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Full text of "Histoire universelle de Jacques-Auguste de Thou : depuis 1543. jusqu'en 1607. Traduite sur l'édition latine de Londres .."

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HISTOIRE 



DE 



JACQUE-AUGUSTE 

DE THOU 



TOME QV ATOKZIEME, 



H I s T O IRE 

UNIVERSELLE 

DE 

JACQUEAUGUSTE 

DE THOU, 

Depuis 1543. jufquen 1607. 

TRADUITE SUR L'EDITION LATINE DE LONDRES. 

TOME QUATORZIEME. 



1601. 



1607. 




A LONDRES, 



M. D C C. XXXIV. 



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^^^^êâ^:Sé^aiiàSSê^^^^é^7^ 



SOMMAIRES 

DES LIVRES 

CONTENUS DANS CE QUATORZIEME VOLUME. 

SOMMAIRE DU LIVRE CXXVII. 

Nouvelle Préface de r Auteur, Suite des ^^^u erre s de '~ 
Flandres, Continuation dU' fié^e d'Oftende. Ajfaut jy 
donné ci la place. Combats divers entre les Espagnols is* les \ co 2, 
ajfiégés, Islouyeaux Forts bâtis par les deux partis. Ten- 
tative du comte de Berghe fur Breda, Prife de Grave par 
le comte Maurice, T)ijferentes machines inventées contre 
OJiende, Mutinerie des troupes Efpagnoles a Hamont, Mau- 
vais fuccès des Efpagnols fur mer. Ils firpremie?ît Wach^ 
tendonck y ^ en font chaffe^ fur le champ. Différend des 
comtes de Frtfe avec la ville d'Emden, Suite de la guerre 
de Hongrie. Mort du duc de Mercœur à Nuremberg, Son 
caraSîere, Voyage de Charle de Gon^ague duc de NeVers en 
Hongrie. Prife d'Albé Royale par les Turcs, ^li Bâcha. 
pris par les Heyduques, Les Chrétiens afiégent Bude fans 
fucc}s. Exploits du Général Bafte en Tranfylvanie. Il fe 
rend maure de Btftric^. Battory fe met entre fes mains. 
Affaires de Livonie. Prife de Karkus par le Prince de Sué- 
de, Exploits de Ead^evviL Suite des conijukes des Suédois, 
Tome XIV, a 



îj SOMMAIRES. 

' Ils attaquent Kokenhaujen, Exploits de Sichiski Défaite des 
H E N R I ^ff^^QJj^ Levée du Jïe^e de Kokenhaujen. Aniyéede Jean de 
\ 6 02 ^^l/fi"^^ auprès de Charle duc de Sudermanie , qui le déclare 
Généraliffime de fes troupes, Re^lemens militaires faits par ce 
Générai Jalou(îe de Charle contre lui. Siège de Riga par 
les Suédois , levé en defordre fur laVis de l'approche du rot 
dePûlog}ie, Arrivée de ce Frince à Seelbourg avec ^amoyskiy 
Généraltffime de fes armées. Ecrit injurieux envoyé au Frince 
de Suéde par ^amoyski 6^ les autres Seigneurs Folonois. Re- 
ponfe du Frince de Suéde. Réplique de ^amqysh. Le roi de 
Pologne écrit aux Livonicns pour les détacher de Charle, 
Frife de Wolmar par les Folonois. Retour de Charle en Suéde 
Divers exploits de ZamqysKt. Retour de ISlaffaVV dans 
fa patrie. Expédition des chevaliers de Malte en Afrique, 
Ils s'emparent de Mahomette, Defcente des Turcs fur les 
cotes dLtalie. Ils pillent Reggio. Sédition des Janiffaires 
à Conflantinople. Cruauté du Grand Seigneur, Les Efpa^ 
gnols s'emparent de Final <i7* de Milefimo. Jean André 
Doria deflitué. Car donne mis a fa place. Morts illuftres , de 
Ija^are Soran^p ) de Margunio ^ de Meliffus y de Rulandy 
de Feucer y de Dujong , (JT de Fafferat, 



SOMMAIRE DU LIVRE CXXVIII. 

Continuation des ajfaires de France, Fêtes données à la 
Cour au commencement de tannée. Voyage du Roi en 
Fcrigord. Difpute de ce Frince avec le duc de Bouillon, 
Abolition de t impôt de la Pancarte. Retour du Roi a Fon^ 
tainehleau. Affaire des Avocats. Arrivée du fieur de Lafin 
ci la Cour. Ses dépojïtions contre le maréchal de Biron, Ce 



c^ 



SOMMAIRES. ^ 5!j 

Seifftsur fe rend à 4a Cour, Opiniâtreté du Maréchal km 
rien allouer. Le Roi le fait arrêter ayec le comte d'Auyer- Henri 
gne. Ils font conduits â la Baftille. Mowvenîens que Je don- Z. ' 
ne la famille du Maréchal auprès du Roi , pour obtenir fa 
grâce. Difcours de M, de la Force au Roi a cette occajïon. 
On fait le procès au Maréchal, On l'interroge fur fes liai^ 
fons ayec le duc de Sayqye, Charges contre lui, Dépoftions 
des témoins, Cojifrontatwn des témoins ayec ce Seigneur, Il 
prête interrogatoire au Parlement. Ses défenfes. Sa Condam^ 
nation. Il eft exécuté par ordre du Roi dans la Ba/lille, 
Pourfuites faites après fa mort contre fes complices, Lespuif 
fances alliées du Roi le complimentent fur la découverte de 
cette conjuration. Gui Eder de Fontenelles efl condamné 4 
une mort honteufe pour ayoir eu des intelligences ayecles 
Efpagnols. Autres traîtres punis a^>ec lui, Monharot Gou^ 
yenieur de Rennes eft arrêté. Le comte d'Auyergne <ts^ le 
haron de Lux obtiennent du Roi leur pardon. Le duc de 
Bouillon fe pre fente a la chambre de Caftres, Lettre de ce 
Seigneur au Roi , pour lui rendre compte de fa retraite. Il 
demande à être jugé par la chambre de Caftre, Le Roi in* 
terdit à cette chambre la connoiffance de fon affaire. Requête 
des Proteftans en faveur de ce Duc. Il fort de France y O*' 
paffe à Gene'Ve. Sentimens de la reine Elifabeth fur cette 
ajfaire. Mamfefte publié en fa^^eur du duc de Bouillon, 
Claude de Lor aine prince de JoinVille ^ frère du duc de Guife, 
accufé <tT convaincu d'avoir fait des menées avec Philippe 
d'Anglure Comtois, Le Roi lui pardonne en confideration do 
fa famille. 



a?j 



îi^ SOMMAIRES. 



""iv."' SOMMAIRE DU LIVRE CXXIX. 

REnouyellement de V alliance ayec les Suijfes. Defcrip* 
tïon de cette cérémonie, Edit contre les duels. Chan* 
gement pernicieux introduit dans la monnoye. Découverte 
de différentes mines dans le Royaume, Editdonjiéd cefujet. 
Différend de F archevêque de Bordeaux avec le Farlement 
de cette ville. Procès en Dauphiné entre le tiers état d'un 
coté -, le Clergé <(sr lalSIobleJJe de Vautre , terminé au confeil 
du Roi, Plaintes du Peuple co?itre ce jugement. Entreprife 
de léVeque d'Angers , pour abolir tous les anciens livres 
d'Eglife, Naijjance d'une princejfe de France, Tentative 
' ■ du duc de SaVoye fur Ge?îeVe , (ty fes fuites. Légitimation 

^ ^' de Gafton de Foix , que le Roi avoit eu de Henriette de 
Balfac, Voyage du Roy <tjr de la Reine à Met^,- Dépu- 
tatton des Jefuites au Roi , pour demander leur rétahlijfe^ 
ment. Harangue de leur Provincial Ignace Armand, Let- 
tre de lélecleur Palatin au Roi en faveur du duc de BoUiU 
ion, Réponfe de Sa Majefîé. Le Roi Va Voir Catherine de 
Bourbon fa fœur a, IS^ancy, Son retour a Paris. Il fonge à pro" 
fter de la paix pour enrichir fon Royaume, Etabliffcmens de 
diverfes manufacîures , «ir entre autres des Soyeries. Mort 
d'Elifaheth reine d'Angleterre. Son caraSlere. Jacque roi 
d'EcoJfe proclamé roi d'Angleterre. Arrivée de ce Prince à 
Londres, Requête prefentée par les Catholiques à l'avene^ 
ment de ce Prince, jS/ouVelle confeffion de foi publiée. Ob^ 
feques de la reine Eltfabeth, Ambaffade du marquis de 
Rofny a Londres, Succès de ce Voyage. Différend entre le 
comte de Soiffons <S le marquis de Rofny, Sacre du roi <r 



SOMMAIRES. V 

de la reine d'Angleterre. Conjuration contre ce Prince dé- — - 

couverte, arrivée de Taxis amhajjadeur d'Efpa^ne à Lon* Henri 
dres. Synode des Froteftans à Gap , Henri de Kohan fait ^ ' ■ 
Duc i^ Pair. Morts illujlresy de l'impératrice Marie d Au- 
triche y du marquis d'Anfpach Brandebourg , de Chrijlophle 
Rad^iyvil y de F électeur de Mayence , de Jacque Monau , 
d'André Cefalpini , de François Fiete y de Gui Coquille y de 
Muley-Hamet fils d' Ah dalla , roi de Fe\ , de Maroc (jr de 
Su^a. Guerre entre fes enfans. 



SOMMAIRE DU LIVRE CXXX. 

1 ^Roubles dangereux en Turquie. Gajfi Be^ fie rend 
maître de Tauris is" la liyre au roi de Perfie. L'Hor- 
loger repoujfie l'armée du Sophi, Expédition heureufie des che- 
valiers de Malte. Mort de Mahomet 111. Traité des Vé- 
nitiens ayec les Grifions, Guerre de Hongrie. Exploits de 
Rufivyorm. Moyfie fiurprend dans la Tranjyhanie Alba Ju- 
lia : il efi yaincu par George Ba/ia. Diète de "Ratishonne, 
Différend entre l'éleHeur de Saxe , <^ les princes d'A?îhalt, 
Suite dufiége d'Ofiende. Combat nay al entre les E/pagnols 
(^ les Hollandois. Frédéric Spinola eft tué : les Efipagnols 
fiont battus. Les habitans de Bojîeduc chajfent la garnifion 
de la Ville. Frédéric comte de Berghe "Veut réduire fians au^ 
cune condition les foldats qui s'étoient reyoltés l'année précé- 
dente. Ils traitent ayec les Etats généraux. Maurice afifié- 
ge inutilement Bofileduc. Suite du fiiége d'O [tende. Spinola ~ ~~7~ 
yient à Oftende. Les Etats généraux , craignant léyene^ 
ment du fiege y leyent une armée. Mouyemens du comte Mau- 
rice, Il arriye ayec une flotte dans le canal de Flefiingue, 

aiij 



/} 



vj SOMMAIRES. 

I ■ Mefures que prend Albert pour empêcher le débarquement. 

If E N R I Frtfe d'Ifendick par Maurice, Il affilie tEclufe, Dejcrip- 

-fV- tion de cette ytlle. Vains ejforts de SpinoU pour empêcher 

i6q^. ]\f^^Yice de lajfté^er. Les ajjïégés réduits à ï extrémité , 

fe rendent. Mort de Louis Gonthier de Najfayy. Maurice 

Je VaVis des Etats généraux , rétablit les fortifications de 

ÏEclufe iT en bâtit de nouvelles. Il fortifie Ifendick Suite 

du fiége <iS prife d'O [tende. Albert ^ l'Infante viennent 

yoir les ruines de cette ville. Retour de Spifiola en Efpa- 

^ne 5 ou Philippe le comble d'honneurs. Les Etats généraux 

lèvent des troupes iT de l'argent pour continuer la guerre. 

Etat florijjant de la République de Hollande : elle établit 

une compagnie des Indes. Differens voyages des Hollandois 

aux Indes Orientales. George Spilberg , <tjr Corneille ]S[eek , 

après un Voyage de trois ans , retournent heureujement dans 

leur Patrie. Mœurs des Sauvages , <s leur religion. Def- 

cription de leurs villes , (UT des arbres <iy plantes qui croifi* 

Jent dans leur payis. 



SOMMAIRE DU LIVRE CXXXI. 

As/emblée du Parlement à Londres. Difi:ours du Roi 
Jacque I. L'Angleterre iT l'EcoJfe font reunies <Ù^ 
ne font plus appellées que du nom de la Grande Bretagne, 
Reglemens pour la dfcipline Eccléjîaftique. ISfégociaîions pour 
la paix entre lEfpagne <tsr I Angleterre. Ferdinand de Ve- 
lafico arrive en Angleterre avec une grande fuite. Le Roi 
jure fur les Evangiles d'obferver le Traité de paix. Ar- 
ticles de ce Traité. Velafco arrive en France 5 honneurs quil 
J reçoit* Impôt de trente pour cent fur les marchandfes,. 



Henri 



SOMMAIRES. vîj 

'Affaires d'Allemagne, Conjuration découverte ir puyiie 
à BrunfvVick en Saxe. Souleyement a Emden dans l'O- ^^ iv' 
ojifrife, Jean frère d'Enno s'empare de Faderhon au nom i 6 o ±> 
de rEve(]ue, La conteftation entre le cardinal de Lorraine y 
tsr Jean-George de Brandebourg , au fujet de Ihkhé de 
Strasbourg , eft appaifée. Les Vdles Anféatiques enyojent 
des députés aux Princes de l'Europe pour renowveller les pri^ 
yileges de la Société, Affaires de Suéde. Les Etats , après 
ayoir dépofé Sigifmondy donnent la Couronne d Charle duc 
de Sudermanie, Troubles dans la Hongrie <sr dans la Tran^ 
Jyhanie au fujet de la Religion, Séyérité outrée de Bajla, 
Pe/l prife par les Infidèles, Le comte de Serin défait les 
Turcs près de 2^igeth. Le Grand Vifir Serdar Vient cani" 
per devant Gran, Le comte de Dampierre , après ayoir dé- 
fait Bethléem Gahor , s' avance a Weiffembourg. Le Grand 
Vifr preffe inutilement la conclufion de la tréye. Les Turcs 
lèvent le fiége de Gran, Le comte de Belgioiofo , à tinfti- - 
gation de Bafta , traite ayec rigueur les Prote/ians de Caf 
foVie, Etienne Boftkai marche contre lui ^ir le met en fuite. 
Bafta marche avec des troupes du coté de CaffoVie. Boftkai 
eft profcrit par un écrit public. Il enyqye à l Empereur des 
Députe^ pour juftifier fa conduite. Troubles dans laStirie 
au fujet de la Religion. Horrible famine en Tranjyhanie. 
Grande difette de blé en Sicile y en Languedoc is en Pro- 
yence. Phénomène fingulier s diyers jugemens a ce fujet. Le 
Grand duc de Tofcane^ équippe des galères pour brider la 
flotte Turque qui étoit dans le port d'Alger i mais inutile-- 
ment Jon deffein ayant été découvert par les Juifs, Promo- 
tion de Cardinaux à Rome, Propofitions avancées par les 
Jefuites. On parle enVain de la Canonifation d'Ignace de 
Loyola» Emeute a Rome au fujet d'un malfaiteur qui fe 



viij SOMMAIRES. 

' fauye dans le palais du cardinal Farnefe. Morts d'hom^ 

Henri jj^,^ illuftres : de Jean de Bavière fils aîné de Wolfang : 
^ ' de/on frère Othon Henri : de Louis Landgrave de HeJJe: 
d'Erneft Frédéric inarquis de Bade : de F terre ErJieJl de 
Mansfeldt : de Claude de la Trimouille : de Janus Dou^a : 
de Chriftophle Caler : d'Ohert Cy'ifan : de Jérôme Mercurial: 
di Arnaud d'OJfat, Htftoire de Gaultier éyèque de Poitiers» 
TSlaiffance du comte de Soijjins. 



SOMMAIRE DULIVRE CXXXII. 

LEs J e fuites follicitent leur rkablijfement. Leurs in-- 
triques a la Cour, Fondation du Collège de la Flefcbe. 
Lettres patentes envoyées au Farlement. Le Roi fut dé- 
fendre d la Cour les Remontrances par écrit, Réponfe du 
premier Fréfident, Le Farlement ya au Louvre, Haran^ 
gue du premier Fréfident au Roi, Réponfe du Roi, Réfle- 
xions fur ces difcours. Les gens du Roi mandés au Lou- 
vre. De Maiffes envoyé au Farlement pour preffr lenre- 
giftrement. Les Lettres patentes font enfin enregiftrées. Con- 
tenu des Lettres patentes, Cenfure de la Faculté de Théo- 
logie condamnée par la même Faculté, Le Farlement cite 
plujieurs DoSîeurs pour leur faire des réprimandes. Il les 
interroge , <S^ fupprime les aSles du décret. Cérémonie de lOr^ 
dre de Malte donné à Alexandre fils naturel du Roi, Mort 
de Catherine de Bar fœur du Roy, Divers projets qui avoient 
été faits pour fon mariage, Complimens de condoléance faits 
au Roi, Ferplexité du Nonce, Ohféques de Catherine, Com^ 
mencement du canal de Briare. Fondation de divers Mo- 
naflereSf Sourdes (pratiques des Efpagnols, Trahtfon de 



SOMMAIRES. îx 

V Hojle fecretaïre da Villeroy. Elle eft décowverte t3" punie, 
Conféquences quelle eut à l égard de Villeroy, Intrigues de Henri 
la Marquife de Verneuil ^ de fon frère le Comte d'Awver- , 

r -A U 1 ■ r 1 VA I <^0^. 

gne. Le Kqy découvre les pratiques Jecrettes du comte d Au- 
vergne iT de d'Entragues avec les Efpagnols, Le Comte ejl 
arrêté. Il eft conduit <S" enfermé a la Ba/lille, D'Entragues 
ç^ la marquife de Verneud aufft arrête^. Chambre du Juf- 
tice révoquée. KétahliJJemcnt de la Paulette, Concours qui 
fe fait a Adrienne de Frefne , qui paffe pour poffedée. Lifte 
des que fiions faites par le P, Coton à la poffedée. Réflexions 
du public au fujet de cette lifle ridicule, Dijferens "Voyages 
en Amérique, Le fleur de Mons prend la route du Canada, 
Defcription de lifle de Sable. Di^erfes décoiA^ertes jufqui 
lifle Sainte Croix. De Mons s'établit dans lifle Sainte 
Croix. Diyerfes cour f es de de Mons jujquà fon retour en 
France, Arrivée de deux yaiffeaux en Zelande après un 
yoyage de trois ans. Relation abrégée du "Voyage de Sebalt 
de Wee\. Son arrivée k lifle de Ter\, Conti?iuation du 
"Voyage jufquà lifle de Ceylan, De JFee^ "va à Ceylan s 
comment il eft reçu du Roi de Candy. De Wee^ retourne 
à Âchin, CaraSîere du Roi d'Achin <ts^ de fon fils. Célébra* 
tion du Ramadan. Entrcyné des Hollandois i^ du roi de 
Maticalo, Danger que courent les Hollandois à Achin. 
Avantages des Hollandois fur les Portugais, De W^ee^ tué 
en trahifon par ordre de Fincala. Embarras des Hollandois 
après ce meurtre. Les Hollandois retournent à Sumatra, Ils 
fe remettent en mer ^ arrivent en ^elande. Préparatifs 
des Portugais. TSlpwvel armement des Hollandois. 



Tome XIV. 



SOMMAIRES. 



"Iv."' SOMMA IRE DU LIVRE CXXXIII. 

1 5 ^, 

LEyees de troupes en Flandre, Dhers mowvemens des 
Efpa^nols ir des Hollandois, Arriyée de lambajfa^ 
deur d'Angleterre en Flandre, Réception faite en Efpa^ne 
â r amhajpideur d'Angleterre. Fêtes iT prefens donnés à 
VAmbaJfadeur, Mauyais fucces de tentreprife des Etats 
fur Ai^yers, Les deux armées fe retirent fans ayoir rien 
fait. Avantage des Hollandois fur mer. Les Efpagnols 
paffent le Rhin, Maurice s'achemine Vers le Rhin, Onpro^ 
pofele fîé^e deLingen, Préparatifs pour le jîége, Prife d'Ol- 
denfel. Etat ou fe trouyoit Lingen, Capitulation de Lin^ 
gen, Maurice garnit fes places, Spinola répare les for- 
tificattons de Lingen, 'Double entreprife inutile fur Berg- 
Op - Sont. Marche de Spinola, Le Jîége de JFachtendonck 
réfolu. Combat de Mulem, On commence le fiége de Wach" 
tendonck, Entreprife inutile de Maurice fur la yille de 
Gueldres, Frife de Wachtendonck, Expéditions de Frédéric 
de Berghe, Prife de Krakoyy, Spinola retourne à Bruffel- 
les (ir part pour l'Efpagne. Fwicontre de Grobbendonck ^ 
de Bracx, Combat donné pris de Dunkerque , ou les Hol- 
landois ont t ayant âge, Adreffe de ceux de Bruges, Diyer- 
fes proportions de paix. Libelle répandu en Flandre en fd" 
yeur des Archiducs, Conditions de paix propofées dans le 
Libelle, Autre Libelle en fayeur du roi de Frojîce. Autre 
écrit pour la liberté des Payls-bas, Réponje a un Libelle 
fayorahle aux Archiducs, Diligences de t Empereur pour 
procurer la paix, Réponfes des Etats aux lettres de F Em- 
pereur» Araires d'Mx la Chapelle, Requête des Protefians 



S.OMMAIRES. xj 

au fujetde V Arrêt prononcé conti eux, Réponfe a la Requête. ^^"^ 
Rigueur dont on ufe a l'égard des Frote flans. Ils font ban- ^ ^ n Ps. i 
nis £Aix la Chapelle, Divers Edits contreux. Quelques^ ^ ' 
uns des profcrits fe founiettent ^ demandent pardon. Mur- 
mures de leurs confrères. Affront que les hah'itans d'Aix 
font au duc de Cleyes, 'Dernier Edit de l Empereur, Occa- 
fion des troubles de Religion arrivés à Marfpurg, Sédition^ 
excitée <t^ punie, Deffein du duc de BrunfvVtck fur la yille 
du même nom, Mefures que prend le Duc pour furprendre 
la Ville, Commencement de l'attaque. Les habitans fe dé- 
fendent avec Vigueur. Courage des habitans. Le Duc ejl obli^ 
gé de fe retirer. Il reVient Vaffiéger dans les formes. Les 
habitans obtiennent un Edit de l'Empereur ^ ?nais fans au^ 
cun effet. Le roi de Dannemarck Vient aufecours de Jules 
fon beau-frere, Plujteurs villes ^nfeatiques fe déclarent 
pour Brunfvvick. Accommodement propofépar le roi de Dan^ 
nemarck ^ rejette par les habitans. Progrés des Turcs en 
Honnie. Divers ravans des mécontens de H.Gnsrric, Gran 

O O CD 

fe rend aux Turcs, ISI euh au fel donné en garde aux Hon-^ 

grois. Divers fucces des mécontens. Démarches de Boftkay» 
Amhaffadeurs de Perfe a la cour de r Empereur. Lettres 
de l'Empereur au roi de Pcrfe. Ravages en Hongrie. Ou^ 
Verture de la négociation entre l Empereur ^ Bo/îkay, Plain-' 
tes des mécontens de Hongrie. Manifefte des mécontens adref- 

fe aux Princes chrétiens. Affaires de Pologne. Le Général 
Polonais marche au fecours de Riga allégé par le Roy de 
Suéde, Ils fe préparent tous deux au combat, Difpofition 
des deux armées. Vicloire des Polonois, Suite de la vic- 
toire. Affaire de Rufvvorm, Son procès <ur fa mort, Eclip^. 

Jes arrivées cette année. 

bij 



xi| SOMMAIRES. 



IV. SOMMAIRE DU LIVRE CXXXIV. 

M On de Clément FUI y isr [on éloge. La faSlion Ef* 
pagnole dans la crainte que le cardinal Baronius ne 
%foit élu y forme une accufation contre lui. Election d'Alexan" 
dre de Medicis^ qui prend le nom de Léon, Sa mort. Le 
cardinal Camille Borghefe lui fuccede , ^ fe fait appeller 
Paul V. Mouyemens du comte de Fuentes en Italie. Il 
hatit un nouveau fort. Il fait citer prefque tous les princes 
d'Italie devant un nouveau tribunal érigé a MUan. Les 
viarquis Malafpini quon attaquoit particulièrement publient 
un manifefte , i!?* fur les remontrances faites au roi d'Ep 
pagne par les Ambajfadeurs des Princes , «ifT les feigneurs 
Italiens y on obtient une furféance , qui fait entièrement ou^ 
hlier cette affaire. Mort de Jean Sarius ^amoyskj/ , chan- 
celier de Pologne s de charle de Lorraine duc d'Elbœufs de 
Guy comte de Layal s de Pontus de TJjyard Sieur de BiJJ) 
éyèque de Chalons s de Théodore de Be^e S de Robert Con- 
flan tin ^ <s* de Simon Marion. La duchejfe de Montp enfler 
accouche le l'y d'OSlobre d'une Princeffe , qui fut dans la 
fuite fiancée au duc d'Anjou. Le Parlement de Paris con- 
tinue les informations commencées des l'année précédente co?i^ 
tre le comte d' Auvergne , le (leur d'Entragues , la marquife 
de Ver neuil fa fille y <S^ Thomas Morgan. Interrogatoires 
O* déclarations des accufés. Arrk de la cour de Parlement 
qui les condamne. Le Roi empêche ! exécution de cet Ar- 
rit. Sa clémence enyers les criminels , i^ particulièrement 
à ï égard de la Marquife. Différens jugemens quon porte 
fur la conduite dn Prince dans cette affaire. Les Jcfuites 



SOMMAIRES. xiii 

Je ferment de r autorité du Roy , pour détruire une piramide 
qui étoit élevée devant la grande porte du palais. Ecrits Henri 
pleins de liberté ^ qui paroijfent à ce fujet. Mariage de Fran-' ^ ' 
fois de Bourbon prince de Conty ayec Louife de Lorraine 
fœur du duc de Guife, La reine Marguerite Vient à Paris^ 
Le Roi fe prépare a ajjiéger Sedan ^ ^ cependant "Va en 
Guienne y pour s'oppofer aux dejjeins du duc de Bouillon. 
On ote les Sceaux au Chancelier de Belliéyre , pour les 
donner à Sillery. La prefence du Roi dijfipe les Rebelles^ 
Le Roi nomme Commijfaire pour faire leur procès Jean Jac^ 
que de Mefme (leur de RoiJJy, Jugement rendu cont/eux. 
Le Roi découvre une entreprife formée fur Marfeille par 
Merargues y de concert avec les Efpagnols. Merargues <6r, 
Brème au fecretairede 2^uniga ambaffadeur d' Efpagne , font 
arrêtés. Conteflation à ce fujet entre le Roi it^ le jniniftre 
Efpagnol, Le Roi fait rechercher l'origine des roites conflit 
tuées fur r Hôtel de "ville de Paris, Les difficultés quony 
trouve font abandonner cette affaire. Affemblée du Clergé À 
Paris s remontrances au Roi y <J^ réponfes de fa Majejlé, 
Examen des comptes des receveurs des Finances. 



SOMMAIRE DU LIVRE CXXXV. 

GRande révolution en MofcoVie. Borit^ qui après la 
mort de Théodore s' étoit emparé du throne^fait affaffiner 
le prince Demetrius. Dijférens fentimens jur cette mort. Affai- 
re du faux Demetrius, Les Jefuites l'aident de leur crédit aU" 
pris du Pape <^ du roi de Pologne. Le Palatin de Sandomir 
prend le parti de Demetrius , a condition que celui-ci époujera 

fa fille s'il reufjk dans f es deffeins, J^cmetrius eft admis à 

biij 



i6q 6* 



BnaS^SSBBH 



xW SOMMAIRES. 

- r audience de Sipfmond. Il leye une armée en Folo^ue , <zj7* 

H F N R I y^ jfiet en marche pour recouvrer F Empire. Il engage les Co^ 

Jaques dans fin parti. PluJteurSy ennuyés de la Tyraiinie de 

Borit^, fuiyent leur exemple, Borit^ marche audeyant de 

Demetrius <ty 7net fon armée en fuite. Demetrius ayant ra^ 

7najp de nouyelles troupes , remporte une grande "viBoire 

fur Borit\ pris de Rillesk. Plujîeurs yilles fe rendent à lui. 

Mort de Borit^. Bufmani pajfe dans le parti de Demetrius, 

La yeuye de Borits^y fon fils ^ fa fille font mis en prifon 

iT empoifonnés. Demetrius efl reconnu empereur de Mof 

coyie. Il entre dans Mofcoyy, Sa conduite au commence^' 

7nent de fon règne. Cérémonies de fon couronnement. Pane^ 

gyrique de Demetrius par un Jefuite, Le nouyeau C^ar 

enyoye une amhaffade en Pologne (^ fait demander en ma" 

riage la fille du Palatin de Sandomir, Les Fiançailles fe 

font à Cracoyie, Sigifmond èpoufe lafœur de fa femme. Ce- 

rémonies du mariage. Conjuration des poudres en Angleterre* 

Henri Garnet Jefuite efl pris ^ conduit dans la tour de Lon-- 

dres , ^ condamné au dernier fupplicc. Suite des affaires 

de Mofcoyie. Mariage de Demetrius. Conjuration contre 

ce Prince. Maffacre des Polonois à Mofcoyy. Demetrius 

ejl tué ir traité indignement après fa mort. Frayeur de la 

C'^trine. Plujîeurs marcharids font maltraités ((SP jnajfacres. 

Les Boiares tiennent confeil. Harangue de Zehuishy : il 

e(i élu C^ar. Ecrits contre le prétendu Demetrius. Le noH-' 

yeau C^ar enyoye des Amhajfadeurs en Pologne. 



SOMMAIRES. xy 



Henri 



SOMMAIRE DU LIVRE CXXXVI. ly. 

1606, 

LE Palatin de CracoVie ijr Janufft Rat^iyyil excitait 
des troubles en Pologne. Ils indiquent une ajjemblée 
7nahré le Roi. Le Roi attaque les Rebelles, Les Je fuites 
font chajps du Monaftere de Jainte Brigite y <jr de Thorn. 
Ajfaires de Hongrie. V Archiduc Matthias y après ayoir 
appaifé les troubles de Hongrie , fofige à faire la paix ayec 
le Turc. Ajfaires de Turquie à la mort de Mahomet IIL 
Les plénipotentiaires de l'Empereur isr du Grand Turc ar-^ 
riyent a Comorre. Articles du Traité de paix entre l'Em^ 
pire iT la Porte. Suite des affaires de Hongrie. Mort 
de Boftkay. Siège de Brunfyyich Leyée du fiége. Guerre 
des Payis-bas. Fent furieux. Spinola de retour d'Ef pagne 
eft confulté fur les opérations de la guerre. Tentative inu" 
file fur FEclufe. W'oude iT Hoocflrate font déniant elées> 
Exploits du marquis de Spinola. Prife de Lochem , de Groll 
iT de Rhinberck Maurice reprend Lochem. Spinola t obli- 
ge à leyer le fiége de Groll. Les troupes font mifes départ 
O* d'autre en quartier dhi'Ver. Les EJpagnols , fous la con- 
duite de Santa-Cru^général des galères ^fe rendent maîtres 
de Dura^^o O^ de la Mahomette. Les Hollandois en'ïiqyent 
enyain une flotte pour infefter les cotes d'Efpagne ^ ((s" 
enleyer la flotte des Indes. Le Vice - Amiral de la flotte 
HoUandoife périt» Les Hollandois par les conjeils de Jean 
Vjfelinex y entreprennent une navigation aux Indes Occi^ 
dentales. Etabliffement d'une compagnie des Indes. Expedi^ 
tion malheur eufe des Anglois dans la Guyane. Le diffe^ 
rend d'Emden e/l accommodé. Mort de Philippe de Hohenloy 



Scvj SOMMAIRES. 

- de Jean de 'bjajfau , <jr de Jean ^ndri Doria. Vropojîtions 



^^^^^ de paix entre l'Archiduc (ùr les Etats généraux. Réjouif^ 
1606 f^^^^^^ ^'^ France. La Reine accouche d'une fille. Maximilien 
d eBethune ejl créé duc de Sully, Le Roi fe prépare à faire 
le Jïé^e de Sedan, Il arrive à Donchery. Reconciliation du 
duc de Bouillon ayec le Roi ? Lettres patentes envoyées ati 
Tarlement i ce fujet le Roi fe rend à Saint Germain en 
Laye, Danger quil court en retenant à Paris, Procès en^ 
tre Marguerite de Valois iS" le comte d'Awvergne. Le Dau^ 
fhin i^ les Princejfes font haptifées à Fontainebleau, Arrêt 
du Parlement de Toulouje contre les Prêtres qui ohmett oient 
les prières pour le Roi dans le canon de la Meffe, Chambre 
de Juftice, Le Clergé demande envain la publication du 
Concile de Trente, Arrêt du Parlement de Bordeaux contre 
ïabus de la jurifdiBion Ecclefiaftique. Le prince Philippe de 
Tslaffau époufe Eleonore de Bourbon, Mort de Sojfrede de 
Calignon s de Philippe des Portes s de Renaud de Beaune i 
de Jufte Lipfe s 15* iElie Putfchius. 



SOMMAIRE DU LIVRE CXXXVII. 

LE Roi nomme le cardinal de Joyeufe fon Plénipoten^ 
tiaire en Italie, Caufes du démêlé de Paul V ayec la 
République de Venife, Le Sénat fait mettre deux Prêtres 
en prifon. Plufleurs décrets faits contre le Clergé. Paul V 
fe plaint de la conduite du Sénat, Remontrances faites au 
Pape par ï Ambaffadeur de Venife, Réponfe du Pape, Se- 
condes remontrances faites au Pape. Les Cardinaux de la 
faSiion Efpagnole excitent le Pape à tenir ferme. Le Pape 
cjiyoye deux Brefs a fon ]>{once pour le Sénat de Venife, 

Mort 



I 5o 7* 



S.OMMAIRES. xvij 

Mort du Do^e Gvimani 3 Léonard Do?iato lui fuccede. Le 
iSenat enyoye Pierre Duodo k Sa Sainteté. Réponfe du Sénat Henri 
aux deux Brefs du Pape, Le Pape lance un interdit fur la 
République. Les Vénitiens ne gardent point l Interdit. Les 
3e fuites iT les Moines de nouvelle fondation fe retirent de 
Venife. La République fait des préparatifs de guerre. Le 
Sénat fait écrire contre l Interdit. DoSîrine de Gerfon tou- 
^hant les Cenfures. Le Sénateur Antonio Quirini écrit con^ 
•tre l'Interdit. Autre ouvrage contre ï Interdit. Précis de 
r Ouvrage de Fra-Paolo ^ Jur cette matière» Ecrit anonyme 
contre les Cenfures, refuté par Bellarmin , CT* juftifiépar Jean 
Marjïlio. Bellarmin réfute les deux opu feules de Gerfon. Au- 
tre ouvrage de Fra-Paolo pour réfuter Bellarmin. Divers 
écrits pour ou contre les Cenfures. Jean Marfilio e/i cité au 
\Jribunal de ! Inquifition de Rome. Ilfejuftifeparunécrit. 
Fra-Paolo e/i aufjî cité à ! Inquifition. Le Pape fait des 
préparatifs de guerre. Lettres artificieufes de Philippe II 
à Paul V. Politique du roi d'Efpagne. Il envoyé â Fenije 
François de Caflro en qualité d' Ambaffadeur extraordinaire. 
Le Cardinal de Joyeufe envoyé par Henri aux Vénitiens 
pour accommoder le différend , arrive â Venife. Plaintes du 
Sénat contre les Je fuit es. Ils font bannis d perpétuité. Le 
Sénat fou fer it aux demandes du Pape. Le cardinal de Joyeu* 
fe arrive a Rome. Le Pape lui donne audience s ^ refufe tou- 
tes conditions d'accommodement à moins que les Jefuites ne 
f oient rétablis. Le cardinal dn Perron tache de gàgmr le 
Pape. Le Pape fe rend aux raifons du Cardinal. Entre- 
prifes des Efpagnols pour empêcher l'accommodement. Le car^ 
dinal de Joyeufe retourne a Venife. Il publie le Bref de ré- 
vocation de l'Interdit. Les Efpagnols deviennent fufpeHs 
aux Vénitiens, Attentat contre Fra - Paolo, Le Senm 
Tome XIV. c 



Henri 
IV. 

1 507. 



xvnj SOMMAIRES. 

condamne les affajjins. Modération di^ Sénat» 



SOMMAIRE DU LIVRE CXXXVIII. 

DEfcription de la "ville de Bonne. Ferdinand Grand dm 
de Tafcane entreprend de la prendre. Route que prend 
fa flotte. La Vdle de Bonne eftprife <C^ pillée. Guerre dans 
les royaumes de Fe^ i^ de Maroc entre Muley-^idan ^ 
^bdala. Les habitans de Maroc , ennuyés de la domination 
de Muley-^tdan ^ i Ahdala , proclament unanimement 
Mahamet Roi. Troubles dans l^fie. Révolte de Gambo^ 
lat. Il enyoye des députés au Grand Vi^ir Serdar ^ qui 
marche contre lui avec une armée. Serdar eft deux fois vaincu 
fm' Gambolat -, qui eft enfin obligé de fe mettre en fureté, 
Troubles en Folo^ne, Les mécontens prennent des réfolutiom 
contre le Roi. Ils proteftent contre la Diète indicfuée â 
VarfoVie. Mémoire contre les Jcfuites, Aff emblée des Etats 
à VarJoVte. Les Mécontens font fur pris <jr défaits parles 
troupes du Roi, Charle roi de Suéde furprend Weiffenfteuu 
Manifeftes du roi de Suéde aux Etats de Pologne, Lettres 
des Etats de Suéde aux Etats de Pologne. Troubles en 
Hongrie. Colonkh enlevé aux Turcs la vdle de Nevvfel, 
Brigandages des Heiduques i^ des Tartares. Ambaffade 
du roi de Perfe au roi dEfpagne. V ambaffade ur de Perfe 
fe rend à Vienne ^ pour détourner l Empereur de faire la paix 
avec le Turc. Convocation des Etats de Hongrie à Presbourg, 
Aff emblée de la ^bleffe â Vienne. Les Heiduques pren- 
nent les armes. Ils attaquent la ville de Budnoch Ils font 
hattus par Homonnai. A lafollicitation des Bâchas de Bude 
<^ d^gria tU affiégent FiUeck^mais fans fucces. Troubles- 



SOJvîMAlRES, ^ix 

en Allemagne. Ceux de JFirt^hourg attaquent la Ville de =^-'— ^ 
Dordhighen, Ils font chajps. Araire de Donayert, Les H e n R ï 
Princes <sr les "villes du Cercle de Suahe s'affemhlent à IJlmi ^ ' 
Affaires d Angleterre, IsloWSielle formule du ferment prefcrit 
far le Roi, Brefs du Pape à ce fujet aux Catholiques d'An- 
gleterre. Lettre de Bellarmin à George Blackwell. Réponfe 
de Blackyyel a Bellarmin, Ecrits pour O" contre le nouveau 
ferment, hiondations en Afigleterre. Malheureux yojiage 
des Anglois dans la Virginie, Deux compagnies établies pour 
les Colonies. Combat ISlayal entre les Efpagnols (jr les Mol- 
landois au détroit de Gibraltar, L' Amiral Heemskerch 
eft tué. Pompe funèbre de Heemskercke. Deux yaiffeaux 
Hollandois reViennent des Indes Orientales, Defcription de 
ïifle de Saint Maurice, Les Hollandois mettent en mer 
mie flotte de treize yaiffeaux pour les Indes. Les troupes 
d'EJpagne fe ré'voltent en Flandre, Henri Frédéric levé un 
corps de trois mille hommes. Il prend de force la Ville d'Er- 
kelens. Le roi d'Efpagne pejife à faire la paix ayec les Pro^ 
Vinces'Unies, Les Archiducs font preffentir les Provinces-' 
Unies fur la paix. Le Père Nej Cor délier eft envoyé par 
les Archiducs aux Etats, Sufpeufion d'armes entre l'Efpa- 
2ne <ts* la Hollande, Les rois de France <^ d' Angleterre * 
<ir plufieurs autres puiffances ^ enyojent leurs députés aux 
Etats. Difficultés qui s' élément au fujet de la forme de faHi 
de renonciation du roi d'Efpagne, 

Fin des Sommaires du quatorzième Volume* 






HISTOIRE 





STO 




D E 



JACQUE AUGUSTE 

DE T H O U 



LIVRE CENT VINGT- SEPTIEME. 

^^^^^ P R e' S avoir conduit mon Hiftoire juf- 



qu'à la naifTance augufte du Prince fi long- Henri 
tems defiré qui règne heureufement aujour- 1 V. 
d'hui fur la France fous l'aimable nom de i 5 02." 
lÊi Louis , je ceflai dV travailler il y a fix ans. ,, Nouvelle 

Sf^J . , \ *■ . ^ , ■' ^ , , . Préface de 

Alors je comptois qu aucune conlideration l'Autcuu 
H ne feroit capable de me rengager à un pa- 
reil travail , que je regardois plutôt comme entièrement fini , 
que comme niterrompu. Auffi croyois-je avoir aiïez fait pour 
îe public Ôc pour ma réputation , d'avoir continué l'Hiftoire 
de la guerre civile j la plus funefte qui ait jamais été , jufqu'à 
Tome XIF. A 




2 HISTOIRE 

,1a paix générale, dont tout l'univers efl: redevable à lajuftîce» 
YT _ ôc à la valeur de Henri le Grand. En effet depuis ce tems-là 

I Y il ne s'eftrien pafTé de mémorable, ôc il ne le preientoit à mon 
1602 ^^P^'^^ ^^^ quelques faits domeftiques , triftes pour la plupart 
qui ne méritoient pas d'être mis en parallèle avec les évcnemens 
dufiécle paffé. Outre cela bien des raifons, m'éloignoient d'y 
penler ; entr'autres la mémoire encore récente de Ja manière 
indigne dont on avoir reçu cet ouvrage , fruit de tant de veil- 
les que j'avois confacrées à l'utilité publique , & à la gloire du 
nom François. J'avois beau jetter les yeux fur les tems pafles , 
6c fur ce que nous voyons aujourd'hui; je ne pouvois me fla- 
ter que l'avenir me dût être plus heureux , fur tout ayant à 
vivre avec des gens , qui s'étant jufqu'ici toujours montres in- 
juftes à mon égard,, alloient infailliblement, (i je continuois, 
devenir mes ennemis implacables. Pour comble de maux , 
dans le tems que je fongeois à gagner le port , la Fortune , 
qui m'a toujours perfecuté, venoit de me rentraîner au milieu 
des écûeils de la Cour, où je me voyois attaché, fans fçavoir 
ce que j'allois devenir : ôc au lieu qu'auparavant je trouvois 
mon repos dans ma foumiffion parfaite à la loi ^ nouvel efcla- 
ve j'ai VÎT ma liberté affervie , obligé de pafTer au gré d'autrui, 
un foufle de vie , dont il ne rn'étoit pas permis de difpofer» 
Ainfi la jaloufie qu l'adrefTe de ceux dont je dépens , en me 
mettant hors d'état de mener une vie privée, m'a encore im- 
pofé la trifte néceflTité de me livrer de nouveau à un travail in- 
grat , ôc d'affronter encore une fois l'envie Ôc la haine redou- 
table de plufieurs perfonnes puiffantes. Si je recule, je paffe- 
rai pour un lâche i fi je perfifte à fuivre la méthode que j'ai 
obfervée jufqu'ici, on me traitera d'opiniâtre ôc d'incorrigible : 
car il n'eft pas croyable combien l'innocence de ma viepaffée 
& rattachement inébranlable que j'ai marqué pour la vérité , 
m'ont fait d'ennemis dans la Nation j combien ma franchife 
ôc mon averfion pour tout déguifemenr, Ôc pour tout ce qui 
a l'air de parti, m'ont attiré d'affaires fâcheufes. Je puis donc 
compter que toutes mes actions ôc mes paroles vont être éplu- 
chées. Si je mollis , on dira que je tremble : fi je montre de 
la fermeté , on penfera que je cherche à me venger j ôc qui 
penfera ainfi ? C'eft le grand nombre ', ce font tous ceux qui 
jugent de la réputation, Ôc des fentimens d'autrui, non fur la. 



D E J. A. DE THOU,Ljv. CXXVII. 5 

ralfon & fur la jufticfe , mais fur leurs idées , 6c fur leur préven- 
tion. Ces reflexions* ôc beaucoup d'autres qui me paiïoient par 
i'efprit étoient capables de faire abandonner le plus beau projet ^ i^^ 
du monde à l'homme le plus ferme ôc le plus intrepidej qu'on ju- 
ge fi à l'âge où je fuis , ôc me voyant toujours en bute aux coups i o 2. 
de la Fortune obftinée à me perfécuter , elles dévoient me faire 
fonger à chercher le repos ôc à renoncer à un travail pénible > 
qui m'a fait tant d'ennemis. Mais qu'il eft aifc de faire chan- 
ger de fenriment à un homme zélé pour fa patrie y ôc qui a 
toujours préféré fhonneur ôc la probité à tout ce qu'on ap- 
pelle les biens ôc les commodités de la vie, fur tout lorfqu'il 
«'agit de l'engager à facriher les intérêts particuliers à l'utilité 
publique ! Mes amis m'exhortoient de toutes parts à rentrer 
dans la carrière. Il eft vrai qu'il y en avoit beaucoup en Fran- 
ce qui me confeilloientde me tenir en repos , dans la crainte 
qu'il ne m'arrivât quelque fâcheux accident. Mais ceux que 
j'avois en Efpagne , en Italie , en Allemagne , en Angleterre, 
aux Payis-bas, en Hongrie, ôc jufqu'au fond de la Livonie , 
m'écrivoient fans cefle de continuer, ôc n'oublioient rien pour 
m'encourager , ôc pour ranimer en moi par la vue du bien pu- 
blic, cette ardeur ancienne que l'ingratitude de mon fiécle 
avoit prefque éteinte. Cet empreffement unanime de tant de 
perfonnes , dont le zélé ne pouvoit m'être fufpett, m'ébranla ; 
je me laiflai enfin perfuader,ôc jeréfolus au premier loifir que 
j'aurois , de contenter leur defir , Ôc de facriher mon repos à 
l'utilité publique. J'avois cependant peine à commencer , foie 
que la face des affaires , qui ne prefentoit que de triftes ob- 
jets, émoulTât en quelque forte mon génie, foit qu'un long 
repos l'eût rendu lâche ôcpareffeux, foit qu'il fût devenu irré- 
folu par la mémoire encore récente des chagrins , que cet ou- 
vrage m'avoit attirés , je trouvois de jour en jour de nouvel- 
les raifons de différer. X'étois dans cette incertitude, lorfqu'il 
arriva un accident qui tient du prodige : accident déplorable, 
non-feulement pour les François , mais pour tous les peuples 
du monde : ce fut la mort de Henri le Grand. Ce malheur 
diffipa tous mes doutes. Ce grand Prince qui fembloit être 
defcendu du ciel pour finir nos calamités , avoit fignalé fon 
régne par tant d'atUons éclatantes , qu'il n'y avoit point de 
bon citoyen qui ne craignît de lui furvivre , ôc que les méchans 

Aij 



4 HISTOIRE 

_ même fouhaitoient pour leur fùretc qu'il vécût long-tems. 
Henri -^^"^^ ^^ mort funefte fit des impreiïions fort différentes fur les 
jY efprits. Les uns pleuroient leur perte particulière; les autres 
1602 ^)'^^^ ^^5 \i\QS plus générales , prenoicnt part à la douleur pu- 
blique, & croient indignés contre ceux qui s'en ctoient ren- 
dus les auteurs. D'autres enfin au milieu des maux prefens qu ils 
fentoient vivement , envifageoient avec effroi ceux dont on 
ctoit menacé à l'avenir. A mon égard, comme j'avois pour mon 
Roi l'attachement le plus fort & le plus tendre, je regardai 
comme un devoir indifpenfabie pour moi de rendre des hon- 
neurs finguliers aux mânes de ce grand Prince , à qui la Chré- 
tienté a tant d'obligation. Voilà ce qui m'a déterminé à répren- 
dre cet ouvrage fi pénible avec la même facilité que je l'en- 
trepris autrefois > ôc à tirer d'un oubli éternel la mémoire des 
événemens qui fe font paffés de nos jours. Inébranlable aux 
mauvais difcours & aux calomnies de mes ennemis; content 
du témoionao^e de ma confcience, ôc tranquile fur tout ce 
qui en peut arriver, je vais dégager la parole que] ai donnée a 
mes amis; ôc puifque Dieu a voulu que je furvécuffe à ce grand 
Roi contre mon efpérance, ôc contre mes vœux, j'ai réfolu 
de confaa-er le peu de loifir que je puis trouver à la Cour à 
continuer fon hiftoire, & à écrire les dix dernières années de 
fa vie. J'en étois demeuré au fiége d'Oftende , qui a duré qua- 
tre ans , je vais le réprendre. 

Commua- L E PREMIER de Janvier FArchiduc falua les affiégés par 
d'o/"/^°^ la décharge de toute fon artillerie, ôc fit courir le bruit dans 
tous les Payis - bas qu'il alloit attaquer Oftende avec toutes 
fes forces. Le 7 du même mois , après deux mille coups tirés 
contre les baftions de Sandthil , d'Helmont Ôc du Porc-epic , il 
ordonna que les troupes fe tinffent prêtes pour aller fur le foir , 
lorfque la marée fe retireroit , efcalader la vieille ville. C'étoit 
François de Veer , ôc fon frère Horace qui étoient chargés de 
k défendre. Farnefe commandoit l'attaque à la tcte de deux 
mille Italiens. Il étoit fuivi de deux mille Flamans comman- 
dés par Charle de Longueval comte de Buquoy, ôc le gou- 
verneur de Dixmude avec deux mille autres ,eur ordre d'atta- 
quer en même-tems le Porc-epic. Cependantf Archiduc étoit 
y\fQs batteries, ôc flnfanie Ifabelle fon époufe, au Fort, qui 



D E J. A. D E T H O U, L I V. CXXVÎL ^ 

portolt fon nom. Les troupes donnèrent en même - tems de 
tous côtés 5 mais les* Efpagnols s'y prirent trop tard > & la fj £ ^ ^ i 
marée commençoit déjà à être fort haute : au refte l'avantage ysj, 
ne fut pas grand de parmi d'autre. De Veei abandonna la demi- 1602* 
lune à deffein , afin que l'ennemi occupé à s'y établir attaquât 
moins vivement les autres défenfes de la place , après quoi il 
fit lâcher les écîufes, qui incommodèrent beaucoup les aflail- 
îans. Pendant ce tems-là la demi-lune fut prife : mais le ca- 
pitaine Day à la tête des Anglois étant forti du baflion du Sud , 
vint fondre fur les Efpagnols , 6c les obHgea d'abandonner ce 
pofte , après y avoir perdu trois cens hommes. Les afîiégés 
firent un grand carnage des Efpagnols à cet affaut , qui ne 
réiilîit pas,. Gambaloita colonel d'un régiment Italien, & D. 
Diegue Durango colonel Efpagnol , y furent tués , & il y eut 
beaucoup de blefles , la plupart trcs-dangereufement. La perte 
des afîiégés fut beaucoup moindre , ils n'eurent pas plus de 
cinquante hommes de tués & environ cent bleffés. Les capi- 
taines Haefren, ôc Nicolas Vanderleur furent du nombre dQS 
morts , avec plufieurs lieutenans des troupes Angloifes. Horace 
de Veer y reçut une grande bleiïure à la jambe. Le lende- 
main les ennemis envoyèrent un trompette redemander leurs 
miorts pour les enterrer , & on les leur renvoya fur trois cha- 
loupes. Il s'y trouva une jeune fille habillée en homme, percée 
de plufieurs coups , elle portoit au col un collier de grand 
prix, ôc une chaîne d'or, ôc avoir , dit-on , combattu avec 
beaucoup de courage. Trois jours après arrivèrent quelques 
vailTeaux qui apportoient du fecours aux afîiégés. Ils furent 
un peu endommagés par le canon des ennemis avant que de 
pouvoir entrer dans le port : mais leur arrivée fit grand plaifir 
à la garnifon. Le lendemain il en entra feize autres •■> ils portoient 
un renfort de troupes , qui parurent aufTi-tôt en bataille furies 
baflions. 

Le quatorze de Janvier dix vaifTcaux charges de provifions 
entrèrent par la Gueule à la faveur de la marée. Comme le ^J^'^t^Tln- 
vent contraire les retint long-tems , avant qu'ils pufient entrer, trcnt dans le 
ils fijrent fort maltraités par l'artillerie des ennemis. Cepen- ^ç^^^^J^ ^^ 
dant le convoi arriva heureufement dans la place. Le même, 
jour Daniel de Hartain fieur de Marquette y entra fuivi de 
«quatorze compagnies d'infanterie. Pendant tout ce tems-là ont 

A iix 



5 HISTOIRE 

- «— ■■ "^-'-" fe canonna vivement de part & d'autre 3 cependant les affiégés 

Henri ^7^"^ ^^^^ ^a revue de leurs troupes , il le trouva dans la ville 

j.y^ quatre-vingts une compagnies d'infanterie de l'ancienne garni- 

I d o ^*^" ' ^ trente-une de nouvelles troupes. Cette revue fe ^it avec 

beaucoup de cérémonie, & fut accompagnée de quantité de 

falves de moufquctene. Peu de tems après arrivèrent trois 

vaifleaux Anglois chargés de toutes fortes de provifions de 

bouche. En même -tems on en rit fortir huit par la Gueule 

chargés de foldats malades. Par malheur il s'en trouva trois qui 

faifoient eau , & qui après avoir envain imploré le fecours des 

cinq autres, tombèrent entre les mains des ennemis. 

Le refte du mois fe pafTa à réparer les fortifications , & à 
en faire de nouvelles, fur tout à la vieille ville : c'étoit de Veer 
qui conduifoit tous ces ouvrages. Battembourg étant mort le 
vingt-deux, fut enterré dans la ville, & on lui fit desobféques 
magnifiques. Sur ces entrefaites on fçut par un deferteur que 
l'Archiduc avoir fait faire le procès à quelques foldats , qui 
avoient confeilléde rendre le Fort de S. André, ôc qu'on les 
avoit condamnés à mort. 
Nouveaux Cependant les affiégeans travailloient avec ardeur au Fort 
Forts bitis de qui ^toit au-dcffus de la Gueule, tandis que des baftions de 
paie au- jTj j|^£i-^,{3Qurg 5j ^^ Pekel les affiégés faifoient fur eux un feu 
continuel , qui les incommoda beaucoup. Le vingt- huit un 
vaifTeau fortit heureufement de la ville. Le cinq de Février 
on commença un nouveau fort au Pont aux Vaches y les affié- 
gés d'un autre côté entourèrent de palifTades le fort de Groo- 
rendorts, ôc continuèrent abattre vivement celui qui dominoit 
fur la Gueule. Le fept les Efpagnols lancèrent da;is la ville 
plufieurs flèches > aufquelles les affiégés trouvèrent des lettres 
attachées , par lefquelles l'Archiduc promettoit de grandes 
récompenfes à tous ceux qui voudroient pafTer à fon fervice: 
6c comme le traitement fait à ceux qui avoient rendu le fort 
de S. André, avoit fort refroidi les autres, on tâchoit par ces 
lettres d'excufer ce que cette févèrité avoit paru avoir d'odieuxj 
ce qui donna lieu à beaucoup de déferrions. En même-tems 
on fit fortir par la Gueule beaucoup de malades , qu'on envoya 
enZelande, ôc l'on reçut dans la ville quelques troupes fraî- 
ches. Cependant l'Archiduc faifoit travrilier à la hâte à un 
fort fur les Dunes , oui étoit là principale batterie. Les afliégés 



t.'C 



D E J. A. p E T H O U, L I V. CXXVII. 






1 <5 O 2* 



de leur côte faifoient un feu continuel fur ce Fort , & éle- __^j w 

voient en même-tems quatre cavaliers dans la vieille ville ^"'^ u £ ^^ j^ j 
le bord de la mer au Nord du baftion de Sandthil. Dès qu'ils j y 
furent en état , ils mirent deux mortiers fur chacun , firent un 
nouveau rempart ôc un nouveau foiTë , augmentèrent les an- 
ciens , ôc les poufTérent jufqu'à la mer. Il y avoir mille hom- 
mes qui travailloient fans relâche à ces ouvrages. 

Le quinze de Février deux vaiifeaux fortirent de la ville , 
fans avoir fouffert aucun dommage , & il y entra quinze com- 
pagnies de troupes fraîches commandées par le fieur d'Ed- 
mond. Les afïiégés en tirèrent encore d'autres des vaifleaux 
qui étoient à l'ancre j mais ce ne fut pas fans danger qu'elles 
furent reçues dans la place. Trois jours après on apprit par un 
deferteur Italien, que l'Archiduc avoit abfolument réfolu de 
continuer le CîégQj que fon deffein étoit de jetter un pont fur 
le port fitué à l'Occident de la place , pour pafler fes troupes 
dans la vieille ville, d'élever du côté du Levant une digue 
qui s'étendît depuis les Dunes jufqu'à la Gueule, 6c de ruiner 
ieséclufes qui étoient fur la Gueule du côté de l'Occident. Sur 
cet avis les afïiégés mirent des troupes de ces côtés-là , ôc bâ- 
tirent des redoutes pour arrêter les efforts des Efpagnols. Ce- 
pendant l'Archiduc informé que le comte Maurice étoit en 
campagne , & ne doutant pas qu'il ne tentât de fecourir Often- 
de , raffembla le plus de troupes qu'il lui fut pofîible ; ôc ayant 
laiffé la conduite du fiége au colonel Jean de Rivas, il fe ren- 
dit à Gand. Le régiment Comtois, commandé par Marc de 
Rye marquis de Varambon, paiTa par fa démiflioa au baron de 
Ballanfon fon frère. 

Sur ces entrefaites, la marée ayant crû extraordinairement, 
caufa un grand dommage aux afïiégés du côté de la Gueule 
vtrs le baftion de Pekel. Le mal fut encore augmenté par le 
canon des ennemis ; ôc <ie plus la digue qui aboutiffoit à la 
porte du levant fut rompue. Sur la fin du mois arrivèrent huit 
vaifTeaux , qui malgré le feu continuel des affiégeans entrèrent 
heureufement dans la ville ; les troupes qui étoient deffus 
avoient pour commandant le colonel Dorth, Cette même 
nuit la digue que la violence de la mer avoit rompue, fut ré- : 
tablie par le travail infatigable des afTiégés, qui réparèrent em' 
même-tems tous les Forts qu'ils avoient aux environs. 



8 HISTOIRE 

on. D'un autre côté les troupes des enncm'is fe mutinèrent , Ôc 



Henri P^" ^'^" fallut qu il n'y eût une fédirion dans le camp , les 
JY^ ioldats murmurant hautement, ôc difant que ce n'ctuit pas 
i 6o2^ au combat qu'on les menoit , mais à la boucherie. Le premier 
de Mars il entra cinq vaifleaux dans la ville , & pendant que 
des deux côtés on étoit occupé à réparer les brèches , de Veer 
accablé de fatigues 6c de veilles , fortit delà place pour réta- 
blir fa fanté. Le colonel Vandorp,Dorth, Daniel de Hartaiii 
fieur de Marquette , Ôc Edmond fe chargèrent du commande- 
ment en fon abfence. Le lendemain trente-cinq bâtimens en- 
trèrent dans la ville. Cependant la deferrion fe mit parmi les 
troupes par le moyen de ces'lettres ^ que les ennemis jettoient 
dans la ville avec des flèches , & par lelquelles ils promettoient 
récompenfe à ceux qui voudroient fe rendre. 

Il y avoir hors de la ville un terrain que les eaux y avoient 
amené infcnliblementj on appelloit cet endroit Poidre. D'a- 
bord on l'avoir fortifié avec beaucoup de foin ; mais la mec 
ayant gâté les ouvrages qu'on y avoir faits , on les répara par- 
faitement, & on nétoyale nouveau port, par oiale neuf de Mars 
il fortit pour la première fois un vaifTeau, qui fut bien-tôt fuivi 
de trente-trois autres ; le lendemain il en entra feize par le mê- 
me endroit , & le jour fuivant treize par la Gueule : enfin de 
compte fait plus de cent vaifleaux entrèrent dans la place ea 
onze jours. Le treifième du même mois il en arriva fept , ÔC 
deux jours après vingt-cinq qui venoient de Fleffingue , & qui 
étoient chargés de foldats, de vivres , ôc de machines de guer- 
re. Pendant les mois d'Avril , de Mai ôc de Juin , on ne fit au- 
tre chofe que fe canonner de part ÔC d'autre , fans aucun avan- 
tage fenlible. Le cinq de Juillet on célébra à Ofiende l'anni- 
verfaire du Ciége par plulieurs décharges de canon j ôc com- 
me il n'y avoir point de cloches aux Eglifes , les femmes ôc les 
enfans eurent ordre de prendre des chaudrons ôc de les bat- 
tre pour y fuppléer. 
Voyage de Frideric Spinola étoit venu il y avoit trois ans aux Payis-bas 
Spinoia eu ^yec une efcadre de quelques galères , ôc avoit fait beaucoup 
^'^^"^* de mal aux HoUandois. Il fe tenoit caché aux embouchures 
des rivières , & lorfqu'il n'y avoit point de tempête à cramdre, 
ôc que le vei.t étoit favorable , il iorroit de Ion embulcade, 
fkifoit des courfes fur les fujets des Provinces unies , Ôc les 

défoloic 



DE J. A. DE THOU^Liv. CXXVII. ^ 

défoloit. Etant depuis retourné en Efpagne , il confeilla à Phi- ' 

lippe d'ajouter huit nouvelles galères à fon efcadre , de lui H E N R i 
permettre de lever fix mille Italiens, ôc de lui donner outre IV. 
cela deux mille Efpagnols de vieilles troupes , fous le comman- i ^ © 2. 
dément d'Ambroife Spinola fon frère : afin de pouvoir oppo- 
fer ce corps à l'armée du comte Maurice. Il ne fut pas diffi- 
cile à Spinola de perfuader à Philippe ce qu'il fouhaitoiti mais 
il n'en fut pas de même du comte de Fuentes , viceroi de Mi- 
lan, à qui le Roi l'avoir renvoyé. Ce Seigneur qui aimoit 
mieux faire trembler l'Italie , que d'y vivre en paix , jugea à 
propos de garder les vieilles troupes, fous prétexte qu'il en 
avoit befoin pour maintenir la tranquilité publique. Cepen- 
dant comme les Spinola payoient exa£tement les foldats , il ne 
leur fut pas difficile de trouver des hommes ôc de les difci- 
pliner : Frideric en forma deux regimens. Il donna le com- 
mandement du premier à fon frère , ôc nomma pour fon lieu- 
tenant colonel Pompée Juftiniani. II mit à la tête du fécond 
Lucio Dentici, qui étoit un vieil officier de réputation 5 ôc il 
lui donna pour commander fous lui Auguftin Arconato. Ces 
troupes prirent leur route par terre , ôc réglèrent leur marche 
pour fe rendre en Flandre dans le tems à peu près que Spi- 
nola y arriveroit par mer avec fon efcadre. 

Vers ce même tems Frideric comte de Berg fît une tenta- Tentative; 
tive fur Breda : mais le comte Maurice étant accouru au fe- ^^^ B:tda, 
cours , ôc ayant été joint en chemin par Adolphe de Naflau fon 
frère , il fe donna un combat , où le comte de Berg fut blef- 
fé ôc fait prifonnier. 

Cependant Ambroife Spinola ayant traverfé les Alpes, étoit 
defcendu par la Franche-Comté dans le Luxembourg , d'où 
il prit la pofte pour fe rendre auprès de l'Archiduc , qui étoit 
à Gand. L'armée des Etats s'étant mife en marche , étoit alors 
. aux environs de Nimegue , ôc fe difpofoit à pafler la Meufe. 
L'Archiduc de fon côté avoit formé une armée pour oppofec 
à celle des ennemis , ôc il en avoit donné le commandement 
général à François de Mendoza Amiral d'Arragon, ôc colo- 
nel général de l'infanterie légère dans les Payis-bas, avec or- 
dre de marcher en diligence vers Tillemont. Spinola fut char- 
gé de le joindre avec les troupes, qu'il avoit amenées d'ItaHc, 
.& qui étoient déjà arrivées à Namur. Elles fe rendirent donc 
Tome Xir. B 



■ - -■ — 


Henri 


IV. 


1^0 2. 



to HISTOIRE 

à Tillemont. Aîendoza cependant ayant hiffé derrière lui cette 
place j alla camper plus avant dans le payis de Liège à trois 
lieues au plus de Tillemont. Les deux armées ayant demeuré 
ainii quelques jours dans l'inadion , Maurice décampa & fe re- 
tira. Sur quoi les Efpagnols délibérèrent s'ils le fuivroient ou s'ils 
dévoient prendre Dieft , traverfer enfuite la Campine ôc arriver 
les premiers aux environs de Bolduc ôc de Grave y pour cou- 
vrir ces places, fur lefquelles on croyoit que le Comte avoit 
des defleins : maib" comme de l'armée de Mendoza il n'y avoit 
que les deux regimens de Spinola qui fufTent payés , &c que le 
relie n'avait ni argent , ni vivres , ni bagages , ils commencè- 
rent à fe mutiner , de forte qu'on renvoya l'affaire à l'Archiduc; 
mais ces longueurs leur firent perdre l'occallon de harceler ôc 
de fluiguer les ennemis. 
Prife de Ls quatorze de Juillet Maurice vint Camper devant Grave, 
Grave par le après avoîr pris fur fa route le château d'Helmont , pofte de 
jked^NjiiTu". P^" d'importance, mais qui auroit pu l'incommoder , s'il l'eut 
laiffé derrière lui. Grave eft fituèe fur la Meufe , elle eft défen- 
due par un foffé profond , ôc du côté du Brabant elle eft en- 
tourée de marais inaccefTibles. Mais les digues qu'on a faites 
fur les deux bords de la rivière pour empêcher les déborde- 
mens , font caufe qu'il eft aifé de faire des lignes , ôc d'inveftir 
la place. Maurice éleva les forts tout autour avec un foin ex- 
trême pour fermer les avenues au fecours î après quoi il tira 
les lignes, ôc ouvrit la tranchée. 

Antoine d'Avila étoit dans la place avec cinq cens hommes * > 
il fe prépara d'abord à fe bien défendre. Le Comte commen- 
ça par faire attaquer un ouvrage avancé , qu'il emporta après 
un combat opiniâtre : il s^approcha enfuite de la ville , où il 
fit lancer des feux d'artifice qui embraférent plufieurs maifons. 
& qui incommodoient extrêmement la bourgeoifie Ôc la gar- 
nifon. Mendoza cependant fe rendit àRuremonde, pour être 
plus à portée de fecourir Grave. Là il tint confeil de guerre , 
Ôc les avis furent d'abord affez partagés. Les uns vouloienc 
qu'on attaquât quelque place importante , comme Rhinberg 
ou "Wachtendonck , pour obliger par là l'ennemi àleverlefié- 
ge ; ou qu'on fe faifit de Ravenftein , afin d'empêcher les 

1 II y a erreur dans cet endroit, puif- j qu'il y eut 800 hommes de la garni- 
que M. de Thou dit lui-m.cme enfuite [ Ion tués pendant le iîége. 



DE J. A. DE THOU^Liv. CXXVII. ir 

«convois d'arriver au camp , en fe rendant par là maîtres 

de tout ce qui remonteroit la Meufe. C'étoit le fentiment de i-j g ^ j^ i 
Grobbendonck gouverneur de Bolduc , qui connoiflfoit par- jy 
faitement lepayis , & Mendoze penfoit de même 5 mais ladif- 1502, 
ficulté étoit fur la route qu'on devoir tenir. En effet pour af- 
fiirer leur marche , il falloir que les troupes fiffent un grand cir- 
cuit , qui tiendroit au moins cinq jours , ôc pendant ce tems- 
là les ennemis pouvoient fe rendre maîtres de Grave. Si on 
prenoit au contraire la route des marais , qui étoit beaucoup 
plus courre, on expofoit les troupes à un péril évident. Ainii 
il fut réfolu qu'on tenteroit de forcer les lignes proche de Ra- 
venftein , ôc de jetter du fecours dans la place. On chargea 
de l'exécution Thomas Spina colonel d'un régiment nouvelle- 
ment recruté? ôc le colonel Antunet Portugais , eut ordre de 
le fuivre avec mille hommes d'élite. Pendant qu'ils feroient 
en marche , Spinola devoir en même-tems attaquer les lignes 
à la tête de deux mille hommes. Mais il fît toute la nuit un 
tems fi pluvieux , ôc les chemins fe trouvèrent tellement rom- 
pus , que les troupes ne pouvoient avancer ; enforte qu'elles 
furent obligées de revenir, fans avoir tenté l'entreprife. Men- 
doze voyant qu'il n'y avoit pas moyen de faire entrer du fe* 
cours dans la ville , décampa ôc marcha du côté de Venlo. 

Maurice de fon côté ne fortit point de fes lignes , ôc ne 
fongeoit qu'à prelTer vivement la place. Il y fît donner un af- 
faut le fept de Septembre j mais fans fuccès ; ôc la garnifon 
ayant fait une forrie, il y eut une a6lion affez vive. Enfin les 
afîiégés ayant perdu la demi lune, qu'ils avoient défendue jiif- 
que-là avec beaucoup d'opiniâtreté , ôc les foldats étant con- 
fidérablement diminués par les maladies Ôc par les fatigues , 
la place fe rendit le vingt de Septembre. Les aflîégés perdi- 
rent huit cens hommes à ce fiége > de ce nombre furent Tho- 
mas Diano ôc Nobih : Placido di Sangue , ôc Corretti , y fu- 
rent dangereufement bleffés. Maurice étant entré dans la place 
en prit poffefîîon comme d'un bien héréditaire. 

Pendant ce tems-là les Efpagnols qui aiïiégeoient Ofîende 
inventèrent plufieurs machines pour fermer fi-bien le pafîhge 
de la Gueule ^ que les vaifTeaux ennemis ne puffent ni entrer 
ni fortir par là. Tandis qu'ils y travailloient , ôc que les afîiégés 
jnettoient de leur côté tout en oeuvre pour l'empêcher , les 

Bij 



Henri 
IV. 

,1 602. 



Mutinerie 
^cs troupes 
jj'Efpagne à 
Hunont, 



12 HISTOIRE 

maladies ravageoient la ville, & même le camp. Cependant les 
afîiégés ayant remarqué que les ruines des bâtimens , que le 
canon renverfoit, étoient en partie caufe de ces maladies, tra- 
vaillèrent à les rebâtir , & difpoférent les rues de manière que 
le canon ne pouvoit pas y faire grand mal, parce que le bou- 
let fe trouvoit d'abord étouflfé. 

Mendoza , qui étoit alors à Thorn ^ entre Ruremonde ÔC 
Maeftrick, ne fe trouvoit cependant pas moins embarrafle parla 
nouvelle qu'il reçut dans le même tems , que les troupes qui 
étoient àHamont dans le voifinage, s'étoient mutinées. AulE- 
tôtil marcha de ce côté-là j ôc ayant fait pointer le canon con- 
tre les mutins, il les effraya tellement , que la cavalerie aban- 
donna fur le champ l'infanterie , qui fit fa paix ôt fe fournir. 
En même-tems on donna ordre à Belgioiofo de pourfuivre 
les rebelles ; ils marchèrent du côté de Hocftrat , & s'en ren- 
dirent maîtres par la trahifon d'un Wallon , qui leur livra la 
place. Le bruit s'en étant répandu, plus de mille hommes vin- 
rent fe joindre à eux. L'Archiduc informé de cette révolte fe 
rendit à Diell, & envoya ordre à Mendoza de s'y trouver. En- 
fuite cepofte étant foible, il fongea à le fortifier, & travailla 
en même-tems à ramener les mutins à leur devoir: enfin com- 
me ils ne vouloient écouter aucune propofition, il fit le dix- 
neuf de Septembre une Ordonnance, par laquelle il les ban- 
niffoit de tout le payis, ôc mettoit même leurs têtes à prix. Ils 
lui répondirent par un écrit très libre ôc très-injurieux , que les^ 
Etats généraux eurent foin de répandre. 

Pendant que ce Prince marchoit vers Hocftrat, il apprit que 
Grave s'étoit rendue î que Maurice avoir envoyé du fecours 
ôc des vivres à Breda , où il y avoit eu quelque émotion ; ÔC 
qu'il étoit en marche avec fon armée. Sur cet avis il prit la 
route de Venlo , parce qu'on difoit que la bourgeoifie ne vou- 
îoit point recevoir garnifon : il y en mit cependant une , quoi- 
qu'avec peine , ôc ayant fait la même chofe à Gueldre , à Ru- 
remonde , ôc à Maeftrick , il laifla pour Gouverneur général de 
la province, Hcrman comte de Berg , ôc il fe retira dans le cœur 
du payis. Cependant Maurice congédia fa cavalerie Alleman- 
de, ôc comme l'Automne approchoit , l'Archiduc mit fes trou- 
pes en quartier d'hyver. Les Hollandois lui taillcrent en pièces 

ï ?etir bourg à environ trois lieues de Ruremonde. 



D E J. A. D E T H O U , Li v; CXXVIL i^ 

deux compagnies de cavalerie auprès de Maeftrick. . 

De lace Prince s'étant rendu à Tillemont , renvoya la plus ZZ ^ 
grande partie de fes troupes au fiége d'Oftende : il donna le ^ xr 
gouvernement de Tillemont à Frideric comte de Berg, avec 
ordre de s'oppofer aux courfes des révoltés. Les Italiens de ^ ^^* 
Spinola , quiéroient fort diminués , furent mis en garnifon dans 
Herentals , à Wert , à Lierre , & à Dam. Ces difpofitions fai- 
tes , Albert fe rendit à Gandpour faluer l'Infante. Sur ces en- 
trefaites Mendoza repafla en Efpagne , & fut remplacé par D, 
Louis de Velafco. Le commandement de l'artillerie qu'avoit 
Velafco , fut donné au comte de Buquoi, & on donna à Phi- 
lippe de Torres le régiment Wallon de ce Comte. Celui de 
Trivulce * , qui venoit de retourner en Italie , avoir auffi d'à- ^ Theot?ore, 
bord été donné à Alfonfe d'Avalos, & il pafTa quelque-tems 
après à Louis Melzi. 

Sur ces entrefaites arrivèrent au camp des Efpagnoîs deux 
hommes de la première diftindion. L'un D. Pedre Giron duc 
d'Offone 5 & l'autre, Jean de Medicis qui s'étoit acquis beau- 
coup de réputation en Hongrie. L'empereur Rodoife fit re- 
venir Belgioiofo , pour aller fervir de ce côté là. Cependant 
les révoltés battirent les troupes de l'Archiduc à Hugarden j ôc 
à Judoigne , ôc Louis de Naflau s'étant jette en même-tems 
dans le Luxembourg à la tête d'un détachement , ravagea S» 
Viit , & mit tout le Duché à contribution. 

Pendant que tout cela fe paflbit du côté des Payis-bas, Fri- Manv3i\ rv.c^ 
deric Spinola partit de Seville avec huit galères i fcavoir , la *^" ,'^" ^'p^- 
o. Louis commandce par Keudonna Irinite, par D. redre 
de Fergas; l'Occafion , par d'Avilaj la S. Philippe, par Ro- 
drigue de Nervafio ; l'Aurore , par Pierre PoUiado i la S. Jean, 
par Ferdinand de Vargas j l'Hiacinte , par Chriftophle Mon- 
gis 3 & la Padilla , par Jean de Sofa. Elles portoient deux mille 
quatre cens hommes de débarquement. LaTrinité ôc l'Occafion 
furent coulées à fonds fur la côte de Portugal par Robert Luflen^ 
officier Anglois qui rcvenoit des Indes avec quelques vaif- 
féaux. Spinola fe retira à Lisbonne avec lesfix autres: & Phi- 
lippe l'ayant rappelle de là à la Cour, il ne pût fe remettre en 
mer que fur la fin de l'été, & ne parut dans la Manche que 
le trois d'OQobre. Deux vaiffeaux Hollandois nommés le Ti- 
g.re ôc le Pélican furent les premiers qui les apperçurent. Robert 

B iij 



i4 HISTOIRE 

^___^ Manfel qui commandoit une efcadre Angloife au détroit de 

Henri ^^^^^s> ^^s découvrit enfuite , ôc fit tirer un coup de canon de 
IV. l'Amiral, pour avertir les vaifTeaux Hollandois qui croifoient 

I 5o '>. ^^ c^ côté-là. Au fignal j ils fe raflemblerent promptement, 
ôc attaquèrent les galères de Spinola : la Philippe & l'Aurore 
après un combat très-opiniâtre, & qui recommença plufieurs 
fois t pendant lequel elles furent jettées tantôt fur la côte d'An- 
gleterre , ôc tantôt fur celle de Flandre , enfin coulèrent bas , 
après avoir perdu beaucoup de monde , le refte de leur équi- 
page fut fait prifonnier. Des quatre galères qui reftoient à 
Spinola , deux gagnèrent Nieuport ; une autre ayant fait naufra- 
ge auprès de Calais , on mit la Chiourme en liberté, la der- 
nière que montoit Spinola lui-même, alla échouer auprès de 
Dunkerque j de forte qu'il n'en refta que trois, que Spinola 
fit radouber le mieux qu'il put ; ôc ayant embarqué deflus un 
régiment Efpanol commandé par un cavalier Portugais nom- 
mé D. Juan de Menefés , il fe rendit à l'éclufe , où fon frère 
Ambroife vint aufli-tôt le faluer. Là ils tinrent confeil enfem- 
ble fur les moyens defe dédommager des pertes qu'ils avoient 
faites. 

Ils commencèrent par envoyer ordre à Pompée Juftiniani 
de leur amener huit compagnies; après quoi ils réfolurent de 
faire une défcente dans lifle de Walcheren en Zélande. Le 
jour fut fixé au vingt-quatre de Décembre : mais une tempête 
qui furvint , rompit leurs mefures. En même-tems l'Archiduc 
leur écrivit de renvoyer en Brabant les huit compagnies de 
Juftiniani , pour s'oppofer aux courfes des mutins. 

Vfacliten- Vers ce même tems Mathieu Dulchen gouverneur de Strae- 
doiickpns& ]en penfa furprendre 'S^7achtendonck par le moyen d'un fol- 
dat de la garnifon. Le château eft féparé de la ville par une 
petite rivière; ce foldat y ayant été introduit avec treize au- 
tres, qui éioient cachés dans un bateau plein de pailles , ôc 
avec Dulchen , ils fe jetterent fur la garnifon , firent main- 
bafl!e fur tout ce qui fe rencontra , ôc arrêtèrent le Gouverneur. 
Ceux delà ville qui étoient de l'autre côté du ruiffeau , confler- 
nésdelaprife du château , ôc voyant arriver en même -tems le 
comte de Berg , qui attendoit près de là le fuccès de l'entreprife , 
à la tête de quelques troupes, fe difpofoient déjà à fe rendre , 
iorfqu'ils apperçurentun corps de Hollandois qui les ralTûtéreBV, 



D E J. A. D E T HO U, Li v. CXXVIÎ. i^ 

Herman de Berg étaht arrivé trop tard au fecours de Henri fon i ■ «n» . 

frère : en effet lesHôllandois avoient déjà raffemblé trois mille Henri 
hommes de pié ôc mille chevaux des garnifons de Meurs, de jy^ 
Rhinbergue , du fort de Sekenck , ôc de Nimcgue. Ainfi dès ^ ^ q 2, 
qu'ils parurent devant le château , ceux qui venoient de le 
furprendre , le rendirent à des conditions honorables. Celafe 
pafiafur la fin de Tannée, ôc vers le retour de Trivulce , qui 
à fon arrivée d'Italie , obtint la lieutenance générale de la ca- 
valerie fur la démilTion de Nicolas Bafte , à qui fon grand 
âge ne permettoit plus de l'exercer j celle de Belgioiofo fut 
donnée à BarthelemiSanchez. 

hes guerres de Flandres me conduifent naturellement au ré- Différends 
cit des affaires de Frife. Les Comtes de la Frife Orientale fu- entre les com- 

,j. ^ / 1 •/ ^'^•^'vîTUJ tes de Frife & 

rent réduits cette annce aux dernières extrémités a Jimbden , javiiied'Emb- 
où ils font maîtres de la citadelle qui commande cette ville, dcn. 
Ils avoient fi-bien fortifié ce pofte , qu'ils otoient aux habi- 
tans l'ufage de la rivière d'Ems , qui paffe au pied. Les Etats 
généraux s'entremirent d'abord pour les accommoder : mais 
depuis ayant été informés que le frère du Coaite étoit à la cour 
de l'Archiduc , ils ne doutèrent point que ce ne fut à la folli- 
tadon des Efpagnols , que le comte de Frife avoir entrepris 
de molefter la ville > ainli ils envoyèrent du fecours aux habi- 
tans, 6c ils réduifirent ce Seigneur à une telle extrémité , qu'if 
ne put fe difpenfer d'entrer en accommodement avec ceux 
d'Embden. Dans cette vùë il envoya des députés à la Haye, 
pour fe juftifier auprès des Etats fur ce qui s'étoit paUé , ôc 
pour les affùrer qu'il étoit difpofé à exécuter le traité, dont on 
étoit convenu à Delft. Les Etats de leur cotéfejufti fièrent au- 
près de l'Empereur & des Electeurs , d'avoir envoyé du fecours 
aux habitans d'Embden qui appartiennent à l'Empire , contre 
le comte de Frife, qui les inquiètoit mal à propos. Ils repré- 
fenterent. Qu'ils n'avoient eu en cela aucun deflein , ni de 
contefter le droit de l'Empire, ni de préjudicier en rien à ceux 
de l'Empereur : Qu'ils ne l'avoient fait que pour leur fureté par- 
ticulière ', parce qu'ils étoient pcrfuadés que les comtes de 
Frife n'avoient entrepris toutes ces violences contre la ville 
d'Embden qu'à l'infiigation des Efpagnols, & pour leur faire 
plaifir : Que ce foupçon étoit d'autant mieux fondé , que le 
irere du Comte tenoit un rang diftingué à la cour de l'Archiduc, 



là HISTOIRE 

. & que ce Prince lui-même avoit pris le titre de comte delà 
Henri ^""^^"^ Orientale au traité de paix , qui vênoit d'être conclu à 
jY Vervins : Qu'ainfionne devoit point être étonné qu'ils euflent 
I do £ cherché à foûtenir en cette occafion leurs intérêts, auffi-bien 
que ceux de leurs voifms & de leurs amis. En conféquence on 
renoua par l'entremife des Etats la négociation, qui étoit com- 
mencée entre les comtes de Frife & les habitans d'Embden. 
Je rapporterai dans la fuite quel en fut le fuccès. 
Mo-t du ^^ ^^^ ^^ p^^^ rien de fort particulier en Allemagne : tout 
duc de Mer- y étoit pourtant en mouvement à caufe de la guerre de Hon- 
grie. Le duc de Mercœur à qui le fuccès qu'il avoit eu à Albe- 



cm\ix, 



b 



Royale , caufoit un plaifir d'autant plus grand , que la compa- 
raifon, qu'on faifoit de la victoire qu'il avoit remportée, avec 
la perte de Canife , lui donnoit un luftre nouveau , s'étoit 
rendu à Prague, où l'Empereur le reçut avec toute la diftinc- 
tion que méritoicnt fes fervices. Lorfqu'il prit congé de fa 
Majefté Impériale , il lui donna parole , que dès qu'il au- 
roit mis ordre à ks affaires domeftiques en France, il revien- 
droit avec la permilTion du Roi , fe mettre à la tête de l'ar- 
mée de Hongrie , dont on l'avoit de nouveau déclaré Gêné* 
ralifTime j mais la mort qui le furprit à Nuremberg fempêcha 
de tenir parole , & de contenter un Ci louable defir. Ce Prin- 
ce avoit un efprit élevé , & né pour les grandes chofes , joint à 
une prudence confommée 5 un peu trop lent peut-être à fe dé- 
terminer à l'approche du péril , quand il s'y voyoit engagé , 
il s'en démêloit avec toute la préfence d'efprit, & toute l'ha- 
bileté pofTible. Comme il avoit été en France le plus puiffant 
de tous les généraux de la ligue après le duc de Mayenne, ôc 
qu'il s'étoit acquis une grande réputation à la bataille de CraoH , 
fâché de fe voir par la paix réduit à la condition de (impie par- 
ticuher 5 il avoit faifi avec joye l'occafion d'aller fe fignaler en 
Hongrie , réfolu d'y pafler le refte de fes jours loin de fa pa- 
trie , de fa femme, & de fa fille héritière de Cqs grands biens, 
plutôt que de languir chez lui dans une Idche oifiveté, & de 
donner lieu depenfer qu'il préférât la faveur peu durable d'une 
cour fainéante, au foin de conferver la gloire qu'il avoit déjà 
acquife, ôc qu'il ne pouvoit manquer d'augmenter après un dé- 
but fi brillant. Il mourut le dix-neuf de Février âgé de qua- 
rante-trois ans. 

A fon 



D E J. A. D E T H O U , L I \r. CXXVII. 17 

A fon exemple CHarle de Gonzague de Cleve duc de Ne- 



versjaprés avoir parcouru différentes cours de l'Europe , fe ren- Henri 
dit en Hongrie 5 ôc tout jeune qu'il étoit , il voulut auffi avoir j y^ 
part à une guerre, où il y avoit tant de gloire à acquérir. La i (^02, 
première chofe qu'il alla voir fut le fameux camp d'Oftende, 
dont toutes les parties croient difpofées avec un artfi merveil- ducX^^Ne-'* 
leux. Il làlua enfuite l'infante à Nieuport , ôc il en fut très-bien vers en Hon- 
reçu 5 de là il paffa en Angleterre , où la reine Elizabeth lui fit ^^^^' 
de même de très-grands honneurs. D'Angleterre il retourna 
en Zelande , & enHoilande, où il admira l'opulence des vil- 
les, le bel ordre du gouvernement, les forces ôc la puiffan- 
ce de ce nouvel Etat, qui commençoità fe rendre formidable 
aux Efpagnols mêmes : il traverla enfuite l'Allemagne, falua 
en paffant les éledeurs de Saxe ôc de Brandebourg, rendit fes 
refpe6ts à l'Empereur à Prague, ôc pouffa fon voyage jufqu'à 
Cracovie,d'oùil revint à Vienne. De là après avoir lalué l'Ar- 
chiduc Mathias , ôc avoir fait fes équipages , il partit fur la fia 
du mois d'Août, ôc fe rendit à l'armée Impériale en Hongrie* 
dans le rems qu'Albe-Royale étoit preffée par les Turcs plus 
vivement que jamais. 

Déjà les Heiduques , qui avoient défendu long-tems le faux- PnTcd'Aib&. 
bourg fortifié qui couvroit la ville, avoient enfin été forcés Koyalcparlg* 
dans un affaut , ôc prefque tous paffés au fil de l'épée. Les trou- "'"* 
pes du fecours s'affembloient auprès de Papa fous les ordres du 
comte Nadafti avec qui le duc de Nevers paffa deux jours. 
Ce fut pendant ce tems là que les Infidèles fe rendirent maî- 
tres de cette place, où \qs Chrétiens firent une perte confidé- 
rable. 

Après la prife d'Albe-Royale, le Duc fe rendit à Javarin au " 
commencement de Septembre. Celui qui commandoit l'armée 
de -l'Empereur étoit Chriftophle de Rufworm grand Maréchal 
de camp. Le duc de Nevers le pria de trouver bon qu'il vi- 
fitât avec un détachement le camp des Turcs , qui étoit à une 
journée de là. Il y alla accompagné du comte de la Tour, Ôc 
ayant trouvé une garde avancée de deux mille de ces Infidè- 
les, éloignée d'environ une lieue du gros de leur armée , il les 
chargea, les mit en défordre j ôc quoiqu'il fe fut détaché un 
f lus grand corps de Turcs pour le pourfuivre, il fe retira heu- 
i.eufement. Cependant on étoit dans l'incertitude de ce que 
Tome XIF, G 



Tt HISTOIRE 

r les ennemis entreprendroient avec de fr grandes forces, on 

Henri ig"c>^o^^ encore s'ils iroient en Tranfylvanie fecourir Tfchiak, 
-j Y^ qui étoit prcfTé par le gênerai Bafte , ou s'ils feroient le fiége de 

s 5 o 2. ^ran j lorfqu'Ali Bâcha , ci-devant Gouverneur de Canire, ôc 
alors Gouverneur de Pefî: defcendant le Danube, pour aller au- 
devant du Grand Vizir Aflan , fut fait prifonnier par les Hei- 
duques , qui étoient en garnifon dans Comore. On fçut par ce 
moyen que le Grand Seigneur ne pafTeroit point cette année 
là en Hongrie : Qu'il avoir envoyé le Vizir pour reprendre 
Albe-Royale, 6c taire lefiége de Gran , ôc que les Tartares 
avoient ordre , dès que cette place feroit afîîégée , de ravagée 
tous les environs avec un corps de quarante mille hommes, 
& de jetter des vivres ôc des troupes dans Bude ôc dans Peft. 

SiégedeBu- Sur cet avis l'Archiduc Mathias ayant tenu Confeil, il fut 
delaftsfuccès. ^r^^^^ ^,^^^^^ ^ g^^^ ^^^^^^ que l'armée des ennemis fut plus 

nombreufe. Sur le champ Rufworm marcha contre cette 
place à la tête de vingt mille hommes de pié ; Ôc de cinq 
mille chevaux 5 ôc ayant ouvert la tranchée , Ôc remarqué beau- 
coup d'agitation dans la ville , il attaqua à l'inflant la partie 
baffe , ôc s'en rendit maître, les Turcs s'étant retirés dans la hau- 
te ville. 

Il y avoit un pont de communication entre Bude Ôc Pefl: i 
. par ce moyen les Turcs paffoient d'une place à l'autre, ôcpor- 
toient fans danger des vivres ôc des fecours aux affiégés. En: 
rompant ce pont on rompoit cette communication , ôc on di- 
vifoit les forces des Infidèles. Ainfi nos Généraux mirent fur 
le Danube des barques pleines de feux d'artifices , ôc lorfqu'el- 
îes furent près du pont , ces brûlots ayant été lancés , ôc nos 
troupes fécondées du canon venant à l'appui , le pont fut rom- 
pu j en même-tems on donna l'efcalade à Pefl: » qui fut affailli 
vigoureufement , ôc où l'on fit un grand carnage des ennemis. 
D abord ils avoient demandé à capituler 3 enfuite comme oit 
ne les écoutoit pas , ils fe rallièrent dans les endroits les plus 
forts de la place î enfin on fe rendit maître de ce pofle , qui 
fut emporté ou rendu à compofition. 

Il reftoit encore à prendre la ville qui eft de Tautre côté du: 
Danube. On racommoda donc promptement le pont, ôc on 
fe difpofoit à marcher à l'attaque , lorfqu'on vit paroître les 
Turcs qui veiioient au fecours. Aufli-tôt on envoya Golnita 



Henri 



D E J. A. D E T H O U , L 1 V. CXXVII. 19 

avec un détachemeiit de cavalerie pour les amufer par des ef- 
carmouches : mais comme ils étoient plus forts que lui , ils 
l'obligèrent à prendre la fuite; ce qu'il fit avec fi peu d'ordre ^j^^ 
que nos troupes qui attendoient de fes nouvelles devant Peft 
penierent être culbutées. Le duc de Nevers fe fignala beau- ^ <^ o 2. 
coup , ôc fit voir une grande préfence d'efprit en cette occa- 
fion. Le comte Martinengue fut tué à fes côtés , en combat- 
tant courageufement. Enfin lorfqu'onfut revenu de cette pre- 
mière frayeur t après avoir mis une bonne garnifon dans Pefi:, 
on réfolut de nouveau de donner l'afifaut à la ville de Bude5 
& comme la faifon commençoit déjà à être avancée , on n'at- 
tendit pas plus tard que jufqu'au 22 d'Odobre. L'a£lion fut vi- 
ve de part ôc d'autre. Nos troupes fatiguées par la vigoureufe 
réfiftance des afiîégés commcnçoient à plier , lorfque le duc 
de Nevers , emporté par le feu de la jeunefife , fe mit à leur tête, 
pour les obliger à faire ferme j mais il reçut en ce moment 
dans l'épaule gauche un coup de moufquet , dont la balle pé- 
nétra entre le poumon , ôc le péricarde fans pourtant ofi^enfer 
les parties nobles î on l'emporta fur le champ hors de la mê- 
lée , ôc nos troupes rebutées , fe retirèrent 5 on compte que 
nous perdîmes deux mille cinq cens hommes à cet afl^aut. Après 
cette tentative, on commença à défefpérer de réufiir ,ainfi on 
remena l'artillerie au camp après avoir mis une garnifon nou- 
velle dans Peft. Les Turcs de leur côté jettérent des vivres 
Ôc des troupes dans Bude, ôc fe retirèrent dans les places des 
environs. 

D'un autre côté le général Bafte pouffoit fes conquêtes en Exploits du 
Tranfylv^anie. Il avoir remporté l'année précédente une eran- S'^'!?'^^ !\^'^^ 
de victoue lur Battori; celle-ci il attaqua Biltricz, ou toute la me, 
Noblefie déclarée contre l'Empereur, Ôc les plus riches habi- 
tans du payis, avoient tranfporté leurs effets les plus précieux. 
Dès qu'il y eut brèche les Wallons ôc les Allemands montèrent 
fans ordre à l'afiaut 5 mais ils furent repouffés avec perte. Bafte 
jugeant donc qu'il falloit aller bride en main, tâcha d'intimider 
les ennemis, ôc de les obliger à rendre la ville , fans qu'il fût 
obligé d'expofer fes troupes. Dans cette vûë il fit publier dans 
tout fon camp , qu'un tel jour il donneroit l'afTaut , ôc qu'il aban- 
donneroit le pillage de cette ville opulente à ceux qui fe fe- 
ïoient le plus diftinguès dans cette adion. Toutes fes troupes 

Cij 



i 6 o z. 



20 HISTOIRE 

^^^^^_^^^_,^^ fe dirpofoîent donc déjà pour cette grande journée, lorfqueîeàf 
_-. " habitans envoyèrent à ce Général , pour le prier de ne point 

j^T ^ mettre contre eux la force en ufage , ôc l'affurer qu'ils étoient 
prêts de traiter avec lui. 

On drefla donc un projet de capitulation; mais les afTiégés 
l'ayant trouvée trop rude ^ & Bafte ne voulant pas l'adoucir, 
on recommença à battre la place , au grand contentement du 
foldat, qui dévoroit déjà dans (on cœur le riche butin qu'il 
fe promettoit ; mais au grand regret des habitans qui crai- 
gnoient extrêmement d'être pillés. Enfin Baitori envoya Ug- 
nady pour demander la paix à Bafte , & pour lui donner pa- 
role de fa part , que les habitans fe rendroient à des conditions 
équitables, ôtqu'àfon égard il fe foumettroit à l'Empereur, ôc 
le ferviroit fidèlement. Bafte appréhendant que s'il pouiïbit 
encore les afTiégés , le défefpoir ne ranimât leur courage , les 
reçut à compofition, à condition qu'ils luipayeroientune amen- 
de de trente mille écus, qu'il feroit libre aux habitans de 
refter dans la ville; que ceux qui aimeroient mieux en for- 
tir, feroient conduits en lieu de fureté, & qu'ils auroientper- 
miiTion d'emporter tout ce qu'ils pourroient de leurs effets. La 
capitulation ayant été fignée, il fortit de cette ville environ 
trois cens hommes, avec quatre-vingt-dix charettes, quipor- 
toient leurs femmes , leurs enfans , & leurs meubles les plus pré- 
cieux. Bafte étant entré dans Biftricz, y fit chanter uneMefFe 
folemneîîe en atlions de grâces, 6c fit publier défenfe à fes 
troupes d'infuîter perfonne ni de parole, ni d'effet, & qui or- 
donnoit que tout ce qu'il avoit promis fut pon£luellement exé- 
cuté. Mais malgré cette ordonnance le foldat perfide emmena 
comme captifs ces trois cens hommes fortis de la place , & les 
dépouilla entièrement, malgré l'oppcfition vraie ou feinte de 
Bafte, ôc des autres officiers de l'armée. 

Moyfe chef des Cicules . défenfeur zélé de la liberté de fa 
patrie, Ôc accufé pour cela d'être d'intelligence avec les Turcs, 
ne put fouffrir un procédé fi injufte. Ilfe mit à la tête de quel- 
ques troupes, ôc leur ayant fait voir que les loix que Bafte leur 
avoit impofées n'étoient pas du goût de la plus grande partie 
de la Noblefl^e, il en propofa de plus raifonnables. Cette en- 
treprife l'ayant fait déclarer ennemi delà patrie, il fe retira du 
côté de Mauris, mais ayant été défait dans un combat qui fe 



■•■«m 



DEJ. A. DETHOU, Liv. CXXVÎI. 21 

donna auprès de Wâ^ifTembouig, il le réfugia dans les monta- 
gnes. Bafte perdit eftviron cinq cens hommes dans cette ac- J-Ienri 
tion i & Moyie autour de trois mille , tous gens ramairés de dif- j.y. 
ferentes nations» ôc par conféquent peu foumis ôç^peu fidèles, j 50. 2- 

Battori n'ayant plus d'efperance de fe foutenir, après s'être 
juftifié fur la révolte de Moyfe, à laquelle, difoit-il, il avoit 
eu fi peu de part , qu'il s'y étoit même oppofé , vint fe remet- 
tre entre les mains de Bafte. IirafÏLirade nouveau qu'il feroit 
foumis ôc fidèle à l'Empereur , & il foufFrit qu'on le menât 
captif, & comme en triomphe à Weiflembourg. Enfin l'uni- 
que grâce qu'il put obtenir, ce fut d'être mis par un privilège 
fpècial au nombre des Barons du Royaume de Bohême. C'eft 
là que ce Général , illuftre par tant de vi6loires , comme on 
le publioit partout peu de tems auparavant , ôc principalement 
en Italie, cejjf rince loutenu par Talliance del'Empereur, dont 
il fe vit déchu depuis à la honte de la nature, alla vieillir dans 
l'oifivetè ôc dans l'opprobre , fans autre revenu qu'une fimple 
penfion , qu'on lui faifoif. 

Du côté de la Livonie Charle prince de Suéde, ôc Ré- 
gent du royaume, effuya pîufieurs revers, Ôcla demeure qu'il AfT-nres Je- 
y fit lui devint funefte , après avoir fait l'année précédente ^'^'û"^^- 
dans cette province une expédition dont lefuccès fut affez dou- 
teux. Mais avant que d'entrer dans ce récit , je prieleîedeurde 
ne pas trouver mauvais, fi je raconte ici tout de fuite ce que j'ai 
rapporté par lambeaux, ôc fous différentes années ,- dans l'our- 
vrage que je regardois comme fini. Ce qui m'engage à le ré- 
péter c'eft que des perfonnes dignes de foi , m'ont communi- 
qué depuis peu une relation écrite en Allemand par un hom- 
me , qui a été témoin oculaire de tout ce qui s'eft paflTé , qui 
par conféquent eft plus croyable que les mémoires qu'on m'a- 
voit fournis. 

Les Livoniens avoient été tourmentés îong-tcms par la guer- 
re , par une famine horrible , par les bêtes enragées , qui met- 
toient en pièces les cadavres, dont la terre étoit couverte , ôc 
enfin par !a pefte, qui eft la fuite ordinaire de tous ces maux. 
Devenus la viâime des Suédois, ôc des Polonois , qui tour à 
tour avoient défolé leurs provinces , encore incertains du parti 
qu'ils dévoient prendre , ôc penchant fuccefiivement, tantôt 
pour l'une, ôc tantôt pour l'autre des nations prétendantes „î.t 

Ciij 



i2^ HISTOIRE 

• ne leur manquoit pius^ pour les réduireVà la dernière mifére. 

Hou pour les plonarer dans le plus affreux défcfpoir , que de fe 
E N R I • ^ r^ j • • -1 ri / 1 r ^ u- 

j y voir expoles au dernier trait , qui leur rut lance , lorfque par 1 m- 
. ^ ' terdi£lion de la liberté de confcicnce , on les obligea d'être les 
témoins de Péxil des miniftres Protellans chaffés de toute la pro- 
vince j ôc de la ruine de tous leurs temples. On peut dire que 
c'efi: là ce qui les a révoltés contre les Polonois ; c^efl; ce qui 
a fait la force du prince de Suéde bien plus que fes propres 
troupes j c'eft ce qui lui a ouvert fi rapidement les portes de 
Pernau, de Solen, d'Uberpalen 6c de Leiffi fuccès, qui l'ont 
encouragea attaquer Félin, pofte tenu jufqu'alors pour impre- 
nable, qui s'eft enfin rendu, malgré la réfiftancedes Hongrois, 
qui y étoient en garnîfon. 

D'un autre côté Farenfbeck à la tête d'environ quinze cens 
Livoniens ôc de cinq cens Polonois faifoit dejlcourles dans 
la Province^ attaquoit fouvent les Suédois, ôc leur tuoit beau- 
coup de monde. Il employa même la rufe contre eux. Un 
jeune homme alla fe rendre à Charle bâtard du prince de 
Suéde , fous prétexte que Farenfbeck l'avoir traité de la ma- 
nière la plus indigne. Après ce début il lui perfuada qu'il fe- 
roit aifé de prendre Karkus , où il y avoir une grande abon- 
dance de vivres, ôc où Farenfbeck avoir mis en dépôt toutes 
qu'il avoit de précieux. Le bâtard donna dans ce panneau ; 
il obtint de fon père cinq cens hommes , marcha de ce côté 
là avec fon guide perfide , qui le mena par des chemins cou- 
verts de bois , ôc lorfque le traître fut proche de la ville , il 
piqua fon cheval ^ fous prétexte d'aller donner le fignal à fes 
complices ; mais en effet pour avertir Farenfbeck , qui fit 
auffi-tôt fortir fes troupes de leurs embufcades , envelopa le 
bâtard , ôc le tailla en pièces. 
PrifeaeKar- Le piince de Suéde ne fut pas plutôt inftruit de cet acci- 
kas par le j^j^j. ^^g brûlant du défir de veiif^er fon fils , il invertit aufli-tôt 

prince de 1 .„ , . r' J T7- 1 J • i • 

5>ticdc. la place. La garniion etoit compolee de rinlandois que le roi 

Sigifmond y avoit mis. D'abord ils fe défendirent courageufe- 
ment ; mais après avoir foûtcnu deux affauts , où le Prince fut 
repouffé, ils fe rendirent enfin à des conditions honorables, en- 
tr' autres, qu'ils fortiroient enfeignes déployées, ôc qu'on les 
conduiroit en lieu de fureté. On trouva réellement dans la pla- 
ce une quantité prodigieufe de provifions, ôc toutes les richeffes 



DE J. A. DE THOU, Liv. CXXVII. 25 

de Faren{beck. Sur«Jquoi quelqu'un lui ayant demandé ^ pour- — ^.».Luu .. tu . > 
quoi il n'avoit pas mis fes effets en fureté à l'approche du Prin- }j p j^j ^ x 
ce de Suéde ? Il repondit avec fanfaronade que c'étoit parce j y 
qu'il étoit bien aife qu'à laprife de cette ville Charle vît qu'il , , '^ 
navoit pas affaire a un homme de rien. 

Cependant au fond que pouvoit-il faire avec deux mille hom- 
mes contre un Prince vainqueur , qui en avoir vingt mille à 
fa fuite ? tout au plus fatiguer par quelques efcarmouches cette 
armée plus confidérablepar le nombre de fes foldats^ que par 
leur valeur ; auffieft-ce ce qu'il fit avec affez de bonheur jufqu'à 
l'arrivée de Chriffophle Radzevil gouverneur de tohuanie. Exploits (Je 
qui fe rendit de Vilna dans cette province à la tête des trou- 
pes du roi de Pologne. Alors les deux partis fe trouvant à peu 
près égaux, les Polonois d'un côté , les Suédois de l'autre avec 
quelques Allemands , exercèrent à l'envi les plus affreufes 
cruautés contre les malheureux Livoniens. Les cheveux dref- 
fentà la tête quand on ht tout ce que la licence du foldatleur 
fit fouffrir : de jeunes filles deshonorées impunément aux yeux 
même de leurs pères ôc mères : des femmes forcées en préfen- 
ce de leurs maris attachés à des pieux j ôc même fur leur corps. 
Pendant que les foldats étoient occupés à ces excès , les Lappons 
vinrent tout d'un coup fondre fur eux , auprès de Sysdgalî , 
6c tuèrent douze cens de ces pillards à la vue de MathiasDe- 
binski , de Louis Weier^de Léon Sapyha, de Kriskewitz, & 
de quelques autres, ôc de Farenfbeck lui-même. Delà on alla 
camper à Wenden : les Suédois, qui croyoient être maîtres 
de la campagne, ôc que les ennemis n'oferoient paroître, fe 
voyant tout d'un coup attaqués par Spigel ôc par Fitting à la 
tête de l'infanterie ennemie, prirent la fuite, ôc la glace s'étanr 
rompue fous leurs pies pendant qu'ils traverfoient la rivière ,. 
la plupart périrent miférablement. Après cet avantage les Po- 
lonois repalTérent en Lithuanie , ôc pillèrent en chemin Koc- 
kenhaufen, où ils commirent les plus grandes cruautés. De- 
binski refia par cette retraite expofé à la fureur des Suédois: 
mais il fe réfugia dans fon château de Pohatge , où ayant été- 
bien- tôt après abandonné de tout le monde , il fut enfin pti^ 
par Farensbeck. 

Après la retraite des Polonois, l'armée Suedoife vint atta- 
quer Derpt, qui eu la ville la plus riche de toute la Livanie 



H E N R 
IV. 

1602. 



Tentative 
<îes Sicdois 
fur Kokcn- 



24 HISTOIRE 

m après Revel 6c Riga. La garnifon de la ^lace avoît pour com- 
j maiidans George Schenning , Henri Stammel , & Herman 
Wrangcl , qui après avoir fait plufieurs forties ôc foi^itenu di- 
vers aiîauts , ne voyant aucune efpérance de fecours , fe ren- 
dirent ôc demeurèrent prifonniers. Ce fut le peuple qui les for- 
ça à capituler. La ville fut fauvce du pillage i mais le château 
~fut abandonné à la merci du foldat. 

Dans l'efpace de fix mois , c'eft-à-dire, depuis le mois de 
Juillet \6oo, jufqu'au mois de Février i5oi, Charle conquit 
prefque toute la Livonie , moins parla valeur de fes troupes, 
que par la mauvaife conduite , ôc par la lâcheté des Polonois, 
à qui il ne refta que les places ôc les forrereffes fituées fur la 
Duine j comme Dunemonde , Riga , Kokenhaufen^ Schwane- 
bourg , ôc quelques autres fur la frontière de Mofcovie. Ce 
Prince écrivit enfuite aux habitans de Riga , pour les exhor- 
ter à fe donner à lui 5 mais ils lui réponduent : Que quand ii 
feroit maître de toute la Livonie , ils ne laifleroientpas défaire 
ce que le devoir demandoit d'eux. De là il entra dans le du- 
ché de Semigalen, après avoir palTé la Duine avecfon armée, 
qui à l'incendie près , fit dans le territoire de Riga tous les 
maux qu'on peut imaginer. Il fe rendit maître d'abord de 
Treiden, d'où il marcha à Refitten , oiiMathias Karkofski, 
écoit en garnifon avec deux cens Heyduques. Ce commandant 
ne fe fentant pas aflfez fort pour défendre la place , invita Star- 
berg commandant du fort de Ludzcn , qui n'étoit pas éloigné 
de là, à venir fe joindre à lui , pour attaquer les Allemands , 
qui n'étoient pas fur leurs gardes. 11 lui fit entendre qu ils fe- 
roient un butin confidérable , après quoi ils fortiroient enfem- 
blede la Province. Cette propofitionfit tant d'horreur à Star- 
be; -j , qu'il crut devoir avertir les Allemands du deffein de 
Karkofski, afin qu'ils prifient leurs mefures. Sur cet avis ils 
raifemblérent grand nombre de payfans, ôc ayant attaqué Re- 
fitten , ils prennent j maffacrent impitoyablement Karkofski , 
fa femme ôc fes enfans , 6c livrent enfuite la place aux Sué- 
dois, 

Charle, animé par ces fuceès, va camper de là fur îa fin de 
Mars à la vûë de Kokenhaufen. Kouszoreki en étoit Gouver- 
neur. Il fit jurer à Staniflas Rubofskynski brave foldat , à Stau- 
rota, à Eziganski Bialoflbn , Ruifiea de nation , ôc à tous les 

habitans 



DE J. A. DE THOU. Liv. CXXVII. 2; 

habitans qui étoient en âge de porter les armes , qu'ils verfe- » 

roient plutôt jufqu'à la dernière goûte de leur fang , que de fj g |sj r i 
parler de fe rendre. Cependant le 22 de Mars le prince de j y, 
Suéde donna un aflaut général à la place, ôc dans cette atta- 1 (5 02» 
que il tua lui-même d'un coup d'arquebufe , Kniafz Polebinski. 
Le lendemain il la fit afiaillir une lèconde fois , ôc emporta la 
ville. Lès Polonois en fe retirant dans la citadelle, jettérent 
dans le foffé le canon dont Charle (ouhaitoit fort de fe rendre 
maître : il envoya enfuite un trompette t pour les fommer de 
fe rendre j mais au lieu de répondre, ils le tuèrent à coups d'ar- 
quebufe. 

Cependant les Polonois , qui avoient abandonné la Livo- Exploits 
nie, ravageoient toute la frontière de cette province du côté dcSiansku 
de la Lithuanie , & tous les peuples de la Curlande fuyoient de 
toutes parts pour ne pas tomber entre les mains des Suédois. 
Dans ce defbrdre extrême, Sicinski un des plus confidérables 
gentilshommes de la province^ raffembla fix cens Polonois fu- 
gitifs ôc deux cens chevaux , ôc alla fe pofler à Bierfen ville de 
la frontière , qui n'eft qu'à fept mille de Kokenhaufen , pour 
y attendre les Suédois. Charle en avoir détaché environ qua- 
tre cens, qui étoient prêts à entrer dans la Lithuanie. Sicinski 
les arrêta ; ôc il fçut par un jeune homme pris par les Cofaques, 
que Charle étoit encore devant la citadelle de Kokenhaufen 
avec feize mille hommes j ôc qu'il avoit réfolu , dès qu'il feroit 
maître de cette place , d'entrer en Lithuanie avec fix mille 
hommes. 

Ce bruit s'étant aufïî-tôt répandu parmi les Polonois, ils fu- 
rent prêts d'abandonner la ville, ôc defe retirer dans le cœur 
du pays. Sicinski eut beaucoup de peine à empêcher par fa fer- 
meté une fuite fi honteufe. Cependant Charle donna deux af- 
fauts confécutifs à Kokenhaufen dansl'efpace de fix heures j ÔC 
ayant été toujours repouffé , il voulut avoir recours à la mine. 
Les Livoniens l'en détournèrent , en lui repréfentant qu'il ne 
falloit pas ruiner une place fi~bien fortifiée. On recommcn(;a 
donc à battre vigoureufement la muraille, Ôc peu de tems après 
on y donna l'aiTaut , qui fut foûtenu avec beaucoup de valeur 
parues afiiégés. Pierre Stolp un des premiers colonels del'ar- 
niée Suedoife , y fut tué à côté de Charle. Enfin le froid com- 
pençanc à diminuer , Ôc les glaces à fe fondre, ce Prince leva 
Tome Xir. D 



iï6 HISTOIRE 

le fiége de la citadelle , ôc fe retira après avoir laiïïe dans la 

ri ~ ville une grofle garnifon fous les ordre's de Schnenfen. En- 

^ J^ ^ fuite ayant congédié une partie de fon armée , il diftribua le 
refte dans les places, fur rafifûrance que lui donna Tiefenshau- 
^ '^* fen j qu'avant la fête de Saint Jacque , qui arrive le vingt- 
cinq de Juillet, il n'entreroit aucunes troupes Polonoifes en 
Livonie , & que s'il s'en préfentoit pour y entrer , il fc^auroit 
bien les en empêcher. Elles parurent cependant dès le commen- 
cement de Mai , ôc les Suédois payèrent cher leur fotre cré- 
dulité. Delà Charle fe rendit à Derpt, oli les AmbafTadeurs 
d'Angleterre l'attendoient. 

Cependant les troupes qui étoient afïiégées dans la cita- 
delle de Kokenhaufen , follicitoient Sicinski de venir à leur 
fecours. Il éluda quelque-tems leurs prières i mais enfin crai- 
gnant que la place ne fût en péril , il prit avec lui huit ceni 
chevaux , ôc vint à la rivière de Memmel qui (èpare le Se- 
migaîen de la Lithuanie. Elle étoit alors débordée , ce qui 
effraya fa troupe > qui ne voyoit point de bateaux pour la 
paffer. Sicinski armé comme il étoit, entra le premier dans 
la rivière ) ôc la pafTa à la nage? le refte animé par fon exem- 
ple eut honte de fa peur, ôc tous pafférent , fans qu'il fe per- 
dît prefque un feul homme. Le chef piqué perfonneilement 
contre Frideric duc de Curlande, ne garda aucunes mefures , 
ôc il lâcha abfolument la bride à fes troupes. Tout fut mis à 
feu ôc à fang, fans aucune diftinèlion d'habitans du pays ou- 
d'Allcmands j ôc pour répandre plus d'effroi , Sicinski eut la- 
cruauté d'enfoncer des demi piques dans les corps à dix ou 
douze fourageurs qu'il avoir pris , & les fit planter ainfi vis- 
à-vis de la forterefie de Bekerhaufen , afin de donner ce fpec- 
tacle à la garnifon : ces malheureux vécurent encore plufieurs 
heures en cet état. 11 bâtit enfuite un pont , au-deffous de cet 
endroit , ôc tira Ces matériaux de plufieurs cabanes de bois , 
qu'il détruifit. Un gentilhomme du pays avoir tâché envain de 
Ven empêcher: ne pouvant en venir à bout, il envoya un de 
fes payifans donner avis aux Suédois , qui étoient dans la ville 
de Kokenhaufen , que Sicinski , étoit arrivé j mais ce traître , 
au lieu d'aller avertir les Suédois , rapporte le fait aux Pj^lo- 
nois même , ôc ayant reçu d'eux quelques foldats , il va pren- 
dre fon maître j Ôc le livre entre leurs mains, lis lui firent 



Si 



DE J. A. DE THOU, Liv. CXXVII. 27 

donner la queftion^'ôc comme iln'avoûoit rien, ils le percé- 1 m 

rent à coups d'efponton , fupplice qui en ce payis-là eft allés Henri 
ordinaire. j y. 

Sicinski s'étant mis en marche fur la fin d'Avril , alla d'à- 1602. 
bord au fecours de la citadelle de Kokenhaufen , où les fol- 
dats manquoient d'eau : ôc il les alïïira que leur mauvaife for- 
tune finiroit bien-tôt, s'ils continuoient d'être fidèles. Dans ce 
même-tems Jean Tiefenhaufen , qui avoit affuré que les Polo- 
nois ne paroîtroient pas avant la fin de Juillet , ôc George de 
Refen s'étant charges de mener un convoi dans la ville de Ko- 
kenhaufen , où la garnifon étoit réduite à une extrémité fâ- 
cheufe , au lieu de faire diligence , s'amuférent à boire fur la 
route. Sicinski inftruit de leur marche les furprit lorfqu'ils s'y 
attendoient le moins auprès du village de Stockmashoffe, les 
tailla en pièces ,ôc prit leur convoi ôc leurs bagages. Cet évé- 
nement abatit autant le courage des Suédois , qui étoient dans 
la ville , qu'il releva celui de la garnifon de la citadelle : la 
face des chofes avoit tellement changé , que ceux de la ci- 
tadelle, qui étoient afiiégés auparavant , fembloient à leur tour 
affiéger la ville: car fur le bruit de cette vidoire il venoit tous 
les jours des Lithuaniens grofiîr le corps de Sicinski j ôc Rad- 
ziwil ) qui étoit retourné dans cette province pour marier fon 
fils , n'eut pas plutôt fini cette affaire qu'il fe mit à faire des 
levées , ôc affembla en peu de tems un corps de fix mille 
hommes. 

Déjà l'armée étoit prête à fe mettre en marche j ôc quoi- 
qu'elle fût à peine de quinze mille hommes , les goujats ôc les 
valets dont elle étoit fuivie , en faifoient paroître cent mille. 
Radziwil fit outre cela venir de Riga trois cens Allemands ôc 
du canon , ôc le 19 de Mai il mit le fiége devant la ville de 
Kokenhaufen. Le Gouverneur craignoit fi peu qu'on ne l'at- 
taquât , qu'il fit de lui-même abattre une partie de la muraille 
pour engager les Polonois à venir à l'afi^aut : il avoit fait tirer 
en dedans un bon retranchement , ôc s'étoit pourvu de quan- 
tité de feux d'artifices j pour les bien recevoir : mais il man- 
quoit de vivres, ôc fes foldats après avoir mangé tous les ani- 
maux, dont les hommes fe nourriffent, ne vivoient plus que 
de chiens, de chats, ôc de cuirs. 

Le bâtard du prince de Suéde informé de l'état où ils étoient 



2.S HISTOIRE 

I. ôc de la défaite de Tiefenshaufen , réfolut de les fecourir. Quoi- 

Henri ^"^ rentreprife fut hazardeufe , il embarqua fon convoi fur la 
j Y^ Duina , ôc ayant fait embufquer des troupes en différens en- 
i6 o'-^ droits de la foret , il fe mit à Pavant-garde avec trois cens hom- 
mes. Aufli-tôt Liskowitz eut ordre de marcher à lui à la tête 
de quatre cens. Alors le Prince fe voyant attaqué , fe retira 
infenfiblement jufqu'à l'endroit , où fes troupes étoientcmbui^ 
quées : Liskowitz , qui le pourfuivoit toujours , fe vit tout d'un 
coup enveloppé , ôc fut tué avec tout fon monde, à la referve 
du colonel Simakouski, qui fut fait prifonnier par les Suédois. 
Cet échec n'étonna point Radziwil î il détacha fur le champ 
Sicinski fuivi de mille hommes d'élite, avec ordre de pour- 
fuivre l'ennemi , fier de fa viftoire , & de réparer la perte qu'on 
venoit de faire. Sicinski inftruit par un payifan de la marche 
du bâtard , & de fes troupes , les joignit au village d'Oelle. 
Ils avoient devant eux des tables bien garnies , ôc ilsfe difpo- 
foient à en faire bon ufage. Cependant ils ne furent point ef- 
frayés de l'arrivée de Sicinski , quoiqu'ils ne s'y attendiffent 
pas ; ils prennent les armes à l'inftant , & répouflent l'ennemi 
avec beaucoup de bravoure. Les Allemands fe diftinguérent 
fur-tout en cette occalion : il y a même lieu de croire qu'ils 
auroient eu le deffus, fi le bâtard ne les eut pas abandonnés. 
Comme il fe défioit du fuccès , il fe réfugia dans le château du 
lieu , oii ils étoient. Il perdit en ce combat Fabien Tiefen- 
haufen ancien officier d'une valeur éprouvée : ce fut un Po- 
îonois qui le perça de part en part d'un coup de lance. Jean Saf- 
fewegen demeura auflTi fur la place avec une vingtaine d'Alle- 
mands. Du côté des Polonois ôc des Lithuaniens il y eut plus 
de trois cens hommes tués , fans compter ceux qui mouru- 
rent depuis deleursbleffùresj cependant ils demeurèrent maî- 
tres du champ de bataille, ôc des bagages des Suédois. A l'é- 
gard du bâtard, il fe fauva la nuit du château où il s'éioit re- 
tiré. Sicinski vainqueur s'abandonna au pillage, mit tout à feu 
& à fang , ôc eut la cruauté de faire brûler dans un château 
voifm une troupe de femmes qui s'y étoient enfermées pourfe 
mettre à couvert de la fureur du foldat. La terreur qu'il répan- 
dit par-tout Ht rendre quantité de châteaux ôc de villes , qu'il 
faccagea cruellement , après quoi il s'en retourna joindre l'ar- 
4ïiée. Son procédé irrita extraordinairement les Suédois ; c^*. 



E N R 



DEJ. A. DE THOU,Liv. CXXVII. ^9 

'difoient-ils , fi les Pdjonois & les Lithuaniens dans une vi£loi- ^^ 
re aflez douteufe ont montré fi peu de modération, queferoit- tt 
ce s'ils avoient remporté une victoire complette l Que n'au- ^ ^ ' 
rions-nous pas à foufFrir de l'infolence de pareils maîtres f 

Le bâtard délivré de ce péril , & réfolu de tenter encore la Dcfjue^des 
Fortune , prend mille hommes de pié > &c quinze cens chevaux , Suédois. 
rallie autour de lui tout ce qu'il y avoit de Suédois dans le 
payis , ôc fe met en marche pour tâcher de fécourir Koken- 
haufen. Il arriva le douze d^èr Juin à un mille de la ville, où il 
s'arrêta , & commença par fe retrancher avec fes chariots. Le 
lendemain cent chevaux Allemands étant fortis defoncamp 
ôc ayant attaqué les Polonois , après un léger combat , les deux 
armées fe mirent en bataille. Brangel faifoit la première ligne 
des Suédois avec les troupes qu'il avoit amenées de Derpt. Il 
ctoit fuivi de George Kindener de Rofenbergh, avec lesgar- 
nifons de Pernau Ôc de Venden. Dans l'armée Polonoife ce- 
lui qui commandoit la première ligne étoit J. Radziwil , fils 
de Chriftophle , avec fon coufin germain George Radziwil ôc 
l'étendard noir du .Vaivode de Troskow. 

Ceux qui fe diftinguérent le plus dans ce combat furent les 
Allemands : ils mirent en fuite les Lithuaniens , les pourfuivirent 
une lieuë durant , ôc prirent leur canon dont ils encloûérent une 
partie. Sicin?ki avoit en tête l'infanterie Suedoife , qui faifoit 
un feu terrible de fa moufqueterie : mais malgré cela il ne bran- 
la point de fon pofte. Charle Koskowitz voyant que fes trou- 
pes commençoient à plier, court à toute bride, les arrête, ôc 
s'étant mis à leur tête il charge vigoureufement les Livcniens 
qui le reçurent de même. Cependant les Polonois perdoient 
plus de monde , que les Allemands. Le bâtard étoit à la tête 
de la cavalerie , ôc c'étoit de là que dépendoit la vi6loire : mais 
cet homme effrayé du nombre des ennemis , ôc ne fe fiant pas 
à la valeur de fes troupes , fongea trop tôt à le retirer , ôc fa 
retraite livra la vi£loirc aux Polonois. Les Allemands Ôc fin- 
fanterie Suedoife abandonnés par la cavalerie , mirent toute 
leur refilburce dans leur courage, ôc combattant en defefpércs 
ils firent acheter cher la vidoire aux ennemis. L'a£tion dura 
depuis fept heures du matin , jufqu'à deux heures après midi. 
Comme les Allemands ôc les Suédois avoient combattu avec 
une fermeté étonnante ^ fans quitter le pofle qu'ils gardoient ^ 

Diij 



50 HISTOIRE 

— — il y en eut environ deux mille de tues. Pu refte on fit peu de 

Henri priri>nniers , les plus confidérables furent George Kindener de 
j V^ Rofenbergh , Thomas Bork, Wergandi, François de Warda, 
1602. ^^ brave Hcrman Wrangel , Tiefenhaufen , & quelques Groen- 
landois. La perte des Poionois & dei. Litiiuaniens fut encore 
plus grande. Cependant comme ils reftérent maîtres du champ 
de bataille, Chriftophle Radziwil fomma la garnifon de Ko- 
kenhaufcn , de fe rendre j & après de longues conteftations , les 
Suédois y confentirent enfin, à él^ndition d'avoir la vie fauve. 
Après l'accord ils fe retirèrent dans une Eglife où les Poionois 
étant entrés, animés par la haine ôc la fureur, ils alloient maf- 
facrer ces malheureux qui n*étoient pas en état de fe défendre, 
lorfque Radzixv'il les tira de ce lieu par une petite porte de der- 
rière. De là ils fe hâtèrent de forrir delà ville par la porte qui 
donne fur îa rivière, hommes, femmes, enfans ; mais après 
avoir évité le fer des Poionois , ils allèrent fe précipiter eux- 
mêmes dans la Duine , ôc y périrent tous. Cette a£lion de defeG- 
poir fut diverfement interprétée :ies uns la regardèrent comme 
une punition deDieu,qui par là vouloir les punir de leur invafioîi 
injufte 5 Iqs autres crurent qu'ils l'avoient fait à deffein , pour en- 
flammer la haine desLivoniens contre lesLithuaniens & les Po- 
ionois , ôc les empêcher de fe foùmettre à de i\ indignes maîtres. 
Après tant d'heureux fuccès Radziwil ayant fait la revue 
de fon armée marcha du coté de Wenden avec lix mille hom- 
mes. Il prit fur fa route quelques petites places , que les Sué- 
dois avoient abandonnées. Cappel , qui ètoit dans Wenden, 
ne fe trouvant pas en état de s'y défendre , capitula à certai- 
nes conditions, qui furent obfervècs. Radziwil qui fe dèfioit 
des Poionois , lui donna trois cens Mofcovites qui fervoient 
dans fon armée, pour l'efcorter jufqu'à ce qu'il fût en fureté. 
Il envoya enfuite Sicinski pour réduire les poftes d'alentour. 
Cet ofBcier trouva moyen de furprendre le château de Geor- 
ge Kindener, qui avoir été fait prifonnierau dernier combat. 
Pour cela il fuppofa des lettres de ce Seigneur 5 ôc pendant 
qu'on ètoit en pour- parler, il entra dans la place, Ôc fît main- 
baffe fur la garnifon : ayant enfuite engagé les payilans à retirer 
leurs effets dans cette place, il les pilla, puis brûla le château, 
6c retourna j àndre 1 armée. 

Il ne reftoit plus que Roncbourg j mais il y avoit fur la 



DE J. A. DE T H O U , L I V. CXXVII. 51 

loiite le fort de HodirofTeri/ gardé par des Allemands -, ôc il . __< 

étoit prefque imporfible de faire le fiége de Roncbourg , fans "4 g jvi {^ t 
être auparavant maître de ce Fort. Radziwil y envoya des Pc- j y 
lonois & des Tartarcs , qui attaquant la baffe - cour du château 1 k q o 
avec des cris épouventables, mirent le feu à quelques cabanes 
de bois , qu'on y avoit bâties j Ôc dès qu'ils le virent bien allumé , 
ils fe retirèrent dans la forêt voifme , comptant qu'après leur re- 
traite les Allemands retireroient leurs meilleurs effets , Ôc aban- 
donneroient ce pofte. En effet ces troupes , comme ils favoient 
prévu , fe mettant en devoir de partir, les Polonois fondirent 
fur eux à fimprovifte, & s'étant rendus maîtres du butin, ils 
retournèrent au Fort , où ils maffacrérent de la manière la plus 
cruelle des femmes groffes ôc des enfans qui y étoient reftésc 
L'obftacle qui avoit retardé le fiége de Roncbourg , étant 
levé, Radziwil fortifié de deux cens chevaux que le duc de 
Curîande lui donna , alla camper devant la place, ôc il envoya 
un trompette, pour la fommer de fe rendre. Mais on le ren- 
voya avec une réponfe fort fîére. Au bout de quarante jours 
le liège n'étant guère avancé à caufedes broùilleries perpétuel- 
les de Radziwil avec Chodkowitz, ôc le duc de Curîande mê- 
itie, à qui Sicinskifaifoit tous les déplaifirs qu'il pouvoir? en- 
fin on eut avis que le Prince de Suéde fe difpofoit à rentrer 
en Livonie avec une nouvelle armée. Les Lithuaniens firent 
alors la même faute , qui avoit perdu auparavant les Suédois , 
ils n'ajoutèrent point foi à cet avis, ôc ne fe tinrent aucune* 
ment fur leurs gardes. A la fin pourtant on détacha Sicinski , 
pour en apprendre des nouvelles : celles qu'il rapporta rempli- 
rent le camp d'effroi 5 on fe retira avec tant dedefordre, que cela 
avoir plus Pair de gens, qui s'enfuyent, que d'une armée qui 
va donner bataille. Les Suédois animés par la mémoire en- 
core récente de toutes les cruautés commifes par leurs enne- 
mis en firent un grand carnage, ôc le butin les dédommagea 
amplement de celui qu'ils avoient perdu. Prefque toutes les 
places , qu'avoient prifes les Lithuaniens , ouvrirent eiifuire leurs 
portes au vainqueur. 

Jean de Nalfau fils d'un autre Naffau du mcme nom , ve- * • ' , 

J J r r 1 M • 1 r- r Arrivée de 

noit de perdre la remme , dont il avoit eu pluiieurs enfans : jcan âc Naf- 
pour oublier s'il fe pouvoir fa douleur, il vint au»mois de Juil- ^^u nu c^mj» 
let trouver Chade de Suéde à Pernau ^ avec des lettres de 



32 HISTOIRE 

III _■ récommendatlon de réle£leur Palatin. Lp prince Suédois lui 

Henri ^^^^^ ^^ charge de Général de fon armées. NafTau s'en excufa 
j Y^ d'abord : mais on lui fit tant d'inftances , que quoiqu'il vît beau- 
1^02 ^^^P de confulion dans ces troupes, & que le jugement in- 
fluoit moins fur les délibérations , que le caprice ; que d'ail- 
leurs il y avoir grande difette d'argent ôc des provifions né- 
cefTaires à la guerre 5 cependant la peur qu'il eut qu'on n'im- 
putât fon refus à lâcheté , & la penfée qu'il ne lui feroit pas 
honorable de s'en retourner après un fi long & fi pénible voya- 
ge fans s'être fignalé par quelque exploit, le déterminèrent à 
accepter. Ce qui l'y engagea encore fut , qu'il reconnut que 
le foldat Suédois étoit brave, ôc que fi on le formoit fuivant 
la difcipline des troupes Hollandoifes > qu'il avoir apprife fous 
le comte Maurice fon coufm germain , on en pourroit tirer 
de grands fervices 5 parce qu'il foufïroit aifément le froid ôc 
la faim , qu'il étoit foumis aux ordres des officiers, ôc qu'il ne 
traînoit point après lui une troupe de femmes : mais il ne fe 
chargea de cet emploi , qu'à condition que Charle s'en retour- 
neroit, pour donner ordre aux affaires de la Suéde, qui n'é- 
toient pas bien affermies , ôc pour fe mettre à couvert d'un 
revers qui eft toujours à craindre à la guerre , ôc qu'il auroit 
foin de lui envoyer exa£tement tout ce qui feroit néceffaire 
pour l'expédition de Livonie. Il ajouta, Que c'étoit une maxi- 
me confiante parmi les grands Capitaines , qu'il ne falloir 
qu'une tête dans une armée ; Ôc que ce qui venoit d'arrivée 
aux princes d'Allemagne à l'affaire de Reez en étoit une bon- 
ne preuve : il demanda outre cela , Qu'on lui donnât dix mille 
hommes de pied , ôc cinq mille chevaux , parmi lefquels on 
pourroit recevoir des étrangers ; quinze pièces de canon de 
batterie , ôc quinze de campagne, avec de l'argent, des pro- 
vifions de guerre ôc de bouche , ôc des armes pour le foldat, 
qu'il feroit maître de difcipliner , comme on vient de le dire : 
Qu'il lui fût permis de plus de donner, de l'avis du confeil de 
guerre , les principaux emplois de l'armée , ceux de Tréforier, 
d'Intendant , de Maréchal de camp , d'Ingénieur en chef, de 
Capitaines des patrouilles , ôc des bagages. Il fit dreffer tous 
ces articles que Charle figna 5 mais il parut , qu'il le faifoit 
avec quelque répugnance: cependant il y ajouta que NafTau 
s'engageroit pour un aUjôc qu'il recsvroit pour fes appointemens 

les 



D E J. A. DE T H O U , L I V. CXXVJI. ^i 

les revenus de l'éveGhé de Derpt , qu'on difoit monter à plus ■ 

de trente mille ccus , mais Naffau ne voulut prendre d'enga- u r m r i 
gement que pour trois mois, & ftipula qu'on lui fourniroitpar jy 
mois une certaine fomme pour fa dépenfe. Pendant ce tems 
la il arriva au camp huit mille hommes de troupes auxihaires. 
Charle ôc Naflau ibrtirent de Pernau pour s'y rendre, & lors- 
qu'ils y furent arrivés , le Prince proclama folemnellement Naf- 
fau Général de l'armée. Il ajouta , pour faire fon éloge, qu'il 
étoit fon parent, qu'il defcendoit d'une famille très-noble ôc 
très-illuftre depuis plufieurs fiécles , ôc qui avoit donné des Em- 
pereurs à l'Allemagne 5 qu'enfin c'étoit unhbmme, qui enten- 
doit parfaitement le métier de la guerre. 

Naffau commença au(îi-tôt à mettre la main à l'œuvre. Tous 
les jours il rangeoit fon armée en bataille, Ôc faifoit faire l'exer- 
cice à Ces troupes. Cependant il confeilla à Charle , qui avoit 
réfolu d'alîiéger Riga , pour obliger les Polonois à lever le 
fiége de Roncbourg, de ne pas abandonner lagarnifon de cette 
place , puifqu'il avoit affez d'infanterie pour entreprendre de la 
fecourir. II l'avertit aufîî d'envoyer d'avance fa groife artille- 
rie devant Riga fur des vaiffeaux , qui fe tiendroient à l'ancre, 
en attendant que farmée de terre y arrivât , de peur que s'il 
attendoit à la faire venir, qu'on fut campé devant la place, il 
ne vînt des vents contraires, qui empêchalfent le canon d'ar- 
river, ôc qu'on ne fût forcé de lever lefiége honteufement, ôc 
avec perte : ce qui arriva en effet. On alla enfuite camper à 
Lenfel , ôc fur l'avis qu'on eut, que les Polonois avoient levé 
le fiége de Roncbourg , ôc qu'ils marchoient au-devant des , 
Suédois, le Confeil de guerre s'étant affemblé, on réfolut de 
leur épargner la moitié du chemin. Naffau faifoit cependant 
de grandes infiances , pour qu'on pourvût aux vivres , mais on 
n'y eut aucun égard. Charle naturellement impétueux, ôc ac- 
coutumé à faire la guerre fans ordre, ne pouvoit digérer les 
avis que lui donnoit Naffau. « La guerre, lui difoit-il , ne fe fait 
«.pas en Livonie, comme en Flandre. Ici le foldat doit fon- 
o5 ger à fa provifioni les bleds commencent à être murs , malgré 
» le dérangement de la faifon, ôc les pluies continuelles 5 c'eft 
s» à lui de pourvoir à fon entretien. « Comme il ne fe trouvoit à 
Lenfel aucun officier qui entendît les campemens , Naiïau fut 
obhgé de prendre ce foin 3 ii difiribua les quartiers , ôc affigna à 
Tome XIF. E 



54 HISTOIRE 

, chacun le polie qu'il devoit occuper. Comme on campolt fut 
Henri ^^ bord de la mer, il plaça la cavalerie le long des falaifes: 
j Y^ de l'autre côté c'étoient des bruyères j il y pofta Ion infanterie. 
1^02. Au-deflbuss'étendoit une plaine , par où les ennemis pouvoient 
venir à eux î il y reftoit encore un vieux retranchement, qui 
avoir autrefois été pouffé jufqu'à la mer. Naffau y porta quel- 
ques compagnies d'infanterie , avec vingt pièces de campagne» 
Enfin il laiffa dans le camp même un efpace vuide^ où les trou- 
pes puffent fe mettre en bataille , ôc attendre l'ennemi , Ôc il 
arrangea tout autour les chariots qui fervoient à porter les ar- 
mes de l'armée. 
Jaloufic de Charle ayant confidéré cet arrangement , en fut Ci content, 

Charle contre ,., r c • t-i • j ^ r •. • 

Naffau. q'J ^l s^^ "t i^^^'^ ^^'^ tableau : mais peu de tems après , loit ja- 

loufie > foit impatience, il le changea entièrement j il pofta des 
gardes avancées dans les bruyères , mais fi mal à propos , qu'el- 
les ne pouvoient fe voir l'une & l'autre ; & cela dans le tems, 
que l'armée du roi de Pologne n'étoit qu'aune journée dedif- 
tance. Naffau fentit parfaitement qu'on l'infultoit ; mais il ne 
fit pas femblant de s'en appercevoir,pour ne pascaufer du dé- 
fordre dans le camp dans un tems où l'ennemi étoit Ci proche. 
Cependant comme il appréhendoit le même malheur qui étoit 
arrivé depuis peuàWenden, fur-tout l'arméeétant comman- 
dée alternativement par des Généraux différens , il donna en 
particulier au prince de Suéde les avis qu'il jugea néceffaires; 
mais l'ayant trouvé réfolu à marcher, il le fuivit en bon ordre. 
Le bâtard de Charle étoit à la tête de la cavalerie Suedoi- 
fe ôc Finlandoife j Maurice Urangel Livonien , officier bra- 
ve ôc expérimenté , faifoit la fonction de Maréchal de camp 
générai , ôc avoir fous fes ordres mille Reîtres ; Jean Bengel- 
fon , qui avoit fervi long-rems en France , commandoit l'in- 
fanterie j ôc Naffau avoit avec lui mille chevaux, ôc une garde 
Allemande de çjo fantaffins. Outre ces troupes le prince de 
Suéde avoit deux compagnies de cavalerie Suedoife ôc cinq cens 
arquebufiers, forces fuffifantes pour exécuter quelque exploit 
confidérable , fi fa mauvaife humeur , ôc l'averfion qu'il avoit 
pour l'ordre ôc pour la difcipline , n'y euffent mis un obftacle in- 
vincible. Dans la marche les Forts de Clenine ôc de Rop fe ren- 
dirent aux Suédois, ôc l'onft^Lit que les ennemis avoient retiré 
îe corps, qu'ils avoient poflé fur la rivière proche de Wenden, 



DE J. A. D E THOU, Liv. CXXVII. ^f 

Plus avant ils trouvèrent trois pièces de campagne abandon- ^^^^__^^_^_ 
nées , ce qui marquoit des troupes qui s'enfuioient. Quoi- ~IZ " 

qu'il fut nuit , Naflau croit d'avis de commander fur le champ ^^ ?^^ ^ 
la cavalerie pour les pourfuivre. Charlene voulut pas le per- ^^' 
mettre , que toute fon armée n'eut pafle la rivière : ainfi on per- i '^ o 2. 
dit le tems de la nuit ôc tout le jour fuivant à faire un pont , 
ôc on laifTa échaper l'occafion de défaire peut-être les ennemis. 
Deux efcadrons Suédois s'étant approchés de Wenden, la pla- 
ce fe rendit. Cependant l'armée ayant pafTé la rivière à Nid- 
den , ou Nittau , fe trouva à la vue des ennemis 5 mais l'empref- 
fement qu'on avoit eu , fut caufe qu'on n'exécuta rien , parce 
qu'on manquoit de vivres , ôc que les Polonois avoient rom- 
pu tous les chemins. NafTau , qui menoit l'avant-garde , ayant 
entendu un bruit épou ventable , jugea que les ennemis n'étoient 
pas loin : il les pourfuivit jufqu au fort de Newmolens , leur en- 
leva deux coulevrines, ôc quelques petites pièces de canon, 
ôc il apprit que ce grand bruit qu'il avoit entendu , venoit 
de ce qu'ils avoient mis le feu à leur poudre. En les fuivant 
jufqu'à Rodenpis , il combattit trois cens chevaux qui fe reti- 
roient en bon ordre ^ ôc il leur prit deux cens chariots char- 
gés de tentes : cent Polonois demeurèrent fur la place dans 
cette adion. Enfin NafTau s'arrêta à deux milles de Riga, en 
attendant que Charle arrivât avec le gros de l'armée. 

Dans la retraite des Lithuaniens on avoit pris cmq cens cha- 
riots , fur quoi il s'éleva une difpute entre la cavalerie ôc l'in- 
fanterie , qui prétendoit devoir partager cette prife. Pendant 
la querelle tous les chariots de la cavalerie furent pillés, ôc fans 
ce butin , il en feroit mort un grand nombre de faim. Naflau 
vouloir qu'on fe fervît de l'occafion pour prefler Riga , ôc qu'on 
envoyât de l'autre côté de la Duinela cavalerie, qui étoitpof- 
tée fous les murailles de la ville. Charle fut d'un autre avis ; 
il alla d'abord à Ne\^molens , où il refta trois jours , au bout 
defquels il délibéra s'il ne feroit pas mieux d'afliéger Dune- 
monde. Pendant ce tems-là Farenfbeck s'étoit jette dans Ri- 
ga avec douze cens hommes , moitié Allemands , moitié Fla-^ 
mans ; ôc ayant bien fortifié le Fauxbourg , à la tête duquel il 
fit tirer un bon retranchement , il laifla fix cens hommes dans 
la ville avec quinze pièces de campagne , ôc fe retira. Lq ^^^p^Jf^^ 
Confeil n'ayant pas été d'avis d'afliéger Dunemonde , l'armée sucdois. 

Eij 



3(5 HISTOIRE 

^^^^^ vint camper devant Riga le 50 d'Août ver/s minuit : Cela n'em- 

* pécha cependant pas les afîiégés d'être informés de l'arrivée des 

Henri Sue^Jois, ôc ils brûlèrent toutes les maifons des fauxbourgs, 
^ ^' Le Fort que Farenlteck avoir élevé , fut pris d'emblée , ÔC 
,1002. palifladé aulTi-tct : il y eut deux cens Polonois tués à cet- 
te attaque, le refte fe retira dans la ville. Les Suédois s'é- 
tant amufés ,les uns à piller, les autres à boire, perdirent auffi 
beaucoup de monde j ôc la plupart furent mis en pièces par le 
canon de la ville. Les Suédois relièrent quelque tems en ba~ 
taille, réfolusde préfenter le combat à la cavalerie des Lithua- 
niens : mais comme elle ne parut point, ils firent avancer le 
canon deftiné pour défendre le pofte qu'ils occupoient. Pen- 
dant ce tems-là Radziwil fe retira au-delà de la Duine , & can- 
tonna fes troupes fur les terres de Guillaume de Platemberg*, 
en attendant que le roi de Pologne arrivât. Staniflas Zolt- 
kiewski, qui avoit amené deux cens chevaux au camp, en fit 
de même. 

Cependant la difette des vivres avoit déjà obligé plufieurs fois 
les Suédois à changer de camp. Enfin ils allèrent camper au 
folié aux moulins le long de la mer ,à un mille de Riga, ôc à 
trois cens pas de Duneraonde : là le foldat fe trouvoit fort ref- 
ferré entre les Dunes, ôcétoitobhgé d'aller fort loin au fou- 
rage. NafTau bâtit la nuit un Fort auprès de la ville : mais les fol- 
dats, qu'on y faifoit entrer tour à tour, pour le garder, éroient 
expofés au feu du canon des vailTeaux du Roi. Il furvint en 
même-tems de grandes pluies , qui furent fui vies d'un froid très- 
rude , dont les troupes étoient fort incommodées dans leurs 
tentes. D'ailleurs les convois arrivèrent vingt jours plus tard 
qu'on ne les attendoit, 6c fur ces entrefaites on reçût la nouvelle 
de l'approche du roi de Pologne. Tout cela joint à la ri- 
gueur du froid qui rendoit le tranfport des convois très dif- 
ficile , fit lever tumultuairement le fiége le s 8 d'Août. Les 
Heiduques de l'armée Suedoifes'étantfaius d'une barque , allé^ 
rent fe rendre aux Polonois , à qui ils apprirent que la fa- 
mine ôc la pelle défoloient l'armée Suedoife , ôc que leurs fol- 
dats étoient tous nuds, ôc manquoient de tout ce qui eft né- 
celTaire à la vie. 

Enfin le roi de Pologne arriva le 7 de Septembre à Seel^ 
bourg dans le duché de Curlande , accompagrké de Jeaii. 



D E J. A. D E T H O U. L I V. CXXVII. ^ 

Zamoyski grand Général de Pologne , ôc s'occupa à bâtir un 
pont de batteaux , en attendant le refte de fon armée. Il n'y H E N R i 
a point de cruautés que fes troupes ne commiflent dans cette IV. 
malheureufe province. Elles défolerent les maifons ôc les cam- i 5 o 2. 
pagnes , & les habitans infortunés fe virent expofés de leur part Arrivée du 
aux plus grands excès. Les filles ôc les femmes furent forcées roi de Polo- 
publiquement aux yeux même de leurs maris arrachés à des ^"^' 
pieux , comme je l'ai déjà rapporté , comme fi l'exemple 
rendoit permifes des adions auffi infâmes. Ce fut fur-tout 
contre les Allemands, que leur fureur fe lignala, il nelesap- 
pelloient point autrement que traîtres , ôc race de proftituées. 
Leur habillement tenoit lieu de convidion de tous les crimes? 
ôc fur ce feul indice ^ on' leur coupoit le nez ôc les oreilles 
pour les deshonorer. On inventa même de nouveaux fuppli- 
ces contre ces malheureux , qui étoit errans de côté ôc d'autre -, 
pour les forcer par la violence de la douleur à avouer ce 
qu'ils fçavoient, ôc fur-tout à montrer les endroits où ils avoient 
caché ce qu'ils pofTédoient de plus précieux. On n'épargna ni 
amis , ni ennemis. Les feize bailliages du duché de Curlande 
furent entièrement faccagés ôc réduits en uneaffreufe folit-ude. 
L'armée du Roi n'étoit que de dix mille hommes. Lorfqu'iî 
en eut fait la revue , il palfa la Duine , ôc vint camper aux en- 
virons de Kokenhaufen.- 

Ce fut de là que le 25 de Septembre on adrefla un mani- Ecrit inju- 
fefte à Charle duc de Sudermanie; ôc à tous fes fauteurs Ôc ad- "^"^^ envoyé 

, , . • r ■ rr %■ rf y, - ■ par Zamoyski 

hcrans. Cet cent, qui etoit allez bien compote n etoit point au prmce de 
au nom du Roi, mais de Jean Zamoyski, de Staniflas Zolrz- Suéde, 
kiewski, Caftelan deLeopol , ôc Maréchal de Campagne, ôc 
des autres officiers ôc gentilshommes , tant Polonois que Li- 
thuaniens. Il portoit en fubflance : 3> Quoique nous n'ayons 
« aucun commerce avec vous , ni de droit , ni d'aucune autre 
« manière, puifque vous avez violé à notre égard le droit des 
*» gens, qui efl: le lien delà focieté; ôc que , fans avoir reçu au- 
» cun outrage de notre part ; vous nous avez déclaré la guer- 
sj ru, ôc avez pris les armes contre le roi, le royaume de Pologne^ 
35 ôc le grand duché de Lithuanie , que vous avez envahi la Li^- 
« vonie , que nous avons achetée au prix du fang de tant de 
» Polonois ôc de Lithuaniens , ôc dont nous avons été pailî^ 
» blés poûefTeurs pendant tant d'ai;ncesi que vous vous ea- 

E uj. 



Henri 


IV. 


I ; p> 



3« HISTOIRE 

« êtes injuftement emparés dans un tems çle paix ; ou nous ne 
w devions attendre aucune hoftilité de vôtre part,ôc que vous 
3' la retenez, comme vous appartenant de droite cependant nous 
w avons crû qu'il étoit de notre devoir de vous écrire, nous con- 
« formant en cela au droit des gens & à la coutume inviolable 
0» de la république de Pologne , ôc du grand duché de Lithua- 
« nie 5 fuivant laquelle nos ancêtres n'ont jamais injuftement 
«5 fait la guerre à perfonne, mais fe font contentés de fe défendre 
•• lorfqu ils fe voyoient attaqués. Cela étant inconteftable , nous 
» vous déclarons par cet écrit que nous venons avec une ar- 
» mée, pour venger, outre l'injure atroce que vous nous avez 
« faite , le mépris avec lequel vous avez traité la majefté roya- 
» le , la République de Pologne , ôc le grand duché de Lithua- 
« nie. Nous efpérons que Dieu très-bon , très-grand , & très- 
» puiflant , protecteur de ceux qui combattent pour la jufticc, 
a> fe déclarera en notre faveur. Ainfifivous êtes de braves guer- 
» riers, ôc non pas des brigands ôc des lâches 5 fi vous croyez 
» avoir eu de bonnes raifons d'entreprendre une guerre , ou 
M pour mieux dire un brigandage fi étonnant , ôc pour ravager 
a> les provinces qui appartiennent à la république de Polo- 
»» gne , ôc au duché de Lithuanie , nous vous défions au com- 
» bat j armez-vous , paroiffez fur le champ de bataille 5 laiflez là 
«> vos retraites de Corfaires, ôc ne cherchez plus à fuir, ni à vous 

_ a> cacher. Ne mettez plus votre appui dans la retraite. Que 

03 le fer termine notre différend. Dieu juge toujours infiniment 
»> jufte Ôc infiniment fage , décidera fila raifonôc lajuftice font 
»» de notre côté ou du votre. Sa main ne punit pas auffi-tôt 
» que le crime eft commis 5 mais votre perfidie, Charle, votre 
à> impieté , votre parricide eft connu de tout l'univers. Vous 
M oncle, vous avez dépouillé votre neveu fils de votre frère, qui 
» étoit en même-tems, ôc votre roi ôc votre maître : Vous, fujet, 
» vous vous êtes emparé par un crime horrible des biens de 
» votre Seigneur j vous perfécutez vos voifins , qui ne vous en 
M ont donné aucun fujet. Pour venger une fi horrible injure , 
» notre bras ne manquera ni à notre Prince , que nous refpec- 
» tons infiniment , ni à notre République , ni à notre patrie, » 
Réponrede Charle, qui étoit l'homme du monde le plus emporté, fut 

ce Prince, extrêmement piqué de ces lettres , ôc fur-tout de ce que Sigif- 
mond par mépris pour lui n' avoir pas daigné les figner. Aufli après 



DEJ. A. DETHOU,Liv. CXXVIL sp 

y avoir répondu de fon mieux , pour venger fur Zamoyski — ■ 
1 outrage du mépris^ue le Roi avoit montré pour lui, voi- Henri 
ci ce qu'il ajouta : « Tu n'es pas mon égal j li tuTétois, ce j y^ 
» ne feroitpas i'épéeà la main que je voudrois venger l'infulte i 5 g 2 
» que tu m'as faite , ce feroit avec le bâton 5 c'efi: le feul châ- 
y* timent que tu mérites i miférable fcribe , contente toi de cla- 
9» bauder avec tes pareils. 

Zamoyski ne fut pas moins piqué de cette réponfe , que Réplique de 
Charle l'avoit été de fa lettre î & voici une réplique aflez Ion- ^^"^^y^^f- 
gue qu'il y fit fur le champ avec la permifTion du Roi : « J'a- 
M vois bien oui dire, que vous étiez un homme emporté , Ôc 
•» dont la langue éroit aufîi peu réglée que la vie : je croyois 
M pourtant que vous aviez quelque efprit > mais je vois aujour- 
» d'hui que ce que vos plus intimes amis penfent de vous efî 
» très-vrai, que vous ne vous polTedez point, que c'eft toû- 
" jours la palîion . Ôc jamais le jugement qui vous guide. Vous 
» êtes étonné, dites- vous , que je vous envoie un cartel, n'e- 
stant votre égal, ni en naiflance, ni en dignité, puifque vous 
» fortez du fang royal : vous ajoutez, que fi j'étois votre égal 
» vous ne voudriez point d'autres armes contre moi qu'un bâ^ 
» ton. Voilà un trait de prudence digne de la Sudermanie. 
» Vous vous glorifiez d'être du fang royal, ôcvous propofez 
» un combat, non de gens qui font profefilon des armes, mais 
*» de crocheteurs. Eft-ce que la Pologne n'a pas des bâtons ôc 
» ôc des boureaux , qui après avoir bâtonné les gens , les atta- 
*• chent à des pieux plus gros ôc plus longs que ne font ces bâ- 
» tons dont "vous parlez ? N'eft-ce pas ainli que l'on traite ceux 
» qui fe révoltent contre leur maître f Si par la grâce de Dieu 
5> nous n'avons point de ces traîtres en Pologne , nous en trou- 
» verons à la cour de Sudermanie. Quanta ma famille, dont 
» vous parlez > elle ne cède en rien à celles des gentilshommes 
a> lés plus diftingués, pas même de ceux chez qui l'on a pris 
» des rois j ôc je fuis né dans une maifon aufii pleine d'honneur, 
M qu'aucun monarque puiffe naître. Je n'ai point recherché le ti- 
3> tre de Duc , on me la offert, ôc je l'ai rcfufé ; je me contente 
M de la liberté d'un gentilhomme Polonois. Pour vous , vous 
» ne faites pas de cas d'un gentiliiomme. Cependant Charle- 
03 Quint , cet Empereur fi brave , dont la mémoire efl f\ ref- 
» pedée i difoit quand il vouloir qu'on le crût fur fa parole , 



4o HISTOIRE 

« qu'il VzÇÇur: oit foi de Gentilhomme. Il nj.y a qu'une chofe eti 
Henri'* vous, par où je vous refpe6te, c'eft que' vous êtes de la même 
jY » famille que mon roi : fans cela je prendrois d'autres mefures 
I 6 Q2 °' ^^^^ vous. A l'égard des injures que vous me dites , qui font 
o> tout-à-fait dignes de votre caractère ôc de votre efprit, je 
« les méprife fouverainement. Vous me traitez de fcribe, & vous 
» dites qu'un fcribe n'eftpas fait pour manier les armes. Je fuis 
»» Chancelier : cette charge empêche-t-elle que les Electeurs 
r* de l'Empire , qui en font revêtus , ne tiennent le premier rang 
» dans le collège Eleûoral , & ne précédent tous les Ducs ? 
•» Pour moi je fuis Chancelier dans ma patrie , qui eft un des 
« plus grands royaumes de la Chrétienté, ôc mes droits ôc ma 
« dignité font auiïi confidérables qu'elles puilfent être en au- 
M cun autre endroit. Vous prétendez peut-être mefurer ma char- 
»> ge à celle d'un Chancelier de Sudermanie , officier de fi petite 
M étoffe, qu'il y a des Chanceliers de fimples Gentilshommes 
»' Polonois, qui ne voudroient pas fe comparer à lui. Mais je 
»' ne fuis pas feulement Chancelier 5 je fuis grand Général de 
» l'armée de la couronne de Pologne, je porte les armes pour 
» ma partie , ôc il y a plus de vingt ans que je fuis à la tête de 
•• fes troupes. Mon nom eft connu par toute la terre : il n'y a 
» aucune de mes adions qui ne m'ait fait honneur : mes périls> 
M mes travaux, ma dépenfe, tout a été pour la patrie. Pour 
» vous , vous feriez connu de peu de monde , fi vous n'aviez 
« envahi un Royaume, qui ne vous appartient pas. » Et com- 
me Charle avoir traité Zamoyski d'efprit brouillon Ôc féditieuj^, 
il ajoûtoit d'une manière un peu trop vive : » Vous dites que j'ai 
« troublé le repos de ma patrie j Ôc moi je dis que vous en avez 
s» menti, ôc à tout ce que vous avez dit ou écrit d'injurieux con- 
» tre moij'e dis encore que vous en avez menti , ôc je le dirai 
a» ôc l'écrirai toujours de même. » 

Sigifmond écrivit en même tems de fon camp aux Livo- 
roi de Polo- mcns , pour les exhorter à abandonner Charle de Sudermanie, 

gne aux Li- ^ à rentrer dans leur devoir. Il difoit qu'il avoit envoyé Za- 
voaiens. . • / r tr^ 

moyski avec une armée , pour lauver cette province , qu E- 

tienne Battori fon prédécefleur avoit conquife , avec des frais 

immenfes, ôc au prix du fang d'une infinité de Polonois, ôc 

de Lithuaniens , ôc pour la délivrer de la tyrannie du prince 

de Suéde j à qui ils avoient eu l'imprudence de prêter ferme ntî 

Qu'au 



DE J. A. DE THOU, Liv. CXXVII. 41 

Qu'au refte ce ferment ne devoit pas plus les lier, que celui ....««i..^ 

que fait un voyageur^ à des brigands qui fortent d'une em- ~ 

bufcade, pour dépouiller, & aflairiner les paflansj parce qu'il -^l ^ N R i 

n'y a point de convention ni de commerce entre un voleur 

de grands chemins ôc le refte des hommes. >> Réparez donc , 1002. 

" ajoûtoit-il , la faute que vous avez faite par quelque adion 

=» éclatante , & par quelque fervice fignalé. Faites enforte que 

« ce Prince injufte, qui ne me fait la guerre que pour m'en- 

« lever ce qui m'appartient , ôc pour s'emparer de mes pro- 

" vinces, tombe vif entre les mains de votre roi légitime, ou 

" qu'il périfle en ce lieu , & que fon tombeau laifle à la pofté- 

« rite un monument éternel de la punition de fon briganda- 

« ge ^ & de fes crimes. Empêchez qu'il ne puilfe fe retirer à 

» fes vaiffeaux , & repaffer la mer. Cela ne vous fera pasdif- 

« ciledansle tems du combat, ou dans d'autres occafions. Si 

=» vous le faites, non feulement j'oublierai tout le pafféj mais 

>» il n'y a rien que je ne fois prêt de vous accorder, pour vous 

« procurer tous les avantages que vous pouvez raifonnablement 

»' efpérer j j'en donne ma parole de Roi. » 

Des paroles on en vint aux armes. Radziwil accompagna 
le Roi jufqu'à Hapfel avec ce qui lui reftoit de troupes, qui 
montoient environ à trois cens hommes. De là il retourna dans 
fes terres, pour ne point donner d'ombrage aux Polonois. En 
effet on difoit que Chodkiev/itz l'avoit déjà accufé, & vou- 
loit qu'on lui fit fon procès. Ceux qui avoient engagé Sigif- 
mond à paffer en Livonie , l'avoient affuré que dès qu'il pa- 
roitroit , tout le monde abandonneroit fon ennemi ; cependant 
comme perfonne ne branloit, & que les Livoniens ne répon- 
doient pas à fes lettres , comme il l'auroit fouhaité , il fallut ïe 
refoudre à faire férieufement la guerre. Il alla camper au mois 
d'Odobre près de Wolmar, oii il perdit fix femaines à attendre 
fon canon. Pendant ce tems là le bâtard du duc de Sudermanie, 
qui étoit dans la place avec trois mille hommes , fatiguoit les 
Polonois par des forties fréquentes. A l'égard de Charle de 
Suéde fon père , on ne fçavoit ce qu'il étoit devenu depuis la 
levée du fiége de Riga : il courut même un bruit qu'il avoit 
abandonné la Livonie, ôc qu'il étoit repaffé en Suéde , pour 
apaifer des troubles qui s'y étoient élevés dans fon abfence. 

Pendant ce tems là les Cofaques Nifo viens joints aux 
Tome XIF. F 



42 HISTOIRE 

TartaresPellicés, ainfi appelles, parce qu'ils ont des bonnets de 
r^ peau sjarnis de plumes noires , vinrent foiis la conduite de Koska 

, ^ acl^ver de rumer par leurs courtes continuelles , ce qui avoit 
* échapé à la cruauté des Lithuaniens : c'en fut aflez pour réduire 
la Livonie à la dernière mifére. A la fin ennuies eux-mêmes 
de leurs ravages, ils fe retirèrent vers la frontière de Mofcovie; 
où ils furent pour la plupart taillés en pièces par les Suédois. 
Tout cela caufa dans toute la Livonie une difette ôc une cherté 
extrême de toutes les denrées ^ Ôc principalement de bière, 
dont le pot fe vendoit lix gros. Tout le payis n'ètoit plus qu'un 
dèfert, les forêts ètoient pleines de payifans défefpèrès, quife 
fortifièrent dans \qs endroits les plus inacceffibles , d'où ils fai- 
foient enfuite des forties fur les Polonois qui alloient au fou- 
rage. Ils furent fur- tout très-maitraitès en Curlande, quoique le 
Prince de ce payis fût dans l'armée Polonoife. Le 22 de No- 
vembre le Roi partit du camp de Wolmar, & arriva à Riga 
fept jours après, d'où il fe mit en marche le 4 de Décembre, 
& ayant paiTè par la fortereffe de Benska , qui appartient au 
duc de Curîande , il fe rendit à Vilna , où il reçut de la part 




pour voir quel train pi 
nie , ôc il indiqua la diète pour le mois de Mars fuivant. 
Cependant Zamoyski perfuadé qu'il falloir brufquer le fiège 
W-oïmar*^^ ds Wolmar, y fit venir trois pièces de canon, & bâtit fi fu- 
2amoyski. rieufement le château , qu'il fit ouverture à la muraille^ qui avoit 
l'èpaifleur de quatre murs ordinaires. Enfuite il ordonna l'af- 
faut pour le 10 de Décembre. L'infanterie que la famine avoit 
atténuée, avoit bien de la peine à s'y refondre j cependant la 
cavalerie ayant mis piè à terre , pour lui donner l'exemple, 
tout le refte fuivit. Les afliégès, qui de leur côté ètoient la 
plupart malades , fe défendirent pourtant d'abord avec cou- 
rage j mais le feu continuel du canon qui les défoloit , \cs 
ayant forcés de reculer, ils fe retirèrent dans le château, d'où 
ils arborèrent un chapeau noir, pour marquer qu'ils vouîoient 
parlementer. Après qu'on leur eut donné les fûretés qu'ils de- 
mandèrent, le bâtard du prince de Suéde vint avec Pontus de 
la Gardie trouver Zamoyski. Il en fut beaucoup mieux reçû^ 
qu'il n'efpèroit : ce Général non content de le traiter avec 



DE J. A. DE T H O U , L I V. CXXVIT. 45 

politefle , lui fit encore des préfens ', ôc après la capitulation _ _ii t 
lignée , il lui donna on grand repas. La garnifon Suedoife fut t j „ ^ « , 
conduite en lieu de fureté. On trouva dans Wolmar beaucoup t y 
de vivres , mais peu de munitions de guerre. On y mit une ^ 
garnifon de cent ' hommes commandés par Romsbach. 

Le Bâtard avoir promis à Zamoyski que toutes les places 
qu'il tenoit, fe rendroient , dès qu'il leur donneroit ordre de 
le faire. En recompenfe le Général Polonois s'étoit engagé de 
lui rendre la liberté, auiïi-bien qu'à la Gardie, s'il tenoit fa pa- 
role. Il en fit l'efiTai fur la garnifon deRoncbourgi mais elle 
ne voulut point obéir à fes ordres j ni violer la foi qu'elle avoir 
promife au prince de Suéde fon père î elle allégua pour 
raifon, que le fils en perdant fa liberté , avoir perdu le droit 
qu'il avoir de leur commander. Ainfi Zamoyski envoya ces 
deux prifonniers fous bonne garde au roi de Pologne qui étoit 
alors à Vilna^ & il marcha du côté de Derpt. Il prit chemin 
faifant les châteaux de Helmet 6c d'Ermefs , dont il fit efcor- 
ter les garnifons jufqu'à ce qu'elles fuflent en lieu de fureté ; il 
alla enfuite à Antfen château très-fort , ôc très-agréable quiap- 
partenoit à George Schernknip. De là il écrivir aux Livoniens, 
ôc il leur propofa certains articles , en les aflïïrant, que s'ils vou- 
loient les figner ^ ils pouvoient compter qu'on leur accorderoit 
tout ce qu'ils demanderoient. Ces articles étoient conçus en ter- 
mes fort injurieux î ils portoient : Que Charle duc de Suder- 
manien'avoit aucun droit fur la Livouie : Qu'il avoir violé l'al- 
liance faite avec cette province : Qu'il avoitfait la guerre en 
Moldave , fans la déclarer : Qu'il avoir abandonné lâchement 
les places qu'il s'étoit chargé de défendre : Qu'il s'étoit caché 
pendant ce tems là avec le comte de Nadau : Qu'il n'avoit pris 
que des villes , où perfonne ne s'étoit préfenté pour lui réfif- 
ter : Qu'à l'arrivée des Polonois, il avoir honteufement aban- 
donné fes armes pour prendre la fuite avec fes partifans : Que 
rjon-feulement il avcit manqué aux Livoniens dans leur be- 
foin i mais qu'il cherchoit même à les couvrir d'opprobre : Qu'a- 
près les avoir ruinés par les exactions injuftes , il les accufoit 
d'infidélité , ou tâchoit du moins de les en rendre fufpe£ls. Il 
ajoûtoit enfuite : Que s'ils vouloient rentrer dans leur devoir, 

T l! n'eft pr\s concevable qu'on ne mette que cent hommes pour garder une place» 
cil il y avoit une garnifon de trois mille Suédois. 

F ij 



44 HISTOIRE 

-iE.^««««— & réparer leur faute , le Roi & les Poloçois, les défendroient 

Henri ^'^^^'^^ ^^^^ hurs ennemis : Que non feulement on leur refti- 

jY tueroit en entier ce qu'ils avoient perdu , mais qu'on y ajoû- 

I 5 0*2 ^^^^^^ encore d'autres avantages : Que le paffc feroit oublié , & 

qu'on étabiiroit chez eux des tribunaux , où l'on rendroit une 

juftice égale à tout le monde : Que c'étoit là l'intention ôc la 

volonté du Roi. 

Ce Prince fit faire auffi quelques propofitions à la ville de 
Reveh dont voici les principales : Qu'on leur accorderoit une 
amniftie générale pour leur révolte , qui étoit, difoit-on, arrivée 
par une émotion populaire, à laquelle le Confeil n'avoir point eu 
départ, ôc qu'il n'avoit foufferte, que parce qu'il étoit tropfoi- 
ble pour s'y oppofer : Qu'on leur laiiïeroit la liberté de con- 
fcience fur le pié où elle étoit alors : Qu'on ne leur interdi- 
roit point l'ufage des temples : Que Ton confirmeroit leurs 
droits , libertés , ôc franchifes : Qu'on diminueroit les impôts: 
Qu'on prendroit des mefures pour augmenter leurs revenus ôc 
leurs récoltes , en mettant en valeur les terres incultes : Qu'on 
leur donneroit les mêmes privilèges dont joùifibient les habi- 
tans de Riga : Qu'on ne les tireroit point de leur reffort : Qu'ils 
neferoient point foumisà la jurifdi£lion des Gouverneurs : Que 
s'ils étoient attaqués, le Roi ôc le royaume prendroient leur 
défenfe. On promit aulTî une amniflie générale à la noblelTe 
d'Eftonie, qui avoit, difoit-on j fait une faute plutôt par légère- 
té, ôc par la crainte de l'ennemi , que par malice, ou mauvai- 
fe intention i mais à condition qu'elle abandonneroit fur le 
champ le parti de Charle. On ajoûtoit : Qu'on ne forceroit per- 
fonne à changer de Religion : Que l'ufage des temples feroit 
libre à tout le monde : Que dans la diftribution des emplois , 
des charges, des dignités ^ on auroit beaucoup d'égards pour 
les naturels du payis : Qu'on leur conhrmeroit tous les droits, 
dont ils étoient en pofleflion : Que fi la nobleffc d'Eftonievou- 
loit jouir des privilèges de la noblefie de Pologne , on les lui ac- 
corderoit conformément aux ftatuts du roi Jagellon, fuivant 
lefquels perfonne ne peut être emprifonné, ni dépouillé de fes 
biens, qu'après un jugement rendu dans les formes. On pro- 
mettoit outre cela que toutes les injures paffèes feroient oubliées: 
Qu'ils fe gouverneroient fuivant le droit de leur payis , ôc qu'on 
ne pourroit évoquer hors de la province les affaires qui les re- 
garderoient. 



DE J. A. DE THOU, Liv. CXXVII. 4; 

Tout celaétoit trq^-beau ôc très-raifonnable 3 mais lesefprits 
des Livoniensétoient tellement aigris par les cruautés inouies, 
qu'on avoit exercées contre eux, que c'étoit parler à des fourds, 
que de leur propofer des articles , fur-tout parce qu ils ne pou- 
voient croire qu'on voulût fincerement leur tenir parole (ur la 
liberté de conlcience qu'on leur promettoit. Ainii ils réfolu- 
rent de demeurer attachés au parti de Charle , quelque chofe 
qui leur en pût arriver , ce qui fut caufe que malgré les con- 
quêtes des Lithuaniens ôc deZamoyski, les Suédois à la fin de 
Janvier de l'année fui vante tenoient encore en Livonie les vil- 
les de Derpt , de Pernau , de Karchs , de Ringel, de Fehn , de 
Margenhaufen , de Schwanebourg, de Kirenlpek,d'Itfel, de 
Marienbourg, de Weiffenftein , de \\^efenbourg, deNerva, de 
Leal de Lode, de Hapfel ôc deRevel.qui après Derpt ôc Riga 
étoit la plus belle Ôc la plus riche ville de toute la provinces il eft 
vrai que dans l'année où nous fommes ^ ils en perdirent quel 
ques-unes. 

Charle ayant diftribué fon armée dans les places, fe retira à 
Pernau avec Jean Adolfe duc de Holftein, qui lui avoit ame- 
né cinq compagnies de Suédois, qu'il laiiTa dans cette place. 
Après avoir recommandé fon armée à Naffau , ôc avoir exhorté 
tous les colonels à lui obéir , il lui défendit publiquement de ha- 
zarder une bataille 3 ôc de là il paffa à Revel. Sur la route il- 
rencontra Frideric duc de Lunebourg, qui venoit le trouver 
avec des lettres de recommandation de fon père ôc de fon frère. 

Naffau ayant mis de bonnes garnifons à Félin ôc à Weif- 
fenftein, marcha du côté de Wolmar , accompagné de Reinard 
comte de Solms , qui étoit venu joindre Charle , lorfqu'il étoit 
campé devant Riga, du bâtard du prince de Suéde, de Jean 
Bengelfon , de fa cavalerie , ôc des regimens de Hill ôc de 
de la Gardie, ôc fuivi de dix pièces de campagne. Il y avoit 
entre lui ôc l'armée Polonoife la rivière d'Aha , qu'on pouvoir 
paffer à gué dans la faifon ou l'on étoit j ôc il en étoit Ci peu 
éloigné , que de fon camp il pouvoit voir les feux qu'elle fai- 
foit. Naffau avoit brûlé dans fa marche les châteaux de Cre- 
mon ôc de Treiden : là il fut joint par Las Jacobfon , qui lui 
amena mille chevaux de nouvelles levées ; de là il fit tranfpor- 
ter àWolmarles provifions qu'on avoit faites à Ropj il donna 
ordre aufïï à Hill d'aller avec fon régiment à Newenhufen, ôc 

F iij 



Henri 
IV. 

I <J0 2. 



l 6 O 2, 



'^6 HISTOIRE 

.i. i,,.^ à Marlenbourg, ôc quatre jours après il /entra dans Wolmat 

TT avec une grande fuite. Il y laifla le bâtard, LaGardie, & un 

■M y autre François nommé la Motte , avec une garnifon de mille 
hommes j 6c de là il fe rendit à Newenhufen fur la frontière, 
où ayant appris que les Cofaques étoient en marche pour join- 
dre Zamoyski, il fe mit en campagne pour les combattre , 
3vant qu'ils euflent fait leur jontlion : mais la mutinerie des 
Suédois , dont il ne put fe faire obéir, qu'à force de remon- 
trances ôc de menaces , lui fit perdre cette occafion. 

On intercepta fur ces entrefaites des lettres que Sigifmond 
ôc Zamoyski écrivoient aux habitans de Derpt, Ils leur mar- 
quoient , Qu'ils feroient bien-tôt à leurs portes , ôc que s'ils 
vouloient livrer les officiers de Charle, le Roi leur accorderoit 
une amniftie générale de tout le pafle , Ôc les traiteroit à l'a- 
venir avec toute la tendrefle d'un bon père. Là-delTus NafTau 
fe rendit en dihgence à Derpt , afin de prévenir les ennemis. 
Il donna un corps de cavalerie à Decrfeld qui y comman- 
doit , outre trois mille hommes de pied qu'il avoir déjà ; ôc après 
<ivoir ralTûré les efprirs des habitans, il réfolut d'aller trouver 
Charle à Revel, pour lui demander fon congé, les trois rnois 
aufquels il s'étoit engagé étant expirés. II s'y rendit fur la fia 
d'Odobre , Ôc il y trouva Charle toujours difpofé à blâmer , 
fuivant fa coutume , tout ce qu'il n'avoit pas fait lui-même , 
quoiqu'il n'eût été fait que par fon ordre. Il trouvoit fort mau- 
vais , qu'on eût féparé l'armée ôcdifperfé les troupes, pendant 
que l'ennemi triomphant, couroit librement toute la province 
fans trouver d'cbftacle. Enfin lorfque le premier feu de fa co- 
lère fut paffé, il congédia mille Suédois ou Finlandois, ôc ne 
conferva que Jacobfon avec fa cavalerie: cependant la fami- 
ne défoloit la campagne , Ôc même la garnifon de Revel. 

Cependant NafTau ayant enfin demandé fon congé, Char- 
le changea entièrement de vifage en un inftant > il le pria inf- 
tamment de refter , ôc de vouloir bien accepter la charge de 
Gouverneur de Livonie , comme une récompenfe dûë à fes 
fervices ; l'afiR^irant qu'il ne manqueroit ni d'argent ni depro- 
vifions , tant de guerre que de bouche. Il i'appellcit fon fils , 
fon frère , il difoit hautement que Nafiau lui avoit rendu plus 
de fervices que n'auroit fait une armée de dix mille hommes : 
Que les chofcs étoient dans un état , où le falut dç troi^ 



D E J. A. D E T H O U , Li V. CXXVII. 47 

provinces dépendoit abfolument de fa feule tête -, ôc que s'il ne 

vouloit pas demeurer en Livonie^ il feroit forcé d'y relier lui- H E N R. i 

même., Ôc de le prier d'aller tenir fa place en Suéde. 1^- 

Naflau voyant bien que ce Prince vouloit le retenir à quel- 1 <5o 2. 
que prix que ce fût, pour fe fervir de lui , ou en Suéde, ou 
en Livonie , comme il connollToit fon humeur intraitable , ôc 
quil ne vouloit point fe mêler des affaires de la Suéde, il prit 
le parti de relier encore quelque-tems en Livonie , où il fe trou- 
voitdéjà. Ainfi après s'être excuCé long-tems d'accepter le parti 
que le Prince lui propofoit , il y confentit enfin j mais il drefla 
auparavant un plan de tout ce qu'il jugeoit à propos de faire ; 
ôc après plufieurs allées ôc venues du duc de Holftein , qui fai- 
foit la fon£lion de médiateur entre Charle & lui, il fe renga- 
gea pour trois mois, au bout defquels il auroit liberté entière 
de difpofcr de fa perfonne , à condition que C\ l'hiver ne lui 
permettoit pas de partir, fesappointemenscourroient toujours. 
On y ajouta une claufe. Que le duc de Holflein feroit nom- 
mé Gouverneur de la province , ôc que le Comte auroit le 
commandement général de l'armée dellinée à agir contre \qs 
Polonois. Il demanda fix mille combatans , fept cens traineaux 
pour fes convois , & une fomme de fept mille écus , qui fe- 
roit comptée avant le départ du Prince. Charle promit tout , 
fans aucune difficulté , en préfence du duc de Holftein , du 
duc de Lunebourg , du comte de Solms, & même de la Du- 
chelfe fon époufe , dans le tems qu'il étoit prêt de mettre à la 
voile 3 mais il tint aulli peu cette parole que les précédentes. 
Du refte, il défendit encore exprelTément de donner bataille, 
& il dit à Naffau de fe rendre à Félin , d'y refter quarante jours, 
& de fe contenter d'empêcher les ennemis de ravager la pro^ 
vince. 

Ces ordres donnés, Charle repaffa en Suéde, fuivi du duc 
de Lunebourg , ôc du comte de Solms. Le duc de Holftein c! ^ric ea 
refta à Weilfenftein , pour travailler à de nouvelles levées. Naf- ^ue^e. 
fau de fon côté , au lieu de fept mille écus qu'il demandoit , 
n'en reçut que deux , ôc foixante-dix traineaux au lieu de fept 
cens ; ôc lorfqu'il fit la revue de fon armée au lieu de fix mille 
hommes dont elle devoit être compofée , il ne s'y trouva que 
cinq cens hommes de pied , ôc quinze cens chevaux , tan- 
dis que l'armée Polonoife étoit au moins foite de douze mille 



48 HISTOIRE 

^ — hommes , quoique Charle l'eut aflûré du contraire. Dans cette 

Henri extrémité NafTau ne fe trouvoic pas fort en fureté à Félin. Ce- 
•* ^' pendant il n'oublioit rien pour gagner du tems , fans faire de 
I (îo 2. perte confidérable , en attendant qu'il lui vint dufecours. Ainfi 
U écrivit au bâtard , qui étoit afiTiégé dans Wolmar , de tenir 
bon , ôc il lui promit beaucoup plus de fecours qu'il ne pou- 
voir lui en envoyer : il compta que li ces lettres arrivoient 
jufques aux affiégés , elles leur releveroient le courage, &que 
Il au contraire elles étoient interceptées , elles donneroient de 
linquiétude aux ennemis. Cependant il reprit Karchs , & com- 
\ me il marchoit contre les Cofaques , il apprit que le bâtard 

avoit rendu Wolmar , après foixante-dix jours de fiége , quoi- 
qu'il eût aiïuré hardiment quelques jours auparavant, qu'il pour- 
roit encore tenir quatorze jours. 

Cette nouvelle obligea Naflau à revenir fur fes pas, pour 
Exploits de mettre à couvert Ermefs. En effet il y avoit apparence , 
moy^u. ^^^ Zamoyski marcheroit d'abord contre cette place. Après 
avoir appaifé les foldats , ôc fortifié ce pofte du mieux qu'il 
lui fut pofTible , il emmena avec lui les femmes ôc les filles , 
pour lefquelles il craignoit plus que pour la place , & fe re- 
tira à Helmet , où il avoit envoyé fes bagages. Zamoyski 
fui voit NafTau à mefure qu'il fe redroit, 6c il fe rendit maître 
dans cette marche d'Ermefs ôc de Helmet. Cependant les 
Généraux Suédois, que leur retraite avoit conduits à Weiffenf- 
tein , formèrent le projet d'enlever Zamoyski , qui s'étoit re- 
tranché à Antfen, où ils fçavoient qu'on faifoit affés mauvaife 
garde. Mais leur deffein fut découvert , ôc par conféquent ne 
put réûfTir. Mariembourg ôc Newenhufen fe rendirent tout de 
fuite à Zamoyski , qui engagea par rufe ôc à force de promef- 
fes les habitans de ces deux places à fe rendre. Les ennemis 
de leur côté fongérent encore une fois à furprendrece géné- 
ral. Ils gagnèrent un jeune homme, qui falla trouver en qua- 
lité de deferteur, ôc qui lui fit efpèrer de lui livrer la ville de 
Derpt. S'il y fût allé, il feroit tombé dans un piège qu'on lui 
avoit tendu. C'étoituntas de poudre , qu'on avoit placé proche 
d'une vieille Chapelle ,par où il falloir néceffairement paffer , il 
y en avoit aflez pour faire périr trois mille hommes : mais Za- 
moyski naturellement fin ôc pénétrant fe douta auffi-tôt de 
quelque embûche , quoiqu'il eût déjà donné de l'argent:, ôc 

envoyé 



Ï3E J. A. DE THOU, Liv. CXXVII. 45 

envoyé des gens dans la ville pour prendre langue , il ne ju- ■ 

g€a pas à propos d'auer plus loin , 6c il ordonna à Farenfbeck Henri 
d'afîiéger le château d'Adzel, qui eiî peu de chofe , ôc qui fe j y, 
rendit à la feule approche du canon. ^ C02» 

De là le général Polonois marcha àRoncbourg que les Li- 
thuaniens avoient inutilement alTiégé l'année précédente > 6c 
ayant bien fermé toutes les avenues pendant plufieurs mois , 
il força enfin cette ville à fe rendre faute de vivres. La gar- 
nifon fut conduite à Pernau. Zamoyski marchant avec toutes 
fes forces à Félin , ôc paflant à la vue de Derpt, les troupes 
de Naffau, qui étoient à Oberpalen , tombèrent fur Çqs baga- 
ges , 6c firent un butin confidérable i ils battirent aufîi dans 
quelques occafions les Cofaques qui s'écartoient pour piller : 
mais leurs plus dangereux ennemis n'étoient pas les Polonois, 
c'étoit la difette ôc la famine. Accablez de veilles ôc de fati- 
gues , ils étoient quelquefois des vingt jours entiers fans fel , 
fans bière , ôc fans pain , n'ayant pour toute nourriture que de 
la viande , ôc pour boiffon que de mauvaife eau , qu'on prenoit 
dans des marais très- mal fains. Du refte leurs malades étoient 
abfolumenr abandonnés fans fecours ? ôc il ne fe trouva pas 
dans toute la Livonie un feul Médecin qui voulut fuivre leuc 
armée. 

Naflfau ayant jette cent chevaux dans Félin , s'arrêta à 
Oberpalen , ôc après y avoir laiffé une garnifon de cinquante 
hommes, il refta quelque-tems à Weiffenftein. Mais les fecours 
qu'on lui avoir promis ne paroiflant point , ôc les trois mois 
de fon engagement étant écoulés , il fongea à paffer en Suéde. 
Le duc de Holftein le pria inftamment de refter encore quel- 
ques mois , lui repréfentant qu'en l'état où étoient les chofes 
s'il fe retiroit toutes les places qui reftoient aux Suédois >ou- 
vriroient leurs portes à Zamoyski; que le Mofcovite étoitfur 
la frontière , qui n'attendoit qu'une occaiion favorable pour fe 
jetter fur la Livonie , ôc que c'étoit ce qui avoit empêché d'ar- 
river le convoi de Finlande qui étoit déjà en chemin. Naflau 
convenoit de tout ; cependaivt comme il n'y avoit pour lui au- 
cune efpérance d'être fecouru î ôc qu'il avoit la douleur de 
voir à fa honte les Polonois prendre tous les jours quelque 
place à fes yeux , il avoit peine à renouer un engagement > 
qu'il regardoit comme fini. Enfin touché des prières du peuple 
Tome XIK G 



yo HISTOIRE 

5_ ôc des grands , & encore plus de la mifére publique , iî 

Henri ^^^^ devoir céder à la néceiTité , ôc confoler du moins par fa 
j V. préfence les troupes & les peuples des horreurs de la famine , 
1602. ^ de la rigueur de l'hiver. 

Famine hor- ^^^ ^'^"^ maux forent fi violens , que Ton compte qu'ils fi- 
ribie dans les rent périr plus de trente mille hommes. Les cadavres étoient 
Sucdois.*^" devenus ia nourriture des vivans , & il y eut des pères qui 
mangèrent leurs propres enfans. Dans Revelle marché , les pla- 
ces, les rues étoient jonchées de cadavres^ à peine les vivans 
pouvoient fuffire à enterrer les morts. Outre cela la mer étant 
glacée, & les Mofcovites paroiflant fur la frontière, il n'étoit 
pas poffible^que les convois de Finlande arrivafient, c'eft ce 
qui engagea Nafiau à relier quatre mois à Revel , de gré ou 
de force. Pendant ce tems-là Zamoyski mit le fiége devant 
Félin 5 mjais on y fit entrer huit cens hommes de renfort. 

Cependant les Etats s'étant alTemblés , Naflau y déclara net- 
tement. Qu'il n'y avoit pas d'autre moyen de fauver la pro- 
vince , que de faire prendre les armes à toute la Noblelîe ôc 
à tout le peuple : Que c'étoit là l'unique voye de défendre 
leur liberté , Ôc de chaffer l'ennemi de leur payis: Qu'il valoir 
bien mieux mourir les armes à la main , en combattant contre 
les ennemis > que d'attendre la famine, ôc cent autres malheurs 
pour périr enfuite lâchement , ou tomber entre les mains de 
leurs ennemis : Que s'il les exhortoit à la confiance , il étoit 
prêt lui-même à leur en donner l'exemple, ôc às'expoferavec 
eux à toutes fortes de périls , pour les fauver. Son difcours fut 
très-bien reçu , ôc on réfolut de rafiembler toutes les forces de 
la Province , pour combattre l'ennemi. Les garnifons fe con- 
formant aux vœux du pubUc , fe rendirent de toutes parts aux 
ordres qui leur avoient été envoyés , embraffant avec joye l'oc- 
cafion d'une mortglorieufe qu'on regardoit comme une con- 
folation , après toutes les mifères , qu'on avoit efiuyées. La gar- 
nifon de Félin avoit fait efpérer qu'elle tiendroit vingt jours ;. 
mais les inondations caufées par la fonte des neiges , fermè- 
rent les pafiages aux fecours, qui dévoient fe rafiembler. Com- 
me ce qui reftoit de vivres pouvoit à peine fuflire pour troi» 
jours, on abandonna pour lors le deflein d'aller au fecours de 
la place, ôc on en remit l'exécution à l'été fuivant: ainfi après qua- 
rante jours de fiége , ôc quantité de forties, dans l'une defquelles 



DE J. A. DE THOU.Liv. CXXVÎI. 5-1 

Farensbeckun des plus confidérables officiers des Polonois,fut " 

tué , lagarnifon ayant beaucoup fouffert d'une mine que les en- Henri 
nemis firent jouer ^ ôc étant furie point de foûtenir un aflaut, la I ^' 
ville fe rendit.On conduifit les Suédois à Pernau: mais malgré les 160 2. 
ordres qu'avoit donnez Zamoyski , les Cofaques les dépouil- 
lèrent deux fois , ôc amenèrent captifs tout ce qu'il y avoit par- 
mi eux de gentilshommes Livoniens. 

Dans ce même-tems le roi de Pologne écrivit aux habitans 
de Revel qu'il leur feroit grâce de tout le paflfé , s'ils vou- 
îoientlui livrer la place ôcNaflau : ces offres ébranlèrent beau- 
coup ce peuple ennuyé de la guerre, ôc accablé de miféres. 
Ainfi le comte de Naffau voyant qu'ils balançoient fur le parti 
qu'ils avoient à prendre , ramalfa tout ce qu'il put trouver d'ar^ 
gent & de vivres, qu'il diftribua aux garnifons de Pernau, de 
Derpt , ôc de Weiffenftein , & il les exhorta à demeurer fidè- 
les au prince de Suéde : à l'égard de la cavalerie , n'étant pas 
en état de l'entretenir , il fut obligé de lui permettre de cou- 
rir lepayis. Cependant pour ne pas demeurer les brascroifés, 
il fît une tentative fur Dunemonde : mais elle ne réùiïit pas. 
La garnifon de Derpt fut plus heureufe dans celle qu'elle fit 
fur Antfen , où il y avoit cent Polonois : il eft vrai que les 
Suédois furent repouffés d'abord s mais ayant caché une par- 
tie de leurs troupes dans des écuries auprès du château , & y 
ayant jette un pont , ils firent unefaufTe attaque d'un autre côté. 
Les Polonois ignorant le piège qui leur étoit tendu , couru- 
rent aufli-tôt du côté que l'ennemi paroiffoit > mais tandis qu'ils 
combattoient, les Suédois foriantde leur embufcade , franchi- 
rent le retranchement à la faveur de leur pont, ôc fe rendirent 
maîtres delà citadelle, faifant main-baffe fur-tout ce qui fe 
trouva devant eux. Ils ne firent que neuf prifonniers , du nom- 
bre defquels étoit le premier officier de la cavalerie : le butin 
fut confidèrable en chevaux 6c en effets de prix. Foible reffour- 
ce contre tant de maux: comme les Suédois ne pou voient em- 
porter le vin , ils le répandirent. Jean Bengelfon comman- 
dant des troupes qui prirent la place , y fut bleffé dangereu- 
fément, ôc il mourut peu de tems après à Derpt. 

Après la prife de Félin Zamoyski alla camper au pont de 
Nabbe. En paiTant il prit Oberpalen , ôc brûla la place, après 
en avoir enlevé les provifions , parce qu'elle n'étoit pas en état 

Gij 



1^0 2. 



S2 HISTOIRE 

' de foûtenîr un Ciége. Dans ce tems-Ià NaiTau écrivit à Zamoyskî 

H^ , des lettres d'abord remplies de politeflTe ^ par lefquelles il fem- 
T y bloit rechercher Ion amitie. Les premières etoient Latines > 
ils s'écrivirent enfuite en François ; & à la fin ce commerce 
dégénéra en des reproches aigres ôc piquans de part ôc d'au- 
tre. Zamoyski quiétoitâgé ôc homme grave & ferieux , ne 
pouvoir fouffrir la liberté pétulante du jeune Naffau j ôc il ré- 
pondoit à fes plaifanteries , ôc à fes railleries par les termes les 
plus mordans. 

Le huit de Mai on parla d'une trêve ; mais ce projet n'eut 
pas de fuites, quoique Zamoyski n'en fut pas éloigné , Ôc qu'il 
eût déjà donné des otages : Naffau ayant refufé de fe ren- 
dre en perfonne au lieu où fe tendent les conférences > la né- 
gociation fut rompue. Au mois de Juin l'armée Polonoife alla 
camper devant Weiffenftein , où il y avoit une garnifon de 
cent-cinquante hommes commandée par un Anglois fort bra- 
ve homme. Par malheur il fut pris dans une courfe qu'il fit 
contre des pillards , ôc ayant déclaré à Zajnoyski ce qu'il y 
avoit de troupes ôc de provifions dans la ville , il lui fit naître 
l'envie d'en faire le fiége. Deux jours auparavant Naffau y 
avoit envoyé une compagnie Allemande , ôc tout ce qu'il 
avoit de bled> de poudre , ôc d'autres provifions fous la con- 
duite d'un Efpagnol habile ôc brave > ce qui releva le coura- 
ge de la garnifon. 

D'un autre côté le duc de Holftein qui avoit follicité NaP 
làu de refter en Livonie , fe trouvoit lui-même réduit à de 
grandes extrêmitez , ainfi voyant que les lettres du roi de Po- 
logne avoient ébranlé la fidélité de la plupart des places , ôî 
qu'on ne recevoit aucunes nouvelles de Suéde j il prit le parti 
d'y paffer. Les troupes n'étoient point payées , ôc on ne voyoît 
aucune efpérance qu'il dût venir de l'argent j les villes de Per- 
nau ôc de Revel étoient prefque déferres. Le foldat n'ayant 
reçu depuis très-long-tems qu'un écu ôc demi, ôc un habit de 
laine , la pauvreté l'avoir obligé de vendre fes armes , ôc de 
mendier fon pain , errant çà Ôc là un bâton blanc à la main^ 
Naffau lui-même qui avoit engagé des colliers d'or ôc d'autres 
joyaux qu'il avoit , pour foulager les troupes, fongea enfin fe- 
rieufément à fon retour , d'autant plus que perfonne ne le pc^f- 
Ê)it de reiler^ Dans cette vue il écrivit aux habitans de Derpt^, 



DE J. A. DE THOU 3 Liv. CXXVII. 5^ 

6c à tous les Gouverneurs des places fortes , pour les affermir . 
dans le devoir , il les affûra qu'il alloit folliciter en perfonne Henri 
le prince de Suéde de leur envoyer promptement du fecours. jy 
Cela fait il s'embarqua à ReveL après avoir recommandé for- j ^ * 
tement cette ville à celui qui en étoit Gouverneur : mais il 
eut le vent fi contraire , que quoiqu'il fût parti dès le vingt 
de Juin , il n'arriva à Stokolm qu'un mois après , & il vit trois 
vaiffeaux du Roi brifés devant fes yeux par la tempête. Il ren- 
contra en mer un Gentilhomme i que Charle envoyoit avec 
mille écus , fomme fi modique , qu'elle étoit plus propre à 
montrer la pauvreté du Prince, qu'à foulager celle du foldat : 
cependant il lui donna ordre de fe rendre à Revel le plus 
promptement qu'il lui feroit pofiible. Pour lui , il pourfuivit 
ton chemin^ 

Le Prince , la Princefle & les premières perfonnes du Con- ^^toar an 
'■ feil le reçurent avec les plus grandes carefles j ôc après l'avoir fau c^n Eq^° 
remercié de fes fervices , qu'ils promirent de n'oublier jamais^ *^"^«' 
ils le follicitérent encore vivement de les continuer du moins 
pour trois mois , à cette province , qui lui avoit tant d'obliga- 
tions. NafTau commençoit à s'ébranler , lorfqu'il reçut des let- 
tres de l'éledcur Palatin , qui lui furent apportées par Henrt 
Severinski Gouverneur d'Heidelberg , par lefquelles ce Prince 
lui mandoit de revenir. Alors le prince de Suéde ne pouvant 
plus lui refufer fon congé , le pria du moins de vouloir bien 
fe charger des lettres qu'il écrivoit aux Ele£teurs , aux princes 
de l'Empire , 6c aux Etats Généraux , ôc d'être prefent au ju- 
gement qui feroit rendu par les commiffaires de l'éledeur Pa- 
latin ôc du Landgrave de Heffc, en qualité d'arbitres ; des con- 
teftations qu'il avoit avec la ville de Lubeck au fujet de la na- 
rigation. Naffau ayant enfuite donné un grand repas ( c'étoic 
Fufage du payis , ) à Charle , à la Princeffe la femme , aux prin- 
cipales perfonnes du Confeil ôc de la Nobleffe , fe mit en mec 
fur la fin d'Août, mais il fut battu d'une fi horrible tempête,, 
qu'il eut beaucoup de peine à aborder à l'fie de Bornholm ' 
qui appartient au roi de Dannemarck. Le Gouverneur lui en- 
voya des rafraichifl^emens dont il avoit grand befoin. Enfin il 
defcendit à Roftt)ch * i il étoit fi ennuyé de la mer , qu'il fe- 

I Cette Ifle efl fur les côtes de la mer Baîtique. 

t Ville fituee dans le duché de Mekelbourg fur la Wame. 

Giix 



f4 HISTOIRE 

" rendit par terre à Lubeck , où il arriva le 3 d'Oflobre ; 6c il y 

Henri afTifta aux conférences des commiiïaires de l'Eledeur Palatin> 

IV. ôc du Landgrave fur le différend qui étoit entre cette ville ÔC 

■1 (5 02. la Suéde; mais il n'y eut rien de décidé pour lors. De là il 

paffa à Perlebourg château du comte de Witgenftein , où fon 

père, fa mere^ ôc fes frères vinrent le recevoir. 

^ , .. . Ce fut à peuprès dans cetems là qu'Adolphe de Vi^nacourt 

Expéditions i ht ^ i i'^ j i ht i ^ • ^ , ,. . 

des cheva- Grand-Maitrc de 1 Ordre de Malte entreprit une expédition 
hers de Mal- ^^ Afrique. De Malte à cette partie de la côte de Barbarie, 
* où eft fifuée la ville de Mahomete S on compte environ trois 
cens cinquante milles de trajet. Mahomete tire un peu vers 
l'Orient, ôc elle eft fur un golfe d'environ foixante mille de 
tour , entre Tripoli & le golfe de Capes , dont j'ai fuffifamment 
parlé ailleurs. Les habitans de cette ville, qui eft fort peuplée, 
ôc alTez bien fortifiée pour ce payis là , faifoient continuelle^ 
ment descourfes fur toutes ces mers. Vignacourt crut que s'il 
pouvoit arrêter ces pirateries , en fe rendant maître de ce pofte, 
il fe délivreroit d'un grand embarras. Il deftinoit pour cette en- 
treprife cinq galères bien armées ; mais Philippe les ayant ar- 
rêtées, fuivant le droit qu'il en avoit, pour porter des troupes 
à Gènes ôc à Naples , elles ne revinrent à Malte que vers la fin 
de Juillet. Enfin les troupes étant embarquées fur cette pe- 
tite flotte , compofée de ces cinq galères, ôc de quelques au- 
tres bâtimens plus petits , tant vaifleaux de charge que flûtes 
légères , on mit à la voile le 4 d'Août. Celui qui commandoit 
en chef étoit le Commandeur de Matha Comtois ancien oflii- 
cierj il avoit deux cens quarante Chevaliers^ ôc mille hommes 
de débarquement : ils arrivèrent le lendemain furie foir à Lam- 
padoufe ^ , éloignée de Malte d'environ quarante lieues. Là ils 
apprirent qu'il y avoit deux vaiffeaux Turcs, qui croifoient 
aux environs : la flotte leur donna la chaffe , ôc les prit : il s'y 
trouva cinquante-huit Turcs, qu'on mit à la chaîne. On n'arriva 
àla vûë de Mahomete que le treize, le jour commençant déjà 
à paroître ; les Maltois auroient beaucoup mieux aimé abor- 
der durant la nuit , afin de pouvoir fans péril reconnoître le 
terrain , ôc ranger leurs troupes en bataille. On mit à terre 
fept cens hommes , le refte fut laiffé pour la fureté des vaifleaux, 

j A quatre lieues ou environ de Tunis. 
9, Fecice iile longue d'environ deux lieues. 



DE J. A. DE T H O U , Liv. CXXVII. ^^ \ 

Enfulte on chargea les Chevaliers Gadagne de Beauregard & ^m 

Canremi, d'aller chacun avec vingt foldats appliquer le pétard Henri 
aux deux portes de la ville, dont l'une étoit du côté de la ter- j y 
re , ôc l'autre du côté de la mer > ôc on les fît foutenir chacun i < n'n 
par vingt hommes, tant Chevaliers que (impies foldats. 

Tel fut l'ordre dans lequel ils marchèrent, malgré le feu du 
canon de la ville; les pétards ayant très-bien réuiïi , en même 
tems le refte du détachement appliqua des échelles à la murail- 
le, & fit une attaque fi vigoureufe , que malgré la réfiftance de 
la garnifon armie d'arquebufes , d'arcs ôc de javelots, la place 
fur emportée. Après la prife de la ville, il fallut encore com- 
battre au logis du Sangiac i où les plus braves des ennemis 
s'étoient retirés. Là fut tué d'un coup de lance Charle d'Ef- 
pinai de Saint Luc fieur de Harleu qui combattoit fans armes 
défenfives. Ce ChevaUer fut regreté généralement. On tranf- 
porta fon corps à Mahe, où on lui tit de magnifiques funé- 
railles. Pendant qu'on étoit encore aux mains ,'& que le foldat 
fongeoit plus au pillage , qu'à s'affûrer des habitans, onnégli^ 
gea un guichet, qui étoit derrière la ville, par où ilsfefauvc- 
rcnt prefque tous : on n'en prit qu'environ trois cens , qui fu* 
rent mis à la chaîne. Cependant comme les Turcs du voifma- 
ge commençoient à fe raffembler, & qu'il n'y avoir pas d'ap-^ 
parence de pouvoir garder cette ville , on y mit le feu , après 
l'avoir pillée : nous y eûmes quatre Chevaliers ôc vingt-fix fol- 
dats de tués, ôc environ quatre-vingt-dix de b 1 elles j de là la 
flotte vidorieufe rentra dans le port de Malte le i f d'Août, ôc 
Vignacourt fit rendre grâces à Dieu folemnellement pour 1 heu- 
reux fuccès de cette expédition. 

Dans le même tems les Turcs eurent leur revanche. Leur Defccntedc* 
flotte commandée par le Bâcha Cicala ayant abordé à la côte Tuics en lu^ 
de Calabre, prit Reggio fur le Fare de Meffine , ravagea ^^' 
tous les environs, coupa les arbres, ôc emmena en captivité 
une grande multitude de Chrétiens. Là la mère ôc les frères 
du Bâcha l'étant venus voir à fon bord, il les embrafTas mais 
il fut infenfible aux avis faluraires de fa mère , qui le pria par 
tout ce qu'on peut dire de plus touchant à un fils , de fonger 
à fon falut, ôc de ne pas préférer une profpérité, ôc une puif- 
(lance, qui ne duroit qu'un moment, à une féhcité qui ne fi- 
nira jamais. Ces conûdérationi) ne firent aucune impreiEoij. iur 



y^f HISTOIRE 

Il I m le cœur de Clcala. Il a perfifté jufqu'à la mort dans la fe£le 

Henri ^^^ Mahometans , fous l'empire derquels"!! a fait une très gran- 

jY^ de fortune , ôc il alaiflé un fils héritier de fon courage ôc de fa 

160*2. puiffance. 

L'Ecrivain , qui depuis plufieurs années étoit à la tête des 
jfniiùatlJ^^ révoltés de l'Afie mineure, faifoit cependant tous les jours des 
courfes jufqu'aux portes de Conftantinople. Les Janiffaires pri- 
rent de là occafion de fe mutiner j ils s'atroupérent en armes 
à la porte du Divan j ôc avec une arrogance , dont on n'avoir 
jamais vu d'exemple, ils firent demander par leurs officiers aux 
Bâchas , qui étoient venus pour affifter à ce confeil , pourquoi 
les révoltes étoient fi long-tems tolérées, ou diiïimulées , ôc à qui 
en étoit la faute : Ôc en même tems ayant déclaré qu'ils ne vou- 
loient plus fouffrir ce défordre , ils demandèrent avec des cris 
terribles, qu'on leur livrât les auteurs du mal pour les punir; 
comme ils le méritoient. Le Grand Vizir Aflan qui vit bien 
que c'étoit à fa tête que l'on en vouloitWeur répondit : Qu'il 
ne tenoit pas à lui , ôc qu'il n'y avoit jamais tenu , que ces défor- 
dres ne finiflent : Que plufieurs fois il s'étoit mis en dévoie 
d'en inftruire fa HautefiTe, afin qu'elle fît marcher toutes les 
forces de l'Empire , pour exterminer ces rebelles 5 mais que le 
chef des eunuques l'en avoit empêché par ordre de la Sultane; 
fous prétexte qu'il ne falloit pas troubler le repos du Grand 
Seigneur pour une affaire, quialloit finir dans peu : Qu'on l'a- 
voit par là forcé au filence j mais qu'il n'avoir pas laififé de faire 
-? tout ce qui dépendoit de lui, pour qu'on arrêrât par la force 
des armes l'infolence de ces révoltés. Cependant comme mal- 
gré ces raifons les efprits des foldats s'échauffoient de plus en 
plus , le Sultan lui-même afiis fur fon thrône , ayant à fcs co- 
tés le Muphti, qu'il avoit mandé exprès, pour donner plus de 
poids à fes paroles, ôc faire refpe£i:er fes ordres , leur parla pour 
les appaifer. Les menaces du Souverain ne furent pas capables 
d'arrêter la fureur de fes miniftres. Ils continuèrent leurs cris, 
ôc forcèrent enfin ce Prince à leur livrer les chefs des Eu- 
nuques de la Sultane, ôc du Sultan fon fils. Tous deux eu- 
rent la tête tranchée; ôc on l'apporta enfuite aux féditieuxî 
cequi lesappaifa un peu. Il avoient aufïï démandé que la Sul- 
tane fut exilée j mais la mort des deux Eunuques les calma. 

Le Sultan outré contre les Bâchas qui avoient favorifé la 

fédition 



DEJ. A, DETHOU, tiv. CXXVIL si 

fédition des Janiflairesparjaloufie ou par haine contre le Grand 
Vifir , brûloir cependant du dellr de s'en venger , en les fai- 
fant périr de même par la main du bourreau : mais il différa H E N R. ! 
fa vengeance ? de crainte que s'il paflbit outre, il ne mît en I^* 
péril fa mère , dont le crédit n'étoit point diminué. Ils'accom- i 6 o 2« 
moda donc avec le Chef des révoltés d'Afie, ôc lui rendit fes 
bonnes grâces. En même-tems pour l'éloigner de ces provinces 
il le fit paffer en Efclavonie , le nomma Bâcha de Bofnie , ôc 
le chargea de porter la guerre en Hongrie. Le nouveau Bâ- 
cha s'y rendit fur le champ , avec dix mille de ces rebelles , 
qui le fuivoient depuis long-tems. Mais fon éloignement ne 
calma pas entièrement l'inquiétude du Sultan : ce Prince plon- 
gé dans la volupté , ôc trouvant des fujets de crainte où il n'y 
en avoit point , n'ayant pu décharger fa fureur fur l'Ecrivain -, 
ni fur les Janniffaires^, en fit quelque-tems après fentir les ef- 
fets à fa propre femme , avec autant d'imprudence que dé 
cruauté. 

Les ennemis de cette PrincefTe rapportèrent au Sultan ; 
que par une inquiétude & une curiofité de femme , elle 
avoit voulu s'inftruire de la deftinée de fon fils , ôc qu'elle 
avoir confulté certaines gens pourfçavoir s'il fuccéderoit à fon 
père. Amurath prit cette démarche pour une preuve , qu'on 
attendoit fa mort avec impatience j ôc craignant que fenvie 
de régner n'engageât le fils ôc la mère à le faire périr, il crut 
îes devoir prévenir. Plein de cette idée , il fit étrangler ce fils ç^janté Ta 
aux yeux même de fa mère , Ôc la fit enfuite précipiter elle- sdtao» 
même dans la mer avec quatorze , tant hommes que femmes, 
qu'il crut d'intelHgence avec eux ; mais il ne fut pas long-tems 
fans être puni de cette cruauté aufÏÏ lâche que brutale. La per- 
te de Tauris , l'échec qu'il reçut auprès de Patras , ôc de Le- 
pante ; Ôc fa mort , qui fuivit de près , vengèrent cette a£lion (i 
barbare. 

Ce fut auffi fur ces entrefaites que les Efpagnols s'empare- prife ^c 
rent de Final fur la côte de Gènes , après en avoir chaffé les F»nai par icâ 
Carretti , ou les avoir obligés du moins d'aller difcuter leurs ^'f ^S^o s, 
droits à la cour de lEmpereur. Le comte de Fuentes viceroi 
de Milan, chargé de cette entreprife,y envoya D. Diegue 
dePimentelfon parent ôcD. Sanche de Lune, avec des trou- 
pes qui entrèrent dans la place , d'où elles firent fortir la 
Tome XIF. H 



5ê HISTOIRE 

^ garnifon Allemande , en lui payant comptant feize montres 



TT qui lui ëtoient dues. Ils fe rendirent obtre cela maîtres de la. 

I y petite ville de Milefimo qui eft aux environs , & ils y mirent 

^ * des troupes. On donna le commandement de ces deux poftes 

^* à D. Pedre de Tolède , avec une garnifon de deux cens Ef- 

pagnols. 

On ôta en même tems le commandement général des ga- 
lères à Jean André Doria , à caufe qu'il avoir mal réuiïi en 
Afrique l'année précédente , ce qui l'avoit porté à donner de 
lui-même fa démiiïion. On nomma pour lui fucceder D.Juan 
de Cardone, qui équippa une grande flotte > ôc embarqua def- 
fus des troupes , qu'il ramafla en Sicile ^ à Naples ôc dans le 
Milanès. On faifoit courir le bruit que cet armement étoit def- 
tiné pour l'Afrique., où le roi de Fez, ami fecretde Philippe 
lui avoit fait efpérer qu'il lui donneroit moyen de furprendre 
Ja ville d'Alger , fur laquelle on avoit fait tant de tentati- 
ves inutiles. Mais ceux qui pafToient pour connoître le mieux 
les deffeins des Efpagnols , ne croyoient point du tout que 
tant de préparatifs regardafTent l'Afrique ou l'Afie 5 mais plû< 
tôt l'Europe ôc la France , ou les Efpagnols croient bien in- 
formés , que les factieux de leur parti fe difpofoient à exciter 
des troubles ; enforte qu'ils étoient bien-aifes de fe trouver ar- 
més , afin d'être en état de les foûtenir fi la Fortune commen- 
çoit à fe déclarer en leur faveur. D'ailleurs ils étoient en gran- 
de liaifon avec le duc de Savoye , Ôc le deflein de prendre 
Genève étoit fur le tapis» Si la chofe réuffiffoit, ils ne doutoient 
pas que le Roi n'employât toutes les forces de la Nation, pour 
en tirer raifon , parce qu'il l'avoit prife depuis peu fous fa pro- 
tection , comme une barrière néceffaire pour couvrir notre 
frontière. Ainfi tandis que le Pape fe difpofoit à oppofer fon 
autorité aux efforts que la France vou droit faire pour cela , 
Philippe étoit bien aife de fe tenir prêt à pouvoir les foûte- 
nir avec une armée. Mais nous parlerons de ce deffein lorf- 
que nous aurons fini ce qui nous regarde. 
Morts il- Au mois d'Avril de cette année mourut à Venife Lazare 
îuftres. Soranzo noble Vénitien , auteur d'un excellent traité fur l'état 

S o\ aITo. ^^ l'empire des Turcs , où ce fçavant homme fait paroître 
également fon grand fens ôc fa prudence. 

Prefque dans le même-tems MaHiiiio Margunio , Grec de 



DE J, A. DE THOU, Liv. CXXVII. ;p 

îiai/Tance ôc évêque de Cerigo mourut aufli à Venife. II a don- 
né au public divers 'traités des Saints Pères , qui fe font fau- Henri' 
vés fdu naufrage général, ôc qu'il avoir apportés avec lui. 11 y IV. 
a joint quelques pièces de fa façon d'un ftile très-élegant : car i ^ o 2. 

il étoit grand Poëte. ' MargunÎo^' 

Cette même année Paul Meliflus Schedius né à Melrich- 
ftad en Franconie , après avoir palTé la plus grande parue de lLJs^Sche" 
fa vie à faire des vers, ôc à voyager, s'étant fixé enfin à Hei- dius. 
delberg , où il étoit Bibliotéquaire de Péleâeur Palatin , y 
mourut le quinze de Février dans fon année climatérique. 

Martin Ruland de Freifingue médecin de l'Empereur , ôc de Martin; 
Ecrivain célèbre , mourut de même à Prague le vingt - trois •^"^^*'^* 
d'Avril de la maladie de Hongrie, fur laquelle il avoit fait un 
Traité. 

II fut fuivi peu de tems après par Gafpard Peucer natif de de Gaspard 
Pautzen en Luface , ôc gendre de Melanchton. Il étoit aulTi ^^""^• 
Médecin , ôc célèbre d'ailleurs par fon habileté dans les Ma- 
thématiques î mais plus fameux encore par fes écrits , par fa 
Ipngue vie , qui a été de 78 ans , ôc par fes malheurs. C'eft lui 
qui a continué l'Abrégé Chronologique de Carrion, ôc qui a 
revu l'ouvrage fur les divinations. L'éle£leur de Saxe Augufte 
l'avoit tenu en prifon pendant dix ans, lorfqu'ayant été enfin 
remis en liberté fous Chriftien fils de ce Prince , après avoir 
donné au public l'Hiftoire de fa détention j il finit à DefTaw * 
cette vie fi longue ôc fi remplie de traverfes au mois de Sep- 
tembre de cette année. 

François Dujong natifdeBourge, mourut le mois fuivantde ^^^ François 
la pefte à Leyde âgé de cinquante-fept ans. C'étoit un efprit Dujong. 
qui n'avoit point de but arrêté. Il a entrepris bien des choies : 
fçavoir s'il en a fini quelqu'une, j'en laiffe le jugement aux 
fcavans. 

Le dernier dont je parlerai fera Jean Paflerat né àTroies en de Jeah 
Champagne , fçavant profeffeur en langue Latine , qui s'acquit P^ssekat. 
beaucoup de gloire dans l'Univerfité de Paris par la facilité 
qu'il avoit à faire des vers tant Latins que François , à écrire 
élégamment en profe , ôc à traduire heureufement les bons 
Auteurs. C'étoit un homme d'un génie difficile , ôc qui trou- 
voit peu d'écrits à fon goiit. Aufli la dernière chofe , qu'il 

î Ville de la principauté d'Anhalc, 

m, 



€o HISTOIRE 

fouhaita èh mourant , fut que fes mânes ne gémifTent point 

- fous le poids d'une multitude de mauvais vers. Son fouhait 

Henri fut accompli '■> ôc dans la crainte de ne pas répondre à fes der- 

I V. niers defirs , peu de gens voulurent fe charger de devenir fes 

tl6 o 2, panegyriftes. Il mourut au mois de Septembre dans un âge dé- 

€repit 3 ayant perdu la vûë ôc prefque l'efprit ; en un mot dans 

un tems oui ceux qui craignent le plus de mourir çefTent de 

fouhaiter de vivre. 

Tin du cent'VÎngî'feptiéme Livre: 



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HISTOIRE 



D E 



JACQUE AUGUSTE 

DE T H O U. 



LIVRE CENT-VINGT-nViriEME. 



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?--^ ^.:.s< ^Ax^ ^;.v« k^ ^aJ s,"<? 




'A N N e'e commença à la Cour de 
France par des fêtes , & par des bais, 
que la reine aimoit extrêmement , il 
s'en donna un entr 'autres où cette 
PrincefTe danfa la première en maf- 



Henri 
IV. 

i 5 o 2. 



Continuation 
/^ -j 1 rr j dciaftaircsdc 

que j en prelence des amballadeurs France. 

des Princes étrangers , & du Légat 

même. Céfar de Vendôme fils na- 

>r^'-'^'7'nr^>mr^r^ turel du Roi , dont il étoit tendre- 
lis» f(âiMif)ir<y|\i£'ir<y,^t-(?)*j • ' -L • J n J' 
&^:^%:^MJ^&^:^\-^ mentaimc, marcnoit devant elle de- 

guifé en Cupidon. Cependant tout étoit tranquille au dehors ; 

mais au dedans Henri n'en étoit pas plus en fureté. Prefque 

tous les Grands étoient mécontens , les uns parce qu'ils s'en- 

îiuioient du préfent , les autres par la crainte de l'avenir i tous 

H iij 



Cl HISTOIRE 

pour mieux dire, parce que le repos ne leure'toit pas foutena- 
Henri ble, Ôc qu'ils vouloient être occupés. Auffine parloit-on que 
\ \j de cabales ôc d'intrigues , qui fe ménageoicnt entr'eux, 
I 5o 2. ^^^ ^^ voyage que le duc de Savoye avoit fait en France, 
environ trois ans auparavant, il s'étoit tramé quelque com- 
plot fecret. Lorfqu'il s'en retourna, fans avoir rien obtenu de 
ce qu'il demandoit , fur ce qu'on difoit de lui par raillerie , 
qu'il ne remportoit de France que de la boue ; il répondit à 
ce mot par un autre , qui tenoit beaucoup de la menace : « Si 
« j'ai mis les pies dans la boue , dit-il, je les y ai enfoncés 
w Ç\ avant , 6c j'y ai lailTé des vertiges fi profonds , que la Fran- 
« ce ne les effacera jamais. « J'ai déjà rapporté ailleurs cette 
réponfe. 

Nous étions alors en paix avec lui j mais il venoit d'ailleurs 
continuellement des avis au Roi, qu'il fe tenoit des affemblées 
fecretes en Guienne, ôc fur-tout dans le Perigord , oi^i Charle 
Gontaud de Biron , l'un des quatre premiers Barons de la Pro- 
vince , avoit grand nombre d'amis ôc de vaffaux. Sur ces avis, 
ôc fuivant le confeil de fes plus fidèles ferviteurs , Henri réfo- 
lut d'y faire un voyage. Cepayis eft fi rempli deNobleffe, qu'à 
peine peut-illa contenir. Les efprits,comme le marque l'étymo- 
logie de fon nom ', y font durs, querelleurs, Ôc remuans, tou- 
jours prêts à prendre feu à la première occafion qui fe préfente: 
ôc depuis que la Renaudie forma cette fameufe conjuration 
d'Amboife, qui a , pour ainfi dire, enfanté toutes nos guer- 
res civiles; on a remarqué qu'il n'y a pas eu enFrance de trou- 
bles de quelque importance , dont les premiers fondemens 
n'ayent été jettes en Perigord , ôc par à^^ gens du payis. Le ba- 
ron de Benac aîné de fa famille, fongeoit , difoit-on , à remuer 
de ce côté là dans l'abfence du maréchal de Biron , qui fe te- 
noit alors dans fon gouvernement de Bourgogne , pour être 
plus à portée du duc de Savoye , avec qui il entretenoit cor- 
refpondance. Aux anciens prétextes de brouiller, on joignit le 
motif fpécieux de foulager le peuple , qui étoit accablé par 
les nouveaux impôts , dont on avoit été obligé de le charger, 
pour rétablir les finances épuifées par les dernières guerres. 
Déjà même le mécontentement étoit prêt d'éclater dans leLi- . 
moufin. 

I Petrocori , ce nom vient de ^sua qui fignifie ^'isïxe » xodxsr* 



DE J. A. DE THOU,Liv. CXXVIII. 63 

Le Roi fe mit donc en marche , pour fe rendre dans ces 
provinces. A Blois il eut une altercation allés vive avec le duc Henri 
de Bouillon :, qu'il foupçonnoit d'avoir part aux remûmens qui J y, 
fe préparoient , ou du moins de ne les pas ignorer. Le Duc j 602. 
quiétoit venu le trouver en cette ville ,iui parla avec un peu Voyage du 
trop de liberté , ôc il ne fut pas plus modéré dans l'entretien ^o'/'" P^"" 
qu il eut encore a roitiers avec ce rrmce. Ce procède rem- 
plit l'efprit du Roi de foupçons , qui furent encore augmen- 
tés par l'équippée hors defaifon, que le Duc alla faire en Li- 
moufin fort mal à propos ; voyage qui le jetta dans des per- 
plexités ôc dans des embarras fi longs ôc fi fâcheux , que de- 
venu errant , ôc incertain d'une retraite , où il pût mettre fa vie 
en fureté , il fut même fur le point de voir tant de projets , 
qu'il avoir formés , aboutir pour lui à une fin honteufe ôc fu- 
nefte. 

Le Roi commença par abolir l'impôt de la Pancarte , qui 
étoit le prétexte dont les brouillons fe fervoient , pour exciter 
des troubles dans ces provinces. Enfuite ayant appris que le 
maréchal de Biron , dont hs menées avoient occafionné fou 
voyage, commençoit à fe repentir, Ôc qu'il ne feroitpas diffi- 
cile de l'avoir en fon pouvoir, en ceffant de le pourfuivre^ il 
réfolut de retourner à Fontainebleau. 

Il fembloit que jufqu'aux affaires les moins importantes , Affaire des 
tout confpirât à troubler le repos de ce Prince. Pendant qu'il Avocats. 
etoit à Poitiers il en arriva une à Paris , qui penfa mettre 
en feu toute la capitale. A la mercuriale on parla de modé- 
rer le falaire des Avocats : le premier Préfident de Harlay étoit 
d'avis de remettre l'affaire au lendemain , parce qu'on avoir 
pafie la plus grande partie du jour à délibérer; mais le Préfi- 
dent Seguier * opina à régler cette affaire fur le champ , ôc il » Antoioc* 
obtint du confentement du premier Préfident, Ôc de tous ceux 
qui étoient bien intentionnés , qu'on iroit fur le champ aux 
avis. Cependant comme le jour étoit fort avancé , la Cour 
le contenta d'ordonner , que le lendemain on affembleroit les 
Chambres, Ôc qu'avant toutes chofeson délibéreroit fur cette 
affaire: c'étoit le treize de Mai. Il fut arrêté ^ Que conformé- 
ment au cent-foixante-uniéme article de l'Ordonnance de 
Blois , publiée Ôc enregiftrée il y avoir vingt-trois ans , mais 
qui jufqu'alors étoit demeurée fans exécution , quant à ce 



^4 HISTOIRE 

. point , les Avocats feroient tenus de déclarer par écrit ce qu'ils 



Henri ^^^i^oient reçu pour leur honoraire , afin'^que les Juges réglaf- 
jY fent fuivant cette déclaration les frais ôc dépens , que la par- 
I 5 2 ^^^ ^"-^^ auroit perdu fon procès feroit obligée de rembourfer : 
Que s'ils refuioient de le faire , ils feroient dès-lors traités com- 
me concuiîionnaires. Les Avocats préfentérent une requête 
pour s'oppofer à cet Arrêt ^ ils publièrent en même-tems un 
mémoire , où ils expliquoient fort au long, pourquoi cet ar- 
ticle de l'Ordonnance de Blois n'avoir pas été exécuté , ôc ils 
firent entendre qu'ils étoient prêts à abandonner leur profef- 
fion , dès que ce ne feroit plus qu'un miniftére fervile. 

En conféquence de cette démarche , la Cour donna un fé- 
cond Arrêt le dix-huit de Mai, par lequel il étoit ordonné aux 
Avocats , qui ne voudroient plus exercer la profeflTion , d'en 
pafTer leur déclaration aux Greffes ; ajoutant qu'après cette dé- 
marche, il ne leur feroit plus permis d'en faire les fondions ; 
à peine de faux. Du Hamel, Chouart , Ôc Lonel anciens Avo- 
cats également refpe£lables , ôc par leur grand àgQ , ôc par unç 
probité reconnue, firent jufqu'à deux fois des remontrances, 
qui n'aboutirent à rien , parce que le parti des jeunes Con- 
feillers , qui étoit le plus échaufé & le plus nombreux , l'empor- 
ta toujours fur l'avis des anciens. Ils s'aflemblérent donc dans la 
chambre des confultations au nombre de trois cens fept , qui 
déclarèrent unanimement, qu'ils renonçoient à leur profeffion. 
Enfuite après avoir tous figné cette délibération , ils fe rendis 
rent deux à deux aux greffes de la Cour , pour y en prendre 
' acle. Ce coiicertfîtune efpéce de vacance dans le Parlement j 
ôc troubla fi fort l'ordre judiciaire , qu'il y avoir lieu decrain^. 
dre une fédition dans Paris. 

Les gens du Roi favorifoient en fecret les Avocats. Ce- 
pendant comme les deux Arrêts du Parlement étoient fondés 
fur l'Ordonnance de Blois , ils n'oférent s'y oppofer ; le parti 
qu'ils prirent , fut d'en écrire au Roi ôc au Chancelier, ôc de 
leur infinuer j Qu'il feroit à propos d'apporter quelque tem- 
pérament à ces Arrêts , oppofant à l'autorité d'une Ordonnan- 
ce qui n'avoit jamais été mife à exécution , le mécontente^- 
ment du public. =' Il eft à craindre ^ ajoiuoient-ils , que fous 
35 prétexte de faire le bien des parties, on ne deshonore un 
.« Qrdre qui ell d'un grand poids dans l'aduiuiifcration de la 

=->juftice. 



DE J. A. DE THOU, Liv. CXXVIII. 6*; 

»juftlce,ôc qui compofe une partie confidérable du Parle- 

» ment , Ôc qu'on ne fafle retomber fur tout le corps la faute Henri 
9» de quelques membres en petit nombre. ^^ Ils repréfentoient j y^ 
que la févérité de ce règlement avoit quelque chofe d'ignomi- i ^ ç, o 
nîeux pour les gens de bien 5 ai que fi on ôtoit une fois le 
principe d'honneur qui doit faire le caradére principal de la 

Ï)rofefIion d'Avocat, on ôtoit en même-tems la bonne foi ôc 
a confcience j enforte que cet honoraire alloit dégénérer en 
un falaire très-honteux. 

Enfin tout ce tumulte fut apparfé par une ordonnance du 
Roi du vingt-cinq de Mai , qui fut envoyée parlapofte. Elle 
confirmoit l'Arrêt du Parlement 5 enjoignoit aux Avocats de 
fe conformer à l'ordonnance de Bloiss leur permettoit de ré- 
prendre leurs fondions, quoiqu'ils y euflent renoncé volon- 
tairement j enjoignoit très-exprefifément au Parlement de les y 
contraindre. Cette déclaration ayant été remife à la Cour , 
ceux même qui ne l'approuvoient pas , ne laifTérent pas d'o- 
piner d'abord pour l'enregiftrement , afin qu'on ne pût pas leur 
reprocher d'aller contre les ordres du Roi , fur-tout dans un 
tems fi fufped. Ils furent les premiers à confeiller aux Avo- 
cats de reprendre l'exercice de leur profeffion , ôc par ce moyen 
tout fut calmé. Il s'en trouva quelques-uns , mais en petit 
nombre, qui obéirent à l'Arrêt de la Cour, à la follicitation 
de ceux qui avoient été d'avis de le rendre ; mais dans la fuite 
on s'en difpenfa , fans que ceux-là même y trouvaffent à redire, 
& enfin on ceffa entièrement de l'exécuter. 

Le Roi après avoir appaifé les troubles de Guienne revint à ,^w^"''-^^/°f 
Fontainebleau dans la réfolution de s'alfûrer de la perfonne je' Biron, 
du maréchal de Biron. Pour cela il envoya d'abord en Bour- 
gogne Pierre Fougeu fieur d'Efcures, ôc quelque-tems après 
le Préfident Jannin, Ils étoient tous deux fort amis de Biron , 
& le premier avoit fervi fous lui avec diftindion en qualité de 
Maréchal de camp. 

Dès le mois de Mars, ôc avant que le Roi partît pour Poi- j^^rivée da 
tiers , Jacque de la Fin , qui d'abord avoit été le confident , fiem de la Fm 
ou pour mieux dire, l'auteur des projets du Maréchal, com- * '^^our. 
me je l'ai dit ailleurs , s'étoit apperçu qu'il commençoit à fe 
défier de lui, Ôc qu'Edme de Malain baron de Lux avoit tou- 
te fa confiance : il en fut fi piqué , qu'il fe rendit à l'inllam 
TomeXIF. l ' 



H E N R 


I 


IV. 




1602. 





66 HISTOIRE 

fecrétement à la Cour 5 fe déclara l'accufateur du Maréchal , ôc 
dépofa entre les mains de M. le Chancelier toutes les preuves 
qu'il avoit de fa conjuration , écrites de fa propre main. La Fin 
pour mieux tromper M. de Biron Jui avoit écrit avant que de par- 
tir , qu'il avoit ordre du Roi de fe rendre à la Cour 5 mais il lui 
proteftoit en même-tems, qu'il ne diroit rien qui pût lui porter 
aucun préjudice 5 ôclorfqu'ileûtvû le Roi en particuher, il écri- 
vit encore au Maréchal , ôc lui réitéra les alîùrances qu'il lui 
avoit déjà données par fa première lettre. Dans lemême-tems 
le Roi dit au baron de Lux , qui étoit à la Cour lorfque la 
Fin y arriva , & qui fe difpofoit à retourner en Bourgogne , 
que l'entretien qu'il avoit eu avec la Fin l'avoit extrêmement 
foulage , parce qu'il avoit connu clairement , que la plupart 
des chofes qu'on reprochoit à M. de Biron étoient faulTes , ôc 
qu'il étoit ravi qu'un homme qu'il aimoit fincerement à caufe 
de fa valeur ^ fe trouvât innocent des crimes qu'on lui im- 
putoit. 

Ce difcours du Roi acheva de tromper le Maréchal , natu- 
rellement préfomptueux , ôc enyvré de fon mérite. Dès qu'il 
fe crût en fureté du côté de la Fin , qui étoit le feul qui eût 
été confident de toutes i^QS menées , il n'eut pas de peine à fe 
rendre à la propofition que d'Efcures & Jannin lui faifoient d'al- 
ler à la Cour , fur l'affùrance qu'ils lui donnèrent , qu'il n'a- 
voit rien à craindre. Ainfi après bien des délais il partit en- 
fin malgré l'oppofition du baron de Lux , qui fit tout ce qu'il 
put pour l'en détourner, ôc il envoya devant d'Efcures , pour 
aflûrer le Roi qu'il (eroit inceflamment auprès de lui. En ef- 
fet il arriva à Fontainebleau le treize de Juin , lorfqu'on s'y at- 
tendoit le moins j jufques-là qu'on avoit fait même quantité 
de gageures , qu'il ne viendroit point. 
j: , „, . Dès la première entrevue Henri fit connoître au Maréchal 

du Roi & du qu'il étoit prévenu contre lui , ôc le Maréchal de fon côté ne 
Maréchal de \^[Ç[^ ^ qq Prince aucun lieu de douter , qu'il ne feroit pas 
d'humeur à plier. Le Roi l'exhorta d'abord à avouer ingénu- 
ment fa faute , dont il étoit , difoit-il , informé d'ailleurs 5 il lui 
promit que tout fe pafferoit entr'eux deux , ôc qu'il pouvoit 
s'aflTûrer du pardon , pourvu qu'il voulût être fincére. Biron 
répondit hardiment , qu'il n'étoit pas venu à la Cour pour fe 
juftifier , puifqu'il étoit innocent j mais pour fçavoir les noms 



H 


E N R I 




IV. 


I 


602. 



DEJ. A. DETHOU3L1V. CXXVIII. 67 

de fes accufateurs , §>c en demander juftice , ou fe la faire lui- 
même. 

Le Roi avoir de la peine à fe réfoudre à agir en rigueur 
avec un homme qui avoit rendu de Ci grands fervices à lui, ôc 
à tout le Royaume. Il voulut lui donner le tems de fe recon- 
noitre. Ainlî le Maréchal ayant diné ce jour-là chez le duc 
d'Efpernon , le Roi ôc le comte de SoiiTons allèrent jouer à 
la paume avec eux. Après la partie Biron foupa chez le Comte. 
Après le fouper le Comte, par ordre du Roi, pria très-inftam- 
ment Biron d'accorder à S. M. ce qu'elle demandoit de lui ; il 
lui reprefenta , qu'il étoit à craindre que fon opiniâtreté n'irri- 
tât tellement ce Prince, qu'il ne fût plus poflible de l'appai- 
fer 5 6c qu'il devoir fe fouvenir de ce qu'à dit le plus fage des 
Rois , que la colère du Roi annonce la mort. 

Tout cela n'ayant pas encore été capable d'ébranler le Ma- 
réchal; ôc le Comte ayant dit au Roi, qu'il n'avoit pu rien 
gagner fur cet efprit dur Ôc inflexible , cela n'alla pas plus loin 
ce jour-là. Le lendemain de grand inatin le Roi defcenditau 
jardin proche de la Ménagerie des oifeaux, ôc il envoya cher- 
cher le Maréchal. Après lui avoir parlé long- tems , il le pria 
encore inftamment d'avouer fa faute , parce qu'il vouloir fça- 
voir de fa propre bouche ce dont il étoit déjà parfaitement 
informé d'ailleurs j mais Biron , au lieu de le fatisfaire , lui ré- 
péta les mêmes réponfes qu'il avoit déjà faites. 

Après fon dîner ^ le Roi prit en pardculier dans la galerie 
quelques perfonnes de confiance , ôc leur dit : Que n'ayant 
pu obtenir de Biron, qu'il avouât fon crime, il n'y avoit plus 
qu'un parti à prendre, qui étoit de s'en afliirer, ôc de lui faire 
faire fon procès : Que cependant il ne vouloit pas faire arrê- 
ter un homme de ce rang , qu'il ne fût bien afluré qu'il y avoit 
aflez de preuves pour le convaincre du crime de leze-majefté. 
Surquoi tous lui ayant répondu unanimement , qu'il y avoit 
des preuves de refte , on fit dire en fecret à Louis de l'Hôpi- 
tal ôc à Charle de Choifeûil , capitaines des Gardes , de fc 
tenir prêts pour le foir. 

Le Maréchal étoit allé fouper chez François de la Grange 
fieur de Montigny , ôc on remarqua que pendant tout 1ère- r^^ ^?^ "^ 

•1 ". • f ' J r 1 1 - j^T-r 1 fl J fait arrêter. 

pas il s etoit tort étendu lur les louanges des Kipagnols, ôcdu 
roi d'Efpagne , qui non -feulement combloient de bienfaits 



6^ HISTOIRE 

j" ceux qui les avolent bien fervis, mais qui les étendoient me- 

H E N R I ^^^ ^ difoit-il , jufqu'auxenfans de ceux qui étoicnt morts à leur 
jy^ fervice. « Il eft vrai, reprit Montigny , qu'on a raifon de les 
I 5 -'. *^ louer là-deflus : mais il n'eft pas moins certain que c'eftune 
05 Cour où on ne pardonne à perfonne , non pas même à fon 
» propre fils. Réponfe ingénieufe , & qui devoir apprendre à 
Biron à ne pas faire connoître fi ouvertement ôc 11 à contre- 
tems le penchant qu'il avoir pour les Efpagnols. Après fou- 
per ils allèrent chez le Roi ; & Henri , pour n'avoir rien à fe 
reprocher, preifa encore Biron d'avouer de lui-même ce qu'il 
fçavoit par d'autres voyes. Le Maréchal perfiftant dans fon 
refus , " Eh bien, dit le Roij puifque je ne fçaurois le fça- 
» voir de vous pour dernière tentative, je vais effayer fi je ne 
w le fçaurai point par le comte d'Auvergne : ^^ en effet il paf- 
foit pour être complice du Maréchal. En même-tems Sa Ma- 
jefté donna ordre de les arrêter tous deux. L'Hôpital s'étanî 
excufc d'arrêter le comte d'Auvergne, fur ce qu'il étoit fon 
ami intime , de Pralin fut chargé de cette commifTion. L'Hô- 
pital ayant arrêté Biron au fortir de chez la Reine , où il étoit 
allé jouer après fouper, lui ordonna de rendre fon épée, fur 
laquelle il avoir déjà porté la main : il obéit , mais ce ne fut 
pas fans peine. Le comte d'Auvergne de fon côté , fe dou- 
tant de ce qui fe tramoit , avoir fait tenir des chevaux prêts 
dans une place hors du château 5 mais Pralin l'arrêta avant qu'il 
y arrivât, ôc ils furent remis l'un & l'autre entre les mains 
àQS Gardes , qui eurent l'œil fur eux pendant cette nuit. Ce- 
pendant Biron s'abandonnant à fa pétulance ordinaire , ne 
ceffa point de parler de fes fervices ,ôc de l'ingratitude de ceux 
à qui il les avoit rendus. 

Le lendemain matin on tint confeil fur ce qu'il y avoit à 
faire ; & il fut réfolu qu'on mencroit les prifonniers à Paris ; 
qu'on les mettroit à la Baftille , ôc qu'on inflruiroit leur procès 
en la manière ordinaire, Ainfi le quinze de Juin, on les mit 
fur la rivière , pour les defcendre à Paris , ôc on les condui- 
fit à la Baftille. Le Roi vint à Paris le même jour fur le foir , 
ôc entra par la porte Saint Marceau : il fut reçu aux accla- 
mations du peuple , qui venoit en foule fur fon palTage, pour 
le féliciter de la découverte de cette conjuration. 

Trois jours après le Roi étant à Saint Maur, à deux petites 



DEJ. A. DETHOU, Liv. CXXVIII. <?p 

lieues de Paris , plufieurs Seigneurs s'y rendirent pour follici- ' 

ter la grâce du Maréchal. De ce nombre étoient Jean de Saint Henri 

Blancart fon frère , Charle de PierreBuffiere Sr. de Chambaret> I ^• 

Charle de Roie de la Rochefoucaud , comte de Rouffi ,Pons i (^ o 2. 

de Lozieres de Themines , Charle de Rochefoj:t de Saint An- M^deTpor! 

gel , François Gontaud de Biron de Salignac , ôc Jacque ce au Roi en 

Nompar de Caumont de la Force, qui fe tenant à genoux , réSdc B?-" 

quoique le Roi lui eût dit de fe lever , parla ainfi au nom de ron, 

tous. =' S I R E , la confiance extrême que nous avons en la cle- 

o' mence de Votre Ma jefté, nous fait efpérer qu'elle écoutera 

M favorablement nos prières. Ce petit nombre de Gentilshom- 

« mes , que vous voyez à vos genoux, vous parle au nom de 

3^ cent mille hommes qui ont fervi fous Biron dans les der- 

» nieres guerres , ôc qui joignent leurs prières aux nôtres ^ pour 

*î vous demander fa grâce. C'efl; à votre miféricorde qu'il s'a- 

55 dreflent , pour obtenir de vous que ce coupable fi digne 

t>^ de compalTion ne foit point traité fuivant la rigueur des loix. 

35 Dieu à qui vous êtes bien plus redevable de votre Couron- 

3>ne, qu'à tous les efforts des hommes , demande de nous 

3' que nous pardonnions les fautes des autres, comme nous vou- 

^ Ions qu'il nous pardonne les nôtres. C'efl: principalement par 

»5 la clémence que les Princes lui refTemblent. Je ne veux point 

» ennuyer V. M. par un long difcours. Accordez la vie au 

s> coupable , ôc mettez la votre en fureté , en le tenant en 

so prifon en tel lieu qu'il vous plaira. . . Quel malheur , que 

s> l'ambition ôc la vanité fe foient tellement emparées de ce 

» génie violent > ôc emporté par le feu de l'âge , qu'il ait voulu 

3i fe donner en fpe£lable à tout le monde , ôc faire envier fon 

» élévation : mais , Sire , vous avés bien eu la bonté de par- 

» donner à tant d'autres qui ne vous avoient pas moins outra-- 

30 gé. Tout ce que nos prières ôc nos larmes vous demandent , 

o' c'efl que fon fupplice ne nous couvre point d'infamie j quel- 

» que jufte qu'il fait > il imprimeroit à nous Ôc à notre poflé- 

» rite une tache ineffaçable. Nous vous demandons encore une 

» fois grâce pour lui , ôc qu'il ne foit point traité félon la ri- 

» gueur des loix. Nous fçavons qu'il a péché contre l'Etat : 

» mais fon crime après tout eft demeuré jufqu'ici dans fa vo- 

» lonté , fans paffer jufqu'à Fatlion. Prince plein de bonté , 

» fouvenez'Yous des fervices de fon père , fouvenez-vous des 




9> 



O) 



70 HISTOIRE 

w Tiens, fouvenez-vous des nôtres. Quoi ! V. M. qui a pardonné 
M à des ennemis déclarés des crimes conlbmmés, pourra-t'elle 
» refufer pour de (impies projets la même grâce à Biron , qui 
" a tant efluyé de travaux pour le falut du Royaume , qui vous 
» a fervi avec*tant de zélé, & qui par emportement s'eft laifle 
aller à des complots qui n'ont point eu d'exécution , dont 
peut-être il s'eft déjà repenti ? Permettez - nous. Sire, de 
mieux efpérer de votre clémence, nous l'implorons en fou- 
» pirant , & les yeux baignés de larmes , non-feulement pour 
3» le coupable , mais encore pour l'honneur d'une famille à la- 
» quelle nous appartenons tous.» 

Le Roi après ce difcours leur ayant ordonné une féconde 
fois de fe lever , leur parla ainil. ^ Jamais je n'ai rejette les 
3' prières de mes ferviteurs , ôc tous ceux qui ont eu quelque 
«grâce à me demander, ont toujours trouvé un accès facile 
» auprès de moi : mais à l'égard des amis ôc des alliés des cou- 
3' pables, non-feulement mes ancêtres ne les ont jamais écou- 
« tés dans un crime de cette nature : ils ont même rebuté en 
" pareil cas les frères , ôc jufqu'aux pères même , ôc aux mères 
« qui intercedoient pour leurs enfans. Tout le monde fçait 
« que François II fit retirer de devant lui la femme de mon 
»> oncle ' , qui venoit intercéder pour fon mari. Cette clémen- 
« ce que vous reclamez tant, mériteroit bien mieux le nom 
3' de cruauté, que de miféricorde, fi j'accordois ce que vous 
M me de mandez : ce n'eft pas de ma confervation qu'il s'agit 
« ici, c'eft de celle de l'Etat. S'il n'étoit queftion que de ma 
» perfonne , j'irois de tout mon cœur au-devant de vos prié- 
3' res , ôc la grâce que vous demandez feroit aflurée. Mais il 
» s'agit de l'Etat , ôc de mes enfans qui en font la portion la 
" plus confidérable : je leur fuis plus redevable, qu'à moi-même. 
» Quels reproches nauroient-ils point à me faire , fi par négli- 
» gence , ou par indolence je laiflbis impuni un crime qui peut 
«'avoir des fuites fi funeftes ? mais je fuis réfolu delaifleragir 
•3 les loix. A votre égard je vous permets de faire tout ce qui 
dépendra de vous pour défendre par des moyens juftes ôc lé- 
gitimes l'innocence de l'accufé pendant le cours de la pro- 
cédure : car après le jugement prononcé les loix ne permet- 
tent plus d'intercéder pour un homme qui a été déclaré con- 
1 Louis de Bourbon prince de Condé. 



i) 



aï 



D E J. A. D E T H O U , L I V. CXXVIIL 71 

» vaincu du crime de leze-majefté. Père , fils, mari , femme, .._.^ 

=> tout cela n'eft plus écouté. Prenez garde qu'en marquant ~IZ 

^' trop de zélé pour lui , vous ne vous attiriez ma haine ôc Pin- -^1^ N Ri 

=' dignation publique. Vous craignez quefon fupplicene vous 

« couvre d'ignominie , vous ne courez aucun rifque à cet égard. ^ ^ ^ ^' 

" Du côté de ma mère je defcens du comte de Saint Paul 

31 connétable de France , ôc j'ai hérité du duc de Nevers : leur 

« crime m'a-t-il deshonoré ? Voulez-vous un exemple plus fen- 

°' fiblef Le prince de Condé mon oncle auroit eu la tête tran- 

=» chée , Il François IL avoir vécu un jour plus tard. Toutes ces 

3' perfonnes cependant n'ont imprimé , ni à moi, ni âmes an- 

=' cêtres aucune tâche d'ignominie : la faute & le fupplice de 

3> Bironne vous feront aucun tort, pourvu que vous perfiftiez 

« à m'être fidèles , comme vous l'avez été jufqu'ici. Bien 

« loin de toucher aux emplois & aux charges , dont vous êtes 

=» revêtus; je fuis bien plus difpofé à les augmenter, qu'à les di- 

« minuer. Voilà S. Angel que Biron ne voyoit plus , parce qu'il 

:>' eil ennemi de tout ce qui s'appelle parti : il fçait combien j'ai- 

» mois celui dont vous demandez la grâce. Je fuis plus affligé 

05 que vous de fon crime ; mais eft-il un homme fage qui puiflb 

« excufer un ingrat , qui conjure contre fon bien-faideur? " 

Le Roi ayant fini par ces paroles qu'il prononça avec un 
air de couroux : « Sire , dit la Force , en fe relevant , nous 
35 avons du moins une chofe , qui diminue l'horreur de fa fau- 
35 te , c'eft qu'il n'a point conjuré contre votre perfonne facrée. 
oy Faites , lui dit le Roi , tout ce que vous pourrez pour la dé- 
sî fenfe de fon innocence, je ne m'y oppofe point j je vousai- 
» derai même autant que je le pourrai. ^^ 

Le Maréchal ayant été informé de la réponfe du Roi, com- Requére éa 
mença à comprendre que l'affaire étoit férieufe; ce qu'il n'a- ^^[^'^^^^ ^" 
voit pu s'imaginer d'abord par cette confiance outrée, que lui 
donnoit la bonne opinion , qu'il avoit de lui-même. Dès ce 
moment il rabatit beaucoup de fon air de hauteur & de fierté. 
11 courut même dans Paris un mémoire en forme de requête ; 
foit qu'il l'eût donné lui-même, foit que ce fi^it l'ouvrage d un 
de fes complices; ce que je ne fçaurois croire? dans lequel 
après un aveu fincére de fon crime , il demandoir pardon au 
Roi dans les termes les plus propres à exciter la compafîionj 
faifoit l'éloge de la clémence de ce Prince ; ôc fupplioit fa 



7^ HISTOIRE 

^ Majeflé, que fon fang ne fut point verfé pour fervk de fpe£lacle 

Henri ^^ peuple j mais qu'il lui fut permis de le répandre en corn- 

ly^ bâtant pour fon Roi, & pour fa patrie? offrant fi fon féjour 

1602, ^^"^ ^^ Royaume étoit fufpe£l, de pafler en Hongrie, où il 
confacreroit le refte de fes jours à faire la guerre aux Infidè- 
les 5 ou enfin fi on le jugeoit indigne de porter encore les ar- 
mes, de garder fa maifon pour prifon , ôc de n'en fortir jamais 
fans un ordre exprès de fa Majefté. 

Mais foitque cette pie'ce fût de lui, ou qu'elle eût été don- 
née par quelqu'un de fes amis , le Roi n'en entendit point par- 
ler. L'affaire étoît venue à un point , que le repentir étoit inu- 
tile. Aufiî comment fe flater qu'il pût jamais être fidèle au 
Roi , après un affront fi fanglant ; lui qui comblé de bienfaits ôc 
d'honneurs par ce Prince avoit conîpiré contre fa perfonne, 
& contre fon Etat ? Le Roi envoya donc au Parlement des 
lettres patentes , par lefquelles il lui donnoit plein pouvoir de 
connoître de la conjuration de Biron, ôc de procéder contre 
fa perfonne fuivant toute la rigueur des loix. En même-tems 
par d'autres lettres particulières adreffées au premier préfident 
de Harlai , au préfident Potier , ôc à deux confeillers , qui étoient 
le Fleurs ôc de Turin, fa Majefté leur ordonnoit d'interroger 
l'accufé , ôc d'informer plus amplement contre lui. 

Premier in- Conformément à ces ordres, ils fe rendirent à la Baflillelc 

d "^"^Ma^Tcri. ' ^ ^^ ^"^^ ' ^ ^^^^^ entrés dans la chambre de Biron , le pre- 
mier Préfident lui fit lire l'ordre du Roi par Daniel Voifin gref- 
fier criminel. Surquoi le Maréchal leur dit , que cela n'éroit 
pas néceffaire : Qu'il ne doutoit point qu'ils n'eulTent un plein 
pouvoir du Roi j mais qu'il y avoit deux voies de procédec 
contre lui, ôc en général contre tout accufé, l'une de grace^ 
l'autre de rigueur : Que le choix dépendoit du Roi : Qu'à fon 
égard, il ignoroit entièrement l'ordre judiciairej mais qu'il n'au- 
roit jamais crû que fa fidélité pût donner prife à des accufa- 
teurs : Que fon innocence le raffuroit j ôc que fi fa confcience 
lui eût reproché quelque crime, il ne feferoit pas rendu à la 
Cour : Qu'il avoit reçu en venant plufieurs avis de retourner fur 
fes pas : Que depuis même qu'il avoit vu le Roi , bien des gens 
lui avoient confeillé de fe fauver ; mais qu'il avoit mieux aimé 
courir le rifque de la prifon , que de refufer de venir, ou de 
^'enfuir après fon arrivée ; parce qu'on n'auroit pas manqué de 

prendre 



DEJ. A. DETHOU,Liv. CXXVIII. 71 

prendre fa défobéifTance , ou fa fuite , pour un aveu des crimes _ 

dont on l'accufoit faûffement. Henri 

Après ce difcours , le premier Préfident l'interrogea fur fes jy 
inrelliffences avec le duc de Savoye,Ôc fur les perfonnes qu'il \. ' 
avoit envoyées vers ce rnnce ; d abord il ma lortement tout 
cela. On lui produifit enfuite plufieurs lettres écrites de fa main; 
tant au Roi , qu'à d'autres particuliers , afin qu'en les compa- 
rant avec les mémoires qu'il avoir donnés à Lafin , pour être 
remis au duc de Savoye , il ne pût pas nier qu'ils ne fuffent 
de lui. Après qu'il eut reconnu ces lettres pour être de fon 
écriture , on lui préfenta quatre feuilles entières l'une après 
l'autre. Lorfqu'il vit la première , il avoua qu'elle ètoit de lui,* 
mais dès qu'on lui montra la féconde , l'efpérance qu'il avoit 
eue , que tous ces écrits avoient été fupprimés , s'évanouit ; 
il commença à changer de couleur , ôc à pâlir -, ôc il nia 
hardiment qu'elle fut de fa main^ ajoutant qu'il avoit deux 
domeftiques, qu'il nomma même^ qui fçavoient contrefaire 
parfaitement fon écriture , ôc qui ayant apparemment été gagnés 
par fes ennemis , avoient écrit ce qu'on lui montroit. II recon- 
nut la troifiéme en bégayant 5 ôc comme les premiers mots de 
cette feuille faifoient un fens parfait avec les derniers de la fé- 
conde , il fut convaincu de les avoir écrites toutes deux ', enfin 
il reconnut aufTi la quatrième , ôc après quelques conteftations> 
il avoua d'un air embaraffé, que tout ètoit véritablement de lui, 
mais qu'il ne favoit écrit que pour Lafin, à qui il rendoit com- 
pte , comme à fon ami , de l'état de fes affaires : ôc qu'il n'a- 
voit jamais eu intention que ces écrits fuffent remis au duc de 
Savoye. Après cela il retomba dans des prières pitoyables, 
il dit qu'il avoit avoué cette faute au Roi, ôc que fa Majefté 
la lui avoit pardonnée : Que c'étoit dans un tranfport de fu- 
reur qu'il avoit jette ces idées fur le papier , dans le tems que 
fa Majefté lui refufa la citadelle de Bourg en Breffe : Qu'il 
étoit naturellement colère, ôc que regardant alors le refus du 
Roi comme un outrage, il s'étoit abandonné à ces chimères, 
qui du refte n'avoient jamais paffé jufqu'à l'exécution : Qu'il 
efpèroit que le Roi fe fouviendroit du pardon qu'il lui avoit 
accordé 3 ôc qu'au lieu de fe prêter à la haine de fes ennemis, 
qui n'ayant rien à dire contre fes a£lions attaquoient fes pa- 
rôles, il auroit plus d'égard aux ferviçes de fon père ôc aux 
Tome XIK K 



74 HISTOIRE 

_ Tiens, qu'aux accufations de ces calomniateurs qui n'avolent 

77 ^ jamais rien fait ni pour le Roi ni pour TEtat. Voici au refte le 
^ ^. contenu de ces feuilles qu'il reconnut pour être de lui. Premiè- 
rement, qu'il falloir tenir la marche de Farmée auxiliaire Ci fe- 
' ~' crette, qu'on ne put fçavoir au vrai par où elle entreroit dans 
chargescon- j^ J^oyaume , ôc mettre pour cela des troupes fur toutes les 
gneur. " avenues : Que Tincertitude de fa marche , ôc fon arrivée im- 
prévue confterneroient infailliblement le parti du Roi 5 ôc qu'a- 
vant que la NoblcfTe, qui commençoit à fe retirer, eût pu re- 
venir , ôc que les Suifles fe fuffent raflemblés , l'affaire feroit fi- 
nie , l'infanterie étant fi ruinée par les maladies qu'elle étoit hors 
d'état de fervir : Que fi l'armée du Duc defcendoit par le payis 
de Valois, ou par le mont faint Bernard, il faudroit faire pro- 
vifion de chevaux ôc de cables pour traîner le canon, qui croit 
en réferve au fort de fainte Catherine, fans quoi tous les châ- 
teaux des environs étant au pouvoir du Roi , ôc toutes les ave- 
nues étant bouchées, les troupes de Savoye courroientrifque 
de manquer de vivres : Quefionentroit de ce côté ci, c'eft-à- 
dire par la BrcfTe , on devoir faire paroître quelques pelotons 
de la cavalerie, ôc demauvaife infanterie , du côté du Dauphi- 
néôc de la Provence pour faire diverfion : Qu'il y avoir fort 
peu de cavalerie dans la BrefTe, ôc qu'il faudroit attaquer les 
endroits 011 l'on s'y attendoit le moins : Que fi on pouvoit 
prendre Oyfans qui couvre la frontière du Dauphiné , cela in- 
commoderoit extrêmement le parti du Roi , que c'étoit ce que 
tout le monde craignoit le plus : Que les rebelles des Payis- 
bas n'avoient pas tiré grand fruit de la vi£toire qu'ils avoient 
remportée , puifqu'Albert depuis ce tems là leur avoir fait le- 
ver lefiége de deux places qu'ils avoient inverties, ôc les avoit 
obligés de fe rerirer en Zélande avec la précipitation d'une 
armée qui s'enfuit : Qu'ils y avoient féparé leurs troupes ; ÔC 
/ les avoient diftribuéeS dans les places fortes 3 enfin que tout s'y 

difpofoit à la paix : Que c'étoit de l'ambafTadeur de France 
auprès des Etats qu'il avoit reçu ces nouvelles : Qu'il falloir 
envoyer au fort de fainte Catherine trois ou quatre bons of- 
ficiers , pour raffùrerle Gouverneur qui chanceloit : Qu'il avoit 
oui dire qu'il fe plaignoit de n'avoir pas affez de troupes . Que 
dans ce Fort comme à Monmelian on devoir mettre de bon- 
nes garnifons , afin de fatiguer l'armée Françoife par des courfes 



D E J. A. D E T H O U, L I V. CXXVIII. 7^ 

continuelles : Qu'il étoit important de faire provifion de vi- 
vres pour l'armée qu'on envoieroit au fecours: Qu'il feroit à 
propos d'acheter des blés de bonne heure, ôc de les cachei- dans 
des maifons féparées, ôc d'envoyer dans la citadelle de Bourg 
avant qu'elle fut plus refferrée ) deux ou trois Chirurgiens, avec 
tout ce qui eft néceflaire pour foulager les malades & les blef- 
fés : Qu'il feroit bon d'y faire entrer quatre ou cinq chevaux 
chargés de draps, de toiles & de cuirs, avec un tailleur & un 
cordonnier pour habiller les foldats, & leur faire des fouliers, 
fans quoi il ne falloir pas douter que dès que l'hiver feroit ve- 
nu , le froid ne les forçât à fe rendre : Qu'il falloir outre cela 
avertir les habitans de ménager les baies ôc la poudre , ôc de 
faire à l'avenir moins de forties ; tâcher d'avoir de bons gui- 
des , pour tirer avantage de la forêt voiline j ôc jetter quelques 
foldats dans la place , fur les huit heures du foir lorique les 
aiïiégeans changent les gardes : Que pendant que l'armée Fran- 
çoife étoit occupée aux environs de Monmclian ôc de la val- 
lée de Morienne , il faudroit faire mine de marcher à Cham- 
berry , ôc tourner tout d'un coup au pas du Cornet , où le Roi 
n'avoit point de troupes : Qu'il feroit aifé de lever autant de 
foldats qu'on voudroit dans le comté de Ferrette, qui appartient 
à la maifon d'Autriche, ôc dans le Luxembourg ; parce qu'après 
la bataille de Nieuport, l'Archiduc avoit diftribué fon armée 
dans les places fortes. Voilà ce qui étoit contenu dans la pre- 
mière feuille. 

Dans les trois autres le Maréchal inflruifoit Lafin de l'état 
de l'armée du Roi, il lui difoit : Qu'on avoit fait la revûë de 
l'infanterie : Qu'il s'étoit trouvé trois mille hommes au régi- 
ment des Gardes; neuf cens hommes dans celui de Navarre, 
huit cens dans celui de Nereftang , douze cens Legionaires, 
huit cens Suiffes , feize cens hommes au régiment de Crequi, 
douze cens dans celui de du Bourg, ôc fept cens Corfes dans 
celui d'Ornano ; mais qu'il y avoit beaucoup de paffe-volans, 
que les Capitaines avoientfait pailer pour foldats, afin de frau- 
der la paye : Qu'après la première revûë, le duc d'Efpernon 
en ayant fait faire une féconde à laquelle on ne s'attendoit point, 
il s'y étoit trouvé deux mille cinq cens hommes de moins qu'à 
la précédente : Que Chambaud étoit arrivé depuis avec douze 
cens hommes ramalfés de toutes fortes de gens : Qu'on n'avoit 

Kij 





7^ HISTOIRE 

payé comptant les appointemens d'aucun de ces corps : Qu'on 
attendoit toujours de l'argent qui n'arrivoit point : Que toute 
la cavalerie ne compofoit pas plus de mille chevaux, avec en- 
viron cinq cens dragons: Que le comte de Soiflbns e'toitpafle 
dans le Chablais ' à la tête de huit cens chevaux, ôc de trois 
mille fantaïïins, afin d'être à portée de fecourir les peuples du 
Valais , qui avoient prié le Roi de leur envoyer des troupes 
pour fermer les paflTages au duc de Savoye : Qu il avoit ordre 
défaire le dégât dans le territoire d'Annecy, où l'on croyoic 
que le duc de Savoye vouloir aller camper : Que li Cham- 
baud aîloit au pas du Cornet pour le défendre, il ne feroit pas 
difficile de l'enveloper : Qu'il faudroit pour cela l'attaquer par 
le haut de la montage , ôc faire filer en même temspat la Tour- 
nette & par Beaufort des troupes, quiaufortir de ces endroits 
viendroient le prendre en queue : Qu'en effet du Cornet, où 
une partie de l'armée avoit fon quartier,jufqu'à faint Pierre d'Al- 
bigny , il y avoit neuf lieues de diffance , ôc flfere entre deux 
qu'il falloit paffer à Conflans : Qu'il y avoit à Migenes un au- 
tre corps de cavalerie, qu'il ne feroit pas difficile de mettre 
en déroute , en l'attaquant à l'improvifte : Qu'à force de vain- 
cre on augmente le courage de fes troupes , ôc la terreur de 
fes ennemis : Qu'il étoit inutile d'entreprendre de fecourir 
Monmelian, parce que les chemins étant auffi embaraffés , il 
n'étoit prefque pas poffible d'y faire pafler des convois : Que 
le grand point étoit de rompre le traité^ dont on étoit conve- 
nu : Que lorfque Biron étoit fur les lieux , il avoit jugé que la 
plus grande partie des travaux qu'on avoit faits, étoient inu- 
tiles pour le fiége? mais qu'il n'y avoit perfonne affez hardi 
pour s'oppofer au fentiment de Rofny, qui étoit tout puiflant 
à la Cour : Qu'il ne manquoit aux affiégés que de la bonne 
volonté ôc de la conftance : Qu'il falloit faire entrer dans la 
place des gens qui puffentleur relever le courage : Qu'à la pri- 
fe de Briqueras les François avoient fouillé jufques dans les 
chauflures, ôc intercepté les lettres du duc de Savoye , ce qui 
étoit contre la rréve : Qu'on devoir faifir ce prétexte pour re- 
venir contre le traité: Que le Roi fouhaitoit la paix pour bien 
des raifons3 mais fur-tout parce qu'il manquoit d'argent: Que 
ce défaut feroit déferrer toutes fes troupes dès que leur premier 
1 Province de Savoye auprès de Genève. 



D E J. A, DE T H O U , L I V. CXXVIII. 77 

feu feroit paiïé j & qu'il ne feroit pasaifé enfuite de les rafTem- 
bler : Que fi le Roi de'penfoit aux frais de cette guerre les Henri 
quatre cens mille ccus d'or delà dot de la Reine, il n'iiuroit jy, 
plus de quoi payer les Suifles, qui crioient depuis long-tems; 1602. 
Ôc qu'il nepourroir parconféquent renouveller l'alliance avec 
eux : Qu il lui falloit par mois cent foixante mille écus d'or pour 
la paye de fes troupes, ôc pour les autres frais de la guerre : 
Qu'il n'étoit pas en état de foûtenir cette dépenfe : Qu'il fe- 
roit volontiers la paix, pourvu qu'on lui cédât les bailliages de 
Bugey ôc de Valromé , ôc qu'on ne l'obligeât point à rendre 
celui de Gex, ni tout ce qu'il tenoit dans le Valais : Qu'il en 
avoir donné fa parole àBiron : Que fonbutétoit de fermer 
aux Efpagnols l'entrée delà Franche-Comté, ôc le paiïageaux 
Payis-bas : Qu'il ne demandoit que deux années de paix, pen- 
dant lefquelles il n'eût rien à craindre des ennemis , ôc point 
de garniibn à payer : Qu'en ces deux ans il amafferoit affez 
d'argent pour avoir de quoi contenter lesSuifles , attaquer en 
même-tems la Franche- Comté ôc les Payis-bas, ôc s'ouvrir un 
chemin pour aller joindre le Prince Maurice: Que cette jonc- 
tion une fois faite , les Payis-bas Efpagnols étoient perdus , ôc 
que Paris ôc le cœur du Royaume n'avoient plus d'ennemis 
à craindre : Qu'alors il tourneroit toutes fes forces contre le 
Milanès ôc contre l'Efpagne, pour vuider l'ancienne querelle 
qu'il avoit avec cette couronne au fujet de la Navarre : Que 
les forces des Catholiques fe trouveroient par ce moyen fi af- 
foiblies , qu'ils fe verroient expofés en quelque forte à la dif- 
cretion des Proteftans : Qu'ils commençoicnt déjà à murmu- 
rer affez haut par la crainte d'une ruine prochaine : Que leurs 
divifionséioient la caufe de leur foiblefle : Que les Proteftans fe 
foûtenoient mieux , parce qu'ils étoient plus hardis, ôc plus en- 
treprenans , ôc qu'ils avoient toujours les armes à la main , prêts 
à profiter des moindres occafions : Que plus ils avoient , plus 
ils vouloient avoir : Que fila guerre entre le Roi ôc le duc de 
Savoye duroit quelque tems, il étoit fur qu'on la verroit-bicn- 
tôt recommencer entre les Proteftans ôcles Catholiques : Que 
le Roi avoit fes vues en engageant Lefdiguiere ôc Crequy à 
confentir qu'il donnât au Sieur du Pafiage le gouvernement 
deMontmélian, des qu'on fe feroit rendu maître de cette pla- 
ce : Que duPaffage étoit tout dévoué au parti, ou dumoins 

Kiij 



7^ HISTOIRE 

feignoitde l'être : Que d'ailleurs ce Prince, qui s'étoit rendu 
Henri o^i^^J^ ^"^ Catholiques par les complaiiances qu'il avoir pour 
jy les Proteftans, voyoit bien que il la paix fe failoit il faudroit 
1(5" G 2. qu'il rendir Monmélian j eniorte qu'à proprement parler il ne 
donneroit rien au Sieur du PafTage => ôc que Ci au contraire elle 
ne fe faifoit point, il étoit bien {ïir que Lefdiguere ,qui avoit 
autour de Monmelian le fort de Barraux, Chambery, Char- 
bonnière , Conflans & Molans, prendroit fi bien fes mefures 
qu'il n'entreroit guéres de vivres dans Pvlonmelian : Qu'à l'é- 
gard de Bourg en BrefTe, le Roi étoit réfolu de donner le gou- 
vernement de la citadelle à un Proteftant , en quoi il failoit à 
Biron un pafTe-droit fignalé : Que fi les François prenoient le 
fort de fainte Catherine, ce feroit encore un Protedant qui en 
auroit le gouvernement jufqu'à ce que le Roi eut repris Vaux 
ôc Loges, 6c élevé un fort du côté de faint Guigot, parce 
que fon deffein étoit de céder ces deux bailliages à la ville 
de Genève pour les fommes qu'elle lui avoit prêtées pour les 
frais de cette guerre ; ou que s'il s'acquittoit autrement, ilgar- 
deroit pour lui ces deux territoires : Que duTerrail , qui com- 
mandoit dans fainte Catherine , complotoit fecretement avec 
la garnifon , pour livrer cette place à la France : Qu'il étoit 
important de le prévenir : Que Vitry s'étoit rendu auprès du 
Roi , ôc qu'il l'avoir affuré que la difette étoit (i grande dans 
ce Fort , qu'on voyoit tous les jours les foldats fe précipi- 
ter du haut des murs : Qu'à peine il y reftoit quatre cens hom- 
mes en état de porter les armes : Qu'il ne ieroit pas diffici- 
le de prendre la place par efcalade , même en plein jour, 
pourvu qu'on l'attaquât vigoureufement : Qu'il failoit préve- 
nir ce malheur , parce que la confervation de ce pofte étoit 
l'unique reflburce du parti Catholique ; ôc que Ci le duc de Sa- 
voye venoit à bout de le fauver , il pouvoit s'adûrer de recou- 
vrer tout ce qu'il avoit perdu : Que le Roi ayant été informé , 
que les troupes du duc de Savoye étoient en état de fe met- 
tre en marche , avoit écrit à Biron de venir le joindre : Qu'il 
n'étoit pas encore bien déterminé s'il obéïroit ou non : Que 
cependant il étoit difficile qu'il pût s'en difpenfer : Que iile 
duc de Savoye pouvoit s'empêcher de tenir la convention 
faite pour la reddition de Monmelian , il feroit à propos qu'il 
fe rendît à Annecy , oi:; il trouveroit des vivres enabondancç^ 



MMOWUCffiM ' iaw 



DE J. A. DE THOU , Liv. CXXVIII. 7P 

& d'où il lui feroit aifé de faire entrer des troupes & des pro- 
vifions dans le fort de Sainte Catherine : Que de là il marche- 71 
roit vers Chambery , dont il fe rendroit aifcment maître avec '-^y 
l'artillerie qu'il prendroit à Sainte Catherine; parce que fi le 
Roi vouloir défendre cette place /û ne pouvoir le faire qu'a- ^ 
vec toute fon armée? & que s'il prenoit ce parti:, le duc de 
Savoye n'auroit alors qu'à côtoyer Tlfere avec cinq mille hom- 
mes de pied, fe rendre la nuit à Miolans , ôc tailler en pièces 
chemin faifant toutes les troupes qui bloquoient Monmeiian. 
Que fi le Roi abandonnoit Chambery , fon armée manque- 
roit bien-tôt de vivres , parce qu'il faudroit de grofies efcortes 
pour tranfporter les convois par l'Ifere, ôc qu'il feroit encore 
plus difficile de les faire conduire par terre : Qu'çutre cela le 
duc de Savoye pouvoir dans fa marche réparer le fort de la 
Nonciade : Que ce feroit un ouvrage de quinze jours , fi l'on 
en croyoitles plus habiles Ingénieurs de l'armée du Roi , d'au- 
tant plus que les payifansaccourroient avec plaifir de tous cô- 
tés , pour y travailler : Que les troupes de Savoye pour- 
roient encore prendre la route de S. Jacque du côté de Brian- 
^on ôc de Conflans : Que Ci elles prenoient ce parti, il faudroit 
qu'elle fe retranchaffent endcçà de la rivière , après avoir bien 
fourni leur camp de provifions ; ôc qu'en ce cas il feroit à propos 
qu'elles laifiaffent derrière ellesAnnecy : Que le duc de Savoye 
avoir des troupes toutes fraîches : Que celles du Roi étoient 
au contraire accablées de fatigues & d'ennuis j ôc que la No- 
blefie ne refteroitdans fon camp, que jufqu'au feize du mois : 
Que le Roi lui-même commençoit à être las de la guerre : 
Qu'il avoit offert le commandement général de fon armée à 
Biron à des conditions très-avantageufes , mais qu'il s'étoit 
excufé de l'accepter: Que le duc de Monpenfier l'avoit imité, 
de peur de faire de la peine au comte de Soifilbns : Que ce 
Comte l'avoit accepté au grand regret du Roi, qui par le re- 
fus des deux autres s'étoit trouvé forcé malgré lui de le met- 
tre à la tête de fes troupes : Que le duc d'ETpernon ayant été 
nommé Lieutenant général fous le comte de Soiiïbns , ï,"é- 
toit excufé de même d'accepter cet emploi , ôc qu'il avoit 
mieux aimé accompagner le Roi, qui aorès la reddition de 
Monmeiian devoir aller joindre la Reine : Que fi la paix fe 
faifoit , la reftituùon de Carmagnole paroifibit plus avantageufe 



^<y HISTOIRE 

au duc de Savoye , ôc au Roi d'Efpagne , que fi on don- 
Henri "°^^ ^«^ BrefTe en compenfation : Que cette petite province 
jy^ étoit pour la Savoye ce que les Payis-bas font pour l'Efpa- 
1602. g^^^ • Qu'il falloit que cette couronne fe déclarât hautement , 
ôc dès à prefent en faveur du duc de Savoye : Que de là dé- 
pendoit le falut des Catholiques , ôc du roi d'Efpagne même. 
Outre ces trois feiiilies on avoit encore en main des lettres 
pleines de témoignages d'amitié , ôc écrites par le Maréchal 
à fon confident. C'étoit Etienne Renazé domeftique de la Fin. 
Biron lui recommandoit extrêmement le fecret i ôc pour cela 
il l'avertiiToit de mener le moins de monde qu^il pourroir, ôc 
d'empêcher que fes domeftiques ne joùaflent à des jeux de 
hazard 5 parce que la colère ôc la grande liberté qui régne dans 
le jeu , font dire bien fouvent ce qu'on voudroit tenir caché. 
Voilà ce qui fe pafla ce jour-là 5 ôc là-deffus on forma les 
preuves , ôc fon oûit des témoins. Le neuf de Juillet les Com- 
miflaires retournèrent à la Baftille après diner , ôc interrogè- 
rent Biron fur les charges qu'il y avoit contre lui. Il leur dit. 
Qu'il rèpondroit plus fincérement ôc plus nettement qu'il n'a- 
voit fait la première fois , parce qu'au premier interrogatoire 
il avoit été arrêté par un fcrupule que lui avoit fait naître un 
Minime , à qui il s'étoit confeflfè : Que c'étoit ce Religieux 
qui l'avoit affermi dans l'opinion où il étoit alors , qu'il ne 
devoit jamais révéler à perfonne ce qu'il avoit juré de tenir 
fecret 5 mais que depuis qu'on l'avoit arrêté , l'archevêque de 
Bourges l'avoit mieux inftruit , ôc qu'il lui avoit appris qu'un 
homme , qu'on interroge juridiquement , eft toujours obligé 
de dire la vérité ? qu'ainfiil avoit rèfolu de répondre avec fin-, 
céritè à toutes les demandes qu'on lui feroit. 
Dépofirions Voici au refte à quoi fe réduifoient les déportions de la Fin 
àcs témoins. ^ ^^g Renazé fon fecretaire : Qu'il y avoit trois ans que Biron 
étant allé à Bruxelles avec Pompone de Bellievre , ôc Nicolas 
Brulart de Sillery , pour jurer la paix, un certain Picoté d'Or- 
léans grand ligueur , banni du Royaume avec beaucoup d'au- 
tres faâieux , étoit venu le trouver , ôc lui avoit tenu quelques 
propos fur le renouvellement de la Ligue en France pour h 
défenfe de la religion Catholique ^ ajoutant que fEfpagne étoit 
difpofée à la foûtenir de tout fon pouvoir : Que le Maréchal 
s'étoit pour lors excufé de prêter l'oreille à ces proportions -, 

mais 



DE J. A. DE THOU, Liv. CXXVÎII. 8i 

mais fi foibiement, qu'on voyoit bien qu'elles ne lui avoient 
pas déplu , ôc qu'il aVoit feulement remis à y entendre , lorf- J^ E N R i 
qu'il feroit de retour à la Cour, ou dans Ion gouvernement jy 
de Bourgogne : Que ce Picoté s'étoit fait connoître plus par- i << n'2' 
ticulierément au Maréchal ôc au baron de Lux fon lieutenant 
ôc fon intime ami , au voyage que le Roi fit en Franche-' 
Comté î ôc que c'étoit lui dont ils fe fervirent pour traiter 
avec le Capitaine la Fortune , qui étoit maître de Seure , 
des conditions aufquelles il vouloit rendre cette place : Que 
Biron depuis fon retour avoit toujours été en relation avec 
Picoté , par le moyen du baron de Lux : Que lorfque Picoté 
revenoit de négocier avec D. Ferdinand de Velafco conné- 
table de CaftiUe , ôc viceroi de Milan , ou avec le duc de 
Savoye j c'étoit un nommé la Farge domeftique du Baron , 
qui le conduifoit pour entrer chez le Alaréchal, ôc pour en 
fortir : Que leurs entrevues fe faifoient tantôt à Dijon ^ tantôt 
au Pont de Vaux, ôc quelquefois àMâcon, afin d'être tenues 
plus fecrettes : Qu'enfin Biron voulant terminer cette aflraire 
d'une manière foiide, avoit donné deux mille écus d'or à Picoté> 
ôc l'avoit envoyé en Efpagne avec ordre de folliciter le Roi 
Philippe de prendre fous fa protedion la religion Catholique, 
qui étoit dans un très-grand péril en France, par le penchant 
furieux, que le Roi avoit toujours à favorifer les Proteftans : 
Qu'il avoit fait reprefenter à ce Prince que l'intérêt des deux 
Couronnes , étoit le même : Que l'une ne pouvoit être en 
danger, fans que l'autre s'y vît pareillement: Que le Roi étoit 
réfolu de foùtenir de toutes fes forces les Etats généraux con- 
tre l'Efpagne j ôc que le prétexte qu'il prenoit pour cela, étoit 
que les Hollandois lui ayant fourni de l'argent ôc des troupes 
dans la dernière guerre, il étoit jufte qu'il leur payât ce^qu'ii 
leur devoir , ôc qu'il leur rendît la pareille : Qu'il avoit oui- 
dire au Roi, que fon deflein étoit de prendre quelque relâ- 
che pendant trois ans , d'amafler cependant beaucoup d'argent, 
ôc de faire tous les préparatifs néceflaires pour attaquer enfuite 
à l'improvide , fuivant l'ufage des Proteftans , tous les Etats 
de l'Efpagne à la fois , la Franche-Comté , les Payis-bas , l'I- 
talie ôc l'Efpagne même : Que fa Majefté Catholique avoit 
un grand intérêt à le prévenir : Que tels étoient les ordres 
dont le Maréchal avoit chargé Picoté : Qu'à l'égard des lettres 
Tome Xir, L 

■ / 



82 HISTOIRE 

. qui lui venoient de Savoye , de Milan & d'Efpagne , û 

H E N R I ^^ fervoit du miniftére d'un bourgeois de Dole ' en Franche- 
jy^ Comté , qui avoit été autrefois fon prifonnier, & qu'il avoit 
1602. ^^1-^ché fans rançon : Que c'étoit lui qui apportoit routes cqs 
lettres au Maréchal , ôc qui en faifoit tenir les réponfes : Que 
Lafin qui avoit eu part à toute cette intrigue , avoit commu- 
niqué à Biron douze jours avant que le duc de Savoye arri- 
vât à la Cour , des lettres de créance qu'il avoit reçues de ce 
Prince dès les fêtes de Pâques, par un cavalier Breton? ôc 
qu'en conféquence il lui avoit parlé de deux chofes, fçavoirde 
fon mariage *, Ôc du voyage de Picoté en Efpagne : Que Bi- 
ron favoit prié inftamment de relier à Paris julqu'à l'arrivée 
du Duc: Qu'alors Biron l'avoit follicité vivement, & même 
forcé en quelque forte par fes importunités, de voir ce Prince: 
Que c'étoit le fieur de Jacob Gouverneur de Savoye qui l'a- 
voit prefenté. 

Au refte le but de Lafin , en parlant de la forte , étoit de 
fe préparer une excufe auprès du Roi. Il voulut par là faire en- 
tendre à fa Majefté que fon deffein en entrant Ci avant dans 
ces myfteres , étoit uniquement de fe mettre en état de l'en 
inftruire à fond. Cependant on fçait certainement que ce fut 
lui qui commença à mettre tous ces projets dans la tête du Ma- 
réchal, ôc qu'il n'y renonça que parce que le baron de Lux 
fon rival l'avoit rendu fufpe£t aux Efpagnoîs , au duc de Sa- 
voye , ôc à Biron même , ôc que le duc de Savoye en confé- 
quence avoit fait emprifonner Renazé fon fecretaire. 

Lafin ajoûtoit , Que dans l'entrevûë qu'il eut avec le duc 
de Savoye , il reconnut qu'il étoit venu en France avec de bon- 
nes intentions , ôc à deffein de donner fatisfadlion au Roi fur 
le marquifat de Saluffes : mais qu'il avoit changé dans la fuite 
fur ce qu'il apperçut que les affaires fe broùilloient en France, 
& que Biron étoit en état d'y exciter de nouveaux troubles ; 
parce que ce Maréchal qui affiftoit à tous les confeils qui fe 
tenoient fur les affaires de Savoye , avoit foin de i'inftruire 
exaÊlement de tout ce qui s'y paffoit : Que là-deffus il avoit 
cherché un prétexte de fe retirer , fans avoir rien conclu avec 

ï Ils'appelloitBibu. l'Empereur Rodolphe, i^. avec une 

z On leurraBiron, qui e'toît extrême- fœur naturelle du duc de Savoye , ôc 

«lent vain de trois mariages , 10 avec 30. avec la troifiéme fille de ce Duc» 

Marie d'Autriche coufine germaine de 



DE J. A. DE THOU,Liv. CXXVIII. î>3 

la France : Que Biron lui avoit confeiilé fur-tout de ne point 
remettre au Roi la ville ôc la citadelle de Bourg en BrefTe : 
Qu'autrement il fermeroit aux Efpagnols le palTage le plus 
commode qu'ils eulTent pour entrer dans la Franche-Comte , 
& dans les Payis-bas , & qu'il auroit le déplaifir de voir entre 
les mains des Proteftans la plus forte place de l'Europe: Qu'il 
fçavoit que le deffein du Roi étoit de la leur céder: Que le 
Maréchal voyant que le duc de Savoye étoit irréfolu , ôc qu'il 
paroilToit quelquefois difpofé à s'accommoder avec le Roi, 
avoit eu foin , pour parer le coup , & pour obliger le Duc à 
hâter fon départ , de lui infmuer que s'il ne lignoit inceffam- 
ment les conditions qui avoient été long-tems agitées , & 
dont on étoit convenu en partie, fa vie n'étoit pas en fureté, 
ôc qu'il f(^avoit qu'on lui tendoit des pièges : Que fur cet avis 
le Duc avoit demandé du temsj pour délibérer entre les dif- 
ferens partis ^ qu'on lui propofoit, fur celui qu'il avoit à pren- 
dre : Qu'enfin après avoir pris congé du Roi, il étoit parti, 
ôc qu'il avoit traverfé la Bourgogne , conduit par le Baron de 
Lux , qui lui avoit fait voir en paflant toutes les places fortes 
de cette Province. 

. Avant que de partir le duc de Savoye avoit envoyé fon 
Chancelier en Efpagne pour féconder Picoté qui étoit allé de- 
vant , Ôc inftruire plus particulièrement le roi Catholique de 
toutes les mefures, que le Duc venoit de prendre avec Biron. 
Mais Lafin eut grand foin de fupprimer tout ce qui s'étoic 
pafTé entr'eux à Paris , parce qu'on auroit reconnu par là qu'il 
avoit été l'ame de toute cette déteftable entreprife. En effet 
avant que le duc de Savoye vint en France , jamais Biron n'a- 
voit été en relation avec lui j ce ne fut qu'au voyage de cç 
Prince , qu'on fit la propofition de le marier avec une Prin- 
ceffe de Savoye. Lafin qui connoiffoit l'humeur emportée 
du Maréchal, ôc qui fçavoit qu'il péchoit bien plus par colère 
que par malice, lui rapportoit à tout moment, mais toujours 
d'une manière maligne , les entretiens que le duc de Savoye 
avoit avec le Roi , afin d'ébranler peu à peu la fidélité de ce 
Seigneur , aufll féroce qu'ambitieux. Il lui faifoit entendre , 
Que le Roi penfoit ôc parloir fort mal de lui : Qu'il difoit : 
m Biron n'eft qu'un fanfaron : s'il fait quelque belle a£tion ce 
8' n eft guéres que quand il a des témoias ôc des fpe6lateurs j il 

L i; 



Henri 


IV. 


1 (5 O 2. 



^4 HISTOIRE 

, u i,M ,MiMm^jumj^ ajoûtoit que le Roi comparoir le duc de Blron à un cer- 
Henri ^'^^" oifeau de mauvais augure , qu'on appelle Orfraie : que 
l y ce Prince difoit, que quoiqu'il eût de Fefprit & du courage, 
1 602. ^^ ^uffifoit qu'on le chargeât d'une affaire pour qu'elle manquât; 
en un mot que Lavardin étoit le feul des maréchaux de Fran- 
ce que le Roi eftimât. 

Lorfqu'il fit tous ces rapports à Biron, qu'il réveilla exprès? 
qu'il l'eut extrêmement fiaté, Ôc qu'il lui eut baifé l'oeil gauche 
à fon ordinaire , ce que le Maréchal regarda depuis comme 
un enforcellement j ce Seigneur outré de colère : ^ Que n'é' 
3' tois- je préfent , s'écria-t-il , quand le Roi a parlé de la forte 
« je me ferois bien-tct couvert de fang. ^^ Alais Lafin repre- 
nant la parole : « Le duc de Savoye, continua-t-il, ne penfe pas 
« de même fur votre compte ; quelque mal que le Roi dife de 
" vous, il fouhaiteroit fort de vous avoir pour gendre, & il ma 
=' chargé de vous en faire la propofition : ainfi vous voyez que 
» fi l'on vous fait injure d'un côté,on vous rend magnifiquement 
i" juftice de l'autre. ^ Une autrefois il lui dit, que le Roi avoit par- 
lé de lui d'une manière très-méprifante5Ôc que le duc de Savoye 
ayant touché quelques mots à ce Prince du mariage de fa fille 
avec Biron , Henri lui avoit répondu qu'il y avoir dans le Royau- 
me plus de cinquante familles qui valoient mieux que celle 
du Maréchal , d'ailleurs qu'il étoit trop vieux pour époufer une 
fille de dix ans , ôc qu'il n'avoit pas aflez de bien pour foûteniE 
une fi grande alliance. 

Tout cela fit une telle imprefïion fur l'efprit de cet homme 
violent, qu'il fe laifla aveugler jufqu'au point de prêter l'oreille 
aux promeffes trompeufes, dont on le leurroit, & de s'enga- 
ger à l'inftigation de Lafin dans un complot déteftable. Le 
duc de Savoye ne fut pas plutôt de retour dans fes Etats, que 
Biron fit partir Lafin pour Chambery , afin de fuivre l'intrigue 
qu'ils avoient commencée à Paris. Là il eut plufieurs confé- 
rences avec Roncas fecretaire du cabinet du Duc, avec la 
Torre, ôc avec Bofc parent de Roncas, ôc enfin avec Alfon-* 
fe Cafale ambafladeur de Philippe à Lucerne, qui s'engagea 
de faire compter au Maréchal foixante mille écus d'or, ôc de 
îui en faire toucher dans la fuite jufqu'à fept cens mille. 

Les Juges ayant interpellé Lafin de répondre fur le deffein 
formé de fe faifir de la perfonne du R.oi , ou de le faire périr. 



DEJ. A. DE THOU,Lîv. CXXVÎÎI. Sy 

iî répondit, que Renazé étant de retour de Savoye, Ôc ayant ■^ g^r-^'^^i " ^::^ 
rendu compte au Maréchal de ce qu'il avoit négocié avec le f| £ ^ r i 
Duc, il étoit entré par hazard dans le tems que Biron char- jy. 
geoit ce même Renazé de porter des ordres lecrets au Gou- i 5 o 2. 
verneur du fort de fainte Catherine : Qu'il lui mandoit de poin- 
ter fon canon tout prêt, pourlorfque le Roiiroit reconnoître 
la place, ce qui devoir arriver bien-tôt , fi ce qu'on dn^bit étoit 
vrai, tirer à coup fur fur ce Prince, ôc ne le pas manquer : 
Que pour lui, ayant marqué avoir horreur de ce deffein, Bi- 
ron lui avoit dit fur le champ : « C'eft ainfi qu'il faut en ufer 
=» avec un homme, qui en veut à ma vie , ôc à celle de Lafin, 
M ôc qui prend des mefurcs pour nous faire périr l'un ôcl'au- 
3' tre : mais filence, agiflbns ôc ne parlons point. » Qu'il s'é- 
toit encore trouvé chez le Maréchal dans le tems que le ba- 
ron de Lux vint annoncer à Biron qu'on avoit pris un jeune 
gentilhomme Savoyard nommé Savignac , qui étoit blefle mor- 
tellement, ôc qui avoit dit, qu'ils étoient huit qui avoient fait 
ferment de tuer le Roi , ôc que le feul regret qu'il eût en mou- 
rant , c'étoit de n'avoir pu exécuter fa piomefle > mais qu'il ef- 
péroit que quelqu'un de fes compagnons feroit plus heureux. 
Il ajoûtoit qu'étant allé depuis en Savoye, ôc ayant parlé de 
cela au Duc , il avoit protefté qu'il n'avoit jamais donné d'or- 
dre pareil ni à Savignac , ni à aucun autre j mais qu'il ne dou- 
toit pas que beaucoup d'autres , qui voyoient tout ce que le Roi 
faifoit contre lui , n'entrepriffent la même chofe. 

Lafin ajouta encore , qu'on avoit averti le Gouverneur du 
fort de fainte Catherine d'ufi certain jour , auquel le Roi de- 
voir aller reconnoître fa place avec Biron, afin qu'il tint des 
fauconneaux braqués tout prêts dans un certain endroit qu'on 
lui marqua, pour tirer fur ce Prince? qu'il ne feroit pas diffi- 
cile de le diftinguer de fa fuite, parce que Biron habillé d'une 
certaine couleur , marcheroit immédiatement devant lui : Que 
Renazé avoit déjà apporté plufieurs fois des lettres à Biron ôc 
au baron de Lux, par lefquelles on leur mandoit de fe faifir 
de la perfonne du Roi le plutôt qu'il leur feroit pofTible, foit 
à la chalTe, foit ailleurs , ôc de l'envoyer en Efpagne fous bon- 
ne garde, fans quoi ils pouvoient compter que leur perte ctoir 
certaine ôc peu éloignée : Que Fuentes ôc Cafale lui avoient 
à\t la même chofe un jour qu'ils étoient tous afTcmblés à Somo 

L iij 



8^ HISTOIRE 

«s==««E^-^sB f'^i-'is Po> vers la fin de Janvier de l'année précédente: Qu^ 
_- l'égard de ce qui s'étoit paffé dans cette aflemblée , voici les 

I Yr principales chofes dont li fe fouvenoit ; Que quoique Je car- 
^ * dinal Aldobrandin legat du Pape travaillât à la paix en qua- 
lité de médiateur, ils étoient réfolus de n'y point entendre: 
Que fi on étoit déjà convenu de quelques articles, ils retire- 
roient leur parole, ôc qu'ils romproient ces conférences dès 
qu'ils le jugèroient à propos , Ôc qu'ils y trouveroient leur avan- 
tage : Que ce feroit à Biron à décider s'il étoit de fon intérêt 
de prendre le premier les armes avec fes alliés ôc fes confédé- 
rés , ou s'il aimoit mieux que le Roi d'Efpagne déclarât la guerre 
fix mois auparavant : Que ce Prince n'entreroit jamais en aucune 
négociation de paix avec la France, que du cowfentement du 
Maréchal ôc de fes alliés : Que toutes les places dont il fe ren- 
droit maître en France feroient remifes entre les mains de Gen- 
tilshommes François, que Biron nommeroit pour y comman- 
der , excepté Marfeille que Philippe garderoit pour fervir de 
retraite à fes galères : Qu'il fourniroit par an pour cette guer- 
re un million huit cens mille écus d'or , dont le Maréchal au- 
roit la difpofition : Que PhiUppe l'établiroit fon Lieutenant 
général dans tous les Etats de la monarchie d'Efpagne, Ôc que 
pour fe l'attacher par un nœud indiflbluble > il lui donneroiteii 
mariage une de fes filles, ou une des princefiTes de Savoyeavec 
la fouveraineté de Bourgogne en toute propriété pour lui ôc 
pour les fiens , Ôc outre cela des penfions immenfes : Que fii 
î'entreprife ne réuffifFoit point, il ne laifleroit pas de lui aflî- 
gner par an fix vingt mille écus d'or, ôc qu'il lui feroit payer 
comptant en Allemagne, ou en Italie ^ ou en tel autre endroit 
qu'il choifiroit , douze cens mille écus d'or : Qu'enfin on avoit 
ajoiàté aux articles précédens,que fi l'affaire réuflifibit, Biron avec 
fes confédérés feroit enforte que le Royaume de France fût gou- 
verné à l'avenir par les Pairs , ôc qu'il fût éle£lif comme l'Em- 
pire. Lafin dit qu'il ne fe fouvenoit alors que de cela , que 
Il fa mémoire lui fourniffoit dans la fuite quelques autres par- 
ticularités , il en inftruiroit les Commiffaires. 

Soit que Lafin eût été l'inventeur de ces chimères monf- 
trueufes j foit qu'il les tînt des Efpagnols, qui toujours prêts à 
porter leurs vues au-delà des bornes de la prudence humaine, 
les auroient imaginées ^ pour renverfer la cervelle du Maréchal 



DE J. A. DE THOU, Liv. CXXVlîî. S7 
déjà aveuglé pau une ambition démefurée, elles lui firent tel- 
lement perdre la raifon , qu'oubliant ce qu'il devoir à fon Roi, H e M F. i 
à fa patrie , à la gloire du nom François , il ne fe foucia plus de j y 
bouleverfer le Royaume , pourvu qu'il pût venir à bout d'exé- 1 C) o 2. 
cuter fes vaftcs projets. 

Renazé domeftique de Lafin , ôc le confident de tous fes 
fecrets , ajoûtoit, qu'on avoit confeillé au Gouverneur du fort 
de fainte Catherine de cacher dans un certain endroit du fofTé, 
qu'on lui marqua, fept ou huit bons tireurs armés d'arquebu- 
fes, afin que quand le Roi, qu'on leur avoit déCgné , comme 
on a dit, viendroit à palier auprès d'eux , ils fortifient de leur 
embufcade , ôc fiflent leur décharge fur luij 6c il afl'iiroit que 
c'étoit lui-même qui avoit été chargé de porter cet ordre à ce 
Gouverneur : Que de là il étoit allé trouver le duc de Sa- 
voye au-delà des Alpes avec des lettres du Maréchal qui 
lui marquoit la route que fon armée devoir tenir , ôc qui blâ- 
mant fa lenteur , l'exhortoità fe mettre en marche fur le champ : 
Qu'il l'avertifToit outre cela de quelque intrigue fecrete qui f« 
tramoit contre Monmelian parle moyen d'un tambour, ôclui 
confeilloit de retirer de cette place le gouverneur qui étoit un 
homme fans cœur, ôc fans réfolution. Enfuite pour juftifier Lafin 
fon maître , Renazé diloit : Que les Efpagnois Ôc le duc de 
Savoye lui avoient fait des offres très-confidérables; mais qu'il 
avoit refufé conftammenc de les accepter , parce qu'il commen- 
çoit à avoir en horreur ces intrigues déteftables : Que ce re- 
fus l'avoir rendu fufpeft, ôc que le comte de Fuentes , qui avoit 
reconnu par plufieurs indices, qu'on ne pouvoir plus compter 
fur lui, avoit averti le duc de Savoye de s'en défier : Que c'é- 
toit^ pour cette raifon , que ce Prince avoit retenu quelque tems 
Renazé qui lui avoit été envoyé par Lafin : Que quelque tems 
après il l'avoit fait mettre en prifon, d'abord à Turin, 6c en- 
fuite à Queras : Qu'il y étoit refté feize mois entiers toujours 
étroitement gardé: Qu'à la fin cependant il avoit trouvé moyen 
de fe fauver. 

Voilà à peu près tout ce qui fe difoit contre l'accufé. On Confioma- 
lui confronta la Fin ; ôc en cette occafion le premier Préfident ^""^ ''^^ ^^" 
de Harlai l'avertit de fe fouvenir qu'il alloit parler devant des 
Juges délégués par Sa Majefté ; de ne rien dire avec empor- 
tement 5 ôc d'éviter tous les termes injurieux ôc indignes d'un 



moins. 



iiauajutmjv-'jjn^u n 



è^ HISTOIRE 

homme comme lui. A la vue de Latin Biron devint pâle ; il 
Henri ^i^cmbla; un froid univerfel le faifit, ôc iidemanda un moment 
j Y pour fe jetter fur fon lit, & reprendre fes efprits ; enfuitelorf- 
1602 ^^'^^ ^^^ revenu à lui, il prononça quelques mots d'une voix trem- 
blante 5 Ôc fa colère s'exhalant en reproches , il fe déchaîna avec 
emportement contre Lafin, qu'il dit avoir été l'auteur ôc Finftiga- 
teur de toutes ces menées; Que c'ctoit lui qui l'y avoit rengagé 
dans un tems, où ayant obtenu du Roi le pardon de tout lepafî'é, 
il avoit renoncé à tous ces projets : Qu'au lieu de le laiffer 
expier fa faute par le filence ôc par l'oubli , il s'étoit hâté par 
la plus infigne de toutes les perfidies de perdre fon ami par une 
accufation précipitée, afin de mettre fa vie à couvert aux dé- 
pens de fes jours : Qu'il lui avoit écrit formellement , avant 
que de fe rendre à la Cour , ôc depuis que lui-même en étoit 
forti j ôc qu'il l'avoit encore fait affurer par Pregent de Lafin 
. vidame de Chartres fon neveu , qu'il n'avoir rien dit ni rien 
fait qui put lui porter aucun préjudice , ni lui attirer d'affaires 
fâcheufes , ôc qu'il lui promettoit de nouveau de ne faire ôc 
ne dire jamais rien, qui pût lui nuire, ajoutant, qu'il avoit 
brûlé tous fes papiers ôc tous fes mémoires : Que c'étoit fur ces 
affûrances , qu'il s'étoit rendu à la Cour , ôc qu'il avoit tout nié 
au Roi , lorfque ce Prince l'avoit interrogé , ôc l'avoit exhorté 
à avouer fa faute avec promeffe de la lui pardonner : Que s'il 
avoit fçû que Lafin eut tout révélé , il lui auroit été aufli aifé 
d'obtenir encore de la bonté du Roi par un aveu fincére le 
pardon que fa Majeflé lui avoit déjà acccordé à Lyon quel- 
que-tems auparavant, qu'il lui étoit funefle de s'être attiré la 
colère de ce Prince par fon opiniâtreté , ôc d'avoir jette dans 
fon efprit un foupçon violent , que depuis la grâce qu'ij lui 
avoit faite, ôc depuis la naiffance de M. le Dauphin , il eût en^ 
core été entêté de pareils projets , ôc qu'il le fût même actuel- 
lement : Que Lafin pouvoir fe fauver,fans le perdre, s'il l'a- 
voit averti à tems : Que ne l'ayant donc pas fait , il étoit évi- 
dent que par une malice ôc une perfidie fans exemple il avoit 
moins cherché à fe mettre à couvert, qu'à faire périr fon ami: 
Qu'il n'en falloir point d'autre preuve , que le foin qu'il avoit 
eu de garder fes papiers, ôc des lettres, qui ayant été conçues 
ôc écrites dans un premier mouvement de colère, après le refus 
dont on a parlé , auroient dû être brûlées dans le moment 

mêmcj. 



DËJ. A. DETHOU, Liv. CXXVIII. Sp^ 

même , fi dès-lors il n'eût machiné cette noire trahifon. 

Sur ces reproches llafîn naturellement grand parleur s'étant Henri 
juftifîé du mieux qu'il lui fut poflTible , on recrut aifément fes IV. 
excufes dans une circonftance comme celle-ci , où l'accufa- i ^ o 5. 
tion d'un fils contre fon propre père eft non-feulement reçue 
par les loix , mais eft encore jugée digne de louange. 

Après une longue conteftation , Biron fe juftifiant afles bien 
fur tout ce qu'on lui imputoit , excepté fur les faits prouvés 
par écrit, mais qu'il prétendoit lui avoir été pardonnes par le 
Roi , protefta , que jamais il n'avoit eu aucune correfpondan- 
ce avec le duc de Savoye , avant qu'il vînt en France , ôc il 
le prouva par Lafin même qui avoit été l'entremetteur de cette 
amitié infortunée 3 ajoutant que tout ce qui s'étoit paffé de- 
puis avoit été^fait par Tentremife de Lafin, qui portoit les pa- 
roles de l'un à l'autre, ôc qui avoit fait un voyage exprès à Mi- 
lan. Lafin foûtenoit au contraire qu'il n'avoit rien fait , que 
par l'ordre du Maréchal y ôc pour charger encore d'avantage 
l'accufation , il ajouta enfin. Que c'étoit le Maréchal même, 
qui avoit confeillé au duc de Savoye de rendre le marquifat 
de Salufles , pour conferver le comté de Brefie , ôc encore à 
condition que le Roi ne mettroit aucun Gouverneur Protef- 
tan dans les places , qui font voifines des Alpes , ôc endeçà î 
qu'il abandonneroit la protedion de Genève 5 ôc qu'il n'em- 
pêcheroit point le Duc de faire valoir les droits qu'il avoit fur 
cette ville , ajoutant que c'étoit un moyen fur pour rendre 
le Roi odieux à fes peuples , parce qu'il étoit certain qu'il 
n'accepteroit point ces conditions : Quille fçavoit de la pro- 
pre bouche de fa Majefté, qui l'entretenoit tous les jours fur 
ce fujet. On lui confronta enfuite Renazé ôc tous les autres 
témoins. 

Dans le même-tems le Maréchal fit prefenter une requête 
au Parlement au nom de fe mère , pour demander qu'on lui 
donnât un Confeil , alléguant qu'on l'avoit accordé au prin- 
ce de Condé , lorfqu'il fut arrêté à Orléans j mais le Pro- 
cureur général s'y oppofa j ôc il fut ordonné que conformé- 
ment à ce qui s'étoit toujours pratiqué , il répondroit en per- 
fonne , lui feul , fans Confeil ôc en état de criminel , aux ac- 
cufations intentées contre lui. 

L'ufage en France eft que ceux qui font accufcs de crimeâ 
Tome XIF. M 



po HISTOIRE 

« capitaux , foientmis fur la fellette ) pour fubir l'interros^atoire 



Henri ^^^^^'^'^ ^^^ juges , & qu'ils défendent eux-mênie leur caufe. 
j Y Comme il n'y avoit point encore de Sentence rendue contre 
^^Q^ le Maréchal , & que le Procureur général avoit feulement 
prefenté fon requifitoire , pour demander qu'il fût déclaré at- 
teint ôc convaincu du crime de leze-majefté ; on délibéra en 
fecret , fi à caufe de la dignité, dont il étoit revêtu, on ne lui 
accorderoit pas d'être entendu en dedans du parquet de la 
Grand'chambre : on en communiqua avec le Chancelier de 
BeUievre, qui étoit à la tête de la CommifTion , ôc il fut réglé 
qu'on lui accorderoit cette grâce. 
Le Mare- "^^ conféquencc le fieur de Montigny ayant pofté des trou- 
chai prête m- pes depuis la Baftille jufqu'au Palais , i'accufé fut conduit au 
auMement. P^^'I^^^ent , ou toutes les chambres étoient afTeJnibîées , ayant 
le Chancelier à leur tête. D'abord la Cour fit dire au Maré- 
chal de fe tenir debout cndedans du parquet, cette place étant 
plus honorable que la fellette i mais il s'en excufa fur ce qu'il 
avoit l'oûieun peu dure , à caufe des bleffures qu'il avoit reçues 
à la tête 5 ôc il alla lui-même s'aiïeoir fur la fellette , qui étoit 
au milieu de la chambre. Enfuitele ChanceUer l'ayant interro- 
gé, il nia généralement toutes les accufations, dont il n'y avoit 
point de preuves par écrit; fur-tout qu'il eût jamais penfé à at- 
tenter à la vie du Roi : ôc à l'égard de ce qui étoit écrit , il 
dit que le Roi le lui avoit pardonné. Il s'emporta enfuite vio- 
lemment contre Lafin, ôc il le dépeignit comme un homme 
dont la vie n'étoit qu'un tiffu de tous les crimes imaginables, 
l'accufant en particulier de magie , ôc affùrant qu'il s'étoit ap- 
perçu que ce baifer , qu'il lui appuyoit fur l'œil gauche , ne 
manquoit prefque jamais d'être fuivi de quelques penfées cri- 
minelles. Il ajouta que c'étoit lui-même, qui lui avoit fuggeré 
ces lettres funeftes , qu'il avoit gardées malignement dans l'in- 
tention de le perdre; il déclara enfin, que ce traître lui avoit 
dérobé un traité excellent du feu maréchal de Biron fon père, 
dont l'habileté dans la guerre étoit affez connue, qui traitoit 
des fondions de la charge de Maréchal de camp général, qui 
eft un emploi , ajouta t'il , que j'ai exercé dans nos armées , après 
la mort de mon père. Toute fadéfenfe rouloit fur cequedans 
fa colère il lui étoit venu de mauvaifes penfées, ôc qu'il lui étoit 
jnême échappé quelques paroles injurieufes i mais que fa 



DE J. A. DE THOU, Liv. CXXVIIL pi 

Conduite ne donnoit d'ailleurs aucune prife ; ôc qu'on devoit 
avoir plus d'égard à «des actions > qu'à des fimples penfées, ou " 



Henri 



à quelques difcours peu mefurés , fur-tout pour un homme qui -f Jr 
avoit rendu tant de fervices au Roi & à l'Etat. Après cet in- 
terrogatoire , qui dura trois heures entières ^ il fut reconduira ^ ^^^* 
la Baftille de la même manière qu'on l'en avoit amené. 

Le lendemain on alla aux opinions , & le Maréchal fut unani- 
mement déclaré atteint & convaincu du crime de leze-majefté , damnéàmolt!' 
& comme tel condamné à avoir la tête tranchée en place de 
Grève , fes biens confifqués , & fa dignité de Duc ôc Pair 
éteinte. Il y eut des Juges qui opinèrent aufli contre Lafin , 
l'auteur ôc l'inftigateur de toute cette horrible intrigue , com- 
me il paroifToit évidemment par fon propre témoignage , mal- 
gré les raifons étudiées dont il s'étoit fervi pour fe juftifîer ; 
mais cet avis fut rejette , parce que dans un crime fi atroce > 
ôc qui renferme lui feul tous les autres crimes , les Juges les 
plus fages ont toujours cru qu'il y avoit de la juftice à fe mon- 
trer tout à fait favorable à ceux qui fe hâtent d'en donner con- 
noiffance , 6c à inviter même les complices à les révéler en les 
aiïurant du pardon. Il fe trouva beaucoup de Juges qui pan- 
choient du côté de la douceur , parce que dans les lettres écri- 
tes à Lafin , depuis la naifiance du Dauphin , ôc produites par 
le Procureur général :, le Maréchal fe fervoit de ces propres 
termes 3 » Puifque Dieu a donné un fils au Roi ôc au Royau- 
9' me, il faut oublier nos vifions anciennes j ôc fi nous avons 
» bienfait par le pafifé, tâchons de faire encore mieux à l'avenir. » 

L'Arrêt ayant été drefle , le Roi qui étoit allé à S. Germain 
pendant l'inftrudion du procès , le réforma Ôc ordonna que le maréchal de 
coupable ne feroit point exécuté en place de Grève, comme Biron. 
portoit l'Arrêt , mais dans la cour de la Bailille , de peur que 
le concours du peuple , qui eft toujours grand à ces fortes de 
fpe£tacles , ne caufât quelque trouble dans Paris 5 ce qui fut 
exécuté. Après dîner le Chancelier fe rendit à la Baftille , ôc 
il fit au Maréchal un difcours plein de gravité , pour l'exhor- 
ter à la confiance : « Voilà , lui dit-il , le jour où vous devez 
« faire preuve de ce courage intrépide, qui vous a fait affron- 
»' ter tant de périls ; c'eft fur-tout au dernier période d'une vie 
» comblée de gloire , qu'il doit paroître en montrant une fou- 
» mifiion parfaite à la volonté divine, Demandez-là humblement 

Mij 



^2 HISTOIRE 

» à Dieu , dont la bonté ôc la puiflance font infinies , & qui 

Henri" P^"^ ^^^ providence aufli jufte qu'impénétrable , difpofe de 

j Y^ >» tous les évcnemens ; il vous l'accordera : détachez votre ef- 

1602 ^' P^^^ ^^ toutes les penfées de la terre, & tournez-le entiére- 

» ment vers le Ciel. ^* 

Biron fut extrêmement frappé de cedifcours, ôcfitparoître 
un amour de la vie plus grand qu'il ne convenoit. Il loua 
beaucoup la clémence du Roi > il l'implora 5 il demanda avec 
un empreffement ôc une vivacité extrême , que ce Prince fi 
plein de bonté , qui avoit pardonné à une infinité de gens qui 
î'avoient offenfé mortellement par des paroles , par des écrits, 
par des avions même, fît la même grâce à un homme qui 
lui avoit rendu de grands fervices , qui n'avoir été que deux 
mois en faute , ôc n'avoit jamais rien fait contre la majefté 
Royale. Il allégua même l'exemple d'Augufte , qui non-feule- 
ment fit grâce au jeune Cinna, convaincu d'avoir conjuré con- 
tre lui , mais qui le combla depuis de biens ôc d'honneurs , 
ôc le nomma Conful avec lui la même année. Il exagéra en- 
fuite avec une efpéce de reproche les fervices de fon pereÔc 
les fiens. « Sans nous, difoit-il , 011 en feriez vous fqueferoit 
M devenu tout le Royaume ? » Après cela il recommença fes 
fupplications j ôc étant retombé fur les louanges de la clémence 
du Roi , il ajouta qu'avant qu'il fut deux ans , la France le 
regretteroit. Comme il continuoit fes difcours vagues , mar- 
quant toujours beaucoup d'attachement à la vie , ôc une crainte 
excefTive de la mort , le Chancelier finterrompant , lui dit 
qu'il avoit ordre de lui demander le Cordon bleu 3 il l'ôta aulïî- 
tôt de fon cou,ôcle donna, en difant qu'il l'avoit porté com- 
me il le devoit , ôc qu'il ne s'en étoit rendu indigne par au- 
cun parjure. Ce Miniftre lui demanda enfuite fon bâton de Ma- 
réchal, ôcfa couronne Ducale , furquoi il répondit qu'il ne 
pouvoit les donner, parce qu'il ne les avoit pas alors avec lui. 
Enfin le Chancelier l'ayant encore exhorté à la confiance , ôc 
à la patience, Biron comprit que fa mort étoit réfoluë i ôc il 
demanda en grâce qu'elle ne déshonorât point fa famille : il 
dit qu'il falloir avertir le Roi d'être en garde contre Lafin ; ôc 
il fupplia fa Majefté de vouloir conferver fes biens à fes frères, 
qui n'avoient point de part à fa faute. Le Chancelier Taffûra, 
qu'il avoit tout lieu d'efpérer que le Roi en uferoit ainfi 5 ôc 



D E J. A. i) E T H O U , Li V. CXXVIIL 95 

après ces mots , il fe retira à l'écart , pour donner le tenis au î;^ 
Greffier du Parlemetit de faire fa fonàion. ^ Henri 

Biron répéta encore devant cet officier tout ce qu'il avoit I V. 
dit auparavant , ôc il lui demanda avec beaucoup d'aigreur , 1^02, 
fur quoi on l'avoir condamné i enfuite il pria qu'on lui per- 
mît de faire fon teftament. Le Chancelier ne s'y oppofoit point 
ôc Biron infiftoit là-deflus ; mais le Greffier lui dit qu'avant 
toutes chofes il étoit chargé de lui lire l'Arrêt qui avoit été 
rendu contre lui , & que pour le faire dans la règle il falloit 
qu'il l'entendît à genoux ôc tête nue. Le Maréchal obéit , & 
après cette cérémonie , quelques eccîcfiaftiques qu'on avoit 
fait venir , l'ayant averti de fe préparer à la mort , il dit qu'il 
vouloit faire fon teftament , afin de fe débarralTer entièrement 
de ce foin , ôc de n'avoir plus enfuite qu'à penfer à fon falut. 
Dans ce moment le Chancelier ôc le premier Préfident de 
Harlai rentrèrent dans fa chambre , ôc ayant fait retirer le 
Greffier , ils interrogèrent le Maréchal fur des affaires fe- 
crettes. 

Sur les quatre heures après midi le bourreau étant entré 
dans fa chambre pour le lier, il ne voulut fouffirir, ni qu'il 
ieliât, ni qu'il le touchât feulement 5 ôcil le menaça avec beau- 
coup de fierté , s'il entreprenoit de paffer outre. Il defcendit 
enfuite de lui-même dans la cour , ôc lorfqu'il fut au piè de 
l'échelle , il fit fa prière à Dieu s ôc fe recommanda à fes frè- 
res , les priant inftamment d'être toujours fidèles au Dauphin , 
Il fe banda enfuite les yeux d'un mouchoir , ôc retroufla 
fes cheveux lui-même ; car il ne voulut jamais foufirir que le 
boureau l'approchât. Enfin il fe mit à genoux , ôc le coup 
parut avec tant de promptitude ôc d'habileté , qu'on vit le 
coutelas retiré , avant que la tête fût tombée. Le corps fut 
porté à l'Eglife de Saint Paul , ôc mis dans le tombeau avec 
fa tête ; du refte il fe troiiva autant de peuple à fes obféques , 
qu'on en auroit vu à fon fupplice , s'il eut cté exécuté en 
Grève. Jamais tombeau ne fut arrofé de tant d'eau bénite ; 
ce qui fit quelque peine à la Cour, qui fut fâchée de voir 
qu'une démarche que tout le monde devoit regarder comme 
néceflaire pour la fureté du Roi ôc de l'Etat , fût fi mal inter- 
prétée , qu'elle devînt un objet du mécontentement public. 
Dans le fond il fe trouva bien des gens , d'ailleurs très-zclès 

M iij 



M HISTOIRE 

— pour la gloire d'un fi grand Roi , qui le plaignirent de n*a*^ 



Henri ^^^^ P^ * ^" milieu d'une profpérité fi 'brillante , mettre fa 
j Y^ perfonne ôc fon état en fureté , qu'en faifant périr un capital- 
1602. ^^ ^ expérimenté , & qui lui avoit rendu de fi grands fer- 
vices. 
Pourfuites Charlc Hebcrt fecretaire du Maréchal , fut mis à la quef- 
faitcs contre tion la plus rude i mais n'ayant rien avoué , on le condamna 
Ces couiphces. feulement à une prifon perpétuelle. Le Roi lui ayant depuis 
fait rendre la liberté, ce mauvais citoyen dégoûté de fa patrie, 
s'attacha aux Efpagnols ôc fe retira à Naples , où fa maifon 6c 
celle de Mathieu de la Bruyère, qui y étoit palTé avant lui, de- 
vinrent déformais comme le cloaque , où tous les traîtres & 
tous les aflaffins qui étoient obligés de fortir du Royaume , al- 
loient fe raflembler ôc former leurs noirs complots contre la 
vie du Roi ôc la gloire de la France , comme il a paru depuis 
par le parricide déteftable de Ravaillac. 

Auffi-tôt que Biron avoir été arrêté 5 foit que la chofe fût 
ferieufe , foit que ce ne ftit qu'une adrefle de ce Maréchal , 
pour paroître fort zélé pour le Roi , il avoit fait dire à ce Prin- 
ce d'envoyer promptement en Bourgogne, parce que le Baron 
de Lux dans le defefpoir où il alloit être , Hvreroit infaillible- 
ment aux ennemis les châteaux de Beaune ôc de Dijon. Mais 
le maréchal de Lavardin éroit déjà parti , avec ordre de fe 
faifir de toutes ces places , Ôc de s'oppofer avec ce qu'il avoit de 
troupes aux entreprifes que pourroient faire les Efpagnols qui 
dévoient pafler par la Breffe. 

Avant la mort de Biron, Taxis ambafîadeur d'Efpagne étant 
venu en vertu du dernier traité , demander au Roi le pafl*age 
par le pont de Grefin , qui eft fur le Rhône , pour quelques 
troupes Efpagnoles qui marchoient vers les Payis-bas , dit à 
fa Majefté , Que le roi d'Efpagne fon maître la prioit d'être 
perfuadée , qu'il n'avoir aucune part aux intrigues du maréchal 
de Biron. Surquoi le Roi lui répondit de manière à lui faire 
connoître qu'il ne vouloir point rompre avec fa Majefté Ca- 
tholique 7 mais que d'ailleurs il ne feroit pas aifé de lui per- 
fuader qu'un complot tramé entre le Maréchal ôc le comte 
de Fuente, eût été ignoré de Philippe, ôc qu'il n'étoit guéres 
vraifemblable , qu'on eût fait de fi grandes profufions de fon 
argent à fon inf^û. 



DEJ. A. DETHOU, Lîv. CXXVIIL py 

Après la mort du Maréchal, le Gouvernement de Bourgogne a.,.,....,^ 
fut donné à Roger *de Sanlary de Bellegarde Grand Ecuyer 77" 
de France, pour gouverner cette Province , en qualité de -^ ^:^^ ^ ^ 
Lieutenant général jufqu'à ce que le Dauphin fût plus grand. ~/ ' 

Tous les Princes étrangers , la reine d'Angleterre , le roi d'E- ^ ^ ^ ^* 
cofle, la République de Venife^ félicitèrent à l'envi le Roi 
fur la découverte de la conjuration , & fur le bonheur qu'il 
avoit eu d'en prévenir les fuites. Pour s'acquitter de ce devoir^ 
leurs Ambafladeurs fe rendirent au mois d'Août à Monceaux, 
où le Roi étoit alors ; Taxis y parut auflî , & fit fon compli- 
ment comme les autres avec le plus grand fang froid du mon- 
de. Le duc de Savoye chargea en même tems le comte de 
Fiefque fon envoyé à la cour de France, de fupplier fa Ma- 
jefté de ne lui pas faire l'injuHice de l'impliquer dans ce com- 
plot > Ôc il fe juftifia là deilus , en niant qu'il y eût jamais eu 
aucune part. L'Archiduc de fon côté chargea {qs miniftres de 
rejetter toute la faute fur le comte de Fuente. 

Pendant qu'on étoit occupé à étouffer les reftes de la con- Condamna- 
iuraîion, Nicolas Rapin furprit adroitement Gui EderdeFon- S^ "l^ c"' 
tenelles gouverneur delille de Iriitan, qui auntres-bon port, tenelks. 
auprès de Douarnenez lur la côte de Bretagne. Il prenoit auflî 
le nom de Beaumanoir; mais en confidération de cette famille 
illuftre on n'a pas mis ce nom dans le procès qui a été inftruit 
contre lui. Il s'étoit fait connoître dans les dernières guerres par 
fes brigandages j & tout nouvellement il venoit de traiter avec 
les Efpagnols, pour leur livrer fon ifle & fon port. Le grand 
Confcil, à qui le Roi avoit renvoyé cette affaire , le condam- 
na à la mort, comme convaincu de crime de leze-Majefté, 
& enveloppa même dans fon châtiment toute fa poflérité. Il 
fut premièrement traîné fur la claye dans les rues de Paris , puis 
roué en Grève , & expofé fur la roue. Par le même Arrêt 
Marcello Andréa Calabrois , qui avoit été pris avec lui, fut 
condamné à être aulTi traîné fur la claye & roué : il étoit déjà 
dans le tombereau , lorfqu'on apporta des lettres du Roi, qui 
fufpendirent l'exécution , & la firent remettre à un autre temsw 
On arrêta encore avec eux Pierre Bonnemetz de Rennes , qui 
fut pendu , ôc Jean Savinel dit du Tertre , qui fut appliqué à 
ia queftion. Ce fut le 27 du mois de Septembre que fe firent 
ces exécutions. La tête d'Eder fut portée à Rennes j ôc plantée 



S,6 HISTOIRE 

- . fur la porte Touflaints ^ conformément à l'arrêt pronon- 
TT cé contre lui. Ces criminels ayant été appliqués à la quef- 

jY tion avant qu'on les menât au fupplice , femblérent charger 
1 ^ o*'» ^^^^ ^6 Marec fieur de Monbarrot : en conféquence le grand 
Confeil ordonna qu'on s'affurât de fa perfonne. Lorfqu'on re- 
prit Rennes fur le duc de Mercœur , ceMonbarot y avoit ren- 
du de très-bons fervices. Sur l'arrêt du grand Confeil le comte 
de Briflac ayant donné ordre qu'on l'arrêtât, il fut pris à Ren- 
nes , dans la maifon même de Briffac , ôc conduit à Paris fous 
bonne garde : on ne le livra pourtant pas au grand Confeil ; 
mais il fut conduit à la Baftille, où il eft refté long-tems , ôc 
d'où il ne fortit qu'après avoir été dépouillé du gouvernement 
de la ville de Rennes. 

Au mois d'Odobre Charle de Valois comte d'Auvergne; 
qui avoit été arrêté enmême-tems que Biron, dont il étoit ami 
intime Ôc complice , voyant que l'opiniâtreté du Maréchal à 
nier tout , lui avoit été funefte , ôc qu'un aveu fincére de fa fau- 
te fait à un Prince auflî clair-voyant qu'Henri IV , fuffiroit 
pour en obtenir le pardon j d'accufé il fe rendit accufateur, ôc 
ayant découvert tout ce qu'il fçavoir de la confpiration , ôc tous 
les complices , il obtint fa grâce , Ôc fut mis en liberté. Le 
baron de Lux encouragé par fon exemple , vint aulîi à la Cour. 
Après avoir un peu tergiverfé , il dit un jour afîez plaifamment 
au préfident Janin qui le preffoit de partir , ôc qui l'affûroit du 
pardon s'il avoûoit ingénument fon crime : f^ous êtes un mau^ 
vais capitaine, vous avez menéunfoldat^àlaguerre, & vous ne 
Pavez pas ramené avec vous. 

A l'égard du duc de Bouillon , dès que le Roi fut forti de 

au Poi^i^'^s ^ il ^s retira à Turenne , ôc y refta contre l'avis de i^QS 

duc de Bouil- amis. Il eft vrai qu'il ne pouvoir fe perfuader que le parti 

Ion au Roi fur g^j avoit été falutaite au baron de Lux , le dût être pour lui- 

fa retraite. '^a h m • iT^'i'A/'jr •„ 

même. Auiii quoique le Roi lui eut écrit de la propre main 
le ip d'Ottobre pour lui ordonner de fe rendre auprès de lui, 
ôc qu'il eût promis d'obéir inceflamment , il changea tout d'un 
coup d'avis; ôc au lieu de la route de Paris, il prit celle de 
Languedoc , ôc pafla à Caftre : mais auparavant il écrivit de faint 
Seré au Roi le 30 de Novembre , pour lui rendre compte 
des raifons qui l'avoient fait changer des réfolution , ôc pour 
j Le maréchal de Biron. 

juftifîei: 



1 5 O 2» 



D E J. A. D E T H O U , L I V. CXXVIII. i)7 

juftifîer fa retraite , il marquoit , que dans le tems qu'il fe difpo- ,^,^„,.i„^ 
foit à fe rendre à la Cour , ayant été informé quels étoient fes ~ 
aceufateurs , il avoit cru devoir prier très-humblement fa Ma- j J^ ^ ^ 
jefté de ne point ajouter foi aux accufations de gens perfi- 
des , qui avoient tant de fois confpiré contre la vie de fa Ma- 
jefté , ôc contre la tranquilité de l'Etat : Qu il ne devoit point 
être accufé, ôc qu'il ne pouvoit être convaincu par des gens 
de ce caradére : Que c'étoient des âmes vénales ;, ôc accoutu- 
mées au menfonge, qui n'ayant pu exécuter leurs defleinsfu- 
nèfles , croyoient ne pouvoir rien faire de mieux que de ren- 
dre fufpe£l un des principaux officiers de la couronne, un an- 
cien ferviteur de la maifon du Roi , qui n'avoit jamais ambi- 
tionné pour fa propre gloire de plus grands honneurs que ceux 
qu'il tenoit de la grâce ôc de la libéralité de fa Majefté : Que 
ces délateurs avoient bien mauvaife opinion de la bonté ôc de 
îa clémence de fa Majefté , puifque fe voyant déformais fans 
efperance de pouvoir par leurs intrigues malignes ôc pernicieu- 
fes engager les fujets du Roi dans leur révolte , ils s'étoient 
faits délateurs , en quoi leur but n'écoit pas tant de renoncer 
à l'avenir à leurs engagemens criminels , que de rendre ceux 
qui n'y ont jamais trempé , la vidlime de leurs accufations ca- 
îomnieufes , ôc de les forcer à faire par défefpoir , ôc contre 
leur volonté , ce que ces fcelérats n'avoient jamais pu exécu- 
ter, quoiqu'ils eneuffent une extrême envie. ^ Mais, ajoûtoit- 
il , des gens qui ont manqué à la foi qu'ils doivent à leur Prin- 
ce , doivent-ils fe flatter qu'on puifTe ajouter foi à leurs paro- 
les ? Voilà ce qui me fait trembler : puis-je me préfenter de- 
vant votre Majefté, îorfqu'elle donne fa confiance à de tels ac- 
eufateurs ? Voilà ce qui m'empêche de me rendre à la Cour. 
Ce n'eft pas que ma confcience me reproche rien ; mais c'eft 
que j'ai un très-grand intérêt que la vérité foit manifeftée. C'eft 
35 une fatisfadion que je dois au Roi > à l'Etat, ôc à ma propre 
« dignité , je dois effacer l'infamie dont je ferois couvert par- 
w mi ceux de ma Religion , fi mon crime reftoit impuni. C'eft 
w pour cela que je fupplie votre Majefté de trouver bon que 
95 j'ufe de la liberté que vous nous avez accordée par vos édits, 
^ ôc que ma caufe foit jugée par les magiftrats , que vous-même 
« avez établis pour ceux qui font profefïion de la Religion nou- 
M velle : j'efpére qu elle voudra bien me l'accorder, ôc ce que je 
Tome XIF. N 



9, 

S) 



35 



M 



Henri 
IV. 



5>8 HISTOIRE 

« demande cû d'autant plus jufte que dans une caufe comnié- 
» la mienne, où l'on m'accufe d'avoir vçulu augmenter la puif- 
M fance des Efpagnolsaux dépens de la France, ilferoit difficî* 
M le de trouver des juges plus inexorables. Voilà ce qui m'a déter- 
» miné à aller à Caftres ^ afin de me décharger promptement du 
«poids énorme d'une fi horrible calomnie, ôc de mejuftifier 
9» dans Tefprit de votre Majefté , que je fupplie très-humblement 
» de prendre en bonne part ce que j'ai fait dans cette vûë, 6c 
» d'avoir la bonté de leregarder,non comme une défobéiflance 
» à fes ordres ; mais comme l'empreflement d'un homme , qui 
M ne fouhaite rien tant que d'être jugé." LeRoi ayant reçu cette 
lettre , & regardant fon évafion comme une fuite de fes remors, 
lui répondit fur le champ, & lui ordom*!a de nouveau de fe 
rendre auprès de lui. Il lui marqua : Qu'il ne s'agifibit point 
d'examiner à qui il appartenoit de le juger : Que c'étoit lui- 
même, qui feul, & fans témoins vouloit entendre fa juftifi- 
cation de fa propre bouche : Que d'ailleurs la Chambre de 
Caftres n'étoit pas compétente pour décider d'une affaire de 
cette nature. 

Cependant le duc de Bouillon étoit arrivé à Caftres , & ayant 
préfenté fa requête à la Chambre, oi^i préfidoit Saint Félix,' 
il demanda a6i:e, comme il n'étoit point contumace, & com-- 
me il s'étoit préfenté à (es Juges ; mais la Chambre refufa de 
connoître de cette affaire , le Roi lui ayant fait fignifier par 
Jacque Dufaur, qui y fut envoyé de Touloufe , qu'il lui en inter- 
difoit la connoifîance 3 ôc elle renvoya le Duc au Roi , pour 
fçavoir par qui il devoir être jugé. Cependant elle donna aûe 
au Suppliant de fa comparution devant les Juges de la Cham- 
bre, qu'il difoit être compétens, parce que la Vicomte de Tu- 
renne, où il avoir fon domicile, étoit du relTort du Parlement 
de Touloufe. LeRoi fut très- fâché, que îa Chambre lui eut 
accordé cet a£le. Cela fe paffa le 6 de Décembre. 

Sur ces entrefaites le Duc informé que le Roi envoyoît 
Louis le Fevre de Caumartin préfident au grand Gonfeil, pour 
l'arrêter par tout où il le rencontreroit, ôc le lui amener fous 
bonne garde, après avoir falué Anne de Levi de Ventadour, 
qui fe trouvoit alors par hazard à Caftres , Ôc qui commandoit 

I Parce que le Roi y avoir e'tabli une Chambre mi-partie pour les CAUfçs d€€ 
Proteû?,nt«, Le dus de Bouillon letoic. 



DE J. A. D E THOU, LiV. CXXVIII. p> 

en Languedoc fous le maréchal de Monmorenci en qua- , 

lité de Lieutenant gonéral, partit furie champ pourfe rendre tj 
à Monpellierj là après avoir prorefté de fon innocence dans xy 
une grande afiemblée de Proteftans y il implora la protection ^ 
des Eglifes Proteftantcs auprès du Roi j & demanda inftam- 
ment qu'il lui fût permis d'ufer du privilège , que la loi lui don^ 
Boit d'être jugé par les juges établis pour ceux de fa Religion. 
En même tems de peur que la tranquilité publique, qu'il leur 
recommanda fur-tout , ne reçût quelque préjudice de fon fé- 
jour dans le Royaume , il leur déclara qu'il étoit réfolu d'en 
fortir pour un tems , ôc fur le champ il s'en alla à Orange ; de 
ià il pafla en Dauphiné , ôc ayant envoyé un de fes Gentils- 
hommes à Lefdiguieres , pour le complimenter de fa part, 
il marcha à grandes journées ^ & arriva enfin heureuiement à 
Genève. 

Quelque tems après les Députés des Eglifes Proteftantcs LesProtef- 
écrivirent au Roi en fa faveur, & le fuppliérent de rendre juf- ^JJJ^ faguce. 
tice à fon innocence , ôc de ne pas prêter l'oreille aux rap- 
ports de fes ennemis, comme on avoit le front de l'en accu- 
fer j ils lui repréfentoient qu'il n'étoit pas vrai- femblable qu'un 
homme, qui avoit autant de cœur , & de Religion que le Duc, 
eût pu confpirer avec l'Efpagne pour la ruine du Royaume : 
Qu'il étoit donc de la prudence Ôc de la juftice de fa Majefté 
de prendre garde que la haine de la Religion n'eût beaucoup 
de part a la difgrace du Ducj lafuppliant de renvoyer la con- 
îioiffance de cette affaire à celle qu'elle voudroit choifir^ des 
Chambres établies par fes édits en faveur des Proteftans ; ôc 
de ne pas fe prêter à la malice de certaines gens , qui regar- 
doient comme un holocaufte agréable à Rome le fang des in- 
nocens , qu'on verfe ôc qu'on voit fumer fur ^os autels : ce font 
les propres termes , dont ils fe fervirent pour faire mieux con- 
noitre combien cette affaire leur étoit fenfible. Prefque dans 
le même tems les Proteftans du Languedoc écrivirent au Roi, 
pour lui marquer que le Duc étoit tout prêt de comparoîtrei 
pourvu que ce fut devant des juges non fufpe£ls , tels que ceux 
qui lui étoient accordés par les édits ; & ils prioient inftam- 
iiient fa Majcfté d'y confentir , prétendant même que c'étoit 
pne juftice qu'elle ne pouvoit refufer. 

Le Roi chagrin de ces contre-tems, appréhendant d'ailleurs 

Nij 



100 HISTOIRE 

. que lorfque la reine d'Angleterre apprendroit Ces nouvelles' 
Henri ^^^^ "^ ^^^ fâchée des pouriuites qu'il faîfoit contre le duc de 
JY Bouillon , ôc que cela n'altérât leur bonne intelligence, char- 
I 6 0*2 §^^ Chriftophle de Harlai comte deBaumont fon ambafTadeur 
auprès de cette PrincefTe de lui rendre compte des accufations 
de la" reine' intentées contte ce Seigneur, & de la modération avec laquelle 
Eiizabeth fur il s'étoit Comporté j de lui faire remarquer qu'on n'avoit rien 
cateattaiie. ^^-j. pfqu'alors , ni avec précipitation , ni contre la jufticeî ôc 
de lafupplierde lui donner confeil , comme une bonne fœur, 
fur l'amitié de laquelle ilcomptoit. Cette PrincefTe habile com- 
prit parfaitement que c'étoit un compliment de politefle que 
le Roi lui faifoit faire ? & que dans le fonds ce n'étoit pas 
un vrai défir de profiter de fesconfeils, qui le portoità cet- 
te démarche. Comme elle ne vouloir pourtant pas abandon- 
ner un Seigneur qu'elle aimoit , & qu'elle croyoit injufte- 
ment perfécuté , ôc accufé calomnieufement par des gens qui 
le haïfToient à caufe de fa Religion , elle chargea fon Ambaf- 
fadeur à la Cour de France de fa réponfe. Ehzabeth remer- 
cioit d'abord le Roi de l'amitié, ôc de la confiance qu'il lui 
marquoit , en voulant bien lui communiquer une affaire qui ne 
regardoit que le Prince ôc lefujet, ce qui ne fe pratique gué- 
res entre Souverains. Enfuite elle lui marquoit qu'elle étoit 
perfuadée qu'il auroit beaucoup mieux fait de ne la pas con- 
iulter : Qu'il arriveroit infailliblement de deux chofes Tune, 
ou qu'elle pafTeroit pour vouloir porter mal à propos des re- 
gards trop curieux dans les affaires a autrui.ce qu'une longue ex- 
périence lui avoir fait connoître qu'on ne fçauroit trop éviter ; 
ou qu'elle auroit le déplailîr de voir fa candeur ôc fa fincerité 
foupçonnée en déclarant fa penfée ingénument fur une affaire 
de cette importance, quoique cène fût qu'après en avoir été 
priée : Qu'en effet il étoit prefque impofTible que le Roi ne la 
regardât pas comme partiale , puifqu il étoit très-bien informé 
qu'elle avoir toujours eu une efiime particulière pour celui au 
fujet duquel il demandoit fon avis : Qu'elle avoit donc lieu de 
craindre que fi elle effayoit d'affoiblir les accufations intentées 
contre le duc de Bouillon , ou de vouloir l'en juftifier , elle 
ne parût négHger , ou fe mettre peu en peine des intérêts de 
la perfonne ôc de l'Etat d'un frère, qui lui étoit extrêmement 
cher : Que cependant comme ce n'étoit point de fon propre 



DEJ. A. DETHOU,Liv. CXXVIIL loi 

mouvement qu'elle entroit dans une afiaire qui ne la regardoit ^ 



■<Me«*nHBst^*^<a 



en aucune forte , con^me elle n'en difoit fon fentiment qu'a- Henri 
près en avoir été priée ^ elle lui proteftoit qu'elle alioit lui par- j y 
1er en confcience , & fans paflion , & qu'elle ne donneroit rien, i (j 0*2 
ni à la haine , ni à la faveur '-, elle déclaroit enfuite que les foup- 
^onsdont le Roi s'étoit laifTé prévenir contre le duc de Bouil- 
lon , lui paroiffbient peu fondés , & que les preuves en étoient 
fi foibles, qu'elles ne dévoient balancer dans l'efprit du Roi 
celles qu'il lui avoit données de fa fidélité ôc de fon attache- 
ment en divers tems, ôc dans des conjon£lures délicates. 

» En effet , continuoit-elle , il le Duc dès fa plus tendre jeu- 
3> neffe, a été très-fidéle à votre Majefté dans un tems où vos 
« affaires étoient en mauvais état^, & où il n'avoit point d'au- 
3' tre motif de s'attacher à vous , que l'amitié qu'il avoit pour 
» votre perfonne j comment peut-on s'imaginer qu'aujourd'hui 
S' qu'il vous eft attaché, non par l'amitié feule , comme autre- 
=5 fois, mais par un ferment qu'on ne peut violer , fans s'attirer 
3' la vengeance divine , il fonge à vous être infidèle ? Quoi ? 
3> cet homme a toujours fervi votre Majefté avec zélé, lorfqu'iî 
as y avoit mille périls à effuyer fans autre récompenfe à at- 
s' tendre que l'honneur d'en fortir vainqueur j pendant tout 
s> le cours de fa vie on ne l'a jamais accufé ni d'infidélité ni 
o> d'imprudence ; aujourd'hui que V. M. , qu'il fervoit dans la 
~ feule vûë de lui plaire, eft très-puiffante ôc très-fTlorifTante, 
^ Qu'elle peut lui faire la fortune la plus brillante, devient tout 
35 d'un coup fi perfide ôc fi infenfé^, que non feulement il fa- 
» crifie cette réputation qu'il s'eft acquife par tant d'exploits, 
»5 mais qu'il fe jette degayeté decœur dans un précipice mani- 
M feftcjôc d'où il ne peut jamais fortir j en vérité cela eft-il croya- 
is ble ou pofTible ? Que le Duc ait été le confident de Biron.c'eft 
» ce que je ne fçaurois m'imaginer , puifque tout le monde a 
» fçû la haine ôc la jaloufie qui a toujours été entre eux 5 en- 
3' core moins puis-je croire qu'étant Proteftant, il fefoit ligué 
» avec les Efpagnols, pour la ruine du Roi ôc du Royaume, 
=5 ce qui eft l'autre chef des accufations qu'on intente contre 
3' lui. Elle ajoûtoit que c'étoient là les raifons qu'elle avoit 
de ne pouvoir foupçonner le Duc d'être coupable des crimes 
dont on l'accufoit : Qu'ainfi elle prioit inftamment le Roi fon 
frère ôcfon ami, de fe conduire en cette occafion avec toute 

N iij 



102 HISTOIRE 

; la modération qu'il avoit montrée jufqu'alors ; 6c de faire ré* 
T T flexion que foit que le Duc fût coupable ^ foit qu'il fût in- 

lY nocent , il y avoit grand nombre de gens qui lui étoient unis 
^ \ d'intérêt, fans que cependant on en attaquât d'autre que lui: 
ce qui prouvoit bien qu'il avoit des ennemis, mais ce qui ne 
le convainquoit pas pour cela d'être coupable : Qu'un Roi auflî 
fage qu'il étoit, de voit bien envifager toutes les fuites que pou- 
voit avoir une pareille affaire : Que les preuves qu'on avoit ra- 
maffées contre l'accufé n'étoient pas , comme on dit d'ordinai- 
re , aufli claires que le jour : Que fi le Duc fe trouvoit inno- 
cent , comme elle le fouhaitoit ôc l'efpéroit , il neferoitpas aifé 
de réparer l'honneur d'un homme de ce rang : Qu'elle étoit fâ- 
chée qu'on ne s'y fût pas pris d'une autre manière avec lui : Que 
toute la terre étoit inftruite par les lettres même du Roi , qui 
étoient entre les mains de tout le monde, que le Duc étoit ac- 
cufé d'un crime énorme par fon maître , qu'on regardoit com- 
me le plus grand Roi de la Chrétienté : Qu'il étoit à craindre 
que la difficulté que faifoit ce Seigneur de fe mettre entre les 
mains de la juftice ne vînt plutôt de ce qu'il craignoit la co- 
lère du Roi ôc la malice des ennemis qu'il avoit auprès de fa 
Majefté, que d'aucune défiance qu'il eût de la bonté de fa 
caufe : Qu'elle croyoit donc , que le Roi qui étoit plein de 
fagelTe , ôc qui voyoit clairement toutes les menées que 
le roi d'Efpagne faifoit contre lui au-dedans ôc au-dehors du 
Royaume , feroit beaucoup mieux de l'attaquer ouvertement 
Ôc fans détour , .ôc de réunir contre lui toutes ks forces avec 
celles des Princes alliés ôc amis de la France : Que par ce 
moyen il auroit un ennemi certain , ôc des alliés zélés ôc conf- 
tans , qui s'uniroient à lui contre l'ennemi commun. 

Voilà ce que l'Ambaffadeur d'Angleterre fit entendre au Roi 
Manifene ^^ j^^j-^-^ d'Eiifabeth. Comme la remontrance étoit un peu libre , 

du duc tiCTT- r-'o • • u 

Boiulion. Henri en rut pique , oc ne prit pas ces avis en bonne part ; 
cependant il n'en fit rien paroître pour lors. Il courut dans ce 
tems-là un écrit par lequel le Duc répondoit à tous les chefs 
d'accufation intentés contre lui. On difoit pour le charger ; 
Que pendant le fiége de Rouen, ôc depuis en Angleterre, ce 
"Seigneur turbulent avoit confeillé au comte d'Elfeck la con- 
juration qu'il forma, ôcqui eut une finfunefîe pour lui: Qu'en 
France il avoit tâché d'engager les Princes ôc ks Seigneurs 



DE J. A. DE THOIJ/Liv. CXXVIII. 105 

Catholiques par des raifonnemens artificieux , en quoi il excel- _,««,«« 
îoit , à révoquer en \doute l'état du Dauphin , afin de les jetter T7 
dans un précipice inévitable , dont il auroit bien fçû fe tirer , 
quand il y auroit fait tomber les autres : Que pour obliger les 



Ëfpagnols , il avoir fait folliciter fous main les Etats Généraux 
de fe foumettre à leurs anciens m.aîtres à des conditions très- 
avantageufes , dont il feroit l'arbitre : Qu'il avoit projette de 
démembrer le Royaumes & que pour en venir plus aifément 
à bout , il avoit réfolu de changer de religion : Qu'il vouloir 
avoir le Dauphiné pour fa part , ôc pour récompenfe d'avoir 
travaillé à cette révolution : Qu'il étoit entré dans les projets 
que le maréchal de Biron avoit formés contre la perfonne du 
Roi , & contre le falut du Royaume î & qu'il en avoit trou- 
vé l'exécution d'autant plus facile , que fa charge ' lui don- 
nant droit de coucher dans la chambre du Roi , il étoit en 
quelque forte le maître de fa vie : Qu'il avoit dès le commen-- 
cernent recufé les accufateurs du Maréchal comme fufpefe : 
Qu'il s'étoit Cl peu fié à fon innocence , que le Roi lui ayant 
envoyé ordre devenir à la Courj il n'avoir point obéi , quoi- 
qu'il eût promis de le faire : Qu'au lieu de cela il avoit affe£lc 
de fe prefenter à la chambre de Cadres , qui étoit vifiblemenc 
incompétente pour décider de cette affaire : Que fa fuite hors- 
du Royaume étoit en quelque forte un aveu de fon crime : 
Qu'il avoit payé d'une ingratitude infigne tous les bienfaits > 
dont le Roi avoit pris plaifir de le combler : Qu'il n'avoit pcirït 
écouté le confeil fage que lui donnoitlaTrimoùille fonbeau- 
frere ^ d'aller à Sedan , ôcd'y attendre les ordres du Roi : Qu'il 
fe déficit tellement de fon innocence , qu'il avoit réclamé la 
prote£lion des Protelians du Languedoc ôc de la Reine d'An- 
gleterre, Il répondit à tous ces chefs , dumoinsaux principaux, 
en les niant abfolument. Il ajouta j Qu'à légard de l'affaire du 
comte d'Effeck , jamais perfonne n'avoit imaginé ni dit con- 
tre lui rien de femblabie : Que l'intérêt que la Reine d'An- 
gleterre prenoit à fa défenfe , en étoit une preuve fans répli- 
que : Qu'il en appelioit aufii à la confcience & à la mémoire 
ÛQs Princes & des Seigneurs Catholiques^ pour fçavoir s'il leur 



3 II étoit premier Gentilhomme de 
ia Chambre, 
a- Le duc de Bouillon , Se Claude 



duc de la TrimoUilIe avoient c'poufé 
les deux fœurs , filles de Guillaume de- 
Naffau prince d'Orange, 



IV. 

1602, 



104 HISTOIRE 

avoit jamais parlé fur l'état du Dauphin : Qu'il n'étoit pas affez 

H^ , fcélérat . pour avoir formé le deffeiii de jetter dans le préci- 

T y pice tant de perlonnes , qui lui etoient tres-etroitement unies 

, ^ ' par le fane:, pour un deflein déteftable ôc indigne du nom Fran- 
£002. ^ . .^ X ce ' • r .• j j 

çois y m allez inlenle pour croire pouvoir le tirer de danger, 

après les avoir tous mis dans le précipice : Que cette folli- 
citation des Etats Généraux , dont on l'accufoit , étoit égale- 
ment vaine ôc impertinente : Qu'on ne poùvoit pas tenter une 
affaire comme celle-là , fans allarmer tous les Princes & tous 
les Etats Proteftans de l'Allemagne , & les réduire au defefpoir, 
parce que la reconciliation des Etats Généraux avec l'Efpa- 
gne ne pouvoir fe faire , fans renverfer le plus folide fonde- 
ment de la fureté publique ; d'ailleurs que fon alliance avec 
la maifon de Naffau , fortifiée par tant d'autres liens , rendoit 
cette calomnie abfolument incroyable : Que ce qu'on difoit 
du Dauphiné choquoit la vraifemblance : Qu'il faudroit qu'il 
fût , non-feulement un fcélérat & un perfide , mais un infenfé, 
s'il avoit ofé l'entreprendre , ou s'il s'étoit flaté d'y réùlTir, ayant 
en tête Lefdiguieres le plus grand capitaine de fon fiécle , 
qui étoit prefque abfolu dans cette province , par l'autorité 
qu'il s'y étoit acquife , par quantité de places fortes dont il 
étoit maître , ôc par l'attachement des peuples qui étoient 
prefque tous Proteftans : Que le maréchal de Biron n'avoit 
jamais nommé aucun de fes complices , que s'il les avoit nom- 
més , il ne l'auroit pas nommé feul , mais qu'il en auroit ap- 
paremment nommé beaucoup d'autres avec lui : Qu'il étoit 
donc étonnant , que de tant de conjurés , il fut le feul qu'on 
perfécutât , tandis que tous les autres étoient en crédit à la 
Cour , oii on les accabloit tous les jours de bienfaits : Qu'il 
y avoit beaucoup de gens en ce payis-Ià , fur qui le foupçon 
d'un parricide fi déteftable pouvoit tomber avec beaucoup plus 
de vraifemblance , que fur lui qui avoit la confcience nette 
à cet égard, ôc qui avoit toujours préféré l'honneur à la vie, 
•Qu'à l'égard de fes accufateurs , quoiqu'on ne les eût point en- 
core nommés on les connoiffoit affez par le bruit public: Que 
l'infamie de leur vie rendoit leur foi très-fufpede , ôc qu'ils 
étoient fi décriés , que des juges équitables ne voudroient pas 
recevoir leur témoignage dans une caufe ordinaire, ôc contre 
le dernier des hommes : Que s'il s'étoit prefenté à la Chambre 



D E J. A. D E T H O U. L I V. CXXVIII. 105" 

de Caftres, il l'avoit fait en vertu des édits donnés en faveur 
de ceux de fa religiorf: Que dans une affaire où il s'agiffoit Henri 
de fa vie ôc de fa fortune, il étoit bien aife de n'avoir point j y 
de juges fufpeds , ôc d'être jugé par ceux à qui ce droit appar- ,502 
tenoit naturellement , à moins qu'on ne renverfât les édits : 
Que c'étoit pour cette raifon qu'il n'avoir pas voulu rejetter 
le fccoursque les Proteftans du Languedoc étoient venus d'eux- 
mêmes lui offrir, non plus que la prote£tion de la reine d'An- 
gleterre ; mais que s'il y avoir eu la moindre ombre de vérité , 
ou feulement de vraifemblance dans les accufations dont on 
le chargeoit , cette Princeffe auroit été aufïi déclarée contre lui , 
qu'elle lui avoir paru favorable , fur-tout dans une conjuration 
où cette Princefle ôc tous les fouverains avoient autant d'inté- 
rêt que le Roi , ôc qu'elle auroit été la première à folliciter le 
Roi fon cher frère à faire une punition exemplaire du coupa- 
ble. A l'égard des fuites qu'eut cette affaire , je les rapporterai 
dans la fuite. 

Claude de Lorraine Prince de Joinville avoir auffi étéac- 
cufé d'avoir eu des intelligences criminelles avec Philippe d'An- 
glure de Guionville, feigneur Comtois, qui dans les derniè- 
res guerres avoir défolé la frontière par fes courfes continuel- 
les ; il fut arrêté fur la fin de l'année par ordre du Roi , ôc remis à 
la garde du Duc de Guife fon frère. En même tems Henri 
écrivit aux Gouverneurs des Provinces : Qu'après avoir fait 
toutes les informations qui pouvoient avoir quelque rapport 
à cette accufation, il s'étoit trouvé qu'elles ne regardoienr que 
le coupable feulement i qu'aucun autre de cette illuftre famille 
n'avoir été ni impliqué, ni même nommé dans les dépofitions. 
Le Prince fut convaincu dans la fuite j mais comme il y avoit 
dans fa faute beaucoup plus de jeuneffe que de noirceur , ôc 
qu'il avoit tout avoué , le Roi lui fit grâce à la foUicitation de 
toute fa famille , ôc en particulier du duc de Lorraine , qui en 
fit parler au Roi par fes envoyés j mais fur-tout à la conlidéra- 
tion qu'il avoit pour le duc de Guife fon frère. 



Fin du cent vingt-huitième Livre, 



Tome XIF. O 



ro5 

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ng^ Il f%j$5jj^.je^^j%.^.?e,.^?*5f3Sf^^.^f^.î*!j*t?*!?ft il ^ 

J ô:=^3=S(S==S3=^=S(2=3S-S(3=S6=:0 g; 

HISTOIRE 

DE 

JACQUE AUGUSTE 

T H O U. 




Bs^aasHana 



LIVRE CENTVINGT'NEVVIEME. 

'ii^'k^^^^^'kk'k Ette année qui avoit commencé par 

- '^ ^ rr/»^.ry^_Q ^ des fpe£lacles ôc des bals , n'auroit 

Henri ^ V ^^'^^ „ ?^ été remplie que d'événemens îugu- 

IV. € J^f^^'^'S^S^ bres, fi l'on n avoit pas renouvelle 

1^02. ^ S § êT^ i ^ 2^ l'alliance avec les Suifles. Le Roi 

Renoiivei- ^^ ^g \_^ ^ f^ ^ ^^^^ avoit cnvoyé dès le mois de 

îementdcfai- ^ tt^ ^ ^^ || ^^ Septembre de l'année précédente. 



lianceavedes C\ \\ Oïl/Tii/ii/^Ç/S n ^ i i, , 

SiuiiQs. '^ 0=£)3:2)(3=0 ^ Nicolas Brulart fieur de Sillery 

^'^VMvitwiAf^w'v:^^ q"i avo^^ ^^i^ ^^^ AmbafTadeurau- 
^^:§t^^^'5îi'^u^^^ près des Cantons. Lorfqu'il fut ar- 
rivé à Soleurre , ou ils étoient afiembiés , il leur fit dans l'hô- 
tel de Ville un très-beau ôc très-long difcours fur ce renou- 
vellement d'alliance , qui avoit déjà été propofé par François 
Hotman fieur de Morfontaine, ôcil leur dit : Que ce qui avoit 
retardé jufqu'alors la concluûon de cette affaire étoient les 



DE J. A. DE THOU, Liv. CXXIX. 107 

embarras de la guerre de Savoye j il leur fit fentir l'avantage ô^ 
l'utilité que les deux^Nations retireroient de cette- alliance. Il Henri 
parla enfuite avec chaleur contre la malignité de ceux qui la jy 
difluadoient ' j il montra qu'en voulant les engager à rompre x 6 o ±* 
avec le Roi, leurdefîein étoit de femer entr'eux la difcorde, afin 
qu'ayant affoibli la puiiïance de cet Etat, en armant les membres 
îes uns contre les autres, ils pufTent enfuire renouveller leurs an- 
ciennes prétentions , & remettre fous le joug ces peuples qui 
avoient fiçiile fecoùer, & recouvrer leur ancienne liberté. Il 
parla tout autrement du Roi : après avoir loué fa valeur , fa pru- 
dence, fa fidélité pour fes amis , fon amour pour la paix , il 
leur fit comprendre , combie^i fon alliance apporteroit d'uti- 
lité à leur payis. 

Ils en convenoient tous 5 mais les cinq petits Cantons Ca- 
tholiques , qui venoient de traiter avec l'Efpagne , avoient 
quelque difficulté , ôc ils prioient nos Ambailadeurs de leur 
expliquer de quelle manière ils pourroient concilier l'ancien- 
ne alliance, qu'ils avoient faite avec la France, avec la nou- 
velle qu'ils venoient de conclure avec TEfpagne. On difputa 
beaucoup là-defTus j ôc il n'y eut rien que le comte de Fuente 
viceroi de Milan , ne fit pour traverfer cette affaire , qui étoit 
en très-bon train , jufqu'à leur oflxir un million d'écus d'or. 
Cependant le vingt-cinq de Septembre les cinq petits Can- 
tons s'aflemblérent à Lucernes , & le fept d'Odobre il y eut 
une afiemblée générale à Baden , ôc une autre à Soleurre le 2^ 
de Novembre. 

Pendant ce tems-là de Vie notre Ambafifadcur ordinaire au- 
près des Cantons , homme habile ôc vigilant , eut ordre de fe 
rendre à Coire capitale des Grifons , pour traiter avec les trois 
ligues Grifes : ils nommèrent foixante- fept députés, pour en- 
tendre fes propofitions. De Vie leur expofa avec beaucoup de 
dignité les intentions du Roi > ôc il leur dit que Sa Majefté 
fouhaitoit renouveller avec eux l'ancienne alliance, aux mêmes 
conditions que fes ancêtres , fans y ajouter , ni diminuer. 

Néanmoins l'argent n'étant pas arrivé auffi-tôt que les Suif- 
fes l'efpéroient , ce contre-tems troubla un peu la négociation : 
mais le maréchal de Biron étant arrivé à Soleurre fur la fin de 
Janvier avec une grande fuite , il fit à toute l'afTemblce un 
difcours militaire, qui raccommoda toutes chofesjil leur dit> 

1 La maifon d'Autriche qui a des prétentions fur la Suifle. 

Oij 



ic8 HISTOIRE 

— qu'ils dévoient d'autant plus defirer cette alliance , qile fi 1« 



Henri ^^^ recherchoit alors leur amitié, ce n^étoit point le mauvais 
I Y^ état de [qs affaires , ni la guerre , qui l'y obligeoient , puifque 
I 6 2» ^^ France étoit alors très floriflante , & de plus en paix avec 
tous Tes voifins. Il n'oublia pas de leur rappeller la mémoire 
de fon père '> & il leur parla enfuite de l'amitié tendre &iin- 
cére , qu'il avoit lui-même pour eux , ôc qu'il conferveroit toute 
fa vie, tant en paix, qu'en guerre. Là-deflus l'alliance fut re^ 
nouvellée aux mêmes conditions que les précédentes ; mais 
pour un tems plus long, c'eft-à-dire , pour la vie du Roi 6c 
du Dauphin, & au-delà. 

Ce jour-là , qui flit le dernier des beaux jours du maréchal 
de Biron, il donna un repas magnifique aux députes des SuiC- 
fes 6c des Grifons 5 mais il étoit mort quand ils vinrent en 
France jurer i'obfervation de ce traité : ils arrivèrent à Paris 
un famedi quatorzième d'0£lobre avec une fuite très nom^ 
breufe. Sillery 6c de Vie allèrent les recevoir à Charenton , 
ôc les régalèrent dans la maifon de Barthelemi de Cenami. 
De là ils furent conduits par Hercule de Rohan duc de Mon- 
bazon , par François de la Grange fieur de Montigny , ôc par 
une foule de Nobleffe jufqu'à la porte Saint Antoine^ où le 
Prévôt des Marchands accompagné des Echevins ôc des com»- 
pagnies bourgeoifes, les reçut avec de grands honneurs , ôc 
les complimenta de la part du Roi. Enfuite après leur avoir 
fait l'éloge des vertus de ce Prince , qui leur étoient connues ,' 
fur-tout de fa valeur ôc de fa fidélité , il leur offrit l'amitié des 
Parifiens : de là on les conduifit aux logemens qui leuravoient 
été marqués par les Maréchaux des Logis de la maifon du RoL 
Le Chancelier qui avoit été autrefois A mbaffadeur auprès des 
Cantons , leur donna un grand repas dès le premier jour de 
leur arrivée. Le lendemain ils allèrent au Louvre , ôc ils fu- 
rent prefentés au Roi par Henri Emmanuel de Lorraine duc 
d'Eguillon , fils du duc de Mayenne , accompagné de cinquante 
jeunes Seigneurs de la première Nobleffe. Ils paflerent de là 
chez la Reine , ôc le jour fuivant ilsfe rendirent à Saint Ger- 
main, où ils faluèrent le Dauphin âgé de deux ans. Henri d'Or- 
îeans duc de Longueville jeune enfant ^ , qui étoit élevé avec 
le Dauphin , vint voir les députés des Cantons , pendant qu'ils 

I lî avoit fept ans étant né en ijpj. 1 ve de Bourbon fœur du Grand Condé, 
c'eil celui qyiï epoufa Anne Genevie- I ^ui eft morte de nos jours 



DEJ. A.DETHOU,Liv. CXXIX. lop 

étoient à table , & but à leur fanté au nom du Dauphin. — — -* 
Lorfque le Chanaslier leur donna audience , PAvoier de ^^ ^ N a i 
Berne nommé Sagner porta la parole. Du refte on ajouta deux ^ ^^* 
articles au traité j le premier , Que les cinq petits Cantons 1^02. 
Catholiques ne feroient pas obligés de renoncer à l'alliance 
qu'ils avoient faite depuis peu avec le duché de Milan , & le 
duc de Savoyé, pourvu qu'avant toutes chofes ils obfervaf- 
fent les anciens traités faits avec la France h le fécond. Que 
fî on faifoit la guerre aux Proteftans de France , non-feule- 
ment les Cantons Proteftans ne feroient pas tenus d'envoyer 
les troupes auxiliaires qu'ils s'étoient engagés de fournir j mais 
qu'ils pourroient même en ce cas rappeller celles qu'ils auroient 
dans le Royaume , fans contrevenir au traité. Le comte de 
SoifTons leur donna le Samedi fuivant un grand & magnifique 
repas en maigre. 

Le lendemain l'archevêque de Vienne célébra pontificale- 
ment la MeiTe dans l'EgHfe de Notre-Dame : le Roi ôc toute 
la Cour y alTiftérent. Les Députés Proteftans entrèrent dans 
l'Eglife , mais il fe tinrent dans la nef auprès du Jubé. Après 
la MefTe le Chancelier ayant fait un difcours au nom du Roi , 
Sa Majefté jura l'obfervation du traité , foi de parole de Roi , 
fuivant la formule ordinaire 5 & les députés des Cantons ju- 
rèrent enfuite la même chofe les uns après les autres en tou- 
chant les faims Evangiles. Après la cérémonie, il y eut à TE- 
vêché un repas magnifique , où le Roi fe trouva avec tous les 
Princes, & il fit l'honneur à tous les Députés de boire à leur 
fanté. 

Le lendemain les Députés ayant demandé qu'on ajoutât au 
million qu'on leur avoit promis , parce qu'il leur faudroit plus 
de quatre cens mille écus par an pour payer leurs dettes , le 
Roi leur fit dire que les guerres paffées avoient épuifé le tré- 
for , ôc qu'il n'étoit pas en état de leur accorder ce qu'ils deman- 
doient. Ils allèrent enfuite dîner à l'hôtel de Ville, où on leur 
donna un repas fplendide. Deux jours après Madame de Lon- 
gueville alliée du corps Helvétique à caufe de fon comté ds 
Neufchâtel , traita à fon tour les Députés. De Vie les ayant 
enfuite conduits ?.u Louvre , ils prirent congé de Sa Majefté, 
qui leur fit des prefens , ôc leur donna de grandes médail- 
les d'or frapées à i'occafion de cette alliance. Il paroît pac 



iTô HISTOIRE 

rinfcription de ces médailles, que Ter en avolt été tiré dune 
Henri ^^^^^ qu'on avoit depuis peu découverte^' dans la BrefTe. 

j Y II me refte encoie à parler de quelques affaires du dedans 

1602 ^^ Royaume. Tandis que le Roi étoit à Blois , il reçut des 
Edic contre plaintes de toutes les provinces contre la licence des duels , 
les duds. qui renverfoit toutes les loix divines & humaines , mettoit 
en péril tous les ordres de l'Etat, & troubloit la tranquiiité 
publique. Pour arrêter cette fureur , le Roi donna un édit 
qui condamnoit à mort , non-feulement ceux qui appelloient , 
mais auîTi ceux qui étoient appelles , s'ils fe trouvoient au 
rendés-vous , 6c outre cela ceux qui portoient le cartel , ôc 
les féconds, tant de l'appellant quede l'appelle, Ôc déclaroit 
leurs biens confifqués , fans pouvoir jamais obtenir de grâce , 
ni pour leur vie ni pour leur bien, fous quelque prétexte que 
ce pût être. L'édit ordonnoit encore , que ceux qui fe plain- 
droient d'avoir reçu une injure, où leur honneur fût intereffé , 
ou qui auroient reçu un appel, dont le refus eft regardé par 
toute la Nobleffe , ôc par tous les militaires , comme une lâ- 
cheté qui deshonore , feroient tenus de porter leurs plaintes 
au Connétable , aux maréchaux de France , ou au Gouverneur 
de la province , oi^i ils fe trouveroient : Que celui à qui la plain- 
te auroit été adreffée , feroit venir les parties , entendroit leurs 
raifons , ordonneroit la réparation qu'il jugeroit convenable > 
leur défendroit à l'avenir toute voye de fait, ôc que les deux 
parties feroient obligées de s'en tenir à ce qu'il auroit jugé : 
Que celui qui y manqueroit encourroit l'indignation du Roi, 
feroit banni de la Cour Ôc de la province, ou puni de quel- 
que autre peine extraordinaire : Qu'on feroit même extraor- 
dinairement le procès à ceux qui auroient été tués en duel , 
comme- criminels de leze-majefté. L'édit fut enregiftré au 
Parlement avec cette referve : Que ni le Connétable j ni les 
maréchaux de France , ni les Gouverneurs de province , ne 
pourroient en vertu de cet édit, prétendre connoître d'aucun 
crime ou délit, fi ce n'eft de ceux qui regardent l'honneur 
entre Gentilshommes , ôc qu'ils n'étendroient point leur droit 
au-delà. Cet édit eft du mois de Juin. Jamais loi ne fut plus 
fagc ôc plus refpeâiable que celle-là , ôc en même-tems plus 
mal obfervée , ce qui a caufé de grands maux à la France , ôc 
attiré la colère de Dieu fur nous. Mais on fît d'un autre côté un 



DE J. A. DE THO U, Liv. CXXIX. ni 

changement dans la monnoyeauiïi pernicieux, qu'imprudent.Ce 

futd'abrogerdansle commerce & dans les contrats , l'ufage de ZZ~ ' 

compter par écus d'or, qui duroit depuis 1 577 , ôc qui avoit heu- ^ ï^,^"^ ^ 
reufement ôté Poccafion d'augmenter le prix de lor ôc de l'ar- 
eent , & de faire enchérir les marchandifes ôc les denrées , ^î 
comme il arrive quand on compte par livres : car ces livres pcmiaeux 
ne font pas une efpéce réelle , mais une monnoye imaginaire. ^^"^ lamon- 
Quelque horrible qu'ait été la licence des banquiers ôc des ufu- °^^' 
riers pendant les dernières guerres, cette manière de compter 
par écus d'or avoit empêché qu'il n'arrivât aucun inconvénient 
ni aucune variation par rapport à l'efpéce , au lieu qu'avant 
l'édit de 1577 , qui a réglé qu'on ne compteroit que par écus, 
on avoit vu des defordres affreux en pleine paix , jufques-là 
que la valeur de l'écu d'or ayant été mife à fix livres, ôc tou- 
tes les autres efpéces d'or ôc d'argent , tant étrangères que de 
France ) ayant été rehauffées à proportion , perfonne ne fça- 
voit plus ce qu'il avoit de bien. 

L'abrogation de l'édit de 1577 ayant été propofée devant 
le Roi , les Prefidens des trois cours fouveraines , ôc les plus 
éclairés , tant de la Cour des monnoyes , que du corps de ville , 
avoient opiné là-deffus jufque bien avant dans la nuit, enpre- 
fence des feigneurs de la Cour ; ôc enfin il avoit été décidé 
prefque unanimement , qu'il ne falloit pas toucher à l'ufage de 
compter par écus d'or établi en 1577. Mais quoiqu'on en eût 
reconnu l'utilité en différens tems , l'opiniâtreté d'un hom- 
me qui fe faifoit un point d'honneur de venir à bout de tout 
ce qu'il entreprenoit , l'emporta fur l'expérience. Ainli l'é- 
dit fut donné à Monceaux au mois de Septembre , ôc ayant 
été apporté au Parlement , on refufa d'abord de l'enregif- 
trer après une première ôc féconde juffion. Jacque-Augufte 
de Thou, accompagné du Prefident Seguier ôc de quelques 
Confeillers , parce que les autres Fréfidens étoient malades , 
fe rendit même à la Cour , ôc prefenta au Roi un mémoire 
abrégé des raifons que le Parlement avoit eues de refufer l'en- 
regiftrement. Mais le mémoire fut reçu affez mal , on le lut en 
particulier, fans que les députés du Parlement fuffentpréfens, 
ce qui ne s'étoit jamais fait i ôc la rèponfe fut , que l'édit de- 
voit l'emporter fur les raifons contenues dans le mémoire, ôc 
que le Roi vouloit qu'il fût enregiftré fur le champ. Ainlî 



112 HISTOIRE 

, renreglilrement s'en fît le feize de Septembre fur les ordres 

Henri ^^P^^s du Roi, plufieurs fois réitérés, & après que le Parle- 

T y. ment eut donné par écrit les motifs qui l'avoient empêché juf- 

1602 <^u'^JoJ^s d'y foufcrire , comme il eftmarqué dans l'ade d'en- 

regiftrement. La chambre des Comptes & la cour des Aydes 

fuivirent l'exemple du Parlement. Mais les officiers de la cour 

des Monnoyes, qui feuls avoient approuvé ce nouvel Edit , 

l'cnregiftrérent avec de grands applaudiffemens. 

Le prétexte qu'on prit pour colorer cette innovation , fut 
que depuis qu'on ne comptoit plus par livres , qui eft le tiers 
de l'écu , cet ufage de compter par écus d'or avoit ouvert la 
porte aux profufions ôc au luxe ; mais ne pouvoit-on pas remé- 
dier à ce mal par de bonnes loix , en réglant la dépenfe ôc 
réfrénant la licence des mœurs ? L'expérience nous a bien 
montré depuis qu'il n'y avoit rien de plus fage, que ce qui 
avoit été arrêté parl'édit de ijyy^pour empêcher que le prix 
de l'écu d'or n'augmentât, en introduifant l'ufage de compter 
par livres 5 ôc l'abrogation de cette loi nous a replongés dans 
tous les maux , aufquels on avoit remédié , en l'établilTant. Pac 
là le gouvernement s'efi: vu dans la néceflité d'augmenter le prix 
de l'écu d'or ^ ôc par conféquent de haufler le prix des mar- 
chandifes , fur-tout de celles qu'on tire des pays étrangers , 
comme je le dirai plus particuhérement en fon lieu , fi Dieu 
me fait le grâce de continuer jufque-là mon ouvrage. 
Découverte La perte que nous caufa ce nouvel édit enfanté par l'am- 
minef.^'^^"^^^ bition , parut en quelque forte réparée par un bonheur particu- 
lier à la France, qui outre l'avantage d'un terroir très-fertile, 
a encore celui que la nature accorde quelquefois par manière 
de compenfation à des terres ingrates ôc ftériles , je veux dire 
des mines de différens métaux 5 en effet on prétend que l'Aurié- 
ge , qui fort des Pyrénées , ôc traverfe le comté de Foix , roule 
dans fes eaux quantité de petites parties d'or Ôc d'argent j qu'il y a 
des mines d'argent à Carcaflbnnej de plomb ôc d'étain, dans les 
Cevennes , ôc dans le Gevaudan , de plomb , dans un bourg 
du Vivarés , qu'on appelle Annonay j de très-bonnes mines de 
fer, en Auvergne ; ôc qu'on tira il n'y a pas long-tems quantité 
d'or ôc d'argent d'une mine qu'on découvrit à S. Martin dans 
le Lionnois 5 mais pour faire valoir des mines , il faut un tra- 
vail affidu , ôc fouvent périlleux , ôc une vie dure ôc de peu 

de 



à ce 



DE J. A. DE THOU, Liv. CXXIX. iij 

de dépenfe : or dans un payls audî abondant que la France on ^. 
trouve peu de S[ens»de ce caractère : accoutumés à la bonne xr r, , r, 
encre , nos rrançois ne Içauroient le ménager autant qu il rau- j y 
droit pour des entreprifes qui demaident de fi grands frais. ^ 
On fongea d'abord à fe fervir d'Allemands , moyennant cer- 
taine rétribution ; mais on ne douta pas que dès qu'ils au- 
roient refpiré l'air de ce payis-ci,ils ne voulurent vivre com- 
me y vivent nos François. Cependant les frais des mines font 
fi exîiorbitans , que fi les entrepreneurs ont des ouvriers • qui 
leur coûtent plus d'un foi par jour chacun , il eft impoiTible 
qu'ils y gagnent, ôc par conféquent qu'ils continuent d'y faire 
travailler, quelques vigilans ôc quelques habiles qu'ils foient, 
ôc quelque abondante que foitleur mine. 

On ne laiffa cependant pas de donner à ce lu jet au mois^de E^jt 
Juin un édit qui fut enfin enregiftré au Parlement, après beau- fujet; 
coup de difficultés. Ce n'étoit qu'une confirmation de ceux 
qu'on avoit faits autrefois fur cette matière y & dont nous 
avons parlé fur l'année foixante-trois du fiécle pafle : mais on 
y ajouta quelques claufes , entr'autres celle-ci: Qu'afin que 
les Seigneurs particuliers ne puffent fe plaindre qu'en faifant 
foiiiller les mines qui étoient dans leurs terres, on leur fit un 
tort confidérable, le Roi^ pour les dédommager , ordonnoit 
que toutes les mines de fouffre , de nitre, de fer , d'acier, de 
vitriol, de charbon de terre, d'ardoife qui fert à couvrir les 
maifons , de plâtre , de craie , de moilon Ôc de pierres à faire 
des meules , appartiendroient aux propriétaires des terres , où 
elles fe trouveroient , fans qu'on pût leur en contefler la poffef- 
fion. En même-tems pour donner plus de luftre au nouveau 
genre de travail , le Roi créa une charge de Grand maître 
àts, mines : Roger de Beliegarde Grand Ecuyer de France , 
& Lieutenant-Général au gouvernement de Bourgogne , en fut 
revêtu j ôcil lui donna pour Lieutenant le fieurdeRuzé fecre- 
taire diitat, Ôc pour Intendant Pierre de Beringhen fon pre- 
mier valet de chambre. On établit auiïi une jurifdidlion pour 
les ouvriers qu'on y employeroit. Jean de Villemereau Confeil- 
1er au Parlement, fut revêtu de cette charge, mais fans émo- 
lumens , pour les raifons que j'ai dites. 

Il arriva fur ces entrefaites une affaire à Bordeaux , qui non- 
feulement .troubla toute la ville, mais qui par une entreprife 
Tome XIK P. 



114 HISTOIRE 

que le hazard ou la témérité fît naître , renouvella le confli£t 
j^ £ jg j^ j de la jurifdidion eccléfîaftique avec celle du Roi. Le cardi- 
j y^ nal de Sourdis * archevêque de Bordeaux avoit fait travailler 
j ^ Q ^ à démolir un autel dans i'églife Cathédrale de S. André. Cette 
Différend entreprife fcandalifa tous les Ordres de la ville, & en particu- 
de l'Arche- \[q^ plu(«eurs Confeillcrs du Parlement , qui (e trouvèrent dans 
deaiix,avec ce tems-Ia a 1 h^lile. Le prétexte dont ie lervit ce rrelat pour 
le Parlement jalliHer cc proccdé , fut qu'une partie du peuple qui alloit au 
*^^HcikÎ ^' 'î^ermon , ne fe contentant pas d'entendre le Prédicateur , ôc 
d'Efcoublcau. ayant la fotte curioficé de vouloir le voir au vifage , montoit 
d'une manière indécente fur cet Autel , ôc donnoit un fpe£ta- 
cle ridicule dans un heu faint, confacré à la prière. Comme 
il avoit entrepris cette démolition fansconfulter les Chanoines 
ôc contre leur volonté, le lendemain ils voulurent faire réta- 
blir cet autel ? le Cardinal étant furvenu avec fes domeftiqueS;, 
les Maçons qui y trava'lloient furent chaiïés ôc mis en fuite , 
& les Chanoines qui étoient prefens , reçurent quelques coups 
de poing dans le tumulte. 

•D'un autre côté le maçon qui avoit démoli l'autel ayant 
été arrêté par ordre du Parlement, le Cardinal alla en perfon- 
ne à la prifon , fit rompre les portes, & en retira fon maçon. 
Le Parlement informé de cet attentat , rendit un Arrêt, tou- 
tes les Chambres affemblées , par lequel il éroit ordonné , 
que l'autel démoli feroit rétabli ; & pour veiller à l'exécu- 
tion , il commit Geraud d'Amalby (ieur de SefTac doyen, 
homme également refpedable , par fon âge , & par fon mé- 
rite , avec Jean Bonneau fieur de Verdun. En même-tems 
pour empêcher qu'on ne fit violence aux ouvriers , on leur 
donna un détachement des compagnies bourgeoifes des Ju- 
rats. Ils fe rendirent donc le lendemain à leghfede Saint An- 
dré ; & comme ils étoient plus forts que le Cardinal , ils firent 
rétabhr l'aurel , fans que perfonne s'y oppofât. L'Archevêque 
fe contenta d'envoyer un Prêtre pour les excommunier î mais 
Seffac le fit retirer avec un air de mépris , en lui difant , que 
pour une excommunication de cette nature, il falloit que le 
Cardinal y vînt lui-mê'iie. 

L'Archevêque ne pouvait fe défendre par les armes ma- 
térielles, réfolut d'employer les fpirituelles , pour venger raf< 
front qu'il pcétendoit avoir reçu. Ainfi le Dioianche fuivant 



DEJ. A. DETHOU, Liv. CXXIX. n^ 

Seffac & Verdun étant allés à l'églife de S, Projet dans le def- 

fein d'entendre la MefTe ôc le Prône , le Prélat s'y rendit * H £ N R i 
non- feulement avec la Croix . mais en faifant porter devant j y, 
lui le S. Sacrement , ce qui frappa extraordinairement les ef- ^ 602, 
prits de toute l'affiftance. Enfuite ayant cité à la porte defE- 
glife Seflac ôc Verdun , il les déclara excommuniés dans les 
formes ordinaires 5 Ôc pour infpirer plus d'horreur au peuple , 
il éteignit quatre flambeaux , ôc il défendit à celui qui devoit 
faire le Prône de.parler, ôc au Prêtre de dire la Mefleenleur 
préfence , fous peine d'excommunication. Il ajouta encore 
beaucoup d'injures , aufquelles SefTac répondit en deux mots 
qu'il étoit fou à fon ordinaire , ôc qu'on lui feroit chanter la 
palinodie : cependant pour ne pas donner occafion à un plus 
grand défordre, ils fortirent de l'Eglife. Le Cardinal fe retira 
avec le S. Sacrement , ôc l'ayant porté pompeufement ôc com- 
me en proceiïion par la ville , il rentra dans fon palais avec 
un air triomp!iant , femblable à un conquérant qui vient de 
remporter une victoire. 

Le L undi fuivant le Parlement voulant prévenir le fcanda- 
îe public, ôc maintenir fon autorité, qui étoit celle du Roi, 
fit affembler toutes les Chambres en préfence du maréchal 
d'Ornano , qui commandoit dans la province en qualité de 
Lieutenant-Général en l'abfence du prince de Condé 5 ôc 
ayant entendu le procureur du Roi , qui parla vivement con- 
tre le Prélat , on rendit un Arrêt qui ordonnoit au Cardinal de 
révoquer l'excommunication qu'il avoit fulminée , Ôc d'en dé- 
pofer dans le jour un a£le en bonne forme au greflfe de la 
Cour, faute de quoi il feroit condamné à une amende de qua- 
tre mille écus d'or envers le Roi. On y ajouta une claufe > 
qui défendoit à tous les Archevêques ôc Evêques du Royau- 
me d'excommunier aucun Magiftrat ôc aucun officier du Roi 
iorfqu'il fait les fondions de fa charge , à peine de dix mille 
écus d'amende j enjoignant en outre au Cardinal de faire lire 
publiquement par un Prêtre dans le parvis de l'églife de Saint 
Projet, ra£le par lequel il révoqueroit l'excommunication. 

Ce fut dans le mois de Mars que fe paiïérent toutes ces 
fcénes 5 ôc dans ce même tems ce Prélat étant allé au Parle- 
ment, on lui en refufa l'entrée ^ ôc on le fit attendre une heure 
devant la porte , où le premier Préfident lui fit une réprimande 

p.j 




iiS HISTOIRE 

fort vive en prefencedu maréchal d'Ornano , 6clui ordonna 
de fe conduire à l'avenir avec plus de circonfpeclion. 

Cependant les deux partis envoyèrent leurs plaintes à la Cour; 
le Cardinal d'un côté , 6c de l'autre le Parlement, le maréchal 
d'Ornano , ôc les Jurats, qui reprefentérent à Sa Majefté que 
tout s'étoit pafTé dans les régies , ôc qu'ils avoient été forcés 
d'en venir à ces extrémités , pourappaifer le tumulte. Le Roi 
félon la formule ordinaire défendit, aux deux partis de paflei' 
outre j ôc par un expédient qu'on met depuis long-tems en 
ufage , quoiqu'il foitfouvent préjudiciable à l'autorité royale. 
Sa Alajefté fe referva la connoiflance de cette affaire. 
Procès en 11 ne faut pas non plus oublier de parler ici d'un grand pro- 
treïe^uers"" ^^^ ' ^^^ s'élcva en Dauphiné entre le Tiers-Etat d'un côté , 
Etat d'un côté ÔC le Clergé avec la NoblelTe de l'autre. Comme il étoit diffi* 
laN^oblV^ cile delefufpendre ou de le juger, fans expofer la tranquilité 
de l'autre. de la province , il elluya de longues furféances, accompagnées 
de grandes conteftations. Enfin il fut jugé cette année au con- 
feil du Roi > au rapport d'André Hurautfisur de Maille. Le 
Tiers-Etat fe plaignoit , que les deux autres Ordres rejettoient 
fur lui toutes les charges de la province , quoiqu'il n'eût au- 
cune part ni aux honneurs , ni aux dignités, ni aux émolumens 
publics , ôc qu'il ne fût nullement en état de fupporter ce far- 
deau ^ ne faifant pas la fixiéme partie delà province : Qu'an- 
ciennement toute la province en général en avoir été exempte ^ 
ôc que ce n'étoit qu'à cette condition que leurs Princes l'a- 
voient donnée aux fils aînés de nos Rois : Que les rems ayant 
changé j s'il étoit néceffaire de lui impofer ce fardeau , il étoit 
jufte du moins de le partager également fur tous les habitans , 
ôc de n'en pas décharger ceux qui par leurs dignités ôc par 
leurs richeffes fe trouvoient le plus en état de le porter : Que 
les impofitions n'étoient point perfonnelles enDauphiné, com- 
me elles le font en plufieurs autres provinces du Royaume : 
Que chacun étoit taxé à proportion de fes biens , d'où ils con- 
cluoient que chacun devoit y contribuer à proportion des fonds 
. qu'il poffédoir. 

Il y avoit cinquante ans que ces plaintes avoient commen- 
cé , ôc peu s'en fallut alors que la chofe n'allât jufqu'à la fé- 
dition. Le peuple commençoit déjà à s'attrouper à Moyran 
ôc à Romans. Enfin l'an 15 j^ le procès fut termine par une 



DE J. A» DE THOU, Liv. CXXIX. n? 

h'anfadlion , confirmée enfuite par un arrêt du Confeil rendu 

au rapport de' Michel de l'Hôpital , qui fut depuis un des plus Henri 

dignes Chanceliers que la France ait^ eus. Or comme cet ac- ^ V. 

commodément étoit entièrement à l'avantage du Cierge, de 1502, 

la Noblefife, ôc de ceux qui joûiffent des mêmes privilèges 

que la Nobleire,.le peuple de la campagne en demandoit la 

caffation avec grand bruit 5 ôc crioit d'autant plus haut , que 

les Nobles l'avoient prefque entièrement dépouillé de tous fes 

biens pour payer les dettes qu'ils avoient contrariées pendant; 

les dernières guerres civiles. 

Le Clergé juftifioit fon droit par fes privilèges. La NobîefTe 
qui jouit par tout des mêmes privilèges que le Clergé, fe dé- 
fendoit du reproche odieux que le peuple lui faifoit , de l'a- 
voir ruiné. Elle foûtenoit que ce n'étoit point elle qui avoit 
envahi les biens des habitans de la campagne pendant la guer- 
re ique c'étoit la bourgeoifie , & les ufuriers qui les avoient 
détruits pendant la paix ; & ajoûtoit que i'impofition annuelle 
nefe paye point en Dauphiné à.raifon des biens que l'on pof- 
fede, mais par tête, ou par feux^ comme on dit en cepayis 
là. Les autres privilégiés , comme les profefleurs en droit , les 
magidrats , les tréforiers de France , s'étoient auflî ligués con- 
tre le peuple pour foutenir leurs exadlions. 1 

Enfin il y eut un arrêt rendu , qui ne difoit prefque autre cho- 
fe que ce qui avoit été réglé par le premier , fçavoir , que la 
NobîelTe , tant d'épée que de robe , le Clergé , ôc tous ceux 
qui joùiflent des mêmes privilèges, feroient exemts de toutes 
charges fur leurs biens , tant nobles que roturiers , excepté de 
celles que la Noblefîe a coutume de payer. ( On excluoit de 
cette exemption leurs fermiers , qui à raifon de leurs biens meu- 
bles , de leurs troupeaux , ôc de leur négoce, dévoient être obli- 
gés à porter leur part des charges de la province. ) Que les Pré- 
fidens, Confeillers, Avocats du Roi, les Procureurs du Roi 
a£luellement en charge , feroient aulTi exemts de toutes les im- 
pofitions publiques > tant qu'ils feroient en exercice, ôc même 
îorfqu'ils n'y feroient plus , pourvu qu'ils euflent exercé pen- 
dant vingt ans. ( Mais l'arrêt excluoit encore de cette grâce 
les autres officiers du Parlement, les Avocats du Confeil, les 
Greffiers , les Huifficrs , les juges Châtelains , ôc les autres Con- 
feillers , Avocats ôc Procureurs des Sièges inférieurs , fauf 

Piij 



îiS HISTOIRE 

. l'immunité ancienne du Prévôt de robe - courte du Graifi-» 
Henri vaudan ' .) Que les enfans des Préfidens , d^s Confeillers; 
I Y^ des Avocats ôc Procureurs généraux, ôc des autres officiers 
i 60 2 ptivilégiés qui auroient les mêmes charges que leurs pères, 
feroient également exemts fi leurs pères avoient exercé vingt 
ans , ou étoient morts revêtus de leurs charges i ôc que fi dans 
la fuite ces enfans ne faifoient rien qui dérogeât à la Nobleflc 
que ces charges leur avoient acquife, ils feroient dorefnavant 
toujours cenfés nobles : Que ceux au contraire qui pofléde- 
roient à l'avenir les même charges, fi leur père ou leur grand* 
père n'en avoient pas été revêtus , ou s'ils n'avoient pas quel- 
ques autres titres , qui annobliffe félon les loix , ôc les coutu- 
mes du Royaume , feroient exclus de cette grâce. L'arrêt or- 
donnoit la même chofe pour la Chambre des comptes 5 à l'é- 
gard des Tréforiers de France , il n'accordoit le privilège de 
Noblefle qu'au doyen.Pour ce qui efl: des officiers delà Maifon 
du Roi, des archers du prévôt du Graifivaudan , des Cou- 
riers du cabinet , des officiers de l'a Monnoie, ou de l'Artille- 
rie , ils dévoient jouir de leurs privilèges conformément à l'é^ 
dit de ijpS fur l'exemption détailler ôcil étoit ordonné qu'on 
feroit une recherche exa£te de ceux qui joûiffoient abulive- 
ment de ce privilège depuis quarante ans. On révoqua les grâ- 
ces de naiflances qui avoient été accordées depuis vingt-trois 
ans à des roturiers, ôc le Roi s'en réfervoit la connoiflance, 
pour juger dans fon Confeil du mérite particulier de chacun 
de ceux qui les avoient obtenues. Les bâtards des nobles ôc 
des officiers privilégiés étoient de même exclus de l'immunité. 
On la confirmoit au contraire aux profefleurs de droit de Va- 
lence , qui font payés par le Roi , ou par la Ville. Le tiers Etat 
étoit condamné à porter les charges de la Province , ôc on 
laiflbit aux deux autres Ordres le foin de la répartitions à con- 
dition qu'ils la feroient avec équité , ôc qu'ils ne rejetteroient 
point fur le peuple les dépenfes qui regarderoient leurs affai- 
res particulières. Enfin il étoit dit , que les gentilshommes de 
Languedoc ôc de Provence, qui auroient acquis depuis vingt 
ans des biens roturiers dans la province de Dauphiné , ou qui 
pourroient en acquérir à l'avenir, feroient obligés à porter les 
charges publiques à proportion de ces biens , à moins qu'ils 
1 On appelle ainfi le territoire des environs de Grenoble. 



DEJ. A. DETHOU,Liv. CXXIX. 119 

n'eufTent leur domicile en Dauphiné : voilà ce qui fut réglé alors, ■■"■■■ ■"■■""■ 

pour conferver à chacun fes droits. Henri 

On ne fçauroit dire à quel point le peuple fut outré de ce jy^ 
règlement. Mais le Prince étant très-puiffant , & le Royaume j 50*2. 
en paix , il fallut prendre patience : cependant comme la pa- 
tience a fes bornes , il feroit bon que ceux qui font à la tête 
des affaires prilTent garde à ne la pas pouffer trop loin j de 
peur qu'elle ne fe tourne en fureur , & qu'elle n'aboutiffe en- 
fin à une fédition, qui feroit à la vérité funefte à fes auteurs , 
mais qui le feroit en même tems à tous les Ordres de la Pro- 
vince. 

Il y eut dans le même tems un procès, qui ne fut pas moins Procès en» 
vif que celui dont je viens de parler , entre l'évique d'Angers a'Anqens'^& 
& les Chanoines de la Trinité , qui avoient appelle comme le Chapitre^ 
d'abus d'une ordonnance de ce Prélat. Cette affaire réveilla le ^^ iainnitec 
fouvenir d'une autre , qui s'étoit paffée l'année précédente , dans 
laquelle il avoit foutenu les Recolets contre le Parlement, ÔC 
011 par le crédit qu'il avoit à la Cour , il avoir porté à l'auto- 
rité de ce corps un coup qui caufoit un préjudice notable à 
celle du Roi. Le fond de ladifpute entre ce Prélat & les Cha- 
noines étoit, qu'il avoit voulu abolir l'ufage du bréviaire, du 
miffel & du pfeautier dont ils s'étoient toujours fervis jufqu'a- 
lors, & établir à la place l'ufage approuvé par le Concile de 
Trente ; & cela fans avoir confulté , ni le Clergé de fon dio- 
céfe , ni l'archevêque de Tours fon métropolitam. On l'accu- 
foit même d'avoir fait une ordonnance , par laquelle il enjoi- 
gnoit de jetter au feu tous les anciens livres qui fervoient à 
l'office divine & on difoit qu'afin d'intimider ceux qui ne plie- 
roient pas , il avoit fait arrêter à Paris ôc emprifonner ignomi- 
nieulement fous un autre prétexte Michel Suzanne, qui pour- 
fuivoit au nom du Chapitre l'appel comme d'abus. 

Le Procureur général prit fait ôc caufe pour \qs appellans^ 
& Louis Servin portant la parole, dit : Que dans un ufage auffi 
ancien que celui là, fEvêque n'avoit pas droit de rien innover 
fans la permiffion du Roi , & fans confulter fon Métropolitain^ 
ÔC tout le Clergé de fon diocéfe. Ses raifons étoienr , que l'of- 
fice qui fe chante tous les jours dans les Eglifes de France , 
y avoit été établi dès le rems de Charlemagne , qui le reçût du 
pape Etienne , comme le rapporte Valafrid Strabon : qu'ai nfi 
on n'avojt pu faire un pareil changement j fans que i'autoritd 



i:zo HISTOIRE 

du Roi intervint : Que depuis plus de deux cens ans ces 
livres étoient en ufage dans le diocéfe d'Angers^ ôc qu'il y avoit 
•" ^^ ^ ^ une bulle de Pic V. qui déclaroit, que quand un ufage étoit 
Cl ancien; on ne devoit pas le quitter, ôç que s'il s'y trouvoit 
10 2, quelque abus à retrancher, ou à reformer^ c'étoit à l'Evcquc à 
le faire du confentement ôc par le confeil de fon Chapitre : 
Qu'on avoit tenté quelque chofe de pareil en Efpagne du tems 
de Grégoire VII. ôc d'Urbain IL fon fucceiïeur , par rapport 
à l'office des Gaules ôc à celui de Tolède j Ôc que la contefta- 
tion étoit allée fi loin , qu'on avoit réfolu de Ja finir par un 
duel : Qu'enfin on s'en étoit remis à l'épreuve du feu , pour 
décider lequel de ces deux offices étoit le meilleur, comme 
R^oderic archevêque de Tolède le raconte au fixiéme livre de 
fon hiftoire : Qu'en l'année 15" 8 3 la même matière ayant été 
agitée à Paris, l'Evêque qui fouhaitoit d'introduire l'ufagedes 
livres de prières , corrigés par le Concile de Trente , avoit com- 
mencé fort fagementpar confulter fon Chapitre : Qu'après une 
délibération folemnelle le Chapitre avoit répondu que le bré- 
viaire ôc le miiïel de Paris étoient très-anciens : Qu'ils avoient 
toujours été approuvés par les Papes : Que (qs cérémonies ÔC 
fon rit avoient été regardés , comme ce qu'il y avoit de plus 
parfait en ce genre, non feulement par les Eglifes de France, 
mais par celles de toute la Chrétienté ; ôc qu'on les avoit trou- 
vées fi dignes d'admiration ôc derefpeèl, qu'il étoit bien plus 
à propos de les continuer que de les abolir, ôc que l'on s'en 
étoit tenu à cet avis. Il ajouta, que la faculté de Théologie de 
Paris confultéelà deflus par l'Evêque, avoit répondu^ que cette 
variété que l'on voit dans les différentes formules de prier, a 
été ménagée par la fagefie infinie de la Providence, pour for- 
mer le concert aimable de l'Eglife : Qu'on ne peut ôter cette 
variété ; fans introduire dans la Religion un défordre qui atta- 
que en même-tcms laraifon, ôc la foi qui opère parla charité: 
Qu'en effet notre foible raifon doit fe conformer à la raifon 
éternelle, qui dès le commencement du monde mit dans la 
création de l'univers cette variété infinie que nous y admirons; 
afin que cet accord merveilleux de tant de chofes difixfrentes 
ôc oppofées, nous porte d'autant plus à la vertu, que nous voyons 
un plus grand nombre ôc une plus grande variété d'objets : 
Qu'ôter cette variété, c'eft diminuer la gloire de Dieu, le cul- 
is des Çaints , ôc l'édification des Chrétiens , dont la piété efi: 

ranimée 



DEJ. A. DE THOU,Liv. CXXIX. 1:21 

ranimée'pctr cette multitude d'exemples ? c'eft en niême tems , 

diminuet l'autorité des Evêques ôc des Diocèfes : « Cène font Henri 
^' pas en effet des gens fimples ôc dévots, qui travaillent à abo- jy 
» lir cette variété charmante : ce font de rufés politiques , qui . ^ ' 
»' veulent à quelque prix que ce foit tirer profit de tout. Tou- " 

»' te nouveauté étant à bon droit fufpette , un tel changement 
« ne peut être que très-préjudiciable : ôc y a-t-ilrien de fipro- 
»' pre à entretenir la cléfobéïflance des chantres , & de tous 
» ceux qui fervent l'Eglife, & à ruiner fa difciplme, qued'éta- 
» blir l'uniformité d'office pour toutes les Eglifes ? Combien 
« fau droit- il faire de dépenfe f Les payifans nepourroientdonc 
« pas aider à leurs Curés à chanter l'ofiice , ce qui eft pourtant 
« très-néceffaire à la campagne f La grâce du Saint Efprit a 
3' fait chanter par toute la terre les merveilles de Dieu en dif- 
»> férentes langues. N'eft-ce pas une preuve que la variété eft 
» agréable à Dieu ? Comme on la trouve dans la conftruclion 
'■>-> de l'Univers, on la rencontre auffi dans les différens mem- 
" bres dont le corps humain eft compofé. C'eft pour de bon- 
»' nés raifons que les faints Pères plus fages , plus prudens, plus 
" vertueux , plus remplis des dons de l'efprit Saint , que les hom- 
»' mes de notre fiécle , ont donné à chaque diocèfe fon office 
" particulier. S. Marcel eft auffi refpe£lable pour la France que 
»' S. Sylveftrepour Rome. Les hérétiques ne manqueront pas 
-^' de triompher de ce changement , ôcd'en conclure quel'Egli- 
û' fe Catholique a donc été jufqu'ici, ou dans l'erreur, ou dans 
5' l'ignorance.au fujet d'une affaire fi importante. D'ailleurs n'eft- 
" il pas à craindre que cette nouveauté ne fcandalife un grand 
:>' nombre de Catholiques pieux quipourroient avoir des dou- 
't tes fur leur foi ôc fur leur religion , en voyant qu'on en 
" change la profeffion fans néceffité ? Mais au fond quelle uti- 
3' lité reviendra-t-il àl'EgUfe de ce changement ? Chaque Evê- 
s' que a dans fon diocèfe le pouvoir de régler le fervice divin, 
» de même que le Pape dans le fien. Or cet ordre va être ren- 
o> verfé , fi on établit ce nouvel ufage i ôc pourquoi embraffe- 
S5 rions-nous l'olfice Romain, qui depuis trois ans a été chan- 
05 gé ôc abandonné trois fois ? Qui fçait fi le premier Pape qui 
oî viendra ne le changera point encore ? D'ailleurs n'eft-ce pas 
s> donner atteinte aux libertés de l'EglifeGallicane^car fi elle s'af- 
« fujettit à l'Eglife de Rome dans un point de cette importance 
Tome XIK Q 



122 H I S T O I Pv E 

" elle s'y aflujettira bien-tôt dans les autres j & dans toute fa 
T: " difcipline, puifqueraccefifoirefuit ordinairement le principal* 

Henri ^, Chaque Province , chaque Eglife aime à fuivre fes rites par- 
» ticuliers , fou vent même les Eglifes delà campagne ont des 
' ^ ^ ^* s> rites diffcrens de ceux de leurs Cathédrales : à plus forte rai- 
»' fon les Cathédrales ne font-elles pas obligées de fuivre l'or- 
« die Romain. C'ell l'avarice Ôc l'ambition qui portent les Ro- 
" mains à vouloir nous impofer ce joug. Parmi ceux qui entrent 
« avec tant de vivacité dans leurs vues, les uns le font pour 
» éviter la dépenfe j les autres pour flater Rome , ôc pour en 
» tirer quelque profit ; d'autres enfin voudroient par des fouter- 
î' rains dmiinuer le culte & lafplendeur de notre Religion , & 
3' troubler la paix de l'Eglife. iSlotre avis eft donc, qu'il fuffit 
>' de corriger fagement, ôc fans trop de fcrupule dans les ofl^- 
3> ces des diocéfes > ce qui peut avoir befoin de réforme , mais 
3' qu'il ne faut point les abandonner 5 autrement les Prédica- 
=' teurs & les Curés n'auront plus la même facilité d enfeigner 
=' leurs peuples, parce qu'ils ignoreront la vie des Saints par- 
» ticuliers , qu'on ne connoît que médiocrement hors des en- 
« droits où ils ont vécu. Quand Dieu donne des Saints à quei- 
« que endroit particulier , c'efl: qu'il veut que le peuple du lieu 
« l'invoque ôc le prie par l'interceiTion de ces Saints. Si vous 
« ôtez le culte des Saints parnculiers> vous diminuez confidé- 
o> rablement les fuffrages de l'Eglife. La terre nourrit des ar- 
s> bres ôc des plantes de différente efpéce , ôc qui portent des 
3> fruits différens ; ôc comme Dieu veut être honoré parl'ofîran- 
ai de de ces décimes ôc des prémices de ces difïérens fruits qui 
» fe trouvent en différens endroits delà terre, il veut de mê- 
» me être loué ôc glorifié par le culte différent de chaque pro- 
» vince, c'efl-à-dire, par la vénération des Saints particuliers 
« qu'il a donnés à chaque endroit différent. Ne feroit-ce pas 
5' une efpéce d'impiété que d'enfevelir dans l'oubli la mémoire 
« de ces ferviteurs de Dieu, tandis que leurs noms font écrits 
95 au livre de vie , ôc qu'ils joûiffent eux mêmes d'une gloire 
» ineffable dans le ciel f Que peut-il donc arriver du change- 
»• ment qu'on demande ? L'augmentation de la Religion de 
w Rome? Non, mais l'augmentation de fon orgueil ôc de fon 
» ambition. Il ne faut pas que le courage des François cède 
3» à la hauteur des Romains. Ce n efî: point ici une affaire de 



D E J, A. D E T H O U , Liv. CXXIX. 12^ 

a» Religion > ce n'eft qu'un rafînement d'une orgueilleufe poli* 
•» tique. Y a-t-il un endroit au monde où les canons des Con- Henri 
»» ciles œcuménique foient moins obfervés qu'à Rome? N'eft- jy 
» ce pas là ce qu'on appelle dominer fur le Clergé? Eft-ce \ Cq2 
M ainli qu'on édifie TEglife? Fuions donc ces perfonnes, qui, 
» comme dit Daniel , changent les tems ôc les loix ; tenons- 
» nous fermement à cette parole de Jefus-Chrift : Qu'il n'y aura 
5' de fauve que celui qui aura perfévéré. Au refte on n'appelle 
-•> pas perfévérance une volonté qui's' accommode à toutes les 
M nouveautés profanes j mais une fermeté d'ame , qui s'attache 
»> religieufement à l'antiquité. » Tout ce difcours fembloit tiré 
des archives de la Sorbonne : comme il devint public alors, 
Ôc 'qu'il donna occalion à bien des plaintes , je n'ai pu me 
difpenfer de le rapporter ici, d'autant plus que nous ferons obli- 
gés d'en parler dans deux ans. , ^ 

On ramaffa pour l'Evêque quantité de paflages tirés les uns 
de Dominique Soto homme d'une grande piété , qui fut con- 
fefleur de Charle-Quintj les autres de Navarre j ôc quelques- 
uns enfin de Bellarmin. Le Prélat prétendit qu'on l'avoir mal 
afîîgné -y mais le Parlement , à la requête du Procureur géné- 
ral ordonna, qu'il répondroit à l'appel. L'Evêque ayant de- 
mandé du tems , le Parlement fur l'inftance réitérée du Procu- 
reur général, déclara que le défaut étoit bien ôc dûment ob- 
tenu contre lui:Qu'il y avoir abus dans fon ordonnance : Que le 
Chapitre avoit été bien fondé à en appellera lui défendit de faire 
aucun changement dans les livres de l'office divin qui étoient 
en ufage dans fon diocéfe , à moins qu'il n'en eut obtenu la 
permifiion du Roij ôc fur les autres demandes du Procureur gé- 
néral, qu'il en feroit plus amplement déhbéré. En effet dans le 
cours du procès les appellans avoientdit dans la chaleur delà 
difpute , que Chriftophle Augier pénitencier de l'Evêque avoit 
confefTé Julien Guefdon,qui avoit réfolu d'affaffiner le Roi, 
ôc qui fut depuis condamné à mort pour ce fujet j ôc qu'ayant 
fçû par la confelFion ce déteftable deffein , il ne l'avoit point 
révèle. 

Le 22 de Novembre de cette année la Reine accoucha le 
matin au Louvre d'une fille , aufTi heureufement qu'elle avoit 
mis au monde un Dauphin un an auparavant. Les Rois ont be- 
foin d'avoir des enfans de l'un ôc de l'autre fexe , les mâles , 

Qij 



i24 HISTOIRE 

, I pour alTûrer la fucceflion , ôc les filles pour faire des alliances, 

TT ^ ,, „ , qui font d'une reiïburce infinie pour le ibutien d'un grand Etat. 

XlENRIT„, A/,jjc •!'• 

ly D un autre cote le duc de oavoye ayant , comme je 1 ai rap- 

6 Q 1 V^^^^ » établi fon droit fur la ville de Genève , ôc par des écrits, 
Ôc dans divers congres , réfolut enfin de fe rendre maître de 
Entreprifedu cette ville^ à quelque prix que ce fiit : voici les mefures qu'il 
fur Genève, prit pour en venir a bout, rendant que les i^ommiUaires , a 
la tête defquels étoit le préfident de Rochette , négocioient 
avec cette République pour la liberté du commerce, lui de 
fon côté affembloit des troupes à Chambery dans le deflein 
d'attaquer la place à la première occafîon. Celui qui condui- 
foit toute cette intrigue, étoit Charle de Simiane fieur d'Albi- 
gny. Brignolet gouverneur de Bonne > qui commandoit les 
troupes deftinées à cette entreprife , avoir placé dans différens 
poftes des corps-de-gardes, pour arrêter tous ceux qui paf- 
foient , ôc empêcher que la ville n'apprît ce qui fe tramoit 
contre elle. Pour mieux cacher fon deffein , le Duc fortit de 
Turin avec très-peu de fuite le 17 deDécembre j ôc ayant tra- 
verfé les Alpes avec peine, il arriva le quatrième jour au vil- 
lage de Tremblieres, qui eft une lieuë au-delà, rëfolu d'atten- 
dre le fuccèsen cet endroit afifez éloigné de Genève. Ses trou- 
pes avoient ordre de filer le long des bords de l'Arve , afin 
que le bruit que fait cette rivière , en fe précipitant entre àQS 
rochers» empêchât d'entendre celui de fon armée. Ellepafiale 
Rhône , ôc après avoir fait alte dans la prairie de Plain-Palais, 
elle arriva vers minuit à la Corraterie, après avoir traverféfur 
des claies des marais pleins de gouffres ôc de boues quiétoient 
fur fa route> 

De ce côté là la ville de Genève eîl: fermée par une longue 
' muraille, qui s'étend depuis la tour delà Corraterie jufqu'au 
baftion de l'Oye. Il y a au-deffous un terrain uni auiTi long que 
la muraille > ôc qui fervoit autrefois d'efplanade à l'ancien reni- 
part de la ville. Sur ce mur font deux guérites , dont l'une fer- 
• voit à mettre à couvert les fentinelles 5 l'autre étoit fi près delà 
tour , qu'on n'en faifoit aucun ufage. Ce fut là qu'on planta les 
échelles qui étoient d'une invention nouvelle ^ j car on les pou- 
voir porter fur des mulets,ôc il étoit aifé d'en emboîter trois l'une 
avec l'autre avec tant de folidité , qu'il n'y avoit point de poidsj 
I Mathieu hift. in 40. p. 201 en décrit la forme. 



DE J. A. DE T H ou, Liv. CXXIX, 12^ 

quelque lourd qu'il fût , qui pût les faire plier i celle d'en bas 

s'enfonçoit en terre par le moyen d'un croc de fer qui la ren- u p ^ r i 
doit immobile , & elle étoit attachée à celle du milieu par une t y 
barre de fer, qui traverfoit d'un côté à l'autre 5 celle-ci fe joi- /Cq*2 
gnoit de la même manière à la plus haute. Pour les appliquer 
contre le mur on fe fervoit de hies. Le bout de la dernière 
échelle, qui devoir pofer fur le haut du mur, étoit garni de 
deux poulies , ou de deux roues couvertes de feutres , a(in qu'el- 
les ne fiiTent point de bruit. 

Deux cens hommes d'élite commandés par Brignoîet mon- 
tèrent d'abord en filence fur le haut de la muraille par le moyen 
d'une de ces échelles. Auffi-tôt Brimiolet faifit le foldaf , qui 
faifoit la fentinelle^ & l'ayant forcé parla crainte de la morr 
à lui révéler le mot du guet , il le poignarda à l'inftant , ôcle 
jetta du haut du mur en bas ; après quoi réfolu d'attendre en 
cet endroit la patrouille, il y demeura jufqu'à une heure après 
minuit / ôc la patrouille étant arrivée , il avoit précipité de mê- 
me tous ceux qui la compofoient. Par malheur un jeune gar- 
çon qui portoit la lanterne fe fauva , ôc alla mettre l'allarme 
dans la ville 3 en même-tems la fentinelle , qui étoit fur la tour 
de la Monnoye , tira un coup de moufquet pour avertir la 
bourgeoifie. Brignoîet avoit d'abord réfolu d'attendre quatre 
heures du matin pour agir , de peur que s'il commençoit 
plutôt y la longue durée de la nuit ne caufat quelque trou- 
ble parmi fon monde , comme cela arrive prefque toujours 
dans les ténèbres : mais lorfqu'il fe vit découvert , il crut qu'il 
n'y avoit plus de tems à perdre. Il attaqua le corps-de-garde 
qui étoit auprès de la porte neuve , & y attacha le pétard dans 
le deiïein de faire entrer par là le gros des troupes, qui étoit 
demeuré à la prairie de Plain-Palais , il avoit déjà mis en fuite 
oupafleau fil de l'épée tout ce qu'il trouva au corps-de-garde, 
lorfqu'un de ces foldats ayant grimpé au haut de la porte , 
fit tomber la herfe. Cependant les bourgeois fe mettoient fous 
les armes, ôc couroient les uns d'un côté , les autres de l'autre 
avec beaucoup de confufion , comme il arrive dans la nuit. 
On n'entendoit d'un côté que cris, de l'autre que pleurs ôc 
que hutlemens de femmes ôc d'enfans. Les Savoyards d'un 
autre côté qui étoient déjà entrés au nombre de près de deux 
cens, troublés par une réfiftance, à laquelle ils ne s'étoient 



\26 HISTOIRE 

pas attendus ,au lieu de fe tenir ferrés, pour repoulTer les en- 
Henri ^^'^''^s^ ^c fongérent plus qu'àfe fauver. ^Comptant l'entreprife 
j y^ manquée , ils abandonnèrent leurs officiers , 6c regagnoient 
\ 6 02 ^^^^^ échelles , lorfqu'ils les trouvèrent briiees par le canon , 
qui étoit fur le flanc gauche du baftion de l'Oye : ainfi com- 
me il n'y avoir plus moyen de fe fauver , ils eurent cinquante- 
quatre hommes de tués , treize furent faits prifonniers , entre 
lefquels ctoit Aftignac , qui fe voyant abandonné de fes gens 
donna fon Cordon de l'Ordre de S. Maurice à un valet , ôc 
s'étant défendu avec beaucoup de valeur , tomba enfin entre 
les mains des Genevois : Sonnas & Schaifardon furent aulli 
de ce nombre. 

Le lendemain , qui étoit un Dimanche , on tint confeil 
après dîner fur ce qu'on feroit des prifonniers : quelques-uns 
furent d'avis de les traiter bien , ôc de leur faire grâce , puifque 
le hazard de la guerre les avoir épargnés : les autres vouloient 
qu'on les retînt en prifon , afin que fi l'on en venoit à une 
guerre ouverte avec le duc de Savoye , ils puffent fervir d'o- 
tages , 6c être en quelque forte garands de la vie des habitans 
qui feroient pris. Mais les efprits étant échauffés , ôc comme 
furieux par le péril où ils s'étoient vus expofés , on rejetta ces 
avis comme trop doux ; ôc on condamna les prifonniers à 
mort comme des traîtres , des brigands , ôc des perturbateurs 
de la tranquilité publique. Après qu'on les eut fait étrangler , 
on coupa leurs têtes ôc celles de ceux qui avoient été tuésles 
armes à la main ; on les expofa fur le baftion de l'Oye , pour 
intimider les autres ', ôc on jetta leurs corps dans le Rhône. 
Il y eut feize des habitans de tués , erur'autres un Sénateur 
nommé Canart ôc Marc Cambiago. 

Aufîî-tôt après le Magiftrat de la ville écrivit à Philbert de 
la Guiche Gouverneur de Lyon pour le Roi, ôc l'informa de 
ce qui venoit d'arriver. Il marquoit dans fa lettre , que le Duc 
avoir envoyé pour cette expédition deux mille hommes de fes 
meilleures troupes 5 ôc il le fuppHoit , au cas que ce Prince , 
après avoir échoué par larufe , voulût en venir à la force ou- 
verte , ôc aiïiéger la ville , de venir inceflamment à leur fe- 
cours avec les troupes du Roi -, puifqu'il fçavoit mieux que 
perfonne , combien la perte de Genève feroit préjudiciable au 
ïloi ôc au Royaume. 



DE J. A. DE THOU, Liv. CXXÎX. 127 

Le duc de Savoye ayant diftnbué fes troupes à Tho- 
non , à Ternier , ôc,dans le FoiTigny , prit la pofte , ôc re- 
pafla les Alpes. Aufll-tôt il députa vers le Canton de Ber- 
ne , pour fe juftitier fur cette entreprife , difant , qu'il n'avoit 
eu aucune envie de troubler le repos de la Suifle 3 mais qu'ayant 
appris que Lefdiguiere fongeoit à s'emparer de Genève , il 
avoit crû devoir le prévenir ^ parce qu'il étoit dangereux pour 
les Bernois , auiïi-bien que pour lui , d'avoir un fi redoutable 
voifin. Le Roi ayant été informé de toute cette affaire ^ écri- 
vit de fon coteaux Genevois^ pour les féliciter fur i'heureufe 
ifTuë qu'elle avoit eue i & il leur marquoit , que fi le duc de 
Savoye entreprenoit de les afliéger , les troupes Françoifes 
qui étoient dans la Brefle , ôc fur toute cette frontière , vo- 
leroient fur le champ à leur fecours , fuivant les ordres qu'il 
en Svoit donnés aux commandans. 

Il fe fit dans le fuite différentes courfes de part ôc d'autre 
fans qu'il fe paffât rien d'important. Le fieur de Vie , qui for- 
toit de Suiffeoùil étoit Ambaffadeur , eut ordre de paffer par 
Genève , ôc d'exhorter cette Republique à la paix ^ parce que 
fi la guerre fe rallumoit , il y avoit tout lieu de croire que les 
Efpagnols ne fe tiendroient pas en repos. D'ailleurs le Légat 
du Pape appréhendant les fuites d'une nouvelle guerre s'em- 
ployoit fortement auprès du Roi , pour empêcher que les deux 
Princes nerepriffent les armes , qu'ils venoient de quitter pour 
le bien ôc pour le repos de la Chrétienté. Mais comme la 
plupart des Genevois étoient perfuadés que la guerre avec un 
voifin tant de fois reconcilié , ôc toujours leur ennemi , étoit 
moins dangereufe que la paix i le Roi, à qui leur péril ne 
pouvoir être indifférent , voyant que s'ils continuoient la guerre, 
il ne pouvoir fe difpenfer de réprendre les armes , cherchoit 
à fe décharger de ce fardeau odieux. Il engagea donc les Can- 
tons de Baie, de Schaffoufe, de Glaris , ôc d'Appenzel, à les 
exhorter à s'accomm.oder ; Ôc il fit dire en même-tems au duc 
de Savoye , que s'il ne s'accordoit avec les Genevois, cène 
feroit pas à eux qu'il auroit affaire , mais à lui-même. 

Le duc qui s'étoit moqué jufques-là des plaintes , auffi-bien 
que des menaces ôc des forces de cette Republique , voyant 
que le Roi qui l'avoit prife fous fa protedion , fe difpofoit à en- 
trer dans la querelle , confentit à traiter , ôc il envoya d'Albigny 



H 


E N R I 




IV. 


i 


602, 



•wvniv>«s«ni 



i2S HISTOIRE 

-.à Romilly , où. les Dépurés de Genève dévoient fe rendre; 

Henri -^P*-'^^ ^^^ conteftations très-vives , qui n'aboutirent à rien , 
j Y on tranfporta l'alFemblée à S. Julien , où les parties convinrent 
I 5 0*2 ^^^^^^ ^^ vingt-un de Juillet > ôc le traité qui renfermoit vingt- 
Paix entre ^^^^ articles , fut mis par écrit & ligné. Il contenoit en fubf- 

îe ddc .le Sa- tance : Que la liberté du commerce feroit rétablie, avant tou- 

aeve. ^ ' ^^^ chofes , à l'exception du fel : Que tous les jugemens ren- 
dus de part ôc d'autre à roccafion de la guerre , feroient ré- 
voqués : Que le duc reftitueroit de bonne foi aux Genevois 
toutes les terres qu'il avoit prifes pendant la guerre dans le Cha- 
blais , ôc dans les Mandemens de Ternier ôc de Gaillard , ôc 
que de leur côté ils rendroient au Duc la ville de Saint Gernis 
avec fon territoire : Qu'à l'égard du différend qui regardoit les 
terres de S. Victor , ôc du Chapitre , il demeureroit en fuf- 
pens , ôc au même état oii il étoit en ij'Sp , quand la guerre 
avoit commencé : Que le Duc pardonneroit à tous ceux qui 
avoient fuivi le parti de Genève pendant la guerre : Qu'il ré- 
tabliroit dans leurs biens ceux qui étoient fortis du payis à 
caufe de la religion , ôc que s'ils perfiftoient à vouloir profef- 
fer la religion Proteftante , ils pourroient garder leurs terres ôc 
leurs autres biens , en difpofer comme bon leur fembleroit ^ 
venir les vifiter quatre fois l'année , Ôc y demeurer fept jours 
entiers chaque fois , avec le libre exercice de leur religion > 
fans qu'on pût les inquiéter en rien , pourvu qu'ils ne donnaf- 
fent aucun jufte fujet de foupçonner , qu'ils tiiiffent des aflem- 
blées fecrettes , pour répandre leur doctrine : Que le Duc con- 
firmeroit aux Genevois tous les privilèges ôc toutes les immu- 
nités que fes prédéceflTeurs leur avoient accordées , ôc qu'il ra- 
tifîeroit les aliénations ôc les conceffions , que les Bernois 
avoient faites en certains Bailliages pendant qu'ils en étoient 
en poflTelîîon : Que fi quelques propriétaires en avoient été 
chaires , ils feroient rétablis inceffamment : Que les pourfuites 
en juftice ôc les alTignations feroient adoucies ôc modifiées : 
Que toutes les profcriptions faites à l'occafion de la guerre fe- 
roient révoquées Ôc déclarées nulles : Que les arrêts rendus par 
contumace feroient caffés : Qu'on cefleroit toute pouufuite 
contre les Genevois au fujet des fruits des biens eccléfiaftiques 
ôc féculiers, qu'ils avoient touchés depuis lySp : Que le duc 
de Sayoye ne pourroit faire aucune levée ni bâtir aucun fort 

aux 



DE J. A. DE THOU,Liv. CXXIX. 12^ 

sux environs de Genève à quatre lieues à la ronde : Que les -» 

prifonniers feroient relâchés de part ôc d'autre , en payant leur JJ c ^ r i 
dépenfe, fuivant la jufte eftimation que l'on en feroit : Que jy 
les Genevois feroient cenfés compris dans le traité de Vervins: ^ * 
Que le duc de Savoye feroit cenfé comprendre dans celui- 
ci le Pape, l'Empereur , les Rois de France ôc d'Efpagne, ôc 
l'alliance que le Duc a faite avec l'Efpagne ôc avec les Can- 
tons Suifles , auquel de leur côtelés Genevois déclarent qu'ils 
comprennent l'Empereur , l'Empire, le roi Très-Chrétien, ôc 
les alliances qu'ils ont avec les Suifles , fpécialement avec les 
Cantons de Zurich ôc de Berne. 

Le traité fut fignépar le prélident de Rochette, ôc par Clau- 
de de Pobel baron de la Pierre au nom du duc de Savoye. Do- 
minique Chabrey , Michel Rozet , ôc Jacque Leâ Syndics 
ôc Confeillers de la ville de Genève , Jean Sarafin fecretaire 
d'Etat , ôc Jean de Normandie Jurifconfulte ôc confeiller au 
Grand Confeil de la République , le fignérent au nom des Ge- 
nevois. Les députés Suifles qui étoient au Congrès , foufcrivi- 
rent aufli au nom des Cantons dont ils étoient envoyés. Jean 
Henri Schwartz , ôc Nicolas Schuleu au nom du Canton 4e 
Glatis j Jacque Golz ôc André RifFau nom de celui de Baie ; 
Pierre Surick, ôc le Chevalier Jacque Deftal, au nom de celui de 
Soleurre > les Jurifcon fuites George Medel ôc Henri Schwartz , 
au nom de celui de Schaflfoufejôc enfin Ulric Quaf, le Cheva- 
lier Jean de Ham ôc SebaftienTurick,au nom de celui d'Appen- 
zel. Quatre jours après le duc de Savoye ratifia le traité à Turin. 

La nouvelle année commen(^a en France comme la préce- * 

dente > par des divertiflemens ôc des fpedacles j ôc tout l'hi- 1 60 5. 
ver fe pafla à la Cour en bals , en balets , ôc en repréfenta- Legitimatiou 
tions de comédies Italiennes. Sur la fin de Janvier le Roi en- miette de Bai- 
voya au Parlement des lettres de légitimation pour un fils qu'il zac &duKoi. 
avoir eu de Henriette de Balzac. Sa Majefté le nomma Gaf- 
ton de Foix, pour renouveller la mémoire du fameux Gafton 
de Foix fon parent. Cette légitimation lui donnoit droit de 
pofléder des biens , de recueillir des fucceflions , ôc de par- 
venir aux charges Ôc aux dignités du Royaume. Les lettres fu- 
rent confirmées par un Arrêt fecret du Parlement, ôc enregif- 
trées le dix-huit de Janvier à la requête du procureur du Roi j 
ôc fept jours après elles furent enregiftrées par la chambre des 
Tome XÎK .R 



130 HISTOIRE 

I Comptes , & dépofées au Greffe. Cette légitimation était 

Henri autorifée par celle du duc de Vendôme , qui avoit re(;u de la 
I Y, tendreffe du Roi fon père cette grâce ,, dont auparavant on 
I 5 o î. n'avoit point encore eu d'exemple. 

Voyage du Au Commencement de Mars le Roi accompagné de laRei- 
Koi à Metz, j^g ^j. jjj^ voyage au pays Meffin , premièrement pour voit 
Catherine duchefle de Bar fa fœur ' qui étoit à Nancy , ôc 
qu'on difoit être grofTe , ôc en fécond lieu pour donner ordre 
' aux affaires de cette province. Celui qui y commandoit fous 
le duc d'Efpernon , étoit Raimond deComminge fieur deSo- 
bole gouverneur de la ville ôc citadelle de Metz h il tenoit 
cette grâce du feu Roi ••> d'ailleurs c'étoit un homme de pro- 
bité de beaucoup de valeur, ôc d'une fidélité qui ne s'étoit 
jamais démentie pendant les dernières guerres. 11 eft vrai qu'il 
avoit trop de complaifance pour fon frère , qu'on appelloit le 
boiteux , ôc qui étoit l'homme du monde le plus avare. Rai- 
mond fongeant fans ceffe à la fureté des places , dont la gar- 
de lui étoit confiée , fe laiffa perfuader par ce frère que les 
habitans de Metz avoient des intelligences avec ceux de Thion- 
ville , ôc avec les officiers qui commandoientdans lepayis de 
Luxembourg , ôc c'étoit les plus riches bourgeois qu'on accu< 
foit de ce complot. Raimond les traita avec beaucoup de ri- 
gueur, ôc fans aucune forme de procès, en fit mettre plufieurs 
à la queftion , avec tant d'inhumanité , que le Roi y envoya? 
d'abord lePréfident Jeannin , enfuite Robert Myron , qui eu- 
rent beaucoup de peine à arrêter la violence des deux frères. 
L'affaire ayant été renvoyée au Parlement , y fut examinée avec 
i'exaditude la plus rigoureufe? ôc quoique les preuves fuffent 
très-foibles , ôc par conféquent très-fufpedes , la Cour , après 
avoir entendu les accufés ayant jugé l'affaire trop importante 
pour les abfoudre abfolument , fe contenta d'ordonner qu'il 
en feroit plus amplement informé : cependant elle les fit met- 
tre en liberté, ôc les rétablit dans tous leurs droits, leurs biens 
ôc leurs honneurs : car il y en avoit parmi eux qui étoient Ma- 
giftrats établis par le Roi. 

Le feu de la haine ôc de la divifion , auroit dû être amorti 

par ce jugement j cependant il fe railumoit encore tous les 

jours à la moindre occafion. Le duc d'Efpernon qui avoit fait 

donner cette place aux Soboîes , ne les trouvant pas afféj 

j Elle mourut Tannée fuivante fans lailTer de poAérité. 



DE J. A. DE THOU, Liv. CXXIX. 131 
fbuples à fes volontés, avoit réfolu de les tirer de là : mais 
comme il prévoyoit qae s'il le faifoit , le Roi y en mettroit d'au- J^ e N R i 
très qui ne lui auroient pas la même qbligation que ces deux j y. 
frères , il temporifoitj ôc dans un voyage qu'il fit aux eaux 1^05. 
de Spa pour rétablir fa fanté , il pafla à Metz à fon retour , 
oii il mit tout en oeuvre pour accommoder le différend qui 
étoit entre les Soboles ôc la ville. Enfin n'y ayant pu réùffir, 
le Roi fut obligé d'y venir lui-même. La Varane , que Sa 
Majefté avoit envoyé d'avance à Raimond de Sobole, l'ayant 
déterminé à quitter fa place , le Roi avoit donné le gouver- 
nement de la ville à François de la Grange fieur de Monti- 
gny i ôc celui de la citadelle au fieur d'Arquien fon frère , dont 
Sa Ma;eftc connoifibit la valeur ôc la fidélité. Avant que le 
Roi fit fon entrée dans Metz , Sobole avoit déjà remis la ci- 
tadelle , comme il en étoit convenu avec la Varane , afin de 
montrer que ce n'étoit point par force , mais par une foumif- 
fion volontaire aux ordres du Roi qu'il en fortoit. 

Le bruit de l'arrivée du Roi s'étant répandu fur la frontière, 
tous les princes Allemands qui n'en étoient pas éloignés, fe dif- 
pofoient à venir le faluer ; ôc ils avoient déjà envoyé fupplier 
le Roi de leur faire marquer des logemens par les maréchaux 
des logis de fa maifon : mais fur un autre bruit qui courut que 
le féjour de ce Prince feroit très-court , la plupart changèrent 
d'avis, il n'y eut que le Landgrave de Helfe *, le duc de Neu- * Maurice 
bourg *, le prince de Pomeranie, ôc un député de l'éleéleur * Philippe 
de Trêve , qui y vinrent. Le Roi aflTifté de leur confeil ter- L°"^*- 
mina en ces quartiers-là une efpéce de guerre, qui duroit de- 
puis long-tems. C'étoit au fujet de l'évêché de Strafbourg , 
qui étoit contefté entre le cardinal Charle de Lorraine , ôc 
Jean George de Brandebourg , comme je l'ai dit dans les li- 
vres précedens. Le Roi dans le cœur étoit pour Jean George, 
cependant comme il étoit. attaché à la maifon de Lorraine par 
une double alliance, il ne vouloir pas fe déclarer contre le 
Cardinal. Ainfi il fit la fondion de médiateur , ôc il a jugea 
les terres les plus proches de la ville à Jean George, comme 
moins fufpe£t aux habitans , ôc il donna le refte au Cardinal. Députatioa 
Le Roi en allant à Metz paffa par Verdun, où les Jefuites des jefuites 

Cn / '1/1 rt \ •! 1 AT J' au Kol pour 

ollege célèbre , ôc ou il y a beaucoup d etudians. loiiiciter leur 

Ils vinrent prefenter leurs très-humbles refpeds au Roi , ôc rappd. 

Rij 



\32 HISTOIRE 

__,^^ fuppliérent Sa Majefté par la bouche du Père de la Tour reC- 
7ï ~ teur du Collège , qu'ils ne fuffent point compris dans l'arrêt du 

j y Parlement , qui bannifîbit leur Société de tout le Royaume. 
* Le Roi leur répondit avec beaucoup de bontés qu'il le vouloir 
^* bien, mais à condition qu'ils feroient venir à Verdun la jeu- 
nelTe :, qui étudioit à Pont-à-mouflbn. Il les aflura enfuite qu'il 
ne leur vouloit point de mal, & qu'il leur accorderoit volon- 
tiers fa prote£lion , pourvu qu'ils fe montrallent affe£lionnés à 
fon fervice. Ils fe retiroient avec cette réponfe , lorfque la 
Varane , qui travailloit fortement à les faire rappeller , leur 
dit que non-feulement le Roi étoit dans le deflein de les bif- 
fer à Verdun , mais qu'il penfoit tout de bon à les rétablir dans 
tout le Royaume, fur la prière que luiôc quelques autres per- 
fonnes de la Cour en avoient faite à Sa Majefté. Sur cet avis 
ces Pères s'alTemblérent auffi-tôt à Pont-à-mouiïbn , ôc par le 
confeil de la Varane , ils fe difpoferent à envoyer au Roi une 
députation folennelle : ils nommèrent pour cela Ignace Ar- 
mand leur Provincial , avec les Pères Châtelier , Broffart , & 
la Tour. Ces quatre députés s'étant rendus à Metz pendant 
la femaine Sainte, profitèrent de l'occafion de la cérémonie fo- 
lennelle , qui fe fait le jour du jeudi Saint , oii le Roi & la 
Reine lavent les pieds à douze pauvres : ils fe trouvèrent le 
matin à la melTe du Roi , ôc après-dinè la Varane les introdui- 
fit dans fa chambre où étoit le duc d'Efpernon avec les fieurs 
de Villeroi & de Gèvres Secrétaires d'Etat. Les Jefuites fe 
jettérent aux pieds du Roi j ôc ce Prince leur ayant ordonné 
de fe lever , le Provincial lui parla en ces termes : 

« SIRE, depuis qu'il a plù à Dieu de vous donner la vic- 
Harangue ,, ^^-^^^ ç^^ j-^^g ^^g ennemis , ôc de remettre entre vos mains 

vincui. ^' le Sceptre qui étoit du à votre naiffance , ôc à vos grandes 

" qualités, nous avons vu avec admiration briller fur votre vi- 
^' fage ôc dans toute votre conduite ces vertus éclatantes qui 
M ont fait dans tous les fiécles la gloire des plus grands Princes; 
» mais nous avons admiré fur tout cette clémence , qui eft le 
» caradére le plus certain d'un cœur noble ôc généreux. C'eft 
» cette vertu , qui au milieu de vos triomphes ôc des lauriers 
»> qui couvroient votre front, vous a porté à pardonner non- 
y^ feulement aux vaincus , mais à tous vos ennemis. C eft elle 
3> qui nous fit dès -lors concevoir l'efpèrance que nous en 



DE J. A. DE THOU,Liv. CXXIX. 135 

a» relTentinons auffi quelque jour les effets 3 nous les avons en 
« effet reffentis pendant quelque - tems : mais comme il n'y ~ 
« a rien deftable ici bas , au moment que nous ne fongions ^i^^^ 
3>qu'à donner à Votre Majefté des marques de notre dé- 
a> vouement pour elle , ôc des preuves de i'obéïffance 6c de ^ ^^ S* 
« la fidélité que des fujets doivent à leur fouverain , un acci- 
=>» dent malheureux renverfa toutes nos mefures , ôc nous envia 
« la gloire de vous faire connoître combien nous vous étions 
3' attachés. Nous pouvons au refte vous affùrer avec toute la 
M fmcerité poffible , qu'au milieu de nos malheurs , ôc malgré 
35 toutes les calomnies que nos ennemis ont répandues contre 
=' nous fur de faux bruits y tant en France, que dans lespayis 
=' étrangers , nous n'avons jamais ceffé d'aimer notre patrie , 
3' ni d'avoir pour V. M. les fentimens d'amour ôc de fidélité 
3> que nous lui devons 3 ôc que nous n'avons jamais perdu Tef- 
3' pérance , que nous avions conçue d'abord , de votre clemen- 
« ce Ôc de votre bonté. Nous nous fommes toujours flatés , 
« que le tems éclairciroit enfin la vérité , ôc vous feroit oublier 
3> ce reffentiment , que la longueur ôc les defordres de la guerre 
35 pouvoient avoir gravé dans votre efprit. Ceft cette efpéran- 
33 ce qui nous a foûtenus jufqu'à ce jour , ôc elle eft confide'- 
33 rablement augmentée depuis que vous avez paru fur cette 
33 frontière. Nous nous jettons donc à vos pieds , Sire , ôc nous 
3> fupplions très-humblement V. M. de ne pas différer d'avan- 
yy tage ce bienfait , que nous efpcrons, ôc que nous demandons 
»> depuis il long-tems 3 de nous donner occafion de publier par- 
33 tout 3 que notre efpérance qui étoit fondée fur fa bonté, n'a 
33 pas été vaine 3 en un mot de vouloir bien nous rendre fes 
33 bonnes grâces, comme à fes fujets les plus humbles ôc les 
3> plus foumis. Nous ne fouhaitons rien tant , que de vous prou- 
« ver notre fideUté par nos refpeds ôc par notre foumiffion. Car 
33 que peut-il nous arriver de plus trifte , que de nous voir hors 
» d'état , pour nous être attiré l'indignation de votre Majefté , 
» de rendre fervice à notre patrie , fuivant les petits talens que 
» Dieu nous a donnés, ôc dans les fondions aufquelles fapro- 
» vidence nous a appelles f Nous n'ignorons pas, Sire^ tout ce 
» qu'on dit contre nous 3 que nous fommes tout différens de 
» ce que nous paroiffons. Nous fçavons qu'on nous accufe d'ê- 
j^tre ennemis du Roi ôc de la patrie, Ôc qu'on nous reproche 

Riij 



iM. HISTOIRE 

' » à cet égard des crimes abominables, que nous déteftons de 

Henri " ^^m notre cœur. Si notre confcience nous les reprochoit , 
IV. » il ne faudroit pas nous bannir de notre patrie , il faudroit 
1602, «nous exterminer par-tout l'univers comme des monftres in- 
» dignes de vivre. On cherche encore à nous rendre odieux 
3> à l'occafion d'un vœu que nous faifons : vœu cependant qui 
jj a mérité l'approbation d'un Concile général , les fufFrages de 
se plufieurs Papes , & le confenrement même des Rois vos pré- 
» déceffeurs. Nous faifons vœu d'obéir à notre Général , il eft 
» vrai j mais eft-ce dans des chofes qui feroient contraires à la 
» laraifon, ou à la loi de Dieu ? non affùrement. Cette forte 
M d'obéïffance eft exprefifément exceptée par nos Conftitutions, 
3* de celle que nous devons à nos luperieurs, 6c il n'y a per- 
» fonne qui puilTe pcnfer que cela foit autrement. Comment 
» peut-on imaginer que de tous ces hommes , qui entrent dans 
» notre Société dans la vue de faire leur falut , il y en eût un 
« feul qui reftât parmi nous , s'ils y trouvoient des maximes Ci 
w déteftables , qui reffemblent bien moins à l'obéifTance, qu'à 
» l'impiété ? Et de tous ceux qui font fortis de chez nous , s'en 
x> eft-il trouvé un feul, quelque mal intentionné qu'il fiit àno- 
to tre égard , qui nous ait reproché que l'obéifTance que nous 
» vouons à nos fuperieurs, ait rien de contraire à la foumifîion 
» qu'on doit aux Rois ôc aux Magiftrats , Ôc bien moins en- 
» core qu'elle nous oblige à donner à quelqu'un des confeils 
» qui puiflent porter préjudice à V. M. ou à fa couronne ? 
» Nous fçavons , Sire , que bien des gens ont aufli voulu per- 
» fuader à V. M. que notre ambition étoit d'attirer parmi nous 
^ des enfans de qualité , ou nés de familles opulentes , afin de 
» nous enrichir de leurs biens. Rien , Sire , n'eft plus con- 
» traire à notre inftitut ; nous ne recevons point de Novi- 
»ces, qu'après avoir examiné avec beaucoup d'attention, ôc 
» pendant îong-tems , fi leur vocation vient d'une infpiration 
» divine , ou de quelque confeil humain 3 nous employons 
» trois ou quatre années à faire cet examen 5 ôc ce qui nous pa- 
» roît ne pas venir de Dieu, nous le rejettons à l'inftant : car no- 
» tre Société fe fait un point capital ôc effentiel , de ne recevoir 
» aucun novice , dont la vocation foit douteufe j ôc nos fupe- 
» rieurs ont grand foin d'empêcher, qu'aucun de nous n'exhorte 
x> perfonne à embralfer la vie religieufe : nous nous contentons 



DEJ. A. DETHOU, Liv. CXXIX. 155* 

a» d'exciter à la vertu en général , ôc à l'étude des lettres ; mais , 

•0 de porter les hommes à embrafler la voye parfaite , ôc àfui- Henri 

» vre les confeils évangéliques , nous laiflbns cela à la voca- j y. 

3» tion de refprit faint. De là vient qu'en France il y a fi peu 1 5 o ?. 

» de fujets dans nos maifons : car ils ne font pas la vingtième 

» partie de ce qui s'en trouve dans- les collèges que nous avons 

» dans les autres payis. D'ailleurs fi nous follicitions les enfans 

» à embrafler la vie religieufe , ils s'engageroient plutôt dans 

» tout autre inftitut que dans le notre. A l'égard de ce que 

» Ton dit , que nous nous enrichilTons des biens de ceux qui 

» entrent dans nos maifons , il ne faut que deux mots pour ré- 

» futer cette calomnie : les biens qui nous font venus par 

» cette voie font fi modiques > que V. M. ne trouvera pas un 

» collège dans la Société où il y ait alTés de revenu pour en 

» acquitter les charges -, & nous en avons grand nombre qui 

» ne fefoûtiennent, que par les aumônes des perfonnes pieufes. 

» Le collège de Paris, qui eft la capitale de votre Royaume , 

» n'a pas plus de trois mille livres de rente ^ même en y cona- 

» prenant les legs des Prèfidens de Saint André ôc Hennequin , 

» ôc tous les autres , de quelque part qu'ils foient venus. Peut- 

» on avec un revenu fi modique , qui fuffiroit à peine à l'en- 

30 tretien de vingt perfonnes , nourrir tous les fujets néceffaires 

» pour le foûtren d'un auiïi grand collège que celui de Paris, 

» où l'on enfeigne tous les arts de toutes les facultés ? Il fau- 

30 droit au moins foixante mille livres par an pour cela. Il y 

» a eu bien des enfans de Paris très-riches, qui ont fait pro- 

» fefiion chez nous , ôc qui ne nous ont pas apporté un pouce 

30 de terre. S'ils ont donné quelque chofe pour fuppléer àno- 

30 tre pauvreté , ils l'ont donné comme aumône 5 encore cela 

30 n'a-t'il jamais pafTé la huitième partie de leur patrimoines ôc 

30 c'eft prefque toujours du confentement , ôc avec l'agré- 

30 ment des héritiers. Dans les maifons qui font riches on ne 

30 demande rien à ceux qui y font profefiion , ôc nous laifTons 

30 toujours la liberté à nos jeunes rehgieux de difpofer deleurs 

X biens j s'ils ont des parens dans la pauvreté , ils en difpo- 

3» fent ordinairement en leur faveur 5 s'ils font tous riches, ils 

» prennent avec l'agrément des héritiers, quelque petite partie 

» de leur patrimoine, pour l'employer à des œuvres de pieré, 

» ou pour la donneç à des hôpitaux. Nous ferions en cfïet 



35 



03 



i36 HISTOIRE 

■Il » bien malheureux ôc bien infenfés , Ci après avoir renoncé à tous 

Henri " ^^^ biens , qui pouvoient nous venir de nos familles , ou que 

jy =*' nous pouvions acquérir par notre induftrie , nous allions nous 

I 5o ?, " enfermer dans un cloître, pour chercher à amaffer du bien: 

« ôc pourquoi tant de foins & tant d'avidité d'en avoir, puif- 

que nous n'avons rien en propre ? Car quand la maifon en 

auroit cent fois autant 3 les particuliers n'en feroient pas plus 

riches , puifque tout ce qui refte eft employé pour nourrir 

de pauvres écoliers, ôc en d'autres oeuvres de charité de cette 

^> nature. Il y a d'autres perfonnes. Sire, qui font fans cefle 

=» à vos oreilles , ôc qui nous accufent de nous mêler avec trop 

^} decuriofité des affaires publiques , ôcde ce qui regarde fE- 

=' tat. Ce préjugé faux qu'on a pris contre nous , vient de ce 

^' qu'il y a des princes ôc des Seigneurs , qui prennent de nos 

« Pères pour leur confolation , pour la décharge de leur con- 

^' fcience , ôc pour l'arrangement de leurs dévotions particu- 

a> liéres. Quand ils ont une fois pris ce parti , tout ce qu'ils 

" font , tous les ordres qu'ils donnent , quoique nous n'y ayons 

« aucune part , ôc que très-fouvent nous n'en foyons pas in- 

^'formés, c'ell toujours , fi l'on en croit nos ennemis, l'effet 

« de nos intrigues ôc de nos confeils. Cependant il n'y arien 

*> de fi éloigné de notre inftitut j il n'y a rien qui nous foit dé- 

=' fendu fi expreifément, ôc fous de plus grandes peines , que de 

" nous mêler de ces fortes d'affaires. Voilà, Sire, les grands 

^ crimes qu'on nous impute. S'il s'en trouve d'autres, nous fe- 

serons toujours prêts d'y répondre de vive voix ou par écrit, 

« quand on voudra nous les propofer ; ôc j'efpére que nous 

" nous en juftifierons pleinement. Car ce ne font d'ordinaire 

=' que des calomnies inventées par nos ennemis, ou des fic- 

05 tions forgées à plaifir par les gens qui ignorent nos régies. 

" Nous le ferons voir encore plus clairement fi V. M. veut 

« bien avoir la bonté de rompre les fers qui nous lient, ôc de 

« nous mettre en état de prouver par des effets réels , ce que 

nous venons d'expofer ici de bouche. Alors tout le monde 

verra de fes propres yeux la vérité de ce que nous difons , 

0; ôc de ce que nous promettons > ôc V. M. rendra elle-même 

w témoignage à ceux qui nous font le plus oppofés que nous 

S3 n'aurons rien promis, que nous n'ayons effe£lué. Si vo- 

a? uç cœm fi grand ôc fi vafle , ne peut pas encore recevoic 

nos 



3} 

33 



DE J. A. DE THOU, Liv. CXXIX. 137 

» nos très-humbles prières j vous n'en ferez pas moins gravé 
^' dans les nôtres 3 oui , Sirê , nous vous aimerons toujours , ~ 
« nous ferons des vœux pour la profpérité, ôc pour l'augmen- ^i^ ^' ^ 
3' tation de votre Royaume , nous prierons Dieu fans cefle pour * 

=» le falut de votre Majefté, de la Reine votre époufe , & de ^ "^ o 5* 
=» vos enfans, & pour la confervation de votre Etat, c'eft-à- 
3» dire de notre patrie, que nous aimons tendrement, avec un 
3» regret éternel de n'avoir pu lui marquer notre tendreife par 
=» àcs effets : mais Dieu y pourvoira. C'efl: dans cette confian- 
^ ce , Sire, que nous fupplions encore une fois votre Ma- 
a> ;efté d'avoir la bonté de regarder en pitié ce petit nombre de 
^' vos fidèles fujets , qui profternés à vos pies , les yeux bai- 
a> gnés de larmes, & le cœur percé de regrets , implorent hum- 
=> blement votre miféricorde. Oubliez , Sire , oubliez ce qu'un 
"petit nombre de particuliers a dit ou fait de mal par un zélé 
»> mal entendu. Si quelque membre a péché, eft-il jufte que le 
=» corps , qui ne Fa point approuvé . en porte la peine ? Quand 
=" nous implorons votre miféricorde , Sire , nous n'avons 
" point d'autre vue que la gloire de Dieu & votre fervi- 
=>^ce : c'eft là le but , où tendent tous nos deffeins , ôc tous 
»> nos eftorts. C'eft pour y parvenir que nous voudrions ver- 
=> fer notre fang , & facrifier notre vie. Ceux qui portent 
»' envie à votre gloire , 6c à la grandeur de votre empire , 
»' ne font pas fâchés de nous voir bannis de notre patrie , 
3' c'eft pour eux un fujet de joie î ils craignent que fi on nous 
a> rappelle , nous ne travaillions de toutes nos forces à aug- 
3» menter la fplendeur de ce Royaume. Rien ne leur feroit 
=" tant de peine que de voir un jour vos affaires dans un état 
a> floriffant. Ainfi nous fupplions très-humblement votre Ma- 
=>' jefté d'ajouter encore un bienfait fignalé à ceux dont nous 
« lui fommes déjà redevables , c'eft que Ci votre Majefté veut 
=■> nous faire fentir les effets çie fa clémence , comme cette gra- 
w ce ne dépend que d'elle , nous n'en foyons auffi redevables 
=' qu'à elle feuler ce fera. Sire, un nouveau motif de vous 
3' aimer, ôc de vous refpeâer de plus en plus , ôc d'apprendre 
3' aux autres par notre exemple avec quelle ardeur on doit vous 
« marquer fon refpedl: ôc fon amour. Nous ferions au àéÇeC- 
•5 poir,que les Jefuites Efpagnols , Italiens ôc Allemands, qui 
» aiment leurs Princes ôc leurs masjiftrats , euffent l'avantage 
TomeXIK S 



0) 



33 



158 HISTOIRE 

, '^ fur nous en ce point. Non, Sire , ils ne l'auront jamais, ou- 

H« tre les liens du droit naturel &*divin qui nous attachent à 
_ « vous, le nouveau bienfait que nous attendons de votre Ma- 

3' jefté ferrera tellement ce nœud , qu'il ne fe trouvera point 
^ ^' 3' de nation qui ait pour fes princes plus d'amour ôc plus de 
M zélé que nous aurons pour vous ôc pour notre patrie. Ce tems, 
3> Sire, ce tems fi faint, fi prétieux de la pafilon ôc de la mort de 
o> notre Sauveur vous parle en notre faveur. Cefangqu'il averfé 
« à gros bouillons fur l'autel de la croix pour des pécheurs fes en- 
M nemis, vous crie, Sire,d'ufer de clémence envers des fujets,qui 
vous font dévouez de cœur ôc d'affe6lion. Nous nous rendons 
juftice , nous ne méritons pas par nous mêmes que votre Ma- 
jefté nous accorde cette grâce : mais ce Dieu , au nom du- 
quel nous vous la demandons , ou plutôt , qui touché de nos 
prières continuelles vous la demande aujourd'hui pour nous, 
pourra fans doute l'obtenir. Dès que votre Majefté fera per- 
« fuadée que Dieu demande cela d'elle , votre piété pourra- 
05 t-elle le refufer? Nous fuppUons la bonté divine , qu'après 
3» vous avoir fait jouir d'un règne long ôc heureux fur la terre, 
» elle vous accorde dans le ciel la pofije/fion d'un royaume qui 
33 ne finira jamais. =^ 

Le père Ignace ayant fini fon difcoursà genoux,le Roi lui ré- 
pondit : ce Je n'ai jamais voulu de mal aux Jefuites : fi j'en veux 
3^ à aucun d'eux , qu'il retombe fur ma tête : mais cet arrêt que 
» mon Parlement a donné contre eux, n'a été rendu qu'après 
» de longues ôc mures délibérations. « 11 reçut enfuite le dif- 
cours manufcrit du Provincial , ôc l'ayant mis entre les mains 
de M. de Villeroi, il leur dit de bien efpérer du fuccèsdeleur 
requête : Que l'affaire étoit entre les mains du Pape , fans l'a- 
vis duquel il ne vouloir rien décider : Qu'il y penferoit tout de 
bon, aufll-tôt qu'il feroit à Paris, ôc qu'il agiroitde manière, 
qu'ils n'auroient aucun lieu de douter qu'il ne fongeât férieufe- 
ment à leur rétabliffement. Après qu'ils eurent remercié fa Ma- 
jefté, ils la prièrent de trouver bon que trois de leurs provin- 
ciaux , ôc trois autres de leurs pères l'accompagnalTent i mais 
le Roi répondit que c'étoit affez du Père Ignace ôc du père 
Cotton , qu'il n'en falloit pas davantage. 

Pendant que le Roi étoit à Metz , il reçut une lettre de Fré- 
déric de Bavière Electeur Palatin , datée d'Heidelberg du 8 de 



D E J. A. D E T HO U, Li v. CXXIX. 15^ 

Février. C'étoitlà que le duc de Bouillon s'étoit retiré au for- - , 

tir de Genève. L'Éledeur marquoit au Roi qu'il ctoit bien tt 
mortifié du malheur de ce Seigneur : Qu'avant fon arrivée à y^ 
Heidelberg il n'avoir rien fçû, ni de fa difgrace, ni du fujet 
qui favoit caufée, comme il l'avoit afluré à Jacques Bongars ^' 

chargé des affaires de fa Majefté en Allemagne : Que depuis p^J;^"^'^ p^, 
fon arrivée il avoir appris de lui-même les raifons qui l'avoient latm au Roi 
empêché de fe rendre à la Cour , fuivant les ordres de fa Ma^ j^/j^^g^yj! 
jefté : Qu'il n'avoit pas en effet voulu paroître devant elle qu'il ion. 
ne fe fût juftifié des crimes qu'on lui imputoit : Que le Gen- 
tilhomme que M. de la Trimoùille leur beau-frete commun ' lui 
avoit envoyé, ne favoit joint qu'à Genève , lorfqu'il étoitfur 
le point de partir pour Heidelberg , afin de rendre vifite à 
l'Eledrice qui étoit propre fœur de fa femme, & qu'il n'avoit 
encore jamais vue, & que c'étoitlà uniquement ce qui l'avoit 
empêché d'aller à Sedan comme M. de la Trimoùille le lui 
confeilloit. Frédéric fupplioit le Roi de vouloir bien fe con- 
tenter de ces excufes , & il ajoûtoit , qu'il trouvoit dans le duc 
de Bouillon tant de droiture, 6c tant de zélé pour lefervice de 
fa Majefté,6c pour la gloire de fon Etat , que fi fa confcience lui 
eût reproché quelque faute, il n'auroit pu cacher fa honte , ôc ne 
fepas condamner lui-même, comme indigne du nom Chrétien, 
des honneurs 6c des bienfaits , dont S. M. favoit comblé , ôc des 
alliances qu'il avoit non feulement contrariées avec TEledeur 
Palatin , mais avec plufieurs autres Princes alliés de la France. 
Le Roi avant que de partir de Metz , répondit à cette let- 
tre le 17 de Mars : Qu'il avoit reçu avec plaifir la lettre, que 
l'Eleéleur lui avoit écrite en faveur du duc Bouillon : Que 
rien ne convenoit mieux à falliance qui étoit entre eux : Que 
(i i'Eledeur ne pouvoit fe perfuader que le Duc fût coupable, 
il avoit de fon côté d'autant plus de peine à le croire , que non 
feulement toutes les loix divines 6c humaines l'obligeoient à lui 
être fidèle, mais qu'il lui avoit déjà rendu de fi grands fervi- 
ces , 6c qu'il l'avoit comblé de tant de bienfaits , qu'on ne pou- 
voit pas comprendre qu'un homme de ce rang, 6c de ce mérite 
fe fut oublié lui-même jufqu'au point de ternir par unebaffelfe 
dans un âge avancé la gloire qu'il s'étoit acquife dans fa jeuneffe 

I L'élefteur Palatin , les ducs de Bouillon , 8c de la Trimoùille avoient e'poufc 
les trois fœurs filles de Guillaume prince d'Orange. 

S ij 




1^0 HISTOIRE 

par fes belles a£lions , & par une fidélité , dont toute la Fran- 
ce avoit été témoin, ^y C'eft pour cela / ajoûtoit le Roi , que 
" j'avois voulu lui parler en l'ecret , ôcqueje lui avois envoyé 
» ordre de fe rendre auprès de moi 3 mais le refus qu'il a fait 
» d'obéir, non feulement me fait douter de fa fidélité ôc de 
» fa foumifîionj mais m'engage même à croire qu'il n'eft gué- 
» res perfuadé lui-même de cette innocence qu'il vante fifort» 
» Cependant puifque vous vous intéreflez pour lui , je veux 
» bien oublier encore cette faute, pourvu que dans deux mois 
» il fe rende à la Cour , ôc qu'il réponde devant moi aux ac- 
3' cufations intentées contre lui. Je ferai bien aife que vous 
» l'en informiez vous-même 5 ôc je vous prie de l'affurer qu'il 
« n'y a perfonne dans mon Royaume qui s'intérefle plus à fa 
» gloire que moi, ôc qui foit plus difpofp à défendre fon in- 
V nocence contre les médifances, ôc les calomnies de fes enne- 
» mis. « Le Roi finifloit par des menaces contre le Duc s'il 
continuoit dans fa défobéilfance j ôc il déclaroit que s'il ne fe 
foumettoit , il le regarderoit comme abfolument indigne de la 
protedion que l'Electeur fon beau-frere lui avoit accordée. 

De Metz le Roi fit un voyage à Nancy, pour voir le duc 
de Lorraine , ôc la princeffe Catherine fà fœur. Il fut accom- 
pagné dans ce voyage par Jean de Bavière duc de Deux- 
Ponts, qui époufa alors Catherine de Rohan , qui étoit avec 
la princeffe Catherine fa coufine. La cérémonie des noces fe 
fit à Nancy. 

Le Roi partit de cette ville le 7 d'Avril , ôc fe rendit à Pa- 
NoLiveaux ^^^ ^^^ ^^ ^^ ^^ mois. Il n'y fut pas plutôt arrivé , qu'il fon- 
établiâemens. gea férieufement à profiter du repos que la paix lui procuroit, 
pour arranger fes affaires, ôc pour travaillera enrichir le Royau- 
me. Dans cette vue il établit des manu factures de toutes fortes 
d'ouvrages > ôc entr'autres des foyerics. Quoique l'ufage de la 
(bye foit très-ancien , il n'a été connu des Romains que fort 
tard >c'eft- à-dire, du tems de Juftinien, lorfque toute l'Afie, 
ôc toute la Grèce étoient pleines de ces étoffes. Elles furent de 
là portées en Sicile par le roi Robert , qui étoit d^ la famille 
royale des ducs d'Anjou. Ce Prince au retour de fon expédi- 
tion à la terre Sainte, ayant pris Athènes, Thebe, ôc Corin- 
the , tranfporta à Palerme tous les ouvriers en foye qu'il trou- 
va dans ces trois villes. Ce font eux qui ont enfeigné aux 



DE J.A. DE THOU,Liv. CXXÎX. Ht 

Siciliens à travailler la foye, comme nous l'apprenons d'O- rr^ 
thon de Frifingue. De Sicile ces manufa£lures paflerent en Ita- H E N Rî 
lie , ôc enfuite en Efpagne ; & ce n'eft que dans le ficcle pafîé j y^ 
qu'elles fe font établies en Lombardie j mais il y a voit long- j (5 o 5. 
tems qu'elles l'étoient dans la Calabre & en Tofcane. Depuis 
peu ort y travaille avec fuccès dans le Vicentin ' , quoiqu'on 
eût cru d'abord que l'air n'y feroit pas propre à élever des vers 
à foye, à caufe du voifinage des montagnes de Padouë. De 
là ces manufadures ont été apportées en Provence, dans la 
partie méridionale du Dauphiné, dans le Comtat d'Avignon, 
en Languedoc^ ôc jufques dans le Lyonnoisj ôc je ne doute 
pas qu'on n'en pût établir dans plufieurs autres parties du Royau- 
me , particulièrement dans la Guyenne. Ce qui le démontre 
c'eft que du tems de François I. on en fit à Tours une efTai, 
qui réufTit très-bien , ôc quis'eftfoutenu jufqu'aujourdhui, quoi- 
que Tours foit bien en deçà de la Guienne. On a voulu en 
faire autant aux environs de Paris 5 mais cette tentative n'a pas 
eu le même fuccès , l'air n'y efl: pas affez tempéré. Cependant 
Manfroi Balbani Luquois , qui avoit engagé le Roi à l'efTayer, 
prétendoit que cette entreprife réuffiroit j ôc pour le montrée 
par des effets , il avoit fait conftruire à Fontainebleau, au châ- 
teau de Madrid, qui eft dans le bois de Boulogne, ôc aux- 
Thuileries des cabanes propres à élever des vers à foye. 

Pour foutenir ces mannfaâures, leRoi créa une juridi6lion du 
commerce,dontlesJuges étoient tirez du ConfeiLdu Parlement> 
de la Chambre des Comptes, ôc de la Cour des Aides. Ce Prin- 
ce, qui voyoit le Royaume épuifé parla durée des guerres civi- 
les , ôc qui comprenoit qu'une longue paix ne fuffiroit pas pour 
rétablir les finances , (i la liberté du commerce ne venoit au 
fecours , avoit trop de pénétration pour ne pas fentir , que la 
défenfe de tranfporter l'argent hors du Royaume, ne feroit pas 
d'une grande reffource > s'il ne trouvoit moyen d'yen faire en- 
trer par le commerce. Il voyoit que l'ufage des étoffes de foye 
étoit devenu fi commun, que les perfonnes de la fortune la 
plus mince ne v.ouloient plus porter d'étofes de laine, dont la 
frugalité de nos ancêtres s'étoit fi bien accomodée , en forrc 
que non- feulement il fe dépenfoit des fommes très conlidera- 
blement en étofes de foye , mais que cet argent paffoit dans^ 

1 Dans l'Etat de Venifci- 

S iij 



142 HISTOIRE 

. les payis étrangers j au grand préjudice du Royaume. 

TT Sur cela il réfolut de faire en forte que la France eut fa foye 

_ , r ôc fes manufactures , dont les travaux coûtent encore plus que 

la matière , afin que tout cet argent demeurât à l'avenir dans le 

* ^ ^' Royaume. 11 en fit établir à Paris , ôc il en donna l'intendance 

àSaintot : il ordonna qu'on plantât par tout des meuriers blancs. 

pour nourir les vers à foye , dont les Efpagnols nous envoyent 

des œufs tous les ans : ôc Olivier Serran , frère de Jean , qui 

a un grand nom dans la littérature , compofa par ordre de ce 

Prince un livret en François fur la foyrie > afin que cet écrit 

étant en langue vulgaire pût être lu de tout le monde, ôc inftrui' 

re jufqu'aux payifans. 

On établit auflTi des manufa£lures de tapifferies au fauxbourg 
S. Marceau , où on mit des ouvriers qu'on avoir fait venir de 
Flandre. On en établit de même pour la fayenceS tant blan- 
che que peinte , en plufieurs endroits du Royaume, à Paris, 
à Nevers , à Briflambourg en Saintonge , où on en fit d'auiïi 
belle que celle qu'on faifoit venir d'Italie. Les Verreries que 
Henri II. avoit fait faire à S. Germain , à l'imitation de celles 
de Venife , qui étoient autrefois fi fameufes , étant tout-à-fait 
tombées , le Roi les fit rétablir à Nevers ôc à Paris , mais à plus 
grands frais , ôc on commença auiïi à établir une manufa£ture 
de toiles de lin à Mante fur la Seine. Le Roi fit travailler en 
même tems à plufieurs ouvrages d'archite£ture , foit pour répa- 
rer les anciens bâtimens ,foit pour en élever de nouveaux , il 
fit faire des ménageries, des refervoirs à mettre du poiffon , des 
jardins, ÔC tout cela avec tant de magnificence, qu'il fembla 
plutôt vouloir furpaiïer François I, fon grand oncle , que l'imi- 
ter. Aufiiî étoit-il ravi , quand on difoit qu'il lui reffembloit , 
non pas tout- à- fait par la taille , mais qu'il en avoit tous les traits , 
la grandeur d'ame, ôc les inclinations. 
Mortd'Eli- ^6 fut fur CCS entrefaites que ce Prince reçut la nouvelle de 
fabeth reine la mott d'EHzabeth reine d'Angleterre , la plus glorieufe Ôc la 
&fon uradc- p'"^ heureufe de toutes les femmes qui ayent jamais porté la 
re. couronne. C'eft en ces termes que fit fonéloge Anne d'Eft, cet- 

te héroïne » mère des ducs de Guife ôc de Nemours j ôc j'ai cru 
devoir inférer ici ce témoignage , qui a d'autant plus de poids, 
qu'on ne peut le foupçonner de faveur ni de flaterie , ôc que ce 
I Faïence ou Faenza eft une ville d'Italie auprès de Boulogne. 



DE J. A. DE THOU, Liv. CXXIX. 14^ 

ne peut être que la force de la vérité qui l'ait tiré de la bou- 
che de cette Dame , puis qu'Elizabeth fut toute fa vie décla- Henri 
rée contre elle , ôc contre fes enfans. Le jour qu'on apprit fa IV. 
mort, la Ducheffe me fit l'honneur de me venir voir ;, & dès 1^03, 
qu'elle m'apperçut, avant même que de s'afTeoir, elle me parla 
d'Elizabeth dans les propres termes que j'ai rapportez. 

Je ne répéterai point ici ce que j'ai dit ailleurs de la mère 
de cette Princefle , ni de ce qu'elle eut à fouffrir fous le règne 
de Marie fa fœur : j'en ai aflez parlé dans les livres précédens. 
A peine montée fur le thrône , elle rendit fon nom fi célèbre , 
qu'il ne fe paffa point d'année qui ne fût marquée par quelque 
adion éclatante de cette grande Reine 5 ôc pendant le cours d'u- 
ne vie toûjonrs expofée à de grandes révolutions , elle exécuta 
de fi grandes chofes^ qu'elles la mirent au niveau des plus grands 
hommes, laiflant toujours indécis, pour parler comme Anne 
d'Eft, lequel étoit le plus grand , ou de fon bonheur , ou de fa 
gloire. C'eft ce qui me dilpenfe de m'étendre beaucoup fur ce 
qui la regarde. Cependant je ne puis m'empêcher de dire un 
mot de fes mœurs ôc de fon caraÔere. 

Elifabeth avoit un courage mâle ôc élevé ; ôc ayant com- 
jnencé à régner à vingt-cinqans, elle n'agit point en jeune Prin- 
cefle , mais elle fit voir d'abord un efprit mur , ôc inftruit par 
l'adverfité. Elle gouverna par elle-même ,.fans fe laifler gou- 
verner par perfonne, alliant d'une manière admirable une gran- 
de modération avec beaucoup de politique i toujours Tévé- 
re pour la Noblelfe Angîoife , féroce ôc bouillante 5 ôc plei- 
ne de douceur pour le peuple , ce qui la fit d'abord craindre 
ôc refpe£ler des premiers ^ ôc lui gagna les cœurs de tout le 
refte de la nation. Cette égalité d'ame qui parut dans tou- 
te fa conduite jufqu'à la fin de fa vie, produifit fans doute ce 
bonheur égal ôc confiant , qui l'accompagna jufqu'à fa mort. 
Magnifique dans la diftribution des grâces , mais donnant ce- 
pendant toujours plus au mérite qu'à fon incHnation , elle ne 
faifoit des libéralités qu'avec retenue > de crainte que les finan- 
ces venant à s'épuifer par fes largefles , elle ne fe vît obligée de 
fouler fes peuples pour y fubvenir. Toujours prévoyante , ôc 
jamais avare > joûiflant de fa fortune dans cette élévation, oii 
elle fe trouvoit placée , non avec cette fécurîté , qui fe livre à 
tous les plaifirs , mais avec cette forte d'inquiétude digne d'un 



^em^mrtgm 



144 HISTOIRE 

^- Prince qui eu fans cefTe en garde contre le maî qui peut arriver. 



Henri Elifabeth aima toujours la paix : mais comme elie avoit à 
I V. gouverner des peuples belliqueux , & que l'oifiveté rend mu- 
j ^ -j ,^ tins & infolcns j elle ne perdit aucune occadon de les occuper 
hors de fon Royaume : en forte que la nation Angloife , gou- 
vernée par une fenune, ne perdit rien fous fon rcgne, de la 
gloire qu'elle s'ctoit aquife par les armes fous les Rois précédens. 
Elle envoya des troupes auxiliaires en Ecoflc , & dans les Payis- 
bas , & fecourut Henri IVy qu'elle aimoit comme fon frère > 
dans des tems fâcheux , ôc ou il avoit grand befoin de fon fe- 
cours. Ce fut fous fes aufpices qu'on entreprit aux Indes ces fa- 
meux voyages , qui ei>rent de Ci heureules fuites. C'eft fous 
fon règne que François Draëke fit le tour du monde , ôc qu'il 
ouvrit aux âmes grandes & entreprenantes un chemin pour al- 
ler s'emparer de ces richeflcs , que les Efpagnols fembloient 
vouloir polfeder feuls , comme les Hollandois l'ont exécuté de- 
puis avec autant de courage que de bonheur. Elle fçut main- 
tenir fon Royaume en paix i ôc s'il s'éleva quelques troubles du 
côté du Nord , la dixième année de fon règne , ils furent étouf- 
fés dès leur nailTance. Depuis ce tcms-là elle jouit pendant dix- 
fept ans d'une tranquiîité parfaite 5 & quoique le changeaient 
qu'elle avoit introduit dans la religion, lui eiit fait d'abord beau- 
coup d'ennemis fecrets , elle ne fortit point dans ces premiers 
tems de fa modération naturelle , elle s'abflint de verfer le fang, 
ôc elle parut fort éloignée de cette dureté , dont elle ufa dans 
la fuite , jugeant du fentiment des autres par le fien , ôc croyant 
qu'il y avoit deux chofes à faire , la première de ne point gêner 
les confciences , ôc la féconde dereflraindre tellement la liber- 
té qu'on donneroit fur cet article, qu'on ne pût pas , fous pré- 
texte de religion , troubler le repos public. 

C'efl ce qui fobligea au milieu de ces orages que formèrent 
plufieurs conjurations i qui fe fuccederent l'une à l'autre, à ra- 
nimer la rigueur des loix, 6c à oppofer la rigueur des Edits aux 
périls dont elle étoit menacée : mais on peut dire encore , que 
cela venoif moins de fon naturel , que du caradere de fes mi- 
niflres , qui craignoient du moins autant pour eux que pour elle. 
Du refte elle punit toujours moins les coupables dans leurs per- 
fonnes , que dans leurs biens ; ôc le reproche d'avarice que cet- 
te conduite lui attira, devoit moins tomber fur elle que fur fes 
îîiiniilres, Son 



D É J. A. D E T H O U , L 1 V. CXXIX. i4r 

Son bonheur parut fur tout. à l'occafion de cette Acte formi- - ■ 

dable , que Philippe avoit préparée pendant tant d'années » & fj e N R i 
avec des frais immenfes , & qui fut ruinée bien plus par lefe- jy 
cours du ciel , que par les forces humaines , Dieu ayant voulu i <ô 9 
punir l'ambition de ce Monarque , & l'avidité infatiable qu'il 
eut toujours de s'emparer des Etats de fes voifins. Ce malheur 
fit faire des reflexions à ce Prince habile. Il comprit enfin qu'il 
devoit fonger ferieufement à revenir de cette haine irréconci- 
liable, qu'il avoit toujours marquée pour Elifabeth, ôc quiavoit 
été fi funefte à FEfpagne ? ôc comme il venoit de conclure la paix 
avec nous , il voulut encore avant de mourir la faire avec la 
Reine d'Angleterre. Elifabeth y étoit affez portée i elle avoit . 
toujours eu de l'inclination pour Philippe, parreconnoiïïance du 
lervice qu'il lui avoit rendu dans un tems , où elle fe trouva dans - 
un très grand péril fous le règne de Marie fa fœur , que ce Prin- 
ce avoit époufée \ Elle en parloir fou vent avec plaifir : mais la 
haine des deux nations , & les jaloufies d'Etat l'emportèrent fur 
la reconnoifTance. Henri IV. fe rendit médiateur de leur récon- 
ciliation j il afïigna même un rendez-vous proche de Boulogne, 
oh les Plénipotentiaires des deux couronnes d'Efpagne & d'An- 
gleterre dévoient s'aflembler ? mais ce projet ne reùffit point. 

Elifabeth avoit l'efprit propre pour les fciences, ôc elle ai- 
moit à apprendre : elle fçavoit le Latin , ôc le parloir bien : l'Al- 
lemand encore mieux , parce que l'Anglois en dérive : elle en- 
tendoit le François , Ôc parloit fouvent cette langue i mais elle 
le prononçoit mal. Pour l'ItaHen, elle le fçavoit affez pour le 
parler avec élégance. Elle aimoit fort la mufique ôc la poëfie, 
ôc elle lifoit avec plaifir les vers de Ronfard , qu'elle avoit vu en 
Angleterre , lorfqu'il y paffa à fon retour d'Ecolfe. Il avoit fait 
une fort belle pièce à fa louange : mais elle lui voulut du mal 
dans la fuite , fur ce que dans une de fes meilleures pièces , in- 
titulée , Les Nuées , il s'échapa jufqu'à faire fur fon mariage quel- 
que plaifanterie un peu trop libre : auiïi , difoit-elle , qu'il fieoit 
mal à un homme de naidance , comme Ronfard , de ramafier de 
mauvais bruits, qui couroient les rues , pour attaquer la réputa- 
tion d'une grande Reine fon amie. Ronfard ayant été informé 



1 On confeilloit à Marie , qui étoit 
Catholique , de faire mourir Elifabeth, 
ou de la marier au duc de Savoye. Phi- 
lippe empêcha l'un & l'autre : maisplus 
Tome Xlf^, 



pour fon propre intérêt , que par ami- 
tié pour Elifabeth. Camhden. Annale 
Elifab. initio. 



1^6 HISTOIRE 

« de fon mécontentement , fut fâché de lui avoir déplu , Ôc il ôta 



H^ ^, „ ^ de fes œuvres 1 endroit qui avoit choque 1^ Princefle : mais lorf- 
E N R I , -^ 1 r 1 1 • ' 's. 

T Y qu 11 fut mort , les amis le hrent remettre ^ le mal qui en etoit 
i 6 o\ arrivé, n'étant plus à craindre pour lors. 

La haine de fa religion a fait dire bien du mal contre elle: 
mais fa longue vie, Ôc le bonheur toujours égal qui l'a accom- 
pagné jufqu'à la mort par une faveur du ciel aufli conftante 
qu'impénétrable, en a fuffifamment réfuté la plus grande partie. 
Elle eut la foiblefle de vouloir être recherchée ôc aimée pour 
fa beauté , & lors mcme qu'elle ne fut plus jeune , elle affec- 
toit encore d'avoir des amans 3 il fembloit qu'elle fe fit uiî 
divertifTemcnt de renouveller la mémoire de ces ifles fabuleu- 
fes , où ces nobles Ôc fameux chevaliers erroient autrefois , ôc 
fe piquoient d'aimer j mais d'une manière noble , vertueufe , 
ôc où il n'entroit rien d'impur. Si ces amufemens firent quel- 
que tort à fa réputation , ils n'en ont point fait à la majefté de 
fon Etat. Elizabeth ne quitta jamais le gouvernail , ôc elle con- 
duifit parfaitement le vaifTeau. Elle eut toujours de l'horreur 
pour le mariage. On prétend que ce fut un effet des artifices 
de ceux qui Tapprochoient , qui appréhendant de perdre le 
crédit qu'ils avoient fur elle , fi elle prenoit un mari, lui firent 
infinuer par des médecins , qu'elle couroit rifque de mourir 
en couche , fi elle devenoit grofle. Cependant il e(t fur que 
3e duc d'Alençon, qui fut fait duc de Brabant par le crédit de 
cette PrincciTe , fe fiatta de Fépoufer , qu'Ehfabeth y penfa fé- 
rieufement , ôc que l'affaire fut très-avancée. La bonne opinion 
qu'elle avoit de fes talens ôc de fon mérite , faifoit qu'elle vou- 
loit paroître ne devoir rien à la Fortune, ni à la majeflé du thrô- 
ne, comptant qu'elle ^voit dans fa perfonne affez dequoi s'at- 
tirer l'eftime ôc la vénération des hommes , quand elle feroit 
d'une condition privée , ôc d'une fortune médiocre. On lui a 
reproché qu'elle aimoit trop la vie , ôc qu'elle ne penfoit qu'à 
regret à la mort , ôc à prendre des mefures pour fe choifir un 
fucceffeur : cependant pîufieurs années avant fa mort elle fe 
faifoit un plaifir de s'appeller yietllei comme c'en étoit un pour 
elle dans fa jeuneffe de fe donner le nom de Vierge '. Il eft con- 
fiant qu'elle ordonna qu'on ne chargeât point fon tombeau- 

I Elle difcit qu'elle vouloit qu'on mît fur fa tombe: Hic fita Elizabetka , qufi 
Virgo regnavh ; Vlrgo obïiî. Cambd. ad an, i /JS». 



DE J. A. DE THOU, Lrv. CXXÎX. 147 

de titres faîlueux , & qu'on fe contentât d'y mettre fon nom , 

d'y marquer qu'elle «toit redce Vierge , qu'elle avoit régné Henri 
îong-tems, & que pendant fon rcgne elle avoit fait fa princi- \^J 
pale étude de rendre le royaume floriffant, ôc d'y maintenir la 160^, 
religion ôc la paix. ^* 

A l'égard du reproche qu'on lui fait de ne s'être point em- 
baraifée qui feroit fon fuccefieur , comme fi elle fe fût peu 
fouciée de ce que deviendroit le royaume après fa mort i quel- 
qu'un lui en ayant touché un jour un mot à î'occafion des char- 
ges , qui vaquoient depuis plufieurs années , elle demeura long- 
temsfans répondre, comme une perfonne qui médite profon- 
dément, enfuite fe levant tout d'un coup , elle dit avec émotion 
qu'elle étoit bien affûrée que le thrônè'ne vaqueroit pas un mo- 
ment, en eifet l'événement juftifia fa prédiction. 

On regarda encore comme une fuite du bonheur qui l'avoit 
toujours accompagnée , de ce qu'elle lailfa le royaume en paix 
à fon héritier légitime , & de ce qu'après s'être appliquée pen- 
dant toute fa vie à faire vivre fes peuples dans la paix, elle la 
leur laiiTa comme par teilament , mais générale ôc folidement 
établie : car la révolte d'Irlande qui arriva vers ce tems-là , fut 
incontinent étoufée par la vi£loire, que Mylord Montjoye rem- 
porta fur les rebelles. En un mot, cette Princefle eut toutes 
les vertus qui peuvent faire un grand homme ôc même un grand 
Roi , ôc elle n'eut que peu de défauts , ôc de ces défauts qui font 
très-excufables dans fon fexe. Mais comme la Chrétienté fe 
trouvoit alors divifée par une infinité de fe6les , \qs ennemis de 
fa religion ont fait ce qu'ils ont pu pour obfcurcir fa gloire , ôc 
ils l'ont accufée de cruauté pour quelques édits, qu'elle a été 
forcée de rendre , pour afTurer la tranquilité de fes peuple?. 
Le tems qui eft un excellent panégyrifte, effacera un jour ces 
idées odieufes , puifque dans tous les fiécles paffés il n'a jamais 
vu de femme qui puiffe être mife en parallèle avec cette grande 
Reine , ôc qu'il y a beaucoup d'apparence qu'il n'en verra point 
dans les fiécles futurs. 

Elizabeth étoit fort grande , Ôc elle avoit un air majeftueux 
qui annonçoir qu'elle étoit née pour commander. Elle jouit d'u- 
ne fanté parfaite jufqu'à la vieilleffe , dont elle ne fentit point 
les incommoditez-, ôc elle termina comme Augufte une vie 
très-heureufe par une mort douce ôc tranquille. On n'y vit rien 

Tij 



148 HISTOIRE 

«».,»^^.;^ de trifte , rien de lamentable , rien de mauvais augure. Elle ne 

H E N R I ^"^^ précédée ni d'impatience , ni de douleurs exceflives , ni de 

j y mouvemens convuliifs. Il eft vrai que peu de jours avant fa 

i 6o\ i^ort fes nerfs affoiblis ôc deffeichez , le roidiflbientde tems en 

temSj que fa voix s'étoit prefque éteinte, ôc que fon efprit ôc 

fon corps parurent appefantis , ôc avoir perdu toute leur force. 

enfin le 4 d'Avril , ou le 24 de Mars fuivant l'ancien ftyle , 

une défaillance infenfible termina fa vie à Richemond fur les 

quatre heures du matin , à l'âge de 6^ ans ôc fix mois , dont 

elle en avoir régné plus de quarante-cinq \ 

Plufieurs ont prétendu qu elle avoir remis à Robert Cecill ; 
grand Tréforier d'Angleterre , ôc Secrétaire d'Etat ^ une lettre 
écrite de fa propre main^ ôc fcellée de fon fceau , avec ordre 
de ne l'ouvrir qu'après fa mort , ôc que par cette lettre elle dé- 
elaroit Jacque roi d'Ecofle^ fon fucceffeur légitime. Quoiqu'il 
en foit , les Seigneurs fpirituels ôc temporels , les Confeillers 
du Confeil privé , les Grands , les Gentilhommes , le Maire 
de Londres , les Shérifs délibérèrent auffi-tôt après fa mort fur 
î'éledion d'un fucceffeur , ôc tous les fuffrages fe réunirent en 
Jaque vi.roi faveur de Jaque roi d'Ecoffe , petit-fils de Marguerite, fœuc 
d'Ecoffe eii ^g f^ç^ri VIII , Qui defccndoient l'un ôc l'autre d'Elizabeth 

proclame roi ,, ,,_, , iT-rr^TJ/v 11/ ^ ii- \i-i j 

d'Angleterre, fille d Edouard IV. L aflemblee ht publier a huit heures du ma- 
tin une Déclaration fur ce fujet , ôc prêta ferment de fidélité 
ôc d'obéïffance au nouveau Roi. Ils protefterent tous qu'ils 
facrifieroient leurs biens ôc leurs vies pour le défendre contre 
ceux qui s'oppoferoient à la Déclaration , ou qui voudroient 
l'empêcher d'entrer en Angleterre. Robert Carrew proche 
parent delà feue Reine, ayant été dépêché en pofte pour por- 
ter cette nouvelle au Roi, arriva en trois jours à Edimbourg, 
ôc alla à minuit apprendre à ce jeune Prince, qui étoit dans 
fon lit,qu'Elizabeth étoit morte , Ôc que les feigneursAngîois 
l'avoient déclaré héritier léginme du Royaume. En même 
tems il lui remit la Déclaration de l'affemblée. Le Roi s'ha- 
billa promptement ôc alla de-là à l'Eglife rendre grâces à Dieu 
de cette nouvelle t il fit incontinent préparer fes équipages , 
ôc dix jours après il prit la route de Londres au grand regrcÈ 



I M. de Thoufetrompe. Elizabeth 
commença à régner à la fin de i J58. 
& mourut le 4 Avril 1603. ainfi elle 



n'a régne' cfue 44 ans & environ 4 mois , 
maisc'eft peut-être une faute d'impref^ 
fion. 



DE J. A. DE THOU, Liv. CXXIX. i4i> 

des Ecoflbis. Il donna ordre en partant que la Reine fa femme 
& fes enfans le fuiviffent au plutôt. Il pafTa par Barwicxk , par |^ £ ^ r j 
lorck & par Stafford , & il arriva enfin le 17 de Mai aux Char- j y 
treux qui font dans un des fauxbourgs de Londres. ^ ^ '^ 

Les Catholiques, qui connoiffoient depuis long-tems l'équité 
de ce Prince , en concevoient de grandes efpérances, tant par- Requâe pré- 
ce qu'on affuroit que dans le tems qull étoit en Ecoffe , il a voit caîhoiiqûcsi 
des liaifons e'troites a\ ec le roi d'Efpagne , que parce qu'on étoit ce Pnnce à 
perfuadé que la reine Anne de Dannemarck fon époufe, quoi men^h wu- 
qu'élevée dans la religion Luthérienne, favorifoit lesCatholi- ronne. 
ques en fecret,ôc qu'il feroit aifé de la ramener à la foi de fes an- 
cêtres.Ainfidès qu'il eut été facré ôc proclamé avec l'applaudif- 
fement de toute la Nation , ils lui préfenterent deux requêtes 
confécutives , que la prévention , où ils étoient , rendit peur- 
être un peu trop libres. En effet après avoir propofé Fexempie 
du fchifme arrivé fous Roboam , après la mort de Salomon ^ 
parce que le nouveau Roi n'eut aucun égard aux cris du peu- 
ple , qui le prioit de diminuer les impôts exceffifs , dont le feu 
Roi favoit chargé, ils difoient, Qu'ils venoient fe jetter à fes 
pieds & lui demander avec la foûmiffion la plus parfaite quel- 
que chofe de bien plus important , que ce qu'on fouhaitoit de 
Roboam; en un mot qu'ils lui demandoient la vie & la liberté 
de confcience. « Dans la demande de ces Ifraëhtes féditieux ^ 
35 il ne s'agiffoit , difoient-ils , que de biens temporels , ôc qui 
» ne regardent que la vie préfente : nos requêtes au contraire 
»5 regardent la vie éternelle , à laquelle on doit facrifier tout 
» ce qu'on a de plus cher au monde. La religion que nous- 
05 profeffons , eft celle qu'ont profeffée nos pères , c'eft aufli celle 
« qu'ont profeffée vos ancêtres , & fous laquelle ils fe font éle- 
3» vés à cette puiffance qu'ils vous ont tranfmife. Hors de cette 
M religion , tous les avantages temporels ne font rien , puifqu'orv 
» n'en peut jouir fans perdre les biens éternels. Les Princes 
w qui en ont été les plus éloignés , c'eft-à-dire, les payens, en 
» ont accordé fcxercice à leurs fujets , & ce fut une fource 
05 de biens pour eux. Le Turc même le plus grand ennemi du 
3î nom Chrétien n'empêche pas à fes fujets d'en faire profef- 
9» fion. Par une loi de l'Empire on a accordé aux peuples d'Aï- 
» magne, qui ont abandonné l'ancienne religion ^ la liberté de 
»> confcience , parce qu'on vit bien que fi on la leur refufoit , il 

Tiij 



içô HISTOIRE 

" en arrîveroit infailliblement des maux très-fune(îes, &îa raî- 

ri 3> fon eft que de toutes les traverfes , & de toutes les vexations 

■ ^'O ' M aufquelles notre vie peut être expofce , il n'en efl: point de 
' ^ ^' plus afFreufes que celles qui violentent les confciences. Quand 
^* « on efl: allez malheureux pour fe voir réduit à cette extrémité , 
« une mort promte vaut bien mieux qu'une longue vie. Rien 
« au ren:e n'eft plus aifé que d'empêcher les mauvaifes fuites , 
« que peut avoir le défefpoir oufe voyent réduits les fupplians. 
y La bonté du Roi peut y apporter remède en un moment, 
w que S. M. nous mette à l'abri des perfécutions, que nous 
35 avons eues à fouffrir jufqu'ici , qu'elle nous accorde cette 
=' liberté que nous demandons 5 c'eft un moyen fur pour cou- 
« per la racine à toutes ces féditions , & à tous ces complots , 
» qui ont éclaté depuis quelque tems. Les Catholiques de nos 
»i jours , ôc ceux qui viendront après nous , fçachant que c'eft à 
aj la clémence de V. M. qu'ils feront redevables d'un fi grand 
55 bienfait, feront fans ceffe des vœux pour la longue durée de 
y> votre régne. Nous vous prions donc , ôc nous vous conju- 
M rons de nous accorder la liberté de faire profeffion de la foi 
« que nos pères ont fuivie depuis Donald L qui fut le dix- 
feptiéme roi d'Ecofle , jufqu'à votre mère d'heureufe mémoi- 
re , qui a fcellé de fon fang cette religion qu'elle avoit re- 
35 çûë de fes ancêtres , religion majeftueufe ôc divine , vénéra- 
» ble par fon antiquité , fubfifl:ante fans interruption , irrépré- 
3B henfible en fa dotlrine , féconde en vertus, ennemie de tous 
« les vices , prêchée par les anciens Pères , maintenue par les 
« meilleurs Empereurs Chrétiens , confacrée dans les faftes de 
FEglife, arrofée du fang des Martyrs , fortifiée par les exem- 
ples des faints Confeffeurs , ornée de la pureté angélique 
d'un nombre infini de Vierges; religion parfaitement confor- 
me àlaraifon, à la loi naturelle, ôc aux vérités que lEvan- 
gile nous a apprifes. Si l'on ne veut pas nous en laiffer l'exer- 
« cice public , qu'on le tolère du moins , ôc qu'on n'en faffe 
» plus de recherches. 

Ce difcours parut trop hardi , le Roi prit la requête , mais il 
n'accorda rien. Un nouvel incident diminua beaucoup l'efpé- 
rance que le Pape avoit conçue du nouveau Roi. On publia à 
Londres une confeflion de foi, 011 le Pape étoit traité d'Ante- 
chrift^ le nombre des Sacremens diminué, lefacrifice de U 



s» 



y> 



95 



DE J. A. DE THOU, Liv. CXXIX. lyi 

McfTe, ôc Tordre hiérarchique condamné ^le Concile de Tren- ,- 

te rejette comme un concile de fang & plein d'erreurs ^ & ^es tt ^ ., j. » 
décrets anathématifés dans les termes les plus injurieux. Au refte j y 
ce qui chagrina les Catholiques , ce ne fut pas tant les maux ^ 
dont ce début les menaçoit ; que de voir qu on parloit amii ^ 

fous un Prince éclairé ôc fçavant, qui non feulement le toléroit 
parce qu'on ne l'avoit fait qu'après lui en avoir parlé : mais qui 
fe chargeoit lui feul de toute la haine de cet écrit odieux , & 
quine vouloitpas que pour l'excufer on enrejettât la faute fur (qs 
niiniftres, ou fur la fituanon préfente des affaires d'Angleterre. 

On fit cependant les obféques de la reine Elizabeth avec 
les cérémonies accoutumées ■> fon effigie fut expofée fur un lit oféques d'E- 
de parade , & après le délai ordinaire , on porta fon corps le 8 li^abeth. 
de Mai à Weftminfter, fur un char traîné par quatre chevaux 
blancs. Il étoit fuivi d'un grand nombre de Seigneurs , dQS 
Dames les plus diftinguées , entre lefquelles étoit la marquife 
d'Arbelle ' , & des grands Officiers delà Couronne. Les Evê- 
ques marchoient à la tête , Ôc tout fe pafTa à peu près comme 
en France , excepté qu'il n'y avoit point de flambeaux. Après 
la cérémonie qui finit par la le£lure du quinzième chapitre de 
i'Epîtreaux Corinthiens, ou il eft parlé de la réfuiredion , ôc 
par l'éloge funèbre de cette PrincefTe , fon corps fut mis dans 
le tombeau de Henri VIII fon père. 

Peu de tems après Henri voulant mettre dans fes intérêts le 
nouveau Roi^ que l'union des deux couronnes d'Angleterre AmbsiTade du 
ôc d'Ecoiïe rendoit très-puiifant , réfolut de lui envoyer une marcjius de 
ambaffade folemnelle : il jetta les yeux pour cette commiffion ^^^^J„il'^ ^°* 
fur Maximilien de Bethune marquis de Rofny. Ce Seigneur 
fe rendit à Calais le 1 5 de Juin avec une fuite nombreufe de 
gentilshommes. Là il trouva fix vaiffeaux Hollandois bien 
équipés ôc deux gros vaifieaux Anglois , qui y étoient venus 
|DOur le pafler en Angleterre avec toute fa fuite. Dominique 
de Vie gouverneur de Calais , ôc lieutenant de l'amiral de Bre- 
tagne . avoit auffi équipé quelques vaiffeaux pour fon paflage. 
Rofny monta fur l'amiral Anglois, pour marquer plus de con- 
fiance à cette Nation : tout le refte de fon monde ôc fes équi- 
pages furent diftribués fur les vaiffeaux François ôc Hollandois. 
De Vie qui accompagnoit l'Ambalfadeur étant arrivé des 

1 Coufine germaine d'Elizabeth. 



j,ivtene. 



i 



ÎJ2 HISTOIRE 

- premiers à la côte d'Angleterre , ôc ayant débarqué à Douvre 

H ce qu'il avoit de monde fur fes vaifTeaux , leva l'anchre , & mit 

j Y à la voile pour s'en retourner : lorfqu'il pafla devant l'amiral 
^ * Anglois, fur lequel étoit Rofny , il mit fon pavillon & falua 
^' d'un coup de canon. Le Lieutenant de l'amiral Anglois, 
homme féroce ôc brutal entra là-defTus dans une colère fu- 
rieufe , ôc après plufieurs fermens , il dit qu'il ne foufFriroit ja- 
mais qu'aucun ofàt devant lui iirborer pavillon fur l'Océan , ôc 
auiïi-tôt il fit tirer le canon contre de Vie. Rofny inquiet de cet 
accident , protefta contre l'injure qu'on faifoit à fon maître j 
cependant jugeant que dans la fituation où il fe trouvoit , il 
^toità propos qu'il cédât à la violence de l'Anglois , il fit figne 
à de Vie de mettre pavillon bas , ôc par ce moyen il pafTa lans 
qu'il arrivât d'autre accident. Le roi d'Angleterre lui fit fatisfac- 
tion dans la fuite , ôc réprimanda vivement l'officier Anglois 
fur fa brutalité. 

Rofny étant defcendu à Douvre, ôc y ayant trouvé le ca- 
rofle de Chriftophle de Harlai comte de Beaumont, notre am- 
bafladeur à la cour d'Angleterre , monta dedans avec lui , ôc 
fe rendit à Cantorbery accompagné de trois cens chevaux. Là 
il trouva Sidney, que le roi d'Angleterre avoit envoyé au-de- 
vant de lui pour le complimenter fur fon heureufe arrivée: 
de îà il profita de la marée pour remonter la Tamife jufqu'à 
Londres fur des vaiflfeaux qu'on iui avoit préparés. Dès qu'il 
fiit arrivé , quatre-vingt carofies , qui Pattendoient , menèrent 
toute fa fuite aux logemens qu'on leur avoit marqués. Le len- 
demain il alla au château de Greenfv/ick , oii le Roi s'étoit 
rendu au retour delachafle, ôc il y fut reçu avec de grandes 
marques de diftindion. Il y avoit dans la chambre une eftra- 
de , où le Roi étoit aflis fous un dais. Dès que Rofny parut 
le Roi alla deux pas au-devant de lui, ôc après l'avoir em- 
braffé, il s'entretint pendant une heure avec lui; cetoit lefa- 
medi. Notre Ambaffadeur étant retourné à Londres , y eut une 
nouvelle audience du Roi le mercredi fuivant , ôc plufieurs au- 
tres encore pendant les dix-fept jours qu'il demeura en cette 
Cour, ôc qu'il pafla en feftins, ôc en fpe£tacles , ôc à voiries 
meubles magnifiques qu'on avoit eu foin d'amafier depuis plu- 
fieurs années dans les maifons royales , qui font autour de la 
|/ille. Enfia on fe donna de part ôc d'autre ayec toute l'afl^edion 

pofiible 



DE J. A. DE THOU, Liv. CXXDC. i;^ 

pofîîble des gages autentiques d'une alliance , & d'une ami- 
tié fincére , les ancicyis traités furent confirmés , on y ajoû- Henri 
ta de nouveaux articles , & l'on en drefTa un a6l:e particulier, I V. 
<]ui fut écrit ôc figné de la propre main des deux Rois j 6c chacun i 5 o 5. 
d'eux garda l'exemplaire, qui étoit de la main de l'autre. Ce trai- 
té portoit que celui des deux Rois qui furvivroit à l'autre, pren- 
droit foin du Royaume & desenfans du défunt, & qu'il aide- 
toit de fon confeil fa veuve ôc fes enfans, qu'il foutiendroit 
îeurs intérêts de toutes fes forces , en un mot qu'il les défen- 
droit contre tous leurs ennemis avec autant d'ardeur que s'ii 
étoit leur frère ou leur père. 

Rofny retourna aufTi-tôt après à la cour de France avec tout 
ce qu'il avoir mené de monde avec lui. Il y fut fort mal reçu 
du comte de Soiiïbns , qui au lieu de lui faire compliment, 
le traira , comme s'il eût reçu de lui une injure atroce , ôc de 
îa nature de celles qui ne fe doivent point fouffrir. Le Roi Dentelé ea- 
mltruit de ce demeie , & craignant qu a cette occalion le comte deSoiHons & 

de Soilfons, dont il n'étoit pas content, ne fit quelque infulte à ^?^"y /^"^^^" 
T) r V !'• A • J - J • -A i • ne par le Roi, 

ivolny , a 1 inltigation des ennemis de ce miniitre ; lui envoya 

Pompone de Bellievre, & Nicolas Brulart de Sillery,avec 
ordre de lui dire qu'il vouloir abfolument, que ce différend 
s'accommodât à l'amiable j qu'il étoit perfuadé que toutes ces 
plaintes qu'il faifoit d^ Rofny n'étoient que des calomnies in- 
ventées par fes ennemis , puifque Rofny les nioit abfolu- 
ment, & qu^il oifroit le combat aux délateurs, qui avoient 
fait ces faux rapports au comte de SoifTons, afin de montrer 
à tout le monde, même au péril de fa vie, que tout ce qu'ils 
£voient dit de lui n'étoit qu'un menfonge très-impudent. Le 
Roi leur ordonna d'ajouter, que dans cette incertitude il ne 
pouvoir s'empêcher de prendre la défenfe de Rofny contre ceux 
qui l'attaquoient. Le Comte, qui avoit lecœurhaut;, futtrès^ 
mortifié de voir que ce n'étoit plus à Rofny qu'il avoit affaire, 
mais au Roi , qui s'en étoit déclaré ouvertement 5 ôc il alloit 
quitter la Cour , fi le comte de Saint Paul ', ôc le duc de Mon- 
bazon ^fes proches parens nel'euifent fait changer d'avis. Cet- 
te affaire s'accommoda enfin par l'entremife du maréchal de 
Briffac, ôc d'Antoine de Silly de la Rochepot, qui remirent 
2 François dOrleans. i z Hercule de Rohan. 

Tome XIK V 



ï;4 histoire 

, au comte deSoïflbns une lettre deRofnyj par laquelle il dcfa-* 

Henri voùoit tout ce°qu'on lui avoit imputé. 

jY Je reviens à l'Angleterre. Le 4 d'Août le roi Jacque fut 

160^ Sacré à Weftminfter avec la Reine fon époufe, quiétoit arri' 

vée d'Ecofle avec Henri Frédéric prince de Galle , Ôc il prit 

Jacque roi l^s marques de la dignité Royale. Après avoir quitté fes ha- 

d'Angleterre, bits Ordinaires j comme cela fe pratique au facre de nos Rois, 
ôc avoir reçu des mains de MylordMonjoye, auparavant Vi* 
ceroi d'Irlande, l'épée royale, qui ctoit nue fur l'autel ,il fît le 
ferment ordinaire en préfence de tous les Ordres du Royaume, 
aux acclamations de toute raffiflance : il fut facré aufli-tot après, 
^ reçut l'onction fur la tête , au front, fur la poitrine, entre 
les épaules , aux bras , aux mains , ôc aux pieds , en préfence du 
prince de Galle fon fils , ôc de fa fille Elizabeth. La Reine reçut 
aufli l'on£lion facrée , mais feulement à la tête , ôc au derrière 
du cou. Ils allèrent de là à la Tour de Londres, où s'achève 
la cérémonie du Sacre des Rois. Car c'eft une opinion reçue 
de tout tems parmi les Anglois , que c'eft en ce lieu que réfide 
la jurifdi£lion de leurs Princes, ôc que c'eft par là qu'elle doit 
commencer fes fondions pour être légitime. 

Une maladie contagieufe quirégnoit alors àLondre, ôc qui 

ctoit fi violente, qu'il mouroit par jour deux cens perfonnes, 

obligea la Cour d'en fortir fur le champ , ôc de s'en éloigner. 

Conjuration Cependant on découvrit au mois de Juin une conjuration 

contre le roi contre le nouvcau Roi , qui l'irrita extrêmement , quoi qu'il 
eut 1 elprit naturellement doux : mais quelque grande que rut la 
colère, il la fit céder à la clémence. Quelques Seigneurs An- 
glois , ôc d'autres qu'Elifabeth avoit mis dans les charges , ou 
par faveur, ou pourrecompenfer leurs fervices, furent chagrins 
de voir arriver d'Ecoffe un Prince étranger , fuivi d'une multi- 
tude d'Ecoffois , qui alloient leur enlever les dignités , qu'ils 
pouvoient naturellement obtenir. Défefperés de ce change- 
ment , ils prirent la refolution d'affafFmer le Roi , ôc de mettre 
la couronne fur la tête de la marquife d'Arbele. Elifabeth l'avoit 
autrefois fait mettre en prifon, parce qu'elle avoit contra£léun 
mariage clandeftin avec le fils du comte de Northumberland : 
elle fut relâchée dans la fuite , Ôc elle avoit afiifté , comme nous 
avons dit , aux obféques de la Reine. Le deffein des Conju- 
rés, après ravoir mife fur le thrône, étoit de la marier au duc de 



DE J. A. DE THOU; Liv. CXXIX. î;^ 

Savoye , avec l'agrément du roi Philippe. Le chevalier Gautier 

Ralee:, homme d'efpïit , fort brave, 6c fort connu par le vova- 77 ' 

^'■1 -r-Tj '..j -^ Henri 

ge qu il avoit fait aux Indes , mécontent du gouvernement, j xr 

parce qu'on lui avoit ôté la charge de Capitaine des Gardes , < \- 
qu'Elifabeth lui avoit donnée , entra dans la conjuration , ôc ce -** 

fut lui qui fe chargea de l'exécution d'une entreprifefi perilleu- 
fé. Le jour étant venu , faili d'horreur à la vue du coup qu'il 
meditoit , en fortant de Londre il dit à fa fœur , avec une im- 
prudence qu'on ne peut comprendre , qu'il la fupplioit de prier 
Dieu pour lui , parce qu'il alloit dans un endroit d'où il étoit 
prefque impofllble qu'il revînt. La fœur n'imagina point d'a- 
bord le véritable deflein de fon frère : ainfi elle ne fit aucune 
difficulté de parler à tout le monde de la prière qu'il venoit de 
lui faire , croyant qu'il avoit quelque démêlé qu'il alloit vuider 
par un duel. Ce bruit s'étant répandu par tout , reveilla l'at- 
tention de la Cour : on jugea qu'un homme comme Raleg , 
également capable de former un deffein hardi , ôc de l'exécu- 
ter , meditoit fans doute quelque coup de grande importance , 
d'autant plus que fa haine pour les Ecoffois étoit connue de 
tout le monde. Ayant été arrêté fur ces foupçons, il avoua in- 
génument la réfolution qu'il avoit prife , & le Roi lui fit grâce, clémence 
Il nomma fes complices, qui étoient Cobhan ôc Grey , du nom- du Roi envers 
bre des Seigneurs, Grifin Markham, George Brooke. ôc deux ji;;^'^^.""^'"' 
Prêtres. Ces trois derniers furent punis fur la fin de Novem- 
bre , avec toute la rigueur que méritent ces fortes de crimes : 
!e Roi pardonna aux trois autres , <:omme il avoit fait à Raleg , 
ôc cette grâce leur fut d'autant plus fenfible , qu'ils l'efpéroient 
moins î car ils furent jugez par les Pairs , condamnez comme 
traîtres , ôc conduits au fuppiice le 7 de Décembre. Markham 
qui devoir être exécuté le premier, ayant fait fa prière, ôc n'at- 
tendant plus que le coup , le Maire de Hampton , qui étoit 
chargé de l'exécution , parce que c'étoit au château de Win- 
chefter qu'elle fe faifoit, reçut une lettre du Roi , dont il ne dit 
mot dans ce moment , parce que l'ordre le portoit ainfi ; mais 
il arrêta le boureau , ordonna à Markham de fe lever, ôc le fit 
ramener au Palais , comme fi on eût encore voulu le confron- 
ter avec fes complices , avant que de l'exécuter. On fit la mê- 
me chofe à l'égard de Grey, ôc on le ramena au Palais fous le 
^lême prétexte. Cobhan monta enfuite fur l'échafaut , ôc dans 

Vi; 



i;^ HISTOIRE 

le tems qu'il fe difporoit à être décapité, le Maire le fît îevef > 
H E N R I ^^ ramener Grey 6c Markhani;, & lire tout haut les lettres de. 
j y^ grâce , que le Roi lui avoit fait remettre. Après un petit préam- 
i 6 o z, ^"^^ ^^^ ^^^ devoirs d'un bon Prince, qui veut maintenir la 
tranquilité publique , le Roi déclaroit qu'il fufpendoit l'exé- 
cution d'un jugement trop jufte , rendu contre des premiers 
Seigneurs du Royaume , pour ne pas enfanglanter le com- 
mencement de fon règne, quoi qu'ils euflent été convaincus 
d'un crime atroce ; qu'il accordoit donc leur grâce à l'éclat de 
leurnaiflance , &c aux fervices que leurs parens Ôc leurs alliés lui 
avoient rendus avec beaucoup de zélé. Et parce que la clémen- 
ce du Prince doit s'étendre fur les petits, également comme fut 
les grands i le Roi ajoûtoit que le fupplice de Brooke , ôcdes 
deux autres, ayant expié le crime, & fatisfait à la juftice, il fai- 
foit grâce à Markham. 

Après la iedure de ces lettres , le peuple , qui étoit accouru 
à ce fpe£lacle , étonné d'une grâce fi peu attendue , admiroit la 
bonté du Roi.ôc dans la foule des penfées confufes qui fe préfen- 
toient à leur efprit > ils étoient agités de fentimens aufli différent 
que ceux qu'on éprouve aux fpedacles du théâtre. Cobhan ÔC 
Grey levoient les mains au ciel, touchés également & de joie 
& de honte 5 à peine pouvoient-ils croire qu'ils euffent échap- 
pé aux bras de la mort, ils adoroient la bonté de Dieu , qui 
avoit infpiré au Roi , fi juftement irrité , des fentimens fi favora- 
bles pour eux , ils s'accufoient hautement , ils s'avoùoient di- 
gnes des plus grands fupplices , &c tout-à-fair indignes de la grâ- 
ce que le Roi leur avoit faite, proteftant que pour la mériter. 
à l'avenir, ils facritieroient de bon cœur & leur vie ôcleur fang 
contre tous ceux qui oferoient entreprendre un crime pareil au- 
leur. Les perfonnes les plus fages, & qui jugeoinr de l'avenir, 
par le palTé, ne doutèrent point qu'un règne, qui commençoit 
par un exemple de clémence il mémorable, ne dut être long ôc. 
toujours glorieux. 

La découverte de cette confpiration fit beaucoup d'impref- 
(ion fur les efpritS; Charle de Ligne comte d'Aremberg , qui 
étoit à la Cour de Londre en qualité d'Envoyé del'Archi-' 
duc Albert, fut foupçonné d'y avoir eu part, ôc courut quel*- 
que rifque dans la première émotion que cette affaire caufa : 
mais le Roi ; qui étoit ua Prijaçe doux ôc modéré , arrêta par fa^ 



DE J. A. DE THOU. Liv. CXXIX. 15-7 

ipmdence la fureur delà populace , perfuadé qu'il ne faloit pas —»*" —» 
légèrement foupçonn^r , d'un crime fi indigne , un homme de j| ^ j^ j^ j 
3a naiflance & de la probité du Comte, qui fe défendoit d'ail- j y^ 
leurs par fon caradere d'Ambafladeur , qui eft refpedéde tou- j 5 o ^: 
tes les Nations , ôc regardé comme inviolable. 

Pendant que cela fe pafToit en Angleterre , Taxis comte de Jean Taxis 
Villamediana Grand-maître des poftes de Madrid , fut envoyé d'HipaoL^"*^ 
par Philippe II, au Roi d'Angleterre. Il prit la pofte, & étant vient compii- 
arrivé à Londre au mois de Septembre , il fe plaignit qu'on |rA"|ofJteue. 
eût envoyé fix mille Anglois à Oftende 5 il rappclla au Roi le 
fouvenir des liaifons que la Reine fa mère & lui , avoient eues 
avec l'Efpagne pendant la vie d'Elifabeth, ôc il jetta les fon- 
demens de la paix , & de l'amitié qui fut depuis entre ces deux 
Princes. Jaeque avoir déjà fait quelque démarche qui y ten- 
doit, ayant publié dès le mois de Juin un Edit, qui défendoit 
qu'on fit à l'avenir aucune hoîlilité contre les Efpagnols. Ta- 
xis fut fuivi , mais lentement, par Ferdinand de Velafco duc 
de Prias, connétable de Canille : il fe mit en chemin au mois; 
d'0£lobre avec une grande fuite de Gentilshommes des plus- 
diftingués. Ayant traverfé la France, ôc falué en paflantle Roi 
ôc la Reine, il arriva fur la fin de l'année à Bruxelles, où il pré- 
para à loifir tout ce qu'il jugea neceflaire, pour la négociation 
qu'il alloit entamer en Angleterre. 

Je reviens aux affaires de France , que j'ai été obligé d'in- 
terrompre , pour parler de celles d'Angleterre , à caufe de \d. 
grande AmbafTade que Henri IV, envoya au roi Jaeque, Au 
refte, c'eft malgré moi que j'interromps ainfi la fuite de ce qui 
regarde un Royaume, ou une République, parceque cela m'o- 
blige à dater les mois ôc les jours; au lieu que je trouve qu'i!' 
eft bien plus commode de réunir ôc de mettre fous un même 
point de vue , tout ce qui s'eft pafle dans chaque année chez un: 
même peuple, que de confondre l'hiftoire de différentes Na- 
tions, ôc d'interrompre à tout moment la fuite de-la narration j- 
commefont d'autres écrivains. 

Au mois d'OiSlobre les Proteflans tinrent une affemblée à SynoJcreft 
Gap en Dauphiné. Il y vint des Minières de toutes les par- i"'î pî^'^i^'' 
ties du Royaume , ôc même d&s payis étrangers , ce qui étoit tans, 
contre la règle. On y parla avec beaucoup de chaleur, non- 
feulement des points de difcipline , qui ont coutume de fe* 

V iij 



iî« HISTOIRE 

,; I t I . traiter dans ces fortes d'aiïemblées , mais même de la do£lri-î 
Henri ^^* Après qu'on y eut lu la Confeflîon «de Foi reçue enFran- 
ly ce , on y propofa quelques moyens pour terminer, fi cela fe pou- 
I (^ o ?. ^^^^ * ^^ Schifme qui ctoir en^re les Luthériens , qu'ils appeU 
lent Martiniftes , & les Calviniftes ou Zuingliensj 6c on jugea 
qu'il n'y avoir rien de mieux pour cela , que de s'aflembler , 
6c de conférer les uns avec les autres. Si cela ne réufTifToit pas, 
& qu'on ne pût fe concilier , qu'il falloir au moins travailler à 
adoucir cette animofité , qui s'allumoit de plus en plus entre 
les deux partis, par des écrits fanglans, qu'on répandoit dans 
toutes les foires d'Allemagne. Il eft prefque incroyable juf- 
qu'où va la haine , que les Luthériens , qui font les maîtres en 
Allemagne, ont contre les Cal vinifies. Elle eft beaucoup plus 
grande que celle qu'ils ont pour les CathoHques mêmes : c eft ce 
qui engagea les miniftres duPalatinat, oii les Calviniftes font les 
plus forts i à venir à raflemblée de Gap. On y propofa diffcrens 
moyens , ôc on écrivit des lettres Synodales , qui n'appaife- 
rent pas tant l'aigreur des deux partis , qu'elles firent gliffer fous 
ce prétexte le Calvinifme dans le cœur de l'Allemagne, ôc 
dans les Etats de Brandebourg , qui font d'une grande étendue. 
Mais malgré leurs divifions ils fe réunirent pour attaquer le 
Pape, ôc l'EgHfe Romaines ôc enfin après de grandes contefta- 
tions , ils convinrent d'ajouter à leur confefiîon de foi , qu'on 
venoit de Hre , un nouvel article i fçavoir que le Pape étoit l'An- 
techrift, ôc qu'il avoit tous les caratleres que Daniel ôc S. Paul 
donnent à cet ennemi de Dieu Les plus modérés d'entr'eux 
n'approuvoient pas cette addition , prévoyant bien qu'elle ré- 
volteroit les Catholiques : & le Nonce s'étant plaint au Roi d'un 
outrage fi fanglant , Sa Majefté fut très fâchée contre ceux qui 
en avoient été les auteurs. Aufii il eft certain que les perfon- 
nés les plus équitables , Ôc les plus modérées , ne croyoientpas 
qu'on dût fouffrir cette infolence , dans des gens qui , montrant 
une fenfibilité outrée fur la moindre injure, fe faiibient un jeu 
d'outrager les autres fans garder aucune mefure. « Quoi , difoit- 
» on , parce que les Edits de nos Rois défendent de faire , ni de 
» dire aucune chofe qui puifle leur caufer de la peine , leur fe- 
»» ra-t'il permis de choquer impunément tout le monde ? Et 
sî quel affront, quel outrage plus grand peut -on faire aux Ca^ 
3» tholiques , que de dire qu'ils honorent l'Anteçhrift , qu'ils 



3> 
33 



DE J, A. DE THOU , Liv. CXXIX 15-^ 

î» f econnoiffent fon autorité ôc fa fuccefTion , & qu'ils fe foumet- -■.^? 

3» tent à lui en ce qui regarde la religion f Si l'article nouveau Henri 
»» qu'ils reçoivent, a lieu , les Catholiques font des adorateurs ôc j y 
»' des fedateurs del'Antechrift. On a bien entendu dans les lié- 1 ç 9 '4. ' 
â' des pafles , des gens , qui fans faire fchifme , fe plaignoient du 
05 fafte , de la hauteur 3 de Porguëil, & des déreglemens de FE- 
« glife Romaine , qui difoient qu'on ne la reconnoiffoit plus , 
S' qu'elle avoit abandonné l'humilité , la chafteté ôc la modeftie 
fi' des premiers pafteurs , qui l'ont gouvernée, ôc qu'elle n'avoit 
35 plus rien de cette charité , fans laquelle toutes les autres ver- 
« tus languiflfent : mais il ne s'eft jamais trouvé perfonne qui 
S' l'ait appellée le fiége ôc l'arfenal de l'Antechrifl:. Depuis que 
35 les Proteftans ont fait fchifme , la plupart de ceux qui fe font 
» feparés de nous , ont rempli leurs difcours ôc leurs écrits, des 
termes les plus injurieux ôc les plus outrageans : cependant 
aucun ne s'étoit encore avifé d'en faire un article de foi, que 
des Chrétiens fuflent obligés de croire. Mais aujourd'hui qu'ils 
* en exigent la croyance , n'infultent de gayeté de cœur les 
î» Catholiques , dont ils ne veulent rien fouffrir ? Ne cherchent- 
9' ils pas une occafion de difcorde , ôc de renverfer toutes les 
3' mefures qu'on aprifes pour établir l'union entre les membres 
» de l'Etat , ôc abufer manifeftement des Edits, qui ne leur ont 
« été accordés que dans cette vue , ôc cela fans qu'on leur ait 
.3> donné aucun fujet de fe plaindre ?» 

Ceux qui foutenoient l'article nouveau , difoient : Qu'on n'a- 
Voit eu aucune intention en cela d'offenfer les Catholiques, 
avec qui les Proteftans vouloient vivre en paix ôc en bonne 
amitié ; Qu'ils avoient voulu feulement juft:ifîer leur féparation 
d'avec le Pape : Que s'ils n'avoient pas eu des raifons effentiel- 
les de fortir de Babylone , s'ils ne montroient pas que leur def- 
fein n'avoit point été d'abandonner la chaire de Pierre , mais 
feulement de s'éloigner pour un tems , afin de n'être pas té- 
moins des profanations abominables qu'ils voyoient , il eft conf- 
tant qu'on étoit en droit de les traiter d'excommuniés ôc de fec- 
taires. « C'eft pour cela , dit-on , qu'ils conviennent tous de 
« donner le nom d'Antechrift au Pape , dont ils ont fécoùé le 
•0' joug î ôc fi chacun d'eux en particulier le croit ^ pourquoi ne 
» le confefTeroient-ils pas tous enfemble f Cela n'eft-il pas com- 
?» pris dans la liberté de çonfcience qu'on leur a accordée f Si 



ï^o HISTOIRE 

■ .' « on la leut ôte , à quoi leur fervent les Edits , 6c Tufage tnê- 

Henri " ^^ ^^^^ vie ? Les Catholiques n'ont donc point fujet de crier 
IV. "fi ^^^^ contre eux, puifqu'à la Religion presses Proteftans pen- 
1 5o 5. *' ^^"^ comme eux par rapport au bien de l'Etat , ôc qu'ils font 
3> auffi bons citoyens que les Catholiques , auflj zélés ôc auflî 
M braves pour défendre la gloire 6c les droits delà nation con- 
o' tre les entreprifcs ôc les complots des puiflances étrangères. » 
Voilà ce qu'on difoit de part ôc d'autre , ôc cela réveilla l'an- 
cienne animofité des deux Religions^ Ôc donna matière à des 
fatyres fanglantes, qu'on publia àFenvi des deux côtés. 

Oa fit encore d'autres réglemens au Synode de Gap , en- 
•tr'autres un , qui regardoit rimpofition des mains qu'on fait 
aux pafteurslorfqu'on les met en place. Il étoit donc ordonné 
que cette cérémonie ne fe feroit plus déformais dans les con- 
iiftoires , ni dans des aflemblées particulières j mais qu'on choi- 
fîroit pour cela les dimanches 5 qu'elle fe feroit d'une manière 
folemnelle, ôcen préfence de tout le peuple iôc l'on enjoignit 
aux Minières de citer moins à l'avenir dans leurs prêches les 
Pères de l'Eglife , ôc les Scholaftiques , ôc de n'établir pour fon- 
dement de leur Eglife, que la parole de Dieu toute pure. Mais 
à l'égard des difputes de Théologie qu'on avoit coutume d'a- 
giter dans les Synodes, ôc dans les conférences particulières 
fur la Religion , elles furent renvoyées aux écoles , fuivant ce 
qui avoit déjà été réglé à Saumur,ôc l'on prefcrivit la forme 
d'argumenter fur ces matières. On parla aufïi des appels qu'on 
interjette desftatuts ôc des réglemens des Synodes provinciaux, 
ôc l'on y traita par occafion la matière des cenfures , ôc des 
autres peines fecretes qu'on impofe. On lut cnfuite la re- 
quête des Proteftans établis dans le marquifat de Salluces, qui 
venoit d'être cédé au duc de Savoye par échange , Ôc il fut 
arrêté qu'on fuppUeroit faMajefté d'interpofer fon autorité au- 
près du Duc , pour leur obtenir de ce Prince la liberté de con- 
îcience, comme fa Majefté la leur avoir accordée dans le tems 
qu'ils étoient fes fujets. 

Des chofes on pafla aux mots. Les termes de religion pré- 
tendue réformée qu'on employoit dans tous les aâ:es judiciaires, 
les choquant , ils demandèrent avec beaucoup de vivacité 
qu'on ne s'en fervît plus à l'avenir j les Miniftres ayant déclaré 
nettement qu'ils ne les mettroient plus dans leurs atteftations , 

rie 



DEJ. A. DETHOU,Liv. CXXIX. 171 

ne pouvant , difoient-ils j le faire en confcicnce. La chofe fut 
propofée au Roi, mais elle ne pafTa pas pour lors j cependant H p » j r, j 
comme ils revenoient toujours à la charge, on trouva un ex- t y 
pédient, pour contenter les deux partis , fans garder cette ex- ^ \ 
prefîion. ''' 

La noblefle Proteflante de la province de Saintonge avoit 
fait demander au Synode, s'ils pouvoient mettre des ftatuës 
fur leurs tombeaux pour la gloire de leurs familles , en avoir 
de particuliers, & mettre leurs armes dans les temples qu'on 
bânroit. On leur répondit : Qu'ils dévoient fe contenter de 
l'ancienne fimplicité , ne fe point fingularifer , ôc faire voir qu'à 
îa mort auffi-bien qu'à la réfurre£lion , toute leur efpérance fe 
bornoità jouir de la communion des Saints, & à leur reffem- 
bler en tout : Qu'on devoit ufer de la même fimplicité Ôc de 
la même modeftie dans les temples 5 contre la décifion de Ro- 
me, qui a déclaré qu'il y avoit une efpece d'envie à vouloir 
empêcher un homme de jouir du fruit de fa libéralité, en ne 
lui permettant pas de mettre fon nom dans un temple qu'il a 
bâti. On fit auflTi des ftatuts pour les écoles 6c pour les colle^ 
ges , ôc l'on inftitua des féminaires pour former la jeuneffe, 
éc pour en tirer dans la fuite des fujets d'une vie réglée , ôc 
d'une do£lrine irrépréhenfible, afin de les employer au minif- 
îere. Enfin on réfolut de former des bibliothèques , ôc il fut 
arrêté qu'on auroit foin d'y mettre la polyglotte ^ d'Alcala de 
Henares , autrement d'Anvers. 

Quelques mois auparavant Henri de Rohan prince de Léon, Hcmi de 
de Vicomte avoit été fait Duc ôc Pair, ôc il prêta ferment au £°''%\f^f 
Parlement le 7 d'Août. Le Roi accorda cette diflindion à 
cette illuflre Maifon , dont il étoit parent très-proche. En effet 
les Rohans comptoient pour leur ayeule EHzabeth d'Aï- 
bret fille de Henri roi de Navarre , ôc Henri IV étoit petit- 
fils de Jeanne d'Albret fœur d'Elizabeth, comme il étoit plus 
?.u long fpecifié dans les lettres de création. 

Je vais à prefent faire l'éloge des perfonnes illuflres que la Morts iiiuf- 
mort enleva cette année. De ce nombre fut Marie d'Autriche, ^'^'^ l'Impe- 
fîlle de Charle V, femme deMaximilien II fon coulin germain , ratriceMa- 
znere de l'Empereur Rodolphe , ôc de plufieurs autres Prin- r-'ed'Autri- 
ces. Elle mourut à Madrid le 2± de Février, environ un mois 

j Bible en plufieurs langues. 

TomeXIF» X 



ar 'f f gurf n TT T l 

Henri 

IV. 

I 5 o ^. 

De George 

Frédéric de 
Brande- 
bourg. 



De Chris- 
tophleRad- 

ZIVIL. 



D'A.DAM 
BiCKEN. 



De Jacque 

MO^AU. 



D'André' 

OcSALriNI. 



De Fran- 
çois ViETE. 



1^3 H rS T O I R E 

uvant la reine d'Angleterre j elle étoit âgée de foixante & quinze 
ans. Philippe II fon frère l'avoir fait ve^^ir en Efpagne, afin 
que s'il mouroit le premier elle prît foin du gouvernement de 
fes Etats avec un nombre de Seigneurs , qu'il nommoit pouc 
l'aflifter de leurs confeils. 

Peu de tems après George Frédéric de Brandebourg, mar- 
quis d'Anfpach , mourut à Anfpach le 6 d'Avril âgé de foixante 
& quatre ans , après avoir tenu cette fouveraineté quarante- 
fept ans entiers. Comme il n'avoir point d'enfans y fes biens 
pafferent à fes coufms delà branche Ele£lorale, 6c augmentè- 
rent Cl conildérablement leur puiffance^ qu'il n'y a point au- 
jourd'hui de famille en Allemagne, qui poffede des Etats d'une 
il grande étendue. 

Sa mort fut fuivie de celle de Chriflophle Radziviî duc de 
Byitza , 6c Palatin de Vilna capitale de Lithuanie. Il étoit fils 
de Nicolas Radziwil , dont j'ai fouvent parlé dans les livres pré- 
cédens. Chriftophle mourut le 20 de Novembre dans fa cin- 
quante-fixiéme année , que bien des gens regardent comme 
auiïi dangereufe que la climaterique. 

Peu de tems après mourut Adam de Bicken, archevêque 6c 
électeur de Mayence : il eut pour fuccefieur Jean Swichard 
de Cronnemberg. 

Joignons à l'éloge de ces perfonnes illuftres ceux des gens 
de lettres. Je commencerai par Jacque Alonau fenateur de 
Breflau , aufïï illuftre par fa fcience 6c par fa politeffe que par 
l'éloge qu'en a fait Jufte Lipfe. Il mourut à Breflau dans fa cin- 
quante-fixiéme année. 

Sa mort fut fuivie de celle d'André Cefalpini grand petipa- 
teticien, qui après avoir enfeigné long-tems à Pife , 6c s'être 
fait une grande réputation par fes écrits mourut à' Rome , où 
il avoit été appelle par Clément VIII qui le fit fon premier 
médecin. 

Le 23 de Février François Viete natif de Fontenai en Poi- 
tou, mourut à Paris dans fon année climaterique.C'étoit un 
homme de beaucoup d'efprit, d'une application profo-nde, 
ôc d'une pénétration fi grande que ce qu'il y a d'obfcur ôc de 
difficile dans les fciences les plus abftraites , étoit un jeu pour 
lui. Toujours infatigable, 6c capable des plus grandes affaires^ 
malgré celles qu'il eu,t toute fa vie , il ne cefîa jamais de 



DE J. A. DE THOU. Liy. CXXIX. 163 

s'appliquer aux mathématiques , ôc il le fît avec un tel fuccès, ,, 
que tout ce que les» anciens ont jamais inventé , tout ce qui ~ ~~~ 
fe rrouvoit dans leurs écrits , qui font ou péris par l'injure !^^-^ ^ .^ 
des tems , ou du moins inconnus de nos jours , il l'a cher- 
ché & trouvé de nouveau , ôc a même enchéri beaucoup fur '^ '^ '^ S- 
eux. Pour donner une idée de fon application profonde ^ on 
aflure qu'on la vu fouvent pafler trois jours entiers auprès de 
la table, où il travailloit, rêvant profondement, non feulement 
fans manger, mais même fans dormir , fi ce n'eft quelque^, mo- 
mens appuyé fur fon coude , pour ranimer un peu la nature; 
mais toujours fans fortir de fa place. Ses écrits quoiqu'en grand 
nombre, font cependant affez rares, parce qu'il les faifoit im- 
primer à fes dépens , & qu'il en gardoit tous les exemplaires^ 
qu'il diftribuoit^r^m à fes amis, ôc à tous ceux qui entendoient 
ces matières : car jamais homme -ne fut moins interelTé. Il a 
îaidé imparfaits plulieurs ouvrages du même genre, où il tra- 
vailloit à rétablir ces fciences admirables , en reprenant tout 
ce que les anciens en avoient dit. Ses héritiers les ont remis 
entre les mains de Pierre Aleaume d'Orléans , qu'il avoir for- 
mé, ôc qu'il faifoit travailler avec lui. Il en a paru plufieurs 
depuis fa mort, qui ont été mis au jour , tant par Aleaume ôc 
Alexandre Anderfon EcofTois, que par d'autres. Ils font en- 
core aujourd'hui l'admiration de tous les connoiiTeurs, Ôc ils 
alTurent à l'auteur une gloire qui ne finira jamais. Hadrien Ro- 
manus ayant propofé un problème à tous les mathématiciens du 
monde, Viete le réfolut à finftant, ôc l'envoya à Romanus avec 
des corre£lions ôc des additions , aufquelles il joignit un Apol- 
lonius Gallus. Romanus fut fi furpris de ce prodige , qu'il par- 
tit fur le champ de Wirtfbourg , où il demeuroit depuis qu'il 
avoit quitté Louvain , vint en France, pour voir cet homme 
fi admirable, dont il n'avoit jamais entendu parler, ôc lia avec 
lui une amitié très-étroite. Lorqu'il arriva à Paris , Viete étoit 
en Poitou, où il avoit fait un voyage, pour voir fi l'air natal 
ne rétabliroit point fa fanté. Cependant quoiqu'il reftât cent 
lieues de chemin à faire pour le joindre, Romanus entreprit 
ce voyage avec beaucoup de courage , après avoir mandé à 
Viete qu'il alloit le trouver. Il demeura un mois entier avec 
lui, ôc pendant ce féjour, il luipropofaun grand nombre de 
Queftions , dont il avoit eu foin de fe fournir avant fon départ ; 

Xij 



1^4 HISTOIRE 

mais il trouva encore plus qu'il ne croyoit dafts Viete, qui 

HP . . o . étoit un homme (impie & fans oftenration, ôcilenétoit dans 
JY un etonnement qu il ne pouvoir exprmier. linnn après s être 
i (^ Q y embrafles & s'être dit avec regret le dernier adieu , Viete vou- 
lant reconnoître l'honneur qu'il avoir reçii de ce voyage de 
Romanus , le fit reconduire ôc le défraya jufques fur la fron- 
tière. L'eflai que "Viete avoit compoféfur Apollonius, fut (î 
eflimé, que Marino Ghetaldo de Ragufe, excellent Mathe^ 
maticien , publia fept ans après un livre fous le titre d'^polio- 
7Jms redivivus ' avec un fupplément au traité ^ ApolloJiius Gal^ 
1ms. Je fus très-fâché que Scaliger eut parlé contre Viete avec 
tant d'aigreur dans la difpute qu'ils eurent fur les cyclometresi 
mais cet homme fi tendre fur l'honneur , à qui Viete n'étoit 
point alors connu , avoit été piqué de ce qu'il Pavoitcenfuré; 
& n'avoit point examiné s'il ne fe trouvoit point de paralogif- 
nie ^ dans fa prétendue démonftration : il eft vrai qu'il fe ré- 
tracta dans la fuite , qu'il parla de Viete dans des termes très- 
honorables , & qu'il conferva toujours dans fon cœur une vé- 
nération finguliere pour ce grand homme. 

Peu de tems avant fa mort Viete travailla fur le Calendrier 
Grégorien j & y ayant trouvé quantité de défauts , que d'au- 
tres avoient déjà remarquez , il penfa férieufement à une réfor- 
me nouvelle, qui pût être reçue parl'Eglife Romaine. Dans 
cette vue il drefla un Calendrier nouveau , qu'il appelloit le 
vrai Calendrier Grégorien , ôc qu'il accommoda aux fêtes , ÔC 
aux rites de l'Eglife j il le fit imprimer en i6o6 avec un expli- 
cation de fa méthode, qu'il adreflbit au Clergé. Cet ouvrage fut 
prefenté à Lyon au cardinal Aldobrandin , que le Pape envoyoit 
au Roi pour négocier un traité de paix entre fa Majefté ôc le 
duc de Savoye , mais on n'en fit aucun ufage. Il m'avoit parlé 
de fon deffein avant fon départ ; ôc je l'avertis en bon ami 
qu'il alioit prendre une peine inutile : qu'il ne falloir pas s'at- 
tendre qu'une réforme du calendrier qu'on avoit infinuéeavec 
tant d'afieâ;ation aux Princes Chrétiens , ôc qu'on n'avoir en- 
fin fait recevoir , qu'à force d'intrigues ôc de manège, pût être 
changée même en mieux par des gens, qui ont pour maxime 
fondamentale de leur gouvernement, de n'avouer jamais qu'ils 
ayenterré, ni qu'ils puifient même errer. 
I Apollonius reffuicite. z Faux raifoQnement, 



DE J. A. DE THO U, Liv. CXXIX. kî?; 

Après la conclufion de la paix entre le Roi 6t le duc de 
Savoye, Aldobrandio étant retourné à Rome avec l'ouvrage y. 
de Viete, Clavius^ qui avoir déjà beaucoup écrit en faveur de -r y 
Lilius, auteur du Calendrier Grégorien, rejetta le nouveau 
fur un fimple préjugé, ôc fans l'examiner aucunement. Viete 
l'ayant appris, lui en écrivit fortement 5 & s'il eût vécu quel- 
ques années de plus , la difpute n'en feroit pas demeurée 
là : aulTi eft-il certain que ceux qui l'ont mal-traité fi hardi- 
ment après fa mort, s'en feroient mal trouvés , s'ils avoient 
cféle faire de fon vivant. A l'égard deClavius, voici ce qu'en 
penfoitViete , avant qu'il y eut eu entr'eux aucune conteftation . 
capable d'altérer le jugement qu'il en portoit. Il difoit, que 
Clavius étoit très-propre à expliquer les principes des mathé- 
matiques , & à faire entendre avec beaucoup de clarté , ce 
que les auteurs avoient inventé, ôc écrit en différens traité avec 
beaucoup d'obfcurité : Qu'à l'égard de fa fcience il écrivoit 
de manière à faire croire qu'il ne venoit que d'apprendre ce 
qu'il mettoit fur le papier: Qu'on n'y trou voit rien de lui : Qu'il 
fe contentoit de copier les auteurs , qui avoient écrit avant lui, 
6c d'ordinaire fans les citer , enforte que fes ouvrages n'avoient 
d'autre utilité que de raiïembler dans un meilleur ordre ce qui 
fe trouvoitdifperfé & confondu dans d'autres écrits : Que ce- 
pendant il falioit avouer qu'il rendoit fi clair ôc Ci intelligible 
ce qu'il yavoit d'obfcur dans ces ouvrages, qu'on pouvoir di- 
re qu'il fe les rendoit propres. Ce que je vais ajouter eflpeu 
de chofe au jug'ement même de Viete? mais je fuis perfuadé 
qu'il y a bien des gens qui n'en jugeront pas de même. Les 
différentes parties dont la monarchie d'Efpagneefl compofées 
font fi difperfées & fi éloignées l'une de l'autre, que pour établir 
une communication ôc une efpece de concert entre tous ces 
membres , ceux qui gouvernent ont befoin d'un fecret impé- 
nétrable ; comme ils ont naturellement une prudence vafte , 
& qui ne pèche que pour porter fes vues trop loin , pour dé- 
rober leurs lettres à la connoiflance des autres nations , ils fe 
fervent de caraéleres qui ne font plus en ufage, & qui font 
tout-à- fait inconnus , ôc ils les font fort courtes, quand ils n'é- 
crivent qu'à une feule perfonne, ôc beaucoup plus longues 
iorfqu'ils les adrefient à toute une Province , ou à tout un corps 
en général : de tenis en tcms même ^ ils s'amufcnt à changer 

"X iij 



^p6 HISTOIRE 

■ l'ordre & la figure de leurs cara6leres , ils les tournent & re- 

77 tournent en différentes manières , de peur qu'avec le tems leur 

y ^ fecret ne fe découvre ; du refte il leur faut beaucoup de tems 
pour faire ces changemens, parce qu'ils font obligés d'en don- 
^ ^* ner avis aux Gouverneurs , qui font dans les Indes. Tel étoit 
ce chiffre compofé de plus de cinq cens figures , dont ils fe 
fervoient contre nous pendant cette funefte guerre , qui a duré 
dix ans. On intercepta plufieurs de leurs lettres qui étoient fort 
longues, ôc qui contenoient le détail desdeffeins qu'ils avoient 
formés, ôc des mefures qu'ils prenoientpour les exécuter. Mais 
cette multitude de caractères embaraflbit tellement nos déchif- 
freurs , qu'ils n'y connoiffoient rien. Le Roi ordonna donc 
qu'on envoyât ces lettres à Viete, qui nepenfoit à rien moins, 
ôc qui auroit bien mieux aimé s'occuper à fes études ordinai- 
res. Viete accoutumé à méditer fur des matières bien plus im- 
portantes , eut bien-tôt trouvé la clef, 6c depuis il en déchif- 
fra fans peine beaucoup d'autres qui étoient de grande confé- 
quence j ce qui déconcerta pendant deux ans entiers tous les 
projets des Efpagnols. Cependant comme ils fçurent à leur 
tour par nos lettres qu'ils interceptèrent, que nous avions trou- 
vé la clef de leur chiffre qu'ils croyoient inexplicable , ih fu- 
rent bien fâchez de fe voir obligez d'en chercher un autre > 
ôc comme rien ne leur coûte pour décrier leurs ennemis, ôc 
pour les rendr€ odieux, ils publièrent à Rome , ôc dans toute 
l'Europe , que le Roi l'avoit découvert par le fecours de la ma- 
gie , parce qu'il n'étoit pas pofTible , diîbient-ils , de le trouver 
autrement. Mais tout l'avantage qu'ils retirèrent de cette ca- 
lomnie , fut qu'ils s'attirèrent le mépris ôc l'indignation de tou- 
tes les perfonnes raifonnables. 
De Gui ^^ ^^"^ que j'expofe au grand jour en quelque forte malgré 
Coquille. lui un homme plus vieux que tous ceux-là , mais plus obfcur, 
parce qu'il a bien voulu l'être : c'eft Gui Coquille de Ro- 
meney natif de Nevers, ville Epifcopale ôc capitale du, du- 
ché de ce nom, qui appartient à la famille illuftre des Gon- 
zaguesducs de Cleves. Ses écrits, qu'il avoittenu cachés pen- 
dant fa vie , ayant été publiés après fa mort , lui ont acquis 
une grande réputation. Après avoir fait fes humanités ôc fon 
droit à Paris , Ôc avoir fréquenté quelque tems le bareau , il 
s'en alla à Padouë, pour perfedionner fes études fousMariano 



DE J. A. DE THOU,Liv. CXXIX. 1^7 

Socîno le jeune , dont le nom étoit alors très-céiébre. Quel- _ 

que tems après il retourna à Nevers , réfolu d'y paiïer le refte tj 
de fes jours. Comme il pafToit pour avoir autant d'équité que y t; 
de fcience , on venoit le confulter de toutes parts , 6c fa ^ ' 
porte étoit ouverte à tout le monde fans intérêt 5 car loin de 
deshonorer fa profeiïion par ce vice , il étoit fort libéral en- 
vers les pauvres. Cependant il ne laiiToit pas de travailler 
toujours à l'étude. Ce fut alors qu'il compofa fès commentaires 
fur la coutume particulière de Nevers , où il éclaircit d'une 
manière admirable le droit coûtumier , qu'il entendoit parfai- 
tement. Outre cela il a écrit l'hiftoire de fa patrie avec une 
exaditude , ôc une fidélité, qui a peu d'exemples. Il avoit de 
plus fait un recueil d'obfervations très-exa£les fur \q^ droits de 
î'Eglife Gallicane , qui font attaqués aujourd'hui par une infinité 
de gens i mais cet ouvrage lui a été enlevé par quelque plagiai- 
re. Au refte malgré le foin qu'il avoit de fe tenir cachexies Etats 
généraux du Royaume le firent fortir trois fois de fa folitude, 
pour profiter de {^s lumières, ôc il s'attira toujours l'eftime d© 
ces grandes afTembiées. Les ducs de Nevers l'honorèrent aufil 
de la charge de Procureur général du Duché , & il en étoit en- 
core revêtu quand il mourut au mois de Mai âge de plus de 
quatre-vingt ans. Ce qu'on peut dire de lui , c'eft qu'il a rendu 
des fervices importans , tant à la pofterité qu'à fon fiécle. 

Cette même année mourut Muley Hamet fils d'Abdalla, 6c "^^ Mulf? 
roi de Maroc , de Fez 6c de Sufa. Ce Prince ayant gagné la J^'^jy^aroJ^^ 
bataille, où fut tué Dom Sebaftien roi de Portugal , 6c où Mu- 
ley Melet fon frère mourut fubitement , comme je l'ai rappor- 
té dans les livres précédens , demeura maître du thrône , qu'il 
pofleda pendant vingt-fix ans, ôc fut toujours très-uni avec les 
Anglois 6c les Hollandois. En mourant il laifia cinq fils j il 
avoit fait mettre en prifon l'aîné nommé Chec à caufe de fa 
mauvaife conduite. Muley-Zidan , qui étoit le fécond , fon- 
geoit à fe rendre maître de la perfonne de cet aîné j mais il fut 
prévenu par fon troifiéme frère nommé Muley Bucer , qui 
s'étant faiii de la perfonne de Chec le mena prifonnier à Ma- 
ïoc, 6c peu de tems après il le mit à la tête des troupes, qu'il 
envoyoit contre Muley-Zidan. Cependant pour avoir un ga^ 
ge de la fidélité de Chec , il retint fon fils en otage. Bucer 
ctoit celui que Hamet aimoit le mieux de tous fes enfans , ôc 



î<^S HISTOIRE 

, de fou vivant il l'avoit déclaré roi de Maroc , & de tout le 

77 ^ payis qu'il avoit conquis jufqu'à Tomt^ut, ôc Gago , 6c l'avoit 
T Y fait dépofiraire de tous fes tréfors. Il avoit encore deux autres 
^ * fils, l'un nommé Nacer, 6c l'autre Abdalla i ce dernier n'a- 
-*' voit que feize ans. Muley Chec fit la guerre contre Zidan; 
avec tant de bonheur, qu'après l'avoir entièrement défait, il le 
dépouilla du royau.me de Fez , oi^i eft la fameufe ville de La- 
rache. Les deux autres frères demeurèrent tranquiles pendant 
cette guerre , mais ce fut moins par inclination que par foi- 
blefle. Abdalla père de Hamet 6c de Meiec avoit laiffé un 
troifiéme fils nommé Mahomet, qui difputa le Royaume à 
fes frères. Ce fut lui qui engagea Dom Sebaftien à pafler en 
Afrique, 6c il fut tué dans le même combat, où périt ce Prin- 
ce j cependant il laifia deux enfans l'un nommé Nacer , qui 
fut défait en Afrique, 6c l'autre nommé Mahomet comme lui. 
Ce dernier abjura le Mahometifme, 6c fe fit Chrétien. Il prit 
le nom de Philippe d'Afrique. Bucer fë voyant iriaître de tous 
les Etats de fon père par la défaite de Muley-Zidan , laifia la 
joiiiflance du royaume de Fez à Muley Chec fon aîné; mais 
il retint" fon fils Abdalla en otage. Comme une mort prié- 
maturée lui avoit enlevé à l'âge de vingt ans Abdalla Aleluc 
ion fils unique; il défigna Abdalla fon jeune frère , pour fucce- 
dertantà fes Etats, qu'à ceux de Muley Chec. Il refte encore 
aujourd'hui un Prince de cette famille à la Cour du Sul- 
tan : il s'appelle Ifmael , 6c il eft fils deMelec, qui contribua 
beaucoup àlavidoire que Hamet remporta fur le roi de Por- 
tugal. Ifmael a toujours difputé le Royaume à Hamet fon on- 
cle pendant qu'il vivoit, 6c depuis fa mort il le difpute encore 
à fes enfans; mais fans fuccès jufqu'ici; parce que les forces 
des Turcs ont toujours été occupées , tantôt en Afie contre les 
Perfans , 6c tantôt en Europe contre le Royaume de Hongrie, 
Au refte cette prétention d'Ifmael pourra bien attirer dans les 
deux Mauritanies d'un côté les armes des Turcs , 6c de l'au- 
tire celles des Efpagnols. C'eft un payis oii la guerre fe rallu- 
me fouvent, non feulement à la mort de chaque Prince; mais 
à la moindre occafion qui fe prefente d'y exciter des trçubles, 

fin dn cent vingt-neuvième J^ivre, 

HISTOIRg 




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HISTOIRE 



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JACQUE AUGUSTE 

DE T H O U. 



LIVRE CENT TRENriEME. 

mmMMmmMSmm 'Empire Ottoman fe trouva cette — ^--~ 
•k it * ft * îJ" l?< année dans des circonftances très-fâ- Henri 












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^-«N ?.,-.s-< e/„<< 5-M^;-M-f j-;„^ *;,-î >/.^ 



cheufes, qui n'eurent pas néanmoins IV. 
I^i les fuites qu'on avoit crû. Gaflfi Eeg, 1(^05. 
S Seigneur riche ôcpuiiTant fur les con- Affaires de 
P fins de laPeife, dans le Chorafan ^ fa- Tuiquie. 
'0^ vorifoit fecretement les intérêts de 
^îl cette Couronne. Pour venger quel- 
i^,^^y^v,Ây.M.Ây^<^y,Â^jÂ^y,Ây.Â'y,Â.'M^^.^'i qucs uij utes patticulieres qu il preten- 
doit avoir reçues, il avoit affiégé Tauris S dont il s'étoitren^ 
du maître après une aflez foible rcfiftance de la part des ha- 
bitans. Il ne parut pas d'abord être d'intelligence avec la Perfei 






1 Cette ville a e'te' autrefois la capi- 
tale du royaume de Perte , & le lieu 
de la réfidence des ^ophis. C'eil la pre- 

Tome Xîf^. 



miere ville de la Perfe après Ifpahati. 
On croit que c'eil l'ancienne EcbcV 
tane. 

Y 




170 HISTOIRE 

cependant voyant un C\ petit Prince former une entreprlfe de 
cette importance contre la Monarchie» Ottomane, les perfon- 
nes judicieufes ne doutèrent point qu'il ne fût fecrctement 
appuyé par quelque Prince puifTant. Après la prife de Tau- 
ris , il n'y eut plus lieu d'en douter , lorfqu'on apprit que 
le Sophi s'étoit avancé du côté de cette ville avec une gran- 
de armée , qu'il y avoir mis une forte garnifon , ôc ( ce 
qu'il n'avoit point fait jufqu'alors) qu'il avoir élevé des Forts 
autour de la place, fuivant l'avis de fes généraux. 

Le Bâcha de Nafivan, ville peu éloignée de Tauris, trou- 
vant cette place trop foible , fe retira à Reivan , autre place 
du même Beglerbeglic , mais plus forte. La marche de l'ar- 
mée Perfane allarma beaucouo les Turcs 5 6c tous les Sano:iacs 
de ces quartiers fongerent moins en cette occafion à foûtenir 
la gloire de l'Empire , qu'à fe mettre à couvert chacun en par- 
ticulier. Ce fut alors qu'un certain Beglerbec, homme ambi- 
tieux j prefTé par les circonftances 011 il fe trou voit, ou par le 
defir défaire une grande fortune, forma une entreprife hardie 
ôc courageufe , qui par l'heureux fuccès qu'elle eût fut dans 
la fuite beaucoup louée à la Cour du Grand Seigneur. Ce Be- 
glerbec, qui s'appelioit par fobriquet l'Horloger, avoit vu 
l'année précédente fa vie en grand danger, lorfqu'on avoit im- 
molé à la fureur des JannifTaires l'Aga des Eunuques. Ayant 
donc fuppofé un ordre de la Porte, par lequel il étoitfait Gé- 
néral d'armée , Ôc chargé de marcher contre les Perfans , il 
affembla tous les Sangiacs des environs j ôc de peur que tan- 
dis qu'il feroit occupé à repoufler l'ennemi , il ne fe vit atta- 
qué par derrière par quelques mécontens qui remuoient dans 
l'A fie, il leur envoya offrir le pardon de leur révolte, feignant 
que tels étoient les ordres qu'il avoit reçus du Sultan. Après 
leur avoir fait de grandes promeiïes , ôc leur avoir diftribué 
des gouvernemens, il les engagea à fe joindre à lui j enfor- 
te qu'il eut bien-tôt à fes ordres une armée très-nombreu- 
fe, capable de faire tête à celle du Sophi. Il donna le gou- 
vernement de Tauris à Aman , qui étoit comme à la tcte des 
rebelles , Ôc qui avoit à fes ordres huit mille chevaux. La Porte 
approuva la conduite de l'Horloger j elle lui envoya des pou- 
voirs très- amples, ôc lui confirma l'autorité qu'il s'étoit attri- 
bué lui-même. 



DE J. A. DE THOU, Liv. CXXX. 171 

D'un autre côté , comme la puiflance & la fanté du Grand 
Seigneur s'affoibliffoier;: également, Alof de Vignacourt Grand Henri 
Maître de l'Ordre de Malte, pour occuper les Chevaliers en- j y 
treprit cette année une expédition dans la Grèce, ôc réfolut i ^q ■>, 
d'attaquer deux Forts fitués dans le golfe de Lepante , d'où les 
Infidèles faifoient fouvent des courfes fur les bâtimens des Chré- 
tiens. Il avoir eu la précaution de faire obferver ces deux Forts 
par des perfonnes habiles. Ce Golfe eft comme renfermé en- 
tre deux caps, appelles par les anciens Rlntis & Antirhius , ôc au- 
jourd'hui les Dardanelles, oii ily a deux Forts, comme dans 
le détroit de Gallipoli , dont les deux rives s'appelloient autre- 
fois Sejîus àiAbydus. Au-defTus du cap Antirhio eft une ville 
des anciens Locriens Ozoles, nomméi^ Naupacïus , ôc aujour- 
d'hui Lepante , d'où le golfe prend fon nom. Au-deffous de 
Rhio, qui eft dans lePeloponefe ^, eft la ville de Fatras, pla- ''fouIaMorcc. 
ce maritime tournée vers le couchant avec une citadelle. Les 
anciens l'appelloient Patrœ. 

Le Grand Maître fit équiper trois frégates ; dans la pre- Expédition 
miere appartenante l'Ordre, il mit deux cens Chevaliers, ôc ifei-j je Mal- 
dans les autres qui luiappartenoient en particulier, il mit cinq te. 
cens hommes de guerre. Il y avoit outre cela aux frais de l'Or- 
dre deux vaifTeaux bien équipez , quatre galeies , quatre brigan- 
tins ôc une felouque. Il fit lui même la revue de la flotte , ôc 
exhorta tous ceux qui la montoient à bien faire leur devoir 
dans une expédition entrcprife uniquement pour la gloire de 
Dieu, ôc pour l'utilité de l'Ordre. Il prit enfuite chacun des 
principaux officiers en parnculier , ôc leur prefcrivit ce qu'ils dé- 
voient faire. Ces officiers étoientdu Vivier maréchal de l'Or- 
dre , nommé Général de terre dans cette expéditions Afca- 
nio Cambiano amiral de l Ordre , Louis de Beaufort nommé 
pour porter l'étendard de la Religion j les fergens majors Si-, 
gnorino Gatinara , Potonville, ôc Dom Louis de Salazar. Les 
Chevaliers d'Ognon ôc de Cremeaux avoient ordre de foûtenir 
les chevaliers de Camremi ôc de Beaulaigue chargez du foin 
de l'artillerie, qui confiftoit en pétards. 

La flotte ayant rais à la voile le 7 d'Avril , les galères ôc 
les frégates par un vent favorable abordèrent le 17 du même 
mois aux ifles Courzolaires ^ , où étoitle rendez-vous de toute 

1 Ce font cinq petites ides de la mer Ionienne vers la bouche du golfe de Le- 
pante , ôc dans le golfe de fatras. Y ij 



172 HISTOIRE 

l'armée de mer, ôc qui font enviion à quarante milles dts 
Forts qu'il s'agifToit d'attaquer. Le lendemain les brigantins; 
j y les vaifleaux ôc la felouque abordèrent au même endroit. Du 
Vivier fit partir au milieu de la nuit le Chevalier de Claire 
-*' pourobferver les Forts, & lui en rendre un compte exad. Ce 
Chevalier s'acquitta parfaitement de fa commiflion , ôc amena 
à bord un homme du payis , qui ( vrai-femblablement pour 
dégoûter de cette entreprife ) difoit qu'il y avoir dans ces Forts 
une très-nombreufegarnifon. On prit auiïi quelques bâtimens 
Grecs , qui furent utiles à l'armée Chrétienne. 

Après avoir écouté le rapport de Claire ôc de l'homme qu'il 
avoir amené, on délibéra fur ce qu'il y avoit à faire. Plufieurs 
chofes faifoient douter du fuccès de l'expédition 5 mais après 
une fi heureufe navigation on jugea qu'il feroit honteux de s'en 
retourner fans avoir rien fait. Du Vivier réfolut donc de ten- 
ter l'entrepnfe. Le ip d'Avril ayant partagé fes troupes , ôc les 
ayant fait débarquer à la pointe du jour près de Fatras , il fut 
découvert par la fentinelle ; ce qui ne l'empêcha pas de s'a- 
vancer au milieu d'une grêle de pierres ôc de moufqueterie. 
Beaulaigue, qui portoit les pétards, les approcha de la porte- 
de la place , Ôc l'ayant brifée , les Chevaliers d'Ognon ôc de- 
là Porte accoururent avec un détachement de foixanre hom- 
mes , fuivis par du Vivier , qui trouva dans la ville l'ennemi^ 
difpofé à fe bien défendre , mais qui fe croyant trop foibie fe re- 
tira dans la citadelle. Les Chrétiens aufïî-tôt pétarderent la por- 
te , ôc quoiqu'ils ne puiîent paifer qu'un à un par l'ouverture que 
le pétard avoit faite , ils entrèrent. On fit main-bafle fur tout ce 
qu'on rencontra , ôc l'étendard de la Religion fut arboré fur 
k lieu le plus éminent. 

Dans le même tems Gatinara attaqua Lepante , que Camre-- 
my petarda d'abord avec fuccès. Cremeaux avec fa troupe^ 
& enfuite Gatinara lui-même avec le reftedefes gens, chaf- 
ferent l'ennemi, quis'étoit aflemblé au bruit dans la place pu- 
blique, ôc s'y étoit retranché par le moyen d'un foflé. Les 
Chrétiens efcaladerent ce retranchement, ôc après quelque 
combat s'en emparèrent. L'ennemi fe retira alors au dedans 
de la Forterefle j mais lorfqu'ils entroient les Chrétiens y en- 
trèrent avec eux, s'en rendirent maîtres , ôc tuèrent le Gouver" 
neur Ôc les JannifTaires q^ui la défendoient. 



DE J. A. DE THOU, Lrv. CXXX. 175 
Le bruit de cette expédition s'érant répandu dans le payis, ^ 
on accourut de tous côtés , comme pour éteindre un incen- Henri 
die. Les Makois jugèrent que s'ils s'arrêtoientplus long-tems jy 
dans le payis , ils fe verroient bien-tot enfermés de toutes parts, j 5 q*-,, 
& hors d'état de pouvoir s'en retourner , ainli ils fongerent à "** 

hâter leur départ. Après avoir chargé fur leurs bâtimens foi- 
xante canons de toute forte de calibre avec environ trois cens 
prifonniers , au nombre defquels étoit le Gouverneur de Pa- 
iras j ôc avoir fait fauter avec de la poudre , autant que le tems 
!e leur put permettre , les tours ôc les autres fortifications , ils 
fe rembarquèrent cinq jours après, & le 4 de Mai ils revin- 
rent heureufement à Malte. Dans leur retour , en paffant de- 
vant les murs de Modon "^ ils prirent quelques bâtimens Turcs * ville de b 
chargés de deux mille boifieaux de blé ôc. de vingt petits ca- Morée. 
lions. Cette prife fut plus eftimée que tout le butin qu'on avoit 
fait dans la prife des Forts, à caufe de la cherté du blé, très- 
rare cette année en Sicile, qui a coutume d'en fournir i'ifle de 
Malte. 

Qqs difFérens échecs furent fuivîs de la mort de Mahomet Mort de Ma- 
qui mourut fur la fin de cette année. Ce fut le treizième ^°'^^^-'= ^^^' 
Roi & le feptiéme Empereur de la famille des Ottomans. Les 
plaifirs où il fe plongea toute fa vie l'avoient rendu fi gros, 
qu'il furpafla en cela fon pereôc fon ayeul quelque gros qu'ils 
fiifTent, & qu'il ne pouvoir prefque plus fe remuer. Il futaulli 
voluptueux que Mahomet II , qui s'étant acquis dans fa jeu- 
nefle une réputation d'un grand capitaine par la prife de Conf- 
tantinopîe * & par l'extintlion de l'Empire des Chrédens en " en 14-53. 
Orient, fe laiiïa enfuite amolir, fe plongea dans la débauche> 
ôc fe vit par là fujet à une enflure extraordinaire de jam- 
bes , qu'aucun remède ne put jamais guérir, comme le raconte 
Phihppe de Comines. A l'égard de Mahomet III il mourut 
de la pefte à Conftantinople le 21 de Décembre au milieu de 
fes concubines ôc de fes mignons j ayant à peine atteint Page 
de trente-neuf ans , après huit ans de règne. 

Quelque tems avant de mourir, notre AmbalTadeur Ôc celui 
de Venife , lui ayant fait des plaintes réitérées au fujet des 
courfes ôc des pirateries continuelles des Anglois ; il avoit 
écrit au Roi pour lui témoigner que cela fe faifoit contre fes 
ktentions,. ôc qu'il en étoit très-fâché. Il marquoit dans fa lettre 

Y iij, 



174 HISTOIRE 

qu'il avoit cependant dépofé le dey de Tunis & celui d'AI- 
ZZ ■ ger , le premier nomme Muftapha , & Je fécond Soiiman, 

yJ^ ^ ^ qui pafToient pour favorifer les Anglois ôc être leurs alliez: 
^ Qu'il les avoit cités à la Porte , & avoit mis Mutio Albanois 

i oo ]. ^ la place de Soliman , perfuadé qu'il obéïroit à fes ordres: 
Qu'il avoit auffi cité à la Porte le bâcha Cerda, dont le Roi 
s'éroit plaint plufieurs fois : Qu'il avoit donné ordre à AfTan 
grand Vifir d'écrire au nouveau Roi d'Angleterre, parce qu'il 
ne convenoit pas à fa Hauteffe d'écrire le premier à ce Prin- 
ce , qui ne lui avoit point encore envoyé d'Ambaffadeur. 

Les lettres du ViHr à Jacque roi d'Angleterre portoient ; 
que le Sultan & tous fes prédecefTeurs avoient toujours fait al- 
liance avec les Princes , aux conditions qu'ils ne feroient aucun 
tort à qui que ce fût dans les mers qui baignoient les payis de 
fa dépendance , ôc qu'ils n'y auroient la liberté de navigation 
que par rapport au commerce: Que les Anglois qui auparavant 
y commerçoient fous la bannière de France, avoient enfin obte- 
nu de fa Hauteffe de pouvoir y commercer fous leur propre ban- 
nière : Que cela leur avoit été accordé par fon père Amurath, 
fous la même condition, de vivre en bonne intelligence avec 
un fi grand Roi leur voifin j &: leur allié depuis tant d'années : 
Que néanmoins les François, les Vénitiens ôc les Turcs même 
fe plaignoienttous les jours de leurs pirateries : Qu'il avoit au- 
trefois écrit à ce fujet à la reine Elizabeth , pour empêchée 
cette contravention j qu'autrement il feroit obligé d'ufer de 
repréfailles à l'égard des fadeurs Anglois: Que fa Hauteffe avoit 
voulu qu'on lui fît fçavoir la même chofe , ôc qu'il attendoit 
que ce Prince lui déclarât fes intentions , ôc lui écrivît fur cette 
matière ; parce que fur fa réponfe la Porte prendroitTon parti. 

Le Vifir ayant apris en même tems que les Algériens Ôc les 
Tunifiens,qui exerçoient la piraterie conjointement avec les 
Anglois i quoiqu'ils fçuffent bien que cela étoit contraire à la- 
volonté du Grand Seigneur , avoient coutume, pour n'être 
point obligés de rendre le butin ôcles efclaves qu'ils faifoient , 
de les échanger avec des efclaves de Fez , il écrivit à A met roi 
de Fez ôc de Maroc , pour lui reprefenter que ce commerce 
d'efclaves avoit toujours été défendu parmi ceux qui faifoient 
profeiTion de la religion Mufulmane , ôc pour le prier de vou- 
loir bien rendre inceffamment la liberté aux Franc^ois qui 
étoient captifs dans fes Etats. 



saisRmasassa 



DE J. A. DE THOU, Liv. CXXX. 17^ 

Mahomet III. laifîa en mourant pour héritier de l'Empire 

un fils S qui n'avoir^ pas encore atteint Tâge de pubertés ce ~ 
qui n'étoit point encore arrivé dans la famille des Ottomans. -^ ^ J^ ^ ^ 
Le nouvel Empereur, après avoir fait les largeffes ordinaires 
aux Janidaires, choifit pour Vifir AH bâcha d'Egypte , malgré ^ ^ ^ S- 
les brigues & les foUicitations de Cicala , qui vantoit les fervi- 
ces qu il avoit rendus à TEmpire , & il éloigna de la Cour fa 
grande-mere la fultane Validé , qui fous fon père avoit gouver- 
né d'une manière odieufe. Les commencemens de fon régne 
furent aufli heureux ôc au/Ti paifibles que ceux de les prédecef- 
feurs , quoiqu'on fe fut attendu au contraire. 

Qu'il me foit permis de m'éioigner un peu de mon fujet,ôc Rcfiexmn fur 
de faire ici une courte digreflion , pour dire librement ce que IfJ juic^ 
je penfe à ce fujet. Il me femble que ce vafte ôc formidable 
empire des Turcs , qui depuis long-tems donne tant d'inquiétu- 
de aux Chrétiens , eft moins redevable de fes fuccés ôc de fon 
prodigieux accroiflement à la valeur des empereurs Turcs , 
qu'à nos vices. Si nous ne ranimons la pieté qui dans ces der- 
niers tems eft fi refroidie > fi le Clergé ne fe réforme i fi nous ne 
faifons régner parmi nous la charité , qui renferme toutes les 
vertus , nous aurons beau former des projets pour abbattre cette 
énorme puifl'ance; nous aurons beau lui oppofer des armées^ elle 
ne ceffera point de s'accroître de jour en jour. Il eft clair que la 
colère de Dieu , qui fe manifefte toujours contre toute impieté 
ôc contre toute injuftice des hommes, eft allumée contre ceux 
qui oppriment ôc retiennent injuftement la vérité capnve dans 
leur cœur. C'eftpour cela fans doute que le ciel a permis que 
la fe£le impie de Mahomet fit tant de progrès dans tout l'O- 
rient. C'eft notre négligence dans le culte de Dieu î ce font les 
vices de ceux qui nous gouvernent, les péchés des peuples , ôc 
fur-tout le refroidifiement de la charité parmi nous, qui ont ex- 
cité le courroux d'un Dieu vengeur. Nous reconnoitrons aifé- 
ment que telle eft la vraie caufe de TagrandiiTement continuel 
de la puiflance des Turcs , fi nous nous élevons un peu au dcilus 
des vues de la prudence humaine fur laquelle on fe fonde tant 
aujourd'hui , ôc îi nous réglons nos penfces ôc nos fentimens 
fur la crainte de Dieu , qui eft le principe de la vraie fagefTe , ôc 

1 . Achmet I. qui monta fur le thrône par la mort de fon frère Mahmud , 
que Mahomet fon père avoit fait étrangler. 



1-6 HISTOIRE 

I, iuc les dclTeing d uise Providence éternelle qui gouverne îe 
Henri ^"^•'^^'^de. Car fiiivant le cours ordinaire (^es cliofes humaines, 
I V. "^^ Empire foiblc par la trop grande étendue de fes Etats ; gou- 
i C 7 verné par un enfant » nouvellement déchiré par des guerres in- 
teftines , n'ayant plus que des troupes fans difcipline , ne de- 
voit-il pas ctre au moins ébranlé à la mort de Mahomet lîli 
&L n'étoit-il pas naturel de penfer que tant de Bâchas s'emparc- 
roient chacun des provinces de leur gouvernement, ôc démem- 
breroient cette vafte monarchie , comme il arriva après la 
mort d'Alexandre le Grand f Or comme cela n'ell point arrivé, 
peut-on douter que le bras de Dieu ne foit étendu fur nous , 
pour nous punir , ôc que pour appaifer fon courroux , il ne 
faille avoir recours à d'autres moyens qu'à ceux que fuggére la 
prudence humaine ? Penfer autrement , feroit l'effet d'un aveu- 
glement déplorable, ou d'une corruption Iionteufe. 
Traité desVc- Tandis que les Vénitiens négocioient à la Porte pour aïïurer 
Fci^Griibns! ^^ liberté du com.merce maritime , ils travailloiem en même 
tenis à mettre en fureté leurs Etais de terre > & pour cet effet 
ils fe hâtoient de conclure avec les Grifons leurs voifins un 
traité d'alliance qu'ils avoient en vue depuis long-tems. Com- 
me les Grifons étoient alliés de France depuis un grand nom- 
bre d'années, le Roi trouva d'abord fort mauvais que ce traité 
fe fut conclu fans fa participation & à fon infçû. Cependant 
après y avoir penfé mûrement, ôc avoir fait réflexion que les 
Vénitiens étoient amis de la France , il jugea que ce traité ne 
nous portoit aucun préjudice 5 & à la prière de la férénifîime 
République, il y donna fon confentement. Voici quelles étoient 
les conditions du traité des Vénitiens avec les Grifons. 

Qu'il y auroit une amitié fidèle & confiante entre les Véni- 
tiens & les Grifons : Que iorfque la Republique auroit befoin 
de lever une armée , les trois Ligues-Grifes feroient obligées 
de fournir fix mille hommes , &: que les Vénitiens y jonidroient 
quinze cens hommes , ou au moins mille. Que les ibldats Gri- 
fons reftetoient chacun dans leur village , ou feroient mis en 
garnifon dans les places : Que dans les fiéges ils ne feroient point 
tenus de monter à l'afTaut, ni de s'embarquer pour des expédi« 
tionsde mer: Que II leRoi Très-Chrétien vouloir exiger les 
feize mille hommes en entier que les Suiffes ôc les Grifons 
îCtoient obligés de lui fournir, fuivant le traité fait avec la France, 

en 



DEJ. A. DE THOU, Liv. CXXX. 177 

fen ce cas les Ligues-Giifes ne fourniroient à la République {«^^m^m»»» 
que quatre mille hommes au lieu de fix mille : Que les foldats H g vr t> j 
Grifons feroient au bout de dix jours pafles en revue fur les fron- j y 
tiéres de la Seigneurie , ôc qu'à la fin de chaque mois ils rece- i ^ o\ 
vroient leur prêt. Que ces troupes ne feroient renvoyées que 
trois mois après la revûë,ôc que quoiqu'il ne fe préfentât aucune 
occafion de les employer , elles ne laifTeroient pas de recevoir 
toujours leur paye. Qu'après une bataille , fi on remportoit la 
vi£loire , on leur donneroit une gratification de la valeur d'un 
mois de paye : Qu'en cas qu'il fallût partager les troupes, le 
partage fe feroit de manière ^ qu'un corps' d'armée nepourroit 
être moins que de deux mille hommes: Que les colonels ôc capi- 
taines Grifons feroient foumis au Général des troupes de la Ré- 
publique , au Provéditeur de l'armée , ôc à celui qui commande- 
roit après eux : Que fi dans le tems que les trois Ligues-Grifes 
faifoient la guerre pour les intérêts de la République ^ il arrivoit 
qu'elles fuffent attaquées elles-mêmes parleurs ennemis ^en ce 
cas il leur feroit libre de rappeller leurs troupes , en rendant la 
paye qu'elles auroient reçue pour le tems qu'elles ''n'auroient 
point remph : Que les foldats , lorfque leur famé ne leur 
permettoit point de fervir, recevroient la paye du mois , comme 
s'ils fe portoient bien , ôc par defius cela , la paye de dix jours : 
Que les Vénitiens nommeroient les colonels Ôc les capitaines 
des Grifons 5 mais que ces colonels ôc ces capitaines qui fe- 
roient tous tirez des Ligues-Grifes , nommeroient les autres 
officiers fubalternes : Que le commerce entre les villes de la 
Seigneurie ôc celles des Ligues feroit libre ôc exempt de tous 
droits , à l'exception des anciens péages ôc impôts qu^on avoit 
coutume d'exiger j Qu'on exceptoit les temps où la pelle re- 
gneroit , durant lefquels tout commerce feroit interrompu : 
Qu'ils feroient obligés les uns ôc les autres d'accorder un pafia- 
ge libre aux troupes étrangères ôc aux Princes qui leur amene- 
roient du fecours 5 de manière néanmoins qu'on pourvût à la: 
fureté des frontières , ainfi qu'il feroit réglé par les parties. Que 
les uns ôc les autres s'oppoferoient au pafiage des troupes enne- 
mies , autant qu'il leur feroit poflible , ôc fe foûtiendroicnt 
mutuellement : Que les Vénitiens feroient tenus de donner 
toutes fortes de fecours aux Ligues-Grifes, lorfqu'elles feroient 
attaquées : Qu'on dépoferoit à la fin de chaque année dans la 
Tome XIF, Z 



178 HISTOIRE 

ville de Coire les fommes deftinées pour le payement des^trois 

Henri Lig'^ss-Grifes : Qu'on ne feroit aucun mal aux Proteftans dans 
j y toute l'étendue de la Seigneurie de Venifê : Que les Grifons de 
I ^o'^ ^^^'^^ côté n'y parleroient point contre la religion Romaine, n'y 
diiputeroient point, n'y porteroient point de livres défendus, 
ôc en un mot ne feroient rien publiquement qui pût préjudicicr 
à la religion reçue dans cet Etat : Que ni les uns ni les autres 
ne donneroient afyle aux fugitifs de l'une ôc l'autre nation , qui 
feroient coupables de crime d'Etat, ou de quelque autre crime 
cnorme , comme aux brigands publics, aux fodomites, aux 
voleurs , aux incendiaires , aux faux-monnoyeurs , ôc à ceux 
qui feroient convaincus d'avoir féduit des filles ; mais que dès 
que l'une des deux PuilTances reclameroit ces coupables ^ ils 
feroient rendus auffi-tôt : Que hors le cas d'une extrême nécef- 
fité, on ne pourroit tranfporter du territoire d'une ville d'un 
Etat dans le territoire d'une ville de l'autre Etat , deux mille 
charges de blé ôc autant de mil , fans payer pour la traite un 
autre droit que celui que payoient les habitans du payis : Que 
Cl les trois Ligues Grifes avoient befoin de fel , qu'on leur en 
fourniroit fur le même pie qu'il fe vendoit dans le payis de 
Breffe ou de Bergame : Que ce traité auroit lieu durant l'efpa- 
ce de dix années, & que les parties pourroient de concert le 
prolonger au de-là, fi elles le jugeoient à propos : Que l'une 
des deux qui voudroit que ce traité n'eût plus lieu au bout des 
dix années, feroit tenue d'en donner avis à l'autre une année 
avant le terme ? Ôc que fi elle n'en avertiiToit point, le traité fe- 
roit cenfé continué pour dix autres années : Que s'il s'élevoit 
quelques différends par rapport à quelque intérêt public , on 
choifiroit des arbitres de part Ôc d'autre î ôc qu'en cas que ces 
arbitres ne pufTent convenir enfemble, on nommeroit un fur- 
arbitre , qui ne feroit attaché ôc fufpe£t à aucune des deux par- 
ties : Qu'à l'égard des affaires des particuliers , elles feroient dé- 
cidées par les juges des lieux , où les marchez ôc contrats fe 
feroient faits , fans délai , Ôc fans aucun égard à la différence des 
rehgions : Qu'aucun traité précèdent ne feroit cenfé contraire 
au traité préfent, ôcne pourroit lui nuirez ôc qu'on n'en feroit 
aucun déformais qui pût y déroger , ou lui porter le moindre 
préjudice i enforte néanmoins que les trois Ligues-Grifes fe- 
roient cenfées pareillement par le préfent traité ne faire aucun 



DE J. A. DE T HOU. Liv. CXXX. lyp 

tort Ôc ne déroger en aucune façon aux traités qu'ils avoient pu 

faire ci-devant avec d'autres Princes ou d'autres villes. Henri 

Ce traité fut Hgné i Coire , au commencement de l'année, j y. 
au nom de la République par Jean-Baptifte de Padoûe& An- 1503. 
toine-Marie de Vincenze , fecretaires de la République. 11 fut 
enfuite ratifié à Venife , au nom des Ligues-Grifes , par An- 
toine Salis. 

Il ne fe pafla rien de mémorable cette année en Hongrie à Guerre de 
caufe des mouvemens du côté de l'Orient, dont j'ai parié, ôc Hongrie. 
parce que l'Ecrivain ^ , après avoir enfin fait la paix avec le 
Sultan, & avoir quitté l'Afics'étoit rendu trop tard dans la Scla- 
vonie. Herman Chrillophle Rufworm maréchal de camp géné- 
ral s'étoit retranché habilement dans une ifle, qui s'étend au def- 
fous de Vizzegrade, depuis cette ville jufqu'à Bude dans l'efpa- 
ce d'une lieue ôc demie , dans le deffein de mettre à couvert la 
ville de Peft, dont les Chrédens étoient maîtres , ôc de s'op- 
pofer de ce côté-là aux efforts des Infidèles , qui menaçoient 
d'afTiéger Neuheufel , ou Gran , ôc qui cherchoient l'occa- 
fion de donner bataille. Il avoit pofté dans cette ifle les régi- 
mens de Moravie ôc de Bavière , ôc le régiment Allemand de 
Ferdinand Colonitz , avec l'infanterie ôc la cavalerie de la 
haute Hongrie. Il avoit encore les troupes de Turfy capitaine 
général du Danube ; ôc il avoit joint les deux rives par un pont j 
l'un qui étoit bien défendu par le Fort S. André , ainfi appelle 
de l'Églife voifine , Ôc qui regardoitBude où commandoit le 
colonel Pezzen de Bohême ■> l'autre qui regardoit Peft, étoit 
gardé par le colonel Ophquirque , avec trois régimens Alle- 
mands commandez par les colonels Merfperg ôc Ergot , ôc par 
le comte de Sultz, grand maître de l'artillerie. Les Italiens 
étoient fous les ordres de Germanico StrafToldo capitaine fort 
expérimenté. 

Rufworm s'étantainfi retranché, fe tenoit renfermé dans fou 
camp , ôc obfervoit les mouvemens des ennemis , afin que , 
s'il arrivoit qu'ils décampaffent , il pût les attaquer au paffage, 
lorfqu'ils feroient féparez les uns des autres 5 ce qui arriva en 
effet. Car le 28 de Septembre les Turcs ayant entrepris de 
paffer fur des batteaux de l'autre côté du fleuve , comme ils 
s'avançoient déjà au nombre de fix mille hommes de pié ôc de 
I . Scriba dont il eft parle dans le"livre CXXVII. 

Z ij 



i8o HISTOIRE 

trois mille chevaux vers Peft , Rufworm après avoir laiiïe quîn- 

TT ^ ze cens Huflars pour garder le camp,&: Straflbldo près du bou- 
T Y levart S. André, marcha droit vers l'ille qui eft vis à vis de Bu- 
^ \ de , fuivi des régimens de Merfperg & de Pezzen qui formoient 
^' l'aile gauche, des régimens d'Ophquirque ôc de Sultz qui for- 
moient l'aile droite , & des piquiers ôc arquebufiers qui cou- 
vroient les flancs de l'armée. Afin qu'elle parût plus nombreu- 
fe , les goujats avoient ordre de fe montrer de loin fur des hau- 
teurs. Il avoir outre cela deux mille arquebufiers à cheval com- 
mandés par le comte de Hohenlo , par Puchem le cadet & la 
Rame, & mille chevaux fous la conduite de SufFrid Colo- 
nitz ,& autant à fa gauche commandez par Nadafdi 5 l'arriére- 
garde étoit compofée de deux régimens d'infanterie 

Dans cet ordre le Général de l'armée Chrétienne donna 
d'abord fur la cavalerie ennemie , qui étoit poftée dans un lieu 
découvert : après en avoir tué une partie, il mit l'autre en fuite. 
Alors les Turcs, qui étoient retranchez dans l'ifle ,, fortirent de 
leurs lignes ôc donnèrent avec vigueur fur l'aile gauche des 
Chrétiens , qui reculèrent peu à peu, ôc fe retirèrent dans des 
vignes , en gardant toujours leurs rangs. Pezzen , qui comman- 
doit cette aile ^ ne cefToit d'exhorter ôc d'animer fes gens à bien 
faire leur devoir. Enfin après deux heures de combat, Oph- 
quirque ayant fait un détachement del'aîle droite , pour fou- 
tenir l'aîle gauche , les Turcs furent contraints de reculer à leur 
tour Ôc de fe retirer dans leurs retranchemens , après avoir per- 
du beaucoup de monde, ôc quarante drapeaux. Rufworm avoit 
expreflément recommandé de ne point s'amufer à faire des pri- 
fonniers , mais de tuer fans quartier tous ceux qui tomberoient 
entre leurs mains. 

Les Turcs effrayez du fuccès de ce combat, fe tinrent ren- 
fermez dans leurs retranchemens , ôc Rufworm de fon côté 
cefTa de les attaquer . Comme fon armée étoit toute pafTée de 
l'autre côté du fleuve , ôc qu'elle étoit campée à une lieuë au 
deffus du camp ennemi, il y eut quelques efcarmouches , où 
les Chrétiens furent une fois maltraitez \ ce qui enhardit telle- 
ment les Infidèles, qu'ils étendirent leurs retranchemens, pour 
pouvoir canoner lecamp ennemi. Mais ils firent plus de bruirt 
que de mal , ôc tous leurs efforts fe réduifii'ent à ces vaines dd" 
charges. 



DE J. A. DE THOU. L IV. CXXX. iSi 

On apprit alors par les déferteurs que les Turcs dévoient le 
Jour de lafêre de^S. Demetrius, c'eft-à-dire,le $ de Novembre j^ e n r'i 
( jour auquel ils dévoient recevoir leur prêt ) abandonner leur jy * 
camp , ôc fe répandre de tous cotez pour piller ôc ravager tout ^ ^ '^ 
lepayis. Rufworm , qui n'étoirpoftéoùilétoit que pour empê- 
cher le fiége de Peft , crut devoir attendre. Enfin le derniei* 
jour d'0£tobre il conduifit fon armée au defTus de Bude , ôc 
envoya Nadafdi pour défier le Bâcha au combat. Celui-ci ne 
voulut pas paroître l'éviter , ôc s'avança avec fon armée. Les 
Chrétiens le mirent alors en bataille. Tilli fergent-major eut 
ordre d'aller à la tête d'un détachement reconnoître les enne- 
mis, (uivi de Suflfrid Colonitz^de la Rameôc de Baltazar de 
Marradas, qui avoient chacun leur compagnie de chevaux. On 
combattit légèrement, ôc les Turcs fe défendirent bien. 

Rufworm pendant ce tems-là forma le deffein d'aller aflîé- 
ger Hatwan litué à cinq lieues de-là dans la haute Hongrie : 
car les Turcs avoient une très-forte garnifon dans Albe-Roya- 
le ^ , qu'il avoir eu d'abord envie d'affiéger. Le comte de Sultz "^ En Alîe^ 
fut donc détaché avec trois pièces de batterie , ôc avec fon ré- '"^nf„.J^"t 
giment, ôc ceux de Merfperg, d'Ergot ôc de Straflbldo 5 on lui 
donna encore les régimens de cavalerie de la haute Hongrie a 
ôc on mit celui de Bavière en garnifon à Pefl. Mais de peur 
que tandis que les Chrétiens feroient occupez ailleurs , les In- 
fidèles ne fe ferviffent des bateaux qu'ils avoient , pour tranf- 
porter leurs troupes du côté dePeft,afin d'alTiéger cette ville, 
il détacha Hermeftein , Pezzen, ôc Ophquirque, avec leurs régi- 
mens , aufquels il joignit le fien , ôc un détachement des trou- 
pes de Moravie, avec ordre d'attaquer ces bateaux, ôc de les 
brûler, s'il étoit poflTible. Ils le firent avec fuccès ,ôc en brûlè- 
rent au moins une partie. 

De-là ils marchèrent à Hatwan , où. le comte de Sultz avoit 
déjà ouvert la tranchée. Tandis que Straflbldo ôc Sultz étoienr 
occupez à reconnoître la place > le premier reçut un coup d'ar- 
quebufe dont il fut bleflc à mort. Ce brave homme fut très- 
regretté 5 fa mort fit perdre l'efperance de réùffir à ce fiége ; 
qu'en mourant il avoit confeillé d'abandonner , comme une en- 
treprife très périlleufe. D'ailleurs la faifon étoit fort avancée ^ 
on avoit fait peu de chofe jufqu'alors , ôc on avoit trop peu 

Z iij. 



1^2 HISTOIRE' 

..^,.,.,^^„„„„^ d'artiilerie pour une place fi bien fortifiée. Mais Rufworm ayant 
tTTTT eu avis que lagarniion fe rendroir y dès qu'elle auroit vu le feu 
- y -y du canon, ôc faifant d'ai leurs réflexioii qu'il lui feroit hon- 
* teux , après les préparatifs qu'il avoit faits, de lever le ^légQt 
^' il réfolut de le continuer, ôc y réufTit par une heureufe auda- 
ce que féconda la lâcheté de la garnifon. Pezzen ayant donc 
fait avancer ics gens du côté oii le foffé étoit le plus étroit , & s'é- 
tant approché à la faveur de la tranchée ôc d'un pont qu'il fit fai- 
re jufqu'à la fauffe-braye , les affiégés demandèrent à capituler. 
- Oi\ leur accorda vie ôc bagues fauves ; qu'ils fortiroient l'épée au 
côté , ôc feroient conduits en lieu de fureté. Hatwan eft une 
place de défenfe par fonafiiete naturelle ôcparfesfortifications> 
ôc d'aiiieurs très-avantageufe pour mettre à couvert les mines 
de métaux qui font dans la Hongrie, ôc la ville de Fileckpour 
défendre celle de Peft , ôc pour former des entreprifes fur Agria 
ôc fijr Zolnoc. 

Plufieurs étoient d'avis de marchej tout de fuite à Agria, 
qui étoit peu fortifiée : JacqueBarbiani comte de Belgioiofo 
gouverneur de la haute Hongrie faifoit fon pofTibie pour faire 
entreprendre ce fiége , ôc les ofiiciers y étoient affez difpofezi 
mais le foldat qui n'étoit point payé s'y oppofa , ôc fut même 
fur le point de fe révolter i enforte qu'il futimpoffible de rien 
entreprendre. En s'en retournant, ils rencontrèrent près de Va- 
cia Monfignor Serra , commiiTaire de l'armée ôc nonce du Pa- 
pe, qui apportoit joooo florins, ôc plus de dix mille delhnez 
en particulier pour le payement des troupes Itaiienes de Straf- 
foido. Rufworm fît auffi-tôt diftribuer l'argent aux foldats, ôc 
les mit en quartier d'hiver, jufqu'à ce qu'il eût reçu de nou- 
veaux ordres de l'Empereur. 

Cependant Moyfe , qui avoit été défait l'année précédente 
dans la Tranfilvanie , ayant affemblé de nouvelles troupes , ôc 
* P r^r' ^eÇ^ un renfort de Polonois, alla fcamper devant Alba-Julia^, 
fanhu'^rg. qu'il furprit plutôt par la lâcheté que par la trahifon des Gen- 
tilshommes ôc de la garnifon qui étoient dans la ville. Aufïî- 
* Général de tôt George Bafle * ayant joint les troupes avec celles de Ra- 
I Empereur, dulfe Vaivode de Valachie , s'avança pour reprendre la place. 
Il livra le combat à Moyfe, ôc le défit entièrement : il lui en- 
leva cent vingt-huit drapeaux , ôc les envoya à l'Empereur qui 
étoit à Prague. Parmi ces drapeaux il y en avoit deux aux armes 



DE J. A. DE THOU, Liv. CXXX; 1Î3 

de Pologne^ qui font des aigles blanches; de peur de faire 
de la peine au roi de Pologne , on eut la prudence de ne les j^ ^ ^, ^ ^ 
point faire voir. Les Vaincus fe retirèrent à Temefwar , qui j y^ 
pafle pour une place imprenable , ôc dont les Turcs font les ^ ^ ^ * 
maîtres depuis cinquante ans. Ce combat fe donna au mois 
de Septembre : dans le même tems les Turcs firent entrer un 
grand convoi dans Bude. Bafie avoir réfolu d'abord de profi- 
ter de fes fuccès pour aller attaquer l'ennemi épouvanté , ôc le 
forcer dans les murs de Temefwar; mais comme la faifon étoit 
avancée , il craignit que le fiége ne durât trop long-tems. 

Cependant on fongea à lever des fubfides en Allemagne 
pour les frais delà campagne fuivante. On affembla à cet effet 
la Diète à Ratifbonne, où il fe trouva un grand nombre de 
Princes de l'Empire. Les Eccléiiaiiiques , comme pour donner 
l'exemple aux autres , promirent de contribuer à l'envi. Mais 
cette libéralité du Clergé fut prife en niauvaife part : les Prin- 
ces laïques ôc les villes , dont la plupart étoient Proteftantes^ 
difoient que le Clergé n étoit libéral que par avarice ', qu'ik- 
promettoient de grolTes contributions, afin d'avoir lieu de le- 
ver fur leurs fu Jets de grandes fommes d^argent, dont une par- 
tie tournoit à leur profit : Qu'ils fe mettoient peu en peine d'é* 
puifer des Etats qui n'étoient point leur patrimoine, ôc qu'ils 
n'avoient aucun égard pour leurs fucceileurs ; au lieu que les 
Princ-es laïques craignoient toujours de ruiner leurs peuples » 
pour ne pas porter de préjudice à leurs héritiers. Cette con- 
duite du Clergé a fouvent donné lieu à de grandes plaintes 
dans l'Empire. Au refte , ce qui n'étoit point encore arrivé juf» 
qu'alors, on promit une paye de quatre-vingt mois Romains? 
le duc de Brunfwick s'engagea à fournir des troupes en particu- 
lier , Ôc l'éledeur de Saxe à fournir des canons avec tout leur 
attirail. 

Il s'éleva alors dans la Saxe , entre l'élefleur Chriftien ôc les Différend 
Princes d'Anhalt, un différend très-confidérable, qui quoiqu'il emrc J'éicc- 
n eut qu un rondement léger ôc mcertam , ne lailla pas de du- & les princes 
rer trois années, Ôc n'aboutit à rien. L'Electeur étant allé à la dAnlult. 
chaffe au mois d'Avril vers un bourg qui lui appartenoit , nom- 
me Graven en Heinighen (itué près de la principauté d'An- 
halt , en entrant dans un bois, entendit un coup demoufquet 
qu'on tira derrière lui. On chercha, en vain celui qui avoit 



iS^- HISTOIRE 

^ tiréj on ne put le découvrir ce jour là. Le lendemain lesgaf' 



Henri ^^^ ^^ l'Elecleur arrêtèrent fur des conie6tures & des indices, 

T Y dans le bourg de Boba appartenant aux princes d'Anhalt, un 

' î 6o\ fcelérat déjà décrié pour fes brigandages i nommé Michel Hen- 

' ' ''* ri de Magdebourg, qui fuivant Tordre de Laurent Biderman 

chancelier d'Anhalt , fut livré à l'Eledeur , qui le fit demander: 

-par David de Bergen bailli de Deffau. Ayant été interrogé, 

il avoua que c'étoit lui qui avoit tiré le coup j mais il ajouta 

qu'il ne l'avoit fait que pour donner avis de fon arrivée à fa 

fervante qui n'étoit pas loin. 

Cependant ayant accufé quelques autres gens complices de 
fes crimes , l'affaire fut traînée durant cinq mois. Pendant ce 
tems-Ià le bruit courut que Henri de Dhona lieutenant co- 
lonel , ôc le chancelier Biderman , principaux miniftres des prin- 
ces d'Anhalt :, avoient fuborné des affaflins , pour tuer l'Elec- 
teur, afin de venger une injure que ces Princes avoient re- 
çue de lui , dont néanmoins ils ne s'étoient jamais plaints , 
.Ôc dont i'Eledleur avoûoit lui-même n'avoir aucune connoif- 
fance. Le prince Jean George d'Anhalt , chef de fon illuflre 
Maifon , regardant ce bruit comme très-injurieux , fît aufïî-tôt 
arrêter ceux qu'on accufoit ^ 6c écrivit à i'Ele6leur, de vouloir 
bien lui envoyer les dépofitions des coupables. L'Eledeur en- 
voya au prince d'Anhalt des perfonnes , pour lui expofer les 
charges, ôc lui donner un extrait de l'interrogatoire, ôc pour 
îe prier en même-tems de lui envoyer ceux que les criminels 
avoient nommez, afin de les confronter avec eux, en donnant 
caution, pour leur renvoi après la confrontation. Ceux-ci foû- 
tinrent qu'ils n'étoient point jufticiables de rEle£leur, ôc que 
félon le droit Romain ôc le droit Germanique , on devoir les 
afïigner devant les juges dont ils dépendoient : d'un autre côté 
les princes d'Anhalt prétendoient que leur droit de fouverai- 
neté , ôc leur jurifdidion feroient blelfez , s'ils envoyoient leurs 
fujets en Saxe pour y être jugez. L'Eledeur porta donc l'af- 
faire au tribunal de l'Empereur, qui pour lui faire plaifir con- 
feilla aux Princes de fe relâcher un peu de leurs droits. L'é- 
ledeur George Frédéric de Brandebourg s'entremit enfuite , 
pour engager l'Eleêleur de Saxe à envoyer la procédure hors 
-des terres de fon obéiffance , ôc les Princes d'Anhalt à con- 
feiîtir, par complaifance pour l'Eledeur de Saxe, que les accufés 

fufTent 



DE J. A. DE THOU,Liv. CXXX. i2^ 

fuïïent confrontez en Saxe avec les criminels fous la eau- ,__„.„, ...i» 
tien du renvoi. La médiation de l'EIedeur de Brandebourg ri 
fut inutile , 6c le temperamment qu'il avoir propofé ne fut point t y 
accepté. 

Cependant le duc de Saxe craignant que les coupables qui ^ ^^ S' 
étoient malades , ôc qui ne fe mcnageoient point dans la pri- 
fon , n'y mouruflent ; ordonna d'exécuter le jugement qui avoit 
été porté contre eux. Cet ordre avec le décret d'ajournement 
ayant été lignifié aux accufés , ceux-ci qui virent que la mort 
précipitée des coupables alloit leur ôter tout moyen de fe juf- 
tifier, envoyèrent à Drefde un huilTier^ pour protefter de leur 
part. Le jugement n'en fut pas moins exécuté ; Michel Henri 
fut coupé en quatre quartiers , ôc Jean Manzel fon complice 
fut tenaillé avec un fer chaude, ôc mis enfuite fur la roue. In- 
dépendemment de l'airafTinat qu'ils avoient voulu commettre, 
ces fcélérats méritoient cet affreux fupplice ^ pour leurs autres 
crimes énormes. 

A l'égard des princes d'Anhalt, toutes les perfonnes fenfées 
jugèrent que ces Princes^ dont la probité étoit connue de tout 
le monde , n'avoient eu aucune part au crime dont on les ac- 
cufoitj d'autant plus qu'ils n'avoient eu auparavant aucun fujet 
de fe plaindre de l'Eledeur, comme il en convenoit lui-mê- 
me. Dhona ôc Biderman ne pouvoient pas non plus être foup- 
çonnez , étant deux hommes d'une conduite irréprochable , ôc 
revêtus l'un ôc l'autre d'une charge importante qui les expo- 
foit à l'envie de bien des gens j ôc à la haine des fcélérats j ils 
n'avoient d'ailleurs aucun monf pour commettre une action ^ 

fi horrible. Il parut plus vrai-femblable que des malfaiteurs , 
tels que ceux qui les avoient accufés, ou fubornez par quel- 
ques perfonnes ,oufeflatant que les accufations éloigneroient 
peut être leur jugement , avoient perfifté jufqu'à la fin dans leurs 
premières dépolirions , comme il arrive fouvent à ces mifera- 
bles , qui tâchent de prolonger leur vie aux dépens de la ré- 
puration des autres. Leur fupplice appaifa le reffentiment 
de l'Eledeur, ôc fit ceffer le bruit quis'etoit répandu au fujet 
de leurs dépofitions. Ceux qu'ils avoient accufez, ôc qui étant 
toujours détenus en prifon , avoient demandé qu'on fufpendit 
J'exécution de la fentence , après qu'elle eut été exécutée ^ 
Tome XIF, A a 



H E N R I 


IV. 


I <5o 5. 


Siège d'Or- 


tendc. 



iS6 HISTOIRE 

déclarèrent qu'ils feroient toujours prêts de comparoître devant 
leurs juges , fuivant les loix de l'Empire. 

Revenons maintenant au licge d'Oftende , dont je vais ra- 
conter le détail jufqu'à la fin. Le premier de Janvier on fit 
des décharges de canon & d'arquebufe de part 6c d'autre, 
comme pour fefaluer mutuellement ôcfe fouhaiter une heureu-» 
le année. Le mois fuivant il s'éleva une tempête horrible eau- 
fée par un vent de Nord-Eft j les vaiffeaux qui étoient devant 
le port , pour en empêcher l'entrée ôc la fortie furent très-mal- 
traitez. Les batteries ne ceflbient point de tirer & faifoient un 
feu terrible : depuis le commencement du fiége jufqu'au pre- 
mier de Mars on compta cent cinquante mille coups de ca- 
non j dont les boulets de fer étoient de trente ôc de cinquante 
livres. Les affiégés ne tiroient pas moins , ôc on aiïure qu'il 
partit de la place plus de cent mille coups; enforte que les ca- 
nons ufez à force de tirer furent envoyez plufieurs fois enZe- 
lande pour les réfondre. Les maladies ôc les combats firent 
pendant ce tems là périr dans le camp des afTiégeans près dç 
dix-huit mille hommes, ôc dans la ville près dèfept mille; en" 
un les principaux officiers des deux partis moururent. Le 12 
de Mars le capitaine Grunefeld eut la jambe emportée d'un 
coup de canon près du Weyt-ravelin, ôc mourut fur la place. 
Sept jours après trois vaiffeaux entrèrent dans le port mal- 
gré le feu du canon des affiégeans. Les jours fuivansil en en- 
tra trente-neuf, dont un portoit des chevaux de bataille , ils 
efTuyerent foixante coups de canon 5 neuf fortirent ôc quatre 
furent pris. 

Les affiégés ayant appris que les troupes d'Albert travailloient 
à fortifier leur nouvelle plate-forme près de la gueule , pour 
empêcher les affiégés d'entrer ôc de fortir , ils mirent en mer 
le 4. d'Avril quatre bâtimens , dont l'un revint bien-tôt ayant 
été fracaffé par le canon des ennemis. Le onze les trois au- 
tres fortirent du port : deux jours après un vent violent de Sud- 
Oùeft emporta prefque les gabions que les affiégeans avoient 
élevez du côté du levant , ôc endommagea beaucoup la plate- 
forme près de la gueule. Il fit auffi beaucoup de tort à la ville 
& abattit de vieux murs ôc le clocher d'une Eghfe. 
La nuit fuivante on fit pluiîeurs attaques , ôc on combattît 



DE J. A. DE THOU, Ltv. CXXX. 187 

durant quatre heures avec beaucoup d'ardeur. Du côte du Le- 
vant on arracha envir(^n cent pieux de la paHfTade de la demi- 
lune j du côté du couchant on attaqua fans fuccès , ôc on y 
avoit apporté des tonnes pleines de poix raifine. Le lieutenant 
de Hanckrot y fut tué j & le capitaine Bork fut percé de part 
en part d'un coup de moufquet, dont il mourut quelques jours 
après. On attaqua en même tems le ravelin du Poldre. Les 
afllégeans furent d'abord repoufTez j mais étant retournez à la 
charge ils s'en rendirent maîtres ^ après avoir tué tous ceux qui 
le défendoient , ôcqui étoient prefque tous Anglois ou SuifTes. 

Le lendemain les afTiégés tentèrent une fortie i mais ayant été 
très-maltraitez ils fe retirèrent avec perte de 400 hommes ; 
les alTiégeans perdirent aulTi plufieurs des leurs dans cette adion. 
Trois jours après on racheta pour la fomme de cent talers le 
corps du lieutenant général des Suiffes, afin de lui rendre les 
honneurs de la fepulture. Le même jour ôc le fuivant on re- 
çut dans la ville fix compagnies d'infanterie , deux de SuifFes, 
deux de Danois, ôc deux de Suédois. Le 17 d'Avril on ap- 
porta dans la ville quatre canons , appelles Cartawes. On les 
plaça, l'un au baftion de Pekel, l'autre fur le Poldre, le troi- 
fiéme au Nor-oft-ravelin , ôc le quatrième à i'Oueft-Porte. 
Le 22 du même mois on braqua une Cartawe fur le Poldre 
pour tirer contre le nid de l'Hirondelle ; le lendemain les af- 
fiégés profitant de l'avis d'un déferteur , mirent le capitaine 
Scknit avec des foldats fur une barque , comme en fentinelle 
pour avertir , en cas que les ennemis vouIufTent attaquer la 
demi-lune , foitpar terre , foit par mer. Deux jours après trente- 
deux vaifTeaux entrèrent par le nouveau Havre. Les aiïîégeans 
tirèrent fur ces vaifTeaux cent trente coups de canon , qui ne 
firent pas grand maljôcne tuèrent qu'un matelot. Trois jours 
après il arriva dans la ville onze compagnies d'infanterie , trois 
de Zelandois, ôc les autres, partie d' Anglois, ôc partie d'E- 
cofTois. Ils entrèrent dans la place fans avoir perdu plus de 
trois homines. Le lendemain un vaiffeau entra en plein jour 
dans le port , ôc la nuit fuivante il en fortit fix. 

Le 2 de Mai on apporta de Zelande dans la ville deux ca- 
nons , ôc le lendemain il y entra trois compagnies d'infanterie. 
Le 7 du même mois il parut fept galères armées en courfe, 
que fept vaifleaux mirent en fuite , après un léger combat. 

Aa ij 



Henri 


IV. 


i (> 3. 



. xS8 HISTOIRE 

^^^^„^^^„„„^ Le dix trente-quatre bâtimens arrivèrent & elTuyerent cent 

~ ^ vingt-huit coups de canon , qui en coulèrent cinq à fond iPun 

, ' étoit chargé de boulets de fer^, un autre portoitune CartaNve, 

^ * les trois autres étoient chargés de munitions de bouche 5 les 

^' deux bâtimens où étoient les boulets &l la Cartawe furent fau^- 

vez> mais la Cartawe tomba dans la mer. Le 1 1 ôc le 1 2 trente 

compagnies de troupes auxiliaires qui attendoient à la porte 

de la ville y furent reçues , ce qui fit quatre- vingt compagnies 

d'infanterie dans la place. 

Le lendemain on apporta cent vingt barils de poudre , il 
fortit du port fept navires, dont deux furent coulez à fond> 
' fans que l'équipage périt. Le 1 6 du même mois , foixante vaif- 

feaux fe mirent en mer , 6c il n'y en eut qu'un qui coulât à 
fond. Le lendemain une compagnie de Frifons aborda avec 
une grande quantité de bière, ce qui en fit beaucoup baiflec 
le prix. Le 20 ôc le 22 vingt trois bâtimens abordèrent par la 
gueule i il y en eut cinq coulez à fond 5 les jours fuivans il ea 
entra par le nouveau Havre trente fept , dont quatre furent cou- 
iezbas : on fauva unecarta^c^e qui étoit fur l'un de ces bâtimens.^. 
Les afliégés , pour empêcher la cherté des vivres , ordon- 
nèrent que les dearées leroient expofées en vente durant vingt- 
quatre heures? avant qu'aucun marchand pût rien vendre ou 
acheter. On défendit aux foldats les jeux de hazard , ôc aux 
officiers déboire, lorfqu'ils feroient en fadion. Enfin on pro- 
mit une recompenfe de cent écus d'or à ceux qui arrêteroient^ 
ou tueroient un déferteur. Le fieur du Fort fortit de la villa 
le 28 de Mai avec d'autres François. Enfin ce mois fut très- 
funefte aux afTiégeans, 

Ambroife ôc Frédéric Spinola , frères, extrêmement riches j 
ôc pleins de courage , fe préparèrent cette année à quelque ex- 
pédition importante , foit pour réparer le naufrage de l'année 
précédente, foie pour acquérir de la gloire. A leur inftigation,. 
le roi d'Efpagne avoir donné ordre de lever au printems pro- 
chain vingt mille hommes d'infanterie ; ôc quoiqu'Albert ne 
fut pas de cet avis, le Roiavoit perfiflé dans la même réfola- 
tion. Mais cette oppofition d'Albert , fut caufe que les ordres 
exprès de Sa Majefté Catholique furent reçus plus tard. Sus; 
îa fin de Mars j Ambroife alla en Allemagne pour y lever (ix 
mille hommes de pie, dont on forma deux régimens , qui 



t) E J. A. D E T H O U , L î V. CXXX. %^!> 

furent deflinez à Robert , prince de Barbanfon , & àEgloff de ...■ 

Luxembourg. De-là il paffa cjans le Milanès , pour lever deux T, ^ ' 
autres régimens en Italie. Frédéric mit Jacque Francefque *, ^ J^ ^ 
ancien capitaine , à la tête du régiment des Wallons 5 & don- * 

na au comte Henri de Berghe , le commandement de la ca- * ° ^* 
Valérie 5 il nomma aufTi à fon e:ré le Commandant de TArtil- ^ "" Giacomo> 
ierie , qui confiftoit en vmgt canons bien montez > qu il avois 
emmenez d'Efpagne avec lui , & qu'il avoit mis à l'Eclufe. 

Sur ces entrefaites , lesgarnifons de Nimegue & de Grave; 
aufquelles s'étoit jointe la compagnie de chevaux du comte 
Maurice , s'étant mifes en marche , tombèrent dans une em-* 
bufcade, que leur drefia Grobbendonck, gouverneur de Bofle- 
duc , ôc furent taillées en pièces , près du village de Gemerr.- 
Les ennemis firent centprifonniers, ôc prirent environ foixante 
chevaux de bataille. Ce fuccès , qui infpira du courage à Grob- 
bendonck , fit naître des foupçons aux habitans de Bofleduc, 
comme fi le régiment d'Hachicourt qui étoit dans cette vil- 
le , eût eu envie de fe joindre aux fédirieux qui s'étoient af- 
femblez à Hocftrate. On prit au moins ce prétexte pour chaC- 
fer la garnifon de la ville , ôc pour ne plus vouloir d'autre gou- 
verneur , étant contens de celui qu'ils avoientr 

Tandis qu'Anibroife Spinola travailloit en Italie à lever des ComSjrna'' 
troupes , Frédéric fon frère, jeune homme actif 6c brave , crut l^! ^'"'■'r ^" 
devoir entreprendre quelque expédition. II priai archiduc Al- ks Hoiiaîi 
bert de lui permettre de fe fervir des iToupes que fon frère *^*^^^- 
avoit levées, & prit avec lui quelques Allemands. Il partit le 
6 du mois , & pour ne point allarmer les Hoilandois 5 il fit" 
courir le bruit qu'il vouloir feulement piller les vaifieaux qui 
ctoient à l'ancre le long de la côte. Ayant enfuite rebroulîé che- 
min vers Oftende , il étoit revenu à l'Eclufe ; ôc enfin le 27 
de Mai il s'étoit embarqué fur des galères avec quinze cens 
hommes, A la pointe du jour il rencontra deux galères ôc trois 
barques qui étoient à l'ancre. Il alla auili-tôt les attaquer. 
Les Hoilandois ayant rangé leurs barques autour de leurs ga- 
lères fe préparèrent à fe défendre vigoureufement, les décharges 
de canon de part Ôc d'autre , furent fuivies de celles delamouf- 
queterie: comme on fe touchoit en quelque forte, on en vint 
pour ainfi dire aux mains. On combattit durant deux Iieures 
^u milieu d'une fumée fi épailTe/ôc d'un fi grand bruit, qu'on 

A a iij 



la.T- 



î^o HISTOIRE 

ne pouvoît ni fe. voir ni s'entendre. La vi6loire fembla d*abord 
H E N R I ^^ déclarer pour Spinola ; une galère des Hollandois fut fur 
I V. ^^ point de couler à fond , 6c ceux qui étoient deflTus commen- 
1603, çoient déjà à fauter dans les barques. Mais il s'éleva tout à coup 
un vent très-violent , dont les Hollandois profitèrent pour le- 
ver leurs ancres, hiffer leurs voiles, & tomber fur les vaifleaux 
de Spinola. La proue de fon vaifTeaux étoit déjà enfoncée, lorf- 
qu en faifant des efforts pour fe tirer du péril , il eut le bras 
emporté , & fon épée rompue , ôc reçut en même-tems un coup 
dans le côté, dont il mourut fur le champ , après avoir recom- 
mandé à fon frère abfent le foin des affaires de fon maître & 
des Tiennes en particulier. Aurelio Spinola lieutenant général 
des galères étoit alors enEfpagne." 
Les Efpa- j^^^ Capitaines de chaque s^alere voyant leur chef tué, ne 

enolsfontbat- ^ 1 , ^s > r • o r • v i't- 1 /- t 

fus. longèrent plus qua s enruir , oc fe retirèrent a JEclufe. Les 

Efpagnols perdirent dans cette adion environ quatre cens 
hommes, ôc entr'autres Auguftin Arconato, fergent major, ôc 
les capitaines Polidore , Catanco , ôc Vincent Bagno. Si Ton 
en croit les auteurs Efpagnols, les Hollandois perdirent bien 
plus de monde. 

Cette défaite caufa beaucoup de chagrin à Albert, Il donna 
le commandement de la flotte , en fabfence d'Aurelio , à 
Dom Chriftoval de Valenzola , qui commandoit la Capitai- 
neffe. En même tems , il dépêcha un courrier à Ambroife Spi- 
nola , ôc un autre au roi d'Efpagne 5 ce Prince donna toutes 
les charges Ôc dignitez , dont Frédéric étoit revêtu , à Ambroi- 
fe > comme à un fujet qui en étoit très-digne, ôc qui lui avoit 
rendu de grands fervices. Ambroife n'ayant pu fe rendre en 
Flandre avant l'automne , on renvoya dans leurs quartiers les 
troupes deftinées pour faire la guerre cette année. 
Autres expé- Cependant le comte Frédéric de Berghe avoit entrepris , 
f/'°j ^ ^" P'^'^ l'ordre de l'Archiduc , de réduire ôc d'obliger à fe fou- 
mettre , fans aucune condition , les foldats Efpagnols ôc Ita- 
liens , qui s'étoient révoltez l'année précédente , ôc avoient 
quitté l'armée. On difoit qu'ils étoient deux mille fantaffins ôc 
quinze cens cavaliers. Pour en venir à bout , on donna au 
comte de Berghe fept mille hommes de pié^ ôc trois mille 
hommes de cavalerie. Charle de Lorraine , duc d' Aumale , qui 
devoir commander les troupes en chef j avoit ordre de lever 



DEJ. A. DETHOU,Liv. CXXX. ipi 

encore mille chevaux j & on avoit chargé le colonel Wizher, , 

d'en lever quatre mille en Allemagne , & de recruter tous les ur r- x, ^ 
autres regimens , oc iurtout celui des v/ allons. jy 

Les Hocftratins (c'eftainfi que nous appellerons les foldats x6o\ 
Efpagnols & Italiens :, retirez à Hocftrate) ayant laiffé leur in- 
fanterie dans la ville , fe mirent en campagne, avec leur ca^ 
Valérie, ôc convinrent avec les Hollandois , que s'ils vouloient 
leur donner du fecoursj ils s'engageroient , à ne faire leur ac- 
commodement avec Albert, qu'à condition de ne porter les 
armes contre les Etats généraux , que dans quatre mois. 

Cette convention étant faite , le comte Maurice , s'avança 
à la tête de fes troupes , du côté d'Hocftrate , que le comte 
de Berghe avoit déjà inverti. Mais Innocent de Borgia, 6c 
Lelio Brancaccio, étant arrivez trop tard, avec les troupes 
nouvellement levées en Italie, & deftinées pour cefiége? & 
Maurice, d'un autre côté, empêchant les convois d'arriver à 
l'armée Efpagnole , le comte de Berghe fut obligé d'abandon- 
ner fon entreprife , ôc de fe retirer à Herentals. Les Hocftia- 
tins attaquèrent fon arriére-garde dans fa retraite , ôc lui tuè- 
rent du monde 5 entr'autres , Charle de Savigny de Rolhes , 
jeune homme , qui promettoit beaucoup , ôc qui étoit fils de 
ce Chriftien de Rofnes, grand maréchal de camp , tué au fiége 
deHulft. 

Maurice marcha enfuite avec les Hocftratins à Bofleduc ; 5-»^ ^^ 
le comte de Berghe, avec les régimens de Borgia, ôc de Bran- Bofleduc, 
caccio , qui venoient d'arriver , marcha auffi de ce côté-là, ôc fe 
retrancha de Kautre côté de la ville. L'arrivée de ce Général 
étonna Maurice , qui fe préparoit à afliéger la place. Il n'a- 
bandonna pas néanmoins aulTi-tôt le fiége , efpérant que les 
Bourgeois, qui venoient de chaffer la garnifon, refuferoient 
celle qu'on les voudroit obliger de recevoir, ôc que s'il ne 
pouvoir les réfoudre à s'accommoder avec lui , il pourroit ar- 
river qu'ils demeureroient neutres. De cette manière, Bofle- 
duc fe vit doublement affiégé, ôc par Maurice, ôc par le comte 
de Berghe. Celui-ci encourageoit néanmoins les affiégez par 
fapréfence, ôc leur faifoit entendre, que Alaurice feroit bien- 
tôt contraint de décamper. -• 

Le marquis de Bella , qui commandoit l'infanterie Italienne , 
faifoit tous fes efforts , pour s'emparer d'un village, où Maurice 



fP2 HISTOIRE 

, avoit defleiii de fe loger , & tâchoit de s'y fortifier à la hktc , 
Henri P^'^^'J^^^ > ^^^ s'il réuilifloit dans fon entreprife , il enleveroit 
j Y tous les convois des ennemis , ôc les einpêcheroit de placer 
I (J ? avantageufement leur batterie. Il y eut à ce fujet plufieurs pe- 
tits combats entre les deux partis : le comte de Berghe avoit 
même commandé pour cela un détachement de deux mille 
hommes , qui dévoient être foutenus par un pareil nombre. 

Le comte Maurice comprit le deflein des ennemis , qui s'é- 
toient emparez de ce pofte : les retranchemens n'étoient pas 
encore élevez , qu'il parut à la tête de quatre mille hommes , 
au milieu de la nuit. Après un combat très-vif, il fe rendit maî- 
tre du pofte , où l'ennemi n'avoir pas encore eu le tems de fe 
fortifier. 11 périt du côté de l'armée de l'Archiduc deux cens 
hommes , Ôç de ce nombre fut le marquis de Bella , qu'on re- 
gretta beaucoup. Les ennemis firent trois cens prilbnniers. 
Maurice fit aufli-tot fortifier ce pofte , ôc y drefi^a une batterie 
de dix canons , qui furent braquez contre les toits des maifons. 
Les Bourgeois , réfolus de tout endurer , en furent peu ébranlez, 
& cela ne les engagea ni à recevoir une garnifon, ni à s'accom- 
moder avec les ennemis. Sur ces entrefaites , Olivier de Teni- 
pel , vieil officier , meftre de camp général de l'armée de 
Maurice , en allant d'un côté & d'un autre , fut tué d'un coup 
de canon , ôc le marquis Alexandre Malafpina, prifonnier de 
guerre , qui étoit alors à côté de Tempel , eut la jambe em- 
portée du même coup. 

Cependant Albert , qui vint lui-même devant la place , fit 
tous fes efforts pour engager les habitans à recevoir une gar- 
nifon ', ne pouvant y réuiïir , il eut recours à la rufe. Il les fit 
çonfentir , que trois mille Flamands ou Allemands traverfaiïent 
îa ville, pour aller attaquer le camp de Maurice, qui étoit de 
l'autre côté. Ils y paiferent la nuit , en attendant , difoient - ils > 
i'occafion d'attaquer, ôc s'étant établis dans le marché public, 
ils y demeurèrent. Albert fit dire aux Bourgeois^ qu'il ne vou- 
loir pas que le fort de leur ville ne dépendît que d'eux 5 ôc 
qu'il avoit jugé à propos de fixer leur irréfolution j il leur fit 
efpérer en même tems , que dès que les ennemis fe feroient 
retirez , il retireroit auffi la garnifon. Mais afin qu'elle ne leur 
fut point à charge, il eut foin de la faire payer exa£lement, 
Maurice voyant la ville défendue par une garnifon , ôç 

n'efpérant 



DE J. A. DE THOU, Liv. CXXX. 193 

n'efpérant plus rien du caprice des Bourgeois , renonça enfin à , 
fon entreprife 3 fit d^émolir tous les ouvrages qu'il avoir fait TjTrT^j 
faire pour fon camp; ôc comme c'étoit la lin du mois d'Oclo- j y^ 
bre , & qu'il tomboit de grandes pluyes, il envoya fes troupes ^ \ 
en quartiers d'hyver. Les Hocftratins , qui avoient fuivi Mau- "*" 

rice au fiége de Bofleduc , confidérant qu'Hocftrate étoit une 
place petite ôc foible, firent un nouveau traité avec le Comte, 
qui leur permit de fe retirer à Grave ^ en lui livrant Hocftrate ; 
à condition , que s'ils faifoient leur accommodement avec Al- 
bert, ils feroient obligez de lui rendre Grave, ôc qu'on leut 
rendroit Hocftrate. Ils firent de-là des courfes dans tout le 
payis d'alentour, ôc y commirent mille excès : ils prirent Car- 
pen, ville peu éloignée de Cologne, d'où ils mirent à con- 
tribution les payis neutres , ôc s'emparèrent aufli d'Erkelens 
en Gueldre , place fituée commodément , pour faire contri- 
buer les peuples des environs. 

Après la levée du fiége de Bofleduc, Albert étoit revenu Suite du iîégc 
à Bruxelles , dans la réfolution de continuer celui d'Oftende , 
où Jean de Rivas étoit alors occupé à élever une plate-forme, 
près du fort d'Albert , afin d'y drefler une batterie. S'étant 
rendu maître des Poldres , il y mit du canon j ôc par le moyen 
des gabions , qui mettoient les foldats à couvert , on pouvoit 
aller de l'un à l'autre. Le comte de Bucquoi , de fon côté , 
ayant pofé du canon fur une levée longue de cinq cens pas , 
foudroyoit tout ce qui paroiflbit fur le canal, fans néanmoins 
pouvoir empêcher les vaiffeaux d'entrer. Un certain Ligénieur , 
nommé Pompée Targon de Rome, envoyé par le Pape, hom- 
me qui avoir plus d'efprit que d'expérience, ôc dont l'Archi- 
duc faifoit grand cas , imagina un expédient pour fermer le 
port. Il fit conftruire des radeaux ^ avec des fafcines ôc de la 
brique, puis il fit élever fur ces radeaux une efpéce de château 
de bois , couvert de gazon ôc de fafcines, pour pouvoir amor- 
tir les coups de canons. Le comte de Bucquoi fe mocqua fort 
de cette invention , Ôc ne put s'empêcher de dire , que cet hom- 
me étoit un ignorant dans le métier de la guerre , qui abufoit 
àe fon efprit , ôc faifoit perdre du tems ôc de l'argent. 



1 On donnoit le nom de Flotte à 
ces radeaux. 11 y a une ample defcrip- 
çion de cette machine dans le li'/re in- 

Tome Xir, B b 



titulé , Mémorable fiége d'OJîende y irTî", 
primé à Bruxelles , 1 6z8. in 8. 



X 



JP4 HISTOIRE 

I. L'expérience fit bien voir qu'il avoir raifon. Le château ne fer- 

Henri ^^^ ^^ ^^^^^' -^ l'égard des radeaux, dans le tems du reflux ils 

jy parurent être de quelque utilité pour boucher le port , mais le 

j ^ * flux les ayant faithauffer , le canon des ennemis les mit en pie- 

^* ces 5 enforte que quand le reflux arriva, ils ne furent bons à 

rien. 

Le 4 de Juin vingt bâtimens abordèrent, ôc il n'y en eut que 
trois coulez à fond. La nuit de ce même jour les alliégez firent 
une fortie, ôc attaquèrent le quartier du comte deBucquoi j ils 
forcèrent Ion retranchement , & fe rendirent maîtres d'une le- 
vée qu'on avoit faite pour y drefll^r une batterie : ils prirent 
le canon qui étoit fur le retranchement , le tournèrent contre 
les afliégeans ôc en enclouerent deux autres. Mais Rivas ayant 
envoyé contre eux un détachement, ils furent repouflez avec 
perte. Le lieutenant du comte Erneft deNafl^au, le lieutenant 
du colonel Hanfman , ôc Harlay baron de Sanci , jeune hom- 
me d'une très-grande efpérance , fils de Nicolas , furent tués 
dans cette adion. Le corps de Sanci fut envoyé à fon pereôc 
fes entrailles furent au bout de fept jours enterrées honorable- 
ment dans la ville. Groveftein colonel des Frifons reçut une 
blefliire dangereufe dans la cuifl^e. Du côté des affiégeans le 
colonel Diego de Durango fut tué : fon régiment fut aufli-tôt 
donné à Jean de Zavalos , qui peu de temps après fut auffi tué 
dans une occafion femblable. 

Cependant les affiégez reçurent deux cens barils de poudre^ 
ôc il entra dans le port quarante-quatre bâtimens. Cinq en for- 
tirent avec cinq compagnies Françoifes , Ôc peu de tems après 
il y en entra deux. On attaqua enfuite les ravelins qui étoient 
vis à vis de la place. Pendant ce tems-là il fortit du port foi- 
xante navires , dont fix furent coulés à fond , ôc un fracaffé ; 
ôc il en entra dix-fept en plein jour, avec quatre compagnies 
d'infanterie qui furent reçues dans la ville. Il entra aufli dans 
le port fix vaifleaux , dont trois furent coulés bas. 

Au mois de Juillet fuivant, Adam Van-Leeft, Bort lieute- 
nant de Geniel , Bruch lieutenant du capitaine Kiefft , ôc le 
capitaine Calwart, furent tués. Les entrailles de Leefl ôc de 
Bort furent enterrées à Oftende j le corps du premier fut porté 
à Dordrecht, ôc celui du fécond à Schoonoven. Il fortit du 
port trente-cinq bâtimens > ôc le n du mois il en entra vingt- 



DE J. A. DE THOU , Liv. CXXX. ip; 

huit: Quelques jours après il en entra encore quarante , 6c en- , > 

fuite vingt-quatre fans beaucoup de perte , malgré les feux d'ar- H p x, d r 
tifice qu'on lança fur ces bâtimens j ôc qui avoient été apportés j y 
aux aiîiégeans fur la fin de Juin. Ces vailTeaux portoient trois , 
compagnies , la première de Frifons , la féconde de Zelan- "** 

dois, 6c latroifiéme de Hollandois. Le premier d'Août il fortit 
du port vingt-neuf bâtimens portant dix compagnies, 6c les 
jours fuivans il en fortit quarante. En même tems il y entra cinq 
barques de pêcheurs, neuf compagnies d'infanterie, neuf vaif- 
feaux , 6c enfuite cinq avec une compagnie d'infanterie i de la 
poudre 6c de la mèche. Les radeaux inventez par Targon, s'é- 
tant approchez furent écartez par les affiégez j le refte le fut au 
mois de Septembre. Peu de tems après quatorze navires abor- 
dèrent, 6c quarante-cinq fortirent du port. Il en périt fix, 
6c deux furent pris. L'un de ces deux étoit chargé de chofes 
précieufes. On travailla enfuite à nétoyer le nouveau port. 
Soixante cinq bâtimens entrèrent avec dix-huit compagnies , 
avec dix canons, 6c avec des provifions de guerre. lien fortit 
foixante-trois 3 les afFiégeans firent approcher trois fois leurs ra- 
deaux qui furent auffi- tôt écartez. 

Depuis trois mois une maladie contagieufe regnoit dans la 
ville, comme il arrive prefque toujours lorfque les fiéges du- 
rent long-tems. Cette maladie diminua beaucoup au mois 
d'Octobre, parce que l'air devint alors fort tempéré, 6c que 
le nouveau Gouverneur fit venir des médecins habiles de Ze- 
lande 6c de Hollande. Pendant les mois de Juillet ôc de Sep- 
tembre Louis Contuere 6c Jean de Bellemaker, braves capitai- 
nes moururent de la maladie commune , 6c furent inhumez avec 
tous les honneurs militaires. Jean de Medicis, qui après s'être 
acquis une grande réputation dans les guerres de Hongrie, 
étoit alors grand Maître de l'artillerie , 6c qui après la mort de 
Charle de Mansfeld , avoir eu le fouverain commandement des 
armes , étoit alors dans le camp. Ce Seigneur qui avoir autant 
d'efprit, que de bravoure, conféroit fouvent avec Rivas fur la 
manière d'afTiéger la ville , fur quoi les autres Chefs n'étoient 
pas d'accord. 

On commençoit à defefpérer d^ pouvoir réùlTir , lorfqu'Al- 
bert , qui regardoit comme une chofe honteufe d'abandonner 
cette entreprife , après tant d'efforts , tant de dépenfes , 6c de fi 

B b ij 



ij)6 



HISTOIRE 



H E N R I 

IV. 

.1 60^, 



grandes pertes, jugea à propos des'adrefferau marquis de S^U 
nola. Il lui offrit le commandement de l'armce , à condition 
que ce grand capitaine, qui avoir beaucoup d'argent comptant, 
ôc qui d'ailleurs avoir des amis capables de lui en fournir, fe- 
roit des avances pour les frais de la guerre, lefquelles fans comp- 
ter fcs appointemens , lui feroient enfuitc rembourfées avec 
les intérêts , fur l'argent qui viendroit d'Efpagne , ôc qui n'étoit 
pas prêt alors. Le Marquis goûta cette propofition, ôc trouva 
l'offre très-honorable pour lui : cependant la chofe lui parut dif- 
ficile 6c dangereufe; il voulut, avant de l'accepter, confulter 
fes amis à loifir. Il en parla à Catriz ancien colonel des Wal- 
lons, qui dès le commencement avoit jugé que la prife d'Of- 
tende n'étoit pas impoffible. Cet oHicier lui ayant confeillé 
d'accepter le commandement. Il chargea Jacque Francefque 
6c Pompée Juftiniano , fur qui il comptoit beaucoup , d'obfer- 
ver exactement la fituation des lieux , ôc les forces des ennemis, 
de réfléchir fur les conditions qu'on lui ofFroit , ôc de lui man- 
der leur fentiment. Enfin foit que Spinola regardât cette en- 
treprife, comme une occafion d'acquérir de la gloire, foit qu'il 
ne pûtréfifter à l'envie qu'il avoit de faire plaifir à Philippe ôc 
à Albert, il fe laiffa perfuader qu'il n'y avoit point de témérité 
dans cette entreprife, qui d'ailleurs lui feroit auffi glorieufe; 
qu'elle feroit utile à ceux qui en avoient formé le projet, ôc qui 
en defiroient l'exécution. 

Le marquis de Spinola arriva donc devant Oftende le 8 
d'0£lobre, Ôc commença par faire venir les entrepreneurs des 
vivres, ôc tous ceux qui étoient chargez de fournir à l'armée 
les provifions de guerre. Comme il avoit de l'argent comptant 
à leur donner , ôc que beaucoup de provifions étoient déjà dans 
lesmagafins, il n'eutpas depeine à obtenir d'eux de la dimi- 
nution pour le prix. Il ordonna enfuite à Targon de faire conf- 
truire un radeau ^ long de cinquante pas , qu'il fit conduire 



I Ceft ainfî que Henri Haefieîns 
parle de ces radeaux dans le journal du 
lîége d'Oftende imprimé à Leyde chez 
Elzevier lôiy. " LesGens de l'Archi- 
„ duc voyant que l'effet de la batterie 
„ fur la gueule n'étoit pas tel qu'ils fe 
„ l'étoient promis , & que les navires 
^ ns laiflbient d'entrer éc fortir par la 



ï, gueule , ils firent faire certaine ma- 
,, chine , qu'ils appelloient une flotte, 
„ qui étoit comme un grand & ample 
„ plancher de bois, qui pourroit nager 
„ fur l'eau , 8c étoit garnie de défenfes, 
„ & propre à braquer du canon;IaquelIe 
„ ils eilimoient que l'eau éléveroit, 8c 
„ n' emporteroitjui neromperoit pas,6ç 



DE J. A. DE THOU , Liv. CXXX. 1^7 

Jufqu^à la digue où étoit le comte de Bucquoi , Ôc qu'il joignit à ïï;;:?:^l_ 
celui qui étoit déjà au fond du canal j Juftiniano eut ordre en H £ |vj r i 
même tems d'élever ce radeau jufqu'à la hauteur de la digue j y 
lorfque la mer feroit retirée. Cela réuiïît un peu , malgré le ca- ^ ^ '^ 
non de la place ôc les feux d'artifices que les aiTiégez lancèrent 
fur cet ouvrage , ôc que Juftiniano eut bien de la peine à étein- 
dre. Catriz fit la même chofe vers le Fort d'Albert, ôc on don- 
na ordre auxEfpagnols d'élever une digue , ôc de l'étendre juf- 
qu'aux Forts "^ qui étoient du côté de la mer. * II y ^volt 

Il envoya enfuite à Bruxelles Aurelio Spinola nouvellement Jour d'oûen- 
revenu d'Efpagne , pour informer Albert qui étoit alors en cette «^c. 
ville , de Tétat du fiége , ôc lui donner des efpérances d'un » 
heureux fuccès. Il obtint en même tems comme une grâce 
particulière que fon régiment feroit donné à Juftiniano. Cet 
officier quiavoit autrefois ferviavec diftinction fous le duc de 
Parme , s'étoit dans la fuite rendu célèbre par plufieurs ex- 
ploits , ôc pafToit pour un capitaine également habile ôc zélé 
pour le fervice de fon Prince. 

Le 5* de Novembre il fordt onze vaififeaux du port , ôc il en 
entra un pareil nombre fans danger, ôc enfuite huit. Les radeaux 
furent brifez , en partie par les vagues , ôc en parue par le canon 
des afiiégez. Enfin la Hotte de Zelande parut de loin , après 
avoir eu long-tems les vents contraires ; ôc à la faveur d'un bon 
vent elle entra dans le port. Il y avoit fur cette flotte quelques 
compagnies de Frifons avec des provifions de guerre ôc de 
bouche. Le 4. de Décembre il entra fix barques de pêcheurs 
dans le port , dont une fut coulée à fond. Il entra en même 
tems dans la ville deux cens barils de poudre. Deux jours après 
la violence des vents écarta les radeaux , ôc douze compagnies 
d'infanterie abordèrent. On approcha encore les radeaux une 
féconde fois. Le. 17 de Décembre la violence des vents fit 
beaucoup de tort de part ôc d'autre. Le lendemain quarante- 
un bâtimens entrèrent dans^ le port très-fracaflfez , un feul fut 
coulé à fond :, mais tout l'équipage fe fauva. Le même jour Ghi- 
iftel* gouverneur de la ville aborda : enfuite vingt-iept bâti- * Bonoun 

r . T ■ ■ \ J rappelle de 

mens y entrèrent lans aucune perte. Le prmcipal de ces Ginikiks. 

„ la firent approcher tout furie bord Voyez auffi un Livre intitulé: Lemcmo- 

„ de la gueule ; lîiais les vagues de la rable fie'ge d'Oftende , par Chriûophie 

„ mer la rompirent ; ôc fut cette in ven- Bonours , imprime' à Bruxelles i6z8, 
»tion fans effet comme les autres. 

Bbiij 



Henri 
IV. 

1 60 ^. 

* Le même 
l'appelle Van- 
cicr-Noot. 



T^S HISTOIRE 

bâtimens étoit un navire d'Amfl:erdam, àquiil échut d'entrer îc 
premier dans le port. La galère noire , l'une de celles qui avoit 
combattu contre la flotte de Frédéric Spinola , aborda auffi. La 
Noot * gouverneur de la place qui venoit d'être remplacé par 
Ghiflel , en partit le même jour. Le jour de Noël , les afîié- 
geans employèrent encore leurs radeaux, que les vents , quoi- 
que violçns, ne purent rompre ni écarter ôc ils les avancèrent 
jufqu'au ravelin du Porc -épie , dans un endroit où le canal eft 
encore plus étroit qu'à la Gueule. Le lendemain il arriva cinq 
compagnies d'Anglois, & il fortit du port vingt-quatre bâti- 
mens fans aucune perte. Ce même jour le capitaine Carf d'U- 
trecht fut tué: c'étoit un excellent officier. 

Après tous les radeaux & toutes les machines que Targon 
avoit mifes en ufage , cet Ingénieur imagina & fit conftruire, 
de l'ordre d'Albert ôc du confentement de Spinola , un pont 
tournant de la longueur de deux cens pas, & affez large pour 
que cinq hommes pufTent s'y tenir Ôc marcher de front. Le 
de/Tein étoit de jetter ce pont , lorfque la mer fe retireroit, ôc 
de l'attacher à un bord du c^nal ôc au boulevart qui étoit prO' 
che } ce qu'on avoit crû faire fi aifément ôc fi promptement 
que l'ouvrage devoir être entièrement achevé avant que les af- 
fiégez pulTent en avoir connoifiance. C'étoit une efpece de 
char ' haut de vingt-cinq palmes ôc large de quatre , foûtenu 
de quatre roues au milieu defquelles étoit un mât de galère , 
attaché fortement avec des cordes. On fit enfuite huit ponts 
qui fe tenoient avec des cordages j chacun de ces ponts étoit 
long de vingt-cinq pas , ôc étoit foûtenu par de pentes anten- 
nes mifes en travers ; on y avoit ajouté des cordages entrelaf» 
fez , afin qu'ils fuffent moins pefans. Un de ces ponts étoit lié 
au timon du char , ôc étoit encore attaché au mât par des cor- 
dages. 

Lorfque la machine eut été con{lruite> il futqueftion de voir 
fi on pourroit aifément la faire avancer. 11 fallut pour cela em- 
ployer bien des bras qui eurent beaucoup de peine à la mettre 
en mouvement. La plupart des morceaux de bois ôc des clous 



1 Cette machine fut appelle'e le 
Char-pont. La defcription qu'on voit 
ici n'en donne point d'idée claire. Les 
curieux pourront confulter l'ouvrage 



de Bonours que j'ai cité ci-defTus , hV. 
X. page 464. édit. de Bruxelles i ($28. 
Cette machine y eft expliquée fore avi 
long. 



DE J. A. DE THOU, Liv. CXXX. ipp 
fs rompirent : la machine ne pouvoir fe conferver en fon 
équilibre, & étoità chaque inftant fur le point de fe renverfer. Henri 
Enfin l'on connut alors par expérience que toutes ces fortes de j y 
machines qu'on imagine dans un cabinet , fur-tout celles qui i 5 q î 
font grandes, répondent rarement , lorfqu'on veut les mettre ^' 

en pradque , aux idées magnifiques qu'on s'en croit formées. 
Ainfi fans s'arrêter davantage à ces inventions , plus ingénieufes 
qu'utiles, on jugea à propos pour ne pas confunier toute la faifon 
de l'hy ver dans des travaux infrudueux , de conftruire de nou- 
veaux radeaux , ôc de faire des digues dans le canal. On en vint 
à bout avec beaucoup de danger ôc de perte. Les travailleurs 
qu'il falloir payer bien cher , étoient tués pour la plupart , ou 
n'en revenoient qu'eftropiez. Lesfoldats Allemands ôc Wal- 
lons, attirez par l'amorce du gain ^ affrontoient le danger de 
tems en tems : les Efpagnols ôc les Itahens le faifoient plus 
rarement j mais îorfqu'iis s'expofoient ainfi , ce n'étoit que 
pour la gloire ôc non pour de l'argent. 

Le marquis de Spinoîa plus interefféque tout autre au fuc- 
cès du fiége, étoit par-tout , partageant le péril ôc animant les 
travailleurs par fa préfence,par fes difcours ôc par fes libera- 
litez. La digue que les Efpagnols avoient commencée, ôc 
qui avançoit médiocrement^ fut enfin abandonnée, ôc on en 
commença une autre au dcffus , vis à vis du ravelin Porc-E- 
pic, où il y avoit moins à craindre ôc du canon de la place ôc 
de la marée. Les Itahens entreprirent auiïi une digue près du 
ravelin Cangrego. Enfin après un travail opiniâtre , ôc auffi pé- 
rilleux que pénible, ces ouvrages fe trouvetent infenfiblement 
achevez. On mit fur les digues qui furent conftruites dans le 
canal , des foldats ôc du canon ; ôc on commença à approcher 
des Forts. Les afiiégez de leur côté fe préparèrent à une vi- 
gouteufe défenfe. 

Au commencement de Janvier de l'année fuivante les afTié- 
geans ôc les afiiégez s'étant falués réciproquement de plufieurs 
décharges , il s'éleva tout à coup une tempête , qui ébranla 
tine partie des fortifications du côté du Levant , enforte qu'il 
fallut faire venir du bois de Zelande pour les réparer , ôc y 
employer tout le mois de Janvier ôc de Février. Ce fut alors 
que cent cinquante bâtimens entrèrent dans le port ^ chargez de 
foldats , de canons ôc de vivres. Comme il paroifibit que les 



I 5o^. 



£00 HISTOIRE 

aiTiigeans qui s'étoient approchez des Forts de coté du Cou- 

~ chant, fe préparoient à attaquer cet endroit , les a(îié.<^ez percé- 

F. N R I ^, A j ■ ^1 r o • ^ '^ r -.^ 

I Y ^^^^^ e^"^ plulieurs endroits la contreicarpe , & mirent juiqu a 
* vingt-cinq compagnies fur le chemin couvert , ils dreflerenc 
'^' en même tems deux batteries dans la demie lune du Poldre , 
& autant dans le Weft-ravelin , pour ruiner les ouvrages des 
alFiégeans. Pendant ce tems-là les grenades , les boulets & les 
pierres enflammées ne ceflbient de pleuvoir fur les travailleurs. 
Déjà les afîiégeans étoient fur le point de fe rendre maî- 
tres de la gueule, ôc les Efpagnols avoient conftruit une demi- 
lune tout proche, lorfqu'il s'éleva le premier de ?viars une tem- 
pête plus furieufe que toutes celles qu'on avoit effuyées juf- 
quViorsi le vent qui fouffloit de TOueft au Nord, dura cinq 
jours entiers , abattit rOoft-Porte , avec la fortification qui étoit 
proche , ôc ruina une partie de la contrefcarpe. La demi-lune 
des Efpagnoîs fut auiïi très-endommagée , 6c la digue de Buc- 
quoi ayant été rompue ôc ouverte , ceux qqi étoient dcflus fe 
trouvèrent enfermez comme dans une ifle : il fembla alors que 
les afliégeans ôc les afTiégcs ayant ceffé de fe faire la guerre; 
ne combattirent plus que contïe les vents Ôc les orages. Le 
refte du mois fut employé de part ôc d'autre à réparer les rui- 
nes des ouvrages , ôc pendant ce tems là les canons ne cefTe- 
rent point de tirer des deux cotez. Le 21 de cemoisGhiftel 
fut tué d'un coup d'arquebufe. Ses entrailles furent inhumées 
à Oftende , ôc fon corps fut porté à Utrecht fa patrie. 

On attaqua par trois endroits ; Catriz qui commandoit dans 
une de ces attaques , faifant fes efforts pour fe rendre maî- 
tre du ravelin verd , reçût une bleflure dangereufe dont il mou-^ 
rut fort regreté par les afliégeans. Son régiment fut donné 
à Régnier de Châlons. Les Italiens , qui étoient aux ordres 
du chevalier Melzi , parvinrent alors au ravelin Cangrego , im- 
médiatement après que Catriz eut attaqué le ravelin verd. Les 
Efpagnoîs attaquèrent plus tard, parce qu'ils avoient befoin 
d'une digue plus forte pour réfifter aux vagues , ôc que le ca- 
nal étoit plus large en cet endroit. Les Wallons ôc les Italiens;, 
quoiqu'ils enflent trouvé des fortifications ouvertes ôc fans dé- 
fenfe, ôc au dedans des retranchemens, travaillèrent néanmoins à 
s'y fortifier encore,ôcs'emparerent entièrement de lafauffe-braye, 
J^ç marquis de Spinola fe voyant maître de ces fortifications , 



DE J. A. D E T H O U , L I V. CXXX. 201 

ydreiïa des batteries pour battre les flancs desbaftionsÔc le front , ^ 

du ravelin. H~Ë^7r^ 

Cependant les maladies & le feu des afTiégés avoient beau- t y 
coup diminué l'armée de TArchiduc , enforte que Spinola fut i k q\ 
obligé de lui demander un renfort de nouvelles troupes. Il 
jetta aufîi dans le canal vers la Bredene un nouveau radeau 
conftruit par Targon , ôc qui fut comme auparavant perfec- 
tionné par Juftiniano. Torrez eut ordre enfuite de pafTeravec 
cinq cens hommes du côté du retranchement d'Albert pour 
foiitenir les Wallons. Lucio Dentici 6c Juftiniano furent en 
même-tems commandez pour aller foûtenir les Italiens avec 
quatre compagnies , ôc avec deux autres tirées du régiment de 
ces deux colonels. On avoit fait venir de l'Eclufe quelques 
jours auparavant les troupes que commandoit Jean de Mené - 
fez y ôc on les avoit jointes aux Efpagnols. Cependant il en- 
tra dans le port , à la faveur de la marée de l'équinoxe , plus 
de cent bâtimens, Ôc il y en fortit aufïî quelques-uns. 

Sur ces entrefaites les Etats généraux craignant qu'Often- Mouvemcni 
de ne fût enfin forcée de fuccomber, levèrent une grofle ar- d" comte 
mée, ou pour obliger l'Achiduc à abandonner le fiége de cette ^""'^^• 
place qu'il afliégeoit depuis fi long-tems , ou au moins pour 
fe venger par quelque exploit confidérable. Lorfque cette ar- 
mée fut afîcmblée, la plupart des Gouverneurs ôc Comman- 
dans des places de la Flandre, dans l'incertitude où ils étoient, 
des deffeins de Maurice , craignirent chacun pour eux en par- 
ticulier , ôc écrivirent à l'Archiduc pour lui demander du fe- 
cours. De ce nombre étoient Herman comte de Berghe qui 
étoit dans la Gueldre, Grobbendonck gouverneur de Bofle- 
duc , Ôc les gouverneurs d'Anvers, de Huift ôc du Sas de Gand. 

Le marquis de Spinola qui fit fon poiTible pour être infor- 
mé par fes efpions du deflein de Maurice , crut que ce Gé- 
néral avoit envie d'attaquer l'Eclufe , comme une place peu 
éloignée d'Oftende. Il écrivit donc au Gouverneur de faire 
bien fortifier les forts de faint George ôc de Blanckenberghe i 
ôc de faire bien obferver du haut des tours ôc des guérites s'il 
ne paroifToit point fur la mer des vaifTeaux en grand nombre. 
Il avoit aufli donné ordre à Juftiniano qui étoit au fort de Bre- 
dene de tenir prêt un détachement de mille fantafîins , ôc de. 
quatre cens chevaux fous la conduite de Botbergue , pour les 
Tome XÎK Ce 



202 HISTOIRE 

„ - - envoyer à Elanckenberghe fur la première nouvelle qu'on au- 

H„ ., ,. ^ roit de l'approche des ennemis de ce côté là , étant dans le def- 
j Y lein d y aller lui-même avec 1 élite des troupes. 
i (5 o 1 Maurice avoit eu envie de furprendre en chemin Utrecht, 

ôc il fe flatoit d'y pouvoir réuffir. Mais Antoine Grenet fei- 
gneur de Werpe » ayant donné avis aux garnifons , que dès que 
l'ennemi paroîtroit ils tiralTcnt le canon pour faire connoître 
qu'elles étoient fous les armes & prêtes à fe défendre, les def- 
feins de Maurice échouèrent. Ce Général arriva enfin le 25* 
d'Avril dans le canal de Fleiïingue avec une flotte de cinq 
cens bâtimens de toute efpece , fur laquelle il y avoit douze 
mille hommes de pie, deux mille chevaux avec du canon, ôc 
toute forte de provifion de guerre. Sur cette flotte étoient les 
trois frères Guillaume Louis, Erneft Cafimir, ôc Louis Gon- 
thier de NafTau , ôc le prince Henri Frédéric frère de Mau- 
rice, général de la cavalerie. Maurice arriva lui-même peu de 
tems après avec Chriftien prince d'Anhalt, ôc Adolfe deNaf- 
fau fon coufm, ôc avec les députés ôc les confeillers des Etats 



généraux. 



Juftiniano ayant été averti par la fentinelle du fort de faint 
George, fit aufîi-tôt charger des munitions fur un chariot, ôc 
marcha avec des troupes vers Elanckenberghe 5 puis fur l'avis 
qu'il reçut en chemin que la flotte des ennemis s'étoit arrê-^ 
tée à l'entrée du canal de l'Eclufe , il alla du côté de S. Geor- 
ge, OLi il trouva Aurelio Spinola avec fes galères, qui lui ap- 
prit conjointement avec le commandant du Fort, que Mau- 
rice avoit mis fes troupes à terre dans l'ifle de CafTant, ôc qu'il 
avoit fait tirer le canon contre deux Forts , qu'il avoit contraint 
de fe rendre à lui. Aurelio conjeduroit que Maurice avoit en- 
vie d'aller à Oftende , ce qui l'avoit fait réfoudre à fe retirer 
dans le canal de l'Eclufe avec fes galères. 

Sur ces nouvelles Juftiniano envoya deux cens hommes d'in- 
fanterie , fous les ordres de Trofy "Wallon à l'Eglife de fainte 
Anne, ôc à la redoute qui étoit au-deflbus fur le bord du ca- 
nal : en même tems il écrivit au marquis de Spinola, ôc le 
pria d'y envoyer encore mille hommes avec deux pièces d'ar- 
tillerie. Le Marquis fît partir Olmedo avec un détachement 
de mille hommes i ôc par fon ordre Lucio Pallavicino y con- 
duifit deux canons , pour s'oppofer à la defcente des ennemis 



DE J. A. DE THOU; Liv. CXXX. 5oj 

qui l'entreprirent le 27 d'Avril. Ils commencèrent par conf- ^^^^^ 
truire cinq pontons, fur lefquels quinze cens hommes pouvoient ~ " 

paflfer à la foisr On eh fit enfuite vingt fur lefquels il pouvoir "^ ^ ^ ^ ^ 
aufïî paffer à la fois fix mille hommes. On drelTa en même 
tems contre le fort fainte Anne une batterie de fix canons, qui ^ ^ *^ ^' 
étoient tellement braquez , que les boulets perçoient la muraille 
du fort par le milieu, ôc que les foldats n'y pouvoient tenir. 
Quoique Trofy défefperât de pouvoir conferver ce Fort , il 
reçut néanmoins ordre dejuftiniano d'y relier, ôc de toutrif- 
quer pour repouffer l'ennemi j on fe contenta d'envoyer à fon 
fecours Angelo Melgara ôc Ottavio de Mari avec deux cens 
arquebufiers. On braqua aulli un canon qui incommoda beau- 
coup les ennemis durant cinq heures que dura leur débarque- 
ment. Il y eut cent hommes tuez du côté des troupes de 
i'Archiduc, ôc de ce nombre fut Trofy, qu'un coup de ca- 
non emporta. Mais Maurice perdit beaucoup plus de monde. 

La ville de l'Eclufe efl fituée fur un canal , qui au-deiïbus 
fe partage en deux bras. Le premier coule vers la droite, ôc 
à quatre cens pas de là fe divife en plufieurs rameaux ; cou- 
lant enfuite l'efpace de mille pas , il s'étend jufqu'à Ardenbourg, 
ôc inonde tout le payis de ce côté-là. Le fécond coule vers 
rifle de Coxie , où eft le fort de Sainte-Catherine ôc le fort 
d'ifendick, près de Damme, qu'il arrofe. Quatre cens pas au- 
defiTous, il forme plufieurs rameaux fur la gauche , qui enfin 
fe réunifient aux autres. Le payis eft fi bas , que dans la marée 
de l'équinoxe de Mars, ceux du payis font obligez d'élever des 
digues, depuis Damme jufqu'à Ardenbourg, pour fe préferver 
de l'inondation. On a aufli pratiqué une éclufe à une demie 
îieuë de Damme , pour retirer les eaux :, ôc les faire écouler dans 
la mer , fans inonder le payis , ôc un pont peu éloigné de cet 
endroit pour la commodité des voyageurs. 

Spinola étoit venu à deflein de pafler dans l'ifle de Coxie, 
6c d'y porter trois cens hommes. Les Forts de Sainte-Cathe- 
rine ôc de Saint-Philippe étoient gardez par Auguftin Errera , 
gouverneur de la citadelle de Gand, ôc par Théodore Trivul- 
ce, à la tête de mille hommes , ôc par Brancaccio, qui y étoit 
avec fon régiment. Ils avoient été envoyez par l'Archiduc. Sur 
ces entrefaites , Louis de Velafco arriva de la part de ce Prince > 
avec ordre de s'oppofer de toutes fes forces au débarquement 

C c ij 



Û04 HISTOIRE 

^^^^^ des ennemis, & de demander pour cet effet au marquis de 

ZZ Spinola toutes les troupes dont il auroit befoin. Velafco ÔC 

Henri i ^,c • • i v a v , - r - 

i\r ^^ Marquis , jaloux 1 un & 1 autre , eureht a ce lujet une vive 

^ * conteftation. Velafco demandoit plus de troupes , que Spi- 
^* nola n'en avoit envoyées à Juftiniano ; & celui-ci de fon côté 
foutenoit, ciue Maurice étant fi proche, avec des troupes fraî^ 
ches , il étoit dangereux de faire un plus gros détachement des 
troupes deftinées à continuer le fiége d'Oftende. Comme ils 
ne pouvoient s'accorder, ils fe féparérent j Velafco fe rendit 
à Damme , ôc Spinola à Bruges , d'où ils écrivirent l'un ôc 
i'autre à l'archiduc Albert. 

Cependant Juftiniano reçut ordre de tenir dans l'endroit oCi 
il étoit, de ne pas négliger l'ifle de Coxie, & de fe bien con- 
certer avec Matthieu Serrano , gouverneur de l'Eclufe , afia 
qu'il lui donnât le renfort dont il auroit befoin. Spinola re- 
tourna au fiége d'Oftende. Velafco ayant reçu de nouveaux 
ordres d'Albert , fe prépara à empêcher le débarquement , 
ôc Juftiniano eut ordre de lui obéir en tout. 

Les rebelles de Grave étant fortis avec trois canons , ils 
înveftirent Tilemont^ où le comte Frédéric de Berghe étoit. 
Ayant été repouffez avec perte , ils fe jetterent fur un monaftere 
de filles qui étoit proche , le pillèrent , ôc le brûlèrent. Ils fi- 
rent enfuite des courfes jufques fous les murs de Mons en 
Hainaut , commettant partout mille défordres. Albert , qui 
jufqu'alors avoit refufé de traiter avec ces rebelles , & de leur 
accorder aucunes conditions , fe vit alors dans la nécefiité de 
le faire. Il leur accorda pour retraite la ville de Ruremondej 
& leur donna pour otages le duc d'Offone , le duc de Fonte- 
fioy , & Aîfonfe Davalos. 

Maurice , voyant qu'il lui étoit impofiible de faire fon dé- 
barquement dans le canal , s'avança du côté des forts d'Ifen- 
dick & de Saint-Philippe. Ayant apperçu Trivulce , qui ve- 
noit au-devant de lui avec de la cavalerie, il tourna aufii-tôt 
vers rifle de Coxie, où Serrano n'avoit envoyé aucunes trou- 
pes , quoiqu'il l'eû-t promis à Juftiniano. Ainfi le 2 de May , 
dès la pointe du jour , quatre cens hommes ayant débarqué, 
& n'ayant trouvé dans l'ifle que quarante hommes pour la 
. défendre , ils les en chaflerent , fans être obligez de combat- 
tre. Ils furent bientôt fui vis de quatre mille hommes. Maurice 



1 



DE J. A. DE THOU, Liv. CXXX. 20/ 

s'étant fortifié dans cet endroit , alla attaquer les forts de Sainte- 

Catherine ôc de Saint-Philippe , qui , après un combat aiïez u r >q r i 
opiniâtre, furent enfin abandonnés par les troupes de l'Archi- j y 
duc. Enfuite il marcha au fort d'ifendick, où il envoya un ^ ' . 
Trompette pour fommer la garnifon de fe rendre. Pour ré- ^* 

ponfe on tira un coup de moufquet fur le Trompette , & on 
le tua. Maurice avant d'accorder aucunes conditions, exigea > 
pour préliminaire , qu'on lui fit fatisfa£tion fur cet attentat. 
Après en avoir fait de vaines excufes, la garnifon livra un cer- 
tain Italien ; ôc à ce prix , elle obtint ces conditions ; Que le 
gouverneur, nommé Grifon , fornroit avec fes gens , qui étoient 
au nombre de cinq cens , avec armes , mais fans enfeignes , 
fans tambour, & mèche éteinte : Qu'on laifferoit dans la place 
tous les canons , & toutes les munitions de guerre : Que du- 
rant quatre mois la garnifon ne porteroit point les armes con- 
tre les Etats Généraux. On leur prêta des vaiffeaux pour fe 
tranfporter ailleurs j ôc l'on prit les fûretés néceffaires pour qu'ils 
fuffent rendus. 

Cependant Velafco, qui étoit allé trouver l'Archiduc , étoît 
de retour avec le régiment de Luxembourg, qu'on lui avoir 
donné. Craignant que l'ennemi victorieux n'entreprît de for- 
cer l'entrée du canal de l'Eclufe , ou que prenant la route par 
Ardenbourg, il ne s'emparât de Damme, il jugea à propos de 
fortifier les lignes commencées par Juftiniano. Il donna com-« 
million au colonel Egloff, auquel il fournit pour cet effet des 
bêches ôc des pieux , d'employer fes foldats à conftruire un 
Fort fur le chemin de l'Eclufe à Damme i ôc il donna à ce 
fort le nom de Job. 

Maurice , après la prife d'Ifcndick , s'empara , fans coup fé- 
rir , d' Ardenbourg , abandonné par Egloff, qui fe retira à 
Damme. Velafco s'y rendit peu après, ôc le même jour on y 
vit arriver Trivulce avec de la cavalerie ; avec les regimens 
d'Achicourt , de Brancaccio, ôc du comte Barlaimont > ôc avec 
quinze cens hommes d'infanterie , que Spinola avoir déta- 
chez de l'armée , qui affiégoit Oftende. Ces troupes compo- 
foient cinq mille hommes de pié, Ôc deux mille chevaux. 

Lorfqu'on eût mis aînfi la ville de Damme en état de dé- 
fenfe , Velafco commença à fortifier le pont, dont j'ai parlé 
çi-deffus, ôc qui étoit attaché à la digue. Il donna donc ordre 

C c iij 



206 HISTOIRE 

- à Bleyieven , fergent major du régiment d'Achîcourt , d'em- 

Henri P^^Y^^ ^"^^^ ^^"^ hommes à cet ouvrage. Le comte Maurice , 
Ty informé du deflein des ennemis 3 marcHa le lendemain de ce 
1 5 0*4 coté-h. Velafco y étoit déjà arrivé, avec le détachement du 
camp d'Oftende , & la compagnie des arquebufiers de Nico- 
colas de Blivi , capitaine des gardes. Trivulce avoir ordre de 
le venir joindre avec de la cavalerie. On combattit vivement 
de part ôc d'autre : mais le Fort n'étant pas en état de défenfe, 
( car il n'avoir encore que quatre palmes de hauteur ) & la ca- 
valerie n'étant point arrivée, Velafco , après avoir fait toutes 
les fondions d'un brave foldat , ôc d'un capitaine habile > fut 
enfin chafle de fon pofte. Il perdit cinq cens hommes dans 
cette a£lion, & eut trois cens prifonniers , du nombre defquels 
fut Olmedo. Ceux qui échaperent à cette défaite fe fauverent 
çà ôc là, par les marais qui étoient au-defTous. Pour lui, il fe re- 
tira avec le refte des troupes de Blivi à Damme j Ôc il prit fon 
logement entre cette ville ôc TEclufe. 

II y avoit dans le canal de l'Eclufe un gué près de Corta- 
dure \ Velafco étoit retranché proche de ce gué , ayant reçu 
du marquis de Spinola un renfort de huit cens hommes j Ôc i! 
avoit envoyé Juftiniano pour garder ce gué. Spinola , de fon 
côté, après avoir fortifié Oldenbourg , bourg très-peuplé en- 
tre Bruges ôc Oftende, ôc y avoir mis garnifon, étendit telle- 
ment fes retranchemens , qu'ils auroient pu contenir toute l'ar- 
mée : ce fut là qu'il attendit Maurice de pié ferme, en cas qu'il 
voulut marcher à Oftende j mais ce Général s'étoit détourné 
pour aller à l'Eclufe. Juftiniano n'ayant donc eu rien à faire , 
Velafco pafla au-delà de Cortadure , ôc s'avança à la tête de 
fon avant-garde , vers Oldenbourg , où Spinola étoit > fon ar- 
riere-garde eut ordre de faire alte , pour arrêter l'ennemi qui 
le fuivoit. Lorfqu'on eut été informé avec plus de certitude 
des delTeins de Maurice, on dit hautement, que Velafco avoit 
fait une très-grande faute j ôc que par fa retraite précipitée , il 
avoit perdu une occafion favorable. Car, comme il fe trouve 
de grandes difficultez dans le paflage du gué , les connoifTeurs 
jugèrent, que pendant le tems que l'ennemi avoit employé à 



T Cortadnra eft un mot Efpagnol , 
qui fîgnifîe , retranchement. D'autres 
Hilloriens difent , que Dom Loiiis de 



Velafco s'e'toit retranche' près de la pe- 
tite éclufe de l'eau de Mourbeque ôç 
de Lapfcure. 



DE J. A. DE THOU, Liv. CXXX. 207 

conflruire un pont, & à le réparer, lorfqu'il avoir été rompu , 

on auroitpû donner fur les troupes de Maurice, qui étoient en p| ^ ^^ j^ j 

défordre , ôc mettre toute fon armée en déroute. j y 

Maurice ayant paiTé le gué h 6c s'étant emparé du fort de ^ ^^ .^ 
Sainte-Anne , l'Archiduc , qui étoit alors à Gand , apprit cette 
nouvelle avec beaucoup de chagrin , qu'il fçut néanmoins diiïi- 
muier , fe contentant de rappeller Velafco , ôc de donner le 
commandement général & abfolu de toute l'armée au marquis 
de Spinola. Maurice attaqua enfuite le fort de Saint-George , 
où le capitaine Cordova commandoit avec cent trente hom- 
mes de garnifon. La place fe rendit à l'arrivée de l'ennemi ; 
ce qui dans la fuite fit une affaire à Cordova. On y trouva neuf 
canons Ôc dix-neuf barils de poudre : George Bruckfauls en fut 
fait gouverneur. 

Spmola aflembla alors les chefs de fon armée , pour délibé- 
rer fur le parti qu'il y avoir à prendre : les avis furent partagez. 
Les uns" vouloient qu'on demeurât près d'Oldenbourg, où l'on 
étoit alors , ôc qu'on y obfervât les mouvemens des ennemis , 
avant de faire aucune marche. Les autres vouloient qu'on fe 
poftât près de Blanckenberghe. Quelques-uns confeilloient 
d'étendre les lignes du côté du fort de Sainte-Anne , laiflant 
derrière Damme ôc Bruges , de fatiguer l'ennemi , incertain 
encore du parti qu'il prendroit, Ôc de faire venir de Bredene 
les troupes qui y étoient en garnifon. Car , difoient-ils , puifque 
Maurice peut faire entrer par mer des troupes auxiliaires dans 
Oftende , c'efl: inutilement que nous avons garnifon dans Bre- 
dene , d'autant plus , qu'on n'a point jugé à propos d'étendre 
davantage la digue de Bucquoi. 

Le Marquis jugea qu'il n'étoit plus poiTible d'empêcher le 
comte Maurice d'inveftir ôc d'aflTicger l'Eclufe, Ôc que l'armée 
ennemie recevroit aifément des vivres par fes derrières j il vit 
en même tems que toute fa reffource étoit dans un combat > 
mais que pour cela il avoir befoin de toutes fes troupes, ce 
qui affoibiiroit ôc mettroit en danger celles qui faifoient le 
fiége d'Oftende. Mais d'un autre côté il fit réflexion que s'il 
demeuroit dans fon polie près d'Oldenbourg, il étoit à crain- 
dre que l'ennemi ne fe mettant en marche par Blanckenberghe , 
ne le prévînt , ôc ne prît les devants. Voici donc quelle fut fa 
réfolution. Il décida qu'il ne failoit point tirer de Bredene les 



2o3 HISTOIRE 

. troupes qui y étoient en garnifon ; qu'il falloit envoyer Tri- 
ri vulce avec une partie de la cavalerie & mille hommes de pie 

"^ ^ ^ ^ ' à Blanckenberghe , pour y fortifier cette place , ôc oblerver de 
plus près les mouvemens des ennemis. Sur ces entrefaites 
^ ^ o ^. ayant été averti par le Gouverneur de l'Eclufe, que Maurice 
avoir certainement réfolu d'afTiéger cette ville ; que déjà il s'é- 
toit retranché près du fort S. George , 6c qu'il fe fortifioit près 
de Dammeôc du fort de Job j le Marquis à fa prière envoya 
à l'Eclufe trois cens hommes d'élite , qui ayant pris leur route 
par les marais, arrivèrent heureufement. Pour lui, il marcha du 
côté de Bruges , où il avoir appris que l'Archiduc étoit venu 
dp Gand. Par fon ordre il envoya encore à l'Eclufe un déta- 
chement de mille hommes fous la conduite de Juftiniano. Il 
lui donna pour l'efcorter jufques-là mille hommes de pie ôc 
cinq cens chevaux. 

Le Marquis revint enfuite au ficge d'Oftende, réfolu de 
faire tous fes efforts pour fe rendre au plutôt maître de la place. 
Il attendoit pour cela des troupes qu'on devoir lui envoyer de 
Gueldre & de Bofleduc , ôc de la cavalerie levée dans le 
payis. Il attendoit que les mécontens qui s'étoient retirez à 
Ruremonde , ôc qui avoient fait leur paix , vinffent le joindre 
avec quinze cens hommes que Jacque de Francefque avoit le- 
vez dans le payis de Liège. Déjà les Efpagnols s'étoient rendus 
maître du Porc-épic , après en avoirchaffé lagarnifon. Les Ita- 
liens ayant franchi le foffé , tâchoient aufTi de s'emparer du Fort 
qu'ils attaquoient. Les Walons de leur côté ayant mis le feu à 
une mine , firent brèche au Fort qu'ils vouloient prendre , ôc 
y donnèrent l'afTaut. Les afliégez fe défendirent vigoureufe- 
ment 5 après avoir abandonné le vieux rempart, ils élevèrent 
une fortification qui étoit au dedans de la place, ôc y poferent 
du canon qui incommoda beaucoup les affiégeans j ils furent 
néanmoins obligez de changer tout à coup leur batterie de 
place , mais ils la remirent bien-tôt au même endroit. 

Voilà ce qui fe pafTa dans îe cours du mois de Juin. Ce 
4Tiême mois Daniel de Hartain fieur de Marquette entra dans 
Oflende, pour y commander. Ses prédeceffeurs Huchtenbroëlç 
^ Ghiftel avoient été tués au mois de Mars. Jean de Lohn 
avoir aufÏÏ été tué peu de tems après , ainii que Jacqut Beren- 
drecht éiû parles officiers de la garnifon,ôcle<:olonel Utenhove 

qui 



DE J. A. DE THOU, Liv. CXXX, 2op 

qui avoit faccedc à celui-ci. Ce changement fréquent de ,^..^«, ^.i 
Commandans avoit produit de la variété dans les deiïeins , ôc Henri 
dans les mefures. Ce que la prudence avoit di£lé à l'un , étoit -r y 
rarement fuivi par fon fuccefîeur : fur-tout les fages réglemens , * 
faits pour la police ôc la fureté de la ville , ôc pour la diminu- " 

tion du prix des denrées , ou n'étoient point obfervez , ou étoient 
tournez en abus par le feul amour de la nouveauté. 

Cependant Juftiniano avoit fait entrer par les marais un ren- 
fort de troupes avec de la poudre dans i'Eclufe , enforte que 
lagarnifon ,qui étoit forte , commença à avoir moins de peur 
des ennemis, que de la difette. L'Archiduc averti par le Gou- 
verneur delà place, du befoin où elle étoit, lui fit fçavoir que 
dans deux jours, lorfque la marée bailferoit, il feroit porter de 
ia farine 6c de la. poudre en un lieu appelle Terwelde. Jufti- 
niano, qui fut chargé du foin de ce convoi, vint au lieu marqué 
avec deux mille hommes de pié ôc cinq cens chevaux : deux 
mille hommes de pié delà garnifon de I'Eclufe, eurent ordre de 
s'y rendre en même tems avec des matelots. Maurice ayant 
été informé de ce convoi, fepofta entre I'Eclufe & Terw-'elde; 
Guillaume Verdugo,que Juftiniano avoit envoyé devant avec 
Antoine Relia , fut taillé en pièces , Ôc cinquante de fa troupe 
furent faits prifonniers. 

Maurice fit en même tems avancer à la hâte fes troupes , qui 
marchant pendant la nuit ôc trompées par les guides , ne pu- 
rent atteindre Juftiniano que vers le pont , dans l'endroit où 
Velafco avoit été battu , ôc dont il s'étoit rendu maître. Il avoit 
déjà fait pafTer la plus grande partie de fes troupes de l'autre cô- 
té de la rivière. Le combat fut vif de part ôc d'autre : Angelo 
Melgara , François Rodriguez , ôc PantaleonSpinola quicom- 
mandoit le régiment de Juftiniano , fe diftinguerent beaucoup 
par leur bravoure. Les arquebufiers que commandoit Lucio 
Pallavino , fergent major, cachez derrière des herbes ôc des 
monceaux de bois , ne ceflbicnt de tirer fur les Hollandois , ôc 
le canon de Damme faifoit un grand feu fur eux. Cependant 
Juftiniano fit jetter les munitions dans l'eau: ce qui fut caufe 
que les Hollandois , quoique vainqueurs^ ne pafTerent point la 
rivière , contens d'avoir empêché ces troupes auxiliaires d'en- 
trer avec le convoi dans I'Eclufe. Cela fe paffa fur la fin du 
;iiois de Mai. 

Tome XIK D d 



I 6 o 



210 HISTOIRE 

„,^_,^„,^,„_„„.^ Juftinlano fe retira à Damme, ôc partit de-Ià pour aîler 
11 , trouver l'Archiduc à Bruges , afin d'excufer auprès de fon Al- 

j -^^ teffe le malheur qui venoit d'arriver , Ôt recevoir de nouveaux 
ordres. D'abord on fut d'avis de fortifier le pont qui eft au def- 
fous de Damme? mais par le confeil de Juftiniano , ôc du con- 
fentement du comte de Eucquoi 6c du marquis de Spinola , 
on jugea plus à propos de fe rendre maître du pofte de Ter- 
■^elde , d'où l'on croioit pouvoir plus commodément envoyer 
du fecours à l'Eclufe. Mais Balthazar Lopez ayant fait la re- 
vue des troupes , on trouva qu'elles étoient extrêmement di- 
minuées. Ainfi, comme il falloit fix mille hommes pour cette 
expédition, Spinola alla trouver l'Archiduc, ôc lui confeilla 
d'attendre l'arrivée des troupes qui dévoient venir inceflam- 
ment : il lui dit qu'il y auroic bien moins d'inconvénient à laifier 
prendre l'Eclufe , qu'à être obligez de lever le fiége d'Often- 
de j que la prife de cette place importante lui feroit beaucoup 
d'honneur i ôc que la perte de l'Eclufe feroit mife fur le com- 
pte de fes Généraux ôc non fur le fien. 

Cependant les afiiégez mirent le feu aux radeaux des Wal- 
lons , ôc à leur digue, par le moyen de laquelle ils étoient ar- 
rivés bien près du Fort qu'ils vouloient prendre. Comme cette 
digue étoit toute compofée de matières combuftibles, l'ouvra- 
ge fut prefque entièrement confumé, quoique Spinola, bravant 
le péril, fût accouru pour éteindre le feu. La même chofe étant 
arrivée du côté des Italiens , Juftiniano fçut y remédier avec 
beaucoup de diligence , mais à fes dépens , ayant reçu dans le 
pié un coup d'arquebufe. 

Déjà les Wallons ôc les Italiens avoient réparé leurs digues, 
ôcles Efpagnols^ après avoir franchi îe foiTc, étoient arrivez bien 
près du Fort qui étoit au de-là. On commença alors à miner. 
Les Italiens ayant les premiers mis le feu à leur mine , donnè- 
rent l'afTaut : après avoir chafîé les foldats qui défendoient le 
Fort qu'ils attaquoient , ils s'y logèrent , les Efpagnols firent la 
même chafe. Les afiiégez avoient fait une féparation dans 
leurs Forts , ôc avoient fur les cotez fortifié des endroits, d'où 
ils tiroient fur les afl^iégeans , ôc les incommodoient extrême- 
ment. Ils avoient aufli fait des mines qui leur caufoient beau- 
coup de perte ; mais l'effet des mines de ceux-ci étoit bien dif- 
férent, parce qu'elles faifoient toujours perdre du terrein aux 



nce 



D E J. A. DE THOU, Liv. CXXX. iii 

sflTiégez. Lorfque les Forts eurent été pris, ôc qu'on eut forcé ,.,„,,.,,..,...^ 
la muraille j on vit à découvert les fortifications du dedans. Par IT" " 
l'ordre de Spinola , le lieutenant d'artillerie nommé Vingarte t -ît^ * 
braqua cinquante canons pour les ruiner. ^ ^• 

Tel étoit l'état du fiége d'Oftende, quand Maurice, après i <^0 4" 
avoir battu le convoi, commença à aiïiéger FEcIufe dans les siégedeTE- 
formes. Cette ville eft fituée fur la mer dans la Flandre Fia- ^J^"f^ P^^^au^ 
mande ( on la nomme ainfi pour la diftinguer de la Flandre 
Françoife ) à trois lieues au deiïbus de Bruges , & à cinq de 
Middelbourg , ville célèbre de la Zelande. L^Eclufe étoit au- 
trefois une ville opulente j mais le voifmage de Bruges , qui 
après de longues guerres eft venu enfin à bout de la fubjuguer, 
l'a fait déchoir peu à peu. Son port peut contenir cinq cens 
vaifleaux : la nature ôc l'art ont également concouru à rendre 
cette place très-forte , étant environnée de la mer , de plufieurs 
marais > & d'un plat payis qu'il eft aifé d'inonder par le moyen 
des éclufes,enforte qu'elle eft inaccefïïble de tous cotez. Elle 
prit au commencement le parti des Etats. L'an i5'87 le duc 
de Parme l'ayant alTiégée ôc battue avec trente grofles pièces 
de canon ôc huit coulevrines , ôc ayant fait à la place une brè- 
che de deux cens cinquante pas , les habitans qui combattoient 
pour leur liberté, foûtinrent courageufementjufqu'à fept afTauts. 
Enfin après un fiége de trois mois, ils capitulèrent à des condi- 
tions honorables. Depuis ce tems-là elle étoit demeurée au 
pouvoir des Efpagnols. 

Le comte Maurice s'étant rendu maître du port ôc ayant 
fortifié fon camp , qui étoit d'une grande étendue, fit conftruire 
des ponts , pour aller ôc venir fùrement. Pour lui , il établit fon 
quartier au Nord , ôc fit faire un long foffé pour empêcher les 
troupes auxiUaires d'entrer dans la place. Le comte Guillaume 
de NafTau avoir fon quartier près de-là i le comte Erneft étoit 
plus loin vers le couchant , où il s'étoit fortifié > Ôc où il avoit 
jette un pont fur le Kreke , pour pouvoir communiquer avec 
Ardenbourg. Il y avoit dans la campagne, qui étoit inondée; 
quatorze vaifleaux avec quelques batteaux , fous la conduite 
de Vander-Noot. Maurice voulut qu'on commençât le fiége 
par un ade de religion. Le 21 de Mai on ordonna un jeiine 
dans tout le camp , ôc des prières publiques , avec défenfe foDS 
peine de la vie de vendre ce jour-là aucunes denrées. 

D d i j 



Henri 
IV. 

1604. 



112 HISTOIRE 

Cependant on ne fongeoit qu'à prefTer le fîége. Déjà pour 
monter à l'afiaut on avoir conflruit avec beaucoup d'art un pont, 
fur lequel le foldat auroit pu à couvert 's'approcher de la mu- 
raille j mais on n'en fit aucun ufagc , parce que l'on apprit pac 
les prifonnicrs ou par les déierteurs , qu'il y avoit beaucoup de 
troupes dans la place , mais peu de vivres, & que ii dans un 
mois elle n'ctoit pas ravitaillée , elle feroit forcée de fc rendre. 
Maurice crut donc qu il fufiifoit de bien fortifier fon camp , 
qui avoit une grande circonférence ôc s'étendoit depuis le Fort 
de S. George y jufqu'au canal qui conduit à Damme , où étoit 
fon logement, 6c de-îà jufqu'à Ter\C''elde, avec de bons re- 
tranchemens , gardez par-Vander-Noot. Son camp embraffoit 
encore Ardenbourg , & il avoit fortifié fifle de Coxie par des 
redoutes qu'il avoit fait faire jufqu'auprès du foffé de l'Eclufe. 
Enfin il avoit aufli fortifié Ooftbourg, qui eft vis à vis Pille de 
Cadfant. De cette manière la ville étoit tellement inveflie de 
tous cotez , qu'il étoit impoffible d'y faire entrer du fccours 
fans livrer un dangereux combat. 

L'Archiduc très-mortifié de voir prendre cette place, tandis 
qu'il s'obftinoit depuis li long-tems à vouloir prendre Often- 
de 5 6c fçachant que ^\ dans un mois on ne fecouroit la garnifon 
de l'Eclufe, elle feroit forcée de fe rendre, il pria Spinola, ôc lui 
ordonna même de tâcher de fecourir la place , ôc de faire avec 
toutes les forces de fon armée, ce qu'on n'avoir pu faire jufqu'a- 
lors avec un fimple détachement. Spinola fe défendit d'abord ; 
mais il confentit enfin d'exécuter ce projet , de peur qu'on ne 
criit qu'il n'avoit en vue que fa gloire particulière dans le fiége 
qu'il faifoit, fans fe mettre en peine du danger d'une place auHi 
importante quefEcIufe , dont la prife étoit capable de dédom- 
mager les Hoilandois de la perte d'Oftende. Voici les mefu- 
res qu'il prit. Après avoir lailfé devant cette ville' des troupes 
fuflBiantes pour garder les Forts qu'on avoit pris avec la mu- 
raille j afin d'avoir des témoms ôc comme des cautions de fa 
diligence dans une expédition dont il n'efpéroit aucun fuccès , 
il mena avec lui le comte de Bucquoi , Rivas , Texeda , ôc 
Ferdinand Giron , colonels , pour s'aider de leurs confeils. 
Ayant fait enfuite la revûë de fes troupes près de Bruges, il 
trouva qu'elles montoient à fix mille hommes de pié , ôc 
deux mille chevaux, y compris celles qui étoient nouvellement 



N DE J. A. DE THOU, L i v. CXXX. 215 

SiTÎvées au camp. Il fe mit enfuite en marche par la même 

route que Juftiniano étoit venu du côté de Terwelde , & prit ^j \ 

chemin faifant Middelbourg , où il n'étoit pas attendu. LV ^ JJ. ^ ^ 

vant-garde étoit conduite par Aivaro Suarez colonel d'un ré- 

giment Efpagnol , qui étant arrivé à la vue de Terwelde j fit ^ '^ '^ "j:' 

alte , pour donner le tems à l'arriere-garde, où Spinola étoit, 

d'arriver. 

Maurice avoir mis du canon dans cette place avec une bon- 
ne garnifon. Spinola donna ordre fur le champ d'ouvrir la tran- 
chéejôc chargea de ce foin Ferdinand Giron^à qui il donna pour 
cet effet deux mille hommes. Suarez trouvant mauvais qu'bn 
ne l'eût pas chargé de cette commillion , dit hautement qu'il 
ne convenoit guéres de donner à un colonel un emploi qu'il 
auroit fallu donner à un fergent major, jufqu'à ce que la tran- 
chée eut été d'une hauteur convenable. Voyant qu'on ne l'é- . 
coutoit point , il partit fans congé , & alla trouver l'Archiduc 
à Bruges, pour lui remettre fon régiment. L'Archiduc piqué 
du procédé de Suarez, le fit mettre en prifon dans le château 
d'Anvers , ôc donna fon régiment à Giron. Cependant Spino- 
la voyant qu'il ne lui étoit pas poiïible de forcer Terwelde 
fi promtemeut , 6c attendant d'ailleurs un renfort des foldats 
de Ruremonde,quivenoientde faire leur accommodement.crut 
que la garnifon de l'Eclufe manquant de vivres feroit peut-être . 
forcée de fe rendre s'il tardoit davantage. Il tourna donc du 
côté du fort de faint Philippe , réfolu d'entrer par le gué dans 
i'ifle de Cadfant , & de faire paffer de là des vivres dans la pla- 
ce. Ayant enfuite appris par les déferteurs , que du côté du 
fort de fainte Anne, le retranchement des ennemis n'étoit pas 
fort haut, 6c que les corps-de-garde y étoient foibles , il dé- 
tacha Trivulce avec de la cavalerie , pour attaquer le quartier du 
comte Guillaume , mais ce fut fans fuccès. 

Sur ces entrefaites les troupes de Ruremonde arrivèrent; 
Spinoîa réfolut avec ce nouveau renfort d'entrer dans I'ifle de 
Cadfant. Le 16 d'Août ayant mis fon armée en marche^ il 
arriva, mais trop tard , près du gué. Le lendemain dès la poin- 
te du jour, quoique la marée commençât à croître, il crut ne 
devoir point différera ôc après avoir encouragé les troupes par 
un difcours qu'il leur fit, il entsa le premier dans le gué, 6c 
fut fuivi de toute fon armée. Il s'empara d'abord du fort de 

D d iij 



2î4f HISTOIRE 

fai nte Catîierîne ; il entra enfuite dans Ooflbourg , où il força le 
premier retranchement y il eut plus de peine au lecond.oii IVÎau- 
TV ^ ^ rice accourut avec fon coufin le comte* Guillaume deNaflau, 
& avec les troupes Françoifes ôc Frifonnes. On combattit de 
^ ^ 4* part & d'autre avec beaucoup d'acharnement : Spinola par fon 
exemple infpiroit du courage au foldat. Mais ne pouvant atta- 
quer le retranchement que de front , & voyant que ceux 
qui le défendoient étoient fans ceiîe relevez par des troupes 
fraîches , il jugea à propos de tourner tous fes efforts contre 
le fort de faim Philippe qu'il prit j après quoi il fe retira. Cette 
expédition coûta quatre cens hommes ; de ce nombre fat le 
marquis de Renti :Inigo de Borgia fut blefle d'un coup d'arqué- 
bufe. Le colonel Dorth, quifauva la vie au comte Guillaume 
de Naffau , le baron de Thermes, avec cinquante gentilshom- 
mes François, ôcjule d'Eytfinga colonel d'un régiment de Fri- 
fe, fe diftinguerent beaucoup en cette journée. 
Prifc del'E- Cependant la garnifon de î'Eclufe, voyant que l'attaque de 
clufc. Spinola n'avoit point réufÏÏ, ôc fe trouvant dans une extrême 

difette,fongeaà capituler. On ne donnoitpar jour que fix on- 
ces de fort mauvais pain auxfoldats , pour les matelots ils n'a- 
voient plus que de l'herbe à manger. Voici quelles furent les 
conditions honorables de la capitulation : Que les Eccléfiaf- 
tiques de la ville fortiroient avec leur habit ordinaire , & pour- 
roient emporter tous leurs meubles : Que le Gouverneur, les 
oiBciers , les magiftrats , ôc les capitaines de galères feroient con- 
duits en fureté à Damme , s'ils le vouloient , avec leurs baga- 
ges , leurs armes , leurs enfeignes , baie en bouche , mèche allu- 
mée , tambour battant j ôc qu'on leur fourniroit pour cet effet 
des bateaux, qui feroient rendus lurement : Qu'Aureho Spi- 
nola gouverneur de la place, feroit obligé de Hvrer les canons, 
les provifions de guerre , les galères , les barques ôc les bri- 
gantins, fans aucune fraude : Que les efclaves qui feroient 
fur les galères, ôc qui avoient été mis en liberté, fuivroient 
leurs capitaines^ s'ils le jugeoient à propos : Que les prifonniers 
feroient rendus de part ôc d'autre , entr'autres le capitaine Say, 
avec les marinières, qui étoient détenus prifonniers à Bofleduc, 
JaenRaed quil'étoità Vilvorde, ôc les mariniers de Breda qui 
i'étoient à Gand j qu'on leur donneroit un mois de paye, faute 
de quoi Aureho Spinola feroit tenu de venir fe repréfenter lui- 



DE J. A. DE THOU.Lî V. CXXX. si; 

même : Que perfonne ne feroif inquiété au fujet des detes du 
Gouverneur ou desfoldats, contractées dans la ville, pourvu Henri 
qu'on donnât des fïiretés pour le payement qui en feroit fait à J y 
Bruges :Que les magiftrats de la ville pourroient emporter II- j ^04. 
brement leurs livres de compte ôc leurs papiers particuliers , 
pourvu qu'il n'y eut rien concernant les droits ôc les impôts que 
ia ville levoit : Qu'enfin la citadelle feroit livrée fans délai. 
Cette capitulation fut fignée le ip d'Août. 

Le lendemain la garnifon fortit au nombre de trois mille 
€ombattans,& de douze cens galériens, exténuez parla faim^ 
ôc qui paroiffant à demi morts, pouvoient à peine fe foutenir. 
Ces miferables n'avoient vécu depuis un mois que de cuir ôc 
de parchemin , qu*ils faifoient bouillir , ôc de quelques herbes. 
Comme on ne trouva que peu d'enfans dans la ville , & qu'on 
en chercha quelques-uns fans pouvoir les trouver , on crut qu'ils 
ctoient morts de faim , & que leurs cadavres avoient fervi de 
nourriture aux aiïiégés. Spinola, qui étoit à Damme, fut frap- 
pé d'étonnement ôc d'horreur , îorfqu'il vit la foibleffe ôc la mai- 
greur des foldats de la garnifon. Pluiieurs s'évanouirent en che- 
min y ÔC un plus grand nombre encore, lorfqu'ils furent arri- 
vez à Damme. On trouva dans l'EcIufe foixante ôc dix canons 
de toute efpecCj de bronze ôc de fer. On prit dix galères avec 
leurs agrès, lefquelles étoient fur le point de couler à fonds.Hen- 
ri Frédéric frère de Maurice, fut fait gouverneur de la provin- 
ce de Flandre, ôc Vander-Noot fut fait fon lieutenant, avec . 
ordre de demeurer à FEclufe. 

Sur ces entrefaites Maurice tomba malade , épuifé par fes 
veilles ôc fes travaux, Ôc Louis Gonthicr deNaffau :, frère de 
Guillaume ôc d'Ernefi:, mourut de maladie; c'étoit un jeune 
homme qui promettoit beaucoup , ôc qui fut très-rcgreté. Mau- 
rice jugea à propos , fuivant l'avis des Etats généraux , de faire 
rétabhr les forts de fainte Catherine ôc de faint Philippe , 011 
Je marquis de Spinoîa en partant avoit mis le feu. lien bâtit 
outre cela fept autres aux environs de Coxie , d'Ooftbourg ôc de 
Terwelde : il fit auffi fortifier trois baftions delà demi- lune de 
l'Eclufe j Ôc en même temsil fit creufer un nouveau canal qui 
devoir fe dégorger dans la mer, afin de netoyer le payis. Cinq 
gros battions furent ajoutez aux fortifications dlfendick , ôc 
on y fit un boulevard , ou poldre , très-Jarp^e , ave^ un bon 
fofTé. 



2i(? HISTOIRE 

^__^^,_,__^.^ L'ai'chiduc Albert , qui s'étoit rendu à Bruges , pour infpirer 
7^ par fa prefence plus de courapje à la garnifon de l'Eclufe, & 

HeNRI^ a^ , ^/ jriT. -jc-i 

TV P^"*" ^^^^ P ^^ ^^^^ ^^^^ plailir au marquis de opinola 
qui étoit chargé de la fecourir^ fut extrêmement mortifié de la 
^00^, pj-jfg(jg cette place : celle d'Oftende> en cas qu'il vînt à bout 
de la prendre , lui parut un avantage peu capable de compenfeï 
la perte confidérable qu'il venoit de faire. Ce fentiment l'excita 
encore à faire de plus grands efforts pour réuiTir dans le fiége qu'il 
avoir entrepris. Les Etats généraux au contraire qui avoient 
témoigné tant d'ardeur pour la défenfe d'Oftende , avant la 
prife de l'Eclufe , charmez de cette nouvelle conquête , qui à 
ce qu'ils croyoient ^ les dédommageoit avec avantage de la per- 
te qu'ils pourroient faire de la ville que les ennemis aiïiégeoient, 
ne regardèrent plus cette dernière place qu'avec une efpece 
d'indilférence,voyant fur-tout que le port étoit entièrement corn- 
bléjôc qu'après tant deretranchemens faits au dedans de la ville, 
il ne s'agiiToit plus que de défendre des monceaux de fable ac^ 
cumulez les uns fur les autres. L'Archiduc au contraire ôc Iç 
marquis de Spinola , qui regardoient comme une chofe égale- 
ment funefte à leurs intérêts , & à leur réputation, d'abandon- 
ner un fiége qui duroit depuis fi long-tems , renouvellerent 
leur ardeur ôc leurs efforts , pour venir à bout de prendre la 
place. 
Suite du fié- Pendant l'abfence de Spinola , les Wallons avoient forcé une 
gt lenoe. ^gj-^-jj.}Lj^-^ç . \q^ Italiens en avoient fait autant ; mais par la faute 
d'un fergent j qu'ils y avoient mis pour commander ceux qui 
gardoient cette ouvrage , il avoit été repris par les affiégés. 
Le comte de Melzi ' , irrité contre le fergcnt qui vouloitfe juf- 
tifier, lui ordonna de l'attaquer de nouveau avec cent foldats 
de fa nation , ôc de le reprendre. Mais il fut blelTé dange- 
reufement dans cette nouvelle attaque , ôc ne put y réufTir. La 
nuit fui vante, qui étoit le ly de Juillet, les alTiégés par l'or- 
dre de Marquet,firent une fortie Ôc s'avancèrent jufqu'à la batte- 
rie des ennemis, mais ils furent repouffez par les Italiens, qui 
pendant ce tems-là ayant fait joîier une mine,reprirent la demi- 
lune. Tandis qu'ils travailloientà s'y fortifier , Melzi fut bleffé 
dangereufement à la cuiffed'un coup d'arquebufe : Spinola dé- 
liberoit s'il mettroit en fa place Lelio Brancaccio , ou Lucio 
. j C'étoit le commandant général des Italiens, 

Dentici 



' DEJ, A. DETHOU,Liv. CXXX. 217 

Dentîci , lorfque Juftiniano commença à guérir de fa blefTure, ;s!=^= 
ôc prit le commandement des troupes Italiennes , qu'il garda Henri 
jufqu'à la fin du fiége. j y 

Ce fut alors que Spinoîa revint devant Oftende. La plû. ^ * 
part des vieux foldats défefpéroient de la prife de la place, s'inia- 
ginant que le comte Maurice viendroit inceflamment au fe- 
cours des afliégés avec fon armée vi6torieufe , ôc qu'il ajoûte- 
roit à la gloire qu'il s'étoit acquife par la conquête de l'Eclu-î 
fe, celle de faire lever un fiége qui duroit depuis fi long-tems. 
Mais Maurice, foit pour les raifons que j'ai dites , foit àcaufe 
de fa maladie, n'entreprit rien. Spincla,qui avoir les mêmes 
idées au fujet de Maurice , & qui croyoit que ce Général vien- 
droit l'attaquer, fe trouvoit d'ailleurs dans de grands embar- 
ras j les foldats mutinez de Ruremonde , qui avoient fait de- 
puis peu leur accommodement , fe mutinoient encore , ôc me- 
naçoient d'y retourner. On difoit auflî que la cavalerie étoic 
fort mécontente, ôc étoit prête à fe révolter. Il faifoit donc fon 
poflible pour avoir de l'argent comptant, afin de fatisfaire les 
troupes , ôc tâchoit de diffiper leurs allarmes. Il étoit préfent 
à tous les travaux , montrant un air gai , au milieu de la triflefi!e 
qui regnoit dans fon camp, flatant tout le monde, payant de 
fon argent une partie de ce qui écoit dû aux foldats, Ôc s'en- 
gageantpour le refte. Enfin il réfolut en cas que Maurice vînt 
pour l'attaquer, de laifler affez de troupes devant la ville pour 
continuer le fiége , Ôc de marcher à fa rencontre avec tout le 
refte de fon armée, pour le combattre. 11 envoya pour cet 
effet le comte de Bucquoi à Damme, ôc Trivulce à Blancken- 
berghe , avec une partie de la cavalerie , pour fortifier diffe- 
rens poftes, ôc pour s'oppofer en ces endroits aux premiers 
efforts de l'ennemi. Le Marquis lui-même étoit tantôt à Dam- 
me , tantôt à Oftende, ôc tantôt à Blanckenbergh'e, ôcvoloit 
fans ceffe d'un lieu à l'autjre , enforte qu'il fcmbloit s'être 
multiplié. 

Pendant tout le mois d'Août on travailla à miner le fort 
de Santhil , que les afficgés contreminerent. Ils conduifirent 
aufii en dedans une tranchée, du côté de la gueule , jufqu'à la 
vieille ville, qu'ils appelloient la nouvelle Troyes. Ils élevè- 
rent enfuite un nouveau retranchement de terre , Ôc par le con- 
feil des Ingénieurs Anglois , ils y employèrent pour le rendre 
Tome XIF. E e 



5îg HISTOIRE 

^ plus folidc les cadavres de ceux qui jufqu' alors âvoîent été 



ri~' tuezpendantleficge ; afin que ceux qui pendant leur vie avoisnt 

•" ^ contribué par leur valeur à la défenfe de la place, puflent en- 
core après leur mort féconder le courage de fes braves défen- 
10 0^. ^gyj-s^ Mais comme cette terre n'étoit que du fable , ôc que 
l'ouvrage étant nouveau t avoit peu de confidence , il ne put 
réfifter au canon, qui le ruina entièrement. Les afficgés com- 
ptant alors plus fur leur valeur, que fur leurs fortifications , fi- 
rent plufieurs forties. Cependant le fort de Santhil fut enfia 
renverfé par les mines , ôc les Allemands , fous la conduite du 
^ comte Biglia Ôc d'ÊglofF de Luxembourg , s'en rendirent maî- 

tres. Antunés ôc Menefés , qui commandoient les Efpagnols 
avoient déjà fait brèche à la demi-lune qui étoit de leur côté, 
éc ils ctoient fur le point de s'en emparer. Juftiniano de fou 
côté avec fes Italiens , Torres , Toricourt ôc Chalons , avec les 
-Wallons ne faifoient pas de moindres efforts. 

Sur ces entrefaites il y eut le 22 d'Août une marée plusgran- 
de qu'à l'ordinaire , caufée par un vent de Nord-Oueft , Ôc les 
afiiégés ainfi que les afficgeans en fouffrirent» Mais elle fut plus 
fàcheufe pour les afiiégés, qui réduits à l'extrémité, virent la 
vieille ville, qui étoit le feul rempart qui leur reftoit contre la 
fureur des flots ôc des ennemis , également en danger de pé- 
rir par l'inondation , ôc par les mines. 

Marquer craignant l'un ôc l'autre, ôc ne* voulant pass'expo- 
fer aux fureurs de la mer, ôc à être obligé de faire une capitu- 
lation défavantageufe , après avoir pris l'avis des chefs , ôc ob- 
tenu l'agrément des Etats , réfolut enfin de demander à parle- 
menter. Ayant donc embarqué fon canon , ôc renvoyé les mi- 
niftres, les ingénieurs, les déferteurs, ôc les canoniers, il re- 
çut les otages qu'on lui remit ôc envoya au marquis de Spi- 
nola les capitaines Achtove ôc Gueldre > en qui il avoit beau- 
"Oftende fc coup de confiance , Ôc le 20 de Septembre il rendit Oftende,. 
irend, ^ux mêmes conditions , que l'Eclufe avoit été rendue. Lagar- 

nifon étant demeurée dans la vieille ville deux jours après la 
capitulation, le jour de leur départ, Spinola, qui étoit déjà en- 
tré dans la ville, donna un grand repas à Marquet ôc aux au- 
tres officiers de la garnifon i qui emporta de la ville , fuivant 
un article de la capitulation, quatre canons fans poudre, ôc 
fût fa l'frute par terre avec les chariots qu'on leur avoit prêtez 



D E J. A. D E T H O U , L I V. CXXX. 2ip 

pouf voiturer les bagages. Ils étoient encore au nombre de 
trois mille hommes en bonctat ôc en pleine fanté. Les François 
marchoient les premiers , les Hollandois & les Anglois venoient 
enfuite -, les Ecofîbis étoient les derniers. Ils marchèrent par 
les grèves ôc le long des dunes, ôc arrivèrent enfin au camp 
de Maurice, où ils furent bien reçus >ôc où chacun à l'envi 
leur fit des complimens , (ur la valeur avec laquelle ils avoienc 
défendu la place. 

Les Efpagnols 5c les Hollandois ne font nullement d'accord 
fur le nombre de ceux qui périrent, ou dans les combats, ou 
par les mines, ( on dit qu'on en fit jouer foixante ôc dix ) ou 
par les maladies. Les Efpagnols affûrent que dans les trente- 
neuf mois que le fiégedura, ilsperdirent cinquante mille hom- 
mes. Les Hollandois prétendent que leurs ennemis en perdi- 
rent davantage , ôc difent qu'au mois de Juin fuivant on trou- 
va un mémoire écrit par un Italien , qui fur le rapport d'un 
certain Allemand, faifoit monter la perte à '76^60 hommes. 
Les afliégés perdirent auffi beaucoup de monde, foit par les 
combats , foit par les maladies. Mais il en mourut beaucoup plus 
hors de la ville que dedans , parce qu'on tranfportoit dehors, 
autant qu'il étoit pofTible , tous les bleffés Ôc tous les malades. 
Comme les Efpagnols aflarent qu'il périt de part ôc d'autre à 
ce fiége 140000 hommes, ils font forcez de convenir que 
le plus grand nombre des morts fut de leur côté , parce qu'il 
y eut parmi eux beaucoup de maladies , qu'ils furent campez 
plufieurs hivers de fuite , où ils fouffrirent extrêmement , ôc 
que d'ailleurs ils étoient en bien plus grand nombre que les 
affiégés. 

A l'occafion de ce fiége , fi célèbre par tant de combats ,• 
ôc par tant de machines ôc de défenfes nouvelles , je crois de- 
voir avertir un le£leur verfé dans l'art de la guerre , que quoi- 
que ces matières ne me foient pas abfolument inconnues , il 
ne doit pas néanmoins attendre de moi une defcription exa£le, 
foit par rapport à ce fiége , foit à fégard de plufieurs autres , 
dont j'ai parlé jufqu'ici. L'Hiftoire Univerfelle que j'écris , ne 
me permet pas d'entrer dans des détails : d'ailleurs, j'écris en 
Latin - ôc cette langue ne me fournit pas toujours les termes 
piilitaiies , pour expriu^er des chofcs nouvelles , ôc la plupart 

Ee ij 



Henri 


IV. 


i 6 o±» 



sid HISTOIRE 

^^mm^^^i^mm^ mconnuës aux anciens Romains. Mais fi on veut s'infîruîre 
Henri P^^^ ^ fonds fur ces matières , il eft aifé ,d'avoir recours à des 
JY relations circonftanciées , écrites en langue vulgaire ^ où l'on 
I 6" 4 trouve des figures qui mettent les chofes fous les yeux. 

L'Archiduc ôc l'Archiduchefie , qui étoient à Gand > ayant 
voulu venir voir les ruines d'Oftende , le marquis de Spinola 
reçut leurs ALefies avec une magnificence jiiilitaire. On dit 
que l'ArchiduchelTe ne put retenir fes larmes y en fe repréfen- 
tant tout le fang que ce long fiége avoit fait répandre. On 
> trouva dans la place beaucoup de munitions de bouche ôc de 
guerre, comme des fafcines, des gabions, des mantelets, des 
feux d'artifices , en aflez grande quantité , pour défendre encore 
deux villes , telles qu'Oftende. Leurs Alteffes firent beaucoup 
de politefi^es ôc de remercimens aux Commandans, ôc à tous 
les Officiers en général , ôc on diftribua des gratifications. 
Euftache d'Oignies , fieur de Grifon , fut mis dans la place 
pour la réparer , avec le titre de Gouverneur , ôc fon régiment 
fut confié à Maximilien , comte de Boflu. Le comte de Buc- 
quoi fut nommé gouverneur de la Flandre , ôc chargé de for- 
tifier Damme ôc Blanckenberghe. On recruta les régimens Al- 
lemands , de Biglia , d'Eglofî'de Luxembourg ^ ôc de Witzlier , 
qui avoient rendu de fi grands fervices > le régiment de Fer- 
dinand Giron fut donné , après fa démifiion , à Alfonfe de 
Luna ) gouverneur de Liere. Le marquis de Spinola mit au 
nombre des troupes de l'Archiduc , trois régimens particuliers, 
qui avoient une paye diiiinguée de celle des autres régimens. 
Énfuite de grandes pluyes étant furvenuës , toutes les troupes 
de part ôc d'autre fe féparerent , ôc la campagne finit. 

Spinola ayant eu beaucoup de peine à obtenir fon congé 
de l'Archiduc, s'en retourna fur la fin de l'année en Efpagne , 
où il fut fait lieutenant général des Payis-Bas , maréchal géné- 
ral des camps ôc armées de Sa Majefté, ( charge qui étoit defti- 
née à Auguftin Mexia) ôc chevalier de la Toifon d'Or. Il de- 
voit recevoir le collier des mains de l'Archiduc, avec le titre 
de Grand dEfpagne. Spinola confeilla à Philippe de tranfporter 
la guerre dans le payis ennemi , ôc particulièrement dans laFri- 
fe, ôc danslaGueldre. II lui confeilla aufii de prendre déformais 
des mefures pour payer régulièrement les troupes j parce que 



DE J. A. DE THOU , Liv. CXXX. 2^21 
îe défaut de payement faifoit fouvent naître des féditions dans les _ 
armées , comme il étoit arrivé depuis peu j ce qui faifoit manquer fr p xj ^ , 
des occafions favoraoles qui s'offroient , infpiroit de l'au- j y 
dace aux ennemis , ôc leur donnoit lieu de former de plus gran- , /• * 
des entreprifes. Il obtint en même-tems , qu'on leveroit en Ita- "^^ 

lie trois régimens , deux dans le royaume de Naples , ôc un au- 
tre dans le Milanez , qui feroient deftinez pour la guerre de 
Flandre i à laquelle il eut ordre de fe préparer. Sur ces entre- 
faites , André - Matthieu Aquaviva d'Aragona , prince de Ca- 
ferte ,. François Colonne , prince de Paleftrine , ôc Louis de 
Moneftier de Combourfier, fieur du Terrail, Dauphinois, ar* 
rivèrent dans les Payis-Bas , pour fervir dans l'armée de l'Ar- 
chiduc : du Terrail fit cette démarche fans la permifïion du 
Roi. 

Les Etats Généraux ; qui regardoient la conquête de l'E- 
clufe, comme une compenfation avantageufe de la perte d'Of- 
tende , firent alors frapper une médaille , avec ces mots : 
Jehova. plus, dederat. quam. perdidimus. C'eft-à-dire , 
Dieu nous avoit plus donné , que nous n^ avons perdu. Ils prirent 
en même-tems des mefures pour la continuation de la guerre. 
Ils deftinerent trois cens mille écus d'or, pour le payement de 
la cavalerie qui feroit en campagne ? autant , pour réparer les 
fortifications des places 5 ôc une pareille fomme , pour acquit- 
ter les intérêts j aufquels le grand Thréforier s'étoit obligé pour 
les fommes empruntées. Trois cens mille écus d'or furent pa- 
reillement deftinez pour conftruire neuf Forts à l'Eclufe, ôc 
pour fortifier Aldenbourg, ôc autant, pour faire des magafins. 
Pour acquitter ce qui étoit dû aux Anglois , on mit un impôt 
de quatre ftufers "^ fur chaque tonneau de bierre , qui fe débi- 
teroit dans les cabarets, ôc on ordonna de payer déformais l'im- ce^fd'r'nfon- 
pôt , appelle vulgairement les Licences, 11 fut réglé, que pour noyé alors ca 
l'entretien de la Marine qui fait toute la force des Hollandois , "^^o^* 
les Provinces unies fourniroient la fomme de quatre cens mille 
écus d'or 5 que le payis de Drenthe contribueroit de huit milles 
que le territoire de Linghen contribueroit de trois mille , ôc 
qu'ils en porteroient tous les mois trois cens au tréfor : Que 
l'impôt fur le fel feroit continué : qu'on fuivroit dans toutes 
les Provinces , ce qui fe pratiquoit dans la Hollande ôc dans 
a Zelande , par rapport à l'adminiftration des finances , Ôc à k 

E e iij 



,52 



H I S T O I Pv E 



^^^^^_,_^ manière de lever les impôts ^ On envoya enfuîte le i.d'O^Î'» 
77 tobre , à chaque Province , l'état des impofitions pour Tannée 

^ ^ ^ ^ fuivante. Cet état fc montoit h $^S^6i écus d'or chaque mois, 
y compris la Gueldre, avec le comté de Zutphen, la Hollan- 
.1 0^, ^g^ 1^ Zelande, la feigneurie d'Utrecht, la Frife, rOveryfleli 
Groningue & fa feigneurie , le payis de Drente ^ le territoire 
de Linghen , ôc Wedde. Je ne parle point des impôts extraor- 
dinaires , par rapport aux dépenfes extraordinaires. Par exem- 
ple, tant que dura le fiége d'Oftende , les troupes des Etats 
turent augmentées de cent compagnies j ôc il y avoit plus de 
trente-(ix compagnies de chevaux à payer extraordinairemenr. 
On avoit de plus chargé le marquis d'AnfpacJi , de lever mille 
chevaux en Allemagne. On avoit aufli fait des levées en Fran- 
ce, qu'il falloir payer. 

Au milieu de tous ces préparatifs de guerre, on jettoit les 
fondemens d'une trêve, ou même de la paix, par des écrits 
que l'on répandoit dans les Payis-Bas 5 où , fuivant que chacun 
étoit difpofé , on expofoit les motifs ôc les moyens de conti- 
naer la guerre , ou de la terminer. Nous en parlerons plus au 
long fous l'année fuivante. 
*.v....i,agnie Mais rien ne relève plus la gloire , ôc ne fait mieux fentic 
b"c^"eï hT ^'^^^^ floriflant de la République de Hollande , établie de nos 
lande. ° " jours par la volonté de Dieu, que le courage Ôc le bonheur , 
avec lequel les Hollandois ont entrepris des voyages aux In- 
des Orientales. Pour ménager les finances de l'Etat, on forma 
des Compagnies de commerce , qu'on eut foin enfuite de ré- 
duire à une feule > parce qu'il étoit confiant par l'expérience , 
que le nombre des Négocians ôc des achetteurs engageoit les 
Infulaires à haufler le prix des épiceries , Ôc qu'au lieu , que 
dans ce commerce étranger , tous les Commerçans doivent 
être de concert , il arrivoit au contraire , que l'un ne cherchoit 
qu'à prévenir ôc à fuppîanter l'autre , ôc s'efforçoit d'attirer à 
lui tout le profit, aux dépens des autres Négocians j ce qui fe- 
moit parmi eux la jaloufie ôc la difcorde. Il y avoit trois ou 
quatre ans , que Jacque Corneille Neck , ôc avant lui , George 
Spilberg , étoient partis pour les Indes avec trois vaifTeaux de 



1 Les provinces de Hollande & de 
Zelande, & le confeil des Etats Géné- 
Caux , ont toujours tâché d'établir ce 



ri^glement falutaire : mais les autres 
Provinces s'y font toujours oppofe'es, 
Cette remarqiis efi d& Pierre du Fiiy, 



DE J. A. DE THOU, Liv. CXXX. 223 

médiocre grandeur , dans le deflein d'y négocier. Les Etats ..«.«.««^^ 
Généraux avoient enfuite envoyé fix navires b'ien équipez , Tj 
avec des vivres pour âix-huit mois , commandez par les capi- j ^ 
taines Paul de Caerden ôc Jean Adrienfen Gant. Enfin, l'an- ' 

née 160s y la Compagnie des Indes fe forma avec un fond de * " ^^v 
fix millions d'écus d'or. On équipa d'abord treize bâtimens , 
dont les noms étoient 5 les Provinces - Unies , du port de fept 
cens tonneaux j ( c'étoit l'Amiral) rAmfterdam,de fept cens 
tonneaux 5 la Gueldre, de cinq cens j le Delft, de trois cens j la 
cour de Hollande, de deux cens j le Pigeon, de foixante ile Dor- 
drecht , de neuf cens ; la Zelande , de cinq cens ; le Horn , de 
fept cens j le Medenblick , de deux cens cinquante j la Weft- 
frife , de fept cens i l'Enckuife , de trois cens j le Tergoude , 
de cent. 

Douze de ces navires mirent à la voile en même tems fut Differens 
la fin de l'année : un d'eux étoit parti au mois de Juin dans le îT^Jf^^^'j ^^' 
tems de larrivee dun brigantm , nomme la Garde, qui rêve- aux Indes o- 
nant des Indes , vint annoncer le retour de cinq bâtimens, qui mentales. 
peu après abordèrent en Zelande avec une très -riche cargai- 
fon. Ils rapportèrent que Wolfart Hermanfen avoir appris de 
quelques Chinois dans le détroit de la Sonde , qu'une flotte 
Portugaife compofée de huit grandes galères ôc de vingt-deux 
petits bâtimens de toute efpece, fous les ordres de Hurtado 
de Mendoza , avoit abordé depuis peu à Bentam 5 que Men- 
doza avoit alTiégé la ville durant neuf jours ; maie que Wolfart 
lui avoit? pris deux grandes galères , ôc que les autres avoient 
été fi endommagées par le canon , que les Portugais avoient 
été contraints de les brûler ; qu'on les avoit enfin chafTez de 
Bentam ; ôc que leur deflfein étoit , fi on ne s'y fût oppofé promp- 
tement , de fe rendre les maîtres de la ville , d'y bâtir une cita- 
delle , ôc d'empêcher les Hollandois d'y faire aucun commer- 
ce : Que Mendoza voyant que fon projet n'avoit pas réùfifî , 
étoit auffi-tôt allé à Amboyne , qui eft une des Moluques > Ôc 
qu'y ayant débarqué , il avoit ravagé cette ifle, y avoit coupé 
les arbres qui portent le clou de Girofle , ôc avoit extrêmement 
maltraité les infulaircs , parce qu'ils commerçoient avec les 
Hollandois : Que Wolfart avoit été bien reçu à Bentam ; ôc 
que pour reconnoître l'obligation qu'on lui avoit d'avoir chaffé 
les Portugais , on lyi avoit accordé toute forte de privilèges ;, 



224 HISTOIRE 

^„g„^,^^^ Que de fes cinq navires , il en avoir envoyé deux àPlfle de Ban- 

n da , ôc trois à l'ille deTernate : Qu'étant allé lui même à Banda > 

, ^ Ml avoit chargé fes navires d'une grande quantité de noix muf- 

cade ôc de Macis S ôc qu'il s'étoit préparé à partir l'année fui- 

^0 0^* vante. . , 

Avant ceux-là , Adrien Veen avoit été à Banda, ôc François 
Verdoes à Ternate j ôc après y avoir bien fait leurs affaires , 
ils étoient revenus en Hollande. Ce fut en ce tems-là aufli que 
Jacque HeemfKercKe arriva avec trois bâtimens Ôc un vaiffeau 
Portugais de neuf cens tonneaux , chargé de différentes mar- 
chandifes, comme defoye crue ôc travaillée^ de mufc, de plomb, 
de poivre , de perles , de toiles de coton. Il avoit attaqué ce 
vaiffeau , ôc l'avoit pris i ôc afin qu'il pût mieux aller à la voile, 
il avoit diminué fa hauteur. 

Mais ce qui caufa une joye extrême , fut l'heureux retour de 
George Spilberg , ôc de Jacque-Corneille NecK , qui étoient 
partis trois années auparavant. Spilberg avoit mis à la voile le 
*o«Cainfcr. S ^^ ^^i i^©i. au port de Campveer * dans l'ifle de Wake- 
ren , Ôc après avoir rangé l'ifle de Palma, l'une des Canaries ; 
il avoit abordé aux Cap verd le lo de Juin. Là, près du port 
Refrifco , fon vaiffeau fut pillé par les naturels du payis , mais 
des François quife trouvèrent heureufement dans le payis , le 
dédommagèrent de cette perte. Les Portugais firent des excu- 
fes fur ce qui s'ctoit paffé , ôc l'affaire fe termina à l'amiable. 
N'ayant pu pourfuivre fa route , il fe rendit à l'ifle d'Annabon, 
d'où ayant été chaffé , il voulut aborder à l'ifle de S. Thomas, 
où il reçut un pareil traitement. Il alla donc à l'ifle de Corifco, 
ôc au cap de Gonfalvez Lopo , où depuis peu un Gallion d'Am- 
ftecdam étoit arrivé de la nouvelle Guinée, chargé entr'autres 
chofes de fix cens marcs d'or. Il fut alors réfolu , après une dé- 
libération , que dès que le vent feroit devenu favorable on fe- 
roit voile pour le Monomotapa , de-là au cap de Ste Marie , 
ôc enfin à fifle des Vaches 3 Ôc qu'après y avoir négocié, on fe 
rendroit à l'ifle de Magotte , ou Mayotte. 

Comme ils faifoient route vers le cap de Bonne-Efpérance , 
ils mouillèrent à une ifle déferre , qui en efl peu éloignée , ôc 
qu'on nomme l'ifle de fainte Elifabeth. Cette baye fituée fous 

I Maàs féconde e'corce de la noix mufcadequi s'en fe'pare : Quelques-uns l'ap- 
idlcnz fieur ds mufcade. C'eft une drogue dont lesHolIandois font grand cas. 

le 



DE J. A. DE T H ou, Liv. CXXX. iif 

!e 55*^ degré 5* minutes, eft environ à 15* milles du Cap. Ils en- — ■.■«■■■i 

tendirent toute la nuit des rugiflemens ôc des cris de bêtes fé- tt „ ^ „ - 
roces. La flotte relâcha enfuite à Fifle Corneille, oii ils mirent j y 
leurs malades à terre fous des tentes. Les infulaires , qui avoient » 5 0*4, 
promis d'apporter des vivres , ne paroiflant point, ils retournè- 
rent à l'autre ifle , où ils allèrent à la chafle des lapins. Cette 
ifleeft vis avis le royaume de SofFala, payis d'Afrique, fitué 
entre deux rivières nommées la Manice & la Quama. Ce payis 
qui eft bas ôc plat > eft planté de quelques arbriffeaux, qui ré- 
pandent au loin une odeur très-agréable. Les naturels du payis 
•font noirs ,bien faits & robuftesî ils fui vent la religion de Ma- 
homet. Leurs armes font des arcs Ôc des flèches. On com- 
merce avec eux , en leur donnant des habits de lin & de foye, 
pour de l'or 6c de l'y voire. Ils font fournis aux Portugais. Linf- 
chot prétend que la Quama vient du lac de Zagire, dont on 
croit que le Nil fort. C'eft là qu'eft le royaume de Monomo- 
tapa, qui, à ce qu'on prétend, a fourni autrefois une grande 
quantité d'or à Salomon. 

Spilberg fut contraint par la tempête de relâcher à l'ifle de 
Mulali. Ayant eu bien de la peine à y aborder, il fut d'abord 
très-bien reçu par le Gouverneur qui étoit Mahometan, ôc qui 
aimant la mulique , prit beaucoup de plaifir aux concerts d'inf- 
trumens qu'on faifoit fur les vailfeaux. Là , eft le royaume de 
Comorre compofé de quatre ifles, qui font Mulali, dont j'ai dé- 
jà parlé , Angazize , Angovane , ôc Mayotte. C'eft dans cette 
dernière ifle que la Reine de Comorre fait fon féjour. Ceux 
quiétoient defcendus à terre pour trafiquer, y furent retenus , 
ôc vingt-huit étant reftez dans l'ifle, les autres fe rendirent à 
Matecalo , ville de l'ifle de Ceilan , dont le Roi les reçut bien, 
Ôc envoya même au-devant d'eux des élephans pour leur faire 
honneur. Cependant Spilberg ne put rien faire avec lui , ôc il 
alla trouver le roi de Candi. 

Ceilan , Ceilon , ou Zeilan , dans le golphe de Bengale ou dfnflT de" 
d'Agaric, eft une fort grande ifle que les Arabes appellent Te- Ceilan. 
narifle (c'eft-à-dire, terre délicieufe ) ôc qu'André de Corfal ôc 
Jean de Barrows prétendent être la Taprobane de Ptolomée. 
Gérard Mercator foûtient avec plus de raifon , que c'eft la A"^- 
nigens ou la Panegirts, dont le même Ptolomée parle au livre 
TomeXlF, Ff 



±26 HISTOIRE 

feptiéme ] & qui n eft pas éloignée de la Cherfonefe d'or '. 
Henri Q^*^W"^ cette ifle foit îituée fur l'équateur , ou n'en foit qu'à 
T y dix degrez , l'air y eft néanmoins 11 tempéré Ôc i\ fam y que quel- 
^ ' ques-uns fe font imaginé que c'étoit là qu'étoit autrefois le Pa- 
radis terreftre , prétendant que c'eft une ancienne tradition. Elle 
a deux cens cinquante milles de longueur , ôc cent vingt dans 
fa plus grande largeur. La terre y eft très-fertile i les arbres y 
font toujours verds , & les fruits excellens i c'eft fans doute ce 
qui a fait naître l'idée que le Paradis terreftre étoit dans l'ifle de 
Ceilan. Le Cinnamome , le Cardamome , le clou de girofle , 
le poivre , ôc autres épiceries de cette nature , y croiilent en 
abondance. Le payis produit auiïi du vin excellent , de la cou- 
leur ôc de la force de celui d'Efpagne , on y voit de très-grands 
élephans , ôcune grande quantité de beftiaux j on y trouve des 
perles , des topazes , des chryfolites , des hyacinthes , des 
efcarboucles , des faphirs j des diamans balais , ôc autres 
pierres précieufes. Les infulaires font en partie idolâtres ôc en 
partie Mahometans. La chaleur les contraint d'avoir toujours 
la moitié du corps nue : depuis la ceinture jufqu'en bas ils fe 
couvrent d'étoffes de foye ou de coton. Quelques-uns qui ont 
^ un peu d'embonpoint, ont des pourpoints larges 3 ils portent 

des pendans d'oreilles d'or ôc de perles , ôc des poignards qui 
pendent à leur côté. L'habillement des femmes eft propre ôc dé 
cent. Leur cheveux naturels forment toute leur coëffure j mais 
elles ont l'art de les nouer d'une manière qui les pare mieux que 
ne pourroient faire des rubans. Pour les hommes , ils ne portent 
que des étoffes très-fines ôctrès-legeres : il leur eft permis d'avoir 
autant de femmes qu'ils veulent , Ôc qu'ils en peuvent nourrir. 
Elles perdent d'ordinaire de bonne heure leur virginité , ôc la 
confervent rarement au de-là de dix ans. Ces peuples font na- 
turellement pareffeux, indolens , ôc peu aguerris , fi ce n'eft dans 
quelques endroits de l'ifle , où ils ont été obligés de prendre 
les armes contre les Portugais. Leur coutume eft de brûler les 
. morts. Leurs Bracm.anes "^ , qui font tels que les anciens Gym- 
^* nofophiftes , ôc qui font parmi eux en grande réputation de fain- 
teté, s'abftiennent, comme autrefois les Pythagoriciens, de rien 

I C'eft-à dire , le royaume de Malaca dans la Cherfonefe ou prefqu'iile d'eo 
deçà le Gange. 



* Brames 
•«Biacmanes 



DE J. A. DE THOU, Liv. CXXX. ù.i-j 

manger de ce qui a eu vie , & ne vivent que d'herbes & de fruits. -;?;;ïï^!:^î; 

Je crois devoir placer ici ce qui regarde la fuccefîion cie j| ^ ^ j^ j 
leurs Rois , & l'origiiîe de leur haine pour les Portugais , com- j y^ 
me je le trouve dans la relation, dont j'ai tiré ce que je viens ^ ^ q*. 
de rapporter. Mara Ragu \ roi de Ceilan,eut trois fils ôc un bâ- 
tard d'une jouëufe d'inftrumens. Celui-ci, nommé Darma, ayant 
fçù gagner les foldats, fe livra à une déteflable ambidon & fit 
mourir fon père ôc fes frères. Après ce parricide il fe rendit à 
Setavaccaj ôc comme la Nobleiîene s'accordoit point avec lé 
peuple i il fut proclamé Roi. Darma commença alors à maltrai- 
ter la Nobleile , ôc déclara la guerre au roi de Candi, qui dé- 
teftoit l'ambition du nouveau tyran. Etant dans la fuite devenu 
odieux à fes fujets , ils l'empoifonnerent. Du vivant de Dar- 
ma les Singales, qui font les grands feigneurs dupayis, avoient 
appelle à leur fecours les Portugais , qui après la mort du tyran 
réitèrent dans l'ifle. Ayant bâd des forts autour de Candi , ils 
voulurent s'emparer de la fouveraineté de l'ifle , & les Singales 
ne s'y oppoferent point d'abord. Lorfque le Roi fut mort, dans 
îe deffein de pouvoir conferver plus aifément la fouveraine puif- 
fance , Ôc de contenir ces barbares , ils donnèrent à Fimala Dar- 
ma le titre de Suri-Ada-Modeliar, qui eftla première charge de 
l'Etat, ôc quiavoitété pofledée par fon père, dont la mémoire 
étoit en vénération parmi les Singales. Fimala avoir été élevé à 
Colombo.qui eft la principale fortereffe des Portugais j il y avoit 
été batifé ôc nommé Jean. Enfuite Matthieu d'Albuquerque 
viceroi des Indes,ravoit envoyé à Goa, oùles Jefuitesl'avoient 
confirmé dans la religion Chrétienne. Tous les infulaires ap- 
plaudirent au choix qu'on avoit fait de lui , pour le revêtir de 
cette dignité. Fimala voyant que les Singales ôc les foldats lui 
étoient très-attachés , ôc perfuadé qu'ils aimoient mieux obéir à 
un de leurs compatriotes , qu'à des étrangers, prit les marquer 
de la royauté , ôc déclara la guerre aux Portugais , qui voulu- 
rent s'y oppofer. 

Le roi de Candi, que Darma avoit fait mourir avec fes en- 
fans , laifla une fille unique héritière de fon Royaume. Les 
Portugais l'envoyèrent à Manuar , ôc l'ayant fait bâtifer lui 
donnèrent le nom de Catherine. Ils la marièrent enfuite à Dom 
Lopez de Sofa gouverneur de Malaca , afin de pouvoir , fous 

J C'eiiainfî qu'il y a dans la relation. Il y a dans le texte MaraPegu. 

F f i; 



228 HISTOIRE 

^^^,„^^,^^ ce prétexte ; conferver un droit fur l'ifle ; avec cette conditionî 
ri que lorfqu*il feroit maître du Royaume , il le gouverneroit au 

■*^^ ^ ^^ ^ nom de fa femme. Sofa en conféquence fit un armement, & 
". fe prépara à aller prendre poiTefTion des Etats de la PrincefTe 

* " o !• fon époufe. Fimala crut alors devoir céder au tems , & fe re- 
tira avec les Singales de fon parti dans des forêts , ôc dans des 
lieux inacceffibles , d'où il ravageoit tout le payis. 

Cependant le nouveau Roi manquant de vivres dans la ville 
de Candie s'avança dans la plaine qui eft à une lieuë de cette 
ville j là il rangea en bataille fon armée fortifiée de quarante 
élephans , & défia Fimala au combat. Celui-ci fe contenta de 
harceler fon ennemi, ôcdelui livrer plufieurs petits combats 
qui réduifirent les Portugais à l'extrémité j enforte qu'ayant per- 
du beaucoup de monde , ôc ne pouvant fubfifter , ils furent 
contraints de prendre la fuite : Fimala fe mit alors à les pour- 
fuivre , & en tua un grand nombre. Sofa lui-même fut tué. Ca- 
therine fut prife j on prit aufîi les élephans, ôc on fit un grand 
butin. Cela arriva l'année lypo. 

Fimala par cette vi£loire ayant recouvré fon Royaume, épou- 
fa Catherine , qui avoir alors dix ans , ôc fut proclamé , du con- 
fentement de tous les Singales, roi de Candi, titre dont il fut 
redevable à fa haute prudence, à fon courage, ôc à fes autres 
vertus dignes d'un très-grand Prince. Sa viûoire lui fit d'au- 
tant plus d'honneur , que fon armée étoit moins nombreufe 
ôc compofée de foldats moins aguerris, que celle de Sofa? 
car les Singales , malgré leur air noble , ne font pas fort bra- 
ves. Ce font des hommes moux pour la plupart , ôc peu pro- 
pres aux fatigues de la guerre. Ils pafientleur vie dans \qs plai- 
lirs qui les énervent, étant les hommes du monde les plus vo- 
luptueux i on les voit manger d'un air indolent ôc dédaigneux, 
dès qu'ils ont touché à un mets , ils le jettent j leur molleffe 
ne leur permet pas même de porter un vafe à leur bouche 5 ils 
fe fervent d'un chalumeau pour boire. 

Les Portugais qui échaperent à cette défaite , fe retirèrent à 
Colombo i Fimala de fon côté joûiiTant d'une paix profonde, 
bâtit un palais à Candi, ôc plufieurs temples. Ce fut en vain 
qu'Oviedo leva une armée , ôc eflaya quelque tems après 
de venger la défaite ôc la mort de Sofa. Fimala fe moqua de 
fes vains eiïprts. Depuis ce tems-là les Portugais tâchèrent plutôt 



E N R I 



DE J. A. DE THOU, Liv. CXXX. c^if^ 

(de furprendre le roi de Candi , qu'ils ne l'attaquèrent à for- .^ 
ce ouverte; ils furent fouvent repouffez avec perte, Ôc eurent 77 
bien de la peine à défondre eux-mêmes les Forts qu'ils avoient jv 
aux environs de Candi. Cependant on employa contre ce Prin- \. ' 
ce plufieurs fortileges j ce qui eft fort ordinaire parmi les ido- ^ ^ ^ ±' 
lâtres de Ceilan , qui les employent toujours contre les étran- 
gers , ôc contre lefquels on les pratique aufli quelquefois. 

Spilberg partit de Matecalo 6c fe rendit à la Cour du roi de 
Candi. Il avoit ordre du comte Maurice d'aller trouver ce Prin- 
ce, ôc défaire alliance avec lui. Il prit fa route par Vintana, 
ville très-grande , fituée fur le bord de la rivière de Trinqua- 
malej c'eft là que font les navires du roi de Candi. Il fut re- 
çu dans cette ville avec de grands honneurs , qui augmentèrent 
àmefure qu'il s'avança vers Candi 5 car le Roi envoya au-de- 
vant de lui fes principaux minières , ôc fa propre litière quiétoit 
de drap d'or. Lorfque Spilberg fut près de la ville, il vit ve- 
nir à lui Emanuel Diaz : ce Portugais avoit abandonné ceux 
de fa nation , ôc avoit découvert au Roi une confpiration for- 
mée contre fa perfonnei ce qui lui avoit tellement gagné les 
bonnes grâces de ce Prince, qu'il lui avoit donné une des pre- 
mières charges de fon Etat. 

Spilberg ayant été conduit à l'audience du Roi , préfenta 
les lettres du comte Maurice , en langue ôc en caraderes Ara- 
bes. On prétend qu'elles étoient de la compofition ôc de la 
main du célèbre ôc incomparable Jofeph Scaliger. Il préfen- 
ta aulîî au nom de ce Prince > des préfens au Roi qui les loua 
beaucoup en préfence de toute fa Cour. Les Hollandois lui 
donnèrent audî en même tems un concert d'inftrumens , qui 
parut lui faire autant de plaifir que les préfens mêmes. Spil- 
berg eut le lendemain une autre audience , où il fut queftion 
de négoce. Comme on n'étoit pas d'accord fur le prix des 
marchandifes , Spilberg dit au Roi qu'il avoit été envoyé par 
fon Prince , moins pour commercer , qu'en qualité d'Ambaffa* 
deur ; que le comte Maurice défiroit avec paffion lui faire pîai- 
iîr en tout ce qu'il pourroir, ôc ne vouloir rien oublier pour 
mériter fon amitié j qu'il lui fouhaitoit toute forte de profperi- 
tez, ôc lui promettoit de l'aider toutes les fois qu'il auroitbe- 
foin de fon fecours. 

Ce compliment fut fi agréable au Roi> que fur le champ iî 

Ffiij 



230 HISTOIRE 

,,,„^^,^,„„„^^ fit préfent à Spilberg de toutes les épiceries qu'il aVoit. Le 
^7 ^ lendemain on lui donna un grand repas j Spilberg prefenta au 

^ -Tl Roi le portrait de Maurice à cheval^ gagnant la bataille de 
Nieuport. Fimala plaça ce portrait dans l'endroit de fon ap- 
* '^* partement, où il pouvoir être plus en vûë ,• il fit voir enfuite 
à rAmbafladcur tout fon palais , ôc le mena même dans l'ap- 
partement de Ces femmes, honneur^ que les Indiens naturelle- 
ment jaloux , font très-rarement. Ce Prince parut prendre beau- 
coup de plaifir à s'entretenir avec Spilberg i il ne fe laffoit 
point de lui faire des queftions fur les affaires de l'Europe. 

Ayant fait toutes celles qui étoient le but de fon voyage; 
il prit enfin congé du Roi , à qui il laifla deux de fes gens, 
ce qui fit un plaifir feniible à ce Prince. Le premier écoit un 
muficien nommé Kempel j l'autre qui s'appelloit Malifperg, 
avoir des belles lettres j le Roi en fit fon fecretaire : il lui laifla 
aufli deux jeunes gens. On ajoute dans la relation > que Fima- 
Ja avoit encore confervé les principes de la Religion chrétien- 
ne, 6c qu'il ne trouvoit pas mauvais qu'on parlât librement 
contre la fuperftition des Ceilanois 3 qui d'ailleurs ne font pas, 
comme la plupart des Indiens, extrêmement attachez à leur 
faufle Religion : Que pour la reine Catherine > elle avoit une 
grande horreur de l'idolâtrie. 

Spilberg étant parti de Ceilan le 16 d'Août i5o2^ arriva à 
la vraie Taprobane ', appellée aujourd'hui l'ifle de Sumatra, 
qui eft la plus grande ille de l'Orient, dont nous avons déjà 
eu occafion de parler aifez au long dans le cours de cette hif- 
toire. Auflî nous ne dirons ici que ce qui regarde précifément 
le voyage dont il s'agit. Le climat y eft bien différent de ce- 
lui de Ceilan. L'air y eft très-mal fain , à caufe de la grande 
quantité de marais & de bois. La terre y eft aulfi bien moins 
fertile , & ne produit que du ris Ôc du mil. Cependant on y trou- 
ve en abondance des chofes qui font recherchées , comme de 
la cire , du miel , du gingembre , du camphre , de l'agaric , 
beaucoup de cafl^e ôc de canelle , du poivre ordinaire ôc du poi- 
vre long. Tout cela fe tranfporte par mer au Kathay. L'ifle 
produit auffi beaucoup de coton ôc de foye , il y a des 

I Nous avons déjà remarqué ail- I l'ifle de Sumatra , 8c non Tifle de Cei- 
leurs que le fentiment de l'auteur fur lan, n'eft pas celui de plufieurs Sçavans: 
l'ancienne Tagrobane , qu'il croit être ' nous croyons même qu'il fe trompe. 



DE J. A. D E T H O U , L I V. CXXX. 231 

mines d'or, d etain , de fer & de foufre,avec une fontaine de -—--^--^ 
naphte, qui refifemble à l'huile. Enfin ^ il s'y trouve des perles, Henri 
& l'on y voit des éleplîans , plus grands ôc plus féroces que les j y 
clephans ordinaires, pour lefquels , les élephans nez ailleurs, 1 6 o\ 
femblent avoir du rerpe£l. 

L'ifle de Sumatra eft partagée en plufieurs Royaumes. Le 
plus puiflant des Rois de cette Ifle , eft le Roi d'Achen , qui 
règne fur prefque toute la partie Septentrionale : c'eft le payis 
le moins mal-(àin de cette Ifle. Il eft allié des Turcs ôc des 
Arabes , ôc fait continuellement la guerre aux Portugais de 
Malaca, dont il n'eft féparé que par deux peti||bras de mer. 

Les Hollandois trouvèrent en cet endroit Te plus petit de 
leurs bâtimens , nommé l'Agneau , qui avoit été battu de la 
tempête , vers le cap Comorin , ôc avoit été féparé du refte 
de la flotte. Dans le même port ils trouvèrent des vaiflfeaux 
Anglois , qui y avoient mouillé , moins dans la vûë d'y com- 
mercer, que pour pirater. Les Hollandois s'étant joints à eux, 
mirent à la voile le 2 1 Septembre , dans le defiein d'aller at- 
taquer un galion Portugais , qui devoit au premier jour venir 
de l'ifle de Saint-Thomé à Malaca. Ils laifl'erent à terre quel- 
ques-uns de leurs gens pour achetter du poivre. Après avoir 
croifé quelque-tems aux environs de Malaca , ils apprirent par 
une barque envoyée à la découverte , que levaifleau marchand 
approchoit. Alors Lancaftre , capitaine des Anglois , envoya 
Spilberg ôc Middelton , pour donner la ch^e au vaifleau > 
pour lui, il fe tint à l'entrée du détroit avec les autres vaifleaux. 
Il eft certain, que les Portugais auroient pu s'échaper à la fa- 
veur de la nuit ; mais comptant fur la grandeur de leur na- 
vire , ôc fur les forces de leur équipage , ils crurent pouvoir 
aifément remporter la vicloire. Le combat commença, le vaif- 
feau Portugais fut bientôt criblé de coups de canon par les 
trois vaifleaux Anglois , qui l'avoient d'abord attaqué 5 les vaif- 
feaux de Spilberg ôc de Middelton, furvinrent alors, ôc ache- 
vèrent d'accabler les Portugais. Comme leur vaifleau faifoit 
eau de toutes parts , il fallut fe rendre. On leur accorda la vie 
pour eux , ôc pour leurs matelots. Le butin fut fort grand : on 
employa huit jours à tranfporter dans les vaiflfeaux des vain- 
queurs , la cargaifon du vaifleau pris , encore dédaigna-t-on 
de tranfporter les marchandifes de peu de prix. Les Portugais 



232 HISTOIRE 

. furent envoyez à Malaca , fur un vaiiTcau vuide. 

■TjTTj j Les Anglois ôc les Hollandois , croyant avoir affez bien 

j Y fait leurs affaires par cette prife , retournèrent à Achen. Spil- 

6 A ^^^^ expofa alors plus au long au Roi les ordres , dont le comte 

^ ~ Maurice Tavoit chargé. Le Roi lui fit préfent de vingt barres 

de poivre ; ce qui compofoit environ fix cens vingt livres de 

Flandre ; il obtint en même-tems la permiflion de faire un 

échange de fes marchandifes contre deux cens autres livres , 

après quoi , il fe prépara à partir. 

Tandis qu'il étoit encore à Achen , deux autres bâtimens 
Hollandois, nnjnmez le Fleflingue ôc le Tergoës, vinrent au 
commencement de Janvier de Ceilan à Achen , ôc quelque- 
tems après , arriva encore un autre vaifleau , nommé le 
Ziercizée, dont le capitaine Sebaud de Wert rapporta , que 
le roi de Candi l'avoit reçu très - favorablement. Au mois 
de Mars arrivèrent encore deux autres bâtimens, nommez 
l'Etoile ôcla Vierge d'Enchufe. Ils apprirent à nos voyageurs > 
que les différentes focierez de commerce pour les Indes étoient 
réduites à la feule compagnie de Hollande ôc de Zelande , dont 
nous avons parlé ci-delTus. Sebaud retourna à Ceilan. Spilberg 
partit d'Achen le 5 d'Avril , pour aller à Bantam 3 mais ayant 
été accueilli d'une tempête , il ne put entrer dans le détroit de 
la Sonde qu'au bout de vingt-quatre jours. Il y trouva Wi- 
branddeWarwickavec neuf vailfeaux marchands , qui étoient 
à l'anchre i il feldéfit en fa faveur des draps qui lui étoient échus 
de la prife du vaiffeau Portugais. De ces neuf bâtimens, deux 
nommez l'Erafme ôc le Naffau , firent voiîe pour la Chine. 
Après leur départ on vit arriver Jacque Heemskerke avec le 
Lion blanc , ôc l'Alckmaer , menant avec lui le Galion Portu- 
gais, dont j'ai déjà parlé, ôcdontoneftimoit la prife cinq mil- 
lions d'écus d'or. Spilberg voulut alors aller à la Chine , ôc 
jnéme au Japon j mais il en fur détourné par Warwick ôc 
Heemskerke. Ils partirent donc de fille de Pinion , qui efl: 
près de Java , fur la fin d'Août j ôc vers la fin de Novembre 
ils arrivèrent à fille de Ste Hélène , où ils radoubèrent leurs 
vaiffeaux. Au mois de Mars de f année fuivante ils fe rembar- 
jquerent ôc arrivèrent enfin heureufement à Fleffingue. 

Neek mit à la voile le 28 de Juin , ôc arriva au commen- 
cement d'Odobre à fifle d'Annabon , qui depuis le mois de 

Janvier 



DE J. A. DE THOU, Liv. CXXX. 255 

Janvier appartenoit aux Portugais 3 & où Spilberg avoir été Ci 
mal reçu. Cette Ifle^ qui a trois mille de circuit, eft très-peu- xj n lu r i 
plée par rapport à fon'étenduë ; ce qu'il faut attribuer à la fer- jy 
tiiité de la terre, Ôc à la bonté du climat , dont la chaleur eft r \ 
tempérée par des pluyes fréquentes. Neek y ayant rafraîchi ^* 

fes gens , mit à la voile , pour fe rendre à Java i ôc comme 
i'Amfterdam j le Delft, & le Tergoude , étoient meilleurs 
voiliers que fon vaiflTeau, il donna ordre aux capitaines de ces 
bâtimens de fe rendre à l'ide de Java avant lui , promettant 
dV arriver après eux. Le 17 d'Otlobre, ayant été accueilli 
d'une furieufe tempête , il fut jette fur les côtes d'Afrique , 
vers le royaume de Congo , ôc vers l'embouchure du fleuve 
Zagire, dont j'ai parlé ci-devant. Depuis ce tems-là , il eut 
prefque toujours des vents contraires, ce qui fit qu'il n'arriva 
à Bantam que le 8 de Mars de l'année fuivante. 11 y laifl'a le 
Delft, dont ie mât étoit brifé, & en partit avec les deux au- 
tres navires , pour fe rendre à Banda ôc aux Moluques. 

Il fit route par le détroit de Célébei mais le vent étant de- 
venu contraire, il fut obligé de jetter l'ancre près des ifles de 
Naflaiïire. Ce Ibnt cinq Ifles fituées fous le cinquième degré 
de latitude méridionale : comme elles font toutes couvertes de 
bois ôc de broffailles , elles font defertes. On y trouve beau- 
coup de poules d'Inde, ôc une grande quantité d'eau douce. 
Les vents changent beaucoup dans ce parage , à caufe du 
grand nombre d'Ifles. Six jours après , ils ariverent à Ternate, 
qui eft une des Moluques. L'arrivée des Hollandois fit plaific 
au roi de cette Ifle. Les Portugais lui avoient fait entendre , que 
c'étoient des malhonnêtes gens , des impudiques , des traîtres 
ôc des efpions , ôc qu'il étoit dangereux de les recevoir. Quoi- 
que le Roi n'aimât pas les Portugais , leur difcours ne laiffa 
pas de faire imprelîion fur fon efprit. Après avoir beaucoup 
délibéré fur le parti qu'il prendroit , il vint enfin à bord des 
yaiffeaux des Hollandois. 

Ceux-ci, pour faire voir à ce Prince combien ils lui étoient 
dévouez , ôc pour gagner fa confiance , réfolurent d'aller atta- 
quer les Portugais, qui depuis peu avoient commis à leur égard 
une adion indigne j car ayant invité honnêtement un Capi- 
taine de vaiffeau Hollandois à venir chez eux , comme pour 
conférer avec lui , ils l'avoient tué ôc jette dans la mer , &; 
Tome Xîiy, G g 



l 



254 HISTOIRE 

»i- s'étoient enfuite emparés du vaifTeau. Pour venger cette in- 

H E N RI i*^^^ ^^^ s'approchèrent de l'ille de Tidor ; mais leur entreprife 

j Y fut fans fuccès î le capitaine Neek blelfé , après avoir perdu 

j^Q.,^ neuf de fes gens^, fe retira à Ternate. Le Roi , qui du haut 

d'une guérite, avoit vu le combat, fit femblant d'être fâché du 

yrocedé des Hollandois 3 qu'il exhorta néanmoins à continuer 

la guerre. 

Cependant Neek fe difpofa à partir : le Roi lui repréfenta 
alors , qu'il ailoit fe voir expofé avec fa femme ôc fes enfans , 
au reflentiment des Portugais irritez : il ajouta poliment , qu'il 
avoit remis fon Royaume au comte Maurice , & qu'il n'étoit 
plus que fon lieutenant, que les Hollandois dévoient doncrefter 
encore quelque tems à Ternate , foit pour fes intérêts particu- 
liers , foit pour ceux du Prince , qui les avoit envoyez. Neek 
lui répondit , que l'état de fes affaires ne lui permettoit pas de 
faire un plus long féjour dans l'ifle i que ceux qui compofoient 
fon équipage , n'étoient pas des efclaves ; & qu'il n'étoit pas en 
fon pouvoir de les retenir malgré eux. Ainfi, malgré les inftan- 
ces du Roi , on fe prépara au départ. 

Avant qu'ils partiffent, ce Prince, fuivant la coutume des 
Indiens , régala magnifiquement i^Qs hôtes. Il fe mit lui-même 
à table avec eux , couché fur un lit élevé , que formoient pîu- 
ileurs matelats de foye rouge ôc verte , avec des couffins bro< 
dez d'or. Neek étoit au-deflTous de lui, avec les principaux de 
fa fuite : la nappe ôc les ferviettes étoient d'une fineffe extrême. 
Tous les matelots étoient au bout de la table, & avoient de- 
vant eux de très-grandes feuilles vertes , qui tiennent lieu aux 
Indiens , non feulement de nappes , mais même d'afliettes. Les 
pages du Roi fervoient à table , & verfoient une certaine li- 
queur d'arecca , qui eft compofée de jus de palmier. Pendant 
le repas , les domeftiques du Prince donnèrent aux conviez 
une efpece de comédie , en luttant les uns contre les autres , 
& en danfant d'une façon très-fineuliere. 
Les Molu- Les Moluques forment cinq ifies, prefque fous l'Equateur, 
^"^^' qui font Ternate, Tidor , Motir , Machian & Bachiam , dont 

la plus grande n'a pas plus de fix lieues de circuit. Autour de 
ces cinq ifles, il y en a une grande quantité d'autres 5 ce qui 
rend la navigation incertaine & périlleufe , à caufe des vents de 
'terre , qui changent à chaque moment. Toutes font renfermées 



DE J. A. DE THOU, Liv. CXXX. 23; 

dans une efpace de vingt-cinq lieues. La plus feptentrionale 

eft Tidor , ieparée de Ternate par un petit détroit : celle qui Henri 

eft plus au midi eft l^achiam. On voit dans ces Ifles de très- jy^ 

hautes montagnes , qui forment des volcans , comme dans la x 5 q 4. 

Sicile , furtout dans l'ifle de Ternate. La terre , qui y eft fort 

féche , boit comme une éponge, toutes les pluyes, ôc toutes 

les eaux qui tombent des montagnes y avant qu'elles puiiTent 

couler jufqu'à la mer. Il n'y croît aucun froment , ôc l'on croit 

que c'eft par la parefle des Infulaires, qui contens des fruits 

précieux , que la nature feule y produit , Ôc qui leur rapportent 

un profit confidérable , fe mettent peu en peine de cultiver la 

terre. 

On ne trouve en aucun autre payis plus de doux de Girofle : 
c'eft un arbre très-haut , qui croît au milieu d'autres arbres ' fur 
les montagnes les plus éloignées du rivage. Ses feuilles , qui font 
allez femblables à celles du laurier, mais plus petites ôc plus 
pointues, ont, lorfqu'on les mord, l'âcreté du fruit. Sa tige 
produit d'abord une efpece de petite couronne j fa fleur pa- 
roît enfuite comme la fleur d'orange > dans le tems que le 
vent de midi fouffle, c'eft-à-dire, dans les mois de Juin, de 
Juillet, d'Août, ôc de Septembre. Cette plante ne produit fon 
iiuit qu'une fois chaque année? mais la faifon n'en eft point 
déterminée i enforte que le même arbre offre en même tems 
aux yeux, ôc la fleur, Ôc du fruit, comme font les orangers. 
Quoique ce fruit, qui eft produit par la chaleur, fe pourrifle, 
Ôc tombe, lorfque l'air devient froid ôc humide , l'arbre néan- 
moins n'eft jamais fans fleur , ou fans fruit , parce que la terre 
a toujours aifez de chaleur, pour reproduire auflitôt de nou- 
velles fleurs. 

Quatre mois après que la fleur a paru , on cueille le fruit de 
cette manière : on arrache d'abord toute l'herbe , qui eft au pié 
de l'arbre, ôc on lie avec des ficelles les branches des autres 
arbres qui font auprès, pour pouvoir cueillir plus commodément 
le fruit qu'on fait tomber à terre , ôc qu'on ramaffe enfuite. Au 
refte il faut que toute cette efpece de vendange fe fafle en i ^jours; 
autrement le fruit étant mûr , fi on tardoit à le cueillir , perdroic 
en grofliflant toute cette âcreté qui lui eft propre, ôc deviendroit 

I Furché dit au contraire , qu'il ne fouffre aucun arbre ou herbe près de lui > 
parce que fa chaleur attire toute l'humidité de la terre. 

G g ï] 



Henri 
IV. 

1 6 0'^. 



2^6 HISTOIRE 

infipide , comme cette efpece de clous /que nous appel- 
ions clous de girofle d'Ethyopie. Les infulaires fe donnent 
beaucoup de peine 6c de foin par rapport à ce fruit. Tous les 
trois ans, il y a ordinairement une fi grande abondance , qu'un 
feul arbre produit deux barres ^c'eft-à-dire, mil deux cens cin- 
quante livres ' de Flandre. D'abord le fruit cft rouge, & s'il fe fé- 
che au foleil, il conferve cette couleur; mais lorfqu'il eftmouillé 
par la pluie , on le féche au feu , ce qui le fait noircir. AufTi 
ils prétendent que c'eft une erreur , de préférer le noir à celui 
qui eft rouge. 

Ces infulaires font de taille moyenne, mais bien faits. Ils 
ne font ni noirs ni jaunes , comme la plupart des Ethyopiens, 
mais bafanez ; & font encore difFérens d'eux, en ce qu'ils ont 
la barbe fort longue, lorfqu'ilsfont âgez. Ils ont des veftesqui 
leur defcendent jufqu'aux genoux, ou un peu au deflfous : el- 
les font de foye ou de lin, qu'ils font venir de Bengale. Ils 
portent fur la tête une efpéce de couronne faite de toile de 
coron , à laquelle les jeunes gens ajoutent difFérens bouquets 
de fleurs , les jours de fêtes. Par deflus leur vefte ils portent 
une efpece de furtout d'une étoffe fort claire , ouvert par devanr> 
avec des manches larges qu'ils retrouffent jufqu'aux épaules, ôc 
qui font paroître leurs bras nuds. Ils aiment beaucoup les- 
odeurs , 6c parfument fouvent leurs habits 6c tout leur corps. 
Leurs armes font un poignard , un bouclier & un cafque j ils 
manient le poignard , ôc fe fervent du bouclier avec beaucoup 
d'adreffe. Ils regardent comme une infamie de fuir dans un 
combat, quelque nombreux que foicnt leurs ennemis , 6c c'eft 
une grande gloire parmi eux de périr en ces occalions. Du 
refte ils font faineans ôc pareffeux , ôc n'exercent aucun art 
mécanique. Il n'y a que les efclaves qui travaillent. Ils bâtiffent 
leurs maifons de bois 6c de rofeaux, fans y employer aucuns 
ferremens. Ces matériaux font néanmoins aufli liez 6c unis en- 
femblequeles douves de nos tonneaux. Le peuple eft miféra^ 
ble par fa fainéantife. Les étrangers lui donnent ordinairement 
de quoi fubfifter, en attendant la recoite des clous de girofle ^ 



I Qucicjues pages auparavant M. 
deThou vient de dire que vingt Bares 
faifoient environ fix cens vingt livres 
R il dit ici que deux Bares en font 



mille deux cens cinquante livres. M 
faut qu'il y ait de l'erreur dans l'un ou 
dans l'autre. 



» ,»aH i i*ffit 'g i:?iMiia 



t) E J. A. D E T H O U, Liv. CXXX. 237 

qu'il s'oblige de fournir dans le tems. Alors il s'aquitte & il ne 
lui refte rien. Ainli fes revenus font toujours confumez d'à- Henri 
vance. Ils font très-jalôux de leurs femmes , qui font d'ailleurs ly, 
très-libertines. Leur religion eft le Mahométifme : ils ont au- 1^04. 
tant de femmes qu'ils en peuvent entretenir: ils époufent quel- 
quefois des filles qu'ils n'ont jamais vues 5 ôc les parens les leur 
accordent avec une dot. 

Les illes Moluques avoient autrefois chacune leur Roi par- 
ticulier , aujourd'hui Machiam ôc Motier font foûmifes au roi 
de Ternate , nommé Scipidin ; il prend encore le titre de roi 
d'Amboine ôc de Gilola, ôc perçoit dans ces dernières ifles la 
dixme des clous de girofle. Au refte fon autorité» n'a point de 
bornes ', lorfqu'il le veut , il contraint fes fujers d'aller à la guerre 
à leurs dépens , ôc foit qu'ils ayent ordre de fuivre leur Prince, 
ou qu'il leur ordonne de changer de demeure , ou de faire quel- 
qu'autre chofe , ils obéïfTent aveuglément fans murmurer. Cet 
empire fi abfolu laiile néanmoins aux fujets la hberté de faire 
entrer dans le Royaume toutes les marchandifes qu'ils veulent^ 
fans payer aucun droit au Roi, 

Il y a peu d'animaux dans ces ifies : la mer même qui les en- 
vironne a peu de poiflbns. On y voit quelques buffles ôc un pe- 
tit nombre de chèvres. Les fangliers y font plus communs, 
parce que c'efl: un point de religion parmi eux de s'abftenir de 
les tuer. On y trouve des pigeons ramiers, qui multiplient beau- 
coup , des perroquets de différentes couleurs , ôc une forte d'oi- 
feau qu'on appelle oifeau de Paradis 3 mais il ne naît pas dans 
ces ifles , il vient de Papora , ifle fituéeplus à l'Orient. On a 
crû long-tems que cet oifeau n'avoit point de pieds, ôc que 
pour cette raifon il voloit toujours , mais c'eft une erreur. Les 
Hollandois ont découvert qu'il avoit des pieds , ôc que les mar- 
chands en retranchoient non feulement les pieds , mais encore 
une grande partie du corps > enforte qu'ils ne leurlaiflToicnt que 
la tête: , le cou ôc les plumes. Ils expofcnt le corps de l'oifeau 
aux ardeurs du foleil , ôc y ajuftent tellement les plumes , que 
les parties defiechées fe retirent , ôc forment cette figure d'oi- 
fcau que nous croyons naturelle, C'eft ainfi que lesignorans 
s'imaginent des chofes merveilleufes, où il n'y a rien d'extraor- 
dinaire i ôc que les perfonncs mêmes les plus clair-voyantes fe 
laiHent quelquefois tromper. 



238 HISTOIRE 

^,_^,_^_„^ Les Hollandois étant partis de Ternate , firent route par un 
~ '' vent favorable , du côté de Tifle des Célébes : mais le vent 
jy^ ayant changé & ayant été entraînés par un courant, ils entrè- 
rent dans le détroit de Tagima, 6c ayant navigé le long des 
^ ^* côtes de la partie Septentrionale de i'iile de Bornéo , ils mouil- 
lèrent à l'ifle des Forcades. On délibéra alors fur le parti qu'on 
prendroit, ôc il fut réfolu d'aller à la Chine , dont on étoit éloi- 
gné d'environ deux cens milles. Ayant donc rangé une infi- 
nité d'iilesqui leur étoientprefque toutes inconnues, ils fe vi- 
rent le 24 de Septembre près d'une terre dont ils n'avoient au- 
cune connoiffance , qu'ils apprirent être Macao. Etant abor- 
dez au Port, après avoir été battus d'une rude tempête, ils y fu- 
rent plus maltraités qu'ils ne l'avoient été par la fureur des flots : 
car on leur prit leur chaloupe où il y avoir vingt hommes. 
Comme ils eurent alors des nouvelles certaines qu'on fe pré- 
paroit à les attaquer , malgré le chagrin qu'ils avoient de la 
perte de leurs compagnons , ils levèrent l'ancre. Ils furent 
encore maltraités par la tempête, mais enfin ils abordèrent 
heureufement contre leur efpérance à la côte d' Avarelle , dont 
ils fe croyoient très-éloignés. Ils n'y trouvèrent aucuns veftiges 
d'hommes , mais feulement de bufliles , d'élephans ôc d'autres 
bêtes féroces. 

Ils s'avancèrent enfuite à cinq milles de-là dans une baye 
toute environnée de hautes montagnes , coupées par des val- 
lons agréables , où coulent des rivières ôc de clairs ruifleaux : 
c'eft-là que les bêtes fauvages , ôc fur-tout les buffles , viennent 
fe defalterer 5 on y voit une grande quantité de toute forte d'oi- 
feaux. Il arriva alors à nos voyageurs une chofe fort finguliere. 
Quelques-uns d'eux ayant trop mangé d'un certain fruit qui 
reifemble à nos prunes fauvages, fe trouvèrent tellement eny- 
vrez , qu'ils donnèrent à leurs compagnons un fpeclacle digne 
tout à la fois de pitié ôc de rifée. Les uns , comme les Anda- 
bates , combattoient contre leur ombre 5 d'autres fe croyant 
pourfuivis, par des phantômes crioient au fecours. Il y en avoit 
qui s'imaginoient voir Pluton fur la prouë du vaiffeau prenant 
des poiiïbns à l'hameçon. Celui-ci difoit qu'il voyoit une Déeffe 
defcendant du ciel avec des Anges 5 celui-là qu'il voyoit le dia- 
ble fortir de l'enfer. Quelques-uns poulfoient des hurlemens 
effroyables , Ôc crioient qu'ils étoient mordus par des ferpens. 



de Pacane. 



DE J. A. DE T HOU, L IV. CXXX. 239 
ou qu'ils avoieiit quelque autre mal. La différence qu'il y a 
entre ce fruit ôc nos prunes , eft qu'au lieu de noyaux il a H F N R i 
des pépins. On obferva' que ceux qui avoient avalé ces pépins iv. 
furent plus tourmentez ôc plus furieux que les autres. Ils furent 1 <^ o 4. 
trois jours dans ces violentes agitations , 6c ne recouvrèrent 
leur bon fens qu'après avoir dormi. 

Neek fe hâta de faire rembarquer fes gens ; il mit à la voile & Defcription ^ 
arriva à Sangara,dont leshabitans le reçurent avec beaucoup 
d'humanité. Enfin le 7 de Novembre ils abordèrent à Patane, 
ville célèbre , fituée fur la mer de Siam , fous le feptiéme de- 
gré de latitude feptentrionaie, ôc fous le cent quarante-neuviè- 
me de longitude , entre Malaca, ôc le puiiTant Royaume de 
Siam , qui eft au feptentrion , ccimme Alalaca eft au midi. La 
ville eft à un mille du port, ôc eft longue de cinq cens pas. 
Les maifons , comme à Ternate , y font conftruites de bois ôc 
de rofeaux , ôc par conféquent percées à jour j ce qui eft le feul 
remède qu'il y ait en ce payis-là contre l'excès de la chaleur. 
On y voit un temple fort beau , tout revêtu de porcelaine de 
îa Chine. Les habitans font de la même taille que ceux de 
Ternate, ôc font auiïi vêtus de même. Ils ont beaucoup de 
gravité dans leur démarche , ôc dans leurs difcours, ôc paroi f- 
fent fort fiers, fur-tout ceux qui ont quelque charge dans l'E- 
tat. Ils font moux ôc parefleux , comme tous les Indiens , ôc 
palTent toute leur vie dans l'appartement de leurs femmes. Ils 
s'occupent néanmoins la plupart du négoce, ôc ils aiment aflez 
l'agriculture, la terre étant aiféeà culdver. Ils ignorent abfolur 
nient les arts mécaniques , où excellent les Chinois , dont il 
y a toujours un grand nombre parmi eux 5 le Roi de Patane 
leur donne même des charges confidérables dans l'Etat. Ce- 
pendant la Religion des Chinois ôc celle des peuples de ce 
payis-là eft fort différente. Ceux-ci font Mahometans h les Chi- 
nois au contraire , ainfi que les Siamois , font idolâtres. Ils font 
fuperftitieux à l'excès , jufqu'à cultiver cet art dont l'ennemi 
des hommes fe fert pour leur faire une. funefte illufion j je veux 
dire la magie. Ils pratiquent auiïi l'art de deviner. Une grande 
multitude de perfonnes s'affemble dans le temple devant une 
'idole , ôc fait retentir des fons confus de voix ôc d'inftrumens , 
qui forment moins un concert qu'un vrai charivari. Alors un 
jeune homme, dont les cheveux longs couvrent tout le vifage. 



'240 H I s T O I RE 

__ fe profterns en préfence de l'afTemblée , ^ demeure quelque 

Henri ^^^^^^ ^" ^^^ ^^^"^ ' ^^^ P^^^ ^ ^^^ mains étendus & écartez. 
jy Enfuite il fe levé & fe met à courir 'dans le temple , tenant 
I 6o\ ^^ poignard nu, furieux ôc écumant, ôc comme s'il vouloit 
'^* tuer tous ceux qui font préfens. Ceux-ci le fupplient de vou- 
loir bien leur manifefter la volonté des Dieux. L'Enthouiiafte 
devenu plus tranquille, commence à parler , & comme s'il for- 
toit du confeil des Dieux, il rend des oracles, ôc prédit l'ave- 
nir. L'événement confirme quelquefois Ja vérité de la pré- 
didion , qui le plus fouvent eft fort incertaine. Ce font les 
idolâtres qui pratiquent cette fuperftition. 

Les Mahometans de Patane , peuvent avoir plufieurs fem- 
mes. Pour mettre un frein à l'impudicité de ces femmes, on 
punit de mort celles qui tombent dans l'adultère: ce n'eft point 
un bourreau qui les fait mourir, mais leur père même, qui ôte 
la vie à fes propres filles, lorfqu'elles font convaincues de ce 
crime. La terre produit en ce payis là tout ce qui eft nécef- 
faire à la vie i & quoiqu'il foit peu éloigné de Féquateur , l'air 
y eft très-falutaire. L'été , qui commence au mois de Février, 
finit au mois de Novembre 5 alors il fouffle un vent de mer 
pendant le jour, ôc un vent de terre pendant la nuit. L'hiver, qui 
commence au mois de Novembre, eft accompagné de pluies 
continuelles , de vents furieux , mais fans aucune gelée. On fe 
fert de buffles pour labourer la terre comme en quelques en- 
droits du Royaume de Naples , ôc ils fement du ris, qui vient en 
abondance , comme toutes les autres chofes que la terre pro- 
duit en ce payis là. Car chaque mois amené de nouveaux fruits, 
(jui font tous d'un goût très-agréable. 

On voit auffi dans ce payis une grande quantité d'animaux 
domeftiques, tels que des bœufs, des buffles, des chèvres j ainfi 
que despoules,des canards, ôc des oyes qui ont coutume de pon- 
dre deux fois chaque jour. Les bois font remplis de bêtes féro- 
ces, de bœufs fauvages> de fangliers, de cerfs> de Hevres. Dans le 
Royaume de Siam il y a des poules fauvages , des hérons, 
ôc des tourterelles , qui par la beauté ôc les différentes cou- 
leurs de leur plumage ne le cèdent pas aux perroquets. Les 
îi.orres , les linges , ôc les guenons y font beaucoup de mal : les 
premiers attaquent ôc dévorent les hommes , ôc les troupeaux; 
les autres ruinent les fruits de la terre. Pour les élephans ils 

ne 



DE J. A. DE THOU, Liv. CXXX. 241 

îic Tortent prefque jamais des bois , & ne font aucun tort. Voici ^ 

<ie quelle manière on les prend. Un homme monte fur un éle- tt 
phant apprivoifé, & on le mené dans une forêt. L'éléphant T-y 
lauvage ne manque point de l'attaquer : tandis qu'ils combat- 
tent , fe tenant l'un l'autre par la trompe , & par les dents , pour ^ ^ ^^» 
éviter d'être mordus ( ce qu'ils craignent beaucoup ) les chaf- 
feurs accourent , & lient le plus fortement qu'ils peuvent les 
pies de derrière de l'éléphant fauvage j car l'autre éléphant le 
tient tellement avec les dents , que s'il remuoit , il tom- 
beroit infailliblement. Cet éléphant étant ainfi pris , on le 
dompte par la faim^ ôcon l'apprivoife infenfiblement. Si on 
n'en peut venir à bout, on le tue, pour avoir fes dents , que 
les Chinois achètent fort cher^ôc dont ils font plufieurs ouvra- 
ges curieux. 

La pêche eft auiïi très-abondante en ce payis-là, ôc les poif- 
fonsy font d'un goût fort différent de celui des nôtres, fur-tout 
îes tortues ôc les huitres, qui font prefque toute la nourriture du 
peuple. Il y a à Patane une foire où l'on vend toute forte de mar- 
chandifes. Ceux de Java y portent dufandah ceux de Bornéo, 
du camphre, de la cire, à du befoard, ôc y amènent aufli 
des efclaves. Il y vient de Siam beaucoup d'or, de plomb , de 
îel Ôc de ris; ceux de Malaca ôc de Bengale y apportent des 
étoffes , de la toile de lin , du coton Ôc un excellent aloës 5 ils 
y amènent aufli des efclaves. On y vend du bois de Cambaye, 
6c des marchandifes de la Chine de toute efpece , travaillées ôc 
non travaillées j des étoffes de foye de différentes couleurs , la 
plupart jaunes, du taffetas , du damas, de la porcelaine, ôc plu- 
iieurs autres marchandifes qui ne font que pour le luxe. On 
y apporte du Japon des armes , des fabres d'un excellent acier; 
êc des parfums exquis, que les Chinois aiment beaucoup. En- 
fin on peut dire qu'il n'y a point d'endroit dans tout l'Orient 
Cl avantageux pour le commerce des Hollandois ', enforte que 
îe négoce qu'on y fait , équivaut à celui qu'on pourroit faire à 
la Chine, où les étrangers ne font point reçus j car toutes les 
marchandifes Chinoifes fe trouvent à Patane , où elles font tranf- 
portées à peu de frais, la Chine en étant peu éloignée; d'ail- 
îeurs on n'y exige pas tant de droits qu'on fait à la Chine. 
, Il y a dans le royaume de Siam beaucoup d'indigo, qui ell 
Tome XIK H h 



3^2 HISTOIRE 

une drogue excellente pour donner aux étofifes une belle couleur 
Henri ^^^"^ ' "^^^s comme les Siamois n'ont point i'art de le fé- 
] y^ cher, ils n'en font qu'un cas médiocVe. On apporte encore 
1 6" 04. ^ Patane différentes perles de grand prix, foit du Pegu , foit 
de fille de Bornéo ? & on en fait volontiers un échange 
avec les marchandifes d'Europe , que les Holiandois y por- 
tent. > 
Depuis la mort du roi de Patane, c'eft une femme qui rè- 
gne. Neek lui ayant préfenté fes lettres de créance écrites en 
Arabe , en fut très-bien reçu. On aiïigna à lui & à fes compa- 
gnons une maifon , pour y expofer en vente leurs marchan- 
difes , ôc y faire leur négoce. La Reine paroît rarement en pu- 
blic , & ne fort de fon palais que lorfque fa fantc, ou quelque 
affaire importante l'oblige de changer de demeure : ce qui 
n'arriva que deux fois durant le féjour de neuf mois que les 
Holiandois Hrent à Patane. La première fois ils accompagnè- 
rent la Reine par terre, & la féconde par mer. Au refte elle 
leur fit excufe de ce qu'elle ne les invitoit point à manger : elle 
leur dit que celaneconvenoit point à fon fexe j mais que d'ail- 
leurs elle leur feroit tout le plaifir qu'elle pourroit. Elle leur 
donna en effet des marques de fa bonne volonté ôc de fa pro- 
tection dans une circonftance. A leur arrivée le poivre leur 
éroit vendu à bon marché , & la bare ne leur coutoit que quinze 
talers , mais plufieurs marchands étant venus les uns après les 
autres , pour en acheter , & y ayant mis l'enchère , les Indiens 
qui virent que le débit en étoit fi confidérable , en augmentèrent 
le prix, ôc ne voulurent plus tenir le marché qu'ils avoient fait 
avec les Holiandois. La Reine accommoda ce différend, ôc 
fit baiffer le prix du poivre. 

Tandis qu'ils étoient encore à Patane, ils apprirent letrifie 
fort de leurs compagnons, qui étoient à Macao. Deux avoient 
été conduits à Goa pour y être efclaves , ôc tous les autres 
avoient été étranglez par les Portugais. Enfin Neek, après avoir 
terminé heureufement toutes fes affaires à Patane, ôc avoir pris 
congé de la Reine, mita la voile le 24 d'Août 160^. Il laiffa 
quelques-uns de fes gens pour débiter le refte de fes mar- 
chandifes , ôc leur donna ordre de revenir avec les autres qui 
étoient fur la fiotte de Heemskerke. Il alla d'abord mouiller à 



DE J. A. DE THOU , Liv. CXXX; 24.5 

Bantam ^ où il employa vingt jours à radouber fes navires. 
Il fe mit enfuite en chemin pour retourner en Europe. Après u 
avoir navigé durant quatre mois , voyant qu'il avoit fur fes vaif- j y 
féaux beaucoup de malades , ôc qu'il avoit perdu beaucoup de ^ 
monde, il relâcha à l'ifle de fainte Hélène, où il chercha en ^ ^ ** 
vain des remèdes pour guérir fon équipage. Enfin le 7 de Juil- 
let il arriva dans un port de Zelande. 

I Dans rifle de Java, où cft Batavia. 



Fin du Livre cent trentième» 



H h ij 



^4 



HISTOIRE 

t^i^ o o © o o o o o o © © © ï]!|2l 






HISTOIRE 



D E 



ÎACQUE AUGUSTE 

DE T H o U. 



Henri 
IV. 

AfTemblée 
in Parlement 
à Londres. 
Difcours du 
roi Jacque I. 



LIVRE CENT TRENTE-VNIEME. 



*< 'S/ S)* -it ^ ^ (5 n2? 



!fe&£l!lâSS^^^^ Apefte, qui l'année précédente avoit 
<T) (J) (J) (J> Ç) (^ ^ fait beaucoup de ravage dans la Gran- 
de Bretagne, commençoit à ceffer, 
ôc le nouveau Roi , qu'elle avoit con- 
traint de s'éloigner de Londres, étoit 
revenu en cette ville. Les Etats^ qu'oa 
appelle le Parlement , s'aiïemblerent, 
pour la première fois fous ce règne, 
le ip de Mars ( vieux ftile. ) L'aflém- 
blée fut très-nombreufe. Le Roi fit 
un long difcours en Anglois , & dit qu'il avoit jugé à propos 
de convoquer les Etats de fes Royaumes pour les remercier 
de leur affection & de leur attachement pour fa perfonne, 
qu'ils avoient fait éclater fi vivement par leurs acclamations, 
«6c leur joie unanime à fon aveiiementauthrône : ténK)ignage 






DE J. A. DE THOU, Liv. CXXXÏ. 24? 

ïincere de leurs fentimens à fon égard, dont il ne perdroit ja- - & 

mais le précieux fouvenir. Il fit voir enfuite fort au long tous u p ^^ d i. 
îes avantages que les"'Anglois avoient déjà recueillis de fon j y 
féjour parmi eux. Il dit > qu'avant fon arrivée en Angleterre , 
on n'entendoit de toutes parts que le bruit de la difcorde ôc 
des armes 5 au lieu que maintenant le Royaume joûifToit d'une 
paix profonde ôc étoit exempt d'allarmes : Que la liberté du con>^ 
nierce, qui fait fleurir les villes, étoit rétablie : Que les Rois 
& tous les Princes voifins recherchoient fon amitié & fon al- 
liance : Que néanmoins il n'étoit pas tellement ami de la pai)€ 
6c du repos, que s'il étoit néceffaire, ôc s'il ne pouvoir autrement 
maintenir la paix Ôc foûtenir les droits de la royauté , il ne fut 
prêt à prendre les armes , préférant une guerre jufte à une paix 
lâche ôc honteufe : mais qu'il efpéroit que Dieu,, qui luiavoit 
donné des inclinations pacifiques, feroit enforte qu'il n'eût ja- 
mais lieu de fe fçavoir mauvais gré à lui-même de fa bonté na- 
turelle : ÔC qu'enfin la paix durable ôc folide qu'il avoir eu foirï 
d'établir , lui permettoit de s'appliquer ce que David après tant 
de viâoires difoit de lui-même : Œie Dieu, qui ravoitjufqu' alors 
défendu de Pour s & au lion , le garantiroit déformais des armes du 
FhiUjîïn : Qu'il fe réjoùiffoit d'avoir trouvé au commencement 
de fon règne la paix aiïurée au dehors , mais la paix qu'il avoir eu 
îe bonheur d'établir au dedans de fes Etats , par l'union de deux 
floriffans Royaumes, lui caufoit une joie bien plus fenfible. 

« Henri VIÏ, continua-t-il , dont je defcends, fçût autre-" 
» fois mettre fin aux troubles ôc auxdivifions funeflesj qui dé- 
» chiroient l'Angleterre ? ôc fit enfin eeiîer tant de défaftres , 
» tant de meurtres , tant de carnages , en réùnifTant en fa per- 
95 fonne les droits de deux Maifons ennemies ' , qui s'étoient 
ss fait long-tems une guerre cruelle. Si cette réunion fut alors 
« fi avantageufe à l'Etat i combien la réunion des deux cou- 
» ronnes d'Angleterre ôc d'Ecoffe l'eft-elle davantage ? Apres 
M avoir éteint d'anciennes haines , fource de tant guerres fu- 
» neftes , elle rendra bientôt aux deux Nations toutes leurs 
»» forces. Si le payis de Galles, fi lesfept autres provinces , qui 
» compofoient autrefois l'Heptarchie , ont formé par une heu- 
j^ reufe réunion , cette monarchie d'Angleterre > aujourd'hui lï 

I Les Maifons d'Yorck 8c de Lancaftre, qui formèrent les deux fadions de 
k Rûfe rouXe & de la Ilofe blanche. 

H h iij 



Henri 
IV. 

i 6 of. 



24^ HISTOIRE 

" redoutable à Ces ennemis ; que doit-on penfer,' en voyant le 
« puiflant royaume d'EcofTe, compofé d'une brave noblefleôc 
" d'une jeuneflfe belliqueufe , ne faire plus qu'un feul corps 
5> avec la nation Angloifc f ^ae rhomme ne fépare point ce que 
^Dieu a joint. Je fuis l'époux , & toute cette ide Britannique 
3> efl: aujourd'hui mon époufe i elle efl: le corps, je fuis la têteî 
»> elle eft enfin la bergerie, dont je fuis le pafteur. Quiconque 
3> oferoit murmurer aujourd'hui contre cette favorable réunion ; 
3' effet des décrets éternels de la providence, feroit coupable,ou 
5> d'un honteux égarement , ou d'une malice très -criminelle, 
3^ Les dignitez des deux Royaumes, leurs privilèges, leurs im- 
« munirez , leurs prérogatives , quoique confondus dans ma 
3' perfonne , loin d'être détruits, fubfiftent toujours également, 
» ôc funion même contribue à les fortifier, comme il eft arrivé 
3-> dans un Royaume voifin, je veux dire dans le royaume de 
3' France. « 

« J'ai, pourfuivit-il , régné fui: l'Ecofle , dès le berceau ; & 
«je monte dans une âge mûr fur le thrône d'Angleterre. Cer- 
3' tes , j'ai lieu de croire, que cette réunion des deux Couron- 
3' nés, défirée depuis tant de fiécles, Ôc que la bonté de Dieu a 
3' enfin accordée à nos vœux , fera durable , puifque par un 
35 effet de cette même bonté , il m'a donné des enfans d'un 
«heureux naturel, & d'une fan té robuftc , qui auront un jour 
3' autant de zélé que moi pour le bien public , ôc pour la gloire 
35 des deux Nations. Mais c'eft envain qu'on élevé un édifice, 
^ fi Dieu lui-même n'en a pofé les fondemens , ôc fi fa main 
^ puifTante ne travaille à forner ôc à l'embellir. C'eft ce que 
M Dieu a fait par rapport aux deux Royaumes. Il a commencé 
par nous donner une paix profonde au-dedans ôc au-dehors; 
ôc en m'appellant au thrône d'Angleterre , il m'a donné une 
heureufe poflérité , capable de s'y maintenir , ôc de perpé- 
tuer la réunion. Voilà ce qu'il eft important de confidérer 
dans ce grand événement ; tout le refte n'eft que vanité : 
la gloire ôc les voluptez qui environnent les thrônes de la 
terre , font comme ces fleurs paffageres , qu'un même jour 
voit éclorre Ôc fe flétrir j c'eft une ombre qui difparoît en un 
moment, une vapeur qui fe difïïpe , une paille légère que le 
moindre fouffle enlevé. « 
ff Au refte , c'eft pour moi un grand fujet de fatisfadion 6c 



DE J. A. DE THOU, Liv. CXXXI. 247 

3^ de joye , à mon avènement à la couronne, de voir tous les .,......«,. 

« Ordres des deux Royaumes avoir les mêmes fentimens que ^ ' 

M moi, au fujet de la Religion. Je ne puis néanmoins dilTimuler^ t v ^ '^ 

» qu'il n'y ait dans le fein de l'Angleterre une religion différente ' 

" de celle de l'Etat , fans compter une autre religion particu- * ^ ^ i* 

« liere , qui s'y eft glifice , ôc qui y fait des progrès infenfibles. 

3' La première de ces deux fedes, qui s'attribue vainement le 

« titre de Catholique , eft une religion fauiïe , ôc toute pleine 

» d'erreurs 5 en un mot, c'eft le Papifme. L'autre , qui ne mé- 

» rite pas le nom de Religion , eft la fecte des Puritains , qui 

»^ affeàant de vouloir , par de miferables fubtilircz , réformer 

« le gouvernement civile font moins oppofez aux autres, par 

?' rapport aux dogmes de la Religion , qu'ils ne font contrai- 

» res à l'autorité légitime ; gens ennemis de toute puifTauce , 

=' dont le caratlere inquiet ôc brouillon, ne cherche quà ébran- 

» 1er Ôc à renverfer ce que Dieu lui-même a établi j qui s'efîor- 

a> cent fans cefte de faire naître des troubles, Ôc qui par cette 

9vraifon méritent d'être chaflez de toutes les Républiques. =^ 

«A l'égard des Papiftes , il eft à propos de faire une grande 
« diftcrence entre le culte qu'on profelTe , fuivant les lumières 
» de fa confcience , dans la vue de faire fon falut ; ôc le gou- 
» vernement civil établi dans un Etat, pour l'utilité ôc la tran- 
» quiilité de la nation. Je fuis le chef de la religion Anglicane, 
w vous en êtes les membres. L'attachement que j ai à cette 
w Religion , n'eft point l'effet du préjugé , ou d'une vaine opi- 
s>niâtreté, mais de la perfuafion oi^i je fuis, que c'eft la plus 
=' conforme aux principes de la raifon ôc de la foi , ôc que je 
» fuis en confcience obligé de la fuivre. Exempt de palTion par 
» rapport à cet objet , j'avoue fincerement que l'églife Romai- 
» ne eft la mère commune de toutes les autres Eglifes ; mais je 
» dis en même tems , qu'elle eft fouillée de taches , qui l'ont 
» défigurée 5 comme il eft autrefois arrivée à la Synagogue, 
X qui a crucifié Jefus-Chrift. Or comme le médecin n'eft point 
» l'ennemi du malade, quelques défagréablcs que foient les 
» remèdes qu'il lui fait prendre ; je ne dois pas non plus être re- 
» gardé comme l'ennemi des Papiftes , lorfque je ferai mes ef- 
» forts pour extirper, ou pour diminuer au moins leurs erreurs. 
»Je ne prétends point les perdre, je ne veux que les purifier, 
»ôc tous mes defirs tendent à les remettre dans le chemin de 



ô4« HISTOIRE 

*«^^- v^.:t.-- ~ » la vérité. Car , de quel droit ces prétendus Catholiques veu- 

7^ » lent-ils que nous entrions chez-eux , s'ils n'ont foin aupara- 

Henri ,1 , r o j' ** 1 j ^ ^ 

y -y » vant de nettoyer leur mailon , & a en ofer toutes les ordures r » 

Il ajouta, que le préjugé ne luiferoit jamais exercer un dur 
'^' empire furies corps & fur les âmes de fes fujets : Qu'il avoit tou- 
jours été très-éloigné de vouloir dominer fur les confciences de 
ceux qui lui étoient fournis , ôc de les forcer contre toutes les 
règles de l'équité ôc de l'humanité : Que depuis qu'il étoit mon- 
té fur le thrône d'Angleterre , il avoit examiné avec foin toutes 
les loix portées contre les Papiftes , dans le defiein de trou- 
ver quelque moyen de les adoucir , s'il étoit polhble , foit par 
quelque loi plus favorable , foit par quelqu'autre expédient que 
ies occalions pourroient offrir : Qu'il ne vouloit pas, à l'exem- 
ple de Roboam , ajouter aux affli£i:ions de nouvelles douleurs > 
que fon intention au contraire étoit de prendre garde qu'en 
voulant punir des réfradlaires & des coupables , on ne perfécu- 
tât des gens de bien : Qu'au refte il y avoit deux fortes de per- 
fonnes attachées au Papifme j que les uns étoient des Ecclé- 
fiaftiques, ou des hommes qui avoient des lettres ; mais que 
les autres étoient des ignorans & des gens de la lie du peuple : 
Que ceux-ci , fur-tout ceux qui menoient une vie tranquille ôc 
retirée, étoient les moins réprehenlibles , leur étant bien diffi- 
cile de fe dépouiller, dans un âge avancé , des fentimens qu'ils 
avoient pris dans leur enfance 5 qu'ils étoient pour cette raifon 
très-excufables , ôc qu'il ne falloir attendre leur converfion que 
de la grâce toute-puifTante de Dieu , mais qu'il y en avoit par- 
mi ces ignorans , qui échauffez d'un zèle aveugle ôc fanatique, 
ne cherchoient qu'à femer des troubles dans le Royaumes 
qu'il falloit que l'autorité reprimât ces efprits téméraires , de 
peur qu'un feu dangereux ne s'allumât dans l'Etat: Qu'à l'égard 
des Eccîéfiaftiques , comme ils connoifToient leurs erreurs , 
dans lefquelles ils perfiftoient } par une opiniâtreté coupable > 
ôc foûtenoient ôc appuyoient de toutes leurs forces l'odieufe 
* Quant 2u fuperiorité ^ , que le Pape s'attribuoit fur toutes les Puiffances 
temporel ^^ ]^ terre ; qu'il ne falloit les tolérer en aucune manière , ôc 
qu'on devoir les bannir de toutes les focierez Chrétiennes : Que 
c'étoient eux qui tranfportez d'une fureur impie, appelJée zè- 
le de religion , femoient une doftrine exécrable , ôc enfeignoient 
Jiaurement qu'on pouvoir affairmer les Rois , lorfque le 

monarq^Q 



DEJ. A. DE THOU, Liv. CXXXI. 24P 

monarque Romain, le chef monftrueux de leur Eglife , avoir 
excommunié un Prince , avoir dégagé fes fujers du fermenr de 7Z ' 

fidélité, l'avoir déclaré déchu de fes droirs , & avoir abandonné ^ ^ J^ ^ ' 
fon Royaume au premier qui voudroir l'envahir; qu'ils regar- 
doienr alors comme une adion louable & mériroire de l'aflairi* i <^ 1» 
ner , ou de foûlever les peuples contre lui , & de déchirer fon 
^tat, en y excitant des troubles & des féditions : Qu'il fouhai- 
toit avec ardeur voir cet heureux rems , où chacun fe dépouil- 
lant de tout efprit de fa£lion , fe contînt dans les bornes d'une 
fage modération , que fi les Papiftes vouloient prendre ces fen- 
timens équitables, il feroit le premier à aller au devant d'eux , 
ôc à les embraffer h à condition de corriger de concert certains 
abus qui s'étoient introduits parmi eux. 

Il ajouta qu'il regardoit la religion qu'il fuivoit , comme la 
vraye foi Catholique & Apoftolique, comme la foi des pre- 
miers Chrétiens ; qu'il révéroit tout ce que l'antiquité nous 
avoit tranfmis fans mélange ôc fans illufion i ôc qu'il avoir tou- 
jours gardé un milieu dans les fentimens qu'il avoit embraffez , 
qui étoit d'un côté , de fuir l'héréfie , ôc de l'autre de ne point 
fomenter de divifions dans l'Etat. « Ce n'eft pas, continua-t-il, 
«que je prétende par-là autorifer les Papiftes , ôc les porter à 
!» abufer de ma tolérance ôc de ma bonté , ôc à croire qu'il 
a> leur fera permis de faire des affemblées fecretes , ôc de for- 
sj mer un parti dans l'Etat. S'ils fe laiffent aller à ces coupables 
M excès, quelque éloigné que je fois de vouloir les maltrai- 
!» ter , Ôc quelque averfion que j'aye pour l'odieux nom de per- 
» fécuteur^ ils trouveront néanmoins en moi un ennemi impi- 
» toyable; ôc la bonté que j'ai eue jufqu'ici pour eux, fera la 
^ mefure de ma févérité. Mais que plutôt ceux qui parmi eux 
» ont quelque pieté , s'appliquent à chercher la vérité i qu'ils 
oï confultent de fcavans Théologiens pour fe faire inftruire : 
3» l'évêque de Durham ( il étoit préfent ) a dit fort fagement 
M que corriger fans inftruire > c'étoit être tyran. J'exhorte donc 
w les Prélats à tâcher par une vie pure, par de bons exemples, 
w ôc par une faine do6trine, de gagner à Jefus-Chrift le plus 
M d'ames qu'il leur fera pofTible ; ôc qu'à l'exemple de S. Paul > 
9' dans Poccafion & hors de foccafion ils reprennent , ils preJJ'cnt » 
» ils exhortent , mais avec autant de douceur que de lumière & dâ 
» dîfcernemem. » 

Tome XIK li 



cyo HISTOIRE 

, II pafTa enfuite au dernier objet de fon difcours \ qui regar- 

Henri ^^^^ ^^^ ^°^x 4"'il faudroit faire dans la fuite , ôc les mefures 
j Y^ qu'il feroit à propos de prendre pour les faire obferver conf- 
1(^0 4. taminent. Il déclara que la loi fuprême qu'il s'impofoit à lui- 
même, étoit de n'avoir en vûëdans cesloix que le bien de (es 
fujets y mais qu'il falloir prendre garde de les accabler d'une 
trop grande multitude de loix : Qu'au refte on n'auroit pas le 
tems de délibérer mûrement fur cet article dans cette alTem- 
blée du Parlement, parce qu'avant de faire de nouvelles loix, 
il falloir toujours faire de longues réflexions. 

Il adreffa alors fon difcours aux Juges , qu'il appella fes oreil- 
les ôc fes yeux, & fe fervit des paroles du Roi Jofaphat , pour 
les exhorter à bien s'acquitter de leur devoir en acquerrant la 
fcience du vrai. Il leur dit qu'ils renidroient compte de leur 
adminiftration à Dieu , & enfuite à lui : « Soyez courageux , 
» leur dit-il , ôc gens de bien , afin que vous puiffiez , après 
« avoir vu la vérité, ordonner ce qui eft jufte, fans rien crain- 
« dre, ôc vous comporter toujours avec une parfaite intégrité. 
» Pour moi, je ferai mon polTible pour m'acquitter dignement 
M de mes fondions Royales ; ôc lorfque j'aurai fatisfait à toutes 
» mes obligations , je ne ferai encore qu'un fervit eur inutile , 
» parce que je n'aurai fait que ce que Dieu m'a ordonné de 
■> faire dans )a place où il m'a mis. Car enfin je ne crois pas , 
w comme les mauvais Rois le croyent ordinairement , que 
» Dieu m'ait placé fur le thrône , ôc m'ait élevé au deffus 
« de tant d'hommes , pour abufer de mon rang , ôc fatisfaire 
*> toutes mes paffions. Je ne fuis Roi que pour procurer le bien 
y- de mes peuples, ôc je dois mettre mon bonheur à faire le leur : 
» la plus grande félicité d'un bon Roi , eft d'avoir des fujets 
»' heureux. J'avoue que je ne fuis Qp!urvfeïviteuY'-i mais parrap- 
» port au grand nombre d'hommes que Dieu m'a foûmis i je 
3' fuis le premier chef de la Nanon, je fuis la tête de l'Etat. 
3' Or la tête eft faite pour le refte du corps , que la tête ôc les 
w membres conftituent conjointement -■> ôc le corps n'eft pas 
55 fait pour la tête: ainfi le Roi eft pour le peuple, ôc le peuple 
o^ n'eft pas pour le Roi. Je ne rougis donc point d'avouer que 
te je fuis le ferviteur de la République , mais le premier ôc le 
35 fuprême ferviteur ■■> ce qui fait que toute ma félicité, toute ma 
S5 confolatiouj toute ma gloire en cette vie fera toujours d'affu- 
5» rer le repos ôc le bonheur de mes fujets. ». 



E N R 



DE J. A. DE THOU.Ltv. CXXXI. ^^ 

Dans la fuite de fon difcours, il tâcha de convaincre l'af- «■ 
femblée de l'afFedion qu'il avoit pour tous fes fujets en gêné- 77 
rai. Il leur dit qu'il ne âevoit pas feulement aimer tel ôc tel en yTt ' 
particulier, mais qu'il les devoir aimer tous en général. Ils'ex- 
cufa enfuite fur les bienfaits dont il avoit comblé plufieurs per- ^^* 

fonnes , ôc dit qu'il falloit le pardonner à fon cara£lere natu- 
rellement libéral , ôc à la difficulté qu'il avoit eue de réfifter 
aux importunitez de quelques-uns. « Je n'ignore pas, conti- 
?> nua-t-il , que lorfque mes finances feront épuifées , je ferai 
8î obligé de fouler mon peuple , ôc que faire de telles largeffes , 
« c'eft enrichir les uns aux dépens des autres. Je promets donc 
w d'être déformais plus réfervé , mais je prie en même tems 
p> qu'on me demande avec moins de vivacité. » Il fit enfuite 
excufe à TafTembléede fon difcours négligé, qu'il n'avoir point 
eu le tems de préparer , difoit-il , n'étant pas d'ailleurs accoutu- 
mé à parler devant une fi nombreufe affemblée. Il ajouta , que 
l'éloquence d'un Roi confiftoit à s'énoncer clairement Ôc fans 
aucuns détours , ôc à ne dire que ce qu'il penfoit 5 ôc qu'après 
tout il valoit mieux que des avions louables s'accordafTent avec 
des paroles fimples j que de démentir de belles paroles par de 
mauvaifes a£tions. 

- Le but de ce Monarque, en relevant dans fon difcours les 
avantages de l'union des deux couronnes , étoit d'abolir la dif- 
tin£tion des royaumes d'Angleterre ôc d'EcofTe , ôc de remet- 
tre dans l'ufage ordinaire l'ancien nom de la Grande Bretagne. 
JLes Anglois s'oppoferent d'abord à ce changement : « Ces 
«» fortes d'innovations , difoient-ils , ne doivent fe faire que lorf- 
« que cela eft néceffaire , ou au moins très-avantageux : or il 
9> n'y a ici ni néceffité ni avantage. Ce font les mariages , les 
« conquêtes , le mélange du fang qui occafionnent l'union des 
» Etats auparavant féparés. La fondation d'un nouveau Royau- 
^ me éteint le fouvenir d'un Royaume plus ancien, ôc produit 
«5 de la confufion dans les affaires , dans la convocation des 
4» Etats, dans le fceau, dans les charges, dans les loix ôc dans 
o> les ordonnances , dans les privilèges de la Nation , dans les 
» cours Royales , dans les ades publics , Ôc dans les contrats 
» particuUers. S'il arrivoit un jour ( ce qu'à Dieu ne plaife) que 
» le Roi meure fans laiffer d'enfans , ou Ci fes enfans n'ont point 
'w de poftérité , alors les héritiers du côté paternel prétendront 

Il ij 



2^1 HISTOIRE 

_ »' avoir droit au royaume d'Angleterre, à l'exclufion de ceux 

H' » des Anelois qui font les héritiers lémrimes de cette Cou- 

ENRI • r • ^ • • n « T-v 1 

, , , w ronne i ce qui leroit tres-injulte. De plus cette union 

» éteindra la prérogative des Rois d'Angleterre, par rapport 

^ ^^' « aux autres Rois, ôc donnera lieu à ceux qui conteftent la 

n préfeance de former de nouvelles difputes. Le nom Anglois 

» eft célèbre depuis plufieurs fiéclesj ôc fur- tout en ces derniers 

a> tems : ôc quoique le nom de Grande Bretagne foit illuftre 

to dans l'antiquité, il eft néanmoins dangereux de le rappeller : 

a» le royaume d'Angleterre l'a toujours emporté , fans aucune 

» conteftation , fur le royaume d'Ecoffe. La confufion des deu» 

» peuples abolira cette prééminence. Les peuples en feront 

» fort mécontens , parce qu'ils ne verront qu'avec peine qu'on 

». change leur nom, ôc qu'ils regarderont ce changement am- 

M bitieux, comme une innovation malheureufe j capable d'obf- 

» curcir la gloire de leurs ancêtres. 

Cette affaire fît naître de grandes conteftations dans le Par- 
lement. Cependant l'autorité du Roi l'emporta , ôc il fut dé- 
cidé qu'on employeroit déformais le nom de Grande Bretagne 
pour exprimer les deux Royaumes réunis j qu'on n'entretien- 
droit plus de garnifons fur les fronneres des deux Etats , ôc 
qu'il ne feroit plus néceffaire de fortifier les places. On frappa 
à ce fujet des médailles d'or ôc d'argent avec ces légendes: 
Qua Detis conjunxit nemofeparet ; ( Que perfonne ne fépare ce 
que Dieu a joint ) Tueatur unita Deus , ( Que Dieu conferve ce 
qui eft uni. ) On frappa aulTi des Angelots avec ces paro- 
les : Faciam eos ingentem novam ( J'en formerai une nouvelle 
nation 5 ) ôc une autre efpece de monnoye d'or avec ces mots : 
HenricusRofas ^regnaJacobm y c'eft-à-dire^ Henri VII a réÎN 
jai les rofes ' j Jacque a réiini les Royaumes. 

On fit enfuite une loi contre les Eccléfiaftiques Catholiques- 
Romains , qu'on bannit de toute la Grande Bretagne. Com- 
me plufieurs étoient répandus dans l'étendue de Fifle, on ne 
leur permit, pour tout délai, d'y refter que jufqu'au ip de 
Mars, fous peine de la vie , le terme expiré. A l'égard de ceux 
qui étoient en prifon^ on les embarqua fur des navires, ôc on 
leur ordonna d'aller s'établir ailleurs. Cette ordonnance fut 

I Les deux fadions de !a Rofe blanche ôc de la Rofe rouge , ou des deux 
maifons d'Yorcx ôç de Lancaftrg, 



DE J. A. D E T H O U , L I V. CXXXI. s^ 

exécutée à la rigueur : le Roi ôc la Reine ne voulurent point ■• 

faire leur entrée folemnelle dans Londres , qu'elle n'eût entie- Henri 
rement fon effet. La cérémonie de cette entrée fe fit le 25. j y 

de Mars. 1604.^ 

Dans ce Parlement , le Grand-Tréforier *fut fait comte de 
Dorfet, ôc Henri Howard, fut fait comte de Northampton. Buckurft.'"" 
On envoya l'ordre de la Jarretière à Corne , grand -duc de 
Tofcane, honneur auquel il parut fort fenfible. Peu de tems Rcgiemens 
après , on tint à Londres un Concile national , rcpréfentant la ^J^^^ 'Ecdé-*"" 
vraye églife Anglicane 5 ainfi qu'il efl: marqué dans le dernier fiafticiuc. 
de tes décrets. Dans cette Afiemblée, on confirma les dogmes 
reçus parmi les Anglois 3 ôc entr'autres , on déclara que le Roi 
étoit le chef de l'églife Anglicane , ôc avoit toute autorité fur 
elle. On décerna des peines contre ceux, qui s'éleveroient con- 
tre cette fuprémacie , ou qui foutiendroient qu'on peut faire 
des Aflemblées particulières dans l'églife Anglicane 5 ôc contre 
ceux, qui dans ces Affemblées, feroient des ordinations fans 
la permiiïion du Roi. On prefcrivit l'ufage de la liturgie , ôc 
des prières communes , reçues dans cette Eglife j on ordonna 
de communier au moins trois fois chaque année? ôc il fut ajou- 
té , que la communion feroit reçue à genoux. On confirma 
î'ufage du furplis ôC de l'aumuffe , pour les Eccléfiafliques : il 
fut défendu aux pères Ôc aux enfans , qui n'auroient point en- 
core communié , d'être parrains dans la cérémonie du bâtéme. 
On retint le figne de la Croix dans l'adminiflration de ce Sa- 
crement j mais on l'expliqua de manière > qu'on fembla plu- 
tôt abolir que confirmer l'ufage de ce Signe li refpedable. On 
ordonna le jeûne des quatre - Tems , ôc on fit plufieurs autres 
décrets , touchant l'ordination des Miniftres, l'inllrudion des 
enfans, la confirmation dans les vifites, que les Evêques fe- 
roient de leurs Diocefes tous les trois ans , ôc la publication 
des bans pour les mariages. 

Cependant Velafco , connétable de Caftille , ctoit venu Ncgociaticns 
d'Efpagne , dans lesPayis-Bas l'année précédente , pour traiter ^'""/^ ^pEfoi- 
de la paix avec le nouveau roi d'Angleterre. Après plufieurs gne & [•Aa> 
eonteftations fur le lieu de la conférence , ce Prince avoit s^etcrre. 
promis d'envoyer des Ambafladeurs en Efpagne, ôc avoit enfin 
déclaré , que par rapport au bien du Congrès , il ne vouloit 
avoir aucun différend avec Philippe pour la preféance. Velafco 

li iij 



r ^amu i niJBiiiilLm 



2^4 HISTOIRE 

fe mit donc en chemin , avec un cortège plus nombreux , que 
y dans fon premier voyage. Il pafTa par Gand , par Courtray , 

^ T V P*^*" '^P'-'^s* ^ ^^ rendit à Berg-Saint-Vînox , dans la province 
de Flandre, où il paflTa les fêtes de Pâques. Il envoya devant 
* ^ ^* lui Alexandre Rovida , confeiller du Roi au fénat de Milan , 
qui avec Jean de Taxis j qui étoit refté en Angleterre, devoit 
tout régler pour le Congrès. L'archiduc Albert nomma pour 
le même delTcin , Jean de Ligne , prince de Barbanfon , le 
comte d' Aremberg amiral , le préfident Jean Richardot , Louis 
Verreyckeuj premier fecretaire. 

Au commencement de Mars , ces Minières étant venu trou- 
ver Velafco , ils s'embarquèrent à Graveline le 1 5 de May , 
ôc trois jours après ils arrivèrent à Londres. Rovida eut au-, 
dience du Roi le 22 du même mois, conduit par le comte 
de Northampton ôc par Taxis. Rovida , dans fon compUment, 
donna à Jacque le titre de Roy de trois Royaumes j ôc fit l'é- 
loge de la juftice, de l'équité, de la douceur admirable , ôc des 
autres vertus de ce Prince. Il dit> qu'il étoit envoyé par le 
très-puiflfant roi d'Efpagne , pour témoigner à Sa Majefté , 
avec qui fon Maître avoir d'anciennes liaifons d'amitié , les 
difpofitions favorables , où il étoit à fon égard. Il offrit enfuite 
fes fervices à Sa Majefté. Le Roi répondit, que l'arrivée d'un 
Ambaffadeur de Sa Majefté Catholique , lui faifoit d'autant plus 
de plaifir , que cela pourroit procurer la paix à toute la Chré- 
tienté. 

Le lendemain , le comte d'Aremberg eût audience avec ceux 
de fa fuite. Le Roi & la Reine les reçurent avec la même 
bonté. AulTi-tôt Sa Majefté nomma Thomas Buckurft , comte 
de Dorfet> grand-thréforier , Charle Howard amiral, Charle 
Montjoy, comte de Devonshire, viceroi d'Irlande , Henri 
Howard , comte de Northampton , Robert Cecil , fecretaire 
d'Etat j pour s'affembler avec les Plénipotentiaires de PhiHppe 
6c d'Albert , dans le palais de Sommerfet , où l'on avoit pré- 
paré un logement pour Velafco, & où, en attendant, Rovida 
ôc Taxis étoient logez. Ces deux Miniftres furent aiïis à la 
droite , ôc les Miniftres Anglois à la gauche j ceux-ci furent 
cenfez céder la prefféance aux Miniftres étrangers , par honnê- 
teté ôc par politeffe , comme étant chez eux , ôc fiiifant les hon- 
jigurs de leur payis, ' . 



DEJ. A. DETHOU,Liv. CXXXI. ay? 



Rovida 



parla le premier, & commença par fouhaiter au nom 
1 maître , au féréniflime roi d'Ecofle, d'Angleterre & 



du Roi fon maître , au leremmme roi d iicoiie, d Angleterre & Henri 
d'Irlande , un heureux régne, & le félicita fur fon avènement jy. 
à la couronne d'Angleterre, à laquelle il étoit parvenu par un i (504. 
droit légitime. Taxis avoit déjà fait le compliment à Sa Majefté 
fur ce fujet. Il offrit en même tems au Roi toutes les forces de S. 
M. C.foitde terre, foit de mer, toutes les fois qu'il enauroitbe- 
foin. Il ajouta , que la manière dont le Roi avoit déjà reçu Taxis 
en qualité d'Ambafladeur du Roi Catholique, étoit d'un heureux 
préfage pour l'avenir : que Dieu, quittent le cœur des Rois dans fa 
main^quiabbaifje les montagnes quand il lui plaît, 6c qui fçait chan* 
ger le glaive en huile, avoit fans doute infpiré aufereniffime roi de 
la Grande Bretagne ces confeils de paix, pour travailler férieu- 
fement à étouffer la difcorde qui regnoit entre les Rois de la 
Chrétienté : Que depuis la mort de la Reine Elifabeth , le flam- 
beau de la guerre étant prefque éteint, & ces deux couronnes 
étant échues à un Prince , qui lui avoit toujours été cher , ainii 
qu'à Philippe IL fon père , à un Prince qui n'avoir jamais 
pris part aux réfolutions de cette Reine , & qui d'ailleurs n'a- 
voit rien à démêler avec l'Efpagne toujours amie ôc alliée de 
l'Ecoffe , fa Majefté Catholique n'avoir pas voulu négliger cet- 
te occafion de terminer la guerre, d'autant plus que le férénif- 
fime Roi d'Ecoffe, d'Angleterre ôc d'Irlande ^ avoit toujours 
été étroitement lié avec la maifon d'Autriche : Que c'étoit mal- 
gré lui^ôc après avoir été attaqué le premier, que fon Père, 
qui n'avoir jamais fongé à envahir les Etats de fes voifins, s'é- 
toit vu obligé de tourner ailleurs fes armes , deftinées à com- 
battre l'ennemi commun de la Chrétienté , qui profitant des 
difcordes des Princes Chrédens , faifoit tous les jours de nou- 
veaux progrès : Qu'il y avoit eu jufqu'alors affez de fang verfé 
ôc qu'il étoit tems d'épargner enfin celui des Chrétiens : Qu'a- 
près Taxis , S. M. C. avoit envoyé au Roi, en qualité d'Ambaf- 
fadeur,Ferdinand de Velafcb , connétable de Caftille , Seigneur 
d'une fageffe ôc d'une pieté' finguliere ; pour travailler à un 
ouvrage très-agréable à Dieu : Que la pieté de Velafco lui 
faifant furmonrer tous les obftacles , il s'étoit mis en chemin 
au milieu de l'hyver ; ôc qu'après un voyage long ôc pénible , 
il étoit enfin arrivé fur la frontière de Flandre; mais que fa 
famé ne lui avoit pas encore permis de paffer en Angleterre ;' 



2^6 HISTOIRE 

- Qu'en attendant fon arrivée , on avoit jugé à propos d'employeiJ 
Henri fon miniftere ôc celui de Taxis ^ pour travailler à un traité de 
I V. paix entre deux des plus puiffans Rois de la Chrétienté. 
i 6 o^. Il ajouta que c'étoit un grand fujet de joye pour tout le mon- 
de, de voir fur le thrône de la Grande Bretagne, un Prince qui 
avoit toutes les qualités néceflaires pour régner glorieufement , 
]a juftice , la douceur, la modération , & plufieurs autres vertus 
admirables : Qu'il efpéroit que la paix réCiniffant les forces de 
deux grands Rois, affùreroit le repos de l'Europe , & contri- 
bueroit à faire triompher de l'ennemi du nom Chrétien : Qu'il 
falloit donc tâcher, avec le fecours de Dieu, qui eft l'auteur 
de la paix , de bannir tous les détours, de renoncer à la gloire,' 
de faire briller fon fçavoir & fon efprit , d'examiner fans aucun 
artifice, 6c de pefer avec équité les avantages d'une paix qui 
ne pourroit manquer d'être agréable à Dieu , ôc de parvenir 
enfin à terminer heureufement cette importante afl^aire : Qu'il 
«'agiflfoit de l'œuvre de Dieu, c'eft-à-dire , de la paix , dont la 
privation caufoit mille maux , de la part des amis comme de 
celle des ennemis i que fous les meilleurs Princes la guerre 
faifoit gémir les peuples, ôç les expofoit à la violence des mé- 
chans qui les tyrannifoient : Que de toutes parts la paix étoit 
defirée avec ardeur, comme la feule chofe qui pouvoit procu- 
rer la fureté publique , maintenir les loix , ôc aflïirer la liberté 
du commerce , qui fait fubfifter les villes: Que tels étoient fur- 
tout les vœux emprefTez des veuves, des pupilles, ôc en géné- 
ral de tous les gens de bien , qui joignoient leurs larmes à 
leurs prières : Qu'envoyez par un Monarque puiflant pour con- 
clure cette paix fi défirée, ils fe fentoient un penchant extrême 
à féconder les vœux des peuples : Qu'ils agiroient en cette af- 
faire avec candeur ôc fincérité , ôc qu'ils en prenoient à témoin 
Dieu même , fcrutateur des cœurs ôc vengeur févére du men- 
fonge : Que voyant le féréniffime Roi de la Grande Bretagne 
ôc fes miniftres dans les mêmes fentimens, quelques efforts que 
fiffent les méchans , pour s'oppofer à la paix , ils ne doutoient 
point néanmoins que cette paix fi defirée ne fe pût conclure 
aifément , fur-tout avec le fecours de celui , qui en naifiant a 
apporté la paix au monde, ôc qui en montant au Ciel laiffa cette 
paix à fes Difciples -, qui viendra à notre fecours j qui s'armant 
(in bouclier de fa force icï^iQïd^ la tête du ferpent, arrachera du 

champ 



xj 



D E J. A. D E T H O U, Liv. CXXXI. i^n 

champ toutes les mauvaifes herbes ^ ôc difllpera par fa vertu 
tous les ennemis de la paix. 

Ainfi parla Rovida. Le comte de Northampton répondit en Henri 
peu de mots, & reTuta avec beaucoup de fagefleôc de mode- IV. 
ration ce que le miniftre Efpagnol avoit dit d'injurieux à la \ Co^, 
mémoire de la feue reine Elifabeth j & ce qu'il avoit avancé 
au fujet de ceux qui s'eiforçoient fecretement d'éloigner !a 
paix. C'eft tout ce qui fe palta le premier jour , ils s'afTembie- 
rem ainfi jufqu'à quinze fois : les minières du Roi Catholique 
& de l'Archiduc ne manquoient point de mander à celui-ci ôc 
à Velafco tout ce qui fe paflbit dans chaque affemblée , ôc ce 
qui faifoit l'objet des conteftations, ôc on leur envoyoit aulTi- 
tôt des ordres fur ce qu'ils dévoient faire j enforte que lorf- 
qu'ils s'afTembloient de nouveau , ils étoient toujours en état de 
donner une réponfe décifivefur ce qui avoit été contefté dans 
îaféance précédente. 

Les Efpagnols propoferent d'abord une ligue offenfive ôc 
défenfive Hiiais les Anglois fe refuferent abfolumcntà ce pro- 
jet , alléguant le traité qu'ils avoient fait avec la France. Le 
Roi déclara en même tems qu'il ne vouloit pas fe mettre dans 
la néceffité de faire la guerre à ceux qui fuivoient la même 
confefîîon de foi que lui 3 que cela pourroit néanmoins arriver, 
s'il s'engageoit dans un traité de ligue offenfive qu'il lui feroit 
impoiïible d'exécuter fans blelfer fa confcîence. Ainfi après 
quelques conteftations qui durèrent plufieurs jours, on convint 
qu'il ne feroit queftion que d'un traité de paix , fans faire aucune 
mention de ligue offenfive ôc défenfive , ôc qu'on délibéreroit 
fur les conditions néceflfaires pour rendre la paix fûre ôc folide. 

Les Miniftres Efpagnols fupplierent alors le Roi de fe rendre 
médiateur de la paix entre l'Archiduc ôc les Etats généraux des 
Provinces-Unies > afin de les engager à en accepter les condi- 
tions. Le Roi reçut bien cette propofition , ôc fe com- 
porta en effet dans cette affaire avec beaucoup d'équité. Il fe 
trouva plus de difficulté par rapport à la liberté du commerce , 
qui fut propofée de part ôc d'autre. Les Anglois l'accordoient 
pleine ôc entière , fans aucune réferve : les Efpagnols au con- 
traire exceptoient la navigation aux Indes , alléguant le parta- 
ge ' fait par l'arbitrage du Pape Alexandre VI i cent ans 

1 C'eft la fameufe ligne de Démarcation. 

Tome XIF, Kk 



o;8 HISTOIRE 

_ auparavant , félon lequel la navigation aux Indes nV-toit permife 
ÏT^ \ qu'aux Caftillans ôc aux Portugais : ils ajoutèrent que l'union 
TV ^ ' ^"^ Portugal avec l'Efpagne ayant doniié à S. M. C. les Indes 
orientales ôc occidentales » il n'étoit plus permis qu'à fes fujets 
10 04;. ^'y commercer, ôc que cette navigation étoit interdite à tou- 
tes les autres nations. 

Le Roi de la Grande Bretagne , qui étoit naturellement 
très-équitable , & fouhaitoit la paix > mais qui en même tems 
ne vouloit pas accepter des conditions déshonorantes, voyant 
qu'il ne pourroit jamais engager fes peuples à renoncer à un 
commerce que les Hollandois prétendoient leur être permis , 
qu'ils faifoient impunément, ôc dont ils retiroient de grands pro- 
fits^ ne voulut jamais confentir que fes fujets en fulfent pofiti- 
vcment exclus j il fe contenta de promettre fecretement aux Ef- 
pagnols, que les Anglois n'iroient point auxindes par fon or- 
dre, mais qu'ils fe ferviroient du même droit que toutes les 
autres Nations avoient de naviger au de-là de la ligne équi- 
noxiale. Il ajouta que chacun devoit confulter fes forces , ôc 
que ceux qui en auroient le plus dans ces payis-là, dévoient 
l'emporter fur les autres. Ainfi le commerce fut rendu libre, 
fans aucune condition. Dans tout le refte les parties s'accordè- 
rent aifément. 
le connéta- Pendant toutes CCS conférences, qui commencèrent le 22 
\^^^-X- ^^a'^' ^g May ; Velafco alléguant toujours fa mauvaife fanîé , demeu- 
gleterre." '^ ^^ dans le même endroit i ôc quoique la ville de fEcIufe flit 
alors en danger , il ne fe rendit point auprès de PArchiduc pour 
conférer avec lui fur ce qu'il y avoit à faire j il fe contenta d'en- 
voyer deux fois Alfonfe Velafco fon parent ôc Blafco d'Arra- 
gona à Gand , 011 fon Altefle étoit. Enfin après bien àts retar- 
demens affettez , dignes de la gravité Efpagnole , il fe rendit à 
Dunkerque le 27 de Juillet , après qu'il y eut envoyé des gens 
pour lui faire une réception magnifique. Le 2 d'Août le che- 
valier Guillaume Monzon amiral de la Manche , étant venu 
avec des vaiffeaux Anglois de haut-bord , il fe rendit le lende- 
main à GraveUne, oii arriva en même tems Antoine de Ribera, 
envoyé par fon coufm Jean Taxis Ambaffadeur d'Efpagneàla 
cour d'Angleterre. On employa trois jours à embarquer la cava- 
lerie, les bagages, ôc les domeftiques de Velafco, qui défendit de 
rien mettre,de ce qui luiappartenoit, fur les vaiffeaux Hollandois 



DE J. A. DE THOU,Liv. CXXXI. 2^9 

que les Angîois avoient amenez avec eux. Enfin le Dimanche .b»i.«i,«.»^ 

après avoir afTiflé à laMefle , il s'embarqua de grand matin fur T^^ ' 

un pedt navire , qui devoir le conduire à bord des grands vaif- j ^ 

féaux qui l'attendoient en pleine mer , à caufe des bancs de 

fable. Il monta fur un de ces vaiffeaux •> ôc après huit heures * ^'^' 

de navigation il débarqua aux Dunes , n'ayant pu ce jour-là , à 

caufe du vent, aborder à Douvre. 

Après que les pafTagers , qui payèrent à la mer le tribut ordi- 
naire, fe furent un peu rétablis, ils fe rendirent le lendemain 
à Douvre, ôc le 17 d'Août ils arrivèrent à Cantorbery , ca- 
pitale delà province de Kent , où Taxis & Rovida, avec leur 
fuite, vinrent au devant de Velafco , ainfi que le comte d'A- 
remberg , ôc les autres AmbafTadeurs de l'Archiduc. Le Roi 
envoya au devant de lui le comte deNorthampton & le comte 
de Nottingham gouverneur des cinqPorts,avec cinq cens che- 
vaux ôc un grand nombre decharettes. Ayant ren^ontéla Ta- 
mife fur vingt-cinq batteaùx préparez à cet effet, il arriva en- 
fin au bout de trois jours à Londres. 

Le Roi , qui étoit alors à la chaiïe , chargea l'amiral Charle 
Howard de faire des excufes fur fon abfence. La Reine de fon 
côté envoya au Connétable le comte de SulTolck , pour lui 
faire compliment fur fon arrivée. Les Anglois , qui s'étoient 
apperçus que ce Seigneur aimoit fort le fafte, lui rendirent de 
grands honneurs , Ôc le reçurent avec beaucoup de cérémonie. 
Lorfque SaMajeflé fut revenue à Londres , elle envoya le 25: 
d'Août le comte de Southampton pour recevoir le Connéta- 
ble , Ôc le conduire à fon audience avec une grande pompe. 
Velafco a écrit lui-mcme , que le Roi fe leva dès qu'il parut , 
ôc que Sa Majefté fe tint long-tems debout , jufqu'à ce qu'il 
eut approché plus près d'elle pour lui faire fa révérence. Il a 
prétendu nous faire entendre par cette circonftance , que le 
Roi de la GrandeBreragne lui avoir rendu de grands honneurs, 
aux dépens même de fa dignité. Le Roi lui parla en François, 
comme avoir fait Robert Cecil , qui avoit été faluer le 
Connétable de la part de Sa Majefté, avant qu'elle fût reve- 
nue àLondres. Les Plénipotentiaires de part ôc d'autre s'afTcm- 
blérent deux fois, ôc Velafco fut encore conduit à l'audience 
du Roi, à celle du Prince de Galle , ôc le lendemain à celle 
de la Reine. Il fut reçu dans ces audiences avec encore plus 
de pompe qu'auparavant. K k ij 



^6o HISTOIRE 

. Enfin le 2^ d'Août , après avoir affifté à la Mefle , Velafco 

H F~N] ^^ rendit le matin au Palais, avec les autres miniftreSj & entra 

1 Y dans la chapelle. Le Roi y vint peu de tems après, accompa- 

^ ' gné du Prince de Galle , ôc précédé de fes Heraults qui por- 

1004. ^. j rr TT>-' J- rr ^i 

^ toient des malles. La Keine s y rendit aulii , avec toutes les 
Dames de fa luite. Lorfqu'on eut chanté en mufique quelques 
hymnes au fujet de la paix , Cecil produifit le traité écrit fur du 
parchemin. Le Roi le donna à Velafco , qui le donna à Rovi- 
da. On apporta enfuite un exemplaire de la Bible delà verfion 
de S. Jérôme de l'édition de Plantin > comme on en étoit con- 
venu. Le Roi ayant mis la main fur les SS. Evangiles , jura 
d'obferver les articles du traitée il prit en même tems la main du 
Connétable en figne de concorde. Cela fut fuivi d'acclamations, 
ôc on cria de toutes parts , vive le Roi^ Il y eut enfuite un très- 
grand repas, où lajoye égala la magnificence, ôc pendant le- 
quel on lan(;a contre la mémoire de la feue Reine Elifaberh 
plufieurs traits, qu'on peut voir dans la relation que Velafco 
fit imprimer enfuite à Anvers, contenant le détail de toute cette 
négociation 5 foit qu'il l'eût compofée lui-même , foit qu'il l'eut 
fait faire. Quoiqu'il en foit, ces traits injurieux y reviennent fi 
fouvent, qu'on en eft rebuté. 

Le Roi alla le lendemain rendre vifireau Connétable, qu'un 
petit mal au pie retenoit au lit. Sa Majefté l'ayant embraffé , 
Velafco lui dit ces paroles du Centurion ' : Seigneur , je ne fui i 
pas digne que vous entriez dans ma maifon. Velafco après avoir 
été comblé de préfens magnifiques , prit congé du Roi , ôc 
fe rendit avec toute fa fuite à Gravefende le 1 2 de Septem- 
bre y puis s'étant embarqué fix jours après à Douvre , il aborda 
à Calais , ou il fut reçu par Dominique de Vie qui en étoiï 
Gouverneur. De Calais il alla à Graveline , ôc de-là à S. Omer 
en Artois. Il arriva enfin à Gand le ip de Septembre dans le 
tems de la reddition d'Oftende. Il vint à Arras, oii l'Archiduc 
étoit alors , ôc s'y aboucha avec ce Prince. 
Honneursqne Velafco prit enfuite fa route par la France, comme il avoiî 
le Connétable fait en allant , ôc vint à Fontainebleau , où le Roi lui fit encore 
çoic enVran- ^^ grands honncurs. Ce Seigneur étant allé foûper à l'Hôtel 



te- I II y a dans le texte Cornelii Centn- 

rionis : C'eit une méptife . Le Centu- 
rion Corneille eft celui dont il eft par- 
le au chap. 1 0. des Aftes des Apôtres. 



A l'e'gard de celui qui reçut J. C. dans 
(a maifon , Ton nom n'eft point marqué 
dans l'Evangile. 



DE J. A. DE THOU,:Liv. CXXXI. 2^1 

de Zamet , le Roi y vint avec fa bonté & fa familiarité ordi- 
naires, & fe mita table. Velafco ayant voulu préfenter à ge- tj p *, r> » 
noux la ferviette au Roi', Sa Majefté ne voulut point le fouffrir, j y 

ôc lui dit qu'en agiffant ainfi familièrement , il ne prétendoit , \ 
A.j°, • JT^»- 1004. 

pomt recevoir des honneurs , mais en rendre. Le ixoi ayant 

parlé pendant le repas de la parenté, quiétoit entre la maifon 
ie Velafco & les Rois de Navarre : le Connétable dit que les 
Rois , ainfi que les Dieux , n'avoient ni parens ni alliez. Cette 
bonté du Roi charma l'Efpagnol , qui étoit d'une vanité extrêr 
me ,ôcilnt plus de cas de cet honneur que de tous les magni- 
fiques préfens du Roi de la Grande Bretagne. 

Au refte, voici les principaux articles du traité de paix con- Articles du 
gIu en Angleterre i articles qui ne fe trouvent point dans la J^^'^l^ imi! 
Relation de Velafco : Qu'il y auroit une paix fùre ôc durable gne & taiv 
entre les deux Rois , tant fur mer , que lur terre : Que toute ëetcuic. 
guerre cefieroit entr'eux , Ôc que les prifonniers faits de part ôc 
d'autre, depuis le 14- d'Avril, feroient mis en liberté : Qu'ils 
ne feroient aucun traité avec quelque Puiflance que ce fut, au 
préjudice de l'un ou de l'autre , & qu'ils ne donneroient aux 
ennemis ni troupes , ni argent, ni munitions > ni confeils : Que 
fi on avoit fait quelque traité préjudiciable à l'un ou à l'autre ,- 
ce traité feroit rompu : Que les deux Rois & les Archiducs \ 
empêcheroient leurs fujets de caufer aucun préjudice à leurs 
voifins. 

Comme on avoit contefté quelque tems au fujet de FlefTîn- 
gue , de la Briele , ou la Brille , ôc du fort de Ramekens , ( parce 
que les Archiducs demandoient , que ces places leurs fufTenc 
rendues, comme appartenant à la maifon d'Autriche ) le roi de 
la Grande Bretagne , qui par rapport au traité conclu entre la 
feue reine Elifabeth, ôc les Etats Généraux, fcntoit qu'il ne 
pouvoit les rendre qu'aux Hollandois , quand il faudroit les 
reftituer , fe défendit fur cet article j Ôc déclara qu'il ne pou- 
voit, fans violer fa foi , qu'il avoit réfolu de garder à l'égard 
de tout le monde , accorder ce qu'on lui demandcit. Mais 
en même tems il engagea fa parole royale , qu'il feroit tous 
fes efforts auprès des Etats Généraux , pour les porter à accep- 
ter des conditions de paix juftes ôc équitables ) avec fes chers 
frères les Archiducs , en leur fixant un tems fuffifant pour fe. 

L G'eft-à'dire , T Archiduc Albert., ôc rArchiducheffe Ifabelle. 

Kkiii 



i62 HISTOIRE 

"- \ -' déterminer ; Que s'ils refufoient de fe rendre à fes follicita- 

Henri tions , Sa Majefté Te tiendroit dégagée des obligations du traité 
IV. conclu entre la reine Elifabeth ôc eux i qu'alors elle feroit ce 
I (S'o^. qu'elle iugeroit jufte ôc raifonnable , par rapport à ces places, 
ôc que le roi Catholique ôc les Archiducs connoîtroient com- 
bien il faifoit cas de leur amitié : Qu'en attendant il recomman- 
deroit aux garnifons EcofToifes ôc Angloifes ^ de ne donner 
aucun fecours aux Holiandois , ni poudre, ni canons , ni bou- 
lets , ni vivres '■> de ne rien faire , en un mot , contre fes chers 
frères les Archiducs. 

On convint que le commerce feroit libre dans les Etats des 
deux Rois, ôc des Archiducs 3 que les Anglois ôc les autres fu- 
jets de fa majefté Britannique , ne feroient obligez de payer 
aucuns nouveaux droits : Que les vaifTeaux de l'une ôc l'autre 
nation ne pourroient être arrêtez dans les ports j ôc que com- 
me il leur feroit libre d'y entrer , ils pourroient auiïi en fortic 
/ librement. A l'égard des vaifTeaux armez i il fut réglé , que s'ils 

étoient obligez de relâcher à quelque port appartenant à l'une 
des parties , pour être radoubez , ôc approvifionnez , cela leur 
feroit permis, pourvu que le nombre n'excédât point fept ou 
huit, Ôc qu'ils n'y demeuraffent qu'autant de tems qu'il feroit 
néceflaire, pour fe refaire , ôc fe fournir de ce qu'ils auroient 
befoin j enforte qu'on ne gêneroit en aucune manière le com- 
merce libre des Nations : Qu'en cas que le nombre des vaif- 
feaux armez fut plus grand, ils ne pourroient entrer dans les 
ports, fans la permiflion expreffe du Prince : Que les fujers def- 
dits Princes , joûiroient également des mêmes droits dans le 
territoire des uns ôc des autres : Que les Anglois , les Ecoflbis 
Ôc les Irlandois , ne prêteroient point leurs noms aux Holian- 
dois , ni aux Zelandois, qui voudroient trafiquer en Efpagne: 
Que les Anglois, les EcolTois , ôc les Irlandois, qui y négocie- 
roient , feroient exempts de l'impôt de trente pour cent , ôc ne 
feroient obligez qu'à payer les droits impofez antérieurement 
à celui-là : Que le roi de la Grande Bretagne , ne permettroit 
point que les marchandifes achetées en Efpagne , fuflent por- 
tées ailleurs , que dans fes Royaumes , ou dans les ports de la 
Flandre, ôc qu'il publieroit une ordonnance à ce fujet: Qu'en 
cas de contravention , la marchandife feroit confifquée , Ôc 
que les contrevenans feroient déformais privez de l'exemption 



D E J. A. D E T H O U . L I V. CXXXL 26^ 

de 1 impôt de trente pour cent : yue les anciens traitez entre 

les ducs de Bourgogne ôc les comtes de Flandre , d'une part , H E N R i 
ôc les rois d'Angleterre , d'Irlande , ôc d'Ecoffe , de l'autre , I '^^• 
tant de fois renouvelles , ôc fufpendus par les guerres , les pri- 1^0^. 
viléges , les conceffions^ les grâces, que la guerre avoir fait 
cefler, auroient déformais leur premier effet : Que les Anglois, 
les Irlandois ôc les Ecoffois , qui tratiquoient en Efpagne , 
pourvu qu'ils ne donnaffent aucun fcandale public , ne feroient 
point inquiétez par rapport à la Religion : Qu'en cas qu'il fur- 
vînt entre les Princes quelque différend , qui obligeât d'inter- 
rompre le commerce , les Négocians , de part ôc d'autre y fe- 
roient avertis de retirer leurs effets dans l'efpace de fix mois ; 
qu'ils ne pourroient , avant ce terme expiré , être arrêtez , ni 
leurs effets faifis : Que l'un ne pourroit, fous prétexte de guerre, 
retenir dans fes ports les vaiffeaux marchands de l'autre, qui 
y feroient à Fancre , fans en avoir préalablement donné avis 
au Prince , dont ces vaiffeaux dépendoient , ôc avoir obtenu 
fon confentement : Que fi l'une des deux parties contrevenoit 
à ces articles , le traité ne feroit point pour cela cenfé rompu > 
mais que le tort feroit réparé aufTi-tôt , par la voye de droit : 
Que les prifonniers de guerre , Ôc les efclaves des galères fe- 
roient de part ôc d'autre mis en liberté , en payant les dépen- 
fes qu'ils auroient faites, ôc dont ils feroient d'accord : Que 
les adions en matière civile , intentées dans le tems que la guerre 
avoir commencé, ne feroient point fujettes au laps de tems^ 
ôc pourroient être reprifes ôc continuées , à moins que la chofe, 
dont il étoit queflion, n'eût été confîfquée : Que les procès, 
au fujet des prifes faites pendant la guerre , ôc du butin , fe- 
roient pourfuivis dans le territoire du Prince , contre les fujets 
duquel l'action auroit été intentée : Qu'en cas que les Etats 
Généraux des Provinces-Unies , vouluffent traiter de la paix 
avec les Archiducs , ou leurs fucceffeurs , Icfdits Archiducs 
trouveroient bon , que le roi de la Grande-Bretagne s'entre- 
mît en leur faveur. On comprit de part ôc d'autre dans ce 
traité, paffé à Londres le 24 de Juillet (vieux flile) ou le 14 
( nouveau ftile ) les Princes amis, ôc les Nations alliées. 

A l'occafion de fimpoiltion de trente pour cent , que le Roi linpôtdetrtn- 
avoit etabue 1 année précédente au mois de février, oc lar- f^r les mai- 
chiduc Albert , au mois d'Avril de la même année 3 le roi de chandifes. 



£(?4 HISTOIRE 

I . France jugea à propos au mois de Novembre fui vaut , d'éta- 
Henri ^^^^ ^^ même impôt fur les marchandifes venant d'Efpagne ôc 
I y^ des Payis-Bas. Cependant , Sa Majeftë voyant que cette ef- 
16 4. P^^^ ^^ repréfailles avoit entièrement fait cefTer le commerce, 
voulut mettre le roi Catholique ôc l'Archiduc dans la né- 
ceflTité de révoquer l'impôt de trente pour cent. Pour cet effet, 
elle interdit enrin aux Efpagnols , & aux Flamands foumis à 
l'Archiduc , tout commerce avec fes fujets , aufquels elle dé- 
fendit pareillement de commercer avec eux. Au mois de Juillet 
fuivant , le Roi publia encore une déclaration à ce fujet , dans la- 
quelle il ajouta plufieurs autres atticles. Ces ordonnances fi- 
rent beaucoup de tort aux affaires des Négocians , ôc occa- 
iionnerent de tous côtés de grandes plaintes de leur part. 

Le Roi , croyant qu'il étoit honteux pour lui de fouffrir le 
procédé du roi d'Efpagne ôc de l'Archiduc, quoiqu'il prévît , 
que fes ordonnances à ce fujet feroient également préjudicia- 
bles à fes fujets ôc à fes voifms , jugea à propos de méprifer 
tous les murmures , ôc aima mieux perfifter dans fes défenfes 
rigoureufes, que de fembler,par une lâche condefcendance, 
avouer fa foibleffe 5 perfuadé , que s'il moUilToit en cette oc- 
cafion , ou s'il diffimuloit , des gens auffi audacieux que le font 
les Efpagnols , fe fentiroient par-là excitez à lui faire encore 
quelque nouvelle injure. 

Le nonce du Pape , qui craignit que ce différend ne don- 
nât atteinte au traité de Vervins , fit tous fes efforts , pour que 
le Roi , tandis qu'on engageroit f Efpagne à fupprimer l'impôt, 
( fuppreflion dont il fe donnoit pour garant ) relâchât un peu de 
fon droit, ôc rétablît, en attendant, la liberté du commerce. 
Plufieurs courtifans , par les mêmes motifs, confeilloient à Sa 
Majefté de modifier fon ordonnance. Mais le Roi, fuivant les 
confeiis de Rony , ne voulut rien changer à la difpofition de 
fes édits, par rapport à cet objet , ôc rien ne le put jamais en- 
gager à faire une chofe indigne de lui , ôc du nom François. 
Enfin, cette affaire ayant été difcutée à Fontainebleau en pré- 
fence de Velafco , lorfqu'il retournoit des Payis-Bas en Efpa- 
gne , il fut arrêté à la follicitation du Nonce , que le droit de 
trente pour cent feroit fupprimé. En même tems la liberté du 
commerce fut rétablie î & après de longues conteftations , on 
convint enfin de certains articles le 12 d'Octobre , entre Rônî 

ÔC 



DE J. A. DE THOU, Liv. CXXXL 16^ 

éc Nicolas Brulart de Silleri , d'une part , 6c Balthazar de Zu- 

niga , 6c Alexandre Rovida , de l'autre. Henri 

Après les fiéges d'Ortende 6c de l'Eclufe , il n'y eut prefque j y^ 
aucune autre expédition de guerre cette année. On découvrit ^ q\^ 
à Brunfwick en Saxe une conjuration , qui fut le prélude d'une 
guerre ouverte , que firent l'année fuivante les princes de Brunf- f^^^àgnç 
.wick. Il y avoir dans cette ville peuplée 6c riche, un homme, 
nommé Henning de Brabant , d'un fçavoir peu commun, qui par 
fa réputation de probité , 6c par fon expérience , avoit mérité 
d être fait commandant de la ville. Henning tâcha de broûil- 
Jer le peuple avec le Sénat , dans le defTein de livrer la place. 
Comme il en avoit toutes les clefs , il voulut auffi avoir celles 
de la porte faint Michel. Mais les Bourgmeftres les lui refu- 
ferent i ce qui caufa une émotion , 6c fit courir tout le peuple 
en foule vers cette porte. On trouva aux environs 500 che- 
vaux , 6c autant d'hommes d'infanterie en embufcade. Le peu- 
ple devint alors furieux j Henning, foupçonnéôc arrêté, avoua 
fon crime , 6c fut condamné au fupplice defliné aux coupa- 
pables de haute trahifon. On lui coupa les doigts , ôc on le 
tenailla par deux fois avec un fer chaud. Il fut enfuite coupé 
vif en quatre quartiers. On brûla fes inteftins, 6c les autres 
parties de fon corps furent expofées dans les carrefours de la 
ville. 

Il y eut vers le même tems un foulevement à Emden dans 
rOoftfrife. Les Proteftans fe perfuaderent , ^ue quoique le 
différend , qu'ils avoient eu Tannée précédente , fût terminé, le 
comte Enno ne s'étoit pas néanmoins reconcilié de bonne foi 
avec eux. Ce qui augmenta leurs foupçons , fut que vers 
ce tems-là Jean époufa la fille de fon frère Enno, quoique 
celui-ci fit paroître , que ce mariage fe faifoit malgré lui. 
Il s'empara en même tems du comté de Riberg , 6c de 
quelques-autres payis , fans que fon frère s'opposât à ces con- 
quêtes. Le Pape accorda la difpenfe du mariage , par l'entre- 
niife de Léonard Rubens , abbé d'Abdinchof}', qui fit inférer 
dans la difpenfe , que c'étoit à condition que Jean protége- 
roit l'ancienne Religion , 6c ceux qui la fuivoient. 

Ceux de Paderborn eurent aufTi la hardieffe de s'élever con- 
tre leur Evêque, Theodoric de Furftemberg. Cette ville fé- 
condée des villes Anfeatiques , avec qui elle efl alliée , difputa 
Tome XIF. L 1 



ii66 HISTOIRE 

à fon Evcque la jurifdidion civile & eccléllaftîque 5 ils firent 



Tj à ce fujet plufieurs chofes , qui ne furent pas approuvées de ceux 




defurprendre la ville par adreue, à la faveur des intelligei 
ces qu'on y avoit avec les partifans du Prélat. On pétarda deux 
portes , qui furent brifées ? mais on ne put réuflir à la troifié- 
me, que les partifans de l'Evêque avoient promis d'ouvrir} par- 
ce que tous les bourgeois y accoururent. Enfin on convint de 
ces conditions : Que l'Evêque feroit admis dans la ville : Que 
du refte on ne feroit aucun mal à qui que ce fut: Que la mé- 
moire de ce qui s'étoit pafTé feroit abolie, ôc que les anciens pri- 
vilèges de la ville feroient maintenus. 

On avoit dreffé d'autres articles favorables à l'Evêque : mais 
tandis qu'on en faifoit la le£ture dans la maifon de ville , Li- 
boire Wichart Bourgmeftre arracha le papier , comme pour 
le déchirer. Bertholt de Cleves , qui étoit du parti de l'Evêque, 
ne put fouffrir ce procédé i il donna un foufflet au Bourgmef- 
tre, le renverfa de fon fiége , & le fit charger de chaînes , com- 
me un homme qui paffoit pour l'ennemi de la paix, & qu'on 
regardoit comme le flambeau de la difcorde , entre l'Evêque & 
les bourgeois. Alors tout le peuple étant accouru en foule , on 
ouvrit les portes , & Jean ayant été reçu dans la ville , au mi- 
lieu des acclamations de ceux qui étoient de fon parti , il mit 
des corps-de-gârde dans le marché , dans les places & fur les 
murailles , & ordonna aux bourgeois d'apporter leurs armes. Il 
affigna en même tems des logemens aux foldats. Ceux qui 
fuivoient l'ancienne religion fe réjouirent d'abord, voyant que 
le Magiftrat , qui avoit favorifé jufqu'alors les fe£laires , alloit 
être puni : mais à la vue des défordres que commettoient les 
foldats, ôc qui augmentoient tous les jours, ils commencèrent 
à le repentir : ils regreterent la perte de leur liberté , & vi- 
rent avec douleur que la fureur des haines n'avoit plus ni bor- 
nes , ni frein. 

On tira de prifon le malheureux Wichart chargé de chaî- 
nes. Il fut d'abord durant quelques heures expofé aux ijjfuî- 
tes 6c aux outrages de la populace, qui lui cracha au vifagej 
il fut enfuite appliqué à la queftion , ôc on lui verfa dans le 
nez de la lie de vin brûlé. Enfin il fut condamné comme 



DE J. A. DE THOU, Liv. CXXXI. 2^7 

coupable de trahifon à l'égard de fon Prince & de fa patrie , fans . i. 

c|u'on lui eut accordé les trois jours ordinaires pour fe pouvoir tt 
juftifier; ôc par l'ordre' de l'Evêqueil fut conduit au fupplice. j tt 
Wichart fur le point d'être exécuté^ ayant apperçu le Prélat qui , 
avoit voulu être préfent à ce fpeclacle : « Vien, s'écria-t-il, Eve- ^ 
=> que , vien étancher ta foif dans mon fang. y^ En difant ces 
mots il fe coucha fur le banc , où il fut tout vivant coupé en 
quatre quartiers. Pour outrager fa femme & fes enfans, on fit 
pafTer devant leur maifon la tête ôc les autres membres du mal- 
heureux Bourgmefl;re,qui furent enfuite expofez dans des pla- 
ces publiques. 

Tout cela fe fit avec tant de promptitude, que Maurice 
Landgrave de Heffe, protecteur de Paderborn , ôc qui s'étoit 
mis en chemin avec trente- deux compagnies d'infanterie ôc 
deux cens chevaux au bruit de ce qui fe paflbit en cette ville , 
ne put y arriver à tems. Il pofta fes foldats à Warbourg ôc 
aux environs. Les citoyens, qui s'étoient montrez oppofez à 
l'Evêque, furent traitez très-durement^ ôc la plupart punis par la 
perte de leurs biens. Les privilèges de la ville furent abolis, 
ôc on lui ôta le droit de jurifdidion fouveraine. 

Il y avoit eu jufqu'alors une conteftation au fujet de l'évê- 
ché de Strafbourg, entre Jean George de Brandebourg fils de 
l'Elefteur , ôc le cardinal Charle de Lorraine. Les Chanoines, 
dont les uns fuivoient l'ancienne religion, ôcles autres la Con- 
feffion d'Auibourg , étoient toujours partagés entre eux par rap- 
port à cette affaire, qui par l'intervention de la France avcit été 
plutôt fufpenduë que terminée. Elle le fut enfin par la médiation 
de Frédéric duc de Wirtemberg , qui y étoit lui-même in- 
tereflTéj ôc on convint de ces conditions : Que Jean George 
de Brandebourg cederoit l'Evêché au cardinal de Lorraine , 
qui lui donneroit cent trente mille écus d'or : Que le duc de 
Wirtemberg , garant du traité , poffederoit durant l'efpace de 
trente années la ville ôc le baillage d'Obernagh j ôc que pen- 
dant ce tems-là il payeroit,à l'acquit de Jean-George de Bran- 
debourg , trente mille écus d'or aux créanciers de ce Prince, 
6c à lui tous les ans la fomme de pooo écus d'or : Qu'au bout 
de trente ans , le cardinal de Lorraine ou fes fucceffeurs pour- 
Toient racheter ce baillage pour la fomme de quatre cens mille 
écus d'or. Ce traité fut fait àHaguenaw le 12 de Novembre. 

Llij 



Sued 



26^ HISTOIRE 

■■ Peu de tems après ,les villes de Lubeck> de Dantzîck, de 

ri Cologne , de Hambourg ôc de Brème , envoyèrent des dé- 

Henri p^^és aux princes de l'Europe, pour rénouveller les privilèges 
■^ ^* de la focieté Anféatique. Ces députés s'étant rendus d'abord à 
^ ^ o^. I2 çQyr ^Q Jacque roi de la Grande Bretagne , ils y trouvèrent 
beaucoup d'oppofition , parce qu'ils n'étoient munis d'aucunes 
lettres de l'Empereur -, ainfi ils furent renvoyez fans avoir rien 
conclu. Ils vinrent enfuiteen France, où ils furent mieux re- 
çus par le Roi , qui étoit à Fontainebleau. De là ils fe ren- 
dirent en Efpagne. 
Affaires de H y eut Cette année en Suéde une révolution mémorable , ôc 
quiavoit eu jufqu'alors peu d'exemples. Tous les Ordres de ce 
Royaume y concoururent par une loi irrévocable. Depuis plu- 
fieurs années , & fur- tout depuis l'an i ypi? , il y avoit de grands 
différends entre Sigifmond ' Roi héréditaire de Suéde , & fon 
oncle îe duc Charle ^ , au fujet du gouvernement civil de ce 
Royaume , & plus encore au fujet de la Religion. Sigifmond, 
fécondé des Polonois, étoit venu deux fois de Pologne en Sué- 
de , & avoit été obligé d'en fortir avec deshonneur ôc avec 
perte. Après fon fécond départ , comme il s'étoit rendu fort 
odieux, on arrêta fes principaux miniftres, ôc par un décret fe- 
vere des Etats , qui avoient alors une grande autorité , ils fu- 
rent condamnez à mort. Ils la fouffrirent avec un courage ôc 
une confiance, qui indigna bien du monde contre le duc Char- 
le. En conféquence le Roi d'un côté , ôc Charle fon oncle avec 
les Etats de l'autre, s'écrivirent réciproquement des lettres du- 
res ôc pleines de reproches amers. Enfin par un décret des 
Etats, le roi Sigifmond fut dépofé : le motif de fa dépofition 
étoit que contre la volonté de fon ayeul, ôc contre les loix pu- 
bliées dans l'affemblée des Etats généraux , il avoit voulu chan- 
ger la religion de l'Etat , donner atteinte aux libertés ôc privi- 
lèges du Royaume, ôc bâtir de nouveaux Forts. 

Le Duc Charle, foit par modeftie, foit qu'il fe contrefit, 
refufa d'abord la Royauté , quoi qu'il paffât pour l'auteur du dé- 
cret des Etats touchant la déposition de Sigifmond. Il fe dé- 
clara pour l'éledion du Prince Jean , fils du Roi Jean , frère de 
Sigifmond , ôc fon neveu , qui n'avoir eu aucune part dans 
tout ce que le roi Sigifmond avoit fait au préjudice des 
I Roi de Pologne. a Duc de Sudermanie. 



DE J. A. DE THOU, Liv. CXXXI. 2^p 

Suédois. Jacque TypotS qui dans le tems de cesmouvemens 
étoit en Suéde, & qui (e rendit enfuite à la Cour de l'Empe- Tj 
reur, ou il rriourut , tout éloigné qu'il étoit des fentimens des jv 
Proteftans^ parle ainfi du Prince Charle , avec qui il avoit vécu 
très-familierenient,dans la Relation qu'il a écrite de cet événe- ^ *^ ^ 4- 
ment. Ce Prince , dit-il^ étoit très-éloigné de vouloir ufurpec 
une couronne , qui ne lui appartenoit points mais entraîné dans 
la fuite parle zèle ardent qu'il avoit pour fa religion, fon am- 
bition qui étoit foible & légère , s'accrut infendblement , ôc il 
fe vit comme forcé par le danger où il fe trouvoit , ôc par la né- 
ceiïité des conjondures , de confentir malgré lui que les Etats 
1 élevafi'ent fur le thrône. 

A l'égard du Prince Jean , voyant la fituation des affaires 1 
il fe défendit d'accepter la couronne que Charle fon oncle lui 
offroit , ôc dont il redoutoit le poids qu'il ne fe croyoit pas ca- 
pable de porter. Il fit à ce fujet un difcours dans l'alfemblée 
des Etats , par lequel il déclara qu'il cedoit la couronne à fon 
oncle , auquel il protefta qu'il feroit toujours foûmis , ainli 
cju'aux Etats généraux. Il fit enfuite ferment qu'il ne trempe- 
roit jamais dans tout ce que Sigifmond pourroit faire. Après 
cela le Sénat ôc les Etats de Suéde, les Comtes ôc les autres 
Seigneurs, les Evêques, les Nobles, les Eccléfiaftiques , les 
Officiers de guerre, les Villes, ôcles Communautez, dans une 
diète convoquée à Norcopen le 21 de Mars , déférèrent la 
royauté à Charle , ôc firent des loix par rapport à l'Union hé- 
réditaire déjà établie par Guftave fon ayeul. Le couronne- 
ment de Charle fut d'abord fixé au jour de lafcte de S. Barthe- 
iemi : mais à la follicitation de Charle même , cette cérémonie 
fut diflférée. Voici les nouvelles loix qui furent faites par rap- 
port à rUnion héréditaire : on déclara que fi Charle venoit à 
mourir , avant que fon fils Guftave Adolfe eût atteint l'âge 
compétent pour pouvoir gouverner par lui-même , c'eft-à-dire , 
l'âge de dix-huit ans, l'adminiftration du Royaume appartien- 
droit au Prince Jean , ôc à la veuve de Charle , auquel on join- 
droit un cirtain nombre de Sénateurs , que Charle nommc- 
roit par fon teftament , pour être les tuteurs ôc les confeillers 
du jeune Prince. Comme il étoit conftant par des preuves cer- 
taines , qu'outre ceux qui avoient été condamnez à mort à 

I II efl parlé de lui à la fin de ce Livre, 

Ll iij 



ia7<5 HISTOIRE 

^^^^_^_^ Lincopen , pour avoir formé de pernicieux complots contre le 

ri duc Charle, ôc (ans compter ceux qui étoient détenus en prifon 

■" ^ ]^_^ ^ pour le même fujet, il y en avoir encore beaucoup d'autres qui 

•^ ^ • avoient en vue de rendre le Royaume éledif , àlexclufion de 

* " o ^. i^ j.^^g ç^Q Guftave ( ce qui étoit un projet très-pernicieux ) ils 

furent tous déclarez en général criminels d'Etat , ôc leurs enfans 

incapables d'entrer jamais dans le Sénat. 

Enfuite on cita tous ceux qui étoient fortis du Royaume, 
ôc on leur ordonna de revenir dans l'efpace de lîx mois, en 
leur promettant toute fureté , ôc en les menaçant de les traiter 
en rebelles , s'ils n'obéïflbient. On excepta de cette grâce gé- 
nérale ( à moins que le Roi Charle par une grâce fpéciale ne ju- 
geât à propos de leur pardonner) les deux Georges Pofle, qui 
s'étoient enfuis du Royaume j avec leurs complices , les comtes 
Eric , Axel ôc Guftave , Jean , Eric , ôc Axel Gyllenftiern. De 
plus il fut réfolu,qu*on entretiendroit fur piépooo hommes Sué- 
dois ou étrangers durant trois années.pour faire la guerre à Sigif- 
niond ôc aux Polonois, à commencer au mois de Mai prochain. 
On fit auiïi d'autres réglemens touchant le gouvernement 
civil: il fut ordonné : Que conformément au décret de Stoc- 
kholm , on feroit un examen du Droit ôc des loix qu'on fuivoit 
dans le Royaume , ôc qu'on réformeroit ce qui paroitroit le 
mériter 5 Que les voitures ôc les logemens que les Curez étoient 
obligez de fournir , félon la coutume , feroient réglez confor- 
mément à la dernière ordonnance du Régent i enforte que per- 
fonne ne pourroit loger chez un Curé , ou chez un payifan > 
fans payer ce qui étoit dû raifonnablement. On ordonna en- 
core que le prix de la monnoye étrangère ne pourroit augmen- 
ter fuivant la volonté des particuliers, ôc que le Taler Impé- 
rial ^ , par exemple , ne vaudroit que trente-îix gros de Suéde. 
On renouvclla auffi l'ancienne ordonnance touchant l'argent 
. non monnoyé,qui fe trouveroit parmi les marchandifes qu'on 
tranfporte hors du Royaume, lequel feroit porté à la banque 
pour en fabriquer des efpeces. Il fut ordonné qu'aucun des 
Gouverneurs, ou de ceux qui pofifédoicnt des cha%es dans le 
royaume, ne pourroit lever de nouveaux impôts fur les fujets ,à 
rinfçù de ceux dont ils dépendoient , fous peine d'être traitez 
en criminels d'Etat : Qu'excepté celui qui gouvernoit l'Etat 
I Ou Rifdale, Monnoie d'Allemagne qui vaut environ deux Florins 8c demi. 



DE J. A. DE THOU, Lrv. CXXXI. 271 

petfonne n'auroit droit de faire grâce pour les crimes capitaux , », 

ne fe mêleroit d'étouffer , ou d'accommoder ces fortes d'af- T4 E N R i 
faires, ôc n'y conniverôit en aucune façon; mais qu'elles fe- j\ 
roient renvoyées aux Juges ordinaires. On régla les poids ôc Ko4» 
les mefures , pour les rendre uniformes & légitimes. 

Comme par le teftament de Guftave, il avoir été ordonné 
que pour la dot des filles du Roi , on léveroit dang les provin- 
ces cent mille talers , Charle fut prié de régler ^ec le Sénat 
la répartition qui feroit faite de cette fommefurles provinces^ 
ôc de faire fur cela une loi. Il fut ordonné que l'on établi- 
roit des manufadures en differens endroits du royaume j qui 
feroient jugez convenables ; & que chaque ouvrier payeroit 
tous les ans un taler au threfor Royal : Que ceux qui tenoient 
des fiefs du Roi , ne pourroient , de leur autorité privée y le- 
ver des décimes , ou faire d'autres femblables exactions dans 
les provinces, à raifon de ces fiefs, fous peine d'en être privés. 
On prefcrivit par le même décret la manière de lever exacle- 
ment les décimes j on ordonna , que pour éviter les fraudes 
ôc empêcher qu'on ne mêlât dans le fer, qui feroit tranfporté 
hors du royaume, des matières de cuivre, ou autres matières, 
le fer feroit fabriqué en barres : Que ceux qui tenoient des fiefs 
relevans du Roi , demanderoient d'y être confirmés par fes 
fucceffeurs , ôc qu'il ne feroit permis aux pofTeffeurs de ces fiefs, 
ni de les fiéfer à d'autres , ni de les aliéner j ôc qu'en cas qu'ils 
vinffentà mourir fans hoirs mâles, le fief feroit reverfible à la 
Couronne , ou au Seigneur dont il relevoit j à condition néan- 
moins qu'on auroit foin de pourvoir à la dot des filles : Qu'à 
l'égard de la moitié des amendes , qui devoit être portée au 
threfor Royal , comme il s'y commettoit ordinairement beau- 
coup de fraudes , on exiberoit la copie du jugement , ôc l'ori- 
ginal des comptes , afin de fatisfaire pleinement aux droits du 
Roi : Que fi Sa Majefté étoit obligée de voyager hors du royau- 
me, elle feroit tenue, fuivantle Statut de Stockholm, d'être de 
retour pour la fête de S. Barthelemi. 

Le duc Charle ôc le Prince Jeanfoufcrivirent à tous ces dé- 
crets avec les députez des Etats. Le même jour on renouvella 
le décret de l'année 1544^ fait à Arofen par tous les Ordres du 
royaume, par lequel le droit d'éIe£tion étoit aboli, ôc la cou- 
ronne rendue héréditaire à perpétuité dans la famille de Guftave, 



272 HISTOIRE 

■ .Il— tant qu'il y auroit des hoirs mâles de cette maifon. Ce de- 

Henri ^^^^ avoit toujours été obfervé depuis , ôc on n'y avoit donné 
j Y une efpece d'atteinte qu'à l'occafion dd mauvais gouvernement 
i 6 04- ^'-Ktic , ôc de la conduite imprudente de Jean qui avoit été mis 
en fa place , & enfuite de celle de fon fils Sigifmond , qui 
avoient voulu l'un &. l'autre changer la religion reçue dans l'E- 
tat. On décida alors que la couronne , dont Sigifmond s'étoit 
rendu indice , en violant la conftitution de Sudercopen , fe- 
roit cenfée dévolue, fuivant l'ordre de la fucceflîon , à fon on- 
cle Charle ôc à fes héritiers légitimes , c'eft- à-dire, à fes hoirs 
mâles, ôc aux defcendans de ceux-ci: Qu'au cas qu'ils viniïent 
à manquer , la couronne pafleroit félon le même ordre aux hoirs 
mâles du Prince Jean , qui par une déclaration faite entre les 
mains des Etats, renonçoit a£tuellement à fon droit , excluant 
à perpétuité les defcendans de Sigifmond roi de Pologne : Que 
fi la pofterité de Jean venoit à finir , on mettroit la couronne 
fur la tête de quelque fille de la famille de Guftave, en vertu 
de cette conftitution ; ôc que cette fille par le confentement 
ôc le choix desEtats^feroit mariée à un Seigneur Suédois ,qui 
fuivroit la religion de l'Etat, ou à quelque Prince d'Allemagne 
defcendant de Guftave parles femmes : Que fi elle faifoit autre- 
ment , elle feroit déchue de fon droit à la fucceiïion , dont les 
fiilles ôc les petites-filles de Sigifmond feroient exclues à perpé- 
tuité. Le motif de cette exclufion fut ici répété : c'eft que Si- 
gifmond avoit renoncé à la ConfeiTion d'Aufbourg reçue dans 
le royaume , ôc approuvée par les Etats comme orthodoxe ÔC 
conforme à la parole de Dieu Ôc aux écrits des Prophètes. En 
conféquence il fut ajoutée que tous ceux qui déformais fucce- 
deroient au royaume de Suéde , feroient ferment d'embrafier 
cette Confeiïion , ôc qu'ils n'épouferoient point de femme d'u- 
Ee religion différente. Il fut encore réglé, qu'aucun des Prin- 
ces héréditaires, qui par l'Union étoient appeliez à la couronne, 
ne pourroit accepter une autre couronne ou des Etats éloignez; 
parce qu'on avoit connu par expérience qu'il en réfultoit des 
troubles, ôc plufieurs inconvéniens pour l'Etat , foit par l'ab- 
fence du Roi , foit par le féjour des étrangers dans le royaume. 
Enfin on fit des décrets touchant i'obéiffance conftante ôc fi- 
dèle qui feroit toujours rendue aux Princes héréditaires. On. 
confervaau Prince Jean, ôc à fes héritiers legidmespar le même 

décret 



DE J. A. D E THOU, Liv. CXXXL 273 

décret la pofleffîon de la principauté , qui avoir été affignée - 

au duc Magnus par le roi Guftave. Elle fut depuis beaucoup Henri 
augmentée par les Etab > & conférée à titre de donation. j y. 

Dans un abrégé hiftorique publié à Stockholm onze ans i^qa.- 
après , au fujet de cette aflemblée des Etats , on trouve inféré 
le difcours du prince Jean , prononcé dans cette afTemblée. Il 
y rend grâces à Charle fon oncle de plufieurs bienfaits qu'il 
en a reçus , entr'autres de ce que par fon zélé 6c par fes foins 
il n'étoit point tombé entre les mains des Jefuites ôc des Pa- 
pilles : ce qui fait connoître que cette révolution arrivée en 
Suéde , fut caufée paria crainte qu'on eut queSigifmond & fcs 
miniftres ne changeaflfent la religion dans ce royaume. Enfin 
Jean ayant étendu la main en figne d'approbation , promit ex- 
preflfement foi Ôc obéïflance à Charle fon oncle , ôc après lui 
à fes coufins germains Guftave Adolfe , ôc Charle Philippe fils 
de Charle. La principauté d'Oftrogothie ou Oftrogotland , lui 
fut donnée par fon oncle Charle l'année fuivante , comme il 
fut marqué dans la nouvelle tranfaûion qui fut faite alors. Car 
bien que le jour de la fête de S. Barthelemi eût été fixé pouc 
le couronnement de Charle , ce Prince ne voulut néan- 
moins prendre le titre de Roi , que deux ans après , le prin- 
ce Jean ayant alors dix-neuf ans ôc étant dans un âge oti il 
pouvoir ratifier plus autentiquement la renonciation qu'il avoit 
faite. 

La religion ne caufoit pas moins de troubles dans la Hon- Affaires éa 
grie , Ôc dans la Tranfylvanie où les efprits étoient fort échau- Hongrie &de 

r^ V r • ^ /^ ■'•on» ^ • Tranlylvame. 

tez a ce lujet. Cjeorge Bafta , n ayant en apparence aucune m- ' 
quiétude par rapport au dehors , s'appliquoit uniquement, com- 
me il en avoit ordre , à régler les affaires de la Hongrie , ôc à 
remédier aux defordres de l'Etat. Ufant d'une févérité excef- 
five à l'égard des Proteftans , ( ce que les perfonnes fages regar- 
dèrent comme une conduite fort imprudente dans les circonf- 
tances préfentes ; ) il défendit l'exercice public de toute autre 
Religion , que de la religion Catholique. Maître de prefque 
toute la Tranfylvanie , il puniflfoit la Noblefie par la perte de 
leurs biens. Cependant dans la dernière afiemblée des Etats , 
on leur avoit fait quelque grâce , ôc on leur avoit accordé la 
faculté de racheter en argent comptant la quatrième partie de 
Tome XIF. Mm 



27^ HISTOIRE 

■ leurs biens , afin qu'ils puflent dans la fuite payer les decimeâ, 
Henri ^" taxa la ville de Cronftat à 80000 écus d'or, ôc celle de 

JY Claufembourg *à 20000. 
I 6 0*4. ^"^ ^^^ entrefaites on perdit la ville de Peft par un accident 
* û»ColoiVar. également trille ôc honteux. On négotioit alors , pour un traité 
de fufpenfion d'armes entre les Chrétiens ôc les Infidèles ; ce- 
pendant on étoit incertain à la Porte , fi la guerre ne s'allu- 
meroit pas entre les Turcs ôc les Perfans. Ceux-ci voyant le 
thrône Ottoman occupé par un enfant, avoient fait des cour- 
fes de tous cotez fur les frontières de l'Empire. Après avoir 
repris Tauris , ils s'étoient avancez jufqu'à l'Euphrate, ôc s'é- 
toient emparez de Bagdat. Cependant on attendoit de jour en 
jour le Grand Vifir qui , à ce qu'on difoit , venoit dans" la 
Hongrie à la tête de loooo Jan i flaires , ôc d'une armée très- 
nombreufejôc onavoitreçu avis de Conftantinople qu'il avoir 
ordre fur-tout de prendre Peft , afin de mettre Bude à couvert 
de ce côté là. 

Ainfi , quoique la garnifon de Bude eût plufieurs fois don- 
né fa parole de ne rien entreprendre pendant la trêve contre la 
ville de Peft, le gouverneur de cette place nommé Jaghenruy, 
Gentilhomme de la province, effrayé de l'arrivée des Tartares, 
qui félon leur ufage iaifoient des courfes aux environs ', ôc s'im- 
maginant qu ils étoient les avant-coureurs d'une armée nom- 
breufe , prit confeil de la crainte dont il étoit faifi, ôc réfolut 
aufil-rôt d'abandonner la place avant qu'elle fut invertie. Après 
avoir expofé aux officiers le danger où ils étoient ^ ôc leur 
avoir communiqué fon deffein , il Corm de Peft le 3 de Sep- 
tembre avec cinq enfeignes ôc fix efcadrons , emportant 500 
facs de farine. Il laifia dans la ville les canons ôc les autres mu- 
nitions de guerre, ôc fe contenta de mettre le feu à quelques 
maifons. A peine eût il fait un mille , qu'il rencontra joo Hei- 
n«Strigonie. duques, qu'Âltheim gouverneur de Gran "^ envoyoit à fon fe- 
cours 3 avec des batteaux chargez d'avoine Ôc d'autres muni- 
tions. Ces Heiduques voyant qu'on avoir abandonné Peft j 
prirent le parti de fe retirer de bonne heure , pour ne fe pas 
expofer à un danger évident j ôc s'étant joints aux troupes de 
la garnifon, ils abandonnèrent les batteaux, dont les Turcs 
s'emparèrent , 6c fur lefquels ils trouvèrent 200 facs d'excel- 
lente avoine. 




DE J. A. DE T H O U , L I V. CXXXI. 275' 

Ceux de Bude s'étaiit apperçus du départ de la garnifon de 
Peft , accoururent au(îî-tôt pour éteindre l'incendie. Pour Ja- 
ghenruy , ilfe retira à Gran, où après avoir été févérement ré- 
primandé par Altheim , il fut conduit en prifon ôc chargé de 
fers. Comme le Congrez pour la trêve duroit encore , le Bâ- 
cha de Bude , qui ne vouloir pas qu'on put lui reprocher d'a- 
voir violé la foi qu'il avbit jurée, envoya faire des excufes à 
Altheim fur ce qui s'étoit pafTé : il lui fit dire, que cette place (i 
voiiine de Bude ayant été abandonnée par la garnifon , ^"^7 
avoir mis le feu , il avoit craint que d'autres s'en emparaflent 
ôc que le feu n'en confumât toutes les maifons , fi on négli- 
geoit d'éteindre l'incendie j qu'il n'avoit pu s'empêcher de met- 
tre garnifon dans la place pour la mettre en fureté , & étein- 
dre le feu 5 que ce ne devoir point être un obftacle à l'é- 
change des prifonniers de part ôc d'autre j ôc que malgré 
cet incident, on pourroit pendant le cours de la trêve ter- 
miner à l'amiable tous les différends qui s'éleveroient fur les 
frontières. 

Depuis ce temps-là les Impériaux firent des courfes furies 
terres des Turcs. Ballant gouverneur de Wari étant allé au- 
devant du Grand Vifir avec un détachement de 100 chevaux , 
pour reconnoître l'armée ennemie, fijt attaqué, vaincu ôcfaic 
prifonnier. Le comte de Zrin * fut plus heureux 5 car ayant ^ «, . , 
rencontre près de Zigeth un parti de Jures, dont le nom- 
bre étoit fort fuperieur à celui de fes gens , il leur livra un 
combat , qui fut très-opiniâtré , ôc enfin les tailla tous en 
pièces. 

Cependant le Grand Vifir vint camper devant Gran le 19 
de Septembre , dans le deflein de faire \t fiége de cette ville. 
Les Turcs commencèrent par efcarmoucher contre les Huf-= 
farts ; enfuite ils fe retranchèrent fur une hauteur vis-à-vis le 
mont S. Thomas. George Bafta de fon côté éleva près de 
Gran un Fort où il pouvoit mettre du canon , ôc mit des bar- 
ques entreTifie ôc la ville de Ratzenftat , pour s'oppofer aux 
courfes des ennemis. Le comte de Sultz fit enfuite la revue 
des troupes ôc leur avança quelques mois de leur paye 5 ce 
qui les réjouit Ôc les anima. 

Le 24.' de Septembre les Turcs attaquèrent le château > ôC 
furent repouffez avec perte. Le combat fut très- meurtrier : le 
^ Mmij 



^n6 HISTOIRE 

. comte Cafimir de Hohenlo fe diftingua beaucoup dans Cette 

Henri '^^^^'^ ' ^ ^^^ ^^^ ^^^^ ^^"^ ^^ ^^^ gens: les Turcs y perdi- 
T Y i^ent près de cinq cens hommes. Le corps du Comte étant de- 
, ' meure au pouvoir des ennemis , ils le traitèrent indignement, 
fuivant l'ufage de ces barbares ; ils lui coupèrent la tête , & 
enfuite les oreilles. Ce corps ainfi mutile fut enfin échangé con- 
tre un Turc de grande diftin£lion, qui avoir été fait prifon- 
nier, ôc enfuite envoyé à Frédéric fon frère ? les Infidèles lui 
envoyèrent en même-tems faire excufe au fujet de ce traite- 
ment, & oferent même demander que ce qui s' étoitpaffé n'em- 
pêchât point la négociation pour la trêve. 

Le lendemain la garnifon de Hatwan , place qui avoit été 
prife l'année précédente par un effet du hazard^ voyant dans 
fon voifinage un ennemi fi formidable, après avoir mis le feu 
à toutes les provifions , abandonna la ville , & emmena 
le canon. Sur ces entrefaites Bethléem Gabor , à qui les 
Turcs avoientfait efperer la principauté de Tranfylvanie , étant 
à la tête de quatre mille hommes fur le bord du Temes, oii i! 
fe croyoit en fureté , fe vit attaqué inopinément par le comte 

" II portoit le de Dampierre * foûtenu des Heiducques , qui l'obligea de fe 

nom de du jettcr daus le fleuve avec tous fes gens pour fe fauver à la 
nage. Il perdit dans cette occafion beaucoup de monde. Le 
Bâcha de Temefwar ayant appris cet échec , dans la crainte 
qu'il n'arrivât pis , envoya à Gabor fon lieutenant avec des 
troupes fraîches. Ce lieutenant fut enveloppé par les Heiduc- 
ques dans fa retraite, & tué fous les murs de la ville. Dam- 
*»« Alba- pierre s'avança enfuite jufqu'à "Weiffembourg *. Dans le temps 

^"^' que fes foldats pilloient, ils fe mêlèrent avec les fuyards, ôc 

peu s'en fallut qu'ils n'entraffent pèle - mêle avec eux 
dans Temefwar. Content de cet exploit , il revint à Lippe 
fur la fin de Septembre i après avoir envoyé 12 drapeaux à 
Bafta. 

Cependant le grand Vifir qui étoit à Gran preflbit la conclu- 
fion de la trêve , Ôc les députez qu'il avoit invitez s'étoient 
rendus à Ratzenfîat. C'étoit Altheim gouverneur de cette vil- 
le, Ferdinand Colonitz , Frédéric de Holenlo , ôc le Rhingra- 
ve. Ce congrès fut inutile , parce que les Turcs demandèrent 
avant toute chofe , qu'on leur remît Gran. Pendant ce tems-Ià 
les Cofaques qui faifoient la guerre pour les Turcs , ayant 



DEJ. A. DE THOU,Liv. CXXXI. 1^77 

formé la réfolution de pafler du côté des Impériaux, leur defîein 

fut découvert ôc puni : prefque tous leurs gens de pié furent H e n -^ i 
maflacrez j pour les cavaliers, ayant forcé le corps-de-garde ly 
des Turcs , une partie fe retira à Comar^ ôc l'autre à Dotis. i^ q\ 
Quelques-uns fe fauverent à la nage, ôc furent bien reçus par 
Colonitz. Trois jours après deux cens cavaliers arrivèrent auflî 
à Comar. 

On apprit d'eux que les JanifTaires défefperant du fuccès 
du fiége , s'étoient mutinez dans le camp , qu'ils s'étoient tous 
raflemblez , & avoient été trouver le hacha Serdar , qu'ils 
avoient menacé d'abandonner après le fécond affaur. Cesfol- 
dats fuperftitieux étoient effrayez de la vue d'un arc-en-ciel qui 
avoit paru de couleur de fang , d'abord fur Gran , puis fur le 
mont S. Thomas , ôc qui s'étoit enfuite diffipé. D'ailleurs Bafta 
ayant rangé fes troupes en bataille , fembloit fe préparer à don- 
ner combat, ôc ne celfoit de harceler l'armée Turque. Mais 
d'un autre côté les Heiducques , qui étoient en grand nombre 
dans l'armée d'Altheim , foit par trahifon , foit qu'ils fuffent 
cpuifez de fatigues , faifoient leurs gardes avec beaucoup de 
négligence -, enfin peu à peu leur nombre diminua confidera- 
blement, ôc la plupart fe retirèrent. Pendant ce tems-làles 
ennemis donnèrent deux aflauts au château ôc en furent repouf- 
fez chaque fois. 

Cependant on continuoit toujours de négocier pour la trêve : 
les députez de part ôc d'autre s'étoient affemblez dans Tifle qui 
cft au deffous de Gran. Les Turcs offroient Agria* pour Gran, ^ ohEAs. 
qu'ils vouloient avoir en leur pouvoir ; ou en cas que l'échange 
ne convînt point aux Impériaux , ils demandoient qu'on leur 
remît PallanKa, FilecK , ôc ZetsKÎ. Ni f un ni l'autre n'ayant été 
agréé des Impériaux , on fe fépara fans avoir rien conclu. 

Le dix d'0£tobre on recommença à battre la place, Ôc on 
attaqua avec beaucoup de vigueur , mais fans fuccès, Ainfi 
trois jours après , les Turcs retirèrent leur canon ôc levèrent 
le fiége , les Janiffaires y ayant contraint le Bâcha. Bafta les 
attaqua dans leur retraite , Ôc donna fur leur arriere-garde , dont 
il tua quelques foldats. Le fils du Chan desTartares étant en- 
fuite arrivé au camp des Turcs, ils firent plufieurs courfesaux 
environs de PallanKa , de Fileck , ôc de Zetski ; mais Sefrid 
•Colonitz ayant marché contr'euxavec la cavalerie Hongroife , 

Mm iij 



27^ HISTOIRE 

_ les contraignit de fe retirer. Cependant ils prirent plus dé trois 



_T mille perfonnes qu'ils firent cfclaves. 

M E N R I Q^ reprit encore la négociation dé la trêve , fur les lettres 
qu'Altheim reçut alors de la part du bâcha Serdar, par lefquel- 
ï o ^. 1^^ -j jfi-j^i-Qit; qug \q Grand Seigneur fouhaitoit que tout fût tran- 
quille du côté de la Hongrie ; malgré cela on ne ceffoit de faire 
des courfes & de piller. 

D'un autre côté Jean-Jacque Barbiani comte de Beljoiofo; 
à l'inftigation de Bafta , traitoit avec la dernière rigueur les 
Proteftans de Caflbvie. Il leur avoit défendu de s'aflembler pour 
entendre la prédication de leurs minières, & il avoit menacé 
ceux-ci de les faire mourir, s'ils ofoient prêcher. Il avoit même 
fait approcher le canon des temples où les Proteftans avoient 
coutume de s'afiembler. Un riche bourgeois de la ville , nom-» 
mé George Saba , n'ayant point eu d'égard à l'ordonnance ; 
fut condamné à une amende de dix mille talers , qu'on lui fit 
payer à la rigueur. Trois gentilshommes , accufez d'avoir voulu 
exciter une fédition , furent enfermez dans les mafures d'un 
vieux monaftere , ôc y moururent de faim , à ce qu'on prétend. 
Beljoiofo s'étant rendu très-odieux par ce procédé , s'avifa 
encore d'exiger une fomme confiderable d'Etienne Boftkai; 
de la première noblefi^e de Hongrie, ôc très-proche parent de 
Sigifmond Bathori. Ce Seigneur refufa de payer l'argent qu'où 
lui demandoit, ôc allégua pour s'en difpenfer divers prétextes: 
Beljoiofo voulut le contraindre par la force à obéir, ôc aban- 
donna au pillage trois de fes châteaux , qui étoient dans le 
voifinage. Cette violence engagea Boftkai, qui avoit du cœur, 
ôc qui jufqu'alors avoit agi, avec moins de difiîimulation que 
de modération ôc de prudence , à prendre les armes pour fa 
défenfe ôc fa fureté. H crut donc devoir fe venger des injuf- 
tices qu'on lui faifoit, perfuadé qu'il le pouvoir faire fans 
trahir fon devoir. Il difoit, que fous le règne d'André II roi de 
Hongrie, les Etats rafîemblez l'an 1222 avoient décidé, que 
ce n'étoit ni un crime j ni une chofe deshonorante de s'oppo« 
fer aux entreprifes d'un Roi, qui voudroit donner atreinteaux 
droits de la royauté , ôc aux privilèges ôc libertés de la nation. 
Ayant donc afTemblé fix mille Heiducques ^ gens toujours prêts 
à féconder les moindres mouvemens , il fe jetta fur les terres de 
ÇQ^x (jui fuivoient le parti dç l'Empereur ôc Içs livra au pillage 



DE J. A. ï) E T H O U , L I V. CXXXL 27^ 

Comme Beljoiofo avoit fait à l'égard des biens des Pro- _ 

teftans. . . , , . * Henri 

Cependant ceîui-ci ayant tout réglé à CafTovie à fon gré, j y 
& s'imaginant être le maître abfolu de la ville , y laiffa fa fem- ^ 
me & fes enfans, & marcha contre Boftkai, qui avoit aflem- 
blé déjà une armée affez confidérable. Il fe rendit d'abord au 
Grand-Varadin , accompagné de Rotkovitz & de Pierre Lafla> 
èc donna ordre à Perz de le joindre avec fes troupes. Il vint 
enfuite à Ador où il campa, après avoir fait venir de Romos 
fix compagnies d'infanterie. Il avoit aufli avec lui une troupe 
choifiede cavalerie de Sileiie, & le comte de Dampierre avec 
fes Heiducques , qui à caufe de la conformité de Religion y 
favorifoient Boftkai, & qui dès qu'on en fut venu à un com- 
bat, paflerent de fon côté. Ce combat pafle pour avoir été 
très-fanglant 6c très-meurtrier, le foldat étant de part ôc d'au- 
tre très acharné. Enfin la vi£i;oire fut du coté de Boftkai. Pal- 
las Lippay 6c Perz dangereufemenr blefl'ez, furent faits pri- 
fonniers , 6c bien traitez par le vainqueur. 

Le comte de Beljoiofo fe retira à Varadin. Boftkai écrivit 
au bâcha Serdar , que les Impériaux a voient perdu fix cens 
hommes dans ce combat , ôc il lui envoya quelques drapeaux 
pris fur l'ennemi. Les hiftoriens Impériaux prétendent, que la 
perte fut bien moins confidérable. Tout le canon fut pris, ÔC 
Boftkai pafta la nuit fur le champ de bataille. Lorfque Lip- 
pay fut guéri de fes bleifures, il le fit fon lieutenant général.- 
Mais peu de tems après , il fe dégoûta de lui avec la même 
légèreté, qu'il lui avoit donné toute fa confiance , ôc lui ôta 
même la vie dans la fuite. Cependant Lippay avoit paru, fé- 
lon les conjondures, mettre un bon ordre dans les affaires de 
Boftkai, qui, comme il arrive toujours dans une nouvelle do- 
mination , étoient fort brouillées. Il s'étoit fervi à cet effet dit 
prétexte fpécieux de la Religion , auprès des Heiducques ôc 
de la Nobleffe , qui lui étoit prefque toute contraire , 6c il 
avoit confeillé à Boftkay de publier une ordonnance , par la- 
quelle il étoit enjoint à tous ceux , qui s'intereffoient au fa- 
lut de la Religion, de lui prêter ferment. Il avoit de plusafli- 
gné tous les mois aux foldats une paye de cinq Joachims. 
Toute la Nobleffe étant accourue eu foule de toutes parts pour 
lui prêter ferment , il trouva ce tempérament pour fe rendre 



28o HISTOIRE 

, moins odieux , qui fut de faire connoître , qu'on ne prenoit 
H E N R P^^^^^ ^^s armes contre l'Empereur , ôc en même tems , qu'on 
j Y n'étoit point abfolument dévoilé à toutes les volontez du Grand" 
I 6 od. Seigneur. 

*' Cependant les habitans de Caflbvie ayant appris les fuc-î 
ces de Boftkay , profitèrent auflTi-tôt de cette occafion pour 
prendre les armes ; ôc ayant chaflé tous ceux , qui n'étoient 
pas de leur parti , ils fe rendirent les maîtres de la ville. Balta 
ne fut pas indifférent fur le danger où étoit Beljoiofo, & mar^ 
cha, avec les troupes qu'il avoir, du côté de CafTovie^ com^ 
me s'il eût eu deffein d'en faire le fiége. Il envoya auparavant 
le colonel Rotwitz , pour fommer la forterefîe de Zat\/a; 
qui étoit près de Sendra, de fe rendre. Les Heiducques qui 
y étoient, lui répondirent, en fe moquant de la fommation , 
qu'ils étoient prêts à fe rendre , lorfqu'il auroit pris CafTovie ; 
d'où Beljoiofo avoir été chaffé. Bafïa s'avança donc plus près 
de cette ville , Ôc y campa fon armée. 

BoflKay , qui étoit fur le point d'aller alTiéger Beljoiofo, 
laifTa-là le projet du fiége , ôc marcha du côté de CafTovie. 
Cette marche tira de péril Beljoiofo , ôc en même tems fît 
perdre à Bafta l'efpérance de prendre cette place. Bafta voyant 
que fes foldats , faute de paye , ne lui obéïfToient point, ôc ayant 
vu les Heiducques arriver , décampa le 5" de Décembre. Dès 
que Bafla fut parti , les Heiducques fe répandirent de tous 
cotez, ôc s'emparèrent de Dregel, dePalanKa, de Nagbania; 
de Copen, de Sacmar , deDubin, ôc d'autres places. Ils en 
vinrent fouvent aux mains avec les Impériaux , battirent quel- 
quefois les ennemis , furent aufïi battus , ôc ne firent rien de 
fort remarquable. 

Cependant BoftKai , ayant appris que l'Empereur l'avoit 
profcrit à Prague, par un écrit public, comme rebelle, y en* 
voya des députez auffi-tôt, pour juftifier fa conduite. Ils ex- . 
poierent à Sa Majefté Impériale, qu'il avoir été contraint, par 
la nécefTité , à faire ce qu'il avoir fait : Que rien n'étoit plus 
précieux en ce monde , que la Religion ôc la liberté ; qu'orx 
avoit donné atteinte à l'une ôc à l'autre , d'une manière indi- 
gne 3 qu'on avoit profané les chofes facrées ; qu'on avoit traité 
les Nobles , comme on auroit pu faire ceux de la lie du peu- 
ple 9 qu'on les avoit dépouille?; de tous leyrs biens , ôc qu'on 

les 



E N R I 



DE J. A, DE THOU > Liv: CXXXI. 281 

îes avoit cruellement maflacrez dans la plupart des lieux ; qu'on 
avoit violé les femmes ôc les filles, en préfence même de leurs 77 
maris ôc de leurs pareiîs , ôc qu'il n'y avoit aucune forte de jv 
barbarie , qu'on n'eût exercée à leur égard : Que quoique ces 
chofes fiflent horreur^ ôc que le feul récit en fit rougir, il avoit ^ ^ ^ !• 
été toujours perfuadé , que ce n'étoit point la faute de Sa Ma- 
jefté Impériale , mais celle des Généraux : Qu'il avoit dans 
cette idée envoyée à Prague & à la diète de l'Empire des dé- 
putez, pour fupplier de faire cefTer ces calamitez. Mais voyant 
qu'au lieu de les foulager , on augmentoit encore leurs maux, 
ils avoient crû devoir répandre , pour le falut de leur patrie , 
ce qui leur reftoit de fang, réfolus de repoufler la force par la for- 
ce : Qu'ils fupplioient humblement fa Majefté Impériale, & les 
illuftres membres de la diète d'avoir pitié d'eux , en confidé- 
ration de l'étroite ôc ancienne alliance du royaume de Bohê- 
me avec la Hongrie > qui étoit alors fi miférable , ôc des traitez 
faits entre les deux Nations , que loin de vouloir violer , ils 
fouhaitoient renouveller ; proteftans qu'ils étoient prêts d'expo- 
fer les motifs de ce renouvellement , lorfqu'il plairoit à Sa Ma- 
jefté de les entendre : Qu'ils n'étoient point éloignez de faire 
la paix 5 mais qu'ils vouloient des conditions équitables , Ôc que 
pour cela ils imploroient le fecours ôc les confeils de Sa Ma- 
jefté ôc des Etats. Ils prcfenterent enfuite un mémoire , con- 
tenant en peu de mors les raifons qui les avoient déterminés 
à prendre îes armes. Mais cette affaire regarde l'année fui- 
vante. 

Depuis ce tems-là, BoftKai prit les titres de comte de Kif- 
marie, de feigneur de la Haute-Hongrie , ôc de comte de 
Zekel '. Il fit frapper de la monnoye d'or ôc d'argent en fon 
nom, avec fes qualitez^ ôc il mérita, que le Grand-Seigneur > 
foit par l'idée qu'il avoit de fa valeur , foit par un effet de fa 
bonne volonté , lui fît préfent d'une couronne d'or, qui avoit 
autrefois appartenu au roi Uladiflas, ôc qui par la prife de 
Bude , étoit tombée entre les mains des Turcs. . 

Il y eut pour le même fujct de grands troubles dans la Stirie; 
où l'archiduc Ferdinand , ainfi que dans tous les autres payis 
de fon obcïlfance , perfécutoit vivement les Proteftans. Ces 
troubles fe répandirent aufTi dans la Moravie, ôc dans la Siléiie. 

1. D'autres Hiftoriensdifent, comte de Zicjceren, ou des Cicules. 

Tome XIF, N n 



282 HISTOIRE 

^^^^_^__^ Deux jours après la levée du fiége de Caiïbvie, Baila ayant 
rr appris que les Heiducques , qui afliégeoient le fort de Sepfy , 

•" ^ ^ ^ ^ avoient été contraints , par le mauvais tems , de revenir, forti- 
fia fon camp près deZatwar, réfolu de livrer combat, fi l'oc- 
ï 004. calîon s'ofil'oit. Botoai étoit campé vis-à-vis d'un côté, & 
Lippay de l'autre, près de Caflbvie : l'un & l'autre fe tenoit 
prêt à tout événement. On fit partir de là le comte de Hohenlo, 
ôc le colonel Cowitz , & on leur donna ordre de fe rendre à 
Eperie, pour attirer cette ville dans le parti de l'Empereur. 
On s'étoit déjà rendu maître des villes de Leutfch , de Zoben, 
ôc de NeudorfF , qui ennuyées de tous les ravages , où elles 
étoient expofées, avoient traité avec Bafta, à condition qu'on 
leur accorderoit la liberté de confcience. Hohenlo & Co- 
\('itz , qui s'étoient rendus garants du traité , firent la même 
chofe à l'égard de la ville d'Eperie , & la fournirent à l'Em^ 
pereur. 

Sur ces entrefaites , Sefrid Colonitz , après avoir fait une 
marche fort dangereufe, fe rendit auprès de Bafta. Dans le 
deflein de raffûrer les autres par fon exemple , il avoir écrit à 
Boftkai, pour l'engager à garder la foi qu'il avoit jurée à l'Em- 
pereur. 

Cependant le froid exceflîf , joint à une extrême difette de 
toutes chofes, faifoit beaucoup fouffrir les troupes Impériales, 
qui étoient campées. On leur envoya de Vienne trente cha- 
riots chargez d'étoffes pour les habiller, avec de l'argent j ce 
convoi étoit fous la conduite du comte de Solms , du gou- 
verneur de Staremberg, ôc de quelques-autres Officiers , auf- 
quels Tanhufen joignit quinze cens HuiTars, pour s'oppofer 
aux courfes des Heiducques. Mais lorfqu'ils furent arrivez près 
d'une forêt à un mille de Filleck , ils tournèrent leurs armes 
contre ceux qui conduifoient le convoi, renverferent le comte 
de Solms de deffus fon cheval, mirent les autres en fuite, ÔC 
allèrent joindre l'armée de Boftkai , malgré Tanhufen , qui cou- 
rut après eux , ôc leur reprocha vivement leur perfidie. Boft- 
Kai leur fit un très-bon accueil , Ôc leur fit diftribuer de l'ar- 
gent , ainfi qu'à fes autres foldats j ce qui redoubla leur ar- 
deur. Bafta eut grand foin de cacher cette difgrace à fon ar- 
mée, de peur que fes troupes , qui commençoient à fe muti- 
ner , ne fe foulevalTent hautement : il envoya à la hâte à Leutfch ; 



DE J. A. DE THOU, Liv. CXXXl. â8^ 

pour faire venir de l'étoffe , afin d'habiller fes foldats à demi « 



nuds , ôc pour avoir de^ l'argent fur des lettres de change * en tt , 

donnant des furetez aux créanciers. j y- 

Les Impériaux reprirent les places qui étoient aux environs , 
j»T7 • T TT • j j 1 ^ ' ^ • / / 1004. 

dlipene. Les Heiducques, de leur cote , après avoir ete re- 

poulfés plus d'une fois , prirent enfin d'afi^aut le fort de Sen~ 
der, ôc paflerent au fil de i'épée toute la garnifon. Ils prirent 
de la même manière Filleck , brûlèrent la ville , ôc maffacre- 
rent tous les Allemands qu'ils y trouvèrent , fans faire quar- 
tier à aucun. Ils s'emparèrent aufil par force de Bolwar , de 
Carcie , de Setfchim , de Jarmer , de Dregel , de Holloc , 
de Burak, de Blauvenftein , ôc de la fortereife de Cabrigick , 
où les foldats de la garnifon de Hatv/an , en abandonnant cette 
dernière place , avoient tranfporté toutes leurs machines de 
guerre. Le fort de Kerpen fe défendit mieux : la garnifon ne 
s'effrayant point du fort des châteaux des environs, refufa de 
fe rendre , repouffa l'ennemi, ôc Tobhgea de lever le fiége. En 
récompenfe le château de Sitwen fut pris. 

François Raday ôc Charle Ifthuan , qui étoient les princi- 
paux chefs des Heiducques , partagèrent alors leurs troupes , 
ôc s'avancèrent du côté du payis des mines. Ils fommerent 
d'abord la ville de Newfol de fe rendre, ôc d'envoyer à Setf- 
chim une certaine fomme d'argent, ôc quatre Bourgeois pour 
otages, avec menace de les traiter avec la dernière rigueur , 
s'ils n'obéilfoient. Sefrid Colonitz étoit en chemin , pour ve- 
nir au fecours de New fol ; mais comme les paflages étoient 
fermez , les Heiducques le prévinrent , ôc le contraignirent de 
fe retirer dans le château de Labentz qui lui appartenoit , ac- 
compagné de fa femme qui venoit d'accoucher. Comme il 
fe fioit médiocrement aux Hongrois Ôc aux Cofaques, qui 
étoient avec lui , il dépêcha un courrier à Vienne, pour de- 
mander qu'on lui envoyât des troupes Allemandes. 

Cette année finit parla défaite des Impériaux. Les Heiduc- 
ques ayant attaqué pendant la nuit le pofle de Charle Colo- 
nitz , où étoient Koppel ôc Pettinger , l'un ôc l'autre Autri- 
chiens , y firent un grand carnage. Koppel y fut tué avec fes 
gens ; Pettinger y fut brûlé avec îes fiens ; Colonitz eut bien 
de la peine à s'échapper : fon cheval ayant été blelfé d'un coup 
de moufquet , ôc étant tombé , il remonta promptement fpr 

Nnij 



^^4: HISTOIRE 

■ un autre , &c dans le defefpoir où il étoit , il fît tête aux eniie-» 

Henri ^^^^^ ' ^^ ^^^ H de fa main , ôc les épouvanta tellement par 
jy^ fa valeur, qu'ils fe retirèrent, & fe jetterent dans la forêt qui 

i(î o *4. ^^^^^ proche. 

Pendant ce tems-là une famine horrible qui regnoit dans la 
Famine gé- Tranfylvanie , y contraignit les peuples de fe nourrir de tout 
""^ ^° ce qui n'eft point fait pour l'aliment des hommes. Lorfque tout 

cela eût été confumé , on mangea de la chair humaine j non- 
feulement on détachoit des gibets les corps qui y étoient pen- 
dus , pour les manger j mais ce qui fait horreur , les mères, dit^ 
on , mangèrent leurs enfans , ôc les enfans leurs mères. Cette 
année fut ftérile prefque par-tout. Comme la Sicile étoit me- 
nacée de famine, ôc que c'eft de cette ifle que Rome ôc plu- 
fleurs villes d'Italie tirent les bleds, les feigneurs Siciliens fi- 
rent inftance auprès du Viceroi , pour faire enforte qu'il fortît 
moins de blé de l'Ifle , prévoyant qu'il y feroit bien-tct très- 
rare ôc très-cher. Le comte de Monte-Maggiore, qui portoit 
la parole , ayant paru dans fon difcours vouloir cenfurer in- 
dire£tem€nt la conduite intereffée des Gouverneurs , le Viceroi 
entra en fureur , ôc après avoir vomi mille injures contre le 
Comte, qui lui avoit, difoit-il, manqué de refpeâ , il le fit poi- 
gnarder en fa prefence. 

En France il y eut aufïi une grande difette de blé dans le 
Languedoc ôc dans la Provence. A la follicitation du duc de 
Guife gouverneur de Provence , ôc fur les inftances de Ven- 
tadour lieutenant de Roi en Languedoc , le Roi accorda la 
permifiion de tranfporter le long du Rhône , de la Bourgo- 
gne Ôc des autres Provinces du royaume , du blé dans le Lan- 
guedoc , ôc dans la Provence ; mais les Parlemens s'y oppo- 
ferent, ôc ayant fait comprendre à la Cour que fous prétexte 
de foulager ces Provinces , on abufoit de la grâce que fa Ma- 
jefté avoit accordée, ôc qu'on faifoit fortir le blé du Royaume, 
la permiffion fut révoquée. 

Plufieurs crurent alors qu'un Phénomène fort fingulier avoit 
pronoftiqué ces calamités publiques. Le Phénomène parut au 
ciel pour la première fois le 3 d'Odobre. On le prit d'abord 
pour l'étoile de Venus , qui paroît après le coucher du foleil. 
Il eft vrai que cette efpece d'étoile étoit plus grande ôc plus 
brillante que toutes les étoiles ordinaires , mais elle n'avoit point: 



EJ. A. DE THOU, Liv. CXXXL 2SJ 

la queue ordinaire des Comètes. On connut néanmoins dans 



la fuite par les obfervations qu'on fit , que c'étoit une vraie ~ 
Comète très-lumineufe 'différente de la planète de Venus 5 voici j^^ ^ 
les raifons qui le firent croire. Ce Phénomène avoit commen- ^* 
ce , difoit-on , dans la conjon£lion de Jupiter ôc de Mars , qui ^^ ° 4' 
arrive le 2 5 de Septembre ^ mais les nuages & les broiiillards 
l'avoient empêché de paroîrre avant le 3 d'0£lobre. La pla- 
nète de Venus n'étoit point alors dans le Sagittaire , mais dans 
les premiers degrez de la Balance h enforte qu'on pouvoit au 
moins voir enfemble le matin ( ôc non le foir) Venus & la Co- 
mète. En effet le 10 ou le 11 du mois de Janvier fuivant, en- 
viron à fept heures du matin , on vit clairement la Comète près 
de la planète de Venus dans l'efpace du ciel qui eft entre le 
levant ôc le midi. Or dans le tems qu'elle commença à paroî- 
tre le 3 d'Odobre furie foir , un peu après fix heures^ elleètoit 
dans le dix-feptième degré du Sagittaire à un degré 30 minutes 
d'èioignement de l'Ecliptique, Jupiter étant dans le même fi- 
gue au dix-neuvième degré , Saturne à l'onzième > Mars au 
vingt-deuxième. La Comète avoit fon cours, ôc avançoit cha- 
que jour j le premier jour de Novembre , elle fe trouva au 
vingt-feptième degré. Elle parut dans ce même degré , jufqu'au 
10 du même mois , ce qui fit juger aux fçavans qu'elle n'a- 
vanceroit plus, mais qu'au contraire elle recuîeroit ôc pren-» 
droit fon cours par l'Ecliptique vers la droite du Serpentaire 3 
qu'elle palferoit enfuite par le milieu du Cygne ôc entreroit danp 
la conftellation de Caffiopée , oi^i plufieurs fe fouviennent qu'il 
parut l'an 1572 une Comète alfez ferablable à celle-ci ,.aufîl 
grande ôc aufil brillante. 

On forma fur cela divers jugemens. Il efî à remarquer que 
la Comète parut durant quatre mois entiers , depuis le 28 de 
Novembre dans la conjondion de Saturne, depuis le 25? dans 
celle du foleil , depuis le 1 3 de Décembre dans celle de Mer- 
cure j puis au mois de Mai fuivant dans l'oppofition de Mer- 
cure , de Mars ôc du Soleil. On crut que ce Phénomène pro- 
nofliquoit de grandes dèliberadons , des confédérations de- 
Grands , des révolutions diverfes j ôc des morts de perfonnes 
illuflres , en France , dans les Payis-bas , en Efpagne ôc en 
Angleterre. On jugea auffi que l'oppofition de la planète de 
Venus, qui devoit arriver le 8 de Juin, annonçoit des guerres 

N n iix 



28^ HISTOIRE 

nr^'TL'iJ Ôc des calamitez diverfes à plufieurs peuples j 6c que PAllema- 

Henri gne n'ea éprouveroit pas la moindre partie , à caufe de la dif- 
IV. férence des religions , comme il arriva en Tannée i3'72. 

î 6 o^. Jean Kepler a écrit à ce fujet un ouvrage fort profond. 
Cet auteur j qui donne fort peu dans l'Aftcologie judiciaire , 
parle dans ce livre du triangle de feu ^ des Périodes de 8oo an- 
nées , dont il y en a déjà eu fept depuis la création du mon- 
de , ôc dont la huitième a commencé à la fin de l'année der- 
nière , Jupiter étant en conjondion avec Saturne dans le hui- 
tième degré du Serpentaire , ôc étant joint à Mars à la fin du 
mois de Septembre fuivant , ou au commencement d'0£to- 
bre. Il y parle aufli d'une nouvelle étoile , qui a paru il y a 
déjà quelque tems dans la poitrine du Cygne i ôc à cette oc- 
cafion il fait une fçavante difTertation fur la véritable année 
de la naiiTance de J. C. il en conclut qu'il manque quatre an- 
nées , ou peut-être cinq à l'ère chrétienne, qui pour le calcul 
du tems eft aujourd'hui en ufage parmi les chrétiens d'Europe > 
enforte que félon fa fupputation , cette année 1 5o4 eft pro- 
prement l'année i6oS ou i(5^op. Nous nous contentons d'in- 
diquer ces chofes , fans vouloir nous y arrêter ni les ap- 
profondir , ayant d'autres objets à mettre fous les yeux du 
lecteur. 
Affaires Dans la vue de donner la chafTe aux Turcs fur la mer , ou 

d Italie. plutôt dans le dellein d'exercer les Chevaliers chrétiens, Fer- 
dinand , Grand duc de Tofcane , avoit fait équipper des ga- 
lères dans le port de Livourne , où il y a beaucoup de Juifs. 
Le bruit fe répandit alors qu'on en vouloir à l'ifle de Negre- 

*dansl'Ar- pont ^5 mais le véritable deffein étoit d'aller brûler des gale- 

thipel. j.gg qyj étoient dans le port d'Alger, ôc qui comme on l'avoit 
appris d'un banquier Anglois , étoient gardées avec peu de 
foin. On efpéroit par là infpirer de la terreur à l'ennemi , l'af- 
foiblir confidérablement , ôc affûrer la navigation troublée par 
ces pirates. Mais les Juifs de Livourne donnèrent avis de ce 
projet aux Algériens > enforte qu'on ne brûla que quelques ga- 
lères , ôc que l'a plupart furent fauvées. 

Le bâtard H Y ^^t ccttc année à Rome une promotion de Cardinaux plus 

du chancciiev nombrcufc qu'on ne l'avoit vu jufqu'alors. Le Pape donna le 

fait CauUnal. chapeau à dix-huitperfonnes d'un mérite diftingué ; entr'autres à 

Séraphin Olivier , homme très-recommandable par la candeuc 



DE J. A. DE THOU^Lîv. CXXXI. ^87 

de fes mœurs , & par fon fçavoir. Il étoit fils naturel de Fran- 

cois Olivier, qui avoir exercé avec tant de gloire la charge t| £ ^^ p î 
de chancelier de France 3 c'eft ce qu'on a ignoré jufqu'ici. IV " 
On a f(;û feulement qu'il étoit né à Lyon , & qu'il avoit été ^ ^ ' 
élevé à Boulogne , fa mère étant Boulonoife > enforte qu'il paf- 
foit en Italie pour être moitié François & moitié Italien : la 
France ôc l'Italie concoururent également à le faire élever au 
Cardinalat. Au moins le Pape voulut qu'on crût qu'il ne lui ac- 
cordoit le chapeau qu'à la recommendation du Roi très- Chré- 
tien, honneur qu'il méritoit d'ailleurs par fa vertu, ôc par la 
réputation qu'il s'étoit acquife à la cour de Rome , où il étoiî 
depuis fi long-tems. 

Jacque Davy du Perron , fi connu par fon profond fçavoir. Du Perron 
eut part à la même promotion : ainfi que frère Anfelme Mar- ^^3 jj^^f^j ^^* 
zato natif de Monopoli Religieux Capucin. Son humilité fit 
beaucoup de réfiftance , ôc il refufa long-tems d'accepter une 
dignité brillante , qui convenoit peu , félon lui , à la vie ca- 
chée qu'il avoit menée jufqu'alors. Il n'y confentit enfin que 
malgré lui. 

La tranquillité qui regnoit à la cour de France , fit alors Propofitionî 
naître des difputes dangereufes , fruit de l'oifiveté. Les Jefui- fes^"jeilucr 
tes s'appuyant fur leur fçavoir , ou fur le crédit qu'ils ont par 
tout, avancèrent à contre- tems certaines propofmons,qui échauf- 
fèrent beaucoup les efprits, ôc donnèrent lieu à des difputes 
très-vives, non-feulement à Rome, mais dans les payis Ca- 
tholiques. Une de ces propofitions étoit, que ce n'étoit pas 
un article de foi que Clément VIII aiïis alors fur le fiége de 
Rome , fût le légitime fuccefieur de faint Pierre '. Toute la So- 
ciété des Jefuites auroit couru un grand danger à l'occafion 
de cette thefe, fi l'ambafiiadeur d'Efpagnene les eut foûtenus. 
Une autre de leurs propofitions étoit que la confeffion ( qui 
fait partie du facrement de Pénitence , ôc qui exige par con- 
féquent d'être faite avec beaucoup de refpe£l) pouvoit fe faire 
par lettres, ôc par le moyen des couriers. Dépareilles propofi- 
tions furent unanimement rejettées , dès qu'elles commencè- 
rent à fe produire , ôc cette doctrine fcandaleufe fut fagement 
étouffée dans fa naifiance. 

j Les Jefuites avoient raifon de ne ( de foi. Mais ce'toît une quefiîon Inn- 
point ranger ce fait parmi les articles 1 tile , ÔC propre à fcandalifer le peuple. 



^8S HISTOIRE 

■ Une autre difpute s'éleva alors , & agita beaiicoup les ef- 

Henri P^^^^ ' ^^ ^^^ ^^ ^"^^^ ^^ l'opinion de Louis Molina fur la gra- 

jY ce coopérante pour le faluc avec le libre arbitre. Comme le 

I 5 04 ^y^^^me de ce Jefuite paroifToit donner plus à Thomme qu'à 

* Dieu, il fut vivement attaqué par les Dominicains, d'ailleurs 

Moliaiime. " ^^ivaux de la Société , ôc ardens défenfeurs de la dodrine de 
faint Auguftin , reçue dans l'Eglife , ôc établie par ce faint Doc- 
teur dans tant d'écrits profonds , publiez contre les Pelagiens. 
Les Jefuites pour foûtenir cette dodrine à Rome , firent ve- 
nir d'Efpagne à leur fecours François Suarez célèbre Théolo- 
gien parmi eux. Après bien des écrits répandus de part & d'au- 
tre à ce fujet, on fe fervit des paroles du Concile de Trente, 
( où néanmoins la queftion n'avoit aucunement été agitée ) 
pour terminer cette grande difpute. Le Pontife fage ôc pru- 
dent fit voir qu'il avoir fouhaité dès le commencement que 
cette difpute ne fut point née j mais en même-tems il fit fen- 
tir que fon intention n'étoit point que fa décifion portât pré- 
judice à la réputation de ceux qui l'avoient fait naître. 

On parla alors de la canonifation d'Ignace de Loyola j mais 
fans aucun effet , parce qu'il étoit queftion de celle du cardi- 
nal Charle Borromée, qui étoit follicitée avec beaucoup d'em- 
preffement par le Clergé de l'Eglife de Milan; car il n'efl 
pas ordinaire qu'on accorde à Rome les honneurs de la fain- 
teté fur la terre à deux hommes à la fois , quoiqu'ils en joûif- 
fent enfemble dans le ciel. Le Pape forma donc une congré- 
gation , afin de recueillir ôc d'examiner les preuves pour la Ca- 
nonifation de Borromée , ôc on laiffa là Loyola. 

Il arriva dans le même tems une chofe , qui fut fur le point 
deboulverferRome, où d'ailleurs tout étoit tranquille. Uii cer- 
tain malfaiteur , qui étoit pourfuivi par le magiilrat, ne fçachant 
où fe réfugier , entra par une porte de derrière dans le palais 
du cardinal Odoard Farnefe, ôc y chercha un azile. Des Gen- 
tilshommes du Cardinal , pour faire valoir le privilège de ce 
lieu , cachèrent aufTi-tôt le coupable, ôc empêchèrent les Sbi- 
res d'entrer dans le Palais , pour le prendre. Le gouverneur de 
Rome regardant ce procédé comme injurieux à l'autorité du 
faint Fere , voulut forcer le Palais Farnefe. Les domeftiques 
du Cardinal prenant de leur côté cette violence pour une in- 
jure faite non feulement à eux , mais encore à tout le facré 

collège 



DE J. A. DE THOU, Lîv. CXXXI. û8p 

Collège, coururent aux armes, & appellerent à leur fecours les - - 

amis qu'ils avoient parmi la noblefle de Rome. Le duc Gae- tJr mrT 
tano fe joignit aulTi-tôtà eux,ôc l'ambafladeur d'Efpagne prit jy 
aufîi leur parti. Ce Miniftre crut que la dignité de fon maître ^ 
ëtoit intereflee à ne pas fouflfrir que des perfonnes de cettç 
forte , qui avoient compté fur la protedion des Efpagnols , re- 
^uffent un affront en fa préfence. Tous pafferent la nuit fous 
les armes dans le palais Farnefe, réfolus atout fouffrir plutôt 
que de céder. 

Le Cardinal qui craignit les fuites de cette affaire, fe retira 
le matin avec une nombreufe efcorte bien armée, dans fon 
magnifique château de Caprarola , bâti par fon oncle Alexan- 
dre , qui efl: à trente-fix milles de Rome. Le Pape regarda 
cette nouvelle démarche comme une féconde injure , & lui 
envoya auflî-tôt le gouverneur de Rome, pour lui deniander 
la démiffion du gouvernement de la Campagne de Rome,^ dont » L'ancîc* 
fes ancêtres avoient toujours été revêtus depuis le Pontificat l-»""*"' 
de Paul III î mais dont ce Cardinal s'étoit rendu indigne par 
fa révolte. Le Cardinal tâcha de juftifier fa conduite le mieux 
qu'il lui fut poiïibîe , 6c fe défendit de donner fa démiffion. 
Pendant ce tems-là le duc de Parme , qui avoir époufé la niè- 
ce du Pape , ayant appris ce qui s'étoit palfé , fe rendit à Ro- 
me en diligence , ôc obtint du Pontife , qui avoit déjà levé fix 
cens Corfes ôc deux cens arquebufiers à cheval pour la garde 
extraordinaire de la ville, que le Cardinal fon rcere auroit la 
permiffion de revenir à Rome, fous le bon plaifir de fa Sain- 
teté, ôc qu'affuré du pardon de fa faute, il fe jetteroit à fes 
pieds pour le lui demander. 

Le Cardinal vint à Rome, ôc demanda en effet pardon au 

Pape comme on étoit convenu. Mais lorfqu'il paffoit dans le 

quartier du Monte-Cavallo ' en s'en retournant chez lui , le 

peuple Romain pouffa de grands cris de joie , ôc fit des vœux 

pour la profpérité des Farnefes. Cette circonftance réveilla la 

haine des favoris du Pape, ôc fur-tout du cardinal Aldobran- 

din , qui même après la reconciliation du Cardinal avec le 

Pape, retint à Rome les foldats qu'on avoit fait venir, ôc leur 

fit faire la garde au Vatican. On diffimula pendant quelque 

tems j mais la douceur naturelle du Pontife, ôc fa moït qui 

î Autrefois le Mont-Quirinal. 
Tome Xir. Oo 



2Ç0 



HISTOIRE 



arriva peu detems après ^ iirent évanouir tous les projets de 



Henri veiigence. 



IV. 

i 6 o ^. 



11 cfl tems de parler des perfonnes' illuflres qui moururent 
cette année. Jean de Bavière fils aîné de \v'"oifang, mourut 
âgé de cinquante-quatre ans le 12 d'Août, lailfant trois (ils, 
fieur^perion- Jean , Frcdcric Cafiniir , Ôc Jean Cafimir. Sept jours après fou 
ntsUiu'Ures. f^ere Othon Henri mourut auffi, moins âgé delixans, à Sukz- 
bach, ne laiflant aucuns hoirs mâles. Peu de tems après le p 
d'O^lobre mourut à Marpurg Louis Landgrave deHefle S âgé 
de foixanre ôc dix-fept ans. Avant lui Ernefl: Frédéric marquis 
de Bade éroit mort à Dourlach le 14. d'Avril, ayant à peine 
atteint l'âge de quarante-quatre ans. 
Mort DU Le 2j de Mai l'Allemagne perdit un grand capitaine, cé- 
comtePier- lébre par fes exploits, Ôc tout dévoué à la maifon d'Autriche: 
DE Mans- je pade de Pierre Erneft comte de Mausfeldt qui mourut tran- 
quillement à l'âge de quatre-vingt-fept ans, dans une maifon 
magnifique qu'il avoit fait bâtir près de Luxembourg, & qu'il 
légua par fon teftamentà l'archiduc Albert. 

En France , mourut à trente-quatre ans Claude de la Tri- 
mouille ducdeThouarsôc feigneurde plufieurs belles & gran- 
des terres, dans la Guyenne, dans leBcrri,& dans la Tou- 
raine. La goûte , dont il refientoit les plus vives douleurs à 
cet âge, futlacauie de fa mort. Ce Seigneur avoir l'amegran^ 
deôc l'efprit élevé, clairvoyant & ferme. Il avoit époufé Char- 
îore Brabantine de NafTau , fœur d'Elizabeth femme du duc de 
Bouillon 5 ôc par là il s'étoit rendu fufpeâ: au Roi ; parce qu'ou- 
tre que le duc de Bouillon & lui étoient parens fort proches, 
on croyoit que cette aUiance les avoit encore liez plus étroi- 
tement enfemble. Comme le duc de la Trimouilîe aimoit beau- 
coup à plaifantcr ,& qu'il étoit fort hbre dans fes difcours , il 
y avoit des gens qui interpretoient en mauvaife part ce qu'il 
difoiî , ôc qui le rapportoient malignement au Roi. Sa Majeftéfe 
vit avec plaifir délivrée par la mort de la Trimouilîe de l'inquié- 
tude que ce Seigneur luidonnoit. Car quoique ce Prince n'ai- 
mât point à répandre le fang ^ ôc que depuis le fupplice de Bi- 
ron , ilfentit une extrême répugnance pour tout ade de févérité,. 



Fttor. 



Mort DE 

Claude de 

LA T R 1- 
MOUItLE. 



1 M. de Thou l'appelle fenior ; non, 
pas qu'il fut l'aîné de fes frères , car il 
n'etoit que le fécond des enfans du fa- 



meux Philippe ; mais peut-être parce 
que fon aîné étant mort en i J5?2 , il fe 
trouvoic alors le plus âgé de fa Maifon. 



DE J. A. DE THOU.Liv. CXXXL 2pi 

ne pouvant néanmoins négliger les difcours injurieux d'un hom- ., 
me qui le haïiToit, il étoit fâché de fe voir dans la nécefllté de 7. 
le punir. Piufieurs même ont cru que la mort de Claude fut j^r ^ ^ 
un bonheur pour l'illuHre maifon de la Trimouille > en effet 
il étoit à craindre que ce Duc, qui par les rapports vrais ou ^ "^l* 
faux qu'on avoir faits de lui au Roi , étoit tombé dans la dif- 
grace de fa Majefté indignée contre lui, n'eût enfin un fort fu- 
nefte , qui auroit terni la gloire de ks ancêtres. On croit que la 
haine implacable que le Roiavoit pour Claude delà Trimouil- 
le, fut caufe qu'on engagea Jean de Chourfes de Malicorne, 
homme de bien, ôc fujet très-fidélcj à fe démettre pour une 
fomme très-confidérable , du gouvernement de Poitou, qu'il 
poflfédoit depuis fort long-tems , en faveur de Maximilien de 
Bethune m_arquis de Rôni , afin de s'oppofer aux entreprifes 
que pourroit former dans cette province fufpedele duc delà 
Trimouille qui y étoit très-puiflant. Rôni s'y rendit aufli-tôt, 
ôc fut reçu à la Rochelle avec de grands honneurs ; fon retour 
calma les inquiétudes du Roi, au fujet de quelques nouveaux 
mouvemens qu'on appréhendoir. 

Je joindrais ces Seigneurs quelques hommes iîluftres dans Mort dh 
la Republique des lettres. Cette année mourut Janus Douza ^ ^'^'^^^ ^®"' 
de North^y/'ick d'une famille très-noble de Hollande. Il étudia 
d'abord à Liere , enfuite à Delft , puis à Louvain ôc à Douai. ' 
Etant revenu dans fa patrie après fes études , il foûtint avec 
beaucoup de gloire le fiége deLeyden, dont le prince d'O- 
range l'avoit fait gouverneur, & fit voir par fon exemple que 
Mars pouvoir s'accorder avec les Mufes. Lorfque la Hollan- 
de fe vit en paix , la guerre ne continuant plus qu'au dehors, 
Douza forma le premier le projet d'ériger une Univerfité dans 
îa ville de Leyden, ôc lorfqu'elle eut été établie, il en fut le 
diredeur durant 29 ans. 11 fut membre de la Cour de Hol- 
lande : après avoir exercé cette charge durant l'efpace de 1 3 
années, il mourut à l'âge de cinquante-neuf ans. Son goût le 
portoit principalement à la poëfie , ôc il fit des vers en diffé- 
rent genre, qu'il publia. Il écrivit auflî les annales de Hollan- 
de, ôc mérita par fa prodigieufe ledure ôc par fa mémoire ad- 
mirable, qu'on lui donnât le nom de Varron Hollandois, ôc 
qu'on l'appellât l'oracle univerfel de l'Univerfité. Jofeph 
ï Son nom étoic Jean Vander Does feignsur de NorthwicK. 

Oo ïj 



2/J2 HISTOIRE 

^_ Scaliger, qui avoit déjà fait des vers fui* la mort d'un fils de 

H„ ^, D . Douza 3 portant le même nom , ôc qui en avoit le mcrite . fit 
jY aulli en beaux vers 1 éloge du père après la mort. 
^ ' Ce fut alors que mourut dans la fleur de fon âge en Au- 

deChkisto- triche , Chriftophle Coler né dans la Franconie: il avoit déjà 
3PHLE Coler. donné une haute idée de fes talens , & on croyoit qu'il feroit 
un jour de grands progrès dans les belles Lettres. Sa mort fut 
fuivie de celle de Jacque Typot Flamand , qui fe piquoit d'être 
très-fin & très-délié dans les affaires. Il paffa une grande par- 
tie de fa vie à la cour de Suéde j il fut fort aimé de Charle duc 
de Sudermanie , & enfuite roi de Suéde , qui comme on a vu 
fe brouilla avec fon neveu Sigifmond roi de Pologne. Il a écrit 
avec beaucoup de candeur & de fageffe , une relation de ce 
différend, adreffée à Guillaume de S. Clément reiident du roi 
d'Efpagne à la cour de l'Empereur , ôc plufieurs autres chofes , 
qui font voir que fon efprit étoit né pour de plus grandes cho- 
fes. Il mourut cette année à Prague daus un âge affez peu 
avancé. 
iî'ObertGi- I^aris la même ville Obert Gifan, né à Buren en Gueldre, 
FAN. mourut le 27 de Juin âgé de plus de 70 ans. Après avoir fait 

fes premières études à Louvain , il s'appliqua à donner une bon- 
ne édition de Lucrèce^ après Michel Marulle de Conftanti- 
nople , qui avoit défiguré ce célèbre Auteur par de miféra- 
bles interpollations, ôc après notre Denis Lambin , dont le tra- 
vail en ce genre eft digne de louange : celui de Gifan efl: fort au- 
deffus. Après avoir achevé cet ouvrage,il s'appliqua entièrement 
à l'étude du Droit ôc de la Philofophie. Il fut enfuite profeffeut 
de Droit à Strafbourg, ôc y acquit tant de réputation , qu'il fut 
mandé à la cour de PEmpereur , où il eut une penfion confidéra- 
ble. Il avoit embraffé dans fa jeuneffe la religion Proteftante , qui 
faifoit alors de grands progrès dans les Payis-bas. Sur la fin de 
fes jours il retourna à l'ancienne religion , ôc fut honoré du 
titre de Confeiller de l'Empereur. Ses difcours ôc fes écrits con- 
tribuèrent beaucoup à faire fleurir les fciences. 
dsTbrome J^ ^^^^ célébrer ici la mémoire de Jérôme Mercurial ,ainfî 
MfiRcuRiAt. nommé du nom de S. Mercurial évêque ôc patron titulaire 
de Forli> dont on fait la fête le 25 de Mai. C'eft dans cette 
ville de la Romagne, que Jérôme Mercurial naquit l'an 15*50 
d'une bonne famille du côté de fon père ôc de fa mère , ôc 



DE J. A.DE THOU, Liv. CXXXI. 2^3 

aflez riche. Après avoir étudié avec fuccès en Philofophie ôc 
en Médecine à Padouë ., il fut député par fes concitoyens vers Henri' 
le Pape Pie IV 5 ce qui lui donna l'occafion d'entrer dans la I V. 
maifon du cardinal Alexandre Farnefe , cet illuilre protedeur 1504. 
des Lettres & des fçavans. Il y demeura fept années entières ; 
ôc il profita de ce féjour ôc du loilir qu'il y avoir, pour met- 
tre au jour le premier fruit de fon efprit , qui fut fa Gymnafii- 
que. 11 fut enfuite appelle à Padouë , pour y exercer la Méde- 
cine? & fa réputation s'étant accrue, il fut mandé à la cour 
de l'empereur Maximilien , qui étoit alors dangereufement ma- 
lade. W eut le bonheur de guérir fa majefté Impériale , qui lui 
fit plufieurs préfens confidérables. Il s'en retourna vers l'an 1 5*75. 
à Padouë, où il enfeigna ôc pratiqua la Médecine durant 18 
ans. Il fe tranfporta enfuite à Boulogne, où il exerça cinq an- 
nées le même emploi , avec des appointemens plus confidéra- 
bles 5 enfuite il alla à Pife , où il pafiià 14 ans, y ayant une 
penfion de 1700 écus d'or. Plufieurs Princes firent des tenta- 
tives inutiles pour l'attirer à leur Cour. Mercurial préfera tou- 
jours à la vie de la Cour , la vie libre ôc tranquille d'un hom- 
me de Lettres. Sur la fin de fes jours, étant fort vieux, il re- 
tourna dans fa patrie? là après avoir joui jufqu'alors d'une fanté 
parfaite, il fut attaqué de la pierre , & foufïrit durant trente 
jours des douleurs très-aiguës, qui le mirent au tombeau. Ainfi 
mourut le 5? de Novembre de cette année ce fçavant homme, 
qui avoit rendu de fi grands fervices à la République. Il fut 
inhumé dans Téglife de S. Mercurial, dans une chapelle ma- 
gnifique qu'il avoit fait bâtir, où peu de jours auparavant, le 
28 d'Odobre , il avoit fait placer des reliques de S. Mercurial. 
Il étoit fort bien fait, avoit des mœurs pures , ôc un très-beau 
naturel. Ses écrits j dont la plupart ont été publiez par (qs dif- 
ciples , témoignent affez fon profond fçavoir. Il les laifTa met- 
tre au jour de cette manière, afin de pouvoir fe referver la li- 
berté de corriger avec autant de prudence que de modeftie , 
ôc fans faire tort à fa réputation , les fautes qui auroient pu lui 
cchaper. Il laiffa après fa mort quelques commentaires furHi- 
pocrate , qui n'avoient point paru en entier , ôc d'autres fur les 
Problêmes d'Ariftote. 

Celui dont je parlerai en dernier lieu , fera le célèbre Ar- Mortd'Aa- 
naud d'Offat , qui ne cède à aucun de ceux dont je viens de ^^j^ ^ ^*' 

O G iij 



2^4 HISTOIRE 

faire mention , ôc dont j'ai fouvent eu lieu de parler avec élo- 
He N R I ge daiT^s le cours de cette Hiftoire ; n'ayant pas été obligé pour 
I V. cela d'attendre la datte de fa mort , aihfi que j'ai fait à l'égard 
J 5 ^. de la plupart des autres fçavans , qui n'ont eu aucune part aux 
événemens que j'ai eu à raconter. Quoiqu'après ce que j'ai eu 
lieu d'en dire jufqu'ici, il ne me refte que peu de chofe à ajoii- 
ter, j'ai cru néanmoins devoir encore payer ici une efpece de 
tribut à l'amitié intime qui nous lioit fun à l'autre , ôc à la vraie 
reconnoiflance que je lui dois. Il étoit né dans le payis d'Ar- 
magnac près d'Auch dans un fort petit village , ôc d'une fa- 
mille Il obfcure^ qu'il n'a jamais connu pendant fa vie ni pa- 
rens ni alliez , ôc qu'il n'eut pour héritiers après fa mort que 
les domeftiques ôc les pauvres j mais fon génie rare , fon fca- 
voir profond , fa vraie pieté , fa probité exacte , ôc fa haute pru- 
dence furent de précieux dons du ciel , qui le dédommagèrent 
amplement de ce qui lui manquoit du côté de la naifïancc. 
Par ces rares qualités réunies il égala ôc furpaifa même , fur le 
théâtre de la capitale du monde i ceux qui y brilloient le plus 
par l'éclat de leur naiflance ou par d'autres avantages. Sa 
conduite toujours égale ôc irrépréhenfible le fit aimer ôc ad- 
mirer de tout le monde, ôc il fe comporta de telle manière 
dans l'efpace de 3 i an qu'il vécut dans cette Cour , que les per- 
fonnes judicieufes n'ont pas douté que fi un certain péché ori- 
ginel n'y avoit pas mis ^ obftacle , d'Oflat , après être parvenu 
fans aucune ambition à tous les honneurs de la Cour Romai- 
ne, n'eut enfin été élevé fur la chaire de S. Pierre. Il vécut 
foixante-fept ans fix mois ôc vingt jours , ôc fut inhumé dans 
i'églife de S. Louis. 

Alais puifque nous avons quitté le fil de l'Hiftoire générale 
pour defcendre à des faits particuliers , nous ne croyons pas 
qu'il foit hors de propos derenouveller ici par occafion lame- 
moire d'untrès-faint homme mort il y a déjà plufieurs années, 
François Sofa Général des Cordeliers, faifant la vifite de fon Or- 
dre en France , vint à Paris ; oii après avoir falué le Roi ôc avoir 
conféré avec les miniftres de fa Majefté , au fujet de quelques af- 
faires, il s'en retourna enEfpagne. Il paflapar Poitiers, où il logea 
au couvent de fon Ordre. Là il apprit que dans l'Eglife de ces 
Religieux devant le grand autel , étoit le tombeau de Gaultier, 
} Ç'eft-à-dire , s'il n'eût pas été François, 



DE J. A. DE THOU. Liv. CXXXr. ^p; 

religieux de l'Ordre de S. Fran<;ols , & aiitrefois Evêque de ^^ 
cette ville, qui par fon extrême rég-dlarité , Ôc par une vie très- H E N R ! 
pieufe qu'il avoir menée , étoit révéré dans l'Ordre comme un ^ ^^' 
Saint: il apprit en même-tems les circonftances de fon diffé- ^ 60^, 
rend avec le Pape Clément V. Le Général voulut qu'on ou- 
vrît fon tombeau en préfence des Religieux de la mailbn j le 50 
de Mai , & il en fit drefier un procès-verbal. On n'y trouva que 
des os renfermez dans une tunique de (il d'or: Sofa les don- 
na à baifer à ceux qui étoient prcfens , affùrant qu'un de ces 
os fentoit le ftorax, 6c l'autre le beaume. On trouva en particu- 
lier parmi les os^ les articles des doigts renfermez dans des 
gands avec un anneau d'un prix médiocre, que Sofa prit pour 
lui , en difant qu'il vouloit le porter au Pape. 

Gaultier, dont il s'agit , étoit trois cens ans auparavant Eve- iVûd'-c ^c 
que de Poitiers j ce fut un homme d'un grand efprit , & très- ^^^"J"^^ ;,J]2 
verfé dans le droit canon. Quoiqu'il fut fuffragant de l'arche- ueis. 
vêque de Bordeaux , perfuadé qu'il étoit exempt de fa jurif- 
di£tion, il reçut quelquefois avec hauteur les ordres de fon 
Métropolitain , qui dans la fuite s'en fouvint. Cet archevêque 
de Bordeaux étoit Bertrand de Goih ' , qui fut dans la fuite 
pape , fous le nom de Clément V : il fit fentir alors les effets 
de fon relTentiment à Gaultier , qu'il appelloit un fuffragant re- 
belle i il finterdit des fondions épifcopales , & le confina dans 
le fond de fon cloître. En même tems il démembra fon dio- 
céfe, qui étoit fort grand , ôc en donna une partie à l'abbé de 
Luçon, & une autre partie à l'abbé de Mailîezais * , qu'à cet 
effet il fit évêques. 

Gaultier fut très-touché du procédé du Pape ', ôc peu de 
tems après, étant tombé malade, de la maladie dont il mourut, 
il appella du décret du Pontife à Dieu , ou au futur Concile y 
ôc ordonna qu'après fa mort, on mît dans fes mains fon a£te 
d'appel 5 ce qui fut, dit-on, exécuté à la lettre. On ajoute, que 
le pape Clément, informé de cette circonftance , étant venu 
à Poitiers , fit ouvrir le tombeau magnifique que les Corde-* 
liers lui avoient érigé i qu'il ordonna à l'Archidiacre de la ville 
d'y defcendre , de prendre l'acte d'appel ^ ôc de le lui apporter : 
Que l'Archidiacre n'ayant pu venir à bout d'arracher cet a£te;> 

I . Nos Hilloriens l'appellent de Gouft [ 2. C'ell aujourd'hui Tévêché de la 
ou d'Agouft, j Rochelle, 



2p^ HISTOIRE 

parce que le mort le tenoit trop ferré dans fa main Je Pontife 

Tj; ordonna à Gaultier , fous peine de défobciflance , de l'ouvrir. 

, ^ Le mort n'en ayant rien fait , le Pape promit devant tous 

ceux qui étoient préfens , qu'il remettroit l'acte , après qu'il 

'^' Tauroit lu. La main de Gaultier s'ouvrit auffi-tôt : on prit 

/ l'ade j ôc le Pape le lut ; mais il ne voulut point le rendre. 

L'Archidiacre , qui étoit au fond du caveau , fe mit alors à 

crier , qu'on le retenoit , ôc que fi le Pape ne tenoit pas ce 

qu'il avoit promis, il lui feroit impoflible de fortir du lieu où 

il étoit. Le Pape fut donc contraint de garder fa parole , 6c 

de rendre l'ade. 

Cette hiftoire a été écrite par Jean Bouchet , auteur affez 
* p TV ^^^^ ^^^ annales d'Aquitaine ^, ôc avant lui, par Antonin, ar- 
chevêque de Florence^, furies bruits qui couroient alors, ôc 
paie. iii.°" ^^^ ^^ témoignage d'un Prêtre de Loudun , chanoine de fainte 
Croix , qui l'avoit oiii dire à un écuyer du pape Clément V. 
Cet Ecuyer avoit attefté le fait avec ferment , Ôc le Chanoine 
en fit le rapport , en préfence de l'Archiprêtre de Loudun , 
l'an 135P, trente-trois ans après la mort de Gaultier. J'ai crû 
devoir faire mention de ce prétendu fait, parce que Gode- 
froi de faint Belin, évêque de Poitiers, trouva fort mauvais, 
que fans lui demander fon agrément , ôc fans l'appeller , on 
eût ouvert ôc violé, par l'ordre de Sofa , le fépulchre dont il 
s'agit, ôc qu'on en eût emporté des offemens. Il en fit fes 
plaintes au Pape ; cette affaire ne fut aiïbupie qu'avec pei- 
ne , lorfque Sofa de retour à Rome , afiïira que c'étoit par 
un motif de pieté, qu'il en avoit agi ainfi. L'Evêque fe garda 
bien de parler au Pape du procès-verbal que Sofa avoit fait 
dreffer , parce qu'on dit , qu'il y étoit fait quelque mention 
des circonftances que nous venons de rapporter : or , comme 
ces circonftances pouvoient blefler le Pape , l'Evêque crût 
faire fa cour , ôc agir prudemment , d'enfevelir dans un pro- 
fond filence , une hiftoire , que quelque plaifant avoit ré- 
pandue. 

Au refte , pour conferver à la poftérité le fouvenir d'un 
Prélat , qui avoit fait tant d'honneur à l'ordre féraphique de 
faint François ; les Cordeliers voyant que fon tombeau avoit 
été détruit par les guerres civiles , ôc n'ayant pas d'ailleurs le 
moyen de lui en ériger un autre, avec la même magnificence, 

fe 



DE J. A. DE THOU, Liv. CXXXI. 2^7 
fe contentèrent de mettre une pierre au même lieu , avec cette ^siï^ïïs! 
épitaphe, qu'on voit encore aujourd'hui, Heic jacet S. PJenri 
GuALTERus, c'eft-à-'dire , Cy gtt S. Gaultier. jy 

Au mois de Mai de cette année, naquit à Paris le comte j 504, 
de SoifTons , qui fut dans la fuite appelle Louis. Cette naif- 
fance caufa une grande joye , non feulement au comte de cmmf "de"^^^ 
SoifTons fon pcre , mais à tous les gens de bien , qui virent Soiirons=. 
avec un plaifir extrême, la fucceffion à la couronne plus afTûrée 
par là dans l'augufte maifon de Bourbon, 



Tin du Livre cent trente-unième. 



Tome XIF. P p 






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HISTOIRE 



D E 



JACQUE AUGUSTE 

DE T H O U. 



ZJFRE CENT TRENTE-DEVXIEME. 



T T E année commença en Fran- 



"" ^ ^ ^ ^ (^ s-v .N"'^ Ui ^-^ vl i«< .sw//f-^* ce par le rétabliflement des Jefuites, 
■^ ^- ^- ■«oi«<..pivp ,w ^ quiavoient ete bannis du Royaume 



f <5 o 4. 

Les Jefuites f^ 

foliiciteiuleur ^i^, 

rétablilfc h^- 
ment. 



V„^ y^ y^Â 







j^r^ yy. yy. yy. ff/^ yy ^r^ 
'•/"^ ^«<ç î-^^ ?«■? j/.<j î>/î ?/«•? 



après la punition du crime de Jean 
3^ Chaftel. Quoique ce déteflable par- 
'"^ ricide les eût fait chafler de toutes 
les provinces de France, ilsconfer- 
voient encore néanmoins leurs Col- 
lèges de Touloufe ôc de Bordeaux. 
Dans le voyage que le Roi fit l'année 
précédente à Verdun & à Metz , il avoit donné aux Jefuites 
quelques efpérances de leurrétablifTement : mais prefque tout 
le monde s'y étant oppofé alors , cette affaire n'avoit encore pu 
réùfîir. Laurent Maïe , un des plus confidérables de la Société, 




DE J. A. DE THOU. Liv. CXXXII. ^pp 

preffoit vivement le Roi ; ii le fommoit de fa parole , ôc me- -' 

me un jour il lui dit en plaifantant, qu'il étoit plus lent que Henri 
les femmes qui portoient leur fruit durant neuf mois î à quoi IV. 
le Roi re'pondit fur le même ton , que les Rois n'accouchoient i 6 o^. 
pas fi aifément que les femmes. 

Les Jefuites ne manquoient pas d'amis à la Cour. Vilieroi Leurs intri- 
faifoit entendre à fa Majefté qu'ayant donné fa parole au Pape, guesàUCour. 
il n'y avoir pas à reculer. Mais ils avoient dans leurs intérêts 
un homme encore plus puiffant , c'étoit Guillaume Fouquet 
de la Varenne , fort connu par certains fervices qu'il rendoit 
au Roi , qui i'aimoit beaucoup. 11 étoit né à la Flèche en An- 
jou , autrefois une des principales terres des ducs d'Alençon , 
tombée depuis par fucceflîon à la branche de Bourbon- Vendô- 
me. Le Roi lui ayant donné le gouvernement du château , ce 
courtifan adroit (eut mettre à profit la grâce que fa Majefté lui 
avoit accordée ; ôc fous prétexte d'embellir l'endroit où il étoit 
né , il trouva le moyen de s'enrichir. Il y fit établir un Préfi- 
dial , un grenier à fel , une Eleftion , & tira de grandes fom- 
mes de l'éreÊlion de ces tribunaux , qui diminuèrent le refibrt 
des jurifdi£lions voifines , ôc chargeoient la province. 

Pour attirer en ce lieu un plus grand nombre d habitans , il Fondation 
engagea le Roi à y établir un Collège de Jefuites. Sa Majefté j^'^S^'.'J'^S^'^^ 
attacha à ce Collège un revenu d'onze mille écus , à condi- 
tion que les Jefuites fe chargeroient de nourrir ôc d'habiller 
vingt-quatre étudians , ôc de marier tous les ans douze pauvres 
filles d'une vertu reconnue , avec cent écus de dot pour cha- 
cune: il affigna des gages pour un Médecin , un Apoticaire, 
ôc un Chirurgien. Pour rendre ce Collège plus célèbre ôc y 
réunir toutes les études , il y fonda avec un honoraire confi- 
dérable, quatre Profefleurs en Droit , autant pour la Médeci- 
ne , ôc deux pour l'Anatomie , qui enfeigneroient gratis. La 
fondation porte encore , qu'après le décès duRoi ^ de la Rei- 
ne ôc de leurs fuccefieurs ^ leurs cœurs feront dépofez dans 
i'EgUfe que le Roi doit y faire bâtir , ôc que les Pères , dans le 
plus grand cortège qu'ils pourront, feront tenus de les y por- 
ter depuis le lieu du décès, à pied, ôc toujours priant Dieu , ôc 
d'y faire dreffer en marbre les portraits des Rois ôc des Reines, 
avec des infcriptions : pour laquelle dépenfe on leur payera 
îîiilie écus par an pendant l'efpace de vingt années ; enfuite 

Ppij 



500 HISTOIRE 

pour aider aux frais des bârimens , le Roi obtint du Cîergc af- 
Henri femblé à Paris la lomme de cent n^.ilie écus, dont Fouquec 
I V. régla l'emploi à Ion grc. 
i 6 o^. Enfin au mois de Septembre i6o^ , les Jefuites appuyez du 
Lettres Pa- crédit de Fouquet ôc de Villeroi , & des folîicitations du Non- 
lo^ïe^ .nu Par- ce , obtinrent du Roi, qui étoit pour lors à Rouen ^ des lettres 
Icment. de rctablifTement fcellées du grand fceau , qui furent apportées 

au Parlement la veille des vacations. L'affaire fut remife à la 
rentrée du Parlement ; on en parla fur la fin de Novembre i 
mais le mois fuivant fe pafla prefque tout entier fails qu'il eu 
fût queftion. 
le Koifaic ^^^ avoit fait entendre malicieufement au Roi, que le Par- 
défendre à la lement ayant conclu à s'oppofer à l'enregiftrement , & à faire 
Cour les re- ^ faMajefté de très-humbles remontrances , les ennemis des 

inontrances. „.''., r r • 

par ccric. Jeiuites avoient obtenu que ces remontrances ne le reroient 
point de vive voix , comme c'étoit la coutume, mais par écrit. 
C'étoit là , difoit-on , bleffer ouvertement l'autorité du Roi , 
& vouloir par un a£le autentique lui donner le démenti dans 
une affaire qu'il avoit décidée avec tant de juftice. Le Roi ani- 
mé par ces mauvais rapports , envoya au Parlement André 
Huraut de Maiffe , qui étoit de retour de fon ambaffade de 
Venife , membre du Parlement, pour lui dire de fa part qu'il 
ne vouloit point de remontrances par écrit , mais feulement 
de vive voix : qu'autrement fà Majeflé regarderoit leur dé- 
marche comme l'efîbt d'une cabale & comme un mépris de fon 
autorité , 6c qu'elle fçauroit bien les en punir. De Mailfe s'ac- 
quitta de fa commiffion , & fit entendre que s'ils préfentoient 
un écrit au Roi , fa Majefté le déchireroit en leur préfence. 
Réponfed-.i Le premier Préfident de Harlay répondit avec beaucoup de 
premier Pre modération , qu'cn cette occafion perfonne n'avoir penfé à con- 
"^' trevenir à l'ufage pour déplaire à fa Majefté. Mais que derniè- 

rement dans les conteftations que l'Edit des monnoyes avoit 
caufées, le Roi ayant mieux aimé recevoir leurs remontrances 
par écrit, que de vive voix ^ la Cour avoit crû en devoir ufer 
de même dan? la conjondure préfente ; qu'ainfi c'étoit pure- 
ment pour déférer aux intentions du Roi qu'elle avoit voulu 
s'abftenir de parler , ce qui étoit en effet déroger à la dignité 
& à l'ufage du Parlement : mais que puifque fa Majefté rap- 
pelloit les chofes à l'ancien ufage ^ la Compagnie lui en 



IJfJBlUhltJ'Jtfi 



D E J. A. DE THOU.Ltv. CXXXII. 501 

falfoit de très-humbles remerciniens , ôc étoit ravie de pou- 
voir en même-tems fatisfaire à fon devoir ôc à la volonté ^1 
de fa Majefté. Il ne s'àgilToit plus que de faire au plutôt les ^^/^ ^ 
remontrances. Auffi ne perdit-on point de tems : ôc quatre jours \ 

après , c'eft-à-dire , la veille de Noël , Harlay alla i'après midi ^ ^ '^" 
au Louvre fuivi d'un grand nombre de membres du Parlement , ^^ ^•^'-^' 
ôc y rut reçu dans le Cabinet de l appartement ûu Koi. Le Roi Louvre, 
s'y rendit avec la Reine , qu'il menoit par la main , voulant 
déformais^ difoit-il , lui faire part des grandes affaires. Il avoit 
autour de lui grand nombre de Seigneurs ôc de perfonnes de 
fon Confeil. 

Harlay, avec fa gravite ordinaire, commença par remer- Harangue du 
cier Sa Maiefté , de ce que dans une affaire de cette impor- P'f""'^^'" P'^'- 

u • i • 1 -1 lidciu au hoi. 

tance, elle avoit bien voulu recevoir leurs remontrances, non 
par écrit, mais de vive voix , conformément à Tufage ancien, 
qui n'avoit jamais été interrompu , qu'au grand préjudice de 
la dignité de fon Parlement. Il entra enfuite en matière , ôc 
dit : Que les Prêtres ôc Ecoliers du collège de Clermont , qui 
portoient le nom de Jefuites , avoient révolté contre eux tout 
le Cierge dès leur première entrée dans le Royaume ; h Sor- 
bonne ayant même déclaré par un décret , que cette Société 
étoit née pour détruire ôc non pour édifier : Qu'à la vérité, au 
mois de Septembre i$6i , leur Société avoit été approuvée 
dans une affemblée du Clergé, oi^i fe tiouvoient la plupart des 
^ Archevêques ôc Evêques du Royaume , ôc où préfidoit le 
cardinal de Tournon, très-favorable à cette Sociétés mais que 
ç'avoit été fous tant de claufes ôc de x:onditions , que fi on les 
eût obligez à les obferver, ils auroient dès-lors fongé à fe re- 
tirer , plutôt qu'à s'établir en France : Qu'on ne les avoit 
même reçus que pour un tems 3 ôc que par arrêt du Parlement 
en i<)6^/i\ leur avoit été expreffément défendu de prendre le 
nom de Jefuites , ou de focieté de Jefus : Qu'au mépris de 
cette défenfe, ils avoient toujours porté ce nom, qu'ils fe le 
donnoient encore , ôc fe prétendoienr exemts de toute Jurif- 
dittion Eccléiiaflique : Que de les rétablir aujourd'hui abfo- 
lument , ôc fans condition , c'étoit leur donner plus qu'on n'a- 
voit jamais fait, ôc infirmer l'arrêt que le Parlement avoit ren- 
du avec tant de fageffe , pour réprimer la licence de ces nou- 
veaux venus j licence; qui gagnoit de jour en jour , au grand 

F p iij 



502 HISTOIRE 

' préjudice de la tranquillité publique : Que dès ce tems-Ià, les 

Henri gens du Roi, qui leur étoient très-oppofez, avoient déclaré, 
IV. par un preflentiment mémorable, qu'il falloir mettre obftacle 
i 60^. à ces commencemens dangereux, qui auroient des fuites fu- 
neftes. 

Que comme ces gens-là avoient un nom faftueux qui em- 
braffoit tout , auiïi faifoient-ils un vœu général qui n'excluoit 
rien , ôc qu'ils avoient tous un fyftême de dodrine fuivi ôc 
uniforme , dont les articles étoient , de ne reconnoître d'autre 
fupérieur que le Pape , ôc de lui obéir en tout ôc partout , 
comme de fidèles fujets ; de croire, comme une chofe incon- 
teftable , que le Pape étoit en droit d'excommunier les Rois , 
Ôc qu'un Roi excommunié étoit un tyran , à qui fes fujets pou- 
voient impunément refufer l'obéiflance ; qu'un fimple tonfuré 
ne pouvoir , quoiqu'il fit , fe rendre coupable du crime de 
leze-majefté , n'étant plus fujet du Roi , ni fournis à fa jurif- 
di£lion. 

Que par cette do£i:rine fédirieufe , ils fouflrayoient les Ec- 
^ cîéfiafliques à la puifTance féculiere , ôc favorifoient les atten- 
tats fur la perfonne facrée des Rois : Qu'ils foutenoient ces 
maximes dans leurs écrits , 011 le fentiment contraire étoit har- 
diment combattu : Qu'en Efpagne , deux Do£teurs en droit 
ayant écrit , que les Clercs étoient foûmis à la puiffance Royale , 
un de leurs premiers Profés avoit prétendu prouver , par un 
. écrit contraire , que dans la nouvelle loi les Clercs étoient 
exemts de la Jurifdidion féculiere j comme l'étoient les Lé- 
vites dans l'ancienne , ôc que par conféquent les Rois n'avoient 
plus aucun droit fur eux : Que les Princes ne pouvoient auto- 
rifer ces opinions fauffes ôc erronées : Qu'ainfi il falloir , avant 
tout , obliger ces nouveaux Douleurs à y renoncer publique- 
ment dans leurs écoles. 

a S'ils refufent cette condition , continua-t-il , on ne doit 
« pas les fouffrir , puifque leurs dogmes tendent à renverfer 
3» les fondemens de l'autorité Royale. S'ils l'acceptent t ils ne 
a> méritent pas qu'on fe fie à eux, parce qu'à Rome ôc en Ef- 
» pagne , où ces opinions nouvelles ôc monftrueufes ont un 
« libre cours , ils ne penfent pas , comme ils parient en France , 
»> Ôc qu'ils changent de fentiment, ainfi que de climat. S'ils pré- 
3' tendent avoir pour cela un privilège particulier , quel fond 



•) 



D E J. A. D E T H O U, Liv. CXXXÎÎ. 305 

peut-on faire fur une do£lrine verfatile , qui devient bonne — 



w ou mauvaife au gré de l'intérêt l Au refte, ces maximes ne H E N k ï 
3' font pas feulement celles de quelques particuliers j elles font, \ V. 
35 pour ainfi dire, l'ame de tout ce grand Corps '■> elles pren- i(5 ^. 
3' nent pié infenfiblement , jufqu'à faire craindre , que dans 
=5 la fuite ce funefte levain ne fe communique aux autres Ot- 
w dres de l'Etat. 

35 En effet , n'ayant point eu d'abord de plus grands advet- 
3' faires que les Théologiens de Sorbonne , ils en ont mainte- 
35 nant la plupart à leur dévotion i ôc ce font , fans doute ceux , 
35 qui ont étudié dans leur Collège. De pareils maîtres forme- 
35 ront des écoliers dociles , dont plufieurs occuperont un jour 
35 les premières places du Parlement : fidèles aux inftrudions 
35 qu'ils auront reçues , ils fe fouftrairont peu à peu à l'obéi!- 
35 fance dûë au Prince , compteront pour rien les droits & l'au- 
3> torité du Roi , laifferont flétrir les libertez de l'églife Galli- 
35 cane , enfin ne traiteront jamais un Eccléfiaftique en crimi- 
3>nel de leze-majefté , quelque attentat qu'il ait commis. 

35 Je tremble, pourfuivit-il, au feul nom de Barrière, qui 
» enrôlé parla Société, armé par Varade, muni de rabfolu- 
35 tion qu'il avoit reçue, & du précieux corps de Jefus-Chrift , 
35 s'engagea par ferment , à enfoncer le poignard dans le fein 
35 de Sa Majefté. Quoique ce fcélérat n'ait pas réùfli dans fon 
35 exécrable entreprife , il a du moins , par fon exemple , ou- 
35 vert le chemin au fécond parricide , que nos yeux ont vu 
s'prefque confommé. 

35 Guignard , prêtre de la même Société , a compofé des 
35 livres de fa propre main , pour juflifier ces déteftables 
35 attentats. Il a donné des éloges au meurtre de Henri III , 
35 comme à un acte de juftice , ôc a défendu l'opinion con- 
35 damnée dans le concile de Confiance. 

35 Dans quelle crainte ne doit pas nous jetter le fouvenir de 
35 ces aûions impies , & la facilité d'imiter ces horribles exem- 
35 pies ? Forcez de trembler pour la perfonne du Prince i pour- 
35 rons-nous compter un moment fur fa vie ? Ne feroit-ce pas 
35 une véritable fclonnie , de voir de loin le danger, ôc d'y 
*> courir tête baiffée ? Y a-t-il un François affez lâche & affez 
35 malheureux , pour vouloir furvivre à fa patrie , dont le falut , 
35 comme on l'a dit fouvent, dépend de celui de Sa Majefté. 




304 HISTOIRE 

=> Remercions Dieu de l'union qui efl: entre le Roi ôc le 
5> fouverain Pontife j fouhaitons-Jeur de lono^ues années à l'un 
3' & à l'autre : mais enfin , il Dieu appelloir à lui le S. Père , ôc 
" Il fon fucceffeur n'avoit pas les mêmes fentimens à l'égard 
« du Roi^ combien la France porreroit-elle alors dansfes en- 
« trailles d'ennemis jurez , qui ont déjà attaqué féparément le 
6j roi de France & le roi de Navarre , & qui fe réiiniroient 
^ en cette occafion contre le même Prince , héritier légitime 
,M des deux Royaumes 5 mais dépouillé d'une partie de celui 
«de Navarre. Ces ingrats, fans doute, feroient les premiers 
M à lui infuker & à trahir fes intérêts. A-t-on déjà perdu de 
M vue le meurtre du feu Roi d'heureufe mémoire ? C'eft cette 
»•> Société ingratte, quia foulevé les peuples contre lui : on fçaic 
« qu'elle n'a pas été jugée tout-à-fait innocente de fa mort. 

3' Ils répondent à ces juftes reproches , qu'on a dû leur par- 
M donner tout le pafTé , ainfi qu'aux autres Ordres Religieux, 
» coupables des mêmes fureurs dans les mêmes circonftances : 
5' mais on peut leur répliquer , que la faute des autres Ordres 
« n'a pas été générale , ôc que plufieurs particuliers ont été 
3' fidèles 8c fournis au Roi j toute cette Société au contraire , 
3' fans aucune exception , a confpiré contre Sa Majcfté, 6c s'eft 
y' liguée avec les anciens ennemis de la Couronne. Les Seize 
»5 avoient choifi pour chef de leur fadion , Odon Pigenat , 
« membre de la Société , ce ligueur fanatique ôc furieux , qui 
« eft mort dans la même rage dans laquelle il avoir vécu. 

« Mais jettons les yeux fur les autres Etats , nous verrons un 
35 déplorable exemple de leur perfidie dans la révolution du 
05 Portugal, dont le roid'Efpagne doit la conquête à leurs in- 
w trigues ôc à leurs cabales \ bien plus qu'à la force de fes 
» armes. Tout le Clergé de ce malheureux Royaume efl: de- 
M meure fidèle à fa patrie ôc à fes Rois : il n'y a eu que ces nou- 
=y veaux Théologiens qui n'ont point eu horreur de facrifier 
.^î l'intérêt du payis à l'ambition des Caflillans , ôc occafionné 
i» le maffacre de tant d'Eccléliaftiques ôc de R-eîigieux , dont 
» les Efpagnols ont fait périr deux mille en diverles façon ; ils 



I II eft certain par Thiftoire de Por- 
tugal , que ce fut un Jefuice , ccHifef- 
feur du roi Henri cardinal , qui l'en- 
gagea à défignèr pour fon fucceffeur , 



par use injaftice criante , le roi d'Ef- 
pagne Philippe II , au préjudice des 
légitimes héritiers de la couronne. 

en 



DE J. A. DE THOU, Liv. CXXXII. 30^ 

» en ont été quittes pour obtenir du Pape une indulgence par- 
** ticuliere qui les a abfous de toutes ces violences. 

»> Enfin c'eft de cette école qu'eft forti Jean Chatel , dont 

•• le bras parricide a ofé fraper fa Majefté au vifage. A cette 

» occafionle Parlement a rendu un jufte arrêt contre leur So- 

« cieté, condamnée par la bouche même du Prince; arrêt di- 

•• gne d'une éternelle mémoire , puifqu'il a eu pour objet la 

» vie du Roi , ôc par conféquent le falut du Royaume. Le 

^ Parlement allarmé d'un Ci grand péril, fans garder les formes 

» ordinaires, & fans oûir les parties, a procédé en cette ren- 

»» contre comme on procède dans unefédition , & dans un bri- 

» gandage public , & a ordonné à la Société de fortir du 

»> Royaume. Or cet arrêt falutaire , fondé fur des motifs fi juf- 

w tes ôc Cl importans , ne doit être révoqué qu'après de mu- 

^ res confidérations. Certes ce n'eft ni par haine , ni par envie, 

M ni par mauvaife volonté que la Cour s'eft conduite dans cette 

« affaire : malheur à elle , fi elle fe fût laiffé prévenir par des 

M pafïïons qui ne doivent jamais entrer dans le cœur des ju- 

» ges j à qui néanmoins il feroit pardonnable d'être trop pré- 

» cautionnez pour mettre en fureté la perfDnne du Prince. 

3' Ce fage arrêt a été mis en exécution non feulement dans 
» le reflfort du Parlement de Paris ^ mais encore dans les Pro- 
» vinces de Normandie ôc de Bourgogne, qui ont leur Parle- 
95 ment particulier. S'il a trouvé de la contradiction dans les 
" autres Parlemens , ce n'a été que de la part de ceux qui ne 
9> font pas encore bien affermis dans lafoûmifTion dûë au Prin- 
8» ce, 6c qui ne quittent qu'à regret leur haine invétérée pour 
w le nom de fa Majefté. 

05 Cependant ces bannis publient par tout de bouche & par 
M écrit, que leur Compagnie ne doit pas être punie en corps pour 
» un petit nombre departicuUers coupables. Mais on peut les 
3> confondre par un exemple tout récent. Il n'y a pas encore 39 
35 ans que Pie V a détruit fOrdre entier des Humiliez établi de- 
« puis long-tems dans le Milanès, où ils poffedoient de grands 
» biens. Un feul d'entre eux, de fon propre mouvement, Ôc 
« fans en avoir fait part à aucun de fes confrères , avoir attenté 
à la vie du cardinal Charle Borromée archevêque de Milanj 
le refte de fOrdre n'avoir point trempé dans ce crime; tout 
rO rdre cependant en a porté la peine , malgré les follicitations 
Tome XIF. Qq 




95 



S) 



3oS HISTOIRE 

" prefTantes du roi d'Efpagne auprès du Pape & du Cardi- 
î-T 17 IV D » '' fiai. Il s'en faut bien que le Parlement ait traité la Société 

-TI fc IN K. I 1 A ' '-11/- '1 ' • j 

j Y =' avec la même rigueur : sus dilent qu il n y a point de com- 
I (^ 4 "*' paraifon à faire entre eux ôc les Humiliez , il eft aifé de leur 
« fermer la bouche : car il y a bien auffi loin du cardinal Bor- 
V romée au plus grand des Rois , qu'il y a des Humiliez à 
M ces fuperbes Religieux. Un roi de France efl: en effet autant 
3» élevé au-deffus d'un Cardinal , quel qu'il puifle être, que ceux- 
» ci le font (comme ils fe l'imaginent) au defi'us des autres Or- 
3» dres. D'ailleurs il y a bien de la différence entre leur faute 
•' & celle des Humiliez. On ne pouvoit reprocher à ceux-ci que 
05 le crime d'un feul de leurs confrères : ceux-là au contraire 
35 font tous coupables par la pernicieufe dodrine, dont ils font 
.05 les auteurs , ôc qu'ils affedent de répandre en tous lieux. 

Il ajouta, que pour toutes ces raifons, le Parlement fupplioît 
S. M. de maintenir un arrêt fi jufle ôc fi néceffaire pour répri- 
mer les attentats des traîtres ôc des rebelles , fur-tout en ayant 
.paru elle-même fi fatisfaite au tems delà publication, ôc defe 
rappeîler le danger qu'avoir cpuru le Parlement ôc tous les Or- 
dres du Royaume envelopez dans le péril de leur père com- 
mun, dont chacun devoit racheter la vie aux dépens de la fien- 
.ne propre: Qu'il fe rendroient coupables devant lapoftérité, 
d'une honteufe perfidie ôc d'une ingratitude raonftrueufe , fi 
un feul moment ils perdoient de vûë la fureté de celui à qui 
ils étoient redevables de leur propre confervation ôc du falut 
de tout FEtat : Que l'exemple du paffé les rendoit circonfpeds 
pour l'avenir , afin de ne pas échouer deux fois au même 
ccueih 

Qu'à ces très-humbles fupplications de fon Parlement , fe 
joignoient celles de fon Univerfité de Paris , qui comblée d'hon- 
neurs ôc de privilèges par lesRoisfesprédéceffeurs,s'étoit fait 
autrefois un fi grand nom parmi les nations étrangères, ôcqui 
fe voyoit maintenant défolée par les intrigues de cette ambi- 
îieufe Compagnie: Qu'aulieude ce grand concours d'écoliers, 
qui autrefois s'y rendoient de toutes parts, on n'y voyoit plus 
que des ruines ôc de miférables mafures, dont l'air champêtre 
ôc fauvage annonçoit pour l'avenir une déplorable fohiude : 
Qu'encore une fois c'étoit un effet des intrigues de ces nou- 
veaux maîtres, qui pleins d'eftime pour eux-mêmes, ôc de 



D E J. A. DE THOU,Liv. CXXXII. 507 

mépris pourles autres iVouloient faire bande à part, & qui rc- ^»««__ ^ 

pandant çà ôclàleur ccoie, 6c formant par tout de petits ruif- h ^ ^ R l 
féaux, avoient, pour ainfidire, misa {qc cq grand fleuve des jy 
fciences , qui arrofoit auparavant la quatrième partie de la vilîe. , * 

Qu'à la vérité la licence des guerres civiles avoit fait gliflcr 
dans rUniverfité certains abus 3 mais qu'il falloit la réformer 
6c non pas la détruire : Qu'elle alloit infailliblement périr (i 
l'on permettoit à la Société de multiplier ainfi fes Collèges, 
parce que les parens préféreroient le marché le plus proche 
à cette célèbre foire de toute l'Europe, 6c que pour avoir leurs 
enfans fous leurs yeux, ils les priveroient d'une inftrudion plus 
falutaire. 

Il ajouta que fi la jeunefleyperdoit , S. M. y perdoltaulîî; par- 
ce que les enfans des nobles ôc des riches venant à Paris , 6c y 
voyant fouvent le vifage du Prince , y prenoiem le pli du refpe£l 
ôc de l'obéiflance. Au lieu qu'éloignés maintenant de fa per- 
fonne , ils paflbient fouvent toute leur vie fans le voir une feule 
fois , ôc que de plus ils puifoient dans une fource corrompue 
des principes de défobéïiTance aux Rois ôc aux loix du Royaume. 

Qu'enfin la Cour fe croyoit obligée de s'oppofer à l'enre- 
giftrement , de peur qu'on ne lui reprochât un jour fa trop gran- 
de facilité^ oufon filence dans une affaire fi importante : Quils 
fupplioient donc le Roi de regarder , comme un effet de leur 
zèle, l'oppofirion qu'ils fetrouvoient quelquefois contraints par 
ie devoir de leur confcience Ôc de leur charge , de former à 
l'exécution de fes ordonnances : Qu'ils étoient affurez des bon- 
nes intentions de fa Majefté ; mais que les Rois fes prédécef- 
feurs avoient toujours fait à leurs Parlemens l'honneur d'écou- 
ter favorablement leurs remontrances j ôc que fur leurs prières 
ou leurs avis, ils avoient fouvent révoqué ou changé leurs or- 
donnances : Que les bons ôc fages Princes , quoiqu'au-deffus 
des Loix , avoient toujours déféré aux remontrances de leurs 
fujets , pour ne paroître pas les forcer à fe foûmettre à leurs vo- 
lontez par une autorité violente ôc abfoluë, mais plutôt les y 
amener doucement par leur propre exemple : Que les Cours 
du royaume fupplioient fa Majefté de vouloir bien les main- 
tenir en pofleiTion de leur autorité , qui étoit proprement celle 
du Roi même, puifqu'elle cmanoit de lui, ôc que les coups 
qu'elle pouvoit recevoir retomboient directement fur fa perfonne 



Henri 
IV- 


160^, 


Réponfe du 
Roi. 



30a HISTOIRE 

facrée : Qu'ils fe promettoient cette juftice de fa bonté 6c de 
fa clémence. 

Le Roi répondit à ce difcours avec beaucoup de douceur, 
& remercia en termes pleins d'affedion fon Parlement du zèle 
qu'il montroit pour fa perfonne 6c pour la fureté du Royau- 
me : Quant au danger qu'il y avoit à rétablir les Jefuites,il 
témoigna s'en mettre fort peu en peine , 6c réfuta fans aigreur 
les raifons alléguées à ce fujet. Il dit , qu'il avoit mûrement ré- 
fléchi fur cette affaire , 6c qu'il s'étoit enfin déterminé à rap- 
peller la Société bannie du Royaume : Qa'ilefpéroit que plus 
on l'avoit jugé criminelle dans le tems , plus elle s'éforceroic 
d'être fidèle après fon rappel : Que pour le péril qu'on fe fi- 
guroit , il s'en rendoit garant : Qu'il en avoit déjà bravé de 
plus grands par la grâce de Dieu, 6c qu'il vouloit que touc 
le monde fût en repos par rapport à celui-ci : Qu'il veilloic 
au falut de tous fes fujets , qu'il tenoit confeil pour eux tous : 
Qu'une vie aulTi traverfée que la fienne lui avoit donné aflez 
d'expérience , pour être en état d'en faire des leçons au plus 
habiles de fon Royaume j ainfi qu'ils pouvoient fe repofer fur 
lui du fom de fa perfonne ôc, de l'Etat j 6c que ce n'étoitque 
pour le falut des autres, qu'il vouloit fe conferver lui-même». 
Il finit comme il avoit commencé , ôc il remercia encore une 
fois le Parlement de fon zèle 6c de fon affe£lion. 
Reflexions J'ai été témoin de ces difcours avec beaucoup d'autres per- 
m^^ces dif- ^Q^nes j 6c je me fuis étudié à en donner ici un extrait fidèle, 
pour faire voir la fauffeté de la relation Italienne publiée un 
an après à Tournon en Vivarais, Relation ou l'on a inferd 
bien des traits injurieux au Parlement , dont aucun ne fortit 
alors de la bouche de ce bon Prince j 6c où, fur des bruits popu- 
laires , on lui fait dire des chofes puériles 6c des pointes mifera- 
blés pour répondre à certaines chofes aufquelles Harlay n'avoiî? 
pas penfé. ' 
Les gens du Quelques jours après ces remontrances, Pierre Coton Jc- 
Koi mandés f^ite , qui avoit foreille du Prince, lui vint dire que les gens 
du Roi feuilletoient les regiftres du Parlement pour faire re- 
vivre des claufes furannées, qui anéantiroient la grâce que fa 
Majefté vouloit bien faire à la Société. Le Roi irrité, les man- 
da , 6c leur fit de vives réprimandes , en préfence de Claude 
, I Voyez ce faux difcours du Roi dan* rhiûoire duP. Daniel, qui la adopté. 



D E J. A. D E T H O U , L I V. CXXXII. 309 . 

Groulart premier Préfident du Parlement de Rouen : il leur or- ^ 

donna de retourner fur le champ au parquet , quoique le jour xj ^ ^^ p ,. 
fût fort avancé, ôc de n'en fortir qu'après avoir terminé i'af- j y^ 

faire. 1^04. 

Le lendemain de Maifle vint au Parlement ôc dit , que le * 

RoirenvoyoitpourprefTer l'enregiflrementiQuela Cour avoir DeMa'fle; 
rempli fon devoir par les remontrances? Ôc qu après la reponie Parlement 
du Roi , le feul parti qu'elle avoit à prendre, ctoit d'enregif- f.ç,"J(,iX^'^^'^ 
trer fans délai ôc fans modification : Que pour leur en faire voir mciu.'' 
la néceilité, fa Majefté vouloit bien les informer de la ma- 
nière dont cette affaire avoit été conduite : Qu'il y avoit plus 
de cinq ans que le Pape avoit prié le Roi de remettre lesje- 
fuites au même état qu'ils étoient avant l'arrêt du Parlement: 
Que le Roi avoit différé tant qu'il avoit pu : Qu'enfin obli- 
gé de donner une réponfe pofitive à fa Sainteté, il avoit pro- 
pofé certaines conditions , conformes à peu près aux termes de' 
l'édit, ôc qu'il avoit faitpreffer le Pape de les agréer : (car le^ 
Pape demandoit en général qu'ils fuflent rétablis dans toute 
l'étendue du Royaume , ôc le Roi n'offroit de les rétablir qu'eii' 
eertains lieux qu'il fpécifioit , ôc ne leur accordoit que deux mai- 
fons dans tout le refTort du Parlement de Paris. ) Que cette négo-- 
tiation avoit été deux ans fufpenduë contre le gré de fa Majefté, 
qui auroit bien voulu contenter le Pape: Qu'enfin fur les inf- 
tances de l'Ambaffadeur de France , le Pape avoit répondu , 
qu'il trouvoit les offres du Roi très-raifonnables , ôc que les Je- 
fuites dévoient s'en contenter ; mais qu'il avoit toujours différé 
de répondre , parce que le Général de la Société déclaroit ne 
pouvoir accepter ces conditions, comme étant contraires aux 
Statuts de fon ordre j ôc même qu'Aquaviva avoit écrit au Roî 
pour s'excufer , ôc pour lui apporter les raifons de fon refus r 
Que néanmoins le Pape fatisfait de ces conditions, en avoit 
fait demander la publication , excepté l'article qui obligeoit 
ks Jefuites qu'on recevroit dans le Royaume , de prêter fer- 
ment de fidélité entre les mains de fa Majefré; ce qu'on avoit 
adouci en les obligeant feulement de le prêter devant les Ju* 
ges ordinaires : Qu'après cet accord fa Majefté ne pouvoir ni 
ne vouloit fe dédire : Qu'elle fe plaignoit fort de ces délais 
affe6lez , fur-tout après leurs remontrances faites avec dignité 
de leur part , ôc reçues avec bonté de la part du Roi : Qu'ils 



He n r I 
IV. 

I 50-^. 



Les lettres 
patentes font 
en lin enre- 
gilltées. 



Contenu 

dei lettres 
patentes, 



510 HISTOIRE 

ne dévoient pas avoir oublié la réponfe de fa Majefté qui en- 
tendoit que renregiftrement fut pur ôc (impie : Qu'il étoit de 
leur prudence autant que de leur devoir , de donner fur cela 
une pleine fatisfa£lion à fa Majcfté , pour ne la pas obliger d'a- 
voir recours à des voyes dont la Cour auroit lieu d'être peu fatis- 
faite : Que les efprits n'étant pas encore entièrement tranquilles 
dans le Royaume , ce délai donnoit matière à divers bruits ôc 
à de nouvelles conteftations : Que déjà les fadieux commen- 
çoient à lever la tête ôc à parler plus haut j ôc que toute leur 
mauvaife humeur retomboit fur le Prince , dont les gens de 
bien dévoient même à leurs dépens mettre fa perfonne à l'a- 
bri de la haine. 

Harlay répondit en deux mots> que la Cour n'afre£loit au- 
cun délai , ôc qu'ils étoient tous difpofez à obéir. De Maifle 
s'étant retiré , on fit la le£ture des lettres patentes , des remon- 
trances, ôc de la requête du Procureur général, ôc on conclut 
à l'enregiftrement, oiii le rapport du Procureur général , ôc re- 
montrances faites. On ajouta que le Roi feroit fupplié d'or- 
donner par une Déclaration expreffe > qu'après un certain tems 
de féjour dans la Société , les fujets de cette Société ne fe- 
roient plus reçus à fe porter pour héritiers : précaution qu'on 
jugeoit néceifaire pour le repos des familles. 

Voici la fubftance des lettres patentes ou de FEdit pour le 
rétabliffement des Jefuites. « Us pourront demeurer à Tou- 
« loufe , à Auch , à Agen , à Rodez , à Bordeaux , à Pcrigueux , 
» à Limoges , à Tournon , au Puy-en-Velai , à Aubenas , à 
« Befiers , où ils font dès à prefent. De plus pour faire plaifir 
» au Pape, fa Majefté leur permet de s'établir ôc d'ouvrir leurs 
«» claffes à Lyon ôc à Dijon , d'où ils ont été chaffez , ôc fpé- 
» cialement à la Flèche dans le château appartenant à fa Ma- 
3' jefté, de la fuccefFion de fes ancêtres ••> à condition qu'ilsne 
» pourront déformais établir ailleurs aucun Collège fans la 
û'permiiïion du Roi, fous peine d'être cenfez déchus de la 
S' grâce qu'ils obtiennent : ils feront tous de la Nation , mê- 
93 me les Retleurs ôc Procureurs de leurs ' Maifons , ôc ne 
7» pourront admettre dans leur Société aucun étranger , qu'avec 



I Comme ces Re£leurs 8c Procu- 
reurs n enfeigncnr point , c'etoient en 
i^ucl^ue force des geni fans coniet^uen- 



ce. Cepcndanr on exigea qu'ils fuflent 
François, 



DE J. A. DE THOU, Liv. CXXXII. 311 

»' la permiiïion de fa Majefté : S'il y en a aducllement paf- 

>' mi eux , ils feront tenus de fortir hors du Royaume dans Tef- u p to o » 

» pace de trois mois, a compter du jour de la publication des -ly 

•' préfentes : on ne comprend pas fous le nom d'étrangers ,ceux ^ ' 

« du comté Venaiffin , qui fait partie de la Provence : Ils au- 

» ront toiàjours à la Cour un des plus confidcrables d'entr'eux , 

'^ pour prêcher devant le Roi , àc pour lui rendre compte de 

« la conduite de fes confrères , quand il en fera requis. Tous 

« les Jefuites du Royaume ôc ceux qui entreront à l'avenir dans 

*> la Société s'engageront par ferment devant les Officiers 

» royaux , fans exception ni reftridion mentale , à ne tien faire 

w ni entreprendre contre le Roi, la tranquillité publique & la 

» paix du Royaume ; ôc les officiers envoyeront au Chance- 

» lier acte de ce ferment? fi quelques-uns refufent de le prê- 

^ ter , ils feront obligez de fortir du Royaume. Ceux qui dans 

« la fuite entreront chez eux , tant ceux qui auront fait les voeux 

« fimples , que les Profez des quatre vœux , ne pourront fans 

« permiffion du Roi acquérir aucuns biens fonds, par vente, 

s» donation , ou de quelqu'autre manière que ce foit , ni pro- 

» fiter d'aucune fucceffion dire£le eu collatérale , non plus que 

3' les autres Religieux, à moins qu'ils n'ayent obtenu leur con- 

»' gé de la Société 3 auquel cas ils rentreront dans leurs droits, 

» Ceux qui prendront parri chez eux ne pourront leur porter 

» aucuns biens fonds ; mais ces biens pafîeront aux héritiers ou 

« à ceux en faveur de qui ils en auront difpofé avant leur en- 

« trée dans la Compagnie. Les membres de la Société feront 

» tenus en tout ôc par-tout de fe foi^imetre aux loix du Royau- 

» me ôc aux Magiflrats , ainfi que les autres Eccléfiaftiques & 

« Religieux : ils ne feront rien qui puifie préjudicier aux droits 

« des Evêques , des Compagnies , des Univerfirez , ni des au- 

'> très Ordres religieux ; mais ils fe conformeront en tout au 

« droit commun. Ils ne pourront prêcher ,adminiftrer les Sa- 

59 cremens , ni même entendre les confeffions d'autres que de 

s» leurs confrères , (1 ce n'cft avec la permiffion de l'Evêque » 

» dans l'étendue des Parlemens où on leur accorde des étabhf- 

» femens j permiffion même qui n'aura point lieu dans le reffort 

<» du Parlement de Paris , excepté à Lyon ôc à la Flèche , où 

«ils auront libre exercice de leurs fondions , comme dans les 

»» autres villes, dans Icfquellesonles reçoit. Euiin peur fournie 



512 HISTOIRE 

3> à leur fubfiftance , on les remet en poiïefTion des bîens 

Henri" ^°^*- ^^^ joi^iiflbient avant l'arrêt du Parlement , ôc on leur don- 
j y M ne main - levée du fequeftre fait entre les mains de fa Ma- 
i6o\. - jefté. - . . ^ ^ 

Les Jefuites n'ont pas cté long-tems gênez par toutes ces 
conditions : ils en ont fait fupprimerune partie par des décla- 
rations extorquées , ôc fe font de leur propre autorité affranchis 
des autres, 
la^aciilté (k Le Jefuite Coton voulut profiter des conjon£lures favora- 
Théoiogie blcs. Il y avoit dcux ans que rUniverfité d'Angers avoit inter- 
pTr la màie J^"^ ^PP^^ comme d'abus de la fentence de Charle Miron Evê- 
Facukc. que de cette ville. Cet appel avoir occafionné la publication 
d'une cenfure d'abord fecrete de la Faculté de Théologie de 
Paris , qui taxoit aflez librement l'orgueil de la cour Romaine. 
Le Nonce en avoir fait des plaintes j mais fans effet jufqu'a- 
Jors. Après le rappel des Jefuites, Coton (comme le bruit en 
courut alors) animé par le Nonce, mit en mouvement Henri de 
Pierrevive Chancelier de fUniverfîté, ôc proche parent du cardi- 
nal Pierre de Gondy ôc de Henri évêque de Paris. Pierrevive 
époufa vivement la querelle de la cour de Rome. La cenfure 
comme nous l'avons dit en fon lieu , avoit mécontenté plu- 
fîeurs perfonnes , ôc donné lieu à bien des difcours. Louis Ser- 
vin Avocat général, qui parloir pour le Roi dans la caufe de 
rUniverfité d'Angers , inféra cette cenfure dans la deuxième 
édition de fes plaidoyers , Ôc la rendit ainfi pubHque. Le ju- 
gement de cette affaire avoit été renvoyé au Cardinal ôc à 
l'Evêque , ôc après une difcuffion faite dans le palais Epifco- 
pal en préfence du Procureur général , les parties étoient cor^ 
venues d'éteindre cette querelle de part Ôc d'autre. 

Cependant le 1 5 de Février Pierrevive affembla folennel- 
Jement après la Meffe , la Faculté de Théologie dans la falle 
de Sorbonne. Là on fit un Décret qui portoir: Que dans un 
certain recueil de plaidoyers , on avoit imprimé un écrit con- 
tenant plufieurs chofes contraires à l'honneur , à l'autorité, ôc 
à la jurifdidion fouveraine du fiége ApofloHque : Que la Fa- 
culté affemblée avoit déclaré , après une mure délibération , 
nonobftant roppofition de deux Dodieurs, I^ Que cet écrit 
publié au nom de la Faculté , étoit faux ôc fuppofé , 2°. Que 

ce 



DE J. A. DE THOU . Liv: CXXXII. '51^ 

ce même écrit étoit téméraire, erroné, ofFenfant^ injurieux au . 

S. Siège, fchifmati que, impie, & Tentant l'héréfie. 7Z " 

Le Procureur général indigné qu'on eût reveillé à contre- tv ^ ^ 
tems, ôc à fon infçû une affaire terminée par fon entremife, 
en préfence du Cardinal ôc de l'Evêque, fit fon rapport au Par- \ p t*. 
lement du réfultat de i'aflemblée. La Grand-Chambre ordon- mentcitepiu- 
na que deux des Théologiens qui y avoientaflTifté, comparoî- ^'^"^ ^oc- 
troient au premier jour avec le Syndic, ôc qu'ils repréfente- leur faire de» 
roient l'ade de la délibération : en attendant la Cour défen- réprimandes. 
doit de donner à qui que ce fût communication des regiftres, 
ou de procéder à aucune aflemblée. Le Procureur général 
fit fignifier cet ordre à Tourneroche Syndic de la Faculté, à 
Petit- Jean , qui avoit préfidé à l'aflemblée , à Henri de Pierre- 
vive , ôc au Bedeau , qui comme Greffier , étoit dépofitaire 
des a£tes. 

Ils comparurent deux jours après, ôc à la requifition du 11 les interr«» 
Procureur général, Harlay fit d'abord entrer Pierrevive tout ge&fupprimc 
feul, ôc lui demanda par quel ordre la Faculté s'étoit affemblée, décret. 
pour reveiller une affaire enfevelie dans le filence , ôc affoupie 
par un commun accord des deux parties. Pierrevive répondit 
que c'étoit par ordre du Roii ôc en vertu de cette déclara- 
tion , il demanda radjon<3:ion du Procureur général On fît 
enfuite appeller fes confrères : le premier Préfident leur dit , 
que la Cour les mandoit j pour leur demander compte de leur 
nouveau Décret , à qui le Procureur général donnoit le nom 
de Libelle diffamatoire. 

Le Syndic interrogé , pourquoi il avoit convoque une af- 
femblée extraordinaire , répondit que ce n'étoit pas lui qui l'a- 
voit convoquée. Pierrevive prit alors la parole , ôc dit hardi- 
ment , que c'étoit lui-même qui en avoit preffé la convoca- 
tion , ôc que René Benoît curé de S. Euftache , en avoit reçu 
l'ordre. On lui demanda d'où émanoit cet ordre : il répondit 
qu'il venoit de quelqu'un qui avoit droit de lui en donner , 
aulfi-bien qu'au Parlement. Cette rcponfe infolente lui attira 
une révère réprimande du premier Préfident , qui déclara que 
Pierrevive étoit tombé dans le crime de leze-majefté, pour 
avoir eu la témérité de donner à entendre que le Parlement 
pouvoir recevoir des ordres de quelqu'autre que du Roi. 

Pierrevive ajouta, que le Doyen ayant reçu l'ordre, s'étoit 
Tome XIF, ' R r 



314 HISTOIRE 

„,„ excufé de l'exécuter fur (on indifpofuion , ôc lui avolt remis 



'j entre les mains le livre qui faifoit le fujet de la plaintes qu'en 

y^ conléquence il s'ctoit crû obligé de dCférer ce livre à la Fa- 
culté, ôc de preffer la convocation. Le Bedeau interrogé s'il 
^ ^'^' avoit les a£tes de la délibération, les repréfenta à la Cour: il 
dit qu'il avoit affilié à l'aflemblée , & que la veille il avoit 
donné copie de ces aûes à Pierrevive, qui l'en avoit requis. 
On demanda à Pierrevive s'il avoit cette copie fur lui , ôc s'il 
l'avoit communiquée à quelqu'un ; il répondit qu'ill'avoitlaif- 
fée chez lui , ôc qu'il n'en avoit donné communication à per- 
fonne. Interrogé encore une fois qui avoit donné l'ordre de 
convocation , il répondit qu'il étoit émané du Roi par la bou- 
che du Chancelier , que le Chancelier l'avoit fignifié au cardi- 
nal de Gondi, qu'il nomma enfin avec bien de la peine , ôc 
que le Cardinal le lui avoit intimé. 

On lui demanda encore pourquoi le Décret avoit pafTédans 
une afl'emblée fi peu nombreufe ;, puifqu'elîe avoit coutume 
d'être de quatre-vingt Dodeurs , Ôc qu'il ne s'y en étoit trou- 
vé que trente-fept; ôc pourquoi, vu l'oppofition de quelques 
Dotteurs , l'affaire n'avoit pas été remife à une autre aiiemblée 
plus nombreufe , comme on avoit fait en cette occafion mê- 
me par rapport à une autre affaire concernant les Ordres reli- 
gieux, il répondit qu'à la vérité il ne s'y étoittrouvé que trente- 
îept Dodeurs, mais que ce nombre étoit fufîifant pour auto- 
rifer le Décret. 

Eux retirez , il fut ordonné que Pierrevive dépoferoit dans 
une heure au Greffe de la Cour , la copie qu'il difoit avoir 
chez lui i ôc que vu cette copie ôc les ades dépofez au même 
lieu par le Bedeau, la Cour prononcerait fur cette affaire. Le 
Parlement , après avoir ainfi fupprimé les ades de la cenfure de 
Sorbonne , furfit à une plus ample délibération. 

On célébra au commencement de l'année une cérémonie 
qui fut bien-tôt après fuivie d'une trifle nouvelle. Le Roi avoit 
déjà fait bien des chofes en faveur de Cefar de Vendôme fon 
fils naturel ; la même tendreffe le porta à pourvoir à l'établif- 
fement de fon autre fils Alexandre , né de la même mère , ôc 
il voulut le faire recevoir dans l'ordre de Malthe. La cérémo- 
nie s'en fit au commencement de l'année avec beaucoup de 
magnificence, enpréfence du Nonce, des autres Ambaffadeurs 



DE J. A. DE THOU, L i v. CXXXIL 51; 

& du Parlement , dans FEglife de S. Jean de Jerufalem ' , qui 
avoit autrefois appartenu aux Templiers. Comme le jeune Prin- 
ce ne pouvoir , à caufe de fon bas âge répondre aux interro- ^^ ^ J^ ^ ^ 
gâtions qu'on luifaifoit , le Roi emporté par fa vivacité &: par ^' 
fon affedion paternelle , quitta brufquement fon fiége pour ve- 1 ^ o 'i* 
nir répondre au nom de fon fils , interrogé par le grand Prieur 
de France j à qui il deftinoit pour fucceffeur le jeune Alexan- 
dre: « Je defcends de mon thrône , dit-il , pour faire ici la 
»' fondion de père , & je promets que lorfque mon fils aura 
« feize ans , il tiendra le vœu que je fais aujourd'hui pour lui. « 
La joye du Roi fut troublée paria nouvelle de la mort de 
fa fœur Catherine, femme de Henri de Lorraine duc de Bar. 
Cette princeffe fut un exemple mémorable de la tendrefTe con- Mort de 
jugale. Un fond inépuifable de bonté la portoit à vouloir du ^f^'jv""'.!^^'^ 
bien à tout le monde. Toutes les fois qu'elle voyoit unenou- Roi." 
veile mariée , elle lui fouhaitoit d'aimer fon mari , comme elle 
aimoit elle-même le fien 5 perfuadée que la vivacité naturelle à 
l'amour, redouble encore à l'égard d'un mari , puifque c'eft Dieu 
même qui allume j pour ainfi dire, ce feu facré. Comme elle 
defiroit ardemment d'avoir des enfans, elle étoit toujours in- ' 
quiète fur fa groireiïe,& les indices les plus équivoques, paf- 
foient dans fon efprit pour des fignes certains. S'étant ap- 
perçu d'une enfleure extraordinaire qui lui étoit furvenuë , elle 
s'imagina qu'elle étoit groflTe , ôc le crut d'autant plus aifément, 
quec'étoit l'opinion de fes Médecins, ôc fur-tout de Louis 
de Metz, en qui elle avoit une entière confiance. En confé- 
quence , craignant de blefler fon fruit , elle s'obftina à refu- 
fer tous les remèdes propres à difliper cette enfleure , qui fe 
tourna en inflammation. Enfin comme le mal devenoit plus 
dangereux , & qu'on reconnoifToit de jour à autre des fignes 
de toute autre chofe que de grofifefle , le Roi lui envoya An» 
dré du Laurens Médecin fort habile ôc fort judicieux , pour 
entreprendre plus fûrement laguérifonde ce mal , qui pafiibit 
je fçavoir des autres. Celui ci ne vit que les fymptômes d'une 
maladie d'entrailles Ôc témoigna fon chagrin de la complai- 
fance meurtrière des Médecins , qui flattant les defirs de cette 
grande Princeffe aux dépens de fa vie , avoient négligé d'ap- 
pliquer les remèdes nécelTaires pour diminuer l'enflure , ôc en 

} L'Eglîfe du Temple. 

Rr ij 



5i(? HISTOIRE 

prévenir l'inflammation. Quoiqu'il fût peut-être déjà trop tard 

TT p pour y avoir recours ,ilconfeilla de le faire fans délai, mais la 

T Y Ducheffe ne pût fe réfoudre à renoncer à l'efpérance flateufe 

r ' qu'elle avoit conçue , ôc perfifta dans fes refus. Enfin la fièvre 
I o o 4. 7 - ..II ^ j- j 1 • j 1 

étant furvenue , elle mourut au milieu des plus vives douleurs, 

après avoir plufieurs fois recommandé fon fruit à fon beau- 

père & à fon mari , & leur avoir témoigné qu'elle mourroit 

îans regret , fi elle étoit affûtée que ce gage précieux de foiî 

mariage pût lui furvivre. 

Les ilivers EUc n'avoit été mariée que fort tard contre les intentions 

projets qui dc fa mcte. Le Roi l'avoir long-tems amufée de l'efpérance 

flS^pour^fon d'époufer le duc d'Alençon , frère de Henri Ill^enfuite Jac- 

jnariage. que VI > roi d'Ecoiïe y puis Charle duc de Savoye. Enfin la 

PrinceiTe ennuyée du célibat , fut fur le point de fe marier fé- 

crettement avec Charle de Bourbon comte de SoifTons , fon 

proche parent > pendant qu'il étoit encore en Bearn. Le Roi , 

pour la détourner de cette alliance , la fit venir à la Cour, lui 

fît rendre de grands honneurs, & la fit rechercher par Henri 

de Bourbon duc de Montpenfier , auffi fon parent , mais plus 

éloigné. Ce nouveau projet ne réulFit pas mieux que les pré- 

cedens , parce qu'elle ne fe fentoit point d'inclination pour le 

duc.de Montpenfier, ôc que le Roi, content d'avoir écarté le 

comte de SoiflTons , ne voulut pas combattre fa répugnance. 

_ ,. Le Roi fon frère, qui avoit paru la née;lig;er durant fa vie , 

decoudoicia- iUt leniiblement amige de la mort , & reçut les complimens 

ce faits ail Roi. ordinaires en pareil cas. Tous les AmbafTadeurs s'emprefiTerent 

Embarras duji. ,^^1 • r r iJ r- 12 1 

Nonce. ^^ lui rendre ce devoir. Le Icrupule de religion ht long-tems 

balancer le Nonce. Il craignoit d'être blâmé à Rome , s'il 
faifoit cet honneur à la mémoire d'une Princefle, qu'il regar- 
doit comme hérétique > & de choquer la bienféance s'il s'en 
difpenfoit. Dans cet embarras il s'imagina avoir trouvé un mer- 
veilleux expédient pour fe ménager du côté du Pape , 6: pour 
fauver les apparences du côté du Roi. S'étant préfenté devant 
fa Majefté, il lui dit qu'il prenoitpart à l'afflidion publique pour 
une raifon particulière : queleRoi pleuroitavec fa Cour la perte 
d'une fœur ; mais que pour lui il pleuroit pour l'âme de la 
Princefi!e,dont le falut étoit incertain. Le Roi choqué de ce 
compliment indécent ôc injurieux, qui n'étoit propre qu'à au- 
gmenter fa douleur , repartit brufquement , qu'il ne lui avoit 



DE J. A. DE THOU, Liv. CXXXIL 31-^ 

falla que la grâce de Dieu en ce dernier moment pour la met- _«_« 
tre en Paradis. ~ 

Catherine ne fut pas Inoins honorée de fon beau-pere Ôc de ■" ^ ^ r i 
fon mari après fa mort , qu'elle l'avoir été pendant fa vie. Elle 
fut tranfportée en grande pompe de Nanci , où elle étoit dé- ' ^04« 
cédée j jufqu'aux frontières de Lorraine, oii elle fut remife , O^f^^^q^es 

l'.jrr.jTi- -1 de Catherine. 

entre les mams des omciers du Koi: ceux-ci la portèrent avec 
les mêmes honneurs à Vendôme , pour y être inhumée auprès 
de Jeanne d'Albret fa mère. 

Cependant le Roi s'occupoit à réparer d'anciens édifices , Commence- 
à en élever de nouveaux , à faire faire des ouvrages publics , nui\ Brme" 
ôc à encourager les Arts. Le marquis de Roni furintendant 
des Finances , propofa de joindre la Loire ôc la Seine par un 
canal entre Briare ôc Gien ; qui s'étendroit jufqu'à Châtilloa 
au-deffus de Montargis par le moyen de trente-trois éclufes, 
Ôc quife jettantdans le Loin auprès de Moret, tomberoitdans 
la Seine proche de Fontainebleau. Cette entreprife fut com- 
mencée avec ardeur , ôc l'on y dépenfa plus de trois cens mille 
ccus y mais après la mort du Roi les ennemis de Rony ont par 
jaloufie empêché de continuer cet ouvrage, fous prétexte que ce 
canal ne feroit d'aucune utilité pour le public. Cependant com- 
me il étoit déjà prefque achevé , ôc que Ton continuoit la levée 
des deniers deftinez pour les frais, rien n'empêchoit qu'on n'allât 
jufqu'au bout : après quoi il eût été trop tard de contefter fon uti- 
lité. Mais les perfonnes envieufes de la gloire dùë à l'auteur de 
cette entreprife, ou ennemis de la commodité publique , l'ont 
emporté ôc ont diverti les fonds deftinez à cet ufage. Ce trait fait 
voir en palfant , ôc l'ingratitude de notre fiécle, ôc notre légè- 
reté : Nous traverfons les bons deffeins des autres, ôc nous nefui- 
vons point avec conftance ceux que nous avons formez. 

Ce fut dans ce tems-là , que plufieurs nouveaux Ordres Re- Fondations 
ligieux furent reçus ou inftituez dans le Royaume. Les Ré- de divers Mo- 
collets, dont nous avons déjà parlé, y jetterent de fortes ra- "^ "^^' 
cines. Ils s'étoient d'abord établis , huit ans auparavant , près 
de Paris , fur le chemin de Vincennes. Les Frères de S. Jean- 
de-Dieu , ( ou Frères Ignorans ) qui fe confacrent au fervice 
des malades , fixèrent leur Hôpital dans le fauxbourg Saint- 
Germain. On fonda à Touloufe un couvent de Feuillants, ôc 
un autre de Feuillantines , chez lefquelles on reçoit les filles 

Rriij 



5i8 HISTOIRE 

& les veuves : la veuve Antoinette d'Orléans , marquife de 
Henri Beillfle quitta Fontevraud en Anjou, (le plus noble Monaf- 
jy tere de filles qui foit dans le Royaurtie , ôc dont elle devoir 
I 6 0*4. ^^^^ Abbeflc) pour être Supérieure de la fondadon. Les The- 
reiîennes ou Carmélites , venues d'Efpagne , fe bâtirent un 
couvent au fauxbourg Saint - Michel , près de Notre-Dame 
des Champs , & incontinent après , un autre à Pontoife. Les 
Capucines , fondées en confcquence d'un vœu , par la reine 
Loûife i veuve de Henri III , s'étoient d'abord établies à Bour- 
ges. Mais n'y pouvant demeurer commodément, à caufe de 
la mort de la Reine , arrivée trop tôt pour elles , Marie de 
Luxembourg , veuve du duc de Mercopur , frère & héritier de 
Louife , les transfera à Paris. Le Roi leur y fit bâtir un cou- 
vent , où fut inhumé le corps de Louife, qui y fut tranfporté 
de Moulins. 
Intrigues des Ccs foins n'occupoient pas le Roi tout entier. Attaqué au- 
Efpagaols. dchors par des Princes jaloux , au-dedans par des fujets per- 
fides , il ne perdoit jamais de vue la fureté de l'Etat. Ses en- 
nemis n'ofant plus employer la force , faifoient jouer contre 
lui tous les reflbrts fecrets , dont ils pouvoient s'avifer. Les 
Efpagnols , qui font profeffion de profiter des malheurs d'au- 
trui , obfervoient avec attention tous les évenemens : ils met- 
toient en mouvement leurs émiflaires , qui prodiguoient l'ar- 
gent ôc les belles promefiTts , pour foulever les efprits encore 
aigris parle levain des guerres civiles. Le prétexte fpécieux de 
la Religion leur étoit encore d'un merveilleux ufage, pour 
troubler le repos public. Afin de connoître nos fecrets , ôc de 
régler leurs démarches fur les nôtres , ils s'étudioient à gagner 
les gens employez par les premiers Officiers du Royaume. La 
corruption' du fiécle leur rendit cette voye très - facile. Audi 
trouverent-ils plus de gens qu'ils n'en vouloient , tous difpofez 
à trafiquer avec eux de leur honneur ôc de leur confcience. 
Trahifonde Nicolas l'Hofte Orleannois , fut un de ceux qui s'engagèrent 
THoite , Se- plus avant dans cet infâme commerce. Son père , qui étoit 
vÏÏeJol '^^ un homme fort fimple , avoit été domeftique de Villeroi. Le 
fils avoit été élevé dans la maifon , ôc étoit fort aimé de ce 
Seigneur, qui Tavoit même tenu fur les fonds de Baptême, 
ôc lui avoit donné fon nom. Malgré tous ces engagemens , 
ç€ malheureux fe livra à l'Efpagne , féduit peut-être par Iç 



DE J. A. DE THOU,Liv. CXXXII. 319 

motif de la Religion , dont bien des gens font maintenant les 
dupes , en confondant la caufe , ou plutôt l'ambition des Ef- u £ ^ p^ i 
pagnols , avec la caufe de Dieu. Il y a encore plus d'apparence j y 
qu'il fe laiffa éblouir par l'efpérance d'une fortune plus bril- ^ (j o 4. 
îante. Son maître l'employoit à écrire les lettres en chiffres. Le 
traître , abufant de cette confiance , ne manquoit point de com- 
muniquer à rAmbafiadeur de Philippe , tout ce qu'il y avoit 
de fecret. Lorfqu'Antoine de Silly Rochepot partit pour 
l'ambalTade d'Efpagne , Villeroi , comme c'eft affez la coutu- 
me , avoit envoyé l'Hofte avec lui , pour apprendre la langue 
du payis : c'étoit dans ce voyage , que celui-ci s'étoit vendu 
aux Efpagnols , pour une penfion de douze cens écus. 

Il avoit aufli formé une liaifon très étroite avec un certain Elle eft dé- 

•n r^ M/T-"/" •>/• coiiveiic 6c 

Raffis i exile en Elpagne , pour un cas qui n ctoit pas com- -^^^ 
pris dans i'amniftie générale : quand il fut de retour en France , 
il entretint avec lui un commerce de lettres. Raffis jugeant 
cette occafion favorable pour mériter fa grâce , par un fervice 
particulier , découvrit l'intelligence à Ernery- Jobert de Bar- 
rault, qui avoit remplacé Rochepot. Dans ce même tems ^ 
comme de Barrault traitoit d'une affaire fccrette avec le nonce 
du Pape à la cour d'Efpagne , ce Nonce lui témoigna qu'il en 
avoit ûéjk été inftruit par les minifcres de Philippe , ôc même 
qu'il en fçavoit plus que de Barrault ne lui en vouloit dire. 
L'Ambaffadeur ne douta plus que les fecrets du Roi ne fuf- 
fent trahis j & le rapport de Raffis lui perfuada , que c'étoit 
par le canal de l'Hofte. Pour avertir le Roi de cette perfidie , 
il fait partir Raffis en diligence , 6c lui donna des lettres pout 
Vilieroi, avec ordre de porter aufîi celles qu'il avoit reçues de 
l'Hofte i & pour plus grande fureté , il le fit accompagner de 
Defcartes fon fecretaire. 

Le départ fubit de Raffis , fit juger aux Minlftres Efpagnols , 
que l'intelligence étoit découverte. Auffi-tôt ils dépêchent à 
Don Baltazar Zuniga , leur ambaffadeur à la cour de France, 
pour lui donner avis de faire promptement fauvcr l'Hofte, par- 
ce que Barrault faifoit partir en pofte Raffis , qui étoit de l'in- 
trigue , ôc qui prétendoit rachetter fa grâce en découvrant 
tout au'^Roi. Le courrier chargé de ce paquet, devança Raffis: 
ôc quand celui-ci arriva avec Defcartes à Fontainebleau , où 
croit Villeroi 3 l'Hofte , fur l'avis de Zuniga , qui étoit reftc à 



520 HISTOIRE 

Paris , avoit déjà pris i^QS mefures pour fon évafion. Il difpa- 
Henri rut tour à coup , ôc prit la route de Champagne , avec un 
IV. Flamand, que Zuniga lui avoit don'né pour l'accompagner. 
i 6 o^. Ceux qu'on envoya pour courir après lui , le joignirent à Faye , 
où l'on pafle la Marne fur un bac. Comme la nuit étoit fort 
obfcure, 6c qu'il cherchoit un gué pour gagner l'autre bord, 
il tomba dans une fo-ffe , ôc s'y noya. Cela arriva le 24. d'A- 
vril. On arrêta fon compagnon, qui fut foupçonné de l'avoir 
noyé par ordre de Zuniga , de peur qu'étant appliqué à la 
queftion , il ne découvrît fes complices. Le corps fut tiré de 
l'eau ôc apporté à Paris. Le Parlement lui nomma un Procu- 
reur d'office , qui ayant été confronté avec les témoins , 6c«^ 
oui dans fes défenfes , fût déclaré criminel de leze-majefté. En 
conféquence de l'arrefl: , le corps , qu'on avoit gardé exprès, 
fut porté le 1 5 de May en place de Grève ^ Ôc tiré à quatre che- 
vaux : les quatre quartiers furent pendus à des potences plan- 
tées en autant d'endroits différens , à l'entrée de la ville. 
Conféquen- Cette ttahifon fit quelque deshonneur à Villeroi , qui fut 
rî'e^'ïde "^ irès-mortifié d'avoir perdu , par la mort du coupable , les moyens 
'^^leroi, jd'éclaircir , Ôc de faire connoître la vérité. Mais le Roi , qui 
ii'avoit garde d'imputer à un homme fi diftingué> la perfidie 
d'un miféiable Commis, eût la bonté de le confoler lui-même, 
& fit ceffer, par fon autorité, les mauvais bruits qui fe répan- 
doient à cette occafion. Villeroi , de fon côté , écrivit fon 
apologie , où il rendit raifon , de ce qu'il n'avoit pas fait 
arrefter l'Hofte à l'arrivée de Raffis : il ajoute , qu'il avoit en- 
voyé en diligence à tous les Gouverneurs du Royaume , le 
fignalement du fugitif, avec ordre de l'arrêter vif, partout où 
l'on pourroit le rencontrer , ôc de fenvoyer fur le champ à la 
Cour t fous bonne garde, 
îiitrivnes i^e ^ peine le Roi fut-il délivré de cette inquiétude , qu'il lui 
1,1 iiurquife de gn futvint une plus grande , qui partoit de la même fource, 
fon^ùeL^it^ Charle de Valois , comte d'Auvergne , s'étoit infinué a/Tez 
comte d'Au- avant dans les bonnes grâces de Sa Majefté. C'étoit un cour- 
v^r^ae. ^-^ç^^ délié, un homme enjoué , intriguant , prêt à tout entre- 

prendre , propre à tout exécuter. Il étoit frère utérin de Hen- 
riette, marquife de Verneûil , fille de François de Balzac 
d'Entragues. La pafiion déclarée que le Roi avoit pour elle, 
çaufoit beaucoup de dépit à la Reine J ôc ce dépit ^'aigriffoit 

encore 



DE J. A. DE T HOU, Liv. CXXXII. 521 

encore par les railleries piquantes de la Marquife , qui n'épar- 

gnoit pas plus la Reine que tout autre, ôc qui plaifoit encore 77 
plus au Roi , par fon humeur enjouée , que par fa beauté. î v 
L'animofité ôc la défiance allerent-fi loin de part & d'autre, 
que la Marquife commença à fonger tout de bon à fa fureté , ^ ^ ^"k' 
ou feignit au moins d'y fonger , ôc en jetta au Roi quelques 
paroles , en folâtrant à fon ordinaire. Le comte d'Auvergne 
fon frère en prit occafion de folliciter le Roi en faveur de fa 
fœur j ôc à force de jetter l'allarme dans le cœur du Prince, 
il l'amena enfin à déclarer , qu'il trouvoit bon qu'elle prît des 
mefures pour fa fureté ôc pour celle des enfans qu'elle avoir 
€us de lui , ôc qu'elle fe ménageât un azile hors du Roya'.ime 
en cas d'accident. Mais pour calmer en même-tems la jaloufie 
de la Reine , le Roi exigea de la Marquife , qu'elle lui ren- 
dît la promeflfe de mariage , qu'il lui avoir donnée , écrite ôc 
fignée de fa main , ôc contre-fignée , difoit-on , des princi- 
paux Seigneurs ôc Officiers du Royaume. La Marquife im- 
prudente la faifoit fonner bien haut , pour excufer fon com- 
merce avec le Roi. 

En lui donnant lapermiffion de s'affûrer une retraite , Henri 
ne s'attendoit pas qu'elle jetteroit les yeux fur l'Efpagne , plu- 
tôt que fur l'Angleterre , dont il prenoit moins d'ombrage , à 
caufe de l'humeur pacifique du Prince régnant. Ce qui le 
(Confirmoit dans cette penfée , eft qu'il confidéroit , que la Mar- 
quife trouveroit en Angleterre l'appui de fes deux neveux , 
fils de fa fœur , le duc de Lenox ôc d' Aubigni , de la famille 
des Stuarts , fort puiffans en ce Royaume , ôc parens du roi 
d'Angleterre. Enfin , cette promefle de mariage , qui étoit en- 
tre les mains du père de la Marquife , ôc qui donnoit à la Reine 
de mortelles allarmes , fut remife entre les mains du Roi , 
moyennant vingt mille écus d'or , ôc l'efpérance du bâton de 
maréchal de France pour d'Entragues. Henri s'en tint là pour 
lors, ôc crut avoir allez fait pour pouvoir rompre dans la fuite 
les engagemens que le comte d'Auvergne ôc d'Entragues ^^ j^^j j^^ 
avoient pris avec les étrangers. couvre lespra- 

Cette affaire étant conclue, la Cour commença à refpirer. [êT'du^conuc 
La Reine paroiffoit appaifée , ôc le Roi attentif à lui plaire, d'Auvergne 
lorfqu'il s'apperçut un peu tard , qu'il fe tramoit encore quel- ^ ^ Entra- 

T /^ - 1 Vr 1 o 'V r • r - 1 gucs avec I«s 

ûue complot avec les iilpagnois, ôc qu a ion inku le comte Erpa^aols. 
Tome XÎF, ' S f 



3^2 HISTOIRE 

___^_^__^ d'Auvergne ôc d'Entragues ^ par Tentremife de Thomas Mor- 

r.~^^^^^ gans Anglois, exilé pour caufe de faction, renouoient avec Doni 

y -rr Balthazar Zuniga les conférences qu'ils avoient déjà tenues fe- 

cretement avec Jean Taxis. Cette nouvelle découverte ne lui 

"*' donna pas moins d'inquiétude , que celle de la promefTe de ma-, 

riage en avoit donné à la Reine. 

Cependant le comte d'Auvergne s'étoit retiré à Clermont 
fans en parler au Roi , & fur les ordres qu'on lui avoit envoyez 
de revenir à la Cour, tl alléguoit toujours différens prétextes 
pour fç difpenfer d'obéir. Le Roi voulut s'affûrer de fa per- 
fonne. Il lui avoit envoyé plufieurs fois Pierre Fougeu iieur 
d'Efcures , avec des lettres par lesquelles il le déchargeoit de 
tout le pafTé. Il lui avoit fait dire enfuite de faire un voyage 
de trois ans en Grèce & en Adej mais le Comte avoit re- 
gardé ce prérendu voyage comme un exile réel, & avoit fup- 
plié fa Majefté de ne lui pas faire cet affront. 

Le Roi pour pénétrer fes defieins cFiangea de batterie , ôc 
lui ordonna d'envoyer des exprès en Efpagne pour négocier, 
traiter , cabaler enfin avec les Efpagnols^ ôc de lui rendre en- 
fuite un compte fidèle de cette double intrigue. Pour l'auto- 
rifer, d'Efcures lui apporta un ordre fecret ligné du Roi , ôc 
de Viileroy. On contefta quelque tems fur les agens dont on 
fe ferviroit. Le Comte vouloir que le Roi les nommât lui-mê- 
me, ôc le Roi en laiifoit le choix à fa difpolition. Enfin on 
X convint de la Rochette, qui fut chargé d'ordres fecrets. Dans 

le cours de la négociation, le Comte fut accu fé de mauvaife 
foi, ôc de contravention aux volontés de fa Majefté^ ôc c'étoit 
pour cette raifon que le Roi le preffoit 11 vivem.ent de fe ren- 
dre à la Cour. 

Comme il ne paroifToit pas difpoféàle faire de bon gré, on 
cft arrêté, P^^^ ^^^ mefures pour l'y forcer : la compagnie de chevaux lé- 
gers du marquis de Verneuil, commandée par Philippe Efcha- 
lar fieur delà Boulaye, ôc une autre de Vendôme comman- 
dée par d'Eurrcj étoient pour lors en Auvergne, fous le bon 
plaifir du Comte même, qui s'en fervoit pour venger les in- 
jures particulières d'une Dame de qualité, dont il étoit éperdu- 
ment amoureux. Ce furent eux aulTi dont on fe fervit pour l'ar- 
rêter. D'Eurre ayant reçu la paye d'une montre, pria inftam- 
nient le Comte d'alTifter à la reviië, afin de pouvoir certifier 



DE J. A. DE THOU, Liv. CXXXII. 235 

au Roi le bon état de la compagnie ; car le bruit coutoit qu'il 

alloit partir pour la Cour, 6c il vouloir qu'on le crût ainfi. Le Henri 
Comte , foit qu'il ne fe défiât de rien , foit qu'il fe flatât de pou- j y. 
voir échapper à d'Eurre, promit d'y venir, ôc marqua le neu- i ^^ 04. 
viéme de Novembre pour le jour de cette revue. En effet il 
s'y rendit l'après-diné de fort bonne heure, fur un coureur 
Ecoflbis; car il avoit déjà de violens foupçons. Son defieiii 
étoit de paffer outre , s'il ne trouvoit pas d'Eurre au rendez- 
vous avec fa fuite , ôc de prendre de là un nouveau prétexte pour 
s'excufer de fe rendre à la Cour. Mais quand il arriva , d'Eu- 
re avoit déjà rangé fes gens; ôc Philbert de Nereftang, qui 
étoit de la partie , feignant de venir de Rion fans aucun def- 
fein , s'étoit joint à d'Eurre avec des foldats d'élite. 

Dès que Nereftang apperçût le Comte il mit pié à terre. Le 
Comte en fît autant 5 6c après s'être entretenus quelque tems , ils 
remontèrent tous deux à cheval. Le Comte avançoit toujours, 
ayant Nereflang à fa droite 6c d'Eurre à fa gauche j lorfqu'à un 
fignal de Nereftang , un grand valet de pié faifit tout à coup 
la bride du cheval du Comte, ôc au mêmeinftant d'Eurre s'é- 
tant jette fur fon épée , lui fignifia qu'il l'arrêtoit de la part du 
Roi. AufTi-tôt deux foldats vigoureux déguifez en valets de 
pié , le jettent brufquement hors de felle , ôc le mettent fur un 
mauvais cheval, qui étoit b monture du trompette, 6c le mê- 
me jour on le mené fans débrider jufqu'à Aigueperfe. 

En cette ville , le Comte plus occupé de fa Dame que de fon 
nialheur , demanda en grâce à d'Eurre la permifTion de lui écri- 
re un billet pour s'excufer d'avoir manqué cette nuit au rendez- 
vous. Cette fatisfaclion lui fut fort galamment accordée. A la 
nouvelle de la prife du Comte, cetteDame, violente ôc déter- 
minée au-delà de fon fexe, en fut fi outrée , que s'étantfaifie 
de deux piflolets , qu'elle portoit d'ordinaire à la felle de fon 
cheval , elle fe mit à protefter avec des fermens horribles , que 
d'Eurre ôc que le tréforier de Murât qu'elle croyoit du com- 
plot, ne périroient jamais que de fa main. 

D'Aigucperfe le Comte fut conduite à Briare, où d'Efcu- il cft con- 
res Pattendoit avec un carofiTe. On le mena de là à Montar- ''"'^?^,^"i^^':' 
gis i OU il tut mis dans un batteau , ôc conduit par la beine tUlc. 
à la Baftille fans entrer dans l'ArfenaL On l'enferma dans la 
chambre ou Biron avoit été peu de tems auparavant. En y 

Sfij 



524 HISTOIRE 

--- entrant, le fouvenir de fon'ami lui arracha quelques larmes* maïs 



Henri ^Y^"^ bien-tôt repris un air ferein, il fe tourna vers Ruvigni 
IV gouverneur de la Baftilie , & lui dit agréablement, qu'il n'y 
I d o 4 ^voit point à Paris de fi mauvaife auberge oii il n'aimât mieux 
coucher , que dans cette maifon. 

Le comte d'Auvergne y fut prifonnier environ douze ans; 
pendant lefquels il charma par la le£lure les ennuis de fa pri- 
Ion. Il avoir été fort bien inftruit dans fa jeuneffe par Jean de 
Roëu; mais les débauches de la Cour lui avoient fait perdre 
le goût des lettres. Il y revint dans fa difgrace ôc apprit pas 
expérience de quel avantage ileft pour les jeunes gens, de quel- 
que condition qu'ils foient , de s'inftruire dans les lettres , dont 
l'agréable compagnie les confole dans les maladies, dans le^S' 
afflidions, dans la vieilleffe, enfin quand toutes les autres ref- 
fources viennent à leur manquer. 
&Ta^ma7cfiure 1^3"^ le même tems François de Balzac d'Entragues gou- 
de vcrnciui vcmeur d'Orlcans , fut aufii arrêté par ordre du Roi en fon châ- 
font auHi ar- ^.^^^ ^^ Mallesherbes * en Gâtinois , & enfermé à Paris dans 

rctcs. 

^ ou Mal- laprifon de la conciergerie du Palais. La marquifedeVerneiiil 
hitbe. £jf ^^(f^ arrêtée dans fa maifon à Paris ;» ôc donnée en garde au 

chevalier du Guet. 
. Chambre de gyj. j^ f^^ ^^ Septembre les Financiers, moyennant une gran- 
«iuée. de lomme d argent qu ils payèrent au Koi , nrent révoquer la 

chambre de juftice établie depuis 1601 pour leur faire rendre 
compte? ce qui fit dire aflez plaifamment, que le corps des fi^ 
na-nciers étoit un pré qui étoitbon à faucher au moins tous les 
dix ans. 
EtablifTe- Les derniers jours de cette année il fe fit un érabliiïement 
Pauktie ^^ nouveau, & d'une très-pernicieufe conféquence, dont le mar- 
quis de Rôni fut l'auteur. Toutes les charges tant de judica- 
. ture que de finance , qui font prefque innombrables en ce 
Royaume, furent mifes fur le même pié, & rendues vénales 
par un genre de trafic très-honteux. On dreffa un tarif de tou- 
tes ces charges, ôc fuivantl'eftimation faite de chacune, on y 
impofa une taxe annuelle, qui fut nommée Paulette , du nom 
de fon auteur. Moyennant le payement de cette taxe, onn'eft 
plus obligé d'attendre les quarante jours marqués par les ordon- 
nances pour que la charge puifl^e pafier à celui en faveur de qui 
la démifïion avoit été faite ; m^is la charge demeure aux 



t)Ë J. A. DE TKGU^Liv. CXXXtl s^f 

liéritiers, quiendifporent comme d'un bien patrimonial. Cette 
inftitution ignominieufe par elle-même, eft encore devenue Hek Ri 
très-préjudiciable au Roi , au Royaume , & aux familles en jy^ 
particulier j car ces offices font montez à un prix exceffif, qui 1^04- 
abforbe fouvent tout le patrimoine d'une famille i d'oui il arri- 
ve que s'il y a plufieurs enfans, aucun d'eux ne peut eonfer- 
ver la charge de fon père, ôc que les familles tombent faute 
de pouvoir foûtenirle rang de leurs ayeux. Joignes à cela que 
le mérite eft compté pour rien , quand l'argent fait tout. Or 
que peut devenir un Etat ou l'on décourage ainfî le mérite f 
lie Roi même y perd plus que qui que ce foit , parce que cette 
vénalité tarit néceflairement la fource des bienfaits qui font Je 
principalnerf de l'autorité royale jc'eft du Roi qu'on doit atten- \ 
dre les honneurs , les dignitez , ôc les recompenfes du méri- 
te : aujourd'hui que tout cela s'achète, onn'apperçoit plus la 
main du Prince qui s'eft retirée. Largenta pris fa place jc'eft 
l'argent qu'on adore : on laifTe la vertu à l'écart comme un inf- 
frument inutile j & par une efpéce d'ufurpation on fe fait un 
patrimoine d'un bien qui appartient à l'Etat ; ce qui produit 
la padion démefurée des richefles Ôc le mépris confiant du vé- 
ritable honneur. Ajoutez encore , que c'eft fe mettre dans l'im- 
poiïibiîité de tirer ces charges de l'aviliflement où elles font 
tombées en fe multipliant à l'infini, ôc de leur redonner leur 
ancien luftre en les réduifam au nombre oit elles étoient autre- 
fois : ce que tous les Ordres de l'Etat ont toujours demandé 
avec inftance. 

Rôni répondoit à ces raifons, que les honneurs , les dignitez; 
les offices n'éroient plus des bienfaits du Prince : Que tout cela 
étoit devenu le fruit des intrigues ôc la proye des Courtifans 
avides, qui les donnoient pour fe faire des créatures, ou les 
Vendoient pour fuppléer à leurs dépenfes : Que les befoins de l'E- 
tat ne permettoient pas de fonger pour le préfent à diminuer 
le nombre des officiers : Qu'ainfi au lieu de laifTer couler cet; 
argent dans les eoffires des particuliers, il étoit encore plusrai- 
fonnable d'en détourner le cours au profit du tréfor public; 
qui portoit toutes les charges du Royaume 3 enfin que le Roi, 
qui n'accordoit ôc ne refufoit ces offices qu'à regret , parce 
qu'il craignoit d'un côté d'autorifer un mauvais choix , ôc de- 
ï'autrede faire des mecontens, avoit agréé cet expédient pouc 
fe tirer d'embarras. " S f iij 



S2^ HISTOIRE 

_ Cette nouveauté révolta d'abord tout le monde : les Parle- 

Henri ^'^^^'^^ fur-tout, ôc toute la magiftrature^du Royaume s'en plai- 

1 V gnirent hautement, comme d'une innovation honteufe , ôc très- 

. ^ ' ^ préjudiciable dansfes conféquences, Mais ils baiflerent le ton 
1604. f-» 1 . , 

peu à peu , a meiure que ces charges devmrent plus lucratives. 
Aufll n'eut-on garde de donner un édit à ce fujet , qui félon 
la difpofuion actuelle des efprits , auroit été infailliblement re- 
jette tout d'une voix par les Cours fouveraines. Le Confeil 
prit une route toute nouvelle j ce fut de donner un arrêt, que 
le Chancelier, au grand mécontentement du public , fit enregif- 
trer dans la petite chancellerie en préfence des maîtres des Re- 
quêtes & des fecretaires du Roi. Bien des gens attribuèrent cette 
démarche du Chancelier à la crainte qu'il avoit d'être deftitué 
fur le champ en cas de refus j car il fe voyoit déjà un fuccef- 
feur , le Roi ayant en ce même tems donné la commiiïion 
de Garde des Sceaux à Nicolas Brulart de Sillery par des let- 
tres patentes, dont le Chancelier différa de plufieurs moisfex- 
pédinon. Ce Magiflrat toujours idolâtre de la Cour , où il 
avoit paflfé toute fa vie , ne pouvoir fe refondre à s'en éloi- 
gner dans fa vieillelTe : regardant fa maifon comme un exil, 
il trahit fon honneur, Ôc fut ambitieux jufqu'à la fin de fes 
jours. 
Hiftohe d'A- Je me difpenferois volontiers de raporter ici une chofe, qui ne 
firienne du paroit qu'uuc farcc ridicule j je ne crois pas néanmoins la 
paH"e"Vo"r'^ dcvoir pafler fous filence, parce qu'elle donna pour lors ma- 
pcifcdce. tiere à bien des difcours. Une pauvre fille nommée Adrien- 
11e du Frefne , native du village de Gerbigni à deux lieues d'A- 
miens, étoit venue à Paris, Je rendez-vous des fpedlacles de 
toute efpéce. Elle étoit logée dans la rue des Bernardins , ôc on 
l'y faifoit voir comme une fille poffedée du démon. On la me- 
noit fouvent à faint Viâor, abbaye célèbre dans le fauxbourg qui 
eft proche de ce quartier. Elle ne faifoit pas moins de bruir, 
qu'en avoit fait Marthe Broiïier ; Ôc pendant deux mois la ma- 
lice de la fille ou du démon exerça la curiofité de toutes for- 
tes de gens qui la venoient voir. 

Un de ceux-là fut Pierre Coton Jefuite , qui ne fe fîata 
de rien moins que de faire défemparer l'efprit immonde ; 
mais il voulut en tirer parti auparavant : ôc comme il avoit un 
efprit curieux ôc étendu qui embrafibit tout j il prétendit 



gnanc. 



D E J. A. D E T H O U, Liv. CXXXII. 527 

s'éclalrcir par Adrienne ou par le Démon, de bien des articles, 
qu'il défefpéroit de pouvoir fçavoir d'ailleurs. Pour cet effet , Henri 
il avoir emprunté d'un cle fes amis , homme fçavant ôc pieux, j\/^ 
le livre des exorcifmes 3 & pour foulager fa mémoire, il y avoit i (5 o 4. 
ajouté en Latin de fa propre main, une table des queftions 
qu'il vouloir faire. Après l'exorcifme il rendit le livre à fon 
ami , fans fonger à en ôter la table. Celui-ci qui ne connoif- 
foit pas l'écriture de Coton, ôc qui ne le croyoit pas auteur 
de cette lifte ridicule , la donna à un autre ami : après avoir 
paiïé par bien des mains , elle tomba enfin dans celles du mar- 
quis de Rôni , qui en fit part au Roi. En voici le contenu. 

Coton conjuroit Adrienne , ou l'efprit malin , de lui dire Quefîions 
ce que Dieu vouloir bien qu'il fçût fur le R. R. * 3 fur le féjour "l"*^ '^ i^- ^.°' 
que lui. Père Coton, faifoit à la Cour 3 fur fes remontrances re"àh Boffe- 
publiques & particulières 3 fur fon voyage 3 fur fa demeure «J^*^- 
chez les JefuiteS3 fur la confefTion générale du R. R. 3 fur le or" ^ °^ ^^' 
comte de Laval 3 fur les vœux , le facrifice, les cas de con- 
fcience 3 fur la converfion des âmes 3 fur la canonifation de . . . 
s'il devoir la prefrer3 fur la guerre contre les Efpagnols & les 
hérétiques ; fur la milTion dans la nouvelle France , ôc le long 
de toute la côte de l'Amérique 3 fur la route qu'il devoit tenir 
pour perfuader efficacement ? fur ce qu'il devoit faire pour 
s'abftenir de pécher. 

Il y avoit auffi des queftions de fcience & d'érudition. Si 
Dieu eft l'auteur des langues : Quel eft le paffage de l'Ecriture 
le plus clair pour prouver le Purgatoire ôc linvocation des 
Saints : Comment tous les animaux ont pu tenir dans l'arche 
de Noé: Ce que c'eft que cesenfans de Dieu, que l'Ecriture 
dit avoir conçu de l'amour pour les filles des hommes, ôc avoir 
eu commerce avec elles : Si le ferpent avoit des pieds avant le 
péché d'Adam : Combien de tems les Anges rebelles font reftez 
dans le ciel , ôc nos premiers parens dans le Paradis terreftre ; 
Quels font ces fept efprits qui font fans ceffe devant le thrône 
de Dieu : Si les archanges ont un Roi : Par quelle voye les 
hommes ôc les animaux font paffez dans les ifles depuis Adam: 
Où étoitle Paradis terreftre : Quelle partie des anges à préva- 
riqué : Comment Dieu eft adoré des Chérubins : Quel eft le 
plus grand péril par rapport à nous : Quelle reftiturion leRoî 
eft obligé de faire : S'il eft avantageux que la mcre Pafuhée 



^28 HISTOIRE 

^^^^^ vienne : Qu'eft-ce qu'on pouvoit efpérer de la converfion de 
. j^ -^ . Qyçjg étoient les héiéciques de la Cour les plus difpo- 

Henri fez à recevoir la foi : Quels dangers les démons caufoient k 
^ V. la Société ôc à lui-même : Quel étoit le meilleur expédient 
i 60^. pour la converfion de tous les hérétiques : Quelle étoit la pec- 
fonne ôc la chofe qui mettoit le plus grand obftacle à la fon- 
dation du collège de Poitiers : Comment s'y prendre pour 
avoir une paix durable avec les Efpagnols : Si Dieu veut qu'il 
fçache dans quel tems l'héréfie de Calvin fera éteinte : Ce 
qu'il pouvoit fçavoir de l'efprit , au fujet du receleur de Genè- 
ve : Sur le voyage du P. Général en Efpagne : Sur le moyen 
le plus fur ôc le plus facile pour ramener le Roi, la Reine ôc 
le royaume d'Angleterre au fein de l'Eglife , pour chaffer le 
Turc , Ôc pour convertir les Infidèles : Sur la confervation de 
Genève fi fouvent attaquée : Sur la fanté du Roi : Sur la ré? 
conciliation du Roi ôc des grands Seigneurs : Sur les places 
fortes : Sur Lefdiguieres ôc fa converfion, : Qu'eft-ce qui em- 
pêchoit l'établifi^ement du collège d'Amiens ôc de celui de 
Troyes : Combien dureroit l'héréfie. Il demandoit encore 
comment on pourroit féconder les vues de M. de Verdun , 
qui afpiroit dès-lors à la dignité eccléfiaftique, où il eft parve- 
nu depuis. 
Reflexions Chacun raifonnoit à fa manière fur ces interrogations du bon 

du public au Père. C'étoit pour les uns un fujet de railleries Ôc de reproches 

iifte ridicuîe? ^i^^ers ÔC piquans. Car, difoient-ils, c'eft l'amour de la vérité 
qui le conduit , pourquoi s'adrefie-t-il au père du menfonge ? 
Demander au démon , des pafiages de l'Ecriture , pour prouver 
des articles reconnus par l'Eglife , n'eft-ce pas douter de ces 
mêmes articles, ou méconnoître le démon , qui fe plaît à per- 
vertir le fens de l'Ecriture Sainte ? D'autres le condamnoient 
férieufement. Dieu n'a-t-ii pas défendu , difoient ceux-ci , dç 
confulter les Magiciens , d'obfcrver les augures > de croire 
aux fonges , de faire des maléfices ôc des enchantemens , de 
s'adrefler aux devins , d'évoquer les ombres des morts pour 
chercher la vérité. Le Seigneur , ajoûtoient-ils , n'a que de 
i'horreur pour toutes ces chofesi en punition de ces crimes , il 
détruira les Nations. De plus , à quoi bon toutes ces interro- 
gations curieufes fur la vie du Prince^ à moins qu'on n'ait for- 
mé quelque defleiu contre lui , ou qu'on n'ait fondé des 

efpérances 



DE J. A. DE THOU > Liv. CXXXII. 329 

efpérances fur fa mort ? C'eft une curiofité dangereufe ôccri- -_j 

minelle , que de vouloir pénétrer dans l'avenir les fecrets de Henri 
î'Etat : tous ceux qui interrogent les Aftrologues , les magi- j y 
ciens , les arufpices , les devins fur le falut du Prince ou de i'E- ,^04 
tat , méritent la mort aulTi bien que leurs prétendus oracles. S. 
Thomas d'Aquin , pourfuivoient-ils , a très-fagement décidé, 
qu'il n'eft pas permis de conjurer les démons par forme de 
prière y parce que la prière fuppofe amitié , & que Dieu nous 
défend d'être amis des démons 5 mais qu'il eft feulement per- 
mis de les chaficr en les conjurant par la vertu du nom de 
Dieu , pour les empêcher de nuire , ôc non pas pour en tirer 
quelque connoiffance ou quelque avantage. D'autres enfin , 
& c'étoit le plus petit nombre , excufoient ce Jefuite , & pré- 
tendoient qu'il faJuit étouffer cette indifcretion , qui n'étoit 
après tout que l'effet d'un zcle mal entendu. 

Le Roi qui n'en paroiffoit pas fort content dans le particu- 
lier , & qui avoir fort recommandé à Rôni de garder l'origi- 
nal , fans le communiquer à perfonne , fut très-faché qu'on 
en eût répandu des copies j car il prévoyoit que cet éclat al- 
loit décréditer le P. Coton dans l'efprit des gens de bien : ce 
qui affoibliroit l'effet des fervices qu'il croyoit tirer en bien 
des chofes de l'a£livité de ce Jefuite adroit. Ainfi pour fermer 
la bouche aux courtifans , il affe£loit de traiter la chofe de 
bagatelle , ôc en témoignoit au -dehors de tout autres fenti- 
mens , que ceux qu'il en avoit en particulier. 

Les nouvelles découvertes qui fe firent cette année & les Diftcicns 
fuivantes dans le Canada, ne font pas étransjeres à notre Plif- ^oy^g^s en 
toire. Bien des voyageurs avoient deja tente de pénétrer par 
leNord-Oiiefl: jufqu'aux Moluques, & d'aborder à la côte Orien- 
tale du coté du vafte empire de la Chine. Dès l'an 1 49 ^ , fous le 
règne de Henri VII, roi d'Angleterre, Jean Chabot, ôc Se- 
baftien fon fils , entreprirent ce, voyage : dans le même tems 
Gafpar Caterealavec fon frère Michel, forma le mêmedeffein 
fous les aufpices d'Emanuel roi de Portugal. Mais ces projets 
n'eurent aucun fuccès. L'an 54. ôc 35: du dernier fiécle fous 
Je règne de François I , Jacque Quartier fit voile de ce côté- 
là : il nous a donné la relation de fes voyages. Six ans après 
Roberval fuivit le même plan , ôc y envoya Alfonfe Sainton- 
geois, qui paffoit pour habile navigateur : celui-ci pénétra 
Tome XIF. T t 



530 HISTOIRE 

I jufqu'à la terre de Labrador (c'eft-à-dire la terre cultivée) mais 

H~Ë~nTT ^^^^ aucun fruit. 

jY Enfin l'année 15" 7 7 ôc les deux fuivantes , Martin Forbif- 

^ * cher Anglois fit trois voyages de fuite vers le Nord. Sept ans 
^' après Humfroi Gilbert , aulTi fous les aufpices d'Elifabeth , fui- 
vit la même route ; mais il fit naufrage à l'Ifle de ' Sable. Cette 
même année ôc les fuivantes Jean Davis avança jufqu'au foi- 
xante-douziéme degré de latitude méridionale , & découvrit 
le détroit qui porte fon nom dans les Cartes. Il fut fuivi l'an 
lypo, du capitaine George, qui ne putpafler outre à caufe des 
glaces d'une grandeur immenfe, & qui durent long-tems dans 
ces mers. D'un autre côté les Hollandois ayant formé le deffein 
de s'ouvrir une route à la Chine par le Nord-Efi: , rencontrè- 
rent les mêmes diiïicultez, comme nous Pavons déjà rapporté, 
ôc revinrent après avoir falué la nouvelle Zemble. 

Les François à leur imitation réfolurent de fe tranfporter à 
la nouvelle France ^ dont Quartier avoit reconnu les côtes ; d'y 
planter une Colonie , d'y faire un établiffement ^ ôc de cher- 
cher de là à loiiir un paiîage à la Chine. Troïle du Mefquoët 
marquis de la Roche > gentilhomme Breton fort verfé dans la 
navigation moderne , ôc déterminé à affronter les plus grands 
périls pour faire fortune > fe mit à la tête de cette entreprife^ 
l'an i;p8. Il débarqua fes gens à l'ifle de Sable , ôc étant re- 
venu en France, comme le fecours qu'il avoit efpérélui man- 
qua 3 il leur manqua aufli de parole ôc les abandonna. Le ca- 
pitaine Chauvin y en avoit voulu mener d'autres par une autre 
route , mais il s'égara. 

Enfin Pierre du Guaft fieur de Mons gentilhomme Sain- 
tongeois , fçachant que ce payis étoit rempU de bievres , de 
caftors i de loutres ôc de renards noirs , ôc qu'on en tiroir de 
riches pelleteries, obtint le privilège exclufif de trafiquer de 
ces peaux , pour fubvenir aux frais du voyage fans être à char- 
ge au Roi. Cette permiffion fut bien-tôt révoquée à l'inftan- 
ce des Gafcons , mais elle lui fut accordée de nouveau ôc pu- 
bliée dans tous les ports du Royaume. Alors de Mons raffem- 
bla tout ce qu'il put d'ouvriers de toute efpéce , ôc les em- 
barqua dans un bâtiment de cent - vingt tonneaux , fous la 

ï C'ell une Ille attenant le fajneux banc de Sable , dans la mer de la nouvelle 
France, % 



DEJ. A. DETHOU,Liv. CXXXIL 55* 

conduite de Pontgravé. II monta lui-même un autre vaiiTeau de 
cent-cinquante tonneaux avec de jeunesGentilshominesvolon- Henri 
taires, du nombre defquèls étoit Jean Biencourr Pointrincourt jy. 
& Samuel Champlain Saintongeois , qui a donné une réla- ^ 504. 
tion très-fidélle ôc très-circonftanciée de ce voyage. DeMons 
relâcha au Havre de Grâce le feptiéme d'Avril ôc Pontgravé 
trois jours après. Quartier ôc Roberval avoient déjà donné des 
noms François à toutes ces côtes de l'Amérique. De Mons 
avoir d'abord marqué le rendez- vous à Canceau à vingt lieues 
du Cap Breton , ainfi appelle du Cap de même nom, quieft 
voilin de Rayonne. Mais ayant changé d'avis pendant la route 
il tourna vers le port au Mouton, qui eft plus méridional ôc 
plus commode. 

Le premier de Mai ils apperçurent l'ille de Sable , où. ils P^fi!i^^^\°^^ 

r ^ / 1 .. r 11- A r> de lille de 

penierent échouer faute de bien connoitre ce parage. Luette sable. 
Ifle eft à trente lieues du Cap Breton : elle a environ quinze 
lieues de circuit , il y a un petit lac ôc des prairies , on y voit 
audi quantité d'arbrifleaux d'une hauteur médiocre j c'étoit la 
nourriture des vaches que les Portugais y avoient tranfportées 
en grand nombre foixante ans auparavant, ôc qui avoient long- 
tems fervi à faire vivre les gens du marquis de la Roche : mais 
cette reflfource leur ayant enfin manqyé , ils avoient été obli- 
gez d'aller à la chafiTe des renards , dont j'ai parlé ôc des loups 
marins , dont la peau leur fervit pour s'habiller j jufqu'à ce 
qu'en vertu d'un arrêt du Parlement de Rouen , qui fut inf- 
truit de leur mifére, on leur envoya un vaifleau , qui les ra- 
mena. Leurs condu£leurs ne perdirent pas à ce voyage. Car 
en revenant ils firent fur ces mers une grande pêche de 
merlus. 

De Mons entra le 8 de Mai dans le port delà Heve,qui Dimfesdé- 
a une baye fort large , femée de grand nombre d'ifles pleines *^*^"^" -"J"]^ 
de fapins.Surle continent s'ilevent des chênes ôc des ormes, lauuc Ciou. 
Il eft au quarante-quatrième degré de latitude feptentrionale. 
A côté eft une Ifle remplie de loups marins d'oii lui vient fon 
nom. Quatre jours après , nos gens abordèrent à un port éloi- 
gné de cinq Ueuës de la Heve, où ils prirent un vaifleau char- 
gé de peaux , contre les ordres du Roi, ôc conduit par le ca- 
pitaine Pvoflignol , dont ils donnèrent le nom à cet endroit. 
Le lendemain on arriva au port au Mouton , diftant de fept 

Ttij 



532 HISTOIRE 

. lieues du précédent: les environs font remplis d'étangs 6c de tet^ 

Henri ^^^^^' ^^ Y ^^ ^^ defcente, & on envoya une barque d'avis 
T Y ' à Pontgravé , qui n'étant pas infiruit qu'on avoit changé de 
1 6 o\ defîcin , avoit mouillé à Canceau , où il prit plufieurs bâti- 
mens chargez de pelleteries. Du port au Mouton on envoya 
Champlain avec dix hommes d'élite & Raleau Secrétaire du 
fleur de Mons, pour reconnoître la côte , qui ell toute bor- 
dée d'illes plantées de pins , de fapins y ôc de hêtres. Il en trou- 
va une fi remplie de plongeons ^ qu'il en rapporta un baril plein 
de leurs œufs. Toute cette côte eft pleine d'oifeaux de toute 
efpéce: on l'appella la côte des loups mariiis. La pêche du 
merlus y eft fort bonne. 

Il palfa de là à l'ide nommée la Longue , qui s'étend l'ef- 
pace de lix lieues fur une lieuë de large. Elle borde la baye^ 
que de Mons appella la baye Françoife i enforte qu'elle y 
laide une entrée fort fûre ôc fort facile. Champlain s'étant a- 
vancé deux lieues au-deià vers le Nord-Eft , trouva une mine 
d'argent , puis une mine de fer , ôc une autre encore du mê- 
me métal , excellente au jugement des connoilTeurs , parce 
que la terre étoit rouge aux environs. 

Il arriva enfuite à un port fort commode ôc à l'abri des 
vents : la campagne d'alentour eft très- agréable ôc très-aifée 
à cultiver; on l'appella le port cîe fainte Marguerite: de là il 
revint au vaifleau. Comme la rade n'étoit pas fùre à la baye 
de fainte Marie, de Mons pafla outre ôc trouva un port afTez 
fpacieux pour recevoir deux mille vaifleaux. L'entrée du port 
eft de deux cens pas ; il a deux lieues de profondeur Ôc une 
de largeur. Champlain le nomma le Port Royal. Trois riviè- 
res viennent s'y rendre , on pêche dans l'une beaucoup de 
harangs ; une des deux autres s'appelle la rivière de S. An- 
toine. Ce lieu eft à quarante-cinq degrés de latitude fepten- 
trionale. De Mons y bâtit à la hâte un périt Fort à gauche en 
entrant. On avança pour chercher une mine de cuivre, dont 
un fatleur de S. Malo avoit donné quelques indices. Après 
avoir traverfé la baye Françoife , ils trouvèrent la rivière de 
S. Laurens , ôc enfuite une autre très-large ôc très-profonde , 
à qui ils donnèrent le nom de S. Jean , parce qu'ils y entre-: 
rent ce jour-là. 
De là ils allèrent à TadoufTac fur la rivière de S. Laurens ^ 



DE J. A. DE THO U, Liv, CXXXII. 355 

à foixante-quinze lieues de celle de S. Jean. Etant revenus à 
celle-ci , ils fe mirent fur une autre. De Mons y trouva au bout Henri 
de deux lieues une ifle' de mille pas de circuit, toute bordée IV. 
de roches efcarpées , excepté en un feul endroit , où il y a un 1 5 o ^.. 
paflage fort étroit, qui donne entrée dans un port capable de 
contenir des vaifleaux de cent tonneaux : ce port reile à fec 
quand la mer fe retire. 

On jugea le pofte avantageux pour s^y fortifier : de Mons De Mons 
le nomma l'ifle de Sainte-Croix. Les bords du fleuve font l'fne^je ^^^^f 
très-agréables. On peut de-Ià négocier commodément avec les te-Cioix. 
peuples voifins^ qui font prefque toujours en guerre entr'eux, 
les engager à vivre en paix , & enfuite les amener peu à 
peu à embrafler la foi Chrétienne. En cet endroit Poitrin- 
court, qui avoit fait le voyage pour fon plaifir , pria de Mons- 
de lui céder le Port Royal. L'ayant obtenu , il s'embarqua 
l'année fuivante , pour revenir en France. Champlain fut en- 
voyé avec un guide du payis , pour chercher la mine de cui- 
vre , mais il perdit fa peine. On le renvoya à la découverte le 
2 de Septembre dans un bâtiment de dix-huit tonneaux ; il re- 
connut un fleuve, qu'on croit être celui de Nortembegue , 
coupé de beaucoup d'ifles , ôc impraticable à caufe des chu- 
tes d'eau. Il fit en paflant amitié avec deux chefs des Sauva- 
ges du payis, nommez BefTabèz ôc Cabahis. Ces peuples vi- 
vent de leur pêche & de la chafle des caftors & des dnes 
fauvages , dont les peaux fervent à les couvrir, ils font errans > 
à la façon des Nomades , aufli bien que les autres Canadiens 
ôc Souriquois. Il s'avança enfuite jufqu'au fleuve Quinibequi > 
dont les bords font habitez par une nation qui eft toujours en 
guerre avec les autres. Il revint le 4 d'Octobre à l'ifle de 
Sainte-Croix, où de Mons travailloit en diligence à fe met- 
tre en état d'y paffer Fhyver. Il trouva en arrivant la plupart 
des ouvriers malades du fcorbut , qu'on appelle communé- 
ment le mal de Terre , caufé par les viandes boucannées ^ 
ôc par la rigueur de l'hyver fort rude en ce payis-là : nous 
avons parlé ailleurs de cette maladie. Il commença à neiger 
dès le commencement d'"0£lobre , ôc l'hyver dura jufqu'au , 

mois de Mai : pendant tout ce tems , il ne tomba prefque 
point de pluye. 

Enfin on eût la joye de voir arriver Pontgravé , qu'on avoin 

T t iij, 



554 HISTOIRE 

■ inutilement attendu jufqu'au commencement de Juin : Ôc le 

Henri ^^ ^^ même mois , de Mons fe mit en mer avec fes gens, 
j Y^ ôc tira du côté des Almouchiquois. Ayant côtoyé l'ifle de la 
1604., "^^^^^^ > ^1 fi^ ^^ paflant amitié avec Manthoumermer , chef 
Diverfes de CCS Sauvages , ôc enfuite avec un autre nommé Aneda. 
courtes de C'cft cc même nom que Quartier donne à l'herbe , qu'il dit 
fon retour en ^voir employée pour guérir les gens de la maladie dont j ai 
France. parlé : cependant les naturels du payis ne la connoiflent point. 

Je laide aux Botaniftes à rechercher , fi c'eft celle que Pline 
appelle Britannica. De Mons s'arrêta enfuite à une ifle agréa- 
ble , couverte de noyers ôc de chênes. La terre y parroiflbit 
cultivée , ôc étoit couverte de vignobles j on la nomma pour 
cette raifon l'ifle de Bacchus. Honemechin , feigneur de cette 
contrée , vint trouver de Mons avec fes gens , fuperbement 
armez à leur manière y ôc lui témoigna qu'il tenoit à grand 
honneur l'amitié des François. Le fleuve qui arrofe cette ifle 
s'appelle Chouacoët 5 dans ce payis on feme le bled d'Inde 
au mois de May , ôc on le moiffonne au mois de Septembre ; 
on y mêle des fèves du breiil , il y croît aufli quantité de 
citrouilles , de concombres , ôc de pourpier. 

Ils vinrent de - là à un cap , qu'ils nommèrent le cap Saint- 
Louis. Ils y rencontrèrent le prince Honebetha , à qui ils 
firent des préfens de peu de valeur : il leur témoigna fa 
reconnoiflance en danfant devant eux , avec ceux de fa fuite; 
ce qui pafle chez ces peuples pour une grande marque de re- 
connoifTance ôc de joye. En cet endroit la mer reçoit un fleu- 
ve fort large ôc fort long , que de Mons appella la rivière du 
Gas ; il arrofe le payis des Iroquois y peuple belliqueux , qui 
fait fans cefle la guerre aux Montagnards des bords du fleuve 
de Saint-Laurens. 

De-là , ayant doublé le Cap-blanc , ils mouillèrent dans le 
voifinage à un bon port , qu'ils nommèrent de Mallebarre. 
Le payis des environs eft cultivé^ on y feme du bled d'In- 
de, des fèves du Brefil, ôc des citrouilles 5 il y a des chênes, 
des noyers, ôc de hauts cyprès, d'une couleur rougeâtre Ôc 
d'une odeur aflez agréable. Le climat y eft plus doux qu'ail- 
leurs } la mer n'y gèle jamais ; les hommes fe couvrent rare- 
ment le corps , ôc font fort légers à la courfe. Ils ont coutu- 
me de fe peindre le vifage de rouge, de noir, ôc de jaune : 



DE J. A. DE THOU, Liv. CXXXII. 55; 

ils ont fort peu de barbe, ôc l'arrachent à mefure quelle croît. 

Leurs armes font des demi-piques , des malTes , des arcs & ^7 

des flèches : ils font bouillir dans des vafes de brique leur blé ^ ^'' 

d'Index ils en forment une pâte, qu'ils pilent dans un mor- 

tier, ôc qu'ils réduifent en farine. i 6 o±* 

On trouve en ce parage quantité de Siguenocs : c'eft un 
poiflbn d'un pied & demi de long , fur un pied de large , cou- 
vert d'une écaille comme une tortue : les arrêtes du milieu font 
de couleur de feuille morte 3 la queue auiTi dure que les arrêtes ^ 
fe termine en pointe. Les gens du payis s'en fervent pourgar- 
nir ôc armer leurs flèches. Ses yeux font à. l'extrémité de fa 
queue j il a huit pieds par devant pour marcher , comme l'é- 
crevice , ôc deux par derrière plus longs ôc plus larges , qui 
fervent de nageoires. On voit aufïî voltiger par bandes fur le 
rivage , certains oifeaux inconnus en Europe : ils font de la 
grandeur des pigeons, d'une couleur azurée > mais brune fur 
le dos ; le ventre fort blanc , les aîles longues , la queue cour- 
te , les jambes rouges ôc fort ramalTées. Ils ont un bec long 
de quatre pouces , ôc recourbé , comme le Scalpel dont fe 
fervent les Chirurgiens : la partie inférieure repréfente le man- 
che : la fupérieure plus mince , plus courte d'un tiers , ôc 
trenchante des deux cotez ^ reiïemble allez à la lance de cet 
inftrument : on eft furpris comment ils peuvent manger com- 
modément avec un bec de cette forme. 
• Nos voyageurs quittèrent cette côtelé 25^ de Juillet, parce 
qu'ils manquoient de provifions , ôc rentrèrent dans la rivière 
de Chouacoët. Après quarante jours de navigation , ils y ren- 
contrèrent Marchim , homme d'une mine avantageufe, ôc qui 
avoir , parmi les fiens , une haute réputation de valeur. Il fît pré- 
fent à de Mons d'un jeune prifonnier , nommé Etéchémin. 
Quatre jours après , ils vinrent à Quinibequi , où ils firent al- 
liance avec Anaflbu, prince de cette contrée, ôc en reçurent 
des peaux par échange. Le 2 d'Août ils prirent terre à l'ifle 
de Sainte-Croix , où ils trouvèrent le fieur des Autons de faint 
Malo , qui leur apportoit des vivres, dont ils commençoient 
à manquer. On tint confeil , ôc il fut réfolu de transférer l'éta- 
bliflement au Port-Royal , où l'on fit bâtir un Fort à la hâte : 
après cela , de Mons lailTa Pontgravé pour tenir fa place , ôc 
chargea Champlain d'aller reconnoître la Floride. Pour lui , 



53^ HISTOIRE 

- s'ërant embarqué, il revint en France, pour inftruire le Roi 

Henri du fuccès de fon voyage. Champlain partit encore une fois , 
IV. pour découvrir la mine de cuivre , qu'il avoir déjà cherchée 
i 6 o±. deux fois inutilement. Il étoit accompagné d'un mineur , nom- 
mé communément , Maître Jacque , natif d'Efclavonie , qui 
îui avoit fait efpérer d'y réuffir, fur les indices que lui en avoit 
données un naturel du payis i mais quand ils furent revenus 
au Port-Royal pour y palier 1 hy ver , Maître Jacque mourut 
du fcorbur , avec la plus grande partie de l'équipage , après 
avoir effayé en vain plufieurs remèdes ; l'efpcrance de profiter 
de la mine fe perdit avec lui. On verra dans les livres fuivans 
ce qui nous refte à dire de nos voyages au Canada , qui ont 
continué jufqu'en \6i i , fans produire beaucoup de profit. 
Arrivée de Cette même année, deux vaifleaux revinrent en Zélande, 
deux vaif- après uu voyage de trois ans dans les Indes. Ils étoient partis 
lande T 3-?rti ^^^^ ^^ Conduite de Sebalt Weert , le même qui avoit tenté 
un voyage de la toutc de Magellan , comme je l'ai rapporté au fujet d'Oli- 
trois ans. ^j^^, ^^ Notd. Mais il ne fut pas Ç\ bien traité du Roi de 
* Dans l'ifle Candi ^, que l'avoir été de Neek , dont j'ai parlé ci-devant, 
de Ceyian. Hcrnian Debrée a donné en Flamand la relation de ce voyage, 
dont nous allons tracer ici un abrégé. 
Keiation a- Le Capitaine montoit le vaifTeau , nommé la Haye de Hol- 
vn^ed'cSe- l^i"^<^^- Etant parti de Texel le 17 de Juin, ils firent route vers 
battdeWeert. les Canaries, ôc relâchèrent à l'ifle de Fer, fur la fin de Juil- 
Arriveeai'zilc |gj.^ jjg y yifiterent cet arbre merveilleux , dont la Providence 
a fait préfent à ces Infulaires , pour être leur plus grande ref- 
fource. Il s'élève fur le haut d'une montagne à un demi mille 
de la mer, du côté du Septentrion. Il n'y a aucun arbre pa- 
reil dans toute cette ifle , qui d'ailleurs eft remplie de bof- 
quets. Le tronc a douze palmes de tour ôc quatre de diamè- 
tre, il a quarante palmes depuis la racine julqu'au (ommet j 
les branches s'étendent beaucoup , ôc forment un contour de 
cent vingt pieds j elles pouffent à une coudée de terre, ôc font 
toujours vertes, comme les lauriers. Cet arbre porte un fruit 
femblable au gland , ôc enchaffé dans un calice , avec un noyau 
d'un goût ôc d'une odeur fort agréable. Au pied de cet arbre 
croît une plante inconnue , qui ferpentant autour du tronc ^ 
va embraifer fes rameaux inférieurs ■ autour de la cime , règne 
toujours une efpece de bruine 3 qui fe fondant ôc fe diftillant 

le 



iesÊS9ÊBssaBa 



DE J. A. DE THOU, Liv.CXXXII. 537 

΀ long des branches , efl: reçue dans deux citernes. C'eft la 

feule eau douce quifoit dans toute cette iflej elle eft fort faine, FI e N R i 

& les habitans s'en fervent pour leur boiffon, 6c pour leurs IV. 

autres ufages. Dans les grandes chaleurs du mois d'Août,quand i 60^, 

cette vapeur fe deffe'che , il s'en élevé une autre de la mer , 

qui produit les mêmes effets. 

De-là , les Hollandois rangèrent l'ifle de Saint-Thomas, fituéc 
fous l'équateur, & mouillèrent au Rio de Gabon, fur la côte f'^""""^"^'* 
d'Afrique, près du cap de Lopo Gonçalès , où ils demeure- jnHiu'ài'uicdc 
rent à l'ancre jufqu'à la lin de Septembre. Ils relâchèrent en- Ceyiaa. 
fuite à Annabon, fans aucun fruit. Enfin, le 10. de Mars de 
l'année fuivante , ils abordèrent à Sumatra , ôc débarquèrent au 
port d'Achen , où étoient déjà arrivez deux jours avant eux 
deux vaifleaux Hollandois , nommez TEtoille 6c la Hollande. 
Ils y trouvèrent encore trois bâtimens Zélandois , 6c un autre 
avec une pinalfe , commandez par le capitaine George Spil- 
berg, dont nous avons déjà parlé , 6c qui croifoit fur ces mers 
depuis deux ans. Les Zélandois s'étoient arrêtez à Matecalo, 
dans l'ifle de Ceylan , à caufe du bon accueil qu'ils avoient ap- 
pris qu'on y avoir fait à Spilberg. 

De Weert s'attendant à y trouver la même humanité , fît De Wcert 
yoile vers cette ifle , 6c alla rendre vifite à Fimala-Dama-Su- co„^,i-icnt Jy 
riada , roi de Candi. Ses efpérances redoublèrent à la viië eftrcçiiduioi 
d'un portrait du prince Alauricc; qu'il trouva dans une efpéce ^^ Candi. 
çle veflibuie du Palais. En effet, les commencemens lui fu- 
rent affez favorables. Ayant reçu audience, il préfenta les let- 
tres de Maurice , 6c s'entretint long-tems des affaires de ce 
Prince avec le Roi, qui p?.rloit Portugais. Il s'entretint enfuite 
de la ligue que fon maître défiroit faire avec lui , contre les 
Portugais, leurs ennemis communs. Fimala lui répondit, qu'il 
ctoit extrêmement fatisfait de cette ambaflade : qu'il étoit de 
tous les princes de l'Orient, celui à qui les Portugais vouloient 
plus de mal : qu'il le prioit de fe tranfporter fur le champ à 
Punto di Gallo, pour empêcher l'abord des vaifTeaux , qu'on 
difoit venir de Goa. Comme de "Weert lui demandoit, avant 
tout, de le rembourfer des frais de cette entreprife, parce qu'il 
n'étoit pas en état de les faire , le Roi prit cette réponfe pour 
un refus. Il le quitta néanmoins avec des apparences d'amitié •■, 
i;nais il le fit rappeller aufli-tôt, 6c lui deiiianda , comment H 
Tomç XIV, V u 



53§ HISTOIRE 

__^^^^_,^^^„,^ avoit ofé s'expofer, fans aucune fôreté, à la difcretlon d'un 

77 T^ Prince, qu'il ne connoifToit pas. Le Capitaine lui répondit , 
y-rr qu'il avoit compté fur fa bonté déjà connue, & fur leur haine 
, * commune contre les Portugais. Le Roi reçut aflez mal ce com- 
^' piiment j mais comme il vouloit attendre une occafion favo-. 
rable, pour faire éclater fa mauvaife humeur , il fe radoucit 
fur le champ , ôc le congédia de bonne grâce j il lui envoya 
même des préfens & des domeftiques pour le fervir. Sur le foir il 
le manda de nouveau y ôc comme de Wert, en lui faifant la 
révérence, voulut lui baifer la main, il la retira, Ôc l'embrafla 
avec de grandes démonftrations de tendreffe. Après qu'ils eu- 
rent conféré enfemble de leurs intérêts communs, le Roi lui fit 
encore des préfens 3 ôc de Weert, àfon tour, donna fonépée 
au hls du Roi , de qui il avoit reçu un poignard. Enfin , ils 
convinrent , que les Holîandois attaqueroient les Portugais par 
mer , pendant que le Roi les attaqueroit par terre , avec une 
armée de vingt mille hommes. Ce traité étant conclu, Fimala 
permit au Capitaine d'en faire part au roi de Matecalo, qui étoit 
pour lors à Achen, ôc il le congédia chargé de belles promefies. 
De Weert Au commencement de Mars , de Weert retourna à Sumatra^ 

retourne à qù étoient arrivez j vers le même tems, deux navires Holîan- 
dois , nommez le Fleffingue ôc le Tergoës. 11 fit part à ces nou- 
veaux venus de fa négociation avec le roi de Candi. Il leur 
dit , que ce Prince avoit réfolu de mettre , ôc les marchan- 
difes, ôc les places fortes, fous la garde des Holîandois, s'ils 
l'aidoient à fe défaire des Portugais : Qu'il comptoit reprendre 
bientôt par force ou par compofition , la forterefie de Ca- 
lambo ; après quoi , il s'engageoit à fournir tous Igs ans aux 
Holîandois mille mefures de canelle , ôc autant de poivre , 
(ce qui fait cent livres de France) ôc qu'il envoyeroit fon 
fils en Hollande au prince Maurice , pour y apprendre le 
métier de la guerre lous un fi grand Capitaine. Il apprit à 
ion tour , que les Anglois , avec le fecours de Spilberg , avoient 
pris un gros vaiffeau de charge aux Portugais, près de Ma- 
laça, ôc qu'ils y avoient fait un grand butin. 
Cara^ierei'u Le roi d'Achen fe tenoit toujours renferme dans fon palais 

& d'^r^^m" à caufe de fon extrême vieilleffe : des femmes armées compo- 
foient fa garde. Il cçuloit mollement le refte de fes jours dans 
i'oiûveté de fon férail, ôc fe laifToit rarement aborder. Son fils 



He n r I 


IV. 


160^, 



d'Acheu. 



DE J. A. DE THOU / Liv. CXXXIL '^3^ 

héritier de fa couronne ôc de fa molefTceft toujours environ- 
né d'une cour qui n'eft, compofée que de femmes. C'eft un 
Prince fédentaire comme fon père. Son pafle-tems ordinaire 
eft de fe baigner avec fes femmes, ou de chaiTer aux élephans, 
qui font fort grands , ôc en quantité dans cette ifle. Quand 
on en a pris quelques-uns ^ on vient facilement à bout de les 
dompter de la manière que j'ai rapportée ci-devant. Un hom- 
me aiTis fur le cou les gouverne à fon gré par le moyen d'un 
croc qui leur fait tourner la tête. Ils s'agenouillent au com- 
mandement , 6c fe laiffent monter. Les naturels du payis s'en 
fervent comme de bêtes de fomme, aufïï-bien que pour la 
guerre. 

Le port oii les Hollandois avoient mouillée eft environ à ^ pefcriptioa 
neuf milles de la ville d'Achen, qui efl: baignée d'un fleuve 
du côté du midi. A l'embouchure de ce fleuve fur la gau- 
che eft une forterelTe qui commande l'entrée du port. La ville 
s'étend en longueur fur le bord du fleuve. Les maifons font 
élevées fur des piliers de bois. Les murailles ôc les toits ne 
font que de rofeaux. Quoique cette ville foit en l'air , les inon- 
dations fréquentes rendent les premiers étages prefque inhabi- 
tables : on monte aux autres par des échelles plantées au de- 
hors. Le commerce y attire quantité de nations qui parlent 
divers langages i Guzarates , Malabares , ceux du Pegu , de 
Bengale 6c de Negapatan , des Arabes , des Turcs , 6c tous 
les voifins de la Mecque Ôc de la mer Rouge. Les habitans 
font vêais fort à la légère j leur habit n'eft qu'une fimple pie- 
ce de toile qui leur tombe jufqu'aux genoux : ils ont les jam- 
bes 6c les pies nuds. Ils faluent en joignant les mains, Ôc les 
portant à leur front. Devant le Roi ils fe découvrent la tête, 
ôc y portent les deux mains qu'ils pofent deffus , en lui fouhai- 
tant une longue vie. Ce payis eft abondant en toutes chofesi 
on y trouve tous les fruits .ôc tous les animaux propres à la 
nourriture ôcà l'ufage des hommes. Il y croît j ainfi que dans 
plufieurs autres contrées de l'Inde, un certain arbre, appelle 
communément l'arbre trifte : il eft couvert pendant la nuit de 
fleurs très-agréables , qui féchent ôc tombent au lever du foleil. 
Le pouvoir du Roi eft abfolu ôc fans bornes. Les Sabanda- 
res, ( on appelle ainfi les premiers Magiftrats) y rendent les ju- 
gemens avec une extrême févérité. La peine des malfaiteuis 

Vu ij 



340 HISTOIRE 

— eft d'être coupez par morceaux : il n'y a jamais de grâce poû^ 



Ji £ N R I les crimes les plus légers. La religion de Mahomet a pris dans 

jy^ ce payis la place du Paganirme. 
I 5o 4. Pendant le féjour des Hollandois à Achen, on célébra le 

^,,,, ic de Mars le Ramadan, dont nous avons parlé ailleurs. Ce 

Célébration '\ , v 1 r- J 1 j • ^ 1 -i 

du Kamadan. jeune commence tous les ans a la hn de la douzième lune ; il 
dure tout le mois fuivant jufqu'à la nouvelle lune. Le jour qu'elle 
doit paroître , la plupart le vifage tourné vers rOccident, at- 
tendent fon lever avec une grande impatience : dès qu'ils l'ap- 
perçoivent ils frappent fur des timbales en ligne de joie. Les 
Hollandois furent invitez d'alTifter à la fête. Etant allez au palais 
dès le point du jour, ils furent introduits ; après avoir quitté leurs 
fouliers à la porte. On leur drefla des tables comme aux autres j 
enfuite la cérémonie commença. Le fils du Roi monté fur un 
éléphant , portant un cafque d'or fur la tête , ôc couvert de fu- 
perbes habits, tout éclatant d'or ôc de pierreries, fe mit en 
marche vers la place. Il étoit précédé de trompettes , de cors 
de tambours & d'autres inftrumens , parmi lefquels les tromperes 
Hollandois s'étoient mêlez. Les officiers Hollandois montez fur 
des élephans avec les Seigneurs du payis, fermoient la marche. 
Le Roi étant venu à la place féparément Ôc après tous les au- 
tres , defcendit de fon éléphant , ôc alla au temple , oij il fie 
en grand filence les cérémonies accoutumées 5 de là on retour- 
na au Palais dans le même ordre. 

Entrevue tics y\u plaifir que ce fpeclacle donna aux Hollandois fucce- 

Hollandois & j i i • *j, i i- i i • i /- 

du roi de Ma- ^a le chagrm d entendre dire aux habitans , que dans iix ou 
tecalu. fept mois ils ne trouveroient pas afiez de poivre pour en char- 

ger un ou deux vaiifeaux. Ainfi de Weert qui s'impatientoir, 
alla trouver les deux Rois d'Achen ôc de Matecalo , ôc leur 
expofa le fujet de fon voyage. Tous Xts deux confentireîit à 
la ligue qu'il leur propofoit contre les Portugais. 

Pendant que le roi de Matecalo s'entretenoit avec \q^ Hol- 
landois fjr le rivage, il arriva un de ces charlatans , que nous 
avons dit ailleurs qu'on voyoitenTurquie.il avoir pour ceintu- 
re une longue chaîne de fer , ôc portoit à fon cou une plaque 
de cuivre où croient tracées des fi.2:ures bizarres. Cet homme 
courant çà ôc là, ôc criant comme un forcené, pofa la plaque 
par terre, ôc commença par fe percer d'outre en outre avec 
un large coutelas ; les parties charnuts qui font au-delfus du 



J 



DE j. A. DE THOU, Liv. CXXXIL 541 

genoux : enfuite il fit paiTer fa chaîne au travers, ôc femit à 
Courir avec des cris encore plus horribles qu'auparavant , fai- H E N R i 
faut mine de fe vouloir encore pafTer au travers du cou un long IV. 
couteau qu'il tenoit à la main. Les Hollandois, que ce jeu 1^04. 
n'amufoit pas beaucoup, firent retirer ce bateleur importun, 
qui prit aufli-tôt un morceau de pot caffé où il y avoir de l'eau, 
lava fâ playe & la banda. Ces fortes d'avanruriers en Tur- 
quie fe fervent d'une éponge pour le même ufage , & font vanité 
de braver la mort pour le divertiflementdes Ipedlateurs. 

Les Hollandois manquant de vivres, le Roi de Matecalo Danoer que- 
leur avoit promis de leur envoyer fept cerfs tous les jours 5 HoUandouà 
mais comme il ne tenoit pas fa parole , la faim les porta à tuer Achcn. 
quelques vaches qu'ils trouvèrent dans la foret voifme. Les 
Lifulaires en furent très-fcandalifez ■■> ni \^% prières, ni l'argent 
ne purent appaifer leur colère: ils difoient que c'étoit un crime 
énorme d'ôter ainfi la vie à des bêtes innocentes , car ils re- 
gardent les vacjl^es ôc les buffles comme à^s animaux facrez : 
ils n'en mangent jamais la chair 5 ôc ils enterrent honorable- 
ment ces animaux, lorlqu'ils meurent de vieillefTej ou par quel- 
que accident. Le Roi n'en fut pas moins indigné quejes au- 
tres : il s'écrioit que c'étoit un attentat horrible, ôc qui n'a- 
voit jamais été commis par les Portugais mêmes. Les Hollan- 
dois furent contraints de demander grâce, ôc de protefter que 
c'étoit l'ignorance ôc l'extrême nécelîité qui leur avoir fait com- 
mettre cette faute '■> on la leur pardonna enfin , à condition qu'ils 
n'y retomberoient plus à l'avenir. 

Ilsétoient encore à Sumatra, quand ils reçurent des lettres Avantage* 
du Roi de Candi dattées du camp devant Manicrawary. Ce doL^'ul'les 
Prince les prioit de fe rendre au cap nommé Punto di Gallo, Portugais. 
pour aller au devant des Portugais. Ils s'y rendirent fans dif- 
férer avec quelques brigantins , ôc prirent dans le mois de 
Mai quatre bâtimens Portugais , qui alloient de Cochin à Ne- 
gapatan. La prife ne fut pas de grande valeur j ce qu'il y eut 
de meilleur, furent deux chevaux Perfans eftimez feize cens 
rifdales. Le Roi ravi de ce fucccs , vint au rivage 011 lesvaif- 
feaux Hollandois croient à l'ancre, pour délibérer avec eux 
fur les moyens de faire la guerre avec plus de vigueur. 

Unechofe avoit mécontenté le roi de Candi , naturellement 
foupconneux , ôc extrcmement diirimulé. De Weert un peu 

Vu ij; 



542 HISTOIRE 

avant fon retour de Sumatra avoir relâché deux prlfonniers 

IT Portugais , avec deux vaifleaux qu'il avoir pris : leur ayant 

j^T ^^ promis la vie 6c la liberté, il avoit 'mieux aimé garder fa 

parole que de fatisfaire le Roi, qui lui avoit mandé de les 

1004. g^f jgf jufqu'à fon retour. Le capitaine Hollandois qui ne com- 

De Weert p^oit pas Que Cela dût faire tant de peine à Fimala, avoit tout 

tue ca trahi- 'i.r A- i • r • • i. i i ti • r • 

fon par ordre dilpoic pour lui taire une réception honorable. Il avoit rait 
de Fiinala. drefier une tente fur la grève : les canons étoient dreflez pour 
la falve , deux cens matelots bien armez marchoient en bon 
ordre au devant du Prince. Le Capitaine paroiifoit enfuite ef- 
corté de trois cens autres , ôc de plulieurs élcphans. Cet ap- 
pareil, par lequel il prétendoit faire honneur au Roi, ne don- 
na à celui-ci qu'une baffe jaloufie, qui fe joignant à un rcffen- 
timent fecret, le porta à une noire trahifon. 

Cependant l'accueil fut très-gracieux en apparence i au pre- 
mier abord ils s'embrafferent avec de grandes marques d'a- 
mitié, & Fimala pria de Weert de congédier tout ce cortè- 
ge , fous prétexte de s'entretenir plus tranquillement en parti- 
culier. Le capitaine Hollandois, quinefe défioit de rien, or- 
donna à fes gens de retourner à leur bord , ôc n'en retint qu'un 
ou deux auprès de lui. Mais croyant s'appercevoir dès le com- 
mencement de laconverfation de la mauvaife volonté du Roi, 
il fe repentit un peu tard de s'être aind abandonné à la merci 
d'un barbare. Pour rompre une entrevue fi dangereufe , il pria 
inftammentle Roi de vouloir bien monter dans fon bord ', qu'il 
fe tiendroit infiniment honoré de cette faveur , qu'en cas de 
refuSjilauroitdelapeineà fe déterminer à partir avec fa flotte 
pourPunto di Gallo, comme le Roi le défiroit. 

Cet artifice dont le Capitaine ufoit pour éviter fa perte , ne 
fit que l'avancer 5 car Fimala prenant occafion de ces pa- 
roles entra dans une furieufe colère , ôc fe tournant vers fes 
gens, il leur dit : Matta me efîo c^w, c'eft-à-dire motàmoten 
Portugais , tuez moi ce chien là. A ces mots les barbares fe 
jettent fur de Weert, l'égorgent avec fes deux compagnons ôc 
. font main-baffe fur environ cinquante autres, qui fe prome- 
noient fur la grève fans aucune défiance. Le refte de la flotte 
effrayé de ce maffacre horrible, à quoi on ne s'étoit pas atten- 
du i étoit au défefpoir. Ils ne fe voyoient pas en état de tirer 
çiç cette trahifon la vengencc qu'elle méritoitj d'un autre côtç 



E NRI 



D E J. A. DE THOU^Liv, CXXXÏI. 343 

c'étoit fe couvrir de honte, que de didimuler une fi horrible 

injure. Le Teul parti qui leur reftoit à prendre , étoit de l'im- 77 
puter à une méprife, ôc de fuppofer que le E.oi ne l'avoit pas ^J^ 
commandée. * 

Pendant qu'ils étoient dans cette perplexité, arrive le député ' °'^* 
du roi d'Achen , qui leur apprend tout le détail de ce maflacre. , f 'JJqiJ^^* 
Il s'y étoit trouvé préfent malgré lui,& s'étoit fauve d'effroi dans dois après ce 
une foret voifme. En même temsils reçoivent un billet du roi '"«"r'^ie' 
de Candi. Ce Prince rejettoit lafaute fur de Weert qui, difoit» 
il, avoit eu intention de le faire périr, & qui n'auroit pas man- 
qué de le faire,s'il n'eut été prévenu. Il ajoûtoitque les Hollan- 
dois pouvoient choifir de lapaix ou de la guerre, qu'ils le trou- 
veroient également difpofé à l'une ôc à l'autre. Ce meffage 
rendit les Hollandois encore plus irréfolus qu'auparavant. S'ils 
prenoientle parti delà vengence, ils fe fermoient toute efpé- 
rance de commerce dans une ifle fi opulente ôc fi favorable au 
négoce j d'en venir aux mains avec le Roi , c'étoit donner un 
agréable fpe£lacle aux Portugais , qui ne manqueroient pas de 
profiter de la dépouille du parti vaincu. Ils fe déterminèrent 
donc à étouffer leur reffentiment ; bien réfolus d'ufer dans la 
fuite d'une plus grande précaution. Ce malheur arriva au com- 
mencement de Juin. 

A la nouvelle de cette perfidie , le roi de Matecalo > non Les Hoiiati' 
feulement protefta avec ferment qu'il n'en n'avoitrien fçu , mais ^°'^ \c^^v- ^ 
il la condamna même hautement ôc affe£la de témoigner plus tra. 
d'amitié aux Hollandois, Ôc de redoubler fes bons offices. Fima- 
la lui-même le plus inconftant de tous les hommes , frappé de re- 
pentir >témoignoit être difpofé à réparer ce qu'il avoit fait , s'ils 
lui donnoient le fecours dont on étoit convenu , ôc juroit par 
fa tête ôc par celle de fes enfans qu'il agiroit déformais avec 
une entière franchife. A l'égard du fecours , les Hollandois 
répondirent qu'ils n'étoient pas en état de lui en donner, par- 
ce qu'auffi-tôt après le maffacre, ils avoient envoyé deux de 
leurs vaiffeaux à Bantam pour en porter la nouvelle à leurs 
compagnons, ôc les avertir de fe tenir mieux fur leurs gardes. 
Cependant ils chargèrent leurs navires de tout ce qu'ils purent 
de marchandifes , du confentemenr même de Fimala , qui 
voulut par cette condefcendance effacer la noirceur de fon ac- 
tion i ôc ayant laiffé des commiffionnaires à Matecalo , ib 



3-44 HISTOIRE 

retournèrent à Achen, où ils abordèrent heureufement." 



Henri ^^ commencement du mois de Septembre fuivant ils vm^ 

J V gèrent les trois ifles de Daru; & fur la nouvelle que les Por^ 

1 5o4- tugais atraquoient Jortau dans l'ifle de Java, ils s'y rendirent 

,, r en dilisfence, & diffiperent la flotte ennemie. De- là étant re- 

tencenmerSc toumez à Patane, ils y embarquèrent quantité d'épiceries , ôc 

arrivent en fur-tout de poivre, dont leurs fadleurs avoient fait 2:i:ande pro- 
vifions. hnnn au mois d Avril luivant, trois vailleaux, Içavoir 
la Haye de Hollande , le Tergoës , ôc le Ziriezée partirent 
du port de Bantam , 6c arrivèrent en Hollandç au mois de 
• Novembre après une longue & périlleufe navigation. La plu- 
part des autres vaifleaux revinrent les uns après les autres; 
mais tous perdirent en chemin la plus grande partie de leur 
équipage. Le Ziriezée monté de cent quinze hommes, n'eii 
ramena que trente-qua!:re 5 dans le Tergoës de foixante 6c dix 
il n'en refta que dix-huit , encore s'étant mutinez à l'iile de 
fainte Heleine, ils déliberoient de fe fauveren Portugal ; mais 
le capitaine Martin Spaengiaz de Fleiïingue étant tombé fur 
eux avec le Ziriezée qu'il commandoit , les arrêta , 6c les ra- 
mena en Zéiande chargez de fers. Le vaifTeau nommé la 
Cour de Hollande arriva aulTi au mois de Mars avec une char- 
ge eftimée cent quarante mille écus d'or. Celui qu'on nommoit 
la Garde revint enfin le dernier, 6c rapporta aufli quantité de 
marchand ifes prétieufes. 
Préparatifs On armoit aufTi des vaifleaux en Portugal 5 le p d'Avril oii 

des Portu- publia en Efpagne un édit , qui défendoit à toutes perfonnes, 
fous de grandes peines , de naviger au-delà des Açores ôc des 
Canaries fans un ordre exprès du Roi, ou défaire commerce 
dans les deux Indes ôc dans tous les lieux déjà découverts par 
les Portugais , ou qu'ils découvriroient dans la fuite. Il portoit 
encore défenfe aux Portugais 6c aux Efpagnols de fe fervir du 
miniftere ou du vaifTeau d'aucun étranger, avec ordre à tous 
ceux , qui n'étant ni Portugais ni Efpagnols , avoient des éta- 
bliffemens au Brezil , ou aux Indes orientales , de revenir 
en Europe; ceux du Brezil incelTamment, ceux d'au-deçaou 
d'au-delà du cap de bonne Efpérance, dans l'efpace d'un an; 
caflant 6c annullant toute permifTion contraire accordée au^ 



gais, 



étrangers. 



J^a nQuyelle de cet é4it engagea les Etats de Hollande à 

continuer 



DE J. A. DE THOU,Liv. CXXXIL 347 

continuer leur commerce avec encore plus d'ardeur. A la pre- - -y t 

miere compagnie formée pour dix ans, s'enjoignit une autre, jj r m r i 
dont Corneille Matheli'ef de Delf étoit le chef, ayant fous lui j y 
Olivier de Vivere. Celle-ci arma treize vaiffeaux. En voici ^ * 
les noms. L'Oranger du port de fept cens tonneaux, le patron 
étoit Dierickmah le Middelbourg de fix cens, le patron Si- ,„e^Tn?der 
monLambertlTenj le Maurice de fept cens , le patron Nicolas HoUandois, 
Geritflen j le Lion blanc de cinq cens quarante, le patron Ni- 
colas Janffen Melcknap 3 le Lion noir de fix cens , le pa- 
tron Abraham MathyfTen j le grand Soleil de cinq cens qua- 
rante , le patron Gérard Henrickffen Roobol ; le NafTau de fept 
cens , le patron Wouter Jacobflen 5 TAnifterdam de fept cens^ le 
patron ReinierLambertfTen; le petit Soleil de deux cens vingt, 
le patron Corneille Jeviffen 5 l'Erafme de Roterdam ( ainlî 
nommé en mémoire d'un homme immortel ) de cinq cens qua- 
rante, le patron Ofier Cornehflen 5 les Provinces-Unies de 
quatre cens, lepatron Antoine Antoniffen, ouïe noirTeunj la 
Concorde, N. Tous ces vaiffeaux étoient très-bien équipés, foit 
pour la guerre, foit pour le commerce. 



Fin du cent trente-deuxième Livre, 



Tome XIF. X x 



■54'^ 



HISTOIRE 



Henri 
IV. 

1504. 

Levées de 
troupes en 
Plandic, 



I ^ <5> ç> ^ -^ ^> ^ ^ ^ .<9 ^ ^ ^ Ç '^ 

0> G * * * * * * * * * *" * * *^*,* *^*. *^*. "^ ^ <<^^' 



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HISTOIRE 



D E 



]ACOUE AUGUSTE 

DE T H O U. 



mmatBjwniiMiiff^«m^^iaBBg8gKiB»ai 



ZIFRE CENT TRENTE-TROISIEME. 

N faifoit dans la Flandre tous hs pré- 
paratifs néceilaircs pour la guerre. Al- 
bert avoit chargé Chriftophle comte 
d'Emden , Claude baron de Barban- 
fon, ôc Baltazar Biglia, de lever cha- 
cun un régiment en Allemagne. Erard 
de Poitiers de la Malefe Liégeois de- 
voir en lever un autre dans le payis 
de Liese 3 les autres colonels avoient 

o 

ordre de recruter les leurs, Ôc les ca- 
pitaines de cavalerie leurs compagnies. L'archiduc Albert fit 
encore demander au roi d'Angleterre, par fon ambalTadeur 6c 
par celui de Philippe , la permifTion de lever des troupes dans 
fes trois Royaumes 3 non qu'il efpérât d'obtenir ce qu'il de- 
mandoit , mais il vouloit faire peur aux Etats , ôc leur donner 



Ç> ^ ^ <ï> ^ ^^ 

-^ s * * * *(5 ^ 



DE J. A. DE THOU, Liv. CXXXIII. 547 

à entendre qu'il comptoit beaucoup fur le traité conclu depuis 
peu avec fa majefté Britannique. Tj 

Dans le même tems le marquis de Spinola étant revenu d'Ef- t -^1- 
pagne, réfolut dans un confeil fecret , qu'il tint avec Albert, ' 
de porter la guerre dans la Frife. Mais pour donner le chan- ^. °'^'' 

"tth^i- r iT-kAl JT 1 Divers mou- 

ge aux Hollandois, on fit marcher Dom Alonzo de JLuna du vemens des 
côté de Breda, Pompée Juftiniano du côté de Ber^-op Zoom, FP^|!?"'f ^ 
& InigodeBorgia du cote de Grave, opinola prit la route di- dois, 
fendik 6c de l'Eclufe. 

Cependant les Etats ne perdirent point de tems. Ils avoient 
une belle armée, ôc vouloient prévenir les Efpagnols. Ils ré- 
folurcnt de tourner leurs efforts contre Anvers j Ibit pour atti- 
rer de ce côté là les forces des ennemis, foit que les fuccès 
paifés leur fiiTent efpérer de réuflir dans une fi grande entrepri- 
fe. Spinola averti de leur deifein courut de ce côté là. Il vi- 
fita avec foin Hulft ôc le Sas de Gand , qui font fur le chemin 
d'Anvers. Il lit venir de Malinesle régiment de Borgia avec 
deux pièces d'artilleries ôc de Namur ôc des environs, ceux 
de Luna &de Ballaufon. Il diftribua ces troupes dans le payis 
de Vaës, ôc en donna le commandement général à Borgia. 

Aiirès avoir i^ris ces précautions , il partit pour Bruxelles, ,, Arrivée Je 
DU Albert le preparoit a recevoir en grande cérémonie i am- d'Angleterre 
balTadeur extraordinaire d'Angleterre. C'étoit Edouard Seimer ^" fi«in*ire. 
comte de Hertford , accompagné de Thomas Edmond, nom- 
mé ambaffadeur ordinaire auprès de l'Archiduc. La nouvelle 
de la naiffance d'un Prince en Efpagne rendoit cette fête en- 
core plus brillante. Albert avoit à fa Cour Charle de Lor- 
raine duc d'Aumale, Charle de Croy duc d'Arfchot> Pierre 
de Giron duc d'Offone , le prince de Barbanfon , le comte de 
Bucquoi , les comtes de Bergh, le comte d'Aremberg, le mar- 
quis d'Havre, le marquis de Bergh j le comte de Solre , le 
comte d'Egmond , le marquis de Spinola, (tous Chevaliers 
de la Toifon d'or, ou Seigneurs les plus diftingués des Payis- 
bas , ) Matthieu Aquaviva prince de Gaferte, François Colonne 
prince de Paleftrine.Louis de Velafco^ôc un plus grand nombre 
encore de Dames de la première condition , de la cour de l'Ar- 
chiduchefTe. Albert jura folcmnellement ôc avec un grand ap- 
pareil d'obferver le traité j mais il refufa de faire les autres cé- 
rémonies furies nécedités prenantes de la guerre. Le comte dç 

Xx ij 



548 HISTOIRE 

Hertford^qui étoit venu par Dunkerque,defcendiîenZelat1- 
7^ de par Anvers, ôc repafTa en Angleterre. 

\^r^ ^ La cour d'Efpagne , qui n'avoir pas les mêmes embarras , fit 
aufîî une réception plus magnifique à Charle Howard comte 
' ^^' de Nortingliam amiral d'Angleterre. Il étoit parti de Douvres 
fai^'^^^Er" ^^ ^ ^ d'Avril, ôc aborda à la Corogne en Gallice au commen- 
^neTr^^n-' cement de Mai. Il y pafla quelques jours avec toute fa fuite, 
baladeur ^ fe remettre des fatigues de la mer : 6c après avoir envoyé 
"S eterre. ^^^ yaififeaux au port de faint André, avec ordre de l'y atten- 
dre, il prit la route de terre, qui efl: fort rudeôc fort difficile, 
ôc arriva à Simaucas vers la fin du mois. Il y trouva Pierre de 
Zuniga , que le Roi envoyoit au-devant de lui. Il marcha de 
là à Valladolid , où étoit la Cour. Ferdinand de Velafco con- 
nétable de Caftille qui avoit été envoyé l'année précédente en 
Angleterre , vint au-devant de lui avec un cortège magnifi- 
que, (uivi d'une foule de peuple, que la curiofité attiroit. Sur 
le foir il eut audience dans la chambre du Roi , à qui il ex- 
pofapar la bouche d'un interprète , les ordres dont il étoit char- 
gé ; c'étoit le 28 de Mai. Le lendemain matin , jour de la Pen- 
tecôte, on fit une magnifique procefiion de la confrérie de 
faint Dominique; elle étoit compoféede plus de fix cens per- 
fonnes. Le Roi, lui-même, les AmbafiTadeurs étrangers, Gaf- 
par de Quiroga cardinal de Tolède , ôc tous les Seigneurs de 
la Cour y afiifterent. Cette proceflTion fe termina à fEglife de 
faint Paul, où les Infans furent baptifés le foir en grande cé- 
rémonie fur les mêmes fonds, furlefquels on prétend que faint 
Dominique a autrefois reçi le baptême. Pour cette raifon on 
donna au jeune Prince le nom de Dominique^ outre ceux de 
Philippe-Vidor. Le cardinal de Tolède afiifté des évêques de 
Burgos ôc de ValladoHd , en fit la cérémonie eri préfence de 
l'Ambafi^adeurôc de fa fuite, quiétoient fous une gallerie qu'on 
avoit préparée à cet effet. 
Fêtes & pré- Le p de Juin l'Ambaffadeur fe rendit au Palais. Philippe 
[•Al t°ff ^^ ^ ^^ ferment d'obferver de bonne foi le traité de paix conclu 
4eur. en Angleterre au mois d'Août précédent. Le cardinal de To- 

lède lut en Efpagnol la formule du ferment, ôc Philippe en 
jura le contenu , la main fur les faints Evangiles. Les jours 
fuivans fe pafiferent en réjoûifiTances. Il y eut des combats de 
taureaux, des caroufels, ôc des repas fomptueux, donnés par 



DE J. A, DE THOU,Liv.' CXXXIIT. 549 

le connétable de Caftille. La nuit du 16 de Juin il y eut bal - 



ôc comédie. Le Roi ôc^la Reine, après avoir danfé.fe place- J^ £ n R i 
rent fur un thrône qu'on leur avoir drefie pour voir le fpec- jy 
tacle. Le lendemain l'AmbafTadeur reçût fon audience de con- j 5 q 4 
gé. Le Roi lui fitpréfent de pierreries ôc d'autres chofes pré- 
tieufes , qui paflbient, dit-on, la valeur de trente mille écus* 
Il envoya auifi des préfens à rAmbafladrice : les fils de l'Am- 
bafTadeur & fon gendre, le baron de Villongby , Norris , ôc 
Thomas Howart fils du grand Chambellan, ne furent pas ou- 
bliés. François de Sandoval duc de Lerme ajouta de fa parc 
à ces libéralités, des chevaux richement équipés : on dit même 
que le Roi promit à l'AmbafTadeur une penfion de douze mille 
écus. Ceux qui s'étonnoient de toutes ces marques d'amitié ôc 
de tous ces honneurs , en attribuoient la caufe aux pertes que les 
Efpagnols avoient faites dans la guerre contre les A ngloisj ôc 
prétendoient que n'étant pas d'humeur de courir les mêmes 
rifques, ilsn'épargnoient rien pour détacher les Angîois delà 
France^ ôc pour faire revivre l'ancienne alliance de l'Angle- 
terre avec la maifon de Bourgogne. De plus l'AmbafTadeur 
leur paroifToit mériter perfonnellement tous ces honneurs , par- 
ce qu'il étoit Amiral, ôc que c'étoit lui qui avoit porté le roi 
de la Grande Bretagne à pubHer l'édit , par lequel il défen- 
doit exprefTément à tous fes fujets de prêter leur fervice dans 
la marine à aucun Prince ou Etat étranger fans fon ordre. Ils 
fe perfuadoient encore qu'il avoit eu en vue de les obliger > 
par plufieurs réglemens fort fages , qu'il avoit faits, pour em- 
pêcher les pirateries , ôc pour rétablir la fureté dans la navigation 
ôc dans les ports d'Angleterre. 

Reprenons les affaires de Flandre. Maurice étoit parti de Mauvais fuc- 
Berg-op-Zoom le 1 5 de Mai^ ôc s'avançoit parterre avec deux ^^t'^^^^.'-'p''^' 
mille cinq cens chevaux, fept cens fantafTins, ôc neuf pièces fjr Anvers. 
de canon. Ernefl remontoit TEfcaut avec cinq cens barques 
qui portoient huit mille hommes. Quand le gouverneur de 
Hulft vit les Hollandois pafTés, il ne craignit plus d'être afTié- 
gé, ôc envoya à Borgia Jean Cefate avec une compagnie de 
chevaux pour lui donner avis de la marche des ennemis. Bor- 
gia détacha fur le champ Ballanfon ôc fes Francs-Comtois , 
avec ordre de s'aller polder fur la digue de Bloker, pour em- 
pêcher la defcente de ce côté là. 11 marcha lui-même avec 

Xx iij 



C 



5>-o HISTOIRE 

fes Efpagnols vers la digue de Calloo. Ernefl s'arrêta quelque 

TT tems devant le fort de Lillo, pour attendre la marée j ôc fur 

j Y le minuit il fit voile du côré d'Anvers, lailTant derrière lui le 
^ * fort de la Croix, où il eduya en paflant quelques décharges 
'^' de canon. Il éroit déjà entre les forts de faint Philippe ôc 
de la Perle , lorfque Borgia , craignant qu'il ne coupât les 
digues de Calloo 6c de Bloker, détacha de ce côté là Cafate 
avec une compagnie de chevaux. Luna le fuivit 6c fe pofta 
à Calloo, 6c Borgia vint après avec fon régiment. Les Hol- 
landois fe difpofoient à la defcente, quand il fe fentirent char- 
ger par derrière. La plupart furent tués , noyés , ou faits pri- 
fonniers. Maurice déconcerté par ce mauvais fuccès. Ht faire 
voile à fa flotte vers Fleffingue. Elle fut fort maltraitée en che- 
min par l'artillerie des ennemis , donc le feu continuel coula 
à fond plufieurs vailTeaux. Le Prince reprit lui-même le che- 
min de Ëerg-op-Zoom , à deux milles de là , il prit en paflTant 
la petite place de Woude , d'où les Efpagnols faifoient des 
courfes continuelles en Zélande , 6c incommodoient fort les 
marchands Hollandois. Il y mit une bonne garnifon pouralTù- 
rer la navigation. C'eft à quoi fe réduilit le fuccès de cette 
expédition. 
Les deux Après cette vaine entreprife des Etats far Anvers , le mar- 

aiméesfeieti- guis de Spinola ayant recù dans fon camp les compagnies mu- 
rent lans avoir ^ , 1 • 1 'il \ r\ L L V 
rien fait. tinees depuis deux ans , alla camper a JJambrugh a quatre 

lieues d'Anvers , avec treize mille honimes de piés , & trois 

mille maîtres , 6c les garnifons qu'il avoir tirées des places. Les 

deux armées furent quelque tems à le regarder auprès des Forts 

d'Ifendick 6c de la Patience , qui appartenoient tous deux au 

roi d'Efpagne, 6c dont le premier fervoit à couvrir l'Eclufe. 

Sur la fin de Mai , on fe retira de parr ôc d'autre fans coup 

férir. Le peu d'effet de tous ces mouvemens fit plus de honte 

aux Hollandois qu'aux Efpagnols, parce qu'ayant été lesagref- 

feurs , tous leurs efforts s'étoient terminés à prendre Woude. 

Avantage ^^^ furent plus heureux fur mer. Pluit vailteaux Efpagnols, 

remporté par moutés de mille foldats , fous la conduite de Dom Pedre Sar- 

Ics Hollandois ^-j^i^i^jQ rencontrèrent près de Dunkerquc la flotte Hollandoi- 

lur mer. ., ir-i ip t u 

fe, qui erant plus forte, les attendoit à 1 ancre. Le combat 
fut rude ôc opinràtre ; enfin un des navires Efpagnols fut brû- 
lé, m autre coulé à fond ^ ôç un troiliéme s'çtant engravé,fuî; 



DE J. A. DE THOU, Liv. CXXXIII. 35-1 

obligé de fe rendre: on fit plus de deux cens prifonniers , qui 

furent fur le champ paiTés au fil de l'épce , par Tordre des i t 

iT îi j • H • -r • j - -I ' 1 Henri 

généraux Hollandois. JLouis 1 ajarao avoit aonne le comman- -i -r > 

dément de cette petite flotte à Pierre de Cubiar Bifcayen. Ce- 

lui-ci après avoir fait les derniers efforts 1 fit voile vers l'An- '*'* 

gieterre avec ce qui lui reftoit de vaiffeaux^ & fe réfugia à 

Douvres. Les Hollandois qui Pavoient pourfuivi jufque là > 

recommencèrent le combat ; mais ils furent repoufi!es avec 

perte : ils prirent pourtant auprès de Dunkcrque un gallion, 

qui portoit François de Medemblick : ayant jette dans la mer 

tous les gens de l'équipage , ils emmenèrent ie bâtiment en 

Zélande. 

Cependant Albert avoit reçu un renfort de trois régimens , j^^^ -^ç^^ 
deux Napolitians fous le conduite de Camille Caracciolo prince gnoi.s paiiair 
d'Avellinoj & d'Alexandre de Montii ôc un Milanès aux ordres ^^ •^''•"' 
du colonel Gui Aldobrandin de Saint George. Au mois de Juin 
Spinola marcha avec eux vers Tilemont, après avoir fait prendre 
les devants aux régimens de Torres , & de Barlemont^fuivis de 
chez à la tête de cinq cens chevaux. Ils rencontrèrent Charle 
deLonguevab comte deBucquoi, fuivide quatre frégates, avec 
autant de pontons , ôc fix pièces de canon toutes montées. Le 
régiment de Saint-George les joignit à Maellricht, avec celui 
de Caracciolo, qui peu de tems après reprit le chemin d'Ita- 
lie^ laifiant le prince de Paleftrine en fa place. Bucquoi fit 
mettre fur le Rhin fes frégates & fes pontons 5 ôc après avoir 
donné la chafl'e aux barques HoUandoifes , qui gardoient le 
paflage entre Dutz 6c Cologne, il laiffa refpirer fes foldats 
quelques jours. Quand ils furent remis de leur fatigue , il paffa 
le Rhin ; ôc côtoyant toujours le bord, il s'arrêta à Keyfferfwcerd, 
où Pompée Jufliniano vint le joindre avec fon régiment, cinq 
cens cavaliers, & huit cens fantaffins de la garnilbn de Guel- 
dres. Enfin , il campa au bourg de Witteler , ôc fit conftruire 
un pont fur le Rhin, muni d'un Fort à chaque bout. 

Maurice ayant preflenti le deffein des ennemis, avoit en- Mnmicemar- 
voyé à Rhinbergue Erneft de NaflTau , avec trois mille hom- 'j'^ vers le 
mes de pié & quinze cens chevaux , pour s'oppofer aux en- 
treprifes du comte de Bucquoi. Pendant qu'ils occupoient ce 
pofte , ie premier Capitaine du comte Henri de Bergh , dé- 
taché avec cinquante chevaux pour reconnoître les l-lollandois'> 



5)2 HISTOIRE 

fat rencontré par Thomas Viler y qui tailla fa troupe en pièces; 

Tj ôc le fie prifonnier. Robertfn, qui conduifoit un convoi, eut le 

jy même fort. Maurice n'avoit pas encore quitté la Flandre, par^ 

, ^ \ ce qu'il craiffnoitpour l'Eclufe j mais quand il vit que les enne- 

mis palloient le Khni tout de pon , 11 marcha du même cote , 

pour mettre fes villes hors d'infulte , Ôc fe contenta de laifiec 

à Ifendick Gafpar de Coligni Châtillon , avec trois mille fan- 

taffins. 

P'I PJ^PJ* Spinolaprit avec lui Frédéric de Bergh, Louis de Velafco; 

Ii;:gea.'' le duc d'OiTonc , le prince de Caferte, ôc les colonels Simon 
ôc Meizi ', ôc pafla le Rhin à Keyflerfweerd. Il voulut d'abord 
vifiter le Fort de Roeroort , fur la petite rivière de Roer. Il 
étoit fuivi de quinze cens chevaux , de deux mille hommes de 
pié , ôc de deux canons. En cette occafion les HoUandois fu- 
rent repoufles avec perte par Théodore Trivulce , qui corn- 
mandoit la cavalerie. L'artillerie écarta leurs barques, qui fe 
retirèrent fous le canon de Rhinbergue. On propofa alors 
dans le Confeil de guerre le fiége de Lingen en Frife , déjà 
arrêté dans le confeil d'Efpagne , ôc approuvé par Albert. 
Il ne pouvoir, difoit-on, manquer de réùflir , fi on le com- 
mençoit fans différer ; au lieu que fi l'on s'arrêtoit à prendre 
Groll , Rhinbergue ôc les autres places qui fe trouvoient fur 
la route , Maurice profiteroit du tems , pour augmenter la 
garnifon , ôc pour fortifier la place : qu'il y pafleroit lui-même 
affés à tems , ôc que le fiége de cette ville, déjà très-forte par 
fon afliette, en deviendroit plus difficile : que les bleds étant 
déjà murs , on auroit des vivres en abondance , Ôc qu'on avoir 
déjà pris des mefures, pour n'en pas laifler manquer le camp, 
non plus que d'argent. 
Préparatifs Moius OU s'étoit attendu à cette expédition, plus on témoi- 

f^iîi icfie^e. gj^^ d'ardeur à l'entreprendre. On fut quelque tems à contefter 
au fujet des Forts , qu'on avoit commencés pour affûrer le 
pafiage du Rhin , ôc qui n'étoient pas encore en état de dé- 
fenfe. Les uns croyoient qu'il falloit les mettre hors d'infulte , 
avant que de pafler outre. Les autres perfuadés que tout dé- 
lai étoit dangereux , prétendoient qu'on devoit les rafer ; ôc 
qu'à leur retour, après l'heureux fuccès qu'ils fe promettoient, 
ils ne manqueroient pas de barques pour repaffer le fleuve. 
On trouva un expédient pour n^archer fur le champ à Lingen , 

fans 



DE J. A. DE THOU, Liv. CXXXIII. 35-5 

fans abattre ni abandonnner les Forts élevés fur les deux rives. 
On y laifîa Bucquoi avec fix mille fantafîîns Ôc quinze cens ^ 
chevaux, pour y travailler fans relâche; & Spinola, fuivi de j-JÎ ^ ' 
dix mille hommes de pié , & de deux mille chevaux , prit ' 

la route de Lingen. Il défendit aux foldats de quitter leurs ^ "°4* 
rangs , ôc fît obferver dans la marche une telle difcipline , 
que ceux qui s'écartoient tant foit peu , étoient pendus fur le 
champ. On forma trois corps égaux d'Infanterie 6c deux de 
Cavalerie. Velafco commandoit le premier , o\x étoit Spinola 
qui avoit l'œil à tout : il étoit fuivi d'un bataillon avec quatre 
pièces d'artillerie. Derrière étoient cinquante pièces, avec une 
partie des bagages couverts de la iiieilleure infanterie. Enfuite 
marchoit le corps d'armée > fuivi de l'arriere-garde h on avoit 
achetté de la farine à Cologne pour la proviiion d'un mois, 
ôc on l'avoit mife fur des batteaux. 

Albert avoit envoyé Philippe de Croy , comte de Solre ; 
aux Princes ôc aux Etats voiiins , pour leur faire excufe de la 
néceiïité où l'on étoit de faire paffer farmée fur leurs terres , 
ôc pour leur promettre que le foldat ne feroit aucun dégât , 
ôc que ceux qui voudroient apporter des vivres au camp , le 
pourroient faire en toute fureté. Cela ne fut pas difficile à per- 
fuader à des gens , qui voyoient obferver une fi exa6te difci- 
pline i ôc qui n'étoient pas fâchés de trouver une fi bonne oc- 
cafion de débiter leurs denrées. 

La première journée on campa fur le Roer : la féconde , P"fe d'OI< 
on arriva à Dorften , 011 l'on paffa la Lippe fur un pont , que ^" ^ ' 
Viler avoit inutilement tenté de brûler. De-là, Velafco s'arrêta 
le p d'Août ) à la vûë d'Oldenfel. C'eft la première ville de 
Frife de ce côté-là : quelques-uns croyent qu'elle étoit autre- 
fois habitée par les Saliens. Il y avoit dans cette place beau- 
coup de vivres, mais elle n'étoit pas forte. Trivulce i'inveftit 
auffi-tôt , ôc les ordres furent donnés pour l'attaquer par trois 
endroits. Philippe de Torres Ôc Bellanfon à la tête des Wal- 
lons ôc des Francs-comtois, dévoient commander la première 
attaque ; ô: Juftiniano avec les Itahens, devoit commander la 
féconde. La troifiéme devoit être faire par Borgia , ôc Simon 
à la tête des Efpagnols. Les aiïiégés firent d'abord bonne con- 
tenance, ôc repouflerent même les ennemis dans une fortic. 
Le lendemïiin matin la tranchée fut pouffée jufqu'au chemin 
Tome XIK Y y 



5^4 HISTOIRE 

. I.. _ I ■ couvert, 6c on y établit une battene de dix canons pour bat- 

pj j^ j^ j^ j tre en brèche. On arrêta alors un efpion , de qui on apprit que 
JY Lingen étoit dépourvu de toutj qu'il n'y avoir qu'une foible 
1 C 04' garnifon, ôc que le Commandant attendoit de jour en jour des 
iecours de Maurice, à qui il avoir donné avis du mauvais état 
de la place. Sur le champ on détacha Trivuîce avec cinq cens 
cavaliers , pour fermer les paflages : Ôc le lendemain 1 1 d'Aoûr, 
Oldenfel fe rendit à des conditions honorables. Spinolay avoir 
perdu cent hommes en trois jours , entre autres le capitaine 
Louis Maffimi & le comte Malatefta. Plufieurs furent dange- 
reufement blefles , & de ce nombre fut le capitaine Pierre Cor- 
tezza. On laifia dans la place Henri de Bergh avec mille fol- 
dats , & fa compagnie de cavalerie. 

En deux jours de marche on arriva à Lingen : c'eft une 
ville de Frife , fur la lifiere d'Allemagne. Elle eft dans une 
plaine , mais fur un terrein plus bas que le refte ; & de quel- 
que côté qu'on en approche , on defcend infenfiblement. 
Auffi le folTé large de quatre-vingts pieds & profond de qua- 
rante , eft-il toujours plein d'eau , ôc il eft comme impoiïible de 
le mettre à fec , à caufe d'une petite rivière qui s'y décharge 
par un canal. La ville eft fortifiée de cinq gros baftions , dont 
deux couvrent la citadelle & la ville tout à la fois , avec un 
large rempart. Maurice avoir pris plaidr à fortifier cette place, 
que les Etats lui avoient cédée par une faveur particulière. 
Comme elle étoit éloignée des ennemis , & qu'il ne s'imagi- 
•noit pas qu'elle put être attaquée, il en avoit donné le com* 
mandement à Martin Cobben , plus homme de bien qu'hom- 
me de guerre , qui avoit fous les ordres Albert d'Itterfum , 
gentilhomme d'Overiflel, Jean de Witte, JeanRuifch, Er- 
nefl: Mellingha , Jean deDyck, Nicolas Audarz, ôc le lieu- 
tenant de Giliaume Jullinia , avec fix cens hommes de gar- 
nifon. 

Siège & prife On jugea d abord que le fiége feroit long : mais il dura; 

ic Lingen. moins qu on ne lavoit crû. En trois jours la tranchée fut con- 
duite jufqu'au bord du foflé. Comme il auroit fallu bien du 
tems pour le deflécher, on prit le parti d'y jetter un pont flot- 
tant, compofé de fafcines, de tonneaux d'ozier, de laucifTons 
garnis de terre , & foutenus fur des barriques : c'étoit une in- 
vention de Targone , ingénieur du Pape , ôc on en avoit déjà 



amwim 



DE J. A. DE THOU, Liv. CXXXIII. 3?; 

fait ufage au fiége d'Oftende. On dreflTa en même tems des .„„^ 
niantelets pour couvrir» cette efpéce de pont , & ceux qui de- tli p >, ^ t 
voient fe mettre deflus. On attaqua d'abord le plus gros baftion, t y 
mais fans fuccès j ôc l'attaque fut remife au lendemain. Le jour ^ ' 
fuivant les Allemands, les Walons , les Italiens ôc les Efpa- ^ ^* 
gnols, qui chacun de leur côté étoient entrés dans le foiîe, 
ôc qui ferroient étroitement la place par quatre endroits diffé- 
rens , fe difpofoient à donner l'aiTaut , lorfque les aiïiégés fi- 
rent battre la chamade , ôc capitulèrent le ip d'Août aux mêmes 
conditions qu'Oldenfel. 

Maurice étoit parti de Flandre , ôc paffant par Dordrecht, 
étoit déjà arrivé à Deventer dans le deiîein de fecourir la place 
aiTiégée. Mais ayant appris la capitulation , il tourna aufli-tôt 
avec fix mille fantaflîns ôc deux miile cavaliers , vers Coëvor- 
den ôc Bourtang, pour qui il appréhendoit^ ôc fe faifit des 
paffages, afin d'empêcher Spinola d'avancer. Il envoya àGro- 
ninghe , Guillaume de NafTau , avec dix -huit compagnies 
d'infanterie. Il ajouta douze compagnies à la garnifon de Groll, 
qui n'étoit auparavant que de fix : il fit fortifier l'ifle de Doef- 
bourg fur Plfiel , Ôc y mit une garnifon de mille hommes. 

Spinola de fon côté , employoit tous fes foins à augmenter 
les fortifications de Lingen. Il fit faire Cix demi-lunes entre les 
deux baftions , ôc relever la contrefcarpe. Son deflein étoit de 
mettre cette place en état de fe mieux défendre , fuppofé que 
Maurice vînt l'afiiéger ^ comme le bruit en couroit. En ce mê- 
me tems , un bataillon parti de Deventer , fut rencontré par 
Henri de Bergh , qui le tailla en pièces. Les Capitaines furent 
faits prifonniers, ôc on prit la paye d'un mois. 

Louis de Moncftier, fieur du Terrail, François , fit une en- Doublecntré- 

•r r rt n v t» i t. ' i • Tl ' P'"!''^ inutile 

trepriieiur Berg-op-Zooni, ou raulBacxcommandoit. llavoit |-,,i. Berg-op- 
obfervé la place , ôc fe flattoit de la furprendre. On le fit ac- Zoom, 
compagner par Antoine Breuck de Torricour , meftre de camp , 
avec quinze cens fantafiins, ôc par Céfate, fuivi de trois cens 
maîtres. Ils appliquèrent le pétard à la première porte , Ôc la 
firent fauter. Ils l'attachèrent enfuite à la féconde '■> mais le 
pétard s'étant mouillé , ôc les autres qu'ils avoient apportés 
étant tombés dans la vaze du fofle , ils furent obliges de quit- 
ter la partie, après avoir perdu le capitaine Lechier , ôc environ 
cinquante hommes , avec autant de blefles. Du Terrail , par 

Yyij 



^$6 HISTOIRE 

.,.,^__.,,,,^ ordre d'Albert, fît une féconde tentative avec Céfate, de Cha- 
7J ~ Ions colonel, ôc le gouverneur d'Hulft, qui dévoient en mê- 
j^ me tems attaquer la ville par quatre endroits. Chalons & le 
gouverneur d'Hulft ne purent arriver afles-tôt au lieu marqué, 
'^* à caufe des détours que les marêts les obligèrent de prendre. 
Du Terrail ôc Céfate pétarderent d'abord avec fuccès la porte 
de Steenberghe. Ils firent fautèrent la première ôc la féconde 
porte, ôc enfuite le pont-levis, malgré les feux d'artifice, les 
grenades ôc les décharges d'artillerie de la garnifon. Rien ne 
les ariêta jufqu'à la paliflade , où les habitans engagèrent un 
rude combat avec les gens de du Terrail. Enfin , la valeur de 
Baçx, qui courroit à cheval de rang en rang Pépée à la main, 
animant fes gens par fes paroles ôc par fon exemple, ôc la bra- 
voure de Nicolas Luytffen d'Amfterdam , qui défendoit le 
fort de Beckhafi , firent pencher la vi£loire du côté des afTié- 
gés. Les ennemis furent repoufTcs avec une perte de cinquante 
hommes. 

Schetz de Grobbendonek , gouverneur de Bofleduc , fit une 
pareille enireprife fur Grave, avec auffi peu de fuccès. En mê- 
me tems le comte de Bucquoi reçût ordre d'entrer dans lepayis 
de Meurs , qui embraffe les deux rives du Rhin, ôc de s'y re- 
trancher , après avoir démoli les Forts qu'il gardoit dans le pay is 
neutre. Il vint donc à Roeroorti ôc ayant laifle à KeyfTer- 
Weerd Boniforte Folla avec fept cens hommes depié,il rafa 
les autres Forts. Il rencontra auprès d'Orfoy le comte Er- 
nefl , ôc il y eut entr'eux une légère efcarmouche. 
Marche ^e Cependant Spinola, de l'avis du Confeil de guerre, réfolut 
pino a. d'afTiéger Rhinberg : dans ce deffein il chargea les colonels 
Menefés ôc Julïiniano d'aller reconnoître la place. Pour lui 
ayant laifTé à Lingen Philippe de Torres avec deux mille deux 
cens fantafïins, cent cavaliers ôc quatorze pièces de canon, 
il arriva à Oldenfel le 24 de Septembre. 11 en donna la gar- 
de à Guillaume Verdugo , avec quinze cens hommes de pic, 
fon régiment de cavalerie ôc deux canons i ôc lui laifla Jofeph 
Gauverini pour faire achever les fortifications. 

Il alla delà à Diorften, 011 Menefés ôc Juftiniano vinrent le 
rejoindre : ils avoient vifité Rhinberg, ôc de l'avis de Bucquoi 
ils lui confeillerent de n'y pas penfer cette année, à caufe du 
voifînage tie Maurice ôc d'Erneft. Ainfi il prit le parti de fe 



mf ^K w .v m .K r jmj \'J ^ -^rr*» 



DE J. A. DE THOU,Liv. CXXXIII. ^si 

fortifier à Wefel près d'un monaftere. Mais fur la nouvelle que 
Maurice étoit venu à Rées , il tourna vers le bourg de Biflick, Henri 
& ayant jette un pont fur la Lippe, il logea fa cavalerie dans IV. 
Mullem : il pofta huit cens hommes d'infanterie furies flancs i 5o4. 
entre les deux Forts qu'on drelToit à Roeroort furies deux bords 
du Rhin. Maurice fe retrancha de fon côté à Wefel , & fit 
faire un pont fur le Rhin pour la commodité des vivres & des 
fou rages. 

Deux nouveaux régimens arrivèrent alors au camp Efpagnol, 
celui de Brancacio, & celui de Thomas d'Arondel nouvelle- 
ment levé en Angleterre. Comme les fortifications de Lingen 
ôc d'Oldenfel étoient achevées^ on délibéra de marcher à "Wach- 
tendonck. Spinola en prit la réfolution dans un confeil fecrer, 
& chargea Bucquoi 6c Juftiniano d'y mener leurs troupes. Cet- 
te entreprife n'étoit pas du goût de Bucquoi , qui en regardoit 
le fuccès comme fort incertain j mais fur l'avis contraire de 
Juftiniano le fiége fut réfolu. 

Maurice, pour déloger les ennemis , vint au défilé qui con- Combat Je 
duit à Mullem , où Trivulce étoit campé avec la cavalerie. Il Hf^j^-^^l ^\ 
combattit avec différens fuccès au pafîage du Roer , qui eft battu. 
guéable prefque par tout , pendant que fon frère Henri at- 
taquoit par derrière. Celui-ci ayant diflipé les Francs- Com- 
tois qui gardoient le défilé, étoit arrivé à Spire, Forterefie ii- 
tuée au-defrous,ôc éloignée feulement de huit cens pas du châ- 
teau de Broëck qui appartient à l'Empereur. Il s'étoit avancé 
jufqu'au quartier de François de Roncevaux. Trois fois re- 
poulTé au paffage il s'étoit enfin retiré à Spire après une a£lion 
fort vive , lorfque Maurice parut devant Mullem à la tête 
de toute fon armée. Trivulce fécondé de Velafco , que Spi- 
nola avoit envoyé fort à propos , s'étoit déjà afluré du château 
de Broëck. Maurice vouloir paffer la rivière & gagner la plai- 
ne. Il lui fallut effuyer un combat opiniâtre, parce que la hau- 
teur des rivages en rendoit l'accès fort difficile , ôc même 
impofiible , excepté en certains endroits, qu'on avoit peine à 
trouver dans la chaleur & la confulion d'une bataille. Fabrice 
Santomago ôc Nicolas Doria capitaines de cavalerie, furent l'un 
tué ôc l'autre pris, après un choc fort rude. On febattoit de- 
puis quatre heures fans que Maurice eût encore pu gagner le 
bord , quand Spinola arriva. Il oppofa aux ennemis Luc 

Yyiij 



5^8 HISTOIRE 

_ Cairo ,' qui leur fît quitter la partie , mais avec grande perte de 

Vj ' fes gens • car il y laiflTa plus de deux cens hommes. Pendant 

jY ^'^ retraite Trivulce emporté par fa valeur, courant au bord 

* du Roer^fut tué d'un boulet de canon qui lui donna dans la 

** poitrine. Il fut fort regretté desfiens, dontilétoit chéri pouù 

fon humeur guerrière & libérale. Ainfî fe termina le combat 

.de Mullem, dans lequel outre Fabrice & Trivulce, on per^» 

dit encore les capitaines le FolTat ôc Gambaloyta. Spinola 

prit une enfeigne 6c deux chariots chargés de poudre, 6c laiffa 

retirer Maurice fans le pourfuivre plus loin. Ceux du parti d'Al- 

bertqui ont donné la relation de cette bataille , mettent la plus 

grande perte du côté de Maurice : ils prétendent qu'il eut 

dans cettea£lion cinq cens hommes tués, 6c que deleurcôtéil 

n'y en eut que deux cens , tant tués que blefïës. 

Siège de Deux jou/s après on reprit la route de Wachtendonck , après 

^achtea- avoir losé la Cavalerie aux environs de Nuys. Bucquoi fai- 
loit battre la place par trois endroits, 6c avoit jette un pont 
fur le ruiiïeau qui tombe dans le foflé. Après avoir padé le ruif^ 
feau on éleva fur le chemin couvert une demi-lune que Bran- 
cacio 6c Saint George firent faire avec beaucoup de diligen- 
ce. Quand elle fut élevée ôc bordée de paliffades, pour cou- 
vrir ceux qui attaqueroient le baftion oppofé , Juftiniano fît 
creufer une mine. 
Entfeprife Les mauvais fuccès de Maurice ne l'avoient pas découra- 

jnutiie de £ jj forma le deffein de furprendre la ville de Gueldres, qui 

Maurice ^^^ ^ ■, , ^ ^ I • Tl u J / j- 

ïa ville de a donne Ion nom a tout le payis. 11 chargea de cette expedi- 
fiueidre^ ^[qy^ \q jeune du Pleffis Mornay^qui portoit, comme fon pere^ 
le nom de Philippe. C'étoit un jeune officier plein de cœur, 
ôcqu.i donnoit de grandes efpérances. Maurice lui donna deux 
mille hommes de pié 6c mille chevaux, ôc fe tint au bourg 
d'Ifîen à quatre lieues de Gueldres. Mais celui qui avoir ap- 
pliqué le pétard fut tuéavant que d*y avoir mis le feu : on avoir 
en même tems planté les échelles. Du Pleffis fut tué à lefca- 
lade, au grand regret de Maurice, qui partagea avec fon pè- 
re la douleur de cette perte. 
Ptife de Lamine étant prête devant Wachtendonck , le jour qu'elle 

^^^achtea- dcvoit joucr , 011 fe difpofa à un alfaut. Pour effiuyer le pre- 
mier feu , Bucquoi choifit les meilleurs foldats des régimenç 
deSaint-Georse, de Juftiniano, ôc de Brancacio , commandés 




DE J. A. DE THOU 3 Liv. CXXXIIL 5^9 

par deux capitaines de chaque régiment. La mine ayant 
£iit fauter la terre, le baftion s'ouvrit. En même-tems les affié- 
gcans entrèrent par la *brêche ; mais s'étant avancés jufqu'au 
rempart, ils furent repouffés avec perte de plulleurs foldats Ôc 
des deux capitaines du régiment de Juftiniano. Ceux qui les 
fuivoient fe logèrent fur la brèche, ôc y tranfporterent quelques 
pièces de canon pour battre le rempart. Mais le lendemain 27 
de Septembre les aiïiégés effrayés de leur contenance , capitu- 
lèrent à àes conditions fort honorables. La garnifon fe trouva 
être encore de huit cens hommes en bon état j il y en avoit eu 
environ cent cinquante de tués, ôc à peu près autant de ble(Tés> 
qui furent conduits en lieu de fureté fur des chariots, que Buc- 
quoi leur prêta. Ce fiége coûta à l'Archiduc trois cens hcm^ 
mes , parmi lefquels étoient lefergent major Chiappano Bar- 
but ,Pantaleon Spinola, Marcel Caftranudiano, Afcagne Pvli- 
nutolo , Vincent-Marie Borgonzio, le comte de Rovero, les 
capitaines Dier ôc Ardenort : on trouva dans la ville treize 
eanons. 

Frédéric de Bergh avoit été laifTé en Flandre : ne voulant Expédition 
pas être à rien faire, il partit d'Affen , ôc s'approcha du château j^ u^r'^h'^ 
de Middelbourg , qui fe rendit après quelques coups de canon. *" 

Il le fortifia avec beaucoup de foin, aufli-bien que la ville. Il 
affùra auflî la digue de Damme par plufieurs ouvrages? ôc de 
concert avec Spinola, il fit rafer les Forts que les régimens 
mutinés avoient faits à Woude ôc à Hoochftrate. On remit 
les citadelles entre les mains des habitans. 

Après la capitulation de Wachtendonck , Spinola manda ^"^^ ^^ 
à Bucquoi de marcher à Crakow , ville dans le territoire de ^"^ °^' 
Meurs , gardée par deux cens Hollandois. Il y alla avec trois 
régimens , ôc dès que la tranchée fut ouverte ,. il fomma les 
habitans de fe rendre. Ils répondirent d'abord fièrement , qu'il 
n'étoit pas encore tems ; mais dès qu'ils virent le canon en 
batterie , ils demandèrent à parlementer. Bucquoi leur dit à fon 
tour qu'il n'étoit plus tems, ôc leur donna l'aflaut. Ils fe reti- 
rèrent fans combattre dans la citadelle, ôc fe rendirent enfuite 
à difcretion. Il les traita avec beaucoup de modération : après 
les avoir enfermés dans une Eglife, il fe contenta de leur ôter 
leurs épces, ôc les renvoya la vie fauve. Il prit quatre enfei- 
gnes qu'il envoya à Spinola. Il perdit devant cette place 



s6o HISTOIRE 

I environ cent hommes j la plupart du régiment de Juftiniano; 

H E N R I Comme onétoitdéjà en Novembre , ôc que les pluies com- 
jy^ mençoient à tomber, Spinola envoya fon armée en quartier 
j 6" G 4. <^ hiver fur le territoire de Cologne , & iaiffa Ballanfon avec 
deux mille fantaflins ôc cent cavaliers pour la garde des Forts, 
tourneWrii- jufqu'à CQ qu'ils fuffent en état de défenfe , après quoi Male- 
xelics & part fe en devoir commander la garnifon. Etant enfuite parti pour 
gTe. ^^^^' -Bruxelles, il y fut reçu d'Albert avec de grands témoignages 
de joye , à caufe de fes bons fuccès. Par ordre de l'Archiduc , 
il prit la route d'Efpagne , pour inftruire le Roi du bon état 
des affaires , ôc afin de hâter les nouveaux préparatifs , qu'il 
falloit faire pour la campagne fuivame. 
■D „, En ce même tems , Grobbendonck gouverneur de Bofleduc, 

de Grobbcn- étoit vcnu à BruxelIcs, accompagne de cent cavaliers choiiis, 
donck Se de j^ ç^^^ rctour , il fut attaqué en chemin par Marcel Bacx , à la 
tête de cinq cens chevaux , ôc eut bien de la peine à fe fauver , 
après avoir laifTé fur la place environ quatre-vingt hommes de 
fon efcorte. 
Combnt de Samiiento avoir été fort maltraitté dans la Manche par la 
mer pics de flotte Hollandoife :, ainfi que nous l'avons dit. Après cet échec, 
ksHoUandms il rccueilUt du mieux qu'il pût les reftes de fa flotte , ôc aborda 
ont: rav.inta- ^^ Dunkerquc, vers ce tems-ci. Il fe livra bientôt un nouveau 
^^* combat à la vue de cette ville. Le 1 1 Novembre , trois vaif- 

feaux fortirent du port pour courir la mer ; c'étoit le vaiffeau 
Amiral , commandé par Adrien Dierickfen , avec cent vingt- fix 
foldats i la Perle commandé par Jean Claeflen j le jeune Ro- 
bol commandoit le troifiéme. Les Hollandois en ayant eu avis , 
leur donnèrent la chaffe , commandés par Jean Gerbrautfen 
vice-amiral , ôc par Lambert Henrickfen , nommé Moy-Lam- 
bsrt, qui avoit pour lieutenant André Franfen de Roterdam. 
L'aclion commença fur le foir. Les Dunkerquois firent bonne 
réfiftance j mais enfin, le mât de l'Amiral ayant été rompu, ôc 
le patron percé d'un coup de pique au travers du ventre i l'é- 
quipage demanda quartier , après un combat fanglant, où trente 
hommes furent tués , ôc les autres blelTés. Gerbrautfen en prit 
avec lui trente-trois , ôc Lambert cinquante-huit ; ôc ils s'en 
allèrent l'un à Enchufe ôc l'autre à Roterdam. Ces prifonniers 
furent traittés comme des pirates ; la plupart furent pendus par 
fentence des Juges de l'Amirauté j on fit feulement grâce à 

quelques-uns^ 



DEJ. A. DETHOU,Liv. CXXXIII. s6i 

quelques-uns , à caufe de leur âge. Gerbrantfen emmena TA- . 

mirai du port de deux cens tonneaux , avec huit canons de ^j 
cuivre, dix de fonte', vingt-quatre barils de poudre, ôc au- ^y 
très munitions de guerre, dont il étoit bien fourni. Les deux * 

autres vaifTeaux fort maltraittés du canon , prirent le large , & ^* 

fe fauverent à la faveur de la nuit. Les Hoîlandois perdirent 
fort peu de monde, ôc ce qui paroît incroyable dans un com- 
bat Il opiniâtre , des gens de Lambert , il n'y en eût que trois 
tués & douze bleffés. 

Ceux de Bruges , qui croient fort incommodés par les cour- AJrefledc 
fes de la garnifon de l'Eclufe, s'en mirent à couvert par un '^^^^ '^^ Bru- 
tour d'adreffe. Ils obtinrent du Gouverneur de la place enne- 
mie, la liberté de réparer leur éclufe , & de fortifier, fous fon 
bon plaifir , un coin de leur territoire , qui payoit contribu- 
tion aux Etats. Ils profitèrent auffi-tôt de cette permifFion , pem 
bâtir un Fort fur la pointe de Terre, où les deux eaux, qu'ils 
appellent la Soute ôc la Soëte fe réûniffent , pour fe déchar- 
ger dans le port de l'Eclufe. L'ouvrage fut achevé avec une 
diligence extraordinaire. 

On prenoit de part ôc d'autre des mefures pour continuer Diverfes pro- 

] '■ T^ j • 11 1 • pofitions de 

a guerre avec avantage, rendant cet intervalle , les princes p^^^^ 

Autrichiens ôc l'Empereur, propcferent plufieurs fois la paix, 
ou du moins une trêve entre les deux partis? ce qui donna dQ$ 
deux côtés occafion à bien des raifonnemens , ôc à la publi- 
cation de plufieurs manifcftes. Dès les années ptécédentes , 
Rodolfe, à la follicitation de fon frère Albert, avoit projette 
de faire un traitté de paix avec les Etats, ôc de les traitter com- 
me ennemis de l'Empire, s'ils refufoient d'y foufcrirc. 

Dans l'agitation , où ces proportions nouvelles jettoient les Libelle lé- 
efprits, il parut un libelle ^ dont l'auteur fe difoit Flamand. P^"'^"^"^'^'-" 
Apres s être tort étendu fur les défauts qu il trouvoit dans la des Ardn- 
conftitution de la nouvelle République, née, difoit-il, dans le '^^'«' 
trouble ôc dans la rébellion , il en inféroit , que ne pouvant 
long-tems fubfifter par elle-même , elle feroit obligée de fe 
donner , ou aux Efpagnols , ou au roi de France , ou aux An- 
glois. Après un long examen de ces trois articles , il réfutoit 
les raifons de ceux qui prétendoient , que les Etats pouvoient 
Ôc dévoient même choifir Maurice pour leur fouverain, fup- 
poféqueleroi de France ôc les Angloisy confentilTenr. Après 
Tome XIF. Z z 



/ 




^&2 HISTOIRE 

avoir ainfi écarté tous les Prétendans ^ il concîuoit j que les 
j Etats n'avoient d'autre parti à prendre , que de s'accommoder 
avec les Archiducs î ôc que pour leur ôter la jufte défiance où 
les jettoit la crainte des Efpagnols , il falloir déterminer Phi- 
lippe à tranfporter tous Tes droits aux Archiducs , abfolument 
ôc fans réferve , ôc déclarer qu'en aucun cas la Flandre ne pour- 
roit revenir aux rois d'Efpagne, mais qu'elle tomberoit plu- 
tôt à tout autre, ôc furtout aux enfans de Maximilien ; au dé- 
faut defquels elle feroit fubftituée à la pollérité de Ferdinand , 
archiduc de Gratz. De plus , que pour éloigner tout fujet de 
foupçon , il fâiloit décider qu'un Empereur ne pourroit jamais 
être Souverain de la Flandre , ôc que le titre de comte de 
Flandre feroit exclufif pour l'Empire : que s'il arrivoit qu'il ne 
reftât de la branche de Maximilien qu'un Empereur , ou un 
rold'Efpagne , les Flamands alors feroient libres de choifir tel 
prince qu'ils voudroient pour les gouverner. 
Conditions J^g hbelle entroit enfuite dans le détail des conditions de 
pofécs'danslë l'^ P^i^ entre les Etats ôc les Archiducs. Elles portoient. Que 
Libelle. tous Ics Efpagnols ÔC les Etrangers, qui étoient dans les garni- 
fons de Flandre, vuideroient le payis : Que l'autorité de tous 
les Ordres feroit rétablie ôc maintenue en fon entier : Qu'on leur 
donneroit , par une loi de l'Empire , la liberté de Religion , 
ôc qu'ils joùiroient, fans aucun empêchement, de tous leurs 
privilèges : Qu'il feroit permis d'engager les biens eccléfiafti- 
ques , pour le payement des dettes : Qu'on fermeroit l'entrée 
du payis à tous les Ordres , Communautés ôc Compagnies 
nouvelles , ôc en particulier aux Jefuites , qui leur portoient 
le plus d'ombrage : Que la cour des Archiducs feroit réglée 
fur le modèle de la cour des anciens ducs de Bourgogne : 
Que les Provinces-Unies auroient la liberté du commerce dans 
les Etats du roi d'Efpagne ôc des Archiducs , tant en Italie 
qu'en Allemagne , aux mêmes conditions que les autres , Ôc 
' fans payer de plus gros droits : Que les charges publiques , ôc 

ies gouvernemens fe donneroient d'un commun accord : 
Qu'on ne pourroit encore , fans un confentement mutuel , dé- 
molir ni réparer les Forts ôc les Citadelles, changer le prix des 
monnoyes , ni faire aucune des autres chofes qui pouvoienc 
concerner latranquillité.publique : Qu'en cas que le roi d'Efpa- 
gne balançât d'accepter ces conditions , la France Ôc l'Angleterre 



DE J. A. DE r HOU, L IV. CXXXlîI. 3^3 

préteroient niain-foite à Maurice , ôc l'établiroient Souverain . 

des Payis-Bas : Que ppur faire réùflir ce projet, on n' emploi- H E N r. i 

roit l'entremife ni du Pape, ni des Jefuites fes agens ; mais jy 

que , foit que le Pape y confentît ou non , on convoqucroit 1 5 o 4. 

un Concile général 5 qu'on s'en tiendroit à fes décifions j Ôc 

que fuivant le projet de François de la Noue , on publieroit 

une croifade contre le Turc , dans laquelle tous les Princes 

Chrétiens ne manqueroient pas de s'engager , s'ils étoient bien 

confeillés. 

L'auteur d'un autre libelle s'efForçoit de prouver , que vu Autre Libel- 
la foiblene des Archiducs , qui n'étoient pas en état de termi- aVroTdcFiaa- 
fter dne 11 grande guerre , la haine des Flamands contre les ce. 
Efpagnols , ôc la lenteur de ceux-ci à envoyer des fecours , le 
feul moyen de mettre fin aux troubles, étoit de donner la fou- 
veraineté des Payis-Bas au roi de France , qui fçauroit bien 
non-feulement la garder, mais même l'aggrandir ôc l'étendre, 
malgré tous les efforts des Efpagnols : Que toute l'Europe con- 
noiffoit aifés fa valeur ôc fes forces 3 capables d'arrêter les Ef- 

Eagnols plus fanfarons que puilfans j ôc que les Etats n'auroient 
efoin d'aucune autre aflurance que de fa parole , pour la li- 
berté de confcience , qu'il avoit lui-même accordée à fes fujets. 

Il parut encore un troifiéme écrit , dans lequel , après une ji^^^^^^ ^^^i^ 
ample difcuffion des difficultés, qui fe trouvoient à continuer pour la liber- 
la guerre, ou à établir la paix, on faifoit voir qull feroit aufli g^^ '^^ ''^"" 
utile qu'honorable à PhiHppe ôc aux Archiducs , de renoncer 
à tous leurs droits fur les Provinces-Unies , ôc de les déclarer 
iibres , moyennant une groffe fomme d'argent , dont on auroit 
foin de payer leur complaifance : Qu'ils dévoient fuivre l'e- 
xemple des fils d'Albert de Saxe , qui après avoir fi fouvent 
tourmenté ceux de Groeninghen, voyant renaître fans ccfie les 
féditions ôc les guerres , avoient vendu leurs prétentions à 
Charle-Quint , ôc avoient rapporté en Mifnie une paix tran- 
quille , Ôc une bonne fomme d'argent en échange d'un droit 
fi difficile à maintenir : Qu'en bonne politique , le roi d'Ef- 
pagne devoir enfin fe rendre aux inftances des autres Princes, 
ôc fe faire honneur de donner la paix j non pour le bien des 
Etats, à qui il ne vouloit que du mal, Ôc qui de leur côté dé- 
telloient fon gouvernement , mais pour fon propre intérêt ôc 
pour celui defes peuples, qui foupiroient après le repos : Qu'il 

Zzij 



H 


E N R I 




IV. 


1 


60^. 



5<?4 HISTOIRE 

éteindrolt ainfi le feu d'une guerre également funefte aux deux 
partis j ôc que dcbarafTé de cette inquiétude, ce puiiTant Prince 
n'auroit plus rien qui l'empêchât de tourner toutes fes forces 
contre le Turc , ôc d'aller cueillir fur les terres des Infidèles 
des lauriers plus honorables j & plus utiles à lui-même ôc à toute 
la Chrétienté. 

« , _ , Pendant que les plumes s'exercoient ainfi , on fit encore cou- 
un libelle fa- rir un ecrit, compolelelon toutesles apparences, par un nomme 
vorabie aux attaché aux Archiducs. On tâchoit d'y lever toutes les défiances, 
1 ucs. jfy^.fQm: au fujet de la liberté de confcience, ôc d'infinuer un. 
efprit de paix aux peuples déjà ennuyés des maux d'une fi lon- 
gue guerre. Ceux qui ne vouloient point d'accommodement 
en prirent l'allarmej ôc répondirent à cet écrit par un autre 
très-long Ôc très amer. L'auteur y repréfentoit , que ce préten- 
du équilibre des Archiducs n'étoit qu'une chimère : Qu'on 
avoit beau promettre en leur nom de maintenir les privilèges 
6c les anciens ufages, de ne point gêner les confciences , de 
guérir toutes les anciennes plaies , Ôc de faire cefier tous les 
maux dont la Flandre gémiflbit depuis tant d'années 5 que tou- 
tes ces belles promefTes ne venoienr pas même des Archiducs? 
mais que c'étoit de faux appas femés par les émifîaires de la 
Tyrannie Efpagnoîe, ôc reclus paj: des gens fimples ôc crédu- 
les, qui les prenoient enfuite pour les faire avaler à d'autres^ 
6c pour n'être pas tous feuls dupes de leur fotife : Qu'il fe* 
roit trop tard de fe repentir quand ils fe verroient trompés, 
ôc qu'il leur en arriveroit comme aux mouches , qui s'étant 
brûlé les ailes , font de vains efforts pour s'éloigner de la flam- 
me : Que comme l'honneur d'une jeune fille couroit grand 
rifque , quand elle prêtoit l'oreille aux galands, ôc qu'elle fe 
repaifl^oit de leurs fleurettes , aufiiles Flamands ne pouvoient 
écouter ces fortes deconfeils, fans hazarder leur liberté : Que 
toutes ces délibérations donnoient autant de fecouiTes au corps 
des Etats, ôc qu'on verroit des Provinces entières s'en démem- 
brer , comme avoient fait ceux de Gand ôc de Bruges : Que 
l'exemple récent de cette jeune fille enterrée toute vive à Bru- 
xelles, devoir leur apprendre jufqu'oLi leurs ennemis pouflbient 
la barbarie à l'égard de ceux qui profeifoient une autre créan- 
ce : Que depuis peu on avoir aboli à Aix-la-Chapelle la li- 
berté de confcience , changé la magiftrature, profcrit des 



DE J. A. D E T H O U /L I v. CXXXIII. ^6^- 

eitoyenSjàla follicitations del'Archiduc:Qu'ilavoit même con- «*..««««» 
feillé à ré\ êque de Paderborn , comme on le voyoit par fes tj 
lettres, d'exterminer la religion Proteftante : Qu'il avoir écrit j x r 
à Madame SibiUe ducheflede Clevesune lettre dattce de Ni- * 

velle , où il lui mandoit que la cruelle expédition de François de ^ ^ "^^ 
Mendoze contre les rebelles au Roi & au duc de Cîeves avoit 
été arrêtée dans le confeil en fa préfence : avoit-on lieu de croire 
que l'Archiduc eut changé tout à coup f Seroit-ce le Pape ou les 
Inquifiteurs qui lui auroient infpirés de plus douces penfées f 
On ajoûtoit qu'il n'y avoitpasplusde douceur à efpérerde ics 
frères ôc de fes coufins : Que toute l'Europe fçavoit comment 
on avoit traité depuis peu les Proteftans d'Autriche , de Carin- 
thie 3 de Stirie ôc de Gratz, à qui toute la protection des Prin- 
ces ligués étoit devenue inutile : Que c'étoit (ur ces cruelles 
maximes qu'étoit fondée la réponfe de Philippe II à fon cou- 
fin l'empereur Maximilien de glorieufe mémoire, qui lui avoit 
envoyé en Efpagne fon frère Charle , pour l'exhorter à la dou- 
ceur dans les affaires de Religion : à quoi ce zélateur de TE- 
glife Romaine avoit répondu froidement, qu'il airnoit mieuv> 
perdretoutes fes Provinces, que de rien accorder qui pût tour- 
ner au defavantage de la foi Catholique : Que depuis vingt- 
cinq ans on ne devoit pas ^voir encore oublié \qs difcours 
qu'avoient tenus les Efpagnols à la paix de Cologne , que les 
Proteftans feroient bien heureux , il on fe contentoit de les 
dépouiller, & fi on leur laiflbit la vie fauve pour aller cher- 
cher fortune ainfi que les Juifs &: les Egyptiens , qui font errans 
& vagabonds dans tous les payis : Que les Efpagnols écou- 
tans leur orgueil , comme un oracle infaillible , s'étoient mis 
dans la tête que l'Efpagne feroit le fiége de la dernière Mo- 
narchie , ôc qu'ils avoient bâti ce beau fy ftême,fur ce que l'Em- 
pire du monde étoit d'abord pafie d'Afie en Grèce , qu'il 
étoit enfuite retourné en Afie pendant un petit nombre d'an* 
nées fous Alexandre ôc fes fuccefleurs j qu'après il avoir pafle 
à Rome j d'où il s'enfuivoit que le dernier coup de marée le 
poufferoit en Efpagne , la plus occidentale de toutes les con^ 
trées d'Europe : Qu'enyvrés de cette idée chimérique ils 
n'omettroient rien pour aider à cette prétendue deftinée .-.Qu'on 
ne devoit pas compter fur leur parole , puifqu'ils avoient pouc 
principe , qu'on n'eit pas obligé de la tenir aux hérétiqueî 

Zz iij 



'S, 



raxsf* 



^6^ H I S T O I Pv E 

iniidéles eux-mêmes à Dieu ôc au Roi , ôc que toutes les coti- 
T T ventions des Princes avec des fujets armés font nulles de plein 

T Y droit : Que ces odieufes maximes avoîent éré débitées par Bal- 
^ * thazai" d'Ayala, auditeur général de l'armée du prince de Par- 
me, & un de leurs plus fameux Dodeuus : Que les Flamands 
en perdant la liberté de confcience, ne dévoient pas s'attendre 
à mieux conferver leur liberté dans le gouvernement civil , 
leurs immunités , leurs privilèges t fous un prince Allemand , 
né à la vérité en Allemagne , mais Efpagnol dans le cœur , 
fils d'une mère Efpagnole , élevé en Efpagne fous la férule des 
Inquifiteurs , efclave des volontés des Efpagnols ôc du Pape ; 
marié avec une Efpagnole, du chef de laquelle il poffédoitles 
Payis-bas : Que la fituation commode de ces Provinces, en- 
richies par l'uiduArie deshabitans, les rendoit eiïentielles aux 
Efpagnols pour leur plan de la monarchie univerfelle , parce 
que tout ce beau projet s'en iroit en fumée, s'il ne venoit pas 
à bout de les poffeder en toute fouveraineté , ôc d'y ruiner 
abfolumentla liberté ôc les privilèges qui leur faifoient obftacle: 
Que la garentie des Princes alliés qu'on ofFroit aux Flamands 
n'étoit qu'une vaine amorce > puifque quand la paix feroit faite, 
ôc les Flamands infenfiblement alTervis , tous ces garans ne }es 
tireroient pas de l'opprefîion : pouvoient-ils fe flatter qu'aucun 
de ces Princes iroit pour l'amour d'eux fe battre avec les Ef- 
pagnols? Que la guerre traînant avec elle tant de danger, de 
dépenfes 6c d'inquiétudes certaines pour un fuccès incertain, 
on diffimuloit fouvent Ces propres injures, ôc qu'on n'en venoit 
aux armes qu'à l'extrémité , bien loin de les prendre de gaye- 
té de cœur , pour la querelle d'autrui. Après la paix de 
Vervins n'avoit-on pas vu les Efpagnols fe faifir du duché de 
Cleves ôc des villes Impériales contre la foi du traité ? Que 
cependant malgré cette perfidie , ôcles inftances des Alliés , le 
Roi très-Chrétien étoit demeuré tranquille. 

" Mais, dira-t-on peut-être, on ne verra donc jamais la^fiii 
« de ces troubles f le fang coulera donc toujours ? nous mou- 
5' rons, ôc nos inimitiés feront immortelles ? A Dieu ne plaife, 
a» la paix efl: trop précieufe pour ne la pas défirer 6c pour ne la 
» pas embraffer de tout notre cœur j mais c'eft à l'abri d'une paix 
« iincere ôc affùrée qu'il faut nous repofer; les guerres finiffent, 
t» ou par un traité, ou par la victoire : voyons s'il y a de la 



DE J. A. DE T H O U , Li V. CXXXÎIÎ. ^C^ 

» fureté pour nous de traitter avec un ennemi puifTant , qui par le 

9' traite devient notre maître ôc l'arbitre fouverain de notre vie. Henri 

» Les raifons déjà alléguées ne font que trop voir combien ^^^ ■ 

« un tel accommodement eft périlleux. Le feul parti qui nous i ^ o^. 

9> refte eft donc de tenir ferme , & de réduire notre ennemi à 

» fe lafler enfin d'une guerre fi longue & ^\ ruineufe. C'efi: ainfî 

9» que les Suiffes ont d'abord repoufle les injures des princes d'Au- 

« triche , ôc que par une réfiftance opiniâtre ils leur ont fait tom- 

« ber les armes des mains, 6c fe font procuré la liberté qui faic 

» aujourd'hui fleurir leur République. Après tant de trêves rom- 

» pues, tant de guerres fanglantes, ôc toujours malheureufes^ 

» l'archiduc Sigifmond s'eft enfin déterminé à conclure avec eux 

« une paix perpétuelle , ôc à leur laiffer une liberté, qu'ils fça- 

M voient fi bien défendre : cette paix a été enfuite confirmée oac 

» les empereurs Maximilien ôc Charle-Quint, qui fe fontfervi 

3' utilement de leurs armes dans les guerres d'Italie. C'eft en- 

w core en fuivant la même route que les Danois, après avoic 

S' fecoué le joug de Chriftierne , ce monftre altéré du fang de fes 

3> fujets , font demeurés fourds à toute propofition d'accommo- 

o> dément, ôc que malgré les prières ôc les menaces de Charle- 

» Quint fon parent , ils le font choifi un Prince plus modéré , ÔC 

3' fe font par une conftance inébranlable affranchi del'efclavage, 

3' Mais nous avons un exemple encore plus illuftre dans ce- 
» lui des Maccabées, qui s'étant délivrés de la tyrannie d'An- 
se tiochus , ne voulurent jamais reprendre leurs chaînes , mais fa- 
3' tiguerent le tyran par une guerre à outrance , ôc l'obligèrent 
» enfin à leur accorder une paix glorieufe. Dans une fi bonne 
^ caufe les Flamands doivent attendre de la bonté divine le mê- 
» me fuccès que les SuilTes ôcles Danois, pourvu qu'ils ne fe 
^ trahiffent pas eux-mêmes , ôc que par leur fermeté ils fçachent 
w arrêter chés eux la victoire qui jufqu'à préfent a fuivi leurs éten- 
0' darts. Car les Autrichiens qui ont befoin de la paix , voyant 
» qu'ils ne peuvent Tacheter qu'à ce prix , feront avec les Fia- 
» mands ce que leurs ancêtres ont fait avec les Suiffes. 

» Quels avantages la guerre n'a-t elle pas procurés aux Fla- 
M mands ? C'eft elle qui a étendu leur domaine, équippé des flot- 
» tes, élargi les remparts des villes , conftruit des fortifications 
• nouvelles , établi des écoles , réglé la difcipline mihtairc fous 



He n r 


I 


IV. 




t 60^. 





S6^ HISTOIRE 

» d'excellens capitaines^ouverr le pafTagedes mers vers des terres 
3^ inconnueSj<Sc recueilli parla navigation des richefles inimenfes. 
» AuiHles Provinces-Unies fourniflent-elles abondamment tous 
« les lubiuies de la guerre ; ôc de quoi foûtenir leur glorieux éta- 
oj bliffemenr. Il ne s'agit que de maintenir par le courage le 
» bonheur qui en eft le fruit. Les Eipagnols au contraire font 
» haralTcs , épuifés & hors d'haleine : ils ne cherchent qu'une oc- 
»calion de fe repofer, ôc ils faifiront la première. Philippe II 
«rebuté lui-même d'une Ii pénible guerre ^ a laiiïé fon fils dans 
»la nécelîité de la finir, pKitôt que dans le defTein de la pour- 
»fuivre. Sera-t-il dit qu'une République qui dès fon berceau ôC 
» dans la foiblefie de fa naiflance , a pu tenir contre toutes les 
«forces du père , ôc lorfqu'il étoit Ci puiffant , fortifiée mainte- 
» nant par la bonté divine, ôc endurcie par les calamités,ne pourra 
»réfifter à la puiflance du fils épuifée ôc prefque mourante? » 
L'Auteur enfuite adreflant la parole aux Flamands attachés 
à la Religion de leurs pères leur fait envifager l'orage prêt à 
crever fur leurs têtes , en leur rappellant les maux pafîés. Il 
leur remet devant les yeux la mort mdigne de Lamoral comte 
d'Egmont , du comte de Horne, de Monrigni fon frère exé- 
cuté en Efpagne par la main d'un bourreau , du marquis de 
Berghe^ du baron de Selle ^ de l'évêque d'Ypre, de Cham- 
pigny, d'Auxy , du baron de Hefe. 11 les effraye enfuitepar 
le terrible objet de l'înquifition, qu'ils ne pouvoient honête- 
ment refufer de la main du Pape ; tribunal fi redoutable, que 
les habitans de Lifbonne avoient , difoit-il , ofifert à Philippe 
deux millions cinq cens mille écus d'or , non pour s'en déli- 
vrer tout-à-fait, mais pour en adoucir i'injufte rigueur , ôc pour 
obtenir qu'on ne mîtperfonne en prifon , fans lui dire le nom de 
fon accufateur, Ôc les crimes dont il étoit accufé, afin qu'il pût pré - 
parer fes défenfes , ôc fe faire entendre avant que d'être con- 
damné, comme il fe pratique dans tous les autres Tribunaux; 
mais que les Inquifiteurs n'avoient eu garde de laifler mettre ce 
frein àleur puifrance,qui fe donnoit librement carrieredans l'exer- 
cice de fa jurifdidion , ôc qui s'attribuoit le monftrueux privilège 
d'admettre le témoignage de gens fans foi ôc fans honneur , 
vil rebut des autres tribunaux : Que c'étoit l'înquifition qui 
avoir préparé les machines, dont on s'étoit fervi pour ruiner 

la 



DE J. A, DE THOU,Liv. CXXXIII. 36^ 

la liberté dans le Milanès & dans le royaume de Naples , ôc _, 

pour anéantir les droits des Arragonois , qui dans la caufe Henri 
a'Antonio Ferez leur compatriote s'étoient vu dépouiller de jy 
tous les moyens d'une légitime défenfe : Que c'étoit elle en- 6 o\ 
core qui avoir infenfiblement défarmé ceux de Liibonne ôc tous 
les Portugais, ôc qui des plus habiles navigateurs de toute l'Ef- 
pagne3en avoit fait des laboureurs ôc des payifans : Que le 
commerce des Indes ayant été expreffénient interdit aux Por- 
tugais , on ne devoit.pa« s'attendre que les Efpagnols laiflaf- 
lent la mer libre aux Flamands : Qu'ainfi chacun devoit Ton- 
ger à fa fureté ôc à celle de fes enfans , qui ne feroient bien- 
tôt plus que de malheureux efclaves de la tyrannie Efpagnole, 
fi les Flamands 3 au lieu de fauverieur patrie par une confian- 
ce invincible , facrifioient leurs intérêts à une paix mal affûrée 
ôc à une foumiffion aveugle. Ces réflexions coururent toute la 
Flandre , ôc fervirent enfuite de modèle pour dreffer le plan du 
traité qui fut conclu les années fuivantes. 

L'Empereur de fon côté travailloit de concert avec les Or- Diligences 
dres de l'Empire à procurer un accommodement qu'il croyoit *^oJ,f '"ocurer 
plus facile à faire réuffir depuis la paix faite avec les Anglois. la paix. 
il vouloir rendre ce bon office à fon frère Albert > ôc d'aiU- 
leurs les troubles de la Flandre occupant une partie des for- 
ces delà Chrétienté, il prévoyoit que ce feroit autant de fe- 
cours perdus pour lui contre l'ennemi commun , qui s'avançoit 
dans la Hongrie. Maximilien Cochi fut chargé des lettres de 
l'Empereur ôc des autres -Princes, Jean Swichard évêque de 
Mayence , Chriftien duc de Saxe , Wolffang Dieterick arche- 
que de Salzbourg , Philippe de Bavière comte Palatin , ôc la 
magiftrature de Cologne ôc de Nuremberg. On demandoit 
aux Etats de ne point entrer fur les terres de l'Empire , ôc de 
convenir d'un lieu ôc d'un jour pour une diète, oia ils envoi- 
roient des députés pour traiter des moyens de pacification. 

Les Etats , après avoir remercié les médiateurs de leur bien- Réponfe des 
veillance , s'excuferent d'envoyer à la diète j ôc rappellant des E"ts au^ 
exemples du peu de fuccès de ces fortes d'ademblées , ils re- pcicur. 
prefenterent qu'il n'etoit pas delà dignité de l'Empereur ôc des 
pf inces de PEmpire de s'expofer avoir leurs bonnes intentions 
éludées par les pratiques artificieufes des Efpagnols , ennemis 
irréconciliables de la liberté publique, ôc qui les ayant déjà- 
Tome XI f^, Aaa 



et- 
Ein- 



570 HISTOIRE 

fait condamner en Efpagne par le tribunal de rinquifition ^ 
avoient réfolu fecretement leur perte , fans les avoir entendu?^ 

HE N R I j|g ajoutèrent que le roi d'Efpagne & l'Archiduc, toujours 

". • occupés du projet fantaftique de la Monarchie Chrétienne, 

^^* étoient perfuadés que le gouvernement de l'Univers avoit be- 

foin de réforme , & que le feul moyen de le remettre en boa 

état » étoit d'établir exclufivement deux puiffances fur les ruines 

de toutes les autres ; fune fpirituelle, en la perfonne du Pape, 

l'autre temporelle fous le roi d'Efpagne. 

Affaue» Paffons maintenant aux affaires d'Aix-la-Chapelle , qui fe 

CiiJ^tlle.. trouvent liées avec celles de flandre. Mais comme nous n en 
avons rien dit depuis long-tems, il eft bon de reprendre les 
■chofes de plus haut. Cette ville, autrefois très-confidérable ôc 
illuflrée par la fepulture de Charlemagne , fondateur de l'Em- 
pire en Occident , étant limitrophe de plufieurs Etats , fcrvoir 
d'azile à un grand nombre de Proteftans. Ceux-ci noncontens 
de jouir de la même liberté que dans les autres villes Impé- 
riales , avoient voulu s'emparer delà Magiftrature au préjudice- 
des Catholiques , ÔC vingt-quatre ans auparavant ils avoient 
excité à ce fujet une émeute pernicieufe. On avoir pourtant ré- 
tabli la paix entre les deux partis 5 mais comme les Proteftans^ 
recommençoient à brouiller rl'Empereur Rodolfe fur lesjuftes 
pJaiiites des Catholiques , avoir nommé pour commiffaires ÔC 
juges en cette affaire, les électeurs de Cologne ôc de Trêves , 
ÔC Jean Guillaume duc de Cleves , qui prétend avoi-r par con- 
cefïion des Empereurs certains droits honorifiques fur cette 
ville, à caufe du voiiinage. 

Cette commiiïion caufa de nouveaux troubles. Les Catholi^ 
ques vouloient avant toutes chofes être rétablis dans l'ancien- 
ne" poffeffion , que la feule violence leur a voit fait perdre : les 
autres qui redoutoient la vengence des CathoHques, avoienc 
obtenu par le moyen des réfugiés , la prote£tion des Princes 
Proteftans , Ôc traînoient l'affaire en longueur. Enfin vers la 
iin de Novembre de l'an lypS ,on vit arriver de la part de 
l'Empereur des Hérauts d'armes , qui furent bien reçus par les 
Bourgnieftres. Ils fignifierent que TEmpereur vouloir ôc en- 
tendoit , que les Bourgmellres dépoffedés fuffent remis en* 
charge i qu'on ne fit aucune innovation dans le gouvernement,, 
ôc q^ue les. habitans s'en rapportaffent déformais à lui pom; 



DE J. A. DE THOU, Liv. CXXXIÎL 571 

l'examen 6c la dccifion de tous leurs différends. Après cette 
déclaration les Commiffaires prononcèrent la Sentence déii- Henri 
nitive, par laquelle l'ancien Sénat étoit rétabli, ôc la nouvelle j y 
Magiftrature cailée ; avec cette claufe que le parti condamné j c 04* 
payeroit à l'autre tous les dépens 6c dommages caufés par la 
longueur du procès , félon i'eftimation qui en feroit faite par 
Iqs Commiffaires. 

Sur cet Arrêt les Proteftans préfenterent requête en l'abfert- Requête des 
ce des Commiffaires, pour demander que les Sentences 6c P':oteiians au 
les jugemens rendus par eux fur les matières étrangères à la p"ronuncccou- 
Religion , fuffent maintenus dans tout leur effet : Que perfon- trc eux. 
ne ne fut inquiété pour le fait de la Religion, dont l'exercice 
public demeureroit cependant fufpen du, j'ufqu'à ce que l'Em- 
pereur en eut décidé : que leurs adverfaires produififfent fans 
délai le mémoire des dépens ôc dommages , au payement def- 
queîs ils étoient condamnés : Qu'on leur accordât un tems 6c 
un lieu pour délibérer enfemble fur les moyens de payer la 
(bmme> ou d'en obtenir la rédu£tion: Enfin que le Sénat 6c 
les autres habitans intervinffent , pour faire abolir la profcri- 
ption , ôc pour leur obtenir une amniftie générale de la part de 
l'Empereur. 

Ce dernier article avoit déjà été propofé fept ans aupara- p^i^onfeàb 
vant i ôc les Commiffaires ayant communiqué la chofe au Se- requête, 
ï\3.t i avoient répondu par Sentence du feptiéme Septembre, 
que les Catholiques pourroient s'adreffer à l'Empereur ôc en 
obtenir l'amniftie : ce qui en excluoit les Proteftan-s. On y fit 
pour le préfent la mêmeréponfeî ôc quant aux autres -articles 
on y ajouta qu'on leur afîigneroit un lieu d'affemblée , à corw- 
dition qu'ils n'en tiendroient aucune , qu'avec la permilîion du 
Sénat, ôc en préfence de quelqu'un des Bourgmeftres : qu'on 
leur produiroit dans î'efpace de quarante jours le mémoire des 
dépens ôc dommages , ôc que les différends qui pourroient fur- 
venir en cette parde feroient décidés par l'Archevêque de Co- 
logne : que cependant l'exercice de toute autre Religion que de 
la Catholique demeureroit défendu. On récommanda encore au 
Sénat ôc aux habitans , tant en général qu'en particulier , da 
maintenir la concorde , ôc de ne pas donner occafion à de nou- 
veaux troubles. 

Après le départ des Commiffaires, comme les condamnés 

A a a ij- 



57^ HISTOIRE 

' difFeroient fous différens prétextes , de fe foûiiiettre au Jnge^ 

Henri ment , le Sénat commis à l'exécution commença à procéder 

I V. contr'eux par les voyes de rigueur 5 ôc comme li c'eût été une 

1 5-0 4. caufe nouvelle , il décréta de prife de corps plufieurs d'entr'eux, 

Kjgiieurdont ^ envova des foldais à leurs maifons pour les arrêter ôc les 

on ufe envers ^ .^ aj^tji r r r 

iesProtertans. niettre en prilon. Au deraut de leurs perlonnes , on lailit tou- 
tes leurs écritures , leurs livres , leurs comptes Ôc leurs papiers, 
qu'on apporta au Greffe , ôc on mit chés eux des garnifons , 
qui ne defemparerent qu'après avoir confumé toutes les provi- 
fions. Cependant on n'adigna aux Magiftrats condamnés au- 
cun lieu d'aflemblée , comme on l'avoit promis > enfin on pro- 
duifit le mémoire des dépens ôc dommages , ôc les con- 
damnés furent cités à la barre des Archers , ôc fommés à payer 
les fommes contenues au mémoire dans i'efpace de quatorze 
jours depuis la (ignification : faute dequoi ils feroient traités 
comme rebelles ôc profcrits. Tout cela fut publié à main ar- 
mée , fans que les mécontens ofaiTent ouvrir la bouche. De 
plus on invita tous ceux qui prétendoient avoir reçu d'eux 
quelque tort , à en porter au plutôt leurs plaintes : ce qui au- 
gmenta le nombre des demandeurs, ôc les rendit plus hardis à 
multipUer leurs demandes. 
LesPiotef- Comme les condamnés demandoient du temspourle paye- 
/Aix.îa"cba- ^^^^^ ^^ ^^"^ ^^ fommes , on leur accorda un terme alTés court; 
peJie. qui fut prolongé plufieurs fois , mais fans qu'ils pulfent encore 

fatisfaire ; en conféquence on ordonna aux marchands de fer- 
mer leurs boutiques , Ôc de céder tout commerce , jufqu'à ce 
qu'ils eudent entièrement fatisfait ; ôc pour ks prefTer davan- 
tage , on fit entrer dans la ville par ordre du Sénat une gar- 
nifon du duc de Cleves , ôc on leur impofa une amende de 
cinquante Talers par jour. La Sentence de profcription por- 
tée par l'Empereur comprenoit tous ceux qui avoient été en' 
charge depuis l'an lySi : les condamnés demandoient du tems 
pour les faire alTigner en juflice , ôc pour régler à quelle par- 
tie de la fomme chacun d'eux étoit tenu ; mais il fe rencon- 
tsoit une nouvelle difficulté : car plufieurs de ces Magiflrats 
é^ant Catholiques , prétendoient n'être pas compris dans la 
Sentence, ôc foûtenoient qu'ils avoient été légitimement élus, 
ôc qu'ils n'avoient jamais confenti à tout ce qui s'étoit fait con- 
tre la volomé de l'Empereur i mais qu'obligés de céder au 



DE J. A. DE THOU, Liv. CXXXIII. ^75 

nombre & voyant que toute leur réfiftance étoit inutilcj ils avoient ^ 

plutôt toléré qu'approuvé les malverfations de leurs confrères. Henri 
Par ces raifons ils réùmrentàfe décharger de l'amende, dont ly, 
le fardeau devenu bien plus pefant , retomba tout entier fur j 5 q a^ 
les Proteftans. On ne leur fit point de quartier pour le paye- 
ment. Car dès les premiers jours de Février , lorfque tout étoit 
couvert de neige , tous ceux qui fe trouvèrent n'avoir pas payé 
lafomme,ou n'en être pas exempts pour caufe de Religion , 
reçurent ordre de fortir fur le champ de la ville 6c du terri- 
toire d'Aix j dans le tems que tous les environs étoient reni' 
plis de foldaîs Efpagnols , à la merci defqueis les bannis fe trou- 
voient abandonnés par la rigueur de cet Arrêt. 

Après leur fortie, on publia au mois d'Avril un décret , Divers Editj 
par lequel on remettoit le payement au mois de Mai prochain: comvç les 
jufqu'à ce terme on permertoit aux bannis d'entrer dans la ^^^'^ ^"*' 
ville ôc de traiter avec leurs créanciers 5 & faute de s'acquit- 
ter dans cet intervalle , on les menacoit de vendre leurs biens 
ôc de mettre leurs créanciers en polTeflion par autorité publi- 
que. On publia encore un nouvel Edit , qui portoit Cjuetous 
ceux qui avoient recelé ou détourné les biens des abfens , ou 
qui en connoiiïoient les receleurs , eulTent à remettre fur le- 
champ auxMagiftrats ce qu'ils en avoient eux-mêmes en leur- 
pouvoir , ou à dénoncer ceux qu'ils en fçavoient failis. Quel- 
ques-uns obéirent à ces Edits ; mais comme la plupart fe trou- 
voient infolvables , ils dépurèrent à l'Empereur pour obtenir 
quelque diminution. Leur demande n*eut aucun effet, parce 
qu'ils furent traverfés par les agens du duc de Cleves , à qui 
ils dévoient unegrofle fomme. Ainiî ils reçurent ordre de trai- 
ter avec ce Duc , dont les Procureurs leur demandoient cin- 
quante mille écus d'or. Comme ils alléguèrent l'impofïibilité 
où ils étoient de payer une fomme fi excefîive , on leur per* 
mit d'en tirer une partie de leurs affociés: par ce nom on en- 
tendoit ceux qui avoient été en charge depuis l'an ijSj jufqu'à- 
l'an lySp. Comme on ufoit de rigueur pour contraindre ceux- 
ci , ils portèrent leurs plaintes à l'Empereur, qui chargea de 
nouveau Tarchevêque de Cologne de connoître en dernier 
refibrt de toute l'affaire, ôc fur-tout des différends qui furve- 
noient entre les parties au fujet de l'exécution de la Sen- 
tence de profcription. Mais les Commiffaires nommés par 

A a a ij j 



i?74 HISTOIRE 

■.p— l'Archevêque différant de jour en jour, ne vinrent à Aixqu'eit 

j Y ^ Cependant on continuoit de vexer les profcrits fous mille 
^ * faux prétextes. On les accufoit de n'avoir pas entièrement 
payé le fubfide impofé pour la guerre contre le Turc j quoique 
cette accufation fut démentie par la quittance du Magiftrat de 
Francfort : car elle faifoit foi qu'ils avoient payé en trois ter- 
mes vingt-cinq mille florins d'Allemagne ; ce qui étant réduit 
à la monnoye courante d'Aix , montoit a ia fomme de treize 
mille fept cens quatre-vingt-dix-huit Talers ; ôc cependant la 
Magiftrature d'Aix nen avoir reçu du peuple qu'onze mille 
cent-vingt-huit , parce que la plupart des habitans , fur-tout 
de la banlieue , craignant de jour en jour lafentence deprof- 
cription, ôc prévoyant que la Magiftrature feroit cailée, avoient 
refufé de contribuer. 
Quelques A l'arrivée des CommifTaires de l'Archevêque, les profcrits 
«ns des prof- reçurcnt ordre de fe rendre à Aix , pour être jugés fur les rai- 
nimein&de- ^^^^ qu'ils alléguoicnt pour leur décharge ; en même tems le 
iiundcut par- Sénat Icur lit défendre d'entrer dans la ville, leur permettant 
^°^ feulement de demeurer aux environs. Après un examen fait à 

la hâte , comme les CommifTaires exigeoientqueles deux par- 
tis s'en remiffent à leur décifion , quelques-uns en petit nom- 
bre y confentirent i & après avoir payé la fomme , furent en- 
core obligés à fe confeffer coupables , ôc à demander ignomi- 
nieufement pardon à l'Empereur, félon la forme prefcrite pai: 
fes CommifTaires. 
Murmures Cette humiliation fut plus fenfibîeàleurs confrères que tout 
^e leurs coa- jg j^efte. Ils perfiftoicnt à foûtenir leur innocence , ôc fe ré^ 
crioient contre l'injuftice de cette condamnation précipitée , 
prétendant n'être coupables que d'un zélé généreux pour le main- 
tien des privilèges ôc de la liberté de leur patrie : Que l'Em- 
pereur même n'étoit pas tellement prévenu contre la juftice de 
leur caufe , qu'il n'eût traité plus favorablement de malheureux 
citoyens , s'il eut pu réilfter aux folHcitations importunes du 
Légar , & à celles de Guillaume de S. Clément ambafladeur 
d'Elpagne , ôc de François de Mendofe amiral d'Arragon. 
Ils publioient par tout de vive voix 6c par écrit, que tous ces 
mauvais traitemens avoient pour caufe, non pas une préten- 
due rébellion, dont ils étoient fort innocens , mais la haine 



IÉ«Bfc^ 



DE J. A. DE THOU. Lïv. CXXXÎII. 577 

'qu'on portoit à leur Religion : Qu'on ne s'étoit fervi de ce — 
faux prétexte que pour entamer les privilèges d'une ville du H E n R i 
premier ordre dans l'Empire , en lui ôtant le droit de faire J y. 
battre de la nionnoye d'or; prérogative que les Jurifconfultes ^ 604., 
appellent avec raifon le principal fceau de la Souveraineté. 

Peu de tems après ^ un événement imprévu contribua encore , ^^^^^.^ ^'"»" 

... j 1 j j r^i A . j -j-^ . - . les hahiuins 

a aigrir contr eux le duc de Cleves. Au mois de revrierlui- iVaIx fou!: au; 
vant François de Lorraine comte de Vaudemont alla voir fa ducdcCleves^- 
fœur Antomette mariée au duc Cleves, 6c vint avec deux cens 
cavaliers à Brotrdiot : c'efi: une petite ville à ilx milles d'Aix^ 
renommée pour Ces bains ôc pour une célèbre Abbaye de filles. 
-De là on fit dire aux habitans d'Aix que la Duchefie avoir en- 
vie d'y venir avec fon frère pour vifiter les faintes Reliques. 
Le Sénat rétabli y confentit volontiers , & prépara tout pour 
une réception honorable. Mais ceux quicraignoient le Duc, ne 
voulurent pas laiffer entrer l'efcorte de cavalerie qui avoir pris 
ks devants , ôc fermèrent les portes à la Duchefi^e ôc à fon frère. 
Les ducs de Cleves prétendent avoir le droit de faire efcor- 
îer les Princes étrangers ôc les autres qu^ils jugent à propos 
jufqu'à la porte , ôc même dans les rues de la ville. Ceux qui 
leur conteftoient ce droit , fe fondoient fur ce qu'au tems da 
facre de Chaile-Quint, l'Abbé de Fulde s'y étoit oppofé , ôc 
qu'après une longue difcuffion l'Empereur avoit décidé , que 
le Duc pouvoir avancer avec fes gens jufqu'à la porte d'Aix $- 
que là fon efcorte prendroit un autre chemin , Ôc que l'Abbé' 
feroit entrer la fienne dans la ville. 

On publia enfuite unEditde l'Empereur qui défendoit fous Def-nier cJk' 
de grofies peines le cours de la monnoye d'or ou d'argent qui reur, ^^*^^' 
feroit frappée au coin des Pvlagiftrats dépofés. Les Impériaux 
convenoient bien que c'étoit un ancien privilège des Magif- 
trats légitimes de cette ville 5 mais ils prétendoient que les Bourg- 
lîîeftres dépofés l'avoient perdu en même-tems que leur char- 
ge ; d'autant plus qu'ils avoient changé Tancienne infcriptiort; 
conçue en ces termes : Alonnoye nouvelle de la Royale ville d'Aix». 
en mettant le mot de libre à la place de celui de royale. Oiv 
leur permit pourtant d'en faire battre de cuivre , à conditioa' 
qu'ils fupprimeroient le mot de libre. 

Encemême-tems lesdifputes de Religion cauferent de non- 
veaux troubles à MarpourgenThuringe. Cette ville appartenoit 



37^ HISTOIRE 

_ _ à Maurice , Landgrave de HefTe , héritier de fon oncîô 

TT _ - , Louis mort fans enfans. L'Univeriijté de cette ville , & fur- 
j-Y tout la Faculté de Théologie attachée à la Confeflion d'Aus- 
^^.' bourg, ôc fort célèbre dans lepayis, fouffroit avec peineque 
Occafi^i* Maurice favorisât fecretement ceux qui fuivoient la Confef- 
des troubles fion Protcftante reçue chez les Suiffes. Ce qui acheva de me- 
fués'ï Mar-' contenter les Luthériens , fut un mandement du Prince , qui 
pourg. ordonnoit aux Dotteurs de cefifer leurs difputes inutiles iur 

lUbîCjutté du Chrift, &de fonger plutôt à défendre fans aigreur 
fa préfence réelle y comme il avoir été réglé dans les conféren- 
ces tenuësentre les quatre frères Guillaume , Louis , Philippe, 
ôc George , à Treis , à CalTel , ôc à Marpourg même. Il leur en- 
joignoit encore d'expofer aux yeux des fidèles le décalogue en 
fon entier , ôc fans aucun retranchement , d'enlever des Egli- 
fes les images ôc les ftatuës, & de rompre le pain à la Gêne. 
^,,. . Ces reglemens ôc d'autres pareils révoltèrent les Théolo- 

Sedition ex- . ti i • i , . ^ . 

^tce& punie, gicns. lls les rejetterent Comme des nouveautés, qui lentoient 
le Calvinifmej ôc déclarèrent hautement > qu'ils fermeroient 
plutôt leurs écoles , que d'obéir au préjudice de leur Religion. 
La révolte éclata le 1 6 d'Août à l'occafion d'un Sermon que 
Valentin Schouer faifoit au peuple , conformément aux inten- 
tions du Prince. Pendant qu'il veut infmuer à fon auditoire 
ces nouveaux établiflemens , les artifans s'attroupent de tous 
les quartiers de la ville , courent au Prêche avec leurs outils , 
feififîent le Miniftre , l'accablent de coups , ôc le jettent- 
en bas de la chaire prefque fans vie. Maurice étoit pour lors. 
à Gemund. A la nouvelle de cette émeute , il part en di- 
ligence ôc arrive à Marpourg. Il ramené par la main au Prêche 
le Miniftre tout couvert de meurtriffuresi ôc après un difcours 
fort modéré de Schouer, il prend lui-même la parole, répri- 
mande les fèditieux , ôc ajoute qu'on voyoit bien qu'ils étoient 
encore idolâtres dans le cœur , puifqu'aveuglés d'un faux zèle 
pour la défenfe des images , ils avoient été jufqu'à maltraiter 
les images vivantes de Dieu même , rachetées du plus pur fang 
d^ fon fils. Il fait aufii-tôt enlever du temple toutes les images 
& abattre la tribune, où les Théologiens s'afleyoient ôc d'oij' 
les mutins s'étoient jettes fur Schouer j mais dans la crainte que 
le peuple ne fe foûlevât, non content d'avoir averti les Théo- 
logiens , il fit entrer dans la ville quelques compagnies :, qu'il 

logea 



DEJ. A. DETHOU,Lir. CXXXJIL 577 

logea chés les habitans. Quelques jours fe paOerenten mur- . 

mures. Enfin au bout de huit jours les habitans députèrent au tj 
Prince plufieurs notables , qui vinrent fe jetter à Ces pieds, j-y 
pour lui demander pardon de leur faute. Schouer lui-même ^ 
intercéda pour eux ; ôc en fa confidération Maurice fe laiiïa 
fléchir ; il fe contenta d'en exiler quelques-uns des plus mu- 
tins , ôc partit de Marpourg , après avoir fait célébrer deux 
f<)is la Cène avec la fraction du pain. 

Cette même année Henri Jule deBrunfwick fit une fecon- Deffein du 
de entreprife fer la ville qui portoit fon nom. Il avoitcedef- «^^c de Brunf- 

r • j • I o i' ' ' J 1 • rr / Wick Car la 

l€in depuis long-tems, oc i année précédente il avoiteiiaye en- ville deBnmf-* 
vain de s'en rendre maître par furprife. Il fit encore cette an- wick. 
née une pareille tentative. Mais ayant manqué fon coup avec 
beaucoup de perte 6c de honte, il réfolut d'en venir à fon hon- 
neur par la force ouverte. Cette ville , aujourd'hui la plus 
puifTante de la Saxe , fut bâtie il y a huit cens ans par Bruno 
fils de Lupold duc de Saxe , fur la rivière d'Ouacre qui fe 
décharge dans le Vefer. Elle efl: parvenue peu à peu à un tel 
point de grandeur , qu'elle a mérité d'être affociée à la Ligue 
Anféatique compofée de foixante- dix villes. Toujours en bute 
aux prétentions des Princes voilins , ôc toujours jaloufe de fa 
liberté , elle a fans ceffe éprouvé leur haine , tantôt couverte 
ôc tantôt déclarée. 

Le duc Jule quila trouvoit à fa bienféance, avoitdoncfe- 
cretement formé le deffein de la furprendre : ôc pour donner 
moins de défiance , il avoir tenu quelque-tems fes troupes aux 
environs , oi^i il ne paroiffoit fonger qu'à les exercer , & à les 
faire paiïcr fréquemment en revue. Le voifinage des Efpa- 
gnols , occupés pour lors au fiége deLingenendeçà du Rhin 
fur les frontières de Frife , ôc qui allarmoient tout le payis , lui 
fournifToit un prétexte plaufible détenir fes troupes prêtes ôc en 
haleine. C'étoit ce qu'il avqit mandé lui-même à réle£teur de 
Cologne , par des lettres qui étoient devenues publiques. Une 
autre chofe fervoit encore à couvrir fon deflTein j il avoir pafle 
quelque-tems à lacour de l'éleêleur de Saxe : ce qui avoir fait cou- 
rir le bruit que le duc de Brunf\v'ic traitoit du mariage de fa fille 
avec le prince d' Anhalt : on étoit d'autant plus difpofé à le croire, 
qu'on efpéroit qu'au moyen de cette alliance le prince d'Anhalr, 
qui penchoit vers le Calvinifme , reviendroit à la ConfefTion 



57S HISTOIRE 

d'Aufboutg ; comme les Saxons le deiîroient ardemment. 



hV>j R I ^^ Duc profitant de l'erreur , fe rendit avec le prince d'An- 
JY hait à Wolffenbutel capitale de fes IZtats. Il y fit venir les 
, /c v>\. foldats ôc les payifans , qu'il faifoit drefler à la milice. On s'im- 
Mtfiiresque magmoit en enet qu il ne rauoittous ces mouvemens que pour 
prend le Duc honorcr laréccption de fon gendre 3 & tous les jours on voyoit 
Sr€ VvSle."' ^^ nouvelles troupes traverfer la ville au fon du tambour , fans en 
prendre aucun ombrage. Mais l'e'vcnement fit voir que la poflef- 
fion de la ville de Brunfv:^^ick étoit l'unique but qu'il fe propofoit, 
6c que tous ces préparatifs ne fe faifoient que pour la furprendre. 
Le Duc n'avoit fait confidence de fon deflein qu'à un très- 
petit nombre de perfonnes, fans s'en ouvrir même aux prin- 
~ cipaux de fon confeil , ni à fon Chancelier. Il marqua pour 
' l'entreprife le 20 de Septembre , jour auquel on devoit après- 

midi faire les funérailles de la femme du Bourgmedre Beckcr. 
Car ce coavoi attirant fans doute un grand concours de peu- 
ple , il s'attendoit de trouver les portes moins gardées. Il fe 
fervit pourréùffir, d'un trompette ancien habitant de la ville, 
où il confen'oit encore bien des habitudes. Trois chariots rem- 
plis de foldats choifis s'étant avancés jufqu'au bois deLechelr, 
celui-ci prend les devants 5 & pendant qu'il amufe les gardes 
de la porte , les chariots entrent fuivis de cinq foldats en ha- 
bit de payifans. Dès qu'ils eurent paffé la première porte , les 
foldats fautent à terre , & le trompette ayant mis lépée à la 
main, tue un des fentinelles. A ce fignal deux des cinq qui 
fuivoient en tuent deux autres. Le quatrième qui reftoitfeul 
fe fauve dans la ville , ôc court à la porte Magnus , en criant 
aux armes. Cependant les foldats qui s'étoient rendus maîtres 
de l'entrée 3 au nombre d'environ cinquante , ferment la fé- 
conde porte , pour fe mettre à couvert du premier efi^brt des 
habitans jufqu'à l'arrivée du fecours. En attendant ils s'em- 
parent du fort de Magnus ôc de S. Gilles, Ôc pointent contre 
la ville le canon qu'ils y trouvent , ôc dont ils font quelques 
décharges pour intimider les habitans. 
-. „^ Le retardement du fecours donna le tems à ceux-ci de re- 

feir.cnt de vcnir de leur épouvante ôc de le préparer à la detenle. D a- 
r-uaci^i'.e. bord on n'entendoit que les cris des vieillards , des femmes & 
àç.s enfans , qui eroyoient la ville prife. La plupart fe fau- 
voient dans l'égUfe de S. Blaife , efpérant de trouver un afile 



D E J. A. DE THOU,LîV. CXXXIII. 37^ 

afTaré dans ce faint lieu , qui depuis long-tems étoit fous 1 
protedion des Princes.^ Mais bien-tôt les Colonels 6c les chefs Henri 
des quartiers accoururent au rempart qui joignoitle baftionde j y^ 
Magnus : c'étoit le rendes- vous dont ils étoient convenus la 1C04, 
veille > avant même que d'avoir connoiiTance de l'entreprife 
préfente. De là s'étant apperçus du petit nombre des ennemis, 
ils com.mencent à les battre à coups de canon; ôc regagnant 
peu à peu le terrein , ils les acculent dans le fort de la porte 
S. Gilles nommé le Camfoort. Alors un boulanger de la ville 
fit un coup hardi. Il y avoir depuis long-tems à cette porte 
un gros bafilic de demi pied d'ouverture, plein de muraille, 
de cailloux , ôc d'autres chofes femblables. 11 s'avifa de le char- 
ger de poudre , ôc d'y mettre le feu avec un tifon. Cette dé- 
charge fit un grand carnage des ennemis , aulTi-bien que des fol- 
dats de renfort qui approchoient déjà avec le Duc. 

A leur arrivée, ceux qui tenoient dans le Camfoort , vou- Leshabîtans 
lant fe jetter dans la ville avec toutes leurs forces, tâchoient ^^ «^^f'^"^^"^ 

j 1 VI • r ' T u avec vigueur, 

de rompre la porte qu us avoient auparavant rermee. Les ha- 

bitans , pour l'empêcher, l'avoient fortifiée en dedans avec du 
fum.ier , des pierres ôc d'autres matières. Cependant le trouble 
ôc la confufîon recommencent dans la ville; ôc pendant que 
â'artillerie foudroyé les maifons ôc les rues, le peuple perd le 
tems à quereller le Sénat ôc les Bourgmeftres. Il leur repro- 
che leur négligence ôc leur inattention, d'avoir méprifé tous 
les avis qu'on leur donnoit pour la fureté publique