(navigation image)
Home American Libraries | Canadian Libraries | Universal Library | Community Texts | Project Gutenberg | Children's Library | Biodiversity Heritage Library | Additional Collections
Search: Advanced Search
Anonymous User (login or join us)
Upload
See other formats

Full text of "Histoire universelle de l'Église"









I 






A ï( 






ni) 



P1Û 



"' * V 



\ t - 

\ V v 



HISTOIRE UNIVERSELLE. i^Vj 

DE L'ÉGLISE 



m 







■■- 



Propriété des libraires- éditeurs, tous droits réservés 



a 




K/Iy^^'i^cr^ — t| 




F. Aureau. — Imp. de Lagny 



HISTOIRE UNIVERSELLE 



L ÉGLISE 



le docteur JEAN ALZOG 

Professeur de l'Université de Fribourg 

traduite par l'aebé I. GOSCHLER 

Chanoine honoraire de Careassonne, docteur es lettres, ancien directeur du 
collège Stanislas 

ET C.-F. AUDLEY 
Professeur d'histoire, membre de la Société des Arts de Londres 

CINQUIÈME ÉDITION 

REVUE, ANNOTÉE ET CONTINUÉE JUSQU'A NOS JOURS, D'APRES 
LA DERNIÈRE ÉDITION ALLEMANDE 

Ouvrage approuvé par Monseigneur IMruhevêque de Fribourg et par 
Monseigneur l'Evêque de Ueanvai», 



TOME TROISIEME 



ROWE'SClW * 



PARIS 
V. SARLIT ET C IB , LIBRAIRES-ÉDITEURS 

19, RUE DE TOURNON, 19 
1881 



rfu r Jo 



TROISIÈME PÉRIODE. 



DEPUIS IE COMMENCEMENT DU SCHISME D'OCCIDENT, 

PAR LUTHER, 

jusqu'à nos jours. 
[1517-1872]. 



PREMIERE EPOQUE. 

DEPUIS L'ORIGINE DU PROTESTANTISME 

jusqu'à sa reconnaissance politique 

PAK LE TRAITÉ DE WESTPHALIE 

[1517-1648]. 

§ 298. — Sources. Travaux. Caractère général 
de cette époque. 

A. Sources et Travaux politiques. — I. Guicciardmi. — P. Jovio, 
Hist. sui temp. [1498-1513; 1521-27]. Flor. 1550 sq. 2 vol. in-fol. 
Adriani, Ist. de suoi tempi [1536-74]. Firenze, 1583, in-fol. De Thou, 
Hist. sui temp. [1543-1607]. Francof., 1625, 4 vol. in-fol. Goldast. 
Imp. Rom. Francof, 1607, in-fol. etConstit. imp. Rom. Francof., 
1615, 3 vol. in-fol. Koch. Recueil des recez de l'Empire. — II. Ro- 
bertson, Hist. of the emp. Charles V. Lond., 1769, 3 vol. Frédéric 
de Buchkolz, Ferdinand I". Vienne, 1832-38, 9 vol. ; Hurter, Fer- 



6 § 298. — sources 

dinand II et ses aïeux. Schaffouse, 1850 sq. Raumer, Histoire de 
l'Europe depuis la fin du XV* siècle. Leipzig, 1832, 7 vol. Hist. 
univ. Ratisb., 1840, t. IV. Ign. Schmidt. Hist. des Allemands. Ulm 
et Vienne, 1778-1808 (P. V-XI). Leo, Manuel d'hist. univ., t. III. 
Halle, 1838 et 1840. 
B. Sources et travaux religieux, a Protestants : Les ouvrages de 
Luther et de Mélanchthon et de leurs partisans les plus importants 
en Allemagne ; les écrits de Zwingle, de Calvin et de leurs con- 
temporains en Suisse, tels qu'ils seront indiqués plus loin. Ensuite 
viennent les collections de Lœscher, Actes complets de la réform. 
[1517-19]. Leipzig, 1720 sq., 3 vol. in-4. Kapp, Supplément aux do- 
cuments importants de l'histoire de la réforme. Leipzig, 1727 sq., 
4 vol. Strobel, Mélanges. Nuremberg, 1778, 6 livraisons, et Essais 
littéraires, 1784, 2 et 5 vol. Wagenseil, Essais sur l'histoire de la 
Réforme. Leipzig, 1829. Johannsen, Développement de l'esprit du 
protestantisme, ou Collection de pièces importantes sur l'édit de 
Worms et sur la protestation de Spire. Copenhague, 1830. Neu- 
decker, Documents sur le temps de la réforme. Cassel, 1836; et 
Actes authentiques. Nuremberg, 1838. Spalatini, Ann. réform. 
[jusqu'en 1553] ; édit. de Cyprian. Leipzig, 1718. Sleidanus profes- 
seur de droit à Strasbourg, -f 1556), Comment, de statu relig. et 
reipubl. Carol. V. Caes. Arg., 1555, complété en 1556 et contin. 
usque ad an. 1564. Londorpius. Francof., 1619, 3 vol. in-4; multis 
annotationibus illustrata a Chr. Car. Francof., 1785, 3 vol. in-8. 
Hortleder, Considér. sur les causes de la guerre faite en Allemagne 
contre la ligue de Smalkalde en 1555. Francf., 1617, 2 vol. in-fol. 
V. de Hardt. Hist. litt, reform. Francof et Lipsiae, 1717, in-fol. 
Frid. Myconii (surintendant à Gotha, f 1546) Hist. reformationis 
[1518-42], d'après le manuscrit de l'auteur et avec une préface de 
E. S. Cyprian. Une autre édition en a été faite à Leipzig en 1718. Sec- 
kendorf, [f 1692], Commentai', hist. etapol. de luthéranisme Fran- 
cof. et Lipsiae [1688] 1692, in-fol. (contre le jésuite Maimbourg). /. 
Basnage, Hist. de la rel. des églises réformées (Rott.. 1690, 2 vol! 
in-12). La Haye 1725, 2 vol. in-4 (contre Bossuet). Hottinger, Hist.' 
de l'église helvét. Zurich, 1708 sq., 4 vol. in-4. Ruchat, Hist. de la 
réforme de la Suisse. Genève, 1727 sq., 6 vol. in-12. Beausobre 
Hist. de la réforme [jusqu'en 1530]. Berlin, 1785, 3 vol. Planck. 
Hist de l'origine, des variations et de la formation de la dogma- 
tique protestante jusqu'à la formule de concorde. Leipzig, 1791. 
1800, 6 vol. Marheinecke, Hist. de la réforme en Allemagne jusqu'en 
1535 (1817, 2 vol.), 1831 et suiv. 4 vol. (Extraits de Seckendorff) 
G. A. Menzel, Nouv. histoire des Allemands, conduite jusqu'en 
1710. Breslau, 1826-48, 12 vol. (Dans la préface des 2% 3» et 4« vol. 
l'auteur se plaint de la passion de Marheinecke). Ranke, Histoire 
de l'Allemagne au siècle de la Réforme. Berlin. 1839, 2 vol. (Cf. les 
Feuilles historiques et politiques, t. IV, p. 540-57; p. 654-68). Vil- 
lien, Essai sur l'esprit et l'influence ^ de la réforme dp Luther 
Paris, 1802. Hagenbach, Leçons sur l'existence et l'histoire de là 
réforme. Leipzig, 1834-44,6 vol. L'auteur arrive jusqu'à son temps. 
b. Travaux des catiwliques. Surius (chartreux à Cologne, + (1578), Chn> 



ET TRAVAUX DIVERS. 7 

nie. sive Commentar. brev. rerum in orbe gestar. ab anno 1500 
usque ad an. 1566. Colon., 1567, continué jusqu'en 1573 et souvent 
édité contre (Sleidan) , Simèon Fontaine, Histoire catholique de 
nostre tems touchant Testât de la religion chrétienne, contre l'his- 
toire de J. Sleidan. Antv. 1558. Roveri Pontani (carme à Bruxelles) 
Vera narratio rerum ab an. 1500 usque ad an. 1559 in republ. 
christiana memorabilium. Colon., 1559, in-fol. Cochlœus (chanoine 
à Francfort-sur-1'Oder, puis à Mayence, à Vienne et à Breslau, (-f- 
1552), Comment, de actis et scriptis. Luth. Mog., 1549. Vlenberg 
(d'abord protestant et étudiant à Wittenberg, mais qui finit par re- 
venir au catholicisme et mourut curé à Cologne en 1617), vitse 
haeresiarcharum Luth., Melanchth. , Majoris, Illyrici, Osiandri. 
Ejusdem Causae graves et justœ, cur catholicis in communione ve- 
teris ejusque veri Christianismi constanter usqüe ad vitae finem 
permanendum sit, etc. Colon., 1589, Voyez ci-dessous les deux 
historiens du Conc. de Trente, Paul Sarpi et Pallavicini. Bossuet, 
Hist. des variations des églises protestantes. Paris, 1688. 2 vol. in- 
4 ; 1734, 4 vol. (dans la nouvelle édit. des Œuvres de Bossuet. 
Paris, 1836, t. V et VI, avec la défense contre Jurieu et Basnage). 
Maimbourg, Hist, du luthérianisme. Paris, 1680, 4 vol. Idem, Hist. 
du calvinisme. Paris, 1682. Varillas, Hist. des révolutions arrivées 
dans l'Europe en matière de religion; 2« édit. Amst., 1689-90, 6 
vol. Robelot (chanoine de Dijon), de l'Influence de la réforme de 
Luther sur la croyance religieuse. Paris, 1822 (contre Villiers). 
Kerz, l'Esprit et les conséquences de la réforme, appendice à l'écrit 
de Villiers. Mayence, 1823. Schmitt, Essai d'hist. philosophique de 
la réforme à son origine. Salzb., 1828. Parmi les manuels d'hist. 
ecclésiast. il faut surtout consulter la continuation de Hortig par 
Dœllinger, t. II, 2 e sect. Landshut, 1828; Ritter, 5 e édit., t. II (jus- 
qu'en 1789); Riffel, Hist. chrét. de l'Eglise depuis le grand schisme 
jusqu'à nos jours, t. I, Mayence, 1841 (jusqu'à la fin de la guerre 
des paysans); t. II, 1842 (jusqu'à la paix de la religion, 1555). 
Palma, Prœlect. hist. ecclésiast., t. IV, Rom., 1846. Dœllinger, De 
la réforme, de son développement intérieur et de ses effets. Ratisb. 

1846. 



APERCU GÉNÉRAL 

La troisième période se distingue de la précédente par 
des caractères essentiels. Un mouvement de réforme gé- 
nérale travaille l'Europe, qui cesse de former une grande 
famille chrétienne; le chef spirituel de cette famille euro- 
péenne, qui, dans le moyen âge, tenait unis entre eux les 
éléments les plus opposés des divers États (1), perd pres- 
que toute son influence sur les événements politiques, en 

(1) Cf. t. II, § 214. 



8 § 298. — SOURCES ET TRAVAUX DIVERS. 

même temps que la pensée religieuse disparaît, pour ainsi 
dire, des relations publiques. La réformation de l'Église, à 
laquelle Luther prétend travailler, produit tous les mou- 
vements politiques et religieux, et devient, par conséquent, 
l'axe de l'histoire. Il faut donc la prendre à son origine, la 
suivre dans ses progrès, y rattacher chaque événement, 
qu'elle seule amène, développe, explique et fait compren- 
dre. 



CHAPITRE PREMIER 

MOUVEMENTS RELIGIEUX EN ALLEMAGNE ET EN SUISSE. 



A. Jusqu'à la séparatlm formelle des protestants par la confession d'Augsbourg (1517-30) . 
§ 299. — Manifeste de Luther contre les indulgences. 



Œuvres de Luther, en latin. Wit., 1545 sq., 7 vol. in-fol. ; Jena, 15Ï6- 
58, 4 vol. in-fol. ; en allemand Wit., 1539 sq., 12 vol. in-fol.; Jena, 
1535 sq., 8 vol. in-fol. En outre, deux suppléments par Aurifaber. 
Eisleben, 1564 et 65. On ne trouve que les écrits allemands de 
Luther dans l'édition de Sagittarius, publiée àAltenbourgen 1661- 
64, 10 vol. Volume supplém. à toutes lesédit. précédentes, et pu- 
blié par Zeidler. Halle, 1702. Leipzig, 1729-40, en 22 vol. in-fol. 
L'édition la plus complète est celle deJ.-G. "Walch. Halle, 1740-50, 
24 parties in-4. (On n'a donné que la traduction allemande des 
œuvres latines dans les deux dernières éditions). Lettres circu- 
laires et mémoires de Luther, édités par de Wette. Berlin, 1825- 
28, 5 part. Melanchthon, Hist. de vita et actis Lulheri. Vit., 1546; 
éd. Augusti. Vrat., 1817. On peut consulter aussi les biographies 
de Luther par Cochlceus, Ulenberg, et, dans les temps modernes, 
par Ukert (Gotha, 1817, 2 vol.) et Pfizer (Stuttg., 1836). Ils ont 
poétisé* la vie de l'hérésiarque. Audin, Hist. de la vie, des écrits 
et des doctrines de Martin Luther. Paris, 1839, 2 vol.; 2° édition. 
Paris, 1841. Luther, Essai de solution d'un problème psychologique 
dans les Feuilles historiques, t. II, p. 249 sq., p. 313 sq.; t. III, p. 
275 sq. L'Œuvre et les œuvres de Luther, par J. de Gœrres, dans 
te Catholique, 1827, t. XXVI, p. 66. 

Aux éléments de division politique qui, à la fin de la se- 
conde période, menaçaient gravement le repos de l'Eu- 
rope, se mêlaient de sérieux et nombreux ferments religieux. 
Tout avait contribué à affaiblir l'ancienne et immense in- 
fluence des papes sur les affaires de l'Europe : le schisme 
papal, les tristes circonstances qui accompagnèrent les 

III l. 



10 § 299. — MANIFESTE DE LUTHER. 

conciles de Constance et de Bâle, et enfin la vie mondaine 
et belliqueuse de quelques-uns des chefs de l'Église. Le 
chevaleresque empereur Maximilien, avait, il est vrai, 
établi [1495] la paix publique dans un assez grand nom- 
bre d'États de l'Allemagne, et en avait garanti la durée 
par l'institution du tribunal impérial ; néanmoins l'autorité 
du souverain avait été trop abaissée, pour qu'en cas de 
nécessité l'empereur pût agir avec une véritable efficacité 
au dedans et au dehors de l'empire. Pendant que les villes 
s'étaient enrichies et affranchies, la noblesse végétait dans 
la pauvreté et l'ignorance ; le peuple était mécontent, sans 
cesse opprimé, sans cesse prêt à se révolter. Les chevaliers, 
toujours idolâtres de la guerre, murmuraient contre l'aboli- 
tion du droit du plus fort, et n'attendaient que l'occasion 
favorable pour tirer l'épée et renverser tout ensemble la 
domination des princes et celle des prêtres. Enfin la 
guerre éclata, lorsque, d'un côté, l'appel de Charles, petit- 
fils de Maximilien, au trône d'Espagne [1516], et bientôt 
après au trône impérial et à la succession d'Autriche [1520], 
eue excité la jalousie de la France et de son jeune et am- 
bitieux roi, François 1 er [1515], contre la maison de Habs- 
bourg, et que, de l'autre côté, à l'est, l'Autriche, l'Allema- 
gne, la Hongrie, la Pologne furent menacées par les progrès 
de plus en plus effrayants de la domination turque. 
Dans ces conjonctures politiques et religieuses si diffici- 
les, tandis qu'en France, en Espagne et en Angleterre, 
la royauté avait prévalu contre l'aristocratie, et qu'en 
Danemark, en Norwége et en Suède la puissante aristo- 
cratie du clergé et de la noblesse limitait singulière- 
ment le pouvoir royal, ou il fallait qu'un génie puissant et 
organisateur, sincèrement dévoué aux intérêts de l'Église 
et de l'État, vînt conjurer la violente explosion des passions 
et les réduire au silence par des institutions nouvelles, ré- 
pondant aux exigences dumoment ; ou l'on devait s'attendre 
à voir une main téméraire jeter prématurément l'étincelle 
qui allumerait l'incendie depuis si longtemps menaçant, et 
produirait par l'ébranlement des esprits de sanglantes ré- 
volutions politiques. 

L'homme qui vint le premier lever la main contre l'é- 
difice religieux et social et l'ébranler fut Martin Luther. 



CONTRE LES INDULGENCES. 11 

Luther naquit le 18 novembre 1483 à Eisleben. Son 
père, d'abord mineur, puis conseiller à Mansfeld, lui fit 
donner une éducation libérale à Magdebourg et à Eise- 
nach, pour le préparer à l'étude du droit. En Î501 Luther 
étudia la dialectique et les classiques latins à l'université 
d'Erfurt. En 1505 il obtint le grade de maître et soutint 
des thèses sur la Physique et la morale d'Aristote. Mais ces 
études ne répondaient point aux besoins religieux de Lu- 
ther. Aussi, frappé de la mort subite d'un de ses amis, 
il se réfugia dans le couvent des Augustins, à Erfurt 
[17 juillet 1505], y fit, contre le gré de son père et de ses 
amis, une profession prématurée, et obtint bientôt après 
la prêtrise [1507]. Il se mit alors à étudier surtout l'Écri- 
ture sainte avec les commentaires de Nicolas de Lyre. Le 
provincial des Augustins de Meissen et de Thuringe, Jean 
de Staupitz, l'engagea à la lecture assidue de saint Au- 
gustin, et proposa Luther au prince électeur de Saxe, qui 
cherchait des professeurs pour sa nouvelle université de 
Wittenberg. Là [1508], Luther enseigna d'abord la dialec- 
tique, puis la théologie. Il se mit aussi, après une longue 
résistance, à prêcher. En 1510 il vint en Italie, pour les 
affaires de son ordre, visita avec une religieuse émotion 
les sanctuaires de Rome la sainte, ainsi qu'il la nomma, et 
déplora, pour ainsi dire, que ses parents ne fussent pas 
déjà morts, parce qu'il aurait pu travailler efficacement à 
les délivrer du purgatoire par les messes, les prières et les 
bonnes œuvres qu'il aurait offertes pour eux. La seule 
chose qui le scandalisa dans Rome fut ce qu'il entendit 
dire du peu de foi des ecclésiastiques romains. A son re- 
tour en Allemagne, il continua de professer la théologie et 
s'appliqua en particulier à expliquer les épîtres de saint 
Paul aux Romains et aux Galates, et le Psautier [1512]. 

Ce fut alors qu'on publia en Allemagne, au nom du ma- 
gnifique et prodigue Léon X, les indulgences dont le pro- 
duit devait être employé à achever la superbe basilique de 
Saint-Pierre de Rome, commencée par Jules II (1). C'était 
le prince électeur Albert, archevêque de Mayence et de 
Magdebourg, évêque de Halberstadt, aussi magnifique et 

(1) La bulle est dans V. de Hardt, 1. cit., t. IV, p. 4. 



12 § 2D9. — MANIFESTE DE LUTHER 

non moins dissipateur que Léon X, qui était chargé de 
cette publication. Il appela à cet effet, dans son diocèse, 
le Dominicain Tetzel, de Leipzig, qui avait fait ses preuves 
dans ce genre de prédication, et qui rendit odieuse la 
mission dont il était chargé, en exagérant, mais beaucoup 
moins qu'on ne le fit plus tard, la valeur des indulgen- 
ces (1). Déjà en 1500 les princes électeurs avaient protesté 
contre ces publications et décidé (1510] qu'on cesserait de 
réaliser des recettes dans ce but en Allemagne, et l'empe- 
reur Maximilien avait vigoureusement soutenu cette me- 
sure. L'évoque. Jean de Meissen avait également défendu 
de recevoir dans son diocèse les prédicateurs d'indul- 
gences; même prohibition avait été publiée dans celui de 
Constance (2). Luther ne fut donc pas le premier qui se 
prononça contre le criant abus de la vente des indulgences. 
Il le pouvait légitimement dans sa position de prédicateur, 
de confesseur, de docteur en théologie. Les mœurs du 
temps lui permettaient aussi d'afficher, comme il le fit, la 
veille de la Toussaint [31 octobre 1517], les quatre-vingt- 
quinze thèses sur les indulgences, qu'il ne rejetait point, 



(1) Tetzel écrivit expressément dans son Instruction sommaire 
aux curés : « Quiconque s'est confessé et éprouve une véritable 
contrition de ses fautes (confessus et contritus) peut recevoir l'in- 
dulgence des peines temporelles et canoniques, s'il donne l'aumône 
(eleemosynam, c'est-à-dire l'argent pour l'indulgence). » Voir Lœt- 
cher (loco cit., I, 414) et la formule ordinaire d'absolution que Sec- 
kendorf lui-même (Hist. lutheranismi, lib. II, sect. 6) donne en ces 
termes : « Misereatur tui Dominus noster Jesus Christus, per mérita 
suœ sanctissimre Passionis te absolvat, et ego, auctoritate ejusdem, 
et beatorum Pétri et Pauli Àpostolorum et sanctissimi domini nostri 
papae tibi concessa et in hac parte mihi commissa te absolvo : primo 
ab omnibus censuris a te quomodolibet incursis; deindeab omnibus 
peccatis, delictis et excessibus,... etiam Sedi apostolicse reservatis, in 
quantum claves sanctae matris Ecclesiœ se extendunt; remittendo 
tibi per plenariam iudulgentiam omnem pœnam in purgatorio pro 
peccatis debitam, et restituo te sanctis sacramentis Ecclesiae et uni- 
tati fidelium ac innocentiœ et puritati in qua eras quando baptizatus 
fuisti, etc., etc. In nomine Patris, et Fiiii, et Spiritus Sancti. Amen. » 
Cf. Corresp. entre deux catholiques sur la querelle des indulgences, 
entre Tetzel et Luther. Francfort-sur-le-Mein, 1817. Grœne, Tetzel et 
Luther, ou Vie et justification des prédicateurs d'indulgences. Le Dr. 
Jean Tetzel, Soest., 1853. 

(2) Voyez t. II, § 27-2. 



CONTRE LES INDULGENCES. 13 

puisque, dans la soixante et onzième thèse, il disait: Qui- 
» conque parlera contre la vérité des indulgences ponti- 
» ficales qu'il soit maudit etanathème ! » et qu'ilprotestait 
en même temps ne vouloir rien avancer qui pût être in- 
terprété contre la sainte Écriture, la doctrine des Pères et 
des papes. Mais il s'élevait, et il en avait le droit, contre 
les exagérations, les excès, et demandait, sur la doctrine 
des indulgences, des solutions dogmatiques dont il avait 
en efl'et grand besoin, à en juger par la teneur en partie 
burlesque, en partie outrageante de ses thèses (i). Aussi 
fut-il d'abord hautement approuvé (2), entre autres par 
Bibra, évêque de Wurtzbourg, qui écrivit à l'électeur Fré- 
déric pour recommander Luther à sa protection. Néan- 
moins, et dès lors, Luther s'écarta de son droit et de l'or- 
dre, en n'attendant point la réponse de l'archevêque de 
Mayence, qu'il avait prié d'indiquer la marche à suivre, 
pour publier les indulgences d'une manière convenable et 
légitime. 

L'indignation contre l'abus des indulgences était alors si 
générale, que les thèses de Luther furent accueillies avec 
une faveur unanime. En deux mois elles se répandirent 
dans presque toute l'Europe. Elles furent néanmoins ré- 
futées par quatre-vingt-quinze antithèses attribuées à 
Tetzel, mais rédigées en réalité par Conrad Wimpina, 
professeur à Francfort-sur-1'Oder. La vie du pécheur, disait- 
il, doit être une vie de repentir et de pénitence ; l'homme 
pouvant, par la grâce, s'abstenir du péché, il faut qu'il 
fasse pénitence du péché commis : l'indulgence remet les 
peines ecclésiastiques qui châtient le péché de l'homme : 
il faut qu'il supporte celles qui le guérissent et lui méritent 
le ciel (3). Tetzel, à son tour, publia une réfutation des 

(1) D'après ïa thèse 29, p. ex., on ne peut savoir si toutes les âmes 
désirent être délivrées du purgatoire. Dans la thèse 82, il est dit : 
Pourquoi le pape ne délivre-t-il point par charité toutes les âmes 
du purgatoire, puisqu'il en peut libérer beaucoup pour de l'argent? 

(2) Surius ad an. 1517. dit nettement : « In ipsis hujus tragœdiae 
initiis, visusest Lutherius etiam plerisque viris gravibus et eruditis 
non pessimo zelo moveri, planeque nihil spectari aliud quam Eccle- 
sise reformationem. » Cf. Erasm. Epp. lih. XVIII, p. 736. 

(3) Cf. Liebermann, Instit. théolog. ; édit. V. t. V. p. i95 : « Id etiam 
observandum est, quod pœnitentiae injungantur non tantum in vin~ 



14 § 299. — MANIFESTE DE LUTHER CONTRE LES INDULGENCES. 

thèses de Luther, dans laquelle il se montrait très-supé- 
rieur à son adversaire par sa science des dogmes et la 
clarté de son exposition (1). Le Dominicain Sylvestre 
Priérias (magister sacri palatiî), à Rome [1518] (2) et 
Hoogstraten , à Cologne, déjà connu par sa controverse 
contre Reuchlin (3), écrivirent aussi chacun un livre contre 
les propositions de Luther. Le style barbare de Priérias, et 
la méthode qu'ils suivirent tous deux dans leur polémique, 
augmenta la faveur et la popularité du moine augustin (4) ; 
car ils eurent le tort, dans leur zèle indiscret, de s'attaquer 
en même temps aux humanistes, qu'ils détestaient, et aux- 
quels ils attribuaient tout le mal (5). Par contre Luther 
rencontra un adversaire plus dangereux dans le vice- 
chancelier de l'université d'Ingolstadt, le docteur Jean 
Eck, savant d'une trempe vigoureuse, d'une vaste érudi- 
tion, d'une éloquence adroite dont le premier écrit contre 
Luther (Obelisci), opposait passion à passion (6). Luther 
répondit en peu de temps à tous les écrits de ses adver- 
saires (à Eck dans les Asterici) (7) par un torrent de 

dictant peccati, sed etiam tanquam remédia ad coercendas cupiditates 
et curandam animi infirmitatem ex peccatis contractam. Sed ab hac 
medicinali pœnitentia non eximunt indulgentiœ. 

(1) Thèses de Luther et contre-thèses de Tetzel (Œuvres allemandes 
de Luther, édition d'Iéna, t. I ; Œuvres latines, t. I, et dans Lœseher, 
loco cit. I, 367 sq.). Cf. la critique partiale de ces thèses dans Riffel, 
t. I, p. 32-34, notes. 

(2) Dialogus in pruesumptuosas Lutheri conclusiones de potestate 
papse [1517], dans Lœseher, t. II, p. 13. R.ép. de Luther (Œuvres alle- 
mandes. Iéna, P. I, fol. 58-61 ; contre Hogstrat., ibid., fol. 61 sq.). 

(3) Voyez t. II, § 286. 

(4) Érasme, cité par Seckendorf, dit à ce sujet : « Nulla res magis 
conciliavit omnium favorem Luthero. » 

(5) « Erasme, disaient-ils, a pondu l'œuf, Luther l'a couvé, et l'hé- 
résie tout entière provient des savants grecs et des artistes en pa- 
roles. « Olim haereticus habebatur qui dissentiebat ab Evangeliis, ab 
articulis fidei, aut his quœ cum his parem obtinent auctoritatem ; 
nunc quidquid non placet, quidquid non intelligunt, haereticum est. 
Graecè scire haeresis est, expolite loqui haeresis est, quidquid ipsi non 
faciunt haeresis est. » Épp. lib. XII, p. 403. 

(6) Peu auparavant, Luther le déclarait un «insignis vereque inge- 
niosae eruditionis et eruditi ingenii homo. » (De Wette, lettre de Lu- 
ther, t. I, p. 59). Meuser, J. Eck. sa vie, ses écrits, ses actes (Gazette 
cathol., 3e ann., Colog. 1846). 

(7) Les deux écrits sont dans Lœseher, t. II, p. 62 sq. et 333 sq.; 
t. III, p. 660; Lutheri Opp. latin., t. I. Jena. 



§ 300. — NÉGOCIATIONS DE ROME AVEC LUTHER. 15 

paroles injurieuses et hautaines, auxquelles étaient mêlées 
des propositions qui s'écartaient singulièrement de la foi 
de l'Église (1). Déjà, dans une discussion soutenue au 
couvent des Augustins, à Heidelberg [août 1518.] Luther 
avait formellement professé (2) les principales propositions 
anticatholiques qu'il soutint plus tard, etil était parvenu à 
gagnera sa cause Bucer. A Wittemberg, le docteur André 
Bodenstein, qui s'appela plus tard Carlstadt, du lieu de sa 
naissance (3), se déclara pour lui. Ces divers écrits polé- 
miques dirigèrent l'attention générale sur les principes de 
l'anthropologie chrétienne, qui, l'histoire le prouve, peu- 
vent conduire aux plus graves erreurs, quand on ne les 
aborde et ne les discute pas avec le plus grand calme. 
i 
§ 300. — Négociations de Rome avec Luther. Dispute de 
Leipzig. Eck, Emser et Mélanchthon. 

Léon X, instruit de ces mouvements de l'Allemagne, 
nomma, par intérim, au généralat vacant des Ermites au- 
gustins, le savant Vénitien Gabriel, promagister de l'ordre 
[1518]. Convaincu, sur le bruit qu'en avait répandu au loin 
Cochlœus (4), qu'il s'agissait de jalousie entre des ordres 
rivaux, que ce n'était qu'une dispute de moines, le pape 
voulait simplement que Gabriel ramenât Luther au silence, 
en lui rappelant, comme général de l'ordre, son vœu d'o- 
béissance, et en demandant à l'électeur Frédéric le Sage 
de s'opposer de son côté aux menées de Luther. L'empe- 
reur Maximilien, plus pénétrant que le pape, avait appelé 
toute son attention sur les dangers de la lutte commencée 
et dit d'avance : « Sous peu, des opinions privées et des 
folies des hommes seront substituées aux vérités de la tra- 
ft) Cf. Riffel, 1. cit., t. I, p. 42-47. 

(2) Cf. Œuvres de Luther dans Walch, t. XVIII, p. 66 sq. 

(3) Déjà avant les Asterici de Luther, Carlstadt publia trois cent 
soixante-dix Apologeticae conclusiones. 

(4) Cf. La défense de Cochlœus par Lessing, dans une chose peu 
importante (Œuvres éditées par Lachmann. Berlin, 1838-40, t. IV, 
p. 87-101). Voyez aussi contre le récit de Bandello, la défense écrite 
par Ritter et Dittersdorf dans la Revue de théolog. cathol. de Bres- 
lau, 1835, I e livrais., p. 26 sq.; 2" livr., p. 11 sq. 



16 § 300. — NEGOCIATIONS DE ROME AVEC LUTHER; 

dition et aux principes du salut (1). » Luther commença la 
longue série de ses protestations hypocrites par un écrit où 
il se justifiait très-humblement et faisait connaître ses ré- 
solutions pacifiques." Léon X lui donna un délai de soixante 
jours pour comparaître à Rome. Cependant, sur la demande 
des électeurs, le pape consentit à ce que Luther, sans venir 
à Rome, entrât en conférence, à la diète d'Augsbourg, 
avec un des plus savants scolastiques du temps, le pacifi- 
que cardinal légat Cajetan [octobre 1518]. 

Luther ne voulut pas consentir à une rétractation abso- 
lue, parce qu'il prétendait n'avoir rien dit qui fût contraire 
à la sainte Écriture, aux décrets des papes et à la saine rai- 
son (2). Il quitta brusquement Augsbourg, et en appela du 
pape mal informé au pape mieux informé. Alors Léon X 
exposa la doctrine des indulgences dans une bulle [9 no- 
vembre 15! 8], afin que « personne ne pût prétexter ignorer 
la véritable doctrine de l'Église romaine sur les indulgen- 
ces (3). En même temps il envoya son camérier, l'habile 
Charles de Miltitz, en Allemagne, pour gagner l'électeur 
Frédéric, calmer doucement et à l'amiable Luther, jusqu'au 
moment où les évêques allemands auraient vidé la querelle. 
Tetzel, vivement réprimandé par Miltitz, se retira, accablé 
de chagrin, dans un couvent où il mourut. Luther s'adressa 
de nouveau au pape [3 mars 1519] après la conférence 
d'Altenbourg [janvier 1519], où il avait fait en apparence 

(1) Cf. Raynald. ad an. 1518, n° 90. 

(2) Cf. Œuvres allem, de Luther. Iéna, P. I, fol. 107-36. 

(3) Dans cette bulle il est dit: « Romanum Pontificem — potestate 
clavium quarum est aperire tollendo illius in Christi lidelibus impedi- 
menta, culpam seil, et pœnam pro actualibus peccatisdebitam, culpam, 
quidem mediantesacramento pœnitentice, pœnam vero temporalem pro 
actualibus peccatis secundum divinam justitiam debitam mediante 
ecclesiastica indulgentia, posse pro rationabilibus causis concedere 
eisdem Christi fidelibus — sive in hac vita sint, sive in purgatorio, 
indulgentias ex superabundantia meritorum Jesu Christi et Sancto- 
rum, ac tarn pro vi vis quam pro defunctis — thesaurum meritorum 
Jesu Christi et Sanctorum dispensare, per modum absolutionis in- 
dulgentiam ipsam conferre, vel per modum suffragii illam transferre 
eonsuevisse. Ac propterea omnes tarn vivos quam defunctos, qui 
voraciter omnes indulgentias hujusmodi cousecuti fuerint, a tanta 
temporali pœna secundum divinam justitiam pro peccatis suis actu- 
alibus débita liberari, quanta concessfe et acquisitœ indulgentia? œqui- 
valet. 



DISPUTE DE LEIPZIG. 17 

de grandes concessions, et parla encore de ses dispositions 
pacifiques : « J'ai été trop loin, disait-il, contre l'Eglise ro- 
» maine, en attaquant si rudement d'inutiles bavards. Je ne 
» l'ai l'ait que pour épargner à notre mère, l'Eglise romaine, 
» la honte d'être souillée par une avarice qui lui estétran- 
» gère, et pour empêcher le peuple d'être entraîné dans 
» l'erreur par une fausse doctrine sur les indulgences. » Et 
en même temps il écrivait à son ami Spalatin, prédicateur 
et secrétaire intime de la cour électorale : « Je ne sais pas 
si le pape est l'anteehiïst lui-même ou son apôtre. » 

Les adversaires de Luther, Eck surtout, voulaient, sans 
y avoir assez mûrement songé, avant que la conférence des 
évêques allemands eût encore pu arriver à aucun résultat, 
qu'on procédât a une discussion publique. Ils espéraient 
obtenir ainsi une plus éclatante victoire. La conférence eut 
lieu, en effet, à Leipzig, entre Luther, son partisan Carls- 
tadt, et le docteur Eck, en présence du duc Georges de 
Saxe et d'un nombreux public [du 27 juin au 15 juillet 
1519]. La primauté de l'Église romaine, l'état de l'homme 
déchu, la grâce et la liberté, la pénitence et les indulgen- 
ces furent les principales thèses discutées. Eck, supérieur 
à ses adversaires par sa science, sa dialectique et la facilité 
de sa parole, remporta une victoire décisive et de bruyants 
applaudissements (1). Luther, dans la discussion, avait po- 
sitivement soutenu que la foi sauve sans les œuvres ; em- 
barrassé par les textes de Tépître de saint Jacques, il en 
avait contesté l'authenticité et avait nié la primauté du 
pape et l'autorité infaillible des conciles. On avait, à cette 
occasion, si souvent rappelé les opinions des Hussites, en 
tout conformes à celles de Luther, que le duc de Saxe 
avait levé la séance en s'écriant : « Là est le foyer de la 

(1) Lutheri ep. ad Spalat. : «Interim tarnen ille placet, triumphnt 
et régnât: sed donec ediderimus nos nostra. Nam quia maie dtsputa- 
tum est, edam resolutiones denuo. — Lipsienses sanenos neque salu- 
tarunt neque visitarunt, ac veluti hostes invisissimos habuerunt ; 
illum comitabantur, adheerebant, convivabantur, invitabant, donique 
lutiica donaverunt et schamlotum addtderunt, cum ipso spaciatum 
equitaverunt; breviter, quidquid potuerunt in nostram injuriam 
tentaverunt. » Acta colloq. Lipsiae, dans Lœscher, t. III, p. 203 sq.; 
Walch, t. XV, p. 954 sq.; Seidemann, la Dispute de Leipzig, en 1519, 
d'après des sources nouvelles. Dresde, 1843. 



18 § 300. — NÉGOCIATIONS DE ROME AVEC LUTHER. 

peste (1). » Un nouvel adversaire, non moins dangereux 
qu'Eck, s'était élevé contre Luther dans la personne de 
Jérôme Emser, licencié en droit de Leipzig et secrétaire 
intime du duc Georges de Saxe, savant aussi versé dans 
les langues anciennes que dans celles de l'Orient, aussi 
caustique qu'érudit. 

Malgré la défaite momentanée de Luther, cette confé- 
rence solennelle avait donné une plus grande publicité à 
son affaire. Il avait d'ailleurs, dans le chaud de la mêlée, 
gagné à sa cause le plus important de ses disciples, Phi- 
lippe Mélanchton (Schivarzerde, terre noire) (2). C'était un 
neveu du fameux Reuchlin. Né à Bretten, dans le palatinat 
du Rhin [16 février 1497], Philippe avait fait d'excellentes 
études à Pforzheim et Heidelberg, et avait acquis la répu- 
tation d'un savant littérateur, en publiant une grammaire 
grecque [1513], des commentaires sur les auteurs classi- 
ques et la philosophie d'Aristote. Bienveillant de caractère, 
pur de mœurs, il était beaucoup plus calme et plus prudent 
que Luther, mais il n'avait ni sa verve ni sa vigueur. Sur 
la recommandation d'Érasme, on l'avait appelé à Witten- 
berg pour y enseigner la littérature grecque, et c'est là 
qu'il composa son Apologie de Luther (3). Celui-ci, encou- 
ragé par les éloges de son nouvel ami, excité par les Hus- 
sites de la Bohême, avec lesquels il était entré en corres- 
pondance (4), oublia bien vite sa fâcheuse défaite de 
Leipzig, et, ennuyé des lenteurs de Miltitz, il osa lui re- 
mettre, avec son traité « de la Liberté chrétienne, » un 
écrit adressé au pape [il octobre 1520], et rempli de gros- 
sières injures. «Plaise à Dieu que, dépouillant les honneurs 



(1) Les procès-verbaux de cette dispute sont dans Lœscher, t. Iir, 
p. 203-558; Walch, Œuvres de Luther, t. XV, p. 998 sq„ et dans de 
Wette, Lettres de Luther, t. I. Cf. Riffel, t. I, p. 80-94. 

{%) Mélanchton. Opp. Bas., 1541 sq., 5 vol. in-fol. rec; Peucer, Vit., 
1562 sq., 4 vol. in-fol. et commencé dans le Corpus reformator., éd. 
Bretschneider, t. I-X; Mélanchton. Opp. Halœ, 1834-42, in-4; Came- 
rarius, de Phil. Mel. ortu, totius vitœ curric.et morte narratio. Lipsiae 
1566,ed.Augusti Vrat., 1817; Matthes, Vie de Phil. Mélanchton, d'a- 
près les sources. Altenbourg, 1841; Gallus, Mélanchton considéré comme 
théologien, et développement de sa doctrine Halle, 1840. 

(3) Voyez ci-dessus, p. 13, note 1, le résumé de cette dispute. 

(4) Cf. Lœscher, t. III, p. 699 sq., et Riffel, t. I, p. 88 sq. 



§ 301. — NOUVEAUX ÉCRITS DE LUTHER 1Ç> 

» de la papauté, tu te contentes désormais d'un simple 
» bénéfice ou de l'héritage de tes pères ! En vérité, Judas 
» seul et ceux qui lui ressemblent, et que Dieu a rejetés, 
» devraient recevoir les honneurs qu'on te rend, etc. (1).» 
Cette lettre outrageante et grossière eût suffi, si la sentence 
n'avait déjà été prononcée sur les poursuites d'Eck, pour 
la justifier et la rendre plus sévère. Luther, prêt à recevoir 
le coup, et pour affaiblir l'effet de la condamnation qui le 
menaçait, avait répandu avec profusion « son sermon sur 
l'excommunication. » 



§ 301. — Nouveaux écrits de Luther. Affinité de son système 
religieux avec les mœurs des chevaliers du vol et les princi- 
pes du paganisme. 

Mœlher, Symbolique [1832], 5« édition. Mayence 1838. Hilgers, Théo- 
logie symbolique, ou Différences doctrinales du catholicisme et du 
protestantisme. Bonn, 1841. Riffel, t. I, p. 9-28 et 47-57. Cf. aussi 
« Luther considéré comme solution d'un problème psychologique,» 
cité plus haut au § 299, et Slaudenmaier, Philosophie du christia- 
nisme, t. I, p. 684 sq. 

Luther ne s'était pas encore prononcé formellement 
contre l'Église. Mais bientôt il se déclara catégoriquement 
contre elle et son autorité, et ne respecta plus rien de ce 
qui ne s'accordait point avec ses opinions et ses desseins. 
Les années 1520 et 1521 le virent déployer une prodigieuse 
activité littéraire. Il semblait devoir dévaster le monde par 
sa parole : il ne ménageait personne; il fallait le suivre ou 
le combattre à outrance, car il ne supportait pas la contra- 
diction. 

Son système n'était, du reste, qu'un myticisme pan- 
théiste, renouvelé des doctrines des Cathares, des Vaudois, 
des frères du Libre-Esprit, des Frères apostoliques, d'A- 
maury de Bène, de maître Eckardt, de Wicliff, de Hus, de 
l'auteur de la « Théologie allemande, » tous sectaires que, 
par là même, les auteurs protestants ont désignés comme 

(1) Cet écrit se trouve dans les œuvres de Luther, Walch, t. XV, 
p. 931 sq.; de Welle, 1. 1, p. 497 sq. Cf. Riffel, t. I, p. 151 sq. 



20 § 301. — NOUVEAUX ÉCRITS DE LUTHER; 

les précurseurs des prétendus réformateurs (1). Cependant 
ce système était prôné comme le pur système de la sainte 
Écriture, source unique de la foi ! Or, voici quelles en 
étaient les principales propositions : Le péché originel a 
complètement corrompu la nature humaine; c'est pourquoi 
l'homme naît absolument serf. Ce qu'il fait en bien ou en 
mal n'est point son œuvre ; c'est l'œuvre de Dieu. La foi 
seule justifie ; on est sauvé par la confiance qu'on a au par- 
don de Dieu (proposition singulièrement féconde et qui ac- 
corde à l'homme une indulgence plénière de ses péchés et 
des peines dues au péché, telle, et si facile à gagner, que 
jamais pape n'en avait, certes, promis un pareille). La hié- 
rarchie et le sacerdoce ne sont pas nécessaires, le culte 
extérieur est inutile. Il ne sert à rien à l'âme que le corps 
s'enveloppe de vêtements sacrés, comme font les prêtres, 
que le corps soit dans une église, qu'il s'occupe de choses 
saintes, qu'il prie, qu'il jeûne ou veille, ou accomplisse 
toute espèce de bonnes œuvres. Le Baptême, la Cène et la 
Pénitence sont les seuls sacrements conservés ; ils peuvent 
tous d'ailleurs être retardés, suppléés par la foi. Chaque 
chrétien est prêtre, conséquence nécessaire du rejet de 
l'Église extérieure et de la possibilité pour l'homme de se 
sauver, sans moyen spécial de salut institué de Dieu. 

C'est dans ses écrits les plus violents : A la noblesse alle- 
mande ; du Perfectionnement du chrétien; de /' Esclavage de 
Babylone ; de la Liberté chrétienne, que Luther fait valoir 
surtout cette proposition, si flatteuse pour le peuple, que 
tout homme est prêtre. Il y provoque en même temps 
l'empereur à renverser le pape, à s'attribuer les biens ec- 
clésiastiques et les investitures, à abolir les fêtes ecclésiasti- 
ques, les messes privées, qui ne sont bonnes qu'à faire 
boire et manger. 

Luther puisait cette hardiesse de doctrine et de langage 
dans l'appui des chevaliers les plus influents de l'empire, 
qui,, selon son langage et ses vues fatalistes, étaient des 



(1) Luther fut le premier à les signaler comme tels dans sa préface 
à la Théologie allemande ; après lui vinrent Flavius Tttyricva, Catalog. 
testium veritatis; G. Arnold, Historia et descriptio theolog. myst. 
Francof., 1702, p. 30G; Flalke, Hist. des précurseurs des réformateurs. 



AFFINITÉ DE SON SYSTEME AVEC LE NOUVEAU PAGANISME 21 

envoyés du ciel, armés pour le défendre (1). Il se trouvait 
ainsi, malgré ses convictions profondément religieuses, as- 
socié à des hommes animés d'un esprit tout opposé et 
vraiment païen. Tel était Ulric de Hütten (2), issu d'une 
ancienne souche de nobles chevaliers de Franconie. 

Hütten, destiné d'abord par ses parents à l'état ecclé- 
siastique, entré à cet effet dans l'école de Fulde, s'adonna, 
avec l'enthousiasme exagéré de son siècle, à l'étude des 
classiques.il y perdit la foi, et avec elle toute vertu morale. 
Il s'enfuit du monastère où il étudiait, se déclara ouverte- 
ment l'ennemi du Christianisme, s'abandonna au plus in- 
fâme libertinage, et afficha publiquement ses principes 
éhontés dans des poésies d'une excellente latinité. Tour à 
tour soldat, folliculaire, poëte, toujours craint, souvent 
admiré, il finit par reconquérir la faveur de sa famille, 
grâce au talent oratoire qu'il déploya clans divers pam- 
phlets écrits pour soutenir la juste cause d'un parent lâ- 
chement assassiné; cherchant partout l'occasion de signaler 
sa verve, il se mêla à la dispute de Reuchlin contre Pfef- 
ferkorn, porta l'un aux nues, vomit un torrent d'injures 
contre l'autre, en lui associant tout le clergé régulier 
(triumphus Capnionis). Il déclara publiquement s'être ligué 
avec vingt libres penseurs pour renverser les moines, et ce 
prétendu défenseur de l'humanité et de la liberté ne rougit 
pas de décrire, avec la cruauté raffinée d'un bourreau, les 
tortures et le genre de mort qu'il aurait voulu voir infliger 
au juif baptisé Pfefferkorn, qui, le premier, avait dirigé 
l'attention de l'Église sur le danger de certains livres hé- 
breux. Un des principaux produits de cette conjuration 
contre les moines fut le pamphlet souvent cité : Epistolœ 
virorum obscurorum, auquel Hütten joignit la publication 
du livre de Laurent Yalla, précédé d'une dédicace dérisoire 



(1) Luther répondit à une lettre de Sylvestre de Schaurnbourg; 
« Quod ut non contemno, ita nolo nisi Christo protectore niti, qui 
forte et hune ei spiritum dédit. » De Wette, t. I, p. 448. 

(2) Weislinger, Huttenus delarvatus. Constantin, 1730; Meiner, 
Biographie des hommes célèbres au temps de la renaissance. Zurich, 
i7'.)G-97, 3 vol. Il parle aussi de François de Sickingen (t. III). Cf. 
Hub. Leodii lib. de Rebus gestis et calamitoso obitu Fr. de Sickinçen 
(Frcher, t. III, p. 295;. 



22 § 301. — NOUVEAUX ÉCRITS DE LUTHER; 

au pape Léon X (1). La vente de ces écrits, pleins de fielet 
de méchantes plaisanteries, accompagnés de gravures obs- 
cènes et injurieuses, dues au burin du célèbre Luc de 
Kranach, était annoncée aux portes des églises, à côté des 
livres de piété. Hütten et son parti ne négligeaient rien 
pour arriver à leur but et détruire toute la race mona- 
cale : ils cherchèrent à gagner les princes. « Il faut, écri- 
» vait Hütten à Pirkheimer, les gagner de toutes façons, 
» s'attacher à eux sans relâche, accepter de leurs mains 
» toutes les fonctions publiques et privées ; car c'est de 
» cette manière que les juristes et les théologiens entrent 
» et se maintiennent en faveur. » 

Ainsi, s'était déjà formée, avant l'explosion de Luther, 
et en dehors de ses tendances pseudo-mystiques, une con- 
juration toute païenne contre l'Église, et une véritable 
réaction matérialiste contre les idées religieuses et révé- 
lées (2). Deux partis si extrêmes, l'un tout charnel, l'autre 
tout spirituel, dans son origine du moîns, ne pouvaient 
s'unir contre l'Église que par le lien d'une haine com- 
mune. 

Hütten, appartenant par sa naissance à la chevalerie, sut 
faire partager la haine originelle des humanistes et des 
philologues contre le clergé à la noblesse, qui, tout en pil- 
lant souvent les trésors de l'Église, n'avait jusqu'alors ja- 
mais songé à s'insurger contre son autorité. Au souvenir 
des jours anciens et des mœurs de leurs aïeux, les nobles 
frémissaient de ne pouvoir plus résoudre leurs querelles et 
soutenir leurs prétentions l'épée au poing, à la tête de leurs 
amis, de leurs valets et de leurs vassaux ; et l'obligation de 
recourir, d'une manière peu chevaleresque, à la justice 
d'un tribunal pacifique, leur était insupportable. Les ha- 
bitudes guerrières avaient étouffé tout sentiment de justice 
et d'humanité chez eux ; leur maxime était toujours : « Che- 
» vaucher et piller, ce n'est pas une honte, car les plus 
» vertueux le font le mieux du monde. » Et ils soutenaient 

(i) Voyez t. I, § 16, n° 4. De falso crédita et ementita Const. dona- 
tione declamatio. 

(2) Voyez dans les Feuilles hist. le travail intitulé: Alliance de 
Luther avec l'aristocratie, et préparatifs de la guerre de Siekingen, 
t. IV, p. 465-82, p. 577-93, p. 669-78, p. 725-32. 



AFFINITÉ DE SON SYSTÈME AVEC LE NOUVEAU PAGANISME. 23 

avec une naïve franchise que le sort du commerce était 
d'être pillé par la noblesse. 

Toutes ces dispositions de la noblesse de l'empire se ré- 
sumaient parfaitement dans le caractère de François de 
Sickengen, modèle achevé des chevaliers dégénérés de l'é- 
poque. Idolâtre d'une liberté sans bornes, il était guidé 
dans toute sa conduite, non plus par l'idée sublime qui fai- 
sait jadis la grandeur d'une chevalerie toute dévouée à la 
vérité, au droit, à la religion, au service de l'empereur et 
de l'Église, mais par un vil égoïsme qui lui mettait l'épée 
à la main, pour un gain sordide, pour les causes les plus 
iniques. Et telle était la faiblesse de l'empire, que ces che- 
valiers, indignes de leur nom, pouvaient satisfaire impu- 
nément leurs ignominieuses passions, et que François I er et 
Charles-Quint cherchèrent l'un et l'autre à attirer Sickin- 
gen à leur parti, à cause de ses talents militaires. Aussi le 
vit-on tour à tour perturbateur de la paix publique, mis 
au ban de l'Empire, ou chef des armées de l'empereur. 
Luther s'adressa à cette puissance matérielle, depuis long- 
temps ennemie de la paix publique, disposée à toutes les 
violences, résolue à renverser la constitution de l'Empire, 
et d'autant plus dangereuse que Sickingen, par sa consi- 
dération personnelle et son caractère énergique, pouvait 
disposer de toutes les ressources de l'ordre. Du reste, Sic- 
kingen, pas plus que Hütten, ne portait aucun intérêt aux 
opinions religieuses de Luther. La controverse des indul- 
gences, l'insurrection qui en résultait contre l'Eglise, n'é- 
taient pour lui qu'une simple occasion de trouble, un levier 
pour soulever les masses et produire la révolution qu'il 
avait en vue. Il ne s'était jamais beaucoup inquiété des 
choses religieuses, et les formes et les usages de l'É- 
glise, tels qu'ils étaient, lui suffisaient pleinement. Aussi le 
vit-on, sans doute par suite de quelque remords de con- 
science, faire toutes sortes de dons aux églises et aux cou- 
vents, fonder et doter une chapelle [10 mai 1520] que, sur 
sa demande, Albert, archevêque de Mayence, autorisa, en 
accordant une indulgence de quarante jours à ceux qui 
viendraient y prier. En 1H19, Sickingen voulut même fon- 
der un couvent de Franciscains, et ne fut retenu que par 
les sarcasmes de Hütten. Mais en vain celui-ci voulut l'at- 



24 § 302. — CONDAMNATION 

tirer au parti de Luther; Sickingen lui répondit : « Qui 
» donc serait assez hardi pour renverser tout ce qui a sub- 
» sisté jusqu'à présent? Si cet homme existe, et s'il a assez 
» de cœur, aura-t-il assez de puissance?» Sickingen n'é- 
tait donc qu'un allié purement politique des chefs de la 
nouvelle Eglise, 



§ 302. — Condamnation de Luther. 

Après la conférence de Leipzig, Eck s'était rendu à Rome 
pour engager le pape à prendre des mesures plus promptes 
et plus décisives qu'on ne les attendait du caractère lent et 
circonspect de Miltitz. Après de nombreuses difficultés et à 
force de sollicitations, on obtint [15 juin 15:20] une bulle 
dexcommunication {Exurge Domine et judica causam 
tâam) (1), qui condamnait quarante et une propositions de 
Luther, ordonnait que ses écrits fussent brûlés, l'excom- 
muniait lui-même s'il ne se rétractait dans l'espace de 
soixante jours (2). On exhortait, on conjurait Luther et ses 
adhérents, par le sang du Seigneur qui a sauvé l'humanité 
et fondé l'Église, de ne pas troubler davantage la paix, de 
ne pas rompre l'unité, de respecter la sainte et immuable 
vérité. Que si cette douceur toute paternelle était mécon- 
nue et restait stérile, on enjoignait à toutes les puissances 
chrétiennes de saisir Luther, après l'expiration du délai, 
et de l'envoyer à Rome. Malheureusement le pape Léon X, 
commit, outre les légats du Saint-Siège, Aléandre et Ca- 
raccioli, le docteur Eck, à l'exécution de la bulle en Alle- 
magne. Dès lors le succès du voyage d'Eck, pouvait paraître 
le fruit d'une vengeance personnelle et une sort? â'empîé- 

(1) Dans Harduin, Collect, conc, t. IX, p. 1891 ; in Coquelinesbul- 
lariuin, t. III, P. III, p. 487 sq.; Raynald. ad ann. 1520. n° 51 ; Conc. 
Trid. éd. Lips.. 1842, p. 2u0-?2. Luther écrivit contée cette bulle : 
« Fondements et motifs de l'illégalité de toutes les bulles d'excom- 
munication. » 

(2) Raynald. ad ann. 1520, n° 51. En allemand, voyez les mordantes 
observations de Hütten, Walch, t. XV, p. 1691 sq. Luther riposta 
par son écrit intitulé: Raisons et arguments en faveur de tous ceux 
que la bulle romaine a condamnés injustement. Iéna, Œuvres alle- 
mandes, P. I, p. 4Ü0-32. 



DE LUTHER. 25 

tement sur les droits de Fépiscopat allemand (1). Eck, 
d'ailleurs, dit-on, étendit de son autorité privée, l'excom- 
munication sur quelques-uns des adhérents de Luther, sur 
des professeurs de Wittenberg, Garlostadt et Dolcius, les 
conseillers de Nuremberg, Pirkeimer, Lazarre Spengler, 
et le chanoine d'Augsbo.urgd'Adelmansfelden, et il suscita 
ainsi de nombreuses difficultés à la publication de la bulle 
dans bien des localités où les esprits étaient en grande fer- 
mentation. A Leipzig on insulta Eck, on le chassa, on se 
moqua de la bulle. Il en fut de même à Erfurt. A Mayence, 
Cologne, Halberstadt, Freisingen, Eichstadt, Mersebourg, 
Meissen, Brandebourg, etc., on publia la bulle, et les écrits 
de Luther furent brûlés. L'électeur de Saxe engagea Luther 
à s'adresser encore une fois au pape ; Luther envoya, en 
effet, au souverain pontife l'écrit grossier dont nous avons 
parlé plus haut, en y ajoutant son traité « de la Liberté 
chrétienne. » 

Charles V, élu empereur à la mort de Maximilien, joi- 
gnit au respect héréditaire de sa famille pour la tradition 
ecclésiastique les principes religieux qu'il devait à son pré- 
cepteur, Adrien d'Utrecht, qu'il aida plus tard à monter 
sur le trône pontifical (2). Après son couronnement à Aix- 
la-Chapelle [22 octobre 1520], les légats du pape Caraccioli 
et Aléandre lui remirent la bulle d'excommunication. Lu- 
ther, encore incertain des dispositions du nouvel empe- 
reur, lui avait adressé une lettre pleine d'humilité, pour 
obtenir sa faveur (Ü). L'électeur de Saxe, conseillé par 
Érasme, demanda aux légats du pape que l'affaire fût, 
avant tout, instruite par des arbitres modérés, pieux et 
impartiaux, et qu'on réfutât, s'il était possible, une doc- 
trine que Luther prétendait fondée sur l'Écriture sainte. 
Luther, en même temps, sans égard pour la défense du 

(1) Luther, des nouvelles bulles et des mensonges d'Eck, dans Rif- 
fel, t. I, p. 242. 

(2) Robertson, Hist. de Charles-Quint; Lanz, Corresp. de Charles- 
Quint, tirée de la biblioth. roy et de la biblioth. de Bourgogne à 
Bruxelles, 1844, t. I; Heine, Lettres à Charles-Quint (1530-32) de son 
confesseur, tirées des arch. roy. d'Espagne à Simancas. Berl., 1848; 
Raumer, Hist. de l'Europe depuis la fin du XV e siècle, t. I, p. 580-86. 

{■■) Walch, Œuvres de Luther, t. XV, p. 1636. Cf. Riffel, t. I, 
p. 103 sq. 

III <v 



26 § 303. — diète 

pape, sans attendre la réponse de Léon X, en appela c!u 
pape à un concile universel, et fit paraître son libelle : 
Contre la bulle de l'Antéchrist. Dépassant, dans son audace, 
toutes les bornes, il brûla publiquement la bulle d'excom- 
munication, le droit canon, toutes sortes d'ouvrages sco- 
lastiques et casuistiques, ceux d'Eck et d'Emser, en s'é- 
criant : « Parce que tu as contristé le saint du Seigneur 
» (Martin Luther), que le feu éternel te consume [10 dé- 
» cembre 1520] (1) ! » Luther avait annoncé par des affi- 
ches le sort qu'il réservait à la bulle du pape : il se hâta 
d'annoncer sa victoire à Spalatin (3). Quant à l'empereur, 
voyant le mouvement gagner de proche en proche, il fixa 
sa première diète à Worms. 

§ 303. — Diète de Worms [1521]. 



Cochions, (Col., 1568), p. 55 sq. Pallavicini, Hist. conc. Trid., lib. I. 
c. 25 sq. Sarpi, Hist. conc. Trid., lib. I, c, 21 sq. Acta Lutheri in 
conciliis Vormat. éd. Policario. Vit,, 1546 (Luth. Opp. lat. Jenae, 
t. II, p. 436 sq. Œuvres allem. Iéna, P. I, p. 432-463). Raynald, 
ad ann 1521. 



L'empereur avait d'abord pensé assigner Luther à la 
diète. Le légat Aléandre s'y opposa, en s'appuyant sur ce 
qu'une autorité séculière ne pouvait pas prétendre mettre 
en discussion une décision pontificale. Il demanda au con- 
traire qu'on exécutât les décrets de la bulle contre Luther 
[3 janvier 1521]. Les paroles du légat firent plus d'impres- 
sion sur l'empereur, lorsqu'il lui prouva clairement qu'il 
s'agissait, non point d'une différence d'opinion entre Lu- 
ther et Rome, mais bien de l'empire menacé, en même 
temps que l'Église, d'un bouleversement total. Aléandre 
fut néanmoins obligé de céder aux désirs des Etats, qui ne 
voulaient rien décider contre Luther avant de l'avoir en- 
tendu, et qui d'ailleurs avaient présenté cent et un griefs 
(gravamina) contre les abus introduits dans les choses reli- 

(1) Luth. ep. ad Spalat. : « Impossibile est enim salves fifri, qui 
huic bulke aut foverunt aut non repugnarunt (de Wette, 1. 1, p. bzz). 

(2) Cf. de Wette, t. I, p. 532 ; Walch, Œuvres de Luther, t. XV, 
p. 1925. 



DE WORMS. 27 

gieuses (1). Enfin George, duc de Saxe, l'ardent ennemi de 
Luther, avait produit, de son côté, douze plaintes parti- 
culières, entre autres contre les abus des indulgences et 
les mauvaises mœurs du clergé. Il réclamait aussi vive- 
ment la tenue d'un concile universel. Luther, muni d'un 
sauf-conduit de l'empereur, vint donc à Worms [16 avril], et 
déclara « qu'il ne demandaitpas mieux que d'être convaincu 
« de ses erreurs par des témoignages positifs des saintes 
« Écritures, ou par des principes clairs, simples, évidents, 
« et qu'il ne ferait pas d'autre appel. « L'official de Trêves 
lui montra combien il était contradictoire d'en appeler 
uniquement à l'Écriture et à son interprétation privée, et 
d'ébranler, comme il le faisait, l'autorité des Écritures en 
en approuvant ou rejetant arbitrairement certains livres, 
selon sa convenance (2) ; que d'ailleurs cette prétention 
d'en appeler exclusivement à l'Écriture sainte avait été, 
dès l'origine de l'Église, l'occasion de toutes les hérésies, 
et Luther lui-même expia durement sa prétention dans sa 
controverse sur l'Eucharistie. Ayant opiniâtrement refusé 
de se soumettre aux décisions d'un concile universel, 
comme le lui conseillait une commission composée de 
princes, d'évêques, des docteurs Eck et Cochlseus, et répé- 
tant sans cesse le mot de Gamaliel : « Si l'œuvre est de la 
» main des hommes, elle périra ; si elle est de Dieu, elle 
» persistera, » Luther reçut l'ordre de quitter immédiate- 

(1) Walch, t. XV, p. 2058 sq. 

(2) Voici comment Luther s'exprime sur le Pentateuque : Nous ne 
■voulons ni voir ni entendre Moïse. Laissons-le donc aux juifs pour 
leur servir de Miroir des Saxons, sans nous en embarrasser. Car 
Moïse a été donné aux juifs seuls et ne nous regarde pas, nous au- 
tres païens et chrétiens. De même que la France se soucie fort peu 
du miroir des Saxons, tout en s'accordant avec lui pour la loi natu- 
relle, de même la loi convient très-bien aux juifs, mais ne nous lie 
plus du tout. Moïse est le maître de tous les bourreaux; personne 
ne le surpasse, quand il s'agit de frapper de terreur, de torturer, de 
tyranniser.» — Sur l'Ecclésiaste, l'hérésiarque dit: «Ce livre aurait 
besoin d'être plus complet; il est tronqué; il n'a ni bottes ni éperons; 
il chevauche en chaussons absolument comme moi, quand j'étais 
encore moine. » — Sui- Judith et Tobie: «Judith, ce me semble, 
n'est qu'une tragédie qui nous apprend quelle est la fin des tyrans. 
Quant à Tobie, c'est une comédie où l'on parle beaucoup des femmes 
et qui renferme bien des choses risibles et folles. » — Sur l'Ecclé- 
siastique: «L'auteur de ce livre était un bon prédicateur de la loi 



28 § 303. — DIÈTE DK WORMS. 

ment Worms avec un sauf-conduit de vingt et un jours. 
Mais à peine en route, et probablement comme on en était 
convenu, il fut arrêté par les ordres de Frédéric, électeur 
de Saxe (1), et mené au fort de Wartbourg, près d'Eise- 
nach, où du mois de mai 1521, jusqu'au 8 mars 1522, il 
vécut déguisé, s'occupant assez activement, entre autres 
d'une traduction de la Bible, arrangée selon les besoins de 
son système. Nous avons vu ailleurs que ce n'était pas la 
première traduction qui paraissait. 

La diète publia un nouvel édit [26 mai 1521] qui mettait 
Luther au ban de TEmpire, ordonnait à tous les sujets de 
le livrera l'empereur, d'anéantir ses écrits sous des peines 
graves. La Chambre impériale de Nuremberg était chargée 
d'exécuter l'arrêt contre Luther, et l'on crut généralement 
que tout était terminé. Ce n'était pas l'opinion de l'Espa- 
gnol Alphonse Valdez (2), qui avait dit : « Voilà le com- 
» mencement d'une longue lutte ! » 

ou un juriste, et il enseigne la manière de se bien comporter à 
l'extérieur; mais ce n'est pas un prophète, et il ne sait absolument 
rien du Christ. » — Sur le livre II des Machabées : « Je suis telle- 
ment l'ennemi de ce livre et de celui d'Esther, que je voudrais qu'ils 
n'existassent pas, parce qu'on y trouve une foule de juiveries et de 
corruptions païennes. » — Sur les quatre Évangiles: « Les trois autres 
évangélistes ayant beaucoup plus parlé des œuvres du Seigneur que 
de ses paroles, l'Evangile de saint Jean est le seul vraiment tendre, 
le seul véritable Évangile, celui qu'il faut préférer de beaucoup aux 
autres. De même, les Épîtres de saint Pierre et de saint Paul sont 
au-dessus des trois autres évangélistes. » — Sur l'Épitre aux hé- 
breux : « Nous ne devons pas nous arrêter si nous rencontrons sur 
notre route un peu de bois, de foin et de paille. » — Sur l'Épitre de 
saint Jacques : «C'est pourquoi l'Epitre de saint Jacques est une 
véritable épîtrede paille en regard des épîtres de saint Paul; elle ne 
renferme rien qui rappelle la manière évangélique.» — Sur l'Apoca- 
lypse: «Je ne trouve absolument rien d'apostolique, ni de prophé- 
tique dans ce livre. Car les apôtres n'ont pas coutume de parler en 
figure: ils prophétisent en termes clairs et nets. Que chacun en pense 
ce que lui dicte son esprit; pour moi, mon esprit y répugne, et cela 
me sullit pour le repousser. » 

(1) Voyez là-dessus les Lettres de Luther, dans de Wette, t. II, p. 
3, 7, 89. 

(2) Ep. ad Petrum martyrem : « Habes hujus tragœdiae, ut quidam 
volutit, finem, ut egomet mihi persuadeo, non finem, sed initium ; 
aam video Germanorum animos graviter in sedem Romanam con- 
citari. » Cf. d'autres lettres de ce Valdez dans Lessing, 1. cit. Lorsque 
que le légat du pape, Chieregati, lit observer que, si la Hongrie était 



§ 304. — MORT DE LÉON X. 29 

Malheureusement les dissensions civiles de l'Espagne, la 
guerre longue et acharnée contre la France, attirèrent l'at- 
tention et les forces de l'empereur, et l'empêchèrent de 
s'opposer énergiquemont aux troubles religieux de l'Alle- 
magne. Aussi l'édit de Worms ne fut exécuté que dans les 
propres États de l'empereur, dans ceux de son frère Ferdi- 
nand, de l'électeur de Brandebourg, du duc de Bavière, du 
duc George de Saxe et de quelques princes ecclésiastiques; 
partout ailleurs il resta sans effet, parce qu'on pensait que 
cette controverse n'était qu'une lutte contre la tyrannie ro- 
maine qu'on espérait renverser. Au milieu de ces graves 
circonstances, la condamnation d'une série de propositions 
tirées des écrits de Luther, par l'Académie de Paris et 
quelques autres universités, fit peu d'impression : elle pro- 
voqua seulement les plus inconvenantes répliques de la 
part de Luther, que son séjour à la Wartbourg n'avait 
nullement modifié (1). 

§ 30-1. — Mort de Léon X. Son caractère. 

Cf. t. II, § 274, et Audin, Vie de Luther (Cour de Léon X). Cf. le Sion, 
1839, n° S5, livr. de juillet. 

Pour estimer à sa juste valeur l'autorité de Léon X et l'in- 
fluence de son pontificat, il faut se rappeler qu'il abolit la 
Pragmatique-Sanction de France (2), qu'il termina le con- 
cile de Latran [1517], qu'il entama les négociations dans 
l'affaire de Luther par ses deux représentants, Gajetan et 
Miltitz ; il ne faut pas oublier enfin la position qu'il prit en 
face de l'empereur Charles- Quint et de son ambitieux rival, 
François I er . Il se montra, sous ce rapport, non pas irré- 
solu, mais prudent et mesuré, accordant tour à tour sa fa- 
veur au vainqueur du moment, tenant, trop souvent, plus 
à la possession d'une province qu'à la véritable prospérité 
de l'Église. Grand, noble, généreux envers les artistes et 

perdue, l'AUemague tomberait également sous le joug turc, il lui 
fut répondu: « Nous aimerions mieux servir les Turcs que vous, qui 
servez le dernier et le plus grand ennemi de Dieu, ainsi que l'abo- 
mination elle-même. » 

(lj Riffel, t. I, p. 304 sq. 

(2) Voyez t. II p. 273, sub fine. 



30 5 ^05. — DIÈTK DE NUREMBERG 

les savants, il les protégeait, non par vanité, mais par goût, 
par conviction et avec connaissance de cause. Aussi fit-il 
renaître dans Rome le siècle d'Auguste. Mais il était plus 
artiste que pontife, plus dévoué aux lettres qu'à la vertu, 
et c'est ce qui explique en partie sa conduite irrésolue à 
l'égard de Luther. La religion n'étant point pour lui l'af- 
faire la plus importante, il avait peine à se figurer que 
d'autres s'exposassent à tant de périls dans le seul intérêt 
de la religion. Son pontificat fut, il est vrai, des plus bril- 
lants, mais non des plus heureux pour l'Eglise. Sa prodi- 
galité exagérée occasionna en partie les désolantes contro- 
verses du siècle sur la religion et rendit fort difficile la posi- 
tion de son successeur à Rome [f 1 er décembre 1521] (1). 



§ 305. — Diète de Nuremberg, fixée au 1 er septembre 1522. 

Rai/nald. Ann. ad. ann. 1522. Menzel, 1. cit., P. I, p. 105 sq. Walch, 
Œuvres de Luther, t. XV, p. 2504 sq. Riffel, t. I, p. 378 sq. Corres- 
pond, du pape Adrien VI avec Érasme. Francf., 1849. 

L'invasion imminente des Turcs ayant fait convoquer la 
nouvelle diète, le pape Adrien "VI résolutd'en profiterpour 
la solution de la controverse religieuse. D'un caractère en- 
tièrement opposé à celui de son prédécesseur Léon X, pro- 
fondément religieux, vrai prê re, simple dans ses mœurs, 
Adrien, prit, pour ainsi dire, en horreur les trésors artis- 
tiques de Rome, qui lui semblèrent la résurrection des 
idoles du paganisme. Ce sentiment, hautement exprimé, 
heurta naturellement les Romains, encore enthousiastes 
du règne de Léon X. Le mécontentement augmenta 
bien plus encore lorsque Adrien fit publier, par son légat 
Chieregati, à la diète de Nuremberg, que, «pour répondre 
» aussi bien à ses penchants qu'à son devoir, il apporterait 
» toute sa sollicitude aux changements qu'il fallait intro- 
» duire, d'abord dans la cour pontificale, d'où sortait peut- 
» être tout le mal de l'Église, afin que l'amendement et le 
» salut se répandissent, comme la corruption, de haut en 
» bas ; » avouant ainsi ouvertement les fautes de la pa- 

(1) Voir l'appendice à 1 fin de ce vol. n° 1, 



KIXÉE AU 1 er SEPTEMBRE 1522. 01 

pauté, et promettant de corriger les abus, sans pouvoir 
cependant devancer le temps nécessaire à cet effet. Per- 
suadé que des ignorants pouvaient seuls admettre la doc- 
trine déraisonnable et insipide de Luther (1), que l'insur- 
rection contre l'antique foi ne provenait que de l'oppression 
soufferte par le peuple, il espérait calmer et gagner les 
esprits par ces paternelles promesses, et insista, auprès de 
la diète, pour qu'on prît des mesures vigoureuses contre 
Luther ; car, ajoutait-il prophétiquement, la révolte contre 
l'autorité spirituelle se tournera bientôt contre l'autorité 
temporelle elle-même. On méconnut l'avis et l'oracle du 
pape ; on triompha de ses aveux sur les fautes de la pa- 
pauté et de sa promesse d'abolir les abus de l'Église. On 
reprit les cent griefs contre le Saint-Siège ; on demanda 
avec instance la convocation d'un concile œcuménique dans 
une ville d'Allemagne, où l'on s'occuperait des intérêts gé- 
néraux de l'Église d'abord, puis de la controverse reli- 
gieuse excitée par Luther. Jusqu'à ce jour, disaient les 
États, ils n'avaient pu exécuter l'arrêt qui mettait Luther 
au ban de l'Empire, de peur d'un soulèvement populaire. 
Cependant ajoutaient-ils, tièdement, ils arrêteraient de 
tout leur pouvoir la propagation orale et écrite de la nou- 
velle doctrine, jusqu'à la tenue du concile, et soutien- 
draient les évêques qui prononceraient des peines cano- 
niques contre les ecclésiastiques mariés. A la vue de ces 
dispositions imprudentes et malveillantes à la fois, le légat 
abandonna la diète, et Adrien s'en plaignit avec une pater- 
nelle sévérité (2), et une douleur si vraie et si profonde 
qu'il semblait accablé du poids et de la responsabilité de 
toutes les fautes de ses prédécesseurs. Adrien, non content 
de parler, se mit à l'œuvre et voulut arrêter dans Rome 

(1) Dans une lettre qu'il écrivit étant encore cardinal, il dit à pro- 
pos de Luther: « Qui sane tam rudes et palpabiles hsereses mihi 
prse se ferre videtur, ut ne discipulus quidem theologiœ, ac prima 
ejus limina ingressus, ita labi merito potuisset... Miror valde quod 
homo tam manifeste tamque pertinaciter in fide errans, etsuas haereses 
somniaque diffundens, impune errare, et alios in perniciosissimos 
errores trahere irnpune sinitur. » (Burmanni Analecta hist. de Hadr. 
VI. Traj , 1727, in-4, p. 447. 

(2) Lettres aux villes de Breslau et de Bamberg, et au prince élec- 
teur de Saxe. Cf. Raynald. ad. ann. 15*3, n° 73-86. 



32 § 306 — EFFORTS DE MÉLANCHTOX ET DE LUTHER 

les dilapidations de ses prédécesseurs, en cassant beaucoup 
de fonctionnaires inutiles ; mais il excita par là le plus vio- 
lent mécontentement et ne fut pas plus heureux dans ses 
efforts pour défendre l'île de Rhodes contre les Turcs [25 
décembre 1522]. La douleur de voir échouer ses plus no- 
bles projets lui arracha bientôt la vie. » Qu'un pape est 
» malheureux 1 s'écria-t-il en mourant, puisqu'il ne peut 
» faire le bien, même quand il le veut ! » Les Romains 
exprimèrent leur joie grossière et indigne par l'inscription 
qu'ils mirent, le jour de sa mort [14 septembre 1523], sur 
la porte de son médecin (1). 

§ 306. — Efforts de Mélanchthon et de Luther pour répandre 
les nouveaux principes. 

Après la diète de Worms, Mélanchthon publia ses Hypo- 
thèses [Hypothèses theologiœ seu Loci communes rerum theo- 
logicarum) [1521]. Elles présentaient dans un beau langage 
tout l'ensemble de la doctrine de Luther (2). Mélanchthon 
combat d'abord systématiquement la liberté humaine : 

« L'adultère de David et la trahison de Judas sont l'œuvre 
« de Dieu, aussi bien que la vocation de Saint-Paul (3). a 
Il soutient, en l'exagérant outre mesure, la doctrine de la 
prédestination, et admet pour tout homme une inspiration 
immédiate. Luther avait déclamé, dans les universités, 
contre la philosophie d'Aristote et sa méthode. Mélanch- 
thon exprime formellement le désir de voir rejeter du 
monde les Œuvres de Platon. Pour accomplir à la lettre la 
parole de l'Écriture : « Tu mangeras ton pain à la sueur 

(1) Liberatori patriae S. P. Q. R. — L'épitaphe faite pour lui par 
ses amis lui rend plus de justice: «Ci-git Adrien VI, qui regarda 
comme son plus grand malheur d'être obligé de régner. » Ainsi que 
cette autre d'un habitant des Pays-Bas: « Combien il importe pour 
le meilleur et le plus loyal des hommes de vivre dans un temps plu- 
tôt que dans un autre ! » 

(2) Prima edit. Vit., 1521, in-4, et deux autres éditions iû-8. Augusti 
etfit. Lipsiae, 1821 ; Strobel, Hist. littér. de Phil. Melanchton, Locis 
theologicis. Altdorf et Nuremb., 1776. 

(3ï II dit dans son commentaire sur l'Épltre aux Romains : « Hrec 
sit certa sententia, a Deo fieri omnia, tarn bona quam mala. Nos di- 
cimus p.or. solum permittere Deum creaturis ut operentur, sed ip- 



POUR RÉPANDRE LES NOUVEAUX PRINCIPES 33 

» de ton front, » il se met en apprentissage chez un bou- 
langer. Du reste, Mélanchthon témoigne le plus souvent un 
grand mépris des écrivains ecclésiastiques les plus remar- 
quables, et auxquels il est, sans aucun doute, inférieur en 
intelligence et en profondeur. Les questions qu'il traite le 
plus explicitement sont celles de la liberté, de la grâce, de 
la prédestination, si importante pour la théorie de la foi et 
de la justification. Plus tard seulement, dans les éditions 
postérieures, il exposa la doctrine de la Trinité et de l'In- 
carnation, telle qu'elle ressort des symboles des six pre- 
miers conciles œcuméniques (1). 

Ce que Mélanchthon fit, par son livre, pour le monde 
savant, Luther chercha à le réaliser pour le peu île, en 
publiant sa traduction du Nouveau Testament [1522]. Il 
eut l'air, et s'en vanta avec une rare jactance, « d'avoir 
» été le premier à tirer la Bible de dessous les bancs de 
» l'école ; » prétention que, plus tard, Zwingle repoussa 
rudement en lui écrivant : « Tu es injuste en te vantant 
» ainsi ; car tu oublies ceux qui nous ont fait connaître la 
» sainte Ecriture par leurs traductions: Érasme, de nos 
» jours, Valla, il y a quelques années, et le pieux Reuchlin, 
» et Pélican, sans lesquels ni toi ni d'autres ne serviriez à 
» grand'chose. Je t'épargne, cher Luther ! et beaucoup ; 
» car tu mériterais de plus rudes leçons pour toutes les 
» vanteries dont regorgent tes livres, tes lettres et tes dis- 
» cours. Tu sais bien, tout en te prônant si fort, qu'avant 
» toi il y avait un grand nombre de savants et de philoso- 
» phr<= anf'^ment habiles que toi. » Luther, pour réfuter 
tout ce qu'on lui objectait contre le danger delà lecture de 



sum omnia proprie agere, ut sicut fatentur proprium Dei opus fuisse 
Pauli vocationem, ita fateautur opéra Dei propria esse, sivequœ me- 
dia vocantur, ut comedere, sive quce mala sunt, ut Davidis adulterïum : 
constat enim Deum omnia faceie, non permissive, sed potenter, id 
est Utsite/ws proprium opus Judœ proditio sicut Pauli vocalio. » (Chem- 
nit. Loci theolog. edit. Leyser, 1615, P. I, p. 173.) Dans les éditions 
postérieures du Comment, de Melanchton on a omis ce passage. 
_ (1) Luther dit à propos de cet écrit: « C'est un cher et noble petit 
livre qui mérite de vivre éternellement. » Et ailleurs : « C'est le meil- 
leur qui ait été écrit depuis les temps apostoliques.» Non SDlum 
îaimortalitate sed etiam canone ecclesiastico dignum. 



Si § 307. — DIÈTE 

a Bible accordée à tout le monde, dit : « Si quelqu'un 
» vous attaque, et prétend que l'Ecriture est obscure, 
» qu'il faut s'aider des commentaires des Pères, vous ré- 
» pondrez : Cela n'est pas vrai ; il n'a pas été écrit sur la 
j) terre de livre plus clair que la Bible. » 

§ 307. — Diète de Nuremberg [1524]. 
Pallavicini, Hist. Conc. Trid., lib. II, c. 10. Raynald., ad ann. 1524. 

Clément VII succéda au pape Adrien [19 novembre 1523- 
34]. Il appartenait aux humanistes. C'était un homme pru- 
dent, réfléchi, de bonne volonté, qui, ne marchant qu'avec 
une grande circonspection et pesant toujours exactement 
d'avance toutes les circonstances, paraissait fourbe et dis- 
simulé plutôt que convaincu et résolu (1). Il reconnut 
bientôt que les troubles religieux de l'Allemagne deman- 
daient un remède prompt et vigoureux, et renvoya son lé- 
gat Campeggioàladiète de Nuremberg. Celui-ci s'aperçut 
en route des mauvaises dispositions des peuples contre le 
pape. Arrivé à la diète, il fut étonné de n'y point trouver 
encore l'électeur Frédéric de Saxe, le principal protecteur 
du luthéranisme, qu'il espérait ramener par son éloquence 
et en lui remettant un bref bienveillant du Saint-Père. Il fit 
connaître aux États de l'Empire que le souverain pontife 
considérait les cent griefs, non comme la voix de la nation 
allemande, mais comme une machination des ennemis du 
Saint-Siège, ce qui excita de vives réclamations. Tout ce 
qu'il put obtenir, à la fin de la diète, ce fut la promesse, 
tant de fois réitérée, que les Etats exécuteraient, autant 
que possible, l'édit de Worms ; que chaque autorité s'op- 
poserait vigoureusement à la propagation des écrits inju- 
rieux à l'Église, et que les griefs contre le Saint-Siège se- 
raient de nouveau examinés et pesés à la prochaine diète 
de Spire, après une consultation d'hommes savants et ex- 
périmentés (2). Clément VII se plaignit amèrement de cette 
équivoque et injurieuse conclusion. Les États, observait- 

(1) Voir Ranke, Suppl. aux papes romains, p. 43, sur le caractère 
de Clément VII. 

(2) Voyez le recez du 18 avril 1824, dans les Archives des diètes 



DE NUREMBERG (1524). 35 

il, semblaient se moquer de l'autorité impériale et compro- 
mettaient, en n'exécutant pas le décret de Worms, les 
droits de l'empereur bien plus que la dignité du Siège 
apostolique (1). C'est ce que l'empereur sentait aussi, et 
c'est pourquoi il ordonna qu'on observât strictement l'édit 
de Worms contre Luther, ce second Mahomet, sous peine 
d'être jugé comme criminel de lèse-majesté et d'être mis 
au ban de l'Empire. 

Quelque justes et nombreux que fussent les motifs du 
pape et de l'empereur pour se plaindre de la conclusion de 
la diète, elle mécontenta également Luther. Sa vanité blessée 
éclata par de violentes plaintes contre l'ingratitude dont on 
payait son entreprise hardie. Alors seulementles adversaires 
de Luther, effrayés des conséquences pratiques de sa doc 
trine et de sa révolte (2), prirent des mesures plus décisives. 
Le légat du pape chercha à rapprocher l'Autriche et la Ba- 
vière, malgré leur ambitieuse politique et parvint à conclure 
une alliance à Ratisbonne [15 juin 1524], entre l'archiduc 
Ferdinand, les duc Guillaume et Louis de Bavière, et douze 
évêques de l'Allemagne méridionale pour le maintien des 
institutions de l'Église catholique et l'exécution des décrets 
de Worms et de Nuremberg. On devait ne pas tolérer de 
prêtres mariés, ne point permettre aux jeunes Allemands 
d'étudier à Wittenberg, et s'opposer vigoureusement à tout 
ce qui pourrait servir à la propagation de l'hérésie. A Des- 
sau, au nord de l'Allemagne, les adversaires de Luther 
s'étaient également concertés sur les moyens de détruire le 
luthéranisme. De son côté, le landgrave, Philippe de Hesse, 
attira à son parti et à une alliance conclue à Torgau [4 mai 
1526] par les princes protestants, pour la défense du lu- 
théranisme dans leurs États, le nouvel électeur de Saxe, 
Jean le Constant [dep. le 5 mai 1525]. Bientôt s'y joi- 
gnirent Mecklembourg, Anhalt, Mansfeld, la Prusse et les 
villes de Brunswick et de Magdebourg. Ainsi fut posé le 
fondement de la séparation de l'Allemagne catholique et 
protestante. 

impériales publiées par Lunig, P. gent. cont. I, p. 445 ; Walch, t. XV. 
p. 2674. 

(1) Cf. Raynald. ad ann. i524, n° 15 sq. 

(2) Voyez le paragraphe suivant. 



30 g 308. — LES NOUVEAUX PRINCIPES 

Si jamais le pape Clément devait s'unir étroitement à 
l'empereur, qui seul avait la force et la volonté de maintenir 
l'Église catholique en Allemagne, c'était alors. Il eut néan- 
moins le malheur de lancer un bref hostile contre Charles- 
Quint (1) et de conclure avec François I er une alliance dont 
les conséquences furent un double siège, une horrible dé- 
vastation de Rome, et d'indignes outrages infligés à la pa- 
pauté par les troupes impériales [6 mai 1527]. 

§ 308. — Les nouveaux principes dans leurs conséquences 
pratiques; troubles de Carlostadt à Wittenberg; les Ana- 
baptistes, la guerre des paysans. 

Les principes de Luther passèrent de ses écrits dans la 
vie pratique. Il avait, dès 1320, du haut de la Wartbourg, 
jeté dans la masse ses écrits incendiaires sur les Vœux mo- 
nastiques et les abus des Messes. Aussi vit-on peu après Bar- 
thélémy Bernhardi, curé de Kemberg, se marier (2). Les 
moines augustins de Wittenberg, confrères de Luther, dé- 
clarèrent nuls et sans valeur leurs vœux et les règles de 
l'ordre. Carlostadt, à la tête d'une troupe fanatique, ren- 
versa les autels, introduisit la langue allemande dans le 
culte divin, donna la communion sous les deux espèces, 
sans confession préalable. A Zwickau, des faits analogues se 
renouvelèrent; on rejeta même le baptême des enfants, 
comme n'étant pas plus fondé sur les saintes Écritures que 
tout ce que Luther avait rejeté par le même motif, puisqu'il 
est dit : « Quiconque croira et sera baptisé sera sauvé. » 
Nicolas Storch rassembla autour de lui douze apôtres et 
soixante-dix disciples; il se rendit, avec les premiers, à Wit- 
tenberg, et y parla sur le ton d'un prophète. Mélanchthon 
lui-même, ne pouvant répondre à leurs objections contre le 
baptême des enfants, ne savait pas trop s'il ne fallait pas 
admettre la doctrine des anabaptistes, comme fondée sur 
l'Écriture sainte, et il ne la rejeta que plus tard, quand ces 

(1) Voyez. dans Raynald. ad ann. 1526, n° 6, et l'apologie de l'em- 
pereur, Goldasti Polit. Imp. P. XXII, p. 990 sq., et partiellement 
dans Raynald. loco cit., n° 22. 

(2) J. G. Wolter, prima gloria Olerogamia? restitutœ Luthero vin- 
dicata. Neost. ad 0., 1767, in-4. 



DANS LEURS CONSEQUENCES PRATIQUES. 37 

prophètes visionnaires lui parurent par trop ridicules. Par 
contre ils avaient gagné Carlostadt, Martin Cellarius, l'ami 
de Mélanchthon, le moine Didyme et d'autres. Didyme, du 
haut de sa chaire, conseilla aux parents d'éloigner leurs en- 
fants de toutes les études profanes. Carlostadt déclara la 
guerre à toutes les connaissances humaines, courant lui- 
même dans les ateliers pour se faire expliquer la sainte Écri- 
ture par des hommes simples, que la réflexion et la science, 
disait-il, n'en avaient pas encore rendus incapables. L'uni- 
versité commença à se dissoudre. Les hérésiarques furent 
eux-mêmes effrayés de ces excès, qu'ils craignirent voir 
servir de prétexte au duc George de Saxe pour empêcher 
toute réforme dans l'Église. En vain Luther, sur la demande 
de Mélanchthon, envoya une instruction sur la nécessité 
d'éprouver les esprits ; les désordres continuèrent. Alors 
Luther, contre l'avis de Frédéric de Saxe, abandonna le 
château de Wartbourg, et vint, avec une singulière con- 
fiance, à Wittenberg [8 mars 1522]. « Je vais à Witten- 
» berg, écrivait-il à Frédéric (1), sous une protection bien 1 
» plus haute que celles des princes électeurs. Je ne pense 
» point à vous demander votre appui. » Dès son arrivée, 
Luther, comme il le dit, « donna sur le museau des vision- 
» naires, » et prêcha, pendant huit jours, contre ces sau- 
vages perturbateurs, ces iconoclastes, dans des discours 
populaires faits de mains de maître. Il déclara : « Que tout 
» moyen violent et prématuré, pour hâter le moment où la 
» religion serait mieux connue, était contraire à l'Évangile 
» et à la charité chrétienne, et que les changemements ex- 
» térieurs, dans les choses ecclésiastiques, ne devaient s'o- 
» pérer qu'après que les esprits seraient convaincus de la 
» nécessité de ces changements. » 

Luther se vit alors en face de sa doctrine et de sa con- 
duite, et il frémit un moment en lui-même. Mais il se remit 
bientôt, se précipita dans la voie des violences et des révo- 
lutions qu'il avait tout à l'heure si rudement combattues, 
déclama contre les vœux monastiques (2), et n'eut pas honte 



(1) De Wette, lettres de Luther, t. II, p. 137 sq. 

(2) Courtes conclusions sur les vœux et sur la vie des monastères, 
dans Walch, t. XIX, p. 79G. 



38 § 308. — LES NOUVEAUX PRINCIPES 

d'écrire : « Qu'on dise à Dieu : Je te promets de t'offenser 
» toute ma vie ; ou qu'on lui dise : Je te promets de garder 
» toute ma vie la pauvreté et la chasteté, afin de devenir 
» juste et saint, c'est tout à fait la même chose ! Il faut donc, 
» disait-il, non-seulement rompre des vœux pareils, mais 
» punir sévèrement ceux qui les föntet détruire les couvents, 
» pour empêcher de les faire. » 

Les moines ne comprirent que trop bien les sermons de 
Luther. On les vit en masse abandonner leurs couvents, 
prendre des femmes et devenir d'ardents luthériens. Luther 
s'aperçut bientôt que ces moines, poussés par les passions 
du ventre et de la chair, « corrompaient singulièrement la 
» bonne odeur de l'Évangile. » Mais il ne pouvait plus s'ar- 
rêter. Il travaillait avec ardeur à abolir la messe, parce que 
son esprit n'admettait pas l'idée du renouvellement du sa- 
crifice. « Vous n'avez envie, dit-il au chapitre de Witien- 
» berg, qui résistait à ses instances, en conservant la messe, 
» que de tenir tout prêt îe moyen de former des sectes et des 
» schismes nouveaux. » Ses adhérents allaient plus loin : 
» La prêtraille, les diseurs de messe méritent la mort tout 
» aussi bien qu'un profanateur ou un blasphémateur public, 
» qui maudit Dieu et ses saints dans la rue. >) Ce fut par des 
violences inouïes que Luther parvint à abolir le canon de la 
messe [novembre 1525] : il ne conserva que l'élévation. 

Cependant les écrits allemands de Luther remuaient 
non-seulement les prêtres et les moines, mais encore les 
masses populaires. Les nouveaux prédicants fanatisaient le 
peuple, politiquement opprimé sous certains rapports, par 
leurs idées sur la liberté évangélique. « Je les vois, dit 
» Érasme, sortant de leur prêche, les traits hagards, le 
» regard menaçant, comme des gens échauffés par des 
» discours sanguinaires. Ce peuple évangélique est toujours 
» prêt à en venir aux mains ; il aime les batailles non moins 
» que les disputes. » 

Luther avait appelé le peuple à secouer le joug des prê- 
tres et des moines. Les paysans appliquèrent le conseil, en 
refusant de payer les redevances dues aux évêques et aux 
couvents. En vertu delà liberté évangélique, ils se croyaient 
autorisés à rejeter toute institution gênante ou pénible, à 
s'insurger contre les princes, qu'on leur représentait, sur- 






DANS LEURS CONSEQUENCES PRATIQUES 39 

tout quand ils demeuraient fidèles à l'Église catholique, 
comme des tyrans et des persécuteurs de l'Evangile. Ainsi 
les paysans exeiiéset fanatisés par les prédications des sec- 
taires, plutôt que poussés à bout par la tyrannie des nobles, 
eu vinrent peu à peu à une insurrection formelle, qui se 
répandit promptement à travers la Suisse, les contrées du 
Rhin, la Franconie, la Thuringe et la Saxe. Ils allaient en 
troupes nombreuses, pillant, brûlant les couvents, renver- 
sant les châteaux, commettant partout d'effroyables cruau- 
tés. En Thuringe, ils avaient à leur tête Thomas Münzer, 
qui, chassé d'Altstadt, qu'il avait troublé par des prédica- 
tions révolutionnaires contre les autorités et par la destruc- 
tion des autels catholiques, avait été curé de Mulhouse, où 
il avait proclamé l'égalité naturelle de tous les hommes, 
l'abolition de toute autorité et l'érection d'un nouveau 
royaume, uniquement composé de justes. 

De divers côtés on avait vu de simples paysans s'ériger eu 
prédicateurs, car on leur avait enseigné que chacun est libre 
d'annoncer la parole de Dieu. Aussi en tête de leurs plaintes, 
formulées en douze articles, ils demandaient pour chaque 
paroisse le droit d'élire et de déposer son pasteur. Us s'adres- 
sèrent à Luther, et prièrent l'homme qui, armé de la sainte 
Écriture, avait tenu tête aux plus hautes puissances de la 
terre, de défendre leur entreprise. Luther, fort embarrassé, 
répondit par une exhortation (l) adressée à la fois aux 
princes et aux paysans, que dans le commencement il nom- 
mait « Mes chers messieurs et frères. » Avec sa déloyauté 
ordinaire, il rendait responsables de la révolte des paysans 
les évêques et les princes catholiques, « qui ne cessaient, 



(i)Walch, t. XVI, p. 5 sq.; t. XXI, p. 149sq. Sartorius, Essai d'une hist. 
de la guerre des paysans. Berlin, 1795. Wachsmuth, la Guerre des 
paysans allemands. Leipzig, 1834. Zimmermann, Hist. générale de la 
guerre des paysans. Stuttg. 1843, 3 vol. Bensen, Hist. de la grande 
guerre des paysans dans la Franconie orientale, d'après les sources. 
Erlangen, '840. Il sera surtout bon de consulter les travaux suivants : 
Causes de la guerre des paysans allemands (Feuilles histor. et polit., 
t. VI, p. 321 sq.); la Guerre des paysans, son caractère et ses parti- 
sans (loco cit., p. 44y-469); Système de défense contre les paysans 
(loco cit., p. 527-344); Manifeste et projet de constitution dos pay- 
sans (ibid. p. 641-664); Rapports de Luther avec les paysans (ibid., 
t. VII, p. 170-192) ; Cunf. aussi Riffel, t. I, p. 508-581. 



40 § 308. — LES NOUVEAUX PRINCIPES 

» disait-il, de se déchaîner contre l'Évangile. » L'exhortation 
de Luther, on devait s'y attendre, ne produisit aucun effet. 
Les dévastations, les cruautés des paysans augmentaient de 
jour en jour (Weinsberg!); et comme on objectait à Luther, 
qu'il est plus facile d'allumer un incendie que de l'éteindre, 
il publia un écrit ((contre ces paysans pillards etmeurtriers,» 
dans lequel il suppliait les princes de ne pas pratiquer plus 
longtemps la patience et la miséricorde, mais de prendre la 
résolution tous et chacun, tant qu'ils se sentiraient une 
goutte de sang dans les veines, « d'assommer, comme des 
» chiens enragés, ces paysans damnés, qui appartenaient 
» corps et âme au diable. » 

Et c'était Luther qui, après avoir provoqué, excité, égaré 
ce malheureux peuple, demandait qu'on ne lui fît ni grâce 
ni quartier ! Et Mélanchthon lui-même, bien autrement posé 
et réfléchi que son maître, marchait résolument sur ses 
traces, en répondant au prince Louis, margrave palatin du 
Rhin, qui, désireux d'épargner le sang du peuple et de 
rétablir l'ordre, demandait l'avis du théologien sur les douze 
articles. Il faudrait, disait Mélanchthon dans un « traité 
» contre les douze articles des paysans [1525], » qu'un 
peuple aussi grossier et aussi ignorant que le peuple alle- 
mand eût beaucoup moins de liberté encore qu'on ne lui en 
accorde; ce que l'autorité fait, ajoute-t-il, pour combattre 
les réclamations des paysans, elle le fait bien; si, par consé- 
quent, elle perçoit des redevances sur les forêts et les biens 
communaux, personne ne peut s'y opposer; si elle prend 
la dîme aux églises et l'attribue à d'autres, il faut que les 
Allemands le trouvent bon et s'y accommodent, tout comme 
les Juifs ont dû se laisser prendre les richesses du temple 
par les Romains. 

Ainsi, dit Bensen (§ 19, loco cit.), « tandis que jamais 
l'Église catholique, n'autorisa, du moins en théorie, l'op- 
pression de la part des prêtres et des princes, et que tou- 
jours elle défendit vigoureuseusement, et le plus souvent 
victorieusement, les droits des individus et des peuples, 
même contre les empereurs, les réformateurs évangéli- 
que sméritent le juste reproche d'avoir, les premiers, prê- 
ché et enseigné, parmi les Germains, la doctrine de la 
servitude et le droit du plus fort. » 



DANS LEURS CONSÉQUENCES PRATIQUES. 4ï 

Les conseils de Luther et de Mélanchthon encourageant 
le landgrave Philippe de Hesse, Henri, duc de Brunswick, 
et George, duc de Saxe, ces princes se mirent en cam- 
pagne, et la nombreuse armée des paysans fut anéantie 
[15 mai 1525]. Münzer fut pris et exécuté, après avoir 
subi un long interrogatoire et de cruelles tortures. Il ab- 
jura ses erreurs avant de mourir, revint à la foi de l'Église 
catholique, conjura les princes d'agir avec justice et dou- 
ceur envers le pauvre peuple, et exhorta les paysans à 
l'obéissance envers les puissances établies (1). Mais Lu- 
ther, que l'on considérait comme l'auteur de la perte des 
paysans, contre lesquels il avait excité les princes (2), en 
même temps qu'il pouvait être regardé comme le moteur 
de leur révolte par les principes qu'ils avaient puisés dans 
ses ouvrages, s'attira le mécontentement général. L'in- 
fluence de Luther dans le soulèvement des paysans s'était 
clairement montrée dans la rédaction des trente griefs 
des paysans, dont quelques-uns étaient des propositions 
textuellement tirées des écrits allemands de Luther, et 
dont le vingt-huitième jurait inimitié à tous les adver- 
saires du réformateur. Aussi Érasme lui écrivait-il : « Nous 
recueillons maintenant les fruits de ton esprit. C'est le 
propre de la parole de Dieu, dis-tu, de produire des ré- 
sultats divers. Oui, mais je pense que cela dépend de la 
manière dont on prêche cette parole. Tu désavoues les ré- 
voltés ; mais ils te reconnaissent comme leur père et leur 
docteur, et l'on n'ignore plus que les gens qui n'avaient à la 
bouche que le nom de l'Évangile ont été les instigateurs 
des plus horribles insurrections. » Il ne faut pas oublier 
qu'en 1522 Luther avait écrit, plein de joie, à Linck : 
« Partout le peuple se soulève; il a enfin ouvert les yeux; 
» il ne veut plus se laisser opprimer par la violence. » 

(1) Seidemann, Thomas Münzer, Biographie écrite d'après les ar- 
chives d'Etat du royaume de Saxe. Dresde et Leipzig, 1 842. Cf. Feuilles 
historiques et politiques. « Thomas Münzer, » t. VII, p. 238-256 et 
310-320. Riffel, t. I, p. 479-522. 

(2) Déjà Thomas Münzer, en réponse au langage incisif adressé 
par Luther aux paysans, avait parlé non moins vivement contre lui. 
IU'appelle « un ambitieux et rusé écrivassier, un fou orgueilleux, un 
moine éhonté, un docteur de mensonges, le docteur Ludibrius, le 
pape de Wittenberg, l'impie et l'homme de chair de Witlemberg, etc.» 



42 § 309. — HENRI VIII ET ÉRASME 

Mais en 4526 Luther n'était plus, comme il s'était d'abord 
annoncé, l'homme du peuple : c'était l'homme du pouvoir, 
le conseiller des princes. 

§ 309. — Henri VIII, roi d'Angleterre, et Érasme 
se déclarent contre Luther; Luther se marie. 

Henri VIII , roi d'Angleterre , s'était formellement 
rangé parmi les ennemis de Luther. Irrité de ses projets 
révolutionnaires, il avait invité l'empereur et l'électeur pa- 
latin Louis, dans une lettre du mois de mai 1521, à anéan- 
tir Luther et sa doctrine (1). Bientôt après, il descendit 
dans l'arène théologique, attaqua Luther par des sar- 
casmes et des arguments populaires assez habilement 
choisis, fit ressortir les contradictions du sectaire (2), et 
obtint, par sa vive polémique, du pape Clément, le titre de 
défenseur de la foi, qu'il avait ambitionné (defensor fidei). 
Cependant on fit trop de cas alors des œuvres du royal 
théologien, et de plates adulations allèrent jusqu'à les 
comparer aux œuvres de saint Augustin. Luther répondit 
en s'intitulant : « Luther, par la grâce de Dieu, ecclé- 
siaste de Wittenberg. » Sa réfutation fut un modèle de 
trivialité et de grossières injures (3). Henri, déjà las de ce 
genre de combat, en vint aux moyens politiques. 

Dans la suite de sa lutte contre cet ennemi plus puis- 
sant qu'habile, Luther fit preuve de la plus basse hypo- 
crisie. Quant il vit le schisme prêt à éclater entre Rome 
et Henri VIII, il espéra que ce prince s'unirait à ses efforts 
contre l'ennemi commun, et lui écrivit une lettre pleine 
d'adulation [1525], dans laquelle il rétractait ses anciennes 
attaques, et dont Henri VIII, qui ne les avait point encore 
pardonnées, profita pour mettre publiquement à nu la 

(1) Walch, Œuvres de Luther, t. XIX, p. 153 sq. 

(2) Cf. Adsertio VII Sacram. adv. Luther. Lond., 1521. Walch, P. 
XIX, p. 158. Cf. Riffel, t. I, p. 342-71, où se voit aussi la conduite de 
Luther à l'égard du duc George de Saxe. 

'3) Luther appelle Henri « un âne, un idiot, un rebut de pourceaux 
et d'ânes. Ne commenceras-tu pas bientôt à rougir? continue-t-il. 
Tu n'es pas un roi, tu es un blasphémateur, une vraie mâchoire de 
roi, Henri le fou, etc. » 



SE DÉCLARENT CONTRE LUTHER. 43 

duplicité de Luther et le bafouer aux yeux du monde en- 
tier (1). 

Depuis longtemps le savant Érasme s'était attiré la haine 
des moines par les sarcasmes qu'il avait lancés contre eux 
et la liberté mordante avec laquelle il avait attaqué les 
abus ecclésiastiques. L'espoir de voir l'entreprise de Lu- 
ther avancer la réforme dans l'Église l'avait porté à user 
de sa grande influence pour garantir Luther d'une con- 
damnationprécipitée (2). Aussi Luther avait-il humblement 
recherché son amitié, l'appelant « la gloire et l'espoir de 
l'Allemagne. » Mais Érasme devint inquiet, et se détourna 
formellement de l'œuvre luthérienne, lorsqu'il s'aperçut 
que, bien loin de hâter la réforme par un enseignement 
plus pur (3), on avait livré la vérité aux discussions d'un 
peuple ignorant, qu'on excitait au désordre et à la révolte, 
et que l'Église allait être déchirée par le schisme, comme 
l'Empire par l'anarchie. L'inquiétude d'Érasme était d'au- 
tant plus vive qu'il n'avait jamais méconnu la valeur réelle 
de Luther. « Plût à Dieu, écrivait-il au duc George de 
» Saxe, qu'il y eût moins de bon dans les livres de Luther, 
» ou que ce bien n'eût pas été corrompu par tant de ma- 
il lice! » On s'attendait généralement à voir Érasme des- 
cendre dans l'arène de la discussion ; on savait combien 
serait grave la position qu'il prendrait. Mais les princes et 
les prélats eurent bien de la peine à l'arracher au repos 
commode dont il jouissait, aux paisibles travaux de la 
science qu'il cultivait avec ardeur. Enfin, ne pouvant plus 
reculer, il attaqua l'ennemi et combattit franchement les 
principes du système luthérien ; « non, dit un protes- 
» tant (4), comme un servile défenseur de la cour romaine, 
» comme un aveugle adorateur de tous les préjugés con- 
» sacrés, non comme un ennemi personnel de Luther, 
» mais comme un paisible adversaire des opinions luthé- 

(1) Le Wette, t. III, p. 23 sq. Walch, t. XIX. p. 468 sq. Riffel, t. I. 
p. 355. 

(2) Voyez § 301. 

(3) On trouve l'opinon d'Erasme dans son écrit : De amicabili Ec- 
desiae concordia. Conf. Esch, sur Érasme (Manuel hist. do Raumer 
pour 1843). 

(4) Hist. de l'origine de la dogmatique protest., t. II, p. 112. 



44 § 309. — HEXJU VIII ET ÉRASME 

» riennes, qui proposait ses doutes et ses vues avec la ino 
» destie et la dignité du savant et du libre penseur. » 

Il réfuta d'abord la démonstration de Luther sur le li- 
bre arbitre, et prouva (1), l'Écriture à la main, la liberté 
de la volonté humaine. Luther se hâta de lui répondre 
avec la même violence qu'à Henri VIII (2). L'émancipa- 
teur prétendu de l'esprit humain, se posant en champion 
du serf arbitre, soutint hardiment (3) les propositions sui- 
vantes, dont le fatalisme semble tiré plutôt du Coran que 
de l'Évangile, et que Lessing appelle une erreur plus 
bestiale qu'humaine, un vrai et abominable blasphème : 
» La volonté de l'homme est semblable à un cheval. Que 
» Dieu la monte, elle va et veut comme Dieu veut et la 
» mène. Que le diable s'y asseye, elle court où le diable 
» l'emporte. Toutes choses arrivent d'après les décrets 
» immuables de Dieu. Dieu fait en nous le mal comme le 
» bien, et de même qu'il nous sauve, sans mérite de notre 
» part, il nous damne sans qu'il y ait de notre faute. Dieu, 
» disait-il, veut souvent secrètement le contraire de ce 
» que sa volonté manifeste ou exprime ; les apôtres n'ont 
» parlé qu'ironiquement de la liberté de la volonté hu- 
» maine. » Et là-dessus Luther, détournant les passages 
de l'Écriture de leur sens simple et naturel, se sert des 
textes les plus positifs sur la liberté pour prouver le 
serf arbitre de l'homme. « Que tou's mes écrits périssent, 
» écrivait-il en 1537 à Capiton, pourvu que mon traité 
» du serf arbitre et mes deux catéchismes subsistent ! » 

Ce procédé de Luther, cette arrogance impie firent 
sortir Érasme de son calme ordinaire, et dans un second 
écrit (4) son ton devint plus amer, sa plume plus incisive, 
et il découvrit sans ménagement l'ignorance réfléchie, 
l'arbitraire criminel de Luther. Celui-ci, pensant qu'il se- 
rait prudent d'enrayer la discussion, écrivit à Érasme une 



(1) De libero arbitrio diatribe, 1524 (Walch, t. XVIII p. 19-62.). 

(2) Luther appelle Erasme un incrédule qui porte en lui une truie du 
troupeau d'Èpicure. 

(3) De servo arbitrio ad Erasm. 1825 (Walch, t. XVIII, p. 20-50). 

(4) Hyperaspistes, diatr. adv. serv. arb. Luther. P. Ii, p. 526 sq. 
(Opp. edit. Çleric, t. X, p. 1249). Cf. sur cette dispute, Riffel, t. II, 
p. 250-98. 



SE DECLARENT CONTRE LUTHER. 45 

lettre pleine de flatterie, dans laquelle il prétendait avoir 
été trop loin. Cette lettre est perdue; on ne connaît que la 
réponse d'Érasme (1). Luther avait pris le même ton de 
modération, quelque temps auparavant, en écrivant à l'é- 
vêque de Meissen, Emser, et aux théologiens de Cologne, 
de Louvain et de Paris (2). 

C'est au milieu de tous ces débats, et pendant la malheu- 
reuse et sanglante guerre des paysans, que Luther avait 
déposé le froc monacal [décembre 1524], et s'était, à l'âge 
de quarante ans, marié avec Catherine de Bora [13 juin 
1525], que Bernhard Koppe avait enlevée du couvent de 
Nimptschen et amenée à Wittenberg (3). Mélanchthon lui- 
même, dans une lettre à Camérarius, ne put s'empêcher 
de marquer son étonnement et son inquiétude de cette 
démarche inconsidérée de Luther, et ses ennemis ne se 
firent pas faute d'en rire. « On a cru, dit Érasme à ce 
» sujet, que l'entreprise de Luther était une tragédie ; je 
» n'y vois, moi, qu'une comédie, où tout se termine, 
» comme toujours, par un mariage. » 

§ 310. — Luther. Organisation de l'Église luthérienne 
en liesse et en Saxe. 

Les débats soulevés par les sectaires menaçaient non- 
seulement le dogme et la constitution intime de l'Église, 
mais encore son organisation extérieure. Luther s'était 
efforcé, et il y était parvenu, de renverser le pouvoir, 
d'abolir la juridiction des évêques ; mais il n'avait rien mis 
à la place. On se demanda bientôt quelle devait être la 



(1) Ep. (edit. Cleric.) XXI, 28 : « Optarem tibi (Luthero) meliorem 
mentem, nisi tua tibi tam valde placeret. Mihi optabis quod voles, 
modo ne tuam mentem, nisi Dominus istam mutaverit. » 

(2) Cf. Riffel, loco cit., t. I, p. 108-111. 

(3) Engelhardt, Lucifer Wittebergens, ou l'Etoile du matin, c'est- 
à-dire Vie complète de Catherine de Bora. Landsh., 1749, 2 vol. Fr. 
Wach, Catherine de Bore. Halle, 1751, 2 vol. Conf. le touchant et 
beau récit de cet événement par Surius. ad an. 1525. Cf. Défense de 
Simon Lemnius, par Lessing, dans ses septième et huitième lettres. 
(Œuvres complètes de littérat. et de théolog., édit. de Carlsruhe, P. 
IV, p. 29-37). 

III. 3. 



46 § 310. — LUTHER. 

position des chefs de l'Église. Dans son zèle aveugle et sa 
précipitation passionnée, Luther, voulant à jamais anéan- 
tir le droit canon, en avait brûlé un exemplaire, en même 
temps que la bulle de son excommunication. Il s'était par là 
mis en opposition flagrante avec les juristes, qui lui re- 
prochaient aussi des principes étranges et singulièrement 
laxes (!) sur le mariage, lien sacré pour l'État comme pour 
la famille, et qui devint pour Luther lui-même la source 
des plus tristes expériences. 

Pour lever ces difficultés, le jeune landgrave Philippe 
de Hesse, le plus zélé partisan de Luther depuis la mort 
de l'électeur Frédéric de Saxe, convoqua un synode à 
Hombourg [octobre 1526]. Le principal rôle y fut rempli par 
l'apostat Lambert, d'Avignon, autrefois Minime [f 1530], 
qui avait fortement recommandé que l'on constituât le 
synode sur des bases tout à fait démocratiques. Le land- 
grave, y trouvant de l'avantage pécuniaire et l'espoir 
d'une grande influence politique, adopta le plan de Lam- 
bert, et, soutenu par ce Minime éloquent et par le prédica- 
teur de la cour, Adam Krafft [1558], il le fit mettre en pra- 
tique (2). 

Dans la Saxe électorale, les instances de Luther avaient 
enfin obtenu la visite des Églises de l'électeur Jean le Con- 
stant, qui était favorable aux idées luthériennes, mais 
moins actif que Philippe, à cause de son âge. Mélanchthon 
avait à cet effet composé un formulaire (3) qui contenait 
un court symbole ; l'électeur avait en même temps or- 
donné d'envoyer partout des prédicateurs évangéliques 
et d'abolir les anciennes fondations ecclésiastiques. On 
nomma pour la visite, qui eut lieu dans les années 1527 et 
1528, quatre députés, théologiens et jurisconsultes. On éta- 
blit, pour les affaires ecclésiastiques et le jugement des 

(1) Voyez son écrit de la vie conjugale, dans Tédit. d'Iéna, P. II. fol. 
168 : « Si la femme légitime refuse, dit-il, vienne la servante;... si 
celle-ci ne veut pas, procure-toi une Esther et envoie promener la 
Vasthi, comme ut le roi Assuérus. » 

(2) Cf. Riffel, 1. cit., t. II, p. 76-126, sur l'introduction des nouvelles 
doctrines dans la Hesse. 

(3) Instruction pour les visiteurs dans les paroisses (lat. ^1527), 
avec la préface de Luther. Wittenb., 1528, in-4. Edit. lat. et allem., 
par Strobel. Altdorf, 1777. Cf. Riffel, t. II, p. 52-61. 



§ 311. — rirte de smre [1526-1529] 47 

matières matrimoniales, des surintendants; l'inspection su- 
périeure resta dans les attributions du prince régnant. 

Luther, voyant l'ignorance du peuple et des ecclésiasti- 
ques, et voulant assurer la durée de son œuvre par l'in- 
struction de la jeunesse, composa son petit et son grand 
catéchisme [1529] (1). La Saxe reçut ainsi une foi nouvelle 
et une organisation collégiale et provinciale, qui remplaça 
l'ancien gouvernement hiérarchique et papal, et devint le 
modèle de l'organisation ecclésiastique des pays luthé- 
riens. L'indécision, la faiblesse de la diète dont il va être 
question, avaient hâté toutes ces démarches, et rien dé- 
sormais ne semblait plus pouvoir effrayer ou arrêter les 
princes favorables au luthéranisme. 

§ 311. — Diète de Spire [1526-1529]. 

Après la ligue formée de part et d'autre entre les princes 
luthériens et les princes catholiques (2), les États se réu- 
nirent à Spire. L'empereur était dans les embarras d'une 
guerre difficile : les Turcs menaçaient la Hongrie et pa- 
ralysaient l'activité de l'archiduc Ferdinand. Les princes 
luthériens pouvaient, par conséquent, lever la tête. Et en 
effet ils se montrèrent à la diète avec la consistance, les 
exigences et les menaces d'un parti religieux organisé, 
et obtinrent, à la laveur des circonstances, les con- 
cessions suivantes de la diète : « Jusqu'à la tenue du con- 
» eile œcuménique, chaque État fera, quant à l'édit de 
» Worms, comme il pourra, et devra en répondre devant 
» Dieu et l'empereur. Chaque prince fournira prompte- 
» ment des secours contre les Turcs (3). » 

Cette dernière conclusion venait déjà trop tard. Louis, 
roi de Hongrie, battu par Soliman, près de Mohacz 
[29 août 526]. était mort au milieu des marais. L'archi- 
duc Ferdinand d'Autriche avait hérité de sa couronne. 



(i)Wnlck, t. X, p. 2 sq. Cf. Augusll, Introduct. hist. et crit. aux 
deux grands catéchismes. Elberfeld, 1824. 

(2) Voyez § 307. 

(3) Sleldan, üb. VI, et dans Kapp, Append. P. II, p. 680, et Walch, 
t. XVI, p. 1-14. 



COLLEGE 



48 . § 311. — DIÈTE 

Malgré les engagements pris à la diète, les princes luthé- 
riens se préparèrent à une guerre offensive, dont Luther 
et Mélanchthon les détournaient encore, parce que, di- 
saient-ils alors, la parole de Dieu se défend d'elle-même et 
sans l'aide de l'homme. Mais les princes luthériens furent 
plus résolus que jamais à prendre les armes, lorsque le 
rusé chancelier de Saxe, Otto de Pack, communiqua au 
landgrave de Hesse la copie d'un prétendu document 
d'après lequel son maître, Ferdinand d'Autriche, et plu- 
sieurs évêques allemands s'étaient concertés à Breslau, et 
s'étaient d'avance partagé les Etats des princes luthériens 
qu'ils voulaient soumettre. Quoique cette pièce fût forgée 
à plaisir, il n'y avait que trop de gens malintentionnés 
pour accréditer des bruits de ce genre, dont Luther sur- 
tout sut très-habilement se servir contre son ennemi per- 
sonnel, le duc George de Saxe (1). 

Le landgrave de Hesse, il est vrai, fut obligé plus tard de 
convenir, par suite d'une correspondance entamée ave son 
beau-frère, le duc George de Saxe, qu'il avait été trompé ; 
néanmoins, l'erreur répandue avait augmenté la division 
entre les deux partis. On en vit la preuve à la diète de Spire 
[1529], convoquée pour s'entendre sur les affaires religieuses 
et pour obtenir un secours des Etats contre les Turcs, qui, 
arrivés jusqu'à Vienne, n'avaient été repoussés que par 
l'héroïsme de la bourgeoisie et de la garnison (2). 

Les princes luthériens amenèrent avec eux à la diète leurs 
prédicateurs particuliers et célébrèrent chacun pour soi le 
culte divin. Les princes catholiques firent alors une propo- 
sition bien modérée et fort équitable, d'après laquelle « les 
» États qui, jusqu'à ce moment, avaient gardé l'édit de 
» Worms le garderaient à l'avenir ; les autres s'en tien- 
» draient aux doctrines nouvelles, qu'on ne pouvait abroger 
» sans danger jusqu'au concile général ; cependant on 
» s'abstiendrait de prêcher publiquement contre le sacre- 
» ment de l'autel ; on n'abolirait point la messe là où elle 
» se disait encore, et, dans les localités où elle avait été 
» publiquement abolie, on n'empêcherait personne de la 

(1) Conf. le récit détaillé de Riffel, t. I, p. 371-76, note 1 ; t. II, p. 
356 sq. 

(2) Les actes sont dans Walch, t. XVI. p. 328-429. 



de spire [1526-1529]. 49 

» dire ou de l'entendre en son particulier. Les ministres de 
» l'Église prêcheraient l'Évangile conformément aux in- 
» terprétations approuvées par l'Église, sans toucher aux 
» points sur lesquels portaient les controverses, et pour 
» lesquels on attendrait les décisions du concile. » Les 
princes luthériens firent [19 avril 1529], contre cette propo- 
sition plus que modérée, une protestation formelle qui leur 
valut dès lors le nom de protestants; et, s'érigeant en 
membres uniques de la vraie religion et de l'unique Eglise 
sanctifiante, ils prétendirent qu'on ne pouvait ni ne devait 
concéder la messe, dont les saintes Écritures avaient fait 
justice (1). Ils envoyèrent même une députation, avec cette 
protestation, à l'empereur, à Bologne. Vainqueur de la 
France et de l'Italie, Charles-Quint avait conclu la paix avec 
Clément VII à Barcelone, à Cambrai avec François I er . Il 
rejeta la protestation et déclara à la députation que les 
princes catholiques et les États étaient aussi peu disposés à 
agir contre leur conscience et le salut de leurs âmes que les 
protestants; que comme ceux-ci, ils demandaient un concile 
d'où sortiraient la gloire de Dieu, la paix entre les princes 
chrétiens et toute espèce de bien pour la chrétienté ; que, 
jusque-là, les États protestants eussent à obéir rigoureu- 
sement aux clauses de la diète. Les députés, ayant résisté 
et protesté de nouveau, furent emprisonnés pendant quelque 
temps par ordre de l'empereur, qui annonça [21 janvier 
1530] qu'une nouvelle diète se réunirait à Augsbourg. Il 
promit d'y paraître, d'y entendre les deux partis, de tra- 
vailler à rétablir l'union troublée, espérant d'ailleurs que 
les États y comparaîtraient, de leur côté, sans aigreur ni 
rancune. 

Cependant la situation des protestants devenait de plus 
en plus critique, par suite de la vivacité avec laquelle se 
renouvelait la discussion sur la Cène. Les dix-sept articles, 
dits de Torgau, marquaient clairement la profonde diffé- 
rence des opinions de Luther et de Zwingle (2) ; et la ren- 

(1) Une preuve que ce scrupule de conscience n'était pas trop sé- 
rieux, c'est que ces mêmes princes protestèrent contre le recez de la 
diète de Spire qui défendit, en 1526, d'étendre les opinions des sacra- 
mentaires que Luther poursuivait comme le plus grand fléau. 

(2) Cf. Riffel, 1. cit., t. II, p. 375 sq. 



50 § 312. — diète d'augsbourg [1530], etc. 

contre des deux partis [1 er octobre 1529] amenée par le 
landgrave Philippe de Hesse, à Marbourg (1), eut pour ré- 
sultat, tout à fait inattendu, que Luther déclara ne pas re- 
connaître Zwingle et ses partisans comme frères de la même 
Église, et ne leur accorder que la charité chrétienne, qu'on 
ne refuse à personne. Mélanchthon, à son tour, eut de vifs 
remords d'avoir protesté, à Spire, contre les articles me- 
naçant les sacramentaires, et d'avoir ainsi contribué à ré- 
pandre la doctrine impie des Zwingliens. 

§ 312. — Diète d'Augsbourg [1530]. Paix religieuse 
de Nuremberg [1532]. 

Walch, t. XVI, p. 374 sq. Fœrstemann, Documents pour servir à l'his- 
toire de la diète d'Augsbourg. Halle, 1834 sq. 2 vol. Cœlestini, Hist. 
comitiorum Aug. célébrât. Francof. ad Viad. [1577] 1597. Pallavi- 
cini, Hist. conc. Trid. lib. III, c. 3. Conf. Hase, Libri symbolici 
Evangel. Lipsiee 1837. Menzel, loco cit., t. I, p. 335 sq. Riffel, p. 
378-441, sur la diète d'Augsbourg, et p. 442-519, sur la ligue pro- 
testante et la paix de religion de Nuremberg. 

L'arrivée de l'empereur à la diète fut retardée jusqu'au 
15 juin. C'était la veille de la fête du Saint-Sacrement, ce 
qui donna lieu aussitôt à des troubles. L'empereur avait 
demandé que les princes protestants lui remissent un écrit 
renfermant le symbole de leur croyance et les abus qu'ils 
prétendaient rejeter. Ils en chargèrent Mélanchthon, qui 
rédigea, à l'aide des articles de Torgau, l'écrit connu plus 
tard sous le nom de Confession d'Augsbourg (Confessio Au- 
gustana) (2). Luther y adhéra complètement. « Le travail 
» de Philippe, écrivit-il, me convient assez, et je n y vois 

(1) Schmitt, Conférence religieuse de Marbourg, Marb., 1840. 

(2) Déjà, pendant la diète, cette confession fut imprimée plusieurs 
fois et avec plusieurs modifications, à l'insu de Mélanchton, qui en 
donna une édition latine et allemande en 1530. Il y ajouta une pré- 
face où il dit: « Nunc emittimus probe et diligenter descriptam con- 
fessionem ex exemplari bonse fidei ; » et en 1531 il y joignit encore une 
défense. Dans les éditions postérieures, Mélanchton y fit plusieurs 
changements au gré des réformés; c'est pourquoi les luthT'-iens ri- 
goristes et défiants s'en tinrent à Vinvariata confess. Augsb., les ré- 
formés à la varinta. Voyez plus loin, § 315, sub fine. Cf. aussi Hase, 
Libri symbol. varietas variatae confessionis in prolegom. p. xij-lxj. 



§ 312. — diète d'augsbourg [1530] ; 51 

» rien à changer ou à améliorer. Gela ne pourrait pas m'al- 
» 1er d'ailleurs; je ne saurais agir avec tantde calme et de 
» douceur. » Le travail de Mélanchthon renfermait une 
préface et deux parties, dont la première, en douze articles, 
s'appuyait sur les Symboles des Apôtres et de Nicée, et 
dont la seconde, en sept articles, exposait les abus à dé- 
truire. Parmi ces abus, il désignait : la communion sous 
une espèce, les messes privées, le célibat, les vœux monas- 
tiques, la distinction des mets, la confession auriculaire et 
le gouvernement ecclésiastique. 

La première partie présentait d'une manière fort adoucie 
les principes de Luther (1), de sorte qu'elle s'accordait, 
dans les points principaux, avec la doctrine catholique. Ce- 
pendant il fallait y prendre bien garde, car, malgré les 
adoucissements de Mélanchthon, on y retrouvait la doc- 
trine erronée de Luther : 

1° Sur le péché originel, produisant une impuissance ab- 
solue pour le bien ; 2° sur la justification par la foi seule; 
3° sur le libre arbitre, la foi, les bonnes œuvres; 4° sur le 
culte et l'invocation des saints ; 5° sur la présence de Jé- 
sus-Christ dans le sacrement de l'autel; car, suivant Luther, 
il n'y avait point de changement de substance. 

Les princes protestants finirent par obtenir la lecture 



(1) Dans une lettre que Luther écrivit du château de Wartbourg 
à Mélanchton, il poussa évidemment jusqu'à la folie sa théorie de la 
foi: « Esto peccator et pecca fortiter; sed fortius fide et gaude in 
Christo, qui victor est peccati, mortis et mundi. Peccandum est 
quamdiu hic sumus... Sufficit quod agnovimus per divitias gloriœ 
Dei Agnum qui tollit peccata mundi : ab hoc non avellet nos pecca- 
tum, etiamsi millies, millies uno die fornicemus aut occidamus. » 
(Lutheri ep. a Joh. Aurifabro coll. Iense, 1556, in-4, t. I, p. 545.) De 
son côté, la Coi;fess. August, art. IV, De justificatione, dit: « Item 
docent, quod homines non possint justificari coram Deo propriis vi- 
ribus, meritis aut operibus, sed gratis justificentur propter Christum 
per fidem quum credunt se in gratiam recipi et peccata remitti prop- 
ter Christum, qui sua morte pro nostris peccatis satisfecit.» (Hase, 
1. cit., p. 10. D'après ce passage, la foi paraît êtvele fastigium, tandis 
que, selon l'idée catholique, elle est l'initium, radix, fundameutum 
ûmnis justiücationis. La justification, suivant la doctrine luthérienne, 
couvre le péché; c'est Dieu proclamant notre justification; dans la 
doctrine catnolique, la justification se fait, parce qu'elle repose 
sur l'abolitio peccati, et renovatio seu sanctilicatio interioris hominis. 



52 § 312. — DIÈTE d'augsbourg [1530]; 

publique de cet écrit [25 juin]. L'empereur le fit remettre 
ensuite, aux théologiens catholiques présents à la diète : 
Eck, Conrad Wimpina, Cochlœus, Faber et d'autres. Non- 
seulement ils en relevèrent les erreurs, mais ils démon- 
trèrent encore, d'après les écrits de Luther, qu'il avait en- 
seigné toute autre chose. Malheureusement leur travail était 
rédigé avec une ironie si sanglante et tant de violence, que 
l'empereur et les princes catholiques en furent scandalisés 
et exigèrent une rédaction plus modérée. Les théologiens 
obéirent, discutèrent la confession article par article, mon- 
trèrent ce qui s'accordait avec la foi catholique, ce qui s'en 
écartait, et cette réfutation (confutatio confessionis Augus- 
tanœ) fut également lue en séance publique [3 août]. Alors 
l'empereur manifesta le désir de voir les princes protes- 
tants renoncer à toute division, rentrer dans l'Église catho- 
lique, «sinon, disait-il, il serait obligé d'agir en conscience, 
» comme protecteur de l'Église (1). » Cette déclaration 
excita un grand mécontentement parmi les princes protes- 
tants : Philippe de Hesse, à la consternation générale, 
rompant brusquement les pourparlers ouverts entre les 
princes et les évêques, quitta en secret Augsbourg. L'em- 
pereur n'en persista pas moins à établir une conférence 
entre trois théologiens des deux partis : c'étaient, du côté 
des protestants, Mélanchthon, Brenz, prédicateur de Hall 
en Souabe, et Schneps, prédicateur du Landgrave de Hesse. 
On s'entendit jusqu'au moment où l'on arriva aux questions 
du péché originel, de la justification, de la pénitence, de 
la Cène et du culte des saints. La conférence fut restreinte 
alors entre Eck et Mélanchthon et deux juristes de chaque 
parti. Les catholiques accordèrent, comme jadis aux Hus- 
sites, la distribution de l'Eucharistie sous les deux espèces ; 
mais on ne put s'entendre sur la messe et le célibat. II y 
avait bien encore d'autres différences, et l'accord, s'il avait 
eu lieu, n'eût été que superficiel et momentané. Si l'union 
n'était chose si désirable, on pourrait s'étonner que les 

(1) Ces deux écrits en latin et en allemand ont été publiés et dis- 
cutés dans le Catholique, 1824, t. XXV11 et XXVIII; 1829, t. XXI, p. 
156-71 et 284-303; Binterim, la Diète d'Augsb. de 1530, et les décla- 
rations du duc Guill. de Bavière et de Stadion, év. d'Augsb., sur la 
conf. luth. Dusseld., 1844. 



PAIX RELIGIEUSE DE NUREMBERG [1532]. 53 

théologiens catholiques fissent tant d'efforts pour y parve- 
nir, quand les deux partis en litige partaient d'un principe 
si différent. « Car, dit fort bien Pallavicini, la foi catholique 
repose sur un article unique et indivisible : l'autorité infail- 
lible de l'Église. En céder une partie, c'est ruiner le tout ; 
ce qui est indivisible existe ou s'écroule en entier. » un en 
vint néanmoins à de nouvelles tentatives pour s'entendre, 
les théologiens protestants faisant chaque jour de nouvelles 
concessions, qui prouvaient bien clairement qu'il s'agissait 
de toute autre chose, dans la négociation, que des vérités 
de la foi. Mélanchthon alla même jusqu'à concéder les pré- 
rogatives des évoques. « De quel droit, dit-il, prétendrons- 
» nous enlever aux évoques leur puissance, s'ils accordent 
» la saine doctrine ? Non-seulement, et telle est ma sincère 
» pensée, je voudrais fortifier leur pouvoir, mais encore 
» rétablir le gouvernement entier de l'épiscopat. Car je 
» vois quelle Eglise nous aurons, après avoir renversé 
» l'autorité épiscopale ; je pressens l'insupportable tyran- 
» nie qui succédera à celle que nous avons renversée. » 
11 écrivit en termes plus étonnants encore au légat Cam- 
peggio, en ce qui concerne le pape : « Nous n'avons pas 
» une doctrine autre que celle de l'Église romaine. Nous 
» sommes même prêts à lui obéir, pour peu que, dans la 
» miséricorde dont elle a toujours usé envers tous les 
» hommes, elle laisse tomber certaines choses et ferme les 
» yeux sur certains points peu graves, que nous ne pour- 
» rions plus changer désormais, quand nous le voudrions. 
» Nous honorons le pape de Rome et toute la constitution 
» de l'Église, pourvu que le pape ne nous rejette pas. Mais 
» pourquoi trembler,? Suppliants que nous sommes, se- 
» rions-nous rejetés quand l'unité peut être si facilement 
» rétablie? Il n'y a que d'insignifiantes différences dans les 
» usages qui paraissent s'opposer aune sincère réconcilia- 
» tion. Mais les canons mêmes admettent qu'on peut dif- 
» férer dans des points de ce genre, et être en union avec 
» l'Église (1). » 



(1) MelanchtonisEp. adCamer.p. 148 et 151. Cf. Cœlest. Hist. August, 
conf. t. III, fol. 18; dans le résumé de Raynald, ad an. 1530, n° 83. 
Pallavicini, loco cit., lib III, c. 3. 



54 § 312. diète d'aügsbourg [1530] ; 

Ces paroles excitèrent un grand étonnement parmi les 
partisans de Mélanchthon : il reçut de vifs reproches, au 
nom de plusieurs villes disposées au luthéranisme, de Nu- 
remberg en particulier. Mélanchthon s'en plaignit amère- 
ment. « Vous ne sauriez croire, écrit-il à Luther (1), com- 
» bien les gens de Nuremberg et tant d'autres m'ont pris 
» en haine, de ce que j'ai accordé la juridiction aux 
» évêques. Ce qui prouve bien que tous ces mécontents 
» combattent, non pour l'Évangile, mais pour leurs inté- 
» rets particuliers. » 

Mais Luther n'était pas satisfait non plus. Il se tenait à 
Cobourg, toujours prêt à donner promptement un conseil 
dans les affaires importantes. « Il ne me convient nullement, 
» répond-il avec colère à Mélanchthon, qu'on prétende 
» traiter de l'unité dans la doctrine, qiand elle est tout à 
« fait impossible, à moins que le papa ne veuille déposer 
» tout son attirail de papauté. L'affaire se perdra clans ces 
» tiraillements continuels et ces concessions sans fin. Lee 
» rusés catholiques nous ont tendu ici un piège dont il faut 
» nous tirer (2). » 

(1) Walch, Œuvres de Luther, t. XVI, 1793. Conf. avec cette lettre 
du l' r septembre celle du 28 août, ibid., p. 1755: «Les villes impé- 
riales sont singulièrement irritées contre l'autorité épiscopale. Elles 
se soucient fort peu de doctrine et de religion, ne songeant qu'au 
pouvoir et à la liberté. » 

(2) Dans cette lettre du 28 août, Luther tient le langage étrange 
qu'on va lire et qu'on a si souvent cité (de Wette, t. IV, p. 156) : 
Ego in tam crassis insidiis forte nimis securus sum, sciens vos nihil 
posse ibi committere, nisi forte peccatum in personas nostras, ut 
perfidi et inconstantes arguamur. Sed quid postea? Causa constan- 
tia et veritate facile corrigatur. Quanquam nolirn hoc contingere, 
tamen sic loquor ut, si qua contingeret, non esset desperandum. 
Nam si vim evaserimus, pace obtenta, dolos (mendaciaj ac lapsus nostros 
facile emendabimus, quoniam régnât super nos rnisericordia ejus. » 
Le mot mendacia se trouve dans Chylrœus, Hist. August, conf. 
Francof., 1578, p. 295. Cœlestini Hist., loco cit., t. II, fol. U. Mais 
Beesenmeyer l'attaque dans son travail sur cette lettre, p. 31, et Gie- 
seler le rejette entièrement (Précis d'hist. ecclesiast., t. III, sect. 1, 
p. 265), «contre les polémistes catholiques de bas étage qui attribuent 
à Luther l'idée d'autoriser la ruse, tandis qu'évidemment Luther 
n'entendait parier que des dolis et lapsibus par lesquels Mélanchton 
pouvait se laisser tromper, grâce aux embûches [insidias) du parti 
opposé.» Mais, en admettant même cette interprétation, n'y a-t-il rien 
à dire sur le facile de l'homme apostolique? Nous saisissons cette 



PAIN. RELIGIEUSE DE NUREMBERG [1532]. 55 

Tout en négociant ainsi, Mélanchthon avait terminé son 
apologie de la confession d'Augsbourg, comme réfutation 
de la réfutation catholique. Les princes la présentèrent à 
l'empereur, qui la rejeta ainsi que la confession elle-même. 
Elle obtint parmi les protestants une autorité égale à celle 
de la confession d'Augsbourg. De leur côté, les quatre 
villes inclinées au zwinglianisme , Strasbourg, Lindau, 
Constance et Memmingen, avaient produit une confession 
de foi commune (confessio letrapolitana). Zwingle en avait 
présenté une spéciale, dans laquelle il faisait ressortir l'op- 
position de sa doctrine avec celle de Luther sur la Cène ; 
ce qui fit dire à Mélanchton écrivant à un de ses amis : 
» Il faut que Zwingle soit devenu fou. » Après mainte autre 
négociation inutile (1), l'empereur proclama par un décret : 
« Que les protestants avaient été réfutés par des principes 
» certains, tirés des saintes Écritures, et qu'ils auraient à 
» réfléchir sur le parti à prendre jusqu'au 15 avril de l'an- 
» née suivante. » Bientôt après parut un autre décret de 
la diète, où l'empereur déclarait positivement qu'il se con- 
sidérait comme obligé, en conscience, de défendre l'an- 
cienne foi catholique, « et les princes promirent de l'aider, 
» dans ses efforts, de toute leur puissance. » 

La diète terminée, l'empereur se rendit à Cologne, sans 
pouvoir y réaliser ses projets ; car non-seulement il ne 
trouva point les princes catholiques prêts à le seconder, 
mais encore il eut besoin de recourir aux princes protes- 
tants eux mêmes pour parer aux dangers imminents de 
l'invasion des Turcs. Irrités de l'élection de son frère Fer- 
dinand, roi des Romains [1531], les princes protestants ne 
voulurent prêter main-forte à l'empereur qu'à la condition 
qu'on changerait les derniers recez de la diète. Ils avaient 
même conclu entre eux une ligue offensive de six années à 
Smalkalde [29 mars 1531]. Ils marchaient avec d'autant 

occasion pour demander à M. Gieseler quel nom on doit donner au 
parti protestant qui attribue, comme il le fait lui-môme au concile 
de Constance, l'infâme doctrine «qu'on n'est pas tenu de garder sa foi 
avec un hérétique? » On est affligé de voir ainsi employer deux 
poids et deux mesures par un auteur ordinairement si consciencieux, 
(l) L'énergique discours prononcé au nom de l'empereur par l'ardent 
catholique Jean de Brandebourg est très-important. On peut le voir 
dan« Menzel, t. I, p. 406. 



56 § 312. — diète d'augsbourg [1530], etc. 

plus d'assurance et d'audace dans cette voie nouvelle, que 
Luther et Mélanchthon, revenant sur leur ancienne résis- 
tance, autorisaient désormais l'emploi des armes pour le 
maintien du protestantisme. Ainsi, sous bien des rapports, 
l'allié naturel des princes protestants fut alors le sultan des 
Turcs, qui voulait profiter des divisions de l'Allemagne, et 
permettait, par là même, à ceux qui la déchiraient, de le- 
ver la tête contre l'empereur. Une autre clause du recez 
de la diète, qui leur était singulièrement à charge, était 
celle qui exigeait la restitution des biens ecclésiastiques 
dont ils s'étaient emparés, et qui mettait au ban de l'Em- 
pire quiconque résisterait. L'empereur se vit contraint d'en- 
trer en pourparler à Francfort. La conférence se termina 
à Nuremberg [23 juillet 1532], et là il fut enfin convenu 
que, jusqu'au concile général, on ne ferait le procès à au- 
cun prince ; que tout resterait in statu quo ; que ceux-là 
seuls, cependant, seraient compris dans la paix, qui avaient 
déjà reconnu la confession d'Augsbourg. Luther et Mé- 
lanchthon avaient surtout poussé les princes protestants à 
l'adoption de cette dernière clause, et ils étaient pleine- 
ment satisfaits de ce qu'ils avaient obtenu. Les Turcs avan- 
çant toujours, les princes protestants cherchèrent encore à 
profiter des progrès de l'ennemi pour relâcher leurs liens 
vis-à-vis de l'empereur. Philippe de Hesse traita avec Fran- 
çois I er , roi de France. Ulric, duc de Wurtemberg, mis au 
ban de l'Empire, et dont Ferdinand avait obtenu les Etats, 
entra dans la ligue protestante, et fut rétabli, les armes à 
la main, dans son duché, par Philippe de Hesse. Jean 
Brenz et Erhard Schnepf consolidèrent le protestantisme 
en Wurtemberg, où déjà l'Augustin apostat Jean Mantel, 
et Conrad Sam de Rosenacker, et d'autres, l'avaient pro- 
pagé (1). On entra ensuite en pourparler avec les Suisses. 
et comme Bucer se conduisit avec sa perfidie ordinaire, en 
s'accommodant aux circonstances et se prononçant contre 
ses convictions, l'union fut conclue malgré les avis con- 
traires de Luther [1538]. On s'entendit, ou l'on feignit de 
s'entendre sur la doctrine, chacun interprétant la formule 
sur la Cène comme il le voulait. 

(1) Cf. Riffel, 1. cit., t. II, p. 064-74. 



§ 313. — ULRICH ZWINGLE, ETO. 57 

§313. — Ulric Zwingle et OEcolampade (ffavsschein). 

B. Guerre religieuse eu Suisse. 

Zwinglii Opp. éd. Gualther, Tig. [1545], 1581, 4 vol. in-fol., éd. 
Schuler et Schul tess. Tig., 1S29-42, 8 part, en il vol. (onma éd. 
compléta). Edit. allem, par les mômes. Zurich, 1828. OEcoiampadii 
et Zwinglii Epp. libb. IV (Bas., 1536. in-fol.), 1592 in-4. Il taut 
préférer Osw. Myconii ep. de vita et obitu Zwinglii. Mgid. Tschudi 
(landammann de Glaris. -f- 1572) Chron. Helv. éd. Iselin. Bas., 
1734, in-fol., 2 vol. (1000-1470); ouvrage manuscrit, puisé aux 
archives et à des sources rares; il va jusuu'en 1570. Cf. la Vie et 
les écrits d'iEg. Tschudi, par Ild. Fuchs. Saint-Gall, 1805, 2 par- 
ties. Salât, Chroniques et commencements des nouvelles hérésies 
de Luther et de Zwingle jusqu'à la fin de 1534; manuscrit in-fol. 
Holtinger, Hist. ecclésiast. de la Suisse. Zurich, 1708 sq. 4 vol. 
in-4. J. Basnage, Hist. de la rel. des Églises réform. (Rot., 1690, 
2 vol. in-i2). La Haye, 1725, 2 vol. in-4. Rachat, Hist. de la réf. 
de la Suisse. Gen., 1727, 6 vol. in-12. J.-E. Fuesslin, Essais pour 
servira l'hist. delà réf. en Suisse. Zurich, 1741-53, 5 vol. Sal. Hess. 
Origine, développement et résultats de la réforme zwinglienne à 
Zurich. Zurich 1820, in-4. Riffel, Hist. de l'Église chrét. des temps 
modernes, t. III, Mayence, 1847. Louis Wirz et Melch. Kirchhofer, 
Hist.de l'Église suisse. Zurich, lOLS-19, 5 part. Éclaircissements 
sur les reproches adressés à l'Église catholique par un laïque pro- 
testant; 3« édit. Lucerne, 1842, 2 vol. Voyez plus haut, Sources, 
§ 298. Corpus librorum symbolicorum qui in ecclesia Reformato- 
rum auctoritatem publicam obtinuerunt, éd. Augusti. Elberfeld, 
1827, Collectio confessionum in ecclesiis reformatis publicat. éd. 
A.-H. Niemeyer. Lipsiae, 1840. 

Ulric Zwingle, l'auteur des premières discussions reli- 
gieuses de la Suisse, était le fils d'un paysan de Wildhau- 
sen, né le 1 er janvier 1484. Il avait étudié la philologie et 
la théologie à Berne, Vienne, Bâle, dans cette dernière 
ville sous Thomas Wittenbach, et y avait acquis une grande 
connaissance de la littérature classique et ecclésiastique. 
Homme de talent, d'un esprit subtil et pénétrant, doué 
d'une rare éloquence, il était sans profondeur et sans capa- 
cité réelle pour la spéculation. Placé d'abord à Glaris, il y 
fut remarqué par le légat du pape, qui lui assura un secours 
annuel de cinquante florins pour l'aider dans ses travaux 
scientifiques. Il devint bientôt après curé d'Einsicdeln, et là, 



58 § 313. — ULRICH ZWINGLE 

déjà, il se mit à prêcher avec véhémence contre les pèleri- 
nages et le culte de la sainte Vierge. Son commerce crimi- 
nel avec une femme, publiquement reconnue comme cour- 
tisane, l'obligea de quitter sa cure. Nommé prédicateur de 
la cathédrale de Zurich, il continua à y déclamer, avec 
plus d'ardeur encore, contre les abus ecclésiastiques. Dès 
1516, avant que le nom de Luther fût parvenu en Suis? . il 
avait prêché, comme il s'en vanta plus tard. l'Evangile du 
Christ. Il s'en tint dès lors à la Bible seule, et le nom de 
Luther, dit-il, lui resta encore inconnu pendant deux ans. 
Sa vie dissolue ne l'empêcha pas de prêcher, le 1 er janvier 
1519, pour la réformation de l'Église et des mœurs. Cepen- 
dant la situation de l'Église de Suisse ne nécessitait, au 
point de vue de la science, de la religion et des mœurs, 
aucune mesure immédiate et violente. 

Zwingle était dans ces dispositions hostiles contre l'Église 
quand lui vinrent en aide les prédication? sur les indulgences 
du Franciscain Bernhard Samson, de Milan, plus exagéré 
encore queTetzel. Non content de l'ordonnance de l'évêque 
de Constance, qui avait interdit aux prédicateurs d'indul- 
gences la chaire des églises et les portes de la ville, Zwingle 
prêcha avec fureur contre les indulgences elles-mêmes, et 
fut écouté avec faveur. Le grand conseil de Zurich ordonna 
[1520] à tous les prédicateurs de ne prêcher que la doctrine 
des saintes Écritures. Léon X fit appeler Zwingle à Rome 
pour répondre de son enseignement. Plus tard Adrien VI 
lui envoya, conformément à son caractère, une lettre douce 
et paternelle, mais qui manqua son effet, car Zwingle 
rompit brusquement avec l'Église. Dès 1522 il réclama de 
l'évêque de Constance le mariage des prêtres. « Votre 
» Grandeur connaît la vie honteuse que nous avons, hélas ! 
» menée, jusqu'à présent, avec des femmes (nous ne vou- 
» Ions parler que de nous-même) , et qui en a scandalisé et 
» perverti plus d'un. Nous demandons, par conséquent 
» (puisque nous savons par expérience que nous ne pouvons 
» mener une vie chaste et pure, Dieu ne nous l'ayant point 
» accordé) , qu'on ne nous refuse pas le mariage. Nous sen- 
» tons, avec saint Paul (1), l'aiguillon de la chair en nous; 

(1) Cor. VIT, 6. 



ET ŒCOLA.MPADE (HAUSSCHEIN). 59 

» cela nous met en danger, etc. » Dans une conférence re- 
ligieuse tenue à Zurich [janvier 1523], Zwingle provoqua 
les évêques de Constance, de Bille, et d'autres, à dispute! 
avec lui sur les soixante-sept thèses publiées ; mais Faber, 
grand- vicaire de Constance, comparut seul. Le conseil dé- 
clara Zwingle vainqueur. En septembre de la même année, 
une seconde conférence eut lieu; mais les évêques n'y pa- 
rurent pas davantage et n'y envoyèrent aucun délégué. 
Zwingle et ses acolytes, Léon Judœ et Hetzer (plus tard 
décapité à Constance pour de nombreux adultères) , rejetè- 
rent l'usage des images, la messe et le célibat comme une 
institution diabolique. Bientôt après Zwingle épousa une 
veuve, Anna Reinhard, avec laquelle il entretenait, depuis 
plusieurs années, un commerce criminel. Accompagné de 
quelques magistrats et d'une troupe de maçons et de char- 
pentiers, Zwingle entra dans l'église, renversa les images, 
les autels, l'orgue, abolit le chant, et substitua à la pompe 
romaine l'insignifiante simplicité d'un culte aussi froid que 
ridicule. Une table remplaça l'autel; une corbeille remplie 
de pain et de verres fut substituée au calice, à la patène. On 
citait les textes delà sainte Écriture en latin, en grec, en 
hébreu ; on comparait les textes divers, on les expliquait, 
on prétendait en montrer le vrai sens. On se servait aussi 
de la traduction que Léon Judœ avait faite de la traduction 
du Nouveau Testament de Luther en allemand-suisse et 
dans le sens zwinglien [1525], ainsi que de sa traduction 
de l'Ancien Testament faite sur le texte hébreu [jusqu'en 
1529]. 

Ces innovations, accompagnées des plus graves désor- 
dres, excitèrent la sollicitude des membres catholiques du 
conseil; mais ils furent bientôt exclus de leur charge, et on 
ne leur permit plus de faire célébrer le culte suivant l'an- 
tique usage. Les alliés de Zurich, à qui tous ces événements 
<-! ('plaisaient également, se réunirent à Lucerne [1524] et 
envoyèrent des députés à Zurich, pour conjurer leurs frères 
de ne pas mépriser la foi de l'Église, leur mère commune, 
qu'on avait fidèlement conservée pendant quinze siècles, 
déclarant d'ailleurs être prêts à s'entendre avec eux sur 
les moyens « de secouer le joug sous lequel les Suisses 
» étaient tombés, par les injustes et grossières violences de 



60 § 313. — ULRIC ZWINGLE 

» quelques papes, cardinaux, évêqueset prélats, et d'obvier 
» au commerce scandaleux des charges ecclésiastiques, des 
» indulgences, etc., etc. » Mais la voix de la religion et 
de la charité fraternelle ne fut point écoutée. Le conseil de 
Zurich reconnut, dans ses innovations religieuses, un sûr 
moyen d'augmenter les revenus publics, d'agrandir l'in- 
fluence de Zurich dans la confédération. Il persista, par 
conséquent, dans la voie où il était entré, d'autant plus que 
Zwingle lui avait délégué l'exercice de tous les droits épis- 
copaux, ce qui avait valu à Zwingle la protection active du 
conseil contre ses adversaires. Car, en Suisse aussi, les ana- 
baptistes s'étaient montrés, réclamant, aux mêmes titres et 
avec autant de droit que tout autre, la liberté d'interpréter 
l'Écriture à leur façon. Ils allaient répétant que le baptême 
des enfants n'était pas fondé sur le texte sacré, que ce n'é- 
tait qu'une invention papiste. Ils entrèrent en discussion 
avec Zwingle ; le conseil les déclara convaincus d'erreurs, 
et défendit, sous peine de mort, le renouvellement du bap- 
tême; et comme Félix Manz n'en continuait pas moins à 
rebaptiser, le conseil le fit jeter à l'eau, tandis qu'on fouet- 
tait de verges son compagnon Blaurock. 

A Bâle, c'était OEcolampade qui parlait au nom des nou- 
veaux principes religieux. Né à Weinsberg [1482], il étudia 
le droit à Bologne, la théologie à Heidelberg. Ses connais- 
sances littéraires le mirent en relation avec Érasme à Bâle. 
On le nomma curé de cette ville en 1515. Le libraire Froben 
y avait de bonne heure répandu les ouvrages de Luther. 
WolfgangGapito, ami de Zwingle et principal curé de Bâle, 
Reublein, autre curé de la même ville, y avaient déjà parlé 
dans le sens des écrits de Luther, prêché contre la messe, 
le purgatoire et l'invocation des saints. OEcolampade, ap- 
pelé à Augsbourg comme prédicateur de la Cathédrale, 
n'avait pu, à cause de sa santé, remplir cette fonction, et 
s'était retiré, pendant quelque temps, dans un couvent pro- 
che de la ville, à Almiinster. Il fut forcé de le quitter quand 
on s'aperçut qu'il était partisan des nouveaux principes. 
Après avoir été prédicateur du châtean de Sickingen, où il 
introduisit divers changements dans le culte [1522], il fut 
rappelé à Bâle comme professeur, et obtint en même temps 
une cure [1524] ; alors il se déclara hautement contre la 



ET ŒCOLAMPADE (HAUSSCHEIN). 61 

doctrine et les usages de l'Eglise catholique, et confirma sa 
rupture en se mariant avec une jeune et belle veuve, qui, 
dans la suite, devint aussi la femme de Gapito et de Bucer. 
La municipalité avait été d'abord contraire aux novateurs 
et les avait renvoyés au futur concile ; mais les partisans 
d'Œcolampade obtinrent, par des manifestations séditieu- 
ses, le libre exercice du culte nouveau [1527]. Aussitôt ils 
cherchèrent à enlever le gouvernement aux catholiques, 
et ils parvinrent en effet à les opprimer complètement 
[février 1529]. Ils s'étaient emparés de l'arsenal, avaient 
occupé les principales places avec des canons, s'étaient pré- 
cipités avec fureur dans l'église, en avaient renversé les 
autels, détruit les images, brûlé les ornements. Erasme fut 
tellement indigné de ce sauvage mode de réformation, qu'il 
quitta Bâle. Toutes les villes de la Suisse virent à peu près 
se renouveler les mêmes scènes, mais surtout Mulhouse 
[1524], Schaffhouse[!525], Appenzel [1524]. Dans le canton 
de Berne (1) on avait d'abord cherché à réprimer les abus, 
sans admettre les nouveautés religieuses; mais le prêtre 
Berchtold Haller, de Souabe [-f-1536], disciple de Mélan- 
chthon, finit par gagner les habitants au parti protestant 
[1528]. Glaris, Soleure, Fribourg paraissaient incliner dans 
le même sens. Dès lors la balance penchait du côté des 
cantons protestants. Aussi Zurich désirait ardemment la 
conversion du reste des cantons. Mais Lucerne, les trois 
petits cantons (Waldstsedte) Schwizt, Uri et Unterwaiden, 
et Zug persévérèrent, avec une héroïque constance, dans 
la foi de leurs pères. Ces cantons étaient précisément ceux 
dont les mœurs s'étaient conservées dans leur simplicité et 



(1) C.-L. de Haller, Hist. de la révolution religieuse ou la Réforme 
protest, dans le canton de Berne et les environs. Lucerne, 1S36. 
Zwingle avait déjà donné au prêtre Klob de Berne les instructions sui- 
vantes sur la manière de propager les nouvelles doctrines : « Cher 
Frantz, allons tout doucement dans l'affaire; ne jette d'abord aux 
ours qu'une poire amère parmi les poires douces que tu leur donne- 
ras; puis deux, trois ; et quand ils se mettront à les manger, jette- 
leur-en de plus en plus en entremêlant les douces et les amères. 
Enfin, vide tout le sac, doux et dur, aigre et sucré, car ils avaleront 
tout et ne voudront plus se laisser chasser du plat. Donné à Zurich, 
le lundi d'après la Saint-George. Ton serviteur en Christ. Huldrich 
Zwingli. » 

III. 



62 § 314. — SYSTÈME 

leur pureté antiques, et qui récemment avaient été témoins 
de la vie sainte et miraculeuse de Nicolas de Flue. 

Les cantons catholiques déclarèrent, à plusieurs reprises, 
qu'ils ne voulaient s'attribuer aucun pouvoir dans les dé- 
cisions religieuses. A Baden il y avait eu des conférences 
entre Eck et OEcolampade, le Mélanchthon de Zwingle, 
sur la messe, le purgatoire, le culte des saints, etc. 
[21 mai 1526]. Quoique évidemment la victoire fût restée 
à Eck, la partie adverse l'attribua à OEcolampade, et il en 
résulta une plus grande division entre les réformés et les 
cantons catholiques, auxquels Fribourg et Soleure s'uni- 
rent définitivement et qui, après avoir conclu une alliance 
avec Ferdinand [1529], poussés à bout par les Réformés, 
en vinrent à de dures et cruelles extrémités. Cependant la 
médiation de Strasbourg et de Constance suspendit encore 
une fois la lutte. Les cantons catholiques rompirent le 
traité avec Ferdinand. Les esprits, du reste-, étaient loin 
d'être calmés. Aussi, lorsque les Zurichois prétendirent 
empêcher pour la gloire de Dieu, disaient-ils, et le plus 
grand intérêt de la foi chrétienne, les approvisionnements 
d'arriver dans les cantons catholiques, la guerre éclata 
avec fureur. Les Zurichois furent battus. Zwingle, mortel- 
lement blessé, tomba sur le champ de bataille de Capet 
[11 novembre 1531]. OEcolampade mourut aussi quelques 
jours après d'une attaque de peste, ce qui fit dire aux Lu- 
thériens irrités [23 novembre 1531] : « Le diable l'a em- 
porté dans l'autre monde. » A Zwingle succéda Henri Bul- 
linger; à OEcolampade, Myconius (1), qui, de concert avec 
Léon Judœ, Gaspard Grossmann et Guillaume Farel, con- 
tinuèrent à répandre les nouvelles doctrines en Suisse. 

§ 314. — Système de Zwingle. 

Veluti ferrago omnium opmionum qua? hodie controvertuntur. (Zw- 
Opp. edd. Schulsr et Schultess, t. VIII, p. 275 sq. 

Comment, de vera et falsa religione. Tig., 1525; Fidei ratio ad Caro- 
lina imperat. Tig., 1530; Christiana? "hdei brevis et clara expositio 
ad regem Christ. Francise. I. (éd. Bullinger). Tig., 153& De pro- 

(1) Oswald Miconius, Autistes de l'Eglise de Bàle, par Melch. Kir- 
chhofer. Zurich, 1S13. Biographie de M. H. Bullinger. Antietes de 
l'Eglise de Zurich, par Sah Hess. Zurich, 1828 sq. 2 vol. (non achevé). 



DE ZWIXGLE. 



videntia (Opp,, 1545, t. I). Outre le Symbol, de Mœhler et de Hil- 
ger, cf. surtout Staudenmeier, Philos, du christanisme, t. I. p. GS9. 
Bißel, 1. 111, p. 54-102. Zeller, le Système de Zwingle. Tub., 1S53. 
Schweizer los Dogmes fond, des protestants. Zur., 1854. Kagenbach, 
Hist. des prem. conf. de Bùle. 1847. 

Si l'on peut accorder à Zwingle d'avoir, avant Luther, 
ouvertement lutté contre les abus introduits dans l'Église, 
il faut lui refuser toute originalité doctrinale ; car il a em- 
prunté ses principes aux écrits de Luther, répandus de 
bonne heure en Suisse, en les modifiant suivant la portée 
et la tournure de son esprit superficiel, et en protestant 
principalement contre tout ce qui est mystérieux dans le 
Christianisme. Tout son système repose sur ce principe : 
que la sainte Écriture est l'unique source de la foi, et que 
la raison humaine a le droit absolu de l'interpréter, en re- 
jetant tout ce qui dépasse sa portée. Du reste, comme tous 
les réformateurs, Zwingle se prétend divinement inspiré, 
immédiatement éclairé par une lumière qu'il doit à ses 
instantes prières. Quant à la doctrine elle-même, Zwingle 
prétend, comme Luther, que l'homme, par le péché d'A- 
dam, est tombé, avec toutes ses facultés, sous la domina- 
tion absolue du mal, de telle sorte que toutes ses œuvres 
sont vaines, inutiles, ne sont que péché. Dès lors le dogme 
de la liberté humaine est faux, l'homme n'a aucun pouvoir 
pour le bien. Donc, si la nature de l'homme est absolument 
mauvaise, les péchés les plus horribles en sortent néces- 
sairement, comme les tiges de la souche, et Dieu lui-même 
devient l'auteur du mal, le premier principe du péché, du 
meurtre et de la trahison (1). Donc, la justification par la 



(1) Epist. an. 1527 : «Hic ergo proruunt quidam : Libidini ergo in- 
dulgebo, etc. ; quidquid egero Deo auctore fit. Qui se voce produnt, 
cujus oves sint! Esto enim, Dei ordinatione fiât, ut hic parricida 
sit, etc., ejusderr tarnen bonitate fit ut qui, vasa ine ipsius futuri 
sint, his signis prodantur, quum scilicet latrocinantur... citra pœni- 
tentiam. Quid enim aliud quam gehennœ filium his signis deprehen- 
dimus? Dicant ergo, Dei Providentia se esse proditores ac homicidas ! » 
Néanmoins on recommande plus bas : « Sed heus tu ! Caste ista ad 
populum et rarius etiam ! » Cf. aussi Hann, Doctrine de Zwingle sur 
la Providence, sur l'existence et la destinée de l'homme, aussi bien 
que sur la grâce élective (Etudes et critiq., 1837 4° livraison, p. 765- 
805.1 



64 § 344. — SYSTÈME DE ZWINGLE. 

foi, enseignée par Luther, est seule admissible, ce que 
Zwingle renforce encore par son système de la Providence 
(de Providentia) qui aboutit droit à la plus rigoureuse pré- 
destination ; c'est à ce point de vue que Zwingle se place 
pour mettre au nombre des élus, en société avec le Christ 
et ses saints, les Hercule, Thésée, Socrate, Numa Pom- 
pilius, les Gaton et les Scipion. Enfin, comme Luther 
(aux yeux duquel cependant il passait pour un vrai païen), 
Zwingle tire de tout ce qui précède le rejet de toutes les 
œuvres qui ne sont pas animées par la foi, des vœux des 
moines, des indulgences et du purgatoire. L'Église, selon 
lui, est la grande communauté, connue de Dieu seul, de 
tous les chrétiens qui ne reconnaissent pour leur chef que 
Jésus-Christ, qui n'a pas de représentant visible sur la 
terre. Aussi le pouvoir spirituel de l'évêque de Rome, des 
évêques et des curés n'est qu'un pur envahissement. Les 
sacrements ne sont que des signes de la grâce, qu'on pos- 
sède déjà d'avance (1) : le baptême n'est qu'une forme d'i- 
nitiation ; la Cène n'est qu'une simple commémoration de 
la mort expiatoire du Christ ; les paroles de l'institution 
eucharistique doivent s'entendre au figuré ; surtout, dit 
Zwingle, répondant d'avance à l'interprétation calviniste, 
il ne faut pas écouter ceux qui disent : Nous mangeons, en 
vérité, la chair du Christ, mais spirituellement ; car il y a 
contradiction dans les termes. La confirmation, l'extrême- 
onction ne méritent pas qu'on s'y arrête, et l'ordination des 
prêtres n'est qu'une introduction au ministère de la parole, 
qui ne confère ni grâce ni caractère sacramentel. Du reste, 
Dieu seul agissant en tout et partout et absolument, toutes 
ces institutions extérieures sont parfaitement inutiles, et 
Jésus-Christ n'a institué les deux signes de la nouvelle al- 
liance, le baptême et la Cène, que pour l'accommoder à 
notre faiblesse. Ce sont les propres paroles de Zwingle. 
Zwingle ne se distingue pas moins de Luther (2), par ce 

(1) « Ex quibus hoc colligitur sacramenta dari in sigum publicum 
ejus grause, quae cuique privato prius adest. » 

(2) C'est pourquoi Luther donna aux envoyés suisses le congé sui- 
vant : « Il faut bien que l'une des parties soit au service de Satan; 
il ne peut donc s'agir ici de discussion ni de moyens termes. » Walch, 
t. XII, p. 1907. 



§ 315, — DISCUSSION DES SACRAMENTAIRES. 65 

système sec et superficiel, que de la doctrine catholique. 
C'est l'aridité de ce système qui explique pourquoi le sens 
religieux se perdit si vite dans la secte zwinglienne, tandis 
qu'il se conserva bien plus longtemps dans le luthéra- 
nisme. 



§ 315. — Discussion des sacrameiitaires. 

Hospiniani Hist. sacramentaria. Tig. 1598, 1602, 2 vol. in-fol. Zur., 
1611, in-4. Lœscher, Hist. de la lutte entre Luther et les réformés, 
2 e édit. Francf. et Leipzig, 1793, 3 vol. Bossuet, Hist. des variations, 
t. I. Mœhler, la Symbolique, ch. IV, p. 256 sq. Hilger, Symbolique, 
ch. VI, §§ 27 et 28, p. 205 sq. Riffel, t. II, p. 298-335. Plank, Hist. 
de l'orig. des variations, t. II, p. 204 sq., 471 sq.; t. III, P. I, 
p. 376 sq. Idem., Hist. de la théol. protest., t. I, p. 6 sq.; t. II, 
P. I, p. 89 sq., 211 sq.; P. II, p. 7 sq.; t. III, p. 450, 274 sq., 
732 sq. 

Le principe fondamental des novateurs sur la liberté ab- 
solue de l'enseignement et le droit de l'interprétation de 
l'Ecriture appartenant à la raison privée, devait nécessai- 
rement produire bientôt de graves divisions parmi les sec- 
taires eux-mêmes. Luther en fut singulièrement troublé et 
il sentit la nécessité d'en revenir à une foi une et com- 
mune. Il avait, ainsi que Mélanchthon, attaqué avec une 
extrême vivacité la doctrine des sacrements, que l'Église 
considère comme les signes efficaces de la grâce, tandis 
que, d'après sa manière d'expliquer la justification, Luther 
voyait dans les sacrements, non plus des moyens positifs 
de transmettre la grâce sanctifiante, mais de simples moyens 
de fortifier, par leur caractère symbolique, la foi du fidèle 
en la rémission des péchés. Aussi soutenait-il que qui- 
conque croit fermement aux promesses divines n'a plus 
besoin des sacrements. Cependant il continuait à enseigner 
la présence réelle du Christ dans le sacrement de l'autel, et 
déclara assez longtemps que, quant à la forme de cette 
présence, on pouvait admettre le changement substantie 
du pain et du vin au corps et au sang du Christ. 

Mais la lutte opiniâtre qu'il soutenait contre l'Église ca- 
tholique, et ses discussions amères avec les sacramentai- 
res, l'amenèrent bientôt à de nouvelles opinions. Carlostadt, 

III. 3. 



66 § 315. — DISCUSSION 

s'appuyant sur la doctrine primitive de Luther relative aux 
sacrements, rejeta la présence réelle du Christ dans le sa- 
crement de l'autel, parce que, disait-il, l'Écriture ne donne 
aucun fondement à cette croyance. Luther fut obligé d'ad- 
mettre cette conclusion, et dès 1524, au moment où écla- 
taient ces discussions, il écrivit à Bucer : « Oui, si le doc- 
» teur Carlostadt, ou quelque autre, avait pu m'apprendre, 
» il y a cinq ans, qu'un sacrement n'est autre chose que 
» du pain et du vin, il m'aurait rendu un grand service et 
» m'aurait singulièrement aidé à battre en brèche la pa- 
» pauté. Mais je suis pris ; je n'en puis sortir, le texte est 
» trop évident ; tout artifice de langage est ici impuis- 
» sant, etc. (1). » Pirkheimer (2), qui prit part à la dis- 
cussion {de vera Christi carne et vero ejus sanguine ad 
J. Œ colampadium responsio), écrivit cependant àMélanch- 
thon, que l'esprit de contradiction et l'envie de combattre 
Carlostadt avaient seuls porté Luther à soutenir de nouveau 
la présence réelle du Christ dans le sacrement de l'autel. 
Et en effet Luther avait déclaré qu'en dépit des papistes, il 
voulait croire que le pain et le vin demeurent dans le sa- 
crement de l'autel ; qu'en dépit de Carlostadt il conservait 
l'élévation de l'hostie, pour qu'il ne parût pas que le diable 
lui eût appris quelque chose; et enfin qu'en dépit du concile 
(voir son organisation de la messe, 1523), si un concile ordon- 
naitou permettait les deux espèces, iln'en admettrait qu'une, 
ou n'en admettrait aucune, vouant à lamalédictionceux qui 
recevraient les deux espèces en vertu de l'au torité du concile. 
Il vit avec chagrin que Carlostadt expliquait les paroles de 
l'institution précisément comme lui, car, antérieurement, il 
avait interprété les paroles de saint Mathieu, XVI, 18, dans 
ce sens que le Christ n'avait, dans l'institution de la Cène, 
désigné que son propre corps. Les deux adversaires en vin- 
rent à de rudes personnalités. Luther ne ménageait point 
Carlostadt, prédicateur à Orlamund, depuis qu'il avait été 
chassé de Wittenberg. Dans leur entrevue à l'Ours-Noir 



(1) Walch, Œuvres de Luther, t. XV, p. 2448. Cf. Gœbel, Doctrine 
d'André Bodenstein sur la Cèoe (Etudes et crit., 1842, 2 f livr.). 

(2) Hagen, Relations relig. et littér. de l'Allem. au temps de la ré- 
forme, surtout en ce qui concerne Willibald Pirkheimer, 1 vol. 
Erlang., 1841. 



DES SACRAMENTAIRES. 67 

d'Iéna (1), ils dépassèrent toutes les bornes de la modéra- 
tion, et osèrent discuter les sujets les plus augustes sur le 
ton le plus trivial, dans les termes les plus indignes. 
« Puissé-je te voir bientôt roué! » dit Luther à Carlostadt 
en se séparant de lui. « Puisses-tu te casser le cou avant 
» d'être hors de la ville ! » répondit, sur le même ton, 
Carlostadt. Une fuite précipitée put seule le mettre à l'abri 
des mauvais traitements dont le menaçait Luther. Réfu- 
gié à Strasbourg, il y gagna à sa cause Bucer et Gapito : 
la guerre des paysans ayant éclaté, il y prit part, puis 
se retira dans la petite ville deKemberg, où il substitua le 
commerce de la mercerie aux controverses religieuses. En 
1528, il reparut sur la scène, attaqua de nouveau Lu- 
ther, fut encore une fois obligé de quitter la Saxe, fut ac- 
cueilli en Suisse [1530], et y obtint une cure, plus tard 
une chaire de professeur et les fonctions de prédicateur à 
Bâle, où il mourut, en 1541, de la peste (2), comme nous 
l'avons dit plus haute 

Mais Zwingle et OEcolampade relevèrent bientôt le gant, 
en reprenant pour leur compte les opinions de Carlostadt. 
Zwingle, expliquant les paroles de l'institution, prétendait 
que le mot est veut dire signifie; OEcolampade, que le mot 
corps veut dire signe du corps. Cependant quatorze prédi- 
cateurs de la Souabe avaient publié un écrit collectif (Syn- 
gramma), rédigé par Brenz de Hall et Erhard Schnepf de 
Wimpffen, dans lequel ils inclinaient vers l'opinion luthé- 
rienne, quoique, en disant que la chair est présente corpo- 
rellement, mais par la foi seulement, ils semblaient en 
même temps se rapprocher de la doctrine zwinglienne. 
Capito et le curé Bucer voulurent profiter du biais pour 
concilier les partis. Mais Luther, se déchaînant avec une 
fureur croissante contre Zwingle et ses partisans, les nom- 
mait « des sacramentaires, des serviteurs de Satan, contre 
» lesquels nuile sévérité n'était trop grande. » 

Les ouvrages que Luther composa, à cette époque, con- 
tre les sacramentaires renferment ce Qu'il a écrit de plus 

(1) Martin Reinhardt raconte la dispute, dans les Actis Jenensibus, 
comme en ayant été le témoin oculaire. Voyez Walch, t. XV, p. 2423. 
Cf. C.-A Menzel, Hist. moderne des Allemands, t. I, p. 254 sq. 

(t) Füssli, Hist. de Carlostadt. Francf. et Leipzig, 177G. 



68 § 315. — discussion 

solide (1) ; son style est vif, ses preuves sont claires, ses 
démonstrations concluantes, toutes les fois que, cherchant 
à défendre ce qui est ancien, et non à le détruire, il s'ap- 
puie sur la base immuable de l'Église catholique. Luther, 
rejetant la transsubstantiation, formula, pour la première 
fois, la doctrine de la consubstantiation, d'après laquelle le 
corps du Christ est reçu dans, sous et avec le pain (m, sub 
et cum pané), et il s'appuyait pour cela, comme quelques 
théologiens, sur l'idée de la toute-présence corporelle du 
Christ (ubiquité). Zwingle répondit, en démontrant que (2), 
si l'on devait s'en tenir au sens littéral, la doctrine catho- 
lique (la transsubstantiation) était seule admissible, et que, 
si, comme Luther, on admettait un sens figuré (ceci est 
mon corps, signifiant ceci renferme mon corps, ou, ce 
pain est uni avec mon corps), il demandait en quoi sa mé- 
tonymie était moins solide que la synecdoque de Luther ; il 
disait enfin qu'on ne pouvait invoquer 1 ubiquité corporelle 
du Christ sans contredire le dogme des deux natures dans 
le Christ. « Vous vous écriez, dit Zwingle à Luther, que 
» nous sommes des hérétiques que l'on ne doit pas écouter, 
» vous interdisez nos livres, vous provoquez les autorités 
» à s'opposer à nos doctrines ! Le pape en a-t-il agi autre- 
» ment lorsque la vérité a voulu lever la tête? » 

Ainsi se montrait à nu la vanité du principe de l'inter- 
prétation libre des saintes Écritures, fondé sur leur irrécu- 
sable clarté. Les deux partis furent obligés d'en revenir et 
d'en appeler à la tradition de l'Église, et de chercher à 
appuyer leur opinion sur de prétendus textes tirés des doc- 
teurs de l'Eglise, dont Luther avait tant dédaigné l'auto- 
rité (3). Ce même Luther écrivait à Albert de Prusse, à ce 



(1) a. Contre les prophètes célestes : Walch, t. XX, p. 186 sq. — 
b. Sermon sur le sacrement du corps et du sang du Christ contre 
les visionnaires : Walch, t. XX, -p. 915 sq. — c. Que les paroles du 
Christ : Ceci est mon corps, restent tout entières contre les visionnaires : 
Walch, t. XX, p. 950 sq. — d. Grande reconnaissance de la Cène du 
Christ : Walch, loco cit., p. 1118 sq. 

(2) Il dit : « Il faudrait ici une merveilleuse leçon de langue pour 
nous faire admettre que ces mots du Christ : Ceci est mon corps, puis- 
sent se changerai ces autres : Mon corps est mangé dans ce pain, etc. » 
(Walch, t. XX, p. 058.) 

(3) «Tous les Pères, dit Luther, ont erré dans la foi, et, s'ils ne se 



DES SACRAMENTAIRES. 09 

sujet [1532] (1) : « Cet article n'est pas un dogme inventé 

» par les hommes : il est fondé sur l'Évangile, sur des pa- 

» rôles claires, irréfragables ; il a été uniformément cru et 

» conservé dès l'origine de l'Église chrétienne, dans le 

» monde entier, jusqu'à cette heure, comme le prouvent 

» les œuvres des saints Pères de la langue grecque et la- 

» tine, outre l'usage journalier, l'expérience non inter- 

» rompue. Si c'était un article nouveau, s'il n'avait été 

» gardé si uniformément dans toutes les églises, dans toute 

» la chrétienté (tradition catholique avec tous ses caractè- 

» res), il ne serait pas si dangereux et si effrayant d'en 

» douter, d'en disputer. Quiconque en doute, c'est comme 

» s'il ne croyait plus à l'Église chrétienne, et s'il condam- 

» nait, non-seulement la sainte Église comme une héré- 

» tique réprouvée, mais le Christ lui-même, les apôtres et 

» les prophètes, qui l'ont établie quand ils ont dit : Voyez, 

» je suis avec vous jusqu'à la fin des siècles (2) ! L'Église 

» de Dieu est la colonne et la base de la vérité (3). » 

sont pas repentis avant de mourir, ils sont damnés pour l'éternité. 
Saint Grégoire est le premier auteur de toutes les fables sur le pur- 
gatoire et les messes pour les morts. Il a fort mal connu le Christ et 
l'Evangile; il était beaucoup trop superstitieux et le diable le trompa... 
Augustin s'est souvent trompé; il n'y a pas à compter sur lui. Bien 
qu'il ait été un bon et saint homme, la vraie foi lui manquait, ainsi 
qu'aux autres Pères... Jérôme est un hérétique qui a écrit beaucoup 
de choses impies. Il a plutôt mérité l'enfer que le ciel. Je ne connais 
aucun des Pères que je déteste autant que celui-ci. Il a toujours le 
jeûne et la virginité à la bouche... Je ne fais, non plus, aucun cas 
deChrysostôme; c'est un bavard qui a fait beaucoup de livres tout 
remplis d'apparences, mais qui ne sont au fond qu'une masse de 
choses arides et indigestes; un vrai sac à paroles au fond duquel on 
trouve fort peu de laine... Basile n'est bon à rien ; c'est un moine 
tout pur, et je n'en donnerais pas un cheveu. L'apologie composée 
par Mélanchthon surpasse tout ce qu'ont écrit les docteurs de l'Eglise, 
y compris Augustin... Thomas d'Aquin n'est qu'un avorton théolo- 
gique, comme bien d'autres. C'est un puits d'erreurs, un pot pourri 
d'erreurs et d'hérésies qui anéantissent l'Evangile. » 

(1) Lettres de Luther contre quelques intrigants au margrave Al- 
bert de Brandebourg [1532], dans Walch, t. XX, p. 2089. Paber 
écrivit tout un livre contre cette contradiction de Luther : de Anti- 
logiis Lutheri. Cf. Raynald. ad ann. 1531, n° 57, et Çochlœus, Luthe- 
rus septiceps ubique sibi suis scriptis contrarius, Paris., 1564. 

(2) Matth. XVIII, 10. 

(3) 1 Timoth. III, 15. 



70 § 316. — PROGRÈS DU PROTESTANTISME 

Quant à Mélanchthon, il déshonora son caractère en fei- 
gnant, avec une lâche hypocrisie, de partager l'opinion de 
Luther sur la Gène, qu'il rédigea même en symbole, quand, 
dans le fait, comme on le vit plus tard, après la mort de 
Luther, il était de l'avis de Calvin (1). 

C, Suite de l'histoire de la réforme jusqu'à la paix religieuse d'Augsbourg (1555). 

§ 316. — Progrès du protestantisme jusqu'à F Intérim de 
Ratisbonne [1541]. 

Le Plat. Monument pour servir à l'histoire du concile de Trente, 
t. II et III. Cf. Riffel, 1. cit., t. II, p. 480-580. .4. Menzel, t II, 
p. 17-254. 

Les efforts du pape Clément Vu pour la réunion du 
concile si souvent promise, et à laquelle, en dernier lieu, 
on s'était si solennellement engagé, lors de la paix de Nu- 
remberg, restèrent infructueux. Les protestants rejetèrent, 
sous de singuliers prétextes, les conditions proposées (2). 
Us trouvaient inconvenant que, suivant les usages tradi- 
tionnels, le concile fût tenu dans une église, qu'ils dussent 
s'engager à en observer invariablement les décrets, qu'on 
le réunît à Milan, Bologne ou Plaisance, et non en Allema- 
gne, etc., etc. Paul III [13 octobre 1534 — 10 novembre 
1549] poursuivit plus ardemment encore que Clément 
[■}■ 25 septembre 1534] la convocation du concile. Il entra 
en négociation avec les protestants par son nonce Verge- 
rius, .et convoqua le concile à Mantoue pour le mois de 



(1) Dans la Confessio invariata on dit : « De cœna Domini docent 
quod corpus et sanguis Christi vere adsint et distribuuntur vescentibus 
in cœna Domini, et improbant secus docentes. » (En outre, suivant 
Salig, Histoire complète de la confession d'Augsbourg, t. III, liv. 1, 
p. 171, après le Christi il manquait : sub specie panis et vini.) Au 
contraire, dans la Variata il y avait : « De cœna Domini docent quod 
cum pane et vino vere exhibeantur corpus et sanguis Christi vescen- 
tibus in cœna Domini, etc. » 

(2) Voyez les mesures prises immédiatement après la diète d'Augs- 
bourg, dans Raynald, ad ann. 1530, n° 175-76; cf. ensuite ibid. ad 
ann. 1533, n° 3-8, et Walch, Œuvres de Luther, t. XVI, p. 2263, 
2281 ; de Wette, t. IV, p. 454. 



JUSQU A L INTERIM DE RATISBONNE 71 

mai 1537 (1). Cette fois encore les protestants, réunis à 
Smalkalde [décembre 1535], rejetèrent le concile, car l'o- 
pinion de Luther, « que ce n'était pas sérieusement que 
« les catholiques demandaient un concile, et que les pro- 
» testants, parfaitement éclairés par l'Esprit saint sur tou- 
» tes choses, n'en avaient pas besoin, » était devenue leur 
idée fixe. D'ailleurs, à leur avis, un concile dont la forme 
et la marche dépendaient du pape n'était pas libre. Il valait 
mieux que les princes choisissent des hommes capables et 
impartiaux de toutes les conditions, qui examineraient l'af- 
faire et en décideraient, selon la parole de Dieu '(2). On 
trouva un nouveau prétexte de refus dans la guerre qui 
avait, sur ces entrefaites, éclaté entre l'empereur et Fran- 
çois I er , et qui rendait difficile l'accès de Mantoue. 

La ligue de Smalkalde, renouvelée à cette occasion pour 
dix ans, s'était fortifiée par l'adhésion de nouveaux mem- 
bres, malgré la défense de la diète de Nuremberg à ce sujet. 
L'alliance avec l'Angleterre et la France, qu'on avait espé- 
rée, ne s'était pas réalisée, il est vrai ; mais le nouvel élec- 
teur de Saxe, Jean-Frédéric le Magnanime, était favorable 
au protestantisme ; la ligue avait gagné les ducs Ulric de 
Wurtemberg, Barnim et Philippe de Poméranie, le comte 
palatin Robert de Deux-Ponts, les princes d'Anhalt George 
et Joachim, Guillaume, comte de Nassau, plusieurs villes 
d'Allemagne ; et le Danemark, travaillé par le protestan- 
tisme depuis 1536, donnait des espérances fondées d'entrer 
dans la ligue. 

A l'approche du terme fixé pour la tenue du concile, les 
protestants tinrent de nouveau une assemblée à Smalkalde 
[février 1537], où, plus que jamais, on se déchaîna contre 
le pape. On y adopta les vingt-trois articles de Smalkalde (3), 

(1) Cf. Raynald. ad ann. 1535, n° 26, 30, 32. Encyclique de Paul à 
divers princes : Walch, t. XVI, p. 2290 sq. ; Melanchthonis Opp. éd. 
Bretschneider , t. II, p. 962 sq.; Pallavicini, Hist. conc. Trid. lib. III, 
c. 17 et 18. La circulaire pour convoquer le concile au 2 juin 1536 
est dans Raynald, ad ann. 1536, n° 35. Cf. Pallavicini, 1. cit., lib. III, 
c. 19; Schœunhuth, sur Paul Vergerius (Slirm, Etudes sur le clergé 
évangélique du Wurtemb., liv. XIV, l re livr.) ; Perthel, Pro Paulo 
Verge rio. 

(2) Cf. Walch, t. XVI, p. 3205 sq. 

(3) Articuli (lui dicuntur Smalkaldici e Palatino codice Ms. (ma- 



72 § 316. — PROGRÈS DU PROTESTANTISME 

rédigés par Luther, qui exprimaient fortement l'opposition 
contre l'Église catholique, et par conséquent faisaient con- 
traste, quant au fond et quant à la forme, avec la confes- 
sion d'Augsbourg, rédigée en termes si vagues et si élasti- 
ques. Mélanchthon fut encore chargé d'écrire sur la 
primauté du pape et la juridiction des évoques (De potes- 
täte et primatu papœ) ; mais son travail ne répondit pas 
complètement aux vues dénigrantes des nombreux théolo- 
giens réunis à Smalkalde. Mélanchthon avait dit, en effet, 
que la primauté du pape n'était pas, il est vrai, fondée en 
droit divin, mais que cependant il fallait la conserver à 
l'avenir, d'après le droit humain (jure humano). Luther, 
déjà malade, outré de cette assertion de son ancien ami, 
abandonna Smalkalde, en laissant aux conjurés, pour der- 
nière bénédiction, cette parole amère : « Que Dieu vous 
remplisse de la haine de la papauté ! » Les protestants, 
dès ce moment, refusèrent positivement de se rendre à 
aucun concile. 

En face de la ligue de Smalkalde, les efforts de Held, 
vice-chancelier de l'empereur, avaient fait conclure la 
sainte ligue (1) des princes catholiques à Nuremberg [juin 
1538]. L'alliance protestante s'était de nouveau renforcée 
par l'adjonction des Suisses (2), auxquels enfin, sur la de- 
mande des princes, et grâces aux habiles intrigues de 
Bucer et de Capito, Luther avait consenti à s'unir, en adop- 
tant pour base du traité la Concor dia Vitebergemis [1536]. 
Joachim II, électeur de Brandebourg (3), oubliant l'exem- 
ple de ses prédécesseurs, avait embrassé les nouvelles doc- 
trines [1539] que déjà son frère, le margrave Jean de Neu- 

auscrit autographe de Luther) accurate editi et annotationibus cnt. 
illustrati per Marheinecke, Berol., 1817, in-4. De potestate et primatu 
papœ tractatus (servant maintenant d'appendice aux articles de 
Smalkalde) in Melanchthonis Opp. éd. Bretschneider, t. III. p. 271. 
Les deux se trouvent dans Hase, Libri symbolici, p. 298-358. 

(1) Les actes se trouvent dans Hortleder, P. I, liv. I, ch. 25-29; 
Walch, t. XVI, p. 2426 sq. Cf. Riffel, t. II, p. 523-26. 

(2) Cf. Walch. t. XVII, p. 2543; la Concorde rédigée par Mélanch- 
thon se trouve dans ses Œuvres, édit. Bretschneider, t. III, p. 75. 

(3) Ad. Müller, Hist. de la réforme dans le margraviat de Brande- 
bourg. Berlin, 1839; Spieeker, Introd. de la réforme dans le margrav. 
de Brandebourg. Berlin, 1839, 3 parties. Cf. Riffel, t. III, p. 75. 



JUSQU'A L'INTÉRIM DE RATISBONiNE 7§ 

marck, avait adoptées en 1536. De son côté, Henri, 
successeur du duc George, avait introduit le protestantisme 
dans le duché de Saxe malgré l'opposition de ses sujets (1). 
L'infatigable Luther entretenait contre l'Église et le con- 
cile l'irritation des princes et du peuple par une foule de 
traités, grands et petits, qui se succédaient avec une rare 
activité. La guerre religieuse ne fut suspendue que par les 
nouvelles victoires des Turcs, qui menaçaient toute l'Alle- 
magne; on négocia à Francfort [février 1539], et l'on con- 
clut un armistice de quinze mois (2). L'empereur chercha 
à profiter de ce délai pour opérer une réconciliation : il 
appela des théologiens à une conférence religieuse à Spire, 
d'où une maladie contagieuse la fit transférer à Haguenau 
[juin 1540] : elle ne s'ouvrit enfin qu'à Worms [14 jan- 
vier 1541] (3), par suite du scandaleux retard des protes- 
tants. 

Eck et Mélanchthon entrèrent en discussion, en partant 
des bases de la confession d'Augsbourg, ce qui était peu 
rassurant. Aussi l'empereur, qui avait fixé déjà une diète à 
Ratisbonne pour le 5 avril 1541, ajourna la conférence re- 
ligieuse à cette époque. Le célèbre cardinal Gontarini (4) se 
rendit lui-même à Ratisbonne pour assister à la discussion. 
L'empereur avait nommé, du côté des catholiques, Eck, 
Julius Pflug et Jean Gropper, chanoine de Cologne ; du 
côté des protestants, Mélanchton, Pistorius et IJucer. Il les 
engagea à renoncer à toute passion humaine et à n'avoir 
en vue que la gloire de Dieu. Il leur fit communiquer par 



(1) Hoffmann, Hist. détaillée de la réforme dans la ville et, dans 
l'université de Leipzig. Leipzig, 1739; Leo, Hist. de la réforme à 
Leipzig et à Dresde. Leipzig, 1834; de Langenn, Maurice, duc et 
prince électeur de Saxe. Leipzig, 1841, 2 vol. Cf. Riffel, t. II, p. 674-81. 

(2) Les pièces sont dans Hortleder, P. I, liv. I, ch. 32; Walch, liv. 
XVII, p. 396 sq. 

(3) Raynald, ad ann. 1540, n° 15-24 ; Walch. t. XVII, p. 453 sq.; 
Melanchthonis Opp. éd. Bretschneider, t. IV, p. l sq. La première 
opinion de Cochlœus dans Raynald, ad ann. 1540, n° 49. Cf. n 0s 54 
et 55. 

(4) Pallavicini, 1. cit., lib. III, c. 12-15; Acta in conventu Ratis- 
bonensi, éd. Mélanchthon. Viteb., 1511. Cf. ejusdem Opp. éd. Bret- 
schneider, t. IV, p. 119 sq.; Walch, t. XVII, p. 695 sq.; Riffel, t. II, 
I'. 549 sq. 

in. 



74 § 316. — PROGRÈS DU PROTESTANTISME, ETC. 

le cardinal Granvelle un écrit qui devait servir de base à 
la conférence, qui avait été probablement rédigépar Grop- 
per, et qui reçut le nom & Intérim de Ratisbonne (1). 

Si la réduction en était sagement calculée sous le point 
de vue politique, il n'en était pas de même sous le rapport 
de la foi. Aussi fut-elle blâmée par les théologiens catholi- 
ques, notamment par Eck. Cependant la conférence sem- 
blait, cette fois, promettre une heureuse issue. Les exigences 
ie l'Intérim étaient si modérées qu'elles rapprochèrent 
plus que jamais les parties adverses. On n'était arrêté que 
sur l'article fondamental de l'Église et sur le dogme de la 
satisfaction. Les protestants ne se montraient pas, non plus, 
disposés à admettre la confession auriculaire et la trans- 
substantiation, surtout depuis que l'électeur de Saxe avait 
envoyé, pour renforcer le parti, l'orthodoxe et strict luthé- 
rien Amsdorf. Peu à peu ils en revinrent aux vieilles ob- 
jections, et demandèrent le rejet des pratiques de pénitence, 
des vœux monastiques, des indulgences, de l'invocation 
des saints, toutes choses qui amoindrissaient, à leur dire, 
les mérites du Christ. Les théologiens catholiques refusè- 
rent, on leva la conférence. Comme toutes les précédentes, 
elle n'avait amené aucun résultat. 

Le recez de la diète déclara en conséquence que les deux 
partis s'en tiendraient aux articles sur lesquels on s'était 
entendu, jusqu'au concile ou à la diète tenus avec le con- 
sours du pape ; qu'on maintiendrait la paix de Nuremberg 
dans tous ses points ; qu'ainsi les églises des couvents res- 
teraient intactes. En même temps l'empereur adoucit le 
décret de la diète d'Augsbourg, suspendit tous les procès 
dépendants de la chambre impériale, et que jusqu'alors 
on avait hésité à faire rentrer dans la paix de Nurem- 
berg (2). Malgré cela, les protestants, peu satisfaits, firent 
le nouvelles demandes dont, malgré leur étrangcté, F em- 
pereur fut obligé d'accueillir une partie, pour obtenir les 
>ecours nécessaires contre les Turcs. 

(1) Walch, t. XVII, p. 723 sq.; Riffel, t. II, p. 551-571; pour l'opi* 
lion d'Eck sur l'intérim, ibid., p. 571, note l. 

(2) Cf. Walch, t. XVII, p. 962-1000. 



§ 317. — LES ANABAPTISTES A MUNSTER. 75 



g 317. — Les Anabaptistes à Munster. Bigamie du landgrave 
Philippe de Hesse. 

Historia monast. anabaptistica per dorn. Herrn, a Kerssenbroick. tra- 
duit sur le manuscrit et publié avec gravures. Francf. (Munster), 
1771, in-4°. Jocmus, la Réforme à Munster et sa chute causée par 
les anabaptistes. Munster, 1825. Hast, Hist. des anabaptistes. Muns- 
ter, 1836. Riffel, t. II, p. 580-664. Fusser, Hist. des anabapt. Muns- 
ter, 1852. Cornélius, les Humanistes de Munster et leurs rapp. 
avec les réform. Munster, 1851. Id., Hist. des anabapt. Munster, 
1863. 

La Westpnalie avait repoussé (1), jusqu'au moment de 
la diète d'Augsbourg, les efforts qu'on avait faits, h plu- 
sieurs reprises, pour y introduire le luthéranisme, dans 
des vues toutes politiques. La ligue de Smalkalde rendit 
du courage aux partisans de Luther. Bernard Rottmann, 
chapelain de Saint-Maurice près de Munster, visionnaire 
fanatique, prêcha d'abord les nouvelles doctrines dans les 
rues [23 février 1532], et, étant parvenu à communiquer 
son fanatisme au peuple, le poussa à renverser les autels 
et à détruire les images des saints. Le magistrat, d'accord 
avec Rottmann et le landgrave Philippe de Hesse, lui prêta 
main-forte, et le protestantisme fut introduit dans Munster, 
comme il l'avait été déjà dans Minde-n, Herford, Lemgo, 
Lippstadt et Soert. Les catholiques furent obligés de céder 
six églises aux protestants [14 fév. 1533], Mais ces progrès 
de l'hérésie furent bientôt arrêtés et annulés, pour des siè- 
cles, parles scènes terribles qu'amenèrent les anabaptistes, 
qui s'étaient hâtés d'accourir sur ce nouveau théâtre offert 
aux sectaires. Cette secte, qui avait commencé ses désor- 
dres à Zwickau, n'avait pas, il s'en faut, été détruite dans 
la guerre des paysans. Après la bataille de Frankenhausen, 
ces sectaires s'étaient répandus dans beaucoup de contrées, 
et, n'ayant ni feu, ni lieu, ni principes arrêtés, ni chefs, ni 
discipline, ils s'étaient partout livrés aux plus criminelles 

(l) Voyez le tableau intitulé : le Protestantisme à Munster, dans 
les Feuilles hist. et polit., t. IX, p. 99-108, 129-158, 203-214, 327- 
360; t.X, p. 42-45, 65-84, 129- 146. 



76 § 317. — LES ANABAPTISTES A MUNSTER. 

extravagances. Tandis que les luthériens faisaient, pour la 
plupart, dégénérer la liberté, qu'ils réclamaient, en une 
licence effrénée, ces anabaptistes prétendirent mortifier et 
anéantir tout ce qui est humain dans l'homme. Héritiers à 
plusieurs titres des anciens gnostiques, aspirant à un spiri- 
tualisme aussi faux qu'exagéré, ils méprisaient les sacre- 
ments, les pratiques extérieures, toutes les institutions po- 
sitives de l'Église, et cherchaient dans l'Apocalypse la 
confirmation des rêveries millénaires qui leur étaient ré- 
vélées dans de soi-disant visions et de prétendus ravisse- 
ments. Rottmann, dont nous venons de parler, avait été 
gagné à cette secte fanatique par un tailleur de Leyde, 
nommé Jean Bockhold ou Bockelson, et un boulanger de 
Harlem, Matthiesen, qui, tous deux, étaient venus à Mun- 
ster. Ils y établirent un pouvoir théociatique et populaire, 
dont Jean de Leyde était le roi absolu, Matthiesen le pro- 
phète, Knipperdolling le bourreau. Douze juges les entou- 
raient. Munster fut appelée la cité de Sion. Matthiesen, en 
sa qualité de prophète, ordonna qu'on lui livrât tout l'or et 
tout l'argent, qu'on brûlât tous les livres. Jean, en sa qua- 
lité de roi, publia un manifeste qui annonçait qu'on se 
mettrait en campagne, qu'on châtierait tous les riches, et 
qu'il s'assiérait sur le trône de David jusqu'à la venue du 
Seigneur. Il avait pris plusieurs femmes et rendit ainsi la 
polygamie générale parmi ces sectaires. L'évêque de Mun- 
ster, assisté de quelques princes, réussit enfin à mettre un 
terme à ces scènes d'horreur et d'épouvante [25 juin 1535]. 
Jean de Leyde, Knipperdolling et le chancelier Krechting 
furent pris, exposés à toutes sortes d'outrages, exécutés le 
23 janvier 1536, et leurs corps, enfermés dans des cages, 
restèrent suspendus à la tour de Lamberti. Néanmoins, la 
• secte, dispersée, se maintint encore pendant quelque temps 
en Westphalie. La polygamie qu'elle professait trouva des 
adhérents dans d'autres partis. Le landgrave Philippe de 
Hesse lui-même, le plus zélé et le plus puissant défenseur 
de la réforme dans l'Eglise et dans les mœurs, embrassa 
cet usage oriental. Quoique marié, il vivait depuis assez 
longtemps en concubinage avec une seconde femme. Il 
finit, à la longue, par avoir des remords et ne plus pouvoir 
les apaiser au moyen du principe luthérien : la foi seule 



BIGAMIE DU LANDGRAVE PHILIPPE DE HESSE. 7 i 

sauve. II s'adressa donc à l'adroit et rusé Bucer, et lui 
remit une lettre pour Luther et Mélanchthon, dans laquelle 
le landgrave de Hesse, marié depuis seize ans avec Chris- 
tine, fille du duc George de Saxe, et père de huit enfants, 
exprimait le désir d'obtenir l'autorisation d'épouser encore 
Marguerite de la Sahl, fille d'honneur de sa sœur Elisabeth. 
Sa vigoureuse constitution, disait-il, et ses fréquentes pré- 
sences aux diètes de l'empire et de ses États, où l'on vivait 
à cœur-joie, ne lui permettaient pas d'y rester seul, et ce- 
pendant il ne pouvait y amener sa femme et toute une 
cour de femmes ! Luther et Mélanchthon tombèrent dans 
une grande perplexité, car Philippe de Hesse menaçait de 
revenir à l'Église catholique. Ils consentirent à sa demande 
et autorisèrent un second mariage, afin, comme le porte le 
document signé par Bucer, Luther, Mélanchthon et six 
théologiens hessois, de pourvoir par là au salut de son 
corps et de son âme, ainsi qu'à la gloire de Dieu ! Mais, 
comme il n'était pas encore d'usage général d'avoir deux 
femmes en même temps, et qu'il pouvait en résulter du 
scandale, le landgrave devait ne contracter son second 
mariage qu'en secret, et seulement en présence de quel- 
ques témoins [3 mars 15-40]. Luther, un instant inquiet à 
ce sujet, se tranquillisa bientôt : son grand cœur, écrivit 
Peucer, ne se laissa point ébranler. Mais le chagrin et les 
remords firent tomber Mélanchthon dangereusement 
malade. 

Lorsque l'affaire s'ébruita et devint publique (1), Lu- 
ther déclara « qu'il n'y avait point à la justifier ; qu'il ne 
» voulait pas nier l'autorisation du double mariage ac- 
» cordée par lui (ce qu'il aurait pu, puisqu'elle ne l'avait 
» été qu'en secret et qu'elle devenait nulle par la publica- 
» tion), et que, dans le cas où on y trouverait à redire, il 
» prétendait bien, quant à lui, ne pas demander grâce et 
» ne pas reconnaître qu'il avait commis une erreur ou 



(1) Cf. Seckendorf, lib. III; les pièces originales sont tout entières 
dans Bossuet, Hist. des variations ; Ulenberg. Hist. de la réforme 
luth., t. II, p. 468-484; Schmitt, Essais d'une hist. philosoph., etc., 
p. 429 sq. « Le Tombeau de Marguerite de la Sahl » (dans les Feuilles 
hist. et polit., t. VII, p. 751 sq., extrait de la Revue de la Soc. hist. 
de la Hesse, t. II.) 



78 § 318. — NOUVELLES VIOLENCES DES PROTESTANTS, 

» une folie. » Le landgrave continua à vivre paisiblement 
avec ses deux femmes, dont la première lui donna encore 
deux fils et une fille, et la seconde six fils, qui furent 
nommés les comtes de Diez. 

§ 318. — Nouvelles violences des Protestants; nouveaux 
essais pour apaiser les luttes religieuses. 

L'évêque de Naumbourg-Zeitz étant mort, le chapitre 
élut à sa place le prévôt de la cathédrale, Jules de Pflug, 
théologien distingué, d'un caractère doux et pacifique ; 
mais l'électeur Jean-Frédéric le Magnanime prétendit 
nommer un luthérien. Nicolas d'Amsdorf fut donc installé 
de force, par le ministère d'un curé [1542]. et un manda- 
taire du prince prit l'administration temporelle de l'évê- 
ché. Luther, en dérision des institution de l'Eglise ca- 
tholique, avait consacré, à sa façon, l'évêque Amsdorf, et 
avait écrit à ce sujet, sur le ton qu'il prenait souvent : 
» Nous avons consacré un évêque sans saint chrême, 
» mais aussi sans beurre, graisse, lard, encens, goudron 
» ni charbon. » 

A cette violence en succéda une autre. Henri, duc de 
Brunswich, toujours fidèle à l'Église, était en guerre avec 
sa ville de Brunswick, qui, contre son gré, était entrée 
dans la ligue de Smalkalde ; il allait exécuter contre la 
ville de Goslar la mise au ban de l'Empire, d'après une 
sentence obtenue de la chambre impériale, lorsque les 
chefs de la ligue fondirent -sur ses Etats [1542], s'en em- 
parèrent, y introduisirent immédiatement le luthéranisme, 
et contraignirent le duc de se réfugier en Bavière. Il en 
arriva de même pour l'évêché de Hildesheim (1), qu'une 
sentence impériale avait concédé à Eric et Henri de 

(1) Le Luthéranisme dans la ville de Hildesheim, d'après un vieux 
manuscrit (Feuilles hist. et polit., t. IX, p. 316-318, 724-28; t. X, 
p. 15-22. Cf. aussi Schlegel, Hist. des Eglises et de la réforme dans 
l'Allemagne sept., et surtout dans le Hanovre. Hanovre, 1828-29, 
2 vol.; Baring, Hist.de la réforme dans la ville de HanoT^. Hano- 
vre, i842. Reifenberg, Hist. societ. Jesu ad Rhin, infer., 1. 1, p. 251 sq. 
Etabl. delà confess, évangél. dans la ville de Hildesheim. Hildesh., 
1842. 



NOUVEAUX ESSAIS POUR APAISER LES LUTTES RELIGIEUSES. 79 

Brunswick. Une autre intrigue dépouilla d'une partie de 
ses Etats Hermann, comte de Neuwied et prince de Co- 
logne [depuis 1515]. Secondé par Gropper, il avait eu le 
dessein de réaliser une excellente réforme catholique dans 
son diocèse; mais son esprit borné ne lui permit point de 
se maintenir sur la pente, et, se laissant entraîner dans la 
direction extrême des nouvelles doctrines, il en vint jus- 
qu'à vouloir introduire de force le protestantisme dans ses 
Etats, d'après une consultation rédigée par Bucer et Mé- 
lanchthon. Le chapitre de la cathédrale fit une vigoureuse 
résistance, publia une réfutation de la consultation (Anti- 
didagma); le pape et l'empereur encouragèrent le chapi- 
tre et le conseil de la ville de Cologne à persévérer dans leur 
résistance. L'archevêque céda, mais pour la forme seule- 
ment et pendant quelque temps. Alors le clergé, l'univer- 
sité et les Etats en appelèrent positivement au pape et à 
l'empereur. Hermann invité à répondre, n'ayant pas com- 
paru, fut dépossédé et excommunié (1). Il tâcha en vain, 
d'être admis dans la ligue de Smalkalde, n'obtint quede va- 
gues promesses d'intervention et en fut réduit à son connV 
de Neuwied [f 1552]. Par contre, outre les pays déjà 
cités, dans le Nord de l'Allemagne, les ressorts de Magde- 
bourg, Halberstadt, Halle, Meissen, ete., infectés de bonne 
heure des maximes nouvelles, avaient été arrachés 
à l'Église (2) et le protestantisme avait cherché à pé- 
nétrer jusque dans les États du très-catholique duc de Ba- 
vière, du roi Ferdinand, dans le Tyrol (2) et ailleurs. 

(1) Deckers, Hermann de Wied. archev. et prince-électeur de Co- 
logne. Col., 1840; Pacca, Grands services rendus à l'Eglise pendant 
le XVI e siècle par le clergé, l'Université et la municipalité de Co- 
logne. 

(2) Cf. Introd. de la réforme dans l'archevêché de Magdebourg 
(Fiedler, Gaz. pastorale de Torgau, 4 e année, 18J2, janv., févr., mars 
et mai) ; Franke, Hist. de la réforme dans la ville de Halle. Halle, 
1841; Apfelstedt, Introd. de la réforme luthér. dans le pays de 
Schwarzbourg. Sondershausen, 1841 (pour le jubilé de iS4i). Introd. 
dans la réforme de l'archevêché de Mersebourg, par Fraustadt. 
Leipzig, 1844. 

(3) « Intrigues du protestantisme en Bavière, dans le milieu du 
XVIe siècle » (Feuilles hist. et polit., t. IX. p. 14-29) ; lluupach, 
l'Autriche évangélique expliquée [de 1520-80], avec des pièces 
justificat.; Coup d'œil sur le schisme dans le Tyrol, d'après les ma 



80 § 318. — NOUVELLES VIOLENCES DES PROTESTANTS; 

Enfin, les princes protestants surent profiter de la nouvelle 
diète de Spire [1542], où l'on traitait surtout la question 
des subsides contre les Turcs, dont ils ne s'inquiétaient 
pas sérieusement, pour faire sanctionner leurs violences 
contre Brunswick etNaumbourg, et lever tous les procès de 
la chambre impériale. D'ailleurs, ils ne voulurent pas plus 
qu'auparavant entendre parler du concile convoqué à 
Trente. Cependant l'empereur, dans sa modération et son 
désir de la paix, alla si loin à la nouvelle diète de Spire 
[1544], que les catholiques l'accusèrent, non sans raison, 
d'avoir été au delà de son pouvoir. Le pape se plaignit de 
cette conduite dans un bref [24 août 1544] rédigé avec une 
sérieuse et touchante douleur. Charles-Quint, soutenu par 
les protestants de l'empire, dont il avait enfin obtenu une 
déclaration de guerre contre la France, ayant obligé son 
opiniâtre adversaire, François 1 er , à la paix de Crespy 
[18 septembre 1544], chercha à dissiper les doutes élevés 
sur ses véritables sentiments, et poursuivit avec ardeur 
la convocation du concile [pour le 15 mars 1545]. A la 
nouvelle diète de Worms [mars 1545], les protestants per- 
sistèrent à rejeter le concile, déjà commencé à Trente, 
parce qu'il avait été convoqué par le pape, et ils firent en 
même temps connaître leurs sentiments, de la manière la 
plus étrange et la plus inattendue. En effet, ils répandi- 
rent dans les États catholiques (1) l'écrit de Luther intitulé : 
K La papauté instituée par le diable [1545], » accompagné 
d'une gravure sale et dégoûtante (2). L'empereur n'en fit 

nuscrits et les archives (Feuilles hist. et polit., t. VI, p. 577-609) ; 
Weber, le Tyrol et la réforme. Innspruck, 1841. 

(1) Imprimé avec des remarques par l'abbée Preschtl, dans ses 
Pièces à l'appui de la sagesse du docteur M. Luther, pour servir au 
jubilé luthérien; 3 e édit. Salzb., 1818; Walch, t. XVII, p. 1278 sq. 

(2) Sur les ordres du prince-électeur, Mélanchthon composa : 
«t Causae quare et amplexi sint et retinendam ducant doctrinam... 
confessionis August.;... et quare iniquis judicibus collectis in Synodo 
Trident., ut vocant, non sit adsentiendum. » Vit., 1546, in-4 (Opp. 
édit Vit , t. IV, p. 772). On remarque comme points principaux les 
suivants : « 1° On doit obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes; 2° le pape 
n'a le pouvoir de convoquer aucun concile ; 3° on ne doit se servir 
que de la Bible pour établir la foi chrétienne ; 4° les doctrines pro- 
testantes sont justifiées par l'adhésion des milliers de personnes qui 
y croient; 5° le concile de Trente n'est point un concile général, 



§ 319. — MORT DE LUTHER; SON CARACTÈRE. 81 

pas moins (c'était méconnaître l'autorité du concile déjà 
ouvert) une nouvelle tentative pour apaiser les discus- 
sions religieuses, par une conférence tenue à Ratisbonne 
[27 janvier 4546], qui, dans la disposition actuelle des 
protestants, ne pouvait pas avoir d'effet () I . Alors l'em- 
pereur fut obligé de prendre une attitude menaçante, et il 
le pouvait désormais, ayant conclu un armistice avec les 
Turcs. Il fit ses préparatifs de guerre et déclara ouver- 
tement aux princes protestants, qui l'interrogeaient à ce 
sujet, qu'il prouverait son bon vouloir aux Etats qui lui 
obéiraient, et se serviraient de son autorité impériale contre 
les récalcitrants. Il déclara aux États de l'Empire que ce 
n'était point une guerre de religion qu'il entreprenait, 
mais qu'il s'agissait de soumettre les perturbateurs de la 
paix publique, qui, sous l'apparence de la religion, avaient 
commis tant de violences. Il fit mettre au ban de l'Empire 
le landgrave de Hesse et l'électeur de Saxe, qui tous deux 
s'avançaient, avec des armées considérables, vers le Da- 
nube 



§ 319. — Mort de Luther ; son caractère 
Cf. Sources en tête du § 299. Dœllinger, les Réformateurs, t. I, p. 278. 



Luther, contrarié de tous côtés, était depuis longtemps 
mécontent, morose, chagrin. Peu satisfait, d'après son pro- 



parceque les laïques en sont exclus; 6° le lieu de l'assemblée est sus- 
pect; 7» on ne saurait attendre rien de bon des évêques qui s'y trou- 
vent, car ils entendent tout aussi peu la doctrine du Christ que les 
ânes sur lesquels ils sont montés. » 

(l) Les représentants des catholiques étaient Malvenda, domini- 
cain espagnol, Eberh. Billik, carme de Cologne, Jean Hoffmann, 
provincial des augustins, et J. Cochlœus. Le plus distingué des pro- 
testants était George Major. L'assemblée avait pour président l'évê- 
que Maurice d'Eichstaedt et le comte Fréd. de Furstenberg. Actor. 
colloquii Ratisbonen. ultimi verissima relatio (imprimée par ordre 
de l'empereur). Ingolstadt, 1546 in-4. Relation de George Major. 
"Wittenb., 1546, in-4 {Hortleder, P. I, liv. I, c. 40); Bucer, ibid., 
c. 41, et dans Walch, t. XVII, 1529. 

ni. i. 



82 § 319. — MORT DE LUTHER; 

pre aveu (1), de son système religieux, il voyait que ce 
système avait encore bien moins d'autorité parmi ses an- 
ciens partisans. Wittenberg même, où il avait agi en 
personne, avec un zèle sans bornes, n'avait fait aucun pro- 
grès moral. Dès 1533 il avait dit dans un sermon : « De- 
» puis la prédication de notre doctrine (la pure doctrine de 
» l'Évangile), le monde devient de jour en jour plus mau- 
» vais, plus impie, plus déhonté. Les diables se préci- 
» pitent en légions sur les hommes qui, à la pure clarté 
» de l'Évangile, sont plus avides, plus impudiques, plus 
» détestables qu'ils n'étaient jadis sous la papauté. Paysans, 
» bourgeois et nobles, gens de tous états, du plus grand 
» au plus petit, ce n'est partout qu'avarice, intempérance, 
» crapule, impudicité, désordres honteux, passions abo- 
» minables (2). » Irrité au dernier point de l'immoralité 
et du libertinage toujours croissant de Wittenberg, il avait 
quitté la ville, avec la résolution de ne plus revenir. 
c Sortons de cette Sodome, » écrivit-il à sa femme ; je 
préfère errer comme un vagabond, mendier mon pain, 
que de passer les pauvres et tristes jours que j'ai encore à 



(1) « Ah ! s'écria-t-il, j'ai pu croire tout ce que me disaient le pape 
et les moines; mais aujourd'hui ma raison se refuse à croire ce que 
me dit le Christ, qui pourtant ne peut me tromper. » Une autre fois, 
comme on venait de chanter le Benedicite, il dit ces paroles : « Tout 
aussi peu que vous croyez ce chant véritablement bon, tout aussi 
peu je crois à la vérité de la théologie... Ma foi devrait sans 
doute être beaucoup plus grande et plus vive. Ah! mon Dieu, n'en- 
trez pas en jugement avec votre serviteur!... » Comme, un jour, 
M. Antoine Musa, alors curé de Rochlitz, se plaignait franchement 
à Luther de ne pouvoir croire lui-même ce qu'il prêchait aux autres, 
celui-ci répliqua : « Dieu soit loué qu'il y ait encore des gens de 
cette sorte ; je croyais être le seul dans cette position. » De toute sa 
vie Musa ne put oublier cette consolation du maître. Il y a quelque 
chose de tout à fait caractéristique dans la manière dont Luther 
combattait contre sa conscience, et la voix du Saint-Esprit qui lui 
parlait par cette conscience. Il luttait contre elles comme contre des 
pièges du démon. « Le diable, dit-il, m'a souvent fait des reproches 
et a raisonné avec moi dans l'afiaire que je dirige; mais il vaut 
mieux renverser le temple que de laisser le Christ inconnu et ca- 
ché. » Cf. Menzel, t. II, p. 427-89. 

(2) Il sera bon de comparer avec ce passage une lettre de "Willibald 
Pirkheimer [3 juin 1530], qui fut longtemps un ami de la réforme et 
des réformateurs. Mœkler, Mélanges, t. II, p. 29-32. 



SON CARACTÈRE. 83 

vivre dans ce martyre de Wittenberg, au détriment de 
mon amer et précieux travail. » Les instantes prières de 
l'électeur purent seules l'y ramener. Pendant qu'on dis- 
cutait à Ratisbonne les principaux points de sa doctrine, 
Luther était à Eisleben, où il travaillait, au nom des 
comtes de Mansfeld, à un arrangement pour des mines, 
quand une mort prématurée frappa l'homme qui avait eu 
la puissance et le malheur de diviser le cœur des peuples, 
de rompre le lien des familles, de blesser profondément, 
mais non à mort, comme il l'avait voulu, l'Église de ses 
pères [18 février 1546]. Luther termina sa carrière de ré- 
formation comme il l'avait commencée, par la haine contre 
la papauté (I). Il avait reconnu, avant de mourir, que 1"É- 
criture a des mystères et des profondeurs insondables de- 
vant lesquels l'homme doit humblement s'incliner (2). 
Mais, toujours égal à lui-même, il avait parlé avec le ton 
d'arrogance et d'orgueil qui lui était naturel, dans le testa- 
ment où il avait consigné ses dernières volontés, au mé- 
pris de toutes les formes ordinaires de lajustice humaine (3). 

(1) Les axiomes suivants de Luther peuvent être rangés parmi ses 
plus significatifs : « Nos hic persuasi sumus ad papatum decipien- 
dum omnia licere; » et cet autre : « Pestis eram vivus, moriens ero 
mors tua, papa! » Ce dernier se trouve dans une lettre qu'il écrivit 
après son départ de Smalkalde (de Wette, Lettres de Luther, t. V, 
p. 57,) et il le répéta immédiatement avant sa mort. Plus tard, ses 
partisans n'ont pas cessé de le graver sur les médailles de jubilés. 

(2) Peu auparavant, il avait écrit en latin les mots suivants : « Per- 
sonne ne peut comprendre les Bucoliques de Virgile, s'il n'a été 
berger pendant cinq ans; personne ne peut comprendre ses Géor- 
giques, s'il n'a été laboureur pendant cinq ans; personne ne peut 
comprendre les lettres de Cicéron, s'il n'a gouverné un Etat vingt 
ans durant. Quant à l'Ecriture sainte, personne ne peut en avoir un 
goût suffisant, s'il n'a gouverné l'Eglise pendant cent ans, avec les 
prophètes Elie et Elisée, avec saint Jean-Baptiste, le Christ et les 
apôtres. 

Hanc tu ne divinam ^Eneida tenta. 
Sed vestigia promis adora. 
Nous sommes des mendiants, voilà la vérité. » 

(3) Il y est dit : « Notus sum in cœlo, in terra et inferno, et auc- 
toritatem ad hoc sufficientem habeo ut mihi soli credatur, quuni 
Deus mihihomini, licet damnabili et miserabili peccatori, ex paterna 
misericordia, Evangelium Filii sui crediderit dederitque ut in eo 
verax et (idelis fuerim, ita ut multi in mundo illud per me acce- 
perint et me pro doctore veritatis agnoverint, spreto baiino papa?, 



84 § 319. — MORT DE LUTHER; SON CARACTÈRE. 

A considérer sa vie active et agitée, Luther est un des 
hommes les plus étonnants de tous les siècles. Malheu- 
reusement, il méconnut sa vocation, comme réformateur, 
parce qu'il n'avait ni la charité ni l'humilité nécessaires. 
Il rejeta audacieusement et inconsidérément l'autorité de 
l'Église, autorité que plus tard, en contradiction flagrante 
avec ses principes, il revendiqua pour lui-même contre ses 
adversaires. Son courage, qu'on ne peut méconnaître, 
dégénérait facilement en sotte témérité. Son activité était 
infatigable, son éloquence populaire et entraînante, son 
esprit vif et plein de saillies, son caractère désintéressé, 
son âme religieuse ; et ce sentiment impérieux de religion, 
qui constitue le trait caractéristique de son système (1), 
contraste d'une manière étrange avec le ton frivole et le 
langage trivial qu'il affectionne. « Tantôt, disait Erasme, 
« il écrit comme un apôtre, tantôt il parle comme un bouf- 
» fon, dont les pasquinades et les quolibets dépassent 
» toute mesure, comme s'il oubliait tout d'un coup quel 
» spectacle il a déroulé devant le monde et quel rôle 
» il y joue. » D'un côté il interdit l'usage des armes dans 
les affaires religieuses, et de l'autre il proclame des prin- 
cipes et se sert d'un langage, qui auraient fait honneur 
aux jacobins les plus forcenés de quatre-vingt-treize. Sa 
franchise devient promptement de la grossièreté, sa gros- 
sièreté l'aveugle et le rend souverainement injuste envers 
ses adversaires. Pendant qu'il réclame à hauts crits le droit 
d'interprétation le plus large et le plus arbitraire pour lui, 
il le refuse à ses ennemis, et exerce sur ses plus intimes 
amis auxquels ils en arrache l'aveu, le plus dur et le plus 
honteux despotisme (tuli servitutem pœne deformem, dit 
Mélanchthon). Que si enfin on se rappelle les propos ob- 
scènes, le langage honteux qu'il tint sur les institutions les 
plus saintes, comme celle du mariage, non-seulement à 

Cassaris, regum, principum et sacerdotum, imo omniun d<emonum 
odio. Quidni igitur ad dispositionem hanc in re exigua sufficiat, si 
adsit manus meae testimonium et dici possit : Hsec scripsit D. Mart. 
Luther, notarius Dei et testis Evaugelii ejus. » (Seckendorf. lib. III, 
p. 65t.) 

(l) Nous rappellerons, parmi beaucoup d'autres, ses Cantiques, 
tels que : « Au milieu de la vie la mort nous enveloppe; Cherchons 
celui qui donne la force pour en obtenir la grâce, etc. » 



§ 320. — GUERRE DE SMALKALDE, ETC. 85 

table, mais dans ses ouvrages et ses discours publics, lan- 
gage qu'on ne peut justifier par la grossièreté du temps, 
car on ne le rencontre pas dans les ouvrages de ses adver- 
saires, il faut bien, abstraction faite de la perversité de ses 
principes religieux, lui refuser absolument la vocation 
d'un réformateur. Pour devenir un instrument de réforme 
dans l'Église, il aurait fallu qu'il commençât par se ré- 
former lui-même. Quiconque jugera avec impartialité 
l'œuvre de Luther reconnaîtra qu'il n'y eut pas de mission 
apostolique dans ces mouvements désordonnés, dans ces 
entreprises tumultueuses, dans ces luttes passionnées, dans 
cette polémique ardente et triviale dont se composa sa vie. 
» La raison la plus vulgaire, dit Érasme, m'apprend qu'un 
» homme qui a excité un si grand tumulte dans le monde, 
» qui n'avait de plaisir que dans les paroles indécentes 
» ou railleuses, n'a pu faire la chose de Dieu. Une arro- 
» gance comme celle de Luther, que rien n'égala jamais, 
» suppose la folie, et une humeur bouffonne comme celle 
» du docteur de Wittenberg ne s'allie point avec l'esprit 
» catholique (1). » 

Néanmoins les partisans de Luther accordèrent à sa 
mémoire les honneurs que l'Église réserve aux saints et 
dont ils avaient tant reproché la scandaleuse impiété aux 
papistes (2). 

§ 320. — Guerre de Smalkalde. Paix religieuse d'Augsbourg. 

Hortleder, t. II, liv. III, p. 618 sq. Camerarii Comm. belli Smalk. 
grsece script. (Freher., t. III, p. 457). Pallavicini, 1. cit., lib. VIII, 
c. 1. A. Menzel, t. II, p. 451-72; t. III, p. 1-5S0. Riffel, t. II, p. 
733-60. 

La voix de l'empereur qui avait mis au ban de l'Empire 
les chefs de la ligue protestante, fut fortifiée par celles du 

(1) Erasmus, dans son Hyperaspistes diatribe adv. servum arbitr. 
Lutheri. Voici le jugement d'Ancillon sur l'hérésiarque: « Ses actes 
portaient plutôt l'empreinte de la passion que de principes fixes, et 
si aucun vice dégradant ne souillait son caractère, d'un autre côté 
il ne posédait aucune vertu douce, et, à tout prendre, évidemment le 
côté moral de son génie n'a pas une haute valeur. » 

(2) On peut s'en convaincre par le titre de l'écrit suivant, rédigé 
pour les jubilés du XVIII e siècle : « Souvenir d'or et d'argent du 



86 g 320. — GUERRE DE SMALKALDE. 

pape Paul III, qui appela, pour ainsi dire, les peuples ca- 
tholiques à une croisade (1). Cette déclaration de guerre ne 
prit point les princes protestants au dépourvu. La ligue de 
Smalkalde existait depuis quinze aus, et l'armée impériale 
était bien inférieure à celles des princes luthériens; car plus 
d'un prince catholique, jaloux de la puissance de l'empe- 
reur, avait refusé de se joindre à lui. Charles, désireux de 
dicter les conditions de la paix d'après ses vues, ne les appe- 
lait d'ailleurs à son secours qu'à la dernière extrémité. Par 
contre, les armées protestantes n'avaient à leur tète aucun 
homme de talent, quoique SchertleindeBurthenbach pas- 
sât pour l'être (2). Maurice de Saxe, gendre du landgrave 
de Kesse, ayant, quoique protestant, passé du côté de l'em- 
pereur, entra dans les États des princes électeurs, sousprc- 
texte de les protéger contre Ferdinand roi de Bohême, qui fai- 
sait mine de s'en emparer. La brusque arrivée de l'empereur 
obligea l'électeur de Saxe, Jean-Frédéric, à accepter la 
bataille près de Miilhberg \3A avril 1347]; il y fut fait pri- 
sonnier. Bientôt après, le landgrave de Hesse se rendit et 
n'obtint sa liberté que sous la caution de son gendre Mau- 
rice, qui obtint l'électorat de Saxe, et divisa ainsi la puis- 
sance des protestants. L'empereur qui avait obtenu ce bril- 
lant résultat sans le concours d'aucun prince catholique, 
mais au contraire par celui d'un prince protestant, n'avait 
cependant nul dessein d'user de la victoire pour étendre sa 
domination ou contraindre par la uolence les princes à 
rentrer dans l'Église catholique. Il voulait les y amener par 
un accommodement. Après avoir remis, comme il le devait 

cher maître en Dieu le docteur M. Luther, dans lequel sa vie, sa 
mort, sa famille et ses reliques ont été décrites en détail, d'après 
plus de deux cents médailles et gravures les plus curieuses, etac- 
compaguées de remarques choisies, par Christian Junker, historiogr. 
du prince-électeur de Saxe-Heneberg. » Francf. et Leipzig. 1706, 
562 pages. Sur les dégoûtants Propos de table, on a poussé l'audace 
jusqu'à prendre pour épigraphe ces mots de Saint Jean (IV, 12) : 
« Ramassez les morceaux pour que rien ne se perde. » 

(1) Cf. Raynald. ad ann. 1546. n° 94. Le pape promit l'indulgence 
aux croisés; les protestants, de leur côté, firent faire des prières pu- 
bliques contre le pape et l'empereur, comme ennemis de la parole 
de Dieu. Walch, t. XVII, p. 1832 sq. 

(2) Sebast. Schertlein de Burtenbach et ses lettres à la diète 
d'Augsbourg, par Th. Herberger, Augsb., 1852. 



PAIX RELIGIEUSE d'aUGSBOURG. 87 

dans l'intérêt des catholiques et de la justice, en possession 
de son siège l'évêque de Naumbourg, Jules de Pflug, qui 
en avait été chassé contre tout droit, et après avoir exécuté 
le décret de déposition contre Hermann, archevêque de Co- 
logne, il ouvrit la diète d'Augsbourg [1 er septembre 1547], 
dans l'espoir d'y obtenir enfin l'union tant désirée, tant de 
fois essayée, et qu'il n'attendait plus d'un concile que les 
protestants rejetaient, et qui, d'ailleurs, avait été transféré 
de Trente à Bologne. Les théologiens réunis à Augsbourg, 
Jules de Pflug, évêque de Naumbourg, Michel Helding, 
coadjuteur de Mayence, et l'adroit et subtil Jean Agricola, 
prédicateur des électeurs de Brandebourg, rédigèrent l 'In- 
térim d'Augsbourg dont nous avons parlé (1). Cet Intérim 
accordait aux protestants la communion sous les deux es- 
pèces, aux ecclésiastiques protestants mariés la conserva- 
tion de leurs femmes, et confirmait la possession des biens 
déjà enlevés à l'Église. 

L'ensemble était un chef-d'œuvre de duplicité; mais il 
manqua son but. Il mécontenta à la fois les catholiques 
d'Allemagne, les peuples protestants et la cour de Rome, 
blessée de ce que l'empereur tranchait ainsi des questions 
toutes religieuses. Les luthériens se déchaînèrent « contre 
cette fornication avec la prostituée deBabylone, » et, se sou- 
venant mieux des invectives de Luther que de ses exhorta- 
tions à la piété, ils exprimèrent de toutes façons leur res- 
sentiment contre une œuvre du diable, véritable recru- 
descence du papisme, nouveau piège tendu à la bonne foi 
des protestants [das Interim hat den Schalck hinter him). 
Magdebourg résista; Maurice de Saxe lui-même n'admit 
point l'Intérim sans condition, et sans avoir demandé une 
consultation des théologiens protestants, Mélanchthon à 
leur tête, pour savoir jusqu'à quel point on pouvait l'adop- 
ter sans blesser sa conscience. Ces théologiens déclarèrent 
(Intérim de Leipzig) que, sous le rapport de Y adiaphora, 



(1) L'empereur le publia le 15 mai 1548, et en même temps 11 
soumit aux évoques présents un projet de réforme disciplinaire. 
Formula reformationis a Carolo V in comitiis Augustan. 1548, sta- 
tibus Ecclesiast. oblata, cum commentatione Ant. Dürr. MogunticE, 
1782. Cf. J.-E. Bieck, le Triple Interim, Leipzig, 1721; J.-A. Schmidt, 
Historia interimistica. Helmstedt, 1730. 



88 § 320. GUERRE DE SMALKALDE. 

c'est-à-dire dans les choses moyennes ou indifférentes, 
comme les cérémonies du culte, on pouvait passer outre. 
Ils ne se montrèrent pas moins faciles sous le rapport dog- 
matique. Ils disaient, quant à la justification : Dieu n'agit 
point avec nous comme avec une machine, quoique les 
mérites de Jésus-Christ nousrendent, seuls, justes. Les œu- 
vres , ordonnées de Dieu , sont bonnes et nécessaires , 
ainsi que les trois vertus théologales, la foi, l'espérance et 
la charité. Ils admettaient les sacrements de Confirmation 
et d'Extrême-Onction, jadis si vertement rejetés; on devait 
célébrer la messe suivant le rite ancien; seulement on y 
chanterait des cantiques allemands. On sentait à toutes ces 
concessions que Luther n'était plus, et les meneurs théolo- 
giens se montraient alors aussi condescendants envers la 
puissance impériale qu'ils l'avaient été jadis devant les me- 
naces de Philippe de Hesse. Cependant les prédicateurs 
luthériens s'élevèrent fortement contre l'Intérim et enga- 
gèrent la lutte animée de Y adiaphoristique . Flacius, le vi- 
goureux et ardent disciple de Luther, se mit à la tête de 
l'opposition, et se rendit à Magdebourg, dont les hardis 
bourgeois tenaient tête à l'empereur aussi bien qu'au 
pape. 

Malgré cette résistance, lintérim de Leipzig fut peu à 
peu introduit dans plusieurs contrées et villes protestantes ; 
aussi l'empereur, à la diète d'Augsbourg[1550], essaya-t-il 
encore une fois de convaincre les protestants qu'ils de- 
vaient se rendre au concile, derechef ouvert à Trente 
sous les auspices de Jules III. Les protestants renouvelèrent 
leurs anciennes prétentions, demandant que leurs théolo- 
giens obtinssent voix délibérative, qu'on annulât les actes 
et décrets antérieurs, que le pape renonçât à la pré- 
sidence. 

Cependant peu à peu Trente vit apparaître les députés 
de Brandebourg, de Wurtemberg, de Saxe ; déjà les théo- 
logiens de Wittenberg , Mélanchthon tout le premier , 
étaient en route, quand tout à coup, Maurice de Saxe, 
changeant de rôle, parce qu'il avait atteint son but, trahit 
à la fois l'empereur et sa patrie. Comme on lui avait confié 
l'exécution du décret qui mettait Magdebourg au ban de 
l'Empire, il avait pu, sans exciter de soupçon, réunir un 



PAIX RELIGIEUSE d'aUGSBOURG. 89 

corps d'armée en Allemagne et en même temps contracter 
secrètement une alliance avec Henri II, roi de France [5 
octobre 1551] (I), auquel lui, le prétendu sauveur de la 
liberté de l'Allemagne, abandonnait d'avance les villes im- 
périales de Metz, Toul, Verdun et Cambrai (2). Son nou- 
veau parti pris, Maurice tombe inopinément sur Inspruck, 
d'où l'empereur, malade [22 mai 1552], s'enfuit en grande 
bâte vers Villach, en Carinthie, tandis que Henri II fait en- 
vahir la Lorraine. Charles-Quint, qui avait encore tous les 
moyens matériels de continuer la guerre, mais qui sem- 
blait avoir perdu toutes les espérances dont il se berçait, 
de mettre fin personnellement à cette lutte opiniâtre, trans- 
mit à son frère Ferdinand la mission de conclure le traité 
de Passau [30 juillet 1552] (3), en vertu duquel Philippe de 
Hesse fut mis en liberté à charge de régler, sous peu, dans 
une diète, les affaires religieuses et politiques. La diète 
d'Augsbourg fut retardée jusqu'au 5 février 1555, par suite 
de la guerre contre la France. Des deux côtés on avait ac- 
quis la conviction que, désormais, ni conférence ni concile 
ne pourrait apaiser les différends religieux, et qu'il fallait 
pensera rétablir l'ordre et la paix dans l'Empire, tout en 
laissantindécises les questions religieuses. Après de longues 
négociations, on vint à bout de la paix religieuse d'Augs- 
bourg (4), qui devait subsister, quelle que fût la solution 
de la question ecclésiastique. La liberté des cultes était 
assurée aux catholiques et aux adhérents de la confession 
d'Augsbourg. Les sujets de chaque État avaient le droit d'é- 
migrer, sans difficulté ni vexation, dans le cas où ils croi- 

(1) Le traité est dans Lunig, Archives de l'Empire. Part. spéc. et 
Recueil des traités de paix, t. II. p. 258. 

(2) Scherer, le Vol des trois évêchés de Toul, Metz et Verdun (Rau- 
mer, Manuel d'hist , nouv. série, 3 e année); Buchholz, Ferdinand I, 
t. VI, p. 477; t. VII, p. 23 sq.; A. Menzel, t. III, p. 411 sq, 

(3) Archives des diètes allem. Pars gêner., p. 119 sq.; Hortleaer, 
P. II, liv. V, c. 14; Lehmann, de Pace religionis acta publica et ori- 
ginalia, c'est-à-dire des Actes et des protocoles de la paix de religion. 
Francfort (1631, in-4), 1707. Supplém., 1709. 

(4) Archives des diètes allem. Pars gen., p. 131 sq. Pacis compo- 
sitio inter principes et ordines Rom. imperii catholicos et protes- 
tantes, in comitiis Augustan., ann. 1555, édita et illustrata a jure- 
consulto catholico. Dilling. 1629. Cet écrit est en allemand et accom- 
pagné de beaucoup de dissertations. Francfort, 1629, in-4. 



90 

raient leur conscience opprimée. Ce qui donna lieu aux 
plus graves difficultés, ce fut la réserve ecclésiastique (re- 
servatum ecclesiasticum), d'après laquelle les États ecclé- 
siastiques passant au protestantisme devaient perdre leur 
dignité, et être remplacés dans de nouvelles élections par 
les catholiques. On se rappelait les exemples d'Albert de 
Brandebourg, d'Rermann de Cologne et d'autres évêques. 
Ferdinand, malgré toutes les oppositions, fit passer cette 
clause, mais il fallut, en même temps, laisser consigner 
dans le traité la protestation de la partie adverse. Et ce 
fut le germe des sanglantes guerres de religion qui sui- 
virent. Quant à Charles-Quint, il avait perdu tout espoir 
d'arriver à l'union des partis religieux, qu'il avait si lon- 
guement et si vivement poursuivie. S'appliquantles paroles 
d'un vieux capitaine qui lui avait dit : « Il faut que l'homme 
s'occupe quelque temps de lui-même entre le moment où 
il quitte le monde et celui où il entre dans la tombe, » le 
vieil empereur résigna l'empire [1556] et se retira au cou- 
vent de Saint-Just, en Estramadure, où il mourut en 
1558 (1). 

D. Développement du protestantisme en Suisse. 

§ 321. — Calvin et sa réforme à Genève. 

Epistolse et responsa. Gen., 1576. Opera (Gen., 1617, 12 vol. in-fol.). 
Amst.. 1671, 9 vol. in-fol. Calvini, Bezœ, aliorumque litterœ quœ- 
dam, ex autogr. in bibl. Goth. ed. Bretschneider. Lipsiœ, 1835 
Œuvres françaises de J. Calvin, précédées de sa vie, par Théod. 
de Bèze. Paris (deux traités sur l'état de l'âme après la mort, 
sur la Cène;, etc. L'histoire delà vie et la mort de J. Calvin, par 
Théod. deBeze. Gen., 1564. Bolsec, Hist. de la vie de Calvin, Paris, 
1577. Slœudlin, Archives d'hist. ecclés., 1824, t. II, 2 e livr. Henry, 
Vie de Calvin. Hamb., 1835. Cf. Éclaircissements sur les reproches 
adressés à l'Eglise cathol., 1. 1, p. 102 sq. Audin, Hist. de la vie, 
des ouvrages et des doctrines de Calvin. Paris, 1843, 2 vol. 

Calvin, fils d'un tonnelier, naquit à Noyon, en Picardie 
[1509]. Destiné par son père à l'étude de la théologie, il y 

(2) Mignet, Charles-Quint au couvent de Saint-Just. 



ET SA REFORME A GENEVE. 91 

réussit, et ses succès et son talent lui valurent, comme il 
arriva à Zwingle, divers bénéfices de l'Église. Plus tard il 
négligea la théologie pour l'étude du droit. Pierre Olivé- 
tan, à Paris, et Melchior Wolmar, à Bourges, lui firent 
connaître les principes de la théologie de Wittenberg. La 
doctrine luthérienne de la justification l'occupa surtout. 
Ses discours trop libres en faveur de Luther l'obligèrent, 
sur la demande de la Sorbonne, de quitter Paris, quoiqu'il / 
eût trouvé quelque appui auprès de François I er par l'en- 
tremise de Marguerite de Navarre. Après bien des migra- 
tions, il vint à Bâle [1534], y entreprit de réformer l'Église 
et rédigea son œuvre principale, adressée à François 1 er (1). 
Il gagna par cet ouvrage beaucoup de partisans en France. 
Les cantons réformés de la Suisse eux-mêmes se rappro- 
chèrent de lui, mécontents qu'ils étaient de la manière 
froide et superficielle dont Zwingle comprenait la Cène. 

Calvin s'était habilement servi de l'Écriture pour soute- 
nir ses opinions, mais plus que tout autre il avait fait vio- 
lence aux textes pour les adapter à son système. Loin de 
vouloir, comme les réformateurs saxons, s'élever contre 
toute l'antiquité, ou bannir du monde chrétien la littéra- 
ture classique et la philosophie grecque, il reconnaissait 
tout ce qu'il y a de profonde spéculation dans les Pères de 
l'Église et les scolastiques ; il estimait les auteurs grecs et 
latins, poètes et philosophes, et faisait, en toute occasion, 
preuve de sagacité et d'éloquence. S'il ne fut pas tout à 
fait original et s'il emprunta certaines idées à Luther, il les 
développa du moins avec une logique serrée et dans un 
ordre méthodique. Du reste, il se servit trop souvent, 
comme Luther, de paroles grossières, injurieuses et blas- 
phématoires (2). 

Genève fut le premier théâtre de ses entreprises. Il y avait 
été retenu, à son retour d'un voyage à Ferrare, où l'on était 

(1). Institut, relig. christ, ad reg. Franc. (Bas., 1536). Argent., 
1530, Gen., 1559; Ed. Tholuck. Berol., 1834 sq., 2 part. 

(2) Un seul exemple entre autres. Il écrivit contre l'ingénieux et 
savant théologien Albert Pighius, qui combattait son effroyable 
théorie de la prédestination, ses deux ouvrages : De aeterna Dei 
prsedestinatione, et De libero arbitrio. Dans le premier il dit : « Paula 
post librum editum rnoritur Pighius. Ergone cani mortuo insulta- 
rem? Ad alias lucubrationes me converti. » 



92 § 321. — Calvin 

favorablement disposé pour lui, par le violent Guillaume 
Farel et par son compagnon, Pierre Viret, qui répandaient 
les nouvelles doctrines religieuses dans la Suisse française, 
surtout dans le pays de Vaud (1). Le duc de Savoie vou- 
lant faire valoir ses droits sur Genève, les Genevois s'alliè- 
rent à Berne et échappèrent ainsi à la domination du duc. 
Mais cette alliance ouvrit la porte au protestantisme. Mal- 
heureusement l'évêque de Genève, en discussion avec les 
habitants pour la suprématie du pouvoir, avait abandonné 
la ville et l'avait excommuniée. Une vive réaction eut lieu. 
Les autels furent renversés, les images détruites, les catho- 
liques fidèles emprisonnés, exilés ; le nouveau culte fut in- 
troduit. Calvin venait d'arriver à Genève [153G] ; il acheva 
ce que Farel et Viret avaient commencé. Mais Calvin et ses 
adhérents furent chassés à leur tour, pour avoir voulu op- 
poser une discipline sévère à la décadence des mœurs, et 
pour avoir agi, dans l'établissement du culte nouveau, 
d'une manière tout à fait arbitraire et despotique [1538]. 
Calvin se retira à Strasbourg, où il enseigna la théologie, 
parvint à former autour de lui une communauté selon ses 
principes religieux, et épousa la veuve d'un anabaptiste. 
Rappelé à Genève en 1541, il y exerça une autorité pres- 
que absolue dans les affaires civiles et ecclésiastiques. Il 
institua un consistoire, qui devait jugqr les délits contre la 
morale, parmi lesquels était rangée la danse; les conver- 
sations mêmes étaient soumises à une rigide censure. Les 
Genevois, et parmi eux surtout les libertins, s'insurgèrent 
contre une pareille contrainte morale. Calvin, par sa pré- 
sence d'esprit, son énergie et les moyens cruels qui étaient 
en son pouvoir, parvint aies brider encore. Chaque parole 
prononcée contre lui était punie avec une terrible sévérité. 
Ainsi fut destitué le traducteur de la Bible Castellio, exilé 
le médecin Bolsec, emprisonné le conseiller Ameaux, exé- 
cuté Jacob Grünet [1548], pour avoir écrit quelques paro- 
les menaçantes à Calvin, qui, en pleine communauté, l'a- 
vait traité de chien, et pour avoir appelé son consistoire 
une assemblée tyrannique. Ainsi encore Gentilis, condamné 
à mort parce qu'il avait accusé Calvin d'avoir erré dans la 

(1) Mlgnet, Introd. de la réforme et organisation du calvin. à Genève. 



ET SA RÉFORME A. GENÈVE 93 

doctrine de la Trinité, n'échappa au supplice qu'en faisant 
publiquement amende honorable, ce qui ne l'empêcha pas 
d'être décapité plus tard à Berne [1566]. Ainsi, enfin, le 
médecin, espagnol Servet, de passage à Genève, y fut 
brûlé, à cause de son œuvre sur la Trinité [1553] : terrible 
et inique exécution, qui n'était pas chez Calvin le ré- 
sultat d'une fureur rapide et passagère, comme en res- 
sentait Luther, mais l'effet d'une froide, aride et cruelle 
colère (1). 

Calvin, maître du pouvoir politique, sut bientôt, grâce à 
l'académie qu'il avait fondée à Genève [1558], faire préva- 
loir son système sur celui de Zwingle, dans les cantons 
helvétiques réformés. L'organisation ecclésiastique de Ge- 
nève devint le modèle des églises réformées en France, 
dans les Pays-Bas, en Angleterre, en Ecosse, en Allemagne 
et en Pologne. Après une vie d'une activité infatigable, 
Calvin mourut le 27 mai 1564, laissant dans Théodore de 
Bèze un biographe dévoué et un disciple capable de sou- 
tenir l'œuvre du maître. Bèze, élevé en France avec soin, 
après de brillante études classiques, s'était livré à toutes 
sortes de débauches d'esprit et de mœurs, et avait fini par 
devenir le disciple sérieux et zélé de Calvin. Du mélange 
de ces deux éléments réunis, il se forma dans Bèze un ca- 
ractère à la fois doux et sévère, qui lui conquit un grand 
nombre de partisans dans les communautés réformées, 
dont il devint, à proprement dire, le fondateur. Il se ser- 
vait de son érudition forte et étendue pour défendre la doc- 
trine calviniste; et quoique emprisonné, en quelque sorte, 



(1) Calvlni Fidelis expositio errorum Mich. Serveti et brevis eorum 
refutatio, ubi docetur jure gladii coercendos esse hœret. 1554 (Opusc, 
p. G86 sq.). L'opinion de Mélanchthon sur la peine de mort infli- 
gée aux hérétiques se montre d'une manière fort curieuse et toute 
spéciale dans une lettre qu'il écrivit à Calvin à ce sujet, outre son 
avis motivé (Concilia II, p. 204). On la trouve dans les Calvini Epp., 
n°187, et il y dit : « Legi scriptum tuum, in qua refutasti luculenter 
horrendas Serveti blasphemias, ac Filio Dei gratias ago, qui fuit 
ßpa6cut% hujustui agonis. Tibi quoque Ecclesia et nunc et ad poste- 
ros gratitudinem débet et dcbebit. Tuo judicio prorsus assentior. 
Affirmo etiam vestros magistratus juste fecisse, quod hominem blas- 
phcmum, re ordine judicata, interfecerunt. » Beza, de Hœreticis a ci- 
vili magistratu puniendis, 1554. 



94 § 322. — SYSTÈME 

par la rigueur de cet austère système, il sut, dans des pa- 
ges d'un style classique et animé, faire ressortir avec avan- 
tage, contre les froides et plates attaques des humanistes, 
de Gastellio en particulier, la forme aussi admirable qu'o- 
riginale des saintes Écritures. On peut, à cet égard, con- 
sulter surtout ses Commentaires sur les épîtres de saint 
Paul (1). 



§ 322. — Système de Calvin, 

Makler, Symbolique, 5 e édit., p. 21. Hilgers, Theologia symb 
Staudenmaier, Philosophie du christianisme, 1. 1, p. 696-709. 

Le système de Calvin, nous l'avons indiqué plus haut, 
suit les traces de Luther et de Zwingle. Cependant tout y 
est dans un ordre plus sévère et plus rigoureux. Calvin s'é- 
loigne de Luther quand il accorde à l'homme une sorte de 
liberté, que, cependant, il soumet plus formellement en- 
core que Luther et Zwingle à la prédestination divine ; car 
ce qui domine dans Calvin et le caractérise, c'est la doc- 
trine de la prédestination absolue (2), développée avec la 
plus grande rigueur, comme une conséquence de sa doc- 
trine du péché originel. 

Tandis que Luther voit, dans le péché originel, une pri- 
vation de force (privatio virium), Calvin y reconnaît une 
véritable corruption ou dépravation (corruptio, depravatio), 
en vertu de laquelle l'homme a une tendance prédo- 
minante vers le mal, et, malgré une certaine liberté ap- 

(1) Fajus, de Vita et obitu Th. Bezae. Gen., 1606; Schlosser, Vie 
de Théod. de Bèze et de Pierre Martyr. Heidelb., 1809; Baum, Théod. 
de Bèze, d'après les sources authentiques. Leipzig, 1843 sq. 2 vol. 

(2) Calvin s'appuie de saint Augustin ; mais Petau, Dogin. theolog., 
t. I, lib. X, c. 6-15, montre combien il sen éloigne. L'observation 
de Grotius est aussi fort jute : « Nulluni potuit in christianismum 
induci dogma perniciosius quam hoc : hominem, qui credidit, aut 
qui regenatus est (nam haec multis idem valent), posse prolabi in 
scelera et flagitia, sed accidere non posse ut propterea divino fa- 
vore excidat aut damnationem incurrat. Haec nemo veterum docuit, 
nemo docentem tulisset, nee aliud evidentius vidi argumentum de- 
torta? ad privatos et malos sensus Scripturte, quam in hoc negotio. » 
Cf. Dœllincjer, 1. cit., p. 517-23. 



DE CALVIN. 95 

rente, ne peut, par lui-même, vouloir accomplir que 
le mal. 

Dieu, d'après Calvin, auteur primordial du bien et du 
mal, a, de toute éternité, rejeté une partie de ses créatures 
et les a destinées à des peines éternelles, pour manifester 
en elles sa justice. Pour avoir de justes motifs de haine et 
de punition, il a nécessité le premier homme à la chute 
par le péché, et a enveloppé toute la postérité d'Adam 
dans sa révolte. Il nécessite de même les reprouvés d'ajou- 
ter leurs propres péchés au péché originel ; il leur enlève 
la capacité de reconnaître, la faculté de faire le bien ; il les 
excite à la désobéissance, etc. Alors même que les réprou- 
vés reçoivent les sacrements, ils n'ont pas plus la vraie foi 
que la grâce sanctifiante. La prédestination est « ce conseil 
» éternel de Dieu, par lequel il a résolu en lui-même ce qui 
» sera de chaque homme ; car tous ne sont pas créés pour 
» le même sort. Aux uns est réservée la vie éternelle, aux 
» autres une éternelle damnation. Selon donc que chacun 
» a été créé pour l'une ou pour l'autre, nous disons qu'il a 
» été prédestiné à la vie ou à la mort (1). » 

Dans la doctrine de la justification imputative, Calvin va 
encore plus loin que Luther. Il prétend que le croyant est 
non-seulement parfaitement assuré de sa justification, mais 
encore de son salut éternel. Quant aux sacrements, il dif- 
fère de Luther, en ce qu'il prétend que la grâce sancti- 
fiante est absolument séparée du sacrement, signe sensible, 
mais non toujours efficace. Et pour ce qui concerne la 
Cène et la présence du Christ dans l'Eucharistie, son lan- 
gage est équivoque et obscur, et l'on croirait parfois qu'il 
parle d'une vraie manducation du corps et du sang du 
Christ, et que, selon lui, la réception du corps du Christ 

(1) Calvin fait le commentaire suivant sur l'Epître aux Romains, 
IX, 18 : « Nam res externse, quœ ad excaecationem reproborum fa- 
ciunt, illius irae (Dei) sunt instrumenta. Satan autem ipse, qui iutus 
efficaciter agit, ita est ejus minister, ut nonnisi ejus imperio agat. 
Corruit ergo frivolum illud effugium quod de prœscientia scholastici 
habent. Neque enim prsevideri ruinam impiorum a Domino Paulus 
tradit, sed ejus consilio et voluntate ordinari. » Il trouve même un 
exemple pour justifier sa doctrine : « Absalon incesto coitu patris 
torum polluons detestabile scelus perpétrât : Deus tarnen hoc opus 
suum esse prommliat, etc. » 



96 § 322. — SYSTÈME 

est indépendante de la foi, et que les indignes le reçoivent 
aussi. Toujours est-il que sa doctrine est beaucoup moins 
superficielle et moins désolante que celle de Zwingle. Mé- 
content de l'interprétation du curé de Zurich, d'après le- 
quel le corps du Christ n'est présent dans la Gène que par 
et pour la pensée, et la Cène n'est qu'une simple commé- 
moration de la mort du Christ, Calvin prétendait, contrai- 
rement il est vrai au dogme de la Transsubstantiation, que 
le pain et le vin restent ce qu'ils sont, et ne deviennent pas 
le corps du Christ, qui n'est présent qu'au ciel ; mais qu'au 
moment de la communion il découle dans l'âme du fidèle, 
et en vertu de sa foi, une vertu divine émanée du corps 
du Christ qui est dans le ciel. Ainsi, à côté de l'élément 
sensible, il admettait un aliment divin, qui néanmoins n'é- 
tait accordé qu'aux prédestinés. Enfin, en ce qui concerne 
l'Église, Calvin s'accordait avec Luther à défigurer son his- 
toire et à mettre un abîme entre les I er et XVI e siècles. 
Mais il s'écarte des opinions du docteur de Wittenberg, en 
enseignant d'une manière plus nette la nécessité d'un mi- 
nistère ecclésiastique (pasteurs, anciens, diacres), auquel 
il faut être véritablement appelé de Dieu, nul ne pouvant prê- 
cher et administrer les sacrements sans cette vocation, que 
consacre et confère la voix de la communauté. C'est pour- 
quoi l'ordination a une plus grande importance dans le 
système de Calvin que dans celui de Luther, qui la con- 
sacre avec l'investiture du pouvoir temporel. Calvin cherche 
aussi à attribuer à l'Église une plus grande indépendance 
vis-à-vis de l'État que Luther et Zwingle. Son principe 
est : Ecclesia est sui juris, mais il ne l'applique que par 
moment. Enfin, les communautés calvinistes devant être 
strictement organisées en petites républiques indépen- 
dantes les unes des autres, pour établir et conserver entre 
elles un lien commun, Calvin eut recours aux synodes, qui 
sont beaucoup plus nombreux et jouent un plus grand rôle 
chez les calvinistes que chez les luthériens. Malgré la ri- 
gueur exclusive de ses opinions et de son caractère in- 
flexible, Calvin se montra conciliant au moment où l'union 
des Suisses lui parut nécessaire, et dans sa conférence avec 
Bullinger (consensus tigurinus, 1549), il s'exprima comme 
Zwingle, en tenant pour absurdes les opinions luthé- 



DE CALVIN. 



riennes aussi bien que celles des catholiques (1). Enfin 
Calvin, comme Zwingle, se montre le constant ennemi des 
formes, l'ardent destructeur de toute cérémonie extérieure, 
le détracteur amer de tout ce qui embellit le culte, élève 
l'esprit et nourrit le sentiment. 



(1) « Non minus absurdum judicamui Christum sub pane locare 
vel cum pane copulare, quam panem transsubstantiare in corpus ejus.» 



CHAPITRE II 

PROPAGATION DU PROTESTANTISME EN EUROPSo 



§ 323. — Le protestantisme en Prusse. 

Dœllïnger, 1. cit., p. 481-691, est jusqu'ici celui qui a su traiter le 
plus à fond cette partie, parmi tous les auteurs qui ont écrit sur 
l'histoire de l'Eglise, la cliron. pruss. de Simon Crunau (dominic. 
à Dantzig), témoin oculaire. Source principale. Cf. Dict. ecclés. 
de Frib.i t. VIII, p. 679. 

Le margrave Albert de Brandebourg, grand maître de 
l'ordre Teutonique [1511], appartint de bonne heure à la 
ligue protestante. La prusse occidentale était polonaise de- 
puis 1466 ; les autres parties de la Prusse formaient un 
fief polonais. Sollicité de divers côtés, Albert refusa de re- 
connaître la suzeraineté du roi Sigismond, qui l'attaqua en 
1519. Albert, privé des secours promis, fut obligé de se 
soumettre, et, grâce à l'intervention de l'empereur, obtint, 
à Cracovie, un armistice de quatre ans [7 avril 1521]. Le 
pape était aussi intervenu pour réconcilier les deux par- 
tis (1) ; mais Albert n'avait pas renoncé à son projet d'in- 
dépendance. En 1522, il partit pour l'Allemagne, accom- 
pagné de l'évêque de Poméranie, Jacques deDobeneck. et 
de l'évêque de Samogitie, Jean de Polenz, qui semblaient 
tous deux favorables aux nouveautés religieuses. Ladiète de 
Nuremberg lui refusa les secours qu'il demandait [1522]; 
mais il prit plaisir à entendre Osiander, goûta les doctri- 
nes nouvelles, et reçut, à son tour, et dans cette disposition 
d'esprit, de Luther et de Mélanchthon, le conseil d'abolir 

(1) Cf. Patri Bembi Epist. Leonis X, nomine Scriptae, lib. I, ep. 22; 
lin. II, ep. 21 . 



§ 323. — LE PROTESTANTISME EN PRUSSE. 9<> 

ce qu'ils appelaient la folle et absurde règle de l'Ordre, de 
se marier, et de faire de la Prusse une principauté sécu- 
lière. L'avis fut goûté. Albert demanda des prédicateurs 
protestants, et fit installer, dès cette année même, à Kœ- 
nigsberg, Jean Brissmann et Pierre Amandus, tous deux 
luthériens. L'évêque de Samogitie, et bientôt après celui 
de Poméranie, se déclarèrent publiquement pour le luthé- 
ranisme [1424], en faveur duquel travaillait, avec une ac- 
tivité toute particulière, le conseiller d'Albert, Frédéric de 
Heideck. A l'expiration de l'armistice, Albert réussit à con- 
clure à Cracovie [1525], avec le roi Sigismond, un traité 
de paix qui, en maintenant la suzeraineté de la Pologne, 
assurait à Albert l'hérédité de la partie orientale inférieure 
de la Prusse. 

Quand il en fit part aux États provinciaux, ceux-ci, fati- 
gués de leurs longs démêlés avec la Pologne, montrèrent 
une vive joie, et l'évêque de Samogitie, répondant en leur 
nom, transmit l'administration temporelle de son évèché 
au prince régnant, parce que, disait-il, les évêques ont reçu 
ia mission de prêcher, et non celle de régner. Le comman- 
deur de Memel résista seul quelque temps à cette transfor- 
mation. Aussitôt on organisa l'église nouvelle; un rituel en 
langue polonaise fut introduit [1526], et Jean Séclusianus, 
prédicateur des doctrines nouvelles, établi à Kœnigsberg. 
Le duc Albert annonça sa renonciation à l'ordre Teutoni- 
que et à l'Eglise catholique par l'acte solennel de son ma- 
riage avec Dorothée, fille du roi de Danemark [1526], acte 
qu'il chercha à justifier clans une apologie de sa conduite, 
pleine d'un grossier mépris pour l'Eglise. Le pape protesta, 
et provoqua l'empereur à sévir contre cette apostasie cri- 
minelle. Mais l'empereur mit en vain Albert au ban de 
l'Empire; les membres de Tordre, privés de leurs droits, 
eurent beau protester : la conduite extraordinaire du roi 
Sigismond annula leurs efforts. Albert adopta la confession 
d'Augsbourg [1530], et, pour avoir une pépinière luthé- 
rienne, fonda l'université de Kœnigsberg. Le roi de Polo- 
gne lui donna la sanction qu'elle ne pouvait plus obtenir de 
l'empereur ni du pape. Elle devint, peu de temps après, 
le théâtre des discussions théologiques d'Osiandor. Albert, 
se fondant sur le principe subversif de toute liberté de 



100 § 324. — LE PROTESTANTISME 

conscience : Cujus regio, illius religio, força les sujets de 
ses États à abandonner l'Église qui les avait jadis arra- 
chés à l'ignorance et à la barbarie, et, à la mort de ce 
prince, le luthéranisme avait pris solidement racine en 
Prusse [1568]. 

§ 324. — Le protestantisme en Silésie (1). 

Buckisch (secrétaire de l'administration royale à Brieg, conseiller et 
historiographe impérial), Actes de la religion en Silésie, 7 vol. 
in-fol., malheureusement encore en manuscrit. Fibiger (écolâtre et 
prélat de Saint-Mathieu de Breslau) y a puisé son : Luthéranisme 
en Silésie et persécutions qui en résultèrent pour l'Eglise romaine. 
Breslau, 1712-33, 3 parties. Gœrlich, les Prémontrés et leur ab- 
baye de Saint-Vincent de Breslau. Breslau, 1S36-42, 2 vol. Bach, 
Histoire ecclésiastique et authentique du comté de Glatz Breslau, 
1841. Buckmann, l'Antimosler, ou Tentative d'une juste apprécia- 
tion de la Silésie protestante sous la domination autrichienne. 
Spire, 1843. Hensel, Hist. de l'Eglise protestante en Silésie. Leip- 
zig et Liegnitz. 1764. Bosenberg, Hist. de la réforme silés. Breslau, 
1767. Fuchs, Hist. de la réforme à Neisse. Breslau, 1775. Cf. A. 
Menzel, Nouv. hist. des Allem., t. III. p. 91-96; t. V. p. 238-56 sq. 
et 422 sq.; t. VI, p. 140-44 et 220-85 (l). Dœllinger, la Réformation, 
t. I, p. 226-273. 

La Silésie resta unie à la Pologne jusqu'en 1163. A cette 
époque, elle fut régie par des ducs indépendants. Jean, roi 
de Bohême, sut si bien profiter des dissensions intérieures 
du pays, en les dirigeant, que, dès 1335 (les duchés de 
Jauer, de Schweidnitz et les possessions de l'évêché excep- 
tés), toute la Silésie reconnut la souveraineté de la Bohême. 
Peu de temps après [1342], l'évêque et les ducs de Schweid- 
nitz et de Jauer [1392] imitèrent cet exemple. Au temps 
des mouvements religieux des luthériens, les Bohèmes, 
ayant perdu leur jeune roi, Louis II, h la bataille de Mohacz 
livrée contre les Turcs [1526], élurent roi de Bohême et de 
Hongrie l'archiduc Ferdinand, frère de l'empereur Charles- 
Quint. 

fi) Il n'existe nulle part des document aussi complets sur l'exten- 
sion du luthéranisme que dans la Silésie. Il y aurait donc un intérêt 
tout particulier dans un travail complet sur cette matière, et la posi- 
tion qu'ont prise les protestants silésiens de nos temps est un stimu- 
ant de plus pour les catholiques. 



EN SILESIE. 101 

La décadence de la vie religieuse et ecclésiastique, si 
marquée, au XV e siècle, dans une grande partie des États 
de l'Europe, et qui était due surtout à la dépravation du 
clergé et à l'esprit mondain des évêques, s'était fait vive- 
ment sentir en Silésie (1). Le voisinage et l'alliance de la 
Bohême, fortement travaillée parles Hussites, ne pouvaient 
rester stériles pour la Silésie. Ainsi préparée aux agitations 
religieuses, la Silésie embrassa des premières le luthéra- 
nisme, et avec d'autant plus d'empressement que la réforme 
luthérienne séduisait d'abord, par sa nature même, les 
princes, les laïques et les ecclésiastiques sensuels et volup- 
tueux. Ce fut partout ce qui ouvrit un facile accès et prêta 
un puissant appui aux doctrines des réformateurs. Le clergé 
de Silésie donna l'exemple de l'apostasie (2) ; l'évêque Jean V 
[1506-1520] oublia tellement son devoir et sa mission, qu'il 
fut des premiers à entretenir une déplorable correspon- 
dance avec Mélanchthon et Luther, qui lui accorda ce 
triste éloge : « Avec dix évêques comme Jean, l'Évangile 
» se propagerait rapidement en Allemagne. » 

Ce fut le moine augustin Melchior Hoffmann [1518] qui 
le premier, dit-on, répandit les semences du luthéranisme 
dans les possessions du baron de Zédlitz, au duché de 
Jauer. Il trouva bientôt un collègue, à Freistadt, dans la 
personne de Jean de Reichenberg, ami de Mélanchthon. 
Mais ce qui détermina les progrès du luthéranisme en Si- 
lésie, ce fut la conduite de la capitale de la province, Bres- 

(1) Cf. t. II, § 287. 

(2) Cf. 1. cit., P. I, ch 12, p. 84-85. Le cardinal-évêque Hosius re- 
connaît et confesse, en toute sincérité, la mauvaise conduite du clergé 
de ces temps, qui attira sur ce corps non-seulement le mépris, la 
perte de ses biens, de ses libertés et de sa juridiction, mais qui fut 
la principale cause ou tout au moins l'occasion de la perte du petit 
troupeau confié à ses soins et le fit sortir du bercail de l'Eglise ro- 
maine. Voici comment il s'exprime à ce sujet dans une lettre à l'ar- 
chevêque de Gnesen : « Ce sont nos propres péchés qu'il faut accu- 
ser, si nous voyons des gens qui nous sont alliés de si près s'entendre 
pour nous enlever nos droits, nos privilèges, nos libertés et nos biens; 
car ils remarquent que nous nous éloignons extrêmement des devoirs 
de notre charge, songeant, en véritable avares, à amasser des ri- 
chesses, n'ayant du prêtre que le nom, mais, en réalité, étant char- 
nels et mondains au suprême degré. » Cf. aussi Menzel, Nouv. hist. 
des Allem., t. III, p. 93 sq. 

m. s. 



102 § 324. — LE PROTESTANTISME 

lau, dont le conseil municipal se déclara de bonne heure 
ouvertement pour la doctrine luthérienne. A la suite d'un 
conflit avec le chapitre de la cathédrale, le conseil chassa 
[1521] les vicaires de l'église paroissiale de Saint-Marie- 
Madeleine et y fit prêcher des prédicateurs luthériens. Oa 
permit à la populace [1522] de se moquer impunément, en 
plein marché, des mystères de l'Église, d'en parodier les 
cérémonies, de porter dérisoirement le costume des moi- 
nes, des prêtres, des religieuses. Le conseil chassa même 
les Bernardins de leur couvent, et s'empara bientôt d'au- 
tres biens ecclésiastiques. Le roi Louis en ordonna, il est 
vrai, la restitution ; mais l'imminence des dangers dont les 
Turcs menaçaient le royaume rendit son décret illusoire et 
annula les efforts (1) que le pape Adrien VI [ep. die23Julii 
1523], l'évêque Jacques de Salza [1520-39] et le roi de Po- 
logne Sigismond firent pour maintenir l'Église catholique. 
Le magistrat, enhardi, chassa le digne maître Joachim 
Zieris, institué par l'évêque dans Sainte-Marie-Madeleine, 
et appela à sa place, comme prédicateur de la cathédrale 
de Breslau, le docteur Hess [1523], qui venait d'annoncer 
la doctrine luthérienne du haut de la chaire de Nuremberg, 
sa ville natale. En même temps le conseil cita les chape- 
lains de Sainte-Elisabeth et de Sainte-Marie Magdeleine à 
comparaître devant lui, et leur déclara sérieusement que, 
désormais, ils n'avaient plus d'autre supérieur à reconnaî- 
tre que le docteur Hesse, et qu'ils eussent à laisser de côté 
toutes les doctrines humaines et les vaines interprétations 
des Pères [1524]. Et dans ce clergé lâche et indigne de sa 
haute mission, il n'y eut que le prieur de Saint-Albert, le 
docteur Sporn, qui osa s'opposer à ces exigences et décla- 
rer que c'était à l'évêque, et non au magistrat, à indiquer 
la manière dont devait se prêcher l'Evangile. Sporn fut 
chassé de la ville (2). L'évêque intervint, s'opposa à l'in- 
stallation du docteur Hess, engagea une vive polémique à 
ce sujet (3), mais n'eut pas en somme la tenue sérieuse et 
ferme qui convenait à un évêque. Aussi le conseil continua 

(1) Fibiger, P. I, ch. 5-11, p. 32-77. 

(2) Voir les détails dans Fibiger, P. I, ch. Il etl2; ch. 15, p. 131. 

(3) Les luthériens disaient de Hess : « Hesse, Dei verbum paris e 
fontibus offersl » A quoi les catholiques répliquaient : « Schismati- 



EN SILÉSIE. Î03 

ses violences, détruisit de fond en comble le superbe cou- 
vent des Prémontrés sur le mont Elbing [15:29] (1), et fit 
enlever aux églises leurs riches ornements et leurs pierres 
précieuses. Les ducs de Silésie et Frédéric II de Liegnitz et 
de Brieg surtout imitèrent l'exemple de Breslau (2). Fré- 
déric appela du voisinage des prédicateurs luthériens 
[1524] qui furent placés à Goldsberg et à Liegnitz, et l'or- 
dre fut donné, de la part du duc, de prêcher à l'avenir 
« évangéliquement. » De l'accomplissement fidèle de cet 
ordre devait dépendre l'abolition des impôts prélevés par 
le clergé sur le peuple. On chassa du pays, avec ses frères 
d'ordre, le Père Antoine, Carme déchaussé, qui continuait 
à prêcher le dogme catholique. A Grossglogau, les soi-di- 
sant évangélistes exercèrent les plus brutales violences 
contre les catholiques et leurs églises. Ces tristes scènes se 
renouvelèrent à Schweidnitz et dans les autres parties du 
pays, et bientôt le luthéranisme triompha dans toute la 
province. 

Le roi Ferdinand 1 er [1526-64] était, il est vrai, sincère- 
ment dévoué à la cause catholique, et son caractère éner- 
gique promettait un solide appui à l'Église ; mais son au- 
torité, toute nouvelle, était trop faible encore pour s'opposer 
efficacement à l'introduction des doctrines luthériennes, et 
son activité était malheureusement trop attirée du côté des 
Turcs. Quant aux évèques, qui devaient être les vraies co- 
lonnes de l'Église, et dont l'influence devrait être d'autant 
plus prépondérante, que, depuis 1526, ils jouissaient d'une 
puissance politique plus grande qu'auparavant, impliqués 
qu'ils étaient, par là même, dans les affaires du siècle, par- 
ticipant à son esprit et à ses passions, ou ils ne portaient 
point dans leurs fonctions sacrées le sérieux nécessaire à 
une époque si critique, ou, qui pis est, ils étaient secrète- 
ment favorables à la réforme luthérienne, et se seraient vo- 
lontiers prononcés dans ce sens, s'ils n'avaient craint de 
perdre parla des revenus considérables (3). Le clergé des 

eus cœcusque petens castra haeresis Hessus. » Voyez Fibiger, P. I, 
p. 83. 

(1) Gœrhch, Hist. des Prémontrés, P. I, p. 151 sq. 

(2) Fibiger, P. I, ch. 14, p. 118 sq. 

(3) Menzel, Nouv. hist. des Allem., t. III, p. 93 sq. 



104 § 225. — LE PROTESTANTISME 

paroisses, en général ou tiède ou corrompu, ne trouvant 
plus dans ses supérieurs des modèles ou des appuis pour 
l'accomplissement des devoirs sacerdotaux, était peu dis- 
posé à résister aux violentes injonctions des ducs et des 
magistrats. Il en résultait, par exemple, que, parmi le 
clergé réuni dans le cercle de Brieg, Ohlau, Strehlen et 
Nimptsch, il ne se rencontra que trois prêtres dignes de ce 
nom, deSénitz, Colo et Kupferschmidt, qui préférèrent l'exil 
à l'apostasie, en refusant de se rendre aux ordres de Fré- 
déric. 

Il s'éleva bientôt des dissensions parmi les luthériens de 
la Silésie, comme partout ailleurs, et plus particulièrement 
sur la doctrine de la justification et de l'Eucharistie (1). 
Gaspard Schwenkenfeld, conseiller du duc Frédéric II et 
chanoine de Liegnitz, esprit vigoureux, habile et métho- 
dique, en fut le principal champion. 

§ 325. — Le protestantisme en Pologne. Cf. § 182. 

M. Lubieniecki, Hist. reformationis Polonicae. Friest., 1865. Friese, 
Documents pour servir à l'histoire de la réforme en Pologne et en 
Lithuanie, P. II, t. I et II. Breslau, 1786. Vicissitudes de la ré- 
forme en Pologne. Hamb., 1768-70, 3 part. Ostrowski, 1. cit., t. III. 
Lochner, Facta et rationes earum familiär. Christian, in Polonia 
quse ab Eccl. cathol. alienae fuerunt utque ad cons. Sendom. tem- 
pora (Acta Soc. Jablonovianae nova. Leipzig. 1832, t. IV, fasc. 2). 
C.-V.'Krasinski, Historical sketch ofthe rise, progress and décline 
of the reformation in Poland. Vol. I. Lond., is-38. Lukaszewicz, 
Essai sur l'hist. des dissidents dans la ville de Posen et dans la 
Grande-Pologne, pendant les XVI e et XVII e siècles. Vincent de Ba- 
litzski. Darmst., 1843. Jura et libert. dissidentium in regno Polo- 
niae. Berol., 1707, in-fol. 

Quoique le terrain de la Pologne eût, en quelque sorte, 
été préparé pour l'œuvre de la réforme par les émigrations 
des Hussites et des Frères moraves, elle rencontra dans sa 
marche de graves difficultés. Le roi Sigismond I er [1501- 
48] était, en effet, sincèrement dévoué à l'Eglise catho- 
lique, et il s'efforça de tout son pouvoir de repousser l'in- 

(1) Cf. Fibiger, P. I, ch. 15. Les mauvais fruits du luthéranisme 
parurent surtout dans les moines apostats; car, comme dit le pro- 
verbe, « Corruptio optimi pessima. » 



EN POLOGNE. 105 

vasion du protestantisme dans la Pologne, qui, dès lors, 
avait le sentiment profond et vrai de la catholicité (1). Il 
prit de sérieuse mesures dès qu'il s'aperçut qu'ici, comme 
ailleurs, des jeunes gens, après avoir étudié à Wittenberg, 
en avaient rapporté et répandu quelques traités de Luther. 
La diète de Thorn [1520] décida que personne ne pouvait 
garder en sa possession les œuvres de Luther. On établit 
une commission chargée de la recherche des livres héré- 
tiques. Jean Laski, archevêque de Gnesen [f 1521], André 
Krzycki, chancelier de la reine Bona, et plus tard évêque 
de Przemysl [1524], énergiqueraent secondé par Sigis- 
mond (2), se montrèrent parmi les plus zélés défenseurs de 



(1) Dans l'Agenda secundum rubricam ecclesiast. metropol. Gnesn, 
edit. 1503, Cracoviœ, employé longtemps avant que Luther vécût, 
on disait en s'adressantà l'enfant nouvellement baptisé : « Reçois la 
foi de l'Evangile divin. Sois par tes mœurs un temple de l'Esprit 
divin. Puisque tu es maintenant entré dans l'Eglise de Dieu, recon- 
nais avec joie que tu as échappé aux embûches de la mort. Foule 
aux pieds les idoles et jette loin de toi les images taillées. Honore 
le Père, Dieu tout-puissant, et son Fils, Jésus-Christ qui vit et règne 
avec lui, ainsi que le Saint-Esprit, dans l'éternité. Ainsi soit-il. » 
On disait encore au mourant : « Crois-tu que tu ne peux devenir 
bienheureux ou entrer dans la vie éternelle que par les mérites de 
la Passion de ton Sauveur Jésus-Christ? — Oui! — Mets donc toute 
ton espérance, toute ta confiance en cette Passion amère et en cette 
mort du Christ. Donne-toi tout entier à cette mort, n'aie aucun 
doute, aucune hésitation sur la miséricorde divine : il ne faut t'ap- 
puyer sur aucune autre chose. Il faut te couvrir uniquement de la 
mort du Christ, t'en envelopper, t'y réfugier. Puis, si le Seigneur 
Dieu veut te juger, dis-lui : « Seigneur, entre moi et ton jugement, 
je place la mort de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Je t'offre ses mé- 
rites au lieu des miens que je n'ai pas et que je ne saurais avoir. » 

(2) Il faut surtout consulter les statuts diocésains et la plus an- 
cienne collection publiée par Joh. Laski; la deuxième, par Stanisl. 
Karlowski, toutes deux éditées et mises en ordre par Wezyk. Crac, 
1630; le concile de Pétrikau sous Maciejowski, 1607. Crac, 1630; le 
concile de Pétrikau sous Gembicki, 1621. Crac, 1624; le concile de 
Pétrikau sous Wezyk, 1628. Crac, 1631 ; le concile de Varsovie sous 
Wezyk, 1628. Crac, 1631 ; le concile de Varsovie sous Wezyk, 1630. 
Crac, 1630; le synode de Varsovie sous Lubienski, 1643. Vars., 
1646. — Constitut. et décréta synodi diœcessena Plocensis sub A.-S. 
Zaluski, Poltaviae 1733 célébrât*, Varsoviae, 1735. Constitut. et décréta 
synodi diceces. Posnan. an. 1642, sub episc Szoldrzki, sub Stanislao 
episc 1689; 1738. Quelques autres ont été publiés dans l'Archivum 
teologiczne du chanoine Jabczynski, à Posen, en 1836 et 1837; il en 



106 § 325. — LE PROTESTANTISME 

la foi catholique. Leurs efforts ne purent empêcher le pro- 
testantisme d'être propagé d'abord dans l'université de 
Cracovie par Martin Glosso ; ensuite à Posen, par Jean Se- 
clusianus, qui, le premier, fit achever l'impression d'une 
traduction polonaise complète du Nouveau Testament 
[153 1-52] (1) ; à Dantzig, par le moine Jacob Knade [1518], 
dont les prédications portèrent les bourgeois à demander 
la permission formelle d'être instruits d'après les nouveaux 
principes [1525]. Knade fut, il est vrai, obligé de fuir; 
mais il fut bientôt remplacé par des hommes qui parta- 
geaient ses opinions. Quelques luthériens, les plus ardents, 
furent mis à mort; d'autres reçurent l'ordre de quitter la 
ville dans le délai de quinze jours ; vingt-quatre heures 
seulement furent accordées aux moines, et aux religieuses 
mariés. Toutes ces mesures ne firent qu'exaspérer les habi- 
tants, qui se prononcèrent avec une telle frénésie pour les 
nouvelles doctrines, que le roi, de peur de perdre la ville, 
fut obligé d'agir avec plus de prudence. Ue Dantzig, le lu- 
théranisme se répandit à Thorn et à Elbing. Le synode de 
Pétrikau, pour prévenir la propagation de l'erreur dans le 
pays, fit rechercher les partisans de Luther, et prendre 
toutes sortes de mesures contre les fauteurs de l'hérésie. 
Ainsi, quiconque aurait étudié à Wittenberg [1534] ne 
pourrait remplir de fonction publique en Pologne. 

Malgré cette vigoureuse résistance, à la mort de Sigis- 
mond I er , le protestantisme s'était répandu dans beaucoup 
de parties de la Pologne, sous le patronage des nobles et 
des prétendus libres penseurs ; sous le successeur de Sigis- 
mond, Auguste II [1548-72], une troupe de Frères bohé- 
miens, chassée par le roi Ferdinand, arriva en Pologne. 
On ne les y toléra point, et ils furent contraints de se diri- 
ger vers Marienwerder. Cependant le nouveau roi se mon- 



a été de même pour le diocèse de Cracovie et pour les autres diocèses 
polonais. 

(l) Nous disons fit achever l'impression, car déjà, dans le XIV e siè- 
cle, les auteurs mentionnent des traductions polonaises du Psautier 
et de la plus grande partie des livres de l'Ancien et du Nou 
Testament. Cf. surtout le Long, Bibliotheca sacra in binos syllabos 
distincta, etc. Paris., 1823, in-fol., sectio III. Biblia Polonica, 
p. 439 sq. 



EN POLOGNE. 107 

trant moins décidé contre la nouvelle doctrine, la Pologne 
devint le rendez-vous de presque toutes les sectes : bo- 
hèmes, luthériens, unitaires (sociriiens), venus de Suisse 
et d'Italie, réformés, parmi lesquels se distinguaient le 
confesseur de la reine Bona, le Franciscain Lismanin, et 
Jean de Lasko, qui avait joué un rôle en Angleterre. Le 
prince Radzivill, de la Lithuanie, dévoué à la secte des 
réformés, fit, à l'instar des luthériens, que les catholiques 
avaient imités [depuis 1536] (1), traduire la Bible, dans le 
sens de la secte, en langue polonaise [1563], 

Dès 1555, un concile national polonais, formé des délé- 
gués des provinces, s'était réuni à Pétrikau sous la prési- 
dence du roi, et avait résolu de prendre l'avis des évêques 
catholiques et des théologiens protestants, de convoquer 
Mélanchthon, Lasko, Calvin et de Bèze, et de formuler un 
symbole (2). Le roi sanctionna ces résolutions étranges, et 
pria le pape Paul IV d'autoriser la messe en langue polo- 
naise, la communion sous les deux espèces, le mariage des 
prêtres, la convocation d'un concile national et l'abolition 
des annates. Cette demande, comme on devait s'y attendre, 
fut rejetée. Le danger pour l'Église devenait de plus en plus 
grave ; car la noblesse polonaise, fort libre dans ses opi- 
nions, et toute protestante dans ses dispositions, exerçait 
une domination presque absolue sur ses vassaux, même 
sous le rapport religieux; mais les vives luttes qui éclatè- 
rent entre les divers partis religieux firent une impres- 
sion défavorable sur le pays, et montrèrent clairement aux 
gens raisonnables que, par le protestantisme, l'unité de la 
nationalité polonaise serait brisée et le royaume menacé 
dans son existence. Pour prévenir ce danger, les partis re- 
ligieux, non r^oins différents entre eux qu'opposés à l'É- 

(1) Le Nouveau Testament fut publié par les catholiques d'abord 
en 1556 à Cracovie chez Scharfenberger; puis la traduction, com- 
plétée (par Jean Leopolita?) à Cracovie, en 1561. La traduction du 
jésuite Wujeck parut de 1593-99, accompagnée du texte hébreu et 
.^ r rec, et de commentaires pour l'entente des passages difficiles et 

ioot défendre la foi universelle contre les hérétiques. Cf. Essai sur 
i'hist. ecclésiastique et politique de la Pologne, P. II, Dantzig, 17G1, 
où on a traité la question des Bildes luthériennes et réformées, 

(2) Lukaszewicz, Histoire de l'église réformée en Lithuanie. Leip- 
zig, 1848. 1 vol. 



108 § 325. — • LE PROTESTANTISME 

glise catholique, se réunirent dans un synode à Sendomir 
[1570], et signèrent un symbole formulé de la manière la 
plus générale et la plus vague (1). Fortifiés par leur union, 
ils parvinrent, pendant l'interrègne qui suivit la mort de 
Sigismond-Auguste, à conclure la paix religieuse de Var- 
sovie [1573, pax dissidentium], d'après laquelle catholiques 
et dissidents devaient rester perpétuellement en paix et 
jouir des mêmes droits civils. Le nouveau roi élu, Henri de 
Valois, dut jurer le maintien de cette paix. Son retour en 
France fit élire le prince de Transylvanie, Etienne Bathory 
[1575-86], qui, en rapport avec les théologiens catholiques 
instruits, se montra plus zélé pour les intérêts de la foi, 
sans cependant se prononcer d'une manière vigoureuse et 
décisive, car il ne pouvait refuser la liberté de conscience 
et de culte, secrètement accordée par Sigismond-Auguste 
aux villes de Dantzig, Thorn et Elbing, depuis longtemps 
favorables au protestantisme [1557[. Mais l'Église fut bien 
plus éprouvée et plus menacée encore lorsque Jacques 
Uchanski, archevêque de Gnesen et primat de Pologne, 
osa lui-même publiquement favoriser l'hérésie, et préparer 
avec Rome. une rupture plus dangereuse que jamais en ce 
moment, et qui rendait très-difficile la position du légat 
Lippomani [depuis 1556] et de Commendon. Mais Sigis- 
mond III [1587-1632], roi de Pologne et en même temps 
héritier de la couronne de Suède, releva les espérances de 
l'Église, fortifia le parti catholique parmi la noblesse, et 
commença une vigoureuse réaction contre les protestants. 
Dieu lui suscita d'ailleurs des aides puissants, dans la per- 
sonne de prêtres éminents parleur foi, leur énergie et leur 
science, tels que l'évêque d'Ermland [f 1579], Stanislas 
Hosius (2), dont la vigoureuse résistance aux efforts de 
l'hérésie, la foi et la piétié surent raffermir les Polonais 



(1) Jablonski, Hist. consensus Sendomiriensis, cui subjicitur ipse 
consensus. Berol., 1731, in-4. 

(2) Stan. Hosii, cardin. major, pœnit. et episcopi Yarm. vita. auct. 
Stan. Rescio. Roms, 1687. Son principal ouvrage est : Confessio 
fidei, verse christ, catholicaeque doctrinas soiida propugnatio contra 
Brentium [1557]. Cf. Tliom. Treten, cust. canonici Yarm. De episco- 
patu et episcoois Eccles. Yarm., opus posthum. Cracov., 1685* 
Gonstitut. Synodales diœc. Yarm. Brunsb.; 1612, in-4. 



EN POLOGNE. 109 

dans la croyance de leurs pères, et lui valurent une telle 
considération dans l'Eglise universelle, qu'il sut l'honneur 
de présider pendant quelque temps, en sa qualité de car- 
dinal, le concile de Trente, dont il devint une des princi- 
pales lumières. Ses écrits polémiques appartiennent aux 
meilleurs travaux de l'époque ; et le lycée Hosien de Bra- 
unsberg rappelle encore aujourd'hui ses nobles vertus et 
son zèle apostolique. Tel fut encore Stanislas Karnkowski 
[-J- 1603], archevêque de Gnesen et primat de Pologne (1), 
qui écrivit, avec une noble liberté, à Sigismond-Auguste : 
« Efforce-toi surtout, à l'exemple de ton père et de tes 
» pieux ancêtres, de conserver intacte dans ton royaume, 
» aussi bien que dans ton coeur, la vieille foi, l'antique re- 
» ligion catholique. » Ces hommes furent eux-mêmes heu- 
reusement secondés par les Jésuites, dont l'ordre s'était 
rapidement et solidement établi en Pologne et possédait 
déjà un assez grand nombre de collèges. Parmi les Jésuites 
polonais, l'un des plus actifs et des plus méritants dans la 
lutte contre le protestantisme fut Jacques Wijeck (Vangro- 
viecensis). Après avoir fait de fortes études philologiques 
et scientifiques dans les universités de Gracovie et de 
Vienne, et avoir appris les mathématiques à Rome, il était 
entré dans l'ordre des Jésuites ,[1565], et déploya un rare 
zèle comme écrivain et prédicateur, dans les collèges de 
Posen, de Clausenbourg et de Cracovie (2). Il traduisit, 
sous le patronage spécial de l'archevêque Stanislas Karn- 
kowski, la Bible en langue polonaise, et eut un tel succès, 
qu'aujourd'hui encore sa traduction est la seule que l'É- 
glise catholique de Pologne approuve [f 27 juillet 1597]. 
Ces travaux furent partagés par trois autres religieux, dont 
l'un, le Père Pierre Skarga, Jésuite [1612] (3), théologien 



(1) Outre ses statuts diocésains et ses efforts en faveur d'une tra- 
duction du catéchisme romain en langue vulgaire, on estime encore 
ses sermons sur l'Eucharistie, Cracovie, 1602, et sur le Messie, 1597. 

(2) Potilla major et minor (en polonais). De missa et Deitate Verbi 
divini contra consens. Sendom. Vita et doctrina Salvator. ex qua- 
tuor Evangel. De Eccles. cath. Hymni. 

(3) Sermons, nouv. édit. Leipzig. 1843. Extraits de Baronius 
Rocznedzieje Koscielne, etc. Cracov., 1603, in-fol., continués de 
1198-1645, par Kwiatkieivicz. Kalisch, 1695, in-fol. — Vies des saints; 

in. 7 



110 § 526. — LE PROTESTANTISME 

d'un esprit clair et méthodique, d'une pensée forte, d'une 
érudition solide, orateur adroit, éloquent et vigoureux, est 
resté le plus grand prédicateur de la Pologne ; dont l'autre, 
le savant Dominicain Fabien Birkowski (1), successeur de 
Skarga comme prédicateur à Cracovie, a laissé de nom- 
breux sermons pour les fêtes et dimanches, qui sont encore 
cités comme desmodèles de mouvement oratoire ["fl636]; 
le troisième enfin, Martin Bialobrzeski (2), abbé du cou- 
vent de Mogilno et évêque sufi'ragant de Cracovie, devint, 
par ses homélies imitées de saint Chrysostôme, l'orateur 
populaire de la Pologne, et sut, par un grand catéchisme, 
rédigé avec une profonde habileté, encourager le clergé 
dans l'enseignement si fructueux de la jeunesse [f 1585]. 

Les protestants, qui furent cependant accueillis en Po- 
logne avec une rare générosité, et qui, excités par leurs 
théologiens et des princes étrangers, se conduisirent sou- 
vent avec la hauteur d'un parti victorieux, ont dépeint 
sous le jour le plus odieux, et comme des cruautés inouïes, 
les mesures sévères ordonnées par Sigismond II, -et les 
procédés parfois âpres des Jésuites. Aussi la division entre 
les catholiques finit elle par être complète. Vladislas IV 
[1632-48], un des meilleurs princes de son siècle, s'en 
plaignit avec la douleur d'un père attristé parla désunion 
de sa famille. En vain il appela les Polonais à l'union dans 
la conférence religieuse de Thorn [1644] ; sa voix fut mé- 
connue, et ne put détourner de la Pologne les malheurs 
qu'il pressentait. 

§326. — Le protestaniime en Livonie, Courlande, 
Hongrie et Transylvanie. 

La Livonie s'était détachée de l'ordre Teutonique, sous 
le grand maître Walter de Plessemberg [1521]. Walter, 

de la réunion de l'Eglise latine et de la grecque; Libb. III dissertation, 
de Eucharistia. 

(1) Sermons pour les dimanches et les fêtes, en deux séries, 1620 
et 1628. 

(2) Postula orthodoxa, 1581, 2 vol., traduite peu après en alle- 
mand. Catech. Cracov., 1666, in-4 de 387 p. Ces deux ouvrages sont 
en polonais. 



EN LIVONIE, COURLANDE, HONGRIE, ETC. 111 

pour se soustraire également à l'autorité de l'archevêque 
de Riga, qui défendait les droits de sa charge ainsi 
que la foi elle-même, embrassa le protestantisme comme le 
moyen le plus efficace de soumettre l'archevêque et son 
clergé. Ainsi naquirent les communes protestantes de Riga 
[1523], Dorpat et Rével, qui s'unirent à la ligne de Smal- 
kalde. Toute la. Livonie enfin tomba au pouvoir du protes- 
tantisme, lorsque Guillaume, margrave de Brandebourg 
et frère du duc de Prusse, devint archevêque de Riga (1). 

Ce fut le grand maître de l'ordre Teutonique, Gothard 
Kessler, qui introduisit le luthéranisme en Courlande, en 
se faisant déclarer duc de Courlande et de Sémigalle 
[1561], et en cédant à la Pologne la partie de la Livonie 
qui est en deçà de la Duna, sous condition qu'on ne gê- 
nerait pas la libre pratique de la confession d'Augsbourg. 
La transformation s'opéra d'autant plus facilement que 
l'indigne évêque de Courlande, Jean de Mœnighausen, 
avait vendu son évêché au roi de Danemark pour 30,000 
écus [1559], et s'était retiré en Allemagne, où il avait 
embrassé le protestantisme et pris une femme (2). 

Le protestantisme arriva en Hongrie par les étudiants 
de Wittenberg (3). La diète de Pesth [1525] rendit, sur la 
demande du clergé catholique, des lois sévères contre les 
luthériens. Mais au milieu de la décadence des institutions 
de l'Église, il manquait au clergé la considération et l'au- 
torité nécessaires pour défendre victorieusement le ca- 
tholicisme. Les lois de la diète ne purent d'ailleurs être 
exécutées par suite de la mort du roi, tombé à Mohacz 
[1526], de l'approche des Turcs et des discordes civiles. 



(1) C.-L. Tetsch, Hist. ecclès. de la Courlande. Riga, 1767-70, 3 
part. On trouve un extrait dans les Nova Acta hist. ecclcsiast., 
t. VIII, p. 649 sq.; t. X, p. 865, 1721, et dans les Acta hist. ecclesiast. 
nostri temp., t. II, p. 456 sq. 1711 sq. 

(2) A.-L. Sehlœzer et Gebhardi, Hist. de la Livonie, de la Lithuanie 
et de la Courlande. Halle, 1785, in-4. 

(3) {Lehmann), Hist. diplomatica de statu relig. evangel. in Hung. 
1710, in-fol. Hist. ecclesiast. reform, in Hungaria et Transylvania 
(aut P.-C. Debreccen), access. comm. locuplet. a F. -A. Lampe. Traj. 
ad Rhen., 1728. Memorabilia Augus. coni'ess. in regno Hung. a Ferd. 
I ad Carol. VI, recens. Joan. Ribini. Posen., 1787-89, 2 vol. Cf. En- 
Qdhardt, Hist. ecclesiast., t. IV, p. 217. 



112 § 326. — LE PROTESTANTISME EN LIVONTE, ETC. 

Les démêlés survenus entre les deux rois Ferdinand d'Autri- 
che et Jean de Zapolya, permirent aux nobles de saisir les 
biens des évêchés vacants, qu'ils gardèrent en passant au 
protestantisme, dont l'agent le plus actif était Mathias 
Devay. Celui-ci, de luthérien devenu zwinglién, en 1543, 
tint déjà en 1545 une espèce de synode de vingt-neuf 
prédicateurs à Erdœd, dans le comitat de Szatmar. Au 
synode d'Épéries, dans la haute Hongrie, les cinq villes 
royales et libres de Lentschau, Seben, Barfa, Épéries et 
Kaschau se déclarèrent pour la confession d'Augsbourg. 
En vain la diète de Presbourg [1548J rendit, au nom du 
roi et des États, un édit contre l'hérésie et pour le main- 
tien de la vraie foi, le protestantisme, protégé par le nou- 
veau palatin, Thomas Nadasdy [dep. 1544], continuait à 
faire des progrès, que ralentirent néanmoins les discus- 
sions soulevées ici, ainsi qu'ailleurs, parmi les sectaires 
eux-mêmes. Les uns passèrent de la confession d'Augs- 
bourg aux opinions de Zwingle, les autres embrassèrent 
celles de Calvin. Le synode de Tarczal [1563] admit le 
symbole de Bèze et ordonna qu'on enseignât au peuple la 
doctrine de Calvin sur la grâce. Bientôt le calvinisme pré- 
domina en Hongrie, et ses partisans traitèrent, au synode 
de Czenger, les luthériens d'hommes charnels et stupides, 
enseignant une communion sanglante et cruelle, tandis 
que, de leur côté, les luthériens déclarèrent, au synode 
de Bartfa [1594], que la solution de toute discussion théo- 
logique devait être tirée des écrits de Luther. Les défen- 
seurs delà foi catholique, qui se signalèrent par leur vigou- 
reuse résitance, furent le vertueux Nicolas Olahi, arche- 
vêque de Gran, et les Jésuites, établis depuis 1561 dans le 
collège de Tyrnau. Au synode de cette ville [10 avril 1560], 
on décréta la restitution de tous les biens ecclésiastiques 
tombés entre les mains des laïques. Malheureusement les 
actifs travaux des Jésuites furent interrompus par l'incen- 
die de leur collège, qui leur fit abandonner, en 1567, la 
Hongrie, où ils ne revinrent qu'en 1586. 

En Transylvanie, les nouvelles doctrines furent impor- 
tées par des marchands de Hermannstadt, qui avaient été à 
Leipzig [1521], et furent publiquement annoncées par deux 
prédicateurs luthériens de Silésie. On donna aussitôt les 



§ 327. — LE PROTESTANTISME EN SUEDE. 113 

ordres les plus sévères contre les sectaires; on devait les 
exterminer par le fer et le feu. On n'en fit rien, et bientôt 
s'éleva à Hermannstadt une école luthérienne [1524], tandis 
que les nobles s'emparèrent des biens du clergé. Les pro- 
testants s'enhardirent davantage encore après la malheu- 
reuse bataille de Mohacz, qui eut pour la Transylvanie les 
mêmes résultats que pour la Hongrie, et la ville d'Her- 
mannstadt chassa de son sein moines et papistes [1529]. 
A Cronstadt, Jean Honter prêchait avec succès et répandait 
de tous côtés les ouvrages de Luther. Bientôt la messe fut 
abolie dans une partie de la Transylvanie ; on distribua la 
communion sous les deux espèces [1542], et le synode de 
Medwisch vit passer en masse à la confession d'Augsbourgla 
nation saxonne, convertie au XII e siècle, par le roi Geysa, 
à la foi catholique. Les Madgyares s'étaient prononcés pour 
l'Église réformée, tandis que les Valaques restèrent unis 
au culte grec. En 1556, et durant la vacance du trône de 
Hongrie, la diète provinciale de Clausenbourg accorda 
pleine liberté religieuse. Le désordre arriva à son comble. 
Les Luthériens voulurent repousser les réformés ; les uni- 
tariens accourus augmentèrent la mêlée, et obtinrent à 
leur tour [1571], de la diète provinciale de Maros-Va- 
sarhely, l'égalité des droits accordés aux autres partis. 

La première traduction complète de la Bible, d'après la 
Vulgate et Luther, parut en 1562, par les soins du prédi- 
cateur luthérien de Clausenbourg, Gaspard Heltai. Une 
autre traduction, faite d'après le texte original, parut en 
1589; le prédicateur Gaspard Karoly, de Gœnz, en fut l'au- 
teur ; elle fut améliorée par le prédicateur réformé Abra- 
ham Molnar. 

§ 327. — Le protestantisme en Suède. 

Baaz, inventarium eccles. Sueco-Gothor. Lincop., 1642, in-4. Messe, 
nias, Scandia illustrata. Stockholmiae, 1700, 8 vol. Fr. Riihs, Hist. 
de la Suède. Halle, 1805-14, 5 vol., surtout les t. I et II. Aug. 
Theiner, la Suède et ses rapports avec le Saint-Siège sous Jean III- 
Sigismond III et Charles IX, d'après des papiers d'État secrets. 
2 e part. Augsb., 1838-39. (La 2 e partie renferme un recueil de 
pièces formant 350 pages. 

La célèbre union de Calmar [1397], avait soumis les 
royaumes de Suède, Norwége et Danemark, si longtemps 



114 § 327. — LE PROTESTANTISME 

divisés entre eux, à la domination des rois de Danemark, 
qui devaient être élus par les trois États à la fois. L'union, 
loin d'atteindre son but et de fondre les intérêts de ces 
peuples, entretint la jalousie parmi eux, nourrit et fit enfin 
éclater l'ancienne haine nationale.il s'ensuivit de sanglantes 
luttes, qui affaiblirent l'autorité et la considération du 
trône, augmentèrent l'influence et les richesses de la no- 
blesse et du clergé. Cependant la domination du clergé 
était douce et bienveillante, et la religion florissait parmi le 
peuple comme parmi les nobles et les ecclésiastiques. La 
Suède était sincèrement attachée au chef suprême de 
l'Église. Les solennités religieuses étaient des fêtes natio- 
nales; telles furent celles que les Suédois célébrèrent à 
Abo [1513], et à Linkœping [1520], lorsqu'on publia la 
canonisation de leurs compatriotes Hemming et Nicolas. 

Politiquement ces peuples étaient moins heureux. La 
Suède, administrée par le grand et hardi Stenon Sture, le 
jeune, chercha à secouer le joug du Danemark ; mais Sture, 
déjà en lutte avec le perfide archevêque d'Upsal, Trolle, fut 
battu par Christian II de Danemark [1519], qui, aussitôt 
après son couronnement par Trolle, ordonna le terrible 
massacre de Stockolm [8-10 novembre 1520], et nomma 
l'archevêque Trolle régent de la Suède. Parmi les victimes 
de ces fatales journées se trouvait le père de l'intrépide 
Gustave Erichsen, de la maison de Wasa, qui, jeune encore, 
avait été donné en otage à Christiern. Gustave parvint à 
s'enfuir du Danemark, fut reçu à Lübeck, y trouva assis- 
tance, se rendit de là en Suède, inspira à ses compatriotes 
le désir délibérer leur patrie, battit, à leur tête, les Danois, 
et fut, au milieu de l'enthousiasme général, nommé d'abord 
par le peuple administrateur de l'État et généralissime 
[1521], et, deux ans après, roi de Suède par la diète de 
Strengnses [1523], 

Gustave, pour éviter à sa patrie les agitations et les mal- 
heurs des monarchies électives, voulut faire de la Suède 
une monarchie héréditaire. La doctrine luthérienne, qu'il 
avait appris à connaître à Lübeck, devait lui en faciliter les 
moyens. Il se mit donc en hostilité ouverte avec l'épiscopat 
et la vieille noblesse, et créa une nouvelle église et une 
noblesse nouvelle. « Il ne se ferait point couronner, disait- 



EN SUÈDE. 115 

i) il, avant d'avoir renversé l'épiscopat catholique et l'an- 
» cienne Église. » Ses actifs coopératenrs furent d'abord 
les frères Olaf et Laurent Péterson, tous deux formés à 
Wittenberg, et revenus en Suède en 1519. Le premier de- 
vint principal prédicateur à Stockholm, le second profes- 
seur àUpsal. Laurent Anderson, archidiacre de Strengnœs, 
partageant leurs vues et les ayant pris sous sa protection, 
fut nommé chancelier de Gustave Wasa. La résistance du 
peuple et du clergé fut vaincue par la violence : les évêques 
fidèles à leurs devoirs furent déposés, les Dominicains 
chassés. ' 

Cependant Gustave, couvrant sa conduite d'un voile hy- 
pocrite *aux yeux du légat du pape, Jean Magnus Gothus, 
continua de feindre un sincère attachement à l'Église ca- 
tholique, dans plusieurs lettres adressées au pape Adrien VI. 
Cette duplicité ne pouvait rester longtemps cachée. Jean 
Braske, évoque de Linka>ping, et Pierre Jacobson, évêque 
de Westeraes, jadis digne chancelier de Stenon Sture, aver- 
tirent hautement et hardiment le peuple du danger que 
courait la religion de ses pères. Aussitôt Gustave déclara 
Jacobson coupable de haute trahison, le dépouilla de sa 
dignité et de ses revenus, ainsi que le prévôt de sa cathé- 
drale, Knut, qui avait sollicité en faveur de 1 évêque. Gus- 
tave osait néanmoins encore écrire au pape : « Pour extir- 
» per aussi promptement que possible la dangereuse 
» doctrine des Hussites, qu'un moine augustin, nommé 
» Luther, répand de nouveau au détriment de la paix pu- 
» blique, nous défendons à tous et à chacun de nos sujets, 
» sous peine de perdre leurs biens, et même leur vie, de 
» répandre la doctrine de Luther, d'introduire ses écrits 
» dans nos États, de les acheter, de les vendre, de s'en 
» servir. » 

Et, cependant, le roi ne favorisait qu'Olaf Péterson et les 
amis de ce prédicateur, qui, du haut de la chaire, ne ces- 
sait d'attaquer avec une violence extrême, les partisans de 
la vieille doctrine. Le peuple de Stockolm, indigné, le 
chassa à coup de pierres de l'église et de la ville. Le roi 
n'en fut pas découragé dans les mesures violentes par les- 
quelles il marchait vers son but. Il organisa, à Upsal, une 
discussion régulière entre Olaf Péterson et Pierre Galle, où 



116 § 327. — LE PROTESTANTISME 

l'on soutint àpeu près les mêmes propositions qu'à Leipzig. 
Olaf, ignorant, comma Luther, l'histoire de l'Église, inter- 
prétait l'Écriture d'une manière tout à fait arbitraire, et ce 
qu'il ne parvenait pas à ébranler ainsi devenait l'objet de 
ses injures et de ses blasphèmes. Gustave, s'appuyant sur 
la doctrine exposée par Luther dans son traité « de la con- 
» fiscation des biens ecclésiastiques, » se mit à l'œuvre et 
chargea de justifier son entreprise les professeurs de l'uni- 
versité d'Upsal, qui étaient déjà tous luthériens. Le peuple 
montra plus de sens pour la justice et vint en armes à Upsal 
défendre l'archevêque, qui protestait contre les violences 
des commissaires royaux. Le roi attira l'archevêque à la 
cour et lui fit rudement expier l'attachement du peuple. 
Tandis que, séduit par l'appât des libertés promises, le bas 
clergé gardait le silence, les vierges du couvent de Wad- 
sténa résistèrent héroïquement aux violences et aux ou- 
trages dont elles furent l'objet. En vain Clément Vil fit 
entendre sa voix douloureuse. On condamna à mort Magnus 
Knut, élu archevêque d'Upsal, et Pierre Jacobson, évoque 
de "Westerœs, sous prétexte qu'ils étaient les moteurs des 
dispositions hostiles que manifestaient contre le roi les ha- 
bitants des vallées. On plaça sur la tête de Jacobson une 
couronne de paille, sur celle de Knut une mitre d'écorce ; 
on les assit à rebours sur un cheval étique, on les promena 
dans cet attirail ignominieux à travers la ville, et, après 
leur exécution, on attacha leurs cadavres à la roue et on 
les livra aux oiseaux de proie [fév. 1527]. A la diète de 
Westerœs [1527], où les deux partis religieux, en présence, 
se disputaient avec acharnement, Gustave, avec la même 
hypocrisie, déclara qu'il ne pouvait régner dans de pa- 
reilles circonstances et qu'il allait abdiquer. La crainte de 
l'anarchie dans laquelle cette abdication devait replonger 
la Suède lui fit concéder la possession des évéchés, des 
couvents, des chapitres de cathédrale : on autorisa les 
nobles à réclamer les biens qui avaient été anciennement 
concédés par leurs ancêtres au clergé [depuis 1453], et l'on 
réduisit l'Église à la plus dure extrémité. Les évèques fu- 
rent, en effet, tellement humiliés et opprimés que, malgré. 
les avertissements de l'éloquent et hardi évêque de Linkœ- 
ping, Braské, ils furent contraints de signer de leurs 



EN SUÈDE. 117 

propres mains que leurs prédécesseurs avaient abusé de 
leur haute dignité, de leur pouvoir et de leurs richesses, 
et excité le peuple contre l'État et le roi. Alors Gustave 
lâcha le grand mot, qu'il fallait en revenir à la parole pure 
de Dieu, telle que l'annonçaient les nouveaux docteurs. 
Aussitôt commença la réforme par une liturgie en langue 
nationale et par l'abolition du célibat. Ces préliminaires 
établis, la réforme s'accomplit complètement à l'assemblée 
d'OErebro [1529], Laurent Péterson obtint le siège archié- 
piscopal d'Upsal [1531], et sut habilement se procurer une 
femme d'un rang distingué. 

Mais Péterson et les nouveaux ministres ne furent pas 
longtemps sans ressentir les effets du despotisme de Gus- 
tave, qui déclara ouvertement que des prêtres ne devaient 
pas être des seigneurs, et qu'il saurait bien empêcher que 
les prélats pussent jamais obtenir le glaive. A leur tour les 
coryphées de la réforme, Olaf Péterson et Laurent Ander- 
son, attaquèrent le roi dans leurs prédications, et formè- 
rent même une conspiration contre sa vie. Ils furent 
découverts, condamnés à mort par les États d'OErebro 
[1540], et ne parvinrent à se racheter qu'à prix d'argent. 
Anderson seul perdit sa dignité, et mourut, abandonné et 
méprisé, à Strengnœs [1552], au lieu même où il avaitlevé 
l'étendard ' de la révolte contre l'Église catholique. Enfin 
la diète de Westerees de [1544] acheva le renversement de 
l'Église et accorda à Gustave l'hérédité du trône pour sa 
postérité mâle. 

En Suède, comme ailleurs, avec la doctrine s'étaient al- 
térées les mœurs. Gustave crut reconnaître un châtiment 
du ciel dans une affreuse tempête qui éclata sur la Suède, 
et, en sa. qualité de chef suprême de l'Église, il ordonna 
un jeûne, de huit jours [8 juin 1544]. L'archevêque d'Upsal 
1 renouvela le même ordre en 1558. « Car, disait-il, bien 
» des gens, sous prétexte de la liberté évangélique, se per- 
» mettent de pécher, comme si telle était la fin de l'Évan- 
» gile que nous annonçons, comme si la liberté chrétienne 
» consistait à autoriser le pécheur à faire ce que bon lui 
» semble. Sachons bien que nous avons mérité les cala- 
» mités qui nous visitent, en abusant de la miséricorde 
» divine qui nous appelle à la pénitence. » Telles furent 

III. 7. 



118 § 327. — LE PROTESTANTISME 

les justes plaintes qui retentirent aux oreilles de Gustave 
mourant [30 sept. 1560], comme fruit de ses efforts pour 
établir l'église luthérienne. 

Sous son fils aîné, Erich XIV, l'Église catholique resta 
dans la même situation; mais une vive lutte éclata, au sein 
même de la réforme, entre les calvinistes, soutenus par un 
Français, nommé Denys Beurreus, ami de Calvin et de 
Bèze, qui avait pris de l'ascendant sur l'esprit du roi, et les 
luthériens, dirigés par Jean Oseg, évêque de Westeraes. La 
tentative des calvinistes avorta, et amena le renversement 
[14 septembre 1568], la captivité et la mort ignominieuse 
d'Erich [25 février 1571]. 

Jean III, frère puîné et successeur d'Erich [1508-92], 
mécontent de la polémique des protestants, se mit à étu- 
dier les Pères de l'Église. Il y puisa le désir de revenir au 
catholicisme et fut confirmé dans son projet par sa femme, 
Catherine, princesse polonaise, et par le Jésuite Herbst, 
confesseur de la reine. Jean se mit dès lors à travailler, 
avec une noble confiance et une sage circonspection, à 
l'œuvre de sa réconciliation avec l'Église et de la restaura- 
tion de la foi catholique dans son royaume. Il en donna 
les premiers signes publics dans les treize articles qu'il pu- 
blia pour relever la moralité de son clergé, et de nouvelles 
marques, plus manifestes encore, dans les additions au 
rituel, qu'il fit publier [1571] par le vieil archevêque Lau- 
rent Anderson, et dans lesquelles il était dit, entre au- 
tres : « Saint Anschaire et les autres saints de la Suède 
» ont annoncé la vraie foi du Christ : les œuvres des Saints 
» Pères sont nécessaire« à l'intelligence de l'Écriture (1). » 
De son côté, le Jésuite Herbst, pour faire connaître la doc- 
trine de l'Église, défigurée par les hérétiques, répandit le 
catéchisme de Pierre Canisius. Le roi, persuadé que le 
rétablissement de la foi y était intéressé, crut nécessaire 
que la reine reçût la communion sous les deux .espèces : 
mais le cardinal Hosius (2) sut l'en détourner. A la mort 
du plus vieux et du principal moteur du luthéranisme, 
l'archevêque d'Upsal, et des évêques de Linkœping et de 



(1) Theiner, 1. c, P. I, p. 348-353. 

(2) Sur sa vie et son influence, voyez Tlieiner, P. I, p. 368 sq. 



EN SUEDE. . 119 

Westerœs, le roi essaya de mettre sur les sièges vacants 
des hommes qui partageaient ses sentiments. Enhardi par 
l'habile Jésuite Warszewicki (1), il prit des mesures plus 
décisives (1574), convoqua un concile, qu'il ouvrit en fai- 
sant un triste tableau des divisions de l'Église protestante. 
Les dispositions favorables du clergé lui permirent de mettre 
sur le siège archiépiscopal d'Upsal Laurent Péterson Go- 
thus, et sur ceux de Linkœping et de Westerœs, Martin et 
Erasme. Le premier s'obligea à souscrire dix-sept articles, 
tout à fait catholiques, fut consacré suivant le rit romain, 
et conclut avec le roi une convention à laquelle peu à peu 
on devait gagner les autres évêques. Bientôt le roi publia 
une liturgie [1576] probablement rédigée par son chance- 
lier Pierre Fech (2). Elle fut presque généralement adop- 
tée. Mais le duc Charles de Sudermanie, qui espérait, 
comme son père, toutes sortes d'avantages du protestan- 
tisme, s'y opposa, sous prétexte « qu'il ne lui était point 
» permis d'introduire des nouveautés dans la religion que 
» lui avait léguée son père, qu'il n'était point en son pou- 
» voir de contraindre la conscience de ses prêtres, et de 
» les forcer d'abandonner la doctrine de l'Évangile, prati- 
» quée depuis cinquante ans dans leur patrie et confirmée 
» par le sceau et la signature de tant de personnages. » 
Ce fut à cette époque seulement que l'auteur présumé de 
cette liturgie, le Jésuite Laurent Nicolai', vint de Belgique 
en Suède, et fut nommé, par Jean, professeur de théologie 
à Stockolm. Il remporta une éclatante victoire [janvier 
1577] dans des conférences très-vives soutenues contre les 
professeurs Pierre Jone et Olaf Luth sur l'autorité et la 
puissance de l'Église et le sacrifice de la messe. La diète 
qui eut lieu bientôt après, et le concile national qui en dé- 
pendait, admirent la liturgie. Encouragé par ces heureux 
commencements, le roi députa à Rome le chancelier Fecht 
et l'habile Pontus de la Gardie, qui était à la fois homme 
d'État et homme du monde, pour s'entendre avec le pape 
Grégoire XIII sur la réunion de la Suède à l'Église catho- 

(1) Cf. Theiner, P. I. p. 390. 

(2) Munter a donné cette note dans le Magasin d'hist. et de droit 
ecclés. septentrional, t. II, p. 41-48; mais il l'attribue faussement aux 
Jésuites. Cf. Theiner, P. I, 421 sq. 



120 § 327. — LE PROTESTANTISME 

üque, sous la condition d'en obtenir le calice pour les fi- 
dèles, l'usage de la langue nationale pour le culte divin, le 
mariage des prêtres, etc. — Fecht se noya dans la traver- 
sée. Grégoire XIII envoya, en qualité de nonce, en Suède, 
le savant Jésuite Antoine Possevin (1), qui, après plusieurs 
conférences sérieuses, reçut l'abjuration du roi Jean [1578]. 
La congrégation formée alors à Rome pour donner son 
avis sur les douze concessions que demandait le roi, en 
rejeta quelques-unes, et une vive lutte, alimentée surtout 
par les théologiens allemands, s'éleva en Suède sur 
l'adoption ou le rejet de la liturgie proposée (philolitur- 
gistes, misoliturgistes). 

Durant son séjour en Allemagne, le duc Charles avait 
provoqué les princes protestants à se liguer contre son 
frère. Sa jeune femme, Marie, Allemande de naissance et 
luthérienne d'opinion, devint, en Suède, la protectrice des 
novateurs. Le roi Jean lui-même était entouré d'intrigues. 
L'adroit diplomate Pontus de la Gardie et Jacques Typo- 
tius l'excitaient à persister dans ses exigences vis-à-vis de 
Piome. Le Saint-Siège, dans les instructions données à 
Possevin [1579], revenant en Suède, y répondait nettement: 
« Quand nous aurons fait tout ce qui était en notre pou- 
» voir pour ramener ce pays à l'Église catholique, s'il ne 
» plaît point à Dieu qu'il en soit ainsi, nous serons justifié 
» devant le Seigneur et nous continuerons à vivre sans 
» avoir obtenu ce que nous désirons, comme il nous arrive 
» depuis plus de quarante ans. i Jean renouvela encore 
une fois sa tentative, et les nouveaux refus qu'il essuya 
de la part de Rome le refroidirent dans son zèle pour 
l'Église catholique, malgré tous les efforts de Possevin. 

La mort de la reine Catherine [16 sept. 1583], fit éva- 
nouir les dernières espérances de la restauration de l'Église 
catholique en Suède ; car le roi Jean, oubliant bientôt sa 
pieuse et catholique compagne, annonça à la diète de Wes- 
terees, son second mariage avec la jeune Guncila Bjelke, 
qui devint la plus puissante protectrice du protestantisme 
dans le royaume. On vit, peu de temps après son mariage, 
les effets de son influence sur son mari, que travaillait, 

(1) Sur cet homme remarquable, voyez Theiner, P. I, p. 457. 



EN SUEDE. 121 

d'un autre côté, le célèbre théologien de Rostock, Chy- 
irseus. Le roi maintint, il est vrai, sa liturgie, entra même 
en lutte ouverte à ce sujet avec son frère, le duc Charles ; 
mais du reste il n'essaya plus rien en faveur de l'Église 
catholique [f 1592]. 

» Son fils et son successeur Sigismond III avait été, à la 
mort d'Etienne Bathory, élu roi de Pologne, en sa qualité 
de dernier rejeton des Jagellons, et y était encore à la 
mort de son père. Elevé, par la sollicitude de sa mère, dans 
la religion catholique, il lui était resté fidèle ; aussi, lorsque 
les sénateurs suédois, après la mort de sa mère, lui de- 
mandèrent, comme garantie de sa succession au trône, 
qu'il reconnût la confession d'Augsbourg, il répondit : « Je 
» n'estime pas assez le pouvoir temporel pour l'échanger 
» contre celui du ciel. » Il gagna bientôt tous les cœurs 
polonais, et Stanislas Karnkowshi écrivit à son père : « Qui 
» ne reconnaîtrait et n'admirerait une œuvre providen- 
» tielle dans tout ce que le Seigneur a fait parce jeune roi 
» si extraordinaire? » En attendant son retour en Suède, 
son oncle, le duc Charles, avait été nommé administrateur 
du royaume. Le duc sut profiter de l'intervalle pour s'ou- 
vrir, par le protestantisme, la route du trône. Il convoqua 
résolument àUpsalun congrès national, formé d'ecclésias- 
tiques et des États du royaume et des provinces [25 février 
1593], « les Suédois, disait-il, ne devant plus, comme des 
» papistes, n'avoir que des conciles tenus par des créatures 
» tondues et frottées d'huile. » Les évêques, serviles et 
tremblants devant le pouvoir, reconnurent publiquement, 
et d'une manière tout à fait ridicule, qu'ils avaient failli en 
adoptant la liturgie du roi Jean. Le concile rejeta les pré- 
tendus abus du catholicisme, adopta la confession d'Augs- 
bourg, exclut de la prédication et de l'enseignement dans 
les écoles quiconque ne prêterait pas serment à la confes- 
sion luthérienne, et termina sa session par cette exclama- 
tion triomphante : « Désormais les Suédois n'ont plus qu'un 
» cœur et qu'un Dieu ! » à laquelle le duc Charles ajouta, 
avec un ton impérieux : « Sigismond ne sera pas roi, s'il ne 
» souscrit à ces concessions. a 

En effet, Sigismond, revenu pour prendre possession du 
trône de son père, donna bientôt, par sa bienveillance mar- 



122 § '327. — LE PROTESTANTISME 

quée pour le catholicisme, occasion au clergé luthérien, con- 
juré avecle duc Charles, d 'indisposer le peuple contre son roi. 
La présence du nonce Malaspina, qui accompagnait Sigis- 
mond, leur fournit le prétexte des plus vives attaques. Bien- 
tôt, dans leur zèle intolérant et fanatique, ils allèrent jusqu'à 
refuser au roi l'exercice public du culte catholique. Eric 
Schepper, prôdicateurluthérien de Stockolm, fit une violente 
sortie, en chaire, contre la sépulture solennelle qu'on avait ac- 
cordée à un Polonais catholique, et, pour punir Stockholm de 
ce sacrilège, jeta l'interdit sur la ville. Les perfides intri- 
gues et les trames continuelles de Charles ne permirent 
point à Sigismond de s'assurer l'autorité que devaient lui 
valoir son équité, sa sincérité, sa condescendance politique 
et religieuse. Avant de quitter la Suède, Sigismond put 
encore publier les ordonnances les plus favorables à la 
paix et à la prospérité de l'État et de l'Église. Il confiait la 
régence, durant son absence, au duc Charles et aux juges 
royaux. Les privilèges et les libertés en faveur de la reli- 
gion du pays furent solennellement confirmés, les revenus 
du haut et du bas clergé augmentés, l'autorité des évo- 
ques (1) et des prélats relevée [16 mars 1594]. 

A peine parti , Sigismond fut l'objet des attaques du 
clergé luthérien, dirigé par Érich Schepper. On lui repro- 
cha, comme un acte idolâtrique et papiste, d'avoir lavé, le 
jeudi saint, les pieds à des pauvres, et ceux-ci furent ex- 
communiés et déclarés incapables désormais d'obtenir 
aucune aumône. De son côté, Charles représenta le 
roi Sigismond comme traître à son pays et à sa religion. 
A la diète de Suderkœping [1595], on lui fit un crime d'a- 
voir accordé des fonctions publiques et le libre exercice de 
leur culte aux catholiques, et l'on résolut de chasser de 
Suède, dans le délai de six semaines, quiconque n'appar- 

(1) De même qu'en Danemarck, la dignité épiscopale n'existe en 
Suède que de nom ; car les surintendants, quoiqu'ils ne soient pas- 
ordonnés, sont les égaux des évoques. Aussi Munter (1. cit., t. I, 
p. 334) dit-il : « L'Église de Suède est tout à fait d'accord avec celle 
de Danemark, en ce que l'ordination épiscopale a été conservée seu- 
lement comme un usage respectable de l'Église primitive, et en ce 
qu'on n'en saurait tirer aucun de ces privilèges ni de ces droits que 
les partisans du siège épiscopal sont dans l'habitude de considérer 
comme une conséquence de la consécration. 



EN SUÈDE. 123 

tiendrait point à la confession luthérienne. Défense fut 
faite d'en appeler au roi, tant qu'il serait hors du royaume : 
les fonctionnaires devaient être institués, non par le roi, 
mais par le duc son oncle. On ordonna la destruction 
du respectahle couvent de Wadsténa. Le duc s'empara des 
biens de l'Église, le clergé luthérien fit main basse sur les 
vases sacrés et les ornements de prix. Et plus le peuple ré- 
sistait, plus les mesures du duc pour assurer le triomphe 
du luthéranisme devenaient violentes et cruelles. 

Sigismond espéra, par son retour [1598] rétablir l'ordre. 
Il ne tenait qu'à lui d'anéantir son oncle et de raffermir par 
là son autorité ébranlée ; mais il ne put consentir à répandre 
le sang suédois. Charles, loin d'apprécier cette magnani- 
mité, encouragé par l'irrésolution et le brusque- départ de 
Sigismond, réunit les Etats à Jonkœping [janv. 1599], et y 
accusa Sigismond de vouloir ramener la Suède aux erreurs 
de l'Antéchrist. L'assemblée suivante, tenue à Stockholm 
[mai 1599], déclara les États déliés de leur serment de fi- 
délité, si le roi ne consentait à toutes leurs réclamations, et 
spécialement à confier au duc Charles l'éducation de son 
fils Wladislas, qui perdrait tout droit à la couronne de 
Suède en restant catholique. Charles érigea partout des 
échafauds pour l'exécution de ses décrets, et quiconque se 
déclarait pour le roi légitime était immédiatement déca- 
pité (I). A la diète de Linkœping de 1600, il força les Etats 
de déclarer Sigismond privé de la couronne de Suède, pour 
s'être prononcé contre la vraie doctrine de l'Évangile. Beau- 
coup de sujets de Sigismond, neuf conseillers d'État entre 
autres, que leur fidélité avait déjà fait emprisonner, furent 
exécutés, et subirent la mort avec un véritable héroïsme. 
Enfin les États de Norkœping [22 mars 1604] déclarèrent 
encore une fois Sigismond déchu du trône , et y appe- 
lèrent le duc Charles. 

L'histoire a depuis longtemps jugé la manière dont Gus- 
tave Wasa et Charles IX se servirent du protestantisme pour 
s'élever au trône de Suède. 

(1) Le journal le Sion, de septembre 1841, contient une lettre re- 
marquable écrite du Nord, dans laquelle on parle du livre curieux 
intitulé « la Tuerie du duc Charles, » n° 106 sq. 



124 Ç 328. — LE PROTESTANTISME 



328. — Le protestantisme en Danemark , Norwége 
et Islande. 



En Danemark, comme en Norwége (1), le pouvoir poli- 
tique était partagé entre la noblesse et l'épiscopat. L'évê- 
que de Rœskild possédait seul trente-trois fiefs. Les prélats 
étaient d'ailleurs ignorants et débauchés. Les deux ordres 
presque indépendants, élisaient le roi, souvent à de péni- 
bles et honteuses conditions pour l'élu. Christiern II 
[1513-23] songea à renverser le pouvoir usurpé par l'aris- 
tocratie. Le protestantisme lui parut favorable à ses des- 
seins, car les principes de Luther lui permettaient d'enle- 
ver sans scrupule aux évêques leurs biens et leur influence 
politique. C'était là l'unique but de ce tyran corrompu, 
soumis lui-même au joug de la mère de sa concubine. Lors- 
que les terribles massacres de Stockolm eurent momenta- 
nément assuré l'exécution de son plan en Suède, il se 
tourna vers le Danemark, et livra l'Église de Copenhague 
à Martin, disciple de Luther [1520]. Les États, le clergé et 
le peuple protestèrent. Christiern persista, eut recours à 
toutes sortes de violences, fit exécuter l'archevêque nommé 
de Lund, défendit aux ecclésiastiques non mariés d'ache- 
ter des biens, etc. Les barons et les prélats se conjurèrent 
contre cet odieux despotisme. Le successeur de Christiern, 
Frédéric I er , duc de Schleswig et Holstein [1523-33], quoi- 
qu'il eût juré, à son couronnement, de maintenir l'Église 
catholique, favorisa d'abord secrètement le protestantisme, 
par les mêmes motifs que Christiern, puis se déclara ou- 
vertement protestant, protégea le prédicateur luthérienHans 
Tausen[dep. 1521], et se justifiaà la diète d'Odensée [1527], 
en disant que le serment de soutenir l'Église catholique ne 
l'avait pas engagé à en souffrir les abus. Il parvint à procu- 
rer les droits de citoyens aux luthériens, jusqu'au moment 1 

(l) Précis de l'hist. de laréform. en Danemark, par Erico Pontop- 
pidano. Lub., 1734. Id. Annal. (Voyez ci-dessus, t. II, § 179). Mun- 
ter, Danske reform. Historie. Klœbenh. 2 vol., et Hist. ecclésiast. du 
Danemark et de la Norwége. Leipzig, 1834, t. III. Cf. Holberg, Hist. 
polit, du Danemark et de la Norwége. Copenh., 1731, in-4. Dahl- 
mann, Hist. du Danemark, Hamb.; 1841, 2 vol. 



EN DANEMARK. NORWEGE ET IRLANDE. ' IZo ( 

d'un concile universel; et, en attendant, il rompit ses rela- 
tions avec Rome, et se réserva la confirmation des évoques 
nommés. Ceux-ci, ignorants et mondains, ne se sentirent pas 
assez forts pour lutter seuls contre les luthériens, dans une 
conférence religieuse que le roi avait réunie à Copenhague 
[1529]; ils appelèrent à leur secours les grands champions 
du catholicisme en Allemagne, Eck et Cochlœus. Mais ces 
théologiens firent défaut : on ne vit arriver que Stagefyr, 
théologien de Cologne, qui ne put entrer en discussion avec 
les luthériens, parce que ceux-ci ne voulurent ni disputer en 
latin, ni reconnaître, à côté de la Bible, l'autorité des Pères, 
et des conciles. On fut donc réduit à remettre de part et 
d'autre, ses griefs, par écrit, au roi et aux conseillers d'E- 
tat, qui, on pouvait s'y attendre, déclarèrent le luthéra- 
nisme la pure et divine doctrine du Christ. Aussitôt les vio- 
lences contre les catholiques recommencèrent. La ville de 
Malmoë donna l'exemple. L'évêque de Rœskild, Rœnnov, 
dut payer 6,000 florins au roi pour le pallium. 

Après la mort de Frédéric, les évêques protestèrent 
contre la succession de son fils aîné Christiern III, person- 
nellement lié avec Luther; mais ce prince sut se con- 
cilier la faveur des États, emprisonna tous les évêques du 
Danemark [20 août 1536], et exigea la résignation de leur 
charge comme prix de leur liberté. Rœnnov de Rœskild 
résista et mourut martyr en prison [1544]. En 1537 on ap- 
pela Bugenhagen de Wittenberg, pour achever l'œuvre de 
la réforme. Il couronna le roi et donna à l'Église une orga- 
nisation complètement dépendante du pouvoir royal. En 
place des évêques il institua sept surintendants, qui, quel- 
ques temps après, reprirent le titre, désormais insignifiant 
d'évêques. La diète d'Odensée [1539] confirma cette orga- 
nisation ecclésiastique, et la diète de Copenhague [octo- 
bre 1546] abolit tous les droits politiques de l'Eglise catho- 
lique, dont le roi et la noblesse se partagèrent les biens. 
Les catholiques furent déclarés incapables de toutes charge 
et de tout droit de succession. Les ecclésiastiques ne purent 
séjourner en Danemark sous peine de mort; la même peine 
fut portée contre ceux qui leur donneraient asile : les catho- 
liques n'eurent à choisir qu'entre l'abjuration et l'exil. 

Le luthéranisme s'était répandu en Norwége par Tinter- 



126 § 329. — LE PROTESTANTISME 

médiaire de l'archevêque de Drontheim (1). Fidèle parti- 
san du roi Christiern, il fut obligé, lors de la chute de ce 
prince, de fuir dans les Pays-Bas [1537], Un autre évèque 
fut contraint de résigner sa charge, un troisième fut jeté en 
prison, et le protestantisme resta maître du terrain. Il fallait 
l'embrasser ou quitter sa fonction. Beaucoup de moines 
préférèrent le banissement. 

L'Islande (2) s'insurgea d'abord contre les tentatives 
faites pour y introduire le luthéranisme ; mais l'exécution 
de l'évêque Jon Arsen découragea les habitants qui, après 
avoir résisté encore quelque temps, finirent par se com- 
plaire aux nouveautés religieuses [dep. 1551]. 

Au milieu des mouvements religieux et politiques qui 
agitaient l'Europe, toutes les questkras qui intéressent la 
famille et la société avaient été soulevées. Celle du mariage 
devait l'être nécessairement comme les autres (3), et elle 
devint l'origine de la révolution religieuse et politique en 
Angleterre. 

§ 329. — Le protestantisme en Angleterre. 

Vera et sincera historia schismatis Anglicani a Nie. Sandero, aucta 
per Ed. Richtonum, tandem aucta et castigata per Ribadeneiram. 
Colon., 1628. Hundeshagen, Epp. aliquot ineditte Buceri, Cal- 
-vini, etc., ad hist. Eccles. britann. Bern., 1844. Rumet, Hist. of 
the réf. of the church of England. London, 1679 sq., 2 vol. in-fol.; 
Oxf., 1816; London, 1825, 6 vol. Dodd's Church history of England, 
from the commencement of the sixteenth Century to the révolu- 
tion in 1688, with additions and a continuation by the Rev. M.-A. 

Tierney. London, 1840, 2 vol. Hume, Hist. of Great-Britain of 

England. London, 1754-59, 4 vol. in-4. John Lingard, Hist. of En- 
gland, t. VI-XII. Cobbett, Hist. of the protestant reformation in 
England and Ireland (l). Challoner, Documents mémorables sur 
les prêtres et les catholiques qui ont souffert la mort pour leur 
religion de 1577 à 1684. Paderborn, 1852. Roost, Hist. de la réforme 

(1) Gebhardi, Hist. du Danem. (33» part, du l'Hist. univers. Halle, 
1770), p. 150. 

(2) Hnrboe, la Réforme en Islande. (Mém. hist. de la société scien- 
tifique de Copenh., t. VI et VII. Altona, 1796.) 

(3) On a donné le nom de pamphlet à cet écrit adressé à un pu- 
blic immense, et, de fait, on aimerait à y trouver un ton plus grave; 
mais, après tout, le sujet était de ceux où l'on est porté à dire : Dif- 
ficile est satyram non scribere velle. 



EN ANGLETERRE. 127 

et de la révolution en Angleterre. Augsb., 1843. Dahlmann, Hist. 
de la révolution anglaise. Leipzig, 1848. Idem, Sépar. de l'Eglise 
anglic. avec celle de Rome. Darmst., 1845. Weber, Hist. des sectes 
do la Grande-Bretagne. Leip., 1845-53, en 2 part. 

Henri VIII, âgé de quatorze ans (1), avait immédiate- 
ment après la mort de son frère Arthur, épousé, avec dis- 
pense du pape Jules II, la veuve de son frère, Catherine 
d'Aragon [1509]. Il naquit de cette union, qui fut heureuse 
durant dix-sept ans, trois fils et deux filles, dont Marie, 
plus tard reine d'Angleterre, survécut seule. Tout à coup 
Henri eut des scrupules sur la légitimité de son mariage : 
la reine avait huit ans de plus que le roi, et la belle Anne 
de Boleyn, dame d'honneur de Catherine et nièce du duc 
de Norfolk, l'avait séduit. Il demanda au pape Clément VII 
de casser son mariage [1527]. Le pape chargea le cardinal 
légat Campeggio, ainsi que le cardinal Wolsey, ministre 
de Henri, de commencer une information juridique sur 
l'affaire. La reine crut indigne d'elle de comparaître de- 
vant un tribunal, qui, composé de sujets du roi (Campeggio 
était évêque de Salisbury), n'était pas même libre. Elle en 
appela immédiatement au pape, qui, ne pouvant lui accor- 
der sa demande, chercha à gagner du temps, avec l'espoir 
de voir le roi revenir à la raison. Mais l'impatience de Henri 
augmentait avec les retards. Thomas Cranmer lui conseilla 
de soumettre l'affaire aux universités de l'Europe. Celles 
d'Oxford et de Cambridge se montrèrent favorables à Henri ; 
les universités allemandes lui furent contraires. Quelques- , 
unes de celles de France et d'Italie n'admirent la possibi- 
lité du divorce, qu'au cas où le mariage entre Arthur et 
Catherine aurait été consommé, ce qui n'était pas, comme 
le déclarait la reine. La corruption, la fraude, toute espèce 
d'artifices furent employés, sans succès, pour obtenir des 
consultations favorables. La décision du pape se faisait 
toujours attendre. Le roi, irrité commença par abolir les 
annates [1532]. C'était une première menace. Il était pressé, 
car il s'était secrètement lié à Anne de Boleyn [janvier 
1533]. Cranmer avait tout préparé pour une séparation avec 

(1) Voyez § 309. 

(2) C'était l'âge exigé par les canons. 



123 § 329. — LE PROTESTANTISME 

Rome. On chercha à gagner le clergé en l'intimidant. On 
l'accusa de s'être illégalement soumis à la juridiction du 
cardinal Wolsey, et on lui fit espérer le pardon s'il consen- 
tait à reconnaître la juridiction du roi dans les affaires ec- 
clésiastiques. Le clergé accepta « en tant que la loi du 
» Christ le permettait, » et le roi se contenta de cette sou- 
mission conditionnelle. Mais il avait besoin, pour l'accom- 
plissement de ses desseins, d'instruments plus dociles et 
plus dévoués. Il les avait trouvés dans Cranmer et Thomas 
Cromwell. Cranmer, jadis envoyé sur le continent comme 
légat de fienri, s'y était initié aux opinions de la réforme, 
et, quoique engagé dans les ordres sacrés, y avait secrète- 
ment épousé la nièce du célèbre Osiander. Il n'en accepta 
pas moins, après la déposition de Wolsey, l'archevêché de 
Canterbury. Henri en fit son conseiller intime, etil ne pou- 
vait mieux choisir. Cranmer, au jour désigné pour prêter 
au pape le serment ordinaire, se rendit d'abord dans une 
chapelle, où il déclara, devant témoins, que, parle serment 
qu'il allait prêter, il n'entendait se lier en aucune façon, de 
manière à entraver les réformes ecclésiastiques projetées 
parle roi. C'était le prélude de tous les actes d'hypocrisie 
qui allaient suivre. Ainsi, sachant que le roi était déjà marié 
avec Anne, il le pria [avril 1533] de consentir à l'informa- 
tion relative à son mariage et de se soumettre d'avance à 
la décision qui interviendrait. Le roi accepta, en déclarant 
toutefois qu'il entendait ne reconnaître aucune puissance 
terrestre supérieure à la sienne. La reine fut invitée par 
Cranmer à comparaître devant lui ; elle s'y refusa, et le 
mariage fut déclaré invalide et dissous. 

Cranmer pria hypocritement le roi de se soumettre avec 
respect à la décision de la justice ecclésiastique, et de 
rompre désormais tout rapport avec Catherine. En même 
temps il déclara, « en vertu de son pouvoir spirituel et de 
» sa juridiction émanant des apôtres, » le mariage de 
Henri et d'Anne valide et légitime. Le pape cassa la déci- 
sion. La rupture avec Rome fut décidée, et l'autorité du 
pape abolie en Angleterre. C'était non plus le pape, mais 
l'archevêque de Canterbury qui devait confirmer la nomi- 
nation des évêques, distribuer les dispenses ; du tribunal 
de l'archevêque on devait en appeler à la chancellerie 



EN. ANGLETERRE. 129 

royale. Le roi était chef suprême de l'Église d'Angleterre, 
source de toute juridiction spirituelle, papale et épiscopale. 
On établit le serment de suprématie ; ne pas le prêter était 
un acte de haute trahison. On ne devait plus prononcer le 
nom du pape, qui, d'après la découverte faite par Cranmer 
dans l'Apocalypse, était l'Antéchrist lui-même. La supré- 
matie royale fut enseignée, justifiée dans les chaires et les 
écoles. Henri nomma [1535] Thomas Cromwell, quoique 
laïque, vicaire général des affaires ecclésiastiques, avec les 
plus larges pouvoirs spirituels. Tous les évêques furent 
suspendus en même temps, et réintégrés dans leur pou- 
voir à mesure qu'ils reconnaissaient la suprématie spiri- 
tuelle du roi. Alors commença la confiscation des biens 
ecclésiastiques. On fit une visite des couvents, afin de trou- 
ver dans leur imperfection reconnue un prétexte de les 
abolir. Et en effet un acte du Parlement de 1536 en abolit 
du coup trois cent soixante-treize, « pour la gloire du Dieu 
» tout-puissant et l'honneur du royaume. — On avait 
frappé d'abord, comme par essai, les couvents les moins 
considérables, sous prétexte que la discipline y était moins 
bien observée que dans les grands monastères. Ce premier 
essai ayant produit de l'agitation et des désordres, on pro- 
céda avec plus de précaution et de ruse à l'égard des cou- 
vents. On les accusa de prendre part à des soulèvements, 
d'être mécontents des nouveautés religieuses ; mais, de cette 
façon, le dépouillement marchant trop lentement, on en 
revint aux procédés violents. En 1540, la sécularisation des 
couvents était accomplie : on avait exécuté la volonté 
royale avec un effroyable vandalisme : on n'avait épargné 
ni les chefs-d'œuvre de l'art ni les monuments de la science. 
Dans une rage aussi aveugle qu'insensée, on s'en était pris 
jusqu'au tombeau de saint Augustin, l'apôtre des Bretons, 
et de saint Thomas, le martyr de Ganterbury, dont on 
répandit les cendres au vent ; le tombeau d'Alfred, fonda- 
teur de la grandeur de l'Angleterre, ne fut pas plus res- 
pecté. Henri créa, avec les biens résultant de ce pillage, 
six nouveaux évêchés et quatorze églises cathédrales et 
collégiales ; mais le principal bénéfice en resta aux visi- 
teurs royaux et aux favoris de la cour. Cette confiscation 
et dispersion des biens de l'Église devint la vraie source 



130 § 329. — LE PROTESTANTISME 

du paupérisme en Angleterre. Cependant Henri prétendait 
encore n'être pas séparé de l'Église catholique. Il avait 
écrit contre Luther. Il avait fait maintenir l'usage de l'eau 
bénite et des cendres, le culte des saints ; un acte royal 
avait veillé à la conservation du dogme. Il défendit, dans 
six articles qu'il publia, la transsubstantiation, le célibat, 
fondé, disait-il, sur un commandement du Christ. Il limi- 
tait l'autorisation de lire la Bible. Mais les images et les 
reliques ne trouvèrent point grâce et furent brûlées. Quant 
à la suprématie royale, il ne souffrait pas la plus petite ré- 
sistance. Forest, confesseur de la reine Catherine, expia 
son opposition dans les flammes d'un bûcher allumé avec 
les images des saints. On pendit au même gibet les fidèles 
et les hérétiques (luthériens), qui refusaient de reconnaître 
l'autorité spirituelle du roi. Parmi les victimes les plus cé- 
lèbres de ce cruel despotisme on compte le chancelier 
Thomas Morus et l'évêque de Worcester, Fisher, dont le 
roi avait dit autrefois avec orgueil : « Aucun prince ne 
« peut se vanter d'avoir un pareil sujet. » Mais Fisher re- 
fusa de prêter le serment de suprématie, de reconnaître le 
divorce de la reine, et sa noble tête tomba sous la hache du 
bourreau, après un emprisonnement de treize mois. Tho- 
mas Morus était parvenu par sa science et par sa vaste ca- 
pacité à la dignité de grand chancelier. Littérateur distin- 
gué, jurisconsulte profond, d'une piété sincère, d'un 
caractère sûr et aimable, d'une inviolable fidélité, Thomas 
réunissait les qualités de l'homme d'État à celles du savant 
et du chrétien. Ni ses vertus ni ses talents ne purent le 
sauver de la fureur de Henri. Ayant désapprouvé le divorce 
de la reine et la rupture avec Rome, malgré les menaces 
et les moyens de corruption qu'on employa pour le gagner, 
il monta sur l'échafaud, toujours calme et sérieux en face 
delà mort, comme il l'avait été durant toute sa vie [6 juil- 
let 1535] (1). 

Henri VIII voulut également se venger du cardinal Régi- 
nald Pole, qui avait désapprouvé les mesures royales ; 

(1) Thom. Mort Opp. Lovani, 15G6. Voyez Rudhart, Thomas Morus. 
Kuremb., 1829, in-8. Sir Thomas More, his life and time by W.-J. 
Walter. London, lS-iO. in the Catholic family library. Cet ouvrage, 
qui parut d'abord en Amérique, a été réimprimé à Londres. 



EN ANGLETERRE. 131 

mais le cardinal se trouvait sur le continent. Henri ne pou- 
vant, malgré tous ses efforts, parvenir à s'emparer de Pole, 
fit juger, sous de faux prétextes, et mettre à mort la mère 
et deux parents du cardinal. Le même sort atteignit l'in- 
strument de toutes ses cruautés, Thomas Cromwell, qui, 
accusé d'hérésie et de trahison, emprisonne en 1540, se 
montra aussi lâche qu'il avait été cruel, et fut exécuté mal- 
gré ses hypocrites protestations. Le sort de la reine est 
connu. Peu de temps après son divorce, Catherine mourut 
[f 1536], et elle fermait à peine les yeux que la cause de 
tous ses malheurs, Anne de Boleyn, accusée d'adultère, 
d'inceste et de trahison, montait sur l'échafaud à la Tour 
[19 mai 1536]. Cranmer, qui avait ratifié jadis le mariage 
d'Anne avec Henri, « en vertu de sa puissance apostoli- 
» que, » avait décidé depuis, au nom du Christ et pour la 
gloire de Dieu, la nullité de ce môme mariage. Le lendemain 
de l'exécution d'Anne, l'impudique Henri épousa Jeanne 
Seymour, qui mourut deux jours après avoir mis au 
monde Edouard VI [1537]. A Jeanne succéda Anne de 
Clèves, que Henri répudia bientôt, sous prétexte qu'on l'a- 
vait trompé en exagérant la beauté d'Anne. Catherine Ho- 
ward la remplaça ; elle fut exécutée comme coupable d'a- 
dultère, toujours d'après les avis de Cranmer. Et enfin 
Catherine Parr, sixième femme de Henri, survécut à ce 
monstre [f 1547], qui, dans l'espace de trente-huit ans, 
avait fait exécuter deux reines, deux cardinaux, deux ar- 
chevêques, dix-huit évêques, treize abbés, cinq cent prieurs 
et moines, trente-huit docteurs, douze ducs et comtes, 
cent soixante-quatre gentilshommes, cent vingt-quatre 
bourgeois, cent dix femmes. Edouard VI, âgé de dix ans, , 
monta sur le trône, en vertu du testament de son père. Le 
comte Seymour, frère de Jeanne Seymour, zélé partisan 
de la réforme, fut mis à la tête de la régence, sous le titre 
de duc de Sommerset, et fit élever son royal pupille dans la 
haine de l'Eglise catholique. Dès lors le schisme avec Rome 
devint patent. Le Parlement enleva aux chapitres le droit 
d'élire les évêques. Cranmer, remis en possession de la ju- 
ridiction, rédigea, « sous l'inspiration du Saint Esprit, » 
outre le recueil d'homélies et le catéchisme publiés par» 
ordre du Parlement, une liturgie nouvelle, le Livre de la 



132 § 32V. — LE PROTESTANTISME 

prière commune et de l'Administration des sacrements 
(Book of common pray er) [1549]. La messe fut abolie, le 
mariage des prêtres autorisé, l'usage de la langue natio- 
nale introduit dans le culte ; on détruisit les objets de l'an- 
cien culte, les images, les statues, les autels, les ornements 
sacrés, les chapelles privées. Les évêques récalcitrants fu- 
rent dépossédés, leurs biens confisqués, et l'Église nou- 
velle, a l'Église établie par la loi, » fut définitivement 
constituée, à l'aide de troupes étrangères. En place des 
aumônes abondantes que l'Église, si riche jadis, versait 
parmi le peuple, on promulgua des ordres sévères contre 
les mendiants. Sommerset, appuyé, comme Henri, par les 
conseils de Cranmer, fit exécuter son propre frère, et 
bientôt après, accusé de trahison, il monta lui-même sur 
l'échafaud, et fut remplacé par Dudley, comte de Norwich 
et duc de Northumberland. Au bout de trois ans, la liturgie 
de Cranmer fut re visée et autorisée par le Parlement, qui 
décréta des peines sévères, et jusqu'à un emprisonnement 
perpétuel, contre ceux qui s'écarteraient de cette liturgie. 
Quarante-deux articles nouveaux, sanctionnés par le Parle- 
ment, remplacèrent les six articles de Henri VIII (1). 

Dudley chercha alors à faire passer la couronne dans sa 
famille ; car si, d'après l'arrêt prononcé par Cranmer, le 
premier et le second mariage de Henri étaient illégitimes, 
Marie, fille de Catherine, et Elisabeth, fille d'Anne de 
J3oleyn, étaient inaptes à succéder au trône. Le protecteur 
maria donc son fils avec Jane Gray, dont la grand'mère 
avait été la sœur de Henri VII. Edouard déclara, par son 
testament, Jane Gray héritière du trône. Jane, à la mort 
d'Edouard [6 juillet 1553], fut proclamée reine ; mais Marie 
vint réclamer ses droits à la tête d'une armée, triompha de 
la résistance du duc de Northumberland, et entra victo- 
rieuse dans Londres. Le protecteur fut emprisonné, et, 
après plusieurs séditions excitées pour sa délivrance, il fut 
exécuté avec son fils et Jane Gray. Marie voulut rétablir 
la religion catholique en Angleterre : mais elle trouva une 
forte opposition parmi tous ceux qui avaient pris une si 
large part à la distribution des biens ecclésiastiques, et que 

(l) Ces articles dans Bumet, t. II, p. 402 sq. 



EN ANCLKTÉRRÈ. 133 

la restauration de l'Eglise dans ses droits, ses privilèges et 
ses possessions, menaçait d'une ruine prochaine. Le nom- 
bre de ces possesseurs de biens confisqués était considéra- 
ble. La reine se contenta donc de rendre les annates, les 
dîmes et les autres revenus ecclésiastiques de la couronne : 
elle reconnut la suprématie du pape dans les affaires spiri- 
tuelles, renoua les relations avec la cour de Rome par une 
ambassade, rétablit la messe et le célibat des prêtres, rem- 
plaça les évêques protestants, qui, d'après leurs propres 
principes, ne tenaient leur pouvoir que de l'État, par des 
évêques catholiques. Le cardinal Pole revint en Angleterre, 
en qualité de légat du pape, et prononça sur tout le pays la 
sentence d'absolution. Pole pensait qu'il était prudent de 
procéder d'une manière lente et successive à la restaura- 
tion de l'Église, et qu'il fallait surtout s'appliquer à élever 
un clergé instruit et capable. Marie malheureusement ne 
partagea point ces vues sages et modérées. Elle eut hâte 
d'en finir, et, remettant en vigueur [1554] les vieilles ma- 
ximes qui assimilaient les hérésies à des crimes politiques, 
elle crut devoir faire justice par le feu des hérétiques opi- 
niâtres. Quelque déplorable que fût cette rigueur, Marie ne 
mérita point cependant le surnom de sanguinaire, que lui 
donnent ses ennemis, si l'on compare ses actes à ceux des 
règnes qui précédèrent et suivirent le sien. D'ailleurs la 
cause politique et la cause religieuse se confondirent alors, 
et firent imputer à l'une ce qui appartenait à l'autre. C'é- 
tait le catholicisme de Marie qui avait appelé Jane Gray à 
la régence. C'était les principes religieux de Marie qui 
excitaient contre elle de continuelles séditions. Ses adver- 
saires politiques étaient en même .temps ses ennemis reli- 
gieux. Enfin, parmi les deux cent soixante-dix-neuf mal- 
heureux qui furent exécutés sous son règne, se trouvaient 
des misérables comme Cranmer, Ridley, l'infidèle Latimer. 
Cranmer se montra bas et rampant jusqu'à la fin de sa vie ; 
dans l'espoir d'obtenir son pardon, il se déclara en faveur 
du catholicisme, et se rétracta dès qu'il vit sa manœuvre 
échouée [f 21 mai 1556]. 

La mort de Marie rendit un nouvel essor au protestan- 
tisme [1558], dont les intérêts s'identifiaient complète- 
ment avec ceux d'Elisabeth. En effet, si Elisabeth restait ca- 
iii. « 



134 § 329. — LE PROTESTANTISME 

tholique, elle proclamait par là même l'adultère de sa mère, 
Anne de Boleyn, l'illégitimité de sa propre naissance et son 
exclusion du trône. Le protestantisme seul pouvait appuyer 
sa royauté (1). Enfin, ce qui était décisif, les vues politiques 
de l'Angleterre s'unissaient aux intérêts personnels d'Eli- 
sabeth ; car, Elisabeth exclue, c'était Marie, reine d'Ecosse, 
qui montait sur le trône de la Grande-Bretagne, et. comme 
«lie avait épousé le dauphin, le royaume tombait au pou- 
voir de la France. Cette pensée seule soulevait l'Angleterre, 
dont le patriotisme se prononçait pour Elisabeth, comme 
les intérêts et l'honneur d'Elisabeth proclamaient le protes- 
tantisme. Aussi, malgré les protestations publiques et fré- 
quentes d'Elisabeth en faveur du catholicisme, durant le 
règne de Marie, peu d'Anglais s'y étaient laissé prendre. 
Cependant Elisabeth se fit encore couronner suivant le rit 
de l'Église catholique, dont elle jura le maintien pour ob- 
tenir la consécration d'un évêque. 

Mais, à peine couronnée, Elisabeth rappela l'ambassa- 
deur de Rome. Les protestants exilés revinrent à la cour, 
rentrèrent dans les deux Chambres. Le Parlement [1559] 
renouvela les décrets contre la puissance papale, concéda 
à la reine les dîmes et les annates, lui transféra l'autorité 
suprême en matière religieuse. Il rétablit le serment de su- 
prématie. Les catholiques, ne pouvant le prêter, furent 
exclus des charges; bientôt même, à l'instigation du mi- 
nistre Cécil Burleigh, le refus de serment fut assimilé au 
crime de haute trahison. Les ecclésiastiques réfractaires 
furent remplacés par des protestants. L'archevêque nommé 
de Canterbury, Matthieu Parker, se fit sacrer par l'évêque 
Barlow, qui s'était fait calviniste, afin de pouvoir en sacrer 
d'autres à son tour (2). On revisa de nouveau le Common 

(l) Feuille", hist. et pol., t. I et III. Hefele, Isabelle d'Espagne et 
Elisabeth d'Angleterre (le cardinal Ximenès, p. 89-101). 

(ü) On a souvent discuté la question de la validité de cette consé- 
cration des évêques protestants. Lorsqu'on eut laissé tomber comme 
non fondée la principale objection, à savoir : que le consécrateur de 
Parker, Barlow, n'avait pas été consacré lui-même (selon le rit ca- 
tholique), on insista d'autant plus sur l'objection tirée de la formule 
de consécration des évêques, dans le rituel d'Edouard VI : « Reçois 
le Saint-Esprit et songe à réveiller en toi la grâce de Dieu qui est 
en loi par l'imposition des mains, » formule qui ne parle* pas du 



EN ANGLETERRE. 135 

praycrbook. Les quarante-deux articles furent fondus en 
trente-neuf (1) articles assez vagues, mais qui, cependant, 
rejetaient positivement la primauté du pape, la messe, la 
transsubstantiation, le purgatoire, l'invocation des saints, 
le culte des images. On ne conserva, comme sacrements, 
que le Baptême etlaCène sous les deux espèces. L'Ecriture 
sainte fut proclamée Tunique source de la révélation. Ce- 
pendant, d'après l'article 34, les traditions ecclésiastiques 
devaient, en tant qu'elles ne contredisaient pas les saintes 
Écritures, être respectées. Enfin, l'art. 36, contrairement 
à toutes les autres fractions du protestantisme, conserva 
le sacre des archevêques et des évêques, l'ordination des 
prêtres, des diacres et tous les autres degrés de la hiérar- 
chie, comme une institution essentielle et nécessaire dans 
l'Église. 

L'Église établie rencontra bientôt des adversaires dans 
son propre sein. Les non-conformistes ouïes puritains trou- 
vèrent la liturgie encore trop empreinte de papisme. Ils 
admettaient bien la suprématie de la reine, en tant qu'elle 
n'était point papale : ils rejetaient l'épiscopat et sa descen- 
dance des apôtres à travers l'Église catholique (église épi- 
scopale — presbytériens). 

L'infortunée reine d'Ecosse, Marie Stuart, menacée par 
le soulèvement de ses sujets [1568], avait accepté l'asile 
perfidement offert par sa sœur Elisabeth. Une insurection 
de gentilshommes, tramée en faveur de Marie, augmenta 
la haine d'Elisabeth contre ses sujets catholiques, qu'elle 
fit exécuter par centaines ; malgré la fidélité de la masse, 
qui s'était prononcée pour la reine, leur sort empira 
encore quand Pie V excommunia Elisabeth [1570J. Ad- 
mettre la bulle ou un bref quelconque du pape était un 
crime de haute trahison ; refuser d'assister au service pro- 
testant (recusancy), un délit puni d'amende, d'emprison- 

pouvoir épiscopal, et qui pourrait être aussi bien employée pour la 
confirmation ou le baptêmed'un enfant, et qui, en effet, fut changée 
en 1662 de cette manière : « Reçois le Saint-Esprit pour la charge 
et les fonctions d'un évoque dans l'Eglise de Dieu, etc. » Mais, ajou- 
tait-on, si la consécration des évoques a été invalide sous Elisabeth, 
nécessairement celle de tous les évêques postérieurs l'a été, etc.. etc. 
(aj Le texte latin est dans Auyusti Corp. libr. symbolic, p. 126-42. 



130 § 329. — LE PROTESTANTISME 

nement, de châtiments corporels ; une commission (véri- 
table inquisition) instituée, non pour entendre et juger les 
accusés, mais pour trouver des coupables, soumettait les 
suspects au serment ex officio, afin de les obliger de ma- 
nifester leurs opinions religieuses. Les inquisiteurs péné- 
traient dans les maisons, s'emparaient des papiers et 
de toutes les pièces qui pouvaient compromettre les catho- 
liques. 

Cependant les catholiques ne perdirent pas courage. Pour 
empêcher l'extinction du sacerdoce, un Anglais, Guillaume 
Allen, institua à Douai, en Flandre, un séminaire pour les 
catholiques anglais [1568]. Les persécution d'Elisabeth le 
firent transférer à Reims. L'entrée de l'Angleterre avait été 
interdite aux prêtres sous peine de mort ; la même peine 
frappait ceux qui leur donnaient asile, se confessaient au- 
près d'eux. Tous les prêtres avaient dû, dans le délai de 
quarante jours, sortir duroyaume. Les retardataires avaient 
été exécutés ; et tous ces décrets avaient été publiés au nom 
de la liberté de conscience et en vertu de l'émancipation de 
l'esprit humain. 

Marie Stuart, après dix-neuf années de captivité, vit son 
sort décidé [1387]. Elisabeth, pour immoler son odieuse 
rivale, n'avait reculé devant aucun moyen. La malheu- 
reuse victime ne put pas même recevoir les consolations 
de la religion des mains d'un prêtre catholique : on par- 
vint seulement à lui remettre en secret une hostie consa- 
crée par Pie V. Lorsque la tête de Marie tomba, le comte 
de Kent s'écria : « Puissent ainsi périr tous les ennemis de 
» l'Évangile ! » en proclamant par là les vrais motifs de 
cette inique exécution. Cependant Elisabeth pouvait comp- 
ter sur la fidélité de ses sujets catholiques, dès qu'il s'agis- 
sait de l'Angleterre. Lorsque l'Armada de Philippe II me- 
naça la Grande-Bretagne, les catholiques, comme les 
protestants, de l'aveu de Hume, offrirent avec empresse- 
ment leur concours pour la défense commune (1). Leur 

(1) Dans l'intérêt particulier de l'Angleterre et de la dynastie ré- 
gnante, un acte du Parlement déclara que même les enfants naturels 
de la reine vierge pourraient lui succéder sur le trône, afin d'exclure 
par là tout prétendant étranger et tout d'abord la dynastie écossaise. 
Cobbett (lettre X) cite le Statute-Book, fol. 13, ch. 1, p. 2. 



EN ANGLETERRE. 137 

sincère patriotisme ne leur valut aucun adoucissement. 
On continua à les emprisonner, à les frapper d'amendes 
et de peines corporelles, à les pendre, à leur ouvrir les 
entrailles, et à consolider dans le sang et sur les ruines 
des libertés religieuses et apostoliques',la haute Église d'An- 
gleterre ! 

Elisabeth [j- 1 603] eut pour successeur Jacques I er , roi 
d'Ecosse, fils de Marie Stuart. A son avènement, les catho- 
liques conçurent quelque espoir. Jacques était peut-être 
disposé à les favoriser, mais le torrent l'entraîna. Le fana- 
tisme puritain parvint à renforcer les lois pénales contre 
les récusants. La découverte de la conspiration des poudres 
[1605] rendit l'oppression plus dure encore, et entraîna 
l'exécution de quelques missionnaires, entre autres du Jé- 
suite Garnet, qui avait appris la conspiration dans son 
confessionnal. Le gouvernement enveloppa dans sa haine 
la masse des catholiques; on leur imposa un nouveau ser- 
ment d'allégeance, qui condamnait comme hérétique et 
impie la croyance en la suprématie spirituelle du pape. 
Une fête annuelle fut fixée au 5 novembre, jour de la dé- 
couverte du complot, et on inséra dans la liturgie une 
prière pour obtenir la protection divine « contre desenne- 
» mis sanguinaires. » En 1606, le Code pénal assimila les 
récusants aux excommuniés et prononça contre eux la 
confiscation de leurs biens meubles, des deux tiers de 
leurs immeubles, le bannissement ou l'emprisonnement 
perpétuel. 

L'Ecosse, à l'encontre du système de la royauté absolue 
de l'Angleterre, fut bientôt amenée à celui de la souverai- 
neté populaire. Jacques était tout dévoué au système épi- 
scopal. Il trouvait dans la hiérarchie un appui pour le 
trône. Pas d'évêque, disait-il, pas de roi; cependant il 
craignait qu'en rendant justice aux catholiques il ne dé- 
chaînât le fanatisme des presbytériens. Il contint, sans le 
réprimer, le torrent qui déborda complètement sous son 
successeur, Charles I er . Le fanatisme des puritains ou 
« des saints » éclata en Angleterre et menaça à la fois la 
monarchie et la hiérarchie. Le mouvement révolutionnaire 
devint d'autant plus effrayant qu'il avait les apparences 
d'un zèle pieux et désintéressé, et que ces fanatiques en- 



138 § 329. — Lri PROTESTANTISME 

thousiastes, trouvant dans la Bible, non pas ce qui y est, 
mais ce qu'ils voulaient y mettre, y puisaient le prétexte 
des crimes les plus horribles. Charles I er , malheureux dans 
toutes ses mesures, obtint toujours le contraire de ce qu'il 
se proposait. Dès le principe il s'était brouillé avec son 
Parlement. Il avait augmenté le mécontentement public 
par l'élévation du duc de Buckingham, son ministre et son 
favori, par la nomination de Laud, rigoureux épiscopalien, 
à l'archevêché de Canterbury, et par son mariage avec 
Henriette de France qui était catholique. No popery (point 
de papisme) ! devint le cri de ralliement général. Nulle 
mesure ne parut plus assez sévère contre les catholiques. Il 
fallait leur enlever leurs enfants et les élever dans la reli- 
gion protestante, exécuter les prêtres expatriés qui osaient 
entrer en Angleterre. Mais le ressentiment ne connut plus 
de bornes lorsque le roi voulut rétablir le droit ecclésias- 
tique de l'église épiscopale, et régler le culte par l'établis- 
d'une liturgie [1636]; les saints s'écrièrent que c'était 
« garrotter l'esprit de Dieu. » Ils s'élevèrent avec force 
contre ce culte de Baal. Un co venant presbytérien s'assem- 
bla [1638] « pour le maintien de la religion, de la liberté 
» et des lois du royaume. » Il déclara l'Église indépen- 
dante, abolit l'épiscopat, la liturgie et le droit ecclésias- 
tique dévolu au roi, excommunia les évêques. Charles fut 
forcé d'en venir à une convention avec les rebelles à Dun- 
bar, et à réunir le Parlement pour lui demander des sub- 
sides nécessaires à la guerre civile qui allait éclater. Ce 
Parlement, convoqué par les ordres, mais contre le gré de 
Charles, portait en effet dans son sein tous les éléments de 
la révolte [1640-1649]. Il fitrenvoyer d'abord les ministres 
du roi, exécuter l'un d'eux, le comte de Strafford, comme 
coupable de haute trahison, emprisonner ' l'archevêque 
Laud; il finit par retirer le pouvoir législatif au roi [1642], 
et alors la guerre civile éclata. Les chefs de la révolte se 
rattachèrent au covenant écossais, a pour le maintien de la 
liberté de l'Église d'Ecosse et la réforme de l'Église d'An- 
gleterre ; » afin d'affaiblir de plus en plus la considération 
et le parti du roi, ils l'accusèrent de papisme. B eut beau 
faire exécuter plusieurs prêtres, on n'en crut pas moins à 
l'existence d'une conspiration papiste favorisée par le roi. 



EN ANGLETERRE. 139 

Catholiques et anglicans curent également alors à souffrir 
de la part de leurs ennemis communs, les presbytériens, 
qui s'emparèrent des bénéfices des anglicans et de leurs 
places dans le Parlement. La violence des presbytériens 
provoqua dans le parti même, la réaction des indépendants, 
dirigés par Fairfax et Cromwell. Pour eux, plus de sacer- 
doce, plus de prêtres, plus de prédicateurs en titre : chacun 
prêchait quand il était saisi de l'esprit de Dieu. Le soldat, 
comme l'officier, montait en chaire et annonçait la pa- 
role divine. Cette armée d'enthousiastes, conduite par un 
homme de tête, calme et réfléchi, était capable des choses 
les plus extraordinaires. Elle triompha en effet partout, 
Charles perdit la bataille décisive de Naseby [1645], Dédai- 
gnant de sacrifier ses principes et ses convictions à sa sû- 
reté personnelle, il fut pris, livré au Parlement, et demeura 
entre les mains des indépendants comme un otage contre 
les presbytériens. Le terrorisme de la domination solda- 
tesque atteignit bientôt son apogée. Les indépendants, ou, 
comme ils se nommèrent eux-mêmes plus tard, les levellers 
(les ni vêle urs), démontrèrent, laBibleà la main, non-seule- 
ment le principe de la souveraineté populaire, mais la 
haine de Dieu contre les rois. De nouvelles victoires de 
Cromwell sur les Ecossais [1648] assurèrent le triomphe du 
parti radical. 11 résolut de mettre Charles en jugement. Les 
presbytériens, qui s'y opposèrent, furent chassés du Par- 
lement par les radicaux, et les membres restants (le Parle- 
ment Croupion), jugèrent Charles, accusé de haute trahi- 
son, pour avoir porté les armes contre le Parlement. Un 
tribunal, présidé par Cromwell, demanda, au nom de la 
Bible, la tête du roi, qui tomba le 30 janvier 1649. La 
république fut proclamée en Angleterre, et Charles II re- 
connu roi par los Ecossais, fut contraint de fuir en France. 
Cron well fut nommé protecteur [1653], et le despotisme 
de cet homme extraodinaire mit fin à l'anarchie (1). Sa 



(1) Villcmain, Hist. de Cromwell : « Avec quelle fatale vérité s'ac- 
complirent dans la suite les prévisions de lord Herbert, lorsqu'il dit, 
dans le conseil d'Henri VIII, qu'à la place d'une autorité morale il 
s'établirait une force matérielle à laquelle on sacrifierait l'indépen- 
dance de l'Eglise, et qu'enfin la majesté du trône lui-même en serait 
obscurcie! » Voyez le discours de Herbert dans de Lamennais, de la 



140 § 330. — LE PROTESTANTISME 

main de fer dompta toutes les résistances, et lorsqu'il 
mourut, en 1659, le royaume était calme et soumis à ses 
lois. Son fils abdiqua. Charles II fut rappelé [1660]. La 
profonde conviction des Stuarts, que l'épiscopat était le 
soutien de la royauté, prévalut encore, et il fut rétabli, 
non-seulement en Angleterre, mais en Ecosse. Cette me- 
sure impopulaire suffit pour faire soupçonner le roi de 
catholicisme et exciter les partis contre lui. Cromwell avait 
accordé la liberté de conscience à toutes les sectes, excepté 
aux papistes, dont le sort ne s'améliora guère sous Charles II, 
malgré le duc d'York, son frère, catholique zélé. Le grand 
incendie de Londres [1666] leur fut imputé, sans preuve ni 
information; et ce mensonge historique n'en est pas moins 
resté gravé, jusqu'à nos jours, sur le monument érigé en 
mémoire de la catastrophe. Un bill du Parlement, dirigé 
surtout contre le duc d'York, établit le serment du Tesl, par 
lequel quiconque acceptait une charge était forcé de prê- 
ter le serment de suprématie au roi, de recevoir publique- 
ment l'Eucharistie selon le rit anglican, de déclarer par 
écrit qu'il ne croyait pas à la transsubstantiation. Tout fut 
mis en œuvre pour perdre les catholiques. Le comte de 
Shaftesbury, principal moteur du bill du Test, prétendit 
avoir découvert un complot papiste, dans lequel était im- 
pliquée presque toute la catholicité, le général des Jésuites 
entête. Les suites de cette prétendue découverte dépas- 
sèrent les prévisions les plus hardies. Tout le royaume en 
fut ému, comme s'ii avait été menacé d'une invasion »en- 
nemie et du massacre de tous les protestants. Le Parlement 
ordonna des informations : Titus Oates, l'inventeur et le 
lâche instrument, de l'intrigue, reçut les louanges et la ré- 
compense dues à son zèle : les prisons se remplirent de 
catholiques et beaucoup d'entre eux, malgré leurs protes- 
tations d'innocence, perdirent la vie sur l'échafaud. 

Le duc d'York, Jacques II, quoique exclu du trône par 
deux actes du Parlement, succéda à son frère [1685]. Il 
proclama aussitôt la liberté des cultes et des consciences. 
S'il en était resté là, il aurait probablement apporté de 



Religion considérée dans ses rapports avec l'ordre politique et civil. 
Paris, 1826, in-8, p. 234 sq. 



EN ANGLETERRE. 141 

grands adoucissements au sort de ses coreligionnaires; 
mais il voulut rétablir la prédominance de la religion ca- 
tholique, et il en prépara ainsi la ruine. Il renoua les rapi 
ports avec Rome, dispensa les catholiques du serment du 
Test, et renvoya devant la justice les évêques qui avaient 
refusé de publier sa déclaration sur la liberté de conscience. 
La naissance du prince de Galles hâta la catastrophe. Dans 
la prévision d'une nouvelle lignée royale, les mécontents, 
et surtout les possesseurs de biens ecclésiastiques, entrè- 
rent en négociation avec Guillaume d'Orange, qui avait 
épousé Marie, fille protestante de Jacques. Le « libérateur » ■ 
Guillaume apparut en effet, en 1688, avec une armée 
« pour remettre l'ordre dans le royaume. » Jacques, trahi 
par ses gardes, passa en France, et facilita la victoire de 
ses ennemis par une fuite qui devint un chef d'accusation 
contre lui. Lorsque Guillaume fut monté sur le trône, les 
catholiques, comme ceux qui épouseraient des catholiques, 
furent déclarés à jamais exclus de la couronne d'Angle- 
terre. Un nouveau serment de fidélité fut prescrit. Tout 
papiste, ou quiconque passait pour tel, devait rester à la 
distance de dix milles de Londres ; le droit de patronage 
appartenantà des catholiques fut transféré aux universités. 
La patente de tolérance de \ 698 accorda le libre exercice 
de leur religion à toutes les sectes, excepté aux sociniens 
et aux catholiques. Ceux-ci n'obtinrent aucune espèce de 
droit civil ou politique, et furent soumis aux plus dures 
restrictions sous le rapport religieux. On abolit les écoles 
catholiques; on poursuivit les prêtres; on accorda de ma- 
gnifiques bénéfices à ceux d'entre eux qui entrèrent dans 
la haute Église, « dans l'Église apostolique, seule vraie, 
» seule sanctifiante, » et l'on décréta que l'enfant catho- 
lique qui embrasserait la religion de l'État obtiendrait par 
là même, du vivant de ses parents, et à l'exclusion de ses 
frères et sœurs, tout l'héritage paternel. 
> La protection divine peut seule expliquer comment, sous 
de telle conditions, l'Église catholique a pu se maintenir 
dans la Grande-Bretagne, se relever d'un si profond abais- 
sement et promettre un avenir plus heureux. La même 
oppression pesa sur l'Église à travers tout le XVIIP siècle; 
à peine la guerre de l'indépendance de l'Amérique et 



142 § 330 LE PROTESTANTISME 

les craintes conçues par les hommes d'État et les hauts 
fonctionnaires de l'Église établie, durant la révolution 
française, purent-elles apporter quelque léger adoucis- 
sement à la rigueur des lois pénales dirigées contre les 
catholiques. 

§ 330. — Le protestantisme en Ecosse. 

Gilbert Stuart, Hist. of reformation of Scotland. London, 1780, innL 
Cook, Hist of the church of Scotland from the reformation, Edinb., 
1815, 3 vol. (Bradshaw) The English Puritanism. London, 1605; 
en latin : Puritanismus angl. Francof., 1610. Robertson, Hist. of 
Scotland. Bas., 1791, 2 vol. GuilL de Schütz, Marie Stuart. Mayence, 
1839. Feuilles histor. et polit., t. I, p. 458-69; t. III, p. 696 sq. 
Mignet, Vie de Marie Stuart, Paris. 

La réforme prit en Ecosse un caractère formidable. En 
1528, on brûla Patrik Hamilton, qui, le premier, avait ré- 
pandu les doctrines nouvelles. D'autres exemples de sévé- 
rité effrayèrent les novateurs qui s'enfuirent en Angleterre 
et sur le continent; mais ces violences, offrant un triste 
contraste avec la conduite d'un clergé perverti, objet de 
la risée et du mépris publics, échauffèrent encore davan- 
tage l'esprit de parti, qui se vengea cruellement du cardi- 
« nal Beatoun, primat et archevêque de Saint-André. Il 
avait fait exécuter le réformateur Wishart [1546]. Les par- 
tisans de Wishart assassinèrent le cardinal, comme un 
ennemi acharné du Christ et de son Évangile, et pillèrent 
son palais. La réforme dut ses principaux progrès à Jean 
Knox (1), qui avait embrassé les nouvelles doctrines en 1542. 
Après la prise du palais de Saint-André par les troupes 
royales, Knox fut conduit en France avec d'autres prison- 
niers, s'échappa et vint prêcher avec un zèle fanatique en 
Angleterre [1544]. Lorsque Marie la Catholique monta sur 
le trône, il s'enfuit à Genève, où il adopta le système de 
Calvin. Il alla de nouveau et successivement de Genève en 
Ecosse, d'Ecosse en Suisse [1556-59], et fit paraître, pen- 
dant ce temps, son livre intitulé : « Premier son de la 
» trompette de Dieu contre le gouvernement satanique des 
» femmes. » Son active correspondance soutenait l'ardeur 
de ses partisans d'Ecosse, qu'il exhortait à en venir à la 



EN ECOSSE. |43 

violence ouverte, pour se défendre contre un culte et une 
autorité idolâtriques. « On ne chasse jamais mieux les hi- 
» boux, disait-il, qu'en incendiant leur nid. » Knox de 
retour en Ecosse, continua à enflammer les esprits que 
l'exécution d'un prêtre apostat avait de plus en plus irrités 
et les poussa, par ses prédications véhémentes, à détruire 
les églises et les couvents. Le clergé reconnut trop tard ce 
qui manquait à l'Église. Le gouvernement, depuis la mort 
de Jacques V [1542], était entre les faibles mains d'un 
régent, le comte d'Arvan, qui favorisa même les novateurs 
tant que leurs menées n'excitèrent pas d'émeute publique! 
Durant la longue minorité de Marie [1543-61], le royaume 
fut administré par la reine-mère. Marie Stuart après la 
mort de son mari, François II, roi de France, était revenue 
en Ecosse [1561]. Mais les exemples de sa cour étaient 
peu propres à calmer les esprits. Henri Stuart, comte de 
Darnley, second époux de Marie, après avoir, dans un 
accès de jalousie, tué le secrétaire de la reine, fut lui- 
même assassiné, et Marie accusée de complicité, mais 
sans preuve évidente, sembla justifier l'accusation en 
épousant, contre son gré, Bothwell, le meurtrier de 
Darnley. 

Ces désordres produisirent bientôt de tristes consé- 
quences. Un parti d'Écossais leva l'étendard de la révolte 
contre la reine ; -il était conduit par Murray, fus naturel de 
Jacques V et frère aîné de Marie, qui, après avoir été dans 
les ordres, avait embrassé la réforme. Bothwell s'enfuit la 
reine fut contrainte de renoncer à la couronne en faveur 
de son fds, âgé de treize mois, et Murray se fit nommer 
régent. Marie accusée d'adultère et d'assassinat, vaincue 
par les armes de ses adversaires, n'eut d'autre ressource 
que d'accepter l'invitation perfide de la reine Elisabeth, 
et de se livrer ainsi aux mains de sa plus irréconciliable 
ennemie [1568]. 

Cependant les rebelles gagnaient toujours du terrain. Le 
reine mère eut recours à la France. « La congrégation des 
» Saints, » de son côté, s'unit à Elisabeth, et Knox, l'adver- 
saire acharné du gouvernement des femmes, flatta celui 
de la reine d'Angleterre de la manière la plus basse, dès 
qu'il crut pouvoir s'en servir. Il prouva par la Bible le droit 



144 § 330. — LE PROTESTANTISME EN ECOSSE. 

que les sujets avaient de déposer leur reine légitime et les 
délia du serment d'obéissance. Le Parlement abolit la re- 
ligion catholique, menaça de la confisation, du bannisse- 
ment, de Téchafaud, ceux qui assisteraient à la messe. Un 
nouveau symbole fut formulé. On organisa l'Église d'après 
le système presbytérien [de 1561], qui faisait sortir, non la 
communauté de l'épiscopat, mais toute, la hiérarchie, les 
anciens ^(presbyterî), de »(la communauté des Saints, » 
dont la préexistence et l'autorité étaient démontrées par la 
Bible. Ce système démocratique s'appliquait aussi bien en 
politique qu'en religion, et le roi sortant du peuple, créé 
par le peuple, en vertu de la souveraineté populaire, cor- 
respondait à l'Ancien, né de la communauté religieuse. 
L'Ancien Testament, prononçant la peine de mort contre 
les adorateurs des idoles, on n'avait aucun scrupule de 
mettre à mort, au nom. de l'Évangile, les sectateurs d'un 
culte aussi idolâtrique que celui des catholiques. Il fallait 
exterminer les Chananéens, Dieu l'avait ordonné, et secouer 
le joug de l'impie Jézabel et d'Achab, l'oppresseur du 
peuple de Dieu. Quoique Marie eût confirmé les ordon- 
nances rendues en faveur des protestants, et eût été réduite 
à faire secrètement célébrer la messe dans sa chapelle 
privée, Knox cria encore à l'idolâtrie, menaça le royaume 
des jugements de Dieu, et déclara qu'il préférait voir en face 
de lui dix mille ennemis que de savoir qu'on célébrât une 
seule messe en Ecosse. Ce saint rebelle [y 1572] fut rem- 
placé par un autre radical tout aussi fanatique, nommé 
Melvil, et le parti conserva l'esprit de son fondateur. Aussi 
orsque, en 1586, le roi ordonna des prières pour la déli- 
vrance de sa mère, condamnée à mort en Angleterre, le 
prédicateur des saints refusa de se soumettre à cet ordre. 
L'archevêque protestant de Saint-André fut excommunié 
pour avoir soutenu une mesure prise contre les prédica- 
tions séditieuses, et non-seulement les conspirateurs qui 
emprisonnèrent Jacques en 1572, furent applaudis, mais 
on excommunia ceux qui lesdésaprouvaient. Le parti, tou- 
jours soutenu dans son zèle par des prédications ardentes, 
n'eut plus rien à redouter, lorsqu'il obtint Tappui de l'An- 
gleterre et le concours de la noblesse, avide de s'enrichir 
aux dépens de l'Église. Jacques VI, qui monta sur le trône 



§ 331. — LE PROTESTANTISME EN IRLANDE. 145 

en 1578, favorisa, comme tous les Stuarts, autant qu'il le 
put, le système épiscopal, mais non sans rencontrer de 
fortes oppositions. L'assemblée générale de 1581 obligea 
les évêques de résigner leurs charges, et leur interdit toute 
fonction, sous peine de bannissement. Môme en 1584, 
lorsque le Parlement reconnut l'autorité des évêques et 
déclara toute atteinte à la considération royale crime de 
lèse-majesté, il fallut encore, par la force des circonstances, 
faire de nouvelles concessions au système presbytérien, 
qui, en 1592, fut solennellement déclaré dominant. Les 
évêques qui restèrent au Parlement ne siégèrent plus à 
titre d'évêque. 

Malgré l'oppression dont elle fut l'objet, la religion ca- 
tholique a subsisté en Ecosse, comme en Angleterre, sur- 
tout dans les pays de montagnes. Elle y fait de notables 
progrès de nos jours. 

§ 331 . — Le protestantisme en Irlande. 



Thom. Moore, Memoirs of captain Rock. {Idem, History of Ireland. 
3 vol. O'Connell. a Memoir on Ireland native and Saxon, 1 vol. 
in-8. Dublin, 1843. Etat de l'Irlande sous le point de vue religieux, 
dans la Revue trimestrielle deTubingue, 1840, p. 549 sq. Feuilles 
histor. et polit., t. V, p. 490 sq. Cf. aussi Schmid, dans la Minerve 
de Bran (août, sept., nov., 1843). 



Le seul nom de l'Irlande rappelle une tyrannie séculaire. 

Les premiers essais pour enlever aux Irlandais leur indé- 
pendance eurent lieu sous Henri II [1166]. Des colons an- 
glais occupèrent une province (the pale) et formèrent le 
Parlement dit irlandais, qui devait décider du sort du pays. 
Ce Parlement reconnut la suprématie de Henri VIII, chel 
de l'Église, abolit la primauté du pape, et fut secondé par 
l'indigne archevêque de Dublin, Brown. Quelques chefs de 
clan se laissèrent gagner par la faveur royale; mais la 
masse de la population indigène résista avec d'autant plus 
d'énergie à la réforme qu'elle était proclamée et accomplie 
par des ennemis habitués à entrer dans le pays au cri de : 
«Mort aux Irlandais!» Les prédicateurs anglais, la li- 
turgie anglicane, qui arrivèrent à la suite, pour achever le 
n. 



146 § 331. — LÉ PROTESTANTISME 

changement, produisirent un résultat tout contraire. En 
vain l'Irlande fut érigée en royaume [1542]. Quoi qu'on fît, 
on ne parvint qu'à unir de plus en plus, dans le cœur des 
Irlandais, les idées et les intérêts de leur nationalité et de 
leur religion, menacées toutes les deux à la fois. Ce pays 
jouit d'un court repos sous la reine Marie ; mais, sous Elisa- 
beth et les règnes suivants, on pratiqua froidement, à son 
égard, un système de destruction si violent que, depuis les 
Pharaons, l'histoire n'en fournit pas d'exemples. La vio- 
lence, sous les apparences de la légalité, l'emploi journa- 
lier de la force avec défense d'y résister, même pour 
protéger les droits les plus inviolables, sous peine d'être 
accusé de haute trahison, telle fut, à de rares interruptions 
près, l'histoire de l'Irlande catholique pendant près de trois 
siècles. On maintenait, sans s'en cacher, le pays dans l'agi- 
tation, afin de le tenir par là même dans la dépendance de 
l'Angleterre. De temps à autre les Irlandais se soulevaient 
et rallumaient la guerre. L'épée, l'incendie, la famine ra- 
menaient la paix, c'est-à-dire la mort. Mais la cause du 
protestantisme n'y gagnait rien. On institua cependant des 
évêques anglicans. Les prêtres et les évêques catholiques 
furent déposés, dépossédés, chassés et mis à mort. Sous 
Jacques 1 er , l'amnistie générale proclamée en Irlande n'ex- 
ceptait nommément que les papistes et les assassins. Non- 
seulement on rejeta la demande que présentèrent les 
Irlandais pour obtenir la liberté de conscience, mais on 
emprisonna ceux qui s'étaient chargés delà porter au roi. 
Les lois pénales contre les récusants restèrent en vigueur. 
En 1605, tous les prêtres furent bannis du pays, sous peine 
de mort. Dès le règne d'Elisabeth, on avait exécuté le 
projet de rendre les Irlandais étrangers dans leur propre 
pays, en donnant leurs terres à des colons anglais et écos- 
sais. Une insurrection amena la confiscation de dix nou- 
veaux comtés Mais comme les insurrections n'étaient pas 
assez fréquentes au gré des avides agents du gouver- 
nement, on prétendit pacifier le pays en soumettant à une 
instruction juridique les droits de propriété. Les formes 
légales n'avaient certainement pas été toujours fidèlement 
observées, sous ce rapport, dans un pays agité depuis si 
longtemps. C'est ce que n'ignoraient pas les auteurs de la 



EN UiLANDE. 147 

mesure, et ce que constata le zèle du lord grana juge et du 
vice-roi, par les nombreuses saisies de terre opérées à la 
suite de leurs perquisitions; et, quand la pauvreté des ac- 
cusés ne promettait rien au fisc, on envoyait les malheu- 
reux périr dans des cachots et des forteresses (l)!Ces 
persécutions iniques continuèrent durant le règne agité de 
Charles 1 er [1625-49], et sous l'administration de Lord 
Strafford, qui employait « au service du diable les hautes 
» capacités que Dieu lui avait données (2). » Le système 
de rapine qu'on nommait « Recherches sur les droits de 
propriété » fut même « perfectionné ; » les amendes, les 
bûchers, les tortures vinrent fortifier la conscience des 
juges trop timorés, et la province de Gonnaught fut ainsi 
adjugée à la couronne et à ses favoris. Malgré cette oppres- 
sion sans exemple, les Irlandais fournirent des sudsides 
au roi, menacé à la foi par l'Angleterre et l'Ecosse. Ils n'en 
attendaient que la plus stricte justice : elle leur fut refusée, 
quoiqu'ils l'eussent payée d'avance. « La rébellion est la 
pouleaux œufs d'or; les lords grands juges ne seront pas 
assez fous pour la tuer (3). »Tel était le pointdevue d'après 
lequel les agents du gouvernement administraient, ou 
plutôt continuèrent à exciter à la révolte la malheureuse 
Irlande. Une nouvelle insurrection éclata, en effet, en 
1641. 

La nation tout entière prit les armes : Pro Deo et rege 
et Patria Hibernia unanimes. L'assemblée nationale de Kil- 
kenny [mai 1642] proclama la guerre pour la défense de la 
religion, l'indépendance du Parlement irlandais, le main- 
tien des grâces accordées en 1628 et l'exclusion des étran- 
gers des charges du royaume. Un concilemational déclara 
cette guerre juste et légitime, et elle fut, pendant quelque 
temps, couronnée de succès. Hume ne voit, avec la par- 
tialité qui le distingue, dans cette défense naturelle d'un 
peuple soûle vé pour le maintien de ses droits et de la justice, 
qu'une rébellion horrible et contre nature, dont il fait peser 

(1) Tkom. Moore, Memoirs, L. I, ch. 7, notes 26-28. 

(2) Paroles de l'attorney général sir John Davis, citées par Moore, 
liv. I, ch. 8, p. 05. 

(3) Mots de Leland, bénéficier protest, à Dublin, apud Moorc, 1. I, 

C.9, p. 73. 



148 § 331. — LE PROTESTANTISME 

toute la responsabilité sur les catholiques irlandais (1). Un 
armistice fut conclu , en 1643, par le ;duc d'Ormond, suc- 
cesseur de Strafford ; mais tous les efforts pour rétablir la 
paix échouèrent devant la demande de la liberté religieuse, 
que les indépendants anglais et écossais empêchèrent le 
roi d'accorder [1649]. Les fanatiques républicains fondirent 
a\ec fureur sur l'Irlande, comme sur une proie assurée, et, 
en 1653, elle fut entièrement soumise par la sanglante vi- 
gueur du protecteur Cromwell. Le glaive, le feu et la peste 
réduisirent le pays en un désert. Une tyrannie jusqu'alors 
inouïe s'établit au nom de la Bible. Les soldats reçurent 
l'injonction d'agir avec les Irlandais comme Josué avait 
traité les Cananéens. Vingt mille malheureux furent ven- 
dus, comme de vils esclaves, en Amérique. Les catholiques 
traqués durent se rendre tous dans la province de Con- 
naught, d'où ils ne pouvaient sortir sous peine de mort. 
« En enfer ou en Connaught, » tel était l'ordre du Protec- 
teur. Les terres furent de nouveau distribuées. Les régicides 
les plus zélés furent les mieux partagés. On mit à prix la 
tête des prêtres catholiques : Cromwell la taxa à 5 livres 
sterling, autant que celle d'un loup. 

Les changements de gouvernement ne modifiaient pas 
le sort des malheureux Irlandais. Malgré leur fidélité et 
leur dévouement à la royauté, la Restauration les traita 
comme des rebelles, et sept millions huit cent mille acres 
de terre furent encore une fois pris et distribués à des 
« gens qui gagnèrent par la trahison ce que les pauvres 
» paysans perdaient par leur fidélité (2), par leur atta- 
» chement à la foi, et parce que, Hume l'avoue, l'intérêt 
« anglais et protestant l'exigeait. » On enveloppa l'Irlande 
dans le prétendu complot papiste découvert en Angleterre 
{1678]; mais les intrigues des émissaires envoyés à cet 

(i) On appelle le massacre irlandais ce qui, défait, n'était qu'une 
représaille et une défense légitime. De même que pour la Saint- 
Barthélémy, on exagéra d'une manière fabuleuse le nombre desi 
morts, que Henke porte à deux cent mille. Le ministre protestant 
Warner donne le chiffre de douze mille d'après les documents offi- 
ciels, et en y comprenant ceux qui moururent de froid et de faim. 
Voyez son History of rébellion and civil war in Ireiand. London, 
1768, et Dœllinger, 1. cit., p. 641-644. 

(2) Cf. Moore, 1. cit., liv. I, ch. 11, p. 91. 



EN IRLANDE. 149 

effet échouèrent. Plunkett seul, primat catholique d'Ir- 
lande, en devint la victime, et fut exécuté à Tyburn, sur la 
déposition de faux témoins. L'inhabile Jacques II régna 
trop peu de temps pour que son bon vouloir parvînt à 
adoucir le sort des Irlandais, qui restèrent, dans leur pro- 
pre pays, comme des ilotes, sans droits et sans patrie. En 
1688, lorsque Guillaume d'Orange détrôna son beau-père, 
les Irlandais furent encore les plus fidèles défenseurs de la 
légitimité. Mais ils perdirent la bataille décisive de la 
Boyne. La capitulation de Limerick [1691] leur assura la 
liberté de conscience et le maintien de leurs propriétés. 
Cependant, peut-être contre la volonté de Guillaume, la 
capitulation ne fut point observée, et un million soixante 
mille sept cent quatre-vingt-douze acres de terre s'ajou- 
tèrent aux dix millions six cent trente-six mille huit cent 
trente-sept déjà saisis et passèrent en partie entre les mains 
des colons hollandais. L'Irlandais seul ne possédait plus 
rien en Irlande. 

Comme nous l'avons dit plus haut, d'après les aveux de 
Hume, l'intérêt anglais et protestant peut seul expliquer 
un traitement aussi inique, infligé, par un peuple civilisé, 
à une nation qui parle la même langue, a les mêmes 
mœurs, habite la même latitude. Ce système d'oppression 
alla toujours croissant. Les actes authentiques du dernier 
siècle prouvent que toute plainte juridique, toute dénon- 
ciation contre un catholique, était considérée comme un 
service honorable rendu au gouvernement (1). Au milieu 
du XVIII e siècle un tribunal déclara « que les lois ne re- 
» connaissaient point de catholiques dans le royaume, et 
» que leur existence n'y était possible qu'autant que l'État 
» voulait bien fermer les yeux (2). » Ce n'était certes pas 
la faute du gouvernement s'il subsistait encore des mil- 
lions de catholiques irlandais ; mais il pouvait, à juste titre, 
s'attribuer leur misérable situation. Swift , un de leurs 
compatriotes, nous donne une idée de cette misère, par le 
mépris avec lequel il parle de ce peuple de bûcherons et de 
porteurs d'eau, sans possessions, sans organisation. Il n'y 



(1) Moore, 1. cit., liv. II, ch. 1, p. 126. 
(2} Ibid.,ch. 5, p. 185 sq. 



150 § 331. LE PROTESTANTISME 

avait de lois, en Irlande, que contre les Irlandais, pour y 
exciter, mais non pour y apaiser la sédition (1). Les écoles 
fournissaient des moyens légaux d'exercer le prosélytisme 
protestant (2). Les catholiques, comme tels, étaient inca- 
pables d'acquérir des terres, de les prendre en fermage pour 
plus de trente ans. Nous avons déjà dit que le fils, pour 
hériterer, à l'exclusion de ses frères et de ses sœurs, des 
biens de ses parents, de leur vivant même, n'avait qu'à 
embrasser le protestantisme. La femme qui se déclarait 
protestante se rendait par là même indépendante de son 
mari et pouvait l'abandonner. Les mariages mixtes étaient 
invalides; le prêtre catholique qui les avait bénis était con- 
damné à mort. Appauvris, dépouillés, exténués, les ca- 
tholiques devaient néanmoins entretenir à leurs frais des 
pasteurs protestants, richement dotés, la plupart du temps 
sans troupeau, et subvenir en même temps à l'entretien 
de leurs propres prêtres. Le clergé anglican posssédait deux 
millions d'acres de terre, percevait la dîme de tontes les 
autres propriétés territoriales. Cette dîme et l'armée de 
péagers, d'inspecteurs, de percepteurs qu'elle entraînait, 
étaient une intolérable charge, une plaie toujours sai- 
gnante, une source toujours nouvelle de larmes et de ca- 
lamités pour le pays. 

Pendant la guerre de l'indépendance de l'Amérique et 
durant la révolution française, la crainte arracha au gou- 
vernement anglais quelques adoucissements dans la légis- 
lation, trop souvent illusoires dans la pratique. Depuis 
4772, les catholiques avaient pu prendre en fermage « des 
marais inutiles, » prêter le serment d'allégeance. Le sys- 
tème de conversion des enfants catholiques, fondé sur une 
barbare immoralité, fut aboli. En 1793, on leur accorda, 
non l'éligibilité, mais quelques votes pour le Parlement. 
Néanmoins ils restèrent toujours exclus des fonctions mu- 
nicipales et judiciaires (du moins les schériffs étaient con- 
stamment protestants). Ils ne pouvaient ériger ni écoles ni 
collèges. II était toujours vrai de dire : « En Irlande, il n'y 



(1) Arthur Young, apud Moore, dans l'appendice, note 68, Conf. 
liv. I, ch. 10. 

(2) Voyez Moore, liv. II, ch. 2, p. 137 sq. 



EN FRANCE. 151 

» point de lois pour les « catholiques (1). » Il était toujours 
constant que les honimes du pouvoir se souciaient peu de 
rendre justice à l'Irlande et d'y maintenir la paix. Les ini- 
quités qui précédèrent, ou plutôt créèrent l'insurrection de 
1798, le prouvent; et elles furent telles qu'un ministre 
d'Angleterre ne pouvant y croire disait officiellement : 
« Le peuple s'y opposerait et s'en vengerait (2). » Elles 
n'étaient que trop réelles, elles pesaient même sur les 
Irlandais protestants, qui prirent, comme les catholiques, 
part à l'insurrection, née à la fois du désespoir du peuple 
et de la contagion de la révolution française. L'union de 
l'Irlande et de l'Angleterre [1801] fut le triste résultat de 
cette levée de boucliers, qui, comme toutes les précédentes, 
devait être expiée par des saisies. Cette fois ce fut la natio- 
nalité irlandaise qui fut confisquée tout entière au profit 
des vainqueurs. 

La conservation du catholicisme en Irlande est un mi- 
racle, même au point de vue humain, et une réalisation 
merveilleuse de la parole du Sauveur : « Les portes de 
» l'enfer ne prévaudront point contre mon Église. » 

§ 332. — Le protestantisme en France. 

Histoire ecclésiastique des Eglises réformées au royaume de France, 
par Th. de Bèze. Anvers, 1580, 3 vol. (jusqu'en 1563). Maimbotirg, 
Hist. du Calvinisme, etc. Serrani (prédicat, réformé à Genève, 
-f- 1598) Commentar. de statu relig. et reipubl. in regno Galliae. 
Gen., 1572 sq. 5 vol. Thuanus, Hist. sui temporis. Berthier, Hist. 
de l'Eglise gall. Paris, 1749, in-4. Peignot, livre des singularités. 
Dijon, 1841. La France et les réformateurs (le Catholique, 1842, 
livr. d'avril, mai, juin). Weber, le Calvinisme dans ses rapports 
avec l'Etat, à Genève et en France. Heidelb., 1836. Ranke, Hist. 
de France, aux XVI« et XVII siècles. Stultg., 1852, t. I. 

Les sectes du siècle précédent, la Pragmatique-Sanc- 
tion, la conduite arbitraire de François I er dans les affaires 
religieuses, aussi bien que dans les affaires politiques, le 
choix des évêques plus soumis aux volontés du roi qu'à 

(1) Moore, liv. II, ch. 11, p. 277. 

(2) Ibid., ch. 12, notes 90-91. 



152 § 332. — LE PROTESTANTISME 

celles du pape, avaient depuis longtemps préparé les voies 
au protestantisme en France. Déjà Zwingle, et après lui 
Calvin, avaient dédié leur principal ouvrage à François I er . 
Aussi Luther et Mélanchthon trouvèrent-ils en France des 
lecteurs avides, parmi lesquels il faut compter surtout le 
fameux philologue Lefèvre d'Étaples. Ce fut à Meaux que 
Guillaume Farel et le cardeur de laine Jean Leclerc ras- 
semblèrent séditieusement la première communauté pro- 
testante. La Sorbonne , malgré l'indépendance connue 
de ses opinions, avait condamné au feu les livres de 
Luther. Ils n'en furent pas moins répandus et lus avec 
avidité. Les novateurs étaient protégés par le conseil- 
ler d'État Berquin, par la duchesse d'Étampes, maîtresse 
du roi, et par Marguerite de Valois, sœur de François I er . 
Marguerite, mariée à Henri d'Albret, roi de Navarre, atti- 
rait à sa cour tous ceux qui étaient persécutés pour cause 
de protestantisme. Par contre, les intérêts du catholicisme 
étaient chaudement défendus par le cardinal Duprat, chan- 
celier de François I er , par le cardinal de Tournon et la 
reine-mère, Louise de Savoie. Les protestants s'étant per- 
mis de détruire des statues du Sauveur et de la sainte 
Vierge, ayant même osé afficher à la porte du roi un li- 
belle perfide contre la transsubstantiation (1), François I er , 
effrayé des malheurs qui avaient éclaté en Allemagne, 
prit des mesures sérieuses pour arrêter la propagation du 
protestantisme en France. Les protestants furent poursui- 
vis, obligés de fuir, quelques-uns mis à mort. Parmi les 
fugitifs se trouvait Calvin qui s'établit à Genève, et, de là, 
répandit ses doctrines en France. Mais en même temps, 
François I er protégeait en Allemagne les protestants qu'il 
persécutait dans son royaume, Henri II suivit cette poli- 
tique perfide et gagna de François I er les territoires de 
Metz, Toul et Verdun. 

La faiblesse des successeurs fut favorable à la propa- 
gande protestante [f 1547]. Henri II [1547-59] publia 
bien, il est vrai, de sévères ordonnances contre les calvi- 
nistes, et spécialement l'édit de Chateaubriand [1551], re- 
mettant à la justice séculière la recherche des hérétiques, 
autrefois attribuée aux tribunaux ecclésiastiques, qui ne 

(1) Gerdesius, Historia Evangelii renovati, t. VI, p. 50. 



EN FRANCE. 153 

pouvaient condamner à mort. Malgré cela, il se forma des 
communautés protestantes à Paris, Orléans, Rouen, Lyon, 
Angers; elles se réunirent toutes dans un synode général 
tenu à Paris [1559], adoptèrent un symbole calviniste, une 
organisation presbytérienne, les lois disciplinaires les plus 
austères de Calvin, et firent même une loi qui condamnait 
les hérétiques à mort, comme si elles avaient voulu d'a- 
vance prescrire la conduite qu'ont tint bientôt à leur 
égard. 

Les huguenots (1) devinrent plus puissants encore du- 
rant la minorité de François II [1559-60] et de Charles IX 
[1560-74], sous la régence de la reine -mère Catherine de 
Médicis, et pendant que les factions des ducs de Guise et 
des princes de Bourbon se disputaient le pouvoir. Cathe- 
rine, sans piété véritable, superstitieuse et intrigante, ne 
se fit pas scrupule de sacrifier l'intérêt de ses enfants à sa 
perfide politique. Favorisant tantôt le parti catholique, 
tantôt le parti protestant, suivant les circonstances et le 
besoin, elle se ligua d'abord avec les Guise, ennemis jurés 
| des huguenots, et fortifia le parti contraire aux Bourbons 
par le mariage de François II avec Marie Stuart. Les 
protestants, encouragés par une consultation favorable 
de leurs théologiens, de Bèze entre autres, tramèrent, 
contre François II et les Guise, la conjuration d'Amboise 
[1560], qui fut découverte avant l'exécution, et dont les 
auteurs furent mis à mort. L'édit de Romorantin [1560] 
empêcha l'établissement de l'inquisition en France, malgré 
[l'inquiétude que donnaient les protestants, et, sur la de- 
|mande de l'amiral de Coligny, le roi décréta, à l'assemblée 
de Fontainebleau [1560], la suspension de toute poursuite 
'juridique contre les huguenots pour affaire religieuse, et 
(promit la convocation d'un concile national pour l'abolition 
Ides abus eccésiastiques. Le résultat de cette condescen- 
dance fut une nouvelle conjuration du prince de Condé. 

Catherine de Médicis pardonna au prince, et décida, en 
vue surtout de l'amiral de Coligny, le colloque de Poissy 



(1) C'était d'abord un sobriquet injurieux donné aux protestants 
2t qui signifiait revenants, fantômes de nuit. Voir les div. éclaire, 
dans Daniel, Hist. de France, ed. Griffet, 10, 54 



154 § 332. — LE PROTESTANTISME 

[1561] entre le cardinal de Lorraine, le théologien Claude 
d'Espence, le Jésuite Lainez, d'un côté, et Bèze, Pierre- 
Martyr Vermili de l'autre. La discussion fut chaude, sur 
l'Eucharistie surtout, mais stérile, comme toujours (1). 
Les Guise s'étant unis au roi Antoine de Navarre et au 
connétable de Montmorency , l'artificieuse régente crut 
convenable de s'allier au prince de Condé; cette alliance 
valut aux huguenots un édit qui leur accordait le libre 
exercice de leur religion, et l'autorisation de tenir des as- 
semblées hors des villes [1562], en tant qu'ils s'abstien- 
draient de toute violence à l'égard des catholiques. Mais 
comme, sans égard à cette condition, les huguenots, de 
jour en jour plus audacieux par la tolérance même exercée 
envers eux, tuaient les prêtres et les moines, introdui- 
saient de force dans leur prêche, en vertu d'un décret du 
consistoire de Castres, ceux qui passaient sur la route, et, 
conformément aux résolutions d'un autre synode convo- 
qué parViret,à Nîmes [février 1562], composé de soixante- 
dix prédicateurs, abattaient les églises du diocèse, chas- 
saient ou troublaient les catholiques dans leurs pratiques 
religieuses, ceux-ci blessés dans leurs convictions, conçu- 
rent une indignation profonde, et l'ardente haine des deux 
partis éclata enfin, avec toutes les fureurs d'une guerre de 
religion (2). Une dispute, survenue entre les gens de la 
suite du duc de Guise et des huguenots réunis dans une 
grange, à Vassy, en Champagne, donna le signal de la 
lutte. Le duc, accouru pour rétablir l'ordre, fut blessé d'un 
coup de pierre; ses gens, irrités, massacrèrent soixante 
huguenots. Les calvinistes se plaignirent hautement de cette 
violation de l'édit de 1562, et, sous la conduite du prince 
de Condé, excité lui-même par l'Anglais Throckmorton, 
commencèrent la guerre. Plusieurs de leurs chefs furent 
pris à la bataille indécise de Dreux [décembre 1562]; le 
duc de Guise fut lâchement assassiné au siège d'Orléans 
[1563] par un gentilhomme nommé Poltrot; le roi de Na- 

v l) Voyez la Confessio Gallicana, dans Augusti Corpus librorum 
symbolicor., p. 110-125, qui fut présentée à Charles IX en 1561. 

(2) Lacretelle, Hist. de France pendant les guerres de religion. 
Paris, 1815 et suiv., 4 vol. Herrmann, Guerres religieuses et civiles 
de la France pendant le XVI e siècle. Leipzig, 1828. 



EN FRANCE. 155 

varre mourut, d'une blessure. Ces vicissitudes amenèrent 
l'ordonnance d'Amboise [mars 1563], qui assurait aux hu- 
guenots la liberté du culte dans les villes. La réconciliation 
ne fut qu'apparente et momentanée. La tentative de s'em- 
parer du roi, dans le château de Monceau, fit éclater une 
seconde guerre civile [1567], et produisit des scènes san- 
glantes, des crimes horribles commis par les huguenots à 
Nîmes. Ils obtinrent encore une fois, à l'aide de l'électeur 
palatin, la paix de Longjumeau [1568], qui remettait en 
vigueur l'édit de 1562, sans les clauses qu'on y avait posté- 
rieurement ajoutées. Cette paix ne fut, pour les huguenots, 
qu'un moyen de se fortifier. Ayant, en effet, obtenu des 
secours d'Elisabeth et des Pays-Bas, ils recommencèrent 
[1568] la troisième guerre civile, qui dépassa de beaucoup 
les deux autres en fureur et en cruautés réciproques. Bri- 
quemaut, le principal chef des huguenots, portait un col- 
lier d'oreilles de prêtres assassinés. Gaspard de Coligny se 
mit à la tête du parti réformé, lorsque le prince de Condé 
eut succombé à la journée de Jarnac [1569], et arracha à 
la cour affaiblie la paix de Saint-Germain [1570]. Elle ac- 
cordait aux huguenots la liberté de conscience, plusieurs 
villes pour l'exercice public de leur culte, leur concédait le 
di'oit de remplir des charges dans l'État, et leur donnait, 
pour garantie, les villes fortes de La Rochelle, Montau- 
ban, Cognac et La Charité. 

Cependant, le souvenir des atrocités commises par les 
huguenots entretenait une sourde fermentation parmi les 
catholiques. Charles IX, dans l'espoir de maintenir la paix, 
chercha à gagner Coligny et l'attira à sa cour. L'amiral, 
profitant de la position, excita Charles contre sa mère, et 
fomenta la guerre de la France contre l'Espagne, en ob- 
tenant du roi qu'il soutînt les Pays-Bas révoltés. Enfin, la 
haine longtemps contenue fit une explosion terrible, au 
moment où le mariage de Henri de Navarre (Henri IV) avec 
Marguerite, sœur du roi, avait attiré un grand nombre de 
gentilshommes calvinistes à Paris, et les torches de la 
guerre civile éclairèrent la terrible nuit de la Saint-Bar- 
thélémy [24 août 1572]. Cet horrible massacre fut, non pas 
le résultat d'un projet longuement médité, mais l'effet 
d'une résolution subite prise contre Coligny, et pour pré- 



156 § 332. — LE PROTESTANTISME 

venir les suites que faisait craindre l'assassinat manqué de 
l'amiral qu'avait ordonné la reine mère [22 août]. Cathe- 
rine de Médicis, son plus jeune fils, le duc d'Anjou, et 
leurs affîdés, décidèrent le roi à consentir à l'assassinat de 
l'amiral de Coligny, qu'ils accusaient de vouloir exciter une 
nouvelle guerre civile et de mettre la vie du roi lui-même 
en danger. Charles, longtemps agité, indécis, finit par se 
rendre. Le duc de Guise, avide de venger son père, se 
précipita le premier dans l'hôtel de l'amiral et le tua. La 
cloche des Tuileries donna le signal du massacre aux Pa- 
risiens, tenus en éveil par les bruits qu'on avait répandus 
d'avance d'une conjuration calviniste. Quatre mille hommes, 
à peu près, parmi lesquels beaucoup de catholiques, furent, 
tant à Paris que dans les provinces, les victimes de cet 
odieux attentat. Rome apprit vaguement, d'après les or- 
dres équivoques envoyés de la cour de France aux gou- 
verneurs des provinces, qu'un soulèvement avait été excité 
par les Guise, et que la découverte d'une conjuration con- 
tre la vie du roi avait donné lieu au massacre des hu- 
guenots. Si donc Grégoire XIII, mal informé, fit chanter 
un Te deum à cette occasion, et si Muret tint le discours 
qu'on lui a si souvent reproché et qui a été si mal inter- 
prété, parce qu'on l'a peu lu (1), cela n'est pas plus éton- 

(l) Le passage en question du discours de Muret est ainsi conçu : 
« Veriti non sunt adversus illius régis caput ac salutem conjurare, 
a quo post tot atrocia facinora non modo veoiam consecuti erant, 
sed etiam benigne et amanter excepti. Qua conjuratione, sub id 
ipsum tempus quod patrando sceleri dicatum ac constitutum est in 
illorum scele ratorum ac fœdifragorum capita, id quod ipsi in re- 
gem et in totam prope domum ac stirpem regiam machinabantur. 
noctem illam memorabilem, quse paucorum seditiosorum interitu 
regem a praesenti caedis periculo, regnum a perpétua civilium bello- 
rum formidine liberavit! » Mureti oratio XXII, p. 177 Opp. éd. 
Ruhnkenii. Quant au nombre des morts que l'on a tant exagéré (on 
varie de dix à cent mille), il faut observer que la Popelinière, écri- 
vain assurément peu suspect, ne parle que de mille tués, et dans les 
autres villes le nombre des morts fut très-petit. Dans le désir de 
jeter sur ses adversaires l'infamie d'un fait fort condamnable en 
lui-même, on oublie qu'auparavant les protestants eux-mêmes avaient 
égorgé un bien plus grand nombre de catholiques. Ainsi \» maré- 
chal de Montgommery avait fait massacrer à Orthez trois mille ca- 
tholiques; on sait aussi que deux à trois cents moines avaient été 
tués ou précipités dans un puits, d'autres enterrés tout vivants, en- 



EN FRANCE. 157 

nant que les félicitations envoyées naguère par les souve- 
rains de l'Europe au roi des Français, Louis-Philippe, sur 
la conservation de ses jours. Le noble évêque de Lisieux, 
Jean Hennuyer, prit, malgré les ordres du roi, les hugue- 
nots de son diocèse sous sa protection, et il recueillit de son 
humanité toute chrétienne la joie de les voir presque 
tous rentrer dans le sein de l'Église catholique. Quant 
à la perfide espérance conçue par la cour, d'affaiblir 
le parti des huguenots par la mort de leur chef, elle fut 
pleinement déçue. Les sectaires se disposèrent avec une 
fureur toute nouvelle à une quatrième guerre de religion 
[1573], et Charles, n'ayant point d'armée prête à entrer en 
campagne, fut obligé d'accorder un nouvel édit de paci- 
fication aux huguenots, fortifiés d'ailleurs par leur alliance 
avec le parti des politiques. Charles IX, mort le 30 mai 
1574, laissa un royaume divisé, un sceptre affaibli à son 
frère, qui abandonna le trône de Pologne pour monter sur 
celui de France. Henri III n'eut, dans les circontances où 
il se trouvait, ni l'énergie ni la décision nécessaires. Il fut 
obligé de concéder aux huguenots victorieux une paix 
incomparablement plus favorable que les précédentes [1 576J , 
qui leur assura le libre exercice de leur culte partout, 
excepté à Paris, une complète égalité de droits politiques 
et civils, un nombre égal de membres calvinistes et catho- 
liques au Parlement. 

Ces conditions, si avantageuses, excitèrent le mécon- 
tentement des catholiques; ils formèrent à Péronne une 
Ligue contre les calvinistes, à la tête de laquelle le roi crut 
prudent de se mettre, aux États de Blois [1577]. De nou- 
velles violations du dernier édit de pacification par les 
Huguenots donnèrent lieu à une nouvelle guerre et à un 
second édit de Poitiers (de la même année), qui restrei- 
gnit beaucoup les derniers avantages accordés. Henri III 
n'ayant pas d'enfants, son frère, le duc d'Alençon, étant 
mort, le roi de Navarre et le jeune prince de Condé, chefs 
des calvinistes, semblaient pouvoir aspirer à la couronne. 
Les catholiques, dans la crainte d'un roi calviniste, vou- 



fin que beaucoup de cathédrales avaient été détruites. Cf. Dœllinger, 
p. 513-45. Hœninghaus, Revue cathol., 1841, n° 28. 



158 § 332. — LE PROTESTANTISME 

lurent élever au trône le pins proche parent catholique du 
roi, le cardinal de Bourbon, oncle de Henri de Navarre. 
Le cardinal publia dans ce but le manifeste de Péronne, 
de 1585. On parvint, par des voies artificieuses, à gagner 
le consentement du pape Grégoire XIII. Mais il revint sur 
l'approbation qu'il avait donnée au plan des ligueurs, dès 
qu'il en eut une connaissance plus exacte. Son successeur, 
Sixte V, rejeta de même la Ligue comme une conjuration 
dangereuse ; mais il déelara en même temps le roi de Na- 
varre et le prince de Gondé incapables de régner en France, 
en vertu des lois fondamentales du royaume. Henri en 
appela au Parlement, qui déjà avait refusé de promulguer 
la bulle du pape. Une nouvelle guerre s'engagea. Henri de 
Navarre en sortit victorieux à Coutras [1587]. La ligue re- 
leva la tête lorsque Henri III eut fait assassiner le duc de 
Guise et son frère le cardinal. La Sorbonne de Paris se dé- 
chaîna si fortement contre le roi, qu'il dut s'allier à Henri 
de Navarre. Il mourut bientôt après de la main de l'assassin 
Jacques Clément, Dominicain [2 août 1589]. Malgré la bulle 
d'excommunication du pape, Henri IV succéda à Henri III. 
Il fut généralement reconnu roi de France, sous la condi- 
tion qu'il embrasserait la religion catholique, ce qu'il fit 
en effet, convaincu qu'un catholique seul pouvait régner 
en France, et cédant à la fois à son intérêt et aux sages 
conseils de son ministre et de son ami Sully [25 juillet 
4593] (1). Deux ans après, le pape releva Henri de la sen- 
tence d'excommunication, souslacondition qu'ilsoutiendrait 
l'Église catholique et ferait publier, sauf quelques excep- 
tions, les décrets'du concile de Trente. Cette adhésion du 
souverain pontife fit tomber la Ligue. Mais les calvinistes 
persévérèrent dans leur esprit d'indépendance et de sédi- 
tion, et surent obtenir de Henri TV, l'édit de Nantes [1598], 
qui leur concédait en tous lieux le libre exercice de leur 
religion, l'admission au Parlement de Paris, la formation 



(1) Dans les archives du prince Doria, il existe une correspondance 
inédite et autographe entre Henri IV et Clément VIII, qui doit être 
de la plus haute importance pour la connaissance intime des rela- 
tions religieuses de l'Europe immédiatement après le retour du roi da 
France à l'Eglise catholique. Cf. aussi Bretschneider, Hist. ecclésiast., 
1841, n° 128. 



EN FRANCE. 159 

de chambres spéciales dans le Parlement de Grenoble et de 
Bordeaux, l'autorisation de réunir des synodes, la création 
des universités de Saumur, Montauban, Montpellier et 
Sedan. Il fallut une grande sévérité pour faire enregistrer 
un édit si nouveau, et le ressentiment des catholiques fut 
entretenu par la persévérante intolérance des calvinistes 
qui, dans le trente et unième article de la foi du synode de 
Gap [1603], déclarent encore: « Nous croyons que le pape 
» est vraiment l'Antéchrist et le fils de la perdition an- 
» nonce par la parole de Dieu sous l'image de la prostituée 
» vêtue d'écarlate. » L'assassinat de Henri IV, par Ra- 
vaillac le 14 mai 1610, se rattache à ces sourdes et impla- 
cables haines. Les huguenots furent épargnés sous la ré- 
gence de Marie de Médicis, durant la minorité de Louis XIII 
[1610-43], Mais le vigoureux cardinal de Richelieu [1624-42] 
changea complètement de système à leur égard, lorsqu'il 
vit qu'il n'y avait pas de paix durable à attendre des calvi- 
nistes, toujours mécontents, toujours menaçants, plus que 
jamais irrités de ce que le roi épousait une infante d'Espa- 
gne et restituait aux catholiques du Béarn, les églises 
qu'on leur avait enlevées. La prise de la Rochelle, dernier 
rempart des calvinistes, abattit entièrement le parti sous le 
rapport politique ,[1628) et termina enfin cette longue et 
sanglante luttede soixante-dix ans(l). Aussi les calvinistes 
se tinrent-ils tranquilles, même durant la minorité de 
Louis XIV, et la tentative qu'ils firent de s'allier avec 
l'Angleterre [1659], sous l'inspiration du synode de Mont- 
pellier, fnt sévèrement réprimée. 

Peu à peu un grand nombre de calvinistes fut ramené à 
l'Eglise par les efforts d'un épiscopat remarquable, et le 
zèle d'une milice cléricale pure et fervente, sortie de l'école 
de saint François de Sales et de saint Vincent de Paul (2). 
La liberté de ceux qui persévérèrent dans l'hérésie, fut de 
plus en plus restreinte, jusqu'au moment où Louis XIV, 

(1) Fénelon, Correspondance diplomatique, dernier volume, sous 
la direction d'un M. Cooper, Paris, 1841. Elle contient des renseigne- 
ments précieux sur les batailles de .Tarnac, Moncontour, la Saint- 
Barthélémy et le siège de la Rochelle. 

(2) Picot, Essai historique sur l'influence de la religion en France 
pendant le XVII* siècle. Paris, 1824, 2 vol. Louvain 1824. 



160 § 333. — LE PROTESTANTISME 

persuadé que leur persévérance était pur entêtement et 
opposition politique, et entraîné par les conseils du chan- 
celier Le Tellier, abolit l'édit de Nantes [18 octobre 1685], 
et le remplaça par douze autres articles (1). Cette mesure, 
Binon tout à. fait arbitraire, du , moins extrêmement impru- 
dente, exaspéra les calvinistes, poursuivis d'ailleurs par les 
violentes mesures de Louvois et les missionnaires éperonnés 
qu'il leur envoya {dragonnades) pour les convertir. Il en 
résulta l'émigration immédiate de soixante-sept mille cal- 
vinistes, qui se retirèrent en Angleterre, en Hollande, en 
Danemark, et surtout dans le Brandebourg. 

§ 333. — Le protestantisme dans les Pays-Bas. 

Stradœ Romani, S. J. Hist., Belgicœ duœ décades. Romse, 1640-47, 
2 vol. in-fol. H. Léo, Douze livres d'hist. néerlandaise. Halle, 1835, 
P. II, Idem, Man. d'hist, univers., t. III, p. 466-533. Gerh. Brandt, 
Historie de Reformatie en andere kerkelyke Geschiedenissen in 
em omtrent de Nederlanden. Amst. et Rotterd., 1671-1704, 4 vol. 
in-4 (jusqu'en 1623). Histoire abrégée de la réformation des Pays- 
Bas, traduite du hollandais de Gérard Brandt. Amst., 1730, 3 vol. 
in-12. Cf. Essai sur le caractère belge (Feuilles hist. et polit., 
t. VI, p. 193 sq., 269 sq.). 

Nulle contrée n'était plus disposée à embrasser le pro- 
testantisme que les Pays-Bas, soumis malgré eux au scep- 
tre de Charles-Quint, en rapports fréquents par leur com- 
merce avec l'Allemagne, et depuis longtemps travaillés au 
dedans par des discussions littéraires et scolastiques. C'est 
ce que Charles-Quint sentait bien ; aussi fit-il immédiate- 
ment publier dans les Pays-Bas l'édit de Worms contre 
Luther ; il y établit des inquisiteurs, et, pour montrer tout 
le sérieux de ces mesures, ordonna l'exécution de Henri 
Voes et de Jean Esch [1523]. La Hollande devint néan- 

(1) Sur la légalité de cette mesure, Dœllinger cite les paroles de 
Hugo Grotius (Apol. Riveti discuss., p. 22) : « Norint illi, qui refor- 
matorum sibi Anponunt vocabulum, non esse illa fœdera, sed regum 
edicta ob publicam facta utilitatem, et revocabilia si aliud regibus 
publica utilitas suaserit. » Mais il reste toujours fort douteux que 
cette mesure ait été conforme à la prudence et à l'utilité publique. 
Cf. {Benoist), Hist. de l'édit de Nantes. Delft, 1693-95, 5 vol. in-4. 



DANS LES PAYS-BAS. lßl 

moins bientôt le théâtre du fanatisme et des cruelles extra- 
vagances des anabaptistes. On y publia aussi une Bible 
traduite en hollandais, d'après les principes de Luther, par 
Jacques Van Liesveld [1525]. De là des ordres plus sévères 
encore de l'empereur [depuis 1530]. Mais sa sœur, Mar- 
guerite de Parme, gouvernante des Pays-Bas, dont le sin- 
cère attachement à l'Église catholique et les nobles inten- 
tions étaient connus, sut adoucir la rigueur impériale. 
Malheureusement Philippe II, en prenant le gouvernement 
des Pays-Bas [dep. 1555,] suivit une voie opposée et crut 
pouvoir conserver la pureté de la doctrine catholique par 
des mesures sévères, despotiques, qui violaient même les 
privilèges garantis et jurés. Les Flamands voyaient d'ail- 
leurs avec impatience toutes les hautes charges occupées 
par des Espagnols ; leur mécontentement s'accrut encore 
lorsqu'en place des quatre anciens sièges épiscopaux d'U- 
trecht, d'Arras, de Cambrai et de Tournay, Philippe II 
obtint une bulle du pape Paul IV [14 mai 1559], qui insti- 
tuait quatorze nouveaux évêchés, et érigeait Malines, Cam- 
brai et Utrecht en archevêchés. Les rigueurs du cardinal- 
ministre de Granvelle n'étaient pas propres, non plus, à 
calmer les esprits (1). A la tête des mécontents se pla- 
cèrent le sous-gouverneur des Pays-Bas, Guillaume d'O- 
range, et les comtes d'Egmont et de Hoorne. Guillaume, 
d'une profonde indifférence religieuse et dans l'espoir de 
parvenir à la souveraineté, se prononça hautement en fa- 
veur du protestantisme. On vit s'unir au parti des mécon- 
tents, dans le compromis de 1565, même des gentilshommes 
catholiques, pour obtenir de la gouvernante la suspension 
de l'inquisition et de l'édit de religion dont on les menaçait. 
Une circonstance fortuite fit donner aux députés le nom 
ironique de Gueux, qui resta celui des confédérés. La dé- 
putation avait, il est vrai, déclaré expressément qu'on en- 
tendait maintenir l'Église catholique et elle seule. Cepen- 
dant, dès 1561, on vit paraître un symbole des Pays-Bas 
(confessio Belgica), qui fut adopté par un certain nombre de 
Belges, tenant des assemblées religieuses séparées et cé- 



(1) Documents inédits, papiers d'Etat du cardinal de Granvelle. 
Paris 1841-42, 3 vol. in-4. 



162 § 333. — LE PROTESTANTISME DANS LES PAYS-BAS. 

lébrant un culte public à leur façon (1). Les nombreux cal- 
vinistes réfugiés de France, encouragés par les magistrats 
et les gentilshommes, se mirent à piller et détruire, même 
dans les grandes villes, les églises et les couvents ; la ma- 
gnifique cathédrale d'Anvers ne fut pas à l'abri de leur fu- 
reur. Cependant la gouvernante était parvenue, après le 
renvoi du cardinal de Granvelle, à conclure, avec Guil- 
laume d'Orange et douze gentilshommes, un accord qui 
devait calmer les réformés. Ils levèrent néanmoins l'éten- 
dard de la révolte, s'exposèrent aux chances d'une guerre 
difficile, furent complètement domptés, lorsque Guillaume 
d'Orange fut obligé de se réfugier en Allemagne et que le 
comte d'Egmont eut abandonné le parti protestant [1567]. 
Philippe II aurait dû se contenter de ce résultat, mais il rem- 
plaça la prudente et douce Marguerite par le rude duc 
d'Albe, qu'il envoya dans les Pays-Bas à la tête d'une nom- 
breuse armée. Le duc commença par établir un Conseil des 
Troubles, composé de douze membres, chargés de la re- 
cherche et de la punition des hérétiques. Ce conseil immola 
de nombreuses victimes, parmi lesquelles les comtes d'Eg- 
mont et de Hoorne, exécutés tous deux à Bruxelles [6 juin 
4568]. Ces cruautés excitèrent une nouvelle insurrection 
dans les provinces du Nord, qui nommèrent, en apparence 
pour le roi d'Espagne, le prince d'Orange gouverneur de 
Hollande, Zeelande et Utrecht. Le duc d'Albe, rappelé, fut 
remplacé par Requesens, homme modéré et plein de ta- 
lent, dont la mort prématurée fut fort préjudiciable à la 
domination espagnole [1576] ; car son successeur, don Juan 
d'Autriche, se rendit odieux aux Flamands, et permit au 
prince d'Orange d'étendre l'influence des confédérés sur 
cinq nouvelles provinces, « unies pour se défendre contre 
» toute violence qu'on voudrait leur imposer au nom ou 
» dans les intérêts du roi. » 

Mais Guillaume, infidèle à la déclaration par laquelle il 
avait antérieurement prétendu i prendre les armes pour 
» l'Évangile comme pour l'Église romaine, afin de conser- 
» ver aux deux partis la liberté religieuse [1568] et de main- 
» tenir les catholiques dans la pleine jouissance de leurs 

(1) Augusti, Corpus librorum symbolicorura. p. 170-77. 



§ 334. — CAUSES DES RAPIDES PROGRÈS DU PROTESTANTISME. 163 

» droits, » publia en 1582 une ordonnance qui interdisait le 
culte catholique en Hollande, et qui fut en effet mise à exé- 
cution. L'armistice de 1609 reconnut les provinces réformées 
du Nord comme république. L'étroite alliance de ces pro- 
vinces avec la France etl'Angleterre y avait favorisé la domi- 
nation du calvinisme, dont lessynodesdeDordrecht[1574- 
•1618] adoptèrent les principes, défendus et développés par 
l'université de Leyde. Il demeura néanmoins un grand nom- 
bre de catholiques en Hollande, et les provinces du sud de 
la Belgique restèrent fidèles à l'Église. 

Observation. « En Italie et en Espagne, dit Guérike, les 
ténèbres du papisme triomphèrent partout de la pure lu- 
mière de l'Évangile 1» Quantaux pages de l'Anglais M'Crie, 
sur les sympathies que le protestantisme rencontra dans ces 
deux pays, elles se rapprochent plutôt du dithyrambe que 
de l'histoire (1), 

§ 334. — Causes des rapides progrès du protestantisme. 

Marx, Causes de la rapide propagation de la réforme en Allemagne. 
Mayence, 1834. 

On trouve naturellement une grande partialité dans les 
jugements des protestants à cet égard. Ils ont, sans scrupule, 
osé comparer la rapide propagation du protestantisme aux 
progrès si lents du Christianisme à son origine, sans tenir 
compte des circonstances tout à fait différentes, puisque, 
d'un côté, le mépris et les persécutions les plus sanglantes 
furent le partage des premiers chrétiens, et que, de l'autre les 
faveurs et les libertés les plus larges furent promises aux sec- 
tateurs des nouvelles doctrines. 

Nous nous en tiendrons aux faits pour asseoir notre juge- 
ment d'une manière impartiale. l°Les plaintes sérieuses qui 
s'étaientélevées, danslesconciles universels, contre des abus 
constants, secondèrent l'entreprise de Luther. On l'écouta 
avec faveur quand il se déclara, comme plusieurs évêques bien 
intentionnés, contre les abus, et principalement contre celui 

(l) Thom. M'Crie, Hist. du développement et de la chute de la 
Réforme en Italie. 



164 § 334. — causes des rapides progrès 

des indulgences, d'autant plus que, dans les premiers temps, 
Luther prétendit enseigner la pure doctrine de l'Église ca- 
tholique, et n'avoir pour but que l'abolition des abus et l'a- 
mélioration de la discipline. C'est ainsi qu'il trompa bien des 
gens, non-seulement parmi le peuple, mais parmi les sa- 
vants, comité Willibald Pirkheimer(l). Si, dès le principe, 
il avait rejeté les dogmes de l'Église, beaucoup de ses parti- 
sans auraient frémi et reculé devant la pensée de se séparer 
positivement de l'Église catholique. 

2° Luther et ses partisans n'épargnèrent aucun moyen de 
défigurer la doctrine catholique et de représenter leur sys- 
tème comme le pur et véritable enseignement de l'Évangile. 
Ils ne rougirent pas de faire passer, aux yeux des ignorants, 
le saint sacrifice de la messe pour une impiété, le culte des 
saints pour une idolâtrie. Le symbole des calvinistes préten- 
dait même « que la vérité pure et divine est bannie de l'É- 
« glise romaine ; que les sacrements y sont pervertis, faussés; 
« qu'on y croit et pratique toute sorte de superstitions et 
« d'impiétés (2).» Et, partant de là (3), Luther écrivait avec 
une telle assurance qu'il ne laissait, à ceux qui lui avaient 
une fois accordé leur confiance, pas le moindre doute sur la 
vérité de ses assertions. La tyrannie des papes était dépeinte 
sous les couleurs les plus vives, dans des satires sanglantes, 
dans des libelles injurieux : on exaltait outre mesure, et sou- 
vent de la manière la plus inconvenante, la liberté évan- 
gélique. 

3° On ne peut méconnaître que les écrits vifs et popu- 
laires de Luther, de Zwingle et d'autres, avec bien des er- 
reurs, renfermaient beaucoup de choses vraies, belles et 
raisonnables; que Mélanchthon, Calvin et de Bèze plaisaient 
et attiraient singulièrement par leur style pur et classique. 
La sollicitude de Luther et de ses adhérents pour l'instruc- 
tion religieuse de la jeunesse et du peuple fut aussi très- 
utile à leur cause. Les catéchismes de Luther, accueillis 
avec grande faveur, excitèrent puissamment le zèle des ca- 
tholiques pour l'accomplissement d'un devoir si sérieux et si 



(1) Voyez § 315. 

(2) Ainsi s'exprime le symbole des calvinistes français. 

(3) Menzel, 1. cit., t. I, p. 84. 



DU PROTESTANTISME. 165 

sacré. Le peuple fut charmé d'entendre le culte divin dans 
la langue nationale. Peu instruit par le clergé catholique, 
il ne comprenait point le sens, la valeur, les motifs de l'u- 
sage de la langue latine, et ne soupçonnait guère le pré- 
cieux trésor que renferme la liturgie romaine. Tout à coup 
on lui révélait ce qu'il y a de touchant, de profond, de 
doux dans les prières de l'Église, il les entendait, les com- 
prenait. On lui rendait la communion du calice si long- 
temps demandée, si ardemment désirée. Tout cela devait 
préparer le peuple à accueillir favorablement les doctrines 
nouvelles. 

4° Luther flattait encore le peuple en lui mettant entre 
les mains une Bible nouvelle, dont chacun devenait le libre 
interprète. Il le séduisait par ce mensonge répété sous mille 
formes : « Quoique le droit d'enseigner appartienne à tout 
» chrétien (1), le clergé s'est attribué à lui seul le droit de 
» lire la Bible, parce qu'il a prévu qu'en l'accordant à tous, 
» les privilèges du sacerdoce tomberaient, et que le peuple 
» serait en tout semblable au clergé. » La doctrine de Lu- 
ther sur le serf arbitre, et la foi qui seule justifie, tranquil- 
lisait le peuple sur ses péchés et le moyen si facile d'y remé- 
dier. 11 se trouvait heureux d'être débarrassé des pénibles 
pratiques de la confession et du jeûne. Enfin l'attrait seul 
de la nouveauté, toujours si puissant, suffisait pour soule- 
ver les masses. 

5° Luther eut encore l'adresse de se mêler à la lutte des 
humanistes et des scolastiques et de gagner un grand 
nombre de partisans parmi ceux-là, comme il avait su 
tirer parti de la guerre déclarée par de très-bons évêques 
aux abus ecclésiastiques. Il sut profiter aussi des mala- 
droites attaques de ses premiers adversaires, de l'impru- 
dente discussion de Leipzig et de l'intempestif emploi de la 
bulle d'excommunication, en même temps qu'il se servit 
habilement de l'imprimerie, toute nouvelle encore, pour 
répandre rapidement et fort au loin le bruit de son entre- 
prise. 

6° Luther gagna les ecclésiastiques et les moines par l'a- 
bolition du célibat et des vœux monastiques, qui pesaient à 

(1) l Pierre, II, 9. 



166 § 334. — CAX T SES DES RAPIDES PROGRÈS 

un grand nombre d'entre eux. La barrière une fois rompue, 
la sensualité et la crainte du châtiment ne leur permettaient 
plus de revenir sur leurs pas. 

7° La politique vint également au secours du protestan- 
tisme. Sans que Luther en fit expressément mention, on 
prévoyait les conséquences importantes de son œuvre, sous 
ce rapport. Les attaques hardies dirigées contre une auto- 
rité antique et respectable (1), l'appel à la raison indivi- 
duelle, au sens privé, dans le domaine religieux, eurent 
bientôt leur retentissement dans la sphère temporelle. On 
rejetait les ordres du pape; pouvait-on encore respecter les 
recommandations du curé ? Les réformateurs traitaient sans 
nul égard les têtes couronnées; le peuple devait-il se main- 
tenir longtemps dans les bornes de l'obéissance ? Le paysan, 
pouvant décider ce qu'il fallait penser des choses divines, 
ne se permettrait-il pas d'avoir son opinion en matière de 
chasse et de pâturage ? Si des vœux librement formés n'o- 
bligeaient plus le moine, pourquoi un servage contre la 
volonté du Christ opprimerait-il éternellement le peuple? 
Mais Luther épargna même au peuple la peine de tirer ces 
conclusions, en les développant explicitement dans sa doc- 
trine de la liberté des enfants de Dieu, et la guerre des 
paysans prouva combien il avait été vite compris. « Ces 
j) gens, disait Mélanchthon en gémissant, désormais habi- 
» tués à la liberté, après avoir secoué le joug des évêques, 
» n'en accepteront plus aucun. Que leur importent la doc- 
» trine et la religion? Ils ne s'inquiètent que de la liberté 
» et du pouvoir?» 

8° Par une singulière coïncidence, remarque Schiller (2), 
deux faits politiques concoururent au schisme de l'Église. 
Ce fut, d'une part, la prépondérance subite de la maison 
d'Autriche, qui menaçait la liberté de l'Europe et arma les 
princes ; de l'autre, le zèle actif de cette maison pour l'an- 
cienne religion, qui souleva les nations elles-mêmes. Les 
princes profitèrent d'autant plus volontiers de cette occa- 
sion qu'ils espéraient s'affranchir de la suzeraineté de l'em- 
pereur, et que, d'ailleurs, Luther les engageait formelle- 

(1) Raumer, Hist. de l'Europe depuis la fin du XV e siècle. 

(2) Dans son Hist. de la guerre de Trente Ans, liv. I. in init. 



DU PROTESTANTISME. 167 

ment à s'emparer des biens des églises et des couvents, et 
leur concédait, dans son système, le souverain pouvoir 
ecclésiastique. Il éveilla ainsi, dans leur cœur, une avidité 
contre laquelle il dut se prononcer lui-même plus tard. 
« Il y a bien des princes encore, dit-il dans un de ses ser- 
« mons, qui sont vraiment évangéliques, parce qu'il y a 
« encore des ostensoirs catholiques et des biens monasLi- 
» ques à prendre. » Ses propos de table vouent au diable les 
princes et les nobles qui gardent pour eux les biens ravis 
aux églises, et laissent les serviteurs de l'Évangile dans 
une telle pauvreté qu'ils se morfondent avec femmes et en- 
fants. Pour ne pas perdre de tels avantages, 

9° Les princes usèrent de toute leur puissance tempo- 
relle, afin d'introduire partout la réformation. Les faits 
sont à cet égard si patents que Jurieu, ennemi juré de 
l'Église catholique, dit franchement : « Il est incontestable 
que la réformation s'est faite par la puissance des princes : 
ainsi, à Genève, ce fut le sénat ; dans d'autres parties de 
la Suisse, le grand conseil de chaque canton ; en Hollande, 
ce furent les états généraux; en Danemark, en Suède, en 
Angleterre, en Ecosse, les rois et les parlements. Les pou- 
voirs de l'État ne se contentèrent pas d'assurer pleine 
liberté aux partisans de la réforme, mais ils allèrent jus- 
qu'à enlever aux papistes leurs églises et à leur défendre 
tout exercice public de leur religion. Bien plus, le sénat 
défendit, dans certaines localités, l'exercice secret du culte 
catholique. » « En Silésie, rapporte Menzel (1), la nouvelle 
église s'établit, surtout grâce à la protection des princes et 
des autorités. La plupart des communes, fidèles à leurs 
anciennes pratiques, étaient bien loin de songer à un chan- 
gement quelconque de religion. Les paysans polonais, 
comme ceux de la langue allemande, adoptèrent la forme 
religieuse qu'introduisirent leurs seigneurs. En Suède, ce 
fut Gustave Wasa, le libérateur de sa patrie, qui embrassa 
la nouvelle doctrine, parce qu'il jugea nécessaire d'étayer 
son trône nouveau des richesses et du pouvoir enlevés au 
clergé. En Angleterre, le divorce de Henri VIII et la dis- 
cussion qu'elle suscita entre le pape et le roi fut l'occasion 

(1) Loco cit., t. It, p. 2; t. III, p. 91 et 92. 



168 § 334. — CAUSES DES RAPIDES PROGRÈS DU PROTESTANTISME. 

de la réforme. » C'est dans le même sens que Frédéric le 
Grand dit dans ses Mémoires : « Si l'on veut réduire les 
« causes du progrès de la réforme à des principes simples, 
« on verra qu'en Allemagne ce fut l'ouvrage d*. l'intérêt, 
v en Angleterre celui de l'amour, et en France celui de la 
« nouveauté (1). » 

Remarquons qu'aucun de ces princes, si enthousiastes 
pour la réforme, ne se distingua par la loyauté de sa con- 
duite et la pureté de ses mœurs. Il n'y a qu'à comparer au 
voluptueux et cruel Henri VIII, au sensuel Philippe de 
Hesse, à l'incrédule et léger Albert de Prusse, aux despotes 
du Danemark et de la Suède, Ghristiern II et Gustave Wasa, 
les princes catholiques contemporains, incomparablement 
plus nobles, plus purs, plus élevés, tels que Georges, duc 
de Saxe, Joachim de Brandebourg, Maximilien, Charles- 
Quint, Ferdinand I et II, Albert et Maximilien I, ducs de 
Bavière, et d'autres. 

{!) Mémoires de Brandebourg. 



CHAPITRE III 



HISTOIRE INTERIEURE DU PROTESTANTISME 



Dœllinger, la Réforme et son développement intérieur. Ratisb., 18'iG 
Gieseler, Manuel de l'hist. ecclés., t. III, P. II, p. H5-38Î. 



§ 335. — Traits généraux caractéristiques du protestantisme. 

Le luthéranisme, comme les Cathares et les Vaudois du 
moyen âge et les sectes analogues des premiers siècles, 
prétendit renouveler l'Eglise apostolique en détruisant les 
abus de l'Église catholique et en s'appuyant sur l'Écriture 
sainte, unique source de la foi. Cet appel exclusif à l'au- 
torité de la Bible resta le principe fondamental des sys- 
tèmes nouveaux, quoique les discussions les plus impor- 
tantes en eussent démontré l'insuffisance et qu'il eût fallu, 
assez souvent, avoir recours à la tradition si dédaigneuse- 
ment rejetée (1). Dès lors tombait, par le fait, l'autorité et 
l'existence même d'une Église visible, infaillible et sancti- 
fiante, institution divine antérieure à la rédaction de 
l'Écriture sainte. A sa place, on substituait l'idéal d'une 
Église invisible, unissant entre eux les vrais croyants de 
tous les lieux de la terre. La conséquence immédie te de ce 
principe était une incertitude nécessaire et une perpétuelle 

(l) Cf. les Axiomes de Lessing contre M. le pasteur Gœtze de Ham- 
i! bourg (Œuvres édit. par Lachmann, t. X, p. 133-251). 

H. M 



170 § 335. — TRAITS CARACTÉRISTIQUES 

variation dans les dogmes fondamentaux eux-mêmes (1). 
L'enseignement doctrinal était abandonné à l'arbitraire et 
au hasard, et il semblait qu'un ((grand cours de théologie 
expérimentale avait été ouvert en Europe.» 

Lorsqu'on eut ainsi formellement constitué l'anarchie 
dans les nouvelles communautés religieuses, on se vit ce- 
pendant obligé d'en revenir à l'institution d'une autorité, 
pour donner à la société spirituelle l'indispensable fonde- 
ment de dogmes communs. A cet effet, on rédigea les 
Livres symboliques (2), qui ne purent conserver une auto- 
rité durable, par cela même qu'ils étaient le produit des 
opinions humaines. 

Les adversaires de l'Église catholique avaient opposé à 
la doctrine de la nécessité des œuvres, singulièrement dé- 
figurée par eux, l'absurde opinion de la justification de la 
foi sans les œuvres. Peu à peu, le luthéranisme, en se dé- 
veloppant, devint le protestantisme, ou la protestation 
universelle, le rejet de toute doctrine, non pas en tant que 
fausse, mais en tant qu'enseignement de l'Eglise catho- 
lique. Ainsi Luther, protestant contre le pape, ne voulut 
admettre la communion ni sous une ni sous deux espèces. 
Ainsi les luthériens, protestant contre tout ce qui venait 
de Rome, refusèrent opiniâtrement d'admettre les change- 
ments si importants du calendrier de Grégoire XIII. Les 
théologiens protestants déclaraient que le pape, étant l'An- 
téchrist, voulait, au moyen* de ce calendrier, se glisser 
dans leurs églises, et qu'ainsi il fallait, en conscience, re- 
jeter la réforme grégorienne. On préférait (3), dit Menzel, 
se tromper dans ses calculs plutôt que d'accepter quelque 
chose du pape. Le déchaînement des passions, au milieu 



(1) Bossuet, Hist. des variations; Planck, Hist. de l'orig. et des 
chang. des dogmes protest. 

(2) Libri Syrabolici Evangelicor. éd. Hase. Lipsiae, 1837; Corpus 
libror. symbol. qui in eccles. Reformatorum auctoritatem public, 
oblinuerunt. Elberf., 1827; Collectio confessionum in eccles refor- 
matis publicatar. ed. Niemeyer. Lips., 1840. Dans les recueils d'Au- 
gusti et de Niemeyer, les XXXIX articuli Eccles. anglicans. 

(3) On persista dans cette erreur en Allemagne jusqu'en 1777; en 
Angleterre, jusqu'en 1752; en Suède, jusqu'en 1753. Les bases erro- 
nées du vieux calendrier Julien amenèrent une différence de dix 
jo.urs en 1582, le jour du printemps étant tombé le 11 mars. 



DU PROTESTANTISME. 171 

des agitations de la réforme, ne permettait guère de pen- 
ser au changement des mœurs. Luther se plaignait de voir 
Sodome pire sous l'Évangile que du temps du papisme. 
Philippe de Hesse réclama la bigamie, et les réformateurs 
la lui accordèrent. Pour mettre un frein au dévergondage 
des passions, il fallut, comme firent Zwingle et Calvin, 
avoir recours au plus rude despotisme. En dépit du prin- 
cipe de l'affranchissement de l'esprit humain, si haute- 
ment prôné, les récits superstitieux de la lutte de Luther 
contre le diable ravivèrent la foi à la magie et aux opéra- 
tions diaboliques. Mélanchthon, tourmenté par les divisions 
et les incertitudes que doit nécessairement produire l'ab- 
sence d'une règle véritable et infaillible de la foi, s'écriait 
que les eaux de l'Elbe ne lui fourniraient pas assez de lar- 
mes pour pleurer un si grand malheur. Nous avons vu que, 
tout en réclamant une liberté sans limite dans le domaine 
de la foi, les réformateurs agirent, envers leurs adver- 
saires, avec une telle intolérance qu'ils allèrent jusqu'à les 
condamner à mort, et qu'ainsi, outre les exécutions ordon- 
nées par Calvin (1), on brûla vif, à Genève, le prédicateur 
Nicolas Antoine, accusé de judaïsme ; on exécuta l'osian- 
driste Funck [4601], on décapita, à Dresde, ie chancelier 
Krell, convaincu de crypto-calvinisme [1632]. Et toutes 
ces exécutions furent faites, non avec précipitation, mais 
avec la plus grande maturité. Mélanchton et de Bèze jus- 
tifièrent scientifiquement la peine de mort infligée aux hé- 
rétiques ; Mélanchton, d'accord avec Luther, autorisa l'as- 
sassinat des tyrans (2). La ruine de l'esprit national, la 
guerre civile, le recours à l'invasion étrangère furent pres- 
que partout les suites de la réforme. Ainsi les Anglais 
furent appelés en France et en Ecosse, les Français en 
Allemagne, les Hollandais en Angleterre, les Anglais en 
Hollande, les Russes en Pologne, et les Turcs en Hongrie. 

(1) Voyez § 315. 

(2) Walch, Œuvres de Luther, t. XII, p. 2151 sq. Cf. Strobel, Mé- 
langes, t. I, p. 170; Ukert, Vie de Luther, t. II, p. 46, et surtout 
l'essai intitulé « l'Assassinat religieux et politique, » dans les Feuilles 
tost, et politiques, L IX, p. 737-70. 



172 § 336. — LE CLERGÉ PROTESTANT , 



§ 336. — Le clergé protestant. Ses droits. Ses rapports 
avec l'État. 



Cf. les trois excellents articles sur la constitution ecclésiastique de 
la réforme et son influence constante sur les publicistes protes- 
tants de nos jours (Stahl, Puchta, Richter, Klee, etc.) : dans les 
Feuilles hist. et polit., t. VI, p. 596-609 ; t. X, p. 209-28, p. 529- 
43. Voyez aussi le Manuel de droit canon de Waller, 8 e édition, 
f. 46-70. 



Luther, pour gagner le peuple de toutes façons, lui 
avait attribué, d'après sa manière d'interpréter l'Ecriture, 
le caractère sacerdotal; il avait déclaré que l'état ecclésias- 
tique n'était rien, et que Dieu voulait détruire « ce spiri- 
» tualisme sans esprit. » Cependant il se vit bientôt obligé 
d'accorder quelque valeur aux ecclésiastiques. En prin- 
cipe ils devaient être élus par les communes, mais on res- 
pecta le droit de pratronage et on le transféra aux consis- 
toires, là où il avait appartenu aux évêques. Ces consistoires, 
composés de membres laïques et ecclésiastiques, devaient 
décider les affaires concernant le mariage, l'excommunica- 
tion religieuse, et exercer la justice sur le clergé. Les ar- 
ticles de la visite des églises de l'électeur de Saxe, Auguste, 
donnent à ce sujet de merveilleux renseignements [1557]. 
» Les nobles et autres seigneurs féodaux raccolent de tous 
» côtés des ouvriers sans ressource, des compagnons igno- 
» rants, ou bien revêtent leurs scribes, leurs palefreniers ou 
» leurs garçons d'écurie d'habits ecclésiastiques, les four- 
» rent dans les cures, afin d'avoir des pasteurs accommo- 
» dants, et d'obtenir des biens de la cure ce qui leur con- 
» vient. » Ainsi se forma, dans la nouvelle Église, un clergé 
en général ignorant et immoral. Il n'y eut plus de degrés 
hiérarchiques. Les anciens droits et privilèges des évêques 
furent attribués à tous les curés (1). Ces théologiens si bi- 



(1) Articuli Smalk. dans Hase, Libri symb., p. 354 : « Constat Ju- 
risdictionen! illam communem, excommunicandi reos manifestum» 
criminum, pertinere ad omnes pastores. Hanc tyrannice ad se solos 
(episcopos) transtulerunt et ad quaestum contulerunt. » 



SES DROITS, SES RAPPORTS AVEC L'ÉTAT. 173 

bliques changèrent le nom évangélique d'évêque en celui 
de surintendant. L'Angleterre seule conserva l'épiscopat 
comme une institution divine, tout en brisant la succession 
apostolique par sa séparation avec l'Église. Et, chose re- 
marquable, les réformateurs, quoique sans mission ni suc- 
cession légitime, continuèrent à instituer les membres de 
leur clergé. Luther en appela à une mission extraordinaire 
et toute divine; il n'avait pas été envoyé par les hommes, 
disait-il, mais par Dieu même et par une révélation immé- 
diate du Christ. Mais il exigeait, « de quiconque préten- 
» dait être appelé à prêcher l'évangile, qu'il prouvât sa 
» vocation par un miracle manifeste. » Dans son ardeur 
impétueuse, Luther avait séduit les princes par l'espoir 
des biens des églises et des couvents. Ils se mirent 
vivement à l'œuvre, détruisirent tous les monastères, in- 
troduisirent ainsi la dépravation des mœurs en place de 
leur réforme, enlevèrent à l'innocence pieuse, au repentir 
sincère, l'asile fondé par la piété de leurs pères, et substi- 
tuèrent les armées permanentes à la foule inofl'ensive des 
moines. Du reste, une bien légère partie de ces biens fut 
employée dans un but religieux et scientifique ou en faveur 
du peuple. Les nouveaux propriétaires trouvaient trop de 
jouissances dans ces biens si facilement acquis. En vain 
Luther gronda, se mit en fureur; il fut contraint de voir les 
ecclésiastiques de l'Évangile mourir de faim avec leurs 
femmes et leurs enfants, ou mendier leur pain et s'exposer 
au mépris et aux cruelles railleries de grossiers soldats et 
de chevaliers non moins barbares. 

Luther et ses adhérents avaient, à l'aide des princes, dé- 
truit les privilèges sacrés de la hiérarchie. Ils accordèrent, 
de gré ou de force, la suprême autorité spirituelle à ces 
princes dont ils ne pouvaient plus se passer (césaropapisme). 
Car ces princes étaient les uniques appuis de la nouvelle 
Église contre les attaques du dehors, et formaient en même 
temps une sorte d'unité centrale au milieu des intermi- 
nables dissensions, des continuelles divisions, qui s'éle- 
vaient parmi les protestants. Cette suprématie des princes 
était donc devenue comme nécessaire, pour mettre un frein 
au zèle révolutionnaire des démagogues et des anarchistes 
théologiens. Mais il n'en est pas moins étrange d'entendre 



174 § 336. — LE CLERGÉ PROTESTAXT, SES DROITS, ETC. 

les assertions des théologiens dn conventicule de Naum- 
bourg [1554], présidés par M élan eh thon, démontrer la né- 
cessité de la dépendance de l'Eglise vis-à-vis des princes par 
les deux textes bibliques : Attollite portas, principes, restras 
(Ps. XXIII, 7), et erunt reges nutritii tui (Isaïe, XLIX, 23). 
Tant il est vrai qu'on peut tout démontrer à l'aide de la 
Bible (I). ju'après de tels précédents, il devenait facile à 
Stéphani de fonder scientifiquement, sur la même autorité 
biblique, le système épiscopal, suivant lequel la paix reli- 
gieuse d'Augsbourg avait transféré, dans les pays protes- 
tants, la puissance des évêques aux souverains et aux sei- 
gneurs ; il était naturel que, par le fait, le système territorial, 
qui a pour base : cujus regio, illius religio, s'établît égale- 
ment, et trouvât plus tard ses défenseurs théoriques dans 
les piétistes Thomasius et Bœhiner. Il en résulta encore 
qu'en Danemark la puissance royale devint peu à peu abso- 
lue, que les sujets, arbitrairement gouvernés, changeaient 
de religion comme de vêtements (2), selon le caprice des 
princes, surtout lorsque la paix de Westphalie reconnut 
expressément aux princes le jus reformandi. Ainsi s'étaient 
formées comme au milieu du paganisme, des religions 
d'État, des religions nationales, des religions établies parla 
loi. Ce n'est pas sans motif et par hasard que, dans les 
traductions du Nouveau Testament de Luther, déjà, on ne 
trouA^e pas une fois le mot Église, en place duquel il met 
toujours le terme de communauté (3). Ni les fréquents aver- 
tissements de Luther, ni les douleurs de Mélanchthon, ni 
les théories récentes du système collégial, ni la prétention 
de Calvin : Ecclesia est sui juris, n'ont pu affranchir les 
communautés religieuses protestantes de cette servitude 
politique. 

(i) Camer, Vita Mélanchthon., éd. Strobel, p. 319, Mélanchthon, 
t. II, et 1714, p. 541-53. A. Menzel a en le mérite d'attirer de nouveau 
l'attention sur ce traité, qu'on avait entièrement oublié. Loco cit., 
t. III, p. 530 sq. 

(2) Sur l'arbitraire des princes dans les choses de la foi, voyez 
Wolfq. Menzei, Hist. des Allem, ch.4'20. On disait que les femmes de 
ces ministres serviles leur criaient : « Écrivez, nos chers maîtres, 
écrivez, afin que la cure puisse vous rester. » 

(3) Cf. D r Sylvius, l'Eglise et l'Evangile, pu Protestation catho- 
lique contre le protestantisme qui s'appelle Église. Ratisb., 1843. 



§ 337. — CULTE ET DISCIPLINE. 175 



§ 337. — Culte et discipline. 

BlbL Agenden-., éditée par Kœnig. Zelle, 1726. in-4. J.-L. Funk, l'Es- 
prit et la forme du culte établi par Luther, Berlin, 1819. Grünei- 
wn, De protestan tismo artibus haud infesto. Stuttg., 1839, in-4. 
Gieseler. Manuel de l'hist. eccl., t. III, P. 2, p. 300 

Au sacrifice de la messe, qui, depuis les temps aposto- 
liques, avait été, dans FÉglise catholique, le centre du 
culte et de la vie religieuse, l'Église nou\el!e, qui préten- 
dait ramener l'ère des apôtres, substitua la prédication. 
La langue populaire une fois introduite dans les diverses 
cérémonies du culte, il fallait donner au peuple une part 
plus active dans les assemblées religieuses. Lorsque Luther 
régla la forme du culte pour la première fois [en 1526], 
sentant, dans le moment, tout ce qui manquait à son organi- 
sation improvisée, il déclara qu'il ne prétendait mettre par 
là aucune entrave à la liberté chrétienne, ni prescrire son 
rituel comme une norme fixe et immuable (î). Dans sa 
haine aveugle contre tout ce qui rappelait le catholicisme, 
et d'après sa manière exclusive et restreinte de considérer 
les temps apostoliques, Luther devait se montrer hostile 
aux images. Cependant la résistance qu'il opposa aux dé- 
vastations iconoclastes de Carlostadt le ramena à un juge- 
gement plus raisonnable sur l'art et son influence, de sorte 
qu'il en parla parfois avec reconnaissance, et estimait 
beaucoup Albert Durer et Luc Kranach. 

Mais il fallait que l'artiste s'en tînt aux étroites limites du 
système luthérien, qui ne lui permettait point, par exem- 
ple, de représenter la Vierge douloureuse, quoique, dans 
le cycle restreint des fêtes annuelles du protestantisme, le 
peuple, en beaucoup d'endroits, se plût encore à fêter la 
Vierge. Luther estimait par-dessus tout la musique (2). Il 
institua un chant d'église populaire dont le texte fut tiré 
des hymnes de l'antiquité chrétienne, de quelques canti- 
ques des Frères bohèmes, et des cantiques religieux qui!' 

(1) Walch, Œuvres de Luther, t. X, p. 2ôG sq. 

(2) Ibid., p. 1723. 



116 § 337. — CULTE ET DISCIPLINE. 

composa lui-même. Cependant il ne faut pas croire que 
Luther soit le créateur du chant d'église allemand. Les 
livres de cantiques approuvés, et en usage longtemps 
avant Luther dans l'Église catholique, renferment des'mélo- 
dies, des chœurs, qui étaient généralement chantés par tout 
le peuple durant l'office divin. Beaucoup de couvents du 
moyen âge non-seulement cultivèrent les sciences, mais 
furent encore de véritables écoles de musique et de chant 
religieux. Luther se servit des Antiphonaires de l'Église 
catholique, auxquels il appliqua un texte allemand. La mé- 
lodie : « Réjouissez- vous-donc, Église du Christ » (Nun 
freut euch liebe Chisteng'mein), n'est que l'antique hymne 
Fortem virili pectore, et le chef-d'œuvre du temps, le cé- 
lèbre choral : « Notre Dieu est une forteresse » (Fine feste 
Burg ist unser Gott), ne diffère de l'hymne du commun des 
apôtres, Exultet or bis gaudiis, qu'en ce qu'il a deux temps 
de plus pour compléter le mètre. Il en est de même des 
mélodies de Walther, Selneccer, Burk, qui n'ont, pour la 
plupart, aucune originalité, et ne sont que des réminis- 
cences du choral catholique (1). 

Outre le baptême et la Cène, seuls sacrements conservés 
par Luther, il maintint encore l'exorcisme, par opposition 
à l'Église hérétique des réformés. Lorsque Crell, chancelier 
de l'électeur de Saxe, Christian I er , cherchant un accom- 
modement entre les opinions extrêmes des luthériens et 
des calvinistes, essaya de faire abolir l'exorcisme, le clergé 
luthérien de Zeiz et de Dresde excita une émeute popu- 
laire contre lui. « La coterie alliée des théologiens et des 
» juristes retint, avec une joie diabolique, Crell dans un 
» dur cachot. Enfin, on le retira de son trou étroit et in- 
» fect, et le pauvre homme, maigre, décharné, à moitié 
» mort, fut décapité à Dresde. Le bourreau s'écria : C'est 
» là un véritable coup calviniste ! » 

Les principes tant prônés d'une liberté chrétienne sans 
limites n'ayant point porté, dans les communautés protes- 
tantes, tas fruits les pins heureux, ou se trouvant le plus 
souvent en opposition avec la théologie officielle des 

(l) Voyez Pletz, Nouv. Revue théolog., XIII e année, ) r "livr. C. 
Winterfeld, Chants spirituels du Dr Martin Luther et Système musi- 
cal employé de son temps. Leipzig, 1841. 



§ 338. — EXÉGÈSE PROTESTANTE. 177 

princes, il fallut bien en venir à une discipline sévère. Les 
amendes, l'exclusion de la Cène, le refus de sépulture 
ecclésiastique en devinrent les moyens ordinaires. En 
Ecosse, la discipline prit un caractère singulièrement som- 
bre et effrayant. Ailleurs, à Jena, Weimar, Brunswick, par 
exemple, elle fut poussée jusqu'à la cruauté. Henning Bra- 
bant (1) avait renversé, dans cette dernière ville, l'aristo- 
cratie, et y avait fondé une démocratie, qui, disait-elle, 
ennemie de toutes les tyrannies, ne voulait plus supporter 
celle du clergé. Celui-ci prononça solennellement la sen- 
tence d'excommunication contre Henning, ameuta le peu- 
ple, et répandit le bruit que le diable, sous la figure d'un 
corbeau, avait poursuivi le sectaire dans les rues. Le peuple 
crédule et superstitieux abandonna Henning, qui fut saisi 
et soumis à une cruelle torture. Ses membres disloqués 
furent serrés dans des chevilles, son corps fut ignominieu- 
sement mutilé, et on ne lui donna le coup de la mort qu'a- 
près lui avoir arraché le cœur et lui en avoir frappé la 
bouche. L'indomptable Henning expira en disant : « Voilà 
» ce qui s'appelle combattre pour sa patrie [17 septembre 
1604]! » 



§ 307. — Exégèse protestante. 

Voyez t. II, § 286, les sources indiquées pour cette partie. 

Plus les réformateurs méprisaient la science humaine, 
en demandant que Platon et Aristote, « ce bourreau des 
« âmes qui ne savait presque rien de philosophie, » fus- 
sent brûlés tous deux, plus ils prônaient l'étude de l'Écri- 
ture sainte, unique source de la foi. Ils admettaient l'inspi- 
ration divine, même de la lettre (2). Luther expliqua avec 

(1) Le récit complet se trouve dans Strombeck, Henning Brabant, 
capitaine de la ville de Brunswick. Brunw., 1829. A. Menzel, loco 
cit., t. V, p. 229 sq. Voy. aussi dans les Feuilles hist. et polit., 
t. VII, p. 319, l'opinion de Mélanchthon. 

(2) Codicem Hebrœum V. T. tum quoad consonas tum quoad vo« 
calia sive puncta ipsa sive punctorum saltem potestatem et tum 
quoad verba 0£o'^v£uaxov esse (Formula consensus helvetica. can. II). 



178 § 338. — EXÉGÈSE PROTSETANTE. 

intelligence quelques parties de la Genèse, du Psautier, de 
l'épître aux Galates, et traduisit et développa souvent les 
paroles de l'Esprit saint dans un langage simple, populaire, 
persuasif. Mélanchthon, occupé de bonne heure de la lec- 
ture de la Bible, appliqua sa vaste connaissance de l'hé- 
breu à l'explication du sens littéral de l'Ancien Testament, 
et, d'après ce principe de saint Augustin, que le Nouveau 
Testament seul fait complètement comprendre l'Ancien, il 
y ajouta des commentaires dogmatiques et allégoriques. 

Mathieu Flacius chercha à donner à l'exégèse une base 
scientifique (Clavis sacrœ Scripturœ), sur laquelle il fonda 
son Gompendium du Nouveau Testament (Glossa compen- 
diaria in N. T.). Wolfgang Franz, dans son Herméneutique 
{Tractatus théologiens, etc., Vit., 1619), et Salomon Glas- 
sius, dans sa Philologia sacra, poussèrent ces travaux sur 
l'Ecriture plus loin. Les autres exégètes luthériens, Wolf- 
gang Musculus [f 1563], David Chytreeus et Martin Chem- 
nitz, se sont, comme leurs prédécesseurs, strictement atta- 
chés, dans leurs commentaires polémiques, aux livres sym- 
boliques de leur confession {Regula, seu analogia fidei). 
Tout ce qui paraissait s'écarter de l'enseignement de la 
Bible, comme les découvertes astronomiques du grand 
Keppler, était rudement poursuivi (1). 

Dans l'Église réformée, Calvin (2), marchant sur les traces 
de Léon Judœ, traducteur allemand de la Bible, de Zwin- 
gle, OEcolampade et Bucer, commentateurs subtils de 
l'Écriture, pénétra, avec un profond sentiment religieux, 
dans le texte sacré, et en développa avec une grande saga- 

(1) « Cet homme étonnant, dit Wolfgang Menzel (loco cit., ch. 
430), qui découvrit les lois du monde planétaire, naquit à Weil, 
ville de la Souabe. Les théologiens de Tubingen condamnèrent sa 
découverte (?), parce que la Bible enseigne, disaient-ils, que le soleil 
tourne autour de la terre. Keppler voulait déjà détruire son ouvrage, 
quand on lui offrit un asile a Graetz, d'où il fut ensuite appelé à la 
cour de Rodolphe. Les Jésuites, meilleurs appréciateurs de son mé- 
rite, le tolérèrent quoiqu'il ne cachât jamais son luthéranisme. On se 
contenta de le persécuter en secret, et sa mère, qui se vit accusée de 
sortilèges, put à grand' peine échapper au bûcher. » Cf. le baron de 
Breilschwerdt, Vie et influence de Jean Keppler, d'après de nouvelles 
sources originales. Stutt., 1S31. Cf. A. Menzel, t. V. p. 117-126. 

(2) Cet écrit a été encore tout récemment édité et recommandé par 
Tholiick. Voyez son Indicateur Iittér., 1831, n° 41 sq. 






§ 338. — EXÉGÈSE PROTESTANTE. 179 

cité les hautes pensées, surtout dans ses commentaires sur 
les épîtres de saint Paul, auquel il attribue souvent, en fai- 
sant violence au texte, son âpre et rigide système. Sébas- 
tien Castellio traduisit la Bible en un latin pur et classique, 
et altéra ainsi l'idée biblique en ôtant au texte son énergie 
primitive et son caractère original. Th. de Bèze opposa à 
cette « œuvre de Satan » une nouvelle traduction, dans la- 
quelle il s'efforça de conserver la couleur orientale du 
texte. 

Quant à l'exégèse philologique, elle dut ses progrès 
d'abord à Conrad Pélican, ensuite et surtout aux travaux 
des deux Buxtorf, père et fils, professeurs des langues 
orientales à Bâle, qui s'aidèrent de la connaissance de la 
littérature talmudique et rabbinique (i). Thomas Erpénius 
[f 1624] et son disciple, le fameux Jacques Golius (2), rendi- 
rent plus facile l'étude du dialecte arabe ; Samuel Bochart 
expliqua la géographie de la Bible (Phaleg et Kanaan) et son 
histoire naturelle (hierozoicon). Au milieu de ces travaux 
éclata la dispute sur l'origine des points voyelles de l'hé- 
breu (Louis Capellus) et la pureté du grec du Nouveau Tes- 
tament (Henri Estienne). Plus libre de préjugés que ses 
prédécesseurs, Hugo Grotius (3), le plus grand humaniste 
de son siècle, commenta l'Ancien et le Nouveau Testament 
avec une grande impartialité et de rares connaissances 
phiWngiques, sans s'occuper de l'inspiration ni des livres 
symboliques de son Église. On lui opposait Goccyus, et les 
sectaires orthodoxes disaient de l'un : 11 trouve le Christ 
partout dans l'Écriture ; de l'autre : Il ne le trouve nulle 
part. 

§ 339. — Mystiques et Visionnaires 

Arnold est le plus complet sur ce sujet, malgré ses préventions, dans 
son Hist. de l'Église et des hérésies. Kromayer, de Weigelianismo, 

(1) Lexicon chaldaicum, talmudicum et rabbinicum, achevé pa 
son fils, 1640. 

(2) Son dictionnaire arabe était encore de nos jours le meilleur 
qu'on eût pour l'étude de cette langue jusqu'à la publication da 
celui de Freytag. 

(3) Annot. ad V. T. Paris., 1644, éd. Dœderlein; Halrc, 1775 sq., 
3 vol. in-4. Annot. in N. T. Amst., 1641 sq., 2 vol.; éd. Windlieina, 
Halaj, 1769, 2 vol. in-4. 



180 § 339. — MYSTIQUES ET VISIONNAIRES. 

Rosae - Crucianismo et Paracelso. Lipsiae, 1669. Gieseler, t. III, 
p. 433. 

La pieuse tendance d'un Jean Tauler, d'un Thomas à 
Kempis et des mystiques antérieurs, nommément de l'au- 
teur de la Théologie allemande, avait exercé une vive in- 
fluence, non-seulement sur Luther, mais sur divers mem- 
bres des Églises protestantes. Cet esprit intérieur se montre 
dans les quatre livres « du vrai Christianisme » [dep. 1605] 
du surintendant Arndt de Lunebourg [f 1621], qui restè- 
rent très-populaires (1); dans les ouvrages de Jean Ger- 
hard, professeur à Iéna [-f- 1637], dont la théologie douce 
et profonde (Loci theologici; Confessio theologica) inclina 
fortement vers le mysticisme (schola pietatis) ; plus encore 
dans les « Heures édifiantes et spirituelles » (Geistliche 
Erquickstunden) de Henri Müller, de Rostock (-j- 1675), et 
surtout dans les « Poésies spirituelles » de Paul Gerhard. 
Né en 1606 dans la Saxe électorale, diacre de l'église de 
Saint-Nicolas à Berlin, obligé de fuir, parce qu'il s'était op- 
posé à l'union projetée par l'électeur entre l'Église luthé- 
rienne et celle des calvinistes [1666], il termina sa carrière 
comme pasteur principal à Lubben \\ 1676]. C'est au mi- 
lieu des plus grandes amertumes de sa vie, dans les an- 
goisses de la persécution, qu'il composa ses plus beaux et 
plus touchants cantiques : les odes : « Ordonne tes voies » 
(Befiehl du deine Wege), et : « Réveille-toi, mon âme, et 
chante » (Wach auf, mein Herz und singe), resteront, aux 
yeux de la postérité, des preuves du génie saint et poétique 
de ce pieux prédicateur ("2). 

Valentin Weigel (3), prédicateur à Meissen, admettait 
l'existence d'une lumière intérieure, qui seule révèle à 
l'homme le sens de la parole divine, déposée dans les 



(1) Nouv. éd. avec des not. biogr. p. Krummacher. Leipz., 1847. 
Conf. Riedner, Hist. de l'Égl. chrét., p. 759. 

(2) Hymnes spirituels de Paul Gerhard, d'après l'édition publiée 
pendant sa vie. Stutt., 1843. 

(3) La Touche d'or, ou Moyen de tout connaître sans erreur. 
Neust., 1617. in-4. A son école se rattache Theol. Weigelli Confes» 
sio. Neust., 1618. in-4. Cf. Staudenmaier, Philos, du Christianisme, 
t. I. p. 723-26. 



§ 339. — MYSTIQUES ET VISIONNAIKES. Î32 

saintes Écritures, et lui communique les inspirations d'une 
vraie science, tandis que toute autre connaissance, pure- 
ment humaine, n'est propre qu'à égarer son esprit; mais 
Weigel prétendait, en môme temps, que le Christ était des- 
cendu sur la terre avec sa chair et son sang, et donna ainsi 
naissance à la secte des Weigéliens. 

La mystique prit un caractère théosophique dans les ou- 
vrages du médecin suisse Paracelse, mort catholique [en 
1541 à Salzbourg]. qui fondit en une même doctrine, théo- 
logie, chimie et histoire naturelle (1). D'après Paracelse, 
l'action de Dieu dans le royaume de la grâce est analogue 
à son action dans la nature. Dès lors la chimie donne la 
clef des tranformations, non-seulement du monde des 
corps, mais encore de la sphère des esprits ; par elle. 
il espérait trouver l'essence de la vie, la pierre philoso- 
phale. 

Cette idée fut développée de la manière la plus originale 
dans les ouvrages du cordonnier de Gœrlitz, Jacques 
Bœhm [f 1624], qui, dès son enfance, crut avoir des ré- 
vélations divines (2), et prétendit, dans sa doctrine mysti- 
que, faire comprendre les mystères de l'esprit par les 
symboles et les formules sensibles de la chimie et de la 
physique. Ses aperçus sont vastes, mais vagues ; ses idées 
très-profondes, mais le plus souvent d'une rare obscurité. 
La propagation de ces doctrines mystérieuses fit croire à 
l'existence d'une société secrète, qui, en possession d'une 
science occulte de la nature et de la pierre philosophale, 
préparait dans le silence la régénération du monde moral, 
ivait pour chef un inconnu nommé Rosen-Kreuz, et se 
perdait, quant à son origine, dans l'obscurité des temps 
les Rosecrw'x). Il est probable que la croyance en l'existence 
|éelle de cette société fut confirmée par les trois ouvrages 
jatiriqu.es de Jean-Valentin Andrese [f 1654], qui dans son 



j (1) Œuvres. Bàle, 1589 sq. 5 vol. in-4. Rixner et Siber, Vies et 
petnnes des physiciens célèbres. 1829, I e ' livre. Pren, Théolog. de 
'aracelse. BerL, 1839. 

i (2) Voyez ses œuvres éditées par Gichtel. Amst., 1682. 2 vol. in-4; 
Ir30. 6 vol. par Scheibler, Leipzig, 1831 sq. Wuller, "Vie et doctr. de 
iicq. Bœhm. StuMg., 1836. Cf. surtout Slaudenmacer, Philos, du 
hristianisme, 1. 1, p. 72e-"40. 

m. M 



182 § 340. — CONTROVERSES 

livre: Fama fraternitatis (1), exposait l'idéal d'une associa- 
tion secrète de ce genre, ayant pour but et pour devoir 
l'étude de la nature et la recherche de la vérité. Le mé- 
decin anglais Robert Fludd [f 1637], ayant identifié les 
conceptions des Rosecroix avec les idées de Paracelse, 
donna naissance à la philosophie du feu (2). 



§ 310. — Controverses dans le sein des Eglises luthérienne 
et réformée. 



Planck. Notions sur la doctrine protestante, t. IV-VI, et Histoire de 
la théologie protestante depuis les formules de concorde jusqu'au 
milieu du XVIII« siècle. Gœttingue, 1831. Cf. aussi Engelhardl, 
Manuel de l'hist. ecclésiast., t. III, p. 227-336. Gieseler, Hist. eccl, 
Bossuetf Histoire des variations. 



De vives discussions s'élevèrent parmi les protestants, 
même durant leur lutte passionnée contre TEglise catholi- 
que. Nous en avons déjà indiqué quelques-unes. Le ré- 
sumé suivant complétera le tableau des divisions qui dé- 
chirèrent l'Eglise protestante à son origine, et montrera 
plus clairement encore à quel terme doit nécessairement 
conduire le principe même du protestantisme. , 

A. Parmi les luthériens. 

1° Controverses antinomistes. Dans les instructions données 
aux visiteurs des églises, Mélanchthon avait engagé les 

(1) Le titre est: Fama fraternitatis, ou Découverte de l'honorable 
Confrérie de E,ose-Croix. Francf., 1615. Confessio Fratern. Rosacea 
Crucis, 1615. Mariage chimique de Christian Rosenkreuz, 1618. Voy. 
aussi son auto-biographie, traduite du latin par Seybohl. Wintertbur. 
1797. L'Apap d'Andrese dévoilé, avec difiérents essais pour servir à 
l'histoire ecclésiast. des XVI" et XVII e siècles, par Papst. Leipzig, 
1827. Gotll. de Murr, De la véritable origine des Rose-Croix et des 
Francs-Maçons. Sulzb., 1803. Conf. Sigicart, Hist. de la phil., t. II, 
p. 51-69 et 449. 

(2) Ses œuvres médicales et philosophiques ont été éditées eu latin 
et en français par Oppenheim et Goude, 1617, 5 vol. in-fol. 






DANS LE SEIN DES ÉGLISES LUTHERIENNE ET REFORMEE. 183 

prédicateurs, à s'appuyer sur la loi, dans leurs sermons 
sur la pénitence, de manière à exciter une crainte salutaire 
de Dieu, sans laquelle il n'y a pas de vraie pénitence pos- 
sible. Cette recommandation scandalisa Jean Agricola 
i d : Eisleben, qui, de professeur à Wittenberg [depuis 1526], 
était devenu prédicateur de la cour à Berlin. Il songeait 
aux œuvres des catholiques, et prétendait qu'il ne fallait 
prêcher que l'évangile. Il se tourna même contre Lu- 
ther [1537], affirmant que la pénitence doit s'appuyer, non 
I sur les dix commandements ou la loi de Moïse, mais sur les 
> souffrances et la mort du fils de Dieu, d'après l'Évangile 
; (Luc. XXIV, 26, Jean, XVI, 8 ; Philip. II, 5, 12). Luther lui 
répondit par six dissertations [1538-40] dans lesquelles il 
idémontrait que la loi donne la conscience du péché, et 
combien la crainte de la loi est salutaire et nécessaire pour 
[la conservation de la morale et des institutions divines et 
■humaines (1). Agricola se soumit humblement. Cette dis- 
;icussion, dans son sens véritable, était une réfutation de 
ijl'assertion primitive de Luther d'après laquelle toute 
capacité pour le bien avait été anéantie dans l'homme. Ici 
Luther modifia son opinion, en prétendant que l'homme 
■doit être porté au bien par la crainte, tandis qu'Agricola 
jvoulait que l'amour seul fût son mobile, et confondait la 
loi de Moïse avec la loi morale. 

2° Controverses sur les bonnes œuvres. Par antipathie contre 
ie catholicisme, Luther avait résolument rejeté les bonnes 
œuvres. Mélanchthon reconnutle danger de cette exagéra- 
tion, et, dans son travail sur leshypotyposes [1535], affirma 
|le toute sa force la nécessité des bonnes œuvres, comme 
i 'aurait fait un catholique. Armsdorf, pour démasquer ce 
'aux frère, s'éleva d'abord contre George Major, à Wit- 
i ienberg, poussant la déraison jusqu'à prétendre, en s'ap- 
puyant sur saint Paul et Luther, que lesbonnes œuvres sont 
Inême nuisibles au salut. La conférence religieuse d'Al- 
| enbourg [1560], loin de réconcilier les adversaires, aug- 
menta leur animosité (2). A cette discussion se rattache : 

i (1) Walch, Œuvres de Luther, t. XX, p. «014. Mèlanchth. Epp. t. I, 
j >. 915. Elwert, De antinomia Agricole. Tur., 1837. 
; (2) Acta Colloquii Altenb. Lipsiaa, 1570, in-fol. Lœber, Ad hist. 
oll. Altenb. adnimadversion. Altenb., 1776, in-l. 



184 § 340. — CONTROVERSES 

3° La controverse synergistique. Luther avait posé l'asser- 
tion absolue : Dieu seul fait toutes choses dans l'homme. 
C'était la prédestination dans toute sa rigueur. Mélanchthon, 
pour adoucir cette doctrine terrible et désolante, avait, en 
travaillant ses Loci theologici, fait clairement entendre que la 
volonté de l'homme coopère à sa conversion avec la grâce 
divine. Cette opinion de la coopération (awêpfwpoç) avait été 
introduite dans l'Intérim de Leipzig. Elle se trouvait repro- 
duite dans une dissertation de Pfeffinger de la même ville. 
Armsdorf la réfuta. Les professeurs de l'université d'Iéna, 
qui avait été fondée en 1557 pour la défense du pur luthé- 
ranisme, prétendirent qu'en conséquence du péché originel 
l'homme ne coopère pas à l'œuvre de Dieu, qu'il ne peut y 
résister. La cour de Weimar soutint le parti qui combattait 
le synergisme [1560]. Mais cette doctrine trouva dans Iéna 
même, un défenseur, Victorius Strigel, qui expia sa har- 
diesse par trente ans de prison, en même temps qu'une ef- 
frayante persécution atteignit ses partisans . Flacius, le 
principal auteur de la peine du malheureux Strigel, avait 
soutenu dans sa dispute contre lui [1560] : Le péché originel 
est la substance de l'homme et non pas un accident, comme 
le prétend Strigel. On en concluait : Doncl'hommeestune 
créature du diable et n'est pas capable d'être racheté. Cette 
conséquence tourna les amis de Flacius contre lui ; il fut 
obligé de fuir et mourut dans la misère [1575] (1). 

4° Controverse osiandriste. André Osiander renouvela l'o- 
pinion d'Agricola,etladéfenditdans la discussion qui servit 
d'ouverture à son professorat à Kœnigsberg [1549] ; il com- 
battit en même temps la doctrine de la justification de Lu- 
ther, prétendant que la sanctification constitue l'essence de 
la justification, et que le Christ opère la justice de l'homme, 
non selon sa nature humaine, mais selon sa nature divine. 
Son adversaire, Stancarus, soutint l'opinion tout à fait oppo- 
sée : On ne peut, disait-il, tirer la médiation du Christ que 
de sa nature humaine. Il se fit par là de nombreux ennemis; 
de vives altercations s'élevèrent parmi les professeurs, etle 
duc Albert reconnut qu'il avait donné des verges pour se 
fouetter lui-même, en créant l'université de Kœnigsberg. 

(1) Ritter, Vie et mort de Flacius. Francf. et Leipzig (1723) 1723, 



DANS LE SEIN T*tâ ÉGLISES LUTHÉRIENNE ET REFORMÉE. 1S5 

L'envie et la haine en divisèrent tous les membres, dont quel- 
ques-uns, comme partisans de Flacius, d'autres, excitéspar 
la vieille aristocratie du pays, se jetèrent dans l'opposition 
dirigée parMœrlin, prédicateur de Kœnigsberg. Bientôt tout 
le pays s'insurgea contre Osiander. On prétendit sérieuse- 
ment que, pendant que Mœrlin s'enivrait à table, le diable 
écrivait à sa place, à son bureau ; on ne pouvait expliquer 
autrement sa prodigieuse activité d'esprit et sa vie toute 
mondaine. A Mœrlin [f 1571] succéda le fanatique et versa- 
tile Hesshusius (1). La discussion s'était répandue par toute 
la Prusse avec une sauvage ardeur, et ne fut terminée 
qu'après l'oppression du parti osiandriste, dans le Corpus 
doctrinœ Prutenicum [1566]. 

5° Cryptocaltrinisme. On soupçonna, dès le principe, Mé- 
lanchthon, le rédacteur de la confession d'Augsbourg, de 
jouer un rôle équivoque en ce qui concerne l'Eucharistie. 
Cette duplicité ne resta pas longtemps cachée, et éclata 
surtout après l'Intérim de Leipzig. Il se forma, par rapport 
à la Cène, un parti de luthériens et un parti de philippistes, 
et Matthieu Flacius combattit aussi, de Magdebourg, la 
doctrine de Mélanchthon, dite de Yadiaphora, prétendant 
que les points donnés comme indifférents par ce docteur ne 
l'étaient nullement. Mélanchthon n'en pencha pas moins, 
à la fin de sa vie, vers la doctrine de Calvin sur la Cène, et 
se permit même de changer, sans en rien dire, le dixième 
article de la confession d'Augsbourg. Il y fut déterminé par 
les assertions de Brenz, qui rédigea, comme article de foi 
pour tout le "Wurtemberg, la doctrine de l'ubiquité du corps 
du Christ. Les rusés philippistes cherchaient, depuis la réu- 
nion de Torgau [1574], à se donner les apparences de l'or- 
thodoxie luthérienne, aux yeux de l'électeur de Saxe, Au- 
guste, auprès duquel ils étaient soutenus par son médecin 
de confiance, Peucer, gendre de Mélanchthon. Les plus fer- 
|| vents défenseurs de la doctrine luthérienne sur la Cène, 
IWigand et Hesshusius, furent chassés d'Iéna [1573]. Les 
J philippistes wittenbergeois crurent alors être tout-puissants 
i et parlèrent assez hautement du rejet de la doctrine luthé- 
rienne; mais ils excitèrent par là un soulèvement général 

• 
j (1) Cf. Wofg. Menzel, Hist. de l'Allem., ch. 419. 



180 g 340. — CONTROVERSES 

contre eux. On ordonna des prières publiques pour l'extir- 
pation de l'hérésie calviniste en Saxe ; on frappa une mé- 
daille en commémoration de la victoire du Christ sur le 
diable et la raison ; on laissa mourir un grand nombre de 
théologiens en prison ; d'autres, et parmi eux le médecin 
Peucer, y languirent longtemps (1). 

6° Formule et livre de concorde. Les protestants comprirent 
promptement que ces controverses animées, ces discussions 
ardentes, pouvaient compromettre même leur existence po- 
litique, et ils commencèrent à se montrer beaucoup moins 
rigoureux et moins opiniâtres sous le rapport dogmatique. 
Ce fut le chancelier de Tubingue, Andreœ, qui fit le premier 
pas pour une réunion publique des divers partis. L'électeur 
Auguste de Saxe, avec lequel il s'était mis en rapport, con- 
voqua les théologiens Martin Chemnitz et Chytrœus ; ils ré- 
digeaient alors, avec plusieurs autres, le Livre de Torgau, 
dont on tira un nouvel écrit symbolique, qui apparut dans 
le couvent de Bergen, le 28 mai 1577, sous le titre de For- 
mula concordiœ. Les principaux rédacteurs, Andreœ, Sel- 
neccer et Chemnitz, espéraient ainsi apaiser tous les partis; 
ils avaient habilement exposé et maintenu le système de 
Luther (2). Mais lorsque les calvinistes virent leurs opinions 
formellement rejetées, la formule de concorde devint une 
formule de discorde (Conc. discors) (3). Cependant elle fut ad- 
mise, souscrite par les États de Dresde [25 Juin 1580J, et 
obtint l'autorité d'un symbole, comme les anciens symboles 
œcuméniques, la confession primitive d'Augsbourg et son 
apologie, les articles de Smalkald et les catéchismes de 
Luther (Livre de concorde). Les philippistes, ayant ainsi 
éprouvé une défaite momentanée en Saxe, cherchèrent à 
profiter des changements politiques de 1586, gagnèrent à 

(1) Peuceri, Hist. carcerum et libération, divin., éd. Pezel. Tig. t 
1G05. Frimel, Witteberga a Calv. divexata et divinitus liberata, ou 
Récit de la manière dont le démon sacramentaire a pénétré en Saxe. 
Wittenb., 1646, in-4. Walch biblioth. théol. t. II, p. 588 et suiv. 

(2) Cette Formula concordiae dans Hase, Libri symb., p. 570-830. 
Conf. aussi dans les Prolegom. locus VII de Furmul. conc. ac Libro 
concordiœ, p. cxxxjv sq. 

(3; Hospiniani Conc. discors. Tig., 1608; Gen., 1678. Hutteri Conc. 
Concors. Vit., 1614, in-fol. Anton. Hist. des formules de Concorde. 
Leipzig, 1779, 2 vol. 



DANS LE SEIN DES EGLISES LUTHERIENNE ET REFORMEE. 187 

la doctrine de Calvin L'électeur Christian I er et son chance- 
lier Nicolas Crell, qui gouvernait le pays, et formèrent un 
plan d'union des calvinistes et des luthériens. On défendit 
• toute controverse dans les chaires, on mit les philippistes 
dans les charges les plus importantes, on publia une édition 
de la Bible avec des interpolations calvinistes; mais, après 
la mort de Christian [1591], le gouvernement de Frédéric- 
Guillaume 1 er de Saxe-Altenbourg rétablit le luthéranisme 
avec une grande sévérité, et les Articles de visite de Torgau 
exprimèrent énergiquement la haine du calvinisme [1592]. 
7° Controverse syncrétique (1), soulevée par George Calixt, 
professeur à Helrastœdt. Calixt fit comprendre que l'opinion 
des théologiens de Wittenberg sur l'ubiquité et la commu- 
nication des deux natures dans le Christ (Communicatio 
idiomatum), telle qu'elle était exposée dans la Formule de 
concorde, était une conception eutychienne. La confusion 
augmenta encore lorsque Calixt, dans son Epitome theol. 
[1619], passa sous silence presque tout ce que le parti re- 
prochait aux catholiques et aux calvinistes, et que même, 
dans son Epitome theol, moral. [1634], il dit, en parlant de 
Barth. Rihus, qui était rentré dans l'Église catholique : 
« Bien des points controversés entre les catholiques et les 
i protestants n'ont point de rapport au principe de la foi, et 
» l'on ne peut refuser l'espérance du salut éternel à de pieux 
» catholiques qui. aveuglés par les préjugés, la naissance ou 
» l'éducation, sont franchement dévoués à leur croyance. » 
Mosheim lui-même ne voulut point de cette concession, et 
Calixt trouva de nouveaux et d'ardents adversaires dans les 
théologiens saxons "Werner, Hulseman, Scherpf et Calov, 
lorsqu'ils apprirent sa manière de voir, durant la malheu- 
reuse conférence religieuse de Thorn. On ne pouvait, di- 
saient-ils, supporter un pareil amalgame de croyances (syn- 

(l) Le syncrétisme fut primitivement une association de partis 
politiques contre des ennemis extérieurs. Plutarque, dans son traité 
« de l'Amour fraternel, » en donne pour exemple l'union résolue 
par les Cretois, lors de leurs dissensions intestines, contre un en- 
nemi du dehors qui les menaçait d'un danger commun. Zwingle et 
Mélanchthon employèrent encore cette expression en bonne part; 
mais déjà elle est reprochée à ce dernier comme étant synonyme de 
fusion de doctrines religieuses, d'hypocrisie et de trahison, parFréd. 
Staphylus. Voyez A. Menzel, 1. cit., t. VIII, p. 125. 



188 § 340. — CONTROVERSES 

crétismë). Alors s'éleva la controverse syncrêtique, qui réveilla 
en même temps la discussion sur le péché originel, la justi- 
fication, les bonnes œuvres, l'Église, la Cène. Les adver- 
saires de Calixt effrayaient la chrétienté luthérienne, en ' 
accusant ce théologien de vouloir leur donner pour frères, 
non seulement les papistes et les calvinistes, mais encore les 
Sociniens et les Arminiens, les Turcs et les juifs. La mort 
de Calixt [4656] n'interrompit pas la guerre, que l'on conti- 
nua vivement contre son fils et toute l'université de Helm- 
stœdt (1). Les théologiens de "Wittenberg auraient bientôt 
imposé à l'Église luthérienne un nouveau livre symbolique 
(Consensus repetitus er.cl. lutheranœ)^ qui, par opposition 
aux vues modérées de Calixt, faisait des rigides opinions 
de l'école autant d'articles de foi, si la cour de Dresde ne 
les avait avertis qu'une pareille mesure ne pouvait se réa- 
liser sans le consentement du prince. 

8° Triomphe de la doctrine luthérienne. Les luthériens et les 
calvinistes d'Allemagne se trouvaient ainsi engagés dans 
une opposition vive et acharnée. La haine du bas peuple 
contre le calvinisme en arrêtait l'essor, et ce n'était guère 
que dans les hauts rangs de la société qu'il avait des parti- 
sans. Le sort et le triomphe des deux systèmes dépen<Jaient 
désormais de l'habileté et de la science de leurs défenseurs. 
Le calvinisme eut probablement triomphé, si le livre de 
Mélanchthon était resté plus longtemps en usage. Mais il 
parut alors une série d'ouvrages dogmatiques des théolo- 
giens renommés du temps, tels que Chemnitz (2), Gerhard (3) 
et Léonard Hutter (4), qui défendirent habilement et avec 
ardeur le luthéranisme, et lui valurent la victoire. 

(1) Henke, l'Université de Helmstedt dans le xvie siècle, ou George 
Calixt et son temps. Halle, 1833. Schmid, Hist. de la controv. syn- 
crét. au temps de George Calixt. Erlang., 1846. 

(2) Loci theol., ed. Polyc. Leyser. Francof., 1591, 3 vol. in-4; 
5 e édit. ; Vit., 1690. Il fut encore plus célèbre comme polémiste; sou 

• écrit le plus important est son Examen conc. Tridentini, qu'il com- 
posa à l'occasion d'une discussion avec les Jésuites. 

(3) Loci theol. quum pro astruenda, tum pro destruenda quo- 
rumvis contradicentium falsit. Jen., 1610-25, g., 4 vol. ; ed. Cotta. 
Tub., 1762-81, 20 vol. in-4. Indices adjec. Muller. 1788 sq., 2 vol. 
in-4; 2e éd., 1767 sq. 

(4) Leon Hutteri Compendium locor. theol. jussu et auctor. 
Christiani IL Vit. 1610. (Hase) Hutterus redivivus; edit. quarta. Lip- 
siae, 1839, pose le Compendium de Hutter comme base, et exnose 



DANS LE SEIN DES EGLISES LUTHERIENNE ET REFORMEE. 189 

B Parmi les réformés. 

Walch, Exposition historique et théologique des dissensions qui ont 
divisé les Églises en dehors du luthéranisme, 3 8 édition, léna, 
1733 et suiv., 5 vol. 

L'usage des synodes, introduit de bonne heure parmi les 
réformés par Zwingle et Calvin, trancha les discussions nées 
parmi eux d'une manière plus marquée que chez les luthé- 
riens. L'Eglise réformée se raffermit en Allemagne, lorsque 
le palatin Frédéric III se prononça pour elle [1559]. Les 
théologiens Ursinus et Olevianus rédigèrent, sur sa de- 
mande, le catéchisme de Heidelberg [1563], qui fut reconnu 
en Allemagne comme livre symbolique, et obtint une grande 
faveur, par les adoucissements qu'il apporta aux sombres 
doctrines de Calvin et par sa rédaction populaire (I). Le 
calvinisme, il est vrai, dut de nouveau céder le pas au lu- 
théranisme, aprèslamort de Frédéric, sous Louis VI [1576]; 
mais il reprit le dessus après le décès de ce prince [1583]. 
Plus tard, le landgrave Maurice de Hesse [1604] et l'élec- 
teur Jean-Sigismoud de Brandebourg [1614] embrassèrent 
également la réforme calviniste, moins par conviction, que 
par suite d'une alliance avec les Pays-Bas. La doctrine ré- 
formée s'était solidement établie dans ces dernières provin- 
ces, après l'armistice qu'elles avaient obtenu en 1609. Mais 
la guerre civile y fut suivie d'une guerre religieuse, pro- 
duite par la lutte entre les systèmes de Zwingle et de Cal- 
vin. Arminius, professeur à Leyde [depuis 1603], rejetait la 
prédestination absolue de Calvin comme inconciliable avec 
la sagesse et la bonté de Dieu, tandis que son collègue Go- 
mare la soutenait au contraire, et de là naquirent, au grand 
détriment de la nouvelle république, les communautés ar- 
minienne et calviniste. 

Après la mortd'Arminius,Episcopius embrassa son parti, 
qui présenta, sous le titre de Remontrance, une justification 
de ses opinions aux États Généraux de Hollande [1610], et 
fut puissamment défendu par le célèbre avocat Olden-Bar- 
neveldt et le syndic de Rotterdam, Hugo Grotius (2), dont 

ensuite le développement du dogme par les théologiens protestants. 

(1/ Voyez Augusti, Corpus librorum symbolicor., p. 535-77. 

(2) Luden, Hugo Grotius, d'après l'histoire et d'après ses écrits, 
Berlin, 1805. 

I» H. 



190 § 340. — CONTROVERSES 

l'influence valut au parti des Remontrants une loi de tolé- 
rance [1614]. 

Mais le stathouder Maurice d'Orange, aspirant au pouvoir 
absolu, chercha à gagner le parti des calvinistes, opprima les 
arminiens, fit exécuter Olden-Barneveldt, accusé de pa- 
pisme et de connivence avec les Espagnols, et condamnera 
une prison perpétuelle Hugo Grotius et d'autres arminiens. 
L'effervescence augmentant de plus en plus, les Etats Géné- 
raux convoquèrent le fameux synode de Dordrecht [no- 
vembre 1618 — mai 1619] (1), auquel se rendirent des théo- 
logiens de tous les pays, sauf la France. Le résultat ne 
pouvait être douteux, puisque le prince d'Orange avait ren- 
versé le parti républicain, et que les membres élus du 
synode étaient pour la plupart calvinistes ou favorables au 
calvinisme. Les remontrants avaient été condamnés dès avant 
le synode. Cependant, pour conserver une apparence de 
justice, on ne prononça le rejet de leur demande qu'à la 
cinquante-septième session, et on exposa dans quatre arti- 
cles la doctrine de Calvin sur la prédestination, dans toute 
sa rigueur, comme un immuable dogme de foi. Les théolo- 
giens réunis à Dordrecht en appelèrent à la promesse faite 
par le Christ d'être avec son Église jusqu'à la fin des siècles, 
quoique ces mêmes théologiens, avec tous les protestants, 
eussent prétendu et soutinssent encore que, durant mille 
ans, l'Église avait été plongée dans les plus grossières er- 
reurs. Episcopius et treize prédicateurs furent exilés, 
les assemblées de remontrants dispersées, deux cents 
prédicateurs de leur parti destitués ; quarante d'entre eux 
passèrent aux contre-remontrants, quelques-uns au catho- 
licisme ; les célèbres savants de Leyde, Gerh.-Jean Vossius, 
Gaspard Barlœus et Pierre Bertius, furent également desti- 
tués. Les conclusions du synode ne furent point adoptées 
par les Églises réformées d'Angleterre et de l'électorat de 
Brandebourg. A la mort de Maurice d'Orange [1623], le 

(l) Acta Synodi nation. Dordr. hab. Lugd. Bat., 1620, in-fol.; 
Han., 1620, in-4. Acta et scripta synodal. Dordracena remonstran- 
tium. Härder, 1620, in-4. Voyez aussi Augusli Corpus hbrorum sym- 
bolicor., p. 198-240; Halesii Hast. conc. Dordraceni, éd. Moshem. 
Hamb., 1824; Graf., Essai pour servir à l'histoire du synode de 
Dordrecht. Bâle, 1825. 



DANS LH SEIN DES ÉGLISES LUTHERIENNE ET REFORMEE. 19i 

sort des remontrants devint plus tolérable ; ils obtinrent 
même la liberté du culte [1636]. Episcopius défendit leurs 
opinions dans plusieurs traités dogmatiques (Institutiones 
theol.). Mais bientôt les remontrants eux-mêmes se divisè- 
rent; il y en eui qui adoptèrent les opinions sociniennes 
sur la Trinité, le péché originel, la grâce et la satisfac- 
tion. Les collégiants (1) ainsi nommés par suite de leurs 
réunions (collèges), tinrent, même après le synode de Dor- 
drecht, des assemblées privées où ils célébraient leur culte: 
ennemis de toute foi positive, ils prétendaient que le chré- 
tien ne peut pas prêter de serment, exercer de charge pu- 
blique, faire la guerre ; et, rejetant tout ministère sacerdo- 
tal, ils accordaient le droit de prêcher à quiconque se 
sentait inspiré. En Angleterre, s'éleva, après le synode de 
Dordrecht, la secte des lalitudinaires qui adoptèrent les 
principes les plus larges par rapport à la prédestination. 
Ces principes furent défendus par Jean Haies, qui avait as- 
sisté au synode, et, avant lui, par Ghillingworth [-f- 1644], 
qui avait singulièrement réduit les articles de foi calvinistes 
dans son livre de « la religion protestante, voie certaine du 
» salut.» C'est ainsi que la rigueur des principes de Calvin 
fut également abandonnée en France. Caméron [fl62o] 
déjà s'était prononcé dans le sens le plus mitigé, et son dis- 
ciple Amyrault, professeur à Saumur, avait pris publique- 
ment la défense de son maître, dans son livre Universalis- 
mus hypotheticus [depuis 1634]. Plus tard, Leblanc, 
professeur à Sedan [1675], prétendit, comme l'avait faiH 
Calixt parmi les protestants, que l'opposition entre les lu- 
thériens et les calvinistes était tout à fait insignifiante, et 
qu'on pouvait parfaitement s'entendre et s'unir, puisquo 
les différences ne portaient sur aucun point capital, 

i- 

(l) Rues, Situation actuelle des mennonites et des collégiants. 
Iéna, 1743. Fliedner, Voyage pour les collectes en Hollande. Essea, 
1831, t. I, p. 186 et suiv. 



192 § 341. — SECTES 



§34i. — Sectes parmi les protestants. 

Gieseler, Manuel de l'hist. ecclés., t. III, P. II, p. 48-114. Erbkam, 
Hist. des sectes prot. dans le siècle de la réforme. Hamb., 1848. 
Cf. Mhœler, Symbolique, liv. II, p. 461 et suiv., 5 e édit. 

Nous avons déjà parlé des anabaptistes de Wittenberg, 
des Pays-Bas et de la Westphalie (1). Après leur terrible 
défaite de Munster, ils se divisèrent en plusieurs branches. 
La plus remarquable fut celle des Mennonites (2) ou bap- 
tistes, fondée par un ancien prêtre catholique nommé 
Mennon Simonis [-J-1561J. Grâce à l'activité de son fonda- 
teur, le mennonisme se propagea en Westphalie, dans les 
Pays-Bas et jusqu'en Livonie. Mennon était parvenu à 
changer le fanatisme des anabaptistes en un silencieux re- 
cueillement. Il donna à ses adhérents une organisation par- 
ticulière, pour en former une société de saints, conforme 
à celle des premiers chrétiens. Ils rejetaient le baptême des 
enfants, toute plainte devant la justice humaine, le ser- 
ment, la guerre, le divorce, sauf dans le cas d'adultère. 
Mais, du vivant même de Mennon, ils se divisèrent déjà, 
au sujet de l'excommunication, en fins (Flamands) et 
grossiers (patriotes), et, par rapporta l'élection de la grâce, 
en calvinistes et en arminiens. Les deux partis s'excommu- 
nièrent réciproquement. Ceux qui passaient d'un parti 
dans l'autre étaient rebaptisés. 

Les schwenkfeldiens durent leur origine à Gaspard 
Schwenkfeld (3), né à Ossig en Silésie. Il avait, de bonne 
heure, attaqué divers points de la doctrine de Luther (-4), la 
marche de la réforme en général, disant qu'au lieu d'appeler 

(1) Voyez t. III, § 317. 

(2) Hunzinger, la Religion, l'Église et les écoles des mennonites. 
"Spire, 1831. • 

(3) Ses écrits et ses lettres sont dans Walch, Biblioth. théolog., 
î. II, p. 67 et suiv.; Courte Biographie de Schwenkfeld et ses adieux 
à la ville d'Ossig, 1697. Doctrines essentielles de Gasp. de Schwen- 
kfeld et de ses coreligionnaires. Breslau, 1776. Cf. A. Menzel, Nouv. 
Histoire des Allemands, t. I, p. 469-78. Dœllinger, Hist. de la Ré« 
forme, t. 1, p. 2^6 sq. 

(4) Il considérait comme erronés les points suivants: 1° La foi 



PARMI LES PROTESTANTS. 193 

à la vie intérieure, à la vraie piété, elle ne produisait clans 
les adhérents qu'une foi morte et un christianisme exté- 
rieur. Il avait spécialement attaqué Luther sur la justifica- 
tion et la Gène, et prétendit gagner ce dernier à sa ma- 
nière de voir, dans une entrevue à Wittenberg [1525], Il n'y 
réussit pas, n'en continua pas moins, à son retour, à ré- 
pandre ses idées de concert avec Valentin Krachwald, pré- 
dicateur de Liegnitz, gagna beaucoup de cœurs par sa sin- 
cère piété, et s'attira de rudes persécutions de la part du 
clergé luthérien. Obligé de fuir, il resta cependant en bonne 
intelligence avec plusieursprinces protestants, etsoutintune 
active controverse contre les théologiens, qui le désignèrent 
comme un archihérétique et un eutychien. Ses opinions se 
propagèrent surtout en Alsace et en Souabe [1528]. Le prin- 
cipal caractère de sa doctrine était le rejet de toute autorité 
extérieure, de toute forme déterminée, pour n'estimer et 
n'admettre que la vie intérieure, la piété du cœur. La foi des 
luthériens, disait-il, est tout extérieure, sans esprit de vie, 
sans croix et sans souffrance, sans mortification des passions, 
sans renoncement au monde : la foi qui justifie, ajou- 
tait-il, ne peut se reposer, elle agit toujours, elle opère par 
les œuvres extérieures, elle lutte contre toutes les mauvaises 
passions, elle modifie toute espèce de concupiscence. Il 
admettait dans l'Eucharistie une divinisation de la chair du 
Christ se donnante nous pour nourrir nos âmes (1), comme 
le pain matériel nourrit l'homme terrestre. Il avait aussi des 
vues particulières sur les rapports de la première et de la se- 
conde création. La première, imparfaite d'abord, n'aurait 
été accomplie que par la renaissance de toutes choses dans 
le Christ. Ainsi, l'image divine n'était qu'ébauchée en 
Adam, l'homme n'était alors que charnel, et ne correspon- 
dait point encore à l'idée divine. Mais, par la renaissance, 
le fils naturel, le fils de Marie, s'élève au rang de fils divin, 
de fils de Dieu même. Cette opinion dépendait de sa concep- 



seule justifie ; 2° l'homme n'a pas une volonté libre ; 3° l'homme ne 
peut observer les commandements de Dieu ; 4° ses œuvres ne sont 
rien ; 5" Jésus-Christ a satisfait pour nous, 

(1) Il interprétait les paroles de la consécration de cette manière: 
« Quod ipse panis fractus est corpori èsurienti, nempe cibus, hoc 
est corpus meum, cibus scilicet esurientium animarum. 



1Q4 § 341. — SECTES 

tion sur la chair du Christ. D'après Schwenkfeld, en effet, 
le Christ est fus de Dieu, non-seulement suivant sa nature 
divine, mais encore selon sa nature humaine, et ainsi il 
admet, en place de l'union hypostatique, une unité de 
substance dans le Christ, qui, par là même, détruit la réa- 
lité de son humanité (1). Ses écrits polémiques sont beau- 
coup plus logiques et plus dignes que ceux de ses adver- 
saires luthériens, comme sa vie fut beaucoup plus pure et 
plus vertueuse que la leur [ 7 1561 à Ulm ], 

Nous avons déjà fait mention de quelques adversaires de 
la Trinité. Les premiers réformateurs, conservant encore 
les anciens symboles comme un inviolable héritage, puni- 
rent de mort, avec une impitoyable résolution, les ennemis 
de la Trinité (2). Ainsi Campanus, qui niait le Saint-Esprit 
et avait des opinions ariennes sur le Fils de Dieu, mourut en 
prison à Clèves [ vers 1578]. Ses adhérents s'enfuirent en 
Pologne, rendez-vous de toutes les sectes, s'effacèrent d'a- 
bord sous la dénomination commune de dissidents, mais se 
constituèrent bientôt [1563] en une communauté, sous le 
nom d'Unitaires, et, grâce à la puissance de la noblesse po- 
lonaise, purent faire de Rakowleur centre de ralliement. Ils 
furent publiquement reconnus en Transylvanie, par l'in- 
termédiaire du Pi émontais Blandrata, médecin du prince; 
ils honoraient le Christ comme un homme spécialement 
aimé de Dieu, et regardaient l'adoration du Christ comme 
une idolâtrie. 

Cette tendance rationaliste s'exprima d'une manière plus 
nette encore dans la doctrine des deux Socin. Lélio Socin, 
d'une noble famille de Sienne, homme froid et sensé, mais 
superficiel, lut élevé au milieu des antitrinitaires italiens, se 
lia d'amitié avec les réformateurs, vécut quelque temps en 
Pologne [ dep. 1551], plus souvent en Suisse, et mourut à 
Zurich [1562], sans avoir professé publiquement ses opi- 
nions erronées. Mais son neveu et son héritier, Faust Socin 
[ f 1601 ], puisa ses idées dans les manuscrits que Lélio lui 
avait légués, les développa et donna aux unitaires de Polo- 
gne [ dep. 1579] une doctrine arrêtée et une constitution 

(1) Cf. Staudenmaier, Philosophie du christianisme, 1. 1, p. 711-714. 

(2) Voyez t. III, § 321. 



PARMI LES PROTESTANTS. 195- 

religieuse particulière. Ils prirent dès lors le nom de Soci- 
niens (I). Leurs principaux auteurs théologiens furent Lu- 
blinitzki, Moskorzowski, Wisowatzi, Przypkowski, Gaspar 
Schlichting, Jean-Louis Wolzogen (2) ; leur doctrine, qui 
devait être purement biblique et essentiellement ration- 
nelle, et qui, d'abord, avait conservé quelques parties sur- 
naturelles, et complètement exposée dans le catéchisme 
de Rakow," se résume dans les propositions suivantes : 
L'homme parvientà l'idée de Dieu et des choses divines, et 
à la distinction du bien et du mal, par l'instruction qui lui 
vient du dehors. La similitude de l'homme avec Dieu con- 
siste dans la domination qu'il doit exercer sur les animaux. 
D'après cela, on devait s'attendre, de la part des sociniens, 
à une soumission absolue aux témoignages de l'Écriture 
sainte, tandis qu'au contraire ils déclarent nettement que 
tout ce qui répugne à la raison ( à la raison des sociniens 
sans doute ) ne peut être considéré comme doctrine révélée ; 
L'Écriture est inspirée en ce sens que la Providence a 
veillé à ce que ces livres fussent écrits par clés hommes 
vertueux et honnêtes, ce qui ne les a pas empêchés de se 
tromper dans des choses peu importantes. Pour eux, le 
Père de Jésus-Christ est seul Dieu. Le Christ est un pur 
homme, engendré cependant surnaturellement par une 
vertu divine; cette origine miraculeuse le fait appeler 
Fils de Dieu. Avant d'entrer dans la vie publique, le 
Christ monta au ciel et reçut immédiatement de Dieu ce 
qu'il devait annoncer, en son nom, à l'I umanité. Après 
sa seconde ascension dans le ciel, il obtint, en récora- 
pense de son obéissance, la domination de l'univers; il doit, 
par conséquent, être honoré, comme homme-Dieu, ainsi 
que Dieu même. Il continue à opérer dans le ciel la rédemp- 
tion des hommes, en se présentant pour eux à Dieu. Cepen- 



(1) Sam.-Frèd. Lauterbach, Ariano-Socinianismus olim in Polonia,, 
ou Origine et extension du socinianisme arien en Pologne, avec des 
détails sur ses chefs les plus éminents. Francf. et Leipzig, 1725. 

(2) Bibliotheca fratrura Polon. Irenop. Amst., 1658, 8 vol. in- 
toi. Catech. Rakov. (1009), éd. Œder. Francf., 1739. Cf. Wissotcaî- 
zius, Religio rationalis, 1685. Amst., 1703. 



196 § 341. — SECTES PARMI LES PROTESTANTS. 

dantla réconciliation ne s'effectue point en ce qu'il satisfait 
pour eux, mais en ce que leurs péchés leur sont remis. Le 
Saint-Esprit est une vertu et une opération de Dieu. D'après 
leur anthropologie, Adam fut créé mortel en soi ; cependant, 
dételle manière que, s'il avait persévéré dans l'obéissance, 
ii ne serait pas mort. Le péché originel n'est qu'une erreur, 
introduite plus tard dans les opinions théologiques. La chute 
d'Adam devait s'arrêter, dans ses effets, à sa personne. Seu- 
lement ses successeurs devaient nécessairement mourir. 
L'homme s'efforce de devenir moral avec ses seules forces 
naturelles ; mais ces forces se perfectionnent et se complè- 
tent par le Christ, dont l'histoire nous montre les heureuses 
suites de la vertu dans sa personne. La justification est le fait 
d'un jugement de Dieu, par lequel il absout, dans sa grâce, 
du péché et de la peine, les hommes qui, par leur foi au 
Christ, ont fidèlement observé la loi morale. Dès lors, l'o- 
pération intérieure de la grâce étant niée, les sacrements ne 
sont plus que des cérémonies extérieures, le Baptême est un 
simple rite d'initiation à la communauté chrétienne, la Cène 
une pure commémoration de la mort du Christ. Les soci- 
niens qui, pendant longtemps ne rencontrèrent point d'ad- 
versaires en profitèrent pour répandre leur système ratio- 
naliste. Ils furent enfin vigoureusement entamés par les 
Jésuites, chassés de Rakow en 1638, et de Pologne en 
1658. 

Observation. Maintenant que nous connaissons l'origine 
et les principaux caractères du protestantisme, nous nous 
demandons naturellement quelle en est la valeur réelle, 
quels en sont les résultats. Le lecteur a déjà un grand nombre 
de données pour répondre à cette double question; mais il 
la trouvera traitée complètement et à des points de vue fort 
différents dans les ouvrages de Villers, de Robelot et de 
Kerz (§ 298). Dœllinger l'a surtout épuisée en se servant des 
aveux des protestants eux-mêmes. Le pointde départ, dans 
cette étude, est le rapport des nouvelles doctrines avec plu- 
sieurs anciennes hérésies. Ensuite en se plaçant au point 
de vue catholique, le protestantisme nous apparaîtra comme 
une hérésie; et au point de vue politique, depuis le traité de 
Westphalie, comme faisant équilibre à l'Église catholique. 



CHAPITRE IV. 



HISTOIRE DE L EGLISE CATHOLIQUE. 



§ 342. — Aperçu, 

L'Eglise catholique était profondément ébranlée. On 
songea enfin sérieusement à remédier aux coups qui 
l'avaient frappée. La foi avait été attaquée, défigurée de 
mille manières. Des populations entières étaient tombées 
dans Terreur. Il fallait donc tout d'abord rétablir dans leur 
véritable jour les dogmes défigurés, altérés, corrompus ; 
puis détruire des abus manifestes et rétablir l'ordre sur 
des bases nouvelles. 

Tout cela se fit, et l'Eglise catholique se montra grande 
et puissante, en proportion des dangers qui l'entou- 
raient. 

La foi fut raffermie, d'après l'antique usage, par un con- 
cile. 

Plus tard elle fut expliquée, justifiée par les magnifiques 
travaux d'une science aussi forte que profonde. 

Au dehors, la merveilleuse activité des Jésuites produisit 
les plus heureux effets. 

Au dedans, d'anciens et de nouveaux ordres religieux 
réveillèrent la vie spirituelle et lui donnèrent un puissant 
essor. 

Et les pertes que l'Église avait faites, dans tous ceux qui 
avaient passé au protestantisme, furent richement compen- 
sées par le fruit des héroïques travaux des missionnaires 



198 § 343. — LE CONCILE 

TA 

dans toutes les parties du monde. Tel est le rapide som- 
maire des faits que nous allons exposer dans ce cha- 
pitre. 

§ 343. — Le concile de Trente. 

Sarpi (P. Suave Pol.), Istoria dol Conc. di Trento. Lond., 1619, tra- 
duite en français et accompagnée de remarques historiques et 
dogmatiques, par te Courrayer. L'ouvrage de ce moine servite, 
malgré toute l'importance et l'esprit qui le caractérisent, est em- 
preint de fiel et de tendances éminemment hostiles à la hiérar- 
chie et se rapproche du protestantisme. Le jésuite, et plus tard 
cardinal Pallavicini, lui opposa un monument puisé aux sources 
les plus- authentiques, dans son Istoria del conc. di Trento. Rome, 
1652, 2 vol. in-fol.; lat. redd. Gioltino. Antv., 1673, 3 vol. in-fol. 
Cf. Brischar, Critique des dissidences que renferment les deux 
histoires du concile de Trente, par Sarpi et Pallavicini. Tub., 
1843. Salig, Hist. complète du concile de Trente, 1" part. Halle ; 
1741 et suiv., 3 vol. in-4. Le Plat, Monuments pour servir à l'Hist. 
du concile de Trente, 1781, 6 vol.; latine. Lovan., t78l sq ,7 vol. 
in-4. Gœschl, Expos, hist. du grand concile général de Trente. 
Ratisb., 1840. Wessenberg, les Grandes Assemblées ecclés. du xv e et 
du xvi' siècle, livr., 3 et 4. Cf. aussi « le Catholique. » 1841, livr. 
de mai et de décembre. Canones et décréta conc. Trid., 1567, in-4; 
ed. Jod. le Plat. Lov. 1779, in-4. Gallemart, dans plus. édit. Lips., 
1842, latine et germanise ed. Smets; Bielefeld, 1847, ed. Richter; 
Lips., 1832, cum déclarât, conc. Trid. interDretum et resolution, 
thesauri sacr. congreg. conc. Voyez aussi Philipps, Hist. ecclés., 
t. IV, p. 463. 



Depuis longtemps on sentait le besoin, on réclamait vive- 
ment la tenue d'un concile ; mais les papes hésitaient. Ils 
craignaient de voir se renouveler les scènes de Bâle. Des 
obstacles extérieurs venaient aussi s'y opposer, comme les 
guerres entre Charles-Quint et François I er , sous Clé- 
ment VII. Ces délais eurent ce résultat heureux qu'ils lais- 
sèrent aux passions le temps de se refroidir, aux réforma- 
teurs celui de se prononcer peu à peu d'une manière claire 
et nette, et par conséquent à l'Église le moyen de les réfu- 
ter d'une manière positive. 

Paul 111 [1534-1549], successeur de Clément, de la fa- 
mille des Farnèse, humaniste habile, prit des mesures 
sérieuses pour la convocation du concile. Ce qui prouve 
combien la réforme de l'Église lui tenait à cœur, c'est que. 



DE TRENTE. 199 

dès le commencement de son pontificat, il éleva au cardi- 
nalat des hommes d'une véritable piété, les chargea d'un 
projet de réforme et de la bulle de convocation du concile 
[mai 1537] (1). Il ne mérita d'autre reproche que d'avoir 
trop désiré conquérir des principautés pour ses parents, 
mais il l'expia durement. Il convoqua le concile à Mantoue; 
les protestants, invités à s'y rendre, refusèrent. Le concile 
fut transféré àVicence, sans obtenir plus de faveur. Enfin, 
après de longues hésitations, il fut ouvert à Trente, par les 
légats du pape, del Monte, Cervino et Pole, devant quatre 
archevêques, vingt évêques, cinq généraux d'ordres, et les 
députés de l'empereur et du roi des Romains [13 décem- 
bre 1545]. On fit d'abord, vu le petit nombre des Pères pré- 
sents, les préparatifs « du saint concile œcuménique, » et 
l'on s'occupa de la manière dont se tiendraient les sessions. 
On devait, d'après l'exemple de conciles antérieurs, avant 
tout faire élaborer les matières à traiter par des théolo- 
giens et des canonistes dans les congrégations préparatoires , 
les soumettre à une congrégation générale d'évêques, qui 
rédigerait le décret, résultat de la délibération, votée, non 
comme à Constance, par nation, mais par voix. Gomme on 
n'était pas d'accord sur la question de savoir si l'on traite- 
rait d'abord les affaires dogmatiques ou celles de disci- 
pline, on prit prudemment le moyen terme, en les discu- 
tant parallèlement, de sorte qu'à chaque session on rendît 
un double décret sur la doctrine et sur la discipline (de 
reformalione). Ce ne fut qu'àla quatrième session [8 avril 1546] 
qu'on entama à proprement parler l'œuvre importante pour 
laquelle on était réuni. On détermina d'abord, en vue de 
l'arbitraire avec lequel les protestants avaient adopte ou 
rejeté telles ou telles parties des Écritures, le canon de la 
Bible. On déclara, parmi les nombreuses traductions la- 
tines alors en usage, la Vulgate comme seule authentique, 
c'est-à-dire comme la meilleure, la seule parfaitement 
d'accord avec le texte original, en ce qui concerne la foi et 
la morale ; on indiqua les rapports de l'l\criture sainte 
avec la doctrine de l'Eglise, à travers tous les siècles (2). On 



(1). Ad dominici gregis curam, dans Uaynald. ad ami. 1536, n°35. 
(2) Ut nemo suœ prudentiœ innixus, in rebus jidei et morum sa- 



200 § 343. — LE CONCILE 

décréta aussi la manière dont les Livres saints devaient 
être publiés. La cinquième session traita du péché originel, 
dont la sainte Vierge Marie fut exceptée, et confirma les 
décrets de Sixte IV à cet égard. Le décret de réforme traite 
de la création d'une chaire d'exégèse sacrée et de littéra- 
ture et de la prédication de la parole de Dieu. * 

La sixième session [13 janvier 1547] donna, sur la jus- 
tification, un traité qui est un parfait modèle d'exposition 
doctrinale (1). Le décret de réforme ordonne la résidence 
du clergé et la visite des églises. La septième session passa 
logiquement à la doctrine des sacrements en général, du 
Baptême et de la Confirmation en particulier. Le décret de 
réforme défend la pluralité des bénéfices. Malheureuse- 
ment une divergence d'opinion entre l'empereur et le pape 
troubla la marche, jusqu'alors si paisible, du concile. 
L'empereur avait anéanti la ligue de Smalkalde par la ba- 
taille de Mühlberg. Le pape, craignant qu'il ne se servît 
contre l'Église de son autorité, renforcée par cette vic- 
toire, voulut rapprocher le concile de sa personne et le 
transférer à Bologne, avec d'autant plus de raison qu'il se 
répandait le bruit qu'une peste avait éclaté à Trente, et 
qu'en effet les médecins avaient déclaré en reconnaître 
les symptômes. La majorité des évêques se prononça, 
dans la huitième session [11 mars], pour le transfert, et se 
rendit à Bologne. Mais l'opposition de l'empereur et des 
évêques qui partageaient son avis empêchaient la conti- 
nuation des travaux, et, après deux sessions insignifiantes, 
on se sépara. Paul III était mort au milieu de ce diffé- 



cram scripturam ad suos sensos contorquens contra eum sensum 
quem tenuit et tenet saucta mater ecclesia., cujus est judicare de 
vero sensu et interpretatione scripturarum sacrarum, aut etiam 
contra unanimem consensum Patrum ipsam sacram scripturam m- 
terpretari audeat. Conf. Alzog. Explic. catholic. systematis de in- 
terprétât, litterar. sacrar. Monast., 1835. 

(1) On y définit, contrairement à Luther, la justification : trans- 
lata ab eo statu, in quo homo nascitur filius primi Adœ, in statum 
gratiœ et adoptionis filiorum Dei per secundum Adam Jesum Chris- 
tum. — Et le rapport de la foi avec la justification : fides est hu- 
manae salutis initium, fundamentum et radix omnis justijlcalionis, 
sine qua impossibile est placere Deo et ad filiorum ejus consortium 
-venire (sess. VI, cap. 8). 



DE TRENTE. 201 

rend (1). Jules III [del Monte) [1550-55], ayant juré, dans 
le conclave, de réunir de nouveau et immédiatement le 
concile, et l'empereur ayant manifesté sérieusement le 
même désir, le concile fut reporté à Trente. Mais le pape 
avait à soutenir une déplorable lutte contre Henri II, au 
sujet du duché de Parme, et le roi de France ne permit 
point aux évêquesdese rendre à Trente. Cependant on s'y 
prépara, dans les onzième et douzième sessions, à la reprise 
des travaux [depuis le 1 er mai 1551], et dès la treizième ses- 
sion le concile traita la grande question de l'Eucharistie, et 
définit qu'après la consécration le Christ est véritablement, 
réellement et substantiellement présent sous les espèces du 
pain et du vin, et qu'il est reçu, non pas seulement d'une 
manière spirituelle, mais d'une manière sacramentelle et 
réelle (2). Les discussions théologiques des Dominicains et 
des frères Mineurs sur la manière dont le Christ est pré- 
sent, â savoir si cette présence est l'effet d'une production 
ou d'une adduction, n'eurent pas d'influence sur la décision 
des Pères. Dans le décret de réforme, il fut question de l'a- 
mélioration du clergé, des droits des évêques et des papes. 
La quatorzième session s'étendit sur les sacrements de la 
Pénitsnce et de l'Extrême-Onction, le décret de réforme 
sur la conduite des prêtres, l'ordination, l'administration 
épiscopale. La quinzième [25 janvier 1552] publia un 
décret pour la prolongation de la session, parce que 
plusieurs princes et États protestants avaient manifesté 
l'intention d'envoyer leurs théologiens au concile (3). Après 
de vains efforts pour s'entendre, le concile fut malheureu- 
sement encore une fois suspendu dans la seizième session, 
parce que Maurice de Saxe avait tout à coup trahi l'em- 
pereur et occupait les défilés du Tyrol. Avant de se sé- 

(1) A. M. Quirini Imago opt. Pontif. expressa in gentis Pauli III. 
Brix., 1745, in-4. 

(2) Sess. XIII, can. I : « Si quis negaverit in sanctissimae Eucha 
ristiœ sacramento conüneri verc, realiter et subslanHaliter corpus et 
sanguinem, una cum anima et divinitate Domini nostri Jesu-Christi, 
ac proinde totum Christum, sed dixerit tantummodo esse in eo ut 
irt signo, vcl figura aut -virtute, anathema sit. » 

(S) Cf. l'écrit composé anparavant: Alberti Pighi Apologia indicti 
a Paulo III, Rom. Pontifice, concilii ad. lutheranse confœderationis 
rationesplerasque. Col., 1538. 



202 § 343. — LE CONCILB 

parer, on se promit mutuellement de reprendre le concile 
au bout de deux ans. Mais il s'en passa neuf, durant les- 
quels la paix religieuse d'Augsbourg fut conclue [1555]. 
Jules III et Marcel II (1) moururent, et Paul IV [1555-59] 
entra en démêlé avec l'empereur pour le royaume de Na- 
ples (2). Il eut d'abord la douleur de voir son autorité mé- 
connue, au moment de l'abdication de Charles-Quint et de 
l'élévation de son frère Ferdinand, et le couronnement des 
empereurs, dès ce jour, n'eut pas lieu à Rome. La sévérité 
de Paul IV dans les mesures qu'il prit, pour l'amélioration 
des mœurs, contre ses parents et le peuple, dans ses États 
de l'Eglise, excita même une sédition contre lui. 

Pie IV [1559-65] confirma l'élection de Ferdinand I er à 
l'Empire et convoqua de nouveau le concile [2 juillet 1560] ; 
malgré les protestants, qui désiraient une ville plus rap- 
prochée de l'Allemagne, il fut maintenu à Trente. Le légat 
du pape, Hercule de Gonzague, accompagné de plusieurs 
cardinaux, parmi lesquels Stanislas Hosius, évêque de 
Viarmie, devait le présider. Les cent douze Pères alors 
présents reprirent les discussions préparatoires de la dix- 
septième à la vingtième session, et dans la vingt et unième 
ils publièrent l'important décret sur la communion sous 
les deux espèces et la communion des enfants. Quant au 
premier point, le concile renouvela les décisions de celui 
de Baie ; la réception sous une espèce suffit, et l'Église, 
était-il dit, a le pouvoir de faire, suivant les temps et les 
circonstances, des changements dans la dispensation des 
sacrements, sans changer leur essence ; quant à la commu- 
nion des enfants, elle n'est pas nécessaire. Le décret de 
réforme revenait encore sur diverses obligations de la charge 
épiscopale. La vingt-deuxième session s'occupa du saint 
sacrifice de la messe. Les décisions du concile sur ce 
dogme sont aussi sublimes que le sujet lui-même, et le ca- 
tholique trouve autant de consolation et de certitude, en 
les méditant, qu'il éprouve de douleur en suivant les indi- 
gnes discussions des protestants sur cette auguste matière. 

(1) P. Polidori de Vita Marcelli II commentai'. Romee, 1744, in-4. 

(2) A. Carraccioli, Collect, hist. de vita Pauli IV. Col., loi 2, in-4; 
F. Magii Disquisitio de Pauli IV inculpata vita. Neap., 1672. in-fol. 
Bromata, Storia di Paolo IV. Roma. 1 , 1748, 2 vol. in-i. 



DE TRENTE. 203 

Le concile exprima le vœu qu'à chaque messe tous les as- 
sistants communiassent ; mais il autorisa en même temps 
les messes privées. Quant à l'usage du calice pour les laï- 
ques, le concile, après de longues discussions, en laissa la 
décision au jugement du pape. Qoiqu'on craignît générale- 
ment que le pape n'adhérât point à cette décision, il l'adopta 
sur les instances du cardinal Charles Borromée. Pie IV au- 
torisa, par un bref d'une tendre piété à plusieurs évêques 
d'Allemagne, le pouvoir provisoire de distribuer la commu- 
nion sous les deux espèces à des laïques (1). Le décret de 
réforme insiste sur la vie et les mœurs des prêtres, la dis- 
tribution des bénéfices à des sujets dignes et capables, et 
l'administration régulière des biens de l'Église. La question 
de l'institution divine de l'épiscopat souleva de chaudes 
altercations dans la congrégation préparatoire de la vingt- 
troisième session : la controverse élevée antérieurement à 
ce sujet (2) se ranima avec une grande vivacité entre les 
évêques espagnols, italiens et ceux de France, qui venaient 
d'arriver. Les Italiens soutenaient avec beaucoup de pas- 
sion les principes du système papal, d'après lequel la mis- 
sion et la puissance des évêques ne découleraient que de 
l'autorité du pape; mais ils ne purent l'emporter. Enfin, le 
concile décréta, après de longs délais, que le sacerdoce est 
d'institution divine dans l'Église, que l'Ordre est un sacre- 
ment qui imprime un caractère ineffaçable, et il détermina 
en même temps les degrés de la hiérarchie. Le décret de 
réforme ordonna l'érection des séminaires, traita de l'édu- 
cation du clergé et des intervalles nécessaires dans les or- 
dinations. La vingt-quatrième session [11 novembre 156^ J 
traita dogmatiquement du Mariage. On eut égard, sur la 
demande de l'envoyé de Venise, à la situation des Grecs 
unis, et la solution qui exprimait l'indissolubilité absolue 
du mariage fut modifiée en ces termes, par le septième 
canon : « Quiconque accuse l'Église d'erreur quand, s'ap- 
» puyant sur l'autorité de l'Évangile et de la doctrine apos- 
» tolique, elle ne dissout par le mariage, même en cas d'a- 

(1) Cf. Pallavicini Hist. conc. Tïid., lib. XXIV, ad fin; Dieringer 
Charles Borromée. Col., 18-1C, p. 172 ; Bwhholz, Hist. de Ferd. 
t. VIII, p. 660. 

(2) Voyez t. II, § 272. 



204 § 343. — LE CONCILE 

» dultère, qu'il soit anathème. » Cette déclaration était 
nécessaire contre les réformateurs qui avaient accusé l'Église 
d'erreur en ce point. Il fut déclaré aussi que l'Église seule 
a le pouvoir de déterminer les empêchements dirimants du 
mariage, et le mariage contracté par le propre pasteur, en 
présence de deux témoins, fut seul reconnu valide. Le dé- 
cret de réforme engageait expressément le pape à élire dé- 
sormais des cardinaux de toutes les nations de la chrétienté, 
et ordonnait la tenue annuelle des synodes diocésains, et 
celle des conciles provinciaux, tous les trois ans, détermi- 
nait le mode d'administration des diocèses, le siège vacant, 
et rappelait encore une fois les qualités nécessaires à celui 
qui doit être élevé à une dignité ecclésiastique ou jouir d'un 
bénéfice. 

On désirait généralement voir la fin du concile, que la 
maladie de plus en plus grave du pape faisait souhaiter da- 
vantage encore aux membres les plus prudents de l'assem- 
blée. Aussi fut-il terminé avec la vingt-cinquième session 
[3-4 décembre 1563], dont les décrets portèrent sur le pur- 
gatoire, le culte des saints, des images, des reliques et les 
indulgences. Le décret de réforme insiste sur la réforme 
des couvents, traite de la tenue à la fois digne et modeste 
des maisons cardinalistes et épiscopales, punit le concubi- 
nage, etc. En même temps, il ordonna que les travaux de 
la congrégation qui s'était déjà occupée de la rédaction 
d'un catéchisme, d'un missel, d'un bréviaire et d'un index 
des livres défendus, seraient achevés et publiés par les soins 
du souverain pontife. Les princes furent invités, au nom de 
Dieu, à tenir la main à l'adoption et à l'exécution des dé- 
crets du concile, et à donner les premiers l'exemple d'une 
fidèle observation. Les deux cent cinquante-cinq Pères pré- 
sents, dont quatre légats, deux autres cardinaux, vingt-cinq 
archevêques, cent soixante-huit évêques, sept abbés, sept 
généraux d'ordre et trente-neuf procureurs, qui seuls n'eu- 
rent pas voix délibérative et ne signèrent pas, souscrivirent, 
tous, les décrets et décisions du concile en ajoutant : $ub- 
scripsi deßniendo (1). 

Pie IV confirma les décrets du concile, fit rédiger la Pro- 

(i)Cf. là-dessus Pallavicini, 1. cit., lib. XXIV, c, 8, n° 13 sq. 



DE TRENTE. 205 

fessio fidei ÎHdentina comme une loi obligatoire pour tous 
ceux qui reçoivent une charge ecclésiastique ou une dignité 
académique (1), et, dans la suite, sous Sixte-Quint, on in- 

(2) Nous la donnons ici tout entière, parce qu'on y trouve la doc- 
trine opposée aux nouveaux principes des protestants modernes : 
« Ego N. firma fide credo et profiteor omnia et singula quae conti- 
nentur in symbolo fidei quo sancta Romana Ecclesia utitur, vide- 
licet: Credo in unum Deum, Pâtre m omnipotentem, factorem cœli 
et terrae, visibilium omnium et invisibilium. Et in unum Dominum 
Jesum Christum, Filium Dei unigenitum et ex Pâtre natum ante 
omnia seecula : Deum de Deo, lumen de lumine, Deum verum de Deo 
vero : genitum , non factum, consubstantialem Patri, per quem 
omnia facta sunt; qui propter nos homines et propter nostram 
salutem descendit de cœlis. Et incarnatus est de Spiritu sancto, 
ex Maria Virgine, et homo factus est. Crucifixus etiam pro nobis 
sub Pontio Pilato, passus et sepultus est. Et resurrexit tertia die, 
se'cundum Scripturas, et ascendit in cœlum, sedet ad dexteram 
Patris; et iterum venturus est cum gloria judicare vivos et rnor- 
tuos; cujus regni non erit finis. Et in Spiritum sanctum Dominum 
et vivificantem, qui ex Pâtre Filioque procedit, qui cum Pâtre et 
Filio simul adoraturet conglorificatur, qui locutus est per prophetas. 
Et unam, sanctam, catholicam et apostolicam Ecclesiam. Confiteor 
unum Baptisma in remissionem peccatorum, et exspecto resurrec- 
tionem et vitam venturi sœculi. Amen. 

» Apostolicas et ecclesiasticas Iraditiones reliquasque ejusdem Ec- 
clesia? observationes et constitutiones firmissimè admitto et amplec- 
tor. Item sacram Scripturam, juxta eum sensum quem tenet sancta 
mater Ecclesia, cujus est judicare de vero sensu et interpretatione 
sacrarum Scripturarum, admitto, nec ea unquam nisi juxta unani- 
mem consensum Patrum accipiam et interpretabor. Profiteor quoque 
Septem esse vere et proprie Sacramenta novse legis a Jesu Christo, 
Domino nostro, instituta atque ad salutem humani generis, licet 
non omnia singulis necessaria, scilicet Baptismum, Confirmationem, 
Eucharistiam, Pœnitentiam, Extremam Unctionem, Ordinem et 
Matrimonium; illaque gratiam conferre, et ex his Baptismum, Con- 
firmationem et Ordinem sine sacrilegio reiterari non posse. Rc- 
ceptos quoque et approbatos Ecclesia; catholicae ritus in supradic- 
torum omnium Sacramentorum solemni administratione recipio et. 
admitto. Omnia et. singula quœ de peccato originali et de justifica- 
lltione in sacrosancta Tridentina synodo definita et declarata fuerunt 
■Umplector et recipio. Profiteor pariter in missa offerri Deo verum, 
.(proprium et propitiatorium sacrificium pro vivis et defunctis, atque 
in sanctissimo Eucharistie sacramento esse vere, realiter et sub- 
stantialiter corpus et sanguinem un a cum anima et divinitate Do- 
mini nostri Jesu Christi, fierique conversionem totius substantia: 
panis in corpus et totius substantia; vini in sanguinem, quam con- 
versionem catholica Ecclesia transsubstantiationem appellat. Fateor 
etiam sub altera tantum specie totum alque integrum Christum ve- 
lu « 



206 § 343. — LE CONCILE DE TRENTE. 

stitua une congrégation chargée d'interpréter les déci- 
sions du concile de Trente [1588, interprètes concilii Triden- 
tini\ . 

Pour peu que Ton examine les sessions de ce célèbre 
concile, on acquiert la conviction que jamais synode ne 
développa et ne définit avec autant de prudence plus de 
matières et de plus importantes. Les extrêmes s'y ren- 
contrèrent sur un terrain commun, se limitèrent les uns les 
autres, et il en résulta l'équilibre nécessaire à la véritable 
catholicité. Les évêques et les théologiens espagnols se 
firent remarquer par la sagesse avec laquelle ils parvinrent 
à concilier les oppositions de la théologie spéculative et de 
la théologie purement historique. Nulle assemblée ne réu- 
nit jamais plus de cardinaux, d'évêques et de théologiens 
distingués par leur piété sincère et leur science pro- 
fonde (1). Quel zèle sérieux pour une réforme véritable, 



rumcjue Sacramentum sumi. Constanter teneo purgatorium esse, 
animasque ibi detentas fidelium suffragiis juvari. Si militer et 
sanctos, una cum Christo régnantes, venerandos atqne invocandos 
esse, eosque orationes Deo pro nobis offerre, atqne eorum reliquias 
esse venerandas. Firmissime assero imagines Christi ac deiparae 
semper Virginis, necon aliorum sanctorum habendas et retinendas 
esse, atque eis debitum honorem ac venerationem impertiendam. 
Indu Ige ntiarum etiam potestatem a Christo in Ecclesia relictam 
fuisse, illarumque usum christiano populo maxime salutarem esse 
affirmo. Sanctam catholicam et apostolicam Romanam Ecclesiam 
omnium ecclesiarum matrem et magistram agnosco ; Romanoque 
Pontifia, beati Peiri, apostolorum principis, successori, ac Jesu 
Christi vicario, veram obedientiam spondeo ac juro. Cetera item 
omnia a sacris canonibus et œcumenicis conciliis, ac prœcipue a sa- 
crosancta Tridentina synodo tradita, definita et declarata, indubi- 
tanter recipio atque prolîteor, simulque contraria omnia atque 
haereses quascumque ab Ecclesia damnatas, et rejactas et anathe- 
matizatas, ego pariter damno, rejicio et anathematizo. Hanc ve- 
ram catholicam fidem, extra quam nemo salvus esse potest, quam 
in praesenti sponte profiteor et veraciter teneo, eamdem integram et 
inviolatam usque ad extremum vita? spiritum constantissime, Deo 
adjuvante, retinere et confiteri, atque a meis subditis, vel i 1 1 1 - 
quorum cura ad me in munere meo spectabit, teneri, doceri et 
prffidicari, et, quantum in me erit, curaturum. Ego idem N. spon- 
deo, voveo ac juro. Sic me Deus adjuvet et hœc saocta Dci 
Evangelia. 

(1) Le Vénitien Jérôme Ragosini, évêque de Nazianze in partibus 
et coadjuteur de Famagosta, n'exagère pas lorsque, clan: '■■ dise r:s 



§ 314. — LES AUTRES PAPES DE CETTE ÉPOQUE. 207 

dans les décrets de réformation ! Quels changements heu- 
reux, quels progrès dans l'Église, si tous ces décrets avaient 
été fidèlement observés, comme le désiraient ces vertueux 
représentants de la catholicité ! 

Les décrets du concile (1), confirmés par la bulle du G jan- 
vier 1564, furent reçus d'abord à Venise, dans les princi- 
paux États de l'Italie, en Portugal et en Pologne, sans 
restriction ; Philippe II les fit promulguer en Espagne, à 
Naples et dans les Pays-Bas, «sans préjudice de tous droits 
royaux. » La promulgation s'en fit en général dans les sy- 
nodes provinciaux tenus à ce sujet(l564), et qui prirent en 
même temps les mesures nécessaires à leur exécution. En 
France, les décrets dogmatiques furent reçus sans restric- 
tion ; les décrets de discipline ne furent admis que peu à 
peu, malgré la sollicitude des papes et des évêques ; l'oppo- 
sition porta principalement sur les décrets concernant : les 
amendes et les peines d'emprisonnement, laissées au pou- 
voir de l'autorité ecclésiastique ; le duel, le concubinage, 
l'adultère; le jugement des évêques par le pape seul ; le 
consentement des parents reconnu nécessaire en France au 
mariage, et non exigé par le concile, etc., etc. 

§ 344. — Les autres papes de cette époque 

Onufrio, Piatina restitutus cum additione a Sixto IV. — Pius IV. 
Ven., 1562, in-4. Raynald. Annal. A. du Chesne, Histoire des 
Papes. Paris, 1646, in-fol. ; contin. (jusqu'à Paul V) par Fr. du 
Chesne. Paris, 1658, 2 vol. in-fol. 

Pie IV avait laissé un précieux héritage en élevant au car- 
dinalat son neveu, Charles Borromée, que l'Église canonisa 
plus tard (2). Il eut pour successeur le Dominicain Pie V 



de clôture, il s'exprime ainsi en parlant des membres du concile: 
« Ex omnium populorum ac nationum, in quibus catholicae reli- 
gionis veritas aguoscitur, non solum Patres, sed et oratores habui- 
mus. At quos viros? Si doctrinam spectemus, eruditissimos; — si 
usum, peritissimos; — si ingénia, perspicacissimos; — si pietatena 
religiosissimos ; — si vitam, innoccntissimos. » 

(1) Cf. là-dessus Pallavicini 1. cit., lib. XXIV, c. 14 sq. 

(2) Leonardi Oratio de laudibus Pii IV. Pad., 1565. 



208 § 344. — LES AUTRES PAPES 

[1565-72], dont la piété, le zèle et l'active surveillance re- 
conquirent bientôt au Saint-Siège son ancienne considéra- 
tion (1), et qui ne se lassa pas dans ses efforts pour intro- 
duire partout, de concert avec Charles Borromée, les 
principes du concile de Trente. La chrétienté lui doit en 
grande partie la victoire de Lépante, que remporta sur les 
Turcs [1571] la flotte réunie par la sollicitude de ce pape. 
Pie V ordonna, dans son pieux zèle, que, désormais, la bulle 
in Cœna Domini (2) serait lue le jeudi saint, non seulement 
à Rome, mais dans tous les pays chrétiens. Cette bulle qui 
était l'œuvre de plusieurs papes du XIV e et surtout du 
XV e siècle, condamne et anathématise les hérétiques, les 
brigands et les pirates, ceux qui enlèvent aux prélats leur 
légitime juridiction, qui chargent l'Église d'impôts sans 
l'autorisation du pape, poursuivent les ecclésiastiques au 
criminel, fournissent des armes aux Sarrazins et aux enne- 
mis du Christianisme, font violence aux pèlerins, s'emparent 
des provinces qui appartiennent aux papes. Plus tard on y 
ajouta l'anathème contre les protestants. La bulle prétend 
maintenir pour tous les temps, l'action et l'influence de 
l'Église, telle qu'elle s'exerçait au moyen âge. La plupart 
des princes, des évêques même, s'opposèrent vigoureuse- 
ment à la publication de cette bulle dans leurs États. Le 
pape, en exagérant ses exigences, avait été entraîné par 
ses saintes intentions ; mais il aigrit les esprits, sans at- 
teindre son but. C'est pourquoi à dater de Clément XIV 
[1770], on cessa de promulguer la bulle à laquelle Ur- 
bain VIII [1627] avait mis la dernière main. Du reste Pie V, 
loin d'avoir de l'orgueil et de l'ambition, allait soigner de 
ses propres mains les pauvres et les malades dans les hô- 
pitaux, et la postérité a su reconnaître son mérite et sa 
vertu, en applaudissant à sa béatification par Clément X 
[1672] et à sa canonisation par Clément XI. 

(1) Calena, Vita del P. Pio V. Romae, 1586, in-4. GabuUi, de Vita 
Pii V. Rom.fi 1605, in-fol. (Bolland. Acta SS. mens, maii, t. I, p. 
616.) Maffei, Vita di S. Pio. Roma, 1712, in-4. Bzovii, Pius V. 
Romae, 1672, iii-f. Gluapponi, Acta canonisationis Pii. Romae 1720. 
De Falloux, Histoire de saint Pie V. Paris, 1844. 

(2) V. in Magno Bullario, t. II, p. 189, pourquoi cette bulle est 
intitulée in Cœna, tandis qu'elle commence par ces mots : Pastorali? 
rom. pontif. vigilantia. 



DE CETTE ÉPOQUE. 200 

Grégoire XIII (Hugues Buoncompagno) [4572-85] suc- 
céda au pape Pie V. Profondément versé dans la science 
du droit, il donna des preuves de ses connaissances dans 
la nouvelle publication du droit canon et dans les amélio- 
rations qu'il fit au calendrier Julien [depuis 1582], d'après 
lequel, à cette époque, l'année civile était en retard de 
dix jours sur l'année solaire. Grégoire aimait les arts et la 
magnificence, non par orgueil, mais par intérêt pour son 
peuple et l'Église. C'est ainsi qu'il fonda six collèges à 
Rome pour les catholiques irlandais, allemands (1), pour 
les Juifs, les Grecs, les Maronites, pour la jeunesse ro- 
maine ; qu'il institua la nonciature (2) et embellit Rome de 
plusieurs édifices remarquables. 

Sixte V [1585-90], successeur de Grégoire XIII, après 
avoir gardé les troupeaux dans son enfance (3), entra chez 
les Franciscains, s'éleva par son talent jusqu'au cadinalat 
[1576], et sut dissimuler avec une rare énergie les dons 
merveilleux qu'il avait reçus pour le commandement. Son 
caractère ferme, sévère et résolu, en fit un pape tel qu'il le 
fallait à cette époque, en face de la perfide politique des 
princes protestants. Il sut, avec une grande adresse et un 
tact sûr, profiter des circonstances pour porter les princes 
catholiques à s'unir au Saint-Siège. Il purgea avec une 
inflexible fermeté l'état ecclésiastique desbrigands qui l'in- 
festaient, soutint les pauvres, réveilla l'activité et l'indus- 
trie de son peuple. Il voulut glorifier et perpétuer la mé- 
moire de son pontificat, et, dans ce noble but, il renforça 
les règles concernant le collège des cardinaux, pour dé- 
truire les abus du népotisme ; il enrichit la Bibliothèque 
vaticane, arracha les magnifiques œuvres de l'art antique 
aux ruines qui les couvraient, ordonna une nouvelle édi- 
tion des Septante et la correction de la Vulgate promis 

(1) Cordara, Hist. collegii Germanici et Hungarici. Rom., 770, IVe 
p. 53 sq. 

(2) Ciappi. Comp. Delle attioni e santa vita di Greg. XIII. Roma 

(1591), 1596, in-4. 

(3) Robardi, Sixti V gesta quinquennalia. Romae, 1590, in-4 Leti k 
Vita di Sisto V. Losanna, 1669, 2 vol., puis 3 vol. ; en franc. Paris, 
1702, 2 vol. Tempesti, Storia délia vita e geste di Sisto V. Roma' 
1755, 2 vol. Cf. Ranke, les Papes, t. III, p. 317 et suiv. Voy. surtout 
les Feudles hist. et polit., t. IX, p. 235-48; »93-316. 

12. 



210 § 344. — LES AUTRES PAPES 

à Trente, réorganisa l'administration publique en insti- 
tuant quinze congrégations chargées de toutes les affaires 
[1588], releva le grand obélisque que Galigula avait fait 
amener d'Egypte en Italie, amena d'abondantes eaux par 
les superbes aqueducs du mont Quirinal, et laissa à ses 
successeurs un trésor où ils trouvèrent, dans les besoins 
les plus divers, de précieuses ressources. 

Les papes suivants, Urbain VII, Grégoire XIV et Inno- 
cent IX, ne firent que paraître : Clément VIII eut un règne 
plus long et plus important [1592-1605]. Il eut le bonheur 
de réconcilier Henri IV avec l'Église, la France avec l'Es 
pagne par ia paix de Vervins. Il hérita, comme d'un fief 
retournant au Saint-Siège, du duché de Ferrare, par l'ex- 
tinction de la maison d'Esté ; encouragea puissammeut la 
science et la vertu, en élevant à la pourpre romaine Baro- 
nius, Tolet, Beîlarminj d'Ossat et du Perron; fit soigneu- 
sement revoir et perfectionner la publication de la Vulgate 
[1572], trop précipitée sous Sixte V, et qui, depuis lors, n'a 
plus été changée ; commença la révision du Bréviaire, et 
institua enfin la fameuse congrégation de Auxiliis au sujet 
de la controverse des molinistes. 

Le pieux et savant cardinal Baronius eût succédé à Cle- 
ment, sans les intrigues delà faction espagnole dans le con- 
clave, qui porta les voix sur le cardinal de Florence, 
Alexandre Octavianus, couronné sous le nom de Léon XL 
Les espérances attachées à ce grand personnage s'éva- 
nouirent avec sa vie, au bout de vingt sept jours de règne. 

On élut Paul V [1605-21], qui avait montré beaucoup de 
sagesse et de talent pour les affaires durant l'ambassade 
d'Espagne, que lui avait confiée Clément VIII. Son diffé- 
rend avec la république de Venise est célèbre. Venise avait 
défendu de bâtir des églises, des couvents et des hôpitaux 
sans son autorisation, de léguer à des ecclésiastiques des 
biens immeubles, et avait livré des membres du clergé aux 
tribunaux séculiers. Le pape protesta contre ces mesures, 
et, le sénat n'ayant point eu égard à sa protestation, Paul 
prononça, avec l'assentiment des cardinaux, une sentence 
d'excommunication contre la république [17 avril 1606]. Le 
sénat accepta la lutte, déclara l'excommunication injuste, 
défendit, sous les peines les plus rigoureuses, la publica- 



DK CETTE EPOQUE. 211 

tion du bref, et tâcha d'obtenir la continuation du culte 
divin. Le clergé régulier, les Capucins, les Théatins et les 
Jésuites quittèrent le pays, se soumettant à la voix du suc- 
cesseur de saint Pierre. Le clergé séculier continua les 
exercices du culte. A côté de la lutte matérielle s'en éleva 
une spirituelle. Le servite Paul Sarpi combattit, à sa façon, 
pour les droits de la République, et chercha à rassurer le 
peuple désespéré, en prétendant lui donner le sentiment 
de ses droits. Ses adversaires, parmi lesquels se rangèrent 
Baronius et Bellarmin, défendirent la cause du pape. 
Henri IV parvint à accommoder le différend ; les Capucins et 
les Théatins émigrés purent rentrer dans les États de 
Venise ; les Jésuites (1) restèrent exclus. Depuis lors les 
papes se retirèrent de plus en plus de la sphère purement 
politique. 

Grégoire XV [1621-23], parvenu de degré en degré à la 
dignité pontificale, fit naître par là même de grandes espé- 
rances. C'est lui qui donna aux élections papales la forme 
qu'elles ont conservée, et d'après laquelle les cardinaux 
gardent leur vote secret; l'élection se fait par scrutin, ac- 
cessit, compromis par acclamation ou quasi-inspiration (2). 
Grégoire obtint pour la Bibliothèque vaticane une partie 
des livres, et surtout des manuscrits de la bibliothèque 
des électeurs palatins (3), après la prise de Heidelberg par 
les troupes impériales [1622]. Il fut choisi comme arbitre 
entre l'Autriche et l'Espagne, au sujet de la Valteline dans 
les Grisons ; enfin, il érigea la congrégation de la Propa- 
gande (congregatio de propaganda fide), qui donna un nou- 
veau courage et un nouvel élan aux missions en général, et 



(1) Coupd'œil sur la situation de Venise au commencement do 
XVIIe siècle Feuilles hist. et polit., t. XI, p. 129 et suiv.; 

(2) Ingolt, Caeremoniale ritus élection. Rom. Pontif. Romae, 1621. 
Lunadoro, Relazione délia corte di Roma. 5" édit., 1824, 2 vol. in- 12. 
De cet écrit et du Conclave romain,' par Hœberlin, en est sorti un 
autre: L'élection papale, ou Description et tableau des cérémonies et 
solennités usitées pour la vacance et la réinstallation du siège 
papal; accompagné d'une table chronologique des papes romaine 
(très-fautive), Augsb., 1820. Cf. Staudenmaier, Hist. des élections 
épiscopaies, p. 424-44. 

(3) A. Thsiner, Don de la Bible de Heidelb. par Maxiniilien l« au 
pape Grégoire XV. Munich, 1844,. 



212 § 345. — LA PAPAUTÉ. 

qui devait, en même temps, travailler à la réconciliation 
des schismatiques. 

urbain VIII (Barberini) [1623-44], homme d'État, sa- 
vant distingué, poëte de talent, fut l'auteur d'un recueil de 
poésies latines, dont les hymnes et les odes sont placées 
parmi les meilleures productions des temps modernes; in- 
troduisit dans toute l'Église une nouvelle édition corrigée 
et améliorée du Bréviaire [1643]; ajouta à la congréga- 
tion de la Propagande un collège {collegium urbanum); 
incorpora aux États de l'Église le duché d'Urbin, après la 
mort du dernier duc de la maison de la Rovère, François- 
Marie II [1626]. On lui reprocha d'avoir trop pensé à l'é- 
lévation et à la puissance des siens, pour augmenter l'é- 
clat que son élection avait répandu sur sa maison, et d'être 
devenu ainsi l'auteur des persécutions qui frappèrent sa 
famille sous son successeur Innocent X, (Pamphili) 
[1644-55]. 

Les parents d'Urbain avaient favorisé l'élection d'Inno- 
cent X, dans l'espoir que ce pape, élevé au cardinalat par 
leur oncle, les favoriserait à son tour; mais leurs vues 
furent complètement déçues. La guerre éclata d'abord 
entre le pape et le duc de Parme et de Plaisance, qu'on 
accusait du meurtre de l'évêque institué malgré lui à Cas- 
tro. La citadelle de Castro fut prise, le duché de ce nom 
incorporé aux États du pape. Les Barberini furent alors 
sommés de rendre compte à la Chambre pontificale des 
revenus qu'ils avaient administrés (1), puis dépouillés de 
leurs charges, qui passèrent aux parents d'Innocent, prin- 
cipaux instigateurs de toute l'affaire. Les Barberini s'é- 
taient, dès le principe de la persécution , réfugiés en 
France (2). Innocent, pour empêcher à l'avenir que cet 
exemple fût suivi, publia une bulle qui défendait à tous 
les cardinaux de s'éloigner des États de l'Église sans l'au- 
torisation du pape. La médiation de la France opéra le 
retour des Barberini, qui recouvrèrent leurs charges et 
leurs propriétés. Outre cette lutte de famille qui fut un mo- 



(1) On disait: « Quod non fecerunt barbari fecerunt Barberini. » 

(2) Voir le différend des Barberins avec le Pape innocent X, par 
C. Linage de Yaucienncs Paris, 1678. 



§ 345. — LA PAPAUTÉ. 213 

tif de grave accusation contre Innocent, on lui reproeha 
plus amèrement encore, malgré la pureté bien consta- 
tée de ses mœurs, l'influence trop connue d'Olympie Mal- 
dachina, veuve de son frère, sur les affaires de l'Église. 
Nous parlerons plus bas de la part qu'il prit au traité de 
Westphalie, § 356. 

§ 345. — La papauté. 

,Malgré les menaces et les attaques des protestants, qui 
avaient juré la ruine de la papauté, elle conserva dans les 
pays catholiques une notable partie de sa considération et 
de son ancienne autorité. Les Jésuites surtout s'en étaient 
faits les défenseurs ; ils soutenaient avec force et habileté 
les idées, la politique théocratique du moyen âge, en 
même temps qu'ils avançaient des principes tout opposés, 
par exemple que la puissance royale émane du peuple; 
d'où ils déduisaient la théorie de la souveraineté du 
peuple jusqu'à ses dernières conséquencs, jusqu'à jus- 
tifier, dans certaines circonstances, le meurtre des ty- 
rans (1), comme l'avaient fait les chefs du protestan- 
tisme (2). 

(1) C'est une chose convenue désormais, que l'on doit crier sur les 
toits, que des écrivains catholiques tels que Mariana et Boucher, 
(De justa Henrici III abdicatione) ont regardé comme permis le 
meurtre des tyrans dans certaines circonstances données; mais on 
feint d'ignorer complètement que Luther, Mélanchthon et surtout 
le calviniste Junius Brutus, ont recommandé de tuer les souverains 
oppresseurs. Rappelons pourtant ici l'observation d'Hugo Grotius : 
« Liber flagitiosissimus Boucheri De abdicatione Henrici III, non 
argumentis tantum sed et verbis desumptus est, non ex Mariana 
aut Santarello, sed e Junio Bruto. » (Appendix de Antichr. Amst., 
1641, p. 59). 

(2) C'est, à tort que l'auteur rend la compagnie des jésuites soli- 
daire de la doctrine de quelques-uns de leurs écrivains sur le meur- 
tre des tyrans, doctrine formellement condamné par eux . En parlant 
de Mariana Bayle s'est exprimé ainsi : « Cet auteur a exposé les Jé- 
suites, surtout en France, à de sanglants reproches, et à des injures 
très-mortifiantes que l'on renouvelle tous les jours, qui ne finiront 
jamais, que les historiens copieront passionnément les uns des au- 
tres. » Après un pareil témoignage, nous ne comprenons pas que 
l'on accuse encore les Jésuites d' nseigner la doctrine du tyranni- 
cide. Ag. S. 



214 § 245. — LA PAPAUTÉ. 

Urbain YIIÎ parvint ainsi à reprendre encore une fois 
les vues de Pie V, et à donner la dernière forme à la bulle 
in Cœna Bomini(l). Les papes établirent dans beaucoup de 
villes principales des nonciatures pour garantir les droits 
de la papauté et régler plus facilement les affaires reli- 
gieuses. Les prélatures devaient être toutes confirmées par 
le pape, quelques-unes dépendaient de son choix. Bellar- 
min, Mariana, Suarez et Santarel (2) furent les principaux 
défenseurs de la bulle in Cœna Domini, comme ils étaient 
les champions de la puissance papale du moyen âge. 
Paul Sarpi, « le théologien de la république» de Venise, et 
Edmond Richer, l'auteur des conciles œcuméniques défen- 
dirent contre les premiers, avec talent, mais non sans par- 
tialité, les droits des évêques et des églises nationales. 
Sarpi combattit, de plus, spécialement les Jésuites; « car, 
» disait-il, renverser les Jésuites, c'est renverser Rome, et 
» Rome détruite, la religion se réformera d'elle-même. » 
Richer avait publiquement soutenu que les états généraux 
sont au-dessusdu roi, et que Jacques Clément, enassassinant 
à bon droit Henri III, parjure à ses promesses, avait vengé 
la patrie et la liberté. Il s'attira par là un emprisonnement 
qui ne finit que lorsqu'il soumit au Saint-Siège son livre 
(De eccl. et polit, potestate, Paris., 1611) [1829]. Cette lutte 
eût été salutaire à l'Église, en réveillant ses forces endor- 
mies, si elle avait été moins partiale et moins passionnée. 
Le collège des cardinaux comptait, à cette époque, à côté 
d'un certain nombre de neveux de papes indignes de leurs 
hautes fonctions, beaucoup de membres pleins de foi, de 
savoir et de zèle, dont les talents, la prudence et le tact se 
montrèrent dans les missions qu'ils remplirent comme lé- 
gats. Nous rappelons seulement ici les cardinaux Cajetan, 
del Monte, Hosius, Charles Borromée et signalons encore 
Delphini et François Commendon qui, envoyés tous deux 
comme légats du pape à la diète de Naumbourg [13611, 

(d) Bullar, Rom. t. IV, p. US sq. Le Bret, Hist. pragrn. de !.. 
bulle in Cœna Dora. Stuttg., 1769, 4 vol. in-4, ouvrage passionné et 
partial. 

(2) Mariana. De rege et régis institutione. Tolet., 1598. Bellarmiu. 
De potestate summi Pontif. in temporal. Romae, 16i0. Suarez, De- 
ïensio lidei cath, adv. anglic. seetae error. Coimb., 1613, Santarel, de 
Haeresi et schismate. 



§ 345. — LA PAPAUTÉ. 215 

mi/2nt les princes protestants dans un grand embarras (1), 
par leur énergie et leur éloquence habile et mesurée. Les 
évêques, le clergé séculier et les moines du temps firent 
trop souvent la honte et le malheur de l'Église par leur tié- 
deur, leur trahison, leur apostasie. Eck gémissait de ce que 
les évêques d'Allemagne s'inquiétaient plus de leurs inté- 
rêts temporels que de leurs obligations spirituelles, ce dont 
on trouve une trop mémorable et triste preuve dans la lettre 
du prince électeur Albert, archevêque de Mayence, à Lu- 
ther (2). Cette pièce est, il est vrai, unique en son genre. 
A côté de ce prélat si criminel dans sa légèreté, nous trou- 
vons, sur le théâtre même des intrigues de Luther, Jérôme 
Scultetus, évêque de Brandebourg, et Adolphe, évêque de 
Mersebourg, défendant énergiquement la doctrine catho- 
lique. Ce qui manquait surtout à cette époque, et Rome, 
par son extrême centralisation en était coupable, c'étaient 
les synodes diocésains et provinciaux. S'ils s'étaient régu- 
lièrement réunis, la controverse luthérienne n'eût proba- 
blement pas été soumise aux diètes de l'empire, le clergé ne 
lut pas tombé dans de si grands désordres et le peuple 
n'eût pas été si négligé au point de vue de sa culture reli- 
gieuse et morale. Aussi le concile de Trente (sess. XXIV, 
De reformatione, c. 2) chercha-t-il à pourvoir à ce pressant 
besoin, dont le concile de Bâle s'était infructueusement oc- 
cupé, par ses décrets sur la tenue des synodes. Charles 
Borromée fut le premier à exécuter les ordres du concile 
dans son diocèse de Milan ; son exemple fut suivi par les 
évêques de toute la catholicité, et le tableau des conciles 

(1) Conf. Pallavieini, Hist. conc. Trid., lib. XIII, c. 7, lib. XV, c. 
2-6 et 8, Mb. XXIV, c. 13, Dieringer, Vie de saint Charles Borromée, 
p. 147-155. 

(2) Dans cette lettre du 25 février 1520, l'archevêque Albert ré- 
pond à Luther, qui proclame déjà avec netteté et audace toutes ses 
erreurs : « Je n'ai pas encore eu le temps de lire ou de parcourir 
seulement les écrits de Luther; il faut qu'il s'en remette pour toutes 
ces question* à ceux qui ont autorité. Du reste, j'ai vu avec peine et 
grand déplaisir que même des docteurs considérés disputent avec 
acharnement entre eux sur des opinions vaines et des questions 
oiseuses, dont un vrai chrétien ne s'inquiète guère, comme le pou- 
voir du pape, s'il est chef de l'Eglise en vertu de la parole de Dieu 
ou par le fait des hommes, la liberté de la volonté, etc. Walch, 
Œuvres de Luther, t. XV, p. 1010 sq 



«16 § 346. — l'ordre 

provinciaux de l'époque, qu'on trouvera plus loin, en est la 
preuve. Malheureusement on se relâcha de nouveau à la 
fin du XVIII e siècle, malgré les exhortations réitérées du 
pape Benoît XIV (1), dans presque toute la chrétienté. Le 
concile de Trente ne se montra pas moins empressé de dé- 
créter tout ce qui pouvait contribuer à former un clergé 
nouveau (sess. XXIII, De re format., c. 18). On devait, dans 
chaque diocèse, instituer des maisons d'éducation et d'in- 
struction pour le clergé, et ceux qui avaient de la vocation 
pour le sacerdoce devaient y entrer de bonne heure (2). 
En Italie, saint Charles Borromée, en France, saint Vin- 
cent de Paul, furent les premiers et les plus zélés à réaliser 
cette prescription. L'Allemagne, toujours menacée, de- 
vant tarder à fonder ces institutions indispensables, saint 
Ignace fonda à Rome le Collège germanique pour l'éduca- 
tion du clergé allemand. Grégoire XIII le dota et le consolida. 

§ 346. — L'ordre des Jésuites. 

Autobiographie de saint Ignace. (Bolland. Acta SS. mens, julii, t. 
VII, p. 409.) Ribadeneira, Vita Ignatii, libb. V. Neap., 1572, Maffei, 
De vita et moribus Ignatii Loyolae. Romae. 1585, in-4. Oonstit. re- 
gulae, décréta congregationum, censura? et praecepta cum litteris 
apostol. et privileg. ( institutum S. J. ex decreto congreg. gênerai. 
XIV, Pragae, 1705, 2 vol. ) Höhten. Brockie, t. III, p. 121 sq. 
Hist. S. J. a Nicol. Orlandino, Sacchino, Juvencio cett. Romae et 
Antv., 1615-1750, 6 vol. in-fol. Alegambe, Biblioth. scriptor. S. J. 
Ant., 1643. Lagomarsini Teslimonia viror. illustr. S. J. Recueil 
des témoignages en faveur de la Société de Jesus donnés par les 
papes, les princes souverains, les savants ecclésiastiques et pro- 
fanes, ou Temple historique élevé en l'honneur de la Société de 
Jésus. Vienne, 1841. Dallas (protestant et l'ami intime de Byron), 
History of the Jesuits, London, 1816, 2 vol Crétineau-Joly, His- 
toire de la Compagnie de Jésus, 6 vol. in-8. Paris, 1845-46. 

Les membres des anciens ordres religieux s'étaient, pour 
ainsi dire, rendus inutiles dans l'Église, au milieu des 
graves luttes qu'elle soutenait : les uns étaient restés froids 

(1) Dans son ouvrage : De synodo diœcesanea, qui indique en 
même temps aux évêques le caractère, le but et les limites de ces 
synodes. Cf. Philipps, les Synodes diocésains, p. S4. 

(2) Cf. Dict. ceci, de Frib. s. v. Séminaire, t. X. 



DES JÉSUITES. 217 

et impassibles spectateurs du combat, les autres avaient 
vu beaucoup de leurs membres embrasser le luthéranisme 
L'Esprit, toujours vivant dans l'Église, produisit alors un 
ordre nouveau, qui, né de la force des circonstances, était 
par la même propre à répondre aux besoins du temps. Cet 
ordre, devant surtout faire contre-poids dans l'Église au 
protestantisme, a toujours effrayé l'imagination des pro- 
testons, et, chose étonnante, il a été bien des fois" méconnu 
et juge avec injustice parles catholiques eux-mêmes. 

Ignace, fondateur de l'ordre, né d'une famille noble au 
château de Loyola, en Espagne [1491], se signala et fut 
blessé au siège de Pampelune [1521]. Durant les longues 
journées de sa convalescence, à défaut de romans, il lut 
1 Ecriture sainte et la Vie des saints, et fut pris de l'ardent 
désir, comme jadis François d'Assise, de conquérir la 
gloire du ciel par les souffrances et les misères de ce 
monde. Il résolut, aussitôt qu'il fut guéri, d'embrasser la 
vie la plus austère, d'entreprendre un pèlerinage à Jéru- 
salem et d'y travailler à la conversion des infidèles Dé- 
tourné de son pieux et imprudent projet, sur les lieux saints 
mêmes, par le provincial des Franciscains, et déterminé à 
revenir en Europe, il conçut l'idée d'un ordre nouveau 
Pour la réaliser, il ne rougit pas de se remettre sur les 
bancs, parmi des enfants, d'apprendre le latin et d'achever 
son éducation littéraire dans les universités d'Alcala de 
Salamanque et de Paris, où il parvint à communiquer sa 
ferveur et à faire embrasser son sévère genre de vie à 
quelques compagnons d'étude, qui lui transmirent à leur 
tour leurs connaissances, et le mirent à même de recevoir 
après une sérieuse épreuve, le grade de docteur [1534]. 
Ses principaux associés furent Pierre Lefèvrc de Savoie le 
iNavarrais François -Xavier, les trois Espagnols Jacques 
jLainez Alfonse Salméron, Nicolas Bobadilla, et le Portu- 
gais Rodriguez. Un peu plus tard, ils s'associèrent encore 
ile Jay, de Savoie, Jean Codure, du Dauphiné, et Pascal 
Broet, de Picardie. Bientôt leurs idées s'élargirent, leur 
projet mûrit, ils se décidèrent à se consacrer au salut des 
âmes. Ayant dû renoncer au dessein de se rendre en 
nr. 

13 



218 § 246. — l'ordre 

Orient, Ignace, Lefèvre et Lainez vinrent à Rome, firent 
vœu de pauvreté, de chasteté, d'obéissance absolue. et se 
déclarèrent prêts à se rendre partout où le Père de la chré- 
tienté voudrait les envoyer. Paul III ne put résister à des 
vœux si fermes et si sincères, et approuva « la Société de 
Jésus (1) » [1540], qui ne devait d'abord se composer que 
de soixante personnes. Cependant les premiers résultats de 
leurs travaux firent bientôt lever cette restriction par le 
pape [1543], et ses successeurs leur accordèrent de grands 
privilèges. L'ordre se propagea rapidement en Europe : 
François-Xavier le transporta au delà des mers. 

La constitution de l'ordre, beaucoup plus nette et plus 
forte que toutes celles des autres ordres, se résume comme 
il suit (2) : Le but principal de l'ordre est la plus grande 
gloire de Dieu (0. A. M. D. G.)\ donc les membres de la 
Société doivent travailler au salut du prochain comme au 
leur. Ils travaillent au salut du prochain par la prédica- 
tion, les missions, les catéchismes, la controverse contre 
les hérétiques, la confession, et surtout par l'instruction 
de la jeunesse ; à leur propre salut, par la prière intérieure, 
l'examen de conscience, la lecture des livres ascétiques et 
la fréquente communion. L'ordre ne reçoit que des mem- 
bres sains de corps et doués de talent. Les nouveaux mem- 
bres passent par un sévère noviciat de deux ans, durant 
lequel toutes les études sont interrompues, et qui est prin- 
cipalement employé à des exercices spirituels, afin que le 
cœur et l'esprit se purifient et que l'humilité devienne le 
fondement solide de la vraie science. A la fin du noviciat se 
font les premiers, souvent les seconds vœux, semblables à 
ceux des autres ordres [vota simplicia) ; savoir : la pau- 
vreté, la chasteté et l'obéissance, et de plus la promesse 
de rester dans l'ordre et d'accepter le grade auquel on 

(1) Cette dénomination rencontra des difficultés même auprès du 
pape Sixte V; le pape Pie II l'avait déjà accordée antérieurement à 
un ordre. Voy. GenelU, 1. cit., p. 190 sq. 

(2) Le code de l'ordre se compose comme il suit : 1° Examen poul- 
ies admissibles; 2° Conslitationes, décrivant la manière de vivre 
commune; 3° Regulœ, sur l'administration des charges dans l'ordre; 
4 1 Declarationes ou éclaircissements du texte. Le tout forme Ylnsti- 
tulum qui, d'après la déclaration donnée à la suite de la constitution 
de 1558, fut écrit de la main de saint Ignace. 



I 



DES JÉSUITES. 219 1 

sera destiné par le général de l'ordre. La pauvreté des 
membres consiste en ce qu'ils ne peuvent posséder, soit 
individuellement, soit collectivement, ni revenus ni pro- 
priétés, et doivent se contenter de ce qu'on leur donne 
pour leurs besoins. Mais les collèges sont dotés, pour que 
ceux qui enseignent et ceux qui étudient ne perdent pas 
leur temps aux soins de leur entretien. Après le noviciat 
commencent les études, qui durent cinq ans, et consistent 
principalement dans la connaissance des langues, de la 
poésie, de la rhétorique, de la philosophie, des mathéma- 
tiques et de la physique. Après toutes ces épreuves, le 
jeune Jésuite est envoyé dans un collège et commence 
l'enseignement dans les plus basses classes, avançant avec 
les écoliers, pendant cinq ou six ans. Alors seulement il 
s'adonne à l'étude de la théologie, dont le cours dure 
quatre ans et quelquefois six, quand on y ajoute l'étude 
des saints Pères. Chaque année se termine par un sévère ' 
examen, et au terme des études théologiques le Jésuite est 
ordonné prêtre. Ceux qui se livrent à ces études doivent, 
pour entretenir la piété dans leur cœur, faire de fréquents 
examens de conscience, des méditations, dont le texte est 
donné par les exercices spirituels de saint Ignace {exercitia 
spiritualia) (1), s'approcher des sacrements tous les trois 
jours, et renouveler leurs vœux deux fois par an. 

Chaque membre est surveillé par un confrère. Il sort 
toujours accompagné. 

Alors vient le second noviciat, qui dure un an, et pen- 
dant lequel on est employé à la prédication, aux caté- 
jchismes, à renseignement. Cependant la majeure partie 
du temps doit être employée à la contemplation, à l'étude 
des constitutions de l'ordre et à la pratique de diverses ver- 
tus. Enfin, toutes les épreuves étant terminées, ceux qu'on 
len juge dignes font les seconds vœux et sont élevés au 
grade de coadjuteurs ou de profès. 

D'après leur talent, leur sience ou leur piété, les mem- 

(l) Les exercices ont été imprimés et approuvés pour la première 

:'ois par Paul III, à Rome, 1548. On trouve une explication de ces 

exercices dans Belleai, Medulla asceseos, seu exercit. S. P. Igii. ac- 

uratiori et menti ejus proprio« methodo explanata, ed Westhoff 

tllonast. 1845, 1848. De Rnvignan, de l'Institut des Jésuites. 



220 § 346. — l'ordre 

bres de la Société sont partagés en trois cIp-sî s : 1° Les 
profès, qui, outre les trois vœux monastiques, ïo it le qua- 
trième vœu d'obéissance absolue au pape, pat rapport aux 
missions, et ne peuvent, par conséquent, être relevés de 
leurs vœux que par le pape. Il y a peu de prol s ou de Jé- 
suites du quatrième vœu. C'est parmi eux que .-ont élus le 
général, les provinciaux, les professeurs de théologie et les 
autres chefs des instituts de l'ordre. Ces instituts sont : les 
maisons professes, dirigées par un préfet; les collèges, 
comprenant au moins treize membres, sous un recteur; les 
collèges affiliés ou résidences, ayant un supérieur et dans 
lesquels les Pères âgés trouvent une retraite pour se repo- 
ser ou mettre la dernière main à leurs écrits ; enfin les 
maisons de mission, pour venir au secours des curés dans 
les campagnes. Toutes ces charges ne durent que trois an- 
nées, tandis que le général est élu à vie. Les prétendus 
Monita sécréta (1) des profès, qu'on a si souvent reprochés 
à la Société, ne sont qu'une méprisable calomnie, comme 
la proposition qu'on prétend tirer des constitutions, et qui 
donne à un supérieur le pouvoir d'ordonner un péché, ré- 
sulte d'un contresens perfide (2). 

2° Les coadjuteurs, qui comprennent la majorité des 
membres de la Société, chargés de l'enseignement des 
collèges et du ministère pastoral, et parmi lesquels les sco- 



(1) Daller, l'Ennemi des Jésuites, ou Pendant à la Revue des Jé- 
suites, 1817. 

(2) Le passage en question est ainsi conçu : « Visum est nobis in 
Domino, excepto expresso voto quo Societas summo Pontifici, pro 
tempore existenti, tenetur, ac tribus aliis essentialibus paupertatis, 
castitatis et obedientiœ, nullas constitutiones, declarationes, vel ordi- 
nem nllum vivendi, posse obligationem ad peccatum mortale vel 
veniale inducere, nisi superior ea in nomine Domini Jesus Christi, 
vel in virtute obedientiœ, juberet. »D'après le titre « Quod constitu- 
tiones peccati ohli ;alionem non inducunt, » d'après le contexte et l'en- 
semble, le sens est clairement celui-ci : « Les quatre grands vœux 
seuls lient toujours, sous peine de péché; les autres constitutions et 
ordonnances ne peuvent lier qu'autant que le supérieur l'exige en 
vertu de l'obéissance ou au nom de Jésus-Christ. » Cf. Réfutation de 
Lang sur l'existence d'une loi qui permet le péché parmi les 
Jésuites, par Christian Mensch (le prof. Kern de Gœttingue). 
Mayence, 1824. Cf. Riffel, Abolition de l'ordre des Jésuites. Mayence, 
1845, p. 217 sq. 






DES JÉSUITES. 221 

lastiques (scolastici approbati) sont destinés aux plus hauts 
emplois de l'enseignement. 

3° Les coadjuteurs temporels (coadjutores temp.), frères 
laïques, destinés aux services manuels et aux plus basses 
fonctions. 

A la tête de chaque province est placé un provincial. Tout 
l'ordre est gouverné par un général, qui réside à Rome, 
jouit d'un pouvoir absolu, en tant qu'il observe les an- 
ciennes lois de l'ordre. Les modifications ne peuvent être 
introduites que dans les assemblées générales. Le général 
nomme les supérieurs, pour empêcher les troubles, les in- 
trigues parmi les subordonnés : cependant il consulte le 
provincial et trois autres Jésuites. Les supérieurs de tous 
les instituts sont obligés de rendre compte chaque année, 
au général, de la conduite et des talents de leurs subor- 
donnés. Le général a six assistants, hommes éprouvés et 
expérimentés, appartenant à l'Allemagne, la France, l'Es- 
pagne, le Portugal, l'Italie et la Pologne, qui sont élus 
dans les assemblées générales. Le général est soumis à leur 
contrôle. Ils peuvent, dans des cas urgents, le déposer ; en 
femps ordinaire, il ne peut être déposé que par les assem- 
blées générales. L'admoniteur, adjoint encore au général, a 
pour mission de le soutenir comme un ami, un père, un 
confesseur. 

Ainsi la Société, présentant le modèle d'une monarchie 
constitutionnelle fortement organisée, d'une législation 
sage et parfaite, devait, autant par cette organisation que 
par l'esprit vigoureux qui l'animait, obtenir une grande 
autorité et exercer une immense influence dans le 
monde (1). 

La constitution maintenait l'unité la plus rigoureuse dans 
le fond de l'enseignement, au milieu de l'activité la plus vi- 
vante ; elle ordonnait de réprimer avec le plus énergique 
empressement tout ce qui s'écarterait de la doctrine de l'É- 
glise, et accordait en même temps, pour ce qui était de 
pure opinion, une très-grande liberté, dont abusèrent plus 
tard quelques membres de la Société. 



(1) De Ravignan, 1. cit., p. 32 sq., l'esprit des constitutions y est 
parfaitement exposé. 



222 § 346. — l'ordre des jésuites . 

Il ne faut pas oublier, pour bien juger le quatrième vœu 
des Jésuites et quelques autres particularités de leur consti- 
tution et de leur manière d'agir, quïls avaient pour but de 
former une société absolument contraire au protestan- 
tisme. Le protestantisme ayant attaqué le centre de l'unité 
et voulu renverser le pape, les Jésuites prenaient par là 
même l'obligation de se rattacher fermement au Saint- 
Siège. Les protestants poussaient la liberté jusqu'à la li- 
cence ; les Jésuites imposaient l'obéissance la plus absolue, 
de manière à sacrifier la volonté de lindividu aux intérêts 
de la Société. Les protestants, ayant le plus souvent pro- 
cédé avec passion, et agi sans réflexion ni prudence, étaient 
restés longtemps sans pouvoir s'organiser ni se constituer ; 
les fondateurs de l'ordre des Jésuites étaient animés d'une 
piété profonde, mais à laquelle s'unissait une discrétion et 
une prudence consommée. 

Ainsi, des éléments qui ailleurs souvent se combattent, 
vinrent se fondre ici dans la plus parfaite harmonie. Ignace, 
rempli d'un enthousiasme noble et pur, qui pouvait pa- 
raître parfois singulier, brûlait de zèle pour le Christ et 
l'Église, et ne connaissait que l'Église et Jésus-Christ. Lai- 
nez, homme d'une raison calme, pénétrante, d'un esprit 
positif et organisateur, semblait né pour gouverner de 
grands empires. Au zèle plein de foi d'Ignace, Lainez 
joignait la science des choses de la foi. Ignace posa le 
principe de la vie intérieure, qui fonda la Société ; Lainez 
lui donna la forme et l'organisation nécessaires pour qu'elle 
pût se manifester et atteindre son but. Les qualités de ces 
deux hommes, qui s'identifièrent dès l'origine, se sont tou- 
jours conservées d'une manière remarquable dans la so- 
ciété qu'ils ont fondée, et qui a été si active, si vigoureuse, 
qu'on ne peut en lire l'histoire sans le plus vif intérêt. Il 
fallait, pour arrêter les progrès du protestantisme, une 
grande énergie, un véritable dévouement, une prudence 
consommée, une vue claire du but à atteindre ; tout cela se 
rencontra dans l'ordre des Jésuites. 



§ 347. -w TRAVAUX DES JÉSUITES. 1 223 



§ 347. — Travaux des Jésuites. 

Les faits que nous allons résumer prouvent toute l'acti- 
vité que les Jésuites déployèrent dans l'intérêt de l'Église, 
ïl semblait qu'une véritable barbarie allait s'étendre sur 
l'Allemagne, berceau du protestantisme. Les universités 
étaient en décadence et menaçaient ruine. Le peuple était 
tombé dans la plus grande ignorance ; et, comme, pour être 
prolestant, il suffisait de rejeter quelques points de la foi ca- 
tholique, on sentait, même dans les pays strictement ca- 
tholiques, comme l'Autriche, une tendance prononcée vers 
le protestantisme (1). Pendant vingt ans il n'était pas sorti 
un prêtre de l'université de Vienne, autrefois si florissante. 
Les ecclésiastiques protestants apparaissaient de tous côtés. 
Cette situation porta Ferdinand I er à demander des Jésuites 
à la Bavière [1551]. On distingua dès lors, parmi ceux qui 
forent envoyés, le Jay et Ganisius (2). Canisius, par des in- 
structionssuivies, des prédications fréquentes, une nouvelle 
organisation de l'université de Vienne, la publication d'un 
nouveau catéchisme et l'administration prudente des dio- 
cèses rétablit l'ordre en peu de temps, et non-seulement 
arrêta les progrès du protestantisme, mais ramena la plu- 
part des protestants au catholicisme. Le célèbre collège de 
Jésuites de Fribourg, en Suisse, rappelle également l'acti- 
vité de Gasinius (béatifié le 21 novembre 1843). 

Les mêmes circonstances avaient amené les Jésuites en 
Bavière. Le Jay y combattit d'abord le protestantisme ; puis 
on confia à Ingolstadt l'enseignement de la théologie aux 
Jésuites [1549]. Le Jay expliqua les Psaumes, Salméron les 
Épîtres de saint Paul et les Évangiles, Canisius la dogma- 



(1) Lutte rie l'empereur Ferdinand II contre les États protestants de 
la haute Autriche (Feuilles hist. et polit., t. III, p. 673 et suiv., 742 et 
«uiv. ; t. IV, p. 13 et suiv., 168 et suiv.. WB^880). 

(2) Dorigny, S. J., la Vie du R. P. Pierre Canisius, de la Compa- 
gnie de Jésus, fondateur du célèbre collège de Fribourg. Avignon, 
1829. Vie du R. P. Pierre Canisius. Vienne, 1837, 2 vol. Via 
du grand Jésuite Polonais Pierre Canisius. Cologne, 1843. Riffel, 
Vie de Canisius (Feuille catbolique hebdomadaire de Mayence, 
1844J. 



224 § 347. — travaux 

tique (1). Bientôt Munich appela à son tour les Jésuites 
[1559]. Ils surent y réveiller le goût des études classiques, 
littéraires et scientifiques, dont les protestants proscrivaient 
l'enseignement comme une occupation mondaine, inutile, 
dangereuse à l'éducation religieuse, tandis que l'Église avait 
appris par une triste expérience tout ce qu'elle avait eu à 
souffrir du défaut de ces connaissances. 

Dès lors l'Église catholique de Bavière fut garantie contre 
les attaques ennemies. Il en fut de même lorsque les Jésuites 
fondèrent des collèges à Cologne [1556], Trêves [1561], 
Mayence [1562], Augsbourg et Dillingen [1563], Ellwangen 
et Paderborn [1585], Wurtzbourg [1586], Aschaffenbourg, 
Munster et Salzbourg [1588], Bamberg [1595], Anvers, 
Prague, Posen [1571], et dans d'autres contrées : partout 
ils devinrent l'appui et le rempart de l'Église. Leurs remar- 
quables travaux sur toutes les parties de la théologie, de 
la philosophie et de la philologie, se répandirent partout» 
Tels furent les travaux deTursellin {De particulis linguœ la- 
tinœ), de Viger (De idiotismis linguœ grœcœ,) sur la gram- 
maire; de Jean Perpinian [-J-1566], Pontanus, Vernulœus 
et d'autres (2) sur la bonne latinité; de Jacques Bälde, Sar- 
biewski, Jouvenci, Vanière, Spée, sur la poésie; deClavius, 
Hell, Scheiner, Schall, de Bell, Pozcobut, à Wilna, sur les 
mathématiques et l'astronomie; de Kircher, Nieremberg, 
Raczynski, sur l'histoire naturelle; d'Acunha, de Charle- 
voix, Dobrizhofer, Gerbillon, sur la géographie; d'Aqua- 
viva, de Mariana, de Ribadeneira, sur les sciences politi- 
ques (3). Les hommes les plus judicieux ont toujours re- 

(1) Winter, Hist. de la doctrine évangélique en Bavière, t. II, 
p. 167. 

(2) Joan. Perpiniani Lusitani Opp. Romae, 1749, 4 vol. On vante 
surtout ses dix-huit discours prononcés à Rome, à Lyon et à Paris. 
Les plus remarquables d'entre eux sont : De Societatis Jesu gymna- 
siis ; de Perfecta doctoris christiani forma; de Deo Trino et Uno ; de 
Retinenda veteri religione ad Lugdunenses et Parisienses. Pontanus 
écrivit ses Progymnasmata, dans lesquels il s'élève peu à peu et 
dans un style pur à des matières plus importantes. Vernulœus, Elo- 
gia oratoria, surtout sur les héros de la guerre de Trente ans; volu- 
men singulare orationum sacrorum. 

(3) Cf. Alegambe, 1. cit., et Smets, Qu'est-ce que l'ordre des Jésuites 
a fait pour la science? Aix-la-Chapelle, 1834; Ch. Lenormant, des 
Associations religieuses dans le catholicisme. Paris, 1845. 



DES JÉSUITES 22& 

connu que la méthode des Jésuites, alliant la science et la 
religion et soutenant l'esprit par toutes sortes de moyens 
extérieurs ingénieux, est parfaitement appropriée à l'in- 
struction de la jeunesse (1). Ils excellèrent aussi dans la 
théologie spéculative et les investigations philosophiques. 
Du reste, la Société se distingua toujours par la pureté et 
la sévérité de ses mœurs. Les exemples donnés par Ignace 
agirent puissamment sur les siens. Il combattit avec succès, 
en Italie et à Rome surtout, le désordre des mœurs, insti- 
tua des maisons spéciales pour servir de refuge aux fem- 
mes repenties, reçues et dirigées par la Société de Sainte- 
Marthe, qu'il avait fondée, ainsi que le couvent de Sainte- 
Catherine, pour les jeunes personnes dont la chasteté était 
en danger. En Portugal, les Jésuites avaient lutté si victo- 
rieusement contre le luxe et la corruption des mœurs, qu'un 
témoin oculaire dit, en parlant de leurs efforts : «C'est une 
seconde Sparte qu'ils veulent fonder.» Cette activité mo- 
rale et scientifique fit naître le désir d'avoir des évêques 
Jésuites. Ignace ne voulut point y consentir, parce que cette 
élévation, contraire à la pauvreté et à l'humilité de l'ordre, 
pouvait fomenter et nourrir l'ambition, et nuire, sous bien 
des rapports, à la Société, dont les membres, disait-il doi- 
vent être des soldats du Chrisf, toujours prêts à se rendre 
partout où Dieu les appelle [f 31 juillet 1556]. Cette rigueur 
fut légèrement adoucie sous Lainez [1558-65], second gêné- 
rai de l'ordre, et complètement rétablie sous le troisième 
général, François de Borgia [1566-72] (2). Il n'est pas éton- 
nant que l'habileté et les vertus morales des Jésuites les 
fissent souvent appeler et réussir auprès des princes et dans 
leurs cours. L'expérience avait prouvé combien, à cette 
époque, les princes, parleurs bonnes ou mauvaises dispo- 
sitions, avaient d'influence sur les destinées de l'Église. 
Néanmoins, on regrette que quelques Jésuites se soient trop 
immiscés dans les affaires politiques. François de Borgia, 
dans les circulaires adressées aux membres de la Société, 
blâma fortement cette immixtion dans les affaires ainsi 

c 

(1) Les Jésuites et leurs écoles. Journal ecclés. cath. de Passau, 

1842. 

(2) Ribadeneira [+ en 161 1], Vita S. Francisa de Borgia. 



226 § 348. — LES AUTRES ORDRES. 

que les travaux purement scientifiques des Jésuites. «Vous 
» avez bien, dit-il, dompté l'orgueil, qui se nourrit au mi- 
» lieu des dignités de l'Église, mais vous le satisfaites d'une 
» autre manière par vos ambitieux travaux. » Il se plaint 
de ce que, dans l'admission des nouveaux sujets, on a plus 
égard à leur aptitude pour la science et à leurs avantages 
temporels, qu'à la sainteté de leur vocation. Éverard Mer- 
curian, Belge, dirigea l'ordre dans le même esprit [1573-80]. 
La direction définitive et l'organisation complète des 'étu- 
des est due au cinquième général, Claude Aquaviva [1581- 
1615], l'auteur du plan d'études [ratio studiorvm) et delà 
pédagogique des Jésuites (1). 

§ 348. — Les autres ordres. 

Holstenius, Codex regularum monasticarum éd. Brockie. Les œuvre» 
de Hélyot, Biedenfeld. Schmidt. Voyez t. II, § 2S8. 

Plus d'un homme de bien avait reconnu que la dégéné- 
ration du clergé et, par suite, l'ignorance* et la misère du 
peuple, avaient préparé les voies au protestantisme : aussi 
diverses congrégations rivalisèrent de zèle pour remédier à 
ces tristes maux et subvenir à l'instruction du peuple. Il 
fallait, à cet effet, d'abord tendre à une réforme du clergé, 
afin qu'il remplît son devoir. C'est dans ce but que se for- 
mèrent : 

1° Les Capucins. Cet ordre prit à tâche de combattre l'a- 
mour des richesses et l'esprit mondain des vieux couvents 

(1) Les généraux de l'ordre suivants furent : Mutio Vitelleschi, no- 
vembre 1615 — fév. 1645; Vincent Caraffa, 7 janv. 1646 — 8 juin 
1649; François Piccolomini, 13 décembre 1649 — 17 juin 1651 ; 
Alexandre Gotfredi, 21 janvier 1652 — 12 mars même année ;Goswin 
Nickel, 17 mars 1655 — 1664; Jean Paul Oliva, vicaire général pen- 
dant trois ans, cum spe succedendi, 1664 — 81 ; Charles de Royelle 
(de Bruxelles), 1682 — 12 décembre 1686; Gonzales de Santalla, 
6 juill. 1687— 27 octobre 1705, Michel-Ange Tamburini, 30 janv. 17W 
— 1730; François Netz (de Prague), 1730 — 50; Ignace Visconti, 
1751 ; Aloyse Centurione, 1755 ; Laurent Ricci, 21 mai 1758 — 73. Conf. 
Imagines Preepositorum generalium soc. Jesu delineatœ, etœreis f or- 
rais expressae ab Arnoldo van Westerhout, addita brevi uniuscujusqu« 
vitse descriptioneaP. Nicol. Galeotti, éd. II. Rom., 1751. Buss., p. 641, 
sur les généraux en particulier. 



§ 348. — LES AUTRES ORDRES. 227 

dégénérés, par une pauvreté rigoureuse, par l'abnégation 
la plus entière, l'humilité la plus complète, et de servir 
ainsi de modèle au monde, et surtout au clergé des parois- 
ses, en le secondant dans le soin des âmes. Les Capucins 
ne furent qu'une modification des Franciscains. La sévérité 
de la règle avait de bonne heure excité des discussions 
parmi ceux-ci ; ce fut une. discussion de ce genre qui 
amena la modification de l'ordre, opérée par Matteo de 
Bassi dans le couvent de Montefalconi. Il appartenait au 
parti rigoriste dos Franciscains et voulut ramener l'ordreà 
la sévérité primitive. Il commença par le dehors, et ajouta à 
la robe des religieux un capuchon pointu, tel que l'avait, 
disait-on, porté saint François. Puis il communiqua ses 
pensées de réforme au pape Clément VII [1528], dont il 
obtint, pour ses religieux, l'autorisation de porter un ca- 
puchon et une longue barbe, de vivre, selon la règle de 
saint François, dans des ermitages, de prêcher et de s'oc- 
cuper du salut des grands pécheurs (1). D'après ces prin- 
cipes austères, les églises des Capucins devaient être sans 
ornements, leurs couvents de la plus grande simplicité. Ils 
se rendirent d'abord extrêmement utiles et populaires par 
l'intrépidité avec laquelle ils secoururent les malades, du- 
rant la peste qui ravageait alors l'Italie. Le troisième vi- 
caire général de l'ordre, Ochino, porta une rude atteinte à 
la réforme naissante. Après avoir été un zélé prédicateur, 
il séduisit une jeune fille, embrassa le protestantisme 
[1542], se maria, et fit, par sa honteuse conduite, interdire 
la prédication aux Capucins pendant deux ans. Mais ils se 
relevèrent vigoureusement. La rapide propagation de l'or- 
dre, la faveur qui l'accueillit, les grands personnages qui y 
entrèrent, tels qu'Alphonse d'Esté, duc de Modène [1626], 
Henri, duc de Joyeuse, et d'autres, prouve combien cet or- 
dre mendiant était populaire et répondait aux besoins du 
temps. 
2° Les Théatins. Dès 1524, plusieurs prélats italiens s'é- 



(1) Bollandi Acta SS. mensis maii, t. IV, p. 233; Doverio, Ann: 
ord. minor, qui Capucini, etc. Lugd. Bat., 1632 sq., 3 vol. in-fol. 
Tugio, Bullar. ord. Gapucinor. Romae, 1740 sq., 7 vol. in-fol.; Hclyot 
t. VU, ch. 24. 



228 f 348. — LE3 AUTRES ORDRES 

taient associés pour l'assistance des malades, et particu- 
lièrement pour leur procurer les soins spirituels. Cette 
œuvre de charité fit peu à peu naître le désir et le projet 
d'améliorer le clergé (1), de manière que, pur de mœurs, 
instruit et désintéressé, il remplît les fonctions du culte 
avec dignité, repoussât du langage de la chaire toute ex- 
pression basse et profane, luttât contre les nouvelles er- 
reurs, se dévouât au service des malades et préparât les 
condamnés à mort. Gaétan de Thienne peut être consi- 
déré comme le fondateur de cette association. Il se rendit, 
d'après l'avis de son confesseur, à Rome, y gagna Caraffa, 
évêque de Chieti (antérieurement Theate), et lui fit accepter 
la supériorité de la Société. Caraffa, élu pape sous le nom 
de Paul IV, donna le nom de Théatins aux membres de 
l'ordre, déjà confirmé par Clément VII [1524], sous le nom 
de Chanoines réguliers de la congrégation de Latran. Les 
Théatins devinrent, comme prédicateurs et missionnaires, 
la pépinière du haut clergé. D'après leurs statuts, ils ne 
devaient point mendier, mais vivre de la divine Provi- 
dence, c'est-à-dire de dons volontaires. 

3° Les Somasques. Cette congrégation de clercs régu- 
liers fut ainsi nommée d'une ville du Milanais. Jérôme 
Émilien (1), fils d'un sénateur de Venise, en fut le fonda- 
teur [1528]; Paul III la confirma [1540], et Pie IV l'honora 
de divers privilèges. En 1568, le pape Pie V la rangea par- 
mi les autres ordres monastiques. La règle prescrivait aux 
Somasques une vie austère, la prière continuelle, même 
pendant la nuit, l'instruction des peuples de la campagne, 
et surtout l'éducation des orphelins. Ils fondèrent aussi des 
écoles supérieures à Rome, à Pavie, et dans d'autres villes 
de l'Italie. 

4° Les Bamabites. C'étaient également des clercs régu- 
liers. Ils tirent leur nom d'une église dédiée à saint Rar- 
nabé, à Milan, et se réunirent, comme les premiers chré- 
tiens, pour vivre en commun et se livrer à l'enseignement. 



(1) Clerrientis VII Approbatio, etc. dans Hèlyot., IV, ch. l2:Bul- 
lar. Rom., t. I, p. 659; Holstenius-Broekie, t. V, p. 342 sq. 

(2) Vita Hieronymi ^Emiliani (Bollandi, Acta SS. mensis febr., 
f II). Cf. Bélyot., Holsten., t. III, p. 199 sq. 



§ 348. — LES AUTRES ORDRES. 229 

Ils eurent pour fondateurs trois gentilshommes [1530]; 
Antoine-Marie Zaccaria de Crémone, Barthélémy Ferrera 
de Milan, et Jacques-Antoine Morigia. Clément VII confir- 
ma cet institut [1532] (1), Paul III autorisa, 1535, qu'on y 
fît des vœux solennels. L'institut devint alors un ordre qui 
eut un général élu pour trois ans, mais qu'on pouvait réé- 
lire pour trois autres années. Cet ordre fut principalement 
destiné à des missions dans les pays chrétiens, à l'instruc- 
tion de la jeunesse et à la conduite des séminaires. Il 
obtint quelques chaires dans les universités de Miian, de 
Pise et d'autres villes italiennes. 

5° Les Oblats, fondés par saint Charles Borromée, en 
4578. C'étaient des prêtres séculiers qui devaient édifier 
le diocèse et y relever la saine religion par la pureté de 
leur vie, de leur enseignement et leur zèle dans toutes les 
affaires qui leur seraient confiés par l'évêque. 

6° Les Oratoriens, fondés par le célèbre Philippe de 
Néri (2). Né à Florence, Philippe, après de brillantes étu- 
des, se livra de bonne heure, dans Rome, à l'instruction de 
la jeunesse et aux soins des malades dans les hôpitaux. 
Il y fonda la confrérie de la Sainte-Trinité [1548], qui fut 
accueillie si favorablement que Philippe, n'ayant d'autres 
ressources que la charité des âmes généreuses, bâtit un 
grand hôpital pour les pauvres pèlerins. L'oratoire Ora- 
torium), dans lequel on lisait et expliquait les saintes Écri- 
tures aux pèlerins, fut bientôt trop étroit. Paul IV donna 
à Philippe une église [1558]. Les Pères de l'Oratoire, auto- 
risés par Grégoire XIII [1574], composés de laïques et 
d'ecclésiastiques, unis parla charité et sans vœux particu- 
liers, se répandirent de Rome dans les autres États de 
l'Italie. Philippe avait désiré que sa société devînt le refuge 
de ceux qui ne se sentiraient point propres à entrer dans 
un ordre religieux. Quoique le but principal de l'Oratoire 
fût l'instruction du peuple, on s'y adonna, dès le principe, 
à de hautes et fortes études. Baronius, Odéric Raynald, 
Galloni appartiennent à l'Oratoire, qui eut le bonheur de 

(1) Bullar. Roui., t. I, p. 689; Hohlen., t. V, p. 449 sq.; Ilëlyot., 
t. IV, ch. 15. 

(2) Ant. Gallonius, Vita Phil. Nerii. Mogunt., 1602. Cf. Hélyot, t. 
VIII, ch. 10; Höhten., t. VI, p. 234 sq., et p. 529 sq. 



2Cj £ 348. — LES AUTRES ORDRES. 

voir son fondateur canonisé par Grégoire XV [1622]. C'est 
d'après l'exemple de saint Philippe de Néri que le cardinal 
de Bérulle institua en France, avec quatre prêtres, les Pè- 
res de l'Oratoire de Jésus [1611], pour la réforme et l'édu- 
cation du clergé français. Les Oratoriens de France furent 
autorisés par Paul V [1613]. Ils se composaient d'incor- 
porés et d'associés, et ne faisaient ni vœux solennels ni 
vœux simples. Ils se multiplièrent rapidement, et formè- 
rent d'illustres savants et de grands prédicateurs, tels que 
Malebranche, Morin, Thomassin, Richard Simon, Bernard 
Lamy, Houbigant, Massillon (1). 

7° La Congrégation de Saint-Maur. L'ordre des Bénédic- 
tins, jadis si florissant et si actif, était tombé, en France 
comme ailleurs, dans la tiédeur, et avait été envahi par l'es- 
prit du siècle. Il s'était appauvri au milieu de ses immenses 
richesses. Après bien des essais infructueux, Didier de la 
Cour (2), prieur de l'abbaye de Saint- Vannes, en devint le 
réformateur. Entré jeune encore dans cette abbaye, il s'y 
prépara, par un travail assidu et des études sérieuses, à 
visiter avec fruit une université savante. Il en revint plein 
de zèle, et résolut d'exhorter ses frères à se livrer à l'étude 
et à recevoir une réforme indispensable. Ce ne fut qu'avec 
la plus grande peine qu'il parvint à réformer l'abbaye de 
Moyen-Moutier, qui s'unit à la congrégation de Saint- 
Vannes et de Saint-Hidulphe, et à remettre en vigueur la 
règle de saint Benoît. Le pape Clément VIII ayant confirmé 
cette réforme [1604], elle fut favorablement accueillie dans 
un grand nombre de couvents de France. Dès lors le cha- 
pitre général tenu à Saint-Mansuy, à Tulle [1618], résolut 
de tormer une congrégation particulière de ces couvents 
réformés, sous le vocable de Saint-Maur, l'illustre discipîo 

(1) Cf. Herbst, Services littéraires de l'Oratoire français (Revue tri- 
mest. et théol. de Tubingue, 1835, 3 e livr.), travail qui malheureuse- 
ment n'a pas été achevé. 

(2) Haudiquer, Hist. du vén. aom Didier de la Cour, réformateur 
des benéd. Paris, 1772; Tassin, Hist. lit. de la congrég. de St-Maur. 
Paris, 1726, in-4; Brux., 1770, in-4, avec des observations par Meusel. 
Francf. et Leipzig. 1773, 2 vol. in-fol. ; Herbst, Services rendus à la 
science par Saint-Maur (Revue théol. de Tubingue, 1833, i" livr.) 
Cf. Hèlyot, t. VI, ch. 35 et 37. 



§ 3*18. — LES AUTRES ORDRES. 231 

de saint Benoît. Grégoire XV autorisa cette congrégation. Le 
cardinal de Richelieu s'y intéressa vivement, et elle compta 
bientôt cent quatre-vingts abbayes et prieurés conventuels. 
La congrégation avait, outre la règle des Bénédictins, 
quelques statuts particuliers, un supérieur général qui de- 
meurait à Paris dans le cloître Saint-Germain. La vertu 
nouvelle de la congrégation se manifesta par l'excellente 
organisation qu'elle donna aux séminaires, et surtout par 
les savants solides qu'elle forma, et qui, tels que Mabilïon, 
Mautfaucon, Ruinart, Thuillier, Martène, Durand, d'A- 
chery, leNourry, Martianay, s'acquirent un nom immortel 
par leurs travaux sur les Pères et l'histoire de l'Église. 

8° Les Carmélites. Sainte Thérèse régénéra cet ordre, dont 
la vie s'était évanouie après les adoucissements apportés à 
la règle par Eugène IV. Fille d'un grand d'Espagne, née à 
Avila en Gastille [1515], Térèse eut dès son bas âge de 
grandes dispositions à la piété. Destinée de Dieu à guider 
les âmes dans les voies de la perfection, elle apprit à con- 
naître, par sa propre expérience, les faiblesses et l'insta- 
bilité du cœur humain. Longtemps ballottée entre le zèle 
et la tiédeur dans ses devoirs, désireuse d'être à Dieu et 
inclinant vers le monde, elle finit par être arrachée à cet état 
d'incertitude, après une vive lutte qu'elle a dépeinte avec 
une grande sincérité, comme jadis saint Augustin, dans l'his- 
toire de sa vie. On y reconnaît tout ensemble la sensibilité 
la plus vive et l'intelligence la plus lumineuse. L'Église, 
dans l'office de la sainte, appelle céleste la doctrine con- 
tenue dans ses écrits (1) et qui a servi de guide à des mil- 
liers d'âmes en Espagne. Autorisée par Pie IV, Thérèse 
commença en S 562 à réformer les couvents de femmes de 
l'ordre des Carmélites. Elle rencontra la plus violente op- 
position ; mais Dieu lui avait départi un courage qui sur- 
montait tous les obstacles. Sa réforme passa même dans les 
couvents d'hommes qui s'étaient le plus énergiqucmenfc 
prononcés contre elle d'abord [1568], grâce à l'héroïque 
concours du séraphique Jean de la Croix, dont les œuvres 

(1) Ils ont été traduits en français, en polonais et en allemand, 
Œuvres de sainte Thérèse de Jésus, édit. par Schwab. Sulzliach, 
18*1 et suiv., 5 vol. Sur la réforme de sainte Thérèse, cf. Ilètyot, 
t. I, ch. 48. 



232 § 348. — LES AUTRES ORDRES. 

mvstiques sont plus remarquables encore que celles de 
sainte Thérèse [+ 1582]. Les Carmes déchaussés, hommes 
et femmes, se distinguèrent parleur dévouement à soigner 
les malades, à instruire les ignorants, et leur réforme s'é- 
tendit bientôt dans presque toute la catholicité. 

9° Vordre de la Visitation. Il fut également fondé par le 
concours de deux âmes saintes, unies dans le Seigneur, saint 
François de Sales (1) et la baronne Françoise de Chantai. 
François, né au château de Sales, en Savoie [1567], après 
avoir reçu une éducation chrétienne et une solide instruc- 
tion étudia le droit à l'université de Padoue. Il y trouva 
pour confesseur un homme éclairé de Dieu, le Jésuite Pos- 
sevin dont les sages entretiens révélèrent au jeune étudiant 
que l'es plaies de l'Église provenaient de la corruption du 
clergé. François, pénétré du désir de servir Dieu, résolut 
d'embrasser l'état ecclésiastique, malgré la résistance de 
sa famille, qui voulait le marier, et le destinait à une riche 
alliance. Les vertus, la piété, la vie tout intérieure du 
saint prêtre, le firent bientôt élire évêque de Genève. Son 
éloquence affectueuse et populaire ramena des milliers d'hé- 
rétiques au sein de l'Église; ses écrits, pleins d'onction, de 
grâce et d'originalité, guidèrent plus d'âmes fidèles encore 
dans les voies de la dévotion chrétienne. La congrégation 
de femmes qu'il fonda, de concert avec sainte Françoise de 
Chantai à Anuecy, en Savoie [1610], n'avait pas d'abord 
de vœux et se proposait pour but principal le soin des 
malades. Plus tard cependant saint François lui imposa la 
règle de saint Augustin, avec des constitutions particulières, 
et Paul V érigea la congrégation en un ordre religieux {de 
Vmtatione B. M. V. 1618) qui dut en même temps s'occu- 
per de l'éducation des enfants (2). Sainte Chantai vit, avant 
sa mort, quatre-vingt-sept maisons de son ordre fondées 



(1) Œuvres de saint François de Sales. Paris, 1834, 16 vol. ; Paris, 
1836, 4 vol. in -4; ViedeC.-A. Sales, 1634; Marsollier, 1747; Rensing, 
1818. Ses lettres à divers gens du monde exercèrent surtout la plus 
grande influence, et encore plus sa Philothée, qui a eu les honneurs 
de traductions sans nombre. 

(2) Hèlyot. t. IV, en. 43. 



§ 348. — LES AUTKES ORDRES. 233 

en Savoie et en France ; elles se propagèrent plus tard en 
Italie, en Allemagne et en Pologne. 

40° Les Ursulines (1), fondées à Brescia [vers 1527] par 
Angèle de Mérici, une de ces vierges angéliques, qui met- 
tent leur joie à s'oublier elles-mêmes pour soulager toutes 
les misères. C'est dans cet esprit d'abnégation qu'Angèle 
se voua de bonne heure au soulagement des malheureux 
et s'unit plus tard à d'autres âmes saintes sous la protec- 
tion de sainte Ursule. Les associées devaient vivre dans la 
maison de leurs parents, soigner les malades indigents, et 
diriger l'éducation des jeunes fuies. Dans la suite, elles 
's'organisèrent en ordre religieux. Paul III le confirma 
[1544], en l'autorisant à se modifier suivant le temps et 
les circonstances. Le but principal de l'ordre devait être 
l'éducation des femmes. Madeleine de Sainte-Beuve le 
propagea en France [dep. 1604], où on lui confia bientôt 
jusqu'aux plus jeunes enfants. Tous les pays catholiques 
l'accueillirent avec joie. 

11° Pères de la Doctrine chrétienne, congrégation fran- 
çaise fondée par César de Bus, confirmée par Clément VIII 
[1597], et qui, aprèssa réunion avec les Somasques [1616- 
47], forma une société de prêfres séculiers liés pardes vœux 
simples. Des difficultés s'étant élevées sur la fusion des sta- 
tuts, Innocent X [1647] sépara les deux congrégations, et 
Alexandre VII décida qu'ils seraient soumis à un noviciat et 
feraient les trois vœux. Cependant les Doctrinaires conser- 
vèrent l'hnbit du clergé séculier. On retrouve le même but 
dans les Parères des écoles Chrétiennes, institués par Jean- 
Baptiste de la Salle, chanoine de Reims [1651-1714], 
approuvés par Benoît XIII, et dans les Sœurs des écoles de 
r Enfant Jésus et les Filles de la Providence, que le Fran- 
ciscain Nicolas Barré réunit en une seule congrégation 
[1681]. I> institua des séminaires de maîtresses d'écoles 
destinées à donner l'enseignement gratuitement (2). Un 
gentilhomme milanais, Marc de Sadis Cusani [1652], et 
Jean Léonardi [1570], à Lucques, fondèrent des établisse- 
ments analogues. 

12° Les Piaristes (Piarum scholarum Patres), qui rivali- 
sèrent de zèle avec les Jésuites, eurent pour but l'éducation 
des jeunes gens, et pour fondateur l'Espagnol Joseph Cala- 

(1) Hèlyot, t. IV, ch. 20. 

(2) Hèlyot, t.. VIII, ch. 30. 



"'234 § 348. LES AUTRES ORDRES. 

sanzio [f 1648]. Après s'être démis des fonctions de vicaire 
général de l'évêché d'Urgel, Calasanzio s'était rendu à Rome, 
y avait mené une vie extrêmement mortifiée et édifiante, s'é- 
tait signalé par son zèle à porter des secours corporels et re- 
ligieux aux malades, durant une longue épidémie, et n'a- 
vait pas cessé de prendre un soin tout paternel des orphelins. 
Il institua, avec l'approbation de Clément VIII [1600], une 
congrégation de prêtres séculiers pour l'instruction des jeu- 
nes gens. 'La faveur de Paul V et de Grégoire XV valut à la 
congrégation le caractère d'un ordre religieux (ordo Patrum 
scholarum piarum), dont la mission fut d'élever la jeunesse 
dans la piété autant que dans la science. 

13° Les Frères de la Charité, institués par le Portugais 
Jean de Dieu. Né en 1495, Jean mena une vie dissipée jus- 
qu'à l'âge de quarante-cinq ans. Il se convertit alors à Gre- 
nade, et se consacra au soin des malades [dep. 1540]. Ses 
héroïques efforts pour imiter par son active charité la misé- 
ricorde du Seigneur, lui firent donner le surnom de Jean de 
Dieu par l'archevêque de Grenade et l'évêque de Tuy. II 
mourut en 1550, pauvre des biens de ce monde, riche de 
bonnes œuvres. Ses amis les continuèrent, en se liant plus 
étroitement par les trois vœux monastiques et l'obligation de 
soigner gratuitement les malades dans les hôpitaux (1). 
PaulV approuva, en 1617, l'ordre des Frères de Saint-Jean- 
de-Dieu, qui rendit d'éminents services dans tous les pays 
catholiques, et se montra non moins généreux envers les 
hérétiques que ses constitutions lui faisaient une loi de se- 
courir. Chaque hôpital ne devait avoir qu'un prêtre pour les 
besoins spirituels. Urbain VIII béatifia le fondateur en 16^0 
et Alexandre VIII le canonisa en 1690. 

14° Les Prêtres des Missions de France (2). Leur fonda- 
teur fut saint Vincent de Paul (3), né dans le village de Pouy, 

(1) Holslenius-Brockie, t. VI, p. 439 sq.; Hélyot, t. IV, ch. 39. Cf. 
Seifert, Règles des Piaristes. Halle, 1783. 2 vol. ; Vie et miracles de 
Jos. Galazanze, trad. de l'italien. Vienne, 1748. 

(2) Holslenius-Brockie, t. VI, p. S64 sq.; Hélyot, t. IV, ch. 18. 

(?,) Abelly, Vie de saint Vincent de Paul, instituteur et premier 
supérieur général de la congrégation de la Mission. Paris, 1664, 
qui a eu de nos jours des éditions sans nombre ; Fréd. de Stol- 
berg, Vie de saint Vincent de Paul. Munster, 18»9. Depuis peu, 
il a paru en France plusieurs biographies de ce saint, la der- 



§ 348. LES AUTRES ORDRES. 235 

au pied des Pyrénées, de parents pauvres, mais pieux [1576]. 
U commença d'abord par garder les troupeaux, jusqu'au 
moment où ses parents le mirent dans un couvent de Fran- 
ciscains [1588], dans lequel il reçut l'instruction et acquit la 
conscience de sa vocation ecclésiastique. Après avoir fré- 
quenté l'université de Toulouse, il obtint la prêtrise [1600], 
devint instituteurà Buzet. Ces occupations ne l'empêchè- 
rent pas de cultiver la science, et, en 1604, il se fit rece- 
voir bachelier. Ayant quitté en 1605 Marseille sur un bâti- 
ment de la Méditerranée, il fut pris, avec ses compagnons 
de route, par des pirates qui le vendirent à Tunis. Vincent 
parvint à convertir son troisième maître, un renégat de Nice, 
et s'étant échappé avec lui, il le fît entrer à Rome dans un 
couvent des Frères de la Charité. Adressé par l'ambassade 
française de Rome au roi Henri IV [1609], Vincent fut 
admis, après diverses épreuves, parmi les ecclésiastiques 
attachés à la reine Marguerite. Les loisirs trop grands que 
lui laissaient ces fonctions nouvelles ne pouvant convenir 
à l'activité et au zèle de Vincent, s'étant retiré pendant 
quelque temps à l'oratoire de M. deBérulle, il fut, sur la 
recommandation de ce pieux personnage, nommé à la 
cure de Clichy, et, plus tard, chargée de l'éducation des 
enfants du duc de Gondy, général des galères du roi. Là, 
rien n'échappa à l'ardente charité de Vincent, qui s'occu- 
pait alternativement d'instruire les enfants de la famille de 
Gondy, d'édifier leurs parents par ses exemples et ses con- 
seils, de soigner les malades, de catéchiser les pauvres de 
leurs domaines. Ce fut là aussi qu'après avoir entendu la 
confession générale d'un malade qui jouissait de l'estime 
générale sans la mériter, il conçut le projet des Missions 
de France, dont la pieuse duchesse de Gondy réclama une 
des premières réalisations pour ses domaines. Nommé 
plus tard curé de Châtillon, Vincent y déploya une activité 
prodigieuse, et y créa des œuvres dont chacune sem- 
blait réclamer toute la vie d'un homme. Ainsi il fonda 
l'institut des Filles de la Charité ou des Sœurs grises, aux- 
quelles il donna une règle [1618], et qu'il chargea du soin 

niëre est celle d'Orsini, traduite en allemand par Steck. Tubing., 

1843. 



236 § 348. — LES AUTRES ORDRES. 

des hôpitaux. Il s'occupa dadoucir le sort des malheureux 
détenus sur les galères, dont il fut nommé supérieur géné- 
ral, quand son infatigable zèle l'eut fait connaître à la cour 
de LouisXIII. Il consentit également, sur la demande deson 
ami saint François de Sales, à se charger d'une œuvre toute 
différente, en acceptant la direction des Dames de la Visi- 
tation à Paris [1620]. Enfin, le projet qu'il avait conçu de 
fonder des missions, qui devaient, sous l'autorité des évê- 
ques, et avec le consentement des curés, évangéliser le 
peuple des campagnes, se réalisa, grâce aux largesses de la 
famille de Gondy, auxquelles s'ajoutèrent bientôt de nou- 
velles et plus riches dotations. En 1627, Louis XIII autorisa 
les Prêtres des Missions de France. En 1632, le pape Ur- 
bain VHIles reconnut etchargea leur pieux fondateur de leur 
donner une règle. Vincent de Paul, prévoyant que le succès 
de ces missions ne serait que passager, si le clergé des pa- 
roisses ne continuait leur œuvre avec zèle et persévérance, 
et ne pouvant méconnaître la décadence de ce clergé, insti- 
tua, de concert avec plusieurs évêques, pour le réveiller de 
son fatal sommeil, de sévères examens, des exercices spiri- 
tuels des contérences ecclésiastiques. Après la mort de [la 
duchesse de Gondy [1625], Vincent entra en rapport in- 
time avec une femme aussi distinguée par son cœur que 
par son esprit, Louise de Marillac (1), veuve de M. le Gras, 
dont il mit la vocation sérieusement à l'épreuve pendant 
quatre années, et qu'il chargea alors de la supériorité géné- 
rale de toutes les communautés de Sœurs grises [1629]. 
Quant à son ordre de missionnaires, qu'il établit dans la mai- 
son de Saint-Lazare de Paris, et dont les prêtres reçurent dès 
lors le nom de Lazaristes, il se propagea rapidement, grâce 
à son activité infatigable. Elle s'étendit aussi à l'œuvre des 
séminaires qu'on fondait dans diverses provinces, conformé- 
mentaux prescriptions du concile de Trente, et dont on confia 
la direction auxPrêtres desMissions. Il en envoya même, plus 
tard, en Italie [1642], à Alger, à Tunis, à Madagascar, en 
Pologne. Vincent de Paul fit lui-même des missions jusqu'à 
l'âge de soixante-dix-huit ans, s'occupant en même temps de 

(1) Vie de Louise de Marillac, veuve de M. le Gras, par Gobillon; 
les Sœurs de la charité, dans leurs rapports avec les pauvres et les 
malades. Gobi., 1831. 



§ 349. — MISSIONS ÉTRANGÈRES. 237 

fonder en divers lieux des hôpitaux sous l'invocation du saint 
nom de Jésus. Les conférences introduites par lui ont ra- 
nimé l'esprit d'association parmi les hommes religieux en 
France (1). Après une vie si active et si pleine, Vincent de 
Paul obtint la couronne de justice, dans l'autre monde par 
sa sainte mort [27 septembre 1660], dans celui-ci par sa 
canonisation sous Clément XII [1737]. 

§ 349. Missions étrangères. 

Fabricii Lux salutaris, p. 662 sq. Lettres édifiantes et curieuses, 
écrites des missions étrangères par quelques missionnaires de la 
Compagnie de Jésus. Paris, 1717-77, 34 vol., et en particulier : 
Choix de lettres édifiantes, etc., précédé de tableaux géographi- 
ques, historiques, politiques, religieux et littéraires des pays de 
missions ; 3« édit. Paris, 8 vol. Wittmann, Grandeur de l'Eglise 
dans ses missions depuis le schisme. Histoire générale des mis- 
sions pendant les trois derniers siècles. Augsb., 1841 et suiv., 
2 vol. Henrion, Histoire générale des missions catholiques. Paris, 
1646-47, 4 vol. gr. in-8. 

La charité et le dévouement des fidèles ministres de l'É- 
vangile ne s'exercèrent pas seulement parmi les peuples 
appartenant depuis longtemps à l'Église chrétienne, mais 
s'étendirent aux peuples païens les plus éloignés et les plus 
sauvages. Nul ordre ne montra un zèle plus héroïque à cet 
égard que celui des Jésuites, dont un grand nombre n'eut 
d'autre ambition que celle de mourir dans les missions 
étrangères pour l'amour du Christ. Les découvertes des 
Portugais et des Espagnols leur en fournirent l'occasion et 
leur en facilitèrent les moyens, et les conversions entre- 
prises parmi les païens par ces hardis missionnaires furent 
singulièrement encouragées et en quelque sorte régu- 
larisées par l'institution de la Propagande, fondée sous 
Grégoire XV {Congr egatio de propagande/, Fide, 1622) (2). 

(1) Saint Vincent de Paul et les ouvriers français (Feuilles hist. et 
pol., t. X. p. 549-64). 

(2) Erectio. S. congr. de'fide cathol. Propaganda. (Bullar. Rom. 
t. III, p. 421 sq.) Cf. Fabricii Lux salut., p. 506 sq. Constitut. aposto 
liese S. cong. deprop. fide. Roma?, 1642. iii-fol. ; Bayeri Hist. congr. 
cardinalium de prop. fide. Regiom., 1070, in-4. Cf. Hélyot, dos Divers 
instituts fondés pour la propagation ù ■:. la foi, t. VIII, ch. 12. 



238 349. — missions étrangères. 

Cette congrégation se composa de quinze cardinaux, de 
trois prélats et d'un secrétaire. Les abondantes aumônes 
des catholiques obtinrent ainsi une destination sûre et ré- 
gulière. Urbain VIII dota l'institut delà Propagande [1627] 
d'un grand bâtiment {collegium de propaganda Fide), qui 
devint le séminaire des Missions étrangères. L'exemple du 
pape fut noblement imité : de riches dotations assurèrent 
l'œuvre ; de nombreux ouvriers de toutes nations s'y for- 
mèrent à l'apostolat, et l'on vit se renouveler à Rome, 
chaque année, au dimanche après l'Epiphanie , le su- 
blime spectacle de la Pentecôte. Cette fête de la Propa- 
gande, où le nom du Seigneur est glorifié dans toutes les 
langues de la terre, est une des solennités qui expriment 
et révèlent le mieux l'idée fondamentale de l'Église ca- 
tholique. 

La conversion de l'Inde a toujours présenté les plus 
grandes difficultés, malgré les rapports qui semblent 
exister entre les mystères du Christianisme et certains 
dogmes des Védas, comme celui de la Trinité, représenté 
par les trois personnes de Brahma, Vischnou et Siva, ma- 
nifestation de l'Être primordial et celui d'une sorte d'in- 
carnation dans Vischnou ; mais la doctrine religieuse des 
Indes, embellie par les sages et les poëtes, avait jeté de 
trop profondes racines dans l'esprit des peuples pour per- 
mettre un facile accès à l'Évangile-. Quoique soumis depuis 
près de dix siècles à la domination musulmane, le peuple 
indien conservait avec un rare courage ses sanctuaires, 
défendait avec persévérance ses idées religieuses, et, pres- 
que indifférent au joug extérieur qui l'opprimait, se nour- 
rissait avec joie des souvenirs de son antique gloire. Il 
était réservé aux généreux efforts des Jésuites de vaincre 
ces obstacles. 

François-Xavier, un second saint Paul, partit, d'après 
le désir de Jean III, roi de Portugal, et avec l'autorisa- 
tion du pape, pour Goa [1542], où, dès loiO les Portugais 
avaient essayé quelques conversions et opéré la réconci- 
liation des Nestoriens avec l'Église. Mais les chrétiens de 
Goa ne l'étaient que de nom; la polygamie, le divorce, 
l'iniquité, régnaient généralement parmi eux (1). François 

(1) Horalius Tursellinus, de Vita Franc. Xav., qui priraus e Soc. Jesu 



§ 349.' — MISSIONS ÉTRANGÈRES. 239 

vit qu'il fallait d'abord convertir les colons chrétiens. Il se 
mit en rapport avec les enfants, par là avec les parents ; 
exerça une puissante influence, consola les malades, se- 
courut les affligés, et sut par son active charité gagner 
les plus puissantes familles. Il se dirigea bientôt après 
vers les rivages de Travancor, et parvint, au bout d'un 
mois, par ses incontestables miracles, sa douceur, sa bonté, 
et à l'aide d'excellents interprètes, à baptiser à peu près 
dix mille idolâtres. « C'était un touchant spectacle, dit-il 
» dans sa relation, de voir avec quelle sainte émulation 
» ces néophytes renversaient les temples de leurs idoles. » 
De là François se rendit à Malacca, dans les îles Moluques 
et de Ternate. L'effrayant tableau qu'on lui fit des mœurs 
de ces peuplades ne put arrêter son zèle. François forma 
des disciples parmi ses nouveaux convertis. L'un d'eux 
entreprit d'annoncer l'Évangile dans l'île Manar. L'apôtre, 
après a\oir fait traduire en langue indienne les Psaumes de 
la pénitence, les Évangiles et un catéchisme, voyant le 
Christianisme fleurir parmi les peuples qu'il avait évangé- 
lisés jusqu'alors, se rendit au Japon [1549], qui était divisé 
en plusieurs royautés subordonnées à un empereur (Dairi). 
François avait également fait traduire en japonais le Sym- 
bole de la foi, avec des explications. Malgré les mauvaises 
dispositions de ce peuple et l'opiniâtre résistance des 
bonzes, il parvint à poser les fondements de l'Église du 
Japon, surtout à Amangouchi, et dans le royaume de Bungo, 
où, dans l'espace de deux ans et demi, il réussit à baptiser 
plusieurs milliers d'idolâtres. Plus tard, quelques princes 
japonais embrassèrent le Christianisme, et envoyèrent, en 
signe de leur pieuse reconnaissance, une ambassade au 
pape Grégoire XIII [1582], qui l'accueillit avec joie. Xavier 
eut encore le vif désir, avant de mourir, de porter l'Évan- 
gile dansla Chine, parce que les Japonais lui avaient souvent 
objecté que les Chinois lettrés n'avaient pas encore em- 
brassé le Christianisme. Après avoir surmonté d'incroyables 
obstacles, il aborda dans l'île de Sancian, à six milles du 
continent de la Chine. Là était marqué le terme des tra- 
in India et Japonia Evangelium propagavit, libb. IV. Roma:, 1594, 
et aussi Epp. Franc. Xav., libb. IV. Paris., 1631 ; Maffei, Hist. Indi- 
cur., libb. XII. Flor., 1538, in-fol. ; WUlmatm, t. II, p. 9 sq. 



240 § 349. — missions étrangères. 

vaux et des courses apostoliques de l'héroïque missionnaire : 
il resta douze jours étendu, sans secours, sur le rivage, et 
mourut le 2 décembre 1552, en s'écriant : « Seigneur, c'est 
» en vous que j'ai mis ma confiance, je ne serai pas con- 
»> fondu ! » <s 

Les Jésuites coutinuèrent l'œuvre de saint François. Le 
Père Nobili apparut dans les Indes, avec l'autorisation de 
l'archevêque de Chandernagor, sous la forme et les habi- 
tudes d'un brahme pénitent CSanias), évita le contact des 
parias, gagna la confiance et l'estime des brahmes, en 
convertit soixante-dix, qui entraînèrent facilement à leur 
suite une nombreuse population. Ce mode de conversion, 
ce système d'accommodements, occasionna entres les Jé- 
suites et les Dominicains la longue controverse sur les 
usages malabares, dont le pape Grégoire XV avait été mal 
informé [1623]. En 1587, le Japon (1), qui comptait déjà 
deux cent mille chrétiens, deux cent cinquante églises, 
treize séminaires et un noviciat de Jésuites, vit éclater une 
violente persécution contre le Christianisme. Les Jésuites 
reçurent l'ordre de quitter en masse le pays ; mais la pro- 
tection de quelques princes leur permit de s'y maintenir 
encore. A peine le calme fut-il rétabli que le zèle indiscret 
des Franciscains alluma fia persécution et la jalousie des 
Hollandais contre les Portugais porta enfin le dernier coup 
à l'établissement du Christianisme dans l'île. La persécu- 
tion qui s'éleva alors [1596] arrosa le sol du Jnpon, plus 
abondamment qu'aucune contrée du monde, du sang des 
chrétiens. Ce sang ne serait-il pas le gage d'une restaura- 
tion future (2) ? 

Le désir d'évangéliser la Chine survécut à saint François 
dans son ordre. Les Jésuites surent résoudre et vaincre, 
avec le zèle ingénieux que donne la charité, les graves 
difficultés et les opiniâtres préjugés que leur opposaient, les 



(1) Grasset, Hist. de l'Église du Japon. Paris, 1715, 2 vol. in-4; 
P. de Charlevoix, Hist. du Christian, dans l'emp. du Japon. Rouen, 
1715, 3 vol., par M. D. L. G. Paris, 1836, 2 vol. Cf. Fabricius, 1. cit., 
p. 678. 

(2) Tanner, Societas Jesu usque ad sanguinis et vitae profusionera 
militans. Prajj.. 1675. 



§ 349. — MISSIONS ÉTRANGÈRES. 241 

Chinois (4). Ils en étudièrent avec soin les mœurs, le ca- 
ractère, les habitudes; tour à tour savants, artistes, mé- 
caniciens, ouvriers, ils se firent tout à tous pour les ga- 
gner tous à Jésus-Christ. Trois Jésuites, parmi lesquels se 
distingua surtout Matth. Ricci [1582-1610] trouvèrent 
accès en Chine (2). Ricci, habile mécanicien, parvint à se 
faire accueillir à la cour, et obtint l'autorisation de s'éta- 
blir à Canton, et plus tard à Nanking. 11 bâtit un observa- 
toire, acquit une grande considération, et en profita pour 
répandre les principes de l'Évangile et gagner à la vérité, 
outre beaucoup de simples habitants, quelques mandarins. 
Sa réputation lui ouvrit le chemin de Peking [1600], et lui 
valut la protection de l'empereur, dont il obint l'autori- 
sation de construire une église, après avoir converti plu- 
sieurs grands de la cour. Il mourut en 1610, et fut ense- 
veli avec pompe. On remarque parmi ses successeurs, 
aussi actifs que lui, Adam Schall, de Cologne [dep. 1622] (3), 
qui devint président d'une société mathématique de Pe- 
king, et obtint aussi la permission de bâtir des églises. 
Malheureusement la controverse qui s'éleva entre les Jé- 
suites et les Dominicains, sur les usages chinois, ralentit 
les succès de la mission; nous en parlerons au § 375. En 
1661, les ministres de l'empereur, encore jeune, profitant 
de sa minorité, suscitèrent un commencement de persé- 
cution aux chrétiens etfirent emprisonner les missionnaires. 
Cependant les Jésuites reconquirent la faveur impériale, 
sous le règne de Khanghi, monté sur le trône en 1669, et 
firent élever un monument à la mémoire d'Adam Schall, 
qu'avait remplacé le Néerlandais Verbiest. Plusieurs cir- 
constances heureuses augmentèrent la faveur dont jouis- 
saient les Jésuites. Telles furent les leçons que Verbiest 
donna à l'empereur, les services qu'il rendit aux Chinois 
par une sorte de canons fort commodes de son invention, 



(1) Stuhr, la Religion d'État en Chine. Berlin, 1835 ; Idem, Système 
religieux des peuples païens de l'Orient. Berlin, 1830, p. 9 et suiv.; 
Abel de Rêmusnt, Mélanges asiat. Paris. 1825, 2 vol. ; Nouveaux Mé- 
langes. Paris, 1829, 2 vol. 

(2) Wertheim, Ricci. Nouv. Revue théol., 1833, 3* livr. 

(3) Schall, Relatio de initio et progressa missionis Soc. Jesu in 
regno Chin. Vien., 1665 ; Rat., 1672; Wittmann, t. II, p. 138 scr. 

III. • U 



242 § 349. — missions étrangères. 

et la paix obtenue entre les Chinois et les Russes [1689] par 
l'entremise du Père Gerbillon. Ainsi le Christianisme ga- 
gnait de jour en jour en Chine; malgré le petit nombre 
de missionnaires, on y comptait vingt mille chrétiens. 
Louis XIV envoya un renfort de six Jésuites, fort habiles 
mathématiciens, et, en 1692, la prédication de l'Évangile 
fut légalement autorisée dans le Céleste-Empire. 

En Amérique, la propagation rapide du Christianisme 
était arrêtée par l'intelligence bornée des Indiens, dont on 
mettait parfois en doute les droits et la dignité (1), comme 
hommes, malgré les décisions formelles de Paul III en leur 
faveur [1537]. D'ailleurs la plupart des Dominicains Espa- 
gnols ne montraient plus le* zèle apostolique des anciens 
missionnaires. Ces difficultés n'effrayèrent pas les Jésuites 
animés encore de toute l'ardeur d'un ordre naissant. Six 
Jésuites parmi lesquels le Père Emmanuel Nobréga,se ren- 
dirent au Brésil [1549], apprirent rapidement la langue du 
pays, et parvinrent à faire embrasser la doctrine sévère 
et les mœurs chastes du Christianisme à des peuplades si 
sauvages et si féroces, qu'elles mangeaient leurs ennemis 
et s'abandonnaient aux excès les plus monstrueux. En 
1551, on érigea l'évêché de Saint-Salvador pour ces nou- 
veaux convertis. Mais la mission la plus importantes des 
Jésuites fut celle du Paraguay (2). 

Les Espagnols avaient découvert le Paraguay, situé sur 
les bords de la Plata, en 1516, et s'en étaient emparés en 
1536. Les premiers essais de conversion avaient été faits 
sans grand succès parles Franciscains [1380-82]. Trois Jé- 
suites qui arrivèrent dans la province de Tucunam, en 1586, 
furent plus heureux. D'après l'expérience qu'ils avaient des 
hommes etla connaissance de l'histoire, ils résolurent de s'y 
prendre comme les missionnaires du moyen âge à l'égard 
des peuples germains, en identifiant la conversion de ce 
peuple sauvage avec sa civilisation politique et la culture du 

(1) Robertson, History of America; Noticias sécrétas de America, 
por don /. Juan y don Ant. de Ulloa, sacadas a luz por don Dav. 
Barry. Lond., 1826; Wittmann, t. I, p. 18 sq. 

(2) Muratori, Christianismo felice nelle missioni nel Paraguay. 
Venet., 1743, in-4 ; Charlevoïx, Histoire du Paraguay, Paris, 1756, 
3 vol. iu-4; Wittmann, t. I, p. 28-117.. Prescott, Histoire de la con- 
fluête du Mexique. 



§ 349. — MISSIONS ÉTRANGÈRES. 243 

pays lui-même, et en formant peu à peu, des paroisses chré- 
tiennes du Paraguay, un État indépendant. Ils en obtinrent 
l'autorisation de Philippe III, roi d'Espagne [1610], avec 
cette clause, qu'ils avaient demandée, qu'aucun Espagnol ne 
pourrait, sans le consentement des Jésuites, pénétrer dans 
les Réductions fondées par l'ordre. Ils formèrent rapidement 
de leurs néophytes dociles, des ouvriers, des artistes, des 
agriculteurs, des soldats; ils leur procurèrent des armes et 
de l'artillerie pour se défendre contre leurs voisins, et les 
amenèrent ainsi peu à peu, aux habitudes régulières de la 
famille et de la vie civile ; l'exécution des lois était confiée 
à des confréries religieuses. Les Jésuites s'étaient réservé 
le soin des malades ; leurs connaissances médicales, l'ingé- 
nieuse et prudente charité des Pères au milieu des épidé- 
mies fréquentes et dangereuses du pays, leur assurèrent 
rapidement l'empire des âmes. La colonie prospéra pen- 
dant cent vingt ans, la population s'accrut peu à peu de 
200 âmes à 280,000 partagées en trente réductions. Mal- 
heureusement cette prospérité fut troublée par les discus- 
sions qui s'élevèrent entre eux, l'évêque Berrnadin de Car- 
denas [1640], et Jean de Palafox, évêque d'Angélopolis 
[1647]. On ne leur épargna aucune espèce d'incrimination, 
et on alla jusqu'à les accuser de n'avoir cherché autre chose 
dans le Paraguay, que des trésors. 

Leur mission dans la province voisine de Ghiquitos 
n'était pas moins florissante que celle du Paraguay. On y 
déplore encore aujourd'hui la malheureuse expulsion des 
Jésuites, qui a certainement arrêté pour des siècles la civi- 
lisation indo-américaine (\). 

En Afrique, la religion chrétienne fit bien moins de pro- 
grès, et l'activité des Capucins y fut restreinte aux colonies 
portugaises le Mozambique, le Monomotapa et Quiloa à 
l'Orient, le Congo, Angola, Benguela, Cacongo et Loango 
à l'Occident, et aux îles françaises de Bourbon et de 
France. Les missionnaires y furent entravés surtout par 
les difficultés du climat et la dépravation des races sau- 
nages qu'ils rencontrèrent. 

(l) Bach, les Jésuites et leur mission de Chiquitot, dans l'Amérique 
du Sud, publ. par Kriegh. Leipzig, 1843. 



244 § 350. — SCIENCE THÉOLOGIQUE 



§350. — Science théologique dans ? Église catholique. 

Cf. du Pin, Nouv. Biblioth des auteurs ecclés. Schrœckh, Hist. de 
l'Église depuis la réforme, P. IV, p. 1-127. Richard Simon, Hist. 
crit. des principaux commentaires. Voyez t. II, p. 577-591. 



Tout se tient d'une manière vivante dans l'histoire. ïl ne 
se fait pas un mouvement dans un sens qui ne retentisse 
dans toutes les directions. C'est ainsi que la lutte contre le 
protestantisme, les discussions qui s'élevèrent dans le sein 
même de l'Église, et l'institution des ordres nouveaux, ex- 
citèrent un mouvement scientifique très-prononcé. Les atta- 
ques des protestants dirigèrent l'attention vers la dogma- 
tique, dont on s'occupa sérieusement, non pas, comme jadis, 
au point de vue spéculatif, mais surtout au point de vue 
historique, le plus nécessaire dans la cause contre les pré- 
tendus réformateurs. Si les Jésuites rendirent des services 
signalés à la science théologique, les autres ordres ne fu- 
rent ni moins actifs ni moins utiles. Les Dominicains espa- 
gnols se glorifièrent avec raison des travaux de Melchior 
Cano, que ses remarquables connaissances littéraires firent 
envoyer par l'université de Salamanque au concile de Trente, 
où il se distingua parmi les plus savants [*j- 1560]. Les douze 
livres intitulés Loci theologici sont un des ouvrages les plus 
éminents de ce fécond écrivain. C'est une excellente intro- 
duction à la dogmatique. On y trouve d'utiles recherches 
sur les sources, l'importance, l'usage delà dogmatique, ses 
rapports avec les autres branches de la science, l'applica- 
tion delà philosophie à la théologie (1). 

Le plus savant théologien de la Compagnie de Jésus fut 
sans contredit, Denys Petau, d'Orléans [1583]. Ses travaux 
sont si solides, si complets, si pleins de sagacité, que qui- 
conque étudie la théologie doit les consulter avec le plus 
grand soin. Outre la publication des écrits de plusieurs his- 
toriens ecclésiastiques et de quelques philosophes (Épi- 
phane, Synésius, Nicéphore, l'empereur Julien, Thémis- 
tius), et son ouvrage historique et astronomique intitule 

(l) Cf. Dict. ecclés. de Frib. s. v. Cano. 



dans l'église catholique. 245 

Rationale temporum, qui a fait époque, ses Dogmata theo- 
logica, éveillèrent la plus vive attention. C'est une expo- 
sition de la vraie doctrine professée par l'Eglise catholique 
dans tous les temps, opposée aux enseignements variables 
des hérétiques, malheureusement restée incomplète par 
suite de la mort de l'auteur [1652]. On a de la peine à croire 
que la vie d'un homme ait pu suffire à des œuvres aussi 
considérables, aussi consciencieuses, aussi exactes et aussi 
remarquables sous tous les rapports. La latinité du Père 
Petau est en général facile et heureuse, son exposition claire 
et méthodique ; il associe d'une manière large et ingénieuse 
l'histoire et la dogmatique, et sa profonde connaissance de 
la philosophie platonicienne lui a permis de relever les nom- 
breux emprunts faits à Platon parles Pères de l'Église. 

Dans la polémique religieuse qu'entraînaitnécessairement 
la controverse des protestants, on remarqua de bonne heure 
Eck (Enchiridion locorum communium adv. Lutherum et alios 
hosles ecclesiœ, Landeshuti, 1525), Cochlaeus, Stanislas Ho- 
sius. On connaît moins l'excellente Théologie allemande pu- 
bliée par l'humble et pieux Bertold, évêque de Chiemsée 
(lac de Chiem), à Munster, en 1528. Ce traité polémique et 
dogmatique est un des ouvrages le plus intéressants de la 
littérature catholique allemande (1). Mais le plus éminent 
de tous ces théologiens est certainement Robert Bellarmin 
né dans le Florentin [1542], entré dans l'ordre des Jésuites 
[1560]. Sévère à l'excès envers lui-même, infatigable au 
travail, ne s'écoutant jamais, il parvint à composer des 
écrits dont on ne peut comprendre le nombre et la solidité 
qu'en se rappelant la vie sainte et dévouée de l'auteur. Après 
avoir prêché avec distinction, il professa avec plus de succès 
encore les diverses parties de la théologie, et composa une 
grammaire hébraïque, une biographie des écrivains ecclé- 
siastiques très-estimée (De scripioribus ecclesiasticis), et le 
grand et célèbre ouvrage de controverse intitulé: Disputatio- 
nes de controversis christianœ Hdei articulis libb. IV (2). Bel- 



(l) Le mérite d'avoir rappelé l'attention sur ce traité presque oublia 
appartient aux Feuilles hist. et polit., t. VII, p. 113-124. 

(3) Parut à Rome en 1581-92, 3 vol. in-fol . Recudi curavit Fr. Sau- 
sen. Mogunt., 1842. 



246 § 350. — SCIENCE THÉOLOGIQUE 

larmin connaît à fond toute la littérature protestante, les 
oeuvres de Luther, Mélanchthon, Calvin, Bèze, des Soci- 
niens, et en général de tous les ennemis de l'Église cathot 
lique. Son élévation au cardinalat ne lui fit point changer 
de mœurs et d'habitudes, et sa vie simple et laborieuse était 
une critique vivante de celle du pape et des hauts dignitaires 
de l'Église. Aussi l'éloigna-t-on de Rome en le nommant ar- 
chevêque de Capoue [f 1620J. Le livre qu'il adressa à son 
neveu (Admonitio ad episcopum Thean.) prouve de quelle 
manière sérieuse il embrassa ces nouvelles fonctions, comma 
son livre Scala ad Deum nous fait connaître les profonds 
sentiments de piété, de dévouement et de résignation de sa 
belle et sainte âme. A la même époque Pierre Canisius fut 
aussi utile au clergé qu'aux laïques par la publication de 
son grand et de son petit Catéchisme [15o4] sous le titre de 
Summa doctrinœ Christianœ. Le catéchisme romain (1) pu- 
blié en 1666 ne fit pas oublier ceux de Canisius. 

Des ouvrages polémiques moins volumineux furent com- 
posés par les Jésuites Grégoire de Valencia [7 1603], Fran- 
çois Coster [-{-16 19] Enchiridion controversarium nostri 
temp.) et Martin Becanus {Manuale controv. libb. V), don, 
les deux derniers jouirent d'une grande faveur. Les travaux 
sur les dogmes en particulier ne manquèrent pas non plus. 
Les jansénistes Nicole et Arnauld se distinguèrent par leur 
défense de l'Eucharistie contre les théologieus réformés 
(Perpétuité de la foi catholique). 

Ces temps de controverses dogmatiques n'avaient pas 
été très-favorables aux ouvrages de Morale proprement 
dits. Cependant on en vit paraître un assez grand nombre 
sous les diverses formes de la scolastique, de la casuisti- 
que, de la mystique ou de l'ascétisme. Outre quelques opus- 
cules d'Érasme et de Louis Vives, on dut aux Jésuites des 
traites complets ou partiels de morale tels que ceux de Toiet 
[ti596j,Sanchez[+1610],Vasquez[1604],Leymann[fl63o], 
Escobar [fl669] et Busembaum [-f 1668], dont le livre in- 
titulé : Medu/la theolog/'œ moralis facili ac perspicua methodo 
resolvens casus conscientœ, etc. Monast.lQ45, fut le plus ré- 

(i) Catech. romanusex decreto conc. Trid.ad et priucipem Manu- 
tianam ann. 1566, ed. Ritter. Vrat., 1837; ed. Rom., 1845. 



DANS L EGLISE CATHOLIQUE. 247 

pandu. Les traités mystiques et ascétiques sont indiqués 
plus bas. Les décrets du concile de Trente (sess. V, De re- 
format.) les secours fournis par les bibles polyglottes, les 
travaux des grammairiens et des lexicographes, tels que 
Pélican, Reuchlin et Bellarmin, sur la langue hébraïque, 
et ceux surtout de Santés Pagninus, auteur d'un diction- 
naire hébreu et d'une méthode d'interprétation des Écri- 
tures (J), et enfin le mouvement imprimé par Érasme, 
firent faire, durant cette période, de rapides et notables pro- 
grès à l'exégèse. Le Dominicain Sixte de Sienne [f 1569] (2) 
composa une introduction à la connaissance des livres 
sacrés, fort utile pour l'intelligence du texte, à laquelle 
contribuèrent surtout les Polyglottes d'Anvers [1527], dont 
le principal rédacteur fut l'Espagnol Montanus, et celles de 
Paris [1645], plus précieuses encore au point de vue gram- 
matical et lexicographique. D'un autre côté, les progrès de 
l'exégèse fuient retardés par la manière exclusive et 
inexacte dont on expliquait l'inspiration des livres sacrés. 
Car tant que l'on considéra chaque mot de l'Écriture comme 
formellement inspiré de Dieu, les commentateurs durent se 
sentir singulièrement gênés et réduits à des interprétations 
fort subtiles. Les Jésuites Hame] et Lessius de Lou vain com- 
battirent les premiers cette méthode d'interprétation. Ils 
soutinrent que, pour réputer un livre divin et canonique, 
il ne fallait ni une inspiration textuelle ni même celle de 
toutes les pensées ; qu'on pouvait même admettre un livre 
qui, comme le second des Machabées, aurait été rédigé sur 
des données purement humaines, pourvu que le Saint- 
Esprit eût rendu plus tard témoignage à la complète véra- 
cité du livre. Les facultés de théologie de Louvain et de 
Douai attaquèrent ces assertions, et les évêques de Belgi- 
que les condamnèrent également. Le pape Sixte-Quint 
évoqua l'affaire à son tribunal, en retarda la décision de 
manière à laisser à l'ardeur des esprits le temps de se re- 



(1) Isagoge ad sacras Litteras, lib. unus; Isagoge ad mysticos sa- 
crae Scripturae sensus, lib. XVIII. Colon., 1540, in-fol. 

(2) Bibliotheca sancta, ex pnecipuis cathol. Ecclesiee auctoribus 
collecta, etc. Venet., 1566; Francf., 1575, in-fol.; Colon., 1626, et 
■surtout lib. III, contenant : Ars interpretandi sacras Scripturas abso- 
lutissima, publié à Cologne, 1577, 1588, in-8. 



248 § 350. — SCIENCE THÉOLOGIQUE 

froidir. et d'en arriver à l'opinion modérée qui avait été 
exposée et adoptée par les meilleurs et les plus anciens in- 
terprètes de l'école d'Antioche, tels que saint Chrysostôme. 
Alors parurent, en même temps, un grand nombre d'exé- 
gètes catholiques, dont les travaux s'opposèrent heureuse- 
ment aux interprétations partiales, particulières, des lu- 
thériens et des réformés. Le cardinal Cajetan s'était occupé 
presque toute sa vie de l'étude de l'Écriture sainte, et ses 
explications ingénieuses et hardies accusent un véritable 
tact exégétique (1). Cependant elles furent critiquées, sur- 
tout au point de vue philologique, entre autres p.ar'Mel- 
chior Cano. Vatable [+ 1547] fit, sous François I er , unt; 
nouvelle traduction de, l'Écriture sainte, avec de courte 
remarques, qu'on a souvent réimprimées, à cause de leur 
clarté et de leur concision (2). Le célèbre critique Richard 
Simon considère comme un chef-d'œuvre de commentaire 
historique et grammatical celui de Josué, par André Masius, 
un des collaborateurs des Polyglottes d'Anvers. Le car- 
dinal Sadolet, évêque de Carpentras [f 1547], après avoir 
publié divers ouvrages philosophiques, et essayé de réu- 
nir les diverses confessions protestantes, fut par là même 
porté à faire paraître un commentaire sur l'Epître aux 
Romains, d'où les réformateurs tiraient leurs principaux 
arguments. Ce commentaire, en forme de dialogue et d'un 
style cicéronien, eut un grand succès. Un troisième car- 
dinal, Gaspar Gontarini [f 1542], donna sur les Èpîtres de 
saint Paul des scolies fort remarquables. Claude d'Espence, 
docteur de Sorbonne [f 1571], sut, dans ses excellents 
commentaires, dire d'utiles vérités aux papes, aux évêques et 
au clergé en général. Jansénius, évêque de Gand [f 1576], 
qui paraît avoir frayé la route aux Jésuites Hamel et Les- 
sius, se distingua par une Harmonie des Évangiles très-esti- 
mée. Agellio, évêque d'Acerno, et Bellarmin commentèrent 
les psaumes ; le Jésuite Jacques Bonfrère, professeur à Douai 
[-f-1643], composa un commentaire sur le Pentateuque 
encore recherché de nos jours, fet Ribéra, autre Jésuite, 
un fort bon commentaire sur les douze petits prophètes et 

(1) Commentarii in V, et N. T. Lugd., 1639. 5 tora. in-fol. 

(2) La meilleure édition est celle qu'en a donnée Nicol. Henri. Pari», 

1729-15. 



DANS LEGLISE CATHOLIQUE. 249 

l'Épître aux Hébreux, moins estimé cependant que celui de 
Christophe Castro. Ceux de Pinéda sur Job et de Gaspar 
Sanctius [f 16^8] sur la plupart des livres de l'Ancien Tes- 
tament sont trop prolixes. Parmi ceux de Cornélius à 
Lapide [f 1637], que ses explications allégoriques et mys- 
tiques allongent aussi beaucoup trop, les meilleurs sont 
ceux sur le Pentateuque et les Épîtres de saint Paul; tous 
ses commentaires, d'ailleurs, sont et seront toujours re- 
marquables par les magnifiques idées tirées des saints 
Pères, dont Cornélius les a enrichis. Le Père Mersenne (1), 
de l'ordre de Saint-François de Paul, est tout à fait origi- 
nal dans ses célèbres questions sur la Genèse. Quœstiones 
célèbres in Genesin [1623] dans lesquelles il fait preuve d'un 
grand savoir mathématique, quoique, dans son ignorance 
des lois de la pesanteur de l'air selon l'état général des 
sciences physiques de son temps, il ait combattu le système 
de Copernic, chanoine de Frauenbourg [f 1643.] La con- 
duite de Rome à l'égard de Copernic et de Galilée [1638], 
conduite qui fut bien dépassée par celle des protestants d'a- 
lors (2), a été enfin exposée dans son véritable jour et ven- 
gée des insignes calomnies inventées par les ennemis de l'É- 
glise (3). Les explications plus abrégées de toute l'Écriture 
sainte, rédigées par les Jésuites Tirinus et Etienne Méno- 
chius [-f-1655], obtinrent une grande faveur et sont restées 
en usage. Il ne faut pas oublier, non plus, les commentaires 
de François Toleto sur l'Évangile de saint Luc et saint Jean 
et l'Épître aux Romains, les questions et dissertations 
d'Alphonse Salméron [f 1585], sur presque toutes les par- 
ties du Nouveau Testament, et les commentaires du Jésuite 
Lorin [f 1634] sur quelques livres de l'Ancien Testament, 
les Actes des Apôtres et les épîtres catholiques. Mais tous 
ces travaux ne sont point à comparer à ceux de trois autres 

(1) Quœstiones celeberrimae in Genesin cum accurata textus expli- 
catione. In hoc volumine athei et deistae impugnantur et expugnan- 
tur, et vulgataeditio ab hœreticor. calumniis vindicatur, etc. Paris, 
1G23, in-fol. 

(2) Voyez ce vol., § 338. 

-(3) Cf. le Saint-Siège contre Galileo Galilei et le système astro 
nomique de Copernic (Feuilles hist. et polit., t. VII, p. 3»5-94, 
449-68, 513-31, 577-93). Cf. aussi Gazette, de Bonn, nouvelle séria 
4* année, 2 e livr., p. 118 et suiv. 



250 § 350. — SCIENCE THÉOLOGIQUE 

exégètes remarquables, dont les premiers sont encore 
consultés avec grand profit de nos jours, et dont le dernier, 
moins connu, le mérite tout autant. Ce sont : 1 ° Le Père 
Maldonat, Jésuite. Né en 1534, dans l'Estramadure, aussi 
versé dans la connaissance du grec et de l'hébreu que 
dans celle de l'histoire, il enseigna d'abord la philosophie 
et la théologie à Paris. On remarqua surtout ses leçons sur 
les quatre Évangiles, imprimées pour la première fois à 
Pont-à-Mousson en 1596. Il mourut à Rome en 1583, après 
avoir été chargé par le pape Grégoire XIII d'une nouvelle 
édition des Septante. 2° Guillaume Estius, chancelier de 
l'université de Douai, obtint le même succès que Maldonat, 
par le talent avec lequel il commenta les passages les plus 
difficiles de l'Écriture, et surtout les Épîtres des apôtres (1). 
3° Le Père Justiniani, également Jésuite, auteur d'un com- 
mentaire sur les Épîtres de saint Paul (Lugd., 1611-14, 
3 vol. in-fol.), que de savantes paraphrases, des-disserta- 
tions lucides et une érudition consciencieuse placent à côté 
de l'ouvrage d'Estius. 

Enfin, il faut aussi mentionner les nombreuses traduc- 
tions en langue nationale qui parurent à cette époque. En 
Allemagne, Emser traduisit le Nouveau Testament [1527], 
Dittenberger [1534], et Ec& [1537] toute l'Écriture sainte, 
ainsi qu'Ulenberg [~ 1617], dont la traduction eut un grand 
succès. En Pologne, le Jésuite Jacques Wujek traduisit 
toute la Bible ; en France, Véron et d'autres. 

Quant aux travaux historiques, les catholiques y furent 
poussées par la prétention des protestants d'avoir ramen 
l'Église, par rapport à la doctrine et à la discipline, à la 
pureté des temps apostoliques et des premiers siècles de 
l'ère chrétienne. Les historiens catholiques de l'époque, Ba- 
ronius et ses continuateurs, combattirent victorieusement 
ces exagérations protestantes. Pierre de Marca [-j-1662] 
écrivit sur le droit ecclésiastique, mais dans le sens épis- 
copalien. Le cardinal Duperron [-J-1618] soutint contre 
Richer le système contraire. 



(i) Maldonali, S. J., Coramentarii in quatuor Evangeliarecudi cu- 
ravit Fr. Sausen. Mogunt., 1841 sq.; Estii Commentarii in omnes 
Pauli Epistolas, item in catholicas, recudi curavit Fr. Sausen. Mo* 
gunt., 18-11 sq. 



DANS L EGLISE CATHOLIQUE. 251 

Enfin les ouvrages ascétiques, dont les plus grands sa- 
vants s'occupèrent en même temps que de leurs autres 
études' pour encourager le clergé qui se formait alors, 
furent un des derniers fruits de l'heureuse influence du 
moyen âge sur la littérature catholique. Tels furent les 
Exercices spirituels de saint Ignace (Exercitia spiritualia) , 
qui entretinrent dans la compagnie la pieuse habitude de 
la méditation. On peut y rapporter aussi les travaux sur la 
théologie pastorale d'Érasme (Ecclesiaste, S. concionator 
evangelicus), de saint Charles Borromée (Inslructiones con- 
fessarior, et concionator.), de Valère Augustin {Rhetorica 
ecclesiastica, lib. III), du Dominicain Louis de Grenade 
(Rhelo7\ eccl.), et surtout les sermons des célèbres prédica- 
teurs de l'époque : en Italie, Clarius, évêque de Foligno, 
Corn. Musso, évêque de Bitonto, dans le royaume de Na- 
ples [-j-1554] ; Charles Borromée, le Jésuite Paul Segneri 
[flô94] ; en France, Simon Vigor, archevêque de Narbonne 
[■floTo], le Jésuite Claude de Lingendes [-J-1666], et son 
parent Jean de Lingendes, François Senault, de l'Oratoire 
[fl672]; en Espagne, Louis de Grenade; en Pologne, 
Pierre Skarga. Enfin, la piété, la dévotion , le sens reli- 
gieux des peuples, furent alors réveillés et entretenus par 
la publication et les diverses traductions des écrits de sainte 
Thérèse, de saint Jean de la Croix, de saint François de 
Sales (Philothée, Lettres à des gens du monde), de Laurent 
Scupoli (Combat spirituel), d'Alphonse Rodriguez (Traité 
de la Perfection chrétienne), Louis du Pont(Considérations 
sur les mystères de la foi), du pieux Louis de Grenade 
[-[-1588], auteur du Guide des Pénitents, des Pensées sur la 
Vie chrétienne, d'un traité de la Prière, d'un Catéchisme 
très-populaire, etc. Ces utiles publications rappellent les 
paroles que le pape Grégoire XIII écrivait à Louis de Gre- 
nade : « Tu as rendu à tous ceux qui ont cherché à s'in- 
» struire dans tes livres un plus grand service que si tu 
» avais obtenu du ciel, par tes prières, la lumière pour 
» dee aveugles et la vie pour des morts. » 



252 § 351. — NOUVELLES CONTROVERSES 

§ 351. — Nouvelles controverses sur la grâce. Baius. 
Molina. Jansénius. 

Le concile, de Trente n'ayant donné aucune déci- 
sion définitive sur les controverses portées jusque dans son 
sein entre les thomistes et les scotistes au sujet de la grâce, 
on vit bientôt se renouveler la discussion soulevée jadis par 
Pelage. Michel Baïus (1), professeur de théologie à Lou- 
vain [dep. 1551], en donna le signal. Dès qu'il monta dans 
sa chaire de théologie, il tonna, ainsi que son collègue 
Jean Hessels , contre la méthode scolastique, et, ensei- 
gnant suivant la méthode de la théologie positive, il 
exposa simplement le dogme, en l'appuyant des textes 
de l'Écriture sainte et des passages des saints Pères, saint 
Cyprien, saint Ambroise, saint Jérôme, saint Grégoire et 
surtout de saint Augustin. Il justifiait sa méthode d'ensei- 
gnement en montrant l'abus que les protestants avaient 
l'ait des textes sacrés, qu'il fallait rétablir dans leur sens 
véritable. Ses collègues, plus anciens que lui, et tous dé- 
voués à la méthode scolastique, Tapper et Ravestein, 
furent, à leur retour de Trente, fort mécontents de la di- 
rection prise par Baïus, mais surtout du système qu'il 
commençait à dévoiler assez clairement. Ils en soumirent, 
de concert avec les Franciscains dix-huit propositions à la 
sentence de la Sorbonne [1560]. Quelques membres seule- 
ment en firent la censure. Baïus se crut par là même au- 
torisé à publier des observations justificatives, dans les- 
quelles il cherchait à démontrer que certaines de ces pro- 
positions, tout au plus, pouvaient mériter d'être blâmées, 
nais que la plupart étaient conformes à la sainte Écriture 
et à la doctrine de saint Augustin. Le cardinal Granvelle, 
archevêque de Malines, gouverneur des Pays-Bas, tâcha 
d'apaiser la querelle, et, la représentant comme comme la 
simple conséquence de quelques expressions inusitées, il 

(1) Bnji, Opp. Coloniœ, 1696, in-4. Au commencement de 
l'année 1563 : De libero arbitrio; de justitia; de justificatione et de 
^acrificio: après son retour de Trente, les traités: de Meritis operum; 
de Prima hominis justitia et de virtutibus impiorum; de Sacramentis 
ia gendre, etc. 



SUR LA GRACE. BAIUS; MOLINA \ JANSENIUS. 253 

engagea le roi Philippe II à envoyer à Trente, comme dé- 
puté de l'Université, les professeurs Baïus et Jean Hessels, 
en même temps que Cornélius Jansénius, plus tard évêque 
de Gand, et dès lors écrivain renommé [1563]. Baïus, de 
retour, développa ses vues d'une manière plus nette en- 
core, dans divers traités qui excitèrent une nouvelle polé- 
mique. L'affaire fut alors soumise au pape Pie V, qui 
condamna, par sa bulle de 1567, soixante-dix-neuf propo- 
sitions, sans en nommer l'auteur. En 1579, Grégoire XIII 
renouvela la sentence de condamnation, à laquelle les par- 
tisans de Baïus ne voulaient pas se soumettre, prétendant 
ne pas reconnaître les propositions de leur maître dans la 
forme sous laquelle on les représentait. Cependant, en 1580, 
Baïus envoya un acte de soumission à Rome, parvint ainsi 
à se maintenir dans sa charge (1); et obtint une copie 
complète de la bulle de Pie V qu'on lui avait refusée jus- 
qu'alors. Les propositions condamnées portaient princi- 
palement sur le péché originel, le libre arbitre, la nature 
régénérée par le Christ, les rapports des bonnes œuvres et 
de la grâce. La proposition fondamentale était: la nature 
déchue, privée de la grâce divine, est absolument incapa- 
ble de tout bien, et ne peut, par conséquent, commettre 
que le péché. 

Ce système erroné s'était assez rapidement répandu. Il 
avait été vivement attaqué par deux membres de la Fa- 
culté de théologie de Louvain, les Pères Léonard Lessius et 
Jean Hamel, Jésuites, que leur zèle semblait faire tomber 
dans un autre excès. La Faculté de théologie de Louvain 
rejeta en effet trente-quatre de leurs propositions [1587], 
que les partisans de Baïus assimilèrent ausemi-pélagianisme. 
Sixte V [1588], pour rétablir la paix, défendit aux deux 
partis de se condamner mutuellement. Malheureusement 
on vit paraître alors, en Espagne, le célèbre livre du Jésuite 
Louis Molina, (Liberi arbitrii cum gratuedonis, dimnaprœ- 
scientia, providentiel, prœdestinatione et reprobatione Concor- 
dia), qui ranima la controverse entre les Dominicains et les 






(1) Cette bulle se trouve dans l'édition stéréot. du cône, do Tronic, 
Oubliée à Leipzig, 1842, p. 27.-I-27S. Du Chesne, Hist du Rajanisme. 
Douai, 1731, iii-i; Conférences d'Angers sur la tfrâce. Paris, 1789 

III lu 



254 § 351. — NOUVELLES CONTROVERSES 

Jésuites(l). Ceux-ci défendaient les opinions de Scot contre 
les opinions de saint Augustin, adoptées par ceux-là, et 
cherchaient à faire prévaloir leurs opinions sous le pré- 
texte qu'il était très-difficile de combattre les doctrines des 
réformateurs au moyen de ce que l'on donnait pour le 
strict augustianisme. Molina, ayant entrepris d'accorder le 
plus possible les deux systèmes, avait soutenu que l'homme 
peut, par ses forces naturelles, coopérer en quelque chose 
à sa conversion et accomplir de bonnes œuvres. Il justifiait 
cette proposition par la doctrine de son maître Fonséca, 
sur la science moyenne de Dieu (Scien/ia Del media), d'a- 
près laquelle Dieu connaît les future conditionnels, c'est- 
à-dire ce qui arriverait à telle ou telle conditions (I Sam. 
XXIII, 11 sq. ; Matth. XI, 21), et c'est à cette prévision 
divine que se rapporte la prédestination aussi bien que la 
réprobation. Le livre de Molina -fut attaqué par les Domi- 
nicains Alvarès et Thomas de Lemos, et non moins chau- 
dement défendu par les Jésuites Grégoire de Valencia, 
Arrunal, la Bastide, François Toléto et d'antres. Le pape 
Clément VII, sollicité par les deux partis consulta plusieurs 
des évêques, des universités, des théologiens, institua à 
Rome la congrégation deAuxiliis [dep. 1599], pour résoudre 
la question du rapport de la grâce divine avec la question 
de l'homme. Clément VIII mourut avant la solution. Son 
successeur, Paul V, fit continuer d'abord les recherches, 
suspendit, en 1607, les travaux de la congrégation, en se 
réservant d'en faire connaître le résultat plus tard, et dé- 
fendit aux deux partis de rejeter à l'avenir d'une manière 
absolue les opinions de leurs adversaires. Les Jésuites sen- 
tirent bien qu'il fallait adoucir le système de Molina, qui 
so rapprochait du Pélagianisme, et ils s'approprièrent la 
doctrine dite le Congruisme (Gratia congrua et incongrua). 
que, plus tard, les Jésuites Suarez et Vasquez perfection- 
nèrent et qui diffère notablement du molinisme (2). En 
effet, d'après le molinisme, la grâce agit seulement en 
conséquence du libre consentement de la volonté, tandis 

(1)11 parut d'abord à Lisbonne, en 1588, puis à Anvers, en 1593, 
in-4. 

(2). Cf. Hortig, Manuel d'hist. eccl ! s. continue par Dœllinger, t. II, 
en. 2, p. 810 et suiv. 



SUR LA GRACE. BAIUS ; MOMNA ; JANSENIUS. 255 

que, d'après le congruisme l'efficacité dépend de la con- 
gruité de la grâce, par conséquent de la nature et de la 
vertu même de la grâce. Aquaviva, général de la Compa- 
gnie, ordonna d'enseigner ce nouveau système dans toutes 
les écoles des Jésuites [1613]. * 

La controverse moliniste fut néanmoins soulevée de nou- 
veau par un écrit du Jésuite Garasse, contre lequel s'éleva 
avec force l'abbé Duverger de Saint-Cyran, et qui déter- 
mina un des amis de Saint-Cyran, Jansénius, alors pro- 
fesseur à Louvain et qui devint plus tard évêque d'Ypres, 
à examiner derechef la doctrine de saint Augustin sur la 
grâce. Jansénius résuma le résultat de ses recherches dans 
un livre qu'il intitula Augustinus, en déclarant dans la pré- 
face, comme il le fit plus tard dans son testament, qu'il sou- 
mettait le contenu de son ouvrage au jugement du Saint- 
Siège (2). Cet ouvrage était divisé en trois parties : dans la 
première, l'auteur recherche en quoi les opinions des pé- 
lagiens et des semi-pélagiens s'accordent avec celles des 
molinistes ; dans la seconde, il démontre que la lumière de 
la raison ne suffit pas pour arriver à la connaissance de la 
doctrine de la grâce, et qu'il faut la puiser dans les saintes 
Écritures, les conciles et les Pères de l'Église ; il traite, en 
même temps, de la grâce, de l'état originel et bienheu- 
reux de l'homme, et du péché ; dans la troisième, il parle 
de la perfectibilité de l'homme, de l'action irrésistible de 
la grâce, qui fait tout ce que l'homme ne peut faire. Déjà 
les Jésuites s'étaient opposés à l'impression du livre de 
Jansénius et l'avaient accusé des erreurs du calvinisme sur 
la prédestination. 11 parut néanmoins après la mort de 
l'évêque d'Ypres [1640], et suscita une polémique ardente. 
Les Jésuites réunirent les propositions condamnables, et 
tout ce que Jansénius avait dit contre les Pères, les sco- 
lastiques et surtout contre eux-mêmes. Urbain VIII dé- 
fendit la lecture du livre de Jansénius par la bulle In 
eminenti [1642]. Les Jésuites ayant cherché à démontrer 
que toutes les propositions déjà condamnées par Pie V et 
Grégoire XIII se retrouvaient exactement dans Y Augustinus, 
le syndic Cornet soumit à la Faculté de théologie de Paris 

(l) Augustinus, s. doctriua de humanse natura sanitate, aequiui 
äiiic mediana ad. Pelagianos et Massilienses. 



256 § 351. — NOUVELLES CONTROV. SUR LA GRACE, ETC. 

sept propositions, tirées des écrits de Jansénius [1649]. 
L'examen les fit réduire à cinq (1). Après bien des mouve- 
ments, des agitations, du trouble et des appels au parle- 
ment, les cinq propositions furent portées à Rome, [lt>531. 
Quelques-unes de ces propositions se trouvaient textuelle- 
ment dans 1' Augustinus; les autres formaient la base ou 
l'âme du système de Jansénius comme dit Bossuet. Les 
partisans de Jansénius réclamèrent, protestèrent, se dé- 
fendirent avec opiniâtreté, et virent enfin les cinq propo- 
sitions condamnées par la bulle du pape Innocent X, Cum 
occasione [31 mai 1653]. Cette bulle fut reçue presque uni- 
versellement en France. La Sorbonne donna l'exemple 
de l'obéissance , et les partisans des cinq propositions 
l'imitèrent par respect pour l'Église, dirent-ils. Cependant 
beaucoup d'entre eux prétendaient que ces propositions, 
réellement hérétiques, n'appartenaient point à Jansénius, 
qu'on ne pouvait les trouver dans son livre. Cette distinc- 
tion renouvelait la controverse : elle éclata, en effet, plus 
vive que jamais, dans la période suivante. 

La controverse sur l'immaculée conception de la sainte 
Vierge, née jadis entre les Dominicains et les Franciscains, 
se renouvela également lorsque le Franciscain François de 
Santiago assura qu'il avait eu une vision confirmant l'opi- 
nion de son ordre. La vive résistance des Dominicains porta 
la cour d'Espagne à demander une solution au pape, qui se 
contenta de rappeler la défense faite par Sixte IV [1476 et 
1483] aux deux partis de déclarer hérétique Tune ou l'autre 
des opinions controversées. Paul V permit, il est vrai, que la 
question fût scientiquement débattue, défendit cependant 

(1) « I. Aliqua Dei praecepta hominibus justis, volentibus et conan- 
tibus secundum présentes quashabent vires, sunt impossibilia; deest 
illis quœque gratia qua possibilia fiunt. — II. Interiori gratiae in 
statu naturae lapsae nunquam resistitur. — III. Ad merendum et 
demerendum in statu naturae lapsae non requiritur in homine Überlas 
a riecessitate, sed suftîcit liber tas a coactione. — IV r . Semipelagiani 
admittebant praevenientis gratiae interioris necessitatern ad singulos 
actus, etiam ad initium fidei, et in boc erant haeretici, quod vellent 
eara gratiam talem esse, cui possit humana voluntas resistere vel 
obtemperare. — Y. Semipelagianum est dicere Cbristum pro omni- 
bus omnino hominibus niortuum fuisse autsanguinemfudisse.» 






§ 352. — l'art encore au service de l'église. 257 

toute controverse à ce sujet dans la chaire chrétienne, et 
ordonna par sa bulle de 1622 de ne se servir dans le missel 
et l'office public que de l'expression : la conception de la 
bienheureuse Vierge Marie (1). Les deux ordres religieux 
renouvelèrent auprès de Grégoire XV leurs tentatives pour 
avoir une solution, que le prudent pontife ne leur accorda 
pas plus que ses prédécesseurs. 

§ 352. — L'art encore au service de l'Église. Cf. § 292. 

Gerbert, de Cantu et musica sacra a prifna Ecclesiae eetate usque ad 
praesens tempus. S. Blas., 1774, 2 vol. in-4. Rochlitz, Esquisse d'une 
histoire du plain-chant. Leipzig, 1832, 4 vol. Kiesewetler, Hist. de 
l'art dans l'Europe occidentale. Leipzig, 1834. 

L'attachement profond qu'inspirait encore l'Église se 
montra d'une manière éclatante dans les efforts que firent 
les artistes, tels que le Corrége, le Titien, les Carrache, le 
Dominiquin, Guido Réni, en Italie; Alonso Berruguate 
[f 1561], Perez de Morales [f 1586], Alonso Cano [f 1677], 
en Espagne ; Nicolas Poussin [f 1665], Gh. le Brun [f 1690], 
en France; Rembrandt [f 1674], Rubens [f 1640], dans 
les Pays-Bas; sur les bords du Rhin, Albert Durer [f 1528], 
et Holbein [f 1554], pour réaliser par leurs œuvres les 
idées du catholicisme. La poésie ne fit pas défaut non plus 
à l'Église ; elle prit un nouvel et religieux essor, lorsque le 
Tasse [f 1595] la consacra au récit des pieux exploits du 
moyen âge dans sa Jérusalem délivrée ; lorsque Caldéron de 
la Barca [f 1687], devenu prêtre et chanoine de Tolède, 
après avoir vaillamment porté les armes, chanta l'hé- 
roïsme des chrétiens et l'immortelle gloire qui leur est ré- 
servée, ou révéla les mystères du Christianisme dans d'ad- 
mirables pièces sacrées, et mieux encore lorsque Lope de 
Véga, mort en 1653 dans la solitude du cloître, voua sa fé- 
conde imagination, son intarissable verve, à embellir les 
sujets les plus graves ou à exprimer les idées les plus su- 
blimes de la religion. Il faut mentionner aussi avec hon- 

(1) Ces bulles se trouvent jointes à la session V, de Peccato origi* 
nali, dans l'édition du Concilium Tridentinum donnée par Galle- 
mart. 



258 § 352. — l'art. 

neur en Allemagne, Jacques Bälde et Frédéric de Spée, et 
le poëte Angelas Silésius, c'est-à-dire Jean Scheffler (l),né 
de parents protestants à Breslau [1624], qui, après avoir 
exercé d'abord la médecine, se convertit à l'Eglise catho- 
lique à l'âge de vingt-neuf ans, devint prêtre, défendit avec 
ardeur, dans divers écrits, sa foi nouvelle, et mourut reli- 
gieux dans un couvent de sa ville natale [9 juillet 1677]. 
Parmi ses œuvres de poésie religieuse, celle qui émut le 
plus les cœurs de ses contemporains et qu'on estime en- 
core de nos jours, est le recueil intitulé : Saintes délices des 
âmes (2), qui parut en 1657, avec musique de George Jose- 
phi, maître de la chapelle épiscopale. 

La mufiquc s'associa encore à la peinture, à la sculp- 
ture et à la poésie (3). Au XIV e siècle les Flamands furent 
les maîtres de la musique religieuse. Mais leur style avait 
quelque chose de roide et d'étudié et souvent aussi se rap- 
prochait trop des mélodies profanes. On se plaignit sérieu- 
ment, au concile de Trente, de cette profanation de la mu- 
sique religieuse, et l'on se demanda s'ilne fallaitpointbannir 
complètement la musique de l'église. Le génie de Pales- 
trina (4) rendit alors à l'art sa véritable dignité et en assura 
pour toujours la conservation. Jean Pierluigi ou Palestrina, 
du nom de sa ville natale, naquit en 1524 de parents pau- 
vres. Sontalentle fit remarquorparun musicien etadmettre 
comme enfant de chœur dans la cathédrale de la ville. Il 
s'y distingua, et à l'âgé de vingt-sept ans il fut nommé di- 
recteur de la musique de la chapelle Julia, érigée nouvel- 
lement parle pape Jules III dans Saint-Pierre. On prétend 
que l'habile et jeune artiste reçut du pape Marcel II com- 
munication de ses idées sur la musique religieuse, et il les 
exprima merveilleusement dans la messe dite Missa Mar- 



(1) Wiltmann, Angélus Silésius; sa conversion, ses poésies mysti- 
ques, ses écrits de controverse; avec des considérations sur la vraie 
poésie, sur le mysticisme et sur la polémique légitime. Augsb., 
1842. 

(2) Saintes délices des. âmes, par Angelas Silésius, publ. par W. 
Winterer et H. Sprenger., Mannh. 1338. 

(3) N'c. Wisemin, Considérations sur la liturgie suivie dans la cha- 
pelle papale pendant la semaine sainte. 

(4) Baini, Memorie délia vita di G. P. da Palestrina, Roma, 1828 
2 vol. in-4. 



ENCORE AU SERVICE DE L'ÉGLISE 259 

celli, publiée en 1555, sous Paul IV, qui lui valut le sur- 
nom d'Homère de la musique. Les fameux Improperia 
[en 1560] de ce maître ne sont pas moins sublimas; ce 
sont des reproches pleins de tendresse et de douceurs que le 
Christ adresse à son^ peuple ingrat et cruel, mêlés au 
Trisagion, « Dieu saint, Dieu puissant, Dieu immortel, » 
et qu'on chante, le vendredi-saint, en latin et en grec. Son 
plus grand triomphe, sans doute, fut d'obtenir par l'envoi 
de ses messes, de la congrégation de cardinaux réunie 
pour abolir la musique nouvelle en usage dans les églises 
qu'elle serait conservée dans le culte divin. La musique de 
Palestrina unit à la gravité solennelle du chant grégorien 
la vivacité du style moderne, sa richesse et son harmonie. 
En 1533, le Napolitain Luigi Dentice composa un Miserere 
qui eut de la réputation, jusqu'au jour où Allegri, appelé 
de Fermo à Rome par le pape Urbain VIII, publia son fa- 
meux Miserere à deux chœurs, l'un de quatre voix, l'autre 
de cinq, qui alternent, et finissent par former un chœur de 
neuf voix. L'Espagnol Morales et le Belge Orlando di Lasso 
ou Lassus, travaillèrent dans le même sens, et soutinrent 
la lutte élevée entre le style grave et religieux adopté par 
ces maîtres et celui de l'Opéra de Florence [1660]. L'in- 
fluence mondaine du drame lyrique fut également com- 
battue par l'école de musique que fonda saint Philippe de 
*Néri, dans la congrégation de l'Oratoire, et qui exécutait, 
surtout pendant le carême, des drames bibliques d'un ca- 
ractère tour à tour gracieux et solennel : de là les oratorio 
des grands maîtres. 



§ 353. — La vie religieuse. 



Les vœux si sérieux et si fréquents émis dans les conciles 
du XV° siècle pour la réformation des mœurs cl le progrès 
de la science dans l'Église, se réalisèrent durant la période 
que nous venons de parcourir. En nous félicitant de ces 
résultats, nons accordons volontiers qu'ils n'auraient pas 



260 v 353. — LA VIE RELIGIEUSE. 

été obtenus si promptement, sans les attaques subites et 
violentes des prétendus réformateurs. Il n'en reste pas 
moins constant qu'aucune époque, peut-être, n'a été plus 
glorieuse pour l'Église par le grand nombre de personnages 
illustres, de papes pieux, d'évêques zélés, de saints fonda- 
teurs d'ordres, de savants docteurs, que celle qui compte 
un saint François de Sales, un saint Vincent de Paul, un 
saint Jean de la Croix, une sainte Thérèse, saint Thomas 
de Villeneuve (1), Dom Barthélémy des Martyrs [j 16 
juillet 1590] (2), saint Ignace, saint François - Xavier , 
saint Louis de Gonzague, saint Stanislas Kotska, saint 
Philippe de Néri, saint Jean de Dieu, sainte Angèle de 
Brescia, et tant d'autres auxquels les sectes protestantes 
n'ont absolument aucun saint personnage à opposer. Le 
catholique fidèle sent sa foi singulièrement raffermie, 
quand il contemple tant de modèles héroïques de la per- 
fection chrétienne, quand il s'arrête un moment à considé- 
rer, par exemple, la vie si active et si précieuse de saint 
Charles Borromée (3). 

Né d'une illustre famille, au château d'Arona, sur le lac 
Majeur, le 2 octobre 1538, Charles Borromée donna, dès 
son enfance, des preuves d'une si tendre piété et d'un zèle 
si religieux qu'un prêtre de Milan, pressentant sa voca- 
tion, dit de lui : a Cet enfant sera un jour le réformateur 
» de l'Eglise et accomplira de grandes choses. » 11 étudia 
d'abord le droit à l'université de Pavie, puis s'adonna à la 
théologie. Ses vertus et sa prudence dans les affaires enga- 
gèrent son oncle, Pie IV, à l'attirer à Rome, et à le nom- 
mer, dès l'âge de vingt-deux ans, archevêque de Milan 
[1560]. Là, sous la conduite du Jésuite Jean Ribéra, se dé- 
veloppèrent tous les trésors de cette âme prédestinée. Son 
activité infatigable, l'influence qu'il exerça sur la cour de 
Rome, sur les délégués du concile de Trente par ses sy- 
nodes, parla réforme de divers ordres religieux, et surtout 

(1) Maimbourg, Vie de saint Thomas de Villeneuve. Paris, 16G6. 

(2) Cf. le journal le Siou, année 1841, janvier, i; Ce 10-13. 

(3) Opp. Caroli Borrom., Mediol, 1747, 5 vol. in-fol. Homilue et 
alia, prtefat. et annot. J. A. Saxii. Aug. Vind., 1758, 2 vol. in-fol.; 
Giussano a écrit sa vie en italien; Godeau, Vie de Charles Borromée. 
Paris, 1747; Touron, Vie et esprit de saint Charles Borromée. Paris, 
1751. 



§ 353. — LA VIE RELIGIEUSE. 261 

par ses séminaires, en firent incontestablement le réfor- 
mateur le plus important de l'Église à cette époque; sa 
douceur envers les hommes et son abnégation donnèrent 
l'impulsion à de nombreuses institutions de charité : sa sé- 
vérité envers lui-même et le clergé de son diocèse rappe- 
lèrent les prêtres à tout le sérieux de leur sainte vocation ; 
sa vie tout entière fut l'idéal accompli de la vie sacerdo- 
tale [f 1584] (1). 

La vie, les exemples de ces saints et illustres' person- 
nages agirent puissamment sur les masses populaires, dont 
les progrès furent soigneusement cultivés par les divers 
ordres religieux qui se partagèrent alors l'instruction et 
l'éducation du peuple, et se consacrèrent avec un inalté- 
rable désintéressement au salut des pauvres, des igno- 
rants, des malades, pendant que les Jésuites, les Piaristes, 
les Ursulines et d'autres, se livraient avec une charité tou- 
jours sereine à l'éducation de la jeunesse. Corn. Loos de 
Mayence [f 1593], le Jésuite Tanner [f 1632], et surtout 
le Père Frédéric Spée (2), luttèrent avec succès contre la 
folie et l'inhumanité des procès de sortilège et de magie. 
Enfin, en aucun temps, à aucune époque de l'histoire, le 
clergé ne fit plus pour le développement religieux et moral 
du peuple, qu'au moment même où les protestants se sépa- 
rèrent de l'Eglise qui les avait élevés et instruits, et à la- 
quelle ils étaient redevables de ce qui leur restait encore 
de vérités et de convictions religieuses. 

(1) Sailer, Saint Charles Borromée. Augsb., 1824. 

(2) (Fr. Spèe) Gautio criminalis sive de processibus contra sagas ; 
liber ad magistratus Germ, hoc tempore necessarius, etc. Rinthel., 
1G31. Ce même Spée s'est rendu célèbre comme poëte ; voir son Truz- 
Nachtigall (la fleur de l'esprit et du sentiment religieux dans la pre- 
mière moitié du XVII e siècle), publié par Willmes. Leipzig, 1841. 
Avec une introduction et des éclaircissements ; l« r édit., Cologne, 
1649; édit. par Ilnouen. Munster, 1841. 



III; 15. 



CHAPITRE V. 



RAPPORTS DES CATHOLIQUES ET DES PROTESTANTS. 



§ 354. — Tentatives d'union. 



Hering, Histoire des tentatives d'union faites depuis la réforme. Leip- 
zig, 1836 et années suiv.. 2 vol. Neudecker, les Principaux essais 
de pacification des Églises évangél. et protest. d'Allemagne. Leip- 
zig, 1846. Gieseler, Manuel de l'hist. ecclés., t. III, sect. II, p. 449. 



On a peine à concevoir qu'après tous les événements que 
nous avons rapportés, après une lutte si vive, une polé- 
mique si passionnée, un ébranlement si universel, et l'inu- 
tilité avérée de tant d'efforts faits, avant et pendant le con- 
cile de Trente, pour se rapprocher, on ait encore, des deux 
côtés, cherché à rétablir l'union entre l'Eglise catholique et 
les églises luthérienne et réformée. Il est évident qu'il n'y 
avait point de base commune pour appuyer un pareil ac- 
commodement. En effet, lorsqu'à la conférence de Worms 
[1537] Jules de Pflug, qui présidait la réunion, proposa aux 
membres luthériens de prendre pour point de départ fixe 
de la discussion la confession d'Augsbourg, parce que les 
catholiques ne pouvaient les suivre dans tous leurs systèmes 
vagues et vacillants; sur douze théologiens de la confession 
d'Augsbourg présents, il y en eut sept qui rejetèrent la pro- 
position et empêchèrent par là même toute conférence ulté- 
rieure. Cependant, la vue des dangers dont ces divisions 
religieuses menaçaient les familles et l'État, excita dans 
beaucoup d'esprits sages et pacifiques, le désir de renouveler 
les tentatives de rapprochement et d'union. Ferdinand I er 
d'Autriche insistait en particulier. George Cassander 
[f 1566] avait ainsi qu'Erasme, dans son écrit De ami- 



§ 354. — TENTATIVES D'UNION. 263 

cabili Ecclesiœ concordia, présenté l'union comme un devoir 
sacré pour tout chrétien (Judicium de officio pii ac publica? 
tranquillitatis vere amantis qiri in hoc religionis dissid/o). Cal- 
vin s'opposa avec une rude énergie à cette tentative. Fer- 
dinand n'en persista pas moins à réclamer de Cassander la 
rédaction et la publication de son opinion [1564], qui pa- 
rut, en effet, mais seulement après la mort de Ferdinand 
(De articulis relig. inter cathol. et protest, controversis ad im- 
peratores Ferd. 1 et Maxim. H consultatio). Cette consulta- 
tion était plus que modérée et interprétait l'Écriture et la 
tradition d'une façon si arbitraire qu'elle prétendait que 
la papauté n'était pas une institution divine. Quelque 
étranges que ces assertions parussent aux catholiques, 
elles ne purent satisfaire les protestants. Déjà George 
Wizel (1), qui, de protestant était redevenu catholique 
[1531], avait jugé dans le même esprit les vingt et un ar- 
ticles de la confession d'Augsbourg (Regia via s. de contro- 
versis religionis capitibus conciliandis sententia). Tous ces 
essais avortèrent, de même que ceux de Frédéric Staphy- 
lus, professeur de Kœnigsberg, revenu à la foi catholique, 
et d'Adam Contzen de Cologne (Discursuum theologico- 
polit., hb. 111). 

Richelieu poursuivait également en France, mais sur- 
au point de vue de sa politique, l'union des partis reli- 
gieux. Sur sa demande, le Jésuite Audebert eut une con- 
férence avec le célèbre théologien réfônn5 Amyrault, 
auquel il fit des concessions suspectes. Heureusement que 
la difficulté de s'entendre sur la transsubstantiation fit 
rompre un accommodement qui eut été la source de dan- 
gers bien plus graves. François Véron avait de même, 
d'après le désir de Richelieu, proposé un plan d'union 
(Methodus nova, facilis et solida hœreses ex fundamento des- 
truendi), dont la pensée fondamentale était qu'il fallait 
exiger des protestants qu'ils démontrassent leurs prin- 
cipes et leurs assertions par des passages positivement 

(1) Outre les écrits ci-dessus, Colon, vers 1564; éd. Conring, Helmst., 
1650, in-l, il faut encore remarquer : Typus Eccl. cathol., des formes 
et des signes qui ont régi et gouverné la sainte Église apostolique 
et catholique pendant îuille aus dans luuloia chrétienté, en 5 part. 
Cplogne, 1540, in-4. Vœllingcr, 1. 1, p. la sq. 



264 § 354. — TENTATIVES. 

extraits des Saintes Écritures. Il écrivit plus tard la règle 
de la Foi (1), ouvrage conçue dans un véritable esprit de 
conciliation, et dirigé à la fois contre certaines opinions 
exagérées des écoles catholiques et contre de fausses 
interprétations des protestants. L'analyse de la foi 
(analysù fidei) , du célèbre théologien de Paris Henri 
Holden [j vers 1665], était composée dans le même sens 
et ne fut pas plus heureuse que Y Ars nova de Berth. Nihus, 
qui, après sa conversion employa contre les protestants 
la preuve de la prescription de Tertulien. En Pologne, 
mêmes essais infructueux de la part du roi Wladislas IV, 
qui entrevoyait les malheurs de la patrie, mais qu'encou- 
rageait alors dans son paternel dessein le retour des sa- 
vants Berth. Nihus, Christophe Besol, du prédicateur Bar- 
thol. Nigrinus et les aveux du célèbre Hugo Grotius et de 
George Calixt à Helmstaedt, élevant tous deux des doutes 
sur la nécessité du schisme et de sa durée. Wladislas eut 
des pourparlers avec les deux partis et chercha à les abou- 
cher dans une conférence à Thorn (2). Lubienski, arche- 
vêque de Gnesen et primat de Pologne, les y invitait éga- 
lement dans un écrit du 12 novembre 1643, où il disait : 
« Il semble qu'il y a des deux côtés bien des points de 
» contact et de conciliation. Si, de part et d'autre, on s'ar- 
» rête à ce qui est certain, on éclaircit ce qui est obscur, 
» on vérifie ce qui est réellement susceptible de discus- 
:> sion par les témoignages de l'Écriture, de l'Église des 
» premiers siècles, il ne sera plus difficile de reconnaître 
» la vérité catholique, et, après avoir éloigné tout ce qui 
» a pu en obscurcir l'éclat jusqu'à ce jour, de s'assurer si 
» la division qui déchire l'Église a eu des motifs légitimes 
» dans son origine et sa durée. » Ce ton de bienveillance, 

(1) Francisa Veronii Regula fidei, sive Secretio eorum qnae snnt 
de fide cathol. ab iis quae non sunt de fide. Paris., 1644; Colon., 1779; 
Aquisgrani, 1842, in-12. Confessio fidei, par le même; Chrismann. 
Recula fidei cathol. et collectio dogmatum credendorum denuo éd. 
Spindler. Aug. Vind. 1846; Bossuet, Exposition de la doctrine cathol.; 
Braun, Bibliotheca regularum fidei. Bonnœ, 1844. 

(2) Scripta facienda ad colloquium a sereniss. et potentiss. Poloni» 
rege Vladislav. IV, Toruni in Borussia ad diem X octobr. 1644 in- 
dictum, accessit Geors. Calixti consideratio et epicrisis. Helmst., 1645. 
Cf. A. Menzel, 1. c, t. VIII, p. 102-128. 



D UNION. 2G5 

si calme à la fois et si sûr de lui-même, blessa les dissi- 
dents ; Wladislas chercha donc à gagner les esprits en par- 
tant d'un autre point de vue. Dans une invitation adressée 
aux dissidents le 20 mars 1644, il leur dit : a Ce serait 
» n'avoir plus de cœur que de rester insensible à la vue 
» d'une guerre si longue, si cruelle, si acharnée, et de ne 
» pas se demander pourquoi, comment, dans quel but, 
» tant de haines allumées, tant de sang versé, tant de 
» forces épuisées. L'Europe, ébranlée, chancelle et s'af- 
» faisse sous le poids de ses crimes et de ses malheurs. Les 
» divisions religieuses ont seules pu produire, parmi les 
» chrétiens, des haines si vives, que rien d'humain ne sem- 
» ble plus pouvoir les calmer. Les moyens que le Dieu de 
» la paix a donnés aux hommes pour cimenter leur union, 
» le père du mensonge et de la guerre les a employés pour 
» fomenter parmi eux la haine, l'injustice et la défiance. 
» Or notre désir est de rétablir l'union dans le corps du 
» Christ, déchiré par les opinions humaines, de restaurer 
» la paix religieuse, depuis si longtemps troublée. Quoique 
» l'Eglise, dans sa maternelle sollicitude, n'ait rien épar- 
» gné pour atteindre ce but, l'infatigable génie de la Po- 
» logne, et, bien mieux encore, l'esprit de la charité cbré- 
» tienne, nous ont inspiré la confiance de voir l'infinie 
» miséricorde de Dieu rétablir et perfectionner ce que la 
» malice de l'ennemi a perverti et renversé. Ne sommes- 
» nous pas tous enfants d'un même père, n'avons-nous pas 
» tous une même origine, un même baptême, un même 
» nom? N'est ce pas la même mère, l'Église, lavée dans le 
» sang du Christ, qui nous a engendrés? N'est-ce pas une 
» même loi qui nous a régis, nous et nos ancêtres, durant 
» tant de siècles? De tristes dissidences d'éducation, les 
» artifices de l'ennemi du genre humain, ont divisé, séparé 
» ceux que l'amour fraternel devait tenir toujours unis et 
» d'accord. De là des malheurs que nous devons déplorer 
» tous, qui émeuvent le cœur du souverain pasteur, et 
» dont nous devons chercher, autant que possible, le rc- 
» mède. Jusqu'à ce jour, les doctes écrits, les conférences 
» particulières n'ont pu amener le résultat désiré, mais 
» peut-être obtiendrons-nous le rétablissement de la paix, 
» la réconciliation des opinions, par des conférences ami- 



26ß § 355. — GUERRE 

» cales entre les deux partis. L'Église, en mère tendre et 
» dévouée, s'adresse à vous, comme à des fils bien-aimés; 
» son âge, ses malheurs, ses blessures commandent le 
» respect; car elle est plus vigoureuse que les siècles qui 
» la vieillissent sans l'abattre; elle triomphe du malheur 
» par la charité; elle guérit ses blessures par la patience... 
» Il n'est qu'une douleur que nul art ne peut adoucir : 
» c'est celle que lui donne la perte des enfants que l'hé- 
» résie et le schisme lui arrachent. Elle sèche dans l'at- 
» tente et l'espoir de les voir revenir de leurs longs éga- 
» rements; elle observe les vents, elle parcourt le rivage, 
» elle tend ses bras vers les naufragés, elle les appelle, elle 
» les convie à reconquérir l'héritage de la paix qu'ils ont 
» perdu depuis un siècle. Tel est aussi notre vœu, tel est 
» le cri de notre tendresse pour nos frères séparés. » 
• Le colloque désiré n'eut lieu qu'en octobre 1645. Les prin- 
ces électeurs de Saxe et de Brandebourg y envoyèrent des 
théologiens. Le duc de Brunswick consentit à ce que George 
Calixt, l'homme du juste milieu, se rendît aussi à Thorn. 
Mais les catholiques en furent mécontents, et les luthériens 
extrêmes, tels que Calov et Hülsemann, l'évitèrent comme 
une peste, parce qu'il avait cherché à se mettre en rapport 
avec les réformés. « Je l'ai vu, à ma grande surprise, écri- 
« vait Calov, assis au milieu des faux prophètes calvinistes, 
« qu'il considère comme des frères dans le Christ. » Ces 
dispositions passionnées ne pouvaient guère amener la ré- 
conciliation tant désirée. La cause du catholicisme fut dé- 
fendue avec un zèle remarquable par le Père Schœnhofer, 
Jésuite, qui, dans une excellente exposition, prouva qu'au- 
cun des griefs reprochés à l'Église catholique par les protes- 
tants ne portait sur les véritables principes, sur les vrais 
dogmes de l'Église, tels qu'ils sont exposés, par exemple, 
dans les décrets du concile de Trente et le catéchisme 
romain. On se sépara plus irrité que jamais. 

§ 355. — Guerre de Trente Ans. 

Ginzel, Legatio apost. Pétri Aloysii Caraffce [î 624-34], Wircéb., 1839. 
Barthold, Hist. de la grande guerre d'Allemagne depuis la mort 
de Gustave-Adolphe, particulièrement dans ses rapports avec la 



DE TRENTE ANS. 267 

France. Stuttg., 1842 et suiv., 2 vol. Cf. aussi C. A. Menzel, Nouv. 
hist. d'Allem. t. VI-VIII. Mailalh, Hist. de l'empire d'Autriche, 
t. III. Gustave-Adolphe et sou temps, par Gfrœrer. Stuttg., 1852. 

Les sentiments exprimes par les protestants à l'égard de 
l'Église, dans les diverses conférences tenuespour traiter de 
la paix, ne firent qu'aigrir leurs adversaires. Les prédica- 
tions des protestants, leur polémique, leur controverse opi- 
niâtre et de mauvaise foi, qui représentaient sans cesse les 
catholiques comme un parti superstitieux et idolâtre, exas- 
péraient ces derniers. La paix d'Augsbourg [1555] avait 
posé dans le reservatum ecclesiasticum une véritable pierre 
d'achoppement, car cet article essentiel était presque 
constamment violé. Peu à peu, et surtout dans le nord de 
l'Allemagne, les protestants s'emparèrent des biens des 
évêchés catholiques de Havelberg, Brandebourg, Naum 
bourg, Meissen, Schwerin, Lébus, Gamin, Magdebourg, 
Halberstadt, Minden, Verden, Brème, Lübeck, Osnabrück 
et Batzebourg, sans que les catholiques pussent s'y op- 
poser pour le moment; cependant il y eut résistance, 
lorsque l'électeur Gebhard de Cologne [dep. 1577], qui 
avait vécu dans de criminelles relations avec Agnès de 
Mansfeld, chanoinesse de Gerresheim, passa dans l'Église 
réformée et voulut entraîner avec lui tout son diocèse. Le 
chapitre de Cologne lui opposa le duc Ernest de Bavière, 
qui fut installé de force à Cologne après la déchéance de 
Gebhard, prononcée par le pape [1583]. Les luthériens se 
récrièrent contre cette prétendue iniquité, et, tandis que 
rien n'arrêtait leurs princes dans l'exercice de leurs droits, 
au point que les habitants du Palatinat furent obligés de 
changer quatre fois de religion dans l'espace de soixante 
ans, ces mêmes luthériens protestèrent, comme contre une 
violation de la paix religieuse, contre la tentative que 
firent Jules, évêque de Wurtzbourg [dep. 1585], et Phi- 
lippe, margrave de Baden-Baden [dep. 1571], de ramener 
leurs peuples à la foi catholique. L'abjuration du mar- 
grave Jacques de Baden et Hochberg fut décriée de 
même (1). A Donawerth, on opprima le culte catholique, 

(1) Cf. les Motifs qui ont déterminé le margrave Jacques de Baden 
et Hochberg à qui lier le luthéranisme pour embrasser le catholicisme. 



£38 § 355. — GUERRE 

on troubla violemment une procession. La Chambre im- 
périale mit la ville au ban de l'Empire. Maximilien 1 er de 
Bavière (1), aussi résolu dans ses actions que dans ses sen- 
timents, exécuta la sentence, s'empara de Donawerth et 
l'occupa, parce que cette ville ne pouvait payer les frais 
de la guerre. Dans Aix-la-Chapelle même, malgré son 
inébranlable attachement au catholicisme, les protestants, 
après avoir appelé des Néerlandais à leur aide, exercèrent 
publiquement leur culte et élurent des bourgmestres de 
leur choix (2). En 1581, lorsqu'une commission impériale 
voulut rétablir les choses dans leur ancien état, les protes- 
tants excitèrent un soulèvement, et l'on fut obligé d'en 
venir à la violence pour faire rentrer les catholiques dans 
leurs possessions : il en fut de même à Strasbourg. Toutes 
ces hostilités étaient entretenues sous main par la France. 
Jalouse d'affaiblir la maison d'Autriche, elle parvint à 
fomenter Y Union des princes protestants à Ahausen [4mai- 
1608] ; ils élurent pour chef l'électeur palatin Frédéric. 
Les princes catholiques formèrent par contre la ligue de 
Wurtzbourg [1609], dont le chef fut Maximilien, duc de 

Cologne, 1591, in-4. De semblables retours eurent lieu plus tard, 
particulièrement chez les hommes haut placés, qui, pour suivre la 
voix de leur conscience, renonçaient volontiers à leurs charges et à 
leurs familles, tels, par exemple, que le savant légiste Helfrich- 
Ulrich Hunnius (fils d'un célèbre théologien). Il se convertit en 1625, 
et publia à cette occasion l'ouvrage suivant : Invicta prorsus et in- 
dissolubilia argumenta, quibus convictus et constrictus, relicta luthe- 
rana secta, cathol. profitetur fidem H. U. Hunnius,. Heidelb., 1631. 
La seconde édition contient cette addition : Evidentis démonstratio- 
ns, quod archihœresis lutherana e vetustissimis haeresibus sit com- 
pilata. Cf. Galerie des hommes remarquables qui ont abandonné 
l'Église évangélique pour rentrer dans le catholicisme, pendant les 
XVP, XVII e et XVIII e siècles, par Ammon. Erlangen, 1833; Hcenin,' 
ghaus, Liste chronologique des conversions remarquables faites au 
profit de l'Église catholique jusqu'à nos jours; Theiner, Hist. de la 
conversion des maisons régnantes de Brunswick et de Saxe. Einsie- 
dlen, 1843. Voyez contre : Hœck, Ant. Ulrich et Elisab. Christine de 
Brunswick, Wolfenb., 1845. Cf. aussi A. Menzel, t. VIII, p. 286-310. 

(1) Baron Aretin, Hist. de l'électeur Maximilien I er , duc de Ba- 
vière, d'après les sources authentiques. Un vol. Passau, 18 i2. Cf. 
encore sur le prince Maximilien I er , les Feuilles hist. et polit., t. VIII, 
p. 279 et suiv., 513 sq. 

(2) Fr.-D. Hœberlein, Nouv. hist. de l'empire d'Allemagne, t. XI, 
p. 353; t. XII. p. 319; .4. Menzel, 1. cit., t. V, p. 141 sq. 



DE TRENTE ANS. 269 

Bavière. Ainsi la guerre était imminente. Elle eût immé- 
diatement éclaté, si le chef de l'Union, Henri IV, n'eût été 
assassiné. On n'attendait plus qu'une occasion, que la 
Bohême fournit enfin. Le protestantisme s'était'introduit 
dans les États héréditaires de la maison d'Autriche, sous 
Ferdinand 1 er , en Bohême, sous Maximilien H, principale- 
ment par les efforts des Utraquistes, qui avaient, en 
même temps et parla même, répandu de tous côtés l'an- 
cien esprit des Hussites. Ils excitèrent des soulèvements, 
entrèrent en pourparlers avec des princes étrangers, ré- 
clamèrent avec arrogance, dans les diètes, la liberté reli- 
gieuse, en retardant leur concours dans la guerre contre 
les Turcs. C'est ainsi que les seigneurs et les chevaliers 
avaient obtenu de Maximilien II la liberté du culte, et 
l'avaient aussitôt, contrairement à la convention, étendue 
aux villes et aux bourgades. En Bohême, ils obligèrent 
l'empereur Rodolphe II à accorder, par un rescrit impé- 
rial, la liberté du culte et tous les droits des catholiques 
aux seigneurs, aux chevaliers et aux villes qui avaient 
embrassé le protestantisme. De plus en plus enhardis par 
ces succès, ils finirent par attaquer ouvertement la puis- 
sance impériale, sous l'empereur Matthias. Celui-ci n'ayant 
point eu de postérité, Ferdinand II, petit-fils de Ferdinand 1 er , 
avait été couronné en 1617. Dévoué à la foi et aux inté- 
rêts de l'Église catholique, excité par les mouvements 
séditieux des protestants et par leurs secrètes alliances 
avec l'étranger (1), Ferdinand avait, de tout son pouvoir, 
combattu et étouffé le luthéranisme dans ses États héré- 
ditaires de Styrie, de Carinthie et de Carniole, et s'était, 
en même temps, chargé de la haine des protestants d'Au- 
triche et de Bohême. Un rescrit impérial de Rodolphe 
avait autorisé les seigneurs, les chevaliers et les villes 
royales, mais non les vassaux des possessions catholiques, à 
construire des églises protestantes sur un sol catholique. 
Les vassaux de l'archevêque de Prague à Klostergrab et 
ceux de l'abbé de Braunau n'eurent point égard au res- 
crit, malgré les protestations de leurs seigneurs. L'empe- 

(1) Lutte de l'empereur Ferdinand II contre les États protestants 
en Autriche. (Feuilles hist. et polit., t. III, p. 673 et suiv.; t. IV, 
p. 168 et suiv., 219 et suiv.) 



270 § 355. — guerr 

reur ayant ordonné de détruire l'église de Klostergrab, de 
fermer celle de Braunau, les Utraquistes s'imaginèrent 
que c'était une violation du rescrit impérial et présentè- 
rent leur plaintes et leurs réclamations à l'empereur. Sa 
réponse fut menaçante. Alors les habitants précipitèrent 
du haut des fenêtres du château de Prague [13 mai 1618J 
les deux gouverneurs de la ville, Martinitz et Slavata, 
auxquels on imputait la réponse de l'empereur, instituè- 
rent, sous l'inspiration du comte de Thorn, un gouverne- 
ment composé de trente directeurs, s'armèrent et chassè- 
rent les Jésuites. Soutenus par l'Union, ils attaquèrent 
même les villes restées fidèles à l'empereur, pénétrèrent en 
Autriche, et, après la mort de l'empereur Matthias, élu- 
rent pour roi, non Ferdinand II, mais Frédéric V du Pala- 
tinat. Cependant la division se mit parmit les membres de 
l'Union; le prédicateur des princes électeurs de Saxe, Hoé, 
s'éleva hautement contre la honte qu'il y avait « de livrer 
les Bohèmes en proie aux antechrists calvinistes; » les 
secours promis par l'Angleterre manquèrent ; tout alors 
concourut à faire perdre aux Bohèmes et à Frédéric du 
Palatinat la bataille livrée à la Montagne-Blanche, le 8 
novembre 1620. La guerre, néanmoins se propagea en 
Allemagne, et fut conduite, dans les intérêts de Frédéric, 
par le margrave de Baden-Durlach, le comte de Mansfeld, 
et Christian, duc de Brunswick, administrateur de Hal- 
berstadt (1). Ils furent, à diverses reprises, battus par b 
vaillant Tilly (2), général de la ligue catholique, et par 

(\)Sœltl, la Guerre de religion en Allemagne (aussi Elisabeth Stuart, 
épouse de l'électeur palatin Frédéric V). Hamb., 1841, 2 e partie. 

(2) Les historiens protestants sont unanimes pour représenter Tilly 
comme un type de cruauté, et ils ne manquent jamais de lui repro- 
cher les paroles que Schiller met dans sa bouche au sac de Magde- 
bourg. La vérité sur ce sujet se trouve dans les Feuilles hist. et 
polit", t. III, p. 43 et suiv.; t. XIV, p. 290-308. Mailath, Hist. de 
l'emp. d'Autriche, t. III, p. 241 et s. Cf. aussi Nicolai Vermdœi Vir- 
tus triumphans illustrissimi et excellentissimi comitis Joannis Tillii, 
orat. V. Dans l'introduction il est dit: «Gloriosissimas Tillii victorias, 
celeberrimos et supra invidiam triumphos, inclytumque jam toto 
orbe nomen, nemo est qui ignoret. Recensent cum laetitia catholici, 
commémorant cum tristitia hœretici, adrnirantur cum stupore qui- 
curnque mortales. Ipse orbis, qua lato patet, vix tantam unius homi- 
nis gloriam esse potuisse putat, quantam ibi Tilliano virtus invidia 



DE TRENTE ANS. 2.71 

Walstein, commandant les troupes impériales. Frédéric 
perdit même ses États héréditaires, le Palatinat, qu'avec 
le consentement des princes électeurs l'empereur donna à 
l'héroïque duc de Bavière, Maximilien. Christiern IV roi de 
Danemark, soutenu par Jacques I er , roi d'Angleterre, 
avait également pris part à la guerre ; mais complètement 
battu par Tilly, près de Lutter au Barenberg [1626], il fut 
obligé, à la paix de Lübeck [1629], de renoncer aux af- 
faires de l'Allemagne. Ces victoires permirentà Ferdinand II 
de manifester sa résolution de ne tolérer dans ses États 
héréditaires que la religion catholique, d'autant plus que 
les protestants avaient excité un soulèvement parmi les 
paysans [1626], et avaient contraint tous les catholiques 
de la Silésie et de la haute et basse Autriche d'émigrer. 
Ce fut alors aussi que, sur la demande réitérée des princes 
et des États catholiques, qui priaient l'empereur de ré- 
soudre enfin les difficultés relatives aux biens ecclésias- 
tiques, l'empereur publia [1629] le juste Édit de restitu- 
tion, qui rétablissait le statu quo de la paix religieuse de 
Passau, ordonnait la restitution des biens ecclésiastiques, 
autorisait les princes protestants et catholiques à établir ou 
à maintenir leur culte respectif dans leurs États, en per- 
mettant à leurs sujets protestants d'émigrer, si bon leur 
semblait. L'édit ne devait être exécuté qu'à dater de 
l'année 1631. Le roi de Suède, dont le cardinal fiaraffa, 
alors en Allemagne, avait dit : « La Suède n'a jamais eu, 
» l'Europe a eu peu de rois semblables à Gustave-Adolphe,» 
crut qu'il fallait profiter de l'intervalle, dans l'intérêt delà 
cause, plus que jamais compromise, du protestantisme. 

noquicquam frendente comparavit. Glorientur in Marcellis, Scipio- 
nibus, Pompeiis, Caesaribus Romani; superbiant in Alcibiade vel 
Themistocle, aut Epaminonda, Grceci; habuit eetas nostra nuper 
Tillium unum, quem omnibus illis si non superiorem, at Certesequa- 
lem opponat. Erat ipse tanquam quidam in Germania Marcellus, 
cujus armoruin oppositu terri ta? urbes portas suas aperiebant; erat 
tanquam quidam pro Eeclesia Scipio, qui hrereticorum Hannibales 
alienis provinciis incubantes opprimebat ; erat tanquam quidam ca- 
tholicorum Pompeius, qui christianam religionem nominis sui ma- 
gnitudine conservabat; erat tanquam quidam pro imperio asserendo 
Caesar, qui Ferdinandi II imperatoris majestatem tucbatur, etc. » 
(Elogia orator. Colon., 1735, p. 285 sq. Cf. Feuilles hist. et polk., 
t. XI (1843), p. 257-268. 



272 § 355. — GUERRE DE TRENTE ANS. 

Depuis longtemps il travaillait à tirer parti des embarras 
de l'Allemagne pour agrandir sa couronne. L'appui que 
l'empereur avait prêté aux Polonais dans la guerre contre 
la Suède, les mots sonores de « gloire de Dieu, d'honneur 
» et de salut des chrétiens, » parurent à Gustave-Adolphe 
des prétextes suffisants pour introduire, à l'aide de Riche- 
heu, une armée suédoise en Allemagne [1630]. Mais le 
véritable motif de cette invasion, comme le prouvent des 
documents positifs (1), était le projet de faire élire un 
prince protestant (Gustave-Adolphe lui-même) à l'em- 
pire (2). Toute la conduite de Gustave fut conforme à ce 
dessein. Fortifié par le concours des princes protestants, 
il gagna contre Tilly l'importante bataille de Leipzig [1631] 
et envahit immédiatement la Bavière, reçut des bourgeois 
d'Augsbourg le serment de fidélité à la couronne de Suède, 
et promit à l'électeur Frédéric du Palatin at de le rétablir 
dans ses États, à condition qu'ils relèveraient, comme 
fiefs, de la Suède. La mort de Gustave-Aldolphe, tué à la 
bataille de Lutzen[6 novembre 1632], n'empêcha point les 
généraux suédois, et principalement Bernard, duc de 
Weimar, de continuer la guerre avec l'argent de laFrance. 
Le chancelier d'État suédois Oxenstiern négocia entre les 
États protestants une alliance , dont les princes le prièrent 
« humblement » de prendre la direction, tant le sentiment 
national était affaibli dans les cœurs. En 1634, l'empereur 
Ferdinand II battit les Suédois près de Nordlingen, dé- 
tacha de l'alliance protestante l'électeur de Saxe et se 
réconcilia avec lui par la paix de Prague [1635] ; mais 
Richelieu employa toute son influence pour établir la 
prépondérance des protestants en Allemagne. Les chances 
de la guerre favorisèrent tour à tour les deux partis. Les 
horreurs d'une guerre civile et religieuse, fomentée par 
l'ambition d'une nation rivale , dévastèrent longtemps 

(1) Le baron d'Aretin, l'estimable auteur des «Rapports actuels de 
•a Bavière, » Passait, 1839, a trouvé ce projet. Cf. Feuilles bist, et 
polit., t. III, p. 431 et suiv., 499 et suiv. 

(2) Frédéric de Decken, Le duc George de Brunswick et Lunebourg, 
Documents pour servir à l'histoire de la guerre de Trente Ans, d'a- 
près les sources originales puisées dans les archives du Hanovre. 
Hanovre, 1833-34, 3 vol. On y trouve des preuves palpables des des- 
seins déloyaux de Gustave-Adolphe. 



§ 356. PAIX DE WESTPHALIE. 273 

les provinces germaniques. La mort de l'empereur [1637] 
ne put les suspendre, et elles se reproduisirent avec la 
même intensité sous son fils Ferdinand III, malgré l'am- 
nistie générale qu'il publia à la diète de Ratisbonne , 
en 1641. 

§ 356. — Paix de Westphalie 

Instrument, pac. Westph., éd. Berninger, Monast., 1648. Meyern, 
Gœtt., 1734, et aussi Adam Adami (envoyé de Corvey), Àrcana P. 
AV. Francf., 1698; éd. Meyern. Gœtt., 1737. Woltmann, Hist. de 
la paix de Westphalie. Leipzig, 1808 et suiv., 2 vol. A. Menzel, 
1. cit., t. VIII. 

L'Allemagne épuisée soupirait après la paix. On se battait 
encore avec fureur de part et d'autre, lorsqu'on commença 
à entrer en pourparlers à Munster et à Osnabrück [1645-48], 
Les négociations traînèrent en longueur et aboutirent enfin 
à la paix, sous l'influence de la France, et de la Suède ; 
l'une et l'autre avaient tout fait pour perdre l'Allemagne. 
Elles reçurent, pour prix de leurs efforts, la première l'Al- 
sace, la seconde la Poméranie antérieure, l'île de Rügen, 
une partie de la Poméranie ultérieure, Wismar, Rrême, 
Verden, et cinq millions d'écus d'indemnité. Hesse-Cas- 
sel, pour prix de son alliance avec les Suédois obtint aussi 
des domaines ecclésiastiques. Les mutations des biens, 
ecclésiastiques et des couvents attribués aux princes furent 
appelées alors pour la première fois sécularisation. Quant 
aux conditions religieuses, rendues si difficiles parles pré- 
tentions exagérées des protestants, on confirma les paix de 
Passau et d'Augsbourg; on arrêta qu'il y aurait, entre les 
adhérents des deux partis religieux, une égalité de droits, 
conforme à la constitution de chaque État(l); qu'il y au- 
rait, dans tous les tribunaux de l'Empire et dans toutes les 
députations, nombre égal de membres catholiques et de 
membres protestants ; que, s'il y avait partage d'opinion, 
ce ne serait point la majorité des voix qui déciderait, mais 
une transaction à l'amiable; que les calvinistes seraient, 

(1) F. M. Bachmann, Nonnulla de régula ccqualilatis ex § I, art. 5 
pacis Westph. Erford., 1792, in-4. 



274 § 356. — paix. 

sous le nom de Réformés, assimilés aux protestants. Mais ce 
traité, qui pacifiait les Etats de l'empire, créait en même 
temps une législation nouvelle, qui enlevait à la nation l'é- 
galité religieuse, et privait ici les catholiques, là les protes- 
tants, des droits de bourgeoisie et de la tolérance, qVon 
ne refusait pas môme aux juifs, en accordant, comme, élé- 
ment de la suprématie territoriale, à tous les Etats immé- 
diats de l'Empire, ecclésiastiques et séculiers, le droit de 
réformation (1) sur leurs comtés et leurs vassaux. Ainsi la 
puissance ecclésiastique des seigneurs territoriaux, l'épis- 
copat des princes, non-seulement continua à être comme la 
base de l'organisation extérieure de l'Eglise, mais elle s'a- 
grandit et s'étendit plus que n'avait jamais pu le faire le 
pouvoir des papes et des évêques parmi les catholiques, et 
entraîna ce résultat, que nous avons déjà signalé, que les 
habitants du Palatinat furent dans l'espace de soixante ans, 
à partir de Frédéric III, obligés de changer quatre fois de 
religion. 

Par une étonnante contradiction, en même temps qu'on 
accordait le droit de réformation aux princes, on le refu- 
sait aux villes impériales, et on leur signifiait qu'elles eus- 
sent à conserver la forme religieuse dominante; on notifiait 
aux magistrats et aux bourgeois qu'ils eussent à renoncer 
au pouvoir par eux exercé, depuis la réforme, et en vertu 
duquel ils avajent réglé tout ce qui concernait la religion 
de la commune. Cependant ce droit de réformation, accordti 
aux premiers, fut en partie modifié et restreint dans l'exé- 
cution. 

Le 1 er janvier 1624, qui devait être une époque définitive 
sous le rapport des biens ecclésiastiques, devait aussi être 
l'époque normale et fixe , par rapport au libre exer- 
cice du culte protestant sous un prince catholique, et ré- 
ciproquement du culte catholique sous un prince protes- 
tant. Que si, par là, d'une part, on déterminait les limites 
du droit de rélbrmation, quant au temps, d'une autre part, 
on n'en fixait nullement les bornes, quant au fond, et ainsi, 

(1) « Cum Statibus inimediatis, cum jure tcrritorii et superiorita- 
tis etiam jus reformandi religionem competat, conveutum est hoc idem 
porro quoque ab utriusque religionis Statibus observa«, nullique 
Statui immédiate jus, quod ipsi ratioiie temtorii et superioritatis la 



DE WESTPHALIE 275 

p ir exemple, on n'indiquait pas jusqu'à quel point les sei- 
gneurs territoriaux pouvaient exercer ce droit, non vis-à- 
vis de sujets ou de vassaux d'une autre religion, mais vis- 
à vis de sujets ayant la même communion que le prince, 
par conséqutnt dans leur propre église. Cela ne faisait pas 
question pour les catholiques, il est vrai, puisque, d'après 
leurs principes, la puissance ecclésiastique appartient, non 
aux seigneurs séculiers, aux princes temporels, mais au 
pape et aux évoques, et que le droit de réformation ne peut, 
à proprement dire, être exercé que par un concile général 
ou particulier (1). Quant aux deux partis protestants, leurs 
droits respectifs devaient rester tels qu'ils étaient dans le 
moment actuel, soit d'après les traités, soit par le fait. Un 
prince, passant d'un parti à l'autre, pouvait accorder la li- 
berté religieuse à sa nouvelle communion, mais devait lais- 
ser intacte, d'ailleurs, l'église déjà existante. La juridiction 
ecclésiastique des évêques sur des protestants était suspen- 
due, parce qu'on mettait toujours en avant, comme possi- 
ble encore, l'union religieuse. Conformément aux principes 
de l'égalité religieuse qu'on avait proclamée, la Chambre 
impériale devait être composée d'un nombre égal de mem- 
bres catholiques et de membres protestants, l'empereur 
seul ayant le droit de mettre deux catholiques aux deux 
places qu'il avait à remplir dans le tribunal, Outre les qua- 
tre présidents qu'il nommait. Mais les luthériens protestè- 
rent contre cet article, et insistèrent pour que la chambre 
fût divisée en sénats, dans lesquels siégerait un nombre égal 
de membres des deux religions, toutes les fois qu'ils s'agi- 
rait d'affaires entre les deux partis. On leur accorda leui* 
demande (2), et on ne se fit pas faute, dans la suite, de vio- 

negotio religionis competit, impediri oportere. » (Instrument, pac. 
Osnabr., art. V, § 30.) 

(1) « Provincialia concilia, sicubi omissa sunt, pro moderandis 
moribus, corrigendis excessibus, controvcrsiis componendis aliisque 
ex sacris canonibus permissis renoventur. » (Conc. Trid. sess XXIV, 
cap. 2, de Reform.) Cl'. Conc. Const. sess. XXXlX. 

(2) Instrument, pac. Osnabr. art. V. § 45 : « C.esarea majestas 
mandabit ut non solum isto judicio camerali causa, 1 ccclesiasticœ ut et 
politicaj inter catholicos et acatholicos Status, vel intcr hou solos ver- 
tentes, vel etiam quando catholicis contra catholicos Status litigan- 
tibus tertius interveniens acatholjcus Status erit et vicissim quaudo 
acalliolicis Stalibus contra ejusdem confessionis Status litiyautibus, 



27G § 356. — paix 

1er maintes fois cet article par rapport aux catholiques. 
Comme ce traité renfermait bien des stipulations nuisibles 
à l'Église catholique, le nonce du pape, Fabio Chigi, qui 
avait été l'intermédiaire, à Munster, entre l'empereur et la 
France, protesta contre tout ce qui était contraire à l'Église 
catholique, et prit les représentants des puissances catho- 
liques, nommément le Vénitien Contarini, à témoin qu'une 
s'était en aucune façon mêlé de ce traité hostile, qu'il n'a- 
vait voulu ni le signer ni le ratifier par sa présence aux con- 
férences. Le pape Innocent X ratifia. cette protestation, en 
refusant, danSiSd bulle Zelus domus Dei, de reconnaître les 
articles contraires à l'Église catholique, et, entre autres, la 
clause qu'on y avait introduite en vue de ce qui arrivait, et 
qui d'avance déclarait nulle toute protestation contre le 
traité. Il ne voulait pas, quelque éloigné qu'il en fût réelle- 
ment, paraître même plier devant les exigences extérieures, 
et abandonner les invariables principes de conduite de la 
papauté (1). 

Après cette paix, qui anéantissait jusqu'à la dernière 
trace de la puissance impériale, rompait l'antique lien des 
divers États, fondait l'influence des puissances étrangères 
sur les affaires de l'Allemagne, et y perpétuait à jamais un 
ferment de discorde qui reparut dans toutes les circon- 



tertius intervenions erit catholicus, adjectis ex utraque religione 
pari numéro assessoribus discutiantur et dijudicentur. » 

(i) L'observation suivante de Walter, dans son Manuel du droit 
canon, 8« édit., p. 221, mérite d'être notée : « Les traités de 1555 et 
1648, considérés comme un sincère effort pour établir une paix du- 
rable entre les différents partis religieux, sont non-seulement fort 
méritoires, mais aussi très-justiliables sous le point de vue politique, 
car l'état des choses ne laissait aucune autre voie ouverte pour mettre 
un terme à l'effusion du sang. Mais sous le point de vue du droit, 
ils étaient une violation des droits de l'Eglise catholique. D'abord, 
les fondations créées pour des fins purement spirituelles et très-pré- 
cises, étaient la propriété des communes et des corporation';, mais 
non des individus. C'est pourquoi, dans les cas où une corporation 
tout entière n'avait pas passé aux nouvelles doctrines, les biens ec- 
clésiastiques auraient dû rester la propriété des catholiques, ou bien 
encore on aurait dû conclure un arrangement à l'amiable, ce qui 
n'eut pas lieu. Secondement, quand les puissances contractantes 
disposèrent des biens ecclésiastiques occupés défait, elles firent une 
aliénation qui, suivant le droit canon et le droit civil, exigeait l'au- 
torisation de l'évêque diocésain ou même du pape. Troisièmement 



DE WESTPHALIE. 277 

stances graves pour les aggraver, l'opposition des divers 
partis cessa d'être politique pour rentrer dans le domaine 
spirituel, d'où elle était sortie. 

enfin, par ces traités de paix, on prit sur soi d'abolir des évêchés et 
des chapitres, de régler leurs intérêts intérieurs, ce qui, d'après l'an- 
cien droit reconnu, ne pouvait se faire qu'avec l'assentiment du sou- 
verain Pontife. » 



III. 



10 



CHAPITRE VI. 

l'église GRECQUE. 



§ 357. — Situation de V Église grecque sous la domination 
des Turcs. 

M. le Quien, Oriens chrislianus, Paris, 1740, 3 vol. in-fol. Heineccius. 
Tableau de l'ancienne et de la nouvelle Eglise grecque. Leipzig, 
1711, in-4. H.J. Schmitt, Hist. crit. de la nouv. Eglise grecque 
et de l'Église russe, suivie de considérations particulières sur sa 
constitution dans la forme d'un synode permanent. Mayence, 1840, 
Kimrnel; Libri symbolici eccles. oriental., etc. Jen., 1843. (Le titre 
serait plus vrai ainsi : Confessiones recentioris Graciée ctr. protes- 
tant., ou Expositiones fidei Turco-gracùe.) 

Depuis la prise de Constantinople, que l'Église catho- 
lique avait cherché à sauver par de si nombreux sacrifices, 
la liberté de l'Église grecque avait été bien souvent entra- 
vée et opprimée. Ainsi, sous Sélim I er [depuis 1512], 
les Grecs avaient été obligés de céder aux Turcs leurs 
églises de pierre et de s'en bâtir en bois ; de plus, le Sul- 
tan s'était réservé l'élection des patriarches. Proposé par 
les douze archevêques les plus rapprochés de Constanti- 
nople, réunis eux-mêmes sous la présidence d'un Grec au 
service du Sultan, le patriarche élu devait être amené au 
sérail durant une séance du divan, recevoir un vêtement 
d'honneur de soie blanche, brodée d'or, un cheval blanc 
et un bâton d'ivoire, comme insigne de sa charge, et, enfin, 
acheter à grand prix la -lettre d'approbation du Sultan 
(berat ou barath) (1). Rarement les patriarches de Cons- 

(1) Cf. Schmitt, 1. cit., scct. VII, p. 99 sq. 



§ 358. — RAPPORTS DE L'ÉGLISE GRECQUE, ETC. 279 

tantinople pouvaient se maintenir sur leur siège : tantôt 
ils étaient contraints de résigner leur charge, tantôt on les 
exilait, d'autres fois on les dégradait ou on les étranglait. 
Les motifs politiques firent, autant que possible, respecter 
la forme extérieure de l'antique Eglise grecque : à côté du 
patriarcat de Gonstantinople subsistaient toujours ceux 
d'Alexandrie (au Caire), d'Antioche (à Damas) et de Jéru- 
salem. Le patriarche de Constantinople, comme chef de 
toute l'Église orthodoxe se nommait le patriarche univer- 
sel. Les archevêques et les métropolitains étaient élus par 
le patriarche et son synode, confirmés par la Porte : les 
archevêques élisaient les évêques. Les moines vivaient 
tous conformément à la règle de saint Basile. 



>58. — Rapports de l'Église grecque avec les Églises 
luthérienne, calviniste et catholique. 



Leo Allatius, de Eccles. occidental, et oriental, perpétua consensione, 
lib. III, cap. il. Voyez t. II, p. 554, note 1. Hefele, Revue trim. de 

Tub., 1843, 4« livr., P. 541-93. 



Les Églises grecque et luthérienne reposant sur des 
bases toutes différentes, il ne semblait pas qu'il pût, de 
prime abord, être question d'union entre elles. Cependant 
diverses tentatives furent faites, premièrement par 'le pa- 
triarche de' Constantinople Joasaph HT [1555-65], qui en- 
voya le diacre Demétrius Mysius à Wittenberg, pour s'y 
instruire du protestantisme aux sources mêmes. Mélanch- 
thon lui remit une traduction grecque de la confession 
d'Augsbourg faite par Uolscius, et une lettre pleine d'a- 
vances pour le patriarche, dans laquelle, avant tout, il lui 
exprimait sa joie « de ce que Dieu avait conservé son 
» Église en Orient, au milieu des plus cruels ennemis 
» du Christianisme», et lui donnait l'assurance « que les 
» protestants étaient restés fidèles à l'Écriture sainte, aux 
» décrets dogmatiques des saints conciles, à la doctrine 



280 § 358. — RAPPORTS DE l'église grecque 

» des Pères de l'Église grecque, Athanase, Basile, Gré- 
» goire, etc. ; qu'ils détestaient et rejetaient les erreurs 
» scandaleuses de Paul de Samosate, des manichéens, et 
» de tous les hérétiques condamnés par la r.ainte Église, 
» de même qu'ils repoussaient toutes les superstitions et le 
» culte idolâtrique inventés par l'ignorance des moines la- 
» tins; qu'ainsi le patriarche ne devait point accorder de 
» confiance aux bruits injurieux répandus sur les protes- 
') tants (1). » Le patriarche clairvoyant ne fut pas dupe de 
ces innocentes protestations et n'y répondit pas. Quelque 
temps après, les théologiens de Tubingue, Jacques Andrœ 
et Crusius entrèrent en correspondance avec le patriarche 
Jérémie II [1574-81], et n'y mirent pas moins de duplicité 
que Mélancthon. Mais le patriarche, dans sa réponse, se 
prononça fortement contre divers thèses protestantes, à 
savoir : que la foi seule justifie, qu'il n'y a que deux sa- 
crements, qu'il ne faut pas invoquer les saints, qu'il faut 
rejeter le monachisme; comme aussi contre le dogme ca- 
tholique qui fait procéder le Saint-Esprit du Père et du Fils. 
Les théologiens répliquèrent, et reçurent du patriarche la 
prière de lui épargner désormais l'ennui de leur correspon- 
dance théologique (2). Onze notabilités protestantes de 
Wurtemberg firent une nouvelle tentative ; mais, cette fois, 
le patriarche garda complètement le silence. Enfin, la der- 
nière tentative de l'infatigable Crusius, qui traduisit en 
grec quatre tomes in-folio de sermons luthériens, à l'usage 
du clergé d'Orient, fut tout aussi inutile, et le synode grec 
de Jérusalem s'exprimait encore, en 1672, avec indignation 
contre l'impertinente manie des théologiens luthériens de 
Tubingue. 

Les tentatives faites par les réformés pour se rapprocher 
de l'Église grecque devaient paraître bien plus extraordi- 



(1) Dans Crusius, Turcogrœcia, p. 557. 

(2) Acta et scripta theologor. Wirtemb. et Patriarch. Const. Jere- 
miœ. Viteb., 1584, in-4. Il est bon de rappeler que précisément les 
lettres qui compromettaient ces théologiens luthériens manquaient; 
mais on les trouve dans Crusius, Turcograecia. Cf. Schelstrate, Acta 
eccles. oriental, contra Lutheri haeresin. Romœ, 1739; Schnurrer, de 
Actis inter Tubing. théolog. et patriarch. Constantinop. (Oration. 
acad.ed. Paulus. Tub., 1828. Cf. Hefele, 1. cit., p. 545-67). 



AVEC LES ÉGLISES LUTHÉRIENNE, ETC. 281 

naires encore. Le premier intermédiaire entre les deux 
communions fut un certain Cyrille Lucaris , de l'île de 
Candie, qui, après avoir étudié à Padoue, avait passé à 
Genève, et, à son retour, s'était étroitement lié avec l'un 
des plus ardents adversaires de l'Église romaine, le pa- 
triarche d'Alexandrie, Mélétius Péga, qui l'avait ordonné 
prêtre. Placé, plus tard, à la tête de l'école de Wilna, il 
s'opposa de toute sa force aux tentatives faites alors pour 
rattacher à l'Église romaine les évêques russo-polonais du 
rite grec. La corruption l'éleva, après la mort de Mélétius, au 
siège patriarcal d'Alexandrie [1602]. Il se mit aussitôt en 
rapport avec l'envoyé de Hollande à Constantinople, Cor- 
nélius Van Hagen, zélé calviniste, pour calviniser l'Église 
grecque, fut activement secondé par les agents diploma- 
tiques de Suède et d'Angleterre, et entra en correspon- 
dance avec le prédicateur hollandais, Jean Uytenbogaert, 
et avec l'archevêque de Cantorbéry, George Abbot. Il 
envoya même à ce dernier un jeune Grec, Métrophanes 
Kritopolos, qui devait étudier la théologie protestante en 
Angleterre , puis parcourir l'Allemagne. Enfin Cyrille, 
après bien des intrigues infructueuses, parvint au but de 
ses désirs, et fut transféré au siège patriarcal de Constan- 
tinople [1621]. L'avant-dernier archevêque de cette 
ville, Néophyte II, avait, depuis le commencement du 
XVII e siècle, favorisé, disait-on, la réunion de l'Église 
d'Orient avec Rome, et les Jésuites missionnaires habi- 
tant Constantinople y avaient travaillé très- activement. 
Cyrille, ayant manifesté plus ouvertement ses opinions 
calvinistes, fut exilé dans l'île de Rhodes. Mais toujours 
actif, jamais découragé, il sut obtenir son rappel à force 
d'argent, et continua à employer ce puissant moyen pour 
arriver à ses fins. Il établit d'abord à Constantinople une 
imprimerie [1627], qui devait servir à l'exécution de 
ses plans, et parvint, à force de perfidie, et à l'aide de 
ses amis, à se débarrasser de la présence gênante des Jé- 
suites. Les Genevois lui envoyèrent, par contre, le pré- 
dicateur réformé, Antoine Léger [1628], qui, pendant 
huit ans, déploya un grand zèle pour calvinisorles Grecs, 
et obtint peu de succès. En 1621), Cyrille rédigea en la- 
tin une confession de foi (Confessio ftdci), qu'il tiudui- 

III. 162 



282 § 358. — RAPPORTS DE l'église grecque 

sit ensuite en grec et répandit dans le public [1631], 
quoiqu'elle fût tout à fait calviniste. De là de nouvelles 
persécutions contre Cyrille et un nouveau bannissement 
[1634], dont son' habileté et ses intrigues surent le tirer 
encore: car, en 1G37, il fut réintégré, sans renoncer à la 
doctrine du très saint Calvin. Cette fois, l'irritation du 
peuple et du clergé ne connut plus de bornes contre un 
homme qui cherchait à substituer perfidement ses opinions 
privées à la croyance commune, et à détruire l'ancienne 
réputation d'orthodoxie de l'Eglise grecque. Un synode de 
Constantinople jugea le patriarche hérétique, qui, soup- 
çonné d'ailleurs parle Grand-Seigneur d'avoir voulu favo- 
riser une invasion de Cosaques appartenant à l'Eglise grec- 
que, fut décapité et précipité dans la mer. Le synode de 
Constantinople, réuni peu après [septembre 1638], con- 
damna la confession de foi de Cyrille et l'excommunia. 
Parmi les condamnés se trouvait aussi ce Métrophanes, 
alors patriarche d'Alexandrie, que Cyrille avait envoyé en 
Angleterre. Cependant les semences de désordres répan- 
dues par Cyrille continuèrent à se propager; il fallut que ses 
successeurs et plusieurs synodes, dont celui du patriarchede 
Jérusalem, Dosithée [1672], est le plus important, condam- 
nassent à diverses reprises l'hérésie calviniste de Cyrille (1). 
Pierre Mogila, archevêque de Kiew, rédigeajet fit signer 
une confession de foi à tous les prélats grecs, pour empê- 
cher dans l'avenir toute tentative d'union avec les réfor- 
més. Cette confession, qui pose d'une manière très-nette 
la base immuable de l'Eglise grecque comme celle de l'É- 
glise latine, s'éloigne de la tendance toute spéculative 
qui avait prévalu jusque-là et rapporte toute la doctrine 
aux trois vertus théologales, la Foi, l'Espérance et la Cha- 
rit (2). 

(1) Synodus Jerosolymitan. adv. Calvlnistas hœreticos, interprète 
Domino M. F. éd. II. Paris, 1678. Monuments authentiques de la re- 
ligion des Grecs, par J. Aymon, ou Lettres anecdotes de Cyr. Lucaris 
et du concile de Jérusalem. La Haye, 1708, in-4. D'autre part, l'abbé 
Renaudot a écrit: Contre les calomnies et faussetés du livre intitulé: 
«Mouuments. »'Paris, 1709, Cf. le Sion, année 1839, n° 20; Hefele, 
B . :,70 sq. 

(î) Orthodoxa conf. cath. atque apost. Eccles. Orient., éd. Hoff- 
mann, Vratisl., 1751. 



AVEC LES ÉGLISES LUTHERIENNE, ETC. 283 

Malgré la froideur qui était restée entre les deux Églises 
latine et grecque, après tant d'essais d'union infructueux, 
on chercha encore à les réconcilier, au moment où un cer- 
tain nombre de Grecs passèrent dans l'Eglise latine, et où 
Grégoire XHIfonda un collège pour l'instruction des jeunes 
Grecs (1), qui, après leur retour dans leur patrie, devaient 
travailler à la conversion de leurs compatriotes. Léon Alla- 
tius se distingua parmi eux par un zèle qui, comme celui 
de beaucoup d'autres, n'eut aucun résultat. La séparation 
des deux Églises est plus profonde qu'elle ne semble, et 
dépend de la manière toute différente dont elles se sont 
l'une et l'autre développées (2). 



§ 359. — L'Église gréco-russe sous ses patriarches par- 
ticuliers. 



Voyez § 357. Schmitt, 1. cit., sect. X, p. 147-160. Lettres sur les offi- 
ces divins de l'Église d'Orient, traduites du russe. Pétersb., 1837. 
Cf. Sion, , année 1S39, n° 23-24. 



L'Église russe, fille de l'Église grecque, était, comme sa 
mère, hostile à l'Église catholique. Mais, en même temps, 
la situation politique delà Russie, ses intérêts, contraires à 
ceux de l'empire grec et, plus tard à ceux de l'empire 
turc, la portèrent bientôt à se créer une Église indé- 
pendante de celle de Gonstantinople. Ainsi, dès 1448, 
Jonas, nommé par le grand prince, fut reconnu par 
tous les évêques, réunis à Moscou, métropolitain de Rus- 
sie. L'Église russe demeura bien encore quelque temps 
sous la dépendance du patriarche de Constantinople; mais 
un grand pas avait été fait pour son émancipation, que 
devait hâter d'ailleurs la prise de Constantinople [1453.] 
Par contre, à mesure que le lien qui l'unissait au patriar- 
che de Constantinople se relâchait, l'influence et l'autorité 



(1) Voyez § 344. 

(2) Grngler, le Principe de foi de l'Église grecque, comparé avec 
celui de l'Église romaine et autres doctrines religieuses de notre 
temps. Bamb., 1829. Cf. Revue trim. de Tubiflg., année 1831, p. 652 
et suiv. 



284 § 359. — l'église gréco-russe 

du grand prince augmentaient. Aussi, au XVI e siècle, le 
czarlwanowicz chercha à rendre l'Église russe complète- 
ment indépendante, en revêtant un de ses évêques de la 
dignité patriarcale. Il obtint facilement ce qu'il désirait du 
patriarche de Constantinople, Jérémie II, qui avait besoin 
d'argent, et qui, étant venu en Russie en 1588, consentit, 
dans un synode, à ce que Job de Rostow fût institué pa- 
triarche de Moscou, et qu'en outre toute l'Eglise russe fût ad- 
ministrée par quatre métropolitains, six archevêques ethuit 
évêques [1589]. Cette organisation fut aussi confirmée par 
les patriarches d'Alexandrie et de Jérusalem, par soixante- 
cinq métropolitains et onze archevêques grecs. Cependant 
les patriarches moscovites demandèrent, jusqu'en 1657, la 
confirmation de leurs charges à Constantinople. Enfin, 
en 1660, l'envoyé russe à Constantinople obtint du patriar- 
che Denis II, et des autres patriarches grecs, l'autorisa- 
tion authentique pour l'Église russe de faire élire le 
patriarche par le clergé russe, sans qu'on eût à recourir 
aux patriarches grecs, pour leur demander la confirmation 
de l'élu. Dès lors la position et l'influence des patriarches 
de Moscou devinrent fort importantes pour la Russie, sous 
le rapport politique. Leur considération en fut naturelle- 
ment rehaussée ; à la fin du XVII e siècle elle atteignit son 
apogée, et excita même les inquiétudes et l'envie de Pierre 
le Grand (1). 

Les tentatives d'union entre l'Église de Russie et celle de 
Rome ne manquèrent pas non plus. Léon X, Clément VII 
et Grégoire XIII y songèrent sérieusement (2). Le czar 
Iwan IV Wassiliewicz [1533-84], ayant été battu parles 
Polonais, demanda du secours à l'empereur, réclama l'in- 
tervention du pape, et mit en avant, pour l'obtenir, le désir 
d'une réconciliation avec l'Église romaine [1581]. Gré- 
goire XIII, voulant profiter de l'occasion, envoya en Russie 



(1) Voyez plus bas, § 385. 

(2) État de l'Église catholique des deux rites en Pologne et en 
Russie, depuis Catherine II jusqu'à nos jours, suivi d'un oup d'œil 
rétrospectif sur l'Eglise russe et sa situation par rapport au Saint- 
Siège, depuis sa séparation jusqu'à Catherine II, par Augustin Thei- 
ver, prêtre de l'Oratoire. Augsbourg, 1841, 2 vol. Le second volumo 
se compose de pièces justificatives. 



§ 300. — LES MONOPHYSITES ET LES NESTORIENS 285 

le Jésuite Antoine Possevin (1); on établit une conférence, 
à laquelle le czar lui-même prit part. Mais la paix avait été 
conclue d'une manière désavantageuse pour la Russie : la 
tentative d'union n'eut pas d'effet. Les provinces lithua- 
niennes, échues aux Polonais, furent plus heureuses. 

La métropole de Kiew, toujours maltraitée par les pa- 
triarches de Moscou, ne devait pas être très-désireuse de 
rester sous leur dépendance. Rakosa, métropolitain de 
Kiew, ayant été outragé par les patriarches Jérémie et 
Job, invita les évoques de sa métropole à s'unir à Rome, 
dans un synode tenu à Breczc, où en effet l'union fut pro- 
jetée [2 décembre 1593]. A la suite d'un second concile, 
on envoya une députation à Rome, et l'union fut conclue 
d'après les bases du concile de Florence (2), et avec tous 
les ménagements possibles pour les usages de l'Église ré- 
conciliée. Clément VII annonça cet heurenx événement, 
auquel applaudit toute la catholicité, dans sa bulle Magnus 
Dominus et laudabilis (3) ; il confirma au métropolitain 
d'alors la possession de ses droits de juridiction [23 février 
1596], à savoir : l'élection et la confirmation des évoques 
de ses diocèses, à condition que le métropolitain lui-même 
demanderait sa confirmation, par le nonce de Pologne, à 
Rome. Cette union se consolida sous le métropolitain Jos. 
Velamin Rudski [1613-35], et Paul V accorda au métro- 
politain le privilège d'envoyer quatre jeunes gens au 
collège grec de Rome [1615], 

§ 360. — Les Monophysites et les Nestoriens. 

Renaudot, Historia Alexandrinor. patriarchar. Jacobitar. Paris., 
1712, in-4. J. /. Assemanni Diss. de Syris Nestorian. Cf. Raynald. 
ad. ann. 1553, n° 43 sq.; ann. 15G2, n° 28 sq. Voyez le journal 
Morgenland, 5 e année, 1S 42. 

Les sectes qui, à la suite des controverses nestorienne et 
monophysite, s'étaient séparées de l'Eglise d'Orient, Iraî- 

(1) Ant. Possevmi Moscovia. Viln., 1586; Antv., 1587. 

(2) Voyez t. II, § 272. 

(3) Cf. l'ouvrage important du jésuite polonais Piolr Skarga, o jed- 
nosci Kosciola Bozego pod jednyrn Pastcrzem : i o Greckicm i Rus- 
kiem od tej jednosci odstapieniu (dédié à Sigismond III). Warz., 
1590 , et aussi Theiner, 1. cit., P. I, p. 95 sq., et dans les pièces justif., 
n- 4-8, p. 12-36. . 



286 § — 3G0. LES M0X0PHYSITE3 

riaient une misérable existence. Les communautés des Mo- 
nophysites, communément appelés Jacobites, se répan- 
dirent en très-grand nombre en Syrie, en Mésopotamie et 
dans la Babylonie. Elles furent et sont encore soumises à 
un patriarche particulier, auquel sont subordonnés un pri- 
mat et plusieurs archevêques et évêques. Il y a, en outre, 
encore des Jacobites en Egypte ; on les y nomme Coptes, 
et ils sont dépendants du patriarche de Constantinople ; 
enfin, il y en a en Abyssinie (1) et en Arménie. L'Église 
catholique fit aussi, à diverses reprises, des efforts pour 
ramener ces enfants égarés ; mais elle ne réussit qu'auprès 
des Abyssiniens, lorsque l'appui qu'ils obtinrent des Por- 
tugais contre les Mahométans [1525] eut produit un pre- 
mier rapprochement. Le zèle du Père Bermudez et des 
Jésuites parvint à faire renoncer à la dépendance du 
patriarche copte d'Alexandrie l'empereur Seltam Seghed 
[dep. 1607], qui embrassa solennellement, avec son beau- 
frère et les grands de sa cour, le catholicisme [1626], Il re- 
connut le Jésuite Alphonse Mendez comme patriarche, et 
l'évoque de Rome comme chef de toute l'Eglise. Mais les 
moines et les ermites soulevèrent le peuple contre le rite 
romain ; le patriarche et les missionnaires furent obligés de 
quitter le pays, sous le successeur de l'empereur, Seghed 
Basilides |dep. 1632], et tout rapport avec l'Église romaine 
fut sévèrement interdit [1634], 

L'Église catholique fut aussi heureuse avec les Armé- 
niens, parmi lesquels s'étaient toujours conservées une foi 
plus vive et une ardeur plus grande pour la science que 
parmi les autres sectes de l'Orient. Aux Arméniens-unis 
appartiennent les Méchitaristes, ainsi appelés du nom de 
leur abbé Mechitar (c'est-à-dire consolateur). Celui-ci., né 
en Asie Mineure [1676], élevé par un prêtre arménien, 
montra de bonne heure un grand goût pour la science et 
une prédilection marquée pour la vie silencieuse du 
cloître (2). Son désir de s'instruire le poussa en Europe, où, 

(i) La Croze, Hist. du christ. d'Abyssinie. La Haye, 1739. Dantzig, 
1740; Schnurrer, de Ecoles. Maronitica. Tub., 1810 sq., P. II, in-4. Cf. 
Ami de la religion, nouv. série, 1S41, p. 750. 

(2 1 Voyez la description d'une visite faite à l'établissement de Saint- 
Lazare des Méchitaristes, et la vie de Mechitar, dans la Gaz. histor. 
et tbéol. d'Illgen; 1S41, p. 143-1CS. 



ET LUS NESTORIENS. 887 

au milieu de continuelles traverses, il fut soutenu par son 
amour de l'étude, et le projet qu'il avait dès longtemps 
formé de fonder une académie littéraire pour la nation 
arménienne. La guerre des Turcs et des Vénitiens l'ayant 
obligé de quitter le couvent qu'il était parvenu à établir à 
granci'peine dans la presqu'île de Morée, il en fonda un 
nouveau dans la petite île de Saint-Lazare près de Venise 
[1717-70]. Ses moines vivant sous la règle de saint Benoît, 
encouragés par l'exemple de leur supérieur, se mirent à 
traduire dans les langues occidentales la littérature armé- 
nienne, et réciproquement à traduire en arménien les ou- 
vrages de l'Occident, fis ont continué ces utiles travaux 
après la mort de leur fondateur [1749], et se sont depuis 
établis à Vienne [1811] et à Paris. 

Les Maronites du Liban (Monothélites?) qui, dès le X1P 
siècle, se rapprochèrent de l'Église romaine, s'y rattachè- 
rent complètement dans la seconde moitié du XVI e siècle, 
lorsqu'on leur eut accordé un patriarche, l'usage de leur 
langue pour l'office divin, le mariage des prêtres, le calice 
et quelques autres usages. Le collège des Maronites, à 
Rome [dep. 1584], a toujours cultivé avec zèle, et dans un 
humble silence, la langue syriaque et les sciences de l'Oc- 
cident. En 1736, un concile national des Maronites adopta, 
en présence d'un légat du pape, comme preuve de leur 
union avec l'Église latine, les décrets du concile de Trente. 

Les Nestoriens ou Ghaldéens, nommés chrétiens de saint 
Thomas dans les Indes-Orientales, sont soumis à deux pa- 
triarches, dont l'un réside dans un couvent près de Mos- 
soul, en Mésopotamie, l'autre à Ormia, en Perse. Ils 
avaient autrefois des églises en Tartarie, dans les Indes et 
jusqu'en Chine. Les papes Pie IV et Paul V essayèrent de 
les unir au centre commun de la catholicité ; il en résulta 
une division parmi les Nestoriens, dont la partie soumise 
au patriarche d'Ormia rentra seule dans le giron de l'Église 
latine 



DEUXIÈME ÉPOQUE. 



DE LA PAIX DE WESTPHALIE 

A LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

[1G4$-19S9] 

§ 36 i. — Sources. 

I. Bullar. Roman, cont. dep. Clément XIII, par Barbieri. Rome, 
1835 sq. Acta historico-ecclesiast. Weim., 1736-58, 24 vol. Nova 
acta hist. eccles. Weim., 1758-73, 12 vol. Acta hist. eccles. nostri 
temporis. Weim., 1774-87, 12 vol. Répertoire pour servir à l'hist. 
eccles. moderne. Weimar, 1790. Titres, pièces et documents pour 
servir à l'hist. eccles. moderne. Weimar, 1789-93, 5 vol. Walch, 
Nouv. hist. eccles. Lemgo, 1771-83, 9 vol.; continuée par Planck. 
Lemgo, 1787-93, 3 vol. 

II. J.-A. de Einem, Essai d'une hist. eccles. du XVIII e siècle. Leip- 
zig, 177G, in-fol., 3 vol. J.-R. Schlegel, Hist. eccles. du XVIII e siè- 
cle. Heilb., 1784 sq., 2 vol. de Fraas, t. III, P. I. (Tous deux ont 
continué Mosheim.) P.-J. de Huth, Essai d'une hist. eccles. du 
XVIIIe siècle. Augsb., 1807-9, 2 vol. Robiano, Continuation de 
l'Histoire de l'Eglise de Bérault-Bercastel depuis 1721-1830. Paris, 
1836, 4 vol. (important à cause des pièces justificalives, t. I.) Hen- 
rion, Hist. générale de l'Eglise pendant les XVIII e et XIX e siècles. 
Paris, 1836, t. I. L'abbé Rohrbacher, Hist. univ. de l'Eglise cathol., 
29 vol. in-8. Paris, 1840-49. Cf. aussi Schrœckh, Hist. eccles. de- 
puis la réforme, part. VI-IX. F. Ancillon, Tableau des révolutions 
du système politique de l'Europe depuis la lin du XV e siècle. Ber- 
lin, 1803-5, 4 vol. Schlosser Hist. du XVIII' siècle. Heidelb., 1823, 
2 vol., 1836-42, 3 vol. 



111. 17 



CHAPITRE PREMIER. 



HISTOIRE DE L EGLISE CATHOLIQUE. 



§ 362. — Les papes du XVII e siècle. 

Guarnacci. Vitae et res gestse Romanorum pontiöcum et cardinalium 
a Clémente X usque ad dementem XI. Roma, 1751, 2 vol. in-fol. 
Antonii Sandini Vitee pontif. rom. ex antiq. monum. collectae. 
Patav., 1739, in-8; Bamberg, 1753, in-8. Storia critico-chronolo- 
gica de Rom. pontefici (jusqu'à Clément XIII) e di generali e pro- 
vinciali concilii, scritta da Giuseppe Abbate Piatti. Nap., 1765-70. 
Bower, Hist. des papes, revue par Rambach, t. X, P. II. Léop. 
Ranke, Hist. de la papauté pendant les XVI e et XVIIe siècles. Ber- 
lin, 1839, t. III. 

Un rude et terrible coup avait frappé la papauté sous le 
règne d'Innocent X. Les princes catholiques et protestants 
avaient conclu la paix de Westphalie sans aucun égard pour 
la cour de Rome ; ils avaient sécularisé une grande partie 
des biens ecclésiastiques, des abbayes et des évêchés, et 
complètement émancipé le pouvoir temporel. Le Saint- 
Siège avait par là même perdu de son ascendant moral, de 
sa considération aux yeux des peuples, et il était à craindre 
que, d'après de pareils précédents, on ne finît par attaquer 
et amoindrir la papauté elle-même dans ses droits les plus 
essentiels. Innocent ne put opposera cette violation de ses 
privilèges qu'une inutile protestation. Alexandre VII, son 
successeur (Fabio Chigi) [1655-67], promettait aux Ro- 
mains un règne heureux, par la sévérité de ses mœurs, sa 
haine du luxe et de la magnificence, sa prudence et sa con- 
naissance des affaires. Malheureusement le pape ne réalisa 
pas toutes les espérances qu'on avait conçues des talents et 
des vertus du cardinal diplomate ; il s'entoura de plus de 
pompe qu'on ne l'avait pensé, attira ses parents à Rome, et 
fut, dans diverses occasions difficiles, au-dessous des cir- 



§ 362. — LES PAPES DU XVII e SIÈCLE. 291 

constances et de sa répuiation. Il eut la consolation inespé- 
rée de voir la reine Christine (1), fille de Gustave-Adolphe, 
abjurer le protestantisme et rentrer dans le giron de 
l'Église. Il la reçut à Rome avec magnificence et lui assi- 
gna une pension annuelle. Par contre, la France, qui déjà 
lui avait été défavorable dans sa nonciature à Munster, 
devint pour lui une source d'amertume et de chagrin, sous 
le ministère de Mazarin [f 1661), et plus encore sous le 
règne de Louis XIV. Ce monarque semblait avoir formelle- 
ment chargé son ambassadeur, le duc de Créqui, d'outrager 
le pape. Les mépris de l'ambassadeur et les bravades de ses 
gens irritèrent la garde corse, qui, poussée à bout, ne 
respecta pas l'hôtel même de l'ambassade française [1662]. 
Louis XIV en fut tellement exaspéré qu'il fit sortir du 
royaume, sous escorte, l'envoyé pontifical, occuper la ville 
papale d'Avignon et le comtat Venaissin, et marcher des 
troupes sur l'Italie, pjour obtenir satisfaction. Le pape se vit 
obligé d'accepter l'humiliante convention de Pise [1664], 
Alexandre renoua cependant des rapports avec la répu- 
blique de Venise, qui lui accorda les biens de la congréga- 
tion des chanoines réguliers du Saint-Esprit, situés dans 
son territoire, pour soutenir les frais de la guerre contre 
les Turcs, et rappela, sur sa demande, les Jésuites jusqu'a- 
lors repoussés par elle (2). Enfin, Alexandre embellit Rome 
•de magnifiques édifices, comme celui du collège de la 
Sapience, qu'il enrichit d'une superbe bibliothèque. Mais 
ses somptueuses constructions et les insatiables désirs de 
sa famille mirent, à plusieurs reprises, ses finances dans un 
grand embarras, et nuisirent à son nom. 

Clément IX (Rospigiiosi) [1667-69], littérateur et poète 
comme son prédécesseur, mais plus économe que lui, cher- 
cha à réparer le désordre des finances, parvint à soutenir 
la république de Venise, par de fortes sommes d'argent, 
dans sa lutte contre les Turcs, à réconcilier la France et 
l'Espagne par la paix d'Aix-la-Chapelle [1668], en faisant 

(1) Crauert, Christine de Suède et sa cour. Bonn, 1837 et suiv., 
2 vol. Relation de tout ce qui se passa entre le pape Alexandre et le 
roi de France. Col., 1670; Desmarais, Hist. des démêlés de la cour 
de France avec la cour de Rome. Paris, 1706, in-4; Essais poétiques 
de ce pape : Philomaü labores juveniles. Paris., 1656, in-fol. 

(2) Voyez § 344. 



292 § 362. — LES PAPES 

sentir à Louis XIV que, dans l'intérêt de sa gloire et de son 
salut, il devait mettre des bornes à ses conquêtes. Il re- 
connut dorn Pedro roi de Portugal, et institua les évêques 
nommés par lui. Enfin, il eut le bonheur de terminer la 
querelle du jansénisme. Il porta un grand intérêt aux 
missions étrangères, et, parmi les prescriptions données à 
ce sujet, il défendit entre autres toute espèce de com- 
merce aux missionnaires. 

Le Saint-Siège resta vacant pendant cinq mois après sa 
mort, et l'octogénaire Emile Altieri, élu à sa place, prit le 
nom de Clément X [1670-76]. Ici commença une ère encore 
plus triste pour les papes. A l'exemple du roi de France, les 
princes catholiques cherchèrent à enlever au souverain 
pontife toute influence et à s'emparer de ses revenus dans 
leurs États. La source d'un des plus pénibles combats pour 
la papauté fut la discussion élevée en France sur le droit 
de régale, en vertu duquel le roi, durant la vacance des 
sièges épiscopaux, disposait des bénéfices qui étaient à 
la collation de l'évêque, administrait et touchait les re- 
venus de l'évêché. Ce droit, qui primitivement ne s'ap- 
pliquait qu'aux églises fondées par des rois, avait été 
étendu à toutes les églises du royaume sous Henri IV. 
Louis XIV confirma cet usage par deux édits de 1673 et 
1674, et les évêques de Pamiers et d'Alais s'opposèrent 
seuls à la violation des droits d'un grand nombre d'églises. 
Clément mourut avant la fin de la discussion. 

Son successeur, Innocent XI (Odescalchi) [1676-1689], 
pontife doué de rares qualités, ennemi déclaré du népo- 
tisme (1), publia d'utiles ordonnances pour la discipline du 
clergé et apporta la plus grande sollicitude dans la nomi- 
nation des évêques. Il eut de vifs démêlés avec les diffé- 
rentes cours, en retirant aux hôtels des ambassadeurs à 
Rome, le droit d'asile pour les criminels. Les princes se 
désistèrent tous après avoir reçu des explications plus 
précises sur le retrait de cette franchise. Louis XIV seul 
n'imita pas leur exemple. Son ambassadeur méconnut tel- 
lement les droits du pape, que les gens de sa suite se con- 
duisirent dans Rome comme une armée en pays conquis. 

(1} Vita d'Innoc. XI. Ven., 1690, in- 4; Bonamici, de Vita et rebui 
gestis Innocentis XI. Roraœ, 1776. 



DU XVII e SIÈCLE. 293 

Louis XIV fit occuper Avignon et en appela du pape à un 
concile universel. En même temps la controverse sur la 
régale continuait avec vivacité. Innocent avait recueilli 
l'appel des évêques de Pamiers et d'Alais. Louis XIV, de 
son côté, assembla le clergé de France (1), qu'il sut gagner 
et dont il obtint la fameuse déclaration de 1682, contenant 
les quatre articles, base des prétendues libertés gallicanes. 
Le pape protesta contre cette déclaration, lorsque le roi de 
France en ordonna l'observation dans tout son royaume ; 
mais le coup avait été porté, et il était sensible. Le pieux 
pontife, que le peuple honorait comme un saint, ne trouva 
de consolation à ces amertumes, au moment de sa mort, 
que dans la victoire remportée par Jean Sobieski sur les 
Turcs devant Vienne [1683], dans la rapide propagation 
de l'Évangile parmi les idolâtres, et dans la députation 
qu'envoyèrent divers évêques scbismatiques d'Orient à 
Rome, pour témoigner leur soumission au Saint-Siège. 

Innocent fut remplacé par Alexandre VIII (Ottoboni) 
[1689-1691]. Né à Venise, Alexandre soutintsa patrie contre 
les Turcs, obtint de Louis XIV la restitution d'Avignon et 
du comtat Venaissin, ce qui ne l'empêcha pas de condam- 
ner par une bulle les quatre articles de l'Église gallicane. 
La reine Christine lui légua la riche collection qu'on joi- 
gnit à la bibliothèque Vaticane. Le népotisme d'Alexandre 
obscurcit malheureusement sa mémoire. 

Innocent XII (Pignatelli) [1691-1700], élu après Alexan- 
dre, marcha sur les traces d'Innocent XI ; interdit même, 
par une bulle expresse le népotisme; publia d'utiles et vi- 
goureuses ordonnnances pour l'exécution de la justice et 
la restauration des mœurs dans les États de l'Église, s'oc- 
cupa surtout des pauvres, qu'il appelait ses neveux, et pour 
lesquels il avait fait du palais de Latran une sorte d'hôpi- 
tal. Après bien des expériences amères, Louis XIV avait 
été obligé enfin de permettre aux évêques de France d'é- 
crire au papejqu'ils étaient affligés des conclusions de l'as- 
semblée de 1682 et les considéraient même comme inva- 
lides. Le roi lui-même avait écrit d'avance au pape qu'il se 

(1) L'assemblée se composa de 34 archevêques et évoques, 2 agents 
du clergé et 36 ecclésiastiques du second ordre (novembre 1081). 



294 § 363. — les papes 

réjouissait de faire savoir à Sa Sainteté qu'il avait donné 
les ordres nécessaires pour que les dispositions auxquelles 
l'avaient obligé les circonstances, dans son ordonnance 
du 2 mars 1682, restassent sans effet en ce qui concernait 
la déclaration du clergé de France. Le pape accorda alors 
l'institution des évêques nommés, qui avait été retardée 
jusqu'à ce moment. 

g 363 # — Suite. Les papes du XVIII e siècle. 

Clément XI (Albani), après de longues hésitations, monta 
sur le trône pontifical au commencement du XVIII e siècle 
[1700-1721] (1). Prince capable et indépendant, prédica- 
teur savant et zélé, le nouveau pape se trouva, dès le prin- 
cipe de son règne, en face de deux graves difficultés. Fré- 
déric I er avait accepté le titre de roi de Prusse [1700]. Or 
le duché de Prusse avait appartenu naguère à Tordre Teu- 
tonique, qui n'y avait pas légalement renoncé. Le pape 
protesta contre la royauté de Frédéric, et cette protesta- 
tion fut renouvelée pas ses successeurs (2). Clément XI 
fut aussi, contre son gré, enveloppé dans les embarras de 
la guerre de succession d'Espagne, qui suivirent la mort 
de Charles II, après avoir vu échouer ses efforts et son in- 
tercession pour empêcher la guerre. L'empereur d'Alle- 
magne, Joseph I er , ayant cru apercevoir dans le pape des 
préventions favorables à la France et contraires à la re- 
connaissance de son frère comme roi d'Espagne, fit peser 
sur le pontife tout le poids de son mécontentement. Ses 
troupes pillèrent les États de l'Eglise, ses généraux con- 
clurent une alliance avec le duc de Parme et de Plaisance, 

(1) Opp. (Bulles, discours, lettres et homélies), Romae, 1722; 
Francf., 1729, 2 vol. in-fol.; Buder, Vie du sage et célèbre Clément XI. 
Francf., 1721, 3 vol. (Polidoro) ; libb. VI, de Vita et rebus gestis 
démentis XI. Urb., 1724; Beboulet, Hist. de Clément XI. Avignon, 
1752, 2 vol. in-4. 

(2) Le pape écrivit (Epp. et brevia selectiora, p. 43 sq., éd. Francof.) : 
Fridericum marchionem Brandenburgensem nomen et insigniaRe- 
çis Prussiae inaudito forte hactenus apud Christianos more nec sine 
gravi antiqui juris, quod ex provïncia sacra et militari Teuthonicorum 
ordini compelit, violatione sibi publice arrogasse. 



DU XVIII e SIÈCLE. 295 

pour imposer de fortes contributions au clergé. A ces dé- 
mêlés s'ajouta la discussion sur le droit de présentation aux 
cathédrales et aux fondations religieuses. Le pape menaça 
de l'excommunication et se prépara à la guerre ; mais, à 
l'approche des troupes impériales, il fut obligé d'accepter 
la paix, de mettre bas les armes, de reconnaître Charles III 
roi d'Espagne, et de promettre de l'investir du royaume 
de Naples « sauf cependant tout droit d'un tiers. » Ce 
traité exaspéra tellement Philippe d'Anjou qui était par- 
venu au trône, qu'il chassa d'Espagne le nonce du pape et 
interdit à ses sujets tout rapport avec Rome. Enfin Clé- 
ment eut à combattre le duc de Savoie, Victor-Amédée 
[septembre 1711], parsuite d'une excommunication qui avait 
frappé quelques magistrats de Savoie, coupables d'avoir 
méconnu les droits de l'Église, mais surtout par suite de 
l'élévation du duc Victor-Amédée, qui, monté sur le trône 
de Sicile en vertu de la paix d'Utrecht[1713] et sans le con- 
sentement du pape, voulait exercer des droits ecclésias- 
tiques, toujours déniés par les souverains pontifes aux 
princes de Sicile. Le pape, avant mis le royaume de Sicile 
en interdit, fut obligé d'entretenir à Rome trois mille clercs 
siciliens qui s'y étaient réfugiés. Ainsi, les embarras du gou- 
vernement pontifical augmentaient de jour en jour. Le sou- 
venir de la haute et puissante influence exercée autrefois 
parle Saint-Siège soutenait le pape dans son attitude ferme 
et résolue; mais il n'était plus appuyée par les princes ca- 
tholiques, dont la plupart, comme les souverains protes- 
tants, préféraient exercer eux-mêmes, dans leurs États, 
l'autorité spirituelle, etne seservirde la religion et du pape 
que dans des vues politiques. 

Innocent XIII (Conti) [1721-1724], termina, durant un 
règne trop court, le différend du Saint-Siège avec Naples, 
en reconnaissant le roi Charles VI [1722], ce qui n'empêcha 
pas l'empereur de transférer à don Carlos Parme et Plai- 
sance, qui depuis deux cents ans étaient au pouvoir des 
papes. Innocent protesta en vain, et sa mort prématurée 
priva l'Église d'un pontife sage et prévoyant, qui n'eut à 
se reprocher que l'admission dans le collège des cardinaux 
de l'indigne abbé Dubois. 

Benoît XIII (Orsini) [1724-1730], après avoir refusé avec 



296 § 363. — les papes 

larmes la dignité pontificale (1), ne l'avait acceptée qu'en 
vertu de l'obéissance que, comme religieux dominicain, il 
avait promise au supérieur de son ordre, dont le couvent 
resta, en effet son véritable monde. A peine élu, il porta 
diverses ordonnances contre le luxe des cardinaux et sur 
la modestie des vêtemeDts du clergé, etc. Le concile qu'il 
assembla au palais de Latran [1725] prit de sages et fruc- 
tueuses mesures contre divers abus scandaleux et déclara 
en même temps que la bulle Unigenitus, lancée contre 
Quesnel, devait être reconnue par tous comme règle de 
foi. Benoît recouvra Comachio des mains de l'empereur, 
régla avec lui le différend concernant la monarchie sici- 
lienne [1727], en accordant à Charles et à ses successeurs 
d'instituer un juge ecclésiastique en troisième instance, et 
en ne retenant par devers lui que les affaires les plus im- 
portantes. Il termina aussi les démêlés du Saint-Siège avec 
les ducs de Sardaigne et de Savoie, en leur concédant le 
droit de patronage sur toutes les églises et tous les cou- 
vents de leurs États, mais non les revenus des sièges va- 
cants oui devaient être utilisés au profit des églises. Mais 
il ne put maintenir la paix avec le roi de Portugal, Jean V, 
qui exigeait d'une manière rude et inconvenante que le 
pape accordât le cardinalat au nonce Bichi, rappelé de 
Lisbonne. Le collège des cardinaux protesta contre cette 
élévation. Jean, irrité de ce refus, rappela tous les Por- 
tugais de Rome, interdit tout rapport avec le Saint-Siège, 
et défendit même aux couvents de Portugal d'envoyer leurs 
aumônes accoutumées à Rome. La fête de Grégoire VII, 
que les Bénédictins seuls avaient observée jusqu'alors, avec 
le chapitre de Salerne, et que le pape étendit ù toute la ca- 
tholicité, devint pour lui une source d'amers soucis de la 
part des gouvernements de Venise, de France et d'Autriche, 
parce que la cinquième leçon de l'ancien office de Saint- 
Grégoire faisait mention de l'excommunication et de la dé- 
position de l'empereur Henri IV. Benoît XIII eut enfin le 
malheur d'accorder sa confiance au cardinal Goscia, dont 
l'apparente piété avait séduit le pape, et qui ne se servit 

Cl) Opera Iheol. Romae, 1728, 3 vol. in-fol. Icon. et mentis etcor- 
dis Benedicti XIII. Francof., 1723; Alex. Borgia, Benedicti XIII 
Vita. Romae, 1752, in-4; Vie et actes de Benoît XIII. Francf., 1731. 



DU XVIII e SIÈCLE. 297 

de son influence que pour augmenter ses richesses au dé- 
triment et à la honte de l'Eglise. 

Clément XII (Gorsini) [1730-1740], qui, après un brillant 
passé, fut élevé très-âgé au trône pontifical, chercha à faire 
refleurir la justice, la science et les arts. Il vida le diffé- 
rend avec le Portugal, en créant cardinal le légat Bichi, 
mais retomba immédiatement après dans de nouveaux em- 
barras vis-à-vis de la cour d'Espagne ; « car, depuis le com- 
» mencement du siècle, il semblait que les cours d'Europe 
» eussent pris à tâche de remplacer l'antique respect qu'on 
» témoignait aux papes, par la plus inconvenante hauteur 
» et l'arbitraire le plus inique, » au point que certains 
princes protestants traitaient le pape avec plus de déférence 
et d'honneur que les catholiques. La nouvelle tentative de 
Clément XII pour rentrer en possession du duché de Parme, 
après la mort du duc Antoine [1731], échoua comme les 
précédentes. Il créa une école théologique à Bissignano, 
en Calabre, pour la conversion des Grecs (seminarium Cor- 
sini), et publia en même temps contre les sociétés de francs- 
maçons un bref de condamnation [1738], que confirma Be- 
noît XIV en 1751. 

Le savant et sage successeur de Clément XII [Lamber- 
tini 1740-58], élu après un conclave de six mois, chercha 
d'abord à rétablir les finances, épuisées par les dilapida- 
tions dans lesquelles Coscia avait entraîné Benoît XIII, et 
par la manie de bâtir de Clément XII, en protégeant l'agri- 
culture, en établissant des fabriques et en diminuant le 
luxe (1). Puis il travailla sérieusement à l'amélioration du 
clergé par de sages ordonnances, dans lesquelles il se 
montra plus favorable aux Dominicains qu'aux Jésuites, 
abolit certains jours de fêtes dans les États qui s'en plai- 
gnaient [1748], et rétablit par sa modération les bons rap- 
ports du Saint-Siège avec les différentes cours. Il accorda 
[1740] à Jean, roi de Portugal, le titre de rex fidelissimus 
[1748], et le droit de pourvoir à tous les ovêchôs et béné- 

(l) Benedicli XIV Opera ed. Azcvcdo. Roma?, 1747-51. 12 vol. in- 
fol.; ses Bulles (Bullar. M. Luxemb., 1754, t. XVII-XIX} et acta 
hist. ecclesiast. t. I, p. 144 sq.; t. IV, p. 1058 sq.; t. XV, p. 907 sq., 
637 sq. Cf. Guarnacci, 1. cit., p. 942; t. II, p. 4S7 sq. Vie du pape 
Benoît XIV. Paris, 1783, in-12. 

III. 17; 



298 § 363. — les papes 

fices vacants dans son royaume [1740], A Naples, il créa, 
de concert avec le roi, un tribunal composé d'un nombre 
égal de juges séculiers et ecclésiastiques, présidé par un 
membre du clergé, et seul arbitre de toutes les affaires 
concernant l'Église. Il conclut un concordat [1753] avec 
l'Espagne, en vertu duquel il conserva le droit de mettre 
en possession de cinquante-deux fondatiuns et bénéfices du 
royaume, et fut dédommagé de la renonciation à ses droits 
sur les autres par une somme d'argent. Il en agit de même 
avec le roi de Sardaigne. Quant aux différends de l'Au- 
triche et de la république de Venise, relatifs au patriarcat 
d'Aquilée, il décida que les droits du patriarcat seraient 
partagés entre les archevêchés de Gœrz en Autriche et 
l'évêché d'Udine dans les états de Venise [1751]. Mais cette 
décision déplut à la république, qui ordonna [1754] que 
oute bulle, tout bref, toute citation du Saint-Siège, passe- 
raient à la censure de la république avant d'être publiés. 
Ce fut le seul différend que Benoît n'eût pas terminé au 
moment de sa mort. Il favorisa d'une manière spéciale la 
société des nobles (societas nobilium), qui s'était formée en 
Hongrie pour la défense et la propagation de la religion 
catholique. Enfin il laissa comme monument de sa profonde 
érudition et de ses vastes connaissances, non-seulement les 
nombreux ouvrages que nous citerons plus bas, et qui ont 
fait de ce pape un des écrivains les plus graves de son 
temps, mais encore des sociétés savantes qu'il institua pour 
les antiquités romaines et chrétiennes, et pour le droit ca- 
non. Sa bienveillance réjouissait tous ceux qui l'appro- 
chaient : ses avertissements parfois vifs et sévères ne bles- 
saient personne. 

Clément XIII (Rezzonico) [1758-1769], qui avait déjà la 
réputation d'un saint dans son évêché de Padoue, passait 
en même temps pour un chaud protecteur des Jésuites, ce 
qui lui valut tout d'abord de nombreux conflits avec les 
différents cabinets de l'Europe, mais surtout avec les Bour- 
bons de France, d'Espagne et de Naples (1). Il eut la douleur 
d'apprendre, sans pouvoir s'y opposer, les persécutions 
dont Pombal, ministre de Portugal, et Pereira, canoniste 

(1) Bower-Rambach, t. X, sect. II, p, 3S1 et sulv. 






DU XVIII e SIÈCLE"; 299 

de la cour, frappèrent les Jésuites, les calomnies qu'ils 
inventèrent contre l'ordre, le bannissement qu ils firent 
prononcer contre lui en 1759, et la suppression de l'ordre 
successivement déclarée en France [1762], en Espagne 
[1767] et en Sicile [1768]. Mais il ne put garder le même 
silence, et il parla au contraire avec vigueur et autorité 
comme pape et suzerain, lorsque le duc de Parme publia 
une ordonnance d'amortissement contre le clergé, et vou- 
lut restreindre les immunités et franchises ecclésiastiques. 
Les Bourbons de France et de Naples soutinrent la cause 
du duc, réclamèrent le retrait du bref pontifical, et s'em- 
parèrent, les premiers d'Avignon et du comtat Venaissin, 
les seconds de Bénévent, quand ils virent que le pape, loin 
de céder à l'orage, résistait avec fermeté et dignité, con- 
firmait de nouveau l'ordre des Jésuites, et réclamait l'ap- 
pui de Marie-Thérèse, à laquelle il accorda, pour elle et ses 
successeurs, en leur qualité de rois de Hongrie, le titre 
honorable de roi apostolique. Mais il semblait que toutes 
les puissances catholiques étaient conjurées pour se venger 
des empiétements dont elles avaient eu à souffrir ou pré- 
tendu souffrir autrefois de la part de la papauté, et que le 
Saint-Siège, qui avait résisté, dans la période précédente, 
aux attaques violentes des princes protestants, devait suc- 
comber sous les coups des princes catholiques. Car la ré- 
publique de Gênes elle-même osa outrager la cour romaine, 
en imposant 6,000 scudi à l'entrée du visiteur pontifical 
envoyé en Corse. Comme toutes ces violences étaient diri- 
gées contre un pape, que ce pape protégeait en outre un 
ordre proscrit par le monde, le XVIII e siècle les trouva 
parfaitement justes et légitimes. Clément mourut avant la 
fin de ces déplorables luttes. Marie-Thérèse elle-même, 
dont l'infortuné pontife avait espéré quelque consolation et 
qu'il avait suppliée de faire respecter du moins son grand 
âge, Marie-Thérèse lui répondit « que c'étaient des affaires 
» politiques et non pas religieuses, et qu'elle n'avait pas 
» le droit de s'en mêler. » 

Les cardinaux dévoués aux princes élurent après un 
conclave de trois mois et quatre jours Ganganelli, de l'or- 
dre des Franciscains, qui, monté sur le trône sous le nom 
de Clément XIV [1769-74], chercha à réconcilier le Saint 



300 § 363. — LES PAPES 

Siège avec les Bourbons (1). Un des actes les plus impor- 
tants de son autorité souveraine fut l'abolition de l'ordre 
des Jésuites (2), décrétée par la bulle Dominus ac Redemp- 
tor [21 juill. 1773]; il créa cardinal le frère de Pombal, et 
confirma l'élévation de Pereira à l'évêché de Goïmbre. Une 
mesure conforme aux véritables exigences du temps et 
souvent réclamée par les princes, fut l'abolition de la lec- 
ture de la bulle de la Cène. Immédiatement après cette 
abolition, on lui rendit Avignon et Bénévent, et le Portugal 
accueillit de nouveau le nonce du pape. Néanmoins Clé- 
ment fut obligé de supporter encore la manière arbitraire 
dont les gouvernements d'Espagne, de Naples et de Venise 
en usaient avec l'Église et ses biens. Il a été clairement 
démontré que le bruit de l'empoisonnement de Ganganelli 
est tout à fait dénué de fondement. 

Pie VI (Angelo Braschi) [1774-1799], élu dans un temps 
aussi critique sous le rapport politique que sous le rapport 
religieux (3), et dont il reconnaissait toutes les difficultés, 
dit prophétiquement aux cardinaux : « Votre choix fait 
» mon malheur. » Pie VI inaugura les premiers temps de 
son pontificat, moins agités encore, par la magnifique créa- 
tion du musée Pio-Clémentin et le défrichement des ma- 
rais Pontins. Mais bientôt, et à peine Marie-Thérèse fut elle 
morte [1780], Joseph II se mit au rang ou plutôt à la tête 
de ceux qui travaillaient à la déconsidération du Saint- 
Siège, et il ne fut plus question que de séculariser, d'abolir 
les ordres religieux, de s'emparer des biens ecclésiasti- 
ques, de remplir les sièges épiscopaux sans confirmation 
papale, d'isoler les églises nationales du centre de la catho- 
licité, et le tout sous le pieux prétexte de continuer les 

(1) La Vie du pape Clément XIV, par le marquis de Carraccioli. 
Paris, 1775. Lettres intéressantes du pape Clément XIV, trad. du 
latin et de l'italien par Carraccioli. Paris, 1776 et suiv., 3 vol., et 
Vie du pape Clément XIV. Berlin et Leipzig, 1774-75, 3 vol. Walch, 
Histoire du gouvernement du pape Clément XIV, P. I, p. 3-54 et 
201-248. Theiner, Hist. du pontif. de Clément XIV ; id. Clemenlis XIV 
epp. et brevia. Paris, 1852, publ. d'abord à Rome. 

(2) Cf. Leo, Manuel d'hist. univ., t. IV, p. 476-77. 

(3) Conclave et choix du pape Pie VI. (V T alch, Histoire ecclésias- 
tique moderne, P. V, p. 257 et suiv.) Bourgoing, Pie VI et son pon- 
tificat. Hist. de Pie VI. Vienne. 1799. Conf. aussi Suite des papeç, 
Wurtz., 1842, t. II, p. 234 et suiv. 



DU XVIII e SIÈCLE. 301 

utiles et indispensables réformes ordonnées par le concile 
de Trente ! La plupart des gouvernements faisaient valoir 
contre l'Église et le pape des principes peu différents de 
ceux qu'on venait de proclamer en France, et dont les 
princes furent bientôt eux-mêmes les victimes. Joseph II 
décréta que les ordonnances du pape et des évêques se- 
raient soumises au placet du souverain, resserra les condi- 
tions du serment épiscopal, abolit toutes les réserves, dé- 
fendit d'accepter tout titre ou toute dignité de Rome sans 
son autorisation ; prohiba l'union des couvents de ses États 
avec ceux du même ordre à l'étranger, en réforma un 
grand nombre, interdit diverses processions, toutes les 
confréries, imposa de rigoureuses épreuves aux candidats 
du saint ministère. Les archevêques de Mayence, Trêve, 
Cologne et Salzbourg entreprirent de confirmer, au point 
de vue ecclésiastique, ces mesures impériales, au Congrès 
d'Ems[1786]. L'exemple de Joseph fut parfaitement imité 
par son frère, Leopold, duc de Toscane, qu'appuyaient 
dans toutes ses mesures l'évêque de Pistoie, Scipion Ricci, 
la république de Venise et le ministre de NaplesTanucci(l). 
L'Espagne était hautement mécontente de ce que le pape 
ne voulait pas canoniser l'évêque Palafox, ennemi acharné 
des Jésuites. Pour détourner les dangers qui menaçaient si 
sérieusement le Saint-Siège de la part de l'Autriche, Pie VI, 
plein de confiance en l'autorité apostolique et en sa dignité 
personnelle, résolut de se rendre à Vienne, et d'y obtenir 
le retrait des ordonnances si nuisibles à l'Église et à l'État. 
Son voyage fut un triomphe. A chaque pas il trouva des 
populations prosternées, demandant sa bénédiction. L'em- 
pereur seul et son vieux et arrogant ministre Kaunitz (tout 
imbu des idées françaises) firent sentir au pape combien 
sa venue leur était importune. L'empereur n'assista point 
à l'office pontifical; il défendit à qui que ce fût de parler 
au pape sans son autorisation expresse; et, pour que per- 
sonne ne parvînt secrètement jusqu'au pape, on mura 
toutes les entrées de son palais, excepté une, qu'on entoura 
de gardes. Le pape voulait-il parler d'affaire à l'empereur, 
celui-ci lui répondait qu'il n'y comprenait rien, qu'il lui 

(1) Ci'. Walch, Nouvelle hist. ecclésiast., P. V, p. 2-118. 



3Û2 § 364. — ' ÉGLISE DE FRANCE. 

fallait d'abord consulter son conseil, et empêchait le pape 
de traiter l'affaire par écrit. Kaunitz, au lieu de baiser la 
main que lui tendit le pape, la secoua rudement, ne fit 
point de visite au pontife, et lorsque, sous prétexte de visi- 
ter sa galerie de tableaux, Pie VI vint voir le ministre, 
Kaunitz le reçut en déshabillé du matin (1). Après un inu- 
tile séjour de quatre semaines, au bout duquel il obtint la 
simple promesse que les réformes ne renfermeraient rien 
de contraire à la doctrine de l'Église et à la dignité de son 
chef suprême, le pape reprit le chemin de ses États. Ce- 
pendant l'impression produite par la présence du pape sur 
le clergé et le peuple, que n'avaient pu empêcher ni amoin- 
drir les pamphlets du canoniste Valentin Eybel et d'autres, 
fut durable et utile pour l'avenir. L'empereur accompagna 
Pie VI jusqu'à Mariabrunn, abolit ce couvent quelques heu- 
res après le départ du pape, pour prouver combien peu cette 
auguste visite avait modifié ses sentimeuts... Mais toutes 
ces tentatives dirigées contre la puissance pontificale, qui 
semblaient de tristes imitations de la conduite des princes 
protestants, furent bientôt outre-passées par les audacieu- 
ses entreprise« de la Révolution française, dont Pie VI fut 
une des plus illustres victimes. Dès 1789 les biens ecclér 
siastiques avaient été déclarés en France biens nationaux, 
et ce fut le commencement de la seconde partie de cette 
époque triste et mémorable. 

§ 364. — Églises de France. Libertés gallicanes. 

(Picot), Essai historique sur l'influence de la religion en France 
pendant le XVII e siècle. Paris, 1824, 2 vol. Mémoire pour servir 
à l'Histoire ecclésiastique en France pendant le XVII e siècle. 
Francf., 1829, 2 vol. Rœss et Weis, Mém. de l'hist. de l'Eglise de 
France au XVII' siècle. Francf., 1829. — Œuvres du comte J. de 
Maistre. Paris, Migne, 1841, 1 vol. in-4. 

L'Église de France avait été, plus que toute autre, agis- 
sante et agitée durant la dernière moitié de la précédente 
époque : aussi, sous ce point de vue, tient-elle encore le 
premier rang au temps où nous sommes arrivés et où vont 

(1) Cf. Wolfg. Menzel, Hist. des Allemands, en. 548 et 549. 



LIBERTÉS GALLICANES. 303 

se dérouler plus complètement les événements préparés 
depuis longtemps. Louis XIV (1) tourna contre l'Église, et 
le pape surtout, son système de violence politique. Nous 
avons parlé dans la vie d'Innocent XI des prétentions du 
roi de France relatives à la régale. A la suite de ce diffé- 
rend arriva la fameuse déclaration du clergé de France 
[1682], renfermant les quatre articles, dont on regarde 
Bossuet comme le rédacteur (2) : 

I. « Saint Pierre et ses successeurs, vicaires de Jésus- 
» Christ, et toute l'Église même, n'ont reçu de puissance 
» de Dieu que sur les choses spirituelles et qui concernent 
» le salut, et non point sur les choses temporelles et ci- 
» viles. Les rois et les souverains ne sont donc soumis à 
» aucune puissance ecclésiastique, par l'ordre de Dieu, 
» dans les choses temporelles. Ils ne peuvent être déposés 
» ni directement ni indirectement par l'autorité des chefs 
» de l'Église; leurs sujets ne peuvent être dispensés de la 
» soumission et de l'obéissance qu'ils leur doivent, ni 
» absous du serment de fidélité. 

II. » La plénitude de puissance que le Saint-Siège apos- 
» tolique et les successeurs de saint Pierre, vicaires de 
« Jésus-Christ, ont sur les choses spirituelles est telle, que 
» néanmoins les décrets du saint concile œcuménique de 
» Constance, contenus dans les sessions IV et V, demeu- 
» rent dans toute leur force et vertu, et l'Église de France 
» n'approuve pas l'opinion de ceux qui donnent atteinte à 
» ces décrets, ou qui les affaiblissent en disant que leur 
» autorité n'est pas bien établie, qu'ils ne sont point 
» approuvés, ou qu'ils ne regardent que le temps du 
» schisme. 

III. » Ainsi, l'usage de la puissance apostolique doit 
» être réglé suivant les canons faits par l'esprit de Dieu, et 
» consacrés par le respect général ; les règles, les coutu- 
» mes et les constitutions reçues dans le royaume et dans 
» l'Église gallicane doivent avoir leur force et leur vertu, 
» et les usages de nos pères demeurer inébranlables; il est 
» même de la grandeur du Saint-Siège apostolique que les 

(1) Lacretelle, Hist. de France au XVIII e siècle. 

(2) Litta (cardinal), Lettres sur les soi-disant quatre arides du 
clergé de Fiance, avec une introduction par Martin de Noirlieu. 



304 § 364. — ÉGLISE DE FRANCE. 

» lois et coutumes établies du consentement de ce siège 
» respectable et des églises subsistent invariablement. 

IV. » Le pape a la principale part dans les questions de 
» foi ; ses décrets regardent toutes les églises et chacune 
» en particulier : mais cependant son jugement n'est pas 
» irréformable, à moins que le consentement de l'Église 
» n'intervienne. » 

Ces quatre articles se nomment d'ordinaire les libertés 
de l'Église gallicane ; on y ajoute quelques droits auxquels 
prétend l'Église de France. Cependant les prélats français 
s'aperçurent bientôt que l'Église gallicane avait, il est vrai, 
des libertés vis-à-vis du pape, mais que, par contre, elle 
était dans une servile dépendance de la puissance tem- 
porelle, qui lui coûta cher plus tard, et dont le pape seul 
la délivra. « Ce n'est plus de Rome, dit Fénelon, que 
» viennent les empiétements et les usurpations ; le roi est, 
» en réalité, plus le maître de l'Église gallicane que le pape ; 
» l'autorité du roi sur l'Église a passé aux mains des juges 
» séculiers ; les laïques dominent les évêques. » 

Les prélats français oublièrent les précédents de l'his- 
toire, qui prouvent bien clairement que l'Église se ruine 
nécessairement en se séparant du chef spirituel de la hié- 
rarchie. Cependant il ne faut pas trop incriminer sous ce 
rapport les intentions de l'auteur de la Déclaration et de 
ses adhérents. « J'ai toujours pensé, dit Bossuet dans une 
» correspondance intime à ce sujet, qu'il fallait expliquer 
» de telle sorte l'autorité du Saint-Siège, que ce que cer- 
» tains hommes regardent plutôt avec crainte qu'avec 
» amour devînt pour chacun d'eux, même pour les héréti- 
» ques et tous ses adversaires, un objet de tendre respect, 
» sans lui faire rien perdre de sa sainte autorité. Le Saint- 
» Siège ne perd absolument rien par les déclarations de la 
» France ; car les ultramontains eux-mêmes accordent que, 
» dans le cas où la France met le concile au-dessus du 
» pape, on pourrait procéder contre lui d'une autre façon, 
» par exemple en le déposant de la papauté ; il ne s'agit 
» donc pas ici autant de la chose elle-même que de la ma- 
» nière de procéder. » C'est en partant de ce point de vue 
seulement que Bossuet (1) put rédiger une défense de la 

(1) Bossuet. Defensio declaraüonis cleri Gallicani. Luxemb. (Gen.), 



§ 365. — LE JANSÉNISME. QUESNEL ETC. 305 

déclaration de 1682 (*). L'oratorien Thomassin (1) se rap- 
procha bien plus de la vérité dans cette question, il prouva 
clairement que cette controverse fut une des plus hostiles 
aux droits du Saint-Siège, et qu'elle n'était que le dévelop- 
pement de la voie qu'avaient tristement ouverte Paul 
Sarpi et Edmond Richer (2). 



§365. — Le Jansénisme. Quesnel. Schisme d' Utrecht. 

Leydecker, Historise Jansenismi libb. VI. Traj. ad Rhen., 1695. Lu- 
ehesini, Hist. polem. jans. Romae, 1711, 3 vol. Abrégé hist. des 
détours et des variations du Jans., 1739, in-4. Thom. du Fossé, Mé- 
moires pour servir à l'histoire de Port-Royal. Col., 1739. Nicol. 
Fontaine, même titre. Col. (Utrecht), 1738. (Dom. de Colonia, Jé- 
suite) Dictionnaire des livres qui favorisent le jansénisme. Anv., 
1756, 4 vol. Reuchlin, Hist. de Port-Royal. Lutte des Jansénistes 
ot des Jésuites sous Louis XIII et Louis XIV (jusqu'à la mort 
d'Angélique Arnauld, 1661). Hamb., 1839. Cf. aussi la Gazette 
théol. de Fribourg, t. II, p. 148-90. 



Mais une controverse plus déplorahle par ses suites fut 
celle du jansénisme. Nous en avons rapporté les commen- 
cements plus haut (3). Après la condamnation des cinq 
propositions de Y Augustinus de Jansénius, ses adhérents po- 
sèrent la question (4) : « L'Église est-elle réellement infail- 



1730. (Œuvres; nouv. édit. Paris, 1836, in-4, t. IX, avec Corollaria 
defension. et appendix ad defensionem.) Cf. É. du Pin, De pot. Eccl. 
et temp. sive declaratio cleri Gallicani den. rep. Vind., 1776, in-4; 
Mog., 1788, in-4, et Fénelon, De summi Pontificis auctoritate diss. 
(Œuvres; nouv. édit. Paris, 1838, chez Lefèvre, t. I, p. 650-70). 

(*) Les prétendues libertés de l'Eglise gallicane, dit très-bien Sis- 
mondi, furent pour elle un véritable asservissement ; à quoi l'on 
peut ajouter que nos frères séparés ont toujours considéré le galli- 
canisme comme le frère cadet du protestantisme. Ce même esprit 
existait en Angleterre longtemps avant Henri VIII, et lui a rendu 
sa tâche facile. (Note des Traducteurs.) 

(1) Dans son célèbre ouvrage : De nova et antio. Eccl. disci- 
plina, etc. 

(2) Voyez § 345. 

(3) Voyez § 350. 

(4) (Du Mas), Hist. des cinq propos, de Jans. Liège, 1699. Trévoux, 
1702. Robbe, Diss. de Jansenismo (tractât, de gratia, t. II). Paris., 
1780. 



306 § 365. — LE JANSÉNISME 

» lible dans la détermination d'un fait historique, par 
» exemple du sens d'un livre? Son infaillibilité ne se res- 
treint-elle « pas uniquement aux dogmes?» On fit la célèbre 
distinction entre la question de fait et la question de droit, 
et l'on dit : Sans aucun doute, les cinq propositions con- 
damnées sont condamnables; mais elles ne se trouvent pas, 
avec le sens condamné, dans le livre de Jansénius. Les 
principaux champions du jansénisme furent alors Antoine 
Arnauld (1), Nicole, et le plus célèbre et le plus profond 
de tous, Pascal (2), tous trois ennemis déclarés des Jé- 
suites. Port-Royal-des-Champs, à Paris, dont l'abbesse, 
Angélique Arnauld, avait été formée par l'abbé de Saint- 
Cyran, fut comme le centre de tous les mouvements jan- 
sénistes, et son influence fut d'autant plus grande et plus 
fâcheuse, que les religieuses avaient acquis une grande 
considération par leur sincère piété. Les distinctions su- 
btiles, les subterfuges déloyaux des Jansénistes obligèrent 
Alexandre VII de confirmer la bulle de son prédécesseur, 
Cum occasione, par la bulle Ad sacram, qui déclarait mani- 
festement que les cinq propositions étaient, par le fait, 
dans F Augustinus de Jansénius, et avaient été condamnées 
dans le sens où elles s'y trouvent. Sur la demande des 
évêques français, le pape envoya de plus un formulaire 
que le clergé devait souscrire sans équivoque [1665]. Bos- 
suet, à la prière de l'archevêque de Paris, écrivit aux reli- 
gieuses de Port-Royal pour leur faire connaître clairement 
le point de la question et les engager à l'obéissance. Ja- 
mais, dit-il en substance, on n'a admis la nécessité de 
cette distinction, au milieu de tant de formules de foi, 
dans lesquelles l'autorité de l'Église a introduit des faits. 
L'Eglise est souvent obligée de rechercher et de dé- 
fi) Œuvres complètes d' Arnauld. Laus. 1775-83, 48 vol. in-4. 
(2) Lettres provinciales. Paris, 1656, in-12, et Lemgo, 1774, 3 vol. 
La Vie de Pascal, par sa sœur M ,ne Périer, et Bussut, Discours sur la 
vie et les ouvrages de Pascal. (Œuvres de Pascal, j779, 1819. Bossut, 
Hist. des Mathém.) Herrn. Reuchlin, Vie de Pascal, esprit de ses 
ouvrages, extrait en partie de nouvelles recherches manuscrites sur 
la morale des Jésuites. Stuttg., 1840. Pensées, fragments et lettres 
publiés par P. Fougère. Paris, 1844. Cette édition donne les pensées 
sous leur forme primitive. Néander, De l'importance histor. des 
Pensées de Pascal. Berlin, 1847, 



QUESNEL. SCHISME D'uTRECHT. 307 

cider certains faits, comme, par exemple, si telle erreur a 
été enseignée par tel ou tel évoque, si elle est ou non ren- 
fermée dans tel ou tel livre. Elle ne pourrait plus se pré- 
server des fausses doctrines si on voulait lui enlever cette 
autorité. L'Église n'a jamais attendu que les hérésiarques 
et leurs partisans eussent avoué qu'ils avaient enseigné les 
dogmes qu'on leur reprochait. A quel danger ne serait- 
elle pas exposée , si elle accordait que ses décisions sur la 
personne et les œuvres des hérétiques n'ont de force que 
lorsque la réalité dés faits est reconnue par les partis con- 
damnés eux-mêmes? Fénelon s'expliqua dans le même 
sens plus tard (1). Ces sages avertissements portèrent les 
évêques opposants à souscrire le formulaire, sous le pon- 
tificat de Clément IX, en ce sens qu'ils garderaient ce 
qu'ils appelaient un silence respectueux (2). 

Au commencement du XVIII e siècle, toute la controverse 
fut renouvelée d'une manière plus vive que jamais. Le 
clergé avait continué à signer le formulaire, quand, en 
1702, parut le Cas de conscience. On supposait qu'un ec- 
clésiastique à son lit de mort, était tourmenté dans sa con- 
science, parce qu'il ne pouvait pas croire que le pape fût 
infaillible dans la décision d'une question de fait ; que 
c'était avec cette restriction qu'il avait signée le formulaire, 
et qu'il se confessait. Le confesseur hésitait pour savoir 
s'il pouvait absoudre le mourant. La plupart des membres 
de la Sorbonne et d'autres docteurs se prononcèrent pour 
l'absolution. Ils furent cependant presque tous obligés de 
j se rétracter, par l'archevêque de Paris, cardinal de Noaiî- 
les ; beaucoup perdirent leurs places, d'autres, comme du 
| Pin, furent exilés. Les religieuses de Port-Royal expièrent 
durement les restrictions qu'elles mirent à leur adhésion 
an formulaire (3). Clément XI, dans sa bulle Vineam Do- 
\rnini [1705], renouvela et expliqua les principes de celle 
d'Alexandre VII, à savoir, que le silence respectueux ne 



(1) Correspondance de Fénelon. Paris, 1827. Conf. Dœllinger, loco 
| Cit., p. 823. 

(2) Voir pour la question du Jansénisme surtout l'ouvrage de 
M. J. de Maistre intitulé de l'Eglise uallicane. Il se trouve dans ses 

• Œuvres. Paris, Migne, 1841, p. 503 sq. 

(3) Mémoires sur la destruction de Port-Royal-des-Champs, 1711. 



308 2 365. — LE JANSÉNISME. 

pouvait, dans ce cas, nullement suffire ; qu'il fallait, au 
contraire, rejeter tout doute sur la certitude du jugement 
intervenu, quant à la question de fait. Le clergé et le par- 
lement adoptèrent la bulle. 

Cependant la controverse janséniste n'avait pas encore 
atteint son apogée. Quesnel, Père de l'Oratoire, l'y fit par- 
venir. Il avait bien mérité de l'Église par ses travaux scien- 
tifiques et par la publication des Œuvres de Léon le Grand, 
précédées de solides dissertations. Les Oratoriens ayant 
l'heureuse habitude de faire une méditation sur quelques 
passages de l'Écriture sainte, Quesnel se livra avec ardeur 
à ce saint exercice, et publia, en 1671 et 1687, ses Ré- 
flexions morales (1) sur tout le Nouveau Testament. Cet ou- 
vrage était écrit avec un profond sentiment religieux, une 
véritable onction, et une grande force de pensée. Il émut 
les esprits à un haut degré, et devint la lecture habituelle 
d'un grand nombre de chrétiens. Le cardinal de Noailles, 
alors évêque de Châlons , l'avait recommandé dans une 
lettre pastorale, en 1685. D'autres prélats éminents s'ex- 
primèrent avantageusement en faveur du livre, et Clé- 
ment XI lui-même fit la remarque qu'aucun ecclésiastique 
italien ne serait capable de composer un ouvrage de ce 
genre. Mais, après un examen plus attentif, les Réflexions 
morales ayant soulevé la critique d'hommes fort éclairés 
en France , Clément institua une commission d'examen, 
composée, non de Jésuites, c'est-à-dire d'ennemis des Jan- 
sénistes, mais de Dominicains, c'est-à-dire de religieux 
dont les opinions étaient les plus éloignées de celles des 
Jésuites. Ce ne fut qu'après une longue et mûre délibéra- 
tion que le pape fit connaître le résultat de cet examen, 
dans la constitution Unigenitus [1713], qui condamnait 
cent et une propositions des Réflexions morales. Peut-être 
n'avait-on pas, en un sens, assez considéré qu'il ne s'agissait 
dans le livre de Quesnel que de méditations pieuses, d'aspi- 
rations et de formules de prières, et non de distinctions 
dogmatiques, par conséquent scientifiquement rigoureuses. 
Mais, d'un autre côté, n'avait-on pas droit d'exiger que 

(1) Le Nouveau Testament en français avec des réflexions mo- 
rales. Paris, 1687. Gonf. Huth, Histoire ecclésiastique du XVIII e siè- 
cle, t. I, p. 255-322. 



QüESNEL. SCHISME D*UTRECHT. oÛ9 

des méditations religieuses qui devaient nourrir la piété du 
fidèle reposassent précisément sur des propositions dog- 
matiques claires et bien arrêtées ? Et dans le fait, Quesnel, 
devenu le chef des Jansénistes , par la mort d'Arnauld 
[1694], avait ouvertement reproduit toutes les erreurs jan- 
sénistes, sous le rapport de la liberté et de la grâce. Il en- 
seignait que la grâce divine agit d'une manière toute- 
puissante et irrésistible, ce qui détruit la liberté humaine, 
comme l'avait fait Jansénius. Il en concluait très-oonsé- 
quemment : Dieu veut-il sauver une créature, elle est 
infailliblement sauvée : donc (c'était la conséquence logi- 
que), si elle n'est pas sauvée, c'est que Dieu ne l'a pas 
voulu. Quesnel exposait en même temps des idées très- 
suspectes sur l'Eglise et les choses de discipline (1). 

Dès que la bulle du pape parut, le cardinal de Noailles, 
archevêque de Paris [1695-1729], défendit la lecture des 
Réflexions morales dans son diocèse; mais dans l'assem- 
blée du clergé, réuni sur la demande du roi [1714], il fit 
des difficultés pour admettre simplement la bulle , et 
n'ayant pu, malgré l'appui de sept autres évêques, faire 
prévaloir son avis, il publia une circulaire dans laquelle il 
condamnait de nouveau les Réflexions morales, en défen- 
dant, cependant, sous peine de suspens, d'admettre les dé- 
cisions dogmatiques du Saint-Siège à ce sujet. La Sor- 
bonne n'enregistra, de son côté, la bulle qu'à la simple 
majorité des voix. Louis XIV, pour apaiser les passions 
singulièrement excitées, projeta de réunir un concile na- 
tional, dont sa mort [1715] ne permit pas la convocation. 
Les Jansénistes se relevèrent sous la régence de l'indiffé- 
rent et immoral duc d'Orléans. Quatre évêques en appe- 
lèrent contre la bulle au futur concile œcuménique [1717]; 
cent six docteurs de Sorbonne et le cardinal de Noailles 
se rangèrent à l'avis des appelants, qui formèrent bientôt 
un gros parti. Ces symptômes alarmants de résistance à 

(1) Huth, Hist. ecclés., p. 258 sq., 279 sq. ; Renali Jos. Dubois, Gol- 
lectio nova actor. publicor, constitut. dementia; Unigenilus. Lugd. 
Batav., 1725; C.-M. Pfaff, Acta publica constitut. Unigenilus. Tub., 
1728; Errores et synopsis vitae Pasch. Quesnel cujus 101 proposi- 
tiones constitutione Unigenilus per ecclesiam damnatœ, etc., accedunt 
instrumenta publicationum, etc. Antv., 1717, in-12. 



310 § 365. — LE JANSÉNISME. 

l'autorité pontificale décidèrent le pape à publier la sé- 
vère bulle Pastor alis ofßcii [1718] qui déclarait que qui- 
conque tarderait d'admettre la constitution Unigenitus , 
cesserait d'être membre de l'Église. Les Jansénistes pro- 
testèrent. Le cardinal reconnut son devoir : il vit tout ce 
que pouvait produire une opposition qui se rattachait à 
son nom, à l'autorité de sa famille. Aussi d'un côté il ten- 
dit la main pour conclure la paix [1720], et de l'autre il 
continua à résister et à flotter entre les divers partis, qu'il 
ne pouvait ni quitter, ni embrasser, jusqu'en 1728 : alors il 
adopta sans réserve la bulle Unigenitus, et son exemple fut 
imité par la plupart des évêques appelants. Seuls, les évê- 
ques de Montpellier, d'Auxerre et de Troyes, et plusieurs 
religieux, restèrent inébranlables. Les Jansénistes étaient 
tombés dans des erreurs déplorables, et perdirent, comme 
il arrive aux sectes, toute retenue, toute réserve et tout 
respect. Ils voulurent gagner par de prétendus miracles 
ce qu'ils n'avaient pu obtenir par l'intrigue. Ils répandirent 
le bruit que de nombreux malades étaient journellement 
guéris, dans le cimetière Saint-Médard, sur la tombe du 
diacre François Paris, de son vivant appelant zélé [1727] (1). 
Des convulsions, des extases devaient prouver aux yeux de 
la multitude, la sainteté du diacre et de sa cause, et ne va- 
lurent à la secte que le nom ridicule de convulsionnaires, 
et, par là même le coup de grâce. Le cimetière ayant été 
fermé par ordre du roi, les convulsions continuèrent dans 
des maisons particulières. Enfin, l'archevêque de Paris, de 
Beaumont [dep. 1746], prescrivit de sévères mesures à ce 
sujet à son clergé, lui ordonna de refuser les sacrements à 
tout malade qui ne présenterait pas un billet de confes- 
sion de son curé, car les appelants avaient leurs confesseurs 
particuliers. Le Parlement évoqua l'affaire, et cita l'arche- 
vêque à sa barre [1752]; le prélat protesta contre la compé- 
tence du tribunal; le roi prit fait et cause pour le clergé, 
et bannit les membres du Parlement. En 1754, la difficulté 

(1) Vie de M. François de Paris. Utrecht, 1729. Relation des mi- 
racles de saint Paris, avec un abrégé de sa vie. Bruxelles, 1731. 
Montgeron, la Vérité des miracles. (Paris, 1737.) Col., 1745 et suiv., 
3 vol. in-4. Mosheim, Dissert, ad hist. ecclesiast., t. II, } p. 307 sq. 
Gonf. Tlwluck, Mélanges, P. I, p. 133-48. 



4UESNEL. SCHISME d'uTRECHT. 311 

des circonstances l'obligea à rappeler les exilés; la réaction 
contre le refus des sacrements devint plus vive que ja- 
mais de leur part, et, à leur tour, ils parvinrent à éloigner 
de Paris l'archevêque, toujours ferme dans ses opinons. La 
controverse traînait en longueur et la discussion se conti- 
nuait sourdement, quand Clément XIV, s'emparant de l'af- 
faire, déclara que les ordonnances de l'archevêque seraient 
maintenues dans toute leur rigueur, mais ne s'applique- 
raient qu'à des adversaires de la bulle Unigenitus notoire- 
ment connus. Une des plus tristes conséquences de cette 
lutte fut la malheureuse immixtion de l'Etat et le rôle que 
le gouvernement conserva, depuis lors, dans les affaires 
religieuses. 

La lutte fut plus ardente et plus fâcheuse encore dans 
les Pays-Bas, car le jansénisme y forma un schisme posi- 
sitif (1). Les évêchés fondés en partie par Philippe II, l'é- 
glise métropolitaine d'Utrecht [dep. 1559] et les évêchés 
suffragants de Harlem, Leeuwœrden, Deventer, Groningue 
et Middelbourg, avaient été détruits par suite des boule- 
versements religieux et politiques (2), et leurs biens con- 
fisqués. Cependant il y resta un nombre assez considérable 
de catholiques, soumis à la juridiction d'un vicaire aposto- 
lique. Aussi Grégoire XIII nomma le nonce de Cologne, 
Sasbold Vismer, vicaire apostolique d'abord du diocèse 
d'Utrecht, puis de tous les Pays-Bas. Clément VIII, le sacra, 
à Rome, archevêque de Philippi (in partibus infidelium 
[1602], et le renvoya à Utrecht avec une autorité révo- 
cable. Pierre Roven succéda, à ce même titre, à Sasbold 
Vismer, chercha à maintenir le chapitre d'Utrecht, qui dé- 
périssait de jour en jour, en formant du moins une collé- 
giale, au moyen d'un certain nombre de curés dispersés 
qu'il y réunit. Utrecht devint alors le refuge des Jansé- 
nistes, surtout quand ils virent le vicaire apostolique, 
Pierre Kodde, archevêque de Sébaste [dep. 1684], se dé- 
clarer ouvertement pour eux. Clément XI fut contraint de 

(1) Hoynk van Papendrecht, Hist. de rebus ecclesiast. Ultraj. Col., 
1725. Groote, Liste chronol. des évoques d'Utrecht. Augsb. 17<>2. 
Mozzi, Storia délie revoluzione délia chiesa d'Utrecht. Veu., 17ö7, 
3 vol. 

(2) Voyez § 333. 



312 § 366. — QUIÉTISME. 

le suspendre, et de nommer Pierre de Kock provicaire. 
Mais la mission de Pierre de Kock, comme celle de ses 
successeurs, Dœmen, évêque d'Adrianople [dep. 1707] et 
de Bylevelt, fut complètement entravée par les intrigues 
des Jansénistes. Quesnel lui-même, qui s'était retiré à 
Amsterdam [1703], continuait à y écrire en faveur du jan- 
sénisme, ainsi que le firent, après sa mort [1719], Petit- 
pied, Faulu et d'autres, toujours de connivence avec les 
Jansénistes de France. Le gouvernement hollandais, inté- 
ressé à l'opposition contre Rome, favorisait toutes ces me- 
nées, qui attirèrent en Hollande le diacre français Boulle- 
nois [1716] et Dominique Varlet, évêque de Babylone. Ce 
dernier acheva l'œuvre de désordre, en consacrant, quoi- 
que suspendu de ses fonctions, et malgré la protestation 
de Rome, Cornélius Steenoven, élu, par un prétendu 
chapitre d'Utrecht, archevêque de cette ville [1723]. Varlet 
renouvela plusieurs fois, après la mort de Steenoven, cette 
consécration sacrilège; enfin en 1742, l'archevêque Mein- 
darts reconstitua les évêchés de Harlem et de Deventer, et 
empêcha par là l'extinction de cet épiscopat schismatique. 
En 1763, il tint un synode à Utrecht, dont il envoya les 
actes à Rome. Ce schisme s'est perpétué jusqu'à nos jours, 
malgré de nombreux essais de réunion, parce que l'Église 
d'Utrecht refuse opiniâtrement d'admettre la bulle Unige- 
nitus: car, du reste, elle reconnaît la primauté de Rome, 
chacun de ses évêques nouveaux témoigne son respect et 
sa soumission eu pape, qui n'en tient compte, et, au con- 
traire, excommunie d'ordinaire l'élu (1). 

§ 366. — Qaiétisme, Molinos, M mc Guyon. 

Le jansénisme agitait encore les esprits, que déjà de 
nouveaux écarts, partis de la même source, réveillaient 
l'attention des théologiens. L'erreur provint cette fois, 
comme dans l'affaire du jansénisme, de l'absence d'un vé- 
ritable esprit intérieur ; elle éclata* dès qu'elle rencontra 

(1) Cf. Walch, Nouv. hist. relig., P. VI, p. 82; in-fol., p. 165-174. 
(Liste d'ouvrages concernant ces événements), p. 487-538. (Synode 
d'Utrecht) Revue trimestr. de Tubingue, année 1826. 3« livr., p. 178 
et suiv. 



MOLINOS, M mc GUYON. 313 

une opposition un peu vive à quelques opinions exclusives. 
Si les théologiens du moyen âge n'avaient trop souvent 
fait de la doctrine religieuse qu'un système abstrait de for- 
mules arides et de définitions stériles, et n'avaient traité la 
morale que comme une sèche casuistique, la réaction pro- 
duisit dans le XVII e siècle, ainsi qu'au moyen âge, un faux 
enthousiasme qui semblait devoir absorber toutes les fonc- 
tions de la raison. Michel Molinos fut un des principaux 
organes de cette réaction mystique. Il était né dans les en- 
virons de Saragosse, c'est-à-dire dans un pays où, à côté 
des miracles du véritable mysticisme d'une sainte Thérèse, 
d'un Jean delà Croix, d'un Louis de Grenade, éclataient, 
à Séville surtout, les extravagances ordinaires aux vision- 
naires. Molinos avait étudié à Coïmbre et à Pampelune ; 
depuis 1669 il vivait à Rome, et les personnes les plus 
pieuses et les plus considérées de la ville s'étaient mises 
sous sa direction. Il y composa un livre de dévotion mys- 
tique {Guida spirituale), qui fut tenu pendant plusieurs an- 
nées en une singulière estime, et traduit de l'espagnol en ita- 
lien et en français (1). Mais un examen plus approfondi du 
livre valut des persécutions à son auteur, jusqu'au moment 
où il fit pénitence et abjura ses erreurs [1687]. Il obtint 
l'absolution, mais fut retenu en prison dans un couvent de 
Dominicains et y mourut. Innocent XI avait condamné 
soixante-huit propositions du livre de Molinos, principale- 
ment sur les instances du Père la Chaise, confesseur de 
Louis XIV. Cette condamnation n'empêcha pas le nombre 
des partisans de Molinos d'augmenter. On leur donna le 
nom de quiétistes, et l'on appela leur erreur quiétisme, 
parce que Molinos avait soutenu que, pour que l'homme 
parvienne à la perfection, il faut que son âme repose, et 
reste sans mouvement, ni sentiment, ni activité, l'état le 
plus élevé de la vie spirituelle étant celui où l'homme se 
donne à Dieu sans conscience réfléchie de lui-même. Il faut, 
disait-il, que l'âme s'anéantisse, pour revenir à son principe 
et à son terme, et être changée, transfigurée, divinisée. On 

(1) Guida spirituale. Roma, 1681, en espagnol depuis 1675, en la- 
tin 1687. en allemand 1699. Recueil de diverses pièces concernant le 
Quiétisme. Amst., 1688. Cf. Weissmann, Hist. ecclesiast., P. II, 
p. 541. 

III. 18 



314 § 366, — QUIÉTISME, 

lui reprocha de vouloir amener l'homme à un tel état d'in- 
différence surnaturelle, qu'il ne s'inquiète plus ni du ciel, 
ni de l'enfer, ni d'aucun dogme, et de prétendre que, loin 
de pratiquer des œuvres de charité, l'âme arrivée à ce haut 
degré d'union avec Dieu n'appartient plus à la vie sensible. 
A la même époque, on crut remarquer des tendances ana- 
logues et les mêmes erreurs, en France, dans les ouvrages 
de François Malavale de Marseille, de l'abbé d'Estival, du 
Barnabite Lacombe [Analysis orationis), et surtout dans 
ceux de Jeanne de la Motte Guyon, femme distinguée par 
son esprit, sa piété, et la pureté de ses mœurs, à laquelle 
la plus jalouse malignité ne put jamais porter la moindre 
atteinte (1). 

Née en 1643 d'une ancienne famille de France, élevée 
dans différents couvents, elle eut dès son enfance le goût 
de la vie contemplative. La lecture des ouvrages de saint 
François de Sales la rendit assidue à l'oraison. Mariée dès 
l'âge de seize ans, les chagrins de son intérieur, le désir 
des consolations et du repos de l'âme, la conduisirent à un 
commerce plus fréquent et plus intime avec Dieu. Dirigée 
par le barnabite Lacombe et devenue libre par la mort de 
son mari, elle avança de plus en plus dans la voie spiri- 
tuelle, passa par tous les degrés marqués par les mystiques : 
l'indifférence absolue, la mort spirituelle, la régénération 
intérieure. Résolue de se vouer sans réserve au service de 
Dieu, elle se rendit à Genève [1681], y fut persécutée par 
l'évêque, et entra dans un couvent d'Ursulines à Thonon. 
Là , eile se sentit l'irrésistible besoin d'écrire et composa 
divers traités : Moyen court et très- facile pour l'oraison ; les 
Torrents spirituels ; Opuscules mystiques ; Commentaires sur 
Y Écriture sainte, etc. Les principes dangereux qu'on avait 
remarqués dans ses ouvrages [29 janvier 1688], la firent 
retenir dans un couvent. On lui reprochait surtout cette 
opinion, qui était comme la base de son système : Il y a un 
état de pur amour de Dieu, sans retour sur soi, abstraction 
faite de tout espoir de récompense, de toute crainte dechâ- 

(1) La Vie de M me de la Motte-Guyon, écrite par elle-même. Col., 
1720, 3 vol. in-12, et Berlin, 1826, La Bible de M me Guyon. Col. 
(Amst.), 1715 et suiv., 20 vol. Conf. Engelhardt, Histoire ecclésias- 
tique, t. III, p. E22 et suiv. 



MOMNOS, M me GUTON. 315 

timent, dans lequel l'homme est indifférent même à son 
salut, et aime Dieu uniquement parce qu'il est l'être le plus 
digne d'amour : on est heureux par l'amour de Dieu seul, 
si bien que l'âme consent à sa damnation éternell«., si Dieu 
l'y destine, etc. Les écrits de M me Guyon furent condam- 
nés par l'archevêque de Paris etl'évêque de Chartres [1 694], 
Le roi avait chargé une commission, qui se réunissait à 
Issy sous la direction de Bossuet, d'examiner les ouvrages 
incriminés [1694-95] ; cette commission publia, comme 
résultat de cet examen, trente-quatre articles, caractéri- 
sant parfaitement la vraie et la fausse mystique. M me Guyon 
souscrivit humblement ces articles, et déclara solennelle- 
ment qu'elle n'avait jamais voulu rien écrire de contraire à 
la doctrine catholique. On lui permit de se retirer à Saint- 
Cyr, où elle termina sa carrière dans la piété la plus édi- 
fiante [1717]. Sa vie n'eût certainement pas fait tant de 
bruit, sans ses rapports avec le pieux Féneîon, qui, con- 
vaincu de la vertu de M me Guyon, et surtout de la pureté 
de son amour pour Dieu, par la charité qui l'animait lui- 
même , se déclara ouvertement son ami. Bossuet opposa 
aux principes de M me Guyon un traité qu'il composa sur 
les états d'oraison, auquel il pria l'archevêque de Cambrai 
de donner son approbation. Fénelon refusa, parce que le 
livre de Bossuet renfermait un jugement fort sévère contre 
M me Guyon. Dès lors une vive et pénible controverse s'é- 
leva entre ces deux grands hommes, dans laquelle la gran- 
deur de Fénelon se révéla par l'humilité même dont il fit 
preuve. Il voulut à son tour exposer les principes de la véri- 
table mystique, sans faire paraître les opinions de M me Guyon 
sous un jour aussi défavorable que Bossuet, et il composa 
son Explication des maximes des saints sur la vie intérieure 
[1697], dans laquelle il exposa la doctrine de l'amour pur 
et désintéressé d'une manière plus séduisante que sûre (1). 
Bossuet craignit que les conséquences de cet ouvrage ne 

(1) Explication des maximes des saints sur la vie intérieure. 
Paris, 1697, in-12. Fénelon, Lettre à M. de Meaux en réponse aux 
divers écrits ou mémoires sur le livre des Maximes, etc. — Sur le 
Quiétisme (Œuvres; nouv. édit. Paris, 1838, chez Lefèvre, t. II, 
p. 481-826). Conf. Bossuet, Lettres sur l'affaire du Quiétisme (Œuvres ; 
nouv. édit. Paris, 1836, in-4, t. XII, p. 1-514J. 



316 § 367. — LITTÉRATURE. 

fussent d'autant plus dangereuses que la vertu, la considé- 
ration, l'influence de Fénelon étaient plus grandes, et qu'il 
avait montré dans son écrit un esprit à faire peur, selon 
l'expression de Bossuet. Celui-ci entama, par conséquent, 
une polémique dans laquelle, en combattant le pseudo- 
mysticisme, il porta peut-être quelque atteinte à la vraie 
mystique. Fénelon soumit, avec le consentement du roi, la 
décision au Saint-Siège. Innocent XII institua une com- 
mission de douze théologiens, qui, après bien des délais, 
bien des difficultés et des incertitudes, condamnèrent en 
général le livre des Maximes des saints, et en particulier 
vingt-trois propositions comme scandaleuses, dangereuses, 
erronées et injurieuses. Le pape chercha à adoucir ce 
résultat, si pénible pour un prélat estimé et aimé de toute 
l'Église, en déclarant que « Fénelon n'avait péché que par 
trop d'amour pour Dieu. » Fénelon, qui reçut le juge- 
ment du Saint-Siège au moment où il montait en chaire, le 
lut aussitôt au peuple, et supplia en pleurant ses amis de ne 
plus défendre son livre, les fidèles de ne plus le lire ; il 
annonça à tous les diocèses de France sa soumission par 
une lettre pastorale, et les engagea à imiter son exemple. ( 
Cette magnanimité épargna à l'Église la douleur d'un nou- 
veau schisme. 

§ 367. — Littérature de l'Église gallicane. 

Picot, Essai historique sur l'influence de la religion en France, etc. 
Lacretelle, Hist. de France au XVIII e siècle. 

Ce qu'il y a de plus brillant dans l'histoire de l'Église 
gallicane de cette époque, c'est sa littérature théologique. 
On vit alors les fruits salutaires qu'avaient préparés et 
produits la restauration de la vie monacale, l'esprit moral 
et religieux ressuscité par les grands hommes du siècle 
précédent, tels que François de Sales, Vincent de Paul, et 
l'excellente éducation que le clergé recevait dans les insti- 
tuts de la congrégation de Saint-Maur, de l'Oratoire et à 
la Sorbonne. L'esprit d'investigation scientifique fut en ou- 
tre excité par les nombreuses discussions qui s'élevèrent 
alors sur le droit ecclésiastique et par la lutte contre le 



DE l'égltse gallicane. 317 

protestantisme. Le règne de Louis XIV, si heureux et si 
brillant dans ses commencements, donna à la nation un 
élan vigoureux et une confiance qui doubla ses forces. 
Alors naquit le plus beau siècle de la littérature française, et 
la théologie y tint honorablement son rang. Cependant la 
philosophie du grand Descartes, loin d'être accueillie et 
utilisée comme elle méritait, pour fonder la théologie vrai- 
ment spéculative, parut d'abord suspecte au point de vue 
de la foi (1). Bossuet néanmoins en comprit la portée (2). 
Les travaux de l'illustre et profond Malebranche, de l'Ora- 
toire [f 1703] (3), n'eurent pas plus que les recherches 
philosophiques deBossuet, deHuetet d'autres, une grande 
influence sur les travaux théologiques. L'apologie du Chris- 
tianisme de l'évêque d'Avranches, Huet [f 1721], (4) ap- 
puyée sur des preuves purement historiques, les miracles 
et prophéties, et dirigée surtout contre l'assertion des juifs, 

(1) Descartes dit : Quae nobis a Deo sunt revelala credenda sunt. 
Et quamvis fortasse lumen rationis (quam maxime clarum et evi- 
dens) aliud quid nobis suggerere rideatur, soli tarnen auctoritati di- 
vinae potius quam nostro judicio fides est adhibenda. Et plus loin : 
Quamvis non clare intelligimus, tamen non recusabimus illa cre- 
dere, quae fortasse Deus de se ipso revelet, qualia sunt mysteria Tri- 
nitatis et Incarnationis, quae exeedunt naturales ingenii nostri vires. 
— Très-bien jugé par Per rone, Synopsis hist. theol. cum philosophia 
comparata, n° 61 (Compend. praslect. theol., vol. I). La controverse 
sur Descartes a souvent oublié que : Philosophia quaerit, theologia 
possidet veritatem ! 

(2) Cartesii Opp. Francf., 1692 sq., 2 vol. in-4. Huetii Censura 
philosophiœ Cartes. Paris., 1689, in-12; 4° édit. 1694. Cf. Muratori, 
De modérât, ingen. in relig. negot., lib. II, cap. 13. Erdmann, Ex- 
posit, et crit. de la philos, cartésienne. Riga, 1834. Hock, Descartes 
et ses adversaires. Vienne, 1835. Cf. Günther et Pabst, les Tètes de 
Janus. Vienne, 1834, p. 1-10, 223 et suiv., 227-47. Sengler, Introd. à 
la philosophie et à la théologie dogmatique. Heidelb , 1837, p. 9-31. 
Fr. Bonillier, Hist. et Critique de la révolution cartésienne. Paris, 
1842 (ouvr. couronné par l'Institut). Bordas-Dumoulin, le Cartésia- 
nisme, 2 vol. in-ü. Paris, 1843 (ouvr. couronné par l'institut). 

(3) De la recherche de la vérité, 1673 ; Traité de morale. Rotterd. 
1684 ; Traité de la nature et de la grâce, 1682. Cf. Fënelon, Réfut. du 
syst, de Malebranche sur la nature et la grâce (Œuvres; nouv. 
édition, t. III, p. 1-160. 

(4) Huetii, episc. Abrinc, Comment, de rebus ad eum perlin. 
Amst., 1718. Demonstratio evangelica (1679). Amst., 1680 ; Orige- 
niana; Cens, philosophiœ Cartes. Conf. Tholuck, Œuvres diverses. 
Hamb., 1839, t. I, p. 247 et suiv. 

ui. 18. 



518 § 367. LITTERATURE 

que les prophéties ne prouvent rien en faveur du Christia- 
nisme, est de beaucoup inférieure, malgré son immense 
érudition, aux pensées originales et profondes de Pascal 
f 1672] (1). L'apologie de Houteville [f 1742] (2) est 
également prise du point de vue historique. Jean Claude 
Sommier [f 1737] mérite une mention spéciale pour son 
histoire dogmatique de la religion, fort avancée, pour son 
temps sous le rapport psychologique (3). La dogmatique 
proprement dite trouva de nombreux et souvent d'habiles 
défenseurs dans Jean du Hamel, de l'Oratoire, Noël Alexan- 
dre, Charles "Witasse, docteur de Sorbonne, Tournély 
[f 1729], Billuart, Collet [f 1770] et d'autres (4). Tous ces 
auteurs possédaient des connaissances solides, auxquelles 
plusieurs d'entre eux joignaient de la pénétration, de la 
netteté et de la largeur dans les conceptions. Malgré leurs 
efforts pour éviter d'inutiles distinctions scolastiques, ils n'y 
échappèrent pas plus qu'à la méthode scolastique elle- 
même. L'histoire de la dogmatique, si heureusement entre- 
prise par Petau, fut continuée par Thomassin (5). La mo- 
rale restait toujours unie à la dogmatique et mêlée à des 
explications qui appartenaient plutôt au droit canon, ou on 
la réduisait à une simple casuistique, comme on le voit 

(1) Pensées sur la religion. Paris, 1669, 2 vol. Œuvres. La Haye, 
1779, 1819, 5 vol. Cf. Tholuck, Œuvres div. Hamb., 1839, t. I, 
p. 224-17. Voyez plus haut § 366 in initio. 

(2) Houteville, la Religion chrétienne prouvée par les faits; édi- 
tion augmentée. Paris, 1740, 3 vol. 

(3) Hist. dogmat. de la religion, ou la Religion prouvée par l'au- 
tor. divine et"hum.,!et par les lumières delà raison. Nancy et Paris, 
1708 et suiv., 6 vol. 

(4) Du Hamel, Theol. speculatrix et practica, juxta SS. PP. dog- 
mata pertractata, et ad usum scholœ accommod. Paris, *.69i, 7 vol.; 
Venet., 1734, l vol. in-fol. En outre : Theol. Summarium. Paris.. 
1694, 5 vol. in-12. Natal. Alex. Theol. dogm. et moralis. Paris., 
1693' 10 vol. in-8; 1703, in-fol. Witasse, Tractatus de Pœnitentia, 
Ordi'ne, Eucharistia, de attributis Dei, de Trinitate, Incarnationeetc. 
[1722] nov. éd. Lovan. 1776 cum nous. Tournély, Cursus theologicus 
scholastico-dogmaticus et moralis. Venet., 1728; Colon., 1734. BU' 
luart, Summa sancti Thom-e hodiern. academiar. moribus accom- 
modata. Paris., 1758; Wirceb., 1758, 3 vol. in-fol.; Paris, 1841. 
follet, Institution, theol. schol., sive Theol. speculativa. Lugd., 1752, 
2 vol. in-fol. 

(5) Dogmata theologica. Paris., 1684 sq. 3 vol. in-fol. 



de l'église gallicane. 319 

dans les ouvrages alors très-répandus des Jésuites Busen- 
baum et Voit ( I ), et l'on y mêlait les tristes controverses 
du probabilisme. Cependant Malebranche, dans son Traité 
de morale, P. Nicole, dans ses Essais de morale, l'oratorien 
Born. Lamy (2), dans sa Démonstration, cherchèrent des 
méthodes plus nouvelles et plus attrayantes. Mais ce furent 
surtout l'archevêque de Cambrai, Salignac de la Motte Fé- 
nelon ff 1715] (3), et le grand évêque de Meaux, Bossuet 
[f 1704] (4), l'un et l'autre la gloire de leur siècle, qui 
propagèrent les véritables idées du Christianisme. 

Malgré les chefs-d'œuvre de ces prodigieux génies, l'his- 
toire ecclésiastique fut, à cet époque, la branche des con- 
naissances théologiques la plus riche en résultats. Ce fut un 
admirable spectacle que de voir les travaux gigantesques 
réalisés alors, avec autant de patience que d'art, par les 
congrégations de Saint-Maur, de l'Oratoire (5) et la société 
de Jésus pour la patristique, l'archéologie chrétienne et 
l'histoire ecclésiastique. Parmi les Jésuites, les plus méri- 
tants furent Fronton le Duc, Sirmond, Jean Garnier. Les 
noms des Bénédictins Montfaucon, Massuet, Ruinart, Julien 
Garnier, de la Rue, Toutté, Martianay, Prud. Maranus; 
des Dominicains Combefis et le Quien; des théologiens Co- 
telier, Launoi, Beluze, Valois, seront immortels dans les 
annales de la littérature théologique. Du Pin consacra sa 
vie à rédiger la biographie universelle des auteurs ecclé- 
siastiques ; Ceillier, comme du Pin, donna l'histoire de ces 
écrivains et de leurs ouvrages; l'oratorien Richard Si- 
mon (6) posa les fondements de la véritable critique des 

(1) Voit, S. V. theologia moralis. "Wirceb., 1769. Ancon., 1841. 

(2) Démonstration de la vérité et de la sainteté de la morale chré- 
tienne. Paris, 1688, in-12; Rouen, 1706, 5 vol. 

(3) Œuvres spirit. Amst., 1725. 5 vol, in-12. Œuvres; nouv. édit. 
Paris, 1838. Bausset, Hist. de Fénelon. Paris, 1809, 3 vol. 

(4) Œuvres. Ven., 1736 et suiv., 5 vol. in-4; Paris, 1744, 4 vol. 
in-fol. Œuvres posth. Amst. (Paris), 1753, 3 vol. in-4. Œuvres com- 
plètes. Paris, 18 j6, 12 vol. in-4. Bausset, Hist. de Bossuet. Paris, 
1814, 4 vol. 

(5) Cf. § 347. 

(6) Biekard Simon, Hist. crit. du texte de l'Ancien Testament; 
Hist. crit. du Nouveau Testament ; Hist. crit. des versions du Nou- 
veau Testament ; Hist. crit. des principaux commentaires du Nou- 
veau Testament. Du, Pin, Dissert, préliminaire sur la Bible. Bossuet, 



320 § 367. — LITTÉRATURE DE L'ÉGLISE GALLICANE. 

saintes Écritures [1638]. Malheureusement, ses assertions 
hardies, ses exagérations fréquentes fournirent à Bossuet 
et à du Pin des armes pour l'attaquer et le combattre. 
Houbigant parcourut la même carrière, fit d'excellents 
travaux sur le texte de l'Ancien Testament, dans lesquels 
il cherche à éviter l'influence dangereuse de Richard Si- 
mon. Jacques Lelong [j 4721] composa une Bibliothèque 
sacrée, contenant une notice sur toutes les éditions et 
toutes les traductions de l'Écriture (Bibliotheca sacra) (1). 
Dom Martianay [t 1717] fit faire des progrès à l'hermé- 
neutique, de même que le P. Bern. Lamy, de l'Oratoire, 
par ses travaux préparatoires à l'étude de la Bible (2). Le 
Maistre de Sacy, qui partagea les erreurs des Jansénistes, 
ajouta des remarques souvent profondes à sa traduction 
de toute la Bible; Dom Calmet, Bénédictin, en expliqua 
simplement le sens littéral, dans ses commentaires sur 
toute l'Écriture sainte, précieux par les recherches ar- 
chéologiques dont il les a enrichis. Les savants français de 
ce siècle, si fécond en écrivains, laissèrent encore de par- 
faits modèles, non-seulement parmi les historiens ecclé- 
siastiques, tels que Tillemont, Fleury, Noël Alexandre, 
Bossuet, Hardouin, Labbé, Cossart, mais encore parmi 
les prédicateurs, remarquables par leur mouvement ora- 
toire, la richesse de leur pensée, la perfection de leur style 
et de leur composition. Tels furent, à côté de Bossuet et de 
Fénelon, Fléchier, évêque de Nîmes [-J- 1710], dont la pa- 
role noble, élégante et fleurie sut courber toutes les gran- 
deurs sous le joug de la croix (3) ; Bourdaloue, de la com- 
pagnie de Jésus (4), moins brillant, mais plus vigoureux, 
moins disert, mais plus profond, et, sans contredit, un des 
plus incomparables orateurs sacrés [f 1704]; Massillon, 
évêque de Clermont [f 1742], que personne ne surpassa 
dans la connaissance du cœur humain, dans la peinture 



Défense de la tradit. et des saints Pères (Œuvres; nouv. édit. Paris, 
1836, t. II, p. 120-329). 

1) Voyez t. II, p. 595, n. l. 

(2) Apparatus ad Bibliam sacram, etc. Gratianopoli, 1687, in-fol. 

(3) Panégyriques des saints ; Oraisons funèbres ; Sermons. 

(4) Œuvres, par Rigaud. Paris, 1708 et suiv., 16 vol. nouv. édit., 
Paris, 1838, 5 vol. 



§ 368. — DÉCADENCE DE LA RELIGION, ETC. 021 

des luttes de l'homme aux prises avec ses passions (3); le 
P. Bridaine[vers 1750], l'orateur populaire, le missionnaire 
pathétique et formidable par excellence (2). 

§ 368. — Décadence de la religion et de la théologie en France. 
Influence des libres penseurs d'Angleterre. 

Barruel, Mémoires pour servir à l'histoire du jacobinisme. (Stark, J. 
Aug. de), le Triomphe de la philosophie au XVIII siècle. Francf., 
1803, 2 part., revu par Buchfeiner. Landsh., 1834. Walch, Nouv. 
hist. relig., t. I-III. Huth, Hist. ecclésiast. du XVIII e siècle, t. II, 
p. 265. 

Après une période pleine d'éclat, le sentiment religieux 
s'affaiblit avec une effrayante rapidité en France. La ré- 
gence du duc d'Orléans, la dépravation d'une cour toute 
sensuelle, en furent les causes prochaines. La religion, 
tombée dans un profond discrédit à la cour, reléguée dans 
les stériles cérémonies du culte, ne fut plus qu'une affaire 
de formalité, dont se moquaient ceux mêmes qu'on voyait 
encore y prendre part; la déplorable issue de la contro- 
verse janséniste contribua, de son côté, à faire tomber le 
sentiment religieux et à jeter du ridicule sur la piété. Le 
probabilisme, défendu par quelques Jésuites, attaqué avec 
une satirique vigueur par des spirituels Jansénistes, ébranla 
fortement pour sa part les bases de la moralité. Malheu- 
reusement encore le scepticisme historique, triste précur- 
seur du scepticisme général qui envahissait la société, fat 
poussé à l'absurde par quelques Jésuites, tels que Hardouin, 
jtandis que son élève Berruyer (3) traitait l'histoire de l'An- 
cien Testament comme un pur roman, et scandalisait 
jl'Église par la légèreté et le ton profane de ses récits. Peu 
à peu le sens religieux, l'intelligence profonde du Christia- 
nisme se perdirent; les recherches scrupuleuses, les in- 
vestigations sérieuses de l'histoire furent remplacées par 
lune science superficielle et verbeuse, qu'on nomma philo- 

(1) Massillon, Œuvres complètes. Paris, 1838, 3 vol. 
I (2) Sermons du P. Bridaine. Avignon, 1827, 7 vol. Cf. Maury, 
i Essai sur l'é'oquence de la chaire. Paris, 1810, t. I. 
i i(3) Hist. du peuple de Dieu, etc. Paris, 1728. 13 vol. in-4. 



322 § 368. — DÉCADENCE DE LA RELIGION 

sophie, et dont les œuvres étaient l'expression fidèle de 
l'esprit du siècle. L'Angleterre (1) fut proclamée la terre 
classique de ïa libre pensée; on embrassa avec enthou- 
siasme les doctrines de ses philosophes, et d'abord l'empi- 
risme de Locke [f 1704], qui se résout nécessairement 
en un pur matérialisme. Déjà, à une époque antérieure, 
Herbert, comte de Cherbury [f 1648], avait déclaré qu'on 
peut tout au plus établir la vraisemblance, mais qu'on ne 
peut démontrer la certitude de la divinité du Christia- 
nisme ; qu'il suffit, pour être sauvé, de croire en Dieu, de 
l'honorer par la vertu, de se repentir de ses fautes, de s'a- 
mender, et d'être convaincu de la rémunération des bonnes 
et des mauvaises actions qui nous est réservée dans une 
autre vie. L'Irlandais Toland éleva des doutes sur l'authen- 
ticité des livres bibliques [f 1722] se moqua d'abord du 
clergé, puis chercha à démontrer que le Christianisme n'a 
pas de mystères, et qu'il ne renferme rien qui dépasse la 
raison humaine. Le comte de Shafstesbury [f 1713], dis- 
ciple de Locke, ne laissa échapper aucune occasion de se 
moquer de l'Écriture, des prophéties et des miracles. An- 
toine Collins, qui inventa le nom de libre penseur, fut plus 
dangereux. Thomas Woolston, [f 1733] déclara que toute 
l'histoire de l'Ancien et du Nouveau Testament n'est qu'une 
allégorie soutenue. Le jurisconsulte Tindal [-J- 1 733], ennemi 
du clergé, attaqua plus vivement encore le Christianisme, 
nia la nécessité d'une révélation, en prétendant que la 
raison naturelle suffit. William Lyons [j 1713] proclama 
l'infaillibilité de la raison, et attaqua l'état ecclésiastique 
comme une pure invention humaine, une perpétuelle four- 
berie, par cela même que la révélation divine ne peut se 
concevoir et que tout miracle est indémontrable. Le célè- 
bre David Hume [-j- 1776] nia à son tour, en vertu de son 
scepticisme absolu, la vérité du Christianisme, soutint que 
le polythéisme est la plus ancienne forme de religion, d'où 
est sorti plus tard le monothéisme, et que la religion la 
plus raisonnable, c'est le déisme pur (2). 

(1) Torsehmid, Essais sur une bibliothèque des libres penseurs. 
Halle, 1765, 4 vol. 

(2) G.-V. Lechler, Hist. du déisme en Angleterre. Stuttg., 1841. 



ET DE LA. THÉOLOGIE EN FRANCE, ETC. 32£ 

Cette haine du Christianisme passa d'Angleterre en 
France, où elle trouva un terrain depuis longtemps pré- 
paré, et s'y envenima d'autant plus que la liberté de la 
presse ne régnait point en France comme de l'autre côté 
du détroit, et que le clergé, encore tout-puissant, cher- 
chait à y opprimer ses adversaires. Ceux-ci se mirent d'a- 
bord à écrire des descriptions de voyage, dans lesquelles 
ils attaquèrent et bafouèrent, sous des formes plus 01 
moins transparentes, le Christianisme et l'Église, comme 
des institutions appartenant à des peuples éloignés. Tel:- 
furent l'Histoire des Sévérambes, par Vairesse (1); 1( 
Voyage et les Aventures de Jacques-Masse, par Simoi 
Tyssot de Patot ; la description de l'île Bornéo, par Fonte- 
nelle ; les Lettres persanes de Montesquieu, et la Vie d( 
Mahomet, composée par le comte Henri de Bouillon-Vil- 
liers [f 1722] dans le but de montrer la supériorité du ma- 
hométisme sur le Christianisme. Le sceptique Bayle avaii 
depuis longtemps répandu son fiel contre la Bible dans sor, 
Dictionnaire historique et critique, et soutenu que la société 
peut parfaitement subsister et fleurir sans religion. 

A ces attaques isolées succéda une véritable ligue, une 
conspiration permanente des ennemis du Christianisme, qui 
avaient juré la complète ruine de l'Église. A sa tête se 
plaça un jeune poëte plein de talent, Marie-François Arouet, 
nommé plus tard Voltaire, qui donna à tous les conjurés 
pour mot d'ordre : Ecrasez l'infâme (la religion chrétienne 
ou le Christ lui-même) ! Après s'être familiarisé en Angle- 
terre avec les ouvrages des libres penseurs, il y avait fait 
serment, dit son panégyriste Condorcet, de consacrer sa 
vie à la ruine du Christianisme et de toute religion positive. 
Aussi son thème principal, celui qu'il répéta sous mille for- 
mes, durant sa longue et mobile carrrière [f 1778], fut 
que la religion chrétienne était une invention des prê- 
tres (2). Ses principaux complices furent d'Alembert, qui 
aurait voulu étouffer la religion par des voies détournées ; 
Diderot, qui se déclara ouvertement en faveur de l'a 

(1) Hist. de Sévérambes, Paris, 1G77 et suiv., 3 vol. in-12. 

(2) Cf. Stark- Buchf einer, 1. cit., p. 34 sq. Robiano, 1. cit., t. . 
p. 300. sq. Harel, Voltaire; particularités curieuses de sa vie et de 
sa mort, etc. Paris, 1817. 



324 § 368. — DECADENCE DE LA RELIGION 

théisme; Damilaville, que Voltaire lui-même disait ne pas 
nier, mais haïr Dieu. Leur principale œuvre contre le 
Christianisme fut l'Encyclopédie, dirigée par d'Alembert et 
Diderot; elle contribua plus que toute autre chose à propa- 
ger les opinions anti-religieuses : la mauvaise foi des 
rédacteurs y introduisit des textes altérés où les noms de 
Dieu, de Providence, étaient changés en celui de nature. 
Condillac [f 1780] (1), Helvétius, l'infâme Julien Offroy de 
la Mettrie, proclamèrent le matérialisme le plus positif. 
La nature prit, dans leurs ouvrages, la place de Dieu ; l'es- 
prit ne fut qu'une transformation de la matière, et toute 
religion fut considérée comme une invention politique des 
prêtres, propre seulement à duper les niais. Le grand Buf- 
fern lui-même confondit trop souvent, dans son Histoire 
naturelle, Dieu et la nature. L'astronome Lalande ne parla 
pas même de Dieu. Tous, de concert avec Volney etDupuis, 
nièrent l'existence des personnages bibliques, et ne virent 
plus dans l'histoire évangélique qu'un rêve astronomique. 
Que si Rousseau [f 1778] parla parfois avec respect et élo- 
quence du Christianisme, il n'en fut que plus hardi dans 
ses attaques contre les miracles de l'Évangile et contre 
toute la partie historique de la Bible, qui, selon lui, ren- 
ferme trop de contradictions pour qu'un homme raisonna- 
ble puisse l'admettre. Tel est l'esprit qui anime la fameuse 
profession de foi du Vicaire savoyard et tout l'Emile (2). 
Mais il se montra plus hostile encore au Christianisme dans 
son Contrat social, qui accuse la religion chrétienne d'avoir 
brisé l'unité dans "Etat, détruit l'amour de la patrie, favo- 
risé les tyrans et affaibli les vertus guerrières. Enfin, on vit 
se former la secte politique des économistes ou des physio~ 
crates, qui demandaient la liberté illimitée du commerce 
et de l'industrie, l'égalité absolue dans la répartition des 
charges de l'État, qui se prononçaient non-seulement contre 
le Christianisme, mais même contre la doctrine modérée 
de Rousseau. L'Église de France était si violemment 
ébranlée, qu'on pressentait une catastrophe prochaine. 



{i) Ceci est exagéré quant à Condillac, quoiqu'il n'y ait pas loin du 
sensualisme au matérialisme. . (N. des T.) 

(2) Starck-Buchfelner, 1. cit., p. 80 sq. 



ET DE LA THÉOLOGIE EN FRANCE. 32Ö 

Labat [f 1803], de la congrégation de Saint-Maur, Neuville, 
le célèbre prédicateur, faisaient entendre de tristes et élo- 
quentes prédictions sur les dangers qui menaçaient à la 
fois le trône et l'autel, la religion et la royauté. L'assem- 
blée du clergé [1765 et 1770] dénonça au roi Louis XV les 
écrits les plus dangereux dés libres penseurs (1), et proposa 
des moyens d'arrêter les progrès de cette impie conjura- 
tion. Un mémoire qui parut peu de temps après fit valoir 
des considérations plus sérieuses encore. Le Parlement 
rendit un arrêt, sur le réquisitoire de l'avocat général Sé- 
rier (2), par lequel, faisant droit aux réclamations du 
îlergé, on condamnait sept ouvrages scandaleux à être 
ietés au feu. Mais ce fut tout ce que le Parlement fit pour la 
iause de la vérité et de la religion. Les ennemis du Chris- 
;ianisme voyaient de jour en jour leur influence s'acroître, 
itéraient dans leur parti, gagnaient en leur faveur des 
srinces étrangers, des ministres, des magistrats, mettaient 
a main sur les institutions de la jeunesse, à l'aide de mi- 
îistres tout-puissants, tels que le duc de Ghoiseul et M. de 
Malesherbes. Celui-ci, directeur de la librairie, et prési- 
dant par conséquent la censure, laissa imprimer et circuler 
ibrementles livres antireligieux. Rien ne pouvait plus re- 
arder le triomphe du mal. Et cependant, précisément en 
ace de cet esprit léger et frivole qui désolait l'Église et la 
ociété, on vit se fortifier et se répandre l'ordre religieux 
je plus austère qui eût jamais existé. Le Bouthillier de 
ijtancé (3), prélat riche et instruit, était entré, après une 

(l) Avertissement du clergé de France, assemblé à Paris, sur les 
angers de l'incrédulité. 

I (2) Réquisitoire sur lequel est intervenu l'arrêt du Parlement, an- 
ee 1770, imprimé par ordre exprès du roi. Cf. Walch, Nouv. hist 
phgieuse, P. I, p. 471-86; P. II, p. 3 et suiv. Robiano, 1. cit., t. II, 

H. 53. 

II (3)Holstenius-Brockie, t. VI, p. 569. Rancé, Traité de la sainteté et 
tes devoirs de la vie monastique. 1683, 2 vol. in-4. Mabillon, Traité 

Ips études monastiques, 1691. Marsollier, Vie de l'abbé de la Trappe 
' !a " s ' 1703 > 2 vol. in-12. L. D. B., Hist. civile, relig. et Jittér. de* 

abbaye de la Trappe. Paris, 1824. D'Exauvillez. Vie de J abbé 

!î Rancé. Paris, 1842. Chateaubriand, Vie de Rancé. Paris, Sarlit. 

■aillardin, les Trappistes ou l'ordre de Gîteaux au XIX« siècle, hist. 

î la Trappe depuis sa fondation jusqu'à nos jours. Paris, 1844, t. I. 
Iir. 19 



326 § 369. — l'église catholique 

jeunesse brillante et dissipée, et à la suite de profonds 
chagrins, dans le couvent de l'ordre de Cîteaux de la 
Trappe [1662] dont il avait été, dès son enfance, nommé 
abbé. Il y avait rétabli la règle dans sa rigueur primitive, 
et imposé aux Trappistes une mortification telle, qu'il leur 
avait même refusé la consolation de se parler entre eux et 
de cultiver la science [f 1700], Cet ordre obtint, malgré 
son excessive austérité, de nombreux disciples, venus sur- 
tout d'Angleterre et d'Allemagne, et subsista au milieu des 
fureurs de la révolution française et des gloires de l'empire. 



369. — L'Église catholique en Italie. 



Autant l'Église gallicane était agitée, autant celle d'Italie 
était en général calme et paisible. Le pape seul avait eu, 
comme nous l'avons dit plus haut, quelques démêlés assez 
vifs avec plusieurs souverains. Les évêques ne se lassaient 
pas de réveiller la foi des peuples, de ranimer le zèle du 
clergé par toutes sortes de mesures, et surtout par de fré- 
quentes missions. Aux anciennes congrégations chargées 
dès longtemps de ce ministère apostolique, se joignirent à 
cette époque les Rédemptoristes, fondés par Alphonse- 
Marie de Liguori (1). Alphonse, né à Naples, d'une famille 
noble [1696], fit avec succès ses études de droit, et se dis- 
tingua d'abord dans le barreau. Dégoûté des affaires, il 
s'adonna à l'étude de la théologie, et entra dans un insti- 
tut de missionnaires de la propagande de Naples. Élevé au 
sacerdoce, il se consacra surtout à la prédication et à la 
direction des âmes. Il apprit à connaître les besoins spiri- 
tuels du peuple des campagnes, durant une mission dans 
les environs d'Amalfi, à laquelle il prit une part fort active. 
Pénétré de douleur à la vue de la misère spirituelle de ces 
pauvres gens, il se consola dans la pensée de fonder un 



(1) A. Giatini, Vita del beato Alfonso Lig. Roma, 1815, in-4. Jan- 
tard, Vie du bienh. Alphonse Liguori. Marseille, 1829. Cf. Le Sion, 
année 1839, n» s 86-88. Œuvres complètes. Paris, 1835, 14 vol in-S et 
in-12. Homo apostolicus, instructus in sua vocatione ad audiendas 
confessiones, sive praxis et instructio confessariorum. Moguntise, 1842. 



EN ITALIE. 327 

nouvel institut qui se consacrerait avec ardeur à l'éduca- 
tion religieuse du peuple. Il fonda, en effet, avec l'autori- 
sation de Clément XII, la congrégation du Très- Saint- Ré- 
dempteur [1732], composée de prêtres séculiers, unis dans 
le but d'imiter Jésus-Christ, en instruisant comme lui le 
peuple et la jeunesse. La règle de cet institut fut promul- 
guée le 21 juin 1742. La paisible et incessante activité des 
Rédemptoristes ou Liguoristes prouva bientôt la pureté et 
la noblesse des intentions du fondateur, que le monde a 
persisté à méconnaître, en ne voyant dans les Liguoristes 
qu'une sorte de Jésuites, et qu'il a par là même enveloppés 
dans les préjugés contraires à cette vénérable congréga- 
tion. Les missions des Liguoristes s'ouvraient d'ordinaire 
par une prédication qui annonçait le but qu'on se propo- 
sait, et invitait les habitants de la ville ou de la campagne 
à suivre assidûment les exercices religieux des mission- 
naires. Le matin, on faisait une courte instruction; le soir, 
un sermon plus développé, dont les sujets habituels, sui- 
vant le plan des Exercices spirituels de saint Ignace, étaient 
la chute de l'homme, sa misère par suite du péché, la jus- 
tice des arrêts de Dieu. Les jours suivants, on traitait de 
la miséricorde de Dieu en Jésus-Christ, des mérites du 
Sauveur, de la nature et de l'utilité de la prière, des fruits 
de la pénitence, de la pratique des sacrements, etc. Le ser- 
mon de clôture exhortait vivement et cordialement les 
fidèles à la persévérance. On voyait souvent, à la suite de 
ces missions, des personnes distinguées, des fonctionnaires 
publics se dévouer à l'enseignement du peuple et des en- 
fants. A ces travaux apostoliques, Alphonse de Liguori, 
nommé évêque de Suinte-Agathe-des-Goths dans le royaume 
de Naples, joignit le zèle, le désintéressement et toutes les 
vertus d'un pontife dévoué à son troupeau. La mémoire de 
ses œuvres (1) et de sa vie [•}- V août 1787], pieusement 
conservée dans l'Église, a été solennellement consacrée, 
en 1839, par Grégoire XVI, qui l'a canonisé. 

L'Italie, qui durant ce sommeil apparent eut ses saints, 

(i) Collezione compléta délie opère di S. Alf. Maria de Liguori. 
Monza, 1839, 68 vol. in-12. Opère complète (exclus. Iheol. nu ira lis). 
Venczia, 1833 sq. 60 vol. Theol, moralis, cura P. Mich. Heilig, Me- 
chlince et Mogunt. 1845-46. 10 t. in-12. 



32S § 369. — l'église catholique 

eut aussi ses savants, et des savants d'une réputation euro- 
péenne. Denina, professeur à Turin, publia une introduc- 
tion pratique à l'étude de la théologie. Plusieurs papes cul- 
tivèrent avec succès la poésie ; le plus illustre d'entre eux, 
comme auteur, fut Benoît XIV (1). Muratori (2), spéciale- 
ment protégé par ce pape, mit à profit son immense et 
étonnante érudition, non-seulement pour composer des 
œuvres historiques, précieuses dans tous les temps, mais 
encore pour rappeler les théologiens, emportés parla polé- 
mique âpre et rude du siècle passé, à une méthode plus 
modérée, plus digne et plus intelligente. Le cardinal Bona 
[f 1674] fit un ouvrage estimé sur la liturgie et l'ascé- 
tisme (3). Le cardinal Noris publia des recherches solides 
sur les controverses du pélagianisme. Mamachi, Selvaggio 
et Pellicia s'occupèrent des antiquités ecclésiastiques ; Orsi, 
Sacharelli, Berti et d'autres, de l'histoire de l'Église (4). Le 
Dominicain Mansi rédigea la collection la plus complète des 
conciles. Bernard de Rossi consacra son infatigable zèle à 
la critique de l'Ancien Testament, et publia une collection 
très-estimée de variantes des textes. Martini, archevêque 
de Florence, fit paraître une nouvelle traduction italienne 
de la Bible, avec de courtes explications [depuis 1784], qui 
fut souvent réimprimée. Les Ballerini ajoutèrent d'ingé- 
nieuses dissertations aux œuvres de Léon le Grand, oppo- 
sées à celles de Quesnel, et rendirent de vrais services à la 
science du droit ecclésiastique. Ce mouvement scientifique 
se prononça et se propagea surtout, lorsque Leopold, 
grand-duc de Toscane, chercha à introduire dans ses États 
la réforme ecclésiastique de son frère, Joseph II. Il fut 
secondé par l'évêque de Pistoie et de Prato, Scipion 

(1) Voir plus haut, § 361. Parmi ses ouvrages, on distingue sur- 
tout : De beatificat. et canonisât, sanctorura ; De sacrificio missae ; 
De festis Christi et Maria;; De synodo diœcesana. Mechl., 1823. 

(2) Scriptores rerum Ital. — Antiquitates medii sévi. — Liturgia 
Romana vêtus. Ven., 1728, 2 vol. in-fol. — De moderatione ingenio- 
rum in religionis negotio. Aug. Vind., 1779. 

(3) Bona, De rebus liturgicis et plusieurs autres ouvrages pré- 
cieux : De sacrificio miss* tractatus asceticus, éd. Sintzel. Ratisb., 
1841. Manuductio ad cœlum; De principiis vitae christ. (Opp. Tur., 
1747 sa., 4 vol. in-fol.) 

(4) Voyez § 20, t. I. 



EN ALLEMAGNE. 329 

Ricci (1), qui convoqua en 1786 un synode diocésain à 
Pistoie, où l'on proposa aux ecclésiastiques, en cinquante- 
sept articles, les principes de l'Église gallicane et du jan- 
sénisme. Ricci, incertain de l'assentiment de son clergé, 
avait appelé à son' secours des ecclésiastiques étrangers, 
parmi lesquels se distingua surtout Tamburini, professeur 
de Padoue. La plupart des conclusions de ce synode fu- 
rent condamnables, car elles sanctionnaient la doctrine de 
Quesnel, concédant au grand-duc des droi' ." inconciliables 
avec ceux de l'Église, prétendaient que 1 église ne devait 
plus désormais admettre qu'un ordre religieux, et que la 
règle de Port-Royal devait être introduite dans tous les 
couvents. Après ce premier succès, Leopold convoqua les 
dix-sept évêques de Toscane à Florence [1787], afin de 
faire adopter par tous les diocèses de ses États ce qui avait 
été décidé par celui de Pistoie. Mais la majorité des évê- 
ques résista si vigoureusement à ces prétentions, que Leo- 
pold mécontent fut obligé de dissoudre le synode, et vit le 
peuple, soulevé contre la perfidie de Ricci, détruire son 
palais épiscopal [1787]. Leopold, ayant quitté la Toscane 
après la mort de Joseph, pour monter sur le trône impérial 
[1790], l'agitation se répandit dans tous les diocèses, et 
Ricci fut contraint de donner sa démission. Les actes du 
synode de Pistoie, qu'on cherchait à répandre partout, 
furent condamnés par la bulle de Pie VI Auctorem ßdei 
[1794], à laquelle Ricci se soumit, après de longues hésita- 
tionsc 

§ 370. L'Église catholique en Allemagne. 

Cf. les deux articles suivants : « Joseph II et son siècle » et « la Li- 
« berté de la presse sous Joseph II. » (Feuilles hist. et polit., 
t. III, p. 129-150; t. VIII, p. 641-65.) Adolphe Menzel, Hist. de 
F Allem, moderne, t. XII. 

Le repos que la paix de Westphalie procura à l'Alle- 
magne dévastée dégénéra peu à peu en une sorte de lé- 
thargie qui dura plus d'un siècle; et, lorsque l'Autriche 
parut se réveiller, des principes dangereux se mêlèrent 

(1) Les actes publiés par Schioartzel, Acta congregat. archepiscop. 
et episcop., etc., Hetrur., etc. Bamb. Herbip. 1790 sq., 7 t. Voir 
Dict. eccl. de Frib., t. VIII, p. 467-80. 



330 § 370. — l'église catholique 

malheureusement aux mesures prises pour ranimer l'E- 
glise endormie. Le seul mouvement remarquable jusqu'à 
cette époque provint des divers essais faits pour réconcilier 
les Églises désunies. Quoique le plan d'après lequel les 
princes devaient reconstituer cette union eût échoué en 
1644, on put un moment espérer le succès de celui que 
forma le sage électeur de Mayence, Jean-Philippe de Schœn 
born, en 1660; mais ces espérances s'évanouirent bientôt. 
L'Église catho que n'a jamais pu se contenter de con- 
cessions partielles : il faut admettre ou rejeter le principe 
de son autorité tout entier. Christophe Rojas de Spinola, 
d'abord évêque de Tino, en Croatie [depuis 1688], plus 
tard de Neustadt, près de Tienne [f 1693], chargé pendant 
vingt ans des pleins pouvoirs de Leopold I er , renouvela 
toutes les tentatives et les poussa assez loin; la cour de 
Hanovre accepta même les ouvertures qui lui furent faites : 
elle chargea l'abbé de Lokkum, Molanus (Van des Mue- 
len) (1), de rédiger un projet de réunion, et fit intervenir 
Leibnitz, qui avait correspondu dans le même sens avec 
Pélisson etBossuet (2). Les efforts de ces grands hommes, 
s'ils ne furent pas couronnés de succès, eurent du moins 
pour résultat qu'on s'entendit mieux sur la nécessité d'une 
réunion, et qu*on justifia dans un véritable esprit de con- ' 
ciliation, l'Église catholique des erreurs qu'on lui avait 
faussement attribuées. Ce fut aussi l'effet d'un abrégé 
rapide, mais classique, dans lequel Bossuet exposa la doc- 
trine catholique, fit justice des préjugés des protestants, 
et leur montra, avec une merveilleuse et irrésistible évi- 



(1) Super reunione protestantium cum Ecclesia cath. Tractatu« 
inter Jacob. Benign. Bossuetum, episc. Meldens., et Molanum, ab- 
batem in Lockum. Yiennae Austr., 1783, in-4. (Prechtl), Pourpar- 
lers entre Bossuet, Leibnitz et Molanus pour la réunion des catho- 
liques et des protestants. Salzb., 1815. Cf. Guhrauer, Biographie de 
Leibnitz. A ces tentatives appartient le Leibnit. systema theologicum, 
ed. Rœssel et Weiss. May., 1820. Ed. Lacroix. Paris, 1845. Il faut 
considérer cet ouvrage, non comme une pnmata fidei suœ expositlo, 
mais comme l'expression des concessions que, selon Leibnitz, les 
protestants pouvaient faire et les catholiques adopter. 

(2) Bossuet, Projet de réunion des protestants de France et d'Alle- 
magne à l'Église catholique (Œuvres; nouv. édit. Paris, îsas, t. VIL, 
p. 309-584). 



EN ALLEMAGNE. 33! 

dence, que la plupart d'entre eux avaient quitté l'Église 
catholique par ignorance (1). L'Église vit alors avec joie 
divers princes d'Allemagne, convaincus de leur erreur, 
revenir franchement à elle : tels furent Ernest, landgrave 
de Hesse [1652] ; Jean-Frédéric de Brunswick, duc régnant 
de Hanovre [1651] ; Frédéric-Auguste I er , électeur de Saxe 
[1697]; Charles-Alexandre, duc de Wurtemberg [1712]. 
Plusieurs princes eurent le bonheur de ramener avec eux 
toute leur famille , comme Christian-Auguste , duc de 
Holstein [1705] ; le docte Antoine Ulrich, duc de Bruns- 
wick [1710]. Mais, d'un autre côté, l'Église eut la douleur 
de voir se répandre dans le cercle de Salzbourg les prin- 
cipes hussites et luthériens. 

Le plus grand calme extérieur succéda à ces mouve- 
ments passagers, à ces essais infructueux. Il restait dans 
les facultés de théologie fort peu d'ecclésiastiques véritable- 
ment instruits, capables de soutenir une lutte scientifique 
ou d'exciter une réaction religieuse. On ne pouvait guère 
l'attendre non plus des prédications burlesques du fameu: 
Père Abraham de Santa-Clara, dont les bizarres jeux de 
mots et la verve comique font un singulier contraste avec 
la parole grave des Bossuet, des Bourdaloue et des Massil- 
lon, qui, dans le même temps, illustraient la chaire chré- 
tienne. Les chapitres des cathédrales, peuplés surtout de 
cadets de familles nobles, avaient fort peu d'influence, et 
n'étaient guère occupés que de mesquines intrigues, sur- 
tout au moment des élections épiscopales; les évêques 
eux-mêmes, princes de l'Empire, abandonnaient trop sou- 
vent l'administration spirituelle de leurs diocèses à leurs 
coadjuteurs et aux consistoires, sans se soucier beaucoup 
d'édifier le clergé par leurs exemples. Enfin on songea, 
sous le règne de Marie-Thérèse d'Autriche, à relever les 
études théologiques. L'archevêque de Vienne, Trautson, 
montra d'abord à son clergé comment il fallait rendre la 
prédication plus fructueuse, et, de concert avec l'évêque 
suffragant, Sim.-Am. Stock, il posa de nouvelles bases 
pour l'étude de la théologie, et' décida en même temps 



(1) Œuvres ; nouv. édit., t. V, p. 566 et suiv. et Histoire des Va- 
riations, 2 vol. ln-12; Paris, Sarlit. 



332 § 370. — l'église catholiqub 

qu'à l'avenir nul ne serait ordonné s'il ne comprenait 
l'Ecriture sainte, dans le double texte original hébreu 
et grec. Le gouvernement décréta aussi quelques mesures 
[1752] pour l'amélioration des écoles et des études théo- 
logiques. Le plan d'études que proposa et exécuta le digne 
abbé de Braunau, Rautenstrauch, directeur de la faculté 
de théologie de Vienne [depuis 1774], fut encore plus effi- 
cace et devint la base de l'enseignement théologique, tel 
qu'il resta depuis lors (1) et dans lequel il fit entrer avec 
raison l'exégèse avec ses indispensables auxiliaires, l'his- 
toire de l'Église et la théologie pastorale. Le cours de 
théologie devait durer cinq ans ; malheureusement, le di- 
recteur des études était le baron Van Switen, qui était 
dans des relations très-intimes et très-actives avec les 
philosophes français et allemands, surtout avec ceux de 
Berlin (2), et qui s'efforçait de soumettre à la minutieuse 
bureaucratie de l'État toutes les affaires ecclésiastiques. 
D'autres États d'Allemagne virent aussi paraître alors 
diverses méthodes pour l'étude de la théologie, calquées 
sur les ouvrages de du Pin (Methodus theologiœ studendœ) 
et de l'Italien Denina. Tel fut l'ouvrage de Gerbert, abbé 
de Saint-Biaise [f 1793]. 

Mais, pendant qu'on cherchait ainsi d'un côté, à amélio- 
rer les études, de l'aiitre on préparait de graves change- 
ments dans l'administration de l'Église. On prit prétexte de 
l'établissement des nonciatures, qui, depuis 1581, étaient 
instituées à Vienne, Cologne, Munich et Lucerne, pour y 
garantir les intérêts de l'Église contre les envahissements 
de la réforme. Les nonces s'étaient permis divers empiéte- 
ments sur les droits des évoques ; ils avaient paru vouloir 
rétablir l'influence du Saint-Siège telle qu'elle s'exerçait au 
moyen âge. Cependant la France (3), dont la littérature pé- 
trait de plus en plus en Allemagne et y était fort goûtée, 

(1) Nouvelle instruction pour servir à toutes les facultés de théo- 
logie de l'Empire, 1776; 2 e édit. Vienne, 1784 (Acta hist. ecclesiast. 
nostri ternporis, t. III, p. 743 sq.). 

(2) Cf. A. Theiner, Hist. des établissements ecclésiastiques d'édu- 
cation. Mayence, 1835, p. 249 et suiv. 

(3) Justini Febronii, De statu Ecclesias et légitima potestate Rom. 
pontif. liber singularis. Bouillon, 1763, in-4. Cf. Huth, 1. cit., t. II 
p. 438 sq. Walch, Nouv. hist. relig., P. I, p. 145-98. 



EN ALLEMAGNE. 333 

eut une plus grande part encore à ces modifications, comme 
le prouva surtout l'évêque coadjuteur de Trêves, Jean- 
Nicolas de Hontheim, qui, sous le nom de Justinius Febro- 
nius, publia un ouvrage dans lequel il cherchait à justi- 
fier par des recherches historiques, aux yeux de l'Allemagne 
étonnée, le système des libertés gallicanes, et méconnaissait 
complètement les droits essentiels du Saint-Siège. Selon cet 
auteur, le pape n'est, par rapport auxévêques, que le pré- 
sident d'un Parlement; la vraie constitution de l'Église 
n'est pas monarchique ; ce n'est pas le Christ, c'est l'Église 
qui a transféré à l'évoque de Rome la primauté dont il jouit. 
Le pape, il est vrai, a de l'autorité sur toutes les Églises, 
mais il n'a aucune juridiction. Febronius, tout en admettant 
que la primauté avait été instituée pour conserver l'unité de 
l'Église, ne voyait pas, ou ne voulait pas s'apercevoir que 
les principes qu'il professait devaient nécessairement trou- 
bler cette unité, ce qui ressortit bien d'ailleurs des conseils 
qu'il don na à l'Église et aux princes. Sa partialité dans tous 
ses jugements sur les choses et les temps de l'Église est si 
évidente, que Lessing (1), dont l'avis n'est pas suspect, dit 
de lui : « Les opinions de Febronius et de ses adhérents ne 
» sont qu'une honteuse flatterie à l'égard des princes; leurs 
» preuves contre les droits du pape ne sont pas des preuves, 
» ou bien elles établissent trois ou quatre fois les droits des 
» princes contre l'épiscopat. Rien n'est plus évident : aussi 
» je m'étonne de ce que personne n'ait songé encore à ca- 
» ractériser avec la sévérité qu'elles méritent les opinions de 
» Febronius. » Jean de Müller, quoique protestant, se char- 
gea de venger la vérité dans son livre intitulé : Voyages des 
papes. « Que l'empereur Joseph, dit-il, devienne un apôtre 
et le pape Pie VI célébrera la Cène comme le Christ : les 
officiers de la bouche n'auront plus besoin de goûter le 
vin. » 

Cependant l'ouvrage de Hontheim donna un nouvel essor 
à la littérature allemande et à la littérature italienne. Il ex- 
cita de nombreuses réfutations, parmi lesquelles on peut rap- 
peler les écrits de Zaccaria (2), Victor de Coccaglia, Mama- 

(1) F. H. Jacubi, Œuvres complètes, t. II, p. 334. 

(2) Traduit par l'abbé Peltier, chanoine de Reims, 4 vol. in-3. 
Paris, Sarlit. 

Ul. 19 



334 § 370. — I/ÉGLISS CATHOLIQUE 

chi et Pierre Ballerini, tous remarquables par une solide 
critique historique. Clément XIII condamna le livre de Fe- 
bronius [27 février 1764], et en ordonna la suppression à 
tous les évêques et archevêques d'Allemagne. Hontheim 
lui-même finit par se rendre aux paternelles sollicitations 
de son archevêque, et rétracta toutes les opinions erronées 
contenues dans son ouvrage (Retractatio, 1778.) Pie VI en 
manifesta sa joie dans un consistoire (1) ; mais elle fut bien- 
tôt troublée, car Hontheim remit entre les mains de son 
archevêque une explication, accompagnée d'un commen- 
taire [1781], qui prouvait que sa rétractation n'avait pas 
été sincère. Malheureusement, les principes de nouveau 
soutenus par Hontheim eurent une grande et déplorable 
influence sur la manière dont on envisagea les droits de 
l'Église, particulièrement dans les ouvrages du canoniste 
de Vienne, Valentin Eybel, du conseiller des études de l'ar- 
chevêque de Mayence, Théophore Ries, des deux Riegger 
et de Rautenstrauch, qui rédigea son plat et servile opus- 
cule intitulé : Représentation à Sa Sainteté, dans un esprit 
fort peu ecclésiastique. Il s'éleva surtout une vive discus- 
sion sur le droit qu'avait le pape d'envoyer des nonces 
chargés de ses pleins pouvoirs. Le monachisme fut attaqué 
à son tour; ses adversaires les plus modérés n'en discutè- 
rent que l'utilité. Joseph II adopta complètement les opi- 
nions nouvelles (2), et tous ses actes concernant les affaires 
religieuses respirèrent le protestantisme. Il défendit, sous 
ffrétexte que les moines étaient trop nombreux, d'admettre 
des novices durant l'espace de douze ans, abolit un nombre 



(1) « Agnovit (Honlheim), commentis suis obsistere atque adver- 
sari Christi doctrinam, Patrum testimonia, conciliorum décréta, 
aliasque ecctesiasticas sanctiones. — Non temporali commodo ille- 
ctus, non virium infirmitate fractus, non ingenio debilitatus, nec 
molestis inductus suasionibus, sed sola veritatis agnitione permo- 
tus. » Cf. sur le tout Huth, 1. cit., t. II, p. 438-58. Nouveaux éclair- 
cissements dans Gesta Trevirorum intégra lectionum varietate et 
animadversionib. illustrata ac indice duplici instmcta nunc primum 
éd. J. H. Wytlenback et Müller. Trevir., 1836 sq., t. III, p. 296 sq. 
Treize pièces, cf. le Catholique, 1842, janvier, p. 89-93, et les Lettres 
du cardinal Litta; Paris, Sarlit. 

(2) Camille Paganel, Hist. de Joseph II, empereur d'Allemagne. 
Leipzig, 1844, 2 vol. 



EN ALLEMAGNE. 335 

considérable de couvents et érigea des écoles à leur place. 
Sa prédilection pour le protestantisme lui fit décréter la 
liberté d'examen et favoriser, presque sans restriction, la 
liberté de la presse. Dès lors pullulèrent de nombreux écrits 
saluant avec enthousiasme l'ère des lumières, et se moquant 
à l'envi de l'Église catholique et de ses institutions. En 
tête de ces écrivains hostiles se trouvaient un bel esprit 
chassé de la compagnie de Jésus et devenu un zélé franc- 
rnaçon, Aloyse Blumauer, et le canoniste Eybel. Mais là 
s'arrêtèrent les progrès des novateurs. Le sens catholique 
se réveilla ^n Autriche et fit apprécier à leur juste valeur 
ces coupables tentatives des illuminés. Les misérables pro- 
duits de cette littérature anticatholique jetèrent dans un 
discrédit complet le nom d'homme de lettres, et les pro- 
testants eux-mêmes se moquèrent de ces prétentions pro- 
testantes des Viennois. 

L'empereur, pour répandre plus vite et plus sûrement 
les lumières nouvelles, avait aboli les établissements théo- 
logiques des différents diocèses, et les avait fondus en 
quatre séminaires généraux, établis à Vienne, Pesth, Pavie 
et Louvain. Les séminaires de Grsetz, d'Olmiitz, de Prague, 
d'Inspruck et de Luxembourg ne furent plus que des affi- 
liations des quatre séminaires généraux, et les chaires en 
furent occupées par des théologiens éclairés. On justifiait 
cette organisation par le zèle et l'émulation qu'on espérait 
obtenir de l'extension des séminaires généraux et de leurs 
rapports avec les universités. Mais ce qui rendait le danger 
évident, c'est qu'on éloignait par là le jeune clergé de la 
surveillance des évêques, qui ne pouvaient plus connaître 
les sujets proposés pour l'ordination et les suivre dans leur 
éducation cléricale. Joseph II se mêla même de ce qui con- 
cernait les cérémonies du culte et la liturgie, ce qui lui va- 
lut d'être appelé par Frédéric le Grand : mon frère le sa- 
cristain.Hn 1783 il publia une plate et mesquine ordonnance 
concernant le culte; en 1786 il autorisa l'usage de la langue 
allemande dans la liturgie. Toutes ces mesures, par les- 
quelles l'empereur cherchait, en quelque sorte, à faire une 
affaire de police de toute la discipline ecclésiastique, les 
mesures non moins odieuses par lesquelles il s'efforça 
d'amoindrir l'action si bienfaisante des confréries, sesuccé- 



336 § 370. — l'église catholique 

dèrent rapidement et surprirent tous les esprits. La résis- 
tance commença lorsqu'il prétendit abolir le célibat ecclé- 
siastique. Quelques évêques se prononcèrent avec énergie, 
et furent déclarés opiniâtres et insensés par l'empereur. 
Mais la présence de Pie VI avait réveillé la foi et l'attache- 
ment aux traditions de l'Eglise ; les murmures contre ces 
réformes protestantes éclatèrent enfin, surtout en Belgique, 
où il y eut un véritable soulèvement. Les évêques s'aper- 
çurent que leur condescendance envers le pouvoir séculier 
les avait soumis à une tyrannie bien autre que celle 
dont on avait jamais cru avoir à se plaindre de la part du 
Saint-Siège. 

Joseph II mourut avant d'avoir eu le temps de regretter 
tout ce qu'il avait fait pour ébranler la foi dans les cœurs 
et semer des germes de révolutions. Sa mort l'exempta 
également de la nécessité de révoquer les ordonnances pu- 
bliées en Belgique, où l'on opposa l'insurrection au despo- 
tisme. Le cardinal-archevêque de Malines, Frankenberg (1), 
s'acquit des droits à la reconnaissance de l'Église, par le 
zèle qu'il apporta à l'éducation de son clergé et en empê- 
chant l'établissement du séminaire généra! par sa déclara- 
tion doctrinale. 

Ce qui peut atténuer les torts de l'empereur Joseph, ce 
fut la conduite servile des canonistes autrichiens, qui firent 
hautement valoir le jus cavendi de l'État pour justifier les 
empiétements impériaux, transformèrent ce droit suprême 
de protection et de surveillance, yi/s circa sacra, en un jus 
in sacra. En outre, une partie de l'épiscopat encouragea 
i'empereur dans ses entreprises par de continuelles appro- 
bations. Le mécontentement des évêques contre le Saint- 
Siège avait été excité, ainsi que nous l'avons dit plus haut, 
surtout par les prétentions des nonces, dans lesquelles les 
évêques avaient cru voir une extension de la juridiction du 
pape au détriment de leurs droits épiscopaux, et il s'était 
accru au point que les trois électeurs ecclésiastiques, l'ar- 
chiduc Maximilien, frère de Joseph II, archevêque de 
Mayence, ceux de Cologne et de Trêves, et l'archevêque de 

(l) Cf. Theiner, 1. cit., p. 307 sq. Les pièces se trouvent dans Ro- 
biano, 1, cit., t. I, p. 443-501. 



EN ALLEMAGNE. 337 

Salzbourg, avaient formé l'audacieux projet de fonder une 
Église nationale allemande. Ils prétendaient rétablir la con- 
stitution de l'Église primitive, oubliant tout d'un coup ce 
qu'avaient amené nécessairement le cours du temps et le 
développement historique de l'Église, abandonnant le ter- 
rain du droit positif, méconnaissant que leur propre situa- 
tion politique était un résultat des événements du moyen 
âge, et qu'il était tout à fait contraire à la constitution de 
ces temps primitifs qu'ils voulaient ramener, de possédera 
la fois, comme ils le faisaient, plusieurs évêchés riches et 
puissants. Dès 1769, ils avaient adressé à la cour impériale 
une lettre contenant leurs griefs contre le pape ; mais Jo- 
seph II n'ayant encore aucune influence à cette époque, on 
avait renvoyé les griefs au pape, qui n'avait pas trouvé 
qu'il y eût urgence à statuer. 

Au moment même où ces évêques cherchaient à éloigner 
les nonces, Charles-Théodore, électeur du Palatinat et de 
la Bavière, avait demandé, vu les circonstances particuliè- 
res où se trouvait l'Église dans ses États, que Rome lui ac- 
cordât un nonce résidant à Munich (1). On lui envoya, en 
effet, Zoglio [1785], auquel, d'après les ordres de l'élec- 
teur, tous les ecclésiastiques de ses États durent s'adresser 
à l'avenir. Mais les évêques réagirent vivement contre 
cette mesure, avant l'arrivée même du nonce, et, après 
s'être en vain adressés au pape, ils en appelèrent à Joseph 
II, qui leur promit sa protection [1785]. Ce fut alors que 
les trois électeurs ecclésiastiques et l'archevêque de Salz- 
bourg résolurent ce fameux congrès d'Ems [17861, où ils 
rédigèrent la protestation en vingt-trois articles, connue 
sous le nom de Punctation d'Ems (2). Ils y réclamaient la 
confirmation de leur autorité épiscopale, absolue et sans 
restriction, en vertu de laquelle, disaient-ils, 1° ils n'a- 
vaient nullement besoin de s'adresser à Rome ; 2° le droit 



(1) Cf. Hist. pragmatique de la nonciature à Munich. Francf., 
1787. Aquilin Cœsar, Hist. des nonciatures d'Allemagne, 1790; et 
Huth, 1. cit., t. II, p. 468-90. 

(t) Cf. Ilutk, 1. cit., t. II, p. 491-500. Le congrès d'Ems d'après 
les pièces authentiques. Francf. et Leipzig, 1787, in-4. Puccn, Sou- 
venirs histor. de son séjour en Allemagne, 1786-94. Planck, Nouv. 
hist. religieuse, P. I, p. 337-88. 



338 § 370. — l'église catholique en Allemagne. 

de dispense pour les mariages, jusqu'au deuxième degré, 
leur appartenait ; 3° les bulles et les brefs du Saint-Siège 
étaient subordonnés à l'acceptation des évêques ; 4° il fal- 
lait abolir le droit du pallium et des annates, moyennant 
une taxe raisonnable ; 5° le pape devait, en cas d'appel, 
instituer des juges, Judices in partions, ou un synode pro- 
vincial ; 6° les évêques, une fois rétablis dans leurs droits 
primitifs, pouvaient introduire des améliorations dans la 
discipline ecclésiastique. On envoya la punctation à Jo- 
seph II, qui l'approuva hautement, en garantissant aux élec- 
teurs le succès de leur louable entreprise, si les archevê- 
ques parvenaient à s'entendre parfaitement avec les évê- 
ques. Mais ils furent loin d'arriver à cet accord, comme 
ils l'avaient espéré ; l'évêque de Spire, entre autres, dé- 
clara à l'électeur de Mayence qu'en même temps qu'il re- 
jetait de nombreux articles de la punctation dErns, il était 
d'avis qu'il était impossible de déposséder violemment le 
Saint-Siège de droits acquis depuis plus de mille ans. D'au- 
tres évêques suivirent son exemple, surtout lorsque Pacca, 
le nouveau nonce à Cologne, fit savoir, dans une circulaire 
adressée aux curés, que les archevêques n'avaient pas le 
droit d'accorder les dispenses réservées au pape, et que 
celles qu'ils accorderaient seraient nulles. L'électeur de 
Trêves recula alors [1787], et demanda au pape des droits 
quinquennaux pour son diocèse d'Augsbourg. L'électeur de 
Mayence se rapprocha également de Rome, ayant besoin 
du consentement du pape pour la nomination de son coad- 
juteur, M. de Dalberg. Enfin, les trois électeurs, revenant 
sur leurs pas, déclarèrent qu'ils désiraient ardemment voir 
s'apaiser les différends élevés entre eux et le Saint-Père, 
reconnaissant le droit qu'il avait d'envoyer des nonces et 
d'accorder les dispenses [1789]. Dans la réponse que leur 
adressa Pie VI pour 1p" féliciter, il exposa ? p une fermeté 
et une modération tout apostoliques (1) les bases sur les- 
quelles s'appuyait son droit. 

(1) Sanctissimi Dora, nostri Papœ Pii VI responsio ad Metropoli- 
lanos Mogunt., Trevirens., Colon, et Salisb. super nuntiaturis apo- 
stoL Romœ, 1789. 



§ 371. — ACTIVITÉ LITTÉRAIRE, ETC. 33ï> 

§ 371. — Activité littéraire. Incrédulité. Superstition. 

Les événements politiques eurent, comme nous l'avons 
déjà fait remarquer, une grande influence sur le mouve- 
ment des études et de la littérature théologiques. Les écoles 
de théologie devinrent l'objetd'une attention d'autant plus 
sérieuse, que la dissolution de l'ordre des Jésuites, maîtres 
de presque toutes les facultés, exigeaient d'importantes 
réformes. L'université de Mayence fut renouvelée et enri- 
chie des biens confisqués aux couvents, Bonn fut dotée, à 
son tour, d'une université, par Maximilien, électeur de 
Cologne. La théologie, par une tendance analogue à celle 
qui faisait repousser les formes du moyen âge, dans l'or- 
ganisation ecclésiastique et le culte divin, cherchait à s'af- 
franchir de la forme scolastique, et à adopter une méthode 
d'exposition plus suivie. C'est dans ce sens que l'enseigne- 
ment de la dogmatique fut traité avec talent et approprié 
aux besoins des temps modernes sommairement par l'in- 
génieux Benoît Stattler, Jésuite d'Ingolstadt (1), et complè- 
tement par Engelberg Klüpfel (2), religieux augustin, pro- 
fesseur à Fiïbourg. Michel Sailer, homme aussi éminent 
par son talent que par sa vertu, a apprécié le mérite de 
Stattler, qu'il a connu, dans les termes suivants : « A cette 
» époque parut en Allemagne un homme qui nous apprit 
» à penser par nous-mêmes et à suivre l'ordre de nos 
» idées avec rigueur, depuis les propositions les plus élé- 
» mentaires de la philosophie, jusqu'aux dernières consé- 
» quences de la théologie. Mon cœur bénit encore aujour- 
» d'hui sa mémoire ; car c'est à lui que, disciple justement 
» reconnaissant, j'attribue, ainsi que beaucoup d'autres 
» de ses élèves, de nous avoir appris à penser librement 
» et sans nous traîner à la suite des opinions des autres. » 
Cependant les opinions théologiques de Stattler ne furent 



(1) StnWer, Demonstratio evangelica. Aug. Vind., 1771; Demon- 
stratio catholica. Pappenh., 1775 ; Theologia christ, theoretica. In- 
golstadt, 1776, ô vol. Doctrine générale de la religion catholique. 
Munich, 1793, 2 vol. 

(2) E. Klüpfel, Institut, theol. dogm. Vindob., 1789, 2 vol.; 3° édit., 
auctore Greg. Tliom. Zieglcr. Viennœ, 1821. 



340 § 371. — ACTIVITÉ LITTÉRAIRE. 

pas toujours irréprochables. Plusieurs de ses principaux 
ouvrages furent censurés à Rome (1). Quant à Klüpfel, son 
mérite est suffisamment établi par l'usage constant qu'on 
a fait de ses œuvres jusqu'à nos jours. Il en est de même 
de l'ouvrage assez étendu de Gazzaniga (2), dominicain 
et professeur à Vienne, et de la grande et petite dogmati- 
que de Wiest. 

L'enseignement de la. morale, dégagé des aberrations de 
la casuistique, fit également des progrès et fut présenté 
sous une forme plus attrayante, notamment par Joseph 
Lauber (3), à Vienne, et par Augustin Zippe (4), à Prague, 
surpassés tous deux par Stattler (o), Schwarzhueber, et par 
Danzer. Toutefois ce n'est pas la pure morale chrétienne 
qu'on retrouve dans ces auteurs, qui y mêlent volontiers 
les idées de la philosophie tant ancienne que moderne. La 
théologie pastorale fut l'objet des travaux de P. Ch. Pit- 
troff (6), à Prague ; de Giftschütz (7), à Vienne, et de Fran- 
çois Geiger (8), en Bavière. L'histoire ecclésiastique trouva 



(1) Particulièrement la Demonstratio cathol. et Theol. christ, theo- 
retica. Cf. Huih, 1. cit., t. II, p. 433 et 454. 

(2) Wiest, Institutions (majores) theol. Ingolst., 1790-1801, 6 t. 
Inst. theol. dogmat. in usum academ., 2 t., 1791. Gazzaniga, Praele- 
ction theol. Vienne, 1775, 5 vol. 

(3) J. Lauber, Introduction à la morale chrétienne, ou Théologie 
morale. Vienne, 1765-88, 5 vol. 

(4) A. Zippe, Introduction à la morale de la raison et révélations 
sur l'instruction privée de la jeunesse. Prague, 1778. 

(5) Stattler, Ethica christ, universalis et Ethica christ, communis. 
Aug. Vind., 1782-89, 6 vol. Traité complet de morale chrétienne à 
l'usage des familles. Augs., 1789, in-fol. La Morale catholique, ou la 
Science du bonheur basée sur la révélation et la philosophie, desti- 
née aux classes supérieures des lycées. Munich, 1791, 2 vol. Schwarz- 
hueber, Manuel pratique de la religion catholique, offert aux médi- 
tations des chrétiens. Salzb. (1786), 1797, in-fol. 4 vol. Ddnzer, 
Introd. à la morale chrétienne. Salzb. (1787); 3 e édit. 1792-1803, 
3 vol. 

(6) Pitlroff, Introduction à la théologie, pour servir aux cours de 
l'Académie. Prague, 1778-79, 3 vol. Organisation de l'Église. Prague, 
1785, 2 vol. 

(7) Giftschütz, Introduction à la théologie pratique, d'après le pro- 
gramme de la Société fondée à Vienne pour l'extension des sciences. 
Vienne, 1785, 2 vol. 

(8) F. Geiger, Instruction pastorale sur la direction des âmes. Augft- 
bourg, 1789. 



INCRÉDULITÉ. SUPERSTITION. 341 

de nombreux interprètes, parmi lesquels nous citerons le 
Jésuite Pohl, Stœger, à Vienne, Dannenmayer, d'abord à 
Fribourg et ensuite à Vienne ; et Gaspard Royko, à Pra- 
gue. Le Bénédictin Lumper (voyez 1. 1, §) 32 publia d'excel- 
lentes recherches sur la vie et la doctrine des Pères de 
l'Église et des écrivains ecclésiastiques des trois premiers 
siècles. Si tous ces travaux ne contribuaient guère encore 
au progrès de la théologie spéculative proprement dite, 
c'est qu'en général on ne songeait qu'au côté utile et pra- 
tique des choses, et qu'on cherchait surtout à étayer les 
réformes nouvelles par des faits anciens. Cette direction 
priva l'histoire ecclésiastique de son imposante dignité, la 
rendit partiale, exclusive, la fit dégénérer en une polé- 
mique amère contre le pape et les institutions de l'Église. 
L'esprit vraiment religieux disparut de plus en plus, et la 
tendance négative du protestantisme, prévalant chaque 
jour davantage, s'empara même des théologiens catholi- 
ques, qui ne s'abstinrent trop souvent d'attaquer directe- 
ment et ouvertement le dogme que pour ne pas compro- 
mettre leur position officielle. Blau, professeur de théologie 
à Mayence, alla jusqu'à contester l'infaillibilité des repré- 
sentants de l'Église réunis en concile (1). Laurent Isen- 
biehl (2), envoyé par son évêque à Gœttingue pour y per- 
fectionner ses études des langues orientales, en rapporta, 
des leçons du professeur Michaelis, des doutes sur la pro- 
phétie de l'Emmanuel (Isaïe, 7-14). Il prétendait ne rien 
trouver dans ce passage qui eût rapport au Messie, et fut 
d'abord emprisonné pour cette proposition [1774], que les 
facultés de théologie censurèrent, tandis que Pie VI con- 
damna son Nouvel Essai sur la prophétie de l'Emmanuel, 
qui avait paru sans nom d'imprimeur et sans autorisation 
légale, comme renfermant des doctrines et des proposi- 
tions erronées, téméraires, dangereuses, favorables à l'hé- 
résie, et même hérétiques. Isenbiehl alors se rétracta, et 
reçut de son archevêque un bénéfice à Amœnebourg. 
Steinbiihler se moqua des cérémonies de l'Église, et ses 

(1) Cf. Huth, t. II, p. 358-369. Walch, Nouv. hist. religieuse, P. 
VIII, p. 9-88. 

(2) Hist. é critique de l'infaillibilité de l'Église comme base d'une 
plus large 'démonstration du catholicisme. Francf., 1791. 



342 § 371. — ACTIVITÉ LITTÉRAIRE. 

blasphèmes lui attirèrent de rudes persécutions à Salz- 
bourg [1781]. Enfin le professeur Weishaupt, en créant 
l'ordre des Illuminés (1), à Ingolstadt, le 1 er mai 1776, 
prouva clairement le scepticisme des idées soi-disant phi- 
losophiques de l'époque. Weishaupt chercha d'abord à 
soustraire la jeunesse studieuse à l'influence des Jésuites, 
puis à renverser les Jésuites eux-mêmes, pour faire dé- 
clarer enfin ouvertement la guerre à la religon et au trône, 
à l'exemple des athées français. Il rencontra des auxiliaires 
pleins de zèle dans le baron de Knigge, Hanovrien, qui 
changea plusieurs fois de religion, et mena une vie vaga- 
bonde et déréglée, et surtout dans les francs-maçons, qu'il 
sut gagner à son ordre, et dont il transforma les loges en 
temples d'Illuminés. L'illuminisme de Weishaupt était un 
mélange de l'athéisme français et de la franc-maçonnerie 
allemande. Les initiés passaient par plusieurs grades ou 
degrés, afin de n'arriver à la vraie lumière de la doctrine 
qu'à travers les épreuves nécessaires et de nombreuses 
purifications. Les gens suspects ou d'une capacité insuffi- 
sante n'étaient admis qu'aux sept grades inférieurs ; les 
véritables mystères n'étaient révélés qu'aux deux derniers 
grades, savoir : celui de magnus et celui de rex, ou de 
prêtre et de régent. Dans le premier de ces deux degrés on 
enseignait aux initiés que la religion n'est quimposture ; 
dans le second, on déclarait que les rois et les princes ne 
sont que des usurpateurs, et on proclamait la souveraineté 
de chaque père de famille. Toutes les distinctions sociales 
devaient être supprimées; l'humanité entière devait être 
ramenée à la vie patriarcale, «le coup de grâce donné enfin 
» au règne dé*s fripons, et la terre purgée des méchants, 
» c'est-à-dire des prêtres et des rois. » On parvint à pro- 
pager l'ordre par toutes sortes d'artifices, et un témoin 
oculaire, bien renseigné, dit à ce sujet : « Les Illuminés 
» entreprennent de donner pour prêtres à l'autel, pour 
» conseillers aux souverains, pour instituteurs aux prin- 
» ces, pour professeurs aux universités, voire même 



(1) Sur l'ordre des illuminés en Allemagne, 1792. — Quelques ou- 
vrages originaux sur l'ordre des illuminés. Munich, 17S7. {Wemhaupt 
Hist. de la persécution des Illuminés. Francf. et Leipzig, 1786. 



§ 372. — AGITATION POLITIQUE ET RELIGIEUSE EN POLOGNE. 343 

» pour commandants aux forteresses de l'Empire, des 
» hommes selon leur cœur (1). » Nicolai' et ses collabora- 
teurs de la Bibliothèque universelle allemande furent les 
premiers propagateurs de l'ordre des Illuminés. Le gouver- 
nement de Bavière informa contre eux, et ordonna la dis- 
solution de la société [1786]. Elle n'en subsista pas moins, 
et continua longtemps à répandre ses dangereux principes 
et sa funeste influence. 

A la même époque, et comme contre-partie des tentati- 
ves sceptiques des Illuminés, parut à Ellwangen [1774], le 
curé Gassner (2) [1779], exorcisant le diable et guérissant 
toutes les maladies au nom de Jésus. On vit, de tous les 
coins de l'Allemagne, affluer chez Gassner protestants et 
catholiques, qui s'en retournaient pour la plupart honteux 
de leur crédulité, et presque toujours aussi malades qu'au- 
paravant. Jérôme, archevêque de Salzbourg, blâma ces 
prétendues curés dans une lettre pastorale : « On a essayé 
» de nos jours, dit-il, d'introduire une nouvelle manière 
» de guérir les malades, qui doit paraître dangereuse et 
» condamnable, dans ses principes aussi bien que dans 
» son application, à tout fidèle enfant de la religion chré- 
» tienne. » L'empereur et le pape s'opposèrent également 
à l'entreprise de Gassner. 

§ 372. — Agitation politique et religieuse en Pologne. 

Fnese't 1. cit., P. II, t. II, 2. Huth, 1. cit., t. II, p. 233-241. Walch, 
Nouv. hist. relig., t. IV, p. 1-208; t. VII, p. 3-160. 

Nulle part les dissidents de tous les partis n'avaient été 
admis avec plus de facilité et de tolérance qu'en Pologne. 
Ils avaient obtenu rapidement et par des concession suc- 
cessives [1569, 1573, 1576 et 1587] une foule de droits, de 
privilèges et de libertés (3). Une fois en possession de ces 

(1) En ce qui concerne les efforts, maintenant comprimés, des 
libres penseurs allemands, voir le remarquable mémoire de Gfrœrer. 
(Revue de théologie historique d'Ilgen, t. VI.) Leipzig, 183G 

(2) Cf. Huth, t. II, p. 383-397. 

(3) Jus dissidentium in regno Poloniae (scrutinium juris in rc et ad 
rem theologico-juridicum). Vars., 1736, in-fol,, p. 192-256. 



341 § 372. — AGITATION POLITIQUE ET RELIGIEUSE 

libertés, ils élevèrent leurs prétentions, et prirent même, à 
l'égard des catholiques, un ton de supériorité qui contras- 
tait singulièrement avec leur origine et leur première posi- 
tion. Il en résulta, depuis Sigismond III, une vive réaction 
de la part des catholiques. Les résolutions de la diète, de 
1717 et 1733, apportèrent toutes sortes de restrictions aux 
droits religieux et civils des dissidents ; le consistoire de 
Posen fit défense aux ministres luthériens [1743] de baptiser 
et d'instruire aucun enfant né d'un mariage mixte. Ces me- 
sures furent surtout provoquées par la conduite de la ville 
protestante de Thorn. La magistrature, composée de lu- 
thériens, y avait souvent refusé aux catholiques les droits 
les plus simples et repoussé leurs vœux les plus légitimes. 
La haine des deux partis longtemps contenue, excitée par 
la présence des Jésuites, éclata enfin. Le 10 juillet 1724, 
une émeute populaire vint interrompre une procession des 
catholiques, et aboutit à la destruction du collège des Jé- 
suites (1). Par suite de l'instruction qui eut lieu à ce sujet, 
le bourgmestre Rœsner, le vice-président Zernike et neuf 
bourgeois furent condamnés à mort et tous exécutés, à 
l'exception de Zernike. La diète de pacification, de 1736, 
convoquée pour le salut de la patrie, menacée par la tra- 
hison des dissidents, accorda à ces derniers la paix, la sé- 
curité de leurs possessions, ainsi que l'égalité des droits 
civils; mais il leur fut défendu de tenir des assemblées et 
d'appeler à leur aide 1rs puissances étrangères. Malgré 
cette défense, deux Lithuaniens, les frères Grabowski, et 
deux Polonais, les frères Golz, s'adressèrent d'abord à Té- 
lecteur Frédéric Christian de Saxe, et lui offrirent la cou- 
ronne de Pologne. Après la mort de ce prince, ils jugèrent 
plus avantageux de se joindre au parti russo-prussien qui 
s'était formé en Pologne. Eclairée par ces expériences, la 
diète de 1766, oùLadislas Lubienski, archevêque de Gnesen 
et primat de Pologne, prononça un discours plein d'é- 
nergie, confirma toutes les lois générales contre les dissi- 
dents [des années 1717, 1733, 1736 et 1747]. Mais, à la 
suite de cette résolution, la Russie et la Prusse, provoquées 
par les appels réitérés des dissidents, s'immiscèrent enfin, 

(l) Jablonski, les Troubles de Thorn. Berlin. 1725. Cf. Chronique 
de Thorn. 



BN POLOGNE. 3-45 

de concert avec le Danemark, dans les affaires intérieures 
de la Pologne. Ces puissances s'efforcèrent même de gagner 
les cours de Suède et de France. Dès l'année suivante [15 
octobre 1767], le despotisme russe dominait la diète de 
Varsovie. Les orateurs les plus hostiles à la Russie, évêques 
ou dissidents, furent emmenés prisonniers en Russie, et, 
sous l'empire de la crainte, la Pologne conclut avec la 
Russie un traité, en vertu duquel la religion catholique 
devait être religion dominante du royaume, et professée 
par le roi; mais, en même temps, les dissidents devaient 
rentrer dans tous leurs droits spirituelles et politiques, en 
adoptant pour base normale l'année 1717. La diète de 
1768 alla plus loin encore : en accordant des avantages 
toujours plus grands aux dissidents, elle restreignit les 
droits des catholiques, et porta même la main sur des af- 
faires purement ecclésiastiques. Les nombreux conflits nés 
à propos des mariages entre catholiques et dissidents ou 
grecs non unis portèrent les évêques catholiques à s'a- 
dresser au Saint-Siège ; ils reçurent de Benoît XIV la bulle 
Magnœ nobis admirationis (1), dans laquelle ce pape déclare 
que ces mariages ne seront tolérés par l'Église catholique 
qu'à certaines conditions, entre autres que les enfants à 
naître de mariages mixtes seront élevés dans la religion 
catholique. La diète, de son côté, décida (2) que ces 
» mariages ne pouvaient être empêchés par qui que ce fût; 
» que la bénédiction nuptiale serait toujours donnée par 
» le ministre du culte professé par la fiancée, et que les 



(1) Imprimée dans les Mémoires de Binterim, t. VII, P. I. Kuns- 
tmann, les Mariages mixtes et la Confession chrétienne. Ratisb., 
1839, p. 217 et suiv. 

(2) Matrimonia inter personas diverse -eligionis, id est Rom. 
cath., Graeese non unitate et evang. utriusqi e confessionis a nemine 
prohibeantur aut impediantnr. Proies ex mixto ejusmodi matrimonio 
religionem parentum sequentur, filii nempe patris, filiae matris : 
excepto casu, quo persona? nobiles in pactis ante initum matrimo- 
nium inter se convenerint. Gopulatio a sacerdote vel ministro ejus 
religionis, quam sponsa confitetur, peragatur; quod si vero parochus 
sponsse Rom. cath. copulationem denegaret, ministro religionis dis- 
sidenticae libertas estö, eamdem copulandi. Décréta denique, si quae 
forte huic sanctioni contraria ex quoeumque judicio emanata fùe- 
rint, pro nullis dcclarantur. » Art. il, § 10, dans Friese, 1. cit., 
p. 352. 



346 § 372. — AGITATION POLITIQUE ET RELIGIEUSE 

» enfants nés de mariages mixtes seraient, selon leur sexe, 
» élevés dans la foi du père ou de la mère. » Le nonce du 
» pape, Maria Durini, arrivé sur ces entrefaites, protesta 
contre de pareilles résolutions, et remit au chancelier de la 
couronne un acte où étaient réservés les droits du Saint- 
Siège, et qu'il communiqua au clergé polonais. Clément XIII 
se plaignit (1) également au roi des actes illégaux de la 
diète. Mais le roi Stanislas s'excusa en alléguant qu'il avait 
dû céder aux prétentions des dissidents, appuyés par une 
grande puissance : « On aurait, disait-il, tout compromis en 
» résistant à cette réclamation. Au milieu de la tempête 
» soulevée par l'indiscrétion de quelques magnats, il fallait 
» encore s'estimer heureux d'avoir pu gagner le port le 
» plus voisin. Toute résistance contre la tyrannique puis- 
» sance du Nord serait désormais une tentative stérile et 
» fatale. » Plus courageux que Stanislas, le clergé protesta 
contre les résolutions de la diète, particulièrement à l'égard 
des mariages mixtes, et délara, en ce qui concernait ces 
derniers, qu'il ne pouvait, malgré la signature de plusieurs 
évêques apposée aux bas des résolutions, regarder celles-ci 
comme obligatoires pour l'Église, attendu que les digni- 
taires n'avaient siégé à la diète que comme dignitaires 
laïques. Le consistoire de Posen, dans une circulaire, ré- 
cusa, par conséquent, la force obligatoire de ces décisions 
de la diète, et les évêques, s'étant à diverses reprises 
adressés à Clément XIV, en reçurent pour réponse qu'on 
devait s'en tenir aux prescriptions de Benoît XIV [1777]. 
Les dissidents, en mettant tout en œuvre pour faire 
valoir leurs prétentions exagérées, avaient mis leur patrie 
au bord d'un abîme. La Pologne entière sentit alors avec 
une douleur profonde s'appesantir sur elle le joug humi- 
liant de la Russie, et voua un profond mépris aux auteurs 
de ses maux. Après la confédération de Bar, il y eut de 
hardies tentatives pour soustraire la nation polonaise à l'in- 
fluence toute-puissante de la Russie; mais ces tentatives 

(1) « Innumeras pœne animas in aeternae salutis suae discrimen 
abduci et sacrilegas pacüones, cum gravissimo fklei cath. detrimento, 
Deo injuriosas ejusque sanct.« Ecclesiae prorsus adversas. ipsiaue re- 
gno periculosas, ac régis nomine prorsus indignas fuisse initas, etc. a 
C'est ainsi que le pape se plaignait. 



§ 373. — ABOLITION DK i.' ORDRE DES JÉSUITES. 347 

infructueuses ne purent empêcher le premier partage de la 
Pologne [1772]. L'exaspération qui résulta de ce triste évé- 
nement fit refuser aux dissidents, par la constitution de 
1755, le droit d'admissibilité aux emplois et aux dignités de 
l'État. Les luthériens et les calvinistes, pour se fortifier, se 
réunirent au synode général de Lissa, dans la même année. 
Enfin, les magnats polonais s'étant derechef divisés à propos 
de la nouvelle constitution de mai 1791, qui concédait 
quelques droits aux bourgeois et aux paysans, et ayant en- 
core une fois rempli de troubles leur malheureux pays, il 
s'ensuivit le second partage [1793]. En vain Kosciusko, 
l'héroïque défenseur de sa patrie, lutta-t-il à la tête de sa 
brave armée; il succomba sous le nombre. La Pologne, 
démembrée complètement par un troisième partage, fut re- 
tranchée du rang des nations en 1795; son roi Stanislas 
Poniatowski, fut invité, pour prix de sa soumission à vivre 
à Saint-Pétersbourg d'une pension que lui paya la couï de 
Russie ; il y mourut en 1798. 

§ 373. — Abolition de l'ordre des Jésuites. 

Riffel, abolition de l'ordre des Jésuites. May., 1S48. Crétineau-Joly, 
t. V. Theiner, Hist. du pontif. de Clément XIV. Buss, la Société 
de Jésus, P. Il, p. 1262. De Ravigiian, Clément XIII et Clé- 
ment XIV. Paris, 1854. 

En suivant l'histoire des diverses Églises nationales on 
s'aperçoit que l'ordre des Jésuites, si actif et si utile dans 
la période précédente, n'a plus dans celle-ci sa force et sa 
vertu primitives, ou ne sait plus les appliquer à leur desti- 
nation première. 

Le signal de la réaction violente contre les Jésuites fut 
donné en Portugal (1). Ce royaume avait conclu avec l'Es- 
pagne un traité [1750], aux termes duquel le Portugal de- 
vait, en échange de la colonie de San-Sagramento, recevoir 
les sept districts du Paraguay, si admirablement admi- 
nistrés par les Jésuites. Les habitants de ces districts, mé- 



(l) Murr, Hist. des Jésuites en Portugal sousPombal. Nuremberg, 
1787, 2 vol. 



348 § 373. — ABOLITION 

contents de ce changement de gouvernement, se soulevèrent 
contre les Portugais. On accusa les Jésuites d'avoir excité 
à la révolte (1) et d'avoir fondé à leur profit, dans la pro- 
vince de Maranon, une république jusqu'alors inconnue. 
Le contraire fut clairement démontré quand, plus tard, les 
Jésuites, ayant à leur disposition tous les moyens de dé- 
fense, préférèrent se résigner et se laisser traîner ignomi- 
nieusement en Europe. Cette persécution était due surtout 
à la haine de Pombal, ministre de Joseph-Emmanuel I er , 
et du canoniste Péreira. Les ennemis delà Société tirèrent 
encore parti d'une conjuration tramée contre la vie du roi, 
pour en accuser les Jésuites. Quoique l'instruction, qu'on 
poursuivit contre eux avec tout l'arbitraire imaginable, ne 
pût rien mettre à leur charge (2), on en déporta une partie 
sur les côtes des États ecclésiastiques [1759J, après avoir 
préalablement confisqué leurs biens ; d'autres, accusés de 
haute trahison languirent dans d'affreux cachots jusqu'à la 
mort du roi [1T77]. 

En France, les Jansénistes, les encyclopédistes et le Par- 
lement conspiraient à la fois la ruine des Jésuites. Ceux-ci 
n'étaient parvenus à s'établir à Paris qu'en 1550, sous 
Henri II, malgré l'opposition du Parlement, de l'arche- 
vêque et de l'Université, et dans toute la France par l'édit 
de Soissons. qui leur imposait toutes sortes de restrictions 
gênantes. L'Université vit avec une extrême jalousie un 
Ordre dont les leçons gratuites étaient suivies avec empres- 
sement. Les huguenots s'étonnèrent de l'audace qu'on avait 
eue de fonder un ordre positivement destiné à les combat- 
tre, et manifestèrent en toute occasion l'esprit de haine et 
de persécution que Calvin (3) leur avait légué. Enfin les 
jansénistes, considérant les Jésuites comme leurs plus re- 



(1) Cf. Aug. Theiner, Hist. des établissements ecclésiastiques d'é- 
ducation. Mayence, 1835, p. 235, note 345. 

(2) C'est le résultat des dernières enquêtes : J.-J.-M. von Olfevs, 
sur l'attentat commis contre le roi de Portugal, le 3 sept. 1758. Re- 
cherches historiques. Berlin, 1839. 

(3) « Jesuitœ vero, » dit-il, « qui se maxime nobis opponunt, aut 
necahdi, aut si hoc commode fieri non potest, ejiciendi, aut certe 
viendaciis et calumniis opprimendi sunt. » Cf. Maur. Schenkt, Institut, 
juris ecclesiast, Landish., 1830, 1. 1, p. 500. 



de l'ordre des jésuites. 349 

doutables adversaires, se liguèrent contre eux avec leurs 
ennemis les plus acharnés. Déjà le père du grand Arnauld, 
avocat au Parlement de Paris, y avait prononcé un vio- 
lent discours, dans lequel il accusait les Jésuites d'être les 
ennemis du roi et les partisans de l'Espagne. L'opposition 
devint plus vive et plus violente encore, sous Henri IV, qui 
avait choisi son confesseur dans la société, malgré le peu 
de peine qu'elle s'était donnée pour mériter cette marque 
de confiance. La tentative du régicide Jean Châtel [1594] 
leur fut imputée, sous prétexte que Châtel avait autrefois 
étudié chez eux, et parce qu'il prétendait avoir entendu 
dire par le Jésuite Guéret qu'il était permis de tuer le roi, 
proposition condamnée de la manière la plus formelle par 
l'Ordre comme par le pape, mais soutenue d'ailleurs par 
les luthériens et les calvinistes, sous une autre forme et 
avec un appareil complet de citations puisées dans l'Écri- 
ture. Un arrêt du Parlement [29 décembre 1594] bannit de 
Paris et de France l'Ordre tout entier, malgré les protes- 
tations réitérées de Jean Châtel en faveur des Jésuites. 
Mais les Parlements de Bordeaux et de Toulouse prirent 
les Jésuites sous leur protection et décidèrent plus tard 
Henri IV à les rappeler. On essaya encore même, mais en 
vain, d'impliquer les Jésuites dans le régicide consommé 
par Ravaillac. On se vit alors réduit à chercher quelque 
autre moyen d'entamer l'Ordre, et il est fâcheux de dire 
que quelques-uns de ses membres fournirent des armes à 
ses ennemis. Dans leur zèle pour la vérité et pour le bien, 
les Jésuites s'étaient parfois égarés et n'avaient pas tou- 
jours eu recours aux meilleurs moyens ; dans la conscience 
de leur mérite, ils s'étaient souvent élevés avec orgueil 
au-dessus des autres ordres religieux. Ce reproche avait 
pu s'adresser surtout aux ouvrages d'un Hardouin, d'un 
Berruyer, d'un Pichon, d'un Escobar, d'un Tamburini, 
dont les erreurs, condamnées par des sentences pontifica- 
les, avaient été particulièrement relevées par Biaise Pascal, 
zélé janséniste, qui sut les exploiter de toutes manières 
dans ses Lettres provinciales. Pascal eut le tort, dans ces 
lettres fameuses, de présenter avec infiniment d'esprit et 
non moins de partialité, comme la morale de tout l'ordre, 
des décisions erronées, des passages scandaleux, extraits 

III. 20 



350 § 373. — ABOLITION 

de quelques théologiens et casuistes de la société, et la plu- 
part tronqués, quelqus-uns interpolés, d'autres dénaturés 
dans leur sens ou leur suite. Ainsi l'on prétendait, en s'ap- 
puyant sur quelques propositions réellement scandaleuses 
et condamnables, mais peu nombreuses, présenter un ta- 
bleau fidèle de la doctrine morale des Jésuites, et l'on se 
gardait bien de parler des nombreux ouvrages ascétiques 
de la société, si excellents et si propres à faire connaître 
son esprit. A tous ces ennemis se joignirent plus tard 
M me de Pompadour, à qui les Jésuites refusaient de donner 
un confesseur tant qu'elle n'aurait pas quitté la cour, et le 
duc de Choiseul, ami de la favorite et protecteur des ency- 
clopédistes. Ceux-ci, Voltaire (1) et d'Alembertà leur tête, 
avaient un intérêt particulier au renversement des Jésuites, 
qui, par leur zèle ardent pour la religion, par leur in- 
fluence sur l'esprit et l'éducation de la jeunesse, par la 
considération dont ils jouissaient auprès des princes, et par 
leur respect inébranlable pour le souverain pontife, oppo- 
saient naturellement le plus grand obstacle aux desseins 
de la secte philosophique et révolutionnaire. Aussi Voltaire 
dirigea-t-il contre l'ordre toute la force de ses armes, toute 
la verve de son esprit, toute l'amertume de ses sarcasmes. 
« Une fois que nous aurons détruit les Jésuites, écrivait-il 
» à Helvétius [1761], nous aurons beau jeu contre l'infâme 
» (la religion chrétienne). » Ce fut à son instigation et sur 
les insinuations du marquis de Pombal, de M me de Pompa- 
dour et du duc de Choiseul, que d'Alembert publia son 
fameux livre De la destruction des Jésuites, dont l'apparition 
fut en quelque sorte le signal de l'attaque générale. Pom- 
bal dépensait depuis longtemps des sommes considérables 
contre les Jésuites, et cherchait par ce moyen à faire goû- 
ter ses projets à la cour de Rome ; Choiseul en fit autant de 
son côté, tandis qu'une association de jansénistes formait 
un fonds considérable (caisse de salut) pour soudoyer les 
pamphlétaires lâchés contre la Société de Jésus. L'agent de 
cette association écrivait de Rome : « Le cordon tracé au- 
» tour des Jésuites est de telle nature qu'ils ne sauraient le 
» rompre, malgré leur crédit et tous les trésors de l'Inde. » 

(1) Cf. Thelaer, ï. cit., p. 222 sq. 



DE L ORDRE DES JÉSUITES. 351 

Toutes les puissances conspirant ainsi leur perte, il ne fal- 
lait plus qu'un motif, même léger, pour les renverser en 
France. Il se présenta bientôt. La Valette, procureur gé- 
néral des Jésuites à la Martinique, que son génie commer- 
cial avait rendue florissante, s'était vu obligé de suspen- 
dre ses payements, après la perte de quelques navires 
chargés, pour son compte, de plusieurs millions de mar- 
chandises capturés par les Anglais. On voulut rendre 
l'ordre entier responsable de cette perte ; les Jésuites s'y 
refusèrent, parce que, loin d'autoriser La Valette, ils lui 
avaient interdit le commerce, et qu'ils avaient déjà consent 
précédemment à couvrir une perte du même genre. Alors 
il s'éleva une clameur universelle : toutes les fautes, tous 
les torts dont un membre isolé de la société s'était rendu 
coupable furent publiés, exagérés dans de nombreux pam- 
phlets. Le Parlement, aux aguets, abolit d'abord les pri- 
vilèges de l'ordre, et condamna au feu quelques ouvrages 
de Jésuites depuis longtemps oubliés. 11 finit par gagner 
quelques membres du savant et respectable ordre des 
Bénédictins de Saint-Maur, qui avaient hérité de la haine 
des Jansénistes contre la Société de Jésus, et qui se prê- 
tèrent à la publication d'un Extrait des assortions perni- 
cieuses des Jésuites (1), tandis que l'on condamnait au feu 
les ouvrages écrits pour leur défense. En vain une assem- 
blée d'évèques se prononça presque unanimement en leur 
faveur, en rendant à ses membres le plus honorable té- 
moignage; un arrêt du Parlement, du 16 août 1762, sup- 
prima en France l'ordre des Jésuites comme dangereux 
pour l'État. On assurait aux membres de la Société une 
pension ou des emplois, à condition qu'ils déclareraient, 
sous serment, que leur institution était impie. Mais fort 
peu de Jésuites consentirent à prêter ce serment; la plu- 



(1) Extraits des assertions dangereuses et pernicieuses que les Jé- 
suites ont enseignées avec l'approbation des supérieurs, vérifiées par 
les commissaires du Parlement. Paris, 176>. (Rédigés par Roussel de 
la Tour, membre du Parlement, par l'abbé Gouzet, Minard et autres 
Bénédictins de Saint-Maur, particulièrment Clémencct. Grimm lui- 
même, protestant et l'un des rédacteurs de l'Encyclopédie, ne put 
prendre sur lui d'approuver le procédé des compilateurs des Asser- 
tions contre les Jésuites.) Cf. Tkeiner, 1. cit., p. 227, note 333. 



352 § 373. — ABOLITION 

part furent bannis. Deux ans après [nov. 1764], Louis XV 
décréta également l'abolition de l'ordre, tout en permettant 
à ses membres de vivre en simples particuliers, sous la 
surveillance des évêques. La confirmation de l'ordre par la 
bulle Apostolicum [1765] de Clément XIII demeura sans 
aucun effet 

En Espagne, les Jésuites eurent à subir, deux ans plus 
tard, une destinée bien plus dure encore. Dans la nuit du 
2 au 3 avril 1767, tous les membres de leur société furent 
conduits de force au bord de la mer et embarqués pour les 
États pontificaux. Le décret d'abolition de Charles III ne 
parut qu'après cet acte de violence. Il n'avait été précédé 
d'aucune information préalable, et affirmait simplement 
que la suppression de l'ordre avait lieu pour des motifs 
graves. A Naples, où régnait, sous le nom de Ferdinand V, 
fils de Charles III, le ministre Tanucci, l'ordre fut égale- 
ment supprimé sans forme de procès [20 novembre 1767]. 
Ferdinand, duc de Parme et de Plaisance, et frère de 
Charles III, adopta la même mesure. 

Enfin, la cour de Portugal et toutes les cours de la mai- 
son de Bourbon s'adressèrent à Clément XIV, pour ré- 
clamer l'abolition de l'ordre. Le pape, tout en faisant aux 
princes des concessions, les pria de lui laisser du moins le 
temps d'informer contre les Jésuites. Mais les gouverne- 
ments firent de l'abolition demandée la condition du réta- 
blissement des relations amicales avec le Saint-Siège. 
Clément finit par céder à leurs instances, et annonça par 
la promulgation de la bulle Dominus ac Redemptor [2 juin 
1773], qu'en vertu de son omnipotence papale il suppri- 
mait l'ordre, attendu qu'il ne répondait plus au but de son 
institution; qu'il avait suscité d'innombrables plaintes 
contre lui en se mêlant aux affaires politiques et en pro- 
voquant la discorde et la jalousie, etc., et que le pape dé- 
sirait rétablir la paix et la bonne amitié entre le Saint- 
Siégc et les cours de la maison de Bourbon (1). 

\insi succomba sous les intrigues de ses ennemis une 
association d'hommes dévoués à tous leurs frères, sans 
distinction de climat ni de race. On la brisa sans examen 

(1) Theiner, Hist. du pontif. de Clément XIV, t. II. 



DE l'ordre des jésuites. 353 

sérieux et sans vouloir l'entendre dans sa défense ! Chose 
étrange ! on ne s'avisa nulle part de traduire devant un 
tribunal régulier un ordre qu'on chargeait à l'envi des 
crimes les plus odieux, les plus inouïs : on le supprima 
par la force. Et malgré tout le bruit qu'on faisait de 
la morale corrompue des Jésuites , on ne put jamais 
convaincre aucun d'entre eux de corruption dans les 
mœurs! Peut-être le coup d'État qui fit disparaître cette 
grande institution n'eût-il pas eu lieu, si les Jésuites avaient 
concédé aux cours ennemies, dans le moment opportun, 
quelques modifications dans l'organisation de leur ordre ; 
mais Ricci, leur vieux supérieur général, croyant encore à 
l'indestructibilité de son ordre, avait répondu, dit-on, à 
son protecteur Clément XIII : Jesuitœ aut sint ut sunt, aut 
plane non sint (1). Après la promulgation de la bulle, on 
en assura l'exécution par le déploiement de la force mili- 
taire et on conduisit au château Saint-Ange le général de 
l'ordre, Lorenzo Ricci, et quelques-uns de ses assistants 
[i775]. Le vieux général persista jusqu'à l'article de la 
mort à rendre témoignage à son ordre, comme chef bien 
renseigné, et déclara qu'aucun motif sérieux ne pouvait 
justifier ni la suppression de l'ordre ni sa propre captivité. 
La bulle d'abolition fit du reste, surtout en raison des 
éloges donnés naguère aux Jésuites par Clément XIII, une 
grande sensation dans les pays où ils exerçaient paisible- 
ment leur salutaire influence et ne suffit pas pour la dé- 
truire partout. Frédéric II, roi de Prusse, partageant les 
convictions de Bacon de Vérulam (2) et de Leibnitz, qui 

(1) Saint Ignace avait, dit, au contraire : Il faut que la société s'ac- 
commode au temps et le serve, et non pas que le temps s'accommode 
à la société. 

(2) « Ad paedagogiam quod attinet, brevissimum foret dictu : Con- 
sule scholas Jesuitarum! nihil enim, quod in usum venit, his me- 
lius Quœ nobilissima pars pristinae disciplina? revocata est aliqua- 

tenus quasi postliminio in Jesuitarum collegiis, quorum quum in- 
tueor industriam solertiamque, tarn in doctrina excolenda, quam in 
moribus informandis, illud occurrit Agesilai de Pharnabaso : Talis 
quum sis, utinam noster esses. » (De Augment, scientiar.) Hugo 
Grotius juge de même : « Magna est Jesuitarum in vulgum aucto- 
ritas propter vitae sanctimoniam et quia non sumpta mercede Juven- 
tus litteris scientiseque prteceptis imbuitur. » (Ann. de rebus Belg.) 
Cf. ci-dessus, § 346. 

m. so 



354 § 373* — abolition de l'ordre des jésuites. 

avaient dit : « Voulez-vous voir de véritables et bonnes 
» écoles, allez voir celles des Jésuites, » déclara qu'il ne 
pouvait se passer du concours des Pères de la société 
pour les écoles de Silésie, et que d'ailleurs, depuis qu'il 
avait pris possession de cette province, il n'avait eu qu'à 
se louer de leur conduite et de leurs services (1). Cepen- 
dant, pour épargner à l'autorité ecclésiastique de Breslau 
un conflit entre le souverain et le Saint-Siège, et pour sa- 
tisfaire au vœu des Jésuites eux-mêmes, qui refusaient de 
se prévaloir de la bienveillance du monarque, il consentit 
à les laisser se dissoudre, en tant que corporation, et dé- 
poser les insignes de leur ordre ; mais il voulut qu'ils con- 
tinuassent à diriger l'instruction publique en qualité de 
prêtres séculiers. Catherine II de Russie, qui, au premier 
partage de la Pologne, avait acquis la partie septentrio- 
nale de la Lithuanie (la Russie Blanche), où se trouvaient 
deux collèges de Jésuites, l'un à Mohilew et l'autre à Po- 
lotzk, défendit positivement, en dépit de toutes les remon- 
trances des légats du pape, qu'on promulguât dans ses 
États la bulle Dominus ac Redemptor, confia aux Jésuites 
la direction des écoles de ces deux villes, et leur ordonna 
même de tenir une congrégation générale à Polotzk, à l'effet 
d'élire un vicaire général de l'ordre pour l'empire russe 
[1782]. On élut en conséquence le vice-provincial Stanislas 
Czerniewicz, auquel succéda, le 27 septembre 1785, le 
P. Lenkiewicz. L'empereur Paul ayant également favorisé 
les Jésuites et leur ayant accordé une église à Saint-Pé- 
tersbourg, le pape Pie VII, abrogeant partiellement la bulle 
de Clément XIV, les autorisa à s'établir en Russie [1801]. 
et y nomma François Kareu supérieur de la congrégation. 
Qui aurait pu alors prévoir qu'un ordre si apprécié serait 
banni de ce même pays, justement quand il venait d'être 
rétabli ailleurs [7 août 1814]? 

(1) Cf. Theiner, 1. cit., p. 289 sq. W. Sohr, conseiller du gouverne- 
ment, Hist. authent. des Jésuites en Silésie. (Feuilles silésiennes, 
1835.) 



§ 374. — CULTE ET DISCIPLINE 855 

§ 374. — Culte et discipline depuis le XVI e siècle. 



Le concile de Trente publia différents décrets concer- 
nant le culte, qui recommandaient d'une manière pressante 
aux évêques et au clergé des paroisses tout ce qui avait 
rapport aux offices divins. Le catéchisme romain, publié 
par les ordres du concile, insista également sur cette ma- 
tière. Les éditions corrigées du Missel, du Rituel et du 
Bréviaire romains devaient servir de règles dans les di- 
vers diocèses. Pie IV accorda, sur la demande de l'empe- 
reur Ferdinand I er et du duc de Bavière, Albert, à quelques 
évêques, le droit de distribuer la communion sous les 
deux espèces; cette concession qui parut d'abord fort 
utile, devint bientôt évidemment nuisible ; les évêques y 
renoncèrent d'eux-mêmes, et le pape la leur retira. Plu- 
sieurs princes catholiques, beaucoup d'évêques même, 
influencés, peut-être malgré eux, par le protestantisme, 
insistèrent auprès du Saint-Siège pour obtenir qu'il simpli- 
fiât le culte, restreignît l'usage trop fréquent de l'exposi- 
tion du S. Sacrement, des processions, des pèlerinages, 
des bénédictions. Clément VIII se prononça contre l'usage 
des litanies non approuvées et déclara dans sa constitution 
de 1610, Sanctissimus, que « beaucoup de personnes , 
même privées, se permettant, sous prétexte de dévotion, 
de répandre journellement de nouvelles formules de lita- 
nies, si nombreuses qu'on ne pouvait plus les compter et 
qui renfermaient des expressions ou inconvenantes ou scan- 
daleuses, le Saint-Siège se voyait obligé d'ordonner qu'on 
ne conservât que les antiques et universelles formules de 
litanies contenues dans les Missels , les Pontificaux, les 
Rituels et les Bréviaires romains, ainsi que celles de la 
sainte Vierge, chantées dans la chapelle de N.-D. de Lo- 
rette; que quiconque voudrait publier d'autres litanies 
ou s'en servir dans l'office public, devait les soumettre à la 
congrégation des Rites, sous de sévères peines qu'édicte- 
raient les évêques et les ordinaires de lieu. » Les litanies 
approuvées, d'après cette constitution, étaient : 1° celles 
des saints; 2° celles de N.-D. de Lorette; 3° celles du 



356 § 374. — CULTE ET discipline depuis LE XVI e SIÈCLE 

S. Nom de Jésus, qui ne furent définitivement autorisées 
à Rome que le 14 avril 1646. 

Plusieurs fêtes nouvelles de la sainte Vierge (1), du Ro- 
saire, celle du Nom et du Sacré Cœur de Jésus, celle des 
Cinq-Plaies, avaient été introduites daus l'intervalle. Les 
papes Benoît XIV et Clément XIV diminuèrent, sur la de- 
mande instante de plusieurs princes, le nombre des fêtes 
publiques (comme, par exemple, celles des Apôtres et plu- 
sieurs fêtes de la sainte Vierge) ou les transférèrent au di- 
manche suivant, ordonnant en même temps que les fêtes 
mentionnées ci-dessus ne fussent célébrées qu'au chœur ou 
fussent renvoyées au dimanche. 

Le concile de Trente avait ordonné (sess. xxiv, De refor- 
mat., c. 8), afin de relever énergiquement la discipline ec- 
clésiastique, que la pénitence publique serait rétablie pour 
les péchés publics. Mais ce décret rencontra partout de 
telles résitances qu'on fut obligé d'y renoncer, malgré les 
efforts de Benoît XIII pour le maintenir. Par contre, le 
concile (sess. xxv, De indulgentiis) avait ordonné que l'on 
observerait, dans la dispensation des Indulgences, « si 
salutaires au peuple chrétien, » une juste modération, 
qu'on abolirait toute espèce de honteux commerce à ce 
sujet, etjusqu'aunom et à l'usage des collecteurs d'aumône 
(sqss. xxi,Dereform.,c.§). Et, en effet, le bénéfice des Indul- 
gences ne fut plus attaché qu aux Jubilés, qui devaient se 
renouveler tous les ving-cinq ans, d'après les ordonnances 
de Paul II [1470] ou encore à certaines formules de 
prières, certaines dévotions déterminées, à certaines cir- 
constances extraordinaires. L'inquisition, réorganisée sous 
Paul III par une congrégation des six cardinaux [1549] 
pour agir à Rome et en d'autres lieux contre les erreurs 
du protestantisme, resta le plus longtemps en vigueur 
dans les petits États d'Italie. Là même elle fut abolie 
en 1775 par Marie-Thérèse pour la Lombàrdie ; en 1782, 
par le roi Ferdinand pour la Sicile; en 1782, par Leo- 
pold pour la Toscane, et enfin en 1797, à Venise, où l'In- 

(l) Festum nominis B. M. V.; festum septem dolorum B. M. V.; 
despoasatio B. M. V.; festum B. M. V. de Monte Carmelo ; festum 
dedicationis S. Mar. ad Nives ; festum nominis Marke de Victoria; 
festum B. V. M. de Mercede; festum Patrocinii B. M. V. 



§ 375. — PROPAGATION 357 

quisition était une institution de l'État. Il en fut de 
même plus tard en Portugal [1826], sous Jean "VI, en 
Espagne [1820], de telle sorte qu'elle n'existe plus au- 
jourd'hui qu'à Rome, sous la forme modifiée par Pie V 
et Sixte V et sous le nom de Sacrum officium, congregatio 
inquisitionis hœreticœ pravitatis ; une congrégation formée 
de douze cardinaux auxquels sont adjoints des consulteurs 
et des qualificateurs, juge, sous la présidence du pape, 
les paroles, les écrits et les actes contraires à la reli- 
gion (1). 

§ 375. — Propagation du Christianisme. 

Voyez les sources générales. Lettres édifiantes, et Wittmann, la 
Beauté de l'Eglise manifestée dans les missions, etc. 

L'Église catholique en Chine s'affermit principalement 
par îes travaux du séminaire des Missions étrangères à 
Paris [depuis 1663]. Malheureusement, les tristes discus- 
sions qui s'élevèrent entre les missionnaires sur les usages 
chinois, troublèrent et compromirent les heureux progrès 
delà mission. Il s'agissait d'abord d'un antique et religieux 
usage d'après lequel les Chinois honoraient leurs ancêtres, 
comme Confucius ; les nouveaux convertis tenaient avec 
opiniâtreté à ce culte. Les Jésuites y consentirent, pour 
ne pas scandaliser la piété filiale de leurs néophytes : les 
Dominicains les en blâmèrent vivement. Un second point 
faisait difficulté. Au défaut d'un terme chinois, pour expri- 
mer le nom de Dieu, les Jésuites se servaient des mots 
Tin-Tschu, seigneur du ciel, Tien et Schangti, souverain 
empereur, et en en permettant l'usage, ils avaient soin de 
prévenir contre toute fausse interprétation, toute notion 
idolâtrique. Cette discussion entre les Jésuites et les Domi- 
nicains avait déjà été portée à Rome, et les papes Innocent 
X et Alexandre VII avaient donné des décisions contraires. 
Ce fâcheux état de choses décida Clément XI à faire étudier 
la question sur les lieux mêmes par le légat Tournon, qui, 

(l) Bangen, la Cour romaine, sa constitution actuelle. Munster, 
1854, p. 92-124. 



358 § 375. — PROPAGATION 

d'accord avec la congrégation de Rome [1704], interdit en 
1707 les usages jusqu'alors observés, ainsi que les désigna- 
lions de Dieu sous les noms de Tien et Schangti, fut retenu 
prisonnier par suite de la colère de l'empereur, et mourut 
à Macao eu 1710. Néanmoins Clément XI enjoignit plus 
expressément encore, par la bulle Ex Ma die [17 S 5], de ne 
plus mêler les pratiques chinoises aux rites chrétiens, et 
Benoît XIV, par la bulle Ex quo singulari [ i 746], reproduisit 
la même défense avec une nouvelle sévérité. Il en résulta 
une persécution générale, à laquelle cependant un grand 
nombre de fidèles parvinrent à échapper. Mais la prospérité 
des communautés chrétiennes en Chine fut*singulièrement 
ébranlée par la suppression des Jésuites et par la destruc- 
tion du séminaire des Missions étrangères de Paris, qui 
suivit la Révolution française (1). 

Le Christianisme ne pouvait se propager et s'affermir 
dans les Indes qu'autant qu'il s'associerait, à certains 
égards, aux mœurs nationales. Une première persécution 
avait éclaté à Pondichéry, à l'occasion d'un de ces drames 
sacrés dont les Jésuites aimaient à faire usage, et dans le- 
quel ils avaient représenté saint Gçorge détruisant les dieux 
indiens [1701]. La situation s'empira lorsque Tournon, 
ayant abordé à Pondichéry pendant son voyage en Chine, 
proscrivit par un décret les costumes dites malabares [1704], 
et qu'une bulle de Benoît XIV confirma plus tard cette in- 
terdiction. Il fallut dès ce moment renoncer au succès de 
l'Évangile dans les Indes. La domination croissante des 
Anglais et des Hollandais, qui ne voulurent pas même y 
tolérer des missionnaires protestants, acheva la ruine de 
l'Église dans ces contrées. 

L'Évangile fut prêché d'abord av,ec succès dans l'Inde au 
delà du Gange, qui comprend le ci-devant royaume d'As- 
sam, l'empire Birman, le royaume de Siam et l'empire 
d'Annam et de Malacca (l'Annam divisé en six provinces : 
Tonquin, Cochinchine, Chiampo, Camboge, Laos et Laï- 

(l) Cf. Platd (Norbert) Mémoires sur les affaires des Jésuites, etc. 
Lisb., 1766, 2 vol. in-4. Leibnitz même défendit les Jésuites dans 
Kovi^sima Sinica. 1697, in-8. Comparaison des ouvrages de contro- 
verses, clans Mamarld, Orig. et antiq. chr. t. II, p. 407. Voyez aussi 
Dœllinger, 1. cit., p. 3S0-92. 



DU CHRISTIANISME. 359 

tho), par trois Jésuites, les Pères Blandinotti, Alex, de 
Rhodez [1627] et Ant. Marquez. Ils réussirent même à con- 
vertir trois bonzes qui devinrent à leur tour de fervents 
missionnaires. Peu à peu l'Église s'organisa. En 1670 on 
put réunir le synode de Diughieu. Cependant cette Église 
naissante devait passer par le feu de la persécution, qui 
s'alluma dès 1694 et priva les chrétiens de leurs pasteurs et 
de leurs temples (1). Plusieurs Jésuites y périrent par le 
supplice du glaive [1721 et 1734], pour avoir refusé de fou- 
ler aux pieds le crucifix. Vers la fin de cette période, le sort 
des chrétiens de Tonquin s'adoucit ; des indigènes, consa- 
crés au service de l'autel, contribuèrent au succès de l'É- 
vangile. Enfin, le dernier empereur, Dscha-Loang, ayant 
révoqué l'édit de persécution et permis aux chrétiens le libre 
exercice de leur culte, l'Église se raffermit. 

Le salut par la croix fut également annoncé en Cochin- 
chine (2) par les Jésuites, qu'on retrouve partout [depuis 
1618], et parmi lesquels se distingua particulièrement le 
Père Borri. Le sort des chrétiens y offrit les mêmes vicis- 
situdes que dans le Tonquin. Cependant la persécution y 
dure encore de nos jours. 

Au Thibet (3), la prédication de l'Évangile parles Jésui- 
tes demeura d'abord sans succès. Les Capucins [depuis 
1707], ayant à leur tête le Père Horace délia Penna, furent 
plus heureux, et virent à la suite de leurs prédications 
beaucoup d'indigènes abandonner leur religion nationale 
(le bouddhisme), avec d'autant plus de facilité que le culte 
Jamaïque et la hiérarchie thibétaine offraient extérieure- 
ment une analogie frappante avec la constitution de l'É- 
glise catholique (voyez t. I er , § 25). Le dalaï-lama autorisa 
les Capucins à fonder un hospice à Lassa. Les persécutions 
qui éclatèrent depuis lors [1737 et 1742] ont, il est vrai, 

(1) Hist. de l'établissement du Christianisme dans les Indes Orien- 
tales. Paris, 1803, 2 vol. Cf. le nouveau Messager du monde, par 
J. Stœcklein. Augsb., 1720, P. XIX. préface. Urb. Cerri, État pré- 
sent de l'Église romaine dans toutes les parties du Monde. Amst., 
1716. 

(2) J. Ko f fier, Historica Cochinchinœ descriptio, in epitome redacta 
ab Ans. Eccardo, ed. Chr. Murr. Norimb., 1703, 

(3) Relazione del princiuio e stato présente délia miss, del Tibet. 
Roma, 1722. P. Giorqi, Alnliabetum Tibetan. Roma?, 1762. 



360 § 375. — PROPAGATION Dû CHRISTIANISME. 

arrêté les progrès des missionnaires, mais sans détruire 
leurs établissements. 

L'éloquent Jésuite portugais Ant. Vieyra devint le Las- 
Cases du Brésil, où il introduisit, avec l'Évangile [1655], 
les arts, l'industrie et la liberté. Après avoir été enlevé à 
ses enfants spirituels par la perfidie des Portugais, et con- 
duit à Lisbonne, il parvint, dans sa vieillesse, à se faire 'ra- 
mener au Brésil, pour y jouir, à ses derniers moments, du 
fruit de ses travaux apostoliques. Il mourut à Bahia [1697], 
supérieur général des missions de Maranon (1). 

Les premières semences du Christianisme furent répan- 
dues en Californie par les deux Jésuites Salvatierra [1697] 
et François Kuhn, ancien professeur de mathématiques à 
Ingolstadt. Il fallut toute leur fermeté et leur persévérance 
pour en déraciner la polygamie. Plus tard, et lors de la 
suppression des Jésuites, les Dominicains et les Francis- 
cains leur succédèrent dans le soin de consolider parmi ces 
peuplades arriérées les bienfaits de l'Église catholique. 

Enfin, les Jésuites français fondèrent une mission floris- 
sante au Canada [depuis 1611], et y assurèrent, avec le 
concours d'autres missionnaires, l'existence de l'Eglise ca- 
tholique, malgré les difficultés du climat et la vive résis- 
tance des habitants. L'infatigable Jésuite Brébeuf fut mis 
à mort par les Iroquois, après d'effroyables tortures [1649], 
Louis XIV obtint pour Québec, chef-lieu du Canada, l'érec- 
tion d'un évêché [1675] qu'administrèrent plusieurs excel- 
lents évêques jusqu'à l'époque où cette coloniefut cédée aux 
Anglais [1763]. L'Église catholique se maintint malgré cette 
concession et fit de nombreux prosélytes, notamment parmi 
les Iroquois, les Hurons et les Illinois. 

En Afrique, ce fut sur la côte occidentale que le Christia- 
nisme fit les plus notables progrès : au Congo, à Angola, 
à Benguela, à Cacongo et à Loango, grâce surtout aux ef- 
forts des Capucins. L'un de ces derniers, Zuchelli Congo, 
convertit même, au commencement du XVIII e siècle, le roi 
oc Segno. A Cacongo et à Loango, des prêtres français 
fondèrent de nouvelles missions [1766] ; mais ils ne purent 
résister à l'influence destructive du climat. 

(1) Voir la notice en tête de ses sermons, 2 vol. in-12. Paris, 
Sarlit. 



CHAPITRE II. 

HISTOIRE DU PROTESTANTISME. 



§ 376. — De la constitution de ces Églises et de leur situation 
vis-à-vis de l'État. 



Les sources du § 336. Walter, Précis du droit canon ; 
8' édit., p. 46-70. 



Nous avons vu (§§ 329 et suiv.) que, tour à tour, le sys- 
tème épiscopal et le système presbytérien triomphèrent en 
Angleterre, jusqu'au moment où Guillaume III d'Orange 
étant monté sur le trône, l'Église épiscopale fut déclarée 
l'Église de l'État, même pour les Irlandais. Cependant tous 
les dissidents obtinrent le droit d'exercer publiquement 
leur culte, sauf les sociniens et les catholiques, qui ne fu- 
rent assimilés aux dissidents qu'en 1779. Quant aux Écos- 
sais, ils témoignèrent d'une manière si claire et si positive 
leur prédilection pour la constitution presbytérienne, qu'on 
ne put la leur refuser. L'assemblée générale des quinze 
synodes provinciaux réunis annuellement à Edimbourg 
devait exercer l'autorité suprême. 

En Allemagne , les protestants songèrent, après le 
traité de paix de Westphalie, à conserver la liberté que ce 
traité leur avait assurée. Les députés de la diète per- 
manente de Ratisbonne [1663] constituèrent l'autorité (cor- 
pus evangelicum) chargée de maintenir les droits garan- 
tis aux protestants. Naturellement les Eglises protes- 
tantes ne pouvaient être que les humbles servantes des 

III. 21 



362 § 376. — DE LA CONSTIT. DES ÉGLISES PROTESTANTES, 

souverains, puisque ceux-ci, dans tous les pays où la ré- 
formation s'était établie, avaient ajouté la tiare à la cou- 
ronne, l'anneau et la crosse au sceptre. Le pouvoir spiri- 
tuel des Églises nationales demeura donc entre les mains 
de l'autorité temporelle, et fut, sous sa direction, exercé 
par des consistoires et par un ministère des cultes. De loin 
en loin on admettait la coopération de quelques États pro- 
vinciaux réunis dans un petit synode; mais toute réclama- 
tion en faveur de la dignité et de la liberté de l'Église était 
repoussée comme une prétention illégitime. L'Église n'était 
plus, entre les mains des princes, qu'une institution de 
police, dont les biens pouvaient s'appliquer aux usages les 
plus étrangers au culte. Hasardait-on de recourir à la 
presse pour réclamer la liberté religieuse, aussitôt la presse 
était soumise à des mesures restrictives. La science elle- 
même, venant servilement en aide aux vues des princes, 
déclarait, par la bouche des théologiens de Naumbourg 
(voyez plus haut, § 340), que la translation de l'autorité 
épiscopale au pouvoir temporel était légitime et conforme 
à l'Écriture, bien que plusieurs théologiens objectassent 
que le ChristVavait certainement pas sauvé les siens de la 
servitude du pape, pour en faire les valets de la politique» 
Le système épiscopal, qui d'abord avait prévalu, fut géné- 
ralement abandonné, et l'on y substitua, dès le com- 
mencement du XVIII e siècle, le système territorial, déve- 
loppé scientifiquement par Thomasius [depuis 1692] et par 
Bœhmer [depuis 1714]. Bientôt après il s'éleva un parti 
théologique qui, sans avoir égard aux divergences des 
opinions protestantes et catholiques sur l'origine de l'É- 
glise, soutint, en faveur de l'Eglise en général, un droit 
qu'il montrait fondé sur des monuments de plus de dix 
siècles. Le chancelier Pfaff, à Tubingen, s'appuyant sur ce 
droit, créa le système collégial [1719], d'après lequel l'E- 
glise est une corporation indépendante, dont l'autorité ne 
peut avoir passé aux mains des princes qu'en vertu d'un 
traité (1). Les deux systèmes se posèrent hostilement l'un 

(i) Cf. son ouvrage : De origniibus juris ecclesiastici. veraque 
ejusdem indole. Tub., 1719 ; nouv. édit., 1720, avec le traité De suc- 
cessione episcopalf. Cf. Nettelbladt, De tribus systemat. doctr. de jure 
sacr. dirigendor. (Observât, jus. ecclesiast. Haia, 1783). Stahl, des i 



§ 377. — LE DOGME ET LES THÉOLOGIENS. CG3 

en face de l'autre, et se disputèrent l'influence dans l'ad- 
ministration de l'Eglise. 



§ 377. — Le dogme et les théologiens» 

Planck, Hist. de la doctrine protestante depuis les formules de 
concorde, Walch, disputes religieuses, t. I ,r . 

Après la mort de Mélanchthon, et une alternative de dé- 
faites et de victoires, le luthéranisme triomphant, grâce à 
la formule de Concorde et à ses vigoureux défenseurs, avait 
fini par dominer en Allemagne. Cependant l'université de 
Helmstœdt, qui n'avait point adhéré à la fameuse formule, 
se montrait plus indépendante dans ses tendances. Un de 
ses membres, Daniel Hoffmann, ayant osé, à l'instar de 
Luther, blasphémer la raison et la philosophie, fut puni 
comme coupable d'offense envers la Faculté de philoso- 
phie. De cette école sortit George Calixt [-J- 1656], qui pré- 
tendit donner à la théologie une forme plus libre, en pro- 
cédant d'après la méthode historique; mais il se rendit 
promptement suspect à ses coreligionnaires par ses opi- 
nions sur la grâce et les bonnes œuvres, par sa séparation 
entre la dogmatique et la morale, et en soutenant que le 
Nouveau Testament ne révèle pas d'une manière évidente 
la Trinité. Ses disciples de Kœnigsberg expièrent rude- 
ment les idées de leur maître. Ce fut bien pis encore lors- 
que, désireux de mettre un terme aux affreuses querelles 
suscitées par les subtilités de la formule de Concorde, et 
cherchant à réaliser enfin la réunion de? Eglises, Calixt 
prétendit qu'il fallait en revenir aux symboles et aux insti- 
tutions œcuméniques des cinq premiers siècles de l'ère 
chrétienne. Les zélateurs luthérien«, irrités par ces propo- 
sitions, et surtout par l'abjiKriLion de quelques disciples de 
Calixt, rentrés dans le sein de l'Eglise catholique, lui re- 
prochèrent de ne professer que le syncrétisme (voyez plus 



Conciles, d'après l'enseignement et le droit des protestants. Erlan- 
gen, 1840; Puchta, Introduction au droit canon. Leipzig, 1840; 
Feuilles histor. et politiq., t. VI, p. 596 et suiv. 



364 377. — LE DOGME 

haut, § 340). Tout était, d'après eux, dans la formule de 
Concorde : c'était la loi ; et les principaux théologiens lu- 
thériens orthodoxes, tels que Calow, Quenstedt,-Kœnig et 
Baier, se mirent à la commenter à l'envi et à la défendre 
avec toutes les armes de la scolastique. « Malgré toute leur 
» subtilité, dit Hase (1), ils ne se figuraient pourtant Dieu 
» que comme un grand pasteur luthérien, qui, pour sauver 
» son honneur, ne manquerait pas de faire jouer ses 
» poings.»En voyant avec quelle énergie ces théologiens se 
cramponnaient à la prétendue orthodoxie luthérienne, on 
n'est plus surpris de les trouver imbus de toute espèce de 
superstitions, croyant naïvement aux luttes de Luther con- 
tre le démon et comme lui au pouvoir des sorciers. Pen- 
dant que des prêtres catholiques, notamment Fr. Spée 
(voyez §§ 282, 354), s'étaient élevés avec force et succès 
contre l'absurdité et la barbarie des procès intentés pour 
sorcellerie, Benoit Carpzov, de Leipzig [j- 1666] , qu'on 
appelait le législateur de la Saxe, et dont les opinions 
étaient d'un grand poids en matière de droit canonique 
ou criminel, soutenait qu'on devait frapper de peines sé- 
vères non-seulement la sorcellerie, mais même ceux qui 
niaient la réalité des pactes diaboliques (2); un célèbre 
professeur de l'université d'Iéna, Jean-Henri Pott, impri- 
mait dans cette ville [1689] un écrit relatif à ces matières 
{De nefando lamiarum cum diabolo coitu). Thomasius parvint 
enfin à s'emparer de l'opinion publique (3) et à la soutenir 
contre ces odieux et ridicules procès. 

Plus d'un luthérien orthodoxe, fidèle au culte servile de 
la lettre, crut alors que tout effort personnel pour se sancti- 
fier était inutile et attentatoire à la majesté divine. Un des 
hommes les plus remarquables de l'époque se plaignait en 
ces termes de cette foi aveugle et insensée : « La chrétienté, 
» de nos jours, a dans ses églises quatre muettes idoles 
» qu'elle révère : le baptistère, la chaire, le confessionnal et 
» l'autel ; elle se console, dans son christianisme extérieur, 

(\) Cf. Man. d'hist. ecclés., 4« édit., p. 462. 

(2) Sur l'Hist. des superst. de la Scandinavie au XVIIe siècle (Gaz. 
hist. et théol. d'Illgen, 1S41, p. 181); Menzel, Hist. de l'Allemagne, 
t. VIII, p. 59. 

(3) Luden, Thomasius, sa vie et ses écrits. Berlin, 1803. 



ET LES THÉOLOGIENS. 3G5 

» en pensant qu'elle est baptisée, et qu'elle entend la pa- 
» rôle de Dieu, qu'elle va à confesse et qu'elle communie; 
» mais elle ignore et renie la force et la vertu intérieure du 
» Christianisme ! » Un excès en engendre toujours un 
autre. A cette orthodoxie froide et rigide, Philippe-Jacques 
Spener opposa le Christianisme vivant (1). Né à Rappolds- 
weiler, dans la haute Alsace [1635], Spener fut d'abord 
pasteur à Strasbourg, puis [depuis 1666] doyen du clergé 
de Francfort-sur-Mein, premier prédicateur de la cour à 
Dresde, et enfin prc vôt à Berlin. Il joignit à une grande 
instruction un amour profond de la vérité, et un sens 
chrétien si juste que, malgré les préjugés dont il avait été 
imbu dès sa jeunesse en faveur des doctrines et du culte 
de son Église, il aperçut les dangers de la méthode théo- 
logique des luthériens orthodoxes et la stérilité de leur 
système de prédication. Il en fut d'autant plus frappé, qu'il 
s'était proposé pour modèle le Dominicain Jean Tauler, 
penseur aussi profond qu'orateur plein d'âme et de senti- 
ment, à l'imitation duquel Spener dut le mouvement et 
l'onction de ses sermons, gâtés d'ailleurs par de fastidieuses 
longueurs. Spener, ayant en vue une réforme complète de 
l'organisation ecclésiastique, posait en principe, dans ses 
prédications, que la religion est une affaire de cœur, et que 
le prédicateur, pour exercer dignement son ministère, 
doit imprimer dans les âmes le sentiment qu'il éprouve, la 
foi qui l'anime. Spener tenait à cet effet chez lui de pieuses 
réunions (collegia pietatis) [depuis 1670], dans lesquelles il 
entretenait la foi et la dévotion de ses auditeurs par des 
commentaires édifiants et de saintes conversations. Ces 
efforts, nés d'un véritable besoin de l'époque, rencontrèrent 
d'abord beaucoup de faveur; mais, plus tard, les ré- 
formes ecclésiastiques de Spener prirent, en se dévelop- 
pant, un caractère singulier et bizarre. Il y avait d'ailleurs 
dans la nouvelle école une tendance prononcée à un orgueil 
subtil et profond, en même temps qu'à une lamentable mé- 
lancolie, toute contraire à la sérénité, à la fois aimable et 



(1) Hossbach, Spener et son temps. Berlin, 1824, [2 vol. in-fol.; 
Knapp, Vie de quelques hommes pieux et savants du dernier siècle. 
Halle, 1829. 



SCJ § 377. LE DOGME ET LES TSBOLOG/IEKS. 

sérieuse, qu'engendre la véritable piété (1). Malgré la fa- 
veur dont la nouvelle secte jouit parmi le peuple, de doctes 
théologiens s'élevèrent dès l'origine contre Spener, lui 
reprochèrent non pas de nier la plupart des dogmes chré- 
tiens, mais d'enseigner qu'ils sont peu utiles à l'édification 
des âmes ; et ils se hâtèrent, comme on l'a toujours pra- 
tiqué depuis lors, de faire intervenir les princes dans leurs 
querelles théologiques. Le mouvement contre la secte nou- 
velle des Piétistes (surnom que leur avaient valu les formes 
exagérées de leur piété) fut violent, surtout à Leipzig, où 
trois professeurs, disciples de Spener, entre autres Aag.- 
Hermann Frank, faisaient en allemand des leçons édifiantes 
sur la sainte Écriture [1689]. Leurs collègues, Carpzov et 
Lœscher, les accusaient de mépriser la célébration publique 
de l'office divin, de dédaigner la science, de jeter les âmes 
dans le découragement et la tristesse. Bannis de Leipzig en 
1690, les trois professeurs fondèrent, avec Thomasius, l'u- 
niversité de Halle [1694]. L'université voisine de Wittemberg 
devint dès lors, et plus que jamais, la citadelle du luthé- 
ranisme, et les deux partis continuèrent à se combattre en 
Allemagne. Les piétistes, quoique justement accusés d'être 
exagérés dans leurs sentiments de pénitence, orgueilleux 
dans leur mépris de la science et dans l'amour de leur 
secte, insensés dans leurs rêves d'un règne millénaire, 
exercèrent cependant une heureuse influence sur la vie 
pratique, et même sur la théologie de leur époque : la 
maison d'orphelins fondée par Frank est une preuve ma- 
nifeste de leur bienfaisante piété; les travaux de Budée 
[f 1729] (2), qui traita la théologie d'une manière bien 
plus simple et plus scientifique que ses conlemporains, et 
ceux de Jean-Alb. Bengel (3) qui commenta l'Écriture 
sainte avec autant de science que d'onction, sont une 

(1) Pia denderia, ou Vœnx ardents pour l'améliorât; on de la vraie 
Église évangélique. (Première prtlface à la Postula évang. d'Arndt, 
1675). Francf., 1G78. 

(2) Buddeus, Institut, theologiae dogmaticae. Jenae, 1723. 

(3) Bengel, Novum Testamentum grâce, in quo cod., vers, et édi- 
tion, describuntur. Tub., 1734. Gnomon, Novi Test, in quo ex nativa 
verborum vi simplicitas, profunditas, concinnitas, salubritas sen- 
suum cœlestium indicantur. Tub., 1759, in-4"; 4 e édit. cur. Steudel, 
Tub., 1852. 



§ 379. — ABANDON DU DOGME, ETC. 367 

preuve des progrès "qu'ils firent faire à la science théolo- 
gique (Gnomon Novi Test.). 



'§ 378. — Abandon du dogme. Suite de F influence 
de la philosophie moderne. 

Plus d'un doute s'était élevé parmi les protestants, dès 
la période précédente, sur l'obligation imposée aux fi- 
dèles de s'attacher aux dogmes des livres symboliques. 
« On prétend bien, disaientles sceptiques, que ces dogmes 
» sont fondés sur la sainte Ecriture ; mais ils n'en ont pas 
« moins été conçus et rédigés par l'esprit de l'homme, 
» borné dans ses connaissances historiques et exégétiques, 
» et, par conséquent, nécessairement exposé à l'erreur. Et 
» la preuve évidente ne s'en trouve-t-elle pas dans les va- 
» riations que Mélanchthon fit subir à la confession d'Augs- 
» bourg, variations si nombreuses que Strubel a pu faire plus 
» tard l'histoire littéraire de cette confession ? D'ailleurs, 
» le principe du libre examen une fois admis, chacun 
» n'était-il pas invité à continuer les recherches commen- 
» cées ? » Cette argumentation irréfragable détacha d'a- 
bord un certain nombre d'esprits de la foi au dogme sym- 
bolique. Leur indépendance excita une vive émotion et 
leur attira de rudes persécutions. 

Les consistoires et les théologiens fidèles au symbole, 
partant, comme Luther, à la fin de sa vie, du point de vue 
catholique de l'autorité, cherchèrent à maintenir de force 
les prédicateurs et les professeurs dans la foi à la doctrine 
des livres symboliques, en destituant de leurs emplois ceux 
qui prétendaient à l'indépendance doctrinale ; mais cette 
réaction, si contraire au principe même du protestantisme, 
ne put arrêter la défection, que toutes les circonstances et 
surtout l'influence de la philosophie moderne (1), contri- 
buaient à rendre de plus en plus générale. Bacon [1G26] 
avait dirigé les esprits vers l'étude de la nature et des ma- 



(i) Cf. La nouvelle Philosophie (Feuilles hist. et polit., t. VIII, 
p. 449 et suiv., 531 et suiv., 577 etsuiv. 



368 § 378. — ABANDON DU DOG11K. 

thématiques (1), sans dépouiller la science de son caractère 
profondément religieux. Newton [f 1727] voyait dans les 
sciences humaines toute une révélation. Descartes avait 
changé la méthode théologique par l'influence de sa phi- 
losophie, plus favorablement accueillie par les théologiens 
protestants que par ceux de l'Église catholique. On se plut, 
à l'exemple du philosophe breton, à mettre en doute la 
science acquise, l'autorité de la théologie et de la tradi- 
tion, pour arriver par les seuls efforts de la raison, à une 
science portant sa certitude en elle-même, à une connais- 
sance de Dieu fondée sur la raison humaine, et non plus 
sur des bases étrangères à l'homme. La réaction contre les 
eartésiens fut proportionnée àleur engouement pour la mé- 
thode nouvelle. Le synode de Dordrecht [1656] ordonna 
qu'à l'avenir on séparât complètement la théologie de la 
philosophie, condamna à plusieurs reprises le cartésianisme, 
qu'on accusait d'ailleurs de favoriser les idées d'indépen- 
dance politique (2). Coccéjus, (3), plein d'enthousiasme 
pour la méthode de Descartes, essaya une exposition pu- 
rement biblique des vérités de la foi, sans s'inquiéter des 
formules dogmatiques de l'Église. Spinosa (4), quoique 
partant d'un principe religieux, affaiblit à son tour la foi 
chrétienne, en entraînant les esprits dans les voies de son 
hardi panthéisme, tandis que Locke [f 1704], ne s'ap- 
puyant que sur le rapport des sens, engageait la science 
dans les voies d'un empirisme superficiel. En vain Lebnitz 
[f 1716], le véritable représentant de la science de son 
siècle, conçut le Christianisme d'une manière large etpresque 
catholique (5); il exerça peu d'influence sur les théologiens 



(1) Novum Organon scientiarum, 1620, ed. Brück. Lipsiae, 1830. 
Opera dans le Corpus philosophoium, éd. Gfrœrer. Stuttg.,- 1831, 
t. I er . 

(2) Cf. ci-dessus § 3G7, notes; Hock, 1. cit, p. 112 sq. 

(3) Summa doctr. de Fœdere et Testament. Dei. Lugd. Bat., 
1648; Alberti, Cartesianus et Coccéjus descripti et refutati Lugd. 
Bat., 1678, in-4. 

(4) Opera 'bmnia, ed. Paulus. Jenae, 1802, 2 vol.; Sigwart, Spino- 
lismus hist. et philos. Tub., 1839. 

(5) Systema theologise. Leibnitzii. Paris., 1819. Opp. éd. Dutens. 
Gen., 1768, 6 vol. in-4; Œuvres philosophiques par Raspe. Amst., 
1765, in-4. Opp. lat., gall., german., ed. Erdmann. Berol., 1839 sq., 



SUITE DE L'INFLUENCE DE LA PHILOSOPHIE MODERNE. 3G9 

protestants, et sa philosophie, amoindrie par Wolf (1), de- 
vint le partage des esprits médiocres. Wolf prétendit d'a- 
bord démontrer mathématiquement la doctrine de l'Église ; 
mais bientôt après il sembla vouloir substituer à cette doc- 
trine positive l'enseignement d'une religion naturelle. Il le 
fit avec d'autant plus de succès que, comme Leibnitz, il 
anéantissait par là les absurdes prétentions des réforma- 
teurs, en rétablissant la raison et la liberté humaines dans 
leurs droits impfscriptibles. Et l'on adhéra avec d'autant 
plus de force aux vérités démontrées par cette religion, 
prétendue naturelle, qu'elles étaient toutes empruntées au 
Christianisme, malgré les efforts qu'on faisait pour en ca- 
cher la source réelle. Cette école produisit la philosophie 
dite populaire, que formulèrent principalement Jérusalem, 
Garve, Reimarus, Eberhardt et Mendelssohn, qui ôtèrentà 
la philosophie wolfienne sa forme scolastique, pour ne 
consulter et suivre, comme ils disaient, que la saine raison. 
Dès lors il ne pouvait plus être question du dogme chré- 
tien : la base même de la théologie ntiurelle devenait 
chancelante. Tout reposait désormais sur des raisonne- 
ments hypothétiques, si bien que Garve, dans un traité de 
l'existence de Dieu, ne donne le théisme que comme la 
meilleure des hypothèses soutenues à ce sujet. Tout en 
prétendant au titre de philosophes, ces auteurs n'étaient, 
à vrai dire, que de subtils sophistes : aussi restèrent-ils 
sans haleine lorsque Kant apparut, et que le protestantisme, 
qui n'avait plus ni foi ni dogme, eut du moins sa philoso- 
phie dans le kantisme. L'influence de la philosophie wol- 
fienne sur la théologie se manifesta dans la traduction de 
la Bible, publiée à Wertheim (Wertheimer Bibelüberset- 
zung) (2), qui porte le cachet de cette école, et dans la- 

2 vol. Ejusdem Quaestiones crit. ad Leibnitzii opéra philos, perti- 
nentes. Vratisl., 1842 ; Staudenmaier, Leibnitz sur la révélation (Re- 
vue trimest. de Tubing., 1836, p. 226-56). Cf. Ancillon, l'Esprit; de 
Leibnitz (Dissert, de la classe de philosophie de Berlin, 1816, n°l); 
Thuluck, Mélanges, t. I , p. 311-37. 

(1) Wolf, Theol. natur. Lipsiœ, 1736, 2 vol. in-4; Ludovici, Es- 
quisse d'une histoire complète de la philosophie de "Wolf ; 2° édit. 
Leipzig, 1737, 3 vol. 

(2) Les saintes Écritures avant le Messie, P. I, renfermant l'hist. 
des Israélites. Wertheim, 1733. Cf. Walcli, Disputes religieuses, t. V. 

IU. 21. 



370 § 378. — ABANDON DU DOGME. 

quelle les idées bibliques et les prophéties divines sont 
conçues d'une manière tout à fait superficielle. Aussi cette 
traduction fut-elle prohibée dans l'Empire par un décret 
impérial [1737]; cinquante ans plus tard elle eût été reçue 
avec les plus grands applaudissements. 

Bientôt le naturalisme des libres penseurs d'Angleterre, 
né du principe fondamental du protestantisme, se répan- 
dit en Allemagne et y fut propagé avec une résolution 
toute satanique. Il se forma une communauté des parti- 
sans de la conscience (Consaenciaires), dont Math. Kunt- 
zen répandit les principes dans de petits traités à l'usage 
du peuple. Edelmann (i), de son côté, composa divers ou- 
vrages contre le Christianisme [depuis 1735], dans lesquels 
il proclame, avec une imperturbable assurance et d'un ton 
populaire : « qu'il faut rejeter le Coran chrétien, non 
» moins contradictoire et aussi peu authentique que celui 
» des Turcs, pour s'en tenir, comme Hénoch et Noé, à la 
» raison seule, à la conscience, que la nature donne ma- 
» ternellement à tous les hommes, et qui leur enseigne à 
» vivre honnêtement, à ne nuire à personne, à rendre à 
» chacun ce qui lui appartient. C'est là la vraie Bible ; la 
m mépriser, c'est se mépriser soi-même. La conscience, 
» c'est le Ciel et l'enfer ; il n'y a ni Dieu ni diable ; la Bible 
» ne fait pas de différence entre le mariage et la fornica- 
)> tion ; il faut purger la terre des prêtres, des rois et de 
» toutes les puissances établies. » 

Nul n'avait plus favorisé en Allemagne la propagation 
de ces maximes que Frédéric II, roi de Prusse, protecteur 
zélé et correspondant actif des philosophes français, qu'il 
accueillit à sa cour, et qui importèrent dans ses États, et 
surtout dans les hauts rangs de la société, les ouvrages 
impies de leur patrie. 

La revue littéraire fondée par Nicolai (Bibliothèque alle- 
mande de Nicolai) [1764-1806], qui recommandait tous les 
ouvrages contraires, non-seulement à la foi, mais à tout 

(l) Ses écrits les plus connus sont : les Vérités innocentes; Moïse 
sans voile ; le Christ et Bélial ; la Divinité de la raison. Cf. Acta bist, 
eccles., t. IV, p. 436 ; t. VI, p. 292; t. XII, p. 119; t. XVIII, p. 957 
et suiv. Voyez aussi Elster, Souvenir de Jean-Chr. Edelmann, à pro- 
pos du docteur Strauss. Clausth., 1839. 



SUITE DE L'INFLUENCE DB Ht PHILOSOPHIE MODERNE. 371 

sentiment élevé, à toute tendance spirituelle, vint encore 
puissamment en aide à l'esprit irréligieux qui envahissait 
le monde, ainsi que les] Fragments de Wolfenbüttel ( Vol- 
fenbüttelschen Fragmenté), rédigés par Reimarus [f 1768], 
publiés par Lessing, et qui, par leur caractère sérieux et 
grave (1) portèrent le plus grand trouble dans les intelli- 
gences ébranlées. L'œuvre du Christ y est décrite comme 
une révolution avortée, le fait de la résurrection positive- 
ment nié, la révélation déclarée impossible. 

Ce que Nicolai et Lessing avaient fait dans les hauts 
rangs de la société fut entrepris pour les basses classes par 
Bahrdt (2), qui, successivement professeur de théologie à 
Leipzig, Halle et Giessen, et directeur d'une société phi- 
lanthropique, acheva sa carrière errante en qualité d'au- 
bergiste, en 1792. 11 est rare de trouver un auteur d'une 
légèreté plus criminelle que Bahrdt, qui cherche à détruire 
le contexte des Écritures par les hypothèses les plus ab- 
surdes, et s'efforce d'étouffer dans le peuple toute foi à 
l'Église et à ses enseignements. Il avoue cependant que, si 
les orthodoxes (protestants) l'avaient payé, il aurait écrit 
en faveur de leur système, mais que, faute d'argent, il 
écrit pour leurs ennemis. Tels furent aussi la tendance et 
les travaux de Wünsch, qui représentait Jésus comme 
dupe de ses propres illusions; de Venturini, qui fit un fade 
roman de la vie du Christ, et de Mauvillon (3), qui cepen- 
dant parla avec plus de savoir et de respect de l'origine 
divine et de la morale du Christianisme. 



(1) 1° Du décri de la raison par les prédicateurs ; 2° de l'impossi- 
bilité d'une révélation divine ; 3° de l'invraisemblance du passage des 
Israélites dans la mer Rouge ; 4° l'Anoien Testament n'est point écrit 
comme une révélation religieuse ; 5° la Fausseté de la résurrection 
(Essais d'hist. et de littérat. trouvés dans les trésors de la biblio- 
thèque de Wolfenbüttel; 3 e et 4e ess. Wolfenb., 1777; du but de Jésus 
et de ses disciples. Brunsw., 1778). Fragm. de l'Inconnu de "Wol- 
fenb. (édités par Lessing; 4" édit. Berlin, 1835. Cf. [Acta hist, eccles. 
nostri temp., t. V, p. 1714 sq. 

(2) La petite Bible; Almanach des Églises et des hérésies; Essai 
de système de dogmatique biblique; Lettres sur la théologie systé- 
matique; Lettres sur la Bible de Folkstone; la nouvelle Révélation ; 
Explication du plan et du but de Jésus et de quelques autres. Cf. 
Hist. de sa vie par lui-même. Berlin, 1794, 4 vol, 

Ca) Le seul vrai système de la religion chrét. Berlin, 1787. 



372 § 379. — THÉOLOGIENS BIBLIQUES. 



§ 379* — Théologiens bibliques. Littérature classique 
de r Allemagne. 

i.-A.-H. Tittmann, Hist. pragmat. de la religion chétienne et de la 
théologie dans l'Église protestante; deuxième moitié du XVIII» 
siècle. Breslau, 1803, t. I, Tholuck, Esquisse historique du boule- 
versement de la théologie en Allemagne, depuis 1750 (Journal ec- 
clésiast. évang. de 1832, n° 44 et suiv. Extraits de ses mélanges, 
t. II, p. 1-147). H. John Rose, État de la religion protestante en 
Allemagne; Discours faits à l'université de Cambridge. Leipzig, 
1826. C. v. Langsdorf. Vide de la théologie protestante, par un an- 
tisupernaturaliste. Mannheim, 1829. Dissolution intérieure (par le 
protestant Binder). Schafft)., 1843, 2 vol. 

La masse du peuple s'était affranchie de la foi à l'ensei- 
gnement ecclésiastique. Bientôt les théologiens les plus 
graves, à l'exemple de Hugo Grotius et de l'Arminien 
Wetstein [f 1754], auteur d'un parallèle entre les paroles les 
plus remarquables de l'antiquité classique et les textes bi- 
bliques (1), conçurent, à leur tour, et exposèrent le Chris- 
tianisme d'une manière libre, indépendante, individuelle, 
conforme à l'esprit nouveau dans lequel on étudiait les 
saintes Écritures ; car on était loin de la foi vive des pre- 
miers réformateurs en l'inspiration des livres sacrés, et 
l'on n'attribuait plus à la Bible ce caractère si essentiel, et 
qui la distingue si profondément de la littérature profane. 
Cette nouvelle méthode d'interprétation eommença avec 
Jean-David Michaelis (2), professeur à Gœttingue depuis 
1745 [f 1791]. Moins instruit que Baumgarten et Ernesti 



(1) Wetstein, Prolegomena in Novum Test. (1751); Nov. Test. 
Amst., 1752. 2 vol. in-fol. Conformément à son plan, il met sur la 
même ligne le passage de saint Matthieu, où il dit : « Ne vous 
mettez pas en peine du lendemain, » et le dicton épicurien d'Ho- 
race : « Carpe diem, quam minime credulus postero, » ou « Lsetus 
in praesens animus, quod ultra est, oderit curare. Mais Olearius fait 
là-dessus l'excellente observation suivante : « Verbis igitur, non 
sensu plerasque illas sententias cum salutari Salvatoris doctrinacon- 
spirare arbitramur. 

(2) Hist. de sa vie. écrite par lui-même, avec des remarques de Has- 
senkamp. Rinteln, et Leipzig, 1793. Introd. à l'Ancien et au Nouveau 
Testament ; le Droit mosaïque, etc. 



LITTÉRATURE CLASSIQUE DE L'ALLEMAGNE. 373 

[1707-81], qui cherchaient à concilier l'étude de la philo- 
logie profane avec celle de la théologie (1) , Michaelis 
s'adonna à l'étude de l'histoire profane, de l'archéologie et 
des langues orientales. Il n'y avait donc encore, de la part 
de ces hommes, aucune attaque positive contre la reli- 
gion; ils rejetaient seulement l'enseignement ecclésias- 
tique, et prétendaient puiser la doctrine sacrée à sa source 
même, dans l'Écriture. Mais, comme toujours, les disciples 
allèrent plus loin que les maîtres : tels Semler [1725-91], 
élève de Baumgarten ; Morus, élève d'Ernesti ; Goppe et 
Eichhorn, élèves de Michaelis, qui complétèrent la néolo- 
gie théologique. Semler, le plus dangereux des trois (2), 
avait, comme Michaelis, reçu de l'enseignement de Halle 
des impressions qui se réveillèrent dans sa vieillesse. Admis 
dans l'intimité de Baumgarten, dont l'éloquence l'avait 
captivé, et qui reconnaissait son talent original, il en avait, 
en quelque sorte, recueilli la mission de réformer la théo- 
logie : « Je suis trop vieux, disait le maître, c'est à vous 
» qu'appartient cette tâche. » En effet, Semler, professeur 
à Halle depuis 1752, avait de la mémoire, de la sagacité 
et de l'imagination ; du reste, sans culture philosophique 
profonde. Tout en avançant hardiment dans sa voie, il 
conservait encore quelque sentiment religieux, parce qu'il 
ne voyait pas clairement où le conduiraient ses doutes, 
lorsque le procédé brutal et impie de Bahrdt lui ouvrit les 
yeux et lui inspira le regret d'avoir été trop loin. Pour ar- 
rêter le mal et y remédier, Semler soutient qu'il y a deux 
religions : l'une publique, l'autre privée. Le culte constitue 

(1) J.-V. Voorst, Orat. de Ern. optimo post. Grot. duce interpret. 
Novi Test. Lugd. Bat., 1804, in-4 ; Ernesti, Institutio interpretis, 
éditée par Ammon. 

(2) Semler, de Daemoniacis, quorum in evang. fît mentio. Hal. f 
1760; d'une Libre appréciation du canon, 1771 ; Nouvelles recherches 
sur l'Apocalypse; Halle, 1776; Institutio brevior ad liberalem eru- 
ditionem theologicam, 1765 sq.; et ensuite Institutio ad doctrinam 
christ, liberaliter discendam. Halse, 1774, Études sur l'histoire sociale 
et morale des chrétiens. Leipzig, 1786; Eichhorn, Introd. à l'Ancien 
et au Nouveau Testament; 2 e édit., 1787, 3 parties sur les écrits apo- 
cryphes de l'Ancien Testament. Leipzig, 1795, et du Nouveau Testa- 
ment. Leipzig, 1804 et suiv. Comment, in [Apocalypsin. Johannis. 
Gœtting., 1791, 2 vol. 



.374 § 379. — THÉOLOGIENS BIBLIQUES. 

la première, on ne peut rien y changer; la seconde dépend 
de l'individu, et chacun peut y ajouter ou en retrancher 
selon ses opinions particulières. La révolution opérée par 
Semler fut le résultat de sa méthode d'exégèse, et surtout 
de la critique excentrique en vertu de laquelle, s'appuyant 
tantôt sur de prétendus fondements historiques, tantôt sur 
l'existence de certains mythes, il rejeta du canon de la 
Bible toute une série de livres, principalement de l'Ancien 
Testament. Semler insistait beaucoup sur ce principe d'exé- 
gèse, juste en lui-même, qu'on ne peut interpréter l'Écri- 
ture qu'autant qu'on se sert de la langue dans laquelle elle 
a été écrite et de l'histoire du temps où elle a été rédigée. 
Mais, du reste, il l'interprétait comme il l'aurait fait pour 
tout autre livre, sans égard à son caractère divin, préten- 
dant tout éclaircir par les circonstances des temps et des 
lieux, localisant, restreignant, bornant à des époques dé- 
terminées les principales données du Christianisme, et leur 
ô'ant, par conséquent, ce caractère universel qui fait que 
l'Écriture s'applique à tous les temps et à tous les lieux. 
Les idées bibliques de tràpl et de TrvcGpa perdirent, par con- 
séquent, leur valeur générale et leur vrai sens. Le nombre 
des idées chrétiennes ayant quelque utilité pour la vie pra- 
tique, fut singulièrement restreint, et Semler arriva, par la 
voie laborieuse de la critique historique, au même résultat 
qu'avaient obtenu par une autre voie les philosophes po- 
pulaires, à savoir : qu'il n'y a d'important dans les Écri- 
tures que les livres qui ont une tendance morale. 

Bahrdt ayant tiré les dernières conclusions de cette mé- 
thode exégétique, les théologiens des universités se di- 
visèrent en trois classes. Les uns restaient fidèles à l'ensei- 
gnement orthodoxe du symbole ; les autres cherchaient à 
conserver la forme de la foi biblique, mais en amoindris- 
sant le dogme, en en dépréciant l'importance, en n'insis- 
tant, comme essentiel, que sur la morale ; d'autres, enfin, 
combattaient positivement le dogme révélé, et formulaient 
systématiquement la doctrine indiquée par Semler ; ces 
trois partis eurent de vives discussions, surtout sur les 
livres symboliqnes (1). A la seconde classe appartenaient 

(]) Particulièrement sur les livres symboliques, cf. Walch, nouvelle 
Histoire relig., P. II, p. 305-382; parmi les réformés, ibid., P. III, 



LITTÉRATURE CLASSIQUE DE L'ALLEMAGNE. Ü75 

Rœsseit, à Halle [f 1807], et Morus [f 1792]. Rœsselt, 
l'orme surtout par l'étude des théologiens anglais, n'attaqua 
pas d'abord positivement les vérités bibliques, mais cher- 
cha à les expliquer dans le sens moral. Peu à peu il perdit 
la foi et ne put achever son apologétique. Morus, successeur 
d'Ernesti à Leipzig, sans nier les dogmes chrétiens, s'ap- 
pliqua à démontrer combien il était difficile de les établir 
d'une manière solide et positive, et, par conséquent, com- 
bien il était sage de s'en tenir à ce qui a rapport à la 
morale. Enfin, le représentant de la troisième classe de 
théologiens, Eichhorn, à Gœttingne, tira les conséquences 
logiques et rigoureuses des idées de Semler, s'affranchit 
complètement de toute foi à l'enseignement orthodoxe e 
ecclésiastique, et ne considéra plus le Christianisme que 
comme un phénomène local et temporaire. 

A côté de ces théologiens des universités, s'élevèrent 
d'autres écrivains qui eurent une influence notable sur les 
croyances générales, tels que les philosophes populaires 
déjà nommés, Mendelssohn, Engel, Nicolai', Suzler, en 
rapport eux-mêmes avec les théologiens les plus célèbres 
de Berlin, Spalding et Teller, et la société secrète fondée 
dans cette ville par le bibliothécaire Biester, sous le nom 
de « Société de la propagation de la lumière et de la 
vérité, » dans le but de réformer la religion et de ren- 
verser toute autorité usurpatrice et tyrannique. D'après le 
plan de Spalding, il s'agissait surtout d'épurer le Chris- 
tianisme, en insistant sur la morale, en négligeant la partie 
dogmatique, et en enlevant aux conceptions bibliques toute 
force, tout nerf, toute valeur, ce que réalisa avec trop de 
succès Teller, par son lexique allemand du Nouveau Tes- 
tament [1772]. 

Enfin, la littérature classique, alors florissante en Alle- 
magne, surtout parmi les protestants, était complètement 
étrangère ou hostile au Christianisme. Lessing[f 1781] (1), 

p. 285-98 ; pour l'Angleterre, P. IV, p. 491-566; D .-.inenmayer , HisL 
succincta controversiarum de auctoritate librorum sym'bolicorum 
inter Lutheranos. Frib., 1780; « sur l'inspiration divine de la Bible, 
le canon, la divinité de Jésus-Christ, etc. » 

(l) Nathan, parabole faite pour accompagner une toute petite prière 
et une rétractation éventuelle. Réponse nécessaire faite à une question 



376 § 579. — THÉOLOGIENS BIBLIQUES. 

destiné par son père à la carrière théologique, n'y ayant 
point pris goût, se tourna vers les lettres, et devint biblio- 
thécaire à Wolfenbüttel. Quoique la théologie ne fût pas 
son affaire, il y revint souvent par une sorte de prédilec- 
tion, et comme simple amateur. Il publia les « Fragments 
» de Wolfenbüttel, » pour démontrer combien était rui- 
neuse, dans ses bases, l'orgueilleuse orthodoxie des théo- 
logiens, ce qui, disait-il, pouvait bien blesser le théologien 
dans sa science, mais non le chrétien dans sa foi. Se ratta- 
chant, sous le rapport historique, à Semler, il admit, dans 
le même sens que le droit naturel, la religion naturelle, 
qui devient positive, comme le droit devient positif lui- 
même, quand les hommes se réunissent, parce qu'il faut 
qu'ils s'entendent sur les détails comme sur l'ensemble. Son 
livre de l'éducation du genre humain s'adressait à la fois 
aux lecteurs profonds et aux lecteurs moins sérieux, qu'il 
prétendait détourner d'un naturalisme vague et superficiel. 
Sa discussion si vive contre les théologiens qui rejetaient la 
tradition démontra combien, avec cette tradition, ils avaient 
rejeté de vérités sans les examiner et sans les soumettre 
à une véritable critique. 

Herder [1744-1803] (1) ne perdit jamais les profondes 
impressions d'une éducation pieuse et chrétienne. Dominé 
par les besoins d'une imagination vive et d'un cœur aimant, 
il considéra le Christianisme comme un magnifique poëme, 
et voua son amour et son admiration aux saintes Écritures 
comme aux œuvres d'Homère et d'Ossian, sans pénétrer 
dans leur profondeur. Aussi présente-t-il, dans ses écrits 
apologétiques, le Christianisme au point de vue esthétique, 
bien plus comme une œuvre d'art que comme l'unique 
voie de régénération offerte à l'homme déchu. Le talent 
de Herder, surintendant général à Weimar, bientôt connu 



fort inutile du pasteur Gœtze. L'Antigœtze, 1778 (Œuvres complètes, 
éditées par Lachmann, t. X et XI). Lessing comme théologien, par 
Schwarze. Halle, 1854. Staudenmaier , le Protestantisme, t. II, 
p. 227 sq. 

(1) Œuvres chrétiennes. Leipzig, 1794 et suiv. Œuvres de religion 
et de théologie, éditées par J.-G. Muller. Tubingen, 1805 et suiv., 
10 vol. 



LITTERATURE CLASSIQUE DE L,' ALLEMAGNE. 377 

et proclamé, le mit en rapport avec les écrivains les plus 
renommés, le fit compter même parmi les meilleurs poètes 
de l'Allemagne; les louanges exaltèrent sa vanité, la 
vanité affaiblit sa foi, et bientôt il n'eut plus d'autre souci 
que de ne pas heurter l'esprit du siècle. Il abandonna peu 
à peu les vérités du Christianisme; l'Évangile se couvrit 
de voiles épais à ses yeux ; tout devint obscur dans ses 
écrits, où l'on ne trouve plus aucune doctrine positive. Les 
premiers écrits de Herder {Documents antiques du genre 
humain ; Lettres sur V étude de la théologie) présentent des 
pages utiles et intéressantes. Ses livres postérieurs {Du 
Rédempteur et de la Résurrection) appartiennent à l'école 
moderne des prétendus illuminés; le Christ n'est plus pour 
Herder que le bien-aimé de Jéhovah. Jean de Müller dit 
de ses idées sur l'histoire de l'humanité : « J'y trouve 
» tout, excepté le Christ; et qu'est-ce que l'histoire du 
» monde sans le Christ? » 

Ces travaux des théologiens, des philologues, des exé- 
gètes et des philosophes, en remuant beaucoup de ques- 
tions sans les résoudre, avaient laissé bien des esprits mé- 
contents, bien des cœurs affamés, bien des âmes attristées 
et désireuses d'une parole plus consolante. Ainsi s'explique 
le succès qu'obtinrent les paroles simples et pieuses de 
Geliert et l'enthousiasme qui accueillit la Messiade de Klops- 
tock, quoiqu'elle ne repose pas, comme le chef-d'œuvre de 
Dante, sur la base positive et immuable du dogme chré- 
tien. Hamann (1), le penseur prophétique, Claudius, Yé- 
crivain populaire, plus solides dans leurs principes, eurent 
du succès tous deux : le premier, parmi un nombre choisi 
de lecteurs ; le second, dans un cercle plus étendu de fidè- 
les, auxquels il recommanda surtout les œuvres de Féne- 
lon (2). Lavater peut aussi être rangé parmi les écrivains 
qui ont senti la valeur du Christianisme. Par contre, l'im- 
mense influence de Gœthe (3), qui chercha à réveiller l'en- 
thousiasme de ses contemporains pour la littérature païenne 
et l'esprit des Grecs, affaiblit singulièrement la foi renais- 



(i) F. Herbst, Biblioth. des penseurs chrétiens, Leipzig, 1830, t. I. 

(2) Sur l'enfance de Claudius, cf. Jung Stilling etLavater. ibid., t. II. 

(3) Cf. Thotuck, Mélanges, t. II, p. 361-83. 



37G § 380. — LES QUAKERS. 

santé. Il employa son puissant génie à mettre partout la 
Nature à la place de Dieu, et à se tenir en garde contre 
toutes les idées de religion ou de politique, qu'il déclarait 
mortelles à l'art. Schiller lui-même regretta, dans ses Dieux 
de la Grèce, que, pour en enrichir un seul (le Dieu des 
chrétiens), il eût fallu que l'Olympe s'évanouît ! « Quand 
reviendra, s'écrie-t-il, l'âge heureux de la nature (1) ! » 

§ 380. — Les quakers. 

History of the life, travels and sufferings of G. Fox. London, 1691, 
Penn, Summary of the hist., doctrine and discipline of Friends ; 
sixth edit. London, 1707, avecies remarques de Seebohm. Pyrmont, 
1792. Cf. Mœhler, la Symbolique; liv. IL 

Les quakers, secte fondée par George Fox, cordonnier 
pâtre (né à Drayton dans le Leicestershire, en 1624, mort 
en 1690), partent de ce principe, que tout sentiment reli- 
gieux dérive d'une influence directe du Saint-Esprit, qui, 
au jour de sa visite, allume dans l'homme la lumière inté- 
rieure du Christ. Cette lumière intérieure, bien loin de pou- 
voir être suppléée par la révélation positive et l'Écriture, 
donne seule au contraire la clef de l'Écriture, confirme 
pleinement la révélation, produit la vraie connaissance, et 
devient le principe de la vie religieuse, de la vraie piété. A 
ce principe fondamental se rattache logiquement la doc- 
trine des quakers sur la justification et la sanctification, 
l'accomplissement parfait de la loi et les sacrements. Ceux- 
ci ne sont que des formes, des actes extérieurs, qui n'ont 
point de valeur par eux-mêmes. Tout chrétien est docteur 
et prédicateur; dès lors prêcher et enseigner n'est plus un 
ministère spécial ; la prière est libre et ne doit pas être 
fixée par des formules convenues; le service militaire, le 
serment et la dîme ne sont point admis, les spectacles et 
la danse sont un objet de mépris, aussi bien que toute hié- 
rarchie. William Penn [f 1718], qui acheta aux Anglais et 
aux Indiens le pays situé sur la Delaware, y fonda un État, 
«ju'il peupla de quakers. Ils ont encore quelques commu- 

(i) Cf. Rom. I, is-32. 



§ 381. — LES HERRNHUTERS. 379 

nautés, en décadence actuellement, à Pyrmont [depuis 
1791], en Hollande et en Angleterre, où ils ont obtenu, de- 
puis 1686, les mêmes droits que les autres dissidents. Dans 
le nord de l'Allemagne ils vivent épars et isolés. Ils sont en 
tout peut-être au nombre de 200,000. Leur nom de quaker 
vient de quake, trembler, parce que, dans le principe, ils 
s'agitaient et tremblaient de tous leurs membres pendant 
leurs cnercices de piété. 



§ 231. — Les Htrrnhutcrsl 



Zinsendorf, Forme actuelle de la croix du Christ dans sa simplicité. 
Leipzig (1745), in-4. ÜEpl èocutoD, ou Réflexions natuielles 0746), 
in-4. Jcrémic, ou Sermon de sanctification ; nouv. éclit, Berlin, 
1830. Opuscules. Francf., 1740. Spangenberg, Vie du comité de 
Zinzendorf (Barby), 1772 et suiv., 8 vol. F.ecueil de quelques 
écrits sur l'histoire ecclésiast. Bude, 1742 et suiv., 3 vol. Vantiagen 
von Ense, Vie du comte de Zinzendorf (Souvenirs biographiques, 
t. V). Tholuck, Mélanges. IHambourg, 1839, t. I. [p. 433-464. Cf. 
Mœhler, t. II. 



La secte des Ilerrnliuters, animée de l'esprit de Spener 
et de Frank, doit son origine aux frères moraves, qui s'é- 
tablirent, après leur fuite, dans les domaines du comte 
Louis de Zinzendorf [1700-1760], et y jetèrent, au pied du 
Hutberg, les fondements de la communauté de Herrnhut 
[1722]. Le comte et ses amis, Frédéric de Watteville et 
Spangenberg, élevés à l'école piétiste de Halle, parvinrent, 
au moyen d'une discipline sévère et de ce qu'ils appelèrent 
la théologie du sang et de la croix, à mettre quelque unité 
dans les principes, d'abord contradictoires, de la commu- 
nauté naissante, qu'ils distinguèrent en trois sections prin- 
cipales, les moraves, les réformés et les luthériens. L'orgueil, 
perpétuel principe de séparation, constitua le caractère 
essentiel de ces sectaires ; leur doctrine roula tout entière 
sur la mort sanglante du Christ crucifié ; leurs écrits et leurs 
prédications se distinguèrent par la bizarrerie des locu- 
tions, la singularité des images, plus fantastiques que jus- 
tes, Tétrangeté des termes, souvent comiques ou même 
lûdécents. Tout est pourjeux dans la mort du Christ : 



380 § 382. — LES MÉTHODISTES. 

ils ne connaissent que cette face du Christianisme ; ils y 
puisent leur moralité et la force d'accomplir ce qu'ils 
croient leur mission. La communauté, ayant à sa *ête des 
diacres, des anciens (älteste) et des évêques (Spangen- 
berg, -J- 1792), se subdivise en chœurs, suivant l'âge, le 
sexe et la condition, et ne doit se composer que de ressus- 
cites (Erweckte); tout membre incorrigible est renvoyé. 
Chaque communauté particulière est réglée par la confé- 
férence des fonctionnaires, l'ensemble des communautés 
par la conférence des anciens. Un synode général, convo- 
qué tous les quatre ou cinq ans, décide des mesures les 
plus importantes. L'esprit religieux de ces communautés 
s'est affaibli par l'esprit mercantile qui y a pénétré : cepen- 
dant elles ont encore offert, dans un siècle d'incrédulité, 
un paisible refuge à ceux des protestants qui ont conservé, 
comme la perle précieuse et l'unique trésor de l'homme 
déchu et racheté, la foi en la divinité du Christ (1). 



2 382. — Les Méthodistes 

Hampson, Vie de John Wesley et des méthodistes; Tholuck, Vie de 
George Whitefleld. Leipzig, 1S34. Cf. Mœhler, 1. cit., 1. II. 



John Wesley, d'Oxford, après avoir réuni autour de lui 
une société de pieux étudiants [1729], que leurs habitudes 
graves et pédantesques firent surnommer méthodistes ou 
club des saints, provoqua un puissant mouvement religieux 
en Angleterre. Les esprits, longtemps surexcités par les 
agitations d'une révolution à la fois politique et religieuse, 
avaient fini par tomber dans le marasme et la plus frivole 
incrédulité. Grâce aux efforts réunis de Charles Wesley 



(1) J.Slinstra, Avertissement envoyé de Hollande sur les dangers 
du fanatisme. Berlin, 1752. Zinzendorf chanta un jour devant sa 
communauté les paroles suivantes : « toi, énigme de la raison; 
toi, le grand tohubohu de la terre entière ; toi le hibou qui fuis le 
jour ; la merveille des merveilles ; mixtura circumfuea ; c'est toi qui 
me plais, etc. » 



§ 382. — LES MÉTHODISTES. 3S1 

(frère de John) et de Whitefield [depuis 1732], dont l'élo- 
quence était persuasive et entraînante, la secte des métho- 
distes s'était peu à peu propagée, et avait pris, au milieu 
des nombreuses sectes qui divisaient l'Angleterre, un ca- 
ractère tout particulier. Les sectaires avaient d'abord jeté 
les yeux sur l'Amérique septentrionale, et Charles Wesley 
avait fait en y allant la connaissance de quelques herrnhu- 
ters qui surent gagner son estime. John Wesley s'était 
plus tard mis en rapport avec Spangenberg, et avait visité 
des communautés de herrnhuters, en Hollande et en Alle- 
magne [1738], afin d'en mieux connaître l'organisation. 
C'est de cette époque que date sa doctrine de la conversion 
subite qu'engendre la contrition et de la vraie foi. Car, assis- 
tant, peu de temps après [29 mai 1739, à huit heures un 
quart], à Londres, à la lecture de la préface de Luther sur 
l'épître aux Romains, il se sentit tout à coup, ainsi qu'il le 
raconta, touché, converti et croyant. Cet état est tel, disait- 
il, que quiconque l'éprouve est, par là même, élevé au- 
dessus de tous les mouvements désordonnés de la chair et 
des sens, et jouit d'une complète impeccabilité. 

La communauté fondée par Wesley, tout en conservant 
la forme, l'organisation, la liturgie et le symbole de l'É- 
glise anglicane, s'en distingua par un caractère ascétique 
rigoureux, par des jeûnes nombreux, des heures de prières 
particulières, la lecture assidue de la Bible, et l'usage fré- 
quent de la communion. Elle se répandit rapidement en 
Angleterre et dans l'Amérique du Nord, grâce au véritable 
enthousiasme de ses prédicateurs tels que Withefield. Les 
méthodistes ne se séparèrent de l'Église établie que lors- 
qu'ils y furent poussés par la jalousie inquiète du clergé 
orthodoxe. Wesley s'érigea alors en évêque de sa commu- 
nauté, et ordonna des prêtres. Dès lors la secte des métho- 
distes entra en lutte, d'une part avec l'Église établie, de 
l'autre, avec les herrnuters. Outre la rivalité personnelle 
de Zinzendorf et de Wesley, les deux sectes n'étaient 
point d'accord sur la doctrine de la régénération et de la 
grâce; Wesley et Withefield même se séparèrent en 1740, 
le premier ayant adopté les idées des arminiens sur la 
prédestination, le second, celles de Calvin; les métho- 
distes de Wesley furent les plus nombreux. Bientôt les 



382 § 382. — LES SWEDENBORGIENS. 

principes antinomistes de ses disciples les entraînèrent, 
malgré leurs incontestables efforts pour arriver à la per- 
fection morale, à une profonde immoralité. Wesley, sur- 
pris de ce résultat, en conclut que la communauté renfer- 
mait encore trop d'éléments calvinistes. Son disciple 
Fletcher (1) s'efforça de marquer plus profondément 
encore la dissidence entre les wesleyens et les withefiel- 
diens, et une conférence de toutes les sommités de la secte, 
présidée par John Wesley [1771], définit les principes con- 
testés. Les communautés méthodistes sont divisées en 
classes, celles-ci en bandes. Plusieurs communautés con- 
stituent un cercle dirigé par un surintendant ; plusieurs 
cercles forment un district. Les méthodistes surent rani- 
mer le sentiment religieux et moral parmi les masses 
populaires, par l'enseignement de leurs prédicateurs no- 
mades, et fonder des associations de bienfaisance sur une 
vaste échelle. On compte de nos jours environ un million 
de méthodistes, en Europe et en Amérique. 



§ 383. — Les Swedenborg iens. 

Stvedenborg, Arcana cœlestia in verbo Domini détecta una cum mi- 
rabilibus quse visa sunt in mundo spirituum. 1749 sq., 8 vol. in-4; 
ed. Tafel. Tub., 1833 sq., 3 vol. Vera christ, relig. compl. univ. 
theol. novae ecclesiae. Amstelod., 1771, 3 vol. in-4. Tafel, Révéla- 
tion divine, trad. du latin. Tub., 1823 etsuiv., 7 vol. Id. Sweden- 
borg et son enseignement, considérés d'après les reproches qu'on 
leur fait. Stuttg., 1843. Cf. Mœhler, 1. cit., liv. II. 1. Gœrres, Em. 
Swedenborg et ses relations avec l'Egli3e. Spire, 1828. 

Emmanuel Swedenborg, conseiller des mines et fils 
d'un évêque suédois [f 1772], s'étant beaucoup occupé 
de magnétisme, s'imagina, dans un de ses accès, être en- 
levé au ciel, et se crut dès lors appelé [1743] à être le 
restaurateur du Christianisme, à fonder une ère nouvelle 
et impérissable pour l'Église. Cette ère nouvelle de perfec- 
tion commençait juste le 19 juin 1770. C'était le ciel nou- 

(1) Vie de Fletcher. avec une préface do Tholuck. Leipzig, 1834. 



§ 384. MISSIONS DES PROTESTANTS. -)83- 

veau et la nouvelle terre, la Jérusalem céleste annoncée 
par l'Apocalypse. 

La doctrine de Swedenborg a, malgré son apparence 
purement spéculative et théosophique, une tendance pra- 
tique très-marquée. 

Après a\oir combattu la doctrine protestante de la jus- 
tification comme extrêmement dangereuse pour les mœurs, 
il arriva lui-même à formuler un système tout à fait fantas- 
tique, et substitua au dogme de la Trinité et de la Ré- 
demption par la mort du Christ, la triple révélation d'ua 
Dieu unique par le Christ d'abord, puis par Swedenborg.. 
Les anges et les diables sont d'origine humaine. La satis- 
faction par Jésus-Christ, la prédestination, la résurrection 
de la chair sont niées. Il restreint 1« canon des livres saints 
d'après la nature de ses idées, et ne conserve ou ne cite, 
comme authentiques et révélés, que les quatre Evangiles et 
l'Apocalypse, dont il fait une interprétation aussi arbitraire 
qu'étrange (1). Il trouva de nombreux adhérents en Suède, 
en Angleterre, dans l'Amérique du Nord, en France efc 
dans le Wurtemberg, où Tafel publia ses écrits avec grand 
succès. Les rêves de Swedenborg répondent aux besoins et 
aux désordres d'une époque désolée par l'incrédulité, di- 
visée par le schisme, agitée par les besoins de la foi re- 
naissante, exaltée par les excès du protestantisme, dédai- 
gneuse de ce qui est simple et purement logique, et parla 
même aisément fascinée par tout ce qui parait nouveau,, 
étrange, prodigieux. 



§ 384. — Missions des protestants. 



Sieger, les Missions protestantes et leurs heureux résultats; 2* édit. 
Augsb. 1844. Wiggers, Hist. des miss, évang. Hamb., 1S45. 



Jamais les ministres protestants n'ont été animés du dé- 
vouement héroïque qu'ont toujours manifesté pour les 



(1) Tafel, la Divinité de l'Écriture sainte ou le sens profond de 
l'Écriture. Tubingen, 1838. 



U84 § 384. — MISSIONS DES PROTESTANTS. 

missions les prêtres de l'Église catholique, et jamais, mal- 
gré leurs immenses moyens d'action et leurs nombreux 
éléments de succès, les missions entreprises par les pre- 
miers n'ont atteint les résultats féconds obtenus par les 
seconds. C'est surtout en considérant les fruits des missions 
protestantes les plus récentes qu'on est fondé à dire que 
jamais l'Église protestante, vu la nature particulière qui la 
caractérise, n'eût pu réaliser, parmi les peuplades farou- 
ches des races germanique et slave, ce que l'Église ca- 
tholique accomplit parmi elles avec tant de succès, malgré 
des dangers toujours renouvelés, des difficultés immenses 
etau milieu des circonstances les plus défavorables. Pour- 
quoi les protestants, au moment même de leur premier 
enthousiasme, ne furent-ils point entraînés, comme l'or- 
dre des Jésuites, né à la même époque, à porter les con- 
solations de l'Évangile aux populations païennes les plus 
lointaines? Pouvons-nous admettre, comme excuse légi- 
time, le spécieux prétexte allégué par les protestants, à 
savoir qu'ils avaient près d'eux assez d'idolâtres catholiques 
à convertir? Mais les Jésuites n'auraient-ils pas pu, à leur 
point de vue, le faire valoir également contre les protes- 
tants, et se soustraire ainsi à la tâche difficile et périlleuse 
des missions étrangères? Ce furent encore les Herrnhuters 
qui se sentirent la vocation la plus réelle pour les missions ; 
mais leur Évangile bizarre ne pouvait guère être goûté que 
par des hommes déjà instruits et préparés à cette doctrine 
étrange; elle devait rester sans action et sans puissance sur 
le sauvage ignorant et grossier. L'Angleterre chercha à 
convertir au Christianisme les tribus indigènes de l'Améri- 
que du Nord, afin de s'assurer la possession paisible de ses 
colonies ; et, lorsque John Eliot commença à y prêcher 
l'Evangile [1646], il se forma, sous la direction de l'Eglise 
anglicane (1), une société pour la propagation du Chris- 
tianisme [1649], tandis que les pieux Herrnhuters (2) et les 
Méthodistes zélés travaillèrent, de leur côté, à la conver- 

(1) Eliot, Christian commonwealth or the rising kingdom of J. Ch. 
1652 sq., 2 vol. in-4; Mather, Eccl. Hist. of New England. London, 
1702, in-fol. 

(2) Coup d'œil sur l'hist. des missions des Frères évangéliques. 
Gnad. 1833. Cf. Walch, Nouv. hist. relig., t. VIII, p. 251 et suiv. 



§ 385. — MISSIONS DES PROTESTANTS. 385 

sion des sauvages, mais sans aucune mission officielle^ 
sans l'appui du gouvernement, et sous la seule impulsion 
de leur foi et de leur dévouement. 

Le gouvernement danois, imitant celui d'Angleterre, en- 
voya une mission à Tranquebar, pour ses possessions de 
l'Inde [depuis 1706]. Cette mission fut surtout vivifiée par 
la part active qu'y prit la maison d'orphelins de Halle. Ce- 
pendant les résultats furent peu considérables dans les 
Indes orientales ; on réussit mieux parmi les esclaves des 
Indes occidentales (1). Le Danemark et la Suède tournè- 
rent aussi leur sollicitude vers Jes contrées glaciales de la 
Laponie et du Groenland (2), où avaient pénétré jadis des 
missionnaires catholiques dont les efforts héoïques avaient 
malheureusement échoué. Un pieux zèle conduisit «n 
Groenland le ministre norwégien Jean Egede (3), qui, 
secondé par le gouvernement danois, reconquit à l'Europe 
et à l'Évangile cette terre mystérieuse [1721]; les colonies 
danoises y consolidèrent l'existence du Christianisme (4). 
N'oublions pas, en terminant cette énumération, l'Institut 
fondé à Halle par le professeur Gallenberg, pour la con- 
version des juifs et des musulmans [1728], œuvre dont le 
succès ne répondit pas au zèle de son fondateur. 



§ 385. — Rapports entre les catholiques et les protestants. 



Les rapports des catholiques et des protestants, divers 
dans les divers pays, étaient empreints d'un caractère plus 
pacifique que partout ailleurs dans l'empire germanique, 
si longtemps ravagé par les malheurs de la guerre de 
Trente-Ans. Et cependant l'Allemagne elle-même n'était 



(1) Haller, Nouvelles des missions depuis 1708 ; Walch, 1. cit., t. Y, 
p. 119. 

(2) Acta hist. ecclesiast., t. XI, p. 1 sq.; t. XV, p. 230 sq. 

(3) H.\ Egede^ Nouv. de la mission du Groenland. Hamb., 1740 ; 
Paul Egede, Situation du Groenland, d'après un journal tenu de 1721 
à 1740. Copenh., 1790. 

(4) Hist. de l'Institut jusqu'en 1791 ; Acta hist. eccles. nostn tem- 
poris, t. II, p. 711 sq. 

III. 22 



386 § 385. — RAPPORTS ENTRE LES CATHOLIQUES 

pas, sous ce rapport, exempte du tiraillement des partis : 
opiniâtres dans leurs dispositions haineuses, les protes- 
tants refusaient encore, au milieu du siècle dernier, d'ad- 
mettre le calendrier grégorien corrigé, et le prince de IIo- 
henlohe ayant voulu obliger ses ministres luthériens à cé- 
lébrer la fête de Pâques de 1744 en même temps que les 
catholiques, Je Corpus evangelicum, poussé d'ailleurs par 
d'autres griefs, jugea à propos d'intervenir à main armée 
[1750.J On cria à la barbarie lorsque l'archevêque de Salz- 
bourg, Léopold-Antoine contraignit les protestants, révol- 
tés contre son autorité, à émigrer [1731], et qu'environ 
vingt mille de ses sujets allèrent paisiblement s'établir tant 
en Lithuanie qu'en Angleterre et en Amérique (1). Les ré- 
formés du Palatinat élevèrent de leur côté de fréquentes 
plaintes contre l'oppression qu'ils prétendaient avoir à 
souffrir de la lignée catholique des Neubourg du Pala- 
tinat (2). 

Le sort des huguenots de France fut bien autrement dur 
après la révocation de l'édit de Nantes (voyez § 332), et 
celui des dissidents polonais ne fut guère meilleur à la suite 
de l'intervention des puissances étrangères dans les affaires 
de la Pologne (3). 

Tandis que les catholiques de la Grande - Bretagne sup- 
portaient un despotisme dont rien n'approche, en Autriche 
Joseph II rendit l'édit de tolérance de 1781, qui accordait 
à tous les protestants à l'exclusion néanmoins des seuls 
déistes, la jouissance des droits civils et le libre exercice de 
leur culte. En Silésie la conquête de Frédéric II mit les deux 
Eglises sur un pied de parfaite égalité [1742]; l'Eglise ca- 
tholique eut cependant réellement à souffrir de la suppres- 
sion des couvents. 



(1) De Caspari, Hist. authentique de l'émigration de Salzbourg, 
trad. du latin par Huber. Salzb., 1790; Zauner cl Gœrtner, < lu on. do 
Salzb., t. X. Salzb., 1621, p. 20-399. Hist. complète de l'émigration 
des luthériens chassés du dioc. de Salzb., 3' édit. Leipzig, 1733; 4 
part. in-4. 

(2) Cf. Planck, Nouv. bist, de la religion, P. II, p. 125-226, dans 
les pièces justificatives. 

(3) Cf. Huth, 1. cit., t. II, p. 233-41 ; Wach, Nouv. hist. religieuse. 
P. VII, p. 7-1G0. 



ET LES PROTESTANTS. 387 

Les mariages mixtes entre les catholiques et les protes- 
tants, de plus en plus fréquents par suite du rapproche- 
ment des deux partis, soulevèrent, jusque dans les derniers 
temps, de graves difficultés. Les protestants, émancipés 
politiquement, voulaient encore l'être religieusement dans 
le sein même de l'Eglise, et prétendirent recevoir, comme 
les catholiques, en se mariant, la bénédiction sacerdotale, 
bien qu'ils ne crusseut pas au sacrement du mariage. Quoi- 
que, dans la question alors controversée parmi les théolo- 
giens, on pensât, à Rome, que le sacrement du mariage 
résulte de la déclaration réciproque des contractants (1) 
plutôt que de la bénédiction sacei dotale, Benoît XIV ne 
pouvait faire, d'après les principes imprescriptibles de l'E- 
glise, qu'une réponse invariable aux demandes adressées 
par les évêques, entre autres par ceux de Hollande et de 
Pologne : c'était celle de sa bulle Magnœ nobisadmira<ionis 
décrétant : que les mariages mixtes pouvaient être tolé- 
rés (2) dans l'Eglise sous certaines conditions, notamment 
sous celle d'élever dans l'Eglise catholique tous les enfants 
à naître de ces unions, sans qu'on pût jamais les approuver 
ostensiblement par un acte ecclésiastique. Du reste, bien 
loin de vouloir, en posant ces conditions, favoriser une 
sorte de prosélytisme occulte, les papes, les évêques et les 

(1) Les Interprètes Conc. Tricl. déclaraient, le 31 juillet 1751 : « Ac- 
cedit, pavochum in matriraoniis nullam exercere jurisdictionem, 
quura ex veriori et recepîiori sententia ipse non sit minister MajMji 
hujus sacramenti matrimonii, qui cum aliis testibus certam reddat 
Ecclesiam, hune atque illam matrimonium contraxisse, ut ex hac 
quoque ratione abesse videatur quœstio de jurisdictione a delegato, 
non subdelegando. » (Thesaurus solutionum sacrae Congr. Conc. 
Trid., t. XX. Romae, 1752, p. 91-92.) 

(2) Luther et Calvin parlaient tout autrement. Ils déclaraient tout 
à fait inadmissibles et impies les mariages entre catholiques et pro- 
testants, se fondant sur le texte de saint Paul, 2 Cor. VI, 14 : « Ne 
vous attachez pas à un même joug avec les infidèles. » Même déci- 
sion aux synodes de Lyon, 1568, et de Saumur, 1596; celui de Mont- 
pellier, de 1598, prononçait la suspension et la destitution des ecclé- 
siastiques qui béniraient des mariages mixtes. Gentilis motivait cette 
dureté, tout à fait dans le sens de Calvin : « Les catholiques pou- 
vaient bien tolérer de pareils rnariages,|puisque, d'après eux, les pro- 
testants ne sont que des hérétiques, tandis que les protestants doivent 
précisément les rejeter, parce que les catholiques ne sont pas seule- 
ment à leurs yeux des hérétiques, mais des antéchrists ! » 



388 § 386. — ÉGLISE RUSSE 

ecclésiastiques zélés ont toujours prémuni les fidèles cou« 
tre de semblables mariages, et se sont efforcés de les em- 
pêcher, dans l'intérêt de la famille et de la religion (4). 

§ 386. — Église russe sous un synode permanent, 

Schmitt, Hist. crit. de l'Église néogrecque et russe, etc., p. 163-78. 

Nous avons déjà dit (§ 359) que l'autorité croissante du 
patriarche de Moscou avait excité, même sous le rapport 
politique, la jalousie de Pierre le Grand, dans ce sens, du 
moins, qu'il pouvait craindre que ce dignitaire ecclésias- 
tique ne s'opposât aux volontés abitraires de la puissance 
souveraine du czar. Il songea donc à supprimer le pa- 
triarcat et à lui substituer une organisation ecclésiastique 
qu'il entraverait moins dansl'exécution de ses plans. Le czar 
fut d'autant plus adroit quela prédilection dupeuplepourla 
constitution patriarcale rendait l'entreprise difficile. Après 
la mort du onzième patriarche [1702], Pierre le Grand 
différa d'abord, sous toutes sortes de prétextes, la nomina- 
tion du successeur, et remit l'administration du patriarcat 
entre les mains du métropolitain de Rœsan, qui, comme 
simple exarque, n'avait ni la considération ni la plénitude 
d'autorité du patriarche. Cette ombre de gouvernement 
patriarcal dura vingt ans. Le czar prit, pendant cette période , 
les dispositions les plus arbitraires en matière ecclésiastique; 
il imposa les biens des couvents et des évêques, abolit les 
titres et dignités de plusieurs évêchésqui lui portaient om- 
brage, et, à la vacance de ces sièges, prescrivit à l'exarque 
d'y nommer de simples évêques, dont il restreignit de toutes 
façons les prérogatives pastorales. Bientôt après, il porta sa 
rude main sur la réforme des couvents d'hommes et de 



(1) Cf. Binterim, Mémoires, t. VII, P. I, p. 137 et suiv.; P. II, p. 
1-179; Kutschker, les Mariages mixtes au point de vue catholique; 
3» édit. Vienne, 1841 ; Kunstmann, Hist. des mariages mixtes dans 
les diverses communions chrétiennes. Ratisbonne, 1839 ; Roskovany, 
Hist. matrimoniorum mixtorum. Quinque Ecclesiis, 1842, 2 vol. 
Reierding, le Principe du droit canon dans la question des mariages 
mixtes. Paderb., 1854. 






SOUS UN SYNODE PERMANENT. 389 

femmes, comme l'atteste une série d'ordonnances depuis 
1702. Puis vint le tour du clergé séculier : le czar daigna 
dresser, de sa propre main, vingt-six articles réglemen- 
taires, et adresser, en sa qualité d'évêque suprême, une 
instruction pastorale aux évêques prescrivant les qualités 
exigibles pour l'ordination, la consécration, etc. L'Église 
russe fut alors soumise à l'organisation suivante : 

Toute Église épiscopale devait avoir un protopope, deux 
trésoriers, cinq popes, un protodiacre, quatre diacres, 
deux lecteurs et deux sacristains ; plus trente-deux cho- 
ristes pour chanter à l'église. Dans d'autres métropoles il 
y avait un protopope, deux popes, deux diacres, deux 
chantres et deux sacristains; dans les grandes églises pa- 
roissiales, deux popes, deux diacres, deux chantres et deux 
sacristains ; dans les paroisses de deux à trois cents mai- 
sons, trois prêtres, trois diacres et trois sacristains étaient 
chargés des soins du culte. Si une église avait un clergé 
trop nombreux, on en devait reporter l'excédant sur d'au- 
tres églises. 

Le czar, habitua, par ces dispositions arbitraires, le 
clergé et le peuple à reconnaître, avec une obéissance pas- 
sive, sa toute-puissante volonté, et parvint ainsi à abolir 
peu à peu la dignité patriarcale. Il déclara enfin, dans 
une assemblée solennelle des évêques, qu'il ne voyait ni 
la nécessité du patriarcat pour le gouvenement de l'Eglise, 
ni son utilité pour l'État; qu'il était résolu à introduire une 
nouvelle forme d'administration ecclésiastique , qui tien- 
drait le milieu entre le gouvernement d'un seul individu et 
un concile général, la vaste étendue de l'empire rendant 
ces deux formes de gouvernement fort difficiles et très-péril- 
leuses; qu'il y aurait donc désormais un petit concile choisi 
et permanent (synode) auquel serait confié le soin des af- 
faires ecclésiastiques. Quelques évêques ayant représenté 
que le patriarcat de Kiew et celui de toute la Russie n'a- 
vaient été érigés qu'avec le consentement du patriarche 
d'Orient, le czar répéta d'un ton dictatorial, en se frappant 
la poitrine : « Voici votre patriarche ! » 

On ne tarda pas à voir des ecclésiastiques et des évêques 
assez lâches et asssez perfides pour prendre la défense de 
a mesure impériale, et pour sacrifier aux tendances am- 
III. 22. 



390 § 386. — église russe 

bitieuses du czar la liberté et l'indépendance de leur Église. 
Théophanes, archevêque de Plescow, se mit à leur tête. 
Aussi dès le premier concile russe tenu à Moscou [1720], 
Pierre put soumettre à l'approbation et à la signature des 
évêques, des archimandrites et des hégumènes des prin- 
cipaux couvents, le règlement ecclésiastique, corrigé de sa 
main. On décida de plus, dans ce concile, que le saint sy- 
node serait considéré comme autorité ecclésiastique su- 
prême et concile permanent, prononçant en dernier ressort 
sur toutes les affaires de l'Église. Ce règlement renfermait 
en même temps les motifs, assez subtils d'ailleurs, qui 
étaient censés avoir guidé le czar dans l'érection d'un saint 
synode législatif permanent (1). Peu de temps après [le 
25 février 1721], le synode fut ouvert solennellement par 
un discours de l'archevêque Théophanes, son vice-prési- 
dent ; il se composait de onze membres, savoir : un pré- 
sident, deux vice-présidents, quatre conseillers et quatre 
assesseurs. Mais dès 1722 le nombre en fut porté à qua- 
torze. Le savoir et la capacité des premiers membres de 
ce synode, choisis par le czar, avec une prudente politique, 
parmi les évêques, les archimandrites, les hégumènes des 
principaux couvents et les protopopes, leur valurent l'es- 
time générale. La création du synode acheva de rompre 
le lien qui unissait l'Église de Russie à l'Église d'Orient. 
Tout s'y passa au gré de la politique du czar, seul mobile 
des actes de l'assemblée. Les successeurs de Pierre I er 
trouvèrent sa politique excellente, y persévérèrent, et la 
servitude la plus complète de l'Église russe, la naissance 
de sectes diverses, l'absence de toute influence morale sur 



(1) l° Un concile est plus capable de juger et de décider qu'un 
seul homme; 2° les décisions d'une telle assemblée sont d'un plus 
grand poids et d'une plus grande autorité que celle d'un seul homme; 
3° comme le concile est assemblé par l'ordre et sous les yeux du 
monarque, on n'a point à craindre la partialité ou l'imposture, le 
monarque n'ayant point en vue l'intérêt privé (?), mais le bien gé- 
néral (?); 4° les aQ'aires ne peuvent être interrompues ni par la ma- 
ladie, ni par la mort ; 5° dans une semblable réuniou de personnes 
appartenant à différents ordres, la corruption ou la passion est moins 
à redouter; 6° un certain nombre de personnes agissant dans le 
même but n'ont rien à craindre de la vengeance des grands, tandis 
qu'elle pourrait bien ne pas être sans influence sur un individu isolé; 



SOUS UN SYNODE PERMANENT. 391 

ies fidèles, en furent les tristes et inévitables résultats (1). 
La secte la plus nombreuse est celle que ses adversaires 
nomment les Raskolnikes : eux-mêmes se donnent le nom 
de Starowierzi, c'est-à-dire Vieux croyants. Les subdivi- 
sions de cette secte sont fondées sur d'indifférentes mi- 
nuties (2). 



7° les révoltes et les soulèvements sont prévenus ; car le peuple, qui 
ne comprend pas la différence entre la puissance spirituelle et la 
puissance temporelle, est facilement ébloui par les honneurs et les 
dignités d'un haut prélat, et croit sans peine qu'un prince de l'Église 
est égal au vrai monarque, sinon supérieur à lui ; le sacerdoce de- 
vient une puissance indépendante; 8° si le président d'un concile se 
trompe ou agit mal, il est soumis au jugement de ses frères, tandis 
qu'un patriarche ne se soumettrait pas à celui des évêques, qui lui 
sont subordonnés; 9° un tel gouvernement synodial deviendra, avec 
le temps, une pépinière d'ecclésiastiques habiles et distingués ; les 
assesseurs apprendront par là à connaître l'administration de l'É- 
glise. 

(1) [J'ai vu en Russie une Église chrétienne que personne n'at- 
taque, que tout le monde respecte, du moins en apparence ; une 
Église que tout favorise dans l'exercice de son autorité morale; et 
pourtant cette Église n'a nul pouvoir sur les cœurs ; elle ne sait faire 
que des hypocrites ou des superstitieux. (La Russie en 1839, par le 
marquis de Custine. Bruxelles, 1844, t. IV, p. 434.) 

(2) Cf. sur les sectes, Aug. de Haxthausen, Études sur la situation 
intérieure de la Russie et sur le peuple russe. Hanovre, 1847. 



i iQl if, h 



CHRONOLOGIE 
DES PERSONNAGES ET DES ÉVÉNEMENTS LES PLUS IMPORTANTS 

PENDANT LA PREMIÈRE ET LA DEUXIEME EPOQUE DE LA 
TROISIÈME PÉRIODE 

TROISIÈME PÉRIODE 

[1517-1872] 

PREMIÈRE ÉPOQUE 

[1517-16481 



Ère dionysienne. 

1513—21. Le pape Léon X fait prêcher, en 1517, une indulgence 
pour servir à l'achèvement de l'église Saint-Pierre. — 
Le Dominicain Tetzel prêche l'indulgence dans les États 
du prince électeur et archevêque de Mayence. 

1517. Le 31 octobre, Luther, prédicateur et docteur de l'univer- 

sité de Wittenberg, affiche aux portes de l'église quatre- 
vingt-quinze thèses sur les indulgences. Peu après 
paraissent des antithèses rédigées par le Dominicain 
Silvestre Prierias. 

1518. Au mois d'avril a lieu l'assemblée générale des Augustins 

à Heidelberg, où Luther pose avec netteté les bases de 
ses doctrines postérieures, gagne à sa cause Bucer, 
Schnepf et Brenz ; il comparaît ensuite à la diète d'Augs- 
bourg, devant Cajetan, et en appelle du pape mal in- 
formé au pape mieux informé. — Le pape nomme le 
promagister Gabriel, général intérimaire des Augustins. 
— A Dant/ig, le moine Jacob Knade prêche dans l'es- 
prit de Luther. 

1519. Mort de l'empereur Maximilien. —Frédéric le Sage est 

nommé vicaire de l'Empire. — Luther comparaît devant 
Miltitz, à Altenbourg. — Dispute de Leipzig (27 juin — 
16 juillet), entre Eck, Carlostadt et Luther. Malgré l'a- 
vantage remporté par Eck, Luther gagne Mélanchthon, 
en même temps que la noblesse turbulente et dissolue 
de ces temps (Ulrich de Hütten, Franz de Sickin- 



394 TABLE CHRONOLOGIQUE. 

Ère dionysienne. 

gen, etc.), qu'il considère comme des anges envoves & 
son service. — Olaf et Laurent Péterson agitent la 
Suède dans le sens luthérien. — En Suisse, Zwingle 
combat le prédicateur d'indulgences Bernard Samson.°— 
Charles-Quint, empereur, 1519-56. 

1520. Bulle d'excommunication du pape contre Luther. — Eck 

et les légats pontificaux Aléander et Caraccioli. — Lu- 
ther compose des écrits incendiaires sous le point de 
vue religieux et politique, tels que son Appel à la noblesse 
chrèlienne de l'Allemagne; de Captivitate babylonica ; de 
la Liberté du chrétien; Contre ta bulle de l'anlechrist ; et 
enfin, le 10 décembre, il brûle tout ensemble la bulle du 
pape, le droit canon, ainsi que les ouvrages des scolas- 
tiques, des casuistes et de ses propres adversaires. 

1521. Luther se rend à la diète de Worms; — édit lancé contre 

lui; — sa réclusion à Wartbourg (Patmos). — Loci theo- 
logici de Mélanchthon. — Troubles de "Wittenberg, occa- 
sionnés par Garlostadt, Storch, Thomas Munzer et 
autres. 

1522. Luther proscrit les visionnaires à "Wittemberg; — Brenz 

prêche le luthéranisme à Hall, en Souabe. — Henri VIII 
publie un livre contre Luther, dont les écrits se propa- 
gent dans la Hongrie et la Transylvanie. 
1522 — 23. Adrien VI, élu pape. Sa déclaration à la diète de Nurem- 
berg, par l'entremise du prélat Chirégati, et ses idées 
sur Luther. — Bucer et Capito prêchent le luthéranisme 
à Strasbourg. — Dispute de Zurich (janv. 15.'3) entre 
Faber et Zwingle, à la suite de laquelle ce dernier s'at- 
tache Léon Judée et Hetzer. — Le margrave Albert de 
Brandebourg, grand maître de Tordre teutonique, invite 
les prédicateurs luthériens, Jean Brissmann et Pierre 
Amandus, avenir dans ses Etats; l'évêque de Poméra- 
nie s'attache à leur parti en 1524. — En Suède, Gustave 
Was a se sert du luthéranisme pour parvenir à ses fins. 

— Bugenhagen, prédicateur à "Wittenberg. 

1523 — 34. Clément VII, pape. Sa position vis-à-vis de l'empereur et 
de François I« r , roi de France. 

1524. Faiblesse de la diète de "Worms au moment de la clôture. 

— Ligue catholique de Ratisbonne entre l'Autriche, la 
Bavière, le duc George de Saxe et douze évèques de 
l'Allemagne méridionale. — Violente querelle de Lu- 
ther et de Carlostadt sur l'Eucharistie; scène à l'auberge 
de l'ûurs-Noir, à Iéna ; controverse de Luther et d'Erasme 
sur le libre arbitre. — Fondation de l'ordre des Théatins 
par Caraffa. 

1525. La guerre des paysans se répand en Allemagne. — Ignoble 

conduite de Luther et de Mélanchthon à ce sujet. — 
Continuation de la controverse avec Erasme sur l'Eu- 
charistie. — Au milieu de tous ces orages, Luther se 
marie et supprime arbitrairement le canon de la messe. 

— Mort de Frédéric le Sage.— Jean l'Opiniâtre. — Eck 
publie son Enchiridion locorum commumum adv. Luthe- 
mm, et Zwingle son Commentarius de vera et falsa reli' 

v gione. 



TABLE CHRONOLOGIQUE. öCo 

Ère dionysienne. 

1526. Ligue luthérienne de Torgau. — Conférences religieuses 

de Hombourg. Le Danemarck se prononce pour le lu- 
théranisme, par suite des menées de Christiern II [1513- 
1523) et de Frédéric I er . — Le margrave Albert épouse 
la fille du roi de Danemark. — Sécularisation du du- 
ché de Prusse. 

1527. Pillage de Rome "par les troupes impériales; diète d'O- 

densée dans le Danemark, d'une grande importance 

f>our le luthéranisme. — Hypocrisie de Gustave Wasa à 
a diète de Westerœs. — A Bâle, les partisans d'Œco- 
lampade arrachent par des menaces le libre exercice de 
leur culte. — La Polyglotte d'Anvers, publiée par les 
catholiques. 

1528. Berthold Haller prêche les nouvelles doctrines à Berne. — 

Visite des églises en Saxe. — L'ordre des capucins est 
confirmé par le pape Clément VII. — La Théologie alle- 
mande, composée par l'évoque Berthold de Chiemsée. — 
Patrice Hamilton brûlé en Ecosse pour y avoir propagé 
les doctrines hérétiques. 

1529. L'assemblée d'Oerebro achève l'œuvre de la réforme en 

Suède. — Diète de Spire. — Conférence des luthériens 
à Copenhague, où ils prennent le nom de Protestants. 
1T30. Diète d'Augsbourg ; — la Confession d'Augsbourg, rédigée 
par Mélanchthon, à laquelle Faber, Eck et Cochlœus 
opposent une réfutation catholique. — L 'Apologie de 
Mélanchthon. — Fondation, à Milan, de l'ordre des 
Barnabites qui est autorisé en 1532. 

1531. Ligue de Smalkalde,formée par les protestants. — Zwingle 

et Œcolampade périssent dans la guerre de religion qui 
éclate en Suisse. — Mathias Devay prêche en Hongrie 
d'abord le luthéranisme, et bientôt après le Zwin- 
glianisme. 

1532. Paix de religion de Nuremberg. — Mort de Jean l'Opi- 

niâtre, remplacé par Jean Frédéric le Magnanime. 

2"33. Honteux dérèglements des anabaptistes à Munster. — Né- 
gociations pour un concile général. 

1534,. Henri VIII d'Angleterre se sépare de Rome, parce que le 
pape refuse de sanctionner son mariage adultère. — 
Luther puone une traduction complète de la Bible, à 
laquelle il travaillait aepuis 1522. Serment de supré- 
matie. — Thomas Cranmer est nommé vicaire général, 

— Calvin à Baie. 

1334—49. Paul III, pape; ses efforts pour réunir un concile œcumé- 
nique, par i intermédiaire de son légat Vergérius. 

1535. Les désordres des anabaptistes réprimés à Munster; — la 
réforme s'établit a Genève, grâce à Farel et à Viret. 

1?>36. Mort d'Erasme a Bâle. — Calvin publie YInslilutio religio- 
nis christ, ad Franc, i, reg. Franc, et s'établit à Genève. 

— Bucer et Mélanchthon concluent ensemble la Con- 
corde de Wittenberg. — L encyclique du pape Paul III, 
pour ia convocation a un concile œcuménique à Man- 
toue, en 1537, n'a point de résultat. 

1537. Assemblée protestante do Smalkalde, où la fureur contr« 



396 TABLE CHRONOLOGIQUE. 

Ère dionysienne. 

le pape est portée jusqu'au délire : les 23 articles de 
Smalkalde font le pendant de la Confession d'Augsbourg. 

— L'ouvrage de Mélanchthon intitulé De potestate et 
primatu papœ. — Angela de Brescia fonde l'ordre des 
ursulines. — Bugenhagen, surintendant général en Saxe, 
depuis 1536, se rend en Danemark, couronne le roi et 
la reine, et achève d'y établir la réforme. — Contro- 
verse antinomienne entre Luther et Agricola, 1537-40. 

î538. La sainte ligue des princes catholiques formée, grâce aux 
efforts de Held, chancelier de l'empereur. — Calvin se 
fait chasser de Genève par sa violence. 

.339. Mort du duc George de Saxe. Son successeur, Henri, 
établit de force le luthéranisme dans ses Etats. — 11 en 
est de même dans le Brandebourg, sous Joachim I e ", si 
peu semblable à Joachim IL 

1540. Le pape confirme l'ordre des Jésuites, fondé par Ignace 

de Loyola, qui oppose ainsi une digue au protestan- 
tisme. — Conférences de religion de Spire, Haguenau 
et Worms. — Le père de la réforme permet la bigamie 
au landgrave de Hesse. 

1541 . Conférence de religion et intérim de Ratisbonne. — Mort 

d'Eck, en 1543. — Jules Pflug, évêque de Naumbourg, 
et Jean Gropper, de Cologne. — Mélanchthon, Pisto- 
rius, Bucer. 

1542. Saint François-Xavier entreprend les missions de l'Inde. 

— Mort du cardinal Contarini. 

1544 — 63. Concile œcuménique de Trente, qui continue, malgré 
plusieurs interruptions, sous Paul III, Jules III et Pie V. 
Cette assemblée tend vers une réforme pratique et en 
prépare la réalisation. 

1545. Pendant la diète de Worms, les protestants refusent pour 

la seconde fois, dans les termes les plus insultants, de 
prendre part au concile, et répandent parmi les députés 
catholiques un nouvel écrit de Luther, intitulé la Pa- 
pauté fondée par le démon. 

1546. Le 18 février, mort de Luther à Eisleben. — Le prince 

électeur Hermann, de Cologne, rencontre la plus vive 
opposition à ses projets pour l'introduction du luthéra- 
nisme dans ses Etats, et finit par être déposé. — Diète 
et conférence de Ratisbonne. 

>547. Commencement delà guerre de Smalkalde ; l'armée impé- 
riale fait prisonnier Fréuéric, Jean électeur de Saxe, 
à la bataille de Mulhberg ; le landgrave de Hesse se 
rend. — Heori VIII d'Angleterre et François I« r meu- 
rent: — Edouard VI et Henri II ics remplacent. — 
L'œuvre de la réforme se poursuit en Angleterre par 
les soins de Cranmer et de Ridley, en Ecosse par ceux 
de Knox. — Mort du cardinal Sadolet et de Vatable. 

i54?. L'intérim d'Augsbourg. — Celui de Leipàck donne nais- 
sance à la dispute adiaphoristique. — Saint Philippe de 
Néri fonde l'ordre de la Trinité, qui, plus tard, prend 
le nom de l'Oratoire. — Consensus Tigurinus, 1549. — 
Controverse d'Osiander à Kœnisberg. 1549-1566. — Con- 



TABLE CHRONOLOGIQUE. 397 

Ère dionysienne. 

tro verse entre Amsdorf et George Major, en 1551. — 
Gruet est mis à mort à Genève. — Les Jésuites chargés 
de l'enseignement théologique à Ingolstadt, en 1549- 
travaux de Pierre Canisius en Autriche, en 1551 . 
1550—55. Jules III, pape. — Au moment où plusieurs princes pro- 
testants envoient leurs théologiens et leurs ambassa- 
deurs au concile de Trente, en 1551, le prince Maurice 
év Saxe, consommant une double trahison envers l'em- 
pereur et son pays, force le concile à se disperser et 
l'empereur à conclure le traité de Passau, en 1552. — 
1554, assemblée de Naumbourg; concessions extraordi- 
naires des théologiens protestants. — Michel Servet 
brûlé par les réformateurs de la Suisse, en 1553, et un 
peu plus tard (1566), Gentilis décapité à Berne. 
1555. Paix religieuse d'Augsbourg : Reservatum Ecclesiasticum 

— Controverse synergistique entre Pfeffing et Amsdorf 

— Court pontificat de Marcellus II. 

1555—59. Paul IV, pape. — Mort de saint Ignace de Loyola — 
Thomas Cranmer meurt sur le bûcher; — Lainez élu 
général de l'ordre des Jésuites, — Abdication de Charles- 
Quint; Philippe II, roi de toutes les Espagnes en 1556 

— Marie Tudor la Catholique meurt en 1558 ; elle est 
remplacée par Elisabeth, dont la conduite est toute en 
faveur de la réforme. 

1559—65. Pie IV, pape. — Ferdinand I, empereur, 1558-64. — Les 
Jésuites s'établissent à Cologne en 1556, à Trêves en 

1561, à Mayence en 1562, à Augsbourg et à Dillingen en 

1563, à Posen et en d'autres lieux en 1571. Mort de 

Mélanchthon, 19 avril 1560. 

1562—63. Le concile de Trente s'ouvre encore une fois et termine ses 
travaux; en 1564, Pie IV publie Professio fidei Triden- 
tma; l'année précédente, Ursin et Oliveton avaient fait 
paraître leur catéchisme de Heidelberg en 1563. — En 

1562, le synode de Londres agrée solennellement les 
39 articles. — Confessio Belgica, 1562. — Corpus doctrinw 
chnstianœ Saxonicum, plus tard Philippicum 1560, Pru- 
tenicum 1566. 

1504 76. Maxiuiilien II, empereur. — Pie V, pape, 1566-72. — 
Catechismus romanus, 1566; Breviartim Romanum, 1568. 

— Propositions de réunion entre les catholiques et 
les protestants, faites par Georges Cassander et G. Wizel. 

— 1567, Pie V condamne 76 propositions extraites de 
Baïus. — Convention des dissidents de Pologne à San- 
domir, en 1570. — Mort de Calvin en 1564. — Théodore 
de Bèze. 

L572— 85. Grégoire XIII, pape. — La Saint-Barthélémy, 1572. — 
Bulle de Grégoire XIII contre Baïus, 1579.— Le calen- 
drier grégorien publié en 1582. — Le prince électeur et 
archevêque de Cologne, Gebhard, est excommunié et 
déposé en 1583, par suite de ses relations criminelles 
avec Agnès de Mansfeld et de ses projets hostiles contre 
l'Eglise catholique. — Bellarmini disputationes de contra- 
versls Christ, fidei articulis, Romw, 1581-92. — Mort de 
Maldonat, 1583. 



398 TABLE CHRONOLOGIQUE. 

Ère dionysienne. 

1577. Formule de concorde; — le livre de concorde et le synode 
socinien de Rakow, 15S0. — Faust Socin dans la Tran- 
sylvanie, 1578. 
1585—90. Sixte-Quint, pape. — Il publie une édition de la Vulgate 
qui laisse encore à désirer; — Martyrologium Rumulum. 

— Décision du pape dans la controverse élevée sur la 
grâce parmi les Jésuites. — Molina. — Cœsaris Baronii 
Annales ecclesiast. — Mort de Salméron, 1585. 

1591 . Innocent IX, pape. — Mort du prince électeur Christian I«. 

— Nouvelle persécution du crypto-calvinisme. — Le 
chancelier Crell. 

1592. Clément VIII, pape. — Il publie une édition plus com- 

plète de la Vulgate ; ses dispositions à l'égard de Henri IV 
de France. — 1598. L'édit de Nantes accorde la liberté 
de conscience aux protestants. — La congrégation De 
auxiliis s'assemble pour décider la question du molinisme. 

— Sigismond III, roi de Pologne (1587-1632), hérite du 
trône de Suède en 1592, mais se trouve dans une position 
fort difficile vis-à-vis de Charles, duc de Sudermanie. — 
Mort d'Elisabeth, 1603; — Jacques I er lui succède. — 
Controverse entre Arminius et Gomar, à Leyde, 1604. 

1605—21 . Paul V, pape. — La querelle de Venise, commencée sous 
Clément VIII et Léon XI, continue sous ce règne ; Ve- 
nise est mise en interdit; — Bellarmin et Sarpi con- 
tinuent leur polémique. — Controverse sur l'Immaculée 
conception de la sainte Vierge. — Ligue catholique 
forméee en Allemagne, sous Maximilien de Bavière, 
1606. — Pierre de Bérulle fonde l'Oratoire français, 1611 
Mort d'Estius, 1613. — Congrégation de Saiht-Maur, 
1618. — Cyrille Lukaris cherchera amener une réunion 
entre l'Eglise grecque et les réformés. — Synode de 
Dordrecht, 1618-19. 

1618—48. guerre de trente ans. — L'électeur palatin Frédéric V, 
est battu près de Prague, 1620. — Mort de Bellarmin, 
1620. — Mort de saint François de Sales, 1622. 

1621 — 23. Grégoire XV, pape. — Fondation de la congrégation De 
Propaganda fi.de ; — Constitution pour les lutures élec- 
tions papales. — Le Jésuite Petau enseigne la théologie 
au collège de Paris ; il meurt en 1652. 

1623—44. Urbain VIII, pape, fonde un séminaire pour la propagation 
de la foi, donne une meilleure édition du bréviaire ro- 
main, 1643, et accorde des privilèges à la congrégation 
de Saint-Maur. — Saint Vincent de Paul fonde l'ordre 
des Prêtres de la mission (Lazaristes), et Urbain l'au- 
torise à rédiger une règle pour eux. De concert avec la 
veuve le Gras, il établit l'ordre des Sœurs de charité, en. 
1629. — La Cautio criminaHs du Jésuite Spée, 1631. — 
Mort du Jésuite Schall, en Chine, 1636. — Victoire de 
Tilly sur les Danois et les Bas-Saxons, 1626, et de 
Wallstein, 1628. 
1628. Fâcheux édit de restitution de Ferdinand II, et rétablisse- 
ment du statu quo, tel qu'il était fixé par le traité de 
Passau, 1552. —Gustave-Adolphe, roi de Suède, arrive 
en Allemagne en 1630, et meurt à la bataille de Lutzen 



TABLE CHRONOLOGIQUE. 399 

en 1632. — Défaite des Suédois à Nordlingen par les 
troupes impériales, en 1634. — Mort de Cornélius à La- 
pide en 1637. 
1640. Publication de {'Augustinus de Jansénius, d'abord pro- 
fesseur à Louvain, et ensuite évêque d'Ypres, mort en 
1638. — Urbain publie contre cet ouvrage sa bulle In 
eminenti, 1642. — Hugo Grotius fait paraître ses Anno- 
taliones in Vet. et Nov. Testant., 1641. — Il meurt en 
1645. — Mort de Bonfrère, 1643. 
1644—55. Innocent X, pape. — Ferdinand III, empereur, 1937-47. 

— Louis XIV, roi de France, 1643-1715. — Petau publie 
ses Theologica dogmata, 1644. — Arnauld, Nicole, Pascal 
et d'autres écrivent pour Jansénius contre les Jésuites, 
ce qui les fait appeler Jansénistes et Messieurs de Port- 
Royal. — 1653. — Innocent condamne cinq propositions 
de Jansénius. 1645, Colloquium caritativum de Thorn, 
sous la protection de Wladislas IV, entre Calixt et Calov, 
d'un côté, et le Jésuite Schœnhofer de l'autre. — 
Regula fidei de François Véron, ouvrage qui tend à un 
rapprochement entre les catholiques et les protestants. 

— Bible polyglotte de Paris, 1645. 

1648. La paix de "Westphalie adopte l'année 1624 comme année 
normale de la situation religieuse et du droit de posses- 
sion. Le pape proteste par sa bulle Zelus domus bei 
contre les dispositions du traité qui limitent les droits 
des catholiques. — Mort de l'Espagnol Calasantius, fon- 
dateur des Piaristes. — Léon Allatius publie son ou- 
vrage De ecclesiœ occident, et orient, perpétua consensione, 

— Mort de Descartes, 1650. — Charles I er , roi d'An- 
gleterre depuis 1625, est fait prisonnier et décapité en 
1649. 



SECONDE ÉPOQUE 

(1648-1789). 

1Cj5— 67. Alexandre VII, pape. — Sa bulle contre les Jansénistes, 
1656. — Les Sociniens expulsés de Pologne, 1658. — Mort 
de saint Vincent de Paul, 1660. — Séminaire des Mis- 
sions, fondé à Paris, 1663. — L'ordre des Trappistes, 
fondé par Bouthillier de Rancé, 1662. — Mort de l'ab- 
besse Arnauld de Port-Royal, en 1661, et de Pierre de 
Marca, archevêque de Paris, en 1662. — Rétablissement 
de la monarchie en Angleterre, sous Charles II, 1660. 

— Dans la même année paraissent les Critici sacri sous 
la direction de Pearson. — En 1668, Bossuet publie son 
Exposition de la doctrine catholique, et montre par là à 
beaucoup de réformés qu'ils se faisaient une fausse idée 
du catholicisme. — Traduction de la Bible de Mons par 
Arnauld, Nicole de Sacy, etc. 

i670— 76. Clément X, pape. — Mort du cardinal Bona, 1674. — In- 
fluence de Bossuet et de Bourdaloue comme prédicateurs. 

— Le maréchal de Turenne rentre dans le giron de l'E- 
glise catholique, 1669. — Nouveau Testament de Quesnel, 



400 TABLE CHRONOLOGIQUE. 

Ère dionysienne. 

1671. — Spener publie ses Collegia pietatis, depuis 1670,' 
où il se plaint des vices de l'Eglise protestante. — Dans 
i la môme année paraît le Tractalus tkeologico-politicus de 
Spinosa. — 1675, Formula consensus Helvetici. — Mort de 
Paul Gerhard, 1676. 

1676—89. Innocent XI, pape. — Son conflit avec Louis XIV sur les 
droits régaliens.— 1682, Défense des quatre articles par 
Bossuet. — Mort de Launoi, 4 678; Y Hyper critique de Ri- 
chard Simon ; le Guide spirituel de Molinos donne lieu 
au quiétisme en 1675, et à la condamnation des 68 pro- 
positions extraites de l'ouvrage. — Le Barnabite Lacombe 
, et M me Lamottc-Guyon. — Révocation de l'édit de Nantes, 

en 1685. — Jacques II, roi d'Angleterre. — Christian 
Thomacius, obligé de quitter Leipzig, se retire à Halle, 
en 1694, où il fonde l'université, de concert avec Franke. 
1683. Siège de Vienne par les Turcs, forcés de le lever par So- 
bieski, qui meurt en]1696. 

1691—1700. Innocent XII, pape. — Controverse entre Bossuet et Fé- 
nelon à propos de M me Guyon ; le premier compose ses 
Etats d'oraison; le second ses Maximes des saints, 1697, 
dont 23 propositions sont censurées en 1699; noble vic- 
toire de l'archevêque de Cambrai sur lui-même. — Les 
évêques français et Louis XIV désapprouvent les quatre 
articles en 1692. — Tentative de réunion des différents 
partis religieux à Hanovre, par la médiation de Bos- 
suet, Spinola et Leibnitz. — Franke, prédicateur et pro- 
fesseur à Halle. 

1697. La paix de Ryswick déclare que dans les pays allemands 
occupés par la France, la religion catholique restera dans 
le statu quo. — Frédéric-Auguste, prince-électeur de 
Saxe et roi de Pologne, revient au catholicisme. 
1700 — 21. Clément XI, pape, proteste (1701) contre Frédéric I", pre- 
mier roi de Prusse, parce que ce pays était précédem- 
ment propriété ecclésiastique. — Tournon, légat ponti- 
fical dans l'Inde et la Chine, 1702. — Kodde, vicaire 
apostolique et administrateur du diocèse d'Utrecht, est 
déposé comme janséniste. — Mort de Rancé en 1700; de 
Bossuet et de Bourdaloue, en 1704. — Destruction de 
l'abbaye de Port-Royal, en 1708. — La bulle Unigenitus 
condamne 101 propositions du Nouveau Testament de 
Quesnel, 1713. — Malebranche, Fénelon et Louis XIV 
meurent en 1715. — La régence confiée au duc d'orléans. 
— Mort de du Pin, en 1719. 
1706—9. Conflit entre Clément XI et l'empereur Joseph I" sur le 
droit de premières prières et sur le duché de Parme. — 
Charles VI, dernier empereur de la maison de Habs- 
bourg, 1711-40. — Tentative de réunion, à Berlin, entre 
les luthériens et les réformés, 1703. — Ursin, Jablonski, 
Leibnitz. — Déisme des Anglais Collins et Tindal, pré- 
cédé par l'empirisme de Locke, mort en 1704. — Le 
comte de Shaftesbury, chef d'une école, mort en 1713. 
1721—24. Innocent XIII, pape. — Ses négociations avec l'empe- 
reur Charles VI ; il confirme en France l'ordre des Frè- 
res de la doctrine chrétienne. — Mort de l'apologiste 



TABLE CHRONOLOGIQUE 



401 



Ère dionysienne. 

Huet; en 1721. — Le saint synode, directeur et perma- 
nent, établi par Pierre I", en 1721. — Hans Egédé, dans 
le Groenland; Zinzendorf et les Herrnhuters, depuis 
1722. 

1724—30. Benoît XIII, pape, assemble le concile de Latran, en 
1725, pour la répression des abus. — Conflit avec 
Jean V, roi de Portugal. — L'établissement de l'office de 
saint Grégoire VII. — Les méthodistes, 1729. 

1730—40. Clément XII, pape. Conflit avec l'Espagne. Bref contre la 
franc-maçonnerie. — L'ordre des Rédemptoristes formé 
par saint Liguori, en 1732. — Les luthériens abandon- 
nent le pays de Salzbourg, de 1731-33. — Les adver- 
saires du christianisme, Tindal, "Woolston et de Man- 
deville, meurent en 1733. — En France, Voltaire 
commence à tourner le christianisme en dérision. — 
Bible de Wertheim, 1735.' — A Amsterdam, le critique 
biblique et exégète Wetstein. 

1740 — 58. Règne important de Benoît XIV; De synodo diocesana. — 
Marie-Thérèse, 1740-80. Le savant IVluratori, lié d'ami- 
tié avec le pape. — Houbigant publie son édition cri- 
tique de l'Ancien Testament, 1753. Le christianisme 
continue à être attaqué par les athées et les ennemis 
des jésuites, Voltaire, d'AÎembert, Diderot, les écono- 
mistes, J.-J. Rousseau. — Mort de Vengel à Stuttgardt, 
1742. — Le baron de Wolf et Wetstein meurent en 1754. 
— Mort du savant Mosheim, à Gœttingue, en 1755, et 
de Baumgarten, à Halle, en 1757. 

1758—69. Clément XIII, pape, accablé de tous les côtés par des 
plaintes et des accusations contre les jésuites. Sa bulle 
Apostolicum, en leur faveur, demeure sans effet; en Por- 
tugal, l'influence de Pombal les fait supprimer, en 1759; 
ils sont persécutés et abolis en France, en Espagne et à 
Naples. Mort d'Assémani, en 1768. — En Allemagne, 
le gallicanisme français se métamorphose en fébronia- 
nisme (Hontheim), 1763. — Ernesti, Semler et Teller, 
en 1764. — Bibliothèque universelle de l'Allemagne. — 
Mort d'Edelmann, en 1767. — Reimar, en 1768. — Con- 
troverse sur la légalité des trente-neuf articles de 
l'Eglise anglicane, 1766. 

1769—74. Clément XIV, pape. — Joseph II, empereur, 1766-90, est 
contenu dans certaines limites pendant la vie de Marie- 
Thérèse, qui meurt en 1780. — L'évêque de Hildesheim 
nommé vicaire apostolique dans le Nord. — La bulle 
Dominus ac Redemptor noster sacrifie les jésuites aux 
cours bourbonniennes. — Le Système de la nature, pu- 
blié en 1770, anéantit la religion et la morale. — Mort 
de Swedenborg, à Londres, en 1772. 

1774—99. Pie VI, pape. — Depuis 1780, Joseph II est à la tête des 
ennemis de l'Eglise catholique; il favorise les doctrines 
gallicanes des canonistes Eybel, Ries, ainsi que l'illu- 
minisme et la franc-maçonnerie. Il fonde des séminaires 
généraux. — La présence de Pie VI à Vienne ne change 
que bien peu l'état des choses. — Punctation d'Ems. 
Synode de Pistoie en Toscane, grâce à la protection du 



402 TABLE CHRONOLOGIQUE. 

Ère dionysienne. 

duc Leopold, frère de l'empereur. — Scipion Ricci 
1736. — Les illuminés en Bavière. — En France, l'irré- 
ligion et la lutte contre le catholicisme sont portésa' 
leur comble. — Avertissements et sinistres prévisions 
du clergé, 1780. — L'exégète Eichhorn professe à Gœt- 
tingue depuis 1788, et propage le naturalisme. — Mort 
d'Èrnesti et de Lessing, en 1781 ; de François Walk, en 
1784; du philosophe populaire Moïse Mendelssohn, en 
1785; de Michaelis et de Semler, en 1791. — Influence 
de Kant sur la théologie. — Frédéric-Guillaume, roi de 
Prusse. — Edit de religion publié par le ministre "SVœll- 
ner, en 1788. — Extension du rationalisme pur. 



TIN DE LA TABLE CHRONOLOGIQUE. 



LISTE DES PAPES 

PENDANT LA PREMIÈRE ET LA SECONDE ÉPOQUE 
DE LA TROISIÈME PERIODE 

(1517-1799). 



Léon X, 1513-.]. 

Adrien VI, 1525-23. 

Clément VII, 1523-34. 

Paul III, 1534-49. 

Jules III, 1550-55. 

Marcel II, 21 jours. 

Paul IV, 1555-59. 

Pie IV, 1559-65. 

S. Pie V, 1566-72. 

Grégoire XIII, 1572-85. 

Sixte-Quint, 1585-90. 

Urbain VII, 13 jours. 

Grégoire XIV, 10 mois et 10 jours 

Innocent IX, 1591 — (un peu plus 

de 2 mois). 
Clément VIII, 1592-1605. 
Léon XI, 27 jours. 
Paul V, 1605-21. 



Grégoire XV, 1021-23. 
Urbain VIII, 1623-44. 
Innocent X, 1644-55. 
Alexandre VII, 1655-67. 
Clément IX, 1667-69. 
Clément X, 1670-76. 
Innocent XI, 1676-89. 
Alexandre VIII, 1689-91. 
Innocent XII, 1691-1700. 
Clément XI, 1700-21. 
Innocent XIII, 1721-24. 
Benoît XIII, 1724-30. 
Clément XII, 1730-40. 
Benoît XIV, 1740-58. 
Clément XIII, 1758-69. 
Clément XIV, 1769-74. 
Pie VI, 14 février 1775— 19 août 
1799. 



TABLE DES MATIERES 

DU SECOND VOLUME 



TROISIÈME PÉRIODE 

DEPUIS LE COMMENCEMENT DU SCHISME D'OCCIDENT, 
PAR LUTHER, JUSQU'A NOS JOURS. 

PREMIÈRE ÉPOQUE. 

depuis l'origine du protestantisme jusqu'à sa reconnaissance 
politique par le traité de westphalie, 

[1517-1648] 



Fages. 

§§298. Sources et travaux politiques. 5 

Aperçu général. 7 

CHAPITRE PREMIER. 

Mouvements religieux en Allemagne et en Suisse. 

A. JUSQU'A LA SÉPARATION FORMELLE ET POSITIVE DES PROTESTANTS 
PAR LA CONFESSION d'aUGSBOURG [1517-30], 

299. Manifeste de Luther contre les indulgences. 9 

300. Négociations de Rome avec Luther. Dispute de Leipzig. 

Mélanchthon. 15 

301 . Nouveaux écrits de Luther. Affinité de son système re- 

ligieux avec les mœurs des chevaliers et les principes 

du paganisme. 19 

302. Condamnation de Luther. 24 

303. Diète de Worms [1521]. 26 
301. Mort de Léon X. Son caractère. 29 

305. Diète de Nuremberg, fixée au 1 er septembre 1522. 30 

306. Efforts de Mélanchthon et de Luther pour répandre les 

nouveaux principes. 32 

307. Diète de Nuremberg [1524]. 34 

308. Les nouveaux principes dans leurs conséquences prati- 

ques; troubles de Carlostadt à Wittenberg ; les Ana- 
baptistes ; la guerre des paysans. 36 

309. Henri VIII, roi d'Angleterre, et Erasme, se déclarent 

contre Luther; Luther se marie. 4S 



406 TABLE DES MATIERES. 



§§ 310. Premier modèle de l'organisation de l'Eglise luthé- 
rienne en Hesse et en Saxe. 45 

311. Diète de Spire [1526-1529]. 47 

312. Diète d'Augsbourg [1530]. Paix religieuse de Nuremberg 

[1532]. 50 

B. GUERRE RELIGIEUSE EN SUISSE. 

313. Ulric Zwingle et Œcolampade (Hausschein). 5T 

314. Système de Zwingle. 62 

315. Discussion des sacramentaires. 65 

33. suite de l'histoire de la réforme jusqu'a la paix religieuse 
d'augsbourg [1555] . 

316. Progrès du protestantisme jusqu'à l'intérim de Ratis- 

bonne [1541]. 7a 

31". Les anabaptistes à Munster. Bigamie du landgrave 

Philippe de Hesse. 75 

318. Nouvelles violences des protestants; nouveaux essais 

pour apaiser les luttes religieuses. 78 

319. Mort de Luther; son caractère. 81 

320. Guerre de Smalkade. Paix religieuse d'Augsbourg. 85 

E». DÉVELOPPEMENT DU PROTESTANTISME EN SUISSE. 

321. Calvin et sa réforme à Genève. 90 

322. Système de Calvin. 94 

CHAPITRE II. 

Propagation du protestantisme en Europe. 

323. Le protestantisme en Prusse. 98 

324. — en Silésie. 100 

325. — en Pologne. 104 
326 — en Livonie, Courlande, Hongrie et 

Transylvanie. 110 

327. — en Suède. 113 

328. — en Danemark, Norwége et Islande. 124 

329. — en Angleterre. 126 

330. — en Ecosse. 142 

331. — en Irlande. 145 

332. — en France. 151 

333. — dans les Pays-Bas. 160 
Î34. Causes des rapides progrès du protestantisme. 163 

CHAPITRE m. 

ntinuation de l'histoire du Protestantisme. — Ses dissensions 
intestines. 

3.' Traits généraux caractéristiques du protestantisme. 169 



TABLE DES MATIÈRES. 407 

Pages. 

336. Le clergé protestant. Ses droits. Ses rapports avec 

l'État. . 172 

337. Culte et discipline. 175 

338. Exégèse protestante. 177 

339. Mystiques et visionnaires. 179 

340. Controverses dans le sein des Églises luthérienne et ré- 

formée. 182 

A. Parmi les luthériens. Ib. 

B. Parmi les réformés. 188 

341 . Sectes parmi les protestants. 192 

CHAPITRE IV. 

Histoire de l'Église catholique. 

342. Aperçu. 197 

343. Le concile de Trente. 198 

344. Les autres papes de cette époque. 207 

345. La papauté. 213 

346. L'ordre des Jésuites. 216 

347. Travaux des Jésuites. 223 

348. Les autres ordres. 226 

349. Missions étrangères. 237 

350. Science théologique dans l'Église catholique. 244 ' 

351. Nouvelles controverses sur la grâce. Baïus, Molina, 

Jansénius. 252 

352. L'art encore au service de l'Église. 257 

353. La vie religieuse. 259 

CHAPITRE V. 

Rapports des Catholiques et des Prolestants, 

354. Tentatives d'union. 262 

355. Guerre de Trente- Ans. 266 

356. Paix de Westphalie. 273 

CHAPITRE VI. 

L'Église grecque. 

357. Situation de l'Église grecque sous la domination'des , 

Turcs. t ,278 

358. Rapports de l'Église grecque avec les Églises luthé- 

rienne, calviniste et catholique. 279 

359. L'Eglise gréco-russe sous ses patriarches particuliers. 283 
10. Le Monophysites et les Nestoriens. 285 



403 TABLE DES MATIÈRES. 

DEUXIÈME ÉPOQUE. 

DE LA PAIX DE WESTPHALIB A LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 
|[1648-1789] 

§§ 361. Sources. 889 

CHAPITRE PREMIER. 

Histoire de l'Eglise catholique. 

362. Les papes du XVII 8 siècle. 290 

363. Suite. Les papes du XVIII" siècle. 294 

364. Eglise de France, Libertés gallicanes. 302 

365. Le jansénisme. Quesnel. Schisme d'Utrecht. 305 
306. Quiétisme; Molinos; Mme Guyon. 312 

367. Littérature de l'Eglise gallicane. 316 

368. Décadence de la religion et de la théologie en France. 

Influence des libre* penseurs d'Angleterre. 321 

369. L'Eglise catholique en Italie. 326 

370. — en Allemagne. 329 

371. Activité littéraire. Incrédulité. Superstition. 339 

372. Agitation politique et religieuse en Pologne. 343 

373. Abolition de l'ordre des Jésuites. 347 

374. Culte et discipline depuis le XVI« siècle. 355 

375. Propagation du Christianisme. 357 

CHAPITRE II. 

Histoire du protestantisme. 

376. De la constitution de ces Eglises et de leur situation 

vis-à-vis de l'Etat. 361 

377. Le dogme et les théologiens. 363 

378. Abandon du dogme. Suite de l'influence de la philoso- 

phie moderne. 367 

379. Théologiens bibliques. Littérature classique de l'Alle- 

magne. 372 

380. Les quakers. 378 

381. Les herrnhuters. 379 

382. Les méthodistes. 380 

383. Les swedenborgiens. 382 

384. Missions des protestants. 383 

385. Rapports entre les catholiques et les protestants. 385 

386. Eglise russe sous un synode permanent. 388 
Chronologie des personnages et des événements pendant la 

première et la deuxirme époque de la troisième période. 393 

Liste des papes. 403. 



V. Aiireau. — Imprimerie de Lajrny 



1 



HISTOIRE UNIVERSELLE 

DE L'ÉGLISE 



n 



-muffo 



Propriété du Libraire-Editeur 
Tous droits réservés. 



S^LS^z^ïé?' — 




F. AÜREAD. — IMPRIMERIE DE LiONT 



HISTOIRE UNIVERSELLE 



L ÉGLISE 



le docteur JEAN ALZOG 

Professeur de l'Université de Fribourg 

traduite par l'abbé I. GOSCHLER, 

Chanoine honoraire de Carcassonne, docteur es lettres, ancien directeur du 
collège Stanislas 

ET C.-F. AUDLEY 
Professeur d'histoire, membre de la Société des Arts de Londres 

CINQUIÈME ÉDITION 

AVEC LA CONTINUATION JUSQU'A NOS JOURS, TRADUITE DE LA NEUVIEME 
ET DERNIÈRE ÉDITION ALLEMANDE 

Ouvrage approuvé par Monseigneur l'Archevêque de Fribourg et par 
Monseigneur riiveque de Beauvai», 



TOME QUATRIEME 



■OOOO^OOO-o- 



PARIS 
V. SARLIT ET C IE , LIBRAIRES-ÉDITEURS 

19, RUE DE TOURNOIS', 19 
1881 



AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR 



Les dernières pages de ce volume, nouvellement traduites 
de la neuvième et dernière édition allemande, contiennent 
l'histoire du concile du Vatican par le docteur Alzog, que 
nous offrons pour la première fois au public français. 

L'Histoire ecclésiastique du regretté docteur s'arrête à la 
date de 1872. Dans la crainte de déparer une œuvre d'un 
mérite supérieur et d'une parfaite unité, on n'a pas osé tenter 
ici une continuation proprement dite. Un tableau chrono- 
logique, relatant tous les événements remarquables des huit 
dernières années, en tiendra lieu. 

Quoique l'éloge de cet ouvrage ne soit plus à faire, on 
nous permettra de rapporter encore les jugements recueillis 
par nous de la bouche de deux prêtres éminents, de la 
trempe du docteur Alzog et ayant comme lui consumé leur 
vie au service de la science catholique . « Il y a plus de vraie 
science, disait le P. de V., dans ces quatre modestes volumes 
que dans les 12 in-4o de tel de nos historiens. » M. G. ajou- 
tait : « Je trouve dans ce manuel un ensemble de vues ori- 
ginales et profondes, qui le met bien au-dessus de tous nos 
auteurs modernes. » 



AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR 



SDR L'IMPORTANCE DE CETTE PARTIE DE L'HISTOIRE 



Dans cette dernière partie de l'histoire ecclésiastique, les 
faits sont ou contemporains ou très voisins de notre âge, et 
notre vie religieuse a tous à des rapports étroits et de plus 
d'une sorte avec l'objet de notre étude. Si l'intérêt en est 
augmenté, il l'est bien plus encore par les événements extraor- 
dinaires, par les révolutions politiques et les transforma- 
tions religieuses dont ces temps ont été fertiles, et qui 
offrent à l'historien une matière aussi riche que diverse. La 
connaissance exacte de l'état actuel de l'Église, de sa pré- 
sente situation intérieure et extérieure, est particulièrement 
nécessaire au jeune théologien, s'il veut pouvoir un jour, 
appliqué au ministère des âmes, travailler à ranimer et à dé- 
velopper la vie religieuse et morale des peuples. 

Ces considérations nous ont engagé à traiter cette partie 
avec un peu plus de détails. Quanta l'objection bien connue, 



VIII AVERTISSEMENT DE L AUTEUR. 

qu'une époque si récente n'est pas encore mûre pour l'histoire, et 
qu'il y a plus d'un inconvénient à l'écrire, nous eu tiendrons 
compte dans une juste mesure, en nous bornant à présenter 
sans commentaires, matériellement pour ainsi dire, tout 
événement encore incomplet qui attend de l'avenir son déve- 
loppement et sa signification providentielle, et, pour tout ce 
qui a trait à des personnages vivants, en ne touchant jamais 
que leurs actes. 

Eusèbe, le père de l'histoire ecclésiastique, nous a d'ail- 
leurs donné l'exemple; ce n'est point par hasard, mais avec 
intention, qu'il a écrit plus amplement l'histoire de son 
temps. (Préface du livre VIII). 



TROISIÈME ÉPOQUE. 



DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



JUSQU A NOS JOURS. 

[1789-1872]. 



LUTTE DE L'EGLISE CATHOLIQUE CONTRE LES FAUSSAS 
THÉORIES POLITIQUES; 

CARACTÈRE DE PLUS EN PLUS NÉGATIF DU PROTESTANTISME, 



§ 387. — Littérature générale. 

Bullarii Romani continuatio summorum pontificum démentis XI II 
Pii VIII. Romœ, 1835-43, t. V et sq. Huth, Essai d'une Histoire 
ecclésiast. du XVII? siècle, t. II. Augsb., 1809. Nouv. hist. de 
l'Eglise chrét. depuis l'avènement de Pie VII [1800] jusqu'à celui 
de Grégoire XVI [1833], traduite de l'italien et augmentée de plu- 
sieurs pièces ; 2 e édit., 1836. Robiano, Continuation de l'Hist. ecclé- 
siast. de Bérauld-Bercastel (1721-1830). Paris, 1836,4 vol. Scharpf, 
Cours d'hist. ecclés. contemp. Frib., 1852. Saint-George, le Chris- 
tianisme au XIX e siècle. Paris, 1853. 

Pour l'histoire politique : Hist. universelle, t. Vet VI. Ratisb., 1842. 
Boost, Nouv. hist. de l'humanité, depuis le commencement de la 
révolution française jusqu'à nos jours, t. I, Ratisb., 1836. Hist. de 
France ; 2* édition, 1843, t. II, Augsb., 1839. Hist. d'Autriche (Boost 
s'efforce de montrer que toujours les prétendues réformes de l'E- 

iv. i 



§ 387. — LITTÉRATURE GENERALE. 

flise aboutissent à des révolutions politiques.) Léo, Précis d'hist. 
univ., t. IV, p. 558 jusqu'à la fin, et t. V. Alison, History of Europe 
since the first French révolution. Louis Blanc, Hist. de dix ans, 
i830-40. Paris, 4 vol. (On en recommande les pièces, mais non 
l'esprit.) Parmi les journaux politiques, il faut surtout consulter le 
Moniteur et la Chronique du XIX 6 siècle, depuis 1801. 






CHAPITRE PREMIER. 

HISTOIRE DE L'ÉGLISE CATHOLIQUE. 



Révolution française. 

Barruel, Collection ecclésiastique, ou Recueil complet des ouvrages 
faits depuis l'ouverture des états généraux, relativement au clergé. 
7 vol. Idem, Hist. du clergé de France pendant la révolution. Lon- 
dres, 1794 et 1804. Hist. du clergé de France pendant la révolution, 
d'après Barruel, Montjoie, Picot, etc., par M. R***. Paris, 3 vol. 
Carron, les Confesseurs de la foi dans l'Eglise gallicane à la fin du 
XVIII e siècle. Paris, 1820, 4 vol. Barruel, Mémoires pour servir à 
l'histoire du Jacobinisme [1797 et 1803]. Lyon, 1818 etsuiv., 4 vol. 
Wachsmuth, Hist. de France pendant la révolution. Hamb., 1840 
et suiv., 2 vol. Mazas, Hist. de la révolution française. Dalhmann, 
Hist. de la révol. française. Leipzig, 1845. Jager, Hist. de l'Eglise 
de France pendant la révolution. Paris, 1852. Burke, Considéra- 
tions sur la révol. française. 



Hulot, Collectio brevium et instr. Pii VI ad prses. Gai. Ecclesiae cala- 
mitates. Aug., 1796, 2 vol. Baldassari, Histoire de l'enlèvement et 
de la captivité de Pie VI. 

§ 388. — La Constituante [1789-1791.]. 

On ne connut bien les conséquences de la réforme que 
lorsque ses principes passèrent du domaine religieux dans 
la sphère politique. Une de ces conséquences les plus ma- 
nifestes fut, sans contredit, la révolution française, appli- 
cation rigoureuse des doctrines des premiers réforma- 
teurs (1). Ceux-ci, à savoir : Luther, François de Sickingen, 

(l) Cette opinion gagne de jour en jour plus de consistance, même 
chez les protestants; elle a été particulièrement soutenue par Wolfg, 



4 § 388. — LA CONSTITUANTE. 

Thomas Munzer, avaient commencé la révolution religieuse 
en attaquant et en renversant d'abord l'ordre politique 
existant, et avaient continué leur œuvre de destruction par 
la suppression violente des couvents, la confiscation des 
biens de l'Eglise, la sécularisation opérée au nom des 
princes. La destruction de l'autorité ecclésiastique par les 
réformateurs engendra celle de l'autorité politique. A l'im- 
mutabilité d'une religion divine, infaillible, règle de la foi 
et des mœurs, succéda une inévitable fluctuation dans les 
idées religieuses, d'où naquit, à son tour, le déisme anglais 
et la corruption générale des mœurs. Les idées de liberté et 
d'égalité absolues des jacobins français n'étaient pas neu- 
ves; elles avaient été proclamées, d'une manière assez po- 
sitive, et sous toutes les formes, par les paysans révoltés 
de Munzer ; et les clubistes français, dans leur mépris et 
leur haine de la royauté, trouvaient en Luther un éloquent 
modèle de parole et d'action. Les déistes et les philosophes 
matérialistes, imitateurs exagérés de ceux de l'Angleterre, 
avaient pu impunément réaliser leur plan, outrager et sa- 
per les principes de la religion et de la morale, favorisés 
qu'ils étaient par le dérèglement de la cour et l'irréligion 
des ministres. On n'écouta guère le cri de détresse jeté par 
le clergé, qui ne pressentait que trop où l'on allait en 
venir (i). Aux écrits irréligieux succédèrent bientôt des 
ouvrages où l'on traînait la royauté dans la boue (2). 



Menzel, H. Léo et d'autres. Mazas se montre aussi de cet avis dans 
plusieurs endroits de son ouvrage. Cf. t. I, p. 115-201, et la préface 
de Hœfler, Feuilles hist. de Munich, t. IX, p. 332-3. Cf. L. Blanc 
dans sonintroduct. à l'Hist. de la révol. française. 

(i) L'assemblée du clergé, dans son mémoire au roi du 20 juillet 
1789, fit entendre ces paroles prophétiques : « Encore quelques an- 
nées de silence, et l'ébranlement, devenu général, ne laissera plus 
apercevoir que des débris et des ruines. » Robiano, t. II, p. 53. 

(2) A cette classe appartient l'Hist. philos, du commerce des deux 
Indes, par Raynal, qui parut en 1771. Il y dit formellement que le 
monde ne sera heureux que quand il sera débarrassé des prêtres et 
des rois. En 1781, il en parut une deuxième édition, où éclate encore 
plus violemment la haine de l'autorité et de la religion. Il faut ran- 
ger dans la même catégorie le Mariage de Figaro, par Beaumar- 
chais, satire mordante de tous les pouvoirs, mais surtout de la no- 
blesse, et enfin une foule de pamphlets sans nom d'auteur ai 
d'imprimeur. 






§ 388. — LA CONSTITUANTE. 5 

Louis XV, voyant ce qui se passait, mourut [10 mai 1774] 
avec le triste pressentiment que la couronne de France 
aurait bien de la peine à demeurer sur la tête de son petit- 
fils. Quelques années plus tard, le frivole Maurepas s'é- 
criait, au milieu des progrès alarmants du désordre et 
devant une ruine imminente : « Pourvu que cela dure autant 
que nous. » Les passions une fois déchaînées de la sorte 
contre l'Église et la royauté, il est clair que les embarras 
financiers et les impôts onéreux, venus à la suite de la di- 
lapidation des deniers publics et de l'abandon des intérêts 
matériels du pays, devaient provoquer le soulèvement du 
tiers état contre les immunités de la noblesse et du clergé, 
moins respectés qu'autrefois, mais toujours riches, et ne 
contribuant encore aux charges publiques que par des 
dons volontaires. 

Les idées de liberté importées d'Amérique, l'enthou- 
siasme qu'excitait l'émancipation de ce pays, obtenue par 
les armes et l'argent de la France, et que célébraient à 
l'envi tous les jeunes officiers revenus du nouveau monde, 
furent comme l'étincelle qui tombe sur un amas de matiè- 
res inflammables. Grâce au caractère impressionnable et à 
l'esprit novateur et prompt du peuple français, elle alluma 
bientôt un vaste incendie. Toutes les mesures prises alors 
semblaient devoir hâter la crise, et la convocation des états 
généraux, consentie par le roi, et l'édit en vertu duquel, 
au mépris de l'ancien ordre de choses, le nombre des dé- 
putés du tiers état devait être doublé, et le lieu même de la 
réunion des états, dont l'ouverture était fixée au 5 mai 
1789, à Versailles, dans le voisinage de la capitale, déjà en 
proie à une effrayante fermentation, à la fin d'un hiver 
dont la rigueur avait démoralisé tout le monde (I). A peine 
les états furent-ils rassemblés, que les députés du tiers état 
résolurent d'appeler la noblesse et le clergé à se réunir à 
eux pour délibérer en commun. Cela s'était plusieurs fois 
pratiqué ainsi depuis Philippe le Bel; mais les derniers 
états généraux, en 1614, s'étaient écartés de cette coutume 
et avaient délibéré séparément. La résistance opposée à 

(i) Sur les causes qui préparèrent la révolution française, voyez 
Ancillon, qui tient le milieu entre les opinions extrêmes. 



6 § 388. — LA CONSTITUANTE. 

cette prétention par les deux ordres privilégiés ne fit 
qu'augmenter l'insistance des communes. Enfin, le 17 juin, 
après une séance orageuse qui s'était prolongée jusque 
dans la nuit, les communes se déclarèrent seule assemblée 
légitime, et prirent le nom d'Assemblée nationale, position 
que l'abbé Sieyès, vicaire général de Chartres et auteur du 
fameux écrit : Qu est-ce que le tiers état? revendiquait depuis 
longtemps avec une audacieuse persévérance. Sieyès, re- 
poussé par le clergé, avait, à grand'peine, été élu député 
du tiers par un collège de Paris. Neuf curés, parmi lesquels 
l'abbé Grégoire (I), se joignirent aussitôt au tiers état, 
et furent suivis par cent quarante-huit autres membres du 
clergé, parmi lesquels se trouvèrent les archevêques de 
Vienne et de Bordeaux, les évêques de Chartres, de Cou- 
tances et de Rodez, et l'évêque d'Autun, Talleyrand, prin- 
cipal coryphée de ce clergé défectionnaire. Le roi ayant 
enfin consenti à la réunion des trois ordres, l'orgueil révo- 
lutionnaire de la bourgeoisie, enivrée par le succès, ne 
connut plus de bornes, et provoqua bientôt par l'exemple 
les violences de la populace ameutée. Le 14 juillet, cin- 
quante mille hommes prirent d'assaut la Bastille, et détrui- 
sirent cette vieille forteresse, bâtie au XIV e siècle, par le 
prévôt des marchands, dans l'intérêt du peuple. Le roi fut 
obligé de rappeler de l'exil le ministre Necker. L'Assemblée 
nationale ne tarda point à usurper le pouvoir politique; 
elle manifesta l'intention de dépouiller de ses biens le clergé 
et la noblesse. Cependant les deux ordres montrèrent le 
plus généreux empressement, dans l'orageuse séance de la 
nuit du 4 août, à souscrire aux mesures nécessaires au 
payement des dettes de l'Etat : la noblesse renonça à ses 
privilèges, le clergé offrit l'impôt des biens de l'Église, le 
rachat des dîmes, l'abandon des redevances et du casueî. 
Les jansénistes espéraient ainsi parvenir à la spiritualisa- 
tion de l'Église. Lorsque, au 10 août, on discuta la loi 
relative à ces questions, l'archevêque de Paris, surnommé 
depuis dix ans le Père des pauvres, demanda, au nom de 

(1) Mémoires de Grégoire [-f- 1831], précédés d'une notioo histori- 
que sur l'auteur, par M. H. Carnot, Paris, 1837, 2 vol.; Krüger, Gré- 
goire d'après ses Mémoires, avec une préface par G. Hase. Leipzig, 
1838. Cf. la Revue trim. de Tub., 4» livr., p. 720-41. 



§ 388. — LA. CONSTITUANTE. 7 

tout le clergé, qu'en retour de l'abandon de la dîme, on 
subvînt d'une manière convenable à l'entretien du culte, on 
préposât aux églises des prêtres vertueux et zélés, on 
pourvût, comme par le passé, aux besoins des pauvres, et 
que, pour satisfaire à ces besoins, on ajournât la suppres- 
sion de la dîme jusqu'au moment où le trésor public serait 
en état de remplacer le clergé dans l'accomplissement de 
ce devoir. A ces sages paroles on ne répondit que par de 
vagues promesses. Soixante-et-dix millions de francs de 
revenus annuels furent supprimés d'un seul coup; les or- 
dres privilégiés furent soumis à l'impôt à partir du 1 er avril 
1789 ; on en excepta les curés et les vicaires n'ayant que le 
strict nécessaire (portio congrua). L'assemblée traita immé- 
diatement après la question de la liberté religieuse, et dé- 
cida, à la majorité des voix [26 août], que nul ne serait 
inquiété à l'avenir pour ses opinions, même religieuses, 
tant qu'il ne troublerait point, en les propageant, l'ordre 
public établi par les lois. 

La détresse croissante exigea bientôt de nouveaux sacri- 
fices. Le noble archevêque de Paris, s'appuyant sur des 
exemples antérieurs, proposa de fondre tous les vases sa- 
crés qui ne seraient pas nécessaires à l'exercice du culte, 
et d'en consacrer le produit à l'allégement des charges pu- 
bliques. Cette proposition embarrassa le parti révolution- 
naire ; car, en face de cette noble générosité, il semblait, 
pour ainsi dire, criminel de dépouiller le clergé de toutes 
ses possessions ; et cependant c'était le but qu'on voulait 
atteindre pour mettre le clergé dans la complète dépen- 
dance de ses ennemis. L'évêque d'Autun sut mettre parfai- 
tement à l'aise les consciences délicates ou timorées, en 
développant sa fameuse motion du 10 octobre, portant 
qu'il fallait déclarer propriété nationale tous les biens du 
clergé, les confisquer et s'en servir pour éteindre la dette 
publique. Ni les avis de Montesquiou, dictés par une sage 
modération, ni les ardentes paroles de Maury, ni le blâme 
de Sieyès lui-même, qui s'écriait dans l'assemblée : « Vous 
» voulez être libres, vous ne savez pas être justes, » rien 
ne put empêcher cette inique et dangereuse opération finan- 
cière. Un décret de l'Assemblée nationale [2 novembre] mit 
tous les biens de l'Eglise à la disposition de la nation, pro- 



ß § 388. — LA CONSTITUANTE. 

mettant de pourvoir d'une façon convenable aux frais du 
culte, à l'entretien des prêtres et aux besoins des pauvres. 
Dès le 19 décembre on mit en vente pour 200 millions de 
biens du clergé, déclarés désormais biens nationaux. 

La violence qui éclatait dans les séances de l'Assemblée 
nationale se manifestait plus vivement encore au dehors. 
Les hurlements de la rue faisaient écho aux délibérations 
tumultueuses des députés. Après la prise de la Bastille, 
plusieurs régiments firent défection. Le duc d'Orléans tra- 
hissait le trône. La populace criait par les rues : « Vive 
la déclaration des droits de l'homme ! » Enfin, les 5 et 6 
octobre, la populace en armes alla chercher le roi à Ver- 
sailles et le ramena à Paris, où le suivit aussitôt 1' ssemblée. 
Dès lors, la révolution devint inévitable; la retraite d'envi- 
ron trois cents députés, l'élite de l'Assemblée, qui, pour ne 
point participer aux crimes qu'ils prévoyaient, quittèrent 
Paris, en hâta le dénoûment. Les jacobins et les patriotes, 
qui n'avaient plus à couvrir leur œuvre du mystère don 
l'entouraient les athées et les illuminés d'Allemagne, pu- 
rent dès lors réaliser sans crainte leurs plus audacieux 
projets. Le 13 février 1790, sur la proposition deTreilhard, 
ils abolirent les couvents ; on promit aux moines une faible 
pension, qui plus tard fut encore réduite des deux tiers et 
mal payée. On vit alors, comme au XVI e siècle, sous Lu- 
ther, des bandes de moines se précipiter dans le tourbillon 
révolutionnaire, et plusieurs d'entre eux devenir les plus 
farouches terroristes (Fouché, Chabot). Le 14 avril, mal- 
gré les protestations de l'abbé Grégoire, on attribua aux 
autorités séculières l'administration de tous les biens de 
l'Église, en les chargeant de solder tous les membres du 
clergé : les curés, à raison de 1,200 livres, avec la jouis- 
sance d'une maison et d'un jardin. Mais, avant d'assurer 
aux ecclésiastiques l'indemnité promise, ou même les choses 
de première nécessité, on essaya de constituer le clergé 
[12 juillet 1792]. Comme ort voulait décatholiciser la France, 
on ne pouvait se contenter de piller l'Église : il fallait la 
réformer de fond en comble. On décréta qu'en place des 
cent trente -six diocèses existants, il n'y en aurait plus dé- 
sormais que quatre-vingt-trois (1), correspondant aux 

(1) On trouvera dans Mazas, t. I, p. 67 et suiv.. la liste des diT- 



§ 388. — LA CONSTITUANTE. 9 

quatre-vingt-trois départements ; les chapitres furent sup- 
primés; tous les bénéfices, prieurés et abbayes, confisqués. 
Les évêques et les curés devaient être désormais choisis 
parles assemblées électorales des départements, composées 
de catholiques, de calvinistes et de juifs ; les évêques ainsi 
élus devaient se passer de la confirmation pontificale, se 
faire confirmer par les métropolitains, et, en outre, avant 
d'être consacrés, prêter serment de fidélité au roi, à la loi 
et à la nation, en présence de la municipalité. L'évêque 
était le curé de sa cathédrale; les curés des autres églises 
constituaient son sénat, aux décisions duquel l'évêque était 
tenu de se conformer dans l'exercice de son autorité ; enfin, 
il était interdit aux évêques étrangers de se mêler des 
affaires de l'Église de France, sans préjudice, cependant, 
de l'union avec le chef visible de l'Eglise, clause que Gré- 
goire avait fait passer, non sans peine. Tel fut le décret 
qu'on nomma Constitution civile du clergé, comme s'il n'y 
avait été question que d'intérêts civils. Les évêques protes- 
tèrent contre cette constitution, et demandèrent avec 
instance la convocation d'un concile national ou provincial; 
mais, loin de faire droit à leur demande, on décréta que 
tous les fonctionnaires ecclésiastiques prêteraient serment 
à la constitution civile du clergé, sous peine d'être privés 
de leurs fonctions, et le faible Louis XVI fut contraint de 
ratifier ces décrets [27 décembre]. On décida, sur une mo- 
tion du protestant Barnave [janvier 1791], que les évêques 
et les prêtres qui ne prêteraient pas serment à la constitu- 
tion civile seraient destitués de leurs emplois, et que, s'ils 
continuaient à y vaquer, on les poursuivrait comme per- 
turbateurs de la tranquillité publique. A peine le décret 
rendu, on le mit à exécution à l'égard des ecclésiastiques 
membres de l'Assemblée. Sur trois cents, il n'y en eut que 
quatre-vingts qui prêtèrent le serment, bien plus par inté- 
rêt que par conviction. Parmi ces quatre-vingts, il n'y avait 
qu'un archevêque et trois évêques : Loménie de Brienne, 

huit archevêchés et des cent huit évûches suffragants.qui existaient 
encore en 1789, dont cinq relevaient de Trêves et cinq autres for- 
maient les diocèses de la Corse. Mazas donne également l'indication 
de leurs revenus primitifs. — Voir surtout Dittionn. de statistique 
religieuse, publié par M. Migne. Paris, Petit-Montrouge, 1851. 

IV. i. 



10 § 388. — LA CONSTITUANTE. 

archevêque de Sens ; Talleyrand, évêque d'Autun ; Savi- 
nes, évêque de Viviers; Jarente, évêque d'Orléans. Gré- 
goire avait développé dans son discours les motifs du ser- 
ment, et l'avait prêté le premier. Parmi les autres mem- 
bres du clergé, il s'en trouva plus de cinquante mille qui 
eurent le courage de le refuser (insermentés). Dans le petit 
nombre de ceux qui s'étaient laissé séduire ou intimider 
(asserm ntés). il y en eut plusieurs qui se rétractèrent ou 
eurent recours à des interprétations évasives.Dès lors tout 
prêtre fut suspect ; et quoiqu'on ne voulût point faire de 
martyrs, selon l'expression de Condorcet, la vie du prêtre 
était journellement menacée. Enfin , l'Assemblée, pour ne 
pas laisser le moindre doute sur ses opinions religieuses, 
transforma, par un décret du 4 avril, l'église Sainte-Gene- 
viève en Panthéon, et y fit transférer en grande pompe les 
restes de Voltaire. Le clergé insermenté reçut l'ordre 
de céder partout la place au clergé constitutionnel, com- 
posé, en majeure partie, de moines infidèles, de révo- 
lutionnaires ardents ou de prêtres transfuges de Hollande 
et d'Allemagne. Vingt curés environ, qui avaient donné 
l'exemple du parjure au sein de l'Assemblée, en furent ré- 
compensés par des évêchés. Grégoire, entre autres, fut, 
du vivant même de l'évêque légitime, de Thémines, mis à 
la tête du diocèse de Blois. Il en témoigna sa gratitude en 
demandant, après la malheureuse tentative de Varennes r 
l'abolition de l'inviolabilité royale et le procès deLouis XVI. 

11 prit pour vicaire général l'ex-capucin Chabot, infâme 
personnage, plus cruel, pour ainsi dire, que Marat lui- 
même. Talleyrand sacra les premiers évêques constitu- 
tionnels, qui firent à leur tour de nouvelles consécrations, 
en se passant les uns et les autres de la confirmation et de 
l'institution du Saint-Siège. 

Pie VI repoussa la constitution civile, déclara nulles les 
élections des nouveaux évêques, et suspendit ceux qui 
étaient déjà sacrés [13 avril 1791]. Plusieurs ecclésiasti- 
ques se rétractèrent, et, se soumettant au chef de l'Église, 
rentrèrent dans l'ordre, et échappèrent ainsi au mépris 
dont le peuple, plus fidèle qu'on ne le pouvait soupçonner, 
poursuivait les évêques et les curés constitutionnels. L'As- 
semblée nationale se vengea du pape en déclarant Avignon 



§ 389. — ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE [1791-92|. CONV. NAT. 11 

et le comtat Venaissin annexés à la France [14 septembre]. 
Les habitants de ces provinces ressentirent aussitôt les bien- 
faits du régime nouveau : une foule d'hommes, de femmes 
et d'enfants furent de sang-froid égorgés à Avignon. A 
Paris, on brûla une figure du pape, qu'on avait d'abord 
promenée à travers la ville, assise sur un âne et tenant la 
bulle entre les mains. 

Cependant les évêques et les prêtres constitutionnels n'é- 
taient point d'accord entre eux. Les uns ne faisaient aucun 
cas des brefs pontificaux ; d'autres doutaient de leur exis- 
tence ; d'autres encore persuadaient à leurs églises que la 
nouvelle constitution n'avait aucun rapport avec les véri- 
tés de la foi et avec la discipline ecclésiastique, qu'elle 
n'entravait en aucune façon la pratique de la religion, 
qu'on pouvait être assermenté et chrétien fidèle, prêtre 
orthodoxe, et qu'ils avaient prêté ce serment, non par 
haine de la religion ou du Saint-Siège, mais dans des in- 
tentions droites et loyales. Ces sophismes restèrent sans 
effet : les fidèles les reçurent comme de perfides échos des 
instructions adressées par l'Assemblée nationale au peuple 
sur la constitution civile [21 janvier 1791]. Dès lors on eut 
recours aux menaces et à la violence. Les catholiques 
orthodoxes furent persécutés ; les ecclésiastiques non as- 
sermentés, emprisonnés, expulsés de leurs diocèses, ban- 
nis de leur patrie. 



§389. — Assemblée législative [1791-92]. Convention na- 
tionale [21 septembre 1792-26 octobre 1795]. Directoire 
[1796-99]. Consulat [9 novembre 1799]. Les théophilan- 
thropes. 

La Constituante, dissoute le 30 septembre 1791, fut rem- 
placée par l'Assemblée législative. Celle-ci, d'une impiété 
et d'une logique effrayantes , dirigée par Robespierre, 
Marat et Danton, acheva l'œuvre révolutionnaire, interdit 
l'habit ecclésiastique, et condamna à la déportation les in- 
sermentés, qui avaient été persécutés, maltraités et em- 
prisonnés depuis longtemps, par suite de leur héroïque 
résistance. Louis XVI refusa de sanctionner ce décret, et 



Î2 § 389. — ASSEMBLÉE LEGISLATIVE [1791-92]. 

ne cessa point de repousser les prêtres constitutionnels de 
sa chapelle, tant qu'il eut la faculté de choisir son clergé. 
Le refus du roi excita une émeute populaire. Bientôt après, 
Louis XVI fut déposé, enfermé dans le Temple, et le dé- 
cret contre les prêtres exécuté dans toute sa rigueur. La 
bande de Jourdan avait massacré six cents prêtres à Avi- 
gnon, et les prêtres n'en continuaient pris moins à refuser 
le serment. On résolut, par conséquent, le jour même de 
l'emprisonnement du roi [13 août 1792], d'exterminer à 
Paris les prêtres catholiques. La municipalité les fit recher- 
cher par toute la ville et enfermer dans diverses localités, 
sous prétexte de les déporter plus tard. Mais, aux sanglan- 
tes journées de septembre, trois cents ecclésiastiques, dont 
un archevêque et deux évêques, furent lâchement égor- 
gés dans leurs prisons. Il en fut de même à Meaux, Châ- 
lons, Rennes et Lyon (1). Ceux qui échappèrent à ces mas- 
sacres furent obligés de quitter leurs paroisses et de 
s'exiler de France. Cependant Dieu n'abandonna point ces 
émigrés : ils furent généreusement accueillis en Italie, en 
Espagne, en Suisse, sur les bords du Rhin, en Angleterre. 
Les législateurs de la Convention, après les persécutions 
ordonnées contre les prêtres, décrétèrent une subvention 
régulière aux femmes de mauvaise vie enceintes, autori- 
sèrent le divorce, en vertu duquel, en deux ans, cinq 
mille neuf cents mariages furent dissous dans la seule ville 
de Paris. 

La plupart des princes étrangers avaient d'abord favo- 
risé la révolution française (2). Les uns étaient restés spec- 
tateurs indifférents de la violation des droits les plus sa- 
crés; les autres, anciens et ardents rivaux, s'attendaient 
à prendre leur part dans les partages qu'ils prévoyaient. 
Cependant l'empereur d'Autriche François I er , et Frédéric- 
Guillaume, roi de Prusse, ayant publié un manifeste en 
faveur de Louis XVI, l'Assemblée législative, hardie 
jusqu'à l'extravagance et forte par son audace, n'hésita 
pas à leur déclarer la guerre [20 avril 1792], pour chan- 
ger en fougue belliqueuse l'ardent mouvement du peuple 

(1) Cf. l'écrit de l'abbé Carron sur les Confesseurs de la foi. 

(2) Cf. Mazas, t. I, p. 214, et surtout l'appendice, p. 335-80. 



CONVENTION NATIONALE, ETC. 13 

vers la liberté, et prévenir la coalition de toute l'Europe. 
D'après l'analogie qui règne entre la nature physique et 
*a nature spirituelle, dit Boost, il semble que la loi de pro- 
gression géométrique de la chute des corps se retrouve 
dans la décadence progressive de la morale et de la reli- 
gion chez un peuple. Aussi, les Français se précipitèrent 
avec une fureur croissante dans les plus abominables excès, 
une fois qu'entraînés dans leur fausse route par les pré- 
ceptes des prétendus philosophes et l'exemple des grands, 
ils eurent abandonné Dieu et l'Église. La révolution, 
tombée entre les mains de la plus vile populace, méconnut 
tout droit, viola tout ce qui était sacré, prétendit niveler 
toutes les conditions en les soumettant à son joug sanglant. 
La liberté et l'égalité, tant promises, ne se trouvèrent plus, 
pour les Français, que sur les champs de bataille, l'écha- 
• faud et dans la tombe; et la fraternité, qui devait em- 
brasser tous les hommes en une seule famille, ne fut plus 
que l'exclusive association des clubistes, unis entre eux 
par leur commune haine contre le reste du genre humain 
La Convention réunie le 21 septembre abolit la royauté. 
Girondins et Jacobins s'entendirent pour condamner l'in- 
nocent et trop faible Louis XVI, qui monta sur l'échafaud 
le 21 janvier 1793. « Je pardonne, dit-il, en mourant, 
» aux auteurs de ma mort, et prie Dieu que le sang qu'ils 
» vont répandre ne retombe pas sur la France. » Ces nobles 
paroles resteront comme un éclatant témoignage de la 
magnanime et chrétienne résignation de ce prince infor- 
tuné. La mort du roi fut le signal d'une nouvelle et plus 
sanglante persécution des prêtres, d'une effroyable guerre 
civile, de la proscription successive de tout ce qui était 
grand, noble ou vertueux en France. Les tribunaux révo- 
lutionnaires, répandus sur la surface de la France, fai- 
saient d'innombrables victimes. Le Christianisme ne 
pouvait échapper à la ruine générale. On le déclara une 
pure invention humaine, hostile d'ailleurs à la liberté. Une 
loi de 1792 avait décrété la liberté des cultes et dans le fait 
le Christianisme seul n'était pas toléré. Le peuple poussait 
à leurs dernières conséquences pratiques les maximes de 
la philosophie dont on l'avait imbu. Les prêtres persécutés 



14 § 389. — ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE [1791-92]. 

et mis à mort; les églises profanées, pillées, renversées, 
vendues ou transformées en temples de la Raison ; le vieux 
calendrier remplacé par les décades et les fêtes républi- 
caines (1); le mariage déclaré un simple contrat civil ; la 
religion catholique abolie en vertu d'un décret du 7 no- 
vembre 1793; le culte de la déesse Raison institué; l'exis- 
tence de Dieu publiquement niée ; les cimetières désolés et 
portant pour toute inscription : « La mort est le sommeil 
éternel : » tels furent les résultats rapides du mouvement 
révolutionnaire. Le clergé constitutionnel donna les plus 
déplorables exemples. Gobel, évêque constitutionnel de 
Paris, parut à la Convention à la tête de son clergé, et 
proclama qu'ils avaient jusqu'alors trompé le peuple et 
enseigné une religion à laquelle ils ne croyaient point eux- 
mêmes. « Le peuple, dit-il, ne veut plus d'autre culte 
» public et national que celui de la liberté et de l'égalité; 
» je me soumets à sa volonté et dépose ma crosse et mon 
» anneau sur l'autel de la patrie. » En disant ces mots, 
Gobel et son clergé foulèrent aux pieds les insignes de leurs 
fonctions, et l'indigne évêque, en place de la mitre, se mit 
un bonnet rouge sur la tête (2). Une grande partie du 
clergé constitutionnel se maria : un de ses membres alla 
même jusqu'à fouler aux pieds le crucifix, en s'écriant : 
» Il ne suffit pas d'anéantir le tyran des corps, écrasons 
» le tyran des âmes. » Enfin, le 20 brumaire, c'est-à-dire 



(1) Léo, Manuel d'hist. univ., t. V, p. 88, et surtout p. 114-17. 

(2) La justice divine ne tarda pas à le visiter ; il mourut sur l'é- 
chafaud, le 13 avril 1794. Dans sa prison, il reçut encore une fois 
les grâces du Seigneur et fut atteint d'un repentir profond, comme 
le prouve la lettre suivante écrite à l'abbé Lothringer, un de ses 
grands vicaires : « Mon cher abbé, je suis à la veille de ma mort; je 
vous envoie ma confession par écrit. Dans peu de jours je vais expier, 
par la miséricorde de Dieu, tous mes crimes et mes scandales contre 
la sainte religion. J'ai toujours applaudi dans mon cœur à vos prin- 
cipes Je vous demande pardon, cher abbé, si je vous ai induit en 
erreur. Je vous prie de ne me point refuser les derniers secours de 
votre ministère, en vous transportant à la porte de la Conciergerie> 
sans vous compromettre, et, à ma sortie, de me donner l'absolution 
de. mes péchés, sans oublier le préambule : ab omni vinculo excorn- 
municationis. Adieu, mon cher abbé; priez Dieu pour mon âme, afin 
qu'elle trouve miséricorde devant lui. » J.-B. Gobel, évêque de Lydda. 
{Feiler, Dictionnaire historique, voyez art. Gobel.) 



CONVENTION NATIONALE, ETC. 15 

le 10 novembre 1793, on célébra dans l'antique église de 
Notre-Dame de Paris la fête de la déesse Raison, repré- 
sentée par une chanteuse de l'Opéra, qui fut processionnel - 
lement portée sur un char de triomphe, escortée par les 
législateurs et les philosophes jusque dans la cathédrale, où 
on l'assit sur l'autel, au milieu des vapeurs de l'encens et 
du chant des hymnes patriotiques. Les adversaires les plus 
fanatiques du culte des saints se montrèrent les plus ardents 
prosélytes du culte nouveau, et vénérèrent, comme de pré- 
cieuses reliques, la perruque de Rousseau, l'épée de Mira- 
beau, les poils de la fourrure de Voltaire. Du schisme était 
née l'hérésie, qui avait promptement engendré l'athéisme 
et le paganisme. Cependant l'irréligion n'était pas générale 
en France : la Bretagne, l'Anjou, le Poitou, virent se lever 
une véritable race de géants, combattant avec une héroï- 
que valeur pour leur roi et la religion de leurs pères. Les 
Vendéens succombèrent, mais non sans profit pour leur 
cause (1), car ils obtinrent une paix honorable et la liberté 
religieuse. Mais le règne de la terreur n'en fut que plus ter- 
rible dans les autres parties de la Francs, où une amende 
considérable frappait quiconque donnait asile aux prêtres, 
dont la tête était mise à prix. 

Le triomphe de la déesse Raison fut de courte durée, et 
Robespierre fit décréter par la Convention nationale qu'elle 
reconnaissait l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme. 
On célébra pompeusement et ridiculement la fête de l'Être 
suprême [8 juillet 1794], et la folie succéda au blasphème. 
A la chute de Robespierre [28 juillet 1794], la Convention 
revint peu à peu à des sentiments plus modérés et plus 
sages. Lecointre avait hardiment déclaré à la tribune de 
la Convention « qu'un peuple sans religion, sans culte, 
» sans Église, est un peuple sans patrie, et sans mœurs, 
» qui s'expose nécessairement à la servitude; que le mé- 
» pris de la religion avait ruiné la monarchie française, et 
» que tel serait le sort de tout peuple dont la législation ne 
» reposerait pas sur la base immuable de la morale et de 
» la religion. » Un décret de 1795, qui autorisa l'exercice 
de la religion catholique dans les églises non aliénées, fut 

(l) Cf. Mazas, t. II, p. 131 et sniv. « La guerre de la Vendée. » 



16 § 389. — ASSEMBLÉE LEGISLATIVE [1791-92], ETC. 

accueilli par la partie saine de la nation comme un im- 
mense bienfait. On se reprit à respirer librement, après 
avoir dû comprimer, pendant les tristes jours de la ter- 
reur, les plus nobles et les plus impérieux sentiments de 
l'âme. « Que le Christianisme semble doux, dit Mercier, 
» après la morale d'un Robespierre, d'un Marat et de leurs 
» consorts ! Combien nous avons besoin qu'on nous parle 
» du Dieu de la paix, après tant de scènes sanglantes et 
» effroyables ! » On n'exigea plus alors des ecclésiastiques 
qu'une promesse de se soumettre aux lois de la républi- 
que et de reconnaître le principe de la souveraineté du 
peuple, ce qui fut une occasion de persécutions nouvelles ; 
car les terribles décrets de la justice divine qui avaient suc- 
cessivement frappé les auteurs et les moteurs de la révo- 
lution, le duc d'Orléans, Mirabeau, Danton, Marat, Robes- 
pierre, Chabot, Gobel, etc., n'avaient pas réveillé encore, 
parmi la majorité des Français, le désir de rentrer dans le 
sein de l'Église. L'irréligion, née du rejet du Christianisme, 
se développa sous une phase nouvelle. On vit apparaître, 
sous la tutelle du Directoire [1796], la secte des théophilan- 
thropes (1), composée de prêtres mariés, d'anciens mem- 
bres des clubs, de jacobins et d'orateurs des sections. La 
secte, formée d'abord de réunions partielles de cinq pères 
de famille, grandit, se plaça sous le patronage de La Ré- 
veillère-Lépaux, l'un des cinq membres du Directoire, 
s'empara peu à peu de dix paroisses de Paris, et fut favo- 
rablement accueillie dans quelques villes de province. Le 
pur déisme des sectaires ne put se soutenir vis-à-vis de 
l'indifférence des uns, en face du Christianisme sérieux des 
autres, et, poursuivie par les sarcasmes de l'opinion pu- 
blique, la théophilantropie tomba, dès que l'attrait de la 
nouveauté eut disparu et que le premier consul [9 novembre 
1799] eut défendu aux théophilanthropes d'exercer leur 
culte dans les églises [1802]. Malgré ce retour à la vérité, 
le clergé constitutionnel prédominait encore et disputait de 
toutes façons la juridiction au clergé orthodoxe et fidèle. 



(1) Manuel des Théophilanthropes. Paris, 1797; Aunée religieuse 
des Théophilanthropes (recueil des discours). Paris, 1797; Grégoire, 
Histoire des Théophilanthropes. 



§ 390. — RÉPUBLIQUE ROMAINE. 17 

Il tint à Paris [25 août 1797], sous la présidence de l'évê- 
que Grégoire, un synode dont les décrets renouvelèrent en 
partie la constitution civile du clergé. 



§ 390. — République romaine. 

Pie VI avait condamné la constitution civile par la bulle 
Caritas, et défendu aux ecclésiastiques de prêter le serment 
exigé. Lorsque la guerre entre la France et les puissances 
étrangères eut éclaté, Pie VI leva une armée pour ladéfense 
des États pontificaux. Cet armement devint le prétexte de la 
guerre que les Français déclarèrent au Saint-Siège, après 
les victoires remportées par Bonaparte sur l'Autriche, la 
Sardaigne et Naples, dans la haute Italie, et Pie VI fut 
obligé d'accepter un armistice, conclu par l'intermédiaire 
du chevalier Azara, ambassadeur d'Espagne, qui enlevait 
au pape une partie de ses États et le frappait d'une con- 
tribution de 21 millions de francs [1796]. Bonaparte, ayant 
en même temps exigé le retrait de tous les décrets portés 
contre la France, déclara, sur le refus du pape, l'armistice 
rompu [1 er février 1797], et contraignit, bientôt après, le 
souverain pontife à la paix de Tolentino [19 février 1797], 
en vertu de laquelle, outre le comtat laissé à la France, le 
Bolonais, le Ferrarrais et la Romagne cédés à la république 
cisalpine, Pie VI devait payer 30 millions de francs et livrer 
à la république française un grand nombre de manuscrits 
et d'objets d'art. La paix fut de courte durée. Le général 
Duphot ayant été tué à Rome dans une émeute, la France 
fit envahir les États du pape par le général Bertbier et pro- 
clamer la république [1798]. Le parti démocratique se 
montra aussi servilement adulateur à l'égard du général, 
que lâche et cruel vis-à-vis de l'infortuné Pie VI. Il dressa, 
à l'entrée du pont Saint-Ange, une statue de la Liberté 
foulant aux pieds la tiare et les autres symboles de la reli- 
gion. Les insignes de la papauté furent peints, par dérision, 
sur le rideau du théâtre Alberti ; les vases sacrés, enlevés 
aux autels, servirent aux infâmes orgies célébrées en l'hon- 
neur de la république nouvelle. 

Ces excès rendaient la présence du chef de l'Église d'au- 



18 § 390. — RÉPUBLIQUE ROMAIXE. 

tant plus précieuse à la saine partie du peuple romain. 
Aussi, fidèle à son devoir, inébranlable dans sa mission, 
Pie VI (1) ne quitta Rome que lorsque, malgré son grand 
âge, le courageux octogénaire fut de vive force arraché du 
Vatican, mené à Sienne, et de là transféré au couvent des 
Chartreux de Florence. Les touchantes preuves de compas- 
sion et de respect qu'il y reçut excitèrent les jalouses in- 
quiétudes des philosophes et du Directoire, et il fut résolu 
que l'auguste vieillard serait emmené en Espagne ou en 
Sardaigne. Mais la guerre empêcha la réalisation de ce 
projet, et l'on finit par transférer le pape à Valence, où une 
douce et sainte mort [29 août 1799] sauva Pie VI des tor- 
tures d'un nouvel exil. 

On enleva aux fidèles serviteurs qui l'avaient suivi, et 
l'on vendit comme propriété nationale, les minces effets 
laissés par le pape, comme marques de souvenir et de gra- 
titude, à ses amis. On n'osa pas même ensevelir les dé- 
pouilles du saint pontife avant d'avoir reçu des ordres su- 
périeurs tant il y avait de pusillanimité dans l'exercice d'un 
pouvoir qui se prétendait libre et populaire. Ce ne fut que 
plusieurs mois après sa mort que Pie VI obtint la sépulture, 
en vertu d'un décret consulaire de Bonaparte [30 décem- 
bre 1799]. Deux ans après [17 févier 1802], les précieux 
restes du pape furent transportés à Rome et solennelle- 
ment déposés dans la basilique de Saint-Pierre, au milieu 
des marques d'un respect mêlé de joie et de douleur (2). 



(1) « Combien Pie VI me parut grand, lorsque, contre l'opinion 
du plus grand nombre, il s'obstina à rester, quoiqu'il pût arriver 
près des tombeaux des apôtres, dans l'église-mère de la chrétienté! 
Dieu veuille seulement qu'il puisse y rester, le nob!e vieill rd octo- 
génaire, api es ces vingt-deux ans de pontificat et les rudes épreuves 
auxquelles Dieu le soumet! » Mém. de /. de Müller, lettre du 
4 mars ny? (Œuvres, t. XXXI, p. 187). Cf. aussi les paroles re- 
marquables de Saracin de Genève, qui rentra dans le sein de 
l'Église (Nouv. Histoire de l'Église chrét., 2* édit., t. I, p. 66-68). 

(2) Cf. Nouv. Hist. de l'Église chrét.. t. I, p. 152-156. 



$ 391. — PONTIFICAT DÉ PIE VII. 19 



§ 391. — Pontificat de Pie VII [14 mars 1800-21 
août 1823]. 



(Caprara) Concordat entre le gouvernement français et le pape. 
Paris, 1802. Barruel, du Pape et de ses droits relig. à l'occasion du 
Concordat. Paris, 1803. De Pradt, Les quatre Concordats. Paris, 
1818, 2 vol. Artaud, Hist. du pape Pie VII. Paris, 1837. Pacca, 
Mémoires hist. sur Sa Sainteté Pie VII avant et pendant sa cap- 
tivité. Cf. Nouv. Hist. de l'Eglise chrét., et Gams, Hist. de l'Eglise 
chrét. au XIX siècle, t. I, p. 26 sq. 



Lorsque Pie VI mourut, Rome était encore au pouvoir 
des Français. Trente-cinq cardinaux, accourus de l'exil et 
réunis en conclave à Venise, dans le couvent de Saint- 
George le Majeur [l or décembre 1799-14 mars 1800], élu- 
rent Grégoire Barnabe, des comtes de Ghiaramonti, cardi- 
nal évêque d'Imola, qui prit le nom de Pie VII. Cette 
élection fut le signal des nouveaux triomphes de Ja religion 
catholique, et un solennel démenti donné aux oracles des 
clubs de Paris, annonçant qu'après Pie VI nul pape ne 
monterait plus sur le siège de saint Pierre. 

Pie VII fut couronné, sans pompe, le 21 mars, jour de 
la fête de saint Benoît, dont il avait porté l'habit. Le cou- 
vent fut transformé en Quirinal; l'église Saint-George en 
Vatican. L'empereur d'Allemagne, François II, qui avait 
donné un libre et honorable asile au pape clans ses États, 
nomma, comme son ministre plénipotentiaire auprès du 
saint Père, le marquis Ghislieri, de Bologne. Pie VII reçut 
également les félicitations et les hommages des ambassa- 
deurs de Sardaigne, de Naples et d'Espagne. Paul 1 er , em- 
pereur de Russie, envoya, de son côté, un évêque pour 
rassurer le pape sur la protection que le czar accorderait 
aux provinces catholiques qui lui étaient échues par suite 
du partage de la Pologne [1794]. Les Romains eux-mêmes, 
quoique encore soumis à la domination française, mais 
pleins d'espoir dans la restauration de la puissance tempo- 
relle du pape, lui envoyèrent une députation chargée de 



20 § 391. — PONTIFICAT 

leur respectueuse et fidèle soumission. En effet, peu de 
temps après son élection [3 juillet], Pie VII eut, par suite 
des événements de la guerre, le bonheur de rentrer dans 
Rome, dont le peuple l'accueillit avec un vif enthou- 
siasme. 

Après avoir rendu grâces au Seigneur devant l'autel du 
Saint-Sacrement, à S. JeandeLatran, le pape songea immé- 
diatement à guérir les plaies dont la révolution avait frappé 
son peuple et l'Église. Une encyclique indiqua les moyens 
de réparer les maux dont on avait à gémir. L'autorité pon- 
tificale fut rétablie à Ancône et à Pérouse, le commerce 
des blés déclaré libre, Consalvi nommé prosecrétaire d'État. 
Le pape, en même temps, donna l'exemple de la plus 
stricte économie, pour payer les 50 millions de dettes, ré- 
duisit les revenus du palais pontifical de 150,000 à 36,000 
écus, publia des édits pour la restauration des moeurs, et 
une amnistie politique dont les moteurs de la dernière ré- 
volution étaient seuls exclus (1). Mais de nouveaux événe- 
ments apportèrent de nouvelles modifications dans l'admi- 
nistration pontificale. La bataille deMarengo [14 juin 1800] 
mit tout le nord de l'Italie au pouvoir des Français, amena 
le traité de paix de Lunéville [9 février 1801], qui borna 
par l'Adige les États autrichiens en Italie, reconnut la ré- 
publique cisalpine , et contraignit ainsi le pape à renoncer 
aux légations de Bologne, de Ferrare, de Forli et de Ravenne. 
Après le traité de Lunéville, le pape montra le plus vif em- 
pressement à rétablir l'harmonie entre le Saint-Siège et la 
France. Il avait antérieurement déjà témoigné son bon vou- 
loir en déclarant que sa plus grande consolation serait de 
mourir pour le salut du peuple français. Bonaparte, pre- 
mier consul [depuis le 15 décembre 1799], désirait égale- 
ment cette réconciliation, autant peut-être par politique 
que par religion ; car il avait reconnu que la haine des 
jacobins contre l'Église n'était point partagée par la masse 
delà nation ; il sentait qu'on ne peut régner sur un peuple 
sans religion, et que le rétablissement de la religion catho- 



(1) Voyez Nouv. Hist. de l'Eglise chrét., 1. 1, p. 113-120. Cf. aussi le 
Discours de Pie VII sur les maux de l'Eglise, p. 10-16, et son Ency- 
clique du 25 mai, ibid., p. 46-52. 



DE PIE VII. 21 

lique serait la condition de la restauration de l'ordre et du 
repos de l'État. Peut-être aussi calculait-il combien la gloire 
et l'autorité que lui assurerait la réalisation des désirs de 
plus en plus prononcés de la nation lui faciliterait le che- 
min du trône auquel il aspirait. Il fit donc supplier le pape, 
par l'entremise du cardinal de Martiniana, évêque de Ver- 
ceil, d'envoyer en France des plénipotentiaires chargés de 
régler les affaires ecclésiastiques. Pie VU envoya, en effet, 
l'archevêque de Gorinthe, Spina, et Gaselli, plus tard gé- 
néral des Servites. Bonaparte désigna, de son côté, pour 
s'entendre avec les envoyés du pape, son frère Joseph 
Bonaparte, le conseiller d'État Grétet et l'abbé Bernier (1). 
M. Gacault fut envoyé comme ministre plénipotentiaire, 
avec ordre de traiter le pape avec tout le respect qui lui 
était dû (2). On rencontra d'abord de graves difficultés. La 
constitution civile du clergé avait, dès 1791, rompu le lien 
de l'unité ; les évêques constitutionnels avaient usurpé tous 
les sièges de France du vivant des évêques légitimes ; l'in- 
stitution canonique était entre les mains des laïques, ainsi 
que les biens du clergé. Les plénipotentiaires ne pouvaient 
arriver à conclure un concordat, malgré le bon vouloir 
des deux partis et leur accord sur un grand nombre de 
points. Le pape, qui avait institué une congrégation à latere 
spéciale pour traiter l'affaire du concordat, expédia en 
toute hâte à Paris l'un des principaux membres de la con- 
grégation, le cardinal Consalvi, chargé de faire, pour le 
plus grand bien de la religion, toutes les concessions com- 
patibles avec la dignité du Saint-Siège. Le premier consul 
avait, au moment de l'arrivée du cardinal [22 juin 1801], 
réuni à Paris un concile composé des évêques et des curés 
constitutionnels, qui ne devait guère servir à terminer les 
négociations. Grégoire présidait ce pseudo-concile. Ill'ou- 

(1) Pour ce qui suit, cf. ibid., t. I, p. 127-140. Le texte latin du 
concordat se trouve dans Robiano, t. II, p. 459-69. La Bulla novae 
circumscriptionis diœcesium. ibid., p. 4G9-77 et p. 47S-79. L'indica- 
tion des nouvelles circonscriptions se trouve aussi dans Mazas, t. II, 
p. 273 et suiv. 

(2) Sur la demande de Gacault comment il devait traiter le pape, 
Bonaparte répondit : « Traitez-le comme s'il avait 200,000 hommes, 
et rappelez-vous que j'aspire à l'honneur d'être non le destructeur, 
mais le sauveur du Saint-Siège. » 



22 § 391. — PONTIFICAT 

vrit [29 juin 1801] en faisant les propositions les plus ex- 
traordinaires. Ces intrigues démocratiques déplurent à 
Bonaparte, qui conclut avec Consalvi [15 juillet] un con- 
cordat réglant la restauration de l'Église catholique en 
France; le soi-disant concile national était dissous (1). La 
grande et difficile question de la légitimité des évêques fut 
tranchée par un acte de la toute- puissance pontificale, 
dont, vu les circonstances extraordinaires et urgentes où 
se trouvait la France, le pape usa, tout en déplorant la 
rigueur de la mesure. Il demanda aux anciens évêques 
légitimes, dispersés par toute l'Europe, de renoncer à leurs 
sièges. La majorité des évêques reconnut la nécessité de 
cette mesure, seule capable de mettre fin au schisme et à 
la persécution religieuse. Des quatre-vingts prélats survi- 
vants, quarante-quatre se rendirent immédiatement à l'in- 
stante prière du pape ; les autres s'y refusèrent ; quatorze 
évêques, dont les diocèses se trouvaient annexés à la 
France par suite des victoires de la république, don- 
nèrent leur démission. Quant aux cinquante-neuf évêques 
constitutionnels, le pape et le gouvernement français exi- 
gèrent qu'ils résignassent leur pouvoir entre les mains des 
consuls. 

Le concordat contenait les principales dispositions sui- 
vantes : 

« La religion catholique s'exercera librement et publi- 
quement en France, en se conformant aux ordonnances de 
police rendues dans l'intérêt de la sûreté publique. Le 
Saint-Siège déterminera, d'accord avec le gouvernement 
français, une nouvelle circonscription des diocèses. Le 
pape engagera les évêques à résigner leur pouvoir; en 
cas de refus, il passera outre, en vertu de son autorité su- 
prême. Au premier consul appartiendra la nomination des 
nouveaux évêques et archevêques, ainsi que celle des évê- 
chés qui seront vacants plus tard, et dont les titulaires 
devront être canoniquement institués par le pape. Les 
évêques prêteront, avant d'entrer en fonctions, le serment 
de fidélité entre les mains du premier consul, selon la 
forme ordinaire; les ecclésiastiques du second rang, entre 

(1) Gams, Hist. de l'Eglise chrét. au XIX e siècle, 1. 1, p. 130-141. 



DE PIE VII. 23 

les mains des autorités civiles désignées par le gouverne- 
ment. Les évêques feront une nouvelle circonscription des 
cures de leurs diocèses, qui seront soumises à l'autorisa- 
tion du gouvernement. Le pape promet de ne pas inquiéter 
les acquéreurs de biens ecclésiastiques vendus comme 
biens nationaux ; par contre, le gouvernement s'engage à 
donner aux évoques et aux curés un traitement conve- 
nable, et à autoriser les fondations nouvelles que les 
catholiques voudront faire en faveur de l'Église. Le pre- 
mier consul a les mêmes prérogatives que l'ancien gouver- 
nement. » 

Lorsque les articles du concordat furent connus à Rome, 
deux partis se formèrent parmi les cardinaux. Pie VII, 
ayant pesé les raisons des uns et des autres, décida qu'il 
ratifierait le concordat, et exposa les motifs de sa décision 
souveraine dans un bref du 13 août. Dans un second bref 
[15 août], il adressa une touchante exhortation aux évê- 
ques français, pour les porter à sacrifier ce qu'on leur 
demandait dans l'intérêt et pour le salut de l'Église. Il 
chargea le cardinal Caprara, archevêque de Bologne, de 
pleins pouvoirs à Paris pour l'exécution du concordat. De 
son côté, le premier consul ratifia le concordat, malgré 
l'opposition qu'il rencontrait en France (1). Mais il y ajouta 
des articles dits organiques, qui devaient faire adopter 
plus facilement le concordat par le corps législatif [5 avril 
1802] et dont la teneur portait : 

« Aucune bulle, nul bref, rescrit ou mandat, nulle pro- 
vision ou autre permission, émanés du Saint-Siège, quel 
qu'en soit le contenu, et quand ils ne concerneraient que 
des cas particuliers, ne pourront être admis, publiés, 
imprimés, mis à exécution sans l'autorisation du gouver- 
nement. Les professeurs des séminaires enseigneront les 
quatre articles de la déclaration du clergé de France ; les 
évêques en enverront l'engagement au conseiller d'État 
chargé du culte. Nul concile n'aura lieu en France sans 
l'ordre du gouvernement. L'enseignement religieux ne 
sera donné que d'après un catéchisme approuvé par le 
gouvernement. Le métropolitain administrera les diocèses 

(1) Cf. Nouv. Hist. de l'Eglise chrét., t. I, p. 143-52 et 175-90. 



2-1 § 391. — PONTIFICAT 

dont le siège sera vacant. Les vicaires généraux continue 
ront l'exercice de leurs fonctions après la mort de l'évê- 
que, jusqu'à l'installation du successeur. Les curés ne 
donneront la bénédiction nuptiale qu'à ceux qui auront 
prouvé que le mariage a été célébré devant l'autorité ci 
vile, etc. » 

En vain le pape se plaignit de ces articles, qu'on ne lui 
avait point communiqués : le concordat n'en fut pas moins 
exécuté, et l'Église de France en célébra la promulgation 
par une fête solennelle [18 avril 1802] (l). Les démocrates 
et les compagnons d'armes du premier consul se moquè- 
rent de ce qu'ils appelaient une comédie nouvelle, préten- 
dant que jamais le drapeau français n'avait été plus glo- 
rieux que depuis qu'il n'était plus béni. Mais Napoléon 
n'en tint pas moins ferme, et il redisait encore à Sainte- 
Hélène : « Je n'ai jamais regretté d'avoir signé le concor- 
» dat. Il m'en fallait un, celui-là ou un autre. Si le pape 
» n'avait pas existé, il aurait fallu l'inventer. » 

La réaction religieuse fut alors universelle. Elle se mani- 
festa en maint écrit de l'époque. Et d'abord dans les ou- 
vrages de Saint-Martin [*f* 1804], qui, s'attachant bien plus 
aux rêveries de Jacques Bœhm et de Pordage qu'aux en- 
seignements de l'Église, eut, par là même, peu d'in- 
fluence, malgré ses intentions droites et son intelligence 
peu commune. Saint-Martin revêtit de formes fantastiques 
les idées mystiques :de Bœhm et de Pordage sur la nature, 
et en composa un système mystico-théosophique, qu'il pro- 
pagea surtout parmi les francs-maçons initiés aux plus 
hauts grades (2). Martin Ducrey se rendit très-utile à la 
cause de Dieu par l'école qu'il fonda à Salanches [de- 
puis 1800], et plus tard par sa chartreuse de Malan. Mais 
l'homme qui contribua le plus, à cette époque, à la restau- 



(1) Le cardinal Caprara fut très-actif dans cette affaire. Pour sa 
nomination au poste de légat à latere et les autres pièces qui lui con- 
féraient le droit d'établir de nouveaux évêques et d'accorder l'indul- 
gence plénière sous forme de jubilé, cf. Robiano, t. II, p. 487-92. 

(2) Des erreurs et de la vérité, 1775. Edimb., 1782, 2 vol.; l'Homme 
de désir. Lyon, 1790; Ecce Homo. Paris, 1792; Lipsùe, 1819; de l'Es- 
prit des choses. Paris, 1800, 2 vol.; (Euvres posthumes. Tours, 1807, 
2 vol. 



DE PIE VII. 25 

ration des choses religieuses, à la glorification du Christia- 
nisme, fut, sans contredit, Chateaubriand, dont l'élo- 
quente plume remua toute la France en faveur d'une 
cause depuis longtemps abandonnée par les littérateurs en 
vogue. 

La publication du concordat avait été précédée par une 
série d'articles de journaux qui avaient sondé et préparé 
l'opinion publique. Cependant il ne fallait pas tant d'arti- 
fices pour disposer la masse de^la nation, qui avait toujours 
eu en horreur les excès de l'impiété, à revenir à la foi de 
ses pères. Bientôt il ne fut plus de bon ton, dans la haute 
société, de se moquer des chose religieuses; on accueillit 
avec une sorte de passion la littérature chrétienne. Autant 
il avait été de mode de se moquer de FÉglise, de sa doc- 
trine et de ses formes, autant, il paraissait désormais de 
mauvais goût de ne pas témoigner au moins du respect 
pour les dogmes et le culte catholiques. Le langage véri- 
tablement merveilleux de Chateaubriand, cette alliance 
qui parut nouvelle de la poésie et de la religion, contri- 
buèrent puissamment, non pas seulement à élargir le cercle 
restreint dans lequel d'étroites règles tenaient captives la 
poésie et la langue française, mais encore à vaincre l'in- 
différence d'un peuple aussi léger que spirituel (4). 

Les séminaires se rétablirent, surtout dans les métropo- 
les et auprès des cathédrales. Les prêtres reprirent leur 
costume sur la demande du gouvernement; la piété des 
fidèles vint au secours des institutions et des communautés 
fondées pour l'éducation de la jeunesse et le soin des ma- 
lades. Chaque jour amenait quelque conversion éclatante. 
La Harpe, touché dans sa prison de la lecture de Y Imitation 
[1794], revint à la foi, et rétracta, dans un codicile de son 
testament, les erreurs de ses ouvrages [11 février 1803], 
De nouveaux dignitaires rendirent à l'Église une partie de 



(1) Chateaubriand, Atala, ou les Amours de deux sauvages. Paris 
(1801). Le Génie du Christianisme, ou Beautés de la religion chré- 
tienne. Paris, 1802, 2 vol. ; les Martyrs, ou le Triomphe de la reli- 
gion. Paris, 1803, 2 vol.; Itinéraire de Paris à Jérusalem. Paris, 1811, 
2 vol. — Nouv. édit. avec toutes les notes de l'auteur, Paris, Sarlit, 
14 vol. in-8. 

IV. t 



26 § 391. — PONTIFICAT 

son antique splendeur. Les archevêques Du Belloy, de 
Boisgelin, Carnbacérès et Fesch furent créés cardinaux par 
Pie VII. 

Le jubilé de 1804 [10 mars] vint, à son tour, favoriser 
le retour des esprits vers la pratique religieuse. Cependant 
le concordat rencontra quelques résistances partielles, qui 
obligèrent le cardinal-légat à adresser une circulaire aux 
évêques française Les efforts du cardinal Gaprara pour ré- 
tablir partout l'ordre et l'autorité de l'Église furent secon- 
dés par l'infatigable et pieux abbé Barruel. Le gouverne- 
ment, de son côté, reconnut dès lors et autorisa diverses 
congrégations, telles que celles des prêtres de la mission, 
des frères des écoles chrétiennes, des sœurs hospitalières 
et de la Charité, dont Napoléon se plaisait à reconnaître 
l'incontestable utilité. Le gouvernement soutint, plus par- 
ticulièrement encore, de sa faveur et de son argent, la 
congrégation des missions étrangères, et lors de la paix 
avec la Porte Ottomane, conclue par le général Brune, la 
France recouvra le droit de protéger toutes les Églises du 
rite latin dans le Levant, droit que, d'après les ordres du 
gouvernement français, le général Sébastiani exerça fré- 
quemment dans ses voyages en Egypte, en Syrie et dans 
les îles Ioniennes. 

Napoléon, ayant été proclamé empereur en 1804 [8 mai], 
par un sénatus-consulte, invita en suppliant le pape à le 
couronner, et à consacrer ainsi par la religion un empire 
fondé sur la victoire. Pie VII, après d'assez longues hési- 
tations, résolut, malgré les démarches contraires des gran- 
des puissances de l'Europe et les solennelles protesta- 
tions de Louis XVIII, de se rendre à Paris, parce qu'il 
voyait dans ce voyage, comme il le déclara en consistoire 
[29 octobre], les intérêts de la religion, dont il pouvait 
traiter verbalement avec l'empereur, prenant le Ciel à té- 
moin qu'il ne se déterminait, dans cette occasion solen- 
nelle, qu'en vue de la gloire de Dieu, du salut des âmes et 
du progrès de la religion catholique (1). Le Saint-Père, 
accompagné de quatre cardinaux, de quatre évêques et de 



(l) On peut voir par là la valeur de l'assertion de l'abbé de Pradt, 
qui soutint que le pape n'avait nullement en vue les intérêts de la 



DE PIE VII. 27 

deux prélats, partit de Rome au milieu des larmes de son 
peuple, traversa les Alpes au cœur de l'hiver [2 novembre], 
et parcourut triomphalement la France. Partout on l'ac- 
cueillit avec les plus vifs témoignages de respect, et les 
routes de France se couvrirent, comme celles de la Savoie, 
d'une foule dévote et empressée. Ému des manifestations 
du peuple de Lyon, qui, apercevant le Saint-Père au bal- 
con de son hôtel, se précipita spontanément à genoux, 
Pie VII éleva les mains au Ciel, pour le remercier d'avoir 
conservé une si grande piété dans un pays où l'incrédulité 
avait été si puissante. Les Parisiens ne se montrèrent ni 
moins respectueux ni moins empressés, et déjouèrent les 
espérances que le parti anti-religieux avait conçues de 
leur légèreté, de leur indifférence et de leur cruel amour 
de la plaisanterie. La foule se pressait en toutes circon- 
stances autour du pape, pour en recevoir la bénédiction 
apostolique (1). Les marques sincères de ce religieux et 
filial respect du peuple français ne diminuèrent point après 
le couronnement de l'empereur [2 décembre]. Le cardinal- 
archevêque de Paris se rendit l'éloquent interprète des 
sentiments du peuple : « En vain, dit-il, le nombre des 
ennemis de l'Église s'est multiplié ; leur nom s'est perdu 
dans la nuit des temps ; à peine retrou\ons-nous les traces 
de leur existence... sainte Église romaine ! tu as triom- 
phé des siècles; tu as constamment vaincu l'impiété, en 
conservant la pureté des mœurs, l'intégrité de la doctrine 
et l'uniformité de la discipline, que tu as reçues de ton di- 
vin fondateur et de ses apôtres. » 

L'attention générale et respectueuse dont le pape était 



religion, mais seulement ceux de la politique, et que son but unique 
était d'obtenir les trois légations. 

(l) A. Menzel, Hist. contemporaine, t. II, p. 568 et suiv. (Hist. 
univers, de Becker;, t. XIII.) Les paroles adressées aux députés par 
Champagny, ministre de l'intérieur, sont parfaitement conformes à 
ce récit. « En même temps, dit-il, le pape traversait la France, et 
des rives du Pô à celles de la Seine, il a été partout l'objet d'un 
hommage religieux que lui a rendu avec amour et respect cette 
immense majorité, qui, fidèle à l'antique doctrine, voit un père com- 
mun et le centre de la commune croyance dans celui que toute 
l'Europe révère, comme un souverain élevé au trône par sa piété et 
•es vertus. 



28 § 392. — MÉSINTELLIGENCE 

l'objet excita la jalousie de Napoléon, qui manifesta son 
mécontentement par des procédés beaucoup moins bien- 
veillants à l'égard de son illustre hôl . Le Saint-Père fut 
obligé, malgré lui, de passer, l'hiver à Paris, et il n'y eut* 
pas même la liberté de choisir le but de ses pieuses visites. 
Cependant à la suite de ses conférences avec l'empereur, 
il obtint pour les évêques le libre exercice de leur autorité; 
il parvint à aplanir les difficultés opposées jusqu'alors aux 
aspirants du sacerdoce; il provoqua diverses dispositions 
favorables à l'éducation chrétienne de la jeunesse, au sa- 
lut spirituel des malades, des soldats, etc. Mais il réclama 
en vain, avec les plus grandes instances, la restitution des 
légations, la révocation des articles organiques, que l'em- 
pereur refusa constamment. Ce ne fut qu'au moment où 
Napoléon se rendit en Italie, pour y prendre la couronne 
de fer, que le pape put, en quelque sorte à sa suite, rentrer 
dans ses Etats [4 avril 1805]. Les honneurs qu'il reçut à 
Lyon et à Turin dépassèrent, pour ainsi dire, la magnifi- 
cence des fêtes célébrées au passage de l'empereur (1). A ces 
honneurs s'ajoutèrent de plus saintes et de plus douces 
consolations ; car, en passant à Turin, Pie VII obtint, par 
son intervention personnelle, la renonciation au siège épis- 
copal, qu'on avait en vain, jusqu'alors, réclamée de l'ar- 
chevêque ; tandis qu'à Florence^ Scipion Ricci, promoteur 
du synode de Pistoie, se réconcilia sincèrement avec 
l'Église. Arrivé à Rome, le souverain pontife reprit d'une 
main ferme les rênes de l'administration, st voua tout en- 
tier au gouvernement de l'Église universelle, en même 
temps qu'il s'appliqua à faire fleurir les arts dans ses États. 

§ 392. — Mésintelligence entre l'empei-eur er le pape. 

Fragments relatifs à l'histoire ecclés. des premières années du 
XIX e siècle. Paris, 181-4. Correspondance authentique de la cour 
de Rome avec la France depuis l'invasion de l'État romain jusqu'à 
l'enlèvement du souverain pontife, 1809. Cf. C.-A. Menzel, Hist. des 
temps contemporains, liv. II et III (Hist. univ. de Becker, t. XIII 
et XIV.) Œuvres de Pacca. Artaud, liv. II. Voyez plus haut, § 391. 



(1) Nouv. Hist. de l'Eglise cbvét., 1. II, p. 306-312. 



ENTRE L EMPEREUR ET LE PAPE. 29 

Le mécontentement que l'empereur avait montré au pape 
durant son séjour à Paris, et qui ne prenait pas seulement 
sa source clans des impressions passagères, ne fortifiait et 
se prononçait de plus en plus. Après avoir usé de l'in- 
fluence du pape pour sanctionner son pouvoir aux yeux 
des peuples ; après avoir introduit dans le nouveau caté- 
chisme français que : « s'opposer à l'empereur consacré 
» par le pape, c'était s'exposer à la damnation éternelle ; 
» qu'un des premiers devoirs du chrétien était de se sou- 
» mettre au service militaire pour celui qui avait rétabli 
» l'autorité de l'Eglise, » l'empereur, embarrassé de l'exis- 
tence d'un pouvoir supérieur au sien dans l'opinion des 
hommes, conçut la pensée de subjuguer la papauté, comme 
il avait soumis le sceptre des rois à son impériale supré- 
matie. Il fallait pour cela entrer en hostilité ouverte avec 
le pape, et les occasions ne devaient pas manquer. L'em- 
pereur rendit en effet, aussitôt après le couronnement de 
Milan [26 mai 1805], plusieurs décrets défavorables à l'É- 
glise. Il institua une commission chargée d'appliquer à 
l'Italie le Code civil français, sans aucune modification, et 
nomma des évêques italiens, contrairement aux disposi- 
tions du concordat (1) conclu par la république cisalpine« 
Le pape leur refusa l'institution canonique, et l'affaire resta 
suspendue durant la campagne de 1805. Il rejeta de même 
la proposition de prononcer le divorce du frère de l'empe- 
reur, Jérôme, avec la femme qu'il avait épousée en Amé- 
rique. « Le roi d'Angleterre et l'empereur de Russie, di- 
» sait Napoléon, sont bien seuls les maîtres chez eux : ils 
» règlent d'une manière absolue et sans contrôle les affaires 
» religieuses de leurs pays. a Il préludait ainsi au projet 
bien arrêté d'anéantir l'influence du Saint-Siège. Il con- 
tinua l'exécution de son plan, en s'emparant du port et de 
la ville d'Ançône ; en violant, par conséquent, la neutra- 
lité flu pape, reconnue par toutes les puissances, et en ex- 
posant par là même les États pontificaux aux représailles 
exercées contre la France, en demandant, plus tard, le 
renvoi de tous ceux qui lui déplaisaient dans le personnel 
des ambassades à Rome, et en exigeant enfin que le pape 

(l) Nouv. hist. de l'Eglise chrét., liv. II,