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Full text of "Histoire universelle de Jacques-Auguste de Thou : depuis 1543. jusqu'en 1607. Traduite sur l'édition latine de Londres .."

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HISTOIRE 



DE 



J ACQUE-AUGUSTE 

DE THOU 



TOME SECOND. 



HISTOIRE 

UNIVERSELLE 

DE 

JACQUE-AUGUSTE 

DE T H OU, 

Depuis 1543. jufqu'en 1607, 

TRADUITE SUR L'EDITION LATINE DE LONDRES, 

TOME SECOND. 



1550, 



Ï555- 




A LONDRES. 



M. D C e. XXXI V. 

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SOMMAIRES 



DES LIVRES 

CONTENUS DANS CE SECOND VOLUME. 

SOMMAIRE DU LIVRE VIL 

L'Empereur tache de dtfpofer Ferdinand fin frère , elr ' 

fis enfans y à renoncer h V Empire en faveur de fon ^^^^ 
fils. L'archiduc Maximilien reVient promptement dEfipa- 
gne y pour s'y oppoficr. Il amené ayec lui Buhaçon parent du 
Roi de Fe^ i ce qui donne fujet à l'auteur de parler des 
Royaumes de Fe^y de Maroc , de Tremefien y de Tunis y de 
leurs anciens Rois y i^ de ces régions d'Afrique, L'origine 
i^ le progrès des Cher ifs. Ils font périr la race des anciens 
Rois. Dijfintion entre les Cher ifs y ce qui allume la guerre 
entre Oatas , le Roi de Fe^ isr le Cher if Mahamet, Oatas 
efi fait prifionnier. Le Cher if fie mocque de ce Prince y fious 
une apparence d'humanité y ^ fie rend maître de Fe^. Guerre 
de Mehedia y entreprifie par Jean de Vega , yiceroi de Sicile. 
Deficription du Royaume de Tunis, Prifie de Monafîier, 
Frife de Mehedia, Reyolte de Soliman y jeigneur de ïifie ' — 
de Gehcs y ^ tributaire de l'Empereur, André Doria pour- ï J 7 ^ * 
fiuit le Corfiaire Dragut y qui youloit entrer dans cette Ifle, 
Tom. II. a 



i* 



i\ SOMMAIRES. 

Le Grand Seigneur , pour fe yen'^er des injures ^f/il ayolt 
Henri 11. y^^^^'j- l année précédente y fait équiper une flot e. Elle prend 
^ ^ ' d'abord la route de Sicile , enfuite celle de Malthe , iT def- 
cend enfin en Afrique. Elle ajfiége Tripoli ^ <(T le prends 
On impute aux François la perte de cette place, L'Auteur 
prouye que cejl une calomnie. 



SOMMAIRE DU LIVRE VIII, 

EDit de r Empereur touchant le Concile, "Diète de ISfu^ 
remherg , aufujet de la guerre de Ma^dehourg. Veni'^ 
pereur traite enyain ayec Jonfiere pour la fucce^ion detEm^ 
pire. Les Luthériens font inquiétés. Traité fait ayec ceux 
de Magdehour^. L'EleSîeur Maurice fait une alliance fe-* 
crctte ayec le Roi , par rentremife de FEyeque de Bayonne^ 
Les Princes intercèdent auprès de l'Empereur y pour la li- 
berté du Landgraye de Heffe, Le Roi nefl pas d'accord 
ayec le Pape y touchant les affaires du Concile, Il écrit aux 
Prélats afjemhlés a Trente, Di fours de Jacque Amyot ah" 
hé de Bello^ane au Concile de Trente, Le Parlement Vm- 
fie un Edit y qui défe?id de porter de l'argent à Rom.e pour 
rimpetration des Bénéfices, Pour adoucir le Pape au fujet 
de cette Ordonnance y on pour fuit les Hérétiques, Les Suif- 
fes ne fe yeulent pas foùmettre à l'autorité du Concile, Les 
Proteftans y enyoyent des Ambajfadeurs, Le Roi fait al- 
liance ayec Ottayio Farnefe, Commencement de la guerre 
de Parme, Son fucc}s, L' Empereur <ts" le Roi publient à 
ce fujet plufieurs écrits pleins d'animofité. Frédéric de Gon- 
^ague fomme le duc de Ferrare y au nom de l' Empereur y de 
îm rendre Reggio, La Alirandole a/Jiégée par les Impériaux, 



SOMMAIRES. iij 

Origine de la maifon des Pics. Le Roi 6^ l'Empereur fe ^^^ 
font la guerre en Lombardie y <CT dans les Payis-Bas. Le Henf i IL 
Pajje ennuyé de cette guerre , enyoye le cardinal Carpi à M 5 ^• 
l'Empereur ^ ^ le cardinal Verallo en France , en qualité 
de Légats. Les pouyoirs de celui-ci font portés au Parle- 
ment y iT enregiftrés ayec les mêmes re/lriBions que ceux 
de fes prédéceffeurs. On y en ajoute d autres à caufe de 
l'Edit publié contre les Notaires Apoftoliques, Troubles en 
.Angleterre, Le duc de Sommer fet régent du Royaume a la. 
tête tranchée. Le duc de ]S[orthumherland Je Veut rendre 
tnaître du Royaume. Mort de Martin Bucer :> d André Ai- 
dât y de Marc- Antoine Flaminio , de Jean-Baptifle del Mon^ 
te y <<j^ de Joachim Vediano, 



SOMMAIRE DU LIVRE IX. 

T Roubles en Hongrie. Defcription de ce Royaume. Le 
Roi Louis eft tué à Mohac^. Jean Zapoli prend le 
titre de Roi ^ <ts difpute a Ferdinand le droit de cette fuc- 
cejfion, Etienne fils de Jean Zapoli <tT dlfabelle ,fœur de 
Sigifmond Augufte y roi de Pologne ^ fuccede à fon père, 
George Martinufe <^ la Reine-mere lui font laiffes pour 
tuteurs par le feu Roi. Origine , mœurs <tjr qualité^ de Mar- 
tinufe, La guerre eft allumée entre le Roi Ferdinand (jr la 
Reine Ifabelle. V Empereur donne le titre de Marquis de 
Caflano a Jean-Baptifte Ca/ialdo. Il l'oiyoyeafon fcre pour 
commander fon armée. Traité de Paix fait entre la Reine 
Ifabelle er Ferdinand , par l'entremife de Martinufe, Il fe 
rend odieux aux deux partis. Cette paix occajîonne la guerre 
du Turc, Lefucch de cette guerre. Lippe efprife <sr repnfe. 
• a ij 



• 



iv SOMMAIRES. 

- Mdrt'mufe c[l fait Cardinal, Il fe rend fufpeSl, On cônjpire 

Henri II. co?itre lui , CT // eft ajfajfmé par l'ordre de Ferdinand. Sa 
^ ^ ' mort eft ^^enj^ée, Prife de ^eghedtn , qui eft repris, André 
Battori eft fait Vaiyode de Tranjihanie, Laurent Lojfonck^ 
obtient le Comté de Temefvyar. Exploits du Bâcha Maho^ 
met y <^ d'Etienne Faivode de Moldavie. Le Vaiyode efl 
mis en fuite, Temef\}\^ar eft repris par les Turcs, Ils font 
périr indignement LoffoncJg , contre la foi promife , pour fe 
ycnger de ce qua Lippe Caftaldo nayoit pas tenu a Oliman 
la parole qui lui ayoit été donnée. Lippe eft mal défendue 
par Bernard d'Aldana, La Beine Ifahelle fe plaint de ce 
que Ferdinand ne lui tient point parole. Elle traite fecrette^ 
7?ient avec le Grand-Seigneur. Etienne Vaiyode de Molda- 
yie eft tué. Le fiége de Magdehourg caufe la dijjipation de 
l'armée. Les gens de guerre font de grands ravages en Al" 
lemagne. Les Deputex^des Frotefians Viennent au Concile, 
H^ Ceux de lEleBeur Maurice s'y rendent dujjt, ayecdes def- 
feins cachés, Melanchton fe met en chemin pour y aller. li 
s'arrête à IS/'uremberg, Rupture du Concile, 



SOMMAIRE DU LIVRE X. 

Maurice découvre les deffeins de l Empereur y <iSpH^ 
hlie un manifefte contre lui. Albert de Brandebourg 
répand un écrit , ou il fe plaint de ce que Louis d'AVda lui 
impute dans fes mémoires de la guerre d'Allemagne, Ce qui 
s' eft paffé a Rochlit^, On fait courir un écrit de la part du> 
Roi 5 ou l'on reproche à l Empereur plu fleur s chofes y entrau^ 
très la conduite du comte de Buren , qui aVoit taché d'exciter 
quelque réyolte en France ^ pendant les troubles de la Guyenne ^ 



SOMMAIRES. V 

^ h ju^pUce indigne de Sebaftien Vogdfperger. Maurice 
tife de diffimulatmi. Il yie?2t a Aushour^. Il joint fe s trou- 
pes à celles de Guillaume fils du Landgrave de HeJJe. Il 
change le Conjed établi par l Empereur, Il ajjiége JJlme au 
commencement de la conférence établie à Lint^ par Ferdi- 
nand. Le Palatin Henry Othon reprend Laugigen, Bataille 
de Reut donnée au pié des Alpes, Frife d' Eremberg, L'Em^ 
pereur s'enfuit £ Infpruck pendant la nuit. Le duc de Saxe 
eft mis en liberté. On s'empare dLnfpruch Le Roi yfui'vant 
Je traité fecret fait ayec Maurice , fe rend fur la frontière. 
Il s'empare de Met^, de Tout (jT de Verdun, Il reçoit Char le 
duc de Lorraine iT Chriftine Ja mère. Traité fait entre le 
Roi i3" le Râpe y par lentremife du cardinal de Tournon, 
Le Râpe traite ayec les Farnefes. Amhaffades des Sui/fcs, 
Affemblée à T^ormes , touchant la paix entre le Roi ^ lEfn-* 
pereur. Le Roi s'appercoit que Maurice eft fur le point de 
s'accorder avec l'Empereur <S" ayec le Roi Ferdinand. Il re- 
tourne dans fes Etats après plufteurs heureux fuccès. Les 
Prote flans publient un manifefte à Ausbourg. Ils expojent les 
raifons pour lefjuelles ils ont rétabli leurs Profeffeurs CjT leurs 
Théologiens chafjés par l Empereur, Albert de Brandebourg 
fait la guerre a part , fans les autres Confédéré^. Il tour- 
77icnte ^ perfécute les Eyeques, Harangues de Maurice 
<J" de l'Byecjue de Rayonne y dans I affemblée de Paffayy, 
Lettres qui y font enyoyées. Réponfes de l'Empereur. Franc- 
fort affiégé par les Confédéré^. George duc de Mekelbourg 
y efï tué. On leye le fiége en yertu du traité de Paffayv, 
Maurice , fuiyant ce 7nème traité , y a en Hongrie pour y 
commander. Agria affiégée par les Turcs , (tsr défendue par 
le grand courage des femmes. Le Pape examine la caufe 
de laffaffmat du cardinal Martinufe, Il fulmine plujteurs 

a iij 



Henri IL 
1552. 



i;;2. 



vi SOMMAIRES. 

excommunicîitions , Il alfout enfin Ferdinand y ayec les au* 
T-îVmrt TT ^ j ■' 

teurs isr tous les complices de ce meurtre. Mouvemens en 

Valachie excite^, p^y Kanulfe lej^itime Seigneur de ce payis» 

Il marche a'vec le fecours de Caftaldo y contre Mirce <tfr cou' 

tre les Turcs. Il remporte la yiSloire yijTejl rétabli dans la 

Principauté de fon père. Lettre de Soliman. On en fait la 

leHure daus Vaffemhlée de Waffdr-hel, Reproches que fe 

font Maurice <isr Caftaldo. 



SOMMAIRE DU LIVRE XL 

GUerre de Fiémont. Prife de Saluées par les Impé- 
riaux. Defcente de F armée natale des Turcs fur les 
Cotes d'Italie. AJf emblée des François dans la yille de Chiog- 
gia y dépendante des Vénitiens. Les Siennois , ayec le fecours 
des François , commencent a recouvrer leur liberté. Ils chaf- 
fent lagarnifon Efpa^nole. André Doria ejl défait par Dra" 
gut auprès de l'tfte de Pon^a. On rend aux Siennois les 
J^dles quon leur a'Voit prifes. Les Impériaux en memetems 
font fortifier Orhitello , place maritime. On accufe Ferdinand 
de Gon^ague de s'être mal acquité de fa charge. .Heureux 
jucces des François y après la prife de Verué <LT d'Alba, 
L' Empereur fait une irruption fur les frontières de Fran^ 
ce y après le traité de Paffayy. Droit des François fur les 
trois Eykhe^, Toul , Met^ iT Verdun. On y enyoye Fran- 
çois de Lorraine duc de Guife ayec une puiffante armée, 
Albert de Brandebourg y qui fuiyott d'abord le parti de la 
France y deyient fufpeFl au Roi. Albert fait un accommo- 
dement fccret ayec l'Empereur. Il fe déclare ennemi de la 
France p <sr fait prifonnier le duc d'Aumale frère du duc de 



s O M M AIRES. vij 

Guife, Siège nimorahle de Met^ par Char le V, Prife de ^ 



Sedan par les Impériaux. Harangue du duc de Gu'tfe à ^^^^^ '^-^* 
fes gens le jour de taffaut général. Duel de Charle de la 
Rocbefoucaut de Randan y contre Henri Manrique^, Le^ 
vée du fiége de Met^. Volrad de Mansfeld ^ fous la coU" 
duite £ Albert , s'empare de l'Etat de Bru?ijvyick. Prije 
d'Elyyangen par le duc de Wittemherg jfur le Grand-maître 
de tordre Teutonique. Mort de plujteurs grands hommes j 
de Henri duc de Meckelhourg , de Germain duc de Weda ,, 
d'Eyrard Billich ^ de Jean Cochlée , de Gafpar Hedion^ d'An^ 
dré Ojîander , de Sebaftien Munjler , de Jojfe Vtllic y de L a^ 
^are Bonnami ^ de George Giraldi y de Paul Joye y de Fer-* 
dinand Nuiïes de Valladolid. 



SOMMAIRE DU LIVRE XII. 



A 



Lbert continue fes perfecutions contre les Eyeques. 



Les remontrances de l'Empereur ne font pas capables ^ S S 3' 
de r arrêter. Il fait toujours la guerre dans la Franconie, 
Affemblée à Francfort a ce fujet, Albert y a en Saxe. Mau^ 
rice lui déclare la guerre. On publie de part <ts* d'autre 
quantité d'écrits. Bataille fanglante donnée dans le Diocé^ 
fe d'Hildesheim y auprès de Peine y place du payis de Lu" 
xemhourg. Maurice yicïorieux meurt de fes bleffures. Ses 
mœurs , fon efprit y fes^ aSlions dans la paix <s* dans la 
guerre, Augufte fon frère y qui étoit alors che^ fon beau-- 
père le Roi de Dannemarc y fuccede à Maurice. Il fait la 
paix ayec Albert de Brandebourg y qui ayoit été défait par 
Henri de Brunfyyick Ltyée du fiége de Brunfyyickyfous 
certaines conditions. Albert efl profcrit par la chambre de 



v!!j SOMMAIRES. 

Spire. Teroucnne prife ir démolie par les Impériaux, Fran^ 
Henri II. cois de Montmorenciy efl fait prifonuier. Les ennemis pr en- 
^ 5 S 3' lient Hedin ayec le même jucces. F lu fleur s François péri f- 
fent en cette occafion. Horace Farnefe , qui a'Voit époufé de^ 
puis peu Diane fille naturelle du Roi ^y eft tué, Robert de 
la Mardi de BoutUon , qui défendoit la place , eft fait pr if on" 
nier, Défaite des Impériaux près de Dourlens , par le Conne^ 
table Anne de Montmorenci. Le prince d'EJpinoyy ejï tué y 
le duc d'Arfchot efl fait prifonnier , <S* les François gagnent 
Jix enfeignes fur les ennemis. On affiége inutilement Bapau^ 
}ne ^ Cambrai, Dom Garde de Tolède commence la guerre 
co?ître les Siennois , qui aboient pris notre parti : fes pre^ 
miers fucces. Montalcino affiégé inutilement, affaires du 
Tiémont. Ferdinand de Gonjague yeut furprendre Bene, 
Frife de Cortemiglia ^ de Ceya par Briffac. Fillage de 
Verceil, Mort de Charle duc de Sayoye, Guerre de Corfe. 
Guerre de Tofcane, Droit des Rois de France fur Gcnnes, 
On donne à Faul de Thermes la conduite de la z^erre de 
Tofcane iT de Corfe, Armée auxiliaire du Turc ^fous la, 
conduite de Dragut. Prife de Bonifacio y place de Corfe, On 
tache de furprendre Cahi, Les Siennois reprennent San^ 
Ftoren^o ^CfT Baflia. ISJouyelle perfécution contre les Hére^ 
tiques. On fait mourir à Genève Michel Seryet de Tarra^ 
gone. Mort de plufïeurs perfonnes illuftres s de Jean Riyius , 
dErafme de Reinhold , de Jacque Sturm, de Jean Dubra-^ 
Vius éyeque d'Olmants , de Jean-Baptijle Egnatius , de Je^ 
rome Fracaftor. Ifabelle affiftée du Turc excite des troubles 
dans la Hongrie, Caftaldo fe retire de la FroVmce , haï des 
peuples. Soliman y dans la crainte de quelques résolutions , 
part pour la Syrie, Il fait "Venir Muftapha fon fils auié à 
Aleph y ^ le fait mourir a la follicitation de RoxeUne ^ de 

Ru flan 



SOMMAIRES. îx 

Ttuflan Grand-Vi'^tr, Zeangir ajjlïgé de la mon de [on fre- " 



rsy meurt au Camp ou à Conjlant'mople, Soliman fait mou^ Henri IL 
m peu de tems après le fils de Muflapha, Ibrahim exécute ^ ^ ^' 



..cet ordre malgré lui. 



SOMMAIRE DU LIVRE XIII. 

GKafîds troubles en Angleterre , apris la mort d!R^ 
douar d VI. V ambition de Jean Dudley comte de 
3S[orthumberland en efi: Vorigine. Il "Veut exclure Marie 
de la fucceffïon à la Couronne. Jeanne de Sujfolk eft éle^ 
yee fur le throne malgré elle. Dudley fin heau-pere ^ aU" 
teur de cette entreprife ^ a la tète tranchée. Couronnement 
de Marie. Généalogie du cardinal Poole y <5^ fon ambajfa^ 
de. On propofe a la Keine plufieurs mariages. Elle épouje 
Philippe prince d'Efpagne. Wiat ejl pris <ir puni de mort. 
Jeamie 3 fon père le duc de Sujfolk , <tT Gilford fon mari , 
ont la tète tranchée. Ordonnances tâchant la difcipline Ec- 
défiafiique , ijT l'autorité du Pape. Elisabeth , fœur de Ma- 
rie y efî mife en prifon. Célébration des noces de Marie aMcc 
Philippe. Charle V. cède le royaume de JSfaples a fon fils , 
en faMeur de ce mariage. Traité de Paix entre le Roi <tjr 
V Empereur , par rentremife du cardinal Poole. Arriyée de 
ce Cardinal en Angleterre. Il rétablit rancienne Religion. 
Affaires d' Allemagne. Accommodement de Jean Frédéric 
ayec Augujle de Saxe. Jean Frédéric ?neurt peu de tems 
Apres. Albert continue la guerre contre ceux de 'Nurem- 
herg ir de Schyyeinfurt. Succès de Henri Playyen con- 
tre Albert. Apres la bataille de Kitingen ) Albert fe reti- 
re en France. On écrit en fa fayeur aux Etats de l'Empire, 
Xoïîî» IL b 



1554. 



X SOMMAIRES. 

<ï^;?/W^^^ Fr^wc/or/-. Réponfe des Etats, Mort de fuelqueî' 
gens de Lettre , de Jean Frie^yde Xijie Betulee ^ de Simon 
Portis y de Sigifmond de Ghelen , de François Franchini, En^ 
^ treprifes du Roi contre l Empereur : fes progrès danslepayis 
ennemi. Le Roi Je rend maître de Beaurin y de Mariembourg y 
de BouVine y de Dinan y <S du port de Giyets. Pillage de 
Bains. Siège de Henti. Combat ou le duc de Guife acquiert 
beaucoup de gloire, Ajfaires de France, Le Parlement ren^ 
du Semé [Ire. EtabliJJement d'un Parlement à Rennes y <C^ 
de la Gabelle dans la Gutenne, Augmentation du Jiombre 
des Secrétaires du Roi^ 



SOMMAIRE DU LIVRE XIV. 

GUerre de Tofcane : Jean Medichino ou Medici ^mar^ 
quis de Marignan général des troupes. Son origmt 
i^ fa fortune. Mariage de Fabiano de Monte , ayec la fille 
de Corne. Sienne e/i ajfiegée. Les Florentins font défaits 
auprès de San-Gufne. Jourdain des Ur fins remet San-Fio^ 
re?î^o y place de lifte de Corfe y entre les mains de Doria^. 
Malheureufe expédition de Chiufi. Rufe de Santaccio. On 
envoyé Pierre Stro^i ayec du fecours pour faire lever le 
Siège de Sienne. Léon Stro^^i eji tué d'un coup darque^ 
huje par un Payifan y auprès de Scarlino. Le Roi donne le 
commandement de Sienne â Blaife de Mojitluc. Bataille de 
Marciano , où Pierre Stro^^i , qui commandoit ?ios troU" 
fes y ejl défait par le marquis de Marignan. Prife de Lu- 
tignano , par Joanin Zeti. Stro-^^i s'ouvre un paffage , O^ 
fe jette dans Sienne. Il encourao-e les affiége^par lefperan-* 
ce dun fecours, Stro^^i fort de la yille. On découvre 



SOMMAIRES. xî 

fdrmee nayale des Turcs, Mehedia en Afrique ejl rafee. — *— o»— ^ i 
Monte-Keg^ioni efl trahi par Joanin Zeti. Les ennemis Henri IL 
attaquent Sienne pendant la nuit , mais fans fuccès, ^ S S "k- 

SOMMAIRE DU LIVRE XV. 

ON prend le château de la Corte , dans lifte de Cor^ 
fe, Briffac fait de yains efforts dans le Fiémont , 
pour fe rendre maître de Vaifenera, L'Empereur rapelle «««.«^ 
Ferdinand de Gon^ague. Les nôtres s'emparent d'ïyrée, i ^ r c. 
Briffac fait fortifier Santia, Jacque de Sahaifon furprend 
Cafal'Saint'Vas , dans le Montjerrat. Le marquis de Ma- 
rignan donne une rude attaque d la Vdle de Sienne : tl 
cft repouffé : les ajjlege^ font preffe^ par la faim. Mort 
de Paul IIL Marcel IL e/i élu en fa place. Conditions 
de la reddition de Sienne, Les François en fortent honora^ 
hlement ayec Montluc, Affaires des Payis-Bas. ' Les no^ 
très attaquent fans fucces un Fort appelle la Mauyaife , 
auprès de Met^. On découyre d Met^ <(jr a AhheVtUe le 
complot des Cor délier s. On en'Vqye du fe cour s à Mariem- 
bourg, Négociations pour la Paix entre le Roi <s V Em- 
pereur, Les 'Députe'^ , par ïentremife des Anglois , s' af- 
femhlent de part ^ d'autre à Gr avelines. Mort du Pape 
Marcel : fa Vie <T fes mœurs, Paul IV, lui fuccede. Co- 
rne donne le Gowvernement de la République de Sienne à 
Agnolo ISIicolini, Le marquis de Marignan affiége (sr prend 
Portercole y dont les ?iôtres étoient en poffeffion. Othobon 
de Fiefque y ejl fait prifonnier, Doria le traite fort crueU 
lement. On exerce mille cruauté^, fur le cadayre de 
Léon Stro^y, Les nôtres font enyatn leurs efforts pour 

bij 



xlj SOMMAIRES. 

^^^^^^^^^^^^^ jurprendre Valen'^a, Le duc d'Albe ohtient h Gouyerne-^ 
Henri II. ^^^^^^ ^^ Milan, Sesjxploits, Il campe fans fucces auprès- 
* ^^ ^* de Santia. Il tache en yain de fufprendre CafaL Prife de 
Moncaho par Sahaifon, Le Gouverneur -, peu de tems 
après , lui rend la Citadelle. Arrivée des Turcs en Italie , 
pour fccourir les François, Les nôtres ajfié^ent inutilement 
Calyi y en Corfe, Mi f érable état de Sienne après fa reddi^ 
tion, L'Empereur donne cette place a Philippe fon fils. 



SOMMAIRE DU LIVRE XVI. 

LE nouveau Pape fait quelques mouyemens dans Ltf 
Tofcane, Entreprifes <ts* projets defes parens. Corne 
fife d'abord de dijjîmulation, Jean-François Guidi comte de- 
Ba^?w 3 ejl dépouillé de fes biens , <t^ cité à Rome, Hains' 
des Caraffes contre l'Empereur ^ <s* le parti Impérial. Les^ 
S forces font inquiète^ à ce fujet. Conditions d'un traité 
fait d Rome par d'Avenfon ambaffadeur y <^ le cardinal 
d'armagnac s Annibal Rucellay en apporte le projet en 
France, Le Roi le ratifie ^ <5* s'engage dans une alliance 
fatale âfon Royaume, Le cardinal de Tournon prévoit pru- 
demment tous les malheurs dont elle fut l'origine ^ <^ la 
feule caufe, Prife de CreVoli dans la Tofcane , par les Im- 
périaux. Heureux Jucce s de Corneille Bentivoglio, Perte 
de Sarteano, Mort du marquis de Marignan gouverneur^ 
du Mdanois y fon habileté y fa cruauté <ts* fon caraBere\ 
Le cardinal Chriftophe Madruce lui fuccede. Le ducd'^l'^ 
he vient à Gennes y d'où il paffe à Tsfaples y pour y prendre 
le commandement des troupes definées à la guerre contre 
le Pape, Magnifique éloge de Jean Gropper y<S* de Claude 



SOMMAIRES. xiîj 

Ticfpenfc. La guerre fe rallmne entre l'Empereur ir le 

'Roi yd Voecafion des Caraffes. Heureux fuccès des Fran- Henri IL 
cois fur la frontière de Flandres » Combat de Germignipres ^ ^ ' 
de GîVets y fuiVi pen après de la bataille de Giyets. La. 
flote Hollandoife , en revena?it des Indes y eji pillée iT bru- 
Ue par les François , avec une perte confiâerable de part <^ 
d'autre. EpineVdle ^ de Harfleur ^qui commandoit notre ar^ 
mée navale ^ eft tue dans cette aSlion. Henri d'^lbret roi 
de ISfayarre meurt a Pau en Bearn , laiffant pour héritière 
Jeanne fa file , qui ayoit époufé Antoine duc de Vendôme. 
'Affaires de France. Lî/litution des Lieutenans Criminels 
de robe-courte. Le Roi qui s'étoit referyê y ((T aux Juges 
Royaux , la connoiffance du crime dhérefîeyfait une Dé- 
claration par laquelle il la laiffe aux Juges Ecclefîafiques , 
<r enjoint aux Gouverneurs de faire punir fans aucun dé- 
ïai y <sr fans avoir égard à Vapel y félon l énormité du- crime ^ 
ceux qui avoient été condamne^ par les mêmes Gouverneurs y 
ou par des Commiffaires , comme convaincus d'héréjïe. Vi- 
y>es remontrances du Parlement de Paris contre cette Dé- 
claration. Traité avec Jean de Brojfe duc d'Etampes y au 
fujet de la principauté de Bretagne. J\îouvemens a Gène- 
ye y iT à Lucerne. Mort d'hommes illuflres y de Kolfang 
Lafius y de Conrad Pellican ) de George Agricola y de Gem- 
7na Frifony dEdouard IVoton y dLfidore Clario y dOUmpia- 
Fulvia Morata y de Marc- Antoine Major agio , d'O ronce 
Ftrté y de Pierre Gille, Expédition de ISlicolas Durand de 
Villegagnon y en Amérique. Mauvais ouvrages d'André 
[Thevet. Dicte d'Ausbourg y fuivie de l' affemhlée de Isfaum- 
hourg y ou les Protejîans forment une ligue. On agite inuti- 
lement le différend au fujet de Cat^enelnbogen , entre Phi- 
lippe La?îdgraVe de Hejfe ^ ^ Guillaume de Naffau prmc€ 

biij 



.wiuiua 



xîv SOMMAIRES. 

5!!S d'Orange, Traité conclu le 2^ de Décembre , ^ui tefmî- 
Henri il }j^ ^ après de grandes contcjîaûons ^ les troubles de la Re- 
ligion : la crainte des Turcs d'un cote , <tT des François de 
Vautre , eft le motif de cet accommodement. Les Proteftans 
peuyent fuiyre la confejjion d' Aushourg y fans craindre d'e^ 
tre pomfuiVis à ce fujet, Queftion fur la Cène entre les PrO" 
teftans. Mort de Jeanne mère de l Empereur <T de Ferdi*, 
nand, L'Empereur fonge à fe décharger des foins du gou-' 
yernement. Il conyoque à Bruxelles une nombre ufe <^ cé^ 
lébre ajfemblée. Il dofinefes Royaumes <ir fes Principauté^ 
À fin fils , quil ayoit fait chevalier de la Toifon d'or y après , 
ayoir abdique l'Empire en faveur de Ferdinand fin frère y qui 
itoit déjà roi des Romains, 



Fin des Sommaires de ce fécond volume» 





ISTOIRE 



D E 



J ACQUE AU G U STE 

DE T H O U 



LIVRE SEPTIEME. 



'^^^^^^iK X I M I L I E N , gendre de l'Empereur , 




partit alois d'Efpagiie pour fe rendre à Auf- HenriIL 
bourg y Ferdinand fon pcre l'avoir engagé 1550, 
à ce .voyage , pour conférer enfembie iur 
la fucceliion à l'Empire. L'Empereur , 
voyant combien il lui étoit important de 
maintenir dans fa maifonla dignité Impéria- 
le , avoir eu recours à la reine Marie fa fœur , qu'il fit venir.des 
Payis-bas au mois de Septembre,ôc il l'avoir chargée de folliciter 
fon frère Ferdinand, pour l'engager, s'il étoit poffible , par des 
offres avantageufes à renoncer au titre de Roi des Romains, en 
Tome IL A 



2 HISTOIRE 

faveur du prince Philippe fon fils. Mais Ferdinand ; qui avoîf 
77 Tj ^^"^ partage tous les biens que l'Empereur Maximilien leur 
HENRI . p^j,^ avoir pofTedez en Allemagne, ôc outre cela fes droits 
* J ) ^* 5c les prétentions de fes enfans à foùtenir 3 s'éleva contrqi 
cette renonciation , ôc refufa pour la première fois de fécon- 
der les intentions de fon frère. Le prince Maximilien , élevé 
dans l'idée flateufe de parvenir un jour à l'Empire > voyanç 
à la fin fon père fort ébranlé , ôc prêt à fe rendre aux preifan- 
tes follicitations de la Reine fa fœur , employa tout ce qu'il 
crut propre à l'affermir dans la réfolution qu'il avoir prife . 
d'abord de conferver fa dignité. Sa vivacité à ce fujet l'ex- 
pofa au reifentimcnt ôc à la colère de l'Empereur ôc du princç 
Philippe. 

Maximilien , à fon retour d'Efpagne, avoir amené avec lui 
Bûhazon parent du roi de Fez : ce Prince perfecuté, ôc depuis 
peu dépouillé de fes Etats parle Cherif, étoit veni* reclamer le 
lecours de l'Efpagne contre cet ennemi commun. Les Lec- 
teurs mefçauront, je crois, bon gré de remontera l'origine des 
rois de Fez, de Maroc, ôc à celle des Cherifs , pour leur faire 
parr ici de ce que nous f(;avons des Princes qui régnent aujour- 
d'hui en Afrique. J'ai remarqué que Paul Jove, exa£t d'ailleurs 
dans ce qui concerne les faits étrangers , n'en parle point dan^ 
fes hiftoires , ôc fort peu dans fes éloges. 
Defcription Ptolomée n'a eu qu'une idée imparfaite de l'Afrique , re- 
de la partie gardée pat Ics aiicieus comme la troifiéme partie du monde; 
de i'Af iqiie.^ ^^^ lumières s'étendoient feulement fur cette portion qui eft 
Révolutions cii-dcca de la ligne équinoxiale : nous devons aux Portugais 
amvces dans j^ connoifTaiice de celle qui efl: au-delà. Je ne parlerai ici que 
de la partie en-deça ; qu'il me foit permis de l'appeller ainfrj 
Elle renferme premièrement les deux Mauritanies h l'une étoit 
anciennement la Tingitane, où font les royaumes de Fez ÔC 
de Maroc 3 ôc l'autre la Cefarienne , qui contient celui de Tre- 
mefen , avec Alger , fa ville capitale , autrefois Julta Ca;fareal 
Ce pays que les anciens appelloient proprement l'Afrique > s'é- 
tend de là vers l'Orient 3 quelques-uns l'appellent aujourd'hui 
Barbarie , d'autres feulement partie de Barbaries là eft le royau- 
me de Tunis. On trouve enfuite la Cyrenaïque, ôc la Alarma- 
rique , appellée aujourd'hui de fon ancien nom , Terre de Barca, 
ôc enfin l'Egypte , ou du moins cette partie au-delà du Nil , que 



DE J. A. DE THOU,Liv. VIL 5 

plufieurs ont mife dans l'Afie. Toutes ces provinces, plus cul- »j 

tivées ôcplus peuplées que le refte de l'Afrique ^ font fituées Henri II. 
fur la mer Atlantique ôc fur la Méditerranée h à leur extrémité i j y o. 
eft le mont Atlas, qui s'élevant de la Marmarique S femble 
du Levant au Couchant, jufqu'à l'embouchure de la rivière 
de Sus, qui arrofe la ville de Méfia , former une chaîne de 
montagnes pour aller donner le nom d'Atlantique à cette mer 
qui lui fert de bornes. Au-delà font la Numidie ôc la Gétu- 
lie , payis beaucoup moins habitez : l'Afrique intérieure 6c le 
Defert occupent cet efpace vuide qui eft en-deça de la ligne 
Equinoxiale. Tous ces payis étoient autrefois fournis aux Ro- 
mains '■> mais fur le déclin de leur empire , les Aiains , les Van- 
dales ôc les Gepides , après avoir ravagé les Gaules ôc les Efpa- 
gnes > s'en rendirent les maîtres 5 ils en jouirent jufqu'à la con- 
quête des Arabes Mahometans , qui en chafTerent les Vanda- 
les, ôc qui pour aflurer leur barbare domination, les mafla- 
crerent, avec tous les Chrétiens qui étoient en Afrique. Ils di- 
viferent ces Etats conquis en plufieurs Royaumes : cette divi- 
(ion leur donna des Rois de différentes familles, qui en fefuc- 
cedant, affectoient de tout changer, pour éteindre la mémoire 
de leurs prédccefleurs. Tant de révolutions ont confondu les 
anciens noms des peuples , des provinces ôc des villes. 

La Tingitane , dont il s'agit ici , eft bornée par la mer 
Oceane du côté de l'Occident, ôc par celle d'Efpagne ôc de 
Sardaigne du côté du Septentrion ; elle touche la Céfarienne 
vers l'Orient ; ôc vers le Midy elle s'étend jufqu'au mont A- 
tlas. Mais félon la difpofition préfente le royaume de Maroc, 
fitué dans la Tingitane , renferme des contrées qui font fur le 
mont Atlas ôc au-delà du côté du Midi. Cette province con- 
tient le royaume de Fez , autrefois peu confidérable , maïs qui 
s'eft agrandi aux dépens de celui de Maroc , fur lequel il l'em- 
porte aujourd'hui 5 tel qu'il eft , nous commencerons par fa 
defcription. 

Maroc la capitale de ce royaume , où Ton croit qu'ancien- 
nement le roi Bocchus tenoit fa cour , commande à fept pro- 
vinces i la plus fameufeeft celle de Sufa, qui , au-delà du mont 
Atlas , s'étend jufqu'à la fortereffe de Gartgueffem. Ses villes 
principales font Tedli , Tagavoft , Tarudante , Tejeut, ôc Mefla. 

I MaYmarica ôc Barcaa terra, dans Ptolomée fe prennent pour le môme payis, 

Aij 



4 HISTOIRE 

' Les fix autres provinces font moins peuplées 6c moins fertiles • 

Henri IL ^ ^^ ^'^^^ ^^^ excepte le territoire de Maroc, toutes font rem- 
j - - Q^ plies de montagnes efcarpées & couvertes de neiges dans tou- 
tes lesfaifons. Maroc :, que quelques-uns prétendent avoir été 
appelle autrefois Bocanum Htmerum , eft fituée dans une plaine î 
à quatorze mille du mont Atlas , & à fix mille du fleuve Ten- 
fift , près du pas d'Agmet, qui conduit dans les deferts où font 
répandus les peuples de Lumptune ; fes murailles , autrefois 
percées de vingt-quatre portes , contenoient plus de cent mille 
maifons. C'eft dans cette ville fi magnifique par fes Temples , 
fes bains , fes Collèges , ôc fes Hôtels , que le roi Manfor 
avoit fait bâtir un tour en forme d'amphiteâtre : cette tour , 
qui étoit comme une vafte citadelle j renfermoit un temple au- 
gufle & un collège fameux» 

Après ce royaume , celui de Fez tient le premier rang dans 
la Tingitane. Maroc a fur Fez l'avantage de l'ancienneté ôc 
de la réputation -, Fez a fur Maroc celui des forces & des ri- 
chefles. La rivière d'Omirabih ôc les Provinces de Ducala & 
de Tedela , qui font du royaume de Maroc , le bornent du 
côté de l'Occident -, il eft féparé de celui de Tremezen , du 
côté de l'Orient par la rivière de Muluva? il a vers lefepten- 
trion le détroit de Gibraltar, ôc vers le Midi le pied du mont 
Atlas, d'où il s'étend jufques dans la Getulie ôc dans la Numi- 
die. Il eft auffi divifé en fept provinces : Temefna ou Sevie eft 
la première. Cette province très-fertile étoit autrefois remplie 
de villes bien peuplées 5 elles ont été détruites par les Almoha- 
das ôc les Merinis , à caufe des guerres continuelles ôc de la 
puilTance de leurs habitans , qu'ils ont réduits à vivre fous dts 
tentes Ôc des cabanes. On voit pourtant encore quelques vefr 
tiges des villes d'Anfa, Mançora^ RabatOj Nuchaila., Men- 
zala, Adendum j Tegeger, Maderauvan , Taggia ôc Zarfa , 
refte de plus de quarante villes très-coiifidérables par le nombre 
des maifons ôc des habitans. 

Fez eft la féconde province , où font les villes de Sala 012 
Sella, fur une rivière du même nom, de Mequinezôc de Fez j 
celle-ci eft aujourd'hui fi puifiante en Afrique, quelesSarra^ 
zins l'appellent la Cour d'Occident , ôc la regardent comme le 
fécond fiége de l'Empire Mahometan. Elle eft compofée de 
trois villes i la première 6c la plus ancienne s'appelle à prefent 



^ DE J. A. DE THOU, Lïv. vu f 

Beleide , fituée où étoit autrefois Bilibilis , dont parle Ptolo- ■ " 

Inée '^. Elle a du côté du levant la rivière de Sala j fon enceinte Henri II. 

peut contenir quatre mille maifons. Idris , le fécond des Cali- i r c- o. 

phes d'Afrique, la fit bâtir l'an 798, dans le tems que Mahomet »Ptoiomée^ 

& Abdala, tous deux fils d'Aaron Rafis^ fe faifoient après la mort [3 * ^èuc ri/»^ 

de leur père , une guerre auffi longue que cruelle. L'ayant enfin biUs. 

terminée par une paix mal afTûrée , Mahomet transfera le fiége 

de fon empire de Damas à Baldae , qu'il avoir fait conftruire près 

des ruines de l'ancienne Babylone, furie même terrain qu'oc- 

cupoit autrefois la ville de Seleucie : Abdala choifit l'Egypte 

pour fon féjour. En Efpagne, à leur exemple , on créa un Ca- 

liphe égal en autorité à celui de Baldae ôc d'Egypte , ôc deux 

en Afrique. Le premier réfidoit à Carvan. Cette ville qu'Oc^ 

cuba , fils de Nafic , avoit fait bâtir dans la Cyrenaïque deux 

cens ans auparavant , après deux grandes vi£loires remportées 

par les Arabes fur les Chrétiens, fut ainfi nommée pour éterni- 

1er la gloire des vainqueurs : les peuples de toutes parts empref- 

fés de Fhabiter , y vinrent en fi grand nombre ^ qu'il fallut y 

ajouter une nouvelle ville ,appellée Raqueda. Carvan étoit le 

fiége de l'empire Oriental des Mahometans en Afrique , ôc Fez 

de l'Occidental. Cette ville , comme nous l'avons déjà dit , 

étoit l'ouvrage d'Idiis, defcendant d'Hali ôc de Fatime fille 

de Mahomet. 

La féconde ville qui compofe Fez , eft appellée le vieux Fez, 
& eft arrofée d'une rivière du côté de l'Occident j elle con- 
tient, avec le grand temple de Carruen, quatre-vingt mille mai- 
fons, ôc un grand nombre de fontaines ôc deruiifeaux. On bâ- 
tit cette ville long-tems après la mort d'Hafcen , petit-fils d'I- 
dris; la défunion de deux frères qui fe difputoient l'empire, 
en fut l'occafion. L'un des deux , croyant mettre fin à leurs 
différends , fit bâtir le vieux Fez , mais fi près de l'autre , que 
n'étant féparés que par la rivière ôc un petit fentier , cette proxi- 
mité les faifoit fouvent renaître. Jofeph , fécond Roi des Al- 
mohadas ôcfils d'Abdaluc , déjà poffefieur du royaume de Tre- 
mezen, fous prétexte de donner la paix à cette province, mit 
cette ville au rang de fes Etats, ôc s'érant rendu l'arbitre des 
deux frères , il leur ôta la vie , pour terminer leurs querelles. 
Ces deux villes n'en formèrent bien-tôt qu'une, par la deftruc- 
tion des murs qui les fépai'oieut , ôc par les ponts qu'il fit faire 
pour les joindre, Aiij 



1? H I s T O I Pv E 

" ■ "■" "*■ La troifiéme ville comprife auffi fous le nom de Fez , un peu 
Henri II. P^^^ éloignée, contient environ huit mille feux j elle doitfafon- 
2 ç. ç Q^ dation à Jacob , premier Roi de la famille des Beni-Merinis. Le 
palais royal, les temples, les hôpitaux, les bains , ôc tous les édi- 
fices publics , dont elle eft ornée , font d'une magnificence dif- 
ficile à décrire j fes murs font doubles ôc flanqués d'un grand 
nombre de tours. La plupart des autres villes de cette province 
font fur des montagnes voifmes du mont Atlas , ôc qui fem- 
blent en être comme les racines. 

La province d'Afgar , pofTedée par les Arabes, eft très -fer- 
tile j les Holotes ôc les Meleches , leurs Sophis , font tributaires 
du roi de Fez. Les villes de Larache , d'Alcazar,ôc d'Arzilla 
entretiennent une forte garnifon de Maures i pour contenir 
les Chrétiens , maîtres aujourd'hui de Tingis , ou Tanger , ôc 
qui eft de la dépendance de la province d'Habat , la quatriè- 
me du royaume de Fez. Là font les villes d'Ezaggen , de Ba- 
niteude , de Mergo , de Tanfor , d'Agla, de Bezat , de Tetuan , 
ôc de Tingis ou Tanger, qui a donné le nom de Tingitane à 
toute la Province , appellée depuis par les Arabes la féconde 
Mecque. Alphonfe V. Roi de Portugal , après avoir pris Ar- 
zilla, qui fut néanmoins bien- tôt reprife parles Maures, mit 
toute la province Tingitane fous l'empire des Chrétiens. On 
voit encore dans l'Habat , Arziila , Cafarezzaghir , ôc Septa ou 
Ceuta , ville autrefois fort renommée. Les auteurs Africains , 
qui la croyent l'ouvrage des Romains , difent qu'elle a été ap- 
pellée la Cité Romaine 5 Ptolomée la nomme Exiliffa. Il y a 
cent quatre-vingt ans que Jean premier du nom roi de Portu- 
par confé-^^* g^l^ la réduifit fous fon obéïffance*. 

quent M. de Après la province d'Habat , eft celle d'Errif , prefque toute 
Jed eiwj^f! remplie de montagnes , c'eft dans cette contrée que fe trouve 
' la ville de Bedis , autrement Vêlez de la Gomera , fameufc par 
les guerres qu'elle a foûtenuës de notre tems. Les Efpagnols 
depuis trente ans ^ fe font rendus maîtres de cette place , fous 
le commandement de D. Garcie de Tolède. Outre cette ville, 
il y a encore dans l'Errif celles de Jelles , de Tegalfa , de 
Gebha ôc de Megime. 

Garet eft la fixiéme Province elle joint le royaume de 
Tremezen 5 Melilla l'une de fes villes , nommée par Ptolomée 
h cité desRulfadires, futprife fous le règne de Ferdinand ôc 



DE l A. DE THOU, Liv. VïL 7 

d'ifabelle, par Jean de Guzman duc de Médina Sidonia , & =!!==!= 
depuis cédée aux rois d'Efpagne. Ses autres villes font Cha- Henri IL 
fafa , Tezzota & Meggeo. Chauz ou Elcaon , Province 1 5 ; 0, 
dcferte , voifine de la Numidie , eft la dernière ôc la plus 
étendue du royaume de Fez ; elle a pour villes Teurerto , 
Dubdu , Teza , Ainelginum , Mahdia , Umengiunaibe , ôc 
Gerfeluin. 

Depuis que l'Afrique a été infectée de la pernicieufe dodlri- 
ne de Mahomet , les Califes Arabes , pofTefîeurs de la Tingi- 
tane , l'ont gouvernée eux-mêmes , ou en ont confié le gouver- 
nement à des lieutenans. Mais Adu Texifien , prince des Almo- 
hadas , ou des peuples de Lumptune , ennemi de la domination 
des étrangers , les fit tous périr , ôc s'empara de la fouveraineté 
de ce pays, l'an lop. Il choifit Agmet pour le fiégede foil 
empire, & pour fon féjour. Jofeph Ton fils lui fucceda. Dana 
le cours de fon règne , qui fut de 3 j ans, il fit achever la ville 
que fon père avoit commencée, conquit les royaumes deTre- 
mezen , de Fez ôc de Tunis, prit plufieurs villes en Efpagne, 
ôc fe rendit maître de prefque toute l'Andaloufie. Halifon fils 
fit bâtir dans Agmet la principale Mofquée qui a toujours con- 
fervé fon nom , quoique fouvant détruite ôc rétablie. Après un 
règne de fept ans , il périt dans une fanglante bataille qu'il 
perdit dans l'Andaloufie contre Alfonfe VIL 

Ibrahim , ou Abraham , fon fils ôc fon fuccefleur , eut une fin 
bien tragique. Un étranger de bafle condition, nommé Ab- 
dala , ôc qui pour marquer fon penchant pour l'union ôc la 
concorde , fe faifoit appeller Mouahedin , de maître d'école 
qu'il étoit, devint fi puifiant qu'Ibrahim fe trouva dans la né- 
cefiité de lui livrer bataille, comme à un rival redoutable. Ce 
Prince fut vaincu l'an 1 14.C. Les portes de fa capitale lui ayant 
été fermées , lorfqu'il fuyoit, pour échaper à la fureur des re- 
belles , il fe réfugia à Qran, croyant que cette ville feroit pour 
lui une retraite aflurée , ôc ne pouvant fe retirer ailleurs. Mais 
Abdul Mumen chargé par Mouahedin du foin de le pourfui- 
vre , trouva les habitans d'Oran difpofés à lui ouvrir leurs por- 
tes. Le Prince infortuné fe fauva de la ville, à la faveur de 
la nuit j mais au milieu des ténèbres ne fçachantoù fuir, ni quel 
parti prendre, il fe précipita de defefpoir avec fa femme. Ab- 
dul Mumen, après avoir ainfi terminé la guerre, vint retrouver 



% HISTOIRE 

' - Mouahedlii j mais en arrivant il apprit fa maladie &c fa mort; 

Henri II, Cet Abdul Mumen , d'une naifTance aufli obfcure queMoua* 
{ 5 y o. hedin , & qui comme lui avoir été maître d'école , fut procla- 
mé premier Pontife d'Afrique par quarante de fes difciples ÔC 
Ibize Scribes , & l'armée ajouta à cette dignité le titre d'Em- 
pereur. Ce nouveau fouverain afliégea Maroc , qu'il prit fuc 
la fin de l'année ; il y trouva , comme une vidime qui fem- 
bloit lui être préparée , Ifaac fils d'Ibrahim , qu'il égorgea de 
fa propre main. Par ce meurtre fa race étant éteinte, il s'em- 
para de la plus grande partie de l'Afrique , ôc étendit les bor- 
nes de fon Empire jufqu'à Tripoly. Aben Jofeph fon lils,ôc 
Abu Jacob Almançor fon petit-fils , lui fuccederent. Ce der- 
nier joignit à la grandeur de fa puifTance un profond fçavoir, 
& fit fleurir les fciences à Maroc ôc en d'autres lieux d'Afri- 
que. Le fils d' Almançor, Mahamet Enacer , furnommé Mira^ 
* C'eft-à- niolin *, poffeda, comme fon père ôc fon ayeul , une grande 

dire , Chef étendue depays, non feulement en Afrique j mais encore en 

des fidèles. Efpagne. Le roi de Caftille^ Alfonfe X. par un^ victoire com- 
plète qu'il remporta fur ce dernier en l'année 1 200, lui fit aban- 
donner ce qu'il polfedoit en Efpagne , ôc l'obligea , après la 
perte d'une bataille , qui lui coûta celle de plus de foixante 
mille hommes , de fe retirer en Afrique. Les Chrétiens animés 
par ce fuccès, reprirent dans l'efpace de trente années , Va- 
lence , Cartagene , Cordouë , Murcie ôc Seville. 

Mahamet Enacer mourut vers ce tems-Ki Ôc lailTa beaucoup 
d'enfans. L'union des frères eft ordinairement le foùticn des 
familles : la méfintellignce. de ceux-ci caufa la perte de l'Em- 
pire des Maures ôc celle de leur Maifon , ôc tous enfin péri- 
rent dans differens combats qu'ils fe livrèrent les uns aux au- 
tres. Leur entière deftru£lion occafionna les révoltes des Vi- 
cerois de Fez , de Tremezen , ôc de Tunis ; Gamarazan , ifTu 
des rois de Tremezen, exhorta ces peuples à s'affranchir, il fit 
mourir Ceyed petit-fils de Mahamet , ôc ayant enfuite défait 
tous les Almohadas ( ainfi s'appelloient les fuccefiTeurs d'Ab- 
dul Mumen) il donna une nouvelle face au gouvernement. 
D'un autre côté Abdulach de la famille des Merinis , après 
avoir pris quelques villes du Royaume de Tremezen , rédui- 
fit fous fon obeïfTance celui de Fez vers l'année 1 2 1 o. Il mit 
donc la royauté dans fa famille , ôc par fes conquêtes il recula 

les 



D E J. A. D E T H O U , L I V. VIL ^ 

les frontières de fon empire. Le choix que fes fuccefTeurs fi- m 

rent de Fez pour leur féjour, dépeupla peu à peu Maroc j & p{£j^j^i jj 
cette ville en proye à des gouverneurs avares ôc cruels devint 
inhabitée. Mais Abdulach ^ le dernier des Merinisj ayant été 
tué par le Cherif ^ Said :, qui étoit du fang des Oatazes ôc gou- 
verneur d'Arzilla, prit les armes pour venger la mort du Roi. 
Il livra bataille au Cherif l'an 1 48 1 , délit fon armée , ôc l'obli- 
gea de fe réfugier à Tunis. De ce Said qui a régné à Fez , def- 
cendent les Rois Oatazes. Les royaumes d'Afrique , ainfi que 
les provinces ôc les villes particulières de chaque Royaume , 
furent défolcz fous leur règne, ôc expofez à l'ambition des gou- 
verneurs révoltez. Les peuples réduits à une mifere extrême 
fouffrirent beaucoup , jufqu'au tems que les Cherifs ayant chaf- 
fé les Oatazes j réunirent enfin ce qui avoit été démembré de 
leurs Etats , dont ils ont formé de notre tems un nouvel em- 
pire dans l'Afrique. Voici quelle a été leur origine. 

L e Cherif Hufcenis * né àTigumedet, ville du pays de Dara Origine des 
dans la Numidie , étoit un homme artificieux , ôc qui pofTedoit >t ^^^ HulTen. 
parfaitement la Philofophie , alors fort cultivée chez les Maures; . 
mais la magie étoit ce qu'il fçavoit le mieux. Pour s'attirer la ^ 
confiance publique ôc s'accréditer, il fe donna pour defcen- 
dant du Prophète Mahomet ôc de ce Cherif, qui , comme je l'ai 
dit, fut auteur de la mort d'Abdulach , dernier roi de la famille 
des Merinis. Mais comme il efl aifé de féduire le peuple par des 
apparences de religion ôc de pieté , il affecloit une gravité ôc 
une fainteté de vie égale à celle d'Abdul Mumen , dont j'ai 
déjà parlé. Il avoit trois enfans , Abdelquivir , Hamet ôc Ma- 
hamet , capables de féconder les vaftes projets d'un tel père. 
Pour les rendre recommandables parmi le peuple , il leur or- 
donna d'aller vifiter le tombeau de Mahomet. Ces trois frères, 
à leur retour , parurent avec un dehors de pieté , accompa- 
gné d'extafes ôc d'infpirations divines fi bien concertées, que le 
peuple en foule , attache à leur fuite , s'empreffoit de toucher 
leur robe ; qui la pouvoit baifcr s'eftimoit heureux. Ils revin- 
rent à Tigumedet retrouver leur père, qui infpira à Hamet ôc à 
Mahamet , qu'il avoit inflruits dans l'art de la magie , d'aller à 
Fez, où regnoit alors Mahamet Oataz. Vers l'an lyoS Hamet 

I Ce nom fignifie en Arabe Prince , 1 prend aujourd'hui le titre de Cherif 
pu grand Seigneur. Le roi de Maroc I des Cherifs, 

Tome IL B 



10 HISTOIRE 

efiimé pour fa doclrine obtint une chaire dans le Collège de 

Henri II. ^I^^^araca , 6c Mahamet eut l'honneur d'être précepteur des 
i r ^ Q enfans du Roi. Enfin ces deux frères parvinrent au degré de 
réputation ôc de faveur qu'attendoit leujpere pour faire écla-l 
ter fes deffeins. 

Depuis la ruine de l'Empire des Merinis , la Tingitane alors 
afFoiblie par le trop grand nombre de Seigneurs qui lapolTe- 
doientj étoit dcfolée par les fréquentes incurfions des Portu- 
gais , qui de jour en jour étendoient leur puifTance en Afri- 
que. Le Cherif, qui voyoit ceux de fa fede murmurer des 
avantages , que les Chrétiens tiroient des divifions qui re- 
gnoient entre les differens Princes de fa nation , confeilla à 
fes enfans de demander au Roi un tambour ôc un étendart 
avec quelques cavaliers , afin de parcourir le pays , ôc d'ex- 
horter les peuples à défendre la loi de Mahomet ^ ôc les ani- 
mer à s'oppofer aux Chrétiens. Ces deux frères , inftruits par 
leur père , reprefenterent au Roi qu'il étoit du devoir des Che- 
rifs y iflus du Prophète , ôc interprètes de fa loi , d'exciter les Ara- 
• bes à prendre les armes pour le foùtien de la Religion ôc la 
défenfe delà liberté du pays 5 ils le prièrent en même-tems de 
leur accorder le gouvernement des Provinces de Sufa , d'Hea , 
de Ducala^ de Maroc ôc de Tremezen, pour y commander 
en fon nom , ôc les défendre contre les Chrétiens. 

Le Roi goûta cette propofitionj mais avant que d'y fouf- 
crire , il voulut confulter Muley Nacer fon frère , homme très- 
habile ôc très-experimenîé dans les affaires. Celui-ci reprefenta 
au Roi de quelle importance il lui étoit de rejetter la propofi- 
tion des Cherifs ; il lui dit qu'elle cachoit une ambition dé- 
mefurée 3 dont la Religion étoit le voile ; qu'après s'être fait une 
grande réputation par leur pieté apparente, ôc s'être en quel- 
que forte rendus les chefs delà religion , ils briguoient des em- 
plois ôc des gouvernemens , ôc qu'on les verroit fuccelîivement 
afpirer à la royauté. Il appuya fes remontrances fur les exem- 
ples récens des defcendans d'Idris, des ?Vlagoraves, des Al- 
moravides 3 dont le chef étoit Habul-Texif, ôc des Almoha- 
das conduits par Mouahedin , qui tous , fous le prétexte fpé- 
cieux de la religion , s'étoient emparez du trône, dont ils avoient 
enfin été chalfez par les princes Merinis protecteurs de la reli- 
gion ôc défenfeurs de l'Afrique i il ajouta qu'un fceptre ufurpé 



DEJ. A. DETHOU, Liv. VIL ii 

|)ar le crime , ayant été faifi par leurs pieux ôc vertueux an- i 

cêtres , aidez du fecours du ciel , méritoit d'être foigneufement Henri IL 
confervéj que des propofitions colorées de Religion ne de- i ç r o, 
voient point Tébloùir , ôc qu'il falloir fe précautionner contre 
un projet , qui paroiiïbit tendre à leur deftrudtion , ôc à la rui- 
ne entière de l'État : que la demande des Cherifs paroiflbit fim- 
ple , ôc fondée fur des motifs très-louables i mais qu'il pré- 
voyoit , que fi le titre de défenfeurs de la religion leur étoit une 
fois accordé , ils fçauroient un jour prendre les marques delà 
royauté. 

Ce confeil étoit fage , mais le Roi ne le fuivit point? foitque 
la faufle pieté du Cherif l'eût féduit , foit qu'il lui fût indiffèrent 
de leur céder des provinces pofledées par divers Souverains , 
ôc expofées auxincurfions continuelles des Chrétiens : peut-être 
aufli craignoit-il qu'un refus fait à ces défenfeurs de la loi de 
Alahomet ^ fi chéris du peuple , ne lui attirât la haine publi- 
que , ôc ne le fît foupçonner de méprifer ôc de trahir la Reli- 
gion. Ces réflexions le déterminèrent à leur accorder le tam- 
bour ôc l'étendart qu'ils demandoient , ôc à leur donner des 
lettres de recommandation adreffées aux Seigneurs ôc aux Gou- 
verneurs de ces payis. 

Leur première expédition fut dans la province de Ducala Pfem.icre 
au royaume de Maroc , le deffein de s'eflayer , ôc l'envie de des cherifs ; 
complaire à leurs amis , les y guida : ils ne pouvoient faire d'en- le"''^ conquê- 
treprife confidérable , n'ayant que fort peu de troupes , d'ail- 
leurs la ville d'Afafi, jufqu'où ils portèrent leurs pas, avoir une 
forte garnifon: delà ils s'avancèrent jufqu'au cap d'Aguer , qui, 
comme Afafi^ étoit fous la domination des Portugais. La répu- 
tation des Cherifs s'étendoit déjà au loin ,lorfqu'ils fe trouvè- 
rent hors d'état de fournir à la fubfiftance de leurs troupes. Mais 
les peuples , en faveur d'une guerre ii fainte , leur accordèrent 
la dixième partie de leur revenu. Dans la province de Dara , 
les peuples de Quiteva , de Timefguita y de Tinzulin , de Ten- 
zeta , de Tagamadurt , ôc de plufieurs autres villes, fe foûmi- 
rent à cette contribution. Ceux de Tarudante qui vivoicnt en 
liberté depuis le pillage de leur ville , engagèrent les habitans 
de Tedfi ôc les peuples voifins , à donner cinq cens chevaux 
au père des deux Cherifs , ôc à lenommer leur chef, pour aller 
fous fes ordres aflléger les Chrétiens qui étoient dans Aguer. 

Bij 



ces. 



12 



HISTOIRE 



Mahamet le plus jeune fixa fon féjour à Tarudante , qui au- 

7T jj trefois avoir été celui des Merinis dès le commencement de 
leur domination j ôc il fit bâtir afTez près de cette ville une for- 
^ ^ ' tereflbj à laquelle il donna le nom de Faraixa. La faveur des 
Maures qu'il fçut gagner , l'éleva à la dignité de commandant 
des armées ôc d adminiftrareur des affaires civiles : ces peuples 
impatiens de s'affranchir du joug des Chrétiens, fe flattoient 
d'y réiinir fous ce chef. Il conduifit fes troupes du coté de la 
province de Sufa , attaqua Ôc défit les Mezuars amis des Chré- 
tiens d'Aguer, ôc fe rendit maître de la province de Dara qui 
leur étoit foûmife. Levoifinage de Sufa lui fit naître le deflein 
d'aller jufque dans cette Province j pour y pénétrer , il fal- 
loir paffer par Tiguiut , ville fituée au pied du mont Atlas, com- 
mife à la garde de Mahamet Elche , Génois & renégat^ qui 
par un traité lui accorda le paffage. Il entra dans la province 
de Sufa , ôc s'empara de tout le payis , fous prétexte de venir au 
fecours des peuples d'Hea, de Ducala, ôc de Tremefen, dé- 
folés par les incurfions des Arabes des montagnes , ôc par les 
hoftilitez de la garnifon d'Afafi. 

Sa puiflfance étant augmentée par fes conquêtes , Ôc fon ar- 
mée fortifiée par les contributions de tant de peuples, il em- 
porta d'aflaut Tedneft capitale d'Hea , ville voifine d'Afafi ôc 
d'Azaamor ; ôc y fit bâtir un Palais , qui fembloit être deftiné 
au repos de fa vieillefle. La fortune jufqu'alors avoit fécondé 
fes entreprifes j mais Yahay Ben-ta-fuf , tributaire du roi de 
Portugal y ôc ennemi déclaré des Cherifs , fe reprefentant qu'il 
avoit plus d'intérêt qu'aucun autre, d'arrêter le cours rapide de 
leur fortune naiffante , engagea Nugno Fernandez d'Atayde 
commandant d'Afafi, à unir fes forces aux fiennes, pour aller 
furprendre Tedneft, Ôc y faire périr le Cherif. Ils raflemble- 
rent avec une diligence extrême quatre cens chevaux Efpa- 
gnols , ôc trois mille Maures, avec huit cens Arabes habitans 
des montagnes d'Abda , ôc de Guarbia , dans la province de 
Ducàla ) ôc s'avancèrent enfuite vers Tedneft. Leur mar- 
che, quoique fecrette ôc bien concertée , fut découverte par 
le Cherif. Tenant fa fortune de fa réputation , il crut devoir 
tout ofer pour la foûtenir. Il alla donc au-devant de l'armée 
ennemie à la tête de quatre mille chevaux. A peine fut-il éloi- 
gné d'une heuë ôc demie de Tedneft, que le jour commença 



DE J. A. D E T H O U , L I V. Vîl. t^ 

li paroître avec fon ennemi , qu'il ne croyoit pas fi proche. 
Yahay qui commandoit Pavantgarde , fans attendre Nugno , Henri IJ 
tranfporté de fureur à la vue du Cherif , s'avança fur lui , ôc la i r r o, 
haine anima tellement fon courage , qu'il l'obligea à fuir 5 il le 
pourfuivit le refte du jour> accompagné de Nugno ^ qui étoit 
furvenu. Outre le butin qu'il fit fur le Cherif j il fit prifonniers 
deux cens de fes gens , ôc huit cens refterent fur le champ de 
bataille 5 ce combat lui coûta la perte d'environ cent douze 
Maures , ôc il n'y périt aucun Chrétien. Le Cherif avec fes en- 
fans , échapé par fa fuite à la fureur de l'ennemi , quitta Ted- 
neft, qui après fa défaite ne lui parut pas un azile alTuré 5 les 
habitans de cette ville fe réfugièrent dans les montagnes voi- 
fines , ôc le vainqueur y entra aufïï-tôt , fans y trouver de réfif- 
tance. De-là Nugno fuivi de Dom Juan Menefes , gouverneur 
d'Azaamor , qui lui avoir amené fix cens chevaux ôc mille hom- 
mes d'infanterie , rangea fous fon obéïflance le payis d'alen- 
tour : une partie fe foûmit volontairement , mais il fallut em- 
ployer la force pour foûmettre l'autre. 

A peine les Portugais furent-ils retirés , que les Cherifs re- 
mirent une armée fur pied. Une fédition arrivée alors à Ted- 
neft , leur facihta le moyen de rentrer dans cette ville. Ce 
fut alors que le père des trois Cherifs mourut de maladie. 
Après fa mort j fes trois enfans fe fervirent utilement de fes 
leçons , ôc fçurent fe maintenir eux-mêmes par leur propre ha- 
bileté : ils forcèrent Alguel foûmife à Cydi Bugima tributaire 
des Portugais , ôc fe faffurerent par une bonne garnifon. Le 
château deXauxava, au-deflbus de Maroc, futenfuite fortifié 
par leurs ordres , pour s'oppofer aux courfes des Chrétiens 5 
les contributions qu'ils mirent fur le payis circonvoifin fervirent 
à l'entretien de leur armée. La Fortune depuis ne leur fut ni fa- 
vorable ni contraire dans leurs combats contre les Portugais j 
le prompt fecours qu'exigeoit d*eux Anega j petite ville que 
Dom Lopez Barriga maréchal de Camp avoir alTiegée 3 les en- 
gagea dans une bataille , oii ils remportèrent la victoire ôc fi- 
rent Barriga prifonnier. Cette perte des Chrétiens fut compen- 
féô par la mort d'Abdelquivir l'ainé des Cherifs , qui fut tué 
dans cette adion. Hamet ôc Mahamet revinrent triomphans à 
Xauxava, oii ils conduifirent Barriga. 

A leur arrivée , ils formèrent le deflein d'envahir Maroc. 

Biij 



^ 



14 HISTOIRE 

m^m^^^mmm^m^ Cettc vIlIc prcfque détruite, comme je l'ai dit, fous la domî- 
Henri II ^'^^^^'^ri des Merinis, étoit alors fous celle de Nacer Buxentuf , 
j - ' de la famille de Henteta j ôc comme elle étoit médiocrement 
peuplée , ôc fans relâche inquiétée par les Arabes des monta- 
gnes, ce Prince étoit fort foible. Les deux frères artificieux: 
ôc adroits s'inlinuerent dans fon amitié , en lui donnant part 
dans leur butin , & par la promefle qu'ils lui firent d'étendre 
fon Etat. Séduit par l'intérêt ôc par l'ambition , il confentit à 
les recevoir , ôc leur fit rendre à leur entrée les honneurs dûj 
à leur cara£lere , ôc à la prpfefiion qu'ils faifoient d'une haute 
pieté. Ils n'eurent pas befoin d'employer tout leur art , pour 
tromper ce Prince crédule ôc peu éclairé. Les fréquentes par- 
ties de chafle qu'ils faifoient avec lui , leur fournirent l'occa- 
fion de Fempoifonner avec un gâteau fait de fucre ôc de farine 
de froment à la mode du payis j il revint à la ville après en 
avoir mangé , ôc mourut aufli-tôt, fans qu'on pût découvrir alors 
la caufe de fa mort. Alors Hamet, l'aîné des deux Cherifs , qui 
avoir gagné les habitans par fes préfens ôc par fes promeffes, fut 
proclamé Roi. Le nouveau tyran, pour fe garantir des entre- 
prifes , que les enfans de Buxentuf, injuftement privés d'une 
légitime fuccelTion , auroient pu former contre lui , leur don- 
na à titre de dédommagement des terres dans des lieux fort 
t éloignez. Il envoya aufïi-tôt des Ambaffadeurs au roideFez, 
pour l'informer de fes exploits , lui offrir des préfens de fa part, 
s'engager à lui payer un tribut annuel, ôc faffurer qu'ils étoient 
prêts à lui obéir en tout. 

Il s'alluma alors une guerre fanglante entre les Arabes de 
Zarquia ôc ceux de Garbia , dans la province de Ducala. Les 
Cherifs accoutumez à tirer avantage des malheurs d'autrui , 
promirent à l'un ôc à l'autre parti de leur donner fecours ; ces 
peuples féparement flattez du même efpoir, vinrent pleins de 
confiance camper à Quehera , à deux lieues de Maroc , ôc là 
fe livrèrent bataille. Les Cherifs fpeclateurs avec leur armée , 
voyant qu'après un combat auffi long que fanglant, la victoire 
ne panchoit encore d'aucun côté , ôc qu'il leur feroit facile de 
l'emporter fur ces combatans également affoiblis , vinrent fon- 
dre fur eux, comme fur des ennemis, les défirent aifément , 
ôc s'en retournèrent à Maroc chargez de dépouilles. 

Leur infanterie , leur cavalerie , leurs munitions de guerre 



DE J. A. DE T H O U , Liv. VII. i; 

augmentées par tant de victoires jinfpirerent aux deux Cherifs 
une fierté, qui alla jufqu'à méprifer le roi de Fez y ils lui refu- Henri IL 
ferent la cinquième partie des dépouilles des vaincus , & de i r r q.,. 
lui payer le tiibut auquel ils s'étoientjoûmis : pour infulter ce 
Prince , ils lui envoyèrent les plus mauvais chevaux pris à la 
guerre. Le Roi offenfé ordonna à fon rélident à Maroc de 
fommer Hamet de fa parole, ôc que s'il differoit de l'acquit- 
ter , il lui déclaroit la guerre : ce Prince , dans le déclin de 
l'âge y mourut fur ces entrefaites. Hamet Oataz fon fils , qui 
avoir eu pour précepteur le Cherif Mahamet , loin de venger 
l'injure faite à fon père , l'oublia jufqu'à figner un traité , où 
il fe contentoit d'un léger tribut payable tous les ans , oc qui 
n'étoit qu'honorifique. Cependant les Cherifs enhardis par leurs 
heureux fuccès^ôc appuyez de l'amitié des Seigneurs du payis 
qui habitoient dans les montagnes , fe mirent peu en peine d'ob- 
ferver ce dernier traité : lorfque le tems d'y fatisfaire fut ar- 
rivé, ils envoyèrent dire au Roi, que leur qualité de légiti- 
mes héritiers de Mahomet , leur donnant plus de droit à l'em- 
pire d'Afrique qu'à lui-même, ils dévoient être exempts de 
tout genre de tribut j que s'il vouloit pourtant leur accorder 
fon amitié , ils fçauroient y répondre 5 mais que s'ilprétendoit 
les troubler dans leurs guerres contre les Chrétiens , Dieu ôc 
Mahomet vengeroient le tort qu'il feroit à la Rehgion ; que 
de leur côté ils avoient aflez de force ôc de courage , pour 
rendre fes efforts inutiles , ôc le traverfer dans fes defleins. 

Le malheureux fuccèsde la tentative que le Cherif Mahamct, 
gouverneur de la province de Sufa , avoir faite contre la ville 
d'Aguer , l'avoir obligé de retourner àTarudante, qu'il faifoit 
fortifier à la hâte : Hamet fon frère , aidé de fes amis , avoit 
conquis tous les payis d'alentour , la dixme dont nous avons 
parlé jfuffifoit à la fubfiftance de fon armée 5 ilcontinuoit tou- 
jours à l'exiger fous prétexte de Religion , ôc n'avoit encore 
ofé impofer d'autre contribution , ni fur les peuples qu'il avoit 
fubjugués par les armes , ni fur ceux qui s'étoient foumis vo- 
lontairement à lui. Le roi de Fez ouvrit enfin les yeux , ôc ^^ roi de 
reconnut fa faute un peu tard. Allarmé de la puiffancedes Che- b^euer^e^aux 
rifs qui augmentoit de jour en jour , il leur déclara la guer- Clierifs. 
re , ôc mit le fiege devant la ville de Maroc. Les eflforts qu'il 
fit pour la prendre furent inutiles 3 Mahamet y avoit fait entrer 



i6 HISTOIRE 

des troupes j qui dans une foitie forcèrent le camp du Roi 6c 
Henri IL repouflferent fon armée avec une grande perte. Le Roi averti 
^ S S ^' alors que fon frère Muley Muçaud avoir pris les armes contre 
lui , & que Ça marche faifoit juger qu'il avoit des defleins fur 
Fez , leva le liegc & regagna promptement cette Capitale. Les 
Cherifs profitèrent de l'occafion , pourfuivirentle Roi, défirent 
fon arriere-garde , ôc entrèrent dans la province d'Hefcure. 
Après l'avoir défolée , ils forcèrent les peupes , ainfl que ceux 
de la province deTedla , à leur donner la dixme ôcle tribut 
qu'ils payoient au roi de Fez. L'ambition ôc la fortune de ces 
cicux frères l'emportant alors fur la modeftie & la politique 3 
leur firent fouffrir fans peine qu'on leur donnât le nom de Roi , 
à l'aîné le titre de roi de Maroc, ôc au cadet celui de roi de Sufa 
ou Sus. Cependant Oataz projetta de tout tenter , pour étoufîer 
dans l'Afrique ce mal naiftant^ en exterminant des ennemis fî 
formidables j ainfi après avoir rendu le calme à fes états , il en- 
treprit une nouvelle expédition contre les Cherifs. 

Ces deux frères n'attendirent pas qu'on vînt les affiéger , 
ôc ne fe bornèrent pas à fe tenir fur la défenfive , ce qui auroit 
marqué quelque foibleffe. Se croyant affez forts pour rifquer 
une bataille , ils marchèrent au-devant de leur ennemi , ôc cam- 
pèrent fur les bords de la rivière des Nègres , à l'endroit d'un 
gué nommé Buacuba. L'armée du Roi étoit compofée de dix- 
huit mille chevaux, parmi lefquels il y avoit deux mille tant 
arquebufiers qu'arbalétriers, ôc dix-fept pièces de campagne. 
Les Cherifs campez de l'autre côté de la rivière , n'avoient 
que fept mille chevaux ôc deux cens arquebufiers. Les deux 
armées refterent trois jours dans l'inadion. Les Cherifs n'a- 
voient deflein que de s'oppofer au paflage des ennemis : mais 
le Roi déterminé à pafler la rivière pour donner bataille , quoi- 
qu'il lui en dut coûter , difpofa ainll fon armée. Mahamet fon 
fils eut le commandement de l'avantgarde , avec Abdala Za- 
goybi , arrivé depuis peu d'Efpagne , où il avoit été obligé de 
céder la couronne de Grenade , que pofledoient fes ancêtres , 
à Ferdinand ôc à Ifabelle : le corps de l'arniée étoit conduit 
par Muley Dris , proche parent du Roi , ôc qui avoit époufé 
fa fœur nommée Ayxa , ôc par l'Alcayde Laatar. Le Roi fe 
referva l'arrieregarde , foûtenuë des principaux Gouverneurs 
«^ Seigneurs de fon Royaume. 

Zagoybî 



DE J. A. DE THOU3 Liv. VIL if 

Zagoybi fut le premier qui s'expofa à pafler le fleuve j 6c 



il gagna le rivage, tandis que le refte de la cavalerie paffoit. Henri IL 
Mais l'armée des Cherifs partagée en deux corps , le premier i r ^ o. 
fous les ordres du roi de Sufa , l'autre commandé par celui 
de Maroc , voyant le relie des ennemis entrer dans la ri- 
vière, fans attendre que tous fuffent paflezj fondit avec tant 
de vigueur fur la troupe de Zagoybi, qu'il fut forcé de recu- 
ler ôc de rentrer dans la rivière. La rencontre de ceux qui la 
traverfoient , pour venir à fon fecours , fut caufe que les uns 
& les autres s'embarafferent de telle forte , que l'ennemi rangé 
fur le rivage pouvoir à fon gré les choifir ôc les tuer à coups 
d'arcjuebufe : ils périrent tous de cette manière ou furent noyés. 
Mahamet fils du roi de Fez , ôc Zagoybi autrefois roi de Gre- 
nade, furent tuez dans cette a£lion. La mort de ce dernier efi: 
un grand exemple des caprices de la Fortune : ce Prince en per- 
dant fes Etats , ne perd point la vie 5 il la perd en défendant 
ceux d'autrui. 

Le roi de Fez , qui n'avoit pas encore tenté le pafTage du 
fleuve, forcé d'être fpe£tateur inutile dudéfaftre de fon armée, 
fans efperance de pouvoir la fecourir , prit la fuite, ôc alla droit 
à Tedla , pour fe rendre à Fez ; il perdit tout fon canon ôc fes 
tentes, ôc ce qui le toucha beaucoup plus, fes femmes. Les 
Cherifs animez par une fi grande vi£toire , ôc par le butin qu'ils 
avoient fait, paflerent le mont Atlas pour former le. fiége de 
Tafilet capitale de Numidie , qu'ils attaquèrent avec le canon 
du roi de Fez. Xec Amar , qui commandoit dans cette ville , la 
rendit , ôc fut amené à Maroc par les deux frères , qui prirent en 
chemin plufieurs villes , ôc rangèrent fous leur obéiflance di- 
vers peuples des montagnes 5 les uns fe fournirent volontaire- 
ment, entraînez par la fortune de ces vainqueurs s ceux qui fi- 
rent quelque réfiftance y furent contraints par les armes ', aucu- 
ne de ces contrées ne fut exempte de leur payer les tributs ôc 
les impôts , qu'elles payoient au roi de Fez. 

Ce Prince infortuné , pour foûtenir la dignité royale ôc pa- 
roître au-delTus de fes malheurs , chargea Laatarôc Muley Dris, 
d'aller avec ce qui leur reftoit de troupes , ravager la provin- 
ce de Suza ôc en tirer autant de contributions qu'ils pourroient. 
Mais le Cherif Mahamet les obligea de retourner fur leurs 
pas , ôc après avoir mis la provijice en fôreté , il reprit le 
Tome II, C 



iS HISTOIRE 

' ■ I chemin de Tarudante , fiége de fon Empire , qu'il fe hâtoit de 

Henri IL ^^^^^ fortifier. Après avoir attiré à fon parti plufieurs peuples 

j - -Q^ de la Numidie ôc de laLybie^foit parla terreur de fes armes> 

foit parla manière dont il en ufa à leur égard, il forma ledef- 

fein de tout tenter pour s'emparer d'Aguer^ qui étoit uagrand 

obftacle à fes entreprifes. 

Aguer eft fitué fur un cap , appelle par les anciens Vifa^ 
'♦Ptolomée gyum ^, au pied du mont Adas, entre Mefla ôc Tedneft du côté 
rappelle vfa- ^^ couchant : fon port eft commode Ôc fameux pour la pêche. 
Siège d'A- Diego Lopez de Sequera, qui entreprit depuis le voyage des. 
guer, Indes orientales, y avoit fait bâtir un Fort. Emanuel roi de Por- 

tugal jugeant que ce Fort lui feroit d'un grand fecours pour l'exé- 
cution des defïeins qu'il avoit fur l'Afrique , l'acheta une fomme 
confiderable. Il étendit fon enceinte , ôc y mit une bonne gar- 
nifon,avec du canon. Le CherifMahamet y envoya l'an is^6 
une armée de cinquante mille hommes , fous les ordres de fon 
fils Harran. Gutierre de Monroy commandant de cette place, 
peu effrayé du péril qui le menaçoit, manda d'abord au roi de 
Portugal, qu'il n'avoir befoin que de vivres ôc de munitions 
de guerre. Le Cherif voyant que malgré tout le feu de fon 
artillerie ôc les fréquentes attaques de fes troupes , fes efforts 
étoient rendus inutiles par la valeur des afîiégez ,pritlaréfo- 
lution de faire conftruire une Tour, fur une colline voifine qui 
commandoit la ville, pour y placer des coulevrines ôc empê- 
cher les aiïiégez de défendre leurs murailles j il vint à bout de 
cette entreprife , à la faveur d'une trêve de deux mois qu'il 
propofa Ôc qu'il fit accepter à Monroy. Les conditions portoient, 
qu'il feroit permis de part ôc d'autre de réparer les ouvrages 
ôc d'en conftruire de nouveaux. Le Gouverneur ne prévit pas 
d'abord la conféquence de cet article: il s'imagina au contraire 
qu'il étoit de fon avantage de foufcrire à un traité , qui lui don- 
noitletems de recevoir du fecours ôc de réparer fes murailles. 
Il reconnut, mais trop tard , à quoi il s'étoit engagé. La trêve 
n'étoit pas encore expirée, que les ennemis avoient achevé la 
Tour. Ils recommencèrent leurs attaques , ôc à faire feu fur la 
ville ; le canon eut bien-tôt fait brèche : la batterie dreffée fur 
le nouvel édifice défoloit les afliégez , fans néanmoins rallentir 
leur ardeur. Il y avoit déjà fix mois qu'ils réfiftoient coura- 
geufement , lorfqu'ils reçurent enfin des fecours qui leur furent 



DEJ. A. DETHOU, Liv. Vil. 17 

plutôt funeftes qu'avantageux. Le quartier de la ville le plus à 
couvert des attaques de l'ennemi, étoit celui qui dominoit fur Hp^ir^iII, 
îa mer j il fut confié à la garde des troupes nouvellemeut débar- 1 ^ r o ' 
quées > îa facilité qu'elles trouvèrent à fe fauver de ce çôtc-là , 
fit qu'elles furent les premières à fuir. 

Cependant l'ennemi ayant donné un afîaut ^ & étant monté 
à la brèche » il arriva dans la chaleur du combat que le feu 
prit à un tonneau de poudre, le baftion qui le renfermoit fauta> 
ôc enfevelit fous fes ruines près de foixante des afîiégez. Cette 
perte redoubla l'ardeur des afTiégeans. La garnifon allarmée 
n'étoitpas encore remife de fon effroi, qu'ils donnèrent un fé- 
cond affaut. Les troupes nouvellement venues d'Efpagne en 
furent épouvantées , ôc fe fauverent dans les vaiffeaux qui les 
avoient amenées. L'ennemi devint enfin maître de la ville , mal- Prife kVK~ 

gré la vive réfiftance de fes braves défenfeurs. Mahamet irrité ^^^ ^cL\ 
^, . , . , .r 1 1 1 1 T 1 • CherifMaha- 

d avoir acheté la prile de cette place, par la perte de dix-huit met. 
mille hommes , fit paffer au fil de l'épée tout ce qui s'y trouva, 
fans diftindion d'âge ni de fexe. Le Gouverneur réfugié dans 
le Fort, ayant été fait prifonnier, avec ceux qui l'avoientfui- 
vi, ils furent traitez avec douceur par Mumen Belelche, fiis de 
ce renégat Génois , dont nous avons parlé. Dona Mencia , 
fille de Monroy , fe trouva au nombre des prifonniers ; fa par- 
faite beauté infpira à Mahamet le plus violent amour; mais il 
ne put lui en donner , ni la déterminer à payer par la per- 
te de fon honneur le prix de la liberté de fon père ; ce bar- 
bare alors, palTant de l'amour à la rage, ordonna qu'elle fut 
abandonnée à la brutalité des Nègres. Dans cette cruelle ex- 
trémité , cette fille confentit à fe rendre, s'il vouloir la pren- 
dre pour fa légitime époufe , & la laiffer libre dans l'exercice 
de fa Religion. A ces conditions le mariage fut conclu. Mais 
la groffeffe de Dona Mencia, peu de tems après déclarée , por- 
ta les autres autres femmes de Alahamet à un tel excès de ja- 
loufie , qu'elles l'empoifonnerent. La liberté que fon père obtint 
après fa mort, les grands honneurs ôc les riches préfens dont 
Mahamet le combla en le renvoyant en Portugal, témoignent 
quelle étoit la force de fon amour. 

La puiffance des Cherifs affermie par cet heureux fuccès, 
porta la terreur chez les Princes Afriquains, dépendans de la 
couronne de Portugal ; tous ceux de la contrée fe mirent fans 

Cij 



ià HISTOIRE 

■ balancer fous leur obeiflance. Cette nouvelle fit prendre aux 

Henri ÎJ. Portugais le parti de démolir ôc d'abandonner les forterefies 

i r ^ o, d'Afafi, d' Azamor , d'Arzila , ôc d'Alcaçar , qui leur étoient plus 
à charge qu'avantageufes. 

Les deu'i: Cependant la difcorde , que la profperité fa'.t fouvent naître, 
Chcrjfs fe y[^^ ttoubler ces deux frères au fein de leur félicité. Maha- 

biouillent & , . , • i i o 

ic font h met plus jeune, plus vertueux , moms barbare, & en appa- 
guci-re. rence de meilleur foi, que fon ainéj n'ayant au commence- 

ment pofTedé Sufa qu'en qualité de Gouverneur, prenoit alors 
le titre de Roi, ôc refufoit de payer le tribut à fon frère. A la 
fommation qu'Hamet lui fit de lefatisfaire, il répondit que fon 
refus étoit fondé fur des droits, quis'étendoient encore à exi- 
ger de lui le partage des tréfors dépofez par leur père à Ta- 
zaror, après la défaite du Roi de Fez, ôc à faire reconnoître 
fon fils Harran héritier du Royaume j que telle étoit la difpo- 
fition du tcftament de leur père , qui portoit que le premier 
mâle né de l'un d'eux feroit Vizir, ôc fuccederoit à la Cou- 
ronne. Ces prétentions alloient devenir le motif d'une fanglan- 
te guerre, lorfque Cidi Arrahal, du nombre de leurs Sages, 
qu'ils nomment Alfaqui , homme diftingué par fa haute pru- 
dence , ôc par la pureté de fes mœurs , s'offrit d'être le média- 
teur de ces différends : pour les terminer on convint dutems> 
ôc du lieu. Ce fut auprès de la rivière d'Hued-Iffin que l'entre- 
vûë fe fit. Dans les embraffemens mutuels que ces deux frè- 
res fe donnèrent, l'aîné effaya de jetter parterre fon cadet, 
qui par fon agilité fe garentit de la chute : dès qu'il fut remis 
de l'émotion que la perfidie de fon frère lui avoir caufée , 
il fe contenta feulement de la lui reprocher , ôc fortit de la con- 
férence fans rien conclure. 

Cet incident fut fuivi des ordres que Hamet donna à fon 
fils aîné Muley-Zidan , ôc peu après à fon fécond fils Muley- 
Çaid d'aller attaquer Mumen Belelche ôc Hafcen Gelbi , lieu- 
tenans généraux de fon frère. Ils remportèrent fur eux la vic- 
toire, ôc revinrent triomphans à Maroc. Ce début heureux 
donna de la hardieffe au père , ôc lui fit concevoir de plus 
hautes idées. Mahamet alors affembla fes amis, ôc leur repré- 
fenta que la guerre qu'il étoit obligé de foûtenir , étoit odieu- 
fe , ôc qu'il la déteftoit lui-même î mais qu'il falloit s'en pren- 
dre à la perfidie ôc à l'iniquité de fon frère Hamet , qui étoit 



DE J. A. DE THOU , Liv. VII. si 

TagrefTeur : qu'il les prioit de le fecourir dans une fi jufte caufe, 
& de s'armer pour fa défenfe. Son difcours plein de vérité fut He^jriÏJ. 
applaudi ; ôc tous unanimement promirent de lui donner du i ç ^ o. 
fecours. Cette promeffe ne lui laifTant rien à délirer, il porta 
la main à fa barbe , fuivant l'ufage de fa nation , ôc fe flattant 
par avance d'un heureux fuccès, il dit à fes amis, qu'ils pou- 
voient compter fur une viftoire certaine, & leur prédit même 
que dans peu , fécondé de leur valeur , il feroit maître de la 
perfonne de fon frère. Il leva donc une armée la plus nom- 
breufe qu'il lui fut poiïible, ôc en détacha une partie pour s'em- 
parer du pas de Mafcarot , auprès du mont Atlas , du côté du 
midi, furie chemin, qui de Maroc conduit à Tarudante. Mais 
Hamet inftruit de fes defieins par fes efpions^ prit fon chemin à 
gauche , ôc diftribua fon armée fous quatre chefs : ?viuley-Nacer 
ion fécond fils commandoit quatre mille chevaux qui formoient 
l'avant-garde 5 il fe réferva , avec Buhaçon fon troificme fils , le 
même nombre de cavalerie pour le corps de bataille : i'arriere- 
garde pareillement compofée de quatre mille chevaux marchoir 
fous les ordres de Muley-Zidan fon fils aînéj Muley-Çaid, le 
plus jeune de tous conduifoit les bagages : les armées des deux 
frères ennemis n'étoient compofées que de cavalerie. 

Mahamet , pour prévenir fon frère qui avoit pris un chemin 
détourné, commanda à fon fils Mahamet Harran d'aller au- 
devant de lui avec trois mille chevaux, & de donner fur les pre- 
miers efcadrons qui paroîtroient dans la plaine 3 fans attendre la 
jondion des autres. Harran exécuta cet ordre avec tant de 
promptitude, qu'il en vint aux mains avecNacer, dans le tems 
que le refte de l'armée défiloit avec peine par un chemin étroit. 
L'attaque fut vigoureufei l'égalité de valeur tint lavidoire in- 
certaine pendant une heure de combat ; ce qui donna le tems 
à Mahamet de s'avancer avec le relie de fon armée foûtenuë 
de quelques arquebufiers des montagnes. A peine fut-il arri- 
vé , que Hamet fils de Muley-Ferez ôc principal officier deNa- 
cer, futtué. Les troupes du Roi de Maroc furent bien-tôt con- „ . „ . , 

j' i_ j 11 11 -Uni/- . n'TrnetjI aine 

traintes d abandonner le champ de bataille : & de le retirer avec des Chei ifs , 
perte de huit mille hommes. Hamet fuivi de Buhaçon fon fils ^^ ^^/-^if &" 
S étant trop avance dans la melee pour fecourir Nacer , fut pris pai ibn freig 
ôc conduit à Tarudante avec fes équipages , ainfi que i'avoit ^^^lamet. 
prédit Mahamet. 

C ii; 



2.t HISTOIRE 

Muley-Zidan échapé des périls , revint à Maroc fuîvi d'un pe- 
tit nombre des liens. Comme il n'étoit pas ennemi de la Re- 
Henri 11. îigion Chrétienne, fon défaftre & celui de fa patrie qu'il dé- 
* I y ^' ploroit, lui firent naître l'idée de demander du lecours à Char- 
le-Quint ; il fit part de ce projet à quelques Efpagnols , par- 
ticulièrement à Louis de Marmol ' né à Seville , à qui nous 
devons l'hiftoire fidèle de ces troubles d'Afiriquej mais Giha- 
ni gouverneur de Maroc lui fit entendre , qu'en faifant un traité 
d'alliance avec les Chrétiens y il alloit s'attirer la haine des Mau- 
res ^ ôcfoulever toute l'Afiique contre lui : il abandonna donc 
ce deflein , ôc réfolut de faire la paix avec fon oncle. Il la lui 
fit propoferpar Aîarie fille du Cherif Mahamet 5 qui étoit fa 
femme ôc fa coufine germaine. Le traité fut conclu , aux con-^ 
ditions que les conquêtes feroient partagées entre l'oncle ôc le 
neveu 5 fçavoir, que la province de Sufa ôc fes dépendances au- 
delà du mont Altas du côté du midi , avec la Numidie ôc la 
Lybie, feroient fous la puifiance de Mahamet j queHametau- 
roit fous la fienne , avec Tafilet , toutes les autres provinces 
vers le feptentrionj que letréfor laifi'é parleur père àTazarot, 
feroit également partagé; que Mahamet Harran^ le plus âgé de 
tous leurs enfans de part ôc d'autre , feroit déclaré fuccefleur 
des deux Royaumes fuivant , la volonté de leur ayeul , ôc qu'à 
fon défaut Muley-Zidan fils de Hamet feroit appelle à la cou- 
ronne j que tous les prifonniers feroient rendus réciproquement 
fans rançon; que tous ceux qui étoient retenus à Tarudante> 
s'obligeroient par ferment de ne jamais porter les armes con- 
tre Mahamet , ôc de ne point contrevenir à ce traité ; que Ha- 
met , comme aîné ; auroit la cinquième partie dans le butin 3 
lorfqu'il en feroit fait par les troupes des deux frères jointes en- 
femble; que lorfqu'ils les commanderoient en perfonne, Ha- 
met auroit le commandement général y ôc Mahamet la qualité 
de Vizir , ou de lieutenant de fon frère. 
Traité con- çjg traité fait par l'entremife de Marie l'an i<^^ procura la 

clu entre les , , '„ /- > it^- • -i i • ^ 

deux Cherifs. liberté de Hamet an fon retour a Maroc ; mais il ne voulut point 

Hamcteilmis foufctire aux conditions qu'il contenoit, prétendant qu'elles 
eu liberté. * ^ 

I Auteur Efpagnol qui a e'crit dans me de Grenade. Cet auteur e'toit né en 



le feiziérne fiécle. Ses principaux ou- 
vrages font la Defcription générale de 
l'Afrique , avec Vh'tfloire de la Rébellion 
& du châtiment des Maures du royau- 



cette ville. La Defcription de l'Afrique 
a été traduite en François par d'A- 
blancourt , ÔC imprimée à Paris en 
I 667, i 



DE J. A. DE THOU3 Liv, VIL sj 

blefToient les intérêts de fon fils aîné , ôc que s'il avoit paru ' jj i^- e - 

les accepter , il ne l'avoit fait que par force. Il déclara donc une Henri IL 
féconde fois la guerre à fon frère. Le premier combat fut don- i 5- 5- o. 
né le 19 d'Août de l'année fuivante , auprès de Quehera , à deux ^^^^^ ^^_ 
lieues ôc demie de Maroc. Hamet ne fut pas plus heureux qu'il dareiagucnc 
l'avoit été auparavant. Ce qui précéda fa défaite fembloitTan- ï^''^J'^%\f, 
noncer : l'air étoit calme ôc ferain 5 fon armée marchoit le dra- fait, 
peau Royal déployé : ce drapeau , fans être agité par le vent, 
s'attache par malheur à un buifîbn d'épines de telle forte , qu'un 
quart d'heure put à peine fuffire pour le dégager. Tandis qu'on 
étoit occupé en préfence du Roi à dégager le drapeau , Ma- 
hamet vint fondre fur fes ennemis , ôc les obligea à fuir. 11 
paffa le refte du jour ôc toute la nuit à les pourfuivre fi vive- 
ment, qu'il fe trouva le matin aux portes de Maroc. Son arri- 
vée annonçant aux habitans fa vidoire , il les fit fommer de 
fe rendre 5 le Gouverneur perfuadé que Hamet étoit mort ou 
prifonnier , de crainte d'irriter le vainqueur dont il vouloir ga- 
gner les bonnes grâces, lui rendit la ville , fans faire aucune réfif- 
tance. Les portes furent à l'inftant ouvertes, ôc Mahamet en- 
tra dans Maroc au milieu des acclamations pubhques. 11 fit 
éclater dans fon triomphe autant de probité que de modéra- 
tion ; s'étant rendu maître du ferrail , il pouvoir difpofer du tré- 
for , des femmes , ôc de tout ce que fon frère y avoit de plus 
cher ôc de plus précieux 5 mais loin de s'en emparer, il ne vou- 
lut ni toucher ni regarder le tréfor , ôc s'il jetta les yeux fur les 
femmes de fon frère ôc fur fes nièces, ce fut pour lesconfoler 
ôc les affurer qu'on les traiteroit avec douceur. Il alla de là 
prendre poflelîion de l'arfenal. 

Hamet , qui dans l'obfcurité de la nuit s'étoit écarté du droit 
chemin , vint fe préfenter avec peu de fuite à la porte de der- 
rière du Palais : quel fut fon étonnementlorfqu'il apprit que fon 
frère y étoit ! 11 fe retira pénétré de douleur chez Cidi-Abdal 
Ben-Cefi, qui étoit un fdlitaire tel qu'on en voit un grand nom- 
bre chez cette nation. De cette retraite il envoya Nacer Ôc 
Zidan, fes deux enfans, à OatazRoi de Fcz^ qu'il avoit traité 
auparavant avec beaucoup de mépris, pour lui repréfenter les 
injuftices de fon fuere , ôc pour implorer fon fecours contre cet 
ennemi commun. Le roi de Fez les reçut avec beaucoup de- 
bonté > Fefperance qu'il leur donna d'accorder à leur père le 



54- HISTOIRE 

„„„„,^^^,^^.^ fecours dont il avoir befoin, leur fit connoîtie que ceSouvô- 
Tjr W rain vouloir bien oublier le paffé. 

Quoique Mahamet , homme habile & pénétrant , fe fût con- 
^ ^ * cilié l'amitié des peuples de Alaroc &c des princes voifins ^ ôc 
qu'il eût gagné les foldats, en leur payant tout ce qui leur étoit 
dû par fon frère , il craignoit cependant que la ligue faite avec 
le Roi de Fez ne leur fût à tous deux également funefte. Cette 
réflexion le détermina à faire parler de paix à Hamet j on con- 
vmt que leur entrevue fe feroit fur la rivière de Luyden^ en- 
' viron à une lieuëdc Maroc, ôc letemsfut fixé au mois d'Avril 

de l'année qui fuivit la bataille. On drefla une tente fur une 
hauteur, ou l'on étoit de toutes parts à couvert des embûchesj 
elle fut environnée des gardes de l'un Ôc de l'autre Souverain, 
ôc on les rangea de façon , que le trône du vainqueur n'étoit ac- 
celTible que par un chemin fort étroit. Les deux fils de Hamet 
ayant été les premiers introduits , leur oncle les embraffa ten- 
drement. Enfuite Hamet parut : Mahamet fe leva pour aller 
au-devant de lui 5 dans ce premier abord, la joie leur fit ré- 
pandre des larmes à l'un ôc à l'autre. Après avoir fatisfait à 
ce premier mouvement, Mahamet fit affcoir fon frère furie 
trône auprès de lui. Les premiers momens fe pafTerent en re- 
gards réciproques ; tous deux vouloient fe parler , ôc attei*-- 
doient celui qui commenceroit. Mahamet rompit enfin le fl- 
Mahamerà'^ lence , ÔC dit en s'adreffant à fon frère: « Vous avez à vous 
Ion frère Ha- » plaindre de la Fortune , ôc moi j'ai à me plaindre de vousi 
*^'^* 5î vous n'avez pas tenu la parole que vous m'aviez donnée à 

3î Tatudante. Sans confulter le fang qui nous unit, ni les obli- 
M gâtions qui doivent vous attacher à moi, à peine avez-vous 
w été libre , que vous avez crû être endroit de me déclarer la 
3» guerre. Dans toutes les conditions , on blâme un homme 
=^ qui manque à fa foi. De quel oeil doit-on regarder les prin- 
9» ces qui ne gardent pas la leur ? Leur rang qui les met au- 
'» deffus desloix qui peuvent y contraindre, devroit les en ren- 
M dre plus efclaves que les autres hommes. Nous voyons tou* 
»> les jours la colère de Dieu éclater fur les parjures 5 la perte 
M fubite de vos Etats , ôc la défaite de vos armées , vous l'ont 
»> fait éprouver. Car ce n'efl ni à ma valeur, ni à ma conduite 
%' qu'il faut attribuer les avantages que j'ai eus fur vous ; fans 
3t une grâce particulière du ciel, il ne ni'auroit pas été polîible 

a> de 



D E J, A. DE T HO U , L I V. VIL r^; 

» de vaincre tant d'ennemis avec fi peu de troupes ; encore 

M moins de réduire en ma puifTance tant de Vjlles & tant de j^£^-i^i U, 
» provinces. C'eft Dieu juftement irrité contre vous, qui pour j r r o. 
w vous punir , vous afflige de tant de difgraces : la haine de vos 
» fujets ôc l'afFedion de vos enfans diminuée^ font les chitimens 
» de votre perfidie. Mais vous êtes mon frère , ôc mon frère 
»> aîné , je ne puis vous méconnoître ? je fens tout l'avantage 
»' que cette qualité vous donne fur moi , & le refped qu'elle 
« m'impofe 5 je ne croi pas jufqu'ici m'en être écarté 5 plus je 
» m'examine, moins je trouve de reproches à me faire. Je me 
»' comporterai toujours de même à l'avenu-, pourvu qu'à votre 
•» tour vous ayez pour moi les égards que vous devez avoir 
»' pour un frère 5 vous devez m'aimer non-feulement comme 
>' votre frère , mais en quelque forte comme votre fils. Votre 
w âge vous donne fur moi une autorité de père ; je vous regarde 
»ï comme tel , ôc je vous reconnois encore pour mon roi ôc 
« pour mon fouverain 5 il n'eft rien que je n'entreprenne pour 
*> vous faire reconnoître en cette qualité : je ne demande qu'à 
»' vous fervir comme Vizir , mais accordez-moi la grâce de 
» vous retirer pour quelque tems dans votre palais à Tafilet ; 
»' je n'ai que cette voye pour m'acquitter de la parole que j'ai 
3> donnée aux habitans dé Maroc , ôc pour bannir la crainte 
« qu'ils ont d'être expofés à votre colère. Si Dieu féconde 
3' nos vœux , ôc fi nous réunifTons nos cœurs ôc nos forces, com- 
« me je l'efpere # dans la guerre que nous avons commencée 
3> pour les intérêts de la religion, je vous promets des conquê- 
« tes , qui vous feront regarder comme peu de chofe ce que 
3^ nous poffedons aujourd'hui; vous régnerez fur des provin- 
M ces ôc des royaumes, plus beaux ôc plus puifTants , que vous 
»' pourrez laifTer à vos enfans : joûiffez déformais avec eux 
" d'une douce tranquillité 5 lorfqu'il s'offrira des occafions de 
»' leur donner des emplois à la guerre , ôc de partager avec eux 
« la gloire de mes exploits , je ferai ce que le devoir ôc la ten- 
3> dreffe m'ordonnent de faire peureux; lepofez-vousfur moi. » 
A ce difcours fmcere en apparence , mais au fond plein d'artifi- 
ce , Hamet répondit peu de chofe , tâcha de juftificr fa condui- 
te, ôc afîlira fon frère qu'il prenoit en bonne part tout ce qu'il 
lui avoit dit. Il paffa la nuit dans ce même lieu 3 ôc en partit 
le lendemain pour fe rendre à Tafilet. 

Tom. IL D 



2<S HISTOIRE 

^ ' ' -" ■ Mahamet livré à une ambition demeRirce concevolt les plus 

Henri IL ^^"'^'^^^ efperances , & fe flatoit de réullir dans {es vaftespro-' 
j -, ^ Q^ jets. Oataz roi de Fez , aufTi refpedable par fon nom ôc par l'an- 
Guerredes cienneté de fa racc , que redoutable par fes forces , étant celui 
Clierifs con- qui pouvoit principalement le traverfer, il réfolut fa perte. Il 
Fez. envoya Abdel Cadcr fon fécond Hls avec fes troupes joindre 

celles de Mumen Belelche , pour demander à Oataz la provin- 
ce de Tedela , dépendante du royaume de Maroc. Le refus 
qu'il en fit, fut une occafion de lui déclarer la guerre. Les 
Cherifs commencèrent par ravager ces contrées , & après avoir 
enlevé l'argent du tribut , ils allèrent aiïieger le château de 
Fixtela fitué fur la frontière & qui étoit gardé par une bonne 
garnifon , que commandoit Onzar. Le fuccès ne répondit 
point à leur attente j on les repouffa aulfi vivement qu'ils atta- 
quèrent, ôc toutes leurs mines furent éventées. Le roi de Fez 
parut alors avec trente mille hommes de la première nobîefle 
des pays de Fez , de Vêlez ôc de Dubudu. Les Holotes , 
Princes Arabes , ôc le Sophi Benimeîec fe joignirent à cette 
armée avec huit cens Turcs , commandez par Marian,Per- 
* fan de nation , venu depuis peu d'Alger pour faire la campa- 

gne ; il y avoir encore mille archers à cheval , ôt vingt-quatre 
pièces de canon. Mahamet informé du nombre de troupes de 
ion ennemi , fit avancer avec diligence celles qu'il avoir levées 
dans les pays de Maroc ôc de Sufa 5 il entra dans Tedla avec 
dix-huit mille hommes , douze cens archers ôt du canon, pour 
fe joindre à Belelche près de la rivière des Nègres. Il en par- 
tit , ôc ne marcha qu'à petites journées ^ dans l'efperance que 
ceux de Fez , impatiens de revoir leurs familles, ne tiendroient 
pas long-tems la campagne , ôc que les Arabes naturellement 
inconftans ôc légers fe retireroient en leurs pays, fi la guerre 
duroit. Malgré l'envie qu'il avoir de combattre , il fut quel- 
que-tems fans faire aucun mouvement. Mais dès qu'il vit le 
Roi campé auprès de Fixtela fur la rivière de Derna , du côté 
du levant , ôc que la retraite des Arabes ôc de ceux de Fez 
diminuoit fes forces , il rangea fon armée en bataille , croyant 
par ce mouvement attirer Oataz en plaine ôc le faire fortir de fes 
retranchemens. Le Roi qui voyoit tous les jours fes troupes 
quitter fon camp j ayant intérêt d'en venir aux mains avant que 
d'en être entièrement abandonné , fe mit en état de combattre. 



D E J. A. D E T H O U , L ï V. VIL 27 

Il divifa donc fon armée en cinq corps. Le premier qui formoit j,^; 

l'aîle droite, étoit commandé parMuley Buhaçon de la mai- HenRî ÎL 

fon des Beni-Merinis Oatafes, feigneur de Verez de la Go- ^ ^ - q^ 

mera , Lieutenant général des armées du roi de Fez. Le fécond 

à l'aîle ganche avoir à fa tête Buzqueri frère du Roi , feigneur 

de Dubudu ? les deux autres étoient commandez par Muley- 

Cazer 6c Muley-Xeque tous deux fils du Roi, qui s'étoit ré- 

fervé la conduite du cinquième, rangé au centre, oùétoitavec 

lui fon fils Muley Bubquer ôc l'élite de fes troupes j l'arùlleric 

fut placée fur une éminence au pied de la montagne ; elle étoit 

commandée par Marian,dont j'ai parlé. 

Le jour qui précéda le combat , Mahamet fit aflembler fes 
enfans , les chefs de fon armée , 6c tous fes amis , pour les ex- 
horter à fignaler leur valeur; leur repréfentant d'un ton pathé- 
tique , que la vidoire dont il étoit certain les conduifoit à la 
conquête de l'Empire de toute l'Afrique; mais comme le fuccès 
d'une bataille dépendoitde la bonne volonté des combattans,que 
ceux qui n'étoient pas difpofez à fe battre , pouvoient fe retirer, 
fans crainte d'encourir fa difgrace. Cedifcours fut fuivi d'une 
conférence particulière qu'il eut avec les chefs de fon armée; il 
leurperfuada qu'il fçavoit par le moyen de la magie , que de tous 
les fiens il ne feroit tué qu'un feul Nègre dans l'action , 6c que le 
roi de Fez feroit fait prifonnier. Animez par ces idées , le lende- 
main dès la pointe du jour , tous fe préparèrent au combat. 
L'armée fut partagée en fept corps , rangez en forme de croif- 
fant. Mumen-Belelche étoit à la pointe droite, à l'oppofite du 
feigneur de Dubudu , 6c Muley-Muçaud fils du Cherif à la 
gauche contre Muley-BuhaçomMahamet avec cinq mille hom- 
mes étoit au centre , précédé des arquebufiers Turcs , qui 
étoient entre les deux pointes du croifTant , avec quelques pie- 
ces de campagne que les ennemis ne pouvoient voir : le reftc 
du canon avoit été laiffé. fur une éminence voifine , d'où l'on 
pouvoir le faire venir fans peine avec le fecours des pionniers. 
Le Cherif qui n'avoir que de la cavalerie , menaça de peines 
rigoureufesceux qui quitteroient leur rang avant le fignal. Les 
deux armées reflcrent quelque tems dans l'inadion ; mais dis 
que Mahamet vit qu'il avoit le (bleil derrière lui , 6c que les 
ennemis l'avoient en face, il s'avança, fit tirer un coup de ca- 
non , 6c fit déployer en même-rems un drapeau, qui étoit le fignai 

Dij 



2§ HISTOIRE 

dont on étoit convenu. Alors les arquebufiers Turcs qui cou- 
Henri n ^'i^oient le canon, s'ouvrirent : le feu qu'on y mit auffitôt, tua peu 
i <- <- Q^ de monde ^ mais caufa beaucoup de défordre dans l'armée de 
Fez , qui ne s'attendant point à cette décharge, en fut il effrayée, 
qu'à rmfiant la confufion fe mit dans leurs rangs. Buhaçon, 
qui s'étoit préfenté au combat , fécondé par fon aile qui fe 
défendoit avec valeur , ne pouvant réfifter aux efforts du Che- 
rif , fut oblige de prendre la fuite. Jamais victoire 11 complète 
ne coûta Ci peu de fang ; la perte fut bornée à quarante hom- 
mes du côté des vaincus , ôc à un feul nègre du côté de 
vainqueurs , ainfi que Mahamet l'avoit prédit. Le roi de Fez 
paffant de l'autre côté de la rivière pour rallier fes troupes, fut 
. , défarconné par la chute de fon cheval , qu'un monceau de 

Le roi de . * ., ^ , . -, ,,. , , ^ , -i / • 

Fei eiî fait pierres ht tomber j quoique dengure par les coups ciont il etoit 
priionnier. blcffé à la tête , il fut reconnu & pris par Muley Muçaud, avec 
fon fils Muley Bubquer , qui dans ce péril ne voulut jamais s'é- 
loigner de fon père. Buhaçon , qui avoir fait tout ce qu'on 
peut exiger d'un grand capitaine , fe retira en bon ordre avec 
ce qu'il raffembla de troupes , la crainte d'être fuivi par fon 
ennemi , ôc d'en être furpris , l'obligea à tourner fouvent la 
tête. Marian fe retira fur uneéminence, & fit pointer le canon 
contre le Cherif, fans néanmoins faire feu fur lui , attendant 
que la première ardeur de l'armée vidorieufç fût rallentie. 
Mahamet lui envoya Muley Çaid fon fils , pour lui propofer 
de fe ranger de fon parti 5 ce qu'il accepta , aux conditions 
qu'il lui donneroit les mêmes appointemens, ôc à fes gen^ h 
même folde , qu'ils avoient au fervice du roi de Fez 5 il fut en- 
core couvenu que plufieurs des fujets du Roi qui étoient avec 
Marian , & qui deiiroient rejoindre leurs femmes & leurs en- 
fans, feroient congédiés, après avoir mis bas les armes. 
Cl^nfMahl- -^^ ^^^^"'P ^^^ ennemis fut enfuite abandonné au pillage, 
met au roi de Mahamet ht amener devant lui le roi Oataz , à qui il tint ce 
¥cz fon pn- ^ifcours en préfence des chefs de fon armée. ^^ Souffrez que 

lonnier. , . r • j'i • r 

wle pouvoir que la Jr^ortune me donne aujourd nui lur votre 
« perfonne , & celui que la qualité de votre précepteur m'a 
M autrefois donné fur votre jeuneffe , me faffent entreprendre 
» de vous parler librement; mon difcours n'aura rien d'offen- 
05 fant, ôc ne pourra que vous être utile. Dieu vous a fait ref- 
« fentir fa jufte colère ; votre malheur efl: une punition vilible 



DEJ. A. DETHOU.Liv. VII. 2^ 

to d#votre négligence à réprimer les crimes que commettent 
»> les peuples dont il vous avoit confié le gouvernement. Fez, Henri II. 
autrefois le foûtien de la religion ôc le féjour des fciences , 1 c c o. 
il vantée par la pureté des mœurs de fes habitans , ôc par 
leur zéie pour le culte divin , fi floriflante par leur émulation 
ôc leur amour pour les beaux arts , n'eft plus aujourd'hui cé- 
lèbre que par fes vices. Cependant dans votre malheur pré- 
fent la bonté de Dieu fe manifefte, il, vous a réduit à ce trifte 
état, pour vous avertir de votre devoir , ôc non pour vous 
perdre : il pouvoir vous faire tomber entre les mains des 
Chrétiens , ôc il a permis que vos vainqueurs fufient ceux qui 
profeiTent le même culte que vous , ôc qui n'ont pour vous 
que de la bienveillance. Vous vous imaginez peut-être que 
je fuis irrité contre vous par rapport aux fccours que vous 
avez donnés à mon frère , ôc à l'accueil favorable que vous 
avez fait à fes enfans , lorfqu'ils confpiroient contre moi : ban- 
niflez ces foupçons ; mon naturel, ôc l'inchnation que j'ai pour 
vous , me font aifément oublier ces injures , dont tout autre 
conferveroit un vif reffentiment. Je demande feulement 
que vous reconnoifliez votre faute^ ôc que vous penfiez à la 
réparer, en vous formant un genre de vie, qui vous fafiTe ob- 
ferver ce que vous devez à Dieu , ôc à >ieux qui vous font 
attachés. Ne vous laiflez donc point abbattre par la vue de 
votre fituation : ne vous occupez que du foin de. guérir vos 
bleffures, ôc comptez que je vous ferai bien-tôt revoir vos 
Etats, ôc remonter fur votre trône. 
Le roi Oataz , aflx)ibli par la grande chaleur , plus encore 
par fes blefilires , retint autant qu'il put les mouvemens de co- 
lère, que l'infolence deMahamet excitoit dans fon cœur : Il 
étoit prifonnier. Il leva feulement un peu la tête j ôc fit cette 
réponfe modefte. 

« Les droits , que vous prétendez avoir fur moi , doivent être ■Rcponfe du 
31 diftinguez les uns des autres. On a vu peu de vainqueurs ^°^ '^'^ ^^^' 
3s ufer de la vidoire avec autant de grandeur , ôc il n'en eft 
o> point qui fc foient , comme vous, rcllraints dans les bornes 
3> d'une honnête liberté avec le vaincu. Mais les Maîtres doi- 
3î vent avoir pour leurs difciples la douceur ôc la bienveillan- 
M ce des pères à l'égard de leurs enfans. Ainfi comme j'ai 
3> à traiter avec vous , je vous parlerai en difcipic Ôc non eu 

D iij 







HISTOIRE 



- ■ 3> prlfonnier. Accordez-moi la même liberté que vous aveiiprife 
Henri II " ^^^^ moi 5 Ci votre difcours doit m'être utile un jour^ peut- 
* 35 être que le mien ne vous le fera pas moins. Il n'eft pas toû- 
* . " jours au pouvoir des Princes de réprimer les défordres de 
« leurs peuples, ôc de les rendre vertueux. J'avoue que Dieu 
»• eft juftement irrité contre mes fujets ; mais fa colère ne vous 
»' a pas autorifé à prendre les armes contre moi , qui ai 
« comblé de tant de bienfaits , vous ôc votre frère. Vous ne 
« pouvez nier , qu'avant que la Fortune vous eût élevé au 
« point de grandeur où vous êtes , mon père n'ait fait pour 
'■'^ vous ôc pour votre frère pendant fa vie , ôc à ma prière, 
»' tout ce qu'on peut attendre de l'ami le plus fincere : après fa 
3j mort ai-je fait moins que lui f Je ne m'attendois pas que ces 
» bienfaits dûfTent être payez de cette manière : vous deviez 
^ être plus reconnoiflant. Ne rappeliez donc plus ces chofes, 
3> qui vous rendent plus odieux , qu'elles ne tournent à ma 
3' honte. Penfez plutôt que Dieu ne m'a fait votre prifonnier, 
« que pour éprouver , fi vous pourriez être dans la profpérité 
" ce que vous avez été dans une fortune médiocre , Ôc fi vous 
3ï feriez affez généreux pour payer de reconnoiffance les bien- 
•> faits que vous avez reçus de mon père , ôc de toute notre 
3' maifon. Vous m'avez averti de mon devoir , je vous avertis 
« aufTi du vôtre. C'eft à vous maintenant d'exécuter ce que 
3> Dieu exige de vous , à répondre à mon attente , ôc à celle 
M de tous les gens de bien. Soyez perfuadé que tel eft la na- 
" ture des chofes humaines , que l'inconftance de la Fortune 
s> nous aiïujettit à avoir befoin les uns des autres , ôc nous met 
" dans une mutuelle dépendance. Les fecours que j'ai donnez 
5> à votre frère , ôc la réception que j'ai faite à (es enfans , 
» vous ont déplu ; mais vous n'avez pas du vous en offenfer , j'ai 
3> fait pour eux ce que j'aurois fait pour vous, fi le fort vous 
3> eût étéauiïi contraire ". Mahamet écouta ce difcours d'un air 
tranquille t ôc fourit au Roi, d'une manière à faire douter, 
s'il vouloir confoler ce malheureux Prince ou l'infulter. Il le 
fît conduire enfuite dans une tente proche de la Tienne, pour 
faire panfer fes playes. Le même jour Aben Onzar , informe 
de la perte de la bataille , vint remettre au vainqueur les clefs 
de Fixtela. Le Cherif loua beaucoup fon courage ôc fa fer- 
meté, ôc reçut fon hommage. 



D E j. A. D E TH O U 3 L I V. VIL 51 

L*armée fut de là conduite à Fez , fur les efpcrances que 



le Roi avoit données , que fi Mahamet approchoit de la ville^ Henri IL 
les habitans n héfiteroient pas à lui livrer le pays de Mequi- i ç ç o. 
nez pour fa rançon j mais il en arriva autrement. Buhaçon , 
accompagné de Muley Buzqueri frère du Roi ; ôc de Muley 
Gazer fon fils , qu'il avoit eu d'une femme chrétienne de 
Cordouë , avoient été reçus dans la ville avec le refte de l'ar- 
niée. Le peuple qui voyoit le fils ôc le frère de fon Roi pri- 
fonniers , ôc qui fe voyoit fans Roi , fe fouleva. Pour calmer 
ces mouvemens , le Confeil fecret s'alTembla , afin d'en élire 
un. Buhaçon préféra le fils au frère, ôc confentit que Muley 
Gazer , montât fur le Trône , pour en defcendre dès que 
fon père feroit libre. On vit donc Buhaçon profterné en terre , 
fuivant l'ufage du pays , baifer les pieds du nouveau Roi. Apres 
cette cérémonie le Prince fe montra au peuple , ôc fut à l'inf- 
tant proclamé Roi ; par reconnoiflance il fit Buhaçon , qui étoit , 
comme je l'ai dit , de la race des Beni-Merinis-Oatazes , Vizir , 
ou premier Miniilre, ôc lui repréfenta qu'il étoit de fon intérêt ôc 
de fon devoir de défendre fon Royaume contre l'ennemi com- 
mun. Muley-Cazer s'apperçut que les Maures fuperftitieux at- 
tribuoient la défaite ôc la captivité de fon père à la liberté qu'il 
avoit lailfée aux Chrétiens, de fairc entrer du vin dans Fez , 
& au plaifir qu'il prenoit à nourrir des lions ; pour fatisfaire 
le peuple, il commanda auiïi-tôt que tous les vins des caves 
de la ville fuffent répandus, ôc les lions percez de flèches. 

Cependant Mahamet paffa avec fon armée le détroit du 
mont Atlas, nommé Honegui, à huit lieues de Fez, ôc s'a- 
vança enfuite jufqu'au pas d'Azuaga , qui n'en eft éloigné que 
de deux. Des qu'il y fut arrivé , il envoya les lettres de fon 
prifonnier à fa mère , à fon fils ôc à Buhaçon , par lefquelles 
ce Prince malheureux leur faifoit fcavoir , que s'ils le vouloient 
voir libre ôc rétabli dans fes Etats , il s'agiflbit de céder le 
pays de Mequinez au Chcrif , ôc qu'il les prioit de ne pas 
balancer à le lui abandonner. Buhaçon d'un air empreffé , fem- 
bla fe difpofer à exécuter les ordres du Roi j il ne fut pas néan- 
moins aufïi diligent qu'il aifeèloit de le paroître j il donna quel- 
ques momens à la réflexion , qui lui fit connoître que Maha- 
ftiet cherchoit à les furprendre. Pour le furprendre à fon tour, 
il écrivit à ceux de Mequinez, de fe faifir du détroit d'Honegui, 



• 3* HISTOIRE 

■ ' ■ perfuadé , que s'il fe rendoit maître de ce pofte j l'ennemi 
Henri IL n'auroit plus de retraite, ôc ne pourroit éviter d'être taillé en 
1 " c o. pièces. Il réfolut en même tems de fondre fur le camp du 
Cherif avec les troupes qu'il avoir , dès que la nuit feroit 
venue. Son entreprife , quoique fecrete , ne le fut pas pour 
le vigilant Mahamet : il en devint 11 furieux , que pour s'en 
venger , il s'avança jufqu'aux portes de la ville , oii il prit 
deux cens Bourgeois qui fe promenoient tranquillement, ôc 
les fit étrangler devant lui. Sans perdre de tems il partit , ôc 
fe trouva la nuit fui vante au détroit d'Honegui , avant que 
ceux de Mequinez s'en fuflent emparez , comme il leur avoit 
été ordonné 5 dc-là , il fit conduire à Maroc le Roi ôc fon 
fils les fers aux pieds. Peu de tems après, ( l'année fuivante 
15* 48.) il envoya fes deux fils , Mahamet Harran ôc Abdel 
Cader, avec une armée pour entrer dans le territoire de Fez. 
Ganeni Prince Holote, leur facilita le paflTage. 

Plufieurs Princes voifins s'étoient déjà révoltez contre Mu- 
*cuBcrtre2. ley-Cazer , particulièrement Mahamet Barrax "^ feigneur de 
Sefuan , quis'étoit uni avec Hefcin feigneur deTetuan^ pourfe 
fouftraire à la domination du nouveau roi. Ce Prince envoya 
Buhaçon pour s'oppofer à leur entreprife. Buhaçon ne réuffit 
point , ôc les vains eiTorts qu'il fit pour engager dans fon parti 
les feigneurs de Cazar - Quibir , de Larache , d'Efegen , hâ- 
tèrent fon retour à Fez. A peine y fut-il arrivé, qu'il en fortit 
pour fe retirera Vêlez. L'indignation qu'il conçût de la méf- 
intelligence ôc du défordre qu'il trouva parmi les chefs , fut 
le motif de fa retraite. Mais le Roi par fes prières le détermi- 
na enfin à revenir. Ayant été rétabli dans fa charge de premier 
Miniftre, il traita enfuite avec les fils du Cherif, dont j'ai par- 
lé , qui avoient obtenu le paffage par Cazar-Quibir , ôc les 
mit en pofleflion du territoire de Mequinez. Mahamet feignant 
d'ignorer les conditions du traité que fes enfans avoient fait, 
ne voulut point mettre Oataz en liberté > qu'il ne lui eût fait 
Le roi oe promettre de lui livrer Fez , dès qu'il l'exigeroit. Le Roiim- 
Uberlé.'"'^ ^" patient de fortir de captivité , promit, que dès qu'il feroit maî- 
tre de la ville, il lui en remettroit les clefs à la première fom- 
mation. L'artificieux Mahamet n'obligea le Roi à foufcrire à 
cette injufte condition , qu'à defiein de lui faire une nouvelle 
guerre, dont il avoit déjà formé le projet, ôc qu'il devoit lui 

déclarée 



DE J. A. DE T HOU, L IV. VIL 59 

déclarer, auffi-tôt qu'il feroit maître de la ville de Mequinez. 
Oataz forcé de s'en dépouiller pour le prix de fa rançon , revit TTp^p. tt^- 
enfin la ville de Fez , ôc reprit fon fceptre i qui éroit entre les - ^ q - * 
mains de fon fils Aluley - Gazer. 

Deux mois n'étoient pas encore écoulez , lorfque le Cherif 
pofieiTeur du pays de Mequinez 3 ôc brûlant d'un défit infa- 
tiable d'augmenter fa puifl^ance , vint camper auprès de Fez , 
& envoya fommer Oataz d'exécuter fa parole. Le Pi.oi qui " 
craignoit fa colère , croyant l'éviter par des excufes , lui fit repré- 
fenter qu'il ne pouvoir difpofer d'une ville ^ qui étoit plus au pou- 
voir de fon fils ôc des habitans qu'au fien. Cette réponfe^à la- 
quelle le Cherif ne s'attendoit pas , expofa celui qui la lui appor- 
ta, à toutes fes fureurs. Dans le tranfport de fa colère, il lui fit cou-" 
per la tcte , ôc s'avança jufqu'aux portes de la ville , où il fit 
paiTer au fil de l'épée tous ceux qui s'y trouvèrent. Mais ayant 
perdu quelques foldats dans cette occafion, il fe fervit decè^ 
prétexte pour lever une grande armée, & faire venir de Dara Ab-'* 
dala ôc Abdarrahaman (es deux plus jeunes fils. Il pafia encore 
par Caçar-Quibir , ôc par la Province d'Azgar , pour ve- 
nir près de la rivière de Subu^ camper devant la ville. Ce-' 
pendant Muley-Zidan, envoyé de Tanlet par Hamet fon père 
au fecours d'Oataz contre fon oncle Mahamet , en vint aux 
mains avec les ennemis , qu'il rencontra en chemin fur les 
bords de lariviere de Subu j le combat fut très-fans:lant , ôc 
fc termina par une perte ôc un avantage égaux. Muley-Zidan ne 
put enfuite s'accorder avec Buhaçon ; ainfi voyant que tant de 
difcordes ruinoient les efpérances dont il s'étoitflatéj il retour- 
na à Tafilet auprès de fon père, 

La ville de Fez étoit vivement afîîegée : fes habitans dégoû- la ville de 
tez d'un Roi malheureux , inclinoient pour l'heureux Cherif, Fçz cil affic- 
ôc leurs vœux fecrets fembloient hâter le fuccès de fes entrepri- ^l^ jg chelif 
fes j l'extrême mifere où ils étoient réduits leur faifoit fouhaiter Mahamet. 
un Roi qui les fît au moins fubfifter ; plufieurs prefifez par la faim 
avoient déjà abandonné la vieille ville pour fe rendre dans le 
camp des ennemis. La longueur de ce fiége , commencé de- 
puis deux ans , rendit le Prince fi odieux à fes fujets , qu'ils ' 
perdirent tout le refpedl qu'ils avoient autrefois pour lui , ôc s'af- 
franchirent de i'obéiffance qui lui étoit dûë. Le Cherif alors 
iitun traité fecret avec eux , s'approcha de la ville, ôc fit rompre 
Tome II. E 



54 HISTOIRE 

■ I I ■ Il ■ pendant la nuit, avec des leviers & des crocs, ufte partie deîa 
Henri IL i^'^^'^^^^^^ • ^^ <^"i î"i donna l'entrée dans le vieux Fez. Les habi- 
^ ^ ^ Q tans le reçurent avec tant d'empreflement, qu'il étoit maître de 
la vieille ville , avant que la nouvelle en pût être portée au Palais 
du Roi > fitué dans la nouvelle ville. Ce Prince accourut pour 
chafTer fon rival? mais Tes fu jets, devenus les ennemis, l'obli- 
gèrent bien-tot à fe retirer. Le Cherif maître du vieux Fez en 
donna le gouvernement à Hamu Bendeud , & retourna join- 
dre fon camp. Alors Buhaçon voyant le Roi irréfolu ^fur le 
parti qu'il avoit à prendre, lui confeiîla de profiter de la nuit, 
pour fe fauver avec lui à Vêlez; il lui dit qu'ils pourroient y 
traiter fans danger avec les Chrétiens , ôc en obtenir des fecours 
contre un ennemi, dont la puiffance étoit pour eux-mêmes re- 
doutable. Le Roi ne goûta point cet avis 5 il aima mieux tenter 
de faire la paix avec Mahamet, que de fuir le péril où il étoit , 
en expofant fa mère , fa femme & fes enfans. Buhaçon monta 
à l'inftant fur un excellent coureur , fortit par une porte de 
derrière , & prit le chemin de Vêlez. Oataz réduit à fe rendre, 
envoya Lela Mahabib fa mère au Cherif, pour obtenir de 
lui , par fes prières ôc par fes larmes , la vie ôc un entretien con- 
venable à un Souverain ; ce qui lui fut accordé. 

Mahamet par ces conditions devenu maître de la nouvelle 
ville, y mit une bonne garnifon,ôc afligna des retraites ôc des 
penfions viagères à Oataz , ôc à fes fils Abu-Nacer ôc Muley- 
Çazer. Le Fvoi fut conduit à Maroc ôc fes enfans à Taru- 
dante. Le nouveau tyran, foit pour fatisfaire fa paffion , foit 
pour infulter au Roi déthrôné , époufa fa fille : il avoit coutume 
de prendre tous les ans une nouvelle femme. Cependant il fit dire 
à fon frère de fortir de Tafilet , ôc de fe retirer à Tiguret dans la 
province de Zahara , parce qu'il s'étoit ligué avec Oataz. Ha- 
met eut recours aux excufes, ôc lui envoya fes enfans pour, 
en difpofer. Nacer ôc Zidan , les deux plus âgez lui furent 
renvoyez , parce qu'il les craignoit : il retint feulement les deux 
plus jeunes , Buhaçon ôc Mançor , qu'il maria à deux de fes fil- 
les. Ce fourbe affecloit de faire paroître des fentimens de bonté, 
d'affedion, ôc d'humanité, dans le tems même qu'il cachoit les 
deffeins les plus pernicieux. Cependant Abdarrahaman alla , fans 
perdre detemsj s'emparer dcTafilet. Le Cherif contraignit Amar 
feigneur de Dubudu de quitter fon pays, ôc defe réfugier à. 



DE J. A. DE THOU, Liv. VIL 5? 

Melilla en Efpagne , pour avoir différé fous de faux prétextes de — ^«.«u— ■ 
venir , fuivant les ordres du vainqueur , lui rendre i'hom- Henri IL 
mage qu'il lui devoir. Il envoya enfuite fes trois fils Harran , i 5 ; o. 
Abdel Cader , ôc Abdala , à Tremezen. Mahamet gouver- 
-neur de la place la rendit fans aucune réfiftance. Abdala yrefta, 
ôc Harran fon frère en partit , comme pour faire le fiége d'O- 
ran j mais une maladie , dont il fut attaqué fur la route , ren- 
verfa ce projet j on le tranfporta à Fez où il mourut peu de 
jours après. 

Le bruit fe répandoit alors que les Turcs s'avançoient avec 
beaucoup de troupes, pour recouvrer la ville de Tremezen. Le 
Cherif fit partir Abdel Cader avec quatre mille chevaux : Ab- 
darrahaman , qui étoit à Tafilet , eût ordre de le fuivre avec le 
même nombre de troupes. La mélinteliigence de ces deux 
frères leur fut également funefte ; Abdarrahaman fe conten- 
ta d'être fpe£tateur du combat que livrèrent les Turcs 5 les 
troupes du Cherif furent défaites > Abdel Cader perdit la vie , 
ôc Abdala fut dangereufement blefTé. La perfidie d' Abdarra- 
haman ne refta pas impunie. Bahami fils d'Abdel Cader ,toU'' 
-ché de la mort de fon père , fe plaignit à fon ayeul , ôc n'o- 
mit aucune des circonftances qui pouvoient charger fon on- 
cle. Mahamet, comme on le croit j le fit empoifonner peu de 
tems après. Le Cherif , qui ne connoiffoit point encore Tad- 
verfité 3 furieux de la mort de fes trois enfans , foupçonna le 
roi de Fez d'être l'auteur de la rébellion des barbares qui 
habitoient la province de Derenderen : fans chercher à s'en 
cclaircir , le père ôc le fils furent les victimes innocentes de fa 
rage : les gouverneurs de Maroc ôc de Tarudante les firent 
étrangler par fes ordres tous deux en même-tems. 

Buhaçon informé de cet événement, envoya auffi-tôt dire à 
Alvaro Baçan , qu'il étoit prêt de fe rendre tributaire de l'Empe- 
reur Charle V. ôc de lui livrer la fortereffe de Pennon de Vêlez , 
s'il le vouloir rétablir dans un Royaume qui appartenoit à fa 
maifon. Le retardement de Bacah le fit changer de deffein î il 
cquippa deux petits vaifTeaux ôc affranchit des efclaves Chré- 
tiens, pour les faire pafTer avec lui en Efpagne ; fe conduifant ce- 
pendant de manière à faire croire qu'il fe préparoit à aller à 
Fez , où le Cherif, informé de fes projets , le vouloit atdrer, 
fous prétexte de quelques affaires qu'il avoit à lui communiquers 

Eij 



55 HISTOIRE 

■^ mais Buhaçon n'ayant pu réùffir auprès du Gouvertieur 

Hfnri II ^^ Pennon , laiiïa dans la place publique le cheval fur qui 
j ^ ^ Q il fe préparoit à monter , comme pour fe rendre à Fez j 
il entra à la faveur de la nuit dans une barque de pêcheur, qui 
Je defcendit à Melilla , où il traita avec l'archiduc Maximi- 
lien , aux conditions de lui livrer la fortereffe de Pennon. 
Bernardin Mendofe , général des galères , fut chargé par Ma- 
ximilien, de pader avec Buhaçon en Afrique. Mendofe partit 
de Melilla le vingt-fix d'Août, ôc fot obligé de revenir à Ma- 
laga avec le même Buhaçon , fans avoir pu engager , par les 
conditions les plus avantageufes , Sorognes gouverneur de 
Pennon, à livrer cette place à Bahaçan ^ qui revint à Val- 
ladolid trouver l'archiduc Maximilien. N'en ayant pu rien ob- 
tenir , il entreprit ( cette année 1 5* jo. ) de le fuivre à Ausbourg 
pour y parler à l'Empereur. ■ Le Monarque alors accablé d'af- 
faires ne put lui accorder ce qu'il lui demandoit. Buhaçon re- 
tourna donc avec le prince Philippe en Efpagne. Ayant en- 
fuite abandonné tous les projets dont il lui avoit fait part, il 
.en forma de nouveaux , qu'il communiqua au Roi de Portu- 
gal , avec lequel il traita î le commencement de cette entre- 
prife fut heureux , mais la lin funeffce , comme nous le verrons 
dans la fuite. 
Guerre de Les Impériaux commencèrent & terminèrent cette même 

Chiiie V. en année la guerre d'Afrique qu'ils avoient entreprife , pour les 
raiions que nous allons dire. Apres la mort des deux h'eres 

'♦ou Mytilene. Horruc & Airadin S ces fameux pirates natifs de Aletelin^, 
qui pendant quarante ans infefterent par leurs courfes la mer 
de Tofcane, & qui furent long-tems maîtres d'Alger ^ Dragut 
Rais ^, natif d'un petit hameau de l'ifle de Rhodes + , qui 
avôit fervi plufieurs années fous Airadin , & qui s'étoit acquis 
une grande réputation par fon courage ôc par la parfaite 



1 BarberoufTe I. 8c Barberoufle II. 
le premier appelle Horruc au Aruch; 
le fécond nommé Airadin ou Ariadin, 
ouCheredin: celui-ci fucceda au royau- 
me d'Alger à fon frère aîné , qui fut 
défait 8c tue' en 1518. par le marquis 
de Comarés ge'ne'ral Efpagnol. 

1 L'hiftoire des deux BarberoufTes 
& de leurs exploits a été traitée fort 
au long 8c très exactement par Paul- 



Jove dans le trente-quatrième livre de 
fes Hiiloires. Cette note efl tirée du texte 
Latin : On a cru que dans le François 
elle aurait embarrajfé la narration. 

3 Rais fignifie Capitaine ou Com- 
mandant. 

4 D'autres auteurs difcnt qu'il étoit 
né dans un petit village de la Nato- 
lie , fitué vis-à-vis l'IUe de Rhodes. 



DEJ. A. DETHOU.Liv. VIL 57 

eonnolitance qu'il avoit de la navigation ôc des côtes de cette 
mer ' , n'étoit pas moins redouté qu'eux des marchands qui font J^[£î^lRl U, 
le commerce d'Italie ôc d'Afrique. Dix ans auparavant Soli- "^ ^ ^ ^^ 
man avoit donné à Airadin BarberoufTe le titre de grand Ami- 
rai de Turquie ôc à Dragut celui de général des Corfaires. 
Les ravages que ce dernier fit fur la mer de Tofcane ôc de 
Sicile, les vaifTeaux qu'il prit Ôc le nombre- de Chrétiens qu'il 
fit efclaves , déterminèrent enfin l'Empereur à charger André 
Doria d'armer une flote pour donner la chaffe à ce Pirate , 
qu'il vouloit qu'on tuât ^ ou qu'on prît , à quelque prix que ce 
fût. Dès que la flote fut équipée , André en donna le comman- 
dement à fon neveu Jannetin Doria , qui fit fa courfe avec tant 
de diligence ôc de fuccès , qu'il amena iB^ragut prifonnier les 
fers aux pieds. Il le prit avec treize galères dans le port de 
Giralate ^ , entre Calvi ôc Ajazzo en Corfe , où il fe croyoit 
en fureté. On ne peut exprimer la fureur ôc la rage de ce vieux 
Corfaire , lorfqu'il fe vit furpris ôc fait prifonnier par un jeune 
foldat. Jannetin l'infulta ôc le maltraita dans cet état , ce qui 
augmenta fon defefpoir K Mais quatre ans après Airadin Bar- 
beroufTe vint croifer fur les côtes de Provence 5 fa flote ap- 
procha fi près de Toulon '^ , qu'André Doria pour appaifer la 
fureur de ce barbare , fit confentir fon neveu à recevoir la 
rançon de Dragut ôc à le mettre en Hberté ^ La honte d'a- 
voir été pris, ôc le fouvenir des mauvais traitemens qu'il avoit 



. 1 II avoit fervi dès l'âge de i % ans 
fur les galères du Grand Seigneur , 
d'abord Moufle , puis Matelot , enfuite 
Pilote , 6c depuis excellent Canonier. 
Etant parvenu à être de part dans un 
brigantin de Corfaires , il eut bien- 
tôt à lui feul une galiote , avec la- 
quelle il fît des prifes confidérables. 
II groffit enfuite fon armement 6c fe 
rendit redoutable fur toute la Médi- 
terranée. Aucun pilote Turc ne con- 
noifToit fi-bien les Illes , les ports 6c 
les rades de cette mer. Airadin le char- 
gea de différentes expéditions , dont 
il s'acquitta avec fuccès , 6c après l'a- 
voir fait pafTer par tous les dégrez de 
la milice , il le fit fon Lieutenant , 6c 
lui donna le commandement d'une ef- 
cadre de Galères, 
i Le long des côtes de Tlfle de Corfe 



dans la Cale de Giralate , qui forme 
une anfe. • 

j On le fit pafTer avec fes officiers fur 
la Capitane à la vùë du jeune Doria , 
qui n'avoit pas encore de barbe. Ce 
vieux Corfaire rranfporte' de rage s'e- 
cria : Faut-il quà mon â^e je me voye 
vaincu (y fait ■prifonnier fav 7in petit.. . 
On prétend qu'il fe fcrvit d'un terme 
très injurieux 6c très-mal honnête , 
6c que Jannetin irrité de fon info- 
lence lui donna plufieurs coups ôc le 
fit mettre aux fers. 

4 II étoit venu avec cent Galères 
fur la côte de Gènes. 

y 11 avoit offert la carte blanche pour 
fa rançon , 8c on avoit toujours refufé 
de le mettre en liberté. Les Génois le 
renvoyèrent enfin avec des prefens à 
l'Amiral Airadin Barberoufîe. 

E iij 



3« 



HISTOIRE 



JWtWlMH lauK'KM^ 



reçus , refterent fi profondement gravez dans fon cœur , qu'il 
Henri IL ^^vint l'ennemi mortel ôc furieux de tous les chrétiens. Après 

i <- <- Q^ la mort d'Airadin ' les peuples de l'Ifle de Gelve "^ & d'Es- 

_ , facos * lui facilitèrent l'armement de vingt -quatre brii^antins. 

avec lefquels il vint jufqu'à Naples , mit à feu ôc à fang toute 

ou Rufpina. [^ ç^^^q jg Calabre , ôc prit une galère des Chevaliers de faint 
Jean de Jerufalem , arrivée depuis peu de la Goulette , ôc qui 
mouilloit dans le Golfe de Puzzuolo. L'Empereur irrité de 
fon infolence , envoya encore contre lui André Doria, qui 
par fon ordre avoir parcouru la côte d'Afrique l'année précé- 
dente. Doria mit en fuite ce Corfaire , reduifit à leur dévoie 
les villes de Soufa , de Monafter^ de Mehedia ^ , d'Esfacos, 
ôc de Calibia, quti|étoient révoltées contre le roi de TuniSi 
ôc les foumit à l'obéiïTance de Muley Bucar fon iils. 

Il eft à propos , avant dem'engager plus avant, de m'arréter 
fur cette contrée', pour parler de fon étendue de fes Ifles , ôc des 
Rois qui l'ont poffedée. Après la MauritanieTingitane dont nous 
avons déjà parlé , on trouve la Mauritanie Cefariennedu côté 
du Levant ,1a rivière de Suf Gemar ôc le royaume de Bugie, 
qui lui fervent de bornes. Là , eft la ville d'Alger , autrefois 
Juita Cafarea , fameufe par fon port 3 le plus commode qui 
foit dans l'Empire des Turcs , ôc tout ce qui compofe le 
royaume de Tremezen; enfuite cette Pvégion , que les anciens 

* Africa ou appelloient proprement Afrique^ , s'étend jufqu'à la Cyrenaï- 

t'fo 'M- que, en tirant toujours vers l'Orient 5 on y voit maintenant 
le royaume de Tunis , divifé en quatre Provinces. La pre- 
. miere eft la Ccîitentine , qui contient les villes de Col , d'Eflo- 
ra, de Sucaycada , de Bone ou Hippone 3 dont S. Auguftin 
étoitEvêque > de Biferte, de Coftantine , qui a donné le nom 
à la province , de Mila , de Tifex , ôc de Tebeça. La fécon- 
de Province eft la Tunitane î elle renferme la ville d'Uti- 
que, appellée aujourd'hui Portofarina, célèbre par la mort du 



Dcfcription 
du royaume 
de Tunis. 



1 BarberouîTe, quoiqu'agé de plus de 
SoanspaffoitàConftancinopIeles jours 
& les nuits avec de belles efclaves. On 
le trouva mort dans fon lit de fes excès. 
Après fa mort Soliman II. ordonna à 
tous lesCorfaires de recormoître Dra- 
gut pour Ge'ne'ral , mais fans le revêtir 
2e la dignité d'Amiral. 



z Mehedia ou Mahdia , ou Elma- 
dia , autrement Africa , connue du tems 
des Romains fous le nom d'Adrumet- 
te , appellce aufli Aphrodifnnn , ville 
fitue'e fur la cote de Barbarie , entre 
Tunis &c Tripoli , avec un bon port ÔC 
des fortifications. 



DE J. A. DE THOU , Liv. VIL 3^ 

jeune Caton , les ruines de l'ancienne Carthage ' , les villes de i n » 

Tunis , de Cammairt , de Martia , d'Arriana y de Nebel, de Henri IL 
Calibia , d'Hamameta , d'Eraclia , de Soufa , de Tobulba , de 15^0. 
Monafter , de Mehedia, d'Esfacos, de Lorbus , d'Ainzamith , 
de Cazbat ôc de Caruan. La troifiéme Province eft celle de 
Tripoli ^ : elle joint du côté du Levant la région Cyrenaïque ^ 
aujourd'hui appellée Cyret ; elle contient les illes de Cher- 
chenes ou Querquenes , & de Gelve , que les anciens nom- 
moient l'ille Lotophagis , & les villes de Zaorat , de Le- 
pide , ôc de l^ripoli , la capitale de tout ce pays. La contrée 
de Zeb , qui fait la quatrième province du royaume de Tunis, 
eftune partie de la Numidie qui touche à la Lybie intérieure. 
Jamais pays n'a été expofé à tant de révolutions 5 cette Pro- 
vince a été gouvernée par differens Princes étrangers , & habi- 
tée par diverfes Nations. Les Gots, les Vandales en ont chafie 
les Romains j les Arabes à leur tour en ont fait la conquête fur 
les Gots ôc les Vandales. Les villes y ont été prifes ôc détrui- 
tes, ôc d'autres bâties à la place. La diverfité des langues, ôc 
l'orgueil des fondateurs de ces nouvelles villes , ont caufé 
un fi grand changement dans les noms anciens ^ qu'il feroit 
inutile d'en vouloir faire une recherche exa£le. 

Les Carthaginois ont été les premiers maîtres de tout ce 
pUys 5 les Romains l'ont pofledé après eux : les Vandales 3 leurs 
fuccefleurs , en ont été chalTés par les Arabes Mahometans. 
Mais vers l'année 1 370 , un certain Abdelchit , qui avoit fçû par 
un dehors de pieté s'accréditer chez les Arabes , fe révolta contre 
Caim Adam , Caliphe de Caruan. Le crédit qu'il s'étoit acquis 
n'empêcha pas les Arabes de le tuer par les ordres de Caim. 
Il laifla deux enfans , l'un fut roi de Bugie , ôc l'autre de Tu- 
nis. Ces deux frères, pour fe maintenir dans leurs Etats ôc trouver 
des fecours dans leurs befoins , fe rendirent tributaires de Jo- 
feph Texif , dont nous avons parlé , ôc des Almoravides fes 
fucceffeurs , qui furent cliaffés de l'empire d'Afrique par les 
Almohadas. Jacob Almançor s'empara alors du royaume de 
Tunis , ôc en dépouilla les fucceffeurs d'Abdelchit. 

La fameufe bataille de las Navas de Tolofa , ayant affoibli 



1 II y a maintenant une tour en ce 
lieu , appellée par les Chrétiens Roca 
de Mafiinaces ,&; par les Africains -4/- 



2 La province de Tripoli eft aujour- 
d'hui un Royaume feparé de celui de 
Tunis, 



40 HISTOIRE 

_ les forces des Almohadas, les Arabes rentrèrent dans le royaii-^' 
Henri II ^^^^ ^^ Tunis, ôc réduifirent celui qui gouver-noit la ville, au 
I c c o ' "°^^^ ^^ ^^^ ^^ Maroc , à chercher du Tecours dans des pays 
fort éloignés. Il en reçut enfin d' Abdul Hedi de Seville , qui 
fortit du port de Carthagene avec vingt vaiflcaux chargés d'un 
grand nombre de gens de guerre. A fon arrivée à Tunis, il 
employa toute fa prudence & fon adreffe à faire la paix avec 
les Arabes. Cette Nation , qui ravageoit fans ceffe le pays , ac- 
cepta enfin la paix , au moyen d'un tribut léger , qui leur a 
toujours été depuis payé par les rois de Tunis. Abdul Hedi 
qui avoir habilement négocié cette paix , profita de la ruine 
des Almohadas , pour s'emparer lui-même de ce Royaume. 
Zacharie fon fils Ôc fon fuccefleur, après avoir fait la guerre 
aux Béni Merinis avec beaucoup de îuccès , tourna toutes fes 
forces contre les peuples de Numidie Ôc de Tripoli. La vic- 
toire qui accompagna toujours fes armes , lui donna lieu d'a- 
maiïer de grandes richeffes , qu'il laiil'a à fon fils Abu Ferez > 
qui faifit l'occafion des troubles qui s'élevèrent entre les rois de 
Fez , de Tremezen ôc de Maroc , pour chafler les Beni-de 
Zeyenes du royaume de Tremezen , qu'ils pofTedoient depuis 
long-tems. Après cette expédition il fit la paix avec le roi de 
Fez , Ôc mérita le nom de roi d'Afrique , qui lui fut donné. 
Hufmen fon fils monta fur le trône après lui , ôc fut le digne 
héritier du fceptre , de la fortune ôc des richefles d'un père qui 
avoir régné fi glorieufement. Après fa mort les Merinis recou- 
vrèrent encore l'Empire d'Afrique , qu'ils étendirent jufqu'au 
Appelle par ^^P <^^ Mefurata ^. Les petits-fils d'Hufmen, retirés dans les 
les anciens, montagnes ÔC dans les déferts , attendoient le moment favora- 
Sepuiihra oa ^}g p^^j. remoutet furie throne de leurs aveux. L'un d'eux, 
»•«»», ditMar- nomme Muley Bula-Bez, fut vaincu ôc pris pnfonnier dans 
une grande bataille , par Abu Henun roi de Fez , Abu Celem 
fon fils qui lui fucceda , rendit généreufement la liberté à Mu- 
ley Bula-Bez , qui recouvra le royaume de Tunis , auquel il 
réunit Tripoly , ôc toutes les autres provinces qui en dépen- 
doient. 

Depuis fon règne , Tordre de la fuccelTion a été interrompu 
dans cette famille^ par les maffacres aflez fréquens chez cette 
nation. Après que trente -cinq Rois "eurent régné pendant 
(quatre cens di,x ans , le Royaun)e paffa à Mahamet , père de 

Mule)^, 



mol 



»l««1«Mf l l 



D E J. A. D E T H OU , L I V. VIL ^i 

Muley-HafTen , dont nous avons parlé. Celui-ci pour régner, — 
commit le plus grand des crimes, ôc répandit le Tang de tous Henri IL 
fes frères. Barberoufle chargé, pour ainfi dire, de la vengeance 1550. 
divine , le détrôna ; mais l'Empereur le rétablit dans la fuite. 
Ce n étoit pas affez pour expier le crime de Muley-HafTen , 
d'avoir été une fois détrôné 3 il le fut encore une féconde fois 
par Hamida fon fils , qui lui fit crever les yeux. Ce fut lui qui 
en l'année 1 5-48. après la bataille gagnée fur l'éledleur de Saxe , 
vint trouver l'empereur Charle V. à Ausbourg , pour lui de- 
mander vengence de ce crime énorme. Ce Monarque, qui avoit 
paffé en Afrique , à defiein feulement d'en chafier Barberoufle, 
Ôc de faire élever une fortereffe à l'entrée de la Baye ou Lac 
de Tunis , afin de rendre libre la mer de Sicile , ôc la garan- 
tir des courfes des Pirates , plaignit beaucoup le fort de ce 
malheureux Prince , ôc lui repréfenta qu'il ne pouvoir alors 
lui donner de fecours j il l'exhorta à fe retirer en Sicile ^ lui 
afTigna une penfion proportionnée à fon rang , ôc lui promit 
qu'aufTi-tôt quefes Etats feroient tranquilles , il le feconderoit 
dans la vengence qu'il prétendoit tirer de fon fils. 

Drao:ut,qui iu2:eoit ces diffentions domeftiques propres à .^j^?,'; ^ ^f'' 

-, , t>. » 1 ; to . n r r fedeMchcdia 

lexecution de fes deffems, crut devoir profiter dune 11 belle pa^ Dragut. 
occafion. Il réfoîut donc de s'emparer de Mehedia, qu'il re- 
gardoit comme une retraite aufTi affûrée pour fa perfonne , qu'a- 
vantageufe pour fon parti. La rufe qu'il employa pour s'en 
emparer n'ayant pas réûfli, il eut recours à la force & à une 
perfidie digne d'un Corfaire. On lui apprit dans l'ifle de Gel- 
ve ' , où il paflfoir l'hiver , que les habitans de Mehedia avoient 
fecoùé le joug du Roi de Tunis , pour former une Républi- 
que , ôc qu'ils étoient fi peu difpofez à fe mettre fous la pro- 
te£lion du prince de Carvan , qui n'avoir épargné ni les arti- 
fices, ni les offres avantageufes pour les gagner, qu'ils avoient 
au contraire chaffé le corfaire Haffen-Geibi , envoyé par So- 
liman , fur le foupçon qu'il n avoit fait bâtir un Fort , que pour 



I Ou rifle des Gerbes , proche la 
fortie du golfe de Capes ; elle eft du 
royaume de Tunis. Elle n'elt fëpare'e 
de la terre ferme que par un fort petit 
efpace qu'on pafTe à pic quand la mer 
eit bafle , & fur un pont de bois ,-lorf- 
guelle eft fort. haute- Elle a environ 



dix-huit milles de tour avec une peti- 
te ville du même nom. Ptolomée lui 
donne le nom de Lotophagitis , Polybe 
celui de Myrmex, Strabon & Pline ce- 
lui de Meninx. Les Arabes l'appel- 
pellent Zerbi , les Efpagnols la nom- 
ment los Gelves, 



Tome IL F, 



41 HISTOIRE 

1^ fe rendre maître de leur ville. Dragut partit au mois de Fe- 

Henri II ^^^^^ ^^ cette année , de l'ifle de Gelve. Les mouvemens ôc 
i ^ ^ Q les féditions qu'il excita parmi les peuples de Soufa, de Mo- 
nafter , &c de Tabula , lui facilitèrent les moyens de s'emparer 
de ces villes. Il chafla auiïi Budcar le plus jeune des fils de 
Muley-Haflen , qu'André Doria j comme nous l'avons dit , 
avoit rétabli l'année précédente. Enfin tout fembloit favorifer 
fes projets, & il étoit déjà fort près de Mehedia. 

Avant que de rien tenter, il s'adrefla à Brahem * Embarc fon 

Abrrham^*^ou î^"^^^'"''*^ '^^^'^^ > ^^^^ accrcdité parmi les habitans , pour les fonder , 
Hebraim. ÔC fçavoir s'ils le voudroient recevoir dans leur ville , 6c y 
donner retraite à fes navires :il lui repréfenta qu'il lagaranti- 
roit des incuriions des ennemis , ôc que dans peu elle de- 
viendroit riche ôc puiflante. Brahem obtint des habitans qu'on 
donneroit audience à Dragut,dans une aflembléedes principaux 
de la ville. Dragut y fut admis , Ôc fit une harangue adroite ôc fé- 
duifante; mais l'exemple récent de Muley- Haffen la rendit inu- 
tile : les habitans le remercièrent des bonnes intentions qu'il 
avoit, ôc lui accordèrent la liberté de mouiller fes vaifleaux en ra- 
de;à condition qu'il ne feroit entrer aucun Turc dans la ville. Le 
Corfaire fruftré de fes efpérances , réfolut d'employer égale- 
ment la rufe ôc la force ; il partit d'Esfacos, ôc fécondé de 
Brahem , il s'approcha de cette parde de la ville qui domine 
fur le port, entre le Levant ôcle Midi , fuivant la permiffioa 
qu'il en avoit obtenues il mit enfuite quatre cens Turcs à terre; 
les fit entrer dans la ville , fe faifit de quelques Tours voifines , 
ôc fit en même tems fonner les trompettes, comme s'il eut 
remporté une vi6loire. Les habitans, qui d'abord s'étoient dé- 
fendus avec valeur,prirent l'épouvante ; le nombre de leurs gens 
étendus fur la place, ôc celui des ennemis qui augmentoit, les 
effrayèrent, ôi rallentirent leur ardeur. Dès qu'ils virent Bra- 
rcnd^lakre^ ^^*"^"' même foutenir Dragut, ils mirent bas les armes, fe ren- 
^e Mehedia. dirent , ÔC reçurent pour maître celui qu'ils avoient refufé pour 
citoyen. La citadelle lui fut aufTi-tôt livrée , il donna enfuite 
fes ordres , fuivant la conjondure , ôc mit la ville fous la garde 
de quatre cens Turcs commandez par Hez Rais fon parent. 
Pour payer la perfidie de Brahem par une plus grande , il 
ordonna à Hez Rais de le faire mourir, fe perfuadant qu'un 
homme capable de trahir fa patrie , à laquelle il étoit obligé , 



DE J. A. DE THOU . Liv. VIL 43 

€toît à craindre pour lui , à qui il étoit bien moins redeva- 
ble. Dragut après avoir donné cet ordre, partit, & emme- Henri IL 
na avec lui les principaux habitans , pour lui fervir d'otages. i y 5- o. 

Le bruit de cette conquête fut auiïi-tôt répandu î André ^^^ ,_ . ^^_ 
Doria confiderant de quelle importance étoit cette ville pour rias'opofeaux 
les progrès de Dragut en Afrique , & en jugeant par la feule conquêtes de 
retraite qu'il avoit eue dans Fille de Gelve ôc dans les lieux "^^ * 
voifins , qui l'avoit mis à portée de défoler les Chrétiens , ré- 
folut de s'oppofer promptement aux defleins d'un Corfaire 
fi formidable. Pour y réulfir , il fit embarquer mille Efpagnols , 
que Ferdinand de Gonzague lui avoit envoyez fous la con- 
duite de Ferdinand Lopes Portugais , oc partit de Gènes pour 
fe rendre à Naples j le grand Duc lui donna en paflant à Li- 
vourne , trois galères commandées par Giordano des Urfins ; 
il en prit trois autres à Civita Vecchia , conduites par Charle 
Sforce, qui lui furent accordées par le Pape. A fon arrivée à Na- 
ples , huit cens Efpagnols , fous les ordres de D. Garcie de To- 
lède ,fils du Viceroi de Naples, fe joignirent à fes troupes, & 
il prit le chemin de Palerme. D. Juan de Vega Viceroi de Sicile, 
qui ne fçavoit pas encore la caufe de ces préparatifs 3 lui donna 
cinq cens Efpagnols des garnifons de Cefalu , & de Ter- 
mine , qu'il lit embarquer fur cinq galères fous la conduite 
d'Alvarez fon fils , à qui il donna ordre de partir , accom- 
pagné de Budcar fils du Roi de Tunis , avec quatre vaideaux 
de Malthe commandés par le Chevalier de la ' Sangle. André 
Doria, encore incertain de ce qu'il avoit à faire , ne voulut rien 
régler que fur les lieux, 6c qu'il n'eut conféré avec Louis Pe- 
rez de Vargas gouverneur de la * Goulette. Il mit donc à 
la voile ôc fe rendit à Trapani. Delà il vint avec toute fa fiotte 
jetter fancre àPifle de Favigliana , oi^i il afTembla tous les chefs 



1 Claude de la Sangle de la langue 
de France , fut grand Hofpiralier , 8c 
dans la fuite grand Maître de l'Ordre. 
Il employa des fommes confidérables 
à fortifier rifle de Malthe , & mourut 
en 1557. 

2 C ell un Fort fitué entre la mer 
Méditcrranc'c 8c le lac ou baye de 
Tunis. Ce nétoit autrefois qu'une tour 
(juarree , à lentrce du canal par où la 
mer entre dans le lac , 8c qui ell fi 
étroit qu'une galère y peut à peine paf- 






fcr. Charle V. fortifia cette place en 
ijjy. C'eft aujourd'hui une petite vil- 
le. Le lac a environ trois lieues de long 
fur deux de large. Comme ce lac eit 
tout rempli de bancs de fable, on n'y 
pafTe qu'avec des barques en fuivanC 
le courant de l'eau. Ce Fort de la Gou- 
lette fait toute la fureté de la ville de 
Tunis , qui d'ailleurs n'eit point forti- 
fiée. Les Turcs reprirent la Goullcttç 
en 1574. 

Fi; 



4^ H I S T O I P. E 

r pour délibérer fur les affaires préfentes. Il commença par pro- 
Henri IL pofer,s'il étoit plus expédient d'attaquer promptement Mehe- 
i c <r o, dia, ou de pourfuivre Dragut 5 le Chevalier de la Sangle fut 
d'avis qu'on fe fervît des quinze galères avec lefquelles Ber- 
nardin de Mendofe gardoit la côte d'Efpagne contre les pi- 
rates , ôc qu'on les diftribuât furies côtes de Catalogne, de 
Sardaigne & d'Afrique j que ces mefures pourroient procu- 
rer la prife de Dragut 5 que Ci l'on n'y réuiïiflbit pas , on fe dé- 
termineroit à faire le fiége de Mehedia. Cigala au contraire 
difoit que l'on ne pouvoit trop tôt en tenter l'entreprife ; que 
la puiffance du nouveau Souverain n'étant pas encore bien 
établie, il prévoyoit que les habitansfe rcvolteroient à la vue 
de leur flotte, ôc qu'il leur feroit facile de prendre cette ville. 
Mario Centurione lieutenant de Doria , fut d'avis qu'on ne dé- 
cidât rien^ fans avoir confuité Vargas fur l'état des affaires 
de Dragut ôc de Mehedia. André Doria n'avoir d'autre in- 
tention, en convoquant cette affemblée, que de faire honneur 
aux Chefs, il n'avoir nulle envie de fuivre leurs confeils , pour 
l'exécution de fes deffeins. 

La flotte après avoir été long-tems battue par la tempête ; 
arriva enfin au Cap Bon. Là eft une plage qui s'étend depuis 
la rivière de Hued-il-Barbar jufqu'à la ville de Bone vers le 
levant; elle avance enfuite un peu au dedans des terres , en fe 
recourbant vers les marais de Guad-il-Barbar, d'où elle s'ap- 
proche de la mer , pour former le cap Zaffran. La ville d'U- 
tique , aujourd'hui Porto-Farina, eft fur la droite : dans le lieu 
le plus enfoncé du golfe la rivière de Bugrada entre dans la 
mer au-delà de Biferte. On voit entre cette rivière ôc celle de 
* - Catada les ruines de la fuperbe Carthage , malheureufe riva- 
le de Rome. De cet endroit , où le rivage femble fe reti- 
rer toujours vers l'Orient , on découvre l'ancien port des 
Carthaginois , qui a environ fept lieues de circuit , ôc à peu 
près deux de longueur j ôc autant de largeur. La ville de Tu- 
nis , capitale de la province , eft bâtie à l'entrée dé ce port ; 
les deux rivages s'approchent enfuite l'un de l'autre , ôc 
forment une efpece d'anfe ou de gueule , qui fe termine 
en une gorge étroite. C'eft-là que l'Empereur avoir fait con- 
truire , quinze ans auparavant ' , une fortereffe appellée la 
i En 1535, comme il eft marqué ci- defîus. 



D E J. A. DE T HO U , L I V. L 4f 

Goulette , qui a été depuis prife ôc détruite par les Turcs. De "■ 

l'autre côté du rivage, en avançant toujours vers le Levant , Henri IL 
on voit le Cap Bon , qui contient la ville de Calibia , & plus j ^ r o. 
avant font pelles de Mahameta , de Soufa , de Mehedia j ôc 
d'Esfacos, qui domine fur les iiles Coniglieres; en fe retirant 
on découvre Cherchene ou Cercenna , ôc Cercinids , ancien- 
nement jointes par un pont ; enfuite l'ifle de Gelve ôc toutes 
les autres Ifles de la petite Syrte, ôc la rivière de Triton qui 
borne cette contrée. 

La flotte arrivée, ôc arrêtée au Cap BonparJes vents con- 
traires ,ne pouvoir faire voile jufqu'à la Goulette , comme on 
l'avoit projette. Les foldats qu'on mit à terre pour foûtenir ceux 
qu'on avoit envoyez faire aiguade , prirent ôc pillèrent la ville 
de Calibia bâtie fur un lieu élevé ôc voifin de la mer , où il y 
avoit de fort bons puits d'eau vive. De là ils furent portez aux 
Ifles Coniglieres ' oii la tempête les obligea de refter deux jours. 
Ils arrivèrent enfln devant la ville de Alehedia. Les Chefs , 
après en avoir examiné de près l'afliete , ôc de loin toute la côte> 
furent obligez de fe retirer , ne pouvant refifter au feu de la 
place. Ils délibérèrent alors entr'eux s'il étoit à propos de l'at- 
taquer: la plupart étoient d'avis qu'il n'y avoit pas à balancer, 
ôc qu'il étoit aifé de l'emporter, quoique bien munie déroute 
manière, ôc entourée, de bonnes murailles ôc d'un large fofle : 
On devoir, difoient-ils , faire attention que deux cens Turcs 
ne fufîifoient pas pour garder un lieu il fpatieux jilsajoiÀtoient 
que les habitans étant divifez , il falloit profiter des conjondu- 
res pour battre la place , fans donner le tems à la garnifon de 
fe reconnoître j que n'étant point aflez nombseufe pour refif- 
ter , ôc que foupçonnant la fidélité des habitans , il étoit à pré- 
fumer qu'elle fe retireroit , ou du moins qu'elle fe rendroit , 
après une légère réfiftance. Mais D. Berenger de Requefens, 
grand Amiral de Sicile, qui ne pouvoir difputer à D. Juan de 
iVega,à caufe de fa dignité de Vice-roi de ce Royaume, le 
commandement des troupes , fi on les débarquoit^ expofa tou- 
tes les diflicultez de cette entreprife , enforte qu'il fut décidé 
qu'on ne feroit rien , fans avoir confulté Vega , ôc fans avoir 



I Ce font cinq petites Ifles de la 
mer de Barbarie , entre les côtes de 
Sicile > de Malthe ôc du Royaume de 



Tunis, x'ers le golfe de Mahometa. On 
les appelloit anciennement Phœnko- 
mm mfiila , Pelagia , Tatichea, 

F iij 



4(? HISTOIRE 

. auparavant reçu un renfort de troupes. La flote qui manqua 
Henri IL ^^^^^ d'eau douce, prit la route de Monafter , où il y a d'excel- 
i ^ r Q ' lentes eaux ôc en quantité. Les Chefs , qui connoiflbient la 
commodité ôc la fureté de fon port , fe déterminèrent à ne rien 
négliger pour s'en emparer. Les foldats débarquèrent , ôc on 
les fit marcher droit à la ville. Le premier efcadron , comman- 
jdé par D. Alvare de Vega, étoit foûtenu par D. Garcie de 
Tolède, avec les troupes qu'il avoit amenées de Naples. Ils 
firent faire alte , fuivant les ordres d'André Doria , qui étoit 
reflé fur la flotte , ôc attendirent que les habitans fe ren- 
diffent , ainfi qu'ils l'avoient fait efperer. Alors les foldats , 
. qui les voyoient fuir par la porte oppofée à celle qu'ils al- 
loient attaquer , impatiens de ce qu'on ne donnoit ni fignal 
ni ordre , quittèrent leurs rangs pour courir aux murail- 
■Jes. Les uns les efcaladerent aidés de leurs piques , ôc d'au- 
tres fe prirent où ils purent ; enHn ils entrèrent dans la ville 
& la mirent au pillage. On prit trois cens habitans : le refte fe 
réfugia dans le château , qui fut auiîi-tôt invefti par D. Alvare î 
le lendemain ce château fe rendit , après avoir été battu du 
canon des navires , ôc de celui qui avoit été conduit fur des 
Mo^'aftc/%r charettes devant la place. Les foldats qui fe fignalerent le plus 
les Chrétiens, en cette attaque , furent ceux d'Antoine Doria, qui plantèrent 
leurs drapeaux jufque fur les murailles , il y eut lix cens habi- 
tans faits prifonniers , ôc tous ceux qui firent réiiftance furent 
tués. Les plus confiderables d'entre les chrétiens qui y péri- 
rent , furent François de Mendofe , chevalier de lOrdre de St, 
Jean de Jerufalem , Diego Ruis, Navarreto ôc Gerro. La flote 
de Sicile fut endommagée par des canons mal fondus qui cre- 
vèrent ; une galère coula à fond , mais on eut heureufement le 
tems de fauver fa chiourme ôc tout le refte de fon équipage 5 
une autre eut une partie de fa prouë emportée , ôc fon fond de 
calle fort maltraité. André Doria ne croyant pas une garnifon 
nécelTaire dans cette ville , qui avoit perdu prefque tous fes 
habitans, ôc dont la citadelle avoit été détruite, fit voile droit à 
la Goulette , où les vents contraires l'avoient empêché d'abor- 
der auparavant. Il y conféra avec Vargas qui en étoit le Gou* 
verneur , ôc qui l'affermit dans le delTein d'aflieger Mehcdia. D, 
Ferdinand de Vega, qui étoit venu avec lui, partit à fa follicita- 
ripa , pour aller informer Je vice-roi de Sicile fon père , des 



DE J. A. DE THOU.Liv. VIL 47 

fentimens des Chefs de l'armée , & pour le prier d'ordonner du m r ■ 1 

nombre des foldats ôc de tout ce qui étoit néceflaire pour cette -^^^^^ jj^ 
expédition , ôc Texhorter de fa part à venir lui-même.^ D. Garcie ' 

de Tolède , qui afpiroit au commandement de l'armée de terre , 
partit aufli pour Naples. Lorfque ces deux officiers furent ar- 
rivés au Cap de Marfalo , l'un prit le chemin de Palerme , ôc 
l'autre celui de Naples. 

Cependant André Doria , par les confeils de Budcar, envoya 
fonimer les habitans de Soufa de fe rendre j ôc leur fit annoncer 
que l'Empereur défiroit qu'ils reconnuflent pour leur feigneuc 
Budcar fils deMuleyHaflen, qui étoit fur leur flote.Ils ne balancè- 
rent pas à le recevoir, Ôc chaflerent le vaillant Hali , qui fuivi d'un , 
petit nombre de foldats , fe jetta dans Mehedia , dont il retarda 
la prife par fa bravoure Ôc fon habileté. Le vice-roi de Sicile, 
inftruit par fon fils du deflein d'André Doria, vouloir commen- 
cer par la conquête de l'ifle de Gelve. Ayant été nommé par 
l'Empereur pour commander dans cette expédition , il préten- 
doit qu'on ne devoit point faire de defcente en Afrique , juf- 
qu'à ce qu'on fût muni de toutes les provifions néceffaires. Ce- 
pendant les fentimens des Chefs oppofés au fien , ôc la crainte \ 
qu'un trop long délai ne donnât à Dragut le tems de fortifier 
Mehedia , qui n'étoit déjà que trop forte par fa fituation , ôc de 
rendre cette ville imprenable , lui firent ouvrir les yeux j il fie 
tout ce qu'il put de provifions dans le peu de tems qu'il avoit , 
donna fes ordres pour l'embarquement de trois cens Efpagnols 
ôc de cent Grecs , ôc réfolut enfin de s'embarquer lui-même : 
réfolution qu'il avoit difTimulée jufqu'alors. 

Dom Garcie fut bien furpris de ce départ du Vice-Roi ; le 
commandement dontil s'étoit flaté', l'avoit engagé à faire de 
grands préparatifs^ ôc le défir de venger la mort de fon oncle D. 
Garcie , tué trente-neuf ans auparavant dans la guerre de Gel- 
ve , fous le roi Ferdinand , lui avoit fait prendre le parti de tirer 
prefque tous les foldats des garnifons du royaume de Naples. 
Son but étoit d'aller en Afrique , fans paffer par la Sicile , afin 
d'y terminer la guerre , s'il lui étoit poflible , avant que le Vice- 
roi en pût être inftruit. Mais il fut fi vivement prelTé par Be- 
renger de Requefens , ôc par François de Guimeran, qui étoient 

1 Comme fils du Viccroi de Na- j tire'es de ce Royaume pour cetce ex- 
pies, qui devoir envoyer des troupes j pédition. 



48 HISTOIRE 

■ ■ ■ avec lui , d'aller trouver D. Juan de Vega , avant que de rîen' 

Henri IL ^^^^^^ > qu'il abandonna fes idées, ôc prit malgré lui le chemin de 
I ^ r- o. Trapani \ André Doria qui avoir des provifions à faire pour le 
fiege , ôc qui vouloit que les Africains crufTent qu'il partoit , afin 
que cette idée les rendît moins précautionnez , étoit venu à 
Trapani trois jours auparavant. Son projet , quoique conduit 
avec grande prudence^ fut exécuté à contretems, comme l'é- 
vénement le fit connoître. 

Trois vaifleaux d'Egypte , chargés de vivres ôc de foldats ; 
abordèrent à Mehedia. Par ce nouveau fecours la garnifon fe 
trouva compofée de fix cens Turcs , qui mirent aux fers les 
habitans qui leur étoient fufpeûs 5 tous les autres concoururent 
unanimement à la défenfe de leur ville. D. Juan de Vega n'a- 
voir alors plus rien à préparer pour fon embarquement ; il né- 
toit occupé que de la crainte des troubles que fon abfence 
pourroit exciter en Sicile , il craignoit auffi le refroidiflement 
du zèle que Dom Garcie avoir fait éclater pour cette entre- 
prife , s'il étoit frudré de l'efperance de commander en Chef > 
mais d'un autre côté , il vouloit conférer avec André Doria , 
au fujet de cette guerre, ce qu'il n'avoir point encore fait. En- 
fin il publia le deflein qu'il tenoit caché depuis longtems, de 
pafFer en Afrique , ôc remit à D. Ferdinand de Vega fon fils , 
l'autorité du gouvernement , ôc le foin à^s affaires dans l'inter- 
valle de fon abfence. Le 2 1. de Juin , fur le foir, il partit de 
Palerme avec Muley-Haflen, ôc fe rendit en deux jours à Tra- 
pani , où il trouva André Doria avec Dom Garcie arrivé de 
Naples depuis trois jours. Dom Garcie , fans marquer aucun 
mécontentement, rendit à Vega tous les refpe£ts dûs à un Com- 
mandant Général , Ôc lui obéir pendant toute cette guerre. Ils 
partirent de-là ôc prirent la route de la Favagnana. Ils arrivèrent 
le lendemain vers le midi à l'ifle de Pantalarée "^ , ôc fe rendi- 
rent enfuite devant Mehedia. 

AuflTitôt qu'on eut jette l'ancre ; le Viceroi alla rendre vifite 

I Ville & port de Sicile dans la pro- Trapani. 
vince de Mazare : les Latins l'appel- 2 Cette Ifle de'pendoit autrefois dtj 

loient Drapannm. Il y a leTrapaniVec- royaume de Tunis , 8c dépend aujour- 

çhio , bourg à deux lieues de là, 8c qui d'hui du royaume de Sicile. La mai' 

à ce qu'on pre'tend, portoit ancienne- fon du Requefens en joiiit , à titre de 

ment le nom d'Erix , ainfi que la mon- Principauté , fous la fouverainetc de 

îagne appelles aujourd'hui Iç mont de l'Empereur, 

à 



DE J. A. DE T H O U , Li V. VIL 49 

à André Doria. Le commandement occafionna d'abord un 
combat de civilité & de modeftie entre ces deux Généraux ; Henri II. 
l'un ôc l'autre fe defFendoient de l'accepter. Cependant D. Juan 1 5* 5 o» 
de Vega , qui ne refiftoit qu'en apparence , fe laifia vaincre 
fans peine, ôc confentit à recueillir les avis des Chefs, qui tous 
approuvèrent le fiége de Mehedia. Antoine Doria ajouta, qu'a- 
vant d'approcher de la place , ôc d'ouvrir la tranchée , il lui 
fcmbloit neceffaire d'élever quelques Forts fur le rivage , pour 
foLitenir les convois ôc mettre en fureté toutes les provifions de 
l'armée. 

Mehedia , bâtie fur un roc bas ôc plat , eft prefque toute envi- 5-^^ j^ 
ronnée de la mer, qui y eft fibafle enplufieurs endroits ,que Mehedia, par 
les galères ont peine à aborder. Sa muraille > du côté de la ^ ^'j^J^ndJ 
terre i a deux cens trente pas de longueur , ôc eft flanquée de Vega. 
tours ôc de baftions. Elle eft commandée par une colline , dont 
la pente eft douce du côté du Septentrion^ mais roide ôcef- 
carpée du côté du midi. Les Turcs de la garnifon n'avoient 
pas manqué d'occuper cette colline. Les Chrétiens réfolurent 
d'abord de s'emparer promptementde cepofte , qui devoit les 
mettre à couvert des incurfions des ennemis , Ôc empêcher les 
convois ôc tous lesfecours d'entrer dans la Ville. Auflî-tôt que 
les Forts dont nous avons parlé , furent achevés , Ozorio 
de Quignones attaqua la colline , ôc s'en rendit maître fans 
efibrt. Ce petit avantage fut accompagné d'un autre. Quel- 
ques Numides étant venus au camp , demander fi le roi de Tu- 
nis étoit fur les galères , ils obtinrent du Viceroi ôc d'André 
Doria lapermiiïion de lui parler. Ce Prince, après leur avoir 
donné audience, apprit à Doria que ces Numides avoient en- 
vie de le fervir , ôc qu'ils avoient une troupe de cent Cava- 
liers peu éloignée du camp , ôc difpofée à le venir trouver dans 
le même deflein 5 elle étoit commandée par une femme d'une 
vertu, d'un génie, ôc d'une prudence fi rares , qu'elle étoit efti- 
mée ôc adorée de tous lés foldars, qui après la mort de fon mari 
Favoient d'eux-mêmes reconnue pour leur Chef, ôc lui obéïf- 
fpient comme à leur Capitaine. 

Pendant le fiége ,lcs Impériaux n'eurent qu'à fe louer des 
bons fervices ôc des vivres qu'ils reçurent en abondance des 
Numides. On commença alors à amener le canon : deux bat- 
teries de neuf pièces chacune furent dreffées, l'une au piédç 
Tome IL G 



5© HISTOIRE 

5 la colline j proche du camp , à trois cens cinquante pas de la 
Henri IL Ville , ôc l'autre à deux cens cinquante , du côté de cette par- 
I 5* 5 0. tie de la muraille qui ctoit près de la mer vers le Levant. Dom 
Garcie , chargé de conduire les travaux , avoit fait faire une 
ligne depuis le bas de la colline jufqu'en haut, à la faveur de 
laquelle les foldats pouvoient communiquer enfemble fans 
danger , ôc recevoir toutes les munitions dont ils avoient be- 
foin. Le Viceroi voyant que Ton avoit tiré longtems 6c inu-, 
tilement contre la muraille ) dont la folidité étoit encore for- 
tifiée par un terre-plein ^ fit cefferles batteries^ ôc crut devoir 
attendre , pour les faire recommencer avec encore plus de vi- 
vacité, qu'il fe fiit mis en état de le faire ^ par de nouv^eaux 
ouvrages ôc par les fecours qu'il efperoit. L'abondance des 
vivres l'aflliroit de la perfeverance de fes foldats 5 ôc il n'a- 
voit point à craindre la défertion, il pou voit d'ailleurs compter 
que les Maures, ennemis mortels des Turcs , lui étoient atta- 
chés pour toute la campagne , furtout après la déroute de Dra- 
gut , qui lorfque la ville de Monafter eut été prife , avoit été 
abandonné de la plus grande partie de fes gens , ôc depuis en 
avoit encore perdu environ quatre cens dans la Sardaigne. 

Le jour deftiné à recommencer l'attaque étant arrivé , un 
jeune garçon natif de Meffine, qui s' étoit enfui delà ville af- 
fiegée, vint avertir le Viceroi que la muraille qui étoit détruite 
ôc prête à tomber par dehors, n'étoit point endommagée par 
dedans j que les Turcs avoient creufé au pied un foffé large 
ôc profond > oii ils avoient mis de longues planches percées 
de grands doux , ôc des pieux très-pointus :, avec des chaufle- 
trapes , pour faire périr tous ceux qui voudroient y defcendre > 
que ce folié étoit d'ailleurs couvert de planches fort minces , 
ôc fi bien revêtues de gazon , que le foldat qui iroit à l'affaut 
y feroit trompé. Il ajouta qu'ils avoient fait plufieurs mines ; 
préparé des feux d'artifice , placé du canon des deux cotez du 
fofTé j enfin que tout étoit ordonné de manière, que ceux qui 
pourroient fe garentir du piège feroient néceffairement coniu- 
Tîiés parles flammes^ ou criblés par Partillerie. Cet avis, com- 
me s'il eût été envoyé par Dieu même , fit abandonner le def- 
fein que l'on avoit formé de donner l'affaut : les Chefs réfolu- 
rent feulement de s'emparer de quelques Tours , principale- 
ment de celle qui étoit au Couchant. Pour cet effet, on çhoifit 



DE J. A. DE THOU,Liv. VIL ^ i 

un nombre d'officiers & de foldats , qui pendant la nuit de- 

voient l'attaquer par efcalade. Dans cette malheureufe entre- Upi^j^j JJ 
prife on perdit beaucoup de monde : les têtes de foixante 
Chrétiens, qui refterent fur la place , furent élevées fur des pi- ^ 
ques à la vue de notre camp , ôc fervirent de trophée aux Turcs. 
Enfuite de l'avis unanime de tous les Chefs de l'armée , il fut 
arrêté , qu'on feroit des mines , qu'on répareroit les batteries , 
6c les machines , 6c qu'enfin l'on fe mettroit en état de battre 
la muraille en brèche. 

Avant que d'exécuter ce nouveau projet , on envoya quatre 
galères à la Goulette , & deux en Sicile , pour y charger de la 
poudre ôc des boulets h ôc les foldats blelTés furent tranfportés à 
Trapani. On fit enfuite partir cinq autres galères , pour aller à 
Naples embarquer trois cens foldats deftinés pour l'Afrique. 
Peu de tems après Marco Centurione alla en Sicile avec feize 
Flûtes , afin de pourfuivre ôc tâcher de prendre Dragut , qui 
avoit, difoit-on, paru entre le cap Paifaro ôc celui de Faro. 
Muley-HafTen accablé de trifteffe ôc ennuyé de cette longue 
guerre , tomba alors dangereufement malade , ôc mourut âgé Mort de Mu- 
de foixante ôc fix ans , après avoir refpiré la vengence jufqu'au ^^^ Hailcn. 
dernier foupir. Son corps fut porté, par l'ordre deBudcar fon 
fils , à Caruan , ôc mis dans le tombeau de fes ancêtres. Maha- 
met fils de Botuibe ôc petit-fils de Cedi Arfe , regnoit alors à 
Caruan. Il haïffoit aufTi mortellement les Turcs ôc le parricide 
Muley Hamida, qu'il aimoit tendrement D. Perez de Vargas 
gouverneur de la Goulette ùl lui fit propofer par Mahomet Beu- 
cin> de la famille des Cherifs , d'unir fes forces aux fiennes con- 
tre le Turc, leur ennemi commun , aux conditions que les Chré- 
tiens lui donneroient du fecours contre Hamida: pour gage de 
leur foi , il demandoit les villes de Monafter ôc de Soufa , aban- 
données par Budcar qui n'avoir pu les défendre, ôc qu'en cas 
qu'il arrivât que Budcar fût remis en poffefiTion de fes Etats, 
il auroit néanmoins pendant fa vie la joiiififance de ces deux 
villes , dont il feroit hommage à l'Empereur. 

Ces conditions furent acceptées 5 mais le roi de Caruan, qui 
fouhaitoit voir l'iffuë de cette guerre , ne parut pas fort em- 
prefle à figner le traité ; il auroit voulu , avant de s'engager ^ que 
Dragut, qu'on difoit fiiire tous fes eflforts pour fecourir Me- 
hedia, eût été battu ôc chalTé par les Impériaux. CeCorfaire^ 

G ïj 



5'5 HISTOIRE 

I depuis la perte de Monafter & de Soufa , ôc depuis fa défaite 
Henri II ^^^ Sardaigne , ayant été informé que les Chrétiens conti- 
nuoient avec vigueur le fiége de Mehedia, étoit forti de Gelve 
le 20 de Juillet avec fept Mtes ôc quatre brigantins , chargés 
de douze cens hommes d'élite , partie Turcs &c partie Afri- 
cains :, pour les joindre aux deux mille Maures qu'il avoir 
levés auparavant dans le voifinage de Capes ôc dans Capes 
même , ville éloignée de foixante lieues de Mehedia. Avec 
ces troupes étant abordé au port de Sfax ^ près de la rivière de 
Triton , il y fit fon débarquement. Des émiflaires du roi de 
Caruan eurent alors un entretien avec lui auprès de Marnabe, 
ôc eurent foin de rendre compte à leur maître de ce qu'ils 
avoient pu entrevoir de fes defîeins. Ce fut pour cela que ce 
Prince, dans l'incertitude de l'événement, n'écrivit point aux 
Impériaux 3 il s'excufa en même tems auprès de Dragut, qui lui 
demandoit du fecours contre l'ennemi commun. 
Dragut vient Dragut informé que le jour d-e la Fête de Saint Jacque de- 
Mchcdir & v^i^ ^^"^^ ^^^"^ ^^ l'aflaut, s'étoit préparé à furprendrelecamp 
eu défait. par derrière , ôc avoir fait avertir les ailiegés de faire une fortie 
de leur côté , pour enveloper les Chrétiens ôc les tailler en pie- 
ces. Ce projet n'eut point fon exécution ; l'afTaut fut différé y 
parce qu'avant de le donner, on étoit convenu de faire des mi- 
nes , ôc d'élever des galeries •> il falloir outre cela faire des pa- 
lifTades. Le 25" Juillet, jour de la fête de S. Jacque , le Vice- 
roi alla lui-même à la forêt faire couper du bois j ôc quoiqu'il 
n'eût encore aucune nouvelle de l'arrivée de Dragut, la crainte 
néanmoins de tomber entre les mains de certains Africains , 
qui infeftoient le pays par leurs brigandages , l'engagea à pren- 
dre fept cens foldats d'élite, avec lefquels il partit fur k milieu 
du jour, ôc qu'il partagea en trois corps. Le premier , compofé 
d'arquebufiers, était conduit par D. Ferez de Vargas ôc Her- 
nan Lobo. Le fécond étoit delliné pour couper le bois ôc le 
tranfporter au camp 5 ôc cette troupe étoit au milieu des deux 
autres , avec les goujats ôc les valets d'armée j il fe réferva le 
troifiéme corps qui formoit Tarrieregarde. Sa troupe ainfi 
difpofée muxhoit vers le bois , lorfqu'on vint lui dire que les 
ennemis paroifToient avec plus de troupes qu'il n'en avoir. Cette 
nouvelle ne l'empêcha pas d'avancer ôc d'arriver fur le lieu^ 
Ses gens ne faifoient encore que conimsuçej: à couper du 



D E J. A. D E T H O U , L I V. VIL ^ 

bois , lorfqu'ils apperçurent du haut de la colline à main gau- 
che un corps d'Africains , qui paroiflbit être de plus de deux h^^yiî IL 
mille cinq cens hommes , & à la droite un détachement de i <; <; ç>, 
cent cinquante chevaux, fuivis d'un nombre confiderable de 
fantaiïiios. Le Viceroi anima alors fes foldats à Te bien défen- 
dre ; il mit à la tête fes arquebufiers , qui repoulTerent vigou- 
reufement feunemi. Ceux qui étoient à l'aîle droite, comman- 
dés par D. Ferez de Vargas, combattirent aufîi avec beaucoup 
de valeur; mats leur nombre inférieur à celui des ennemis étoit 
prêt defuccomber, lorfque le Viceroi arriva. Encourages par 
fa préfcnce , ils chargèrent fennemi avec fureur, & lui arra- 
chèrent une vidoire qu'il croyoit déjà certaine. Malgré les 
ordres du Général , Ferez emporté par l'ardeur du combat & 
par fon zèle , les pourfuivit , pour fauver un Enfeigne , nommé 
Falomares , du péril oii il le voyoit : dans cette occafion il fut 
tué d'un coup d'arquebufe par des foldats de l'ilîe de Gelve, 
que Dragut avoit mis en embufcade. Les Turcs qui le virent 
tomber, ôc qui crurent, à fes habits ôc à l'éclat de fes armes ^ 
que c'étoit le Viceroi, reprirent courage. L'un ôc l'autre parti ^ 
rafiemblé autour du mort , fe battit avec plus de chaleur qu'il 
n'avoit encore fait; mais par la valeur de François Amador of- 
ficier général , on retira le corps de D. Ferez de Vargas j un- 
gi'and nombre des ennemis refta fur le champ de bataille ôc le 
rcile prit la fuite. Il y eut dans cette rencontre cent quatre- 
vingt Turcs tués ôc trois cens bleffés; il y périt foixante ôc dix 
Chrétiens , ôc quatre-vingt deux furent blelfés. 

Après cette viêtoire , remportée par une grâce particulière 
du Ciel , le Viceroi retourna au camp , très-touché de la perte 
du Gouverneur de la Goulette. Il rencontra D. Garcie , qui 
venoit un peu tard à fon fecours : il apprit de lui que les aflTie- 
gés avoient fait une fortie , fuivant le projet de Dragut , qui 
s'entendoit avec eux , ôc qu'ils avoient été forcés , par la ma- 
nière dont on les avoit reçus , de rentrer dans la ville. Dragut 
après cette défaite voyant que tous fes gens le quittoient, ôc 
que fes alliez l'avoicnt abandonné , reprit le chemin de fes 
vaifTeaux ; fa retraite eut tout l'air d'une fuite. Il s'embarqua 
ôc fit voile vers l'ifle de Gelve, avec les navires qui lui ref- 
toient, réfolu de ne point quitter cette ille^ ôc d'attendre pour 
fe remettre en mer ^. qu'il eût des nouvelles de ce qui fe 

On; 



54 HISTOIRE 

... pafleroit dans la fuite , ôc qu'il eût reparé fes pertes. André Do- 

Henri IL ^^^ ^ le Viccroi furent informés du parti qu'il prenoit.pardes 
^ ^ ^ * déferteurs de fa flote , & par des efclaves de cette i/le , qui 
avoient brifé leurs fers , ôc s'étoient fauves. 

Sur l'avis de ces fugitifs , on éqùippa dix galères pour cou- 
rir fur Dragut. Antoine Doria chargé de cette expédition ; 
eut ordre , s'il ne pouvoir réiiffir à le prendre , d'aller en Sicile 
enlever toute la poudre qu'il pourroit trouver dans les cita- 
delles de Syracufe , de Mefllne^ de Melazzo , ôc de Païenne, 
& d'embarquer un nouveau renfort de foldats. Marco Cen- 
turione fut auiïi envoyé à Genes^ pour aller par terre demander à 
Ferdinand de Gonzague de nouvelles troupes. Ces deux Offi- 
ciers revinrent, après avoir exécuté leur commiflion. Marco 
Centurione , au bout d'un mois , amena au camp mille cin- 
quante Efpagnols , avec quantité de vivres ôc de munitions 
de guerre. Antoine Doria s'y rendit aulïi avec près de deux 
cens Efpagnols , que DJean de Gufman tira des garnifons , pac 
les ordres du Viceroi î il amena de plus une compagnie de 
volontaires , Italiens ^ Grecs , ôc Efpagnols. On faifoit fouvent 
des détachemens pour aller couper du bois ; les Impériaux 
efluyerent des attaques , dans lefquelles ils perdirent deux 
Grecs , Matthieu ôc André. Ferramolioda de Bergame , ex- 
cellent ingénieur , périt auffi,en faifant faire une mine, qui fbt 
éventée par l'ennemi. Le Viceroi , qui fe conçoit dans l'ha- 
bileté de cet ingénieur , le regretta beaucoup. Il fut remplacé par 
Ândronic Efpinofa. 

Cependant les vivres étoient en abondance dans le camp, 
par les foins des Nimides , qui fembloient les redoubler , de- 
puis que Ja défaite de Dragut avoit donné lieu à l'exécution 
du traité fait avec le roi de Caruan , aux conditions de lui li- 
vrer Monafter ôc Soufa. On continuoit toujours le fiege de 
Mehedia; le peu d'effet que faifoit le canon fur la muraille; 
du côté de la terre ferme , avoit engagé à drefler une batte- 
rie du côté qui étoit baigné de la mer , où la muraille étoit 
foible 5 mais l'eau très-baffe Ôc les bancs de fable la rendoient 
iflacceiïible aux galères. Cet obftacle , qui fembloit infurmon- 
table, fut levé par l'habileté de D. Garcie 5'il prit une galère 
qui avoit été conftruite pour un fpe£lacle de combat naval : 
?,près l'avoir fait avancer à force de rames ,• il fit attacher une 



DEJ. A. DETHOU,Liv. VIL 5; 

barque à chacun de fes cotez :, ôc de ces trois pièces , il n'en i «- 

forma qu'une par des traverfes. II eût encore la précaution jj^i^^ri jj^ 
de munir l'édifice flotant de tonneaux vuides , pour le ga- 1 r j o. * 
f antir d'être coulé à fond par le canon , ôc de mantelets très-éle- 
vez , qui pouvoient mettre à couvert un grand nombre de fol- 
dats. On réfolut alors que la ville, qui n'avoit encore été atta- 
quée que du côté du couchant , le feroit du côté du levant 5 
les Chefs jugèrent , que la muraille foible en cet endroit , 
étant abbattuë , l'eau peu profonde dont elle étoit mouillée , 
n'empêcheroit pas le foldat d'y monter. Du côté du couchant 
où la muraille étoit très-forte , on faifoit peu de progrès ; mais 
D. Juan de Vega, averti par un Maure d'Andaloufie , Ht pointer 
îe canon contre un endroit creux , qui renfermoit un efcalier , 
par lequel on montoit à une Tour qui étoit proche ; l'efca- 
lier fut bien-tôt bouleverfé , ôc on ôta par-là aux Turcs le 
moyen de monter à la Tour. 

L'amiral André Doria , qui jufque là avoir déféré le com- 
mandement au Viceroi de Sicile , s'en faifit alors, avec une hau- 
teur , qui caufa de grandes contcftations entre ces deux chefs. 
Les prétentions de D. Garcie au commandement des troupes 
fur terre, appuyées, difoit-on, par Doria, furent la fource de 
ce différend. Pendant tout le fiége le Viceroi fit éclater fon 
relTentiment contre l'Amiral 5 dans tous les confeils il s'atta- 
cha à le contredire , de forte que fi Doria opinoit pour une 
prompte exécution , Vega trouvoit des prétexte pour la dif- 
férer, en feignant de préférer le parti le plus iïir aux entrepri- 
fes hardies ôc perilleufes. C'eft ce qui a fait croire que le Vi- 
ceroi n'avoit pas beaucoup contribué au fuccès de cette expé- 
dition. Philippin Doria fe donna de grands mouvemens pour 
terminer ce différend, & ménagea entre eux une efpece d'ac- 
commodement , qui fufpendit leur querelle au moins pour quel- 
que tems. 

Les alTiégeans n'avoient point ceffé de battre la ville par 
trois endroits , pour divifer les forces des afliégez. Le jour de 
i'affaut fut indiqué au 10. de Septembre. Dom Garcie, fuivi 
d'Amador ôc de Gafpar de Gufman , eut ordre d'attaquer du 
côté du couchant , avec huit cens hommes. D. Ferdinand de 
Tolède , fécondé des capitaines Moreno ôc Moreruela , 
fut chargé de marcher à la tête de mille cinquante hommes3 



$6 HISTOIRE 

— vers cet endroit, où une partie d'une tour de forme "bdogo- 
Henri II "^ > ^ ^«^ muraille qui lui e'toit contiguë , avoient été renverfées ; 
i j^ (- Q après avoir eiïuyé pendant dix jours le feu continuel du canons 
Ferdinand Lobo & Jérôme Manrique, avec neuf cens hom- 
mes fous leur conduite, dévoient faire leur attaque du côté 
de la mer : l'artillerie fut laiflee à la garde de Ferdinand 
de Sylva, de Pierre d' Acugna ôc de Rodrigue Pagan,avec leurs 
compagnies. Il y avoir encore un corps de réferve de trois cens 
hommes , prefque tous Siciliens , commandez par Conftan- 
tinSacanoj defcendant de ce Giacobino Sacano de Mcfrine> 
qui 5" 80 ans auparavant, du tems du pape Sergius IV. avoit 
fuivi le comte Roger à cette célèbre ôc heureufe guerre con^ 
tre les Sarralins , où il défit cinq de leurs Chefs , 6c affranchit 
la Sicile du joug de ces tyrans. La garde du camp futconfiçe 
à D. Jean de Gufman ôc à Bernard Soler fous le commande- 
ment de Dom Alvare de Vega fils du Viceroi ; il y avoit 
dans l'armée des Chrétiens des perfonnes de la première dif- 
tin£lion ; comme CharleSforce, Giordanodes Urfins , Aftor 
Baglioni ôc Antoine Savelli, qui étoient attachez au parti de 
l'Empereur, ôc étoient venus à ce fiégeen qualité de volontai- 
res. Il y avoit outre cela plufieurs Chevaliers de Malthe , fous la 
conduite "du Commandeur de Guimeran. 

Les Turcs , bien furpris de voir que leur ville étoit attaquée 
du côté de la mer , tournèrent à l'inftant leur canon , ôc le 
pointèrent contre la machine inventée par D. Garcie ? les 
décharges , qu'elle ne pouvoir éviter , incommodèrent beau^ 
coup les foldats qu'elle portoit. Les afîiégeans à leur tour fi- 
rent grand feu. La muraille qu'ils attaquoient rallentit par fa 
chute Fardeur des afiiégez. Vega alors anima fes foldats , ôc 
fit donner le fignal pour l'affaut. La réfiftance vigoureufe des 
afîiégez égala la furie de l'attaque. La garnifon étoit rangée 
fur les remparts , la cavalerie étoit portée dans la grande pla- 
ce ^ pour contenir le foldat qui auroit voulu fuir, ôc pour foû- 
tenir ceux qui défendoient fa brèche , s'ils avoient été forcez 
de reculer j cette troupe fe trouvoit encore prête à fondre fur 
les Impériaux , au cas qu'ils fuffent entrez dans la ville, ôc de- 
voir tomber avec fureur fur un ennemi épuifé par la fatigue du 
combat. Haly , brave ôc habile capitaine , étoit de tous les of- 
ficiers de la garnifon celui qui fçavoit le mieux encourager le 

foldatj 



DE J. A. DE THOU, Liv. VIT. 



y? 



foidat, en le flatant que la ville neferoit jamais prife tant qu'il , ' 
refpireroit. Ils ne connurent que trop tôt la vérité de ces Henri IL 
•paroles : car en achevant de les prononcer , il fe mit à leur i r c o. 
tête , ôc aulîi-tôtil fut tué. Les Impériaux accoururent de tou- 
tes parts au fignal : la longueur du chemin que ceux qui ve- 
noient du côté du levant avoient à faire , les expofa à une 
:grêle de moufqueterie des ennemis , 6c caufa la perte de deux 
cens deux hommes j avant qu'ils euflent pu combattre. Il y en 
-eut auiïi beaucoup de bleffez> ôc Ferdinand Lopés fe trou- 
va du nombre. Les corps morts de leurs compagnons , l'eau 
■qu'ils avoient jufqu'à l'eliomac ôc fou vent jufqu'aux épaules, 
rien ne les arrêta; ils parvinrent jufqu'à la muraille, ôc mal- 
gré la réfiftance des Turcs , ils plantèrent leur drapeau fur l'un 
des créneaux ^ 

La communication des deux murailles qui joignoient la tour 
o£logone , dont nous avons parlé , étant rompue par la def- 
trudion de cette tour , les adiegez , afin d'aller de l'une à l'au- 
tre pour s'oppofer à l'ennemi , avoient formé une efpece de 
gallerie , par le moyen d'une pièce de bois , longue ôc étroite , 
à laquelle ils avoient attaché un cable pour pouvoir la retirer , 
en cas que les Impériaux fiffent une irruption de ce côté-là ; 
mais cette invention ne fervit qu'à hâter leur perte 5 car les af- 
ilegeans s'avancèrent avec tant d'impetuofité ôc en fi grand 
nombre fur cette pièce de bois , que les efforts des afliegez 
pour la retirer furent inutiles. Dom François de Tolède entra 



I L'Hidorien moderne de l'Ordre 
de S. Jean de Jerufalem attribue prin- 
cipalement aux Chevaliers de Mairhe 
le fuccès de cet affaut. « Les Cheva- 
35 liers , dit il , fe jetterent l'e'pee à la 
55 main dans la mer, ôc ayant de l'eau 
35 jufqu à la ceinture , oC ibuvent juf- 
35 qu'aux épaules , ils gagnèrent le pie 
15 de la muraille .... Les Chevaliers 
3J fans s'étonner du nombre de leurs 
3î morts , furmonterent tous ces oblla- 
3> clés , gagnèrent le haut de la bre- 
3J che , du côté d'une tour attache'e au 
3J coin de cette muraille. Le comman- 
oï deur de Giou arbora aufïï-tôt l'en- 
33 feigne de la Religion : mais il fut au 
3' même inftant renverfé d'un coup de 
^'> moufquet. L'enfeigne fut relevée par 
»' le commandeur Copier, qui pendant 
Tom. Il, 



3> toute l'adlion , & au milieu du feu 
M & d'une nuce de traits d'arbalêtre, la 
3> tint toujours élevée. Cependant les 
» coups de canon qui partoient de la 
3' tour voifine, &le feu delà moufque- 
3> terie qui venoit desretranchemcns, 
3' foudroyoient les Chevaliers , fans 
=> qu'ils puffent avancer , ni faire re- 
55 culer les Infidèles. Un grand nom- 
35 bre de Chevaliers , d'illuilres vo- 
53 lontaires , qui combattoient fous 
3» leur Enfeigne , &: la plupart des fol- 
3> dats de Malthc périrent dans cette 
3' occafion. „ &c. Liv. xi. Le détail 
du fiege de Mehedia ou Africa , dans 
l'hiftoire moderne dont il s'agit, n'eft 
pas fort conforme au récit de M. de 
Thou. 

H 



S^ HISTOIRE 

■ le premier dans la ville par ce chemin ' 5 il alla droit à la 
PIenri il pî^ce i où il reçut une blefl'ure dangereufe^ dont il mourut peu 
I r 5" o. ^^ ^^^^"^^ après. Le vaillant capitaine Zumarraga , qui l'accom- 
pagnoit , eut le même fort. Au même inftant Barthelemi Ferez 
Cumel, enfeigne de Pierre d'Acugna, efcalada la muraille du 
coté delà mer, ôc y planta fon drapeau. André Doriafitaufïi 
avancer fes brigaatins & fes efquifs , afin de mettre à terre 
les foldats refervez pour le fecours. Ils entrèrent tous dans la 
ville , où ne croyant plus trouver de refiftance , ils s'avancè- 
rent jufqu'à la Mofquée. Là tout à coup ils fe trouvèrent en- 
vironnez desTurcsqui étoient dans la place , 6c ils eurent à com- 
battre en même-tems , contr'eux, ôc contre les habitans, qui cher- 
choient à fauver leurs femmes, leurs enfan», & leur vie. Le Vice- 
roi informé de ce qui fe paiïbit , ôc dégagé de toute crainte 
pour le dehors de la place , ne fongea qu'à donner fes foins 
pour le dedans? il y envoya Dom Garcie qui étoit refté pour 
Prife de garder le camp. Les Impériaux tuèrent ou prirent prifonniers 
Mehedia. tout ce qui fit refiftance , ôc fe virent enfin maîtres de la place, 
après foixante ôc quatorze jours de fiege. Ce que fit une biche, 
que D. Juan de Vega nourriffoit ^ fut d'un heureux augure } 
cette bête, le plus timide de tous les animaux, monta le jour 
de l'afTaut à la brèche , ôc fans s'effrayer ni des cris des com- 
battans, ni du mouvement des troupes, ni du fracas de l'artil- 
lerie , elle entra dans la ville avant tous les foldats. Le nom- 
bre des morts du côté des ennemis , foit Turcs , foit Africains, 
fut de fept cens hommes , ôc celui des prifonniers, de tout fexe 
ôc de toute condition , de dix mille. Il y eut quatre cens Chré- 
tiens tues à ce fiége ôc cinq censbleflez. Outre ceux dont nous 
* Chevaliers avons déjà parlé, Lope de UlloaôcMorroy * périrent en com- 
battant. Moreruola avec deux de les frères , voulant 1 un après 
l'autre arborer le même drapeau , perdirent fucceflîvement la 
vie. Six vingts Turcs qui s'étoient réfugiez dans les tours > 
après la prife de la ville, firent demander par le Cherif qu'on 
leur donnât la vie , ajoutant qu'ils étoient prêts à fe rendre. 
On leur envoya auffi-tôt Budcar 5 mais ilsme voulurent pas fe 



ï L'Hiftorien de Malthe dit que ce 
fut le Commandeur de Guimeran à 
la tête des Chevaliers. Si on l'en croît, 
ce furent les Chevaliers de Malthe qui 
prirent la ville , ôc il femble que les 



autres troupes ne firent prefque rien. 
M. de Thou fe contente de dire; quil 
y avait à cejiege des Chevaliers de Mal- 
the commandés par Bernard de Guime- 
ran, 



DE J". A. DE THOU, L i v. VIL 

fier à lui, parce qu'il étoit Africain. Alonço de Coùa , que » 

l'Empereur avoir nommé au gouvernement de la Goulette , Henri II 
après la mort de D. Ferez de Vargas , leur porta un figne de i ^ c cy»' 
paix de la part duViceroi, ôcils n'héiiterent pas à traiter avec 
lui. Hez Rais parent de Dragut fut fait prifonnier , ôc mis fous 
la garde de Cigala , pour payer de fa rançon celle de fort fils , 
qui étoit entre les mains de Dragut. D. Garcie fit bénir la 
Mofquée pour en faire la fepulture des Chrétiens. Par fes foins/ 
tous les morts du côté des afïiégeans y furent promptement 
inhumés, pour cacher aux ennemis ce que coûtoit cette con- 
quête. 

Cependant le Viceroi dépêcha en Allemagne Ozorio dé 
Quignones , pour informer l'Empereur du fuccès de cette entre- 
prife , ôc il le chargea de prefenter en paflant à Rome une 
lettre écrite au Pape. Peu de tems après le Viceroi envoya au 
S. Père Horatio Nucula de Terni , qui auroit plus réulTi dans 
l'hiftoire de cette guerre qu'il a écrite , s'il avoit donné des élo- 
ges moins outrés au Viceroi D. Juan de Vega. Il prefenta de fa 
part au Pape des Uons apprivoifez, Ôc des chevaux enharnachez 
à la mode du païs ; il prefenta aufli au S. Père , par une faftueu- 
fe oftentation , la ferrure de la prifon où l'on enfermoit les Chré- 
tiens , ôc la chaine à laquelle ils étoient attachez. 

Il fut queftion de fortifier la ville. Le Viceroi jugeant que André Do. 
fa vafte enceinte exigeoit une nombreufe garnifon, fut d'avis li^ pouifuic 
de diminuer fon étendue , ôc d'en faire drefler un plan , qu'il en- 
voya à l'Empereur. Les brèches furent néanmoins reparées , 
la place n^nie d'hommes ôc de vivres , ôc D. Alvare de Vega 
en fut fait gouverneur. Le Viceroi qui ne difputoit plus 
le commandement à André Doria , de concert avec lui ^ 
forma le deilein de pourfuivre Dragut, fur les avis que ces ef- 
claves , qui avoient rompu leurs chaines ôc s'étoient échapez 
de rifle de Gelve , lui avoient donnez. Ils lui apprirent qu'O- 
thoman, furnommé l'Aveugle^ feigneur de cette Ifle , pour avoir 
favorifé les Turcs, ôc recherché avec empreflement l'amitié 
de Dragut , avoit été tué par le Commandant , ôc que par les dé- 
fenfes rigoureufes que celui-ci avoit faites aux infulaires de rece- 
voir des Turcs , ôc de leur donner aucun fecours , Dragut con- 
traint de raffembler fes effets , ôc de fe retirer avec fa femme 
Ôc fes enfans , ne fcavoit ou trouver une retraite affurée 3 qu'il 

Hij 



5b HISTOIRE 

courolt pourtant un bruit de fon arrivée dans l'IUe de Cher- 
Henri II ^^^^""^ > ^^^ il avoir abordé avec quatorze navires , dans ledef- 

j - - * fein d'y pafTer l'hiver. Ils mirent donc à la voile le i8 de 
Seprembre , ôc tournèrent leur prouë vers le Levant? mais 
les vents contraires les obligèrent de relâcher au portdeSfax, 
en renonçant à pourfuivre Dragut i ôc de revenir à Mehedia ,. 
d'où ils partirent bien-tôt après pour la Sicile. Après avoir été 
battus d'une rude tempête , ils arrivèrent enfin à Trapani , 
où le Viceroi ôc Doria eurent encore une nouvelle contefta- 
tion : Vega vouloit qu'on y laifllit une partie de la flotte ^ pour 
s'oppofer aux entreprifes que Dragut pourroit faire : Doria aU' 
contraire foùtenoit qu'avec une flotte , que la tempête avoit 
mife en mauvais état, on ne pouvoit rien entreprendre 5 qu'iî 
étoit plus à propos de radouber les navires y & qu'il falloit 
remettre au printems l'exécution de ce projet. Enfin , quoique 
pût dire le Viceroi , Doria fe rendit au mois de Novembre 
à Naples ôcde là à Gènes, refolu de ne faire aucune entre- 
prife qu'au mois de Mars fuivant. 

5 r- ç. i^ La nouvelle qu'il apprit bien-tot après, du traité que Dra- 
gut avoit fait pendant l'hiver avec lefeigneur de l'Ifle de Gel- 
ve nommé Soliman , ôc de la retraite de fes Galères dans le 
port , l'engagea à équiper dès le commencement de Mars 
une partie de fes Galères & de celles de Naples , pour faire 
voile en Afrique. Le hazard le conduifit à l'Ifle de Gclve; 
dans le même tems que Dragut fe difpofoit à en partir avec fa- 
flotte pour aller en courfe. La liberté de fe fauver lui étant in- 
terdite par l'arrivée de Doria , il fe retira au Havre 4e Cantara; 
qu'il connoiflfoit inacceflible aux Galères , à caule du canal 
trop étroit par où il falloit paffer. Il fit donc tirer fes Navires 
à terre & élever un retranchement, pour fe garantir des attaque? 
de Doria , qui de fon coté ne crut pas devoir s'expofer ni par- 
mer , ni par terre , à attaquer ce Corfaire fi - bien retranché ^i 
avec un fl petit nombre d'hommes ôc de galères , fans être ap- 
puyé de Soliman ôc des habitans de l'Ifle. Il envoya donc un de 
fes gens, pour donner à ce Prince une jufte idée du caradere de 
Dragut , ôc pour lui reprefenter par quel trait de perfidie il avoit 
ufurpé Mehedia fur les Maures , ôc ce qu'il avoit fait enfin pour 
les perdre 5 qu'il étoit de fon intérêt de lui livrer ce Corfaire 
haï de Dieu ôc detefté des hommes j que par cette action il 



D E J. A. D E T H O U , L I V. VIL 6î 

délivreroit fon ifle d'un fléau dangereux ; que lui-même rentre- . -. 

roit dans les bonnes grâces de l'Empereur , qu'il avoir perdues , Henri IL 
pour n'avoir pas entièrement payé le tribut qu'il lui devoit. 1^51. 

' Soliman répondit,qu'il n'y avoir rien à répliquer aux remon- 
trances de Doriaj mais qu'il étoit engagé avec Dragut^ôc que 
lui ayant donné fa parole , il ne pouvoir changer : Qu'inutile- 
ment il lui demandoit du fecours contre ce Pyrate 5 mais que 
s'il vouloit l'attaquer avec fes feules forces , il lui promettoit 
d'être neutre. Doria voyant qu'il n'y avoit rien à efperer de 
Soliman , lit venir de Sicile , de Naples,ôc de Gènes, une 
partie des galères qui y et oient, avec un nombre confiderable de 
îbldats, & toutes les munitions qui convenoient à l'attaque d'un 
retranchement. Dragut dans cette circonftance n'eut recours 
qu'à lui-même: fans s'allarmer de l'impollibilité de s'échaper 
par le canal, dont l'embouchure étoit gardée par l'ennemi , il 
chercha à fe fauver fecretement par une autre voye. La plus 
fûre ôc la plus courte qui s'offrit à fon efprit, fut de faire creufec 
pendant dix jours le lit du nouveau canal , qui eft entre Fille ôc 
la terre ferme. Après cette opération , il fit décharger pendant Habileté de 
k nuit fes vaiffeaux , qui devenus plus légers, furent conduits par Pj^^^^"' 9"/, , 
terre avec moins de peine de l'autre côté de l'ifle, par deux mille ria. 
efclaves , qui dans cette occafion le fervirent avec beaucoup 
de zèle & de fidélité ^ 

Doria ne pouvoir voir ces travaux, ni en être inftruitparlea 
infulaires , qui favorifoient Dragut. Suppofé même qu'il en eût 
eu quelque connoiffance , comment auroir-il pu y mettre ob- 
flacle ? Du lieu où il étoit jufqu'au canal par lequel le Corfaire 
fe fauva , on comptoit près de dix-fept lieues j d'ailleurs il 
avoit trop de prudence pour divifer fa flotte , dont une partie 
n'auroit pas fufli pour attaquer celle du Corfaire. Ainfi Dragus 
échapé du péril fe retira dans i'ifle de Cherchene , & prit fur 

1 Cette adion de Dragut eft aufîi f plancher ,& avec des rouleaux de bois 

hardie qu'extraordinaire , & Thittoire ' on le^ fit avancer jufqu à un endroit de 

n'en fournit point d'exemple. II avoit i I'ifle , dont le terrein e'toit beaucoup 

fait applanir un chemin, qui commen- i plus bas , & où il avoit fait creufer un 

çoit a l'endroit où fes galères étoient \ nouveau canal, du côté de l'illc oprofô 

mouillées , ôc fur lequel on mit plu- [ au canal de Cantara , & par lequel fes 

lîeurs pièces de bois qui furent couver- ; galères paifcrent d'une mer à l'autre, 

tes de planches frotéçs de graifie & ' Ce détail, qui explique bien la manœu-- 

gliffantes. On guinda crifuive par la vre de Dragut, fe trouve dans (a nou- 

force des cabeitans fes galères fur ce i vclie Hiltoire de Mairhc. 7^.. XI. • ' 

Hiij 



62 HISTOIRE 

■ fa route la Capitane de Sicile qu'il rencontra. Budcar fîls de 

Henri II. ^^uley Haflen , embarqué fur ce vaiffeau , eut le malheur de 

I ç f I. tomber entre fes mains; il l'emmena à Conftantinople ;de-là 

il fut envoyé aux Tours noires , où il finit miferablement fes 

jours. 

Dragut ne prit la route de Conftantinople , qu'afin de hâter 
par fa préfence le départ de la flotte qu'on équipoit, pour fe 
venger de la piife de Mehedia. ^ Le Bâcha Sinan , Général de 
cet armement , revenu depuis peu de Perfe avec le chagrin 
d'y avoir mal réùflfi , voyant que la trêve faite avec Soliman 
fon maître avoit été violée par le roi Ferdinand en Hongrie, 
& par l'Empereur en Afrique, réfolut de ne pas attendre qu'el- 
le fut expirée , pour venger le Grand Seigneur. Cette flotte 
étoit compofée de cent douze galères , de deux grands vaif- 
feaux, d'une galliote , de trente flûtes , ôc de quelques brigan- 
tins , avec douze cens foldats. Sinan avoit pour Ucutenans 
Dragut 6c Sala Rais. Dès que l'on vit paroître cette armée 
navale fur la côte d'Italie , on trembla pour Malthe : cepen- 
dant Omedès, Grand- Maître de rOrdre,s'imagina que ce grand 
armement regardoit la Provence y ôc étoit deftiné pour le fer- 
vice du roi de France , qui appuyé d'un fi puiflant fecours > 
pourroit faire de nouvelles entreprifes fur l'Italie, ôc y déclarer 
la guerre à l'Empereur. Soit qu'il le crut fincerement , foit que 
dépourvu de tout ôc n'ayant aucune reffource , il crût devoir 
parler ain(i, il eft certain qu'il ne fe donna aucuns mouvemens 
pour fortifier fon Ifle , ôc fe pourvoir de foldats ôc de vivres; 
ôc quoiqu'il ne pût ignorer que Sinan avoit pris la route de 
Sicile ) ôc demandé au Viceroi la reftitution de Mehedia , 
de Monafter , ôc de Soufa , il prétendit que le Bâcha ne 
faifoit ces démarches , que pour mieux couvrir fes deffeins, ôc 
perfifta avec opiniâtreté dans fes fentimens. 

Comme le Bâcha fe plaignoit de la rupture de la trêve , ôc 

rompre la trêve avec fa Hautefle , il 
avoit crû devoir pourfuivre un pirate 
tel que Dragut. Soliman fut fort irrité 
de la fierté' de cette reponfe. Comme il 
regardoit les chevaliers de Malthe com- 
me des corfaires , il voulut auffi rendre 
la pareille à l'Empereur; en ordonnant 
à Dragut de les aller attaquer dans leur 
ille , & à Tripoli. 



I Soliman avoit envoyé à ce fujet 
un Chiaoux à Charle V. pour lui de- 
mander la reftitution de Soufa, de Mo- 
nafter & de Mehedia. Charle répondit 
que ces villes étoient delà dépendance 
du royaume de Tunis , qui relevoit de 
la couronne de Caftille ; qu'il avoit en 
cela exercé fes droits de haute fouve- 
raincté j que d'ailleurs, fans vouloir 



D E J. A. D E T H O U , L I V. VII. 63 

préteiidoit que les villes qu'on avoit prifes fuflent rendues à 
Soliman , le Viceroi répondit , que la trêve avoit été violée par Henri IL 
Dragut , & non par l'Empereur , qui avoit été en droit de pour- 1 ^ ç i . 
fuivre un Corfaire^ qui l'avoit attaqué le premier^ &. de repren- 
dre des villes injuHement ufurpées , afin de les rendre à ceux 
qui étoient fous fa protetlion. Sinan , qui ne cherchoit qu'un 
fpécieux prétexte pour commencer la guerre , parut irrité de 
cette réponfe , ôcHtune defcente en Sicile. Après s'être feule- 
ment montré à la vue de MeiTine, il fit un mouvement du coté de 
Catane , qui fembloit annoncer qu'il avoit deflein de l'afiiéger. 
Il alla enfinà Augufla^ ville que l'Empereur Frédéric IL avoit 
fait bâtir l'an 122p. dans une péninfule au delTus de Syracufe. 
Il commença par fe rendre maître de la citadelle , & il le fut 
bien-tôt après de la ville, qu'il pilla ôc brûla le 17 de Juillet. sinanBndi 
De-là il alla à Malthe , à la faveur d'un petit vent , & il attaque riiie 
entra dans le port , qui touche prefque à celui qui effc au pied ^'^ Maithc. 
du Château, l'un ôc l'autre n'étant féparez que par une petite 
colline, fur laquelle eft aujourd'hui le Fort Saint- Elme '. L'ef- 
froi qu'infpira fon arrivée fut d'autant plus grand , qu'elle étoit, 
pour ainfi dire, imprévue, par la faute du Grand- Maître, qui 
avoit toujours foûtenu que cette armée navale étoit deftinée 
pour aller à Toulon, ôc qu'elle n'avoit côtoyé la Sicile du côté 
du midi , que pour abréger fon chemin. Tout étoit faifi de crain- 
te j on ne voyoit de tous cotez que des gens occupez à fefau- 
ver avec ce qu'ils avoient de plus cher. Il n'y a que deux villes 
dans rifle ^. Celle qui eft au pied du Fort ne paroiffoit pas 
pouvoir être déftsnduë , à caufe des collines qui l'environnent 
de tous cotez. L'étendue de ces deux villes éloignées l'une 



I Le Fort S. Elme , ainfî appelle 
par corruption, pour le Fort S. Anfel- 
me. 

X La première eft la cite' vieille ap- 
pellée Cittàvecchia , qui eft au milieu de 
Tille & eft iefiege deTEvêque. La fé- 
conde s'appelle Malthe , &eft aujour- 
d'hui la capitale de Tifle. Le Grand- j 
Maître de la Valette fit bâtir en ; 



commande l'entre'e des deux ports , 
c'eft-à-dire du grand port & du port de 
Marfamouchet , fepare's l'un de l'autre 
par une petite colline. Cette ville eft 
aujourd'hui fi bien fortifie'e , qu'elle 
brave toute la puifTance de l'Empire 
Ottoman. Lorfque Sinan fit cette def- 
cente dans rifle de Malthe , il n'y avoit 
que vingt ans ou environ que les Che- 



ij66- ce qu'on appelle la Valette , : valiers de S. Jean de Jerufalem pofTe 

qui fait partie de la ville de Malthe. . doient cette ifle , qui après la prife de 

JLe fort Saint Elme qui eft à la poin- celle de Rhodes , leur fut inféodée 

te de cette ville du côté de la mer, | par l'Empereur CharleV. en 1550. 



^4 HISTOIRE 

de l'autre de fix milles , ne pouvant contenir les peuples qui 
Henri IL accouroient en foule pour s'y réfugier , ceux qui ne pouvoient y 
j r- r- I ^ trouver d'azile , fe rend oient au Fort. Mais comme ce Fort fuf- 
fifoit à peine au logement des Chevaliers & des foldats, on 
étoit contraint d'en interdire l'entrée aux Infulaires , 6c de les 
laifTer expofésaux injures de l'air, ôc aux ardeurs de la canicu- 
le. Les Chevaliers avoient d'ailleurs à foûtenir, avec les tra- 
vaux de la guerre , les mauvaifes odeurs qu'exhaloient les ex- 
cremens. Les ennemis , après avoir fait beaucoup de butin , ôc 
amené fur les navires ou enterré le bétail y voyant que quel- 
ques-uns de leurs foldats qui s'éroient trop avancés dans l'ifle^ 
avoient été furpris dans des chemins étroits , que les Infulai- 
res font dans l'ufage de border de murailles féches , confidé- 
rant d'ailleurs que le Château très-fort par fa fituation n'étoit 
pas facile à prendre , s'avancèrent dans la campagne y Ôc allè- 
rent attaquer la ville qui eft à fix milles de la mer. Ils formè- 
rent leur attaque du côté du Levant , où les fauxbourgs font 
éloignez de la ville <i'environ la portée d'une Coulevrine. I! 
n'y avoir encore eu que de petits combats , lorfque Sinan fit 
attention , que deux parties de la ville étoient bâties fur 
un rocher, ôc que la troifiéme , quoiqu'elle parût d'un abord 
rude ôc difficile, formoit néanmoins une pente, qui fe temû- 
noit imperceptiblement en une vallée, entourée d'une mon- 
tagne efcarpée de tous cotez , dont le fommet étoit de niveau 
à la ville. Jugeaiu donc que cet endroit t qui n'étoit muni 
ni de tours , ni de baftions , devoir être le plus foible , il ne 
balança pas à faire difpofer fes batteries pour l'attaquer. Geor- 
ge Adorne commandant de la place, qui remplilToit fon de.- 
voir en grand Capitaine , n'ayant qu'un petit nombre d'ha- 
bitans pour féconder fes efforts , craignit que l'ennemi , en re- 
doublant les fiens , ne le réduisît bien-tôt à fe rendre. Il envoya 
donc demander du fecours au Grand -Maître. Le comman- 
deur Nicolas Durand de Villegagnon , depuis peu revenu de 
France , qui avoir entrepris vainement de réformer l'idée du 
Grand- Maître touchant la flotte du Turc , fut envoyé au fe- 
cours d' Adorne avec fix autres Chevaliers feulement. Quel 
renfort, fi les Turcs avoient fuivi leur projet! 

Cependant les afiîégez , fans perdre de tems , réparèrent la 
muraille à l'endroit le plus foible , pratiquèrent un foffé de 

dix 



DE J. A. DE T H O U , L I V. VIL <^y 

dix pieds de profondeur fur feize de largeur , Ôc élevèrent ' * 

fur fon '^bordle plus éloigné une muraille de pierres féches , de Henri II- 
trois pieds feulement de hauteur , pour éviter qu'elle necom- i c ç i. 
blât le foffé par fa ruine , que le canon pouvoir caufer. Aux 
deux extrêmitez de ce foffé , ils abbattirent des maifons à 
moitié , ôc les remplirent de terre , pour former deux baillons , 
fur lefquelsils placèrent du canon, à deffein de pouvoir fans 
danger battre l'ennemi en flanc , prévoïant que s'il détrui- 
foit la muraille , il franchiroit le foffé. Mais les Turcs étoient 
dépourvus des machines néceffaires à rouler leur canon i & 
pour en conftruire il falloir untems confidérabîe. Ils firent d'ail- 
leurs attention , qu'étant éloignez de leurs vaiffeaux , où ils n'a- 
voient laiffé que peu de foldats y ils avoient à craindre l'ar- 
rivée de la flotte de l'Empereur , qui trouvant la leur fans dé- 
fenfe , pouvoir aifément l'attaquer ôc la prendre ; ôc que fi en 
ce cas ils entreprenoient de défendre leurs vaiffeaux , ils di- 
viferoient leurs forces, ôc feroient peut-être contraints de fuir, 
ôi: d'abandonner honteufement leur canon. Sinan, après avoir sint^n levé 
pendant quelques jours refléchi fur ces inconveniens , fe mit le fiege & le 
à ravager le pays , ôc y mit tout à feu ôc à fang. Il fit enfuite ^^'^^ ^^'^"^* 
tranfporter fon canon fur fes vaiffeaux , qu'il alla rejoindre 
avec fes troupes , ôc mit auffî-tôt à la voile. Il fe rendit d'a- 
bord à Tifle du Goze., éloignée d'une lieuë ôc demie de Mal- 
îhe, du côté du Couchant. On avoit agité auparavant à Mal- 
the , quel parti feroit le plus avantageux , ou de défendre cette 
ïrte, ou de l'abandonner. Plufieurs opinèrent pour l'abandon- 
ner. Mais le Grand-Maître qui ne penfoit pas que l'ennemi 
eût des deffeins fur Malthe , fut d'avis de la défendre , ôc 
prétendit en même tems qu'il étoit inutile d'y envoyer des 
troupes; que lafortereffe, élevée fur un roc efcarpé ôc inac- 
ceffible de toutes parts, n'avoit befoin,pour réfifter aux atta- 
ques d'une nombreufe armée, que de peu d'hommes ; que les 
Infulaires pourroient s'y retirer; qu'il n'étoit point de danger 
que l'on ne bravât, lorfqu'il s'agiffoit de conferver fa patrie, 
fa famille Ôc fes enfans > qu'il comptoit beaucoup fur la va- 
leur du Gouverneur de l'Ille , qui étoit Efpagnol ; qu'on étoit 
encore incertain , fi la flotte des Turcs iroit attaquer cette 
Ifle ; qu'il y avoit enfin de la foibleffe ôc de la lâcheté à s'al- 
larmer fur un fimple b^uit , ôc de vouloir abandonner l'ifle , fans 
Tom> IL I 



v^ 



€6 HISTOIRE 

"»^»»i confiderei* que c'étoit ruiner le peuple du Goze , 6c deshonorer 
Henri IL l'Ordre. Les Infulaires le voyant donc fans efpérance de fe- 
j ç. ç j^ coursj amenèrent à Malthe fur deux barques leurs femmes , leurs 
enfans, & les vieillards de l'Ifle. Mais le Grand-Maître, informé 
de leur arrivée, ordonna qu'on les renvoyât auiïi-tôt, afin, dit-il, 
que latendreffe ôc la pitié infpirât plus d'ardeur à ceux qui com- 
battroient , 6c \qs animât , par la vîië du danger où étoit leur 
famille, à défendre l'Ifle avec plus de zélé 6c de courage. 

Les Turcs à leur arrivée commencèrent à battre avec vingt 
pièces de canon le Château, qui eft fur le bord de la mer. 
Sinsn atta- Ses murailles ébranlées par \çs décharges continuelles qu'el- 
gie 1 ifle du jgg effuyerent , étoient prêtes à tomber 5 mais la fituation du 
Château ne le rendoit pas moins inacceflible , 6c quand mê- 
me toutes les murailles euffent été abattues, il pouvoit encore 
braver les efforts des ennemis. Cependant Galatien de SefTa 
qui y commandoit , 6c fur qui Omedes comptoit beaucoup , 
apprennant qu'il n'avoit point de fecours à efperer , perdit 
courage. Envain les Infulaires l'exhortèrent à ne les point aban- 
donner , 6c à ne fe point laiffer abbattre 5 il fe retira dans fon ap- 
partement fans vouloir combattre , 6c fans fe mettre en peine de 
*CétoItun défendre le Château. Alors un A nglois^ d'une valeur extraor- 
Canonier. dinaire , encouragea les afïïégez par fon exemple , 6c fit fi bien 
que les ennemis furent contraints de s'éloigner; mais ce brave 
homme ayant été tué, fa mort rallentit l'ardeur qu'il avoir inf- 
pirée aux autres. On ne fongea plus qu'à capituler 6c à fe ren- 
dre , à condition que les Infulaires auroient la vie fauve. A ces 
proportions Sinan répondit, que puifqu'ils avoient attendu pour 
fe rendre, qu'on tirât le canon , ils ne dévoient pas prétendre à 
cette grâce. Il exigea donc qu'ils fe rendiffent à difcretion 3 
mais il fît efperer qu'il agiroit avec douceur. Le Gouverneur 
demanda qu'on exceptât deux cens perfonnes 5 elles furent ré- 
duites à quarante 5 on fe rendit , 6c les portes furent ouvertes. 
Un Sicilien , du nombre des affiégez , préférant la mort àFefcIa- 
vage , 6c étant au défefpoir de s'y voir réduit , fçut s'en affran- 
chir, 6c en garantir fa famille, par un action barbare. Il avoit 
fixé fon féjour dans cette Ifle , s'y étoit marié , ai avoit deux 
filles de fa femme : Voyant qu'elles alloient perdre leur liberté 3 
il les perça de fon épée , 6c les tua. Leur mère, attirée par leurs 
cris 3 accourut ôc eut le même fort 3 mais pour ne leur pas 



D E J. A. D E T H O U , L r V. VII Cf 

furvivre, ôc venger la mort qu'il venoitde leur donner, il s'arme 
auffitôt d'une arquebufe 6c d'un arbaletre, ouvre la porte de Wq-vpi JT 
fa maifon i tue à coups de flèches deux Turcs qui accouroient " ^^ j 
pour la piller , à l'inftant met Tépée à la main , 6c pour cher- ^ 

cher la mort, fe jette au milieu d'une troupe de foidats Turcs , 
qui le percent de mille coups. Le nombre des prifonniers fut 
de fix mille trois cens perfonnes:le Château fut pillé, brûlé, 
6c rifle rendue deferte. Sinan voulant faire voir qu'il étoit hom- 
me de parole , donna la liberté à quarante Infulaires 5 mais il 
choifit parmi eux quarante perfonnes accablées de vieillefîe 
6c d'infirmitez. Le Gouverneur, qui fe plaignit de n'être pas 
de ce nombre, 6c qui reprocha à Sinan fa mauvaise foi, fut aufll- 
tôt dépouillé 6c mis à la rame. Le grand Maître ^ pour cacher 
la honte d'un fi malheureux fuccès , fit publier partout, que le 
Gouverneur avoir été tué d'un coup de canon , ôc que le Châ- 
teau s'étoit bien défendu , tant que ce Gouverneur avoir vé- 
cu i mais que les Infulaires , découragez par fa mort ^ avoient 
été contraints de fe rendre. 

Après cette expédition , Sinan profitant de la faifon qui étoit 
favorable, fit voile en Afrique, dans le deflein d'afliéger Tri- 
poli ' , capitale de la troifiéme province du roïaume de Tu- Siège de 
nis, du côté de l'Orient. Au-delà de la rivière de Triton efl: ^"jf^^ff^', 
la ville de Capes , 6c entre le cap de Rufpine 6c celui de Ze- Chevaliers de 
the , on trouve la petite Syrthe , aujourd'hui appeiiée le Sec ^'^laichc. 
de Palo , où font les Ifles de Cherchene 6c de Gelve. Du 
cap de Zethe on va droit au vieux Tripoli , bâti vraifembla- - 
blement par les Phéniciens qui lui ont donné le nom d'un 
autre Tripoli ^ , qui eft en Syrie. La rivière de Cyniphe arro- 
fe cette ville, fuivant les tables de Ptolomée. Mais les Ara- 
bes , qui en firent la conquête , du tems du Caliphe Omar (qui 



I. Cette ville prife en 1510. par les 
Efpagnols , fut cédée en 1 528. aux Che- 
valiers de Malthe. Les Turcs l'aiant 
prife en 1 55 1 . comme on va le voir ici, 
l'ont gardée fort longtems ; mais elle 
s'eft enfin fouflraire de leur domination, 
& s'eft érigée elle-même en Républi- 
que , fous le gouvernement d'un Chef 
qu'on nomme Dey , ôc fous la prote- 
ction du Grand-Seigneur , dont elle 
ne dépend que foibicmenr. Cette ville , 
comme l'on fçait , fut bombardée ôc 



fort maltraitée par les François en i (?8 y. 
Depuis quelques années , elle a été me- 
nacée du même traitement fous le rè- 
gne de Louis XV. Pour s'en garentir , 
elle a envoyé demander pardon au Roi. 
2. Outre ce Tripoli de Syrie , nom- 
mé par les Turcs Tarabolos-Scham , il 
y a encore un autre Tripoli en Natolic 
dans la province de Genech, ik. un au- 
tre aulfi en Nacolie dans la province de 
BoUi ; ce font deux villes fort pcy- 
te«. 



^8 H I S T O î ?v E • 

«- fut le fécond après Mahomet ) la détrui(îrent entièrement, après 

Henri IL ^'^ avoir chafTé les Goths. Dans la fuite les Africains en bâ- 

j ç ç j^ tirent une autre, près des ruines de l'ancienne, qui porte le 

même nom, ôc qui efl: celle , dont nous parlons. De- là la 

grande Syrte s'étend jufqu'aux bords du cap Mifurato. 

Depuis ce tems-là Tripoli a toujours été fous l'obeifTance 
du roi de Tunis, ou foumifeà des Gouverneurs, qui fe font 
quelquefois révoltés ; ce qui arrive fouvent en ce pays-là. Enfin 
Pierre Navarre, qui s'attacha depuis à la France , ayant pris 
Bugie ' l'an ly.io. & voulant préferver fes troupes de la 
pefte qui regnoit dans cette Ville , envoya à Naples Diego 
de Valencia avec deux navires chargés de foldats 5 pour lui il 
alla dans l'Ifle de Pantalarée, avec le refte de fon armée, qui 
étoit de quinze mille hommes , ôc après y avoir reçu les vi- 
vres ôc les munitions que Diego lui avoit amenés , il pafla 
en Afrique; là un Vénitien nommé Vionello, qui connoiffoit 
parfaitement Tripoli , à caufe du grand commerce de Venife 
avec cette Ville, lui perfuada de l'attaquer. Pierre Navarre 
mit à la voile , fit une defcente fur la cote de Tripoli , battit 
l'ennemi , ôc fe rendit maître de la Ville. Six mille Maures 
périrent dans cette attaque , ôc plus de quinze mille furent faits 
prifonniers: le Gouverneur ou Seigneur de la Ville, fes fem- 
mes , ôc fes enfans fe trouvèrent du nombre •> on les conduifit 
fous bonne garde en Sicile , ôc peu après l'Empereur leur 
donna la liberté. 

Cette Ville; après fa prife, fut détruite, ôc l'on ne confer- 
va que le vieux Château ; les Impériaux en firent conftruire 
un neuf auprès du port , ôc y relièrent en garnifon , jufqu'à 
ce que les Chevaliers de l'ordre de St. Jean de Jerufalem 
chaffés de Rhodes par Soliman , huit ans auparavant * , ob- 
tinrent rifle de Malthe de l'Empereur \ En leur faifant ce don^ 
il les obhgea de défendre Tripoli, qui n'eft éloignée de Mal- 
the que de deux cens cinquante-cinq milles. Les Chevaliers, 
incertains de la route que devoit prendre l'armée navale des 
Turcs , fe propofoient de fortifier cette ville , lorfque Jean 



*Eiîi52z. 



I. Ville & Port du roïaume d'Alger 
en Barbarie : elle donne fon nom au 
golfe de Bugie ; on croit que c'eft l'an- 
cienne Salda. 



2. Elle leur fut inféodée l'an ij"?©. 
à condition de la défendre contre les 
Turcs , ainfique le Goze Se Tripoli. 



DEJ. A. DE THOU,Lïv. VIL 6^ 

d'OmedesS leur grand maître, toujours obftiné , foûtlnt que 

le fecours des payfans de Sicile envoyé par le Viceroi de j^enri IL 

cette Ille, étant fuffifant pour garder Tripoli ^ il étoit inutile i r c i. ' 

de dégarnir Malthe de Chevaliers. Cependant l'Ifle du Gofe 

fut prife , comme on vient de le voir j & la flote des Turcs ne 

prit point la route de France , comme le Grand Maître l'a- 

voit voulu faire croire. Il connut alors fon erreur , ôc fe repentit 

trop tard de fon opiniâtreté. 

AulTi-tôt que les Turcs furent débarquez , ils pointèrent tren- 
te-fix pièces de leurs plus gros canons contre le château , qui 
eft du côté du levant. Un chevalier de Dauphiné , nommé 
Valier% qui y commandoit, homme aufTi brave qu'expéri- 
menté dans le métier des armes , ôc qu'Omedes étoit forcé d'ef- 
timer^ malgré la haine qu'il avoit pour les François , ufa de toute 
la précaution que le peu de tems lui permit de prendre , il fit 
de fi folides réparations à la muraille, qui étoit terraffée de ce 
côté là , que tout le canon de l'ennemi ne put jamais l'abat- 
tre. Mais un fugitif de Cavaillon , du comtat d'Avignon , ôc 
fujet du Pape , homme connu par fes fourberies , ôc que le com- 
merce fréquent qu'il avoit avec les Maures avoit fait renon- 
cer à la religion Chrédenne , tira les Turcs de l'erreur où ils 
étoient. Ce fceleratleur fit connoître que leurs travaux étoienc 
inutiles ; Sinan par fes avis fit pointer le canon contre un pan 
de la muraille '•> oi\ fe renfermoient les viandes deftinées pour la 
table du gouverneur 5 cet endroit , qui n'étoit point terrallé , ne 
tarda pas à être abattu. Valiers'appercevant alors que la frayeur 
s'emparoit déjà de fes compagnons^ envoya le chevalier de 
Poifieu, qui étoit François ôc très-brave, pour les raffurer, ôc 
pour leur reprefenter , que la brèche n'étoit pas Ci grande , qu'elle 
ne pût être aifément réparée ; qu'il s'agifibit de ne fe point bif- 
fer abattre ; & que rappellant leur courage y ils auroient aiïez de 
force pour s'oppofer aux efforts de l'ennemi. Les chevaliers Ef- 
pagnols furent fourds à fa voix ; le danger leur paroiifoit prelTant : 
ils vouloient promptement le prévenir , ôc pour rendre la va- 
leur de notre nation fufpetle , ils difoient que leurs intérêts ôc 
les nôtres étoient bien différens , ôc qu'étant tous les jours aux 



q.. II étoit de la langue d' Arragon , 
8c avoit perdu un œil au fie'ge de Rho- 
des. Ce fut un homme interelTe , par- 



tial , & fort dur. 

1 II étoit de la langue d'Auvergne 
ÔC Maréchal de l'Ordre. 

lii; 



70 HISTOIRE 

I mains avec les Turcs , leur perte étoit certaine , s'ils differoient 

Henri II ^ ^^ rendre j que cela au contraire étoit indifférent aux Fran- 
^ - - j cois j qu'étant alliez des Turcs 3 ôc ayant des vaifTeaux mêlez 
avec ceux du grand Seigneur, ils avoient une retraite aiïuréej 
que fur cette confiance il convenoit au chevalier de Poilieu 
de faire parade de bravoure j que le tems qu'ils avoient pour 
fe déterminer étoit court j que fi on le laiffoit écouler fans fe ren- 
dre , ils ne feroient que différer un peu leur efclavage , qu'ils ne 
pouvoient éviter, puifqu'il n'y avoit nulle apparence qu'on leur 
envoyât du fecours. C'eft ainfi que s'exprima un officier Ef- 
pagnol. Le Chevalier de Poifieu , qui ne pût l'entendre fans 
beaucoup fouffrir , fortit brufquement de l'affemblée , ôc alla 
fe renfermer dans fa maifon. 

Cela fe paffa peu de tems après le départ de Gabriel d'Ara- 
mont, qui avoit paffé à Malthe accompagné de Seurre & de Co- 
tignac, en allant par ordre de la Cour de France à celle de Conf- 
* En qualité tantinople ^. La même route qu'il prit pour revenir , fur la fin 
dcurduRoià de l'année, mit d'Omedes à portée de lui faire le récit de ce 
la Porte. qui s'étoit paffé à Malthe ôc au Goze: d'Aramont , après l'a- 
voir écouté, l'affura de la bonne volonté que le Roi fon maî- 
tre avoit pour un Ordre fi utile à toute la Chrétienté, & lui 
ajouta qu'il avoit un extrême regret de n'être pas arriyé plu-' 
tôt; mais qu'une maladie l'avoit contraint de refteren chemin. 
0, Vous êtes affez tôt arrivé, lui réphqua le grand Maître, en 
3> l'interrompant , fi vous voulez bien , fans négliger vos affai- 
3' res, paffer jufqu'à Tripoli 5 la perte de cette ville eft prochai- 
M ne j vous pouvez l'en garantir, ôc en faire lever le fiége en 
35 interpofant l'autorité du Roi , ôc vous fervant du crédit que 
35 vous avez fur Sinan ôc fur Dragut. Faites cette démarche j je 
a' vous en conjure au nom de Jefus-Chrift , ôc du Roi votre 
=> maître, qui, comme vous venez de nous en affurer, nous 
3' honore de fa protedion : différez votre départ ; facrifiez quel- 
« ques jours pour un Ordre qui confervera un éternel fouve- 
07 nir de vos fervices : ce que vous ferez pour lui tournera à 
3» la gloh'e ôc à l'utilité du Chriftianifme \ hâtez vous donc de 
» nous délivrer de fennemi redoutable qui nous menace : par 
o> une fi belle attion ^ outre le plaifir de l'avoir faitCj vous éter- 
iç>niferez la gloire du Roi très-Chrétien. 

D'Aramont , quoique déterminé à partir , attendri par une 



DE J. A. DE THOU , Liv. VIL 71 

prière fi vive , ne put fe défendre d'accorder une chofe qu'il 
comprit devoir lui être très-glorieufe , ôc même agréable au Henri Iî 
Roi fon maître 5 ainfi , fans différer ^ il s'embarqua fur un bri- j r ç i 
gamin , qui le conduifit à Tripoli. Tout étoit prêt pour com- 
mencer le fiége , lorfqu'il y arriva ; mais ni les prierez ni tout 
l'art qu'il employa , ne purent fléchir le Bâcha , qui s'excufa fur 
l'engagement que les Chevaliers avoient contradé y après la pri- 
fe de Rhodes , de ne jamais porter les armes contre les 
Turcs ' 5 qu'au mépris de leur ferment, ils avoient toujours été 
prêts à le faire , dans toutes les guerres de l'Empereur contre le 
grand Seigneur 5 que nouvellement encore ils avoient troublé 
Dragut dans le fiége de Mehedia 5 que le grand Seigneur , pour 
fe venger, les vouloir chafler d'Afrique 5 qu'il n'avoitarmé une 
fi nombreufe flotte qu'à ce defiein , ôc qu'enfin il ne pouvoir, 
à la confidération de qui que ce fut, fe difpenfer de fuivre les 
volontez de fon Maître. D'Aramont voyant le Bâcha inflexi- 
ble ) réfolut de continuer fon voyage , ôc d'aller promptement 
demander à Soliman ce qu'il n'avoir pu obtenir de fon lieu- 
tenant : mais Sinan s'oppofa à fon départ , ôc l'obligea de refter 
à bord avec les François j pour être fpedateur du fuccès de 
fon entreprife. 

La queftion , de défendre ou d'abandonner la ville , étoit en- 
core indécife. Poifieu foutenoit toujours qu'il n'y avoir pas tant 
de danger , & les Efpagnols en trouvoient beaucoup. Cette 
contrariété partageant les opinions des Chevaliers , on choi- 
fit un arbitre , pour vifiter la brèche & en faire fon rapport 
au Confeilj le choix tomba fur Guevara, pour qui les troupes 
avoient une grande confidéradon , à caufe de fon âge & de fon 
habileté dans la guerre. Sur fon rapport, que le péril étoit fort 
grand , toute la garnifon contraignit le Gouverneur à arborer 
le pavillon. Guevara avec deux Chevaliers fut chargé d'aller 
propofer qu'on leur donnât la vie , la liberté , & des vaiflcaux 
pour les tranfporter ; qu'à ces conditions ils étoient prêts à fe 
rendre. Le Bâcha feignit d'abord de les vouloir accepter, 
pourvu néanmoins qu'il fut dédommagé des frais de cette guer- 
re : l'impuifiance d'y fatisfaire les obligea à le refufer , ôc ils 
furent aufii-tôt renvoyez. Mais Dragut fut d'avis qu'on les rap- 
pellât : il fit reflexion qu'en les congédiant fans efperance de 
j L'Ordre de faint Jean de Jeïufalemn'eftjamaisconvenu de cet engagement. 



11 HISTOIRE 

' ■ ■ compofition,!! étoit à craindre qu'ils ne s'abandonnaiïent au de- 
Henri II. ^sfpoir.ôc qu'en cet état ils ne fe défendiflent jufqu'à l'extrémité. 
^ r ^ Y, 'Sinan accepta donc l'offre qu'ils faifoient de fe rendre aux con- 
ditions qu'ils avoient propofées , & dit qu'en confidération de 
Dragut, il les difpenfoit de lui payer les frais de la guerre. Après 
avoir juré fur la tête de Soliman, qu'il tiendroit fa promeffe^il 
envoya un de fes domeftiques , fous prétexte de faire venir 
Yalier , afin de traiter avec lui , du nombre de vaifTeaux 
dont il avoit befoin , pour le tranfport de fes gens. Ce n'étoit 
pas le vrai motif de la démarche qu'il faifoit faire à fon do- 
meftique : il ne Penvoyoit que pour examiner les affiégez , ôc 
pour juger , par leur contenance , de leur fituation , ôc de ce 
qu'elle leur permettoit d'entreprendre. Ce domeftique mon- 
tra l'ordre qu'il avoit reçu de Sinan, ôc ajouta, pour mieux 
tromper le Gouverneur qui balançoit à fortir, qu'il avoit été 
envoyé pour fervir d'otage. Valier fut féduit par ce difcours î 
ôc pour marquer plus de confiance , il ne prit qu'un Cheva- 
lier à fa fuite, ôc ramena ce domeftique, qu'il pouvoit au 
moins faire garder pour otage. Lorfqu'il fut proche de la tente 
de Sinan , le domeftique prit le devant , pour informer fon 
Maître que tout étoit confterné dans la ville y ôc que les af- 
fiégez fe rendroient à telles conditions qu'on leur impoferoit. 
Sinan s'applaudiffoit du fuccès de fon artifice , lorfque Va- 
lier parut 5 il le traita avec indignité , lui réitéra qu'il vouloit 
être rembourfé des frais de la guerre, ôc lui fit mettre les fers 
aux pieds. Le Chevalier, qui avoit accompagné le Gouver- 
neur , porta dans la ville la nouvelle de cet indigne traitement ; 
dès que les afTiégez en furent informez , le reffentiment , la 
colère , ôc plus encore la frayeur , s'emparèrent de tous les ef- 
prits , ôc les jetterent dans le trouble Ôc dans la confterna- 
tion. 

Le Bâcha > qui s'étoit propofé de conferver le château , crut 
devoir fe hâter de mettre encore quelque fupercherie en pra- 
tique i pour fe rendre maître de la place Ôc des Chevaliers qui 
la défendoient. Dans ce deffein il ordonna qu'on lui amenât 
le Gouverneur. Il lui dit qu'il acceptoit les conditions, ôc qu'il 
accordoit la liberté aux alîiegés. Mais le lendemain l'ayant 
preffé de foufcrire au payement des frais de la guerre , VaHer 
lui reprefenta qu'un captif ne pouvoit former d'engagement > 



DE J. A. DE T H O U , L I V. VIL 7,- 

6>c que celui qu'il vouloit exiger de lui , feroit vain , puifqu'avec 
la liberté il avoir perdu tout pouvoir ôc toute autorité. Par une Jh[eîs;fi H 
réponfe fi fage , il eut la confolation dans fon malheur , de ne j c- r i , 
^^oint contribuer à celui de fes confrères. Le Turc voyant da 
ce côté fon projet échoué , envoya auiïi-tôt annoncer aux aiïie- 
gez, qu'ils euffent à capituler, ôc leur jura encore par la tête 
de Soliman , qu'ils dévoient s'attendre à être bien traitez. Par 
une légèreté qui ne leur étoit plus pardonnable, la feule crainte 
de voir leur ville prife d'aflaut, leur fît ajouter foi aux pro- 
meffes de ce parjure. Ainfi les Chevaliers pleins de confian- 
ce, fuivis du refte des foldats avec leurs femmes & leurs en- 
fans , fortirent de la ville ; mais ils trouvèrent les Turcs aux 
portes, qui après les avoir dépouillés , les emmenèrent captifs 
dans leurs vaifTeaux. Deux cens Maures , qui reftoient de ceux 
qui avoient fervi les Chevaliers à ce fiége , furent tuez. 

Lorfque le Gouverneur fommale Bâcha de fa parole & de 
fon ferment , celui-ci lui répondit que l'on ne devoit pas fe 
piquer de bonne foi avec des chiens, qui avoient été les pre- 
miers à violer la parole qu'ils avoient donnée à Soliman à la prife 
de Rhodes. D'Aramont obtint cependant la liberté de deux 
cens Chevaliers , dont la plupart étoient François. Peu de tems 
après il racheta de Sinan quelques Chevaliers Efpagnols, ôc 
quelques jeunes François. Après la prife du château , il ne ref- 
toit plus qu'une tour dans le port, anciennement bâtie par les 
Efpagnols, & qui étoit gardée par trente foldats que comman- 
doit un Chevalier François. Ce capitaine précautionné ôc peu 
crédule , pendant que les autres étoient occupez à fe rendre , 
ne f étoit qu'à s'arranger Ôc à raffembler fes effets , qu'il mit dans 
une barque , fur laquelle il alla joindre d'Aramonr. Les Turcs 
fe trouvèrent ainfi maîtres de la ville ôc du château le feize 
Août, quarante -un ans après la conquête qui en avoit été faite 
par Pierre Navarre. Cette place fut donnée à Dragut à titre de 
Sangiacat , ou plutôt de Bachalic. Il y fit faire deux Forts, l'un 
près de la Tour bâtie par les Efpagnols, ôc Fautre un peu plus 
avant, où les Turcs depuis ont toujours tenu une bonne gar- 
Aiifon. 

Le jour de cette prife fut célébré dans tout le camp , par des 
plaifirs divers ôc de grandes réjoûiffances. D'Aramont ne fut pas 
fort approuvé, d'avoir alTifté au fcftiri que ces barbares avoient 
Tome IL K. 



74 HISTOIRE 

préparé. Leur artillerie fe répondoit de tous cotez , Ôc le 
Henri II ^^^^ ^^^^ leuis vaifleaux furent iiluininés. Pour qu'il ne man- 
j -. - j quât rien à cette fcte , on voulut aufïi fe repaître les yeux d'un 
fpe6lacle agréable pour cette nation. JeanCabaffe canonier, 
qui avoir emporté d'un coup de canon la main du Secrétaire 
de l'armée , fut attaché au milieu de la place, où il eut les mains 
les oreilles-, & le nez coupés. Après avoir fubi cette barbare 
opération, on l'enterra jufqu'à la ceinture , ôc le refte de fon 
corps fervit toute la journée de but aux flèches qu'on lui tira i 
ce malheureux percé de coups fut enfin étranglé. 

Le départ d' Aramont fucceda à cette fête î il partit avec la 
permiffion de Sinan , ôc retourna à Malthe. Valier fut mis en 
prifon à fon arrivée , par ordre du Grand-maître. Les Efpagnols 
animés contre les François voulurent leur imputer ce qui étoit 
arrivé j mais le commandeur de Villegagnon les juftifia par un 
écrit, ôc fît tout tomber fur le Grand-maître. Il repréfenta 
qu'il avoir détourné à fon profit les deniers du tréfor de l'Or- 
dre , ôc que par avarice ôc par obftination , ayant négligé d'en- 
'Voyer à propos les fecours néceffaires à la confervation de 
Tripoli , Valier ôc les autres Chevaliers , fans efperance d'ea 
recevoir , avoient été réduits à faire une capitulation précipi- 
tée ôc honteufe, fans prendre les mefures néceffaires '. 

Ceux qui jugent de cette affaire avec moins de prévention 
ôc plus de fincerité, conviennent que l'opiniâtreté du Grand- 
maître , la crédulité de Valier , ôc la trahifon de ce réfugié de 
Cavaillon , hâtèrent ôc facilitèrent aux Turcs la conquête de 
cette place forte , qui pouvoit refifler au moins plus long-tems. 
Mais foupçonner d' Aramont de prévarication, l'accufer , com- 
me faifoit le Grand- maître , d'avoir follicité Valier à fe rendre; 
c'étoit blelfer toute vraifemblance : car on ne peut contef- 
ter que le connétable de Monmorenci , qui gouvernoit alors 
les affaires de France ôc étoit comme premier miniftrej l'avoit 
chargé particulièrement de paffer à Malthe, pour affurer le 
Grand-maître de l'affeiElion qu'il avoitpour fon Ordre , ôc pour 
lui déclarer , combien depuis la mort de Philippe de Vil- 
liers flfle Adam fon parent , il prenoit part à tout ce qui pou- 
voit l'intereffer. Le regret qu'eut le connétable de la perte de 

Chevaliers de S. Jean de Jerufaîem , 



I On trouve un détail très ample 
8c très curieux à ce fujet, dans le livre 
onzième de la nouvelle hilloire des 



par M. l'Abbe de Vertot. 



D E J. A. D E T H O U . L I V. VIL 7; 

Tripoli , fe fait fentir dans une lettre, que j'ai aâ:uellement en- ' , 

tre les mains. Il l'écrivit dans ce tems-là à Briflac Gouverneur TTp^.^ tj 
de Piémont, à qui il ne cachoit rien: il y exprime le déplai- 
fir extrême qu'il avoit, qu'une ville, quiavoit été le féjourdes ^ -> *' 
Chrétiens , fut devenue une retraite de brigands. 

Le Roi juftement irrité, de ce que les Impériaux foupçon- 
noient ouvertement les François , pardculierement d' Aramont , 
d'avoir facilité aux Turcs la prife de Tripoli , envoya Belloy , 
gentilhomme ordinaire de fa maifon, au Grand-maître, avec une 
lettre datée du dernier de Septembre , par laquelle il lui mar- 
quoit , qu'il étoit offenfé des bruits qui fe répandoient j qu'il 
demandoit à être éclairci fur ce qu'on imputoità d'Aramont, 
afin de mefurer la peine au crime ,s'il en étoit convaincu ^ ou 
de le juftifier par fon témoignage chés les nations étrangères , 
5'il étoit innocent. Le Grand-maître répondit au Roi le 17 de 
Novembre en ces termes : 

" Pour fatisfaire aux volontez ôc aux ordres de votre Majefté , 
2' nous lui répondrons qu'Aramont aborda ici le premier jour 
w d'Août, avec deux galères ôc un brigantin. Après que nous lui • 
M eûmes fait une réception digne de lui , il nous montra l'or- 
-y dre que vous lui aviés donné, de pafler ici en allant à Con-^ 
05 ftantinople j pour nous promettre de votre part tous les bons 
s> offices pofTibles: nous le priâmes d'aller en Afrique, pour dé- 
» tourner les Turcs de l'entreprife du fiége de cette ville, s'ils 
55 ne l'avoient pas encore commencé , ou fi la ville étoit déjà 
w afïîegée , d'employer fon crédit , pour les engager à fe retirer. 
35 Aramont fe rendit fans peine à nos prières 5 nous le vîmes 
îî s'embarquer fur un de nos brigantins , pour aller en Afrique ; 
M mais il revint, fans avoir pu rien gagner fur les Turcs. Les 
:>' regrets qu'il a eus de la perte de Tripoli ont égalé les nôtres; 
05 il nous en donna des témoignages , dans le confeil public de 
5ï nôtre Religion, en nous aflurant qu'il n'avoitrien négligé 
«pour obtenir ce que nous defirions, qu'il y avoit travaillé 
» avec d'autant plus de zélé, qu'il s'agifToit d'obéir aux ordres 
w de votre Majefté. Pour découvrir la fource de ce malheur, 
s> nous avons fait faire des informations de tous côtez; avec toute 
» la diligence ôc l'exaâiitude pofFible , ôc nous n'avons rien trou- 
s> vé , qui puifle rendre fufpect d'Aramont , ôc nous donner lieu 
» de lui attribuer ce qui s'eft paffé dans la perte de cette place. 

Kij 



.1 5 5 I- 



>76 HISTOIRE DE J. A. DE THOU. &d 

35 Au contraire nos Chevaliers prifonniers^ à leur retour, nous onfi 
Henri II '' ^^uré , que non-feulement il n'y avoit rien à lui reprocher ^ 
w mais que nôtre Ordre devoir fe fouvenir éternellement de fes 
05 bons offices. Ainfi nous atteftons que les bruits qui fe font ré- 
0» pandus font fans fondement. « 

Cette lettre , dont j'ai une copie entre les mains , fut depuis 
envoyée par ordre du Roi à tous fes AmbafFadeurs, dans les 
Cours étrangères : par ce moyen on fit cefTer les plaintes des 
Impériaux , ôc les bruits injurieux à la gloire du nom François. 

Fm dtifepîiéme Livre,- 







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HISTOIRE 

D E 

JACQUE AUGUSTE 

DE T H O U. 



Mb 



LIVRE HV I riE ME. 

Près avoir traité au long des affaires 
d'Afrique > dont on n'a communé- 
ment qu'une connoiflance impar- 
faite , il eft tems de revenir à celles 
de l'Europe. L'Empereur renvoya 
au 1 3 de Février la Diète , qu'on 
avoit commencé à tenir l'année pré- 
cédente 5 mais il fit auparavant un 

^T'n^^^'T^y^'T^r^r'i^ éditqui portoitj que puifqu'il étoit 

\^iszJK^>^Ks^^^X-£J conltai 



mt qu'un Concile (Ecumeni- 
que pouvoit feul terminer les difputes de la Religion, il pro- 
mettoit de donner tous fes foins y pour que tout fe paffât dans 
cette affaire importante , avec équité ôc avec ordre , ôc qu'on 
y décidât fans partialité, conformément à l'Ecriture ôc à la doc- 
frine des Pères : qu'il donneroit toute fon attention à cette 




m - 

v\S) \ --Si W W ^v^ w 5;,^ ?-' 



Henri IL 
I 5- 5" I. 

Affaires d'Al- 
lemagne, Edit 
derÈmpeieiir 
au fil jet <kx 
Concile. 



. yS HISTOIRE 

■ affaire , qui le regardoit perfonnellement , comme protedeui: 

Henri II ^^ l'Eglife ôc défenfeur des Conciles 5 ce font les titres qu'il 
1 f c I ' f^^o^^^"^^ ^'^^^^ ^^^ édit, en vertu defquels il ordonne qu'on ait 
toutes fortes d'égards pour ceux qui viendroient au Concile, 
foit qu'ils changent de fentiment lur la Religion , foit qu'ils 
perféverent dans la confellion d'Ausbourg 5 il y déclare qu'il 
leur fera libre de relier à Trente , tant qu'ils voudront , ôc de 
propoferà l'Aflemblée tout ce qu'ils jugeront à propos, pouc 
la tranquillité de leurs confciences , ou pour l'éclairciflement 
des matières 5 il prie auiïi tant les eccléfiaftiques Romains , 
que ceux de la confeffion d'Ausbourg , de ne point négliger 
la bulle du fouverain Pontife , mais de venir bien préparez à 
tout ce qu'on pourroit objeâet pour , ou contre j afin que 
dans la fuite ils n'ayent pas à fe plaindre avec raifon , ou de 
ce qu'on les aura exclus par trop de précipitation , ou de ce 
qu'on ne leur aura pas permis d'expliquer fuffifamment leur 
do£trine. On parla alors du formulaire d'Ausbourg; ôc com- 
me plufieurs oppofoient différentes raifons pour ne le pas re- 
cevoir , l'Empereur fe chargea lui-même d'en prendre une plus 
ample connoiffance. 

C'eft un ufage en Allemagne, que quand le nombre des 
affaires s'accroît confidérablement , celles qui n'ont pu être 
terminées dans les diètes foient de nouveau examinées dans 
des Confeils particuliers , par l'ordre de l'Empereur ôc des 
Etats de l'Empire. Ces Confeils ont la même autorité que la 
diète même ; enforte que s'il fe trouvoit pourtant quelque 
affaire d'une conféquence , qui exigeât l'autorité ôc la pré- 
fence de TEmpereur , le rapport lui en feroit fait , avant que 
d'en décider fouverainement. 

Il fut donc réfolu que les Députez des fept Ele£leurs ôc des 
fix autres Princes viendroient à Nuremberg le premier jour 
d'Avril , pour délibérer de quelle manière on devoir rem- 
placer l'argent , qui avoit été tiré du tréfor public pour la 
guerre de Magdebourg. Et comme cette guerre étoit très- 
importante pour le falut de l'Empire , ôc devoir fervir d'exem- 
ple , pour contenir ceux , qui dans la fuite fe voudroient ré- 
volter , on permettoit aux Magiftrats d'impofer pour les frais 
de cette guerre , un tribut fur chacune des villes de leur dé- 
pendance , ôc l'Empereur lui - même promit de payer £on 



D E J. A. D E T H O U , L I V. VIÎÏ. 



19 



contingent. Comme le bruit couroit que le prince Albert de ..i • 
Mansfeld ôc le colonel Heidek; avoient réfolu l'hiver précé- Henri IL 
dent, de donner du fecours à ceux de Magdebourg , on or- \ < < \' 
donna que , s'il arrivoit dans la fuite que des troupes fe ré- 
pandiffent en quelque endroit de l'Allemagne , les Princes 
voifins & les villes joindroient leurs forces pour les furpren- 
dre , les tailler en pièces , ôc étouffer promptement les pre- 
miers feux de la révolte , avant qu'ils pûffent allumer un in- 
cendie. On déclara que l'Empereur fe chargeoit de faire ren-» 
dre juftice à ceux quife plaignoient, qu'on ne l'avoit pas ob- 
fervée à leur égard ; que les biens de l'Eglife ufurpez ôc pil- 
lez, avec une licence facrilege ,dans les guerres précédentes ^ 
feroient reftituez , ôc qu'on remettroit chacun en poffefïion 
de ce qui lui appartenoit. 

Le roi Ferdinand avoir porté déjà fes plaintes aux Etats de 
l'Empire , au fujet des nouvelles hoftilitez desTurcs 3 il repre- 
fentoit qu'ils avoient pris les armes en Hongrie pendant la 
trêve ; qu'ils élevoient une citadelle fur les frontières ; qu'ils 
avoient tâché de s'emparer de Zalnoch , une de fes plus fortes 
places 5 qu'ayant fait une irruption dans la Valachie , fans qu'il 
leur eût donné fujet d'en agir ainfi , ils ne cherchoient qu'à 
mettre par-tout le trouble ôc la divifion , ôc à rallumer la guerre. 

Sur ces reprefentations^ on lui accorda , quoiqu'avec peine ^ Jugement 

1 r ' 1 • • • J 1 Vv- ' J rendu par 

les lecours qu on lui avoit promis dans la Diete précédente. rEmpc 



)ereiir 



L'Empereur peu de tems après ôta le comté de Dietz au Land- contreicLans^- 
grave de Heffe : on le jugea comme par contumace, ôc on ne ^^^^^' 
reçut point fes défenfes. En vain il allégua qu'on ne lui avbit 
pas permis de répondre ; qu'on l'avoit empêché de confulteï 
îbn Confeil j qu'on lui avoit donné des elpions, Ôc qu'après 
que la fuite qu'il méditoit eut été découverte , on l'avoit tou- 
jours gardé fi étroitement, que perfonne n'avoit pu le voir , ou 
lui parler fans témoins. ^ 

On avoit traité jufqu'alors delà fuccefîionà TEmpire, entre 
l'Empereur ôc le roi Ferdinand. Marie , fœur de Ferdinand ôc 
reine de Hongrie, étoit la médiatrice de cette grande affaire ; 
ce fut néanmoins fans aucun fruit. L'Archiduc Maximilien , 
dont on croyoit que les confeils ôc les intérêts avoient détour- 
né Ferdinand de fe conformer aux intentions de l'Empereur^ 
craignant l'indignation de fon beau -père , fongea à paffer 



8o HISTOIRE 

' ■ inceflamment en Efpagne :, ôc à en tirer fa femme, déjà mère de 

Henri IL <icux Princes. Il partit donc d'Aufbourg avec fon père le i j 
i Ç 7 I . ^^ Mars h & fur la fin de Mai , il fe rendit en Efpagne par 
l'Italie , avec le prince Philippe fils de l'Empereur. Dans la 
route il logea à Gènes chez André Doria^ avec qui il avoit 
déjà lié une étroite amitié , ôc qui avoit coutume de le rece- 
voir , lorfqu'il paffoit par cette ville. 

Cependant les députez de Brème , convoquez à Aufbourg 
l'année précédente par l'Empereur , s'en retournèrent fans avoir 
rien fait. Tandis que ce Prince étoit à Aufbourg, il lit , à la 
perfuafion , comme l'on croit , de Granvelle évêque d'Arras, 
interroger féparément les Prédicateurs , par Selde , Haafon ôc 
^- ^ Malvende j il les reprit enfuite très-aigrement, étant perfuadé 

laire appelle qu'ils étoicnt caufc que la dernière profefFion de foi^qu on avoit 
imerm. prcfcrite, n'étoit pas reçue de tout le monde: ôc comme peu 

de tems auparavant Tévêque de Strafbourg en avoit déjà fait 
des plaintes alfez vives , les Prédicateurs furent chaffés de Ja 
ville , avec défence de prêcher en aucune façon au peuple 
dans toute l'étendue des terres de l'Empire. On leur prefcrivit 
qu'ils n'iroient point trouver leurs amis ou leurs proches , qu'ils 
ne diroient à perfonne les raifons de leur exil ; qu'enfin après 
leur départ ils ne découvriroient ou n'écriroient à qui que ce 
fût la conduite qu'on avoit tenue à leur égard. On les intimi- 
da , ôc ils promirent tout ce qu'on exigea d'eux , en levant 
publiquement la main, félon la coutume ; il fut enfuite recom- 
mandé au Sénat d'empêcher que l'on continuât d'enfeigner 
dans les Eglifes la dodrine de Luther, jufqu'à ce que l'Em- 
pereur en eût ordonné autrement. On chaffa aulTi les Pro- 
feffeurs ôc Régens , parce qu'on les rendoit refponfables de 
ce que le formulaire d'Aufbourg n'avoit pas été fuivi. On en 
agit de même avec ceux de Meminghen, ôc avec les autres 
villes de la Souabe, qui, comme l'Empereur en avoir été in- 
formé , étoient rentrées dans la ligue de Saxe. Il envoya en- 
fuite Henry Haafon pour y changer l'ordre de la Police , éta,- 
blir de nouveaux Sénateurs , chafi'er les Miniftres , ôc caffer les 
Profeffeurs , s'ils n'obéïfToient. On défendit aufîî à ceux qui 
étoient venus à Aufbourg , pour y enfeigner , de faire leurs 
fon£lions ? ôc on leur enjoignit de retourner chez eux. Ui; 
jd'eux ayant allégué j que fa femme étoit prête d'accoucher ^ôc 

fupplianÊ 



D E J. A. D E T H O U . L I V. VIIL 8i 

fjppHant avec inftance qu'il lui fut au moins permis d'aller la i ■■ 
voir. Granvelle fe tournant vers ceux qui croient avec lui : Il j^ei^ri lï. 
appelle , dit-il , fa concubine , fa femme. Tel fut l'expédient i ^ r i . 
qui parut le plus convenable aux Miniflres de l'Empereur, pour 
faciliter la tenue du Concile , 6c pour faire enforte que , les 
Théologiens étant chafTés des villes qui auroient pu les envoyer 
à Trente , les Pères de ce Concile eulTent moins d'adverfaires. 
Les exilez fe réfugièrent les uns en SuifTe , les autres en diffe- 
rens pays : la plupart des bourgeois des villes , d'oii ils étoient 
chafTez , leur donnèrent du fecours j l'éledeur Jean Frédéric , 
quoique prifonnier, leur fit tenir de l'argent par fes officiers, 
leur témoigna qu'il prenoit beaucoup de part à leur difgrace , 
les confola, ôc leur donna enfin toutes fortes de marques de 
bienveillance. 

Cet exil des Prédicateurs fît qu'on abandonna toutes les 
Eglifes : la folitude y devint fi grande 3 qu'on s'en plaignit hau- 
tement. On difoit que l'Empereur ne fe contentoit pas d'exer- 
cer fa tyrannie a l'égard des biens ôc de la liberté desfujets, 
mais qu'il tyrannifoit encore les confciences. Les Magiftrats , 
contre lefquels on étoit extrêmement indigné , vinrent enfin 
à bout de trouver un Miniftre de la Confeffion d'Aufbourg, 
nommé Gafpard Hubert , qui après avoir defavoué publique- 
ment la doârine de Luther , qu'il avoir autrefois profefTée , fe 
mit à prêcher , au grand étonnement de plufieurs perfonnes , 
en faveur du formulaire dreffé par l'Empereur. 

Cependant les affaires de Magdebourg étoient toujours dans Continuation 
le même état, le liege continuoit foiblement pendant l'abfence j^^ija^cbo 
de Maurice , qui, comme nous l'avons dit dans le livre précè- 
dent , s'étoit mis en chemin , pour furprendre ou combattre 
ouvertem.ent les troupes auxiliaires , que les villes Vandaliques 
avoient envoyées au fecours de cette place. Le comte Albert 
de Alansfeld , qui conduifoit ces troupes , fut battu , ôc fes gens 
mis en fuite? il entra néanmoins dans la ville. Ce Général for- 
ma alors le deffein d'attaquer Neuftat , dont les troupes de 
Maurice s'étoient faifies j mais il fut contraint de fe retirer avec 
perte. Maurice revint le 26 Janvier: on commença par quel- 
ques légères efcarmouches 5 mais quatre jours après on com- 
battit avec tant d'ardeur , qu'il y eut beaucoup de monde 
tué de part ôc d'autre , ôc que Maurice , reconnu ôc invefti 
Tom, IL L 



urg. 



%2 HISTOIRE 

• par ceux de Magdebourg ^ courut rifque d'être fait prifonnier. 



Henri II ^^^"^<^^s que l'on combattoit ^ un héraut envoyé de la part de 

j ç - j TEmpereur fut introduit dans la ville le 6 de Février j mais oa 

ne conclut rien avec lui, parce qu'il n'étoit porteur d'aucune 

lettre de ce Prince , ôc que le iénat ne crut pas devoir au- 

torifer de pareilles conférences. 

Les Impériaux drefferent une batterie de fept groiTes pie- 
ces de canon, qu'ils avoient fait venir de Neuftat, dont ils 
battirent la ville , ôc principalement la tour de St. Jacque 5 ce 
qui caufa une grande perte aux affiegez , cependant quoique 
la tour eût elTuyé dix-fept cens coups de canon , elle n'en fut 
point ébranlée. Le 27. Février les alîiegez firent une fortie ; 
on combattit en deux endroits differens plus vivement que 
jamais : la perte fut fi grande du côté des Impériaux , qu'ils 
furent contraints d'employer plufieurs charretes pour porter 
leurs morts à Neuftat , & les y enterrer. La rivière d'Elbe s'en- 
fla alors extraordinairement par \qs pluyes abondantes j les 
moulins , qui étoient fur cette rivière , furent emportez par la 
violence des eaux , ôc une partie des remparts de la ville fut 
abatuë 5 ce qui fut très fâcheux pour les alTiegez. 

Pour reparer cqs pertes , le fénat fit équiper ôc armer deux 
navires , dont on fe fervit principalement pour porter des vi- 
vres à la ville, ôc pour fe faifir de ceux des ennemis. A ces 
maux fe joignit une violente fédition de la part des foldats de 
la garnifon , qui n'étoient point payez î elle ne fut appaifée 
que par un prompt payement , ôc par le comte Albert de 
Mansfeld , qui y mit ordre. Il parut peu de tems après dans 
l'air des parelies de différentes couleurs , ôc la nuit fuivante 
trois lunes fe firent voir dans le ciel : fpedacle qui redoubla 
la terreur , ôc qui regardé des deux cotez comme un prodi- 
ge , fut interprété fuivant les intérêts ôc les vœux des deux par- 
tis contraires. Enfin les Impériaux ayant armé un navire , ôc 
conduit leurs travaux jufqu'au bord de la rivière d'Elbe , em- 
pêchèrent les afTiegez de naviger fur ce fleuve, ôc leurôterent 
toute efperance de recevoir le fecours , que Volrad ôc Jean, 
fils du comte de Mansfeld , étoient allez chercher. 

Cependant les afliegez faifoient des forties continuelles, ôc 
s'oppofoient aux progrès des ennemis avec un courage infati- 
gable. Enfin le 5 de Mai j le Secrétaire de la ville, invité par 



DE J. A. DE THO U, L I V. YIII. g^ 

aurice, partit avec un fauf-conduit pour le camp des Impe- 

:i -'-- i:^ Q^ :„^ j i„ ,,:ii^ ...^ '_ • r n / 



l»iKiliiiJ't!i l'i I 



M ^ _ ^ ^ 

riaux ; il s'y rendit , & revint dans la ville avec un écrit fcellé f^ENRi II 
du fceau de Maurice î auflî-tôt le fénat choifit trois perfonnes i r r i * 
pour traiter de la paix', qui furent, le docteur Emden procu- 
reur de la ville , Jacques Berick bourg-meftre, Arnaud HofFen 
cchevin , ôc le Secrétaire dont nous avons fait mention. On 
commença alors à conférer avec Maurice: le fecretaire, nom- 
mé Heydeck , alloit fans ceffe de la ville au camp , & du 
camp à la ville j rien néanmoins ne fut terminé , parce que les 
conditions parurent trop dures aux aflTiégez. 

L'aflemblée qu'on avoit tenue à Nuremberg au mois d'A- 
vril, vouloir qu'on employât au fiége de la ville les fommes 
qu'on avoit amaffées ; mais quoique l'Empereur prefTàt beau- 
coup ^ on lui obéïflbit lentement, à caufe de la longueur du 
fiége, ôc qu'on ne voyoit pas encore , quand il pourroit finir : 
cela donna occafion à une émeute dans le camp des Impé- 
riaux j le foldat mutiné couroit fans ordre , entroit dans les 
tentes des Chefs , ôc les pilloit. Ils tuèrent le grand Prévôt de 
l'armée , ôc le bourreau , afin qu'il n'y eût perfonne pour pu- 
nir leur crime 5 cependant l'émeute fut appaifée , ôc les au- 
teurs de la fédition furent pendus. Depuis ce tems-là les com- 
bats continuèrent, mais avec beaucoup de perte du côté des 
affiégeans , qui le 1 6. de Juillet ayant voulu enlever le bétail , 
furent obligés de s'enfuir , après un combat opiniâtre. Mais 
l'arrivée des deux capitaines Golker ôc Lazare Svendi , rétablit 
le combat, qui ne fut pas plus avantageux pour les Impériaux 
qu'il l'avoit été auparavant : cinquante des leurs furent tuez , 
éc trente-fept faits prifonniers. 

Le duc Maurice , qui fous prétexte de quelques affaires 
particulières , s'étoit retiré à Pyrn dans la Mifnie , écrivit qu'il 
ibuhaitoit une entrevue avec les députez de la ville. Le Con- 
feil reçût cette nouvelle ^vec plaifir 5 Ôc l'on envoya à ce Prin- 
ce des députez, qui furent efcortez ôc conduits par Albert de 
Brandebourg. Bien de gens ont cru que tout ce que fit Mau- 
rice dans la fuite , pour la liberté de l'Allemagne , fut con- 
certé fecrettement dans cette conférence avec les députez ; 
afin de les porter à accepter plus volontiers les conditions 
de paix. On n'attendit pas leur retour, pour recommencer les 
hoftilitez : le duc Henri de Brunfwick ôc Charle fon fils 

Lij 



g4 HISTOIRE 

fomentoient la divifion, pour venger de vieilles querelles, qui 
Henri IL s'étoient reveillées en dernier lieu. Le combat qui fe donna le 
2 r- r 1. 7 Juillet , fut mallicureux pour les afTiégeans , qui perdirent 
plus de trois cens des leurs : le marquis Albert fe récria inu- 
tilement fur ce qu'on violoit la trêve. 
Articles de Déjà les députcz étoient revenus avec les articles propo^ 
paixpropoiés. fgz par Maurice. Ces articles portoient : Queleshabitans de 
Magdebourg fe rendroient fans aucune condition 5 qu'ils im- 
ploreroJent la clémence de l'Empereur 5 qu'ils ne feroient au- 
cune alliance ni contre lui , ni contre le roi Ferdinand , ni 
contre la maifon d'Autriche , ni contre les Pays-bas j qu'ils 
garderoient les loix de l'Empire ? qu'ils fe repréfenteroient en 
Juflice 5 qu'ils indemniferoient le Clergé des pertes qu'il avoit 
fouffertes 5 qu'ils démoliroient les fortifications qu'on avoit éle- 
vées ; qu'ils recevroient dans leur ville une garnifon de quin- 
ze cens hommes? qu'ils y recevroient auflî l'Empereur ^.ôcfon 
Frère , auflibien que ceux qu'ils y envoyeroient, quelques trou- 
pes qu'ils amenaiîent avec eux , ôc en quelque tems que ce 
fiitj qu'ils livreroient douze pièces de canon avec leurs affûts > 
qu'ils payeroient deux cent mille écus d'or , ôc feroient fer- 
ment d'exécuter tous ces articles. Quoique ces conditions pa- 
ruflent trop dures , pour que le Confeil y foufcrivît , on ne 
laiffa pas d'en délibérer ^ 6c elles ne furent pas d'abord re- 
jettées. 

Il y eut un autre combat \ où le marquis Albert de Bran- 
debourg, qui commandoit en l'abfence de Maurice, fut mis 
en déroute ; ce qui l'irrita tellement, que le 26 Juillet il en- 
voya un héraut d'armes , pour rejetter abfolument les répon- 
fes, que ceux de Magdebourg avoient faites aux articles de la 
paix,propofés à Pyrn par Maurice. Les mois dejuillet ôc d'Août 
fe pafferent en de petits combats, qui ne décidoient de rienî 
il y eut au(îi des foûlevemens dans la ville de la part des bour- 
geois , au fujet de quelques lettres fuppofées , ôc de quelques 
faufTes accufations intentées contre plufieurs d'entr'eux : les 
chofes allèrent fi loin, que les troupes affemblées en tumulte 
demandèrent qu'on leur livrât un confeiller de ville , nommé 
Hein Alnian , qu'ils accufoient de trahifon. Il cria : A l'injuftice ! 
ôc protefta qu'il confentoit de fouffrir les plus cruels tour- 
mens ^ s'il étoit convaincu juridiquemeut j le Confeil ayant 



DEJ. A. DETHOU,Liv. VIII. 8)- 

répondu pour lui , la fédition fut appaifée; Ôcl'on reconnût en- 
fin que ces lettres ôc ces foupçons venoient de la part de l'en- j^enri II. 
nemi , qui vouloit femer la difcorde entre les afïiégez ^ pour ^ ^ ^ ^ 
venir à bout , par la fupercherie , de ce qu'ils ne pouvoit 
exécuter à force ouverte. On choifit donc , parmi les bourgeois 
& les gens de guerre, des perfonnes irréprochables, pour exa- 
miner les lettres qu'on envoyeroit ou qu'on recevroit , afin 
que déformais on n'ajoutât plus foi fi légèrement aux fouprons 
qui pourroient naître, ni aux accufations quiferoient intentées, 
jEnfin le 5. de Septembre Heideck revint à Neuflatj la trêve 
fut conclue, durant laquelle le Confeil envoya, comme il en 
étoit convenu , des députez à Vittemberg , pour ralTemblée 
des Etats que Maurice y tenoit : fur ces entrefaites les habi- 
tans de Magdebourg démolirent un couvent de Francifcains 
qui étoit dans leur ville ; ôc afin de leur ôter toute efperance 
de le voir rétabli, ils bâtirent à la place des maifons parti- 
culières. 

Les députez revinrent chez eux : 11 y eut une entrevue avec Magdebourg 
le fecretaire Heideck hors de la ville , près des carrières : enfin '^ ^^^ ' 
la paix fut conclue ôc fignée de partôc d'autre. On adoucit un 
peu les conditions propofées à Pyrn par Maurice , Ôc l'on n'exi- 
gea que cinquante mille écus d'or. Oh ajouta que les habi- 
tans obéiroient au dernier cdit , ôc qu'ils renvoyeroient fans 
rançon le duc de Mekelbourg , ôc les autres prifonniers ; 
les troupes de la garnifon furent congédiées , après avoir reçu 
une paye de huit mois i ôc le duc de Mekelbourg, qu'on avoit 
mis en liberté , les retint à fon fervice. 

Maurice avec toute fon armée entra dans la ville le 1 5 de 
Novembre , ôc comme il avoit eu la qualité de Général dans 
cette guerre , il fit prêter ferment à tout le monde , non feu- 
lement au nom de l'Empereur ôc de l'Empire , mais au fieii 
propre. 

L'afTemblée fe tint dans la place publique ; ôc là , le traité 
d'alliance perpétuelle fut conclu , en confervant à la ville tous 
fes privilèges , ôc la liberté de la Religion. On s'engagea eu 
même tems à garantir de toute infulte ôc de tout dommage, 
non feulement la ville, mais encore le pays d'alentour : tout: 
fe pafla au grand contentement des bourgeois, ôc Maurice 
fut fàlué Burgrave de Magdebourg , avec i'applaudificment 

L iij 



^ ' 






S6 HISTOIRE 

ofcnéraîde toute la ville. L'armée fe retira ^ 6c on ne laifla dans 



Henri ÎI. Magdebourg que cinq compagnies de gens de guerre, com- 
j r. ^ j me on en étoit convenu. 

Après cela Maurice fit appeller , par fes confeillers Fachfen, 
Carlebick ôc Mordeyfen, les prédicateurs, aufquels il reprocha 
les libelles diffamatoires ôcles eftampes injurieufes,qu'ils avoient 
répandus contre lui , comme s'il eut changé de Religion , ou 
qu'il eut fait la guerre à leur ville , parce qu'elle étoit demeu- 
rée ferme dans laprofefîion de la faine doctrine : il ajouta que 
quoiqu'ils méritafîent un châtiment févere , il vouloir bien , par 
égard pour Finterêt public, ne conferver aucun reffentiment 
des injures qu'il avoit reçues de leur part? mais qu'en revan- 
che il fouhaitoit qu'ils fe contentalfent à l'avenir d'exhorter le 
peuple à fe corriger , à obéir aux princes ôc aux magiftrats : 
qu'ils euflent donc foin de fùre faire des prières pubhques pour 
l'Empereur, pour lui ôc pour toutes les autres puiffances: que 
le Concile avoit déjà commencé fes féances à Trente , où ii 
devoit envoyer en fon nom Ôc au nom des autres princes ôc 
des autres Etats la confefïïon de foi qu'il fuivoit j qu'ils priaffent 
donc le Tout-Puiifantpour fheureux fuccez de cette entrepri- 
fe, au lieu de la rendre odieufe, comme ils avoient fait juf* 
ques-là. 

Les prédicateurs tinrent à ce fujet une conférence enfem- 
ble , ôc répondirent que , quant aux eflampes , ils ne les avoient 
point répandues 5 ôc que néanmoins ils ne les croyoient pas 
îi condamnables, puifqu'on ne pouvoit difconvenir que depuis 
trois ans quantité de gens n'euffent changé de Religion dans 
fes Etats, ôc que fi on faifoit réflexion furies auteurs de cette 
guerre, on ne pourroit révoquer en doute ^ que la ville n'eût 
été afiiegée, pour opprimer la Religionj que pour eux ils avoient 
toujours averti les peuples de leur devoir , avec le même zélé 
qu'ils avoient rempli leurs autres obligations , àc qu'ils au- 
roient foin de continuer dans la fuite 5 qu'au refte ils ju-^ 
geoient bien différemment du Concile convoqué à Trente ; 
qu'ils croyoient que cette aifemblée ne tendoit qu'à éteindre la 
vérité, puifquefévêque de Rome, fennemi déclaré de la vé- 
rité, y prélidoitjenforte qu'ils ne pouvoients'adreiTer à Dieu, 
que pour le prier de vouloir renverfer ôc difïiper les deffcins 
pernicieux de fes enneniis, dont il ne falloit attendre que des 



DE J. A. DE THOU. Liv. VIII. 87 

effets funeftes , ôc rien qui ne fût contraire à la gloire de Dieu 

& au bien public. _ ^_ Henri IL 

Cette reponfe, plus libre ôc plus hardie qu'il ne convenoit 1551. 
à des gens qui venoient de fe foumettre , fit croire aux perfon- 
lies les plus fages , que Maurice avoit traité en apparence ceux 
de Magdebourg avec févérité? mais qu'il leur avoit promis en 
fecret de les maintenir dans l'exercice de leur Religion , Ôc dans 
la joùiflance de leur liberté , ôc qu'il avoit foumis cette ville 
plutôt pour lui'ïmême que pour l'Empereur. Quelque diflimu- 
lé que fut ce Prince^ il n'avoir cependant pu s'empccher de 
laifîer entrevoir fon defiein 5 car quelque tems auparavant, lorf- 
que le Landgrave de Hefle ôc ceux de la maifon de Naiïau, 
difputoient pour la feigneurie de Gatznelleboghen , voyant que \ 

l'Empereur l'avoit adjugée à Guillaume de Nafiau Prince d'O- \ 

range , Maurice ne laifla pas de prendre les habitans fous fa 
proteiSlion, ôc de leur faire prêter ferment , du confentement 
des enflins du Landgrave. Il allégua pour raifon une alliance 
héréditaire entre les maifons de Hefle ôc de Saxe , par la- 
"quelle il étoit ftipulé , qu'au défaut des hoirs mâles ils pourroient 
fucceder les uns aux autres. Tout le monde convint qu'il fai- 
foiten cela une véritable injure à l'Empereur, qui avoit déjà 
décidé cette affaire 5 ce Prince néanmoins ferma les yeux fur 
ce procédé indécent, ôc Maurice nelaiffapas de continuer en 
toute autre chofe, à fe montrer zélé pour le foutien de lama- 
jeflé impériale. 

Il eft certain que Maurice fît dès ce tems là un traité fecret '^''^'^^ ^^ ^'^' 
avec le Roi de France, parl'entremife de Jean de Freffeévê- rEmpereiir, 
que deBayonnCj qui ayant demeuré long-tems en Allemagne, ^^'"'"'^ l'Eiec- 

r -Il J o ' • 1 ^ J 1 • r teur Maurice, 

Içavoit la langue de ce pays, ôc etoit alors auprès de lui , ious piuficursPnn- 

prétexte de quelques autres affaires. Ce traité fut fait au nom ^<^^ ^^ i'^'": 

de l'Eletleur Maurice , du jeune marquis George Frédéric Ôc ^q\y/ ^^^^ 

Jean Albert de Brandebourg , ôc du prince Guillaume de Heffe; 

telles en furent les conditions 5 Qu'ils déclareroient enfemble 

la guerre à l'Empereur , pour foûtenir la R.eligion , pour con- 

ferver la liberté de l'Allemagne , ôc pour tirer le Landgrave 

de Heffe de la captivité , où il étoit depuis cinq ans , contre la 

foi donnée ; Qu'ils exhorteroient tous les Ele6leurs de TEmpi- 

pire, tous les Etats Ôc toutes les villes, à fe liguer avec eux 

dans les mêmes vues 5 Qu'on tiendroit pour ennemis , ôcpour 



lance. 



88 HISTOIRE 

— '--"^— ■»» rebelles, ôc traîtres à la patrie , ceux qui s'oppoferoient à une (î 
Henri IL l^^i'^ble entreprire,ou qui favoriferoient l'Empereur à leur préju- 
i c <ç i, dïce , de quelque manière que ce fut ; qu'on les pourfuivroit à feu 
ôc à fang, & qu'on ne pardonneroit à perfonne : De plus qu'on ne 
feroit ni paix ni trêve avec l'Empereur^fans l'aveu du Roi, qui de 
fon côté i\en feroit point avec l'Empereur, fans l'aveu des Con- 
fédérez, qui ne repréfenteroient tous qu'une même perfonne; 
en forte que l'un ne pourroit agir fans l'autre 5 Qu'on n'auroit 
d'autres intérêts que ceux de la caufe publique i qu'en un mot 
il n'y auroit point de traité , ou. ne fuflent compris , non-feule- 
ment les Electeurs eux-mêmes , mais encore leurs fujets j ôc 
ceux quiportoient les armes, ou qui les porteroientà l'avenir, 
jufqu'à ce que cette guerre , entreprife pour de fi juftes caufes, 
fut entièrement terminée ; Qu'ils joindroient leurs troupes à 
celles du Roi j s'il étoit néceifaire ; Qu'on commenceroit par 
réduire ceux qui pourroient être le plus à craindre , voifins ou 
autres ; ôc qu'enfuite on iroit attaquer l'Empereur , en quel- 
que endroit qu'il fut , foit en Allemagne, foit dans les Pays- 
bas , ainfi que le Roi le jugeroit à propos j Que ce Prince paye- 
roit , pour les trois premiers mois, 240000 écus d'or ^ le 25- Fé- 
vrier prochain , ôc chaque mois fuivant, dooco 5 Que les con- 
fédérez leveroient 8000 chevaux hors de leurs Etats, pours'op- 
poferaux levées de l'Empereur, ôc auroient toujours des trou- 
pes prêtes dans les terres de leur obéïflance , pour n'être pas 
obligez, en cas qu'on vint attaquer leurs frontières, de quit- 
ter l'armée , ôc de perdre , en féparant leurs forces ^ l'occafion 
de donner bataille: Que fi i'élecleur de Saxe, Jean Frédéric, 
ôc fes enfans, entroient dans cette confédération , ils feroient 
obligez de donner des furetez à Maurice , qui de fon côté pro- 
mettroit fincerement de s'employer pour la liberté de leur Pereî 
ôc que s'ils le refufoient , on les traiteroit comme ennemis : 
Que le Prince Guillaume de HelTe , ôc le Landgrave fon père, 
renonceroient à l'alliance de l'Empereur, avant que de faire 
aucunes levées , ôc que l'éie^leur Maurice feroit fçavoir de 
fon côté à l'Empereur, par écrit, qu'il renonçoit à fon amitié 
ôc ne vouloir plus le fervir : Que pour remédier à un incon- 
vénient, qui ordinairement ruine les armées , où l'autorité ed 
partagée entre plusieurs Chefs (inconvénient qui cinq ans aupa- 
ravant avoit caufé la défaite des Confédérez ) l'électeur Maurice 

auroit 



DEJ. A. DETHOU,Liv. VîIL ?p 

àuroît le commandement général ôc abfolu , avec pouvoir de m 

choifir trois perfonnes pour fon confeil : Qu'on ne feroit aucune Henri IL 
alliance , traité ou convention quelconque , fans l'avis ôc le con- i c j i, 
fentement de tous en général j que le butin Ôc le produit des 
contributions feroient également partagés entr'eux : Que les 
troupes prêteroient ferment de fidélité à tous les Officiers gé- 
néraux : Qu'en tous les confeils ^oùron délibereroit des affai- 
res , l'éleâeur Maurice auroit deux voix en qualité de Géné- 
ral , ôc les autres Chefs n'en auroient qu'une 5 qu'on donneroit 
des otages de part ôc d'autre : du côté des confédérez , ou 
Chriftophle ou Charle , princes de Meckelbourg , ôc Louis 
ou Philippe Princes de Heffe; Ôc de la part du Roi , Jean de 
la Marck , feigneur de Jamets , ôc Henry de Lenoncourt , 
comte de Nanteuil. 

On ajouta à ces articles , qu'il paroiflbit néceflaire que le 
Roi fe rendît au plutôt maître de Cambray , fi cela fe pouvoir, 
ôc qu'il fe faisît de Mets , de Toul , Ôc de Verdun ; qu'il y mît 
de fortes garnifons ôc les poffedât en qualité de Vicaire de 
l'Empire j qu'en même-terns il fe jettât fur les Pays-bas, afin 
qu'attaquant l'Empereur par plufieurs endroits , on pût affoi- 
blir fes forces , en l'obligeant de partager fes troupes. Enfin 
les Princes liguez promirent qu'ils reconnoîtroient le Roi pour 
leur meilleur ami î qu'ils l'honoreroient comme leur père , 
ôc que par reconnoiffance , ils feroient toujours prêts à le fer- 
vir , pour la confervation de fes Etats ôc pour le recouvrement 
des Provinces, que lui ou fes prédéceffeurs avoient perdues > 
qu'ils feroient même tout leur poffible pour qu'il fût élu Em- 
pereur , s'il le fouhaitoit , ou du moins qu'on fît choix de quel- 
qu'un qui fût à fon gré , ôc ami de la France , ôc qui s'obli- 
geât par ferment à obferver ce traité. Tel fut celui que con- 
clurent fecrettement l'évêque de Bayonne ôc l'éle^leur Mau- 
rice le p d'0£lobre. Le Roi enfuite le ratifia à Chambor où 
il étoit , ôc jura d'en obferver les articles , le 1 5 Janvier , en 
préfence du marquis Albert de Brandebourg. 

Après la reddition de Magdebourg, l'éledeur Maurice qui 
étoit encore dans la ville , témoigna aflez ouvertement , qu'il 
avoit deffein de mettre le Landgrave fon beau-pere en liber- 
té, à quelque prix que ce fût. En effet il avoit pour cela envoyé 
des députez à l'Empereur ôc avoit prié le roi de Dannemarc 
Tome IL M 



^o HISTOIRE 

■ ôc h plupart des princes d'Allemagne , d'intervenir ^ ce 

Henri IL ^^ ûijet ; les dépurez rrouverent l'Empereur à trois journe'esde 
5 j ç. 1^ Trente , à Infpruck , où il étoir allé d'Aufbourgau commen- 
cernent du mois de Novembre, afin que fe trouvant plus près, 
il pût mieux donner ordre aux affaires du Concile & àlaguer-» 
re de Parme déjà commencée, & dont nous parlerons bien- 
tôt. Les envoyez de Maurice, dans l'audience qu'ils eurent de 
l'Empereur, parlèrent d'abord de la prifon du Landgrave, ÔC 
reprefenterent , au nom de l'électeur Joachim de Brandebourg, 
ÔC de l'éledeur Maurice j avec quelle injuftice on retenoit ce 
Prince prifonnier 5 ils imputèrent cette iniquité aux miniftres de 
l'Empereur , qui par cette conduite odieufe flétriiToient l'hon- 
neur des princes de l'Empire , ôc en même-tems celui de fou 
augufte Chef. Ils conjurèrent ce Monarque d'avoir en cela 
égard à lui-même, ôc de trouver bon que n'ayant pii rien ob- 
tenir par leurs prières ôc par leurs lettres , ils euffent employé 
ie crédit des Princes , dont les envoyez étoient prefens , pour 
obtenir de lui ce qu'ils defiroient. On lut enfuite les lettres 
du roi Ferdinand ^ôc celles de réle£leur de Bavière ôc des ducs 
de Lunebourg , en faveur du Landgrave , ôc l'on donna au- 
dience aux envoyez de l'électeur Palatin , du duc des Deux- 
Ponts , du marquis Jean de Brandebourg , des ducs Henri Ôc 
Jean de Meckeibourg , du marquis de Bade, ôc du duc de Vir- 
temberg. ^ ' 

Au bout de quelques jours l'Empereur donna fa réponfe > 
il dit , que l'affaire étoit importante, Ôc qu'elle demandoit une 
mure délibération , ôc furtout la prefence de Maurice , qui 
devoit arriver bien-tôt, ôcfans lequel elle ne pouvcit fe ter- 
miner ; qu'il étoit donc à propos de l'attendre 5 qu'ils pouvoient 
cependant jufqu'à ce tems-là s'en retourner chez eux , ôc dire 
de fa part à leurs maîtres , qu'il auroit égard à leur prière , ôc 
qu'il leur témoigneroit le cas qu'il faifoit de leur recomman- 
dation. 

Cependant le prince Guillaume , fils aîné du Landgrave j 
vint trouver l'életleur Maurice , ôc ayant appris de lui ce qui 
s'étoit fait avec l'Empereur , il lui repréfenta la malheureufe 
fituation de fon père languiffant dans une ennuyeufe prifon , 
il lui dit enfuite , que comme fon devoir l'obligeoit de tout en- 
ueprendre pour fecourir fon père , il le prioit de lui faite dans 



DE J. A. DE THOU, Li v. VIIÎ. pi 

peu de tems une réponfe nette ôc prccife , ôc que s'il yman- 
quoit^de ne pas trouver mauvais qu'il lui donnât adion y à Henri IL 
îui & à réleà:eur Joachim de Brandebourg. L'Ele£leur ré- i 5 y i. 
pondit que l'Empereur vouloit conférer avec lui fur cette af- 
faire , ôc Pavoit mandé à ce fujet ; qu'il étoit prêt de partir, pour 
l'aller trouver , quoique dans l'état oùétoient les chofes, il eût 
de la peine à fortir de fes Etats : Que néanmoins cette affai- 
re , qui depuis quelque-tems lui avoit atdré la haine de tous les 
honnêtes gens , le touchoit fi fort , que fans avoir égard ni aux 
peines ni aux dangers qu'il effuyeroit, il étoit refolu de faire 
tous fes efforts pour la terminer. "Le prince Guillaume lui ré- 
pliqua alors j qu'il devoir faire de plus ferieufes réflexions fur 
ce voyage , pour juger s'il étoit à propos de l'entreprendre : 
mais Maurice , qui s'étoit propofé de cacher fa réfolution à tout 
le monde, crut auffi en devoir faire myftere au Prince. Il fit 
donc venir quelques-uns de fon Confeil , à qui il avoit confié 
fon fecret, & leur dit enprefence du prince Guillaume, qu'il 
perfiftoit dans le même deffein. Il fe préparoit effedivement 
à faire la guerre'à l'Empereur , dès qu'il auroit reçu fa réponfe , 
ôc n'attendoit que le tems favorable pour la commencer. C'eft 
pour cela que toutes les troupes, tant celles qui avoient affié- 
gé Magdebourg , que celles qui avoient foûteau le fiége > 
avoient été mifes en garnifon dans la Turinge , ôc dans les 
lieux circonvoifins , 011 elles ravageoient fur-tout les terres des 
Eccléfiaftiques , ôc particulièrement celles de l'éle^leur de 
Aïayence. Cet Electeur ayant fait fentir aux éleveurs de Trê- 
ves ôc de Cologne le danger qui les menaçoit , ils réfolurent 
d'écrire tous les trois à TEmpereur ^pour lui donner avis qu'ils 
alloient quitter la ville de Trente où ils éroient , afin de don- 
ner ordre à leurs affaires dans leurs Etats. Mais les lettres pref- 
fantes de l'Empereur les firent changer de réfolution , enforte 
qu'ils demeurèrent à Trente, où ils s'étoient rendus conformé- 
ment à fes intentions , pour y aiïifter au Concile indiqué au 
premier jour de Mai, ôc différé jufqu'au premier de Septembre, 
à caufe de la guerre de Parme , qui s'étoit allumée depuis peu. 
Les électeurs de Mayence ôc de Trêves étant arrivez à Tren- 
te les premiers , ôc ayant bien-tôt après été luivis de celui de 
Cologne , furent reçus avec de grandes démonflrations de 
joye ôc un applaudiiTement général, paixe qu'étant les perfonues 

Mij 



p3 



HISTOIRE 



les plus considérables de cette aflemblée , après les Légats 
Henri II. du Pape , on fe perfuadoit que leur préfence donneroit 
ly y I. beaucoup d'autorité au Concile. Comme les trois Eletleurs 
crurent que le féjour qu'ils feroient à Trente feroit long , ils 
ne gardèrent qu'autant de chevaux qu'ils en avoient befoin 
pour leur ufage ordinaire , vendirent \qs autres , ôc firent des 
proviûons abondantes. Les évêques de Straibourg, de Vien- 
ne, de Confiance , de Coire ôc de Naunibourg arrivèrent 
auffi à Trente ; les autres évêques d'Allemagne s'excufant fur 
leur âge ou fur leurs infirmitez , n'y envoyèrent que des Dé- 
putez. Le cardinal Marcel Crefcenrio préfidoit au Concile 
de la part du Pape , & avoit pour adjoints l'archevêque de Si- 
ponte, ôc l'évêque de Vérone. L'Empereur y avoit trois Am- 
baiïadeurs , François de Tolède , le comte Hugue de Mont- 
fort, ôc Guillaume de Poiders, Le roi de Hongrie avoit aulîî 
les fiens. 

Le premier jour de Septembre > après qu'on eut , félon la 
coutume, célébré une MeiTe folemnelle , Jacque Amiot^ 
Abbé de Bellozane, envoyé par le Cardinal de Tournon ôc 
par Odet de Selve Ambafladeur du Roi à Venife , prefenta 
une lettre de fa Majefté , adrelTée àl'aflremblée de Trente, ôc 
3a remit au Cardinal Prefident. Lafufcription de la lettre ayant 
d'abord été lue , on demanda pourquoi le Roi s'étoit plutôt 
fervi du mot d'Aflemblée , que de celui de Concile f Comme 
plufieurs, ôc particulièrement les évêques Efpagnols furent d'à- 
vis que la lettre ne fut ni lûë^ ni reçue , fi celui qui la rendoit 
ne faifoit voir fon ordre , l'Abbé fit réponfe , qu'il étoit con- 
tenu dans la lettre : aufiî-tôt le Cardinal fe leva , ôc fe retira 
avec tous les Prélats dans la facriftie de PEglife. 

Lorfqu'oneut long-tems contefté touchant cette fufcriptiottj 
que le Cardinal prefident prétendoit devoir êtreprife en bon- 
ne part, il eut bien de la peine à faire agréer aux Prélats af- 
femblez , que l'Abbé fût oui. On lut donc en particulier la lettre 
du Roi , par laquelle fa Majefté fe plaignoit , ôc témoignoit le 



1 . Il ctoit de Melun fur Seine , & de 
la plus baiTe extraction. Tout le mon- 
de fçait i'occafion de fa haute fortune. 
Il fut dans la fuite abbé de Bellozane , 
pre'cepteur des enfans de France , évê- 
gue d'Auxerre , ôc enfin grand aumô- 



nier de France , 8c bibliothécaire du 
Roi. Ses ouvrages font afiez connus. 
Ce ne font que des traductions, plus efti- 
mées pour la douceur 5c la naïveté du 
flile , que pour la fidélité ôc l'exacti- 
tude, 



DE J. A. DE THOU, L I V. VIÎI. p^ 

jufte déplaifir qu'il avoit de l'injure qu'il avoit reçue , ôc de- , 

mandoit qu'on ajoutât foi à tout ce que diroit de fa part fon Henri IL 
Ambaffadeur. Après quoi les Prciats retournèrent prendre leurs i ç\ i 
places , ôc alors la lettre ayant été lûë publiquement , on ré- 
pondit qu'on prenoit en bonne part le titre d'Alîemblée , que le 
Roi avoit donné au Conciie y parce qu'aucun de tous ceux 
qui étoient préfens^ n étoit difpofé à avoir mauvaife opinion 
d'un Prince, quiportoit le titre fpecial de RoiTrcs-Chrétienj. 
mais que s'il fe trouvoit que fon intention ne fut pas aufli pure 
qu'ils le croyoient, ôc qu'il penfât autrement qu'il fembloir, 
ils declaroient en ce cas-là , qu'ils tenoient cette lettre pour 
non écrite. Enfuite on fut d'avis d'entendre l'Abbé de Bello- 
zane , qui parla ainfi : 

« Je crois qu'il n'y a perfonne parmi vous, qui ignore le fu- Difcouisd'A- 
» jet pour lequel le Roi m'a envoyé ici, fi vous confiderez ^^c\\^ tl^^^^. 
» tous fans préjugé & fans paffion l'état préfent àt?> affaires , te. 
» fi vous vous repréfentez ce qui s'eft fait en Italie depuis qua- 
» tre ans , ôc fi d'un côté, vous faites attention à la modération 
» ôc à la puilfance du Roi mon Maître > ôc de l'autre , à l'au- 
» dace de ceux qui fe croyent tout permis. Si le S. Siège 
» joûiflbit aujourd'hui, comme autrefois, de cette liberté, dont 
» il a été redevable à la valeur ôc à la pieté de nos Rois , Sa 
» Majefté très-Chrétienne ne voudroit pas foumettre la Juftice 
» de fa caufe à d'autres Juges que vous. Mais maintenant que 
» l'Italie gémit fous une tyrannie étrangère î que Rome > autre- 
» fois la maîtrefie des nations, a changé fa liberté en une trifte 
» fervitude j que le S. Père, qui ne devroit fe comporter que 
» comme le Vicaire de Jefus-Chrifî: , ôc le Père commun des 
» Chrétiens, ôc qui devroit mettre tous fes foins à pacifier les 
» troubles de l'Eglife , ôc à établir dans la Chrétienté une paix 
30 générale , fe laiffe féduire par les pièges qu'on lui tend, abu- 
» fer par les vaines promefTes ôc les faufl'es efpérances , ôc in- 
» timider par la violence ôc les menaces^ qu'enfin il foule aux 
» pieds fon devoir de Pafleur univerfel , ôc renonce à la qua- 
» lité d'arbitre , pour favorifer un parti au préjudice de l'autre j 
» le Roi mon Maître, le premier de tous les Rois de la Chré- 
» tienté , a cru que fa dignité ôc fon devoir l'obligeoient à 
3» employer tous fes foins ^ ôc toute fa puilfance , pour 

M iij 



5>4 HISTOIRE 

_ » conferverle droit de chacun , pour afTàrerla liberté publique, 

TT TT » ôc furtout pour maintenir la dignité de l'Eglife , dont les 
» Rois de France ont toujours été les plus puiffans & les plus 
•^ -^ ' » zelez défenfeurs , mais qu'aujourd'hui la violence , l'ambi- 
» tion , ôc la corruption des mœurs s'efforcent d'avilir. Vous 
» fçavez ce que les ennemis de la tranquillité publique entre- 
aï prennent en Italie depuis cinq années ; qu'après la mort de 
» Pierre-Louis Farnefe , lâchement aflafTiné , ils fe font rendus 
» maîtres de Plaifance , ville confiderable de la Lombardie , 
» ôc qu'ils ne fe font pas contentez de l'envahir contre toute 
» forte de droit, ôc d'y mettre une forte garnifon, au lieu de 
» la rendre ou aux Farnefes , ou au S. Siège , mais qu'ils ont 
» encore formé des deffeins fur la ville de Parme j que voyant 
t» que par leurs efforts ôc par leurs artifices ils ne l'avoient put 
» obtenir du pape Paul III. qui avoit toujours eu intention 
» de la rendre à l'Eglife , ils tâchent aujourd'hui de l'avoir à 
» force ouverte. Cependant le Roi , réfoîu d'obferver religieu- 
» fement le traité de paix conclu avec le Roi fon père , me- 
n me aux dépens de fes intérêts en Italie , a diflimulé tout cela , 
» s'efl comporté avec modération ^ ôc , fans rompre la paix, a 
» feulement tâché de s'oppofer par toutes fortes de moyens 
3^ aux injuftes efforts de fes ennemis. Il a obfervé cette mode- 
» ration , jufqu'à la mort de Paul III. Ôc il fe fiattoit que par 
» l'éle6i:ion de Jule III. hs chofes prendroient une nouvelle 
» face en Italie , ôc que le calme y fuccederoit à tous les trou- 
30 blés. Jule III. en effet , au commencement de fon pontifi- 
ai cat, rendit à Ottavio Farnefe la ville de Parme, où Camille 
» des Urfins commandoit au nom du S, Siège , ôc lui conferva 
» la dignité de Gonfalonier de FEglife , dont il avoit aupara- 
» vant été revêtu ; en quoi il fît voir une ame reconnoiffante 
35 ôc portée à la paix. Mais quoique le S. Père jugeât , qu'ayant 
» pour voifin un ennemiredoutable^ ilétoit impolîible de garder 
» Parme qu'à la faveur d'une forte garnifon , ôc qu'il eût mê- 
» me d'abord accordé une fomme d'argent pour l'entretenir , 
» il a depuis changé de fentiment ôc de conduite , fans qu'on 
» ait jamais pu en pénétrer les motifs ? ôc au lieu de foûtenic 
» Ottavio , comme il avoit commencé , il l'a abandonné , Ôc 
» s'eft ligué avec fes ennemis. Ce Prince donc , voyant les 



DE J. A. DE THOU , Lïv. Vm. s>^ 

» cruels auteurs de îa mort de fon père , triompher fous la — — — — «^ 

» proteâion de fon beau - père S ôc fe voyant entièrement j^enri II, 

» abandonné du Pape, qui avoit d'abord pris fa défenfe , a été i ^ c i/ 

» contraint de chercher de l'appui dans l'alliance que fon frère 

» avoit faite ^, puifque celle de l'Empereur ne lui procuroit 

3» aucun fecours. Mais quoique la néceflité feule l'ait engagé 

» à prendre ce parti , c'a été néanmoins un trait de prudence* 

» dans la trifte fituation où il fe trouvoit, d'avoir recours à la 

» France. Il avoit pu apprendre par les leçons de fon ayeul ^ ; 

» qui étoit un fage vieillard , que les Papes opprimez , & qu'en 

» général tous les Princes malheureux onr toujours trouvé une 

^ reifource dans la générofité des François, naturellement por- 

» tez à compatir aux maux de leurs femblables, & à défendre 

» les foibles qu'une injufte puiffance accable. Ce n'eft certai- 

^àï nement que cette feule vûë qui a pu infpirer à Ottavio la 

» penfée d'implorer le fecours du Roi très-Chrétien > qu'avoit- 

» il fait pour le mériter ? N'avoir - il pas fouvent combattu 

» contre nous dans les armées de nos ennemis ? Nul autre mo- 

» tif n'a pîi non plus déterminer le Roi à prendre le parti d'Ot- 

3» tavio , que cette générofité naturelle à lui ôc à tous fes ancê- 

» très , & le defir de faire enforte que Parme , qu'il avoit con-- 

» fcrvée au faint Siège, pendant la vacance , ôc qu'il avoit dé-* 

» fendue contre les artificieux projets de fes ennemis , fût main- 

» tenant à couvert de leur injulte violence, ôc fut rendue aux 

M Farnefes, qni latenoient des Papes. C'eft pour cela qu'avant 

» de déclarer la guerre, il a ordonné à Paul de Thermes foa 

» ambafladeur à Rome de folliciter le Pape, pour l'engagera 

» foutenir toujours les Farnefes > que fa Majefté avoit pris fous 

» fa prote6lion, ôc à ne pas permettre qu'ils fuifent expofezaux 

» embûches ôc aux violences de leur ennemi commun. Mais 

»le Pape ayant témoigné qu'il fe repentoit de la grâce qu'il 

3> avoit accordée aux Farnefes "^ , ôc qu'il prétendoit que Par- 

» me fut rendue à fEglife, il fembla alors au Roi, que c'étoit 



1 Ottavio Farnefe , fils de Pierre- 
Louis Farnefe , avoit époufé Margue- 
rite d'Autriche , fille naturelle de Char- 
leV. 

2 Horace Farnefe , duc de Cailro , 
avoit c'poufé Diane , légitimée de Fran- 
ce , fille du roi Henri XI. il fut tue au 



fiege d'Hefdin en i j'y 5 . Ce Prince a-, 
voit beaucoup de mérite. 

? Le pape Paul III. père de Pierre- 
Louis Farnefe. 

4. Le Pape Jule III. fuccefTeur de 
Paul III. rendit d'abord Parme à Ot- 
tavio Farnelcv 



f6 HISTOIRE 

I ■ ■ I I I ■ » une chofe înjufte ôc honteufe de reprendre un don , & il 

Henri IL ^ ^^^ ^^^^ ^^ croire que le Pape avoir moins d'envie deren- 

I f 7 I . " ^^^ Parme à l'Eglife , que de l orer aux Farnefes , pour la re- 

» mettre entre les mains des ennemis de la France. Cepen- 

» dant pour faire éclater fon amour pour la paix , le Roi exhorta 

» Ottavio à abandonner une partie de fes prétentions , en fa- 

» veur de la tranquillité publique, ôc afin de complaire au Pape. 

» Il ordonna même à fes Ambafladeurs , dès qu'ils auroient 

» traité avec Ottavio , d'aller auiïi-tôt trouver fa Sainteté , pour 

» lui rendre compte de leur négociation. Mais loin que tous 

» ces bons offices , & toutes ces preuves de fa bonne volon- 

» té, ayent pu gagner l'efprit du S. Père , il s'eft laifTé emporter 

» par fa palTîon , Ôc a déclaré ouvertement la guerre à Otta- 

» vio. Bien plus ; il a envoyé fon frère Jean-Baptifte del Monte 

» attaquer la Mirandole appartenante aux Pics, dont la maifon 

» eft depuis long-tems fous la prote£lion de la France î ôc il a 

jo exercé fur les habitans de cette ville, qui ontpii tomber en 

» fa puiflance, fans diftindion de fexe , des cruautez Ci inoùies, 

» que les plus grands ennemis de notre Religion en auroient 

» eu horreur. Quoi de plus indigne du titre de Chef de la 

3> Religion ; quoi de plus injuftej quoi de moins convenable 

» dans les conjondures préfentes ! Que peut-on dire ou ima- 

» giner de moins raifonnable , que de voir le premier Pafteur 

» abandonner le foin du troupeau que Dieu lui a com- 

» mis , rejetter toutes fortes de proportions d'accommodé- 

» ment , fuir la paix, qu'il devroit préférer à tout^ ne ref- 

a> pirer que la guerre > femer la difcorde ôc la haine parmi 

» les Chrétiens, les empêcher par -là de réunir leurs forces 

33 contre le redoutable ennemi de la Chrétienté , qui menace 

» de l'attaquer par mer ôc par terre , négliger de le fervir du 

» glaive de la parole de Dieu , pour combattre ôc détruire les 

» héréfies , ôc tirer l'épée injuftement contre les feudataires 

3J même du S. Siège, ôc contre le Roi , dont les prédecefTeurs 

» ont toujours été ménagez ôc refpettez par les anciens Papes. 

» On a même rapporté à mon Maître } que le S. Peredifoit hau- 

»tement^ qu'il n'épargneroit ni fa perfonne, ni les tréforsdef- 

» tinez à la défenfe de la Religion ^ ôc au foulagement des 

X. pauvres , pour pouvoir réduire Ottavio , ôc le forcer à fe 

» îbûmettre à lui. Ces paroles ont - elles pu fortir de la 

bouche 



DE J. A. DE THOU, Liv. VIIL ^f 

îi bouche de celui qui fe dit le Vicaire de l'Agneau de paix , ôc 

3> qui fe glorifie du titre humble de Serviteur des ferviteurs de Henri II. 

» Dieu ? Mais qu'arrivera-t-il, fi les Infidèles^ & ceux qu'on ap- i r ^ i 

» pelle Proteftans en Allemagne , apprennent toutes ces cir- 

» confiances ? Il ne faut pas douter que les uns ôc les autres 

» ne s'en réjoùiffent j ceux-ci de voir la religion Romaine fe 

» décrediter , ôc ceux-là de voir le Chriftianifme entier courir % 

» à fa ruine, ôc leur préparer des triomphes. / 

" Que les vues de Paul III. d'heureufe mémoire , étoient 
M différentes, ôc qu'il étoit animé d'un autre efprit! Quoique 
3> fes ennemis lui ayent reproché trop de tendrefle ôc d'indul- 
3'gencepour fa famille, l'uiterêt public lui fut néanmoins plus 
« cher que tout le relie. Dans un âge extrêmement avancé , 
w il s'expofa volontiers aux incommoditez ôc aux dangers de 
« la mer, pour réconcilier deux puiflans Princes ennemis l'un 
« de l'autre , ôc fe rendit à Lucques ôc à Bufifeto , pour con- 
35 férer avec l'Empereur , quoiqu'inutilement. On dira peut- 
3> être qu'aujourd'hui les affaires qui concernent la Religion 
« ne font pas négligées. C'ell-là principalement ce qui touche 
w ôc intereffe le Roi mon Maître. Il regarde comme une in- 
5> jure faite à lui ôc à toute l'Eglife, l'afiemblée d'un Concile 
=» convoqué par le Pape, dans le tems que Sa Sainteté joint 
» fes forces à celles de l'Empereur , pour lui faire la guerre > 
3' afin d'empêcher par là que les évêques François ne s'y 
3' trouvent , qu'ils n'y propofent la réformation de l'Eglife 
5' dans fon Chef ôc dans fes membres , qu'on ne corrige par 
£>' ce moyen les abus introduits par la coutume , ôc qu'après 
M avoir remédié à la corruption qui s'eil gliffée dans la do£lrine 
=> ôc dans les mœurs, on n'établifl^e dans l'Eglife une paix fo- 
a> lide ôc durable. C'efl pour cela feul , ôc pour l'intérêt de la 
3' Religion , que le Roi m'a envoyé ici , ôc non pour fe plain- 
^ dre de la guerre injufte qu'on lui fait. Ce n'eft pas un hom- 
9> me de mon état, qu'il chargeroit de faire des plaintes fur ce 
« fujet , ôc ce ne feroit pas à vous qu'il les feroit porter. Il 
3> ne dépend de qui que ce foit, Ôc il ne reconnoît fur la terre 
=' aucun tribunal , où il daigne vouloir obtenir juflice. Puiffant ôc 
!» courageux , il fçaura braver les efforts de fes ennemis , fe faire 
o>raifon à lui-même, ôc punir la témérité de ceux qui l'attaque- 
» ront. Mais il ne peut fuppor ter le mélange des chofcs facrces 
Tom, 11. N 



I 



5?S HISTOIRE 

M ôc profanes ^ qu'on s'efforce de confondre : il ne peut foûf^ 
Henri II " ^^^^ qu'une ambition démefurée s'apuye du prétexte fpécieux 
- w j * 3' de la religion, 6c qu'une avidité infatiable prenne les couleurs 
«de la pieté j qu'on prétende faire regarder les injuilices ôcles 
05 violences pour des chofes juftes ôc permifes, & qu'enfin fes en- 
M nemis foient arrivez à ce point d'impudence , que quand leurs 
3' fupercheries ôcleurs artifices feront connus de toute la terre, 
35 ils s'imaginent faire croire à l'Univers , qu'ils n'ont eu d'autre 
M intention, que de réformer la dodrineôc les mœurs de l'Eglife. 
M Le Roi Très-Chrétien , fils aîné de PEglife, qui fe glo- 
sa rifie de ces titres qu'il a héritez de fes ancêtres, voyant qu'on 
s5 fe comporte à fon égard avec tant de palfion & d'iniquité , 
35 ôc qu'il n'eft plus enfin pofiible de diflimuler, m'a ordonné 
35 de faire devant vous la même proteftation , qu'il a déjà fait 
55 faire, comme vous ne l'ignorez pas , à Rome par fes Am- 
35 bafladeurs 5 Ôc de vous faire fçavoir , que puifqu'on lui a (i 
35 mal à propos ôc fi injufiement déclaré la guerre , il ne peut 
35 ni ne doit envoyer ici les Evêques de fon Royaume , ni 
^5 tenir cette aiïemblée pour un Concile œcuménique ôc lé- 
05 gitime 3 mais plutôt , conformément à la fufcription de fa 
05 lettre , pour une aflfemblée particulière , convoquée , non 
05 en faveur de la religion ôc du bien public , mais pour les 
35 intérêts de quelques hommes ambitieux , qui veulent profi- 
05 ter des troubles : qu'ainfi ni lui , ni les Etats de fon royau- 
35 me, ne fe foumettront aucunement aux décrets de ce pré- 
05 tendu concile, Ôc qu'il employera au contraire , pour les re- 
35 jetter, les moyens dont fes prédeceffeurs fe font fervis en 
■ 35 des occafions femblables. Car vous n'ignorez pas le droit 
05 qu'ont les Rois de France fur les chofes facrées, ôc comment 
35 ils l'ont toujours exercé dès le commencement de la mo- 
35 narchie h qu'ils n'ont jamais abufé de leur pouvoir pour nuire 
35 à la Religion, mais qu'ils l'ont au contraire toujours employé 
35 pieufement pour la défenfe de la liberté de fEglife contre 
35 ceux qui s'efforçoient de l'opprimer. On connoît les conci- 
35 les tenus fous Clovis, ôc fous Childebert; les Ordonnances ' 
35 touchant la Religion faites fous le règne de Charlemagne; 



I . Ces ordonnances au fujet de la 
Religion , qu'on appelle Capitulaires , 
faites par Charlemagne , ôc Ton fils 
Louis le De'bonnaire , ont e'te' recueil- 
lies par l'abbé Anfegife. Il y a aufîi des 



Capitulaires des rois Lothaire , Charle 
6c Louis , fils de Louis le De'bonnaire. 
Ceux de Charle le Chauve ont été pu- 
bliés par le P. Sirmond. 



D E J. A. D E T H O U , Li v. VIL 9^ 

M à qui les Papes, aufifi-bien qu'à fon père, doivent toute leur - ■ 

M puifTance temporelle. On connoît auiïi les Ordonnances de Henri II 

3î Louis le Débonnaire fils de Charlemagne. Mais comme i r- ^ i 

o> dans la fuite, les Papes abuferent de leur puifTance fpirituelle , 

3î & que leur cupidité ufurpa les biens de l'Eglife Je Roi Louis 

3> IX. que fa pieté ôc fes vertus ont rendu digne d'être mis au 

3' rang des Saints , s'oppofa courageufement à leurs injuftes 

35 entreprifes, ôc l'an 12^7. fit une loi , fous le nom de Prag- 

=■> matique Santlion ^ , que nous avons encore , ôc par laquelle 

w l'ancienne coutume d'élire les Evêques ôc les autres Prélats 

3> ( coutume qui n'étoit plus obfervée depuis long-tems ,) fut ré- 

cc tabiie , avec défenfe d'envoyer aucune fomme d'argent à 

« Rome pour les provifions des bénéfices. Cependant le pou- 

05 voir des Papes s'étant depuis augmenté , auiïi-bien que leur 

" induftrie ôc leur habileté , les maux qui fembloient étouf- 

•■«5 fez, commencèrent à reparoître, ôc à fe répandre avec plus 

05 de licence, jufqu'à la tenue du Concile de Baie, qui fou- 

05 droya tous ces abus par un Décret folemnel , ôc ordonna 

S5 qu'à l'avenir on ne payeroit plus d'annates pour l'impétration 

35 des bénéfices en Cour de Rome. Les Papes voyant que ce 

05 Concile bornoit trop leur puifTance , ne le voulurent point 

3' reconnoître pour légitime. Cependant le Roi Charle VII. 

M le reçut ôc le reconnut pour Concile œcuménique dans les 

9' Etats généraux tenus à Poitiers,ôc le confirma par une fameufe 

5' Ordonnance , appellée Pragmatique San£lion. Il efî vrai 

3' que le Pape Eugène IV. qui ayant été fouvent fommé de 

î5 venir au Concile, avoit toujours refufé de s'y prefenter, le 

" déclara nul ôc fchifmatique, ôc de partie qu'il éroit, fe ren- 

« dit juge en fa propre caufe. Enfin y^neas Silvius Pico- 

35 lomini , qui dans cette célèbre afTemblée avoit exercé l'of- 

55 fice de principal fecretaire , ayant été depuis fait Pape , fous 

w le nom de Pie IL s'éleva contre ce Concile avec encore plus 

« de zèle que fes prédecefTeurs. Il envoya donc un Légat au 

» roi Louis XL ôc par le moyen du Cardinal Baîuë ^ on porta 



I. La Pragmatique San6lion de S. 
Louis fut publiée l'an i i(j8. Les princi- 
paux articles regardent la liberté des 
éleétions , les privilèges des Eglifes,les 
droits de rEglife Gallicane 8c les liber- 
tés, 6c la limitation du pouvoir fpiri- 



tuel du Pape en France. 

2. Homme de trcs-bafTe extraélion , 
mauvais Miniftre , intriguant , fourbe 
ôc ingrat. Le roi Louis XI. aïant re- 
connu fa fceleratefle , le fit mettre en 
prifon, ou il demeura onze ans. 

N ij 



Henri IL 



Ï0C5 HISTOIRE 

35 ce Prince à abolir la Pragmatique San6l:ion , malgré les vives 
» oppofitions du premier Parlement du Royaume 6c de laFa- 
3' culte de Théologie de Paris. Mais le Roi & le Cardinal 
3> ne furent pas long-tems fans avoir fujet de s'en repentir ? le 
3' Roi , parce qu'il comprit bien qu'il avoir fait par-là un tort 
o' confiderable à f)n Royaume j ôc le Cardinal:, par la lon- 
M gueur d'une prifon facheufe , où l'on croit que ce Prince 
o> clairvoyant le fit mettre pour l'en punir ^ Vous n'ignorez 
3' pas les inimitiez qui ont été depuis entre le Roi Louis XIL 
« 6c le Pape Jule IL 6c plût au Ciel que le fouvenir en fût 
=> moins récent! Il y a lieu de craindre que ce nom % qui a 
w été autrefois fi odieux à la France , ne lui devienne au- 
»' jourd'hui funefte. Le pape Léon X. traita depuis avec Fran- 
5' cois I. ôc quoique leur traité foit autorifé par des a61es pu- 
3^ blics 5 cette Pragmatique Sanction néanmoins efl: encore 
0' maintenant fi religieufement obfervée dans toutes nos Cours 
!>' de Parlement ' 6c dans toutes nos facultez de Théologie, 
=' qu'elles s'obligent par ferment à ne la violer jamais. 

35 Que ceux donc qui défirent fincerement la paix de TE- 
35 glifcj que le Pape même ^ ou fes fucce/feurs , qui feront mieux 
05 confeillez que luij employent tous leurs foins 6c toute leur 
95 prudence pour apporter quelques remèdes à ce fchifme naif- 
X fant. Quand le Roi mon maître m'ordonne de vous parler 
35 ainfi , il prétend vous faire voir en même tems , avec c]ueî 
35 refped 6c quel amour il honore la Religion qu'il a reçue de 
05 Ces ancêtres, 6c quels font fes fentimens à l'égard du faint 
35 Siège j que fes prédecefleurs onthonoré, protégé 6c enrichi j 
35 il prétend vous afl"urer qu'il ne permettra jamais que ceux qui 
35 vivent aujourd'hui , ou ceux qui viendront après nous , ayent 
35 lieu de fe plaindre , ni de fa bonne foi , ni de fon amitié , ni 
35 de fon zèle 5 mais que par les mauvaifes intentions des enne- 
05 mis de la paix , il a été réduit au point de faire ce qu'il fait ^ 



1 B?.îuë fut arrêté en i^6ç. parce 
que l'on iurprit des lettres qu'il e'cri- 
voit aux ennemis de l'Etat, 8c que 
le Roi foupçonnoit d'ailleurs fa fidé- 
lité. 

2 Jule III. étoit alors Pape. 

3 Par rapport feulement à quelques 
articles ; le Concordat ne fut enxegif- 



tré au Parlement que pour ohéïr av^ 
Roi. Le Parlement même , en Tenre- 
giftrant , déclara que dans les Tri- 
bunaux on fe ccnformeroit toujours à 
l'ancienne difciplinc. Le Clergé de 
France en 1^79- fit ^cs remontrances 
au Roi Henry III. pour le rétabliffe- 
ment de h Pragmatique SanûioA. 



DE J. A. DE THOU.Liv. VIIÎ. loi 

» ou d'abandonner fes propres intérêts & ceux de l'Europe, s'il <— — 

^ enufoit autrement. ÂFégard des vaines menaces ôcdes cen- f^^j^j^j jj 

» fures i il ne les craint point pour une caufe fi jufte , quoique i ^ r ^ ' 

M 3ans toute autre occafion , où il foutiendroit une mauvaife 

« caufe ^ la pieté de ce Prince pût les redouter. Il craint en- 

3> core moins qu'on lance un interdit fur fon Royaume: ilfçait 

»' affez comment les Etats généraux de France 6c la Faculté 

05 de Théologie de Paris fe font autrefois comportez fous le 

« Roi Philippe le Bel contre Boniface VIII. 6c depuis fous 

s> Charle VI. contre Benoît *j 6c enfin contre Jule II. fous Louis ^Benok xilL 

3> XIÏ. dont la mémoire eft encore fi chère 6c fi refpedable ^"[!P^^'^. ^P' 

. -t pelle Piciie 

w aux François. de Luna. 

3' Ainfi puifque le Roi très-chrétien a eu de fi fortes 6c de 
» fi juftes raifons de prendre les armes , il vous prie de rece- 
35 voir en bonne part tout ce qu'il m'a ordonné de vous dire :, 
" 6c qu'après l'enregiftrement de fa proteftation , que je vous 
i>5 laifi^erai par écrit , vous me donniez a£te de ce qui vient 
« de fe pafifer , afin que le Roi puifTe en informer tous les 
M Princes chrétiens ». 

L'Ambafl^adeur ayant celTé de parler 5 on lui dit qu'à la pre- 
mière afTemblée des Pères du Concile , il recevroit la réponfe 
à fon difcours , pourvu que le Roi reconnût que le Conci- 
le avoit été légitimement convoqué à Trente > qu'au refte les 
Pères n'approuvoient ce qui venoit de fe pafler , qu'autant 
qu'ils le pouvoient , félon les règles de droit ' j 6c qu'il ne leur 
étoit pas permis de lui en donner aucun a£le. 

Cependant le Roi fit un édit, à la follicitation, ou du moins 
par le confeil,de Jean du Tillet greffier du parlement de Pa- 
ris , homme extrêmement verfé dans la connoifi^ance du droit 
ôc des coutumes de ce Royaume? par lequel après avoir ex- 
pofé fort au long les obligations que les papes avoient aux 
rois de France , 6c la conduite indigne de Jules III. qui ne 
fe fervoit de fon pouvoir , que pour favorifer \qs pafiions ef- 
frénées des ennemis de la paix , il défendoit , fur peine de la 
vie, 6c de la confifcation des biens , à qui que ce tut de por- DcfenfeJe 
ter aucun argent , pour quelque raifon que ce fût , ni à Rome, mTaucun at- 
ni en d'autres lieux de la dépendance du Pape j parceque gcnt. 

I Ceft-à-dire , félon les ufages & j forment un prétendu Droit ; objet de 
les maximes de la Cour de Rome , qui 1 l'étude des Prélats Ultramontains. 

N lij 



102 HISTOIRE 

^ l'argent étant le nerf de toutes lesentreprifes, ôcfurtout delà 

Henri II g'-^^^'^'^» ^^ feroit de la dernière imprudence d'employer fes 
-. - ^ * propres biens , & ceux de fes fuiets , pour entretenir les £ûr- 
^ ' ces de fon ennemi , ôc affermir fon injufte puiffance. 

Cet édit fut enregiftré au Parlement le 7 de Septembre, 6c 
enfuite publié à fon de trompe dans les carrefours de Paris. 
Cinq jours auparavant, on en avoir publié un autre très-ri- 
goureux, à la réquificion de l'avocat général Pierre Seguier, 
contre ceux qu'on foupçonnoit d'hcrefie ; on le nomma l'édic 
de Chateaubriand, petit bourg de Bretagne , oii il fut fait î 
• ôc même dès le 14 Janvier , l'ordonnance du Roi , fur le pou- 
voir ôc la charge de l'inquifiteur Alathurin Orry j avoit été lue 
en plein Parlement. 

Si les prélats du Concile a voient été très-ofîenfez du difcours 
de Tabbé de Beilozanne ; ils ne le furent pas moins de l'édit 
du Roi , ôc ils différèrent de rendre leur réponfe jufqu'au 1 5 
d'0£lobre , pour avoir le tems d'avertir le Pape , ôc de fça- 
voir fes intentions ; mais l'Abbé ne comparut point ce jour- 
là y ÔC les Prélats publièrent un écrit , par lequel ils tlchoient 
de faire voir que le Concile avoir été convoqué légitimement 
ôc pour de très-juftes raifons î puifque ce n étoit par aucune 
vue particulière de politique ou d'intérêt, mais pour apporter 
un remède convenable aux hereHes , qui non-feulement in- 
fecloient l'Allemagne , mais encore toute l'Europe ; ils prioient 
pour cela le Roi très-chrétien de permettre aux Prélats ôc aux 
Théologiens de fon Royaume , de venir à Trente , afin de 
contribuer tous enfemble au fuccès d'une entreprife Ci fain- 
te ôc il agréable à Dieu j que s'il ne vouloir pas leur en don- 
ner la permiflion , ils proteftoient que la dignité ôc l'auto- 
rité du Concile , ne recevroit aucun préjudice de ce refus ; 
qu'à l'égard des menaces qu'il faifoit de recourir aux remè- 
des que fes prédeceffeurs avoient mis en ufage en femblables 
occafions , ils ne pouvoient fe perfuader que Sa Majefté en 
vînt jufqu'à vouloir nuire àTEglife, ôc flétrir là propre gloire, en 
ïétabliffant ce que fes ancêtres avoient aboli avec tant de pru- 
dence pour la gloire ôc pour le bien du Royaume 5 qu'ils fup- 
plioient donc inftammcnt Sa Majefté de vouloir bien fuivre les 
traces du Roi fon père , qui avoit voulu que les plus grands 
perfonnages de fon Royaume , Evêques ^ Théologiens , 



DE J. A. DE THOU, Liv. Vîll. 105 

Ambafladeurs , afTiftaflent au Concile , & de facrifier plutôt au — >»— 
bien de l'Etat , ôc à la paix de l'Eglife , des reflentimens par- Henri II 
ticuliers , qui pourroient expofer l'un ai. l'autre à des troubles, 1 r r 1 ' 
dont les fuites feroient très funeftes. 

Le Pape avoir déjà dès le 23 de Mai , écrit aux Suifles des Le Pape é- 
lettres pleines de bienveillance, dans lefquelles il leur rappel- reTau"fin« dû 
loit le fouvenir de Jule IL qui leur avoit, difoit-il , témoigné Concile. 
une tendrefle fi paternelle : il ajoûtoit qu'il n'avoir pas moins 
hérité de fes fentimens à leur égard , que de fon nom ; qu'il 
avoir compofé fa garde de leurs compatriotes i> ôc qu'il avoic 
mis auffi à Boulogne une garnifon Suiffe. Il les exhortoir en- 
fuite à envoyer leurs députez pour le premier de Septembre î 
parce que l'union de tous ceux qui dévoient afîifter au Conci- 
le , étoit abfolument neceffaire à fa célébration : il ajoûtoit enfin 
qu'ils feroient plus amplement informez du relie par fon Nonce 
Jérôme Franco , dont ils connoifibient depuis long-tems la 
probité & le zélé , ôc qui devoir être bien-tôr fuivi par quel- 
qu'un des Evêques^ en quiilavoit le plus de confiance, pour 
leur parler plus en détail des affaires du Concile. 

D'un autre côté , le Roi avoit chargé Morlay du Mufeau 
fon Ambaffadeur en Suiffe , de faire tous fes efforts pour em- 
pêcher que les Cantons n'envoyaffent à Trente. Morlay ne 
croyant pas pouvoir y réùlTir , fit venir Paul Vergerio , autre- 
fois évêque de Capo d'Iftria , qui avoit depuis peu quitté Pa~ 
doue , ôc s'étoit retiré parmi les Grifons. Après l'avoir confulté 
& en avoir tiré les inftru£lions néceffaires , il partit pour l'affem- 
blée de Bade S où il parla fi fortement & donna des raifons 
fi convaincantes , qu'il perfuada ce qu'il voulut , non-feule- 
ment aux Cantons proteftans , mais encore aux catholiques. 
AufTi-tôt les Grifons rappellerent Thomas Planta évêque de 
Coyre, qui étoit déjà parri pour Trente : Vergerio leur avoit 
fait entendre que le Pape prétendoit par moyen de Planta 
recouvrer fur eux fon ancienne autorité. 
Les affaires alloient plus lentement en Allemagne. Ceux uf",?^^^^^ 

i o d Allemagne. 



I II y a dans la SuifTe deux vilîes 
de Bade : celle dont il s'agit ici efl fur 
la rivière de Limars , & ceA le lieu où 
les Cantons tiennent leurs Diètes , & 
ou lesAmbaffadeurs étrangers ont cou- 
tume defe rendre. Elk eit fituee encre 



Bâie êcZurich , êc cft ce'Ie'bre par fes 
bains chauds. LesRomains rappelloient 
Aqua Hclvetka. Bade en Souabc &c 
Bade en Autriche , font auffi renom- 
mées pour leurs bains. 



104 HISTOIRE 

de la confedîon d'Ausbourg , à qui l'Empereur avoit donné 
Henri IL toutes les aiïurances qu'ils avoient pu fouhaiter, ne fe corn- 
j ç. r- j^ muniquoient point leurs réfolutions, foit qu'ils défefpéraflent 
du fuccès de l'affaire , foit qu'ils appréhendaffent l'indignation 
de l'Empereur , foit qu'à l'approche du péril leur courage fe 
refroidît. Ceux de Strasbourg, comme les plus voifins du lieu 
du Concile , députèrent vers les villes les plus éloignées^ pour 
fçavoir quelles étoient leurs réfolutions. L'éle£teur Maurice ôc 
le duc de Virtemberg, firent dreffer des confeflions de foi en- 
tièrement conformes , quant à la dodrine -, l'une par Mélanc- 
ton , ôc l'autre par Jean Brentzen : mais l'un ôc l'autre fit la 
Tienne féparement, parce que l'Elecleur, qui jufqu'alors avoit 
toujours diffimulé , craignoit que fi tous ceux de fon parti ne 
préfentoient qu'un même formulaire conçu dans les mêmes 
termes ., on ne les foupçonnât , malgré leur attachement à l'Em- 
pereur, d'avoir formé une ligue entr'eux. Ceux de Strafbourg 
publièrent aufîi depuis un formulaire conforme à ceux-là. 
Enfuite réle£leur Maurice écrivit à l'Empereur une lettre dattée 
du 26 â-Q Juillet , par laquelle il l'affuroit qu'il étoittrès con* 
tent delà parole qu'il lui avoit donnée 5 mais que comme tout 
le monde içavoit que le Concile de Confiance avoit rendu un 
Décret pour faire punir les hérédques qui y étoient venus , fans 
avoir égard aux fauf-conduits que l'empereur Sigifmond leur 
avoit donnés , ôc que ce décret avoit été exécuté en la perfon- 
ne de Jean Hus , il fe voyoit forcé de demander une fureté 
de la part des Prélats pour ceux qu'il envoyeroit à Trente , 
comme autrefois on l'avoit demandée au Concile de Bafle , qui 
avoit fuivi immédiatement celui de Confiance , pour ceux de 
Bohême qui refufoient d'y allée fans cette condition. 
Plaintes des L'Empeteur ayant ordonné à fes Ambaffadeurs de repre- 
pioceitans. fenter aux Pères du Concile cet article important 5 ceux-ci 
en délibérèrent , ôc réfolurent le 12 d'0£lobre de différer juf- 
qu'au 27 de Janvier leur décifion fur la queflion qu'on agi- 
toit alors , qui étoit la communion fous les deux efpeces. Com- 
me les Proteflans defiroient qu'on écoutât leurs raifons fur 
cette matière, avant qu'il fe fît aucun décret, ôc qu'ils vou- 
loient un fauf-conduit pour venir au Concile , on en dreffa un 
ôc on le publia. Mais les Proteflans le trouvèrent fait avec né- 
gligence , ôc conçu en termes froids ôc généraux , n'étant 

d'ailleurs 



V 



DE J. A. DE THOU , L i v. VIIL lo; 

d'ailleurs autorifé d'aucune llgiiature , ni d'aucun fceau autenti- 

que : ils difoient aulFi qu'il n'étoitpas dans la même forme , que TJpvï'i IJ 
celui que le Concile de Bafle avoir autrefois accordé à ceux 
de Bohême, ni femblable à celui que l'éledeur Maurice avoir de- 
mandé pour ceux de fon parti. Ce fauf-conduit étoit ainfi conçu: 
Que l'on permettoit généralement à tous les Allemans de ve- 
nir au Concile, de propofer leurs fentimens , de conférer , 
d'agiter les queftion-s , foit en pleine aflemblée , foit avec 
des députez, ou de vive voix, ou par écrit, fans^animofité, fans 
invedives ; enfin de fe retirer ôc de s'en retourner chez eux, 
quand ils le voudroient : Que le Concile, autant que celadé- 
pendoit de lui , engageoit la foi publique ' : Qu'à l'égard 
des crimes qu'ils auroient commis , ou pourroient commettre , 
quelques grands qu'ils pufTent être , fans même en excepter 
l'héréfie, ils choifiroient tels juges qu'il leur plairoit, pour ea 
connoître. 

Le 2^ de Novembre, le Jurifconfulte Chriftophle Straflen; 
envoyé de l'éledieur Joachim de Brandebourg , fut écouté 
avec grande fatisfaclion de tous les Pères du Concile : il s'é- 
tendit beaucoup fur les difpofitions fmceres & favorables , 
dans lefquelles étoit fon maître à l'égard de la Religion , ôc 
fur le refpe6t qu'il avoir pour le Concile , aux décrets duquel 
il fe foûmettoit. Les proteftans publièrent depuis que tous ces 
grands témoignages d'affe£lion & de déférence, ne.venoient 
que de la bonté de fon caratlere , naturellement porté à la paix 
6c à l'union, ôc de ce qu'il avoit befoin de la faveur du Pape , 
afin que Frédéric fon fils pût jouir paifiblement de l'archevê- 
ché de Magdebourg, auquel, après la mort de Jean Albert , 
le Chapitre l'avoit nommé ; car le Pape s'y étoit oppofé juf- 
qu'alors , ôc difîeroit d'y donner fon confentement , parce qu'il 
foupçonnoit réied;eur Joachim d'adhérer à la confeifion de 
Saxe. 

Cependant les envoyez du duc de Wirtemberg , Thierry Anivce Hcs 
Pennmger ôc Jean Hetclin, arrivèrent à Trente fur la fin du AmbaUsdcurs 
mois d'Oélobre j ils avoient ordre de leur Prince de prefenter 
publiquement une confeflion de foi qu'ils apportoientpar écrit, 
Ôc de aire que , lorfqu'on auroit donné aux Théologiens de leur 

I II y avoit dans ce fauf-conduit J quoi engager la foi publique , lorfque 
une affeélation continuelle. Car pour- I le Concile pouvoit engager la fienne? 

Tom. IL O 



106 ^ HISTOIRE 

pays un fauf-conduit femblable à celui qu'avolt accordé le' 
Henri IL Concile de Balle, ils ne manqueroient pas de venir. Après 
j - - ^ cela étant allez trouver le comte de Montfort ambafladeur de 
l'Empereur , ôc lui ayant communiqué leurs ordres , le Comte 
fut d'avis qu'avant toutes chofes , ils vilTent le Legar du Pape : 
mais comme ils craignirent que leur conférence avec lui ne 
leur fut préjudiciable, parce qu'il eût femblé par là qu'ils re- 
connoiflbient le Pape pour leur principal juge , ils différèrent s 
jufqu'à ce qu'ils fçuflent l'intention de leur maître , à qui ils 
écrivirent. 

Peu de tems après, vers le 22 Novembre, Jean Sleidan, 
qui a écrit fur cette matière avec la dernière exa£litude , fut 
député de la ville de Strafbourg , ôc arriva à Trente pour fe 
joindre aux Ambafladeurs de Maurice ôc du duc de Wirtem- 
berg : les villes d'Ellingen, de Ravenspurg , de Reutlingen,. 
de Biberach, de Lindaw, s'étoient jointes à celle de Stras- 
bourg, ôc avoient donné pouvoir à Sleidan d'agir de même 
en leur nom. Ceux de Nuremberg , craignant l'indignation de 
l'Empereur , fe montrèrent neutres en cette occafion, comme 
ils avoient fait auparavant dans la guerre d'Allemagne. Le- 
danger avoir rendu plus fages ceux de Francfort ^ ôc quoiqu'ils 
filfent profeflion de la même dodrine que les autres , ils 
n'envoyèrent aucun député; les Miniftres de la ville d'Aufbourg 
ayant été chafTez, elle n'avoit perfonne à envoyer : ceuxd'Ul- 
me obfervoient la formule prefcrite par l'Empereur. ^ 

Cependant la dépêche du duc de Wirtemberg arriva, mais 
trop tard pour que ces Ambaffadeurs pufTent préfenter , félon 
fes ordres , fa confeflion de foi, dans l'alfemblée que l'on tint le 
2 j Novembre. Comme le comte de Montfort étoit abfent , ils 
s'adrelferent au Cardinal de Trente , ôc le conjurèrent, au nom 
de ce qu'il devoit à leur patrie commune, ôc des liaifons d'a- 
mitié qu'il avoit avec leur Prince, de leur faire accorder une 
audience publique. Le Cardinal en parla au Légat , ôc lui mon- 
tra l'ordre qu'avoient reçu les Ambaffadeurs , afin qu'il ajoutât 
plus de foi à fa demande? mais le Légat tint ferme , ôc leur fit 
répondre par le Cardinal , qu'il étoit indigné de voir^ que ceux 
qui dévoient recevoir avec foûmiflion la régie de leur créance , 
& s'y conformer, ofaffent préfenter aucun écrite con^e s'ils 

1 C'eû-à-dire le formulaire d'Ausbourgi appelle V Intérim^ 



D E J. A. D E T H O U , L I V. VIII. 107 

vouloient donner des loix à ceux qui avoient droit de leur en 
impofer. Il les renvoya ainfi au cardinal de Tolède , qui les J|£I^^RJ jj^ 
amufaavec adrefle, pour prolonger le tems. Guillaume dePoi- 1 r r i 
tiers, le troifiéme Ambaiïadeur Impérial, en ufade même avec 
ceux de Strasbourg ; les uns ni les autres ne purent rien obte- 
nir cette année. Le Pape créa dans le même tems treize Car- 
dinaux, tous Italiens, pour être les foûtiens de fa puiflance; 
parce qu'il appréhendoit que les Evêques ôc les Théologiens 
d'Allemagne & d'Efpagne ne bleflalTent fon autorité , quand 
on toucheroit l'article delà réformation des moeurs. 

Il eft tems de parler de la guerre de Parme , qui entraîna Affalrcî dl^ 
celle du Piémont , des Pays-bas , Ôc dans l'année fuivante "^'^' 
celle de l'Allemagne , ôc qui lit éclater aux yeux de tout le 
monde les inimitiez que les Princes , jaloux les uns des autres , 
avoient tenu cachées jufques-là , ôc dont je vais expofer l'o- 



rjgme. 



Depuis la mort de Pierre-Louis Farnefe, Paul III. fort incer- 
tain, avoit été agité de plufieurs paîTions différentes. D'une part, 
il eût bien voulu fe venger 5 mais de l'autre , il craignoit que 
fa vengence n'eut des fuites fâcheufes pour fa famille. Ce- 
pendant , après avoir été long-tems le jouet de l'Empereur ôc 
de fes Miniftres, il avoit enfin confenti de rendre Parme àl'E- 
glife , moyennant quelque compenfation. C'efl - pourquoi il 
avoit expreffément défendu aux Gouverneurs de cette ville d'y 
recevoir Ottavio , ni de l'introduire dans le château , parce 
qu'il prévoyoit qu'Ottavio étant allié de l'Empereur ' rentreroit 
aifément en grâce avec lui, ôc qu'à la fin on enleveroit Parme 
au S. Siège, comme on lui avoit déjà enlevé Plaifance 5 car 
Ferdinand Gonzague , qui avoit été ou l'auteur du meurtre de 
Pierre-Louis Farnefe, ou du moins le complice, s'étant rendu 
maître de Plaifance , ôc ayant perfuadé à l'Empereur de fe l'ap- 
proprier abfolument , lui avoit aufTi perfuadé que, s'il vouloit 
conferver l'Etat de Milan, ôc maintenir fapuiffance en Italie, 
il falloit, à quelque prix que ce fût, enlever Parme aux Far- 
nefes. Il donna ce confeil , foit qu'il eût en vue fon intérêt 
particulier , foit qu'il crût que l'Empereur ayant 11 fort irrite 
ies Farnefes , il ne devoir point fe fier à eux, Ainfi , pour ache- 
ver d'irriter encore davantage fon efprit , déjà porté à fuivre 

i II avoit époufé Marguerite fa ûlle naturelle. 

Oij 



loS HISTOIRE 

I I . ce qu'on lui propofoit, il le fit avertir par Granvelle, ( qui avoFt 
Hpnri II ^^ '^"^ P^^^ ^ ^^ rcfolution qui avoit été prife de faire mourir 
j ^ ^ j le prince Pierre-Louis ) que le Pape formoit avec les François 
plufieurs defleins contraires aux intérêts de fa Majefté Impé- 
riale, ôc entr' autres , celui de remettre Parme entre les main? 
d'Horace , l'un de fes petit-fils ôc allié du Roi \ Ce bruit qu'il 

"^ fit courir , produifit un tel effet , que non feulement il déter- 
mina l'Empereur, qui jufqu'alors avoit été en fufpens fur ce 
qu'il devoir faire ^ mais il fit naître dans l'efprit d'Ottavio de 
Il violens foupçons de la conduite de fon frère Horace , que 
les projets du Pape furent entièrement rompus. Ce fut en ce 
tems-là que mourut ^ le Pape Paul III. Son fucceffeur Julè 
III. rendit Parme à Ottavio. Gonzague , à qui la puilfance d'un 
ennemi fi voifin étoit fort fufpe6le, follicita l'Empereur plus 
vivement que jamais , afin qu'il pourvût à la (ureté de l'Italie. 
Il fit tous fes efforts pour gagner le Pape 5 il éblouit Jean-Bap- 
tifte del Monte , fils de Baudouin ôc neveu de Sa Sainteté , par 
de magnifiques promefles , ôc fema par tout de faux bruits , 
pour animer l'Empereur , le déterminer ôc le contraindre , 
pour ainfi dire , à faire la guerre. 
' ' Les Minifires de ce Monarque exerçoient en Allemagne ôc 

en Italie beaucoup de violences. Gonzague au nom de l'Em- 
pereur fe déclaroit l'ennemi capital des Farnefes,ôc s'oppo- 
foit de toutes fes forces à leur reconciliation avec ce Prince. 
D'un autre côté , Diego Hurtado de Mendofe n'en agiffoit 
pas mieux avec Côme de Medicis 5 non content de ne 
lui point rendre Piombino , comme il i'avoit promis , il publioit 
hautement que la citadelle qu'il avoit fait élever à Sienne-, 
ne devoir pas tant fervir à tenir en bride les habitans, qu'à do- 
miner fur toute la Tofcane , pour contenir Corne dans foa 
devoir. 

Nicolas de Granvelle étant mort en Allemagne , l'adminif- 
tration de toutes les affaires étoit entre les mains de fon fils l'é- 
vêque d'Arras. C'étoit par fes artifices qu'on avoit retenu pri- 
fonnier le Landgrave de Heffe ; il employa de pareilles rufes, 
pour empêcher l'Empereur de fe rendre aux follicitations:, non 

I Ilétoit fiancé avec Diane fille na- I 2 Le iode Novembre i5'4P après 
turclle d'Henry II, 1 15 ans ôc a8 jours de Pontificat. 



D E J. A. D E T H O U , L 1 V. VIII lop 

feulement de rEle61:eur Maurice & de rEIe61:eur de Brande- - 



bourg, mais encore de tous les Princes ôc de tous les Etats Henri II. 
d'Allemagne, qui s'intereflbient pour cet illufcre prifonnierj j ^ ^ j^ 
il fit fi bien par fes eonfeils , que l'Empereur , plutôt que de 
faire paroitre aucun repentir de la réfolution qu'il avoit prife de 
retenir le Landgrave , aima mieux s'attirer l'inimitié de tant 
de Princes puiffans , aufquels il étoit fi redevable. Cette con- 
duite le couvrit de honte, ôc ruina entièrement fes affaires en 
Allemagne. Ces trois hommes ' gouvernoient fon efprit , ôc 
régloicnt toutes fes démarches : unis enfemble d'intérêts ôc de 
fentimens, ôc maîtres de tout, ils étoient devenus infupporta- 
bles par leurs hauteurs ôc leurs violences. Cependant Corne, 
qui concevoit combien la guerre en Italie pouvoir nuire 
à fes propres affaires , diffniiuloit fon chagrin , cachoit fes ref 
fentimens y ôc tâchoit de fe rendre médiateur entre les deux 
partis î il rendoit aux Farnefes toutes fortes de bons offices , 
leur témoionoit un vif attachement, leur promettoit fon fe^ 
cours en tout ce qui dependroit de lui , pour les empêche?: 
d'en venir par defefpoir aux dernières extrêmitez 5 c'eft poui* 
cela qu'il redoubloit ii^s foins auprès du Pape , ôc qu'il le conju 
roit de ne les pas abandonner. Mais foit que fon neveu Jean- 
BaptifTe del Monte lui perfuadât le contraire , ou que ce Pontife 
crût qu'Ottavio feignoit de traiter avec les François.pour exciter 
la jaloufie de l'Empereur, ôc faire fes conditions meilleures avec 
lui par ce moyen , il ne confultoit ôc ne croyoit que les Minif- 
tres Impériaux , méprifoir notre amitié , ôc ne faifoit pas un 
grand cas des avis de Côme de Medicis- Ce fut à peu pr^s vers 
ce tems-là,quele mariage deDiane fille du Roi avec Horace Far- 
nefe duc de Caftrofut célébré 5 il y avoit déjà long-tems qu'elle 
étoit fiancée avec lui; on envoya Flaminio de Stabbiaà Otta- 
vio, ôc aux deux Cardinaux fes frères, Alexandre ôc Rainuce, 
pour traiter avec eux ôc offrir au nom du Roi des conditions 
très avantageufes. 

Cependant Gonzague , qui avoit réfolu de forcer Parme à 
fe rendre , en lui coupant les vivres , avoit mis des garnifons 
dans tous les lieux d'alentour qu'il avoit fait fortifier à la hâte: 
ôc pour empêcher que rien n'entrât dans la ville , il tenoit des 
troupes en grand nombre au de-là du Tar. Le Pape ennuyé 

a Gonzague , Mendofe, de l'Evêque d'Arras. 

O iij 



110 H I s T O I R E 

m > ^ ■ des frais que lui coiitoir cette guerre, ne voulut plus fournir 

Henri IL <^'^^"g^*"^t pour la garnifon de Parme. Ottavio fe voyant dans 
j ^ un 11 trifte embarras , envoya à Rome Marc-Antonio Venturi, 

que l'Ambafladeur de Corne préfenta au Saint Père. Après 
lui avoir expofé l'état déplorable où étoient les affaires d'Otta- 
vio, ôc à quelles extrêmitez le réduifoient les intrigues de fes 
ennemis, qui le brouilloient fans celfe avec l'Empereur, il dit 
que fon maître lui avoir ordonné de fe jetter aux pieds de Sa 
Sainteté, pour implorer fa protection , puifqu'il ne pouvoir pas 
lui-même foûtenir les efforts d'un ennemi fi animé à fa perte > 
& qu'il avoit befoin d'une puiffance fuperieure , pour la lui 
oppofer. Le Pape répondit que f état de fes propres affaires ne 
lui permettoit pas d'afUfter plus long-tems Ottavio , & qu'il 
ne lui fçauroit point mauvais gré , s'il prenoit le parti qui lui 
paroîtroit le plus avantageux dans les conjondures préfentes. 
Ottavio ayant reçu cette réponfe , crut pouvoir , fans offen- 
fer le Pape , fe jetter entre les bras de qui voudroit les lui ouvrir, 
& traita auffi-tôt avec le roi de France à cqs conditions : Que 
le Roi entretiendroit d'abord quinze cens hommes d'infante- 
rie commandez par Paul Vitelli, & deux cens chevaux- lé- 
gers pour la défenfe delà ville ; Qu'il feroit payer tous les ans à 
Ottavio huit mille écus d'or de penfion;que leRoi afTigneroit en 
France un revenu convenable aux cardinaux Alexandre & Rai- 
nuce , pour les dédommager des pertes qu'ils pourroient 
faire à l'occafion de ce traité j Que le Roi ne feroit aucun traité 
avec l'Empereur, fans qu'Ottavio y fut compris , ôc qu'Otta- 
vio ne fe reconciiieroit jamais avec l'Empereur , fans le con- 
fentement du Roi ; à quoi fut ajoutée la claufe ordinaire , qu'on 
n'entendoit par là rien faire au préjudice du Pape ni du faint 
Siège. Tel fut le traité conclu àAmboife en Tourraine le 28 
de Mai , entre le cardinal de Lorraine , le duc de Guife fon 
frère, le maréchal de Saint André, le connétable de Montmo- 
renci , d'une part au nom du Roi ; ôc de l'autre , avec Horace 
Farnefe au nom d'Ottavio fon frère. 

Quelque fecretement que la chofe eût été conduite, le Pape 
en eut connoiffance, ôc demanda au cardinal Alexandre, fi effec- 
tivement fon frère avoit traité avec le Roi ? le Cardinal répon- 
dit , qu'il fçavoit bien qu'on avoit fait de part ôc d'autre quel- 
ques propofitions , mais qu'il n'étoit pas fur qu'il y eût encore 



D E J. A. D E T H O U , L r V. VIII. 1 1 1 

rîen de conclu : fur cette rcponfe le Pape jugea à propos d'en- ' ' ' ■ ' "" " 
voyer Pierre Camojani à Ottavio ôc l'évêque de Fano à i'Em- Henri IL' 
pereur. Le premier avoit ordre de faire tous fes efforts pour j ^ ^ j^ 
qu'Ottavio s'obligeât par écrit à ne point traiter avec le Roi> 
jufqu'à ce que le Pape eût reçu réponfe de l'Empereur , fup- 
pofé qu'il n'y eût encore rien de fait. L'autre alloit -trou- 
ver FEmpereur, pour tenter quelque voies d'accommodement 
avec lui. 

L'évêque d'Arras , fort fatisfait d'avoir occafion de rallumer 
k guerre pour enlever Parme à Ottavio , ôc de pouvoir con- 
tenter Mendofe ôc Gonzague qui le fouhaitoient avec ardeur, 
afin de rendre le Pape ennemi du Roi , fit au nom de l'Em- 
pereur les plus magnifiques promefTes , ôc oflrit au Pape , s'il 
vouloit déclarer la guerre à Ottavio , comme il le pouvoit lé- 
gitimement , toutes les troupes du royaume de Naples ôc du 
duché deMilan. L'évêque de Fano , qui avoit été long-tems re- 
tenu à la Cour de l'Empereur, revint le dernier j Camojani qu'on 
avoit envoyé à Parme, l'avoit devancé à Rome,ôc donna pour 
réponfe de la part d'Ottavio , qu'il ne dépendoit plus de lui 
d'accomplir le defir du Pape , parce que fon traité avec le Roi 
ctoit déjà figné; qu'il fupplioit Sa Sainteté de le trouver bon^ 
puifqu'il n'avoit en tout cela rien fait à fon préjudice , ni fans 
fon aveu. Cette réponfe irrita extrêmement le Pape '■> ainfi l'évê- 
que de Fano le trouva en des difpofidons bien différentes de 
celles où il l'avoit laiifé, quand il étoit parti. Cependant les pro" 
nieffes avantageufes de l'Empereur le flaterent beaucoup. 

Les Miniflres Impériaux , félon Tordre qu'ils en avoient re- 
çu , exageroient infiniment l'importance de cette guerre , ôc 
fur-tout Jean Baptifte del Monte follicitoit vivement le Pape, 
qui s'y réfolut enfin , ôc qui envoya à l'Empereur , fon ami 
Jérôme Dandino^ évêque d'Imola, pour conférer fur la ma- 
nière dont ils fentreprendroient, ôc pour tirer de lui une pa- 
role plus pofitive , au iujet des fecours qui étoient promis. Mais 
l'Empereur, avoit confenti à une rupture très peu conve- 
nable dans les circonflances préfentes , ôc avoit pris ce parti , 
comme malgré lui-même, ôc plutôt pour contenter fes minif- 
tres,que pour Çqs propres intérêts aufquels il ne jugeoit pas qu'el- 
le fût utile. Ainfi, dès qu'il vit le Pape entièrement détermi- 
né à faire la guerre , il fe repentit de fes engagemens. Comme 



112 ' HISTOIRE 

■ néanmoins il ne pouvoir honnêtement retirer fa parole, il dit qu'iï 
Henri II ^^^ paroiflbit plus dans Tordre, que le Pape commençât par 
j ^ ^ * déclarer la guerre à Ottavio , comme à un rebelle , Ôc qu'en- 
fuite il eût recours à lui, comme au protecteur du faint Siè- 
ge : qu'il s'obligeroit par un écrit ligne de fa main , à lui en- 
voyer du fccours j & outre cela à lui rendre Parme à la fin de 
la guerre, s'ilarrivoit par hazard qu'il en devînt le maître. Ses 
vues politiques étoient de ne pas faire croire qu'il eût rom- 
pu la paix , que le Roi afFeâoit de vouloir maintenir 5 ôc 
d'empêcher qu'on ne le foupçonnât d'avoir deflein de retenir 
Parme. Le Pape croyant alors devoir fe contenter des furetez 
qu'on lui ofTroit , & pouffé par fon neveu del Monte j en- 
treprit la guerre , 6c ayant fait ce même del Monte Général de 
l'armée du faint Siège , il l'envoya à Boulogne. Il mit Vitelli 
à la tête de l'infanterie , ôc Vincent de Nobili fils de fa fœuir 
à la tête de la cavallerie , avec ordre de lever deux cens chevaux 
dans la Marche d'Ancone. 

Dès que le Roi en eût eu avis , il fit partir au(îi-tôt pour 
ritalie Horace fon gendre , avec Pierre Strozzi , ôc leur com- 
manda de fe rendre promptement à la Mirandole . que Louis 
Pic, depuis la mort de Galeoti fon père, poffedoit fous la pro- 
tedion de France , ôc d'y lever des troupes ; parce que l'on 
pouvoir de là, à caufe du voifinage, fecourir plus aifémentla 
ville de Parme , ôc y faire entrer des vivres. Ferdinand de Gon- 
zague , qui aulfi-bien que Jaque Medichino marquis de Ma- 
rignan , étoit chargé de veiller fur cette place ne perdit point 
de tems 5 il tira du Milanez ôc du Piémont toutes les troupes 
Efpagnoles qui y étoient en garnifon, fe rendit à Plaifance, 
renforça de nouveaux foldats la ville ôc le bourg de Sando- 
nino , ôc inveftit de tous cotez la ville de Parme j ainfi cette 
guerre , à laquelle l'Empereur étoit poulTé par trois perfonnes 
ôc le Pape par fon neveu , fut entreprife en apparence contre 
Guerre en- jgg Farnefcs j mais en effet elle commença entre deux puifTans 
rem- &" la Princes, l'Empereur ôc le Roi de France^ôc au préjudice de toute 
France. la Chrétienté , elle continua jufqu'à la mort de Henri II. L'un 

ôc l'autre ne manquoient pas de prétextes , pour rejetter cha- 
cun la caufe de la guerre fur fon ennemi. Les Impériaux nous 
accufoient fans fondement d'avoir embraffé le parti d'Ottav^io, 
moins pour fecourir un Prince qui avoit imploré notre protection, 

^ue 



DE J. A. DE THOU, Liv. VIIL 115 

que pour fomenter la guerre en Italie, 6c par conféquent entre les 
princes Chrétiens ; ils pubiioient que dans cette vue nous avions Henri II. 
porté àla révolte les Etats ôcles Princes de l'Empireîquenousles 1 c c- 1. 
empêchions de fe foumettre aux décrets du concile^ que l'Em- 
reur avoir procuré à leur prière, pour rétablir lapaix & l'union 
dans l'Eglife^que nous avions envoyé des Ambafladeurs au Con- 
cile, pour protefter de notre part que nous le tiendrions pour 
nul : ils ajoûtoient que depuis peu Briflac s'étoit emparé dans 
le Piémont d'un monaftere dépendant du bourg de Barges 
gardé par les Impériaux, afin d'avoir lieu de faire la guerre, ôc 
qu'il faifoit travailler jour ôc nuit à le fortifier. Pour nous ren- 
dre encore plus odieux, ils pubiioient par tout , que nous nous 
étions liez avec le Turc j alliance qui ne pouvoir qu'être fu- 
nefte à la Chrétienté. Telles étoient les reproches des Impé- 
riaux. Les nôtres à leur égard étoient bien plus juftes , ôc la 
matière beaucoup plus ancienne. 

Nous leur reprochions que l'Empereur, dans le tems des fé- 
didons de la Guienne^ avoit envoyé le comte de Buren en 
Angleterre , pour engager cette nation à favorifer la rébellion 
des Bordelois, ôc à faifir cette occafion de recouvrer ce qu'ils 
avoient perdu en Guienne : Que deux ans après que la 
paix eût été conclue avec les Anglois j l'Empereur avoit ten* 
du des embûches au maréchal de Saint André , lorfqu'ils re- 
venoit d'Angleterre, ôc avoit fait prendre quelques-uns de nos 
vaifiTeaux par les Flamans 5 qu'il avoit follicité les Suifles à ne 
point renouveller leur alliance avec la France 5 qu'après avoir 
fait fouffrir de cruels tourmens à Sebaflien Vogelsperg, qui n'a- 
voit commis d'autre crime que d'avoir été au fervice du Roiî 
on lui avoit tranché la tête à Auftourg dans le tcms de la diète 
de l'Empire , ce qui étoitune injure atroce faite au Roimêmej 
Que lorfqu'on avoit porté des plaintes à Marie reine de Hon- 
grie , au fujet de quelques vaiffaux marchands pris en Flandre, 
i'ambaffadeur du Roi avoit été emprifonné contre le droit des 
gens 5 ôcque, contre toutes les règles , les effets appartenans 
aux François avoient été confifquez à Anvers. Qu'enfin l'Em- 
pereur avoit indignement menacé Charle de Marillac évêque 
de Vannes, ambaffadeur du Roi à fa Cour , que Ci on en ve- 
jioit aux armes , il réduiroit le Roi à la condition du moindre 
des particuliers de fon Etat, 

Tome ÎI, ' ' P 



114 HISTOIRE 

■ Avant néanmoins d'en venir aux derniers extrêmltez^ le Pa- 

Henri II P^ envoya le cardinal Alexandre à Ottavio fon frère , pour 
j - j l'engager à rompre le traité d'alliance qu'il avoit fait avec la 
France, à rendre Parme à l'Eglife , ôc à recevoir en échange 
le duché de Camerino , avec une penfion honnête. Le Cardi- 
nal accepta volontiers cette commiilîon j parce qu'il fe voyoit 
avec peine à Rome, parmi des gens qui n'étoient pas préve- 
nu en fa faveur, & aufquelsil étoit fufpecl : non qu'il efperdt 
pouvoir rien obtenir de fon frère, qui n'étoitplus le maître de 
faire ce qu'on exigeoit de lui , mais pour avoir un prétexte hon- 
nête de quitter cette ville. Il avoit delTein de venir en Fran- 
ce, & de fe retirer à Avignon dont il étoit Légat 5 mais pour 
ne pas faire foupçonner qu'il eût tout à fait pris le parti des 
François , des qu'il eut vu que ni les menaces du Pape , ni 
fes prières, ni celles de Corne de Medicis ne faifoient aucune 
impreflion fur Fefprit d'Ottavio, il fuivit le confeil que ce dernier 
lui avoit donné à Florence , où il étoit allé le voir en pafTant, Ôc 
fe retira chez le duc d'Urbin fon bcau-frere, qui avoit époufé 
Vi6loire fa fœur , il étoit accompagné de Baccio , Cavalcante ôc 
Jérôme de Fifa Florentins , qui étoient les principaux de foii 
confeil. 

Le Pape envoya encore le cardinal Aîedichino, frère du 
marquis de Marignan , ôc peu après , Rainuce frère d'Ottavio , 
6c le cardinal de Santa-Fiore , qui allèrent à Reggio , pour 
conférer avec Ottavio^ qui s'y étoit aufiTi rendu dans le même 
deflein , avec Hercule duc de Ferrare , ôc Dandini. Ottavio 
proteftoit qu'il étoit très-difpofé à traiter , pourvu que ce fût 
à des conditions raifonnables. Afcagne de la Cornia , que le 
Pape avoit envoyé au Roi, rapportoit de fa part la même 
chofe ) rien cependant n'avançoit , à caufe des difficultez qui 
furvcnoient fans cefTe. Les Impériaux ôc ceux du parti du Pape , 
s'imaginoient qu'on n'avoit d'autre delTein par tous ces re- 
tardemens , que de donner aux aiFiegez le tems de faire leur 
récolte y pendant la trêve dont on étoit convenu pour trai- 
ter : eiforte que Ferdinand de Gonzague réfolut d'exécuter 
le deflein qu'il avoit pris , de faire le dégit des bleds , avant 
qu'ils fufient venus à maturité. Cependant le cardinal de 
Tournon, chaigé des affaires du Roi en Italie , ôc Paul de Ther- 
me fon AmbalTadeur , n'ayant pu rien obtenir du Pape, fortirent 



DEI A. OE THOU, Lîv. Vtïl. nç 

de Rome, ôc fe retirèrent par différens chemins, Pun à Veni- ■ i manM . 

fe> l'autre à laMirandole, où les troupes du Roi s'afTembloient. Henri II. 

Corne de Medicis , demeuroit neutre au milieu de tou- j r ç i, 
tes ces divifions , & quoique les Impériaux l'eufTent traité 
indignement, il maintenoit la paix, & confervoit les bonnes 
grâces de l'Empereur , jugeant cette politique néceflaire à l'af- 
fermiflement de fa nouvelle fouveraineté. On crut néanmoins 
qu'il étoit dans le parti de la France , à caufe du procédé in- 
jurieux de Diego de Mendofe àfon égard, ôc furtout à caufe 
de la manière dont Côme fe comporta dans la circonftance que 
je vais dire. Horace Farnefe & Aurelio Fregofe , s'étant embar- 
quez à Marfeille , fur les galères de Sforce Santa-Fiore , pour 
arriver plutôt en Piémont, furent pouiTez par la tempête , vers 
la Tofcane , contraints d'y échouer , & pris par Barthélémy 
de Poggio. Côme ordonna auffi-tôt qu'on les mît en liberté , 
quoique ennemis du Pape : il leur fit rendre leurs galères > 
leurs armes, &c tout le refte de leur équipage, & les fit con- 
duire honorablement jufqu'à Caftelnuovo , dans la vallée de 
Carfagnana. Le procédé obligeant du fouverain de Florence en 
cette occafion fit donc croire à plufieurs perfonnes qu'il avoit 
changé de fentiment , ôc qu'il commençoit à pancher du côté 
de la France. Auiïi le Roi Ôc la Reine envoyèrent lui faire des 
remercimens. 

Ferdinand de Gonzague , voyant l'Empereur fe repentir de 
la réfolution qu'il avoit prife , ôc le Pape employer les Car- 
dinaux , ôc Côme même , pour tenter quelque voye d'ac- 
commodement, ôc que cependant le tems de la moiflbn ap- 
prochoit, jugea à propos de prévenir fes ennemis , ôc de com- 
mencer la guerre , par s'emparer de tous les lieux , d'où l'on 
pourroit empêcher qu'il ne vînt des vivres aux affiégez , ôc 
par faire le dégât de tous les grains. 

Brefello fut la première^ place qu'on attaqua ; c'eft un châ- 
teau dépendant de Reggio ^ ôc par conféquent du duché de 
Ferrare , fitué entre Cazal-Major ôc le territoire de Mantouë > 
c'étoit de là qu'on envoyoit de grands convois à Parme. La 
nuit du premier jour de Mai , Alvare de Luna gouverneur 
du Château de Crémone , fe rendit maître par furprife de 
cette place, dont les habitans n'eurent pas le courage de fe 
défendre. Le duc de Ferrare s'en plaignit > mais Ferdinand 

P i j 



ii<^ HISTOIRE 

lui fit dire,' que comme Reggio ôc fes dépendances apparfe- 
Henri IL iT^'^ient à l'Empire^ on étoic obligé d'y recevoir une garnifon 
I 5 5" 1. Inipériale. Déjà tout étoit tous les armes j Jean-Baptifte del- 
Monte commandoit cinq mille hommes d'infanterie , qu'on 
pouvoir nommer la fleur des troupes de Tofcane 5 à deux 
cens chevaux -légers que commandoit Vincent de No- 
bili i cent autres s'étoient joints , à la tête defquels on voyoit 
Troïle comte de Roiiîl. Del-Monre étoit parti de Boulo- 
gne avec fes troupes , ôc avoir pafTé la Lenza pour fe join- 
dre à Gonzague qui étoit déjà à Plaifance , avec le marquis 
de Marignan , lieutenant général de 1 armée Impériale, ôcy 
avoir fait venir du canon , des faulx , & tous les inftrumens 
néceflaires pour détruire la moiflbn ; fon armée étoit compo- 
fée de vingt compagnies de gens de pied , Efpagnols ôc Ita- 
liens , que Gonzague, ne fe défiant en aucune façon de Brif- 
fac , avoir ti'rez très - mal à propos du Milanez , il avoir aufiî 
trois cens Chevaux-legers , ôc trois compagnies de Gendar- 
merie, tous en très-bon équipage. Noceto qui fe trouve dans 
le territoire de Parme , ôc qui appartenoit à Ottavio , fe ren- 
dit à Gonzague , qui le prit en chemin faifant, par la lâcheté 
de celui qui y commandoit, ôc qui en fut bien -tôt puni > 
cela fit rompre letraitté de paix, auquel travailloient conjoin- 
tement le cardinal Santa-Fiore ôc le duc de Ferrât e, qu'une 
guerre faite fi près de fes Etats, incommodoit extrêmement. 

Déjà Pierre Strozzi ôc Corneille Bentivoglio s'étoient ren- 
dus à la Mirandole par la Suiffe ôc le pays des Grifons ; ils 
avoient de là dépêché Aurelio Fregofe à iPefaro , vers le duc 
d'Urbin , qui avoir époufé la fœur d'Ottavio , pour le prier 
d'agréer , qu'il fit fur fes terres une levée de deux mille hom- 
mes d'infanterie 5 Fregofe fut pris fur le chemin par le Légat 
de Ravenne ; mais depuis s'étant échappé des mains de Cé- 
far Rafponi , qui le tenoit prifonnier , il amena les troupes 
que l'on demandoit. Comme elles faifoient des courfes fur 
le territoire de Boulogne, le Pape qui craignoit pour cette 
ville, envoya Camille des Urfins pour y commander; mais 
la garnifon étoit trop foible pour s'oppofer à nos troupes > ôc 
pour les empêcher de ravager la campagne. 

Les troupes des Alliez étant fur le point de fe joindre , 
Ottavio leva trois compagnies dans Parme, à latêtedefqueiles 



DE J. A. DE THOU, L i v. VIII. 117 

il mit les principaux des bonnes familles de la ville , com- . » 

me des Tagliaferri , des Baïardi y ôc des Cariiïimi. Son def- He^s^ri IL 
fein étoit de les envoyer trouver Strozzi à la Mirandole , & i r ^ i. 
de fe défaire, fous ce prétexte honnête, de ceux qui dans la 
ville lui étoient fufpetls. 

Ils partirent effectivement , & ayant rencontré l'armée du 
Pape qui venoit le long du Gabelii, qu'on appelle aujourd'hui 
la Sechia , ils attaquèrent del-Monte , qui conduifoit l'avant- 
garde : le combat fut meurtrier de part ôc d'autre , mais à la 
tin defavantageux pour ceux de la ville. Baïardi y fut tué , 
Tagliaferri dangereufementblefTé , ôc la cavalerie prefque toute 
prife prifonniere : la vidoire ne coûta pas moins de fang aux 
troupes du Pape. K.oland de Piftoye grand capitaine y fut 
tué, ôc le prince de Macédoine bleffé d'un coup de pique 
dans la cuifre , que del-Monte lui donna. Cependant on mit 
en liberté les prifonniers , dans Fefperance que fe reffouvenant 
du péril auquel Ottavio les avoit expofez , ils exciteroient 
quelque foulevement dans la ville '■> mais le deffein des enne- 
mis n'eut aucun fuccès. La garnifon étrangère y étoit la plus 
forte , ôc étoit augmentée encore par les troupes que François 
de Ciermont avoit amenées avec lui , tandis que les forces des 
habitans diminuoient tous les jours. Les défiances d'Ottavio 
n'étoient pas fans fondement: on découvrit bien-tôt que Mi- 
chel Tagliaferri Ôc Jtan Galeoti Sanvitale , iffu des Comtes 
de Sala t avoient traité avec les ennemis , ôc avoient promis 
de leur livrer la porte de la ville : convaincus de cette trahi- 
fon , ils eurent la tête tranchée. 

Les armées fe joignirent près d'un pont dreffé fur la Lenza. 
Le Cardinal Medichino étant arrivé au camp muni d'un bref, 

Ï)ar lequel fa Sainteté donnoit à Ferdinand de Gonzague 
e commandement général de l'armée pendant le cours de cette 
guerre, ôc lui envoyoir >, félon l'ufage , le Gonfalon de l'E- 
glife,on fut d'avis d'attaquer Colornio j 011 Americ Antinori 
commandoit au nom d'Ottavio , qui cependant retenoit pri- 
fonnier à Parme^e Seigneur de cette ville , Jean-François de 
Sanfeverino , parce qu'il lui étoit fufped. Alvare de Sandi 
Maréchal de camp fut chargé de cette attaque ■•> il prit avec 
lui des troupes Efpagnoles , mit à fec le foffé , ôc ayant pouffé 
plus loin fes travaux, gagna le pie' du mur. Il fut bien-tôtfuivi 

P iij 



ïi8 HISTOIRE 

^«.^5^--- de Ferdinand de Gonzague , qui ayant laifle dans le camp le 
Henri II ^^''^'^'^^'^'^s de Marignan , pour ruiner la moiffon d'alentour par le 
moyen des pionniers jfoinaia d'abord , mais inutilement, A nti- 
nori de fe rendre : il fit enfuite foudroyer la muraille avec quator- 
ze pièces de canon , qu'il avoir tirées du château de Sandomno : 
la brèche devint li confidérable , que les afTiégez , qui de trois 
cens qu'ils étoient, fe voyent réduits à cent- trente , ne pou- 
vant plus refifter , furent forcez defe rendre : les foldats eurent 
ordre de fe retirer dans la citadelle , livrez à la difcretion du 
vainqueur , qui promit la vie aux habitans, avec la conferva- 
tion de leurs biens. 

Malgré cette promelTe^ les Efpagnols entrèrent dans la ville> 
la pillèrent, ôc firent plufieurs prifonniers j mais ils laiflerent 
aller la garnifon , fans en exiger aucune ranc^on. Cependant 
comme Antinori paffoit pour riche, Gonzague le traita à la 
rigueur, ôc exigea douze mille écusd'or pour le mettre en li- 
berté? une autre perte qui ne fut pas moins trifte , fuivit bien- 
tôt celle qu'on avoit efluyée par la prife de Colornio. Pendant 
le fiége de cette place, les compagnies de Cavalerie , que 
commandoient Gonzague ôc le comte de Caïazzo, s'étoient 
mifes en embufcade auprès de Fontanella, ôc quelques Ar- 
quebufiers fortis de San-Secondo s'étoient avancez pour atti- 
rer la garnifon au combat. Adrien Baglioni ôc Jule d'Afcoli , 
qu'Ottavio avoit la veille envoyé de Parme en cet endroit, 
fortirent alors de la place , au bruit qu'ils entendirent j ils fe 
mettent auiïi-tôt à pourfuivre les fuyards ; ils tombent dans l'em- 
bufcade, ôc après avoir perdu quelques-uns de leurs gens , 
font faits prifonniers 

Strozzi, capitaine aufli brave qu'habile ôc a£tif, repara bien- 
tôt ces deux pertes. Avec l'élite de fa cavalerie ôc de fon infan- 
terie , il alla en diligence à la Concordia , ville appartenante 
aux Pics : de là , fans fe repofer , Ôc ayant fait faire à fon infan- 
terie une marche aufli prompte qu'à fa cavalerie, il entra dans 
le territoire de Reggio, fit encore quatorze lieues qui lui ref- 
toient, ôc entra dans Parme à l'improvifle. Son arrivée calma 
les allarmes des citoyens ; Ottavio en conçut une joye d'autant 
plus \\\Q, que les malheurs imprévus qui lui étoient arrivés 
coup fur coup, lui en faifoient craindre de plus funeftes. Strozzi 
^'acquit beaucoup de gloire par cette marche t ôc fon aclioa 



DE J. A. DE THOU, L IV. VIIÎ. ïip 

parut auffi incroyable qu'elle avoit e'té inefperce. Gonzague 

ayant été averti de fon deflein , avoit envoyé le marquis de Hejv^-ri JJ 
Marignan au Pont , qui eft fur la Lenza, pour fermer le pafla- , r- ^ t 
ge a nos troupes > otrozzi cependant s avança avec une li gran- 
de diligence , que quoique fes troupes fulTent nombreufes ôc 
marchaiîent toujours en ordre , il ne laifla pas de prévenir l'en- 
nemi qui étoit fort proche , ôc il les conduifit en bon état à 
Parme J excepté quelques foldats qu'il fut obligé d'abandonner 
à demi morts de faim ôc de foif Quelques-uns ont cru que 
Marignan , homme fin ôc rufé , avoit exécuté lentement l'or- 
dre dont on l'avoit chargé , foit qu'il favorifat les Farnefes fes 
alliez, foit qu'il voulût, félon fa coutume, tirer la guerre en 
longueur 5 Gonzague lediflimulapour lors, ôc fit prudemment, 
pour ne pas ofFenfer le Cardinal Medichino , frère de Mari- 
gnan, qui étoit venu au camp delà part du Pape: mais dans 
la fuite il lui en fit des reproches. Au refte il n'étoit pas fâché 
que Strozzi fût entré dans Parme avec toutes fes troupes , ef- 
perant que par là les vivres , qui commençoient déjà à y man- 
quer , feroienr plutôt confumez. 

Pendant que les ennemis étoient occupez au fiége de Co- 
lornio, nos troupes qui s'étoient raffemblées à la Mirandole, 
prirent occafion de l'abfence de del-Monte , pour faire des 
excurfions fur le territoire de Boulogne , ôc ravagèrent tous 
les lieux d'alentour. Le Pape craignant quelque événement 
plus fâcheux , eut recours à Côme de Medicis , qui envoya 
aufTi-tôt Othon de Montauti à Boulogne, avec mille hommes 
d'infanterie, foudoyez à fes frais. Son a'rivée fit ceffer en effet 
pendant quelque-tems le pillage ôc les courfes de nos gens , 
qui ayant tenté envain l'attaque de Crepacuore , de San- 
Joanni, ôc de San-Agatha , s'en retournèrent chargez d'un 
grand butin à San-Antonio éloigné de deux mille pas de la 
Mirandole , où ils s'étoient bien fortifiez 5 ôc de là ils conti- 
nuèrent l'-^urs courfes fur le territoire de Boulogne. Enfin le 
Pape , fatigué d'entendre les plaintes continuelles que lui fai- 
foient ceux du pays, rappella del-Monte, ôc Alexandre Vi- 
telli. Ils féparerent aufîi-tôt leurs troupes , ôc avant abandon- 
né l'armée de l'Empereur, ils fe rendirent à Boulogne par 
Reggio. Ferdinand s'y oppofa tant qu'il putj il difoit haute- 
ment , que c'étoit trahir la caufe publique , ôc porter un grand 



120 HISTOIRE 

«— prcjudice aux intérêts du Pape : mais on n'eut point d'égard a 



Henri IL ^^^^ oppofition 
i ^ <r i, Le marquis de Marignan fe rendit maître , au nom de l'Em" 
pereur , de Montecohio 6c de Caftelnuovo , ôc y mit garnifon»' 
Cependant le Pape niftruit par les dangers qu'il venoit de cou- 
rir , 6c craignant les mêmes accidens pour Caftro , 6c pour les 
autres villes des Farnefes , cita Horace Farnefe à Rome , pour y 
venir fe juftifier , ôc l'accufa de s'être jette à main armée fur 
le territoire de l'Eglife , fous le pre'texte de l'alliance qu'il avoit 
faite avec le Roi. Alexandre quis'étoit retiré à Urbin^ôcRai- 
nuce qu'on avoit dépouillé du titre de Légat de Viterbe % 
pour en revêtir le cardinal Carpi , furent auiïi citez ; le Pape 
enfuite envoya des Chevaux - légers de fa garde > ôc quelques 
troupes que Mendofe avoit tirées de Sienne , pour lui fervic 
de renfort , ôc mit à leur tête Rodolfe Baglioni î elles avoient 
ordre de s'emparer ,au nom du Pape, des places ôc villes, que 
les Farnefes poffedoient dans la Campagne de Rome. Elles 
n'eurent pas de peine à exécuter cet ordre ? car la mère des 
Farnefes , fur l'afliirance que le Pape lui donna de reftituer ces 
Places , dès que la guerre feroit terminée , les livra fans au- 
cune difficulté. 

Le Pape maître de ces Places n'eut plus rien à craindre de 
ce côté-là. Ayant alors reçu de Mendofe cent mille écus d'or, 
il fe trouva prêt à foûtenir la guerre , ôc penfa ferieufement 
à former le fiége de la Mirandole. Quelque-tems auparavant 
nous avions reçu un échec 5 notre Camp de San-Antonio avoit 
été attaqué ôc forcé par Camille des Uriins. Les ennemis furent 
redevables de ce fuccès , principalement à la valeur de Pierre 
Paul de Tofingo , qui monta le premier fur le retranchement 
avec fes gens , quoiqu'extrêmement fatiguez de la longueur 
du combat. Ce qui engagea Camille des Urfins à entreprendre 
cette attaque ôc à la pourfuivre vivement j eft qu'il fçavoit 
que le départ de Strozzi avoit extrêmement affoibli nôtre ar- 
mée. Après la prife du camp, nos troupes s'étant approchées 
plus près de la ville , une troupe de payfans s'avança jufqu'à 
nos retranchemens, pour nous porter des vivres. Vitelli les 
ayant apperçus, fondit fur eux, ôc brûla le convoi , quoique 
puffent faire nos gens pour le fauver. Peu de tems après, les 
Efpagnols mirent le feu à des moulins , qui étoieut fur le Pp 

près 



DE J. A. DE THOU , Liv. vni; 121 

près de Turricella y où le jour précèdent ils avolent perdu quan- 1 • 

tité des leurs. Un autre avantage enfla encore le courage des ]^£i^^ri JI. 
ennemis & les porta à tenter de plus grandes entreprifes. Fran- 1 r ^ j, 
çois de Coligny d'Andelot , que le Roi avoit envoyé depuis 
peu en Italie, ôc Philbert de Marfilly-Sipierre, qui ctoit ve- 
nu à Parme un peu après l'alliance qu'on avoit faite avec Otta- 
vio jetant fortis avec Vitelli , Ôc s'étant jettez fur la Soragne^ 
d'où ils revenoient chargez de butin, tombèrent dansuneem- 
bufcade,que le comte de Gaïazzo ôc François de Bimonte 
Efpagnol leur avoient dreiïée. Après un rude combat ils fu- 
rent pris , menez à Plaifance , ôc de là au château de Milan , 
où ils furent long-tems prifonniers. Dans ce combat Chiuchia- 
ra , gendarme Aibanois , après avoir été long-tems aux prifes 
avec del- Monte , eut bien de la peine à s'échaper , Ôc fe retira 
enfin à Parme , fans être bleffé. Comme nos gens étoient re- 
pouflez de toutes parts , ôc qu'ils fouffroient eux - mêmes d'é- 
tranges incommoditez , au pied des murailles de la ville, ex- 
pofez aux injures de l'air ( car il n'y avoit dans la ville que 
Paul de Thermes ôc Ludovic Pic t qui la gardoient avec fix 
cens hommes d'infanterie ôc cent-cinquante de cavalerie, ) 
Gonzague refolut de prefTer le liège plus vivement qu'il n'avoir 
fait 5 parce qu'il fe flattoitque le Pape s'engageroit par là déplus 
en plus dans la guerre qu'il faifoit au Roi , ôc que toutes fes trou- 
pes étant occupées au fiége de la Mirandole , il le laifferoit 
maître abfolu de la guerre de Parme. Mais comme tout étoit 
en defordre dans le camp des ennemis , les nôtres ayant repris 
courage, faifoient chaque jour de nouvelles excurfions , ôcleur 
caufoient de nouvelles pertes : nous primes Camille de Caili- 
glione, qui alloitàRome avec vingt Gendarmes, pour rendre 
compte au Pape de l'état des affaires. 

Comme les ennemis fe difpofoient abattre de plus près la 
Mirandole avec leur artillerie , Horace Farnefe ôc Paul de 
Thermes firent une fortie^ pour s'y oppofer ; ôc s'étant laiffés 
emporter par l'ardeur du combat au-delà d'un bois taillis qui 
n'étoit pas fort éloigné , ils donnèrent dans une embufcade : 
le péril étoit grand , mais leur courage ne le fut pas moins , 
ôc les fauva 5 il ouvrit aux nôtres un chemin au travers des en- 
nemis. Laiffant derrière eux la Mirandole , ôc l'endroit où l'en- 
nemi embufqué les attendoit à leur retour , ils marchèrent droit 
Tome IL Q 



V 



122 HISTOIRE 

• à Parme, 6c évitèrent ainfi lesembufches que del-Monte leur 

Henri II ^voit tendues. Taliano ôc les comtes de Tiene ôc de Collalte 
furent pris. On eut avis peu de tems après , qu'Alfonfe Ulloa 
s'étoit campé avec fa cavalerie Efpagnole affés près de la Ville. 
Horace Farnefe ayant pris la réfolution de l'aller attaquer avec 
la Tienne , on ferma les portes ,afin que perfonne n'eût vent 
de cette fortie. Yve d'Alegre, Dampierre , Guy Bentivoglio, 
ôc Barthélémy de Montan fe joignirent à lui, attaquèrent l'en- 
nemi à l'improvifte , en tuèrent une partie^ ôc mirent en fuite 
le refte. 

Tandis que ces chofes fe paflbient à la Mirandole , de 

Thermes ayant appris qu'il y avoit dans l'armée du Pape quel- 

De Thermes q^es troupcs de Cavalerie Impériale, écrivit à Gonzas;ue, ôc 

fait une for- i* • 'M '^ u • 'l -^ J 

j^^ lui marqua qu il apprenoit avec chagrin , qu il y avoit des 

gens de l'Empereur au fervice du Pape j il lui repréfenta tous 
les témoignages d'amitié , que l'Empereur avoit reçus du Roy 
fon maître 5 ôc il le pria de vouloir bien lui dire fon fentiment 
fur cet article. Gonzague répondit , que l'Empereur ne faifoit 
rien en cela qu'il ne lui ftit permis , félon les conditions du 
traité fait avec le Roi , où le Pape étoit compris î que ce traité 
l'obligeoit à défendre le S. Siège 5 qu'il ne falloir donc pas 
s'étonner, que l'Empereur engagé à foutenir les intérêts du 
Pontife , s'oppofât aux entreprifes des François , qui vou- 
loient envahir le domaine de TEglife? que de Thermes lui- 
même fçavoit fort bien , que la Mirandole étoit un fief de faint 
Pierre^ fur lequel le Roi n'avoir d'autres droits, que ceux qu'il 
pouvoir ufurper par la force des armes 5 que dans le dernier trai- 
té, auquel il avoit été préfent avec Granvelle , l'Ambafladeur du 
Roi en ayant fait mention , ôc redoublant fes inftances pour que 
la Mirandole y fût comprife , les Miniftres de l'Empereur s'y 
étoient toujours oppofez î ôc qu'il fut conclu qu'on n'en feroit 
aucune mention , fans porter néanmoins aucun préjudice au 
droit que l'Empereur, le Pape, ôc le Roi prétendoient y 
avoir. 
Hiftoire des C'eft ici naturellement le lieu de parler de la Maifon des 
dc"a Miran- Pics, qui poffedent aujourd'hui la Mirandole ôc la Concor- 
doie. dia : je tâcherai de le faire fans palfion^ Ôc fuccindement, ôc 

de n'en dire que ce qui a rapport à mon fujet. Ainfi fans s'ar- 
rêter à cette origine fabuleufe , que lui donnent ceux qui fout 



DE J. A. DE THOU . Liv. VIII. 125 

remonter la fource de leur fang jufqu'à Confiance fils du ' " 

grand Conftantin , il efl: certain que les Pics font au nombre Henri IL 
des premiers citoyens de la ville de ModenC:, ôc qu'ils s'y 1551. 
font rendus illuftres y par un grand nombre d'actions éclatantes 
depuis II 10. Environ deux cens ans après , l'Empereur Louis 
IV. honora François Pic du titre de Vicaire de l'Empire h mais 
depuis , PalTarino Bonacolfi ( à qui on avoit donné dans Mo- 
dene le droit de Bourgeoifie , après la mort de Pic qu'il re- 
doutoit, ôc de fes enfans Prendiparte ôc Tomallin, qui furent 
tuez ) fit rafer l'an 1 3 3 1 la Mirandole où ils s'étoient réfugiez. 
Les Gonzagues , qui pofiedoient le duché de Mantouë , aïant 
rangé à fon devoir Bonacolfi , la Mirandole fut rebâtie , & 
l'on recuëiUit les reftes de la famille des Pics : il n'y avoit plus 
que Nicolas des enfans de François. A la faveur de la proteâion 
que lui donna la Cour des Quarante ^^ il fut remis , par le moïen pdie^v J'^ji" 
des Gonzagues, en poflelïion de la Mirandole. Prendiparte rcment /^ Cc-r- 
fucceda à Nicolas , ôc Paul à Prendiparte. François fon fils '^ z'* Q:i<iran- 
eut deux enfans , Jean & François , que Frédéric IV. * fit com- 
tes delà Concorde. A François fucceda Jean-François^ à celui- * Piuflcurs, 
ci Nicolas y à Nicolas un autre Jean , & à Jean un autre Jean- lui-même ,°" 
François. Ce fut celui-ci qui fit le premier fortifier le Château ^'^ppeJîcnc 
l'an i3'6'o. avec une dépenfe prodigieufe 5 il laiffa quatre en- mTisc'diF/J-* 
fans , Galeoti , Antoine , Marie , ôc Jean , que fa vafte ôc pro- derk ly. 
fonde érudition , ôc la connoiffance qu'il avoit des langues , 
jointes à fa vertu ôc à fa rare pieté , firent appeller dès fa jeu- 
neffe le Phœnix de fon fiecle. 

Un fi grand exemple de vertu ôc de fcience meritoit d'ctre 
mieux imité par fa famille , Ôc qu'ils obfervaifent du moins 
plus religieufement les droits du fang les uns à l'égard des 
autres; mais Galeoti, l'aîné des quatre frères , aïant laiffé trois en- 
fans , Jean-François , Louis, ôc Frédéric, Louis , qui étoit le fé- 
cond , fe foûleva contre fon aîné , viola le droit des gens , ôc fé- 
condé d'Hercule , premier duc de Ferrare , il chaifa fon frère de 
la Alirandole ; ce Louis avoit époufé une fille naturelle de 
Jean-Jacque Trivulce , de laquelle il eut un fils nommé Ga- 
leoti. Après la mort de Louis , Jean-François fon fils aîné , qui , 
h rimitation de fon oncle , s'étoit appliqué avec fuccès aux 
Belles-Lettres, à la Philofophie , Ôc à la Théologie , fut remis 
par Jule II. en pofTeflion du bien de fes ayeux. Louis XII. 



124 HISTOIRE 

■ l'en dépouilla de nouveau , après la bataille de Ravenne , ôc 
Henri II ^^ cardinal Matthieu Langus , cardinal de Gurcz, ambafla- 
deur de Maximilien I. l'y rétablit : il demeura paifible pof- 
fefTeur de la Mirandole^ jufqu'à Tan 15*33 , que Galeoti fon 
neveu, étant entré de nuit dans la ville avec quarante hom- 
mes armez , commit un parricide horrible en la perfonne de 
fon oncle , homme d'une grande pieté j qu'il tua aux pieds 
d'un crucifix , devant lequel il étoir alors proflerné. Non con- 
tent de cet exécrable attentat , il y joignit le meurtre d'Albert 
fon fils, ôc fit mettre en prifon Jeanne Carafie femme d'Al- 
bert , avec Paul fon fils , & Charlotte de la maifon des Ur- 
iîns, femme de Jean Thomas, qui étoit un autre fils d'Al- 
bert. Ce fut par cette fuite de crimes qu'il s'empara de la 
Mirandole. Mais craignant avec raifon la vengence de fes 
coufins , il avoit remis la Mirandole entre les mains du Roi; 
trois ans auparavant qu'il en fut queflion dans le traité , ôc 
il reçut en compenfation des terres du domaine du Roi. Lorf- 
qu'on parla néanmoins de cette affaire dans le traité de Crepy , 
Ôc depuis encore au commencement du règne de Henri IL 
comme on ne put être d'accord fur cet article , on jugea à 
propos de n'y plus penfer : ôc voilà ce qu'avoir en vûë Gon- 
zague dans la réponfe qu'il fit à Paul de Thermes. Nous lui 
oppofions , que quinze ans auparavant , Galeoti ôc Thomas 
difputant à Nice fur les prétentions qu'ils avoient fur cette 
place , avoient confenti de part ôc d'autre , que Paul III. la 
mît en dépôt entre les mains du Roi François I. jufqu'à ce 
que le différend fût vuidé ; ôc que depuis ce tems-là elle avoit 
toujours été fous la protection de la France. 

Sur ces entrefaites le duc de Ferrare propofa quelques con- 
ditions de paix : une guerre fi voifine de fon Etat, l'inccomo- 
doit ; ôc le cardinal Farnefe , qui étoit allé d'Urbin à Floren- 
ce , par ordre du Pape j faifoit tous fes efforts pour difpofer les 
chofes à un accommodement î mais il ne put y réûflîr. Gonza- 
gue cependant ne pouvant encore tenter rien de mieux, tourna 
fes forces contre quelques places ôc quelques bourgs fituez fur 
des montagnes voifines de Parme > il prit d'abord CalHflrano ôc 
cnfuite la citadelle j il fe rendit maître de Tizzano , qu'on 
croyoit fi bien inverti, qu'il n'y avoit pas d'apparence que la 
garnifon pût échapper 5 les habitans l'abandonnèrent faute de 



DE J. A. DE THOU, Liv. VIII. 12; 

vivœs. Cependant Alarcone de Caftello , qui y ctoit venu de- 
puis peu de Fontaneiia, en fortit en plein jour , fans que les p£f^^pi JJ 
ennemis s'en apperçufTent , avec trois cens foldats, au travers 
d'une vailce protonde ôc inacceflible: retraite qui lui fit beau- 
coup d'honneur. Peu après les châteaux de Torchiara ôc de 
Fehno ie rendirent àGonza,2fuej du confentement du comte 
de Santa-Fiore leurieigneurj ils furent autant mal traitez par les 
Efpagnols j qui exercèrent fur eux toute forte de cruaurez ôc de 
brigandages , que s'ils euffent fait beaucoup de réfiftance, Gon- 
zague voyant fon infanterie extrêmement fatiguée parce fiege, 
fit venir de Piémont deux compagnies , qu'il avoit laiffces à 
Quiers , pour les mettre à Montecchio. Mais comme ces trou- 
pes j malgré les remontrances du gouverneur , voulurent loger 
hors de la ville, pour faire plus librement leurs excurfions, 
Strozzi l'ayant feu , ne perdit pas un moment , ôc en capitaine 
habile, prit un camp volant avec lui , marcha de nuit contre eux, 
ôc ayant ordonné à fes troupes de mettre leurs chemifes par- 
deffus leurs habits , il tailla en pièces les ennemis couchez à la 
porte de leurs tentes , ôc plus difpofez au pillage qu'au combat. 

L'Empereur envoya un fecours de quatre mille AJlemans, 
fou s laconduite du feigneur de Seifnech j faute de payement, 
ils n'étoient pas encore arrivez au camp , quoiqu'on les eût 
levez long-tems auparavant. Le Roi d'un autre côté, envoya 
à Gènes Louis Alamanni , pour obtenir de la République 
qu'elle permît aux Franc^ois d'entrer en toute fureté dans fes 
villes ôc dans fes ports , ôc qu'elle voulût bien laifièr paffer 
par fes Etats les fecours qu'on envoyeroit à Parme. Les diffen- 
tions , qui partageoient alors la République , faifoient efperer au 
Roi qu'il l'obtiendroit aifément : mais le parti des Impériaux 
prévalut, ôc fécondé du crédit de Doria, il fit fi bien , que le 
Roi ne put rien gagner fur l'efprit de ces Républicains. Le 
Cardinal de Tournon avoit obtenu de la République de Ve- 
nifé , dans les bras de laquelle il s'étoit jette depuis fon éloi- 
gnement de la Cour, que les troupes levées en Suifle depuis 
peu par le Roi , pafferoient par le territoire de Brefi^e j mais 
on leur refufa les vivres , parce que les habitans du pays dirent 
qu'à peine il y auroit affez de grains pour eux cette année, qui 
avoit été très-ftérile. 

La guerre pour la défenfe de Parme n avoit été allumée 

Q ") 



lié HISTOIRE 

■Mw ii i i iBw — jufqu'alors qu'entre le Pape ôc le Roi > elle s'alluma enfulte 
Henri II. ^^^^^ ^^ I^oi ^ l'Empereur; le Capitaine Poulin, baron de la 
j ^ - j^ Garde en fut la caufe , pour avoir pris fur l'Océan quelques 
vaiflaux Flamans , qui portoient des marchandifes , dont il fit 
un riche butin. André Doria, qui avoir été honoré de la con- 
duite de Philippe prince d'Efpagne, ôc de Maximilien d'Au- 
triche fon coufin , quand ils allèrent l'un & l'autre en Efpagne , 
étant fur le point d'y retourner , pour ramener en Italie le 
même Maximilien avec fa femme ôc fa famille, étoit attendu 
de jour en jour à Barcelone avec fli flotte. Alors Léon Strozzi, 
commandant des Galères de France , fe glifla fecrettement 
derrière le cap de Cercelli ^ où Doria s'étoit arrêté, Ôc à la 
faveur de la montagne qui le cachoit , il vint avec vingt-fept 
Galères 6c deux Briganfins , dans le deflein de furprendre la 
Flotte Impériale. André Doria en fut averti ? il fit affembler 
les Capitaines des Galères, leur dit ce qu'il avoit appris du 
deflein ôc des préparatifs des ennemis, ôc les exhorta à foûte- 
nir dans cette occafion , pour le fervice de l'Empereur, la 
haute réputation de valeur qu'il s'étoient fi jugement acquife, 
Enfuite deux heures avant le coucher du Soleil, il partit^ ôc fe 
ménagea fi bien entre le ventôc les ennemis, qu'il gagna in- 
fenfiblement la haute mer , pour être plus en état , ou de pour^ 
fuivre fa route, ou de livrer combat. Mais comme le vent 
s'augmenta ôc que la nuit approchoit, il fe détourna Ôc gagna 
Villefranche. Strozzi ayant vu que fon projet n'avoir pas réùffi, 
changea de deffein : il s'approcha de la terre , ôc ne fit que 
déployer fes petites voiles pour côtoyer le rivage. Après cela 
il prit la route d'Efpagne , Ôc voulut pafler pour Doria , qui 
venoit prendre l'Archiduc Maximilien, afin de le conduire à 
Gènes. Cette feinte lui réûffit ; il prit une Galère nouvelle- 
ment équipée qui venoit de Barcelone pour le faluer , ôc 
aulFi-tôt continuant fa route , il fit faire une décharge de canon, 
qui caufa une fi grande épouvante au peuple afiemblé fur le 
Port pour voir fon arrivée , qu'il fe feroit rendu maître de la 
ville fans peine , s'il eût pu mettre tous fes gens à terre 5 mais 
pour lors il fe contenta de ce qu'il avoit fait, ôc après avoir 
pris fept vaiffcaux marchands , ôc d'autres plus petits , il s'en 
^retourna à Marfeille avec un grand butin. 

JLa joye de ce fuccès dura peu : elle fut bien-tôt troublée par l^ 



DEJ. A. DETHOU.Liv. VIIÎ. 127 

nouvelle qui Te répandit, au fujetde l'aiTivceimprévûë de Fran- 
çois de Montmorency fils du Connétable j ôc du comté de Vil- Henri IL 
lars , & de ce qui l'occafionnoit. Strozzi n'ignorant pas que fon 1 ç r 1 . 
frère ôc lui eLoient extrêmement haïs du Connêtable^ôc de Clau- 
de de Savoy e comte de Tende, fon beau-frere^ Gouverneur de 
Provence, ôc qu'ils n'étoient envoyez que pour le dépouiller 
honteufement de fa dignité, ôc lui ravir le commandement, 
réfolut, en homme prudent ôc courageux, de prévenir cet af- 
front. Ainfi il monta fur une Galère qu'il avoir prife depuis 
peu à Barcelone, ôc accompagné d'un autre qui étoit à fou 
frère , il franchit à force de rames la chaîne qui fermoir le Port, 
fe mit en haute mer , ôc alla droit à Malthe. Ce qui l'obligea 
encore de précipiter fon départ , fut le foupçon qu'il eut 
qu'on avoit envoyé des émiïïaires pour l'afTafliner. Déjà fur ce 
foup(^on il avoit fait mettre à la queftion un de ks principaux 
coniidens , nommé Jean-Baptifte de Corfo , ôc en avoit arra- 
ché un aveu écrit de fa main , qui étoit très-conforme à fes 
con;ed;ures ; mais afin qu'il ne parut pas s'être retiré fms 
congé , il écrivit en partant cette lettre au Roi , ôc lui fit por- 
ter l'étendard de l'Amirale , qu'on avoit plié avec grand foin. 
La lettre étoit conçue en ces termes : 

M Sire , la gloire a été le motif qui m*a fait ambitionner Retraite de 
^'fhonneur de vous fervir. Le foin de ma vie ôc l'intérêt de Strozzi, &ra 

A 1 . r • j'L • V ' /i . 1 lettre au Koi. 

»' cette même gloire me forcent aujourd nui a m éloigner de 
^5 votre Royaume, puifque je vois qu'on ne deftine d'autre ré- 
35 compenfe à la fidélité de mes fervices ôc à tant de travaux, 
3' qu'un congé honteux , ou une mort indigne 5 ce qui eft conf- 
"' tant par les dépofitions de ceux qu'on avoit chargez dem'af- 
=3 faffmer. Je conjure donc votre Majefté ) par fa bonté naturelle, 
" de me pardonner, fi j'ai quitté fon Royaume fans recevoir 
0' fes ordres ; il ne m'a pas été permis d'agir autrement 5 la 
35 haine de mes envieux m'eut écarté de votre thrône , fi j'eufi^e 
33 ofé en approcher 5 ils vous auroient prévenu contre moi ; ôc 
33 leur perfidie m'auroit accablé, fi j'eufi^c difi^erédeme mettre 
33 à couvert. Mais quoique cette retraite précipitée m'attire 
33 peut-être votre julle indignation , j'efpere néanmoins que fi 
»3 votre Majedé veut bien confiderer la différence qui fe trou- 
as ve entre mon arrivée dans fon Royaume ôc ma fortie , je 
«» mériterai qu'elle me plaigne , fi je ne mérite pas qu'elle 



Henri IL 



12S HISTOIRE 

me pardonne. J'étois venu riche , je m'en retourne pauvre; 
Je ne le dis point pour m'en plaindre. Je fupplie très-hum- 
blement votre Majefté d'agréer les fervices que j'ai tâché 
de lui rendre avec une inviolable fidélité. Ce fera toujours 
une fatisfadion bien grande pour moi, de fçavoir que mes 
actions paflees ne vous déplaifcnt pas, quoique ma condui- 
te préfente ait le malheur de vous être déiagréabie ; j'ofeme 
flatter que votre Majefté meregrerera, quand mon abfence 
lui donnera lieu quelque jour de me comparer avec ceux 
qui m'ont attiré fa difgrace. 
La retraite de Strozzi fit changer le commandement de l'ar- 
mée navale. André Doria eut tout le tems de lever de nou- 
velles troupes, ôc de pafier en' Efpagne fans obftacle, avec le 
duc d'Aibe, fur trois galères bien équipées qu'envoya le grand 
Duc. Le mauvais tems le retint quelque tems en Efpagne 5 mais 
enfin il en partit , ôc amena heureufement à Gennes l'Archi- 
duc Maximilien , fa femme & toute fa famille. Ces deux voya- 
ges d'Italie en Efpagne ôc d'Efpagne en Italie, que fit André 
Doria , occupèrent tellement fes galères toute cette année, qu'il 
ne put fecourir ni Malthe ni Tripoli, Ôc que faute de fecours^ 
les Turcs firent de grands ravages fur la mer de Tofcane. 

Cependant BrifTac ayant fait en Piémont tous fes prépara- 
tifs , commença la guerre , lorfqu'on s'y attendoit le moins. 
Pierre d'OlTein , le baron de Cipi y & le feigneur de Cental 
s'étant offerts à alîieger Chierafco, Briffac leur donna trois com- 
pagnies Françoifes. Les échelles furent plantées 5 les nôtres com- 
mencèrent vigoureufement l'attaque : mais ils furent vivement 
repouflez , ôc le frère de Charry ayant été précipité du haut 
d'une échelle, refta fur la place. L'entreprife de Jean Grogner 
feigneur de Vafle eut un fort plus heureux 5 ayant été com- 
mandé pour l'attaque deSan-Damiano,il s'embufqua au point 
du jour, à demie lieuë de la ville '■> ôc comme on avoir coutu- 
me de faire fortir de grand matin les habitans, pour aller tra- 
vailler à la campagne, ôc qu après cela on pofoit des fentinel- 
les fur les murailles , il arriva heureufement qu'avant que \qs 
fentinelles fuffent pofées, les nôtres firent une defcente dans 
le folié , plantèrent leurs échelles 6c gagnèrent le haut du mur. 
Ainfi la ville fut prife^ôc enfuite la citadelle, qui faute de vi- 
vres fe rendit. 

Il 



D E J. A. DE T H O U , L I V. VIIL i^^§ 

Il ne fut pas fi aifé de s'emparer de Quiers 5 on voulut l'af- 



fieger cette même nuit, ôcBrififac marcha en perfonne à cette Henri IL 
expédition. Il avoit d'abord été réfolu dans le confeil de guerre, i c c i. 
que l'éfcalade commenceroit du côté des vignes , qui font fur 
le chemin d'Agnafla à Quiers > mais Blaife de Monluc , qui 
étoit déjà dans une haute eftime, remontra à BrifTac, que puif- 
qu'il vouloir lui-même conduire cette entreprife , il devoir, 
fur-tout au commencement de fon généralat , travailler à con- 
ferver fa réputation , ôc prendre de fi juftes mefures , que la 
force vînt aufecours de l'adrefle, ôc qu'on fe rendît maître de 
la place , de quelque manière que ce fut. Il y eut fur cela beau- 
coup de conteftations j ôc comme plufieurs difoient^ que , fi l'on 
rardoit plus long-tems, l'entreprife feroit découverte , on réfo- 
lut de faire venir du canon de Turin, ôc l'on ordonna à Mon- 
luc ôc à Caillac de faire l'attaque le plus promptement ôc avec 
le moins de bruit que l'on pourroit j Monluc exécuta ponctuel- 
lement fa commifîion : il amena le canon, ôc arriva avec d'Ailly 
de Pequigny , en même-tems que BrilTac , Bonivet ôc François 
Bernardin fe prefentoient devant la place. On reconnut que la 
précaution confeiliée par Monluc étoit néceflaire : car com- 
me le foffé étoit profond , ôc la muraille trop élevée pour que 
le foldat pût gagner le haut avec fes échelles , Briiïac fut con- 
traint d'en venir à la force ouverte : le canon fut pointé de 
différens endroits, contre la porte , qu'on appelle vulgairement 
la porte Jaune , ôc la brèche fut bien-tôt fort large. La garnifon 
ïtahenne , qui étoit de cinq cens hommes ôc de cinquante che- 
vaux (que Gonzague y avoit fubftituez aux Efpagnols, dont il s'é- 
toit fervi pour la guerre de Parme ) voyant que les habitans nou- 
vellement irritez contre les Efpagnols , pour s'en venger , ne 
vouloient pas fe défendre , fe rendit , avec fon commandant 
George Lampugnano Milanois. Cet officier livra la citadelle , 
ôc fes gens furent de bon matin menez avec lui à Afi: en fii- 
reté , enfeignes ployées ôc fans battre le tambour. Briffac épar- 
gna les habitans, ôc voulut par cet exemple de clémence atti- 
rer à fon parti les villes voilines. 

Ferdinand de Gonzague n'eut pas plutôt appris cette nou- 
velle , qu'il vint en diligence à Aft , avec quatre mille hom- 
mes d'infanterie Italienne , deux mille Allemands ôc trois 
cens chevaux. Le Roi de foa côté envoya en Piémont fix 
Tom. IL H 



j;; I. 



15a HISTOIRE 

- . compagnies de vieilles troupes, fous la conduite d'Inard, que 
Henri IL ^^^^'^"^^^^ bien-tôt après Claude de Lorraine duc d'Aumale co- 
lonel delà cavalerie, Jean de Bourbon duc d'Enghien , Louis 
de Bourbon Prince de Condé fon frère , Jaque de Savoye 
duc de Nemours, François deMontmorencifils du Connéta- 
ble, Eleonor Chabot comte de Charny , & François de la 
Rochefoucaulr, avec l'élite de la noblelTe. Briïïac, pour les lo- 
ger plus commodément , fit fortir de Quiers trois compag- 
nies j il fut alors réfolu d'attaquer Lantz , place fituée au pied 
des Alpes j ôc qui incommodoit confidérablement ceux qui 
venoient de Suze à Turin. Briflac s'y rendit avec toute 
fon armée î on donna le foin de l'artillerie à Monluc t qui 
avoir été forcé de garder le lit , pour avoir eu la hanche dé-» 
mife par la chute d'une muraille : on le tranfporta de Quiers 
à Moncalier , & de là il fut mandé à l'armée par Briflfac , 
qui arriva le même jour avant midi à Lantz > où Monluc 
vint fur le foir avec Caillac & cinq enfeignes de gens de 
pié. 
On attaque La ville n'étant alors environnée que de foibîes murailles, 
fe rendit auHî-tot. Il n'en fut pas de même de la citadelle: 
iituée fu^ un terrain plat du côté de la ville , mais fortifiée de 
ce côté là par deux bons baftions qui la mettent à couvert , elle 
eft en tout autre endroit inacceffible , à caufe de la monta- 
gne efcarpée fur laquelle elle efl: bâtie j enforte que pour rendre 
cette place forte, la nature à prefque pûfe pafler de l'art. Brif- 
fac alla lui-même la reconnoitre , ôc comme il eut beaucoup de 
peine à monter environ trois cens pas , il défefpeia du fuc- 
ces de l'entreprife, ôc tint confeil pourfçavoir s'il feroit reti- 
rer l'armée. Monluc , qui n'étoit pas encore bien remis de 
fon accident , fe laifTa perfuader par Pequigny , Touchepied 
ôc du Chefne Vinu , qui l'engagèrent à aller vifiter la pla- 
ce. Il y fut , monté fur un mulet , il prit garde que fur le pen- 
chant du mont il y avoit par intervalles des chemins plats, où 
l'on pouvoitpoferle canon, ôc faire rcpofer les pionniers qui le 
tireroient, jufqu'à ce qu'on eut gagné le haut. Il revint auiïi- 
tôt trouver Briffac, ôc ayant fçù qu'on avoit réfolu de s'en re- 
tourner, il fuppliainftamment ce Maréchal d'attendre encore, 
ôc lui rapporta ce qu'il avoit remarqué. Il paila fi fortement , 
que par l'avis des deux princes de Bourbon , du duc de 



Lantz, 



DE J. A. DE THOU, Liv. VîII. ijï 

Nemours , de François de Montmorenci , ôc du refte du con- 

feil , on le chargea de conduire le canon fur le haut de la mon- tt^,,„, tt 
tagnej enfuite pour exciter encore davantage i ardeur des fol- 
dats , les princes de Bourbon eux-mêmes Jes duc de Nemours 
ôc de Montmorenci, mirent les premiers la main à l'œuvre , 
avec tant de promptitude & de fuccès , qu'en moins de vingt 
heures les chemins furent appîanis , & que le canon fut 
conduit en haut ôc mis en batterie. Au premier bruit que les 
habitans entendirent, ils furent fi épouvantez d'une attaque à 
laquelle ils ne s'attendoient pas , qu'ils fe rendirent auiïi-tôt. 
Gonzague étoit alors abfent, ôc occupé avec fon gendre Fa- 
brice Colomne, à recevoir à Milan Maximilien roi de Bohê- 
me, fa femme ôc fes enfans, ôc à les conduire de là par l'Ita- 
lie jufqu'à la frontière d'Allemagne, 

Gonzague fe mêloit de bien d'autres affaires que de celles 
de la guerre. ïl avoir le foin de la Police ; il adminiftroit les 
finances , que des gens avides ; ôc qui ne fongeoient qu'à s'en- 
richir , manioient fous fon autorité. Comme il n'y avoir aucun 
ordre dans les affaires , il fe trouvoit toujours dépourvu d'ar- 
gent j d'où il arrivoit que ne pouvant faire obferver à la rigueur 
la difcipline militaire , ni réprimer l'infolence du foldat , qui 
faute d'être payé commettoit toutes fortes de défordres , il don- 
noit par-là occafion aux plaintes vives ôc réitérées , que fai- 
foientde fa conduite , non feulement ceux de Milan -, mais les 
Princes voifins , ôc plus que perfonne , le duc de Savoye. II 
ne ceffoit cependant de remplir l'efprit de l'Empereur d'une 
infinité de deffeins , dans lefquels britloient fon génie ôc fa po- 
litique , mais ordinairement pleins de difficultez , ôc dont le 
fuccès , qu'il difoit infaillible , faute d'argent , étoit toujours 
chimérique. Il ne laiffa pas d'envoyer en Piémont un fecours 
de fix Enfeignes de gens de pied Iraliens , commandez par 
Céfar Maggi j ils furent bientôt fuivis de fix compagnies d'in- 
fanterie Efpagnole , ôc de trois d'infanterie Allemande \ com- 
mandées par François d'Efte , qui remplaçoit Gonzague en fon 
abfence ; Alvare de Sandi s'étant aufii rendu au camp avec le 
même nombre d'hommes des mêmes nations , pour être a 
portée de fecourir ceux de fon parti j s'alla camper près de 
Lantz î mais ce fut trop tard : la place étoit déjà rendue. Le 
ieigneur de cette ville, que le duc de Savoye avoit charge de 

Ri; 



152 HISTOIRE 

^ la défendre , 6c à qui il avoit donne le commandement de la 

Henri II. g^^nifon , rejetta fur le foldat la faute qu'on lui imputoit -, il 
I 5* c I. pi'ctendit que, comme l'on nepayoit pas les troupes, elles s'é- 
toient mutinées i ôc n'avoient pas voulu obéir ; c'eft du moins 
ce que nous apprend Julien GofTelin , qui a écrit la vie de Gon- 
zague fur fes propres Mémoires : mais laiflant cette raifon;à 
part , il efl: très-naturel de croire que les batteries dreffées d'une 
manière fi peu attendue , contre la partie de la place la plus 
foible , déterminèrent les habitans à fe rendre. 

Quelque tems après le Maréchal de Briffac ordonna à Louis 
de Birague ôc à François Bernardin , de s'emparer de Ponts , de 
Cafteltelle, 6c de Valpergue, places voifines d'Ivrée, au pied des 
Alpes : ils s'en rendirent maîtres ôc fortifièrent en diligence le 
château S. Martin. Ces fuccès obligèrent Gonzague à aban- 
donner, quoique malgré lui , le fiége de Parme. Comme il 
étoit l'auteur de cette guerre, qu'il y avoit porté l'Empereur, 
ôc qu'il avoit accepté la charge de Général des armées du Pa- 
pe, il fentoitbien que la prife de tant de places dans le Pié- 
mont, rendant très-douteux l'événement de cette guerre, il 
étoit expofé aux reproches qu'on pourroir lui faire, d'avoir en- 
trepris cette affaire uniquement pour venger fes propres in- 
jures , contenter fon ambition , ôc aiïbuvir fon avarice. Ce- 
pendant François d'Efte , avec les troupes Efpagnoles de Mag- 
gi , aux confeils duquel il déféroit beaucoup , ôc avec celles 
de Sandi , alla affiéger Villadiale dans le Montferrat. Cette 
Place eft fituée fur un rocher efcarpé de toutes parts. D'Efte 
ayant reconnu fa fituation, fe repentit de fon entreprife j d'ail- 
leurs le tems étoit fort pluvieux, ôc les chemins étoient rompus > 
enforte que le foldat ne pouvoit pas demeurer long-tems au- 
tour de cette Place , fans fouffrir de grandes incommodi- 
tez. Mais Maggi engagea d'Efte à continuer le fiége ; ÔC 
avec un courage inébranlable il alla au pied du mur , fuivi 
d'Antoine Pola de Trevifcj ôc fe faifit d'un lieu creux, où les 
foldats pouvoient refter à couvert. Cette aÛion épouvanta 
tellement les affiégez , que Jean Antoine Novello , qui com- 
mandoit pour le Roi dans le château, fe rendit fur le champ. 
En même tems Saluggia , que Louis de Birague , qui avoit 
depuis peu paffé la rivière de Dora, fortifioit en dihgence,fut 
reprife^ fans qu'on tirât un feul coup de canon j par Maggi ^ 



D E J. A. D E T H O U , L I V. VÎIL 133 

avec quelques troupes que Nicolas Secco lui avoit amenées 

de Crefcenrino ôc de Livoume. Gonzague en fit démolir le Henri IL 

château, Chiufi fe rendit aufTi aux Impériaux. i S" 7 i. 

Tandis que ces chofes fe pafToient dans le Piémont , Gon- 
zague réfolut de fermer tous les paffages aux troupes que les 
François pourroient envoyer à Parme : car c'étoit-là ce qu'il 
craignoit. Il n'y avoit en tout que deux chemins par où ils 
pulTent paffer : l'un mène à Tortona ; c'eft celui qu'on appelloit 
autrefois f-^ta ^milia 5 mais Gonzague s'en mettoit peu en 
peine, parce qu'il étoit difficile ôc bordé de troupes Impériales. 
L'autre lui étoit infiniment plusfufpeél; c'eft celui qui con- 
duit par la vallée du Tefin jufqu'au de-là du Pô. Le combat 
de l'infanterie contre la cavalerie n'y pouvoir qu'être defavan- 
tageux. Il fit donc camper entre Verceil ôc Cafal fix enfeignes 
Allemandes, douze Efpagnoles, quatre Italiennes , avec toute 
la cavalerie , ôc fit dreffer un pont furie Pô auprès de Cafal. Il 
plaça des garnifons autour des gués du Tefin , depuis Bufa- 
îora , du côté de Vigevani , jufqu'à Pavie. 

Il embaraffa les chemins détrônes d'arbres ^ qu'il avoit fait 
couper 5 les gués de l'Adda furent auiïi gardez , ôc on tint des 
barques toutes prêtes t pour courir fur les François , en cas qu'ils 
puflent échapper. Jean de Luna , Gouverneur du château de 
Milan , eut la garde des gués du Tefin , ôc Louis Viftarino la 
garde de ceux de l'Adda. Gonzague avoit deffein depuis long- 
tems de faire un fi grand dégât dans les bleds du Piémont, 
que les François , obligez de fiùre venir des vivres de fort loin, 
quittafi^ent le pays. L'Empereur avoit agréé cette réfolunon ; 
mais enfuite il changea d'avis^ôc ce changement embarafHi 
Gonzague. L'argent lui manquoit pour entretenir fes troupes , 
ôc fournir au rcfle des frais de la guerre j d'ailleurs les forces des 
François augmenroient de jour en jour 5 enfin le liège de Par- 
me tiroit en longueur beaucoup plus qu'il ne l'avoir crû : tout 
cela lui donnoit d'étranges^ inquiétudes. 

L'Empereur avoit envoyé de nouvelles troupes, pour rafraî- 
chir celles qu'un fi long fiége avoit extrêmement fatiguées •■> il 
tira d'Allemagne, ôc fur-tout du duché de Wirtemberg, tout 
ce qu'il y avoit d'Efpagnols , ôc délivra enfin ce Duché du joug 
fous lequel ceux du pays avoient gémi pendant cinq ans en- 
tiers, ne fe réfervant que la feule fortereffe d'Afperg. Le 

R iij 



n^ HISTOIRE 

. marquis de Marignan reçut avec grande joye ce renfort^ 6c réfo- 



TJrx^D 1 TT lut de ferrer Parme de plus près. Pour en venir a bout, il tranf- 
j porta Ion camp du cote des Chartreux , qui lont a une demie 
lieuë de la ville : il employa vingt jours à fortifier le monaftere, 
pendant lefquels la ville ne cefTa de tirer fur lui. 

Strozzi étant forti de Parme, fordfia Breflello , Montecchio , 
Fontanella , ôc les autres places du Parmefan , qu'il jugea les 
plus propres à fes deifeins ^ & y mit garnifon. De là fe jettant 
fur le territoire de Plaifance , il en remporta un grand butin î 
ôc comme la garnifon de Ragazuola étoit fortie^ pour défen- 
dre la vie ôc les biens des habitans , il en tailla en pièces une par- 
tie , ôc emmena le relie avec lui prifonnier à Parme. Se flat- 
tant déjà que la guerre étoit finie , il s'en retourna en France 
pour y recevoir la récompenfe de fes grands fervices , ôc ré- 
tablir par fa préfence les affaires de fon frère , qui y étoient ea 
très-mauvais état. Son départ fembla ranimer le courage des 
ennemis : ils ravagèrent les campagnes des environs de la 
ville, ôc prefferent plus vivement que jamais les alFiégez , à qui 
les vivres manquoient tous les jours de plus en plus ; enforte 
qu'Horace Farnefe fut obligé défaire une fortie. Pour avoir des 
vivres avec plus de facilité , il penfa àfe rendre maître des Places 
Torchiaia bAties fur l'Apennin. Le prince de Macédoine commandoit 

P''"' alors dans le Fort deTorchiara , qui n'efl: qu'à trois lieues ôc demi 

de Parme. Horace fçachant qu'on n'y faifoit pas bonne garde, 
partit à minuit le 17 de Novembre , fe rendit au pied de la mu- 
raille , un peu avant le point du jour , ôc dreffa Cqs échelles. 
Le tumulte ôc le bruit des foldats qui montoient éveilla les 
habitans. Le prince de Macédoine fe jette promptement hors 
de fon lit , prend fes armes > fans fe donner le tems de s'ha- 
biller, ôc pour reparer par fa réfolution la négligence qu'on 
pouvoit lui reprocher , il accourt fur la muraille avec les capi- 
taines Antoine d'Ancone ôc Fabrice deFerrare: par fes paroles ôc 
par fon exemple il encourage tous les foldats , les anime à une- 
vigoureufe défenfe, ôc donne toutes les marques de valeur qu'on 
pouvoit attendre d'un grand Général. Mais quand il vit qu'Hora- 
ce Farnefe , Nicolas de Pitigliano , Luc- Antoine de Terni , Fa- 
bio Romano , André Maggi , ôc Bentivogho , étoient déjà dans 
la Ville , il ne voulut pas furvivre à la perte de cette Place , 
&L s'étant jette au milieu des ennemis , il fut tué d'un coup 



DE J. A. DE THOU, L I V. VÎII. 13; 

d'arquebufe. La mort de ce Chef confterna les habitans , ils 
abandonnèrent la muraille , ôc les nôtres étant auiîi-tôt entrez , Yi^^f. \ IL 
firent un grand carnage , pillèrent la Ville & en abattirent 1 r ç i . 
les murs , pour empêcher que les Impériaux ne fongeaflent à la 
réprendre. Horace Farnefe fit porter à Parme le corps du je Matcdoins 
prince de Macédoine , ôc lui fit faire des obfeques magnifiques tué. 
àc dignes de fa naiflance & de fa valeur : quoique fon ennemi , 
il crut lui devoir ce témoignage de fon eftime. 

Cependant les forces des aiîîégez augmentoient : tous les 
lieux d'alentour leur fourniiToient àts vivres en abondance 5 
le château deGuardafone ôcles autres places voifines étoient 
bien fortifiés : le pays ennemi leur donnoit même du fecours 
en fecret. Alexandre Palavicini , gouverneur de San-Doni- 
no , l'un des meurtriers de Pierre-Louis Farnefe , en ayant été 
accufé , eut la tête tranchée par l'ordre de l'Empereur , quoi- 
qu'il dit , pour fe juftifier, qu'il n'avoit rien fait qu'avec le con- 
fentement , ôc même par le confeil de Gonzague. 

Pendant le cours de ces hoililitez en Italie , la guerre com- Guerre cn° 
menca à s'allumer entre l'Empereur ôc le Roi dans les Pays- ^''^ ^/r^w'; 
bas ÔC fur la frontière delaLorrame. Le commandement ge- dans icsP«y» 
néral de l'armée fut donné à François de Cleves duc de Ne- ^^^■ 
vers y gouverneur de Champagne, qui diftribua dans la pro- 
vince fept compagnies de Cavalerie , que le connétable de 
Montmorenci y avoit envoyées , ôc qui fuivirent bien-tôt après 
huit compagnies d'infanterie , qu'on mit en garnifon en divers 
lieux, pour être prêtes à porter du fecours , quand on en au- 
roit befoin. Déjà Pierre Erneft comte de Mansfeld , Gouver- 
neur du Luxembourg , avoit fait une irruption fur nos frontiè- 
res , pour tâcher de furprendre le duc de Nevers ? mais com- 
me il étoit au Chefne-populeux , qui eft un bourg éloigné de 
Moufon d'environ cinq lieues, on lui apporta la nouvelle de 
la défaite des Flamans , que Lufarche , Lieutenant de la com- 
pagnie de Châtillon, avoit mis en déroute près deMontcor- 
net dans les Ardennes. 0\\ en avoit tué fix vingts , quarante 
avoient été pris , ôc deux cens avoient été mis en fuite '■> cet avan- 
tage reveilla le courage des nôtres. Le duc de Nevers paffa 
jufqu'à Yvoy : mais voyant que quelques Arquebufiers, qu'il 
avoit envoyez contre les ennemis , n'avoient pii les enga- 
ger au combat , ii revint à Moufon , où il emmena avec lui 



1^6 HISTOIRE 

Tiercelin de la Roche du Maine, qui en étoit Gouverneur, 
Henri IL avec lequel il pafTa à Donchery , ôc de là vint à Mefieres. A un 
I 5* 5" I. mille de là il y a un château nommé Lûmes , bâti fur la Meufe^ 
dont les Impériaux étoient les maîtres •-, le comte d'Apremont 
le leur avoit livré : il y eut en cet endroit un rude combat , 
entre les nôtres ôc ceux de la garnifon d'Apremont : Le Comte 
lui-même y fut blefle à l'épaule il dangereufement, qu'il en mou- 
rut bien-tôt après. 

Comme l'hiver approchoit , le duc de Nevers fe retira à 
Châlons, ôclaifTale commandement de l'armée en fon abfen- 
ce à Imbert Bourdillon de la Platiere , lieutenant de Roi dans 
la Province, qui ayant paffé par la forêt des Ardennes, avec 
la cavalerie de Henry de Lenoncourt, comte de Nanteuil , ÔC 
celle de la Roche du Maine, y démolit S. Hubert, que les 
ennemis avoient fortifié. Lorfqu'il fut revenu à Mezieres , Ni- 
colas Gourdes , Meftre de Camp d'un vieux Régiment , ôc Of- 
ficier intrépide , accoutumé à tailler en pièces ou à mettre en 
fuite les payfans ôc autres gens de la campagne , dont la plu- 
part des troupes des ennemis étoient compofées , fortit de Mau- 
bert-Fontaine , avec les iiens , plein de mépris pour ces trou- 
pes , ôc de la confiance que lui donnoient fes fuccès pafTez, 
Maubert-Fontaine eft fitué fur la Meufe , ôc les nôtres s'en 
étoient emparez j mais Gourdes tomba dans une embufcade , 
ôc n'attendant aucune grâce de la part de ceux qui l'avoient 
dreflée^ gens féroces ôc fanguinaires , après avoir inutilement 
attendu le fecours qu'on lui envoyoit de Mezieres , ôc avoir 
combattu avec un courage invincible , il refta étendu fur le 
champ de bataille, percé de plufieurs coups : il y eut trente- 
cinq de fes gens tués à fes cotez. Bourdillon s'avançoit déjà 
pour le fecourir, mais ce fut trop tard : les ennemis effrayez 
de fon arrivée avoient gagné la forêt voifine, où ils élevèrent quel- 
ques rctranchemens. Mais Bourdillon brûlant de venger la mort 
du brave Gourdes , fe jetta tête baiffée au travers des buif- 
fons ôc des bois, fans attendre fon infanterie qui avoit ordre 
de le fuivre '■> il y perdit quantité de chevaux , ôc fut contraint de 
fe retirer fans rien faire. On porta à Mezieres le corps du malheu- 
reuxGourdes que l'on trouva , ôc pour honorer fes belles adions ; 
on lui fit desobfeques magnifiques : ce combat fe donna le 17 
de Décembre. E^fuitç les nôtres firent plufieurs courfes vers le 

château 



DE J. A. DE THOU, Liv. VIII. 137 

château de Lûmes , fous la conduite de Villefranche , Capi- "— i - 

taine d'une vieille compagnie , qui s'étant fervi à propos d'une Henri IL 
rufe militaire aflez finguliere:, Ôc ayant mis des fantômes armez i ç ^ i, 
vis-à-vis des fentinelles , entra dans la cour du château par un 
autre endroit > 6c s'en retourna avec un grand butin fans avoir 
ctéapperçu de lagarnifon. 

SaintAmand Jeune officier plus récommandable par fanaifian- 
ce ôc fa valeur que par fa prudence, fut pris ôc tué, dans le tems 
qu'il faifoit des recrues pour le Roi fur la frontière. Nos gens 
bien-tôt après fe faifirent du château d' Afpremont très-mal forti- 
fié , qui , après la mort du Comte, avoit été donné au duc de Ne- 
vers ; ils y mirent le feu ôc allèrent encore brûler l'Abbaye de 
Gorzes , qui étoit près de là : ils fe retirèrent enfuite à Aubenton , 
où Jean Stuard d'Aubigny ôc la Lande étoient en garnifon , 
l'un avec une compagnie de cavalerie j l'autre avec une d'in^ 
fanterie. 

Antoine de Bourbon , duc de Vendôme , faifoit auflî la 
guerre fur la frontière des Pays-bas , dont il étoit gouverneur. 
Le duc d'Enghien ôc le prince de Condé fes frères , qui étoient 
revenus depuis peu d'Italie avec quatre cens gendarmes ôc dix 
mille hommes de pied, étoient auprès de lui: il entra dans le 
Hainault ôc dans la Flandre fuivi de ce renfort, ôc y fit de grands 
ravages. Si fes defleins n'euflent pas été découverts ôc préve- 
nus par l'ennemi , il auroit furpris Arras. 

Cependant la guerre ennuyoit le Pape depuis long-tems^ Ôc 
il fouhaittoit la paix. Il affembla donc le confiftoire^ ôc propofa Affaires de 
les Cardinaux Pio de Carpi ôc Jérôme Verallo^ pour les envoyer P''^"^^- 

1- 'j T ' 1' ^N l'-n 1' ^ • J -c- Légats en- 

en qualité de Légats , 1 un a 1 iimpereur , 1 autre au roi de Jr^ran- voyez à l'Em- 

ce. Le Cardinal Verallo fe rendit à Fontainebleau le 15 de i'^'!^"'^ ^ ^^ 
Décembre j où il falua le Roi : enfuite il fit publiquement fon p^jx. 
entrée à Paris avec la pompe ôcles cérémonies ordinaires. Ses 
pouvoirs furent prefentez au Parlement accompagnez de Let- 
tres Patentes du Roi. On les cnregiftra aux mêmes conditions 
que l'avoient été auparavant ceux des Cardinaux d'Amboife , 
de Gouffier, du Prat , Farnefe ^ Sadolet ôc Saint George : 
On y ajouta , que le Légat ne pourroit exercer en France fa 
charge par un autre que par lui-même 5 Qu'il ne pourroit con- ^c Pnrlc- 

r 1 j- • -A 1 1 1 *^v 11 J "'•'^"'^ limite 

rerer les dignitez , qui (ont les plus grandes après cqucs des jc, jouvc 
Evêques , dans les Eglifes Cathédrales , ni même celles des ^^^ J-"-'§3t 
Tom, IL S 



s loiivojrs 



isS HISTOIRE 

--——---- Collégiales, où s^obferve le contenu du chapitre ^tia proptefr 

Henri II Q'-^'i^ ^^ pourroit non plus créer aucun Chanoine, non pas même 
, - ^ j avec le confentement du Chapitre , ni dans l'erperance d'en 
obtenir dans la luite l'agrément; Qu'il ne feroit rien de con- 
traire aux faints décrets, ou aux conventions, droits, privi- 
lèges ôc prérogatives du Roi , ôc aux immunitez ôc libertezde 
l'Eglife Gallicane Ôc des Univerfitez du Royaume; Qu \ ne 
pourroit déroger ni préjudicier auxEdits Ôc aux Ordonnances 
du Roi, ni aux Arrêts de la Cour du Parlement , ôc particu- 
lièrement en ce qui regarde les petites dattes ôc les Notaires 
Apoftoliques; Qu'il feroit obligé de donner un écrit ligné de 
fa main, qu'on enregiftreroit dans le Greffe de la Cour , par 
- lequel il promettroit au Roi d'obferyer les conditions dont nous 
venons de parler : voilà ce qui fe paffa au Parlement iur la lixi 
de l'année ijji. le \6 de Décembre. 

Avant de cefler de parler des affaires de la France , il nous 

refte encore à dire quelque chofe qui la regarde. Le 1 2 de Sep- 

Naiflance de tembre la Reine Catherine accoucha d'un fils , que l'on bap- 

Hemi III, ^^^^ ^j.Q-g j^^QJg après , le 5" de Décembre. Il eut pour parains 
Edoiiard roi d'Angleterre , qui le fit tenir en fon nom ' , ôc An- 
toine de Bourbon, duc de Vendofme ; on le nomma Edouard 
Alexandre 5 mais depuis il changea de nom , ôc fut appelle Hen- 
ri. Il fucceda dans la fuite à fon frère Charle IX. Cette même 
année Anne de Montmorenci, le principal favori du Roi, obtint 
quela terre de Montmorenci , dont cette Maifon , l'une des pre- 
mières ôc des plus illuftres du Royaume, porte le nom , fût éri- 
gée en duché-pairie, pour Gontre-carrer la maifon de Lorraine. 
Plufieurs , par un pernicieux exemple, briguoient alors de grands 
noms , ôc recherchoient des titres faftueux. Au mois de Mars, 
on envoya au Parlement de Paris, ôc à tous les autres Parlemens 
Edit de la ÔC Cours de ce Royaume , l'édit de création des Préiidiaux ,pour 

treanon des juprer en dernier reffort. Le Parlement de Paris s'y oppofa avec 
Vigueur. L edit ncanmoms tut ennn enregiltre :par cet edit on 
établiffoit, dans tous les gouvernemens de France, un cer- 
tain nombre de Confeillers , fixez au moins à fept , qui , avec 
les Préfidens ôc les Lieutenans généraux , puffent juger 



1. M. de Thou dit en cet endroit 
qu'il le fit tenir par Th. Seimer amiral 
d' Angleterre; mais ce feigneur avoit eu 



la tête tranchée le 10 de Mars 15" 4P 
comme on a vu ci-defTus p. 381. C'eii 
une faute grofliere de l'Editeur, 



DE J. A. DE THOU, Liv. VÎIL 15^ 

définitivement & fans appel déroutes les matières civiles, oiiii _ — - — ~ -- ~ 
ne s'agiroit que de la fomme de deux cens cinquante livres , ou Tj;p>,p jt 
d'un fonds qui ne pafferoit pas dix livres de rente. Cet édit t r. - r * 
fut l'ouvrage du cardinal de Lorraine , qui , en établiflant. ^ 

à Reims , dont il étoit archevêque , une jurifdidion royale ,• 
au lieu qu'auparavant on n'y reconnoiffoit que la jurifdi'Slion 
des Archevêques , fit grand tort, ôc à fa propre autorité , ôc ^ 
à celle de fes fuccelTeurs. 

Cependant l'utilité publique rendit dans la fuite agréable à 
tout le monde ce même établiffement , qui d'abord avoit paru 
fi odieux. En effet, par ce moyen on éteignit une infinité de 
cliicannes. Mais le nombre des Magiflrats , ayant été depuis 
augmenté , l'expérience a fait voir que le mal qu'on croyoit 
guérir par cet édit , a toujours pris de nouvelles forces, ÔC 
qu'enfin, à la honte du nom François, il a infetté peu à peu 
toute la France. On augmenta aulïi dans ce même tems la Autres Edits. 
Cour des Aides , qui fut partagée en deux Chambres. Déjà non de"ia~ 
les Charges commençoient à être vénales , ôc ce n'étoit plus Cour des Ai- 
le mérite qui les obtenoit. Peu de tems après , on publia un charges retr- 
autre édit , par lequel il fut défendu de nommer aux Cures ducs vénales, 
des villes murées , ou entourées de foffez , aucun fujet qui 
n'eût donné auparavant des preuves fufBfantes de fa capacité 
dans quelque Univerfité, ôc obtenu quelques dégrez ; ôc on or- 
donna que ceux qui auroient été nommez , ou par le Pape ,ou 
par les Evêques , contre ce qui étoit prefcrit par l'Ordonnance^ 
feroient dépofledez, comme malôc abufivement pourvus. 

Tandis que le Roi étoit à Angers , on lui repréfenta le 6 
de Juin , qu'il s'étoit introduit un mauvais ufage , d'apprécie 
tout en écus d'or dans les contrats de vente, Ôc que de là il 
arrivoit , que par l'artifice fecret des Marchands étrangers ,'• 
tout l'or de France pafToit chez eux 5 il fut donc ordonné , 
que dans les contrats on ne feroit plus mention d'écus, mais 
feulement de livres tournois. Ce règlement , qui pendant quel- 
que tems parut utile, fut depuis changé; parce que l'or ôc l'ar- 
gent, dont il faut confidérer le poids, devint extrêmement 
haut, ôc monta jufqu'à un prix immenfe , comme nous le di- 
rons bien-tôt après , par la multiplication des livres tournois , 
dont le nombre efl arbitraire. 

Qn fit aulFi le quatorzième jour de Juillet un édit à Nantes ; 

S ï] 



140 HISTOIRE 

par lequel , conformément à l'ancien ufage des Grecs ôc des 
Henri IL i^oi"^'^^^^"^^ , que nous avons confervé , il fut enjoint aux Bou- 
^ ^ j chers par toute la France, de vendre la viande à la livre, au 
prix que les Magiftrats de Police y mettroient : mais comme 
on a depuis reconnu, que cette Ordonnance n'étoit pas d'un 
grand foulagement pour le peuple, on l'a abrogée, comme d'un 
confentement tacite > quoiqu'on l'obferve en plufieurs en- 
droits. 

Il ne faut pas ici oublier une chofe , qui ayant été agitée 
à la Cour avec beaucoup de chaleur , fut enfin autorifée , con- 
tre toute juftice, ôc contre l'honnêteté publique. Il y avoit plus 
Arrêt du f^Q troisans, que le 27 d'Odobre le Parlement de Touloufe 

Parlement de • j a /^ • j' r r^ o • 

Touloufe au avoit rendu un Arrêt , pour punir cl une façon levere ôc igno- 
fiijetdc quel- minieufe, l'impudicité de quelques Eccléiiadiques. Les Juges 
îîaTtLie's*^ dé royaux avoient été commis pour en faire juftice , parce qu'on 
muivaifes prétendoit que les Juges eccléfiaftiques y connivoient, ôc qu'ils 
Riœurs. ç^ négligeoient la punition. Le Clergé fouffrit impatiemment 

cet Arrêt. L'Evêque de Montauban fut chargé d'en porter 
fes plaintes au Roi , qui pour lors étoit à Amboife. Il fit fi 
bien que l'Arrêt fut calTé par un autre du Confeil privé , com- 
me contraire aux faints Canons , ôc aux privilèges des Ecclé- 
fiaftiques ', on donna à Pierre de Hauteclair, Maître des Requê- 
f le Coiiillard. tes^appellé par fobriquet d'un nom peu honnête *, la commiflion 
de faire exécuter l'Arrêt du Confeil , Ôc de réparer l'injure 
faite au Clergé : cela fe pafTa le 29 d'Avril de cette année 
ly^i. Le Clergé néanmoins n'en fut pas encore content : il 
pubHa un libelle , dans lequel il déchiroit cruellement l'auto- 
rité du Parlement de Touloufe j mais Jean de Mefençal pre- 
mier préfident , homme d'une fageffe ôc d'une probité recon- 
nue , y répondit ; en défendant le Parlement , il attaqua le 
Clergé d'une manière très-picquante , ôc invediva avec beau- 
coup de force contre les mœurs, ôc le dérèglement des Ec- 
cléfiaftiques. La Faculté de Théologie de Paris condamna 
cette réponfe l'année fuivante , comme injurieule ôc diffa- 
matoire , ôc l'auteur eût vu même par là fa réputation flé- 
trie, fi fa dignité , jointe à l'opinion générale qu'on avoit de 
fon intégrité , ne l'eut mis à couvert des attaques de la ca- 
lomnie. 

Comme les grandes guerres que le Roi faifoit en des pays 



DE J. A. DE THOU, Liv. VIII. 141 * 

éloignez, l'obligeoient à des dépenfes exceiïives , il fut réfolu ! 

fui: la fin de cette année , dans un confcil tenu à Fontaine- Henri IL 

bleau^ oLi fe trouvèrent les Princes 6c les autres Grands de la 1551. 

Cour , que les revenus annuels du domaine du Roi en feroient 

aliénez } jufqu'à lafomme de deux millions de notre monnoye. 

En même tems ceux du Languedoc qui n'étoient pas nobles , 

& qui poiTedoient pourtant des biens nobles , payèrent au 

Roi ( comme les Eccléfiaftiques pour les fonds non amortis ) 

la fomme de cent mille écus. C'eft de cette nature de biens 

dont nos Rois ont coutume ôc ont droit , tous les quarante 

ans, de retirer de grandes fommes dans toutes les provinces 

du Royaume. 

Cependant Marie reine d'EcofTe , qui avoir déjà demeuré Affaires d'E- 
un an en France^ après avoir réglé fes affaires Ôc mis ordre à ^ 
tout i comme du moins elle fe l'imaginoit , s'en retourna en 
fon pays. Elle étoit venue en France, en partie pour voir fa 
fille , fa patrie ôc fes parens , ôc en partie pour tâcher d'ôter au 
viceroi d'EcofTe le gouvernement du Royaume , ôc conférer 
fur ce fujet avec le Roi. Elle obtint aifément de lui , par l'en- 
tremife de fes frères , des honneurs ôc des prefens pour les prin- 
cipaux de ceux qui J'avoient fuivie, chacun félon fon rang ôc 
fon mérite, mais fur-tout pour les parens du viceroi , pour fes 
amis , ôc entr'autres pour Robert de Carnegie ôc David Panter 
évêque de RofTe jleRoi leur fit beaucoup de careffes, afin de 
les engager dans les intérêts de la.Reine, ôc il les pria de dire 
de fa part au Viceroi , qu'il lui feroit grand plaifir de céder à la 
Reine douairière le peu de tems qui lui reftoit à exercer fa char- 
ge. La Reine partit ôc traverfa toute l'Angleterre accompagnée 
d'Henry Clutin d'Oifel, Ambaffadeur du Roi , homme d'un 
efprit excellent , qu'elle confideroit beaucoup. Lorfqu'elle fut 
arrivée , elle fuivit pendant un an le Viceroi , qui renoit fon Ht 
de Jufliceen difîercns endroits du Royaume. Alors elle le fit 
folliciter par fes parens , de fe démettre du gouvernement ; ôc 
pour le porter à y confennr plus aifément , elle le fit mcnacei' 
fous main , de le forcer à rendre compte de fon adminiftra- 
tion 5 ce que la Reine , qui feroit bien-tôt hors de tutelle, ne 
differeroit pas d'exécuter. Le feu roi Jacque fon père avoir 
laifTé quantité d'argent ôc de meubles très-riches, que le Vice- 
roi avoit confondus avec fes propres efiets , ôc qu'il s'étoit 

S iij 



142 HISTOIRE 

appropriez ; alnfi pour fe mettre à couvert de ce côté-là , lui & 
Henri IL ^^^ Tiens, il traita avec la Reine douairière, à ces conditions: 

I 7 s* I Qu'elle lui feroit faire un don par les François de tous les biens 
du feu Roi, qu'il s'étoit appropriez ; qu'il ne rendroit aucun 
compte de ceux qu'il avoit gérez pendant la minorité de la jeu- 
ne Reine , & qu'il s'obligeroit par ferment à refiituer ce quife 
trouveroit en nature. Enfuite on le fit duc de Chaftelleraut en 
Poitou , avec une penfion de douze mille livres. On ajouta 
9u traité, que li la Reine mouroit fans enfans, on le déclare* 
roit fon plus proche héritier. Cet article fut depuis ratifié eu 
France par la Reine ôc par fes curateurs , le Roi , le duc de 
Guife ôcle Cardinal fon frère, qu'elle avoit nommez par l'avis 
de fa mère. 

Le Viceroi néanmoins voyant que le terme de fon adminif- 
tration approchoit, revint à fon inconftance ordinaire : il fit ré^ 
flexion fur le péril qu'il couroit, en quittant la fouveraine au- 
torité , qui lui avoit fait un grand nombre d'ennemis , pour fe 
réduire à une vie privée , où il fe verroit en butte aux injures ôc 
peut-être aux juftes vengences de quantité de perfonnes. C'eft^ 
pourquoi , tantôt il cherchoit des prétextes pour ditferer , tan- 
tôt il difoit ouvertement qu'il ne pouvoir exécuter fes promef- 
fès , parce que la Reine n'avoir pas douze ans accomplis. Ces 
mauvais procédez obligèrent la Reine à fe retirer à Sterlin : 
fa retraite laiffa le Viceroi dans une folitude , qui lui fit voir 
combien fa conduite avoit aliéné tous les efprits , ôc qui le 
contraignit enfin à fe rendre. 

AiTaires II s'cxcita pour lors en Angleterre des troubles , dont les 
Angleterre, conféquences étoient bien plus dangereufes ; ce qui les fit naî- 
tre fut la mauvaife intelligence qui étoit entre Jean Dudiey; 
comte de Warwick , ôc depuis duc de Northumberland , hom-" 
me ambitieux , ôc le duc de Sommerfet , régent du Royaume; 
homme foible ôc d'un génie très-borné. Dudiey abufoit de- 
puis long-tems de fa patience '■> ils en vinrent à une haine ou- 
verte, qui s'accrut jufqu'au point, que Sommerfet ne pouvant 
plus fouffrir les mépris ôc les infultes de fan ennemi , réfolut de 
lui ôter la vie , pour conferver fon autorité. Il alla donc chez 
lui, fous prétexte de lui rendre vifite , ayant une cuiraffe fous 
fon habit , ôc fuivi de plufieurs gens armez qu'il laifia dans 
l'antichambre. Mais ayant été introduit chez le duc de, 



DE J. A. DE THOU , L i v. VIIÏ. 143 

Northumberland , qui étoitau lit, ôc reçu avec toutes les mar- * 

ques imaginables d'affedion ôc de bienveillance 5 Sommerfet Henri IL 
qui étoit d'un naturel doux , ôc peu capable de réfolution, fe re- i ç c j, 
pentit de fon defTein, ôc s'en retourna fans l'avoir exécuté 5 il fut 
néanmoins découvert & trahi par les fiens mêmes î ôc quoique 
le Roi, dont il avoit élevé l'enfance, n'épargnât rien pour le 
fauver , il fut condamné à perdre la tête , pour avoir violé l'E- 
dit publié depuis peu , qui portoit qu'on puniroit de mort qui- 
conque feroit convaincu d'avoir attenté à la vie de ceux qui 
étoient du confeil du Roi, quand même il n'auroit pas exécuté 
fon deffein. 

Au commencemeîlt donc de l'année fuivante , le duc de 
Sommerfet eut la tête tranchée : exemple terrible des caprices 
de la Fortune , qui renverfe tout à coup ceux qu'elle a le plus 
élevez. On exécuta avec lui un nommé Raoul Vain , par Is 
confeil duquel on difoit que Sommerfet avoit tenu des affem- 
blées contraires aux loix de l'Etat, & confpiré contre le duc 
de Northumberland ôc contre d'autres. On rapporte que Vain 
étant conduit au fupplice , dit au duc de Northumberland ; que 
tant qu'il vivroit , fon fang lui ferviroit de chevet : il efl: certain 
que Sommerfet fut extraordinairement regretté depîufieurs per- 
fonnes , ôc qu'il y en eut quelques-uns qui emportèrent chez 
eux des mouchoirs teints de fon fang. Il y eut entr'autres une 
dame de condition, Ôc dont le courage répondoit à la najf- 
fance, qui deux ans après, fous le règne de Marie , voyant le' 
duc de Northumberland arrêté Ôc conduit au fupplice, fe pré- 
fenta devant lui dans la place publique , ôc lui montrant un 
mouchoir tout baigné du fang de Sommerfet : Voilà, lui dit- 
elle , le fang d'un homme de bien , oncle d'un bon prince ^ 
qui crie maintenant vengence contre toi , dont la trahifon l'a 
fait répandre. Après la mort du duc de Sommerfet , Dudley 
qui avoit en main la puiflance abfoluë , commença à afpiret 
plus haut,ôc l'ambition l'aveugla jufqu'au point qu'il voulut fe 
faire Roi j ce qui fut caufe en Angleterre des plus grandes 
révolutions. 

Martin Bucer natif de Schleftat en Alface, ayant palTé de MortdeMar^ 
Stralbourg en Angleterre > mourut cette même année à Cam- "" Bucei:. 
bridge le dernier jour de Février , âgé de 61 ans j fa mort fut cé- 
lébrée par quantité d'épitaphes , ôc particulièrement par celles 



144 HISTOIRE 

; que firent deux frères de la maifon des Suffolck. Leur mère 



Henri II. iie le quitta point pendant tout le cours de fa maladie, & lui 
I 5" 5" I. ïendit tous les fervices imaginables , quelques jours avant que 
de mourir, déplorant le miferable état où l'Allemagne étoit 
réduite , il dit qu'il craignoit que les louables defleins de tant de 
gens de bien qui fouhaitoient avec ardeur la gloire de Dieu ôc 
la réforme de l'Eglife^ n'euffent aucuns fuccès> ou que ces 
fuccez ne fuflent pas durables, faute d'obferver exadementla 
difcipline fur la punition des méchans , ôc tout ce qui concer- 
noit le faint miniftere j qu'il fouhaitoit donc avec ardeur que 
l'on fuivît religieufement dans toute l'Angleterre ce que le 
roi Edoiiard avoir folidement ordonné pour l'éiablifTement de 
la difcipline eccléiiaftique ; il y eut un grand concours de peu- 
ple à fes funérailles , plus de deux mille perfonnes s'y trouvè- 
rent, ôc fon corps fut enterré dans la grande Eglife de la ville. 
Mort J'AI- Cette même année mourut auiïi André Alciat , natif de 
ciat & d'au- Milan , qui fçût le premier joindre à la fcience des loix la 
tresfçavans. connoiflance des Belles-Lettres j ôc de l'antiquité j il profelTa 
publiquement le droit, d'abord en France, à Bourges, ôc en- 
fuite à Avignon , où il anima par fon exemple nos François 
à cultiver cette fcience. Il quitta la France fur le déclin de 
l'âge , ôc fe retira en Italie ; enfeigna à Bologne , puis à Fer- 
rare , où le duc Hercule II. le fît venir, ôc lui donna des ap- 
ppintemens confidérables ; enfin, après avoir donné beaucoup 
d'ouvrages à la pofterité, le 12 Janvier il finit fa carrière pal- 
fiblement ôc glorieufement à Pavie , où il enfeignoit le droit 
âgé de cinquante-huit ans , huit mois ôc quatre jours , comme 
le marque fon horofcope qu'avoit tiré Jérôme Cardan, il fut 
enterré à faint Epiphane. 

Marc- Antoine Flamnio natif d'Imola , ville confidérable 
de la Lombardie , mourut aulIi à Rome , mais plus jeune 
qu' Alciat j il joignit au talent de la Poëfie, dans laquelle il 
excelloit pour lors parmi les Italiens , ôc à l'étude de la Phi- 
lofophie , une pieté rare j il demeura long-tems chez le car- 
dinal Alexandre Farnefe , grand protedleur àcs gens de Let- 
tres, qui lui fit beaucoup de bien ; il lia aufii une étroite amitié 
' ' - avec le cardinal Polus. Il fut le premier de fon pays , qui à la 
perfuafion de ce Cardinal , exprima afîez heureufement en vers 
Latins , la majefté des Pfeaumes : il invita par fon exemple 

François 



DE J. A. DE THOU^Liv. VÎTL 14; 

François Spinula à recueillir les mêmes lauriers dans cette '" ' ' ' ' - 
carrière poétique. Nous aurions de lui de plus grands ouvra- Henri IL 
ges, fi la foiblefle de fon eftomac , ôc quelques autres infir- i 5 5 i. 
mitez , ordinaires aux gens d'étude , ne l'euiTent empêché de 
travailler , ôc ne l'euflent enlevé au milieu de fa courfe. 

Les queftions qui regardent la foi , les bonnes oeuvres , la grâ- 
ce , le libre arbitre , la prédeftination , la vocation , ôc la recom- 
penfe éternelle , étoient pour lors agitées en fecret parmi ceux 
qui fouhaitoient fincerement la réforme de l'Eglife. La plupart 
ayant fur ces matières des opinions différentes de celles qu'on 
enfeignoitcommunément.s'appuy oient de l'autorité de faint Au- 
guilin pour les foutenir ; c'eft pour cela qu'Auguftin Fregofe 
Softeneo fit imprimer à Venife l'an 1545". quelques opufcu- 
les , extraits des ouvrages de ce Père , aufquels il ajouta des 
notes ôc des commentaires. Flaminio entroit afiez dans leurs 
opinions j quoique fur les autres points il ne goûtât pas la doc- 
trine répandue depuis peu en Allemagne. On voit encore dans 
le recueil des Lettres des grands hommes*, un témoignage * curonm 
clair ôc autentique , qu'il n'avoit point d'autre fentiment que ^j»'"'''"" 'P'J^^- 
ceux de l'Eglife Catholique fur le facrement de l'Euchariftie. 
Ainfi il ne fut point obligé de quitter fa patrie, comme plu- 
fleurs de ceux avec qui il entretenoit des liaifons d'amitié , ôc 
entre autres Galeas Carracciolo , marquis del Vico. Il ne put 
cependant éviter la cenfure fecrette , ôc l'on effaça fon nom 
de toutes ces Lettres publiées dans la fuite. Antoine Car- 
racciolo , qui a écrit la vie du pape Paul IV. renvoyé à Tannée 
précédente la mort de Flaminio; il dit que ce Pape, qui n'é- 
toit alors que Cardinal * , l'affifta à la mort , ôc que comme il * Caraftc 
Faimoit tendrement , ôc qu'il doutoit un peu de fa foi , il lui 
rendit dans ces derniers momens tous les devoirs d'un ami 
véritable Ôc chrétien. 

Prefqu'en même tems mourut en fon année climatetique , 
à Vérone fa patrie^ qui a produit tant d'excellens efprits, Jean- 
Baptifte del Monte, "^ fameux médecin. Ses ouvrages font fort * Montanus; 
eftimez : il en donna de fon vivant une partie au Pubhc; l'autre fut 
publiée après fa mort, par un difciplereconnoiffant, nommé Jean 
Craton^qui exerça avec fucccs la médecine fous trois Empereurs. 

Bien-tôt après mourut auffi Joachim Vadianus , natif de 
faint Gai en Suilfe > il s'étoit d'abord uniquement appliqué 
Tome II. , T 



1^6 HISTOIRE 

aux Mathématiques ôc à la Géographie > fur laquelle il a beau- 
Henri il coup écrit j il s'adonna enfuite à la Théologie , & s'y rendit 
I 5" 5 ^» fameux parmi ceux de fon pays : fa prudence ôc fa probité 
engagèrent fes concitoyens à le tirer de la vie obfcure du 
cabinet, pour le faire paroître au grand jour j on lui confia la 
première magiftrature. Revêtu de cette dignité , il furpafTa de 
beaucoup les efpérances avantageufes qu'on avoit conçues de 
luij ôc fit voir par fon exemple, que les Philofophes ôc les 
gens de Lettres font quelquefois d'excellens politiques, ôc que 
capables des plus grands emplois , ils ne doivent pas être ex- 
clus de l'adminillration des affaires publiques. 

Fin du huitième Livre» 



147 

Ç/Ts Ç^ ?p î^ î^ î^ Ç^ îif> îf> ?/> î^ Ç^ î^ î^ W^ îf> 5^ ?/» f ^ ?i^ ^î^ 

ISi^ OOO0OO0GOO0O ^p^ 

1^ ëooooi^pooof§jî^oooiè^oooiè§icooi^l;ooo^^oooof§g|ocooë ^ 

HISTOIRE 

D E 

JACQUE AUGUSTE 

D £ T H O U. 



LIVRE N E V F IF ME. 

Il 'Empereur éroit fort inquiet de voir que^ 









^ ^ "k ^ ^ ^ ^ 0^ malgré les heureux fuccès dont f'erdi- Henri IL 
É -Se ir#IC#IC€^ ^î* Si nand de Gonzague l'avoit flatté , la i c c i 






^«-x .î: §s>j 'W' y 5^ 1^5 2:uerre dé Parme trainoit en longueur 5 Affaires 






Lss^ 5?. .xï) i^uerre ae rarme trainoit enione^ueurj 
ïi^s; >.;.^ ^ , r j ' • 11 ^ j d'Italie. 

121 jj. ï)'^^ qu un reu dangereux etoit allume dans 
ï"^ m 1-, T u«„J:^ flr /^ — ^.,: 1.,: c..:r,.:. i„ 



1^ - >,^w^>;^w^>^ ■' q pj^g ^g pç-^^g >j ^^^ jg p^pg dégoûté de 



i 4« iW^>-^rll >^ 13 1^ Lombardie, ôc (ce qui lui faifoit le 
|l ^ ^ A^ ^ AT' Jî- ^^ 



//vvs; 



O *3 la guerre , fouhaitoit extrêmement de 

^Â'?;';„^k^^/;€/;^/;i>y;#M^^/:.'?^^;'/;.^?^^^ faire la paix. Il voyoit encore avec cha- 
grin , que les affaires de Sienne alloient aflez mal j que les 
Siennois avoient des intelligences fecrettes avec les François 
répandus à Parme , à Venife , 6c en d'autres endroits d'Italie ; 
foit qu'ils ne puflent fupporter la fcvérité exceffive & la dure- 
té du gouvernement de Mendofe , foit qu'ils fuflent irrités de 
voir bâtir chez eux une citadelle , dont l'ouvrage s'avançoit 
de jour en jour , ôc menaçoit de réduire en fervitude des hom- 
mes nés libres. Ce Monarque n'étoit pas plus tranquille fur 

Ti; 



148 H l'S T O I R E 

les affaires du Royaume de Naples ; il redoutoit les intrigues 
Henri II. de Ferdinand de Sanfeverino prince de Salerne , qui avoir été 
j ^ ç j^ autrefois trcs-maltraité par le Viceroi Pierre de Tolède ôcs'é- 
toit vu depuis peu attaqué par un de fes vaffaux , qui avoit 
tiré fur lui un coup d'arquebufe , lorfqu'il revenoit de Salerne 
à Naples. Sanfeverino imputoit cet affaiïinat au Viceroi , qui 
ne refpirant que la vengence , & abufant de fon autorité , étoit 
Tennemi déclaré de toute la Noblelfe. 

On avoit en même-tems découvert le complot , qu'Horace 
Pecci ôc George Tricerchi avoient formé, de tuer Jean de 
Luna gouverneur de la citadelle de Milan. Ces deux Gentil- 
hommes Siennois comptant fur leur étroite liaifon avec ce Gou- 
verneur:, avoient fait efpérer à Louis de Birague qu'ils vien- 
droientà bout de leur deffein, ôc que la citadelle feroit livrée 
aux François. Mais le projet ne réùffit point : Pecci fe fauva? 
Tricerchi fut pris ôc appliqué à la queftion , où il déclara tout. 
Les ennemis firent au (11 courir le bruit qu'on avoit des def- 
feins fur le Fort San-Antonio , ôc qu'on devoit fe faifir de Jean- 
Baptifte del-Monte ôc d'Alexandre Vitelli , ou même les af- 
falîiner. L'auteur de ce projet étoit Tullio de Galeze , qui 
avoit été d'abord de nôtre parti , ôc enfuite avoit palTé du côté 
des ennemis. Ayant été pris , on arracha de lui par la violen- 
ce des tourmens tout ce qu'on vouloit qu'il déclarât 5 après 
quoi on le fit mourir. 

Le befoin d'argent où fe trouvoit l'Empereur , l'inquietoit 
encore plus que toute autre chofe. Comme il n'avoit plus rien 
à efpérer de la flotte des Indes , il fit propofer aux Génois, par 
François Erafte fon Secrétaire , de payer l'argent qu'il devoit 
au duc de Florence, au fujet de l'Etat de Piombino. On leur 
fit entendre que l'Empereur étant maître de l'Ifie d'Elbe, ôc 
de Piombino , leur république feroit alors délivrée de la crainte 
que lui pouvoit caufer le voifinage de ce nouveau Souverain, 
Mais les Génois s'excuferent fur le changement des conjonc- 
turesj ôc refuferent d'entrer dans les vues de l'Empereur, qui 
fe vit enfin obligé de recourir à des marchands particuliers ^ 
dont il emprunta à un gros intérêt deux cens mille écus d'or, 
qu'il fit aulFi-tôt diftribuer aux gens de guerre j ce qui calma 
au moins pour un tems les foldats tout prêts à fe mutiner. 

Les nouvelles que l'Empereur recevoit tous les jours de 



D E J. A. D E T H O U . L I V. IX. i^p 

Hongrie t foulageoient un peu fes peines. Quoiqu'elles con- 
cernaflent plus les affaires de fon frère , que les liennes , il JJ£î,^ri U, 
croyoit cependant qu'elles intereffoient fa gloire, ôc qu'il lui i ç r i, 
étoit important de renverfer les projets des Turcs. Âlais il 
m'a femblé à propos , avant de parler en détail des affaires de 
Hongrie , d'expofer en peu de mots la fituation ôc l'état de ce 
Royaume, ôc des pays qui fenvironnent , atin que Ton puiffe 
comprendre avec plus de facilité ce que je dirai dans la 
fuite. 

Au-deffous"de la Sarmatie d'Europe ^ , on trouve , en tirant AfFaiies ée 
vers le midi Jes monts Crapak , qui bornent la haute ôc la baffe ^^f^S'i*^- - 
Hongrie au Septentrion, l^a haute, qui renrerme aujourdhui de ce Koyau- 
prefque toute l'Autriche , étoit appellée anciennement pre- '"^^ 
miere confulaire. On y voit un peu au-deffous de Vienne les 
villes de Stain-am-Anger ^ Ôcde Strignan S dont la première 
eft célèbre par la naiffance de Saint Martin , l'autre par celle 
de faint Jérôme. La baffe Hongrie eft bornée au midi par le 
Drab , ôc eft féparée de la haute par le Lac appelle Bala- 
ton '^ , qui lignifie en langue Sclavone , une eau dorman- 
te. Les habitans du pays difent que ce Lac n'a commencé à 
paroître qu'à la venue de Jefus-Chrift 5 fa longueur eft d'envi- 
ron vingt lieues , ôc fa largeur de trois. Il eft environné de 
collines chargées de vignobles 6c d'arbres fruitiers , qui for- 
ment en ce lieu une vûë très - agréable. Quelques-uns ont cru 
que c'eft ce Lac dont parle PUne fous le nom de Ptifon. Quoi- 
que toutes les eaux qui font dans la Hongrie foient ordinaire- 
ment glacées pendant l'hiver , jamais cependant les plus grands 
froids n'ont pu glacer ce Lac, dont les eaux fourniffent en 
tout tems une grande abondance d'excellent poiffon. ■ 

Les deux Hongries s'étendent vers l'Occident jufqu'aux paya 
des Marcomans , ôc jufqu'au pié de la montagne de Kalenbergy 
où font aujourd'hui le marquifat de Marhern ou de Moravie 
ôc la Bavière d'en-deça le Danube. Il y a au-delà de cefleu- 
ve une province appellée aujourd'hui Sclavonie, Ôc une au- 
tre appellée autrefois Pannonique ou Interamne, parce qu'el- 
le eft renfermée entre le Drab , ôc le Saw , qui le décharge 
dans le Danube auprès de Bellegrade. Dans cette province: 

1 G'eft-à-dire, la Pologne. 1 3 Strignam en Latin Str'ulon. 

2 Stain-am-Angei en Latin Sabaria j 4 En Allemand Platze.^ 

B . Mmini* 1' ii j 



VKBBsanwfVSBi 



gmo. 



* Mous 



lyd HISTOIRE 

étoit fituée la ville de Sirniifch. Après la décadence de l'Em- 

HeisRI il pire Romain , cette partie de la Sclavonie devint tributaire 

1 5" 5" I- des Rois de Hongrie. Il y a outre cela au-defTous du Sawles 

* Comté provinces de Croatie , de Liburnie"^ , de Bofnie > de Dardanie, 

de zara-Ma- ^ (\q Dalmatie , autrefois connues fous le nom d'Illyrie , qui 

s'étendent à l'Occident jufqu'à la mer Hadriatique t ou Gol- 

phe de Venife , ôc qui ont pour bornes à l'Orient la rivière 

de Bofne. Au-delà de cette rivière eft fituée à l'Orient la Mœfie 

fuperieure y appellée maintenant la Servie , ôc l'inférieure , 

nommée Bulgarie , l'une ôcl'autrej placées entre le mont Ar- 

gentaro ^ 6c le Danube , s'étendent jufqu'à la mer noire. 

Nous allons maintenant parler d'une autre divifion de la 
Hongrie , féparée en deux parties par le Danube qui pafle au 
milieu? l'une s'appelle la partie qui eft en-deça de la rivière, 
l'autre la partie qui eft au-delà. Nous avons parlé de celle qui 
eft en-deça : pour ce qui regarde l'autre , qui eft renfermée en- 
tre les monts Crapak ôc la rivière de Tibifque :, depuis l'Orient 
jufqu'à l'Occident , elle eft occupée par les Jaziges ' . Au-delà 
du Tibifque à l'Orient eft la Dace , qui étoit autrefois le royau- 
me de Dccebale ^ , 6c qui eft bornée au Septentrion par le 
fleuve Haczak , à l'Orient par la mer noire , 6c au Midi par 
le Danube. On y voit encore aujourd'hui auprès de Zeurin 
les veftiges de ce fameux pont, que l'Empereur Trajan, après 
avoir vamcu Decebale, lit conftruire, afin de faciliter aux armées 
Romaines l'entrée dans la Dace. Dans ce pays , le long du 
Danube , eft la Valachie, ôcau-deftus eft la Moldavie, auprès 
de la mer noire î l'une 6c l'autre font gouvernées par des Prin- 
ces tributaires du Grand Seigneur : ces deux provinces font 
prefque incultes. Mais du côté de l'Occident eft la Tranfyl- 
vanie, qui non-feulement -eft fertile en toutes fortes de bétail , 
en vins Ôc en bleds , mais renferme encore des mines d'or ôc 
d'argent. Elle eft arrofée parles rivières de Marifchôc de Kerez, 
qui prennent leur fource du côté du Septentrion : enfuite , 
, après avoir rec^u dans leur lit plufieurs petites rivières , qui 
les rendent navigables , elles vont fe décharger dans le Danube, 



1 Les Hongrois les appellent Jaz- 

nerter , par abbrevjation de Jafyges 

JVÏetanaflce , qui eu. leur nom en Latin. 

.2, Ce Prince également brave Ôc ha- 



bile de'fit deux gëne'raux de l'Empereur 
Domitien , & fut enfuite vaincu deux 
fois par Trajan. Il fe tua lui-même 
Tan 10(5. de J. C. 



DE J. A. DE THOU,Liv. IX. i^i 

otl elles entraînent une quantité de fable d'or , dont il fe trou- 
ve des morceaux de la pefanteur d'une demi livre , félon le te'- Henri II 
nioignage d'Antoine Bonfinis ' qui a écrit fort exactement l'hif- i ^ ç i * 
toire de Hongrie. La Tranfylvanie efl: environnée , ôc com- 
me couronnée de forêts ôc de montagnes. Ses principales 
villes font Hermanftat y Claufenbourg S NofenftatS Weiflen- 
bourg + j ôc Cromftat K On croit que toutes ces villes furent 
bâties par les Saxons j qui après plufieurs vidoires que l'Em- 
pereur Charlemagne avoir remportées fur eux , fe retirèrent 
dans la Dace Méditerranée. Après avoir conquis ce pays par 
la force des armes , ils y conferverent leur langue, ôc en cliaf- 
ferent les habitans , d'où l'on croit que font defcendus les 
Sekels , qui habitent les montagnes de Tranfylvanie entre l'O- 
rient ôc le Nord, De là vient cette haine qu'ils ont toujours 
eûë , Ôc qu'ils ont encore aujourd'hui, contre les autres peuples 
de la province j qu'ils appellent Saxons, de leur premier nom. 
Entre l'Occident ôc le Midi , font les peuples appeliez Raf- 
cienSj qui font venus autrefois de Thrace ôc de Macédoine , 
gens endurcis au travail ôc fort belliqueux. 

Jean Zapoli regnoit fur les peuples de Tranfylvanie , fous le 
titre de Vaivode , lorfque Louis Roi de Hongrie , frère de 
Ladiflas, fut tué dans le fanglant combat qu'il livra contre l'Em- 
pereur Soliman auprès de Mohacz , comme nous avons dit 
dans le premier livre. Zapoli profitant de la mort de ce Roi 
pour augmenter fa puiffance, ôc appuyé des Grands du Royau- 
me, fut couronné ôc proclamé Roi à WeifTenbourg, ou Albe- 
Royale, fuivant les anciennes cérémonies. Mais comme Fer- 
dinand , frère de l'Empereur, qui avoir époufé Anne fœur du 
feu roi Louis ) avoir auffi été couronné Roi par une fadion 
contraire des Grands du Royaume , il arriva que d'un côté 
Zapoli , foLirenu par le Grand Seigneur, ôc de l'autre , Ferdi- 
nand appuyé de fes propres, forces , ôc de celles de l'Empereur 
fon frère, l'un ôc l'autre aidez du fecours des Seigneurs du 



ï Ou Bonfînius. Il entreprit ThMoi- 
re de Hongrie , à la follicitation de 
Mathias Corvin roi de Hongrie 8c de 
Bohême. Son Hiftoireeft conduite juf- 
quàl'an 1^9$. Bonfînius a traduit plu- 
iîeurs auteurs Grecs. 



Pu Colofvar en Hongrois , en | Steplmiopolis, 



Latin Clandiopolis. 

3 Ou Bcftereze en Hongrois. 

4 Ou Gulafeyrvar en Hongrois; en 
Latin AIbn-Julia , d'où elle eil appel- 
le'e auffi Albe Royale. 

5 Ou BrafTo en Hongrois ; en Latin 



1^2 HISTOIRE 

____ pays dlvlfez entr'eux ^ fe difputerent long-tems la couroniiéi 
J^ENRiII. pour le malheur delà Chrétienté. Il y eut enfin un accommo^ 
j ç s* I. dément entr'eux ; mais la paix ayant été rompue par la mort de 
Zapoli , la Reine veuve & Etienne fon lils implorèrent le fe- 
cours des Turcs , qui étant entrez avec une puifTante armée 
dans la Hongrie , taillèrent en pièces celle de Ferdinand. En- 
fin , fous prétexte d'amitié 6c de proteÊlion ^ ils s'emparèrent de 
Bude , après avoir l'an 1 5* 5 1 . relégué en Tranfylvanie la Reine 
ôc fon fils, avec George Martinufe, principal Miniftre du feu 
roi Jean Zapoli. 
Origine de Martinufe natif de Dalmatie , iffu de parens nobles, mais très- 
la fortune du pauvrcs , avoit été employé dans fa jeunefTe aux exercices les 
piîufer ' ^' P^'-^^ ^^^ > ^^^^^ la mère du roi Jean Zapoli , où fon office étoit 
d'avoir foin des poëfles qui fervoient à échauffer les apparte- 
mens. Ce jeune homme qui avoit le cœur noble , foit qu'il 
fût dégoûté de la baffefle de fon emploi ôc de fa condition 
préfente, foit qu'il défefperât de faire jamais aucune fortune, 
après avoir quitté la maifon du roi Jean , embraffa la vie mo- 
naflique dans le couvent de S. Paul premier Ermite , fitué 
proche de Bude. Quelque tems après, étant devenu Cellerier 
du Monaflere, il diftribuoit aux Religieux des portions inéga- 
les , en donnant plus aux uns qu'aux autres , félon qu'ils lui 
ctoientplus ou moins afFe£tionnez. Il affecloit dès-lors de s'ac- 
créditer dans les moindres chofes, ôc parmi les gens delà plus 
baffe condition. Cependant il commença à s'adonner à l'étu- 
de : quoiqu'il fût déjà un peu avancé en âge, il avoit un défir 
ardent de fçavoir aflez de latin , pour pouvoir être admis au 
nombre des Prêtres du couvent , ôc avoir l'honneur de célé- 
brer la MelTe. Ayant donc été revêtu de l'Ordre de Prêtrife , 
il revint à la Cour du Roi Jean , ôc l'ayant fuivi, lorfqu'ilfe 
retira auprès de Sigifmond roi de Pologne fon beau-pere , après 
l'éledion de Ferdinand , il lui donna des marques de fa fidélité 
ôc de fon zèle dans des afîaires très-importantes , ôc particuliè- 
rement dans différentes commiffions périlleufes , dont il s'ac- 
quitta hardiment, à la faveur de fon habit qui le mettoit à cou- 
vert. Par fcs fervices il s'attira tellement Tamifié ôc les bonnes 
grâces du roi Jean, que peu de tems après qu'il eut été rétabli 
dans fon Royaume , il l'admit dans fon Confeil privé , lui 
donna l'évéché de "^/"aradin, ôc l'honora delà charge de grand 

Tréforier , 



DE J. A. DE TKOU, Liv. IX. i^ 

Tréforier , qui eil la première dignité du Royaume : enfin il ra;^ 

le laifla par Ion teftament tuteur d'Etienne fon fils, conjointe- Henri IL 

nient avec la Reine fon époufe. i S" î i. 

Martinufe rempli d'ambition , méprifant les Grands du 
Royaume , ôc n'agiflant que félon fes idées particulières dans 
Fadminiftraiion du gouvernement , donna lieu à la Reine de 
foupçonner qu'il afpiroit à s'emparer de l'autorité royale. La 
conduite de ce Miniftre fit naître entre l'un & l'autre plufieurs 
démêlez , qui dans la fuite leur furent très-préjudiciables , & ea 
même tems très-funeftes à toute la Chrétienté : plus ils fe recon- 
cilioient fouvent , plus ils devenoient fufpe<Sls l'un à l'autre. 
Enfin après mille réconciliations ôc mille ruptures , le Prélat , 
qui pendant la minorité du Roi avoit gagné la faveur du peu- 
ple , ôc par ce moyen s'étoit infenfiblement emparé de toute 
l'autorité, réduifit la Reine à un fi grand defefpoir, qu'elle eut 
recours une féconde fois à Soliman, pour la fecourir contre le 
Miniftre Martinufe , comme s'il eût confpiré avec Ferdinand 
pour faire périr le Roi fon fils, ôc lui enlever fon autorité. Mais 
le fecours du Turc vint trop tard. Sur ces entrefaites l'Evê- 
que fit fa paix avec la Reine , ôc comme il étoit homme d'ex- 
pédition ôc fort adroit , par fon ordre Thomas Varkocz ôc Fran- 
çois Quendi Ferentz , fes principaux confidens , aidez du fe- 
cours des Sekels , gens belliqueux ôc entièrement attachez à 
fon fervice , combattirent feparément Pierre prince de Molda- 
vie ôc le Vaivode de Valachie, appelle ordinairement le Tran- 
falpin , qui venoient par ordre de Soliman au fecours de la 
Reine , ôc les défirent avant qu'ils euffent pu joindre leurs 
troupes. Pour lui , il marcha au devant du Bâcha de Bude, ôc 
après lui avoir tué trois cens hommes de cavalerie , il l'obligea 
à s'enfuir jufqu'à Bude , Ôc à fortir de la Tranfylvanie. 
» La paix ne dura pas long-tems entre la Reine ôc FEvêque, 
qui fe fentant trop foible pour réfifter aux Turcs, qu'il voyoit 
çoûjours prêts à la fecourir , commença à traiter fecretement 
avec le roi Ferdinand. Une manquoit pas de raifons pour en- 
gager ce Prince à fe confier en lui , ôc pour lui faire croire 
qu'il ne s'acquittoit en cela que de fon devoir. Il difoit que 
rien ne l'engageoit à fe comporter de la forte , finon l'intérêt 
du fils du feu roi Jean fon maître ôc fon protecteur, ôc l'avan- 
tage de la Chrétienté j que l'un ôc l'autre étoient expofez aux 
Tome ÏI, V 



iH HISTOIRE 

"' = plus grands dangers par une femme, dont refprît étoit égale- 

Hekri il ^'^^^^^ défiant Ôc ambitieux , ôc qui étant incapable de gouver* 
j ^ ^ ^^ ner un Etat, imploroit à chaque inftant, furies moindres bruits 
ôc les plus légers foupçons , le fecours des Turcs 5 que ces in« 
fidèles s'empareroientinfenfiblemcnt, fous prétexte de protec- 
tion , des principales villes ôc des plus fortes places de la Hon- 
grie, comme ils s'étoient autrefois emparez de Bude, ôc par 
ce moyen réduiroient le Roi fon fils ôc la Reine elle-même 
à un état déplorable. Martinufe ajoûtoit que le meilleur ex- 
pédient étoit , que la Reine , au nom de fon fils , cédât le royau- 
me à Ferdinand, moyennant un accord femblable à celui qui 
avoir été fait auparavant entre lui ôc le feu roi Jean Zapoli ; 
que par là on mettroit à couvert la vie de ce Prince , dont la 
jeuneffe étoit fi expofée aux traits de la Fortune 5 d'ailleurs que 
ce Royaume, fi fujet aux irruptions des Turcs, étant entre les 
mains de Ferdinand , la Religion Chrétienne feroit moins en 
danger, puifque ce Prince avec fes propres forces ôc celles de 
l'Empire, pourroit défendre les frontières communes de la Chré- 
tienté , contre l'ennemi commun du nom Chrétien. 

Quoique Martinufe fut fufpetl à Ferdinand , cependant pour 
ne pas donner lieu de croire qu'il eût manqué Toccafion d'éten- 
dre fa puifi^ance dans la Hongrie, il remercia ce Prélat ^ ôc l'ex- 
horta à pourfuivre une fi louable entreprife. Il fit cependant par- 
tir devant mille chevaux , après leur avoir avancé une paye 
de quatre mois , avec quelques machines de guerre , jufqu'à 
ce qu'il leur eût envoyé un plus grand fecours j il fit enfuite 
avertir l'Empereur fon frère de ce qui fe pafi^bit , & le pria 
de lui envoyer un homme , qui fût non feulement au fait de 
l'art militaire , mais encore capable de gouverner , pour 
en faire fon premier Aliniftre , par rapport aux affaires de 
Hongrie. L'Empereur, après avoir confulté le duc d'Albe, 
Jean d'Avalos marquis de Pefcaire , Ferdinand de Cordouë 
duc de Seffa , ôc l'évêque d'Arras , fes principaux minières ^ 
choifit pour cet emploi Jean-Baptifte Caftaldo comte de Pia- 
dena , qu'il avoit depuis peu gratifié du marquifat de Caflano, 
pour le recompenfer de fes exploits dans la guerre d'Allema- 
gne , où il s'étoit dignement acquitté de la charge de maré- 
chal de camp. Caftaldo partit, pour venir trouver Ferdinand 
à Vienne, où ils conférèrent enfemble fur les moyens de faire 



D E J. A. DE T H O U , L I V. IX. lyy 

la guerre 5 il s'informa aafli de l'efprit ôc du caraiSlere de Mar- 

tinufe,avec qui il devoir particulièrement traiter j ôc après s'ê- iJcvn.Ti 
tre muni des proviiions necellaires , oc qu on lui eut alligne 
une penfion de huit mille écus d'or ^ pour exercer la charge de 
Lieutenant général dans les pays de Hongrie y de Tranfylva- 
nie, de Croatie , ôc de Dalmatie, appartenans à la maifon 
d'Autriche t il partit le premier jour de Mai , ôc prit la route 
d'Agria. 

Ferdinand avoit mis en garnifon dans cette ville Bernard 
Aldana, à la tête de fept enfeignes d'Efpagnols ; ôc com- 
me cette place paroiflbit importante pour le fuccès de cette 
guerre , on avoit chargé Erafme Teufel d'y faire les fortifica- 
tions nécefiaires. Caftaldo s'y arrêta ^ jufqu'à ce que fes trou- 
pes fuffent aflemblées, ôc fur-tout que fon canon fut arrivé. Il 
en partit le 2 (^ de Mai, obfervant cet ordre dans fa marche: 
31 conduifoit Pavant-garde , compofée des fept enfeignes d'Ef- 
pagnols dont nous venons de parler , qui contenoient deux 
mille deux cens hommes, ôc de cinq cens fantaflins Hongrois, 
appeliez Heiducques 5 Chriftophle , feigneur du pays deSilefie, 
étoit à la tête de douze cens chevaux-legers , que les habitans 
du pays nomment ordinairement HulTars 5 il y avoit outre cela 
quatre pièces d'artillerie avec leurs affûts. Le comte Félix 
d' Arco , ôc Jean-Baptifte fon frère commandoient le centre , 
compofé de trois mille fantaflins Allemands j ils avoient encore 
quatre gros canons, deux coulevrines , ôc quatre cens gens-d'ar- 
mes. A l'arriere-garde il y avoit trois cens Huffars ôc trois pie- 
ces de campagne , pour efcorter le bagage. 

Caftaldo marchant à la tête de cette petite armée , dont 
l'arriere-garde étoit en (ureté , arriva à la rivière de Tilfa t ou 
après avoir harangué (es foldats , il commença à la paffer , 
en obfervant toujours le même ordre. Il employa huit jours à 
ce paffage , parce que fes bords étant très-bas 3 plufieurs autres 
rivières , qui fe jettent dedans en cet endroit , font qu'elle y 
efl fort large. Il avança enfuite vers Debreczen, place forte par 
fafituation, où il rencontra André Batori, ôc Thomas Nadaidi, 
principaux feigneurs de Hongrie. Le premier , général de la 
cavalerie Hongroife, ôc l'autre, qui étoit fon lieutenant, gar- 
doient avec cinq cens chevaux l'entrée de la Tranfyivanie, 
Après avoir rangé fon armée ^ de manière qu'elle paroiffoit 

Vij 



If 6 Histoire 

„ plus nombreufe qu'elle n'étoit effeûivement , il marcha avec 



Tj , TT eux vers Zolnok , château environné d'un fofle plein d'eau 
qu'il fortifia d'une garnifon de cinquante Efpagnols. Dans le 
^ ^ * tems qu'il fe préparoit à aller rendre vifite à l'évêque de Wa- 
radin , pour conférer avec lui , la reine Ifabelle convoqua 
* ou Egneth. les Etats à Engetin ^ , ville fort peuplée , mais très-mal fortifiée > 
elle efpéroit, que par le moyen de fes amis, ôc des Seigneurs 
de Tranfylvanie^ qui ne pouvoient fupporter la trop grande 
autorité du Prélat , elle obtiendroit qu'il feroit dépouillé du 
gouvernement. Le miniftre rufé , qui étoit alors à Waradin , 
réfolut , pour empêcher l'exécution de ce projet , d'écrire d'a- 
bord à fes amis , enfuite de partir pour fe trouver à cette affem- 
blée , afin de faire échouer par fa préfence les defl'eins de la 
Reine. S'étant mis en route , fa voiture verfa dans un chemin 
difficile , foit par hazard , foit par la faute de fon cocher. Ceux 
qui l'accompagnoient , prenant cet événement pour un mau- 
*vais préfage, ôc augurant par là que fon voyage ne feroit pas 
heureux , le prièrent de s'en retourner. Mais comme il fe fen- 
toit né pour de grandes chofes , Ôc qu'il fe mettoit au-deffus 
de tous les dangers , il leur dit d'un air riant : Pourquoi la chu- 
te de mon carolTe vous fait- elle tant craindre pour un hom- 
me qui eft fous la protection du chariot celefte ? Ainfi ^ fans dif- 
continuer fa marche , il arriva à Engetin. 

A fon arrivée l'affemblée fut congédiée. LaReine , ou craig- 
nant , ou ne pouvant fupporter fa préfence , fe retira à "W eiflem- 
bourg, où elle mena avec elle Petrowithz, parent du feu Roi 
fon époux , avec les troupes qu'il commandoit. Mais peu après 
elle fortit de cette ville , dans la crainte que Martinufe ne Py 
vînt afTiéger, ôc après y avoir laifTé Petrowithz , à qui elle don- 
na ordre de la fortifier , elle fe mit en fureté dans Millenbach^ 
place défendue, tant par fa fituation que par fes fortifications. 
Cette Princeffe ne fe trompa point 5 car à peine fut-elle partie 
de Weiflembourg , que l'évêque de Waradin vint affieger cette 
ville avec les troupes qu'il avoir amenées , ôc fit tirer le canon 
contre la place. 

Cependant Caftaido s'avançoit lentement , parce qu'il avoit 
oui dire que le marquis Balaiïi, qui peu auparavant avoit quitté 
Ferdinand pour fervir la Reine ^ s'étoit emparé du détroit des 
montagnes 3 par où l'armée devoit néceffairement pafler : ce 



■B=îï:2a!WS3P't5BI 



DE J. A. DE THOU, Li V. ÎX. i^ 

Cjuî fît qu'il envoya devant Batori & Nadafdi. îi n'étoit pas 
éloigné du château de Dalmen , fitué fur une colline occupée Henri IL 
par "^les troupes de la Reine. Mais comme fon armée étoit in- j ç j i . 
commodée par le canon de ce château , il envoya le comte Fé- 
lix , 6c fon frère d'Arco pour s'en emparer , perfuadé que s'ils en 
pouvoient venir à bout , ce pofte feroit dans la fuite très-com- 
mode, pour faire entrer ôc fortir fes troupes ; qu'au contraire , 
il feroit très-dangereux , s'il reftoit au pouvoir des ennemis. 

Pendant que le canon battoit Dalmen , Caftaldo étant en- 
tré dans la Province , vint jufqu'à Claufenbourg avec fon 
armée. La Reine furprife de fon arrivée, voulut mettre ordre 
à fes affaires , ôc conferver ce qu'elle avoir de plus précieux , 
furtout les ornemens royaux , dont elle fçavoit que l'Evêque 
vouloit s'emparer. Elle fit donc dire à Petrowithz de fe ren- 
dre, à condition que lui ôc fes troupes fe retireroient en fureté, 
& qu'ils emporteroient tous les meubles & les ornemens royaux. 
Caltaldo étoit déjà arrivé à Engetin , lieu abondant en toutes 
fortes de vivres , où il fit rafraîchir fon armée. Pour Martinufe, 
après avoir levé le fiége de \(^^eiffembourg , il étoit allé trou- 
ver la Reine à Millenbach , pour lui faire voir qu'elle avoit 
tort , ôc l'engager à faire un accommodement avec le roi Fer- 
dinand. Cette Princelfe , engagée par l'efpérance ou par la 
crainte , donna ordre de livrer Dalmen à Caftaldo. L'Evê- 
que enfuite , en fuperbe appareil , accompagné de quatre cens 
Gentilshommes , qui précedoient fon caroffe attelé de huit 
beaux chevaux , ôc fuivi de deux cens moufquetaires , arriva 
fi inopinément à Engetin , que Caftaldo eut à peine le tems 
d'aller au-devant de lui hors de la ville, accompagné des 
gens de fa fuite. Dès qu'ils purent s'appercevoir de loin l'un 
l'autre, Martinufe fortant de fon carofîe, monta fur un beau 
cheval fuperbement enharnaché , ( car il en avoit toujours à 
l'a fuite ) 6c fans defcendre , embraffa avec les marques de l'a- 
mitié la plus lincere Caftaldo , Bernard Aldana , 6c les au- 
tres Efpagnols qui le fuivoient. Enfuite il entra avec eux dans 
la ville d'Engetin , ôc pour faire plus d'honneur à Caftaldo , 
il logea chez lui. Ce fut là que ce Marquis l'entretint du pou- 
voir abfolu que le Roi Ferdinand lui avoit donné; il ajouta, 
que le Roi lui avoit néanmoins recommandé de ne rien exécu- 
ter, fans l'avoir auparavant confulté , êc de lui obéir en tout. Ce 



i;8 HISTOIRE 

■. Prélat admit & pénétrant, mais aveuglé par l'ardente pafïïorî 
Henri IL ^^ dominer ôc de gouverner , fe lailîa tromper par les pro- 
j ^ ^ j méfies flatteufes ôc par la foumifîion affedée de Caftaldo. 
Pour faire voir l'autorité fouveraine qu'il avoit dans ce Royau- 
me, il choifit la ville de Weiflembourg, pour s'y retirer avec 
fcs troupes , ôc convint que ce feroit-ià , que lui ôc le Mar- 
quis s'aboucheroient, quand il faudroit traitter des affaires d'E- 
tat. Martinufe en partit enfuite, pour venir une féconde fois 
trouver la Reine à Millenbach , afin de conférer avec elle fur 
l'accommodement qu'elle devoit faire avec Caftaldo. 

Celui-ci étant arrivé auflî-tôt, comme on en étoit convenu^ 
expofa à l'aflemblée des Etats , en préfence de l'Evêque ôc 
des Grands du Royaume y le fujet de fon arrivée 5 il dit , qu'il 
€toit venu pour traitter avec la Reine des conditions qu'on 
avoit offertes autrefois au feu roi Jean Zapoli fon mari , qui 
étoicnt : Que la Reine cédât, au nom de fon fils, au roi Fer- 
dinand , pour l'avantage de la Chrédenté , la Tranfylvanie, 
qu'elle ne pouvoir défendre feule , ôc avec fes propres forces; 
contre la puiffance Ottomane '■> qu'elle pofiederoit en récom- 
penfe les principautez d'Oppelen ôc de Ratibor dans la Silefie, 
-dont le revenu annuel étoit de vingt-cinq mille écus d'or j 
Que pour lier entre le Roi ôc elle une plus étroite amitié, fon 
fils Jean Sigifmond, (car nous l'appellerons dorénavant ainfi, 
& non Etienne) épouferoit Jeanne fille de Ferdinand, à qui 
on donneroit cent mille écus d'or en mariage j Qu'on paye- 
roit toutes les dettes que ie feu Roi fon mari , ôc elle avoient 
contrariées; Que le roi Ferdinand rembourferoit \ç,s cinquante 
mille écus d'or qui appartenoient à la Reine pour fa dot ; 
enfin, qu'on donneroit à cette Princefle, ÔC à fon fils, la ville 
* ou Caflovic, de Cafilaw ^ pour y faire leur féjour , en attendant l'exécution 
du traité. 

La Reine , du confentement de Martinufe , dont elle vou- 
loit fe défaire de quelque manière que ce fût , accepta cqs con- 
ditions , foit qu'elle y fût portée par la haine qu'elle avoit 
contre lui , ou qu'elle le fit de fon propre mouvement. Elle 
fe fia entièrement à Caftaldo , homme fubtil ôc habile, qui 
avoit ordre de Ferdinand de tout promettre, afin de la faire 
fortir de Tranfylvanie , ôc réduire ce Royaume fous la puif- 
fance de la maifon d'Auftrichç : conduite ^ dont elle fç repentit, 



DE J. A. DE THOU, Liv. IX. i;p 

dans la fuite , mais trop tard. On accorda aufli à l'Evcque 
le gouvernement de la Tranfylvanie , qu'il adminiftreroit au j^g^^j^j jj 
nom de Ferdinand , en qualité de Vaivode , avec une i r ^ i ' 
penfion de quinze mille écus d'or j on le continua auiïï dans 
la charge de grand Tréforier , qu'il avoit exercée jufqu'alors 
avec quatre mille écus d'or d'appointemens. Il acheta outre 
cela du roiFerdinand les impôts des falines de ToiJa*, qu'il pof- *ouTorrem- 
fedoit alors, ôc qui rapportoient des fommes immenfes , mais ^' 
le Roi lui remit le tiers du prix de cet achat. Peu de tems 
après on lui donna l'évêché de Strigonie * i dont le revenu an- * Stngome 
nuel étoit fur le pié de cinquante mille écus d'or. Enfin 'le roi 
Ferdinand voulant combler de biens ôc d'honneurs un homme 
qui en étoit infatiable , follicita en fa faveur le fouverain Pon- 
tife , qui à fa prière l'honora du chapeau de Cardinal. 

Martinufe voyant Caflaldo porté à fatisfaire pleinement tous 
fes defirs , ôc fe défiant en même-tems de l'extrênie facilité 
avec laquelle ce Marquis lui accordoit tout , fe fauvint en- 
fin des bienfaits qu'il avoit reçus du feu roi JeanZapoli^ ôc 
avertit la Reine de prendre garde à fes afi'aires. Mais cette 
Princeffe, à qui le Cardinal étoit odieux ^ rejetta tous fescon- 
feils , ôc crut ne pouvoir mieux s'en venger , qu'en le ren^ 
dant fufpeél lui même à Ferdinand. Pour cela elle réfolut de 
révéler à ce Prince les falutaires avis, que l'Evêquelui avoit: 
donnez à elle ôc à fon fils. Elle découvrit tout à Caftaldo ÔC 
l'affura qu'elle étoit prête à accepter toutes les conditions qu'on 
lui propofoit. Ainfi après avoir promptement convoqué les 
Etats à Claufembourg , elle fe rendit avec fon fils le 30 d'Août, 
accompagnée de Martinufe ôc de Caftaldo , à un Monaftere , 
qui eft à deux lieues de la Ville. Là elle apporta les ornemens 
royaux , qui confiftoient en une couronne d'or, que les Hon- 
grois difent avoir été envoyée du ciel fous le règne de faint 
Ladiflas roi de Flongrie î en un fceptre d'yvoire doré , un 
globe d'or , un manteau royal , une tunique ; ôc des fouliers en- 
richis de diamants ôc de pierres précieufes. La Reine enfuite 
fe tournant vers fon fils , lui parla ainfi : Difcours 

M Puifque votre fort , mon fils , ou plutôt le mien , n'a pas «J'i^-ibeiic rei- 
35 voulu permettre que vous puflTiés jouir en paix du royaume grie à fon fiîs", 
» de votre père, qui vous appartenoitfuivant toutes lesloix; il po"'' l"i faire 
pjnous faut fupporter l'un ôc l'autre avec confiance cette couronne. * 






Henri IL 



1^0 HISTOIRE 

rigueur du deftin , que ni nos propres forces ni aucune în- 
duftrie humaine ne peuvent adoucir. Dans l'extrémité où 
nous fommes réduits , mon Ris , acceptés le parti le plus avan- 
tageux pour vos intérêts ôc pour ceux de la Chrétienté , quoi^ 
qu'il paroifTe le moins favorable pour vous , puifque rien 
n eft comparable à une couronne. Vous êtes maintenant dans 
un âge , où ceux qui vous auront mis à couvert des dangers 
qui vous menacent , pafieront pour vous avoir rendu un grand 
fervice. Incapable de refifter à la puiiTance des Turcs , vous 
ne devez point regreter un Royaume ^ que vous ne pouvés 
conferver par vous même , ôc vous devez le céder volontiers 
à un Prince plus puifTant, & qui fera plus en état de le dé- 
fendre. Vous pouvez attendre de fon amitié autant de grâ- 
ces ôc de faveurs , que le feu Roi votre père a efluyé de tra- 
verfes & de chagrins , ôc que nous en avons aulli fouffert 
vous ôc moi depuis fa mort. Pour ce qui regarde la prote- 
(Slion du Grand Seigneur^ je l'avoue franchement , ôc je ne 
crains point de dire , que nous avons plus reffenti les effets 
de fa puilfance que de fa prote£tion : je vois qu'en croyant 
mettre ordre à nos affaires > nous avons expofé la Chrétienté 
ôc nous mêmes , qui en faifons une partie , à de très-grands pé- 
rils. Ainfi pour l'avantage du Chriftianifme , pour votre hon- 
neur ôc votre fureté, mon fils, enfin pour ma propre tranquilité, 
je remets entre les mains de Caftaldoles ornemens royaux, 
afin qu'il les envoyé au plutôt à Ferdinand fon maître. C'eft 
de fa bonne foi ôc de la votre , Caftaldo , que j'attends une 
exécution prompte ôc fans détour des conditions que vous 
m'avés propofées ; enforte que ce Prince paroiffe avoir moins 
cherché à acquérir une couronne , qu'à faire éclater fa géné^ 
rofité ôc fa droiture, après l'avoir acquife. 
Après qu'on eut livré les ornemens royaux ( ce qui , félon 
idée des Hongrois naturellement fuperftitieux , confère ôc 
tranfporte le droit de la Royauté ) on fe rendit à l'alfemblée 
des Etats. Caftaldo y fit un long difcours en préfence des Sei- 
gneurs, ôc leur fit prêter ferment de fidélité au Roi Ferdinand. 
Il leur fit voir , en propofant l'exemple des Paleologues y des 
Comnenes , ôc des autres Princes de la Grèce , à combien de 
dangers la Chrétienté avoit été jufqu'alors expofée,par les dif- 
fentionsj que les Turcs avoient fomentées parmi les Princes 

Chré- 



ongiie. 



DE J. A. DE THOU, Liv. ÎX. k^i 

Chrétiens. Il ajouta j qu'on auroit été expofé aux plus gtands 
périls , fi par la bonté du Tout-Puiflant , la Reine , pour dé- j^£>^.j, . jj 
tourner les malheurs qui menaçoient ces Provinces autrefois (1 
floriiïantes , ôc pour fa fureté ôc celle de fon fils , n'eût volontai- j j * 
rement cédé le Royaume aux enfans de Ferdinand, à qui d'ail- 
leurs il appartenoit par droit héréditaire j que par ce moyen 
les femences de la difcorde étant étoufiées , la paix ôc la con- 
corde régneroient entre les Grands de l'Etat; qu'ils pourroient 
dans la fuite, en réiiniffant leurs forces , faire la guerre, fi l'oc- 
cafion s'ofîl'oit , avoir la paix & la tranquillité chez eux , ôc fe 
rendre formidables aux autres Nations 5 qu'ils recevroient des 
remercimens de tous les Chrétiens , qui alloient les regarder 
comme leurs défenfeurs > ôc qu'enfin ils mériteroient un jour 
dans la célefte patrie la couronne immortelle que Dieu prépare 
à ceux qui combattent fidèlement pour lui fur la terre. 

Après que Caftaldo eut fini fon difcours, Martinufe fut le Ferdinnntî cft 

• '• A r ^ A CA'V ' ^ T? ^^ Jl couronne Roi 

premier qui prêta ierment de hdelitc a rerdinandjle recon- ^^^^ 
noifiant pour fon Roi légitime. Les Saxons Tranfyl vains ôc les 
Sekels fuivirent fon exemple > à la perfualion de Ladiflas 
Emedef , qui les y avoir engagez. Les Rafciens donnè- 
rent de leur propre mouvement des preuves de leur foumif- 
fion. Comme on prévoyoit que cet événement alloit bien-tôt 
occafionner la guerre contre les Turcs , on parla des moyens 
de repoufier cet ennemi commun. Pendant qu'on déliberoit 
fur cet article , on apporta des lettres du roi Ferdinand j par 
lefquelles il approuvoit les conventions faites par Caftaldo avec 
la Reine: ôc pour confirmer fespromeffes , on célébra les fian- 
çailles du jeune prince Jean-Sigifmond avec Jeanne fille de 
Ferdinand. Peu de tems après le marquis de Balafii ôc Quendi 
Ferentz prêtèrent auOi ferment de fidélité à Ferdinand. 

Pendant l'afiemblée des Etats j on avoit député André Ba- 
tori , pour propofer à Petrovith de fe démettre du gouverne- 
ment de Lippe , ïemefwar, Becka, ôc Bekereck, château fitué 
dans un lac. Le feu roi Jean Zapoli avoit donné à ce Capi- 
taine , qui lui étoit très-attaché , le commandement de toutes 
ces places. Petrovith , qui aimoit la paix , voyant la lettre de 
la Reine , retira de ces places ce qui lui appartenoit 5 ôc ne fit 
aucune difficulté de les remettre entre les mains de Batori, qui 
y mit aufii-tôt une garnifon , en attendant que Caftaldo y eût 
Tome IL X 



i($2 HISTOIRE 

■ » ■ envoyé Aldana 6c Vilandrado. Petrovith alla trouver la Reine 5 
Henri IL ^^^ dédaignant de mener une vie privée dans un Royaume , 
, ^ ^ , où elle avoit exercé une autorité fouveraine , (it préparer fes 
équipages , & s étant mile en chemin , traverla des montagnes 
très-rudes pour fe rendre à CafTaw. Les chemins étroits, au 
milieu des bois , l'ayant obligée de mettre pied à terre , on dit 
qu'alors elle jetta les yeux fur la Tranfylvanie , 6c que conude- 
rant fa grandeur pafTée 6c fon état préfent, elle pouffa un pro- 
fond foupir^ 6c comme elle avoit des Belles-lettres , qu'elle écri- 
vit fur récorce d'un arbre ces paroles avec fon nom : Sic fata 
voiunt j c'eft-à-dire , Les deflins le veulent ainfi. Après avoir 
laiiTé en cet endroit un monument de fa jufte douleur , elle 
remonta en caroffe 6c continua fon voyage. Cependant le 
bruit ayant couru qu'elle emportoit les ornemens royaux , 
Achmer^Bacha de Buc^p^ la pourfuivit avec trois mille chevaux. 
Mais cette Princeffe , qui marchoit avec diligence par des che- 
mins détournez , arriva heureufement à CaiTaw 5 ^ Achmet 
fut contraint de s'en retourner à Bude 3 fruftré de fes efperances. 
Pour Martinufe, quoiqu'il fut bien-aife du départ de la Rei- 
ne, la crainte néanmoins qu'il avoit de la guerre du Turc, dont 
on étoit menacé, lui caufoit de grandes inquiétudes. Ayant 
appris l'arrivée de celui qui étoit commis pour lever le tribut, 
que les Princes de Tranfylvanie payent au Grand Seigneur , 
il donna ordre à fes gens de le recevoir avec de grands hon- 
neurs , dans le château de ^''ivar qu'il avoit fait bâtir : mais il 
défendit en même tems que qui que ce fût ne lui parlât. Il 
partit lui-même promptement jpour le venir trouver. Dans 
l'entretien qu'il eut avec lui , il lui cacha en partie ce qui s'é- 
toit paffé , 6c excufa ce qu'il ne pouvoit déguifer. Il rejetta 
adroitement toute la faute fur la Reine i 6c tâchant de fe dif- 
culper de tout ce qui lui pouvoit être imputé , il feignit d'en- 
trer dans les intérêts des Turcs , afin de confcrver dans leur 
efprit la bonne opinion qu'ils avoient de fa droiture, 6c par ce 
moyen éloigner du pays , autant qu'il lui feroit polTible j toute 
apparence de guerre. Mais fes ennemis ayant interprété ks 
démarches en un fens contraire y en prirent occafion de for- 
mer le deffein de le perdre. Ils l'accuferent de fourberie 6c de 
duplicité; ils dirent, qu'il vouloit fe rendre médiateur ôc arbi- 
tre emre Soliman ôc Ferdinand ; qu'il feignoit de prendre 



DE J. A. DE THOU, Liv. IX. 1^3 

tantôt le parti de l'un , tantôt celui de l'autre ; & qu'il étolt éga- i mn ■ 
iement traître ôc perfide à l'égard de tous les deux. Henri IL 

Quelqu'artificieux & quelque rufc qu'il fut, il ne put enga- i r j 1. 
ger Ferdinand à fe fier à lui , ni appaifer la colère de Soliman. 
Le Sultan fut informé de tout ce qui s'étoit pafTé , par un Fran- 
çois , qui avoir été long-tems dans Farmée de Caftaldo , ôc qui 
enfuite avoit pafTé du côté des Turcs. C'eft ainfi que le raconte 
Afcanio Centorio \ qui a écrit Fhiftoire de la guerre deTranfyl- 
vanie , fi on l'en croit , fur les mémoires de Ferdinand ôc 
de Caftaldo. Soliman commanda donc aux Sangiacs voifins, 
6c au prince de Moldavie , de réunir leurs forces avec celles du 
Bâcha de Bude , ôc de venir fondre enfemble dans laTranfyl- 
vanie. Le Beglierbei de Grèce , Commandant général de tou- 
tes ces troupes , étant venu à Belgrade ^, fit jetter fur le Danu- 
be un pont, fur lequel il fit paiTer fon armée j il en fit enfuite 
jetter un autre fur le Tibifque, ôc après Tavoir paffé , il campa 
auprès du château deBecka. D'un autre côté, Caftaldo pour 
mettre le pays à couvert , envoya Eftienne Loflbnczi , capi- 
taine de grande réputation , pour commander dans Temefwar 
ôc dans les pays d'alentour. Cet ofiicier y vint avec fix cens 
Houffars , accompagné de Bernard Aldana , qui employa Iqs 
jours ôc les nuits à fortifier cette ville. 

Batori vint aufïi à Lippe , où , après avoir aflemblé les chefs 
des Rafciens', ôc compofé une armée de quinze mille hom- 
mes , il campa dans la plaine qui eft au defibus de la ville. Mar- 
tinufe voyant qu'il n'y avoit plus moyen de reculer , envoya 
des ordres pour qu'on fe mît fous les armes, dans tous les bourgs 
ôctous les villages , ôc fe rendit enfuite à Hermanftar, où les 
Etats étoient affemblez. C'eft la coutume dans ce pays , lorf- 
qu'on eft prefTé par l'ennemi , que les principaux de chaque 
lieu , montez fur un cheval ôc armez d'une lance ôc d'une épée 
teinte de fang , parcourent le pays , fuivis d'un homme à pied> 
qui à haute voix fait fçavoir que l'ennemi eft proche , ôc donne 
le rendez-vous aux foldats , que chaque maifon eft obligée de 



1 Afcanio Centorio de gli Horten- 
lii , natif de Milan , auteur du XVI. 
fiécle , a laifTé divers ouvrages , entre 
autres, des mémoires fur la guerre de 
Tranfylvanic, ÔC fur les guerres de fon 



2 En Hongrois GreichifchweifTem- 
burg , en Latin Alba Grxca. 

l LaRafcie efl un pays de la Tur- 
quie d'Europe , ainfi nommé de la ri- 
vière de Rafca. Elle fait maintenant 
I» partie feptentrionaîe de la Servie. 

Xij 



1(^4 HISTOIRE 

^ ^ fournir. Caflaldo fe trouva auffi aux Etats , ôc îes trois peuples: 

Henri IL de Tranfylvanie , qui font les Sekels, les Saxons » ôc les Raf- 

i ^ r i, ciens, fournirent d'un commun confentement une groffe fom- 

me d'argent pour les frais de la guerre. On avoir envoyé déjà 

auparavant Batori avec trois mille fantalfins Allemands , ôc 

Charte Zerotin feigneur de Silefie^avec quatre cens chevaux. 

Toutes ces troupes étoient commandées par Sforce Palavicini^ 

Elles fe rendirent à Waradin , ôc s'y arrêtèrent jufqu'à ce que 

Caftaldo , après avoir mis des compagnies de gens de pied 

Allemands dans Weiffenbourg, Milenbach , ôc Hermanftat, 

où il avoit pafféj les y vînt trouver pour fe joindre à Marti-, 

nufe. 

Déjà le Beglierbei de Grèce avoit pafle le Tibifque avec 
fon armée ^compofée de quatre-vingt mille hommes, ôcavec 
cinquante pièces de canon j étant arrivé près de Temefwar^ 
il avoit envoyé un trompette à Loffonczi , gouverneur de la 
citadelle, pour l'engager à fe rendre, lui promettant , s'il le 
faifoit, les bonnes grâces de Soliman , Ôc le menaçant de le 
faire mourir-, s'il le refufoit. Le Gouverneur, bien loin de fe 
. rendre , lui fit dire de fe retirer, ôc de ne faire aucune peine à 
fes amis , ôc à des peuples qui ne lui en avoient donné aucun 
fujet. Le Beglierbei , qui avoit de la littérature , lui envoya ce« 
deux vers de la première Eglogue de Virgile : 

Antè levés ergo pafcentur in jethere cervî , 
Et fréta deftitucnt nudos in îittore pifces. 

Plutôt les Cerfs paîtront dans Pair ^ plutôt les FoiJJons cejjeronf 
de vivre dans les eaux, 

Auiïi-tôt il fit tirer contre le château de Becka, qui étoir 
peu éloigné , ôc qui avoit ofé lui refifler , une batterie de dix 
pièces de canon. La garnifon voyant un pan de muraille abatu,' 
ôc n'étant pas en état de foûtenir l'afiaut, offrit de fe rendre la 
vie fauve , ce qui fut accepté. Mais la capitulation fut mal ob- 
fervée j les Janifi^aires fe jetterent fur la garnifon,lorfqu'elle fortit; 
ôc en maffacrerent deux cens j le Beglierbei eut bien de la 
peine à fauver la vie au Gouverneur. Les foldats qui étoient 
dans Bekereck , château fitué dans un lac , intimidez par le 
mauvais traittement qu'on avoit fait à ceux de Becka 3 fe 



D E J. A. D E T H O U , L I V. IX. i6s 

fendirent à la première fommation , fans attendre qu'on les vînt ^ 



attaquer. Le Beglierbei alla enfuite camper plus loin, Ôc reçut o^^^, jj 
à compofiLion le château de Chonad. Peu de tems après , les 
Kafciens , malgré le ferment qu'ils avoient prêté récemment 
au roi Ferdinand , dont ils avoient même déjà reçu la paye 
d'un mois ^ effrayez par l'arrivée des Turcs, vinrent fe rendre 
au Beglierbei. Ce Général exigea d'eux àQS otages , pour pou- 
voir s'affùrerde la fidélité de ce peuple, naturellement léger ôc 
in confiant. 

Le Beglierbei laiflant Temefwar derrière lui ^ marcha en- 
fuite droit à Lippe , où Batcri étoit campé. Au bruit de fa 
marche, Batori décampa la même nuit en diligence, ôc s'en- 
fuit avec autant de défordre & de confufion , que s'il eût été 
battu par l'ennemi : il laiffa feulement un fort brave officier, 
nommé Peteu , avec quatre cens chevaux , ôc une garnifon de 
quelques foldats, pour défendre la ville ôc le château. Les 
habitans de Lippe , confternez de l'arrivée du Beglierbei , al- 
lèrent trouver Peteu, ôc lui déclarèrent, que pour prévenir 
leur perte infaillible , ils étoient difpofez à fe rendre. Ils le 
conjurèrent d'avoir pitié d'eux , ôc de fe ménager lui-même. . 
Ce Gouverneur voyant que lorfque la ville fe feroit rendue, 
il lui feroit impofTible de défendre le château , fe retira avec 
fes foldats, ôc abandonna la ville aux habitans, qui en porte» 
rent auffi-tôt les clefs au Général Turc. Ceux qui défendoient 
Solmoz , place éloignée de Lippe environ de la portée d'une 
couleverine , ne furent point émus de la reddition de cette 
ville, ôc bravèrent courageufement toutes les menaces des 
Infidèles. Le Beglierbei ne jugea pas à propos de s'amufer 
au fiége de cette petite place , Ôc fe contenta de laiffer dans 
le château de Lippe Oliman Bech , prince Perfan , qui pour 
quelque mécontentement qu'il avoit reçu de Tecmafes Sophf 
de Perfe, s'étoit retiré chez les Turcs. Le Général Infidèle 
marcha enfuite à Temefwar, avec cinq mille chevaux ôc deux 
cens Janiiïaires. Temefwar eft une petite ville , entourée de 
la rivière de Temes , dont elle a pris fon nom. La plus grande 
partie de fes murailles n'eft que de terre ôc de bois de char- 
pente 5 mais ces foibles murailles font entièrement à couvert- 
du canon, par un foffé profond, ôcun marais impratiquable. 
De l'autre côté, elle eft fermée par une forte muraille de 



i66 HISTOIRE 

I— — — pierre , foutenuë d'un rempart, que Lofibnczi avoir faitmunîf 
Henri II. ^^^ dedans d'un fofle profond , ôc flanquer de baftions de part 
j j ç j^ ôc d'autre, afin de pouvoir arrêter ôc repoufler l'ennemi ^ lorf- 
qu'il auroit abattu la muraille. 

Le quatorzième d'Otlobre , comme l'avant- garde de l'ar- 
mce des Turcs faifoit fes approches , LofTonczi , avec quatre 
cens chevaux, foutenu du capitaine Villandrado, à la tête de cin- 
quante Moufquetaires , firent une fortie , oti Loflbnczi Ôc 
Antonio Ferez, cavaHer Efpagnol , fe fignalerent. Cependant 
comme le fiége étoit pouiTé avec vigueur, Bernard Aldana 
envoya donner avis à Caftaldo , que s'il n'étoit fecouru 
dans vingt jours, il feroit contraint de rendre la place. Caf- 
taldo étoit alors dans de grands embarras i les foldats Alle- 
mands qu'il avoit diftribuez dans les garnifons , faute de paye, 
s'étoient révoltez. La punition des principaux auteurs de la 
. révolte , dont les uns furent condamnez à la mort, les autres 
mis en prifon , ôc quelques-uns chaflez , appaifa un peu la 
fédition. Pour donner cependant un prompt fecours aux af- 
lîégez , il alla aufîi-tôt trouver Martinufe , qui avoit avec lui 
ce grand nombre de Tranfylvauis , aufqueîs Pallavicini s'é- 
toit joint avec trois mille Allemands , Zerotin avec qua- 
tre cens chevaux , ôc Batori avec les dix mille hommes 
qui l'avoient fuivi , quand il fe retira de Lippe. Toutes ces 
troupes compofoient une armée de quatre-vingt dix mille hom- 
mes, mais dont la plus grande partie n'étoit qu'une nouvelle mi- 
lice tirée du pays, malarmée^mal difciplinée^Ôc nullement aguer- 
rie j d'ailleurs , l'ancienne antipathie qui règne entre ces peu- 
ples , excitoit tous les jours parmi eux des querelles i de lorte 
qu'ils ne pouvoient ni garder leurs rangs , ni faire les gardes , 
ni vivre enfemble dans les cafernes. Caftaldo, pour remédier 
à ce defordre , leur repréfenta la grandeur du péril auquel 
ils s'expofoient, ôc par ce moyen les ramena autant qu'il put 
à leur devoir î après quoi ils partirent tous en grande diligen- 
ce pour Temefwar. Martinufe conduifit l'avant-garde , jufqu'à 
ce qu'ils fuffent près des ennemis. Caftaldo ayant alors fait 
repofer l'armée, fe mit à l'avant-garde, où étoient les foldats 
choifis d'entre les Hufiars , les Efpagnols , ôc les Allemands. 
Cependant les Généraux de cette armée mirent en délibé- 
ration , fi l'on iroit attaquer Lippe, avant dç donner letems 



1 SS ^' 



DE J. A. DE THOU , Liv. IX. 1^7 

aux ennemis de s'y fortifier , ou li l'on marcheroit versTemcf- ■ ^ - — ' ^ — 

war, pour lefecourir. Martinufe étoit d'avis d'aiïicger Lippe ; Henri IL 

parce que , difoit-il , ou l'on prendroit d'abord cette place , 

la plus importante de la province , ou l'on obligeroit le Bcglier- 

bel de lever le fiége de Temefwar , pour venir au fecours. Mais 

Caftaldo , averti par Aldana de l'extrémité oii étoient réduits 

les alTiégez, vouloit à quelque prix que ce fïit qu'on allât à 

leur fecours, & fon avis prévalut. On marcha donc vers Te- 

mefwar , & fuivant le confeil de Martinufe on étendit ce 

grand nombre des troupes , plutôt pour intimider les ennemis, 

que par l'efpérance de les vaincre , fi l'on en venoit aux mains 

avec eux. Martinufe ne fe trompa point : car quoique ceux 

qui étoient jaloux de fon pouvoir ôc de fa grandeur , ôc qui 

Taccufoient de favorifer les Turcs , interpretafTent autrement 

fes defleins , cependant le Beglierbei au premier bruit de fon 

arrivée, leva le fiége, après avoir battu la place pendant huit 

jours , ôc fe retira avec tant de defordre ôc de peur , que fon 

décampement fut plutôt une fuite qu'une retraite. Après le 

départ du Turc , Martinufe & Caftaldo menèrent leur armée 

à Lippe , jugeant qu'il étoit d'une extrême conféquence de ne 

pas laiffer derrière eux ^ entre les mains de l'ennemi , une place 

fi importante. 

Sur ces entrefaites , on reçut des lettres de Ferdinand > qui 
témoignoient que le Pape Jule III. pour récompenfer la vertu 
ôc le mérite de Martinufe, l'avoit honoré du Chapeau de Car- 
dinal. Caftaldo , pour faire éclater la joye qu'il reffentoit de 
cette nouvelle, fit faire une décharge de toute fartillerie : mais 
le Prélat ne fit paroître aucune joye au fujet de fa nouvelle 
dignité j ôc pour ne pas donner lieu de croire au roi Ferdi- 
nand qu'il lui en fût extrêmement obligé, il témoigna faire peu 
de cas de cet honneur , ôc le regarder en quelque forte com- 
me au-dclTous de lui. Cette orgueilleufe indifi'erence du nou- 
veau Cardinal , hâta fa perte : (es ennemis prirent de là oc- 
cafion de le rendre fufpe£t à Ferdinand par plufieurs calom- 
nies j ils l'accuferent de s'entendre avec le Grand Seigneur 5 
ils dirent, qu'après avoir chaffé la reine Ifabelle par le moyen 
de Ferdinand , il le chalTeroit lui-même par le moyen des 
Turcs. Le Roi s'étant ainfi laiffé prévenir contre le Cardinal , 
envoya des ordres fecrets à Caftaldo , de ne point fortir d« 



icrs HISTOIRE 

»--—. Tranfylvanle avec fon armée, s'il y étoit encore , & détacher 
Henri IL P^*^ quelque moyen que ce fût, ou de fe faifir de Marrinufe, 
I c r I. ^'^'^^ fçavoit méditer fecretement fa perte, par les intelligences 
qu'il avoit avec les Turcs , ou de s'en défaire, s'il le falloir. 
C'eft ainfi que le rapporte Centorio , hiftorien affez eflimable , 
mais trop partial en faveur de Caftaldo : d'autres auteurs , qui 
lui ont été moins dévoués , ont écrit de lui , qu'étant fin ôc 
rufé ( comme élevé du marquis de Pefquaire grand Capi- 
taine , mais homme fourbe ) ôc qu'étant d'ailleurs fort jaloux 
de la grandeur du Cardinal , il avoit confeillé au Roi de le 
perdre , ôc s'étoit de lui-même chargé de le faire afTalîiner 5 
afin de pouvoir s'emparer de fes richeffes, qu'il croyoit beau- 
coup plus grandes qu'elles n'étoient en eflR^t. 

Caftaldo diffimula alors fes deffeins avec beaucoup de pré- 
caution, de crainte de retarder lefiége de Lippe, que le Car- 
dinal néanmoins n'approuvoit pas. Ce Prélat appréhendoit que 
Caftaldo , après s'être emparé de Lippe , ôc avoir ramené fes 
troupes dans la Tranfylvanie , n'opprimât les peuples ôc ne 
les traitât trop durement , ou que ce Général irritant les Turcs, 
avec qui jufqu'alors il avoit entretenu une liaifon , qui avoit 
été très-avantageufe à tout le pays, il ne fut caufe de fa ruine 
Ôc de celle de toute la Tranfylvanie. C'efl pourquoi il fut d'a- 
vis de ne point tranfporter les gros canons , à caufe des che- 
mins rudes ôc étroits , par 011 l'on devoir paffer. Mais Caftal- 
do, après avoir fait ouvrir les paffages ôc applanir les chemins, 
fit pafler avec une diligence extrême toute fon artillerie , ôc 
vint réjoindre le Cardinal, qui fongeoit alors à faire une trêve 
avec les Turcs , ôc qui confentit pourtant au fiége de Lippe. 
Le Marquis s'avança jufqu'à Lippe, avec quatre cens Gendar- 
mes ôc trois mille Chevaux - légers , pour reconnoitre la place. 
La ville de Lippe ell fituée fur une éminence , dont le 
pied efî: arrofé par la rivière de Marifch : fes murailles font 
anciennes, ôc ont quelques tours. D'un côté elle efl comman« 
dée par une colline j de l'autre, eftla citadelle de figure carrée, 
flanquée d'une tour à chaque angle: la ville efl: environnée d'un 
foffé profond, que la rivière remplit. Caftaldo y étant arrivé, 
mit pied à terre, avec Julien de Carvajal , ôc après avoir exac- 
tement obfervé la fituation du lieu , il vint réjoindre fes 
troupes. On mit le liège devant Lippe, le fécond jour de 

Novembre 



DE J. A. DE THOU, L i v. IX. 169 

Novembre. Le Marquis prit fon quartier fur la colline qui coin- mi 

mande la ville , ôc le Cardinal du côté de la citadelle. Peu- H£x.rt tt 

dant que les affiégeans travailloient à leurs logemens , les 

Turcs firent une forrie , à deflein de brûler un fauxbourg , oii 

il y avoir beaucoup de vivres. Mais ayant été repoufiez par 

les nôtres , ils furent obligez de fe retirer , fans être venus à 

bout de leur deflein. Comme le fauxbourg étoit rempli de 

vins excellens , une partie de l'infanterie du Cardinal fe mit 

à boire avec tant d'excès , qu'échauffez par le vin^ils allèrent 

attaquer la ville fans -ordre , ôc le rirent avec tant d'impétuo- 

fité , qu'ils effrayrent les Turcs. Alais les afliégez s'apperce- 

vant que ces téméraires combattoient tumultuairement & en 

confuiion, 6c qu'ils fuivoient plutôt leur fureur que les ordres 

de leurs chefs , ils reprirent courage , ôc le Cardinal eut bien 

de la peine à les ramener au camp. 

Dans ce même tems , les troupes de Caflaldo prirent occa- 
(ion de s'emparer de Gala , château affez proche de Temef- 
war. Deux cens chevaux Efpagnols ôc fix vingts fantaflîns 
étant fortis deTemefwar, pour charger quelques Turcs dé- 
bandés du gros de l'armée, ôc n'ayant pu les rencontrer, ne 
voulurent pas revenir, fans fe fignaler par quelque exploit re- 
marquable. Ils réfolurent donc de furprendre le château de 
Gala qui fe trouvoit fur leur chemin. Cf qui leur faifoit ef- 
pérer le fuccès de leur entreprife , efl: qu'ayant prefque tous 
des habits à la Turque , dont ils avoient dépouillé ceux qu'ils 
avoient tués dans différents combats , ils croyoient pouvoir fa- 
cilement tromper la garnifon. Ce qui favorifoit encore leur 
defllein, fans pourtant qu'ils en fçuffentrien, eft que la garni- 
fon avoit oui dire que le Beglierbei devoir envoyer, pour le 
fecours de Lippe , quelques chevaux qui dévoient paffer par 
Gala : ainfi ceux qui gardoient le château^ voyant ces Efpagnols 
s'approcher , les prirent pour le fecours envoyé par le Général 
Turc , ôc fans faire aucuns ades d'hoftilité , ils leur ouvrirent 
la porte. Les cavaliers étant entrez librement, ôc fans qu'au 
commencement on leur fit la moindre réfirtance, mirent auflii- 
tôt répéeà la main, ôc après avoir combattu avec fureur, ils 
maffacrerent tous les Turcs, firent les habitans prifonniers , 
mirent le feu au château ; ôc fe retirèrent vidorieux à Te-: 
mefwar. 

Tome IL Y 



170 HISTOIRE 

. Cependant le fiége de Lippe s'avançoit ^ ôc le quatre de No- 

Henri II. vembre on avoit commencé à battre la place avec huit grof- 
^ fes pièces de canon. Dès que la brèche fut faite , un foldat 

Efpagnol monta deflus hardiment , ôc rapporta qu'il n'y avoit 
aucun retranchement en dedans ^ qui pût empêcher qu'on ne 
donnât l'afTaut. Callaldo^ pour encourager fes foldats , promit 
des récompenfes à ceux qui fe jetteroient les premiers dans la 
ville, ôc envoya Antonio d'Enzineglia ôc Villandrado, pour 
mieux examiner la brèche , tenant. En même tems fes troupes 
prêtes pour l'aflaut. Quoique le rapport des deux officiers fut 
bien différent de celui du foldat Efpagnol , le bruit néanmoins 
étoit fi grand qu'ils ne purent être entendus. En même tems, 
les foldats , qui fe tenoient prêts à donner l'affaut , coururent 
planter les échelles pour efcalader la murailie , & montèrent 
fur la brèche : mais pouffez par ceux qui les fuivoient , ils tom- 
bèrent tous dans le foffé , que les Turcs avoit creufe derrière 
la brèche. Pour furcroît de malheur , le canon qu'on tiroit de 
pan ôc d'autre, incommodoit beaucoup les affaillans : il y en 
eut un grand nombre de tuez , ôc fur-tout des principaux chefs , 
dont les Turcs^ pour infulter les Chrétiens ôc encourager leurs 
foldats , attachèrent aufli- tôt les tètes aux crénaux de la mu- 
raille, avec quatre drapeaux qu'ils avoient gagnez. Cependant 
Caftaldo accourut, ^ ayant ranimé le courage de fes troupes 
par un difcours véhément, il rétablit le combat. 

Oliman gouverneur de la place ne montroit pas moins de 
valeur ôc d'adivité j il pofta trois mille Turcs ôc autant de Ja- 
niffaires à la défenfe de fon retranchement, ôc en diftribua 
quinze cens autres aux endroits de la ville , qui pouvoient 
, être attaquez. Pour lui , il fe mit derrière fon infanterie, à la 
tète de fix cens chevaux , à delfein ou de repouffer l'ennemi 
ou de pouvoir fe retirer , s'il fe voyoit contraint de fuccomber. 
Mais cette précaution étoit inutile ; les affiégeans avoient fait 
un foffé autour des murs de la ville, ôc Jean Turco,avec Charle 
Zerotin, gardoitavec quatre cens gendarmes lepaOage de la 
rivière: Pendant qu'on combattoit vivement de part ôc d'au- 
tre , les afliégeans, pour acquérir de la gloire, les afTiégez pour 
défendre leurs biens ôc leurs vies , quelques-uns dirent qu'il 
feroit à propos de battre la retraite , pour donner le tems aux 
foldats , qui ctoient extrêmement fatiguez , de reprendre 



DEJ. A. DE THOU,Liv. IX. lyr 

haleine. Mais Caftaldo courut alors à cheval de rang en rang, » 

pour ranimer fes foldats : ^ Il ne s'agit plus feulement, dit-il , HeïQri IL 
3' de notre honneur , qui fera aujourd'hui entièrement flétri, i c c i. 
y» s'il faut que nous lâchions pied j il faut combattre pour le roi 
« Ferdinand notre maître. Déjà le Beglierbei s'approche de 
" nous avec toute fon armée 5 s'il arrive, avant que nous ayons 
» emporté la place , que pourrons-nous efpérer ? Déjà vaincus 
M par un petit nombre d'ennemis , il nous taillera tous en piè- 
ce ces avec unefi puiffante armée. Les afliégez , il eft vrai , fe 
« défendent bien : de mauvaifes troupes pourroient défefpérer 
M de les vaincre. Mais fouvenez-vous que vous avez blanchi 
3î fous les armes j que vous avez bravé mille périls j que vous 
3> avez laiffé dans toute l'Europe des monumens éternels de 
M votre valeur. Vous fouvenez-vous qu'au fiége de Duren ^ 
» les aiïiégez réfifterent durant quatre heures à l'armée Impé- 
«riale, ôc furent enfin forcez de fe rendre? Courage donc, 
w mes amis : il faut que ce jour nous voye entrer victorieux 
3î dans Lippe , ou qu'il foit témoin de notre éternelle ignomi- 
» nie. Cl nous fommes repouffez. ^ Ce diicours ranima le cou- 
rage du foldat : le Cardinal de fon côté , accompagné de Tho- 
mas Nadafdi, couroic à cheval de rang en rang, ôcexhortoit 
îes troupes à faire leur devoir. 

Caftaldo s'apercevant , de la colline où il étoit, que la cava- 
lerie d'Oiiman commençoit à reculer , jugea que les Turcs 
plioient , ôc étoient prêts à fuccomber : ôc il ne fe trompoit 
point. Il ordonna à deux cens gendarmes de mettre pied à 
terre , ôc d'avancer fur la brcche l'épée & la pique en main ,' 
afin de relever ceux qui étoient fatiguez > il mit outre cela tous 
îes valets de farmée rangez en bataille fur la colline , avec 
ordre de fe tenir prêts à marcher pour l'attaque, au fignal qu'on 
leur donneroit. Les Turcs voyant un grand nombre de troupes , 
qui fembloit venir fondre fur eux, furent tellement intimidez, 
que ceux qui jufqu'alors avoient combattu avec le plus de va- 
leur, perdirent entièrement courage , jetterent leurs armes ôc 
prirent la fuite. Avant que les aiïiégeans fuffent maîtres de 
la ville , douze cens Turcs refterent fur la place ; les autres 
fe retirèrent avec les bourgeois dans le château. Ceux qui vou- 
lurent gagner la campagne , furent ou tuez ou noyez dans la 

ï Dans le duché de Clery. 

Y i; 



lyri HISTOIRE 

rivière. Pendant que les troupes vidorieufes s'arrêtoient plutôt 
Henri Iî ^ pillef qu'à affùreuleur victoire, Oliman revint dans la ville, 
j ' ôc courut rifque de perdre la vie, en fe retirant dans le châ- 

teau. Dès qu'il y fut entré, on forma des lignes pour l'empê- 
cher de fortir , ôc deux jours après les Généraux donnèrent 
ordre à Sforce Palavicini de faire tirer le canon contre la pla- 
ce. Cet officier pendant le cours du fiége fe comporta en 
grand capitaine. 

La batterie tira depuis le p de Novembre jufqu'au i8. En- 
fuite les Généraux mirent en délibération, s'il feroit plus à pro- 
pos de forcer les ennemis , ou de les recevoir à compofition. 
Il importoit à la réputation de Caftaldo , qu'Oliman ôc les 
Turcs qui étoient avec lui dans le château , fuffent tous paflez au 
fil del'épée, ou fe rendiffent à difcrétion. Etant étranger, ôc 
n'ayant aucune affection particulière pour la Tranfylvanie , il 
ne cherchoit qu'à s'acquérir de la gloire , ôc à rendre fon nom 
illuftre dans ce pays, ôc il étoit perfuadé que fi l'on continuoit 
à battre la place, on en viendroit nécefiairement à une de ces 
deuxextrêmitez. Le Cardinal au contraire, qui nefongeoit qu'à 
ménager la paix , pour fa fureté ôc celle du pays , qui connoif- 
foit d'ailleurs la puiflance des Turcs , ôc avec quelle ardeur ils 
vengent les injures qu'ils ont reçues , faifoit tous fes efforts 
pour adoucir , par quelque compofition favorable , la jufte 
colère de Soliman au fujet du carnage de Lippe , ôc pour fe 
ménager par-là fes bonnes grâces. Il n'avoit donc d'autre def- 
fein , que de faire enforte qu'Oliman ôc fes troupes pulfent fe 
retirer , vie ôc bagues fauves. 

Les deux Chefs eurent à ce fujet une grande conteftation ; 
ils en vinrent même à des paroles dures > ce qui donna lieu 
aux ennemis du Cardinal de le mettre encore plus mal dans 
l'efprit de Ferdinand , ôc de précipiter fa perte. Cependant 
l'autorité du Cardinal prévalut > ôc il engagea folemnellement 
fa parole qu'Oliman pouvoit fortir du château , fans rien crain- 
dre, avec les mille Turcs qui lui reftoient, ôc qu'ils emporte- 
roient leurs bagages. Caftaldo de fon côté en fit de même , au 
nom des Efpagnols ôc des Allemands qui étoient à fes ordres. 
La capitulation étant fignée , Oliman fortit de Lippe ; le Car- . 
dinal eut avec lui une longue conférence dans fa tente , ôc le 
renvoya avec honneur ôc bien efcorté au Beglierbei : Cette 



neoBvatM» 



DE J. A. DE THOU, Liv. IX. 173 

conduite de Martinufe augmenta encore les foupçons ôc la 

haine de fes ennemis. Henri IL 

Alfonfe Ferez de Saiavedra ôc le marquis de BalafTij indi- 1 c ç i. 
gnez de voir une telle proye s'échapper de leurs mains, pour- 
fuivirent Oliman avec deux cens chevaux , en apparence fans 
aucun ordre des Généraux; mais ils étoient d'intelligence avec 
Caftaldo. Balafîî joignit en raze campagne Oliman, qui venoit 
de renvoyer Ton efcorte > ôc voyant qu'il ne reftoit au Turc 
que fes troupes, il fondit fur lui avec impétuofité. Le cheval 
de Ealaffi fut d'abord tué fous lui: fes gens i pour ne pas lui 
pafler fur le ventre , s'ouvrirent , ôc d'un bataillon affez fort ils 
en firent deux foiblcs. Les Turcs s'appercevant de ce défor- 
dre , ôc animez par la chute de Balafïi , ôc par l'exemple du 
brave Oliman , foûtinrent avec fermeté l'effort des ennemis , 
les repoufferent , ôc enfin fe retirèrent fans perte ôc avec hon- 
neur auprès du Beglierbei. 

Après le départ d'Oliman, on congédia les milices nation- 
nales. Caftaldo demanda au Cardinal des quartiers en Tranfyl- 
vanie pour les troupes étrangères ; ce que le Prélat lui refufa , 
en lui alléguant qu'il étoit plus à propos de les loger dans le ter- 
ritoire de w aradin , qui eft hors de la Province. Pendant qu'ils 
étoient en conteftation, Caftaldo, fous prétexte d'efcorter l'ar- 
tillerie j qu'on renvoyoit dans les places de la Province d'oij 
elle avoir été tirée , trouva moyen d'y introduire cinq enfei- 
gnes d'Allemands , avant que Martinufe en fut informé, ôc . 
leur donna ordre de loger à WeifTenibourg ôc aux environs. 
Après avoir retiré de Lippe les corps de ceux qui avoient 
été tués pendant le fiége, on y fit entrer les provifions nécef- 
faires j ôc on donna le gouvernement dé la place à Bernard 
Aldana , avec ordre de réparer la brèche , de faire de nou- 
velles fortifications à la ville ôc au château, ôc d'y rappeller 
les habitans. On mit auffi dans Temefwar Gafpard Caltellu- 
jo avec une compagnie cTEfpagnols , ôc on le chargea de 
fortifier la place. Le refte des troupes fut envoyé en quartier 
d'hiver dans le territoire de Waradin. Enfuite Caftaldo fe ren- 
dit au château de Wintz , que Martinufe avoit fait bâtir dans 
un lieu fort agréable 3 ôc pour ne point donner d'ombrage à 
ce Prélat rufé , il ne prit avec lui qu'une très-petite efcorte. 
Ce fut là qu'ils délibérèrent enfemble, s'ils donneroient quartier 

Yiij 



174 HISTOIRE 

d'hiver aux Allemands dans la Tranfylvanie ; mais ils ne 
Hentï II P^'^^^'^^ "^^ rcfoudre , parce que le Cardmal, qui n'a^^oit d'au- 
\ ^ ^ i ti-*e delTein que de conferver la liberté du pays , ne vouloit 

pas leur affigner un département dans les places fortes, 
î.e cardinal Enfin le tcms deftîné pour l'exécution de l'horrible attentat, 
aiiliUné.^ médité contre lapeufonne du Cardinal, arriva j les affaires du 
roi Ferdinand étoient en allez bon état dans la Tranfylvanie , 
lorfque ce Prince envoya des ordres réitérés , de hâter cet 
odieux alTalTmat. Caftaldo écrivit au comte Sforze Pallavicini, 
de le venir trouver en diligence avec les Efpagnols qu'il com- 
mandoit. Dès qu'ils furent arrivez, on les fit loger, par l'or- 
dre de Martinufe , dans le fauxbourg , qui n'eft féparé de la 
ville que par la rivière de Sebés , qu'on paffe fur un pont de 
bois. Caftaldo communiqua enfuite au comte Pallavicini le 
deflein qu'il avoit de fe défaire du Cardinal , ôc l'engagea à 
fe trouver préfent à l'exécution de ce grand coup, qui devoit 
fe faire la nuit fuivante. Après s'être afluré du Comte , qui lui 
promit de faire tout ce qui dépendroit de lui, il lui donna 
pour le féconder, André Lopez, Monino, ôc Campeggio , 
trois hommes d'expédition: Il leur repréfenta, pour les intimi- 
der , &: les encourager tout enfemble , que les affaires du roi 
Ferdinand étoient en très - mauvais état j que c'étoit fait d'eux 
fi on ne fe délivroit promptement de Martinufe ; que ce Cardi- 
nal avoit réfolu de faire oter à Ferdinand la fouveraineté de la 
Tranfylvanie, dans raflemblée des états convoqués à Vafi'ahel , 
ôc de le chafier entièrement du pays, par le moyen des Turcs j 
qu'à ce deffein il avoit difperfé les troupes auxiliaires en dif- 
férents quartiers éloignez les uns des autres , afin qu'au tems 
marqué pour l'exécution de fon projet , on les pût facilement 
accabler toutes '■> que la gloire du Roi & leur propre falut dé- 
pendoit d'eux ^ que pour prévenir ces malheurs il ne s'agiffoit 
que d'ofcr punir la perfidie d'un méchant homme. Caftaldo 
les voyant bien réfolus , donna ordre à Lopez d'amener avec 
lui de grand matin vingt-quatre foldats bien armez , ôc ha- 
billez à la Turque , afin de tromper plus facilement les fenti- 
nelles , Ôc par ce moyen entrer dans le château , pour fe pof- 
ter dans les quatre principales tours, dont il eft flanqué. Il Ht 
en mème-tems dire à Pierre d'Avila de marcher toute la nuit , 
pour le venir trouver avec fes Efpagnols à "Wintz , oti il 



D E J. A. D E T H O U , L I V. IX. 17; 

recevroit fes ordres. La nuit étant venue, il s'cleva un grand .i.— ■ ■■■ 

Tent , accompagné d'une pluye extraordinaire, ôc cet orage Henri II. 
fembla annoncer celui qui menaçoit le malheureux Cardinal. 1 ç c 1. 
Du moins il fut caufe que fes gardes , obligez , à caufe du froid, 
de fe tenir auprès du feu, ne s'apperçûrent point des pièges 
de fes ennemis. 

Le lendemain madn , dès que les portes furent ouvertes , 
Lopez entra fans aucun obftacie avec fes vingt-quatre foldats^ 
ôc d'Avila s'y trouva aufïi avec fes Efpagnols , fuivant l'ordre 
qu'on lui avoit donné : Voici de quelle manière les conjurez 
entrèrent dans l'appartement de Martinufe. Un certain Marc- 
Antoine Ferrario , fecretaire de Caftaldo , homme hardi jufqu'à 
l'impudence, fous couleur de trahir les intérêts de fon maitre> 
avoit depuis quelque-tems feu gagner tellement l'amitié du 
Cardinal , que l'Huifïier de la chambre le laiifoit entrer aufîî- 
tôt qu'il fe préfentoit. Il vint donc le ip de Décembre , avant 
qu'il fit jour , frapper à la porte , tenant des papiers ôc des dé- 
pêches à la main , comme pour les faire ligner au Cardinal , 
Ôc difant que Pallavicini qui l'accompagnoit , étoit prêt de par- 
tir pour la Cour de Vienne : la porte lui fut aufîi-tôt ouverte. 
Pour Pallavicini, qui étoit entré malgré l'HuiHier , il fe tint 
à la porte de la chambre. Le Cardinal étoit déjà levé j revêtu 
d'une robe de chambre fourrée de peau de Martre ZebelUne , 
il étoit afiîs auprès de la table où il lifoit , félon fa coutume , 
le mémoire de ce qu'il devoit faire dans la journée. Ferrario 
l'aborda familiairement , ôc lui dit que le marquis Sforze Pal- 
lavicini , qui étoit là, venoit de la part de Caftaldo pour re- 
cevoir fes ordres , avant que de partir pour aller trouver le roi 
Ferdinand : enfuite il lui préfenta les lettres qu'il tenoit. Pen- 
dant que le Cardinal prenoit fa plume pour les figner , Ferra- 
rio lui donna un coup de poignard dans la poitrine î en mê- 
me tems Pallavicini, accourant le fabre à la main , lui fendit 
la tête. Le Cardinal expirant invoquoit le nom de Dieu , ôc re- 
prochoit à fes alTaiïins leur perfidie , en les appellant fes frères , 
lorfque les autres conjurez entrèrent ôc le percèrent de mille 
coups. 

Centorio rapporte , que le château où cet horrible alTafTinat 
fut commis, avoit été élevé fur les ruines d'un ancien Monaf- 
tere, que Martinufe avoit fait démolir j ôc que l'Abbé de ce 



i7<^ HISTOIRE 

monaftere , indigné de cette action , lui avoit ou prédît ou 
Henri IL fouhairé le malheur, qui lui arriva depuis. Les domeftiques 
I 5" 5" I. remarquèrent auffi que la veille de fa mort, lorfqu'il entendoit 
la mefïe , le Prêtre qui la célébroit , prenant le calice au lieu 
de l'hoftie, l'avoit renverfé , ôc avoit répandu le vin fur Tautel. 
On s'imagina dans la fuite , que cet accident avoit été un pré- 
fage du fang du Cardinal, qui devoir être bien-tôt répandu. 

Telle fut la fin du cardinal George Martinufe , à l'âge de 
foixante 6c dix ans , ou environ. D'un état fort bas , il s'étoit 
élevé au plus haut degré de la Fortune, ôc fon autorité avoit 
égalé celle des Rois. Ce fut après tout un grand homme, foit 
dans la paix, foit dans la guerre, ôc unminiftre d'une très-hau- 
te prudence, dont il fe fervit félon le tems ôc les occafions. 
Il ménagea les Turcs , autant que les loix de la juftice ôc de la 
bienféance le lui permirent, pour le bien ôc la tranquilité de 
fa patrie? il s'attira parla des ennemis, qui le rendirent fuf- 
pe£t à Ferdinand. L'idée de fes tréfors porta Caflaldo ôc fes 
parrifans à le perdre. Outre ces indignes caufes de fa mort, 
d'autres ajoûtoient, que Ferdinand s'étoit obligé de lui payer 
une penfion de quatre-vingt mille écus d'or , ôc que les Mi- 
niftres de ce Prince crurent lui faire plaifir, de le dégager de 
fa parole par cet alTafTinat. Enfin pour donner quelque couleur 
à une a£lion fi odieufe, ils publièrent que Martinufe entrete- 
noit des intelligences fecrettes avec les Infidèles , au préjudi- 
ce de la Chrétienté. Ferdinand voulut bien s'en laifTer perfua- 
derjmais il eft certain que ceux qui confpirerentfamort, n'eu^ 
rent d'autres vues , que de s'emparer de fes richeffes , qui ce- 
pendant fe trouvèrent médiocres , par rapport à une fi grande 
fortune : comme il étoit extrêmement libéral, ôc d'une probité 
exade , ôc qu'il n'avoit point de favoris , il employoit tout , avec 
une magnificence fans égale , à des ouvrages publics , ôc à en- 
tretenir des armées pour la défenfe de fa patrie. 

Ferdinand, qui croyoit tirer de grands avantages de la mort 
du Cardinal, fentit, mais trop tard, le tort qu'il avoit eu de croire 
trop aifément fes Minières, Ôc fon crime lui coûta cher. Les prin- 
cipaux Seigneurs du Royaume éloignez du gouvernement , 
qu'ils voyoient entre les mains des étrangers , fe rallendrent 
de jour en jour , ôc perdirent beaucoup de cet ancien coura- 
ge, ^vec lequel ils repoufloient l'ennemi commun : après avoir 

été 



D E J. A. D E T H O U , L I V. IX. 177 

été battus plufieurs fois , ils fe virent obligez de rappelleu le 

roi Jean, ôc jugèrent à propos de fe fouflraire entièrement de j^£is;ri II. 

robéifTance de Ferdinand. ^ - - j^ 

A l'égard des exécuteurs de l'horrible attentat commis en 
la perfonne du Cardinal , plufieurs hiftoriens rapportent qu'ils 
reçurent tous après fa mort un châtiment digne de la noirceur 
de cette a£lion. Le marquis Pallavicini, étant tombé entre les 
mains des Turcs , ils lui firent fouffrir une captivité pire que 
la mort même : Monino fut décapité à San-Germano en Pié- 
mont ; Ferrario eut aufîi j fix années après , la tête tranchée 
par l'ordre du cardinal de Trente, à Alexandrie , lieu de fa 
naiflance j enfin , le chevalier Campeggio , l'an 15^2. dans 
une partie de chaffe, fut déchiré par un fanglier , fous les yeux 
de Ferdinand même : fort moins honteux , mais qui fut néan- 
moins le funefte châtiment de fon crime. 

Dès que Caftaldo , qui en attendant le fuccès du complot, fe 
promenoit dans une galerie voifine de la chambre du Cardi- 
nal ^ eût appris quil étoit mort, il chafia aulFi-tôf les gardas 
du château, ôc s'en rendit maître, parle moyen des foldâts Ef- 
pagnols , qu'André Lopez lui avoit amenez. Ces gardes , après 
avoir appris cette trifte nouvelle à leurs compagnons, qui 
étoient dans, le Fauxbourg, fortirent de Wintz , & fe ralliè- 
rent dans la campagne ,fous le commandement de Paul Ban- 
co, lieutenant du Cardinal au (iége de Lippe , bien réfoîus de 
venger fa mort j ôc certainement ils auroient câufé de grands 
embarras à Caftaldo , fi , comme ils le défiroient , ils eufient 
eu pour chef Quendi * Ferentz , intime ami de Alartinufe , * ou Chencîi- 
ôc qui avoir un grand crédit dans le pays. Mais Quendi ayant 
été arrêté par l'ordre de Caftaldo , lorfqu'il étoit prêt de moil- 
ter dans fa ch'aife pour prendre la fuite , fe laiifa tellement 
vaincre , ou par fa fituation , ou par les grandes promeffes 
que lui fit ce Général > qu'il n'entreprit rien contre lui , ôc 
lui fut même d'un grand fecours dans la fu te, pour affermir en 
Hongrie l'autorité du-roi Ferdinand. Caftaldo étant parti avec 
lui pour Millenbach, y apprit que la garnifon qu'il avoit laiiïée 
-au château de \^'intz , commettoit mille excès 5 que Lopez 
qui y commandoit, avoit fait rompre les coffres du Cardinal, 
ôc en avoir enlevé tout l'argent, qu'il avoit à fa fantaifie dif- 
•tribué aux troupes : que pendant ce tems-là , ce Gouverneur 
Tome IL Z 



178 HISTOIRE 

» avoit laifTéle corps du Cardinal nud fur le plancher , ent'iere- 
Henri IL ^^^^^'^^ défiguré par les coups qu'il avoit reçus, ôc couvert de 
j - ^ ^^ fang figé, enforte qu'on ne le pouvoir voir fans horreur. Caf- 
taldo envoya Diego Vêlez, pour arrêter le défordre, ôc faire 
donner la fépulture au corps de Martinufe. Il fut remis entre 
les mains de fes amis , qui eurent foin de le faire tranfporter 
à WeifTembourg , où ils lui élevèrent un tombeau auprès de 
celui de Jean Huniade Corvin , dans la grande églife. 

Cependant Caftaldo envoya de Millenbach , où il étoit, à 
tous les Gouverneurs des Places , pour les porter à demeurer 
fidèles^ fous robéïflance du roi Ferdinand, ôc les menacer, 
s'ils refufoient de fe foûmettre. Il fit principalement partir 
: Diego Vêlez pour Wivar , château très-bien fortifié , que Mar- 
tinufe avoit fait bâtir , ôc où l'on croyoit qu'il tenoit renfer- 
mé ce qu'il avoit de plus précieux. On y trouva un homme, 
que Soliman avoit envoyé au Cardinal 5 on le fit arrêter , ôc 
on l'interrogea : mais on ne découvrit rien, qui pût rendue la 
-fidélité Ôc la droiture du Cardinal fufpetles. On ouvrit feule- 
-ment des Lettres écrites en langue Turque , ôc cachetées du 
fceau, dont Martinufe fe fervoit dans toutes fes dépêches. Le 
Cardinal, à l'infcii de Caftaldo, les adreflbit au Grand-Sei- 
gneur , à Ruftan-Bacha, au Begherbei de Grèce, ôc à quel- 
ques-autres^principaux de la Porte. Enfin routes les recherches 
que firent fes ennemis , afin de trouver quelque chofe qui put 
flétrir fa mémoire ^ ne fervirent qu'à rendre leur crime plus 
odieux , ôc ne donnèrent aucune atteinte à fa réputation. 
!.:;3flO iK' ' -'jCaftaldo fit aufii partir , pour la cour de Vienne , Julien de 
Carvajal. afin défaire fçavoir exadement à Ferdinand ce qui 
s'étoit paffé. Ce fut à ce Carvajal , que Caftaldo avoit fait 
donner la récompenfe promife à celui qui entreroit le pre- 
mier par la brèche dans Lippe : récompenfe que le Cardi- 
:iial prétendoit être due juftement à fes Heiducques. Caftaldo 
partit enfuite de Millenbach , pour fe rendre à Hermanftat , 
où il fçavoit que Martinufe n'étoit pas aimé , à caufe de 
quelques ,démêlez qu'il avoit eus autrefois avec cette ville. Il 
alla quelque tems après à Segefwar , avec une fuite nom- 
breufe , ôc accompagné de Quendi Ferentz , afin qu'étant 
proche «de Seckel-Waffarhel , il pût facilement travcrfer les 
deifeins de la diète des Sekels, où il avoit oui dire, qu'on 



D E J. A. D E T H O U , L I V. IX. i7> 

devolt prendre la rcfolution de venger la mort du Cardinal. ' ■ 

Ce fut là que Quendi lui rendit tous les fervices qu'il pou- Henri IL- 
voit attendre de la fidélité : car s'étant trouvé par fon ordre i c ç i. 
à rAflemblée , il ménagea Ci bien les efprits en s'attirant 
les coeurs par fes préfents ôc par fon crédit , qu'après avoir 
quitté le deflein de venger la mort de leur bienfaiteur , ils 
demeurèrent fournis à Ferdinand , ôc fe montrèrent dans la 
fuite toujours difpofez à le fervir. Enfin , Caftaldo voyant les 
peuples aflfez tranquilles dans la Tranfylvanie, jugea à propos 
d'envoyer fes troupes en quartier d'hiver. 

Lorfqu'on vit que la mort du Cardinal n'avoit point eu de 
mauvaifes fuites, ôc qu'au contraire^ elle fembloit avoir mis la ^ 5* 5* 2' 
tranquillité dans la Tranfylvanie , on commença à chercher fes Richeffes du 
thréfors , caufe principale de fa mort. Caflaldo confeilla à Fer- [Hucl^ ^^'^' 
dinandde nommer des commiffaires, pour faire l'inventaire de 
fes richeffes 5 mais on ne put s'empêcher de foupçonner qu'on 
en avoir détourné une bonne partie. André Lopez en fut ac- 
cufé, ôc pour ce fujet il fut mis en prifon avec quelques au- 
tres. On trouva 1740 marcs, en lingots d'or; 4793 marcs en 
lingots d'argent 5933 marcs d'argent tu-é depuis peu des mines j 
mille médailles d'or de Lyfimaque ' , du poids de trois écus 
d'or chacune 5 plufieurs vafes de vermeil ; des chaînes d'or j 
des pierres précieufes ; plufieurs balles de peaux de martres ze- 
bellines , des tapifleries Ôc des habits fort riches 5 un haras nom- 
breux de chevaux, de mulets, ôc d'autres bêtes de fomme. Tou- 
tes ces richefi^es peu à peu amaflees par un homme, qui pen- 
dant tant d'années avoit eu l'adminiftration des finances de 
l'Etat, ôc qu'il réfervoit pour les frais de la guerre , fe trouvè- 
rent bien médiocres , par rapport au bruit qu'on en avoit fait 
courir, ôc furent des preuves fenfibles de fa probité, ôc de nou- 
veaux motifs de la haine qu'on avoit conçue contre fes meur- 
triers. Car ceux qui ont le plus tâché de nuire à fa réputation , 
ne font monter tous ces tréfors qu'à deux cens cinquante mille 
ccus d'or : fomme qui n'excédoit pas la condition d'un homme 



1 Sous les ruines d'une ancienne ci- 
tadelle, près de Deva en Hongrie ,lcs 
payfans , en crcufanr la terre, avoient 
trouve' quelques anne'es auparavant un 

frand nombre de me'daillcs d'or avec I 11 fut auiTi roi de Macédoine. 
empreinte de Lyfimaque -, comme on ' 

Z ij 



verra dans la fuite de ce livre. Lyfi- 
maque, un des capitaines 8c des fuc- 
celTeurs d'Alexandre , régna d'abord 
dans la llrace oli il bâtit une ville. 



iSo HISTOIRE 

M ' ■ " ' élevé a une fî haute fortune, ôc qui n'étoit pas fuffifantè pour 
Henri IL contenter l'avidité de fes ennemis. La reine Ifabelie confer- 
I r.^ 2, vant la haine qu'elle avoit toujours eue pour Martinufe, de-^ 
manda au roi Ferdinand qu'on lui rendît plufieurs chofes de 
grand prix, qui appartenoient au feu Roi fon mari, & dont le 
Cardinal s'ctoit emparé , ce que Ferdinand lui accorda. Caftal- 
do eut pour fa part de toutes ces richeffes , cent marcs en> 
vafes de vermeil , quatre cens médailles de Lyfimaque , ôc 
quelques balles de peaux de martres zebellines , en reconnoif- 
fance des grands fervices qu'il avoit rendus au Roi fon maître,ea 
cette occafion , & pour prix de fon crime. Maximilien fils de- 
' Ferdinand.ôc roi de Bohême, donna dans la fuite à André Bato- 
ri tout le haras & toute l'écurie du Cardinal 5 Ferdinand eut tout 
le refte. Les hngots d'or & d'argent fervirent à faire de la^ 
monnoye, dont on paya l'armée pour quelques mois. Ceux 
qui partagèrent à cet or , eurent un fort auiïi trifte , que ceux 
qui s'emparèrent autrefois de ^ordeTouloufe^ Les malheurs 
qui arrivèrent l'année fuivante j tant de fang répandu par tout 
le Royaume , la prife de tant de villes par les Turcs , le foule- 
vement des Grands , caufé par la Reine irritée de ce qu'on 
n'exécutoit pas les promefles que Caftaldo lui avoit faites , au 
nom de Ferdinand : tous ces défaftres firent voir que le Ciel 
en courroux ne vouloir pas laifler la mort du Cardinal impunie. 
Caftaldo y après s'être affùré de prefque toutes les places de- 
Tranryivanie , retourna à Hermanftat, 011 des marchands de 
Tergawifch , capitale de la Valachie , lui apprirent les nou- 
veaux préparatifs de guerre que faifoient les Turcs ; ce qui fut 
eaufe qu'il envoya Palavicini au roi Ferdinand , afin de l'infor- 
mer de l'état préfent des affaires, ôc lui demander un prompt 
fecours , pour réfifler aux Turcs. Ferdinand dépêcha aufïi-tôt 
Palavicini en Italie , pour faire une levée de quatre mille hom- 
mes , ôc amener avec lui le plus qu'il pourroit d^Efpagnols. En 
même tems , il écrivit à Caftaldo , & lui promit de lui envoyer 
au plutôt huit mille chevaux du royaume de Bohême, vingt 
mille HulTars , vingt mille fantaflins Allemands , ôc près de cinq 
mille Italiens ôcEfpagnols. Maisfoit qu'il eût promis ce puifTant 
fecours par oftentation,foit qu'il eût compté fur le confentemcnt 

1 Voyez Ciceron , de natiira Deorum 1 fe , & de Q. Cepio qui l'enleva. Voyea 
îib. i . Aul. Celle, No cl. Ait. lib. 3 . Juf- I auffi Strabon , lib. 4. 
tin, Uh. 3 a, au Aijet de l'or de Toulou- 



DE J. A. DE THOU, L i v. ÏX. iSr 

des Allemands ôc des Hongrois , la guerre que Maurice élec- r^^!^^^^ 
teur de Saxe entreprit dans la fuite contre l'Empereur , empê- Henri II. 
eha l'exécution de fes promefles. CependantCaftaldo, fondé fur i y y 2. 
i'efpérance qu'il avoir de ce fecours, fit fortifier le plus prompte- 
nient qu'il put Lippe, Temefwatj Claufenbourg ôc Hermanftat. Les troupes 
• Le premier des malheurs de Ferdinand en Hongrie fut l'at- i^ Feidmand 

J ry A- ^ -n . ' . Me o ^^""^ battues 

taque de Zegedm ^ , ville qui contient environ mille reux , oc par ks Turcs. 
qui eft fituée au confiant du Tibifque ôc du Danube j ce qui ^^ ou Zegc<k' 
la rend fort riche ôc fort commerçante : elle a fur le bord du 
Tibifque un château bien fortifié, où les Turcs avoient alors 
une garnifon. Pendant que Caftaldo étoit encore campé de- 
vant Lippe , Otomiai , qui autrefois avoit été citoyen de Ze- 
gedin , ôc qui enfuite , après avoir été chafle defon pays, étoit 
devenu Magiftrat de Debreczen en Hongrie, homme au refte 
plus hardi que prudent, le vint trouver, Ôc après s'être fait fort, 
en préfence de Batori, de prendre Zegedin, il demanda des 
troupes pour l'exécution de fon projet. Il fe fondoit fur dts 
intelligences fecretes , qu'il difoit avoir avec les habirans de 
cette ville ôc des lieux circonvoifins , qui , fatiguez de la do- 
mination tyrannique des Turcs , attendoient avec impatience 
une occafion favorable de donner des marques de leur bonne 
volonté. Enfin il follicita tellement Caftaldo , qu'il lui permit de 
lever des troupes, en lui difant que fi fon deflein n'avoir pas tout le 
fuccès qu'il en cfpéroit , il fe contentât de prendre la ville, ôc 
qu'il fe retirât après y avoir mis lefeu,ôc l'avoir pillée,fans fe met- 
tre en peine d'attaquer le château j qu'autrement il courroit rif- 
que de voir périr fes troupes , ôc de périr lui-même fans honneur. 
Après la prife de Lippe, lorfqu'on eût licentié l'arniée com- 
poféc de deux mille fantaffins , Otomiai choifit cinq cens che- 
vaux, ôc fans découvrir fon defi^ein, il augmenta leur paye, ôc 
les mit en quartier dans les places aux environs de Lippe : 
cela donna quelques inquiétudes à Bernard Aldana , qui ne 
fçavoit à quel deflein on dlftribuoit ainfi ces troupes dans fon 
gouvernement. Mais en ayant été inftruit par Caftaldo , il pro- 
mit à Otomiai de faire tout ce qui dépendroit de lui, pour 
favorifer fon entreprife. Le jour marqué par les habitans étant 
venu, Otomiai fit approcher fon armée de la ville, ôc après 
l'avoir mife en embuicade dans les bois^ il en fit avancer un 
petit nombre , pour attirer la garnifon au combat. On cria 

Z iij 



i82 HISTOIRE 

.,,,«,«^u;u^.., auffi-tôt aux armes , & les Turcs voyant un fi petit nombre d'en- 
Henri ÎI "s^'^'^^s firent une fortie , & les pourfui\ iient. Mais ceux q«i 
j ^ ^ ^ ' étoient embufquez les invertirent 5 de forte que s'étant apper- 
çùs trop tard du piège qu'on leur avoit tendu, ils furent con- 
trains de retourner à la ville: leshabitans qui croient d'intel- 
ligence avec les ennemis, leur en fermèrent les portes; ainfi 
ils furent prefque tous taillez en pièces. 

Les troupes d'Otomial entrèrent dans la ville; mais n'ayant 
pà s'emparer du château , dont les Turcs, qui s'yctoient ré- 
fugiez, avoient levé le pont, ils fe mirent à piller les maifons 
des marchands Turcs , qui étoient venus de Conftantinople 
s'établir dans cette ville , à caufe de la commodité du com- 
merce. Cependant Ocomial , qui défefpéroit de prendre le châ- 
teau avec les troupes qu'il avoir, envoya demander du fecours 
à Aldana , qui vint peu après avec deux cens Efpagnols ôc qua- 
tre pièces de canon , ôc fit en même tems dire à Caftaldo de lui 
envoyer du renfort. Caftaldo, après les avoir tous deux repris de 
leur témérité, ôc les avoir plulieurs fois avertis du danger qui 
les menaçoit, voyant qu'Otomial perfiftoit opiniâtrement dans 
fon entreprife, pour ne pas donner lieu de croire qu'il s'y 
fût oppofé , ordonna à Thomas Warkoz , qui étoit alors à Wa- 
radin , de tirer de cette ville quatre pièces de canon , ôc deux 
de Weifi^cnbourg avec leurs affûts, pour les envoyer à Zege- 
din. On les y fit venir en effet par la rivière de Marifch. Il 
donna aufii ordre à Pietro Vacchi , qui avoir le commande- 
ment de l'infanterie , de tirer le plus qu'il pourroit de foldats 
des garnifons de ces mêmes places , ôc de les amener avec lui à 
Zegedin avec Oreftolf ôc fes deux cens gens-d'armes. Pour 
lui , afin d'être plus à portée de donner fes-ordres^ ôc du fe- 
cours dans toutes les occafions qui fe préfenteroient, il vint 
à Weiffenbourg , ôc comme il n'étoit pas affùré du fuccès de 
l'entreprife ; il confia à Roderic de Villandrado le comman- 
dement de Lippe, en l'abfence d'Aldana, ôc celui de Temef- 
^^ï à Diego Vêlez de MendoCe, après leur avoir donné à 
chacun quelques troupes de renfort. 

Il y avoit déjà huit jours qu'Aldana, dans Pefpérance de 
quelque butin, affiégeoit le château, ôc déjà les lignes de cir- 
convallacion étoient achevées, lorfqu'on vit arriver Pietro Vac- 
chi ^ avec deux mille fantafiins ôc cinq pièces d'ardlierie , ÔC 



D E J. A. DE T H O U , L I V. IX. 183 

Oreftolf avec deux cens gens-d'armes, ôc cent A rquebu fiers AI- 

lemandsj trente Efpagnols ôc cent chevaux, qui étoient partis de tj^^-^ , tt 
Canoch.L armée etoit compolee en tout de trois mille che- 
vaux , de deux mille fantalïins Hongrois , de trois cens trente 
Efpagnols, & de cent Allemands. Mais pendant qu'on faiioit 
la revue de ces troupes dans une plaine, qui eft vis-à-vis le châ- 
teau , on vit paroitre de loin le fecours conduit par le Bâcha 
de Bude,queles Turcs envoyoient aux aiïicgez. Des que les 
Turcs appercûrent les Chrétiens , ils fe rangèrent fur deux li- 
gnes, ôc mirent derrière eux les charetes ôc les chariots efcor- 
tés par les Janniflaires. Vacchi de fon côté forma un efcadroii 
de tous les chevaux-legers , ôc Oreftolf enfit un autre des gens- 
d'armes , qu'il oppofa au corps que commandoit le Bâcha , Oto- 
mial Ôc Aldana commandoient le troifiéme efcadron avec tou- 
te l'infanterie , ôc étoient poftez auprès de la ville. Vacchi 
voyant Aldana indéterminé, fondit fur les ennemis, ôc tailla 
en pièces leurs premiers rangs. Oreftolf le fuivit, ôc attaqua le 
côté gauche du corps , où étoit le Bâcha avec la même im- 
pétuofité ôc le même fuccès. 

hes Hongrois croyant avoir déjà remporté la victoire , fe 
débandèrent ôc fe mirent à piller. Le Bâcha , qui fe croyoit 
battu , fongeoit déjà à faire retraite ; mais s'étant apperçd du 
déibrdre des ennemis , il reprit aufïi-tôt courage : il fit avan- 
cer fes Janiflaires qu'il avoit laiffez à l'arriere-garde, fondit 
fur les Hongrois , qui couroient çà ôc là fans aucun ordre , ôc 
les tailla aifément en pièces > malgré la réllilance des gens- 
d'armes , qui , après que la plupart des Hongrois furent tuez , 
lefterent auffi fur la place. En même-tems la garnifon du châ- 
teau fit main-baife fur tous les bourgeois de la ville , fans dif- 
tinclion d'âge ni defexe. Il y eut ce jour là cinq mille Chré- 
tiens tuez par les Turcs , tant au dedans qu'au dehors de 
la ville. Pour furcroît de malheur , il arriva que trois censfan- 
talTins Hongrois , qui trois jours auparavant avoient été en- 
voyez à la picotée , ôc qui ignorant ce qui s'étoit paffé , re- 
venoient au camp rejoindre leurs troupes , furent enveloppez 
par les ennemis, avant qu'ils pulfent s'en appercevoir. Mais re- 
connoiflant trop tard leur faute, ils la réparèrent en quelque 
forte par un effort de valeur. Ils y périrent tous ; mais ils tuè- 
rent deux fois autant d'ennemis, ôc firent payer bien cher aux 



i;^ HISTOIRE 

„ .,— .«M..-». Turcs une victoire , qui jufque là leur avoit peu coûté. Pour 
Henri II -^1^^^"^^* ^^^^ ^'^ lâcheté , ou l'imprudence, avoient caufé ce 
I r r 2 * <^^fordre, au lieu de rétablir le combat , comme il le pouvoir 
faire facilement avec fon infanterie, il prit honteufemeet la 
fuite. avec fes Efpagnols , ôc arriva enfin à Canoch, qui n'eft 
pas fort éloigné de Lippe , après avoir fait pendant une nuit le 
chemin de deux journées. 

II avoit laifTé Higuera , qui jufqu'alors paflbit pour un hom- 
me de cœur , avec une garnifon , pour garder les bateaux fur 
Jefquelsil avoit fait paiTer le Tibifque à fes troupes; mais des 
que Higuera eut appris la défaite , croyant que tous les Ef- 
pagnols avoient péri dans le combat , fans fe fouvenir ni de 
l'ordre qu'il avoit reçu , ni de fon devoir , il paffa de l'autre 
côté de la rivière , ôc après avoir coupé les cordages des ba- 
teaux , il prit la fuite. Dès qu'il eut fait un peu de chemin, il ren- 
tra en lui-même : fon efprit étant troublé par les remords ôc 
les inquiétudes, que lui caufoit la faute qu'il venoit de com- 
mettre , il en eut une fi, grande honte, que de défefpoir il vou- 
lut fe tuer. Mais un de fes valets qui l'accompagnoit, lui arra- 
cha le poignard qu'il tenoit : il diffimuîa cependant fon deffein, 
ôc dès qu'il vit que fon valet étoit endormi , il fe tira un coup 
de piftolet dans le corps , dont il mourut. 

Ferdinand jugeant bien que cette défaite avoit entièrement 
découragé les Hongrois, ôc diminué le zélé qu'ils avoient au- 
paravant pour fon fervice, créa André Batori Vaivode de 
Tranfylvanie , ôc Laurent Loflbnczi, comte de Temefwar, 
dans la vue de s'attirer l'amitié de toute la nation , par ces grâ- 
ces faites à deux Seigneurs,qui avoient une grande autorité par- 
mi ces peuples. On apprit enfuite que le Grand-Seigneur avoit 
nommé le Bâcha Mahomet , pour faire la guerre en Tranfyl- 
vanie. Mahomet étoit déjà venu avec une puiiTante armée à 
Bellegrade , à defiein d'entrer par ce côté là dans la Province, 
pendant que le Vaivode de Moldavie , cjui avoit les mêmes 
ordres t en feroit autant du côté de Cronftat. Sur cette nou- 
velle, on tint l'aflemblée des Etats à Torda, fur la rivière d'A- 
ramas , quife décharge dans celle de Merifch , on y avertit les 
principaux feigneurs de la province de lever des troupes , fui- 
vant la coutume du pays, afin de compofer une armée, qu'on 
pût oppofer aux efforts du Moldave. On avoit bien plus 

fujet 



DE J. A. DE THOU,Lîv. IX. iS^ 

fujet de craindre de ce côté là , que d'aucun autre , parce qu'il i » 

n'y avoir, excepté Segefwar, aucune place aflez forte, pour Henri II 
empêcher l'ennemi d'entrer chez les Sekels , ôc de mettre tous i ^ ;• 2 
les pays d'alentour à feu ôc à fang. 

Batori fe chargea de faire les levées , Ôc Jean-Baptifte d'Ar- 
co eut ordre , en l'abfence de Félix fon frère , de défendre 
Cronftat avec deux compagnies d'Allemands, ôc deux cens 
chevaux commandez par le lieutenant de Charle Zerotin. On 
lui ordonna auflî de fe rendre maître d'un Fort fitué fur une émi- 
nence proche de la ville, ôc d'y mettre du canon ôc des fol- 
dats, autant qu'il le jugeroit necefiaire. Les habitans d'Her- 
manftat en Tranfylvanie , firent offre à Caftaldo de leurs per- 
ionnes ôc de leurs biens. Dans le même tems , Ferdinand 
envoya le comte Helfeftein , avec quatre mille Allemands , 
ôc dix pièces de canon , ôc lui dit d'affùrer Caftaldo , qu'il 
étoit prêta lui envoyer un renfort de quinze cens Gendarmes, 
de fept compagnies d'Allemands, ôc de deux mille Hongrois, 
Caftaldo , fondé fur les promeffes du Roi , en faifoit de beau- 
coup plus grandes aux autres , en les aflurant que Pallaviejni . 
étoit prêt d'arriver avec trois mille Italiens j que l'életleur 
Maurice, ( qui étoit retardé par quelques nouveaux troubles , 
dont nous parlerons dans la fuite ) devoir bien-tôt le fuivre ; 
accompagné de douze mille Fantaffins , ôc de trois mille che- 
vaux 5 ôc qu'il en étoit ainli convenu avec lui. Il reçut , outre 
cela, ordre du Roi, d'employer aux frais de la guerre \qs re- 
venus des Chapitres , qui étoient fans Adminiftrateurs , ôc 
dont l'évêque de Vefprin, ôc George Verner avoient dreffé 
le mémoire 5 de prendre à fa folde les quatre cens Huffars , 
qui avoient fervi fous le Cardinal Martinufe, pour les empê- 
cher de paffer du côté des ennemis , ôc de leur donner pour 
chef Opperftolf , le plus fameux capitaine de la province, qui 
fi'étoit depuis peu attaché au fervice de Ferdinand. 

Cependant LofTonczi , qui commandoit à Temefwar avec 
cinq cens chevaux , mille fantaffins , tant Efpagnols qu'Alle- 
mands ôc Bohémiens , ôc environ neuf cens Bourgeois capa- 
bles de porter les armes, après avoir reçu la paye d'un mois, 
^ deux cens autres Allemands de renfort, fut averti par Caf- 
îaldo , de faire entrer le plus qu'il pourroit de provifions dans 
la ville , ôc de fe préparer à fouteuir cpurageufement un long 

Tme U^ A a 



iB6 HISTOIRE 

- fiége , parce que l'on avoit beaucoup plus à craindre du côté 



Henri II P^^ ^^ venoit le Moldave , ôc où il n'y avoit aucunes pla- 
j - - 2 * c^s fortes , que de celui par où Mahomet devoit entrer avec fon 
' * armée 5 que pour lui, il iroit au-devant du Moldave , avec le 
pedt nombre d'Efpagnols qui lui reftoit , lix mille Allemands, 
mille Gendarmes, ôc les gens du pays , afin de s'oppofer à 
lui j que il j comme il refpéroit , il remportoit la victoire , il 
iroit auffi-tôt le fecourir, & faire promprement lever le fiége. 
Caftaldo vint enfuite de Torda à Clauiembourg , après avoir 
donné ordre à Helfeftein de le fuivre avec quatre mille Alle- 
mands , à qui il ne paya que deux mois , au lieu de quatre 
qu'il leur devoit. Ces Allemands , quoi qu'à la vue d'un en- 
nemi fi formidable qui les menaçoit , oferent fe révolter , ôc 
comme ils étoient logez dans les fauxbourgs , ils fe faifirent 
des canons , ( ce qui arrive ordinairement dans ces fortes de 
féditions ) ôc firent feu fur la ville î mais ayant été repoufiez 
par les habitans j qui par l'ordre de Caftaldo , tirèrent fur eux 
le canon , ils réfolurent de fe faifir de fa perfonne. Caftaldo 
en ayant été informé , revint à Torda , où les Etats étoient 
aflemblez 5 ôc après avoir menacé les Allemands de les punir 
féverement , s'ils ne reconnoiflbient leur faute , il les ramena 
à leur devoir , ôc les fit revenir à Torda , où le comte Hel- 
feftein punit les principaux auteurs de la révolte , dont il fit 
mourir cinquante , après quoi Caftaldo partit pour venir fe- 
courir Cronftat. 

Déjà le Moldave , avec une armée de quarante mille hom- 
mes^ avoit franchi les hautes montagnes qui bornent la Tran- 
fylvanie , ôc n'étoit éloigné de Cronftat que de quatre milles. 
Jean-Baptifle d'Arco, après l'avoir quelque tems arrêté par 
de continuelles efcarmouches , le poulTa fi vivement , qu'il fut 
enfin contraint de reculer. Le Moldave avoit envoyé mille 
hommes choifis d'entre les Turcs , les Tartares ôc les Molda- 
ves , pour reconnoître la place. Le comte d'Arco ayant fçu 
fon deflein, mit en embufcade quelques Arquebufiers ôc quel- 
ques chevaux Allemands, dans les défilés par où les Turcs 
dévoient pafler. De forte que les ennemis s'étant avancés vers 
la ville, la garnifon fortit aufii-tôt fur eux ôc les repoufla vi- 
vement jufque dans les défilez, où étoit l'embufcade. Ceux 
qu'on y avoit poftez les ayant alors afTaillis de toutes parts , 



DE J. A. DE THOU, Liv. ÎX. 187 

ils furent tous paflez au fil de l'épée , fans qu'il en refiât un 

feul , qui pût porter à fes compagnons la nouvelle de cette tïr-KRi TT^ 
défaite. Le Moldave apprit en même-tems que Caftaldo ve- .. ' 
iioit au fecours de Cronftat j ôc s'étant imagine' que fon armée ^ ^ 
étoit beaucoup plus nombreufe , quoiqu'elle ne fût que de 
douze mille hommes , il prit honteufement la fuite , 6c fe re- 
tira vers les montagnes, fans joindre Mahomet, comme il l'a- 
voit promis. On étoit même perfuadé que , fi les Sekels fuf- 
fent venus au fecours, comme ils en avoient reçu l'ordre, il 
auroit été entièrement défait. 

Lorfque tout rcûfiifToit contre le Moldave , on perdit Te- siégc&prifc 
mefwar. Mahomet étoit forti de Bellegrade à la tcte d'une '^^ T^^^^^'^j,'" 
armée de cent mille hommes ôc avec foixante-dix canons , 
dont il y en avoit trente de batterie 5 il étoit accompagné du 
BegUerbei de Grèce, qui l'année précédente avoit eu le com- 
mandement général , ôc de Cairum-BafTa Capitaine de gran- 
de réputation. Il fe rendit fur le bord du Tibifque , ôc après 
l'avoir fait palfer à fon armée fur un pont qu'il fit jetter , il 
mit le fiége devant Temefwar. Les fortifications de cette place 
n'étoient pas encore achevées 5 car de cinq baftions dont elle ~ 

étoit flanquée, il n'y en avoit que deux qui fuffent en état de la 
défendre. Le vingt-cinq de Juin, Mahomet s'étant avancé avec 
feize cens chevaux, accompagné du Beglierbei de Grèce qui 
connoiffoitle pays, pour reconnoître la place , Alfonfè Ferez 
fortit contre lui , Ôc lui livra quelques petits combats. Trois 
jours après , dès qu'on eut fait les lignes de circonvallation , 
pour empêcher qu'on ne pût ni entrer ni fortir de la ville , on 
Ja battit pendant huit jours par trois differens endroits , avec 
trente canons. Quoiqu'on eût renverfé prefque toutes les for- 
tifications , ôc que la muraille fût ouverte de toutes parts, 
Loffonczi néanmoins foûtint avec fermeté pendant quatre heu- 
res l'aflTaut des Turcs, ôc enfin les repouffa. Il refta fur la place 
quinze cens Turcs , fans les blefi^ez j ôc les afiiégez n'en per- 
dirent pas plus de cent - cinquante : cela fe palîa le 4. de 
Juillet. 

Ce defavantage , loin d'abattre le courage des Infidèles ; 
l'augmenta : la honte d'avoir été repoufles les rendit furieux. 
Les Chrétiens au contraire, quoique victorieux , fe trouvèrent 
beaucoup affoiblis ; foit par le grand nombre des bleffcz , foit 

Aaij 



iSS HISTOIRE 

' ■ ■' par la difette des vivres. D'ailleurs Otomial envoyé par Caf^ 
Henri IL ^^^^^ ^^ fecours de la place , avec quatre cent fantalFins , avoit 
j - ^ 2. entièrement été défait par la cavalerie Turque. Lofibnczi 
n'ayant donc aucune efpérance de fecours , ôc fe trouvant ré- 
duit à l'extrémité , commença à parler du traité de paix , qui 
avoit été propofé par le Vaivode de Valachie, ou le Tranfalpin^ 
avant que Mahomet pafTàt le Danube. Les conditions de c& 
traité étoient , que fi le roi Ferdinand vouloir payer à Soliman; 
pour le comté de Temefwar , le tribut que payoit auparavant 
retrowith , Mahomet mettroit bas les armes. Mais Mahomet 
voyant que les chofesn'étoient plus dans le même état , qu'il 
avoit fait paffer le Danube & même le Tibifque à fon armée , & 
que d'ailleurs le fiége étoit déjà fort avancé , ne voulut rien con- 
clure : il continua donc à foudroyer la place avec la même 
furie qu'auparavant. Les afTiégez , qui combatroient alors pout 
leur propre confervation j plutôt que pour l'intérêt de l'état ,- 
firent à la hâte quelques nouvelles fortifications en-dedans de la 
place. Les Infidèles , après avoir efTayé plufieurs fois de forcer 
la ville , furent toujours repoufTez avec perte. Les Chrétiens' 
cependant perdirent Gafpar Caftellujo capitaine Efpagnol, qui 
pendant ce fiége avoit donné des preuves d'une extrême 
valeur. 

Mahomet , pour intimider les afiîégez , fit mettre fur des 
pieux devant la ville cent têtes , les plus hideufes , des gens- 
d'Otomial j qui avoient été tuez ? avec un écriteau , où il étoit 
marqué , qu'il traiteroit de la même manière ceux qui vien-: 
droient au fecours des afTiégez. Le Bâcha voyant que ce fpe- 
£lacle , quoique cruel , ne donnoit aucune terreur aux afiié- 
gez , fongeoit à lever le fiége , lorfqu'il fut averti de l'extrê-* 
mité , où ils étoient réduits j par deux déferteurs Efpagnols ,-, 
dont l'un , quoique d'Andaloufie , étoit Arabe d'origine , ÔC 
l'autre , après avoir été pris par les Turcs , avoit embraffé leuE 
religion , Ôcs'étoit marié à Conflantinople ^ où il avoit fa fem- 
me ôc fes enfans. Cette nouvelle le fit réfoudre à continuer le 
fiége. Loffonczi voyant que fes gens commençoient à perdre 
courage de jour en jour , propofa à la garnifon de fe rendrco 
Les Efpagnols étoient d'avis qu'il étoit plus à propos d'aban- 
donner la place , ôc d'effayer de gagner les bois par les marais; 
que de compter fur la parole des Turcs, aprè^ qu'on enavoi^ 



DE J. A. DE T HOU, L IV. IX. ïS> 

manqué à Oliman. Mais plufieurs trouvant cette retraite dan- mu , 

gereufe, Ôc aimant mieux fe fier aux Turcs, on commença à Henri IL 
capituler. Mahomet, qui avoir appris que Soliman fe plaignoit ^ ^ ^ j . 
de la longueur du fiége , ôc qui fçavoit d'ailleurs que la réfif- 
tance des aflîégez n'étoit que l'effet de leur defefpoir , paffa de 
la force ouverte , dont le îuccès avoit été fi lent , aux rufes ôc 
aux artifices : ainfi non-feulement il traita favorablement les 
envoyez de Loffonczi , mais encore j après leur avoir fait pré- 
fent de veftes à la Turque ^, il les renvoya avec de standes * ^" ^^^^ 
marques d'amitié. La capitulation fut donc fignée à ces con- 
ditions : Que Loffonczi conduiroit fon artillerie où il voudroit : 
Que fes foldats fe retireroient avec leurs armes ^ enfeignes dé- 
ployées, ôc emporteroient tout leur bagage : Qu'on ne ferok 
aucun tort aux habitans , pour avoir pris le parti de Ferdinand,;' 
Ôc qu'ils ne recevroient aucun outrage : Que Mahomet don- 
neroitune efcorte pour conduirelagarnifon, jufqu'à ce qu'elle 
fût arrivée en Heu de fureté , ôc qu'il engageroit fa parole >' 
qu'on ne lui feroit aucune peine , ni à la forrie de la ville , ni 
fur la route. Mahomet ayant confirmé ce traité par fon fer- 
ment , ôc l'ayant fcellé de fon cachet le vingt-cinq de Juil- 
let , deux jours après Loffonczi fortit de Temefwar avec fes 
foldats. 

La garnifon devoir pafferau milieu de l'armée, que le Bâ- 
cha avoit partagée en deux corps. Les Efpagnols jugeant que 
l'armée n'étoit ainfi rangée que pour les envelopper , firent 
difficulté d'avancer , ôc avertirent Lofî'onczi de prendre garde 
à lui. Mahomet les voyant s'arrêter , renouvella fon ferment , 
ôc jura qu'il ne leur feroit aucun tort : il leur dit , qu'il n'a- 
voit ainfi difpofé fes troupes, que pour faire plus d'honneur a 
de braves foldats , qui , en f] petit nombre , avoicnt défendu 
la place avec un courage extraordinaire. Mais la garnifon t> /-,- , 

^ / • -^ u J 1 -11 r • Perfidie £Î«5 

ayant avance environ cinq, cens pas hors de la ville, on fejetta Turcs. 
fur eux , au fignal qui fut donné , ôc après en avoir maffacré la 
plupart , le refle fut fait efclave. Ferez , qui s'étoit debarraffé 
des mains des Turcs avec un courage étonnant, fe fauva pen- 
dant le carnage ; mais s'érant enfoncé dans un marais , il fut 
pris par ceux qui le pourfuivoient : ils lui coupèrent la rcte ^ 
& la portèrent en trophée à Mahomet. Loffonczi lui-mcme 
fyt pris , ôc iDené au Bâcha , qui , pac dçrifion , lui fit d'abord 

A a iij 



ipo HISTOIRE 

■ tant d'honneurs , que ce capitaine , avec la même crédulité 

Henri IL qui l'avoit fait capituler , s'imagina que Te général Turc lui 
I y y 2. conferveroit la vie. Mais le Bâcha le fit enfuite venir dans fa 
tente , où , après l'avoir amufc pendant quelque temSj il le fit 
décapiter en fa préfence '■, &c ayant enfuite fait attacher fa tête 
à h. porte de la ville , il laifTa le refte de fon corps fans fépul- 
tote. Ce fut ainfi que cet officier illudre par fa naiffance, ôc 
encore plus illuftre par fon mérite , reçut de la perfidie des 
Turcs le châtiment dû à celle de Caftaldo à l'égard d'Oli- 
man. 

Pendant que Mahomet , qui fe voyoit maître d'une place 

iVAid^ni!^ qu'il avoir defefperé de prendre^ y f aifoit rafraîchir fes trou- 
pes, Gaiiranfebes , ville fort peuplée , qui avoir durant le fiége 
abondamment fourni des vivres à l'armée des Turcs y vint fe 
rendre à lui, en s'obligeant de payer un tribut. La perte de 
Temefwar fut fuivie d'un autre malheur , qui arriva par la 
Licheté de Bernard iVldana. Quoique ce capitaine tournât 
tout à fon profit , qu'il eût en abondance des provifions ne- 
cefiaires , ôc qu'il eût même détourné une parde de l'argent 
delliné pour fortifier Temefwar , il refolut cependant d'aban