro acclama la rcpublique. Qiiol({ues 
officiers seulement murmurèrent, el Tuii (Veux osa dire : (( l*our qui 
donc nous battrons-nous désormais? » Prieur poussa son cheval vers 
lui : ((Vous vous battrez, di( il. jionr vos foyers, pour vos femmes et 
vos enfants, pour la nation, pour la ri''pui)lique. Si vous n'avez pas 
l'intention ni le courage de défendre cette noble cause, retirez-vous ' ». 
Ils restèrent, et l'armée des Ardennes se livra sans contradiction à 
l'enthousiasme républicain. 

Les commissaires à l'armée de Monles(|uiou écrivent de Ghambéry, 
le () octobre 1792, que (( le patriotisme seul anime ces braves soldats de 
la liberté )), et que (( les cris de Vive la nation/ Vive la République fran- 
çaise! ont été unanimes ^ ». 

Plus tard, quoique dégoûté de la réj)ubli(iue, Dumouriez reconnaîtra 
dans ses Mémoires que les troupes passèrent de l'état constitutionnel à 
l'état républicain à l'unanimité, avec la rapidité d'un torrent ^. Et le 
monarchiste Toulongeon écrira, sous le Consulat, dans son histoire de 
la Révolution '* : « Le mot de république avait produit dans les armées 
le même etïet que le mot tiers état au commencement de la Révolution; 
s'il y eût eu des incertitudes dans la détermination des chefs, la déter- 
mination des soldats eût suffi pour les porter en avant )). 

La république apparut au moment où l'ennemi, vaincu, battait en 
retraite. Elle fut, pour les soldats, la personnification du patriotisme 
victorieux. Elle personnifia de même, pour la France, le patriotisme 
victorieux. On s'était détaché du roi, parce ({u'il n'avait pas sauvé la 
France menacée par l'étranger. On s'attacha à la république, parce 
qu'à peine née on la vit triomphante de l'étranger, sauvant la France. 
La république semble être décidément le meilleur moyen de défense 
nationale, puisqu'on apprend partout, à la fois, la nouvelle que cette 
forme de gouvernement existe et que l'étranger est vaincu. Voilà l'expli- 
cation de ce brusque changement à vue dans l'opinion publique, qui, 
de monarchiste, devient aussitôt républicaine. C'est la victoire de 
Valmy et la retraite des Prussiens qui couNcrtissent ainsi les Fran(;ais. 

1. A. (:ini(|iK'l, Iji lU'lraiie de Drunswiclx-, |>. 11:2, 11;!. Cf. Recueil des actes du 
Comité de salut puhlic, t. 1. p. S4, 88. 

2. Recueil des Actes, t. I, ]i. 10'k 

.3. Mémoires de Diimoiiriez. t. I, ]). oOl ; cl Chuquel, ji. 1 4i. 

4. T. IL p. .T.jS; et Clniquel, ihid. C'csl alors que la Marseillaise pénélra dans les 
armées. A Valiiiy, les soldats chantaient le Ça ira. Kellermann, après Vahny, vou- 
lait faire chanter le Te Denm. Le ministre de la guerre, Servan, Tinvila (20 sep- 
teml)re) à y substituer la Ma?-seillaise. dont il lui envoya les paroles et la musique 
(GIluquet, ouvr. cit.). 



CHAPITRE IV 



La Constitution de 1793 



i. Le projet de Coiidorcet. — II. L'opinion. — III. Les débals à la Convention sur 
le projet de Condorcet. — IV. Le projet d'Hérault de Séchelles. — V. Discussion et 
adoption de ce projet. — VI. Caractère général de la constitution de 1793. — 
VII. Ajournement de cette constitution. 

Cette réptiblique qu'elle avait établie le 22 septembi^e 1792 et dont elle 
avait preci.se la forme le 23 septembre, comment la Convention l'orga- 
nisa- telle? 

Elle fit à la fois des institutions provisoires et des institutions défini- 
tives. 

Les institutions provisoires, c'est ce qu'on appelle le gouvernement 
révolutionnaire. Les institutions définitives, ou présentées comme telles, 
c'est la constitution de 1793, c'est la constitution de l'an III. 

L'histoire de ces diverses institutions, ainsi que toute l'histoire de la 
république démocratique, se trouve comme coupée en deux périodes 
distinctes par la journée du 9 thermidor. Avant le 9 thermidor, c'est la 
démocratie qu'on veut, soit organiser par des institutions définitives, 
soit défendre par des institutions provisoires. Après le 9 thermidor, 
c'est un régime bourgeois qu'on tend peu à peu à organiser ou à 
défendre par des institutions provisoires ou définitives. Il est donc 
naturel de diviser notre récit en deux parties, correspondant aux deux 
périodes, et d'étudier d'abord les institutions avant thermidor, puis les 
institutions après thermidor. 

Pour la première période, celle qui s'étend de l'établissement de la 
république à la chute de Robespierre, nous parlerons des institutions 
définitives, ou censées telles, avant de parler des institutions provi- 
soires; de la constitution de 1793, avant de parler du gouvernement 
révolutionnaire. Sans doute la constitution de 1793 ne fut pas appli- 



280 LA CONSTITUTION DE 1793 

quéc, parce que dus circoiislnncos aïKirinalcs en rotardèreiit Tappli- 
cation. Mais on l'avait faite, ou a\ail paru la faire pour dos circonstances 
normales, pour organiser une republique démocratique en France. C'est 
donc là qu'on voit le mieux le dessein politi(pie delà Convention avant 
thermidor, et la connaissance de ce dessein ne fera-t-elle pas mieux 
comprendre la formation et les vicissitudes des institutions provi- 
soires? 

l'arlons donc, avant toute chose, de la constitution de I7!)3. 

î On a vu que la France attendait de la Convention une reforme 
constitutionnelle. Cela est si vrai qu'un des premiers décrets rendus 
par cette Assemblée eut pour objet de déclarer (21 septembre 1792) 
(( qu'il ne peut y avoir de constitution que celle qui est acceptée par le 
peuple '. » C'était, du coup, condamner en principe la constitution 
de 17!)!, ([ui n'avait pas été soumise à un plébiscite. C'était aussi consa- 
crer le vœu relatif à l'établissement d'un référendum populaire, qui 
datait des origines mêmes du parti démocratique français, et qui s'était 
manifesté récemment dans diverses assemblées électorales. Mais la 
Convention dut rentrer aussitôt dans la voie opportuniste et révolu- 
tionnaire que les circonstances la forcèrent de suivre pendant toute sa 
carrière : je veux dire qu'elle dut, après avoir proclamé des principes 
pour des temps de paix et normaux, y substituer des mesures excep- 
tionnelles et souvent dictatoriales pour les circonstances de guerre et 
anormales dont elle ne put sortir. Quelques instants après avoir déclaré 
qu'aucune réforme constitutionnelle ne serait valable que par un plébis- 
cite, elle abolit la royauté sans consulter le peuple. Le lendemain, 
22 septembre, elle établit la république sans consulter davantage le 
peuple, la proclama une et indivisible le 25 septembre, et repoussa, le 
16 octobre, une motion de Manuel qui tendait à faire plébisciter l'éta- 
blissement de la république. 

C'étaient là des articles constitutionnels, ce n'était pas une constitu- 
tion. Le moyen d'en faire une, quand les Austro-Prussiens étaient 
encore en Champagne? 

Cependant, dès le 29 septembre, la Convention décréta l'établisse- 
ment d'un Comité de constitution, qu'elle composa (il octobre) des 
neuf membres suivants : Siéyès, Thomas Paine, Brissot (remplacé ensuite 
par Barbaroux), Petion, Vergniaud, Gensonné, Barère, Danton, Con- 
dorcet ^. 

Cette élection était une victoire pour le parti rolandiste ou girondin. 
Aux Jacobins, le 14 octobre, quel([u'un ayant proposé de renvoyer une 
adresse au Comité de constitution, Chabot dit : <( Je demande la ques- 

1. Voir ci-dessus, p. 270. 

2.11 veut six suppléants : Barbaroux, Hérault de Séchelles, Lanlhenas, Jean de Bry, 
Fauchet, Lavicomterie. 



LE PROJET DE CONDORCET 281 

tion préalable sur le renvoi. Je sais que dans le Comité de constitution 
se trouvent Danton, Barère et Condorcet; mais l'adresse dont il s'agit 
sera aussi bien dans les mains de nos trois amis que si on la mettait à 
la disposition du Comité tout entier : car, enfin, les nôtres ne sont 
encore que trois contre six '. » Et Danton fit arrêter que, pour contre- 
balancer l'intluence des Girondins, le club des Jacobins élirait lui-même 
un « Comité auxiliaire de constitution ». 

Quoique les Girondins fussent peut-être plus pressés d'établir une 
Constitution que ne l'étaient les Montagnards, — et, en efïet, la poli- 
tique des Girondins tendait à établir un régime normal où les départe- 
ments auraient la même influence légale que Paris, — cependant le 
Comité de constitution se garda bien de précipiter ses travaux. Le 
19 octobre 1792, il fit rendre ce décret : « Sur la demande du Comité de 
constitution, la Convention nationale invite tous les amis de la liberté 
et de l'égalité à lui présenter, en quelque langue que ce soit, les plans, 
les vues et les mo3ens qu'ils croiront propres à donner une bonne 
constitution à la République française; autorise son Comité de consti- 
tution à faire traduire et publier par la voie de l'impression les ouvrages 
qui seront envoyés à la Convention nationale ». L'annonce d'une si 
longue enquête montrait bien qu'on ne voulait pas se bâter. 

L'opinion semblait devenir indilïérente à l'idée d'une radicale réforme 
constitutionnelle. La Chronique de Paris du 23 le constatait avec une 
sorte d'amertume : « Nous avons vu des jours heureux où les Français, 
occupés seulement des choses et non des hommes, se portaient avec 
enthousiasme à la discussion des intérêts publics. Les boutiques de nos 
libraires étaient pleines d'ouvrages excellents, composés par les meil- 
leurs esprits du siècle et par les hommes les plus instruits. Entrez 
aujourd'hui chez les libraires, demandez leur quels livres ils impriment 
et quels ils vendent, et vous aurez le thermomètre de l'esprit public )). 

Ce n'était pas que l'esprit public sommeillât en efïet, mais on voyait 
que la défense nationale marchait bien, et on ne sentait pas la néces- 
sité de sortir du slata quo, quels qu'en fussent les vices internes et les 
contradictions. Robespierre, dans son journal, déclarait alors qu'on 
pouvait très bien vivre avec la constitution de 1791 légèrement modi- 
fiée ^ 

Et les Jacobins ne se pressaient pas de mettre en activité leur Comité 
auxiliaire de constitution. Ce Comité eut d'abord pour mandat de faire 
une enquête préalable, tout comme le Comité de la Convention, et de 
provoquer un échange de vues avec les Sociétés affiliées. 11 devait être 
composé de douze membres. On n'en nomma d'abord que six (19 octo- 
bre), à savoir Collot d'Herbois, Billaud-Varenne, Robespierre, Danton, 



1. La Société des Jacobins, t. IV, p. 386. Constatons qu'à celte date Condorcet et 
Barère étaient considérés comme montagnards. 
•2. Hobespierre, Lettres à vies commettants, n" i. 

REVOLUTION FRANÇAISE. '■'J 



282 LA CONSTITUTION DK IT9:{ 

Chabot et Coulhon. Puis il y cul une nouvelle élection, à une date que 
nous ne connaissons pas, où q un lie de ces membres furent éliminés, 
et le (;(tmil('' lui composé de Iiuil membres : Jeanbon Saint-André, 
Robert, Tliuriot, Bentabolc, iiobespierre, Billaud ^'aren^e, Anllioine, 
Saint-Just. C'est seulement le 18 février 1793, après (jue le Comité de 
la Convention ent déposé son rapport, ipie les Jacobins complétèrent 
leur Comité en y pla(,"int ou en y replaçant Dubois-Crancé, Collot 
d'IIerbois, Gloots et (^outhon '. H ne reste nulle trace de l'activité de ce 
Comité montagnard, (ni voit (ju'il semblait chimérique aux Jacobins 
défaire une constitution à ce moment là. En tout cas, si une consti- 
tution se fait, (|u'elle ne soit pas girondine, qu'elle ne donne pas le 
pouvoir aux Jacobins : voilà leur préoccupation. 

Quant au Comité de constitution de la Convention, on ne sait rien 
ou ])resque rien sur ses débats intérieurs '. Il n'a laissé ni registres ni 
papiers d'aucune sorte. On sait seulement qu'il désigna Condorcet pour 
rapporteur, et il est visible, non seulement au style, mais aux idées, 
que Condorcet fut le principal auteur du premier projet de consti- 
tution. Ce projet nous est connu sous deux formes, l'une officielle ', 
l'autre publiée par le Moniteur. Le texte du MnnUcur est évidemment 
un avant-projet, qui offre quelques différences avec le projet définitif : 
mais ces différences sont légères, ne portent sur aucun point essentiel, 
et ne nous suggèrent, sur les discussions qui durent avoir lieu dans le 
(Comité, que des hypothèses vagues ou insignifiantes. Cependant il 
semble ressortir du rapport de Condorcet, qui précède le projet, que 
parmi les questions débattues celle qui arrêta le plus longtemps le 
Comité fut de savoir si on établirait deux Chambres ou une Chambre 
unique, ou encore si cette Chambre ne serait pas divisée en deux sections, 
comme le sera le Corps législatif dans la constitution de l'an III. Le 
rapi)orteur semble bien résumer le débat qui eut lieu à ce sujet, dans le 
passage où il expose longuement, et avec une sorte de prédilection, le 
système bicamériste, qu'il préférerait, on le sent, pour des circonstances 
normales. Cependant le Comité et Condorcet lui-même se rallièrent à 
l'idée d'une Chambre unique, avec une réglementation intérieure com- 
binée de manière à empêcher les votes trop précipités. 

C'est dans laséancedela Convention du 15 février 1793 que Condorcet 

1. La Société den Jacoijins, t. IV, p. 38G, 387, iOÎ ; l. V, \>. liG, 32. 

2. Le Comité recourut aux lumières de David Williams. Sur son séjour à Paris et 
son influence, voir M""" Uoland, Œuvres, éd. Gliami>agneux. t. II, p. 13(3. 1! semble 
avoir quiUé la France le 1" février 1"',)3. (Voir une lettre de Le Brun à Grenville que 
j'ai publiée dans la liérolulion française, t. XVIII, p. 142). Les idées constitulinn- 
nelles de Williams sont exposées dans les Observations sur la dernière constitution 
de la France, avec des vues pour la formation de la nouvelle constitution, par David 
Williams, traduit de l'anglais par le citoyen Maudru. Paris, 1793, in-8. (Arch. nat., 
ADi,GtJ). Cet écrit est daté du 3 janvier 1793. On y trouvera une curieuse critique de 
la Déclaration des droits de 1789. 

3. J'ai reproduit ce texte dans la Bévolution française, t. XXXIV, |i. o03 et sui- 
vantes. 



LE PROJET DE CONDOHCET 283 

donna lecture de son rapport. La faiblesse de son organe ne lui permit 
pas d'aller jusqu'au bout de cette lecture, que Barère acbeva. Puis Gen- 
sonné commença à lire, dans la même séance, le plan de constitution, 
et finit de le lire dans la séance du 16 ^ Ce plan, signé de tous les 
membres du Comité, sauf Danton ^, fut imprimé par ordre de la Con- 
vention et répandu dans toute la France. 

La constitution proposée était précédée d'une déclaration des droits, 
qui comptait 33 articles, tandis que la Déclaration de 1789 n'en comp- 
tait que 17. Ce sont les mêmes idées, les mêmes formules, mais beau- 
coup plus explicites, avec beaucoup plus de définitions. Il s'y marque 
un libéralisme, comme nous dirions, plus accentué. Ainsi l'article de la 
déclaration de 1789 : « Nul ne peut être inquiété pour ses opinions, 
même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre 
public établi par la loi », cet article, qui, au fond, n'accordait qu'une 
simple tolérance, était remplacé par un article qui établissait vraiment 
la liberté de conscience : « Tout bomme est libre dans l'exercice de son 
culte )). L'ancienne déclaration n'accordait la liberté de la presse que 
(( sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par 
la loi )), au lieu que la nouvelle déclaration disait : « La liberté de la 
presse et de tout autre moyen de publier ses pensées ne peut être inter- 
dite, suspendue ni limitée ». 

Il y avait aussi des nouveautés en Iiarmonie avec l'état nouveau de 
la France, qui venait de passer du régime monarchique au régime 
républicain. Toute (( hérédité dans les fonctions » était déclarée 
« absurde et tyrannique ». La première déclaration plaçait la souve- 
raineté dans la nnl'wn : celle-ci la place dans \e peuple entier, c'est-à-dire 
qu'elle consacre le suffrage universel établi au 10 août. Elle promettait 
au peuple des moyens légaux de résister à l'oppression. Elle disait 
aussi : « Les secours publics sont une dette sacrée de la société, et c'est 
à la loi à en déterminer l'étendue et l'application ». Et, si elle ne tou- 
chait pas au droit de propriété, si elle n'était pas « socialiste », elle faisait 
cependant un pas nouveau vers l'idéal égalitaire par cet article si démo- 
cratique : (( L'instruction est le besoin de tous, et la société la doit éga- 
lement à tous ses membres ». 

Quant au plan même de constitution, on y retrouvait sans doute la 
constitution de 1791, qui avait servi de base et de modèle, mais on l'y 
retrouvait répubhcanisée et démocratisée. Il y était dit que (( la nation 

1. Le Républicain, p. 4i9 (Bibl. nat., Le 2/733). Le Patriote français des 16 et 17 
février 1793, p. 18S, 190. 

2. Faul-il en conclure que Danton désapprouvait le projet de constitution, ou 
qu'il voulait, machiavéliquement, en laisser la responsabilité à Condorcet (que 
les Montagnards commençaient peut-être à ne plus compter parmi leurs partisans) 
et aux Girondins? Rien n'indique qu'à cette date (en février 1793) il y eût déjà 
désaccord des vues entre Condorcet et Danton. Il est fort possible, d'après ce qu'on 
sait du caractère de Danton, de sa répugnance pour le travail de bureau, qu'il ait 
négligé d'assister aux séances du Comité de constitution. 



284 LA CONSTITUTION DE 1793 

française se constitue en réitui)li(|ue une et indivisible ». C'était une 
ré()uljli(iue démoejati(jne, avec le sulTragc universel, sans exclusion des 
domestiques ni même des étrangers. Etait citoyen français et électeur 
tout homme âgé de vingt et un ans, inscrit sur le tableau civique d'une 
assemblée primaire, ayant résidé pendant toute une année sur le terri- 
toire français et pendant trois mois dans la commune où il désirait 
exercer son droit de suffrage. 

Presque toutes les fonctions, comme dans la constitution de 1791, 
étaient à l'élection. Mais le suffrage n'était plus à deux degrés, ou 
plutôt il y aurait, pour toutes les élections, un scrutin de présentation 
el un scrutin définitif : 

1° Scrulin de présoilnlion. Chaque citoyen écrit ou fait écrire sur son 
bulletin un nombre de noms égal à celui des places auxquelles il faut 
pourvoir. L'administration de département fait le recensement de ces 
votes, et dresse une liste do présentation réduite et « formée de ceux 
qui auront obtenu le plus de voix, en nombre triple des places à rem- 
plir ». 

2" Scrutin définitif. La liste de présentation sera envoyée aux assem- 
blée primaires, qui y choisiront les fonctionnaires à élire, et ne pour- 
ront les choisir que dans cette liste. 

Voici maintenant quelles autorités instituait le projet girondin de 
constitution : 

1" Administrations de départements. 11 y aura dans chaque départe- 
ment (et cette division territoriale était maintenue intacte) un conseil 
administratif de dix-huit membres, dont quatre formeront le direc- 
toire. Ces conseils seront subordonnés au gouvernement national, 
c'est à-dire au Conseil exécutif, pour tout ce qui se rapporte à l'exécu- 
tion des lois et à l'administration générale. Le pouvoir central sera 
représenté près des administrations départementales par un commis- 
saire national, qu'il choisira parmi les membres de ces administrations. 

2' Mimicipal.ilés. Ici, les subdivisions territoriales établies par la 
Constituante étaient gravement modifiées. 11 n'y aura plus de districts. 
Chaque département est divisé en grandes communes, formées « de 
manière qu'il ne puisse y avoir plus de deux lieues et demie de l'habi- 
tation la plus éloignée au centre du chef-lieu de la commune ». 
Chaque commune est divisée en sections municipales et en assemblées 
primaires; elle aura une administration composée de douze membres et 
du maire, et subordonnée à l'administration du département. Chaque 
section aura une agence secondaire, confiée à un seul citoyen, qui 
pourra avoir des adjoints. La réunion de ces agents avec l'adminis- 
tration formera le conseil général de la commune. C'est le système 
des (( municipalités cantonales », que réalisera la constitution de 
l'an 111. 

3" Conseil exécutif de la /iépuljlique. Ce conseil sera composé de sept 
ministres, à savoir : un ministre de la législation; un ministre de la 



LE PROJET DE CONUORCET 285 

guerre; un ministre des affaires étrangères; un ministre de la marine; 
un ministre des contributions publiques; un ministre de l'agricultiire, 
du commerce et des manufactures; un ministre des secours, travaux, 
établissements publics, sciences et arts. Cbaque ministre présidera à 
son tour, pendant une quinzaine, ce conseil, qui sera responsable 
devant le Corps législatif. Le peuple le nommera selon le mode de 
scrutin décrit plus haut. L'administration de chaque département, 
avec le scrutin des assemblées primaires, formera une liste de treize 
candidats pour chaque ministère. Les assemblées primaires éliront 
définitivement les ministres sur cette liste. 

4° Corps législalif. Chaque département élira un député « par oO OUO 
âmes », par le même mode d'élection que pour les administrateurs de 
département et de commune. Cette Chambre unique' sera renouvelée 
tous les ans. Elle rendra des lois et des décrets. 

Enfin, il y aura une Trésorerie nationale, un Bureau de compta- 
biUté, des Tribunaux, une Haute Cour, également élus par le peuple. 

Ce projet de constitution organisait le référendum populaire, réclamé 
depuis si longtemps par le parti démocratique. Elle l'appelait « censure 
du peuple sur les actes de la représentation nationale ». Lorsqu'un 
citoyen voudra provoquer la réforme d'une loi, le vote d'une loi, ou 
une mesure de politique générale, s'il réunit cinquante signatures, il 
pourra requérir la convocation de son assemblée primaire. Si cette 
assemblée adhère, les autres assemblées primaires de la même com- 
mune seront convoquées. Si ces assemblées primaires adhèrent en 
majorité, toutes les assemblées primaires du département seront con- 
voquées. S'il y a encore là la majorité pour la proposition, elle sera 
renvoyée au Corps législatif, qui statuera en dernier ressort. Mais si un 
autre département adhère à la proposition, le Corps législatif sera tenu 
de convoquer toutes les assemblées primaires de la République. Si 
la majorité de ces assemblées adhère à la proposition, le Corps légis- 
latif sera renouvelé, et le nouveau Corps législatif statuera, mais sa 
décision sera encore soumise à l'exercice du droit de censure. 

Quant à la revision de la constitution, une « Convention nationale », 
qui siégera dans une ville située à plus de 50 lieues de Paris, devra 
être convoquée par le Corps législatif, « lorsqu'elle aura été jugée 
nécessaire par la majorité des citoyens de la République ». En tout 
cas, au bout de vingt ans, il y aura nécessairement une Convention 
nationale. 

Une section de cette constitution, la section VI, était consacrée aux 

1. A celte époque Uiur^ les démocrates repoussaient le système des deux Chambres, 
et cela malgré l'exemple des Etats-Unis où, sur treize Etats, il n'y en avait que deux, 
la Géorgie et la Pensylvanie, qui n'eussent établi qu'une Chambre. En 1790, la Pen- 
sylvanie établit un Sénat. On reprocha plus tard aux Montagnards d'avoir suivi le 
premier exemple qu'avait donné la Pensylvanie, sans tenir compte du second. Voir 
Lezay-Marnésia, Qu'est-ce que la Constitution de /79.j.' (Paris, an III, in-8, Bibl. nat., 
Lb "/n23). 



286 LA GONSTITl'TION DE 1793 

« moyens de garanlir la libiTlé civile ». 11 y avait là des prescriptions 
détaillées, minnticuses, ingénieusement combinées pour écarter toute 
possibilité d'une tyrannie quelconque. La liberté de la presse y était 
de nouveau consacrée, et elle devait être indéfinie, « sauf l'action en 
calomnie ». 

La politique extérieure de la I{(''publiqiie française était réglée selon 
les principes de la politique pro[)agandisle. La Hi'publique annexera 
les territoires dont les habitants auront librement exprimé le vœu 
d'être réunis à la France. Les généraux français, dans les pays étran- 
gers qu'ils occuperont, seront tenus d'assurer aux citoyens de ces pays 
la jouissance entière de leurs droits naturels, civils et politiques. « Ils 
ne pourront, sous aucun prétexte et en aucun cas, protéger, de l'auto- 
rité dont ils sont revêtus, le maintien des usages contraires à la liberté, 
à l'égalité, à la souveraineté du peuple. » Dans ses relations avec les 
nations étrangères, la République française ne respectera que les 
institutions (( garanties par le consentement de la généralité du 
peuple )) . 

JJ Tel fut le premier projet de constitution soumis à la Convention 
nationale. L'accueil qu'il reçut dans la presse fut assez froid. On 
le trouva trop compliqué. 

Les Jacobins l'accueillirent avec mauvaise humeur, mais pour d'au- 
tres motifs. 

Dans la séance du club du 17 février 171)3, Couthon critiqua la 
déclaration des droits, qui était, selon lui, (( d'une abstraction 
affectée », et n'exposait pas assez clairement les droits naturels. Le 
mode d'élection lui parut n'offrir que « l'apparence de la popularité ». 
Il déclara dangereux de faire du Conseil exécutif un pouvoir rival de la 
représentation nationale. Il demanda que le Comité auxiliaire qu'avaient 
élu les Jacobins présentât un autre projet. 

Cette motion fut votée, après avoir été appuyée par Thuriot, qui, 
surpris qu'un philosophe tel que Condorcet n'eût pas rougi d'agiter 
la question des deux Chambres, dénonça le système de république 
fédérative préparé perfidement dans le projet, et prétendit que la fac- 
tion girondine avait voulu profiter de l'anarchie où se trouvait la 
France pour surprendre l'assentiment général*. En réalité, le projet 
de Condorcet était si démocratique que les Jacobins ne trouvaient pas 
d'objection précise à y faire : ils n'y étaient hostiles que parce qu'il 
émanait de leurs adversaires, les Girondins. 

La Convention sembla trouver que le Comité de constitution s'était 
trop hâté de présenter son projet. Il n'avait pas attendu les résultats 
de cette consultation de l'opinion ordonnée par le décret du 19 octo- 
bre 1792. Dès que la lecture du projet eut été achevée, le 16 février 1793, 

1. La Société des Jacobins, l. V. \k 20, 30. 



L'ilPINION 287 

un décret autorisa les députés à faire imprimer aux frais de l'Etat les 
projets de constitution qu'ils auraient à présenter. Ainsi se trouva 
implicitement ajournée la discussion du projet de Condorcet, et, pen- 
dant de longues semaines, on ne parut plus songer à faire une consti- 
tution. 

C'est seulement quand nos revers militaires de mars 1793 et la tra- 
hison de Dumouriez eurent mis la République française dans une 
situation des plus critiques que la Convention recommença à s'occuper 
de la constitution à faire, sans doute dans l'idée qu'une république 
org'anisée constitutionnellement aurait plus de chances d'obtenir des 
alliances ou même la paix, et aussi dans l'idée qu'une constitution 
pourrait faire cesser la discorde intérieure. Mais elle continua à pro- 
céder avec une lenteur voulue. Le Comité de constitution, confor- 
mément au décret qui l'établissait, s'était dissous le jour même où il 
avait présente son projet. Le 4 avril, la Convention nomma une sorte 
de nouveau Comité de constitution, sous le nom de « Comité de l'ana- 
lyse » ou de (( Commission des Six », qu'elle composa de Jean de Bry, 
Mercier, Valazé, Barère, Lanjuinais et Romme', et qu'elle chargea de 
lui présenter une analyse des divers projets de constitution dont ses 
décrets des 19 octobre 1792 et 16 février 1793 avaient provoqué l'élabo- 
ration. 

La commission des Six fit un premier rapport, le 17 avril, par 
l'organe de Romme. Nous n'en connaissons que des analyses insigni- 
fiantes -, et une « troisième partie », qui ne contient qu'un projet de 
déclaration des droits ^ Mais nous avons trois rapports (sans date) de 
Lanjuinais ', où l'on voit que la Commission ne se borna pas à ana- 
lyser les divers projets émanés de l'initiative individuelle, et qu'elle 
apprécia aussi, à l'aide ou à propos de ces projets, la constitution 
girondine. 

Cette appréciation ne porta d'abord que sur les parties relatives 
à la division du territoire et à l'exercice du droit de suffrage, et elle 
fut favorable. A ces deux points de vue, Lanjuinais déclara que, sur 
« plus de 300 mémoires ou projets imprimés ou manuscrits » déposés, 
pas un n'avait semblé préférable au plan du Comité de constitution. 
Sur la question du nombre des départements, les uns proposaient 
d'augmenter ce nombre, les autres de le diminuer : « Depuis 3 jus- 

1. Les suppléants furent Delmas, Danton, Ral)aut Saint-Étienne, Jeanbon Saint- 
André. (Procès-verbal, t. IX, p. 72). 

2. Le Patriote français dit que c'était une « métaphysique nuageuse ». 

3. Bibl. nat.. Le ^8/2274, in-8. 

4. Bibl. nat., Le 38/ 2340, 2341, 2342, in-8. Les deux premiers rapports ont pour objet 
le titre 1, concernant la division du territoire, et le titre 11, concernant le droit de 
suffrage. Le troisième rapport contient le nouveau plan de discussion, tel que la 
Convention l'adopta, le 13 mai 1793. — D'après une lettre d'Obelin, qui m'est signalée 
liar M. Le Téo, et qui fut publiée dans le Journal des déparlements, districls et muni- 
cipalités de la ci-devant liretagne et des amis de la République française (t. XIV, p. 
22V)), le second de ces rapports fut lu dans la séance du 29 avril 1793. 



288 LA CONSTITUTION l)K 1793 

qu'à 85, depuis 85 jusqu'à 500, nous avons à choisir », disait le 
rapporteur. Un citoyen de Bordeaux avait même demandé qu'il n'y 
eût plus de départements, que la France fût divisée en 25000 munici- 
palités, et qu'il n'y eût pas d'autre division. Mais la (Commission des 
Six ne trouva dans aucun de ces projets aucune bonne raison et fut 
d'avis de maintenir, sans changement, la division de la France en 
départements. 

Supprimera-t-on les districts? « Presque tous (les auteurs de projets) 
demandent ou la suppression entière ou la réduction des districts * ; 
et la suppression est le vœu général ». Il y a donc lieu de se ranger à 
l'avis du Comité de constitution, qui conclut à la suppression des 
districts. 

Faut il municipaliser les cantons? La première idée de Siéyès et du 
Comité de constitution de la Constituante, « c'était de faire de toutes 
les communes de chaque canton une seule commune ou municipaliti- ». 
C'est l'avis du Comité de constitution de la Convention, et la Commis- 
sion des Six s'y rallie, sans signaler aucune objection dans les mémoires 
qu'elle a examinés. 

Quant au droit de suffrage, Lanjuinais n'JK'site pas à aborder la 
question du féminisme, comme nous dirions. « Le Comité, dit il, paraît 
exclure les femmes des droits politiques; plusieurs projets réclament 
contre cette exclusion, dont notre collègue Romme vous a déjà porté 
ses plaintes, et sur laquelle Guyomar vous a donné une dissertation 
intéressante ». Nous n'aA^ons pas le discours de Romme auquel Lan- 
juinais fait allusion, mais nous avons l'opuscule de Guyomar, intitulé : 
Le partisan de l'égalité politique entre les individus- : la revendication 
du droit politique des femmes s'y trouve nettement formulée, ainsi 
que dans les Observations sur la dernière constitution de France, par 
Williams ^ et, d'après Lanjuinais, dans deux projets manuscrits, l'un 



\. Incidemnicnl, Lanjuinais fait remarquer que lïdée des dislricls est un sou- 
venir du système des Assemblées provinciales. 

2. Bibl. nat., Lb ^'/^^Sl, in-8. 

3. Guyomar voudrait l'égalité complète entre riiominc et la femme : <■ La Décla- 
ralion des droits de l'homme, dit-il, est-elle commune à la femme? Voilà le pro- 
blème qui existe par le fait : il m'a paru facile à résoudre par le droit. Ln consé- 
quence, je dis oui : j'attends qu'un homme ])lus éclairé dise non. A cet avantage il 
réunira celui de l'usage et du préjugé. J'ai cru devoir les combattre comme con- 
traires aux principes du cosmopolitisme, de l'égalité, de la liberté, dont je fais pro- 
fession •-. Williams, moins radical, n'est pas disposé à admettre les femmes mariées 
à l'exercice des droits politiques. Voici comment il s'exprime : <■ Quoique le 
physique des femmes, leur destination et leur emiiloi les éloignent d'un grand 
nombre des devoirs de citoyen actif: quoique, suivant l'opinion publique, l'homme 
et la femme unis par le lien ihi mariage ])uisscnt cire envisagés comme un être 
moral dont l'opinion est une, il n'en est pas moins vrai ([ue, là où ce cas n'existe 
pas, lorsque les femmes restent filles ou qu'elles deviennent veuves, elles ont incon- 
testablement le droit de voter, droit dont la privation, en réduisant leurs talents à 
opérer par l'intrigue une inflence indirecte, est une injustice de laquelle il résulte 
de nombreux inconvénients "V 

M/ 



LES DÉBATS A LA CONVENTION 289 

par De Grawers, l'autre par l'abbé Moriet, curé de Saint-Lô K II y eut 
donc, à l'époque où la République française essaya pour la première 
fois de s'organiser constitutionnellement, un mouvement d'opinion 
en vue de réaliser au profit des femmes les principes égalitaires de la 
déclaration des droits. Ce mouvement ne fut pas secondé par Condorcet, 
qui cependant avait été l'apôtre du féminisme en 1790 -. Mais la Com- 
mission des Six n'opposa pas aux revendications féministes une fin 
de non-recevoir absolue. Tout au contraire : c'est seulement pour des 
raisons d'opportunité qu'elle exclut les femmes de la cité politique, et 
elle déclara ne les exclure que provisoirement, pour peu de temps : 
(( Les vices de notre éducation, dit Lanjuinais, rendent cet éloignement 
encore nécessaire, au moins pour quelques années ». 

Le rapport de Lanjuinais nous apprend aussi que l'établissement 
du suffrage universel n'avait pas été vu d'un bon œil par les démo- 
crates anglais : « La plupart des projets envoyés d'Angleterre, dit-il, 
refusent le droit de citoyen actif à celui qui ne paie aucune contribu- 
tion ». La Commission des Six n'en est pas moins favorable au système 
du suffrage universel, contre lequel elle ne relate aucune objection 
française. Lanjuinais dit même que « la domesticité ne doit pas exclure 
des droits politiques ». Il accepte donc le projet du Comité de consti- 
tution, mais il en propose une autre rédaction, où il rétablit le mot de 
citoijen aclif, pour désigner les citoyens qui remplissent les conditions 
d'âge et de résidence qui leur donnent le droit de voter. 

JJJ Le 15 avril 1793, la Convention avait décrété que « les questions 
constitutionnelles seraient au grand ordre du jour les lundi, 
mercredi et vendredi de chaque semaine ». La discussion commença le 
17 avril et se continua jusqu'au 29 mai. Ce ne fut pas un débat suivi : 
de graves questions, suscitées par les périls intérieurs et extérieurs, 
l'interrompirent à chaque instant. Nos revers militaires, l'insurrection 
de la Vendée, la querelle des Montagnards et des Girondins occupaient 
forcément presque toute l'attention des conventionnels, absorbaient 
presque toute leur activité, et c'est seulement dans les rares moments 
où le danger de la patrie leur permit de respirer qu'ils purent travailler 
à la constitution. Ils y travaillèrent d'une façon distraite, à bâtons 
rompus, et ces travaux constitutionnels intéressèrent si peu l'opinion 
que les journaux n'en donnèrent que des comptes rendus incomplets. 
D'après ce que nous connaissons de ces débats, nous ne voyons pas 
qu'il y ait eu en présence deux systèmes nettement opposés. Entre les 
Girondins et les Montagnards il ne se manifesta, semble t-il, de diffé- 
rences de principes que sur deux points et en deux circonstances. 

1. Nous ne connaissons l'existence et le sens de ces deux jirojets que par le rap- 
port de Lanjuinais. 

2. Voir ci-dessus, p. 94. 



290 LA CONSTITL'TIMX llK ITiKf 

Le 17 a\i'il. AikIin' l*ommc proposa i|iii' l;i ih'clarnlion dos di'oils fùl 
placée, comme en 1789, sous les auspices de VVArr suprême. Vergniaud 
fit rejeter eelt(> motion. Mais allrgua t il le principe de l'État athée ou 
laï(]uc? Nullement. II fît seuIcmiMit obsi;rv(M- (( que l'existence d'un 
dieu ne tient point à la déclaraticui (jue peuvent en faire les hommes ». 
Rien dans cet incident ne nous autorise à dire, par exemple, que les 
Montagnards voulussent une ré])ublique à base mystique, et les 
Girondins une républi(pie à Ijase rationnelle et positive. Tout au plus 
pourrait on conjecturer qu'en écartant ce mot d'Etre suprême, si cher à 
Robespierre, les Girondins voulurent taquiner, une l'ois de plus ', leur 
irascible adversaire. 

L'autre circonstance, où une ditïérence doctrinale parut se produire 
entre les deux partis, est plus remarquable. Ce fut à propos de l'article 
18 du projet de Déclaration des droits, qui était ainsi conçu : « Le droit 
de propriété consiste en ce que tout homme est le maître de disposer 
à son gré de ses biens, de ses capitaux, de ses revenus et de son indus- 
trie ». Le 24 avril 1793, Robespierre critiqua cet article dans un grand 
discours où, a|)rès avoir fait les déclarations les plus conservatrices, il 
se monti-a nettement « socialiste )). « Vous devez savoir, dit-il d'aljord, 
que cette loi agraire, dont vous avez tant parlé, n'est qu'un fantôme 
créé par les fripons pour épouvanter les imbéciles ». (( L'égalité des 
biens, ajouta-t-il, est une chimère ». Ce n'était là (prune précaution 
oratoire pour arriver à reprocher aux auteurs du projet de ne pas avoir 
dit de la propriété ce qui avait été dit de la liberté : qu'elle a pour 
bornes les droits d'autrui. Et il proposa ces quatre articles, qui ne 
tendaient à rien moins qu'à une nouvelle révolution sociale, et même 
à cette loi agraire, dont il venait de désavouer l'idée : « 1° La propriété 
est le droit qu'a chaque citoyen de jouir et de disposer de la portion de 
biens qui lui est garantie par la loi. 2» Le droit de propriété est borné, 
comme tous les autres, par l'obligation de respecter les droits d'autrui. 
3'^ Il ne peut préjudicier ni à la sûreté, ni à la liberté, ni à l'existence, 
ni à la propriété de nos semblables. ¥ Tout trafic (pii viole ce principe 
est essentiellement illicite et immoral )). Il veut aussi « consacrer la 
base de rimj)ôt i)rogressif », décrété en principe le 18 mars précédent, 
mais en modifiant ce décret à l'avantage du prolétariat, de manière 
que « les citoyens dont les revenus n'excèdent point ce qui est néces- 
saire à leur subsistance soient dispensés de contribuer aux dépenses 
publiques ». D'autre part, le projet girondin de Déclaration disait 
seulement que (( les secours publics sont une dette sacrée de la société », 
et que « c'est à la loi à en déterminer l'étendue et l'application ». 
Robespierre voulait qu'on proclamât nettement le droit au travail, 
dans ces termes : « La société est obligée de pourvoir à la subsistance 

i. Voir, par exemitle, dans la séance des Jacobins du 26 mars 1"92, l'aUercalion 
qui s'éleva entre Robespierre et Guadet au sujet de remploi du mot de Providence. 
{La Société des Jacobins, t. IV, ]>. 099.) 



LES DEBATS A LA CONVENTION 291 

de tous ses membres, soit en leur procurant du travail, soit en assu- 
rant les moyens d'exister à ceux qui sont liors d'état de travailler. Les 
secours indispensables à celui qui manque du nécessaire sont une dette 
de celui qui possède le superflu : il appartient à la loi de déterminer la 
manière dont cette dette doit être acquittée ». 

Cette célèbre Déclaration des droits de Robespierre, qui deviendra, 
sous Louis-Philippe et pendant la seconde République, comme la 
charte des socialistes français, avait été solennellement approuvée par 
le club des Jacobins, le 21 avril '. Il semblerait donc qu'à ce moment- 
là, en avril 1793, les Montagnards fussent sociahstes, à l'encontre des 
Girondins. Mais ce n'est qu'une apparence. Le projet girondin de 
constitution était si démocratique que, pour le dépopulariser et le 
faire paraître modéré, il fallait aller jusqu'au socialisme. Robespierre 
et les Jacobins allèrent jusque-là, non qu'ils voulussent réellement 
opérer une réforme radicale de la société, mais par tactique politique. 
La preuve en est qu'une fois vainqueurs des Girondins, après le 2 juin, 
quand ils furent les maîtres de faire prévaloir leurs idées, les Monta- 
gnards renoncèrent à ce socialisme, et n'insérèrent dans leur Déclara- 
tion des droits aucun des articles que Robespierre leur avait proposés. 
Robespierre ne se borna pas à ne les point proposer de nouveau, en 
juin 1793: il désavoua, ou à peu près, celui par lequel il avait demandé 
que les citoyens pauvres fussent exemptés de tout impôt. C'est donc, 
je le répète, en apparence que, dans le débat sur la constitution, les 
Montagnards et les Girondins parurent divisés sur la question de la pro- 
priété : les deux partis, sauf quelques exceptions individuelles, étaient 
d'accord pour ajourner tout supplément de révolution sociale. 

Robespierre avait fait semblant d'être socialiste pour paraître plus 
démocrate que les Girondins. De même, et pour rallier à la Montagne, 
contre les Girondins, les ultra-démocrates qui, avec Anacharsis Cloots, 
rêvaient la République universelle, il fit semblant d'être plus propa- 
gandiste que Brissot lui-même. On a vu que le projet girondin de 
constitution tendait à répandre par les armes les principes de la Révo- 
lution et à provoquer des annexions volontaires à la France. La poli- 
tique de propagande y était indiquée comme possible, comme dési- 
rable. Robespierre, qui jadis avait si violemment combattu cette 
politique, veut maintenant que la Déclaration la présente, non seule- 
ment comme un droit, mais comme un devoir, et son projet de Décla- 
ration se termine par ces quatre articles : « Les hommes de tous les 
pays sont frères, et les différents peuples doivent s'entr'aider selon 

I. Voir la Société des Jacobins, t. V, p. 130. Les Jncobins firent imprimer à part la 
Déclaration de Robespierre. Bibl. nal., Lb^oy-^i^ iii.g On trouvera également à laBibl. 
nat. les nombreuses réimpressions qui en furent faites sous Louis-Philippe. Il y en 
a neuf sous la cote Le ^sysoo. Les autres sont sous les cotes Le ^/44, Le ^8/301, 302, 
303. Réimpressions pendant la seconde République : Lb ^V^^oS et io3'\ Pendant le 
second Empire : Lb 33/1597. En 1871 : Lb 5i/i210. 



292 LA CONSTITITION DE 1793 

leur pouvoir, comme les citoyens du même Etat. — Celui (jui opprime 
une seule nation se déclare l'ennemi de toutes. — Ceux qui font la 
guerre à un peuple pour arrêter les progrès de la liberté et anéantir 
les droits de l'homme doivent être poursuivis par tous, non comme 
des ennemis ordinaires, mais comme des assassins et comme des 
brigands rebelles. — Les rois, les aristocrates, les tyrans, quels qu'ils 
soient, sont des esclaves révoltés contre le souverain de la terre, qui est 
le genre humain, et contre la législation de l'univers, qui est la nature. » 

Et Robespierre, en proposant ces articles de propagande intolérante, 
intolérable, ne voulait pas seulement déi)asscr, si je puis dire, les (iiron- 
dins : il voulait aussi contrarier la politique étrangère de Danton, qui, le 
13 avril précédent, avait fait désavouer par la Convention et les articles 
propagandistes du projet girondin et tout le système de propagande, 
et obtenu le vote de l'important décret par lequel la République fran- 
çaise déclarait « qu'elle ne s'immiscerait en aucune manière dans le 
gouvernement des autres puissances * ». En réalité, Robespierre ne 
s'était pas plus rallié au propagandisme qu'au socialisme : quand on 
rédigea, en juin 1793, la constitution montagnarde, non seulement il 
ne demanda point qu'on y insérât les articles propagandistes qu'il 
avait présentés en avril, mais il ne fit nulle opposition à l'article 119 de 
cette constitution, qui reproduisait le décret du 13 avril. 

Si, dans le débat sur la constitution, le parti montagnard ne fut 
réellement en désaccord de principe avec le parti girondin sur aucun 
point important, ce n'est pas à dire que tous les conventionnels sans 
exception aient exprimé alors les mêmes conceptions sur les bases essen- 
tielles de la cité démocratique à organiser. Ainsi, le 24 avril 1793, Ana- 
charsis Cloots proposa de nouveau sa « république du genre humain »; 
et, le 10 mai, Isnard demanda que le (( pacte social » ne fût pas défi- 
nitif, que la patrie française ne fût consentie que pour trente ans, jus- 
qu'en 1823. Bien que Robespierre, on l'a vu, eût soutenu dans la même 
séance des idées propagandistes qui pouvaient paraître favoriser la 
chimère de Cloots, on ne peut pas dire que la « république du genre 
humain » ait été demandée, alors ni h aucune époque, par les Monta- 
gnards. Quant au « pacte social » d'isnard, on ne voit pas qu'aucun des 
Girondins s'y soit rallié. 

Je le répète : l'opposition que les Montagnards firent au projet 
girondin de constitution n'exprima, si on va au fond des choses, aucune 
différence doctrinale d'opinion. S'ils attaquaient ce projet, c'est uni- 
quement parce qu'il émanait de leurs adversaires. Au besoin, ils 
n'hésitaient pas à combattre dans ce projet leurs propres tendances 
politiques, quand ils les y retrouvaient, et, chose curieuse! ils les 
combattaient par des arguments plutôt girondins. Ainsi Condorcet 

1. Voir, dans la Révolution française, t. XVIII, p. 132, mon article sur la diiilo- 
malie dii premier dimité de salut publie. 



LES DEBATS A LA CONVENTION 293 

avait organisé assez fortement le pouvoir exécutif, en le faisant émaner 
d'un vote populaire. S'il y avait une idée politique qui semblât particu- 
lière aux Montagnards, n'était-ce pas celle d'un pouvoir exécutif fort? 
Eh bien, Saint-Just (24 avril) dénonça ce pouvoir exécutif comme 
pouvant être le rival dangereux de la représentation nationale, et 
Robespierre (10 mai) fit cet éloge de la décentralisation : « Fuyez, dit-il, 
la manie ancienne des gouvernements, de vouloir trop gouverner; 
laissez aux individus, laissez aux familles le droit de faire ce qui ne 
nuit point à autrui; laissez aux communes le pouvoir de régler elles- 
mêmes leurs propres affaires en tout ce qui ne tient pas essentiellement 
à l'administration générale de la République; en un mot, rendez à la 
liberté individuelle tout ce qui n'appartient pas naturellement à l'au- 
torité publique, et vous aurez laissé d'autant moins de prise à l'ambition 
et à l'arbitraire. » 

11 est remarquable, d'autre part, que les deux partis, d'accord au fond 
sur les principes, se soient souvent mis d'accord, dans ce débat, pour 
en ajourner l'application. Ainsi l'article du projet de Déclaration qui 
établissait la liberté des cultes répondait certainement aux sentiments 
unanimes des conventionnels. Ils décidèrent cependant, dans la séance 
du 19 avril, de retrancher cet article. Pourquoi? « On a demandé avec 
raison, dit le Patriote français du 21 avril, que cet article disparût; on 
a observé que la législation ne devait avoir aucune influence sur les 
rapports de l'homme avec la divinité; que déclarer que le culte est libre 
serait presque supposer qu'il peut ne pas l'être; que la liberté des cultes 
ne devait pas être plus spécifiée que celle de marcher, de manger, de 
boire; que, si la Déclaration de l'Assemblée constituante établissait 
spécialement la liberté du culte, c'est qu'alors le fanatisme n'était pas 
encore détrôné, c'est que tous les préjugés régnaient encore. Ces prin- 
cipes, développés par Vergniaud, par Danton, par Salle, ont triomphé 
aisément; et, sur la motion de Gensonné, l'article a été retranché de la 
Déclaration des droits, et on en a ajourné la discussion jusqu'au 
moment où on s'occuperait du chapitre de la constitution qui traite de 
la liberté civile. » Ainsi, d'après le Patriote, c'est parce que le principe 
de la liberté du culte parut indiscutable que la Convention se refusa à 
l'insérer dans la constitution. C'est bien ce qui fut dit par la plupart des 
orateurs, mais ils ne dirent pas que cela. Le conventionnel (les jour- 
naux ne donnent pas son nom) qui demanda le premier la suppression 
de l'article, déclara sans doute que le principe de la liberté de croire était 
au-dessus des lois, mais il ajouta : « Si on entend par culte un culte exté- 
rieur, je soutiens que votre déclaration ne peut en consacrer la liberté : 
car peut-être il viendra un temps où il n'y aura d'autre culte extérieur 
que celui de la liberté et de la morale publique ' ». Vergniaud dit : 

1. J'emprunte cette citation et les suivantes au compte rendu du Moniteur, réim- 
pression, t. XVI, p. 183 et 184. 



294 LA CONSTITITKIN HK 1793 

(( l/articlo que nous tliscutons est un résultat du despotisme et de la 
superstition sous lesquels la Franec a si longtemps gémi. La maxime 
de riCglise ('alholi(|ue : Hors de l'Eglise point de sulut, n'avait pas établi 
en France rincjuisilion, mais elle avait garni nos bastilles. Lorsque 
l'Assemblée constituante donna la pi-emière impulsion à la liberté, il a 
fallu, pour l'aire cesser l'afTreuse intolérance qui s'était établie et pour 
détruire des préjugés (pi'on ne pouvait attaquer de front, consacrer le 
principe de la tolérance; et déjà c'était un grand pas de fait. Mais 
aujourd'hui nous ne sommes plus an même point; les esprits sont 
dégag(''s de leurs honteuses entraves : nos fers sont brisés; et, dans une 
déclaration des droits sociaux, je ne crois pas que vous puissiez consa- 
crer des principes absolument étrangers à l'ordre social ». 

On le voit : l'idée de faire échec au catholicisme, de préparer ce qu'on 
appellera plus tard le règne de la raison, ne fut pas étrangère à deux 
au moins des orateurs qui s'opposèrent à la proclamation du [principe 
de la liberté des cultes. Ce n'est cependant pas, semble-t-il, cette idée 
di'cliristicutisah'ice qui inspira le vote de la Convention. L'argument 
décisif fut indi(iué, à mots couverts, par Danton : (( Si la superstition, 
dit-il, semble avoir encore quelque part aux mouvements qui agitent la 
République, c'est que la poHti([ue de nos ennemis l'a toujours employée; 
mais remar({uez que partout le peuple, dégagé des impulsions de la 
malveillance, reconnaît que quiconque veut s'interposer entre lui et la 
divinité est un imposteur. Partout on a demandé la déportation des 
prêtres fanatiques et rebelles. (îardez-vous de mal présumer de la raison 
nationale; gardez-vous d'insérer un article qui contiendrait cette pré- 
somption injuste; et, en passant à l'ordre du jour, adoptez une espèce 
de question préalable sur les prêtres, qui vous honore aux yeux de vos 
concitoyens et de la postérité ». Salle précisa plus clairement : « J'en- 
gage la Convention, dit-il, à rédiger un acte par lequel tout citoyen 
s'engagera, quel que soit son culte, à se soumettre à la loi de r?]tat ». 
C'est donc parce que les prêtres abusaient alors de la liberté des cultes, 
parce qu'ils fomentaient l'insurrection vendéenne, (pic Danton et Salle 
conseillèrent d'ajourner la [)roclamation de cette liberté, et il est infini- 
ment probable (jue voilà l'argument, entièrement « opportuniste », qui 
décida la Convention à voter cet ajournement. 

C'est ainsi que le parti montagnard et le parti girondin savaient se 
mettre d'accord contre leurs ennemis communs, les prêtres contre- 
révolutionnaires. Il serait bien difficile de voir en quoi ils étaient 
sérieusement en désaccord, dans ce débat sur la constitution, si la 
seule question qui les divisât réellement en matière politi(]ue, à savoir 
la question de la prééminence de Paris, n'avait fini par se poser, à 
l'époque où la querelle entre la politique parisienne et la politique 
départementale devint le plus aiguë. Le 22 mai, Rabaut-Pomier demanda 
nettement que les villes au dessus de 50 000 âmes fussent divisées en 
plusieurs municipalités, et Ruzot parla avec haine contre Paris, contre 



LES DÉBATS A LA CONVENTION 295 

cette municipalité usurpatrice dont il fallait, disait-il, détruire l'unité. 
Les Montagnards défendirent Paris avec éloqnence. « N'accusons point 
Paris, dit SaintJust le 2i mai; rendons à cette ville en amitié les maux 
cfu'elle a soufferts pour nous. Le sang de ses martyrs est mêlé au sang 
des autres Français; ses enfants et les autres sont enfermés dans le 
même tombeau. Chaque département veut-il reprendre ses cadavres et 
se séparer? » La Convention n'adopta pas la motion de Rabaut-Pomier, 
Déjà, le 21 mai, elle avait implicitement repoussé le projet de munici- 
palités cantonales, en maintenant le slalu quo, c'est-à-dire la division 
de la France en départements, districts et municipalités. Ce projet si 
remarquable, qui tendait à organiser sérieusement la commune et à 
donner ainsi une base solide à la Révolution, n'eut même pas les hon- 
neurs d'une discussion approfondie. Les Montagnards craignaient que, 
si on touchait à l'organisation municipale en général, la situation de 
Paris capitale, de Paris commune, ne se trouvât menacée, et il faut 
avouer que la motion de Rabaut-Pomier ne donnait pas tort à ces 
craintes. 

Une autre différence entre les Girondins et les Montagnards, c'est que 
ceux-ci ne voulaient pas faire de constitution dans ces circonstances, 
tandis que ceux là avaient hâte de voir la constitution achevée. Les 
Jacobins réclamaient l'ajournement. Le 26 avril, Thuriot proposa à la 
Convention de ralentir la discussion jusqu'à l'époque du retour des 
nombreux représentants montagnards alors en mission. Le 10 mai, 
ces mots : « La Consiilidion! la Cnmtilution! se firent entendre dans 
plusieurs parties de la salle ' ». Valazé fit l'analyse des différents pro- 
jets sur la forme et l'organisation des assemblées primaires. On allait 
se mettre à discuter, quand la nouvelle d'un incident (insignifiant) sur- 
venu dans une section fit ajourner le débat. On le commença le 10, et 
on vota l'article 1"", qui proclamait la république une et indivisible. Le 
13 mai, la Commission des Six fit écarter implicitement le projet de 
Condorcet, et, faisant table rase de tout le travail du Comité de consti- 
tution, proposa à la Convention, qui l'adopta, un plan de discussion 
tout autre, sous forme d'une série de chapitres et de questions -. L'in- 
tention de traîner les choses en longueur et de ne point aboutir, tant 
que les Girondins ne seraient pas politiquement annihilés, cette inten- 
tion était si évidente, que Condorcet (et c'est la seule fois qu'il inter- 
vint dans ce débat) proposa a la Convention, le 15 mai, de s'imposer 
un délai fixe pour achever la constitution. Si, avant le l"^'" novem- 
bre 1793, les assemblées primaires n'avaient pas été convoquées pour se 
prononcer sur la constitution, elles le seraient de plein droit ce jour-là 
pour élire une autre Convention, qui entrerait en fonctions le 15 dé- 

1. Journal des départements, districts et municipalités de lu ci-devant Bretagne, 
Voir ci-dessus, p. 287. 

2. J'ai reproduit ce plan dans la Révolution française, t. XXXIV, p. 532. 



29G LA Cd.XSTlTLTlUN DK 1793 

cemLrc. Cette motion no fut pas acceptée, mais la Convention vota quatre 
articles sur la division du territoire, et les compléta, le ^1, par un cin- 
quième article. Puis la discussion s'intcrromjtit |)endant huit jours. 

Le îd mai, Barère présenta et lit adopter la rédaction définitive de la 
déclaration des droits. A cette date, il n'y avait de votés que six arti- 
cles de la constitution : le premier consacrait la République une et 
indivisible; les cin*! autres, relatifs à la division territoriale, mainte- 
naient l'état de choses existant, c'est-à dire que, sauf une déclaration 
plus démocratique! (|ue celle (1(> 1789, la Convention n'avait rien décrété 
qui n'existât déjà. 11 semblait que la majorité girondine eût avorté, 
({u'elle fût incapable de donner une constitution à la République, et 
c'est bien à la démonstration de cet avortement et de cette impuissance 
qu'av;iit tendu la tactique politique des Montagnards pendant tout le 
débat dont nous venons de retracer les incidents les plus caractéris- 
tiques. 

lY II était évident que Paris n'accepterait pas une constitution des 
mains des Girontlins, et (|n'il la repousserait, quel qu'en fût le 
contenu, comme un symbole de fédéralisme. Il devenait évident, d'autre 
part, que dans cette crise de la querelle des départements et de Paris, 
une constitution était le seul moyen d'apaisement, de réconciliation 
des Français. Ceux qui voulaient, comme Danton, non seulement abattre 
la prépondérance politique des Girondins, mais empêcher le coup de 
force parisien et populaire qui s'annonçait contre eux, se dirent alors 
que peut-être, si on adoptait rapidement une constitution rédigée par 
des Montagnards, on déconcerterait les projets de violence. C'est dans 
cette vue que, le 30 mai 1793, (( sur l'indication du Comité de salut 
public », la Convention adjoignit à ce Comité Hérault de Séchelles, 
Ramel, Saint- Just, Mathieu et Couthon, « pour présenter les articles 
conslitutionnels ». 

Cette mesure, trop tardive, n'empêcha pas le coup d'État populaire 
des 31 mai et 2 juin 1793, ({ui lit éclater une insurrection formidal)le 
des départements contre Paris. 

Le Comité de salut public jugea alor< (pie la seule façon de sauver la 
France, c'était plus (|ue jamais de faire une constitution qui ralliât les 
départements, de la faire vile, de la faire tout de suite, de la bâcler 
même, s'il le fallait. 

Ce travail fut confié à la plume agile et élégante d'Hérault de Séchelles. 

Nous savons peu de choses sur les débats qui eurent lieu dans le 
Comité au sujet de la constitution et sur le r(51e particulier d'Hérault. 
Saint-Just dira, dans son rapport du 11 germinal an II : « Nous nous 
rappelons qu'Hérault fut avec dégoût le témoin muet des travaux de 
ceux qui tracèrent le plan de constitution, dont il se fit adroitement le 
rapporteur déhonté. » Il est possible que ce dilettante ait écouté avec 
un llcgme ironique, muet ou souriant, les effusions sentimentales de 



LE PROJET D HERAULT DE SÉGHELLES 297 

Couthon, les déclamations juvéniles de Saint- Just *. Ce ({u'il y a de 
sur, c'est que c'est lui qui tint la plume. On a, aux xVrchives natio- 
nales, écrits de sa main, non seulement son rapport, mais le projet de 
constitution et le projet de déclaration, en forme de brouillons raturés \ 

Il alla très vite; il ne mit que six jours à rédiger son projet. Ce qui 
le prouve, c'est qu'il le soumit au Comité dans la soirée du 9 juin ^ et 
les événements du 31 mai et du 2 juin ne lui avaient certainement pas 
permis de se mettre au travail avant le 3. Le Comité adopta ce projet 
dans sa séance du 10 juin au matin \ et Hérault le lut à la Convention 
le même jour. 

En tête de ce projet ^ étaient reproduits et la déclaration des droits 
adoptée par la Convention le 29 mai, et les quelques articles décrétés. 
Quant au reste, on peut dire que c'était surtout une simplification du 
projet de Condorcet. il y a des difïérences qui ne semblent pas pro- 
venir d'une conception difïérente de la démocratie, et dont voici les 
plus importantes. 

En conséquence des votes antérieurs de la Convention, on renonce à 
l'idée des grandes communes ou municipalités cantonales. Pourquoi? 
(( Pouvions-nous, dit Hérault, ne pas conserver les municipalités, quel- 
que nombreuses qu'elles soient? Ce serait une ingratitude envers la 
Révolution, et un crime contre la liberté. Que dis- je? Ce serait vrai- 
ment anéantir le gouvernement populaire. Quel malbeur pour les 

1. Dans un recueil intitulé : Isographie des liommes célèbres (Paris, 1828-1830, 
4 vol. in-i. Bibl. nat., G. 8009), on trouve en fac-similé (t. I"') la lettre autographe 
suivante dllérault de Sécliellesau garde des imprimés : « 7 juin 1793, l'an 11 de la 
RépuMique. Cher concitoyen, chargé, avec quatre de mes collègues, de préparer 
pour lundi un plan de conslitulion, je vous prie, en leur nom et au mien, de vous 
procurer sur-le-champ les lois de Minos, qui doivent se trouver dans un recueil des 
lois grecques. Nous en avons un besoin urgent. Hérault (de SéchellesK — Salut, 
amilié, fraternité au brave citoyen Desaunays. » A propos de celte lettre, on a 
accusé d'ignorance grossière les Montagnards en général, et Hérault en particulier, 
qui se seraient imaginé qu'il existait quelque part un texte des ■< lois de Minos ». 
Mais Hérault était un lettré, d'une culture plutôt raffinée, comme le prouvent ses 
divers écrits et en particulier son Voyage à Montbard (dont j'ai publié une nou- 
velle édition, en 1890, chez Jouausfi. Dans ce voyage, il mystifie BuITon avec la plus 
amusante irrévérence. H est évident pour moi qu'il voulut de même, par cette 
lettre à Desaunays, mystifier un de ses collègues (Saint-Just ou Rillaud-Varenne?) 
qui avait peut-être allégué emphatiquement les lois de Minos. Si on veut bien lire 
le Voyage à Montbard, je crois qu'on ne pourra s'empêcher d'être de mon avis. 

2. Arch. nat., AE, i, 10, n" 8. Ces manuscrits font partie d'un volume, élégamment 
relié, intitulé : Recueil de pièces relatives à la constitution de 1793, forme' par 
Hérault de Séchelles. Le texte manuscrit de la constitution est signé : « Les cinq 
rédacteurs : Hérault, G. Couthon, Saint-Just, D.-V. Ramel, Mathieu. » Ces mots et 
ces signatures sont entourés d'une ligne tracée à la plume, et au-dessous de cette 
ligne il y a les signatures de Delmas, deCambon et deGuyton, membres du Comité 
de salut public. 11 semble résulter de cela que le nouveau projet de constitution fut 
l'œuvre exclusive des cinq membres adjoints au Comité par décret du 30 mai 1793. 
— Le même recueil contient plusieurs textes imprimés de la constitution, soit en 
français, soit en diverses langues étrangères. 

3. Recueil des actes du Comité de salut public, t. IV, p. 492. 

4. Ibid.. p. 498. 

b. Il fut imprimé par ordre de la Convention nationale. Bibl. nat., Le 38/279, in-8. 

RÉVOLUTION FR.\NÇAISE. ^^ 



298 LA CONSTITUTIUA' 1)K 1793 

citoyens, si, dans quolquos-uncs de leurs communes (et, pour peu qu'on 
réduise, la réduction ne peut pas aller à moins d(^ quatorze mille), ils 
étaient privés de la consolation de s'administrer fraternellement! L'es- 
pcce humaine est un composé de familles dispersées çà et là, et plus ou 
moins nombreuses, mais qui toutes ont les mêmes droits h la police et 
au bonheur : l'écharpe qui couvre des lambeaux est tout aussi auguste 
(pie l'écharpe des cités les plus populeuses; l'homme qui la porte ne 
consentirait pas i)lus à l'abandonner qu'('i se dessaisir de son vote et de 
son fusil. Et d'ailleurs, quel peut être l'inconvénient? Non, l'idée de 
retrancher des municipalités n'a pu naître que dans la tête des aristo- 
crates, d'où elle est tombée dans la tête des modérés. » On maintient 
donc décidément tout le slalu quo en matière de division territoriale. 

Quant à l'organisation du suffrage universel, on renonce (sauf pour 
l'élection des membres du Conseil exécntif) au système trop ingénieux, 
trop complexe, des candidatures. Le suffrage s'exercera, tantôt directe- 
ment, pour la nomination des députés et des officiers municipaux, 
tantôt à deux degrés (assemblées primaires, assemblée électorale), pour 
la nomination des administrateurs de département, des administrateurs 
de district, des juges, ou même à trois degrés, pour l'élection des mem- 
bres du Conseil exécutif. 

Les élections au Corps législatif auraient lieu par un mode analogue 
à notre scrutin d'arrondissement. Chaque arrondissement électoral 
serait formé de la réunion d'assemblées primaires résultant d'une popu- 
lation de oOOOO Ames et nommerait immédiatement un député. On 
voulait ainsi (( éviter le fédéralisme et empêcher les députés de parler 
désormais au nom de leur département ' ». 

Le Corps législatif n'est élu que pour un an. 

Le Conseil exécutif, composé de vingt-quatre membres, est nommé 
ainsi : (( L'assemblée électorale de chaque département nomme un can- 
didat. Le Corps législatif choisit sur la liste générale les membres du 
Conseil ». Ce Conseil est renouvelable par moitié chaque année. Il 
nomme hors de son sein les agents en chef de l'administration géné- 
rale de la Républi(pie. Il nomme, en particulier, les agents de la Tréso- 
rerie nationale et de la Comptabilité, dont l'élection, dans le projet de 
Condorcet, était confiée au peuple. 

Le fonctionnement dn référendum populaire était organisé d'après 
les mêmes principes que dans le plan girondin. Le Corps législatif pro- 
poserait des lois et rendrait des décrets. Les décrets seraient exécuta- 
bles sans la sanction du peuple; les lois ne seraient exécutables que si 
le peuple ne s'y opposait pas. Le peuple faisait échec à une loi, si, au 
bout de trente jours, dans dix départements, une ou plusieurs assem- 
blées primaires avaient réclamé, et le projet ennuierait les objets sur 

1. Discours de Itamrl. nu nom du Comité de salut puljlic, dans la séance de la 
Convention du 12 Juin 119:] {Monilew, réimpression, t. \V1, ]•>. C31). 



DISCUSSION ET ADOI'TION 299 

lesquels il serait prononcé par une loi, et ceux sur lesquels il serait pro- 
noncé par un décret. 

Hérault proposait en outre, et cette proposition ne fut pas décrétée, 
l'établissement d'un gi-and jury nalional « pour garantir les citoyens 
de l'oppression du (]orps législatif et du Conseil ». 

Enfin, en matière de politique étrangère, le rapporteur proposait 
d'effacer toute trace de propagandisme, et de consacrer le système de 
non-intervention proclamé par le décret du 13 avril 1793. 

Y Les progrès de l'insurrection fédéraliste invitaient la Convention 
à se hâter, et les représentants en mission réclamaient, dans leurs 
lettres au Comité, une constitution comme l'unique moyen d'en finir 
avec la guerre civile. Aussi le projet d'Hérault fut il discuté et adopté 
avec une précipitation presque fébrile, en treize jours. Commencé le 
11 juin 1793, le débat fut achevé le 24 du même mois. En voici les 
principaux incidents. 

Le 11 juin, en adoptant les sept premiers articles, la Convention, 
« pour fermer tonte voie au fédéralisme », y ajouta ces mots : « Le 
peuple souverain est l'universalité des citoyens français ». 

Le 12, ïhuriot et Danton critiquèrent une disposition du projet 
d'Hérault, qui portait que les élections se feraient au scrutin secret. Ils 
demandèrent qu'on pût voter à haute voix. Le vote à haute voix, objecta 
Ducos, rendrait prépondérante l'influence des riches, des patrons. Mais 
Barère recommanda ce mode de scrutin comme un moyen, pour le parti 
gouvernemental, de diriger les choix : « J'observe, dit-il, que le secret du 
scrutin donnerait aux hommes faibles ou corrompus la faculté de 
déposer très souvent dans l'urne de mauvais choix, et que d'ailleurs on 
ne peut pas contester aux bons citoyens le droit d'être courageux ». La 
Convention décréta que « les élections se feraient au scrutin ou à haute 
voix, au choix de chaque votant ». Elle ajouta, il est vrai, « qu'une 
assemblée primaire ne pourrait, en aucun cas, prescrire un mode uni- 
forme de voter ». Mais Barère avait exclu par avance de la catégorie 
des bons citoyens ceux qui voteraient au scrutin secret. Il n'y aurait 
donc nulle liberté. C'est que le parti républicain ne se sentait pas encore 
bien sûr d'avoir la majorité dans le pays : il semblait craindre que la 
masse illettrée du peuple, abandonnée à elle-même, ne revînt au roya- 
lisme. 

Le 15 juin, il y eut un vif débat sur les articles du projet qui, pour 
l'élection des administrateurs et des membres du Conseil exécutif, éta- 
blissait un suffrage à deux ou à trois degrés. On voyait avec inquiétude 
reparaître ces (( assemblées électorales », si souvent dénoncées aux 
Jacobins comme imbues de l'esprit départemental et antiparisien. 
Guyomar, Chabot plaidèrent la cause du suffrage direct, comme étant 
plus démocratique. Robespierre et Levasseur (de la Sarthe) dirent au 
contraire que, par le suffrage non direct, ils voulaient éviter entre le 



300 LA CONSTITUTION DE 1793 

Conseil exécutif et le Corps législatif la (( rivalité dangereuse » qui ne 
manquerait pas de s'établir, si le Conseil était nommé directement par 
le peuple, comme les députés. La Convention leur donna raison et 
maintint les assemblées électorales. 

Le même jour, à propos de cet article du projet : « Les députés ne 
peuvent être recherchés, accusés ni jugés en aucun tcmjjs pour les opi- 
nions qu'ils ont énoncées dans le sein du Corps législatif », on souleva 
la question de la réoocabiVité des députés par le peuple, qui avait été 
déjà agitée en septembre 171)2, lors des élections pour la Convention '. 
Eh quoi! dit Rùhl, les députés pourront-ils impunément exprimer des 
opinions royalistes? Pourront ils, dit Thuriot, exprimer des opinions 
fédéralistes? Basire demanda l'établissement d'un jury national pour 
juger les députés qui voudraient nommer un tyran. Robespierre adhéra 
à ces vues, mais il demanda quels moyens pratiques on aurait pour les 
réaliser. On pourrait peut-être, dit-il, faire censurer par le peuple les 
députés sortants. Il demanda que cette idée fût renvoyée, pour examen, 
au Comité de salut public. La Convention vota, tel quel, l'article pro- 
posé par Hérault, et c'est ainsi qu'elle refusa au peuple le droit, reven- 
diqué naguère par tant de démocrates, de révoquer les députés qui lui 
paraîtraient avoir manqué à leur mandat. 

De même, la Convention écarta, le 16 juin, le projet du grand jnnj 
national proposé par Hérault pour garantir les citoyens de l'oppression. 
Elle décida seulement, sur la motion de Robespierre, qu'on reprendrait 
plus tard la discussion de cette idée. 

Sur la question du référendum populaire, sur la distinction des 
décrets, exécutoires sans l'intervention du peuple, et des lois, sur les- 
quelles le peuple avait à se prononcer, y eut-il un débat à la Conven- 
tion? Je n'en ai pas trouvé de trace dans les comptes rendus des jour- 
naux. Pourtant le projet d'Hérault, en ces articles relatifs aux lois et 
aux décrets, reçut des modifications assez graves, et c'est là, dans l'his- 
toire de l'organisation de la démocratie, une question assez importante 
pour tju'il ne soit pas inutile de placer sous les yeux du lecteur le projet 
du rapporteur cl le texte adopté. 

Voici le projet d'Hérault : 

1. Le Corps législatif propose des lois et rend des décrois. 

2. Sont compris sous le nom général de loi les actes du Corps législatif 
concernant : 

La législation civile, criminelle et de police ordinaire; 

Les domaines et établissemenls nationaux, les diverses branches d'admi- 
nistration générale des revenus et des dépenses ordinaires de la République; 
Le titre, le poids, l'empreinte et la dénomination des monnaies; 
La nature, le montant et la perception des contributions; 
Les honneurs publics à la mémoire des grands hommes. 

1. Voir ci-dessus, p. 257, 2o8. 



DISCUSSION ET ADOPTION 301 

3. Sont désignés sous le nom particulier de décret les actes du Corps légis- 
latif concernant : 

L'établissement annuel des forces de terre et de mer; 

La permission ou la défense du passage des troupes étrangères sur le terri- 
toire français ; 

L'introduction des forces navales étrangères dans les ports de la République; 

Les précautions de sûreté et de tranquillité générales; 

La distribution annuelle et momentanée des secours de travaux publics ; 

Les dépenses imprévues et extraordinaires ; 

Les ordres pour la fabrication des monnaies de toute espèce ; 

Les mesures locales et particulières à un département, à une commune, à 
un genre de travaux, etc.; 

La déclaration de guerre, la ratification des traités, et tout ce qui a rapport 
aux étrangers; 

La nomination et la destitution des commandants en chef des armées; 

L'exercice de la responsabilité des membres du Conseil, des fonctionnaires 
publics, la poursuite et la mise en jugement des prévenus de complots ou 
d'attentats contre la si!ireté générale de la République; 

Les lécompenses nationales. 

Voici le texte adopté, qui forme les articles 33 à 55 de la con- 
stitution : 

53. Le Corps législatif propose des lois et rend des décrets. 

54. Sont compris sous le nom général de loi les actes du Corps législatif 
concernant : 

La législation civile et criminelle; 

L'administration générale des revenus et des dépenses ordinaires de la 
République; 

Les domaines nationaux; 

Le titre, le poids, l'empreinte et la dénomination des monnaies; 

La nature, le montant et la perception des contributions; 

La déclaration de guerre; 

Toute nouvelle distribution générale du territoire français; 

L'instruction publique; 

Les honneurs publics à la mémoire des grands hommes. 

55. Sont désignés sous le nom particulier de décret les actes du Corps 
législatif concernant : 

L'établissement annuel des forces de terre et de mer; 

La permission ou la défense du passage des troupes étrangères sur le terri- 
toire français; 

L'introduction des forces navales étrangères dans les ports de la République; 

Les mesures de sûreté et de tranquillité générales; 

La distribution annuelle et momentanée des secours et travaux publics; 

Les ordres pour la fabrication des monnaies de toute espèce; 

Les dépenses imprévues et extraordinaires; 

Les mesures locales et particulières à une administration, à une commune, 
à un genre de travaux publics; 

La défense du territoire; 

La ratification des traités; 



302 LA CONSTITITION DE 1793 

La nomination et la destitution des commandants en chef des armées; 

La poursuite de la responsabilité des membres du ConseiL des fonction- 
naires publics; 

L'accusation des prévenus de complots contre la sûreté générale de la 
République; 

Tout changement dans la distribution partielle du territoire français; 

Les récompenses nationales. 

Un voit que la (Jouveiitioii eruL devoir classer parmi les lois, c'est-à- 
dire soumettre à la ratification du peuple, la déclaration de guerre. Ce 
changement avait une portée considérable : c'était rendre impossible 
presque loule guerre offensive; c'était consacrer les principes paci- 
fiques établis par la Constituante; c'était ])rcsque désavouer les 
diverses déclarations de guerre faites, soit par l'Assemblée législative, 
soit par la Convention nationale elle-même. En revanche, la Conven- 
tion, contrairement au projet de Barère, soustrayait à la sanction du 
peuple la « législation de police ordinaire ». 

Le 19 juin, à propos de cet article : « Nul citoyen n'est dispensé de 
riitiiiorable obligation de contribuer aux charges publiques », Levas- 
seur (de la Sarthe) demanda qu'il fût décnUé (pTon ne peut exiger 
aucune contribution de celui qui n'a que l'absolu nécessaire, et que, 
conformément au décret du 18 mars, l'impôt fût établi en raison 
progressive des richesses. Le Girondin Ducos soutint le premier de ces 
vœux, mais ne parla pas du second, que personne n'appuya. Cambon, 
Fabre d'Églantine, Robespierre parlèrent contre l'exemption demandée 
pour les citoyens pauvres. « J'ai partagé un moment, dit Robespierre, 
l'erreur de Ducos; je crois môme l'avoir écrit quelque part ' ; mais j'en 
reviens aux principes, et je suis éclairé par le bon sens du peuple, qui 
sent que l'espèce de faveur qu'on lui présente n'est qu'une injure. » 
Ce serait décréter « l'avilissement de la partie la plus pure de la nation », 
(i l'aristocratie des richesses )). Il s'établirait (( une classe de proprié- 
taires, une classe d'ilotes ». Conclusion : « Ce qu'il y a de populaire, ce 
qu'il y a de juste, c'est le principe consacré dans la déclaration des 
droits-, (pic la société doit le nécessaire à buis ceux de ses membres 
qui ne ])eu\'eiit se le [irocurer jtar leui- tr;i\ail. .Je demande que ce 
principe soit inséré dans la conslilulion : (jue le {)auvre, qui doit 
une obole pour sa conlribiilion, la reçoive de la patrie pour la rever- 
ser dans le Trésor public''. » De l'impôt progressif, pas un mot. 
Robespierre renonçait à ce (( socialisme » qu'il avait prêché, en avril 1793, 
sans doute en vue de dcpopulariser les Girondins. La Convention 
adopta textuellement l'article présenté par Hérault. Alors Couthon 

1. Voir ci-dessus, ji. '200. 

2. La déclaration adoptée le 20 mai l';'.t2 portait seulement, article 23, que les 
secours publics sont une dette sacrée. 

3. Moniteur, réimpression, t. XVI, p. fi"9. Le discours de Robespierre est iden- 
tique dans le Journal des Débals et dans le RépuhUcabi franrais. 



DISCUSSION ET ADOPTION 303 

demanda que le Comité de salut public rédigeât la proposition de Robes- 
pierre en forme d'article à insérer dans la constitution. Thuriot objecta 
(( qu'elle était dans la déclaration des droits ». « Elle n'y est point, dit 
Robespierre, dans le sens que je lui donne. Je demande au surplus, que 
le Comité soit chargé de reviser la déclaration des droits, dont plusieurs 
articles ne cadrent plus avec la constitution, et qui môme l'altèrent. » 
Un décret conforme fut rendu, et c'est ainsi que la Convention renonça 
à la déclaration qu'elle avait votée le 29 mai précédent. 

Les articles relatifs aux rapports de la République française avec les 
nations étrangères furent votés à peu près textuellement, le 18 juin, 
tels que les avait proposés Hérault. Les voici : 

H8. Le peuple français est l'ami et l'allié naturel des peuples libres. 

119. II ne s'immisce peint dans le gouvernement des autres nations; il ne 
souffre pas que les autres nations s'immiscent dans le sien. 

120. II donne asile aux étrangers bannis de leur patrie pour la cause de la 
liberté. II le refuse aux tyrans. 

121. II ne fait point la paix avec un ennemi qui occupe son territoire. 

Ces principes, si contraires aux articles propagandistes que Robes- 
pierre avait proposés en avril, furent adoptés sans que Robespierre ni 
personne s'y opposât. On semblait renoncer à tout sentimentalisme 
en matière de politique étrangère. Ainsi, Grégoire ayant proposé une 
« déclaration du droit des gens », Barère invita la Convention à (( ne 
pas s'extravaser en opinions philosophiques », et fit passer à l'ordre 
du jour. 

L'article dernier provoqua un incident célèbre. Mercier dit : (( Vous 
flattez-vous donc d'être toujours victorieux? Avez-vous fait un traité 
avec la victoire? » Alors, Basire s'écria, au milieu des applaudisse- 
ments : « Nous en avons fait un avec la mort ». Aussitôt Robespierre 
et Barère paraphrasèrent l'exclamation de Basire '. 

Le même jour, 18 juin, on discuta cet article du projet d'Hérault, 
relatif à la garantie des droits : a La constitution garantit à tous les 
Français le droit de pétition, le droit de se réunir en sociétés popu- 
laires, la jouissance de tous les droits de l'homme )). Robespierre 
demanda qu'on y ajoutât l'instruction commune. Boyer-Fonfrède, 
soulevant de nouveau la question de la liberté des cultes, que la Con- 
vention avait déjà débattue en avril ^, demanda que cette liberté fût 
inscrite parmi les droits garantis, a Ne parlez point de culte dans la 
constitution, dit Levasseur; le peuple français n'en reconnaît pas 
d'autre que celui de la liberté et de l'égalité. » Barère ne fut pas de cet 
avis : « Je ne suis, dit-il, ni un superstitieux ni un cagot; mais je 

1. Moniteur, réimpression, t. XVI, p. 689. Le Journal des Débuts et le Républicain 
français rendent compte de cet incident en termes presque identiques. 

2. Voir ci-dessus, p. 293. 



304 LA nONSTlTUTlDN DE 17 03 

crois qu'il lient aux droits de l'homme d'exercer librement son culte ». 
Et il allégua l'exemple des Etats-Unis. 

Mais Robespierre déclara qu'à son avis les circonstances ne permet- 
taient pas de proclamer la liberté des cultes : (( Je crains, dit il, que 
les conspirateurs ne tirent de l'article constitutionnel qui consacrera 
la liberté des cultes le moyen d'anéantir la liberté publique; je crains 
que les hommes qui voudront former des associations contre-révolu- 
tionnaires ne les déguisent sous des formes religieuses. Alors, si vous 
leur disiez : (( Vous vous rassemblez sous le prétexte d'exercer votre 
(( culte, mais vous êtes, en elTct, des conspirateurs », ils vous répon- 
draient : (( Nous avons pour nous la constitution et les lois; il ne vous 
(( appartient pas d'interpréter nos intentions et de troubler nos céré- 
« monics religieuses ». Voilà sous quel masque hypocrite des conspi- 
rateurs pourraient frapper la liberté ». Il demanda l'ordre du jour, 
motivé sur ce que le principe de la liberté des opinions était consacré 
dans la déclaration des droits. Le Girondin Boyer-Fonfrède appuya 
cette motion, que la Convention adopta; puis elle décréta en ces 
termes l'article amendé : « La constitution garantit à tous les Fran- 
çais une instruction commune, des secours publics, le droit de péti- 
tion, le droit de se réunir en sociétés populaires, la jouissance de tous 
les droits de l'homme * ». 

Cet article n'avait été adopté, comme tous les autres, (ju'cn première 
lecture. Une seconde lecture de toute la constitution eut lieu le 2\ juin 
et fut achevée dans la même séance. Pour aller plus vite, il fut décidé 
(( ([uc tous les articles contre lesquels il n'y aurait pas eu de réclama- 
tion seraient regardés comme définitivement adoptés - ». De cette 
seconde lecture, ainsi faite, l'article sur la garantie des droits sortit 
modifié et accru en ces termes : « La constitution garantit à tous les 
Français l'égalité, la liberté, la sûreté, la propriété, la dette publique, 
le libre exercice des cultes, une instruction commune, des secours 
publics, la liberté indéfinie de la presse, le droit de i)élition, le droit 
de se réunir en sociétés populaires, la jouissance de tous les droits de 
l'homme ». Nous savons par le procès-verbaP que la liberté indéfinie 
de la presse et la dette publique furent ajoutées par des amendements 
impro\isés séance tenante. Mais comment le libre exercice des cultes, 
si formellement écarté en première lecture, .se trouva-t-il rétabli dans 
le texte définitif? C'est évidemment le Comité de salut public qui était 
l'auteur de cette addition : sous rinlluence de Danton, il inclinait main- 
tenant à la ni()(l(''rali(in à l'égard des Vendéens, à qui leurs prêtres 
faisaient croire que la République voulait détruire le christianisme. 

]. Le procès-verbal est iniiet sur cet inciilenl. et ne donne jias l'article ainsi 
décrété. Nous empruntons et le texte de l'ai'ticle et le récit de l'incident aux 
coui|)tes rendus, prescjue idenli(]ues, du Munilei/r, du Journal des Déhals et du Réim- 
blicain français. 

•2. Procâs-verhal, t. XIV, p. 210. 

3. Ibid., p. 249. 



DISCUSSION ET ADOPTION 305 

Si nous rappelons que Cambacérès proposa l'établissement du jury 
e