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HISTOIRE
DE
JACQUE-AUGUSTE
DE THOU
TOME QV ATOKZIEME,
H I s T O IRE
UNIVERSELLE
DE
JACQUEAUGUSTE
DE THOU,
Depuis 1543. jufquen 1607.
TRADUITE SUR L'EDITION LATINE DE LONDRES.
TOME QUATORZIEME.
1601.
1607.
A LONDRES,
M. D C C. XXXIV.
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SOMMAIRES
DES LIVRES
CONTENUS DANS CE QUATORZIEME VOLUME.
SOMMAIRE DU LIVRE CXXVII.
Nouvelle Préface de r Auteur, Suite des ^^^u erre s de '~
Flandres, Continuation dU' fié^e d'Oftende. Ajfaut jy
donné ci la place. Combats divers entre les Espagnols is* les \ co 2,
ajfiégés, Islouyeaux Forts bâtis par les deux partis. Ten-
tative du comte de Berghe fur Breda, Prife de Grave par
le comte Maurice, T)ijferentes machines inventées contre
OJiende, Mutinerie des troupes Efpagnoles a Hamont, Mau-
vais fuccès des Efpagnols fur mer. Ils firpremie?ît Wach^
tendonck y ^ en font chaffe^ fur le champ. Différend des
comtes de Frtfe avec la ville d'Emden, Suite de la guerre
de Hongrie. Mort du duc de Mercœur à Nuremberg, Son
caraSîere, Voyage de Charle de Gon^ague duc de NeVers en
Hongrie. Prife d'Albé Royale par les Turcs, ^li Bâcha.
pris par les Heyduques, Les Chrétiens afiégent Bude fans
fucc}s. Exploits du Général Bafte en Tranfylvanie. Il fe
rend maure de Btftric^. Battory fe met entre fes mains.
Affaires de Livonie. Prife de Karkus par le Prince de Sué-
de, Exploits de Ead^evviL Suite des conijukes des Suédois,
Tome XIV, a
îj SOMMAIRES.
' Ils attaquent Kokenhaujen, Exploits de Sichiski Défaite des
H E N R I ^ff^^QJj^ Levée du Jïe^e de Kokenhaujen. Aniyéede Jean de
\ 6 02 ^^l/fi"^^ auprès de Charle duc de Sudermanie , qui le déclare
Généraliffime de fes troupes, Re^lemens militaires faits par ce
Générai Jalou(îe de Charle contre lui. Siège de Riga par
les Suédois , levé en defordre fur laVis de l'approche du rot
dePûlog}ie, Arrivée de ce Frince à Seelbourg avec ^amoyskiy
Généraltffime de fes armées. Ecrit injurieux envoyé au Frince
de Suéde par ^amoyski 6^ les autres Seigneurs Folonois. Re-
ponfe du Frince de Suéde. Réplique de ^amqysh. Le roi de
Pologne écrit aux Livonicns pour les détacher de Charle,
Frife de Wolmar par les Folonois. Retour de Charle en Suéde
Divers exploits de ZamqysKt. Retour de ISlaffaVV dans
fa patrie. Expédition des chevaliers de Malte en Afrique,
Ils s'emparent de Mahomette, Defcente des Turcs fur les
cotes dLtalie. Ils pillent Reggio. Sédition des Janiffaires
à Conflantinople. Cruauté du Grand Seigneur, Les Efpa^
gnols s'emparent de Final <i7* de Milefimo. Jean André
Doria deflitué. Car donne mis a fa place. Morts illuftres , de
Ija^are Soran^p ) de Margunio ^ de Meliffus y de Rulandy
de Feucer y de Dujong , (JT de Fafferat,
SOMMAIRE DU LIVRE CXXVIII.
Continuation des ajfaires de France, Fêtes données à la
Cour au commencement de tannée. Voyage du Roi en
Fcrigord. Difpute de ce Frince avec le duc de Bouillon,
Abolition de t impôt de la Pancarte. Retour du Roi a Fon^
tainehleau. Affaire des Avocats. Arrivée du fieur de Lafin
ci la Cour. Ses dépojïtions contre le maréchal de Biron, Ce
c^
SOMMAIRES. ^ 5!j
Seifftsur fe rend à 4a Cour, Opiniâtreté du Maréchal km
rien allouer. Le Roi le fait arrêter ayec le comte d'Auyer- Henri
gne. Ils font conduits â la Baftille. Mowvenîens que Je don- Z. '
ne la famille du Maréchal auprès du Roi , pour obtenir fa
grâce. Difcours de M, de la Force au Roi a cette occajïon.
On fait le procès au Maréchal, On l'interroge fur fes liai^
fons ayec le duc de Sayqye, Charges contre lui, Dépoftions
des témoins, Cojifrontatwn des témoins ayec ce Seigneur, Il
prête interrogatoire au Parlement. Ses défenfes. Sa Condam^
nation. Il eft exécuté par ordre du Roi dans la Ba/lille,
Pourfuites faites après fa mort contre fes complices, Lespuif
fances alliées du Roi le complimentent fur la découverte de
cette conjuration. Gui Eder de Fontenelles efl condamné 4
une mort honteufe pour ayoir eu des intelligences ayecles
Efpagnols. Autres traîtres punis a^>ec lui, Monharot Gou^
yenieur de Rennes eft arrêté. Le comte d'Auyergne <ts^ le
haron de Lux obtiennent du Roi leur pardon. Le duc de
Bouillon fe pre fente a la chambre de Caftres, Lettre de ce
Seigneur au Roi , pour lui rendre compte de fa retraite. Il
demande à être jugé par la chambre de Caftre, Le Roi in*
terdit à cette chambre la connoiffance de fon affaire. Requête
des Proteftans en faveur de ce Duc. Il fort de France y O*'
paffe à Gene'Ve. Sentimens de la reine Elifabeth fur cette
ajfaire. Mamfefte publié en fa^^eur du duc de Bouillon,
Claude de Lor aine prince de JoinVille ^ frère du duc de Guife,
accufé <tT convaincu d'avoir fait des menées avec Philippe
d'Anglure Comtois, Le Roi lui pardonne en confideration do
fa famille.
a?j
îi^ SOMMAIRES.
""iv."' SOMMAIRE DU LIVRE CXXIX.
REnouyellement de V alliance ayec les Suijfes. Defcrip*
tïon de cette cérémonie, Edit contre les duels. Chan*
gement pernicieux introduit dans la monnoye. Découverte
de différentes mines dans le Royaume, Editdonjiéd cefujet.
Différend de F archevêque de Bordeaux avec le Farlement
de cette ville. Procès en Dauphiné entre le tiers état d'un
coté -, le Clergé <(sr lalSIobleJJe de Vautre , terminé au confeil
du Roi, Plaintes du Peuple co?itre ce jugement. Entreprife
de léVeque d'Angers , pour abolir tous les anciens livres
d'Eglife, Naijjance d'une princejfe de France, Tentative
' ■ du duc de SaVoye fur Ge?îeVe , (ty fes fuites. Légitimation
^ ^' de Gafton de Foix , que le Roi avoit eu de Henriette de
Balfac, Voyage du Roy <tjr de la Reine à Met^,- Dépu-
tatton des Jefuites au Roi , pour demander leur rétahlijfe^
ment. Harangue de leur Provincial Ignace Armand, Let-
tre de lélecleur Palatin au Roi en faveur du duc de BoUiU
ion, Réponfe de Sa Majefîé. Le Roi Va Voir Catherine de
Bourbon fa fœur a, IS^ancy, Son retour a Paris. Il fonge à pro"
fter de la paix pour enrichir fon Royaume, Etabliffcmens de
diverfes manufacîures , «ir entre autres des Soyeries. Mort
d'Elifaheth reine d'Angleterre. Son caraSlere. Jacque roi
d'EcoJfe proclamé roi d'Angleterre. Arrivée de ce Prince à
Londres, Requête prefentée par les Catholiques à l'avene^
ment de ce Prince, jS/ouVelle confeffion de foi publiée. Ob^
feques de la reine Eltfabeth, Ambaffade du marquis de
Rofny a Londres, Succès de ce Voyage. Différend entre le
comte de Soiffons <S le marquis de Rofny, Sacre du roi <r
SOMMAIRES. V
de la reine d'Angleterre. Conjuration contre ce Prince dé- — -
couverte, arrivée de Taxis amhajjadeur d'Efpa^ne à Lon* Henri
dres. Synode des Froteftans à Gap , Henri de Kohan fait ^ ' ■
Duc i^ Pair. Morts illujlresy de l'impératrice Marie d Au-
triche y du marquis d'Anfpach Brandebourg , de Chrijlophle
Rad^iyvil y de F électeur de Mayence , de Jacque Monau ,
d'André Cefalpini , de François Fiete y de Gui Coquille y de
Muley-Hamet fils d' Ah dalla , roi de Fe\ , de Maroc (jr de
Su^a. Guerre entre fes enfans.
SOMMAIRE DU LIVRE CXXX.
1 ^Roubles dangereux en Turquie. Gajfi Be^ fie rend
maître de Tauris is" la liyre au roi de Perfie. L'Hor-
loger repoujfie l'armée du Sophi, Expédition heureufie des che-
valiers de Malte. Mort de Mahomet 111. Traité des Vé-
nitiens ayec les Grifions, Guerre de Hongrie. Exploits de
Rufivyorm. Moyfie fiurprend dans la Tranjyhanie Alba Ju-
lia : il efi yaincu par George Ba/ia. Diète de "Ratishonne,
Différend entre l'éleHeur de Saxe , <^ les princes d'A?îhalt,
Suite dufiége d'Ofiende. Combat nay al entre les E/pagnols
(^ les Hollandois. Frédéric Spinola eft tué : les Efipagnols
fiont battus. Les habitans de Bojîeduc chajfent la garnifion
de la Ville. Frédéric comte de Berghe "Veut réduire fians au^
cune condition les foldats qui s'étoient reyoltés l'année précé-
dente. Ils traitent ayec les Etats généraux. Maurice afifié-
ge inutilement Bofileduc. Suite du fiiége d'O [tende. Spinola ~ ~~7~
yient à Oftende. Les Etats généraux , craignant léyene^
ment du fiege y leyent une armée. Mouyemens du comte Mau-
rice, Il arriye ayec une flotte dans le canal de Flefiingue,
aiij
/}
vj SOMMAIRES.
I ■ Mefures que prend Albert pour empêcher le débarquement.
If E N R I Frtfe d'Ifendick par Maurice, Il affilie tEclufe, Dejcrip-
-fV- tion de cette ytlle. Vains ejforts de SpinoU pour empêcher
i6q^. ]\f^^Yice de lajfté^er. Les ajjïégés réduits à ï extrémité ,
fe rendent. Mort de Louis Gonthier de Najfayy. Maurice
Je VaVis des Etats généraux , rétablit les fortifications de
ÏEclufe iT en bâtit de nouvelles. Il fortifie Ifendick Suite
du fiége <iS prife d'O [tende. Albert ^ l'Infante viennent
yoir les ruines de cette ville. Retour de Spifiola en Efpa-
^ne 5 ou Philippe le comble d'honneurs. Les Etats généraux
lèvent des troupes iT de l'argent pour continuer la guerre.
Etat florijjant de la République de Hollande : elle établit
une compagnie des Indes. Differens voyages des Hollandois
aux Indes Orientales. George Spilberg , <tjr Corneille ]S[eek ,
après un Voyage de trois ans , retournent heureujement dans
leur Patrie. Mœurs des Sauvages , <s leur religion. Def-
cription de leurs villes , (UT des arbres <iy plantes qui croifi*
Jent dans leur payis.
SOMMAIRE DU LIVRE CXXXI.
As/emblée du Parlement à Londres. Difi:ours du Roi
Jacque I. L'Angleterre iT l'EcoJfe font reunies <Ù^
ne font plus appellées que du nom de la Grande Bretagne,
Reglemens pour la dfcipline Eccléjîaftique. ISfégociaîions pour
la paix entre lEfpagne <tsr I Angleterre. Ferdinand de Ve-
lafico arrive en Angleterre avec une grande fuite. Le Roi
jure fur les Evangiles d'obferver le Traité de paix. Ar-
ticles de ce Traité. Velafco arrive en France 5 honneurs quil
J reçoit* Impôt de trente pour cent fur les marchandfes,.
Henri
SOMMAIRES. vîj
'Affaires d'Allemagne, Conjuration découverte ir puyiie
à BrunfvVick en Saxe. Souleyement a Emden dans l'O- ^^ iv'
ojifrife, Jean frère d'Enno s'empare de Faderhon au nom i 6 o ±>
de rEve(]ue, La conteftation entre le cardinal de Lorraine y
tsr Jean-George de Brandebourg , au fujet de Ihkhé de
Strasbourg , eft appaifée. Les Vdles Anféatiques enyojent
des députés aux Princes de l'Europe pour renowveller les pri^
yileges de la Société, Affaires de Suéde. Les Etats , après
ayoir dépofé Sigifmondy donnent la Couronne d Charle duc
de Sudermanie, Troubles dans la Hongrie <sr dans la Tran^
Jyhanie au fujet de la Religion, Séyérité outrée de Bajla,
Pe/l prife par les Infidèles, Le comte de Serin défait les
Turcs près de 2^igeth. Le Grand Vifir Serdar Vient cani"
per devant Gran, Le comte de Dampierre , après ayoir dé-
fait Bethléem Gahor , s' avance a Weiffembourg. Le Grand
Vifr preffe inutilement la conclufion de la tréye. Les Turcs
lèvent le fiége de Gran, Le comte de Belgioiofo , à tinfti- -
gation de Bafta , traite ayec rigueur les Prote/ians de Caf
foVie, Etienne Boftkai marche contre lui ^ir le met en fuite.
Bafta marche avec des troupes du coté de CaffoVie. Boftkai
eft profcrit par un écrit public. Il enyqye à l Empereur des
Députe^ pour juftifier fa conduite. Troubles dans laStirie
au fujet de la Religion. Horrible famine en Tranjyhanie.
Grande difette de blé en Sicile y en Languedoc is en Pro-
yence. Phénomène fingulier s diyers jugemens a ce fujet. Le
Grand duc de Tofcane^ équippe des galères pour brider la
flotte Turque qui étoit dans le port d'Alger i mais inutile--
ment Jon deffein ayant été découvert par les Juifs, Promo-
tion de Cardinaux à Rome, Propofitions avancées par les
Jefuites. On parle enVain de la Canonifation d'Ignace de
Loyola» Emeute a Rome au fujet d'un malfaiteur qui fe
viij SOMMAIRES.
' fauye dans le palais du cardinal Farnefe. Morts d'hom^
Henri jj^,^ illuftres : de Jean de Bavière fils aîné de Wolfang :
^ ' de/on frère Othon Henri : de Louis Landgrave de HeJJe:
d'Erneft Frédéric inarquis de Bade : de F terre ErJieJl de
Mansfeldt : de Claude de la Trimouille : de Janus Dou^a :
de Chriftophle Caler : d'Ohert Cy'ifan : de Jérôme Mercurial:
di Arnaud d'OJfat, Htftoire de Gaultier éyèque de Poitiers»
TSlaiffance du comte de Soijjins.
SOMMAIRE DULIVRE CXXXII.
LEs J e fuites follicitent leur rkablijfement. Leurs in--
triques a la Cour, Fondation du Collège de la Flefcbe.
Lettres patentes envoyées au Farlement. Le Roi fut dé-
fendre d la Cour les Remontrances par écrit, Réponfe du
premier Fréfident, Le Farlement ya au Louvre, Haran^
gue du premier Fréfident au Roi, Réponfe du Roi, Réfle-
xions fur ces difcours. Les gens du Roi mandés au Lou-
vre. De Maiffes envoyé au Farlement pour preffr lenre-
giftrement. Les Lettres patentes font enfin enregiftrées. Con-
tenu des Lettres patentes, Cenfure de la Faculté de Théo-
logie condamnée par la même Faculté, Le Farlement cite
plujieurs DoSîeurs pour leur faire des réprimandes. Il les
interroge , <S^ fupprime les aSles du décret. Cérémonie de lOr^
dre de Malte donné à Alexandre fils naturel du Roi, Mort
de Catherine de Bar fœur du Roy, Divers projets qui avoient
été faits pour fon mariage, Complimens de condoléance faits
au Roi, Ferplexité du Nonce, Ohféques de Catherine, Com^
mencement du canal de Briare. Fondation de divers Mo-
naflereSf Sourdes (pratiques des Efpagnols, Trahtfon de
SOMMAIRES. îx
V Hojle fecretaïre da Villeroy. Elle eft décowverte t3" punie,
Conféquences quelle eut à l égard de Villeroy, Intrigues de Henri
la Marquife de Verneuil ^ de fon frère le Comte d'Awver- ,
r -A U 1 ■ r 1 VA I <^0^.
gne. Le Kqy découvre les pratiques Jecrettes du comte d Au-
vergne iT de d'Entragues avec les Efpagnols, Le Comte ejl
arrêté. Il eft conduit <S" enfermé a la Ba/lille, D'Entragues
ç^ la marquife de Verneud aufft arrête^. Chambre du Juf-
tice révoquée. KétahliJJemcnt de la Paulette, Concours qui
fe fait a Adrienne de Frefne , qui paffe pour poffedée. Lifte
des que fiions faites par le P, Coton à la poffedée. Réflexions
du public au fujet de cette lifle ridicule, Dijferens "Voyages
en Amérique, Le fleur de Mons prend la route du Canada,
Defcription de lifle de Sable. Di^erfes décoiA^ertes jufqui
lifle Sainte Croix. De Mons s'établit dans lifle Sainte
Croix. Diyerfes cour f es de de Mons jujquà fon retour en
France, Arrivée de deux yaiffeaux en Zelande après un
yoyage de trois ans. Relation abrégée du "Voyage de Sebalt
de Wee\. Son arrivée k lifle de Ter\, Conti?iuation du
"Voyage jufquà lifle de Ceylan, De JFee^ "va à Ceylan s
comment il eft reçu du Roi de Candy. De Wee^ retourne
à Âchin, CaraSîere du Roi d'Achin <ts^ de fon fils. Célébra*
tion du Ramadan. Entrcyné des Hollandois i^ du roi de
Maticalo, Danger que courent les Hollandois à Achin.
Avantages des Hollandois fur les Portugais, De W^ee^ tué
en trahifon par ordre de Fincala. Embarras des Hollandois
après ce meurtre. Les Hollandois retournent à Sumatra, Ils
fe remettent en mer ^ arrivent en ^elande. Préparatifs
des Portugais. TSlpwvel armement des Hollandois.
Tome XIV.
SOMMAIRES.
"Iv."' SOMMA IRE DU LIVRE CXXXIII.
1 5 ^,
LEyees de troupes en Flandre, Dhers mowvemens des
Efpa^nols ir des Hollandois, Arriyée de lambajfa^
deur d'Angleterre en Flandre, Réception faite en Efpa^ne
â r amhajpideur d'Angleterre. Fêtes iT prefens donnés à
VAmbaJfadeur, Mauyais fucces de tentreprife des Etats
fur Ai^yers, Les deux armées fe retirent fans ayoir rien
fait. Avantage des Hollandois fur mer. Les Efpagnols
paffent le Rhin, Maurice s'achemine Vers le Rhin, Onpro^
pofele fîé^e deLingen, Préparatifs pour le jîége, Prife d'Ol-
denfel. Etat ou fe trouyoit Lingen, Capitulation de Lin^
gen, Maurice garnit fes places, Spinola répare les for-
tificattons de Lingen, 'Double entreprife inutile fur Berg-
Op - Sont. Marche de Spinola, Le Jîége de JFachtendonck
réfolu. Combat de Mulem, On commence le fiége de Wach"
tendonck, Entreprife inutile de Maurice fur la yille de
Gueldres, Frife de Wachtendonck, Expéditions de Frédéric
de Berghe, Prife de Krakoyy, Spinola retourne à Bruffel-
les (ir part pour l'Efpagne. Fwicontre de Grobbendonck ^
de Bracx, Combat donné pris de Dunkerque , ou les Hol-
landois ont t ayant âge, Adreffe de ceux de Bruges, Diyer-
fes proportions de paix. Libelle répandu en Flandre en fd"
yeur des Archiducs, Conditions de paix propofées dans le
Libelle, Autre Libelle en fayeur du roi de Frojîce. Autre
écrit pour la liberté des Payls-bas, Réponje a un Libelle
fayorahle aux Archiducs, Diligences de t Empereur pour
procurer la paix, Réponfes des Etats aux lettres de F Em-
pereur» Araires d'Mx la Chapelle, Requête des Protefians
S.OMMAIRES. xj
au fujetde V Arrêt prononcé conti eux, Réponfe a la Requête. ^^"^
Rigueur dont on ufe a l'égard des Frote flans. Ils font ban- ^ ^ n Ps. i
nis £Aix la Chapelle, Divers Edits contreux. Quelques^ ^ '
uns des profcrits fe founiettent ^ demandent pardon. Mur-
mures de leurs confrères. Affront que les hah'itans d'Aix
font au duc de Cleyes, 'Dernier Edit de l Empereur, Occa-
fion des troubles de Religion arrivés à Marfpurg, Sédition^
excitée <t^ punie, Deffein du duc de BrunfvVtck fur la yille
du même nom, Mefures que prend le Duc pour furprendre
la Ville, Commencement de l'attaque. Les habitans fe dé-
fendent avec Vigueur. Courage des habitans. Le Duc ejl obli^
gé de fe retirer. Il reVient Vaffiéger dans les formes. Les
habitans obtiennent un Edit de l'Empereur ^ ?nais fans au^
cun effet. Le roi de Dannemarck Vient aufecours de Jules
fon beau-frere, Plujteurs villes ^nfeatiques fe déclarent
pour Brunfvvick. Accommodement propofépar le roi de Dan^
nemarck ^ rejette par les habitans. Progrés des Turcs en
Honnie. Divers ravans des mécontens de H.Gnsrric, Gran
O O CD
fe rend aux Turcs, ISI euh au fel donné en garde aux Hon-^
grois. Divers fucces des mécontens. Démarches de Boftkay»
Amhaffadeurs de Perfe a la cour de r Empereur. Lettres
de l'Empereur au roi de Pcrfe. Ravages en Hongrie. Ou^
Verture de la négociation entre l Empereur ^ Bo/îkay, Plain-'
tes des mécontens de Hongrie. Manifefte des mécontens adref-
fe aux Princes chrétiens. Affaires de Pologne. Le Général
Polonais marche au fecours de Riga allégé par le Roy de
Suéde, Ils fe préparent tous deux au combat, Difpofition
des deux armées. Vicloire des Polonois, Suite de la vic-
toire. Affaire de Rufvvorm, Son procès <ur fa mort, Eclip^.
Jes arrivées cette année.
bij
xi| SOMMAIRES.
IV. SOMMAIRE DU LIVRE CXXXIV.
M On de Clément FUI y isr [on éloge. La faSlion Ef*
pagnole dans la crainte que le cardinal Baronius ne
%foit élu y forme une accufation contre lui. Election d'Alexan"
dre de Medicis^ qui prend le nom de Léon, Sa mort. Le
cardinal Camille Borghefe lui fuccede , ^ fe fait appeller
Paul V. Mouyemens du comte de Fuentes en Italie. Il
hatit un nouveau fort. Il fait citer prefque tous les princes
d'Italie devant un nouveau tribunal érigé a MUan. Les
viarquis Malafpini quon attaquoit particulièrement publient
un manifefte , i!?* fur les remontrances faites au roi d'Ep
pagne par les Ambajfadeurs des Princes , «ifT les feigneurs
Italiens y on obtient une furféance , qui fait entièrement ou^
hlier cette affaire. Mort de Jean Sarius ^amoyskj/ , chan-
celier de Pologne s de charle de Lorraine duc d'Elbœufs de
Guy comte de Layal s de Pontus de TJjyard Sieur de BiJJ)
éyèque de Chalons s de Théodore de Be^e S de Robert Con-
flan tin ^ <s* de Simon Marion. La duchejfe de Montp enfler
accouche le l'y d'OSlobre d'une Princeffe , qui fut dans la
fuite fiancée au duc d'Anjou. Le Parlement de Paris con-
tinue les informations commencées des l'année précédente co?i^
tre le comte d' Auvergne , le (leur d'Entragues , la marquife
de Ver neuil fa fille y <S^ Thomas Morgan. Interrogatoires
O* déclarations des accufés. Arrk de la cour de Parlement
qui les condamne. Le Roi empêche ! exécution de cet Ar-
rit. Sa clémence enyers les criminels , i^ particulièrement
à ï égard de la Marquife. Différens jugemens quon porte
fur la conduite dn Prince dans cette affaire. Les Jcfuites
SOMMAIRES. xiii
Je ferment de r autorité du Roy , pour détruire une piramide
qui étoit élevée devant la grande porte du palais. Ecrits Henri
pleins de liberté ^ qui paroijfent à ce fujet. Mariage de Fran-' ^ '
fois de Bourbon prince de Conty ayec Louife de Lorraine
fœur du duc de Guife, La reine Marguerite Vient à Paris^
Le Roi fe prépare a ajjiéger Sedan ^ ^ cependant "Va en
Guienne y pour s'oppofer aux dejjeins du duc de Bouillon.
On ote les Sceaux au Chancelier de Belliéyre , pour les
donner à Sillery. La prefence du Roi dijfipe les Rebelles^
Le Roi nomme Commijfaire pour faire leur procès Jean Jac^
que de Mefme (leur de RoiJJy, Jugement rendu cont/eux.
Le Roi découvre une entreprife formée fur Marfeille par
Merargues y de concert avec les Efpagnols. Merargues <6r,
Brème au fecretairede 2^uniga ambaffadeur d' Efpagne , font
arrêtés. Conteflation à ce fujet entre le Roi it^ le jniniftre
Efpagnol, Le Roi fait rechercher l'origine des roites conflit
tuées fur r Hôtel de "ville de Paris, Les difficultés quony
trouve font abandonner cette affaire. Affemblée du Clergé À
Paris s remontrances au Roi y <J^ réponfes de fa Majejlé,
Examen des comptes des receveurs des Finances.
SOMMAIRE DU LIVRE CXXXV.
GRande révolution en MofcoVie. Borit^ qui après la
mort de Théodore s' étoit emparé du throne^fait affaffiner
le prince Demetrius. Dijférens fentimens jur cette mort. Affai-
re du faux Demetrius, Les Jefuites l'aident de leur crédit aU"
pris du Pape <^ du roi de Pologne. Le Palatin de Sandomir
prend le parti de Demetrius , a condition que celui-ci époujera
fa fille s'il reufjk dans f es deffeins, J^cmetrius eft admis à
biij
i6q 6*
BnaS^SSBBH
xW SOMMAIRES.
- r audience de Sipfmond. Il leye une armée en Folo^ue , <zj7*
H F N R I y^ jfiet en marche pour recouvrer F Empire. Il engage les Co^
Jaques dans fin parti. PluJteurSy ennuyés de la Tyraiinie de
Borit^, fuiyent leur exemple, Borit^ marche audeyant de
Demetrius <ty 7net fon armée en fuite. Demetrius ayant ra^
7najp de nouyelles troupes , remporte une grande "viBoire
fur Borit\ pris de Rillesk. Plujîeurs yilles fe rendent à lui.
Mort de Borit^. Bufmani pajfe dans le parti de Demetrius,
La yeuye de Borits^y fon fils ^ fa fille font mis en prifon
iT empoifonnés. Demetrius efl reconnu empereur de Mof
coyie. Il entre dans Mofcoyy, Sa conduite au commence^'
7nent de fon règne. Cérémonies de fon couronnement. Pane^
gyrique de Demetrius par un Jefuite, Le nouyeau C^ar
enyoye une amhaffade en Pologne (^ fait demander en ma"
riage la fille du Palatin de Sandomir, Les Fiançailles fe
font à Cracoyie, Sigifmond èpoufe lafœur de fa femme. Ce-
rémonies du mariage. Conjuration des poudres en Angleterre*
Henri Garnet Jefuite efl pris ^ conduit dans la tour de Lon--
dres , ^ condamné au dernier fupplicc. Suite des affaires
de Mofcoyie. Mariage de Demetrius. Conjuration contre
ce Prince. Maffacre des Polonois à Mofcoyy. Demetrius
ejl tué ir traité indignement après fa mort. Frayeur de la
C'^trine. Plujîeurs marcharids font maltraités ((SP jnajfacres.
Les Boiares tiennent confeil. Harangue de Zehuishy : il
e(i élu C^ar. Ecrits contre le prétendu Demetrius. Le noH-'
yeau C^ar enyoye des Amhajfadeurs en Pologne.
SOMMAIRES. xy
Henri
SOMMAIRE DU LIVRE CXXXVI. ly.
1606,
LE Palatin de CracoVie ijr Janufft Rat^iyyil excitait
des troubles en Pologne. Ils indiquent une ajjemblée
7nahré le Roi. Le Roi attaque les Rebelles, Les Je fuites
font chajps du Monaftere de Jainte Brigite y <jr de Thorn.
Ajfaires de Hongrie. V Archiduc Matthias y après ayoir
appaifé les troubles de Hongrie , fofige à faire la paix ayec
le Turc. Ajfaires de Turquie à la mort de Mahomet IIL
Les plénipotentiaires de l'Empereur isr du Grand Turc ar-^
riyent a Comorre. Articles du Traité de paix entre l'Em^
pire iT la Porte. Suite des affaires de Hongrie. Mort
de Boftkay. Siège de Brunfyyich Leyée du fiége. Guerre
des Payis-bas. Fent furieux. Spinola de retour d'Ef pagne
eft confulté fur les opérations de la guerre. Tentative inu"
file fur FEclufe. W'oude iT Hoocflrate font déniant elées>
Exploits du marquis de Spinola. Prife de Lochem , de Groll
iT de Rhinberck Maurice reprend Lochem. Spinola t obli-
ge à leyer le fiége de Groll. Les troupes font mifes départ
O* d'autre en quartier dhi'Ver. Les EJpagnols , fous la con-
duite de Santa-Cru^général des galères ^fe rendent maîtres
de Dura^^o O^ de la Mahomette. Les Hollandois en'ïiqyent
enyain une flotte pour infefter les cotes d'Efpagne ^ ((s"
enleyer la flotte des Indes. Le Vice - Amiral de la flotte
HoUandoife périt» Les Hollandois par les conjeils de Jean
Vjfelinex y entreprennent une navigation aux Indes Occi^
dentales. Etabliffement d'une compagnie des Indes. Expedi^
tion malheur eufe des Anglois dans la Guyane. Le diffe^
rend d'Emden e/l accommodé. Mort de Philippe de Hohenloy
Scvj SOMMAIRES.
- de Jean de 'bjajfau , <jr de Jean ^ndri Doria. Vropojîtions
^^^^^ de paix entre l'Archiduc (ùr les Etats généraux. Réjouif^
1606 f^^^^^^ ^'^ France. La Reine accouche d'une fille. Maximilien
d eBethune ejl créé duc de Sully, Le Roi fe prépare à faire
le Jïé^e de Sedan, Il arrive à Donchery. Reconciliation du
duc de Bouillon ayec le Roi ? Lettres patentes envoyées ati
Tarlement i ce fujet le Roi fe rend à Saint Germain en
Laye, Danger quil court en retenant à Paris, Procès en^
tre Marguerite de Valois iS" le comte d'Awvergne. Le Dau^
fhin i^ les Princejfes font haptifées à Fontainebleau, Arrêt
du Parlement de Toulouje contre les Prêtres qui ohmett oient
les prières pour le Roi dans le canon de la Meffe, Chambre
de Juftice, Le Clergé demande envain la publication du
Concile de Trente, Arrêt du Parlement de Bordeaux contre
ïabus de la jurifdiBion Ecclefiaftique. Le prince Philippe de
Tslaffau époufe Eleonore de Bourbon, Mort de Sojfrede de
Calignon s de Philippe des Portes s de Renaud de Beaune i
de Jufte Lipfe s 15* iElie Putfchius.
SOMMAIRE DU LIVRE CXXXVII.
LE Roi nomme le cardinal de Joyeufe fon Plénipoten^
tiaire en Italie, Caufes du démêlé de Paul V ayec la
République de Venife, Le Sénat fait mettre deux Prêtres
en prifon. Plufleurs décrets faits contre le Clergé. Paul V
fe plaint de la conduite du Sénat, Remontrances faites au
Pape par ï Ambaffadeur de Venife, Réponfe du Pape, Se-
condes remontrances faites au Pape. Les Cardinaux de la
faSiion Efpagnole excitent le Pape à tenir ferme. Le Pape
cjiyoye deux Brefs a fon ]>{once pour le Sénat de Venife,
Mort
I 5o 7*
S.OMMAIRES. xvij
Mort du Do^e Gvimani 3 Léonard Do?iato lui fuccede. Le
iSenat enyoye Pierre Duodo k Sa Sainteté. Réponfe du Sénat Henri
aux deux Brefs du Pape, Le Pape lance un interdit fur la
République. Les Vénitiens ne gardent point l Interdit. Les
3e fuites iT les Moines de nouvelle fondation fe retirent de
Venife. La République fait des préparatifs de guerre. Le
Sénat fait écrire contre l Interdit. DoSîrine de Gerfon tou-
^hant les Cenfures. Le Sénateur Antonio Quirini écrit con^
•tre l'Interdit. Autre ouvrage contre ï Interdit. Précis de
r Ouvrage de Fra-Paolo ^ Jur cette matière» Ecrit anonyme
contre les Cenfures, refuté par Bellarmin , CT* juftifiépar Jean
Marjïlio. Bellarmin réfute les deux opu feules de Gerfon. Au-
tre ouvrage de Fra-Paolo pour réfuter Bellarmin. Divers
écrits pour ou contre les Cenfures. Jean Marfilio e/i cité au
\Jribunal de ! Inquifition de Rome. Ilfejuftifeparunécrit.
Fra-Paolo e/i aufjî cité à ! Inquifition. Le Pape fait des
préparatifs de guerre. Lettres artificieufes de Philippe II
à Paul V. Politique du roi d'Efpagne. Il envoyé â Fenije
François de Caflro en qualité d' Ambaffadeur extraordinaire.
Le Cardinal de Joyeufe envoyé par Henri aux Vénitiens
pour accommoder le différend , arrive â Venife. Plaintes du
Sénat contre les Je fuit es. Ils font bannis d perpétuité. Le
Sénat fou fer it aux demandes du Pape. Le cardinal de Joyeu*
fe arrive a Rome. Le Pape lui donne audience s ^ refufe tou-
tes conditions d'accommodement à moins que les Jefuites ne
f oient rétablis. Le cardinal dn Perron tache de gàgmr le
Pape. Le Pape fe rend aux raifons du Cardinal. Entre-
prifes des Efpagnols pour empêcher l'accommodement. Le car^
dinal de Joyeufe retourne a Venife. Il publie le Bref de ré-
vocation de l'Interdit. Les Efpagnols deviennent fufpeHs
aux Vénitiens, Attentat contre Fra - Paolo, Le Senm
Tome XIV. c
Henri
IV.
1 507.
xvnj SOMMAIRES.
condamne les affajjins. Modération di^ Sénat»
SOMMAIRE DU LIVRE CXXXVIII.
DEfcription de la "ville de Bonne. Ferdinand Grand dm
de Tafcane entreprend de la prendre. Route que prend
fa flotte. La Vdle de Bonne eftprife <C^ pillée. Guerre dans
les royaumes de Fe^ i^ de Maroc entre Muley-^idan ^
^bdala. Les habitans de Maroc , ennuyés de la domination
de Muley-^tdan ^ i Ahdala , proclament unanimement
Mahamet Roi. Troubles dans l^fie. Révolte de Gambo^
lat. Il enyoye des députés au Grand Vi^ir Serdar ^ qui
marche contre lui avec une armée. Serdar eft deux fois vaincu
fm' Gambolat -, qui eft enfin obligé de fe mettre en fureté,
Troubles en Folo^ne, Les mécontens prennent des réfolutiom
contre le Roi. Ils proteftent contre la Diète indicfuée â
VarfoVie. Mémoire contre les Jcfuites, Aff emblée des Etats
à VarJoVte. Les Mécontens font fur pris <jr défaits parles
troupes du Roi, Charle roi de Suéde furprend Weiffenfteuu
Manifeftes du roi de Suéde aux Etats de Pologne, Lettres
des Etats de Suéde aux Etats de Pologne. Troubles en
Hongrie. Colonkh enlevé aux Turcs la vdle de Nevvfel,
Brigandages des Heiduques i^ des Tartares. Ambaffade
du roi de Perfe au roi dEfpagne. V ambaffade ur de Perfe
fe rend à Vienne ^ pour détourner l Empereur de faire la paix
avec le Turc. Convocation des Etats de Hongrie à Presbourg,
Aff emblée de la ^bleffe â Vienne. Les Heiduques pren-
nent les armes. Ils attaquent la ville de Budnoch Ils font
hattus par Homonnai. A lafollicitation des Bâchas de Bude
<^ d^gria tU affiégent FiUeck^mais fans fucces. Troubles-
SOJvîMAlRES, ^ix
en Allemagne. Ceux de JFirt^hourg attaquent la Ville de =^-'— ^
Dordhighen, Ils font chajps. Araire de Donayert, Les H e n R ï
Princes <sr les "villes du Cercle de Suahe s'affemhlent à IJlmi ^ '
Affaires d Angleterre, IsloWSielle formule du ferment prefcrit
far le Roi, Brefs du Pape à ce fujet aux Catholiques d'An-
gleterre. Lettre de Bellarmin à George Blackwell. Réponfe
de Blackyyel a Bellarmin, Ecrits pour O" contre le nouveau
ferment, hiondations en Afigleterre. Malheureux yojiage
des Anglois dans la Virginie, Deux compagnies établies pour
les Colonies. Combat ISlayal entre les Efpagnols (jr les Mol-
landois au détroit de Gibraltar, L' Amiral Heemskerch
eft tué. Pompe funèbre de Heemskercke. Deux yaiffeaux
Hollandois reViennent des Indes Orientales, Defcription de
ïifle de Saint Maurice, Les Hollandois mettent en mer
mie flotte de treize yaiffeaux pour les Indes. Les troupes
d'EJpagne fe ré'voltent en Flandre, Henri Frédéric levé un
corps de trois mille hommes. Il prend de force la Ville d'Er-
kelens. Le roi d'Efpagne pejife à faire la paix ayec les Pro^
Vinces'Unies, Les Archiducs font preffentir les Provinces-'
Unies fur la paix. Le Père Nej Cor délier eft envoyé par
les Archiducs aux Etats, Sufpeufion d'armes entre l'Efpa-
2ne <ts* la Hollande, Les rois de France <^ d' Angleterre *
<ir plufieurs autres puiffances ^ enyojent leurs députés aux
Etats. Difficultés qui s' élément au fujet de la forme de faHi
de renonciation du roi d'Efpagne,
Fin des Sommaires du quatorzième Volume*
HISTOIRE
STO
D E
JACQUE AUGUSTE
DE T H O U
LIVRE CENT VINGT- SEPTIEME.
^^^^^ P R e' S avoir conduit mon Hiftoire juf-
qu'à la naifTance augufte du Prince fi long- Henri
tems defiré qui règne heureufement aujour- 1 V.
d'hui fur la France fous l'aimable nom de i 5 02."
lÊi Louis , je ceflai dV travailler il y a fix ans. ,, Nouvelle
Sf^J . , \ *■ . ^ , ■' ^ , , . Préface de
Alors je comptois qu aucune conlideration l'Autcuu
H ne feroit capable de me rengager à un pa-
reil travail , que je regardois plutôt comme entièrement fini ,
que comme niterrompu. Auffi croyois-je avoir aiïez fait pour
îe public Ôc pour ma réputation , d'avoir continué l'Hiftoire
de la guerre civile j la plus funefte qui ait jamais été , jufqu'à
Tome XIF. A
2 HISTOIRE
,1a paix générale, dont tout l'univers efl: redevable à lajuftîce»
YT _ ôc à la valeur de Henri le Grand. En effet depuis ce tems-là
I Y il ne s'eftrien pafTé de mémorable, ôc il ne le preientoit à mon
1602 ^^P^'^^ ^^^ quelques faits domeftiques , triftes pour la plupart
qui ne méritoient pas d'être mis en parallèle avec les évcnemens
dufiécle paffé. Outre cela bien des raifons, m'éloignoient d'y
penler ; entr'autres la mémoire encore récente de Ja manière
indigne dont on avoir reçu cet ouvrage , fruit de tant de veil-
les que j'avois confacrées à l'utilité publique , & à la gloire du
nom François. J'avois beau jetter les yeux fur les tems pafles ,
6c fur ce que nous voyons aujourd'hui; je ne pouvois me fla-
ter que l'avenir me dût être plus heureux , fur tout ayant à
vivre avec des gens , qui s'étant jufqu'ici toujours montres in-
juftes à mon égard,, alloient infailliblement, (i je continuois,
devenir mes ennemis implacables. Pour comble de maux ,
dans le tems que je fongeois à gagner le port , la Fortune ,
qui m'a toujours perfecuté, venoit de me rentraîner au milieu
des écûeils de la Cour, où je me voyois attaché, fans fçavoir
ce que j'allois devenir : ôc au lieu qu'auparavant je trouvois
mon repos dans ma foumiffion parfaite à la loi ^ nouvel efcla-
ve j'ai VÎT ma liberté affervie , obligé de pafTer au gré d'autrui,
un foufle de vie , dont il ne rn'étoit pas permis de difpofer»
Ainfi la jaloufie qu l'adrefTe de ceux dont je dépens , en me
mettant hors d'état de mener une vie privée, m'a encore im-
pofé la trifte néceflTité de me livrer de nouveau à un travail in-
grat , ôc d'affronter encore une fois l'envie Ôc la haine redou-
table de plufieurs perfonnes puiffantes. Si je recule, je paffe-
rai pour un lâche i fi je perfifte à fuivre la méthode que j'ai
obfervée jufqu'ici, on me traitera d'opiniâtre ôc d'incorrigible :
car il n'eft pas croyable combien l'innocence de ma viepaffée
& rattachement inébranlable que j'ai marqué pour la vérité ,
m'ont fait d'ennemis dans la Nation j combien ma franchife
ôc mon averfion pour tout déguifemenr, Ôc pour tout ce qui
a l'air de parti, m'ont attiré d'affaires fâcheufes. Je puis donc
compter que toutes mes actions ôc mes paroles vont être éplu-
chées. Si je mollis , on dira que je tremble : fi je montre de
la fermeté , on penfera que je cherche à me venger j ôc qui
penfera ainfi ? C'eft le grand nombre ', ce font tous ceux qui
jugent de la réputation, Ôc des fentimens d'autrui, non fur la.
D E J. A. DE THOU,Ljv. CXXVII. 5
ralfon & fur la jufticfe , mais fur leurs idées , 6c fur leur préven-
tion. Ces reflexions* ôc beaucoup d'autres qui me paiïoient par
i'efprit étoient capables de faire abandonner le plus beau projet ^ i^^
du monde à l'homme le plus ferme ôc le plus intrepidej qu'on ju-
ge fi à l'âge où je fuis , ôc me voyant toujours en bute aux coups i o 2.
de la Fortune obftinée à me perfécuter , elles dévoient me faire
fonger à chercher le repos ôc à renoncer à un travail pénible >
qui m'a fait tant d'ennemis. Mais qu'il eft aifc de faire chan-
ger de fenriment à un homme zélé pour fa patrie y ôc qui a
toujours préféré fhonneur ôc la probité à tout ce qu'on ap-
pelle les biens ôc les commodités de la vie, fur tout lorfqu'il
«'agit de l'engager à facriher les intérêts particuliers à l'utilité
publique ! Mes amis m'exhortoient de toutes parts à rentrer
dans la carrière. Il eft vrai qu'il y en avoit beaucoup en Fran-
ce qui me confeilloientde me tenir en repos , dans la crainte
qu'il ne m'arrivât quelque fâcheux accident. Mais ceux que
j'avois en Efpagne , en Italie , en Allemagne , en Angleterre,
aux Payis-bas, en Hongrie, ôc jufqu'au fond de la Livonie ,
m'écrivoient fans cefle de continuer, ôc n'oublioient rien pour
m'encourager , ôc pour ranimer en moi par la vue du bien pu-
blic, cette ardeur ancienne que l'ingratitude de mon fiécle
avoit prefque éteinte. Cet empreffement unanime de tant de
perfonnes , dont le zélé ne pouvoit m'être fufpett, m'ébranla ;
je me laiflai enfin perfuader,ôc jeréfolus au premier loifir que
j'aurois , de contenter leur defir , Ôc de facriher mon repos à
l'utilité publique. J'avois cependant peine à commencer , foie
que la face des affaires , qui ne prefentoit que de triftes ob-
jets, émoulTât en quelque forte mon génie, foit qu'un long
repos l'eût rendu lâche ôcpareffeux, foit qu'il fût devenu irré-
folu par la mémoire encore récente des chagrins , que cet ou-
vrage m'avoit attirés , je trouvois de jour en jour de nouvel-
les raifons de différer. X'étois dans cette incertitude, lorfqu'il
arriva un accident qui tient du prodige : accident déplorable,
non-feulement pour les François , mais pour tous les peuples
du monde : ce fut la mort de Henri le Grand. Ce malheur
diffipa tous mes doutes. Ce grand Prince qui fembloit être
defcendu du ciel pour finir nos calamités , avoit fignalé fon
régne par tant d'atUons éclatantes , qu'il n'y avoit point de
bon citoyen qui ne craignît de lui furvivre , ôc que les méchans
Aij
4 HISTOIRE
_ même fouhaitoient pour leur fùretc qu'il vécût long-tems.
Henri -^^"^^ ^^ mort funefte fit des impreiïions fort différentes fur les
jY efprits. Les uns pleuroient leur perte particulière; les autres
1602 ^)'^^^ ^^5 \i\QS plus générales , prenoicnt part à la douleur pu-
blique, & croient indignés contre ceux qui s'en ctoient ren-
dus les auteurs. D'autres enfin au milieu des maux prefens qu ils
fentoient vivement , envifageoient avec effroi ceux dont on
ctoit menacé à l'avenir. A mon égard, comme j'avois pour mon
Roi l'attachement le plus fort & le plus tendre, je regardai
comme un devoir indifpenfabie pour moi de rendre des hon-
neurs finguliers aux mânes de ce grand Prince , à qui la Chré-
tienté a tant d'obligation. Voilà ce qui m'a déterminé à répren-
dre cet ouvrage fi pénible avec la même facilité que je l'en-
trepris autrefois > ôc à tirer d'un oubli éternel la mémoire des
événemens qui fe font paffés de nos jours. Inébranlable aux
mauvais difcours & aux calomnies de mes ennemis; content
du témoionao^e de ma confcience, ôc tranquile fur tout ce
qui en peut arriver, je vais dégager la parole que] ai donnée a
mes amis; ôc puifque Dieu a voulu que je furvécuffe à ce grand
Roi contre mon efpérance, ôc contre mes vœux, j'ai réfolu
de confaa-er le peu de loifir que je puis trouver à la Cour à
continuer fon hiftoire, & à écrire les dix dernières années de
fa vie. J'en étois demeuré au fiége d'Oftende , qui a duré qua-
tre ans , je vais le réprendre.
Commua- L E PREMIER de Janvier FArchiduc falua les affiégés par
d'o/"/^°^ la décharge de toute fon artillerie, ôc fit courir le bruit dans
tous les Payis - bas qu'il alloit attaquer Oftende avec toutes
fes forces. Le 7 du même mois , après deux mille coups tirés
contre les baftions de Sandthil , d'Helmont Ôc du Porc-epic , il
ordonna que les troupes fe tinffent prêtes pour aller fur le foir ,
lorfque la marée fe retireroit , efcalader la vieille ville. C'étoit
François de Veer , ôc fon frère Horace qui étoient chargés de
k défendre. Farnefe commandoit l'attaque à la tcte de deux
mille Italiens. Il étoit fuivi de deux mille Flamans comman-
dés par Charle de Longueval comte de Buquoy, ôc le gou-
verneur de Dixmude avec deux mille autres ,eur ordre d'atta-
quer en même-tems le Porc-epic. Cependantf Archiduc étoit
y\fQs batteries, ôc flnfanie Ifabelle fon époufe, au Fort, qui
D E J. A. D E T H O U, L I V. CXXVÎL ^
portolt fon nom. Les troupes donnèrent en même - tems de
tous côtés 5 mais les* Efpagnols s'y prirent trop tard > & la fj £ ^ ^ i
marée commençoit déjà à être fort haute : au refte l'avantage ysj,
ne fut pas grand de parmi d'autre. De Veei abandonna la demi- 1602*
lune à deffein , afin que l'ennemi occupé à s'y établir attaquât
moins vivement les autres défenfes de la place , après quoi il
fit lâcher les écîufes, qui incommodèrent beaucoup les aflail-
îans. Pendant ce tems-là la demi-lune fut prife : mais le ca-
pitaine Day à la tête des Anglois étant forti du baflion du Sud ,
vint fondre fur les Efpagnols , 6c les obHgea d'abandonner ce
pofte , après y avoir perdu trois cens hommes. Les afîiégés
firent un grand carnage des Efpagnols à cet affaut , qui ne
réiilîit pas,. Gambaloita colonel d'un régiment Italien, & D.
Diegue Durango colonel Efpagnol , y furent tués , & il y eut
beaucoup de blefles , la plupart trcs-dangereufement. La perte
des afîiégés fut beaucoup moindre , ils n'eurent pas plus de
cinquante hommes de tués & environ cent bleffés. Les capi-
taines Haefren, ôc Nicolas Vanderleur furent du nombre dQS
morts , avec plufieurs lieutenans des troupes Angloifes. Horace
de Veer y reçut une grande bleiïure à la jambe. Le lende-
main les ennemis envoyèrent un trompette redemander leurs
miorts pour les enterrer , & on les leur renvoya fur trois cha-
loupes. Il s'y trouva une jeune fille habillée en homme, percée
de plufieurs coups , elle portoit au col un collier de grand
prix, ôc une chaîne d'or, ôc avoir , dit-on , combattu avec
beaucoup de courage. Trois jours après arrivèrent quelques
vailTeaux qui apportoient du fecours aux afîiégés. Ils furent
un peu endommagés par le canon des ennemis avant que de
pouvoir entrer dans le port : mais leur arrivée fit grand plaifir
à la garnifon. Le lendemain il en entra feize autres •■> ils portoient
un renfort de troupes , qui parurent aufTi-tôt en bataille furies
baflions.
Le quatorze de Janvier dix vaifTcaux charges de provifions
entrèrent par la Gueule à la faveur de la marée. Comme le ^J^'^t^Tln-
vent contraire les retint long-tems , avant qu'ils pufient entrer, trcnt dans le
ils fijrent fort maltraités par l'artillerie des ennemis. Cepen- ^ç^^^^J^ ^^
dant le convoi arriva heureufement dans la place. Le même,
jour Daniel de Hartain fieur de Marquette y entra fuivi de
«quatorze compagnies d'infanterie. Pendant tout ce tems-là ont
A iix
5 HISTOIRE
- «— ■■ "^-'-" fe canonna vivement de part & d'autre 3 cependant les affiégés
Henri ^7^"^ ^^^^ ^a revue de leurs troupes , il le trouva dans la ville
j.y^ quatre-vingts une compagnies d'infanterie de l'ancienne garni-
I d o ^*^" ' ^ trente-une de nouvelles troupes. Cette revue fe ^it avec
beaucoup de cérémonie, & fut accompagnée de quantité de
falves de moufquctene. Peu de tems après arrivèrent trois
vaifleaux Anglois chargés de toutes fortes de provifions de
bouche. En même -tems on en rit fortir huit par la Gueule
chargés de foldats malades. Par malheur il s'en trouva trois qui
faifoient eau , & qui après avoir envain imploré le fecours des
cinq autres, tombèrent entre les mains des ennemis.
Le refte du mois fe pafTa à réparer les fortifications , & à
en faire de nouvelles, fur tout à la vieille ville : c'étoit de Veer
qui conduifoit tous ces ouvrages. Battembourg étant mort le
vingt-deux, fut enterré dans la ville, & on lui fit desobféques
magnifiques. Sur ces entrefaites on fçut par un deferteur que
l'Archiduc avoir fait faire le procès à quelques foldats , qui
avoient confeilléde rendre le Fort de S. André, ôc qu'on les
avoit condamnés à mort.
Nouveaux Cependant les affiégeans travailloient avec ardeur au Fort
Forts bitis de qui ^toit au-dcffus de la Gueule, tandis que des baftions de
paie au- jTj j|^£i-^,{3Qurg 5j ^^ Pekel les affiégés faifoient fur eux un feu
continuel , qui les incommoda beaucoup. Le vingt- huit un
vaifTeau fortit heureufement de la ville. Le cinq de Février
on commença un nouveau fort au Pont aux Vaches y les affié-
gés d'un autre côté entourèrent de palifTades le fort de Groo-
rendorts, ôc continuèrent abattre vivement celui qui dominoit
fur la Gueule. Le fept les Efpagnols lancèrent da;is la ville
plufieurs flèches > aufquelles les affiégés trouvèrent des lettres
attachées , par lefquelles l'Archiduc promettoit de grandes
récompenfes à tous ceux qui voudroient pafTer à fon fervice:
6c comme le traitement fait à ceux qui avoient rendu le fort
de S. André, avoit fort refroidi les autres, on tâchoit par ces
lettres d'excufer ce que cette févèrité avoit paru avoir d'odieuxj
ce qui donna lieu à beaucoup de déferrions. En même-tems
on fit fortir par la Gueule beaucoup de malades , qu'on envoya
enZelande, ôc l'on reçut dans la ville quelques troupes fraî-
ches. Cependant l'Archiduc faifoit travrilier à la hâte à un
fort fur les Dunes , oui étoit là principale batterie. Les afliégés
t.'C
D E J. A. p E T H O U, L I V. CXXVII.
1 <5 O 2*
de leur côte faifoient un feu continuel fur ce Fort , & éle- __^j w
voient en même-tems quatre cavaliers dans la vieille ville ^"'^ u £ ^^ j^ j
le bord de la mer au Nord du baftion de Sandthil. Dès qu'ils j y
furent en état , ils mirent deux mortiers fur chacun , firent un
nouveau rempart ôc un nouveau foiTë , augmentèrent les an-
ciens , ôc les poufTérent jufqu'à la mer. Il y avoir mille hom-
mes qui travailloient fans relâche à ces ouvrages.
Le quinze de Février deux vaiifeaux fortirent de la ville ,
fans avoir fouffert aucun dommage , & il y entra quinze com-
pagnies de troupes fraîches commandées par le fieur d'Ed-
mond. Les afïiégés en tirèrent encore d'autres des vaifleaux
qui étoient à l'ancre j mais ce ne fut pas fans danger qu'elles
furent reçues dans la place. Trois jours après on apprit par un
deferteur Italien, que l'Archiduc avoit abfolument réfolu de
continuer le CîégQj que fon deffein étoit de jetter un pont fur
le port fitué à l'Occident de la place , pour pafler fes troupes
dans la vieille ville, d'élever du côté du Levant une digue
qui s'étendît depuis les Dunes jufqu'à la Gueule, 6c de ruiner
ieséclufes qui étoient fur la Gueule du côté de l'Occident. Sur
cet avis les afïiégés mirent des troupes de ces côtés-là , ôc bâ-
tirent des redoutes pour arrêter les efforts des Efpagnols. Ce-
pendant l'Archiduc informé que le comte Maurice étoit en
campagne , & ne doutant pas qu'il ne tentât de fecourir Often-
de , raffembla le plus de troupes qu'il lui fut pofîible ; ôc ayant
laiffé la conduite du fiége au colonel Jean de Rivas, il fe ren-
dit à Gand. Le régiment Comtois, commandé par Marc de
Rye marquis de Varambon, paiTa par fa démiflioa au baron de
Ballanfon fon frère.
Sur ces entrefaites, la marée ayant crû extraordinairement,
caufa un grand dommage aux afïiégés du côté de la Gueule
vtrs le baftion de Pekel. Le mal fut encore augmenté par le
canon des ennemis ; ôc <ie plus la digue qui aboutiffoit à la
porte du levant fut rompue. Sur la fin du mois arrivèrent huit
vaifTeaux , qui malgré le feu continuel des affiégeans entrèrent
heureufement dans la ville ; les troupes qui étoient deffus
avoient pour commandant le colonel Dorth, Cette même
nuit la digue que la violence de la mer avoit rompue, fut ré- :
tablie par le travail infatigable des afTiégés, qui réparèrent em'
même-tems tous les Forts qu'ils avoient aux environs.
8 HISTOIRE
on. D'un autre côté les troupes des enncm'is fe mutinèrent , Ôc
Henri P^" ^'^" fallut qu il n'y eût une fédirion dans le camp , les
JY^ ioldats murmurant hautement, ôc difant que ce n'ctuit pas
i 6o2^ au combat qu'on les menoit , mais à la boucherie. Le premier
de Mars il entra cinq vaifleaux dans la ville , & pendant que
des deux côtés on étoit occupé à réparer les brèches , de Veer
accablé de fatigues 6c de veilles , fortit delà place pour réta-
blir fa fanté. Le colonel Vandorp,Dorth, Daniel de Hartaiii
fieur de Marquette , Ôc Edmond fe chargèrent du commande-
ment en fon abfence. Le lendemain trente-cinq bâtimens en-
trèrent dans la ville. Cependant la deferrion fe mit parmi les
troupes par le moyen de ces'lettres ^ que les ennemis jettoient
dans la ville avec des flèches , & par lelquelles ils promettoient
récompenfe à ceux qui voudroient fe rendre.
Il y avoir hors de la ville un terrain que les eaux y avoient
amené infcnliblementj on appelloit cet endroit Poidre. D'a-
bord on l'avoir fortifié avec beaucoup de foin ; mais la mec
ayant gâté les ouvrages qu'on y avoir faits , on les répara par-
faitement, & on nétoyale nouveau port, par oiale neuf de Mars
il fortit pour la première fois un vaifTeau, qui fut bien-tôt fuivi
de trente-trois autres ; le lendemain il en entra feize par le mê-
me endroit , & le jour fuivant treize par la Gueule : enfin de
compte fait plus de cent vaifleaux entrèrent dans la place ea
onze jours. Le treifième du même mois il en arriva fept , ÔC
deux jours après vingt-cinq qui venoient de Fleffingue , & qui
étoient chargés de foldats, de vivres , ôc de machines de guer-
re. Pendant les mois d'Avril , de Mai ôc de Juin , on ne fit au-
tre chofe que fe canonner de part ÔC d'autre , fans aucun avan-
tage fenlible. Le cinq de Juillet on célébra à Ofiende l'anni-
verfaire du Ciége par plulieurs décharges de canon j ôc com-
me il n'y avoir point de cloches aux Eglifes , les femmes ôc les
enfans eurent ordre de prendre des chaudrons ôc de les bat-
tre pour y fuppléer.
Voyage de Frideric Spinola étoit venu il y avoit trois ans aux Payis-bas
Spinoia eu ^yec une efcadre de quelques galères , ôc avoit fait beaucoup
^'^^"^* de mal aux HoUandois. Il fe tenoit caché aux embouchures
des rivières , & lorfqu'il n'y avoit point de tempête à cramdre,
ôc que le vei.t étoit favorable , il iorroit de Ion embulcade,
fkifoit des courfes fur les fujets des Provinces unies , Ôc les
défoloic
DE J. A. DE THOU^Liv. CXXVII. ^
défoloit. Etant depuis retourné en Efpagne , il confeilla à Phi- '
lippe d'ajouter huit nouvelles galères à fon efcadre , de lui H E N R i
permettre de lever fix mille Italiens, ôc de lui donner outre IV.
cela deux mille Efpagnols de vieilles troupes , fous le comman- i ^ © 2.
dément d'Ambroife Spinola fon frère : afin de pouvoir oppo-
fer ce corps à l'armée du comte Maurice. Il ne fut pas diffi-
cile à Spinola de perfuader à Philippe ce qu'il fouhaitoiti mais
il n'en fut pas de même du comte de Fuentes , viceroi de Mi-
lan, à qui le Roi l'avoir renvoyé. Ce Seigneur qui aimoit
mieux faire trembler l'Italie , que d'y vivre en paix , jugea à
propos de garder les vieilles troupes, fous prétexte qu'il en
avoit befoin pour maintenir la tranquilité publique. Cepen-
dant comme les Spinola payoient exa£tement les foldats , il ne
leur fut pas difficile de trouver des hommes ôc de les difci-
pliner : Frideric en forma deux regimens. Il donna le com-
mandement du premier à fon frère , ôc nomma pour fon lieu-
tenant colonel Pompée Juftiniani. II mit à la tête du fécond
Lucio Dentici, qui étoit un vieil officier de réputation 5 ôc il
lui donna pour commander fous lui Auguftin Arconato. Ces
troupes prirent leur route par terre , ôc réglèrent leur marche
pour fe rendre en Flandre dans le tems à peu près que Spi-
nola y arriveroit par mer avec fon efcadre.
Vers ce même tems Frideric comte de Berg fît une tenta- Tentative;
tive fur Breda : mais le comte Maurice étant accouru au fe- ^^^ B:tda,
cours , ôc ayant été joint en chemin par Adolphe de Naflau fon
frère , il fe donna un combat , où le comte de Berg fut blef-
fé ôc fait prifonnier.
Cependant Ambroife Spinola ayant traverfé les Alpes, étoit
defcendu par la Franche-Comté dans le Luxembourg , d'où
il prit la pofte pour fe rendre auprès de l'Archiduc , qui étoit
à Gand. L'armée des Etats s'étant mife en marche , étoit alors
. aux environs de Nimegue , ôc fe difpofoit à pafler la Meufe.
L'Archiduc de fon côté avoit formé une armée pour oppofec
à celle des ennemis , ôc il en avoit donné le commandement
général à François de Mendoza Amiral d'Arragon, ôc colo-
nel général de l'infanterie légère dans les Payis-bas, avec or-
dre de marcher en diligence vers Tillemont. Spinola fut char-
gé de le joindre avec les troupes, qu'il avoit amenées d'ItaHc,
.& qui étoient déjà arrivées à Namur. Elles fe rendirent donc
Tome Xir. B
■ - -■ —
Henri
IV.
1^0 2.
to HISTOIRE
à Tillemont. Aîendoza cependant ayant hiffé derrière lui cette
place j alla camper plus avant dans le payis de Liège à trois
lieues au plus de Tillemont. Les deux armées ayant demeuré
ainii quelques jours dans l'inadion , Maurice décampa & fe re-
tira. Sur quoi les Efpagnols délibérèrent s'ils le fuivroient ou s'ils
dévoient prendre Dieft , traverfer enfuite la Campine ôc arriver
les premiers aux environs de Bolduc ôc de Grave y pour cou-
vrir ces places, fur lefquelles on croyoit que le Comte avoit
des defleins : maib" comme de l'armée de Mendoza il n'y avoit
que les deux regimens de Spinola qui fufTent payés , &c que le
relie n'avait ni argent , ni vivres , ni bagages , ils commencè-
rent à fe mutiner , de forte qu'on renvoya l'affaire à l'Archiduc;
mais ces longueurs leur firent perdre l'occallon de harceler ôc
de fluiguer les ennemis.
Prife de Ls quatorze de Juillet Maurice vint Camper devant Grave,
Grave par le après avoîr pris fur fa route le château d'Helmont , pofte de
jked^NjiiTu". P^" d'importance, mais qui auroit pu l'incommoder , s'il l'eut
laiffé derrière lui. Grave eft fituèe fur la Meufe , elle eft défen-
due par un foffé profond , ôc du côté du Brabant elle eft en-
tourée de marais inaccefTibles. Mais les digues qu'on a faites
fur les deux bords de la rivière pour empêcher les déborde-
mens , font caufe qu'il eft aifé de faire des lignes , ôc d'inveftir
la place. Maurice éleva les forts tout autour avec un foin ex-
trême pour fermer les avenues au fecours î après quoi il tira
les lignes, ôc ouvrit la tranchée.
Antoine d'Avila étoit dans la place avec cinq cens hommes * >
il fe prépara d'abord à fe bien défendre. Le Comte commen-
ça par faire attaquer un ouvrage avancé , qu'il emporta après
un combat opiniâtre : il s^approcha enfuite de la ville , où il
fit lancer des feux d'artifice qui embraférent plufieurs maifons.
& qui incommodoient extrêmement la bourgeoifie Ôc la gar-
nifon. Mendoza cependant fe rendit àRuremonde, pour être
plus à portée de fecourir Grave. Là il tint confeil de guerre ,
Ôc les avis furent d'abord affez partagés. Les uns vouloienc
qu'on attaquât quelque place importante , comme Rhinberg
ou "Wachtendonck , pour obliger par là l'ennemi àleverlefié-
ge ; ou qu'on fe faifit de Ravenftein , afin d'empêcher les
1 II y a erreur dans cet endroit, puif- j qu'il y eut 800 hommes de la garni-
que M. de Thou dit lui-m.cme enfuite [ Ion tués pendant le iîége.
DE J. A. DE THOU^Liv. CXXVII. ir
«convois d'arriver au camp , en fe rendant par là maîtres
de tout ce qui remonteroit la Meufe. C'étoit le fentiment de i-j g ^ j^ i
Grobbendonck gouverneur de Bolduc , qui connoiflfoit par- jy
faitement lepayis , & Mendoze penfoit de même 5 mais ladif- 1502,
ficulté étoit fur la route qu'on devoir tenir. En effet pour af-
fiirer leur marche , il falloir que les troupes fiffent un grand cir-
cuit , qui tiendroit au moins cinq jours , ôc pendant ce tems-
là les ennemis pouvoient fe rendre maîtres de Grave. Si on
prenoit au contraire la route des marais , qui étoit beaucoup
plus courre, on expofoit les troupes à un péril évident. Ainii
il fut réfolu qu'on tenteroit de forcer les lignes proche de Ra-
venftein , ôc de jetter du fecours dans la place. On chargea
de l'exécution Thomas Spina colonel d'un régiment nouvelle-
ment recruté? ôc le colonel Antunet Portugais , eut ordre de
le fuivre avec mille hommes d'élite. Pendant qu'ils feroient
en marche , Spinola devoir en même-tems attaquer les lignes
à la tête de deux mille hommes. Mais il fît toute la nuit un
tems fi pluvieux , ôc les chemins fe trouvèrent tellement rom-
pus , que les troupes ne pouvoient avancer ; enforte qu'elles
furent obligées de revenir, fans avoir tenté l'entreprife. Men-
doze voyant qu'il n'y avoit pas moyen de faire entrer du fe*
cours dans la ville , décampa ôc marcha du côté de Venlo.
Maurice de fon côté ne fortit point de fes lignes , ôc ne
fongeoit qu'à prelTer vivement la place. Il y fît donner un af-
faut le fept de Septembre j mais fans fuccès ; ôc la garnifon
ayant fait une forrie, il y eut une a6lion affez vive. Enfin les
afîiégés ayant perdu la demi lune, qu'ils avoient défendue jiif-
que-là avec beaucoup d'opiniâtreté , ôc les foldats étant con-
fidérablement diminués par les maladies Ôc par les fatigues ,
la place fe rendit le vingt de Septembre. Les aflîégés perdi-
rent huit cens hommes à ce fiége > de ce nombre furent Tho-
mas Diano ôc Nobih : Placido di Sangue , ôc Corretti , y fu-
rent dangereufement bleffés. Maurice étant entré dans la place
en prit poffefîîon comme d'un bien héréditaire.
Pendant ce tems-là les Efpagnols qui aiïiégeoient Ofîende
inventèrent plufieurs machines pour fermer fi-bien le pafîhge
de la Gueule ^ que les vaifTeaux ennemis ne puffent ni entrer
ni fortir par là. Tandis qu'ils y travailloient , ôc que les afîiégés
jnettoient de leur côté tout en oeuvre pour l'empêcher , les
Bij
Henri
IV.
,1 602.
Mutinerie
^cs troupes
jj'Efpagne à
Hunont,
12 HISTOIRE
maladies ravageoient la ville, & même le camp. Cependant les
afîiégés ayant remarqué que les ruines des bâtimens , que le
canon renverfoit, étoient en partie caufe de ces maladies, tra-
vaillèrent à les rebâtir , & difpoférent les rues de manière que
le canon ne pouvoit pas y faire grand mal, parce que le bou-
let fe trouvoit d'abord étouflfé.
Mendoza , qui étoit alors à Thorn ^ entre Ruremonde ÔC
Maeftrick, ne fe trouvoit cependant pas moins embarrafle parla
nouvelle qu'il reçut dans le même tems , que les troupes qui
étoient àHamont dans le voifinage, s'étoient mutinées. AulE-
tôtil marcha de ce côté-là j ôc ayant fait pointer le canon con-
tre les mutins, il les effraya tellement , que la cavalerie aban-
donna fur le champ l'infanterie , qui fit fa paix ôt fe fournir.
En même-tems on donna ordre à Belgioiofo de pourfuivre
les rebelles ; ils marchèrent du côté de Hocftrat , & s'en ren-
dirent maîtres par la trahifon d'un Wallon , qui leur livra la
place. Le bruit s'en étant répandu, plus de mille hommes vin-
rent fe joindre à eux. L'Archiduc informé de cette révolte fe
rendit à Diell, & envoya ordre à Mendoza de s'y trouver. En-
fuite cepofte étant foible, il fongea à le fortifier, & travailla
en même-tems à ramener les mutins à leur devoir: enfin com-
me ils ne vouloient écouter aucune propofition, il fit le dix-
neuf de Septembre une Ordonnance, par laquelle il les ban-
niffoit de tout le payis, ôc mettoit même leurs têtes à prix. Ils
lui répondirent par un écrit très libre ôc très-injurieux , que les^
Etats généraux eurent foin de répandre.
Pendant que ce Prince marchoit vers Hocftrat, il apprit que
Grave s'étoit rendue î que Maurice avoir envoyé du fecours
ôc des vivres à Breda , où il y avoit eu quelque émotion ; ÔC
qu'il étoit en marche avec fon armée. Sur cet avis il prit la
route de Venlo , parce qu'on difoit que la bourgeoifie ne vou-
îoit point recevoir garnifon : il y en mit cependant une , quoi-
qu'avec peine , ôc ayant fait la même chofe à Gueldre , à Ru-
remonde , ôc à Maeftrick , il laifla pour Gouverneur général de
la province, Hcrman comte de Berg , ôc il fe retira dans le cœur
du payis. Cependant Maurice congédia fa cavalerie Alleman-
de, ôc comme l'Automne approchoit , l'Archiduc mit fes trou-
pes en quartier d'hyver. Les Hollandois lui taillcrent en pièces
ï ?etir bourg à environ trois lieues de Ruremonde.
D E J. A. D E T H O U , Li v; CXXVIL i^
deux compagnies de cavalerie auprès de Maeftrick. .
De lace Prince s'étant rendu à Tillemont , renvoya la plus ZZ ^
grande partie de fes troupes au fiége d'Oftende : il donna le ^ xr
gouvernement de Tillemont à Frideric comte de Berg, avec
ordre de s'oppofer aux courfes des révoltés. Les Italiens de ^ ^^*
Spinola , quiéroient fort diminués , furent mis en garnifon dans
Herentals , à Wert , à Lierre , & à Dam. Ces difpofitions fai-
tes , Albert fe rendit à Gandpour faluer l'Infante. Sur ces en-
trefaites Mendoza repafla en Efpagne , & fut remplacé par D,
Louis de Velafco. Le commandement de l'artillerie qu'avoit
Velafco , fut donné au comte de Buquoi, & on donna à Phi-
lippe de Torres le régiment Wallon de ce Comte. Celui de
Trivulce * , qui venoit de retourner en Italie , avoir auffi d'à- ^ Theot?ore,
bord été donné à Alfonfe d'Avalos, & il pafTa quelque-tems
après à Louis Melzi.
Sur ces entrefaites arrivèrent au camp des Efpagnoîs deux
hommes de la première diftindion. L'un D. Pedre Giron duc
d'Offone 5 & l'autre, Jean de Medicis qui s'étoit acquis beau-
coup de réputation en Hongrie. L'empereur Rodoife fit re-
venir Belgioiofo , pour aller fervir de ce côté là. Cependant
les révoltés battirent les troupes de l'Archiduc à Hugarden j ôc
à Judoigne , ôc Louis de Naflau s'étant jette en même-tems
dans le Luxembourg à la tête d'un détachement , ravagea S»
Viit , & mit tout le Duché à contribution.
Pendant que tout cela fe paflbit du côté des Payis-bas, Fri- Manv3i\ rv.c^
deric Spinola partit de Seville avec huit galères i fcavoir , la *^" ,'^" ^'p^-
o. Louis commandce par Keudonna Irinite, par D. redre
de Fergas; l'Occafion , par d'Avilaj la S. Philippe, par Ro-
drigue de Nervafio ; l'Aurore , par Pierre PoUiado i la S. Jean,
par Ferdinand de Vargas j l'Hiacinte , par Chriftophle Mon-
gis 3 & la Padilla , par Jean de Sofa. Elles portoient deux mille
quatre cens hommes de débarquement. LaTrinité ôc l'Occafion
furent coulées à fonds fur la côte de Portugal par Robert Luflen^
officier Anglois qui rcvenoit des Indes avec quelques vaif-
féaux. Spinola fe retira à Lisbonne avec lesfix autres: & Phi-
lippe l'ayant rappelle de là à la Cour, il ne pût fe remettre en
mer que fur la fin de l'été, & ne parut dans la Manche que
le trois d'OQobre. Deux vaiffeaux Hollandois nommés le Ti-
g.re ôc le Pélican furent les premiers qui les apperçurent. Robert
B iij
i4 HISTOIRE
^___^ Manfel qui commandoit une efcadre Angloife au détroit de
Henri ^^^^^s> ^^s découvrit enfuite , ôc fit tirer un coup de canon de
IV. l'Amiral, pour avertir les vaifTeaux Hollandois qui croifoient
I 5o '>. ^^ c^ côté-là. Au fignal j ils fe raflemblerent promptement,
ôc attaquèrent les galères de Spinola : la Philippe & l'Aurore
après un combat très-opiniâtre, & qui recommença plufieurs
fois t pendant lequel elles furent jettées tantôt fur la côte d'An-
gleterre , ôc tantôt fur celle de Flandre , enfin coulèrent bas ,
après avoir perdu beaucoup de monde , le refte de leur équi-
page fut fait prifonnier. Des quatre galères qui reftoient à
Spinola , deux gagnèrent Nieuport ; une autre ayant fait naufra-
ge auprès de Calais , on mit la Chiourme en liberté, la der-
nière que montoit Spinola lui-même, alla échouer auprès de
Dunkerque j de forte qu'il n'en refta que trois, que Spinola
fit radouber le mieux qu'il put ; ôc ayant embarqué deflus un
régiment Efpanol commandé par un cavalier Portugais nom-
mé D. Juan de Menefés , il fe rendit à l'éclufe , où fon frère
Ambroife vint aufli-tôt le faluer. Là ils tinrent confeil enfem-
ble fur les moyens defe dédommager des pertes qu'ils avoient
faites.
Ils commencèrent par envoyer ordre à Pompée Juftiniani
de leur amener huit compagnies; après quoi ils réfolurent de
faire une défcente dans lifle de Walcheren en Zélande. Le
jour fut fixé au vingt-quatre de Décembre : mais une tempête
qui furvint , rompit leurs mefures. En même-tems l'Archiduc
leur écrivit de renvoyer en Brabant les huit compagnies de
Juftiniani , pour s'oppofer aux courfes des mutins.
Vfacliten- Vers ce même tems Mathieu Dulchen gouverneur de Strae-
doiickpns& ]en penfa furprendre 'S^7achtendonck par le moyen d'un fol-
dat de la garnifon. Le château eft féparé de la ville par une
petite rivière; ce foldat y ayant été introduit avec treize au-
tres, qui éioient cachés dans un bateau plein de pailles , ôc
avec Dulchen , ils fe jetterent fur la garnifon , firent main-
bafl!e fur tout ce qui fe rencontra , ôc arrêtèrent le Gouverneur.
Ceux delà ville qui étoient de l'autre côté du ruiffeau , confler-
nésdelaprife du château , ôc voyant arriver en même -tems le
comte de Berg , qui attendoit près de là le fuccès de l'entreprife ,
à la tête de quelques troupes, fe difpofoient déjà à fe rendre ,
iorfqu'ils apperçurentun corps de Hollandois qui les ralTûtéreBV,
D E J. A. D E T HO U, Li v. CXXVIÎ. i^
Herman de Berg étaht arrivé trop tard au fecours de Henri fon i ■ «n» .
frère : en effet lesHôllandois avoient déjà raffemblé trois mille Henri
hommes de pié ôc mille chevaux des garnifons de Meurs, de jy^
Rhinbergue , du fort de Sekenck , ôc de Nimcgue. Ainfi dès ^ ^ q 2,
qu'ils parurent devant le château , ceux qui venoient de le
furprendre , le rendirent à des conditions honorables. Celafe
pafiafur la fin de Tannée, ôc vers le retour de Trivulce , qui
à fon arrivée d'Italie , obtint la lieutenance générale de la ca-
valerie fur la démilTion de Nicolas Bafte , à qui fon grand
âge ne permettoit plus de l'exercer j celle de Belgioiofo fut
donnée à BarthelemiSanchez.
hes guerres de Flandres me conduifent naturellement au ré- Différends
cit des affaires de Frife. Les Comtes de la Frife Orientale fu- entre les com-
,j. ^ / 1 •/ ^'^•^'vîTUJ tes de Frife &
rent réduits cette annce aux dernières extrémités a Jimbden , javiiied'Emb-
où ils font maîtres de la citadelle qui commande cette ville, dcn.
Ils avoient fi-bien fortifié ce pofte , qu'ils otoient aux habi-
tans l'ufage de la rivière d'Ems , qui paffe au pied. Les Etats
généraux s'entremirent d'abord pour les accommoder : mais
depuis ayant été informés que le frère du Coaite étoit à la cour
de l'Archiduc , ils ne doutèrent point que ce ne fut à la folli-
tadon des Efpagnols , que le comte de Frife avoir entrepris
de molefter la ville > ainli ils envoyèrent du fecours aux habi-
tans, 6c ils réduifirent ce Seigneur à une telle extrémité , qu'if
ne put fe difpenfer d'entrer en accommodement avec ceux
d'Embden. Dans cette vùë il envoya des députés à la Haye,
pour fe juftifier auprès des Etats fur ce qui s'étoit paUé , ôc
pour les affùrer qu'il étoit difpofé à exécuter le traité, dont on
étoit convenu à Delft. Les Etats de leur cotéfejufti fièrent au-
près de l'Empereur & des Electeurs , d'avoir envoyé du fecours
aux habitans d'Embden qui appartiennent à l'Empire , contre
le comte de Frife, qui les inquiètoit mal à propos. Ils repré-
fenterent. Qu'ils n'avoient eu en cela aucun deflein , ni de
contefter le droit de l'Empire, ni de préjudicier en rien à ceux
de l'Empereur : Qu'ils ne l'avoient fait que pour leur fureté par-
ticulière ', parce qu'ils étoient pcrfuadés que les comtes de
Frife n'avoient entrepris toutes ces violences contre la ville
d'Embden qu'à l'infiigation des Efpagnols, & pour leur faire
plaifir : Que ce foupçon étoit d'autant mieux fondé , que le
irere du Comte tenoit un rang diftingué à la cour de l'Archiduc,
là HISTOIRE
. & que ce Prince lui-même avoit pris le titre de comte delà
Henri ^""^^"^ Orientale au traité de paix , qui vênoit d'être conclu à
jY Vervins : Qu'ainfionne devoit point être étonné qu'ils euflent
I do £ cherché à foûtenir en cette occafion leurs intérêts, auffi-bien
que ceux de leurs voifms & de leurs amis. En conféquence on
renoua par l'entremife des Etats la négociation, qui étoit com-
mencée entre les comtes de Frife & les habitans d'Embden.
Je rapporterai dans la fuite quel en fut le fuccès.
Mo-t du ^^ ^^^ ^^ p^^^ rien de fort particulier en Allemagne : tout
duc de Mer- y étoit pourtant en mouvement à caufe de la guerre de Hon-
grie. Le duc de Mercœur à qui le fuccès qu'il avoit eu à Albe-
cm\ix,
b
Royale , caufoit un plaifir d'autant plus grand , que la compa-
raifon, qu'on faifoit de la victoire qu'il avoit remportée, avec
la perte de Canife , lui donnoit un luftre nouveau , s'étoit
rendu à Prague, où l'Empereur le reçut avec toute la diftinc-
tion que méritoicnt fes fervices. Lorfqu'il prit congé de fa
Majefté Impériale , il lui donna parole , que dès qu'il au-
roit mis ordre à ks affaires domeftiques en France, il revien-
droit avec la permilTion du Roi , fe mettre à la tête de l'ar-
mée de Hongrie , dont on l'avoit de nouveau déclaré Gêné*
ralifTime j mais la mort qui le furprit à Nuremberg fempêcha
de tenir parole , & de contenter un Ci louable defir. Ce Prin-
ce avoit un efprit élevé , & né pour les grandes chofes , joint à
une prudence confommée 5 un peu trop lent peut-être à fe dé-
terminer à l'approche du péril , quand il s'y voyoit engagé ,
il s'en démêloit avec toute la préfence d'efprit, & toute l'ha-
bileté pofTible. Comme il avoit été en France le plus puiffant
de tous les généraux de la ligue après le duc de Mayenne, ôc
qu'il s'étoit acquis une grande réputation à la bataille de CraoH ,
fâché de fe voir par la paix réduit à la condition de (impie par-
ticuher 5 il avoit faifi avec joye l'occafion d'aller fe fignaler en
Hongrie , réfolu d'y pafler le refte de fes jours loin de fa pa-
trie , de fa femme, & de fa fille héritière de Cqs grands biens,
plutôt que de languir chez lui dans une Idche oifiveté, & de
donner lieu depenfer qu'il préférât la faveur peu durable d'une
cour fainéante, au foin de conferver la gloire qu'il avoit déjà
acquife, ôc qu'il ne pouvoit manquer d'augmenter après un dé-
but fi brillant. Il mourut le dix-neuf de Février âgé de qua-
rante-trois ans.
A fon
D E J. A. D E T H O U , L I \r. CXXVII. 17
A fon exemple CHarle de Gonzague de Cleve duc de Ne-
versjaprés avoir parcouru différentes cours de l'Europe , fe ren- Henri
dit en Hongrie 5 ôc tout jeune qu'il étoit , il voulut auffi avoir j y^
part à une guerre, où il y avoit tant de gloire à acquérir. La i (^02,
première chofe qu'il alla voir fut le fameux camp d'Oftende,
dont toutes les parties croient difpofées avec un artfi merveil- ducX^^Ne-'*
leux. Il làlua enfuite l'infante à Nieuport , ôc il en fut très-bien vers en Hon-
reçu 5 de là il paffa en Angleterre , où la reine Elizabeth lui fit ^^^^'
de même de très-grands honneurs. D'Angleterre il retourna
en Zelande , & enHoilande, où il admira l'opulence des vil-
les, le bel ordre du gouvernement, les forces ôc la puiffan-
ce de ce nouvel Etat, qui commençoità fe rendre formidable
aux Efpagnols mêmes : il traverla enfuite l'Allemagne, falua
en paffant les éledeurs de Saxe ôc de Brandebourg, rendit fes
refpe6ts à l'Empereur à Prague, ôc pouffa fon voyage jufqu'à
Cracovie,d'oùil revint à Vienne. De là après avoir lalué l'Ar-
chiduc Mathias , ôc avoir fait fes équipages , il partit fur la fia
du mois d'Août, ôc fe rendit à l'armée Impériale en Hongrie*
dans le rems qu'Albe-Royale étoit preffée par les Turcs plus
vivement que jamais.
Déjà les Heiduques , qui avoient défendu long-tems le faux- PnTcd'Aib&.
bourg fortifié qui couvroit la ville, avoient enfin été forcés Koyalcparlg*
dans un affaut , ôc prefque tous paffés au fil de l'épée. Les trou- "'"*
pes du fecours s'affembloient auprès de Papa fous les ordres du
comte Nadafti avec qui le duc de Nevers paffa deux jours.
Ce fut pendant ce tems là que les Infidèles fe rendirent maî-
tres de cette place, où \qs Chrétiens firent une perte confidé-
rable.
Après la prife d'Albe-Royale, le Duc fe rendit à Javarin au "
commencement de Septembre. Celui qui commandoit l'armée
de -l'Empereur étoit Chriftophle de Rufworm grand Maréchal
de camp. Le duc de Nevers le pria de trouver bon qu'il vi-
fitât avec un détachement le camp des Turcs , qui étoit à une
journée de là. Il y alla accompagné du comte de la Tour, Ôc
ayant trouvé une garde avancée de deux mille de ces Infidè-
les, éloignée d'environ une lieue du gros de leur armée , il les
chargea, les mit en défordre j ôc quoiqu'il fe fut détaché un
f lus grand corps de Turcs pour le pourfuivre, il fe retira heu-
i.eufement. Cependant on étoit dans l'incertitude de ce que
Tome XIF, G
Tt HISTOIRE
r les ennemis entreprendroient avec de fr grandes forces, on
Henri ig"c>^o^^ encore s'ils iroient en Tranfylvanie fecourir Tfchiak,
-j Y^ qui étoit prcfTé par le gênerai Bafte , ou s'ils feroient le fiége de
s 5 o 2. ^ran j lorfqu'Ali Bâcha , ci-devant Gouverneur de Canire, ôc
alors Gouverneur de Pefî: defcendant le Danube, pour aller au-
devant du Grand Vizir Aflan , fut fait prifonnier par les Hei-
duques , qui étoient en garnifon dans Comore. On fçut par ce
moyen que le Grand Seigneur ne pafTeroit point cette année
là en Hongrie : Qu'il avoir envoyé le Vizir pour reprendre
Albe-Royale, 6c taire lefiége de Gran , ôc que les Tartares
avoient ordre , dès que cette place feroit afîîégée , de ravagée
tous les environs avec un corps de quarante mille hommes,
& de jetter des vivres ôc des troupes dans Bude ôc dans Peft.
SiégedeBu- Sur cet avis l'Archiduc Mathias ayant tenu Confeil, il fut
delaftsfuccès. ^r^^^^ ^,^^^^^ ^ g^^^ ^^^^^^ que l'armée des ennemis fut plus
nombreufe. Sur le champ Rufworm marcha contre cette
place à la tête de vingt mille hommes de pié ; Ôc de cinq
mille chevaux 5 ôc ayant ouvert la tranchée , Ôc remarqué beau-
coup d'agitation dans la ville , il attaqua à l'inflant la partie
baffe , ôc s'en rendit maître, les Turcs s'étant retirés dans la hau-
te ville.
Il y avoit un pont de communication entre Bude Ôc Pefl: i
. par ce moyen les Turcs paffoient d'une place à l'autre, ôcpor-
toient fans danger des vivres ôc des fecours aux affiégés. En:
rompant ce pont on rompoit cette communication , ôc on di-
vifoit les forces des Infidèles. Ainfi nos Généraux mirent fur
le Danube des barques pleines de feux d'artifices , ôc lorfqu'el-
îes furent près du pont , ces brûlots ayant été lancés , ôc nos
troupes fécondées du canon venant à l'appui , le pont fut rom-
pu j en même-tems on donna l'efcalade à Pefl: » qui fut affailli
vigoureufement , ôc où l'on fit un grand carnage des ennemis.
D abord ils avoient demandé à capituler 3 enfuite comme oit
ne les écoutoit pas , ils fe rallièrent dans les endroits les plus
forts de la place î enfin on fe rendit maître de ce pofle , qui
fut emporté ou rendu à compofition.
Il reftoit encore à prendre la ville qui eft de Tautre côté du:
Danube. On racommoda donc promptement le pont, ôc on
fe difpofoit à marcher à l'attaque , lorfqu'on vit paroître les
Turcs qui veiioient au fecours. Aufli-tôt on envoya Golnita
Henri
D E J. A. D E T H O U , L 1 V. CXXVII. 19
avec un détachemeiit de cavalerie pour les amufer par des ef-
carmouches : mais comme ils étoient plus forts que lui , ils
l'obligèrent à prendre la fuite; ce qu'il fit avec fi peu d'ordre ^j^^
que nos troupes qui attendoient de fes nouvelles devant Peft
penierent être culbutées. Le duc de Nevers fe fignala beau- ^ <^ o 2.
coup , ôc fit voir une grande préfence d'efprit en cette occa-
fion. Le comte Martinengue fut tué à fes côtés , en combat-
tant courageufement. Enfin lorfqu'onfut revenu de cette pre-
mière frayeur t après avoir mis une bonne garnifon dans Pefi:,
on réfolut de nouveau de donner l'afifaut à la ville de Bude5
& comme la faifon commençoit déjà à être avancée , on n'at-
tendit pas plus tard que jufqu'au 22 d'Odobre. L'a£lion fut vi-
ve de part ôc d'autre. Nos troupes fatiguées par la vigoureufe
réfiftance des afiîégés commcnçoient à plier , lorfque le duc
de Nevers , emporté par le feu de la jeunefife , fe mit à leur tête,
pour les obliger à faire ferme j mais il reçut en ce moment
dans l'épaule gauche un coup de moufquet , dont la balle pé-
nétra entre le poumon , ôc le péricarde fans pourtant ofi^enfer
les parties nobles î on l'emporta fur le champ hors de la mê-
lée , ôc nos troupes rebutées , fe retirèrent 5 on compte que
nous perdîmes deux mille cinq cens hommes à cet afl^aut. Après
cette tentative, on commença à défefpérer de réufiir ,ainfi on
remena l'artillerie au camp après avoir mis une garnifon nou-
velle dans Peft. Les Turcs de leur côté jettérent des vivres
Ôc des troupes dans Bude, ôc fe retirèrent dans les places des
environs.
D'un autre côté le général Bafte pouffoit fes conquêtes en Exploits du
Tranfylv^anie. Il avoir remporté l'année précédente une eran- S'^'!?'^^ !\^'^^
de victoue lur Battori; celle-ci il attaqua Biltricz, ou toute la me,
Noblefie déclarée contre l'Empereur, Ôc les plus riches habi-
tans du payis, avoient tranfporté leurs effets les plus précieux.
Dès qu'il y eut brèche les Wallons ôc les Allemands montèrent
fans ordre à l'afiaut 5 mais ils furent repouffés avec perte. Bafte
jugeant donc qu'il falloit aller bride en main, tâcha d'intimider
les ennemis, ôc de les obliger à rendre la ville , fans qu'il fût
obligé d'expofer fes troupes. Dans cette vûë il fit publier dans
tout fon camp , qu'un tel jour il donneroit l'afTaut , ôc qu'il aban-
donneroit le pillage de cette ville opulente à ceux qui fe fe-
ïoient le plus diftinguès dans cette adion. Toutes fes troupes
Cij
i 6 o z.
20 HISTOIRE
^^^^^_^^^_,^^ fe dirpofoîent donc déjà pour cette grande journée, lorfqueîeàf
_-. " habitans envoyèrent à ce Général , pour le prier de ne point
j^T ^ mettre contre eux la force en ufage , ôc l'affurer qu'ils étoient
prêts de traiter avec lui.
On drefla donc un projet de capitulation; mais les afTiégés
l'ayant trouvée trop rude ^ & Bafte ne voulant pas l'adoucir,
on recommença à battre la place , au grand contentement du
foldat, qui dévoroit déjà dans (on cœur le riche butin qu'il
fe promettoit ; mais au grand regret des habitans qui crai-
gnoient extrêmement d'être pillés. Enfin Baitori envoya Ug-
nady pour demander la paix à Bafte , & pour lui donner pa-
role de fa part , que les habitans fe rendroient à des conditions
équitables, ôtqu'àfon égard il fe foumettroit à l'Empereur, ôc
le ferviroit fidèlement. Bafte appréhendant que s'il pouiïbit
encore les afTiégés , le défefpoir ne ranimât leur courage , les
reçut à compofition, à condition qu'ils luipayeroientune amen-
de de trente mille écus, qu'il feroit libre aux habitans de
refter dans la ville; que ceux qui aimeroient mieux en for-
tir, feroient conduits en lieu de fureté, & qu'ils auroientper-
miiTion d'emporter tout ce qu'ils pourroient de leurs effets. La
capitulation ayant été fignée, il fortit de cette ville environ
trois cens hommes, avec quatre-vingt-dix charettes, quipor-
toient leurs femmes , leurs enfans , & leurs meubles les plus pré-
cieux. Bafte étant entré dans Biftricz, y fit chanter uneMefFe
folemneîîe en atlions de grâces, 6c fit publier défenfe à fes
troupes d'infuîter perfonne ni de parole, ni d'effet, & qui or-
donnoit que tout ce qu'il avoit promis fut pon£luellement exé-
cuté. Mais malgré cette ordonnance le foldat perfide emmena
comme captifs ces trois cens hommes fortis de la place , & les
dépouilla entièrement, malgré l'oppcfition vraie ou feinte de
Bafte, ôc des autres officiers de l'armée.
Moyfe chef des Cicules . défenfeur zélé de la liberté de fa
patrie, Ôc accufé pour cela d'être d'intelligence avec les Turcs,
ne put fouffrir un procédé fi injufte. Ilfe mit à la tête de quel-
ques troupes, ôc leur ayant fait voir que les loix que Bafte leur
avoit impofées n'étoient pas du goût de la plus grande partie
de la Noblefl^e, il en propofa de plus raifonnables. Cette en-
treprife l'ayant fait déclarer ennemi delà patrie, il fe retira du
côté de Mauris, mais ayant été défait dans un combat qui fe
■•■«m
DEJ. A. DETHOU, Liv. CXXVÎI. 21
donna auprès de Wâ^ifTembouig, il le réfugia dans les monta-
gnes. Bafte perdit eftviron cinq cens hommes dans cette ac- J-Ienri
tion i & Moyie autour de trois mille , tous gens ramairés de dif- j.y.
ferentes nations» ôc par conféquent peu foumis ôç^peu fidèles, j 50. 2-
Battori n'ayant plus d'efperance de fe foutenir, après s'être
juftifié fur la révolte de Moyfe, à laquelle, difoit-il, il avoit
eu fi peu de part , qu'il s'y étoit même oppofé , vint fe remet-
tre entre les mains de Bafte. IirafÏLirade nouveau qu'il feroit
foumis ôc fidèle à l'Empereur , & il foufFrit qu'on le menât
captif, & comme en triomphe à Weiflembourg. Enfin l'uni-
que grâce qu'il put obtenir, ce fut d'être mis par un privilège
fpècial au nombre des Barons du Royaume de Bohême. C'eft
là que ce Général , illuftre par tant de vi6loires , comme on
le publioit partout peu de tems auparavant , ôc principalement
en Italie, cejjf rince loutenu par Talliance del'Empereur, dont
il fe vit déchu depuis à la honte de la nature, alla vieillir dans
l'oifivetè ôc dans l'opprobre , fans autre revenu qu'une fimple
penfion , qu'on lui faifoif.
Du côté de la Livonie Charle prince de Suéde, ôc Ré-
gent du royaume, effuya pîufieurs revers, Ôcla demeure qu'il AfT-nres Je-
y fit lui devint funefte , après avoir fait l'année précédente ^'^'û"^^-
dans cette province une expédition dont lefuccès fut affez dou-
teux. Mais avant que d'entrer dans ce récit , je prieleîedeurde
ne pas trouver mauvais, fi je raconte ici tout de fuite ce que j'ai
rapporté par lambeaux, ôc fous différentes années ,- dans l'our-
vrage que je regardois comme fini. Ce qui m'engage à le ré-
péter c'eft que des perfonnes dignes de foi , m'ont communi-
qué depuis peu une relation écrite en Allemand par un hom-
me , qui a été témoin oculaire de tout ce qui s'eft paflTé , qui
par conféquent eft plus croyable que les mémoires qu'on m'a-
voit fournis.
Les Livoniens avoient été tourmentés îong-tcms par la guer-
re , par une famine horrible , par les bêtes enragées , qui met-
toient en pièces les cadavres, dont la terre étoit couverte , ôc
enfin par !a pefte, qui eft la fuite ordinaire de tous ces maux.
Devenus la viâime des Suédois, ôc des Polonois , qui tour à
tour avoient défolé leurs provinces , encore incertains du parti
qu'ils dévoient prendre , ôc penchant fuccefiivement, tantôt
pour l'une, ôc tantôt pour l'autre des nations prétendantes „î.t
Ciij
i2^ HISTOIRE
• ne leur manquoit pius^ pour les réduireVà la dernière mifére.
Hou pour les plonarer dans le plus affreux défcfpoir , que de fe
E N R I • ^ r^ j • • -1 ri / 1 r ^ u-
j y voir expoles au dernier trait , qui leur rut lance , lorfque par 1 m-
. ^ ' terdi£lion de la liberté de confcicnce , on les obligea d'être les
témoins de Péxil des miniftres Protellans chaffés de toute la pro-
vince j ôc de la ruine de tous leurs temples. On peut dire que
c'efi: là ce qui les a révoltés contre les Polonois ; c^efl; ce qui
a fait la force du prince de Suéde bien plus que fes propres
troupes j c'eft ce qui lui a ouvert fi rapidement les portes de
Pernau, de Solen, d'Uberpalen 6c de Leiffi fuccès, qui l'ont
encouragea attaquer Félin, pofte tenu jufqu'alors pour impre-
nable, qui s'eft enfin rendu, malgré la réfiftancedes Hongrois,
qui y étoient en garnîfon.
D'un autre côté Farenfbeck à la tête d'environ quinze cens
Livoniens ôc de cinq cens Polonois faifoit dejlcourles dans
la Province^ attaquoit fouvent les Suédois, ôc leur tuoit beau-
coup de monde. Il employa même la rufe contre eux. Un
jeune homme alla fe rendre à Charle bâtard du prince de
Suéde , fous prétexte que Farenfbeck l'avoir traité de la ma-
nière la plus indigne. Après ce début il lui perfuada qu'il fe-
roit aifé de prendre Karkus , où il y avoir une grande abon-
dance de vivres, ôc où Farenfbeck avoir mis en dépôt toutes
qu'il avoit de précieux. Le bâtard donna dans ce panneau ;
il obtint de fon père cinq cens hommes , marcha de ce côté
là avec fon guide perfide , qui le mena par des chemins cou-
verts de bois , ôc lorfque le traître fut proche de la ville , il
piqua fon cheval ^ fous prétexte d'aller donner le fignal à fes
complices ; mais en effet pour avertir Farenfbeck , qui fit
auffi-tôt fortir fes troupes de leurs embufcades , envelopa le
bâtard , ôc le tailla en pièces.
PrifeaeKar- Le piince de Suéde ne fut pas plutôt inftruit de cet acci-
kas par le j^j^j. ^^g brûlant du défir de veiif^er fon fils , il invertit aufli-tôt
prince de 1 .„ , . r' J T7- 1 J • i •
5>ticdc. la place. La garniion etoit compolee de rinlandois que le roi
Sigifmond y avoit mis. D'abord ils fe défendirent courageufe-
ment ; mais après avoir foûtcnu deux affauts , où le Prince fut
repouffé, ils fe rendirent enfin à des conditions honorables, en-
tr' autres, qu'ils fortiroient enfeignes déployées, ôc qu'on les
conduiroit en lieu de fureté. On trouva réellement dans la pla-
ce une quantité prodigieufe de provifions, ôc toutes les richeffes
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXVII. 25
de Faren{beck. Sur«Jquoi quelqu'un lui ayant demandé ^ pour- — ^.».Luu .. tu . >
quoi il n'avoit pas mis fes effets en fureté à l'approche du Prin- }j p j^j ^ x
ce de Suéde ? Il repondit avec fanfaronade que c'étoit parce j y
qu'il étoit bien aife qu'à laprife de cette ville Charle vît qu'il , , '^
navoit pas affaire a un homme de rien.
Cependant au fond que pouvoit-il faire avec deux mille hom-
mes contre un Prince vainqueur , qui en avoir vingt mille à
fa fuite ? tout au plus fatiguer par quelques efcarmouches cette
armée plus confidérablepar le nombre de fes foldats^ que par
leur valeur ; auffieft-ce ce qu'il fit avec affez de bonheur jufqu'à
l'arrivée de Chriffophle Radzevil gouverneur de tohuanie. Exploits (Je
qui fe rendit de Vilna dans cette province à la tête des trou-
pes du roi de Pologne. Alors les deux partis fe trouvant à peu
près égaux, les Polonois d'un côté , les Suédois de l'autre avec
quelques Allemands , exercèrent à l'envi les plus affreufes
cruautés contre les malheureux Livoniens. Les cheveux dref-
fentà la tête quand on ht tout ce que la licence du foldatleur
fit fouffrir : de jeunes filles deshonorées impunément aux yeux
même de leurs pères ôc mères : des femmes forcées en préfen-
ce de leurs maris attachés à des pieux j ôc même fur leur corps.
Pendant que les foldats étoient occupés à ces excès , les Lappons
vinrent tout d'un coup fondre fur eux , auprès de Sysdgalî ,
6c tuèrent douze cens de ces pillards à la vue de MathiasDe-
binski , de Louis Weier^de Léon Sapyha, de Kriskewitz, &
de quelques autres, ôc de Farenfbeck lui-même. Delà on alla
camper à Wenden : les Suédois, qui croyoient être maîtres
de la campagne, ôc que les ennemis n'oferoient paroître, fe
voyant tout d'un coup attaqués par Spigel ôc par Fitting à la
tête de l'infanterie ennemie, prirent la fuite, ôc la glace s'étanr
rompue fous leurs pies pendant qu'ils traverfoient la rivière ,.
la plupart périrent miférablement. Après cet avantage les Po-
lonois repalTérent en Lithuanie , ôc pillèrent en chemin Koc-
kenhaufen, où ils commirent les plus grandes cruautés. De-
binski refia par cette retraite expofé à la fureur des Suédois:
mais il fe réfugia dans fon château de Pohatge , où ayant été-
bien- tôt après abandonné de tout le monde , il fut enfin pti^
par Farensbeck.
Après la retraite des Polonois, l'armée Suedoife vint atta-
quer Derpt, qui eu la ville la plus riche de toute la Livanie
H E N R
IV.
1602.
Tentative
<îes Sicdois
fur Kokcn-
24 HISTOIRE
m après Revel 6c Riga. La garnifon de la ^lace avoît pour com-
j maiidans George Schenning , Henri Stammel , & Herman
Wrangcl , qui après avoir fait plufieurs forties ôc foi^itenu di-
vers aiîauts , ne voyant aucune efpérance de fecours , fe ren-
dirent ôc demeurèrent prifonniers. Ce fut le peuple qui les for-
ça à capituler. La ville fut fauvce du pillage i mais le château
~fut abandonné à la merci du foldat.
Dans l'efpace de fix mois , c'eft-à-dire, depuis le mois de
Juillet \6oo, jufqu'au mois de Février i5oi, Charle conquit
prefque toute la Livonie , moins parla valeur de fes troupes,
que par la mauvaife conduite , ôc par la lâcheté des Polonois,
à qui il ne refta que les places ôc les forrereffes fituées fur la
Duine j comme Dunemonde , Riga , Kokenhaufen^ Schwane-
bourg , ôc quelques autres fur la frontière de Mofcovie. Ce
Prince écrivit enfuite aux habitans de Riga , pour les exhor-
ter à fe donner à lui 5 mais ils lui réponduent : Que quand ii
feroit maître de toute la Livonie , ils ne laifleroientpas défaire
ce que le devoir demandoit d'eux. De là il entra dans le du-
ché de Semigalen, après avoir palTé la Duine avecfon armée,
qui à l'incendie près , fit dans le territoire de Riga tous les
maux qu'on peut imaginer. Il fe rendit maître d'abord de
Treiden, d'où il marcha à Refitten , oiiMathias Karkofski,
écoit en garnifon avec deux cens Heyduques. Ce commandant
ne fe fentant pas aflfez fort pour défendre la place , invita Star-
berg commandant du fort de Ludzcn , qui n'étoit pas éloigné
de là, à venir fe joindre à lui , pour attaquer les Allemands ,
qui n'étoient pas fur leurs gardes. 11 lui fit entendre qu ils fe-
roient un butin confidérable , après quoi ils fortiroient enfem-
blede la Province. Cette propofitionfit tant d'horreur à Star-
be; -j , qu'il crut devoir avertir les Allemands du deffein de
Karkofski, afin qu'ils prifient leurs mefures. Sur cet avis ils
raifemblérent grand nombre de payfans, ôc ayant attaqué Re-
fitten , ils prennent j maffacrent impitoyablement Karkofski ,
fa femme ôc fes enfans , 6c livrent enfuite la place aux Sué-
dois,
Charle, animé par ces fuceès, va camper de là fur îa fin de
Mars à la vûë de Kokenhaufen. Kouszoreki en étoit Gouver-
neur. Il fit jurer à Staniflas Rubofskynski brave foldat , à Stau-
rota, à Eziganski Bialoflbn , Ruifiea de nation , ôc à tous les
habitans
DE J. A. DE THOU. Liv. CXXVII. 2;
habitans qui étoient en âge de porter les armes , qu'ils verfe- »
roient plutôt jufqu'à la dernière goûte de leur fang , que de fj g |sj r i
parler de fe rendre. Cependant le 22 de Mars le prince de j y,
Suéde donna un aflaut général à la place, ôc dans cette atta- 1 (5 02»
que il tua lui-même d'un coup d'arquebufe , Kniafz Polebinski.
Le lendemain il la fit afiaillir une lèconde fois , ôc emporta la
ville. Lès Polonois en fe retirant dans la citadelle, jettérent
dans le foffé le canon dont Charle (ouhaitoit fort de fe rendre
maître : il envoya enfuite un trompette t pour les fommer de
fe rendre j mais au lieu de répondre, ils le tuèrent à coups d'ar-
quebufe.
Cependant les Polonois , qui avoient abandonné la Livo- Exploits
nie, ravageoient toute la frontière de cette province du côté dcSiansku
de la Lithuanie , & tous les peuples de la Curlande fuyoient de
toutes parts pour ne pas tomber entre les mains des Suédois.
Dans ce defbrdre extrême, Sicinski un des plus confidérables
gentilshommes de la province^ raffembla fix cens Polonois fu-
gitifs ôc deux cens chevaux , ôc alla fe pofler à Bierfen ville de
la frontière , qui n'eft qu'à fept mille de Kokenhaufen , pour
y attendre les Suédois. Charle en avoir détaché environ qua-
tre cens, qui étoient prêts à entrer dans la Lithuanie. Sicinski
les arrêta ; ôc il fçut par un jeune homme pris par les Cofaques,
que Charle étoit encore devant la citadelle de Kokenhaufen
avec feize mille hommes j ôc qu'il avoit réfolu , dès qu'il feroit
maître de cette place , d'entrer en Lithuanie avec fix mille
hommes.
Ce bruit s'étant aufïî-tôt répandu parmi les Polonois, ils fu-
rent prêts d'abandonner la ville, ôc defe retirer dans le cœur
du pays. Sicinski eut beaucoup de peine à empêcher par fa fer-
meté une fuite fi honteufe. Cependant Charle donna deux af-
fauts confécutifs à Kokenhaufen dansl'efpace de fix heures j ÔC
ayant été toujours repouffé , il voulut avoir recours à la mine.
Les Livoniens l'en détournèrent , en lui repréfentant qu'il ne
falloit pas ruiner une place fi~bien fortifiée. On recommcn(;a
donc à battre vigoureufement la muraille, Ôc peu de tems après
on y donna l'aiTaut , qui fut foûtenu avec beaucoup de valeur
parues afiiégés. Pierre Stolp un des premiers colonels del'ar-
niée Suedoife , y fut tué à côté de Charle. Enfin le froid com-
pençanc à diminuer , Ôc les glaces à fe fondre, ce Prince leva
Tome Xir. D
iï6 HISTOIRE
le fiége de la citadelle , ôc fe retira après avoir laiïïe dans la
ri ~ ville une grofle garnifon fous les ordre's de Schnenfen. En-
^ J^ ^ fuite ayant congédié une partie de fon armée , il diftribua le
refte dans les places, fur rafifûrance que lui donna Tiefenshau-
^ '^* fen j qu'avant la fête de Saint Jacque , qui arrive le vingt-
cinq de Juillet, il n'entreroit aucunes troupes Polonoifes en
Livonie , & que s'il s'en préfentoit pour y entrer , il fc^auroit
bien les en empêcher. Elles parurent cependant dès le commen-
cement de Mai , ôc les Suédois payèrent cher leur fotre cré-
dulité. Delà Charle fe rendit à Derpt, oli les AmbafTadeurs
d'Angleterre l'attendoient.
Cependant les troupes qui étoient afïiégées dans la cita-
delle de Kokenhaufen , follicitoient Sicinski de venir à leur
fecours. Il éluda quelque-tems leurs prières i mais enfin crai-
gnant que la place ne fût en péril , il prit avec lui huit ceni
chevaux , ôc vint à la rivière de Memmel qui (èpare le Se-
migaîen de la Lithuanie. Elle étoit alors débordée , ce qui
effraya fa troupe > qui ne voyoit point de bateaux pour la
paffer. Sicinski armé comme il étoit, entra le premier dans
la rivière ) ôc la pafTa à la nage? le refte animé par fon exem-
ple eut honte de fa peur, ôc tous pafférent , fans qu'il fe per-
dît prefque un feul homme. Le chef piqué perfonneilement
contre Frideric duc de Curlande, ne garda aucunes mefures ,
ôc il lâcha abfolument la bride à fes troupes. Tout fut mis à
feu ôc à fang, fans aucune diftinèlion d'habitans du pays ou-
d'Allcmands j ôc pour répandre plus d'effroi , Sicinski eut la-
cruauté d'enfoncer des demi piques dans les corps à dix ou
douze fourageurs qu'il avoir pris , & les fit planter ainfi vis-
à-vis de la forterefie de Bekerhaufen , afin de donner ce fpec-
tacle à la garnifon : ces malheureux vécurent encore plufieurs
heures en cet état. 11 bâtit enfuite un pont , au-deffous de cet
endroit , ôc tira Ces matériaux de plufieurs cabanes de bois ,
qu'il détruifit. Un gentilhomme du pays avoir tâché envain de
Ven empêcher: ne pouvant en venir à bout, il envoya un de
fes payifans donner avis aux Suédois , qui étoient dans la ville
de Kokenhaufen , que Sicinski , étoit arrivé j mais ce traître ,
au lieu d'aller avertir les Suédois , rapporte le fait aux Pj^lo-
nois même , ôc ayant reçu d'eux quelques foldats , il va pren-
dre fon maître j Ôc le livre entre leurs mains, lis lui firent
Si
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXVII. 27
donner la queftion^'ôc comme iln'avoûoit rien, ils le percé- 1 m
rent à coups d'efponton , fupplice qui en ce payis-là eft allés Henri
ordinaire. j y.
Sicinski s'étant mis en marche fur la fin d'Avril , alla d'à- 1602.
bord au fecours de la citadelle de Kokenhaufen , où les fol-
dats manquoient d'eau : ôc il les alïïira que leur mauvaife for-
tune finiroit bien-tôt, s'ils continuoient d'être fidèles. Dans ce
même-tems Jean Tiefenhaufen , qui avoit affuré que les Polo-
nois ne paroîtroient pas avant la fin de Juillet , ôc George de
Refen s'étant charges de mener un convoi dans la ville de Ko-
kenhaufen , où la garnifon étoit réduite à une extrémité fâ-
cheufe , au lieu de faire diligence , s'amuférent à boire fur la
route. Sicinski inftruit de leur marche les furprit lorfqu'ils s'y
attendoient le moins auprès du village de Stockmashoffe, les
tailla en pièces ,ôc prit leur convoi ôc leurs bagages. Cet évé-
nement abatit autant le courage des Suédois , qui étoient dans
la ville , qu'il releva celui de la garnifon de la citadelle : la
face des chofes avoit tellement changé , que ceux de la ci-
tadelle, qui étoient afiiégés auparavant , fembloient à leur tour
affiéger la ville: car fur le bruit de cette vidoire il venoit tous
les jours des Lithuaniens grofiîr le corps de Sicinski j ôc Rad-
ziwil ) qui étoit retourné dans cette province pour marier fon
fils , n'eut pas plutôt fini cette affaire qu'il fe mit à faire des
levées , ôc affembla en peu de tems un corps de fix mille
hommes.
Déjà l'armée étoit prête à fe mettre en marche j ôc quoi-
qu'elle fût à peine de quinze mille hommes , les goujats ôc les
valets dont elle étoit fuivie , en faifoient paroître cent mille.
Radziwil fit outre cela venir de Riga trois cens Allemands ôc
du canon , ôc le 19 de Mai il mit le fiége devant la ville de
Kokenhaufen. Le Gouverneur craignoit fi peu qu'on ne l'at-
taquât , qu'il fit de lui-même abattre une partie de la muraille
pour engager les Polonois à venir à l'afi^aut : il avoit fait tirer
en dedans un bon retranchement , ôc s'étoit pourvu de quan-
tité de feux d'artifices j pour les bien recevoir : mais il man-
quoit de vivres, ôc fes foldats après avoir mangé tous les ani-
maux, dont les hommes fe nourriffent, ne vivoient plus que
de chiens, de chats, ôc de cuirs.
Le bâtard du prince de Suéde informé de l'état où ils étoient
2.S HISTOIRE
I. ôc de la défaite de Tiefenshaufen , réfolut de les fecourir. Quoi-
Henri ^"^ rentreprife fut hazardeufe , il embarqua fon convoi fur la
j Y^ Duina , ôc ayant fait embufquer des troupes en différens en-
i6 o'-^ droits de la foret , il fe mit à Pavant-garde avec trois cens hom-
mes. Aufli-tôt Liskowitz eut ordre de marcher à lui à la tête
de quatre cens. Alors le Prince fe voyant attaqué , fe retira
infenfiblement jufqu'à l'endroit , où fes troupes étoientcmbui^
quées : Liskowitz , qui le pourfuivoit toujours , fe vit tout d'un
coup enveloppé , ôc fut tué avec tout fon monde, à la referve
du colonel Simakouski, qui fut fait prifonnier par les Suédois.
Cet échec n'étonna point Radziwil î il détacha fur le champ
Sicinski fuivi de mille hommes d'élite, avec ordre de pour-
fuivre l'ennemi , fier de fa viftoire , & de réparer la perte qu'on
venoit de faire. Sicinski inftruit par un payifan de la marche
du bâtard , & de fes troupes , les joignit au village d'Oelle.
Ils avoient devant eux des tables bien garnies , ôc ilsfe difpo-
foient à en faire bon ufage. Cependant ils ne furent point ef-
frayés de l'arrivée de Sicinski , quoiqu'ils ne s'y attendiffent
pas ; ils prennent les armes à l'inftant , & répouflent l'ennemi
avec beaucoup de bravoure. Les Allemands fe diftinguérent
fur-tout en cette occalion : il y a même lieu de croire qu'ils
auroient eu le deffus, fi le bâtard ne les eut pas abandonnés.
Comme il fe défioit du fuccès , il fe réfugia dans le château du
lieu , oii ils étoient. Il perdit en ce combat Fabien Tiefen-
haufen ancien officier d'une valeur éprouvée : ce fut un Po-
îonois qui le perça de part en part d'un coup de lance. Jean Saf-
fewegen demeura auflTi fur la place avec une vingtaine d'Alle-
mands. Du côté des Polonois ôc des Lithuaniens il y eut plus
de trois cens hommes tués , fans compter ceux qui mouru-
rent depuis deleursbleffùresj cependant ils demeurèrent maî-
tres du champ de bataille, ôc des bagages des Suédois. A l'é-
gard du bâtard, il fe fauva la nuit du château où il s'éioit re-
tiré. Sicinski vainqueur s'abandonna au pillage, mit tout à feu
& à fang , ôc eut la cruauté de faire brûler dans un château
voifm une troupe de femmes qui s'y étoient enfermées pourfe
mettre à couvert de la fureur du foldat. La terreur qu'il répan-
dit par-tout Ht rendre quantité de châteaux ôc de villes , qu'il
faccagea cruellement , après quoi il s'en retourna joindre l'ar-
4ïiée. Son procédé irrita extraordinairement les Suédois ; c^*.
E N R
DEJ. A. DE THOU,Liv. CXXVII. ^9
'difoient-ils , fi les Pdjonois & les Lithuaniens dans une vi£loi- ^^
re aflez douteufe ont montré fi peu de modération, queferoit- tt
ce s'ils avoient remporté une victoire complette l Que n'au- ^ ^ '
rions-nous pas à foufFrir de l'infolence de pareils maîtres f
Le bâtard délivré de ce péril , & réfolu de tenter encore la Dcfjue^des
Fortune , prend mille hommes de pié > &c quinze cens chevaux , Suédois.
rallie autour de lui tout ce qu'il y avoit de Suédois dans le
payis , ôc fe met en marche pour tâcher de fécourir Koken-
haufen. Il arriva le douze d^èr Juin à un mille de la ville, où il
s'arrêta , & commença par fe retrancher avec fes chariots. Le
lendemain cent chevaux Allemands étant fortis defoncamp
ôc ayant attaqué les Polonois , après un léger combat , les deux
armées fe mirent en bataille. Brangel faifoit la première ligne
des Suédois avec les troupes qu'il avoit amenées de Derpt. Il
ctoit fuivi de George Kindener de Rofenbergh, avec lesgar-
nifons de Pernau Ôc de Venden. Dans l'armée Polonoife ce-
lui qui commandoit la première ligne étoit J. Radziwil , fils
de Chriftophle , avec fon coufin germain George Radziwil ôc
l'étendard noir du .Vaivode de Troskow.
Ceux qui fe diftinguérent le plus dans ce combat furent les
Allemands : ils mirent en fuite les Lithuaniens , les pourfuivirent
une lieuë durant , ôc prirent leur canon dont ils encloûérent une
partie. Sicin?ki avoit en tête l'infanterie Suedoife , qui faifoit
un feu terrible de fa moufqueterie : mais malgré cela il ne bran-
la point de fon pofte. Charle Koskowitz voyant que fes trou-
pes commençoient à plier, court à toute bride, les arrête, ôc
s'étant mis à leur tête il charge vigoureufement les Livcniens
qui le reçurent de même. Cependant les Polonois perdoient
plus de monde , que les Allemands. Le bâtard étoit à la tête
de la cavalerie , ôc c'étoit de là que dépendoit la vi6loire : mais
cet homme effrayé du nombre des ennemis , ôc ne fe fiant pas
à la valeur de fes troupes , fongea trop tôt à le retirer , ôc fa
retraite livra la vi£loirc aux Polonois. Les Allemands Ôc fin-
fanterie Suedoife abandonnés par la cavalerie , mirent toute
leur refilburce dans leur courage, ôc combattant en defefpércs
ils firent acheter cher la vidoire aux ennemis. L'a£tion dura
depuis fept heures du matin , jufqu'à deux heures après midi.
Comme les Allemands ôc les Suédois avoient combattu avec
une fermeté étonnante ^ fans quitter le pofle qu'ils gardoient ^
Diij
50 HISTOIRE
— — il y en eut environ deux mille de tues. Pu refte on fit peu de
Henri priri>nniers , les plus confidérables furent George Kindener de
j V^ Rofenbergh , Thomas Bork, Wergandi, François de Warda,
1602. ^^ brave Hcrman Wrangel , Tiefenhaufen , & quelques Groen-
landois. La perte des Poionois & dei. Litiiuaniens fut encore
plus grande. Cependant comme ils reftérent maîtres du champ
de bataille, Chriftophle Radziwil fomma la garnifon de Ko-
kenhaufcn , de fe rendre j & après de longues conteftations , les
Suédois y confentirent enfin, à él^ndition d'avoir la vie fauve.
Après l'accord ils fe retirèrent dans une Eglife où les Poionois
étant entrés, animés par la haine ôc la fureur, ils alloient maf-
facrer ces malheureux qui n*étoient pas en état de fe défendre,
lorfque Radzixv'il les tira de ce lieu par une petite porte de der-
rière. De là ils fe hâtèrent de forrir delà ville par la porte qui
donne fur îa rivière, hommes, femmes, enfans ; mais après
avoir évité le fer des Poionois , ils allèrent fe précipiter eux-
mêmes dans la Duine , ôc y périrent tous. Cette a£lion de defeG-
poir fut diverfement interprétée :ies uns la regardèrent comme
une punition deDieu,qui par là vouloir les punir de leur invafioîi
injufte 5 Iqs autres crurent qu'ils l'avoient fait à deffein , pour en-
flammer la haine desLivoniens contre lesLithuaniens & les Po-
ionois , ôc les empêcher de fe foùmettre à de i\ indignes maîtres.
Après tant d'heureux fuccès Radziwil ayant fait la revue
de fon armée marcha du coté de Wenden avec lix mille hom-
mes. Il prit fur fa route quelques petites places , que les Sué-
dois avoient abandonnées. Cappel , qui ètoit dans Wenden,
ne fe trouvant pas en état de s'y défendre , capitula à certai-
nes conditions, qui furent obfervècs. Radziwil qui fe dèfioit
des Poionois , lui donna trois cens Mofcovites qui fervoient
dans fon armée, pour l'efcorter jufqu'à ce qu'il fût en fureté.
Il envoya enfuite Sicinski pour réduire les poftes d'alentour.
Cet ofBcier trouva moyen de furprendre le château de Geor-
ge Kindener, qui avoir été fait prifonnierau dernier combat.
Pour cela il fuppofa des lettres de ce Seigneur 5 ôc pendant
qu'on ètoit en pour- parler, il entra dans la place, Ôc fît main-
baffe fur la garnifon : ayant enfuite engagé les payilans à retirer
leurs effets dans cette place, il les pilla, puis brûla le château,
6c retourna j àndre 1 armée.
Il ne reftoit plus que Roncbourg j mais il y avoit fur la
DE J. A. DE T H O U , L I V. CXXVII. 51
loiite le fort de HodirofTeri/ gardé par des Allemands -, ôc il . __<
étoit prefque imporfible de faire le fiége de Roncbourg , fans "4 g jvi {^ t
être auparavant maître de ce Fort. Radziwil y envoya des Pc- j y
lonois & des Tartarcs , qui attaquant la baffe - cour du château 1 k q o
avec des cris épouventables, mirent le feu à quelques cabanes
de bois , qu'on y avoit bâties j Ôc dès qu'ils le virent bien allumé ,
ils fe retirèrent dans la forêt voifme , comptant qu'après leur re-
traite les Allemands retireroient leurs meilleurs effets , Ôc aban-
donneroient ce pofte. En effet ces troupes , comme ils favoient
prévu , fe mettant en devoir de partir, les Polonois fondirent
fur eux à fimprovifte, & s'étant rendus maîtres du butin, ils
retournèrent au Fort , où ils maffacrérent de la manière la plus
cruelle des femmes groffes ôc des enfans qui y étoient reftésc
L'obftacle qui avoit retardé le fiége de Roncbourg , étant
levé, Radziwil fortifié de deux cens chevaux que le duc de
Curîande lui donna , alla camper devant la place, ôc il envoya
un trompette, pour la fommer de fe rendre. Mais on le ren-
voya avec une réponfe fort fîére. Au bout de quarante jours
le liège n'étant guère avancé à caufedes broùilleries perpétuel-
les de Radziwil avec Chodkowitz, ôc le duc de Curîande mê-
itie, à qui Sicinskifaifoit tous les déplaifirs qu'il pouvoir? en-
fin on eut avis que le Prince de Suéde fe difpofoit à rentrer
en Livonie avec une nouvelle armée. Les Lithuaniens firent
alors la même faute , qui avoit perdu auparavant les Suédois ,
ils n'ajoutèrent point foi à cet avis, ôc ne fe tinrent aucune*
ment fur leurs gardes. A la fin pourtant on détacha Sicinski ,
pour en apprendre des nouvelles : celles qu'il rapporta rempli-
rent le camp d'effroi 5 on fe retira avec tant dedefordre, que cela
avoir plus Pair de gens, qui s'enfuyent, que d'une armée qui
va donner bataille. Les Suédois animés par la mémoire en-
core récente de toutes les cruautés commifes par leurs enne-
mis en firent un grand carnage, ôc le butin les dédommagea
amplement de celui qu'ils avoient perdu. Prefque toutes les
places , qu'avoient prifes les Lithuaniens , ouvrirent eiifuire leurs
portes au vainqueur.
Jean de Nalfau fils d'un autre Naffau du mcme nom , ve- * • ' ,
J J r r 1 M • 1 r- r Arrivée de
noit de perdre la remme , dont il avoit eu pluiieurs enfans : jcan âc Naf-
pour oublier s'il fe pouvoir fa douleur, il vint au»mois de Juil- ^^u nu c^mj»
let trouver Chade de Suéde à Pernau ^ avec des lettres de
32 HISTOIRE
III _■ récommendatlon de réle£leur Palatin. Lp prince Suédois lui
Henri ^^^^^ ^^ charge de Général de fon armées. NafTau s'en excufa
j Y^ d'abord : mais on lui fit tant d'inftances , que quoiqu'il vît beau-
1^02 ^^^P de confulion dans ces troupes, & que le jugement in-
fluoit moins fur les délibérations , que le caprice ; que d'ail-
leurs il y avoir grande difette d'argent ôc des provifions né-
cefTaires à la guerre 5 cependant la peur qu'il eut qu'on n'im-
putât fon refus à lâcheté , & la penfée qu'il ne lui feroit pas
honorable de s'en retourner après un fi long & fi pénible voya-
ge fans s'être fignalé par quelque exploit, le déterminèrent à
accepter. Ce qui l'y engagea encore fut , qu'il reconnut que
le foldat Suédois étoit brave, ôc que fi on le formoit fuivant
la difcipline des troupes Hollandoifes > qu'il avoir apprife fous
le comte Maurice fon coufm germain , on en pourroit tirer
de grands fervices 5 parce qu'il foufïroit aifément le froid ôc
la faim , qu'il étoit foumis aux ordres des officiers, ôc qu'il ne
traînoit point après lui une troupe de femmes : mais il ne fe
chargea de cet emploi , qu'à condition que Charle s'en retour-
neroit, pour donner ordre aux affaires de la Suéde, qui n'é-
toient pas bien affermies , ôc pour fe mettre à couvert d'un
revers qui eft toujours à craindre à la guerre , ôc qu'il auroit
foin de lui envoyer exa£tement tout ce qui feroit néceffaire
pour l'expédition de Livonie. Il ajouta, Que c'étoit une maxi-
me confiante parmi les grands Capitaines , qu'il ne falloir
qu'une tête dans une armée ; Ôc que ce qui venoit d'arrivée
aux princes d'Allemagne à l'affaire de Reez en étoit une bon-
ne preuve : il demanda outre cela , Qu'on lui donnât dix mille
hommes de pied , ôc cinq mille chevaux , parmi lefquels on
pourroit recevoir des étrangers ; quinze pièces de canon de
batterie , ôc quinze de campagne, avec de l'argent, des pro-
vifions de guerre ôc de bouche , ôc des armes pour le foldat,
qu'il feroit maître de difcipliner , comme on vient de le dire :
Qu'il lui fût permis de plus de donner, de l'avis du confeil de
guerre , les principaux emplois de l'armée , ceux de Tréforier,
d'Intendant , de Maréchal de camp , d'Ingénieur en chef, de
Capitaines des patrouilles , ôc des bagages. Il fit dreffer tous
ces articles que Charle figna 5 mais il parut , qu'il le faifoit
avec quelque répugnance: cependant il y ajouta que NafTau
s'engageroit pour un aUjôc qu'il recsvroit pour fes appointemens
les
D E J. A. DE T H O U , L I V. CXXVJI. ^i
les revenus de l'éveGhé de Derpt , qu'on difoit monter à plus ■
de trente mille ccus , mais Naffau ne voulut prendre d'enga- u r m r i
gement que pour trois mois, & ftipula qu'on lui fourniroitpar jy
mois une certaine fomme pour fa dépenfe. Pendant ce tems
la il arriva au camp huit mille hommes de troupes auxihaires.
Charle ôc Naflau ibrtirent de Pernau pour s'y rendre, & lors-
qu'ils y furent arrivés , le Prince proclama folemnellement Naf-
fau Général de l'armée. Il ajouta , pour faire fon éloge, qu'il
étoit fon parent, qu'il defcendoit d'une famille très-noble ôc
très-illuftre depuis plufieurs fiécles , ôc qui avoit donné des Em-
pereurs à l'Allemagne 5 qu'enfin c'étoit unhbmme, qui enten-
doit parfaitement le métier de la guerre.
Naffau commença au(îi-tôt à mettre la main à l'œuvre. Tous
les jours il rangeoit fon armée en bataille, Ôc faifoit faire l'exer-
cice à Ces troupes. Cependant il confeilla à Charle , qui avoit
réfolu d'alîiéger Riga , pour obliger les Polonois à lever le
fiége de Roncbourg, de ne pas abandonner lagarnifon de cette
place , puifqu'il avoit affez d'infanterie pour entreprendre de la
fecourir. II l'avertit aufîî d'envoyer d'avance fa groife artille-
rie devant Riga fur des vaiffeaux , qui fe tiendroient à l'ancre,
en attendant que farmée de terre y arrivât , de peur que s'il
attendoit à la faire venir, qu'on fut campé devant la place, il
ne vînt des vents contraires, qui empêchalfent le canon d'ar-
river, ôc qu'on ne fût forcé de lever lefiége honteufement, ôc
avec perte : ce qui arriva en effet. On alla enfuite camper à
Lenfel , ôc fur l'avis qu'on eut, que les Polonois avoient levé
le fiége de Roncbourg , ôc qu'ils marchoient au-devant des ,
Suédois, le Confeil de guerre s'étant affemblé, on réfolut de
leur épargner la moitié du chemin. Naffau faifoit cependant
de grandes infiances , pour qu'on pourvût aux vivres , mais on
n'y eut aucun égard. Charle naturellement impétueux, ôc ac-
coutumé à faire la guerre fans ordre, ne pouvoit digérer les
avis que lui donnoit Naffau. « La guerre, lui difoit-il , ne fe fait
«.pas en Livonie, comme en Flandre. Ici le foldat doit fon-
o5 ger à fa provifioni les bleds commencent à être murs , malgré
» le dérangement de la faifon, ôc les pluies continuelles 5 c'eft
s» à lui de pourvoir à fon entretien. « Comme il ne fe trouvoit à
Lenfel aucun officier qui entendît les campemens , Naiïau fut
obhgé de prendre ce foin 3 ii difiribua les quartiers , ôc affigna à
Tome XIF. E
54 HISTOIRE
, chacun le polie qu'il devoit occuper. Comme on campolt fut
Henri ^^ bord de la mer, il plaça la cavalerie le long des falaifes:
j Y^ de l'autre côté c'étoient des bruyères j il y pofta Ion infanterie.
1^02. Au-deflbuss'étendoit une plaine , par où les ennemis pouvoient
venir à eux î il y reftoit encore un vieux retranchement, qui
avoir autrefois été pouffé jufqu'à la mer. Naffau y porta quel-
ques compagnies d'infanterie , avec vingt pièces de campagne»
Enfin il laiffa dans le camp même un efpace vuide^ où les trou-
pes puffent fe mettre en bataille , ôc attendre l'ennemi , Ôc il
arrangea tout autour les chariots qui fervoient à porter les ar-
mes de l'armée.
Jaloufic de Charle ayant confidéré cet arrangement , en fut Ci content,
Charle contre ,., r c • t-i • j ^ r •. •
Naffau. q'J ^l s^^ "t i^^^'^ ^^'^ tableau : mais peu de tems après , loit ja-
loufie > foit impatience, il le changea entièrement j il pofta des
gardes avancées dans les bruyères , mais fi mal à propos , qu'el-
les ne pouvoient fe voir l'une & l'autre ; & cela dans le tems,
que l'armée du roi de Pologne n'étoit qu'aune journée dedif-
tance. Naffau fentit parfaitement qu'on l'infultoit ; mais il ne
fit pas femblant de s'en appercevoir,pour ne pascaufer du dé-
fordre dans le camp dans un tems où l'ennemi étoit Ci proche.
Cependant comme il appréhendoit le même malheur qui étoit
arrivé depuis peuàWenden, fur-tout l'arméeétant comman-
dée alternativement par des Généraux différens , il donna en
particulier au prince de Suéde les avis qu'il jugea néceffaires;
mais l'ayant trouvé réfolu à marcher, il le fuivit en bon ordre.
Le bâtard de Charle étoit à la tête de la cavalerie Suedoi-
fe ôc Finlandoife j Maurice Urangel Livonien , officier bra-
ve ôc expérimenté , faifoit la fonction de Maréchal de camp
générai , ôc avoir fous fes ordres mille Reîtres ; Jean Bengel-
fon , qui avoit fervi long-rems en France , commandoit l'in-
fanterie j ôc Naffau avoit avec lui mille chevaux, ôc une garde
Allemande de çjo fantaffins. Outre ces troupes le prince de
Suéde avoit deux compagnies de cavalerie Suedoife ôc cinq cens
arquebufiers, forces fuffifantes pour exécuter quelque exploit
confidérable , fi fa mauvaife humeur , ôc l'averfion qu'il avoit
pour l'ordre ôc pour la difcipline , n'y euffent mis un obftacle in-
vincible. Dans la marche les Forts de Clenine ôc de Rop fe ren-
dirent aux Suédois, ôc l'onft^Lit que les ennemis avoient retiré
îe corps, qu'ils avoient poflé fur la rivière proche de Wenden,
DE J. A. D E THOU, Liv. CXXVII. ^f
Plus avant ils trouvèrent trois pièces de campagne abandon- ^^^^__^^_^_
nées , ce qui marquoit des troupes qui s'enfuioient. Quoi- ~IZ "
qu'il fut nuit , Naflau croit d'avis de commander fur le champ ^^ ?^^ ^
la cavalerie pour les pourfuivre. Charlene voulut pas le per- ^^'
mettre , que toute fon armée n'eut pafle la rivière : ainfi on per- i '^ o 2.
dit le tems de la nuit ôc tout le jour fuivant à faire un pont ,
ôc on laifTa échaper l'occafion de défaire peut-être les ennemis.
Deux efcadrons Suédois s'étant approchés de Wenden, la pla-
ce fe rendit. Cependant l'armée ayant pafTé la rivière à Nid-
den , ou Nittau , fe trouva à la vue des ennemis 5 mais l'empref-
fement qu'on avoit eu , fut caufe qu'on n'exécuta rien , parce
qu'on manquoit de vivres , ôc que les Polonois avoient rom-
pu tous les chemins. NafTau , qui menoit l'avant-garde , ayant
entendu un bruit épou ventable , jugea que les ennemis n'étoient
pas loin : il les pourfuivit jufqu au fort de Newmolens , leur en-
leva deux coulevrines, ôc quelques petites pièces de canon,
ôc il apprit que ce grand bruit qu'il avoit entendu , venoit
de ce qu'ils avoient mis le feu à leur poudre. En les fuivant
jufqu'à Rodenpis , il combattit trois cens chevaux qui fe reti-
roient en bon ordre ^ ôc il leur prit deux cens chariots char-
gés de tentes : cent Polonois demeurèrent fur la place dans
cette adion. Enfin NafTau s'arrêta à deux milles de Riga, en
attendant que Charle arrivât avec le gros de l'armée.
Dans la retraite des Lithuaniens on avoit pris cmq cens cha-
riots , fur quoi il s'éleva une difpute entre la cavalerie ôc l'in-
fanterie , qui prétendoit devoir partager cette prife. Pendant
la querelle tous les chariots de la cavalerie furent pillés, ôc fans
ce butin , il en feroit mort un grand nombre de faim. Naflau
vouloir qu'on fe fervît de l'occafion pour prefler Riga , ôc qu'on
envoyât de l'autre côté de la Duinela cavalerie, qui étoitpof-
tée fous les murailles de la ville. Charle fut d'un autre avis ;
il alla d'abord à Ne\^molens , où il refta trois jours , au bout
defquels il délibéra s'il ne feroit pas mieux d'afliéger Dune-
monde. Pendant ce tems-là Farenfbeck s'étoit jette dans Ri-
ga avec douze cens hommes , moitié Allemands , moitié Fla-^
mans ; ôc ayant bien fortifié le Fauxbourg , à la tête duquel il
fit tirer un bon retranchement , il laifla fix cens hommes dans
la ville avec quinze pièces de campagne , ôc fe retira. Lq ^^^p^Jf^^
Confeil n'ayant pas été d'avis d'afliéger Dunemonde , l'armée sucdois.
Eij
3(5 HISTOIRE
^^^^^ vint camper devant Riga le 50 d'Août ver/s minuit : Cela n'em-
* pécha cependant pas les afîiégés d'être informés de l'arrivée des
Henri Sue^Jois, ôc ils brûlèrent toutes les maifons des fauxbourgs,
^ ^' Le Fort que Farenlteck avoir élevé , fut pris d'emblée , ÔC
,1002. palifladé aulTi-tct : il y eut deux cens Polonois tués à cet-
te attaque, le refte fe retira dans la ville. Les Suédois s'é-
tant amufés ,les uns à piller, les autres à boire, perdirent auffi
beaucoup de monde j ôc la plupart furent mis en pièces par le
canon de la ville. Les Suédois relièrent quelque tems en ba~
taille, réfolusde préfenter le combat à la cavalerie des Lithua-
niens : mais comme elle ne parut point, ils firent avancer le
canon deftiné pour défendre le pofte qu'ils occupoient. Pen-
dant ce tems-là Radziwil fe retira au-delà de la Duine , & can-
tonna fes troupes fur les terres de Guillaume de Platemberg*,
en attendant que le roi de Pologne arrivât. Staniflas Zolt-
kiewski, qui avoit amené deux cens chevaux au camp, en fit
de même.
Cependant la difette des vivres avoit déjà obligé plufieurs fois
les Suédois à changer de camp. Enfin ils allèrent camper au
folié aux moulins le long de la mer ,à un mille de Riga, ôc à
trois cens pas de Duneraonde : là le foldat fe trouvoit fort ref-
ferré entre les Dunes, ôcétoitobhgé d'aller fort loin au fou-
rage. NafTau bâtit la nuit un Fort auprès de la ville : mais les fol-
dats, qu'on y faifoit entrer tour à tour, pour le garder, éroient
expofés au feu du canon des vailTeaux du Roi. Il furvint en
même-tems de grandes pluies , qui furent fui vies d'un froid très-
rude , dont les troupes étoient fort incommodées dans leurs
tentes. D'ailleurs les convois arrivèrent vingt jours plus tard
qu'on ne les attendoit, 6c fur ces entrefaites on reçût la nouvelle
de l'approche du roi de Pologne. Tout cela joint à la ri-
gueur du froid qui rendoit le tranfport des convois très dif-
ficile , fit lever tumultuairement le fiége le s 8 d'Août. Les
Heiduques de l'armée Suedoifes'étantfaius d'une barque , allé^
rent fe rendre aux Polonois , à qui ils apprirent que la fa-
mine ôc la pelle défoloient l'armée Suedoife , ôc que leurs fol-
dats étoient tous nuds, ôc manquoient de tout ce qui eft né-
celTaire à la vie.
Enfin le roi de Pologne arriva le 7 de Septembre à Seel^
bourg dans le duché de Curlande , accompagrké de Jeaii.
D E J. A. D E T H O U. L I V. CXXVII. ^
Zamoyski grand Général de Pologne , ôc s'occupa à bâtir un
pont de batteaux , en attendant le refte de fon armée. Il n'y H E N R i
a point de cruautés que fes troupes ne commiflent dans cette IV.
malheureufe province. Elles défolerent les maifons ôc les cam- i 5 o 2.
pagnes , & les habitans infortunés fe virent expofés de leur part Arrivée du
aux plus grands excès. Les filles ôc les femmes furent forcées roi de Polo-
publiquement aux yeux même de leurs maris arrachés à des ^"^'
pieux , comme je l'ai déjà rapporté , comme fi l'exemple
rendoit permifes des adions auffi infâmes. Ce fut fur-tout
contre les Allemands, que leur fureur fe lignala, il nelesap-
pelloient point autrement que traîtres , ôc race de proftituées.
Leur habillement tenoit lieu de convidion de tous les crimes?
ôc fur ce feul indice ^ on' leur coupoit le nez ôc les oreilles
pour les deshonorer. On inventa même de nouveaux fuppli-
ces contre ces malheureux , qui étoit errans de côté ôc d'autre -,
pour les forcer par la violence de la douleur à avouer ce
qu'ils fçavoient, ôc fur-tout à montrer les endroits où ils avoient
caché ce qu'ils pofTédoient de plus précieux. On n'épargna ni
amis , ni ennemis. Les feize bailliages du duché de Curlande
furent entièrement faccagés ôc réduits en uneaffreufe folit-ude.
L'armée du Roi n'étoit que de dix mille hommes. Lorfqu'iî
en eut fait la revue , il palfa la Duine , ôc vint camper aux en-
virons de Kokenhaufen.-
Ce fut de là que le 25 de Septembre on adrefla un mani- Ecrit inju-
fefte à Charle duc de Sudermanie; ôc à tous fes fauteurs Ôc ad- "^"^^ envoyé
, , . • r ■ rr %■ rf y, - ■ par Zamoyski
hcrans. Cet cent, qui etoit allez bien compote n etoit point au prmce de
au nom du Roi, mais de Jean Zamoyski, de Staniflas Zolrz- Suéde,
kiewski, Caftelan deLeopol , ôc Maréchal de Campagne, ôc
des autres officiers ôc gentilshommes , tant Polonois que Li-
thuaniens. Il portoit en fubflance : 3> Quoique nous n'ayons
« aucun commerce avec vous , ni de droit , ni d'aucune autre
« manière, puifque vous avez violé à notre égard le droit des
*» gens, qui efl: le lien delà focieté; ôc que , fans avoir reçu au-
» cun outrage de notre part ; vous nous avez déclaré la guer-
sj ru, ôc avez pris les armes contre le roi, le royaume de Pologne^
35 ôc le grand duché de Lithuanie , que vous avez envahi la Li^-
« vonie , que nous avons achetée au prix du fang de tant de
» Polonois ôc de Lithuaniens , ôc dont nous avons été pailî^
» blés poûefTeurs pendant tant d'ai;ncesi que vous vous ea-
E uj.
Henri
IV.
I ; p>
3« HISTOIRE
« êtes injuftement emparés dans un tems çle paix ; ou nous ne
w devions attendre aucune hoftilité de vôtre part,ôc que vous
3' la retenez, comme vous appartenant de droite cependant nous
w avons crû qu'il étoit de notre devoir de vous écrire, nous con-
« formant en cela au droit des gens & à la coutume inviolable
0» de la république de Pologne , ôc du grand duché de Lithua-
« nie 5 fuivant laquelle nos ancêtres n'ont jamais injuftement
«5 fait la guerre à perfonne, mais fe font contentés de fe défendre
•• lorfqu ils fe voyoient attaqués. Cela étant inconteftable , nous
» vous déclarons par cet écrit que nous venons avec une ar-
» mée, pour venger, outre l'injure atroce que vous nous avez
« faite , le mépris avec lequel vous avez traité la majefté roya-
» le , la République de Pologne , ôc le grand duché de Lithua-
« nie. Nous efpérons que Dieu très-bon , très-grand , & très-
» puiflant , protecteur de ceux qui combattent pour la jufticc,
a> fe déclarera en notre faveur. Ainfifivous êtes de braves guer-
» riers, ôc non pas des brigands ôc des lâches 5 fi vous croyez
» avoir eu de bonnes raifons d'entreprendre une guerre , ou
M pour mieux dire un brigandage fi étonnant , ôc pour ravager
a> les provinces qui appartiennent à la république de Polo-
»» gne , ôc au duché de Lithuanie , nous vous défions au com-
» bat j armez-vous , paroiffez fur le champ de bataille 5 laiflez là
«> vos retraites de Corfaires, ôc ne cherchez plus à fuir, ni à vous
_ a> cacher. Ne mettez plus votre appui dans la retraite. Que
03 le fer termine notre différend. Dieu juge toujours infiniment
»> jufte Ôc infiniment fage , décidera fila raifonôc lajuftice font
»» de notre côté ou du votre. Sa main ne punit pas auffi-tôt
» que le crime eft commis 5 mais votre perfidie, Charle, votre
à> impieté , votre parricide eft connu de tout l'univers. Vous
M oncle, vous avez dépouillé votre neveu fils de votre frère, qui
» étoit en même-tems, ôc votre roi ôc votre maître : Vous, fujet,
» vous vous êtes emparé par un crime horrible des biens de
» votre Seigneur j vous perfécutez vos voifins , qui ne vous en
M ont donné aucun fujet. Pour venger une fi horrible injure ,
» notre bras ne manquera ni à notre Prince , que nous refpec-
» tons infiniment , ni à notre République , ni à notre patrie, »
Réponrede Charle, qui étoit l'homme du monde le plus emporté, fut
ce Prince, extrêmement piqué de ces lettres , ôc fur-tout de ce que Sigif-
mond par mépris pour lui n' avoir pas daigné les figner. Aufli après
DEJ. A. DETHOU,Liv. CXXVIL sp
y avoir répondu de fon mieux , pour venger fur Zamoyski — ■
1 outrage du mépris^ue le Roi avoit montré pour lui, voi- Henri
ci ce qu'il ajouta : « Tu n'es pas mon égal j li tuTétois, ce j y^
» ne feroitpas i'épéeà la main que je voudrois venger l'infulte i 5 g 2
» que tu m'as faite , ce feroit avec le bâton 5 c'efi: le feul châ-
y* timent que tu mérites i miférable fcribe , contente toi de cla-
9» bauder avec tes pareils.
Zamoyski ne fut pas moins piqué de cette réponfe , que Réplique de
Charle l'avoit été de fa lettre î & voici une réplique aflez Ion- ^^"^^y^^f-
gue qu'il y fit fur le champ avec la permifTion du Roi : « J'a-
M vois bien oui dire, que vous étiez un homme emporté , Ôc
•» dont la langue éroit aufîi peu réglée que la vie : je croyois
M pourtant que vous aviez quelque efprit > mais je vois aujour-
» d'hui que ce que vos plus intimes amis penfent de vous efî
» très-vrai, que vous ne vous polTedez point, que c'eft toû-
" jours la palîion . Ôc jamais le jugement qui vous guide. Vous
» êtes étonné, dites- vous , que je vous envoie un cartel, n'e-
stant votre égal, ni en naiflance, ni en dignité, puifque vous
» fortez du fang royal : vous ajoutez, que fi j'étois votre égal
» vous ne voudriez point d'autres armes contre moi qu'un bâ^
» ton. Voilà un trait de prudence digne de la Sudermanie.
» Vous vous glorifiez d'être du fang royal, ôcvous propofez
» un combat, non de gens qui font profefilon des armes, mais
*» de crocheteurs. Eft-ce que la Pologne n'a pas des bâtons ôc
» ôc des boureaux , qui après avoir bâtonné les gens , les atta-
*• chent à des pieux plus gros ôc plus longs que ne font ces bâ-
» tons dont "vous parlez ? N'eft-ce pas ainli que l'on traite ceux
» qui fe révoltent contre leur maître f Si par la grâce de Dieu
5> nous n'avons point de ces traîtres en Pologne , nous en trou-
» verons à la cour de Sudermanie. Quanta ma famille, dont
» vous parlez > elle ne cède en rien à celles des gentilshommes
a> lés plus diftingués, pas même de ceux chez qui l'on a pris
» des rois j ôc je fuis né dans une maifon aufii pleine d'honneur,
M qu'aucun monarque puiffe naître. Je n'ai point recherché le ti-
3> tre de Duc , on me la offert, ôc je l'ai rcfufé ; je me contente
M de la liberté d'un gentilhomme Polonois. Pour vous , vous
» ne faites pas de cas d'un gentiliiomme. Cependant Charle-
03 Quint , cet Empereur fi brave , dont la mémoire efl f\ ref-
» pedée i difoit quand il vouloir qu'on le crût fur fa parole ,
4o HISTOIRE
« qu'il VzÇÇur: oit foi de Gentilhomme. Il nj.y a qu'une chofe eti
Henri'* vous, par où je vous refpe6te, c'eft que' vous êtes de la même
jY » famille que mon roi : fans cela je prendrois d'autres mefures
I 6 Q2 °' ^^^^ vous. A l'égard des injures que vous me dites , qui font
o> tout-à-fait dignes de votre caractère ôc de votre efprit, je
« les méprife fouverainement. Vous me traitez de fcribe, & vous
» dites qu'un fcribe n'eftpas fait pour manier les armes. Je fuis
»» Chancelier : cette charge empêche-t-elle que les Electeurs
r* de l'Empire , qui en font revêtus , ne tiennent le premier rang
» dans le collège Eleûoral , & ne précédent tous les Ducs ?
•» Pour moi je fuis Chancelier dans ma patrie , qui eft un des
« plus grands royaumes de la Chrétienté, ôc mes droits ôc ma
« dignité font auiïi confidérables qu'elles puilfent être en au-
M cun autre endroit. Vous prétendez peut-être mefurer ma char-
»> ge à celle d'un Chancelier de Sudermanie , officier de fi petite
M étoffe, qu'il y a des Chanceliers de fimples Gentilshommes
»' Polonois, qui ne voudroient pas fe comparer à lui. Mais je
»' ne fuis pas feulement Chancelier 5 je fuis grand Général de
» l'armée de la couronne de Pologne, je porte les armes pour
» ma partie , ôc il y a plus de vingt ans que je fuis à la tête de
•• fes troupes. Mon nom eft connu par toute la terre : il n'y a
» aucune de mes adions qui ne m'ait fait honneur : mes périls>
M mes travaux, ma dépenfe, tout a été pour la patrie. Pour
» vous , vous feriez connu de peu de monde , fi vous n'aviez
« envahi un Royaume, qui ne vous appartient pas. » Et com-
me Charle avoir traité Zamoyski d'efprit brouillon Ôc féditieuj^,
il ajoûtoit d'une manière un peu trop vive : » Vous dites que j'ai
« troublé le repos de ma patrie j Ôc moi je dis que vous en avez
s» menti, ôc à tout ce que vous avez dit ou écrit d'injurieux con-
» tre moij'e dis encore que vous en avez menti , ôc je le dirai
a» ôc l'écrirai toujours de même. »
Sigifmond écrivit en même tems de fon camp aux Livo-
roi de Polo- mcns , pour les exhorter à abandonner Charle de Sudermanie,
gne aux Li- ^ à rentrer dans leur devoir. Il difoit qu'il avoit envoyé Za-
voaiens. . • / r tr^
moyski avec une armée , pour lauver cette province , qu E-
tienne Battori fon prédécefleur avoit conquife , avec des frais
immenfes, ôc au prix du fang d'une infinité de Polonois, ôc
de Lithuaniens , ôc pour la délivrer de la tyrannie du prince
de Suéde j à qui ils avoient eu l'imprudence de prêter ferme ntî
Qu'au
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXVII. 41
Qu'au refte ce ferment ne devoit pas plus les lier, que celui ....««i..^
que fait un voyageur^ à des brigands qui fortent d'une em- ~
bufcade, pour dépouiller, & aflairiner les paflansj parce qu'il -^l ^ N R i
n'y a point de convention ni de commerce entre un voleur
de grands chemins ôc le refte des hommes. >> Réparez donc , 1002.
" ajoûtoit-il , la faute que vous avez faite par quelque adion
=» éclatante , & par quelque fervice fignalé. Faites enforte que
« ce Prince injufte, qui ne me fait la guerre que pour m'en-
« lever ce qui m'appartient , ôc pour s'emparer de mes pro-
" vinces, tombe vif entre les mains de votre roi légitime, ou
" qu'il périfle en ce lieu , & que fon tombeau laifle à la pofté-
« rite un monument éternel de la punition de fon briganda-
« ge ^ & de fes crimes. Empêchez qu'il ne puilfe fe retirer à
» fes vaiffeaux , & repaffer la mer. Cela ne vous fera pasdif-
« ciledansle tems du combat, ou dans d'autres occafions. Si
=» vous le faites, non feulement j'oublierai tout le pafféj mais
>» il n'y a rien que je ne fois prêt de vous accorder, pour vous
« procurer tous les avantages que vous pouvez raifonnablement
»' efpérer j j'en donne ma parole de Roi. »
Des paroles on en vint aux armes. Radziwil accompagna
le Roi jufqu'à Hapfel avec ce qui lui reftoit de troupes, qui
montoient environ à trois cens hommes. De là il retourna dans
fes terres, pour ne point donner d'ombrage aux Polonois. En
effet on difoit que Chodkiev/itz l'avoit déjà accufé, & vou-
loit qu'on lui fit fon procès. Ceux qui avoient engagé Sigif-
mond à paffer en Livonie , l'avoient affuré que dès qu'il pa-
roitroit , tout le monde abandonneroit fon ennemi ; cependant
comme perfonne ne branloit, & que les Livoniens ne répon-
doient pas à fes lettres , comme il l'auroit fouhaité , il fallut ïe
refoudre à faire férieufement la guerre. Il alla camper au mois
d'Odobre près de Wolmar, oii il perdit fix femaines à attendre
fon canon. Pendant ce tems là le bâtard du duc de Sudermanie,
qui étoit dans la place avec trois mille hommes , fatiguoit les
Polonois par des forties fréquentes. A l'égard de Charle de
Suéde fon père , on ne fçavoit ce qu'il étoit devenu depuis la
levée du fiége de Riga : il courut même un bruit qu'il avoit
abandonné la Livonie, ôc qu'il étoit repaffé en Suéde , pour
apaifer des troubles qui s'y étoient élevés dans fon abfence.
Pendant ce tems là les Cofaques Nifo viens joints aux
Tome XIF. F
42 HISTOIRE
TartaresPellicés, ainfi appelles, parce qu'ils ont des bonnets de
r^ peau sjarnis de plumes noires , vinrent foiis la conduite de Koska
, ^ acl^ver de rumer par leurs courtes continuelles , ce qui avoit
* échapé à la cruauté des Lithuaniens : c'en fut aflez pour réduire
la Livonie à la dernière mifére. A la fin ennuies eux-mêmes
de leurs ravages, ils fe retirèrent vers la frontière de Mofcovie;
où ils furent pour la plupart taillés en pièces par les Suédois.
Tout cela caufa dans toute la Livonie une difette ôc une cherté
extrême de toutes les denrées ^ Ôc principalement de bière,
dont le pot fe vendoit lix gros. Tout le payis n'ètoit plus qu'un
dèfert, les forêts ètoient pleines de payifans défefpèrès, quife
fortifièrent dans \qs endroits les plus inacceffibles , d'où ils fai-
foient enfuite des forties fur les Polonois qui alloient au fou-
rage. Ils furent fur- tout très-maitraitès en Curlande, quoique le
Prince de ce payis fût dans l'armée Polonoife. Le 22 de No-
vembre le Roi partit du camp de Wolmar, & arriva à Riga
fept jours après, d'où il fe mit en marche le 4 de Décembre,
& ayant paiTè par la fortereffe de Benska , qui appartient au
duc de Curîande , il fe rendit à Vilna , où il reçut de la part
pour voir quel train pi
nie , ôc il indiqua la diète pour le mois de Mars fuivant.
Cependant Zamoyski perfuadé qu'il falloir brufquer le fiège
W-oïmar*^^ ds Wolmar, y fit venir trois pièces de canon, & bâtit fi fu-
2amoyski. rieufement le château , qu'il fit ouverture à la muraille^ qui avoit
l'èpaifleur de quatre murs ordinaires. Enfuite il ordonna l'af-
faut pour le 10 de Décembre. L'infanterie que la famine avoit
atténuée, avoit bien de la peine à s'y refondre j cependant la
cavalerie ayant mis piè à terre , pour lui donner l'exemple,
tout le refte fuivit. Les afliégès, qui de leur côté ètoient la
plupart malades , fe défendirent pourtant d'abord avec cou-
rage j mais le feu continuel du canon qui les défoloit , \cs
ayant forcés de reculer, ils fe retirèrent dans le château, d'où
ils arborèrent un chapeau noir, pour marquer qu'ils vouîoient
parlementer. Après qu'on leur eut donné les fûretés qu'ils de-
mandèrent, le bâtard du prince de Suéde vint avec Pontus de
la Gardie trouver Zamoyski. Il en fut beaucoup mieux reçû^
qu'il n'efpèroit : ce Général non content de le traiter avec
DE J. A. DE T H O U , L I V. CXXVIT. 45
politefle , lui fit encore des préfens ', ôc après la capitulation _ _ii t
lignée , il lui donna on grand repas. La garnifon Suedoife fut t j „ ^ « ,
conduite en lieu de fureté. On trouva dans Wolmar beaucoup t y
de vivres , mais peu de munitions de guerre. On y mit une ^
garnifon de cent ' hommes commandés par Romsbach.
Le Bâtard avoir promis à Zamoyski que toutes les places
qu'il tenoit, fe rendroient , dès qu'il leur donneroit ordre de
le faire. En recompenfe le Général Polonois s'étoit engagé de
lui rendre la liberté, auiïi-bien qu'à la Gardie, s'il tenoit fa pa-
role. Il en fit l'efiTai fur la garnifon deRoncbourgi mais elle
ne voulut point obéir à fes ordres j ni violer la foi qu'elle avoir
promife au prince de Suéde fon père î elle allégua pour
raifon, que le fils en perdant fa liberté , avoir perdu le droit
qu'il avoir de leur commander. Ainfi Zamoyski envoya ces
deux prifonniers fous bonne garde au roi de Pologne qui étoit
alors à Vilna^ & il marcha du côté de Derpt. Il prit chemin
faifant les châteaux de Helmet 6c d'Ermefs , dont il fit efcor-
ter les garnifons jufqu'à ce qu'elles fuflent en lieu de fureté ; il
alla enfuite à Antfen château très-fort , ôc très-agréable quiap-
partenoit à George Schernknip. De là il écrivir aux Livoniens,
ôc il leur propofa certains articles , en les aflïïrant, que s'ils vou-
loient les figner ^ ils pouvoient compter qu'on leur accorderoit
tout ce qu'ils demanderoient. Ces articles étoient conçus en ter-
mes fort injurieux î ils portoient : Que Charle duc de Suder-
manien'avoit aucun droit fur la Livouie : Qu'il avoir violé l'al-
liance faite avec cette province : Qu'il avoitfait la guerre en
Moldave , fans la déclarer : Qu'il avoir abandonné lâchement
les places qu'il s'étoit chargé de défendre : Qu'il s'étoit caché
pendant ce tems là avec le comte de Nadau : Qu'il n'avoit pris
que des villes , où perfonne ne s'étoit préfenté pour lui réfif-
ter : Qu'à l'arrivée des Polonois, il avoir honteufement aban-
donné fes armes pour prendre la fuite avec fes partifans : Que
rjon-feulement il avcit manqué aux Livoniens dans leur be-
foin i mais qu'il cherchoit même à les couvrir d'opprobre : Qu'a-
près les avoir ruinés par les exactions injuftes , il les accufoit
d'infidélité , ou tâchoit du moins de les en rendre fufpe£ls. Il
ajoûtoit enfuite : Que s'ils vouloient rentrer dans leur devoir,
T l! n'eft pr\s concevable qu'on ne mette que cent hommes pour garder une place»
cil il y avoit une garnifon de trois mille Suédois.
F ij
44 HISTOIRE
-iE.^««««— & réparer leur faute , le Roi & les Poloçois, les défendroient
Henri ^'^^^'^^ ^^^^ hurs ennemis : Que non feulement on leur refti-
jY tueroit en entier ce qu'ils avoient perdu , mais qu'on y ajoû-
I 5 0*2 ^^^^^^ encore d'autres avantages : Que le paffc feroit oublié , &
qu'on étabiiroit chez eux des tribunaux , où l'on rendroit une
juftice égale à tout le monde : Que c'étoit là l'intention ôc la
volonté du Roi.
Ce Prince fit faire auffi quelques propofitions à la ville de
Reveh dont voici les principales : Qu'on leur accorderoit une
amniftie générale pour leur révolte , qui étoit, difoit-on, arrivée
par une émotion populaire, à laquelle le Confeil n'avoir point eu
départ, ôc qu'il n'avoit foufferte, que parce qu'il étoit tropfoi-
ble pour s'y oppofer : Qu'on leur laiiïeroit la liberté de con-
fcience fur le pié où elle étoit alors : Qu'on ne leur interdi-
roit point l'ufage des temples : Que Ton confirmeroit leurs
droits , libertés , ôc franchifes : Qu'on diminueroit les impôts:
Qu'on prendroit des mefures pour augmenter leurs revenus ôc
leurs récoltes , en mettant en valeur les terres incultes : Qu'on
leur donneroit les mêmes privilèges dont joùifibient les habi-
tans de Riga : Qu'on ne les tireroit point de leur reffort : Qu'ils
neferoient point foumisà la jurifdi£lion des Gouverneurs : Que
s'ils étoient attaqués, le Roi ôc le royaume prendroient leur
défenfe. On promit aulTî une amniflie générale à la noblelTe
d'Eftonie, qui avoit, difoit-on j fait une faute plutôt par légère-
té, ôc par la crainte de l'ennemi , que par malice, ou mauvai-
fe intention i mais à condition qu'elle abandonneroit fur le
champ le parti de Charle. On ajoûtoit : Qu'on ne forceroit per-
fonne à changer de Religion : Que l'ufage des temples feroit
libre à tout le monde : Que dans la diftribution des emplois ,
des charges, des dignités ^ on auroit beaucoup d'égards pour
les naturels du payis : Qu'on leur conhrmeroit tous les droits,
dont ils étoient en pofleflion : Que fi la nobleffc d'Eftonievou-
loit jouir des privilèges de la noblefie de Pologne , on les lui ac-
corderoit conformément aux ftatuts du roi Jagellon, fuivant
lefquels perfonne ne peut être emprifonné, ni dépouillé de fes
biens, qu'après un jugement rendu dans les formes. On pro-
mettoit outre cela que toutes les injures paffèes feroient oubliées:
Qu'ils fe gouverneroient fuivant le droit de leur payis , ôc qu'on
ne pourroit évoquer hors de la province les affaires qui les re-
garderoient.
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXVII. 4;
Tout celaétoit trq^-beau ôc très-raifonnable 3 mais lesefprits
des Livoniensétoient tellement aigris par les cruautés inouies,
qu'on avoit exercées contre eux, que c'étoit parler à des fourds,
que de leur propofer des articles , fur-tout parce qu ils ne pou-
voient croire qu'on voulût fincerement leur tenir parole (ur la
liberté de conlcience qu'on leur promettoit. Ainii ils réfolu-
rent de demeurer attachés au parti de Charle , quelque chofe
qui leur en pût arriver , ce qui fut caufe que malgré les con-
quêtes des Lithuaniens ôc deZamoyski, les Suédois à la fin de
Janvier de l'année fui vante tenoient encore en Livonie les vil-
les de Derpt , de Pernau , de Karchs , de Ringel, de Fehn , de
Margenhaufen , de Schwanebourg, de Kirenlpek,d'Itfel, de
Marienbourg, de Weiffenftein , de \\^efenbourg, deNerva, de
Leal de Lode, de Hapfel ôc deRevel.qui après Derpt ôc Riga
étoit la plus belle Ôc la plus riche ville de toute la provinces il eft
vrai que dans l'année où nous fommes ^ ils en perdirent quel
ques-unes.
Charle ayant diftribué fon armée dans les places, fe retira à
Pernau avec Jean Adolfe duc de Holftein, qui lui avoit ame-
né cinq compagnies de Suédois, qu'il laiiTa dans cette place.
Après avoir recommandé fon armée à Naffau , ôc avoir exhorté
tous les colonels à lui obéir , il lui défendit publiquement de ha-
zarder une bataille 3 ôc de là il paffa à Revel. Sur la route il-
rencontra Frideric duc de Lunebourg, qui venoit le trouver
avec des lettres de recommandation de fon père ôc de fon frère.
Naffau ayant mis de bonnes garnifons à Félin ôc à Weif-
fenftein, marcha du côté de Wolmar , accompagné de Reinard
comte de Solms , qui étoit venu joindre Charle , lorfqu'il étoit
campé devant Riga, du bâtard du prince de Suéde, de Jean
Bengelfon , de fa cavalerie , ôc des regimens de Hill ôc de
de la Gardie, ôc fuivi de dix pièces de campagne. Il y avoit
entre lui ôc l'armée Polonoife la rivière d'Aha , qu'on pouvoir
paffer à gué dans la faifon ou l'on étoit j ôc il en étoit Ci peu
éloigné , que de fon camp il pouvoit voir les feux qu'elle fai-
foit. Naffau avoit brûlé dans fa marche les châteaux de Cre-
mon ôc de Treiden : là il fut joint par Las Jacobfon , qui lui
amena mille chevaux de nouvelles levées ; de là il fit tranfpor-
ter àWolmarles provifions qu'on avoit faites à Ropj il donna
ordre aufïï à Hill d'aller avec fon régiment à Newenhufen, ôc
F iij
Henri
IV.
I <J0 2.
l 6 O 2,
'^6 HISTOIRE
.i. i,,.^ à Marlenbourg, ôc quatre jours après il /entra dans Wolmat
TT avec une grande fuite. Il y laifla le bâtard, LaGardie, & un
■M y autre François nommé la Motte , avec une garnifon de mille
hommes j 6c de là il fe rendit à Newenhufen fur la frontière,
où ayant appris que les Cofaques étoient en marche pour join-
dre Zamoyski, il fe mit en campagne pour les combattre ,
3vant qu'ils euflent fait leur jontlion : mais la mutinerie des
Suédois , dont il ne put fe faire obéir, qu'à force de remon-
trances ôc de menaces , lui fit perdre cette occafion.
On intercepta fur ces entrefaites des lettres que Sigifmond
ôc Zamoyski écrivoient aux habitans de Derpt, Ils leur mar-
quoient , Qu'ils feroient bien-tôt à leurs portes , ôc que s'ils
vouloient livrer les officiers de Charle, le Roi leur accorderoit
une amniftie générale de tout le pafle , Ôc les traiteroit à l'a-
venir avec toute la tendrefle d'un bon père. Là-delTus NafTau
fe rendit en dihgence à Derpt , afin de prévenir les ennemis.
Il donna un corps de cavalerie à Decrfeld qui y comman-
doit , outre trois mille hommes de pied qu'il avoir déjà ; ôc après
<ivoir ralTûré les efprirs des habitans, il réfolut d'aller trouver
Charle à Revel, pour lui demander fon congé, les trois rnois
aufquels il s'étoit engagé étant expirés. II s'y rendit fur la fia
d'Odobre , Ôc il y trouva Charle toujours difpofé à blâmer ,
fuivant fa coutume , tout ce qu'il n'avoit pas fait lui-même ,
quoiqu'il n'eût été fait que par fon ordre. Il trouvoit fort mau-
vais , qu'on eût féparé l'armée ôcdifperfé les troupes, pendant
que l'ennemi triomphant, couroit librement toute la province
fans trouver d'cbftacle. Enfin lorfque le premier feu de fa co-
lère fut paffé, il congédia mille Suédois ou Finlandois, ôc ne
conferva que Jacobfon avec fa cavalerie: cependant la fami-
ne défoloit la campagne , Ôc même la garnifon de Revel.
Cependant NafTau ayant enfin demandé fon congé, Char-
le changea entièrement de vifage en un inftant > il le pria inf-
tamment de refter , ôc de vouloir bien accepter la charge de
Gouverneur de Livonie , comme une récompenfe dûë à fes
fervices ; l'afiR^irant qu'il ne manqueroit ni d'argent ni depro-
vifions , tant de guerre que de bouche. Il i'appellcit fon fils ,
fon frère , il difoit hautement que Nafiau lui avoit rendu plus
de fervices que n'auroit fait une armée de dix mille hommes :
Que les chofcs étoient dans un état , où le falut dç troi^
D E J. A. D E T H O U , Li V. CXXVII. 47
provinces dépendoit abfolument de fa feule tête -, ôc que s'il ne
vouloit pas demeurer en Livonie^ il feroit forcé d'y relier lui- H E N R. i
même., Ôc de le prier d'aller tenir fa place en Suéde. 1^-
Naflau voyant bien que ce Prince vouloit le retenir à quel- 1 <5o 2.
que prix que ce fût, pour fe fervir de lui , ou en Suéde, ou
en Livonie , comme il connollToit fon humeur intraitable , ôc
quil ne vouloit point fe mêler des affaires de la Suéde, il prit
le parti de relier encore quelque-tems en Livonie , où il fe trou-
voitdéjà. Ainfi après s'être excuCé long-tems d'accepter le parti
que le Prince lui propofoit , il y confentit enfin j mais il drefla
auparavant un plan de tout ce qu'il jugeoit à propos de faire ;
ôc après plufieurs allées ôc venues du duc de Holftein , qui fai-
foit la fon£lion de médiateur entre Charle & lui, il fe renga-
gea pour trois mois, au bout defquels il auroit liberté entière
de difpofcr de fa perfonne , à condition que C\ l'hiver ne lui
permettoit pas de partir, fesappointemenscourroient toujours.
On y ajouta une claufe. Que le duc de Holflein feroit nom-
mé Gouverneur de la province , ôc que le Comte auroit le
commandement général de l'armée dellinée à agir contre \qs
Polonois. Il demanda fix mille combatans , fept cens traineaux
pour fes convois , & une fomme de fept mille écus , qui fe-
roit comptée avant le départ du Prince. Charle promit tout ,
fans aucune difficulté , en préfence du duc de Holftein , du
duc de Lunebourg , du comte de Solms, & même de la Du-
chelfe fon époufe , dans le tems qu'il étoit prêt de mettre à la
voile 3 mais il tint aulli peu cette parole que les précédentes.
Du refte, il défendit encore exprelTément de donner bataille,
& il dit à Naffau de fe rendre à Félin , d'y refter quarante jours,
& de fe contenter d'empêcher les ennemis de ravager la pro^
vince.
Ces ordres donnés, Charle repaffa en Suéde, fuivi du duc
de Lunebourg , ôc du comte de Solms. Le duc de Holftein c! ^ric ea
refta à Weilfenftein , pour travailler à de nouvelles levées. Naf- ^ue^e.
fau de fon côté , au lieu de fept mille écus qu'il demandoit ,
n'en reçut que deux , ôc foixante-dix traineaux au lieu de fept
cens ; ôc lorfqu'il fit la revue de fon armée au lieu de fix mille
hommes dont elle devoit être compofée , il ne s'y trouva que
cinq cens hommes de pied , ôc quinze cens chevaux , tan-
dis que l'armée Polonoife étoit au moins foite de douze mille
48 HISTOIRE
^ — hommes , quoique Charle l'eut aflûré du contraire. Dans cette
Henri extrémité NafTau ne fe trouvoic pas fort en fureté à Félin. Ce-
•* ^' pendant il n'oublioit rien pour gagner du tems , fans faire de
I (îo 2. perte confidérable , en attendant qu'il lui vint dufecours. Ainfi
U écrivit au bâtard , qui étoit afiTiégé dans Wolmar , de tenir
bon , ôc il lui promit beaucoup plus de fecours qu'il ne pou-
voir lui en envoyer : il compta que li ces lettres arrivoient
jufques aux affiégés , elles leur releveroient le courage, &que
Il au contraire elles étoient interceptées , elles donneroient de
linquiétude aux ennemis. Cependant il reprit Karchs , & com-
\ me il marchoit contre les Cofaques , il apprit que le bâtard
avoit rendu Wolmar , après foixante-dix jours de fiége , quoi-
qu'il eût aiïuré hardiment quelques jours auparavant, qu'il pour-
roit encore tenir quatorze jours.
Cette nouvelle obligea Naflau à revenir fur fes pas, pour
Exploits de mettre à couvert Ermefs. En effet il y avoit apparence ,
moy^u. ^^^ Zamoyski marcheroit d'abord contre cette place. Après
avoir appaifé les foldats , ôc fortifié ce pofte du mieux qu'il
lui fut pofTible , il emmena avec lui les femmes ôc les filles ,
pour lefquelles il craignoit plus que pour la place , & fe re-
tira à Helmet , où il avoit envoyé fes bagages. Zamoyski
fui voit NafTau à mefure qu'il fe redroit, 6c il fe rendit maître
dans cette marche d'Ermefs ôc de Helmet. Cependant les
Généraux Suédois, que leur retraite avoit conduits à Weiffenf-
tein , formèrent le projet d'enlever Zamoyski , qui s'étoit re-
tranché à Antfen, où ils fçavoient qu'on faifoit affés mauvaife
garde. Mais leur deffein fut découvert , ôc par conféquent ne
put réûfTir. Mariembourg ôc Newenhufen fe rendirent tout de
fuite à Zamoyski , qui engagea par rufe ôc à force de promef-
fes les habitans de ces deux places à fe rendre. Les ennemis
de leur côté fongérent encore une fois à furprendrece géné-
ral. Ils gagnèrent un jeune homme, qui falla trouver en qua-
lité de deferteur, ôc qui lui fit efpèrer de lui livrer la ville de
Derpt. S'il y fût allé, il feroit tombé dans un piège qu'on lui
avoit tendu. C'étoituntas de poudre , qu'on avoit placé proche
d'une vieille Chapelle ,par où il falloir néceffairement paffer , il
y en avoit aflez pour faire périr trois mille hommes : mais Za-
moyski naturellement fin ôc pénétrant fe douta auffi-tôt de
quelque embûche , quoiqu'il eût déjà donné de l'argent:, ôc
envoyé
Ï3E J. A. DE THOU, Liv. CXXVII. 45
envoyé des gens dans la ville pour prendre langue , il ne ju- ■
g€a pas à propos d'auer plus loin , 6c il ordonna à Farenfbeck Henri
d'afîiéger le château d'Adzel, qui eiî peu de chofe , ôc qui fe j y,
rendit à la feule approche du canon. ^ C02»
De là le général Polonois marcha àRoncbourg que les Li-
thuaniens avoient inutilement alTiégé l'année précédente > 6c
ayant bien fermé toutes les avenues pendant plufieurs mois ,
il força enfin cette ville à fe rendre faute de vivres. La gar-
nifon fut conduite à Pernau. Zamoyski marchant avec toutes
fes forces à Félin , ôc paflant à la vue de Derpt, les troupes
de Naffau, qui étoient à Oberpalen , tombèrent fur Çqs baga-
ges , 6c firent un butin confidérable i ils battirent aufîi dans
quelques occafions les Cofaques qui s'écartoient pour piller :
mais leurs plus dangereux ennemis n'étoient pas les Polonois,
c'étoit la difette ôc la famine. Accablez de veilles ôc de fati-
gues , ils étoient quelquefois des vingt jours entiers fans fel ,
fans bière , ôc fans pain , n'ayant pour toute nourriture que de
la viande , ôc pour boiffon que de mauvaife eau , qu'on prenoit
dans des marais très- mal fains. Du refte leurs malades étoient
abfolumenr abandonnés fans fecours ? ôc il ne fe trouva pas
dans toute la Livonie un feul Médecin qui voulut fuivre leuc
armée.
Naflfau ayant jette cent chevaux dans Félin , s'arrêta à
Oberpalen , ôc après y avoir laiffé une garnifon de cinquante
hommes, il refta quelque-tems à Weiffenftein. Mais les fecours
qu'on lui avoir promis ne paroiflant point , ôc les trois mois
de fon engagement étant écoulés , il fongea à paffer en Suéde.
Le duc de Holftein le pria inftamment de refter encore quel-
ques mois , lui repréfentant qu'en l'état où étoient les chofes
s'il fe retiroit toutes les places qui reftoient aux Suédois >ou-
vriroient leurs portes à Zamoyski; que le Mofcovite étoitfur
la frontière , qui n'attendoit qu'une occaiion favorable pour fe
jetter fur la Livonie , ôc que c'étoit ce qui avoit empêché d'ar-
river le convoi de Finlande qui étoit déjà en chemin. Naflau
convenoit de tout ; cependaivt comme il n'y avoit pour lui au-
cune efpérance d'être fecouru î ôc qu'il avoit la douleur de
voir à fa honte les Polonois prendre tous les jours quelque
place à fes yeux , il avoit peine à renouer un engagement >
qu'il regardoit comme fini. Enfin touché des prières du peuple
Tome XIK G
yo HISTOIRE
5_ ôc des grands , & encore plus de la mifére publique , iî
Henri ^^^^ devoir céder à la néceiTité , ôc confoler du moins par fa
j V. préfence les troupes & les peuples des horreurs de la famine ,
1602. ^ de la rigueur de l'hiver.
Famine hor- ^^^ ^'^"^ maux forent fi violens , que Ton compte qu'ils fi-
ribie dans les rent périr plus de trente mille hommes. Les cadavres étoient
Sucdois.*^" devenus ia nourriture des vivans , & il y eut des pères qui
mangèrent leurs propres enfans. Dans Revelle marché , les pla-
ces, les rues étoient jonchées de cadavres^ à peine les vivans
pouvoient fuffire à enterrer les morts. Outre cela la mer étant
glacée, & les Mofcovites paroiflant fur la frontière, il n'étoit
pas poffible^que les convois de Finlande arrivafient, c'eft ce
qui engagea Nafiau à relier quatre mois à Revel , de gré ou
de force. Pendant ce tems-là Zamoyski mit le fiége devant
Félin 5 mjais on y fit entrer huit cens hommes de renfort.
Cependant les Etats s'étant alTemblés , Naflau y déclara net-
tement. Qu'il n'y avoit pas d'autre moyen de fauver la pro-
vince , que de faire prendre les armes à toute la Noblelîe ôc
à tout le peuple : Que c'étoit là l'unique voye de défendre
leur liberté , Ôc de chaffer l'ennemi de leur payis: Qu'il valoir
bien mieux mourir les armes à la main , en combattant contre
les ennemis > que d'attendre la famine, ôc cent autres malheurs
pour périr enfuite lâchement , ou tomber entre les mains de
leurs ennemis : Que s'il les exhortoit à la confiance , il étoit
prêt lui-même à leur en donner l'exemple, ôc às'expoferavec
eux à toutes fortes de périls , pour les fauver. Son difcours fut
très-bien reçu , ôc on réfolut de rafiembler toutes les forces de
la Province , pour combattre l'ennemi. Les garnifons fe con-
formant aux vœux du pubUc , fe rendirent de toutes parts aux
ordres qui leur avoient été envoyés , embraffant avec joye l'oc-
cafion d'une mortglorieufe qu'on regardoit comme une con-
folation , après toutes les mifères , qu'on avoit efiuyées. La gar-
nifon de Félin avoit fait efpérer qu'elle tiendroit vingt jours ;.
mais les inondations caufées par la fonte des neiges , fermè-
rent les pafiages aux fecours, qui dévoient fe rafiembler. Com-
me ce qui reftoit de vivres pouvoit à peine fuflire pour troi»
jours, on abandonna pour lors le deflein d'aller au fecours de
la place, ôc on en remit l'exécution à l'été fuivant: ainfi après qua-
rante jours de fiége , ôc quantité de forties, dans l'une defquelles
DE J. A. DE THOU.Liv. CXXVÎI. 5-1
Farensbeckun des plus confidérables officiers des Polonois,fut "
tué , lagarnifon ayant beaucoup fouffert d'une mine que les en- Henri
nemis firent jouer ^ ôc étant furie point de foûtenir un aflaut, la I ^'
ville fe rendit.On conduifit les Suédois à Pernau: mais malgré les 160 2.
ordres qu'avoit donnez Zamoyski , les Cofaques les dépouil-
lèrent deux fois , ôc amenèrent captifs tout ce qu'il y avoit par-
mi eux de gentilshommes Livoniens.
Dans ce même-tems le roi de Pologne écrivit aux habitans
de Revel qu'il leur feroit grâce de tout le paflfé , s'ils vou-
îoientlui livrer la place ôcNaflau : ces offres ébranlèrent beau-
coup ce peuple ennuyé de la guerre, ôc accablé de miféres.
Ainfi le comte de Naffau voyant qu'ils balançoient fur le parti
qu'ils avoient à prendre , ramalfa tout ce qu'il put trouver d'ar^
gent & de vivres, qu'il diftribua aux garnifons de Pernau, de
Derpt , ôc de Weiffenftein , & il les exhorta à demeurer fidè-
les au prince de Suéde : à l'égard de la cavalerie , n'étant pas
en état de l'entretenir , il fut obligé de lui permettre de cou-
rir lepayis. Cependant pour ne pas demeurer les brascroifés,
il fît une tentative fur Dunemonde : mais elle ne réùiïit pas.
La garnifon de Derpt fut plus heureufe dans celle qu'elle fit
fur Antfen , où il y avoit cent Polonois : il eft vrai que les
Suédois furent repouffés d'abord s mais ayant caché une par-
tie de leurs troupes dans des écuries auprès du château , & y
ayant jette un pont , ils firent unefaufTe attaque d'un autre côté.
Les Polonois ignorant le piège qui leur étoit tendu , couru-
rent aufli-tôt du côté que l'ennemi paroiffoit > mais tandis qu'ils
combattoient, les Suédois foriantde leur embufcade , franchi-
rent le retranchement à la faveur de leur pont, ôc fe rendirent
maîtres delà citadelle, faifant main-baffe fur-tout ce qui fe
trouva devant eux. Ils ne firent que neuf prifonniers , du nom-
bre defquels étoit le premier officier de la cavalerie : le butin
fut confidèrable en chevaux 6c en effets de prix. Foible reffour-
ce contre tant de maux: comme les Suédois ne pou voient em-
porter le vin , ils le répandirent. Jean Bengelfon comman-
dant des troupes qui prirent la place , y fut bleffé dangereu-
fément, ôc il mourut peu de tems après à Derpt.
Après la prife de Félin Zamoyski alla camper au pont de
Nabbe. En paiTant il prit Oberpalen , ôc brûla la place, après
en avoir enlevé les provifions , parce qu'elle n'étoit pas en état
Gij
1^0 2.
S2 HISTOIRE
' de foûtenîr un Ciége. Dans ce tems-Ià NaiTau écrivit à Zamoyskî
H^ , des lettres d'abord remplies de politeflTe ^ par lefquelles il fem-
T y bloit rechercher Ion amitie. Les premières etoient Latines >
ils s'écrivirent enfuite en François ; & à la fin ce commerce
dégénéra en des reproches aigres ôc piquans de part ôc d'au-
tre. Zamoyski quiétoitâgé ôc homme grave & ferieux , ne
pouvoir fouffrir la liberté pétulante du jeune Naffau j ôc il ré-
pondoit à fes plaifanteries , ôc à fes railleries par les termes les
plus mordans.
Le huit de Mai on parla d'une trêve ; mais ce projet n'eut
pas de fuites, quoique Zamoyski n'en fut pas éloigné , Ôc qu'il
eût déjà donné des otages : Naffau ayant refufé de fe ren-
dre en perfonne au lieu où fe tendent les conférences > la né-
gociation fut rompue. Au mois de Juin l'armée Polonoife alla
camper devant Weiffenftein , où il y avoit une garnifon de
cent-cinquante hommes commandée par un Anglois fort bra-
ve homme. Par malheur il fut pris dans une courfe qu'il fit
contre des pillards , ôc ayant déclaré à Zajnoyski ce qu'il y
avoit de troupes ôc de provifions dans la ville , il lui fit naître
l'envie d'en faire le fiége. Deux jours auparavant Naffau y
avoit envoyé une compagnie Allemande , ôc tout ce qu'il
avoit de bled> de poudre , ôc d'autres provifions fous la con-
duite d'un Efpagnol habile ôc brave > ce qui releva le coura-
ge de la garnifon.
D'un autre côté le duc de Holftein qui avoit follicité NaP
làu de refter en Livonie , fe trouvoit lui-même réduit à de
grandes extrêmitez , ainfi voyant que les lettres du roi de Po-
logne avoient ébranlé la fidélité de la plupart des places , ôî
qu'on ne recevoit aucunes nouvelles de Suéde j il prit le parti
d'y paffer. Les troupes n'étoient point payées , ôc on ne voyoît
aucune efpérance qu'il dût venir de l'argent j les villes de Per-
nau ôc de Revel étoient prefque déferres. Le foldat n'ayant
reçu depuis très-long-tems qu'un écu ôc demi, ôc un habit de
laine , la pauvreté l'avoir obligé de vendre fes armes , ôc de
mendier fon pain , errant çà Ôc là un bâton blanc à la main^
Naffau lui-même qui avoit engagé des colliers d'or ôc d'autres
joyaux qu'il avoit , pour foulager les troupes, fongea enfin fe-
rieufément à fon retour , d'autant plus que perfonne ne le pc^f-
Ê)it de reiler^ Dans cette vue il écrivit aux habitans de Derpt^,
DE J. A. DE THOU 3 Liv. CXXVII. 5^
6c à tous les Gouverneurs des places fortes , pour les affermir .
dans le devoir , il les affûra qu'il alloit folliciter en perfonne Henri
le prince de Suéde de leur envoyer promptement du fecours. jy
Cela fait il s'embarqua à ReveL après avoir recommandé for- j ^ *
tement cette ville à celui qui en étoit Gouverneur : mais il
eut le vent fi contraire , que quoiqu'il fût parti dès le vingt
de Juin , il n'arriva à Stokolm qu'un mois après , & il vit trois
vaiffeaux du Roi brifés devant fes yeux par la tempête. Il ren-
contra en mer un Gentilhomme i que Charle envoyoit avec
mille écus , fomme fi modique , qu'elle étoit plus propre à
montrer la pauvreté du Prince, qu'à foulager celle du foldat :
cependant il lui donna ordre de fe rendre à Revel le plus
promptement qu'il lui feroit pofiible. Pour lui , il pourfuivit
ton chemin^
Le Prince , la Princefle & les premières perfonnes du Con- ^^toar an
'■ feil le reçurent avec les plus grandes carefles j ôc après l'avoir fau c^n Eq^°
remercié de fes fervices , qu'ils promirent de n'oublier jamais^ *^"^«'
ils le follicitérent encore vivement de les continuer du moins
pour trois mois , à cette province , qui lui avoit tant d'obliga-
tions. NafTau commençoit à s'ébranler , lorfqu'il reçut des let-
tres de l'éledcur Palatin , qui lui furent apportées par Henrt
Severinski Gouverneur d'Heidelberg , par lefquelles ce Prince
lui mandoit de revenir. Alors le prince de Suéde ne pouvant
plus lui refufer fon congé , le pria du moins de vouloir bien
fe charger des lettres qu'il écrivoit aux Ele£teurs , aux princes
de l'Empire , 6c aux Etats Généraux , ôc d'être prefent au ju-
gement qui feroit rendu par les commiffaires de l'éledeur Pa-
latin ôc du Landgrave de Heffc, en qualité d'arbitres ; des con-
teftations qu'il avoit avec la ville de Lubeck au fujet de la na-
rigation. Naffau ayant enfuite donné un grand repas ( c'étoic
Fufage du payis , ) à Charle , à la Princeffe la femme , aux prin-
cipales perfonnes du Confeil ôc de la Nobleffe , fe mit en mec
fur la fin d'Août, mais il fut battu d'une fi horrible tempête,,
qu'il eut beaucoup de peine à aborder à l'fie de Bornholm '
qui appartient au roi de Dannemarck. Le Gouverneur lui en-
voya des rafraichifl^emens dont il avoit grand befoin. Enfin il
defcendit à Roftt)ch * i il étoit fi ennuyé de la mer , qu'il fe-
I Cette Ifle efl fur les côtes de la mer Baîtique.
t Ville fituee dans le duché de Mekelbourg fur la Wame.
Giix
f4 HISTOIRE
" rendit par terre à Lubeck , où il arriva le 3 d'Oflobre ; 6c il y
Henri afTifta aux conférences des commiiïaires de l'Eledeur Palatin>
IV. ôc du Landgrave fur le différend qui étoit entre cette ville ÔC
■1 (5 02. la Suéde; mais il n'y eut rien de décidé pour lors. De là il
paffa à Perlebourg château du comte de Witgenftein , où fon
père, fa mere^ ôc fes frères vinrent le recevoir.
^ , .. . Ce fut à peuprès dans cetems là qu'Adolphe de Vi^nacourt
Expéditions i ht ^ i i'^ j i ht i ^ • ^ , ,. .
des cheva- Grand-Maitrc de 1 Ordre de Malte entreprit une expédition
hers de Mal- ^^ Afrique. De Malte à cette partie de la côte de Barbarie,
* où eft fifuée la ville de Mahomete S on compte environ trois
cens cinquante milles de trajet. Mahomete tire un peu vers
l'Orient, ôc elle eft fur un golfe d'environ foixante mille de
tour , entre Tripoli & le golfe de Capes , dont j'ai fuffifamment
parlé ailleurs. Les habitans de cette ville, qui eft fort peuplée,
ôc alTez bien fortifiée pour ce payis là , faifoient continuelle^
ment descourfes fur toutes ces mers. Vignacourt crut que s'il
pouvoit arrêter ces pirateries , en fe rendant maître de ce pofte,
il fe délivreroit d'un grand embarras. Il deftinoit pour cette en-
treprife cinq galères bien armées ; mais Philippe les ayant ar-
rêtées, fuivant le droit qu'il en avoit, pour porter des troupes
à Gènes ôc à Naples , elles ne revinrent à Malte que vers la fin
de Juillet. Enfin les troupes étant embarquées fur cette pe-
tite flotte , compofée de ces cinq galères, ôc de quelques au-
tres bâtimens plus petits , tant vaifleaux de charge que flûtes
légères , on mit à la voile le 4 d'Août. Celui qui commandoit
en chef étoit le Commandeur de Matha Comtois ancien oflii-
cierj il avoit deux cens quarante Chevaliers^ ôc mille hommes
de débarquement : ils arrivèrent le lendemain furie foir à Lam-
padoufe ^ , éloignée de Malte d'environ quarante lieues. Là ils
apprirent qu'il y avoit deux vaiffeaux Turcs, qui croifoient
aux environs : la flotte leur donna la chaffe , ôc les prit : il s'y
trouva cinquante-huit Turcs, qu'on mit à la chaîne. On n'arriva
àla vûë de Mahomete que le treize, le jour commençant déjà
à paroître ; les Maltois auroient beaucoup mieux aimé abor-
der durant la nuit , afin de pouvoir fans péril reconnoître le
terrain , ôc ranger leurs troupes en bataille. On mit à terre
fept cens hommes , le refte fut laiffé pour la fureté des vaifleaux,
j A quatre lieues ou environ de Tunis.
9, Fecice iile longue d'environ deux lieues.
DE J. A. DE T H O U , Liv. CXXVII. ^^ \
Enfulte on chargea les Chevaliers Gadagne de Beauregard & ^m
Canremi, d'aller chacun avec vingt foldats appliquer le pétard Henri
aux deux portes de la ville, dont l'une étoit du côté de la ter- j y
re , ôc l'autre du côté de la mer > ôc on les fît foutenir chacun i < n'n
par vingt hommes, tant Chevaliers que (impies foldats.
Tel fut l'ordre dans lequel ils marchèrent, malgré le feu du
canon de la ville; les pétards ayant très-bien réuiïi , en même
tems le refte du détachement appliqua des échelles à la murail-
le, & fit une attaque fi vigoureufe , que malgré la réfiftance de
la garnifon armie d'arquebufes , d'arcs ôc de javelots, la place
fur emportée. Après la prife de la ville, il fallut encore com-
battre au logis du Sangiac i où les plus braves des ennemis
s'étoient retirés. Là fut tué d'un coup de lance Charle d'Ef-
pinai de Saint Luc fieur de Harleu qui combattoit fans armes
défenfives. Ce ChevaUer fut regreté généralement. On tranf-
porta fon corps à Mahe, où on lui tit de magnifiques funé-
railles. Pendant qu'on étoit encore aux mains ,'& que le foldat
fongeoit plus au pillage , qu'à s'affûrer des habitans, onnégli^
gea un guichet, qui étoit derrière la ville, par où ilsfefauvc-
rcnt prefque tous : on n'en prit qu'environ trois cens , qui fu*
rent mis à la chaîne. Cependant comme les Turcs du voifma-
ge commençoient à fe raffembler, & qu'il n'y avoir pas d'ap-^
parence de pouvoir garder cette ville , on y mit le feu , après
l'avoir pillée : nous y eûmes quatre Chevaliers ôc vingt-fix fol-
dats de tués, ôc environ quatre-vingt-dix de b 1 elles j de là la
flotte vidorieufe rentra dans le port de Malte le i f d'Août, ôc
Vignacourt fit rendre grâces à Dieu folemnellement pour 1 heu-
reux fuccès de cette expédition.
Dans le même tems les Turcs eurent leur revanche. Leur Defccntedc*
flotte commandée par le Bâcha Cicala ayant abordé à la côte Tuics en lu^
de Calabre, prit Reggio fur le Fare de Meffine , ravagea ^^'
tous les environs, coupa les arbres, ôc emmena en captivité
une grande multitude de Chrétiens. Là la mère ôc les frères
du Bâcha l'étant venus voir à fon bord, il les embrafTas mais
il fut infenfible aux avis faluraires de fa mère , qui le pria par
tout ce qu'on peut dire de plus touchant à un fils , de fonger
à fon falut, ôc de ne pas préférer une profpérité, ôc une puif-
(lance, qui ne duroit qu'un moment, à une féhcité qui ne fi-
nira jamais. Ces conûdérationi) ne firent aucune impreiEoij. iur
y^f HISTOIRE
Il I m le cœur de Clcala. Il a perfifté jufqu'à la mort dans la fe£le
Henri ^^^ Mahometans , fous l'empire derquels"!! a fait une très gran-
jY^ de fortune , ôc il alaiflé un fils héritier de fon courage ôc de fa
160*2. puiffance.
L'Ecrivain , qui depuis plufieurs années étoit à la tête des
jfniiùatlJ^^ révoltés de l'Afie mineure, faifoit cependant tous les jours des
courfes jufqu'aux portes de Conftantinople. Les Janiffaires pri-
rent de là occafion de fe mutiner j ils s'atroupérent en armes
à la porte du Divan j ôc avec une arrogance , dont on n'avoir
jamais vu d'exemple, ils firent demander par leurs officiers aux
Bâchas , qui étoient venus pour affifter à ce confeil , pourquoi
les révoltes étoient fi long-tems tolérées, ou diiïimulées , ôc à qui
en étoit la faute : Ôc en même tems ayant déclaré qu'ils ne vou-
loient plus fouffrir ce défordre , ils demandèrent avec des cris
terribles, qu'on leur livrât les auteurs du mal pour les punir;
comme ils le méritoient. Le Grand Vizir Aflan qui vit bien
que c'étoit à fa tête que l'on en vouloitWeur répondit : Qu'il
ne tenoit pas à lui , ôc qu'il n'y avoit jamais tenu , que ces défor-
dres ne finiflent : Que plufieurs fois il s'étoit mis en dévoie
d'en inftruire fa HautefiTe, afin qu'elle fît marcher toutes les
forces de l'Empire , pour exterminer ces rebelles 5 mais que le
chef des eunuques l'en avoit empêché par ordre de la Sultane;
fous prétexte qu'il ne falloit pas troubler le repos du Grand
Seigneur pour une affaire, quialloit finir dans peu : Qu'on l'a-
voit par là forcé au filence j mais qu'il n'avoir pas laififé de faire
-? tout ce qui dépendoit de lui, pour qu'on arrêrât par la force
des armes l'infolence de ces révoltés. Cependant comme mal-
gré ces raifons les efprits des foldats s'échauffoient de plus en
plus , le Sultan lui-même afiis fur fon thrône , ayant à fcs co-
tés le Muphti, qu'il avoit mandé exprès, pour donner plus de
poids à fes paroles, ôc faire refpe£i:er fes ordres , leur parla pour
les appaifer. Les menaces du Souverain ne furent pas capables
d'arrêter la fureur de fes miniftres. Ils continuèrent leurs cris,
ôc forcèrent enfin ce Prince à leur livrer les chefs des Eu-
nuques de la Sultane, ôc du Sultan fon fils. Tous deux eu-
rent la tête tranchée; ôc on l'apporta enfuite aux féditieuxî
cequi lesappaifa un peu. Il avoient aufïï démandé que la Sul-
tane fut exilée j mais la mort des deux Eunuques les calma.
Le Sultan outré contre les Bâchas qui avoient favorifé la
fédition
DEJ. A, DETHOU, tiv. CXXVIL si
fédition des Janiflairesparjaloufie ou par haine contre le Grand
Vifir , brûloir cependant du dellr de s'en venger , en les fai-
fant périr de même par la main du bourreau : mais il différa H E N R. !
fa vengeance ? de crainte que s'il paflbit outre, il ne mît en I^*
péril fa mère , dont le crédit n'étoit point diminué. Ils'accom- i 6 o 2«
moda donc avec le Chef des révoltés d'Afie, ôc lui rendit fes
bonnes grâces. En même-tems pour l'éloigner de ces provinces
il le fit paffer en Efclavonie , le nomma Bâcha de Bofnie , ôc
le chargea de porter la guerre en Hongrie. Le nouveau Bâ-
cha s'y rendit fur le champ , avec dix mille de ces rebelles ,
qui le fuivoient depuis long-tems. Mais fon éloignement ne
calma pas entièrement l'inquiétude du Sultan : ce Prince plon-
gé dans la volupté , ôc trouvant des fujets de crainte où il n'y
en avoit point , n'ayant pu décharger fa fureur fur l'Ecrivain -,
ni fur les Janniffaires^, en fit quelque-tems après fentir les ef-
fets à fa propre femme , avec autant d'imprudence que dé
cruauté.
Les ennemis de cette PrincefTe rapportèrent au Sultan ;
que par une inquiétude & une curiofité de femme , elle
avoit voulu s'inftruire de la deftinée de fon fils , ôc qu'elle
avoir confulté certaines gens pourfçavoir s'il fuccéderoit à fon
père. Amurath prit cette démarche pour une preuve , qu'on
attendoit fa mort avec impatience j ôc craignant que fenvie
de régner n'engageât le fils ôc la mère à le faire périr, il crut
îes devoir prévenir. Plein de cette idée , il fit étrangler ce fils ç^janté Ta
aux yeux même de fa mère , Ôc la fit enfuite précipiter elle- sdtao»
même dans la mer avec quatorze , tant hommes que femmes,
qu'il crut d'intelHgence avec eux ; mais il ne fut pas long-tems
fans être puni de cette cruauté aufÏÏ lâche que brutale. La per-
te de Tauris , l'échec qu'il reçut auprès de Patras , ôc de Le-
pante ; Ôc fa mort , qui fuivit de près , vengèrent cette a£lion (i
barbare.
Ce fut auffi fur ces entrefaites que les Efpagnols s'empare- prife ^c
rent de Final fur la côte de Gènes , après en avoir chaffé les F»nai par icâ
Carretti , ou les avoir obligés du moins d'aller difcuter leurs ^'f ^S^o s,
droits à la cour de lEmpereur. Le comte de Fuentes viceroi
de Milan, chargé de cette entreprife,y envoya D. Diegue
dePimentelfon parent ôcD. Sanche de Lune, avec des trou-
pes qui entrèrent dans la place , d'où elles firent fortir la
Tome XIF. H
5ê HISTOIRE
^ garnifon Allemande , en lui payant comptant feize montres
TT qui lui ëtoient dues. Ils fe rendirent obtre cela maîtres de la.
I y petite ville de Milefimo qui eft aux environs , & ils y mirent
^ * des troupes. On donna le commandement de ces deux poftes
^* à D. Pedre de Tolède , avec une garnifon de deux cens Ef-
pagnols.
On ôta en même tems le commandement général des ga-
lères à Jean André Doria , à caufe qu'il avoir mal réuiïi en
Afrique l'année précédente , ce qui l'avoit porté à donner de
lui-même fa démiiïion. On nomma pour lui fucceder D.Juan
de Cardone, qui équippa une grande flotte > ôc embarqua def-
fus des troupes , qu'il ramafla en Sicile ^ à Naples ôc dans le
Milanès. On faifoit courir le bruit que cet armement étoit def-
tiné pour l'Afrique., où le roi de Fez, ami fecretde Philippe
lui avoit fait efpérer qu'il lui donneroit moyen de furprendre
Ja ville d'Alger , fur laquelle on avoit fait tant de tentati-
ves inutiles. Mais ceux qui pafToient pour connoître le mieux
les deffeins des Efpagnols , ne croyoient point du tout que
tant de préparatifs regardafTent l'Afrique ou l'Afie 5 mais plû<
tôt l'Europe ôc la France , ou les Efpagnols croient bien in-
formés , que les factieux de leur parti fe difpofoient à exciter
des troubles ; enforte qu'ils étoient bien-aifes de fe trouver ar-
més , afin d'être en état de les foûtenir fi la Fortune commen-
çoit à fe déclarer en leur faveur. D'ailleurs ils étoient en gran-
de liaifon avec le duc de Savoye , Ôc le deflein de prendre
Genève étoit fur le tapis» Si la chofe réuffiffoit, ils ne doutoient
pas que le Roi n'employât toutes les forces de la Nation, pour
en tirer raifon , parce qu'il l'avoit prife depuis peu fous fa pro-
tection , comme une barrière néceffaire pour couvrir notre
frontière. Ainfi tandis que le Pape fe difpofoit à oppofer fon
autorité aux efforts que la France vou droit faire pour cela ,
Philippe étoit bien aife de fe tenir prêt à pouvoir les foûte-
nir avec une armée. Mais nous parlerons de ce deffein lorf-
que nous aurons fini ce qui nous regarde.
Morts il- Au mois d'Avril de cette année mourut à Venife Lazare
îuftres. Soranzo noble Vénitien , auteur d'un excellent traité fur l'état
S o\ aITo. ^^ l'empire des Turcs , où ce fçavant homme fait paroître
également fon grand fens ôc fa prudence.
Prefque dans le même-tems MaHiiiio Margunio , Grec de
DE J, A. DE THOU, Liv. CXXVII. ;p
îiai/Tance ôc évêque de Cerigo mourut aufli à Venife. II a don-
né au public divers 'traités des Saints Pères , qui fe font fau- Henri'
vés fdu naufrage général, ôc qu'il avoir apportés avec lui. 11 y IV.
a joint quelques pièces de fa façon d'un ftile très-élegant : car i ^ o 2.
il étoit grand Poëte. ' MargunÎo^'
Cette même année Paul Meliflus Schedius né à Melrich-
ftad en Franconie , après avoir palTé la plus grande parue de lLJs^Sche"
fa vie à faire des vers, ôc à voyager, s'étant fixé enfin à Hei- dius.
delberg , où il étoit Bibliotéquaire de Péleâeur Palatin , y
mourut le quinze de Février dans fon année climatérique.
Martin Ruland de Freifingue médecin de l'Empereur , ôc de Martin;
Ecrivain célèbre , mourut de même à Prague le vingt - trois •^"^^*'^*
d'Avril de la maladie de Hongrie, fur laquelle il avoit fait un
Traité.
II fut fuivi peu de tems après par Gafpard Peucer natif de de Gaspard
Pautzen en Luface , ôc gendre de Melanchton. Il étoit aulTi ^^""^•
Médecin , ôc célèbre d'ailleurs par fon habileté dans les Ma-
thématiques î mais plus fameux encore par fes écrits , par fa
Ipngue vie , qui a été de 78 ans , ôc par fes malheurs. C'eft lui
qui a continué l'Abrégé Chronologique de Carrion, ôc qui a
revu l'ouvrage fur les divinations. L'éle£leur de Saxe Augufte
l'avoit tenu en prifon pendant dix ans, lorfqu'ayant été enfin
remis en liberté fous Chriftien fils de ce Prince , après avoir
donné au public l'Hiftoire de fa détention j il finit à DefTaw *
cette vie fi longue ôc fi remplie de traverfes au mois de Sep-
tembre de cette année.
François Dujong natifdeBourge, mourut le mois fuivantde ^^^ François
la pefte à Leyde âgé de cinquante-fept ans. C'étoit un efprit Dujong.
qui n'avoit point de but arrêté. Il a entrepris bien des choies :
fçavoir s'il en a fini quelqu'une, j'en laiffe le jugement aux
fcavans.
Le dernier dont je parlerai fera Jean Paflerat né àTroies en de Jeah
Champagne , fçavant profeffeur en langue Latine , qui s'acquit P^ssekat.
beaucoup de gloire dans l'Univerfité de Paris par la facilité
qu'il avoit à faire des vers tant Latins que François , à écrire
élégamment en profe , ôc à traduire heureufement les bons
Auteurs. C'étoit un homme d'un génie difficile , ôc qui trou-
voit peu d'écrits à fon goiit. Aufli la dernière chofe , qu'il
î Ville de la principauté d'Anhalc,
m,
€o HISTOIRE
fouhaita èh mourant , fut que fes mânes ne gémifTent point
- fous le poids d'une multitude de mauvais vers. Son fouhait
Henri fut accompli '■> ôc dans la crainte de ne pas répondre à fes der-
I V. niers defirs , peu de gens voulurent fe charger de devenir fes
tl6 o 2, panegyriftes. Il mourut au mois de Septembre dans un âge dé-
€repit 3 ayant perdu la vûë ôc prefque l'efprit ; en un mot dans
un tems oui ceux qui craignent le plus de mourir çefTent de
fouhaiter de vivre.
Tin du cent'VÎngî'feptiéme Livre:
I f-
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HISTOIRE
D E
JACQUE AUGUSTE
DE T H O U.
LIVRE CENT-VINGT-nViriEME.
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'A N N e'e commença à la Cour de
France par des fêtes , & par des bais,
que la reine aimoit extrêmement , il
s'en donna un entr 'autres où cette
PrincefTe danfa la première en maf-
Henri
IV.
i 5 o 2.
Continuation
/^ -j 1 rr j dciaftaircsdc
que j en prelence des amballadeurs France.
des Princes étrangers , & du Légat
même. Céfar de Vendôme fils na-
>r^'-'^'7'nr^>mr^r^ turel du Roi , dont il étoit tendre-
lis» f(âiMif)ir<y|\i£'ir<y,^t-(?)*j • ' -L • J n J'
&^:^%:^MJ^&^:^\-^ mentaimc, marcnoit devant elle de-
guifé en Cupidon. Cependant tout étoit tranquille au dehors ;
mais au dedans Henri n'en étoit pas plus en fureté. Prefque
tous les Grands étoient mécontens , les uns parce qu'ils s'en-
îiuioient du préfent , les autres par la crainte de l'avenir i tous
H iij
Cl HISTOIRE
pour mieux dire, parce que le repos ne leure'toit pas foutena-
Henri ble, Ôc qu'ils vouloient être occupés. Auffine parloit-on que
\ \j de cabales ôc d'intrigues , qui fe ménageoicnt entr'eux,
I 5o 2. ^^^ ^^ voyage que le duc de Savoye avoit fait en France,
environ trois ans auparavant, il s'étoit tramé quelque com-
plot fecret. Lorfqu'il s'en retourna, fans avoir rien obtenu de
ce qu'il demandoit , fur ce qu'on difoit de lui par raillerie ,
qu'il ne remportoit de France que de la boue ; il répondit à
ce mot par un autre , qui tenoit beaucoup de la menace : « Si
« j'ai mis les pies dans la boue , dit-il, je les y ai enfoncés
w Ç\ avant , 6c j'y ai lailTé des vertiges fi profonds , que la Fran-
« ce ne les effacera jamais. « J'ai déjà rapporté ailleurs cette
réponfe.
Nous étions alors en paix avec lui j mais il venoit d'ailleurs
continuellement des avis au Roi, qu'il fe tenoit des affemblées
fecretes en Guienne, ôc fur-tout dans le Perigord , oi^i Charle
Gontaud de Biron , l'un des quatre premiers Barons de la Pro-
vince , avoit grand nombre d'amis ôc de vaffaux. Sur ces avis,
ôc fuivant le confeil de fes plus fidèles ferviteurs , Henri réfo-
lut d'y faire un voyage. Cepayis eft fi rempli deNobleffe, qu'à
peine peut-illa contenir. Les efprits,comme le marque l'étymo-
logie de fon nom ', y font durs, querelleurs, Ôc remuans, tou-
jours prêts à prendre feu à la première occafion qui fe préfente:
ôc depuis que la Renaudie forma cette fameufe conjuration
d'Amboife, qui a , pour ainfi dire, enfanté toutes nos guer-
res civiles; on a remarqué qu'il n'y a pas eu enFrance de trou-
bles de quelque importance , dont les premiers fondemens
n'ayent été jettes en Perigord , ôc par à^^ gens du payis. Le ba-
ron de Benac aîné de fa famille, fongeoit , difoit-on , à remuer
de ce côté là dans l'abfence du maréchal de Biron , qui fe te-
noit alors dans fon gouvernement de Bourgogne , pour être
plus à portée du duc de Savoye , avec qui il entretenoit cor-
refpondance. Aux anciens prétextes de brouiller, on joignit le
motif fpécieux de foulager le peuple , qui étoit accablé par
les nouveaux impôts , dont on avoit été obligé de le charger,
pour rétablir les finances épuifées par les dernières guerres.
Déjà même le mécontentement étoit prêt d'éclater dans leLi- .
moufin.
I Petrocori , ce nom vient de ^sua qui fignifie ^'isïxe » xodxsr*
DE J. A. DE THOU,Liv. CXXVIII. 63
Le Roi fe mit donc en marche , pour fe rendre dans ces
provinces. A Blois il eut une altercation allés vive avec le duc Henri
de Bouillon :, qu'il foupçonnoit d'avoir part aux remûmens qui J y,
fe préparoient , ou du moins de ne les pas ignorer. Le Duc j 602.
quiétoit venu le trouver en cette ville ,iui parla avec un peu Voyage du
trop de liberté , ôc il ne fut pas plus modéré dans l'entretien ^o'/'" P^""
qu il eut encore a roitiers avec ce rrmce. Ce procède rem-
plit l'efprit du Roi de foupçons , qui furent encore augmen-
tés par l'équippée hors defaifon, que le Duc alla faire en Li-
moufin fort mal à propos ; voyage qui le jetta dans des per-
plexités ôc dans des embarras fi longs ôc fi fâcheux , que de-
venu errant , ôc incertain d'une retraite , où il pût mettre fa vie
en fureté , il fut même fur le point de voir tant de projets ,
qu'il avoir formés , aboutir pour lui à une fin honteufe ôc fu-
nefte.
Le Roi commença par abolir l'impôt de la Pancarte , qui
étoit le prétexte dont les brouillons fe fervoient , pour exciter
des troubles dans ces provinces. Enfuite ayant appris que le
maréchal de Biron , dont hs menées avoient occafionné fou
voyage, commençoit à fe repentir, Ôc qu'il ne feroitpas diffi-
cile de l'avoir en fon pouvoir, en ceffant de le pourfuivre^ il
réfolut de retourner à Fontainebleau.
Il fembloit que jufqu'aux affaires les moins importantes , Affaire des
tout confpirât à troubler le repos de ce Prince. Pendant qu'il Avocats.
etoit à Poitiers il en arriva une à Paris , qui penfa mettre
en feu toute la capitale. A la mercuriale on parla de modé-
rer le falaire des Avocats : le premier Préfident de Harlay étoit
d'avis de remettre l'affaire au lendemain , parce qu'on avoir
pafie la plus grande partie du jour à délibérer; mais le Préfi-
dent Seguier * opina à régler cette affaire fur le champ , ôc il » Antoioc*
obtint du confentement du premier Préfident, Ôc de tous ceux
qui étoient bien intentionnés , qu'on iroit fur le champ aux
avis. Cependant comme le jour étoit fort avancé , la Cour
le contenta d'ordonner , que le lendemain on affembleroit les
Chambres, Ôc qu'avant toutes chofeson délibéreroit fur cette
affaire: c'étoit le treize de Mai. Il fut arrêté ^ Que conformé-
ment au cent-foixante-uniéme article de l'Ordonnance de
Blois , publiée Ôc enregiftrée il y avoir vingt-trois ans , mais
qui jufqu'alors étoit demeurée fans exécution , quant à ce
^4 HISTOIRE
. point , les Avocats feroient tenus de déclarer par écrit ce qu'ils
Henri ^^^i^oient reçu pour leur honoraire , afin'^que les Juges réglaf-
jY fent fuivant cette déclaration les frais ôc dépens , que la par-
I 5 2 ^^^ ^"-^^ auroit perdu fon procès feroit obligée de rembourfer :
Que s'ils refuioient de le faire , ils feroient dès-lors traités com-
me concuiîionnaires. Les Avocats préfentérent une requête
pour s'oppofer à cet Arrêt ^ ils publièrent en même-tems un
mémoire , où ils expliquoient fort au long, pourquoi cet ar-
ticle de l'Ordonnance de Blois n'avoir pas été exécuté , ôc ils
firent entendre qu'ils étoient prêts à abandonner leur profef-
fion , dès que ce ne feroit plus qu'un miniftére fervile.
En conféquence de cette démarche , la Cour donna un fé-
cond Arrêt le dix-huit de Mai, par lequel il étoit ordonné aux
Avocats , qui ne voudroient plus exercer la profeflTion , d'en
pafTer leur déclaration aux Greffes ; ajoutant qu'après cette dé-
marche, il ne leur feroit plus permis d'en faire les fondions ;
à peine de faux. Du Hamel, Chouart , Ôc Lonel anciens Avo-
cats également refpe£lables , ôc par leur grand àgQ , ôc par unç
probité reconnue, firent jufqu'à deux fois des remontrances,
qui n'aboutirent à rien , parce que le parti des jeunes Con-
feillers , qui étoit le plus échaufé & le plus nombreux , l'empor-
ta toujours fur l'avis des anciens. Ils s'aflemblérent donc dans la
chambre des confultations au nombre de trois cens fept , qui
déclarèrent unanimement, qu'ils renonçoient à leur profeffion.
Enfuite après avoir tous figné cette délibération , ils fe rendis
rent deux à deux aux greffes de la Cour , pour y en prendre
' acle. Ce coiicertfîtune efpéce de vacance dans le Parlement j
ôc troubla fi fort l'ordre judiciaire , qu'il y avoir lieu decrain^.
dre une fédition dans Paris.
Les gens du Roi favorifoient en fecret les Avocats. Ce-
pendant comme les deux Arrêts du Parlement étoient fondés
fur l'Ordonnance de Blois , ils n'oférent s'y oppofer ; le parti
qu'ils prirent , fut d'en écrire au Roi ôc au Chancelier, ôc de
leur infinuer j Qu'il feroit à propos d'apporter quelque tem-
pérament à ces Arrêts , oppofant à l'autorité d'une Ordonnan-
ce qui n'avoit jamais été mife à exécution , le mécontente^-
ment du public. =' Il eft à craindre ^ ajoiuoient-ils , que fous
35 prétexte de faire le bien des parties, on ne deshonore un
.« Qrdre qui ell d'un grand poids dans l'aduiuiifcration de la
=->juftice.
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXVIII. 6*;
»juftlce,ôc qui compofe une partie confidérable du Parle-
» ment , Ôc qu'on ne fafle retomber fur tout le corps la faute Henri
9» de quelques membres en petit nombre. ^^ Ils repréfentoient j y^
que la févérité de ce règlement avoit quelque chofe d'ignomi- i ^ ç, o
nîeux pour les gens de bien 5 ai que fi on ôtoit une fois le
principe d'honneur qui doit faire le caradére principal de la
Ï)rofefIion d'Avocat, on ôtoit en même-tems la bonne foi ôc
a confcience j enforte que cet honoraire alloit dégénérer en
un falaire très-honteux.
Enfin tout ce tumulte fut apparfé par une ordonnance du
Roi du vingt-cinq de Mai , qui fut envoyée parlapofte. Elle
confirmoit l'Arrêt du Parlement 5 enjoignoit aux Avocats de
fe conformer à l'ordonnance de Bloiss leur permettoit de ré-
prendre leurs fondions, quoiqu'ils y euflent renoncé volon-
tairement j enjoignoit très-exprefifément au Parlement de les y
contraindre. Cette déclaration ayant été remife à la Cour ,
ceux même qui ne l'approuvoient pas , ne laifTérent pas d'o-
piner d'abord pour l'enregiftrement , afin qu'on ne pût pas leur
reprocher d'aller contre les ordres du Roi , fur-tout dans un
tems fi fufped. Ils furent les premiers à confeiller aux Avo-
cats de reprendre l'exercice de leur profeffion , ôc par ce moyen
tout fut calmé. Il s'en trouva quelques-uns , mais en petit
nombre, qui obéirent à l'Arrêt de la Cour, à la follicitation
de ceux qui avoient été d'avis de le rendre ; mais dans la fuite
on s'en difpenfa , fans que ceux-là même y trouvaffent à redire,
& enfin on ceffa entièrement de l'exécuter.
Le Roi après avoir appaifé les troubles de Guienne revint à ,^w^"''-^^/°f
Fontainebleau dans la réfolution de s'alfûrer de la perfonne je' Biron,
du maréchal de Biron. Pour cela il envoya d'abord en Bour-
gogne Pierre Fougeu fieur d'Efcures, ôc quelque-tems après
le Préfident Jannin, Ils étoient tous deux fort amis de Biron ,
& le premier avoit fervi fous lui avec diftindion en qualité de
Maréchal de camp.
Dès le mois de Mars, ôc avant que le Roi partît pour Poi- j^^rivée da
tiers , Jacque de la Fin , qui d'abord avoit été le confident , fiem de la Fm
ou pour mieux dire, l'auteur des projets du Maréchal, com- * '^^our.
me je l'ai dit ailleurs , s'étoit apperçu qu'il commençoit à fe
défier de lui, Ôc qu'Edme de Malain baron de Lux avoit tou-
te fa confiance : il en fut fi piqué , qu'il fe rendit à l'inllam
TomeXIF. l '
H E N R
I
IV.
1602.
66 HISTOIRE
fecrétement à la Cour 5 fe déclara l'accufateur du Maréchal , ôc
dépofa entre les mains de M. le Chancelier toutes les preuves
qu'il avoit de fa conjuration , écrites de fa propre main. La Fin
pour mieux tromper M. de Biron Jui avoit écrit avant que de par-
tir , qu'il avoit ordre du Roi de fe rendre à la Cour 5 mais il lui
proteftoit en même-tems, qu'il ne diroit rien qui pût lui porter
aucun préjudice 5 ôclorfqu'ileûtvû le Roi en particuher, il écri-
vit encore au Maréchal , ôc lui réitéra les alîùrances qu'il lui
avoit déjà données par fa première lettre. Dans lemême-tems
le Roi dit au baron de Lux , qui étoit à la Cour lorfque la
Fin y arriva , & qui fe difpofoit à retourner en Bourgogne ,
que l'entretien qu'il avoit eu avec la Fin l'avoit extrêmement
foulage , parce qu'il avoit connu clairement , que la plupart
des chofes qu'on reprochoit à M. de Biron étoient faulTes , ôc
qu'il étoit ravi qu'un homme qu'il aimoit fincerement à caufe
de fa valeur ^ fe trouvât innocent des crimes qu'on lui im-
putoit.
Ce difcours du Roi acheva de tromper le Maréchal , natu-
rellement préfomptueux , ôc enyvré de fon mérite. Dès qu'il
fe crût en fureté du côté de la Fin , qui étoit le feul qui eût
été confident de toutes i^QS menées , il n'eut pas de peine à fe
rendre à la propofition que d'Efcures & Jannin lui faifoient d'al-
ler à la Cour , fur l'affùrance qu'ils lui donnèrent , qu'il n'a-
voit rien à craindre. Ainfi après bien des délais il partit en-
fin malgré l'oppofition du baron de Lux , qui fit tout ce qu'il
put pour l'en détourner, ôc il envoya devant d'Efcures , pour
aflûrer le Roi qu'il (eroit inceflamment auprès de lui. En ef-
fet il arriva à Fontainebleau le treize de Juin , lorfqu'on s'y at-
tendoit le moins j jufques-là qu'on avoit fait même quantité
de gageures , qu'il ne viendroit point.
j: , „, . Dès la première entrevue Henri fit connoître au Maréchal
du Roi & du qu'il étoit prévenu contre lui , ôc le Maréchal de fon côté ne
Maréchal de \^[Ç[^ ^ qq Prince aucun lieu de douter , qu'il ne feroit pas
d'humeur à plier. Le Roi l'exhorta d'abord à avouer ingénu-
ment fa faute , dont il étoit , difoit-il , informé d'ailleurs 5 il lui
promit que tout fe pafferoit entr'eux deux , ôc qu'il pouvoit
s'aflTûrer du pardon , pourvu qu'il voulût être fincére. Biron
répondit hardiment , qu'il n'étoit pas venu à la Cour pour fe
juftifier , puifqu'il étoit innocent j mais pour fçavoir les noms
H
E N R I
IV.
I
602.
DEJ. A. DETHOU3L1V. CXXVIII. 67
de fes accufateurs , §>c en demander juftice , ou fe la faire lui-
même.
Le Roi avoir de la peine à fe réfoudre à agir en rigueur
avec un homme qui avoit rendu de Ci grands fervices à lui, ôc
à tout le Royaume. Il voulut lui donner le tems de fe recon-
noitre. Ainlî le Maréchal ayant diné ce jour-là chez le duc
d'Efpernon , le Roi ôc le comte de SoiiTons allèrent jouer à
la paume avec eux. Après la partie Biron foupa chez le Comte.
Après le fouper le Comte, par ordre du Roi, pria très-inftam-
ment Biron d'accorder à S. M. ce qu'elle demandoit de lui ; il
lui reprefenta , qu'il étoit à craindre que fon opiniâtreté n'irri-
tât tellement ce Prince, qu'il ne fût plus poflible de l'appai-
fer 5 6c qu'il devoir fe fouvenir de ce qu'à dit le plus fage des
Rois , que la colère du Roi annonce la mort.
Tout cela n'ayant pas encore été capable d'ébranler le Ma-
réchal; ôc le Comte ayant dit au Roi, qu'il n'avoit pu rien
gagner fur cet efprit dur Ôc inflexible , cela n'alla pas plus loin
ce jour-là. Le lendemain de grand inatin le Roi defcenditau
jardin proche de la Ménagerie des oifeaux, ôc il envoya cher-
cher le Maréchal. Après lui avoir parlé long- tems , il le pria
encore inftamment d'avouer fa faute , parce qu'il vouloir fça-
voir de fa propre bouche ce dont il étoit déjà parfaitement
informé d'ailleurs j mais Biron , au lieu de le fatisfaire , lui ré-
péta les mêmes réponfes qu'il avoit déjà faites.
Après fon dîner ^ le Roi prit en pardculier dans la galerie
quelques perfonnes de confiance , ôc leur dit : Que n'ayant
pu obtenir de Biron, qu'il avouât fon crime, il n'y avoit plus
qu'un parti à prendre, qui étoit de s'en afliirer, ôc de lui faire
faire fon procès : Que cependant il ne vouloit pas faire arrê-
ter un homme de ce rang , qu'il ne fût bien afluré qu'il y avoit
aflez de preuves pour le convaincre du crime de leze-majefté.
Surquoi tous lui ayant répondu unanimement , qu'il y avoit
des preuves de refte , on fit dire en fecret à Louis de l'Hôpi-
tal ôc à Charle de Choifeûil , capitaines des Gardes , de fc
tenir prêts pour le foir.
Le Maréchal étoit allé fouper chez François de la Grange
fieur de Montigny , ôc on remarqua que pendant tout 1ère- r^^ ^?^ "^
•1 ". • f ' J r 1 1 - j^T-r 1 fl J fait arrêter.
pas il s etoit tort étendu lur les louanges des Kipagnols, ôcdu
roi d'Efpagne , qui non -feulement combloient de bienfaits
6^ HISTOIRE
j" ceux qui les avolent bien fervis, mais qui les étendoient me-
H E N R I ^^^ ^ difoit-il , jufqu'auxenfans de ceux qui étoicnt morts à leur
jy^ fervice. « Il eft vrai, reprit Montigny , qu'on a raifon de les
I 5 -'. *^ louer là-deflus : mais il n'eft pas moins certain que c'eftune
05 Cour où on ne pardonne à perfonne , non pas même à fon
» propre fils. Réponfe ingénieufe , & qui devoir apprendre à
Biron à ne pas faire connoître fi ouvertement ôc 11 à contre-
tems le penchant qu'il avoir pour les Efpagnols. Après fou-
per ils allèrent chez le Roi ; & Henri , pour n'avoir rien à fe
reprocher, preifa encore Biron d'avouer de lui-même ce qu'il
fçavoit par d'autres voyes. Le Maréchal perfiftant dans fon
refus , " Eh bien, dit le Roij puifque je ne fçaurois le fça-
» voir de vous pour dernière tentative, je vais effayer fi je ne
w le fçaurai point par le comte d'Auvergne : ^^ en effet il paf-
foit pour être complice du Maréchal. En même-tems Sa Ma-
jefté donna ordre de les arrêter tous deux. L'Hôpital s'étanî
excufc d'arrêter le comte d'Auvergne, fur ce qu'il étoit fon
ami intime , de Pralin fut chargé de cette commifTion. L'Hô-
pital ayant arrêté Biron au fortir de chez la Reine , où il étoit
allé jouer après fouper, lui ordonna de rendre fon épée, fur
laquelle il avoir déjà porté la main : il obéit , mais ce ne fut
pas fans peine. Le comte d'Auvergne de fon côté , fe dou-
tant de ce qui fe tramoit , avoir fait tenir des chevaux prêts
dans une place hors du château 5 mais Pralin l'arrêta avant qu'il
y arrivât, ôc ils furent remis l'un & l'autre entre les mains
àQS Gardes , qui eurent l'œil fur eux pendant cette nuit. Ce-
pendant Biron s'abandonnant à fa pétulance ordinaire , ne
ceffa point de parler de fes fervices ,ôc de l'ingratitude de ceux
à qui il les avoit rendus.
Le lendemain matin on tint confeil fur ce qu'il y avoit à
faire ; & il fut réfolu qu'on mencroit les prifonniers à Paris ;
qu'on les mettroit à la Baftille , ôc qu'on inflruiroit leur procès
en la manière ordinaire, Ainfi le quinze de Juin, on les mit
fur la rivière , pour les defcendre à Paris , ôc on les condui-
fit à la Baftille. Le Roi vint à Paris le même jour fur le foir ,
ôc entra par la porte Saint Marceau : il fut reçu aux accla-
mations du peuple , qui venoit en foule fur fon palTage, pour
le féliciter de la découverte de cette conjuration.
Trois jours après le Roi étant à Saint Maur, à deux petites
DEJ. A. DETHOU, Liv. CXXVIII. <?p
lieues de Paris , plufieurs Seigneurs s'y rendirent pour follici- '
ter la grâce du Maréchal. De ce nombre étoient Jean de Saint Henri
Blancart fon frère , Charle de PierreBuffiere Sr. de Chambaret> I ^•
Charle de Roie de la Rochefoucaud , comte de Rouffi ,Pons i (^ o 2.
de Lozieres de Themines , Charle de Rochefoj:t de Saint An- M^deTpor!
gel , François Gontaud de Biron de Salignac , ôc Jacque ce au Roi en
Nompar de Caumont de la Force, qui fe tenant à genoux , réSdc B?-"
quoique le Roi lui eût dit de fe lever , parla ainfi au nom de ron,
tous. =' S I R E , la confiance extrême que nous avons en la cle-
o' mence de Votre Ma jefté, nous fait efpérer qu'elle écoutera
M favorablement nos prières. Ce petit nombre de Gentilshom-
« mes , que vous voyez à vos genoux, vous parle au nom de
3^ cent mille hommes qui ont fervi fous Biron dans les der-
» nieres guerres , ôc qui joignent leurs prières aux nôtres ^ pour
*î vous demander fa grâce. C'efl; à votre miféricorde qu'il s'a-
55 dreflent , pour obtenir de vous que ce coupable fi digne
t>^ de compalTion ne foit point traité fuivant la rigueur des loix.
35 Dieu à qui vous êtes bien plus redevable de votre Couron-
3>ne, qu'à tous les efforts des hommes , demande de nous
3' que nous pardonnions les fautes des autres, comme nous vou-
^ Ions qu'il nous pardonne les nôtres. C'efl: principalement par
»5 la clémence que les Princes lui refTemblent. Je ne veux point
» ennuyer V. M. par un long difcours. Accordez la vie au
s> coupable , ôc mettez la votre en fureté , en le tenant en
so prifon en tel lieu qu'il vous plaira. . . Quel malheur , que
s> l'ambition ôc la vanité fe foient tellement emparées de ce
» génie violent > ôc emporté par le feu de l'âge , qu'il ait voulu
3i fe donner en fpe£lable à tout le monde , ôc faire envier fon
» élévation : mais , Sire , vous avés bien eu la bonté de par-
» donner à tant d'autres qui ne vous avoient pas moins outra--
30 gé. Tout ce que nos prières ôc nos larmes vous demandent ,
o' c'efl que fon fupplice ne nous couvre point d'infamie j quel-
» que jufte qu'il fait > il imprimeroit à nous Ôc à notre poflé-
» rite une tache ineffaçable. Nous vous demandons encore une
» fois grâce pour lui , ôc qu'il ne foit point traité félon la ri-
» gueur des loix. Nous fçavons qu'il a péché contre l'Etat :
» mais fon crime après tout eft demeuré jufqu'ici dans fa vo-
» lonté , fans paffer jufqu'à Fatlion. Prince plein de bonté ,
» fouvenez'Yous des fervices de fon père , fouvenez-vous des
9>
O)
70 HISTOIRE
w Tiens, fouvenez-vous des nôtres. Quoi ! V. M. qui a pardonné
M à des ennemis déclarés des crimes conlbmmés, pourra-t'elle
» refufer pour de (impies projets la même grâce à Biron , qui
" a tant efluyé de travaux pour le falut du Royaume , qui vous
» a fervi avec*tant de zélé, & qui par emportement s'eft laifle
aller à des complots qui n'ont point eu d'exécution , dont
peut-être il s'eft déjà repenti ? Permettez - nous. Sire, de
mieux efpérer de votre clémence, nous l'implorons en fou-
» pirant , & les yeux baignés de larmes , non-feulement pour
3» le coupable , mais encore pour l'honneur d'une famille à la-
» quelle nous appartenons tous.»
Le Roi après ce difcours leur ayant ordonné une féconde
fois de fe lever , leur parla ainil. ^ Jamais je n'ai rejette les
3' prières de mes ferviteurs , ôc tous ceux qui ont eu quelque
«grâce à me demander, ont toujours trouvé un accès facile
» auprès de moi : mais à l'égard des amis ôc des alliés des cou-
3' pables, non-feulement mes ancêtres ne les ont jamais écou-
« tés dans un crime de cette nature : ils ont même rebuté en
" pareil cas les frères , ôc jufqu'aux pères même , ôc aux mères
« qui intercedoient pour leurs enfans. Tout le monde fçait
« que François II fit retirer de devant lui la femme de mon
»> oncle ' , qui venoit intercéder pour fon mari. Cette clémen-
« ce que vous reclamez tant, mériteroit bien mieux le nom
3' de cruauté, que de miféricorde, fi j'accordois ce que vous
M me de mandez : ce n'eft pas de ma confervation qu'il s'agit
« ici, c'eft de celle de l'Etat. S'il n'étoit queftion que de ma
» perfonne , j'irois de tout mon cœur au-devant de vos prié-
3' res , ôc la grâce que vous demandez feroit aflurée. Mais il
» s'agit de l'Etat , ôc de mes enfans qui en font la portion la
" plus confidérable : je leur fuis plus redevable, qu'à moi-même.
» Quels reproches nauroient-ils point à me faire , fi par négli-
» gence , ou par indolence je laiflbis impuni un crime qui peut
«'avoir des fuites fi funeftes ? mais je fuis réfolu delaifleragir
•3 les loix. A votre égard je vous permets de faire tout ce qui
dépendra de vous pour défendre par des moyens juftes ôc lé-
gitimes l'innocence de l'accufé pendant le cours de la pro-
cédure : car après le jugement prononcé les loix ne permet-
tent plus d'intercéder pour un homme qui a été déclaré con-
1 Louis de Bourbon prince de Condé.
i)
aï
D E J. A. D E T H O U , L I V. CXXVIIL 71
» vaincu du crime de leze-majefté. Père , fils, mari , femme, .._.^
=> tout cela n'eft plus écouté. Prenez garde qu'en marquant ~IZ
^' trop de zélé pour lui , vous ne vous attiriez ma haine ôc Pin- -^1^ N Ri
=' dignation publique. Vous craignez quefon fupplicene vous
« couvre d'ignominie , vous ne courez aucun rifque à cet égard. ^ ^ ^ ^'
" Du côté de ma mère je defcens du comte de Saint Paul
31 connétable de France , ôc j'ai hérité du duc de Nevers : leur
« crime m'a-t-il deshonoré ? Voulez-vous un exemple plus fen-
°' fiblef Le prince de Condé mon oncle auroit eu la tête tran-
=» chée , Il François IL avoir vécu un jour plus tard. Toutes ces
3' perfonnes cependant n'ont imprimé , ni à moi, ni âmes an-
=' cêtres aucune tâche d'ignominie : la faute & le fupplice de
3> Bironne vous feront aucun tort, pourvu que vous perfiftiez
« à m'être fidèles , comme vous l'avez été jufqu'ici. Bien
« loin de toucher aux emplois & aux charges , dont vous êtes
=» revêtus; je fuis bien plus difpofé à les augmenter, qu'à les di-
« minuer. Voilà S. Angel que Biron ne voyoit plus , parce qu'il
:>' eil ennemi de tout ce qui s'appelle parti : il fçait combien j'ai-
» mois celui dont vous demandez la grâce. Je fuis plus affligé
05 que vous de fon crime ; mais eft-il un homme fage qui puiflb
« excufer un ingrat , qui conjure contre fon bien-faideur? "
Le Roi ayant fini par ces paroles qu'il prononça avec un
air de couroux : « Sire , dit la Force , en fe relevant , nous
35 avons du moins une chofe , qui diminue l'horreur de fa fau-
35 te , c'eft qu'il n'a point conjuré contre votre perfonne facrée.
oy Faites , lui dit le Roi , tout ce que vous pourrez pour la dé-
sî fenfe de fon innocence, je ne m'y oppofe point j je vousai-
» derai même autant que je le pourrai. ^^
Le Maréchal ayant été informé de la réponfe du Roi, com- Requére éa
mença à comprendre que l'affaire étoit férieufe; ce qu'il n'a- ^^[^'^^^^ ^"
voit pu s'imaginer d'abord par cette confiance outrée, que lui
donnoit la bonne opinion , qu'il avoit de lui-même. Dès ce
moment il rabatit beaucoup de fon air de hauteur & de fierté.
11 courut même dans Paris un mémoire en forme de requête ;
foit qu'il l'eût donné lui-même, foit que ce fi^it l'ouvrage d un
de fes complices; ce que je ne fçaurois croire? dans lequel
après un aveu fincére de fon crime , il demandoir pardon au
Roi dans les termes les plus propres à exciter la compafîionj
faifoit l'éloge de la clémence de ce Prince ; ôc fupplioit fa
7^ HISTOIRE
^ Majeflé, que fon fang ne fut point verfé pour fervk de fpe£lacle
Henri ^^ peuple j mais qu'il lui fut permis de le répandre en corn-
ly^ bâtant pour fon Roi, & pour fa patrie? offrant fi fon féjour
1602, ^^"^ ^^ Royaume étoit fufpe£l, de pafler en Hongrie, où il
confacreroit le refte de fes jours à faire la guerre aux Infidè-
les 5 ou enfin fi on le jugeoit indigne de porter encore les ar-
mes, de garder fa maifon pour prifon , ôc de n'en fortir jamais
fans un ordre exprès de fa Majefté.
Mais foitque cette pie'ce fût de lui, ou qu'elle eût été don-
née par quelqu'un de fes amis , le Roi n'en entendit point par-
ler. L'affaire étoît venue à un point , que le repentir étoit inu-
tile. Aufiî comment fe flater qu'il pût jamais être fidèle au
Roi , après un affront fi fanglant ; lui qui comblé de bienfaits ôc
d'honneurs par ce Prince avoit conîpiré contre fa perfonne,
& contre fon Etat ? Le Roi envoya donc au Parlement des
lettres patentes , par lefquelles il lui donnoit plein pouvoir de
connoître de la conjuration de Biron, ôc de procéder contre
fa perfonne fuivant toute la rigueur des loix. En même-tems
par d'autres lettres particulières adreffées au premier préfident
de Harlai , au préfident Potier , ôc à deux confeillers , qui étoient
le Fleurs ôc de Turin, fa Majefté leur ordonnoit d'interroger
l'accufé , ôc d'informer plus amplement contre lui.
Premier in- Conformément à ces ordres, ils fe rendirent à la Baflillelc
d "^"^Ma^Tcri. ' ^ ^^ ^"^^ ' ^ ^^^^^ entrés dans la chambre de Biron , le pre-
mier Préfident lui fit lire l'ordre du Roi par Daniel Voifin gref-
fier criminel. Surquoi le Maréchal leur dit , que cela n'éroit
pas néceffaire : Qu'il ne doutoit point qu'ils n'eulTent un plein
pouvoir du Roi j mais qu'il y avoit deux voies de procédec
contre lui, ôc en général contre tout accufé, l'une de grace^
l'autre de rigueur : Que le choix dépendoit du Roi : Qu'à fon
égard, il ignoroit entièrement l'ordre judiciairej mais qu'il n'au-
roit jamais crû que fa fidélité pût donner prife à des accufa-
teurs : Que fon innocence le raffuroit j ôc que fi fa confcience
lui eût reproché quelque crime, il ne feferoit pas rendu à la
Cour : Qu'il avoit reçu en venant plufieurs avis de retourner fur
fes pas : Que depuis même qu'il avoit vu le Roi , bien des gens
lui avoient confeillé de fe fauver ; mais qu'il avoit mieux aimé
courir le rifque de la prifon , que de refufer de venir, ou de
^'enfuir après fon arrivée ; parce qu'on n'auroit pas manqué de
prendre
DEJ. A. DETHOU,Liv. CXXVIII. 71
prendre fa défobéifTance , ou fa fuite , pour un aveu des crimes _
dont on l'accufoit faûffement. Henri
Après ce difcours , le premier Préfident l'interrogea fur fes jy
inrelliffences avec le duc de Savoye,Ôc fur les perfonnes qu'il \. '
avoit envoyées vers ce rnnce ; d abord il ma lortement tout
cela. On lui produifit enfuite plufieurs lettres écrites de fa main;
tant au Roi , qu'à d'autres particuliers , afin qu'en les compa-
rant avec les mémoires qu'il avoir donnés à Lafin , pour être
remis au duc de Savoye , il ne pût pas nier qu'ils ne fuffent
de lui. Après qu'il eut reconnu ces lettres pour être de fon
écriture , on lui préfenta quatre feuilles entières l'une après
l'autre. Lorfqu'il vit la première , il avoua qu'elle ètoit de lui,*
mais dès qu'on lui montra la féconde , l'efpérance qu'il avoit
eue , que tous ces écrits avoient été fupprimés , s'évanouit ;
il commença à changer de couleur , ôc à pâlir -, ôc il nia
hardiment qu'elle fut de fa main^ ajoutant qu'il avoit deux
domeftiques, qu'il nomma même^ qui fçavoient contrefaire
parfaitement fon écriture , ôc qui ayant apparemment été gagnés
par fes ennemis , avoient écrit ce qu'on lui montroit. II recon-
nut la troifiéme en bégayant 5 ôc comme les premiers mots de
cette feuille faifoient un fens parfait avec les derniers de la fé-
conde , il fut convaincu de les avoir écrites toutes deux ', enfin
il reconnut aufTi la quatrième , ôc après quelques conteftations>
il avoua d'un air embaraffé, que tout ètoit véritablement de lui,
mais qu'il ne favoit écrit que pour Lafin, à qui il rendoit com-
pte , comme à fon ami , de l'état de fes affaires : ôc qu'il n'a-
voit jamais eu intention que ces écrits fuffent remis au duc de
Savoye. Après cela il retomba dans des prières pitoyables,
il dit qu'il avoit avoué cette faute au Roi, ôc que fa Majefté
la lui avoit pardonnée : Que c'étoit dans un tranfport de fu-
reur qu'il avoit jette ces idées fur le papier , dans le tems que
fa Majefté lui refufa la citadelle de Bourg en Breffe : Qu'il
étoit naturellement colère, ôc que regardant alors le refus du
Roi comme un outrage, il s'étoit abandonné à ces chimères,
qui du refte n'avoient jamais paffé jufqu'à l'exécution : Qu'il
efpèroit que le Roi fe fouviendroit du pardon qu'il lui avoit
accordé 3 ôc qu'au lieu de fe prêter à la haine de fes ennemis,
qui n'ayant rien à dire contre fes a£lions attaquoient fes pa-
rôles, il auroit plus d'égard aux ferviçes de fon père ôc aux
Tome XIK K
74 HISTOIRE
_ Tiens, qu'aux accufations de ces calomniateurs qui n'avolent
77 ^ jamais rien fait ni pour le Roi ni pour TEtat. Voici au refte le
^ ^. contenu de ces feuilles qu'il reconnut pour être de lui. Premiè-
rement, qu'il falloir tenir la marche de Farmée auxiliaire Ci fe-
' ~' crette, qu'on ne put fçavoir au vrai par où elle entreroit dans
chargescon- j^ J^oyaume , ôc mettre pour cela des troupes fur toutes les
gneur. " avenues : Que Tincertitude de fa marche , ôc fon arrivée im-
prévue confterneroient infailliblement le parti du Roi 5 ôc qu'a-
vant que la NoblcfTe, qui commençoit à fe retirer, eût pu re-
venir , ôc que les Suifles fe fuffent raflemblés , l'affaire feroit fi-
nie , l'infanterie étant fi ruinée par les maladies qu'elle étoit hors
d'état de fervir : Que fi l'armée du Duc defcendoit par le payis
de Valois, ou par le mont faint Bernard, il faudroit faire pro-
vifion de chevaux ôc de cables pour traîner le canon, qui croit
en réferve au fort de fainte Catherine, fans quoi tous les châ-
teaux des environs étant au pouvoir du Roi , ôc toutes les ave-
nues étant bouchées, les troupes de Savoye courroientrifque
de manquer de vivres : Quefionentroit de ce côté ci, c'eft-à-
dire par la BrcfTe , on devoir faire paroître quelques pelotons
de la cavalerie, ôc demauvaife infanterie , du côté du Dauphi-
néôc de la Provence pour faire diverfion : Qu'il y avoir fort
peu de cavalerie dans la BrefTe, ôc qu'il faudroit attaquer les
endroits 011 l'on s'y attendoit le moins : Que fi on pouvoit
prendre Oyfans qui couvre la frontière du Dauphiné , cela in-
commoderoit extrêmement le parti du Roi , que c'étoit ce que
tout le monde craignoit le plus : Que les rebelles des Payis-
bas n'avoient pas tiré grand fruit de la vi£toire qu'ils avoient
remportée , puifqu'Albert depuis ce tems là leur avoir fait le-
ver lefiége de deux places qu'ils avoient inverties, ôc les avoit
obligés de fe rerirer en Zélande avec la précipitation d'une
armée qui s'enfuit : Qu'ils y avoient féparé leurs troupes ; ÔC
/ les avoient diftribuéeS dans les places fortes 3 enfin que tout s'y
difpofoit à la paix : Que c'étoit de l'ambafTadeur de France
auprès des Etats qu'il avoit reçu ces nouvelles : Qu'il falloir
envoyer au fort de fainte Catherine trois ou quatre bons of-
ficiers , pour raffùrerle Gouverneur qui chanceloit : Qu'il avoit
oui dire qu'il fe plaignoit de n'avoir pas affez de troupes . Que
dans ce Fort comme à Monmelian on devoir mettre de bon-
nes garnifons , afin de fatiguer l'armée Françoife par des courfes
D E J. A. D E T H O U, L I V. CXXVIII. 7^
continuelles : Qu'il étoit important de faire provifion de vi-
vres pour l'armée qu'on envoieroit au fecours: Qu'il feroit à
propos d'acheter des blés de bonne heure, ôc de les cachei- dans
des maifons féparées, ôc d'envoyer dans la citadelle de Bourg
avant qu'elle fut plus refferrée ) deux ou trois Chirurgiens, avec
tout ce qui eft néceflaire pour foulager les malades & les blef-
fés : Qu'il feroit bon d'y faire entrer quatre ou cinq chevaux
chargés de draps, de toiles & de cuirs, avec un tailleur & un
cordonnier pour habiller les foldats, & leur faire des fouliers,
fans quoi il ne falloir pas douter que dès que l'hiver feroit ve-
nu , le froid ne les forçât à fe rendre : Qu'il falloir outre cela
avertir les habitans de ménager les baies ôc la poudre , ôc de
faire à l'avenir moins de forties ; tâcher d'avoir de bons gui-
des , pour tirer avantage de la forêt voiline j ôc jetter quelques
foldats dans la place , fur les huit heures du foir lorique les
aiïiégeans changent les gardes : Que pendant que l'armée Fran-
çoife étoit occupée aux environs de Monmclian ôc de la val-
lée de Morienne , il faudroit faire mine de marcher à Cham-
berry , ôc tourner tout d'un coup au pas du Cornet , où le Roi
n'avoit point de troupes : Qu'il feroit aifé de lever autant de
foldats qu'on voudroit dans le comté de Ferrette, qui appartient
à la maifon d'Autriche, ôc dans le Luxembourg ; parce qu'après
la bataille de Nieuport, l'Archiduc avoit diftribué fon armée
dans les places fortes. Voilà ce qui étoit contenu dans la pre-
mière feuille.
Dans les trois autres le Maréchal inflruifoit Lafin de l'état
de l'armée du Roi, il lui difoit : Qu'on avoit fait la revûë de
l'infanterie : Qu'il s'étoit trouvé trois mille hommes au régi-
ment des Gardes; neuf cens hommes dans celui de Navarre,
huit cens dans celui de Nereftang , douze cens Legionaires,
huit cens Suiffes , feize cens hommes au régiment de Crequi,
douze cens dans celui de du Bourg, ôc fept cens Corfes dans
celui d'Ornano ; mais qu'il y avoit beaucoup de paffe-volans,
que les Capitaines avoientfait pailer pour foldats, afin de frau-
der la paye : Qu'après la première revûë, le duc d'Efpernon
en ayant fait faire une féconde à laquelle on ne s'attendoit point,
il s'y étoit trouvé deux mille cinq cens hommes de moins qu'à
la précédente : Que Chambaud étoit arrivé depuis avec douze
cens hommes ramalfés de toutes fortes de gens : Qu'on n'avoit
Kij
7^ HISTOIRE
payé comptant les appointemens d'aucun de ces corps : Qu'on
attendoit toujours de l'argent qui n'arrivoit point : Que toute
la cavalerie ne compofoit pas plus de mille chevaux, avec en-
viron cinq cens dragons: Que le comte de Soiflbns e'toitpafle
dans le Chablais ' à la tête de huit cens chevaux, ôc de trois
mille fantaïïins, afin d'être à portée de fecourir les peuples du
Valais , qui avoient prié le Roi de leur envoyer des troupes
pour fermer les paflTages au duc de Savoye : Qu il avoit ordre
défaire le dégât dans le territoire d'Annecy, où l'on croyoic
que le duc de Savoye vouloir aller camper : Que li Cham-
baud aîloit au pas du Cornet pour le défendre, il ne feroit pas
difficile de l'enveloper : Qu'il faudroit pour cela l'attaquer par
le haut de la montage , ôc faire filer en même temspat la Tour-
nette & par Beaufort des troupes, quiaufortir de ces endroits
viendroient le prendre en queue : Qu'en effet du Cornet, où
une partie de l'armée avoit fon quartier,jufqu'à faint Pierre d'Al-
bigny , il y avoit neuf lieues de diffance , ôc flfere entre deux
qu'il falloit paffer à Conflans : Qu'il y avoit à Migenes un au-
tre corps de cavalerie, qu'il ne feroit pas difficile de mettre
en déroute , en l'attaquant à l'improvifte : Qu'à force de vain-
cre on augmente le courage de fes troupes , ôc la terreur de
fes ennemis : Qu'il étoit inutile d'entreprendre de fecourir
Monmelian, parce que les chemins étant auffi embaraffés , il
n'étoit prefque pas poffible d'y faire pafler des convois : Que
le grand point étoit de rompre le traité^ dont on étoit conve-
nu : Que lorfque Biron étoit fur les lieux , il avoit jugé que la
plus grande partie des travaux qu'on avoit faits, étoient inu-
tiles pour le fiége? mais qu'il n'y avoit perfonne affez hardi
pour s'oppofer au fentiment de Rofny, qui étoit tout puiflant
à la Cour : Qu'il ne manquoit aux affiégés que de la bonne
volonté ôc de la conftance : Qu'il falloit faire entrer dans la
place des gens qui puffentleur relever le courage : Qu'à la pri-
fe de Briqueras les François avoient fouillé jufques dans les
chauflures, ôc intercepté les lettres du duc de Savoye , ce qui
étoit contre la rréve : Qu'on devoir faifir ce prétexte pour re-
venir contre le traité: Que le Roi fouhaitoit la paix pour bien
des raifons3 mais fur-tout parce qu'il manquoit d'argent: Que
ce défaut feroit déferrer toutes fes troupes dès que leur premier
1 Province de Savoye auprès de Genève.
D E J. A, DE T H O U , L I V. CXXVIII. 77
feu feroit paiïé j & qu'il ne feroit pasaifé enfuite de les rafTem-
bler : Que fi le Roi de'penfoit aux frais de cette guerre les Henri
quatre cens mille ccus d'or delà dot de la Reine, il n'iiuroit jy,
plus de quoi payer les Suifles, qui crioient depuis long-tems; 1602.
Ôc qu'il nepourroir parconféquent renouveller l'alliance avec
eux : Qu il lui falloit par mois cent foixante mille écus d'or pour
la paye de fes troupes, ôc pour les autres frais de la guerre :
Qu'il n'étoit pas en état de foûtenir cette dépenfe : Qu'il fe-
roit volontiers la paix, pourvu qu'on lui cédât les bailliages de
Bugey ôc de Valromé , ôc qu'on ne l'obligeât point à rendre
celui de Gex, ni tout ce qu'il tenoit dans le Valais : Qu'il en
avoir donné fa parole àBiron : Que fonbutétoit de fermer
aux Efpagnols l'entrée delà Franche-Comté, ôc le paiïageaux
Payis-bas : Qu'il ne demandoit que deux années de paix, pen-
dant lefquelles il n'eût rien à craindre des ennemis , ôc point
de garniibn à payer : Qu'en ces deux ans il amafferoit affez
d'argent pour avoir de quoi contenter lesSuifles , attaquer en
même-tems la Franche- Comté ôc les Payis-bas, ôc s'ouvrir un
chemin pour aller joindre le Prince Maurice: Que cette jonc-
tion une fois faite , les Payis-bas Efpagnols étoient perdus , ôc
que Paris ôc le cœur du Royaume n'avoient plus d'ennemis
à craindre : Qu'alors il tourneroit toutes fes forces contre le
Milanès ôc contre l'Efpagne, pour vuider l'ancienne querelle
qu'il avoit avec cette couronne au fujet de la Navarre : Que
les forces des Catholiques fe trouveroient par ce moyen fi af-
foiblies , qu'ils fe verroient expofés en quelque forte à la dif-
cretion des Proteftans : Qu'ils commençoicnt déjà à murmu-
rer affez haut par la crainte d'une ruine prochaine : Que leurs
divifionséioient la caufe de leur foiblefle : Que les Proteftans fe
foûtenoient mieux , parce qu'ils étoient plus hardis, ôc plus en-
treprenans , ôc qu'ils avoient toujours les armes à la main , prêts
à profiter des moindres occafions : Que plus ils avoient , plus
ils vouloient avoir : Que fila guerre entre le Roi ôc le duc de
Savoye duroit quelque tems, il étoit fur qu'on la verroit-bicn-
tôt recommencer entre les Proteftans ôcles Catholiques : Que
le Roi avoit fes vues en engageant Lefdiguiere ôc Crequy à
confentir qu'il donnât au Sieur du Pafiage le gouvernement
deMontmélian, des qu'on fe feroit rendu maître de cette pla-
ce : Que duPaffage étoit tout dévoué au parti, ou dumoins
Kiij
7^ HISTOIRE
feignoitde l'être : Que d'ailleurs ce Prince, qui s'étoit rendu
Henri o^i^^J^ ^"^ Catholiques par les complaiiances qu'il avoir pour
jy les Proteftans, voyoit bien que il la paix fe failoit il faudroit
1(5" G 2. qu'il rendir Monmélian j eniorte qu'à proprement parler il ne
donneroit rien au Sieur du PafTage => ôc que Ci au contraire elle
ne fe faifoit point, il étoit bien {ïir que Lefdiguere ,qui avoit
autour de Monmelian le fort de Barraux, Chambery, Char-
bonnière , Conflans & Molans, prendroit fi bien fes mefures
qu'il n'entreroit guéres de vivres dans Pvlonmelian : Qu'à l'é-
gard de Bourg en BrefTe, le Roi étoit réfolu de donner le gou-
vernement de la citadelle à un Proteftant , en quoi il failoit à
Biron un pafTe-droit fignalé : Que fi les François prenoient le
fort de fainte Catherine, ce feroit encore un Protedant qui en
auroit le gouvernement jufqu'à ce que le Roi eut repris Vaux
ôc Loges, 6c élevé un fort du côté de faint Guigot, parce
que fon deffein étoit de céder ces deux bailliages à la ville
de Genève pour les fommes qu'elle lui avoit prêtées pour les
frais de cette guerre ; ou que s'il s'acquittoit autrement, ilgar-
deroit pour lui ces deux territoires : Que duTerrail , qui com-
mandoit dans fainte Catherine , complotoit fecretement avec
la garnifon , pour livrer cette place à la France : Qu'il étoit
important de le prévenir : Que Vitry s'étoit rendu auprès du
Roi , ôc qu'il l'avoir affuré que la difette étoit (i grande dans
ce Fort , qu'on voyoit tous les jours les foldats fe précipi-
ter du haut des murs : Qu'à peine il y reftoit quatre cens hom-
mes en état de porter les armes : Qu'il ne ieroit pas diffici-
le de prendre la place par efcalade , même en plein jour,
pourvu qu'on l'attaquât vigoureufement : Qu'il failoit préve-
nir ce malheur , parce que la confervation de ce pofte étoit
l'unique reflburce du parti Catholique ; ôc que Ci le duc de Sa-
voye venoit à bout de le fauver , il pouvoit s'adûrer de recou-
vrer tout ce qu'il avoit perdu : Que le Roi ayant été informé ,
que les troupes du duc de Savoye étoient en état de fe met-
tre en marche , avoit écrit à Biron de venir le joindre : Qu'il
n'étoit pas encore bien déterminé s'il obéïroit ou non : Que
cependant il étoit difficile qu'il pût s'en difpenfer : Que iile
duc de Savoye pouvoit s'empêcher de tenir la convention
faite pour la reddition de Monmelian , il feroit à propos qu'il
fe rendît à Annecy , oi:; il trouveroit des vivres enabondancç^
MMOWUCffiM ' iaw
DE J. A. DE THOU , Liv. CXXVIII. 7P
& d'où il lui feroit aifé de faire entrer des troupes & des pro-
vifions dans le fort de Sainte Catherine : Que de là il marche- 71
roit vers Chambery , dont il fe rendroit aifcment maître avec '-^y
l'artillerie qu'il prendroit à Sainte Catherine; parce que fi le
Roi vouloir défendre cette place /û ne pouvoir le faire qu'a- ^
vec toute fon armée? & que s'il prenoit ce parti:, le duc de
Savoye n'auroit alors qu'à côtoyer Tlfere avec cinq mille hom-
mes de pied, fe rendre la nuit à Miolans , ôc tailler en pièces
chemin faifant toutes les troupes qui bloquoient Monmeiian.
Que fi le Roi abandonnoit Chambery , fon armée manque-
roit bien-tôt de vivres , parce qu'il faudroit de grofies efcortes
pour tranfporter les convois par l'Ifere, ôc qu'il feroit encore
plus difficile de les faire conduire par terre : Qu'çutre cela le
duc de Savoye pouvoir dans fa marche réparer le fort de la
Nonciade : Que ce feroit un ouvrage de quinze jours , fi l'on
en croyoitles plus habiles Ingénieurs de l'armée du Roi , d'au-
tant plus que les payifansaccourroient avec plaifir de tous cô-
tés , pour y travailler : Que les troupes de Savoye pour-
roient encore prendre la route de S. Jacque du côté de Brian-
^on ôc de Conflans : Que Ci elles prenoient ce parti, il faudroit
qu'elle fe retranchaffent endcçà de la rivière , après avoir bien
fourni leur camp de provifions ; ôc qu'en ce cas il feroit à propos
qu'elles laifiaffent derrière ellesAnnecy : Que le duc de Savoye
avoir des troupes toutes fraîches : Que celles du Roi étoient
au contraire accablées de fatigues & d'ennuis j ôc que la No-
blefie ne refteroitdans fon camp, que jufqu'au feize du mois :
Que le Roi lui-même commençoit à être las de la guerre :
Qu'il avoit offert le commandement général de fon armée à
Biron à des conditions très-avantageufes , mais qu'il s'étoit
excufé de l'accepter: Que le duc de Monpenfier l'avoit imité,
de peur de faire de la peine au comte de Soifilbns : Que ce
Comte l'avoit accepté au grand regret du Roi, qui par le re-
fus des deux autres s'étoit trouvé forcé malgré lui de le met-
tre à la tête de fes troupes : Que le duc d'ETpernon ayant été
nommé Lieutenant général fous le comte de Soiiïbns , ï,"é-
toit excufé de même d'accepter cet emploi , ôc qu'il avoit
mieux aimé accompagner le Roi, qui aorès la reddition de
Monmeiian devoir aller joindre la Reine : Que fi la paix fe
faifoit , la reftituùon de Carmagnole paroifibit plus avantageufe
^<y HISTOIRE
au duc de Savoye , ôc au Roi d'Efpagne , que fi on don-
Henri "°^^ ^«^ BrefTe en compenfation : Que cette petite province
jy^ étoit pour la Savoye ce que les Payis-bas font pour l'Efpa-
1602. g^^^ • Qu'il falloit que cette couronne fe déclarât hautement ,
ôc dès à prefent en faveur du duc de Savoye : Que de là dé-
pendoit le falut des Catholiques , ôc du roi d'Efpagne même.
Outre ces trois feiiilies on avoit encore en main des lettres
pleines de témoignages d'amitié , ôc écrites par le Maréchal
à fon confident. C'étoit Etienne Renazé domeftique de la Fin.
Biron lui recommandoit extrêmement le fecret i ôc pour cela
il l'avertiiToit de mener le moins de monde qu^il pourroir, ôc
d'empêcher que fes domeftiques ne joùaflent à des jeux de
hazard 5 parce que la colère ôc la grande liberté qui régne dans
le jeu , font dire bien fouvent ce qu'on voudroit tenir caché.
Voilà ce qui fe pafla ce jour-là 5 ôc là-deffus on forma les
preuves , ôc fon oûit des témoins. Le neuf de Juillet les Com-
miflaires retournèrent à la Baftille après diner , ôc interrogè-
rent Biron fur les charges qu'il y avoit contre lui. Il leur dit.
Qu'il rèpondroit plus fincérement ôc plus nettement qu'il n'a-
voit fait la première fois , parce qu'au premier interrogatoire
il avoit été arrêté par un fcrupule que lui avoit fait naître un
Minime , à qui il s'étoit confeflfè : Que c'étoit ce Religieux
qui l'avoit affermi dans l'opinion où il étoit alors , qu'il ne
devoit jamais révéler à perfonne ce qu'il avoit juré de tenir
fecret 5 mais que depuis qu'on l'avoit arrêté , l'archevêque de
Bourges l'avoit mieux inftruit , ôc qu'il lui avoit appris qu'un
homme , qu'on interroge juridiquement , eft toujours obligé
de dire la vérité ? qu'ainfiil avoit rèfolu de répondre avec fin-,
céritè à toutes les demandes qu'on lui feroit.
Dépofirions Voici au refte à quoi fe réduifoient les déportions de la Fin
àcs témoins. ^ ^^g Renazé fon fecretaire : Qu'il y avoit trois ans que Biron
étant allé à Bruxelles avec Pompone de Bellievre , ôc Nicolas
Brulart de Sillery , pour jurer la paix, un certain Picoté d'Or-
léans grand ligueur , banni du Royaume avec beaucoup d'au-
tres faâieux , étoit venu le trouver , ôc lui avoit tenu quelques
propos fur le renouvellement de la Ligue en France pour h
défenfe de la religion Catholique ^ ajoutant que fEfpagne étoit
difpofée à la foûtenir de tout fon pouvoir : Que le Maréchal
s'étoit pour lors excufé de prêter l'oreille à ces proportions -,
mais
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXVÎII. 8i
mais fi foibiement, qu'on voyoit bien qu'elles ne lui avoient
pas déplu , ôc qu'il aVoit feulement remis à y entendre , lorf- J^ E N R i
qu'il feroit de retour à la Cour, ou dans Ion gouvernement jy
de Bourgogne : Que ce Picoté s'étoit fait connoître plus par- i << n'2'
ticulierément au Maréchal ôc au baron de Lux fon lieutenant
ôc fon intime ami , au voyage que le Roi fit en Franche-'
Comté î ôc que c'étoit lui dont ils fe fervirent pour traiter
avec le Capitaine la Fortune , qui étoit maître de Seure ,
des conditions aufquelles il vouloit rendre cette place : Que
Biron depuis fon retour avoit toujours été en relation avec
Picoté , par le moyen du baron de Lux : Que lorfque Picoté
revenoit de négocier avec D. Ferdinand de Velafco conné-
table de CaftiUe , ôc viceroi de Milan , ou avec le duc de
Savoye j c'étoit un nommé la Farge domeftique du Baron ,
qui le conduifoit pour entrer chez le Alaréchal, ôc pour en
fortir : Que leurs entrevues fe faifoient tantôt à Dijon ^ tantôt
au Pont de Vaux, ôc quelquefois àMâcon, afin d'être tenues
plus fecrettes : Qu'enfin Biron voulant terminer cette aflraire
d'une manière foiide, avoit donné deux mille écus d'or à Picoté>
ôc l'avoit envoyé en Efpagne avec ordre de folliciter le Roi
Philippe de prendre fous fa protedion la religion Catholique,
qui étoit dans un très-grand péril en France, par le penchant
furieux, que le Roi avoit toujours à favorifer les Proteftans :
Qu'il avoit fait reprefenter à ce Prince que l'intérêt des deux
Couronnes , étoit le même : Que l'une ne pouvoit être en
danger, fans que l'autre s'y vît pareillement: Que le Roi étoit
réfolu de foùtenir de toutes fes forces les Etats généraux con-
tre l'Efpagne j ôc que le prétexte qu'il prenoit pour cela, étoit
que les Hollandois lui ayant fourni de l'argent ôc des troupes
dans la dernière guerre, il étoit jufte qu'il leur payât ce^qu'ii
leur devoir , ôc qu'il leur rendît la pareille : Qu'il avoit oui-
dire au Roi, que fon deflein étoit de prendre quelque relâ-
che pendant trois ans , d'amafler cependant beaucoup d'argent,
ôc de faire tous les préparatifs néceflaires pour attaquer enfuite
à l'improvide , fuivant l'ufage des Proteftans , tous les Etats
de l'Efpagne à la fois , la Franche-Comté , les Payis-bas , l'I-
talie ôc l'Efpagne même : Que fa Majefté Catholique avoit
un grand intérêt à le prévenir : Que tels étoient les ordres
dont le Maréchal avoit chargé Picoté : Qu'à l'égard des lettres
Tome Xir, L
■ /
82 HISTOIRE
. qui lui venoient de Savoye , de Milan & d'Efpagne , û
H E N R I ^^ fervoit du miniftére d'un bourgeois de Dole ' en Franche-
jy^ Comté , qui avoit été autrefois fon prifonnier, & qu'il avoit
1602. ^^1-^ché fans rançon : Que c'étoit lui qui apportoit routes cqs
lettres au Maréchal , ôc qui en faifoit tenir les réponfes : Que
Lafin qui avoit eu part à toute cette intrigue , avoit commu-
niqué à Biron douze jours avant que le duc de Savoye arri-
vât à la Cour , des lettres de créance qu'il avoit reçues de ce
Prince dès les fêtes de Pâques, par un cavalier Breton? ôc
qu'en conféquence il lui avoit parlé de deux chofes, fçavoirde
fon mariage *, Ôc du voyage de Picoté en Efpagne : Que Bi-
ron favoit prié inftamment de relier à Paris julqu'à l'arrivée
du Duc: Qu'alors Biron l'avoit follicité vivement, & même
forcé en quelque forte par fes importunités, de voir ce Prince:
Que c'étoit le fieur de Jacob Gouverneur de Savoye qui l'a-
voit prefenté.
Au refte le but de Lafin , en parlant de la forte , étoit de
fe préparer une excufe auprès du Roi. Il voulut par là faire en-
tendre à fa Majefté que fon deffein en entrant Ci avant dans
ces myfteres , étoit uniquement de fe mettre en état de l'en
inftruire à fond. Cependant on fçait certainement que ce fut
lui qui commença à mettre tous ces projets dans la tête du Ma-
réchal, ôc qu'il n'y renonça que parce que le baron de Lux
fon rival l'avoit rendu fufpe£t aux Efpagnoîs , au duc de Sa-
voye , ôc à Biron même , ôc que le duc de Savoye en confé-
quence avoit fait emprifonner Renazé fon fecretaire.
Lafin ajoûtoit , Que dans l'entrevûë qu'il eut avec le duc
de Savoye , il reconnut qu'il étoit venu en France avec de bon-
nes intentions , ôc à deffein de donner fatisfadlion au Roi fur
le marquifat de Saluffes : mais qu'il avoit changé dans la fuite
fur ce qu'il apperçut que les affaires fe broùilloient en France,
& que Biron étoit en état d'y exciter de nouveaux troubles ;
parce que ce Maréchal qui affiftoit à tous les confeils qui fe
tenoient fur les affaires de Savoye , avoit foin de i'inftruire
exaÊlement de tout ce qui s'y paffoit : Que là-deffus il avoit
cherché un prétexte de fe retirer , fans avoir rien conclu avec
ï Ils'appelloitBibu. l'Empereur Rodolphe, i^. avec une
z On leurraBiron, qui e'toît extrême- fœur naturelle du duc de Savoye , ôc
«lent vain de trois mariages , 10 avec 30. avec la troifiéme fille de ce Duc»
Marie d'Autriche coufine germaine de
DE J. A. DE THOU,Liv. CXXVIII. î>3
la France : Que Biron lui avoit confeiilé fur-tout de ne point
remettre au Roi la ville ôc la citadelle de Bourg en BrefTe :
Qu'autrement il fermeroit aux Efpagnols le palTage le plus
commode qu'ils eulTent pour entrer dans la Franche-Comte ,
& dans les Payis-bas , & qu'il auroit le déplaifir de voir entre
les mains des Proteftans la plus forte place de l'Europe: Qu'il
fçavoit que le deffein du Roi étoit de la leur céder: Que le
Maréchal voyant que le duc de Savoye étoit irréfolu , ôc qu'il
paroilToit quelquefois difpofé à s'accommoder avec le Roi,
avoit eu foin , pour parer le coup , & pour obliger le Duc à
hâter fon départ , de lui infmuer que s'il ne lignoit inceffam-
ment les conditions qui avoient été long-tems agitées , &
dont on étoit convenu en partie, fa vie n'étoit pas en fureté,
ôc qu'il f(^avoit qu'on lui tendoit des pièges : Que fur cet avis
le Duc avoit demandé du temsj pour délibérer entre les dif-
ferens partis ^ qu'on lui propofoit, fur celui qu'il avoit à pren-
dre : Qu'enfin après avoir pris congé du Roi, il étoit parti,
ôc qu'il avoit traverfé la Bourgogne , conduit par le Baron de
Lux , qui lui avoit fait voir en paflant toutes les places fortes
de cette Province.
. Avant que de partir le duc de Savoye avoit envoyé fon
Chancelier en Efpagne pour féconder Picoté qui étoit allé de-
vant , Ôc inftruire plus particulièrement le roi Catholique de
toutes les mefures, que le Duc venoit de prendre avec Biron.
Mais Lafin eut grand foin de fupprimer tout ce qui s'étoic
pafTé entr'eux à Paris , parce qu'on auroit reconnu par là qu'il
avoit été l'ame de toute cette déteftable entreprife. En effet
avant que le duc de Savoye vint en France , jamais Biron n'a-
voit été en relation avec lui j ce ne fut qu'au voyage de cç
Prince , qu'on fit la propofition de le marier avec une Prin-
ceffe de Savoye. Lafin qui connoiffoit l'humeur emportée
du Maréchal, ôc qui fçavoit qu'il péchoit bien plus par colère
que par malice, lui rapportoit à tout moment, mais toujours
d'une manière maligne , les entretiens que le duc de Savoye
avoit avec le Roi , afin d'ébranler peu à peu la fidélité de ce
Seigneur , aufll féroce qu'ambitieux. Il lui faifoit entendre ,
Que le Roi penfoit ôc parloir fort mal de lui : Qu'il difoit :
m Biron n'eft qu'un fanfaron : s'il fait quelque belle a£tion ce
8' n eft guéres que quand il a des témoias ôc des fpe6lateurs j il
L i;
Henri
IV.
1 (5 O 2.
^4 HISTOIRE
, u i,M ,MiMm^jumj^ ajoûtoit que le Roi comparoir le duc de Blron à un cer-
Henri ^'^^" oifeau de mauvais augure , qu'on appelle Orfraie : que
l y ce Prince difoit, que quoiqu'il eût de Fefprit & du courage,
1 602. ^^ ^uffifoit qu'on le chargeât d'une affaire pour qu'elle manquât;
en un mot que Lavardin étoit le feul des maréchaux de Fran-
ce que le Roi eftimât.
Lorfqu'il fit tous ces rapports à Biron, qu'il réveilla exprès?
qu'il l'eut extrêmement fiaté, Ôc qu'il lui eut baifé l'oeil gauche
à fon ordinaire , ce que le Maréchal regarda depuis comme
un enforcellement j ce Seigneur outré de colère : ^ Que n'é'
3' tois- je préfent , s'écria-t-il , quand le Roi a parlé de la forte
« je me ferois bien-tct couvert de fang. ^^ Alais Lafin repre-
nant la parole : « Le duc de Savoye, continua-t-il, ne penfe pas
« de même fur votre compte ; quelque mal que le Roi dife de
" vous, il fouhaiteroit fort de vous avoir pour gendre, & il ma
=' chargé de vous en faire la propofition : ainfi vous voyez que
» fi l'on vous fait injure d'un côté,on vous rend magnifiquement
i" juftice de l'autre. ^ Une autrefois il lui dit, que le Roi avoit par-
lé de lui d'une manière très-méprifante5Ôc que le duc de Savoye
ayant touché quelques mots à ce Prince du mariage de fa fille
avec Biron , Henri lui avoit répondu qu'il y avoir dans le Royau-
me plus de cinquante familles qui valoient mieux que celle
du Maréchal , d'ailleurs qu'il étoit trop vieux pour époufer une
fille de dix ans , ôc qu'il n'avoit pas aflez de bien pour foûteniE
une fi grande alliance.
Tout cela fit une telle imprefïion fur l'efprit de cet homme
violent, qu'il fe laifla aveugler jufqu'au point de prêter l'oreille
aux promeffes trompeufes, dont on le leurroit, & de s'enga-
ger à l'inftigation de Lafin dans un complot déteftable. Le
duc de Savoye ne fut pas plutôt de retour dans fes Etats, que
Biron fit partir Lafin pour Chambery , afin de fuivre l'intrigue
qu'ils avoient commencée à Paris. Là il eut plufieurs confé-
rences avec Roncas fecretaire du cabinet du Duc, avec la
Torre, ôc avec Bofc parent de Roncas, ôc enfin avec Alfon-*
fe Cafale ambafladeur de Philippe à Lucerne, qui s'engagea
de faire compter au Maréchal foixante mille écus d'or, ôc de
îui en faire toucher dans la fuite jufqu'à fept cens mille.
Les Juges ayant interpellé Lafin de répondre fur le deffein
formé de fe faifir de la perfonne du R.oi , ou de le faire périr.
DEJ. A. DE THOU,Lîv. CXXVÎÎI. Sy
iî répondit, que Renazé étant de retour de Savoye, Ôc ayant ■^ g^r-^'^^i " ^::^
rendu compte au Maréchal de ce qu'il avoit négocié avec le f| £ ^ r i
Duc, il étoit entré par hazard dans le tems que Biron char- jy.
geoit ce même Renazé de porter des ordres lecrets au Gou- i 5 o 2.
verneur du fort de fainte Catherine : Qu'il lui mandoit de poin-
ter fon canon tout prêt, pourlorfque le Roiiroit reconnoître
la place, ce qui devoir arriver bien-tôt , fi ce qu'on dn^bit étoit
vrai, tirer à coup fur fur ce Prince, ôc ne le pas manquer :
Que pour lui, ayant marqué avoir horreur de ce deffein, Bi-
ron lui avoit dit fur le champ : « C'eft ainfi qu'il faut en ufer
=» avec un homme, qui en veut à ma vie , ôc à celle de Lafin,
M ôc qui prend des mefurcs pour nous faire périr l'un ôcl'au-
3' tre : mais filence, agiflbns ôc ne parlons point. » Qu'il s'é-
toit encore trouvé chez le Maréchal dans le tems que le ba-
ron de Lux vint annoncer à Biron qu'on avoit pris un jeune
gentilhomme Savoyard nommé Savignac , qui étoit blefle mor-
tellement, ôc qui avoit dit, qu'ils étoient huit qui avoient fait
ferment de tuer le Roi , ôc que le feul regret qu'il eût en mou-
rant , c'étoit de n'avoir pu exécuter fa piomefle > mais qu'il ef-
péroit que quelqu'un de fes compagnons feroit plus heureux.
Il ajoûtoit qu'étant allé depuis en Savoye, ôc ayant parlé de
cela au Duc , il avoit protefté qu'il n'avoit jamais donné d'or-
dre pareil ni à Savignac , ni à aucun autre j mais qu'il ne dou-
toit pas que beaucoup d'autres , qui voyoient tout ce que le Roi
faifoit contre lui , n'entrepriffent la même chofe.
Lafin ajouta encore , qu'on avoit averti le Gouverneur du
fort de fainte Catherine d'ufi certain jour , auquel le Roi de-
voir aller reconnoître fa place avec Biron, afin qu'il tint des
fauconneaux braqués tout prêts dans un certain endroit qu'on
lui marqua, pour tirer fur ce Prince? qu'il ne feroit pas diffi-
cile de le diftinguer de fa fuite, parce que Biron habillé d'une
certaine couleur , marcheroit immédiatement devant lui : Que
Renazé avoit déjà apporté plufieurs fois des lettres à Biron ôc
au baron de Lux, par lefquelles on leur mandoit de fe faifir
de la perfonne du Roi le plutôt qu'il leur feroit pofTible, foit
à la chalTe, foit ailleurs , ôc de l'envoyer en Efpagne fous bon-
ne garde, fans quoi ils pouvoient compter que leur perte ctoir
certaine ôc peu éloignée : Que Fuentes ôc Cafale lui avoient
à\t la même chofe un jour qu'ils étoient tous afTcmblés à Somo
L iij
8^ HISTOIRE
«s==««E^-^sB f'^i-'is Po> vers la fin de Janvier de l'année précédente: Qu^
_- l'égard de ce qui s'étoit paffé dans cette aflemblée , voici les
I Yr principales chofes dont li fe fouvenoit ; Que quoique Je car-
^ * dinal Aldobrandin legat du Pape travaillât à la paix en qua-
lité de médiateur, ils étoient réfolus de n'y point entendre:
Que fi on étoit déjà convenu de quelques articles, ils retire-
roient leur parole, ôc qu'ils romproient ces conférences dès
qu'ils le jugèroient à propos , Ôc qu'ils y trouveroient leur avan-
tage : Que ce feroit à Biron à décider s'il étoit de fon intérêt
de prendre le premier les armes avec fes alliés ôc fes confédé-
rés , ou s'il aimoit mieux que le Roi d'Efpagne déclarât la guerre
fix mois auparavant : Que ce Prince n'entreroit jamais en aucune
négociation de paix avec la France, que du cowfentement du
Maréchal ôc de fes alliés : Que toutes les places dont il fe ren-
droit maître en France feroient remifes entre les mains de Gen-
tilshommes François, que Biron nommeroit pour y comman-
der , excepté Marfeille que Philippe garderoit pour fervir de
retraite à fes galères : Qu'il fourniroit par an pour cette guer-
re un million huit cens mille écus d'or , dont le Maréchal au-
roit la difpofition : Que PhiUppe l'établiroit fon Lieutenant
général dans tous les Etats de la monarchie d'Efpagne, Ôc que
pour fe l'attacher par un nœud indiflbluble > il lui donneroiteii
mariage une de fes filles, ou une des princefiTes de Savoyeavec
la fouveraineté de Bourgogne en toute propriété pour lui ôc
pour les fiens , Ôc outre cela des penfions immenfes : Que fii
î'entreprife ne réuffifFoit point, il ne laifleroit pas de lui aflî-
gner par an fix vingt mille écus d'or, ôc qu'il lui feroit payer
comptant en Allemagne, ou en Italie ^ ou en tel autre endroit
qu'il choifiroit , douze cens mille écus d'or : Qu'enfin on avoit
ajoiàté aux articles précédens,que fi l'affaire réuflifibit, Biron avec
fes confédérés feroit enforte que le Royaume de France fût gou-
verné à l'avenir par les Pairs , ôc qu'il fût éle£lif comme l'Em-
pire. Lafin dit qu'il ne fe fouvenoit alors que de cela , que
Il fa mémoire lui fourniffoit dans la fuite quelques autres par-
ticularités , il en inftruiroit les Commiffaires.
Soit que Lafin eût été l'inventeur de ces chimères monf-
trueufes j foit qu'il les tînt des Efpagnols, qui toujours prêts à
porter leurs vues au-delà des bornes de la prudence humaine,
les auroient imaginées ^ pour renverfer la cervelle du Maréchal
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXVlîî. S7
déjà aveuglé pau une ambition démefurée, elles lui firent tel-
lement perdre la raifon , qu'oubliant ce qu'il devoir à fon Roi, H e M F. i
à fa patrie , à la gloire du nom François , il ne fe foucia plus de j y
bouleverfer le Royaume , pourvu qu'il pût venir à bout d'exé- 1 C) o 2.
cuter fes vaftcs projets.
Renazé domeftique de Lafin , ôc le confident de tous fes
fecrets , ajoûtoit, qu'on avoit confeillé au Gouverneur du fort
de fainte Catherine de cacher dans un certain endroit du fofTé,
qu'on lui marqua, fept ou huit bons tireurs armés d'arquebu-
fes, afin que quand le Roi, qu'on leur avoit déCgné , comme
on a dit, viendroit à palier auprès d'eux , ils fortifient de leur
embufcade , ôc fiflent leur décharge fur luij 6c il afl'iiroit que
c'étoit lui-même qui avoit été chargé de porter cet ordre à ce
Gouverneur : Que de là il étoit allé trouver le duc de Sa-
voye au-delà des Alpes avec des lettres du Maréchal qui
lui marquoit la route que fon armée devoir tenir , ôc qui blâ-
mant fa lenteur , l'exhortoità fe mettre en marche fur le champ :
Qu'il l'avertifToit outre cela de quelque intrigue fecrete qui f«
tramoit contre Monmelian parle moyen d'un tambour, ôclui
confeilloit de retirer de cette place le gouverneur qui étoit un
homme fans cœur, ôc fans réfolution. Enfuite pour juftifier Lafin
fon maître , Renazé diloit : Que les Efpagnois Ôc le duc de
Savoye lui avoient fait des offres très-confidérables; mais qu'il
avoit refufé conftammenc de les accepter , parce qu'il commen-
çoit à avoir en horreur ces intrigues déteftables : Que ce re-
fus l'avoir rendu fufpeft, ôc que le comte de Fuentes , qui avoit
reconnu par plufieurs indices, qu'on ne pouvoir plus compter
fur lui, avoit averti le duc de Savoye de s'en défier : Que c'é-
toit^ pour cette raifon , que ce Prince avoit retenu quelque tems
Renazé qui lui avoit été envoyé par Lafin : Que quelque tems
après il l'avoit fait mettre en prifon, d'abord à Turin, 6c en-
fuite à Queras : Qu'il y étoit refté feize mois entiers toujours
étroitement gardé: Qu'à la fin cependant il avoit trouvé moyen
de fe fauver.
Voilà à peu près tout ce qui fe difoit contre l'accufé. On Confioma-
lui confronta la Fin ; ôc en cette occafion le premier Préfident ^""^ ''^^ ^^"
de Harlai l'avertit de fe fouvenir qu'il alloit parler devant des
Juges délégués par Sa Majefté ; de ne rien dire avec empor-
tement 5 ôc d'éviter tous les termes injurieux ôc indignes d'un
moins.
iiauajutmjv-'jjn^u n
è^ HISTOIRE
homme comme lui. A la vue de Latin Biron devint pâle ; il
Henri ^i^cmbla; un froid univerfel le faifit, ôc iidemanda un moment
j Y pour fe jetter fur fon lit, & reprendre fes efprits ; enfuitelorf-
1602 ^^'^^ ^^^ revenu à lui, il prononça quelques mots d'une voix trem-
blante 5 Ôc fa colère s'exhalant en reproches , il fe déchaîna avec
emportement contre Lafin, qu'il dit avoir été l'auteur ôc Finftiga-
teur de toutes ces menées; Que c'ctoit lui qui l'y avoit rengagé
dans un tems, où ayant obtenu du Roi le pardon de tout lepafî'é,
il avoit renoncé à tous ces projets : Qu'au lieu de le laiffer
expier fa faute par le filence ôc par l'oubli , il s'étoit hâté par
la plus infigne de toutes les perfidies de perdre fon ami par une
accufation précipitée, afin de mettre fa vie à couvert aux dé-
pens de fes jours : Qu'il lui avoit écrit formellement , avant
que de fe rendre à la Cour , ôc depuis que lui-même en étoit
forti j ôc qu'il l'avoit encore fait affurer par Pregent de Lafin
. vidame de Chartres fon neveu , qu'il n'avoir rien dit ni rien
fait qui put lui porter aucun préjudice , ni lui attirer d'affaires
fâcheufes , ôc qu'il lui promettoit de nouveau de ne faire ôc
ne dire jamais rien, qui pût lui nuire, ajoutant, qu'il avoit
brûlé tous fes papiers ôc tous fes mémoires : Que c'étoit fur ces
affûrances , qu'il s'étoit rendu à la Cour , ôc qu'il avoit tout nié
au Roi , lorfque ce Prince l'avoit interrogé , ôc l'avoit exhorté
à avouer fa faute avec promeffe de la lui pardonner : Que s'il
avoit fçû que Lafin eut tout révélé , il lui auroit été aufli aifé
d'obtenir encore de la bonté du Roi par un aveu fincére le
pardon que fa Majeflé lui avoit déjà acccordé à Lyon quel-
que-tems auparavant, qu'il lui étoit funefle de s'être attiré la
colère de ce Prince par fon opiniâtreté , ôc d'avoir jette dans
fon efprit un foupçon violent , que depuis la grâce qu'ij lui
avoit faite, ôc depuis la naiffance de M. le Dauphin , il eût en^
core été entêté de pareils projets , ôc qu'il le fût même actuel-
lement : Que Lafin pouvoir fe fauver,fans le perdre, s'il l'a-
voit averti à tems : Que ne l'ayant donc pas fait , il étoit évi-
dent que par une malice ôc une perfidie fans exemple il avoit
moins cherché à fe mettre à couvert, qu'à faire périr fon ami:
Qu'il n'en falloir point d'autre preuve , que le foin qu'il avoit
eu de garder fes papiers, ôc des lettres, qui ayant été conçues
ôc écrites dans un premier mouvement de colère, après le refus
dont on a parlé , auroient dû être brûlées dans le moment
mêmcj.
DËJ. A. DETHOU, Liv. CXXVIII. Sp^
même , fi dès-lors il n'eût machiné cette noire trahifon.
Sur ces reproches llafîn naturellement grand parleur s'étant Henri
juftifîé du mieux qu'il lui fut poflTible , on recrut aifément fes IV.
excufes dans une circonftance comme celle-ci , où l'accufa- i ^ o 5.
tion d'un fils contre fon propre père eft non-feulement reçue
par les loix , mais eft encore jugée digne de louange.
Après une longue conteftation , Biron fe juftifiant afles bien
fur tout ce qu'on lui imputoit , excepté fur les faits prouvés
par écrit, mais qu'il prétendoit lui avoir été pardonnes par le
Roi , protefta , que jamais il n'avoit eu aucune correfpondan-
ce avec le duc de Savoye , avant qu'il vînt en France , ôc il
le prouva par Lafin même qui avoit été l'entremetteur de cette
amitié infortunée 3 ajoutant que tout ce qui s'étoit paffé de-
puis avoit été^fait par Tentremife de Lafin, qui portoit les pa-
roles de l'un à l'autre, ôc qui avoit fait un voyage exprès à Mi-
lan. Lafin foûtenoit au contraire qu'il n'avoit rien fait , que
par l'ordre du Maréchal y ôc pour charger encore d'avantage
l'accufation , il ajouta enfin. Que c'étoit le Maréchal même,
qui avoit confeillé au duc de Savoye de rendre le marquifat
de Salufles , pour conferver le comté de Brefie , ôc encore à
condition que le Roi ne mettroit aucun Gouverneur Protef-
tan dans les places , qui font voifines des Alpes , ôc endeçà î
qu'il abandonneroit la protedion de Genève 5 ôc qu'il n'em-
pêcheroit point le Duc de faire valoir les droits qu'il avoit fur
cette ville , ajoutant que c'étoit un moyen fur pour rendre
le Roi odieux à fes peuples , parce qu'il étoit certain qu'il
n'accepteroit point ces conditions : Quille fçavoit de la pro-
pre bouche de fa Majefté, qui l'entretenoit tous les jours fur
ce fujet. On lui confronta enfuite Renazé ôc tous les autres
témoins.
Dans le même-tems le Maréchal fit prefenter une requête
au Parlement au nom de fe mère , pour demander qu'on lui
donnât un Confeil , alléguant qu'on l'avoit accordé au prin-
ce de Condé , lorfqu'il fut arrêté à Orléans j mais le Pro-
cureur général s'y oppofa j ôc il fut ordonné que conformé-
ment à ce qui s'étoit toujours pratiqué , il répondroit en per-
fonne , lui feul , fans Confeil ôc en état de criminel , aux ac-
cufations intentées contre lui.
L'ufage en France eft que ceux qui font accufcs de crimeâ
Tome XIF. M
po HISTOIRE
« capitaux , foientmis fur la fellette ) pour fubir l'interros^atoire
Henri ^^^^^'^'^ ^^^ juges , & qu'ils défendent eux-mênie leur caufe.
j Y Comme il n'y avoit point encore de Sentence rendue contre
^^Q^ le Maréchal , & que le Procureur général avoit feulement
prefenté fon requifitoire , pour demander qu'il fût déclaré at-
teint ôc convaincu du crime de leze-majefté ; on délibéra en
fecret , fi à caufe de la dignité, dont il étoit revêtu, on ne lui
accorderoit pas d'être entendu en dedans du parquet de la
Grand'chambre : on en communiqua avec le Chancelier de
BeUievre, qui étoit à la tête de la CommifTion , ôc il fut réglé
qu'on lui accorderoit cette grâce.
Le Mare- "^^ conféquencc le fieur de Montigny ayant pofté des trou-
chai prête m- pes depuis la Baftille jufqu'au Palais , i'accufé fut conduit au
auMement. P^^'I^^^ent , ou toutes les chambres étoient afTeJnibîées , ayant
le Chancelier à leur tête. D'abord la Cour fit dire au Maré-
chal de fe tenir debout cndedans du parquet, cette place étant
plus honorable que la fellette i mais il s'en excufa fur ce qu'il
avoit l'oûieun peu dure , à caufe des bleffures qu'il avoit reçues
à la tête 5 ôc il alla lui-même s'aiïeoir fur la fellette , qui étoit
au milieu de la chambre. Enfuitele ChanceUer l'ayant interro-
gé, il nia généralement toutes les accufations, dont il n'y avoit
point de preuves par écrit; fur-tout qu'il eût jamais penfé à at-
tenter à la vie du Roi : ôc à l'égard de ce qui étoit écrit , il
dit que le Roi le lui avoit pardonné. Il s'emporta enfuite vio-
lemment contre Lafin, ôc il le dépeignit comme un homme
dont la vie n'étoit qu'un tiffu de tous les crimes imaginables,
l'accufant en particulier de magie , ôc affùrant qu'il s'étoit ap-
perçu que ce baifer , qu'il lui appuyoit fur l'œil gauche , ne
manquoit prefque jamais d'être fuivi de quelques penfées cri-
minelles. Il ajouta que c'étoit lui-même, qui lui avoit fuggeré
ces lettres funeftes , qu'il avoit gardées malignement dans l'in-
tention de le perdre; il déclara enfin, que ce traître lui avoit
dérobé un traité excellent du feu maréchal de Biron fon père,
dont l'habileté dans la guerre étoit affez connue, qui traitoit
des fondions de la charge de Maréchal de camp général, qui
eft un emploi , ajouta t'il , que j'ai exercé dans nos armées , après
la mort de mon père. Toute fadéfenfe rouloit fur cequedans
fa colère il lui étoit venu de mauvaifes penfées, ôc qu'il lui étoit
jnême échappé quelques paroles injurieufes i mais que fa
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXVIIL pi
Conduite ne donnoit d'ailleurs aucune prife ; ôc qu'on devoit
avoir plus d'égard à «des actions > qu'à des fimples penfées, ou "
Henri
à quelques difcours peu mefurés , fur-tout pour un homme qui -f Jr
avoit rendu tant de fervices au Roi & à l'Etat. Après cet in-
terrogatoire , qui dura trois heures entières ^ il fut reconduira ^ ^^^*
la Baftille de la même manière qu'on l'en avoit amené.
Le lendemain on alla aux opinions , & le Maréchal fut unani-
mement déclaré atteint & convaincu du crime de leze-majefté , damnéàmolt!'
& comme tel condamné à avoir la tête tranchée en place de
Grève , fes biens confifqués , & fa dignité de Duc ôc Pair
éteinte. Il y eut des Juges qui opinèrent aufli contre Lafin ,
l'auteur ôc l'inftigateur de toute cette horrible intrigue , com-
me il paroifToit évidemment par fon propre témoignage , mal-
gré les raifons étudiées dont il s'étoit fervi pour fe juftifîer ;
mais cet avis fut rejette , parce que dans un crime fi atroce >
ôc qui renferme lui feul tous les autres crimes , les Juges les
plus fages ont toujours cru qu'il y avoit de la juftice à fe mon-
trer tout à fait favorable à ceux qui fe hâtent d'en donner con-
noiffance , 6c à inviter même les complices à les révéler en les
aiïurant du pardon. Il fe trouva beaucoup de Juges qui pan-
choient du côté de la douceur , parce que dans les lettres écri-
tes à Lafin , depuis la naifiance du Dauphin , ôc produites par
le Procureur général :, le Maréchal fe fervoit de ces propres
termes 3 » Puifque Dieu a donné un fils au Roi ôc au Royau-
9' me, il faut oublier nos vifions anciennes j ôc fi nous avons
» bienfait par le pafifé, tâchons de faire encore mieux à l'avenir. »
L'Arrêt ayant été drefle , le Roi qui étoit allé à S. Germain
pendant l'inftrudion du procès , le réforma Ôc ordonna que le maréchal de
coupable ne feroit point exécuté en place de Grève, comme Biron.
portoit l'Arrêt , mais dans la cour de la Bailille , de peur que
le concours du peuple , qui eft toujours grand à ces fortes de
fpe£tacles , ne caufât quelque trouble dans Paris 5 ce qui fut
exécuté. Après dîner le Chancelier fe rendit à la Baftille , ôc
il fit au Maréchal un difcours plein de gravité , pour l'exhor-
ter à la confiance : « Voilà , lui dit-il , le jour où vous devez
« faire preuve de ce courage intrépide, qui vous a fait affron-
»' ter tant de périls ; c'eft fur-tout au dernier période d'une vie
» comblée de gloire , qu'il doit paroître en montrant une fou-
» mifiion parfaite à la volonté divine, Demandez-là humblement
Mij
^2 HISTOIRE
» à Dieu , dont la bonté ôc la puiflance font infinies , & qui
Henri" P^"^ ^^^ providence aufli jufte qu'impénétrable , difpofe de
j Y^ >» tous les évcnemens ; il vous l'accordera : détachez votre ef-
1602 ^' P^^^ ^^ toutes les penfées de la terre, & tournez-le entiére-
» ment vers le Ciel. ^*
Biron fut extrêmement frappé de cedifcours, ôcfitparoître
un amour de la vie plus grand qu'il ne convenoit. Il loua
beaucoup la clémence du Roi > il l'implora 5 il demanda avec
un empreffement ôc une vivacité extrême , que ce Prince fi
plein de bonté , qui avoit pardonné à une infinité de gens qui
î'avoient offenfé mortellement par des paroles , par des écrits,
par des avions même, fît la même grâce à un homme qui
lui avoit rendu de grands fervices , qui n'avoir été que deux
mois en faute , ôc n'avoit jamais rien fait contre la majefté
Royale. Il allégua même l'exemple d'Augufte , qui non-feule-
ment fit grâce au jeune Cinna, convaincu d'avoir conjuré con-
tre lui , mais qui le combla depuis de biens ôc d'honneurs ,
ôc le nomma Conful avec lui la même année. Il exagéra en-
fuite avec une efpéce de reproche les fervices de fon pereÔc
les fiens. « Sans nous, difoit-il , 011 en feriez vous fqueferoit
M devenu tout le Royaume ? » Après cela il recommença fes
fupplications j ôc étant retombé fur les louanges de la clémence
du Roi , il ajouta qu'avant qu'il fut deux ans , la France le
regretteroit. Comme il continuoit fes difcours vagues , mar-
quant toujours beaucoup d'attachement à la vie , ôc une crainte
excefTive de la mort , le Chancelier finterrompant , lui dit
qu'il avoit ordre de lui demander le Cordon bleu 3 il l'ôta aulïî-
tôt de fon cou,ôcle donna, en difant qu'il l'avoit porté com-
me il le devoit , ôc qu'il ne s'en étoit rendu indigne par au-
cun parjure. Ce Miniftre lui demanda enfuite fon bâton de Ma-
réchal, ôcfa couronne Ducale , furquoi il répondit qu'il ne
pouvoit les donner, parce qu'il ne les avoit pas alors avec lui.
Enfin le Chancelier l'ayant encore exhorté à la confiance , ôc
à la patience, Biron comprit que fa mort étoit réfoluë i ôc il
demanda en grâce qu'elle ne déshonorât point fa famille : il
dit qu'il falloir avertir le Roi d'être en garde contre Lafin ; ôc
il fupplia fa Majefté de vouloir conferver fes biens à fes frères,
qui n'avoient point de part à fa faute. Le Chancelier Taffûra,
qu'il avoit tout lieu d'efpérer que le Roi en uferoit ainfi 5 ôc
D E J. A. i) E T H O U , Li V. CXXVIIL 95
après ces mots , il fe retira à l'écart , pour donner le tenis au î;^
Greffier du Parlemetit de faire fa fonàion. ^ Henri
Biron répéta encore devant cet officier tout ce qu'il avoit I V.
dit auparavant , ôc il lui demanda avec beaucoup d'aigreur , 1^02,
fur quoi on l'avoir condamné i enfuite il pria qu'on lui per-
mît de faire fon teftament. Le Chancelier ne s'y oppofoit point
ôc Biron infiftoit là-deflus ; mais le Greffier lui dit qu'avant
toutes chofes il étoit chargé de lui lire l'Arrêt qui avoit été
rendu contre lui , & que pour le faire dans la règle il falloit
qu'il l'entendît à genoux ôc tête nue. Le Maréchal obéit , &
après cette cérémonie , quelques eccîcfiaftiques qu'on avoit
fait venir , l'ayant averti de fe préparer à la mort , il dit qu'il
vouloit faire fon teftament , afin de fe débarralTer entièrement
de ce foin , ôc de n'avoir plus enfuite qu'à penfer à fon falut.
Dans ce moment le Chancelier ôc le premier Préfident de
Harlai rentrèrent dans fa chambre , ôc ayant fait retirer le
Greffier , ils interrogèrent le Maréchal fur des affaires fe-
crettes.
Sur les quatre heures après midi le bourreau étant entré
dans fa chambre pour le lier, il ne voulut fouffirir, ni qu'il
ieliât, ni qu'il le touchât feulement 5 ôcil le menaça avec beau-
coup de fierté , s'il entreprenoit de paffer outre. Il defcendit
enfuite de lui-même dans la cour , ôc lorfqu'il fut au piè de
l'échelle , il fit fa prière à Dieu s ôc fe recommanda à fes frè-
res , les priant inftamment d'être toujours fidèles au Dauphin ,
Il fe banda enfuite les yeux d'un mouchoir , ôc retroufla
fes cheveux lui-même ; car il ne voulut jamais foufirir que le
boureau l'approchât. Enfin il fe mit à genoux , ôc le coup
parut avec tant de promptitude ôc d'habileté , qu'on vit le
coutelas retiré , avant que la tête fût tombée. Le corps fut
porté à l'Eglife de Saint Paul , ôc mis dans le tombeau avec
fa tête ; du refte il fe troiiva autant de peuple à fes obféques ,
qu'on en auroit vu à fon fupplice , s'il eut cté exécuté en
Grève. Jamais tombeau ne fut arrofé de tant d'eau bénite ;
ce qui fit quelque peine à la Cour, qui fut fâchée de voir
qu'une démarche que tout le monde devoit regarder comme
néceflaire pour la fureté du Roi ôc de l'Etat , fût fi mal inter-
prétée , qu'elle devînt un objet du mécontentement public.
Dans le fond il fe trouva bien des gens , d'ailleurs très-zclès
M iij
M HISTOIRE
— pour la gloire d'un fi grand Roi , qui le plaignirent de n*a*^
Henri ^^^^ P^ * ^" milieu d'une profpérité fi 'brillante , mettre fa
j Y^ perfonne ôc fon état en fureté , qu'en faifant périr un capital-
1602. ^^ ^ expérimenté , & qui lui avoit rendu de fi grands fer-
vices.
Pourfuites Charlc Hebcrt fecretaire du Maréchal , fut mis à la quef-
faitcs contre tion la plus rude i mais n'ayant rien avoué , on le condamna
Ces couiphces. feulement à une prifon perpétuelle. Le Roi lui ayant depuis
fait rendre la liberté, ce mauvais citoyen dégoûté de fa patrie,
s'attacha aux Efpagnols ôc fe retira à Naples , où fa maifon 6c
celle de Mathieu de la Bruyère, qui y étoit palTé avant lui, de-
vinrent déformais comme le cloaque , où tous les traîtres &
tous les aflaffins qui étoient obligés de fortir du Royaume , al-
loient fe raflembler ôc former leurs noirs complots contre la
vie du Roi ôc la gloire de la France , comme il a paru depuis
par le parricide déteftable de Ravaillac.
Auffi-tôt que Biron avoir été arrêté 5 foit que la chofe fût
ferieufe , foit que ce ne ftit qu'une adrefle de ce Maréchal ,
pour paroître fort zélé pour le Roi , il avoit fait dire à ce Prin-
ce d'envoyer promptement en Bourgogne, parce que le Baron
de Lux dans le defefpoir où il alloit être , Hvreroit infaillible-
ment aux ennemis les châteaux de Beaune ôc de Dijon. Mais
le maréchal de Lavardin éroit déjà parti , avec ordre de fe
faifir de toutes ces places , Ôc de s'oppofer avec ce qu'il avoit de
troupes aux entreprifes que pourroient faire les Efpagnols qui
dévoient pafler par la Breffe.
Avant la mort de Biron, Taxis ambafîadeur d'Efpagne étant
venu en vertu du dernier traité , demander au Roi le pafl*age
par le pont de Grefin , qui eft fur le Rhône , pour quelques
troupes Efpagnoles qui marchoient vers les Payis-bas , dit à
fa Majefté , Que le roi d'Efpagne fon maître la prioit d'être
perfuadée , qu'il n'avoir aucune part aux intrigues du maréchal
de Biron. Surquoi le Roi lui répondit de manière à lui faire
connoître qu'il ne vouloir point rompre avec fa Majefté Ca-
tholique 7 mais que d'ailleurs il ne feroit pas aifé de lui per-
fuader qu'un complot tramé entre le Maréchal ôc le comte
de Fuente, eût été ignoré de Philippe, ôc qu'il n'étoit guéres
vraifemblable , qu'on eût fait de fi grandes profufions de fon
argent à fon inf^û.
DEJ. A. DETHOU, Lîv. CXXVIIL py
Après la mort du Maréchal, le Gouvernement de Bourgogne a.,.,....,^
fut donné à Roger *de Sanlary de Bellegarde Grand Ecuyer 77"
de France, pour gouverner cette Province , en qualité de -^ ^:^^ ^ ^
Lieutenant général jufqu'à ce que le Dauphin fût plus grand. ~/ '
Tous les Princes étrangers , la reine d'Angleterre , le roi d'E- ^ ^ ^ ^*
cofle, la République de Venife^ félicitèrent à l'envi le Roi
fur la découverte de la conjuration , & fur le bonheur qu'il
avoit eu d'en prévenir les fuites. Pour s'acquitter de ce devoir^
leurs Ambafladeurs fe rendirent au mois d'Août à Monceaux,
où le Roi étoit alors ; Taxis y parut auflî , & fit fon compli-
ment comme les autres avec le plus grand fang froid du mon-
de. Le duc de Savoye chargea en même tems le comte de
Fiefque fon envoyé à la cour de France, de fupplier fa Ma-
jefté de ne lui pas faire l'injuHice de l'impliquer dans ce com-
plot > Ôc il fe juftifia là deilus , en niant qu'il y eût jamais eu
aucune part. L'Archiduc de fon côté chargea {qs miniftres de
rejetter toute la faute fur le comte de Fuente.
Pendant qu'on étoit occupé à étouffer les reftes de la con- Condamna-
iuraîion, Nicolas Rapin furprit adroitement Gui EderdeFon- S^ "l^ c"'
tenelles gouverneur delille de Iriitan, qui auntres-bon port, tenelks.
auprès de Douarnenez lur la côte de Bretagne. Il prenoit auflî
le nom de Beaumanoir; mais en confidération de cette famille
illuftre on n'a pas mis ce nom dans le procès qui a été inftruit
contre lui. Il s'étoit fait connoître dans les dernières guerres par
fes brigandages j & tout nouvellement il venoit de traiter avec
les Efpagnols, pour leur livrer fon ifle & fon port. Le grand
Confcil, à qui le Roi avoit renvoyé cette affaire , le condam-
na à la mort, comme convaincu de crime de leze-Majefté,
& enveloppa même dans fon châtiment toute fa poflérité. Il
fut premièrement traîné fur la claye dans les rues de Paris , puis
roué en Grève , & expofé fur la roue. Par le même Arrêt
Marcello Andréa Calabrois , qui avoit été pris avec lui, fut
condamné à être aulTi traîné fur la claye & roué : il étoit déjà
dans le tombereau , lorfqu'on apporta des lettres du Roi, qui
fufpendirent l'exécution , & la firent remettre à un autre temsw
On arrêta encore avec eux Pierre Bonnemetz de Rennes , qui
fut pendu , ôc Jean Savinel dit du Tertre , qui fut appliqué à
ia queftion. Ce fut le 27 du mois de Septembre que fe firent
ces exécutions. La tête d'Eder fut portée à Rennes j ôc plantée
S,6 HISTOIRE
- . fur la porte Touflaints ^ conformément à l'arrêt pronon-
TT cé contre lui. Ces criminels ayant été appliqués à la quef-
jY tion avant qu'on les menât au fupplice , femblérent charger
1 ^ o*'» ^^^^ ^6 Marec fieur de Monbarrot : en conféquence le grand
Confeil ordonna qu'on s'affurât de fa perfonne. Lorfqu'on re-
prit Rennes fur le duc de Mercœur , ceMonbarot y avoit ren-
du de très-bons fervices. Sur l'arrêt du grand Confeil le comte
de Briflac ayant donné ordre qu'on l'arrêtât, il fut pris à Ren-
nes , dans la maifon même de Briffac , ôc conduit à Paris fous
bonne garde : on ne le livra pourtant pas au grand Confeil ;
mais il fut conduit à la Baftille, où il eft refté long-tems , ôc
d'où il ne fortit qu'après avoir été dépouillé du gouvernement
de la ville de Rennes.
Au mois d'Odobre Charle de Valois comte d'Auvergne;
qui avoit été arrêté enmême-tems que Biron, dont il étoit ami
intime Ôc complice , voyant que l'opiniâtreté du Maréchal à
nier tout , lui avoit été funefte , ôc qu'un aveu fincére de fa fau-
te fait à un Prince auflî clair-voyant qu'Henri IV , fuffiroit
pour en obtenir le pardon j d'accufé il fe rendit accufateur, ôc
ayant découvert tout ce qu'il fçavoir de la confpiration , ôc tous
les complices , il obtint fa grâce , Ôc fut mis en liberté. Le
baron de Lux encouragé par fon exemple , vint aulîi à la Cour.
Après avoir un peu tergiverfé , il dit un jour afîez plaifamment
au préfident Janin qui le preffoit de partir , ôc qui l'affûroit du
pardon s'il avoûoit ingénument fon crime : f^ous êtes un mau^
vais capitaine, vous avez menéunfoldat^àlaguerre, & vous ne
Pavez pas ramené avec vous.
A l'égard du duc de Bouillon , dès que le Roi fut forti de
au Poi^i^'^s ^ il ^s retira à Turenne , ôc y refta contre l'avis de i^QS
duc de Bouil- amis. Il eft vrai qu'il ne pouvoir fe perfuader que le parti
Ion au Roi fur g^j avoit été falutaite au baron de Lux , le dût être pour lui-
fa retraite. '^a h m • iT^'i'A/'jr •„
même. Auiii quoique le Roi lui eut écrit de la propre main
le ip d'Ottobre pour lui ordonner de fe rendre auprès de lui,
ôc qu'il eût promis d'obéir inceflamment , il changea tout d'un
coup d'avis; ôc au lieu de la route de Paris, il prit celle de
Languedoc , ôc pafla à Caftre : mais auparavant il écrivit de faint
Seré au Roi le 30 de Novembre , pour lui rendre compte
des raifons qui l'avoient fait changer des réfolution , ôc pour
j Le maréchal de Biron.
juftifîei:
1 5 O 2»
D E J. A. D E T H O U , L I V. CXXVIII. i)7
juftifîer fa retraite , il marquoit , que dans le tems qu'il fe difpo- ,^,^„,.i„^
foit à fe rendre à la Cour , ayant été informé quels étoient fes ~
aceufateurs , il avoit cru devoir prier très-humblement fa Ma- j J^ ^ ^
jefté de ne point ajouter foi aux accufations de gens perfi-
des , qui avoient tant de fois confpiré contre la vie de fa Ma-
jefté , ôc contre la tranquilité de l'Etat : Qu il ne devoit point
être accufé, ôc qu'il ne pouvoit être convaincu par des gens
de ce caradére : Que c'étoient des âmes vénales ;, ôc accoutu-
mées au menfonge, qui n'ayant pu exécuter leurs defleinsfu-
nèfles , croyoient ne pouvoir rien faire de mieux que de ren-
dre fufpe£l un des principaux officiers de la couronne, un an-
cien ferviteur de la maifon du Roi , qui n'avoit jamais ambi-
tionné pour fa propre gloire de plus grands honneurs que ceux
qu'il tenoit de la grâce ôc de la libéralité de fa Majefté : Que
ces délateurs avoient bien mauvaife opinion de la bonté ôc de
îa clémence de fa Majefté , puifque fe voyant déformais fans
efperance de pouvoir par leurs intrigues malignes ôc pernicieu-
fes engager les fujets du Roi dans leur révolte , ils s'étoient
faits délateurs , en quoi leur but n'écoit pas tant de renoncer
à l'avenir à leurs engagemens criminels , que de rendre ceux
qui n'y ont jamais trempé , la vidlime de leurs accufations ca-
îomnieufes , ôc de les forcer à faire par défefpoir , ôc contre
leur volonté , ce que ces fcelérats n'avoient jamais pu exécu-
ter, quoiqu'ils eneuffent une extrême envie. ^ Mais, ajoûtoit-
il , des gens qui ont manqué à la foi qu'ils doivent à leur Prin-
ce , doivent-ils fe flatter qu'on puifTe ajouter foi à leurs paro-
les ? Voilà ce qui me fait trembler : puis-je me préfenter de-
vant votre Majefté, îorfqu'elle donne fa confiance à de tels ac-
eufateurs ? Voilà ce qui m'empêche de me rendre à la Cour.
Ce n'eft pas que ma confcience me reproche rien ; mais c'eft
que j'ai un très-grand intérêt que la vérité foit manifeftée. C'eft
35 une fatisfadion que je dois au Roi > à l'Etat, ôc à ma propre
« dignité , je dois effacer l'infamie dont je ferois couvert par-
w mi ceux de ma Religion , fi mon crime reftoit impuni. C'eft
w pour cela que je fupplie votre Majefté de trouver bon que
95 j'ufe de la liberté que vous nous avez accordée par vos édits,
^ ôc que ma caufe foit jugée par les magiftrats , que vous-même
« avez établis pour ceux qui font profefïion de la Religion nou-
M velle : j'efpére qu elle voudra bien me l'accorder, ôc ce que je
Tome XIF. N
9,
S)
35
M
Henri
IV.
5>8 HISTOIRE
« demande cû d'autant plus jufte que dans une caufe comnié-
» la mienne, où l'on m'accufe d'avoir vçulu augmenter la puif-
M fance des Efpagnolsaux dépens de la France, ilferoit difficî*
M le de trouver des juges plus inexorables. Voilà ce qui m'a déter-
» miné à aller à Caftres ^ afin de me décharger promptement du
«poids énorme d'une fi horrible calomnie, ôc de mejuftifier
9» dans Tefprit de votre Majefté , que je fupplie très-humblement
» de prendre en bonne part ce que j'ai fait dans cette vûë, 6c
» d'avoir la bonté de leregarder,non comme une défobéiflance
» à fes ordres ; mais comme l'empreflement d'un homme , qui
M ne fouhaite rien tant que d'être jugé." LeRoi ayant reçu cette
lettre , & regardant fon évafion comme une fuite de fes remors,
lui répondit fur le champ, & lui ordom*!a de nouveau de fe
rendre auprès de lui. Il lui marqua : Qu'il ne s'agifibit point
d'examiner à qui il appartenoit de le juger : Que c'étoit lui-
même, qui feul, & fans témoins vouloit entendre fa juftifi-
cation de fa propre bouche : Que d'ailleurs la Chambre de
Caftres n'étoit pas compétente pour décider d'une affaire de
cette nature.
Cependant le duc de Bouillon étoit arrivé à Caftres , & ayant
préfenté fa requête à la Chambre, oi^i préfidoit Saint Félix,'
il demanda a6i:e, comme il n'étoit point contumace, & com--
me il s'étoit préfenté à (es Juges ; mais la Chambre refufa de
connoître de cette affaire , le Roi lui ayant fait fignifier par
Jacque Dufaur, qui y fut envoyé de Touloufe , qu'il lui en inter-
difoit la connoifîance 3 ôc elle renvoya le Duc au Roi , pour
fçavoir par qui il devoir être jugé. Cependant elle donna aûe
au Suppliant de fa comparution devant les Juges de la Cham-
bre, qu'il difoit être compétens, parce que la Vicomte de Tu-
renne, où il avoir fon domicile, étoit du relTort du Parlement
de Touloufe. LeRoi fut très- fâché, que îa Chambre lui eut
accordé cet a£le. Cela fe paffa le 6 de Décembre.
Sur ces entrefaites le Duc informé que le Roi envoyoît
Louis le Fevre de Caumartin préfident au grand Gonfeil, pour
l'arrêter par tout où il le rencontreroit, ôc le lui amener fous
bonne garde, après avoir falué Anne de Levi de Ventadour,
qui fe trouvoit alors par hazard à Caftres , Ôc qui commandoit
I Parce que le Roi y avoir e'tabli une Chambre mi-partie pour les CAUfçs d€€
Proteû?,nt«, Le dus de Bouillon letoic.
DE J. A. D E THOU, LiV. CXXVIII. p>
en Languedoc fous le maréchal de Monmorenci en qua- ,
lité de Lieutenant gonéral, partit furie champ pourfe rendre tj
à Monpellierj là après avoir prorefté de fon innocence dans xy
une grande afiemblée de Proteftans y il implora la protection ^
des Eglifes Proteftantcs auprès du Roi j & demanda inftam-
ment qu'il lui fût permis d'ufer du privilège , que la loi lui don^
Boit d'être jugé par les juges établis pour ceux de fa Religion.
En même tems de peur que la tranquilité publique, qu'il leur
recommanda fur-tout , ne reçût quelque préjudice de fon fé-
jour dans le Royaume , il leur déclara qu'il étoit réfolu d'en
fortir pour un tems , ôc fur le champ il s'en alla à Orange ; de
ià il pafla en Dauphiné , ôc ayant envoyé un de fes Gentils-
hommes à Lefdiguieres , pour le complimenter de fa part,
il marcha à grandes journées ^ & arriva enfin heureuiement à
Genève.
Quelque tems après les Députés des Eglifes Proteftantcs LesProtef-
écrivirent au Roi en fa faveur, & le fuppliérent de rendre juf- ^JJJ^ faguce.
tice à fon innocence , ôc de ne pas prêter l'oreille aux rap-
ports de fes ennemis, comme on avoit le front de l'en accu-
fer j ils lui repréfentoient qu'il n'étoit pas vrai- femblable qu'un
homme, qui avoit autant de cœur , & de Religion que le Duc,
eût pu confpirer avec l'Efpagne pour la ruine du Royaume :
Qu'il étoit donc de la prudence Ôc de la juftice de fa Majefté
de prendre garde que la haine de la Religion n'eût beaucoup
de part a la difgrace du Ducj lafuppliant de renvoyer la con-
îioiffance de cette affaire à celle qu'elle voudroit choifir^ des
Chambres établies par fes édits en faveur des Proteftans ; ôc
de ne pas fe prêter à la malice de certaines gens , qui regar-
doient comme un holocaufte agréable à Rome le fang des in-
nocens , qu'on verfe ôc qu'on voit fumer fur ^os autels : ce font
les propres termes , dont ils fe fervirent pour faire mieux con-
noitre combien cette affaire leur étoit fenfible. Prefque dans
le même tems les Proteftans du Languedoc écrivirent au Roi,
pour lui marquer que le Duc étoit tout prêt de comparoîtrei
pourvu que ce fut devant des juges non fufpe£ls , tels que ceux
qui lui étoient accordés par les édits ; & ils prioient inftam-
iiient fa Majcfté d'y confentir , prétendant même que c'étoit
pne juftice qu'elle ne pouvoit refufer.
Le Roi chagrin de ces contre-tems, appréhendant d'ailleurs
Nij
100 HISTOIRE
. que lorfque la reine d'Angleterre apprendroit Ces nouvelles'
Henri ^^^^ "^ ^^^ fâchée des pouriuites qu'il faîfoit contre le duc de
JY Bouillon , ôc que cela n'altérât leur bonne intelligence, char-
I 6 0*2 §^^ Chriftophle de Harlai comte deBaumont fon ambafTadeur
auprès de cette PrincefTe de lui rendre compte des accufations
de la" reine' intentées contte ce Seigneur, & de la modération avec laquelle
Eiizabeth fur il s'étoit Comporté j de lui faire remarquer qu'on n'avoit rien
cateattaiie. ^^-j. pfqu'alors , ni avec précipitation , ni contre la jufticeî ôc
de lafupplierde lui donner confeil , comme une bonne fœur,
fur l'amitié de laquelle ilcomptoit. Cette PrincefTe habile com-
prit parfaitement que c'étoit un compliment de politefle que
le Roi lui faifoit faire ? & que dans le fonds ce n'étoit pas
un vrai défir de profiter de fesconfeils, qui le portoità cet-
te démarche. Comme elle ne vouloir pourtant pas abandon-
ner un Seigneur qu'elle aimoit , & qu'elle croyoit injufte-
ment perfécuté , ôc accufé calomnieufement par des gens qui
le haïfToient à caufe de fa Religion , elle chargea fon Ambaf-
fadeur à la Cour de France de fa réponfe. Ehzabeth remer-
cioit d'abord le Roi de l'amitié, ôc de la confiance qu'il lui
marquoit , en voulant bien lui communiquer une affaire qui ne
regardoit que le Prince ôc lefujet, ce qui ne fe pratique gué-
res entre Souverains. Enfuite elle lui marquoit qu'elle étoit
perfuadée qu'il auroit beaucoup mieux fait de ne la pas con-
iulter : Qu'il arriveroit infailliblement de deux chofes Tune,
ou qu'elle pafTeroit pour vouloir porter mal à propos des re-
gards trop curieux dans les affaires a autrui.ce qu'une longue ex-
périence lui avoir fait connoître qu'on ne fçauroit trop éviter ;
ou qu'elle auroit le déplailîr de voir fa candeur ôc fa fincerité
foupçonnée en déclarant fa penfée ingénument fur une affaire
de cette importance, quoique cène fût qu'après en avoir été
priée : Qu'en effet il étoit prefque impofTible que le Roi ne la
regardât pas comme partiale , puifqu il étoit très-bien informé
qu'elle avoir toujours eu une efiime particulière pour celui au
fujet duquel il demandoit fon avis : Qu'elle avoit donc lieu de
craindre que fi elle effayoit d'affoiblir les accufations intentées
contre le duc de Bouillon , ou de vouloir l'en juftifier , elle
ne parût négHger , ou fe mettre peu en peine des intérêts de
la perfonne ôc de l'Etat d'un frère, qui lui étoit extrêmement
cher : Que cependant comme ce n'étoit point de fon propre
DEJ. A. DETHOU,Liv. CXXVIIL loi
mouvement qu'elle entroit dans une afiaire qui ne la regardoit ^
■<Me«*nHBst^*^<a
en aucune forte , con^me elle n'en difoit fon fentiment qu'a- Henri
près en avoir été priée ^ elle lui proteftoit qu'elle alioit lui par- j y
1er en confcience , & fans paflion , & qu'elle ne donneroit rien, i (j 0*2
ni à la haine , ni à la faveur '-, elle déclaroit enfuite que les foup-
^onsdont le Roi s'étoit laifTé prévenir contre le duc de Bouil-
lon , lui paroiffbient peu fondés , & que les preuves en étoient
fi foibles, qu'elles ne dévoient balancer dans l'efprit du Roi
celles qu'il lui avoit données de fa fidélité ôc de fon attache-
ment en divers tems, ôc dans des conjon£lures délicates.
» En effet , continuoit-elle , il le Duc dès fa plus tendre jeu-
3> neffe, a été très-fidéle à votre Majefté dans un tems où vos
« affaires étoient en mauvais état^, & où il n'avoit point d'au-
3' tre motif de s'attacher à vous , que l'amitié qu'il avoit pour
» votre perfonne j comment peut-on s'imaginer qu'aujourd'hui
S' qu'il vous eft attaché, non par l'amitié feule , comme autre-
=5 fois, mais par un ferment qu'on ne peut violer , fans s'attirer
3' la vengeance divine , il fonge à vous être infidèle ? Quoi ?
3> cet homme a toujours fervi votre Majefté avec zélé, lorfqu'iî
as y avoit mille périls à effuyer fans autre récompenfe à at-
s' tendre que l'honneur d'en fortir vainqueur j pendant tout
s> le cours de fa vie on ne l'a jamais accufé ni d'infidélité ni
o> d'imprudence ; aujourd'hui que V. M. , qu'il fervoit dans la
~ feule vûë de lui plaire, eft très-puiffante ôc très-fTlorifTante,
^ Qu'elle peut lui faire la fortune la plus brillante, devient tout
35 d'un coup fi perfide ôc fi infenfé^, que non feulement il fa-
» crifie cette réputation qu'il s'eft acquife par tant d'exploits,
»5 mais qu'il fe jette degayeté decœur dans un précipice mani-
M feftcjôc d'où il ne peut jamais fortir j en vérité cela eft-il croya-
is ble ou pofTible ? Que le Duc ait été le confident de Biron.c'eft
» ce que je ne fçaurois m'imaginer , puifque tout le monde a
» fçû la haine ôc la jaloufie qui a toujours été entre eux 5 en-
3' core moins puis-je croire qu'étant Proteftant, il fefoit ligué
» avec les Efpagnols, pour la ruine du Roi ôc du Royaume,
=5 ce qui eft l'autre chef des accufations qu'on intente contre
3' lui. Elle ajoûtoit que c'étoient là les raifons qu'elle avoit
de ne pouvoir foupçonner le Duc d'être coupable des crimes
dont on l'accufoit : Qu'ainfi elle prioit inftamment le Roi fon
frère ôcfon ami, de fe conduire en cette occafion avec toute
N iij
102 HISTOIRE
; la modération qu'il avoit montrée jufqu'alors ; 6c de faire ré*
T T flexion que foit que le Duc fût coupable ^ foit qu'il fût in-
lY nocent , il y avoit grand nombre de gens qui lui étoient unis
^ \ d'intérêt, fans que cependant on en attaquât d'autre que lui:
ce qui prouvoit bien qu'il avoit des ennemis, mais ce qui ne
le convainquoit pas pour cela d'être coupable : Qu'un Roi auflî
fage qu'il étoit, de voit bien envifager toutes les fuites que pou-
voit avoir une pareille affaire : Que les preuves qu'on avoit ra-
maffées contre l'accufé n'étoient pas , comme on dit d'ordinai-
re , aufli claires que le jour : Que fi le Duc fe trouvoit inno-
cent , comme elle le fouhaitoit ôc l'efpéroit , il neferoitpas aifé
de réparer l'honneur d'un homme de ce rang : Qu'elle étoit fâ-
chée qu'on ne s'y fût pas pris d'une autre manière avec lui : Que
toute la terre étoit inftruite par les lettres même du Roi , qui
étoient entre les mains de tout le monde, que le Duc étoit ac-
cufé d'un crime énorme par fon maître , qu'on regardoit com-
me le plus grand Roi de la Chrétienté : Qu'il étoit à craindre
que la difficulté que faifoit ce Seigneur de fe mettre entre les
mains de la juftice ne vînt plutôt de ce qu'il craignoit la co-
lère du Roi ôc la malice des ennemis qu'il avoit auprès de fa
Majefté, que d'aucune défiance qu'il eût de la bonté de fa
caufe : Qu'elle croyoit donc , que le Roi qui étoit plein de
fagelTe , ôc qui voyoit clairement toutes les menées que
le roi d'Efpagne faifoit contre lui au-dedans ôc au-dehors du
Royaume , feroit beaucoup mieux de l'attaquer ouvertement
Ôc fans détour , .ôc de réunir contre lui toutes ks forces avec
celles des Princes alliés ôc amis de la France : Que par ce
moyen il auroit un ennemi certain , ôc des alliés zélés ôc conf-
tans , qui s'uniroient à lui contre l'ennemi commun.
Voilà ce que l'Ambaffadeur d'Angleterre fit entendre au Roi
Manifene ^^ j^^j-^-^ d'Eiifabeth. Comme la remontrance étoit un peu libre ,
du duc tiCTT- r-'o • • u
Boiulion. Henri en rut pique , oc ne prit pas ces avis en bonne part ;
cependant il n'en fit rien paroître pour lors. Il courut dans ce
tems-là un écrit par lequel le Duc répondoit à tous les chefs
d'accufation intentés contre lui. On difoit pour le charger ;
Que pendant le fiége de Rouen, ôc depuis en Angleterre, ce
"Seigneur turbulent avoit confeillé au comte d'Elfeck la con-
juration qu'il forma, ôcqui eut une finfunefîe pour lui: Qu'en
France il avoit tâché d'engager les Princes ôc ks Seigneurs
DE J. A. DE THOIJ/Liv. CXXVIII. 105
Catholiques par des raifonnemens artificieux , en quoi il excel- _,««,««
îoit , à révoquer en \doute l'état du Dauphin , afin de les jetter T7
dans un précipice inévitable , dont il auroit bien fçû fe tirer ,
quand il y auroit fait tomber les autres : Que pour obliger les
Ëfpagnols , il avoir fait folliciter fous main les Etats Généraux
de fe foumettre à leurs anciens m.aîtres à des conditions très-
avantageufes , dont il feroit l'arbitre : Qu'il avoit projette de
démembrer le Royaumes & que pour en venir plus aifément
à bout , il avoit réfolu de changer de religion : Qu'il vouloir
avoir le Dauphiné pour fa part , ôc pour récompenfe d'avoir
travaillé à cette révolution : Qu'il étoit entré dans les projets
que le maréchal de Biron avoit formés contre la perfonne du
Roi , & contre le falut du Royaume î & qu'il en avoit trou-
vé l'exécution d'autant plus facile , que fa charge ' lui don-
nant droit de coucher dans la chambre du Roi , il étoit en
quelque forte le maître de fa vie : Qu'il avoit dès le commen--
cernent recufé les accufateurs du Maréchal comme fufpefe :
Qu'il s'étoit Cl peu fié à fon innocence , que le Roi lui ayant
envoyé ordre devenir à la Courj il n'avoir point obéi , quoi-
qu'il eût promis de le faire : Qu'au lieu de cela il avoit affe£lc
de fe prefenter à la chambre de Cadres , qui étoit vifiblemenc
incompétente pour décider de cette affaire : Que fa fuite hors-
du Royaume étoit en quelque forte un aveu de fon crime :
Qu'il avoit payé d'une ingratitude infigne tous les bienfaits >
dont le Roi avoit pris plaifir de le combler : Qu'il n'avoit pcirït
écouté le confeil fage que lui donnoitlaTrimoùille fonbeau-
frere ^ d'aller à Sedan , ôcd'y attendre les ordres du Roi : Qu'il
fe déficit tellement de fon innocence , qu'il avoit réclamé la
prote£lion des Protelians du Languedoc ôc de la Reine d'An-
gleterre, Il répondit à tous ces chefs , dumoinsaux principaux,
en les niant abfolument. Il ajouta j Qu'à légard de l'affaire du
comte d'Effeck , jamais perfonne n'avoit imaginé ni dit con-
tre lui rien de femblabie : Que l'intérêt que la Reine d'An-
gleterre prenoit à fa défenfe , en étoit une preuve fans répli-
que : Qu'il en appelioit aufii à la confcience & à la mémoire
ÛQs Princes & des Seigneurs Catholiques^ pour fçavoir s'il leur
3 II étoit premier Gentilhomme de
ia Chambre,
a- Le duc de Bouillon , Se Claude
duc de la TrimoUilIe avoient c'poufé
les deux fœurs , filles de Guillaume de-
Naffau prince d'Orange,
IV.
1602,
104 HISTOIRE
avoit jamais parlé fur l'état du Dauphin : Qu'il n'étoit pas affez
H^ , fcélérat . pour avoir formé le deffeiii de jetter dans le préci-
T y pice tant de perlonnes , qui lui etoient tres-etroitement unies
, ^ ' par le fane:, pour un deflein déteftable ôc indigne du nom Fran-
£002. ^ . .^ X ce ' • r .• j j
çois y m allez inlenle pour croire pouvoir le tirer de danger,
après les avoir tous mis dans le précipice : Que cette folli-
citation des Etats Généraux , dont on l'accufoit , étoit égale-
ment vaine ôc impertinente : Qu'on ne poùvoit pas tenter une
affaire comme celle-là , fans allarmer tous les Princes & tous
les Etats Proteftans de l'Allemagne , & les réduire au defefpoir,
parce que la reconciliation des Etats Généraux avec l'Efpa-
gne ne pouvoir fe faire , fans renverfer le plus folide fonde-
ment de la fureté publique ; d'ailleurs que fon alliance avec
la maifon de Naffau , fortifiée par tant d'autres liens , rendoit
cette calomnie abfolument incroyable : Que ce qu'on difoit
du Dauphiné choquoit la vraifemblance : Qu'il faudroit qu'il
fût , non-feulement un fcélérat & un perfide , mais un infenfé,
s'il avoit ofé l'entreprendre , ou s'il s'étoit flaté d'y réùlTir, ayant
en tête Lefdiguieres le plus grand capitaine de fon fiécle ,
qui étoit prefque abfolu dans cette province , par l'autorité
qu'il s'y étoit acquife , par quantité de places fortes dont il
étoit maître , ôc par l'attachement des peuples qui étoient
prefque tous Proteftans : Que le maréchal de Biron n'avoit
jamais nommé aucun de fes complices , que s'il les avoit nom-
més , il ne l'auroit pas nommé feul , mais qu'il en auroit ap-
paremment nommé beaucoup d'autres avec lui : Qu'il étoit
donc étonnant , que de tant de conjurés , il fut le feul qu'on
perfécutât , tandis que tous les autres étoient en crédit à la
Cour , oii on les accabloit tous les jours de bienfaits : Qu'il
y avoit beaucoup de gens en ce payis-Ià , fur qui le foupçon
d'un parricide fi déteftable pouvoit tomber avec beaucoup plus
de vraifemblance , que fur lui qui avoit la confcience nette
à cet égard, ôc qui avoit toujours préféré l'honneur à la vie,
•Qu'à l'égard de fes accufateurs , quoiqu'on ne les eût point en-
core nommés on les connoiffoit affez par le bruit public: Que
l'infamie de leur vie rendoit leur foi très-fufpede , ôc qu'ils
étoient fi décriés , que des juges équitables ne voudroient pas
recevoir leur témoignage dans une caufe ordinaire, ôc contre
le dernier des hommes : Que s'il s'étoit prefenté à la Chambre
D E J. A. D E T H O U. L I V. CXXVIII. 105"
de Caftres, il l'avoit fait en vertu des édits donnés en faveur
de ceux de fa religiorf: Que dans une affaire où il s'agiffoit Henri
de fa vie ôc de fa fortune, il étoit bien aife de n'avoir point j y
de juges fufpeds , ôc d'être jugé par ceux à qui ce droit appar- ,502
tenoit naturellement , à moins qu'on ne renverfât les édits :
Que c'étoit pour cette raifon qu'il n'avoir pas voulu rejetter
le fccoursque les Proteftans du Languedoc étoient venus d'eux-
mêmes lui offrir, non plus que la prote£tion de la reine d'An-
gleterre ; mais que s'il y avoir eu la moindre ombre de vérité ,
ou feulement de vraifemblance dans les accufations dont on
le chargeoit , cette Princeffe auroit été aufïi déclarée contre lui ,
qu'elle lui avoir paru favorable , fur-tout dans une conjuration
où cette Princefle ôc tous les fouverains avoient autant d'inté-
rêt que le Roi , ôc qu'elle auroit été la première à folliciter le
Roi fon cher frère à faire une punition exemplaire du coupa-
ble. A l'égard des fuites qu'eut cette affaire , je les rapporterai
dans la fuite.
Claude de Lorraine Prince de Joinville avoir auffi étéac-
cufé d'avoir eu des intelligences criminelles avec Philippe d'An-
glure de Guionville, feigneur Comtois, qui dans les derniè-
res guerres avoir défolé la frontière par fes courfes continuel-
les ; il fut arrêté fur la fin de l'année par ordre du Roi , ôc remis à
la garde du Duc de Guife fon frère. En même tems Henri
écrivit aux Gouverneurs des Provinces : Qu'après avoir fait
toutes les informations qui pouvoient avoir quelque rapport
à cette accufation, il s'étoit trouvé qu'elles ne regardoienr que
le coupable feulement i qu'aucun autre de cette illuftre famille
n'avoir été ni impliqué, ni même nommé dans les dépofitions.
Le Prince fut convaincu dans la fuite j mais comme il y avoit
dans fa faute beaucoup plus de jeuneffe que de noirceur , ôc
qu'il avoit tout avoué , le Roi lui fit grâce à la foUicitation de
toute fa famille , ôc en particulier du duc de Lorraine , qui en
fit parler au Roi par fes envoyés j mais fur-tout à la conlidéra-
tion qu'il avoit pour le duc de Guife fon frère.
Fin du cent vingt-huitième Livre,
Tome XIF. O
ro5
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HISTOIRE
DE
JACQUE AUGUSTE
T H O U.
Bs^aasHana
LIVRE CENTVINGT'NEVVIEME.
'ii^'k^^^^^'kk'k Ette année qui avoit commencé par
- '^ ^ rr/»^.ry^_Q ^ des fpe£lacles ôc des bals , n'auroit
Henri ^ V ^^'^^ „ ?^ été remplie que d'événemens îugu-
IV. € J^f^^'^'S^S^ bres, fi l'on n avoit pas renouvelle
1^02. ^ S § êT^ i ^ 2^ l'alliance avec les Suifles. Le Roi
Renoiivei- ^^ ^g \_^ ^ f^ ^ ^^^^ avoit cnvoyé dès le mois de
îementdcfai- ^ tt^ ^ ^^ || ^^ Septembre de l'année précédente.
lianceavedes C\ \\ Oïl/Tii/ii/^Ç/S n ^ i i, ,
SiuiiQs. '^ 0=£)3:2)(3=0 ^ Nicolas Brulart fieur de Sillery
^'^VMvitwiAf^w'v:^^ q"i avo^^ ^^i^ ^^^ AmbafTadeurau-
^^:§t^^^'5îi'^u^^^ près des Cantons. Lorfqu'il fut ar-
rivé à Soleurre , ou ils étoient afiembiés , il leur fit dans l'hô-
tel de Ville un très-beau ôc très-long difcours fur ce renou-
vellement d'alliance , qui avoit déjà été propofé par François
Hotman fieur de Morfontaine, ôcil leur dit : Que ce qui avoit
retardé jufqu'alors la concluûon de cette affaire étoient les
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXIX. 107
embarras de la guerre de Savoye j il leur fit fentir l'avantage ô^
l'utilité que les deux^Nations retireroient de cette- alliance. Il Henri
parla enfuite avec chaleur contre la malignité de ceux qui la jy
difluadoient ' j il montra qu'en voulant les engager à rompre x 6 o ±*
avec le Roi, leurdefîein étoit de femer entr'eux la difcorde, afin
qu'ayant affoibli la puiiïance de cet Etat, en armant les membres
îes uns contre les autres, ils pufTent enfuire renouveller leurs an-
ciennes prétentions , & remettre fous le joug ces peuples qui
avoient fiçiile fecoùer, & recouvrer leur ancienne liberté. Il
parla tout autrement du Roi : après avoir loué fa valeur , fa pru-
dence, fa fidélité pour fes amis , fon amour pour la paix , il
leur fit comprendre , combie^i fon alliance apporteroit d'uti-
lité à leur payis.
Ils en convenoient tous 5 mais les cinq petits Cantons Ca-
tholiques , qui venoient de traiter avec l'Efpagne , avoient
quelque difficulté , ôc ils prioient nos Ambailadeurs de leur
expliquer de quelle manière ils pourroient concilier l'ancien-
ne alliance, qu'ils avoient faite avec la France, avec la nou-
velle qu'ils venoient de conclure avec TEfpagne. On difputa
beaucoup là-defTus j ôc il n'y eut rien que le comte de Fuente
viceroi de Milan , ne fit pour traverfer cette affaire , qui étoit
en très-bon train , jufqu'à leur oflxir un million d'écus d'or.
Cependant le vingt-cinq de Septembre les cinq petits Can-
tons s'aflemblérent à Lucernes , & le fept d'Odobre il y eut
une afiemblée générale à Baden , ôc une autre à Soleurre le 2^
de Novembre.
Pendant ce tems-là de Vie notre Ambafifadcur ordinaire au-
près des Cantons , homme habile ôc vigilant , eut ordre de fe
rendre à Coire capitale des Grifons , pour traiter avec les trois
ligues Grifes : ils nommèrent foixante- fept députés, pour en-
tendre fes propofitions. De Vie leur expofa avec beaucoup de
dignité les intentions du Roi > ôc il leur dit que Sa Majefté
fouhaitoit renouveller avec eux l'ancienne alliance, aux mêmes
conditions que fes ancêtres , fans y ajouter , ni diminuer.
Néanmoins l'argent n'étant pas arrivé auffi-tôt que les Suif-
fes l'efpéroient , ce contre-tems troubla un peu la négociation :
mais le maréchal de Biron étant arrivé à Soleurre fur la fin de
Janvier avec une grande fuite , il fit à toute l'afTemblce un
difcours militaire, qui raccommoda toutes chofesjil leur dit>
1 La maifon d'Autriche qui a des prétentions fur la Suifle.
Oij
ic8 HISTOIRE
— qu'ils dévoient d'autant plus defirer cette alliance , qile fi 1«
Henri ^^^ recherchoit alors leur amitié, ce n^étoit point le mauvais
I Y^ état de [qs affaires , ni la guerre , qui l'y obligeoient , puifque
I 6 2» ^^ France étoit alors très floriflante , & de plus en paix avec
tous Tes voifins. Il n'oublia pas de leur rappeller la mémoire
de fon père '> & il leur parla enfuite de l'amitié tendre &iin-
cére , qu'il avoit lui-même pour eux , ôc qu'il conferveroit toute
fa vie, tant en paix, qu'en guerre. Là-deflus l'alliance fut re^
nouvellée aux mêmes conditions que les précédentes ; mais
pour un tems plus long, c'eft-à-dire , pour la vie du Roi 6c
du Dauphin, & au-delà.
Ce jour-là , qui flit le dernier des beaux jours du maréchal
de Biron, il donna un repas magnifique aux députes des SuiC-
fes 6c des Grifons 5 mais il étoit mort quand ils vinrent en
France jurer i'obfervation de ce traité : ils arrivèrent à Paris
un famedi quatorzième d'0£lobre avec une fuite très nom^
breufe. Sillery 6c de Vie allèrent les recevoir à Charenton ,
ôc les régalèrent dans la maifon de Barthelemi de Cenami.
De là ils furent conduits par Hercule de Rohan duc de Mon-
bazon , par François de la Grange fieur de Montigny , ôc par
une foule de Nobleffe jufqu'à la porte Saint Antoine^ où le
Prévôt des Marchands accompagné des Echevins ôc des com»-
pagnies bourgeoifes, les reçut avec de grands honneurs , ôc
les complimenta de la part du Roi. Enfuite après leur avoir
fait l'éloge des vertus de ce Prince , qui leur étoient connues ,'
fur-tout de fa valeur ôc de fa fidélité , il leur offrit l'amitié des
Parifiens : de là on les conduifit aux logemens qui leuravoient
été marqués par les Maréchaux des Logis de la maifon du RoL
Le Chancelier qui avoit été autrefois A mbaffadeur auprès des
Cantons , leur donna un grand repas dès le premier jour de
leur arrivée. Le lendemain ils allèrent au Louvre , ôc ils fu-
rent prefentés au Roi par Henri Emmanuel de Lorraine duc
d'Eguillon , fils du duc de Mayenne , accompagné de cinquante
jeunes Seigneurs de la première Nobleffe. Ils paflerent de là
chez la Reine , ôc le jour fuivant ilsfe rendirent à Saint Ger-
main, où ils faluèrent le Dauphin âgé de deux ans. Henri d'Or-
îeans duc de Longueville jeune enfant ^ , qui étoit élevé avec
le Dauphin , vint voir les députés des Cantons , pendant qu'ils
I lî avoit fept ans étant né en ijpj. 1 ve de Bourbon fœur du Grand Condé,
c'eil celui qyiï epoufa Anne Genevie- I ^ui eft morte de nos jours
DEJ. A.DETHOU,Liv. CXXIX. lop
étoient à table , & but à leur fanté au nom du Dauphin. — — -*
Lorfque le Chanaslier leur donna audience , PAvoier de ^^ ^ N a i
Berne nommé Sagner porta la parole. Du refte on ajouta deux ^ ^^*
articles au traité j le premier , Que les cinq petits Cantons 1^02.
Catholiques ne feroient pas obligés de renoncer à l'alliance
qu'ils avoient faite depuis peu avec le duché de Milan , & le
duc de Savoyé, pourvu qu'avant toutes chofes ils obfervaf-
fent les anciens traités faits avec la France h le fécond. Que
fî on faifoit la guerre aux Proteftans de France , non-feule-
ment les Cantons Proteftans ne feroient pas tenus d'envoyer
les troupes auxiliaires qu'ils s'étoient engagés de fournir j mais
qu'ils pourroient même en ce cas rappeller celles qu'ils auroient
dans le Royaume , fans contrevenir au traité. Le comte de
SoifTons leur donna le Samedi fuivant un grand & magnifique
repas en maigre.
Le lendemain l'archevêque de Vienne célébra pontificale-
ment la MeiTe dans l'EgHfe de Notre-Dame : le Roi ôc toute
la Cour y alTiftérent. Les Députés Proteftans entrèrent dans
l'Eglife , mais il fe tinrent dans la nef auprès du Jubé. Après
la MefTe le Chancelier ayant fait un difcours au nom du Roi ,
Sa Majefté jura l'obfervation du traité , foi de parole de Roi ,
fuivant la formule ordinaire 5 & les députés des Cantons ju-
rèrent enfuite la même chofe les uns après les autres en tou-
chant les faims Evangiles. Après la cérémonie, il y eut à TE-
vêché un repas magnifique , où le Roi fe trouva avec tous les
Princes, & il fit l'honneur à tous les Députés de boire à leur
fanté.
Le lendemain les Députés ayant demandé qu'on ajoutât au
million qu'on leur avoit promis , parce qu'il leur faudroit plus
de quatre cens mille écus par an pour payer leurs dettes , le
Roi leur fit dire que les guerres paffées avoient épuifé le tré-
for , ôc qu'il n'étoit pas en état de leur accorder ce qu'ils deman-
doient. Ils allèrent enfuite dîner à l'hôtel de Ville, où on leur
donna un repas fplendide. Deux jours après Madame de Lon-
gueville alliée du corps Helvétique à caufe de fon comté ds
Neufchâtel , traita à fon tour les Députés. De Vie les ayant
enfuite conduits ?.u Louvre , ils prirent congé de Sa Majefté,
qui leur fit des prefens , ôc leur donna de grandes médail-
les d'or frapées à i'occafion de cette alliance. Il paroît pac
iTô HISTOIRE
rinfcription de ces médailles, que Ter en avolt été tiré dune
Henri ^^^^^ qu'on avoit depuis peu découverte^' dans la BrefTe.
j Y II me refte encoie à parler de quelques affaires du dedans
1602 ^^ Royaume. Tandis que le Roi étoit à Blois , il reçut des
Edic contre plaintes de toutes les provinces contre la licence des duels ,
les duds. qui renverfoit toutes les loix divines & humaines , mettoit
en péril tous les ordres de l'Etat, & troubloit la tranquiiité
publique. Pour arrêter cette fureur , le Roi donna un édit
qui condamnoit à mort , non-feulement ceux qui appelloient ,
mais auîTi ceux qui étoient appelles , s'ils fe trouvoient au
rendés-vous , 6c outre cela ceux qui portoient le cartel , ôc
les féconds, tant de l'appellant quede l'appelle, Ôc déclaroit
leurs biens confifqués , fans pouvoir jamais obtenir de grâce ,
ni pour leur vie ni pour leur bien, fous quelque prétexte que
ce pût être. L'édit ordonnoit encore , que ceux qui fe plain-
droient d'avoir reçu une injure, où leur honneur fût intereffé ,
ou qui auroient reçu un appel, dont le refus eft regardé par
toute la Nobleffe , ôc par tous les militaires , comme une lâ-
cheté qui deshonore , feroient tenus de porter leurs plaintes
au Connétable , aux maréchaux de France , ou au Gouverneur
de la province , oi^i ils fe trouveroient : Que celui à qui la plain-
te auroit été adreffée , feroit venir les parties , entendroit leurs
raifons , ordonneroit la réparation qu'il jugeroit convenable >
leur défendroit à l'avenir toute voye de fait, ôc que les deux
parties feroient obligées de s'en tenir à ce qu'il auroit jugé :
Que celui qui y manqueroit encourroit l'indignation du Roi,
feroit banni de la Cour Ôc de la province, ou puni de quel-
que autre peine extraordinaire : Qu'on feroit même extraor-
dinairement le procès à ceux qui auroient été tués en duel ,
comme- criminels de leze-majefté. L'édit fut enregiftré au
Parlement avec cette referve : Que ni le Connétable j ni les
maréchaux de France , ni les Gouverneurs de province , ne
pourroient en vertu de cet édit, prétendre connoître d'aucun
crime ou délit, fi ce n'eft de ceux qui regardent l'honneur
entre Gentilshommes , ôc qu'ils n'étendroient point leur droit
au-delà. Cet édit eft du mois de Juin. Jamais loi ne fut plus
fagc ôc plus refpeâiable que celle-là , ôc en même-tems plus
mal obfervée , ce qui a caufé de grands maux à la France , ôc
attiré la colère de Dieu fur nous. Mais on fît d'un autre côté un
DE J. A. DE THO U, Liv. CXXIX. ni
changement dans la monnoyeauiïi pernicieux, qu'imprudent.Ce
futd'abrogerdansle commerce & dans les contrats , l'ufage de ZZ~ '
compter par écus d'or, qui duroit depuis 1 577 , ôc qui avoit heu- ^ ï^,^"^ ^
reufement ôté Poccafion d'augmenter le prix de lor ôc de l'ar-
eent , & de faire enchérir les marchandifes ôc les denrées , ^î
comme il arrive quand on compte par livres : car ces livres pcmiaeux
ne font pas une efpéce réelle , mais une monnoye imaginaire. ^^"^ lamon-
Quelque horrible qu'ait été la licence des banquiers ôc des ufu- °^^'
riers pendant les dernières guerres, cette manière de compter
par écus d'or avoit empêché qu'il n'arrivât aucun inconvénient
ni aucune variation par rapport à l'efpéce , au lieu qu'avant
l'édit de 1577 , qui a réglé qu'on ne compteroit que par écus,
on avoit vu des defordres affreux en pleine paix , jufques-là
que la valeur de l'écu d'or ayant été mife à fix livres, ôc tou-
tes les autres efpéces d'or ôc d'argent , tant étrangères que de
France ) ayant été rehauffées à proportion , perfonne ne fça-
voit plus ce qu'il avoit de bien.
L'abrogation de l'édit de 1577 ayant été propofée devant
le Roi , les Prefidens des trois cours fouveraines , ôc les plus
éclairés , tant de la Cour des monnoyes , que du corps de ville ,
avoient opiné là-deffus jufque bien avant dans la nuit, enpre-
fence des feigneurs de la Cour ; ôc enfin il avoit été décidé
prefque unanimement , qu'il ne falloit pas toucher à l'ufage de
compter par écus d'or établi en 1577. Mais quoiqu'on en eût
reconnu l'utilité en différens tems , l'opiniâtreté d'un hom-
me qui fe faifoit un point d'honneur de venir à bout de tout
ce qu'il entreprenoit , l'emporta fur l'expérience. Ainli l'é-
dit fut donné à Monceaux au mois de Septembre , ôc ayant
été apporté au Parlement , on refufa d'abord de l'enregif-
trer après une première ôc féconde juffion. Jacque-Augufte
de Thou, accompagné du Prefident Seguier ôc de quelques
Confeillers , parce que les autres Fréfidens étoient malades ,
fe rendit même à la Cour , ôc prefenta au Roi un mémoire
abrégé des raifons que le Parlement avoit eues de refufer l'en-
regiftrement. Mais le mémoire fut reçu affez mal , on le lut en
particulier, fans que les députés du Parlement fuffentpréfens,
ce qui ne s'étoit jamais fait i ôc la rèponfe fut , que l'édit de-
voit l'emporter fur les raifons contenues dans le mémoire, ôc
que le Roi vouloit qu'il fût enregiftré fur le champ. Ainlî
112 HISTOIRE
, renreglilrement s'en fît le feize de Septembre fur les ordres
Henri ^^P^^s du Roi, plufieurs fois réitérés, & après que le Parle-
T y. ment eut donné par écrit les motifs qui l'avoient empêché juf-
1602 <^u'^JoJ^s d'y foufcrire , comme il eftmarqué dans l'ade d'en-
regiftrement. La chambre des Comptes & la cour des Aydes
fuivirent l'exemple du Parlement. Mais les officiers de la cour
des Monnoyes, qui feuls avoient approuvé ce nouvel Edit ,
l'cnregiftrérent avec de grands applaudiffemens.
Le prétexte qu'on prit pour colorer cette innovation , fut
que depuis qu'on ne comptoit plus par livres , qui eft le tiers
de l'écu , cet ufage de compter par écus d'or avoit ouvert la
porte aux profufions ôc au luxe ; mais ne pouvoit-on pas remé-
dier à ce mal par de bonnes loix , en réglant la dépenfe ôc
réfrénant la licence des mœurs ? L'expérience nous a bien
montré depuis qu'il n'y avoit rien de plus fage, que ce qui
avoit été arrêté parl'édit de ijyy^pour empêcher que le prix
de l'écu d'or n'augmentât, en introduifant l'ufage de compter
par livres 5 ôc l'abrogation de cette loi nous a replongés dans
tous les maux , aufquels on avoit remédié , en l'établilTant. Pac
là le gouvernement s'efi: vu dans la néceflité d'augmenter le prix
de l'écu d'or ^ ôc par conféquent de haufler le prix des mar-
chandifes , fur-tout de celles qu'on tire des pays étrangers ,
comme je le dirai plus particuhérement en fon lieu , fi Dieu
me fait le grâce de continuer jufque-là mon ouvrage.
Découverte La perte que nous caufa ce nouvel édit enfanté par l'am-
minef.^'^^"^^^ bition , parut en quelque forte réparée par un bonheur particu-
lier à la France, qui outre l'avantage d'un terroir très-fertile,
a encore celui que la nature accorde quelquefois par manière
de compenfation à des terres ingrates ôc ftériles , je veux dire
des mines de différens métaux 5 en effet on prétend que l'Aurié-
ge , qui fort des Pyrénées , ôc traverfe le comté de Foix , roule
dans fes eaux quantité de petites parties d'or Ôc d'argent j qu'il y a
des mines d'argent à Carcaflbnnej de plomb ôc d'étain, dans les
Cevennes , ôc dans le Gevaudan , de plomb , dans un bourg
du Vivarés , qu'on appelle Annonay j de très-bonnes mines de
fer, en Auvergne ; ôc qu'on tira il n'y a pas long-tems quantité
d'or ôc d'argent d'une mine qu'on découvrit à S. Martin dans
le Lionnois 5 mais pour faire valoir des mines , il faut un tra-
vail affidu , ôc fouvent périlleux , ôc une vie dure ôc de peu
de
à ce
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXIX. iij
de dépenfe : or dans un payls audî abondant que la France on ^.
trouve peu de S[ens»de ce caractère : accoutumés à la bonne xr r, , r,
encre , nos rrançois ne Içauroient le ménager autant qu il rau- j y
droit pour des entreprifes qui demaident de fi grands frais. ^
On fongea d'abord à fe fervir d'Allemands , moyennant cer-
taine rétribution ; mais on ne douta pas que dès qu'ils au-
roient refpiré l'air de ce payis-ci,ils ne voulurent vivre com-
me y vivent nos François. Cependant les frais des mines font
fi exîiorbitans , que fi les entrepreneurs ont des ouvriers • qui
leur coûtent plus d'un foi par jour chacun , il eft impoiTible
qu'ils y gagnent, ôc par conféquent qu'ils continuent d'y faire
travailler, quelques vigilans ôc quelques habiles qu'ils foient,
ôc quelque abondante que foitleur mine.
On ne laiffa cependant pas de donner à ce lu jet au mois^de E^jt
Juin un édit qui fut enfin enregiftré au Parlement, après beau- fujet;
coup de difficultés. Ce n'étoit qu'une confirmation de ceux
qu'on avoit faits autrefois fur cette matière y & dont nous
avons parlé fur l'année foixante-trois du fiécle pafle : mais on
y ajouta quelques claufes , entr'autres celle-ci: Qu'afin que
les Seigneurs particuliers ne puffent fe plaindre qu'en faifant
foiiiller les mines qui étoient dans leurs terres, on leur fit un
tort confidérable, le Roi^ pour les dédommager , ordonnoit
que toutes les mines de fouffre , de nitre, de fer , d'acier, de
vitriol, de charbon de terre, d'ardoife qui fert à couvrir les
maifons , de plâtre , de craie , de moilon Ôc de pierres à faire
des meules , appartiendroient aux propriétaires des terres , où
elles fe trouveroient , fans qu'on pût leur en contefler la poffef-
fion. En même-tems pour donner plus de luftre au nouveau
genre de travail , le Roi créa une charge de Grand maître
àts, mines : Roger de Beliegarde Grand Ecuyer de France ,
& Lieutenant-Général au gouvernement de Bourgogne , en fut
revêtu j ôcil lui donna pour Lieutenant le fieurdeRuzé fecre-
taire diitat, Ôc pour Intendant Pierre de Beringhen fon pre-
mier valet de chambre. On établit auiïi une jurifdidlion pour
les ouvriers qu'on y employeroit. Jean de Villemereau Confeil-
1er au Parlement, fut revêtu de cette charge, mais fans émo-
lumens , pour les raifons que j'ai dites.
Il arriva fur ces entrefaites une affaire à Bordeaux , qui non-
feulement .troubla toute la ville, mais qui par une entreprife
Tome XIK P.
114 HISTOIRE
que le hazard ou la témérité fît naître , renouvella le confli£t
j^ £ jg j^ j de la jurifdidion eccléfîaftique avec celle du Roi. Le cardi-
j y^ nal de Sourdis * archevêque de Bordeaux avoit fait travailler
j ^ Q ^ à démolir un autel dans i'églife Cathédrale de S. André. Cette
Différend entreprife fcandalifa tous les Ordres de la ville, & en particu-
de l'Arche- \[q^ plu(«eurs Confeillcrs du Parlement , qui (e trouvèrent dans
deaiix,avec ce tems-Ia a 1 h^lile. Le prétexte dont ie lervit ce rrelat pour
le Parlement jalliHer cc proccdé , fut qu'une partie du peuple qui alloit au
*^^HcikÎ ^' 'î^ermon , ne fe contentant pas d'entendre le Prédicateur , ôc
d'Efcoublcau. ayant la fotte curioficé de vouloir le voir au vifage , montoit
d'une manière indécente fur cet Autel , ôc donnoit un fpe£ta-
cle ridicule dans un heu faint, confacré à la prière. Comme
il avoit entrepris cette démolition fansconfulter les Chanoines
ôc contre leur volonté, le lendemain ils voulurent faire réta-
blir cet autel ? le Cardinal étant furvenu avec fes domeftiqueS;,
les Maçons qui y trava'lloient furent chaiïés ôc mis en fuite ,
& les Chanoines qui étoient prefens , reçurent quelques coups
de poing dans le tumulte.
•D'un autre côté le maçon qui avoit démoli l'autel ayant
été arrêté par ordre du Parlement, le Cardinal alla en perfon-
ne à la prifon , fit rompre les portes, & en retira fon maçon.
Le Parlement informé de cet attentat , rendit un Arrêt, tou-
tes les Chambres affemblées , par lequel il éroit ordonné ,
que l'autel démoli feroit rétabli ; & pour veiller à l'exécu-
tion , il commit Geraud d'Amalby (ieur de SefTac doyen,
homme également refpedable , par fon âge , & par fon mé-
rite , avec Jean Bonneau fieur de Verdun. En même-tems
pour empêcher qu'on ne fit violence aux ouvriers , on leur
donna un détachement des compagnies bourgeoifes des Ju-
rats. Ils fe rendirent donc le lendemain à leghfede Saint An-
dré ; & comme ils étoient plus forts que le Cardinal , ils firent
rétabhr l'aurel , fans que perfonne s'y oppofât. L'Archevêque
fe contenta d'envoyer un Prêtre pour les excommunier î mais
Seffac le fit retirer avec un air de mépris , en lui difant , que
pour une excommunication de cette nature, il falloit que le
Cardinal y vînt lui-mê'iie.
L'Archevêque ne pouvait fe défendre par les armes ma-
térielles, réfolut d'employer les fpirituelles , pour venger raf<
front qu'il pcétendoit avoir reçu. Ainfi le Dioianche fuivant
DEJ. A. DETHOU, Liv. CXXIX. n^
Seffac & Verdun étant allés à l'églife de S, Projet dans le def-
fein d'entendre la MefTe ôc le Prône , le Prélat s'y rendit * H £ N R i
non- feulement avec la Croix . mais en faifant porter devant j y,
lui le S. Sacrement , ce qui frappa extraordinairement les ef- ^ 602,
prits de toute l'affiftance. Enfuite ayant cité à la porte defE-
glife Seflac ôc Verdun , il les déclara excommuniés dans les
formes ordinaires 5 Ôc pour infpirer plus d'horreur au peuple ,
il éteignit quatre flambeaux , ôc il défendit à celui qui devoit
faire le Prône de.parler, ôc au Prêtre de dire la Mefleenleur
préfence , fous peine d'excommunication. Il ajouta encore
beaucoup d'injures , aufquelles SefTac répondit en deux mots
qu'il étoit fou à fon ordinaire , ôc qu'on lui feroit chanter la
palinodie : cependant pour ne pas donner occafion à un plus
grand défordre, ils fortirent de l'Eglife. Le Cardinal fe retira
avec le S. Sacrement , ôc l'ayant porté pompeufement ôc com-
me en proceiïion par la ville , il rentra dans fon palais avec
un air triomp!iant , femblable à un conquérant qui vient de
remporter une victoire.
Le L undi fuivant le Parlement voulant prévenir le fcanda-
îe public, ôc maintenir fon autorité, qui étoit celle du Roi,
fit affembler toutes les Chambres en préfence du maréchal
d'Ornano , qui commandoit dans la province en qualité de
Lieutenant-Général en l'abfence du prince de Condé 5 ôc
ayant entendu le procureur du Roi , qui parla vivement con-
tre le Prélat , on rendit un Arrêt qui ordonnoit au Cardinal de
révoquer l'excommunication qu'il avoit fulminée , Ôc d'en dé-
pofer dans le jour un a£le en bonne forme au greflfe de la
Cour, faute de quoi il feroit condamné à une amende de qua-
tre mille écus d'or envers le Roi. On y ajouta une claufe >
qui défendoit à tous les Archevêques ôc Evêques du Royau-
me d'excommunier aucun Magiftrat ôc aucun officier du Roi
iorfqu'il fait les fondions de fa charge , à peine de dix mille
écus d'amende j enjoignant en outre au Cardinal de faire lire
publiquement par un Prêtre dans le parvis de l'églife de Saint
Projet, ra£le par lequel il révoqueroit l'excommunication.
Ce fut dans le mois de Mars que fe paiïérent toutes ces
fcénes 5 ôc dans ce même tems ce Prélat étant allé au Parle-
ment, on lui en refufa l'entrée ^ ôc on le fit attendre une heure
devant la porte , où le premier Préfident lui fit une réprimande
p.j
iiS HISTOIRE
fort vive en prefencedu maréchal d'Ornano , 6clui ordonna
de fe conduire à l'avenir avec plus de circonfpeclion.
Cependant les deux partis envoyèrent leurs plaintes à la Cour;
le Cardinal d'un côté , 6c de l'autre le Parlement, le maréchal
d'Ornano , ôc les Jurats, qui reprefentérent à Sa Majefté que
tout s'étoit pafTé dans les régies , ôc qu'ils avoient été forcés
d'en venir à ces extrémités , pourappaifer le tumulte. Le Roi
félon la formule ordinaire défendit, aux deux partis de paflei'
outre j ôc par un expédient qu'on met depuis long-tems en
ufage , quoiqu'il foitfouvent préjudiciable à l'autorité royale.
Sa Alajefté fe referva la connoiflance de cette affaire.
Procès en 11 ne faut pas non plus oublier de parler ici d'un grand pro-
treïe^uers"" ^^^ ' ^^^ s'élcva en Dauphiné entre le Tiers-Etat d'un côté ,
Etat d'un côté ÔC le Clergé avec la NoblelTe de l'autre. Comme il étoit diffi*
laN^oblV^ cile delefufpendre ou de le juger, fans expofer la tranquilité
de l'autre. de la province , il elluya de longues furféances, accompagnées
de grandes conteftations. Enfin il fut jugé cette année au con-
feil du Roi > au rapport d'André Hurautfisur de Maille. Le
Tiers-Etat fe plaignoit , que les deux autres Ordres rejettoient
fur lui toutes les charges de la province , quoiqu'il n'eût au-
cune part ni aux honneurs , ni aux dignités, ni aux émolumens
publics , ôc qu'il ne fût nullement en état de fupporter ce far-
deau ^ ne faifant pas la fixiéme partie delà province : Qu'an-
ciennement toute la province en général en avoir été exempte ^
ôc que ce n'étoit qu'à cette condition que leurs Princes l'a-
voient donnée aux fils aînés de nos Rois : Que les rems ayant
changé j s'il étoit néceffaire de lui impofer ce fardeau , il étoit
jufte du moins de le partager également fur tous les habitans ,
ôc de n'en pas décharger ceux qui par leurs dignités ôc par
leurs richeffes fe trouvoient le plus en état de le porter : Que
les impofitions n'étoient point perfonnelles enDauphiné, com-
me elles le font en plufieurs autres provinces du Royaume :
Que chacun étoit taxé à proportion de fes biens , d'où ils con-
cluoient que chacun devoit y contribuer à proportion des fonds
. qu'il poffédoir.
Il y avoit cinquante ans que ces plaintes avoient commen-
cé , ôc peu s'en fallut alors que la chofe n'allât jufqu'à la fé-
dition. Le peuple commençoit déjà à s'attrouper à Moyran
ôc à Romans. Enfin l'an 15 j^ le procès fut termine par une
DE J. A» DE THOU, Liv. CXXIX. n?
h'anfadlion , confirmée enfuite par un arrêt du Confeil rendu
au rapport de' Michel de l'Hôpital , qui fut depuis un des plus Henri
dignes Chanceliers que la France ait^ eus. Or comme cet ac- ^ V.
commodément étoit entièrement à l'avantage du Cierge, de 1502,
la Noblefife, ôc de ceux qui joûiffent des mêmes privilèges
que la Nobleire,.le peuple de la campagne en demandoit la
caffation avec grand bruit 5 ôc crioit d'autant plus haut , que
les Nobles l'avoient prefque entièrement dépouillé de tous fes
biens pour payer les dettes qu'ils avoient contrariées pendant;
les dernières guerres civiles.
Le Clergé juftifioit fon droit par fes privilèges. La NobîefTe
qui jouit par tout des mêmes privilèges que le Clergé, fe dé-
fendoit du reproche odieux que le peuple lui faifoit , de l'a-
voir ruiné. Elle foûtenoit que ce n'étoit point elle qui avoit
envahi les biens des habitans de la campagne pendant la guer-
re ique c'étoit la bourgeoifie , & les ufuriers qui les avoient
détruits pendant la paix ; & ajoûtoit que i'impofition annuelle
nefe paye point en Dauphiné à.raifon des biens que l'on pof-
fede, mais par tête, ou par feux^ comme on dit en cepayis
là. Les autres privilégiés , comme les profefleurs en droit , les
magidrats , les tréforiers de France , s'étoient auflî ligués con-
tre le peuple pour foutenir leurs exadlions. 1
Enfin il y eut un arrêt rendu , qui ne difoit prefque autre cho-
fe que ce qui avoit été réglé par le premier , fçavoir , que la
NobîelTe , tant d'épée que de robe , le Clergé , ôc tous ceux
qui joùiflent des mêmes privilèges, feroient exemts de toutes
charges fur leurs biens , tant nobles que roturiers , excepté de
celles que la Noblefîe a coutume de payer. ( On excluoit de
cette exemption leurs fermiers , qui à raifon de leurs biens meu-
bles , de leurs troupeaux , ôc de leur négoce, dévoient être obli-
gés à porter leur part des charges de la province. ) Que les Pré-
fidens, Confeillers, Avocats du Roi, les Procureurs du Roi
a£luellement en charge , feroient aulTi exemts de toutes les im-
pofitions publiques > tant qu'ils feroient en exercice, ôc même
îorfqu'ils n'y feroient plus , pourvu qu'ils euflent exercé pen-
dant vingt ans. ( Mais l'arrêt excluoit encore de cette grâce
les autres officiers du Parlement, les Avocats du Confeil, les
Greffiers , les Huifficrs , les juges Châtelains , ôc les autres Con-
feillers , Avocats ôc Procureurs des Sièges inférieurs , fauf
Piij
îiS HISTOIRE
. l'immunité ancienne du Prévôt de robe - courte du Graifi-»
Henri vaudan ' .) Que les enfans des Préfidens , d^s Confeillers;
I Y^ des Avocats ôc Procureurs généraux, ôc des autres officiers
i 60 2 ptivilégiés qui auroient les mêmes charges que leurs pères,
feroient également exemts fi leurs pères avoient exercé vingt
ans , ou étoient morts revêtus de leurs charges i ôc que fi dans
la fuite ces enfans ne faifoient rien qui dérogeât à la Nobleflc
que ces charges leur avoient acquife, ils feroient dorefnavant
toujours cenfés nobles : Que ceux au contraire qui pofléde-
roient à l'avenir les même charges, fi leur père ou leur grand*
père n'en avoient pas été revêtus , ou s'ils n'avoient pas quel-
ques autres titres , qui annobliffe félon les loix , ôc les coutu-
mes du Royaume , feroient exclus de cette grâce. L'arrêt or-
donnoit la même chofe pour la Chambre des comptes 5 à l'é-
gard des Tréforiers de France , il n'accordoit le privilège de
Noblefle qu'au doyen.Pour ce qui efl: des officiers delà Maifon
du Roi, des archers du prévôt du Graifivaudan , des Cou-
riers du cabinet , des officiers de l'a Monnoie, ou de l'Artille-
rie , ils dévoient jouir de leurs privilèges conformément à l'é^
dit de ijpS fur l'exemption détailler ôcil étoit ordonné qu'on
feroit une recherche exa£te de ceux qui joûiffoient abulive-
ment de ce privilège depuis quarante ans. On révoqua les grâ-
ces de naiflances qui avoient été accordées depuis vingt-trois
ans à des roturiers, ôc le Roi s'en réfervoit la connoiflance,
pour juger dans fon Confeil du mérite particulier de chacun
de ceux qui les avoient obtenues. Les bâtards des nobles ôc
des officiers privilégiés étoient de même exclus de l'immunité.
On la confirmoit au contraire aux profefleurs de droit de Va-
lence , qui font payés par le Roi , ou par la Ville. Le tiers Etat
étoit condamné à porter les charges de la Province , ôc on
laiflbit aux deux autres Ordres le foin de la répartitions à con-
dition qu'ils la feroient avec équité , ôc qu'ils ne rejetteroient
point fur le peuple les dépenfes qui regarderoient leurs affai-
res particulières. Enfin il étoit dit , que les gentilshommes de
Languedoc ôc de Provence, qui auroient acquis depuis vingt
ans des biens roturiers dans la province de Dauphiné , ou qui
pourroient en acquérir à l'avenir, feroient obligés à porter les
charges publiques à proportion de ces biens , à moins qu'ils
1 On appelle ainfi le territoire des environs de Grenoble.
DEJ. A. DETHOU,Liv. CXXIX. 119
n'eufTent leur domicile en Dauphiné : voilà ce qui fut réglé alors, ■■"■■■ ■"■■""■
pour conferver à chacun fes droits. Henri
On ne fçauroit dire à quel point le peuple fut outré de ce jy^
règlement. Mais le Prince étant très-puiffant , & le Royaume j 50*2.
en paix , il fallut prendre patience : cependant comme la pa-
tience a fes bornes , il feroit bon que ceux qui font à la tête
des affaires prilTent garde à ne la pas pouffer trop loin j de
peur qu'elle ne fe tourne en fureur , & qu'elle n'aboutiffe en-
fin à une fédition, qui feroit à la vérité funefte à fes auteurs ,
mais qui le feroit en même tems à tous les Ordres de la Pro-
vince.
Il y eut dans le même tems un procès, qui ne fut pas moins Procès en»
vif que celui dont je viens de parler , entre l'évique d'Angers a'Anqens'^&
& les Chanoines de la Trinité , qui avoient appelle comme le Chapitre^
d'abus d'une ordonnance de ce Prélat. Cette affaire réveilla le ^^ iainnitec
fouvenir d'une autre , qui s'étoit paffée l'année précédente , dans
laquelle il avoit foutenu les Recolets contre le Parlement, ÔC
011 par le crédit qu'il avoit à la Cour , il avoir porté à l'auto-
rité de ce corps un coup qui caufoit un préjudice notable à
celle du Roi. Le fond de ladifpute entre ce Prélat & les Cha-
noines étoit, qu'il avoit voulu abolir l'ufage du bréviaire, du
miffel & du pfeautier dont ils s'étoient toujours fervis jufqu'a-
lors, & établir à la place l'ufage approuvé par le Concile de
Trente ; & cela fans avoir confulté , ni le Clergé de fon dio-
céfe , ni l'archevêque de Tours fon métropolitam. On l'accu-
foit même d'avoir fait une ordonnance , par laquelle il enjoi-
gnoit de jetter au feu tous les anciens livres qui fervoient à
l'office divine & on difoit qu'afin d'intimider ceux qui ne plie-
roient pas , il avoit fait arrêter à Paris ôc emprifonner ignomi-
nieulement fous un autre prétexte Michel Suzanne, qui pour-
fuivoit au nom du Chapitre l'appel comme d'abus.
Le Procureur général prit fait ôc caufe pour \qs appellans^
& Louis Servin portant la parole, dit : Que dans un ufage auffi
ancien que celui là, fEvêque n'avoit pas droit de rien innover
fans la permiffion du Roi , & fans confulter fon Métropolitain^
ÔC tout le Clergé de fon diocéfe. Ses raifons étoienr , que l'of-
fice qui fe chante tous les jours dans les Eglifes de France ,
y avoit été établi dès le rems de Charlemagne , qui le reçût du
pape Etienne , comme le rapporte Valafrid Strabon : qu'ai nfi
on n'avojt pu faire un pareil changement j fans que i'autoritd
i:zo HISTOIRE
du Roi intervint : Que depuis plus de deux cens ans ces
livres étoient en ufage dans le diocéfe d'Angers^ ôc qu'il y avoit
•" ^^ ^ ^ une bulle de Pic V. qui déclaroit, que quand un ufage étoit
Cl ancien; on ne devoit pas le quitter, ôç que s'il s'y trouvoit
10 2, quelque abus à retrancher, ou à reformer^ c'étoit à l'Evcquc à
le faire du confentement ôc par le confeil de fon Chapitre :
Qu'on avoit tenté quelque chofe de pareil en Efpagne du tems
de Grégoire VII. ôc d'Urbain IL fon fucceiïeur , par rapport
à l'office des Gaules ôc à celui de Tolède j Ôc que la contefta-
tion étoit allée fi loin , qu'on avoit réfolu de Ja finir par un
duel : Qu'enfin on s'en étoit remis à l'épreuve du feu , pour
décider lequel de ces deux offices étoit le meilleur, comme
R^oderic archevêque de Tolède le raconte au fixiéme livre de
fon hiftoire : Qu'en l'année 15" 8 3 la même matière ayant été
agitée à Paris, l'Evêque qui fouhaitoit d'introduire l'ufagedes
livres de prières , corrigés par le Concile de Trente , avoit com-
mencé fort fagementpar confulter fon Chapitre : Qu'après une
délibération folemnelle le Chapitre avoit répondu que le bré-
viaire ôc le miiïel de Paris étoient très-anciens : Qu'ils avoient
toujours été approuvés par les Papes : Que (qs cérémonies ÔC
fon rit avoient été regardés , comme ce qu'il y avoit de plus
parfait en ce genre, non feulement par les Eglifes de France,
mais par celles de toute la Chrétienté ; ôc qu'on les avoit trou-
vées fi dignes d'admiration ôc derefpeèl, qu'il étoit bien plus
à propos de les continuer que de les abolir, ôc que l'on s'en
étoit tenu à cet avis. Il ajouta, que la faculté de Théologie de
Paris confultéelà deflus par l'Evêque, avoit répondu^ que cette
variété que l'on voit dans les différentes formules de prier, a
été ménagée par la fagefie infinie de la Providence, pour for-
mer le concert aimable de l'Eglife : Qu'on ne peut ôter cette
variété ; fans introduire dans la Religion un défordre qui atta-
que en même-tcms laraifon, ôc la foi qui opère parla charité:
Qu'en effet notre foible raifon doit fe conformer à la raifon
éternelle, qui dès le commencement du monde mit dans la
création de l'univers cette variété infinie que nous y admirons;
afin que cet accord merveilleux de tant de chofes difixfrentes
ôc oppofées, nous porte d'autant plus à la vertu, que nous voyons
un plus grand nombre ôc une plus grande variété d'objets :
Qu'ôter cette variété, c'eft diminuer la gloire de Dieu, le cul-
is des Çaints , ôc l'édification des Chrétiens , dont la piété efi:
ranimée
DEJ. A. DE THOU,Liv. CXXIX. 1:21
ranimée'pctr cette multitude d'exemples ? c'eft en niême tems ,
diminuet l'autorité des Evêques ôc des Diocèfes : « Cène font Henri
^' pas en effet des gens fimples ôc dévots, qui travaillent à abo- jy
» lir cette variété charmante : ce font de rufés politiques , qui . ^ '
»' veulent à quelque prix que ce foit tirer profit de tout. Tou- "
»' te nouveauté étant à bon droit fufpette , un tel changement
« ne peut être que très-préjudiciable : ôc y a-t-ilrien de fipro-
»' pre à entretenir la cléfobéïflance des chantres , & de tous
» ceux qui fervent l'Eglife, & à ruiner fa difciplme, qued'éta-
» blir l'uniformité d'office pour toutes les Eglifes ? Combien
« fau droit- il faire de dépenfe f Les payifans nepourroientdonc
« pas aider à leurs Curés à chanter l'ofiice , ce qui eft pourtant
« très-néceffaire à la campagne f La grâce du Saint Efprit a
3' fait chanter par toute la terre les merveilles de Dieu en dif-
»> férentes langues. N'eft-ce pas une preuve que la variété eft
» agréable à Dieu ? Comme on la trouve dans la conftruclion
'■>-> de l'Univers, on la rencontre auffi dans les différens mem-
" bres dont le corps humain eft compofé. C'eft pour de bon-
»' nés raifons que les faints Pères plus fages , plus prudens, plus
" vertueux , plus remplis des dons de l'efprit Saint , que les hom-
»' mes de notre fiécle , ont donné à chaque diocèfe fon office
" particulier. S. Marcel eft auffi refpe£lable pour la France que
»' S. Sylveftrepour Rome. Les hérétiques ne manqueront pas
-^' de triompher de ce changement , ôcd'en conclure quel'Egli-
û' fe Catholique a donc été jufqu'ici, ou dans l'erreur, ou dans
5' l'ignorance.au fujet d'une affaire fi importante. D'ailleurs n'eft-
" il pas à craindre que cette nouveauté ne fcandalife un grand
:>' nombre de Catholiques pieux quipourroient avoir des dou-
't tes fur leur foi ôc fur leur religion , en voyant qu'on en
" change la profeffion fans néceffité ? Mais au fond quelle uti-
3' lité reviendra-t-il àl'EgUfe de ce changement ? Chaque Evê-
s' que a dans fon diocèfe le pouvoir de régler le fervice divin,
» de même que le Pape dans le fien. Or cet ordre va être ren-
o> verfé , fi on établit ce nouvel ufage i ôc pourquoi embraffe-
S5 rions-nous l'olfice Romain, qui depuis trois ans a été chan-
05 gé ôc abandonné trois fois ? Qui fçait fi le premier Pape qui
oî viendra ne le changera point encore ? D'ailleurs n'eft-ce pas
s> donner atteinte aux libertés de l'EglifeGallicane^car fi elle s'af-
« fujettit à l'Eglife de Rome dans un point de cette importance
Tome XIK Q
122 H I S T O I Pv E
" elle s'y aflujettira bien-tôt dans les autres j & dans toute fa
T: " difcipline, puifqueraccefifoirefuit ordinairement le principal*
Henri ^, Chaque Province , chaque Eglife aime à fuivre fes rites par-
» ticuliers , fou vent même les Eglifes delà campagne ont des
' ^ ^ ^* s> rites diffcrens de ceux de leurs Cathédrales : à plus forte rai-
»' fon les Cathédrales ne font-elles pas obligées de fuivre l'or-
« die Romain. C'ell l'avarice Ôc l'ambition qui portent les Ro-
" mains à vouloir nous impofer ce joug. Parmi ceux qui entrent
« avec tant de vivacité dans leurs vues, les uns le font pour
» éviter la dépenfe j les autres pour flater Rome , ôc pour en
» tirer quelque profit ; d'autres enfin voudroient par des fouter-
î' rains dmiinuer le culte & lafplendeur de notre Religion , &
3' troubler la paix de l'Eglife. iSlotre avis eft donc, qu'il fuffit
>' de corriger fagement, ôc fans trop de fcrupule dans les ofl^-
3> ces des diocéfes > ce qui peut avoir befoin de réforme , mais
3' qu'il ne faut point les abandonner 5 autrement les Prédica-
=' teurs & les Curés n'auront plus la même facilité d enfeigner
=' leurs peuples, parce qu'ils ignoreront la vie des Saints par-
» ticuliers , qu'on ne connoît que médiocrement hors des en-
« droits où ils ont vécu. Quand Dieu donne des Saints à quei-
« que endroit particulier , c'efl: qu'il veut que le peuple du lieu
« l'invoque ôc le prie par l'interceiTion de ces Saints. Si vous
« ôtez le culte des Saints parnculiers> vous diminuez confidé-
o> rablement les fuffrages de l'Eglife. La terre nourrit des ar-
s> bres ôc des plantes de différente efpéce , ôc qui portent des
3> fruits différens ; ôc comme Dieu veut être honoré parl'ofîran-
ai de de ces décimes ôc des prémices de ces difïérens fruits qui
» fe trouvent en différens endroits delà terre, il veut de mê-
» me être loué ôc glorifié par le culte différent de chaque pro-
» vince, c'efl-à-dire, par la vénération des Saints particuliers
« qu'il a donnés à chaque endroit différent. Ne feroit-ce pas
5' une efpéce d'impiété que d'enfevelir dans l'oubli la mémoire
« de ces ferviteurs de Dieu, tandis que leurs noms font écrits
95 au livre de vie , ôc qu'ils joûiffent eux mêmes d'une gloire
» ineffable dans le ciel f Que peut-il donc arriver du change-
»• ment qu'on demande ? L'augmentation de la Religion de
w Rome? Non, mais l'augmentation de fon orgueil ôc de fon
» ambition. Il ne faut pas que le courage des François cède
3» à la hauteur des Romains. Ce n efî: point ici une affaire de
D E J, A. D E T H O U , Liv. CXXIX. 12^
a» Religion > ce n'eft qu'un rafînement d'une orgueilleufe poli*
•» tique. Y a-t-il un endroit au monde où les canons des Con- Henri
»» ciles œcuménique foient moins obfervés qu'à Rome? N'eft- jy
» ce pas là ce qu'on appelle dominer fur le Clergé? Eft-ce \ Cq2
M ainli qu'on édifie TEglife? Fuions donc ces perfonnes, qui,
» comme dit Daniel , changent les tems ôc les loix ; tenons-
» nous fermement à cette parole de Jefus-Chrift : Qu'il n'y aura
5' de fauve que celui qui aura perfévéré. Au refte on n'appelle
-•> pas perfévérance une volonté qui's' accommode à toutes les
M nouveautés profanes j mais une fermeté d'ame , qui s'attache
»> religieufement à l'antiquité. » Tout ce difcours fembloit tiré
des archives de la Sorbonne : comme il devint public alors,
Ôc 'qu'il donna occalion à bien des plaintes , je n'ai pu me
difpenfer de le rapporter ici, d'autant plus que nous ferons obli-
gés d'en parler dans deux ans. , ^
On ramaffa pour l'Evêque quantité de paflages tirés les uns
de Dominique Soto homme d'une grande piété , qui fut con-
fefleur de Charle-Quintj les autres de Navarre j ôc quelques-
uns enfin de Bellarmin. Le Prélat prétendit qu'on l'avoir mal
afîîgné -y mais le Parlement , à la requête du Procureur géné-
ral ordonna, qu'il répondroit à l'appel. L'Evêque ayant de-
mandé du tems , le Parlement fur l'inftance réitérée du Procu-
reur général, déclara que le défaut étoit bien ôc dûment ob-
tenu contre lui:Qu'il y avoir abus dans fon ordonnance : Que le
Chapitre avoit été bien fondé à en appellera lui défendit de faire
aucun changement dans les livres de l'office divin qui étoient
en ufage dans fon diocéfe , à moins qu'il n'en eut obtenu la
permifiion du Roij ôc fur les autres demandes du Procureur gé-
néral, qu'il en feroit plus amplement déhbéré. En effet dans le
cours du procès les appellans avoientdit dans la chaleur delà
difpute , que Chriftophle Augier pénitencier de l'Evêque avoit
confefTé Julien Guefdon,qui avoit réfolu d'affaffiner le Roi,
ôc qui fut depuis condamné à mort pour ce fujet j ôc qu'ayant
fçû par la confelFion ce déteftable deffein , il ne l'avoit point
révèle.
Le 22 de Novembre de cette année la Reine accoucha le
matin au Louvre d'une fille , aufTi heureufement qu'elle avoit
mis au monde un Dauphin un an auparavant. Les Rois ont be-
foin d'avoir des enfans de l'un ôc de l'autre fexe , les mâles ,
Qij
i24 HISTOIRE
, I pour alTûrer la fucceflion , ôc les filles pour faire des alliances,
TT ^ ,, „ , qui font d'une reiïburce infinie pour le ibutien d'un grand Etat.
XlENRIT„, A/,jjc •!'•
ly D un autre cote le duc de oavoye ayant , comme je 1 ai rap-
6 Q 1 V^^^^ » établi fon droit fur la ville de Genève , ôc par des écrits,
Ôc dans divers congres , réfolut enfin de fe rendre maître de
Entreprifedu cette ville^ à quelque prix que ce fiit : voici les mefures qu'il
fur Genève, prit pour en venir a bout, rendant que les i^ommiUaires , a
la tête defquels étoit le préfident de Rochette , négocioient
avec cette République pour la liberté du commerce, lui de
fon côté affembloit des troupes à Chambery dans le deflein
d'attaquer la place à la première occafîon. Celui qui condui-
foit toute cette intrigue, étoit Charle de Simiane fieur d'Albi-
gny. Brignolet gouverneur de Bonne > qui commandoit les
troupes deftinées à cette entreprife , avoir placé dans différens
poftes des corps-de-gardes, pour arrêter tous ceux qui paf-
foient , ôc empêcher que la ville n'apprît ce qui fe tramoit
contre elle. Pour mieux cacher fon deffein , le Duc fortit de
Turin avec très-peu de fuite le 17 deDécembre j ôc ayant tra-
verfé les Alpes avec peine, il arriva le quatrième jour au vil-
lage de Tremblieres, qui eft une lieuë au-delà, rëfolu d'atten-
dre le fuccèsen cet endroit afifez éloigné de Genève. Ses trou-
pes avoient ordre de filer le long des bords de l'Arve , afin
que le bruit que fait cette rivière , en fe précipitant entre àQS
rochers» empêchât d'entendre celui de fon armée. Ellepafiale
Rhône , ôc après avoir fait alte dans la prairie de Plain-Palais,
elle arriva vers minuit à la Corraterie, après avoir traverféfur
des claies des marais pleins de gouffres ôc de boues quiétoient
fur fa route>
De ce côté là la ville de Genève eîl: fermée par une longue
' muraille, qui s'étend depuis la tour delà Corraterie jufqu'au
baftion de l'Oye. Il y a au-deffous un terrain uni auiTi long que
la muraille > ôc qui fervoit autrefois d'efplanade à l'ancien reni-
part de la ville. Sur ce mur font deux guérites , dont l'une fer-
• voit à mettre à couvert les fentinelles 5 l'autre étoit fi près delà
tour , qu'on n'en faifoit aucun ufage. Ce fut là qu'on planta les
échelles qui étoient d'une invention nouvelle ^ j car on les pou-
voir porter fur des mulets,ôc il étoit aifé d'en emboîter trois l'une
avec l'autre avec tant de folidité , qu'il n'y avoit point de poidsj
I Mathieu hift. in 40. p. 201 en décrit la forme.
DE J. A. DE T H ou, Liv. CXXIX, 12^
quelque lourd qu'il fût , qui pût les faire plier i celle d'en bas
s'enfonçoit en terre par le moyen d'un croc de fer qui la ren- u p ^ r i
doit immobile , & elle étoit attachée à celle du milieu par une t y
barre de fer, qui traverfoit d'un côté à l'autre 5 celle-ci fe joi- /Cq*2
gnoit de la même manière à la plus haute. Pour les appliquer
contre le mur on fe fervoit de hies. Le bout de la dernière
échelle, qui devoir pofer fur le haut du mur, étoit garni de
deux poulies , ou de deux roues couvertes de feutres , a(in qu'el-
les ne fiiTent point de bruit.
Deux cens hommes d'élite commandés par Brignoîet mon-
tèrent d'abord en filence fur le haut de la muraille par le moyen
d'une de ces échelles. Auffi-tôt Brimiolet faifit le foldaf , qui
faifoit la fentinelle^ & l'ayant forcé parla crainte de la morr
à lui révéler le mot du guet , il le poignarda à l'inftant , ôcle
jetta du haut du mur en bas ; après quoi réfolu d'attendre en
cet endroit la patrouille, il y demeura jufqu'à une heure après
minuit / ôc la patrouille étant arrivée , il avoit précipité de mê-
me tous ceux qui la compofoient. Par malheur un jeune gar-
çon qui portoit la lanterne fe fauva , ôc alla mettre l'allarme
dans la ville 3 en même-tems la fentinelle , qui étoit fur la tour
de la Monnoye , tira un coup de moufquet pour avertir la
bourgeoifie. Brignoîet avoit d'abord réfolu d'attendre quatre
heures du matin pour agir , de peur que s'il commençoit
plutôt y la longue durée de la nuit ne caufat quelque trou-
ble parmi fon monde , comme cela arrive prefque toujours
dans les ténèbres : mais lorfqu'il fe vit découvert , il crut qu'il
n'y avoit plus de tems à perdre. Il attaqua le corps-de-garde
qui étoit auprès de la porte neuve , & y attacha le pétard dans
le deiïein de faire entrer par là le gros des troupes, qui étoit
demeuré à la prairie de Plain-Palais , il avoit déjà mis en fuite
oupafleau fil de l'épée tout ce qu'il trouva au corps-de-garde,
lorfqu'un de ces foldats ayant grimpé au haut de la porte ,
fit tomber la herfe. Cependant les bourgeois fe mettoient fous
les armes, ôc couroient les uns d'un côté , les autres de l'autre
avec beaucoup de confufion , comme il arrive dans la nuit.
On n'entendoit d'un côté que cris, de l'autre que pleurs ôc
que hutlemens de femmes ôc d'enfans. Les Savoyards d'un
autre côté qui étoient déjà entrés au nombre de près de deux
cens, troublés par une réfiftance, à laquelle ils ne s'étoient
\26 HISTOIRE
pas attendus ,au lieu de fe tenir ferrés, pour repoulTer les en-
Henri ^^'^''^s^ ^c fongérent plus qu'àfe fauver. ^Comptant l'entreprife
j y^ manquée , ils abandonnèrent leurs officiers , 6c regagnoient
\ 6 02 ^^^^^ échelles , lorfqu'ils les trouvèrent briiees par le canon ,
qui étoit fur le flanc gauche du baftion de l'Oye : ainfi com-
me il n'y avoir plus moyen de fe fauver , ils eurent cinquante-
quatre hommes de tués , treize furent faits prifonniers , entre
lefquels ctoit Aftignac , qui fe voyant abandonné de fes gens
donna fon Cordon de l'Ordre de S. Maurice à un valet , ôc
s'étant défendu avec beaucoup de valeur , tomba enfin entre
les mains des Genevois : Sonnas & Schaifardon furent aulli
de ce nombre.
Le lendemain , qui étoit un Dimanche , on tint confeil
après dîner fur ce qu'on feroit des prifonniers : quelques-uns
furent d'avis de les traiter bien , ôc de leur faire grâce , puifque
le hazard de la guerre les avoir épargnés : les autres vouloient
qu'on les retînt en prifon , afin que fi l'on en venoit à une
guerre ouverte avec le duc de Savoye , ils puffent fervir d'o-
tages , 6c être en quelque forte garands de la vie des habitans
qui feroient pris. Mais les efprits étant échauffés , ôc comme
furieux par le péril où ils s'étoient vus expofés , on rejetta ces
avis comme trop doux ; ôc on condamna les prifonniers à
mort comme des traîtres , des brigands , ôc des perturbateurs
de la tranquilité publique. Après qu'on les eut fait étrangler ,
on coupa leurs têtes ôc celles de ceux qui avoient été tuésles
armes à la main ; on les expofa fur le baftion de l'Oye , pour
intimider les autres ', ôc on jetta leurs corps dans le Rhône.
Il y eut feize des habitans de tués , erur'autres un Sénateur
nommé Canart ôc Marc Cambiago.
Aufîî-tôt après le Magiftrat de la ville écrivit à Philbert de
la Guiche Gouverneur de Lyon pour le Roi, ôc l'informa de
ce qui venoit d'arriver. Il marquoit dans fa lettre , que le Duc
avoir envoyé pour cette expédition deux mille hommes de fes
meilleures troupes 5 ôc il le fuppHoit , au cas que ce Prince ,
après avoir échoué par larufe , voulût en venir à la force ou-
verte , ôc aiïiéger la ville , de venir inceflamment à leur fe-
cours avec les troupes du Roi -, puifqu'il fçavoit mieux que
perfonne , combien la perte de Genève feroit préjudiciable au
ïloi ôc au Royaume.
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXÎX. 127
Le duc de Savoye ayant diftnbué fes troupes à Tho-
non , à Ternier , ôc,dans le FoiTigny , prit la pofte , ôc re-
pafla les Alpes. Aufll-tôt il députa vers le Canton de Ber-
ne , pour fe juftitier fur cette entreprife , difant , qu'il n'avoit
eu aucune envie de troubler le repos de la Suifle 3 mais qu'ayant
appris que Lefdiguiere fongeoit à s'emparer de Genève , il
avoit crû devoir le prévenir ^ parce qu'il étoit dangereux pour
les Bernois , auiïi-bien que pour lui , d'avoir un fi redoutable
voifin. Le Roi ayant été informé de toute cette affaire ^ écri-
vit de fon coteaux Genevois^ pour les féliciter fur i'heureufe
ifTuë qu'elle avoit eue i & il leur marquoit , que fi le duc de
Savoye entreprenoit de les afliéger , les troupes Françoifes
qui étoient dans la Brefle , ôc fur toute cette frontière , vo-
leroient fur le champ à leur fecours , fuivant les ordres qu'il
en Svoit donnés aux commandans.
Il fe fit dans le fuite différentes courfes de part ôc d'autre
fans qu'il fe paffât rien d'important. Le fieur de Vie , qui for-
toit de Suiffeoùil étoit Ambaffadeur , eut ordre de paffer par
Genève , ôc d'exhorter cette Republique à la paix ^ parce que
fi la guerre fe rallumoit , il y avoit tout lieu de croire que les
Efpagnols ne fe tiendroient pas en repos. D'ailleurs le Légat
du Pape appréhendant les fuites d'une nouvelle guerre s'em-
ployoit fortement auprès du Roi , pour empêcher que les deux
Princes nerepriffent les armes , qu'ils venoient de quitter pour
le bien ôc pour le repos de la Chrétienté. Mais comme la
plupart des Genevois étoient perfuadés que la guerre avec un
voifin tant de fois reconcilié , ôc toujours leur ennemi , étoit
moins dangereufe que la paix i le Roi, à qui leur péril ne
pouvoir être indifférent , voyant que s'ils continuoient la guerre,
il ne pouvoir fe difpenfer de réprendre les armes , cherchoit
à fe décharger de ce fardeau odieux. Il engagea donc les Can-
tons de Baie, de Schaffoufe, de Glaris , ôc d'Appenzel, à les
exhorter à s'accomm.oder ; Ôc il fit dire en même-tems au duc
de Savoye , que s'il ne s'accordoit avec les Genevois, cène
feroit pas à eux qu'il auroit affaire , mais à lui-même.
Le duc qui s'étoit moqué jufques-là des plaintes , auffi-bien
que des menaces ôc des forces de cette Republique , voyant
que le Roi qui l'avoit prife fous fa protedion , fe difpofoit à en-
trer dans la querelle , confentit à traiter , ôc il envoya d'Albigny
H
E N R I
IV.
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602,
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i2S HISTOIRE
-.à Romilly , où. les Dépurés de Genève dévoient fe rendre;
Henri -^P*-'^^ ^^^ conteftations très-vives , qui n'aboutirent à rien ,
j Y on tranfporta l'alFemblée à S. Julien , où les parties convinrent
I 5 0*2 ^^^^^^ ^^ vingt-un de Juillet > ôc le traité qui renfermoit vingt-
Paix entre ^^^^ articles , fut mis par écrit & ligné. Il contenoit en fubf-
îe ddc .le Sa- tance : Que la liberté du commerce feroit rétablie, avant tou-
aeve. ^ ' ^^^ chofes , à l'exception du fel : Que tous les jugemens ren-
dus de part ôc d'autre à roccafion de la guerre , feroient ré-
voqués : Que le duc reftitueroit de bonne foi aux Genevois
toutes les terres qu'il avoit prifes pendant la guerre dans le Cha-
blais , ôc dans les Mandemens de Ternier ôc de Gaillard , ôc
que de leur côté ils rendroient au Duc la ville de Saint Gernis
avec fon territoire : Qu'à l'égard du différend qui regardoit les
terres de S. Victor , ôc du Chapitre , il demeureroit en fuf-
pens , ôc au même état oii il étoit en ij'Sp , quand la guerre
avoit commencé : Que le Duc pardonneroit à tous ceux qui
avoient fuivi le parti de Genève pendant la guerre : Qu'il ré-
tabliroit dans leurs biens ceux qui étoient fortis du payis à
caufe de la religion , ôc que s'ils perfiftoient à vouloir profef-
fer la religion Proteftante , ils pourroient garder leurs terres ôc
leurs autres biens , en difpofer comme bon leur fembleroit ^
venir les vifiter quatre fois l'année , Ôc y demeurer fept jours
entiers chaque fois , avec le libre exercice de leur religion >
fans qu'on pût les inquiéter en rien , pourvu qu'ils ne donnaf-
fent aucun jufte fujet de foupçonner , qu'ils tiiiffent des aflem-
blées fecrettes , pour répandre leur doctrine : Que le Duc con-
firmeroit aux Genevois tous les privilèges ôc toutes les immu-
nités que fes prédéceflTeurs leur avoient accordées , ôc qu'il ra-
tifîeroit les aliénations ôc les conceffions , que les Bernois
avoient faites en certains Bailliages pendant qu'ils en étoient
en poflTelîîon : Que fi quelques propriétaires en avoient été
chaires , ils feroient rétablis inceffamment : Que les pourfuites
en juftice ôc les alTignations feroient adoucies ôc modifiées :
Que toutes les profcriptions faites à l'occafion de la guerre fe-
roient révoquées Ôc déclarées nulles : Que les arrêts rendus par
contumace feroient caffés : Qu'on cefleroit toute pouufuite
contre les Genevois au fujet des fruits des biens eccléfiaftiques
ôc féculiers, qu'ils avoient touchés depuis lySp : Que le duc
de Sayoye ne pourroit faire aucune levée ni bâtir aucun fort
aux
DE J. A. DE THOU,Liv. CXXIX. 12^
sux environs de Genève à quatre lieues à la ronde : Que les -»
prifonniers feroient relâchés de part ôc d'autre , en payant leur JJ c ^ r i
dépenfe, fuivant la jufte eftimation que l'on en feroit : Que jy
les Genevois feroient cenfés compris dans le traité de Vervins: ^ *
Que le duc de Savoye feroit cenfé comprendre dans celui-
ci le Pape, l'Empereur , les Rois de France ôc d'Efpagne, ôc
l'alliance que le Duc a faite avec l'Efpagne ôc avec les Can-
tons Suifles , auquel de leur côtelés Genevois déclarent qu'ils
comprennent l'Empereur , l'Empire, le roi Très-Chrétien, ôc
les alliances qu'ils ont avec les Suifles , fpécialement avec les
Cantons de Zurich ôc de Berne.
Le traité fut fignépar le prélident de Rochette, ôc par Clau-
de de Pobel baron de la Pierre au nom du duc de Savoye. Do-
minique Chabrey , Michel Rozet , ôc Jacque Leâ Syndics
ôc Confeillers de la ville de Genève , Jean Sarafin fecretaire
d'Etat , ôc Jean de Normandie Jurifconfulte ôc confeiller au
Grand Confeil de la République , le fignérent au nom des Ge-
nevois. Les députés Suifles qui étoient au Congrès , foufcrivi-
rent aufli au nom des Cantons dont ils étoient envoyés. Jean
Henri Schwartz , ôc Nicolas Schuleu au nom du Canton 4e
Glatis j Jacque Golz ôc André RifFau nom de celui de Baie ;
Pierre Surick, ôc le Chevalier Jacque Deftal, au nom de celui de
Soleurre > les Jurifcon fuites George Medel ôc Henri Schwartz ,
au nom de celui de Schaflfoufejôc enfin Ulric Quaf, le Cheva-
lier Jean de Ham ôc SebaftienTurick,au nom de celui d'Appen-
zel. Quatre jours après le duc de Savoye ratifia le traité à Turin.
La nouvelle année commen(^a en France comme la préce- *
dente > par des divertiflemens ôc des fpedacles j ôc tout l'hi- 1 60 5.
ver fe pafla à la Cour en bals , en balets , ôc en repréfenta- Legitimatiou
tions de comédies Italiennes. Sur la fin de Janvier le Roi en- miette de Bai-
voya au Parlement des lettres de légitimation pour un fils qu'il zac &duKoi.
avoir eu de Henriette de Balzac. Sa Majefté le nomma Gaf-
ton de Foix, pour renouveller la mémoire du fameux Gafton
de Foix fon parent. Cette légitimation lui donnoit droit de
pofléder des biens , de recueillir des fucceflions , ôc de par-
venir aux charges Ôc aux dignités du Royaume. Les lettres fu-
rent confirmées par un Arrêt fecret du Parlement, ôc enregif-
trées le dix-huit de Janvier à la requête du procureur du Roi j
ôc fept jours après elles furent enregiftrées par la chambre des
Tome XÎK .R
130 HISTOIRE
I Comptes , & dépofées au Greffe. Cette légitimation était
Henri autorifée par celle du duc de Vendôme , qui avoit re(;u de la
I Y, tendreffe du Roi fon père cette grâce ,, dont auparavant on
I 5 o î. n'avoit point encore eu d'exemple.
Voyage du Au Commencement de Mars le Roi accompagné de laRei-
Koi à Metz, j^g ^j. jjj^ voyage au pays Meffin , premièrement pour voit
Catherine duchefle de Bar fa fœur ' qui étoit à Nancy , ôc
qu'on difoit être grofTe , ôc en fécond lieu pour donner ordre
' aux affaires de cette province. Celui qui y commandoit fous
le duc d'Efpernon , étoit Raimond deComminge fieur deSo-
bole gouverneur de la ville ôc citadelle de Metz h il tenoit
cette grâce du feu Roi ••> d'ailleurs c'étoit un homme de pro-
bité de beaucoup de valeur, ôc d'une fidélité qui ne s'étoit
jamais démentie pendant les dernières guerres. 11 eft vrai qu'il
avoit trop de complaifance pour fon frère , qu'on appelloit le
boiteux , ôc qui étoit l'homme du monde le plus avare. Rai-
mond fongeant fans ceffe à la fureté des places , dont la gar-
de lui étoit confiée , fe laiffa perfuader par ce frère que les
habitans de Metz avoient des intelligences avec ceux de Thion-
ville , ôc avec les officiers qui commandoientdans lepayis de
Luxembourg , ôc c'étoit les plus riches bourgeois qu'on accu<
foit de ce complot. Raimond les traita avec beaucoup de ri-
gueur, ôc fans aucune forme de procès, en fit mettre plufieurs
à la queftion , avec tant d'inhumanité , que le Roi y envoya?
d'abord lePréfident Jeannin , enfuite Robert Myron , qui eu-
rent beaucoup de peine à arrêter la violence des deux frères.
L'affaire ayant été renvoyée au Parlement , y fut examinée avec
i'exaditude la plus rigoureufe? ôc quoique les preuves fuffent
très-foibles , ôc par conféquent très-fufpedes , la Cour , après
avoir entendu les accufés ayant jugé l'affaire trop importante
pour les abfoudre abfolument , fe contenta d'ordonner qu'il
en feroit plus amplement informé : cependant elle les fit met-
tre en liberté, ôc les rétablit dans tous leurs droits, leurs biens
ôc leurs honneurs : car il y en avoit parmi eux qui étoient Ma-
giftrats établis par le Roi.
Le feu de la haine ôc de la divifion , auroit dû être amorti
par ce jugement j cependant il fe railumoit encore tous les
jours à la moindre occafion. Le duc d'Efpernon qui avoit fait
donner cette place aux Soboîes , ne les trouvant pas afféj
j Elle mourut Tannée fuivante fans lailTer de poAérité.
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXIX. 131
fbuples à fes volontés, avoit réfolu de les tirer de là : mais
comme il prévoyoit qae s'il le faifoit , le Roi y en mettroit d'au- J^ e N R i
très qui ne lui auroient pas la même qbligation que ces deux j y.
frères , il temporifoitj ôc dans un voyage qu'il fit aux eaux 1^05.
de Spa pour rétablir fa fanté , il pafla à Metz à fon retour ,
oii il mit tout en oeuvre pour accommoder le différend qui
étoit entre les Soboles ôc la ville. Enfin n'y ayant pu réùffir,
le Roi fut obligé d'y venir lui-même. La Varane , que Sa
Majefté avoit envoyé d'avance à Raimond de Sobole, l'ayant
déterminé à quitter fa place , le Roi avoit donné le gouver-
nement de la ville à François de la Grange fieur de Monti-
gny i ôc celui de la citadelle au fieur d'Arquien fon frère , dont
Sa Ma;eftc connoifibit la valeur ôc la fidélité. Avant que le
Roi fit fon entrée dans Metz , Sobole avoit déjà remis la ci-
tadelle , comme il en étoit convenu avec la Varane , afin de
montrer que ce n'étoit point par force , mais par une foumif-
fion volontaire aux ordres du Roi qu'il en fortoit.
Le bruit de l'arrivée du Roi s'étant répandu fur la frontière,
tous les princes Allemands qui n'en étoient pas éloignés, fe dif-
pofoient à venir le faluer ; ôc ils avoient déjà envoyé fupplier
le Roi de leur faire marquer des logemens par les maréchaux
des logis de fa maifon : mais fur un autre bruit qui courut que
le féjour de ce Prince feroit très-court , la plupart changèrent
d'avis, il n'y eut que le Landgrave de Helfe *, le duc de Neu- * Maurice
bourg *, le prince de Pomeranie, ôc un député de l'éleéleur * Philippe
de Trêve , qui y vinrent. Le Roi aflTifté de leur confeil ter- L°"^*-
mina en ces quartiers-là une efpéce de guerre, qui duroit de-
puis long-tems. C'étoit au fujet de l'évêché de Strafbourg ,
qui étoit contefté entre le cardinal Charle de Lorraine , ôc
Jean George de Brandebourg , comme je l'ai dit dans les li-
vres précedens. Le Roi dans le cœur étoit pour Jean George,
cependant comme il étoit. attaché à la maifon de Lorraine par
une double alliance, il ne vouloir pas fe déclarer contre le
Cardinal. Ainfi il fit la fondion de médiateur , ôc il a jugea
les terres les plus proches de la ville à Jean George, comme
moins fufpe£t aux habitans , ôc il donna le refte au Cardinal. Députatioa
Le Roi en allant à Metz paffa par Verdun, où les Jefuites des jefuites
Cn / '1/1 rt \ •! 1 AT J' au Kol pour
ollege célèbre , ôc ou il y a beaucoup d etudians. loiiiciter leur
Ils vinrent prefenter leurs très-humbles refpeds au Roi , ôc rappd.
Rij
\32 HISTOIRE
__,^^ fuppliérent Sa Majefté par la bouche du Père de la Tour reC-
7ï ~ teur du Collège , qu'ils ne fuffent point compris dans l'arrêt du
j y Parlement , qui bannifîbit leur Société de tout le Royaume.
* Le Roi leur répondit avec beaucoup de bontés qu'il le vouloir
^* bien, mais à condition qu'ils feroient venir à Verdun la jeu-
nelTe :, qui étudioit à Pont-à-mouflbn. Il les aflura enfuite qu'il
ne leur vouloit point de mal, & qu'il leur accorderoit volon-
tiers fa prote£lion , pourvu qu'ils fe montrallent affe£lionnés à
fon fervice. Ils fe retiroient avec cette réponfe , lorfque la
Varane , qui travailloit fortement à les faire rappeller , leur
dit que non-feulement le Roi étoit dans le deflein de les bif-
fer à Verdun , mais qu'il penfoit tout de bon à les rétablir dans
tout le Royaume, fur la prière que luiôc quelques autres per-
fonnes de la Cour en avoient faite à Sa Majefté. Sur cet avis
ces Pères s'alTemblérent auffi-tôt à Pont-à-mouiïbn , ôc par le
confeil de la Varane , ils fe difpoferent à envoyer au Roi une
députation folennelle : ils nommèrent pour cela Ignace Ar-
mand leur Provincial , avec les Pères Châtelier , Broffart , &
la Tour. Ces quatre députés s'étant rendus à Metz pendant
la femaine Sainte, profitèrent de l'occafion de la cérémonie fo-
lennelle , qui fe fait le jour du jeudi Saint , oii le Roi & la
Reine lavent les pieds à douze pauvres : ils fe trouvèrent le
matin à la melTe du Roi , ôc après-dinè la Varane les introdui-
fit dans fa chambre où étoit le duc d'Efpernon avec les fieurs
de Villeroi & de Gèvres Secrétaires d'Etat. Les Jefuites fe
jettérent aux pieds du Roi j ôc ce Prince leur ayant ordonné
de fe lever , le Provincial lui parla en ces termes :
« SIRE, depuis qu'il a plù à Dieu de vous donner la vic-
Harangue ,, ^^-^^^ ç^^ j-^^g ^^g ennemis , ôc de remettre entre vos mains
vincui. ^' le Sceptre qui étoit du à votre naiffance , ôc à vos grandes
" qualités, nous avons vu avec admiration briller fur votre vi-
^' fage ôc dans toute votre conduite ces vertus éclatantes qui
M ont fait dans tous les fiécles la gloire des plus grands Princes;
» mais nous avons admiré fur tout cette clémence , qui eft le
» caradére le plus certain d'un cœur noble ôc généreux. C'eft
» cette vertu , qui au milieu de vos triomphes ôc des lauriers
»> qui couvroient votre front, vous a porté à pardonner non-
y^ feulement aux vaincus , mais à tous vos ennemis. C eft elle
3> qui nous fit dès -lors concevoir l'efpèrance que nous en
DE J. A. DE THOU,Liv. CXXIX. 135
a» relTentinons auffi quelque jour les effets 3 nous les avons en
« effet reffentis pendant quelque - tems : mais comme il n'y ~
« a rien deftable ici bas , au moment que nous ne fongions ^i^^^
3>qu'à donner à Votre Majefté des marques de notre dé-
a> vouement pour elle , ôc des preuves de i'obéïffance 6c de ^ ^^ S*
« la fidélité que des fujets doivent à leur fouverain , un acci-
=>» dent malheureux renverfa toutes nos mefures , ôc nous envia
« la gloire de vous faire connoître combien nous vous étions
3' attachés. Nous pouvons au refte vous affùrer avec toute la
M fmcerité poffible , qu'au milieu de nos malheurs , ôc malgré
35 toutes les calomnies que nos ennemis ont répandues contre
=' nous fur de faux bruits y tant en France, que dans lespayis
=' étrangers , nous n'avons jamais ceffé d'aimer notre patrie ,
3' ni d'avoir pour V. M. les fentimens d'amour ôc de fidélité
3> que nous lui devons 3 ôc que nous n'avons jamais perdu Tef-
3' pérance , que nous avions conçue d'abord , de votre clemen-
« ce Ôc de votre bonté. Nous nous fommes toujours flatés ,
« que le tems éclairciroit enfin la vérité , ôc vous feroit oublier
3> ce reffentiment , que la longueur ôc les defordres de la guerre
35 pouvoient avoir gravé dans votre efprit. Ceft cette efpéran-
33 ce qui nous a foûtenus jufqu'à ce jour , ôc elle eft confide'-
33 rablement augmentée depuis que vous avez paru fur cette
33 frontière. Nous nous jettons donc à vos pieds , Sire , ôc nous
3> fupplions très-humblement V. M. de ne pas différer d'avan-
yy tage ce bienfait , que nous efpcrons, ôc que nous demandons
»> depuis il long-tems 3 de nous donner occafion de publier par-
33 tout 3 que notre efpérance qui étoit fondée fur fa bonté, n'a
33 pas été vaine 3 en un mot de vouloir bien nous rendre fes
33 bonnes grâces, comme à fes fujets les plus humbles ôc les
3> plus foumis. Nous ne fouhaitons rien tant , que de vous prou-
« ver notre fideUté par nos refpeds ôc par notre foumiffion. Car
33 que peut-il nous arriver de plus trifte , que de nous voir hors
» d'état , pour nous être attiré l'indignation de votre Majefté ,
» de rendre fervice à notre patrie , fuivant les petits talens que
» Dieu nous a donnés, ôc dans les fondions aufquelles fapro-
» vidence nous a appelles f Nous n'ignorons pas, Sire^ tout ce
» qu'on dit contre nous 3 que nous fommes tout différens de
» ce que nous paroiffons. Nous fçavons qu'on nous accufe d'ê-
j^tre ennemis du Roi ôc de la patrie, Ôc qu'on nous reproche
Riij
iM. HISTOIRE
' » à cet égard des crimes abominables, que nous déteftons de
Henri " ^^m notre cœur. Si notre confcience nous les reprochoit ,
IV. » il ne faudroit pas nous bannir de notre patrie , il faudroit
1602, «nous exterminer par-tout l'univers comme des monftres in-
» dignes de vivre. On cherche encore à nous rendre odieux
3> à l'occafion d'un vœu que nous faifons : vœu cependant qui
jj a mérité l'approbation d'un Concile général , les fufFrages de
se plufieurs Papes , & le confenrement même des Rois vos pré-
» déceffeurs. Nous faifons vœu d'obéir à notre Général , il eft
» vrai j mais eft-ce dans des chofes qui feroient contraires à la
» laraifon, ou à la loi de Dieu ? non affùrement. Cette forte
M d'obéïffance eft exprefifément exceptée par nos Conftitutions,
3* de celle que nous devons à nos luperieurs, 6c il n'y a per-
» fonne qui puilTe pcnfer que cela foit autrement. Comment
» peut-on imaginer que de tous ces hommes , qui entrent dans
» notre Société dans la vue de faire leur falut , il y en eût un
« feul qui reftât parmi nous , s'ils y trouvoient des maximes Ci
w déteftables , qui reffemblent bien moins à l'obéifTance, qu'à
» l'impiété ? Et de tous ceux qui font fortis de chez nous , s'en
x> eft-il trouvé un feul, quelque mal intentionné qu'il fiit àno-
to tre égard , qui nous ait reproché que l'obéifTance que nous
» vouons à nos fuperieurs, ait rien de contraire à la foumifîion
» qu'on doit aux Rois ôc aux Magiftrats , Ôc bien moins en-
» core qu'elle nous oblige à donner à quelqu'un des confeils
» qui puiflent porter préjudice à V. M. ou à fa couronne ?
» Nous fçavons , Sire , que bien des gens ont aufli voulu per-
» fuader à V. M. que notre ambition étoit d'attirer parmi nous
^ des enfans de qualité , ou nés de familles opulentes , afin de
» nous enrichir de leurs biens. Rien , Sire , n'eft plus con-
» traire à notre inftitut ; nous ne recevons point de Novi-
»ces, qu'après avoir examiné avec beaucoup d'attention, ôc
» pendant îong-tems , fi leur vocation vient d'une infpiration
» divine , ou de quelque confeil humain 3 nous employons
» trois ou quatre années à faire cet examen 5 ôc ce qui nous pa-
» roît ne pas venir de Dieu, nous le rejettons à l'inftant : car no-
» tre Société fe fait un point capital ôc effentiel , de ne recevoir
» aucun novice , dont la vocation foit douteufe j ôc nos fupe-
» rieurs ont grand foin d'empêcher, qu'aucun de nous n'exhorte
x> perfonne à embralfer la vie religieufe : nous nous contentons
DEJ. A. DETHOU, Liv. CXXIX. 155*
a» d'exciter à la vertu en général , ôc à l'étude des lettres ; mais ,
•0 de porter les hommes à embrafler la voye parfaite , ôc àfui- Henri
» vre les confeils évangéliques , nous laiflbns cela à la voca- j y.
3» tion de refprit faint. De là vient qu'en France il y a fi peu 1 5 o ?.
» de fujets dans nos maifons : car ils ne font pas la vingtième
» partie de ce qui s'en trouve dans- les collèges que nous avons
» dans les autres payis. D'ailleurs fi nous follicitions les enfans
» à embrafler la vie religieufe , ils s'engageroient plutôt dans
» tout autre inftitut que dans le notre. A l'égard de ce que
» Ton dit , que nous nous enrichilTons des biens de ceux qui
» entrent dans nos maifons , il ne faut que deux mots pour ré-
» futer cette calomnie : les biens qui nous font venus par
» cette voie font fi modiques > que V. M. ne trouvera pas un
» collège dans la Société où il y ait alTés de revenu pour en
» acquitter les charges -, & nous en avons grand nombre qui
» ne fefoûtiennent, que par les aumônes des perfonnes pieufes.
» Le collège de Paris, qui eft la capitale de votre Royaume ,
» n'a pas plus de trois mille livres de rente ^ même en y cona-
» prenant les legs des Prèfidens de Saint André ôc Hennequin ,
» ôc tous les autres , de quelque part qu'ils foient venus. Peut-
» on avec un revenu fi modique , qui fuffiroit à peine à l'en-
30 tretien de vingt perfonnes , nourrir tous les fujets néceffaires
» pour le foûtren d'un auiïi grand collège que celui de Paris,
» où l'on enfeigne tous les arts de toutes les facultés ? Il fau-
30 droit au moins foixante mille livres par an pour cela. Il y
» a eu bien des enfans de Paris très-riches, qui ont fait pro-
» fefiion chez nous , ôc qui ne nous ont pas apporté un pouce
30 de terre. S'ils ont donné quelque chofe pour fuppléer àno-
30 tre pauvreté , ils l'ont donné comme aumône 5 encore cela
30 n'a-t'il jamais pafTé la huitième partie de leur patrimoines ôc
30 c'eft prefque toujours du confentement , ôc avec l'agré-
30 ment des héritiers. Dans les maifons qui font riches on ne
30 demande rien à ceux qui y font profefiion , ôc nous laifTons
30 toujours la liberté à nos jeunes rehgieux de difpofer deleurs
X biens j s'ils ont des parens dans la pauvreté , ils en difpo-
3» fent ordinairement en leur faveur 5 s'ils font tous riches, ils
» prennent avec l'agrément des héritiers, quelque petite partie
» de leur patrimoine, pour l'employer à des œuvres de pieré,
» ou pour la donneç à des hôpitaux. Nous ferions en cfïet
35
03
i36 HISTOIRE
■Il » bien malheureux ôc bien infenfés , Ci après avoir renoncé à tous
Henri " ^^^ biens , qui pouvoient nous venir de nos familles , ou que
jy =*' nous pouvions acquérir par notre induftrie , nous allions nous
I 5o ?, " enfermer dans un cloître, pour chercher à amaffer du bien:
« ôc pourquoi tant de foins & tant d'avidité d'en avoir, puif-
que nous n'avons rien en propre ? Car quand la maifon en
auroit cent fois autant 3 les particuliers n'en feroient pas plus
riches , puifque tout ce qui refte eft employé pour nourrir
de pauvres écoliers, ôc en d'autres oeuvres de charité de cette
^> nature. Il y a d'autres perfonnes. Sire, qui font fans cefle
=» à vos oreilles , ôc qui nous accufent de nous mêler avec trop
^} decuriofité des affaires publiques , ôcde ce qui regarde fE-
=' tat. Ce préjugé faux qu'on a pris contre nous , vient de ce
^' qu'il y a des princes ôc des Seigneurs , qui prennent de nos
« Pères pour leur confolation , pour la décharge de leur con-
^' fcience , ôc pour l'arrangement de leurs dévotions particu-
a> liéres. Quand ils ont une fois pris ce parti , tout ce qu'ils
" font , tous les ordres qu'ils donnent , quoique nous n'y ayons
« aucune part , ôc que très-fouvent nous n'en foyons pas in-
^'formés, c'ell toujours , fi l'on en croit nos ennemis, l'effet
« de nos intrigues ôc de nos confeils. Cependant il n'y arien
*> de fi éloigné de notre inftitut j il n'y a rien qui nous foit dé-
=' fendu fi expreifément, ôc fous de plus grandes peines , que de
" nous mêler de ces fortes d'affaires. Voilà, Sire, les grands
^ crimes qu'on nous impute. S'il s'en trouve d'autres, nous fe-
serons toujours prêts d'y répondre de vive voix ou par écrit,
« quand on voudra nous les propofer ; ôc j'efpére que nous
" nous en juftifierons pleinement. Car ce ne font d'ordinaire
=' que des calomnies inventées par nos ennemis, ou des fic-
05 tions forgées à plaifir par les gens qui ignorent nos régies.
" Nous le ferons voir encore plus clairement fi V. M. veut
« bien avoir la bonté de rompre les fers qui nous lient, ôc de
« nous mettre en état de prouver par des effets réels , ce que
nous venons d'expofer ici de bouche. Alors tout le monde
verra de fes propres yeux la vérité de ce que nous difons ,
0; ôc de ce que nous promettons > ôc V. M. rendra elle-même
w témoignage à ceux qui nous font le plus oppofés que nous
S3 n'aurons rien promis, que nous n'ayons effe£lué. Si vo-
a? uç cœm fi grand ôc fi vafle , ne peut pas encore recevoic
nos
3}
33
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXIX. 137
» nos très-humbles prières j vous n'en ferez pas moins gravé
^' dans les nôtres 3 oui , Sirê , nous vous aimerons toujours , ~
« nous ferons des vœux pour la profpérité, ôc pour l'augmen- ^i^ ^' ^
3' tation de votre Royaume , nous prierons Dieu fans cefle pour *
=» le falut de votre Majefté, de la Reine votre époufe , & de ^ "^ o 5*
=» vos enfans, & pour la confervation de votre Etat, c'eft-à-
3» dire de notre patrie, que nous aimons tendrement, avec un
3» regret éternel de n'avoir pu lui marquer notre tendreife par
=» àcs effets : mais Dieu y pourvoira. C'efl: dans cette confian-
^ ce , Sire, que nous fupplions encore une fois votre Ma-
a> ;efté d'avoir la bonté de regarder en pitié ce petit nombre de
^' vos fidèles fujets , qui profternés à vos pies , les yeux bai-
a> gnés de larmes, & le cœur percé de regrets , implorent hum-
=> blement votre miféricorde. Oubliez , Sire , oubliez ce qu'un
"petit nombre de particuliers a dit ou fait de mal par un zélé
»> mal entendu. Si quelque membre a péché, eft-il jufte que le
=» corps , qui ne Fa point approuvé . en porte la peine ? Quand
=" nous implorons votre miféricorde , Sire , nous n'avons
" point d'autre vue que la gloire de Dieu & votre fervi-
=>^ce : c'eft là le but , où tendent tous nos deffeins , ôc tous
»> nos eftorts. C'eft pour y parvenir que nous voudrions ver-
=> fer notre fang , & facrifier notre vie. Ceux qui portent
»' envie à votre gloire , 6c à la grandeur de votre empire ,
»' ne font pas fâchés de nous voir bannis de notre patrie ,
3' c'eft pour eux un fujet de joie î ils craignent que fi on nous
a> rappelle , nous ne travaillions de toutes nos forces à aug-
3» menter la fplendeur de ce Royaume. Rien ne leur feroit
=" tant de peine que de voir un jour vos affaires dans un état
a> floriffant. Ainfi nous fupplions très-humblement votre Ma-
=>' jefté d'ajouter encore un bienfait fignalé à ceux dont nous
« lui fommes déjà redevables , c'eft que Ci votre Majefté veut
=■> nous faire fentir les effets çie fa clémence , comme cette gra-
w ce ne dépend que d'elle , nous n'en foyons auffi redevables
=' qu'à elle feuler ce fera. Sire, un nouveau motif de vous
3' aimer, ôc de vous refpeâer de plus en plus , ôc d'apprendre
3' aux autres par notre exemple avec quelle ardeur on doit vous
« marquer fon refpedl: ôc fon amour. Nous ferions au àéÇeC-
•5 poir,que les Jefuites Efpagnols , Italiens ôc Allemands, qui
» aiment leurs Princes ôc leurs masjiftrats , euffent l'avantage
TomeXIK S
0)
33
158 HISTOIRE
, '^ fur nous en ce point. Non, Sire , ils ne l'auront jamais, ou-
H« tre les liens du droit naturel &*divin qui nous attachent à
_ « vous, le nouveau bienfait que nous attendons de votre Ma-
3' jefté ferrera tellement ce nœud , qu'il ne fe trouvera point
^ ^' 3' de nation qui ait pour fes princes plus d'amour ôc plus de
M zélé que nous aurons pour vous ôc pour notre patrie. Ce tems,
3> Sire, ce tems fi faint, fi prétieux de la pafilon ôc de la mort de
o> notre Sauveur vous parle en notre faveur. Cefangqu'il averfé
« à gros bouillons fur l'autel de la croix pour des pécheurs fes en-
M nemis, vous crie, Sire,d'ufer de clémence envers des fujets,qui
vous font dévouez de cœur ôc d'affe6lion. Nous nous rendons
juftice , nous ne méritons pas par nous mêmes que votre Ma-
jefté nous accorde cette grâce : mais ce Dieu , au nom du-
quel nous vous la demandons , ou plutôt , qui touché de nos
prières continuelles vous la demande aujourd'hui pour nous,
pourra fans doute l'obtenir. Dès que votre Majefté fera per-
« fuadée que Dieu demande cela d'elle , votre piété pourra-
05 t-elle le refufer? Nous fuppUons la bonté divine , qu'après
3» vous avoir fait jouir d'un règne long ôc heureux fur la terre,
» elle vous accorde dans le ciel la pofije/fion d'un royaume qui
33 ne finira jamais. =^
Le père Ignace ayant fini fon difcoursà genoux,le Roi lui ré-
pondit : ce Je n'ai jamais voulu de mal aux Jefuites : fi j'en veux
3^ à aucun d'eux , qu'il retombe fur ma tête : mais cet arrêt que
» mon Parlement a donné contre eux, n'a été rendu qu'après
» de longues ôc mures délibérations. « 11 reçut enfuite le dif-
cours manufcrit du Provincial , ôc l'ayant mis entre les mains
de M. de Villeroi, il leur dit de bien efpérer du fuccèsdeleur
requête : Que l'affaire étoit entre les mains du Pape , fans l'a-
vis duquel il ne vouloir rien décider : Qu'il y penferoit tout de
bon, aufll-tôt qu'il feroit à Paris, ôc qu'il agiroitde manière,
qu'ils n'auroient aucun lieu de douter qu'il ne fongeât férieufe-
ment à leur rétabliffement. Après qu'ils eurent remercié fa Ma-
jefté, ils la prièrent de trouver bon que trois de leurs provin-
ciaux , ôc trois autres de leurs pères l'accompagnalTent i mais
le Roi répondit que c'étoit affez du Père Ignace ôc du père
Cotton , qu'il n'en falloit pas davantage.
Pendant que le Roi étoit à Metz , il reçut une lettre de Fré-
déric de Bavière Electeur Palatin , datée d'Heidelberg du 8 de
D E J. A. D E T HO U, Li v. CXXIX. 15^
Février. C'étoitlà que le duc de Bouillon s'étoit retiré au for- - ,
tir de Genève. L'Éledeur marquoit au Roi qu'il ctoit bien tt
mortifié du malheur de ce Seigneur : Qu'avant fon arrivée à y^
Heidelberg il n'avoir rien fçû, ni de fa difgrace, ni du fujet
qui favoit caufée, comme il l'avoit afluré à Jacques Bongars ^'
chargé des affaires de fa Majefté en Allemagne : Que depuis p^J;^"^'^ p^,
fon arrivée il avoir appris de lui-même les raifons qui l'avoient latm au Roi
empêché de fe rendre à la Cour , fuivant les ordres de fa Ma^ j^/j^^g^yj!
jefté : Qu'il n'avoit pas en effet voulu paroître devant elle qu'il ion.
ne fe fût juftifié des crimes qu'on lui imputoit : Que le Gen-
tilhomme que M. de la Trimoùille leur beau-frete commun ' lui
avoit envoyé, ne favoit joint qu'à Genève , lorfqu'il étoitfur
le point de partir pour Heidelberg , afin de rendre vifite à
l'Eledrice qui étoit propre fœur de fa femme, & qu'il n'avoit
encore jamais vue, & que c'étoitlà uniquement ce qui l'avoit
empêché d'aller à Sedan comme M. de la Trimoùille le lui
confeilloit. Frédéric fupplioit le Roi de vouloir bien fe con-
tenter de ces excufes , & il ajoûtoit , qu'il trouvoit dans le duc
de Bouillon tant de droiture, 6c tant de zélé pour lefervice de
fa Majefté,6c pour la gloire de fon Etat , que fi fa confcience lui
eût reproché quelque faute, il n'auroit pu cacher fa honte , ôc ne
fepas condamner lui-même, comme indigne du nom Chrétien,
des honneurs 6c des bienfaits , dont S. M. favoit comblé , ôc des
alliances qu'il avoit non feulement contrariées avec TEledeur
Palatin , mais avec plufieurs autres Princes alliés de la France.
Le Roi avant que de partir de Metz , répondit à cette let-
tre le 17 de Mars : Qu'il avoit reçu avec plaifir la lettre, que
l'Eleéleur lui avoit écrite en faveur du duc Bouillon : Que
rien ne convenoit mieux à falliance qui étoit entre eux : Que
(i i'Eledeur ne pouvoit fe perfuader que le Duc fût coupable,
il avoit de fon côté d'autant plus de peine à le croire , que non
feulement toutes les loix divines 6c humaines l'obligeoient à lui
être fidèle, mais qu'il lui avoit déjà rendu de fi grands fervi-
ces , 6c qu'il l'avoit comblé de tant de bienfaits , qu'on ne pou-
voit pas comprendre qu'un homme de ce rang, 6c de ce mérite
fe fut oublié lui-même jufqu'au point de ternir par unebaffelfe
dans un âge avancé la gloire qu'il s'étoit acquife dans fa jeuneffe
I L'élefteur Palatin , les ducs de Bouillon , 8c de la Trimoùille avoient e'poufc
les trois fœurs filles de Guillaume prince d'Orange.
S ij
1^0 HISTOIRE
par fes belles a£lions , & par une fidélité , dont toute la Fran-
ce avoit été témoin, ^y C'eft pour cela / ajoûtoit le Roi , que
" j'avois voulu lui parler en l'ecret , ôcqueje lui avois envoyé
» ordre de fe rendre auprès de moi 3 mais le refus qu'il a fait
» d'obéir, non feulement me fait douter de fa fidélité ôc de
» fa foumifîionj mais m'engage même à croire qu'il n'eft gué-
» res perfuadé lui-même de cette innocence qu'il vante fifort»
» Cependant puifque vous vous intéreflez pour lui , je veux
» bien oublier encore cette faute, pourvu que dans deux mois
» il fe rende à la Cour , ôc qu'il réponde devant moi aux ac-
3' cufations intentées contre lui. Je ferai bien aife que vous
» l'en informiez vous-même 5 ôc je vous prie de l'affurer qu'il
« n'y a perfonne dans mon Royaume qui s'intérefle plus à fa
» gloire que moi, ôc qui foit plus difpofp à défendre fon in-
V nocence contre les médifances, ôc les calomnies de fes enne-
» mis. « Le Roi finifloit par des menaces contre le Duc s'il
continuoit dans fa défobéilfance j ôc il déclaroit que s'il ne fe
foumettoit , il le regarderoit comme abfolument indigne de la
protedion que l'Electeur fon beau-frere lui avoit accordée.
De Metz le Roi fit un voyage à Nancy, pour voir le duc
de Lorraine , ôc la princeffe Catherine fà fœur. Il fut accom-
pagné dans ce voyage par Jean de Bavière duc de Deux-
Ponts, qui époufa alors Catherine de Rohan , qui étoit avec
la princeffe Catherine fa coufine. La cérémonie des noces fe
fit à Nancy.
Le Roi partit de cette ville le 7 d'Avril , ôc fe rendit à Pa-
NoLiveaux ^^^ ^^^ ^^ ^^ ^^ mois. Il n'y fut pas plutôt arrivé , qu'il fon-
établiâemens. gea férieufement à profiter du repos que la paix lui procuroit,
pour arranger fes affaires, ôc pour travaillera enrichir le Royau-
me. Dans cette vue il établit des manu factures de toutes fortes
d'ouvrages > ôc entr'autres des foyerics. Quoique l'ufage de la
(bye foit très-ancien , il n'a été connu des Romains que fort
tard >c'eft- à-dire, du tems de Juftinien, lorfque toute l'Afie,
ôc toute la Grèce étoient pleines de ces étoffes. Elles furent de
là portées en Sicile par le roi Robert , qui étoit d^ la famille
royale des ducs d'Anjou. Ce Prince au retour de fon expédi-
tion à la terre Sainte, ayant pris Athènes, Thebe, ôc Corin-
the , tranfporta à Palerme tous les ouvriers en foye qu'il trou-
va dans ces trois villes. Ce font eux qui ont enfeigné aux
DE J.A. DE THOU,Liv. CXXÎX. Ht
Siciliens à travailler la foye, comme nous l'apprenons d'O- rr^
thon de Frifingue. De Sicile ces manufa£lures paflerent en Ita- H E N Rî
lie , ôc enfuite en Efpagne ; & ce n'eft que dans le ficcle pafîé j y^
qu'elles fe font établies en Lombardie j mais il y a voit long- j (5 o 5.
tems qu'elles l'étoient dans la Calabre & en Tofcane. Depuis
peu ort y travaille avec fuccès dans le Vicentin ' , quoiqu'on
eût cru d'abord que l'air n'y feroit pas propre à élever des vers
à foye, à caufe du voifinage des montagnes de Padouë. De
là ces manufadures ont été apportées en Provence, dans la
partie méridionale du Dauphiné, dans le Comtat d'Avignon,
en Languedoc^ ôc jufques dans le Lyonnoisj ôc je ne doute
pas qu'on n'en pût établir dans plufieurs autres parties du Royau-
me , particulièrement dans la Guyenne. Ce qui le démontre
c'eft que du tems de François I. on en fit à Tours une efTai,
qui réufTit très-bien , ôc quis'eftfoutenu jufqu'aujourdhui, quoi-
que Tours foit bien en deçà de la Guienne. On a voulu en
faire autant aux environs de Paris 5 mais cette tentative n'a pas
eu le même fuccès , l'air n'y efl: pas affez tempéré. Cependant
Manfroi Balbani Luquois , qui avoit engagé le Roi à l'efTayer,
prétendoit que cette entreprife réuffiroit j ôc pour le montrée
par des effets , il avoit fait conftruire à Fontainebleau, au châ-
teau de Madrid, qui eft dans le bois de Boulogne, ôc aux-
Thuileries des cabanes propres à élever des vers à foye.
Pour foutenir ces mannfaâures, leRoi créa une juridi6lion du
commerce,dontlesJuges étoient tirez du ConfeiLdu Parlement>
de la Chambre des Comptes, ôc de la Cour des Aides. Ce Prin-
ce, qui voyoit le Royaume épuifé parla durée des guerres civi-
les , ôc qui comprenoit qu'une longue paix ne fuffiroit pas pour
rétablir les finances , (i la liberté du commerce ne venoit au
fecours , avoit trop de pénétration pour ne pas fentir , que la
défenfe de tranfporter l'argent hors du Royaume, ne feroit pas
d'une grande reffource > s'il ne trouvoit moyen d'yen faire en-
trer par le commerce. Il voyoit que l'ufage des étoffes de foye
étoit devenu fi commun, que les perfonnes de la fortune la
plus mince ne v.ouloient plus porter d'étofes de laine, dont la
frugalité de nos ancêtres s'étoit fi bien accomodée , en forrc
que non- feulement il fe dépenfoit des fommes très conlidera-
blement en étofes de foye , mais que cet argent paffoit dans^
1 Dans l'Etat de Venifci-
S iij
142 HISTOIRE
. les payis étrangers j au grand préjudice du Royaume.
TT Sur cela il réfolut de faire en forte que la France eut fa foye
_ , r ôc fes manufactures , dont les travaux coûtent encore plus que
la matière , afin que tout cet argent demeurât à l'avenir dans le
* ^ ^' Royaume. 11 en fit établir à Paris , ôc il en donna l'intendance
àSaintot : il ordonna qu'on plantât par tout des meuriers blancs.
pour nourir les vers à foye , dont les Efpagnols nous envoyent
des œufs tous les ans : ôc Olivier Serran , frère de Jean , qui
a un grand nom dans la littérature , compofa par ordre de ce
Prince un livret en François fur la foyrie > afin que cet écrit
étant en langue vulgaire pût être lu de tout le monde, ôc inftrui'
re jufqu'aux payifans.
On établit auflTi des manufa£lures de tapifferies au fauxbourg
S. Marceau , où on mit des ouvriers qu'on avoir fait venir de
Flandre. On en établit de même pour la fayenceS tant blan-
che que peinte , en plufieurs endroits du Royaume, à Paris,
à Nevers , à Briflambourg en Saintonge , où on en fit d'auiïi
belle que celle qu'on faifoit venir d'Italie. Les Verreries que
Henri II. avoit fait faire à S. Germain , à l'imitation de celles
de Venife , qui étoient autrefois fi fameufes , étant tout-à-fait
tombées , le Roi les fit rétablir à Nevers ôc à Paris , mais à plus
grands frais , ôc on commença auiïi à établir une manufa£ture
de toiles de lin à Mante fur la Seine. Le Roi fit travailler en
même tems à plufieurs ouvrages d'archite£ture , foit pour répa-
rer les anciens bâtimens ,foit pour en élever de nouveaux , il
fit faire des ménageries, des refervoirs à mettre du poiffon , des
jardins, ÔC tout cela avec tant de magnificence, qu'il fembla
plutôt vouloir furpaiïer François I, fon grand oncle , que l'imi-
ter. Aufiiî étoit-il ravi , quand on difoit qu'il lui reffembloit ,
non pas tout- à- fait par la taille , mais qu'il en avoit tous les traits ,
la grandeur d'ame, ôc les inclinations.
Mortd'Eli- ^6 fut fur CCS entrefaites que ce Prince reçut la nouvelle de
fabeth reine la mott d'EHzabeth reine d'Angleterre , la plus glorieufe Ôc la
&fon uradc- p'"^ heureufe de toutes les femmes qui ayent jamais porté la
re. couronne. C'eft en ces termes que fit fonéloge Anne d'Eft, cet-
te héroïne » mère des ducs de Guife ôc de Nemours j ôc j'ai cru
devoir inférer ici ce témoignage , qui a d'autant plus de poids,
qu'on ne peut le foupçonner de faveur ni de flaterie , ôc que ce
I Faïence ou Faenza eft une ville d'Italie auprès de Boulogne.
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXIX. 14^
ne peut être que la force de la vérité qui l'ait tiré de la bou-
che de cette Dame , puis qu'Elizabeth fut toute fa vie décla- Henri
rée contre elle , ôc contre fes enfans. Le jour qu'on apprit fa IV.
mort, la Ducheffe me fit l'honneur de me venir voir ;, & dès 1^03,
qu'elle m'apperçut, avant même que de s'afTeoir, elle me parla
d'Elizabeth dans les propres termes que j'ai rapportez.
Je ne répéterai point ici ce que j'ai dit ailleurs de la mère
de cette Princefle , ni de ce qu'elle eut à fouffrir fous le règne
de Marie fa fœur : j'en ai aflez parlé dans les livres précédens.
A peine montée fur le thrône , elle rendit fon nom fi célèbre ,
qu'il ne fe paffa point d'année qui ne fût marquée par quelque
adion éclatante de cette grande Reine 5 ôc pendant le cours d'u-
ne vie toûjonrs expofée à de grandes révolutions , elle exécuta
de fi grandes chofes^ qu'elles la mirent au niveau des plus grands
hommes, laiflant toujours indécis, pour parler comme Anne
d'Eft, lequel étoit le plus grand , ou de fon bonheur , ou de fa
gloire. C'eft ce qui me dilpenfe de m'étendre beaucoup fur ce
qui la regarde. Cependant je ne puis m'empêcher de dire un
mot de fes mœurs ôc de fon caraÔere.
Elifabeth avoit un courage mâle ôc élevé ; ôc ayant com-
jnencé à régner à vingt-cinqans, elle n'agit point en jeune Prin-
cefle , mais elle fit voir d'abord un efprit mur , ôc inftruit par
l'adverfité. Elle gouverna par elle-même ,.fans fe laifler gou-
verner par perfonne, alliant d'une manière admirable une gran-
de modération avec beaucoup de politique i toujours Tévé-
re pour la Noblelfe Angîoife , féroce ôc bouillante 5 ôc plei-
ne de douceur pour le peuple , ce qui la fit d'abord craindre
ôc refpe£ler des premiers ^ ôc lui gagna les cœurs de tout le
refte de la nation. Cette égalité d'ame qui parut dans tou-
te fa conduite jufqu'à la fin de fa vie, produifit fans doute ce
bonheur égal ôc confiant , qui l'accompagna jufqu'à fa mort.
Magnifique dans la diftribution des grâces , mais donnant ce-
pendant toujours plus au mérite qu'à fon incHnation , elle ne
faifoit des libéralités qu'avec retenue > de crainte que les finan-
ces venant à s'épuifer par fes largefles , elle ne fe vît obligée de
fouler fes peuples pour y fubvenir. Toujours prévoyante , ôc
jamais avare > joûiflant de fa fortune dans cette élévation, oii
elle fe trouvoit placée , non avec cette fécurîté , qui fe livre à
tous les plaifirs , mais avec cette forte d'inquiétude digne d'un
^em^mrtgm
144 HISTOIRE
^- Prince qui eu fans cefTe en garde contre le maî qui peut arriver.
Henri Elifabeth aima toujours la paix : mais comme elie avoit à
I V. gouverner des peuples belliqueux , & que l'oifiveté rend mu-
j ^ -j ,^ tins & infolcns j elle ne perdit aucune occadon de les occuper
hors de fon Royaume : en forte que la nation Angloife , gou-
vernée par une fenune, ne perdit rien fous fon rcgne, de la
gloire qu'elle s'ctoit aquife par les armes fous les Rois précédens.
Elle envoya des troupes auxiliaires en Ecoflc , & dans les Payis-
bas , & fecourut Henri IVy qu'elle aimoit comme fon frère >
dans des tems fâcheux , ôc ou il avoit grand befoin de fon fe-
cours. Ce fut fous fes aufpices qu'on entreprit aux Indes ces fa-
meux voyages , qui ei>rent de Ci heureules fuites. C'eft fous
fon règne que François Draëke fit le tour du monde , ôc qu'il
ouvrit aux âmes grandes & entreprenantes un chemin pour al-
ler s'emparer de ces richeflcs , que les Efpagnols fembloient
vouloir polfeder feuls , comme les Hollandois l'ont exécuté de-
puis avec autant de courage que de bonheur. Elle fçut main-
tenir fon Royaume en paix i ôc s'il s'éleva quelques troubles du
côté du Nord , la dixième année de fon règne , ils furent étouf-
fés dès leur nailTance. Depuis ce tcms-là elle jouit pendant dix-
fept ans d'une tranquiîité parfaite 5 & quoique le changeaient
qu'elle avoit introduit dans la religion, lui eiit fait d'abord beau-
coup d'ennemis fecrets , elle ne fortit point dans ces premiers
tems de fa modération naturelle , elle s'abflint de verfer le fang,
ôc elle parut fort éloignée de cette dureté , dont elle ufa dans
la fuite , jugeant du fentiment des autres par le fien , ôc croyant
qu'il y avoit deux chofes à faire , la première de ne point gêner
les confciences , ôc la féconde dereflraindre tellement la liber-
té qu'on donneroit fur cet article, qu'on ne pût pas , fous pré-
texte de religion , troubler le repos public.
C'efl ce qui fobligea au milieu de ces orages que formèrent
plufieurs conjurations i qui fe fuccederent l'une à l'autre, à ra-
nimer la rigueur des loix, 6c à oppofer la rigueur des Edits aux
périls dont elle étoit menacée : mais on peut dire encore , que
cela venoif moins de fon naturel , que du caradere de fes mi-
niflres , qui craignoient du moins autant pour eux que pour elle.
Du refte elle punit toujours moins les coupables dans leurs per-
fonnes , que dans leurs biens ; ôc le reproche d'avarice que cet-
te conduite lui attira, devoit moins tomber fur elle que fur fes
îîiiniilres, Son
D É J. A. D E T H O U , L 1 V. CXXIX. i4r
Son bonheur parut fur tout. à l'occafion de cette Acte formi- - ■
dable , que Philippe avoit préparée pendant tant d'années » & fj e N R i
avec des frais immenfes , & qui fut ruinée bien plus par lefe- jy
cours du ciel , que par les forces humaines , Dieu ayant voulu i <ô 9
punir l'ambition de ce Monarque , & l'avidité infatiable qu'il
eut toujours de s'emparer des Etats de fes voifins. Ce malheur
fit faire des reflexions à ce Prince habile. Il comprit enfin qu'il
devoit fonger ferieufement à revenir de cette haine irréconci-
liable, qu'il avoit toujours marquée pour Elifabeth, ôc quiavoit
été fi funefte à FEfpagne ? ôc comme il venoit de conclure la paix
avec nous , il voulut encore avant de mourir la faire avec la
Reine d'Angleterre. Elifabeth y étoit affez portée i elle avoit .
toujours eu de l'inclination pour Philippe, parreconnoiïïance du
lervice qu'il lui avoit rendu dans un tems , où elle fe trouva dans -
un très grand péril fous le règne de Marie fa fœur , que ce Prin-
ce avoit époufée \ Elle en parloir fou vent avec plaifir : mais la
haine des deux nations , & les jaloufies d'Etat l'emportèrent fur
la reconnoifTance. Henri IV. fe rendit médiateur de leur récon-
ciliation j il afïigna même un rendez-vous proche de Boulogne,
oh les Plénipotentiaires des deux couronnes d'Efpagne & d'An-
gleterre dévoient s'aflembler ? mais ce projet ne reùffit point.
Elifabeth avoit l'efprit propre pour les fciences, ôc elle ai-
moit à apprendre : elle fçavoit le Latin , ôc le parloir bien : l'Al-
lemand encore mieux , parce que l'Anglois en dérive : elle en-
tendoit le François , Ôc parloit fouvent cette langue i mais elle
le prononçoit mal. Pour l'ItaHen, elle le fçavoit affez pour le
parler avec élégance. Elle aimoit fort la mufique ôc la poëfie,
ôc elle lifoit avec plaifir les vers de Ronfard , qu'elle avoit vu en
Angleterre , lorfqu'il y paffa à fon retour d'Ecolfe. Il avoit fait
une fort belle pièce à fa louange : mais elle lui voulut du mal
dans la fuite , fur ce que dans une de fes meilleures pièces , in-
titulée , Les Nuées , il s'échapa jufqu'à faire fur fon mariage quel-
que plaifanterie un peu trop libre : auiïi , difoit-elle , qu'il fieoit
mal à un homme de naidance , comme Ronfard , de ramafier de
mauvais bruits, qui couroient les rues , pour attaquer la réputa-
tion d'une grande Reine fon amie. Ronfard ayant été informé
1 On confeilloit à Marie , qui étoit
Catholique , de faire mourir Elifabeth,
ou de la marier au duc de Savoye. Phi-
lippe empêcha l'un & l'autre : maisplus
Tome Xlf^,
pour fon propre intérêt , que par ami-
tié pour Elifabeth. Camhden. Annale
Elifab. initio.
1^6 HISTOIRE
« de fon mécontentement , fut fâché de lui avoir déplu , Ôc il ôta
H^ ^, „ ^ de fes œuvres 1 endroit qui avoit choque 1^ Princefle : mais lorf-
E N R I , -^ 1 r 1 1 • ' 's.
T Y qu 11 fut mort , les amis le hrent remettre ^ le mal qui en etoit
i 6 o\ arrivé, n'étant plus à craindre pour lors.
La haine de fa religion a fait dire bien du mal contre elle:
mais fa longue vie, Ôc le bonheur toujours égal qui l'a accom-
pagné jufqu'à la mort par une faveur du ciel aufli conftante
qu'impénétrable, en a fuffifamment réfuté la plus grande partie.
Elle eut la foiblefle de vouloir être recherchée ôc aimée pour
fa beauté , & lors mcme qu'elle ne fut plus jeune , elle affec-
toit encore d'avoir des amans 3 il fembloit qu'elle fe fit uiî
divertifTemcnt de renouveller la mémoire de ces ifles fabuleu-
fes , où ces nobles Ôc fameux chevaliers erroient autrefois , ôc
fe piquoient d'aimer j mais d'une manière noble , vertueufe ,
ôc où il n'entroit rien d'impur. Si ces amufemens firent quel-
que tort à fa réputation , ils n'en ont point fait à la majefté de
fon Etat. Elizabeth ne quitta jamais le gouvernail , ôc elle con-
duifit parfaitement le vaifTeau. Elle eut toujours de l'horreur
pour le mariage. On prétend que ce fut un effet des artifices
de ceux qui Tapprochoient , qui appréhendant de perdre le
crédit qu'ils avoient fur elle , fi elle prenoit un mari, lui firent
infinuer par des médecins , qu'elle couroit rifque de mourir
en couche , fi elle devenoit grofle. Cependant il e(t fur que
3e duc d'Alençon, qui fut fait duc de Brabant par le crédit de
cette PrincciTe , fe fiatta de Fépoufer , qu'Ehfabeth y penfa fé-
rieufement , ôc que l'affaire fut très-avancée. La bonne opinion
qu'elle avoit de fes talens ôc de fon mérite , faifoit qu'elle vou-
loit paroître ne devoir rien à la Fortune, ni à la majeflé du thrô-
ne, comptant qu'elle ^voit dans fa perfonne affez dequoi s'at-
tirer l'eftime ôc la vénération des hommes , quand elle feroit
d'une condition privée , ôc d'une fortune médiocre. On lui a
reproché qu'elle aimoit trop la vie , ôc qu'elle ne penfoit qu'à
regret à la mort , ôc à prendre des mefures pour fe choifir un
fucceffeur : cependant pîufieurs années avant fa mort elle fe
faifoit un plaifir de s'appeller yietllei comme c'en étoit un pour
elle dans fa jeuneffe de fe donner le nom de Vierge '. Il eft con-
fiant qu'elle ordonna qu'on ne chargeât point fon tombeau-
I Elle difcit qu'elle vouloit qu'on mît fur fa tombe: Hic fita Elizabetka , qufi
Virgo regnavh ; Vlrgo obïiî. Cambd. ad an, i /JS».
DE J. A. DE THOU, Lrv. CXXÎX. 147
de titres faîlueux , & qu'on fe contentât d'y mettre fon nom ,
d'y marquer qu'elle «toit redce Vierge , qu'elle avoit régné Henri
îong-tems, & que pendant fon rcgne elle avoit fait fa princi- \^J
pale étude de rendre le royaume floriffant, ôc d'y maintenir la 160^,
religion ôc la paix. ^*
A l'égard du reproche qu'on lui fait de ne s'être point em-
baraifée qui feroit fon fuccefieur , comme fi elle fe fût peu
fouciée de ce que deviendroit le royaume après fa mort i quel-
qu'un lui en ayant touché un jour un mot à î'occafion des char-
ges , qui vaquoient depuis plufieurs années , elle demeura long-
temsfans répondre, comme une perfonne qui médite profon-
dément, enfuite fe levant tout d'un coup , elle dit avec émotion
qu'elle étoit bien affûrée que le thrônè'ne vaqueroit pas un mo-
ment, en eifet l'événement juftifia fa prédiction.
On regarda encore comme une fuite du bonheur qui l'avoit
toujours accompagnée , de ce qu'elle lailfa le royaume en paix
à fon héritier légitime , & de ce qu'après s'être appliquée pen-
dant toute fa vie à faire vivre fes peuples dans la paix, elle la
leur laiiTa comme par teilament , mais générale ôc folidement
établie : car la révolte d'Irlande qui arriva vers ce tems-là , fut
incontinent étoufée par la vi£loire, que Mylord Montjoye rem-
porta fur les rebelles. En un mot, cette Princefle eut toutes
les vertus qui peuvent faire un grand homme ôc même un grand
Roi , ôc elle n'eut que peu de défauts , ôc de ces défauts qui font
très-excufables dans fon fexe. Mais comme la Chrétienté fe
trouvoit alors divifée par une infinité de fe6les , \qs ennemis de
fa religion ont fait ce qu'ils ont pu pour obfcurcir fa gloire , ôc
ils l'ont accufée de cruauté pour quelques édits, qu'elle a été
forcée de rendre , pour afTurer la tranquilité de fes peuple?.
Le tems qui eft un excellent panégyrifte, effacera un jour ces
idées odieufes , puifque dans tous les fiécles paffés il n'a jamais
vu de femme qui puiffe être mife en parallèle avec cette grande
Reine , ôc qu'il y a beaucoup d'apparence qu'il n'en verra point
dans les fiécles futurs.
Elizabeth étoit fort grande , Ôc elle avoit un air majeftueux
qui annonçoir qu'elle étoit née pour commander. Elle jouit d'u-
ne fanté parfaite jufqu'à la vieilleffe , dont elle ne fentit point
les incommoditez-, ôc elle termina comme Augufte une vie
très-heureufe par une mort douce ôc tranquille. On n'y vit rien
Tij
148 HISTOIRE
«».,»^^.;^ de trifte , rien de lamentable , rien de mauvais augure. Elle ne
H E N R I ^"^^ précédée ni d'impatience , ni de douleurs exceflives , ni de
j y mouvemens convuliifs. Il eft vrai que peu de jours avant fa
i 6o\ i^ort fes nerfs affoiblis ôc deffeichez , le roidiflbientde tems en
temSj que fa voix s'étoit prefque éteinte, ôc que fon efprit ôc
fon corps parurent appefantis , ôc avoir perdu toute leur force.
enfin le 4 d'Avril , ou le 24 de Mars fuivant l'ancien ftyle ,
une défaillance infenfible termina fa vie à Richemond fur les
quatre heures du matin , à l'âge de 6^ ans ôc fix mois , dont
elle en avoir régné plus de quarante-cinq \
Plufieurs ont prétendu qu elle avoir remis à Robert Cecill ;
grand Tréforier d'Angleterre , ôc Secrétaire d'Etat ^ une lettre
écrite de fa propre main^ ôc fcellée de fon fceau , avec ordre
de ne l'ouvrir qu'après fa mort , ôc que par cette lettre elle dé-
elaroit Jacque roi d'Ecofle^ fon fucceffeur légitime. Quoiqu'il
en foit , les Seigneurs fpirituels ôc temporels , les Confeillers
du Confeil privé , les Grands , les Gentilhommes , le Maire
de Londres , les Shérifs délibérèrent auffi-tôt après fa mort fur
î'éledion d'un fucceffeur , ôc tous les fuffrages fe réunirent en
Jaque vi.roi faveur de Jaque roi d'Ecoffe , petit-fils de Marguerite, fœuc
d'Ecoffe eii ^g f^ç^ri VIII , Qui defccndoient l'un ôc l'autre d'Elizabeth
proclame roi ,, ,,_, , iT-rr^TJ/v 11/ ^ ii- \i-i j
d'Angleterre, fille d Edouard IV. L aflemblee ht publier a huit heures du ma-
tin une Déclaration fur ce fujet , ôc prêta ferment de fidélité
ôc d'obéïffance au nouveau Roi. Ils protefterent tous qu'ils
facrifieroient leurs biens ôc leurs vies pour le défendre contre
ceux qui s'oppoferoient à la Déclaration , ou qui voudroient
l'empêcher d'entrer en Angleterre. Robert Carrew proche
parent delà feue Reine, ayant été dépêché en pofte pour por-
ter cette nouvelle au Roi, arriva en trois jours à Edimbourg,
ôc alla à minuit apprendre à ce jeune Prince, qui étoit dans
fon lit,qu'Elizabeth étoit morte , Ôc que les feigneursAngîois
l'avoient déclaré héritier léginme du Royaume. En même
tems il lui remit la Déclaration de l'affemblée. Le Roi s'ha-
billa promptement ôc alla de-là à l'Eglife rendre grâces à Dieu
de cette nouvelle t il fit incontinent préparer fes équipages ,
ôc dix jours après il prit la route de Londres au grand regrcÈ
I M. de Thoufetrompe. Elizabeth
commença à régner à la fin de i J58.
& mourut le 4 Avril 1603. ainfi elle
n'a régne' cfue 44 ans & environ 4 mois ,
maisc'eft peut-être une faute d'impref^
fion.
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXIX. i4i>
des Ecoflbis. Il donna ordre en partant que la Reine fa femme
& fes enfans le fuiviffent au plutôt. Il pafTa par Barwicxk , par |^ £ ^ r j
lorck & par Stafford , & il arriva enfin le 17 de Mai aux Char- j y
treux qui font dans un des fauxbourgs de Londres. ^ ^ '^
Les Catholiques, qui connoiffoient depuis long-tems l'équité
de ce Prince , en concevoient de grandes efpérances, tant par- Requâe pré-
ce qu'on affuroit que dans le tems qull étoit en Ecoffe , il a voit caîhoiiqûcsi
des liaifons e'troites a\ ec le roi d'Efpagne , que parce qu'on étoit ce Pnnce à
perfuadé que la reine Anne de Dannemarck fon époufe, quoi men^h wu-
qu'élevée dans la religion Luthérienne, favorifoit lesCatholi- ronne.
ques en fecret,ôc qu'il feroit aifé de la ramener à la foi de fes an-
cêtres.Ainfidès qu'il eut été facré ôc proclamé avec l'applaudif-
fement de toute la Nation , ils lui préfenterent deux requêtes
confécutives , que la prévention , où ils étoient , rendit peur-
être un peu trop libres. En effet après avoir propofé Fexempie
du fchifme arrivé fous Roboam , après la mort de Salomon ^
parce que le nouveau Roi n'eut aucun égard aux cris du peu-
ple , qui le prioit de diminuer les impôts exceffifs , dont le feu
Roi favoit chargé, ils difoient, Qu'ils venoient fe jetter à fes
pieds & lui demander avec la foûmiffion la plus parfaite quel-
que chofe de bien plus important , que ce qu'on fouhaitoit de
Roboam; en un mot qu'ils lui demandoient la vie & la liberté
de confcience. « Dans la demande de ces Ifraëhtes féditieux ^
35 il ne s'agiffoit , difoient-ils , que de biens temporels , ôc qui
» ne regardent que la vie préfente : nos requêtes au contraire
»5 regardent la vie éternelle , à laquelle on doit facrifier tout
» ce qu'on a de plus cher au monde. La religion que nous-
05 profeffons , eft celle qu'ont profeffée nos pères , c'eft aufli celle
« qu'ont profeffée vos ancêtres , & fous laquelle ils fe font éle-
3» vés à cette puiffance qu'ils vous ont tranfmife. Hors de cette
M religion , tous les avantages temporels ne font rien , puifqu'orv
» n'en peut jouir fans perdre les biens éternels. Les Princes
w qui en ont été les plus éloignés , c'eft-à-dire, les payens, en
» ont accordé fcxercice à leurs fujets , & ce fut une fource
05 de biens pour eux. Le Turc même le plus grand ennemi du
3î nom Chrétien n'empêche pas à fes fujets d'en faire profef-
9» fion. Par une loi de l'Empire on a accordé aux peuples d'Aï-
» magne, qui ont abandonné l'ancienne religion ^ la liberté de
»> confcience , parce qu'on vit bien que fi on la leur refufoit , il
Tiij
içô HISTOIRE
" en arrîveroit infailliblement des maux très-fune(îes, &îa raî-
ri 3> fon eft que de toutes les traverfes , & de toutes les vexations
■ ^'O ' M aufquelles notre vie peut être expofce , il n'en efl: point de
' ^ ^' plus afFreufes que celles qui violentent les confciences. Quand
^* « on efl: allez malheureux pour fe voir réduit à cette extrémité ,
« une mort promte vaut bien mieux qu'une longue vie. Rien
« au ren:e n'eft plus aifé que d'empêcher les mauvaifes fuites ,
« que peut avoir le défefpoir oufe voyent réduits les fupplians.
y La bonté du Roi peut y apporter remède en un moment,
w que S. M. nous mette à l'abri des perfécutions, que nous
35 avons eues à fouffrir jufqu'ici , qu'elle nous accorde cette
=' liberté que nous demandons 5 c'eft un moyen fur pour cou-
« per la racine à toutes ces féditions , & à tous ces complots ,
» qui ont éclaté depuis quelque tems. Les Catholiques de nos
»i jours , ôc ceux qui viendront après nous , fçachant que c'eft à
aj la clémence de V. M. qu'ils feront redevables d'un fi grand
55 bienfait, feront fans ceffe des vœux pour la longue durée de
y> votre régne. Nous vous prions donc , ôc nous vous conju-
M rons de nous accorder la liberté de faire profeffion de la foi
« que nos pères ont fuivie depuis Donald L qui fut le dix-
feptiéme roi d'Ecofle , jufqu'à votre mère d'heureufe mémoi-
re , qui a fcellé de fon fang cette religion qu'elle avoit re-
35 çûë de fes ancêtres , religion majeftueufe ôc divine , vénéra-
» ble par fon antiquité , fubfifl:ante fans interruption , irrépré-
3B henfible en fa dotlrine , féconde en vertus, ennemie de tous
« les vices , prêchée par les anciens Pères , maintenue par les
« meilleurs Empereurs Chrétiens , confacrée dans les faftes de
FEglife, arrofée du fang des Martyrs , fortifiée par les exem-
ples des faints Confeffeurs , ornée de la pureté angélique
d'un nombre infini de Vierges; religion parfaitement confor-
me àlaraifon, à la loi naturelle, ôc aux vérités que lEvan-
gile nous a apprifes. Si l'on ne veut pas nous en laiffer l'exer-
« cice public , qu'on le tolère du moins , ôc qu'on n'en faffe
» plus de recherches.
Ce difcours parut trop hardi , le Roi prit la requête , mais il
n'accorda rien. Un nouvel incident diminua beaucoup l'efpé-
rance que le Pape avoit conçue du nouveau Roi. On publia à
Londres une confeflion de foi, 011 le Pape étoit traité d'Ante-
chrift^ le nombre des Sacremens diminué, lefacrifice de U
s»
y>
95
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXIX. lyi
McfTe, ôc Tordre hiérarchique condamné ^le Concile de Tren- ,-
te rejette comme un concile de fang & plein d'erreurs ^ & ^es tt ^ ., j. »
décrets anathématifés dans les termes les plus injurieux. Au refte j y
ce qui chagrina les Catholiques , ce ne fut pas tant les maux ^
dont ce début les menaçoit ; que de voir qu on parloit amii ^
fous un Prince éclairé ôc fçavant, qui non feulement le toléroit
parce qu'on ne l'avoit fait qu'après lui en avoir parlé : mais qui
fe chargeoit lui feul de toute la haine de cet écrit odieux , &
quine vouloitpas que pour l'excufer on enrejettât la faute fur (qs
niiniftres, ou fur la fituanon préfente des affaires d'Angleterre.
On fit cependant les obféques de la reine Elizabeth avec
les cérémonies accoutumées ■> fon effigie fut expofée fur un lit oféques d'E-
de parade , & après le délai ordinaire , on porta fon corps le 8 li^abeth.
de Mai à Weftminfter, fur un char traîné par quatre chevaux
blancs. Il étoit fuivi d'un grand nombre de Seigneurs , dQS
Dames les plus diftinguées , entre lefquelles étoit la marquife
d'Arbelle ' , & des grands Officiers delà Couronne. Les Evê-
ques marchoient à la tête , Ôc tout fe pafTa à peu près comme
en France , excepté qu'il n'y avoit point de flambeaux. Après
la cérémonie qui finit par la le£lure du quinzième chapitre de
i'Epîtreaux Corinthiens, ou il eft parlé de la réfuiredion , ôc
par l'éloge funèbre de cette PrincefTe , fon corps fut mis dans
le tombeau de Henri VIII fon père.
Peu de tems après Henri voulant mettre dans fes intérêts le
nouveau Roi^ que l'union des deux couronnes d'Angleterre AmbsiTade du
ôc d'Ecoiïe rendoit très-puiifant , réfolut de lui envoyer une marcjius de
ambaffade folemnelle : il jetta les yeux pour cette commiffion ^^^^J„il'^ ^°*
fur Maximilien de Bethune marquis de Rofny. Ce Seigneur
fe rendit à Calais le 1 5 de Juin avec une fuite nombreufe de
gentilshommes. Là il trouva fix vaiffeaux Hollandois bien
équipés ôc deux gros vaifieaux Anglois , qui y étoient venus
|DOur le pafler en Angleterre avec toute fa fuite. Dominique
de Vie gouverneur de Calais , ôc lieutenant de l'amiral de Bre-
tagne . avoit auffi équipé quelques vaiffeaux pour fon paflage.
Rofny monta fur l'amiral Anglois, pour marquer plus de con-
fiance à cette Nation : tout le refte de fon monde ôc fes équi-
pages furent diftribués fur les vaiffeaux François ôc Hollandois.
De Vie qui accompagnoit l'Ambalfadeur étant arrivé des
1 Coufine germaine d'Elizabeth.
j,ivtene.
i
ÎJ2 HISTOIRE
- premiers à la côte d'Angleterre , ôc ayant débarqué à Douvre
H ce qu'il avoit de monde fur fes vaifTeaux , leva l'anchre , & mit
j Y à la voile pour s'en retourner : lorfqu'il pafla devant l'amiral
^ * Anglois, fur lequel étoit Rofny , il mit fon pavillon & falua
^' d'un coup de canon. Le Lieutenant de l'amiral Anglois,
homme féroce ôc brutal entra là-defTus dans une colère fu-
rieufe , ôc après plufieurs fermens , il dit qu'il ne foufFriroit ja-
mais qu'aucun ofàt devant lui iirborer pavillon fur l'Océan , ôc
auiïi-tôt il fit tirer le canon contre de Vie. Rofny inquiet de cet
accident , protefta contre l'injure qu'on faifoit à fon maître j
cependant jugeant que dans la fituation où il fe trouvoit , il
^toità propos qu'il cédât à la violence de l'Anglois , il fit figne
à de Vie de mettre pavillon bas , ôc par ce moyen il pafTa lans
qu'il arrivât d'autre accident. Le roi d'Angleterre lui fit fatisfac-
tion dans la fuite , ôc réprimanda vivement l'officier Anglois
fur fa brutalité.
Rofny étant defcendu à Douvre, ôc y ayant trouvé le ca-
rofle de Chriftophle de Harlai comte de Beaumont, notre am-
bafladeur à la cour d'Angleterre , monta dedans avec lui , ôc
fe rendit à Cantorbery accompagné de trois cens chevaux. Là
il trouva Sidney, que le roi d'Angleterre avoit envoyé au-de-
vant de lui pour le complimenter fur fon heureufe arrivée:
de îà il profita de la marée pour remonter la Tamife jufqu'à
Londres fur des vaiflfeaux qu'on iui avoit préparés. Dès qu'il
fiit arrivé , quatre-vingt carofies , qui Pattendoient , menèrent
toute fa fuite aux logemens qu'on leur avoit marqués. Le len-
demain il alla au château de Greenfv/ick , oii le Roi s'étoit
rendu au retour delachafle, ôc il y fut reçu avec de grandes
marques de diftindion. Il y avoit dans la chambre une eftra-
de , où le Roi étoit aflis fous un dais. Dès que Rofny parut
le Roi alla deux pas au-devant de lui, ôc après l'avoir em-
braffé, il s'entretint pendant une heure avec lui; cetoit lefa-
medi. Notre Ambaffadeur étant retourné à Londres , y eut une
nouvelle audience du Roi le mercredi fuivant , ôc plufieurs au-
tres encore pendant les dix-fept jours qu'il demeura en cette
Cour, ôc qu'il pafla en feftins, ôc en fpe£tacles , ôc à voiries
meubles magnifiques qu'on avoit eu foin d'amafier depuis plu-
fieurs années dans les maifons royales , qui font autour de la
|/ille. Enfia on fe donna de part ôc d'autre ayec toute l'afl^edion
pofiible
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXDC. i;^
pofîîble des gages autentiques d'une alliance , & d'une ami-
tié fincére , les ancicyis traités furent confirmés , on y ajoû- Henri
ta de nouveaux articles , & l'on en drefTa un a6l:e particulier, I V.
<]ui fut écrit ôc figné de la propre main des deux Rois j 6c chacun i 5 o 5.
d'eux garda l'exemplaire, qui étoit de la main de l'autre. Ce trai-
té portoit que celui des deux Rois qui furvivroit à l'autre, pren-
droit foin du Royaume & desenfans du défunt, & qu'il aide-
toit de fon confeil fa veuve ôc fes enfans, qu'il foutiendroit
îeurs intérêts de toutes fes forces , en un mot qu'il les défen-
droit contre tous leurs ennemis avec autant d'ardeur que s'ii
étoit leur frère ou leur père.
Rofny retourna aufTi-tôt après à la cour de France avec tout
ce qu'il avoir mené de monde avec lui. Il y fut fort mal reçu
du comte de Soiiïbns , qui au lieu de lui faire compliment,
le traira , comme s'il eût reçu de lui une injure atroce , ôc de
îa nature de celles qui ne fe doivent point fouffrir. Le Roi Dentelé ea-
mltruit de ce demeie , & craignant qu a cette occalion le comte deSoiHons &
de Soilfons, dont il n'étoit pas content, ne fit quelque infulte à ^?^"y /^"^^^"
T) r V !'• A • J - J • -A i • ne par le Roi,
ivolny , a 1 inltigation des ennemis de ce miniitre ; lui envoya
Pompone de Bellievre, & Nicolas Brulart de Sillery,avec
ordre de lui dire qu'il vouloir abfolument, que ce différend
s'accommodât à l'amiable j qu'il étoit perfuadé que toutes ces
plaintes qu'il faifoit d^ Rofny n'étoient que des calomnies in-
ventées par fes ennemis , puifque Rofny les nioit abfolu-
ment, & qu^il oifroit le combat aux délateurs, qui avoient
fait ces faux rapports au comte de SoifTons, afin de montrer
à tout le monde, même au péril de fa vie, que tout ce qu'ils
£voient dit de lui n'étoit qu'un menfonge très-impudent. Le
Roi leur ordonna d'ajouter, que dans cette incertitude il ne
pouvoir s'empêcher de prendre la défenfe de Rofny contre ceux
qui l'attaquoient. Le Comte, qui avoit lecœurhaut;, futtrès^
mortifié de voir que ce n'étoit plus à Rofny qu'il avoit affaire,
mais au Roi , qui s'en étoit déclaré ouvertement 5 ôc il alloit
quitter la Cour , fi le comte de Saint Paul ', ôc le duc de Mon-
bazon ^fes proches parens nel'euifent fait changer d'avis. Cet-
te affaire s'accommoda enfin par l'entremife du maréchal de
Briffac, ôc d'Antoine de Silly de la Rochepot, qui remirent
2 François dOrleans. i z Hercule de Rohan.
Tome XIK V
ï;4 histoire
, au comte deSoïflbns une lettre deRofnyj par laquelle il dcfa-*
Henri voùoit tout ce°qu'on lui avoit imputé.
jY Je reviens à l'Angleterre. Le 4 d'Août le roi Jacque fut
160^ Sacré à Weftminfter avec la Reine fon époufe, quiétoit arri'
vée d'Ecofle avec Henri Frédéric prince de Galle , Ôc il prit
Jacque roi l^s marques de la dignité Royale. Après avoir quitté fes ha-
d'Angleterre, bits Ordinaires j comme cela fe pratique au facre de nos Rois,
ôc avoir reçu des mains de MylordMonjoye, auparavant Vi*
ceroi d'Irlande, l'épée royale, qui ctoit nue fur l'autel ,il fît le
ferment ordinaire en préfence de tous les Ordres du Royaume,
aux acclamations de toute raffiflance : il fut facré aufli-tot après,
^ reçut l'onction fur la tête , au front, fur la poitrine, entre
les épaules , aux bras , aux mains , ôc aux pieds , en préfence du
prince de Galle fon fils , ôc de fa fille Elizabeth. La Reine reçut
aufli l'on£lion facrée , mais feulement à la tête , ôc au derrière
du cou. Ils allèrent de là à la Tour de Londres, où s'achève
la cérémonie du Sacre des Rois. Car c'eft une opinion reçue
de tout tems parmi les Anglois , que c'eft en ce lieu que réfide
la jurifdi£lion de leurs Princes, ôc que c'eft par là qu'elle doit
commencer fes fondions pour être légitime.
Une maladie contagieufe quirégnoit alors àLondre, ôc qui
ctoit fi violente, qu'il mouroit par jour deux cens perfonnes,
obligea la Cour d'en fortir fur le champ , ôc de s'en éloigner.
Conjuration Cependant on découvrit au mois de Juin une conjuration
contre le roi contre le nouvcau Roi , qui l'irrita extrêmement , quoi qu'il
eut 1 elprit naturellement doux : mais quelque grande que rut la
colère, il la fit céder à la clémence. Quelques Seigneurs An-
glois , ôc d'autres qu'Elifabeth avoit mis dans les charges , ou
par faveur, ou pourrecompenfer leurs fervices, furent chagrins
de voir arriver d'Ecoffe un Prince étranger , fuivi d'une multi-
tude d'Ecoffois , qui alloient leur enlever les dignités , qu'ils
pouvoient naturellement obtenir. Défefperés de ce change-
ment , ils prirent la refolution d'affafFmer le Roi , ôc de mettre
la couronne fur la tête de la marquife d'Arbele. Elifabeth l'avoit
autrefois fait mettre en prifon, parce qu'elle avoit contra£léun
mariage clandeftin avec le fils du comte de Northumberland :
elle fut relâchée dans la fuite , Ôc elle avoit afiifté , comme nous
avons dit , aux obféques de la Reine. Le deffein des Conju-
rés, après ravoir mife fur le thrône, étoit de la marier au duc de
DE J. A. DE THOU; Liv. CXXIX. î;^
Savoye , avec l'agrément du roi Philippe. Le chevalier Gautier
Ralee:, homme d'efpïit , fort brave, 6c fort connu par le vova- 77 '
^'■1 -r-Tj '..j -^ Henri
ge qu il avoit fait aux Indes , mécontent du gouvernement, j xr
parce qu'on lui avoit ôté la charge de Capitaine des Gardes , < \-
qu'Elifabeth lui avoit donnée , entra dans la conjuration , ôc ce -**
fut lui qui fe chargea de l'exécution d'une entreprifefi perilleu-
fé. Le jour étant venu , faili d'horreur à la vue du coup qu'il
meditoit , en fortant de Londre il dit à fa fœur , avec une im-
prudence qu'on ne peut comprendre , qu'il la fupplioit de prier
Dieu pour lui , parce qu'il alloit dans un endroit d'où il étoit
prefque impofllble qu'il revînt. La fœur n'imagina point d'a-
bord le véritable deflein de fon frère : ainfi elle ne fit aucune
difficulté de parler à tout le monde de la prière qu'il venoit de
lui faire , croyant qu'il avoit quelque démêlé qu'il alloit vuider
par un duel. Ce bruit s'étant répandu par tout , reveilla l'at-
tention de la Cour : on jugea qu'un homme comme Raleg ,
également capable de former un deffein hardi , ôc de l'exécu-
ter , meditoit fans doute quelque coup de grande importance ,
d'autant plus que fa haine pour les Ecoffois étoit connue de
tout le monde. Ayant été arrêté fur ces foupçons, il avoua in-
génument la réfolution qu'il avoit prife , & le Roi lui fit grâce, clémence
Il nomma fes complices, qui étoient Cobhan ôc Grey , du nom- du Roi envers
bre des Seigneurs, Grifin Markham, George Brooke. ôc deux ji;;^'^^.""^'"'
Prêtres. Ces trois derniers furent punis fur la fin de Novem-
bre , avec toute la rigueur que méritent ces fortes de crimes :
!e Roi pardonna aux trois autres , <:omme il avoit fait à Raleg ,
ôc cette grâce leur fut d'autant plus fenfible , qu'ils l'efpéroient
moins î car ils furent jugez par les Pairs , condamnez comme
traîtres , ôc conduits au fuppiice le 7 de Décembre. Markham
qui devoir être exécuté le premier, ayant fait fa prière, ôc n'at-
tendant plus que le coup , le Maire de Hampton , qui étoit
chargé de l'exécution , parce que c'étoit au château de Win-
chefter qu'elle fe faifoit, reçut une lettre du Roi , dont il ne dit
mot dans ce moment , parce que l'ordre le portoit ainfi ; mais
il arrêta le boureau , ordonna à Markham de fe lever, ôc le fit
ramener au Palais , comme fi on eût encore voulu le confron-
ter avec fes complices , avant que de l'exécuter. On fit la mê-
me chofe à l'égard de Grey, ôc on le ramena au Palais fous le
^lême prétexte. Cobhan monta enfuite fur l'échafaut , ôc dans
Vi;
i;^ HISTOIRE
le tems qu'il fe difporoit à être décapité, le Maire le fît îevef >
H E N R I ^^ ramener Grey 6c Markhani;, & lire tout haut les lettres de.
j y^ grâce , que le Roi lui avoit fait remettre. Après un petit préam-
i 6 o z, ^"^^ ^^^ ^^^ devoirs d'un bon Prince, qui veut maintenir la
tranquilité publique , le Roi déclaroit qu'il fufpendoit l'exé-
cution d'un jugement trop jufte , rendu contre des premiers
Seigneurs du Royaume , pour ne pas enfanglanter le com-
mencement de fon règne, quoi qu'ils euflent été convaincus
d'un crime atroce ; qu'il accordoit donc leur grâce à l'éclat de
leurnaiflance , &c aux fervices que leurs parens Ôc leurs alliés lui
avoient rendus avec beaucoup de zélé. Et parce que la clémen-
ce du Prince doit s'étendre fur les petits, également comme fut
les grands i le Roi ajoûtoit que le fupplice de Brooke , ôcdes
deux autres, ayant expié le crime, & fatisfait à la juftice, il fai-
foit grâce à Markham.
Après la iedure de ces lettres , le peuple , qui étoit accouru
à ce fpe£lacle , étonné d'une grâce fi peu attendue , admiroit la
bonté du Roi.ôc dans la foule des penfées confufes qui fe préfen-
toient à leur efprit > ils étoient agités de fentimens aufli différent
que ceux qu'on éprouve aux fpedacles du théâtre. Cobhan ÔC
Grey levoient les mains au ciel, touchés également & de joie
& de honte 5 à peine pouvoient-ils croire qu'ils euffent échap-
pé aux bras de la mort, ils adoroient la bonté de Dieu , qui
avoit infpiré au Roi , fi juftement irrité , des fentimens fi favora-
bles pour eux , ils s'accufoient hautement , ils s'avoùoient di-
gnes des plus grands fupplices , &c tout-à-fair indignes de la grâ-
ce que le Roi leur avoit faite, proteftant que pour la mériter.
à l'avenir, ils facritieroient de bon cœur & leur vie ôcleur fang
contre tous ceux qui oferoient entreprendre un crime pareil au-
leur. Les perfonnes les plus fages, & qui jugeoinr de l'avenir,
par le palTé, ne doutèrent point qu'un règne, qui commençoit
par un exemple de clémence il mémorable, ne dut être long ôc.
toujours glorieux.
La découverte de cette confpiration fit beaucoup d'impref-
(ion fur les efpritS; Charle de Ligne comte d'Aremberg , qui
étoit à la Cour de Londre en qualité d'Envoyé del'Archi-'
duc Albert, fut foupçonné d'y avoir eu part, ôc courut quel*-
que rifque dans la première émotion que cette affaire caufa :
mais le Roi ; qui étoit ua Prijaçe doux ôc modéré , arrêta par fa^
DE J. A. DE THOU. Liv. CXXIX. 15-7
ipmdence la fureur delà populace , perfuadé qu'il ne faloit pas —»*" —»
légèrement foupçonn^r , d'un crime fi indigne , un homme de j| ^ j^ j^ j
3a naiflance & de la probité du Comte, qui fe défendoit d'ail- j y^
leurs par fon caradere d'Ambafladeur , qui eft refpedéde tou- j 5 o ^:
tes les Nations , ôc regardé comme inviolable.
Pendant que cela fe pafToit en Angleterre , Taxis comte de Jean Taxis
Villamediana Grand-maître des poftes de Madrid , fut envoyé d'HipaoL^"*^
par Philippe II, au Roi d'Angleterre. Il prit la pofte, & étant vient compii-
arrivé à Londre au mois de Septembre , il fe plaignit qu'on |rA"|ofJteue.
eût envoyé fix mille Anglois à Oftende 5 il rappclla au Roi le
fouvenir des liaifons que la Reine fa mère & lui , avoient eues
avec l'Efpagne pendant la vie d'Elifabeth, ôc il jetta les fon-
demens de la paix , & de l'amitié qui fut depuis entre ces deux
Princes. Jaeque avoir déjà fait quelque démarche qui y ten-
doit, ayant publié dès le mois de Juin un Edit, qui défendoit
qu'on fit à l'avenir aucune hoîlilité contre les Efpagnols. Ta-
xis fut fuivi , mais lentement, par Ferdinand de Velafco duc
de Prias, connétable de Canille : il fe mit en chemin au mois;
d'0£lobre avec une grande fuite de Gentilshommes des plus-
diftingués. Ayant traverfé la France, ôc falué en paflantle Roi
ôc la Reine, il arriva fur la fin de l'année à Bruxelles, où il pré-
para à loifir tout ce qu'il jugea neceflaire, pour la négociation
qu'il alloit entamer en Angleterre.
Je reviens aux affaires de France , que j'ai été obligé d'in-
terrompre , pour parler de celles d'Angleterre , à caufe de \d.
grande AmbafTade que Henri IV, envoya au roi Jaeque, Au
refte, c'eft malgré moi que j'interromps ainfi la fuite de ce qui
regarde un Royaume, ou une République, parceque cela m'o-
blige à dater les mois ôc les jours; au lieu que je trouve qu'i!'
eft bien plus commode de réunir ôc de mettre fous un même
point de vue , tout ce qui s'eft pafle dans chaque année chez un:
même peuple, que de confondre l'hiftoire de différentes Na-
tions, ôc d'interrompre à tout moment la fuite de-la narration j-
commefont d'autres écrivains.
Au mois d'OiSlobre les Proteflans tinrent une affemblée à SynoJcreft
Gap en Dauphiné. Il y vint des Minières de toutes les par- i"'î pî^'^i^''
ties du Royaume , ôc même d&s payis étrangers , ce qui étoit tans,
contre la règle. On y parla avec beaucoup de chaleur, non-
feulement des points de difcipline , qui ont coutume de fe*
V iij
iî« HISTOIRE
,; I t I . traiter dans ces fortes d'aiïemblées , mais même de la do£lri-î
Henri ^^* Après qu'on y eut lu la Confeflîon «de Foi reçue enFran-
ly ce , on y propofa quelques moyens pour terminer, fi cela fe pou-
I (^ o ?. ^^^^ * ^^ Schifme qui ctoir en^re les Luthériens , qu'ils appeU
lent Martiniftes , & les Calviniftes ou Zuingliensj 6c on jugea
qu'il n'y avoir rien de mieux pour cela , que de s'aflembler ,
6c de conférer les uns avec les autres. Si cela ne réufTifToit pas,
& qu'on ne pût fe concilier , qu'il falloir au moins travailler à
adoucir cette animofité , qui s'allumoit de plus en plus entre
les deux partis, par des écrits fanglans, qu'on répandoit dans
toutes les foires d'Allemagne. Il eft prefque incroyable juf-
qu'où va la haine , que les Luthériens , qui font les maîtres en
Allemagne, ont contre les Cal vinifies. Elle eft beaucoup plus
grande que celle qu'ils ont pour les CathoHques mêmes : c eft ce
qui engagea les miniftres duPalatinat, oii les Calviniftes font les
plus forts i à venir à raflemblée de Gap. On y propofa diffcrens
moyens , ôc on écrivit des lettres Synodales , qui n'appaife-
rent pas tant l'aigreur des deux partis , qu'elles firent gliffer fous
ce prétexte le Calvinifme dans le cœur de l'Allemagne, ôc
dans les Etats de Brandebourg , qui font d'une grande étendue.
Mais malgré leurs divifions ils fe réunirent pour attaquer le
Pape, ôc l'EgHfe Romaines ôc enfin après de grandes contefta-
tions , ils convinrent d'ajouter à leur confefiîon de foi , qu'on
venoit de Hre , un nouvel article i fçavoir que le Pape étoit l'An-
techrift, ôc qu'il avoit tous les caratleres que Daniel ôc S. Paul
donnent à cet ennemi de Dieu Les plus modérés d'entr'eux
n'approuvoient pas cette addition , prévoyant bien qu'elle ré-
volteroit les Catholiques : & le Nonce s'étant plaint au Roi d'un
outrage fi fanglant , Sa Majefté fut très fâchée contre ceux qui
en avoient été les auteurs. Aufii il eft certain que les perfon-
nés les plus équitables , Ôc les plus modérées , ne croyoientpas
qu'on dût fouffrir cette infolence , dans des gens qui , montrant
une fenfibilité outrée fur la moindre injure, fe faiibient un jeu
d'outrager les autres fans garder aucune mefure. « Quoi , difoit-
» on , parce que les Edits de nos Rois défendent de faire , ni de
» dire aucune chofe qui puifle leur caufer de la peine , leur fe-
»» ra-t'il permis de choquer impunément tout le monde ? Et
sî quel affront, quel outrage plus grand peut -on faire aux Ca^
3» tholiques , que de dire qu'ils honorent l'Anteçhrift , qu'ils
3>
33
DE J, A. DE THOU , Liv. CXXIX 15-^
î» f econnoiffent fon autorité ôc fa fuccefTion , & qu'ils fe foumet- -■.^?
3» tent à lui en ce qui regarde la religion f Si l'article nouveau Henri
»» qu'ils reçoivent, a lieu , les Catholiques font des adorateurs ôc j y
»' des fedateurs del'Antechrift. On a bien entendu dans les lié- 1 ç 9 '4. '
â' des pafles , des gens , qui fans faire fchifme , fe plaignoient du
05 fafte , de la hauteur 3 de Porguëil, & des déreglemens de FE-
« glife Romaine , qui difoient qu'on ne la reconnoiffoit plus ,
S' qu'elle avoit abandonné l'humilité , la chafteté ôc la modeftie
fi' des premiers pafteurs , qui l'ont gouvernée, ôc qu'elle n'avoit
35 plus rien de cette charité , fans laquelle toutes les autres ver-
« tus languiflfent : mais il ne s'eft jamais trouvé perfonne qui
S' l'ait appellée le fiége ôc l'arfenal de l'Antechrifl:. Depuis que
35 les Proteftans ont fait fchifme , la plupart de ceux qui fe font
» feparés de nous , ont rempli leurs difcours ôc leurs écrits, des
termes les plus injurieux ôc les plus outrageans : cependant
aucun ne s'étoit encore avifé d'en faire un article de foi, que
des Chrétiens fuflent obligés de croire. Mais aujourd'hui qu'ils
* en exigent la croyance , n'infultent de gayeté de cœur les
î» Catholiques , dont ils ne veulent rien fouffrir ? Ne cherchent-
9' ils pas une occafion de difcorde , ôc de renverfer toutes les
3' mefures qu'on aprifes pour établir l'union entre les membres
» de l'Etat , ôc abufer manifeftement des Edits, qui ne leur ont
« été accordés que dans cette vue , ôc cela fans qu'on leur ait
.3> donné aucun fujet de fe plaindre ?»
Ceux qui foutenoient l'article nouveau , difoient : Qu'on n'a-
Voit eu aucune intention en cela d'offenfer les Catholiques,
avec qui les Proteftans vouloient vivre en paix ôc en bonne
amitié ; Qu'ils avoient voulu feulement juft:ifîer leur féparation
d'avec le Pape : Que s'ils n'avoient pas eu des raifons effentiel-
les de fortir de Babylone , s'ils ne montroient pas que leur def-
fein n'avoit point été d'abandonner la chaire de Pierre , mais
feulement de s'éloigner pour un tems , afin de n'être pas té-
moins des profanations abominables qu'ils voyoient , il eft conf-
tant qu'on étoit en droit de les traiter d'excommuniés ôc de fec-
taires. « C'eft pour cela , dit-on , qu'ils conviennent tous de
« donner le nom d'Antechrift au Pape , dont ils ont fécoùé le
•0' joug î ôc fi chacun d'eux en particulier le croit ^ pourquoi ne
» le confefTeroient-ils pas tous enfemble f Cela n'eft-il pas com-
?» pris dans la liberté de çonfcience qu'on leur a accordée f Si
ï^o HISTOIRE
■ .' « on la leut ôte , à quoi leur fervent les Edits , 6c Tufage tnê-
Henri " ^^ ^^^^ vie ? Les Catholiques n'ont donc point fujet de crier
IV. "fi ^^^^ contre eux, puifqu'à la Religion presses Proteftans pen-
1 5o 5. *' ^^"^ comme eux par rapport au bien de l'Etat , ôc qu'ils font
3> auffi bons citoyens que les Catholiques , auflj zélés ôc auflî
M braves pour défendre la gloire 6c les droits delà nation con-
o' tre les entreprifcs ôc les complots des puiflances étrangères. »
Voilà ce qu'on difoit de part ôc d'autre , ôc cela réveilla l'an-
cienne animofité des deux Religions^ Ôc donna matière à des
fatyres fanglantes, qu'on publia àFenvi des deux côtés.
Oa fit encore d'autres réglemens au Synode de Gap , en-
•tr'autres un , qui regardoit rimpofition des mains qu'on fait
aux pafteurslorfqu'on les met en place. Il étoit donc ordonné
que cette cérémonie ne fe feroit plus déformais dans les con-
iiftoires , ni dans des aflemblées particulières j mais qu'on choi-
fîroit pour cela les dimanches 5 qu'elle fe feroit d'une manière
folemnelle, ôcen préfence de tout le peuple iôc l'on enjoignit
aux Minières de citer moins à l'avenir dans leurs prêches les
Pères de l'Eglife , ôc les Scholaftiques , ôc de n'établir pour fon-
dement de leur Eglife, que la parole de Dieu toute pure. Mais
à l'égard des difputes de Théologie qu'on avoit coutume d'a-
giter dans les Synodes, ôc dans les conférences particulières
fur la Religion , elles furent renvoyées aux écoles , fuivant ce
qui avoit déjà été réglé à Saumur,ôc l'on prefcrivit la forme
d'argumenter fur ces matières. On parla aufïi des appels qu'on
interjette desftatuts ôc des réglemens des Synodes provinciaux,
ôc l'on y traita par occafion la matière des cenfures , ôc des
autres peines fecretes qu'on impofe. On lut cnfuite la re-
quête des Proteftans établis dans le marquifat de Salluces, qui
venoit d'être cédé au duc de Savoye par échange , Ôc il fut
arrêté qu'on fuppUeroit faMajefté d'interpofer fon autorité au-
près du Duc , pour leur obtenir de ce Prince la liberté de con-
îcience, comme fa Majefté la leur avoir accordée dans le tems
qu'ils étoient fes fujets.
Des chofes on pafla aux mots. Les termes de religion pré-
tendue réformée qu'on employoit dans tous les aâ:es judiciaires,
les choquant , ils demandèrent avec beaucoup de vivacité
qu'on ne s'en fervît plus à l'avenir j les Miniftres ayant déclaré
nettement qu'ils ne les mettroient plus dans leurs atteftations ,
rie
DEJ. A. DETHOU,Liv. CXXIX. 171
ne pouvant , difoient-ils j le faire en confcicnce. La chofe fut
propofée au Roi, mais elle ne pafTa pas pour lors j cependant H p » j r, j
comme ils revenoient toujours à la charge, on trouva un ex- t y
pédient, pour contenter les deux partis , fans garder cette ex- ^ \
prefîion. '''
La noblefle Proteflante de la province de Saintonge avoit
fait demander au Synode, s'ils pouvoient mettre des ftatuës
fur leurs tombeaux pour la gloire de leurs familles , en avoir
de particuliers, & mettre leurs armes dans les temples qu'on
bânroit. On leur répondit : Qu'ils dévoient fe contenter de
l'ancienne fimplicité , ne fe point fingularifer , ôc faire voir qu'à
îa mort auffi-bien qu'à la réfurre£lion , toute leur efpérance fe
bornoità jouir de la communion des Saints, & à leur reffem-
bler en tout : Qu'on devoit ufer de la même fimplicité Ôc de
la même modeftie dans les temples 5 contre la décifion de Ro-
me, qui a déclaré qu'il y avoit une efpece d'envie à vouloir
empêcher un homme de jouir du fruit de fa libéralité, en ne
lui permettant pas de mettre fon nom dans un temple qu'il a
bâti. On fit auflTi des ftatuts pour les écoles 6c pour les colle^
ges , ôc l'on inftitua des féminaires pour former la jeuneffe,
éc pour en tirer dans la fuite des fujets d'une vie réglée , ôc
d'une do£lrine irrépréhenfible, afin de les employer au minif-
îere. Enfin on réfolut de former des bibliothèques , ôc il fut
arrêté qu'on auroit foin d'y mettre la polyglotte ^ d'Alcala de
Henares , autrement d'Anvers.
Quelques mois auparavant Henri de Rohan prince de Léon, Hcmi de
de Vicomte avoit été fait Duc ôc Pair, ôc il prêta ferment au £°''%\f^f
Parlement le 7 d'Août. Le Roi accorda cette diflindion à
cette illuflre Maifon , dont il étoit parent très-proche. En effet
les Rohans comptoient pour leur ayeule EHzabeth d'Aï-
bret fille de Henri roi de Navarre , ôc Henri IV étoit petit-
fils de Jeanne d'Albret fœur d'Elizabeth, comme il étoit plus
?.u long fpecifié dans les lettres de création.
Je vais à prefent faire l'éloge des perfonnes illuflres que la Morts iiiuf-
mort enleva cette année. De ce nombre fut Marie d'Autriche, ^'^'^ l'Impe-
fîlle de Charle V, femme deMaximilien II fon coulin germain , ratriceMa-
znere de l'Empereur Rodolphe , ôc de plufieurs autres Prin- r-'ed'Autri-
ces. Elle mourut à Madrid le 2± de Février, environ un mois
j Bible en plufieurs langues.
TomeXIF» X
ar 'f f gurf n TT T l
Henri
IV.
I 5 o ^.
De George
Frédéric de
Brande-
bourg.
De Chris-
tophleRad-
ZIVIL.
D'A.DAM
BiCKEN.
De Jacque
MO^AU.
D'André'
OcSALriNI.
De Fran-
çois ViETE.
1^3 H rS T O I R E
uvant la reine d'Angleterre j elle étoit âgée de foixante & quinze
ans. Philippe II fon frère l'avoir fait ve^^ir en Efpagne, afin
que s'il mouroit le premier elle prît foin du gouvernement de
fes Etats avec un nombre de Seigneurs , qu'il nommoit pouc
l'aflifter de leurs confeils.
Peu de tems après George Frédéric de Brandebourg, mar-
quis d'Anfpach , mourut à Anfpach le 6 d'Avril âgé de foixante
& quatre ans , après avoir tenu cette fouveraineté quarante-
fept ans entiers. Comme il n'avoir point d'enfans y fes biens
pafferent à fes coufms delà branche Ele£lorale, 6c augmentè-
rent Cl conildérablement leur puiffance^ qu'il n'y a point au-
jourd'hui de famille en Allemagne, qui poffede des Etats d'une
il grande étendue.
Sa mort fut fuivie de celle de Chriflophle Radziviî duc de
Byitza , 6c Palatin de Vilna capitale de Lithuanie. Il étoit fils
de Nicolas Radziwil , dont j'ai fouvent parlé dans les livres pré-
cédens. Chriftophle mourut le 20 de Novembre dans fa cin-
quante-fixiéme année , que bien des gens regardent comme
auiïi dangereufe que la climaterique.
Peu de tems après mourut Adam de Bicken, archevêque 6c
électeur de Mayence : il eut pour fuccefieur Jean Swichard
de Cronnemberg.
Joignons à l'éloge de ces perfonnes illuftres ceux des gens
de lettres. Je commencerai par Jacque Alonau fenateur de
Breflau , aufïï illuftre par fa fcience 6c par fa politeffe que par
l'éloge qu'en a fait Jufte Lipfe. Il mourut à Breflau dans fa cin-
quante-fixiéme année.
Sa mort fut fuivie de celle d'André Cefalpini grand petipa-
teticien, qui après avoir enfeigné long-tems à Pife , 6c s'être
fait une grande réputation par fes écrits mourut à' Rome , où
il avoit été appelle par Clément VIII qui le fit fon premier
médecin.
Le 23 de Février François Viete natif de Fontenai en Poi-
tou, mourut à Paris dans fon année climaterique.C'étoit un
homme de beaucoup d'efprit, d'une application profo-nde,
ôc d'une pénétration fi grande que ce qu'il y a d'obfcur ôc de
difficile dans les fciences les plus abftraites , étoit un jeu pour
lui. Toujours infatigable, 6c capable des plus grandes affaires^
malgré celles qu'il eu,t toute fa vie , il ne cefîa jamais de
DE J. A. DE THOU. Liy. CXXIX. 163
s'appliquer aux mathématiques , ôc il le fît avec un tel fuccès, ,,
que tout ce que les» anciens ont jamais inventé , tout ce qui ~ ~~~
fe rrouvoit dans leurs écrits , qui font ou péris par l'injure !^^-^ ^ .^
des tems , ou du moins inconnus de nos jours , il l'a cher-
ché & trouvé de nouveau , ôc a même enchéri beaucoup fur '^ '^ '^ S-
eux. Pour donner une idée de fon application profonde ^ on
aflure qu'on la vu fouvent pafler trois jours entiers auprès de
la table, où il travailloit, rêvant profondement, non feulement
fans manger, mais même fans dormir , fi ce n'eft quelque^, mo-
mens appuyé fur fon coude , pour ranimer un peu la nature;
mais toujours fans fortir de fa place. Ses écrits quoiqu'en grand
nombre, font cependant affez rares, parce qu'il les faifoit im-
primer à fes dépens , & qu'il en gardoit tous les exemplaires^
qu'il diftribuoit^r^m à fes amis, ôc à tous ceux qui entendoient
ces matières : car jamais homme -ne fut moins interelTé. Il a
îaidé imparfaits plulieurs ouvrages du même genre, où il tra-
vailloit à rétablir ces fciences admirables , en reprenant tout
ce que les anciens en avoient dit. Ses héritiers les ont remis
entre les mains de Pierre Aleaume d'Orléans , qu'il avoir for-
mé, ôc qu'il faifoit travailler avec lui. Il en a paru plufieurs
depuis fa mort, qui ont été mis au jour , tant par Aleaume ôc
Alexandre Anderfon EcofTois, que par d'autres. Ils font en-
core aujourd'hui l'admiration de tous les connoiiTeurs, Ôc ils
alTurent à l'auteur une gloire qui ne finira jamais. Hadrien Ro-
manus ayant propofé un problème à tous les mathématiciens du
monde, Viete le réfolut à finftant, ôc l'envoya à Romanus avec
des corre£lions ôc des additions , aufquelles il joignit un Apol-
lonius Gallus. Romanus fut fi furpris de ce prodige , qu'il par-
tit fur le champ de Wirtfbourg , où il demeuroit depuis qu'il
avoit quitté Louvain , vint en France, pour voir cet homme
fi admirable, dont il n'avoit jamais entendu parler, ôc lia avec
lui une amitié très-étroite. Lorqu'il arriva à Paris , Viete étoit
en Poitou, où il avoit fait un voyage, pour voir fi l'air natal
ne rétabliroit point fa fanté. Cependant quoiqu'il reftât cent
lieues de chemin à faire pour le joindre, Romanus entreprit
ce voyage avec beaucoup de courage , après avoir mandé à
Viete qu'il alloit le trouver. Il demeura un mois entier avec
lui, ôc pendant ce féjour, il luipropofaun grand nombre de
Queftions , dont il avoit eu foin de fe fournir avant fon départ ;
Xij
1^4 HISTOIRE
mais il trouva encore plus qu'il ne croyoit dafts Viete, qui
HP . . o . étoit un homme (impie & fans oftenration, ôcilenétoit dans
JY un etonnement qu il ne pouvoir exprmier. linnn après s être
i (^ Q y embrafles & s'être dit avec regret le dernier adieu , Viete vou-
lant reconnoître l'honneur qu'il avoir reçii de ce voyage de
Romanus , le fit reconduire ôc le défraya jufques fur la fron-
tière. L'eflai que "Viete avoit compoféfur Apollonius, fut (î
eflimé, que Marino Ghetaldo de Ragufe, excellent Mathe^
maticien , publia fept ans après un livre fous le titre d'^polio-
7Jms redivivus ' avec un fupplément au traité ^ ApolloJiius Gal^
1ms. Je fus très-fâché que Scaliger eut parlé contre Viete avec
tant d'aigreur dans la difpute qu'ils eurent fur les cyclometresi
mais cet homme fi tendre fur l'honneur , à qui Viete n'étoit
point alors connu , avoit été piqué de ce qu'il Pavoitcenfuré;
& n'avoit point examiné s'il ne fe trouvoit point de paralogif-
nie ^ dans fa prétendue démonftration : il eft vrai qu'il fe ré-
tracta dans la fuite , qu'il parla de Viete dans des termes très-
honorables , & qu'il conferva toujours dans fon cœur une vé-
nération finguliere pour ce grand homme.
Peu de tems avant fa mort Viete travailla fur le Calendrier
Grégorien j & y ayant trouvé quantité de défauts , que d'au-
tres avoient déjà remarquez , il penfa férieufement à une réfor-
me nouvelle, qui pût être reçue parl'Eglife Romaine. Dans
cette vue il drefla un Calendrier nouveau , qu'il appelloit le
vrai Calendrier Grégorien , ôc qu'il accommoda aux fêtes , ÔC
aux rites de l'Eglife j il le fit imprimer en i6o6 avec un expli-
cation de fa méthode, qu'il adreflbit au Clergé. Cet ouvrage fut
prefenté à Lyon au cardinal Aldobrandin , que le Pape envoyoit
au Roi pour négocier un traité de paix entre fa Majefté ôc le
duc de Savoye , mais on n'en fit aucun ufage. Il m'avoit parlé
de fon deffein avant fon départ ; ôc je l'avertis en bon ami
qu'il alioit prendre une peine inutile : qu'il ne falloir pas s'at-
tendre qu'une réforme du calendrier qu'on avoit infinuéeavec
tant d'afieâ;ation aux Princes Chrétiens , ôc qu'on n'avoir en-
fin fait recevoir , qu'à force d'intrigues ôc de manège, pût être
changée même en mieux par des gens, qui ont pour maxime
fondamentale de leur gouvernement, de n'avouer jamais qu'ils
ayenterré, ni qu'ils puifient même errer.
I Apollonius reffuicite. z Faux raifoQnement,
DE J. A. DE THO U, Liv. CXXIX. kî?;
Après la conclufion de la paix entre le Roi 6t le duc de
Savoye, Aldobrandio étant retourné à Rome avec l'ouvrage y.
de Viete, Clavius^ qui avoir déjà beaucoup écrit en faveur de -r y
Lilius, auteur du Calendrier Grégorien, rejetta le nouveau
fur un fimple préjugé, ôc fans l'examiner aucunement. Viete
l'ayant appris, lui en écrivit fortement 5 & s'il eût vécu quel-
ques années de plus , la difpute n'en feroit pas demeurée
là : aulTi eft-il certain que ceux qui l'ont mal-traité fi hardi-
ment après fa mort, s'en feroient mal trouvés , s'ils avoient
cféle faire de fon vivant. A l'égard deClavius, voici ce qu'en
penfoitViete , avant qu'il y eut eu entr'eux aucune conteftation .
capable d'altérer le jugement qu'il en portoit. Il difoit, que
Clavius étoit très-propre à expliquer les principes des mathé-
matiques , & à faire entendre avec beaucoup de clarté , ce
que les auteurs avoient inventé, ôc écrit en différens traité avec
beaucoup d'obfcurité : Qu'à l'égard de fa fcience il écrivoit
de manière à faire croire qu'il ne venoit que d'apprendre ce
qu'il mettoit fur le papier: Qu'on n'y trou voit rien de lui : Qu'il
fe contentoit de copier les auteurs , qui avoient écrit avant lui,
6c d'ordinaire fans les citer , enforte que fes ouvrages n'avoient
d'autre utilité que de raiïembler dans un meilleur ordre ce qui
fe trouvoitdifperfé & confondu dans d'autres écrits : Que ce-
pendant il falioit avouer qu'il rendoit fi clair ôc Ci intelligible
ce qu'il yavoit d'obfcur dans ces ouvrages, qu'on pouvoir di-
re qu'il fe les rendoit propres. Ce que je vais ajouter eflpeu
de chofe au jug'ement même de Viete? mais je fuis perfuadé
qu'il y a bien des gens qui n'en jugeront pas de même. Les
différentes parties dont la monarchie d'Efpagneefl compofées
font fi difperfées & fi éloignées l'une de l'autre, que pour établir
une communication ôc une efpece de concert entre tous ces
membres , ceux qui gouvernent ont befoin d'un fecret impé-
nétrable ; comme ils ont naturellement une prudence vafte ,
& qui ne pèche que pour porter fes vues trop loin , pour dé-
rober leurs lettres à la connoiflance des autres nations , ils fe
fervent de caraéleres qui ne font plus en ufage, & qui font
tout-à- fait inconnus , ôc ils les font fort courtes, quand ils n'é-
crivent qu'à une feule perfonne, ôc beaucoup plus longues
iorfqu'ils les adrefient à toute une Province , ou à tout un corps
en général : de tenis en tcms même ^ ils s'amufcnt à changer
"X iij
^p6 HISTOIRE
■ l'ordre & la figure de leurs cara6leres , ils les tournent & re-
77 tournent en différentes manières , de peur qu'avec le tems leur
y ^ fecret ne fe découvre ; du refte il leur faut beaucoup de tems
pour faire ces changemens, parce qu'ils font obligés d'en don-
^ ^* ner avis aux Gouverneurs , qui font dans les Indes. Tel étoit
ce chiffre compofé de plus de cinq cens figures , dont ils fe
fervoient contre nous pendant cette funefte guerre , qui a duré
dix ans. On intercepta plufieurs de leurs lettres qui étoient fort
longues, ôc qui contenoient le détail desdeffeins qu'ils avoient
formés, ôc des mefures qu'ils prenoientpour les exécuter. Mais
cette multitude de caractères embaraflbit tellement nos déchif-
freurs , qu'ils n'y connoiffoient rien. Le Roi ordonna donc
qu'on envoyât ces lettres à Viete, qui nepenfoit à rien moins,
ôc qui auroit bien mieux aimé s'occuper à fes études ordinai-
res. Viete accoutumé à méditer fur des matières bien plus im-
portantes , eut bien-tôt trouvé la clef, 6c depuis il en déchif-
fra fans peine beaucoup d'autres qui étoient de grande confé-
quence j ce qui déconcerta pendant deux ans entiers tous les
projets des Efpagnols. Cependant comme ils fçurent à leur
tour par nos lettres qu'ils interceptèrent, que nous avions trou-
vé la clef de leur chiffre qu'ils croyoient inexplicable , ih fu-
rent bien fâchez de fe voir obligez d'en chercher un autre >
ôc comme rien ne leur coûte pour décrier leurs ennemis, ôc
pour les rendr€ odieux, ils publièrent à Rome , ôc dans toute
l'Europe , que le Roi l'avoit découvert par le fecours de la ma-
gie , parce qu'il n'étoit pas pofTible , diîbient-ils , de le trouver
autrement. Mais tout l'avantage qu'ils retirèrent de cette ca-
lomnie , fut qu'ils s'attirèrent le mépris ôc l'indignation de tou-
tes les perfonnes raifonnables.
De Gui ^^ ^^"^ que j'expofe au grand jour en quelque forte malgré
Coquille. lui un homme plus vieux que tous ceux-là , mais plus obfcur,
parce qu'il a bien voulu l'être : c'eft Gui Coquille de Ro-
meney natif de Nevers, ville Epifcopale ôc capitale du, du-
ché de ce nom, qui appartient à la famille illuftre des Gon-
zaguesducs de Cleves. Ses écrits, qu'il avoittenu cachés pen-
dant fa vie , ayant été publiés après fa mort , lui ont acquis
une grande réputation. Après avoir fait fes humanités ôc fon
droit à Paris , Ôc avoir fréquenté quelque tems le bareau , il
s'en alla à Padouë, pour perfedionner fes études fousMariano
DE J. A. DE THOU,Liv. CXXIX. 1^7
Socîno le jeune , dont le nom étoit alors très-céiébre. Quel- _
que tems après il retourna à Nevers , réfolu d'y paiïer le refte tj
de fes jours. Comme il pafToit pour avoir autant d'équité que y t;
de fcience , on venoit le confulter de toutes parts , 6c fa ^ '
porte étoit ouverte à tout le monde fans intérêt 5 car loin de
deshonorer fa profeiïion par ce vice , il étoit fort libéral en-
vers les pauvres. Cependant il ne laiiToit pas de travailler
toujours à l'étude. Ce fut alors qu'il compofa fès commentaires
fur la coutume particulière de Nevers , où il éclaircit d'une
manière admirable le droit coûtumier , qu'il entendoit parfai-
tement. Outre cela il a écrit l'hiftoire de fa patrie avec une
exaditude , ôc une fidélité, qui a peu d'exemples. Il avoit de
plus fait un recueil d'obfervations très-exa£les fur \q^ droits de
î'Eglife Gallicane , qui font attaqués aujourd'hui par une infinité
de gens i mais cet ouvrage lui a été enlevé par quelque plagiai-
re. Au refte malgré le foin qu'il avoit de fe tenir cachexies Etats
généraux du Royaume le firent fortir trois fois de fa folitude,
pour profiter de {^s lumières, ôc il s'attira toujours l'eftime d©
ces grandes afTembiées. Les ducs de Nevers l'honorèrent aufil
de la charge de Procureur général du Duché , & il en étoit en-
core revêtu quand il mourut au mois de Mai âge de plus de
quatre-vingt ans. Ce qu'on peut dire de lui , c'eft qu'il a rendu
des fervices importans , tant à la pofterité qu'à fon fiécle.
Cette même année mourut Muley Hamet fils d'Abdalla, 6c "^^ Mulf?
roi de Maroc , de Fez 6c de Sufa. Ce Prince ayant gagné la J^'^jy^aroJ^^
bataille, où fut tué Dom Sebaftien roi de Portugal , 6c où Mu-
ley Melet fon frère mourut fubitement , comme je l'ai rappor-
té dans les livres précédens , demeura maître du thrône , qu'il
pofleda pendant vingt-fix ans, ôc fut toujours très-uni avec les
Anglois 6c les Hollandois. En mourant il laifia cinq fils j il
avoit fait mettre en prifon l'aîné nommé Chec à caufe de fa
mauvaife conduite. Muley-Zidan , qui étoit le fécond , fon-
geoit à fe rendre maître de la perfonne de cet aîné j mais il fut
prévenu par fon troifiéme frère nommé Muley Bucer , qui
s'étant faiii de la perfonne de Chec le mena prifonnier à Ma-
ïoc, 6c peu de tems après il le mit à la tête des troupes, qu'il
envoyoit contre Muley-Zidan. Cependant pour avoir un ga^
ge de la fidélité de Chec , il retint fon fils en otage. Bucer
ctoit celui que Hamet aimoit le mieux de tous fes enfans , ôc
î<^S HISTOIRE
, de fou vivant il l'avoit déclaré roi de Maroc , & de tout le
77 ^ payis qu'il avoit conquis jufqu'à Tomt^ut, ôc Gago , 6c l'avoit
T Y fait dépofiraire de tous fes tréfors. Il avoit encore deux autres
^ * fils, l'un nommé Nacer, 6c l'autre Abdalla i ce dernier n'a-
-*' voit que feize ans. Muley Chec fit la guerre contre Zidan;
avec tant de bonheur, qu'après l'avoir entièrement défait, il le
dépouilla du royau.me de Fez , oi^i eft la fameufe ville de La-
rache. Les deux autres frères demeurèrent tranquiles pendant
cette guerre , mais ce fut moins par inclination que par foi-
blefle. Abdalla père de Hamet 6c de Meiec avoit laiffé un
troifiéme fils nommé Mahomet, qui difputa le Royaume à
fes frères. Ce fut lui qui engagea Dom Sebaftien à pafler en
Afrique, 6c il fut tué dans le même combat, où périt ce Prin-
ce j cependant il laifia deux enfans l'un nommé Nacer , qui
fut défait en Afrique, 6c l'autre nommé Mahomet comme lui.
Ce dernier abjura le Mahometifme, 6c fe fit Chrétien. Il prit
le nom de Philippe d'Afrique. Bucer fë voyant iriaître de tous
les Etats de fon père par la défaite de Muley-Zidan , laifia la
joiiiflance du royaume de Fez à Muley Chec fon aîné; mais
il retint" fon fils Abdalla en otage. Comme une mort prié-
maturée lui avoit enlevé à l'âge de vingt ans Abdalla Aleluc
ion fils unique; il défigna Abdalla fon jeune frère , pour fucce-
dertantà fes Etats, qu'à ceux de Muley Chec. Il refte encore
aujourd'hui un Prince de cette famille à la Cour du Sul-
tan : il s'appelle Ifmael , 6c il eft fils deMelec, qui contribua
beaucoup àlavidoire que Hamet remporta fur le roi de Por-
tugal. Ifmael a toujours difputé le Royaume à Hamet fon on-
cle pendant qu'il vivoit, 6c depuis fa mort il le difpute encore
à fes enfans; mais fans fuccès jufqu'ici; parce que les forces
des Turcs ont toujours été occupées , tantôt en Afie contre les
Perfans , 6c tantôt en Europe contre le Royaume de Hongrie,
Au refte cette prétention d'Ifmael pourra bien attirer dans les
deux Mauritanies d'un côté les armes des Turcs , 6c de l'au-
tire celles des Efpagnols. C'eft un payis oii la guerre fe rallu-
me fouvent, non feulement à la mort de chaque Prince; mais
à la moindre occafion qui fe prefente d'y exciter des trçubles,
fin dn cent vingt-neuvième J^ivre,
HISTOIRg
^^<Ï>Q>, ^<ï>^<9^^^^
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HISTOIRE
D E
JACQUE AUGUSTE
DE T H O U.
LIVRE CENT TRENriEME.
mmMMmmMSmm 'Empire Ottoman fe trouva cette — ^--~
•k it * ft * îJ" l?< année dans des circonftances très-fâ- Henri
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^-«N ?.,-.s-< e/„<< 5-M^;-M-f j-;„^ *;,-î >/.^
cheufes, qui n'eurent pas néanmoins IV.
I^i les fuites qu'on avoit crû. Gaflfi Eeg, 1(^05.
S Seigneur riche ôcpuiiTant fur les con- Affaires de
P fins de laPeife, dans le Chorafan ^ fa- Tuiquie.
'0^ vorifoit fecretement les intérêts de
^îl cette Couronne. Pour venger quel-
i^,^^y^v,Ây.M.Ây^<^y,Â^jÂ^y,Ây.Â'y,Â.'M^^.^'i qucs uij utes patticulieres qu il preten-
doit avoir reçues, il avoit affiégé Tauris S dont il s'étoitren^
du maître après une aflez foible rcfiftance de la part des ha-
bitans. Il ne parut pas d'abord être d'intelligence avec la Perfei
1 Cette ville a e'te' autrefois la capi-
tale du royaume de Perte , & le lieu
de la réfidence des ^ophis. C'eil la pre-
Tome Xîf^.
miere ville de la Perfe après Ifpahati.
On croit que c'eil l'ancienne EcbcV
tane.
Y
170 HISTOIRE
cependant voyant un C\ petit Prince former une entreprlfe de
cette importance contre la Monarchie» Ottomane, les perfon-
nes judicieufes ne doutèrent point qu'il ne fût fecrctement
appuyé par quelque Prince puifTant. Après la prife de Tau-
ris , il n'y eut plus lieu d'en douter , lorfqu'on apprit que
le Sophi s'étoit avancé du côté de cette ville avec une gran-
de armée , qu'il y avoir mis une forte garnifon , ôc ( ce
qu'il n'avoit point fait jufqu'alors) qu'il avoir élevé des Forts
autour de la place, fuivant l'avis de fes généraux.
Le Bâcha de Nafivan, ville peu éloignée de Tauris, trou-
vant cette place trop foible , fe retira à Reivan , autre place
du même Beglerbeglic , mais plus forte. La marche de l'ar-
mée Perfane allarma beaucouo les Turcs 5 6c tous les Sano:iacs
de ces quartiers fongerent moins en cette occafion à foûtenir
la gloire de l'Empire , qu'à fe mettre à couvert chacun en par-
ticulier. Ce fut alors qu'un certain Beglerbec, homme ambi-
tieux j prefTé par les circonftances 011 il fe trou voit, ou par le
defir défaire une grande fortune, forma une entreprife hardie
ôc courageufe , qui par l'heureux fuccès qu'elle eût fut dans
la fuite beaucoup louée à la Cour du Grand Seigneur. Ce Be-
glerbec, qui s'appelioit par fobriquet l'Horloger, avoit vu
l'année précédente fa vie en grand danger, lorfqu'on avoit im-
molé à la fureur des JannifTaires l'Aga des Eunuques. Ayant
donc fuppofé un ordre de la Porte, par lequel il étoitfait Gé-
néral d'armée , Ôc chargé de marcher contre les Perfans , il
affembla tous les Sangiacs des environs j ôc de peur que tan-
dis qu'il feroit occupé à repoufler l'ennemi , il ne fe vit atta-
qué par derrière par quelques mécontens qui remuoient dans
l'A fie, il leur envoya offrir le pardon de leur révolte, feignant
que tels étoient les ordres qu'il avoit reçus du Sultan. Après
leur avoir fait de grandes promeiïes , ôc leur avoir diftribué
des gouvernemens, il les engagea à fe joindre à lui j enfor-
te qu'il eut bien-tôt à fes ordres une armée très-nombreu-
fe, capable de faire tête à celle du Sophi. Il donna le gou-
vernement de Tauris à Aman , qui étoit comme à la tcte des
rebelles , Ôc qui avoit à fes ordres huit mille chevaux. La Porte
approuva la conduite de l'Horloger j elle lui envoya des pou-
voirs très- amples, ôc lui confirma l'autorité qu'il s'étoit attri-
bué lui-même.
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXX. 171
D'un autre côté , comme la puiflance & la fanté du Grand
Seigneur s'affoibliffoier;: également, Alof de Vignacourt Grand Henri
Maître de l'Ordre de Malte, pour occuper les Chevaliers en- j y
treprit cette année une expédition dans la Grèce, ôc réfolut i ^q ■>,
d'attaquer deux Forts fitués dans le golfe de Lepante , d'où les
Infidèles faifoient fouvent des courfes fur les bâtimens des Chré-
tiens. Il avoir eu la précaution de faire obferver ces deux Forts
par des perfonnes habiles. Ce Golfe eft comme renfermé en-
tre deux caps, appelles par les anciens Rlntis & Antirhius , ôc au-
jourd'hui les Dardanelles, oii ily a deux Forts, comme dans
le détroit de Gallipoli , dont les deux rives s'appelloient autre-
fois Sejîus àiAbydus. Au-defTus du cap Antirhio eft une ville
des anciens Locriens Ozoles, nomméi^ Naupacïus , ôc aujour-
d'hui Lepante , d'où le golfe prend fon nom. Au-deffous de
Rhio, qui eft dans lePeloponefe ^, eft la ville de Fatras, pla- ''fouIaMorcc.
ce maritime tournée vers le couchant avec une citadelle. Les
anciens l'appelloient Patrœ.
Le Grand Maître fit équiper trois frégates ; dans la pre- Expédition
miere appartenante l'Ordre, il mit deux cens Chevaliers, ôc ifei-j je Mal-
dans les autres qui luiappartenoient en particulier, il mit cinq te.
cens hommes de guerre. Il y avoit outre cela aux frais de l'Or-
dre deux vaifTeaux bien équipez , quatre galeies , quatre brigan-
tins ôc une felouque. Il fit lui même la revue de la flotte , ôc
exhorta tous ceux qui la montoient à bien faire leur devoir
dans une expédition entrcprife uniquement pour la gloire de
Dieu, ôc pour l'utilité de l'Ordre. Il prit enfuite chacun des
principaux officiers en parnculier , ôc leur prefcrivit ce qu'ils dé-
voient faire. Ces officiers étoientdu Vivier maréchal de l'Or-
dre , nommé Général de terre dans cette expéditions Afca-
nio Cambiano amiral de l Ordre , Louis de Beaufort nommé
pour porter l'étendard de la Religion j les fergens majors Si-,
gnorino Gatinara , Potonville, ôc Dom Louis de Salazar. Les
Chevaliers d'Ognon ôc de Cremeaux avoient ordre de foûtenir
les chevaliers de Camremi ôc de Beaulaigue chargez du foin
de l'artillerie, qui confiftoit en pétards.
La flotte ayant rais à la voile le 7 d'Avril , les galères ôc
les frégates par un vent favorable abordèrent le 17 du même
mois aux ifles Courzolaires ^ , où étoitle rendez-vous de toute
1 Ce font cinq petites ides de la mer Ionienne vers la bouche du golfe de Le-
pante , ôc dans le golfe de fatras. Y ij
172 HISTOIRE
l'armée de mer, ôc qui font enviion à quarante milles dts
Forts qu'il s'agifToit d'attaquer. Le lendemain les brigantins;
j y les vaifleaux ôc la felouque abordèrent au même endroit. Du
Vivier fit partir au milieu de la nuit le Chevalier de Claire
-*' pourobferver les Forts, & lui en rendre un compte exad. Ce
Chevalier s'acquitta parfaitement de fa commiflion , ôc amena
à bord un homme du payis , qui ( vrai-femblablement pour
dégoûter de cette entreprife ) difoit qu'il y avoir dans ces Forts
une très-nombreufegarnifon. On prit auiïi quelques bâtimens
Grecs , qui furent utiles à l'armée Chrétienne.
Après avoir écouté le rapport de Claire ôc de l'homme qu'il
avoir amené, on délibéra fur ce qu'il y avoit à faire. Plufieurs
chofes faifoient douter du fuccès de l'expédition 5 mais après
une fi heureufe navigation on jugea qu'il feroit honteux de s'en
retourner fans avoir rien fait. Du Vivier réfolut donc de ten-
ter l'entrepnfe. Le ip d'Avril ayant partagé fes troupes , ôc les
ayant fait débarquer à la pointe du jour près de Fatras , il fut
découvert par la fentinelle ; ce qui ne l'empêcha pas de s'a-
vancer au milieu d'une grêle de pierres ôc de moufqueterie.
Beaulaigue, qui portoit les pétards, les approcha de la porte-
de la place , Ôc l'ayant brifée , les Chevaliers d'Ognon ôc de-
là Porte accoururent avec un détachement de foixanre hom-
mes , fuivis par du Vivier , qui trouva dans la ville l'ennemi^
difpofé à fe bien défendre , mais qui fe croyant trop foibie fe re-
tira dans la citadelle. Les Chrétiens aufïî-tôt pétarderent la por-
te , ôc quoiqu'ils ne puiîent paifer qu'un à un par l'ouverture que
le pétard avoit faite , ils entrèrent. On fit main-bafle fur tout ce
qu'on rencontra , ôc l'étendard de la Religion fut arboré fur
k lieu le plus éminent.
Dans le même tems Gatinara attaqua Lepante , que Camre--
my petarda d'abord avec fuccès. Cremeaux avec fa troupe^
& enfuite Gatinara lui-même avec le reftedefes gens, chaf-
ferent l'ennemi, quis'étoit aflemblé au bruit dans la place pu-
blique, ôc s'y étoit retranché par le moyen d'un foflé. Les
Chrétiens efcaladerent ce retranchement, ôc après quelque
combat s'en emparèrent. L'ennemi fe retira alors au dedans
de la Forterefle j mais lorfqu'ils entroient les Chrétiens y en-
trèrent avec eux, s'en rendirent maîtres , ôc tuèrent le Gouver"
neur Ôc les JannifTaires q^ui la défendoient.
DE J. A. DE THOU, Lrv. CXXX. 175
Le bruit de cette expédition s'érant répandu dans le payis, ^
on accourut de tous côtés , comme pour éteindre un incen- Henri
die. Les Makois jugèrent que s'ils s'arrêtoientplus long-tems jy
dans le payis , ils fe verroient bien-tot enfermés de toutes parts, j 5 q*-,,
& hors d'état de pouvoir s'en retourner , ainli ils fongerent à "**
hâter leur départ. Après avoir chargé fur leurs bâtimens foi-
xante canons de toute forte de calibre avec environ trois cens
prifonniers , au nombre defquels étoit le Gouverneur de Pa-
iras j ôc avoir fait fauter avec de la poudre , autant que le tems
!e leur put permettre , les tours ôc les autres fortifications , ils
fe rembarquèrent cinq jours après, & le 4 de Mai ils revin-
rent heureufement à Malte. Dans leur retour , en paffant de-
vant les murs de Modon "^ ils prirent quelques bâtimens Turcs * ville de b
chargés de deux mille boifieaux de blé ôc. de vingt petits ca- Morée.
lions. Cette prife fut plus eftimée que tout le butin qu'on avoit
fait dans la prife des Forts, à caufe de la cherté du blé, très-
rare cette année en Sicile, qui a coutume d'en fournir i'ifle de
Malte.
Qqs difFérens échecs furent fuivîs de la mort de Mahomet Mort de Ma-
qui mourut fur la fin de cette année. Ce fut le treizième ^°'^^^-'= ^^^'
Roi & le feptiéme Empereur de la famille des Ottomans. Les
plaifirs où il fe plongea toute fa vie l'avoient rendu fi gros,
qu'il furpafla en cela fon pereôc fon ayeul quelque gros qu'ils
fiifTent, & qu'il ne pouvoir prefque plus fe remuer. Il futaulli
voluptueux que Mahomet II , qui s'étant acquis dans fa jeu-
nefle une réputation d'un grand capitaine par la prife de Conf-
tantinopîe * & par l'extintlion de l'Empire des Chrédens en " en 14-53.
Orient, fe laiiïa enfuite amolir, fe plongea dans la débauche>
ôc fe vit par là fujet à une enflure extraordinaire de jam-
bes , qu'aucun remède ne put jamais guérir, comme le raconte
Phihppe de Comines. A l'égard de Mahomet III il mourut
de la pefte à Conftantinople le 21 de Décembre au milieu de
fes concubines ôc de fes mignons j ayant à peine atteint Page
de trente-neuf ans , après huit ans de règne.
Quelque tems avant de mourir, notre AmbalTadeur Ôc celui
de Venife , lui ayant fait des plaintes réitérées au fujet des
courfes ôc des pirateries continuelles des Anglois ; il avoit
écrit au Roi pour lui témoigner que cela fe faifoit contre fes
ktentions,. ôc qu'il en étoit très-fâché. Il marquoit dans fa lettre
Y iij,
174 HISTOIRE
qu'il avoit cependant dépofé le dey de Tunis & celui d'AI-
ZZ ■ ger , le premier nomme Muftapha , & Je fécond Soiiman,
yJ^ ^ ^ qui pafToient pour favorifer les Anglois ôc être leurs alliez:
^ Qu'il les avoit cités à la Porte , & avoit mis Mutio Albanois
i oo ]. ^ la place de Soliman , perfuadé qu'il obéïroit à fes ordres:
Qu'il avoit auffi cité à la Porte le bâcha Cerda, dont le Roi
s'éroit plaint plufieurs fois : Qu'il avoit donné ordre à AfTan
grand Vifir d'écrire au nouveau Roi d'Angleterre, parce qu'il
ne convenoit pas à fa Hauteffe d'écrire le premier à ce Prin-
ce , qui ne lui avoit point encore envoyé d'Ambaffadeur.
Les lettres du ViHr à Jacque roi d'Angleterre portoient ;
que le Sultan & tous fes prédecefTeurs avoient toujours fait al-
liance avec les Princes , aux conditions qu'ils ne feroient aucun
tort à qui que ce fût dans les mers qui baignoient les payis de
fa dépendance , ôc qu'ils n'y auroient la liberté de navigation
que par rapport au commerce: Que les Anglois qui auparavant
y commerçoient fous la bannière de France, avoient enfin obte-
nu de fa Hauteffe de pouvoir y commercer fous leur propre ban-
nière : Que cela leur avoit été accordé par fon père Amurath,
fous la même condition, de vivre en bonne intelligence avec
un fi grand Roi leur voifin j &: leur allié depuis tant d'années :
Que néanmoins les François, les Vénitiens ôc les Turcs même
fe plaignoienttous les jours de leurs pirateries : Qu'il avoit au-
trefois écrit à ce fujet à la reine Elizabeth , pour empêchée
cette contravention j qu'autrement il feroit obligé d'ufer de
repréfailles à l'égard des fadeurs Anglois: Que fa Hauteffe avoit
voulu qu'on lui fît fçavoir la même chofe , ôc qu'il attendoit
que ce Prince lui déclarât fes intentions , ôc lui écrivît fur cette
matière ; parce que fur fa réponfe la Porte prendroitTon parti.
Le Vifir ayant apris en même tems que les Algériens Ôc les
Tunifiens,qui exerçoient la piraterie conjointement avec les
Anglois i quoiqu'ils fçuffent bien que cela étoit contraire à la-
volonté du Grand Seigneur , avoient coutume, pour n'être
point obligés de rendre le butin ôcles efclaves qu'ils faifoient ,
de les échanger avec des efclaves de Fez , il écrivit à A met roi
de Fez ôc de Maroc , pour lui reprefenter que ce commerce
d'efclaves avoit toujours été défendu parmi ceux qui faifoient
profeiTion de la religion Mufulmane , ôc pour le prier de vou-
loir bien rendre inceffamment la liberté aux Franc^ois qui
étoient captifs dans fes Etats.
saisRmasassa
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXX. 17^
Mahomet III. laifîa en mourant pour héritier de l'Empire
un fils S qui n'avoir^ pas encore atteint Tâge de pubertés ce ~
qui n'étoit point encore arrivé dans la famille des Ottomans. -^ ^ J^ ^ ^
Le nouvel Empereur, après avoir fait les largeffes ordinaires
aux Janidaires, choifit pour Vifir AH bâcha d'Egypte , malgré ^ ^ ^ S-
les brigues & les foUicitations de Cicala , qui vantoit les fervi-
ces qu il avoit rendus à TEmpire , & il éloigna de la Cour fa
grande-mere la fultane Validé , qui fous fon père avoit gouver-
né d'une manière odieufe. Les commencemens de fon régne
furent aufli heureux ôc au/Ti paifibles que ceux de les prédecef-
feurs , quoiqu'on fe fut attendu au contraire.
Qu'il me foit permis de m'éioigner un peu de mon fujet,ôc Rcfiexmn fur
de faire ici une courte digreflion , pour dire librement ce que IfJ juic^
je penfe à ce fujet. Il me femble que ce vafte ôc formidable
empire des Turcs , qui depuis long-tems donne tant d'inquiétu-
de aux Chrétiens , eft moins redevable de fes fuccés ôc de fon
prodigieux accroiflement à la valeur des empereurs Turcs ,
qu'à nos vices. Si nous ne ranimons la pieté qui dans ces der-
niers tems eft fi refroidie > fi le Clergé ne fe réforme i fi nous ne
faifons régner parmi nous la charité , qui renferme toutes les
vertus , nous aurons beau former des projets pour abbattre cette
énorme puifl'ance; nous aurons beau lui oppofer des armées^ elle
ne ceffera point de s'accroître de jour en jour. Il eft clair que la
colère de Dieu , qui fe manifefte toujours contre toute impieté
ôc contre toute injuftice des hommes, eft allumée contre ceux
qui oppriment ôc retiennent injuftement la vérité capnve dans
leur cœur. C'eftpour cela fans doute que le ciel a permis que
la fe£le impie de Mahomet fit tant de progrès dans tout l'O-
rient. C'eft notre négligence dans le culte de Dieu î ce font les
vices de ceux qui nous gouvernent, les péchés des peuples , ôc
fur-tout le refroidifiement de la charité parmi nous, qui ont ex-
cité le courroux d'un Dieu vengeur. Nous reconnoitrons aifé-
ment que telle eft la vraie caufe de TagrandiiTement continuel
de la puiflance des Turcs , fi nous nous élevons un peu au dcilus
des vues de la prudence humaine fur laquelle on fe fonde tant
aujourd'hui , ôc îi nous réglons nos penfces ôc nos fentimens
fur la crainte de Dieu , qui eft le principe de la vraie fagefTe , ôc
1 . Achmet I. qui monta fur le thrône par la mort de fon frère Mahmud ,
que Mahomet fon père avoit fait étrangler.
1-6 HISTOIRE
I, iuc les dclTeing d uise Providence éternelle qui gouverne îe
Henri ^"^•'^^'^de. Car fiiivant le cours ordinaire (^es cliofes humaines,
I V. "^^ Empire foiblc par la trop grande étendue de fes Etats ; gou-
i C 7 verné par un enfant » nouvellement déchiré par des guerres in-
teftines , n'ayant plus que des troupes fans difcipline , ne de-
voit-il pas ctre au moins ébranlé à la mort de Mahomet lîli
&L n'étoit-il pas naturel de penfer que tant de Bâchas s'emparc-
roient chacun des provinces de leur gouvernement, ôc démem-
breroient cette vafte monarchie , comme il arriva après la
mort d'Alexandre le Grand f Or comme cela n'ell point arrivé,
peut-on douter que le bras de Dieu ne foit étendu fur nous ,
pour nous punir , ôc que pour appaifer fon courroux , il ne
faille avoir recours à d'autres moyens qu'à ceux que fuggére la
prudence humaine ? Penfer autrement , feroit l'effet d'un aveu-
glement déplorable, ou d'une corruption Iionteufe.
Traité desVc- Tandis que les Vénitiens négocioient à la Porte pour aïïurer
Fci^Griibns! ^^ liberté du com.merce maritime , ils travailloiem en même
tenis à mettre en fureté leurs Etais de terre > & pour cet effet
ils fe hâtoient de conclure avec les Grifons leurs voifins un
traité d'alliance qu'ils avoient en vue depuis long-tems. Com-
me les Grifons étoient alliés de France depuis un grand nom-
bre d'années, le Roi trouva d'abord fort mauvais que ce traité
fe fut conclu fans fa participation & à fon infçû. Cependant
après y avoir penfé mûrement, ôc avoir fait réflexion que les
Vénitiens étoient amis de la France , il jugea que ce traité ne
nous portoit aucun préjudice 5 & à la prière de la férénifîime
République, il y donna fon confentement. Voici quelles étoient
les conditions du traité des Vénitiens avec les Grifons.
Qu'il y auroit une amitié fidèle & confiante entre les Véni-
tiens & les Grifons : Que iorfque la Republique auroit befoin
de lever une armée , les trois Ligues-Grifes feroient obligées
de fournir fix mille hommes , &: que les Vénitiens y jonidroient
quinze cens hommes , ou au moins mille. Que les ibldats Gri-
fons reftetoient chacun dans leur village , ou feroient mis en
garnifon dans les places : Que dans les fiéges ils ne feroient point
tenus de monter à l'afTaut, ni de s'embarquer pour des expédi«
tionsde mer: Que II leRoi Très-Chrétien vouloir exiger les
feize mille hommes en entier que les Suiffes ôc les Grifons
îCtoient obligés de lui fournir, fuivant le traité fait avec la France,
en
DEJ. A. DE THOU, Liv. CXXX. 177
fen ce cas les Ligues-Giifes ne fourniroient à la République {«^^m^m»»»
que quatre mille hommes au lieu de fix mille : Que les foldats H g vr t> j
Grifons feroient au bout de dix jours pafles en revue fur les fron- j y
tiéres de la Seigneurie , ôc qu'à la fin de chaque mois ils rece- i ^ o\
vroient leur prêt. Que ces troupes ne feroient renvoyées que
trois mois après la revûë,ôc que quoiqu'il ne fe préfentât aucune
occafion de les employer , elles ne laifTeroient pas de recevoir
toujours leur paye. Qu'après une bataille , fi on remportoit la
vi£loire , on leur donneroit une gratification de la valeur d'un
mois de paye : Qu'en cas qu'il fallût partager les troupes, le
partage fe feroit de manière ^ qu'un corps' d'armée nepourroit
être moins que de deux mille hommes: Que les colonels ôc capi-
taines Grifons feroient foumis au Général des troupes de la Ré-
publique , au Provéditeur de l'armée , ôc à celui qui commande-
roit après eux : Que fi dans le tems que les trois Ligues-Grifes
faifoient la guerre pour les intérêts de la République ^ il arrivoit
qu'elles fuffent attaquées elles-mêmes parleurs ennemis ^en ce
cas il leur feroit libre de rappeller leurs troupes , en rendant la
paye qu'elles auroient reçue pour le tems qu'elles ''n'auroient
point remph : Que les foldats , lorfque leur famé ne leur
permettoit point de fervir, recevroient la paye du mois , comme
s'ils fe portoient bien , ôc par defius cela , la paye de dix jours :
Que les Vénitiens nommeroient les colonels Ôc les capitaines
des Grifons 5 mais que ces colonels ôc ces capitaines qui fe-
roient tous tirez des Ligues-Grifes , nommeroient les autres
officiers fubalternes : Que le commerce entre les villes de la
Seigneurie ôc celles des Ligues feroit libre ôc exempt de tous
droits , à l'exception des anciens péages ôc impôts qu^on avoit
coutume d'exiger j Qu'on exceptoit les temps où la pelle re-
gneroit , durant lefquels tout commerce feroit interrompu :
Qu'ils feroient obligés les uns ôc les autres d'accorder un pafia-
ge libre aux troupes étrangères ôc aux Princes qui leur amene-
roient du fecours 5 de manière néanmoins qu'on pourvût à la:
fureté des frontières , ainfi qu'il feroit réglé par les parties. Que
les uns ôc les autres s'oppoferoient au pafiage des troupes enne-
mies , autant qu'il leur feroit poflible , ôc fe foûtiendroicnt
mutuellement : Que les Vénitiens feroient tenus de donner
toutes fortes de fecours aux Ligues-Grifes, lorfqu'elles feroient
attaquées : Qu'on dépoferoit à la fin de chaque année dans la
Tome XIF, Z
178 HISTOIRE
ville de Coire les fommes deftinées pour le payement des^trois
Henri Lig'^ss-Grifes : Qu'on ne feroit aucun mal aux Proteftans dans
j y toute l'étendue de la Seigneurie de Venifê : Que les Grifons de
I ^o'^ ^^^'^^ côté n'y parleroient point contre la religion Romaine, n'y
diiputeroient point, n'y porteroient point de livres défendus,
ôc en un mot ne feroient rien publiquement qui pût préjudicicr
à la religion reçue dans cet Etat : Que ni les uns ni les autres
ne donneroient afyle aux fugitifs de l'une ôc l'autre nation , qui
feroient coupables de crime d'Etat, ou de quelque autre crime
cnorme , comme aux brigands publics, aux fodomites, aux
voleurs , aux incendiaires , aux faux-monnoyeurs , ôc à ceux
qui feroient convaincus d'avoir féduit des filles ; mais que dès
que l'une des deux PuilTances reclameroit ces coupables ^ ils
feroient rendus auffi-tôt : Que hors le cas d'une extrême nécef-
fité, on ne pourroit tranfporter du territoire d'une ville d'un
Etat dans le territoire d'une ville de l'autre Etat , deux mille
charges de blé ôc autant de mil , fans payer pour la traite un
autre droit que celui que payoient les habitans du payis : Que
Cl les trois Ligues Grifes avoient befoin de fel , qu'on leur en
fourniroit fur le même pie qu'il fe vendoit dans le payis de
Breffe ou de Bergame : Que ce traité auroit lieu durant l'efpa-
ce de dix années, & que les parties pourroient de concert le
prolonger au de-là, fi elles le jugeoient à propos : Que l'une
des deux qui voudroit que ce traité n'eût plus lieu au bout des
dix années, feroit tenue d'en donner avis à l'autre une année
avant le terme ? Ôc que fi elle n'en avertiiToit point, le traité fe-
roit cenfé continué pour dix autres années : Que s'il s'élevoit
quelques différends par rapport à quelque intérêt public , on
choifiroit des arbitres de part Ôc d'autre î ôc qu'en cas que ces
arbitres ne pufTent convenir enfemble, on nommeroit un fur-
arbitre , qui ne feroit attaché ôc fufpe£t à aucune des deux par-
ties : Qu'à l'égard des affaires des particuliers , elles feroient dé-
cidées par les juges des lieux , où les marchez ôc contrats fe
feroient faits , fans délai , Ôc fans aucun égard à la différence des
rehgions : Qu'aucun traité précèdent ne feroit cenfé contraire
au traité préfent, ôcne pourroit lui nuirez ôc qu'on n'en feroit
aucun déformais qui pût y déroger , ou lui porter le moindre
préjudice i enforte néanmoins que les trois Ligues-Grifes fe-
roient cenfées pareillement par le préfent traité ne faire aucun
DE J. A. DE T HOU. Liv. CXXX. lyp
tort Ôc ne déroger en aucune façon aux traités qu'ils avoient pu
faire ci-devant avec d'autres Princes ou d'autres villes. Henri
Ce traité fut Hgné i Coire , au commencement de l'année, j y.
au nom de la République par Jean-Baptifte de Padoûe& An- 1503.
toine-Marie de Vincenze , fecretaires de la République. 11 fut
enfuite ratifié à Venife , au nom des Ligues-Grifes , par An-
toine Salis.
Il ne fe pafla rien de mémorable cette année en Hongrie à Guerre de
caufe des mouvemens du côté de l'Orient, dont j'ai parié, ôc Hongrie.
parce que l'Ecrivain ^ , après avoir enfin fait la paix avec le
Sultan, & avoir quitté l'Afics'étoit rendu trop tard dans la Scla-
vonie. Herman Chrillophle Rufworm maréchal de camp géné-
ral s'étoit retranché habilement dans une ifle, qui s'étend au def-
fous de Vizzegrade, depuis cette ville jufqu'à Bude dans l'efpa-
ce d'une lieue ôc demie , dans le deffein de mettre ur qui
étoit à Prague. Parmi ces drapeaux il y en avoit deux aux armes
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXX; 1Î3
de Pologne^ qui font des aigles blanches; de peur de faire
de la peine au roi de Pologne , on eut la prudence de ne les j^ ^ ^, ^ ^
point faire voir. Les Vaincus fe retirèrent à Temefwar , qui j y^
pafle pour une place imprenable , ôc dont les Turcs font les ^ ^ ^ *
maîtres depuis cinquante ans. Ce combat fe donna au mois
de Septembre : dans le même tems les Turcs firent entrer un
grand convoi dans Bude. Bafie avoir réfolu d'abord de profi-
ter de fes fuccès pour aller attaquer l'ennemi épouvanté , ôc le
forcer dans les murs de Temefwar; mais comme la faifon étoit
avancée , il craignit que le fiége ne durât trop long-tems.
Cependant on fongea à lever des fubfides en Allemagne
pour les frais delà campagne fuivante. On affembla à cet effet
la Diète à Ratifbonne, où il fe trouva un grand nombre de
Princes de l'Empire. Les Eccléiiaiiiques , comme pour donner
l'exemple aux autres , promirent de contribuer à l'envi. Mais
cette libéralité du Clergé fut prife en niauvaife part : les Prin-
ces laïques ôc les villes , dont la plupart étoient Proteftantes^
difoient que le Clergé n étoit libéral que par avarice ', qu'ik-
promettoient de grolTes contributions, afin d'avoir lieu de le-
ver fur leurs fu Jets de grandes fommes d^argent, dont une par-
tie tournoit à leur profit : Qu'ils fe mettoient peu en peine d'é*
puifer des Etats qui n'étoient point leur patrimoine, ôc qu'ils
n'avoient aucun égard pour leurs fucceileurs ; au lieu que les
Princ-es laïques craignoient toujours de ruiner leurs peuples »
pour ne pas porter de préjudice à leurs héritiers. Cette con-
duite du Clergé a fouvent donné lieu à de grandes plaintes
dans l'Empire. Au refte , ce qui n'étoit point encore arrivé juf»
qu'alors, on promit une paye de quatre-vingt mois Romains?
le duc de Brunfwick s'engagea à fournir des troupes en particu-
lier , Ôc l'éledeur de Saxe à fournir des canons avec tout leur
attirail.
Il s'éleva alors dans la Saxe , entre l'élefleur Chriftien ôc les Différend
Princes d'Anhalt, un différend très-confidérable, qui quoiqu'il emrc J'éicc-
n eut qu un rondement léger ôc mcertam , ne lailla pas de du- & les princes
rer trois années, Ôc n'aboutit à rien. L'Electeur étant allé à la dAnlult.
chaffe au mois d'Avril vers un bourg qui lui appartenoit , nom-
me Graven en Heinighen (itué près de la principauté d'An-
halt , en entrant dans un bois, entendit un coup demoufquet
qu'on tira derrière lui. On chercha, en vain celui qui avoit
iS^- HISTOIRE
^ tiréj on ne put le découvrir ce jour là. Le lendemain lesgaf'
Henri ^^^ ^^ l'Elecleur arrêtèrent fur des conie6tures & des indices,
T Y dans le bourg de Boba appartenant aux princes d'Anhalt, un
' î 6o\ fcelérat déjà décrié pour fes brigandages i nommé Michel Hen-
' ' ''* ri de Magdebourg, qui fuivant Tordre de Laurent Biderman
chancelier d'Anhalt , fut livré à l'Eledeur , qui le fit demander:
-par David de Bergen bailli de Deffau. Ayant été interrogé,
il avoua que c'étoit lui qui avoit tiré le coup j mais il ajouta
qu'il ne l'avoit fait que pour donner avis de fon arrivée à fa
fervante qui n'étoit pas loin.
Cependant ayant accufé quelques autres gens complices de
fes crimes , l'affaire fut traînée durant cinq mois. Pendant ce
tems-Ià le bruit courut que Henri de Dhona lieutenant co-
lonel , ôc le chancelier Biderman , principaux miniftres des prin-
ces d'Anhalt :, avoient fuborné des affaflins , pour tuer l'Elec-
teur, afin de venger une injure que ces Princes avoient re-
çue de lui , dont néanmoins ils ne s'étoient jamais plaints ,
.Ôc dont i'Eledleur avoûoit lui-même n'avoir aucune connoif-
fance. Le prince Jean George d'Anhalt , chef de fon illuflre
Maifon , regardant ce bruit comme très-injurieux , fît aufïî-tôt
arrêter ceux qu'on accufoit ^ 6c écrivit à i'Ele6leur, de vouloir
bien lui envoyer les dépofitions des coupables. L'Eledeur en-
voya au prince d'Anhalt des perfonnes , pour lui expofer les
charges, ôc lui donner un extrait de l'interrogatoire, ôc pour
îe prier en même-tems de lui envoyer ceux que les criminels
avoient nommez, afin de les confronter avec eux, en donnant
caution, pour leur renvoi après la confrontation. Ceux-ci foû-
tinrent qu'ils n'étoient point jufticiables de rEle£leur, ôc que
félon le droit Romain ôc le droit Germanique , on devoir les
afïigner devant les juges dont ils dépendoient : d'un autre côté
les princes d'Anhalt prétendoient que leur droit de fouverai-
neté , ôc leur jurifdidion feroient blelfez , s'ils envoyoient leurs
fujets en Saxe pour y être jugez. L'Eledeur porta donc l'af-
faire au tribunal de l'Empereur, qui pour lui faire plaifir con-
feilla aux Princes de fe relâcher un peu de leurs droits. L'é-
ledeur George Frédéric de Brandebourg s'entremit enfuite ,
pour engager l'Eleêleur de Saxe à envoyer la procédure hors
-des terres de fon obéiffance , ôc les Princes d'Anhalt à con-
feiîtir, par complaifance pour l'Eledeur de Saxe, que les accufés
fufTent
DE J. A. DE THOU,Liv. CXXX. i2^
fuïïent confrontez en Saxe avec les criminels fous la eau- ,__„.„, ...i»
tien du renvoi. La médiation de l'EIedeur de Brandebourg ri
fut inutile , 6c le temperamment qu'il avoir propofé ne fut point t y
accepté.
Cependant le duc de Saxe craignant que les coupables qui ^ ^^ S'
étoient malades , ôc qui ne fe mcnageoient point dans la pri-
fon , n'y mouruflent ; ordonna d'exécuter le jugement qui avoit
été porté contre eux. Cet ordre avec le décret d'ajournement
ayant été lignifié aux accufés , ceux-ci qui virent que la mort
précipitée des coupables alloit leur ôter tout moyen de fe juf-
tifier, envoyèrent à Drefde un huilTier^ pour protefter de leur
part. Le jugement n'en fut pas moins exécuté ; Michel Henri
fut coupé en quatre quartiers , ôc Jean Manzel fon complice
fut tenaillé avec un fer chaude, ôc mis enfuite fur la roue. In-
dépendemment de l'airafTinat qu'ils avoient voulu commettre,
ces fcélérats méritoient cet affreux fupplice ^ pour leurs autres
crimes énormes.
A l'égard des princes d'Anhalt, toutes les perfonnes fenfées
jugèrent que ces Princes^ dont la probité étoit connue de tout
le monde , n'avoient eu aucune part au crime dont on les ac-
cufoitj d'autant plus qu'ils n'avoient eu auparavant aucun fujet
de fe plaindre de l'Eledeur, comme il en convenoit lui-mê-
me. Dhona ôc Biderman ne pouvoient pas non plus être foup-
çonnez , étant deux hommes d'une conduite irréprochable , ôc
revêtus l'un ôc l'autre d'une charge importante qui les expo-
foit à l'envie de bien des gens j ôc à la haine des fcélérats j ils
n'avoient d'ailleurs aucun monf pour commettre une action ^
fi horrible. Il parut plus vrai-femblable que des malfaiteurs ,
tels que ceux qui les avoient accufés, ou fubornez par quel-
ques perfonnes ,oufeflatant que les accufations éloigneroient
peut être leur jugement , avoient perfifté jufqu'à la fin dans leurs
premières dépolirions , comme il arrive fouvent à ces mifera-
bles , qui tâchent de prolonger leur vie aux dépens de la ré-
puration des autres. Leur fupplice appaifa le reffentiment
de l'Eledeur, ôc fit ceffer le bruit quis'etoit répandu au fujet
de leurs dépofitions. Ceux qu'ils avoient accufez, ôc qui étant
toujours détenus en prifon , avoient demandé qu'on fufpendit
J'exécution de la fentence , après qu'elle eut été exécutée ^
Tome XIF, A a
H E N R I
IV.
I <5o 5.
Siège d'Or-
tendc.
iS6 HISTOIRE
déclarèrent qu'ils feroient toujours prêts de comparoître devant
leurs juges , fuivant les loix de l'Empire.
Revenons maintenant au licge d'Oftende , dont je vais ra-
conter le détail jufqu'à la fin. Le premier de Janvier on fit
des décharges de canon & d'arquebufe de part 6c d'autre,
comme pour fefaluer mutuellement ôcfe fouhaiter une heureu-»
le année. Le mois fuivant il s'éleva une tempête horrible eau-
fée par un vent de Nord-Eft j les vaiffeaux qui étoient devant
le port , pour en empêcher l'entrée ôc la fortie furent très-mal-
traitez. Les batteries ne ceflbient point de tirer & faifoient un
feu terrible : depuis le commencement du fiége jufqu'au pre-
mier de Mars on compta cent cinquante mille coups de ca-
non j dont les boulets de fer étoient de trente ôc de cinquante
livres. Les affiégés ne tiroient pas moins , ôc on aiïure qu'il
partit de la place plus de cent mille coups; enforte que les ca-
nons ufez à force de tirer furent envoyez plufieurs fois enZe-
lande pour les réfondre. Les maladies ôc les combats firent
pendant ce tems là périr dans le camp des afTiégeans près dç
dix-huit mille hommes, ôc dans la ville près dèfept mille; en"
un les principaux officiers des deux partis moururent. Le 12
de Mars le capitaine Grunefeld eut la jambe emportée d'un
coup de canon près du Weyt-ravelin, ôc mourut fur la place.
Sept jours après trois vaiffeaux entrèrent dans le port mal-
gré le feu du canon des affiégeans. Les jours fuivansil en en-
tra trente-neuf, dont un portoit des chevaux de bataille , ils
efTuyerent foixante coups de canon 5 neuf fortirent ôc quatre
furent pris.
Les affiégés ayant appris que les troupes d'Albert travailloient
à fortifier leur nouvelle plate-forme près de la gueule , pour
empêcher les affiégés d'entrer ôc de fortir , ils mirent en mer
le 4. d'Avril quatre bâtimens , dont l'un revint bien-tôt ayant
été fracaffé par le canon des ennemis. Le onze les trois au-
tres fortirent du port : deux jours après un vent violent de Sud-
Oùeft emporta prefque les gabions que les affiégeans avoient
élevez du côté du levant , ôc endommagea beaucoup la plate-
forme près de la gueule. Il fit auffi beaucoup de tort à la ville
& abattit de vieux murs ôc le clocher d'une Eghfe.
La nuit fuivante on fit pluiîeurs attaques , ôc on combattît
DE J. A. DE THOU, Ltv. CXXX. 187
durant quatre heures avec beaucoup d'ardeur. Du côte du Le-
vant on arracha envir(^n cent pieux de la paHfTade de la demi-
lune j du côté du couchant on attaqua fans fuccès , ôc on y
avoit apporté des tonnes pleines de poix raifine. Le lieutenant
de Hanckrot y fut tué j & le capitaine Bork fut percé de part
en part d'un coup de moufquet, dont il mourut quelques jours
après. On attaqua en même tems le ravelin du Poldre. Les
afllégeans furent d'abord repoufTez j mais étant retournez à la
charge ils s'en rendirent maîtres ^ après avoir tué tous ceux qui
le défendoient , ôcqui étoient prefque tous Anglois ou SuifTes.
Le lendemain les afTiégés tentèrent une fortie i mais ayant été
très-maltraitez ils fe retirèrent avec perte de 400 hommes ;
les alTiégeans perdirent aulTi plufieurs des leurs dans cette adion.
Trois jours après on racheta pour la fomme de cent talers le
corps du lieutenant général des Suiffes, afin de lui rendre les
honneurs de la fepulture. Le même jour ôc le fuivant on re-
çut dans la ville fix compagnies d'infanterie , deux de SuifFes,
deux de Danois, ôc deux de Suédois. Le 17 d'Avril on ap-
porta dans la ville quatre canons , appelles Cartawes. On les
plaça, l'un au baftion de Pekel, l'autre fur le Poldre, le troi-
fiéme au Nor-oft-ravelin , ôc le quatrième à i'Oueft-Porte.
Le 22 du même mois on braqua une Cartawe fur le Poldre
pour tirer contre le nid de l'Hirondelle ; le lendemain les af-
fiégés profitant de l'avis d'un déferteur , mirent le capitaine
Scknit avec des foldats fur une barque , comme en fentinelle
pour avertir , en cas que les ennemis vouIufTent attaquer la
demi-lune , foitpar terre , foit par mer. Deux jours après trente-
deux vaifTeaux entrèrent par le nouveau Havre. Les aiïîégeans
tirèrent fur ces vaifTeaux cent trente coups de canon , qui ne
firent pas grand maljôcne tuèrent qu'un matelot. Trois jours
après il arriva dans la ville onze compagnies d'infanterie , trois
de Zelandois, ôc les autres, partie d' Anglois, ôc partie d'E-
cofTois. Ils entrèrent dans la place fans avoir perdu plus de
trois homines. Le lendemain un vaiffeau entra en plein jour
dans le port , ôc la nuit fuivante il en fortit fix.
Le 2 de Mai on apporta de Zelande dans la ville deux ca-
nons , ôc le lendemain il y entra trois compagnies d'infanterie.
Le 7 du même mois il parut fept galères armées en courfe,
que fept vaifleaux mirent en fuite , après un léger combat.
Aa ij
Henri
IV.
i (> 3.
. xS8 HISTOIRE
^^^^„^^^„„„^ Le dix trente-quatre bâtimens arrivèrent & elTuyerent cent
~ ^ vingt-huit coups de canon , qui en coulèrent cinq à fond iPun
, ' étoit chargé de boulets de fer^, un autre portoitune CartaNve,
ndement. Il chargea Jacque Francefque
6c Pompée Juftiniano , fur qui il comptoit beaucoup , d'obfer-
ver exactement la fituation des lieux , ôc les forces des ennemis,
de réfléchir fur les conditions qu'on lui ofFroit , ôc de lui man-
der leur fentiment. Enfin foit que Spinola regardât cette en-
treprife, comme une occafion d'acquérir de la gloire, foit qu'il
ne pûtréfifter à l'envie qu'il avoit de faire plaifir à Philippe ôc
à Albert, il fe laiffa perfuader qu'il n'y avoit point de témérité
dans cette entreprife, qui d'ailleurs lui feroit auffi glorieufe;
qu'elle feroit utile à ceux qui en avoient formé le projet, ôc qui
en defiroient l'exécution.
Le marquis de Spinola arriva donc devant Oftende le 8
d'0£lobre, Ôc commença par faire venir les entrepreneurs des
vivres, ôc tous ceux qui étoient chargez de fournir à l'armée
les provifions de guerre. Comme il avoit de l'argent comptant
à leur donner , ôc que beaucoup de provifions étoient déjà dans
lesmagafins, il n'eutpas depeine à obtenir d'eux de la dimi-
nution pour le prix. Il ordonna enfuite à Targon de faire conf-
truire un radeau ^ long de cinquante pas , qu'il fit conduire
I Ceft ainfî que Henri Haefieîns
parle de ces radeaux dans le journal du
lîége d'Oftende imprimé à Leyde chez
Elzevier lôiy. " LesGens de l'Archi-
„ duc voyant que l'effet de la batterie
„ fur la gueule n'étoit pas tel qu'ils fe
„ l'étoient promis , & que les navires
^ ns laiflbient d'entrer éc fortir par la
ï, gueule , ils firent faire certaine ma-
,, chine , qu'ils appelloient une flotte,
„ qui étoit comme un grand & ample
„ plancher de bois, qui pourroit nager
„ fur l'eau , 8c étoit garnie de défenfes,
„ & propre à braquer du canon;IaquelIe
„ ils eilimoient que l'eau éléveroit, 8c
„ n' emporteroitjui neromperoit pas,6ç
DE J. A. DE THOU , Liv. CXXX. 1^7
Jufqu^à la digue où étoit le comte de Bucquoi , Ôc qu'il joignit à ïï;;:?:^l_
celui qui étoit déjà au fond du canal j Juftiniano eut ordre en H £ |vj r i
même tems d'élever ce radeau jufqu'à la hauteur de la digue j y
lorfque la mer feroit retirée. Cela réuiïît un peu , malgré le ca- ^ ^ '^
non de la place ôc les feux d'artifices que les aiTiégez lancèrent
fur cet ouvrage , ôc que Juftiniano eut bien de la peine à étein-
dre. Catriz fit la même chofe vers le Fort d'Albert, ôc on don-
na ordre auxEfpagnols d'élever une digue , ôc de l'étendre juf-
qu'aux Forts "^ qui étoient du côté de la mer. * II y ^volt
Il envoya enfuite à Bruxelles Aurelio Spinola nouvellement Jour d'oûen-
revenu d'Efpagne , pour informer Albert qui étoit alors en cette «^c.
ville , de Tétat du fiége , ôc lui donner des efpérances d'un »
heureux fuccès. Il obtint en même tems comme une grâce
particulière que fon régiment feroit donné à Juftiniano. Cet
officier quiavoit autrefois ferviavec diftinction fous le duc de
Parme , s'étoit dans la fuite rendu célèbre par plufieurs ex-
ploits , ôc pafToit pour un capitaine également habile ôc zélé
pour le fervice de fon Prince.
Le 5* de Novembre il fordt onze vaififeaux du port , ôc il en
entra un pareil nombre fans danger, ôc enfuite huit. Les radeaux
furent brifez , en partie par les vagues , ôc en parue par le canon
des afiiégez. Enfin la Hotte de Zelande parut de loin , après
avoir eu long-tems les vents contraires ; ôc à la faveur d'un bon
vent elle entra dans le port. Il y avoit fur cette flotte quelques
compagnies de Frifons avec des provifions de guerre ôc de
bouche. Le 4. de Décembre il entra fix barques de pêcheurs
dans le port , dont une fut coulée à fond. Il entra en même
tems dans la ville deux cens barils de poudre. Deux jours après
la violence des vents écarta les radeaux , ôc douze compagnies
d'infanterie abordèrent. On approcha encore les radeaux une
féconde fois. Le. 17 de Décembre la violence des vents fit
beaucoup de tort de part ôc d'autre. Le lendemain quarante-
un bâtimens entrèrent dans^ le port très-fracaflfez , un feul fut
coulé à fond :, mais tout l'équipage fe fauva. Le même jour Ghi-
iftel* gouverneur de la ville aborda : enfuite vingt-iept bâti- * Bonoun
r . T ■ ■ \ J rappelle de
mens y entrèrent lans aucune perte. Le prmcipal de ces Ginikiks.
„ la firent approcher tout furie bord Voyez auffi un Livre intitulé: Lemcmo-
„ de la gueule ; lîiais les vagues de la rable fie'ge d'Oftende , par Chriûophie
„ mer la rompirent ; ôc fut cette in ven- Bonours , imprime' à Bruxelles i6z8,
»tion fans effet comme les autres.
Bbiij
Henri
IV.
1 60 ^.
* Le même
l'appelle Van-
cicr-Noot.
T^S HISTOIRE
bâtimens étoit un navire d'Amfl:erdam, àquiil échut d'entrer îc
premier dans le port. La galère noire , l'une de celles qui avoit
combattu contre la flotte de Frédéric Spinola , aborda auffi. La
Noot * gouverneur de la place qui venoit d'être remplacé par
Ghiflel , en partit le même jour. Le jour de Noël , les afîié-
geans employèrent encore leurs radeaux, que les vents , quoi-
que violçns, ne purent rompre ni écarter ôc ils les avancèrent
jufqu'au ravelin du Porc -épie , dans un endroit où le canal eft
encore plus étroit qu'à la Gueule. Le lendemain il arriva cinq
compagnies d'Anglois, & il fortit du port vingt-quatre bâti-
mens fans aucune perte. Ce même jour le capitaine Carf d'U-
trecht fut tué: c'étoit un excellent officier.
Après tous les radeaux & toutes les machines que Targon
avoit mifes en ufage , cet Ingénieur imagina & fit conftruire,
de l'ordre d'Albert ôc du confentement de Spinola , un pont
tournant de la longueur de deux cens pas, & affez large pour
que cinq hommes pufTent s'y tenir Ôc marcher de front. Le
de/Tein étoit de jetter ce pont , lorfque la mer fe retireroit, ôc
de l'attacher à un bord du c^nal ôc au boulevart qui étoit prO'
che } ce qu'on avoit crû faire fi aifément ôc fi promptement
que l'ouvrage devoir être entièrement achevé avant que les af-
fiégez pulTent en avoir connoifiance. C'étoit une efpece de
char ' haut de vingt-cinq palmes ôc large de quatre , foûtenu
de quatre roues au milieu defquelles étoit un mât de galère ,
attaché fortement avec des cordes. On fit enfuite huit ponts
qui fe tenoient avec des cordages j chacun de ces ponts étoit
long de vingt-cinq pas , ôc étoit foûtenu par de pentes anten-
nes mifes en travers ; on y avoit ajouté des cordages entrelaf»
fez , afin qu'ils fuffent moins pefans. Un de ces ponts étoit lié
au timon du char , ôc étoit encore attaché au mât par des cor-
dages.
Lorfque la machine eut été con{lruite> il futqueftion de voir
fi on pourroit aifément la faire avancer. 11 fallut pour cela em-
ployer bien des bras qui eurent beaucoup de peine à la mettre
en mouvement. La plupart des morceaux de bois ôc des clous
1 Cette machine fut appelle'e le
Char-pont. La defcription qu'on voit
ici n'en donne point d'idée claire. Les
curieux pourront confulter l'ouvrage
de Bonours que j'ai cité ci-defTus , hV.
X. page 464. édit. de Bruxelles i ($28.
Cette machine y eft expliquée fore avi
long.
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXX. ipp
fs rompirent : la machine ne pouvoir fe conferver en fon
équilibre, & étoità chaque inftant fur le point de fe renverfer. Henri
Enfin l'on connut alors par expérience que toutes ces fortes de j y
machines qu'on imagine dans un cabinet , fur-tout celles qui i 5 q î
font grandes, répondent rarement , lorfqu'on veut les mettre ^'
en pradque , aux idées magnifiques qu'on s'en croit formées.
Ainfi fans s'arrêter davantage à ces inventions , plus ingénieufes
qu'utiles, on jugea à propos pour ne pas confunier toute la faifon
de l'hy ver dans des travaux infrudueux , de conftruire de nou-
veaux radeaux , ôc de faire des digues dans le canal. On en vint
à bout avec beaucoup de danger ôc de perte. Les travailleurs
qu'il falloir payer bien cher , étoient tués pour la plupart , ou
n'en revenoient qu'eftropiez. Lesfoldats Allemands ôc Wal-
lons, attirez par l'amorce du gain ^ affrontoient le danger de
tems en tems : les Efpagnols ôc les Itahens le faifoient plus
rarement j mais îorfqu'iis s'expofoient ainfi , ce n'étoit que
pour la gloire ôc non pour de l'argent.
Le marquis de Spinoîa plus interefféque tout autre au fuc-
cès du fiége, étoit par-tout , partageant le péril ôc animant les
travailleurs par fa préfence,par fes difcours ôc par fes libera-
litez. La digue que les Efpagnols avoient commencée, ôc
qui avançoit médiocrement^ fut enfin abandonnée, ôc on en
commença une autre au dcffus , vis à vis du ravelin Porc-E-
pic, où il y avoit moins à craindre ôc du canon de la place ôc
de la marée. Les Itahens entreprirent auiïi une digue près du
ravelin Cangrego. Enfin après un travail opiniâtre , ôc auffi pé-
rilleux que pénible, ces ouvrages fe trouvetent infenfiblement
achevez. On mit fur les digues qui furent conftruites dans le
canal , des foldats ôc du canon ; ôc on commença à approcher
des Forts. Les afiiégez de leur côté fe préparèrent à une vi-
gouteufe défenfe.
Au commencement de Janvier de l'année fuivante les afTié-
geans ôc les afiiégez s'étant falués réciproquement de plufieurs
décharges , il s'éleva tout à coup une tempête , qui ébranla
tine partie des fortifications du côté du Levant , enforte qu'il
fallut faire venir du bois de Zelande pour les réparer , ôc y
employer tout le mois de Janvier ôc de Février. Ce fut alors
que cent cinquante bâtimens entrèrent dans le port ^ chargez de
foldats , de canons ôc de vivres. Comme il paroifibit que les
I 5o^.
£00 HISTOIRE
aiTiigeans qui s'étoient approchez des Forts de coté du Cou-
~ chant, fe préparoient à attaquer cet endroit , les a(îié.<^ez percé-
F. N R I ^, A j ■ ^1 r o • ^ '^ r -.^
I Y ^^^^^ e^"^ plulieurs endroits la contreicarpe , & mirent juiqu a
* vingt-cinq compagnies fur le chemin couvert , ils dreflerenc
'^' en même tems deux batteries dans la demie lune du Poldre ,
& autant dans le Weft-ravelin , pour ruiner les ouvrages des
alFiégeans. Pendant ce tems-là les grenades , les boulets & les
pierres enflammées ne ceflbient de pleuvoir fur les travailleurs.
Déjà les afîiégeans étoient fur le point de fe rendre maî-
tres de la gueule, ôc les Efpagnols avoient conftruit une demi-
lune tout proche, lorfqu'il s'éleva le premier de ?viars une tem-
pête plus furieufe que toutes celles qu'on avoit effuyées juf-
quViorsi le vent qui fouffloit de TOueft au Nord, dura cinq
jours entiers , abattit rOoft-Porte , avec la fortification qui étoit
proche , ôc ruina une partie de la contrefcarpe. La demi-lune
des Efpagnoîs fut auiïi très-endommagée , 6c la digue de Buc-
quoi ayant été rompue ôc ouverte , ceux qqi étoient dcflus fe
trouvèrent enfermez comme dans une ifle : il fembla alors que
les afliégeans ôc les afTiégcs ayant ceffé de fe faire la guerre;
ne combattirent plus que contïe les vents Ôc les orages. Le
refte du mois fut employé de part ôc d'autre à réparer les rui-
nes des ouvrages , ôc pendant ce tems là les canons ne cefTe-
rent point de tirer des deux cotez. Le 21 de cemoisGhiftel
fut tué d'un coup d'arquebufe. Ses entrailles furent inhumées
à Oftende , ôc fon corps fut porté à Utrecht fa patrie.
On attaqua par trois endroits ; Catriz qui commandoit dans
une de ces attaques , faifant fes efforts pour fe rendre maî-
tre du ravelin verd , reçût une bleflure dangereufe dont il mou-^
rut fort regreté par les afliégeans. Son régiment fut donné
à Régnier de Châlons. Les Italiens , qui étoient aux ordres
du chevalier Melzi , parvinrent alors au ravelin Cangrego , im-
médiatement après que Catriz eut attaqué le ravelin verd. Les
Efpagnoîs attaquèrent plus tard, parce qu'ils avoient befoin
d'une digue plus forte pour réfifter aux vagues , ôc que le ca-
nal étoit plus large en cet endroit. Les Wallons ôc les Italiens;,
quoiqu'ils enflent trouvé des fortifications ouvertes ôc fans dé-
fenfe, ôc au dedans des retranchemens, travaillèrent néanmoins à
s'y fortifier encore,ôcs'emparerent entièrement de lafauffe-braye,
J^ç marquis de Spinola fe voyant maître de ces fortifications ,
DE J. A. D E T H O U , L I V. CXXX. 201
ydreiïa des batteries pour battre les flancs desbaftionsÔc le front , ^
du ravelin. H~Ë^7r^
Cependant les maladies & le feu des afTiégés avoient beau- t y
coup diminué l'armée de TArchiduc , enforte que Spinola fut i k q\
obligé de lui demander un renfort de nouvelles troupes. Il
jetta aufîi dans le canal vers la Bredene un nouveau radeau
conftruit par Targon , ôc qui fut comme auparavant perfec-
tionné par Juftiniano. Torrez eut ordre enfuite de pafTeravec
cinq cens hommes du côté du retranchement d'Albert pour
foiitenir les Wallons. Lucio Dentici 6c Juftiniano furent en
même-tems commandez pour aller foûtenir les Italiens avec
quatre compagnies , ôc avec deux autres tirées du régiment de
ces deux colonels. On avoit fait venir de l'Eclufe quelques
jours auparavant les troupes que commandoit Jean de Mené -
fez y ôc on les avoit jointes aux Efpagnols. Cependant il en-
tra dans le port , à la faveur de la marée de l'équinoxe , plus
de cent bâtimens, Ôc il y en fortit aufïî quelques-uns.
Sur ces entrefaites les Etats généraux craignant qu'Often- Mouvemcni
de ne fût enfin forcée de fuccomber, levèrent une grofle ar- d" comte
mée, ou pour obliger l'Achiduc à abandonner le fiége de cette ^""'^^•
place qu'il afliégeoit depuis fi long-tems , ou au moins pour
fe venger par quelque exploit confidérable. Lorfque cette ar-
mée fut afîcmblée, la plupart des Gouverneurs ôc Comman-
dans des places de la Flandre, dans l'incertitude où ils étoient,
des deffeins de Maurice , craignirent chacun pour eux en par-
ticulier , ôc écrivirent à l'Archiduc pour lui demander du fe-
cours. De ce nombre étoient Herman comte de Berghe qui
étoit dans la Gueldre, Grobbendonck gouverneur de Bofle-
duc , Ôc les gouverneurs d'Anvers, de Huift ôc du Sas de Gand.
Le marquis de Spinola qui fit fon poiTible pour être infor-
mé par fes efpions du deflein de Maurice , crut que ce Gé-
néral avoit envie d'attaquer l'Eclufe , comme une place peu
éloignée d'Oftende. Il écrivit donc au Gouverneur de faire
bien fortifier les forts de faint George ôc de Blanckenberghe i
ôc de faire bien obferver du haut des tours ôc des guérites s'il
ne paroifToit point fur la mer des vaifTeaux en grand nombre.
Il avoit aufli donné ordre à Juftiniano qui étoit au fort de Bre-
dene de tenir prêt un détachement de mille fantafîins , ôc de.
quatre cens chevaux fous la conduite de Botbergue , pour les
Tome XÎK Ce
202 HISTOIRE
„ - - envoyer à Elanckenberghe fur la première nouvelle qu'on au-
H„ ., ,. ^ roit de l'approche des ennemis de ce côté là , étant dans le def-
j Y lein d y aller lui-même avec 1 élite des troupes.
i (5 o 1 Maurice avoit eu envie de furprendre en chemin Utrecht,
ôc il fe flatoit d'y pouvoir réuffir. Mais Antoine Grenet fei-
gneur de Werpe » ayant donné avis aux garnifons , que dès que
l'ennemi paroîtroit ils tiralTcnt le canon pour faire connoître
qu'elles étoient fous les armes & prêtes à fe défendre, les def-
feins de Maurice échouèrent. Ce Général arriva enfin le 25*
d'Avril dans le canal de Fleiïingue avec une flotte de cinq
cens bâtimens de toute efpece , fur laquelle il y avoit douze
mille hommes de pie, deux mille chevaux avec du canon, ôc
toute forte de provifion de guerre. Sur cette flotte étoient les
trois frères Guillaume Louis, Erneft Cafimir, ôc Louis Gon-
thier de NafTau , ôc le prince Henri Frédéric frère de Mau-
rice, général de la cavalerie. Maurice arriva lui-même peu de
tems après avec Chriftien prince d'Anhalt, ôc Adolfe deNaf-
fau fon coufm, ôc avec les députés ôc les confeillers des Etats
généraux.
Juftiniano ayant été averti par la fentinelle du fort de faint
George, fit aufîi-tôt charger des munitions fur un chariot, ôc
marcha avec des troupes vers Elanckenberghe 5 puis fur l'avis
qu'il reçut en chemin que la flotte des ennemis s'étoit arrê-^
tée à l'entrée du canal de l'Eclufe , il alla du côté de S. Geor-
ge, OLi il trouva Aurelio Spinola avec fes galères, qui lui ap-
prit conjointement avec le commandant du Fort, que Mau-
rice avoit mis fes troupes à terre dans l'ifle de CafTant, ôc qu'il
avoit fait tirer le canon contre deux Forts , qu'il avoit contraint
de fe rendre à lui. Aurelio conjeduroit que Maurice avoit en-
vie d'aller à Oftende , ce qui l'avoit fait réfoudre à fe retirer
dans le canal de l'Eclufe avec fes galères.
Sur ces nouvelles Juftiniano envoya deux cens hommes d'in-
fanterie , fous les ordres de Trofy "Wallon à l'Eglife de fainte
Anne, ôc à la redoute qui étoit au-deflbus fur le bord du ca-
nal : en même tems il écrivit au marquis de Spinola, ôc le
pria d'y envoyer encore mille hommes avec deux pièces d'ar-
tillerie. Le Marquis fît partir Olmedo avec un détachement
de mille hommes i ôc par fon ordre Lucio Pallavicino y con-
duifit deux canons , pour s'oppofer à la defcente des ennemis
DE J. A. DE THOU; Liv. CXXX. 5oj
qui l'entreprirent le 27 d'Avril. Ils commencèrent par conf- ^^^^^
truire cinq pontons, fur lefquels quinze cens hommes pouvoient ~ "
paflfer à la foisr On eh fit enfuite vingt fur lefquels il pouvoir "^ ^ ^ ^ ^
aufïî paffer à la fois fix mille hommes. On drelTa en même
tems contre le fort fainte Anne une batterie de fix canons, qui ^ ^ *^ ^'
étoient tellement braquez , que les boulets perçoient la muraille
du fort par le milieu, ôc que les foldats n'y pouvoient tenir.
Quoique Trofy défefperât de pouvoir conferver ce Fort , il
reçut néanmoins ordre dejuftiniano d'y relier, ôc de toutrif-
quer pour repouffer l'ennemi j on fe contenta d'envoyer à fon
fecours Angelo Melgara ôc Ottavio de Mari avec deux cens
arquebufiers. On braqua aulli un canon qui incommoda beau-
coup les ennemis durant cinq heures que dura leur débarque-
ment. Il y eut cent hommes tuez du côté des troupes de
i'Archiduc, ôc de ce nombre fut Trofy, qu'un coup de ca-
non emporta. Mais Maurice perdit beaucoup plus de monde.
La ville de l'Eclufe efl fituée fur un canal , qui au-deiïbus
fe partage en deux bras. Le premier coule vers la droite, ôc
à quatre cens pas de là fe divife en plufieurs rameaux ; cou-
lant enfuite l'efpace de mille pas , il s'étend jufqu'à Ardenbourg,
ôc inonde tout le payis de ce côté-là. Le fécond coule vers
rifle de Coxie , où eft le fort de Sainte-Catherine ôc le fort
d'ifendick, près de Damme, qu'il arrofe. Quatre cens pas au-
defiTous, il forme plufieurs rameaux fur la gauche , qui enfin
fe réunifient aux autres. Le payis eft fi bas , que dans la marée
de l'équinoxe de Mars, ceux du payis font obligez d'élever des
digues, depuis Damme jufqu'à Ardenbourg, pour fe préferver
de l'inondation. On a aufli pratiqué une éclufe à une demie
îieuë de Damme , pour retirer les eaux :, ôc les faire écouler dans
la mer , fans inonder le payis , ôc un pont peu éloigné de cet
endroit pour la commodité des voyageurs.
Spinola étoit venu à deflein de pafler dans l'ifle de Coxie,
6c d'y porter trois cens hommes. Les Forts de Sainte-Cathe-
rine ôc de Saint-Philippe étoient gardez par Auguftin Errera ,
gouverneur de la citadelle de Gand, ôc par Théodore Trivul-
ce, à la tête de mille hommes , ôc par Brancaccio, qui y étoit
avec fon régiment. Ils avoient été envoyez par l'Archiduc. Sur
ces entrefaites , Louis de Velafco arriva de la part de ce Prince >
avec ordre de s'oppofer de toutes fes forces au débarquement
C c ij
Û04 HISTOIRE
^^^^^ des ennemis, & de demander pour cet effet au marquis de
ZZ Spinola toutes les troupes dont il auroit befoin. Velafco ÔC
Henri i ^,c • • i v a v , - r -
i\r ^^ Marquis , jaloux 1 un & 1 autre , eureht a ce lujet une vive
^ * conteftation. Velafco demandoit plus de troupes , que Spi-
^* nola n'en avoit envoyées à Juftiniano ; & celui-ci de fon côté
foutenoit, ciue Maurice étant fi proche, avec des troupes fraî^
ches , il étoit dangereux de faire un plus gros détachement des
troupes deftinées à continuer le fiége d'Oftende. Comme ils
ne pouvoient s'accorder, ils fe féparérent j Velafco fe rendit
à Damme , ôc Spinola à Bruges , d'où ils écrivirent l'un ôc
i'autre à l'archiduc Albert.
Cependant Juftiniano reçut ordre de tenir dans l'endroit oCi
il étoit, de ne pas négliger l'ifle de Coxie, & de fe bien con-
certer avec Matthieu Serrano , gouverneur de l'Eclufe , afia
qu'il lui donnât le renfort dont il auroit befoin. Spinola re-
tourna au fiége d'Oftende. Velafco ayant reçu de nouveaux
ordres d'Albert , fe prépara à empêcher le débarquement ,
ôc Juftiniano eut ordre de lui obéir en tout.
Les rebelles de Grave étant fortis avec trois canons , ils
înveftirent Tilemont^ où le comte Frédéric de Berghe étoit.
Ayant été repouffez avec perte , ils fe jetterent fur un monaftere
de filles qui étoit proche , le pillèrent , ôc le brûlèrent. Ils fi-
rent enfuite des courfes jufques fous les murs de Mons en
Hainaut , commettant partout mille défordres. Albert , qui
jufqu'alors avoit refufé de traiter avec ces rebelles , & de leur
accorder aucunes conditions , fe vit alors dans la nécefiité de
le faire. Il leur accorda pour retraite la ville de Ruremondej
& leur donna pour otages le duc d'Offone , le duc de Fonte-
fioy , & Aîfonfe Davalos.
Maurice , voyant qu'il lui étoit impofiible de faire fon dé-
barquement dans le canal , s'avança du côté des forts d'Ifen-
dick & de Saint-Philippe. Ayant apperçu Trivulce , qui ve-
noit au-devant de lui avec de la cavalerie, il tourna aufii-tôt
vers rifle de Coxie, où Serrano n'avoit envoyé aucunes trou-
pes , quoiqu'il l'eû-t promis à Juftiniano. Ainfi le 2 de May ,
dès la pointe du jour , quatre cens hommes ayant débarqué,
& n'ayant trouvé dans l'ifle que quarante hommes pour la
. défendre , ils les en chaflerent , fans être obligez de combat-
tre. Ils furent bientôt fui vis de quatre mille hommes. Maurice
1
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXX. 20/
s'étant fortifié dans cet endroit , alla attaquer les forts de Sainte-
Catherine ôc de Saint-Philippe , qui , après un combat aiïez u r >q r i
opiniâtre, furent enfin abandonnés par les troupes de l'Archi- j y
duc. Enfuite il marcha au fort d'ifendick, où il envoya un ^ ' .
Trompette pour fommer la garnifon de fe rendre. Pour ré- ^*
ponfe on tira un coup de moufquet fur le Trompette , & on
le tua. Maurice avant d'accorder aucunes conditions, exigea >
pour préliminaire , qu'on lui fit fatisfa£tion fur cet attentat.
Après en avoir fait de vaines excufes, la garnifon livra un cer-
tain Italien ; ôc à ce prix , elle obtint ces conditions ; Que le
gouverneur, nommé Grifon , fornroit avec fes gens , qui étoient
au nombre de cinq cens , avec armes , mais fans enfeignes ,
fans tambour, & mèche éteinte : Qu'on laifferoit dans la place
tous les canons , & toutes les munitions de guerre : Que du-
rant quatre mois la garnifon ne porteroit point les armes con-
tre les Etats Généraux. On leur prêta des vaiffeaux pour fe
tranfporter ailleurs j ôc l'on prit les fûretés néceffaires pour qu'ils
fuffent rendus.
Cependant Velafco, qui étoit allé trouver l'Archiduc , étoît
de retour avec le régiment de Luxembourg, qu'on lui avoir
donné. Craignant que l'ennemi victorieux n'entreprît de for-
cer l'entrée du canal de l'Eclufe , ou que prenant la route par
Ardenbourg, il ne s'emparât de Damme, il jugea à propos de
fortifier les lignes commencées par Juftiniano. Il donna com-«
million au colonel Egloff, auquel il fournit pour cet effet des
bêches ôc des pieux , d'employer fes foldats à conftruire un
Fort fur le chemin de l'Eclufe à Damme i ôc il donna à ce
fort le nom de Job.
Maurice , après la prife d'Ifcndick , s'empara , fans coup fé-
rir , d' Ardenbourg , abandonné par Egloff, qui fe retira à
Damme. Velafco s'y rendit peu après, ôc le même jour on y
vit arriver Trivulce avec de la cavalerie ; avec les regimens
d'Achicourt , de Brancaccio, ôc du comte Barlaimont > ôc avec
quinze cens hommes d'infanterie , que Spinola avoir déta-
chez de l'armée , qui affiégoit Oftende. Ces troupes compo-
foient cinq mille hommes de pié, Ôc deux mille chevaux.
Lorfqu'on eût mis aînfi la ville de Damme en état de dé-
fenfe , Velafco commença à fortifier le pont, dont j'ai parlé
çi-deffus, ôc qui étoit attaché à la digue. Il donna donc ordre
C c iij
206 HISTOIRE
- à Bleyieven , fergent major du régiment d'Achîcourt , d'em-
Henri P^^Y^^ ^"^^^ ^^"^ hommes à cet ouvrage. Le comte Maurice ,
Ty informé du deflein des ennemis 3 marcHa le lendemain de ce
1 5 0*4 coté-h. Velafco y étoit déjà arrivé, avec le détachement du
camp d'Oftende , & la compagnie des arquebufiers de Nico-
colas de Blivi , capitaine des gardes. Trivulce avoir ordre de
le venir joindre avec de la cavalerie. On combattit vivement
de part ôc d'autre : mais le Fort n'étant pas en état de défenfe,
( car il n'avoir encore que quatre palmes de hauteur ) & la ca-
valerie n'étant point arrivée, Velafco , après avoir fait toutes
les fondions d'un brave foldat , ôc d'un capitaine habile > fut
enfin chafle de fon pofte. Il perdit cinq cens hommes dans
cette a£lion, & eut trois cens prifonniers , du nombre defquels
fut Olmedo. Ceux qui échaperent à cette défaite fe fauverent
çà ôc là, par les marais qui étoient au-defTous. Pour lui, il fe re-
tira avec le refte des troupes de Blivi à Damme j Ôc il prit fon
logement entre cette ville ôc TEclufe.
II y avoit dans le canal de l'Eclufe un gué près de Corta-
dure \ Velafco étoit retranché proche de ce gué , ayant reçu
du marquis de Spinola un renfort de huit cens hommes j Ôc i!
avoit envoyé Juftiniano pour garder ce gué. Spinola , de fon
côté, après avoir fortifié Oldenbourg , bourg très-peuplé en-
tre Bruges ôc Oftende, ôc y avoir mis garnifon, étendit telle-
ment fes retranchemens , qu'ils auroient pu contenir toute l'ar-
mée : ce fut là qu'il attendit Maurice de pié ferme, en cas qu'il
voulut marcher à Oftende j mais ce Général s'étoit détourné
pour aller à l'Eclufe. Juftiniano n'ayant donc eu rien à faire ,
Velafco pafla au-delà de Cortadure , ôc s'avança à la tête de
fon avant-garde , vers Oldenbourg , où Spinola étoit > fon ar-
riere-garde eut ordre de faire alte , pour arrêter l'ennemi qui
le fuivoit. Lorfqu'on eut été informé avec plus de certitude
des delTeins de Maurice, on dit hautement, que Velafco avoit
fait une très-grande faute j ôc que par fa retraite précipitée , il
avoit perdu une occafion favorable. Car, comme il fe trouve
de grandes difficultez dans le paflage du gué , les connoifTeurs
jugèrent, que pendant le tems que l'ennemi avoit employé à
T Cortadnra eft un mot Efpagnol ,
qui fîgnifîe , retranchement. D'autres
Hilloriens difent , que Dom Loiiis de
Velafco s'e'toit retranche' près de la pe-
tite éclufe de l'eau de Mourbeque ôç
de Lapfcure.
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXX. 207
conflruire un pont, & à le réparer, lorfqu'il avoir été rompu ,
on auroitpû donner fur les troupes de Maurice, qui étoient en p| ^ ^^ j^ j
défordre , ôc mettre toute fon armée en déroute. j y
Maurice ayant paiTé le gué h 6c s'étant emparé du fort de ^ ^^ .^
Sainte-Anne , l'Archiduc , qui étoit alors à Gand , apprit cette
nouvelle avec beaucoup de chagrin , qu'il fçut néanmoins diiïi-
muier , fe contentant de rappeller Velafco , ôc de donner le
commandement général & abfolu de toute l'armée au marquis
de Spinola. Maurice attaqua enfuite le fort de Saint-George ,
où le capitaine Cordova commandoit avec cent trente hom-
mes de garnifon. La place fe rendit à l'arrivée de l'ennemi ;
ce qui dans la fuite fit une affaire à Cordova. On y trouva neuf
canons Ôc dix-neuf barils de poudre : George Bruckfauls en fut
fait gouverneur.
Spmola aflembla alors les chefs de fon armée , pour délibé-
rer fur le parti qu'il y avoir à prendre : les avis furent partagez.
Les uns" vouloient qu'on demeurât près d'Oldenbourg, où l'on
étoit alors , ôc qu'on y obfervât les mouvemens des ennemis ,
avant de faire aucune marche. Les autres vouloient qu'on fe
poftât près de Blanckenberghe. Quelques-uns confeilloient
d'étendre les lignes du côté du fort de Sainte-Anne , laiflant
derrière Damme ôc Bruges , de fatiguer l'ennemi , incertain
encore du parti qu'il prendroit, Ôc de faire venir de Bredene
les troupes qui y étoient en garnifon. Car , difoient-ils , puifque
Maurice peut faire entrer par mer des troupes auxiliaires dans
Oftende , c'efl: inutilement que nous avons garnifon dans Bre-
dene , d'autant plus , qu'on n'a point jugé à propos d'étendre
davantage la digue de Bucquoi.
Le Marquis jugea qu'il n'étoit plus poiTible d'empêcher le
comte Maurice d'inveftir ôc d'aflTicger l'Eclufe, Ôc que l'armée
ennemie recevroit aifément des vivres par fes derrières j il vit
en même tems que toute fa reffource étoit dans un combat >
mais que pour cela il avoir befoin de toutes fes troupes, ce
qui affoibiiroit ôc mettroit en danger celles qui faifoient le
fiége d'Oftende. Mais d'un autre côté il fit réflexion que s'il
demeuroit dans fon polie près d'Oldenbourg, il étoit à crain-
dre que l'ennemi ne fe mettant en marche par Blanckenberghe ,
ne le prévînt , ôc ne prît les devants. Voici donc quelle fut fa
réfolution. Il décida qu'il ne failoit point tirer de Bredene les
2o3 HISTOIRE
. troupes qui y étoient en garnifon ; qu'il falloit envoyer Tri-
ri vulce avec une partie de la cavalerie & mille hommes de pie
"^ ^ ^ ^ ' à Blanckenberghe , pour y fortifier cette place , ôc oblerver de
plus près les mouvemens des ennemis. Sur ces entrefaites
^ ^ o ^. ayant été averti par le Gouverneur de l'Eclufe, que Maurice
avoir certainement réfolu d'afTiéger cette ville ; que déjà il s'é-
toit retranché près du fort S. George , 6c qu'il fe fortifioit près
de Dammeôc du fort de Job j le Marquis à fa prière envoya
à l'Eclufe trois cens hommes d'élite , qui ayant pris leur route
par les marais, arrivèrent heureufement. Pour lui, il marcha du
côté de Bruges , où il avoir appris que l'Archiduc étoit venu
dp Gand. Par fon ordre il envoya encore à l'Eclufe un déta-
chement de mille hommes fous la conduite de Juftiniano. Il
lui donna pour l'efcorter jufques-là mille hommes de pie ôc
cinq cens chevaux.
Le Marquis revint enfuite au ficge d'Oftende, réfolu de
faire tous fes efforts pour fe rendre au plutôt maître de la place.
Il attendoit pour cela des troupes qu'on devoir lui envoyer de
Gueldre & de Bofleduc , ôc de la cavalerie levée dans le
payis. Il attendoit que les mécontens qui s'étoient retirez à
Ruremonde , ôc qui avoient fait leur paix , vinffent le joindre
avec quinze cens hommes que Jacque de Francefque avoit le-
vez dans le payis de Liège. Déjà les Efpagnols s'étoient rendus
maître du Porc-épic , après en avoirchaffé lagarnifon. Les Ita-
liens ayant franchi le foffé , tâchoient aufTi de s'emparer du Fort
qu'ils attaquoient. Les Walons de leur côté ayant mis le feu à
une mine , firent brèche au Fort qu'ils vouloient prendre , ôc
y donnèrent l'afTaut. Les afliégez fe défendirent vigoureufe-
ment 5 après avoir abandonné le vieux rempart, ils élevèrent
une fortification qui étoit au dedans de la place, ôc y poferent
du canon qui incommoda beaucoup les affiégeans j ils furent
néanmoins obligez de changer tout à coup leur batterie de
place , mais ils la remirent bien-tôt au même endroit.
Voilà ce qui fe pafTa dans îe cours du mois de Juin. Ce
4Tiême mois Daniel de Hartain fieur de Marquette entra dans
Oflende, pour y commander. Ses prédeceffeurs Huchtenbroëlç
^ Ghiftel avoient été tués au mois de Mars. Jean de Lohn
avoir aufÏÏ été tué peu de tems après , ainii que Jacqut Beren-
drecht éiû parles officiers de la garnifon,ôcle<:olonel Utenhove
qui
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXX, 2op
qui avoit faccedc à celui-ci. Ce changement fréquent de ,^..^«, ^.i
Commandans avoit produit de la variété dans les deiïeins , ôc Henri
dans les mefures. Ce que la prudence avoit di£lé à l'un , étoit -r y
rarement fuivi par fon fuccefîeur : fur-tout les fages réglemens , *
faits pour la police ôc la fureté de la ville , ôc pour la diminu- "
tion du prix des denrées , ou n'étoient point obfervez , ou étoient
tournez en abus par le feul amour de la nouveauté.
Cependant Juftiniano avoit fait entrer par les marais un ren-
fort de troupes avec de la poudre dans i'Eclufe , enforte que
lagarnifon ,qui étoit forte , commença à avoir moins de peur
des ennemis, que de la difette. L'Archiduc averti par le Gou-
verneur delà place, du befoin où elle étoit, lui fit fçavoir que
dans deux jours, lorfque la marée bailferoit, il feroit porter de
ia farine 6c de la. poudre en un lieu appelle Terwelde. Jufti-
niano, qui fut chargé du foin de ce convoi, vint au lieu marqué
avec deux mille hommes de pié ôc cinq cens chevaux : deux
mille hommes de pié delà garnifon de I'Eclufe, eurent ordre de
s'y rendre en même tems avec des matelots. Maurice ayant
été informé de ce convoi, fepofta entre I'Eclufe & Terw-'elde;
Guillaume Verdugo,que Juftiniano avoit envoyé devant avec
Antoine Relia , fut taillé en pièces , Ôc cinquante de fa troupe
furent faits prifonniers.
Maurice fit en même tems avancer à la hâte fes troupes , qui
marchant pendant la nuit ôc trompées par les guides , ne pu-
rent atteindre Juftiniano que vers le pont , dans l'endroit où
Velafco avoit été battu , ôc dont il s'étoit rendu maître. Il avoit
déjà fait pafTer la plus grande partie de fes troupes de l'autre cô-
té de la rivière. Le combat fut vif de part ôc d'autre : Angelo
Melgara , François Rodriguez , ôc PantaleonSpinola quicom-
mandoit le régiment de Juftiniano , fe diftinguerent beaucoup
par leur bravoure. Les arquebufiers que commandoit Lucio
Pallavino , fergent major, cachez derrière des herbes ôc des
monceaux de bois , ne ceflbicnt de tirer fur les Hollandois , ôc
le canon de Damme faifoit un grand feu fur eux. Cependant
Juftiniano fit jetter les munitions dans l'eau: ce qui fut caufe
que les Hollandois , quoique vainqueurs^ ne pafTerent point la
rivière , contens d'avoir empêché ces troupes auxiliaires d'en-
trer avec le convoi dans I'Eclufe. Cela fe paffa fur la fin du
;iiois de Mai.
Tome XIK D d
I 6 o
210 HISTOIRE
„,^_,^„,^,„_„„.^ Juftinlano fe retira à Damme, ôc partit de-Ià pour aîler
11 , trouver l'Archiduc à Bruges , afin d'excufer auprès de fon Al-
j -^^ teffe le malheur qui venoit d'arriver , Ôt recevoir de nouveaux
ordres. D'abord on fut d'avis de fortifier le pont qui eft au def-
fous de Damme? mais par le confeil de Juftiniano , ôc du con-
fentement du comte de Eucquoi 6c du marquis de Spinola ,
on jugea plus à propos de fe rendre maître du pofte de Ter-
■^elde , d'où l'on croioit pouvoir plus commodément envoyer
du fecours à l'Eclufe. Mais Balthazar Lopez ayant fait la re-
vue des troupes , on trouva qu'elles étoient extrêmement di-
minuées. Ainfi, comme il falloit fix mille hommes pour cette
expédition, Spinola alla trouver l'Archiduc, ôc lui confeilla
d'attendre l'arrivée des troupes qui dévoient venir inceflam-
ment : il lui dit qu'il y auroic bien moins d'inconvénient à laifier
prendre l'Eclufe , qu'à être obligez de lever le fiége d'Often-
de j que la prife de cette place importante lui feroit beaucoup
d'honneur i ôc que la perte de l'Eclufe feroit mife fur le com-
pte de fes Généraux ôc non fur le fien.
Cependant les afiiégez mirent le feu aux radeaux des Wal-
lons , ôc à leur digue, par le moyen de laquelle ils étoient ar-
rivés bien près du Fort qu'ils vouloient prendre. Comme cette
digue étoit toute compofée de matières combuftibles, l'ouvra-
ge fut prefque entièrement confumé, quoique Spinola, bravant
le péril, fût accouru pour éteindre le feu. La même chofe étant
arrivée du côté des Italiens , Juftiniano fçut y remédier avec
beaucoup de diligence , mais à fes dépens , ayant reçu dans le
pié un coup d'arquebufe.
Déjà les Wallons ôc les Italiens avoient réparé leurs digues,
ôcles Efpagnols^ après avoir franchi îe foiTc, étoient arrivez bien
près du Fort qui étoit au de-là. On commença alors à miner.
Les Italiens ayant les premiers mis le feu à leur mine , donnè-
rent l'afTaut : après avoir chafîé les foldats qui défendoient le
Fort qu'ils attaquoient , ils s'y logèrent , les Efpagnols firent la
même chafe. Les afiiégez avoient fait une féparation dans
leurs Forts , ôc avoient fur les cotez fortifié des endroits, d'où
ils tiroient fur les afl^iégeans , ôc les incommodoient extrême-
ment. Ils avoient aufli fait des mines qui leur caufoient beau-
coup de perte ; mais l'effet des mines de ceux-ci étoit bien dif-
férent, parce qu'elles faifoient toujours perdre du terrein aux
nce
D E J. A. DE THOU, Liv. CXXX. iii
sflTiégez. Lorfque les Forts eurent été pris, ôc qu'on eut forcé ,.,„,,.,,..,...^
la muraille j on vit à découvert les fortifications du dedans. Par IT" "
l'ordre de Spinola , le lieutenant d'artillerie nommé Vingarte t -ît^ *
braqua cinquante canons pour les ruiner. ^ ^•
Tel étoit l'état du fiége d'Oftende, quand Maurice, après i <^0 4"
avoir battu le convoi, commença à aiïiéger FEcIufe dans les siégedeTE-
formes. Cette ville eft fituée fur la mer dans la Flandre Fia- ^J^"f^ P^^^au^
mande ( on la nomme ainfi pour la diftinguer de la Flandre
Françoife ) à trois lieues au deiïbus de Bruges , & à cinq de
Middelbourg , ville célèbre de la Zelande. L^Eclufe étoit au-
trefois une ville opulente j mais le voifmage de Bruges , qui
après de longues guerres eft venu enfin à bout de la fubjuguer,
l'a fait déchoir peu à peu. Son port peut contenir cinq cens
vaifleaux : la nature ôc l'art ont également concouru à rendre
cette place très-forte , étant environnée de la mer , de plufieurs
marais > & d'un plat payis qu'il eft aifé d'inonder par le moyen
des éclufes,enforte qu'elle eft inaccefïïble de tous cotez. Elle
prit au commencement le parti des Etats. L'an i5'87 le duc
de Parme l'ayant alTiégée ôc battue avec trente grofles pièces
de canon ôc huit coulevrines , ôc ayant fait à la place une brè-
che de deux cens cinquante pas , les habitans qui combattoient
pour leur liberté, foûtinrent courageufementjufqu'à fept afTauts.
Enfin après un fiége de trois mois, ils capitulèrent à des condi-
tions honorables. Depuis ce tems-là elle étoit demeurée au
pouvoir des Efpagnols.
Le comte Maurice s'étant rendu maître du port ôc ayant
fortifié fon camp , qui étoit d'une grande étendue, fit conftruire
des ponts , pour aller ôc venir fùrement. Pour lui , il établit fon
quartier au Nord , ôc fit faire un long foffé pour empêcher les
troupes auxiUaires d'entrer dans la place. Le comte Guillaume
de NafTau avoir fon quartier près de-là i le comte Erneft étoit
plus loin vers le couchant , où il s'étoit fortifié > Ôc où il avoit
jette un pont fur le Kreke , pour pouvoir communiquer avec
Ardenbourg. Il y avoit dans la campagne, qui étoit inondée;
quatorze vaifleaux avec quelques batteaux , fous la conduite
de Vander-Noot. Maurice voulut qu'on commençât le fiége
par un ade de religion. Le 21 de Mai on ordonna un jeiine
dans tout le camp , ôc des prières publiques , avec défenfe foDS
peine de la vie de vendre ce jour-là aucunes denrées.
D d i j
Henri
IV.
1604.
112 HISTOIRE
Cependant on ne fongeoit qu'à prefTer le fîége. Déjà pour
monter à l'afiaut on avoir conflruit avec beaucoup d'art un pont,
fur lequel le foldat auroit pu à couvert 's'approcher de la mu-
raille j mais on n'en fit aucun ufagc , parce que l'on apprit pac
les prifonnicrs ou par les déierteurs , qu'il y avoit beaucoup de
troupes dans la place , mais peu de vivres, & que ii dans un
mois elle n'ctoit pas ravitaillée , elle feroit forcée de fc rendre.
Maurice crut donc qu il fufiifoit de bien fortifier fon camp ,
qui avoit une grande circonférence ôc s'étendoit depuis le Fort
de S. George y jufqu'au canal qui conduit à Damme , où étoit
fon logement, 6c de-îà jufqu'à Ter\C''elde, avec de bons re-
tranchemens , gardez par-Vander-Noot. Son camp embraffoit
encore Ardenbourg , & il avoit fortifié fifle de Coxie par des
redoutes qu'il avoit fait faire jufqu'auprès du foffé de l'Eclufe.
Enfin il avoit aufli fortifié Ooftbourg, qui eft vis à vis Pille de
Cadfant. De cette manière la ville étoit tellement inveflie de
tous cotez , qu'il étoit impoffible d'y faire entrer du fccours
fans livrer un dangereux combat.
L'Archiduc très-mortifié de voir prendre cette place, tandis
qu'il s'obftinoit depuis li long-tems à vouloir prendre Often-
de 5 6c fçachant que ^\ dans un mois on ne fecouroit la garnifon
de l'Eclufe, elle feroit forcée de fe rendre, il pria Spinola, ôc lui
ordonna même de tâcher de fecourir la place , ôc de faire avec
toutes les forces de fon armée, ce qu'on n'avoir pu faire jufqu'a-
lors avec un fimple détachement. Spinola fe défendit d'abord ;
mais il confentit enfin d'exécuter ce projet , de peur qu'on ne
criit qu'il n'avoit en vue que fa gloire particulière dans le fiége
qu'il faifoit, fans fe mettre en peine du danger d'une place auHi
importante quefEcIufe , dont la prife étoit capable de dédom-
mager les Hoilandois de la perte d'Oftende. Voici les mefu-
res qu'il prit. Après avoir lailfé devant cette ville' des troupes
fuflBiantes pour garder les Forts qu'on avoit pris avec la mu-
raille j afin d'avoir des témoms ôc comme des cautions de fa
diligence dans une expédition dont il n'efpéroit aucun fuccès ,
il mena avec lui le comte de Bucquoi , Rivas , Texeda , ôc
Ferdinand Giron , colonels , pour s'aider de leurs confeils.
Ayant fait enfuite la revûë de fes troupes près de Bruges, il
trouva qu'elles montoient à fix mille hommes de pié , ôc
deux mille chevaux, y compris celles qui étoient nouvellement
N DE J. A. DE THOU, L i v. CXXX. 215
SiTÎvées au camp. Il fe mit enfuite en marche par la même
route que Juftiniano étoit venu du côté de Terwelde , & prit ^j \
chemin faifant Middelbourg , où il n'étoit pas attendu. LV ^ JJ. ^ ^
vant-garde étoit conduite par Aivaro Suarez colonel d'un ré-
giment Efpagnol , qui étant arrivé à la vue de Terwelde j fit ^ '^ '^ "j:'
alte , pour donner le tems à l'arriere-garde, où Spinola étoit,
d'arriver.
Maurice avoir mis du canon dans cette place avec une bon-
ne garnifon. Spinola donna ordre fur le champ d'ouvrir la tran-
chéejôc chargea de ce foin Ferdinand Giron^à qui il donna pour
cet effet deux mille hommes. Suarez trouvant mauvais qu'bn
ne l'eût pas chargé de cette commillion , dit hautement qu'il
ne convenoit guéres de donner à un colonel un emploi qu'il
auroit fallu donner à un fergent major, jufqu'à ce que la tran-
chée eut été d'une hauteur convenable. Voyant qu'on ne l'é- .
coutoit point , il partit fans congé , & alla trouver l'Archiduc
à Bruges, pour lui remettre fon régiment. L'Archiduc piqué
du procédé de Suarez, le fit mettre en prifon dans le château
d'Anvers , ôc donna fon régiment à Giron. Cependant Spino-
la voyant qu'il ne lui étoit pas poiïible de forcer Terwelde
fi promtemeut , 6c attendant d'ailleurs un renfort des foldats
de Ruremonde,quivenoientde faire leur accommodement.crut
que la garnifon de l'Eclufe manquant de vivres feroit peut-être .
forcée de fe rendre s'il tardoit davantage. Il tourna donc du
côté du fort de faint Philippe , réfolu d'entrer par le gué dans
i'ifle de Cadfant , & de faire paffer de là des vivres dans la pla-
ce. Ayant enfuite appris par les déferteurs , que du côté du
fort de fainte Anne, le retranchement des ennemis n'étoit pas
fort haut, 6c que les corps-de-garde y étoient foibles , il dé-
tacha Trivulce avec de la cavalerie , pour attaquer le quartier du
comte Guillaume , mais ce fut fans fuccès.
Sur ces entrefaites les troupes de Ruremonde arrivèrent;
Spinoîa réfolut avec ce nouveau renfort d'entrer dans I'ifle de
Cadfant. Le 16 d'Août ayant mis fon armée en marche^ il
arriva, mais trop tard , près du gué. Le lendemain dès la poin-
te du jour, quoique la marée commençât à croître, il crut ne
devoir point différera ôc après avoir encouragé les troupes par
un difcours qu'il leur fit, il entsa le premier dans le gué, 6c
fut fuivi de toute fon armée. Il s'empara d'abord du fort de
D d iij
2î4f HISTOIRE
fai nte Catîierîne ; il entra enfuite dans Ooflbourg , où il força le
premier retranchement y il eut plus de peine au lecond.oii IVÎau-
TV ^ ^ rice accourut avec fon coufin le comte* Guillaume deNaflau,
& avec les troupes Françoifes ôc Frifonnes. On combattit de
^ ^ 4* part & d'autre avec beaucoup d'acharnement : Spinola par fon
exemple infpiroit du courage au foldat. Mais ne pouvant atta-
quer le retranchement que de front , & voyant que ceux
qui le défendoient étoient fans ceiîe relevez par des troupes
fraîches , il jugea à propos de tourner tous fes efforts contre
le fort de faim Philippe qu'il prit j après quoi il fe retira. Cette
expédition coûta quatre cens hommes ; de ce nombre fat le
marquis de Renti :Inigo de Borgia fut blefle d'un coup d'arqué-
bufe. Le colonel Dorth, quifauva la vie au comte Guillaume
de Naffau , le baron de Thermes, avec cinquante gentilshom-
mes François, ôcjule d'Eytfinga colonel d'un régiment de Fri-
fe, fe diftinguerent beaucoup en cette journée.
Prifc del'E- Cependant la garnifon de î'Eclufe, voyant que l'attaque de
clufc. Spinola n'avoit point réufÏÏ, ôc fe trouvant dans une extrême
difette,fongeaà capituler. On ne donnoitpar jour que fix on-
ces de fort mauvais pain auxfoldats , pour les matelots ils n'a-
voient plus que de l'herbe à manger. Voici quelles furent les
conditions honorables de la capitulation : Que les Eccléfiaf-
tiques de la ville fortiroient avec leur habit ordinaire , & pour-
roient emporter tous leurs meubles : Que le Gouverneur, les
oiBciers , les magiftrats , ôc les capitaines de galères feroient con-
duits en fureté à Damme , s'ils le vouloient , avec leurs baga-
ges , leurs armes , leurs enfeignes , baie en bouche , mèche allu-
mée , tambour battant j ôc qu'on leur fourniroit pour cet effet
des bateaux, qui feroient rendus lurement : Qu'Aureho Spi-
nola gouverneur de la place, feroit obligé de Hvrer les canons,
les provifions de guerre , les galères , les barques ôc les bri-
gantins, fans aucune fraude : Que les efclaves qui feroient
fur les galères, ôc qui avoient été mis en liberté, fuivroient
leurs capitaines^ s'ils le jugeoient à propos : Que les prifonniers
feroient rendus de part ôc d'autre , entr'autres le capitaine Say,
avec les marinières, qui étoient détenus prifonniers à Bofleduc,
JaenRaed quil'étoità Vilvorde, ôc les mariniers de Breda qui
i'étoient à Gand j qu'on leur donneroit un mois de paye, faute
de quoi Aureho Spinola feroit tenu de venir fe repréfenter lui-
DE J. A. DE THOU.Lî V. CXXX. si;
même : Que perfonne ne feroif inquiété au fujet des detes du
Gouverneur ou desfoldats, contractées dans la ville, pourvu Henri
qu'on donnât des fïiretés pour le payement qui en feroit fait à J y
Bruges :Que les magiftrats de la ville pourroient emporter II- j ^04.
brement leurs livres de compte ôc leurs papiers particuliers ,
pourvu qu'il n'y eut rien concernant les droits ôc les impôts que
ia ville levoit : Qu'enfin la citadelle feroit livrée fans délai.
Cette capitulation fut fignée le ip d'Août.
Le lendemain la garnifon fortit au nombre de trois mille
€ombattans,& de douze cens galériens, exténuez parla faim^
ôc qui paroiffant à demi morts, pouvoient à peine fe foutenir.
Ces miferables n'avoient vécu depuis un mois que de cuir ôc
de parchemin , qu*ils faifoient bouillir , ôc de quelques herbes.
Comme on ne trouva que peu d'enfans dans la ville , & qu'on
en chercha quelques-uns fans pouvoir les trouver , on crut qu'ils
ctoient morts de faim , & que leurs cadavres avoient fervi de
nourriture aux aiïiégés. Spinola, qui étoit à Damme, fut frap-
pé d'étonnement ôc d'horreur , îorfqu'il vit la foibleffe ôc la mai-
greur des foldats de la garnifon. Pluiieurs s'évanouirent en che-
min y ÔC un plus grand nombre encore, lorfqu'ils furent arri-
vez à Damme. On trouva dans l'EcIufe foixante ôc dix canons
de toute efpecCj de bronze ôc de fer. On prit dix galères avec
leurs agrès, lefquelles étoient fur le point de couler à fonds.Hen-
ri Frédéric frère de Maurice, fut fait gouverneur de la provin-
ce de Flandre, ôc Vander-Noot fut fait fon lieutenant, avec .
ordre de demeurer à FEclufe.
Sur ces entrefaites Maurice tomba malade , épuifé par fes
veilles ôc fes travaux, Ôc Louis Gonthicr deNaffau :, frère de
Guillaume ôc d'Ernefi:, mourut de maladie; c'étoit un jeune
homme qui promettoit beaucoup , ôc qui fut très-rcgreté. Mau-
rice jugea à propos , fuivant l'avis des Etats généraux , de faire
rétabhr les forts de fainte Catherine ôc de faint Philippe , 011
Je marquis de Spinoîa en partant avoit mis le feu. lien bâtit
outre cela fept autres aux environs de Coxie , d'Ooftbourg ôc de
Terwelde : il fit auffi fortifier trois baftions delà demi- lune de
l'Eclufe j Ôc en même temsil fit creufer un nouveau canal qui
devoir fe dégorger dans la mer, afin de netoyer le payis. Cinq
gros battions furent ajoutez aux fortifications dlfendick , ôc
on y fit un boulevard , ou poldre , très-Jarp^e , ave^ un bon
fofTé.
2i(? HISTOIRE
^__^^,_,__^.^ L'ai'chiduc Albert , qui s'étoit rendu à Bruges , pour infpirer
7^ par fa prefence plus de courapje à la garnifon de l'Eclufe, &
HeNRI^ a^ , ^/ jriT. -jc-i
TV P^"*" ^^^^ P ^^ ^^^^ ^^^^ plailir au marquis de opinola
qui étoit chargé de la fecourir^ fut extrêmement mortifié de la
^00^, pj-jfg(jg cette place : celle d'Oftende> en cas qu'il vînt à bout
de la prendre , lui parut un avantage peu capable de compenfeï
la perte confidérable qu'il venoit de faire. Ce fentiment l'excita
encore à faire de plus grands efforts pour réuiTir dans le fiége qu'il
avoir entrepris. Les Etats généraux au contraire qui avoient
témoigné tant d'ardeur pour la défenfe d'Oftende , avant la
prife de l'Eclufe , charmez de cette nouvelle conquête , qui à
ce qu'ils croyoient ^ les dédommageoit avec avantage de la per-
te qu'ils pourroient faire de la ville que les ennemis aiïiégeoient,
ne regardèrent plus cette dernière place qu'avec une efpece
d'indilférence,voyant fur-tout que le port étoit entièrement corn-
bléjôc qu'après tant deretranchemens faits au dedans de la ville,
il ne s'agiiToit plus que de défendre des monceaux de fable ac^
cumulez les uns fur les autres. L'Archiduc au contraire ôc Iç
marquis de Spinola , qui regardoient comme une chofe égale-
ment funefte à leurs intérêts , & à leur réputation, d'abandon-
ner un fiége qui duroit depuis fi long-tems , renouvellerent
leur ardeur ôc leurs efforts , pour venir à bout de prendre la
place.
Suite du fié- Pendant l'abfence de Spinola , les Wallons avoient forcé une
gt lenoe. ^gj-^-jj.}Lj^-^ç . \q^ Italiens en avoient fait autant ; mais par la faute
d'un fergent j qu'ils y avoient mis pour commander ceux qui
gardoient cette ouvrage , il avoit été repris par les affiégés.
Le comte de Melzi ' , irrité contre le fergcnt qui vouloitfe juf-
tifier, lui ordonna de l'attaquer de nouveau avec cent foldats
de fa nation , ôc de le reprendre. Mais il fut blelTé dange-
reufement dans cette nouvelle attaque , ôc ne put y réufTir. La
nuit fui vante, qui étoit le ly de Juillet, les alTiégés par l'or-
dre de Marquet,firent une fortie Ôc s'avancèrent jufqu'à la batte-
rie des ennemis, mais ils furent repouffez par les Italiens, qui
pendant ce tems-là ayant fait joîier une mine,reprirent la demi-
lune. Tandis qu'ils travailloientà s'y fortifier , Melzi fut bleffé
dangereufement à la cuiffed'un coup d'arquebufe : Spinola dé-
liberoit s'il mettroit en fa place Lelio Brancaccio , ou Lucio
. j C'étoit le commandant général des Italiens,
Dentici
' DEJ, A. DETHOU,Liv. CXXX. 217
Dentîci , lorfque Juftiniano commença à guérir de fa blefTure, ;s!=^=
ôc prit le commandement des troupes Italiennes , qu'il garda Henri
jufqu'à la fin du fiége. j y
Ce fut alors que Spinoîa revint devant Oftende. La plû. ^ *
part des vieux foldats défefpéroient de la prife de la place, s'inia-
ginant que le comte Maurice viendroit inceflamment au fe-
cours des afliégés avec fon armée vi6torieufe , ôc qu'il ajoûte-
roit à la gloire qu'il s'étoit acquife par la conquête de l'Eclu-î
fe, celle de faire lever un fiége qui duroit depuis fi long-tems.
Mais Maurice, foit pour les raifons que j'ai dites , foit àcaufe
de fa maladie, n'entreprit rien. Spincla,qui avoir les mêmes
idées au fujet de Maurice , & qui croyoit que ce Général vien-
droit l'attaquer, fe trouvoit d'ailleurs dans de grands embar-
ras j les foldats mutinez de Ruremonde , qui avoient fait de-
puis peu leur accommodement , fe mutinoient encore , ôc me-
naçoient d'y retourner. On difoit auflî que la cavalerie étoic
fort mécontente, ôc étoit prête à fe révolter. Il faifoit donc fon
poflible pour avoir de l'argent comptant, afin de fatisfaire les
troupes , ôc tâchoit de diffiper leurs allarmes. Il étoit préfent
à tous les travaux , montrant un air gai , au milieu de la triflefi!e
qui regnoit dans fon camp, flatant tout le monde, payant de
fon argent une partie de ce qui écoit dû aux foldats, Ôc s'en-
gageantpour le refte. Enfin il réfolut en cas que Maurice vînt
pour l'attaquer, de laifler affez de troupes devant la ville pour
continuer le fiége , Ôc de marcher à fa rencontre avec tout le
refte de fon armée, pour le combattre. 11 envoya pour cet
effet le comte de Bucquoi à Damme, ôc Trivulce à Blancken-
berghe , avec une partie de la cavalerie , pour fortifier diffe-
rens poftes, ôc pour s'oppofer en ces endroits aux premiers
efforts de l'ennemi. Le Marquis lui-même étoit tantôt à Dam-
me , tantôt à Oftende, ôc tantôt à Blanckenbergh'e, ôcvoloit
fans ceffe d'un lieu à l'autjre , enforte qu'il fcmbloit s'être
multiplié.
Pendant tout le mois d'Août on travailla à miner le fort
de Santhil , que les afficgés contreminerent. Ils conduifirent
aufii en dedans une tranchée, du côté de la gueule , jufqu'à la
vieille ville, qu'ils appelloient la nouvelle Troyes. Ils élevè-
rent enfuite un nouveau retranchement de terre , Ôc par le con-
feil des Ingénieurs Anglois , ils y employèrent pour le rendre
Tome XIF. E e
5îg HISTOIRE
^ plus folidc les cadavres de ceux qui jufqu' alors âvoîent été
ri~' tuezpendantleficge ; afin que ceux qui pendant leur vie avoisnt
•" ^ contribué par leur valeur à la défenfe de la place, puflent en-
core après leur mort féconder le courage de fes braves défen-
10 0^. ^gyj-s^ Mais comme cette terre n'étoit que du fable , ôc que
l'ouvrage étant nouveau t avoit peu de confidence , il ne put
réfifter au canon, qui le ruina entièrement. Les afficgés com-
ptant alors plus fur leur valeur, que fur leurs fortifications , fi-
rent plufieurs forties. Cependant le fort de Santhil fut enfia
renverfé par les mines , ôc les Allemands , fous la conduite du
^ comte Biglia Ôc d'ÊglofF de Luxembourg , s'en rendirent maî-
tres. Antunés ôc Menefés , qui commandoient les Efpagnols
avoient déjà fait brèche à la demi-lune qui étoit de leur côté,
éc ils ctoient fur le point de s'en emparer. Juftiniano de fou
côté avec fes Italiens , Torres , Toricourt ôc Chalons , avec les
-Wallons ne faifoient pas de moindres efforts.
Sur ces entrefaites il y eut le 22 d'Août une marée plusgran-
de qu'à l'ordinaire , caufée par un vent de Nord-Oueft , Ôc les
afiiégés ainfi que les afficgeans en fouffrirent» Mais elle fut plus
fàcheufe pour les afiiégés, qui réduits à l'extrémité, virent la
vieille ville, qui étoit le feul rempart qui leur reftoit contre la
fureur des flots ôc des ennemis , également en danger de pé-
rir par l'inondation , ôc par les mines.
Marquer craignant l'un ôc l'autre, ôc ne* voulant pass'expo-
fer aux fureurs de la mer, ôc à être obligé de faire une capitu-
lation défavantageufe , après avoir pris l'avis des chefs , ôc ob-
tenu l'agrément des Etats , réfolut enfin de demander à parle-
menter. Ayant donc embarqué fon canon , ôc renvoyé les mi-
niftres, les ingénieurs, les déferteurs, ôc les canoniers, il re-
çut les otages qu'on lui remit ôc envoya au marquis de Spi-
nola les capitaines Achtove ôc Gueldre > en qui il avoit beau-
"Oftende fc coup de confiance , Ôc le 20 de Septembre il rendit Oftende,.
irend, ^ux mêmes conditions , que l'Eclufe avoit été rendue. Lagar-
nifon étant demeurée dans la vieille ville deux jours après la
capitulation, le jour de leur départ, Spinola, qui étoit déjà en-
tré dans la ville, donna un grand repas à Marquet ôc aux au-
tres officiers de la garnifon i qui emporta de la ville , fuivant
un article de la capitulation, quatre canons fans poudre, ôc
fût fa l'frute par terre avec les chariots qu'on leur avoit prêtez
D E J. A. D E T H O U , L I V. CXXX. 2ip
pouf voiturer les bagages. Ils étoient encore au nombre de
trois mille hommes en bonctat ôc en pleine fanté. Les François
marchoient les premiers , les Hollandois & les Anglois venoient
enfuite -, les Ecofîbis étoient les derniers. Ils marchèrent par
les grèves ôc le long des dunes, ôc arrivèrent enfin au camp
de Maurice, où ils furent bien reçus >ôc où chacun à l'envi
leur fit des complimens , (ur la valeur avec laquelle ils avoienc
défendu la place.
Les Efpagnols 5c les Hollandois ne font nullement d'accord
fur le nombre de ceux qui périrent, ou dans les combats, ou
par les mines, ( on dit qu'on en fit jouer foixante ôc dix ) ou
par les maladies. Les Efpagnols affûrent que dans les trente-
neuf mois que le fiégedura, ilsperdirent cinquante mille hom-
mes. Les Hollandois prétendent que leurs ennemis en perdi-
rent davantage , ôc difent qu'au mois de Juin fuivant on trou-
va un mémoire écrit par un Italien , qui fur le rapport d'un
certain Allemand, faifoit monter la perte à '76^60 hommes.
Les afliégés perdirent auffi beaucoup de monde, foit par les
combats , foit par les maladies. Mais il en mourut beaucoup plus
hors de la ville que dedans , parce qu'on tranfportoit dehors,
autant qu'il étoit pofTible , tous les bleffés Ôc tous les malades.
Comme les Efpagnols aflarent qu'il périt de part ôc d'autre à
ce fiége 140000 hommes, ils font forcez de convenir que
le plus grand nombre des morts fut de leur côté , parce qu'il
y eut parmi eux beaucoup de maladies , qu'ils furent campez
plufieurs hivers de fuite , où ils fouffrirent extrêmement , ôc
que d'ailleurs ils étoient en bien plus grand nombre que les
affiégés.
A l'occafion de ce fiége , fi célèbre par tant de combats ,•
ôc par tant de machines ôc de défenfes nouvelles , je crois de-
voir avertir un le£leur verfé dans l'art de la guerre , que quoi-
que ces matières ne me foient pas abfolument inconnues , il
ne doit pas néanmoins attendre de moi une defcription exa£le,
foit par rapport à ce fiége , foit à fégard de plufieurs autres ,
dont j'ai parlé jufqu'ici. L'Hiftoire Univerfelle que j'écris , ne
me permet pas d'entrer dans des détails : d'ailleurs, j'écris en
Latin - ôc cette langue ne me fournit pas toujours les termes
piilitaiies , pour expriu^er des chofcs nouvelles , ôc la plupart
Ee ij
Henri
IV.
i 6 o±»
sid HISTOIRE
^^mm^^^i^mm^ mconnuës aux anciens Romains. Mais fi on veut s'infîruîre
Henri P^^^ ^ fonds fur ces matières , il eft aifé ,d'avoir recours à des
JY relations circonftanciées , écrites en langue vulgaire ^ où l'on
I 6" 4 trouve des figures qui mettent les chofes fous les yeux.
L'Archiduc ôc l'Archiduchefie , qui étoient à Gand > ayant
voulu venir voir les ruines d'Oftende , le marquis de Spinola
reçut leurs ALefies avec une magnificence jiiilitaire. On dit
que l'ArchiduchelTe ne put retenir fes larmes y en fe repréfen-
tant tout le fang que ce long fiége avoit fait répandre. On
> trouva dans la place beaucoup de munitions de bouche ôc de
guerre, comme des fafcines, des gabions, des mantelets, des
feux d'artifices , en aflez grande quantité , pour défendre encore
deux villes , telles qu'Oftende. Leurs Alteffes firent beaucoup
de politefi^es ôc de remercimens aux Commandans, ôc à tous
les Officiers en général , ôc on diftribua des gratifications.
Euftache d'Oignies , fieur de Grifon , fut mis dans la place
pour la réparer , avec le titre de Gouverneur , ôc fon régiment
fut confié à Maximilien , comte de Boflu. Le comte de Buc-
quoi fut nommé gouverneur de la Flandre , ôc chargé de for-
tifier Damme ôc Blanckenberghe. On recruta les régimens Al-
lemands , de Biglia , d'Eglofî'de Luxembourg ^ ôc de Witzlier ,
qui avoient rendu de fi grands fervices > le régiment de Fer-
dinand Giron fut donné , après fa démifiion , à Alfonfe de
Luna ) gouverneur de Liere. Le marquis de Spinola mit au
nombre des troupes de l'Archiduc , trois régimens particuliers,
qui avoient une paye diiiinguée de celle des autres régimens.
Énfuite de grandes pluyes étant furvenuës , toutes les troupes
de part ôc d'autre fe féparerent , ôc la campagne finit.
Spinola ayant eu beaucoup de peine à obtenir fon congé
de l'Archiduc, s'en retourna fur la fin de l'année en Efpagne ,
où il fut fait lieutenant général des Payis-Bas , maréchal géné-
ral des camps ôc armées de Sa Majefté, ( charge qui étoit defti-
née à Auguftin Mexia) ôc chevalier de la Toifon d'Or. Il de-
voit recevoir le collier des mains de l'Archiduc, avec le titre
de Grand dEfpagne. Spinola confeilla à Philippe de tranfporter
la guerre dans le payis ennemi , ôc particulièrement dans laFri-
fe, ôc danslaGueldre. II lui confeilla aufii de prendre déformais
des mefures pour payer régulièrement les troupes j parce que
DE J. A. DE THOU , Liv. CXXX. 2^21
îe défaut de payement faifoit fouvent naître des féditions dans les _
armées , comme il étoit arrivé depuis peu j ce qui faifoit manquer fr p xj ^ ,
des occafions favoraoles qui s'offroient , infpiroit de l'au- j y
dace aux ennemis , ôc leur donnoit lieu de former de plus gran- , /• *
des entreprifes. Il obtint en même-tems , qu'on leveroit en Ita- "^^
lie trois régimens , deux dans le royaume de Naples , ôc un au-
tre dans le Milanez , qui feroient deftinez pour la guerre de
Flandre i à laquelle il eut ordre de fe préparer. Sur ces entre-
faites , André - Matthieu Aquaviva d'Aragona , prince de Ca-
ferte ,. François Colonne , prince de Paleftrine , ôc Louis de
Moneftier de Combourfier, fieur du Terrail, Dauphinois, ar*
rivèrent dans les Payis-Bas , pour fervir dans l'armée de l'Ar-
chiduc : du Terrail fit cette démarche fans la permifïion du
Roi.
Les Etats Généraux ; qui regardoient la conquête de l'E-
clufe, comme une compenfation avantageufe de la perte d'Of-
tende , firent alors frapper une médaille , avec ces mots :
Jehova. plus, dederat. quam. perdidimus. C'eft-à-dire ,
Dieu nous avoit plus donné , que nous n^ avons perdu. Ils prirent
en même-tems des mefures pour la continuation de la guerre.
Ils deftinerent trois cens mille écus d'or, pour le payement de
la cavalerie qui feroit en campagne ? autant , pour réparer les
fortifications des places 5 ôc une pareille fomme , pour acquit-
ter les intérêts j aufquels le grand Thréforier s'étoit obligé pour
les fommes empruntées. Trois cens mille écus d'or furent pa-
reillement deftinez pour conftruire neuf Forts à l'Eclufe, ôc
pour fortifier Aldenbourg, ôc autant, pour faire des magafins.
Pour acquitter ce qui étoit dû aux Anglois , on mit un impôt
de quatre ftufers "^ fur chaque tonneau de bierre , qui fe débi-
teroit dans les cabarets, ôc on ordonna de payer déformais l'im- ce^fd'r'nfon-
pôt , appelle vulgairement les Licences, 11 fut réglé, que pour noyé alors ca
l'entretien de la Marine qui fait toute la force des Hollandois , "^^o^*
les Provinces unies fourniroient la fomme de quatre cens mille
écus d'or 5 que le payis de Drenthe contribueroit de huit milles
que le territoire de Linghen contribueroit de trois mille , ôc
qu'ils en porteroient tous les mois trois cens au tréfor : Que
l'impôt fur le fel feroit continué : qu'on fuivroit dans toutes
les Provinces , ce qui fe pratiquoit dans la Hollande ôc dans
a Zelande , par rapport à l'adminiftration des finances , Ôc à k
E e iij
,52
H I S T O I Pv E
^^^^^_,_^ manière de lever les impôts ^ On envoya enfuîte le i.d'O^Î'»
77 tobre , à chaque Province , l'état des impofitions pour Tannée
^ ^ ^ ^ fuivante. Cet état fc montoit h $^S^6i écus d'or chaque mois,
y compris la Gueldre, avec le comté de Zutphen, la Hollan-
.1 0^, ^g^ 1^ Zelande, la feigneurie d'Utrecht, la Frife, rOveryfleli
Groningue & fa feigneurie , le payis de Drente ^ le territoire
de Linghen , ôc Wedde. Je ne parle point des impôts extraor-
dinaires , par rapport aux dépenfes extraordinaires. Par exem-
ple, tant que dura le fiége d'Oftende , les troupes des Etats
turent augmentées de cent compagnies j ôc il y avoit plus de
trente-(ix compagnies de chevaux à payer extraordinairemenr.
On avoit de plus chargé le marquis d'AnfpacJi , de lever mille
chevaux en Allemagne. On avoit aufli fait des levées en Fran-
ce, qu'il falloir payer.
Au milieu de tous ces préparatifs de guerre, on jettoit les
fondemens d'une trêve, ou même de la paix, par des écrits
que l'on répandoit dans les Payis-Bas 5 où , fuivant que chacun
étoit difpofé , on expofoit les motifs ôc les moyens de conti-
naer la guerre , ou de la terminer. Nous en parlerons plus au
long fous l'année fuivante.
*.v....i,agnie Mais rien ne relève plus la gloire , ôc ne fait mieux fentic
b"c^"eï hT ^'^^^^ floriflant de la République de Hollande , établie de nos
lande. ° " jours par la volonté de Dieu, que le courage Ôc le bonheur ,
avec lequel les Hollandois ont entrepris des voyages aux In-
des Orientales. Pour ménager les finances de l'Etat, on forma
des Compagnies de commerce , qu'on eut foin enfuite de ré-
duire à une feule > parce qu'il étoit confiant par l'expérience ,
que le nombre des Négocians ôc des achetteurs engageoit les
Infulaires à haufler le prix des épiceries , Ôc qu'au lieu , que
dans ce commerce étranger , tous les Commerçans doivent
être de concert , il arrivoit au contraire , que l'un ne cherchoit
qu'à prévenir ôc à fuppîanter l'autre , ôc s'efforçoit d'attirer à
lui tout le profit, aux dépens des autres Négocians j ce qui fe-
moit parmi eux la jaloufie ôc la difcorde. Il y avoit trois ou
quatre ans , que Jacque Corneille Neck , ôc avant lui , George
Spilberg , étoient partis pour les Indes avec trois vaifTeaux de
1 Les provinces de Hollande & de
Zelande, & le confeil des Etats Géné-
Caux , ont toujours tâché d'établir ce
ri^glement falutaire : mais les autres
Provinces s'y font toujours oppofe'es,
Cette remarqiis efi d& Pierre du Fiiy,
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXX. 223
médiocre grandeur , dans le deflein d'y négocier. Les Etats .. , Angazize , Angovane , ôc Mayotte. C'eft dans cette
dernière ifle que la Reine de Comorre fait fon féjour. Ceux
quiétoient defcendus à terre pour trafiquer, y furent retenus ,
ôc vingt-huit étant reftez dans l'ifle, les autres fe rendirent à
Matecalo , ville de l'ifle de Ceilan , dont le Roi les reçut bien,
Ôc envoya même au-devant d'eux des élephans pour leur faire
honneur. Cependant Spilberg ne put rien faire avec lui , ôc il
alla trouver le roi de Candi.
Ceilan , Ceilon , ou Zeilan , dans le golphe de Bengale ou dfnflT de"
d'Agaric, eft une fort grande ifle que les Arabes appellent Te- Ceilan.
narifle (c'eft-à-dire, terre délicieufe ) ôc qu'André de Corfal ôc
Jean de Barrows prétendent être la Taprobane de Ptolomée.
Gérard Mercator foûtient avec plus de raifon , que c'eft la A"^-
nigens ou la Panegirts, dont le même Ptolomée parle au livre
TomeXlF, Ff
±26 HISTOIRE
feptiéme ] & qui n eft pas éloignée de la Cherfonefe d'or '.
Henri Q^*^W"^ cette ifle foit îituée fur l'équateur , ou n'en foit qu'à
T y dix degrez , l'air y eft néanmoins 11 tempéré Ôc i\ fam y que quel-
^ ' ques-uns fe font imaginé que c'étoit là qu'étoit autrefois le Pa-
radis terreftre , prétendant que c'eft une ancienne tradition. Elle
a deux cens cinquante milles de longueur , ôc cent vingt dans
fa plus grande largeur. La terre y eft très-fertile i les arbres y
font toujours verds , & les fruits excellens i c'eft fans doute ce
qui a fait naître l'idée que le Paradis terreftre étoit dans l'ifle de
Ceilan. Le Cinnamome , le Cardamome , le clou de girofle ,
le poivre , ôc autres épiceries de cette nature , y croiilent en
abondance. Le payis produit auiïi du vin excellent , de la cou-
leur ôc de la force de celui d'Efpagne , on y voit de très-grands
élephans , ôcune grande quantité de beftiaux j on y trouve des
perles , des topazes , des chryfolites , des hyacinthes , des
efcarboucles , des faphirs j des diamans balais , ôc autres
pierres précieufes. Les infulaires font en partie idolâtres ôc en
partie Mahometans. La chaleur les contraint d'avoir toujours
la moitié du corps nue : depuis la ceinture jufqu'en bas ils fe
couvrent d'étoffes de foye ou de coton. Quelques-uns qui ont
^ un peu d'embonpoint, ont des pourpoints larges 3 ils portent
des pendans d'oreilles d'or ôc de perles , ôc des poignards qui
pendent à leur côté. L'habillement des femmes eft propre ôc dé
cent. Leur cheveux naturels forment toute leur coëffure j mais
elles ont l'art de les nouer d'une manière qui les pare mieux que
ne pourroient faire des rubans. Pour les hommes , ils ne portent
que des étoffes très-fines ôctrès-legeres : il leur eft permis d'avoir
autant de femmes qu'ils veulent , Ôc qu'ils en peuvent nourrir.
Elles perdent d'ordinaire de bonne heure leur virginité , ôc la
confervent rarement au de-là de dix ans. Ces peuples font na-
turellement pareffeux, indolens , ôc peu aguerris , fi ce n'eft dans
quelques endroits de l'ifle , où ils ont été obligés de prendre
les armes contre les Portugais. Leur coutume eft de brûler les
. morts. Leurs Bracm.anes "^ , qui font tels que les anciens Gym-
^* nofophiftes , ôc qui font parmi eux en grande réputation de fain-
teté, s'abftiennent, comme autrefois les Pythagoriciens, de rien
I C'eft-à dire , le royaume de Malaca dans la Cherfonefe ou prefqu'iile d'eo
deçà le Gange.
* Brames
•«Biacmanes
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXX. ù.i-j
manger de ce qui a eu vie , & ne vivent que d'herbes & de fruits. -;?;;ïï^!:^î;
Je crois devoir placer ici ce qui regarde la fuccefîion cie j| ^ ^ j^ j
leurs Rois , & l'origiiîe de leur haine pour les Portugais , com- j y^
me je le trouve dans la relation, dont j'ai tiré ce que je viens ^ ^ q*.
de rapporter. Mara Ragu \ roi de Ceilan,eut trois fils ôc un bâ-
tard d'une jouëufe d'inftrumens. Celui-ci, nommé Darma, ayant
fçù gagner les foldats, fe livra à une déteflable ambidon & fit
mourir fon père ôc fes frères. Après ce parricide il fe rendit à
Setavaccaj ôc comme la Nobleiîene s'accordoit point avec lé
peuple i il fut proclamé Roi. Darma commença alors à maltrai-
ter la Nobleile , ôc déclara la guerre au roi de Candi, qui dé-
teftoit l'ambition du nouveau tyran. Etant dans la fuite devenu
odieux à fes fujets , ils l'empoifonnerent. Du vivant de Dar-
ma les Singales, qui font les grands feigneurs dupayis, avoient
appelle à leur fecours les Portugais , qui après la mort du tyran
réitèrent dans l'ifle. Ayant bâd des forts autour de Candi , ils
voulurent s'emparer de la fouveraineté de l'ifle , & les Singales
ne s'y oppoferent point d'abord. Lorfque le Roi fut mort, dans
îe deffein de pouvoir conferver plus aifément la fouveraine puif-
fance , Ôc de contenir ces barbares , ils donnèrent à Fimala Dar-
ma le titre de Suri-Ada-Modeliar, qui eftla première charge de
l'Etat, ôc quiavoitété pofledée par fon père, dont la mémoire
étoit en vénération parmi les Singales. Fimala avoir été élevé à
Colombo.qui eft la principale fortereffe des Portugais j il y avoit
été batifé ôc nommé Jean. Enfuite Matthieu d'Albuquerque
viceroi des Indes,ravoit envoyé à Goa, oùles Jefuitesl'avoient
confirmé dans la religion Chrétienne. Tous les infulaires ap-
plaudirent au choix qu'on avoit fait de lui , pour le revêtir de
cette dignité. Fimala voyant que les Singales ôc les foldats lui
étoient très-attachés , ôc perfuadé qu'ils aimoient mieux obéir à
un de leurs compatriotes , qu'à des étrangers, prit les marquer
de la royauté , ôc déclara la guerre aux Portugais , qui voulu-
rent s'y oppofer.
Le roi de Candi, que Darma avoit fait mourir avec fes en-
fans , laifla une fille unique héritière de fon Royaume. Les
Portugais l'envoyèrent à Manuar , ôc l'ayant fait bâtifer lui
donnèrent le nom de Catherine. Ils la marièrent enfuite à Dom
Lopez de Sofa gouverneur de Malaca , afin de pouvoir , fous
J C'eiiainfî qu'il y a dans la relation. Il y a dans le texte MaraPegu.
F f i;
228 HISTOIRE
^^^,„^^,^^ ce prétexte ; conferver un droit fur l'ifle ; avec cette conditionî
ri que lorfqu*il feroit maître du Royaume , il le gouverneroit au
■*^^ ^ ^^ ^ nom de fa femme. Sofa en conféquence fit un armement, &
". fe prépara à aller prendre poiTefTion des Etats de la PrincefTe
* " o !• fon époufe. Fimala crut alors devoir céder au tems , & fe re-
tira avec les Singales de fon parti dans des forêts , ôc dans des
lieux inacceffibles , d'où il ravageoit tout le payis.
Cependant le nouveau Roi manquant de vivres dans la ville
de Candie s'avança dans la plaine qui eft à une lieuë de cette
ville j là il rangea en bataille fon armée fortifiée de quarante
élephans , & défia Fimala au combat. Celui-ci fe contenta de
harceler fon ennemi, ôcdelui livrer plufieurs petits combats
qui réduifirent les Portugais à l'extrémité j enforte qu'ayant per-
du beaucoup de monde , ôc ne pouvant fubfifter , ils furent
contraints de prendre la fuite : Fimala fe mit alors à les pour-
fuivre , & en tua un grand nombre. Sofa lui-même fut tué. Ca-
therine fut prife j on prit aufîi les élephans, ôc on fit un grand
butin. Cela arriva l'année lypo.
Fimala par cette vi£loire ayant recouvré fon Royaume, épou-
fa Catherine , qui avoir alors dix ans , ôc fut proclamé , du con-
fentement de tous les Singales, roi de Candi, titre dont il fut
redevable à fa haute prudence, à fon courage, ôc à fes autres
vertus dignes d'un très-grand Prince. Sa viûoire lui fit d'au-
tant plus d'honneur , que fon armée étoit moins nombreufe
ôc compofée de foldats moins aguerris, que celle de Sofa?
car les Singales , malgré leur air noble , ne font pas fort bra-
ves. Ce font des hommes moux pour la plupart , ôc peu pro-
pres aux fatigues de la guerre. Ils pafientleur vie dans \qs plai-
lirs qui les énervent, étant les hommes du monde les plus vo-
luptueux i on les voit manger d'un air indolent ôc dédaigneux,
dès qu'ils ont touché à un mets , ils le jettent j leur molleffe
ne leur permet pas même de porter un vafe à leur bouche 5 ils
fe fervent d'un chalumeau pour boire.
Les Portugais qui échaperent à cette défaite , fe retirèrent à
Colombo i Fimala de fon côté joûiiTant d'une paix profonde,
bâtit un palais à Candi, ôc plufieurs temples. Ce fut en vain
qu'Oviedo leva une armée , ôc eflaya quelque tems après
de venger la défaite ôc la mort de Sofa. Fimala fe moqua de
fes vains eiïprts. Depuis ce tems-là les Portugais tâchèrent plutôt
E N R I
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXX. c^if^
(de furprendre le roi de Candi , qu'ils ne l'attaquèrent à for- .^
ce ouverte; ils furent fouvent repouffez avec perte, Ôc eurent 77
bien de la peine à défondre eux-mêmes les Forts qu'ils avoient jv
aux environs de Candi. Cependant on employa contre ce Prin- \. '
ce plufieurs fortileges j ce qui eft fort ordinaire parmi les ido- ^ ^ ^ ±'
lâtres de Ceilan , qui les employent toujours contre les étran-
gers , ôc contre lefquels on les pratique aufli quelquefois.
Spilberg partit de Matecalo 6c fe rendit à la Cour du roi de
Candi. Il avoit ordre du comte Maurice d'aller trouver ce Prin-
ce, ôc défaire alliance avec lui. Il prit fa route par Vintana,
ville très-grande , fituée fur le bord de la rivière de Trinqua-
malej c'eft là que font les navires du roi de Candi. Il fut re-
çu dans cette ville avec de grands honneurs , qui augmentèrent
àmefure qu'il s'avança vers Candi 5 car le Roi envoya au-de-
vant de lui fes principaux minières , ôc fa propre litière quiétoit
de drap d'or. Lorfque Spilberg fut près de la ville, il vit ve-
nir à lui Emanuel Diaz : ce Portugais avoit abandonné ceux
de fa nation , ôc avoit découvert au Roi une confpiration for-
mée contre fa perfonnei ce qui lui avoit tellement gagné les
bonnes grâces de ce Prince, qu'il lui avoit donné une des pre-
mières charges de fon Etat.
Spilberg ayant été conduit à l'audience du Roi , préfenta
les lettres du comte Maurice , en langue ôc en caraderes Ara-
bes. On prétend qu'elles étoient de la compofition ôc de la
main du célèbre ôc incomparable Jofeph Scaliger. Il préfen-
ta aulîî au nom de ce Prince > des préfens au Roi qui les loua
beaucoup en préfence de toute fa Cour. Les Hollandois lui
donnèrent audî en même tems un concert d'inftrumens , qui
parut lui faire autant de plaifir que les préfens mêmes. Spil-
berg eut le lendemain une autre audience , où il fut queftion
de négoce. Comme on n'étoit pas d'accord fur le prix des
marchandifes , Spilberg dit au Roi qu'il avoit été envoyé par
fon Prince , moins pour commercer , qu'en qualité d'Ambaffa*
deur ; que le comte Maurice défiroit avec paffion lui faire pîai-
iîr en tout ce qu'il pourroir, ôc ne vouloir rien oublier pour
mériter fon amitié j qu'il lui fouhaitoit toute forte de profperi-
tez, ôc lui promettoit de l'aider toutes les fois qu'il auroitbe-
foin de fon fecours.
Ce compliment fut fi agréable au Roi> que fur le champ iî
Ffiij
230 HISTOIRE
,,,„^^,^,„„„^^ fit préfent à Spilberg de toutes les épiceries qu'il aVoit. Le
^7 ^ lendemain on lui donna un grand repas j Spilberg prefenta au
^ -Tl Roi le portrait de Maurice à cheval^ gagnant la bataille de
Nieuport. Fimala plaça ce portrait dans l'endroit de fon ap-
* '^* partement, où il pouvoir être plus en vûë ,• il fit voir enfuite
à rAmbafladcur tout fon palais , ôc le mena même dans l'ap-
partement de Ces femmes, honneur^ que les Indiens naturelle-
ment jaloux , font très-rarement. Ce Prince parut prendre beau-
coup de plaifir à s'entretenir avec Spilberg i il ne fe laffoit
point de lui faire des queftions fur les affaires de l'Europe.
Ayant fait toutes celles qui étoient le but de fon voyage;
il prit enfin congé du Roi , à qui il laifla deux de fes gens,
ce qui fit un plaifir feniible à ce Prince. Le premier écoit un
muficien nommé Kempel j l'autre qui s'appelloit Malifperg,
avoir des belles lettres j le Roi en fit fon fecretaire : il lui laifla
aufli deux jeunes gens. On ajoute dans la relation > que Fima-
Ja avoit encore confervé les principes de la Religion chrétien-
ne, 6c qu'il ne trouvoit pas mauvais qu'on parlât librement
contre la fuperftition des Ceilanois 3 qui d'ailleurs ne font pas,
comme la plupart des Indiens, extrêmement attachez à leur
faufle Religion : Que pour la reine Catherine > elle avoit une
grande horreur de l'idolâtrie.
Spilberg étant parti de Ceilan le 16 d'Août i5o2^ arriva à
la vraie Taprobane ', appellée aujourd'hui l'ifle de Sumatra,
qui eft la plus grande ille de l'Orient, dont nous avons déjà
eu occafion de parler aifez au long dans le cours de cette hif-
toire. Auflî nous ne dirons ici que ce qui regarde précifément
le voyage dont il s'agit. Le climat y eft bien différent de ce-
lui de Ceilan. L'air y eft très-mal fain , à caufe de la grande
quantité de marais & de bois. La terre y eft aulfi bien moins
fertile , & ne produit que du ris Ôc du mil. Cependant on y trou-
ve en abondance des chofes qui font recherchées , comme de
la cire , du miel , du gingembre , du camphre , de l'agaric ,
beaucoup de cafl^e ôc de canelle , du poivre ordinaire ôc du poi-
vre long. Tout cela fe tranfporte par mer au Kathay. L'ifle
produit auffi beaucoup de coton ôc de foye , il y a des
I Nous avons déjà remarqué ail- I l'ifle de Sumatra , 8c non Tifle de Cei-
leurs que le fentiment de l'auteur fur lan, n'eft pas celui de plufieurs Sçavans:
l'ancienne Tagrobane , qu'il croit être ' nous croyons même qu'il fe trompe.
DE J. A. D E T H O U , L I V. CXXX. 231
mines d'or, d etain , de fer & de foufre,avec une fontaine de -—--^--^
naphte, qui refifemble à l'huile. Enfin ^ il s'y trouve des perles, Henri
& l'on y voit des éleplîans , plus grands ôc plus féroces que les j y
clephans ordinaires, pour lefquels , les élephans nez ailleurs, 1 6 o\
femblent avoir du rerpe£l.
L'ifle de Sumatra eft partagée en plufieurs Royaumes. Le
plus puiflant des Rois de cette Ifle , eft le Roi d'Achen , qui
règne fur prefque toute la partie Septentrionale : c'eft le payis
le moins mal-(àin de cette Ifle. Il eft allié des Turcs ôc des
Arabes , ôc fait continuellement la guerre aux Portugais de
Malaca, dont il n'eft féparé que par deux peti||bras de mer.
Les Hollandois trouvèrent en cet endroit Te plus petit de
leurs bâtimens , nommé l'Agneau , qui avoit été battu de la
tempête , vers le cap Comorin , ôc avoit été féparé du refte
de la flotte. Dans le même port ils trouvèrent des vaiflfeaux
Anglois , qui y avoient mouillé , moins dans la vûë d'y com-
mercer, que pour pirater. Les Hollandois s'étant joints à eux,
mirent à la voile le 2 1 Septembre , dans le defiein d'aller at-
taquer un galion Portugais , qui devoit au premier jour venir
de l'ifle de Saint-Thomé à Malaca. Ils laifl'erent à terre quel-
ques-uns de leurs gens pour achetter du poivre. Après avoir
croifé quelque-tems aux environs de Malaca , ils apprirent par
une barque envoyée à la découverte , que levaifleau marchand
approchoit. Alors Lancaftre , capitaine des Anglois , envoya
Spilberg ôc Middelton , pour donner la ch^e au vaifleau >
pour lui, il fe tint à l'entrée du détroit avec les autres vaifleaux.
Il eft certain, que les Portugais auroient pu s'échaper à la fa-
veur de la nuit ; mais comptant fur la grandeur de leur na-
vire , ôc fur les forces de leur équipage , ils crurent pouvoir
aifément remporter la vicloire. Le combat commença, le vaif-
feau Portugais fut bientôt criblé de coups de canon par les
trois vaifleaux Anglois , qui l'avoient d'abord attaqué 5 les vaif-
feaux de Spilberg ôc de Middelton, furvinrent alors, ôc ache-
vèrent d'accabler les Portugais. Comme leur vaifleau faifoit
eau de toutes parts , il fallut fe rendre. On leur accorda la vie
pour eux , ôc pour leurs matelots. Le butin fut fort grand : on
employa huit jours à tranfporter dans les vaiflfeaux des vain-
queurs , la cargaifon du vaifleau pris , encore dédaigna-t-on
de tranfporter les marchandifes de peu de prix. Les Portugais
232 HISTOIRE
. furent envoyez à Malaca , fur un vaiiTcau vuide.
■TjTTj j Les Anglois ôc les Hollandois , croyant avoir affez bien
j Y fait leurs affaires par cette prife , retournèrent à Achen. Spil-
6 A ^^^^ expofa alors plus au long au Roi les ordres , dont le comte
^ ~ Maurice Tavoit chargé. Le Roi lui fit préfent de vingt barres
de poivre ; ce qui compofoit environ fix cens vingt livres de
Flandre ; il obtint en même-tems la permiflion de faire un
échange de fes marchandifes contre deux cens autres livres ,
après quoi , il fe prépara à partir.
Tandis qu'il étoit encore à Achen , deux autres bâtimens
Hollandois, nnjnmez le Fleflingue ôc le Tergoës, vinrent au
commencement de Janvier de Ceilan à Achen , ôc quelque-
tems après , arriva encore un autre vaifleau , nommé le
Ziercizée, dont le capitaine Sebaud de Wert rapporta , que
le roi de Candi l'avoit reçu très - favorablement. Au mois
de Mars arrivèrent encore deux autres bâtimens, nommez
l'Etoile ôcla Vierge d'Enchufe. Ils apprirent à nos voyageurs >
que les différentes focierez de commerce pour les Indes étoient
réduites à la feule compagnie de Hollande ôc de Zelande , dont
nous avons parlé ci-delTus. Sebaud retourna à Ceilan. Spilberg
partit d'Achen le 5 d'Avril , pour aller à Bantam 3 mais ayant
été accueilli d'une tempête , il ne put entrer dans le détroit de
la Sonde qu'au bout de vingt-quatre jours. Il y trouva Wi-
branddeWarwickavec neuf vailfeaux marchands , qui étoient
à l'anchre i il feldéfit en fa faveur des draps qui lui étoient échus
de la prife du vaiffeau Portugais. De ces neuf bâtimens, deux
nommez l'Erafme ôc le Naffau , firent voiîe pour la Chine.
Après leur départ on vit arriver Jacque Heemskerke avec le
Lion blanc , ôc l'Alckmaer , menant avec lui le Galion Portu-
gais, dont j'ai déjà parlé, ôcdontoneftimoit la prife cinq mil-
lions d'écus d'or. Spilberg voulut alors aller à la Chine , ôc
jnéme au Japon j mais il en fur détourné par Warwick ôc
Heemskerke. Ils partirent donc de fille de Pinion , qui efl:
près de Java , fur la fin d'Août j ôc vers la fin de Novembre
ils arrivèrent à fille de Ste Hélène , où ils radoubèrent leurs
vaiffeaux. Au mois de Mars de f année fuivante ils fe rembar-
jquerent ôc arrivèrent enfin heureufement à Fleffingue.
Neek mit à la voile le 28 de Juin , ôc arriva au commen-
cement d'Odobre à fifle d'Annabon , qui depuis le mois de
Janvier
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXX. 255
Janvier appartenoit aux Portugais 3 & où Spilberg avoir été Ci
mal reçu. Cette Ifle^ qui a trois mille de circuit, eft très-peu- xj n lu r i
plée par rapport à fon'étenduë ; ce qu'il faut attribuer à la fer- jy
tiiité de la terre, Ôc à la bonté du climat , dont la chaleur eft r \
tempérée par des pluyes fréquentes. Neek y ayant rafraîchi ^*
fes gens , mit à la voile , pour fe rendre à Java i ôc comme
i'Amfterdam j le Delft, & le Tergoude , étoient meilleurs
voiliers que fon vaiflTeau, il donna ordre aux capitaines de ces
bâtimens de fe rendre à l'ide de Java avant lui , promettant
dV arriver après eux. Le 17 d'Otlobre, ayant été accueilli
d'une furieufe tempête , il fut jette fur les côtes d'Afrique ,
vers le royaume de Congo , ôc vers l'embouchure du fleuve
Zagire, dont j'ai parlé ci-devant. Depuis ce tems-là , il eut
prefque toujours des vents contraires, ce qui fit qu'il n'arriva
à Bantam que le 8 de Mars de l'année fuivante. 11 y laifl'a le
Delft, dont ie mât étoit brifé, & en partit avec les deux au-
tres navires , pour fe rendre à Banda ôc aux Moluques.
Il fit route par le détroit de Célébei mais le vent étant de-
venu contraire, il fut obligé de jetter l'ancre près des ifles de
Naflaiïire. Ce Ibnt cinq Ifles fituées fous le cinquième degré
de latitude méridionale : comme elles font toutes couvertes de
bois ôc de broffailles , elles font defertes. On y trouve beau-
coup de poules d'Inde, ôc une grande quantité d'eau douce.
Les vents changent beaucoup dans ce parage , à caufe du
grand nombre d'Ifles. Six jours après , ils ariverent à Ternate,
qui eft une des Moluques. L'arrivée des Hollandois fit plaific
au roi de cette Ifle. Les Portugais lui avoient fait entendre , que
c'étoient des malhonnêtes gens , des impudiques , des traîtres
ôc des efpions , ôc qu'il étoit dangereux de les recevoir. Quoi-
que le Roi n'aimât pas les Portugais , leur difcours ne laiffa
pas de faire imprelîion fur fon efprit. Après avoir beaucoup
délibéré fur le parti qu'il prendroit , il vint enfin à bord des
yaiffeaux des Hollandois.
Ceux-ci, pour faire voir à ce Prince combien ils lui étoient
dévouez , ôc pour gagner fa confiance , réfolurent d'aller atta-
quer les Portugais, qui depuis peu avoient commis à leur égard
une adion indigne j car ayant invité honnêtement un Capi-
taine de vaiffeau Hollandois à venir chez eux , comme pour
conférer avec lui , ils l'avoient tué ôc jette dans la mer , &;
Tome Xîiy, G g
l
254 HISTOIRE
»i- s'étoient enfuite emparés du vaifTeau. Pour venger cette in-
H E N RI i*^^^ ^^^ s'approchèrent de l'ille de Tidor ; mais leur entreprife
j Y fut fans fuccès î le capitaine Neek blelfé , après avoir perdu
j^Q.,^ neuf de fes gens^, fe retira à Ternate. Le Roi , qui du haut
d'une guérite, avoit vu le combat, fit femblant d'être fâché du
yrocedé des Hollandois 3 qu'il exhorta néanmoins à continuer
la guerre.
Cependant Neek fe difpofa à partir : le Roi lui repréfenta
alors , qu'il ailoit fe voir expofé avec fa femme ôc fes enfans ,
au reflentiment des Portugais irritez : il ajouta poliment , qu'il
avoit remis fon Royaume au comte Maurice , & qu'il n'étoit
plus que fon lieutenant, que les Hollandois dévoient doncrefter
encore quelque tems à Ternate , foit pour fes intérêts particu-
liers , foit pour ceux du Prince , qui les avoit envoyez. Neek
lui répondit , que l'état de fes affaires ne lui permettoit pas de
faire un plus long féjour dans l'ifle i que ceux qui compofoient
fon équipage , n'étoient pas des efclaves ; & qu'il n'étoit pas en
fon pouvoir de les retenir malgré eux. Ainfi, malgré les inftan-
ces du Roi , on fe prépara au départ.
Avant qu'ils partiffent, ce Prince, fuivant la coutume des
Indiens , régala magnifiquement i^Qs hôtes. Il fe mit lui-même
à table avec eux , couché fur un lit élevé , que formoient pîu-
ileurs matelats de foye rouge ôc verte , avec des couffins bro<
dez d'or. Neek étoit au-deflTous de lui, avec les principaux de
fa fuite : la nappe ôc les ferviettes étoient d'une fineffe extrême.
Tous les matelots étoient au bout de la table, & avoient de-
vant eux de très-grandes feuilles vertes , qui tiennent lieu aux
Indiens , non feulement de nappes , mais même d'afliettes. Les
pages du Roi fervoient à table , & verfoient une certaine li-
queur d'arecca , qui eft compofée de jus de palmier. Pendant
le repas , les domeftiques du Prince donnèrent aux conviez
une efpece de comédie , en luttant les uns contre les autres ,
& en danfant d'une façon très-fineuliere.
Les Molu- Les Moluques forment cinq ifies, prefque fous l'Equateur,
^"^^' qui font Ternate, Tidor , Motir , Machian & Bachiam , dont
la plus grande n'a pas plus de fix lieues de circuit. Autour de
ces cinq ifles, il y en a une grande quantité d'autres 5 ce qui
rend la navigation incertaine & périlleufe , à caufe des vents de
'terre , qui changent à chaque moment. Toutes font renfermées
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXX. 23;
dans une efpace de vingt-cinq lieues. La plus feptentrionale
eft Tidor , ieparée de Ternate par un petit détroit : celle qui Henri
eft plus au midi eft l^achiam. On voit dans ces Ifles de très- jy^
hautes montagnes , qui forment des volcans , comme dans la x 5 q 4.
Sicile , furtout dans l'ifle de Ternate. La terre , qui y eft fort
féche , boit comme une éponge, toutes les pluyes, ôc toutes
les eaux qui tombent des montagnes y avant qu'elles puiiTent
couler jufqu'à la mer. Il n'y croît aucun froment , ôc l'on croit
que c'eft par la parefle des Infulaires, qui contens des fruits
précieux , que la nature feule y produit , Ôc qui leur rapportent
un profit confidérable , fe mettent peu en peine de cultiver la
terre.
On ne trouve en aucun autre payis plus de doux de Girofle :
c'eft un arbre très-haut , qui croît au milieu d'autres arbres ' fur
les montagnes les plus éloignées du rivage. Ses feuilles , qui font
allez femblables à celles du laurier, mais plus petites ôc plus
pointues, ont, lorfqu'on les mord, l'âcreté du fruit. Sa tige
produit d'abord une efpece de petite couronne j fa fleur pa-
roît enfuite comme la fleur d'orange > dans le tems que le
vent de midi fouffle, c'eft-à-dire, dans les mois de Juin, de
Juillet, d'Août, ôc de Septembre. Cette plante ne produit fon
iiuit qu'une fois chaque année? mais la faifon n'en eft point
déterminée i enforte que le même arbre offre en même tems
aux yeux, ôc la fleur, Ôc du fruit, comme font les orangers.
Quoique ce fruit, qui eft produit par la chaleur, fe pourrifle,
Ôc tombe, lorfque l'air devient froid ôc humide , l'arbre néan-
moins n'eft jamais fans fleur , ou fans fruit , parce que la terre
a toujours aifez de chaleur, pour reproduire auflitôt de nou-
velles fleurs.
Quatre mois après que la fleur a paru , on cueille le fruit de
cette manière : on arrache d'abord toute l'herbe , qui eft au pié
de l'arbre, ôc on lie avec des ficelles les branches des autres
arbres qui font auprès, pour pouvoir cueillir plus commodément
le fruit qu'on fait tomber à terre , ôc qu'on ramaffe enfuite. Au
refte il faut que toute cette efpece de vendange fe fafle en i ^jours;
autrement le fruit étant mûr , fi on tardoit à le cueillir , perdroic
en grofliflant toute cette âcreté qui lui eft propre, ôc deviendroit
I Furché dit au contraire , qu'il ne fouffre aucun arbre ou herbe près de lui >
parce que fa chaleur attire toute l'humidité de la terre.
G g ï]
Henri
IV.
1 6 0'^.
2^6 HISTOIRE
infipide , comme cette efpece de clous /que nous appel-
ions clous de girofle d'Ethyopie. Les infulaires fe donnent
beaucoup de peine 6c de foin par rapport à ce fruit. Tous les
trois ans, il y a ordinairement une fi grande abondance , qu'un
feul arbre produit deux barres ^c'eft-à-dire, mil deux cens cin-
quante livres ' de Flandre. D'abord le fruit cft rouge, & s'il fe fé-
che au foleil, il conferve cette couleur; mais lorfqu'il eftmouillé
par la pluie , on le féche au feu , ce qui le fait noircir. AufTi
ils prétendent que c'eft une erreur , de préférer le noir à celui
qui eft rouge.
Ces infulaires font de taille moyenne, mais bien faits. Ils
ne font ni noirs ni jaunes , comme la plupart des Ethyopiens,
mais bafanez ; & font encore difFérens d'eux, en ce qu'ils ont
la barbe fort longue, lorfqu'ilsfont âgez. Ils ont des veftesqui
leur defcendent jufqu'aux genoux, ou un peu au deflfous : el-
les font de foye ou de lin, qu'ils font venir de Bengale. Ils
portent fur la tête une efpéce de couronne faite de toile de
coron , à laquelle les jeunes gens ajoutent difFérens bouquets
de fleurs , les jours de fêtes. Par deflus leur vefte ils portent
une efpece de furtout d'une étoffe fort claire , ouvert par devanr>
avec des manches larges qu'ils retrouffent jufqu'aux épaules, ôc
qui font paroître leurs bras nuds. Ils aiment beaucoup les-
odeurs , 6c parfument fouvent leurs habits 6c tout leur corps.
Leurs armes font un poignard , un bouclier & un cafque j ils
manient le poignard , ôc fe fervent du bouclier avec beaucoup
d'adreffe. Ils regardent comme une infamie de fuir dans un
combat, quelque nombreux que foicnt leurs ennemis , 6c c'eft
une grande gloire parmi eux de périr en ces occalions. Du
refte ils font faineans ôc pareffeux , ôc n'exercent aucun art
mécanique. Il n'y a que les efclaves qui travaillent. Ils bâtiffent
leurs maifons de bois 6c de rofeaux, fans y employer aucuns
ferremens. Ces matériaux font néanmoins aufli liez 6c unis en-
femblequeles douves de nos tonneaux. Le peuple eft miféra^
ble par fa fainéantife. Les étrangers lui donnent ordinairement
de quoi fubfifter, en attendant la recoite des clous de girofle ^
I Qucicjues pages auparavant M.
deThou vient de dire que vingt Bares
faifoient environ fix cens vingt livres
R il dit ici que deux Bares en font
mille deux cens cinquante livres. M
faut qu'il y ait de l'erreur dans l'un ou
dans l'autre.
» ,»aH i i*ffit 'g i:?iMiia
t) E J. A. D E T H O U, Liv. CXXX. 237
qu'il s'oblige de fournir dans le tems. Alors il s'aquitte & il ne
lui refte rien. Ainli fes revenus font toujours confumez d'à- Henri
vance. Ils font très-jalôux de leurs femmes , qui font d'ailleurs ly,
très-libertines. Leur religion eft le Mahométifme : ils ont au- 1^04.
tant de femmes qu'ils en peuvent entretenir: ils époufent quel-
quefois des filles qu'ils n'ont jamais vues 5 ôc les parens les leur
accordent avec une dot.
Les illes Moluques avoient autrefois chacune leur Roi par-
ticulier , aujourd'hui Machiam ôc Motier font foûmifes au roi
de Ternate , nommé Scipidin ; il prend encore le titre de roi
d'Amboine ôc de Gilola, ôc perçoit dans ces dernières ifles la
dixme des clous de girofle. Au refte fon autorité» n'a point de
bornes ', lorfqu'il le veut , il contraint fes fujers d'aller à la guerre
à leurs dépens , ôc foit qu'ils ayent ordre de fuivre leur Prince,
ou qu'il leur ordonne de changer de demeure , ou de faire quel-
qu'autre chofe , ils obéïfTent aveuglément fans murmurer. Cet
empire fi abfolu laiile néanmoins aux fujets la hberté de faire
entrer dans le Royaume toutes les marchandifes qu'ils veulent^
fans payer aucun droit au Roi,
Il y a peu d'animaux dans ces ifies : la mer même qui les en-
vironne a peu de poiflbns. On y voit quelques buffles ôc un pe-
tit nombre de chèvres. Les fangliers y font plus communs,
parce que c'efl: un point de religion parmi eux de s'abftenir de
les tuer. On y trouve des pigeons ramiers, qui multiplient beau-
coup , des perroquets de différentes couleurs , ôc une forte d'oi-
feau qu'on appelle oifeau de Paradis 3 mais il ne naît pas dans
ces ifles , il vient de Papora , ifle fituéeplus à l'Orient. On a
crû long-tems que cet oifeau n'avoit point de pieds, ôc que
pour cette raifon il voloit toujours , mais c'eft une erreur. Les
Hollandois ont découvert qu'il avoit des pieds , ôc que les mar-
chands en retranchoient non feulement les pieds , mais encore
une grande partie du corps > enforte qu'ils ne leurlaiflToicnt que
la tête: , le cou ôc les plumes. Ils expofcnt le corps de l'oifeau
aux ardeurs du foleil , ôc y ajuftent tellement les plumes , que
les parties defiechées fe retirent , ôc forment cette figure d'oi-
fcau que nous croyons naturelle, C'eft ainfi que lesignorans
s'imaginent des chofes merveilleufes, où il n'y a rien d'extraor-
dinaire i ôc que les perfonncs mêmes les plus clair-voyantes fe
laiHent quelquefois tromper.
238 HISTOIRE
^,_^,_^_„^ Les Hollandois étant partis de Ternate , firent route par un
~ '' vent favorable , du côté de Tifle des Célébes : mais le vent
jy^ ayant changé & ayant été entraînés par un courant, ils entrè-
rent dans le détroit de Tagima, 6c ayant navigé le long des
^ ^* côtes de la partie Septentrionale de i'iile de Bornéo , ils mouil-
lèrent à l'ifle des Forcades. On délibéra alors fur le parti qu'on
prendroit, ôc il fut réfolu d'aller à la Chine , dont on étoit éloi-
gné d'environ deux cens milles. Ayant donc rangé une infi-
nité d'iilesqui leur étoientprefque toutes inconnues, ils fe vi-
rent le 24 de Septembre près d'une terre dont ils n'avoient au-
cune connoiffance , qu'ils apprirent être Macao. Etant abor-
dez au Port, après avoir été battus d'une rude tempête, ils y fu-
rent plus maltraités qu'ils ne l'avoient été par la fureur des flots :
car on leur prit leur chaloupe où il y avoir vingt hommes.
Comme ils eurent alors des nouvelles certaines qu'on fe pré-
paroit à les attaquer , malgré le chagrin qu'ils avoient de la
perte de leurs compagnons , ils levèrent l'ancre. Ils furent
encore maltraités par la tempête, mais enfin ils abordèrent
heureufement contre leur efpérance à la côte d' Avarelle , dont
ils fe croyoient très-éloignés. Ils n'y trouvèrent aucuns veftiges
d'hommes , mais feulement de bufliles , d'élephans ôc d'autres
bêtes féroces.
Ils s'avancèrent enfuite à cinq milles de-là dans une baye
toute environnée de hautes montagnes , coupées par des val-
lons agréables , où coulent des rivières ôc de clairs ruifleaux :
c'eft-là que les bêtes fauvages , ôc fur-tout les buffles , viennent
fe defalterer 5 on y voit une grande quantité de toute forte d'oi-
feaux. Il arriva alors à nos voyageurs une chofe fort finguliere.
Quelques-uns d'eux ayant trop mangé d'un certain fruit qui
reifemble à nos prunes fauvages, fe trouvèrent tellement eny-
vrez , qu'ils donnèrent à leurs compagnons un fpeclacle digne
tout à la fois de pitié ôc de rifée. Les uns , comme les Anda-
bates , combattoient contre leur ombre 5 d'autres fe croyant
pourfuivis, par des phantômes crioient au fecours. Il y en avoit
qui s'imaginoient voir Pluton fur la prouë du vaiffeau prenant
des poiiïbns à l'hameçon. Celui-ci difoit qu'il voyoit une Déeffe
defcendant du ciel avec des Anges 5 celui-là qu'il voyoit le dia-
ble fortir de l'enfer. Quelques-uns poulfoient des hurlemens
effroyables , Ôc crioient qu'ils étoient mordus par des ferpens.
de Pacane.
DE J. A. DE T HOU, L IV. CXXX. 239
ou qu'ils avoieiit quelque autre mal. La différence qu'il y a
entre ce fruit ôc nos prunes , eft qu'au lieu de noyaux il a H F N R i
des pépins. On obferva' que ceux qui avoient avalé ces pépins iv.
furent plus tourmentez ôc plus furieux que les autres. Ils furent 1 <^ o 4.
trois jours dans ces violentes agitations , 6c ne recouvrèrent
leur bon fens qu'après avoir dormi.
Neek fe hâta de faire rembarquer fes gens ; il mit à la voile & Defcription ^
arriva à Sangara,dont leshabitans le reçurent avec beaucoup
d'humanité. Enfin le 7 de Novembre ils abordèrent à Patane,
ville célèbre , fituée fur la mer de Siam , fous le feptiéme de-
gré de latitude feptentrionaie, ôc fous le cent quarante-neuviè-
me de longitude , entre Malaca, ôc le puiiTant Royaume de
Siam , qui eft au feptentrion , ccimme Alalaca eft au midi. La
ville eft à un mille du port, ôc eft longue de cinq cens pas.
Les maifons , comme à Ternate , y font conftruites de bois ôc
de rofeaux , ôc par conféquent percées à jour j ce qui eft le feul
remède qu'il y ait en ce payis-là contre l'excès de la chaleur.
On y voit un temple fort beau , tout revêtu de porcelaine de
îa Chine. Les habitans font de la même taille que ceux de
Ternate, ôc font auiïi vêtus de même. Ils ont beaucoup de
gravité dans leur démarche , ôc dans leurs difcours, ôc paroi f-
fent fort fiers, fur-tout ceux qui ont quelque charge dans l'E-
tat. Ils font moux ôc parefleux , comme tous les Indiens , ôc
palTent toute leur vie dans l'appartement de leurs femmes. Ils
s'occupent néanmoins la plupart du négoce, ôc ils aiment aflez
l'agriculture, la terre étant aiféeà culdver. Ils ignorent abfolur
nient les arts mécaniques , où excellent les Chinois , dont il
y a toujours un grand nombre parmi eux 5 le Roi de Patane
leur donne même des charges confidérables dans l'Etat. Ce-
pendant la Religion des Chinois ôc celle des peuples de ce
payis-là eft fort différente. Ceux-ci font Mahometans h les Chi-
nois au contraire , ainfi que les Siamois , font idolâtres. Ils font
fuperftitieux à l'excès , jufqu'à cultiver cet art dont l'ennemi
des hommes fe fert pour leur faire une. funefte illufion j je veux
dire la magie. Ils pratiquent auiïi l'art de deviner. Une grande
multitude de perfonnes s'affemble dans le temple devant une
'idole , ôc fait retentir des fons confus de voix ôc d'inftrumens ,
qui forment moins un concert qu'un vrai charivari. Alors un
jeune homme, dont les cheveux longs couvrent tout le vifage.
'240 H I s T O I RE
__ fe profterns en préfence de l'afTemblée , ^ demeure quelque
Henri ^^^^^^ ^" ^^^ ^^^"^ ' ^^^ P^^^ ^ ^^^ mains étendus & écartez.
jy Enfuite il fe levé & fe met à courir 'dans le temple , tenant
I 6o\ ^^ poignard nu, furieux ôc écumant, ôc comme s'il vouloit
'^* tuer tous ceux qui font préfens. Ceux-ci le fupplient de vou-
loir bien leur manifefter la volonté des Dieux. L'Enthouiiafte
devenu plus tranquille, commence à parler , & comme s'il for-
toit du confeil des Dieux, il rend des oracles, ôc prédit l'ave-
nir. L'événement confirme quelquefois Ja vérité de la pré-
didion , qui le plus fouvent eft fort incertaine. Ce font les
idolâtres qui pratiquent cette fuperftition.
Les Mahometans de Patane , peuvent avoir plufieurs fem-
mes. Pour mettre un frein à l'impudicité de ces femmes, on
punit de mort celles qui tombent dans l'adultère: ce n'eft point
un bourreau qui les fait mourir, mais leur père même, qui ôte
la vie à fes propres filles, lorfqu'elles font convaincues de ce
crime. La terre produit en ce payis là tout ce qui eft nécef-
faire à la vie i & quoiqu'il foit peu éloigné de Féquateur , l'air
y eft très-falutaire. L'été , qui commence au mois de Février,
finit au mois de Novembre 5 alors il fouffle un vent de mer
pendant le jour, ôc un vent de terre pendant la nuit. L'hiver, qui
commence au mois de Novembre, eft accompagné de pluies
continuelles , de vents furieux , mais fans aucune gelée. On fe
fert de buffles pour labourer la terre comme en quelques en-
droits du Royaume de Naples , ôc ils fement du ris, qui vient en
abondance , comme toutes les autres chofes que la terre pro-
duit en ce payis là. Car chaque mois amené de nouveaux fruits,
(jui font tous d'un goût très-agréable.
On voit auffi dans ce payis une grande quantité d'animaux
domeftiques, tels que des bœufs, des buffles, des chèvres j ainfi
que despoules,des canards, ôc des oyes qui ont coutume de pon-
dre deux fois chaque jour. Les bois font remplis de bêtes féro-
ces, de bœufs fauvages> de fangliers, de cerfs> de Hevres. Dans le
Royaume de Siam il y a des poules fauvages , des hérons,
ôc des tourterelles , qui par la beauté ôc les différentes cou-
leurs de leur plumage ne le cèdent pas aux perroquets. Les
îi.orres , les linges , ôc les guenons y font beaucoup de mal : les
premiers attaquent ôc dévorent les hommes , ôc les troupeaux;
les autres ruinent les fruits de la terre. Pour les élephans ils
ne
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXX. 241
îic Tortent prefque jamais des bois , & ne font aucun tort. Voici ^
<ie quelle manière on les prend. Un homme monte fur un éle- tt
phant apprivoifé, & on le mené dans une forêt. L'éléphant T-y
lauvage ne manque point de l'attaquer : tandis qu'ils combat-
tent , fe tenant l'un l'autre par la trompe , & par les dents , pour ^ ^ ^^»
éviter d'être mordus ( ce qu'ils craignent beaucoup ) les chaf-
feurs accourent , & lient le plus fortement qu'ils peuvent les
pies de derrière de l'éléphant fauvage j car l'autre éléphant le
tient tellement avec les dents , que s'il remuoit , il tom-
beroit infailliblement. Cet éléphant étant ainfi pris , on le
dompte par la faim^ ôcon l'apprivoife infenfiblement. Si on
n'en peut venir à bout, on le tue, pour avoir fes dents , que
les Chinois achètent fort cher^ôc dont ils font plufieurs ouvra-
ges curieux.
La pêche eft auiïi très-abondante en ce payis-là, ôc les poif-
fonsy font d'un goût fort différent de celui des nôtres, fur-tout
îes tortues ôc les huitres, qui font prefque toute la nourriture du
peuple. Il y a à Patane une foire où l'on vend toute forte de mar-
chandifes. Ceux de Java y portent dufandah ceux de Bornéo,
du camphre, de la cire, à du befoard, ôc y amènent aufli
des efclaves. Il y vient de Siam beaucoup d'or, de plomb , de
îel Ôc de ris; ceux de Malaca ôc de Bengale y apportent des
étoffes , de la toile de lin , du coton Ôc un excellent aloës 5 ils
y amènent aufli des efclaves. On y vend du bois de Cambaye,
6c des marchandifes de la Chine de toute efpece , travaillées ôc
non travaillées j des étoffes de foye de différentes couleurs , la
plupart jaunes, du taffetas , du damas, de la porcelaine, ôc plu-
iieurs autres marchandifes qui ne font que pour le luxe. On
y apporte du Japon des armes , des fabres d'un excellent acier;
êc des parfums exquis, que les Chinois aiment beaucoup. En-
fin on peut dire qu'il n'y a point d'endroit dans tout l'Orient
Cl avantageux pour le commerce des Hollandois ', enforte que
îe négoce qu'on y fait , équivaut à celui qu'on pourroit faire à
la Chine, où les étrangers ne font point reçus j car toutes les
marchandifes Chinoifes fe trouvent à Patane , où elles font tranf-
portées à peu de frais, la Chine en étant peu éloignée; d'ail-
îeurs on n'y exige pas tant de droits qu'on fait à la Chine.
, Il y a dans le royaume de Siam beaucoup d'indigo, qui ell
Tome XIK H h
3^2 HISTOIRE
une drogue excellente pour donner aux étofifes une belle couleur
Henri ^^^"^ ' "^^^s comme les Siamois n'ont point i'art de le fé-
] y^ cher, ils n'en font qu'un cas médiocVe. On apporte encore
1 6" 04. ^ Patane différentes perles de grand prix, foit du Pegu , foit
de fille de Bornéo ? & on en fait volontiers un échange
avec les marchandifes d'Europe , que les Holiandois y por-
tent. >
Depuis la mort du roi de Patane, c'eft une femme qui rè-
gne. Neek lui ayant préfenté fes lettres de créance écrites en
Arabe , en fut très-bien reçu. On aiïigna à lui & à fes compa-
gnons une maifon , pour y expofer en vente leurs marchan-
difes , ôc y faire leur négoce. La Reine paroît rarement en pu-
blic , & ne fort de fon palais que lorfque fa fantc, ou quelque
affaire importante l'oblige de changer de demeure : ce qui
n'arriva que deux fois durant le féjour de neuf mois que les
Holiandois Hrent à Patane. La première fois ils accompagnè-
rent la Reine par terre, & la féconde par mer. Au refte elle
leur fit excufe de ce qu'elle ne les invitoit point à manger : elle
leur dit que celaneconvenoit point à fon fexe j mais que d'ail-
leurs elle leur feroit tout le plaifir qu'elle pourroit. Elle leur
donna en effet des marques de fa bonne volonté ôc de fa pro-
tection dans une circonftance. A leur arrivée le poivre leur
éroit vendu à bon marché , & la bare ne leur coutoit que quinze
talers , mais plufieurs marchands étant venus les uns après les
autres , pour en acheter , & y ayant mis l'enchère , les Indiens
qui virent que le débit en étoit fi confidérable , en augmentèrent
le prix, ôc ne voulurent plus tenir le marché qu'ils avoient fait
avec les Holiandois. La Reine accommoda ce différend, ôc
fit baiffer le prix du poivre.
Tandis qu'ils étoient encore à Patane, ils apprirent letrifie
fort de leurs compagnons, qui étoient à Macao. Deux avoient
été conduits à Goa pour y être efclaves , ôc tous les autres
avoient été étranglez par les Portugais. Enfin Neek, après avoir
terminé heureufement toutes fes affaires à Patane, ôc avoir pris
congé de la Reine, mita la voile le 24 d'Août 160^. Il laiffa
quelques-uns de fes gens pour débiter le refte de fes mar-
chandifes , ôc leur donna ordre de revenir avec les autres qui
étoient fur la fiotte de Heemskerke. Il alla d'abord mouiller à
DE J. A. DE THOU , Liv. CXXX; 24.5
Bantam ^ où il employa vingt jours à radouber fes navires.
Il fe mit enfuite en chemin pour retourner en Europe. Après u
avoir navigé durant quatre mois , voyant qu'il avoit fur fes vaif- j y
féaux beaucoup de malades , ôc qu'il avoit perdu beaucoup de ^
monde, il relâcha à l'ifle de fainte Hélène, où il chercha en ^ ^ **
vain des remèdes pour guérir fon équipage. Enfin le 7 de Juil-
let il arriva dans un port de Zelande.
I Dans rifle de Java, où cft Batavia.
Fin du Livre cent trentième»
H h ij
^4
HISTOIRE
t^i^ o o © o o o o o o © © © ï]!|2l
HISTOIRE
D E
ÎACQUE AUGUSTE
DE T H o U.
Henri
IV.
AfTemblée
in Parlement
à Londres.
Difcours du
roi Jacque I.
LIVRE CENT TRENTE-VNIEME.
*< 'S/ S)* -it ^ ^ (5 n2?
!fe&£l!lâSS^^^^ Apefte, qui l'année précédente avoit
<T) (J) (J) (J> Ç) (^ ^ fait beaucoup de ravage dans la Gran-
de Bretagne, commençoit à ceffer,
ôc le nouveau Roi , qu'elle avoit con-
traint de s'éloigner de Londres, étoit
revenu en cette ville. Les Etats^ qu'oa
appelle le Parlement , s'aiïemblerent,
pour la première fois fous ce règne,
le ip de Mars ( vieux ftile. ) L'aflém-
blée fut très-nombreufe. Le Roi fit
un long difcours en Anglois , & dit qu'il avoit jugé à propos
de convoquer les Etats de fes Royaumes pour les remercier
de leur affection & de leur attachement pour fa perfonne,
qu'ils avoient fait éclater fi vivement par leurs acclamations,
«6c leur joie unanime à fon aveiiementauthrône : ténK)ignage
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXXÏ. 24?
ïincere de leurs fentimens à fon égard, dont il ne perdroit ja- - &
mais le précieux fouvenir. Il fit voir enfuite fort au long tous u p ^^ d i.
îes avantages que les"'Anglois avoient déjà recueillis de fon j y
féjour parmi eux. Il dit > qu'avant fon arrivée en Angleterre ,
on n'entendoit de toutes parts que le bruit de la difcorde ôc
des armes 5 au lieu que maintenant le Royaume joûifToit d'une
paix profonde ôc étoit exempt d'allarmes : Que la liberté du con>^
nierce, qui fait fleurir les villes, étoit rétablie : Que les Rois
& tous les Princes voifins recherchoient fon amitié & fon al-
liance : Que néanmoins il n'étoit pas tellement ami de la pai)€
6c du repos, que s'il étoit néceffaire, ôc s'il ne pouvoir autrement
maintenir la paix Ôc foûtenir les droits de la royauté , il ne fut
prêt à prendre les armes , préférant une guerre jufte à une paix
lâche ôc honteufe : mais qu'il efpéroit que Dieu,, qui luiavoit
donné des inclinations pacifiques, feroit enforte qu'il n'eût ja-
mais lieu de fe fçavoir mauvais gré à lui-même de fa bonté na-
turelle : ÔC qu'enfin la paix durable ôc folide qu'il avoir eu foirï
d'établir , lui permettoit de s'appliquer ce que David après tant
de viâoires difoit de lui-même : Œie Dieu, qui ravoitjufqu' alors
défendu de Pour s & au lion , le garantiroit déformais des armes du
FhiUjîïn : Qu'il fe réjoùiffoit d'avoir trouvé au commencement
de fon règne la paix aiïurée au dehors , mais la paix qu'il avoir eu
îe bonheur d'établir au dedans de fes Etats , par l'union de deux
floriffans Royaumes, lui caufoit une joie bien plus fenfible.
« Henri VIÏ, continua-t-il , dont je defcends, fçût autre-"
» fois mettre fin aux troubles ôc auxdivifions funeflesj qui dé-
» chiroient l'Angleterre ? ôc fit enfin eeiîer tant de défaftres ,
» tant de meurtres , tant de carnages , en réùnifTant en fa per-
95 fonne les droits de deux Maifons ennemies ' , qui s'étoient
ss fait long-tems une guerre cruelle. Si cette réunion fut alors
« fi avantageufe à l'Etat i combien la réunion des deux cou-
» ronnes d'Angleterre ôc d'Ecoffe l'eft-elle davantage ? Apres
M avoir éteint d'anciennes haines , fource de tant guerres fu-
» neftes , elle rendra bientôt aux deux Nations toutes leurs
»» forces. Si le payis de Galles, fi lesfept autres provinces , qui
» compofoient autrefois l'Heptarchie , ont formé par une heu-
j^ reufe réunion , cette monarchie d'Angleterre > aujourd'hui lï
I Les Maifons d'Yorck 8c de Lancaftre, qui formèrent les deux fadions de
k Rûfe rouXe & de la Ilofe blanche.
H h iij
Henri
IV.
i 6 of.
24^ HISTOIRE
" redoutable à Ces ennemis ; que doit-on penfer,' en voyant le
« puiflant royaume d'EcofTe, compofé d'une brave noblefleôc
" d'une jeuneflfe belliqueufe , ne faire plus qu'un feul corps
5> avec la nation Angloifc f ^ae rhomme ne fépare point ce que
^Dieu a joint. Je fuis l'époux , & toute cette ide Britannique
3> efl: aujourd'hui mon époufe i elle efl: le corps, je fuis la têteî
»> elle eft enfin la bergerie, dont je fuis le pafteur. Quiconque
3> oferoit murmurer aujourd'hui contre cette favorable réunion ;
3' effet des décrets éternels de la providence, feroit coupable,ou
5> d'un honteux égarement , ou d'une malice très -criminelle,
3^ Les dignitez des deux Royaumes, leurs privilèges, leurs im-
« munirez , leurs prérogatives , quoique confondus dans ma
3' perfonne , loin d'être détruits, fubfiftent toujours également,
» ôc funion même contribue à les fortifier, comme il eft arrivé
3-> dans un Royaume voifin, je veux dire dans le royaume de
3' France. «
« J'ai, pourfuivit-il , régné fui: l'Ecofle , dès le berceau ; &
«je monte dans une âge mûr fur le thrône d'Angleterre. Cer-
3' tes , j'ai lieu de croire, que cette réunion des deux Couron-
3' nés, défirée depuis tant de fiécles, Ôc que la bonté de Dieu a
3' enfin accordée à nos vœux , fera durable , puifque par un
35 effet de cette même bonté , il m'a donné des enfans d'un
«heureux naturel, & d'une fan té robuftc , qui auront un jour
3' autant de zélé que moi pour le bien public , ôc pour la gloire
35 des deux Nations. Mais c'eft envain qu'on élevé un édifice,
^ fi Dieu lui-même n'en a pofé les fondemens , ôc fi fa main
^ puifTante ne travaille à forner ôc à l'embellir. C'eft ce que
M Dieu a fait par rapport aux deux Royaumes. Il a commencé
par nous donner une paix profonde au-dedans ôc au-dehors;
ôc en m'appellant au thrône d'Angleterre , il m'a donné une
heureufe poflérité , capable de s'y maintenir , ôc de perpé-
tuer la réunion. Voilà ce qu'il eft important de confidérer
dans ce grand événement ; tout le refte n'eft que vanité :
la gloire ôc les voluptez qui environnent les thrônes de la
terre , font comme ces fleurs paffageres , qu'un même jour
voit éclorre Ôc fe flétrir j c'eft une ombre qui difparoît en un
moment, une vapeur qui fe difïïpe , une paille légère que le
moindre fouffle enlevé. «
ff Au refte , c'eft pour moi un grand fujet de fatisfadion 6c
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXXI. 247
3^ de joye , à mon avènement à la couronne, de voir tous les .,......«,.
« Ordres des deux Royaumes avoir les mêmes fentimens que ^ '
M moi, au fujet de la Religion. Je ne puis néanmoins dilTimuler^ t v ^ '^
» qu'il n'y ait dans le fein de l'Angleterre une religion différente '
" de celle de l'Etat , fans compter une autre religion particu- * ^ ^ i*
« liere , qui s'y eft glifice , ôc qui y fait des progrès infenfibles.
3' La première de ces deux fedes, qui s'attribue vainement le
« titre de Catholique , eft une religion fauiïe , ôc toute pleine
» d'erreurs 5 en un mot, c'eft le Papifme. L'autre , qui ne mé-
» rite pas le nom de Religion , eft la fecte des Puritains , qui
»^ affeàant de vouloir , par de miferables fubtilircz , réformer
« le gouvernement civile font moins oppofez aux autres, par
?' rapport aux dogmes de la Religion , qu'ils ne font contrai-
» res à l'autorité légitime ; gens ennemis de toute puifTauce ,
=' dont le caratlere inquiet ôc brouillon, ne cherche quà ébran-
» 1er Ôc à renverfer ce que Dieu lui-même a établi j qui s'efîor-
a> cent fans cefte de faire naître des troubles, Ôc qui par cette
9vraifon méritent d'être chaflez de toutes les Républiques. =^
«A l'égard des Papiftes , il eft à propos de faire une grande
« diftcrence entre le culte qu'on profelTe , fuivant les lumières
» de fa confcience , dans la vue de faire fon falut ; ôc le gou-
» vernement civil établi dans un Etat, pour l'utilité ôc la tran-
» quiilité de la nation. Je fuis le chef de la religion Anglicane,
w vous en êtes les membres. L'attachement que j ai à cette
w Religion , n'eft point l'effet du préjugé , ou d'une vaine opi-
s>niâtreté, mais de la perfuafion oi^i je fuis, que c'eft la plus
=' conforme aux principes de la raifon ôc de la foi , ôc que je
» fuis en confcience obligé de la fuivre. Exempt de palTion par
» rapport à cet objet , j'avoue fincerement que l'églife Romai-
» ne eft la mère commune de toutes les autres Eglifes ; mais je
» dis en même tems , qu'elle eft fouillée de taches , qui l'ont
» défigurée 5 comme il eft autrefois arrivée à la Synagogue,
X qui a crucifié Jefus-Chrift. Or comme le médecin n'eft point
» l'ennemi du malade, quelques défagréablcs que foient les
» remèdes qu'il lui fait prendre ; je ne dois pas non plus être re-
» gardé comme l'ennemi des Papiftes , lorfque je ferai mes ef-
» forts pour extirper, ou pour diminuer au moins leurs erreurs.
»Je ne prétends point les perdre, je ne veux que les purifier,
»ôc tous mes defirs tendent à les remettre dans le chemin de
ô4« HISTOIRE
*«^^- v^.:t.-- ~ » la vérité. Car , de quel droit ces prétendus Catholiques veu-
7^ » lent-ils que nous entrions chez-eux , s'ils n'ont foin aupara-
Henri ,1 , r o j' ** 1 j ^ ^
y -y » vant de nettoyer leur mailon , & a en ofer toutes les ordures r »
Il ajouta, que le préjugé ne luiferoit jamais exercer un dur
'^' empire furies corps & fur les âmes de fes fujets : Qu'il avoit tou-
jours été très-éloigné de vouloir dominer fur les confciences de
ceux qui lui étoient fournis , ôc de les forcer contre toutes les
règles de l'équité ôc de l'humanité : Que depuis qu'il étoit mon-
té fur le thrône d'Angleterre , il avoit examiné avec foin toutes
les loix portées contre les Papiftes , dans le defiein de trou-
ver quelque moyen de les adoucir , s'il étoit polhble , foit par
quelque loi plus favorable , foit par quelqu'autre expédient que
ies occalions pourroient offrir : Qu'il ne vouloit pas, à l'exem-
ple de Roboam , ajouter aux affli£i:ions de nouvelles douleurs >
que fon intention au contraire étoit de prendre garde qu'en
voulant punir des réfradlaires & des coupables , on ne perfécu-
tât des gens de bien : Qu'au refte il y avoit deux fortes de per-
fonnes attachées au Papifme j que les uns étoient des Ecclé-
fiaftiques, ou des hommes qui avoient des lettres ; mais que
les autres étoient des ignorans & des gens de la lie du peuple :
Que ceux-ci , fur-tout ceux qui menoient une vie tranquille ôc
retirée, étoient les moins réprehenlibles , leur étant bien diffi-
cile de fe dépouiller, dans un âge avancé , des fentimens qu'ils
avoient pris dans leur enfance 5 qu'ils étoient pour cette raifon
très-excufables , ôc qu'il ne falloir attendre leur converfion que
de la grâce toute-puifTante de Dieu , mais qu'il y en avoit par-
mi ces ignorans , qui échauffez d'un zèle aveugle ôc fanatique,
ne cherchoient qu'à femer des troubles dans le Royaumes
qu'il falloit que l'autorité reprimât ces efprits téméraires , de
peur qu'un feu dangereux ne s'allumât dans l'Etat: Qu'à l'égard
des Eccîéfiaftiques , comme ils connoifToient leurs erreurs ,
dans lefquelles ils perfiftoient } par une opiniâtreté coupable >
ôc foûtenoient ôc appuyoient de toutes leurs forces l'odieufe
* Quant 2u fuperiorité ^ , que le Pape s'attribuoit fur toutes les Puiffances
temporel ^^ ]^ terre ; qu'il ne falloit les tolérer en aucune manière , ôc
qu'on devoir les bannir de toutes les focierez Chrétiennes : Que
c'étoient eux qui tranfportez d'une fureur impie, appelJée zè-
le de religion , femoient une doftrine exécrable , ôc enfeignoient
Jiaurement qu'on pouvoir affairmer les Rois , lorfque le
monarq^Q
DEJ. A. DE THOU, Liv. CXXXI. 24P
monarque Romain, le chef monftrueux de leur Eglife , avoir
excommunié un Prince , avoir dégagé fes fujers du fermenr de 7Z '
fidélité, l'avoir déclaré déchu de fes droirs , & avoir abandonné ^ ^ J^ ^ '
fon Royaume au premier qui voudroir l'envahir; qu'ils regar-
doienr alors comme une adion louable & mériroire de l'aflairi* i <^ 1»
ner , ou de foûlever les peuples contre lui , & de déchirer fon
^tat, en y excitant des troubles & des féditions : Qu'il fouhai-
toit avec ardeur voir cet heureux rems , où chacun fe dépouil-
lant de tout efprit de fa£lion , fe contînt dans les bornes d'une
fage modération , que fi les Papiftes vouloient prendre ces fen-
timens équitables, il feroit le premier à aller au devant d'eux ,
ôc à les embraffer h à condition de corriger de concert certains
abus qui s'étoient introduits parmi eux.
Il ajouta qu'il regardoit la religion qu'il fuivoit , comme la
vraye foi Catholique & Apoftolique, comme la foi des pre-
miers Chrétiens ; qu'il révéroit tout ce que l'antiquité nous
avoit tranfmis fans mélange ôc fans illufion i ôc qu'il avoir tou-
jours gardé un milieu dans les fentimens qu'il avoit embraffez ,
qui étoit d'un côté , de fuir l'héréfie , ôc de l'autre de ne point
fomenter de divifions dans l'Etat. « Ce n'eft pas, continua-t-il,
«que je prétende par-là autorifer les Papiftes , ôc les porter à
!» abufer de ma tolérance ôc de ma bonté , ôc à croire qu'il
a> leur fera permis de faire des affemblées fecretes , ôc de for-
sj mer un parti dans l'Etat. S'ils fe laiffent aller à ces coupables
M excès, quelque éloigné que je fois de vouloir les maltrai-
!» ter , Ôc quelque averfion que j'aye pour l'odieux nom de per-
» fécuteur^ ils trouveront néanmoins en moi un ennemi impi-
» toyable; ôc la bonté que j'ai eue jufqu'ici pour eux, fera la
^ mefure de ma févérité. Mais que plutôt ceux qui parmi eux
» ont quelque pieté , s'appliquent à chercher la vérité i qu'ils
oï confultent de fcavans Théologiens pour fe faire inftruire :
3» l'évêque de Durham ( il étoit préfent ) a dit fort fagement
M que corriger fans inftruire > c'étoit être tyran. J'exhorte donc
w les Prélats à tâcher par une vie pure, par de bons exemples,
w ôc par une faine do6trine, de gagner à Jefus-Chrift le plus
M d'ames qu'il leur fera pofTible ; ôc qu'à l'exemple de S. Paul >
9' dans Poccafion & hors de foccafion ils reprennent , ils preJJ'cnt »
» ils exhortent , mais avec autant de douceur que de lumière & dâ
» dîfcernemem. »
Tome XIK li
cyo HISTOIRE
, II pafTa enfuite au dernier objet de fon difcours \ qui regar-
Henri ^^^^ ^^^ ^°^x 4"'il faudroit faire dans la fuite , ôc les mefures
j Y^ qu'il feroit à propos de prendre pour les faire obferver conf-
1(^0 4. taminent. Il déclara que la loi fuprême qu'il s'impofoit à lui-
même, étoit de n'avoir en vûëdans cesloix que le bien de (es
fujets y mais qu'il falloir prendre garde de les accabler d'une
trop grande multitude de loix : Qu'au refte on n'auroit pas le
tems de délibérer mûrement fur cet article dans cette alTem-
blée du Parlement, parce qu'avant de faire de nouvelles loix,
il falloir toujours faire de longues réflexions.
Il adreffa alors fon difcours aux Juges , qu'il appella fes oreil-
les ôc fes yeux, & fe fervit des paroles du Roi Jofaphat , pour
les exhorter à bien s'acquitter de leur devoir en acquerrant la
fcience du vrai. Il leur dit qu'ils renidroient compte de leur
adminiftration à Dieu , & enfuite à lui : « Soyez courageux ,
» leur dit-il , ôc gens de bien , afin que vous puiffiez , après
« avoir vu la vérité, ordonner ce qui eft jufte, fans rien crain-
« dre, ôc vous comporter toujours avec une parfaite intégrité.
» Pour moi, je ferai mon polTible pour m'acquitter dignement
M de mes fondions Royales ; ôc lorfque j'aurai fatisfait à toutes
» mes obligations , je ne ferai encore qu'un fervit eur inutile ,
» parce que je n'aurai fait que ce que Dieu m'a ordonné de
■> faire dans )a place où il m'a mis. Car enfin je ne crois pas ,
w comme les mauvais Rois le croyent ordinairement , que
» Dieu m'ait placé fur le thrône , ôc m'ait élevé au deffus
« de tant d'hommes , pour abufer de mon rang , ôc fatisfaire
*> toutes mes paffions. Je ne fuis Roi que pour procurer le bien
y- de mes peuples, ôc je dois mettre mon bonheur à faire le leur :
» la plus grande félicité d'un bon Roi , eft d'avoir des fujets
»' heureux. J'avoue que je ne fuis Qp!urvfeïviteuY'-i mais parrap-
» port au grand nombre d'hommes que Dieu m'a foûmis i je
3' fuis le premier chef de la Nanon, je fuis la tête de l'Etat.
3' Or la tête eft faite pour le refte du corps , que la tête ôc les
w membres conftituent conjointement -■> ôc le corps n'eft pas
55 fait pour la tête: ainfi le Roi eft pour le peuple, ôc le peuple
o^ n'eft pas pour le Roi. Je ne rougis donc point d'avouer que
te je fuis le ferviteur de la République , mais le premier ôc le
35 fuprême ferviteur ■■> ce qui fait que toute ma félicité, toute ma
S5 confolatiouj toute ma gloire en cette vie fera toujours d'affu-
5» rer le repos ôc le bonheur de mes fujets. ».
E N R
DE J. A. DE THOU.Ltv. CXXXI. ^^
Dans la fuite de fon difcours, il tâcha de convaincre l'af- «■
femblée de l'afFedion qu'il avoit pour tous fes fujets en gêné- 77
rai. Il leur dit qu'il ne âevoit pas feulement aimer tel ôc tel en yTt '
particulier, mais qu'il les devoir aimer tous en général. Ils'ex-
cufa enfuite fur les bienfaits dont il avoit comblé plufieurs per- ^^*
fonnes , ôc dit qu'il falloit le pardonner à fon cara£lere natu-
rellement libéral , ôc à la difficulté qu'il avoit eue de réfifter
aux importunitez de quelques-uns. « Je n'ignore pas, conti-
?> nua-t-il , que lorfque mes finances feront épuifées , je ferai
8î obligé de fouler mon peuple , ôc que faire de telles largeffes ,
« c'eft enrichir les uns aux dépens des autres. Je promets donc
w d'être déformais plus réfervé , mais je prie en même tems
p> qu'on me demande avec moins de vivacité. » Il fit enfuite
excufe à TafTembléede fon difcours négligé, qu'il n'avoir point
eu le tems de préparer , difoit-il , n'étant pas d'ailleurs accoutu-
mé à parler devant une fi nombreufe affemblée. Il ajouta , que
l'éloquence d'un Roi confiftoit à s'énoncer clairement Ôc fans
aucuns détours , ôc à ne dire que ce qu'il penfoit 5 ôc qu'après
tout il valoit mieux que des avions louables s'accordafTent avec
des paroles fimples j que de démentir de belles paroles par de
mauvaifes a£tions.
- Le but de ce Monarque, en relevant dans fon difcours les
avantages de l'union des deux couronnes , étoit d'abolir la dif-
tin£tion des royaumes d'Angleterre ôc d'EcofTe , ôc de remet-
tre dans l'ufage ordinaire l'ancien nom de la Grande Bretagne.
JLes Anglois s'oppoferent d'abord à ce changement : « Ces
«» fortes d'innovations , difoient-ils , ne doivent fe faire que lorf-
« que cela eft néceffaire , ou au moins très-avantageux : or il
9> n'y a ici ni néceffité ni avantage. Ce font les mariages , les
« conquêtes , le mélange du fang qui occafionnent l'union des
» Etats auparavant féparés. La fondation d'un nouveau Royau-
^ me éteint le fouvenir d'un Royaume plus ancien, ôc produit
«5 de la confufion dans les affaires , dans la convocation des
4» Etats, dans le fceau, dans les charges, dans les loix ôc dans
o> les ordonnances , dans les privilèges de la Nation , dans les
» cours Royales , dans les ades publics , Ôc dans les contrats
» particuUers. S'il arrivoit un jour ( ce qu'à Dieu ne plaife) que
» le Roi meure fans laiffer d'enfans , ou Ci fes enfans n'ont point
'w de poftérité , alors les héritiers du côté paternel prétendront
Il ij
2^1 HISTOIRE
_ »' avoir droit au royaume d'Angleterre, à l'exclufion de ceux
H' » des Anelois qui font les héritiers lémrimes de cette Cou-
ENRI • r • ^ • • n « T-v 1
, , , w ronne i ce qui leroit tres-injulte. De plus cette union
» éteindra la prérogative des Rois d'Angleterre, par rapport
^ ^^' « aux autres Rois, ôc donnera lieu à ceux qui conteftent la
n préfeance de former de nouvelles difputes. Le nom Anglois
» eft célèbre depuis plufieurs fiéclesj ôc fur- tout en ces derniers
a> tems : ôc quoique le nom de Grande Bretagne foit illuftre
to dans l'antiquité, il eft néanmoins dangereux de le rappeller :
a» le royaume d'Angleterre l'a toujours emporté , fans aucune
» conteftation , fur le royaume d'Ecoffe. La confufion des deu»
» peuples abolira cette prééminence. Les peuples en feront
» fort mécontens , parce qu'ils ne verront qu'avec peine qu'on
». change leur nom, ôc qu'ils regarderont ce changement am-
M bitieux, comme une innovation malheureufe j capable d'obf-
» curcir la gloire de leurs ancêtres.
Cette affaire fît naître de grandes conteftations dans le Par-
lement. Cependant l'autorité du Roi l'emporta , ôc il fut dé-
cidé qu'on employeroit déformais le nom de Grande Bretagne
pour exprimer les deux Royaumes réunis j qu'on n'entretien-
droit plus de garnifons fur les fronneres des deux Etats , ôc
qu'il ne feroit plus néceffaire de fortifier les places. On frappa
à ce fujet des médailles d'or ôc d'argent avec ces légendes:
Qua Detis conjunxit nemofeparet ; ( Que perfonne ne fépare ce
que Dieu a joint ) Tueatur unita Deus , ( Que Dieu conferve ce
qui eft uni. ) On frappa aulTi des Angelots avec ces paro-
les : Faciam eos ingentem novam ( J'en formerai une nouvelle
nation 5 ) ôc une autre efpece de monnoye d'or avec ces mots :
HenricusRofas ^regnaJacobm y c'eft-à-dire^ Henri VII a réÎN
jai les rofes ' j Jacque a réiini les Royaumes.
On fit enfuite une loi contre les Eccléfiaftiques Catholiques-
Romains , qu'on bannit de toute la Grande Bretagne. Com-
me plufieurs étoient répandus dans l'étendue de Fifle, on ne
leur permit, pour tout délai, d'y refter que jufqu'au ip de
Mars, fous peine de la vie , le terme expiré. A l'égard de ceux
qui étoient en prifon^ on les embarqua fur des navires, ôc on
leur ordonna d'aller s'établir ailleurs. Cette ordonnance fut
I Les deux fadions de !a Rofe blanche ôc de la Rofe rouge , ou des deux
maifons d'Yorcx ôç de Lancaftrg,
DE J. A. D E T H O U , L I V. CXXXI. s^
exécutée à la rigueur : le Roi ôc la Reine ne voulurent point ■•
faire leur entrée folemnelle dans Londres , qu'elle n'eût entie- Henri
rement fon effet. La cérémonie de cette entrée fe fit le 25. j y
de Mars. 1604.^
Dans ce Parlement , le Grand-Tréforier *fut fait comte de
Dorfet, ôc Henri Howard, fut fait comte de Northampton. Buckurft.'""
On envoya l'ordre de la Jarretière à Corne , grand -duc de
Tofcane, honneur auquel il parut fort fenfible. Peu de tems Rcgiemens
après , on tint à Londres un Concile national , rcpréfentant la ^J^^^ 'Ecdé-*""
vraye églife Anglicane 5 ainfi qu'il efl: marqué dans le dernier fiafticiuc.
de tes décrets. Dans cette Afiemblée, on confirma les dogmes
reçus parmi les Anglois 3 ôc entr'autres , on déclara que le Roi
étoit le chef de l'églife Anglicane , ôc avoit toute autorité fur
elle. On décerna des peines contre ceux, qui s'éleveroient con-
tre cette fuprémacie , ou qui foutiendroient qu'on peut faire
des Aflemblées particulières dans l'églife Anglicane 5 ôc contre
ceux, qui dans ces Affemblées, feroient des ordinations fans
la permiiïion du Roi. On prefcrivit l'ufage de la liturgie , ôc
des prières communes , reçues dans cette Eglife j on ordonna
de communier au moins trois fois chaque année? ôc il fut ajou-
té , que la communion feroit reçue à genoux. On confirma
î'ufage du furplis ôC de l'aumuffe , pour les Eccléfiafliques : il
fut défendu aux pères Ôc aux enfans , qui n'auroient point en-
core communié , d'être parrains dans la cérémonie du bâtéme.
On retint le figne de la Croix dans l'adminiflration de ce Sa-
crement j mais on l'expliqua de manière > qu'on fembla plu-
tôt abolir que confirmer l'ufage de ce Signe li refpedable. On
ordonna le jeûne des quatre - Tems , ôc on fit plufieurs autres
décrets , touchant l'ordination des Miniftres, l'inllrudion des
enfans, la confirmation dans les vifites, que les Evêques fe-
roient de leurs Diocefes tous les trois ans , ôc la publication
des bans pour les mariages.
Cependant Velafco , connétable de Caftille , ctoit venu Ncgociaticns
d'Efpagne , dans lesPayis-Bas l'année précédente , pour traiter ^'""/^ ^pEfoi-
de la paix avec le nouveau roi d'Angleterre. Après plufieurs gne & [•Aa>
eonteftations fur le lieu de la conférence , ce Prince avoit s^etcrre.
promis d'envoyer des Ambafladeurs en Efpagne, ôc avoit enfin
déclaré , que par rapport au bien du Congrès , il ne vouloit
avoir aucun différend avec Philippe pour la preféance. Velafco
li iij
r ^amu i niJBiiiilLm
2^4 HISTOIRE
fe mit donc en chemin , avec un cortège plus nombreux , que
y dans fon premier voyage. Il pafTa par Gand , par Courtray ,
^ T V P*^*" '^P'-'^s* ^ ^^ rendit à Berg-Saint-Vînox , dans la province
de Flandre, où il paflTa les fêtes de Pâques. Il envoya devant
* ^ ^* lui Alexandre Rovida , confeiller du Roi au fénat de Milan ,
qui avec Jean de Taxis j qui étoit refté en Angleterre, devoit
tout régler pour le Congrès. L'archiduc Albert nomma pour
le même delTcin , Jean de Ligne , prince de Barbanfon , le
comte d' Aremberg amiral , le préfident Jean Richardot , Louis
Verreyckeuj premier fecretaire.
Au commencement de Mars , ces Minières étant venu trou-
ver Velafco , ils s'embarquèrent à Graveline le 1 5 de May ,
ôc trois jours après ils arrivèrent à Londres. Rovida eut au-,
dience du Roi le 22 du même mois, conduit par le comte
de Northampton ôc par Taxis. Rovida , dans fon compUment,
donna à Jacque le titre de Roy de trois Royaumes j ôc fit l'é-
loge de la juftice, de l'équité, de la douceur admirable , ôc des
autres vertus de ce Prince. Il dit> qu'il étoit envoyé par le
très-puiflfant roi d'Efpagne , pour témoigner à Sa Majefté ,
avec qui fon Maître avoir d'anciennes liaifons d'amitié , les
difpofitions favorables , où il étoit à fon égard. Il offrit enfuite
fes fervices à Sa Majefté. Le Roi répondit, que l'arrivée d'un
Ambaffadeur de Sa Majefté Catholique , lui faifoit d'autant plus
de plaifir , que cela pourroit procurer la paix à toute la Chré-
tienté.
Le lendemain , le comte d'Aremberg eût audience avec ceux
de fa fuite. Le Roi & la Reine les reçurent avec la même
bonté. AulTi-tôt Sa Majefté nomma Thomas Buckurft , comte
de Dorfet> grand-thréforier , Charle Howard amiral, Charle
Montjoy, comte de Devonshire, viceroi d'Irlande , Henri
Howard , comte de Northampton , Robert Cecil , fecretaire
d'Etat j pour s'affembler avec les Plénipotentiaires de PhiHppe
6c d'Albert , dans le palais de Sommerfet , où l'on avoit pré-
paré un logement pour Velafco, & où, en attendant, Rovida
ôc Taxis étoient logez. Ces deux Miniftres furent aiïis à la
droite , ôc les Miniftres Anglois à la gauche j ceux-ci furent
cenfez céder la prefféance aux Miniftres étrangers , par honnê-
teté ôc par politeffe , comme étant chez eux , ôc fiiifant les hon-
jigurs de leur payis, ' .
DEJ. A. DETHOU,Liv. CXXXI. ay?
Rovida
parla le premier, & commença par fouhaiter au nom
1 maître , au féréniflime roi d'Ecofle, d'Angleterre &
du Roi fon maître , au leremmme roi d iicoiie, d Angleterre & Henri
d'Irlande , un heureux régne, & le félicita fur fon avènement jy.
à la couronne d'Angleterre, à laquelle il étoit parvenu par un i (504.
droit légitime. Taxis avoit déjà fait le compliment à Sa Majefté
fur ce fujet. Il offrit en même tems au Roi toutes les forces de S.
M. C.foitde terre, foit de mer, toutes les fois qu'il enauroitbe-
foin. Il ajouta , que la manière dont le Roi avoit déjà reçu Taxis
en qualité d'Ambafladeur du Roi Catholique, étoit d'un heureux
préfage pour l'avenir : que Dieu, quittent le cœur des Rois dans fa
main^quiabbaifje les montagnes quand il lui plaît, 6c qui fçait chan*
ger le glaive en huile, avoit fans doute infpiré aufereniffime roi de
la Grande Bretagne ces confeils de paix, pour travailler férieu-
fement à étouffer la difcorde qui regnoit entre les Rois de la
Chrétienté : Que depuis la mort de la Reine Elifabeth , le flam-
beau de la guerre étant prefque éteint, & ces deux couronnes
étant échues à un Prince , qui lui avoit toujours été cher , ainii
qu'à Philippe IL fon père , à un Prince qui n'avoir jamais
pris part aux réfolutions de cette Reine , & qui d'ailleurs n'a-
voit rien à démêler avec l'Efpagne toujours amie ôc alliée de
l'Ecoffe , fa Majefté Catholique n'avoir pas voulu négliger cet-
te occafion de terminer la guerre, d'autant plus que le férénif-
fime Roi d'Ecoffe, d'Angleterre ôc d'Irlande ^ avoit toujours
été étroitement lié avec la maifon d'Autriche : Que c'étoit mal-
gré lui^ôc après avoir été attaqué le premier, que fon Père,
qui n'avoir jamais fongé à envahir les Etats de fes voifins, s'é-
toit vu obligé de tourner ailleurs fes armes , deftinées à com-
battre l'ennemi commun de la Chrétienté , qui profitant des
difcordes des Princes Chrédens , faifoit tous les jours de nou-
veaux progrès : Qu'il y avoit eu jufqu'alors affez de fang verfé
ôc qu'il étoit tems d'épargner enfin celui des Chrétiens : Qu'a-
près Taxis , S. M. C. avoit envoyé au Roi, en qualité d'Ambaf-
fadeur,Ferdinand de Velafcb , connétable de Caftille , Seigneur
d'une fageffe ôc d'une pieté' finguliere ; pour travailler à un
ouvrage très-agréable à Dieu : Que la pieté de Velafco lui
faifant furmonrer tous les obftacles , il s'étoit mis en chemin
au milieu de l'hyver ; ôc qu'après un voyage long ôc pénible ,
il étoit enfin arrivé fur la frontière de Flandre; mais que fa
famé ne lui avoit pas encore permis de paffer en Angleterre ;'
2^6 HISTOIRE
- Qu'en attendant fon arrivée , on avoit jugé à propos d'employeiJ
Henri fon miniftere ôc celui de Taxis ^ pour travailler à un traité de
I V. paix entre deux des plus puiffans Rois de la Chrétienté.
i 6 o^. Il ajouta que c'étoit un grand fujet de joye pour tout le mon-
de, de voir fur le thrône de la Grande Bretagne, un Prince qui
avoit toutes les qualités néceflaires pour régner glorieufement ,
]a juftice , la douceur, la modération , & plufieurs autres vertus
admirables : Qu'il efpéroit que la paix réCiniffant les forces de
deux grands Rois, affùreroit le repos de l'Europe , & contri-
bueroit à faire triompher de l'ennemi du nom Chrétien : Qu'il
falloit donc tâcher, avec le fecours de Dieu, qui eft l'auteur
de la paix , de bannir tous les détours, de renoncer à la gloire,'
de faire briller fon fçavoir & fon efprit , d'examiner fans aucun
artifice, 6c de pefer avec équité les avantages d'une paix qui
ne pourroit manquer d'être agréable à Dieu , ôc de parvenir
enfin à terminer heureufement cette importante afl^aire : Qu'il
«'agiflfoit de l'œuvre de Dieu, c'eft-à-dire , de la paix , dont la
privation caufoit mille maux , de la part des amis comme de
celle des ennemis i que fous les meilleurs Princes la guerre
faifoit gémir les peuples, ôç les expofoit à la violence des mé-
chans qui les tyrannifoient : Que de toutes parts la paix étoit
defirée avec ardeur, comme la feule chofe qui pouvoit procu-
rer la fureté publique , maintenir les loix , ôc aflïirer la liberté
du commerce , qui fait fubfifter les villes: Que tels étoient fur-
tout les vœux emprefTez des veuves, des pupilles, ôc en géné-
ral de tous les gens de bien , qui joignoient leurs larmes à
leurs prières : Qu'envoyez par un Monarque puiflant pour con-
clure cette paix fi défirée, ils fe fentoient un penchant extrême
à féconder les vœux des peuples : Qu'ils agiroient en cette af-
faire avec candeur ôc fincérité , ôc qu'ils en prenoient à témoin
Dieu même , fcrutateur des cœurs ôc vengeur févére du men-
fonge : Que voyant le féréniffime Roi de la Grande Bretagne
ôc fes miniftres dans les mêmes fentimens, quelques efforts que
fiffent les méchans , pour s'oppofer à la paix , ils ne doutoient
point néanmoins que cette paix fi defirée ne fe pût conclure
aifément , fur-tout avec le fecours de celui , qui en naifiant a
apporté la paix au monde, ôc qui en montant au Ciel laiffa cette
paix à fes Difciples -, qui viendra à notre fecours j qui s'armant
(in bouclier de fa force icï^iQïd^ la tête du ferpent, arrachera du
champ
xj
D E J. A. D E T H O U, Liv. CXXXI. i^n
champ toutes les mauvaifes herbes ^ ôc difllpera par fa vertu
tous les ennemis de la paix.
Ainfi parla Rovida. Le comte de Northampton répondit en Henri
peu de mots, & reTuta avec beaucoup de fagefleôc de mode- IV.
ration ce que le miniftre Efpagnol avoit dit d'injurieux à la \ Co^,
mémoire de la feue reine Elifabeth j & ce qu'il avoit avancé
au fujet de ceux qui s'eiforçoient fecretement d'éloigner !a
paix. C'eft tout ce qui fe palta le premier jour , ils s'afTembie-
rem ainfi jufqu'à quinze fois : les minières du Roi Catholique
& de l'Archiduc ne manquoient point de mander à celui-ci ôc
à Velafco tout ce qui fe paflbit dans chaque affemblée , ôc ce
qui faifoit l'objet des conteftations, ôc on leur envoyoit aulTi-
tôt des ordres fur ce qu'ils dévoient faire j enforte que lorf-
qu'ils s'afTembloient de nouveau , ils étoient toujours en état de
donner une réponfe décifivefur ce qui avoit été contefté dans
îaféance précédente.
Les Efpagnols propoferent d'abord une ligue offenfive ôc
défenfive Hiiais les Anglois fe refuferent abfolumcntà ce pro-
jet , alléguant le traité qu'ils avoient fait avec la France. Le
Roi déclara en même tems qu'il ne vouloit pas fe mettre dans
la néceffité de faire la guerre à ceux qui fuivoient la même
confefîîon de foi que lui 3 que cela pourroit néanmoins arriver,
s'il s'engageoit dans un traité de ligue offenfive qu'il lui feroit
impoiïible d'exécuter fans blelfer fa confcîence. Ainfi après
quelques conteftations qui durèrent plufieurs jours, on convint
qu'il ne feroit queftion que d'un traité de paix , fans faire aucune
mention de ligue offenfive ôc défenfive , ôc qu'on délibéreroit
fur les conditions néceflfaires pour rendre la paix fûre ôc folide.
Les Miniftres Efpagnols fupplierent alors le Roi de fe rendre
médiateur de la paix entre l'Archiduc ôc les Etats généraux des
Provinces-Unies > afin de les engager à en accepter les condi-
tions. Le Roi reçut bien cette propofition , ôc fe com-
porta en effet dans cette affaire avec beaucoup d'équité. Il fe
trouva plus de difficulté par rapport à la liberté du commerce ,
qui fut propofée de part ôc d'autre. Les Anglois l'accordoient
pleine ôc entière , fans aucune réferve : les Efpagnols au con-
traire exceptoient la navigation aux Indes , alléguant le parta-
ge ' fait par l'arbitrage du Pape Alexandre VI i cent ans
1 C'eft la fameufe ligne de Démarcation.
Tome XIF, Kk
o;8 HISTOIRE
_ auparavant , félon lequel la navigation aux Indes nV-toit permife
ÏT^ \ qu'aux Caftillans ôc aux Portugais : ils ajoutèrent que l'union
TV ^ ' ^"^ Portugal avec l'Efpagne ayant doniié à S. M. C. les Indes
orientales ôc occidentales » il n'étoit plus permis qu'à fes fujets
10 04;. ^'y commercer, ôc que cette navigation étoit interdite à tou-
tes les autres nations.
Le Roi de la Grande Bretagne , qui étoit naturellement
très-équitable , & fouhaitoit la paix > mais qui en même tems
ne vouloit pas accepter des conditions déshonorantes, voyant
qu'il ne pourroit jamais engager fes peuples à renoncer à un
commerce que les Hollandois prétendoient leur être permis ,
qu'ils faifoient impunément, ôc dont ils retiroient de grands pro-
fits^ ne voulut jamais confentir que fes fujets en fulfent pofiti-
vcment exclus j il fe contenta de promettre fecretement aux Ef-
pagnols, que les Anglois n'iroient point auxindes par fon or-
dre, mais qu'ils fe ferviroient du même droit que toutes les
autres Nations avoient de naviger au de-là de la ligne équi-
noxiale. Il ajouta que chacun devoit confulter fes forces , ôc
que ceux qui en auroient le plus dans ces payis-là, dévoient
l'emporter fur les autres. Ainfi le commerce fut rendu libre,
fans aucune condition. Dans tout le refte les parties s'accordè-
rent aifément.
le connéta- Pendant toutes CCS conférences, qui commencèrent le 22
\^^^-X- ^^a'^' ^g May ; Velafco alléguant toujours fa mauvaife fanîé , demeu-
gleterre." '^ ^^ dans le même endroit i ôc quoique la ville de fEcIufe flit
alors en danger , il ne fe rendit point auprès de PArchiduc pour
conférer avec lui fur ce qu'il y avoit à faire j il fe contenta d'en-
voyer deux fois Alfonfe Velafco fon parent ôc Blafco d'Arra-
gona à Gand , 011 fon Altefle étoit. Enfin après bien àts retar-
demens affettez , dignes de la gravité Efpagnole , il fe rendit à
Dunkerque le 27 de Juillet , après qu'il y eut envoyé des gens
pour lui faire une réception magnifique. Le 2 d'Août le che-
valier Guillaume Monzon amiral de la Manche , étant venu
avec des vaiffeaux Anglois de haut-bord , il fe rendit le lende-
main à GraveUne, oii arriva en même tems Antoine de Ribera,
envoyé par fon coufm Jean Taxis Ambaffadeur d'Efpagneàla
cour d'Angleterre. On employa trois jours à embarquer la cava-
lerie, les bagages, ôc les domeftiques de Velafco, qui défendit de
rien mettre,de ce qui luiappartenoit, fur les vaiffeaux Hollandois
DE J. A. DE THOU,Liv. CXXXI. 2^9
que les Angîois avoient amenez avec eux. Enfin le Dimanche .b»i.«i,«.»^
après avoir afTiflé à laMefle , il s'embarqua de grand matin fur T^^ '
un pedt navire , qui devoir le conduire à bord des grands vaif- j ^
féaux qui l'attendoient en pleine mer , à caufe des bancs de
fable. Il monta fur un de ces vaiffeaux •> ôc après huit heures * ^'^'
de navigation il débarqua aux Dunes , n'ayant pu ce jour-là , à
caufe du vent, aborder à Douvre.
Après que les pafTagers , qui payèrent à la mer le tribut ordi-
naire, fe furent un peu rétablis, ils fe rendirent le lendemain
à Douvre, ôc le 17 d'Août ils arrivèrent à Cantorbery , ca-
pitale delà province de Kent , où Taxis & Rovida, avec leur
fuite, vinrent au devant de Velafco , ainfi que le comte d'A-
remberg , ôc les autres AmbafTadeurs de l'Archiduc. Le Roi
envoya au devant de lui le comte deNorthampton & le comte
de Nottingham gouverneur des cinqPorts,avec cinq cens che-
vaux ôc un grand nombre decharettes. Ayant ren^ontéla Ta-
mife fur vingt-cinq batteaùx préparez à cet effet, il arriva en-
fin au bout de trois jours à Londres.
Le Roi , qui étoit alors à la chaiïe , chargea l'amiral Charle
Howard de faire des excufes fur fon abfence. La Reine de fon
côté envoya au Connétable le comte de SulTolck , pour lui
faire compliment fur fon arrivée. Les Anglois , qui s'étoient
apperçus que ce Seigneur aimoit fort le fafte, lui rendirent de
grands honneurs , Ôc le reçurent avec beaucoup de cérémonie.
Lorfque SaMajeflé fut revenue à Londres , elle envoya le 25:
d'Août le comte de Southampton pour recevoir le Connéta-
ble , Ôc le conduire à fon audience avec une grande pompe.
Velafco a écrit lui-mcme , que le Roi fe leva dès qu'il parut ,
ôc que Sa Majefté fe tint long-tems debout , jufqu'à ce qu'il
eut approché plus près d'elle pour lui faire fa révérence. Il a
prétendu nous faire entendre par cette circonftance , que le
Roi de la GrandeBreragne lui avoir rendu de grands honneurs,
aux dépens même de fa dignité. Le Roi lui parla en François,
comme avoir fait Robert Cecil , qui avoit été faluer le
Connétable de la part de Sa Majefté, avant qu'elle fût reve-
nue àLondres. Les Plénipotentiaires de part ôc d'autre s'afTcm-
blérent deux fois, ôc Velafco fut encore conduit à l'audience
du Roi, à celle du Prince de Galle , ôc le lendemain à celle
de la Reine. Il fut reçu dans ces audiences avec encore plus
de pompe qu'auparavant. K k ij
^6o HISTOIRE
. Enfin le 2^ d'Août , après avoir affifté à la Mefle , Velafco
H F~N] ^^ rendit le matin au Palais, avec les autres miniftreSj & entra
1 Y dans la chapelle. Le Roi y vint peu de tems après, accompa-
^ ' gné du Prince de Galle , ôc précédé de fes Heraults qui por-
1004. ^. j rr TT>-' J- rr ^i
^ toient des malles. La Keine s y rendit aulii , avec toutes les
Dames de fa luite. Lorfqu'on eut chanté en mufique quelques
hymnes au fujet de la paix , Cecil produifit le traité écrit fur du
parchemin. Le Roi le donna à Velafco , qui le donna à Rovi-
da. On apporta enfuite un exemplaire de la Bible delà verfion
de S. Jérôme de l'édition de Plantin > comme on en étoit con-
venu. Le Roi ayant mis la main fur les SS. Evangiles , jura
d'obferver les articles du traitée il prit en même tems la main du
Connétable en figne de concorde. Cela fut fuivi d'acclamations,
ôc on cria de toutes parts , vive le Roi^ Il y eut enfuite un très-
grand repas, où lajoye égala la magnificence, ôc pendant le-
quel on lan(;a contre la mémoire de la feue Reine Elifaberh
plufieurs traits, qu'on peut voir dans la relation que Velafco
fit imprimer enfuite à Anvers, contenant le détail de toute cette
négociation 5 foit qu'il l'eût compofée lui-même , foit qu'il l'eut
fait faire. Quoiqu'il en foit, ces traits injurieux y reviennent fi
fouvent, qu'on en eft rebuté.
Le Roi alla le lendemain rendre vifireau Connétable, qu'un
petit mal au pie retenoit au lit. Sa Majefté l'ayant embraffé ,
Velafco lui dit ces paroles du Centurion ' : Seigneur , je ne fui i
pas digne que vous entriez dans ma maifon. Velafco après avoir
été comblé de préfens magnifiques , prit congé du Roi , ôc
fe rendit avec toute fa fuite à Gravefende le 1 2 de Septem-
bre y puis s'étant embarqué fix jours après à Douvre , il aborda
à Calais , ou il fut reçu par Dominique de Vie qui en étoiï
Gouverneur. De Calais il alla à Graveline , ôc de-là à S. Omer
en Artois. Il arriva enfin à Gand le ip de Septembre dans le
tems de la reddition d'Oftende. Il vint à Arras, oii l'Archiduc
étoit alors , ôc s'y aboucha avec ce Prince.
Honneursqne Velafco prit enfuite fa route par la France, comme il avoiî
le Connétable fait en allant , ôc vint à Fontainebleau , où le Roi lui fit encore
çoic enVran- ^^ grands honncurs. Ce Seigneur étant allé foûper à l'Hôtel
te- I II y a dans le texte Cornelii Centn-
rionis : C'eit une méptife . Le Centu-
rion Corneille eft celui dont il eft par-
le au chap. 1 0. des Aftes des Apôtres.
A l'e'gard de celui qui reçut J. C. dans
(a maifon , Ton nom n'eft point marqué
dans l'Evangile.
DE J. A. DE THOU,:Liv. CXXXI. 2^1
de Zamet , le Roi y vint avec fa bonté & fa familiarité ordi-
naires, & fe mita table. Velafco ayant voulu préfenter à ge- tj p *, r> »
noux la ferviette au Roi', Sa Majefté ne voulut point le fouffrir, j y
ôc lui dit qu'en agiffant ainfi familièrement , il ne prétendoit , \
A.j°, • JT^»- 1004.
pomt recevoir des honneurs , mais en rendre. Le ixoi ayant
parlé pendant le repas de la parenté, quiétoit entre la maifon
ie Velafco & les Rois de Navarre : le Connétable dit que les
Rois , ainfi que les Dieux , n'avoient ni parens ni alliez. Cette
bonté du Roi charma l'Efpagnol , qui étoit d'une vanité extrêr
me ,ôcilnt plus de cas de cet honneur que de tous les magni-
fiques préfens du Roi de la Grande Bretagne.
Au refte, voici les principaux articles du traité de paix con- Articles du
gIu en Angleterre i articles qui ne fe trouvent point dans la J^^'^l^ imi!
Relation de Velafco : Qu'il y auroit une paix fùre ôc durable gne & taiv
entre les deux Rois , tant fur mer , que lur terre : Que toute ëetcuic.
guerre cefieroit entr'eux , Ôc que les prifonniers faits de part ôc
d'autre, depuis le 14- d'Avril, feroient mis en liberté : Qu'ils
ne feroient aucun traité avec quelque Puiflance que ce fut, au
préjudice de l'un ou de l'autre , & qu'ils ne donneroient aux
ennemis ni troupes , ni argent, ni munitions > ni confeils : Que
fi on avoit fait quelque traité préjudiciable à l'un ou à l'autre ,-
ce traité feroit rompu : Que les deux Rois & les Archiducs \
empêcheroient leurs fujets de caufer aucun préjudice à leurs
voifins.
Comme on avoit contefté quelque tems au fujet de FlefTîn-
gue , de la Briele , ou la Brille , ôc du fort de Ramekens , ( parce
que les Archiducs demandoient , que ces places leurs fufTenc
rendues, comme appartenant à la maifon d'Autriche ) le roi de
la Grande Bretagne , qui par rapport au traité conclu entre la
feue reine Elifabeth, ôc les Etats Généraux, fcntoit qu'il ne
pouvoit les rendre qu'aux Hollandois , quand il faudroit les
reftituer , fe défendit fur cet article j Ôc déclara qu'il ne pou-
voit, fans violer fa foi , qu'il avoit réfolu de garder à l'égard
de tout le monde , accorder ce qu'on lui demandcit. Mais
en même tems il engagea fa parole royale , qu'il feroit tous
fes efforts auprès des Etats Généraux , pour les porter à accep-
ter des conditions de paix juftes ôc équitables ) avec fes chers
frères les Archiducs , en leur fixant un tems fuffifant pour fe.
L G'eft-à'dire , T Archiduc Albert., ôc rArchiducheffe Ifabelle.
Kkiii
i62 HISTOIRE
"- \ -' déterminer ; Que s'ils refufoient de fe rendre à fes follicita-
Henri tions , Sa Majefté Te tiendroit dégagée des obligations du traité
IV. conclu entre la reine Elifabeth ôc eux i qu'alors elle feroit ce
I (S'o^. qu'elle iugeroit jufte ôc raifonnable , par rapport à ces places,
ôc que le roi Catholique ôc les Archiducs connoîtroient com-
bien il faifoit cas de leur amitié : Qu'en attendant il recomman-
deroit aux garnifons EcofToifes ôc Angloifes ^ de ne donner
aucun fecours aux Holiandois , ni poudre, ni canons , ni bou-
lets , ni vivres '■> de ne rien faire , en un mot , contre fes chers
frères les Archiducs.
On convint que le commerce feroit libre dans les Etats des
deux Rois, ôc des Archiducs 3 que les Anglois ôc les autres fu-
jets de fa majefté Britannique , ne feroient obligez de payer
aucuns nouveaux droits : Que les vaifTeaux de l'une ôc l'autre
nation ne pourroient être arrêtez dans les ports j ôc que com-
me il leur feroit libre d'y entrer , ils pourroient auiïi en fortic
/ librement. A l'égard des vaifTeaux armez i il fut réglé , que s'ils
étoient obligez de relâcher à quelque port appartenant à l'une
des parties , pour être radoubez , ôc approvifionnez , cela leur
feroit permis, pourvu que le nombre n'excédât point fept ou
huit, Ôc qu'ils n'y demeuraffent qu'autant de tems qu'il feroit
néceflaire, pour fe refaire , ôc fe fournir de ce qu'ils auroient
befoin j enforte qu'on ne gêneroit en aucune manière le com-
merce libre des Nations : Qu'en cas que le nombre des vaif-
feaux armez fut plus grand, ils ne pourroient entrer dans les
ports, fans la permiflion expreffe du Prince : Que les fujers def-
dits Princes , joûiroient également des mêmes droits dans le
territoire des uns ôc des autres : Que les Anglois , les Ecoflbis
Ôc les Irlandois , ne prêteroient point leurs noms aux Holian-
dois , ni aux Zelandois, qui voudroient trafiquer en Efpagne:
Que les Anglois, les EcolTois , ôc les Irlandois, qui y négocie-
roient , feroient exempts de l'impôt de trente pour cent , ôc ne
feroient obligez qu'à payer les droits impofez antérieurement
à celui-là : Que le roi de la Grande Bretagne , ne permettroit
point que les marchandifes achetées en Efpagne , fuflent por-
tées ailleurs , que dans fes Royaumes , ou dans les ports de la
Flandre, ôc qu'il publieroit une ordonnance à ce fujet: Qu'en
cas de contravention , la marchandife feroit confifquée , Ôc
que les contrevenans feroient déformais privez de l'exemption
D E J. A. D E T H O U . L I V. CXXXL 26^
de 1 impôt de trente pour cent : yue les anciens traitez entre
les ducs de Bourgogne ôc les comtes de Flandre , d'une part , H E N R i
ôc les rois d'Angleterre , d'Irlande , ôc d'Ecoffe , de l'autre , I '^^•
tant de fois renouvelles , ôc fufpendus par les guerres , les pri- 1^0^.
viléges , les conceffions^ les grâces, que la guerre avoir fait
cefler, auroient déformais leur premier effet : Que les Anglois,
les Irlandois ôc les Ecoffois , qui tratiquoient en Efpagne ,
pourvu qu'ils ne donnaffent aucun fcandale public , ne feroient
point inquiétez par rapport à la Religion : Qu'en cas qu'il fur-
vînt entre les Princes quelque différend , qui obligeât d'inter-
rompre le commerce , les Négocians , de part ôc d'autre y fe-
roient avertis de retirer leurs effets dans l'efpace de fix mois ;
qu'ils ne pourroient , avant ce terme expiré , être arrêtez , ni
leurs effets faifis : Que l'un ne pourroit, fous prétexte de guerre,
retenir dans fes ports les vaiffeaux marchands de l'autre, qui
y feroient à Fancre , fans en avoir préalablement donné avis
au Prince , dont ces vaiffeaux dépendoient , ôc avoir obtenu
fon confentement : Que fi l'une des deux parties contrevenoit
à ces articles , le traité ne feroit point pour cela cenfé rompu >
mais que le tort feroit réparé aufTi-tôt , par la voye de droit :
Que les prifonniers de guerre , Ôc les efclaves des galères fe-
roient de part ôc d'autre mis en liberté , en payant les dépen-
fes qu'ils auroient faites, ôc dont ils feroient d'accord : Que
les adions en matière civile , intentées dans le tems que la guerre
avoir commencé, ne feroient point fujettes au laps de tems^
ôc pourroient être reprifes ôc continuées , à moins que la chofe,
dont il étoit queflion, n'eût été confîfquée : Que les procès,
au fujet des prifes faites pendant la guerre , ôc du butin , fe-
roient pourfuivis dans le territoire du Prince , contre les fujets
duquel l'action auroit été intentée : Qu'en cas que les Etats
Généraux des Provinces-Unies , vouluffent traiter de la paix
avec les Archiducs , ou leurs fucceffeurs , Icfdits Archiducs
trouveroient bon , que le roi de la Grande-Bretagne s'entre-
mît en leur faveur. On comprit de part ôc d'autre dans ce
traité, paffé à Londres le 24 de Juillet (vieux flile) ou le 14
( nouveau ftile ) les Princes amis, ôc les Nations alliées.
A l'occafion de fimpoiltion de trente pour cent , que le Roi linpôtdetrtn-
avoit etabue 1 année précédente au mois de février, oc lar- f^r les mai-
chiduc Albert , au mois d'Avril de la même année 3 le roi de chandifes.
£(?4 HISTOIRE
I . France jugea à propos au mois de Novembre fui vaut , d'éta-
Henri ^^^^ ^^ même impôt fur les marchandifes venant d'Efpagne ôc
I y^ des Payis-Bas. Cependant , Sa Majeftë voyant que cette ef-
16 4. P^^^ ^^ repréfailles avoit entièrement fait cefTer le commerce,
voulut mettre le roi Catholique ôc l'Archiduc dans la né-
ceflTité de révoquer l'impôt de trente pour cent. Pour cet effet,
elle interdit enrin aux Efpagnols , & aux Flamands foumis à
l'Archiduc , tout commerce avec fes fujets , aufquels elle dé-
fendit pareillement de commercer avec eux. Au mois de Juillet
fuivant , le Roi publia encore une déclaration à ce fujet , dans la-
quelle il ajouta plufieurs autres atticles. Ces ordonnances fi-
rent beaucoup de tort aux affaires des Négocians , ôc occa-
iionnerent de tous côtés de grandes plaintes de leur part.
Le Roi , croyant qu'il étoit honteux pour lui de fouffrir le
procédé du roi d'Efpagne ôc de l'Archiduc, quoiqu'il prévît ,
que fes ordonnances à ce fujet feroient également préjudicia-
bles à fes fujets ôc à fes voifms , jugea à propos de méprifer
tous les murmures , ôc aima mieux perfifter dans fes défenfes
rigoureufes, que de fembler,par une lâche condefcendance,
avouer fa foibleffe 5 perfuadé , que s'il moUilToit en cette oc-
cafion , ou s'il diffimuloit , des gens auffi audacieux que le font
les Efpagnols , fe fentiroient par-là excitez à lui faire encore
quelque nouvelle injure.
Le nonce du Pape , qui craignit que ce différend ne don-
nât atteinte au traité de Vervins , fit tous fes efforts , pour que
le Roi , tandis qu'on engageroit f Efpagne à fupprimer l'impôt,
( fuppreflion dont il fe donnoit pour garant ) relâchât un peu de
fon droit, ôc rétablît, en attendant, la liberté du commerce.
Plufieurs courtifans , par les mêmes motifs, confeilloient à Sa
Majefté de modifier fon ordonnance. Mais le Roi, fuivant les
confeiis de Rony , ne voulut rien changer à la difpofition de
fes édits, par rapport à cet objet , ôc rien ne le put jamais en-
gager à faire une chofe indigne de lui , ôc du nom François.
Enfin, cette affaire ayant été difcutée à Fontainebleau en pré-
fence de Velafco , lorfqu'il retournoit des Payis-Bas en Efpa-
gne , il fut arrêté à la follicitation du Nonce , que le droit de
trente pour cent feroit fupprimé. En même tems la liberté du
commerce fut rétablie î & après de longues conteftations , on
convint enfin de certains articles le 12 d'Octobre , entre Rônî
ÔC
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXXL 16^
éc Nicolas Brulart de Silleri , d'une part , 6c Balthazar de Zu-
niga , 6c Alexandre Rovida , de l'autre. Henri
Après les fiéges d'Ortende 6c de l'Eclufe , il n'y eut prefque j y^
aucune autre expédition de guerre cette année. On découvrit ^ q\^
à Brunfwick en Saxe une conjuration , qui fut le prélude d'une
guerre ouverte , que firent l'année fuivante les princes de Brunf- f^^^àgnç
.wick. Il y avoir dans cette ville peuplée 6c riche, un homme,
nommé Henning de Brabant , d'un fçavoir peu commun, qui par
fa réputation de probité , 6c par fon expérience , avoit mérité
d être fait commandant de la ville. Henning tâcha de broûil-
Jer le peuple avec le Sénat , dans le defTein de livrer la place.
Comme il en avoit toutes les clefs , il voulut auffi avoir celles
de la porte faint Michel. Mais les Bourgmeftres les lui refu-
ferent i ce qui caufa une émotion , 6c fit courir tout le peuple
en foule vers cette porte. On trouva aux environs 500 che-
vaux , 6c autant d'hommes d'infanterie en embufcade. Le peu-
ple devint alors furieux j Henning, foupçonnéôc arrêté, avoua
fon crime , 6c fut condamné au fupplice defliné aux coupa-
pables de haute trahifon. On lui coupa les doigts , ôc on le
tenailla par deux fois avec un fer chaud. Il fut enfuite coupé
vif en quatre quartiers. On brûla fes inteftins, 6c les autres
parties de fon corps furent expofées dans les carrefours de la
ville.
Il y eut vers le même tems un foulevement à Emden dans
rOoftfrife. Les Proteftans fe perfuaderent , ^ue quoique le
différend , qu'ils avoient eu Tannée précédente , fût terminé, le
comte Enno ne s'étoit pas néanmoins reconcilié de bonne foi
avec eux. Ce qui augmenta leurs foupçons , fut que vers
ce tems-là Jean époufa la fille de fon frère Enno, quoique
celui-ci fit paroître , que ce mariage fe faifoit malgré lui.
Il s'empara en même tems du comté de Riberg , 6c de
quelques-autres payis , fans que fon frère s'opposât à ces con-
quêtes. Le Pape accorda la difpenfe du mariage , par l'entre-
niife de Léonard Rubens , abbé d'Abdinchof}', qui fit inférer
dans la difpenfe , que c'étoit à condition que Jean protége-
roit l'ancienne Religion , 6c ceux qui la fuivoient.
Ceux de Paderborn eurent aufTi la hardieffe de s'élever con-
tre leur Evêque, Theodoric de Furftemberg. Cette ville fé-
condée des villes Anfeatiques , avec qui elle efl alliée , difputa
Tome XIF. L 1
ii66 HISTOIRE
à fon Evcque la jurifdidion civile & eccléllaftîque 5 ils firent
Tj à ce fujet plufieurs chofes , qui ne furent pas approuvées de ceux
defurprendre la ville par adreue, à la faveur des intelligei
ces qu'on y avoit avec les partifans du Prélat. On pétarda deux
portes , qui furent brifées ? mais on ne put réuflir à la troifié-
me, que les partifans de l'Evêque avoient promis d'ouvrir} par-
ce que tous les bourgeois y accoururent. Enfin on convint de
ces conditions : Que l'Evêque feroit admis dans la ville : Que
du refte on ne feroit aucun mal à qui que ce fut: Que la mé-
moire de ce qui s'étoit pafTé feroit abolie, ôc que les anciens pri-
vilèges de la ville feroient maintenus.
On avoit dreffé d'autres articles favorables à l'Evêque : mais
tandis qu'on en faifoit la le£ture dans la maifon de ville , Li-
boire Wichart Bourgmeftre arracha le papier , comme pour
le déchirer. Bertholt de Cleves , qui étoit du parti de l'Evêque,
ne put fouffrir ce procédé i il donna un foufflet au Bourgmef-
tre, le renverfa de fon fiége , & le fit charger de chaînes , com-
me un homme qui paffoit pour l'ennemi de la paix, & qu'on
regardoit comme le flambeau de la difcorde , entre l'Evêque &
les bourgeois. Alors tout le peuple étant accouru en foule , on
ouvrit les portes , & Jean ayant été reçu dans la ville , au mi-
lieu des acclamations de ceux qui étoient de fon parti , il mit
des corps-de-gârde dans le marché , dans les places & fur les
murailles , & ordonna aux bourgeois d'apporter leurs armes. Il
affigna en même tems des logemens aux foldats. Ceux qui
fuivoient l'ancienne religion fe réjouirent d'abord, voyant que
le Magiftrat , qui avoit favorifé jufqu'alors les fe£laires , alloit
être puni : mais à la vue des défordres que commettoient les
foldats, ôc qui augmentoient tous les jours, ils commencèrent
à le repentir : ils regreterent la perte de leur liberté , & vi-
rent avec douleur que la fureur des haines n'avoit plus ni bor-
nes , ni frein.
On tira de prifon le malheureux Wichart chargé de chaî-
nes. Il fut d'abord durant quelques heures expofé aux ijjfuî-
tes 6c aux outrages de la populace, qui lui cracha au vifagej
il fut enfuite appliqué à la queftion , ôc on lui verfa dans le
nez de la lie de vin brûlé. Enfin il fut condamné comme
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXXI. 2^7
coupable de trahifon à l'égard de fon Prince & de fa patrie , fans . i.
c|u'on lui eut accordé les trois jours ordinaires pour fe pouvoir tt
juftifier; ôc par l'ordre' de l'Evêqueil fut conduit au fupplice. j tt
Wichart fur le point d'être exécuté^ ayant apperçu le Prélat qui ,
avoit voulu être préfent à ce fpeclacle : « Vien, s'écria-t-il, Eve- ^
=> que , vien étancher ta foif dans mon fang. y^ En difant ces
mots il fe coucha fur le banc , où il fut tout vivant coupé en
quatre quartiers. Pour outrager fa femme & fes enfans, on fit
pafTer devant leur maifon la tête ôc les autres membres du mal-
heureux Bourgmefl;re,qui furent enfuite expofez dans des pla-
ces publiques.
Tout cela fe fit avec tant de promptitude, que Maurice
Landgrave de Heffe, protecteur de Paderborn , ôc qui s'étoit
mis en chemin avec trente- deux compagnies d'infanterie ôc
deux cens chevaux au bruit de ce qui fe paflbit en cette ville ,
ne put y arriver à tems. Il pofta fes foldats à Warbourg ôc
aux environs. Les citoyens, qui s'étoient montrez oppofez à
l'Evêque, furent traitez très-durement^ ôc la plupart punis par la
perte de leurs biens. Les privilèges de la ville furent abolis,
ôc on lui ôta le droit de jurifdidion fouveraine.
Il y avoit eu jufqu'alors une conteftation au fujet de l'évê-
ché de Strafbourg, entre Jean George de Brandebourg fils de
l'Elefteur , ôc le cardinal Charle de Lorraine. Les Chanoines,
dont les uns fuivoient l'ancienne religion, ôcles autres la Con-
feffion d'Auibourg , étoient toujours partagés entre eux par rap-
port à cette affaire, qui par l'intervention de la France avcit été
plutôt fufpenduë que terminée. Elle le fut enfin par la médiation
de Frédéric duc de Wirtemberg , qui y étoit lui-même in-
tereflTéj ôc on convint de ces conditions : Que Jean George
de Brandebourg cederoit l'Evêché au cardinal de Lorraine ,
qui lui donneroit cent trente mille écus d'or : Que le duc de
Wirtemberg , garant du traité , poffederoit durant l'efpace de
trente années la ville ôc le baillage d'Obernagh j ôc que pen-
dant ce tems-là il payeroit,à l'acquit de Jean-George de Bran-
debourg , trente mille écus d'or aux créanciers de ce Prince,
6c à lui tous les ans la fomme de pooo écus d'or : Qu'au bout
de trente ans , le cardinal de Lorraine ou fes fucceffeurs pour-
Toient racheter ce baillage pour la fomme de quatre cens mille
écus d'or. Ce traité fut fait àHaguenaw le 12 de Novembre.
Llij
Sued
26^ HISTOIRE
■■ Peu de tems après ,les villes de Lubeck> de Dantzîck, de
ri Cologne , de Hambourg ôc de Brème , envoyèrent des dé-
Henri p^^és aux princes de l'Europe, pour rénouveller les privilèges
■^ ^* de la focieté Anféatique. Ces députés s'étant rendus d'abord à
^ ^ o^. I2 çQyr ^Q Jacque roi de la Grande Bretagne , ils y trouvèrent
beaucoup d'oppofition , parce qu'ils n'étoient munis d'aucunes
lettres de l'Empereur -, ainfi ils furent renvoyez fans avoir rien
conclu. Ils vinrent enfuiteen France, où ils furent mieux re-
çus par le Roi , qui étoit à Fontainebleau. De là ils fe ren-
dirent en Efpagne.
Affaires de H y eut Cette année en Suéde une révolution mémorable , ôc
quiavoit eu jufqu'alors peu d'exemples. Tous les Ordres de ce
Royaume y concoururent par une loi irrévocable. Depuis plu-
fieurs années , & fur- tout depuis l'an i ypi? , il y avoit de grands
différends entre Sigifmond ' Roi héréditaire de Suéde , & fon
oncle îe duc Charle ^ , au fujet du gouvernement civil de ce
Royaume , & plus encore au fujet de la Religion. Sigifmond,
fécondé des Polonois, étoit venu deux fois de Pologne en Sué-
de , & avoit été obligé d'en fortir avec deshonneur ôc avec
perte. Après fon fécond départ , comme il s'étoit rendu fort
odieux, on arrêta fes principaux miniftres, ôc par un décret fe-
vere des Etats , qui avoient alors une grande autorité , ils fu-
rent condamnez à mort. Ils la fouffrirent avec un courage ôc
une confiance, qui indigna bien du monde contre le duc Char-
le. En conféquence le Roi d'un côté , ôc Charle fon oncle avec
les Etats de l'autre, s'écrivirent réciproquement des lettres du-
res ôc pleines de reproches amers. Enfin par un décret des
Etats, le roi Sigifmond fut dépofé : le motif de fa dépofition
étoit que contre la volonté de fon ayeul, ôc contre les loix pu-
bliées dans l'affemblée des Etats généraux , il avoit voulu chan-
ger la religion de l'Etat , donner atteinte aux libertés ôc privi-
lèges du Royaume, ôc bâtir de nouveaux Forts.
Le Duc Charle, foit par modeftie, foit qu'il fe contrefit,
refufa d'abord la Royauté , quoi qu'il paffât pour l'auteur du dé-
cret des Etats touchant la déposition de Sigifmond. Il fe dé-
clara pour l'éledion du Prince Jean , fils du Roi Jean , frère de
Sigifmond , ôc fon neveu , qui n'avoir eu aucune part dans
tout ce que le roi Sigifmond avoit fait au préjudice des
I Roi de Pologne. a Duc de Sudermanie.
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXXI. 2^p
Suédois. Jacque TypotS qui dans le tems de cesmouvemens
étoit en Suéde, & qui (e rendit enfuite à la Cour de l'Empe- Tj
reur, ou il rriourut , tout éloigné qu'il étoit des fentimens des jv
Proteftans^ parle ainfi du Prince Charle , avec qui il avoit vécu
très-familierenient,dans la Relation qu'il a écrite de cet événe- ^ *^ ^ 4-
ment. Ce Prince , dit-il^ étoit très-éloigné de vouloir ufurpec
une couronne , qui ne lui appartenoit points mais entraîné dans
la fuite parle zèle ardent qu'il avoit pour fa religion, fon am-
bition qui étoit foible & légère , s'accrut infendblement , ôc il
fe vit comme forcé par le danger où il fe trouvoit , ôc par la né-
ceiïité des conjondures , de confentir malgré lui que les Etats
1 élevafi'ent fur le thrône.
A l'égard du Prince Jean , voyant la fituation des affaires 1
il fe défendit d'accepter la couronne que Charle fon oncle lui
offroit , ôc dont il redoutoit le poids qu'il ne fe croyoit pas ca-
pable de porter. Il fit à ce fujet un difcours dans l'alfemblée
des Etats , par lequel il déclara qu'il cedoit la couronne à fon
oncle , auquel il protefta qu'il feroit toujours foûmis , ainli
cju'aux Etats généraux. Il fit enfuite ferment qu'il ne trempe-
roit jamais dans tout ce que Sigifmond pourroit faire. Après
cela le Sénat ôc les Etats de Suéde, les Comtes ôc les autres
Seigneurs, les Evêques, les Nobles, les Eccléfiaftiques , les
Officiers de guerre, les Villes, ôcles Communautez, dans une
diète convoquée à Norcopen le 21 de Mars , déférèrent la
royauté à Charle , ôc firent des loix par rapport à l'Union hé-
réditaire déjà établie par Guftave fon ayeul. Le couronne-
ment de Charle fut d'abord fixé au jour de lafcte de S. Barthe-
iemi : mais à la follicitation de Charle même , cette cérémonie
fut diflférée. Voici les nouvelles loix qui furent faites par rap-
port à rUnion héréditaire : on déclara que fi Charle venoit à
mourir , avant que fon fils Guftave Adolfe eût atteint l'âge
compétent pour pouvoir gouverner par lui-même , c'eft-à-dire ,
l'âge de dix-huit ans, l'adminiftration du Royaume appartien-
droit au Prince Jean , ôc à la veuve de Charle , auquel on join-
droit un cirtain nombre de Sénateurs , que Charle nommc-
roit par fon teftament , pour être les tuteurs ôc les confeillers
du jeune Prince. Comme il étoit conftant par des preuves cer-
taines , qu'outre ceux qui avoient été condamnez à mort à
I II efl parlé de lui à la fin de ce Livre,
Ll iij
ia7<5 HISTOIRE
^^^^_^_^ Lincopen , pour avoir formé de pernicieux complots contre le
ri duc Charle, ôc (ans compter ceux qui étoient détenus en prifon
■" ^ ]^_^ ^ pour le même fujet, il y en avoir encore beaucoup d'autres qui
•^ ^ • avoient en vue de rendre le Royaume éledif , àlexclufion de
* " o ^. i^ j.^^g ç^Q Guftave ( ce qui étoit un projet très-pernicieux ) ils
furent tous déclarez en général criminels d'Etat , ôc leurs enfans
incapables d'entrer jamais dans le Sénat.
Enfuite on cita tous ceux qui étoient fortis du Royaume,
ôc on leur ordonna de revenir dans l'efpace de lîx mois, en
leur promettant toute fureté , ôc en les menaçant de les traiter
en rebelles , s'ils n'obéïflbient. On excepta de cette grâce gé-
nérale ( à moins que le Roi Charle par une grâce fpéciale ne ju-
geât à propos de leur pardonner) les deux Georges Pofle, qui
s'étoient enfuis du Royaume j avec leurs complices , les comtes
Eric , Axel ôc Guftave , Jean , Eric , ôc Axel Gyllenftiern. De
plus il fut réfolu,qu*on entretiendroit fur piépooo hommes Sué-
dois ou étrangers durant trois années.pour faire la guerre à Sigif-
niond ôc aux Polonois, à commencer au mois de Mai prochain.
On fit auiïi d'autres réglemens touchant le gouvernement
civil: il fut ordonné : Que conformément au décret de Stoc-
kholm , on feroit un examen du Droit ôc des loix qu'on fuivoit
dans le Royaume , ôc qu'on réformeroit ce qui paroitroit le
mériter 5 Que les voitures ôc les logemens que les Curez étoient
obligez de fournir , félon la coutume , feroient réglez confor-
mément à la dernière ordonnance du Régent i enforte que per-
fonne ne pourroit loger chez un Curé , ou chez un payifan >
fans payer ce qui étoit dû raifonnablement. On ordonna en-
core que le prix de la monnoye étrangère ne pourroit augmen-
ter fuivant la volonté des particuliers, ôc que le Taler Impé-
rial ^ , par exemple , ne vaudroit que trente-îix gros de Suéde.
On renouvclla auffi l'ancienne ordonnance touchant l'argent
. non monnoyé,qui fe trouveroit parmi les marchandifes qu'on
tranfporte hors du Royaume, lequel feroit porté à la banque
pour en fabriquer des efpeces. Il fut ordonné qu'aucun des
Gouverneurs, ou de ceux qui pofifédoicnt des cha%es dans le
royaume, ne pourroit lever de nouveaux impôts fur les fujets ,à
rinfçù de ceux dont ils dépendoient , fous peine d'être traitez
en criminels d'Etat : Qu'excepté celui qui gouvernoit l'Etat
I Ou Rifdale, Monnoie d'Allemagne qui vaut environ deux Florins 8c demi.
DE J. A. DE THOU, Lrv. CXXXI. 271
petfonne n'auroit droit de faire grâce pour les crimes capitaux , »,
ne fe mêleroit d'étouffer , ou d'accommoder ces fortes d'af- T4 E N R i
faires, ôc n'y conniverôit en aucune façon; mais qu'elles fe- j\
roient renvoyées aux Juges ordinaires. On régla les poids ôc Ko4»
les mefures , pour les rendre uniformes & légitimes.
Comme par le teftament de Guftave, il avoir été ordonné
que pour la dot des filles du Roi , on léveroit dang les provin-
ces cent mille talers , Charle fut prié de régler ^ec le Sénat
la répartition qui feroit faite de cette fommefurles provinces^
ôc de faire fur cela une loi. Il fut ordonné que l'on établi-
roit des manufadures en differens endroits du royaume j qui
feroient jugez convenables ; & que chaque ouvrier payeroit
tous les ans un taler au threfor Royal : Que ceux qui tenoient
des fiefs du Roi , ne pourroient , de leur autorité privée y le-
ver des décimes , ou faire d'autres femblables exactions dans
les provinces, à raifon de ces fiefs, fous peine d'en être privés.
On prefcrivit par le même décret la manière de lever exacle-
ment les décimes j on ordonna , que pour éviter les fraudes
ôc empêcher qu'on ne mêlât dans le fer, qui feroit tranfporté
hors du royaume, des matières de cuivre, ou autres matières,
le fer feroit fabriqué en barres : Que ceux qui tenoient des fiefs
relevans du Roi , demanderoient d'y être confirmés par fes
fucceffeurs , ôc qu'il ne feroit permis aux pofTeffeurs de ces fiefs,
ni de les fiéfer à d'autres , ni de les aliéner j ôc qu'en cas qu'ils
vinffentà mourir fans hoirs mâles, le fief feroit reverfible à la
Couronne , ou au Seigneur dont il relevoit j à condition néan-
moins qu'on auroit foin de pourvoir à la dot des filles : Qu'à
l'égard de la moitié des amendes , qui devoit être portée au
threfor Royal , comme il s'y commettoit ordinairement beau-
coup de fraudes , on exiberoit la copie du jugement , ôc l'ori-
ginal des comptes , afin de fatisfaire pleinement aux droits du
Roi : Que fi Sa Majefté étoit obligée de voyager hors du royau-
me, elle feroit tenue, fuivantle Statut de Stockholm, d'être de
retour pour la fête de S. Barthelemi.
Le duc Charle ôc le Prince Jeanfoufcrivirent à tous ces dé-
crets avec les députez des Etats. Le même jour on renouvella
le décret de l'année 1544^ fait à Arofen par tous les Ordres du
royaume, par lequel le droit d'éIe£tion étoit aboli, ôc la cou-
ronne rendue héréditaire à perpétuité dans la famille de Guftave,
272 HISTOIRE
■ .Il— tant qu'il y auroit des hoirs mâles de cette maifon. Ce de-
Henri ^^^^ avoit toujours été obfervé depuis , ôc on n'y avoit donné
j Y une efpece d'atteinte qu'à l'occafion dd mauvais gouvernement
i 6 04- ^'-Ktic , ôc de la conduite imprudente de Jean qui avoit été mis
en fa place , & enfuite de celle de fon fils Sigifmond , qui
avoient voulu l'un &. l'autre changer la religion reçue dans l'E-
tat. On décida alors que la couronne , dont Sigifmond s'étoit
rendu indice , en violant la conftitution de Sudercopen , fe-
roit cenfée dévolue, fuivant l'ordre de la fucceflîon , à fon on-
cle Charle ôc à fes héritiers légitimes , c'eft- à-dire, à fes hoirs
mâles, ôc aux defcendans de ceux-ci: Qu'au cas qu'ils viniïent
à manquer , la couronne pafleroit félon le même ordre aux hoirs
mâles du Prince Jean , qui par une déclaration faite entre les
mains des Etats, renonçoit a£tuellement à fon droit , excluant
à perpétuité les defcendans de Sigifmond roi de Pologne : Que
fi la pofterité de Jean venoit à finir , on mettroit la couronne
fur la tête de quelque fille de la famille de Guftave, en vertu
de cette conftitution ; ôc que cette fille par le confentement
ôc le choix desEtats^feroit mariée à un Seigneur Suédois ,qui
fuivroit la religion de l'Etat, ou à quelque Prince d'Allemagne
defcendant de Guftave parles femmes : Que fi elle faifoit autre-
ment , elle feroit déchue de fon droit à la fucceiïion , dont les
fiilles ôc les petites-filles de Sigifmond feroient exclues à perpé-
tuité. Le motif de cette exclufion fut ici répété : c'eft que Si-
gifmond avoit renoncé à la ConfeiTion d'Aufbourg reçue dans
le royaume , ôc approuvée par les Etats comme orthodoxe ÔC
conforme à la parole de Dieu Ôc aux écrits des Prophètes. En
conféquence il fut ajoutée que tous ceux qui déformais fucce-
deroient au royaume de Suéde , feroient ferment d'embrafier
cette Confeiïion , ôc qu'ils n'épouferoient point de femme d'u-
Ee religion différente. Il fut encore réglé, qu'aucun des Prin-
ces héréditaires, qui par l'Union étoient appeliez à la couronne,
ne pourroit accepter une autre couronne ou des Etats éloignez;
parce qu'on avoit connu par expérience qu'il en réfultoit des
troubles, ôc plufieurs inconvéniens pour l'Etat , foit par l'ab-
fence du Roi , foit par le féjour des étrangers dans le royaume.
Enfin on fit des décrets touchant i'obéiffance conftante ôc fi-
dèle qui feroit toujours rendue aux Princes héréditaires. On.
confervaau Prince Jean, ôc à fes héritiers legidmespar le même
décret
DE J. A. D E THOU, Liv. CXXXL 273
décret la pofleffîon de la principauté , qui avoir été affignée -
au duc Magnus par le roi Guftave. Elle fut depuis beaucoup Henri
augmentée par les Etab > & conférée à titre de donation. j y.
Dans un abrégé hiftorique publié à Stockholm onze ans i^qa.-
après , au fujet de cette aflemblée des Etats , on trouve inféré
le difcours du prince Jean , prononcé dans cette afTemblée. Il
y rend grâces à Charle fon oncle de plufieurs bienfaits qu'il
en a reçus , entr'autres de ce que par fon zélé 6c par fes foins
il n'étoit point tombé entre les mains des Jefuites ôc des Pa-
pilles : ce qui fait connoître que cette révolution arrivée en
Suéde , fut caufée paria crainte qu'on eut queSigifmond & fcs
miniftres ne changeaflfent la religion dans ce royaume. Enfin
Jean ayant étendu la main en figne d'approbation , promit ex-
preflfement foi Ôc obéïflance à Charle fon oncle , ôc après lui
à fes coufins germains Guftave Adolfe , ôc Charle Philippe fils
de Charle. La principauté d'Oftrogothie ou Oftrogotland , lui
fut donnée par fon oncle Charle l'année fuivante , comme il
fut marqué dans la nouvelle tranfaûion qui fut faite alors. Car
bien que le jour de la fête de S. Barthelemi eût été fixé pouc
le couronnement de Charle , ce Prince ne voulut néan-
moins prendre le titre de Roi , que deux ans après , le prin-
ce Jean ayant alors dix-neuf ans ôc étant dans un âge oti il
pouvoir ratifier plus autentiquement la renonciation qu'il avoit
faite.
La religion ne caufoit pas moins de troubles dans la Hon- Affaires éa
grie , Ôc dans la Tranfylvanie où les efprits étoient fort échau- Hongrie &de
r^ V r • ^ /^ ■'•on» ^ • Tranlylvame.
tez a ce lujet. Cjeorge Bafta , n ayant en apparence aucune m- '
quiétude par rapport au dehors , s'appliquoit uniquement, com-
me il en avoit ordre , à régler les affaires de la Hongrie , ôc à
remédier aux defordres de l'Etat. Ufant d'une févérité excef-
five à l'égard des Proteftans , ( ce que les perfonnes fages regar-
dèrent comme une conduite fort imprudente dans les circonf-
tances préfentes ; ) il défendit l'exercice public de toute autre
Religion , que de la religion Catholique. Maître de prefque
toute la Tranfylvanie , il puniflfoit la Noblefie par la perte de
leurs biens. Cependant dans la dernière afiemblée des Etats ,
on leur avoit fait quelque grâce , ôc on leur avoit accordé la
faculté de racheter en argent comptant la quatrième partie de
Tome XIF. Mm
27^ HISTOIRE
■ leurs biens , afin qu'ils puflent dans la fuite payer les decimeâ,
Henri ^" taxa la ville de Cronftat à 80000 écus d'or, ôc celle de
JY Claufembourg *à 20000.
I 6 0*4. ^"^ ^^^ entrefaites on perdit la ville de Peft par un accident
* û»ColoiVar. également trille ôc honteux. On négotioit alors , pour un traité
de fufpenfion d'armes entre les Chrétiens ôc les Infidèles ; ce-
pendant on étoit incertain à la Porte , fi la guerre ne s'allu-
meroit pas entre les Turcs ôc les Perfans. Ceux-ci voyant le
thrône Ottoman occupé par un enfant, avoient fait des cour-
fes de tous cotez fur les frontières de l'Empire. Après avoir
repris Tauris , ils s'étoient avancez jufqu'à l'Euphrate, ôc s'é-
toient emparez de Bagdat. Cependant on attendoit de jour en
jour le Grand Vifir qui , à ce qu'on difoit , venoit dans" la
Hongrie à la tête de loooo Jan i flaires , ôc d'une armée très-
nombreufejôc onavoitreçu avis de Conftantinople qu'il avoir
ordre fur-tout de prendre Peft , afin de mettre Bude à couvert
de ce côté là.
Ainfi , quoique la garnifon de Bude eût plufieurs fois don-
né fa parole de ne rien entreprendre pendant la trêve contre la
ville de Peft, le gouverneur de cette place nommé Jaghenruy,
Gentilhomme de la province, effrayé de l'arrivée des Tartares,
qui félon leur ufage iaifoient des courfes aux environs ', ôc s'im-
maginant qu ils étoient les avant-coureurs d'une armée nom-
breufe , prit confeil de la crainte dont il étoit faifi, ôc réfolut
aufil-rôt d'abandonner la place avant qu'elle fut invertie. Après
avoir expofé aux officiers le danger où ils étoient ^ ôc leur
avoir communiqué fon deffein , il Corm de Peft le 3 de Sep-
tembre avec cinq enfeignes ôc fix efcadrons , emportant 500
facs de farine. Il laifia dans la ville les canons ôc les autres mu-
nitions de guerre, ôc fe contenta de mettre le feu à quelques
maifons. A peine eût il fait un mille , qu'il rencontra joo Hei-
n«Strigonie. duques, qu'Âltheim gouverneur de Gran "^ envoyoit à fon fe-
cours 3 avec des batteaux chargez d'avoine Ôc d'autres muni-
tions. Ces Heiduques voyant qu'on avoir abandonné Peft j
prirent le parti de fe retirer de bonne heure , pour ne fe pas
expofer à un danger évident j ôc s'étant joints aux troupes de
la garnifon, ils abandonnèrent les batteaux, dont les Turcs
s'emparèrent , 6c fur lefquels ils trouvèrent 200 facs d'excel-
lente avoine.
DE J. A. DE T H O U , L I V. CXXXI. 275'
Ceux de Bude s'étaiit apperçus du départ de la garnifon de
Peft , accoururent au(îî-tôt pour éteindre l'incendie. Pour Ja-
ghenruy , ilfe retira à Gran, où après avoir été févérement ré-
primandé par Altheim , il fut conduit en prifon ôc chargé de
fers. Comme le Congrez pour la trêve duroit encore , le Bâ-
cha de Bude , qui ne vouloir pas qu'on put lui reprocher d'a-
voir violé la foi qu'il avbit jurée, envoya faire des excufes à
Altheim fur ce qui s'étoit pafTé : il lui fit dire, que cette place (i
voiiine de Bude ayant été abandonnée par la garnifon , ^"^7
avoir mis le feu , il avoit craint que d'autres s'en emparaflent
ôc que le feu n'en confumât toutes les maifons , fi on négli-
geoit d'éteindre l'incendie j qu'il n'avoit pu s'empêcher de met-
tre garnifon dans la place pour la mettre en fureté , & étein-
dre le feu 5 que ce ne devoir point être un obftacle à l'é-
change des prifonniers de part ôc d'autre j ôc que malgré
cet incident, on pourroit pendant le cours de la trêve ter-
miner à l'amiable tous les différends qui s'éleveroient fur les
frontières.
Depuis ce temps-là les Impériaux firent des courfes furies
terres des Turcs. Ballant gouverneur de Wari étant allé au-
devant du Grand Vifir avec un détachement de 100 chevaux ,
pour reconnoître l'armée ennemie, fijt attaqué, vaincu ôcfaic
prifonnier. Le comte de Zrin * fut plus heureux 5 car ayant ^ «, . ,
rencontre près de Zigeth un parti de Jures, dont le nom-
bre étoit fort fuperieur à celui de fes gens , il leur livra un
combat , qui fut très-opiniâtré , ôc enfin les tailla tous en
pièces.
Cependant le Grand Vifir vint camper devant Gran le 19
de Septembre , dans le deflein de faire \t fiége de cette ville.
Les Turcs commencèrent par efcarmoucher contre les Huf-=
farts ; enfuite ils fe retranchèrent fur une hauteur vis-à-vis le
mont S. Thomas. George Bafta de fon côté éleva près de
Gran un Fort où il pouvoit mettre du canon , ôc mit des bar-
ques entreTifie ôc la ville de Ratzenftat , pour s'oppofer aux
courfes des ennemis. Le comte de Sultz fit enfuite la revue
des troupes ôc leur avança quelques mois de leur paye 5 ce
qui les réjouit Ôc les anima.
Le 24.' de Septembre les Turcs attaquèrent le château > ôC
furent repouffez avec perte. Le combat fut très- meurtrier : le
^ Mmij
^n6 HISTOIRE
. comte Cafimir de Hohenlo fe diftingua beaucoup dans Cette
Henri '^^^^'^ ' ^ ^^^ ^^^ ^^^^ ^^"^ ^^ ^^^ gens: les Turcs y perdi-
T Y i^ent près de cinq cens hommes. Le corps du Comte étant de-
, ' meure au pouvoir des ennemis , ils le traitèrent indignement,
fuivant l'ufage de ces barbares ; ils lui coupèrent la tête , &
enfuite les oreilles. Ce corps ainfi mutile fut enfin échangé con-
tre un Turc de grande diftin£lion, qui avoir été fait prifon-
nier, ôc enfuite envoyé à Frédéric fon frère ? les Infidèles lui
envoyèrent en même-tems faire excufe au fujet de ce traite-
ment, & oferent même demander que ce qui s' étoitpaffé n'em-
pêchât point la négociation pour la trêve.
Le lendemain la garnifon de Hatwan , place qui avoit été
prife l'année précédente par un effet du hazard^ voyant dans
fon voifinage un ennemi fi formidable, après avoir mis le feu
à toutes les provifions , abandonna la ville , & emmena
le canon. Sur ces entrefaites Bethléem Gabor , à qui les
Turcs avoientfait efperer la principauté de Tranfylvanie , étant
à la tête de quatre mille hommes fur le bord du Temes, oii i!
fe croyoit en fureté , fe vit attaqué inopinément par le comte
" II portoit le de Dampierre * foûtenu des Heiducques , qui l'obligea de fe
nom de du jettcr daus le fleuve avec tous fes gens pour fe fauver à la
nage. Il perdit dans cette occafion beaucoup de monde. Le
Bâcha de Temefwar ayant appris cet échec , dans la crainte
qu'il n'arrivât pis , envoya à Gabor fon lieutenant avec des
troupes fraîches. Ce lieutenant fut enveloppé par les Heiduc-
ques dans fa retraite, & tué fous les murs de la ville. Dam-
*»« Alba- pierre s'avança enfuite jufqu'à "Weiffembourg *. Dans le temps
^"^' que fes foldats pilloient, ils fe mêlèrent avec les fuyards, ôc
peu s'en fallut qu'ils n'entraffent pèle - mêle avec eux
dans Temefwar. Content de cet exploit , il revint à Lippe
fur la fin de Septembre i après avoir envoyé 12 drapeaux à
Bafta.
Cependant le grand Vifir qui étoit à Gran preflbit la conclu-
fion de la trêve , Ôc les députez qu'il avoit invitez s'étoient
rendus à Ratzenfîat. C'étoit Altheim gouverneur de cette vil-
le, Ferdinand Colonitz , Frédéric de Holenlo , ôc le Rhingra-
ve. Ce congrès fut inutile , parce que les Turcs demandèrent
avant toute chofe , qu'on leur remît Gran. Pendant ce tems-Ià
les Cofaques qui faifoient la guerre pour les Turcs , ayant
DEJ. A. DE THOU,Liv. CXXXI. 1^77
formé la réfolution de pafler du côté des Impériaux, leur defîein
fut découvert ôc puni : prefque tous leurs gens de pié furent H e n -^ i
maflacrez j pour les cavaliers, ayant forcé le corps-de-garde ly
des Turcs , une partie fe retira à Comar^ ôc l'autre à Dotis. i^ q\
Quelques-uns fe fauverent à la nage, ôc furent bien reçus par
Colonitz. Trois jours après deux cens cavaliers arrivèrent auflî
à Comar.
On apprit d'eux que les JanifTaires défefperant du fuccès
du fiége , s'étoient mutinez dans le camp , qu'ils s'étoient tous
raflemblez , & avoient été trouver le hacha Serdar , qu'ils
avoient menacé d'abandonner après le fécond affaur. Cesfol-
dats fuperftitieux étoient effrayez de la vue d'un arc-en-ciel qui
avoit paru de couleur de fang , d'abord fur Gran , puis fur le
mont S. Thomas , ôc qui s'étoit enfuite diffipé. D'ailleurs Bafta
ayant rangé fes troupes en bataille , fembloit fe préparer à don-
ner combat, ôc ne celfoit de harceler l'armée Turque. Mais
d'un autre côté les Heiducques , qui étoient en grand nombre
dans l'armée d'Altheim , foit par trahifon , foit qu'ils fuffent
cpuifez de fatigues , faifoient leurs gardes avec beaucoup de
négligence -, enfin peu à peu leur nombre diminua confidera-
blement, ôc la plupart fe retirèrent. Pendant ce tems-làles
ennemis donnèrent deux aflauts au château ôc en furent repouf-
fez chaque fois.
Cependant on continuoit toujours de négocier pour la trêve :
les députez de part ôc d'autre s'étoient affemblez dans Tifle qui
cft au deffous de Gran. Les Turcs offroient Agria* pour Gran, ^ ohEAs.
qu'ils vouloient avoir en leur pouvoir ; ou en cas que l'échange
ne convînt point aux Impériaux , ils demandoient qu'on leur
remît PallanKa, FilecK , ôc ZetsKÎ. Ni f un ni l'autre n'ayant été
agréé des Impériaux , on fe fépara fans avoir rien conclu.
Le dix d'0£tobre on recommença à battre la place, Ôc on
attaqua avec beaucoup de vigueur , mais fans fuccès, Ainfi
trois jours après , les Turcs retirèrent leur canon ôc levèrent
le fiége , les Janiffaires y ayant contraint le Bâcha. Bafta les
attaqua dans leur retraite , Ôc donna fur leur arriere-garde , dont
il tua quelques foldats. Le fils du Chan desTartares étant en-
fuite arrivé au camp des Turcs, ils firent plufieurs courfesaux
environs de PallanKa , de Fileck , ôc de Zetski ; mais Sefrid
•Colonitz ayant marché contr'euxavec la cavalerie Hongroife ,
Mm iij
27^ HISTOIRE
_ les contraignit de fe retirer. Cependant ils prirent plus dé trois
_T mille perfonnes qu'ils firent cfclaves.
M E N R I Q^ reprit encore la négociation dé la trêve , fur les lettres
qu'Altheim reçut alors de la part du bâcha Serdar, par lefquel-
ï o ^. 1^^ -j jfi-j^i-Qit; qug \q Grand Seigneur fouhaitoit que tout fût tran-
quille du côté de la Hongrie ; malgré cela on ne ceffoit de faire
des courfes & de piller.
D'un autre côté Jean-Jacque Barbiani comte de Beljoiofo;
à l'inftigation de Bafta , traitoit avec la dernière rigueur les
Proteftans de Caflbvie. Il leur avoit défendu de s'aflembler pour
entendre la prédication de leurs minières, & il avoit menacé
ceux-ci de les faire mourir, s'ils ofoient prêcher. Il avoit même
fait approcher le canon des temples où les Proteftans avoient
coutume de s'afiembler. Un riche bourgeois de la ville , nom-»
mé George Saba , n'ayant point eu d'égard à l'ordonnance ;
fut condamné à une amende de dix mille talers , qu'on lui fit
payer à la rigueur. Trois gentilshommes , accufez d'avoir voulu
exciter une fédition , furent enfermez dans les mafures d'un
vieux monaftere , ôc y moururent de faim , à ce qu'on prétend.
Beljoiofo s'étant rendu très-odieux par ce procédé , s'avifa
encore d'exiger une fomme confiderable d'Etienne Boftkai;
de la première noblefi^e de Hongrie, ôc très-proche parent de
Sigifmond Bathori. Ce Seigneur refufa de payer l'argent qu'où
lui demandoit, ôc allégua pour s'en difpenfer divers prétextes:
Beljoiofo voulut le contraindre par la force à obéir, ôc aban-
donna au pillage trois de fes châteaux , qui étoient dans le
voifinage. Cette violence engagea Boftkai, qui avoit du cœur,
ôc qui jufqu'alors avoit agi, avec moins de difiîimulation que
de modération ôc de prudence , à prendre les armes pour fa
défenfe ôc fa fureté. H crut donc devoir fe venger des injuf-
tices qu'on lui faifoit, perfuadé qu'il le pouvoir faire fans
trahir fon devoir. Il difoit, que fous le règne d'André II roi de
Hongrie, les Etats rafîemblez l'an 1222 avoient décidé, que
ce n'étoit ni un crime j ni une chofe deshonorante de s'oppo«
fer aux entreprifes d'un Roi, qui voudroit donner atreinteaux
droits de la royauté , ôc aux privilèges ôc libertés de la nation.
Ayant donc afTemblé fix mille Heiducques ^ gens toujours prêts
à féconder les moindres mouvemens , il fe jetta fur les terres de
ÇQ^x (jui fuivoient le parti dç l'Empereur ôc Içs livra au pillage
DE J. A. ï) E T H O U , L I V. CXXXL 27^
Comme Beljoiofo avoit fait à l'égard des biens des Pro- _
teftans. . . , , . * Henri
Cependant ceîui-ci ayant tout réglé à CafTovie à fon gré, j y
& s'imaginant être le maître abfolu de la ville , y laiffa fa fem- ^
me & fes enfans, & marcha contre Boftkai, qui avoit aflem-
blé déjà une armée affez confidérable. Il fe rendit d'abord au
Grand-Varadin , accompagné de Rotkovitz & de Pierre Lafla>
èc donna ordre à Perz de le joindre avec fes troupes. Il vint
enfuite à Ador où il campa, après avoir fait venir de Romos
fix compagnies d'infanterie. Il avoit aufli avec lui une troupe
choifiede cavalerie de Sileiie, & le comte de Dampierre avec
fes Heiducques , qui à caufe de la conformité de Religion y
favorifoient Boftkai, & qui dès qu'on en fut venu à un com-
bat, paflerent de fon côté. Ce combat pafle pour avoir été
très-fanglant 6c très-meurtrier, le foldat étant de part ôc d'au-
tre très acharné. Enfin la vi£i;oire fut du coté de Boftkai. Pal-
las Lippay 6c Perz dangereufemenr blefl'ez, furent faits pri-
fonniers , 6c bien traitez par le vainqueur.
Le comte de Beljoiofo fe retira à Varadin. Boftkai écrivit
au bâcha Serdar , que les Impériaux a voient perdu fix cens
hommes dans ce combat , ôc il lui envoya quelques drapeaux
pris fur l'ennemi. Les hiftoriens Impériaux prétendent, que la
perte fut bien moins confidérable. Tout le canon fut pris, ÔC
Boftkai pafta la nuit fur le champ de bataille. Lorfque Lip-
pay fut guéri de fes bleifures, il le fit fon lieutenant général.-
Mais peu de tems après , il fe dégoûta de lui avec la même
légèreté, qu'il lui avoit donné toute fa confiance , ôc lui ôta
même la vie dans la fuite. Cependant Lippay avoit paru, fé-
lon les conjondures, mettre un bon ordre dans les affaires de
Boftkai, qui, comme il arrive toujours dans une nouvelle do-
mination , étoient fort brouillées. Il s'étoit fervi à cet effet dit
prétexte fpécieux de la Religion , auprès des Heiducques ôc
de la Nobleffe , qui lui étoit prefque toute contraire , 6c il
avoit confeillé à Boftkay de publier une ordonnance , par la-
quelle il étoit enjoint à tous ceux , qui s'intereffoient au fa-
lut de la Religion, de lui prêter ferment. Il avoit de plusafli-
gné tous les mois aux foldats une paye de cinq Joachims.
Toute la Nobleffe étant accourue eu foule de toutes parts pour
lui prêter ferment , il trouva ce tempérament pour fe rendre
28o HISTOIRE
, moins odieux , qui fut de faire connoître , qu'on ne prenoit
H E N R P^^^^^ ^^s armes contre l'Empereur , ôc en même tems , qu'on
j Y n'étoit point abfolument dévoilé à toutes les volontez du Grand"
I 6 od. Seigneur.
*' Cependant les habitans de Caflbvie ayant appris les fuc-î
ces de Boftkay , profitèrent auflTi-tôt de cette occafion pour
prendre les armes ; ôc ayant chaflé tous ceux , qui n'étoient
pas de leur parti , ils fe rendirent les maîtres de la ville. Balta
ne fut pas indifférent fur le danger où étoit Beljoiofo, & mar^
cha, avec les troupes qu'il avoir, du côté de CafTovie^ com^
me s'il eût eu deffein d'en faire le fiége. Il envoya auparavant
le colonel Rotwitz , pour fommer la forterefîe de Zat\/a;
qui étoit près de Sendra, de fe rendre. Les Heiducques qui
y étoient, lui répondirent, en fe moquant de la fommation ,
qu'ils étoient prêts à fe rendre , lorfqu'il auroit pris CafTovie ;
d'où Beljoiofo avoir été chaffé. Bafïa s'avança donc plus près
de cette ville , Ôc y campa fon armée.
BoflKay , qui étoit fur le point d'aller alTiéger Beljoiofo,
laifTa-là le projet du fiége , ôc marcha du côté de CafTovie.
Cette marche tira de péril Beljoiofo , ôc en même tems fît
perdre à Bafta l'efpérance de prendre cette place. Bafta voyant
que fes foldats , faute de paye , ne lui obéïfToient point, ôc ayant
vu les Heiducques arriver , décampa le 5" de Décembre. Dès
que Bafla fut parti , les Heiducques fe répandirent de tous
cotez, ôc s'emparèrent de Dregel, dePalanKa, de Nagbania;
de Copen, de Sacmar , deDubin, ôc d'autres places. Ils en
vinrent fouvent aux mains avec les Impériaux , battirent quel-
quefois les ennemis , furent aufïi battus , ôc ne firent rien de
fort remarquable.
Cependant BoftKai , ayant appris que l'Empereur l'avoit
profcrit à Prague, par un écrit public, comme rebelle, y en*
voya des députez auffi-tôt, pour juftifier fa conduite. Ils ex- .
poierent à Sa Majefté Impériale, qu'il avoir été contraint, par
la nécefTité , à faire ce qu'il avoir fait : Que rien n'étoit plus
précieux en ce monde , que la Religion ôc la liberté ; qu'orx
avoit donné atteinte à l'une ôc à l'autre , d'une manière indi-
gne 3 qu'on avoit profané les chofes facrées ; qu'on avoit traité
les Nobles , comme on auroit pu faire ceux de la lie du peu-
ple 9 qu'on les avoit dépouille?; de tous leyrs biens , ôc qu'on
les
E N R I
DE J. A, DE THOU > Liv: CXXXI. 281
îes avoit cruellement maflacrez dans la plupart des lieux ; qu'on
avoit violé les femmes ôc les filles, en préfence même de leurs 77
maris ôc de leurs pareiîs , ôc qu'il n'y avoit aucune forte de jv
barbarie , qu'on n'eût exercée à leur égard : Que quoique ces
chofes fiflent horreur^ ôc que le feul récit en fit rougir, il avoit ^ ^ ^ !•
été toujours perfuadé , que ce n'étoit point la faute de Sa Ma-
jefté Impériale , mais celle des Généraux : Qu'il avoit dans
cette idée envoyée à Prague & à la diète de l'Empire des dé-
putez, pour fupplier de faire cefTer ces calamitez. Mais voyant
qu'au lieu de les foulager , on augmentoit encore leurs maux,
ils avoient crû devoir répandre , pour le falut de leur patrie ,
ce qui leur reftoit de fang, réfolus de repoufler la force par la for-
ce : Qu'ils fupplioient humblement fa Majefté Impériale, & les
illuftres membres de la diète d'avoir pitié d'eux , en confidé-
ration de l'étroite ôc ancienne alliance du royaume de Bohê-
me avec la Hongrie > qui étoit alors fi miférable , ôc des traitez
faits entre les deux Nations , que loin de vouloir violer , ils
fouhaitoient renouveller ; proteftans qu'ils étoient prêts d'expo-
fer les motifs de ce renouvellement , lorfqu'il plairoit à Sa Ma-
jefté de les entendre : Qu'ils n'étoient point éloignez de faire
la paix 5 mais qu'ils vouloient des conditions équitables , Ôc que
pour cela ils imploroient le fecours ôc les confeils de Sa Ma-
jefté ôc des Etats. Ils prcfenterent enfuite un mémoire , con-
tenant en peu de mors les raifons qui les avoient déterminés
à prendre îes armes. Mais cette affaire regarde l'année fui-
vante.
Depuis ce tems-là, BoftKai prit les titres de comte de Kif-
marie, de feigneur de la Haute-Hongrie , ôc de comte de
Zekel '. Il fit frapper de la monnoye d'or ôc d'argent en fon
nom, avec fes qualitez^ ôc il mérita, que le Grand-Seigneur >
foit par l'idée qu'il avoit de fa valeur , foit par un effet de fa
bonne volonté , lui fît préfent d'une couronne d'or, qui avoit
autrefois appartenu au roi Uladiflas, ôc qui par la prife de
Bude , étoit tombée entre les mains des Turcs. .
Il y eut pour le même fujct de grands troubles dans la Stirie;
où l'archiduc Ferdinand , ainfi que dans tous les autres payis
de fon obcïlfance , perfécutoit vivement les Proteftans. Ces
troubles fe répandirent aufTi dans la Moravie, ôc dans la Siléiie.
1. D'autres Hiftoriensdifent, comte de Zicjceren, ou des Cicules.
Tome XIF, N n
282 HISTOIRE
^^^^_^__^ Deux jours après la levée du fiége de Caiïbvie, Baila ayant
rr appris que les Heiducques , qui afliégeoient le fort de Sepfy ,
•" ^ ^ ^ ^ avoient été contraints , par le mauvais tems , de revenir, forti-
fia fon camp près deZatwar, réfolu de livrer combat, fi l'oc-
ï 004. calîon s'ofil'oit. Botoai étoit campé vis-à-vis d'un côté, &
Lippay de l'autre, près de Caflbvie : l'un & l'autre fe tenoit
prêt à tout événement. On fit partir de là le comte de Hohenlo,
ôc le colonel Cowitz , & on leur donna ordre de fe rendre à
Eperie, pour attirer cette ville dans le parti de l'Empereur.
On s'étoit déjà rendu maître des villes de Leutfch , de Zoben,
ôc de NeudorfF , qui ennuyées de tous les ravages , où elles
étoient expofées, avoient traité avec Bafta, à condition qu'on
leur accorderoit la liberté de confcience. Hohenlo & Co-
\('itz , qui s'étoient rendus garants du traité , firent la même
chofe à l'égard de la ville d'Eperie , & la fournirent à l'Em^
pereur.
Sur ces entrefaites , Sefrid Colonitz , après avoir fait une
marche fort dangereufe, fe rendit auprès de Bafta. Dans le
deflein de raffûrer les autres par fon exemple , il avoir écrit à
Boftkai, pour l'engager à garder la foi qu'il avoit jurée à l'Em-
pereur.
Cependant le froid exceflîf , joint à une extrême difette de
toutes chofes, faifoit beaucoup fouffrir les troupes Impériales,
qui étoient campées. On leur envoya de Vienne trente cha-
riots chargez d'étoffes pour les habiller, avec de l'argent j ce
convoi étoit fous la conduite du comte de Solms , du gou-
verneur de Staremberg, ôc de quelques-autres Officiers , auf-
quels Tanhufen joignit quinze cens HuiTars, pour s'oppofer
aux courfes des Heiducques. Mais lorfqu'ils furent arrivez près
d'une forêt à un mille de Filleck , ils tournèrent leurs armes
contre ceux qui conduifoient le convoi, renverferent le comte
de Solms de deffus fon cheval, mirent les autres en fuite, ÔC
allèrent joindre l'armée de Boftkai , malgré Tanhufen , qui cou-
rut après eux , ôc leur reprocha vivement leur perfidie. Boft-
Kai leur fit un très-bon accueil , Ôc leur fit diftribuer de l'ar-
gent , ainfi qu'à fes autres foldats j ce qui redoubla leur ar-
deur. Bafta eut grand foin de cacher cette difgrace à fon ar-
mée, de peur que fes troupes , qui commençoient à fe muti-
ner , ne fe foulevalTent hautement : il envoya à la hâte à Leutfch ;
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXXl. â8^
pour faire venir de l'étoffe , afin d'habiller fes foldats à demi «
nuds , ôc pour avoir de^ l'argent fur des lettres de change * en tt ,
donnant des furetez aux créanciers. j y-
Les Impériaux reprirent les places qui étoient aux environs ,
j»T7 • T TT • j j 1 ^ ' ^ • / / 1004.
dlipene. Les Heiducques, de leur cote , après avoir ete re-
poulfés plus d'une fois , prirent enfin d'afi^aut le fort de Sen~
der, ôc paflerent au fil de i'épée toute la garnifon. Ils prirent
de la même manière Filleck , brûlèrent la ville , ôc maffacre-
rent tous les Allemands qu'ils y trouvèrent , fans faire quar-
tier à aucun. Ils s'emparèrent aufil par force de Bolwar , de
Carcie , de Setfchim , de Jarmer , de Dregel , de Holloc ,
de Burak, de Blauvenftein , ôc de la fortereife de Cabrigick ,
où les foldats de la garnifon de Hatv/an , en abandonnant cette
dernière place , avoient tranfporté toutes leurs machines de
guerre. Le fort de Kerpen fe défendit mieux : la garnifon ne
s'effrayant point du fort des châteaux des environs, refufa de
fe rendre , repouffa l'ennemi, ôc Tobhgea de lever le fiége. En
récompenfe le château de Sitwen fut pris.
François Raday ôc Charle Ifthuan , qui étoient les princi-
paux chefs des Heiducques , partagèrent alors leurs troupes ,
ôc s'avancèrent du côté du payis des mines. Ils fommerent
d'abord la ville de Newfol de fe rendre, ôc d'envoyer à Setf-
chim une certaine fomme d'argent, ôc quatre Bourgeois pour
otages, avec menace de les traiter avec la dernière rigueur ,
s'ils n'obéilfoient. Sefrid Colonitz étoit en chemin , pour ve-
nir au fecours de New fol ; mais comme les paflages étoient
fermez , les Heiducques le prévinrent , ôc le contraignirent de
fe retirer dans le château de Labentz qui lui appartenoit , ac-
compagné de fa femme qui venoit d'accoucher. Comme il
fe fioit médiocrement aux Hongrois Ôc aux Cofaques, qui
étoient avec lui , il dépêcha un courrier à Vienne, pour de-
mander qu'on lui envoyât des troupes Allemandes.
Cette année finit parla défaite des Impériaux. Les Heiduc-
ques ayant attaqué pendant la nuit le pofle de Charle Colo-
nitz , où étoient Koppel ôc Pettinger , l'un ôc l'autre Autri-
chiens , y firent un grand carnage. Koppel y fut tué avec fes
gens ; Pettinger y fut brûlé avec îes fiens ; Colonitz eut bien
de la peine à s'échapper : fon cheval ayant été blelfé d'un coup
de moufquet , ôc étant tombé , il remonta promptement fpr
Nnij
^^4: HISTOIRE
■ un autre , &c dans le defefpoir où il étoit , il fît tête aux eniie-»
Henri ^^^^^ ' ^^ ^^^ H de fa main , ôc les épouvanta tellement par
jy^ fa valeur, qu'ils fe retirèrent, & fe jetterent dans la forêt qui
i(î o *4. ^^^^^ proche.
Pendant ce tems-là une famine horrible qui regnoit dans la
Famine gé- Tranfylvanie , y contraignit les peuples de fe nourrir de tout
""^ ^° ce qui n'eft point fait pour l'aliment des hommes. Lorfque tout
cela eût été confumé , on mangea de la chair humaine j non-
feulement on détachoit des gibets les corps qui y étoient pen-
dus , pour les manger j mais ce qui fait horreur , les mères, dit^
on , mangèrent leurs enfans , ôc les enfans leurs mères. Cette
année fut ftérile prefque par-tout. Comme la Sicile étoit me-
nacée de famine, ôc que c'eft de cette ifle que Rome ôc plu-
fleurs villes d'Italie tirent les bleds, les feigneurs Siciliens fi-
rent inftance auprès du Viceroi , pour faire enforte qu'il fortît
moins de blé de l'Ifle , prévoyant qu'il y feroit bien-tct très-
rare ôc très-cher. Le comte de Monte-Maggiore, qui portoit
la parole , ayant paru dans fon difcours vouloir cenfurer in-
dire£tem€nt la conduite intereffée des Gouverneurs , le Viceroi
entra en fureur , ôc après avoir vomi mille injures contre le
Comte, qui lui avoit, difoit-il, manqué de refpeâ , il le fit poi-
gnarder en fa prefence.
En France il y eut aufïi une grande difette de blé dans le
Languedoc ôc dans la Provence. A la follicitation du duc de
Guife gouverneur de Provence , ôc fur les inftances de Ven-
tadour lieutenant de Roi en Languedoc , le Roi accorda la
permifiion de tranfporter le long du Rhône , de la Bourgo-
gne Ôc des autres Provinces du royaume , du blé dans le Lan-
guedoc , ôc dans la Provence ; mais les Parlemens s'y oppo-
ferent, ôc ayant fait comprendre à la Cour que fous prétexte
de foulager ces Provinces , on abufoit de la grâce que fa Ma-
jefté avoit accordée, ôc qu'on faifoit fortir le blé du Royaume,
la permiffion fut révoquée.
Plufieurs crurent alors qu'un Phénomène fort fingulier avoit
pronoftiqué ces calamités publiques. Le Phénomène parut au
ciel pour la première fois le 3 d'Odobre. On le prit d'abord
pour l'étoile de Venus , qui paroît après le coucher du foleil.
Il eft vrai que cette efpece d'étoile étoit plus grande ôc plus
brillante que toutes les étoiles ordinaires , mais elle n'avoit point:
EJ. A. DE THOU, Liv. CXXXL 2SJ
la queue ordinaire des Comètes. On connut néanmoins dans
la fuite par les obfervations qu'on fit , que c'étoit une vraie ~
Comète très-lumineufe 'différente de la planète de Venus 5 voici j^^ ^
les raifons qui le firent croire. Ce Phénomène avoit commen- ^*
ce , difoit-on , dans la conjon£lion de Jupiter ôc de Mars , qui ^^ ° 4'
arrive le 2 5 de Septembre ^ mais les nuages & les broiiillards
l'avoient empêché de paroîrre avant le 3 d'0£lobre. La pla-
nète de Venus n'étoit point alors dans le Sagittaire , mais dans
les premiers degrez de la Balance h enforte qu'on pouvoit au
moins voir enfemble le matin ( ôc non le foir) Venus & la Co-
mète. En effet le 10 ou le 11 du mois de Janvier fuivant, en-
viron à fept heures du matin , on vit clairement la Comète près
de la planète de Venus dans l'efpace du ciel qui eft entre le
levant ôc le midi. Or dans le tems qu'elle commença à paroî-
tre le 3 d'Odobre furie foir , un peu après fix heures^ elleètoit
dans le dix-feptième degré du Sagittaire à un degré 30 minutes
d'èioignement de l'Ecliptique, Jupiter étant dans le même fi-
gue au dix-neuvième degré , Saturne à l'onzième > Mars au
vingt-deuxième. La Comète avoit fon cours, ôc avançoit cha-
que jour j le premier jour de Novembre , elle fe trouva au
vingt-feptième degré. Elle parut dans ce même degré , jufqu'au
10 du même mois , ce qui fit juger aux fçavans qu'elle n'a-
vanceroit plus, mais qu'au contraire elle recuîeroit ôc pren-»
droit fon cours par l'Ecliptique vers la droite du Serpentaire 3
qu'elle palferoit enfuite par le milieu du Cygne ôc entreroit danp
la conftellation de Caffiopée , oi^i plufieurs fe fouviennent qu'il
parut l'an 1572 une Comète alfez ferablable à celle-ci ,.aufîl
grande ôc aufil brillante.
On forma fur cela divers jugemens. Il efî à remarquer que
la Comète parut durant quatre mois entiers , depuis le 28 de
Novembre dans la conjondion de Saturne, depuis le 25? dans
celle du foleil , depuis le 1 3 de Décembre dans celle de Mer-
cure j puis au mois de Mai fuivant dans l'oppofition de Mer-
cure , de Mars ôc du Soleil. On crut que ce Phénomène pro-
nofliquoit de grandes dèliberadons , des confédérations de-
Grands , des révolutions diverfes j ôc des morts de perfonnes
illuflres , en France , dans les Payis-bas , en Efpagne ôc en
Angleterre. On jugea auffi que l'oppofition de la planète de
Venus, qui devoit arriver le 8 de Juin, annonçoit des guerres
N n iix
28^ HISTOIRE
nr^'TL'iJ Ôc des calamitez diverfes à plufieurs peuples j 6c que PAllema-
Henri gne n'ea éprouveroit pas la moindre partie , à caufe de la dif-
IV. férence des religions , comme il arriva en Tannée i3'72.
î 6 o^. Jean Kepler a écrit à ce fujet un ouvrage fort profond.
Cet auteur j qui donne fort peu dans l'Aftcologie judiciaire ,
parle dans ce livre du triangle de feu ^ des Périodes de 8oo an-
nées , dont il y en a déjà eu fept depuis la création du mon-
de , ôc dont la huitième a commencé à la fin de l'année der-
nière , Jupiter étant en conjondion avec Saturne dans le hui-
tième degré du Serpentaire , ôc étant joint à Mars à la fin du
mois de Septembre fuivant , ou au commencement d'0£to-
bre. Il y parle aufli d'une nouvelle étoile , qui a paru il y a
déjà quelque tems dans la poitrine du Cygne i ôc à cette oc-
cafion il fait une fçavante difTertation fur la véritable année
de la naiiTance de J. C. il en conclut qu'il manque quatre an-
nées , ou peut-être cinq à l'ère chrétienne, qui pour le calcul
du tems eft aujourd'hui en ufage parmi les chrétiens d'Europe >
enforte que félon fa fupputation , cette année 1 5o4 eft pro-
prement l'année i6oS ou i(5^op. Nous nous contentons d'in-
diquer ces chofes , fans vouloir nous y arrêter ni les ap-
profondir , ayant d'autres objets à mettre fous les yeux du
lecteur.
Affaires Dans la vue de donner la chafTe aux Turcs fur la mer , ou
d Italie. plutôt dans le dellein d'exercer les Chevaliers chrétiens, Fer-
dinand , Grand duc de Tofcane , avoit fait équipper des ga-
lères dans le port de Livourne , où il y a beaucoup de Juifs.
Le bruit fe répandit alors qu'on en vouloir à l'ifle de Negre-
*dansl'Ar- pont ^5 mais le véritable deffein étoit d'aller brûler des gale-
thipel. j.gg qyj étoient dans le port d'Alger, ôc qui comme on l'avoit
appris d'un banquier Anglois , étoient gardées avec peu de
foin. On efpéroit par là infpirer de la terreur à l'ennemi , l'af-
foiblir confidérablement , ôc affûrer la navigation troublée par
ces pirates. Mais les Juifs de Livourne donnèrent avis de ce
projet aux Algériens > enforte qu'on ne brûla que quelques ga-
lères , ôc que l'a plupart furent fauvées.
Le bâtard H Y ^^t ccttc année à Rome une promotion de Cardinaux plus
du chancciiev nombrcufc qu'on ne l'avoit vu jufqu'alors. Le Pape donna le
fait CauUnal. chapeau à dix-huitperfonnes d'un mérite diftingué ; entr'autres à
Séraphin Olivier , homme très-recommandable par la candeuc
DE J. A. DE THOU^Lîv. CXXXI. ^87
de fes mœurs , & par fon fçavoir. Il étoit fils naturel de Fran-
cois Olivier, qui avoir exercé avec tant de gloire la charge t| £ ^^ p î
de chancelier de France 3 c'eft ce qu'on a ignoré jufqu'ici. IV "
On a f(;û feulement qu'il étoit né à Lyon , & qu'il avoit été ^ ^ '
élevé à Boulogne , fa mère étant Boulonoife > enforte qu'il paf-
foit en Italie pour être moitié François & moitié Italien : la
France ôc l'Italie concoururent également à le faire élever au
Cardinalat. Au moins le Pape voulut qu'on crût qu'il ne lui ac-
cordoit le chapeau qu'à la recommendation du Roi très- Chré-
tien, honneur qu'il méritoit d'ailleurs par fa vertu, ôc par la
réputation qu'il s'étoit acquife à la cour de Rome , où il étoiî
depuis fi long-tems.
Jacque Davy du Perron , fi connu par fon profond fçavoir. Du Perron
eut part à la même promotion : ainfi que frère Anfelme Mar- ^^3 jj^^f^j ^^*
zato natif de Monopoli Religieux Capucin. Son humilité fit
beaucoup de réfiftance , ôc il refufa long-tems d'accepter une
dignité brillante , qui convenoit peu , félon lui , à la vie ca-
chée qu'il avoit menée jufqu'alors. Il n'y confentit enfin que
malgré lui.
La tranquillité qui regnoit à la cour de France , fit alors Propofitionî
naître des difputes dangereufes , fruit de l'oifiveté. Les Jefui- fes^"jeilucr
tes s'appuyant fur leur fçavoir , ou fur le crédit qu'ils ont par
tout, avancèrent à contre- tems certaines propofmons,qui échauf-
fèrent beaucoup les efprits, ôc donnèrent lieu à des difputes
très-vives, non-feulement à Rome, mais dans les payis Ca-
tholiques. Une de ces propofitions étoit, que ce n'étoit pas
un article de foi que Clément VIII aiïis alors fur le fiége de
Rome , fût le légitime fuccefieur de faint Pierre '. Toute la So-
ciété des Jefuites auroit couru un grand danger à l'occafion
de cette thefe, fi l'ambafiiadeur d'Efpagnene les eut foûtenus.
Une autre de leurs propofitions étoit que la confeffion ( qui
fait partie du facrement de Pénitence , ôc qui exige par con-
féquent d'être faite avec beaucoup de refpe£l) pouvoit fe faire
par lettres, ôc par le moyen des couriers. Dépareilles propofi-
tions furent unanimement rejettées , dès qu'elles commencè-
rent à fe produire , ôc cette doctrine fcandaleufe fut fagement
étouffée dans fa naifiance.
j Les Jefuites avoient raifon de ne ( de foi. Mais ce'toît une quefiîon Inn-
point ranger ce fait parmi les articles 1 tile , ÔC propre à fcandalifer le peuple.
^8S HISTOIRE
■ Une autre difpute s'éleva alors , & agita beaiicoup les ef-
Henri P^^^^ ' ^^ ^^^ ^^ ^"^^^ ^^ l'opinion de Louis Molina fur la gra-
jY ce coopérante pour le faluc avec le libre arbitre. Comme le
I 5 04 ^y^^^me de ce Jefuite paroifToit donner plus à Thomme qu'à
* Dieu, il fut vivement attaqué par les Dominicains, d'ailleurs
Moliaiime. " ^^ivaux de la Société , ôc ardens défenfeurs de la dodrine de
faint Auguftin , reçue dans l'Eglife , ôc établie par ce faint Doc-
teur dans tant d'écrits profonds , publiez contre les Pelagiens.
Les Jefuites pour foûtenir cette dodrine à Rome , firent ve-
nir d'Efpagne à leur fecours François Suarez célèbre Théolo-
gien parmi eux. Après bien des écrits répandus de part & d'au-
tre à ce fujet, on fe fervit des paroles du Concile de Trente,
( où néanmoins la queftion n'avoit aucunement été agitée )
pour terminer cette grande difpute. Le Pontife fage ôc pru-
dent fit voir qu'il avoir fouhaité dès le commencement que
cette difpute ne fut point née j mais en même-tems il fit fen-
tir que fon intention n'étoit point que fa décifion portât pré-
judice à la réputation de ceux qui l'avoient fait naître.
On parla alors de la canonifation d'Ignace de Loyola j mais
fans aucun effet , parce qu'il étoit queftion de celle du cardi-
nal Charle Borromée, qui étoit follicitée avec beaucoup d'em-
preffement par le Clergé de l'Eglife de Milan; car il n'efl
pas ordinaire qu'on accorde à Rome les honneurs de la fain-
teté fur la terre à deux hommes à la fois , quoiqu'ils en joûif-
fent enfemble dans le ciel. Le Pape forma donc une congré-
gation , afin de recueillir ôc d'examiner les preuves pour la Ca-
nonifation de Borromée , ôc on laiffa là Loyola.
Il arriva dans le même tems une chofe , qui fut fur le point
deboulverferRome, où d'ailleurs tout étoit tranquille. Uii cer-
tain malfaiteur , qui étoit pourfuivi par le magiilrat, ne fçachant
où fe réfugier , entra par une porte de derrière dans le palais
du cardinal Odoard Farnefe, ôc y chercha un azile. Des Gen-
tilshommes du Cardinal , pour faire valoir le privilège de ce
lieu , cachèrent aufTi-tôt le coupable, ôc empêchèrent les Sbi-
res d'entrer dans le Palais , pour le prendre. Le gouverneur de
Rome regardant ce procédé comme injurieux à l'autorité du
faint Fere , voulut forcer le Palais Farnefe. Les domeftiques
du Cardinal prenant de leur côté cette violence pour une in-
jure faite non feulement à eux , mais encore à tout le facré
collège
DE J. A. DE THOU, Lîv. CXXXI. û8p
Collège, coururent aux armes, & appellerent à leur fecours les - -
amis qu'ils avoient parmi la noblefle de Rome. Le duc Gae- tJr mrT
tano fe joignit aulTi-tôtà eux,ôc l'ambafladeur d'Efpagne prit jy
aufîi leur parti. Ce Miniftre crut que la dignité de fon maître ^
ëtoit intereflee à ne pas fouflfrir que des perfonnes de cettç
forte , qui avoient compté fur la protedion des Efpagnols , re-
^uffent un affront en fa préfence. Tous pafferent la nuit fous
les armes dans le palais Farnefe, réfolus atout fouffrir plutôt
que de céder.
Le Cardinal qui craignit les fuites de cette affaire, fe retira
le matin avec une nombreufe efcorte bien armée, dans fon
magnifique château de Caprarola , bâti par fon oncle Alexan-
dre , qui efl: à trente-fix milles de Rome. Le Pape regarda
cette nouvelle démarche comme une féconde injure , & lui
envoya auflî-tôt le gouverneur de Rome, pour lui deniander
la démiffion du gouvernement de la Campagne de Rome,^ dont » L'ancîc*
fes ancêtres avoient toujours été revêtus depuis le Pontificat l-»""*"'
de Paul III î mais dont ce Cardinal s'étoit rendu indigne par
fa révolte. Le Cardinal tâcha de juftifier fa conduite le mieux
qu'il lui fut poiïibîe , 6c fe défendit de donner fa démiffion.
Pendant ce tems-là le duc de Parme , qui avoir époufé la niè-
ce du Pape , ayant appris ce qui s'étoit palfé , fe rendit à Ro-
me en diligence , ôc obtint du Pontife , qui avoit déjà levé fix
cens Corfes ôc deux cens arquebufiers à cheval pour la garde
extraordinaire de la ville, que le Cardinal fon rcere auroit la
permiffion de revenir à Rome, fous le bon plaifir de fa Sain-
teté, ôc qu'affuré du pardon de fa faute, il fe jetteroit à fes
pieds pour le lui demander.
Le Cardinal vint à Rome, ôc demanda en effet pardon au
Pape comme on étoit convenu. Mais lorfqu'il paffoit dans le
quartier du Monte-Cavallo ' en s'en retournant chez lui , le
peuple Romain pouffa de grands cris de joie , ôc fit des vœux
pour la profpérité des Farnefes. Cette circonftance réveilla la
haine des favoris du Pape, ôc fur-tout du cardinal Aldobran-
din , qui même après la reconciliation du Cardinal avec le
Pape, retint à Rome les foldats qu'on avoit fait venir, ôc leur
fit faire la garde au Vatican. On diffimula pendant quelque
tems j mais la douceur naturelle du Pontife, ôc fa moït qui
î Autrefois le Mont-Quirinal.
Tome Xir. Oo
2Ç0
HISTOIRE
arriva peu detems après ^ iirent évanouir tous les projets de
Henri veiigence.
IV.
i 6 o ^.
11 cfl tems de parler des perfonnes' illuflres qui moururent
cette année. Jean de Bavière fils aîné de \v'"oifang, mourut
âgé de cinquante-quatre ans le 12 d'Août, lailfant trois (ils,
fieur^perion- Jean , Frcdcric Cafiniir , Ôc Jean Cafimir. Sept jours après fou
ntsUiu'Ures. f^ere Othon Henri mourut auffi, moins âgé delixans, à Sukz-
bach, ne laiflant aucuns hoirs mâles. Peu de tems après le p
d'O^lobre mourut à Marpurg Louis Landgrave deHefle S âgé
de foixanre ôc dix-fept ans. Avant lui Ernefl: Frédéric marquis
de Bade éroit mort à Dourlach le 14. d'Avril, ayant à peine
atteint l'âge de quarante-quatre ans.
Mort DU Le 2j de Mai l'Allemagne perdit un grand capitaine, cé-
comtePier- lébre par fes exploits, Ôc tout dévoué à la maifon d'Autriche:
DE Mans- je pade de Pierre Erneft comte de Mausfeldt qui mourut tran-
quillement à l'âge de quatre-vingt-fept ans, dans une maifon
magnifique qu'il avoit fait bâtir près de Luxembourg, & qu'il
légua par fon teftamentà l'archiduc Albert.
En France , mourut à trente-quatre ans Claude de la Tri-
mouille ducdeThouarsôc feigneurde plufieurs belles & gran-
des terres, dans la Guyenne, dans leBcrri,& dans la Tou-
raine. La goûte , dont il refientoit les plus vives douleurs à
cet âge, futlacauie de fa mort. Ce Seigneur avoir l'amegran^
deôc l'efprit élevé, clairvoyant & ferme. Il avoit époufé Char-
îore Brabantine de NafTau , fœur d'Elizabeth femme du duc de
Bouillon 5 ôc par là il s'étoit rendu fufpeâ: au Roi ; parce qu'ou-
tre que le duc de Bouillon & lui étoient parens fort proches,
on croyoit que cette aUiance les avoit encore liez plus étroi-
tement enfemble. Comme le duc de la Trimouilîe aimoit beau-
coup à plaifantcr ,& qu'il étoit fort hbre dans fes difcours , il
y avoit des gens qui interpretoient en mauvaife part ce qu'il
difoiî , ôc qui le rapportoient malignement au Roi. Sa Majeftéfe
vit avec plaifir délivrée par la mort de la Trimouilîe de l'inquié-
tude que ce Seigneur luidonnoit. Car quoique ce Prince n'ai-
mât point à répandre le fang ^ ôc que depuis le fupplice de Bi-
ron , ilfentit une extrême répugnance pour tout ade de févérité,.
Fttor.
Mort DE
Claude de
LA T R 1-
MOUItLE.
1 M. de Thou l'appelle fenior ; non,
pas qu'il fut l'aîné de fes frères , car il
n'etoit que le fécond des enfans du fa-
meux Philippe ; mais peut-être parce
que fon aîné étant mort en i J5?2 , il fe
trouvoic alors le plus âgé de fa Maifon.
DE J. A. DE THOU.Liv. CXXXL 2pi
ne pouvant néanmoins négliger les difcours injurieux d'un hom- .,
me qui le haïiToit, il étoit fâché de fe voir dans la nécefllté de 7.
le punir. Piufieurs même ont cru que la mort de Claude fut j^r ^ ^
un bonheur pour l'illuHre maifon de la Trimouille > en effet
il étoit à craindre que ce Duc, qui par les rapports vrais ou ^ "^l*
faux qu'on avoir faits de lui au Roi , étoit tombé dans la dif-
grace de fa Majefté indignée contre lui, n'eût enfin un fort fu-
nefte , qui auroit terni la gloire de ks ancêtres. On croit que la
haine implacable que le Roiavoit pour Claude delà Trimouil-
le, fut caufe qu'on engagea Jean de Chourfes de Malicorne,
homme de bien, ôc fujet très-fidélcj à fe démettre pour une
fomme très-confidérable , du gouvernement de Poitou, qu'il
poflfédoit depuis fort long-tems , en faveur de Maximilien de
Bethune m_arquis de Rôni , afin de s'oppofer aux entreprifes
que pourroit former dans cette province fufpedele duc delà
Trimouille qui y étoit très-puiflant. Rôni s'y rendit aufli-tôt,
ôc fut reçu à la Rochelle avec de grands honneurs ; fon retour
calma les inquiétudes du Roi, au fujet de quelques nouveaux
mouvemens qu'on appréhendoir.
Je joindrais ces Seigneurs quelques hommes iîluftres dans Mort dh
la Republique des lettres. Cette année mourut Janus Douza ^ ^'^'^^^ ^®"'
de North^y/'ick d'une famille très-noble de Hollande. Il étudia
d'abord à Liere , enfuite à Delft , puis à Louvain ôc à Douai. '
Etant revenu dans fa patrie après fes études , il foûtint avec
beaucoup de gloire le fiége deLeyden, dont le prince d'O-
range l'avoit fait gouverneur, & fit voir par fon exemple que
Mars pouvoir s'accorder avec les Mufes. Lorfque la Hollan-
de fe vit en paix , la guerre ne continuant plus qu'au dehors,
Douza forma le premier le projet d'ériger une Univerfité dans
îa ville de Leyden, ôc lorfqu'elle eut été établie, il en fut le
diredeur durant 29 ans. 11 fut membre de la Cour de Hol-
lande : après avoir exercé cette charge durant l'efpace de 1 3
années, il mourut à l'âge de cinquante-neuf ans. Son goût le
portoit principalement à la poëfie , ôc il fit des vers en diffé-
rent genre, qu'il publia. Il écrivit auflî les annales de Hollan-
de, ôc mérita par fa prodigieufe ledure ôc par fa mémoire ad-
mirable, qu'on lui donnât le nom de Varron Hollandois, ôc
qu'on l'appellât l'oracle univerfel de l'Univerfité. Jofeph
ï Son nom étoic Jean Vander Does feignsur de NorthwicK.
Oo ïj
2/J2 HISTOIRE
^_ Scaliger, qui avoit déjà fait des vers fui* la mort d'un fils de
H„ ^, D . Douza 3 portant le même nom , ôc qui en avoit le mcrite . fit
jY aulli en beaux vers 1 éloge du père après la mort.
^ ' Ce fut alors que mourut dans la fleur de fon âge en Au-
deChkisto- triche , Chriftophle Coler né dans la Franconie: il avoit déjà
3PHLE Coler. donné une haute idée de fes talens , & on croyoit qu'il feroit
un jour de grands progrès dans les belles Lettres. Sa mort fut
fuivie de celle de Jacque Typot Flamand , qui fe piquoit d'être
très-fin & très-délié dans les affaires. Il paffa une grande par-
tie de fa vie à la cour de Suéde j il fut fort aimé de Charle duc
de Sudermanie , & enfuite roi de Suéde , qui comme on a vu
fe brouilla avec fon neveu Sigifmond roi de Pologne. Il a écrit
avec beaucoup de candeur & de fageffe , une relation de ce
différend, adreffée à Guillaume de S. Clément reiident du roi
d'Efpagne à la cour de l'Empereur , ôc plufieurs autres chofes ,
qui font voir que fon efprit étoit né pour de plus grandes cho-
fes. Il mourut cette année à Prague daus un âge affez peu
avancé.
iî'ObertGi- I^aris la même ville Obert Gifan, né à Buren en Gueldre,
FAN. mourut le 27 de Juin âgé de plus de 70 ans. Après avoir fait
fes premières études à Louvain , il s'appliqua à donner une bon-
ne édition de Lucrèce^ après Michel Marulle de Conftanti-
nople , qui avoit défiguré ce célèbre Auteur par de miféra-
bles interpollations, ôc après notre Denis Lambin , dont le tra-
vail en ce genre eft digne de louange : celui de Gifan efl: fort au-
deffus. Après avoir achevé cet ouvrage,il s'appliqua entièrement
à l'étude du Droit ôc de la Philofophie. Il fut enfuite profeffeut
de Droit à Strafbourg, ôc y acquit tant de réputation , qu'il fut
mandé à la cour de PEmpereur , où il eut une penfion confidéra-
ble. Il avoit embraffé dans fa jeuneffe la religion Proteftante , qui
faifoit alors de grands progrès dans les Payis-bas. Sur la fin de
fes jours il retourna à l'ancienne religion , ôc fut honoré du
titre de Confeiller de l'Empereur. Ses difcours ôc fes écrits con-
tribuèrent beaucoup à faire fleurir les fciences.
dsTbrome J^ ^^^^ célébrer ici la mémoire de Jérôme Mercurial ,ainfî
MfiRcuRiAt. nommé du nom de S. Mercurial évêque ôc patron titulaire
de Forli> dont on fait la fête le 25 de Mai. C'eft dans cette
ville de la Romagne, que Jérôme Mercurial naquit l'an 15*50
d'une bonne famille du côté de fon père ôc de fa mère , ôc
DE J. A.DE THOU, Liv. CXXXI. 2^3
aflez riche. Après avoir étudié avec fuccès en Philofophie ôc
en Médecine à Padouë ., il fut député par fes concitoyens vers Henri'
le Pape Pie IV 5 ce qui lui donna l'occafion d'entrer dans la I V.
maifon du cardinal Alexandre Farnefe , cet illuilre protedeur 1504.
des Lettres & des fçavans. Il y demeura fept années entières ;
ôc il profita de ce féjour ôc du loilir qu'il y avoir, pour met-
tre au jour le premier fruit de fon efprit , qui fut fa Gymnafii-
que. 11 fut enfuite appelle à Padouë , pour y exercer la Méde-
cine? & fa réputation s'étant accrue, il fut mandé à la cour
de l'empereur Maximilien , qui étoit alors dangereufement ma-
lade. W eut le bonheur de guérir fa majefté Impériale , qui lui
fit plufieurs préfens confidérables. Il s'en retourna vers l'an 1 5*75.
à Padouë, où il enfeigna ôc pratiqua la Médecine durant 18
ans. Il fe tranfporta enfuite à Boulogne, où il exerça cinq an-
nées le même emploi , avec des appointemens plus confidéra-
bles 5 enfuite il alla à Pife , où il pafiià 14 ans, y ayant une
penfion de 1700 écus d'or. Plufieurs Princes firent des tenta-
tives inutiles pour l'attirer à leur Cour. Mercurial préfera tou-
jours à la vie de la Cour , la vie libre ôc tranquille d'un hom-
me de Lettres. Sur la fin de fes jours, étant fort vieux, il re-
tourna dans fa patrie? là après avoir joui jufqu'alors d'une fanté
parfaite, il fut attaqué de la pierre , & foufïrit durant trente
jours des douleurs très-aiguës, qui le mirent au tombeau. Ainfi
mourut le 5? de Novembre de cette année ce fçavant homme,
qui avoit rendu de fi grands fervices à la République. Il fut
inhumé dans Téglife de S. Mercurial, dans une chapelle ma-
gnifique qu'il avoit fait bâtir, où peu de jours auparavant, le
28 d'Odobre , il avoit fait placer des reliques de S. Mercurial.
Il étoit fort bien fait, avoit des mœurs pures , ôc un très-beau
naturel. Ses écrits j dont la plupart ont été publiez par (qs dif-
ciples , témoignent affez fon profond fçavoir. Il les laifTa met-
tre au jour de cette manière, afin de pouvoir fe referver la li-
berté de corriger avec autant de prudence que de modeftie ,
ôc fans faire tort à fa réputation , les fautes qui auroient pu lui
cchaper. Il laiffa après fa mort quelques commentaires furHi-
pocrate , qui n'avoient point paru en entier , ôc d'autres fur les
Problêmes d'Ariftote.
Celui dont je parlerai en dernier lieu , fera le célèbre Ar- Mortd'Aa-
naud d'Offat , qui ne cède à aucun de ceux dont je viens de ^^j^ ^ ^*'
O G iij
2^4 HISTOIRE
faire mention , ôc dont j'ai fouvent eu lieu de parler avec élo-
He N R I ge daiT^s le cours de cette Hiftoire ; n'ayant pas été obligé pour
I V. cela d'attendre la datte de fa mort , aihfi que j'ai fait à l'égard
J 5 ^. de la plupart des autres fçavans , qui n'ont eu aucune part aux
événemens que j'ai eu à raconter. Quoiqu'après ce que j'ai eu
lieu d'en dire jufqu'ici, il ne me refte que peu de chofe à ajoii-
ter, j'ai cru néanmoins devoir encore payer ici une efpece de
tribut à l'amitié intime qui nous lioit fun à l'autre , ôc à la vraie
reconnoiflance que je lui dois. Il étoit né dans le payis d'Ar-
magnac près d'Auch dans un fort petit village , ôc d'une fa-
mille Il obfcure^ qu'il n'a jamais connu pendant fa vie ni pa-
rens ni alliez , ôc qu'il n'eut pour héritiers après fa mort que
les domeftiques ôc les pauvres j mais fon génie rare , fon fca-
voir profond , fa vraie pieté , fa probité exacte , ôc fa haute pru-
dence furent de précieux dons du ciel , qui le dédommagèrent
amplement de ce qui lui manquoit du côté de la naifïancc.
Par ces rares qualités réunies il égala ôc furpaifa même , fur le
théâtre de la capitale du monde i ceux qui y brilloient le plus
par l'éclat de leur naiflance ou par d'autres avantages. Sa
conduite toujours égale ôc irrépréhenfible le fit aimer ôc ad-
mirer de tout le monde, ôc il fe comporta de telle manière
dans l'efpace de 3 i an qu'il vécut dans cette Cour , que les per-
fonnes judicieufes n'ont pas douté que fi un certain péché ori-
ginel n'y avoit pas mis ^ obftacle , d'Oflat , après être parvenu
fans aucune ambition à tous les honneurs de la Cour Romai-
ne, n'eut enfin été élevé fur la chaire de S. Pierre. Il vécut
foixante-fept ans fix mois ôc vingt jours , ôc fut inhumé dans
i'églife de S. Louis.
Alais puifque nous avons quitté le fil de l'Hiftoire générale
pour defcendre à des faits particuliers , nous ne croyons pas
qu'il foit hors de propos derenouveller ici par occafion lame-
moire d'untrès-faint homme mort il y a déjà plufieurs années,
François Sofa Général des Cordeliers, faifant la vifite de fon Or-
dre en France , vint à Paris ; oii après avoir falué le Roi ôc avoir
conféré avec les miniftres de fa Majefté , au fujet de quelques af-
faires, il s'en retourna enEfpagne. Il paflapar Poitiers, où il logea
au couvent de fon Ordre. Là il apprit que dans l'Eglife de ces
Religieux devant le grand autel , étoit le tombeau de Gaultier,
} Ç'eft-à-dire , s'il n'eût pas été François,
DE J. A. DE THOU. Liv. CXXXr. ^p;
religieux de l'Ordre de S. Fran<;ols , & aiitrefois Evêque de ^^
cette ville, qui par fon extrême rég-dlarité , Ôc par une vie très- H E N R !
pieufe qu'il avoir menée , étoit révéré dans l'Ordre comme un ^ ^^'
Saint: il apprit en même-tems les circonftances de fon diffé- ^ 60^,
rend avec le Pape Clément V. Le Général voulut qu'on ou-
vrît fon tombeau en préfence des Religieux de la mailbn j le 50
de Mai , & il en fit drefier un procès-verbal. On n'y trouva que
des os renfermez dans une tunique de (il d'or: Sofa les don-
na à baifer à ceux qui étoient prcfens , affùrant qu'un de ces
os fentoit le ftorax, 6c l'autre le beaume. On trouva en particu-
lier parmi les os^ les articles des doigts renfermez dans des
gands avec un anneau d'un prix médiocre, que Sofa prit pour
lui , en difant qu'il vouloit le porter au Pape.
Gaultier, dont il s'agit , étoit trois cens ans auparavant Eve- iVûd'-c ^c
que de Poitiers j ce fut un homme d'un grand efprit , & très- ^^^"J"^^ ;,J]2
verfé dans le droit canon. Quoiqu'il fut fuffragant de l'arche- ueis.
vêque de Bordeaux , perfuadé qu'il étoit exempt de fa jurif-
di£tion, il reçut quelquefois avec hauteur les ordres de fon
Métropolitain , qui dans la fuite s'en fouvint. Cet archevêque
de Bordeaux étoit Bertrand de Goih ' , qui fut dans la fuite
pape , fous le nom de Clément V : il fit fentir alors les effets
de fon relTentiment à Gaultier , qu'il appelloit un fuffragant re-
belle i il finterdit des fondions épifcopales , & le confina dans
le fond de fon cloître. En même tems il démembra fon dio-
céfe, qui étoit fort grand , ôc en donna une partie à l'abbé de
Luçon, & une autre partie à l'abbé de Mailîezais * , qu'à cet
effet il fit évêques.
Gaultier fut très-touché du procédé du Pape ', ôc peu de
tems après, étant tombé malade, de la maladie dont il mourut,
il appella du décret du Pontife à Dieu , ou au futur Concile y
ôc ordonna qu'après fa mort, on mît dans fes mains fon a£te
d'appel 5 ce qui fut, dit-on, exécuté à la lettre. On ajoute, que
le pape Clément, informé de cette circonftance , étant venu
à Poitiers , fit ouvrir le tombeau magnifique que les Corde-*
liers lui avoient érigé i qu'il ordonna à l'Archidiacre de la ville
d'y defcendre , de prendre l'acte d'appel ^ ôc de le lui apporter :
Que l'Archidiacre n'ayant pu venir à bout d'arracher cet a£te;>
I . Nos Hilloriens l'appellent de Gouft [ 2. C'ell aujourd'hui Tévêché de la
ou d'Agouft, j Rochelle,
2p^ HISTOIRE
parce que le mort le tenoit trop ferré dans fa main Je Pontife
Tj; ordonna à Gaultier , fous peine de défobciflance , de l'ouvrir.
, ^ Le mort n'en ayant rien fait , le Pape promit devant tous
ceux qui étoient préfens , qu'il remettroit l'acte , après qu'il
'^' Tauroit lu. La main de Gaultier s'ouvrit auffi-tôt : on prit
/ l'ade j ôc le Pape le lut ; mais il ne voulut point le rendre.
L'Archidiacre , qui étoit au fond du caveau , fe mit alors à
crier , qu'on le retenoit , ôc que fi le Pape ne tenoit pas ce
qu'il avoit promis, il lui feroit impoflible de fortir du lieu où
il étoit. Le Pape fut donc contraint de garder fa parole , 6c
de rendre l'ade.
Cette hiftoire a été écrite par Jean Bouchet , auteur affez
* p TV ^^^^ ^^^ annales d'Aquitaine ^, ôc avant lui, par Antonin, ar-
chevêque de Florence^, furies bruits qui couroient alors, ôc
paie. iii.°" ^^^ ^^ témoignage d'un Prêtre de Loudun , chanoine de fainte
Croix , qui l'avoit oiii dire à un écuyer du pape Clément V.
Cet Ecuyer avoit attefté le fait avec ferment , Ôc le Chanoine
en fit le rapport , en préfence de l'Archiprêtre de Loudun ,
l'an 135P, trente-trois ans après la mort de Gaultier. J'ai crû
devoir faire mention de ce prétendu fait, parce que Gode-
froi de faint Belin, évêque de Poitiers, trouva fort mauvais,
que fans lui demander fon agrément , ôc fans l'appeller , on
eût ouvert ôc violé, par l'ordre de Sofa , le fépulchre dont il
s'agit, ôc qu'on en eût emporté des offemens. Il en fit fes
plaintes au Pape ; cette affaire ne fut aiïbupie qu'avec pei-
ne , lorfque Sofa de retour à Rome , afiïira que c'étoit par
un motif de pieté, qu'il en avoit agi ainfi. L'Evêque fe garda
bien de parler au Pape du procès-verbal que Sofa avoit fait
dreffer , parce qu'on dit , qu'il y étoit fait quelque mention
des circonftances que nous venons de rapporter : or , comme
ces circonftances pouvoient blefler le Pape , l'Evêque crût
faire fa cour , ôc agir prudemment , d'enfevelir dans un pro-
fond filence , une hiftoire , que quelque plaifant avoit ré-
pandue.
Au refte , pour conferver à la poftérité le fouvenir d'un
Prélat , qui avoit fait tant d'honneur à l'ordre féraphique de
faint François ; les Cordeliers voyant que fon tombeau avoit
été détruit par les guerres civiles , ôc n'ayant pas d'ailleurs le
moyen de lui en ériger un autre, avec la même magnificence,
fe
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXXI. 2^7
fe contentèrent de mettre une pierre au même lieu , avec cette ^siï^ïïs!
épitaphe, qu'on voit encore aujourd'hui, Heic jacet S. PJenri
GuALTERus, c'eft-à-'dire , Cy gtt S. Gaultier. jy
Au mois de Mai de cette année, naquit à Paris le comte j 504,
de SoifTons , qui fut dans la fuite appelle Louis. Cette naif-
fance caufa une grande joye , non feulement au comte de cmmf "de"^^^
SoifTons fon pcre , mais à tous les gens de bien , qui virent Soiirons=.
avec un plaifir extrême, la fucceffion à la couronne plus afTûrée
par là dans l'augufte maifon de Bourbon,
Tin du Livre cent trente-unième.
Tome XIF. P p
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HISTOIRE
D E
JACQUE AUGUSTE
DE T H O U.
ZJFRE CENT TRENTE-DEVXIEME.
T T E année commença en Fran-
"" ^ ^ ^ ^ (^ s-v .N"'^ Ui ^-^ vl i«< .sw//f-^* ce par le rétabliflement des Jefuites,
■^ ^- ^- ■«oi«<..pivp ,w ^ quiavoient ete bannis du Royaume
f <5 o 4.
Les Jefuites f^
foliiciteiuleur ^i^,
rétablilfc h^-
ment.
V„^ y^ y^Â
j^r^ yy. yy. yy. ff/^ yy ^r^
'•/"^ ^«<ç î-^^ ?«■? j/.<j î>/î ?/«•?
après la punition du crime de Jean
3^ Chaftel. Quoique ce déteflable par-
'"^ ricide les eût fait chafler de toutes
les provinces de France, ilsconfer-
voient encore néanmoins leurs Col-
lèges de Touloufe ôc de Bordeaux.
Dans le voyage que le Roi fit l'année
précédente à Verdun & à Metz , il avoit donné aux Jefuites
quelques efpérances de leurrétablifTement : mais prefque tout
le monde s'y étant oppofé alors , cette affaire n'avoit encore pu
réùfîir. Laurent Maïe , un des plus confidérables de la Société,
DE J. A. DE THOU. Liv. CXXXII. ^pp
preffoit vivement le Roi ; ii le fommoit de fa parole , ôc me- -'
me un jour il lui dit en plaifantant, qu'il étoit plus lent que Henri
les femmes qui portoient leur fruit durant neuf mois î à quoi IV.
le Roi re'pondit fur le même ton , que les Rois n'accouchoient i 6 o^.
pas fi aifément que les femmes.
Les Jefuites ne manquoient pas d'amis à la Cour. Vilieroi Leurs intri-
faifoit entendre à fa Majefté qu'ayant donné fa parole au Pape, guesàUCour.
il n'y avoir pas à reculer. Mais ils avoient dans leurs intérêts
un homme encore plus puiffant , c'étoit Guillaume Fouquet
de la Varenne , fort connu par certains fervices qu'il rendoit
au Roi , qui i'aimoit beaucoup. 11 étoit né à la Flèche en An-
jou , autrefois une des principales terres des ducs d'Alençon ,
tombée depuis par fucceflîon à la branche de Bourbon- Vendô-
me. Le Roi lui ayant donné le gouvernement du château , ce
courtifan adroit (eut mettre à profit la grâce que fa Majefté lui
avoit accordée ; ôc fous prétexte d'embellir l'endroit où il étoit
né , il trouva le moyen de s'enrichir. Il y fit établir un Préfi-
dial , un grenier à fel , une Eleftion , & tira de grandes fom-
mes de l'éreÊlion de ces tribunaux , qui diminuèrent le refibrt
des jurifdi£lions voifines , ôc chargeoient la province.
Pour attirer en ce lieu un plus grand nombre d habitans , il Fondation
engagea le Roi à y établir un Collège de Jefuites. Sa Majefté j^'^S^'.'J'^S^'^^
attacha à ce Collège un revenu d'onze mille écus , à condi-
tion que les Jefuites fe chargeroient de nourrir ôc d'habiller
vingt-quatre étudians , ôc de marier tous les ans douze pauvres
filles d'une vertu reconnue , avec cent écus de dot pour cha-
cune: il affigna des gages pour un Médecin , un Apoticaire,
ôc un Chirurgien. Pour rendre ce Collège plus célèbre ôc y
réunir toutes les études , il y fonda avec un honoraire confi-
dérable, quatre Profefleurs en Droit , autant pour la Médeci-
ne , ôc deux pour l'Anatomie , qui enfeigneroient gratis. La
fondation porte encore , qu'après le décès duRoi ^ de la Rei-
ne ôc de leurs fuccefieurs ^ leurs cœurs feront dépofez dans
i'EgUfe que le Roi doit y faire bâtir , ôc que les Pères , dans le
plus grand cortège qu'ils pourront, feront tenus de les y por-
ter depuis le lieu du décès, à pied, ôc toujours priant Dieu , ôc
d'y faire dreffer en marbre les portraits des Rois ôc des Reines,
avec des infcriptions : pour laquelle dépenfe on leur payera
îîiilie écus par an pendant l'efpace de vingt années ; enfuite
Ppij
500 HISTOIRE
pour aider aux frais des bârimens , le Roi obtint du Cîergc af-
Henri femblé à Paris la lomme de cent n^.ilie écus, dont Fouquec
I V. régla l'emploi à Ion grc.
i 6 o^. Enfin au mois de Septembre i6o^ , les Jefuites appuyez du
Lettres Pa- crédit de Fouquet ôc de Villeroi , & des folîicitations du Non-
lo^ïe^ .nu Par- ce , obtinrent du Roi, qui étoit pour lors à Rouen ^ des lettres
Icment. de rctablifTement fcellées du grand fceau , qui furent apportées
au Parlement la veille des vacations. L'affaire fut remife à la
rentrée du Parlement ; on en parla fur la fin de Novembre i
mais le mois fuivant fe pafla prefque tout entier fails qu'il eu
fût queftion.
le Koifaic ^^^ avoit fait entendre malicieufement au Roi, que le Par-
défendre à la lement ayant conclu à s'oppofer à l'enregiftrement , & à faire
Cour les re- ^ faMajefté de très-humbles remontrances , les ennemis des
inontrances. „.''., r r •
par ccric. Jeiuites avoient obtenu que ces remontrances ne le reroient
point de vive voix , comme c'étoit la coutume, mais par écrit.
C'étoit là , difoit-on , bleffer ouvertement l'autorité du Roi ,
& vouloir par un a£le autentique lui donner le démenti dans
une affaire qu'il avoit décidée avec tant de juftice. Le Roi ani-
mé par ces mauvais rapports , envoya au Parlement André
Huraut de Maiffe , qui étoit de retour de fon ambaffade de
Venife , membre du Parlement, pour lui dire de fa part qu'il
ne vouloit point de remontrances par écrit , mais feulement
de vive voix : qu'autrement fà Majeflé regarderoit leur dé-
marche comme l'efîbt d'une cabale & comme un mépris de fon
autorité , 6c qu'elle fçauroit bien les en punir. De Mailfe s'ac-
quitta de fa commiffion , & fit entendre que s'ils préfentoient
un écrit au Roi , fa Majefté le déchireroit en leur préfence.
Réponfed-.i Le premier Préfident de Harlay répondit avec beaucoup de
premier Pre modération , qu'cn cette occafion perfonne n'avoir penfé à con-
"^' trevenir à l'ufage pour déplaire à fa Majefté. Mais que derniè-
rement dans les conteftations que l'Edit des monnoyes avoit
caufées, le Roi ayant mieux aimé recevoir leurs remontrances
par écrit, que de vive voix ^ la Cour avoit crû en devoir ufer
de même dan? la conjondure préfente ; qu'ainfi c'étoit pure-
ment pour déférer aux intentions du Roi qu'elle avoit voulu
s'abftenir de parler , ce qui étoit en effet déroger à la dignité
& à l'ufage du Parlement : mais que puifque fa Majefté rap-
pelloit les chofes à l'ancien ufage ^ la Compagnie lui en
IJfJBlUhltJ'Jtfi
D E J. A. DE THOU.Ltv. CXXXII. 501
falfoit de très-humbles remerciniens , ôc étoit ravie de pou-
voir en même-tems fatisfaire à fon devoir ôc à la volonté ^1
de fa Majefté. Il ne s'àgilToit plus que de faire au plutôt les ^^/^ ^
remontrances. Auffi ne perdit-on point de tems : ôc quatre jours \
après , c'eft-à-dire , la veille de Noël , Harlay alla i'après midi ^ ^ '^"
au Louvre fuivi d'un grand nombre de membres du Parlement , ^^ ^•^'-^'
ôc y rut reçu dans le Cabinet de l appartement ûu Koi. Le Roi Louvre,
s'y rendit avec la Reine , qu'il menoit par la main , voulant
déformais^ difoit-il , lui faire part des grandes affaires. Il avoit
autour de lui grand nombre de Seigneurs ôc de perfonnes de
fon Confeil.
Harlay, avec fa gravite ordinaire, commença par remer- Harangue du
cier Sa Maiefté , de ce que dans une affaire de cette impor- P'f""'^^'" P'^'-
u • i • 1 -1 lidciu au hoi.
tance, elle avoit bien voulu recevoir leurs remontrances, non
par écrit, mais de vive voix , conformément à Tufage ancien,
qui n'avoit jamais été interrompu , qu'au grand préjudice de
la dignité de fon Parlement. Il entra enfuite en matière , ôc
dit : Que les Prêtres ôc Ecoliers du collège de Clermont , qui
portoient le nom de Jefuites , avoient révolté contre eux tout
le Cierge dès leur première entrée dans le Royaume ; h Sor-
bonne ayant même déclaré par un décret , que cette Société
étoit née pour détruire ôc non pour édifier : Qu'à la vérité, au
mois de Septembre i$6i , leur Société avoit été approuvée
dans une affemblée du Clergé, oi^i fe tiouvoient la plupart des
^ Archevêques ôc Evêques du Royaume , ôc où préfidoit le
cardinal de Tournon, très-favorable à cette Sociétés mais que
ç'avoit été fous tant de claufes ôc de x:onditions , que fi on les
eût obligez à les obferver, ils auroient dès-lors fongé à fe re-
tirer , plutôt qu'à s'établir en France : Qu'on ne les avoit
même reçus que pour un tems 3 ôc que par arrêt du Parlement
en i<)6^/i\ leur avoit été expreffément défendu de prendre le
nom de Jefuites , ou de focieté de Jefus : Qu'au mépris de
cette défenfe, ils avoient toujours porté ce nom, qu'ils fe le
donnoient encore , ôc fe prétendoienr exemts de toute Jurif-
dittion Eccléiiaflique : Que de les rétablir aujourd'hui abfo-
lument , ôc fans condition , c'étoit leur donner plus qu'on n'a-
voit jamais fait, ôc infirmer l'arrêt que le Parlement avoit ren-
du avec tant de fageffe , pour réprimer la licence de ces nou-
veaux venus j licence; qui gagnoit de jour en jour , au grand
F p iij
502 HISTOIRE
' préjudice de la tranquillité publique : Que dès ce tems-Ià, les
Henri gens du Roi, qui leur étoient très-oppofez, avoient déclaré,
IV. par un preflentiment mémorable, qu'il falloir mettre obftacle
i 60^. à ces commencemens dangereux, qui auroient des fuites fu-
neftes.
Que comme ces gens-là avoient un nom faftueux qui em-
braffoit tout , auiïi faifoient-ils un vœu général qui n'excluoit
rien , ôc qu'ils avoient tous un fyftême de dodrine fuivi ôc
uniforme , dont les articles étoient , de ne reconnoître d'autre
fupérieur que le Pape , ôc de lui obéir en tout ôc partout ,
comme de fidèles fujets ; de croire, comme une chofe incon-
teftable , que le Pape étoit en droit d'excommunier les Rois ,
Ôc qu'un Roi excommunié étoit un tyran , à qui fes fujets pou-
voient impunément refufer l'obéiflance ; qu'un fimple tonfuré
ne pouvoir , quoiqu'il fit , fe rendre coupable du crime de
leze-majefté , n'étant plus fujet du Roi , ni fournis à fa jurif-
di£lion.
Que par cette do£i:rine fédirieufe , ils fouflrayoient les Ec-
^ cîéfiafliques à la puifTance féculiere , ôc favorifoient les atten-
tats fur la perfonne facrée des Rois : Qu'ils foutenoient ces
maximes dans leurs écrits , 011 le fentiment contraire étoit har-
diment combattu : Qu'en Efpagne , deux Do£teurs en droit
ayant écrit , que les Clercs étoient foûmis à la puiffance Royale ,
un de leurs premiers Profés avoit prétendu prouver , par un
. écrit contraire , que dans la nouvelle loi les Clercs étoient
exemts de la Jurifdidion féculiere j comme l'étoient les Lé-
vites dans l'ancienne , ôc que par conféquent les Rois n'avoient
plus aucun droit fur eux : Que les Princes ne pouvoient auto-
rifer ces opinions fauffes ôc erronées : Qu'ainfi il falloir , avant
tout , obliger ces nouveaux Douleurs à y renoncer publique-
ment dans leurs écoles.
a S'ils refufent cette condition , continua-t-il , on ne doit
« pas les fouffrir , puifque leurs dogmes tendent à renverfer
3» les fondemens de l'autorité Royale. S'ils l'acceptent t ils ne
a> méritent pas qu'on fe fie à eux, parce qu'à Rome ôc en Ef-
» pagne , où ces opinions nouvelles ôc monftrueufes ont un
« libre cours , ils ne penfent pas , comme ils parient en France ,
»> Ôc qu'ils changent de fentiment, ainfi que de climat. S'ils pré-
3' tendent avoir pour cela un privilège particulier , quel fond
•)
D E J. A. D E T H O U, Liv. CXXXÎÎ. 305
peut-on faire fur une do£lrine verfatile , qui devient bonne —
w ou mauvaife au gré de l'intérêt l Au refte, ces maximes ne H E N k ï
3' font pas feulement celles de quelques particuliers j elles font, \ V.
35 pour ainfi dire, l'ame de tout ce grand Corps '■> elles pren- i(5 ^.
3' nent pié infenfiblement , jufqu'à faire craindre , que dans
=5 la fuite ce funefte levain ne fe communique aux autres Ot-
w dres de l'Etat.
35 En effet , n'ayant point eu d'abord de plus grands advet-
3' faires que les Théologiens de Sorbonne , ils en ont mainte-
35 nant la plupart à leur dévotion i ôc ce font , fans doute ceux ,
35 qui ont étudié dans leur Collège. De pareils maîtres forme-
35 ront des écoliers dociles , dont plufieurs occuperont un jour
35 les premières places du Parlement : fidèles aux inftrudions
35 qu'ils auront reçues , ils fe fouftrairont peu à peu à l'obéi!-
35 fance dûë au Prince , compteront pour rien les droits & l'au-
3> torité du Roi , laifferont flétrir les libertez de l'églife Galli-
35 cane , enfin ne traiteront jamais un Eccléfiaftique en crimi-
3>nel de leze-majefté , quelque attentat qu'il ait commis.
35 Je tremble, pourfuivit-il, au feul nom de Barrière, qui
» enrôlé parla Société, armé par Varade, muni de rabfolu-
35 tion qu'il avoit reçue, & du précieux corps de Jefus-Chrift ,
35 s'engagea par ferment , à enfoncer le poignard dans le fein
35 de Sa Majefté. Quoique ce fcélérat n'ait pas réùfli dans fon
35 exécrable entreprife , il a du moins , par fon exemple , ou-
35 vert le chemin au fécond parricide , que nos yeux ont vu
s'prefque confommé.
35 Guignard , prêtre de la même Société , a compofé des
35 livres de fa propre main , pour juflifier ces déteftables
35 attentats. Il a donné des éloges au meurtre de Henri III ,
35 comme à un acte de juftice , ôc a défendu l'opinion con-
35 damnée dans le concile de Confiance.
35 Dans quelle crainte ne doit pas nous jetter le fouvenir de
35 ces aûions impies , & la facilité d'imiter ces horribles exem-
35 pies ? Forcez de trembler pour la perfonne du Prince i pour-
35 rons-nous compter un moment fur fa vie ? Ne feroit-ce pas
35 une véritable fclonnie , de voir de loin le danger, ôc d'y
*> courir tête baiffée ? Y a-t-il un François affez lâche & affez
35 malheureux , pour vouloir furvivre à fa patrie , dont le falut ,
35 comme on l'a dit fouvent, dépend de celui de Sa Majefté.
304 HISTOIRE
=> Remercions Dieu de l'union qui efl: entre le Roi ôc le
5> fouverain Pontife j fouhaitons-Jeur de lono^ues années à l'un
3' & à l'autre : mais enfin , il Dieu appelloir à lui le S. Père , ôc
" Il fon fucceffeur n'avoit pas les mêmes fentimens à l'égard
« du Roi^ combien la France porreroit-elle alors dansfes en-
« trailles d'ennemis jurez , qui ont déjà attaqué féparément le
6j roi de France & le roi de Navarre , & qui fe réiiniroient
^ en cette occafion contre le même Prince , héritier légitime
,M des deux Royaumes 5 mais dépouillé d'une partie de celui
«de Navarre. Ces ingrats, fans doute, feroient les premiers
M à lui infuker & à trahir fes intérêts. A-t-on déjà perdu de
M vue le meurtre du feu Roi d'heureufe mémoire ? C'eft cette
»•> Société ingratte, quia foulevé les peuples contre lui : on fçaic
« qu'elle n'a pas été jugée tout-à-fait innocente de fa mort.
3' Ils répondent à ces juftes reproches , qu'on a dû leur par-
M donner tout le pafTé , ainfi qu'aux autres Ordres Religieux,
» coupables des mêmes fureurs dans les mêmes circonftances :
5' mais on peut leur répliquer , que la faute des autres Ordres
« n'a pas été générale , ôc que plufieurs particuliers ont été
3' fidèles 8c fournis au Roi j toute cette Société au contraire ,
3' fans aucune exception , a confpiré contre Sa Majcfté, 6c s'eft
y' liguée avec les anciens ennemis de la Couronne. Les Seize
»5 avoient choifi pour chef de leur fadion , Odon Pigenat ,
« membre de la Société , ce ligueur fanatique ôc furieux , qui
« eft mort dans la même rage dans laquelle il avoir vécu.
« Mais jettons les yeux fur les autres Etats , nous verrons un
35 déplorable exemple de leur perfidie dans la révolution du
05 Portugal, dont le roid'Efpagne doit la conquête à leurs in-
w trigues ôc à leurs cabales \ bien plus qu'à la force de fes
» armes. Tout le Clergé de ce malheureux Royaume efl: de-
M meure fidèle à fa patrie ôc à fes Rois : il n'y a eu que ces nou-
=y veaux Théologiens qui n'ont point eu horreur de facrifier
.^î l'intérêt du payis à l'ambition des Caflillans , ôc occafionné
i» le maffacre de tant d'Eccléliaftiques ôc de R-eîigieux , dont
» les Efpagnols ont fait périr deux mille en diverles façon ; ils
I II eft certain par Thiftoire de Por-
tugal , que ce fut un Jefuice , ccHifef-
feur du roi Henri cardinal , qui l'en-
gagea à défignèr pour fon fucceffeur ,
par use injaftice criante , le roi d'Ef-
pagne Philippe II , au préjudice des
légitimes héritiers de la couronne.
en
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXXII. 30^
» en ont été quittes pour obtenir du Pape une indulgence par-
** ticuliere qui les a abfous de toutes ces violences.
»> Enfin c'eft de cette école qu'eft forti Jean Chatel , dont
•• le bras parricide a ofé fraper fa Majefté au vifage. A cette
» occafionle Parlement a rendu un jufte arrêt contre leur So-
« cieté, condamnée par la bouche même du Prince; arrêt di-
•• gne d'une éternelle mémoire , puifqu'il a eu pour objet la
» vie du Roi , ôc par conféquent le falut du Royaume. Le
^ Parlement allarmé d'un Ci grand péril, fans garder les formes
» ordinaires, & fans oûir les parties, a procédé en cette ren-
»» contre comme on procède dans unefédition , & dans un bri-
» gandage public , & a ordonné à la Société de fortir du
»> Royaume. Or cet arrêt falutaire , fondé fur des motifs fi juf-
w tes ôc Cl importans , ne doit être révoqué qu'après de mu-
^ res confidérations. Certes ce n'eft ni par haine , ni par envie,
M ni par mauvaife volonté que la Cour s'eft conduite dans cette
« affaire : malheur à elle , fi elle fe fût laiffé prévenir par des
M pafïïons qui ne doivent jamais entrer dans le cœur des ju-
» ges j à qui néanmoins il feroit pardonnable d'être trop pré-
» cautionnez pour mettre en fureté la perfDnne du Prince.
3' Ce fage arrêt a été mis en exécution non feulement dans
» le reflfort du Parlement de Paris ^ mais encore dans les Pro-
» vinces de Normandie ôc de Bourgogne, qui ont leur Parle-
95 ment particulier. S'il a trouvé de la contradiction dans les
" autres Parlemens , ce n'a été que de la part de ceux qui ne
9> font pas encore bien affermis dans lafoûmifTion dûë au Prin-
8» ce, 6c qui ne quittent qu'à regret leur haine invétérée pour
w le nom de fa Majefté.
05 Cependant ces bannis publient par tout de bouche & par
M écrit, que leur Compagnie ne doit pas être punie en corps pour
» un petit nombre departicuUers coupables. Mais on peut les
3> confondre par un exemple tout récent. Il n'y a pas encore 39
35 ans que Pie V a détruit fOrdre entier des Humiliez établi de-
« puis long-tems dans le Milanès, où ils poffedoient de grands
» biens. Un feul d'entre eux, de fon propre mouvement, Ôc
« fans en avoir fait part à aucun de fes confrères , avoir attenté
à la vie du cardinal Charle Borromée archevêque de Milanj
le refte de fOrdre n'avoir point trempé dans ce crime; tout
rO rdre cependant en a porté la peine , malgré les follicitations
Tome XIF. Qq
95
S)
3oS HISTOIRE
" prefTantes du roi d'Efpagne auprès du Pape & du Cardi-
î-T 17 IV D » '' fiai. Il s'en faut bien que le Parlement ait traité la Société
-TI fc IN K. I 1 A ' '-11/- '1 ' • j
j Y =' avec la même rigueur : sus dilent qu il n y a point de com-
I (^ 4 "*' paraifon à faire entre eux ôc les Humiliez , il eft aifé de leur
« fermer la bouche : car il y a bien auffi loin du cardinal Bor-
V romée au plus grand des Rois , qu'il y a des Humiliez à
M ces fuperbes Religieux. Un roi de France efl: en effet autant
3» élevé au-deffus d'un Cardinal , quel qu'il puifle être, que ceux-
» ci le font (comme ils fe l'imaginent) au defi'us des autres Or-
3» dres. D'ailleurs il y a bien de la différence entre leur faute
•' & celle des Humiliez. On ne pouvoit reprocher à ceux-ci que
05 le crime d'un feul de leurs confrères : ceux-là au contraire
35 font tous coupables par la pernicieufe dodrine, dont ils font
.05 les auteurs , ôc qu'ils affedent de répandre en tous lieux.
Il ajouta, que pour toutes ces raifons, le Parlement fupplioît
S. M. de maintenir un arrêt fi jufle ôc fi néceffaire pour répri-
mer les attentats des traîtres ôc des rebelles , fur-tout en ayant
.paru elle-même fi fatisfaite au tems delà publication, ôc defe
rappeîler le danger qu'avoir cpuru le Parlement ôc tous les Or-
dres du Royaume envelopez dans le péril de leur père com-
mun, dont chacun devoit racheter la vie aux dépens de la fien-
.ne propre: Qu'il fe rendroient coupables devant lapoftérité,
d'une honteufe perfidie ôc d'une ingratitude raonftrueufe , fi
un feul moment ils perdoient de vûë la fureté de celui à qui
ils étoient redevables de leur propre confervation ôc du falut
de tout FEtat : Que l'exemple du paffé les rendoit circonfpeds
pour l'avenir , afin de ne pas échouer deux fois au même
ccueih
Qu'à ces très-humbles fupplications de fon Parlement , fe
joignoient celles de fon Univerfité de Paris , qui comblée d'hon-
neurs ôc de privilèges par lesRoisfesprédéceffeurs,s'étoit fait
autrefois un fi grand nom parmi les nations étrangères, ôcqui
fe voyoit maintenant défolée par les intrigues de cette ambi-
îieufe Compagnie: Qu'aulieude ce grand concours d'écoliers,
qui autrefois s'y rendoient de toutes parts, on n'y voyoit plus
que des ruines ôc de miférables mafures, dont l'air champêtre
ôc fauvage annonçoit pour l'avenir une déplorable fohiude :
Qu'encore une fois c'étoit un effet des intrigues de ces nou-
veaux maîtres, qui pleins d'eftime pour eux-mêmes, ôc de
D E J. A. DE THOU,Liv. CXXXII. 507
mépris pourles autres iVouloient faire bande à part, & qui rc- ^»««__ ^
pandant çà ôclàleur ccoie, 6c formant par tout de petits ruif- h ^ ^ R l
féaux, avoient, pour ainfidire, misa {qc cq grand fleuve des jy
fciences , qui arrofoit auparavant la quatrième partie de la vilîe. , *
Qu'à la vérité la licence des guerres civiles avoit fait gliflcr
dans rUniverfité certains abus 3 mais qu'il falloit la réformer
6c non pas la détruire : Qu'elle alloit infailliblement périr (i
l'on permettoit à la Société de multiplier ainfi fes Collèges,
parce que les parens préféreroient le marché le plus proche
à cette célèbre foire de toute l'Europe, 6c que pour avoir leurs
enfans fous leurs yeux, ils les priveroient d'une inftrudion plus
falutaire.
Il ajouta que fi la jeunefleyperdoit , S. M. y perdoltaulîî; par-
ce que les enfans des nobles ôc des riches venant à Paris , 6c y
voyant fouvent le vifage du Prince , y prenoiem le pli du refpe£l
ôc de l'obéiflance. Au lieu qu'éloignés maintenant de fa per-
fonne , ils paflbient fouvent toute leur vie fans le voir une feule
fois , ôc que de plus ils puifoient dans une fource corrompue
des principes de défobéïiTance aux Rois ôc aux loix du Royaume.
Qu'enfin la Cour fe croyoit obligée de s'oppofer à l'enre-
giftrement , de peur qu'on ne lui reprochât un jour fa trop gran-
de facilité^ oufon filence dans une affaire fi importante : Quils
fupplioient donc le Roi de regarder , comme un effet de leur
zèle, l'oppofirion qu'ils fetrouvoient quelquefois contraints par
ie devoir de leur confcience Ôc de leur charge , de former à
l'exécution de fes ordonnances : Qu'ils étoient affurez des bon-
nes intentions de fa Majefté ; mais que les Rois fes prédécef-
feurs avoient toujours fait à leurs Parlemens l'honneur d'écou-
ter favorablement leurs remontrances j ôc que fur leurs prières
ou leurs avis, ils avoient fouvent révoqué ou changé leurs or-
donnances : Que les bons ôc fages Princes , quoiqu'au-deffus
des Loix , avoient toujours déféré aux remontrances de leurs
fujets , pour ne paroître pas les forcer à fe foûmettre à leurs vo-
lontez par une autorité violente ôc abfoluë, mais plutôt les y
amener doucement par leur propre exemple : Que les Cours
du royaume fupplioient fa Majefté de vouloir bien les main-
tenir en pofleiTion de leur autorité , qui étoit proprement celle
du Roi même, puifqu'elle cmanoit de lui, ôc que les coups
qu'elle pouvoit recevoir retomboient directement fur fa perfonne
Henri
IV-
160^,
Réponfe du
Roi.
30a HISTOIRE
facrée : Qu'ils fe promettoient cette juftice de fa bonté 6c de
fa clémence.
Le Roi répondit à ce difcours avec beaucoup de douceur,
& remercia en termes pleins d'affedion fon Parlement du zèle
qu'il montroit pour fa perfonne 6c pour la fureté du Royau-
me : Quant au danger qu'il y avoit à rétablir les Jefuites,il
témoigna s'en mettre fort peu en peine , 6c réfuta fans aigreur
les raifons alléguées à ce fujet. Il dit , qu'il avoit mûrement ré-
fléchi fur cette affaire , 6c qu'il s'étoit enfin déterminé à rap-
peller la Société bannie du Royaume : Qa'ilefpéroit que plus
on l'avoit jugé criminelle dans le tems , plus elle s'éforceroic
d'être fidèle après fon rappel : Que pour le péril qu'on fe fi-
guroit , il s'en rendoit garant : Qu'il en avoit déjà bravé de
plus grands par la grâce de Dieu, 6c qu'il vouloit que touc
le monde fût en repos par rapport à celui-ci : Qu'il veilloic
au falut de tous fes fujets , qu'il tenoit confeil pour eux tous :
Qu'une vie aulTi traverfée que la fienne lui avoit donné aflez
d'expérience , pour être en état d'en faire des leçons au plus
habiles de fon Royaume j ainfi qu'ils pouvoient fe repofer fur
lui du fom de fa perfonne ôc, de l'Etat j 6c que ce n'étoitque
pour le falut des autres, qu'il vouloit fe conferver lui-même».
Il finit comme il avoit commencé , ôc il remercia encore une
fois le Parlement de fon zèle 6c de fon affe£lion.
Reflexions J'ai été témoin de ces difcours avec beaucoup d'autres per-
m^^ces dif- ^Q^nes j 6c je me fuis étudié à en donner ici un extrait fidèle,
pour faire voir la fauffeté de la relation Italienne publiée un
an après à Tournon en Vivarais, Relation ou l'on a inferd
bien des traits injurieux au Parlement , dont aucun ne fortit
alors de la bouche de ce bon Prince j 6c où, fur des bruits popu-
laires , on lui fait dire des chofes puériles 6c des pointes mifera-
blés pour répondre à certaines chofes aufquelles Harlay n'avoiî?
pas penfé. '
Les gens du Quelques jours après ces remontrances, Pierre Coton Jc-
Koi mandés f^ite , qui avoit foreille du Prince, lui vint dire que les gens
du Roi feuilletoient les regiftres du Parlement pour faire re-
vivre des claufes furannées, qui anéantiroient la grâce que fa
Majefté vouloit bien faire à la Société. Le Roi irrité, les man-
da , 6c leur fit de vives réprimandes , en préfence de Claude
, I Voyez ce faux difcours du Roi dan* rhiûoire duP. Daniel, qui la adopté.
D E J. A. D E T H O U , L I V. CXXXII. 309 .
Groulart premier Préfident du Parlement de Rouen : il leur or- ^
donna de retourner fur le champ au parquet , quoique le jour xj ^ ^^ p ,.
fût fort avancé, ôc de n'en fortir qu'après avoir terminé i'af- j y^
faire. 1^04.
Le lendemain de Maifle vint au Parlement ôc dit , que le *
RoirenvoyoitpourprefTer l'enregiflrementiQuela Cour avoir DeMa'fle;
rempli fon devoir par les remontrances? Ôc qu après la reponie Parlement
du Roi , le feul parti qu'elle avoit à prendre, ctoit d'enregif- f.ç,"J(,iX^'^^'^
trer fans délai ôc fans modification : Que pour leur en faire voir mciu.''
la néceilité, fa Majefté vouloit bien les informer de la ma-
nière dont cette affaire avoit été conduite : Qu'il y avoit plus
de cinq ans que le Pape avoit prié le Roi de remettre lesje-
fuites au même état qu'ils étoient avant l'arrêt du Parlement:
Que le Roi avoit différé tant qu'il avoit pu : Qu'enfin obli-
gé de donner une réponfe pofitive à fa Sainteté, il avoit pro-
pofé certaines conditions , conformes à peu près aux termes de'
l'édit, ôc qu'il avoit faitpreffer le Pape de les agréer : (car le^
Pape demandoit en général qu'ils fuflent rétablis dans toute
l'étendue du Royaume , ôc le Roi n'offroit de les rétablir qu'eii'
eertains lieux qu'il fpécifioit , ôc ne leur accordoit que deux mai-
fons dans tout le refTort du Parlement de Paris. ) Que cette négo--
tiation avoit été deux ans fufpenduë contre le gré de fa Majefté,
qui auroit bien voulu contenter le Pape: Qu'enfin fur les inf-
tances de l'Ambaffadeur de France , le Pape avoit répondu ,
qu'il trouvoit les offres du Roi très-raifonnables , ôc que les Je-
fuites dévoient s'en contenter ; mais qu'il avoit toujours différé
de répondre , parce que le Général de la Société déclaroit ne
pouvoir accepter ces conditions, comme étant contraires aux
Statuts de fon ordre j ôc même qu'Aquaviva avoit écrit au Roî
pour s'excufer , ôc pour lui apporter les raifons de fon refus r
Que néanmoins le Pape fatisfait de ces conditions, en avoit
fait demander la publication , excepté l'article qui obligeoit
ks Jefuites qu'on recevroit dans le Royaume , de prêter fer-
ment de fidélité entre les mains de fa Majefré; ce qu'on avoit
adouci en les obligeant feulement de le prêter devant les Ju*
ges ordinaires : Qu'après cet accord fa Majefté ne pouvoir ni
ne vouloit fe dédire : Qu'elle fe plaignoit fort de ces délais
affe6lez , fur-tout après leurs remontrances faites avec dignité
de leur part , ôc reçues avec bonté de la part du Roi : Qu'ils
He n r I
IV.
I 50-^.
Les lettres
patentes font
en lin enre-
gilltées.
Contenu
dei lettres
patentes,
510 HISTOIRE
ne dévoient pas avoir oublié la réponfe de fa Majefté qui en-
tendoit que renregiftrement fut pur ôc (impie : Qu'il étoit de
leur prudence autant que de leur devoir , de donner fur cela
une pleine fatisfa£lion à fa Majcfté , pour ne la pas obliger d'a-
voir recours à des voyes dont la Cour auroit lieu d'être peu fatis-
faite : Que les efprits n'étant pas encore entièrement tranquilles
dans le Royaume , ce délai donnoit matière à divers bruits ôc
à de nouvelles conteftations : Que déjà les fadieux commen-
çoient à lever la tête ôc à parler plus haut j ôc que toute leur
mauvaife humeur retomboit fur le Prince , dont les gens de
bien dévoient même à leurs dépens mettre fa perfonne à l'a-
bri de la haine.
Harlay répondit en deux mots> que la Cour n'afre£loit au-
cun délai , ôc qu'ils étoient tous difpofez à obéir. De Maifle
s'étant retiré , on fit la le£ture des lettres patentes , des remon-
trances, ôc de la requête du Procureur général, ôc on conclut
à l'enregiftrement, oiii le rapport du Procureur général , ôc re-
montrances faites. On ajouta que le Roi feroit fupplié d'or-
donner par une Déclaration expreffe > qu'après un certain tems
de féjour dans la Société , les fujets de cette Société ne fe-
roient plus reçus à fe porter pour héritiers : précaution qu'on
jugeoit néceifaire pour le repos des familles.
Voici la fubftance des lettres patentes ou de FEdit pour le
rétabliffement des Jefuites. « Us pourront demeurer à Tou-
« loufe , à Auch , à Agen , à Rodez , à Bordeaux , à Pcrigueux ,
» à Limoges , à Tournon , au Puy-en-Velai , à Aubenas , à
« Befiers , où ils font dès à prefent. De plus pour faire plaifir
» au Pape, fa Majefté leur permet de s'établir ôc d'ouvrir leurs
«» claffes à Lyon ôc à Dijon , d'où ils ont été chaffez , ôc fpé-
» cialement à la Flèche dans le château appartenant à fa Ma-
3' jefté, de la fuccefFion de fes ancêtres ••> à condition qu'ilsne
» pourront déformais établir ailleurs aucun Collège fans la
û'permiiïion du Roi, fous peine d'être cenfez déchus de la
S' grâce qu'ils obtiennent : ils feront tous de la Nation , mê-
93 me les Retleurs ôc Procureurs de leurs ' Maifons , ôc ne
7» pourront admettre dans leur Société aucun étranger , qu'avec
I Comme ces Re£leurs 8c Procu-
reurs n enfeigncnr point , c'etoient en
i^ucl^ue force des geni fans coniet^uen-
ce. Cepcndanr on exigea qu'ils fuflent
François,
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXXII. 311
»' la permiiïion de fa Majefté : S'il y en a aducllement paf-
>' mi eux , ils feront tenus de fortir hors du Royaume dans Tef- u p to o »
» pace de trois mois, a compter du jour de la publication des -ly
•' préfentes : on ne comprend pas fous le nom d'étrangers ,ceux ^ '
« du comté Venaiffin , qui fait partie de la Provence : Ils au-
» ront toiàjours à la Cour un des plus confidcrables d'entr'eux ,
'^ pour prêcher devant le Roi , àc pour lui rendre compte de
« la conduite de fes confrères , quand il en fera requis. Tous
« les Jefuites du Royaume ôc ceux qui entreront à l'avenir dans
*> la Société s'engageront par ferment devant les Officiers
» royaux , fans exception ni reftridion mentale , à ne tien faire
w ni entreprendre contre le Roi, la tranquillité publique & la
» paix du Royaume ; ôc les officiers envoyeront au Chance-
» lier acte de ce ferment? fi quelques-uns refufent de le prê-
^ ter , ils feront obligez de fortir du Royaume. Ceux qui dans
« la fuite entreront chez eux , tant ceux qui auront fait les voeux
« fimples , que les Profez des quatre vœux , ne pourront fans
« permiffion du Roi acquérir aucuns biens fonds, par vente,
s» donation , ou de quelqu'autre manière que ce foit , ni pro-
» fiter d'aucune fucceffion dire£le eu collatérale , non plus que
3' les autres Religieux, à moins qu'ils n'ayent obtenu leur con-
»' gé de la Société 3 auquel cas ils rentreront dans leurs droits,
» Ceux qui prendront parri chez eux ne pourront leur porter
» aucuns biens fonds ; mais ces biens pafîeront aux héritiers ou
« à ceux en faveur de qui ils en auront difpofé avant leur en-
« trée dans la Compagnie. Les membres de la Société feront
» tenus en tout ôc par-tout de fe foi^imetre aux loix du Royau-
» me ôc aux Magiflrats , ainfi que les autres Eccléfiaftiques &
« Religieux : ils ne feront rien qui puifie préjudicier aux droits
« des Evêques , des Compagnies , des Univerfirez , ni des au-
'> très Ordres religieux ; mais ils fe conformeront en tout au
« droit commun. Ils ne pourront prêcher ,adminiftrer les Sa-
59 cremens , ni même entendre les confeffions d'autres que de
s» leurs confrères , (1 ce n'cft avec la permiffion de l'Evêque »
» dans l'étendue des Parlemens où on leur accorde des étabhf-
» femens j permiffion même qui n'aura point lieu dans le reffort
<» du Parlement de Paris , excepté à Lyon ôc à la Flèche , où
«ils auront libre exercice de leurs fondions , comme dans les
»» autres villes, dans Icfquellesonles reçoit. Euiin peur fournie
512 HISTOIRE
3> à leur fubfiftance , on les remet en poiïefTion des bîens
Henri" ^°^*- ^^^ joi^iiflbient avant l'arrêt du Parlement , ôc on leur don-
j y M ne main - levée du fequeftre fait entre les mains de fa Ma-
i6o\. - jefté. - . . ^ ^
Les Jefuites n'ont pas cté long-tems gênez par toutes ces
conditions : ils en ont fait fupprimerune partie par des décla-
rations extorquées , ôc fe font de leur propre autorité affranchis
des autres,
la^aciilté (k Le Jefuite Coton voulut profiter des conjon£lures favora-
Théoiogie blcs. Il y avoit dcux ans que rUniverfité d'Angers avoit inter-
pTr la màie J^"^ ^PP^^ comme d'abus de la fentence de Charle Miron Evê-
Facukc. que de cette ville. Cet appel avoir occafionné la publication
d'une cenfure d'abord fecrete de la Faculté de Théologie de
Paris , qui taxoit aflez librement l'orgueil de la cour Romaine.
Le Nonce en avoir fait des plaintes j mais fans effet jufqu'a-
Jors. Après le rappel des Jefuites, Coton (comme le bruit en
courut alors) animé par le Nonce, mit en mouvement Henri de
Pierrevive Chancelier de fUniverfîté, ôc proche parent du cardi-
nal Pierre de Gondy ôc de Henri évêque de Paris. Pierrevive
époufa vivement la querelle de la cour de Rome. La cenfure
comme nous l'avons dit en fon lieu , avoit mécontenté plu-
fîeurs perfonnes , ôc donné lieu à bien des difcours. Louis Ser-
vin Avocat général, qui parloir pour le Roi dans la caufe de
rUniverfité d'Angers , inféra cette cenfure dans la deuxième
édition de fes plaidoyers , Ôc la rendit ainfi pubHque. Le ju-
gement de cette affaire avoit été renvoyé au Cardinal ôc à
l'Evêque , ôc après une difcuffion faite dans le palais Epifco-
pal en préfence du Procureur général , les parties étoient cor^
venues d'éteindre cette querelle de part Ôc d'autre.
Cependant le 1 5 de Février Pierrevive affembla folennel-
Jement après la Meffe , la Faculté de Théologie dans la falle
de Sorbonne. Là on fit un Décret qui portoir: Que dans un
certain recueil de plaidoyers , on avoit imprimé un écrit con-
tenant plufieurs chofes contraires à l'honneur , à l'autorité, ôc
à la jurifdidion fouveraine du fiége ApofloHque : Que la Fa-
culté affemblée avoit déclaré , après une mure délibération ,
nonobftant roppofition de deux Dodieurs, I^ Que cet écrit
publié au nom de la Faculté , étoit faux ôc fuppofé , 2°. Que
ce
DE J. A. DE THOU . Liv: CXXXII. '51^
ce même écrit étoit téméraire, erroné, ofFenfant^ injurieux au .
S. Siège, fchifmati que, impie, & Tentant l'héréfie. 7Z "
Le Procureur général indigné qu'on eût reveillé à contre- tv ^ ^
tems, ôc à fon infçû une affaire terminée par fon entremife,
en préfence du Cardinal ôc de l'Evêque, fit fon rapport au Par- \ p t*.
lement du réfultat de i'aflemblée. La Grand-Chambre ordon- mentcitepiu-
na que deux des Théologiens qui y avoientaflTifté, comparoî- ^'^"^ ^oc-
troient au premier jour avec le Syndic, ôc qu'ils repréfente- leur faire de»
roient l'ade de la délibération : en attendant la Cour défen- réprimandes.
doit de donner à qui que ce fût communication des regiftres,
ou de procéder à aucune aflemblée. Le Procureur général
fit fignifier cet ordre à Tourneroche Syndic de la Faculté, à
Petit- Jean , qui avoit préfidé à l'aflemblée , à Henri de Pierre-
vive , ôc au Bedeau , qui comme Greffier , étoit dépofitaire
des a£tes.
Ils comparurent deux jours après, ôc à la requifition du 11 les interr«»
Procureur général, Harlay fit d'abord entrer Pierrevive tout ge&fupprimc
feul, ôc lui demanda par quel ordre la Faculté s'étoit affemblée, décret.
pour reveiller une affaire enfevelie dans le filence , ôc affoupie
par un commun accord des deux parties. Pierrevive répondit
que c'étoit par ordre du Roii ôc en vertu de cette déclara-
tion , il demanda radjon<3:ion du Procureur général On fît
enfuite appeller fes confrères : le premier Préfident leur dit ,
que la Cour les mandoit j pour leur demander compte de leur
nouveau Décret , à qui le Procureur général donnoit le nom
de Libelle diffamatoire.
Le Syndic interrogé , pourquoi il avoit convoque une af-
femblée extraordinaire , répondit que ce n'étoit pas lui qui l'a-
voit convoquée. Pierrevive prit alors la parole , ôc dit hardi-
ment , que c'étoit lui-même qui en avoit preffé la convoca-
tion , ôc que René Benoît curé de S. Euftache , en avoit reçu
l'ordre. On lui demanda d'où émanoit cet ordre : il répondit
qu'il venoit de quelqu'un qui avoit droit de lui en donner ,
aulfi-bien qu'au Parlement. Cette rcponfe infolente lui attira
une révère réprimande du premier Préfident , qui déclara que
Pierrevive étoit tombé dans le crime de leze-majefté, pour
avoir eu la témérité de donner à entendre que le Parlement
pouvoir recevoir des ordres de quelqu'autre que du Roi.
Pierrevive ajouta, que le Doyen ayant reçu l'ordre, s'étoit
Tome XIF, ' R r
314 HISTOIRE
„,„ excufé de l'exécuter fur (on indifpofuion , ôc lui avolt remis
'j entre les mains le livre qui faifoit le fujet de la plaintes qu'en
y^ conléquence il s'ctoit crû obligé de dCférer ce livre à la Fa-
culté, ôc de preffer la convocation. Le Bedeau interrogé s'il
^ ^'^' avoit les a£tes de la délibération, les repréfenta à la Cour: il
dit qu'il avoit affilié à l'aflemblée , & que la veille il avoit
donné copie de ces aûes à Pierrevive, qui l'en avoit requis.
On demanda à Pierrevive s'il avoit cette copie fur lui , ôc s'il
l'avoit communiquée à quelqu'un ; il répondit qu'ill'avoitlaif-
fée chez lui , ôc qu'il n'en avoit donné communication à per-
fonne. Interrogé encore une fois qui avoit donné l'ordre de
convocation , il répondit qu'il étoit émané du Roi par la bou-
che du Chancelier , que le Chancelier l'avoit fignifié au cardi-
nal de Gondi, qu'il nomma enfin avec bien de la peine , ôc
que le Cardinal le lui avoit intimé.
On lui demanda encore pourquoi le Décret avoit pafTédans
une afl'emblée fi peu nombreufe ;, puifqu'elîe avoit coutume
d'être de quatre-vingt Dodeurs , Ôc qu'il ne s'y en étoit trou-
vé que trente-fept; ôc pourquoi, vu l'oppofition de quelques
Dotteurs , l'affaire n'avoit pas été remife à une autre aiiemblée
plus nombreufe , comme on avoit fait en cette occafion mê-
me par rapport à une autre affaire concernant les Ordres reli-
gieux, il répondit qu'à la vérité il ne s'y étoittrouvé que trente-
îept Dodeurs, mais que ce nombre étoit fufîifant pour auto-
rifer le Décret.
Eux retirez , il fut ordonné que Pierrevive dépoferoit dans
une heure au Greffe de la Cour , la copie qu'il difoit avoir
chez lui i ôc que vu cette copie ôc les ades dépofez au même
lieu par le Bedeau, la Cour prononcerait fur cette affaire. Le
Parlement , après avoir ainfi fupprimé les ades de la cenfure de
Sorbonne , furfit à une plus ample délibération.
On célébra au commencement de l'année une cérémonie
qui fut bien-tôt après fuivie d'une trifle nouvelle. Le Roi avoit
déjà fait bien des chofes en faveur de Cefar de Vendôme fon
fils naturel ; la même tendreffe le porta à pourvoir à l'établif-
fement de fon autre fils Alexandre , né de la même mère , ôc
il voulut le faire recevoir dans l'ordre de Malthe. La cérémo-
nie s'en fit au commencement de l'année avec beaucoup de
magnificence, enpréfence du Nonce, des autres Ambaffadeurs
DE J. A. DE THOU, L i v. CXXXIL 51;
& du Parlement , dans FEglife de S. Jean de Jerufalem ' , qui
avoit autrefois appartenu aux Templiers. Comme le jeune Prin-
ce ne pouvoir , à caufe de fon bas âge répondre aux interro- ^^ ^ J^ ^ ^
gâtions qu'on luifaifoit , le Roi emporté par fa vivacité &: par ^'
fon affedion paternelle , quitta brufquement fon fiége pour ve- 1 ^ o 'i*
nir répondre au nom de fon fils , interrogé par le grand Prieur
de France j à qui il deftinoit pour fucceffeur le jeune Alexan-
dre: « Je defcends de mon thrône , dit-il , pour faire ici la
»' fondion de père , & je promets que lorfque mon fils aura
« feize ans , il tiendra le vœu que je fais aujourd'hui pour lui. «
La joye du Roi fut troublée paria nouvelle de la mort de
fa fœur Catherine, femme de Henri de Lorraine duc de Bar.
Cette princeffe fut un exemple mémorable de la tendrefTe con- Mort de
jugale. Un fond inépuifable de bonté la portoit à vouloir du ^f^'jv""'.!^^'^
bien à tout le monde. Toutes les fois qu'elle voyoit unenou- Roi."
veile mariée , elle lui fouhaitoit d'aimer fon mari , comme elle
aimoit elle-même le fien 5 perfuadée que la vivacité naturelle à
l'amour, redouble encore à l'égard d'un mari , puifque c'eft Dieu
même qui allume j pour ainfi dire, ce feu facré. Comme elle
defiroit ardemment d'avoir des enfans, elle étoit toujours in- '
quiète fur fa groireiïe,& les indices les plus équivoques, paf-
foient dans fon efprit pour des fignes certains. S'étant ap-
perçu d'une enfleure extraordinaire qui lui étoit furvenuë , elle
s'imagina qu'elle étoit groflTe , ôc le crut d'autant plus aifément,
quec'étoit l'opinion de fes Médecins, ôc fur-tout de Louis
de Metz, en qui elle avoit une entière confiance. En confé-
quence , craignant de blefler fon fruit , elle s'obftina à refu-
fer tous les remèdes propres à difliper cette enfleure , qui fe
tourna en inflammation. Enfin comme le mal devenoit plus
dangereux , & qu'on reconnoifToit de jour à autre des fignes
de toute autre chofe que de grofifefle , le Roi lui envoya An»
dré du Laurens Médecin fort habile ôc fort judicieux , pour
entreprendre plus fûrement laguérifonde ce mal , qui pafiibit
je fçavoir des autres. Celui ci ne vit que les fymptômes d'une
maladie d'entrailles Ôc témoigna fon chagrin de la complai-
fance meurtrière des Médecins , qui flattant les defirs de cette
grande Princeffe aux dépens de fa vie , avoient négligé d'ap-
pliquer les remèdes nécelTaires pour diminuer l'enflure , ôc en
} L'Eglîfe du Temple.
Rr ij
5i(? HISTOIRE
prévenir l'inflammation. Quoiqu'il fût peut-être déjà trop tard
TT p pour y avoir recours ,ilconfeilla de le faire fans délai, mais la
T Y Ducheffe ne pût fe réfoudre à renoncer à l'efpérance flateufe
r ' qu'elle avoit conçue , ôc perfifta dans fes refus. Enfin la fièvre
I o o 4. 7 - ..II ^ j- j 1 • j 1
étant furvenue , elle mourut au milieu des plus vives douleurs,
après avoir plufieurs fois recommandé fon fruit à fon beau-
père & à fon mari , & leur avoir témoigné qu'elle mourroit
îans regret , fi elle étoit affûtée que ce gage précieux de foiî
mariage pût lui furvivre.
Les ilivers EUc n'avoit été mariée que fort tard contre les intentions
projets qui dc fa mcte. Le Roi l'avoir long-tems amufée de l'efpérance
flS^pour^fon d'époufer le duc d'Alençon , frère de Henri Ill^enfuite Jac-
jnariage. que VI > roi d'Ecoiïe y puis Charle duc de Savoye. Enfin la
PrinceiTe ennuyée du célibat , fut fur le point de fe marier fé-
crettement avec Charle de Bourbon comte de SoifTons , fon
proche parent > pendant qu'il étoit encore en Bearn. Le Roi ,
pour la détourner de cette alliance , la fit venir à la Cour, lui
fît rendre de grands honneurs, & la fit rechercher par Henri
de Bourbon duc de Montpenfier , auffi fon parent , mais plus
éloigné. Ce nouveau projet ne réulFit pas mieux que les pré-
cedens , parce qu'elle ne fe fentoit point d'inclination pour le
duc.de Montpenfier, ôc que le Roi, content d'avoir écarté le
comte de SoiflTons , ne voulut pas combattre fa répugnance.
_ ,. Le Roi fon frère, qui avoit paru la née;lig;er durant fa vie ,
decoudoicia- iUt leniiblement amige de la mort , & reçut les complimens
ce faits ail Roi. ordinaires en pareil cas. Tous les AmbafTadeurs s'emprefiTerent
Embarras duji. ,^^1 • r r iJ r- 12 1
Nonce. ^^ lui rendre ce devoir. Le Icrupule de religion ht long-tems
balancer le Nonce. Il craignoit d'être blâmé à Rome , s'il
faifoit cet honneur à la mémoire d'une Princefle, qu'il regar-
doit comme hérétique > & de choquer la bienféance s'il s'en
difpenfoit. Dans cet embarras il s'imagina avoir trouvé un mer-
veilleux expédient pour fe ménager du côté du Pape , 6: pour
fauver les apparences du côté du Roi. S'étant préfenté devant
fa Majefté, il lui dit qu'il prenoitpart à l'afflidion publique pour
une raifon particulière : queleRoi pleuroitavec fa Cour la perte
d'une fœur ; mais que pour lui il pleuroit pour l'âme de la
Princefi!e,dont le falut étoit incertain. Le Roi choqué de ce
compliment indécent ôc injurieux, qui n'étoit propre qu'à au-
gmenter fa douleur , repartit brufquement , qu'il ne lui avoit
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXXIL 31-^
falla que la grâce de Dieu en ce dernier moment pour la met- _«_«
tre en Paradis. ~
Catherine ne fut pas Inoins honorée de fon beau-pere Ôc de ■" ^ ^ r i
fon mari après fa mort , qu'elle l'avoir été pendant fa vie. Elle
fut tranfportée en grande pompe de Nanci , où elle étoit dé- ' ^04«
cédée j jufqu'aux frontières de Lorraine, oii elle fut remife , O^f^^^q^es
l'.jrr.jTi- -1 de Catherine.
entre les mams des omciers du Koi: ceux-ci la portèrent avec
les mêmes honneurs à Vendôme , pour y être inhumée auprès
de Jeanne d'Albret fa mère.
Cependant le Roi s'occupoit à réparer d'anciens édifices , Commence-
à en élever de nouveaux , à faire faire des ouvrages publics , nui\ Brme"
ôc à encourager les Arts. Le marquis de Roni furintendant
des Finances , propofa de joindre la Loire ôc la Seine par un
canal entre Briare ôc Gien ; qui s'étendroit jufqu'à Châtilloa
au-deffus de Montargis par le moyen de trente-trois éclufes,
Ôc quife jettantdans le Loin auprès de Moret, tomberoitdans
la Seine proche de Fontainebleau. Cette entreprife fut com-
mencée avec ardeur , ôc l'on y dépenfa plus de trois cens mille
ccus y mais après la mort du Roi les ennemis de Rony ont par
jaloufie empêché de continuer cet ouvrage, fous prétexte que ce
canal ne feroit d'aucune utilité pour le public. Cependant com-
me il étoit déjà prefque achevé , ôc que Ton continuoit la levée
des deniers deftinez pour les frais, rien n'empêchoit qu'on n'allât
jufqu'au bout : après quoi il eût été trop tard de contefter fon uti-
lité. Mais les perfonnes envieufes de la gloire dùë à l'auteur de
cette entreprife, ou ennemis de la commodité publique , l'ont
emporté ôc ont diverti les fonds deftinez à cet ufage. Ce trait fait
voir en palfant , ôc l'ingratitude de notre fiécle, ôc notre légè-
reté : Nous traverfons les bons deffeins des autres, ôc nous nefui-
vons point avec conftance ceux que nous avons formez.
Ce fut dans ce tems-là , que plufieurs nouveaux Ordres Re- Fondations
ligieux furent reçus ou inftituez dans le Royaume. Les Ré- de divers Mo-
collets, dont nous avons déjà parlé, y jetterent de fortes ra- "^ "^^'
cines. Ils s'étoient d'abord établis , huit ans auparavant , près
de Paris , fur le chemin de Vincennes. Les Frères de S. Jean-
de-Dieu , ( ou Frères Ignorans ) qui fe confacrent au fervice
des malades , fixèrent leur Hôpital dans le fauxbourg Saint-
Germain. On fonda à Touloufe un couvent de Feuillants, ôc
un autre de Feuillantines , chez lefquelles on reçoit les filles
Rriij
5i8 HISTOIRE
& les veuves : la veuve Antoinette d'Orléans , marquife de
Henri Beillfle quitta Fontevraud en Anjou, (le plus noble Monaf-
jy tere de filles qui foit dans le Royaurtie , ôc dont elle devoir
I 6 0*4. ^^^^ Abbeflc) pour être Supérieure de la fondadon. Les The-
reiîennes ou Carmélites , venues d'Efpagne , fe bâtirent un
couvent au fauxbourg Saint - Michel , près de Notre-Dame
des Champs , & incontinent après , un autre à Pontoife. Les
Capucines , fondées en confcquence d'un vœu , par la reine
Loûife i veuve de Henri III , s'étoient d'abord établies à Bour-
ges. Mais n'y pouvant demeurer commodément, à caufe de
la mort de la Reine , arrivée trop tôt pour elles , Marie de
Luxembourg , veuve du duc de Mercopur , frère & héritier de
Louife , les transfera à Paris. Le Roi leur y fit bâtir un cou-
vent , où fut inhumé le corps de Louife, qui y fut tranfporté
de Moulins.
Intrigues des Ccs foins n'occupoient pas le Roi tout entier. Attaqué au-
Efpagaols. dchors par des Princes jaloux , au-dedans par des fujets per-
fides , il ne perdoit jamais de vue la fureté de l'Etat. Ses en-
nemis n'ofant plus employer la force , faifoient jouer contre
lui tous les reflbrts fecrets , dont ils pouvoient s'avifer. Les
Efpagnols , qui font profeffion de profiter des malheurs d'au-
trui , obfervoient avec attention tous les évenemens : ils met-
toient en mouvement leurs émiflaires , qui prodiguoient l'ar-
gent ôc les belles promefiTts , pour foulever les efprits encore
aigris parle levain des guerres civiles. Le prétexte fpécieux de
la Religion leur étoit encore d'un merveilleux ufage, pour
troubler le repos public. Afin de connoître nos fecrets , ôc de
régler leurs démarches fur les nôtres , ils s'étudioient à gagner
les gens employez par les premiers Officiers du Royaume. La
corruption' du fiécle leur rendit cette voye très - facile. Audi
trouverent-ils plus de gens qu'ils n'en vouloient , tous difpofez
à trafiquer avec eux de leur honneur ôc de leur confcience.
Trahifonde Nicolas l'Hofte Orleannois , fut un de ceux qui s'engagèrent
THoite , Se- plus avant dans cet infâme commerce. Son père , qui étoit
vÏÏeJol '^^ un homme fort fimple , avoit été domeftique de Villeroi. Le
fils avoit été élevé dans la maifon , ôc étoit fort aimé de ce
Seigneur, qui Tavoit même tenu fur les fonds de Baptême,
ôc lui avoit donné fon nom. Malgré tous ces engagemens ,
ç€ malheureux fe livra à l'Efpagne , féduit peut-être par Iç
DE J. A. DE THOU,Liv. CXXXII. 319
motif de la Religion , dont bien des gens font maintenant les
dupes , en confondant la caufe , ou plutôt l'ambition des Ef- u £ ^ p^ i
pagnols , avec la caufe de Dieu. Il y a encore plus d'apparence j y
qu'il fe laiffa éblouir par l'efpérance d'une fortune plus bril- ^ (j o 4.
îante. Son maître l'employoit à écrire les lettres en chiffres. Le
traître , abufant de cette confiance , ne manquoit point de com-
muniquer à rAmbafiadeur de Philippe , tout ce qu'il y avoit
de fecret. Lorfqu'Antoine de Silly Rochepot partit pour
l'ambalTade d'Efpagne , Villeroi , comme c'eft affez la coutu-
me , avoit envoyé l'Hofte avec lui , pour apprendre la langue
du payis : c'étoit dans ce voyage , que celui-ci s'étoit vendu
aux Efpagnols , pour une penfion de douze cens écus.
Il avoit aufli formé une liaifon très étroite avec un certain Elle eft dé-
•n r^ M/T-"/" •>/• coiiveiic 6c
Raffis i exile en Elpagne , pour un cas qui n ctoit pas com- -^^^
pris dans i'amniftie générale : quand il fut de retour en France ,
il entretint avec lui un commerce de lettres. Raffis jugeant
cette occafion favorable pour mériter fa grâce , par un fervice
particulier , découvrit l'intelligence à Ernery- Jobert de Bar-
rault, qui avoit remplacé Rochepot. Dans ce même tems ^
comme de Barrault traitoit d'une affaire fccrette avec le nonce
du Pape à la cour d'Efpagne , ce Nonce lui témoigna qu'il en
avoit ûéjk été inftruit par les minifcres de Philippe , ôc même
qu'il en fçavoit plus que de Barrault ne lui en vouloit dire.
L'Ambaffadeur ne douta plus que les fecrets du Roi ne fuf-
fent trahis j & le rapport de Raffis lui perfuada , que c'étoit
par le canal de l'Hofte. Pour avertir le Roi de cette perfidie ,
il fait partir Raffis en diligence , 6c lui donna des lettres pout
Vilieroi, avec ordre de porter aufîi celles qu'il avoit reçues de
l'Hofte i & pour plus grande fureté , il le fit accompagner de
Defcartes fon fecretaire.
Le départ fubit de Raffis , fit juger aux Minlftres Efpagnols ,
que l'intelligence étoit découverte. Auffi-tôt ils dépêchent à
Don Baltazar Zuniga , leur ambaffadeur à la cour de France,
pour lui donner avis de faire promptement fauvcr l'Hofte, par-
ce que Barrault faifoit partir en pofte Raffis , qui étoit de l'in-
trigue , ôc qui prétendoit rachetter fa grâce en découvrant
tout au'^Roi. Le courrier chargé de ce paquet, devança Raffis:
ôc quand celui-ci arriva avec Defcartes à Fontainebleau , où
croit Villeroi 3 l'Hofte , fur l'avis de Zuniga , qui étoit reftc à
520 HISTOIRE
Paris , avoit déjà pris i^QS mefures pour fon évafion. Il difpa-
Henri rut tour à coup , ôc prit la route de Champagne , avec un
IV. Flamand, que Zuniga lui avoit don'né pour l'accompagner.
i 6 o^. Ceux qu'on envoya pour courir après lui , le joignirent à Faye ,
où l'on pafle la Marne fur un bac. Comme la nuit étoit fort
obfcure, 6c qu'il cherchoit un gué pour gagner l'autre bord,
il tomba dans une fo-ffe , ôc s'y noya. Cela arriva le 24. d'A-
vril. On arrêta fon compagnon, qui fut foupçonné de l'avoir
noyé par ordre de Zuniga , de peur qu'étant appliqué à la
queftion , il ne découvrît fes complices. Le corps fut tiré de
l'eau ôc apporté à Paris. Le Parlement lui nomma un Procu-
reur d'office , qui ayant été confronté avec les témoins , 6c«^
oui dans fes défenfes , fût déclaré criminel de leze-majefté. En
conféquence de l'arrefl: , le corps , qu'on avoit gardé exprès,
fut porté le 1 5 de May en place de Grève ^ Ôc tiré à quatre che-
vaux : les quatre quartiers furent pendus à des potences plan-
tées en autant d'endroits différens , à l'entrée de la ville.
Conféquen- Cette ttahifon fit quelque deshonneur à Villeroi , qui fut
rî'e^'ïde "^ irès-mortifié d'avoir perdu , par la mort du coupable , les moyens
'^^leroi, jd'éclaircir , Ôc de faire connoître la vérité. Mais le Roi , qui
ii'avoit garde d'imputer à un homme fi diftingué> la perfidie
d'un miféiable Commis, eût la bonté de le confoler lui-même,
& fit ceffer, par fon autorité, les mauvais bruits qui fe répan-
doient à cette occafion. Villeroi , de fon côté , écrivit fon
apologie , où il rendit raifon , de ce qu'il n'avoit pas fait
arrefter l'Hofte à l'arrivée de Raffis : il ajoute , qu'il avoit en-
voyé en diligence à tous les Gouverneurs du Royaume , le
fignalement du fugitif, avec ordre de l'arrêter vif, partout où
l'on pourroit le rencontrer , ôc de fenvoyer fur le champ à la
Cour t fous bonne garde,
îiitrivnes i^e ^ peine le Roi fut-il délivré de cette inquiétude , qu'il lui
1,1 iiurquife de gn futvint une plus grande , qui partoit de la même fource,
fon^ùeL^it^ Charle de Valois , comte d'Auvergne , s'étoit infinué a/Tez
comte d'Au- avant dans les bonnes grâces de Sa Majefté. C'étoit un cour-
v^r^ae. ^-^ç^^ délié, un homme enjoué , intriguant , prêt à tout entre-
prendre , propre à tout exécuter. Il étoit frère utérin de Hen-
riette, marquife de Verneûil , fille de François de Balzac
d'Entragues. La pafiion déclarée que le Roi avoit pour elle,
çaufoit beaucoup de dépit à la Reine J ôc ce dépit ^'aigriffoit
encore
DE J. A. DE T HOU, Liv. CXXXII. 521
encore par les railleries piquantes de la Marquife , qui n'épar-
gnoit pas plus la Reine que tout autre, ôc qui plaifoit encore 77
plus au Roi , par fon humeur enjouée , que par fa beauté. î v
L'animofité ôc la défiance allerent-fi loin de part & d'autre,
que la Marquife commença à fonger tout de bon à fa fureté , ^ ^ ^"k'
ou feignit au moins d'y fonger , ôc en jetta au Roi quelques
paroles , en folâtrant à fon ordinaire. Le comte d'Auvergne
fon frère en prit occafion de folliciter le Roi en faveur de fa
fœur j ôc à force de jetter l'allarme dans le cœur du Prince,
il l'amena enfin à déclarer , qu'il trouvoit bon qu'elle prît des
mefures pour fa fureté ôc pour celle des enfans qu'elle avoir
€us de lui , ôc qu'elle fe ménageât un azile hors du Roya'.ime
en cas d'accident. Mais pour calmer en même-tems la jaloufie
de la Reine , le Roi exigea de la Marquife , qu'elle lui ren-
dît la promeflfe de mariage , qu'il lui avoir donnée , écrite ôc
fignée de fa main , ôc contre-fignée , difoit-on , des princi-
paux Seigneurs ôc Officiers du Royaume. La Marquife im-
prudente la faifoit fonner bien haut , pour excufer fon com-
merce avec le Roi.
En lui donnant lapermiffion de s'affûrer une retraite , Henri
ne s'attendoit pas qu'elle jetteroit les yeux fur l'Efpagne , plu-
tôt que fur l'Angleterre , dont il prenoit moins d'ombrage , à
caufe de l'humeur pacifique du Prince régnant. Ce qui le
(Confirmoit dans cette penfée , eft qu'il confidéroit , que la Mar-
quife trouveroit en Angleterre l'appui de fes deux neveux ,
fils de fa fœur , le duc de Lenox ôc d' Aubigni , de la famille
des Stuarts , fort puiffans en ce Royaume , ôc parens du roi
d'Angleterre. Enfin , cette promefle de mariage , qui étoit en-
tre les mains du père de la Marquife , ôc qui donnoit à la Reine
de mortelles allarmes , fut remife entre les mains du Roi ,
moyennant vingt mille écus d'or , ôc l'efpérance du bâton de
maréchal de France pour d'Entragues. Henri s'en tint là pour
lors, ôc crut avoir allez fait pour pouvoir rompre dans la fuite
les engagemens que le comte d'Auvergne ôc d'Entragues ^^ j^^j j^^
avoient pris avec les étrangers. couvre lespra-
Cette affaire étant conclue, la Cour commença à refpirer. [êT'du^conuc
La Reine paroiffoit appaifée , ôc le Roi attentif à lui plaire, d'Auvergne
lorfqu'il s'apperçut un peu tard , qu'il fe tramoit encore quel- ^ ^ Entra-
T /^ - 1 Vr 1 o 'V r • r - 1 gucs avec I«s
ûue complot avec les iilpagnois, ôc qu a ion inku le comte Erpa^aols.
Tome XÎF, ' S f
3^2 HISTOIRE
___^_^__^ d'Auvergne ôc d'Entragues ^ par Tentremife de Thomas Mor-
r.~^^^^^ gans Anglois, exilé pour caufe de faction, renouoient avec Doni
y -rr Balthazar Zuniga les conférences qu'ils avoient déjà tenues fe-
cretement avec Jean Taxis. Cette nouvelle découverte ne lui
"*' donna pas moins d'inquiétude , que celle de la promefTe de ma-,
riage en avoit donné à la Reine.
Cependant le comte d'Auvergne s'étoit retiré à Clermont
fans en parler au Roi , & fur les ordres qu'on lui avoit envoyez
de revenir à la Cour, tl alléguoit toujours différens prétextes
pour fç difpenfer d'obéir. Le Roi voulut s'affûrer de fa per-
fonne. Il lui avoit envoyé plufieurs fois Pierre Fougeu iieur
d'Efcures , avec des lettres par lesquelles il le déchargeoit de
tout le pafTé. Il lui avoit fait dire enfuite de faire un voyage
de trois ans en Grèce & en Adej mais le Comte avoit re-
gardé ce prérendu voyage comme un exile réel, & avoit fup-
plié fa Majefté de ne lui pas faire cet affront.
Le Roi pour pénétrer fes defieins cFiangea de batterie , ôc
lui ordonna d'envoyer des exprès en Efpagne pour négocier,
traiter , cabaler enfin avec les Efpagnols^ ôc de lui rendre en-
fuite un compte fidèle de cette double intrigue. Pour l'auto-
rifer, d'Efcures lui apporta un ordre fecret ligné du Roi , ôc
de Viileroy. On contefta quelque tems fur les agens dont on
fe ferviroit. Le Comte vouloir que le Roi les nommât lui-mê-
me, ôc le Roi en laiifoit le choix à fa difpolition. Enfin on
X convint de la Rochette, qui fut chargé d'ordres fecrets. Dans
le cours de la négociation, le Comte fut accu fé de mauvaife
foi, ôc de contravention aux volontés de fa Majefté^ ôc c'étoit
pour cette raifon que le Roi le preffoit 11 vivem.ent de fe ren-
dre à la Cour.
Comme il ne paroifToit pas difpoféàle faire de bon gré, on
cft arrêté, P^^^ ^^^ mefures pour l'y forcer : la compagnie de chevaux lé-
gers du marquis de Verneuil, commandée par Philippe Efcha-
lar fieur delà Boulaye, ôc une autre de Vendôme comman-
dée par d'Eurrcj étoient pour lors en Auvergne, fous le bon
plaifir du Comte même, qui s'en fervoit pour venger les in-
jures particulières d'une Dame de qualité, dont il étoit éperdu-
ment amoureux. Ce furent eux aulTi dont on fe fervit pour l'ar-
rêter. D'Eurre ayant reçu la paye d'une montre, pria inftam-
nient le Comte d'alTifter à la reviië, afin de pouvoir certifier
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXXII. 235
au Roi le bon état de la compagnie ; car le bruit coutoit qu'il
alloit partir pour la Cour, 6c il vouloir qu'on le crût ainfi. Le Henri
Comte , foit qu'il ne fe défiât de rien , foit qu'il fe flatât de pou- j y.
voir échapper à d'Eurre, promit d'y venir, ôc marqua le neu- i ^^ 04.
viéme de Novembre pour le jour de cette revue. En effet il
s'y rendit l'après-diné de fort bonne heure, fur un coureur
Ecoflbis; car il avoit déjà de violens foupçons. Son defieiii
étoit de paffer outre , s'il ne trouvoit pas d'Eurre au rendez-
vous avec fa fuite , ôc de prendre de là un nouveau prétexte pour
s'excufer de fe rendre à la Cour. Mais quand il arriva , d'Eu-
re avoit déjà rangé fes gens; ôc Philbert de Nereftang, qui
étoit de la partie , feignant de venir de Rion fans aucun def-
fein , s'étoit joint à d'Eurre avec des foldats d'élite.
Dès que Nereftang apperçût le Comte il mit pié à terre. Le
Comte en fît autant 5 6c après s'être entretenus quelque tems , ils
remontèrent tous deux à cheval. Le Comte avançoit toujours,
ayant Nereflang à fa droite 6c d'Eurre à fa gauche j lorfqu'à un
fignal de Nereftang , un grand valet de pié faifit tout à coup
la bride du cheval du Comte, ôc au mêmeinftant d'Eurre s'é-
tant jette fur fon épée , lui fignifia qu'il l'arrêtoit de la part du
Roi. AufTi-tôt deux foldats vigoureux déguifez en valets de
pié , le jettent brufquement hors de felle , ôc le mettent fur un
mauvais cheval, qui étoit b monture du trompette, 6c le mê-
me jour on le mené fans débrider jufqu'à Aigueperfe.
En cette ville , le Comte plus occupé de fa Dame que de fon
nialheur , demanda en grâce à d'Eurre la permifTion de lui écri-
re un billet pour s'excufer d'avoir manqué cette nuit au rendez-
vous. Cette fatisfaclion lui fut fort galamment accordée. A la
nouvelle de la prife du Comte, cetteDame, violente ôc déter-
minée au-delà de fon fexe, en fut fi outrée , que s'étantfaifie
de deux piflolets , qu'elle portoit d'ordinaire à la felle de fon
cheval , elle fe mit à protefter avec des fermens horribles , que
d'Eurre ôc que le tréforier de Murât qu'elle croyoit du com-
plot, ne périroient jamais que de fa main.
D'Aigucperfe le Comte fut conduite à Briare, où d'Efcu- il cft con-
res Pattendoit avec un carofiTe. On le mena de là à Montar- ''"'^?^,^"i^^':'
gis i OU il tut mis dans un batteau , ôc conduit par la beine tUlc.
à la Baftille fans entrer dans l'ArfenaL On l'enferma dans la
chambre ou Biron avoit été peu de tems auparavant. En y
Sfij
524 HISTOIRE
--- entrant, le fouvenir de fon'ami lui arracha quelques larmes* maïs
Henri ^Y^"^ bien-tôt repris un air ferein, il fe tourna vers Ruvigni
IV gouverneur de la Baftilie , & lui dit agréablement, qu'il n'y
I d o 4 ^voit point à Paris de fi mauvaife auberge oii il n'aimât mieux
coucher , que dans cette maifon.
Le comte d'Auvergne y fut prifonnier environ douze ans;
pendant lefquels il charma par la le£lure les ennuis de fa pri-
Ion. Il avoir été fort bien inftruit dans fa jeuneffe par Jean de
Roëu; mais les débauches de la Cour lui avoient fait perdre
le goût des lettres. Il y revint dans fa difgrace ôc apprit pas
expérience de quel avantage ileft pour les jeunes gens, de quel-
que condition qu'ils foient , de s'inftruire dans les lettres , dont
l'agréable compagnie les confole dans les maladies, dans le^S'
afflidions, dans la vieilleffe, enfin quand toutes les autres ref-
fources viennent à leur manquer.
&Ta^ma7cfiure 1^3"^ le même tems François de Balzac d'Entragues gou-
de vcrnciui vcmeur d'Orlcans , fut aufii arrêté par ordre du Roi en fon châ-
font auHi ar- ^.^^^ ^^ Mallesherbes * en Gâtinois , & enfermé à Paris dans
rctcs.
^ ou Mal- laprifon de la conciergerie du Palais. La marquifedeVerneiiil
hitbe. £jf ^^(f^ arrêtée dans fa maifon à Paris ;» ôc donnée en garde au
chevalier du Guet.
. Chambre de gyj. j^ f^^ ^^ Septembre les Financiers, moyennant une gran-
«iuée. de lomme d argent qu ils payèrent au Koi , nrent révoquer la
chambre de juftice établie depuis 1601 pour leur faire rendre
compte? ce qui fit dire aflez plaifamment, que le corps des fi^
na-nciers étoit un pré qui étoitbon à faucher au moins tous les
dix ans.
EtablifTe- Les derniers jours de cette année il fe fit un érabliiïement
Pauktie ^^ nouveau, & d'une très-pernicieufe conféquence, dont le mar-
quis de Rôni fut l'auteur. Toutes les charges tant de judica-
. ture que de finance , qui font prefque innombrables en ce
Royaume, furent mifes fur le même pié, & rendues vénales
par un genre de trafic très-honteux. On dreffa un tarif de tou-
tes ces charges, ôc fuivantl'eftimation faite de chacune, on y
impofa une taxe annuelle, qui fut nommée Paulette , du nom
de fon auteur. Moyennant le payement de cette taxe, onn'eft
plus obligé d'attendre les quarante jours marqués par les ordon-
nances pour que la charge puifl^e pafier à celui en faveur de qui
la démifïion avoit été faite ; m^is la charge demeure aux
t)Ë J. A. DE TKGU^Liv. CXXXtl s^f
liéritiers, quiendifporent comme d'un bien patrimonial. Cette
inftitution ignominieufe par elle-même, eft encore devenue Hek Ri
très-préjudiciable au Roi , au Royaume , & aux familles en jy^
particulier j car ces offices font montez à un prix exceffif, qui 1^04-
abforbe fouvent tout le patrimoine d'une famille i d'oui il arri-
ve que s'il y a plufieurs enfans, aucun d'eux ne peut eonfer-
ver la charge de fon père, ôc que les familles tombent faute
de pouvoir foûtenirle rang de leurs ayeux. Joignes à cela que
le mérite eft compté pour rien , quand l'argent fait tout. Or
que peut devenir un Etat ou l'on décourage ainfî le mérite f
lie Roi même y perd plus que qui que ce foit , parce que cette
vénalité tarit néceflairement la fource des bienfaits qui font Je
principalnerf de l'autorité royale jc'eft du Roi qu'on doit atten- \
dre les honneurs , les dignitez , ôc les recompenfes du méri-
te : aujourd'hui que tout cela s'achète, onn'apperçoit plus la
main du Prince qui s'eft retirée. Largenta pris fa place jc'eft
l'argent qu'on adore : on laifTe la vertu à l'écart comme un inf-
frument inutile j & par une efpéce d'ufurpation on fe fait un
patrimoine d'un bien qui appartient à l'Etat ; ce qui produit
la padion démefurée des richefles Ôc le mépris confiant du vé-
ritable honneur. Ajoutez encore , que c'eft fe mettre dans l'im-
poiïibiîité de tirer ces charges de l'aviliflement où elles font
tombées en fe multipliant à l'infini, ôc de leur redonner leur
ancien luftre en les réduifam au nombre oit elles étoient autre-
fois : ce que tous les Ordres de l'Etat ont toujours demandé
avec inftance.
Rôni répondoit à ces raifons, que les honneurs , les dignitez;
les offices n'éroient plus des bienfaits du Prince : Que tout cela
étoit devenu le fruit des intrigues ôc la proye des Courtifans
avides, qui les donnoient pour fe faire des créatures, ou les
Vendoient pour fuppléer à leurs dépenfes : Que les befoins de l'E-
tat ne permettoient pas de fonger pour le préfent à diminuer
le nombre des officiers : Qu'ainfi au lieu de laifTer couler cet;
argent dans les eoffires des particuliers, il étoit encore plusrai-
fonnable d'en détourner le cours au profit du tréfor public;
qui portoit toutes les charges du Royaume 3 enfin que le Roi,
qui n'accordoit ôc ne refufoit ces offices qu'à regret , parce
qu'il craignoit d'un côté d'autorifer un mauvais choix , ôc de-
ï'autrede faire des mecontens, avoit agréé cet expédient pouc
fe tirer d'embarras. " S f iij
S2^ HISTOIRE
_ Cette nouveauté révolta d'abord tout le monde : les Parle-
Henri ^'^^^'^^ fur-tout, ôc toute la magiftrature^du Royaume s'en plai-
1 V gnirent hautement, comme d'une innovation honteufe , ôc très-
. ^ ' ^ préjudiciable dansfes conféquences, Mais ils baiflerent le ton
1604. f-» 1 . ,
peu à peu , a meiure que ces charges devmrent plus lucratives.
Aufll n'eut-on garde de donner un édit à ce fujet , qui félon
la difpofuion actuelle des efprits , auroit été infailliblement re-
jette tout d'une voix par les Cours fouveraines. Le Confeil
prit une route toute nouvelle j ce fut de donner un arrêt, que
le Chancelier, au grand mécontentement du public , fit enregif-
trer dans la petite chancellerie en préfence des maîtres des Re-
quêtes & des fecretaires du Roi. Bien des gens attribuèrent cette
démarche du Chancelier à la crainte qu'il avoit d'être deftitué
fur le champ en cas de refus j car il fe voyoit déjà un fuccef-
feur , le Roi ayant en ce même tems donné la commiiïion
de Garde des Sceaux à Nicolas Brulart de Sillery par des let-
tres patentes, dont le Chancelier différa de plufieurs moisfex-
pédinon. Ce Magiflrat toujours idolâtre de la Cour , où il
avoit paflfé toute fa vie , ne pouvoir fe refondre à s'en éloi-
gner dans fa vieillelTe : regardant fa maifon comme un exil,
il trahit fon honneur, Ôc fut ambitieux jufqu'à la fin de fes
jours.
Hiftohe d'A- Je me difpenferois volontiers de raporter ici une chofe, qui ne
firienne du paroit qu'uuc farcc ridicule j je ne crois pas néanmoins la
paH"e"Vo"r'^ dcvoir pafler fous filence, parce qu'elle donna pour lors ma-
pcifcdce. tiere à bien des difcours. Une pauvre fille nommée Adrien-
11e du Frefne , native du village de Gerbigni à deux lieues d'A-
miens, étoit venue à Paris, Je rendez-vous des fpedlacles de
toute efpéce. Elle étoit logée dans la rue des Bernardins , ôc on
l'y faifoit voir comme une fille poffedée du démon. On la me-
noit fouvent à faint Viâor, abbaye célèbre dans le fauxbourg qui
eft proche de ce quartier. Elle ne faifoit pas moins de bruir,
qu'en avoit fait Marthe Broiïier ; Ôc pendant deux mois la ma-
lice de la fille ou du démon exerça la curiofité de toutes for-
tes de gens qui la venoient voir.
Un de ceux-là fut Pierre Coton Jefuite , qui ne fe fîata
de rien moins que de faire défemparer l'efprit immonde ;
mais il voulut en tirer parti auparavant : ôc comme il avoit un
efprit curieux ôc étendu qui embrafibit tout j il prétendit
gnanc.
D E J. A. D E T H O U, Liv. CXXXII. 527
s'éclalrcir par Adrienne ou par le Démon, de bien des articles,
qu'il défefpéroit de pouvoir fçavoir d'ailleurs. Pour cet effet , Henri
il avoir emprunté d'un cle fes amis , homme fçavant ôc pieux, j\/^
le livre des exorcifmes 3 & pour foulager fa mémoire, il y avoit i (5 o 4.
ajouté en Latin de fa propre main, une table des queftions
qu'il vouloir faire. Après l'exorcifme il rendit le livre à fon
ami , fans fonger à en ôter la table. Celui-ci qui ne connoif-
foit pas l'écriture de Coton, ôc qui ne le croyoit pas auteur
de cette lifte ridicule , la donna à un autre ami : après avoir
paiïé par bien des mains , elle tomba enfin dans celles du mar-
quis de Rôni , qui en fit part au Roi. En voici le contenu.
Coton conjuroit Adrienne , ou l'efprit malin , de lui dire Quefîions
ce que Dieu vouloir bien qu'il fçût fur le R. R. * 3 fur le féjour "l"*^ '^ i^- ^.°'
que lui. Père Coton, faifoit à la Cour 3 fur fes remontrances re"àh Boffe-
publiques & particulières 3 fur fon voyage 3 fur fa demeure «J^*^-
chez les JefuiteS3 fur la confefTion générale du R. R. 3 fur le or" ^ °^ ^^'
comte de Laval 3 fur les vœux , le facrifice, les cas de con-
fcience 3 fur la converfion des âmes 3 fur la canonifation de . . .
s'il devoir la prefrer3 fur la guerre contre les Efpagnols & les
hérétiques ; fur la milTion dans la nouvelle France , ôc le long
de toute la côte de l'Amérique 3 fur la route qu'il devoit tenir
pour perfuader efficacement ? fur ce qu'il devoit faire pour
s'abftenir de pécher.
Il y avoit auffi des queftions de fcience & d'érudition. Si
Dieu eft l'auteur des langues : Quel eft le paffage de l'Ecriture
le plus clair pour prouver le Purgatoire ôc linvocation des
Saints : Comment tous les animaux ont pu tenir dans l'arche
de Noé: Ce que c'eft que cesenfans de Dieu, que l'Ecriture
dit avoir conçu de l'amour pour les filles des hommes, ôc avoir
eu commerce avec elles : Si le ferpent avoit des pieds avant le
péché d'Adam : Combien de tems les Anges rebelles font reftez
dans le ciel , ôc nos premiers parens dans le Paradis terreftre ;
Quels font ces fept efprits qui font fans ceffe devant le thrône
de Dieu : Si les archanges ont un Roi : Par quelle voye les
hommes ôc les animaux font paffez dans les ifles depuis Adam:
Où étoitle Paradis terreftre : Quelle partie des anges à préva-
riqué : Comment Dieu eft adoré des Chérubins : Quel eft le
plus grand péril par rapport à nous : Quelle reftiturion leRoî
eft obligé de faire : S'il eft avantageux que la mcre Pafuhée
^28 HISTOIRE
^^^^^ vienne : Qu'eft-ce qu'on pouvoit efpérer de la converfion de
. j^ -^ . Qyçjg étoient les héiéciques de la Cour les plus difpo-
Henri fez à recevoir la foi : Quels dangers les démons caufoient k
^ V. la Société ôc à lui-même : Quel étoit le meilleur expédient
i 60^. pour la converfion de tous les hérétiques : Quelle étoit la pec-
fonne ôc la chofe qui mettoit le plus grand obftacle à la fon-
dation du collège de Poitiers : Comment s'y prendre pour
avoir une paix durable avec les Efpagnols : Si Dieu veut qu'il
fçache dans quel tems l'héréfie de Calvin fera éteinte : Ce
qu'il pouvoit fçavoir de l'efprit , au fujet du receleur de Genè-
ve : Sur le voyage du P. Général en Efpagne : Sur le moyen
le plus fur ôc le plus facile pour ramener le Roi, la Reine ôc
le royaume d'Angleterre au fein de l'Eglife , pour chaffer le
Turc , Ôc pour convertir les Infidèles : Sur la confervation de
Genève fi fouvent attaquée : Sur la fanté du Roi : Sur la ré?
conciliation du Roi ôc des grands Seigneurs : Sur les places
fortes : Sur Lefdiguieres ôc fa converfion, : Qu'eft-ce qui em-
pêchoit l'établifi^ement du collège d'Amiens ôc de celui de
Troyes : Combien dureroit l'héréfie. Il demandoit encore
comment on pourroit féconder les vues de M. de Verdun ,
qui afpiroit dès-lors à la dignité eccléfiaftique, où il eft parve-
nu depuis.
Reflexions Chacun raifonnoit à fa manière fur ces interrogations du bon
du public au Père. C'étoit pour les uns un fujet de railleries Ôc de reproches
iifte ridicuîe? ^i^^ers ÔC piquans. Car, difoient-ils, c'eft l'amour de la vérité
qui le conduit , pourquoi s'adrefie-t-il au père du menfonge ?
Demander au démon , des pafiages de l'Ecriture , pour prouver
des articles reconnus par l'Eglife , n'eft-ce pas douter de ces
mêmes articles, ou méconnoître le démon , qui fe plaît à per-
vertir le fens de l'Ecriture Sainte ? D'autres le condamnoient
férieufement. Dieu n'a-t-ii pas défendu , difoient ceux-ci , dç
confulter les Magiciens , d'obfcrver les augures > de croire
aux fonges , de faire des maléfices ôc des enchantemens , de
s'adrefler aux devins , d'évoquer les ombres des morts pour
chercher la vérité. Le Seigneur , ajoûtoient-ils , n'a que de
i'horreur pour toutes ces chofesi en punition de ces crimes , il
détruira les Nations. De plus , à quoi bon toutes ces interro-
gations curieufes fur la vie du Prince^ à moins qu'on n'ait for-
mé quelque defleiu contre lui , ou qu'on n'ait fondé des
efpérances
DE J. A. DE THOU > Liv. CXXXII. 329
efpérances fur fa mort ? C'eft une curiofité dangereufe ôccri- -_j
minelle , que de vouloir pénétrer dans l'avenir les fecrets de Henri
î'Etat : tous ceux qui interrogent les Aftrologues , les magi- j y
ciens , les arufpices , les devins fur le falut du Prince ou de i'E- ,^04
tat , méritent la mort aulTi bien que leurs prétendus oracles. S.
Thomas d'Aquin , pourfuivoient-ils , a très-fagement décidé,
qu'il n'eft pas permis de conjurer les démons par forme de
prière y parce que la prière fuppofe amitié , & que Dieu nous
défend d'être amis des démons 5 mais qu'il eft feulement per-
mis de les chaficr en les conjurant par la vertu du nom de
Dieu , pour les empêcher de nuire , ôc non pas pour en tirer
quelque connoiffance ou quelque avantage. D'autres enfin ,
& c'étoit le plus petit nombre , excufoient ce Jefuite , & pré-
tendoient qu'il faJuit étouffer cette indifcretion , qui n'étoit
après tout que l'effet d'un zcle mal entendu.
Le Roi qui n'en paroiffoit pas fort content dans le particu-
lier , & qui avoir fort recommandé à Rôni de garder l'origi-
nal , fans le communiquer à perfonne , fut très-faché qu'on
en eût répandu des copies j car il prévoyoit que cet éclat al-
loit décréditer le P. Coton dans l'efprit des gens de bien : ce
qui affoibliroit l'effet des fervices qu'il croyoit tirer en bien
des chofes de l'a£livité de ce Jefuite adroit. Ainfi pour fermer
la bouche aux courtifans , il affe£loit de traiter la chofe de
bagatelle , ôc en témoignoit au -dehors de tout autres fenti-
mens , que ceux qu'il en avoit en particulier.
Les nouvelles découvertes qui fe firent cette année & les Diftcicns
fuivantes dans le Canada, ne font pas étransjeres à notre Plif- ^oy^g^s en
toire. Bien des voyageurs avoient deja tente de pénétrer par
leNord-Oiiefl: jufqu'aux Moluques, & d'aborder à la côte Orien-
tale du coté du vafte empire de la Chine. Dès l'an 1 49 ^ , fous le
règne de Henri VII, roi d'Angleterre, Jean Chabot, ôc Se-
baftien fon fils , entreprirent ce, voyage : dans le même tems
Gafpar Caterealavec fon frère Michel, forma le mêmedeffein
fous les aufpices d'Emanuel roi de Portugal. Mais ces projets
n'eurent aucun fuccès. L'an 54. ôc 35: du dernier fiécle fous
Je règne de François I , Jacque Quartier fit voile de ce côté-
là : il nous a donné la relation de fes voyages. Six ans après
Roberval fuivit le même plan , ôc y envoya Alfonfe Sainton-
geois, qui paffoit pour habile navigateur : celui-ci pénétra
Tome XIF. T t
530 HISTOIRE
I jufqu'à la terre de Labrador (c'eft-à-dire la terre cultivée) mais
H~Ë~nTT ^^^^ aucun fruit.
jY Enfin l'année 15" 7 7 ôc les deux fuivantes , Martin Forbif-
^ * cher Anglois fit trois voyages de fuite vers le Nord. Sept ans
^' après Humfroi Gilbert , aulTi fous les aufpices d'Elifabeth , fui-
vit la même route ; mais il fit naufrage à l'Ifle de ' Sable. Cette
même année ôc les fuivantes Jean Davis avança jufqu'au foi-
xante-douziéme degré de latitude méridionale , & découvrit
le détroit qui porte fon nom dans les Cartes. Il fut fuivi l'an
lypo, du capitaine George, qui ne putpafler outre à caufe des
glaces d'une grandeur immenfe, & qui durent long-tems dans
ces mers. D'un autre côté les Hollandois ayant formé le deffein
de s'ouvrir une route à la Chine par le Nord-Efi: , rencontrè-
rent les mêmes diiïicultez, comme nous Pavons déjà rapporté,
ôc revinrent après avoir falué la nouvelle Zemble.
Les François à leur imitation réfolurent de fe tranfporter à
la nouvelle France ^ dont Quartier avoit reconnu les côtes ; d'y
planter une Colonie , d'y faire un établiffement ^ ôc de cher-
cher de là à loiiir un paiîage à la Chine. Troïle du Mefquoët
marquis de la Roche > gentilhomme Breton fort verfé dans la
navigation moderne , ôc déterminé à affronter les plus grands
périls pour faire fortune > fe mit à la tête de cette entreprife^
l'an i;p8. Il débarqua fes gens à l'ifle de Sable , ôc étant re-
venu en France, comme le fecours qu'il avoit efpérélui man-
qua 3 il leur manqua aufli de parole ôc les abandonna. Le ca-
pitaine Chauvin y en avoit voulu mener d'autres par une autre
route , mais il s'égara.
Enfin Pierre du Guaft fieur de Mons gentilhomme Sain-
tongeois , fçachant que ce payis étoit rempU de bievres , de
caftors i de loutres ôc de renards noirs , ôc qu'on en tiroir de
riches pelleteries, obtint le privilège exclufif de trafiquer de
ces peaux , pour fubvenir aux frais du voyage fans être à char-
ge au Roi. Cette permiffion fut bien-tôt révoquée à l'inftan-
ce des Gafcons , mais elle lui fut accordée de nouveau ôc pu-
bliée dans tous les ports du Royaume. Alors de Mons raffem-
bla tout ce qu'il put d'ouvriers de toute efpéce , ôc les em-
barqua dans un bâtiment de cent - vingt tonneaux , fous la
ï C'ell une Ille attenant le fajneux banc de Sable , dans la mer de la nouvelle
France, %
DEJ. A. DETHOU,Liv. CXXXIL 55*
conduite de Pontgravé. II monta lui-même un autre vaiiTeau de
cent-cinquante tonneaux avec de jeunesGentilshominesvolon- Henri
taires, du nombre defquèls étoit Jean Biencourr Pointrincourt jy.
& Samuel Champlain Saintongeois , qui a donné une réla- ^ 504.
tion très-fidélle ôc très-circonftanciée de ce voyage. DeMons
relâcha au Havre de Grâce le feptiéme d'Avril ôc Pontgravé
trois jours après. Quartier ôc Roberval avoient déjà donné des
noms François à toutes ces côtes de l'Amérique. De Mons
avoir d'abord marqué le rendez- vous à Canceau à vingt lieues
du Cap Breton , ainfi appelle du Cap de même nom, quieft
voilin de Rayonne. Mais ayant changé d'avis pendant la route
il tourna vers le port au Mouton, qui eft plus méridional ôc
plus commode.
Le premier de Mai ils apperçurent l'ille de Sable , où. ils P^fi!i^^^\°^^
r ^ / 1 .. r 11- A r> de lille de
penierent échouer faute de bien connoitre ce parage. Luette sable.
Ifle eft à trente lieues du Cap Breton : elle a environ quinze
lieues de circuit , il y a un petit lac ôc des prairies , on y voit
audi quantité d'arbrifleaux d'une hauteur médiocre j c'étoit la
nourriture des vaches que les Portugais y avoient tranfportées
en grand nombre foixante ans auparavant, ôc qui avoient long-
tems fervi à faire vivre les gens du marquis de la Roche : mais
cette reflfource leur ayant enfin manqyé , ils avoient été obli-
gez d'aller à la chafiTe des renards , dont j'ai parlé ôc des loups
marins , dont la peau leur fervit pour s'habiller j jufqu'à ce
qu'en vertu d'un arrêt du Parlement de Rouen , qui fut inf-
truit de leur mifére, on leur envoya un vaifleau , qui les ra-
mena. Leurs condu£leurs ne perdirent pas à ce voyage. Car
en revenant ils firent fur ces mers une grande pêche de
merlus.
De Mons entra le 8 de Mai dans le port delà Heve,qui Dimfesdé-
a une baye fort large , femée de grand nombre d'ifles pleines *^*^"^" -"J"]^
de fapins.Surle continent s'ilevent des chênes ôc des ormes, lauuc Ciou.
Il eft au quarante-quatrième degré de latitude feptentrionale.
A côté eft une Ifle remplie de loups marins d'oii lui vient fon
nom. Quatre jours après , nos gens abordèrent à un port éloi-
gné de cinq Ueuës de la Heve, où ils prirent un vaifleau char-
gé de peaux , contre les ordres du Roi, ôc conduit par le ca-
pitaine Pvoflignol , dont ils donnèrent le nom à cet endroit.
Le lendemain on arriva au port au Mouton , diftant de fept
Ttij
532 HISTOIRE
. lieues du précédent: les environs font remplis d'étangs 6c de tet^
Henri ^^^^^' ^^ Y ^^ ^^ defcente, & on envoya une barque d'avis
T Y ' à Pontgravé , qui n'étant pas infiruit qu'on avoit changé de
1 6 o\ defîcin , avoit mouillé à Canceau , où il prit plufieurs bâti-
mens chargez de pelleteries. Du port au Mouton on envoya
Champlain avec dix hommes d'élite & Raleau Secrétaire du
fleur de Mons, pour reconnoître la côte , qui ell toute bor-
dée d'illes plantées de pins , de fapins y ôc de hêtres. Il en trou-
va une fi remplie de plongeons ^ qu'il en rapporta un baril plein
de leurs œufs. Toute cette côte eft pleine d'oifeaux de toute
efpéce: on l'appella la côte des loups mariiis. La pêche du
merlus y eft fort bonne.
Il palfa de là à l'ide nommée la Longue , qui s'étend l'ef-
pace de lix lieues fur une lieuë de large. Elle borde la baye^
que de Mons appella la baye Françoife i enforte qu'elle y
laide une entrée fort fûre ôc fort facile. Champlain s'étant a-
vancé deux lieues au-deià vers le Nord-Eft , trouva une mine
d'argent , puis une mine de fer , ôc une autre encore du mê-
me métal , excellente au jugement des connoilTeurs , parce
que la terre étoit rouge aux environs.
Il arriva enfuite à un port fort commode ôc à l'abri des
vents : la campagne d'alentour eft très- agréable ôc très-aifée
à cultiver; on l'appella le port cîe fainte Marguerite: de là il
revint au vaifleau. Comme la rade n'étoit pas fùre à la baye
de fainte Marie, de Mons pafla outre ôc trouva un port afTez
fpacieux pour recevoir deux mille vaifleaux. L'entrée du port
eft de deux cens pas ; il a deux lieues de profondeur Ôc une
de largeur. Champlain le nomma le Port Royal. Trois riviè-
res viennent s'y rendre , on pêche dans l'une beaucoup de
harangs ; une des deux autres s'appelle la rivière de S. An-
toine. Ce lieu eft à quarante-cinq degrés de latitude fepten-
trionale. De Mons y bâtit à la hâte un périt Fort à gauche en
entrant. On avança pour chercher une mine de cuivre, dont
un fatleur de S. Malo avoit donné quelques indices. Après
avoir traverfé la baye Françoife , ils trouvèrent la rivière de
S. Laurens , ôc enfuite une autre très-large ôc très-profonde ,
à qui ils donnèrent le nom de S. Jean , parce qu'ils y entre-:
rent ce jour-là.
De là ils allèrent à TadoufTac fur la rivière de S. Laurens ^
DE J. A. DE THO U, Liv, CXXXII. 355
à foixante-quinze lieues de celle de S. Jean. Etant revenus à
celle-ci , ils fe mirent fur une autre. De Mons y trouva au bout Henri
de deux lieues une ifle' de mille pas de circuit, toute bordée IV.
de roches efcarpées , excepté en un feul endroit , où il y a un 1 5 o ^..
paflage fort étroit, qui donne entrée dans un port capable de
contenir des vaifleaux de cent tonneaux : ce port reile à fec
quand la mer fe retire.
On jugea le pofte avantageux pour s^y fortifier : de Mons De Mons
le nomma l'ifle de Sainte-Croix. Les bords du fleuve font l'fne^je ^^^^f
très-agréables. On peut de-Ià négocier commodément avec les te-Cioix.
peuples voifins^ qui font prefque toujours en guerre entr'eux,
les engager à vivre en paix , & enfuite les amener peu à
peu à embrafler la foi Chrétienne. En cet endroit Poitrin-
court, qui avoit fait le voyage pour fon plaifir , pria de Mons-
de lui céder le Port Royal. L'ayant obtenu , il s'embarqua
l'année fuivante , pour revenir en France. Champlain fut en-
voyé avec un guide du payis , pour chercher la mine de cui-
vre , mais il perdit fa peine. On le renvoya à la découverte le
2 de Septembre dans un bâtiment de dix-huit tonneaux ; il re-
connut un fleuve, qu'on croit être celui de Nortembegue ,
coupé de beaucoup d'ifles , ôc impraticable à caufe des chu-
tes d'eau. Il fit en paflant amitié avec deux chefs des Sauva-
ges du payis, nommez BefTabèz ôc Cabahis. Ces peuples vi-
vent de leur pêche & de la chafle des caftors & des dnes
fauvages , dont les peaux fervent à les couvrir, ils font errans >
à la façon des Nomades , aufli bien que les autres Canadiens
ôc Souriquois. Il s'avança enfuite jufqu'au fleuve Quinibequi >
dont les bords font habitez par une nation qui eft toujours en
guerre avec les autres. Il revint le 4 d'Octobre à l'ifle de
Sainte-Croix, où de Mons travailloit en diligence à fe met-
tre en état d'y paffer Fhyver. Il trouva en arrivant la plupart
des ouvriers malades du fcorbut , qu'on appelle communé-
ment le mal de Terre , caufé par les viandes boucannées ^
ôc par la rigueur de l'hyver fort rude en ce payis-là : nous
avons parlé ailleurs de cette maladie. Il commença à neiger
dès le commencement d'"0£lobre , ôc l'hyver dura jufqu'au ,
mois de Mai : pendant tout ce tems , il ne tomba prefque
point de pluye.
Enfin on eût la joye de voir arriver Pontgravé , qu'on avoin
T t iij,
554 HISTOIRE
■ inutilement attendu jufqu'au commencement de Juin : Ôc le
Henri ^^ ^^ même mois , de Mons fe mit en mer avec fes gens,
j Y^ ôc tira du côté des Almouchiquois. Ayant côtoyé l'ifle de la
1604., "^^^^^^ > ^1 fi^ ^^ paflant amitié avec Manthoumermer , chef
Diverfes de CCS Sauvages , ôc enfuite avec un autre nommé Aneda.
courtes de C'cft cc même nom que Quartier donne à l'herbe , qu'il dit
fon retour en ^voir employée pour guérir les gens de la maladie dont j ai
France. parlé : cependant les naturels du payis ne la connoiflent point.
Je laide aux Botaniftes à rechercher , fi c'eft celle que Pline
appelle Britannica. De Mons s'arrêta enfuite à une ifle agréa-
ble , couverte de noyers ôc de chênes. La terre y parroiflbit
cultivée , ôc étoit couverte de vignobles j on la nomma pour
cette raifon l'ifle de Bacchus. Honemechin , feigneur de cette
contrée , vint trouver de Mons avec fes gens , fuperbement
armez à leur manière y ôc lui témoigna qu'il tenoit à grand
honneur l'amitié des François. Le fleuve qui arrofe cette ifle
s'appelle Chouacoët 5 dans ce payis on feme le bled d'Inde
au mois de May , ôc on le moiffonne au mois de Septembre ;
on y mêle des fèves du breiil , il y croît aufli quantité de
citrouilles , de concombres , ôc de pourpier.
Ils vinrent de - là à un cap , qu'ils nommèrent le cap Saint-
Louis. Ils y rencontrèrent le prince Honebetha , à qui ils
firent des préfens de peu de valeur : il leur témoigna fa
reconnoiflance en danfant devant eux , avec ceux de fa fuite;
ce qui pafle chez ces peuples pour une grande marque de re-
connoifTance ôc de joye. En cet endroit la mer reçoit un fleu-
ve fort large ôc fort long , que de Mons appella la rivière du
Gas ; il arrofe le payis des Iroquois y peuple belliqueux , qui
fait fans cefle la guerre aux Montagnards des bords du fleuve
de Saint-Laurens.
De-là , ayant doublé le Cap-blanc , ils mouillèrent dans le
voifinage à un bon port , qu'ils nommèrent de Mallebarre.
Le payis des environs eft cultivé^ on y feme du bled d'In-
de, des fèves du Brefil, ôc des citrouilles 5 il y a des chênes,
des noyers, ôc de hauts cyprès, d'une couleur rougeâtre Ôc
d'une odeur aflez agréable. Le climat y eft plus doux qu'ail-
leurs } la mer n'y gèle jamais ; les hommes fe couvrent rare-
ment le corps , ôc font fort légers à la courfe. Ils ont coutu-
me de fe peindre le vifage de rouge, de noir, ôc de jaune :
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXXII. 55;
ils ont fort peu de barbe, ôc l'arrachent à mefure quelle croît.
Leurs armes font des demi-piques , des malTes , des arcs & ^7
des flèches : ils font bouillir dans des vafes de brique leur blé ^ ^''
d'Index ils en forment une pâte, qu'ils pilent dans un mor-
tier, ôc qu'ils réduifent en farine. i 6 o±*
On trouve en ce parage quantité de Siguenocs : c'eft un
poiflbn d'un pied & demi de long , fur un pied de large , cou-
vert d'une écaille comme une tortue : les arrêtes du milieu font
de couleur de feuille morte 3 la queue auiTi dure que les arrêtes ^
fe termine en pointe. Les gens du payis s'en fervent pourgar-
nir ôc armer leurs flèches. Ses yeux font à. l'extrémité de fa
queue j il a huit pieds par devant pour marcher , comme l'é-
crevice , ôc deux par derrière plus longs ôc plus larges , qui
fervent de nageoires. On voit aufïî voltiger par bandes fur le
rivage , certains oifeaux inconnus en Europe : ils font de la
grandeur des pigeons, d'une couleur azurée > mais brune fur
le dos ; le ventre fort blanc , les aîles longues , la queue cour-
te , les jambes rouges ôc fort ramalTées. Ils ont un bec long
de quatre pouces , ôc recourbé , comme le Scalpel dont fe
fervent les Chirurgiens : la partie inférieure repréfente le man-
che : la fupérieure plus mince , plus courte d'un tiers , ôc
trenchante des deux cotez ^ reiïemble allez à la lance de cet
inftrument : on eft furpris comment ils peuvent manger com-
modément avec un bec de cette forme.
• Nos voyageurs quittèrent cette côtelé 25^ de Juillet, parce
qu'ils manquoient de provifions , ôc rentrèrent dans la rivière
de Chouacoët. Après quarante jours de navigation , ils y ren-
contrèrent Marchim , homme d'une mine avantageufe, ôc qui
avoir , parmi les fiens , une haute réputation de valeur. Il fît pré-
fent à de Mons d'un jeune prifonnier , nommé Etéchémin.
Quatre jours après , ils vinrent à Quinibequi , où ils firent al-
liance avec Anaflbu, prince de cette contrée, ôc en reçurent
des peaux par échange. Le 2 d'Août ils prirent terre à l'ifle
de Sainte-Croix , où ils trouvèrent le fieur des Autons de faint
Malo , qui leur apportoit des vivres, dont ils commençoient
à manquer. On tint confeil , ôc il fut réfolu de transférer l'éta-
bliflement au Port-Royal , où l'on fit bâtir un Fort à la hâte :
après cela , de Mons lailTa Pontgravé pour tenir fa place , ôc
chargea Champlain d'aller reconnoître la Floride. Pour lui ,
53^ HISTOIRE
- s'ërant embarqué, il revint en France, pour inftruire le Roi
Henri du fuccès de fon voyage. Champlain partit encore une fois ,
IV. pour découvrir la mine de cuivre , qu'il avoir déjà cherchée
i 6 o±. deux fois inutilement. Il étoit accompagné d'un mineur , nom-
mé communément , Maître Jacque , natif d'Efclavonie , qui
îui avoit fait efpérer d'y réuffir, fur les indices que lui en avoit
données un naturel du payis i mais quand ils furent revenus
au Port-Royal pour y palier 1 hy ver , Maître Jacque mourut
du fcorbur , avec la plus grande partie de l'équipage , après
avoir effayé en vain plufieurs remèdes ; l'efpcrance de profiter
de la mine fe perdit avec lui. On verra dans les livres fuivans
ce qui nous refte à dire de nos voyages au Canada , qui ont
continué jufqu'en \6i i , fans produire beaucoup de profit.
Arrivée de Cette même année, deux vaifleaux revinrent en Zélande,
deux vaif- après uu voyage de trois ans dans les Indes. Ils étoient partis
lande T 3-?rti ^^^^ ^^ Conduite de Sebalt Weert , le même qui avoit tenté
un voyage de la toutc de Magellan , comme je l'ai rapporté au fujet d'Oli-
trois ans. ^j^^, ^^ Notd. Mais il ne fut pas Ç\ bien traité du Roi de
* Dans l'ifle Candi ^, que l'avoir été de Neek , dont j'ai parlé ci-devant,
de Ceyian. Hcrnian Debrée a donné en Flamand la relation de ce voyage,
dont nous allons tracer ici un abrégé.
Keiation a- Le Capitaine montoit le vaifTeau , nommé la Haye de Hol-
vn^ed'cSe- l^i"^<^^- Etant parti de Texel le 17 de Juin, ils firent route vers
battdeWeert. les Canaries, ôc relâchèrent à l'ifle de Fer, fur la fin de Juil-
Arriveeai'zilc |gj.^ jjg y yifiterent cet arbre merveilleux , dont la Providence
a fait préfent à ces Infulaires , pour être leur plus grande ref-
fource. Il s'élève fur le haut d'une montagne à un demi mille
de la mer, du côté du Septentrion. Il n'y a aucun arbre pa-
reil dans toute cette ifle , qui d'ailleurs eft remplie de bof-
quets. Le tronc a douze palmes de tour ôc quatre de diamè-
tre, il a quarante palmes depuis la racine julqu'au (ommet j
les branches s'étendent beaucoup , ôc forment un contour de
cent vingt pieds j elles pouffent à une coudée de terre, ôc font
toujours vertes, comme les lauriers. Cet arbre porte un fruit
femblable au gland , ôc enchaffé dans un calice , avec un noyau
d'un goût ôc d'une odeur fort agréable. Au pied de cet arbre
croît une plante inconnue , qui ferpentant autour du tronc ^
va embraifer fes rameaux inférieurs ■ autour de la cime , règne
toujours une efpece de bruine 3 qui fe fondant ôc fe diftillant
le
iesÊS9ÊBssaBa
DE J. A. DE THOU, Liv.CXXXII. 537
΀ long des branches , efl: reçue dans deux citernes. C'eft la
feule eau douce quifoit dans toute cette iflej elle eft fort faine, FI e N R i
& les habitans s'en fervent pour leur boiffon, 6c pour leurs IV.
autres ufages. Dans les grandes chaleurs du mois d'Août,quand i 60^,
cette vapeur fe deffe'che , il s'en élevé une autre de la mer ,
qui produit les mêmes effets.
De-là , les Hollandois rangèrent l'ifle de Saint-Thomas, fituéc
fous l'équateur, & mouillèrent au Rio de Gabon, fur la côte f'^""""^"^'*
d'Afrique, près du cap de Lopo Gonçalès , où ils demeure- jnHiu'ài'uicdc
rent à l'ancre jufqu'à la lin de Septembre. Ils relâchèrent en- Ceyiaa.
fuite à Annabon, fans aucun fruit. Enfin, le 10. de Mars de
l'année fuivante , ils abordèrent à Sumatra , ôc débarquèrent au
port d'Achen , où étoient déjà arrivez deux jours avant eux
deux vaifleaux Hollandois , nommez TEtoille 6c la Hollande.
Ils y trouvèrent encore trois bâtimens Zélandois , 6c un autre
avec une pinalfe , commandez par le capitaine George Spil-
berg, dont nous avons déjà parlé , 6c qui croifoit fur ces mers
depuis deux ans. Les Zélandois s'étoient arrêtez à Matecalo,
dans l'ifle de Ceylan , à caufe du bon accueil qu'ils avoient ap-
pris qu'on y avoir fait à Spilberg.
De Weert s'attendant à y trouver la même humanité , fît De Wcert
yoile vers cette ifle , 6c alla rendre vifite à Fimala-Dama-Su- co„^,i-icnt Jy
riada , roi de Candi. Ses efpérances redoublèrent à la viië eftrcçiiduioi
d'un portrait du prince Alauricc; qu'il trouva dans une efpéce ^^ Candi.
çle veflibuie du Palais. En effet, les commencemens lui fu-
rent affez favorables. Ayant reçu audience, il préfenta les let-
tres de Maurice , 6c s'entretint long-tems des affaires de ce
Prince avec le Roi, qui p?.rloit Portugais. Il s'entretint enfuite
de la ligue que fon maître défiroit faire avec lui , contre les
Portugais, leurs ennemis communs. Fimala lui répondit, qu'il
ctoit extrêmement fatisfait de cette ambaflade : qu'il étoit de
tous les princes de l'Orient, celui à qui les Portugais vouloient
plus de mal : qu'il le prioit de fe tranfporter fur le champ à
Punto di Gallo, pour empêcher l'abord des vaifTeaux , qu'on
difoit venir de Goa. Comme de "Weert lui demandoit, avant
tout, de le rembourfer des frais de cette entreprife, parce qu'il
n'étoit pas en état de les faire , le Roi prit cette réponfe pour
un refus. Il le quitta néanmoins avec des apparences d'amitié •■,
i;nais il le fit rappeller aufli-tôt, 6c lui deiiianda , comment H
Tomç XIV, V u
53§ HISTOIRE
__^^^^_,^^^„,^ avoit ofé s'expofer, fans aucune fôreté, à la difcretlon d'un
77 T^ Prince, qu'il ne connoifToit pas. Le Capitaine lui répondit ,
y-rr qu'il avoit compté fur fa bonté déjà connue, & fur leur haine
, * commune contre les Portugais. Le Roi reçut aflez mal ce com-
^' piiment j mais comme il vouloit attendre une occafion favo-.
rable, pour faire éclater fa mauvaife humeur , il fe radoucit
fur le champ , ôc le congédia de bonne grâce j il lui envoya
même des préfens & des domeftiques pour le fervir. Sur le foir il
le manda de nouveau y ôc comme de Wert, en lui faifant la
révérence, voulut lui baifer la main, il la retira, Ôc l'embrafla
avec de grandes démonftrations de tendreffe. Après qu'ils eu-
rent conféré enfemble de leurs intérêts communs, le Roi lui fit
encore des préfens 3 ôc de Weert, àfon tour, donna fonépée
au hls du Roi , de qui il avoit reçu un poignard. Enfin , ils
convinrent , que les Holîandois attaqueroient les Portugais par
mer , pendant que le Roi les attaqueroit par terre , avec une
armée de vingt mille hommes. Ce traité étant conclu, Fimala
permit au Capitaine d'en faire part au roi de Matecalo, qui étoit
pour lors à Achen, ôc il le congédia chargé de belles promefies.
De Weert Au commencement de Mars , de Weert retourna à Sumatra^
retourne à qù étoient arrivez j vers le même tems, deux navires Holîan-
dois , nommez le Fleffingue ôc le Tergoës. 11 fit part à ces nou-
veaux venus de fa négociation avec le roi de Candi. Il leur
dit , que ce Prince avoit réfolu de mettre , ôc les marchan-
difes, ôc les places fortes, fous la garde des Holîandois, s'ils
l'aidoient à fe défaire des Portugais : Qu'il comptoit reprendre
bientôt par force ou par compofition , la forterefie de Ca-
lambo ; après quoi , il s'engageoit à fournir tous Igs ans aux
Holîandois mille mefures de canelle , ôc autant de poivre ,
(ce qui fait cent livres de France) ôc qu'il envoyeroit fon
fils en Hollande au prince Maurice , pour y apprendre le
métier de la guerre lous un fi grand Capitaine. Il apprit à
ion tour , que les Anglois , avec le fecours de Spilberg , avoient
pris un gros vaiffeau de charge aux Portugais, près de Ma-
laça, ôc qu'ils y avoient fait un grand butin.
Cara^ierei'u Le roi d'Achen fe tenoit toujours renferme dans fon palais
& d'^r^^m" à caufe de fon extrême vieilleffe : des femmes armées compo-
foient fa garde. Il cçuloit mollement le refte de fes jours dans
i'oiûveté de fon férail, ôc fe laifToit rarement aborder. Son fils
He n r I
IV.
160^,
d'Acheu.
DE J. A. DE THOU / Liv. CXXXIL '^3^
héritier de fa couronne ôc de fa molefTceft toujours environ-
né d'une cour qui n'eft, compofée que de femmes. C'eft un
Prince fédentaire comme fon père. Son pafle-tems ordinaire
eft de fe baigner avec fes femmes, ou de chaiTer aux élephans,
qui font fort grands , ôc en quantité dans cette ifle. Quand
on en a pris quelques-uns ^ on vient facilement à bout de les
dompter de la manière que j'ai rapportée ci-devant. Un hom-
me aiTis fur le cou les gouverne à fon gré par le moyen d'un
croc qui leur fait tourner la tête. Ils s'agenouillent au com-
mandement , 6c fe laiffent monter. Les naturels du payis s'en
fervent comme de bêtes de fomme, aufïï-bien que pour la
guerre.
Le port oii les Hollandois avoient mouillée eft environ à ^ pefcriptioa
neuf milles de la ville d'Achen, qui efl: baignée d'un fleuve
du côté du midi. A l'embouchure de ce fleuve fur la gau-
che eft une forterelTe qui commande l'entrée du port. La ville
s'étend en longueur fur le bord du fleuve. Les maifons font
élevées fur des piliers de bois. Les murailles ôc les toits ne
font que de rofeaux. Quoique cette ville foit en l'air , les inon-
dations fréquentes rendent les premiers étages prefque inhabi-
tables : on monte aux autres par des échelles plantées au de-
hors. Le commerce y attire quantité de nations qui parlent
divers langages i Guzarates , Malabares , ceux du Pegu , de
Bengale 6c de Negapatan , des Arabes , des Turcs , 6c tous
les voifins de la Mecque Ôc de la mer Rouge. Les habitans
font vêais fort à la légère j leur habit n'eft qu'une fimple pie-
ce de toile qui leur tombe jufqu'aux genoux : ils ont les jam-
bes 6c les pies nuds. Ils faluent en joignant les mains, Ôc les
portant à leur front. Devant le Roi ils fe découvrent la tête,
ôc y portent les deux mains qu'ils pofent deffus , en lui fouhai-
tant une longue vie. Ce payis eft abondant en toutes chofesi
on y trouve tous les fruits .ôc tous les animaux propres à la
nourriture ôcà l'ufage des hommes. Il y croît j ainfi que dans
plufieurs autres contrées de l'Inde, un certain arbre, appelle
communément l'arbre trifte : il eft couvert pendant la nuit de
fleurs très-agréables , qui féchent ôc tombent au lever du foleil.
Le pouvoir du Roi eft abfolu ôc fans bornes. Les Sabanda-
res, ( on appelle ainfi les premiers Magiftrats) y rendent les ju-
gemens avec une extrême févérité. La peine des malfaiteuis
Vu ij
340 HISTOIRE
— eft d'être coupez par morceaux : il n'y a jamais de grâce poû^
Ji £ N R I les crimes les plus légers. La religion de Mahomet a pris dans
jy^ ce payis la place du Paganirme.
I 5o 4. Pendant le féjour des Hollandois à Achen, on célébra le
^,,,, ic de Mars le Ramadan, dont nous avons parlé ailleurs. Ce
Célébration '\ , v 1 r- J 1 j • ^ 1 -i
du Kamadan. jeune commence tous les ans a la hn de la douzième lune ; il
dure tout le mois fuivant jufqu'à la nouvelle lune. Le jour qu'elle
doit paroître , la plupart le vifage tourné vers rOccident, at-
tendent fon lever avec une grande impatience : dès qu'ils l'ap-
perçoivent ils frappent fur des timbales en ligne de joie. Les
Hollandois furent invitez d'alTifter à la fête. Etant allez au palais
dès le point du jour, ils furent introduits ; après avoir quitté leurs
fouliers à la porte. On leur drefla des tables comme aux autres j
enfuite la cérémonie commença. Le fils du Roi monté fur un
éléphant , portant un cafque d'or fur la tête , ôc couvert de fu-
perbes habits, tout éclatant d'or ôc de pierreries, fe mit en
marche vers la place. Il étoit précédé de trompettes , de cors
de tambours & d'autres inftrumens , parmi lefquels les tromperes
Hollandois s'étoient mêlez. Les officiers Hollandois montez fur
des élephans avec les Seigneurs du payis, fermoient la marche.
Le Roi étant venu à la place féparément Ôc après tous les au-
tres , defcendit de fon éléphant , ôc alla au temple , oij il fie
en grand filence les cérémonies accoutumées 5 de là on retour-
na au Palais dans le même ordre.
Entrevue tics y\u plaifir que ce fpeclacle donna aux Hollandois fucce-
Hollandois & j i i • *j, i i- i i • i /-
du roi de Ma- ^a le chagrm d entendre dire aux habitans , que dans iix ou
tecalu. fept mois ils ne trouveroient pas afiez de poivre pour en char-
ger un ou deux vaiifeaux. Ainfi de Weert qui s'impatientoir,
alla trouver les deux Rois d'Achen ôc de Matecalo , ôc leur
expofa le fujet de fon voyage. Tous Xts deux confentireîit à
la ligue qu'il leur propofoit contre les Portugais.
Pendant que le roi de Matecalo s'entretenoit avec \q^ Hol-
landois fjr le rivage, il arriva un de ces charlatans , que nous
avons dit ailleurs qu'on voyoitenTurquie.il avoir pour ceintu-
re une longue chaîne de fer , ôc portoit à fon cou une plaque
de cuivre où croient tracées des fi.2:ures bizarres. Cet homme
courant çà ôc là, ôc criant comme un forcené, pofa la plaque
par terre, ôc commença par fe percer d'outre en outre avec
un large coutelas ; les parties charnuts qui font au-delfus du
J
DE j. A. DE THOU, Liv. CXXXIL 541
genoux : enfuite il fit paiTer fa chaîne au travers, ôc femit à
Courir avec des cris encore plus horribles qu'auparavant , fai- H E N R i
faut mine de fe vouloir encore pafTer au travers du cou un long IV.
couteau qu'il tenoit à la main. Les Hollandois, que ce jeu 1^04.
n'amufoit pas beaucoup, firent retirer ce bateleur importun,
qui prit aufli-tôt un morceau de pot caffé où il y avoir de l'eau,
lava fâ playe & la banda. Ces fortes d'avanruriers en Tur-
quie fe fervent d'une éponge pour le même ufage , & font vanité
de braver la mort pour le divertiflementdes Ipedlateurs.
Les Hollandois manquant de vivres, le Roi de Matecalo Danoer que-
leur avoit promis de leur envoyer fept cerfs tous les jours 5 HoUandouà
mais comme il ne tenoit pas fa parole , la faim les porta à tuer Achcn.
quelques vaches qu'ils trouvèrent dans la foret voifme. Les
Lifulaires en furent très-fcandalifez ■■> ni \^% prières, ni l'argent
ne purent appaifer leur colère: ils difoient que c'étoit un crime
énorme d'ôter ainfi la vie à des bêtes innocentes , car ils re-
gardent les vacjl^es ôc les buffles comme à^s animaux facrez :
ils n'en mangent jamais la chair 5 ôc ils enterrent honorable-
ment ces animaux, lorlqu'ils meurent de vieillefTej ou par quel-
que accident. Le Roi n'en fut pas moins indigné quejes au-
tres : il s'écrioit que c'étoit un attentat horrible, ôc qui n'a-
voit jamais été commis par les Portugais mêmes. Les Hollan-
dois furent contraints de demander grâce, ôc de protefter que
c'étoit l'ignorance ôc l'extrême nécelîité qui leur avoir fait com-
mettre cette faute '■> on la leur pardonna enfin , à condition qu'ils
n'y retomberoient plus à l'avenir.
Ilsétoient encore à Sumatra, quand ils reçurent des lettres Avantage*
du Roi de Candi dattées du camp devant Manicrawary. Ce doL^'ul'les
Prince les prioit de fe rendre au cap nommé Punto di Gallo, Portugais.
pour aller au devant des Portugais. Ils s'y rendirent fans dif-
férer avec quelques brigantins , ôc prirent dans le mois de
Mai quatre bâtimens Portugais , qui alloient de Cochin à Ne-
gapatan. La prife ne fut pas de grande valeur j ce qu'il y eut
de meilleur, furent deux chevaux Perfans eftimez feize cens
rifdales. Le Roi ravi de ce fucccs , vint au rivage 011 lesvaif-
feaux Hollandois croient à l'ancre, pour délibérer avec eux
fur les moyens de faire la guerre avec plus de vigueur.
Unechofe avoit mécontenté le roi de Candi , naturellement
foupconneux , ôc extrcmement diirimulé. De Weert un peu
Vu ij;
542 HISTOIRE
avant fon retour de Sumatra avoir relâché deux prlfonniers
IT Portugais , avec deux vaifleaux qu'il avoir pris : leur ayant
j^T ^^ promis la vie 6c la liberté, il avoit 'mieux aimé garder fa
parole que de fatisfaire le Roi, qui lui avoit mandé de les
1004. g^f jgf jufqu'à fon retour. Le capitaine Hollandois qui ne com-
De Weert p^oit pas Que Cela dût faire tant de peine à Fimala, avoit tout
tue ca trahi- 'i.r A- i • r • • i. i i ti • r •
fon par ordre dilpoic pour lui taire une réception honorable. Il avoit rait
de Fiinala. drefier une tente fur la grève : les canons étoient dreflez pour
la falve , deux cens matelots bien armez marchoient en bon
ordre au devant du Prince. Le Capitaine paroiifoit enfuite ef-
corté de trois cens autres , ôc de plulieurs élcphans. Cet ap-
pareil, par lequel il prétendoit faire honneur au Roi, ne don-
na à celui-ci qu'une baffe jaloufie, qui fe joignant à un rcffen-
timent fecret, le porta à une noire trahifon.
Cependant l'accueil fut très-gracieux en apparence i au pre-
mier abord ils s'embrafferent avec de grandes marques d'a-
mitié, & Fimala pria de Weert de congédier tout ce cortè-
ge , fous prétexte de s'entretenir plus tranquillement en parti-
culier. Le capitaine Hollandois, quinefe défioit de rien, or-
donna à fes gens de retourner à leur bord , ôc n'en retint qu'un
ou deux auprès de lui. Mais croyant s'appercevoir dès le com-
mencement de laconverfation de la mauvaife volonté du Roi,
il fe repentit un peu tard de s'être aind abandonné à la merci
d'un barbare. Pour rompre une entrevue fi dangereufe , il pria
inftammentle Roi de vouloir bien monter dans fon bord ', qu'il
fe tiendroit infiniment honoré de cette faveur , qu'en cas de
refuSjilauroitdelapeineà fe déterminer à partir avec fa flotte
pourPunto di Gallo, comme le Roi le défiroit.
Cet artifice dont le Capitaine ufoit pour éviter fa perte , ne
fit que l'avancer 5 car Fimala prenant occafion de ces pa-
roles entra dans une furieufe colère , ôc fe tournant vers fes
gens, il leur dit : Matta me efîo c^w, c'eft-à-dire motàmoten
Portugais , tuez moi ce chien là. A ces mots les barbares fe
jettent fur de Weert, l'égorgent avec fes deux compagnons ôc
. font main-baffe fur environ cinquante autres, qui fe prome-
noient fur la grève fans aucune défiance. Le refte de la flotte
effrayé de ce maffacre horrible, à quoi on ne s'étoit pas atten-
du i étoit au défefpoir. Ils ne fe voyoient pas en état de tirer
çiç cette trahifon la vengencc qu'elle méritoitj d'un autre côtç
E NRI
D E J. A. DE THOU^Liv, CXXXÏI. 343
c'étoit fe couvrir de honte, que de didimuler une fi horrible
injure. Le Teul parti qui leur reftoit à prendre , étoit de l'im- 77
puter à une méprife, ôc de fuppofer que le E.oi ne l'avoit pas ^J^
commandée. *
Pendant qu'ils étoient dans cette perplexité, arrive le député ' °'^*
du roi d'Achen , qui leur apprend tout le détail de ce maflacre. , f 'JJqiJ^^*
Il s'y étoit trouvé préfent malgré lui,& s'étoit fauve d'effroi dans dois après ce
une foret voifme. En même temsils reçoivent un billet du roi '"«"r'^ie'
de Candi. Ce Prince rejettoit lafaute fur de Weert qui, difoit»
il, avoit eu intention de le faire périr, & qui n'auroit pas man-
qué de le faire,s'il n'eut été prévenu. Il ajoûtoitque les Hollan-
dois pouvoient choifir de lapaix ou de la guerre, qu'ils le trou-
veroient également difpofé à l'une ôc à l'autre. Ce meffage
rendit les Hollandois encore plus irréfolus qu'auparavant. S'ils
prenoientle parti delà vengence, ils fe fermoient toute efpé-
rance de commerce dans une ifle fi opulente ôc fi favorable au
négoce j d'en venir aux mains avec le Roi , c'étoit donner un
agréable fpe£lacle aux Portugais , qui ne manqueroient pas de
profiter de la dépouille du parti vaincu. Ils fe déterminèrent
donc à étouffer leur reffentiment ; bien réfolus d'ufer dans la
fuite d'une plus grande précaution. Ce malheur arriva au com-
mencement de Juin.
A la nouvelle de cette perfidie , le roi de Matecalo > non Les Hoiiati'
feulement protefta avec ferment qu'il n'en n'avoitrien fçu , mais ^°'^ \c^^v- ^
il la condamna même hautement ôc affe£la de témoigner plus tra.
d'amitié aux Hollandois, Ôc de redoubler fes bons offices. Fima-
la lui-même le plus inconftant de tous les hommes , frappé de re-
pentir >témoignoit être difpofé à réparer ce qu'il avoit fait , s'ils
lui donnoient le fecours dont on étoit convenu , ôc juroit par
fa tête ôc par celle de fes enfans qu'il agiroit déformais avec
une entière franchife. A l'égard du fecours , les Hollandois
répondirent qu'ils n'étoient pas en état de lui en donner, par-
ce qu'auffi-tôt après le maffacre, ils avoient envoyé deux de
leurs vaiffeaux à Bantam pour en porter la nouvelle à leurs
compagnons, ôc les avertir de fe tenir mieux fur leurs gardes.
Cependant ils chargèrent leurs navires de tout ce qu'ils purent
de marchandifes , du confentemenr même de Fimala , qui
voulut par cette condefcendance effacer la noirceur de fon ac-
tion i ôc ayant laiffé des commiffionnaires à Matecalo , ib
3-44 HISTOIRE
retournèrent à Achen, où ils abordèrent heureufement."
Henri ^^ commencement du mois de Septembre fuivant ils vm^
J V gèrent les trois ifles de Daru; & fur la nouvelle que les Por^
1 5o4- tugais atraquoient Jortau dans l'ifle de Java, ils s'y rendirent
,, r en dilisfence, & diffiperent la flotte ennemie. De- là étant re-
tencenmerSc toumez à Patane, ils y embarquèrent quantité d'épiceries , ôc
arrivent en fur-tout de poivre, dont leurs fadleurs avoient fait 2:i:ande pro-
vifions. hnnn au mois d Avril luivant, trois vailleaux, Içavoir
la Haye de Hollande , le Tergoës , ôc le Ziriezée partirent
du port de Bantam , 6c arrivèrent en Hollandç au mois de
• Novembre après une longue & périlleufe navigation. La plu-
part des autres vaifleaux revinrent les uns après les autres;
mais tous perdirent en chemin la plus grande partie de leur
équipage. Le Ziriezée monté de cent quinze hommes, n'eii
ramena que trente-qua!:re 5 dans le Tergoës de foixante 6c dix
il n'en refta que dix-huit , encore s'étant mutinez à l'iile de
fainte Heleine, ils déliberoient de fe fauveren Portugal ; mais
le capitaine Martin Spaengiaz de Fleiïingue étant tombé fur
eux avec le Ziriezée qu'il commandoit , les arrêta , 6c les ra-
mena en Zéiande chargez de fers. Le vaifTeau nommé la
Cour de Hollande arriva aulTi au mois de Mars avec une char-
ge eftimée cent quarante mille écus d'or. Celui qu'on nommoit
la Garde revint enfin le dernier, 6c rapporta aufli quantité de
marchand ifes prétieufes.
Préparatifs On armoit aufTi des vaifleaux en Portugal 5 le p d'Avril oii
des Portu- publia en Efpagne un édit , qui défendoit à toutes perfonnes,
fous de grandes peines , de naviger au-delà des Açores ôc des
Canaries fans un ordre exprès du Roi, ou défaire commerce
dans les deux Indes ôc dans tous les lieux déjà découverts par
les Portugais , ou qu'ils découvriroient dans la fuite. Il portoit
encore défenfe aux Portugais 6c aux Efpagnols de fe fervir du
miniftere ou du vaifTeau d'aucun étranger, avec ordre à tous
ceux , qui n'étant ni Portugais ni Efpagnols , avoient des éta-
bliffemens au Brezil , ou aux Indes orientales , de revenir
en Europe; ceux du Brezil incelTamment, ceux d'au-deçaou
d'au-delà du cap de bonne Efpérance, dans l'efpace d'un an;
caflant 6c annullant toute permifTion contraire accordée au^
gais,
étrangers.
J^a nQuyelle de cet é4it engagea les Etats de Hollande à
continuer
DE J. A. DE THOU,Liv. CXXXIL 347
continuer leur commerce avec encore plus d'ardeur. A la pre- - -y t
miere compagnie formée pour dix ans, s'enjoignit une autre, jj r m r i
dont Corneille Matheli'ef de Delf étoit le chef, ayant fous lui j y
Olivier de Vivere. Celle-ci arma treize vaiffeaux. En voici ^ *
les noms. L'Oranger du port de fept cens tonneaux, le patron
étoit Dierickmah le Middelbourg de fix cens, le patron Si- ,„e^Tn?der
monLambertlTenj le Maurice de fept cens , le patron Nicolas HoUandois,
Geritflen j le Lion blanc de cinq cens quarante, le patron Ni-
colas Janffen Melcknap 3 le Lion noir de fix cens , le pa-
tron Abraham MathyfTen j le grand Soleil de cinq cens qua-
rante , le patron Gérard Henrickffen Roobol ; le NafTau de fept
cens , le patron Wouter Jacobflen 5 TAnifterdam de fept cens^ le
patron ReinierLambertfTen; le petit Soleil de deux cens vingt,
le patron Corneille Jeviffen 5 l'Erafme de Roterdam ( ainlî
nommé en mémoire d'un homme immortel ) de cinq cens qua-
rante, le patron Ofier Cornehflen 5 les Provinces-Unies de
quatre cens, lepatron Antoine Antoniffen, ouïe noirTeunj la
Concorde, N. Tous ces vaiffeaux étoient très-bien équipés, foit
pour la guerre, foit pour le commerce.
Fin du cent trente-deuxième Livre,
Tome XIF. X x
■54'^
HISTOIRE
Henri
IV.
1504.
Levées de
troupes en
Plandic,
I ^ <5> ç> ^ -^ ^> ^ ^ ^ .<9 ^ ^ ^ Ç '^
0> G * * * * * * * * * *" * * *^*,* *^*. *^*. "^ ^ <<^^'
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HISTOIRE
D E
]ACOUE AUGUSTE
DE T H O U.
mmatBjwniiMiiff^«m^^iaBBg8gKiB»ai
ZIFRE CENT TRENTE-TROISIEME.
N faifoit dans la Flandre tous hs pré-
paratifs néceilaircs pour la guerre. Al-
bert avoit chargé Chriftophle comte
d'Emden , Claude baron de Barban-
fon, ôc Baltazar Biglia, de lever cha-
cun un régiment en Allemagne. Erard
de Poitiers de la Malefe Liégeois de-
voir en lever un autre dans le payis
de Liese 3 les autres colonels avoient
o
ordre de recruter les leurs, Ôc les ca-
pitaines de cavalerie leurs compagnies. L'archiduc Albert fit
encore demander au roi d'Angleterre, par fon ambalTadeur 6c
par celui de Philippe , la permifTion de lever des troupes dans
fes trois Royaumes 3 non qu'il efpérât d'obtenir ce qu'il de-
mandoit , mais il vouloit faire peur aux Etats , ôc leur donner
Ç> ^ ^ <ï> ^ ^^
-^ s * * * *(5 ^
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXXIII. 547
à entendre qu'il comptoit beaucoup fur le traité conclu depuis
peu avec fa majefté Britannique. Tj
Dans le même tems le marquis de Spinola étant revenu d'Ef- t -^1-
pagne, réfolut dans un confeil fecret , qu'il tint avec Albert, '
de porter la guerre dans la Frife. Mais pour donner le chan- ^. °'^''
"tth^i- r iT-kAl JT 1 Divers mou-
ge aux Hollandois, on fit marcher Dom Alonzo de JLuna du vemens des
côté de Breda, Pompée Juftiniano du côté de Ber^-op Zoom, FP^|!?"'f ^
& InigodeBorgia du cote de Grave, opinola prit la route di- dois,
fendik 6c de l'Eclufe.
Cependant les Etats ne perdirent point de tems. Ils avoient
une belle armée, ôc vouloient prévenir les Efpagnols. Ils ré-
folurcnt de tourner leurs efforts contre Anvers j Ibit pour atti-
rer de ce côté là les forces des ennemis, foit que les fuccès
paifés leur fiiTent efpérer de réuflir dans une fi grande entrepri-
fe. Spinola averti de leur deifein courut de ce côté là. Il vi-
fita avec foin Hulft ôc le Sas de Gand , qui font fur le chemin
d'Anvers. Il lit venir de Malinesle régiment de Borgia avec
deux pièces d'artilleries ôc de Namur ôc des environs, ceux
de Luna &de Ballaufon. Il diftribua ces troupes dans le payis
de Vaës, ôc en donna le commandement général à Borgia.
Aiirès avoir i^ris ces précautions , il partit pour Bruxelles, ,, Arrivée Je
DU Albert le preparoit a recevoir en grande cérémonie i am- d'Angleterre
balTadeur extraordinaire d'Angleterre. C'étoit Edouard Seimer ^" fi«in*ire.
comte de Hertford , accompagné de Thomas Edmond, nom-
mé ambaffadeur ordinaire auprès de l'Archiduc. La nouvelle
de la naiffance d'un Prince en Efpagne rendoit cette fête en-
core plus brillante. Albert avoit à fa Cour Charle de Lor-
raine duc d'Aumale, Charle de Croy duc d'Arfchot> Pierre
de Giron duc d'Offone , le prince de Barbanfon , le comte de
Bucquoi , les comtes de Bergh, le comte d'Aremberg, le mar-
quis d'Havre, le marquis de Bergh j le comte de Solre , le
comte d'Egmond , le marquis de Spinola, (tous Chevaliers
de la Toifon d'or, ou Seigneurs les plus diftingués des Payis-
bas , ) Matthieu Aquaviva prince de Gaferte, François Colonne
prince de Paleftrine.Louis de Velafco^ôc un plus grand nombre
encore de Dames de la première condition , de la cour de l'Ar-
chiduchefTe. Albert jura folcmnellement ôc avec un grand ap-
pareil d'obferver le traité j mais il refufa de faire les autres cé-
rémonies furies nécedités prenantes de la guerre. Le comte dç
Xx ij
548 HISTOIRE
Hertford^qui étoit venu par Dunkerque,defcendiîenZelat1-
7^ de par Anvers, ôc repafTa en Angleterre.
\^r^ ^ La cour d'Efpagne , qui n'avoir pas les mêmes embarras , fit
aufîî une réception plus magnifique à Charle Howard comte
' ^^' de Nortingliam amiral d'Angleterre. Il étoit parti de Douvres
fai^'^^^Er" ^^ ^ ^ d'Avril, ôc aborda à la Corogne en Gallice au commen-
^neTr^^n-' cement de Mai. Il y pafla quelques jours avec toute fa fuite,
baladeur ^ fe remettre des fatigues de la mer : 6c après avoir envoyé
"S eterre. ^^^ yaififeaux au port de faint André, avec ordre de l'y atten-
dre, il prit la route de terre, qui efl: fort rudeôc fort difficile,
ôc arriva à Simaucas vers la fin du mois. Il y trouva Pierre de
Zuniga , que le Roi envoyoit au-devant de lui. Il marcha de
là à Valladolid , où étoit la Cour. Ferdinand de Velafco con-
nétable de Caftille qui avoit été envoyé l'année précédente en
Angleterre , vint au-devant de lui avec un cortège magnifi-
que, (uivi d'une foule de peuple, que la curiofité attiroit. Sur
le foir il eut audience dans la chambre du Roi , à qui il ex-
pofapar la bouche d'un interprète , les ordres dont il étoit char-
gé ; c'étoit le 28 de Mai. Le lendemain matin , jour de la Pen-
tecôte, on fit une magnifique procefiion de la confrérie de
faint Dominique; elle étoit compoféede plus de fix cens per-
fonnes. Le Roi, lui-même, les AmbafiTadeurs étrangers, Gaf-
par de Quiroga cardinal de Tolède , ôc tous les Seigneurs de
la Cour y afiifterent. Cette proceflTion fe termina à fEglife de
faint Paul, où les Infans furent baptifés le foir en grande cé-
rémonie fur les mêmes fonds, furlefquels on prétend que faint
Dominique a autrefois reçi le baptême. Pour cette raifon on
donna au jeune Prince le nom de Dominique^ outre ceux de
Philippe-Vidor. Le cardinal de Tolède afiifté des évêques de
Burgos ôc de ValladoHd , en fit la cérémonie eri préfence de
l'Ambafi^adeurôc de fa fuite, quiétoient fous une gallerie qu'on
avoit préparée à cet effet.
Fêtes & pré- Le p de Juin l'Ambaffadeur fe rendit au Palais. Philippe
[•Al t°ff ^^ ^ ^^ ferment d'obferver de bonne foi le traité de paix conclu
4eur. en Angleterre au mois d'Août précédent. Le cardinal de To-
lède lut en Efpagnol la formule du ferment, ôc Philippe en
jura le contenu , la main fur les faints Evangiles. Les jours
fuivans fe pafiferent en réjoûifiTances. Il y eut des combats de
taureaux, des caroufels, ôc des repas fomptueux, donnés par
DE J. A, DE THOU,Liv.' CXXXIIT. 549
le connétable de Caftille. La nuit du 16 de Juin il y eut bal -
ôc comédie. Le Roi ôc^la Reine, après avoir danfé.fe place- J^ £ n R i
rent fur un thrône qu'on leur avoir drefie pour voir le fpec- jy
tacle. Le lendemain l'AmbafTadeur reçût fon audience de con- j 5 q 4
gé. Le Roi lui fitpréfent de pierreries ôc d'autres chofes pré-
tieufes , qui paflbient, dit-on, la valeur de trente mille écus*
Il envoya auifi des préfens à rAmbafladrice : les fils de l'Am-
bafTadeur & fon gendre, le baron de Villongby , Norris , ôc
Thomas Howart fils du grand Chambellan, ne furent pas ou-
bliés. François de Sandoval duc de Lerme ajouta de fa parc
à ces libéralités, des chevaux richement équipés : on dit même
que le Roi promit à l'AmbafTadeur une penfion de douze mille
écus. Ceux qui s'étonnoient de toutes ces marques d'amitié ôc
de tous ces honneurs , en attribuoient la caufe aux pertes que les
Efpagnols avoient faites dans la guerre contre les A ngloisj ôc
prétendoient que n'étant pas d'humeur de courir les mêmes
rifques, ilsn'épargnoient rien pour détacher les Angîois delà
France^ ôc pour faire revivre l'ancienne alliance de l'Angle-
terre avec la maifon de Bourgogne. De plus l'AmbafTadeur
leur paroifToit mériter perfonnellement tous ces honneurs , par-
ce qu'il étoit Amiral, ôc que c'étoit lui qui avoit porté le roi
de la Grande Bretagne à pubHer l'édit , par lequel il défen-
doit exprefTément à tous fes fujets de prêter leur fervice dans
la marine à aucun Prince ou Etat étranger fans fon ordre. Ils
fe perfuadoient encore qu'il avoit eu en vue de les obliger >
par plufieurs réglemens fort fages , qu'il avoit faits, pour em-
pêcher les pirateries , ôc pour rétablir la fureté dans la navigation
ôc dans les ports d'Angleterre.
Reprenons les affaires de Flandre. Maurice étoit parti de Mauvais fuc-
Berg-op-Zoom le 1 5 de Mai^ ôc s'avançoit parterre avec deux ^^t'^^^^.'-'p''^'
mille cinq cens chevaux, fept cens fantafTins, ôc neuf pièces fjr Anvers.
de canon. Ernefl remontoit TEfcaut avec cinq cens barques
qui portoient huit mille hommes. Quand le gouverneur de
Hulft vit les Hollandois pafTés, il ne craignit plus d'être afTié-
gé, ôc envoya à Borgia Jean Cefate avec une compagnie de
chevaux pour lui donner avis de la marche des ennemis. Bor-
gia détacha fur le champ Ballanfon ôc fes Francs-Comtois ,
avec ordre de s'aller polder fur la digue de Bloker, pour em-
pêcher la defcente de ce côté là. 11 marcha lui-même avec
Xx iij
C
5>-o HISTOIRE
fes Efpagnols vers la digue de Calloo. Ernefl s'arrêta quelque
TT tems devant le fort de Lillo, pour attendre la marée j ôc fur
j Y le minuit il fit voile du côré d'Anvers, lailTant derrière lui le
^ * fort de la Croix, où il eduya en paflant quelques décharges
'^' de canon. Il éroit déjà entre les forts de faint Philippe ôc
de la Perle , lorfque Borgia , craignant qu'il ne coupât les
digues de Calloo 6c de Bloker, détacha de ce côté là Cafate
avec une compagnie de chevaux. Luna le fuivit 6c fe pofta
à Calloo, 6c Borgia vint après avec fon régiment. Les Hol-
landois fe difpofoient à la defcente, quand il fe fentirent char-
ger par derrière. La plupart furent tués , noyés , ou faits pri-
fonniers. Maurice déconcerté par ce mauvais fuccès. Ht faire
voile à fa flotte vers Fleffingue. Elle fut fort maltraitée en che-
min par l'artillerie des ennemis , donc le feu continuel coula
à fond plufieurs vailTeaux. Le Prince reprit lui-même le che-
min de Ëerg-op-Zoom , à deux milles de là , il prit en paflTant
la petite place de Woude , d'où les Efpagnols faifoient des
courfes continuelles en Zélande , 6c incommodoient fort les
marchands Hollandois. Il y mit une bonne garnifon pouralTù-
rer la navigation. C'eft à quoi fe réduilit le fuccès de cette
expédition.
Les deux Après cette vaine entreprife des Etats far Anvers , le mar-
aiméesfeieti- guis de Spinola ayant recù dans fon camp les compagnies mu-
rent lans avoir ^ , 1 • 1 'il \ r\ L L V
rien fait. tinees depuis deux ans , alla camper a JJambrugh a quatre
lieues d'Anvers , avec treize mille honimes de piés , & trois
mille maîtres , 6c les garnifons qu'il avoir tirées des places. Les
deux armées furent quelque tems à le regarder auprès des Forts
d'Ifendick 6c de la Patience , qui appartenoient tous deux au
roi d'Efpagne, 6c dont le premier fervoit à couvrir l'Eclufe.
Sur la fin de Mai , on fe retira de parr ôc d'autre fans coup
férir. Le peu d'effet de tous ces mouvemens fit plus de honte
aux Hollandois qu'aux Efpagnols, parce qu'ayant été lesagref-
feurs , tous leurs efforts s'étoient terminés à prendre Woude.
Avantage ^^^ furent plus heureux fur mer. Pluit vailteaux Efpagnols,
remporté par moutés de mille foldats , fous la conduite de Dom Pedre Sar-
Ics Hollandois ^-j^i^i^jQ rencontrèrent près de Dunkerquc la flotte Hollandoi-
lur mer. ., ir-i ip t u
fe, qui erant plus forte, les attendoit à 1 ancre. Le combat
fut rude ôc opinràtre ; enfin un des navires Efpagnols fut brû-
lé, m autre coulé à fond ^ ôç un troiliéme s'çtant engravé,fuî;
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXXIII. 35-1
obligé de fe rendre: on fit plus de deux cens prifonniers , qui
furent fur le champ paiTés au fil de l'épce , par Tordre des i t
iT îi j • H • -r • j - -I ' 1 Henri
généraux Hollandois. JLouis 1 ajarao avoit aonne le comman- -i -r >
dément de cette petite flotte à Pierre de Cubiar Bifcayen. Ce-
lui-ci après avoir fait les derniers efforts 1 fit voile vers l'An- '*'*
gieterre avec ce qui lui reftoit de vaiffeaux^ & fe réfugia à
Douvres. Les Hollandois qui Pavoient pourfuivi jufque là >
recommencèrent le combat ; mais ils furent repoufi!es avec
perte : ils prirent pourtant auprès de Dunkcrque un gallion,
qui portoit François de Medemblick : ayant jette dans la mer
tous les gens de l'équipage , ils emmenèrent ie bâtiment en
Zélande.
Cependant Albert avoit reçu un renfort de trois régimens , j^^^ -^ç^^
deux Napolitians fous le conduite de Camille Caracciolo prince gnoi.s paiiair
d'Avellinoj & d'Alexandre de Montii ôc un Milanès aux ordres ^^ •^''•"'
du colonel Gui Aldobrandin de Saint George. Au mois de Juin
Spinola marcha avec eux vers Tilemont, après avoir fait prendre
les devants aux régimens de Torres , & de Barlemont^fuivis de
chez à la tête de cinq cens chevaux. Ils rencontrèrent Charle
deLonguevab comte deBucquoi, fuivide quatre frégates, avec
autant de pontons , ôc fix pièces de canon toutes montées. Le
régiment de Saint-George les joignit à Maellricht, avec celui
de Caracciolo, qui peu de tems après reprit le chemin d'Ita-
lie^ laifiant le prince de Paleftrine en fa place. Bucquoi fit
mettre fur le Rhin fes frégates & fes pontons 5 ôc après avoir
donné la chafl'e aux barques HoUandoifes , qui gardoient le
paflage entre Dutz 6c Cologne, il laiffa refpirer fes foldats
quelques jours. Quand ils furent remis de leur fatigue , il paffa
le Rhin ; ôc côtoyant toujours le bord, il s'arrêta à Keyfferfwcerd,
où Pompée Jufliniano vint le joindre avec fon régiment, cinq
cens cavaliers, & huit cens fantaffins de la garnilbn de Guel-
dres. Enfin , il campa au bourg de Witteler , ôc fit conftruire
un pont fur le Rhin, muni d'un Fort à chaque bout.
Maurice ayant preflenti le deffein des ennemis, avoit en- Mnmicemar-
voyé à Rhinbergue Erneft de NaflTau , avec trois mille hom- 'j'^ vers le
mes de pié & quinze cens chevaux , pour s'oppofer aux en-
treprifes du comte de Bucquoi. Pendant qu'ils occupoient ce
pofte , ie premier Capitaine du comte Henri de Bergh , dé-
taché avec cinquante chevaux pour reconnoître les l-lollandois'>
5)2 HISTOIRE
fat rencontré par Thomas Viler y qui tailla fa troupe en pièces;
Tj ôc le fie prifonnier. Robertfn, qui conduifoit un convoi, eut le
jy même fort. Maurice n'avoit pas encore quitté la Flandre, par^
, ^ \ ce qu'il craiffnoitpour l'Eclufe j mais quand il vit que les enne-
mis palloient le Khni tout de pon , 11 marcha du même cote ,
pour mettre fes villes hors d'infulte , Ôc fe contenta de laifiec
à Ifendick Gafpar de Coligni Châtillon , avec trois mille fan-
taffins.
P'I PJ^PJ* Spinolaprit avec lui Frédéric de Bergh, Louis de Velafco;
Ii;:gea.'' le duc d'OiTonc , le prince de Caferte, ôc les colonels Simon
ôc Meizi ', ôc pafla le Rhin à Keyflerfweerd. Il voulut d'abord
vifiter le Fort de Roeroort , fur la petite rivière de Roer. Il
étoit fuivi de quinze cens chevaux , de deux mille hommes de
pié , ôc de deux canons. En cette occafion les HoUandois fu-
rent repoufles avec perte par Théodore Trivulce , qui corn-
mandoit la cavalerie. L'artillerie écarta leurs barques, qui fe
retirèrent fous le canon de Rhinbergue. On propofa alors
dans le Confeil de guerre le fiége de Lingen en Frife , déjà
arrêté dans le confeil d'Efpagne , ôc approuvé par Albert.
Il ne pouvoir, difoit-on, manquer de réùflir , fi on le com-
mençoit fans différer ; au lieu que fi l'on s'arrêtoit à prendre
Groll , Rhinbergue ôc les autres places qui fe trouvoient fur
la route , Maurice profiteroit du tems , pour augmenter la
garnifon , ôc pour fortifier la place : qu'il y pafleroit lui-même
affés à tems , ôc que le fiége de cette ville, déjà très-forte par
fon afliette, en deviendroit plus difficile : que les bleds étant
déjà murs , on auroit des vivres en abondance , Ôc qu'on avoir
déjà pris des mefures, pour n'en pas laifler manquer le camp,
non plus que d'argent.
Préparatifs Moius OU s'étoit attendu à cette expédition, plus on témoi-
f^iîi icfie^e. gj^^ d'ardeur à l'entreprendre. On fut quelque tems à contefter
au fujet des Forts , qu'on avoit commencés pour affûrer le
pafiage du Rhin , ôc qui n'étoient pas encore en état de dé-
fenfe. Les uns croyoient qu'il falloit les mettre hors d'infulte ,
avant que de pafler outre. Les autres perfuadés que tout dé-
lai étoit dangereux , prétendoient qu'on devoit les rafer ; ôc
qu'à leur retour, après l'heureux fuccès qu'ils fe promettoient,
ils ne manqueroient pas de barques pour repaffer le fleuve.
On trouva un expédient pour n^archer fur le champ à Lingen ,
fans
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXXIII. 35-5
fans abattre ni abandonnner les Forts élevés fur les deux rives.
On y laifîa Bucquoi avec fix mille fantafîîns Ôc quinze cens ^
chevaux, pour y travailler fans relâche; & Spinola, fuivi de j-JÎ ^ '
dix mille hommes de pié , & de deux mille chevaux , prit '
la route de Lingen. Il défendit aux foldats de quitter leurs ^ "°4*
rangs , ôc fît obferver dans la marche une telle difcipline ,
que ceux qui s'écartoient tant foit peu , étoient pendus fur le
champ. On forma trois corps égaux d'Infanterie 6c deux de
Cavalerie. Velafco commandoit le premier , o\x étoit Spinola
qui avoit l'œil à tout : il étoit fuivi d'un bataillon avec quatre
pièces d'artillerie. Derrière étoient cinquante pièces, avec une
partie des bagages couverts de la iiieilleure infanterie. Enfuite
marchoit le corps d'armée > fuivi de l'arriere-garde h on avoit
achetté de la farine à Cologne pour la proviiion d'un mois,
ôc on l'avoit mife fur des batteaux.
Albert avoit envoyé Philippe de Croy , comte de Solre ;
aux Princes ôc aux Etats voiiins , pour leur faire excufe de la
néceiïité où l'on étoit de faire paffer farmée fur leurs terres ,
ôc pour leur promettre que le foldat ne feroit aucun dégât ,
ôc que ceux qui voudroient apporter des vivres au camp , le
pourroient faire en toute fureté. Cela ne fut pas difficile à per-
fuader à des gens , qui voyoient obferver une fi exa6te difci-
pline i ôc qui n'étoient pas fâchés de trouver une fi bonne oc-
cafion de débiter leurs denrées.
La première journée on campa fur le Roer : la féconde , P"fe d'OI<
on arriva à Dorften , 011 l'on paffa la Lippe fur un pont , que ^" ^ '
Viler avoit inutilement tenté de brûler. De-là, Velafco s'arrêta
le p d'Août ) à la vûë d'Oldenfel. C'eft la première ville de
Frife de ce côté-là : quelques-uns croyent qu'elle étoit autre-
fois habitée par les Saliens. Il y avoit dans cette place beau-
coup de vivres, mais elle n'étoit pas forte. Trivulce i'inveftit
auffi-tôt , ôc les ordres furent donnés pour l'attaquer par trois
endroits. Philippe de Torres Ôc Bellanfon à la tête des Wal-
lons ôc des Francs-comtois, dévoient commander la première
attaque ; ô: Juftiniano avec les Itahens, devoit commander la
féconde. La troifiéme devoit être faire par Borgia , ôc Simon
à la tête des Efpagnols. Les aiïiégés firent d'abord bonne con-
tenance, ôc repouflerent même les ennemis dans une fortic.
Le lendemïiin matin la tranchée fut pouffée jufqu'au chemin
Tome XIK Y y
5^4 HISTOIRE
. I.. _ I ■ couvert, 6c on y établit une battene de dix canons pour bat-
pj j^ j^ j^ j tre en brèche. On arrêta alors un efpion , de qui on apprit que
JY Lingen étoit dépourvu de toutj qu'il n'y avoir qu'une foible
1 C 04' garnifon, ôc que le Commandant attendoit de jour en jour des
iecours de Maurice, à qui il avoir donné avis du mauvais état
de la place. Sur le champ on détacha Trivuîce avec cinq cens
cavaliers , pour fermer les paflages : Ôc le lendemain 1 1 d'Aoûr,
Oldenfel fe rendit à des conditions honorables. Spinolay avoir
perdu cent hommes en trois jours , entre autres le capitaine
Louis Maffimi & le comte Malatefta. Plufieurs furent dange-
reufement blefles , & de ce nombre fut le capitaine Pierre Cor-
tezza. On laifia dans la place Henri de Bergh avec mille fol-
dats , & fa compagnie de cavalerie.
En deux jours de marche on arriva à Lingen : c'eft une
ville de Frife , fur la lifiere d'Allemagne. Elle eft dans une
plaine , mais fur un terrein plus bas que le refte ; & de quel-
que côté qu'on en approche , on defcend infenfiblement.
Auffi le folTé large de quatre-vingts pieds & profond de qua-
rante , eft-il toujours plein d'eau , ôc il eft comme impoiïible de
le mettre à fec , à caufe d'une petite rivière qui s'y décharge
par un canal. La ville eft fortifiée de cinq gros baftions , dont
deux couvrent la citadelle & la ville tout à la fois , avec un
large rempart. Maurice avoir pris plaidr à fortifier cette place,
que les Etats lui avoient cédée par une faveur particulière.
Comme elle étoit éloignée des ennemis , & qu'il ne s'imagi-
•noit pas qu'elle put être attaquée, il en avoit donné le com*
mandement à Martin Cobben , plus homme de bien qu'hom-
me de guerre , qui avoit fous les ordres Albert d'Itterfum ,
gentilhomme d'Overiflel, Jean de Witte, JeanRuifch, Er-
nefl: Mellingha , Jean deDyck, Nicolas Audarz, ôc le lieu-
tenant de Giliaume Jullinia , avec fix cens hommes de gar-
nifon.
Siège & prife On jugea d abord que le fiége feroit long : mais il dura;
ic Lingen. moins qu on ne lavoit crû. En trois jours la tranchée fut con-
duite jufqu'au bord du foflé. Comme il auroit fallu bien du
tems pour le deflécher, on prit le parti d'y jetter un pont flot-
tant, compofé de fafcines, de tonneaux d'ozier, de laucifTons
garnis de terre , & foutenus fur des barriques : c'étoit une in-
vention de Targone , ingénieur du Pape , ôc on en avoit déjà
amwim
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXXIII. 3?;
fait ufage au fiége d'Oftende. On dreflTa en même tems des .„„^
niantelets pour couvrir» cette efpéce de pont , & ceux qui de- tli p >, ^ t
voient fe mettre deflus. On attaqua d'abord le plus gros baftion, t y
mais fans fuccès j ôc l'attaque fut remife au lendemain. Le jour ^ '
fuivant les Allemands, les Walons , les Italiens ôc les Efpa- ^ ^*
gnols, qui chacun de leur côté étoient entrés dans le foiîe,
ôc qui ferroient étroitement la place par quatre endroits diffé-
rens , fe difpofoient à donner l'aiTaut , lorfque les aiïiégés fi-
rent battre la chamade , ôc capitulèrent le ip d'Août aux mêmes
conditions qu'Oldenfel.
Maurice étoit parti de Flandre , ôc paffant par Dordrecht,
étoit déjà arrivé à Deventer dans le deiîein de fecourir la place
aiTiégée. Mais ayant appris la capitulation , il tourna aufli-tôt
avec fix mille fantaflîns ôc deux miile cavaliers , vers Coëvor-
den ôc Bourtang, pour qui il appréhendoit^ ôc fe faifit des
paffages, afin d'empêcher Spinola d'avancer. Il envoya àGro-
ninghe , Guillaume de NafTau , avec dix -huit compagnies
d'infanterie. Il ajouta douze compagnies à la garnifon de Groll,
qui n'étoit auparavant que de fix : il fit fortifier l'ifle de Doef-
bourg fur Plfiel , Ôc y mit une garnifon de mille hommes.
Spinola de fon côté , employoit tous fes foins à augmenter
les fortifications de Lingen. Il fit faire Cix demi-lunes entre les
deux baftions , ôc relever la contrefcarpe. Son deflein étoit de
mettre cette place en état de fe mieux défendre , fuppofé que
Maurice vînt l'afiiéger ^ comme le bruit en couroit. En ce mê-
me tems , un bataillon parti de Deventer , fut rencontré par
Henri de Bergh , qui le tailla en pièces. Les Capitaines furent
faits prifonniers, ôc on prit la paye d'un mois.
Louis de Moncftier, fieur du Terrail, François , fit une en- Doublecntré-
•r r rt n v t» i t. ' i • Tl ' P'"!''^ inutile
trepriieiur Berg-op-Zooni, ou raulBacxcommandoit. llavoit |-,,i. Berg-op-
obfervé la place , ôc fe flattoit de la furprendre. On le fit ac- Zoom,
compagner par Antoine Breuck de Torricour , meftre de camp ,
avec quinze cens fantafiins, ôc par Céfate, fuivi de trois cens
maîtres. Ils appliquèrent le pétard à la première porte , Ôc la
firent fauter. Ils l'attachèrent enfuite à la féconde '■> mais le
pétard s'étant mouillé , ôc les autres qu'ils avoient apportés
étant tombés dans la vaze du fofle , ils furent obliges de quit-
ter la partie, après avoir perdu le capitaine Lechier , ôc environ
cinquante hommes , avec autant de blefles. Du Terrail , par
Yyij
^$6 HISTOIRE
.,.,^__.,,,,^ ordre d'Albert, fît une féconde tentative avec Céfate, de Cha-
7J ~ Ions colonel, ôc le gouverneur d'Hulft, qui dévoient en mê-
j^ me tems attaquer la ville par quatre endroits. Chalons & le
gouverneur d'Hulft ne purent arriver afles-tôt au lieu marqué,
'^* à caufe des détours que les marêts les obligèrent de prendre.
Du Terrail ôc Céfate pétarderent d'abord avec fuccès la porte
de Steenberghe. Ils firent fautèrent la première ôc la féconde
porte, ôc enfuite le pont-levis, malgré les feux d'artifice, les
grenades ôc les décharges d'artillerie de la garnifon. Rien ne
les ariêta jufqu'à la paliflade , où les habitans engagèrent un
rude combat avec les gens de du Terrail. Enfin , la valeur de
Baçx, qui courroit à cheval de rang en rang Pépée à la main,
animant fes gens par fes paroles ôc par fon exemple, ôc la bra-
voure de Nicolas Luytffen d'Amfterdam , qui défendoit le
fort de Beckhafi , firent pencher la vi£loire du côté des afTié-
gés. Les ennemis furent repoufTcs avec une perte de cinquante
hommes.
Schetz de Grobbendonek , gouverneur de Bofleduc , fit une
pareille enireprife fur Grave, avec auffi peu de fuccès. En mê-
me tems le comte de Bucquoi reçût ordre d'entrer dans lepayis
de Meurs , qui embraffe les deux rives du Rhin, ôc de s'y re-
trancher , après avoir démoli les Forts qu'il gardoit dans le pay is
neutre. Il vint donc à Roeroorti ôc ayant laifle à KeyfTer-
Weerd Boniforte Folla avec fept cens hommes depié,il rafa
les autres Forts. Il rencontra auprès d'Orfoy le comte Er-
nefl , ôc il y eut entr'eux une légère efcarmouche.
Marche ^e Cependant Spinola, de l'avis du Confeil de guerre, réfolut
pino a. d'afTiéger Rhinberg : dans ce deffein il chargea les colonels
Menefés ôc Julïiniano d'aller reconnoître la place. Pour lui
ayant laifTé à Lingen Philippe de Torres avec deux mille deux
cens fantafïins, cent cavaliers ôc quatorze pièces de canon,
il arriva à Oldenfel le 24 de Septembre. 11 en donna la gar-
de à Guillaume Verdugo , avec quinze cens hommes de pic,
fon régiment de cavalerie ôc deux canons i ôc lui laifla Jofeph
Gauverini pour faire achever les fortifications.
Il alla delà à Diorften, 011 Menefés ôc Juftiniano vinrent le
rejoindre : ils avoient vifité Rhinberg, ôc de l'avis de Bucquoi
ils lui confeillerent de n'y pas penfer cette année, à caufe du
voifînage tie Maurice ôc d'Erneft. Ainfi il prit le parti de fe
mf ^K w .v m .K r jmj \'J ^ -^rr*»
DE J. A. DE THOU,Liv. CXXXIII. ^si
fortifier à Wefel près d'un monaftere. Mais fur la nouvelle que
Maurice étoit venu à Rées , il tourna vers le bourg de Biflick, Henri
& ayant jette un pont fur la Lippe, il logea fa cavalerie dans IV.
Mullem : il pofta huit cens hommes d'infanterie furies flancs i 5o4.
entre les deux Forts qu'on drelToit à Roeroort furies deux bords
du Rhin. Maurice fe retrancha de fon côté à Wefel , & fit
faire un pont fur le Rhin pour la commodité des vivres & des
fou rages.
Deux nouveaux régimens arrivèrent alors au camp Efpagnol,
celui de Brancacio, & celui de Thomas d'Arondel nouvelle-
ment levé en Angleterre. Comme les fortifications de Lingen
ôc d'Oldenfel étoient achevées^ on délibéra de marcher à "Wach-
tendonck. Spinola en prit la réfolution dans un confeil fecrer,
& chargea Bucquoi 6c Juftiniano d'y mener leurs troupes. Cet-
te entreprife n'étoit pas du goût de Bucquoi , qui en regardoit
le fuccès comme fort incertain j mais fur l'avis contraire de
Juftiniano le fiége fut réfolu.
Maurice, pour déloger les ennemis , vint au défilé qui con- Combat Je
duit à Mullem , où Trivulce étoit campé avec la cavalerie. Il Hf^j^-^^l ^\
combattit avec différens fuccès au pafîage du Roer , qui eft battu.
guéable prefque par tout , pendant que fon frère Henri at-
taquoit par derrière. Celui-ci ayant diflipé les Francs- Com-
tois qui gardoient le défilé, étoit arrivé à Spire, Forterefie ii-
tuée au-defrous,ôc éloignée feulement de huit cens pas du châ-
teau de Broëck qui appartient à l'Empereur. Il s'étoit avancé
jufqu'au quartier de François de Roncevaux. Trois fois re-
poulTé au paffage il s'étoit enfin retiré à Spire après une a£lion
fort vive , lorfque Maurice parut devant Mullem à la tête
de toute fon armée. Trivulce fécondé de Velafco , que Spi-
nola avoit envoyé fort à propos , s'étoit déjà afluré du château
de Broëck. Maurice vouloir paffer la rivière & gagner la plai-
ne. Il lui fallut effuyer un combat opiniâtre, parce que la hau-
teur des rivages en rendoit l'accès fort difficile , ôc même
impofiible , excepté en certains endroits, qu'on avoit peine à
trouver dans la chaleur & la confulion d'une bataille. Fabrice
Santomago ôc Nicolas Doria capitaines de cavalerie, furent l'un
tué ôc l'autre pris, après un choc fort rude. On febattoit de-
puis quatre heures fans que Maurice eût encore pu gagner le
bord , quand Spinola arriva. Il oppofa aux ennemis Luc
Yyiij
5^8 HISTOIRE
_ Cairo ,' qui leur fît quitter la partie , mais avec grande perte de
Vj ' fes gens • car il y laiflTa plus de deux cens hommes. Pendant
jY ^'^ retraite Trivulce emporté par fa valeur, courant au bord
* du Roer^fut tué d'un boulet de canon qui lui donna dans la
** poitrine. Il fut fort regretté desfiens, dontilétoit chéri pouù
fon humeur guerrière & libérale. Ainfî fe termina le combat
.de Mullem, dans lequel outre Fabrice & Trivulce, on per^»
dit encore les capitaines le FolTat ôc Gambaloyta. Spinola
prit une enfeigne 6c deux chariots chargés de poudre, 6c laiffa
retirer Maurice fans le pourfuivre plus loin. Ceux du parti d'Al-
bertqui ont donné la relation de cette bataille , mettent la plus
grande perte du côté de Maurice : ils prétendent qu'il eut
dans cettea£lion cinq cens hommes tués, 6c que deleurcôtéil
n'y en eut que deux cens , tant tués que blefïës.
Siège de Deux jou/s après on reprit la route de Wachtendonck , après
^achtea- avoir losé la Cavalerie aux environs de Nuys. Bucquoi fai-
loit battre la place par trois endroits, 6c avoit jette un pont
fur le ruiiïeau qui tombe dans le foflé. Après avoir padé le ruif^
feau on éleva fur le chemin couvert une demi-lune que Bran-
cacio 6c Saint George firent faire avec beaucoup de diligen-
ce. Quand elle fut élevée ôc bordée de paliffades, pour cou-
vrir ceux qui attaqueroient le baftion oppofé , Juftiniano fît
creufer une mine.
Entfeprife Les mauvais fuccès de Maurice ne l'avoient pas découra-
jnutiie de £ jj forma le deffein de furprendre la ville de Gueldres, qui
Maurice ^^^ ^ ■, , ^ ^ I • Tl u J / j-
ïa ville de a donne Ion nom a tout le payis. 11 chargea de cette expedi-
fiueidre^ ^[qy^ \q jeune du Pleffis Mornay^qui portoit, comme fon pere^
le nom de Philippe. C'étoit un jeune officier plein de cœur,
ôcqu.i donnoit de grandes efpérances. Maurice lui donna deux
mille hommes de pié 6c mille chevaux, ôc fe tint au bourg
d'Ifîen à quatre lieues de Gueldres. Mais celui qui avoir ap-
pliqué le pétard fut tuéavant que d*y avoir mis le feu : on avoir
en même tems planté les échelles. Du Pleffis fut tué à lefca-
lade, au grand regret de Maurice, qui partagea avec fon pè-
re la douleur de cette perte.
Ptife de Lamine étant prête devant Wachtendonck , le jour qu'elle
^^^achtea- dcvoit joucr , 011 fe difpofa à un alfaut. Pour effiuyer le pre-
mier feu , Bucquoi choifit les meilleurs foldats des régimenç
deSaint-Georse, de Juftiniano, ôc de Brancacio , commandés
DE J. A. DE THOU 3 Liv. CXXXIIL 5^9
par deux capitaines de chaque régiment. La mine ayant
£iit fauter la terre, le baftion s'ouvrit. En même-tems les affié-
gcans entrèrent par la *brêche ; mais s'étant avancés jufqu'au
rempart, ils furent repouffés avec perte de plulleurs foldats Ôc
des deux capitaines du régiment de Juftiniano. Ceux qui les
fuivoient fe logèrent fur la brèche, ôc y tranfporterent quelques
pièces de canon pour battre le rempart. Mais le lendemain 27
de Septembre les aiïiégés effrayés de leur contenance , capitu-
lèrent à àes conditions fort honorables. La garnifon fe trouva
être encore de huit cens hommes en bon état j il y en avoit eu
environ cent cinquante de tués, ôc à peu près autant de ble(Tés>
qui furent conduits en lieu de fureté fur des chariots, que Buc-
quoi leur prêta. Ce fiége coûta à l'Archiduc trois cens hcm^
mes , parmi lefquels étoient lefergent major Chiappano Bar-
but ,Pantaleon Spinola, Marcel Caftranudiano, Afcagne Pvli-
nutolo , Vincent-Marie Borgonzio, le comte de Rovero, les
capitaines Dier ôc Ardenort : on trouva dans la ville treize
eanons.
Frédéric de Bergh avoit été laifTé en Flandre : ne voulant Expédition
pas être à rien faire, il partit d'Affen , ôc s'approcha du château j^ u^r'^h'^
de Middelbourg , qui fe rendit après quelques coups de canon. *"
Il le fortifia avec beaucoup de foin, aufli-bien que la ville. Il
affùra auflî la digue de Damme par plufieurs ouvrages? ôc de
concert avec Spinola, il fit rafer les Forts que les régimens
mutinés avoient faits à Woude ôc à Hoochftrate. On remit
les citadelles entre les mains des habitans.
Après la capitulation de Wachtendonck , Spinola manda ^"^^ ^^
à Bucquoi de marcher à Crakow , ville dans le territoire de ^"^ °^'
Meurs , gardée par deux cens Hollandois. Il y alla avec trois
régimens , ôc dès que la tranchée fut ouverte ,. il fomma les
habitans de fe rendre. Ils répondirent d'abord fièrement , qu'il
n'étoit pas encore tems ; mais dès qu'ils virent le canon en
batterie , ils demandèrent à parlementer. Bucquoi leur dit à fon
tour qu'il n'étoit plus tems, ôc leur donna l'aflaut. Ils fe reti-
rèrent fans combattre dans la citadelle, ôc fe rendirent enfuite
à difcretion. Il les traita avec beaucoup de modération : après
les avoir enfermés dans une Eglife, il fe contenta de leur ôter
leurs épces, ôc les renvoya la vie fauve. Il prit quatre enfei-
gnes qu'il envoya à Spinola. Il perdit devant cette place
s6o HISTOIRE
I environ cent hommes j la plupart du régiment de Juftiniano;
H E N R I Comme onétoitdéjà en Novembre , ôc que les pluies com-
jy^ mençoient à tomber, Spinola envoya fon armée en quartier
j 6" G 4. <^ hiver fur le territoire de Cologne , & iaiffa Ballanfon avec
deux mille fantaflins ôc cent cavaliers pour la garde des Forts,
tourneWrii- jufqu'à CQ qu'ils fuffent en état de défenfe , après quoi Male-
xelics & part fe en devoir commander la garnifon. Etant enfuite parti pour
gTe. ^^^^' -Bruxelles, il y fut reçu d'Albert avec de grands témoignages
de joye , à caufe de fes bons fuccès. Par ordre de l'Archiduc ,
il prit la route d'Efpagne , pour inftruire le Roi du bon état
des affaires , ôc afin de hâter les nouveaux préparatifs , qu'il
falloit faire pour la campagne fuivame.
■D „, En ce même tems , Grobbendonck gouverneur de Bofleduc,
de Grobbcn- étoit vcnu à BruxelIcs, accompagne de cent cavaliers choiiis,
donck Se de j^ ç^^^ rctour , il fut attaqué en chemin par Marcel Bacx , à la
tête de cinq cens chevaux , ôc eut bien de la peine à fe fauver ,
après avoir laifTé fur la place environ quatre-vingt hommes de
fon efcorte.
Combnt de Samiiento avoir été fort maltraitté dans la Manche par la
mer pics de flotte Hollandoife :, ainfi que nous l'avons dit. Après cet échec,
ksHoUandms il rccueilUt du mieux qu'il pût les reftes de fa flotte , ôc aborda
ont: rav.inta- ^^ Dunkerquc, vers ce tems-ci. Il fe livra bientôt un nouveau
^^* combat à la vue de cette ville. Le 1 1 Novembre , trois vaif-
feaux fortirent du port pour courir la mer ; c'étoit le vaiffeau
Amiral , commandé par Adrien Dierickfen , avec cent vingt- fix
foldats i la Perle commandé par Jean Claeflen j le jeune Ro-
bol commandoit le troifiéme. Les Hollandois en ayant eu avis ,
leur donnèrent la chaffe , commandés par Jean Gerbrautfen
vice-amiral , ôc par Lambert Henrickfen , nommé Moy-Lam-
bsrt, qui avoit pour lieutenant André Franfen de Roterdam.
L'aclion commença fur le foir. Les Dunkerquois firent bonne
réfiftance j mais enfin, le mât de l'Amiral ayant été rompu, ôc
le patron percé d'un coup de pique au travers du ventre i l'é-
quipage demanda quartier , après un combat fanglant, où trente
hommes furent tués , ôc les autres blelTés. Gerbrautfen en prit
avec lui trente-trois , ôc Lambert cinquante-huit ; ôc ils s'en
allèrent l'un à Enchufe ôc l'autre à Roterdam. Ces prifonniers
furent traittés comme des pirates ; la plupart furent pendus par
fentence des Juges de l'Amirauté j on fit feulement grâce à
quelques-uns^
DEJ. A. DETHOU,Liv. CXXXIII. s6i
quelques-uns , à caufe de leur âge. Gerbrantfen emmena TA- .
mirai du port de deux cens tonneaux , avec huit canons de ^j
cuivre, dix de fonte', vingt-quatre barils de poudre, ôc au- ^y
très munitions de guerre, dont il étoit bien fourni. Les deux *
autres vaifTeaux fort maltraittés du canon , prirent le large , & ^*
fe fauverent à la faveur de la nuit. Les Hoîlandois perdirent
fort peu de monde, ôc ce qui paroît incroyable dans un com-
bat Il opiniâtre , des gens de Lambert , il n'y en eût que trois
tués & douze bleffés.
Ceux de Bruges , qui croient fort incommodés par les cour- AJrefledc
fes de la garnifon de l'Eclufe, s'en mirent à couvert par un '^^^^ '^^ Bru-
tour d'adreffe. Ils obtinrent du Gouverneur de la place enne-
mie, la liberté de réparer leur éclufe , & de fortifier, fous fon
bon plaifir , un coin de leur territoire , qui payoit contribu-
tion aux Etats. Ils profitèrent auffi-tôt de cette permifFion , pem
bâtir un Fort fur la pointe de Terre, où les deux eaux, qu'ils
appellent la Soute ôc la Soëte fe réûniffent , pour fe déchar-
ger dans le port de l'Eclufe. L'ouvrage fut achevé avec une
diligence extraordinaire.
On prenoit de part ôc d'autre des mefures pour continuer Diverfes pro-
] '■ T^ j • 11 1 • pofitions de
a guerre avec avantage, rendant cet intervalle , les princes p^^^^
Autrichiens ôc l'Empereur, propcferent plufieurs fois la paix,
ou du moins une trêve entre les deux partis? ce qui donna dQ$
deux côtés occafion à bien des raifonnemens , ôc à la publi-
cation de plufieurs manifcftes. Dès les années ptécédentes ,
Rodolfe, à la follicitation de fon frère Albert, avoit projette
de faire un traitté de paix avec les Etats, ôc de les traitter com-
me ennemis de l'Empire, s'ils refufoient d'y foufcrirc.
Dans l'agitation , où ces proportions nouvelles jettoient les Libelle lé-
efprits, il parut un libelle ^ dont l'auteur fe difoit Flamand. P^"'^"^"^'^'-"
Apres s être tort étendu fur les défauts qu il trouvoit dans la des Ardn-
conftitution de la nouvelle République, née, difoit-il, dans le '^^'«'
trouble ôc dans la rébellion , il en inféroit , que ne pouvant
long-tems fubfifter par elle-même , elle feroit obligée de fe
donner , ou aux Efpagnols , ou au roi de France , ou aux An-
glois. Après un long examen de ces trois articles , il réfutoit
les raifons de ceux qui prétendoient , que les Etats pouvoient
Ôc dévoient même choifir Maurice pour leur fouverain, fup-
poféqueleroi de France ôc les Angloisy confentilTenr. Après
Tome XIF. Z z
/
^&2 HISTOIRE
avoir ainfi écarté tous les Prétendans ^ il concîuoit j que les
j Etats n'avoient d'autre parti à prendre , que de s'accommoder
avec les Archiducs î ôc que pour leur ôter la jufte défiance où
les jettoit la crainte des Efpagnols , il falloir déterminer Phi-
lippe à tranfporter tous Tes droits aux Archiducs , abfolument
ôc fans réferve , ôc déclarer qu'en aucun cas la Flandre ne pour-
roit revenir aux rois d'Efpagne, mais qu'elle tomberoit plu-
tôt à tout autre, ôc furtout aux enfans de Maximilien ; au dé-
faut defquels elle feroit fubftituée à la pollérité de Ferdinand ,
archiduc de Gratz. De plus , que pour éloigner tout fujet de
foupçon , il fâiloit décider qu'un Empereur ne pourroit jamais
être Souverain de la Flandre , ôc que le titre de comte de
Flandre feroit exclufif pour l'Empire : que s'il arrivoit qu'il ne
reftât de la branche de Maximilien qu'un Empereur , ou un
rold'Efpagne , les Flamands alors feroient libres de choifir tel
prince qu'ils voudroient pour les gouverner.
Conditions J^g hbelle entroit enfuite dans le détail des conditions de
pofécs'danslë l'^ P^i^ entre les Etats ôc les Archiducs. Elles portoient. Que
Libelle. tous Ics Efpagnols ÔC les Etrangers, qui étoient dans les garni-
fons de Flandre, vuideroient le payis : Que l'autorité de tous
les Ordres feroit rétablie ôc maintenue en fon entier : Qu'on leur
donneroit , par une loi de l'Empire , la liberté de Religion ,
ôc qu'ils joùiroient, fans aucun empêchement, de tous leurs
privilèges : Qu'il feroit permis d'engager les biens eccléfiafti-
ques , pour le payement des dettes : Qu'on fermeroit l'entrée
du payis à tous les Ordres , Communautés ôc Compagnies
nouvelles , ôc en particulier aux Jefuites , qui leur portoient
le plus d'ombrage : Que la cour des Archiducs feroit réglée
fur le modèle de la cour des anciens ducs de Bourgogne :
Que les Provinces-Unies auroient la liberté du commerce dans
les Etats du roi d'Efpagne ôc des Archiducs , tant en Italie
qu'en Allemagne , aux mêmes conditions que les autres , Ôc
' fans payer de plus gros droits : Que les charges publiques , ôc
ies gouvernemens fe donneroient d'un commun accord :
Qu'on ne pourroit encore , fans un confentement mutuel , dé-
molir ni réparer les Forts ôc les Citadelles, changer le prix des
monnoyes , ni faire aucune des autres chofes qui pouvoienc
concerner latranquillité.publique : Qu'en cas que le roi d'Efpa-
gne balançât d'accepter ces conditions , la France Ôc l'Angleterre
DE J. A. DE r HOU, L IV. CXXXlîI. 3^3
préteroient niain-foite à Maurice , ôc l'établiroient Souverain .
des Payis-Bas : Que ppur faire réùflir ce projet, on n' emploi- H E N r. i
roit l'entremife ni du Pape, ni des Jefuites fes agens ; mais jy
que , foit que le Pape y confentît ou non , on convoqucroit 1 5 o 4.
un Concile général 5 qu'on s'en tiendroit à fes décifions j Ôc
que fuivant le projet de François de la Noue , on publieroit
une croifade contre le Turc , dans laquelle tous les Princes
Chrétiens ne manqueroient pas de s'engager , s'ils étoient bien
confeillés.
L'auteur d'un autre libelle s'efForçoit de prouver , que vu Autre Libel-
la foiblene des Archiducs , qui n'étoient pas en état de termi- aVroTdcFiaa-
fter dne 11 grande guerre , la haine des Flamands contre les ce.
Efpagnols , ôc la lenteur de ceux-ci à envoyer des fecours , le
feul moyen de mettre fin aux troubles, étoit de donner la fou-
veraineté des Payis-Bas au roi de France , qui fçauroit bien
non-feulement la garder, mais même l'aggrandir ôc l'étendre,
malgré tous les efforts des Efpagnols : Que toute l'Europe con-
noiffoit aifés fa valeur ôc fes forces 3 capables d'arrêter les Ef-
Eagnols plus fanfarons que puilfans j ôc que les Etats n'auroient
efoin d'aucune autre aflurance que de fa parole , pour la li-
berté de confcience , qu'il avoit lui-même accordée à fes fujets.
Il parut encore un troifiéme écrit , dans lequel , après une ji^^^^^^ ^^^i^
ample difcuffion des difficultés, qui fe trouvoient à continuer pour la liber-
la guerre, ou à établir la paix, on faifoit voir qull feroit aufli g^^ '^^ ''^""
utile qu'honorable à PhiHppe ôc aux Archiducs , de renoncer
à tous leurs droits fur les Provinces-Unies , ôc de les déclarer
iibres , moyennant une groffe fomme d'argent , dont on auroit
foin de payer leur complaifance : Qu'ils dévoient fuivre l'e-
xemple des fils d'Albert de Saxe , qui après avoir fi fouvent
tourmenté ceux de Groeninghen, voyant renaître fans ccfie les
féditions ôc les guerres , avoient vendu leurs prétentions à
Charle-Quint , ôc avoient rapporté en Mifnie une paix tran-
quille , Ôc une bonne fomme d'argent en échange d'un droit
fi difficile à maintenir : Qu'en bonne politique , le roi d'Ef-
pagne devoir enfin fe rendre aux inftances des autres Princes,
ôc fe faire honneur de donner la paix j non pour le bien des
Etats, à qui il ne vouloit que du mal, Ôc qui de leur côté dé-
telloient fon gouvernement , mais pour fon propre intérêt ôc
pour celui defes peuples, qui foupiroient après le repos : Qu'il
Zzij
H
E N R I
IV.
1
60^.
5<?4 HISTOIRE
éteindrolt ainfi le feu d'une guerre également funefte aux deux
partis j ôc que dcbarafTé de cette inquiétude, ce puiiTant Prince
n'auroit plus rien qui l'empêchât de tourner toutes fes forces
contre le Turc , ôc d'aller cueillir fur les terres des Infidèles
des lauriers plus honorables j & plus utiles à lui-même ôc à toute
la Chrétienté.
« , _ , Pendant que les plumes s'exercoient ainfi , on fit encore cou-
un libelle fa- rir un ecrit, compolelelon toutesles apparences, par un nomme
vorabie aux attaché aux Archiducs. On tâchoit d'y lever toutes les défiances,
1 ucs. jfy^.fQm: au fujet de la liberté de confcience, ôc d'infinuer un.
efprit de paix aux peuples déjà ennuyés des maux d'une fi lon-
gue guerre. Ceux qui ne vouloient point d'accommodement
en prirent l'allarmej ôc répondirent à cet écrit par un autre
très-long Ôc très amer. L'auteur y repréfentoit , que ce préten-
du équilibre des Archiducs n'étoit qu'une chimère : Qu'on
avoit beau promettre en leur nom de maintenir les privilèges
6c les anciens ufages, de ne point gêner les confciences , de
guérir toutes les anciennes plaies , Ôc de faire cefier tous les
maux dont la Flandre gémiflbit depuis tant d'années 5 que tou-
tes ces belles promefTes ne venoienr pas même des Archiducs?
mais que c'étoit de faux appas femés par les émifîaires de la
Tyrannie Efpagnoîe, ôc reclus paj: des gens fimples ôc crédu-
les, qui les prenoient enfuite pour les faire avaler à d'autres^
6c pour n'être pas tous feuls dupes de leur fotife : Qu'il fe*
roit trop tard de fe repentir quand ils fe verroient trompés,
ôc qu'il leur en arriveroit comme aux mouches , qui s'étant
brûlé les ailes , font de vains efforts pour s'éloigner de la flam-
me : Que comme l'honneur d'une jeune fille couroit grand
rifque , quand elle prêtoit l'oreille aux galands, ôc qu'elle fe
repaifl^oit de leurs fleurettes , aufiiles Flamands ne pouvoient
écouter ces fortes deconfeils, fans hazarder leur liberté : Que
toutes ces délibérations donnoient autant de fecouiTes au corps
des Etats, ôc qu'on verroit des Provinces entières s'en démem-
brer , comme avoient fait ceux de Gand ôc de Bruges : Que
l'exemple récent de cette jeune fille enterrée toute vive à Bru-
xelles, devoir leur apprendre jufqu'oLi leurs ennemis pouflbient
la barbarie à l'égard de ceux qui profeifoient une autre créan-
ce : Que depuis peu on avoir aboli à Aix-la-Chapelle la li-
berté de confcience , changé la magiftrature, profcrit des
DE J. A. D E T H O U /L I v. CXXXIII. ^6^-
eitoyenSjàla follicitations del'Archiduc:Qu'ilavoit même con- «*..««««»
feillé à ré\ êque de Paderborn , comme on le voyoit par fes tj
lettres, d'exterminer la religion Proteftante : Qu'il avoir écrit j x r
à Madame SibiUe ducheflede Clevesune lettre dattce de Ni- *
velle , où il lui mandoit que la cruelle expédition de François de ^ ^ "^^
Mendoze contre les rebelles au Roi & au duc de Cîeves avoit
été arrêtée dans le confeil en fa préfence : avoit-on lieu de croire
que l'Archiduc eut changé tout à coup f Seroit-ce le Pape ou les
Inquifiteurs qui lui auroient infpirés de plus douces penfées f
On ajoûtoit qu'il n'y avoitpasplusde douceur à efpérerde ics
frères ôc de fes coufins : Que toute l'Europe fçavoit comment
on avoit traité depuis peu les Proteftans d'Autriche , de Carin-
thie 3 de Stirie ôc de Gratz, à qui toute la protection des Prin-
ces ligués étoit devenue inutile : Que c'étoit (ur ces cruelles
maximes qu'étoit fondée la réponfe de Philippe II à fon cou-
fin l'empereur Maximilien de glorieufe mémoire, qui lui avoit
envoyé en Efpagne fon frère Charle , pour l'exhorter à la dou-
ceur dans les affaires de Religion : à quoi ce zélateur de TE-
glife Romaine avoit répondu froidement, qu'il airnoit mieuv>
perdretoutes fes Provinces, que de rien accorder qui pût tour-
ner au defavantage de la foi Catholique : Que depuis vingt-
cinq ans on ne devoit pas ^voir encore oublié \qs difcours
qu'avoient tenus les Efpagnols à la paix de Cologne , que les
Proteftans feroient bien heureux , il on fe contentoit de les
dépouiller, & fi on leur laiflbit la vie fauve pour aller cher-
cher fortune ainfi que les Juifs &: les Egyptiens , qui font errans
& vagabonds dans tous les payis : Que les Efpagnols écou-
tans leur orgueil , comme un oracle infaillible , s'étoient mis
dans la tête que l'Efpagne feroit le fiége de la dernière Mo-
narchie , ôc qu'ils avoient bâti ce beau fy ftême,fur ce que l'Em-
pire du monde étoit d'abord pafie d'Afie en Grèce , qu'il
étoit enfuite retourné en Afie pendant un petit nombre d'an*
nées fous Alexandre ôc fes fuccefleurs j qu'après il avoir pafle
à Rome j d'où il s'enfuivoit que le dernier coup de marée le
poufferoit en Efpagne , la plus occidentale de toutes les con^
trées d'Europe : Qu'enyvrés de cette idée chimérique ils
n'omettroient rien pour aider à cette prétendue deftinée .-.Qu'on
ne devoit pas compter fur leur parole , puifqu'ils avoient pouc
principe , qu'on n'eit pas obligé de la tenir aux hérétiqueî
Zz iij
'S,
raxsf*
^6^ H I S T O I Pv E
iniidéles eux-mêmes à Dieu ôc au Roi , ôc que toutes les coti-
T T ventions des Princes avec des fujets armés font nulles de plein
T Y droit : Que ces odieufes maximes avoîent éré débitées par Bal-
^ * thazai" d'Ayala, auditeur général de l'armée du prince de Par-
me, & un de leurs plus fameux Dodeuus : Que les Flamands
en perdant la liberté de confcience, ne dévoient pas s'attendre
à mieux conferver leur liberté dans le gouvernement civil ,
leurs immunités , leurs privilèges t fous un prince Allemand ,
né à la vérité en Allemagne , mais Efpagnol dans le cœur ,
fils d'une mère Efpagnole , élevé en Efpagne fous la férule des
Inquifiteurs , efclave des volontés des Efpagnols ôc du Pape ;
marié avec une Efpagnole, du chef de laquelle il poffédoitles
Payis-bas : Que la fituation commode de ces Provinces, en-
richies par l'uiduArie deshabitans, les rendoit eiïentielles aux
Efpagnols pour leur plan de la monarchie univerfelle , parce
que tout ce beau projet s'en iroit en fumée, s'il ne venoit pas
à bout de les poffeder en toute fouveraineté , ôc d'y ruiner
abfolumentla liberté ôc les privilèges qui leur faifoient obftacle:
Que la garentie des Princes alliés qu'on ofFroit aux Flamands
n'étoit qu'une vaine amorce > puifque quand la paix feroit faite,
ôc les Flamands infenfiblement alTervis , tous ces garans ne }es
tireroient pas de l'opprefîion : pouvoient-ils fe flatter qu'aucun
de ces Princes iroit pour l'amour d'eux fe battre avec les Ef-
pagnols? Que la guerre traînant avec elle tant de danger, de
dépenfes 6c d'inquiétudes certaines pour un fuccès incertain,
on diffimuloit fouvent Ces propres injures, ôc qu'on n'en venoit
aux armes qu'à l'extrémité , bien loin de les prendre de gaye-
té de cœur , pour la querelle d'autrui. Après la paix de
Vervins n'avoit-on pas vu les Efpagnols fe faifir du duché de
Cleves ôc des villes Impériales contre la foi du traité ? Que
cependant malgré cette perfidie , ôcles inftances des Alliés , le
Roi très-Chrétien étoit demeuré tranquille.
" Mais, dira-t-on peut-être, on ne verra donc jamais la^fiii
« de ces troubles f le fang coulera donc toujours ? nous mou-
5' rons, ôc nos inimitiés feront immortelles ? A Dieu ne plaife,
a» la paix efl: trop précieufe pour ne la pas défirer 6c pour ne la
» pas embraffer de tout notre cœur j mais c'eft à l'abri d'une paix
« iincere ôc affùrée qu'il faut nous repofer; les guerres finiffent,
t» ou par un traité, ou par la victoire : voyons s'il y a de la
DE J. A. DE T H O U , Li V. CXXXÎIÎ. ^C^
» fureté pour nous de traitter avec un ennemi puifTant , qui par le
9' traite devient notre maître ôc l'arbitre fouverain de notre vie. Henri
» Les raifons déjà alléguées ne font que trop voir combien ^^^ ■
« un tel accommodement eft périlleux. Le feul parti qui nous i ^ o^.
9> refte eft donc de tenir ferme , & de réduire notre ennemi à
» fe lafler enfin d'une guerre fi longue & ^\ ruineufe. C'efi: ainfî
9» que les Suiffes ont d'abord repoufle les injures des princes d'Au-
« triche , ôc que par une réfiftance opiniâtre ils leur ont fait tom-
« ber les armes des mains, 6c fe font procuré la liberté qui faic
» aujourd'hui fleurir leur République. Après tant de trêves rom-
» pues, tant de guerres fanglantes, ôc toujours malheureufes^
» l'archiduc Sigifmond s'eft enfin déterminé à conclure avec eux
« une paix perpétuelle , ôc à leur laiffer une liberté, qu'ils fça-
M voient fi bien défendre : cette paix a été enfuite confirmée oac
» les empereurs Maximilien ôc Charle-Quint, qui fe fontfervi
3' utilement de leurs armes dans les guerres d'Italie. C'eft en-
w core en fuivant la même route que les Danois, après avoic
S' fecoué le joug de Chriftierne , ce monftre altéré du fang de fes
3> fujets , font demeurés fourds à toute propofition d'accommo-
o> dément, ôc que malgré les prières ôc les menaces de Charle-
» Quint fon parent , ils le font choifi un Prince plus modéré , ÔC
3' fe font par une conftance inébranlable affranchi del'efclavage,
3' Mais nous avons un exemple encore plus illuftre dans ce-
» lui des Maccabées, qui s'étant délivrés de la tyrannie d'An-
se tiochus , ne voulurent jamais reprendre leurs chaînes , mais fa-
3' tiguerent le tyran par une guerre à outrance , ôc l'obligèrent
» enfin à leur accorder une paix glorieufe. Dans une fi bonne
^ caufe les Flamands doivent attendre de la bonté divine le mê-
» me fuccès que les SuilTes ôcles Danois, pourvu qu'ils ne fe
^ trahiffent pas eux-mêmes , ôc que par leur fermeté ils fçachent
w arrêter chés eux la victoire qui jufqu'à préfent a fuivi leurs éten-
0' darts. Car les Autrichiens qui ont befoin de la paix , voyant
» qu'ils ne peuvent Tacheter qu'à ce prix , feront avec les Fia-
» mands ce que leurs ancêtres ont fait avec les Suiffes.
» Quels avantages la guerre n'a-t elle pas procurés aux Fla-
M mands ? C'eft elle qui a étendu leur domaine, équippé des flot-
» tes, élargi les remparts des villes , conftruit des fortifications
• nouvelles , établi des écoles , réglé la difcipline mihtairc fous
He n r
I
IV.
t 60^.
S6^ HISTOIRE
» d'excellens capitaines^ouverr le pafTagedes mers vers des terres
3^ inconnueSj<Sc recueilli parla navigation des richefles inimenfes.
» AuiHles Provinces-Unies fourniflent-elles abondamment tous
« les lubiuies de la guerre ; ôc de quoi foûtenir leur glorieux éta-
oj bliffemenr. Il ne s'agit que de maintenir par le courage le
» bonheur qui en eft le fruit. Les Eipagnols au contraire font
» haralTcs , épuifés & hors d'haleine : ils ne cherchent qu'une oc-
»calion de fe repofer, ôc ils faifiront la première. Philippe II
«rebuté lui-même d'une Ii pénible guerre ^ a laiiïé fon fils dans
»la nécelîité de la finir, pKitôt que dans le defTein de la pour-
»fuivre. Sera-t-il dit qu'une République qui dès fon berceau ôC
» dans la foiblefie de fa naiflance , a pu tenir contre toutes les
«forces du père , ôc lorfqu'il étoit Ci puiffant , fortifiée mainte-
» nant par la bonté divine, ôc endurcie par les calamités,ne pourra
»réfifter à la puiflance du fils épuifée ôc prefque mourante? »
L'Auteur enfuite adreflant la parole aux Flamands attachés
à la Religion de leurs pères leur fait envifager l'orage prêt à
crever fur leurs têtes , en leur rappellant les maux pafîés. Il
leur remet devant les yeux la mort mdigne de Lamoral comte
d'Egmont , du comte de Horne, de Monrigni fon frère exé-
cuté en Efpagne par la main d'un bourreau , du marquis de
Berghe^ du baron de Selle ^ de l'évêque d'Ypre, de Cham-
pigny, d'Auxy , du baron de Hefe. 11 les effraye enfuitepar
le terrible objet de l'înquifition, qu'ils ne pouvoient honête-
ment refufer de la main du Pape ; tribunal fi redoutable, que
les habitans de Lifbonne avoient , difoit-il , ofifert à Philippe
deux millions cinq cens mille écus d'or , non pour s'en déli-
vrer tout-à-fait, mais pour en adoucir i'injufte rigueur , ôc pour
obtenir qu'on ne mîtperfonne en prifon , fans lui dire le nom de
fon accufateur, Ôc les crimes dont il étoit accufé, afin qu'il pût pré -
parer fes défenfes , ôc fe faire entendre avant que d'être con-
damné, comme il fe pratique dans tous les autres Tribunaux;
mais que les Inquifiteurs n'avoient eu garde de laifler mettre ce
frein àleur puifrance,qui fe donnoit librement carrieredans l'exer-
cice de fa jurifdidion , ôc qui s'attribuoit le monftrueux privilège
d'admettre le témoignage de gens fans foi ôc fans honneur ,
vil rebut des autres tribunaux : Que c'étoit l'înquifition qui
avoir préparé les machines, dont on s'étoit fervi pour ruiner
la
DE J. A, DE THOU,Liv. CXXXIII. 36^
la liberté dans le Milanès & dans le royaume de Naples , ôc _,
pour anéantir les droits des Arragonois , qui dans la caufe Henri
a'Antonio Ferez leur compatriote s'étoient vu dépouiller de jy
tous les moyens d'une légitime défenfe : Que c'étoit elle en- 6 o\
core qui avoir infenfiblement défarmé ceux de Liibonne ôc tous
les Portugais, ôc qui des plus habiles navigateurs de toute l'Ef-
pagne3en avoit fait des laboureurs ôc des payifans : Que le
commerce des Indes ayant été expreffénient interdit aux Por-
tugais , on ne devoit.pa« s'attendre que les Efpagnols laiflaf-
lent la mer libre aux Flamands : Qu'ainfi chacun devoit Ton-
ger à fa fureté ôc à celle de fes enfans , qui ne feroient bien-
tôt plus que de malheureux efclaves de la tyrannie Efpagnole,
fi les Flamands 3 au lieu de fauverieur patrie par une confian-
ce invincible , facrifioient leurs intérêts à une paix mal affûrée
ôc à une foumiffion aveugle. Ces réflexions coururent toute la
Flandre , ôc fervirent enfuite de modèle pour dreffer le plan du
traité qui fut conclu les années fuivantes.
L'Empereur de fon côté travailloit de concert avec les Or- Diligences
dres de l'Empire à procurer un accommodement qu'il croyoit *^oJ,f '"ocurer
plus facile à faire réuffir depuis la paix faite avec les Anglois. la paix.
il vouloir rendre ce bon office à fon frère Albert > ôc d'aiU-
leurs les troubles de la Flandre occupant une partie des for-
ces delà Chrétienté, il prévoyoit que ce feroit autant de fe-
cours perdus pour lui contre l'ennemi commun , qui s'avançoit
dans la Hongrie. Maximilien Cochi fut chargé des lettres de
l'Empereur ôc des autres -Princes, Jean Swichard évêque de
Mayence , Chriftien duc de Saxe , Wolffang Dieterick arche-
que de Salzbourg , Philippe de Bavière comte Palatin , ôc la
magiftrature de Cologne ôc de Nuremberg. On demandoit
aux Etats de ne point entrer fur les terres de l'Empire , ôc de
convenir d'un lieu ôc d'un jour pour une diète, oia ils envoi-
roient des députés pour traiter des moyens de pacification.
Les Etats , après avoir remercié les médiateurs de leur bien- Réponfe des
veillance , s'excuferent d'envoyer à la diète j ôc rappellant des E"ts au^
exemples du peu de fuccès de ces fortes d'ademblées , ils re- pcicur.
prefenterent qu'il n'etoit pas delà dignité de l'Empereur ôc des
pf inces de PEmpire de s'expofer avoir leurs bonnes intentions
éludées par les pratiques artificieufes des Efpagnols , ennemis
irréconciliables de la liberté publique, ôc qui les ayant déjà-
Tome XI f^, Aaa
et-
Ein-
570 HISTOIRE
fait condamner en Efpagne par le tribunal de rinquifition ^
avoient réfolu fecretement leur perte , fans les avoir entendu?^
HE N R I j|g ajoutèrent que le roi d'Efpagne & l'Archiduc, toujours
". • occupés du projet fantaftique de la Monarchie Chrétienne,
^^* étoient perfuadés que le gouvernement de l'Univers avoit be-
foin de réforme , & que le feul moyen de le remettre en boa
état » étoit d'établir exclufivement deux puiffances fur les ruines
de toutes les autres ; fune fpirituelle, en la perfonne du Pape,
l'autre temporelle fous le roi d'Efpagne.
Affaue» Paffons maintenant aux affaires d'Aix-la-Chapelle , qui fe
CiiJ^tlle.. trouvent liées avec celles de flandre. Mais comme nous n en
avons rien dit depuis long-tems, il eft bon de reprendre les
■chofes de plus haut. Cette ville, autrefois très-confidérable ôc
illuflrée par la fepulture de Charlemagne , fondateur de l'Em-
pire en Occident , étant limitrophe de plufieurs Etats , fcrvoir
d'azile à un grand nombre de Proteftans. Ceux-ci noncontens
de jouir de la même liberté que dans les autres villes Impé-
riales , avoient voulu s'emparer delà Magiftrature au préjudice-
des Catholiques , ÔC vingt-quatre ans auparavant ils avoient
excité à ce fujet une émeute pernicieufe. On avoir pourtant ré-
tabli la paix entre les deux partis 5 mais comme les Proteftans^
recommençoient à brouiller rl'Empereur Rodolfe fur lesjuftes
pJaiiites des Catholiques , avoir nommé pour commiffaires ÔC
juges en cette affaire, les électeurs de Cologne ôc de Trêves ,
ÔC Jean Guillaume duc de Cleves , qui prétend avoi-r par con-
cefïion des Empereurs certains droits honorifiques fur cette
ville, à caufe du voiiinage.
Cette commiiïion caufa de nouveaux troubles. Les Catholi^
ques vouloient avant toutes chofes être rétablis dans l'ancien-
ne" poffeffion , que la feule violence leur a voit fait perdre : les
autres qui redoutoient la vengence des CathoHques, avoienc
obtenu par le moyen des réfugiés , la prote£tion des Princes
Proteftans , Ôc traînoient l'affaire en longueur. Enfin vers la
iin de Novembre de l'an lypS ,on vit arriver de la part de
l'Empereur des Hérauts d'armes , qui furent bien reçus par les
Bourgnieftres. Ils fignifierent que TEmpereur vouloir ôc en-
tendoit , que les Bourgmellres dépoffedés fuffent remis en*
charge i qu'on ne fit aucune innovation dans le gouvernement,,
ôc q^ue les. habitans s'en rapportaffent déformais à lui pom;
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXXIÎL 571
l'examen 6c la dccifion de tous leurs différends. Après cette
déclaration les Commiffaires prononcèrent la Sentence déii- Henri
nitive, par laquelle l'ancien Sénat étoit rétabli, ôc la nouvelle j y
Magiftrature cailée ; avec cette claufe que le parti condamné j c 04*
payeroit à l'autre tous les dépens 6c dommages caufés par la
longueur du procès , félon i'eftimation qui en feroit faite par
Iqs Commiffaires.
Sur cet Arrêt les Proteftans préfenterent requête en l'abfert- Requête des
ce des Commiffaires, pour demander que les Sentences 6c P':oteiians au
les jugemens rendus par eux fur les matières étrangères à la p"ronuncccou-
Religion , fuffent maintenus dans tout leur effet : Que perfon- trc eux.
ne ne fut inquiété pour le fait de la Religion, dont l'exercice
public demeureroit cependant fufpen du, j'ufqu'à ce que l'Em-
pereur en eut décidé : que leurs adverfaires produififfent fans
délai le mémoire des dépens ôc dommages , au payement def-
queîs ils étoient condamnés : Qu'on leur accordât un tems 6c
un lieu pour délibérer enfemble fur les moyens de payer la
(bmme> ou d'en obtenir la rédu£tion: Enfin que le Sénat 6c
les autres habitans intervinffent , pour faire abolir la profcri-
ption , ôc pour leur obtenir une amniftie générale de la part de
l'Empereur.
Ce dernier article avoit déjà été propofé fept ans aupara- p^i^onfeàb
vant i ôc les Commiffaires ayant communiqué la chofe au Se- requête,
ï\3.t i avoient répondu par Sentence du feptiéme Septembre,
que les Catholiques pourroient s'adreffer à l'Empereur ôc en
obtenir l'amniftie : ce qui en excluoit les Proteftan-s. On y fit
pour le préfent la mêmeréponfeî ôc quant aux autres -articles
on y ajouta qu'on leur afîigneroit un lieu d'affemblée , à corw-
dition qu'ils n'en tiendroient aucune , qu'avec la permilîion du
Sénat, ôc en préfence de quelqu'un des Bourgmeftres : qu'on
leur produiroit dans î'efpace de quarante jours le mémoire des
dépens ôc dommages , ôc que les différends qui pourroient fur-
venir en cette parde feroient décidés par l'Archevêque de Co-
logne : que cependant l'exercice de toute autre Religion que de
la Catholique demeureroit défendu. On récommanda encore au
Sénat ôc aux habitans , tant en général qu'en particulier , da
maintenir la concorde , ôc de ne pas donner occafion à de nou-
veaux troubles.
Après le départ des Commiffaires, comme les condamnés
A a a ij-
57^ HISTOIRE
' difFeroient fous différens prétextes , de fe foûiiiettre au Jnge^
Henri ment , le Sénat commis à l'exécution commença à procéder
I V. contr'eux par les voyes de rigueur 5 ôc comme li c'eût été une
1 5-0 4. caufe nouvelle , il décréta de prife de corps plufieurs d'entr'eux,
Kjgiieurdont ^ envova des foldais à leurs maifons pour les arrêter ôc les
on ufe envers ^ .^ aj^tji r r r
iesProtertans. niettre en prilon. Au deraut de leurs perlonnes , on lailit tou-
tes leurs écritures , leurs livres , leurs comptes Ôc leurs papiers,
qu'on apporta au Greffe , ôc on mit chés eux des garnifons ,
qui ne defemparerent qu'après avoir confumé toutes les provi-
fions. Cependant on n'adigna aux Magiftrats condamnés au-
cun lieu d'aflemblée , comme on l'avoit promis > enfin on pro-
duifit le mémoire des dépens ôc dommages , ôc les con-
damnés furent cités à la barre des Archers , ôc fommés à payer
les fommes contenues au mémoire dans i'efpace de quatorze
jours depuis la (ignification : faute dequoi ils feroient traités
comme rebelles ôc profcrits. Tout cela fut publié à main ar-
mée , fans que les mécontens ofaiTent ouvrir la bouche. De
plus on invita tous ceux qui prétendoient avoir reçu d'eux
quelque tort , à en porter au plutôt leurs plaintes : ce qui au-
gmenta le nombre des demandeurs, ôc les rendit plus hardis à
multipUer leurs demandes.
LesPiotef- Comme les condamnés demandoient du temspourle paye-
/Aix.îa"cba- ^^^^^ ^^ ^^"^ ^^ fommes , on leur accorda un terme alTés court;
peJie. qui fut prolongé plufieurs fois , mais fans qu'ils pulfent encore
fatisfaire ; en conféquence on ordonna aux marchands de fer-
mer leurs boutiques , Ôc de céder tout commerce , jufqu'à ce
qu'ils eudent entièrement fatisfait ; ôc pour ks prefTer davan-
tage , on fit entrer dans la ville par ordre du Sénat une gar-
nifon du duc de Cleves , ôc on leur impofa une amende de
cinquante Talers par jour. La Sentence de profcription por-
tée par l'Empereur comprenoit tous ceux qui avoient été en'
charge depuis l'an lySi : les condamnés demandoient du tems
pour les faire alTigner en juflice , ôc pour régler à quelle par-
tie de la fomme chacun d'eux étoit tenu ; mais il fe rencon-
tsoit une nouvelle difficulté : car plufieurs de ces Magiflrats
é^ant Catholiques , prétendoient n'être pas compris dans la
Sentence, ôc foûtenoient qu'ils avoient été légitimement élus,
ôc qu'ils n'avoient jamais confenti à tout ce qui s'étoit fait con-
tre la volomé de l'Empereur i mais qu'obligés de céder au
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXXIII. ^75
nombre & voyant que toute leur réfiftance étoit inutilcj ils avoient ^
plutôt toléré qu'approuvé les malverfations de leurs confrères. Henri
Par ces raifons ils réùmrentàfe décharger de l'amende, dont ly,
le fardeau devenu bien plus pefant , retomba tout entier fur j 5 q a^
les Proteftans. On ne leur fit point de quartier pour le paye-
ment. Car dès les premiers jours de Février , lorfque tout étoit
couvert de neige , tous ceux qui fe trouvèrent n'avoir pas payé
lafomme,ou n'en être pas exempts pour caufe de Religion ,
reçurent ordre de fortir fur le champ de la ville 6c du terri-
toire d'Aix j dans le tems que tous les environs étoient reni'
plis de foldaîs Efpagnols , à la merci defqueis les bannis fe trou-
voient abandonnés par la rigueur de cet Arrêt.
Après leur fortie, on publia au mois d'Avril un décret , Divers Editj
par lequel on remettoit le payement au mois de Mai prochain: comvç les
jufqu'à ce terme on permertoit aux bannis d'entrer dans la ^^^'^ ^"*'
ville ôc de traiter avec leurs créanciers 5 & faute de s'acquit-
ter dans cet intervalle , on les menacoit de vendre leurs biens
ôc de mettre leurs créanciers en polTeflion par autorité publi-
que. On publia encore un nouvel Edit , qui portoit Cjuetous
ceux qui avoient recelé ou détourné les biens des abfens , ou
qui en connoiiïoient les receleurs , eulTent à remettre fur le-
champ auxMagiftrats ce qu'ils en avoient eux-mêmes en leur-
pouvoir , ou à dénoncer ceux qu'ils en fçavoient failis. Quel-
ques-uns obéirent à ces Edits ; mais comme la plupart fe trou-
voient infolvables , ils dépurèrent à l'Empereur pour obtenir
quelque diminution. Leur demande n*eut aucun effet, parce
qu'ils furent traverfés par les agens du duc de Cleves , à qui
ils dévoient unegrofle fomme. Ainiî ils reçurent ordre de trai-
ter avec ce Duc , dont les Procureurs leur demandoient cin-
quante mille écus d'or. Comme ils alléguèrent l'impofïibilité
où ils étoient de payer une fomme fi excefîive , on leur per*
mit d'en tirer une partie de leurs affociés: par ce nom on en-
tendoit ceux qui avoient été en charge depuis l'an ijSj jufqu'à-
l'an lySp. Comme on ufoit de rigueur pour contraindre ceux-
ci , ils portèrent leurs plaintes à l'Empereur, qui chargea de
nouveau Tarchevêque de Cologne de connoître en dernier
refibrt de toute l'affaire, ôc fur-tout des différends qui furve-
noient entre les parties au fujet de l'exécution de la Sen-
tence de profcription. Mais les Commiffaires nommés par
A a a ij j
i?74 HISTOIRE
■.p— l'Archevêque différant de jour en jour, ne vinrent à Aixqu'eit
j Y ^ Cependant on continuoit de vexer les profcrits fous mille
^ * faux prétextes. On les accufoit de n'avoir pas entièrement
payé le fubfide impofé pour la guerre contre le Turc j quoique
cette accufation fut démentie par la quittance du Magiftrat de
Francfort : car elle faifoit foi qu'ils avoient payé en trois ter-
mes vingt-cinq mille florins d'Allemagne ; ce qui étant réduit
à la monnoye courante d'Aix , montoit a ia fomme de treize
mille fept cens quatre-vingt-dix-huit Talers ; ôc cependant la
Magiftrature d'Aix nen avoir reçu du peuple qu'onze mille
cent-vingt-huit , parce que la plupart des habitans , fur-tout
de la banlieue , craignant de jour en jour lafentence deprof-
cription, ôc prévoyant que la Magiftrature feroit cailée, avoient
refufé de contribuer.
Quelques A l'arrivée des CommifTaires de l'Archevêque, les profcrits
«ns des prof- reçurcnt ordre de fe rendre à Aix , pour être jugés fur les rai-
nimein&de- ^^^^ qu'ils alléguoicnt pour leur décharge ; en même tems le
iiundcut par- Sénat Icur lit défendre d'entrer dans la ville, leur permettant
^°^ feulement de demeurer aux environs. Après un examen fait à
la hâte , comme les CommifTaires exigeoientqueles deux par-
tis s'en remiffent à leur décifion , quelques-uns en petit nom-
bre y confentirent i & après avoir payé la fomme , furent en-
core obligés à fe confeffer coupables , ôc à demander ignomi-
nieufement pardon à l'Empereur, félon la forme prefcrite pai:
fes CommifTaires.
Murmures Cette humiliation fut plus fenfibîeàleurs confrères que tout
^e leurs coa- jg j^efte. Ils perfiftoicnt à foûtenir leur innocence , ôc fe ré^
crioient contre l'injuftice de cette condamnation précipitée ,
prétendant n'être coupables que d'un zélé généreux pour le main-
tien des privilèges ôc de la liberté de leur patrie : Que l'Em-
pereur même n'étoit pas tellement prévenu contre la juftice de
leur caufe , qu'il n'eût traité plus favorablement de malheureux
citoyens , s'il eut pu réilfter aux folHcitations importunes du
Légar , & à celles de Guillaume de S. Clément ambafladeur
d'Elpagne , ôc de François de Mendofe amiral d'Arragon.
Ils publioient par tout de vive voix 6c par écrit, que tous ces
mauvais traitemens avoient pour caufe, non pas une préten-
due rébellion, dont ils étoient fort innocens , mais la haine
IɫBfc^
DE J. A. DE THOU. Lïv. CXXXÎII. 577
'qu'on portoit à leur Religion : Qu'on ne s'étoit fervi de ce —
faux prétexte que pour entamer les privilèges d'une ville du H E n R i
premier ordre dans l'Empire , en lui ôtant le droit de faire J y.
battre de la nionnoye d'or; prérogative que les Jurifconfultes ^ 604.,
appellent avec raifon le principal fceau de la Souveraineté.
Peu de tems après ^ un événement imprévu contribua encore , ^^^^^.^ ^'"»"
... j 1 j j r^i A . j -j-^ . - . les hahiuins
a aigrir contr eux le duc de Cleves. Au mois de revrierlui- iVaIx fou!: au;
vant François de Lorraine comte de Vaudemont alla voir fa ducdcCleves^-
fœur Antomette mariée au duc Cleves, 6c vint avec deux cens
cavaliers à Brotrdiot : c'efi: une petite ville à ilx milles d'Aix^
renommée pour Ces bains ôc pour une célèbre Abbaye de filles.
-De là on fit dire aux habitans d'Aix que la Duchefie avoir en-
vie d'y venir avec fon frère pour vifiter les faintes Reliques.
Le Sénat rétabli y confentit volontiers , & prépara tout pour
une réception honorable. Mais ceux quicraignoient le Duc, ne
voulurent pas laiffer entrer l'efcorte de cavalerie qui avoir pris
ks devants , ôc fermèrent les portes à la Duchefi^e ôc à fon frère.
Les ducs de Cleves prétendent avoir le droit de faire efcor-
îer les Princes étrangers ôc les autres qu^ils jugent à propos
jufqu'à la porte , ôc même dans les rues de la ville. Ceux qui
leur conteftoient ce droit , fe fondoient fur ce qu'au tems da
facre de Chaile-Quint, l'Abbé de Fulde s'y étoit oppofé , ôc
qu'après une longue difcuffion l'Empereur avoit décidé , que
le Duc pouvoir avancer avec fes gens jufqu'à la porte d'Aix $-
que là fon efcorte prendroit un autre chemin , Ôc que l'Abbé'
feroit entrer la fienne dans la ville.
On publia enfuite unEditde l'Empereur qui défendoit fous Def-nier cJk'
de grofies peines le cours de la monnoye d'or ou d'argent qui reur, ^^*^^'
feroit frappée au coin des Pvlagiftrats dépofés. Les Impériaux
convenoient bien que c'étoit un ancien privilège des Magif-
trats légitimes de cette ville 5 mais ils prétendoient que les Bourg-
lîîeftres dépofés l'avoient perdu en même-tems que leur char-
ge ; d'autant plus qu'ils avoient changé Tancienne infcriptiort;
conçue en ces termes : Alonnoye nouvelle de la Royale ville d'Aix».
en mettant le mot de libre à la place de celui de royale. Oiv
leur permit pourtant d'en faire battre de cuivre , à conditioa'
qu'ils fupprimeroient le mot de libre.
Encemême-tems lesdifputes de Religion cauferent de non-
veaux troubles à MarpourgenThuringe. Cette ville appartenoit
37^ HISTOIRE
_ _ à Maurice , Landgrave de HefTe , héritier de fon oncîô
TT _ - , Louis mort fans enfans. L'Univeriijté de cette ville , & fur-
j-Y tout la Faculté de Théologie attachée à la Confeflion d'Aus-
^^.' bourg, ôc fort célèbre dans lepayis, fouffroit avec peineque
Occafi^i* Maurice favorisât fecretement ceux qui fuivoient la Confef-
des troubles fion Protcftante reçue chez les Suiffes. Ce qui acheva de me-
fués'ï Mar-' contenter les Luthériens , fut un mandement du Prince , qui
pourg. ordonnoit aux Dotteurs de cefifer leurs difputes inutiles iur
lUbîCjutté du Chrift, &de fonger plutôt à défendre fans aigreur
fa préfence réelle y comme il avoir été réglé dans les conféren-
ces tenuësentre les quatre frères Guillaume , Louis , Philippe,
ôc George , à Treis , à CalTel , ôc à Marpourg même. Il leur en-
joignoit encore d'expofer aux yeux des fidèles le décalogue en
fon entier , ôc fans aucun retranchement , d'enlever des Egli-
fes les images ôc les ftatuës, & de rompre le pain à la Gêne.
^,,. . Ces reglemens ôc d'autres pareils révoltèrent les Théolo-
Sedition ex- . ti i • i , . ^ .
^tce& punie, gicns. lls les rejetterent Comme des nouveautés, qui lentoient
le Calvinifmej ôc déclarèrent hautement > qu'ils fermeroient
plutôt leurs écoles , que d'obéir au préjudice de leur Religion.
La révolte éclata le 1 6 d'Août à l'occafion d'un Sermon que
Valentin Schouer faifoit au peuple , conformément aux inten-
tions du Prince. Pendant qu'il veut infmuer à fon auditoire
ces nouveaux établiflemens , les artifans s'attroupent de tous
les quartiers de la ville , courent au Prêche avec leurs outils ,
feififîent le Miniftre , l'accablent de coups , ôc le jettent-
en bas de la chaire prefque fans vie. Maurice étoit pour lors.
à Gemund. A la nouvelle de cette émeute , il part en di-
ligence ôc arrive à Marpourg. Il ramené par la main au Prêche
le Miniftre tout couvert de meurtriffuresi ôc après un difcours
fort modéré de Schouer, il prend lui-même la parole, répri-
mande les fèditieux , ôc ajoute qu'on voyoit bien qu'ils étoient
encore idolâtres dans le cœur , puifqu'aveuglés d'un faux zèle
pour la défenfe des images , ils avoient été jufqu'à maltraiter
les images vivantes de Dieu même , rachetées du plus pur fang
d^ fon fils. Il fait aufii-tôt enlever du temple toutes les images
& abattre la tribune, où les Théologiens s'afleyoient ôc d'oij'
les mutins s'étoient jettes fur Schouer j mais dans la crainte que
le peuple ne fe foûlevât, non content d'avoir averti les Théo-
logiens , il fit entrer dans la ville quelques compagnies :, qu'il
logea
DEJ. A. DETHOU,Lir. CXXXJIL 577
logea chés les habitans. Quelques jours fe paOerenten mur- .
mures. Enfin au bout de huit jours les habitans députèrent au tj
Prince plufieurs notables , qui vinrent fe jetter à Ces pieds, j-y
pour lui demander pardon de leur faute. Schouer lui-même ^
intercéda pour eux ; ôc en fa confidération Maurice fe laiiïa
fléchir ; il fe contenta d'en exiler quelques-uns des plus mu-
tins , ôc partit de Marpourg , après avoir fait célébrer deux
f<)is la Cène avec la fraction du pain.
Cette même année Henri Jule deBrunfwick fit une fecon- Deffein du
de entreprife fer la ville qui portoit fon nom. Il avoitcedef- «^^c de Brunf-
r • j • I o i' ' ' J 1 • rr / Wick Car la
l€in depuis long-tems, oc i année précédente il avoiteiiaye en- ville deBnmf-*
vain de s'en rendre maître par furprife. Il fit encore cette an- wick.
née une pareille tentative. Mais ayant manqué fon coup avec
beaucoup de perte 6c de honte, il réfolut d'en venir à fon hon-
neur par la force ouverte. Cette ville , aujourd'hui la plus
puifTante de la Saxe , fut bâtie il y a huit cens ans par Bruno
fils de Lupold duc de Saxe , fur la rivière d'Ouacre qui fe
décharge dans le Vefer. Elle efl: parvenue peu à peu à un tel
point de grandeur , qu'elle a mérité d'être affociée à la Ligue
Anféatique compofée de foixante- dix villes. Toujours en bute
aux prétentions des Princes voilins , ôc toujours jaloufe de fa
liberté , elle a fans ceffe éprouvé leur haine , tantôt couverte
ôc tantôt déclarée.
Le duc Jule quila trouvoit à fa bienféance, avoitdoncfe-
cretement formé le deffein de la furprendre : ôc pour donner
moins de défiance , il avoir tenu quelque-tems fes troupes aux
environs , oi^i il ne paroiffoit fonger qu'à les exercer , & à les
faire paiïcr fréquemment en revue. Le voifinage des Efpa-
gnols , occupés pour lors au fiége deLingenendeçà du Rhin
fur les frontières de Frife , ôc qui allarmoient tout le payis , lui
fournifToit un prétexte plaufible détenir fes troupes prêtes ôc en
haleine. C'étoit ce qu'il avqit mandé lui-même à réle£teur de
Cologne , par des lettres qui étoient devenues publiques. Une
autre chofe fervoit encore à couvrir fon deflTein j il avoir pafle
quelque-tems à lacour de l'éleêleur de Saxe : ce qui avoir fait cou-
rir le bruit que le duc de Brunf\v'ic traitoit du mariage de fa fille
avec le prince d' Anhalt : on étoit d'autant plus difpofé à le croire,
qu'on efpéroit qu'au moyen de cette alliance le prince d'Anhalr,
qui penchoit vers le Calvinifme , reviendroit à la ConfefTion
57S HISTOIRE
d'Aufboutg ; comme les Saxons le deiîroient ardemment.
hV>j R I ^^ Duc profitant de l'erreur , fe rendit avec le prince d'An-
JY hait à Wolffenbutel capitale de fes IZtats. Il y fit venir les
, /c v>\. foldats ôc les payifans , qu'il faifoit drefler à la milice. On s'im-
Mtfiiresque magmoit en enet qu il ne rauoittous ces mouvemens que pour
prend le Duc honorcr laréccption de fon gendre 3 & tous les jours on voyoit
Sr€ VvSle."' ^^ nouvelles troupes traverfer la ville au fon du tambour , fans en
prendre aucun ombrage. Mais l'e'vcnement fit voir que la poflef-
fion de la ville de Brunfv:^^ick étoit l'unique but qu'il fe propofoit,
6c que tous ces préparatifs ne fe faifoient que pour la furprendre.
Le Duc n'avoit fait confidence de fon deflein qu'à un très-
petit nombre de perfonnes, fans s'en ouvrir même aux prin-
~ cipaux de fon confeil , ni à fon Chancelier. Il marqua pour
' l'entreprife le 20 de Septembre , jour auquel on devoit après-
midi faire les funérailles de la femme du Bourgmedre Beckcr.
Car ce coavoi attirant fans doute un grand concours de peu-
ple , il s'attendoit de trouver les portes moins gardées. Il fe
fervit pourréùffir, d'un trompette ancien habitant de la ville,
où il confen'oit encore bien des habitudes. Trois chariots rem-
plis de foldats choifis s'étant avancés jufqu'au bois deLechelr,
celui-ci prend les devants 5 & pendant qu'il amufe les gardes
de la porte , les chariots entrent fuivis de cinq foldats en ha-
bit de payifans. Dès qu'ils eurent paffé la première porte , les
foldats fautent à terre , & le trompette ayant mis lépée à la
main, tue un des fentinelles. A ce fignal deux des cinq qui
fuivoient en tuent deux autres. Le quatrième qui reftoitfeul
fe fauve dans la ville , ôc court à la porte Magnus , en criant
aux armes. Cependant les foldats qui s'étoient rendus maîtres
de l'entrée 3 au nombre d'environ cinquante , ferment la fé-
conde porte , pour fe mettre à couvert du premier efi^brt des
habitans jufqu'à l'arrivée du fecours. En attendant ils s'em-
parent du fort de Magnus ôc de S. Gilles, Ôc pointent contre
la ville le canon qu'ils y trouvent , ôc dont ils font quelques
décharges pour intimider les habitans.
-. „^ Le retardement du fecours donna le tems à ceux-ci de re-
feir.cnt de vcnir de leur épouvante ôc de le préparer à la detenle. D a-
r-uaci^i'.e. bord on n'entendoit que les cris des vieillards , des femmes &
àç.s enfans , qui eroyoient la ville prife. La plupart fe fau-
voient dans l'égUfe de S. Blaife , efpérant de trouver un afile
D E J. A. DE THOU,LîV. CXXXIII. 37^
afTaré dans ce faint lieu , qui depuis long-tems étoit fous 1
protedion des Princes.^ Mais bien-tôt les Colonels 6c les chefs Henri
des quartiers accoururent au rempart qui joignoitle baftionde j y^
Magnus : c'étoit le rendes- vous dont ils étoient convenus la 1C04,
veille > avant même que d'avoir connoiiTance de l'entreprife
préfente. De là s'étant apperçus du petit nombre des ennemis,
ils com.mencent à les battre à coups de canon; ôc regagnant
peu à peu le terrein , ils les acculent dans le fort de la porte
S. Gilles nommé le Camfoort. Alors un boulanger de la ville
fit un coup hardi. Il y avoir depuis long-tems à cette porte
un gros bafilic de demi pied d'ouverture, plein de muraille,
de cailloux , ôc d'autres chofes femblables. 11 s'avifa de le char-
ger de poudre , ôc d'y mettre le feu avec un tifon. Cette dé-
charge fit un grand carnage des ennemis , aulTi-bien que des fol-
dats de renfort qui approchoient déjà avec le Duc.
A leur arrivée, ceux qui tenoient dans le Camfoort , vou- Leshabîtans
lant fe jetter dans la ville avec toutes leurs forces, tâchoient ^^ «^^f'^"^^"^
j 1 VI • r ' T u avec vigueur,
de rompre la porte qu us avoient auparavant rermee. Les ha-
bitans , pour l'empêcher, l'avoient fortifiée en dedans avec du
fum.ier , des pierres ôc d'autres matières. Cependant le trouble
ôc la confufîon recommencent dans la ville; ôc pendant que
â'artillerie foudroyé les maifons ôc les rues, le peuple perd le
tems à quereller le Sénat ôc les Bourgmeftres. Il leur repro-
che leur négligence ôc leur inattention, d'avoir méprifé tous
les avis qu'on leur donnoit pour la fureté publique , ôc con-
gédié les colonels ôc les officiers étrangers , qu'on avoir pris
à la folde. Tout occupé de ces murmures , il paroiflbit avoic
oublié le péril préfent. Les Magiftrats de leur part l'exhor-
tent à laifler ces vaines difputes , pour fonger à fe défendre.
Enfin les artifans Ôc les brafleuis , au nombre d'environ deux
mille, prennent les armes fur la promeffe qu'on leur fait de
îes payer, ôc fe préparent à combattre avec ardeur. Ils don-
nent l'aflaut au logement des ennemis , ôc en abattent grand
nombre par les décharges de moufqueterie. Les ennemis de
leur côté fe couvrant de madriers , ne ceflent de tirer. Ils font
joiier fur la ville l'artillerie ôc les feux d'artifice , mais fans faire
beaucoup de mal i car les Bourgmeftres avoient fait préparer
des facs mouillés ôc des peaux de bœufs pour rompre l'effet
du canon , ôc pour étouffer les grenades. Ainfi le Duc fit faire
B b b ij
320 HISTOIRE
_ inutilement plufieurs décharges fur l'écurie publique du Ma-
ri giftrat , où l'on avoir amaiTé quantité de paille , ôc fur la place
-. ^- du Chapitre , autour du Lion d'airain , ce qui fut caufe que les
boulets ne firent aucun effet. Il n'y eut pas jufqu'aux femmes
'J^* de la populace , ôc aux fervantes qui firent merveille en cette
occafion : armées de hoyaux , elles montèrent aux échelles i ôc
pendant que l'ennemi tâchoit de forcer la porte à coups de ca-
non ^ elles le chargèrent en flanc, ôc l'obligèrent enfin de fe
retirer.
Coitrsge des Cependant Sebaftien , Pafteur de S. Michel , courant par
baoïtaiis. toute la ville, exhortoit les habitans à la concorde ôc lesen-
courageoit par fon exemple. Un rare exemple de valeur les
anima encore. Un enfant emporté par le zélé de défendre fa pa-
trie , devint tout à coup foldat déterminé. On le vit courir tcte
baiffée aux ennemis , Ôc en abattre trois d'autant de coups de
moufquet. Mais Jule rafraîchiffoit à tout moment fes troupes ,
qui ne combattoient que pour la gloire ôc le butin 5 au lieu qu(B
les habitans qui couroient rifque de la vie, ne pou voient pren-
dre de repos. Ainfi fatigués ôc épuifés d'une ii longue réliilan-
ce, ils fe réduifirent à prendre le parti de la négociation. Ils
y furent encore déterminés par les gémiflemens ôc les cris qui
le renouvellerent dans la ville , à la vue d'une pluye de feu qui
vint fondre fur ]qs maifons. C'étoit des balles du poids de trois
onces : on en mettoit cent -cinquante jointes enfemble avec
de la poix - refine > en forme d'un petit vafe 3 enfuite on les
enveloppoit de carton ôc de linge ôc on en chargeoit le ca-
non. Elles en fortoient avec grand bruit ôc fracaffoient les
toits des maifons ; cependant très-peu de gens en furent bleffés;
le duc eft E)^"s cette extrémité les minières Valrad ôc Moller furent
obligé de fe députés à Jule , pour demander quartier, ôc lui promettre l'o-
béïflance de la part des habitans, s'il faifoit cefler l'attaque. Il
attendoit l'événement au bois de Léchelt 5 il ne voulut pas mê-
me les entendre , non plus que d'autres encore , qui lui fu-
rent envoyés à différentes fois. La nuitfepafla en allarmes de
part Ôc d'autre. Une groffe pluye incommoda fort les ennemis.
Enfin huit greffes pièces de canon étant arrivées de Wolfen-
butel , on recommen(^a à battre la muraille. Tout éroit défef-
peré } quand deux jeunes habitans entreprirent avec fuccès de
prendre l'cnneiin à dos par deux endroits différent ; l'un s'ct^nt
n*/» »" f r ** f-
DEJ. A. DETHOU, Liv. CXXXIII. 581
mis à la tête de cinquante hommes choifis , fait percer la mu-
raille 5 dès que le trou fut fait, il fort avec fa troupe, donne He nri
furie retranchement des ennemis, & renverfe ou écarte à IV.
coups de piques tout ce qu'il rencontre. L'autre ayant chargé 1 <^ o ^.
de Ibldats trois barques , telles que celles dont on fe fert fur
rOnacre , fort de la ville en remontant la rivière , ôc étant def-
cendu fur le rivage oppofé , il marche vers la porte S. Gilles
avec fa troupe, compofée feulement de foixante-dix hommes,
6c tombe tout à coup fur les alTaillans qui ne s'attendoient à rien
moins. Quelques-uns jetterent leurs armes & prirent la fuite ,
tous ceux qui relièrent dans le Fort furent pafTés au fil de l'épée,
la plupart des autres furent noyés dans la rivière.
Les habitans profitant de ce défordre, fortent fur les fuyards,
les pourfuivent jufqu'au bois ôc en font un fi grand carnage ,
que tout le chemin étoit couvert de corps morts. Ainfi la pluye
qui étoit furvenuë Ôc la bravoure de ces deux jeunes hommes
fauva la ville. Elle leur témoigna fa reconnoiffance par des
éloges 6c des récompenfes. Le tréfor 'public paya d'une fom-
me d'argent la valeur extraordinaire de l'enfant dont nous avons
parié , & on augmenta la paye des foldats. Les habitans de-
meurèrent maîtres de fept gros canons , que ceux de Brunf-
wick cinquante ans auparavant avoient été obligés de donner
à Charle-Quint , 6c qu'Eric de Brunf>j('ick qui fervoit alors dans
fon armée, avoit obtenus de lui. On prit encore plufieurs au-
tres pièces plus petites , auffi-bien que fix mortiers qui fe trou-
vèrent dans le Camfoort, foixante-dix barils de poudre & plu-
fieurs chariots chargés d'échelles , de planches , de balles de
plomb jointes avec de la poix-refme , de boyaux , de piques
ôc de chevaux de frife. Le duc Jule perdit plus de douze
cens hommes 6c beaucoup de NoblefTe : dans la confufion des
combats de cette nuit, il périt un grand nombre de canoniers.
On fit environ deux cens ^prifonniers , les habitans n'eurent
que cinquante hommes tués 6c autant debleffés.
Le Duc , confus 6c irrité de ce mauvais fuccès , rcfolut d'em- 11 revient
porter la place à force ouverte, il y vint mettre le fiége, ôc p'i'«^s<^r Jai^
le 21 d'Odobre il ouvrit la tranchée avec grand appareil. En " '^^"^'■'*'
vain , les habitans tâchèrent par de fréquentes forties , de rai-
ner les travaux des ennemis 3 ils furent toujours repouffés. Au
Bbbiij
582 HISTOIRE
Il ig bout de quatre jours ils députent à Jule pour traîtter d'accom-
TT ^j r, modemenr. Mais comme les députés s'pbftinoient à ne rien
* lY relâcher de leurs libertés ôc de leurs'" privilèges , ils s'en re-
^ * tournèrent fans rien conclure. La circonvallation étant ache-
vée , on éleva à la hâte des Forts à toutes les portes , pouc
empêcher les forties. Un Meunier donna l'invention d'arrêter
le cours de l'Onacre. On boucha de terre le Ht du fleuve,
pour inonder la ville à mefure que l'eau croîtroit au-delTus de
tes bords. On inventa encore une nouvelle efpéce de bombes,
qui s'attachant fortement aux murailles ôc aux toits de maifons,
y mettoient le feu, fans qu'il fut pofTible de l'éteindre.
Icshabitnns Les Affiégés Voyant leur ville prefqu'entierement détruite
obnenncntun par dcux élémeus Contraires, eurent recours à l'Empereur,
peJeui^, mais ^ ^^ fuppHcrent d'euiploycr fon autorité y pour les garantir
Tans aucun cf- d'une perte inévitable. L'Empereur perfuadé qu'il étoit d'un
- ' dangereux exemple, de laifler ainfi les Princes de l'Empire
faire la guerre à leurs voifms , fans l'avoir déclarée en forme ,
& fans fa participation-^ publia contre Jule un édit févére,
par lequel il lui enjoignoit de lever le fiége ', 6c à tous ceux
qui avoient part à cette entreprife , de quitter fes étendarts ,
fous peine d'être mis au ban de l'Empire. Cet édit fut , félon
la coutume , affiché à Francfort fur le Mein, à GiefFen , à Arnf-
burg, à Zoeft, à Lemga^i^, à Lippe , à Hambourg, à Lu-
bec, à Lipfic , à Drefde , à Magdebourg, à Lunebourg , à
Hildesheim, Ôc à Spire. Mais comme la difcipHne étoit depuis
long-tems tombée dans l'Empire , il ne produifit aucun effet.
Le 2.6 Novembre Jule fit fommer les AfTiégés de répondre
formellement à ^cs demandes. lis y répondirent par une (ortie
de fept compagnies , qui efcortoient plufieurs chariots , pour
amaffer du bois dont on manquoit dans la ville j mais la cava-
lerie ennemie les força bientôt de rentrer.
Le roi de Frédéric , roi de Dannemarc , étoit venu au camp pour fe-
vicnr^u'^Ve- conder fon beau-frere. ïl vifita les lignes , témoigna en être
cours de Jule fort coutcnt , ÔC promit dans peu de jours un renfort de cinq
ion beau-fre- ^^^^^ cavaliers. La plupart étoient du Holflein , province du
corps de l'Empire, ôc par conféquent ils étoient compris dans
redit de l'Empereur. Mais ils n'y eurent aucun égard , Ôc J|'é-
coûtèrent que les ordres de leur Frinçe.,
re
» »JUB»-iUIIML.taU «a8t
DE J. A. DE THOU^Liv. CXXXÎÎÎ. 3^^
Jule fit publier de Ton côté un édit à Halmdat , dans lequel .
il fe plaiernoit fort au long de la rcbellion de ceux de Biunf- 771 ^, „ -
"^ack, qu il appelloit les lujets. 11 proteltoit qu il avoit etc force i y
de prendre les armes , pour réprimer leur infolence , ôc pour ^
réduire leur opiniâtreté ^ qu il ne laiioit que ioutenir les droits, piufictusvil-
ôc qu'on ne devoit accufer que ce peuple rébelle de tout le its Anfcati-
fang innocent qui feroit verfé dans cette auerelle. La digue Tn^,ZJ\^'
qui arrêtoit le cours de l'Onacre , étoit déjà fort avancée : viiîedeBninf-
i'eau commençoit à inonder la ville , ôc les liabitans en avoient "!^|j^jg'' ' ^°'^'^''®
jufqu'au genoùil , lorfque tout d'un coup , la rivière forçant
avec violence cette nouvelle barrière j fe rouvrit un pafTage
dans fon canal, ôc délivra les Afîîégés d'un grand péril. Une
autre circonftance contribua encore beaucoup au îalut de la
ville- Les ennemis donnèrent un affaut imprévu , un jour que
plulieurs des habitans & des principaux Magifîrats étoient de-
hors. Ceux-ci ne pouvant rentrer, prirent le parti de fe retirer
en dilifi^ence dans les villes Anféatiaues. Ils obtinrent la mé-
diation de ceux de Hambourg, de Lubec, ôc de Brème, ôt
vinrent à Wolfenbutel , avec les Députés de ces trois Villes*
Elles demandoient à Jule qu'il cefTât toute hoftiliré, ôc que
s'il avoit quelque démêlé avec ceux de Brunfwick, il employâc
les voyes de la juftice pour le décider : qu'autrement , elles fe
trouveroient obligées de fe déclarer hautement contre lui pour
Finterêt de leurs Alliés. Comme le Duc ne paroiflbit pas faire
grand cas de leurs demandes, elles levèrent des troupes, &C
en donnèrent le commandement à Augufte prince de Lu-
nebourg, à qui on donna des aflùrances pour les frais de la
guerre , ôc pour le payement de fes troupes.
Le roi de Dannemarc ne quittoit pas la tranchée. Il avoit Acccmmo-
pris fon quartier près du monaftere de Ridaghaufen, où il avoit pof(^."p",^r ^'10^
élevé un Fort , qu'on nommoit le fort Royal. Les habitans de Dannc-
firent de ce côté-là, \e 26 Décembre , une vigoureufe fortie, "^^'■'-"' ^y^j^t-
on le Koi courut nique de la vie. Comme les nouvelles qu il bitans.
rccevoit le rappelloient dans fes Etats , il voulut avant fon dé-
part propofer un accommodement , pour donner à fon parti
tine couleur de juftice ôc de modération. Les conditions étoient t
Que la Ville, pour expier la mémoire de fa rébellion, paye-
roit tous les ans cinq cens écus d'or de Hongrie à titre d'a-
miende : Que toute jurifdiction hors de la ville ôc dans les
S^i HISTOIRE
, villages appartienduoit à Juîe , qui pourroit même faire fon
r} féjour dans la vilic^ quand il le jugeroit à propos : Qu'on ne
TV pourroit recevoir aucun Sénateur, fans un brevet du Prince,
^ * & qu'il auroit droit d'avoir toujours dans le Sénat un homme
attaché à fa perfonne : Que les immunités ôc privilèges , dont
fes ancêtres avoient joui dans la ville , fubfifteroient en leur
entier : Qu'il feroit dédommagé des frais de la guerre, ôc
cpQ le Sénat lui donneroit, à titre d'amende, vingt canons de
fonte : Qu'après le traité conclu, ôc la paix jurée de part ôc
d'autre, le Prince nommeroit deux villes du premier rang dans
l'ïmpire , qui fe rendroient cautions de la fidélité des habitans.
Les Aiïiégés rejetterent ces propofitions , comme' tout-à-fait
injufles , ôc peu de jours après le roi reprit la route de Dan-
nemarc. La fuite de ce fiége regarde l'année fuivante.
Progrès des En Hongrie, les Turcs commandés par Serdar Bâcha, étoient
Turcsciiiion- campés devant Gran , ou Strigonie ; Ôc comme ils comp-
^"^^ * toient plus fur notre foibleffe que fur leurs forces , ils traî-
noient le fiége en longueur. Cependant Vicegrad fe rendit à
eux faute de vivres , ôc bientôt après Novigrad. Au commen-
cement de Septembre , une nuée de Tarcares ayant paifé la
rivière de Gran , courut tout le payis , ôc mit tout à feu ôc à
fang jufqu'à Comar.
Divers ra- Mais on reçut encore un plus grand échec de la part des mécon-
vngcsdesmc- ^^^g ^q Hongrie, qui s'étoient attachés à Boftkai. Ils fe jet-
Hongiie. tcrcnt dans riHe, ôc tuèrent environ deux cens Heiduques ,
qui avoient paiTé du côté de l'Empereur. Colonich marcha
contre les rebelles , les repouiTa vigoureufement dans une fé-
conde irruption , ôc en tua un grand nombre. Mais étant en-
fuite revenus avec de plus grandes forces , ils tombèrent fur
leRhingrave^que Colonich avoir laiffé dans l'Ifle, débauchè-
rent la plupart des Infulaires , paiïerent au fil de l'épée trois
cens Allemands , ôc laiflerent le Rhingrave dangereufement
bleffé. Bafta fut envoyé avec les Rafciens ôc les Wallons ,
pour tirer vegeance de ces malTacres. Il fit partout de fan-
glans ravages , enleva tout ce qui étoit échappé à la fureur des
féditieux , ôc laifTa l'Ifle prefque déferre.
Gran fe rend Pendant ce tems-là, les Turcs, fous la conduite du Bâcha
aux Turcs. d'Agria , pouiToient vivement le fiége d'Owar ou Nehaufel ,
place importante que les Chrétiens tcnoient en ce payis-là.
Les
Henri
IV.
I 604^
DEJ. A. DETHOU,Liv. CXXXIII. 38^
Les aflîégeans avoient reçu un nouveau renfort de Janiflaires,
&. un bon nombre des»mécontens de Hongrie s'étoit joint à
eux. La garnifon manquant de vivres ôc de poudre , ctoit à
l'extrémité. D'un autre côté , les Infidèles faifoient tous les
jours de nouveaux progrès devant Strigonie. Le 23 de Septem-
bre ils délogèrent les Impériaux du mont Saint-Thomas , ôc
leur tuèrent huit cens hommes , du nombre defquels fut le com-
te d'Oetinghen. Ils commencèrent enfuite à miner > & pour
couvrir leurs travailleurs, ils pointèrent contre la ville ôc la for-
tereffe , du côté de la rivière , une batterie d'environ trente
pièces de canon. Enfin, le deuxième d'Octobre, les foldats de
la garnifon s'attroupent en défefpérés autour du comte de Dam-
pierre ^ qui commandoit dans la citadelle, Ôc demandent avec
menaces, qu'on capitulât. Comme ce brave officier refufoit
de le faire, ôc qu'il leur remontroit leur devoir ôc la honte d'une
pareille réfolution , ils fe faifirent de fa pecfonne , Ôc firent leur
traitté avec les ennemis. Ceux-ci en uferenfavec plus de bonne-
foi ôc d'humanité qu'ils n'avoient coutume : ils les renvoyèrent
la vie fauve, ôc les firent conduire avec les bleflfés en heu de
fiireté. Après un fi long fiége , il fe trouva encore dans la place
mille foldats de garnifon, avec des vivres en abondance, foi-
xante ôc dix pièces de canon , dont la perte fut fort regrettée ,
ôc quantité de munitions de guerre. La ville fut rendue le
3 d'0£lobre j après avoir été dix ans entre les mains des Chré-
tiens.
Neuhaufel étoit défendu par Etienne Illieshazy, un des plus Neuhaufeî
grands feigneurs de Hongrie. Comme il ne fe fentoit pas en ^""aux^ Hoï-'
état de défendre la place, il manda à George Bafta , qu'il lui grois.
confeilloit de traitter avec Homonnay , chef des mécontens
Hongrois i dans l'efpérance qu'après la réconciliation de Boft-
kai avec l'Empereur, Homonnay remettroit de bonne - foi la
place ôc la forterefie. Bafta fuivit ce confeil î ôc du confente-
ment de l'archiduc Matthias, on donna aux Hongrois la garde
de Neuhaufel, à condition que la garnifon Allemande y refte-
roit , ôc qu'elle y ferviroit avec les autres , fous les ordres d'Ho-
nionnay. Mais la jaloufie des deux Nations éclatta bientôt à
un tel point, que les Allemands, chaffés de la place avec
Strein leur commandant , fe retirèrent à Comorre.
Les Mécontens faifoient tous les jours de nouveaujf progrès.
Tome XIF. C c c
■BBB
-^S6 HISTOIRE
La ville d'AIt-Sol réduite à l'extrémité, ôc celles de "^yglej,
Henri ^^ Schemnitz ôc de Chremnitz, embraflerent leur parti. Sous
p;- la conduite de Nemethi , ils couroient impunément laStirie,
^ ' ôc s'étoient même emparés de la forterefle de Kermend , qu'ils
'Divers fHc- ^voient trouvée fans provifions. Tilli , colonel de cavalerie ^
CCS des me- qui étoit pour lors à Altembourg , alla les chercher à la tête
«oateiw» des troupes de Stirie , avec le duc de Holftein , fuivi de cent
cavaliers. Les Mécontens n'oferent l'attendre ; ils rebroulle-
rent chemin , ôc abandonnèrent la forterefle de Raccolftheim ,
qui n'étoit pas en état de réiiller, ôc qui fut peu de teras après-
brûlée par accident.
Dcir.iichcs D'un autre côté, Boftkai ayant fait prêter ferment de fidé*
c Boitlai. ijj.^ ^^^ principaux Seigneurs , s'étoit fait proclamer prince de
Tranfylvanie à Claufenbourg. Il avoir cnfuite laiflé dans la
ville Sigifmond Ragotzi, pour gouverner en fon abfence , ôc
€toit venu à CafTovie» Il partit bientôt , à la tête d'une armée ,
après avoir fait prendre les devans à Homonnay , pour deman-
der les clefs de Prefbourg, oi^i Schomberg commandoir. On
lui avoit fait efpérer que cette propofition cauferoit quelque
émeute dans la ville : mais comme il fe vit trompé dans fon
attente, ôc que Schomberg faifoit bonne contenance, U tour-
na du côté de Peft. Le grand Vifir l'y reçut avec beaucoup
de magnificence , ôc lui lit préfent d'un fort beau diadème ,
travaillé par des efclaves Greques,deplufieurs bourfes quimon-
toient , à ce qu'on difoit , à la fomme de foixante mille écus
d'or de Hongrie, ôc de vingt-cinq chevaux richement équip-
pés. Il lui donna en même tems un plein po-uvoir de traitter
de la paix.. Ainfi Boftkai , accompagné du Vifir Haly ôc'de plu-
fleurs autres Turcs, fe rendit à Corpon ^ où l'Empereur avois
envoyé de fon côté Sigifmond Forgach,
AinbafTadeiir^ Avant l'ouvcrture de la négociation , Coîonich avoit con-
cotfrdemn- ^^"^^^^ ^ l'Archiduc de traitter avec les Turcs ôc avec Boftkai'
çetsmc. féparément> ôc de commencer par Boftkai^s'il étoit poflible.
Il fondoit cet avis fur ce que les Turcs ne fouhaitoient pas
véritablement la paix , ôc qu'ils vouloient feulement araufer
les Chrétiens , pour leur faire plus aifément tout le mal qu'ils
pourraient. Ce raifonnement politique , appuyé fur le génie
de la nation Turoue , étoit fort jufte ; mais il fe trouva faux
çn cette rencontre. Les Turcs avoient des affaires du côté de.
DEJ. A. DETHOU,Liv. CXXXIIÎ. 387
la Perfe , & cherchoient tout de bon à s'accommoder avec
l'Empereur, C'étoitdans cette vûë qu'ils avoient, contre leur Henri
coutume, traitté fi humainement la garnifon de Strigonie, ôc jy
rendu à Boftkai deii grands honneurs : car c'eft un point de t ^ 04.
politique à la porte Ottomane , de ne s'occuper de la guerre
de Hongrie , que quand tout cft tranquille du côté de la Perfe ;
pour n'être pas obligez de divifer leurs forces aux deux ex-
trémités de leur Empire , ôc de faire face en même-tems à
tant de puiflans ennemis.
G'eft ce qu'on apprit alors plus certainement par la bouche
de trois ambaffadeurs Perfans, dont un avoit déjà été en Fran-
ce, ôc qui arrivèrent à la cour de l'Empereur, lis firent fça-
voir que le roi de Perfe , averti que les troupes de Cilicie croient
en marche pourfe joindre à Cicala Bâcha, avoit prévenu leur
arrivée : Qu'il avoit pris au dépourvu le Bâcha, dont les for-
ces n'étoient pas encore réunies : Qu'il lui avoit taillé en pièces
fon armée ôc enlevé fon artillerie : Que Cicala s'étoit à grande
peine fauve avec trois cens hommes à Aden,oii leRoii'avoit
pourfuivi ôc afTiégé : Que le Sultan, allarmé de cette nouvelle,
avoit donné ordre au Bâcha de Trébizonde, de courir prom-
ptementau fecours : Qu'auiîi-tôt celui-ci accompagné d'un au-
tre Bâcha , s'étoit mis en chemin à la tête d'une armée : Que
le roi de Perfe informé de leur marche , ayant laiiïé devant
Aden ce qu'il falloir de forces pour continuer le fiége, étoit
allé à leur rencontre avec fes meilleures troupes : Qu'il avoit
attaqué brufquement l'armée ennemie, fans lui donner le tcms
de fe reconnoître , ôc qu'il avoit remporté une féconde vidoi-
re : Que dans la déroute, Cicala , qui avoit fecrettcment quitté
la place afliégée pour joindre le fecours, s'étoit échappé dans
une barque : Que le Roi profitant d'un fuccès fi favorable, avoit
preffé la place avec plus de chaleur 3 ôc qu'enfin les afTiégés
après une vigoureufe défenfe s'étoient rendus au vainqueur. Ils
ajoûtoient que cette nouvelle portée à Conftantinople y avoit
caufé une allarme générale : Qu'on y avoit pillé la maifon de
Cicala : Que \qs Janilfaires s'étoient mutinés , fous prétexte
que le Bâcha de Damas divertilToit les deniers de leur paye ,
ôc qu'on n'avoit pu les appaifer qu'en leur livrant le Bâcha,
ôc en leur donnant une fomme d'argent tirée du rréfor. En
coiiféquence ils prioient l'Empereur de poulTer vivement la
C c c ij
388 HISTOIRE
guerre contre l'ennemi commun abattu par tant de pertes ; avant
r_ " qu'il pût reprendre courage, ôc de ne^pas donner la paix à
^ des perfides, qui n'avoient en vue que de les endormir dans
^ * une faufie fécurité, pour les accabler enfuite, après avoir ré-
1 04. / 1 ^ ^
^ pare leurs pertes.
Lettre du A la fin de Novembre, l'Empereur congédia ces AmbafTa-
l'Emperemr ^euts , avcc dcs lettres de remerciement au roi de Perfe, pour
fe. l'honneur qu'il lui faifoit de lui envoyer une Ambaflade de
fi loin , ôc ac lui offrir fon amitié. Il le félicitoit de fes fuccès
contre les Turcs, ôc mandoit qu'il n'étoit pas mieux intention-
né que lui , à l'égard de leur ennemi commun , ôc que les an-
nées précédentes il avoit mis tout en oeuvre pour l'écarter de
fes frontières j mais qu'un foulement arrivé en Hongrie avoir
traverfé ces heureux commencemens : Qu'il efpéroit néanmoins
rétablir bien-tôt le calme ôc fe mettre en état de tourner con-
tre les Turcs toutes les forces de l'Empire : Qu'il avoit ce-
pendant fait prier le roi d'Efpagne d'envoyer une flotte fur la
Méditerranée pour faire diverfion , ôc follicité le Pape à con-
tribuer de foldats ôc d'argent au foûtien de la caufe commu-
ne : Qu'il avoit même eu deffein d'envoyer une ambalfade à
fa Sérénité, ôc qu'il en avoit déjà dreffé les inftrudions; mais
que la mort du baron de Dhona , nommé ambafTadeur , en avoit
empêché l'exécution, ôc que la révolution arrivée en Mofco-
vie , par ou il falloir alors néceffairement pafi^er pour aller en
Perfe, y avoit apporté un nouvel obftacle, parce qu'il n'étoit
pas encore inftruit des difpofitions du nouveau Czar.
Dans la fuite de la lettre l'Empereur lui faifoit des protefla-
tions d'une amitié fidèle Ôc confiante , Ôc lui promettoit pour fes
fujets la liberté de la navigation ôc du commerce dans tous les
Royaumes ôc Etats del'Empircfi fa Sérénité vidorieufe poufl^oit
fes conquêtes jufqu'à la mer , comme il l'efpéroit , & le dé-
firoit. Il le remercioit de la protedion qu'il accordoit aux
Chrétiens dans tous fes Etats ,en leur permettant le libre exer-
cice de leur Religion. Il finififoit par des éloges qu'il donnoit
au zélé ôc à la fidélité de fes Ambaflfadeurs, dont il témoignoit
être fort content. C'étoit là le contenu de la première lettre.
Il répétoit à peu près les mêmes chofes dans une féconde ,
ôc encore dans une troifiéme , dans laquelle il remercioit le
Sophi de rambaffade qu'il avoit envoyée au roi de France.
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXXîII. 38P
L'Ambafladeur qui étoit venu ici, pafia en Pologne 5 6c pour ^
fe faire mieux recevoir , il s'avifa de publier que le Roi fon ^
maître avoir embrafle la religion Chrétienne. Ce menfongefit ^^^ ^ ^
impreffion fur les efprits crédules > mais il fit perdre à l'Ambaf-
fadeur toute croyance dans l'elprit des autres. 1004.
La négotiation commencée entre 1 Empereur ôc Boftkay fut Ravages ea
traverfée de plufieurs incidens qui penferent la rompre. Les gens Hongrie.
de Boftkay ayant rencontré vers Canife un corps de mille Ita-
liens, en taillèrent en pièces huit cens, & enlevèrent f argent
du Pape dont ils étoient chargés. En même tems les Tartares
ravageoient tout le payis , & fe débordant dans la Lithuanie,
menaçoient de.mettre en campagne toutes les forces du grand
Can , (i on ne leur faifoit fatisfadion. Vers la fin de Décembre
les foldats de Boftkay firent encore un nouvel atle d'hoftilité :
ils vinrent en grand nombre à Hidwege avec un renfort de
Turcs , dans i'efpérance de furprendre les Impériaux dans leurs
lignes. Mais cette hardieileleur coûta cher j car ils trouvèrent
leurs ennemis préparés à les bien recevoir , ôc ils s'en retour-
nèrent fort maltraités. D'un autre côté , comme les foldats
"Wallons pilloient toute la campagne à leur ordinaire , aux en-
virons deNeuftad, les payifans outrés de ces brigandages, fon-
nerent l'allarme Ôc les affommerent.
Les députés pour la paix s'affemblerent à Bude , & oncom- Commcnce-
mença à traiter des conditions. Forgach Ôc Etienne Ilheshazy, ÎÎ^Tonadon
à qui Boftkay avoit donné un plein pouvoir , fe rendirent à ^nt^c lEmpe-
Vienne auprès de l'Archiduc , & difcuterent amplement en j^^"*" ^ ^''^"
fa préfence les intérêts des deux partis. Cependant les Heidu-
ques & les Cofaques continuoient leurs ravages. Sur les plain-
tes de Sigifmond roi de Pologne, qui étoit à Caffovie , Boft-
kay confentit enfin à renfermer les Heiducques dans leurs gar-
nifons.
Les Mécontens prétendoient avoir eu des raifons légitimes Pbintcs des
de prendre les armes, ôc d'employer les voies défait. Dès le ^f^l°^'^^^^^
J \/r -i • 1 rr/ 1 1 / I x^ , A de Hongrie.
2$ de iVlars ils avoient aareiic des lettres aux états de Bohême,
de Silefie ôc de Moravie j par lefquelles il fe plaignoient amè-
rement de la dureté des Lnpériaux, qui, contre la religion du
ferment , fouloient aux pies leurs privilèges ôc fancienne li-
berté accordée à leurs ancêtres par les rois de Hongrie, en
récompenfe de leurs fervices ôc de leurs grandes adions*
Ccc ii;
396 HISTOIRE
. 11 j Ils repréfentoient que fans aucun égard pour les gens de bien;
Henri ^^^ Prélats , les Seigneurs du payis , les Magiilrats , étoient
j y^ à la merci des foldats étrangers : Qu'ils s'étoient récriés con-
I <5 4. ^"-^ ^^^ violences vingt ans auparavant aux états de Freitourg,
ôc qu'ils en avoient plufieurs ibis porté leurs plaintes à la cour^
de Vienne par leurs députés > mais qu'en avoir toujours été"
fourd à leurs cris : Que dans le tems mcme qu'ils attendoient
quelque foulagement de la clémence de l'Empereur, pour tou-
te réponfe à leurs plaintes, & pour remède à leurs maux, on
leur avoir envoyé George Bafta . capitaine étranger , avec des
troupes étrangères, dont l'arrivée les avoir plongés dans de
nouveaux malheurs, & leuravoit enlevé ce qui leur refloit d'ef-
pcrance : Que cet homme violent ôc fanguinaire avoir exer-
cé fur eux les dernières cruautés: Qu'on avoit traité avec toute
forte de mépris ôc d'outrages les Grands du payis, enlevé leurs
biens , 6c deshonoré leurs familles : Qu'on s'étoit porté aux plus
grands excès à l'égard des Minières , jufqu'à en faire écorcher
vifs quelques-uns : Que l'honneur du fexe ctoit devenu par
toute la Hongrie la proie du foldat effréné , dont les violen-
ces brutales avoient même coûté la vie à des femmes enceiu'-
tes , ôc à de jeunes filles de neuf ans : Qu'on avoit créé de
nouvelles chambres de juflice, pour enrichir, par des chica-
nes,les foldats étrangers, de ladépoùille des légitimes pofTeffeurs:
Que les Nobles avoient été traînés en prifon, ôc obhgés de don-
ner leurs enfans en otages pour racheter leur liberté ; ôc qu'on
ne les leur avoit rendus qu'à force d'argent, ôc après leur avoir
fait prêter ferment qu'ils ne fe reffentiroient jamais de cette
injure, ôc qu'ils n'en demanderoient jamais fatisfaftion par les
voies de droit : Que contre leurs privilèges ôc leurs libertés,
on avoit étabU hors du Royaume les tribunaux de la juflice,
pour les mettre hors de portée de faire entendre leurs plaintes,
Ôc d'avoir recours àlamifericorde de l'Empereur : Qu'ils avoient
traîné leur mifere à ces tribunaux , fans avoir jamais pu fe faire
fécouter j ôc qu'après d'énormes dépenfes ôc bien du tems per-
du , ils n'en avoient rapporté chés eux que la confufion ôc le
défefpoir : Que par ces violences le très-illuflre Etienne Illief^
hazy s'étoit vu dépouillé de fes biens, ôc réduit à s'exiler de
fa patrie : Qu'on n'avoit pas mieux traité le premier magiilrat
(Se fes AffeffeurSjGegrgeValentin Homonnay, George Zaba
DE J. A. D E T H O U , L I V. CXXXÎIL 5^1
èc quantité d'autres : Que les charges & dignités du Royau- aa-_,,..„,^
me n'étoient plus données aux Hongrois , comme l'Empereur fj.- ~
s'y étoit engagé à fon facre , par un ferment folemnel , mais j y
à des étrangers : Que dans la tenue des Etats deux ans aupa-
ravant , fous prétexte que la noblefle de Hongrie s'éteignoit ^^*
tout les jours , l'Empereur avoir fait mettre des gentilshom-
ines d'Autriche au nombre des grands de Hongrie, & que ces
Seigneurs adoptés étoient en pofleflion des mêmes privilèges',
honneurs &c prérogatives que les naturels du payis : Que les
trois Lichtenftein , Charle, Maximilien & Euilache? les trois
JVÎoUards , Ernefl: , Jean ôc Louis j ôc les trois Colonichs , Si-
gefroy , Charle ôc Ernefl: , avoient été inftallés dans le Sénat
de Hongrie fur de fimples lettres patentes , ôc fans confuher
ce même Sénat,
Que les Seigneurs ôc les peuples de Hongrie avoîent pour-
tant pendant trois ans didiniulé ces outrages j aufîi leur patien-
ce avoit-elle enhardi leurs ennemis à pouffer plus loin leurs
attentats fur la Hberté publique : Que le Clergé par des arrêti
injuftes ôc mandiés, étoit rentré dans les biens d'Eglife enga-
gés par fa Maieilé Impériale , par fon père ôc fon grand-pcre
pour les nécelîités du Royaume, ôc pour laguerre continuelle
contre le Turc, ôc qu'il les avoir retirés des mains des pcfTef-
feurs fans rembourfement , ôc fans aucune forme de juflice;
Que dans les caufes qui regardoient les décimes, les Ecclé-
fiafliques afTis fièrement dans leurs tribunaux , où ils étoient en
même tems juges ôc parties , avoient intenté mille vexations-
contre la Noblefïe ôc le peuple : Que delà , comme de leur
fort, ils iançoient les excommunications ; ôc qu'afin que ces
foudres portaflent coup , ils employoient les voies de fait pour
obliger les malheureufes vi£limes de leur avarice, à fe faire
abfoudre : Qu'ils donnoicnt atteinte par ces artifices aux ca-
pitulaires du Royaume, ôc qu'à force d'y changer, ajouter >
retrancher à leur fantaifie, ils venoient à bout de les détruire
tout-à-fait : Que c'étoit des Evêques qui avoient donné mif-
Hon aux foldats Wallons , pour exercer fur les Miniflrcs des
cruautés inoùies, jufqu'à les tuer, déterrer les morts ^ ôc les
brûler inhumainement : Que cette barbarie de troubler les cen-
dres des morts n'étoit pas nouvelle ; qu'on en avoit ainli ufé
contre l'illuftre Gçorge Bathory , fa femme ôc Etienne Bathory,
5P2 HISTOIRE
„..„..,.,,._^ ôc que Bafta avoit encore entre fes mains les armes de
jj George, arrachées de fon tombeau : Qu'àrinftigation deFran-
j y çois Forgach cvêque de Nitrie ôc chancelier , le comte de
^ * Beljioiofo avoit ôté aux Proteftans l'Eglife de Caflbvie : Que
'*' s'érant plaints de cette violence aux derniers états de Presbourg,
ils n'avoient pu tirer aucune réponfe des Commiflaires de la
Majefté Impériale : Que comme c'eft la coutume de lire & de
confirmer de nouveau dans ces états les capitulaires du Royau-
me, ils avoient protefté fur le champ, ôcavoient déclaré que le
dernier article contenant le prétendu décret , Pro fan6îîoneJu^
perionim, d'André II, appelle communément le roi de Jeru-
faleni, étoit apocriphe , &c avoit été ajouté aux Capitulaires par
un attentât manifefte : Que ce faint Roi au contraire , dans l'or-
donnance de i222,ardcle XXXI,difoit expreiïément , que
s'il lui arrivoit , ou à quelques-uns de fes fuccefleurs de contre-
venir aux privilèges ôc libertés du Royaume, établis dans les
articles précédens, les peuples en vertu de ce même décret, au-
roient à perpétuité le droit de s'y oppofer, fans erre en rien pour
cela coupables de rébellion : Que la même chofe étoit con-
tenue dans l'ouvrage Tripardte titre p, oùil^traitoit des liber-
tés du Royaume : Qu'il y déclaroit que par le quatrième ôc
dernier privilège , tout fujet du Royaume auroit toujours plei-
ne Ôc entière liberté de s'oppofer à quelque roi ou Seigneur
que ce fût, qui voudroit donner atteinte aux libertés des No-
bles , comprifes dans les capitulaires de très- excellent prince
André II , dont les rois de Hongrie feroient tenus de jurer
folemnellement l'obfervation avant que de recevoir la cou-
ronne.
Que rien n'avoit été plus fenfible aux Nobles , com-
me au fimple peuple, que de fe voir ôter la liberté de Re-
ligion, ôc arracher leurs Miniftres bannis du Royaume par
punition ou par crainte , après leur avoir enlevé les fonds def"
tinés à leur fubfiftance : Que le férénilïime archiduc Matthias
à qui ils avoient adreifé leurs plaintes, étoit lui-même conve-
nu de l'injuftice ôc de l'indignité de ce procédé , fans pouvoir
cependant leur obtenir aucun adouciffementde la part de l'Em-
pereur : mais qu'au décret du roi André, on en avoit oppofé
un autre du roi faint Etienne , furnommé l'Apôtre de Hongrie,
par lequel les rois de Hongrie s'obligent à leur facre de maintenir
la
DE J. A. DE THOUÎLiv. CXXXIII. ^^^
la religion Catholique Romaine , de procéder par les voies
de droit contre les novateurs j ôc de les punir irrémifïiblement 7,
pour fervir d'exemple. ' ^ ï,^
Qu'après avoir efluyé tous ces outrages, fans pouvoir rien
gagner par leurs prières > par une longue patience, ni par l'en- ^ ^*
tremife des Princes qui s'étoient inrereflés pour eux , un jufte
défefpoir leur avoit enfin fait prendre hs armes j non pour trou-
bler la tranquillité publique, mais pour défendre les droits du
Royaume & la liberté de leurs âmes ôc de leurs corps , contre des
brigands , des incendiaires , des opprefleurs , ôc des meurtiiters
de leurs frères : Qu'ils demandoient pardon d'avoir eu recours
aux armes des Turcs ôc des Tartaies 5 ce qu'on ne devoit im-
puter qu'à la nécelîité extrême 011 les avoient jettes les horri-
bles vexations de leurs adverfaires : Que regardant les Etats
de Bohême , de Silefie ôc de Moravie , comme anciens amis ôc
confédérés du Royaume de Hongrie , ils étoient bien-aifes de
ieur rendre compte de leur conduite, ôc qu'ils les conjuroicnt
de ne fe pas laifîer prévenir contre eux, mais de compatir à
leurs malheurs, ôc de joindre avec eux leurs prières, ôc méms
leurs amies, s'il en étoit befoin, pour la défenfe d'une caufe
fi jufte.
Ces lettres étoient fîgnées des quatre premiers Généraux des Maniïeftc
armées du Prince féréniflime , ôc de Dom Etienne II , par la ^^^^ ^fclïà
grâce de Dieu comte de Hongrie , de Tranfylvanie , de Va- aux Pi ùkcs
lachie & deZekel. Les mêmes griefs furent encore répétés le ^l""^^"^*
10 de Décembre de cette même année dans l'aiTemblée tenue
à Corpon entre les partifans de Boftkay. Comnie le tems n'a-
voit fait qu'aigrir leur refTcntiment , ôc qu'ils pouvoient haufler
le ton , ayant les armes à la main , ils adrelîerent aux princes
Chrétiens un manifefle plus amer que le précédent , Ôc figné
de plufieurs grands du Royaume. Ils lefiniflbient par unepro-
teftation conçue en des termes encore plus durs que le ma-
nifefte, par laquelle ils déclatoient qu'ils n'avoient levé féten-
dart, que pour fe défendre, Ôc qu'on ne devoit accufer du fou-
ievement des Hongrois^ que l'Empereur : Que la néceflîté de
maintenir leurs droits ôc leurs libertés les avoit forcés d'avoir
recours aux armes, non pour les employer contre les princes
Chrétiens, mais pour fe fouftraire à la tyrannie du Pape ôc du
roi Rodolfe fon efclave , à qui ce maître barbare avoit donné
Tome XIF. " D d d
3P4 HISTOIRE
I la commliTion de les exterminer & de les détruire. En con*
Henri féquence, ils prioient les Princes Chrétiens de s'interefler dans
j Y^ leur querelle^, ôc témoignoient en ce cas , être tout prêts à renon-
I 6 04. ^^^ ^"^ fecours odieux des Barbares , ôt n'épargner ni leurs
biens, ni leurs vies, pour continuer jufqu'au dernier foûpic
contre l'ennemi commun, une guerre, que leurs ancêtres avoient
foûtenuë avec plus de courage ôc de conftance , que de bon-,
heur.
Affaires de Pendant ces troubles, les heureux fuccès des Polonois en
^ ' LfVonie , le mariage de leur Prince , l'établiffement du nou-
veau Czar, qui leur devoit la couronne , comme nous le rap-
porterons dans la fuite, répandoient la joie dans toute la Po-
logne. Au départ de Jean Zamoyski , le commandement de
l'armée avoit été donné à Charle Chotkiewitz, gouverneur
de Livonie, qui faifoit fa réfidence à Derpt. Charle roi de
Suéde , réfolu de recommencer la guerre , fe mit en mer
avec quarante navires ôc fit prendre les devans au comte de
Mansfeid avec une partie des troupes. Le Comte débarqua
le treizième d'Août, 6c envoya auffi-tot un trompette à Ri-
ga , pour fommer la ville de fe rendre. Cette propofitioia
ne fut pas écoutée des habitans. Pendant qu'ils fe difpofoient
à fe bien défendre, Charle arriva le 1 1 de Septembre avec le
duc de Lunebourg ÔC le refle des troupes, qui fe répandant
dans les campagnes , firent par tout d'horribles ravages,
re général Son armée étoit de douze mille hommes. A leur approche
desPoionois j| p • feconde fois fommer la ville, avec suffi peu de fuc-
cours de Riga CCS quc la première. Chotkiewitz averti de la marche, prend
aiFiégé par le \^ route de Dunemonde avec trois mille fantaffins choifis &
Hoidebuede. . v o - y wrr i ti • u •
cmq cens cavaliers , oC arrive a Wolmer. 11 apprit en chemin
qu'André Linderfon, un des généraux de Charle, étoit parti de
Revel à la tête de quatre mille hommes pour aller joindre l'ar*-
'mée. Sur cette nouvelle , il tourna du coté de Fellin pour pré-
venir la jon£lion. Ces deux corps s'étant rencontrés entre Fel^
lin ôc Pernaw , fe mirent en bataille : après un léger combat,
Linderfon. fe retira avec pertCj ôc fe retrancha auprès de Fi*
kelmoz.
Peu de tems après Charle arriva à Pernaw. Chotkewiîz
qui attendoit les troupes de Lithuanie , fe retira à Fellin. Après
)r.avoirlaifîe une. forte garnifon, il s'approcha de Riga;, ôc
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXXIII. 59/
ayant paiTé la Gavia , il campa près de "Wenden au milieu d'une ...«.«b..^
plame fpacieufe j mais^ il prit la précaution de s'y bien retran- 7t
cher. Voyant Charie encore incertain de ce qu'il avoir à faire, j v
il s'avança vers la Duna , & fe cantonna fur le bord de la ri-
viere auprès d Iskiel au-defTus de Riga , pour fecourir les affié- ^ ^^'
gés quand il en feroit befoin , & pour éclairer de près les def-
feins des ennemis.
Charie qui brûloir d'envie de combattre j abandonna le fié- iisfedifpo-
ge de la place , vint camper àKircholm , vis-à-vis des enne- fenttousdeux
mis , &c fe rangea en bataille fur des collines , laifTant une lar-
ge plaine entre deux. Le général Polonois , fans s'approcher,
étend fes troupes le long du fleuve. On étoit fur le point
de fonner la charge , quand Frédéric duc de Curlande parut
au-delà du fleuve à la tête d'une troupe de quatre cens gen-
tilshommes à cheval. Ce Prince réfolu de combattre pour fes
intérêts & pour ceux des Polonois , fe jette le premier dans
l'eau, à defïein de pafler à la nage, & fans s'attendre à trouver
un gué. Il fut plus heureux qu'il ne penfoitj il en rencontra
un , 6c pafla , fans perdre un feul de fes gens. L'arrivée de ce
renfort fit grand plaifir à Chotkewitz.
Toute la matinée s'étant pafTée en efcarmouches , le gêné- Difpofitioa
rai Polonois crut qu'il perdroit moins à combattre qu'à diffé- des deuxar*
rer : ainfi il réfolut d'employer la rufe pour attirer l'ennemi dans
la plaine ,ôc le forcer à en venir aux mains. Mais de peur que
fes gens ne priflent l'allarme , il les avertit de fon deflein , &
aufii-tôt il fait donner ordre à fes enfans perdus d'attaquer ôc
de faire aufli-tôt femblant de fuir, afin d'attirer les Suédois au
combat par cette feinte. Le ftratagême lui réufiit. Les enne-
mis crurent qu'ils fuyoienttout de bon, & defcendirent dans
la plaine. L'avant-garde avançoit avec onze pièces de canon;
le corps de l'infanterie venoit enfuite heriffé de lances & bor-
dé de moufquetaires. Sur l'aîle gauche de la cavalerie étoit
l'élite des piquiers . qui avoient ordre de prendre les Polonois
à dos dès que l'aftion feroit engagée. L'aîle droite qui devoit
fervir à foûrenir les autres , marchoit en avant. Le général Po-
lonois moins fort en nombre , fit trois corps de fes troupes ,
ôc ménagea fi bien fa petite armée, qu'elle étoit en état de
recevoir de prompts fecoucs en toute occurrence. Il fe plaça
Dddij
mscs.
5P^ HISTOIRE
■— lui-même au centre à la tête defon régiment, compofé de cinq
Henri ^^'-^^ cavaliers d'une valeur reconnue , ayec les troupes de Cur-
jY lande. Il comptoit bien que s'il pouvoir une fois rompre l'a-
1 60 4 vanr-garde Suedoife , le refte ne tiendroit gueres. Jean Sa-
pyeha commandoit l'aîle droite , ôc avoir ordre d'obferver la
contenance de l'aîle oppofée. Thomas Dambrowa étoit à la
tête de l'aîle gauche. Chotkewitz courant de rang en rang ,
exhortoit fes gens à bien faire j il leur repréfentoit que s'ils
étoient inférieurs en nombre, ils avoient l'avantage du côté
de la valeur ôc de la juftice de la caufe: Que Dieu , ce ven-
geur fcvére de la perfidie , combattroit à leur tête , & qu'il
jetteroit d'un clin d'œil la déroute & l'épouvante dans ces ba-
taillons , fiers de leur multitude : Qu'ils n'avoient feulement qu'à
fe confidérer eux-mêmes , leur gloire paffée , celle de leurs an-
cêtres & du nom Polonois : Que dans ce combat d'honneur il
s'agiiToit aufTi de leur vie , puifqu'environnés de fleuves ôc d'ar-
mes ennemies , comme d'une double barrière , ils n'avoient
de reffource que dans leur bras ôc dans leur valeur.
Vi^oire des Après avoir prononcé ces paroles avec une noble aflurance,"
o onois. ^^1 paroiffoit répondre de la vidoire , il fait tirer le canon ôc
invoquer, pour cri de guerre, le faint nom de Jefus. Auiïi-tôt
il fait avancer fon régiment de cavalerie , fous la conduite de
Vincent Woyna , ôc ordonne aux Curlandois de les fuivre à
toute bride. En même-tems Dambrowa à faîle gauche , atta-
que ; ôc profitant d'un vent de mer qui leur donnoit dans le
vifage , il fait tourner bride à fes chevaux , tombe fur l'aîle
droite de Charle , ôc enfonce avec un grand carnage les ba-
taillons Suédois. Le tems étoit fort couvert; le bruit de l'ar-
tillerie , des armes, des trompetes ôc l'agitation des foldats ,
empêchoit de rien diftinguer : lorfque tout d'un coup les ca-
valiers de l'aîle gauche des Suédois fe détachent du gros de
l'armée pour envelopper les Polonois, félon l'ordre donné avant
la bataille. Sapyeha , attentif à leurs mouvemens , marche à
leur rencontre , ôt les ayant reçus vigoureufement , il les fait
d'abord reculer : bien-tôt après ils prennent la fuite ôc entraî-
nent avec eux la plus grande partie de leur armée. Ce fut pour
les Polonois le commencement de la vi£toire. Elle fut pour*
tant encore long- tems difputée à caufe du grand nombre dei
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXXIII. 397
Suédois, qui revinrent plufieurs fois à la charge. Enfin après .~.^^.^...^»^.^
quatre heures d'un combat opiniâtre , l'armée des Suédois H p ^ R i
commença à plier de tous côtés : ce ne fut plus enfuite qu'une " jy
boucherie. ^ ^ i^oV
Il paffe pour confiant qu'il demeura fur la place près de huit
mille hommes , outre ceux qui dans la déroute furent alTom-
mez parles payifans, ou noyés dans le fleuve. On compte en-
tre les gens de marque qui y laifferent la vie , Frédéric duc
de Brunfwickj le duc de Lunebourg 6c André Liaderfon.
?tlansfeld 6c Charle lui-même y furent dangereufement bief-
fés : le camp fut pris avec onze pièces de canon j ôc trois cens
hommes. Les victorieux n'eurent qu'environ cent hommes
tués ôc un peu plus de bleffés. Il y eut des deux côtés grand
nombre de chevaux tués par les décharges de moufqueterie.
Dès que la nouvelle de la vidoire fut venue à Riga, les ha- ^ .
bitans fortirent en foule de la ville , à deffein de pourfuivre viitouc
Charle ? mais il s'étoit déjà rembarqué. Ce bon fuccès ajouté
à tant d'autres redoubla la joye à Cracovie. A l'arrivée du Cou-
rier , le roi Sigifmond alla à la Cathédrale , pour remercier
Dieu , Ôc rendre les honneurs accoutumés au crâne de Saint
Staniflas , qui eft en grande vénération dans la Pologne.
Nous finirons ce Livre par la trifte exécution d'un homme Sujet de Ja
qui avoit rendu d'importans fervices à l'Empereur, & à la mai- '^^'"^ ^^ ^"^
ion d Autriche. Hermand Cnnitophle liuiworm , après avoir
été bien avant dans la faveur de l'Empereur , fut difgracié. Il
attribua ce revers aux infinuations malignes des étrangers , ôc
aux pratiques artificieufes du comte de Beljioiofo ôc de George
Bafla , qui obfedoient l'oreille du Prince , ôc qui empcchoient
la vérité de parvenir jufqu'à lui. Le reffenument qu'il en
conçut, éclata contre François frère deBeljioiofo. L'ayant ren-
contré à Prague fur la fin de Juillet, il lui fit une querelle :
des injures on en vint aux effets. Les gens de Pvufworm ac-
coururent : François percé de dix coups d'épée ôc d'un coup
de piftolet dans le bras ^ y perdit la vie. Le Comte s'en
plaignit à l'Empereur, comme d'un coup prémédité, ôc accufa
Rufv'orm d'avoir fait affafTiner fon frère par une lâcheté con-
taire au procédé ordinaire de la NoblefTe. L'accufé pris au
dépourvu, fe défendit en termes fort aigres 6c fort injurieux: il
D d d iij
wornv
H E N R i
IV.
■ï 5 o 4.
Procès &
mort de Ruf-
worui.
5P§ HISTOIRE
allégua pour fa juftificarion qu'il avoit reçu lui - même cinq
bleflures, au grand rifque de fa vie. pnfin tous les deux d'un
commun accord , comparurent devant le tribunal de la vieille
ville de Prague. Le troifiénie d'Août quelques archers voulu-
rent arrêter à Brauditz, à cinq mille de Prague, un des gens
de Rufworm , qu'on accufoit d'avoir tiré le coup de piftoletj
mais il fut tué en fe défendant : fon corps fut apporté à la ville,
Ôc après avoir été quelque-tems expofé à un gibet, il fut traîné
hors de la ville Ôc coupé en quatre quartiers.
Les CommifTaires nommés par l'Empereur commencèrent
le vin^:^tiéme d'Octobre à inftruire le procès de Rufworm , qui
étoit détenu en prifon. Les raifons entendues de part & d'autre,
il fut condamné à mort comme manifeftement convaincu d'un
alTaiïinat commis contre la déclaration de l'Empereur. Le
vingt-huitième de Décembre on lui lut fa Sentence, pendant
qu'il étoit fur la fellete. Après cette lecture il pouffa un profond
foûpir , ôc ne dit autre chofe, finon qu'il avoit affés bienfervi
l'Empereur pour en attendre une autre récompenfe. Comme
un Théologien lui repréfentoit qu'il n'avoit plus rien à atten-
dre que la vie éternelle , il demanda une plume , pour faire fon
teltament. Le lendemain il fut tiré de la prifon ôc conduit ac-
compagné de deux Jefuites , fur un échaffaut dreffé dans le Pa-
lais , où il eut la tête tranchée , pendant qu'il avoit les yeux
fixés fur la Croix. Son corps fut enfuite enterré avec la tête.
Ses autres complices furent punis de dîfîérensfupplices. Ceux
qui n'avoient d'autre partàcemeurtre ^ que d'y avoir afTiftéôc
d'avoir encouragé les autres par leur préfence , furent con-
damnés à travailler aux ouvrages publics.
Eclipfes arri- ^^ Y ^^^ cettc année trois éclipfes remarquables j deux de
vées cette an- lune : la première le 24 de Mars au foir > elle fut de onze doigts
née * /"** •/!/• •
cmquante-iix mmutes , au quatorzième degré vmgt-quatre mi-
nutes de la Balance , vers la tête du Dragon , félon le calcul de
Cyprien Leowitz , qui l'avoit annoncée près de cinquante ans
auparavant. Ceux qui l'ont calculée après lui , fur un méridien
plus occidental , la mettent au jour précédent , entr'autres Elie
Moller , qui l'obferva à Laufanne. Leowitz a écrit que les
effets de cette éclipfe dévoient commencer au 8 de Juillet &
au j 5 de Septenibre de l'année fuivante. La féconde arriva le
DE J. A. DE THOU , Liv. CXXXIII. ^çp
17 Septembre au matin , de huit doigts au troifiéme degré -----—»-
cinquante-quatre minutes du Bélier vers , la queue du Dragon. H g ^ R
Mais la plus confidératle fut celle du Soleil, qui fut vue le jy
deuxième d'Odobre , à une heure après midi : elle fut de onze ^ "
doigts quarante-deux minutes, au dix-neuvie'me degré dix
minutes de la Balance , vers la tête du Dragon. Sa durée fut
d'environ une demie heure , pendant laquelle le foieil fut pref?
que totalement obfcurci.
Fin dit. cent trente-troiftéme Livrci^
400 HISTOIRE
l^sp *sii^ m^ mi^ ^i«* ^ii«* *^i^^ 4^ A
ti II r%^r3^.^.^ij^î3^.^?*!.'^.'^iJ^.^c%?î^?ÎS^^ Il ^
HISTOIRE
D E
]ACOUE AUGUSTE
DE T H O U.
LIFRE CENT TRENTE-QUATRIEME.
^. '^^^f%:^?^m^^Jè O ^ E vit dans cette année la mort de
Henri '^ Jvlcy^.^^Q ^ Clément VIII , le Pontificat de Léon
^^' "^ ^—-Cikj-t/^ ?-^ XI, qui ne resfna que peu de jours,
looj. ^Ag n(i)$^ ôc le couronnement de raul V. Cle-
Mort deCle- ^ f-.^ g T^ | ^^ |$ ment mourut le 3 de Mars fur le foir,
Sn éloge"" ^ ^ as -"^ \Ë't ?P'^' ^'^^^^ ^"^ ' "" '"'''^'^ ^ ^^"^
^ Il Sc/3c/3c/3C^ Il S^ jours de Pontificat. En ij8; , Sixte
'^ 0==^;2)(3=:0 ^ V. lui donna le chapeau rouge, & la
'^'^'^'*^^'^^:^'^'^^''^^^'''^ ^^ Pologne. Maximilien
^^^^ s^ ^s^^^^ d'Autriche, & Sigiimond de Suéde,
qui du côté de fa mère étoit de la maifon des Jagellons , avoient
fur ce Royaume d'égales prétentions , ôc leurs divifions fai-
foient craindre de grands troubles. Maximilien avoit été élu >
mais fon compétiteur avoit eu pour lui un plus grand nombre
4e fuffrage , ôc prefque tous les feigneurs Poloaois fuivoient
fon
DE J. A. DE THOU,Liv. CXXXIV. 401
fon parti. On en étoit déjà venu aux armes , Ôc outre la perte »
d'une bataille, le Prince de la maifon d'Autriche avoir eu le f^ ^ i,j i^ i
malheur de tomber entre les mains de fon ennemi. jy^
Depuis que les François ont été chaffés de l'Italie, & que x (^of.
rEfpagne qui ne peut louffrir de puiffance égale à la Tienne,
y veut dominer avec trop de hauteur, la cour de Rome ne
tend uniquement qu'à l'élévation de la maifon d'Autriche. En
effet, la faction Efpagnole eft maîtreife du Conclaves 6c quoi-
que l'autorité de cette orgueilleufe nation foit fufpc£le j ce-
pendant, il elle ne fait pas toujours les Papes à fon gré , on
fouffre au moins qu'elle ferme l'entrée du thrône Pontifical à
ceux qui lui déplaifcnt. Ce crédit de la maifon d'Autriche à
Rome , vient de la perfuafion où eft le facré Collège , que
cette Maifon eft le plus ferme appui de la Religion , & du faint
Siège. Ainii les Papes font toujours prêts àfecourirles Princes
de cette Maifon , & ne les abandonnent jamais.
Le cardinal Aldobrandin partit donc , pour fe rendre en
Pologne. L'éclat de fa nouvelle dignité, d'amples pouvoirs >
qu'on lui avoir accordés, ôc fon habileté particulière , faifoient
efpérer qu'il auroit une heureux fuccès dans fa négociation. Il
obtint en effet, avec beaucoup de facilité, la liberté de Ma-
ximilien j mais comme Sigifmond lui demandoit un entier dé«
fiftement de fes prétentions au thrône , la conclufion du traité
fut plus difficile. Aldobrandin eût enfin la gloire de lever tous
les obftacles , qui s'oppofoient à la paix , en confeillant aux
Princes de faire entre eux un mariage , qui termina tous leurs
différends.
Cette légation eft le trait le plus remarquable de l'hiftoire
du cardinalat d'Aldobrandin , ôc la réconciliation de Henri
IV , eft le plus illuftre de fon Pontificat. Le Roi ayant fait
abjuration entre les mains des évéques de France , envoya à
Rome Louis de Gonzague, duc de Nevers, pour y obtenir
fon abfolution. Les affaires de Henri n'étoient pas encore affcs
bien établies , ôc la faction Efpagnole eut affés de pouvoir ,
pour empêcher l'effet des prières de l'Ambaffadeur. Le Pape
parut d'abord fort éloigné de lui accorder ce qu'il demandoit î
mais après la reddition de Paris , Clément voyant qu'il étoit
inutile de fufpendre plus long-tems l'abfolution du Prmce, y.
confentit enfin , malgré tous les efforts de l'Efpagne. Frani^ois
Tome J(IK E e e
402 HISTOIRE .
■^^^^^^^ de Tolède , cardinal de Cordouë employa fon cre'dit , pour
r_ ' faire réuiTir iambaflade du duc de Nevers , & par ce fervice,
Henri ^^^^j^^ |g rappel des Jéfuites , du nombre defquels il avoir
été. Le Roi parloir fouvent avec éloge de Clément , comme
* ^ ^' nous l'avons rapporté ci-deflus, enforte qu'il paroît inutile de
nous arrêter davantage fur ce fujer.
Après la mort du Pape ^ on laifla écouler la neuvaine ac-
coutumée : les Cardinaux , au nombre de foixante , s'enfer-
Accafations merent enfuite dans le Conclave le 14 de Mars. Avant d'y
formées con- entrer, ceux qui étoient dans les intérêts de lEfpagne, crai-
Baionius'^^"^' gnant que le cardinal Céfar Baronius , cet illuftre écrivain des
Annales Eccléfiaftiques , ne fut élu Pape, renouvellerent con-
tre lui des plaintes , qu'ils prétendoient avoir formées , pen^
dant la vie du feu Pape. Pour preuve de cette accufation, ils
fuppoferent des lettres de Laurent Suarés de Figueroa , duc
de Feria , ôc viceroi de Sicile. Ptolemée Gallo , cardinal de
Corne, ôc Doyen du facré Collège, les apporta en plein con-
fiiloire ', ôc comme elles étoient écrites en langue vulgaire ,
le cardinal François de Muxica d'Avila Efpagnol y en fit la
lefture.
Baronius ne pût s'empêcher de faire paroître l'indignation
que lui caufoit cette accufation. Pour fe juftifier , il accumula ,
félon fa coutume, un grand nombre de paffages de l'Ecriture
Sainte , ôc s'écria : « Il m'efl: plus avantageux de mourir ) que
» de voir ternir ma réputation, y^ Il parla enfuite de fes An-
nales, de l'utilité qu'en retiroit la République Chrétienne, des
applaudiflemens qu'il avoir reçus de plufieurs Nations , ôc des
témoignages avantageux, que les Hérétiques mêmes lui avoient
donnés.Enfin pour s'excufer de ce qu'il faifoit lui-même fon apo-
logie en termes fi magnifiques, il dit : « Pardonnez-moi , Sei-
«gneurs Illuftrifiimes , fi je parle ainfi 5 vous m'avés forcé de
le faire. 33 Levant enfuite les yeux au ciel , il ajouta : 'c Grand
Dieu, publiés vous-même mes louanges, parce que la bou-
»che du pécheur , ôc de l'homme trompeur, efl; ouverte con-
>3 tre moi 3 cette accufation ne regarde qu'indire£lement ma
perfonne, ôc mes Annales j elle attaque plutôt la majefté du
faint Siège , ôc le Souverain Pontife , qui a vu mes ou-
vrages, ôc qui les a fait examiner par les Cardinaux. Pierre
les a làs, Pierre les a approuvés. Appuyé fur cette pierre
3)
X)
9)
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXXIV. 405
ïûnébranlable, je ne crains point les efforts de mes ennemis, r ■ m
•' & ils ne pourront jamais me renverfer. =^ Henri
Il parla avec tant d'éloquence ôc de feu ; que tout le con- jy.
fiftoire en fut ému , enforte qu'on a crû que lî cette a£tion fe i 5 o ç.
fût pafifée dans le Conclave , tous les Cardinaux fe feroient
jettes aux pieds de Baronius, ôc l'auroicnt élevé fans la moin-
dre oppofition fur le thrône de S. Pierre. Enfin pour démon-
trer la faulTeté des lettres alléguées contre lui , l'on interrogea
le cardinal Benoît Juftiniano fecretaire du feu Pape, ôc dé-
pofitaire des lettres écrites en chiffres : il affûta qu'il n'avoit au-
cune connoiffance des lettres en queflion.
Mais quoique Baronius fût entièrement juflifié , cependant
i'ardeur de ces premiers mouvemens , qui avoient animé les Car-
dinaux en fa faveur , fe ralentit bien-tôt , ôc la haine de fes
ennemis prit le deffus. La fa£lion Efpagnole crut devoir faire
tous fes efforts pour exclure de la Papauté un homme qui lui
etoit fufpe6l depuis long-tems, Ôc que la dernière accufation
avoit encore aigri.
Au furplus , les plaintes des Efpagnols contre l'auteur des
annales Eccléfiaftiques , étoient fondées fur ce que cet Hiflo-
rien avoit écrit dans le onzième tome de fon ouvrage , que
les preuves rapportées par TEfpagne, pour prouver fes droits
fur la Sicile, étoient juftement foupçonées de fauffeté.
Le Conclave étant formé , le parti Efpagnol fe déclara d'à- Affaires 4ij
bord pour le cardinal Antoine Sauli Génois. Quoique la fain- Conclave
teté de fa vie , ôc la régularité de fes mœurs , le fiffent juger
digne du fouverain Pontificat, cependant il en fut exclu, par-
ce qu'on haïffoit ceux qui demandoient Con. élévation. La
fa£lion des Aldobrandins pfopofa enfuite Robert Bellarmin ,
qui trouva dans le cardinal de Montalte un adverfaire trop
puiffant. Baronius parut alors fur les rangs j mais Avila, ÔC
Afcagne Colonne chefs de la caballe Efpagnole, firent tout
pour le faire exclure, ôc y réûfllrent.
Au milieu de toutes ces brigues , la fa£lion des Cardi-
naux François commença à paroître , ôc acquit beaucoup
d'autorité. Elle étoit oppofée aux Efpagnols , ôc avoit pour
chef le cardinal François de Joyeufe , Prélat très-diftin-
gué par fa naiffance, fon mérite ôc fon habileté dans les af-
faires. Il tenoit la balance entre Aldobrandin ôc Montalte >
Eeeij
404< HISTOIRE
enforte que le parti auquel il fe joignoir , l'emportoit aufTi-tot.
TT , Ces deux factions unies enfemble cgaloientle nombre des au-
Henri r^ ^^ ■ t " i • 'j v
j Y ïJ^es Cardniaux > mais comme i une ne vouloit pas céder a
^ * l'autre, Joyeufe les fit convenir, comme arbitre, que celui
•'^ fur qui elles jctteroient les yeux , ôc quiferoit agréé cies Fran-
çois, feroif élu unanimement par ces fattions , qui réunies aux
François feroient plus de la moitié du Conclave.
Les Efpagnols s'intereflbient toujours en faveur de Sauli, &
leurs adverfaires lui oppofoient Baronius : mais ce dernier
qui depuis peu s'étoit défendu & juftifié avec tant de gloire ,
faifoit lui-même naître des obftacles à fon élévation. 11 fem-
bloit refufer le Pontificat , & ce qui fit beaucoup d.imprefiloa
fur l'efprit des Cardinaux , il difoit hautement que dans fa fa-
mille , on vivoit fort long-tems. Les Cardinaux ont toujours
pour but de choifir un homme courbé fous le poids des an-
nées , parce qu'ils afpirenttous à la même dignité , ôc qu'à la
mort de chaque Pontife , ils fe flatent toiàjours de lui fucccder.
Le peuple Romain a les mêmes vues , parce qu'il trouve fon
intérêt dans ces fréquentes révolutions. Il pille ordinairement
le palais du Cardinal élu Pape , & fouvent fur de faux bruits
d'une prétendue éie£lion. "^
Eieaiou de Dans la chaleur de toutes ces difputes , & les Efpagnols
Lcon XL s'oppofant toujours avec la même fermeté à l éledion de Ba-
ronius , le cardinal de Joyeufe propofa Alexandre de Medi-
cis , cardinal de Florence, prélat qui devoit être autant agréa-
ble à l'un qu'à l'autre parti. Il alla fur le champ le trouver dans
fa chambre, ôc le déclara Pape 5 il le fit enfuite monter fur
un thrône , ôc l'ayant adoré le premier , Aldobrandin , ôc les
autres Cardinaux fe jetterent à fes pieds , malgré lesprotefta-
tions d'Avila , qui jamais ne voulut confentir à féledion de
Medicis, ôc qui foùtint quelle n'étoit pas canonique : cecife
palfa le premier d'Avril.
Le nouveau Pape prit le nom de Léon XI , en mémoire
de Léon X, qui étoit de la même maifon , ôc qui par fa libé-
ralité ôc fa magnificence avoit été très-cher au peuple Romain,
Si Léon Xi eût vécu plus long-tems, Rome auroit vu bril-
ler en lui les mêmes vertus. Il étoit charitable envers les pau-
vres , affable ôc acceiïible atout le monde. H fe diftinguapar
plufieurs traités qu'il fît poux la réunion des princes Chrétiens,
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXXIV. 40^
Pendant deux ans qu'il fut en France , fafagefTe éclata au mi- .
lieu des fatlions qui déchiroient ce Pvoyaume, & de ces feux tj ^ ., t
qui etoient plutôt alioupis qu éteints ; mais lur quelques motifs t-ït
que j'ai rapportés ci-defluSj il fe retira mécontent ^ôc dans des ^
difpofitions peu favorables au Roi. Il fit même paroître quel- ■''
que relfentiment , lorfqu'il fut Pape , comme je l'ai appris du
cardinal de Joyeufe , avec qui j'ai eu des liaifons très-particu-
lières ; car ayant demandé au nom de fa Majefté Très- Chrétien-
ne quelque grâce au fouverain Pontife , Léon la refufa abfo-
iument, ôc lui répondit que l'équité & l'impartialité étoient
les feules régies de fa conduite : Que le crédit & les follici-
rations feroient inutiles fousfon Pontiiicat : Que cependant fi le
Cardinal vouloir obtenir quelque faveur , ou pour les fiens ou
pour lui-même^, comme il leur avoit de grandes obligations,
il lui accorderoit , s'il étoit poRTible , ce qu'il demanderoit.
Léon avoit réfolu d'élever au Cardinalat Ottavio petit -fils r ^^^^l^^^
j r r n j • /••/*i. Léon Al.
de ion irere licrnardetto j mais une mort précipitée ne lui per-
mit pas d'exécuter ce deflein. En eflfet, ayant été couronne
le jour de Pâques, il alla le lendemain à S. Jean de Latran ,
011 s'achève ordinairement la cérémonie de l'inftallation des
Papes j mais la longueur du chemin ôc le poids de fes habits
pontificaux l'ayant trop fatigué , la fièvre le prix avant qu'il fût
arrivé au Vatican. Cette indifpofition qui d'abord fembla lé-
gère , augmenta de telle forte , qu'une mort funefte trompa bien-
tôt l'attente des peuples, ôc fruftra les efpérances que fon élec-
tion venoit de faire naître : il mourut après vingt-cinq jours
de Pontificat & à l'dge de 70 ans.
Ainfi après la neuvaine , les Cardinaux rentrèrent dans le ^"^^e Con-
Conclave. Sauli , Bellarmin , Mariano , & Pierre Benoît Ca- ^^^^^'
merino eurent chacun un parti. Au milieu de toutes leurs bri-
gues , Aldobrandin propofc Dominique Tofco de Reggio. La
fatlion Efpagnole ayant approuvé ce choix , Tofco eft aufii-tôt
enlevé de fa chambre? on le conduit dans la Chapelle de wS.
Sixte : tout le Conclave s'y affemble pour l'adorer , déjà il fe
croit Pape ; mais Baronius s'y oppofe. Il protefte de ne le re-
connoître qu'à l'extrémité, 6c le dernier de tous i fa voix fait
tout changer 5 Tofco eft abandonné, & par la plus étonnante
révolution, on veut pour Pape celui même qui l'a empêché de
l'être. Un grand nombre de Cardinaux entoure Baronius j il eft
E e e iij
clû
^06 HISTOIRE
— «.. ^ ■ .^.w conduit dans la Chapelle Pauline , ôc l'on fe jette à fcs pieds
Henri V^^^ l'adorer.
jY Cette divifion pouvoit avoir de funeftes fuites. Pour les
1 6 o <: prévenir , les factions d'Aldobrandin , ôc de Montalte crurent
devoir fe fervir encore de la médiation des François. Aldo-
brandin ayant donc propofé Camille Borghefe , le cardinal de
Joyeufe exhorta Alexandre de Montalte de l'accepter. Mon-
talte ne fit aucune difficulté , ôc fuivit lui-même Aldobrandin
pour aller à l'adoration avec un nombre fuffifant de Cardi-
naux. Ainfi le cardinal Tofco ne remporta d'un côté que le
vain honneur d'avoir été crû Pape , & de l'autre perdit les
meubles de la chambre qu'il avoir dans le Conclave , ôc de
fon palais dans Rome.
Paul veft Le 16 ÔQ Mai, réle6lion de Borghefe fut confirmée dans
la Chapelle Pauline , Ôc il prit le nom de Paul V. Ainfi une
heureufe tranquillité étouffa dès fa naiffance un fchifme très-
dangereux , & tout applaudit au choix du nouveau Pape , à
qui il ne manquoit qu'un grand nombre d'années : car il n'a-
voit que $2 ans , enforte que ceux même qui l'avoient élu
s'étonnoient de fon élevions ôc plufieurs ambitieux qui fouhai-
toient de fréquens Conclaves, dans l'efpérancede la Papauté ,
fentirent un dépit fecret de s'en voir éloignés par un Pontife,
qui fuivant les apparences devoit régner long-tems.
Paul V. eut pour père , Antoine Borghefe Siennois , Avo-
cat confiftorial , ôc pour mère Flaminia de Stalli. Il étoit né
à Rome^ ôc eut trois frères appelles Horace, François ôc Jean-
Baptifte. Horace ayant acheté une charge de Camerier du
Pape, en céda la moitié à Camille fon frère, ôc par fa mort le
laiila bien-tôt après propriétaire de la totalité. Il l'exerça avec
honneur , ôc fon mérite le fit toujours diftinguer. La conduite
qu'il tint en Efpagne , 011 Clément VIII l'envoya en qualité
de Légat, fut récompenfée dans la fuite de la pourpre Ro-
maine, ôc enfin du fouverain Pontificat.
Le 18 de Juin il créa Scipion Carafelli fils de fa fœur car-
dinal du titre de S. Chryfogone. Il confia le miniftere à fes frè-
res ', François eut le gouvernement du Vatican j Ôc Jean-Bap-
tifte celui du château S. Ange , où étoit autrefois le tombeau
de l'Empereur Adrien.
Paronius qui avoit fait imprimer dès l'année précédente
DEJ. A. DETHOU,Liv. XXXIV. 407
î'onziéme tome de fes Annales , dans lequel il parle du royau-
me Sicile , pria le cardinal Afcagne Colonne de lui en dire fon Henri
fentiment. Colonne qui' revenoit d'Efpagne, répondit dans IV. "
une lettre , que Baronius étoit forti des bornes d'une jufte re- i 6 o <»
tenue, ôc qu'un Hiflorien devoir avoir plus de ménagement
pour les Puifiances j mais il n'entra pas en matière , 6c ne tou-
cha pas à la queftion. Quoique Baronius eût tâché de Te julli-
fier par un long écrit, les Vicerois de Sicile & de Naples s'é-
toient plaints au Pape , & les Cardinaux de la faâion Efpagnole
avoient renouvelle i'accufation dans le Conclave où Léon XI
avoit ete élu.
Queîque-tems après la mort de ce Pape , ôc au commen- Baronius fe
cernent du Pontificat de Paul V , Baronius écrivit de Frefcati jufti^^*
à Philippe roi d'Efpagne. Sa lettre eft datée du 1 3 de Juin. Il
y repréfentoit que la crainte d'être accufé d'avoir brigué la
faveur du Roi Catholique, pour monter aune plus éminente
dignité , avoit fufpendu le delTein qu'il avoit depuis long-tems
d'écrire à fa Majefté Catholique: Quefonhiftoire bien-loni d'at-
taquer les droits de l'Efpagne fur les royaumes de Naples ôc
de Sicile , confirmoit au contraire ôc appuyoit ces mêmes
droits : Qu'il n'avoit travaillé à fes Annales , que par le con-
feil ôc les ordres de Clément V' III : Que dès que fon ouvra-
ge avoit été complet , le fouverain Pontife l'avoit fait exami-
ner par trois Cardinaux , ôc y avoit donné fon approbation avec
de grands éloges : Que les prédécefTeurs de ce Pape avoient
envoyé à ce fujet plufieurs Légats en Efpagne j mais qu'après
la mort de Clément , l'auteur des Annales deftitué d'un pro-
tedeur Ci puilTant avoit été attaqué de tous côtés : Que la
confiance que lui donnoient la vérité ôc la juftice de fa caufe
Favoient foûtenu contre tous fes adverfaircs. « Je n'ai écrit ,
» ajoûtoit-il , que par l'ordre de Pierre : Pierre a approuvé mes
» ouvrages : ils font, pour ainfi dire^fortis du liége même de
=' Pierre , ôc fondés fur cette pierre : elle brifera les témérai-
«res qui iront y heurter , ôc écrafera ceux , fur lefquels elle
» tombera. Des laïques ne peuvent , fans témérité , mettre la
» main à cette clef delafcience , dont Pierre eft le feul dépofi-
» taire. Ils ne peuvent , fans commettre un attentat contre la
» vérité Catholique, rejetter ce que Rome a reçu , ni approu-
» ver ce que Rome a profcrit. On fçait que la même autorité
4o8 HISTOIRE
^^^^^^^^^^ » ôc le même efprit ont pafle de Clément à fes fucceffeurs;
~ » Ainlî , que votre Majefté fufpende fon jugement : qu'elle
j y^ » écoute avec attention la voix des Prêtres du Dieu vivant ,
• » ôc fur-tout de ces Minifties refpedables qui font chargés du
^ ^* w gouvernement de l'Eglife univerfelle. «
Quelques libres que fuilent ces écrits, Philippe ufa de dif-
fîmuiation par des motifs qui nous font inconnus. Il fe conten-
ta d'empêcher l'imprellion de l'onzième tome des Annjiles, qui
fe faifoit à Anvers , ôc de défendre dans tous [es Etats , & par
conféquent dans le royaume des deux Siciles ' , la vente des
exemplaires qui avoient été imprimés à Rome. Deux librai-
res, chés qui l'on trouva ces livres, furent condamnés aux ga-
lères. Cette conteftation ne fit aucun bruit pendant cinq ans;
mais après la mort de Baronius , FEfpagne éclata avec beau-
coup de liberté ; ôc les édits qui parurent à ce fujet , furent exé-
cutés avec févérité, comme je le rapporterai plus au long. Ci
je puis continuer cette hiftoire.
Affaires dl- L'armée nombreufe que commandoit Pierre Kenriqucz de
Açevedo comte de Fuentes, gouverneur du Milanès, allarma
les Vénitiens, ôc les autres princes d'Italie. Il fit en eriet pu-
blier de févéres ordonnances , pour interrompre le commerce
de la République de Venife avec lesGrifons, Ôc rendre inu-
tile l'alliance que ces deux Etats venoient de contraûer. Il
fit aufïi bâtir un château à fept mille de Côme , fur une mon-
tagne qui regarde de tous côtés la Chiavene , ôc la Vaîteline.
Ce nouvel ouvrage avoir cinq baillons , ôc il l'appella de fon
nom le fort de Fuentes. Il excita encore tant dt* divifions dans
les Ligues Grifes, que les chofes furent prefque pouffées jus-
qu'à une guerre civile. La France eut beaucoup de peine à
étouffer ce premier feu 3 cependant ces troubles inteftins fa-
cilitèrent la conftru6lion du nouveau Fort 5 ôc les peuples voi-
fins n'y firent attention , que lorfque ce château élevé fur leurs
têtes, menaçoit déjà leurs hbertés, ôc devoit leur faire crain-
dre le joug Efpagnol.
Peu content d'avoir répandu la terreur fur les fronneres.
1 Ceft le nom que le roi d'Efpagne
donne encore dans les actes publics aux
royaumes de Naples 6c de Sicile, qui
fit'eiî foriîîoiei?t autrefois qu'un fsul ;
compofé de la Sicile en deçà le Fare ,
c'eil Naples: ôc de la Sicile au-delà le
Farçjc'eft l'ille de Sicile.
Fuentçs
D E J. A. D E T H O U , L I V. CXXXIV. ^09
Fucntes jetta encore dans le défefpoir prefque tout l'intérieur ^.,.,„,._,^
de l'Italie. Il fit citer devant lePréfident, ôc les Tréforiers des V.
revenus extraordinaires du Milanès , un grand nombre de Sei- f}^ ^ ^
gneursj fous prétexte qu'ils tenoient en fief, ou qu'ils avoient
ufurpé des viiles, des châteaux, ôc d'autres biens dépendans ^ ^^ S*
du duché de Milan, ou enlin parce qu'ils n'avoient pas payé
les droits feigneuriaux. Il parut à ce fujet le 21 Mai un édit,
fous le nom de Philippe , mais qui au fond étoit l'ouvrage du
comte de Fuentes.
Cette affaire interefibit pardculierement les marquis de Ma-
lafpini partagés en plufieurs branches établies dans la Roma-
gne, ôc le Genovefat. On cita entre les autres Seigneurs de
cette Maifon , François Marie , Jean-Chriftophle Morello , ôc
Vincent Malafpini , Jean-Baptifte ôc François frères , Léonard
Galeas ôc Jean Vincent , Jule Sala" Génois , Renaud Malaf-
pini , les héritiers de Thomas ôc d'Alfonfe Malafpini , Barthe-
lemi Malafpini, Céfar Malafpini, les héritiers de Gafpard Ma-
lafpini , les héritiers de Jannetin Doria, les hériders de Spine-
ta Malafpini, Alphonfe Malafpini, ôc Ferdinand fon iils, Fa-
brice Malafpini, le prince Alberic Cibo Malafpini , Ôc le mar-
quis André Malafpini. La République de Gènes, ôcle Grand
Duc de Tofcane furent aulTi cités devant le nouveau tribunal
érigé par le comte de Fuentes.
Les Malafpini, que cette recherche regardoit plus particu- ^
lierement, pubUerent en ItaUe un manifefte adrelTé à tous les
Princes de la Chrétienté. « Vous ne pouvés , difoient-ils , nous
3i abandonner : notre caufe eft la vôtre i ôc l'on ne nous atta-
»' que que pour vous porter enfuiteles mêmes coups. Vous de-
« vez donc vous joindre à nous , ôc nous accorder vos
« fecours dans une affaire qui vousintereffera bien-tôt davan-
3> tage. Si de pareilles citations avoient lieu , les ducs de Mi-
^ lan englounroient toute l'Italie j ôc aucun Prince ne feroit
?î en fureté dans fes Etats. Cette affaire regarde donc tous les
oi Souverains j ôc le Pape même devroit craindre ces iniques
M recherches. Car en 1402 Boulogne fe fournit à Jean Galeas
« Vifconti. Prefque dans le même tems Peroufe , Nocera,
=' Spolete, ôc Affife imitèrent l'exemple de Boulogne. Pen-
:> dant plus de trente ans , François Sforcea été maître de To-
p dij de Terni , de Tofcanella, d'Orricoli, de Suriana, ôcde
Tom^ XÎF. F f f
H
E N K
ÎV.
I
I
60^.
410 HISTOIRE
'' toute la Romagne , qui fait à préfent partie de TEtat eccié-
=' fiaftique. Dix ans après ^ le Pape régnant céda par un traité
" au même Sforce , les villes d'Ofmo , de Racanati , ôc de
»' Fabriano.
=> En 375- faint Ambroife joignit au domaine de l'Eglife de
3' Milan, Brefcia dans l'état de Venife, & Azzo Vifconti en
w avoit encore la propriété en 1357. L'Empereur Vencellas
» en fait mention dansune Bulle ' donnée en 1393". Huit ans
«après, la même ville fe fournit aux Milanois , ôc elle fe
0» trouve comprife dans une bulle de l'Empereur Maximi-
a> lien I , de 1494.
=3 II en eft de même de Bergame ', car la Notice de faint
w Ambroife, qui comprend le domaine de l'Eglife de Milan>
» en fait mention. D'ailleurs en i2p8 , Matthieu Vifconti con-
» quit cette place , & la réunit au duché de Milan , ainfi qu'il
3^ eft porté par les mêmes bulles de Venceflas , ôc de Ma-
» ximilien I.
3' Il eft encore certain qu'en 1387 Vérone obéiflToit à Galeas
O' Vifconti , ôc que feizeans après cette ville fe foûmit aux Mi-
a» lanois. Padouë en fit autant quelque tems après , comme il
» eft prouvé par les bulles ci-defTus rapportées.
» Crème, ôc fon territoire y font aufil compris dans les mê-
» mes bulles j ôc les Milanois en ont confervéla propriété juf-
» qu'en 149^. II y eft encore fait mention de Feltri, de Bel-
» luno , ôc d'Andefano.
M Qui peut ignorer combien de fois les Genois.ont été obligés
» de reconnoître les Seigneurs de Milan. En 1 3 j 3 ils prêtèrent
« ferment de fidélité à Jean Vifconti , qui prit le titre de prin-
9' ce de Gènes. Cette ville a reconnu à neuf fois différentes les
»» Seigneurs de Milan , Ôc fes bourgeois lui ont préfenté les clefs
» de leur place , ôc l'étendard de Saint George.
=^ Philippe Vifconti a été maître de l'ifle de Corfe. En 1421
O' Philippe Marie s'empara d'Albenga. Turin, Aoufte j ôc
» Yvrée, villes Epifcopales ,étoient foûmifes aux Milanois en
j Dipîoma, huile y lettres patentes ,
mandement , décret , édit , tout ade
de Souverain fcellé ôc pafTé en fa chan-
cellerie. La Bulle d'or fait voir qu'on
a donné le nom de Bulle à cerraines
loix cQjtanees des Empereurs. Mais il
fembîe que ce terme foit maintenant
re'fervé pour les conftitutions des Pa-
pes. On peut dire auflî , Diplôme, &
ce terme fera géne'rique pour tous ces
acl;es.
DE J. A. DE THOU3 Liv. CXXXIV. 411
•» 1 075* . Aft 3 Verceil , Albe , Chierafco , Cuni , Mondovi , 6c ««,_„^
»> leurs territoires appar.tenoient en i^s6 , aux Seigneurs de Mi- ~7l
« lan î & fuivant le partage qui fe fit entre Barnabe ôc Galeas j^ ^ ^
••'Vifconti^ toutes ces terres tombèrent dans le lot décéder-
=' nier. Outre cela Aft eft expreflement compris dans les bul- i ^ o 5"*
»> les de Vencellas ôc de Maximilien I.
M En 1 5P9 Sienne en Tofcane fe foûmit volontairement
" à Jean Galeas. François Sforce s'empara en 1448 de Fiviz-
« zano, & du territoire de Luna. On ne peut même douter que
3' les marquis de Montferrat n'ayent reconnu les Seigneurs de
9» Milan, ôc Qu'Hugolin n'ait prêté en 1358 le ferment défi-
« délité à Barnabe Vifconti. Il en eft de même de Parme,
M de Plaifance , ôc de Bergo-fan-Domino , dont il eft fait men-
ai rion dans les bulles ci-deflus rapportées.
« Plaifance fut ravagée en 1447 par François Sforce, ôc fe
» rendit à difcretion. Il fut jugé en 15 5" 8, que Reggio étoit un
w fief noble mouvant delà principauté de Milan. Vingt-deux
o> ans après Barnabe Vifconti faccagea la même ville de Reggio,
s» qui eft auiïi comprife dans les bulles de Venceflas ôc de
»> Maximilien,
» Les droits des ducs de Milan s'étendront aufTi fur Pefa-
85 ro, puifqu'en 1442 cette ville a été pofledée par Alexandre
M Sforce , ôc enfuite par Paul. Enfin ils pouront revendi-
0' quer la ville de Trente, puifqu'elle eft comprife dans les
:« mêmes Bulles. «
Les Malafpini concluoient qu'il étoit donc ce^rtain que leur
caufe intereffoit prefque tous les princes d'Italie > ôc qu'ils dé-
voient tous également craindre pour leurs Etats.
Ils remarquoient en finiflant que la citation faite au nom da
roi d'Efpagne étoit même contraire aux intérêts de ce Prin-
ce , puifqu'il poffédoit en Efpagne , en Italie , en Flandre , ôc
dans les Indes plufieurs fiefs qui avoient appartenu aux Empe-
reurs , aux Papes , ou aux rois de France, ôc que ces Souverains
pouvoient fe fervir de? mêmes raifons qu'il employoit pour
les lui difputer. Ce manifefte qui fe répandit bien-tôt dans toute
l'Italie, fut comme le fignal, qui réunit tous les Princes. Ils
envoyèrent des ambaffadeurs en Efpagne , Ôc obtinrent une ^
furféance , qui fit entièrement oublier cette affaire. jyjQ^ç ^ g
Parlons maintenant des perfonnes illuftres , qui font mortes ZAMoysk'.
Fffij
412 HISTOIRE
,^^^,^„,^^„,^^ cette année. Je m'arrêterai d'abord à Jean Sarius Zamoyskij
TT mais je n'en dirai que peu de chofes ; parce que fous les trente
Henri ,' , ,, ^ .,r ^ i' j' i • m T^^
jy années précédentes j ai iouvent parle de lui avec éloge. Des
^ ' fa plus tendre jeunefTe il vint à Paris, oii il s'appliqua à l'éta-
V -^ ' de des belles lettres , qui firent toujours une partie de fes oc-
cupations. Il étudia enfuite dans les Univerfités d'Italie, oii
il forma une étroite liaifon avec Charle Sigonio, qui a mis
au jour> fous le nom de fon ami, deux livres très-fçavans , fut
le fénat de Rome. Zamoyski étant de retour dans fa patrie,
obtint d'abord la charge de Vice-chancelier du Royaume. Il
parut dans cette fameufe ambafl'ade que la Pologne envoya en
France , pour y déclarer au duc d'Anjou fon éledion 3 ôc il
porta la parole pour tous fes collègues dans railemblcc des
Princes, des Seigneurs, & de tous les Ordres du R.oyaume,
■qui fut tenue dans la falle du Palais, ôc que Charle ÎX, frère
du duc d'Anjou , honora de fa préfence. Henri III ayant quitté
la Pologne , pour revenir en France , Zamoyski eut beau-
coup de part al'éleiElion d'un nouveau Roi , il infpira à Etien-
ne Bathory prince de Tranfylvanie le courage , & la fermeté
néceflaires , pour réfifter à la maifon d'Autriche. Alaximilien fut
battu deux fois, ôc refta enfin prifonnier de guerre.
Déjà chancelier de Pologne, il joignit encore à cette di-
gnité , qu'il conferva toujours , celle de grand Régimentairc
de ce Royaume. Malgré fes ennemis fecrets , Etienne lui don-
na cette grande charge , ôc il fit voir avec éclat qu'il étoitaudi
grand capitaine, qu'habile miniftre. La gloire qu'il acquit dans
Jes guerres de Mofcovie , furpaffa les elpérances qu'on avoir
conçues de lui.
La même fermeté qu'il avoit fait voir dans l'éledion d'E-
tienne, éclata dans les fervices qu'il rendit à Sigifmond roi
=* & de Polo- de Suéde * fous les ordres de ce Prince 5 ôc dans un âge déjà
^'^^' fort avancé, il combattit contre les Mofcovites en Livonie. Il
foûtint encore une guerre de trois années contre Charle de
Sudermanie ' ? ôc il n'eut ni dans fes difcours , ni dans fes avions
aucun ménagement pour ce Prince , quoiqu'il fut oncle du Roi.
Ces grandes occupations ne le détachèrent point de l'étu-
de des belles lettres. Il fonda une Univerfité dans une ville
qu'il avoit fait bâtir, ôc à qui il donna fon nom. Elle eft fituce
1 Qui déthrôna Sigifmond fon neveu.
DE J. A. DE TIÏOU , Liv. CXXXIV. 413
dans lePalarinat de Belzàfept milles deLeopoli, ou Louwow, «
capitale de la Rufïie Polonoile, Il ouvrit cette nouvelle école Henri
le 15" de Mai 1594, ôc y fit venir de Cracovic d'habiles Pro- jy^
fefleurs , à qui il donna des appointemens confidérables. Dé- i (j oV
goûté de la Cour, & voyant qu'on n'y avoit pas la reconnoif-
fance que méritoient les fervices qu'il avoit rendus à l'Etat ,
il fe retira dans fes terres. Son année climaterique fut la der-
nière de fa vie. Dans le tems qu'aflis fur un fauteuil on croyoic
qu'il étoit appliqué à quelque affaire importante , il fut fubite-
ment attaqué d'apoplexie j & mourut le 3 de Juin.
Son époufe Grifelle Bathory, nièce du roi Etienne, ne lui
donna qu'un fils nommé Thomas, qu'il laiiïa fous la tutelle
des Palatins de Cracovie Ôc de Lublin. Autant attaché à la Re-
ligion de fes pères , que zélé défenfcur des droits , & de la
liberté de fa patrie , il fuyoit toutes fortes de nouveautés 5
l'horreur qu'il en avoit , paroît même dans fontellament. « Siii-
» vez toujours, dit-il à fon fils, la foi de PEglife CathoHque,
35 cette mère commune des Rois , des Princes , ôc de tous les
=5 Saints , parce qu'il vous feroit plus avantageux de n'être pas
-^ï né, que de mourir hors du fein de cette même Eglife. =^
On ajoute qu'il lui défendit de voyager en Italie 6c d'ap-
prendre r Allemand , content s'il avoit un fils vraiment Polo-
iois. Il lui ordonna d'et^ployer jufqu'à trois cens mille florins
pour le fervice de la République , & d'examiner enfuite quel
auroit été le fruit de cette dépenfe. Il voulut encore qu'il re-
tînt tous fes officiers , ôc qu'il entretînt cent chevaux Huffars,
cent Cofaques , ôc trois cens hommes d'infanterie. Cent de
ces hommes dévoient fervir de Gardes à Grifelle Bathory fa
veuve , dont il fixoitles reprifes, ôc conventions matrimonial-
les à foixante mille florins, fi elle fe remarioit.
Il donna un exemple éclatant de fon amour pour fa patrie ,
en ordonnant, que fi fon fils mouroit fans héritiers, Çqs parens
ne pourroient prendre dans fa fuccefiion qu'une feule ville ôc
quatre bourgs, ôc que le refte de fes biens feroit employé,
pour l'utilité de l'Etat. Il régla même la forme dont ce legs
feroit régi ; ôc voulut que la République nommât un curateur ,
pour recueillir tous ces grands revenus , Ôc que les fommes
qui en proviendroient fuffent confervées , pour n'être employées
que dans les befoins extrêmes de la République , enforte que
Fffii;
414 HISTOIRE
^ le Roi même ne pût en difpofer , fans le confentement du
Henri ^^"^^- . . ., , < .
IV Quoique le roi Etienne, dont il étoit plutôt l'ami que le
i 6 o\ niiniftre, protégeât les Jefuites , Ôc leur donnât de grands éta-
bliffemens dans fon Royaume 5 cependant Zamoyski, à qui
la nouveauté fut toujours fufpetle, ne voulut point leur ac-
corder de place dans fa nouvelle Univerfité de Zamoyskie j
ôc Ton remarque que Philippe , roi d'Efpagne , Prince d'une
prudence conibmmée , eut la même précaution.
Nous avons vu voyager en France Thomas Zamoyski fon
fils , qui fe préparoit à pafler en Italie , malgré les prétendus
avis qu'on dit que fon père lui avoit donnés.
Les funérailles de ce Seigneur fe firent avec une grande
magnificence. Il s'y trouva plus de cinq mille Gentilshommes,
ôc entre eux deux mille Seigneurs qualifiés, ôc ungrand nom-
bre de Sénateurs. Des foldats portèrent le corps , ôc l'on fit
plufieurs décharges de canon. Mais la cérémonie fut troublée
par une querelle qui s'éleva entre Staniflas Stanitzki , ôc le
Cailellan Malogoftki. Les deux partis coururent aux armes;
ôc dans la mêlée , le jeune Ferenfbeck eût une main coupée.
Mort du duc En France, Charle de Lorraine, duc d'Elbœuf, mourut à
«)'Ei.50£UF. Moulins en Bourbonnois le 4 d'Août. Ce Prince , quoique
dans un âge peu avancé, paroifToit d^jà très-vieux. Il avoit eu
pour précepteur RemiBelIeau, dont nous avons ci- deflus parlé.
Il fçavoit la mufique, joiioit des inftrumens, ôc avoit du goût
ôc du talent pour la poëfie Françoife.
De Gui, Vers le même tems, on apprit la mort de Guy^ comte de
comte deLa- Laval. Ce jeune Seigneur avoit hérité des biens de deux il-
luftres Maifons , ôc il pofTedoit de grandes terres dans le Maine,
dans la Bretagne , ôc dans la Normandie. Emporté par l'amour
de la gloire , il fortit de France à l'âge de vingt ans , pour al-
ler en Allemagne. L'Empereur le combla d'honneurs à Pra-
gue, ôc i'archiduc Matthias lui fit à Vienne une réception auffi
gracieufe j enforte qu'il prit parti dans les troupes Impériales;
La première rencontre , où il fe trouva lui fut funcfte. A la
vérité on repoufla les Tartares , qui faifoient des courfes juf-
qu'aux portes de Vienne j mais le comte de Laval reçut dans
le côté un coup mortel , qui le mit au tombeau , fur la fin de
Tannée,
DE J. A. DE THOU , Liv. CXXXIV. 41^
La maifon de la Trimouille , ôc le duc d'Elbœuf de la mai- _
fon de Lorraine , recueillirent cette fuccefiion , qui j quoique Henri
très^riche , étoit chargée' de dettes confidérables. Le teftament IV.
que le Comte avoit fait deux ans avant fa mort , caufa un pro- 1 5 o c.
ces qui fut porté au Parlement de Paris. Il avoit légué le tiers
de fes biens , autant que les coutumes des lieux oui ils étoient
fitués le permettoient , à Anne d'Alegre fa mère , qui avoit
époufé en féconde noces Guillaume d'Hautemer , lieur de
Fervaques , maréchal de France. Ce procès fut heureufement
terminé par une Tranfa61:ion.
Le comte de Laval avoit été élevé dans la Religion pro*
teftante , qu'il n'avoit abandonnée que depuis quelques années*
Son ayeul François de Coligny d'Andelot, colonel de l'infan-
terie Françoife , dont la valeur cfl: fi connue , étoit mort en
3 ^«îS à Saintes : il avoit époufé Anne de Rieux de Laval , feule
héritière de cette riche Maifon , ôc mère de Guy , comte de
Laval, père du jeune Comte, dont nous venons de rappor-
ter la mort.
Quant à Guy I du nom , il étoit mort dix-fept ans aupa^
ravant, fous les murs de Saintes, foit de fatigue, foit de cha-
grin, quelques jours après un -combat , oii véritablement il
avoit été vainqueur , mais qui lui avoit coûté la vie de tous ^qs^
fieres , comme nous l'avons rapporté ci-deflus.
Plufieurs amis du jeune Comte, ( 6c c'étoient les plus fages )
tâchèrent de lui perfuader, qu'avant de partir, il devoir fe ma-
rier avec une fille de la maifon de Lorraine , qui lui étoit defti-
née , & fonger à fe faire des héritiers, avant de s'engager dans
un voyage ii périlleux. D'autres foûtinrent au contraire , qu'il
ne falloir mettre aucun obftacle à l'ardeur de ce jeune Sei-
gneur, qui n'agiffoit que pour la gloire de Dieu, qui par con-
féquent ne manqueroit pas de le combler de bénédittions ôc
de profpérités ; ôc qu'ayant à expier \q.s erreurs de fon ayeul ,
de fon père , ôc les fiennes , il ne falloir pas ufer du moindre
retardement. On fuivit malheureufement le fentiment de ces
derniers.
Il avoit l'air prévenant , ôc une taille avantageufe j une no-
ble candeur regnoit fur fon vifage > fon efprit égaloit fa haute
naiffance i ôc s'il eût vécu davantage , fon mérite l'eût rendu
digne de fa fortune. Il avoit quelque teinture des Belles-Lettres>
4i(? HISTOIRE
, ,,,„^, mais il s'attacholt particulièrement aux ans, qui pouvoient flat-
:r j " ter fa curiofité. Dans fes voyages , il recherchoit les curieux , &
TV ^^ ccrivoit lui-même tout ce qu'il pouvoit'apprendre d'eux. Nous,
avons un gros volume de fes recherches , ôc de fes defcrip-
^ ^' ^ 5* tions j enforte qu'on avoit lieu de craindre , que roifiveté aug-
mentant fon attachement pour cette forte d'étude, il ne la pré-
férât à des occupations plus dignes de lui, ôc plus convenables
à fa condition.
Mort de Je vais maintenant parler de quelques Sçavans, qui ont
Po N T u s DE y^çy très-long- tems 3 ce qui eft rare dans des perfonnes , dont les
1 illARD DE . ,^ 1- • 1 • T 3 A • J'
Bissv. travaux abrègent ordinairement les jours. Je m arrêterai aa-
bord à Pontus de Thiard, fieur de BifTy , gentilhomme Bour-
guignon. Il fçavoit trois langues dans fa jeuneiTc 3 les Belles-
Lettres furent fa première occupation i ôc Pontus augmenta
le nombre des Poètes François , qui ont illuftré le règne de
Henri II. Il étudia enfuite les Mathématiques , & la Philofo-
phie de Platon. Enfin il s'appliqua à la Théologie, & il a fait
plufieurs traités , la plupart en François , ôc d*une profonde éru-
dition. Il parut quelque tems à la Cour, ôc eut la faveur de
Henri III , qui lui donna l'évêché de Châlons. A quatre-vingt
ans, un peu avant fa mort , il compofa un livre de la véritable
lignification des mots, Ôc l'ajoiita comme un fupplément, aux
Opufcules de Philon le Juif, fur lequel il avoir fait des no-
/ tes. Il travailloit fans relâche. Comme il étoit très-gros , il man-
geoit beaucoup , ôc recherchoit les meilleurs vins, tels que ceux
qu'on receuille fur les bords de la Saône : il en bûvoit beau-
coup, ôc fans y mettre d'eau i cependant il ne s'enyvroit ja-
mais. Lofqu'il alloit fe coucher , il en bûvoit ordinairement
un grand verre, fans que fa fanté en fouffrît. Vingt années de
travail dans le facré miniftere lui acquirent la réputation d'un
Evêque aulîi dode , que pieux. Sa fanté fut toujours égale ,
Ôc fon efprit ne fe fentit point des foibleffes ordinaires à la vieil-
lefle. Enfin il mourut à quatre-vingt-quatre ans, le p d'Octo-
bre. Il laiffa fon Evêché à Cyrus , fils de fon frère.
De Theodo- Théodore de Beze mourut fix jours avant Pontus de Thiard.
KE D£ Bi.2E. i\ ^toit natif de Vezelai en Bourgogne , ôc il eut un oncle
Confeiller au Parlement de Paris. La gayeté , Ôc la délicateffe
de fon efprit, ôc fa longue vie, le font affés connoître. Une
étude agréable l'occupa pendant foixante ans ? il parvint à un
âge
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXXIV. 417
âge avancé, où il fe vit enfin privé des plaifirs , fans lefquels
la vie efl: infupportable. En effet , quoiqu'il fe reffouvînt du
paffé , il ne pouvoit cônferver aucun fouvenir du préfent. 11
récitoit tout le Pfautier en Hébreu , &c ciroit avec la même fa-
cilité le moindre paffage des Epîtres de faint Paul en Grec.
Il raifonnoit même avec beaucoup de jugement fur ce qui avoit
fait autrefois la matière de fes études i mais il oublioit fur le
champ ce qu'il venoit de dire. Dans cette langueur perpétuelle,
qui enveloppoit de ténèbres fa mémoire ôc fon jugement , il
vécut deux années. Enfin , voulant un jour aller au prêche ,
il fut attaqué d'une convulfion fubite qui l'étouffa. Il mourut
âgé de quatre- vingt- fix ans, trois mois, dix-neuf jours. Antoine
Faye fit fon oraifon funèbre , ôc Scaliger compofa à fa louange
un poëme fort élégant , qui fera comme un monun^ent éternel
de leur ancienne ôc fincére amitié. La douleur de Scaliger alla
même fi loin , qu'il fit fur la ville où. Beze mourut , des impré-
cations, ôc des préfages finiilres, que l'événement n'a point en-
core juftifiés.
Robert Conftantin né à Caën en baiTe Normandie , mourut «, -D^r.^,^
aulii cette année, encore plus âge que Beze, avec qui il avoit Constantin.
eu d'étoites Uaifons. Il fçavoit les trois langues , ôc particu-
lièrement la Grecque, ôc la Latine. Il étudia, ou il voyagea
toute fa vie. Il avoit été domeftique de Jule Céfar Scaliger ,
ôc rendit publics, après la mort de ce fçavant homme , des
Commentaires fur une partie de Théophrafte , que l'auteur
n'avoit pas fait imprimer. Conftantin a fouvent paflé pour pla-
giaire j mais fa bonne-foi éclata dans cette occafion. Il vécut
cent trois ans , fans aucune foibleffe ni d'efprit ni de corps.
La mémoire , qui de toutes les facultés de l'ame , eft celle qui
reçoit plus facilement i'impreflion ordinaire des maladies , ou
de la vieilleffe , fe conferva chés lui toute entière , jufqu'au der-
nier foupir. Une pleuréfie le mit au tombeau fur la fin de cette
année le 27 Décembre.
Je ne puis m'empêcher d'ajouter en cet endroit un trait re-
marquable , tiré d'Emanuei de Meteren : c'cft un illuftre exem-
ple d'une longue vie , ôc de l'amour conjugal. A Delft en Hol-
lande , un homme mourut à l'âge de cent trois ans , ôc fa fem-
me à quatre-vingt-dix-neuf, après foixantc ôc quinze de ma-
riage. Ils étoient tous deux de la he du peuple 3 ainfi la baffeflb
Tome Xlf^, ' ' G g §
4iS HISTOIRE
r>>, . de leur condition a empêché qu'on ne les connût plus partlcu-
r~ lierement. La mort même fembla mettre le comble au bon-
i-1 E N R I i^gyj. d'une fi longue vie. L'un ne furvêcut à l'autre que de
^ ^' trois heures, 6c la nature fit en eux, ce que les Dieux, comme
I 005*. |g difent les Poètes, n'accordèrent à Philemon ôc à Baucis,
que par une faveur (inguiiere.
_ Enfin Simon Marion de Nevers , mourut à Paris le 1 1 de
JIariom. Février , à l'âge de foixante ôc quatre ans , trois mois , ôc fut
enterré à faint Merry. Il fit éclater dans le barreau fon érudi-
tion, ôc fon éloquence, ôc en a laifTé des preuves à la pofcé-
rité, dans quelques-uns de fes plaidoyers , qui ont été impri-
Inés. Son mérite l'éleva à différentes charges , dans lefquelles
^ il conferva toujours la même égalité d'ame. Il fut Avocat Gé-
néral. Son éloquence , fon difcernement , ôc fon intégrité le
firent juger très- digne de cette grande charge j il défendit avec
fermeté le droit de la Couronne , ôc les libertés du Royaume,
Henriette-Catherine de Joyeufe, ducheffe deMontpcnfier,
accoucha cette année dans le château de Gaillon d'une fille,
qui fut nommée Marie 3 dont la naiflance fut bientôt fuivie de
la mort funefte de Henri de Bourbon , duc dé Montpenfier.
Cette PrincefTe eft l'unique héritière des biens de fon illuflre
père : elle l'eft aufii de fes vertus , & l'on voit reluire en elle la
même pietéj ôc le même mérite. Après la mort du duc d'Orléans,
elle a été fiancée au duc d'Anjou , frère de ce Prince i ce
mariage aflïire à la Maifon Royale l'ancien domaine de celle
de Bourbon.
Procès âa Rcptenons les affaires de France. On continuoit au Parle-
comte d'Au- ment les informations contre le comte d'Auver2;ne , d'Entfa-
vergne,dt:n. ^y^g ^ j.^ mârquife de Verneuil fa fille , dont on avoit com-
Jamarquifcdc mcncc le proccs i année dernière. Le Comte reruloit de re-
Vcrneml. pondre aux interrogations des CommilTaires Achille de Har-
ki , -premier préfident, Etienne deFleury , ôc Philbert de Tu-
rin , confeillers. Pour autorifer fon filence , il prétextoit les
fcttres d'abolition , Ôc le brevet que le Roi lui avoit accordé.
Dans ces circonftances , la Cour députa à Sa Majefté, Louis
Servin, avocat général , pour demander des ordres précis, fur
les pièces alléguées par l'accufé.
Servin repréfenta , que le comte d'Auvergne étoit déjà tombé
trois fois dans le crime de leze-majcfté , qui eft au - deflus de
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXXIV. ^ip
tous les attentats j& qui les renferme tous : Qu'il étoit d'abord
entré dans la conjuration de Mathurin Charrier, qui avoir reçu tt ^ ., „
le châtiment du a Ion crnne : (^u enluite il avoir ete du com- r\r
plot formé par le duc de Biron ; & qu'enfin il avoir entretenu
dey liaifons fecretes avec les Efpagnols : Qu'il s'étoit rendu ^ ^
indigne de pardon , en réitérant il fouvent le même crime :
Qu'une bonté trop extrême feroit efpérer l'impunité aux plus
grands fcélérats, & que fi l'on ne donnoit un exemple écla-
tant de févérité, la perfonne facrée du Roi, la Reine ôc le Dau-
phin , de la confervation de qui dépendoit le falut de l'Etat ,
ne feroient pas en (ïireté.
Servin ayant fait fur ce fujet un long difcours , le Roi ;
pour y répondre, rappella ce qui s'étoit pafTé précédemment>
& ajouta qu'il avoit été obligé par le malheur des tems d'ac-
corder au comte d'Auvergne les lettres d'abolition, & le bre-
vet dont il étoit queftion : Qu'il ne les lui avoit donnés que
pour le gagner, ôc le faire rentrer dans fon devoir i mais que
s'étant rendu indigne par fon obflination de reflentir les effets
de la bonté de fon Prince , ôc n'ayant pas voulu mériter fon
pardon en avouant fon crime , fa Majefté croyoit que la pa-
role qu'elle avoit donnée au Comte par les lettres , ôc par le
brevet, fe trouvoit dégagée : Que puifque la douceur ôc la
bonté n'avoient fait aucune impreffion fur l'efprit du ComtCj
il falloir ufer de févérité contre un indigne fujet, qui étoit tom-
bé il fouvent dans le même crime : Qu'ainfi fa Alajefté vou-
loir que fans avoir égard aux lettres d'abolition ôc au brevet,
qui fervoient de défenfes à l'accufé , fon procès fut fait Ôc par-
fait conformément aux loix de ce Royaume.
En exécution de ces ordres , ôc fur les pourfuites du Pro-
cureur général, la Cour rendit un Arrêt, par lequel elle or-
donna que fans aucun égard pour les défenfes du comte d'Au-
vergne , il fubiroit interrogatoire pardevanr les Commiiïaires;
ôc que fi l'accufé refufoit de répondre il demeureroit convain-
cu des faits qui lui étoient imputés. Ceci fe pafla le 2p de
Décembre.
Cependant François de Balfac d'Entragues fubit trois dif- Apologie
ferens interrogatoires , dans lefqueîs il ne nia pas tout à fait le gnc".'^'^^"
complot dont il étoit queftion ; mais pour s'excufer , ôc pour
déchargée la Marquife fa fille, il donna un écrir qui avoit déjà
4^0 HISTOIRE
«. été préfenté au Roi à S. Germain en Laye le 24 de Juin. II
I
Hr, ., r, , V repreientoit que depuis la conquête de Metz, il avoit rendu
T Y de grands lervices a Ihtat, tant dans la paix , que dans la
, * guerre, 6c que fa fidélité avoir éclaté dans tous les tems : Oue
dans les derniers troubles il avoit toujours cte attache au Koi:
Qu'il avoit prodigué fonbien pour fa patrie ^ & contracté des
dettes qui avoient totalement dérangé fes affaires domeftiques :
Qu'il avoit facrifié fa fortune aux befoins de l'Etat , ôc que
le malheur des tems l'avoit empêché de fonger à rétabliffe-
ment de fes enfans. « Dès que la guerre a été finie , ajoûtoit-il,
=> quel a été le prix de mes travaux ? On m'a ôté le gouver-
05 nement de l'Orleanois , pour le donner à un autre , fans
05 m'accorder le moindre dédommagement. J'ai diflimulé mes
•3' chagrins ; ôc quelque raifon que j'euffe de me plaindre, ma
» douleur efl: reftée dans le filence. Pour réparer les pertes
3' qu'avoit fouffertes ma famille , ôc y trouver un remède que
95 j'a vois inutilement attendu de la bonté du Roi, je me retirai
05 dans mes terres , 011 accablé d'années ôc de maladies , je ref-
05 fentis encore les plus cruels coups d'une aveugle fortune.
» Ma fille, l'unique confolation de ma vieillefle, plut au Roi,
05 ôc ce dernier trait du fort vint mettre le comble à mes mal-
05 heurs. Le chagrin augmenta mes maladies , ôc des peines
05 d'efprit encore plus violentes fe joignirent aux maux que
05 fouffroit mon corps. Je me voyois expofé à toutes les raille-
05 ries des courtifans5 ôc ce qui fait ordinairement le plaifirdes
09 pères, ôc qui devoir faire la gloire ôc le bonheur de ma fa-
05 mille , étoit au contraire la caufe de ma honte , du deshon-
05 iieur de ma Maifon , ôc des mépris outrageans dont on m'ac-
05 cabloit.
05 Combien de fois ai-je très-humblement demandé à fa 7vîa--
05jefl:é la permiffion de me retirer d'une cour, dans laquelle j'étois
»5 ou méprifé ou odieux ? j'ai été refufé. Comme le mal augmen-
« toit , j'ai prétexté une maladie pour faciliter mon congé j j'ai
» voulu fortir du Royaume , prêt à laiffer ma femme ôc mes
»> enfans j mais toutes mes prières ont été inutiles.
05 Dans la fuite , fur quelques foupçons dont je ne fçai point
»la caufe , on me refufa avec plus de cruauté, ce que je de-
05 mandois avec tant d'ardeur , ôc l'on m'ôta ce qui dans ma
«uTiauvaife fortune pouvoit me confoler Ôc me fouteniri on me
»' défendit enfin de voir ma fille.
DE J. A. DETHOU,Liv. CXXXIV. 421
Lorfque j'efpérois quelque heureux changement , & que
je comptois davantage fur la bonté du Roi , la colère de la Henri
Reine éclata j & m'accabla d'un trait dont rien ne pouvoit jy
» me garantir. Le bruit courut alors que la Marquife ma fille i ^ q'-
étoit dans un danger extrême , & que l'implacable couroux
de la Reine s'érendroit auiTi fur le père ôc les frères. Les dif-
cours mêmes defaMajefté firent affés voir qu'elle étoitfen-
fiblement ofFenfée.
3' Ma fille pour prévenir l'orage, ne vit plus le Roi que très-
rarement , fe flatant que l'abfence éteindroit peu à peu l'a-
mour du Prince, ÔC qu'une retraite volontaire calmeroiti'cf-
prit irrité de la Reine.Four moi j'étois prêt, non-feulement de
quitter la Cour, mais encore de fortir du Royaume. Il fe
préfenta même une occafion qui m'y engageoit. La fille du
prince d'Orange, amie intime de ma fille, voulant aller en
Angleterre, je lui offris de l'accompagner avec ma fille dans
ce voyage. Le deflein étoit pris de nous arrêter quelques
mois en Hollande, nous devions enfuite pafler dans la gran-
de Bretagne , où j'ai pour parens le duc de Lenox , & plu-
fieurs autres Seigneurs. Ma fille en demanda la permifiion
au Roi, & fit tout pour l'obtenir ; mais fes prières furent
inutiles , & l'on lui refufa abfolument cette grâce.
3' Cependant la haine qu'on portoit à ma famille augmen-
toit tous les jours. On nous menaçoit ouvertement , & ma
fille fut informée des accufations. que quelques Seigneurs
avoient formées contre nous. Elle alla fur le champ fejetter
aux pieds du Roi, Ôc lui repréfenta , les larmes aux yeux, le
péril dont elle étoit menacée , ôc la néceiïité qu'il y avoit de
fonger à la confervation des enfans de fa Majefté. Sa dou- .
leur fut fi éloquente, que le Roi en parut ému, ôc fit quel-
que attention à fes prières.
» Le comte d'Auvergne frère utérin de la Marquife, parut
touché du danger qui menaçoit fa fœur. J'eus à ce fujetplu-
fieurs converfations fécretes avec lui feul , ôc à l'iiifcû de ma
Si fille , parce qu'il nous parut plus à propos de lui cacher nos
aj entretiens , que de renouveller fes douleurs dans de vaines
M délibérations.
3^ Lorfque nous fongions aux moyens d'éviter un péril
p qui nous menaçoit également , Thomas Morgan chevalier
G g g iij
y>
422 HISTOIRE
? I ■ «■ 5 3> Anglois qui acte agent de Marie reine d'Ecofle , 6c qui étoît
Henri " ^^^^" ^^^^ » ^^"'^ "^^^ trouver , ôc demanda à me parler en par-
l Y, »' ticulier. Il me fit d'abord fouvenir de notre ancienne liai-
I ^ r ^' ^^^ > ^'^ ^^^^ ^^f ^^'^^ avoit des complimens à me faire de la
«part de Jean Taxis ambaffadeur d'Eipagne. Vingt ans aupa-
s'ravant j'avois fait connoiffance avec ce miniftre à Monte-
M reau-faut-Yonne , où j'étois alors avec le duc de Guife. Je
=' ne refufai point l'entretien que me demandoit Morgan , 6c
35 je m'y rendis avec d'autant plus de raifon , que je voulois
35 aDprofondir une affaire qui m'étoit amvée quelque-tems au«
ojparavant.
» En effet étant un jour à Clery près d'Orléans , un hom-
»ï me qui fe dit enfuite Éfpagnol, mais que je ne connoiffois pas ,
35 6c qui parloit Italien , vint me trouver dans l'auberge où je lo-
« geois. Il m'affùra que le roi d'Efpagne l'avoit envoyé en
» pofte pour traiter avec moi fur la promeffe de mariage que
« le Roi a fait à ma fille. Raffis étoit entré dans cette affaire
w ( nous avons parié de cet homme en rapportant la mort de
« Nicolas l'Hofte ) 6c avoit fait de grandes promeffes à Ber-
wnardin de Mendofe par une indigne fupercherie. Guillaume
Mpouquet de la Varenne, que le Roi a envoyé fecretement
S' en Efpagne il y a dix ans , a connu par lui-même la fourberie
« de cet homme.
» A la perfuafion de Morgan , j'allai pendant la nuit trou-
» ver Taxis, 6c je le vis au mois de Novembre i5o2. Nous
3> renouveîlâmes d'abord notre ancienne connoiffance. Il me
« parla enfuite de la Ligue dont il fe faifoit gloire d'avoir été
35 1 auteur. Les amours du Roi avec ma fille , 6c la promeffe
» de mariage firent auffi partie de notre entretien. Enfin je lui
S' parlai du courier de Clery , il me répondit avec un certain
=5 air ingénu , qu'il n'avoir aucune connoiffance de cette af-
« faire, 6c reprit auffi-tôt la converfation fur la promeffe du
35 Roi. Il voulut m'engager de la lui mettre entre les mains,
3, ou du moins de lui en donner une copie i mais je lui répon-
35 dis que je n'y confentirois jamais , 6c que ma fille ne per-
3) mettroit pas que je confiaffe cette pièce à des étrangers. J'a-
» joLitai mêmci que fa Majedé n'avoit pas paru jufqu'ici fe
35 mettre fort en peine de cet écrit. Voilà le précis du premier
35 entretien que j'eus avec Taxis :, dans la maifon où il de*
;> meuroit.
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXXIV. 425
M Morgan ménagea encore une féconde converfarion , Ôc
«» je vis Taxis au mois de Juin fuivant, dans un en droit qui u ^ xi d -
3' m eit mconnu. l^e comte d Auvergne y vint avec moi : jy
« après nous être falués réciproquement , il demanda à Taxis i 5 n c
» des nouvelles du fiége d'Oftende. L'Efpagnol lui repondit,
•^ que fon maître auroit dompté depuis long-tems les rebelles
w des Payis-bas, (1 le Roi ne les avoir foûrenus, ôc n'avoit fourni
'5 des fecours d'hommes ôc d'argent à des peuples qui avoient
» ofé prendre les armes contre leur légitime fouverain.
=' Le Comte répliqua que dans la guerre d'Efpagne les Etats
« Généraux avoient donné au Roi des puifians fecours , ôc qu'il
" étoit jufle qu'il leur rendît les fommes qu'ils lui avoient prêtées,
»' ôc qu'il les fecourût, comme ils l'avoient fait : Que s'il paf-
« foit en Hollande un grand nombre de François, quoique la
« paix fut faite avec l'Efpagne , le Roi n'y avoir aucune part ,
»' puifque fes fujets y ailoient fans fes ordres : Qu'il falloir im-
=» puter l'ardeur delà nobleffe Françoife aune antipathie qu'elle
« avoit naturellement pour les Efpagnols , ôc qui i'engageoit
3» à fe jetter volontairement du côté de leurs ennemis.
3' On parla enfuite des exercices violens (comme delà chafTe
3> ôc de la paume ) qui faifoient les plaiiirs du Roi , ôc qui étoient
» très>préjudiciables à fa fanté. Sur quoi Taxis dit que le Roi, qui
a> par fon âge ôc par fon genre de vie , alloit à grands pas au
3» tombeau , laiiferoit après lui un jeune Roi d'Efpagne , dont
«le courage ôc la puiffance foûtenuë par de grands capitaines,
« ôc par la juftice de fa caufe feroient trembler la France :
»' Que fon maître fe vengeroit alors des injures qu'il avoit
a> reçues dans les Payis-bas , ôc recouvreroit facilement ce
a' qu'il auroit perdu.
'> Ce difcours ayant échauffé les efprits , Taxis commença
w à révoquer en doute la fincérité de la converfion du Roi : ^
05 car qui croira , dit-il , que Henri foit bon Catholique , lorf-
3> que fous fes yeux Ôc fans y former le moindre obftacle , les
=» feclaires fe multiplient tous les jours en France ? Bien-loin de
:>T'cmpêcher il leur accorde des lieux pour leurs prêches, ôc
3' pour leurs aflemblées 5 il leur donne des gouvernemens ; il
»» les comble d'honneurs ; il leur confie la garde de fes pla-
» ces y ôc foit en paix , foit en guerre , les Hérétiques occupent
^' ks podes les plus éclatans de l'Etat.
Henri
IV.
I 6os.
424 HISTOIRE
^> Le comte d'Auvergne ayant témoigné qu^il n'étoit pas du
fentiment de Taxis, ce dernier ajouta que fi le Roi mouroit
on feroit auflTi-tôt une irruption en 'France du côté de la
Savoye , du Piémont ^ de l'Efpagne & de la Flandre , ôc
qu'alors plufieurs Seigneurs François prendroient la croix
rouge. Le Comte pour approfondir ce deffein , lui répliqua
qu'il n'étoit pas facile d'entrer en France de ces côtés-là, Ôc
que les paflages étoient gardés : mais qu'à la vérité , fi une ar-
mée compofée de dix mille piquiers, ôcd'un nombre fuffifant
d'arquebuiiers , avec dix pièces de canon, nous attaquoit à
i'împroville fur les frontières du Rouiïillon , le Royaume fe-
roit dans un grand danger. Alors Taxis lui dit qu'un de fes
fouhaits feroit de voir le comte d'Auvergne avec la croix
rouge j ôc à la tête des troupes Efpagnoles.
33 Le Comte répondit que ii le duc de Savoye fe mettoit
alors en campagne pour appuyer cette entreprife , il ne dou-
toit point du fuccès , ôc qu'en peu de jours il feroit fur les
bords de la Loire 5 mais il ajouta auiïi-tôt, comme fâché de
ce qu'il venoit de dire , qu'il aimoit mieux mourir que d en-
trer dans un pareil complot.
=' Tout cela fe difoit entr'eux , fans aucun deffein , ôc feu-
lement pour s'entretenir. J'étois préfent à cette converfation,
ôc pour la terminer, je dis que je ne voyois aucune appa-
rence de guerre , ôc que fuivant l'horofcope tirée par Côme
Ruggieri , ces deux Rois obferveroient les derniers traités de
paix. ( Nous avons parlé de ce Côme Ruggieri fous les an-
nées 1574 ôc lypS.) »
D'Entragues afTiiroit que chacun s'étoit enfuite retiré , mais
que quelque-tems après Morgan , qui voyoit fouvent Taxis,
lui étoit venu dire que le miniftre Efpagnol vouloir avoir une
converfation particulière avec lui: Qu'il fe préparoit à partir,
5c que Balthazar de Zuniga fon fucceffeur étoit déjà arrivé.
« J'attendis la nuit , condnua-t-il , pour aller chés Taxis , ôc le
3' comte d'Auvergne m'accompagna. Après les civilités ordi-
95 naires Taxis, nous demanda fl nous voulions voir Zuniga.
«Je le refufai d'abord, mais le Comte m'y fît confentir. Zuni-
o'ga, qui étoit dans la chambre voifine , entra aufli-tôt, ôc
o' prit le Comte en particulier. Pour moi , je reftai avec Taxis,
»> qui ne tarda pas à me parler de la promeffe de mariage : Si >
me
M
DE J. A. DE THOU>Liv. CXXXIV. 42J
nie dit-il, elle eft conçue , comme quelques perfonnes me -
" lont afiuré , je vous promets dix mille écus de penfion , qui Henri
=» fera payée tous les aiîs par avance. On vous comptera cette 1 V.
" fomme avant mon départ, & je prendrai de juftes mefures i 60';,
=»»pour vous la faire toucher dans la fuite, je vous le jure, foi.
»» de Gentilhomme.
« Je refufai fes offres , je lui proteftai que je n'avois pas la
M promeffe , ni même la copie de cette pièce. Il me demanda
y encore û l'effet de cette promeffe dépendoit de la volonté
» ÔQS princes du Sang j ôc de la détermination du confeil du
»• Roi. Je lui répondis, que la promeffe étoit abfoluë , ou plutôt
M qu'il n'y avoit d'autre condition que la naiffance d'un fils.
*» Taxis voulut auffi fçavoir fi ce qu'on débitoit de la colère de
»' la Reine, étoit réel, ôc fi elle avoit dit que dès que le Roi
3>feroit mort, elle feroit mettre en prifon ma fille ôcfonfils.
» On a , lui dis-je , fait à la Marquife des rapports affés fem-
» blables j mais je crois, ajoutai- je, que tous ces bruits font
3' faux. J'efpére , ou que cela n'arrivera pas j ou que je ne
»> verrai point tous ces malheurs. Le Roi vivra fans doute plus
9' long-tems que moi , puifqu'il n'a que $0 ans, ôc que j'en ai
« 6^. D'ailleurs le Comte, frère utérin de ma fille , & qui eft
05 dans la fleur de fonâge, n'abandonnera pas une fœur qui
35 lui eft fi chère. Taxis m'affûra que je trouverois en Flandre
M une retraite affûtée : Que dès qu'il feroit arrivé en Efpagne ,
9> il en parleroit à fon maître , ôc qu'il en écriroit à Zuniga. Je
» remerciai Taxis , ôc le priai de ne point trop s'intereffcr pour
w moi, puifque je n'avois pas befoin de fes fervices. «
Enfin d'Entragues affûroit qu'il n'avoit jamais eu la penfée
de lui confier la promeffe du Roi : Qu'au contraire il avoit
toujours offert de la rendre à fa Majefté , ôc qu'il l'avoir foi-
gneufement gardée jufqu'à ce que le Roi l'eût reprife. Il y
avoit encore dans ce mémoire quelques réponfes au contenu
des lettres interceptées j qui fervoient de pièces de conviction.
D'Entragues ayant été conduit devant les Commiffaires,re- Suite j«
fufa de répondre , fous prétexte qu'il ne pouvoit dire tout ce procès.
qui fervoit à fa juftification, fans offenfer le Roi , ôc que le
refped lui fermoir la bouche. Il refufa encore de s'en rappor-
ter aux déclarations du comte d'Auvergne fon coaccufé^ & af-
fûra , que le Comte vouloit perdre la Marquife fa foeur ^
Tome XIK Hhh
^i6 HISTOIRE
ôc que Morgan n'étoit pas de meilleure foi que luî.
Le Procureur général ayant appris au Roi le prétexte dont
*^ ^y^^ d'Entragues fe fervoit pour autorifer le refus qu'il faifoit de ré-
pondre à fes Juges , fa Majefté permit aufli-tôt aux accufés
1005. jg ^jj.g ^Q^^ ^Q qu'ils jugeroient néceflfaire pour leur défenfe.
Dès que d'Entragues eut été informé de la volonté du Roi ;
il s'expliqua plus au long fur les conférences qu'il avoir eues
avec Taxis, & en fit un détail affés conforme au contenu de
fon mémoire. Il tâcha de faire fentir à fes Juges tout le pou-
voir de la tendreffe paternelle fur le cœur d'un père, qui
voyoit fa fille dans un danger extrême. Pour difculper entiè-
rement la Marquife , il protefta qu'elle n'avoir eu aucune con-
noiflance de ce qu'il avoit fait avec les Efpagnols. " Lapreu-
» ve, difoit-il , que ma fille n'en a rien fçû, c'eft que craignant
o> la colère ôc les menaces de la Reine , elle s'eft fouventadref-
w fée au Roi pour en prévenir les effets. Sa Majefté lui offrit
9» pour retraite le château de Caën en Baffe Normandie 3 &
•5 fi la propofition ne fut pas acceptée , c'eft que le Roi ne
» voulut pas permettre que la Marquife difposât du gouver-
» nement de cette place. 3'
Dans un troifiéme interrogatoire , les Commiffaires lui re-
préfenterent des lettres qui avoient été trouvées dans le porte-
leLiille de Morgan , lorfqu'on l'avoir arrêté , & par lefquelles
il paroiffoit qu'une copie de la promeffc de mariage avoit été
envoyée en Efpagne. Mais l'accufé affura toujours avec la
même fermeté, que certe promeffe n'avoit jamais paru au-dehors
& fe fervit de réponfes ambiguës , pour éluder les objections
qu'on lui fit à ce fujet. Voici le précis de ce qui fut fait con*
tre d'Entragues.
Dès le mois de Novembre précédent , le comte d'Auver-
gne avoir été interrogé par Nicolas Brulart de Sillery , & par
îe Préfidenr Jeannin. Il avoit fait des aveus à peu près fem.-
blables à ce que d'Entragues avoit dit dans fon écrit , ou ré-
pondu dans fes interrogatoires. On n'y remarquoit de diffé-
rence qu'en ce que le père employoit tout pour juftifier fa fille,
& qu'au contraire le Comte qui eroyoit diminuer fon crime
en multipliant le nombre des criminels, faifoir rous fes efforts ,
pour perfuader à fes juges que la Marquife avoit été informée
de tout ce qui avoit été fait pour elle avec les Efpagnols^
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXXIV. 427
Il allégua d'abord les lettres d'abolition que le Roi lui avoir
accordées un an auparavant 3 6c le brevet d'amniftie de tout le H ê n R
pafTé. Sur le fondement de ces deux pièces :, il refufa de ré- j v.
pondre , de crainte , difoit-il , de détruire la grâce qu'il avoit i 5 o f .
obtenue de la bonté du Prince j enfin fur les pourfuites du Pro-
cureur général j & après l'Arrêt que la Cour rendit à ce fujet ,
il offrit de fubir interrogatoire > mais fous la referve de tous
fes droits. Il avoua donc ^ devant Sillery Ôc Jeannin , la ré-
folution que fa fœur avoit prife de fortir hors du Royaume ,
s'il arrivoit quelque accident au Roi.
Peu contens de ce premier aveu , les Commiiïaires l'inter-
rogèrent encore fur les différens complots qu'il avoit formés
pendant la vie du maréchal de Biron avec le duc de Savoye,
par l'entremife de Mathurin Charrier , ôc fur fes intrigues avec
Biron même. On voulut auffi avoir des éclairciffemens fur le
deffein qu'il avoit formé avec Taxis Ôc Zuniga , de faire une
irruption en France , ôc enfin fur les conférences que la Sale
avoit eues à ce fujet en Savoy e , ôc la Rochette en Efpagnej
car les rapports qu'on en avoit faits au Roi , étoient ou im-
parfaits ou peu fincéres.
Le Comte foûtint qu'il avoit une amniftie fur tous ces chefs :
Que fa Majefté lui avoit donné fon approbation ^ ôc avoit eu
connoiflance de ce qu'il avoit fait. Mais lorfqu'on lui objeÛa
fa fuite , ôc les refus qu'il avoit faits de fe rendre auprès du
Roi , malgré les ordres réitérés qu'il en avoit reçus , alors il
n'allégua que de vaines excufes, ôc des prétextes fans fon-
dement.
Sur l'article de la promefTe du Roi , que les Efpagnols avoient
demandée fi fouvent , il fit réponfe que d'Entragues n'en avoit
point donné copie j mais qu'il l'avoit fouvent répétée mot à
mot devant Taxis Ôc Zuniga.
On lui reprocha qu'il avoit fait un écrit à la louange de
Biron , ôc l'avoit donné à la Marquife , qu'on accufoit de con-
ferver un portrait du Maréchal 5 mais il nia tous ces faits , ôc
avoua feulement que fa fœur avoit réfolu de fe retirer hors du
Royaume i fi le Roi fut mort; Ôc que dans la crainte que la
colère de la Reine ne retombât fur lui-même , il avoit traité
avec les Efpagnols , pour fe ménager un azile chés eux.
Enfin on lui demanda , s'il reconnoiffoit comme fincéres
Hhhij
428 HISTOIRE
, ôc véritables les déclarations d'Entragues 6c de la Marquife,
TT ., Il répondit que par leurs difcours ils avoient irrité leRoicon-
Henri i^- o ' • r i ' • i • -rr - rr
lY tre lui, oc quainli leurs témoignages lui paroilloient trop lui^
>- * pe6i:sj pour y foufcrire.
^' On Ht enfuite fubir un interrogatoire à Morgan , ôc on lui
demanda quel étoit le motif de les iiaifons avec Taxis ôc d'En-
tragues. Il répondit qu'il avoir ménagé Tamitié de Taxis, afin
qu'appuyé du crédit de ce Miniftre , il pût fe faire payer à la
cour d'Efpagne de fix mille écus , qui lui étoient dûs par la
Reine d'Ecofle , dont il avoit été Agent pendant quelque-
tems : Qu'il n'avoit vu d'Entragues, que dans le deflein d'ob-
tenir de lui des lettres de récommendation pour le duc de
Lenox fon neveu , qui étoit fort puiiïant en Angleterre : Qu'au
furplus il n'avoit pas crû que fes vifites chés Taxis eufTentrien
de criminel : Qu'il ne les avoit faites que par le confeil du
comte d'Auvergne ôc d'Entragues : Qu'enfin il étoit étranger
ôc exilé de fa patrie pour caufe de religion, ôc que s'il avoit
commis quelque faute, il imploroitla clémence du roi Très-
Chrétien.
La Marquife fut interrogée la dernière : elle affûra qu'elle
n'avoit jamais traité avec Taxis , ôc ne l'avoit vu qu'une
feule fois , lorfqu'avec la permifTion du Roi , ôc en préfence
de plufieurs perfonnes» il étoit venu lafaluer, en partant pour
l'Efpagne : Qu'elle n'avoit eu aucune connoiflance des con-
férences que fon père ôc le comte d'Auvergne avoient eues
avec ce miniftre : Qu'elle n'en avoit été informée que très-
tard , ôc par la bouche du Roi même : Qu'au furplus fon père,
ôc fon frère n'avoient demandé aux Efpagnols une retraite que
pour elle^ôc qu'ils n'avoient jamais eu ledelTein d'enlever fes
enfans, pour les mettre entre les mains d'un Prince étranger.
On l'accufoit d'avoir eu un entretien fecret, ôc pris quel-
ques engagemens avec Louis de Velafco , qui avoit accom-
pagné en France le Connétable de Caftille. On ajoûtoitque
Velafco lui avoit promis de fe trouver fur les frontières , avec
trois cens chevaux pour la recevoir, ôc la conduire en lieu de
fureté : Que Taxis avoit dit que le Roi fon maître étoit en-
core affés riche pour employer cinquante mille ducats à l'en-
tretien de la Marquife, ôc de fes enfans 5 mais elle nia tous
ces faits , ôc foutim hardiment qu'elle n'en avoit aucune con-
noiffance.
D E J. A. B E T H O U , Li V. CXXXIV. 42^
Après que les accules eurent fubi interrogatoire , on procé- .
da à la confrontation , tant des accufés entre eux j que d'eux xj n ., n ,
aux témoins. Enfin fur'le vu des charges ôc informations , des j y
interrogatoires, des lettres du comte d'Auvergne ôc d'Entra- ^
gués, 6c de toutes les autres preuves qui étoient au procès,
Charle bâtard de Valois comte d'Auvergne , François de Bal- fo,[t^^orda.n-
facrieurd'Entragues,ôc Thomas Morgan furent déclarés atteints nés à mort.
& convaincus du crime de lézé-Majefté au premier chef, ôc
d'avoir confpiré contre le Roi ôc l'Etat : pour réparation de
quoi, ils furent privés de leurs honneurs ôc dignités, ôc con-
damnés à avoir la tête tranchée par l'exécuteur de la haute juf-
tice , fur un échafaut quiferoit dreffé à cet effet dans la place
de Grève ; leurs biens demeurans acquis ôc confifqués au pro-
fit de fa Majefté. Quant à Henriette de Balfac, marquifede
Verneuil , la Cour ordonna qu'il en feroit plus amplement in-
formé, ôc cependant qu'elle feroit enfermée dans le monaftere
de Beaumont-les-Tours , avec défenfes de parlera d'autres per-
fonnes qu'aux Religieufes. Cet arrêt fut rendu le premier de
Février. Onenfufpendit l'exécudon, pour attendre les ordres
du Roi , qui par le miniftcre de fon Procureur général avoit
défendu de paiTer outre.
La Marquife obtint d'abord la permiffion de fe retirer à
Verneuil, au heu d'aller à Beaumont j mais on lui défendit de
parler à d'autres qu'à fes domeftiques. La Cour rendit un nou-
vel arrêt à ce fujet le 25 de Mars.
Quant à l'exécution du jugement contre les autres crimi- l-e Roi leur
nels, cette affaire demeura indécife pendant plufieurs mois, g^^e.^ ^"'
malgré les remontrances qu'on fit au Roi pour le déterminer.
Enfin le 21 d'Août fa Majefté envoya au Parlement en faveur
du Comte ôc d'Entragues, des lettres de réhabilitation en leurs
biens ôc bonne renommée , ôc de commutation de la peine
de mort , en celle d'une prifon perpétuelle. Ils n'étoient pas
cependant rétablis dans leurs gouvernemens ôc dignités. On
pardonna auffi à Morgan 5 mais à condiuon qu'il fortiroit hors
du Royaume.
Au mois de Septembre fuivant le Roi accorda à la Marqui-
fe des lettres encore plus favorables que les premières. Son
ancien amour pour elle, ôc latcndrefTe qu'il avoir pour leurs
enfans communs, l'engagèrent à défendre qu'on fit contre elle
Hhh iij
•r,6 HISTOIRE
de plus amples informations , fous prétexte que cette affaire
'77^ étoit ailés difcutée. L'accufation , 6c les ades probatoires étoient
- ^^ ^ ^ en tant que befoin abolis , & demeuroiént nuls , & de nul effet.
~y ' Par ces lettres la Marquife recouvroit encore fa liberté toute en-
^ ^ ^* tiere & la jcûiflance defes biens -, ôcdéfenfes étoientfaites aux
Procureurs généraux de fa Majefté, ôc à fes Cours de Parlemens,
de renouveller cette accufation. Ces lettres patentes furent en-
regiftrées le i5 de Septembre.
Elles firent différentes impreffions furies efprirs. Parla mê-
me raifon qui avoir fait juger que la mort du maréchal de
Biron avoit été néceffaire , on jugeoit auffi qu'il étoit dan-
gereux de pardonner à des perfonnes fî coniidérables , fur-
tout après leur condamnation. D'un autre coté on fe perfuada
facilement que le Roi n'avoit pas agi férieufement , & qu'il n'a-
voit jamais eu intention de faire exécuter l'arrêt que le Par-
lement rendroit On étoit indigné de voir le miniftere du tribu-
nal le plus refpeclable profané par une intrigue de Cour. Le
Roi, difoit-on^ a fait faire le procès à la Marquife, non pas
pour la punir, ni pour donner un exemple auffi néceffaire que
plein d'équité ; mais afin que fon père ôc fon frère qui avoient
tâché de l'éloigner de la Cour, fuffent les premiers à l'exhor-
ter de renouer fes anciennes liaifons avec un Prince qui en eft
éperduëment amoureux.
Les Suifles Dans le cours d'une affaire qui caufoit tant de peines au
pm';rie''dac ^oî ' ^^s ambaffadcurs des Cantons de Zurich , de Berne, de
(ia Bouillon. Baie , de Schaffoufe , vinrent le trouver à Fontainebleau. Après
avoir affùré fa Majefté d'un attachement inviolable , & com-
me héréditaire dans leur nation, ils dirent d'abord qu'ils étoient
perfuadés que le falut de l'Etat dépendoit de la confervation
du Prince ou du Dauphin. Ils demandèrent enfuite la grâce
du duc de Bouillon. « Nous prenons , dirent-ils , beaucoup
w de part à l'exil d'un premier officier de la couronne, dont
» la haute naiffance fe trouve relevée par les grands fervices
•' qu'il a rendus à fon Prince. Depuis trois ans, il eft nonfeu-
« lement obligé de chercher un azile chés les étrangers, 6c
ce qui fait fon plus grand malheur, il fçait que votre Majeflé
eft irritée contre lui. La colère d'un maître, dont il a tant
f> de fois éprouvé la bonté , lui eft infuportable.
P Vous ne pouvez , Sire , flatter par un endroit plus fçnfiblc
DE J. A. DE THOU, Liv. CXXXIV. 4?î
»' des peuples qui vous font dévoués , qu'en prenant en bonne ■— ■n.i.n.iinr'^-
» part leurs très-humbles fuppHcations, pour un fujet plus mal- Henri
« heureux que coupablfe, ôc qui a été accablé par les traits de jy
» la plus noire calomnie. Faites enforte , Sire j que l'on ne - ^ '
w croye pas qu'il eft perfécuté, plutôt par la haine d'une Re-
9» ligion qui nous eft commune avec lui , que pour fes fautes
3» particulières. Tout ce qu'il a fait pour l'Etat , Ôc les preu-
w ves éclatantes qu'il a données , de fa fidélité ôc de fon amour
« pour fa patrie , nous convainquent de fon innocence. Si
w ceux qui nous ont envoyés vers votre Majcfté n'en avoient
3> des preuves certaines , iisn auroient point fait cette démarche
w en faveur du Duc. «
Le Roi répondit par un écrit du 26 AVril , qu'il recevoit
avec plaifir les témoignages d'affe£tion que lui donnoient les
Ambaffadeurs, ôc qu'il prenoit en bonne part la prière que les
Cantons lui faifoient en faveur du duc de Bouillon : Qu'il
étoit perfuadé que le bien de l'Etat , ôc leur attachement pour ^
la France étoient les véritables motifs de leurs démarches %
Qu'il les remercioit de leur bonne volonté, ôc qu'ils dévoient
être certains de la fienne : Qu'au furplus, il vouloir bien leur
apprendre que le Duc étoit accufé de grands crimes contre
l'Etat : Que par une bonté finguliere il avoit arrêté les pourfui-
îes ordinaires contre les rebelles ^ afin de donner au Duc quel-
que tems , pour fe déterminer : Qu'il lui avoit propofé , ou de >
fe purger en )uftice> ou d'implorer la clémence de fon Roi:
Que le Duc pouvoir encore prendre l'un ou l'autre parti , ôc
qu'il fentiroit les effets de l'équité de fes juges , ou de la bonté
de fon maître j mais que bien loin d'accepter une propofirion
fi avantageufe , l'accufé , par fon obftination , ôc fes tergiverfa-
tions, augmentoit les foupçons, ôc qu'il fembloit que fe fen-
tant criminel , il fuyoit également la vûë de fon Roi , ôc la
préfence de fes juges : Que fa Majefté,qui dans tout autre
occafion déféreroit volontiers à leurs prières , ne pouvoir y
acquiefcer dans de pareilles circonftances : Que fi le duc de
Bouillon fe foûmettoit à la juftice de fon Souverain , ou ini-
ploroit fa clémence , iltrouveroit dans l'une ôc dans l'autre un q^ ^^^^ j^
égal appui. pinmide
Peu de tems après les Jefuîtes , Ôc particulièrement le Père t7'd''c^j"cln"^
Cotton , qui étoit toujours à U Cour, employèrent leur crédit^ chaitcL
W BIH-iWJ
^32 HISTOIRE
,^^ pour détruire un monument , qui éternifoit le fouvenîr du pa-
TjTTrrr ncïde de Chaftel.ou plutôt, qui, comme ils le difoient eux-
jY mêmes , navoit ete place devant là grande porte du Pa-
^ * lais , que par la haine qu'on portoit à leur Société. Sur les
^* ruines de la maifon de Chaftel pere^ on avoir élevé une pi-
ramide , au milieu de quatre ftatuës , faites par les plus excel-
lens ouvriers. Elle étoit fur une baze trcs-exhauflee, ôc fur
trois de fes côtés on avoit mis des infcriptions , tant pour con-
ferver la mémoire de cet attentat, que pour infpirer de la ter-
reur aux fcélérats , ôc comme pour fervir à la fureté de nos
Rois. Sur la quatrième face , on avoit gravé l'arrêt de la Cour
rendu contre Chaftel & les Jefuites.
On ne doutoit pas que le rappel de ces derniers ne fût bien-
tôt fuivi de la fupprelTion du marbre fur lequel on avoit écrit
l'arrêt du Parlement j mais les perfonnes judicieufes croyoient
^^^ qu'on laiiTeroit fubfifter la piramide, fur laquelle on ne voyoit
w rien qui pût deshonorer les Jefuites, ôc dont la confervation
intereffoit le bien de l'Etat , ôc le falut du Prince. Il étoit mê-
me odieux d'en demander la deftrudtion , ôc dangereux d'exé-
cuter ce deffein. Car, difoit-on alors , fi l'on renverfe un mo-
nument qui femble être une des bazes , ôc l'un des plus fermes
appuis de la tranquillité publique, on trouble cette même tran-
quillité j enforte que fi la France reçoit encore un coup aufli
funefte que celui qui a été porté par Chaftel , ce crime fera
juftement imputé à la Société, ôc l'on pourra dire que les Je-
fuites, qui. Cl on les en croit , ne font rentrés en France que
pourl'utiUté de ce Royaume , auront été çaufe de fes malheurs,
ôc de fa perte.
Mais ceux qu'un autre intérêt guidoit, ne confidérerent ni
la haine qu'ils s'attiroient , ni le danger qu'ils pouvoient cou-
rir , en exécutant leur deflein , ôc ils foûtinrent avec une ef-
péce d'opiniâtreté qu'il falloir entièrement détruire ce monu-
ment. En effet, difoient-ils , quoiqu'on fupprimât le marbre
fur lequel efl: gravé l'arrêt du Parlement , la piramide en con-
lerveroitle fou venir , ôc toutes les fois qu'on la verroit, onfe
rappelleroit aifément l'arrêt qui l'a fait élever.
Les amis des Jefuites penfoient ainfi ; ils réfolurent donc de
fe fervir de leur crédit pour efiayer il le Parlement voudroit
entrer dans leurs vues, ôc prêter fon miniftere , ôc fon autorité
pour
D E J. A. D E T H O U . L I V. CXXXIV. 45^
pour la deftrudion de la piramide. Les Préfidens ôc les gens _«««.«i
du Roi furent mandes ^1 cet eftbt; mais lachofe ayant e'témife Tj
en délibération, & propofce à ces fages Magiftrats par le chan- ,,^
ceiiei* de Beliicvre, on craignit que le Parlement ne refusât *
d'y donner les mains. ^ ^'
Ainli l'on jugea plus à propos d'employer l'autorité du Roi.
Comme on craignoit une émotion populaire, quelques perfon-
nes furent d'avis de couvrir la démolition de la piramide du
voile d'une nuit obfcure, & d'exécuter à la hâte ce deiïein ;
mais le Père Cotton s'y oppofa , 6c dit avec fermeté qu'Henri
n'étant pas un Roi de ténèbres, mais de lumière, tout ce qui
fe faifoit par fon autorité , devoir paroître au grand jour. La
piramide fut donc abatuë au mois de Mai.
On obferva que h ftatuë de la Juftice quifervoit d'orne-
ment à la piramide, fut ôtée la première > comme sll eût fallu
renverferla Juftice, avant de détruire une barrière qui faifoit
en quelque forte la iïireté du tlirône. On fit à ce fujet piu-
fieurs écrits pleins de liberté. Un Auteur entr'autres rétablit ôc
perfonifia la piramide , pour lui faire dire qu'elle ne fe plai-
gnoit pas de fon fort, puifque fi la Juftice l'avoit fait élever,
elle n'avoit été détruite que par la Clémence & la Miféricorde.
Le Père Cotton ne fut pas épargné^ & l'on dit hautement que
la cabale Efpagnole tendoit à établir la Monarchie univerfelle,
fur les ruines de ce Royaume. Il parut encore des épigram-
mes, dans l'une defquelles on difoit au Roi, que pour abolir
la mémoire du crime commis par Chaftel , il falloir que fa Ma-
jefté fit rétablir la dent que le coup de couteau lui avoit
caffée. On tira même de mauvais préfages de cette a£tion, ôc
l'on alTûra que chaque degré de faveur que les Jefuites acque-
roient, étoient autant de pas qu'ils faifoiçnt pour anéantir la
fureté ôc la tranquiliré publique.
En effet, fur la lin de cette année un homme appelle Jean
de rifle, natif de Senlis , arrêta le Roi qui paffoit iur le pont-
neuf, au retour de la chaGe. Il le tira par fon manteau , ôc le
lit tomber fur la croupe de fon cheval. La plupart de ceux
de fa fuite s'étoient retirés à caufe de la nuit. Les valets de pié
accoururent ôc faifirent cet homme , ôc l'auroient tué à coups
de poing, fi le Roi ne feiit empêché. Ce mifcrable fut mis
en prifon , Ôc quoiqu'on lui eût trouvé un couteau dans fes
Tome XIK I i i
454 HISTOIRE
poches, cependant il pafiTa pour fous ôc on fe contenta de le
~ condamer à une prifon perpétuelle , oji il mourut au bout de
i" J^ ^ ^ quelque tems.
^* Après la deftruclion de la piramide, on en grava la figure
* ■5'* avec les infcriptions quil'accompagnoientj cette pièce eut un
grand débit, & fut long-tems recherchée : les défenfes de la
vendre augmentèrent la curiofité, & l'emprefTemcnt des ache-
teurs. Le Roi en fit chercher la planche , ôc on la trouva peu de
jours avant qu'il fut affaffiné. François Myron heutenant civil
fit bâtir fur le lieu où étoit la piramide un réfervoir , pourdif-
tribuer l'eau dans les canaux qui forment les fontaines pu-
bliques.
Charle de Bourbon comte de SoifTons , ccufin germain
du Roi , avoir époufé quatre ans auparavant Anne de Mon-
tafier fille de Jeanne de Coefme, ôc de François de Bourbon
prince de Conri fon frère. Après la mort de Jeanne de Coef-
me , il faifoit fon pofTible pour empêcher ce Prince de fe-re-
marier j c'eft au moins ce qui fe difoit hautement à la Cour.
Le prince de Conti quiaimoit Mademoifelle de Guife, trou-
va le Roi favorable à fes vœux, & il l'époufa malgré les op-
pofitions du comte de Soifibns , ôc du duc de Montpenfier,
qui quoique très-moderé, en conferva un fecret refFentiment.
Catherine de Cleves ducheffe de Guife , qui avoir approuvé,
ce mariage , donna à fa fille une riche dot.
Dans le mois fuivant , la reine Marguerite , qui depuis la àK-
folution de fon mariage étoit reliée en Auvergne , dans le
château d'Uffon, ou à Cariât, vint à Paris. Elle logea d'abord^
avec l'agrément du Roi , dans le château de Madrid j au mi-
lieu du bois de Boulogne , à une demi lieuë de Paris : qWq loua
enfuite l'hôtel de Sens 3 mais un afTairmat qui y fut commis ,
lui donna tant d'horreur pour cette maifon , qu'elle la quitta,
pour aller demeurer dans le fauxbourg Saint- Germain. Elle y
jetta les fondemens d'un magnifique Palais, ôc y commença de
grands jardins qu'elle n'acheva pas '. Quoique cette PrinccfTe
fut exilée de la Cour, elle vécut toujours^ comme fi elle y eût été.
Dans le tems que plufieurs puiifances s'interefToient en faveur
du duc de Bouillon ^ le Roi eût avis que les amis de ce Duc
I Dans la rue de Seine, ou cette maifon s'appelle encore l'Hôtel de la reine
Marguerite..
é
DE J. A. DE THOU,Liv. CXXXÎV. 43;
tâchoient de faire foulever le Querci , le Limoufin , ôc le Pe- , , ,
rigoud. Sur cette nouvelle , qui fut plus particulièrement con- u p ^^ 1^ i
firmée par le capitaine Belin , Sa ?'rlajefté donna des ordres , j y
pour le iiége de Sedan, d'où le Duc étoit pafle en AUema- , /jor
gne ; ôc de crainte , que pendant qu'on travailloit à tout ce qui
ctoit néceiïaire pour cette expédition , il n'arrivât quelque fâ-
cheux mouvement dans ces Provinces éloignées , le Roi ré-
folut d'y faire un voyage fur la fin d'Août. Le duc d'Efpernon
prit les devants , avec plufieurs compagnies de cavalerie légère,
ôc quelques Régimens.
A l'occafion de cette guerre, le chancellier de Belliévre ,
à qui on avoir défigné un fucceflTeur, étant venu jufqu'à Tours,
fut obligé de remettre les fceaux à Nicolas Brulart de Sillery,
qui les reçut avec autant de joye, que Belliévre eût de chagrin
d'en être privé.
Le Roi entra dans Limoges à la tête de fes troupes , fur la Voyage au
fin d'Odobre. Cette ville , où régne également la frugalité ôc qL^e^'^^pro^m-
la pureté des mœurs , fe foûtient par fon commerce , Ôc fon ces de France.
œconomie. Deux cens hommes montés fur les plus beaux che-
vaux qu'ils purent trouver , allèrent au-devant du Roi , Ôc
une jeune fille d'une rare beauté lui préfenta les clefs de la place,
comme une marque de la foumiffion des habitans. La caval-
cade qui étoit fortie de Limoges, fut furprife en chemin par une
pluye violente, qui troubla l'ordre delà marche; ce qui fit
beaucoup rire les courtifans. Ils trouvèrent encore un fujet plus
ridicule à l'entrée de la ville. Ces zélés citoyens y avoient élevé
à la hâte des arcs de triomphe , au milieu defquels on voyoit
la figure bizarre d'un génie tutelaire. La partie fupérieure fai-
foit croire qu'on avoir voulu peindre un homme, parce que
la tête étoit couverte d'un cafque : la parde inférieure défi-
gnoit une femme , ou plutôt une groffe payifanne , couverte
d'un cotillon rayé, ôc tout.ufé.
Le Roi fit beaucoup d'accueil à la NoblelTe , qui venoit de informations
tous côtés ; ôc fa préfence étoufta toutes les femences de révolte, confpiu-"
Jean-Jacque de Mefine , fieur de RoifTy , confeilier d'Etat , tcum
fut nommé CommifTaire, pour continuer les informations qui
étoient déjà commencées , faire fubir interrogatoire aux ac-
cufés , ôc leur faire leur procès.
Pompone de Belliévre ; chancellier , ôc Nicolas Brulart ,
lu ij
43^ HISTOIRE
I ■ garde des fceaux , avoient commencé les informations à Or-
Henri ^^^-"'^ ' ^ Blois , ôc à Tours , où Belliévre refta. Dans le Querci ,
j Y Raimond de Verteuil, fieur de Feuillas, maître des Requêtes,
^ * reçut les dépofitions de Bertrand , d'Yves, ôc de Raimond de
Soignac de Belcaftel frères j de Baltazar de la Souliere , en-
feigne de la compagnie de Gendarmes du fieur de Vivants 5
-de Jean Blanchard , intendant des terres , que le duc de Bouil-
lon polTédoit en Auvergne ; ôc de Bertrand de la Greze , fieur
de Thon.
Ces témoins affùrerent , qu'après la fortie du duc de Bouil-
lon hors du Royaume , fes amis avoient formé le deflein de
furprendre Bordeaux , & qu'on avoir traité à ce fujet avec la
Barre , lieutenant du fieur de Mervilles , de la maifon d'Efcars,
dans le château du Hai & que VaHgny , écuyer du duc de
Bouillon , avoir communiqué le complot au duc de la Tri-
moûille. Ces avis engagèrent le Roi à faire démolir le château
du Ha , qui étoit dans la ville.
On apprit encore que le capitaine Jean Chaflaing de Sarlar ,"
Ôc Fondonniere de Domme enPerigord, étoient chefs de cette
entreprife. Ils dévoient aufTi tenter de s'emparer de Sarlat , ôc
de Gourdon en Perigord; ôc ils agifToient, fuivant les ordres
de Pierre de Rignac, ôc de Gédéon de VafTignac, qui étoient
les principaux émiflaires du Duc , ôc à qui il avoir confié la
garde de Montfort, ôc de Turenne, fes deux plus fortes places.
Ces deux hommes diftribuoient de tous côtés de grandes fouî-
mes d'argent : pour rendre les accufés plus odieux , quelques
témoins dépoferent qu'elles leur avoient été envoyées d'Efpa-
gne 5 d'autres foûtinrent au contraire > que cqs fommes d'ar-
gent avoient été ramadées dans les terres que le duc de Bouil-
lon avoit en Auvergne , ôc que le feul Jean Guy de Tayac,
qui faifoit tout pour groffir le parti du Duc , avoit fournit fix
cens écus d'or.
La vengence de la mort du maréchal de Biron fervoit de
prétexte aux mécontens. Leur premier but étoit de punir le
traître Lafin. Leur chef devoir enfuite paflbr à des expéditions
plus importantes , affurer la liberté publique , ôc rendre à la
nobleiïe Françoife fes droits ôc fes privilèges , que les courti-
fans vouloient anéantir.
, On affuroit que Tayac avoit envoyé Jacque de Vezinsde
DE J. A. DE TKO U, Liv. CXXXIV, $57
Charri , fieur de Lugognac à Sedan pour offrir au duc de »
Bouillon, qui s'étoit rendu dans cette place après fon voya- n^ n R i
ge d'Allemagne, les feVvices de Jean-Charle de Carbonniere, IV
iieur delaChapeIle-Biron,dePompadour, de Chef-Boutonnej 160c.
frère du maréchal de Biron , de Marc de Cugnac , Iieur de Gy-
verfac, ôc de quelques-autres Gentilshommes : Que la Cha-
pelle-Biron^ ôcPompadour, dévoient lever quatre mille hom-
mes de pié , ôc cinq cens chevaux , [& fournir quatre pièces
de canon : Que Gyverfac leveroit cinq cens chevaux , & que
l'ayac lui avoit donné à cet effet cinq cens ccus d'or : Que
Jean de la Sudrie , fieur de Calveyrac , avoit promis mille
fantaflîns : Que Raimond de Soignac, fieur de Foufiac, & fes
frères avoient affùré que le fieur d'Ampiac prendroit les ar-
mes , avec fes amis : Que la Chapelle -Biron s'étoit chargé
d'attaquer Villeneuve d'Agénois : Que Tayac ôc Gyveriac
dévoient fe rendre maîtres de Cahors i les fieurs de Rignac &
de Vailignac, d'Ufarches , & de Brive en Limoufin.
Paul de Comargue, dit Pegaudou, lieutenant de la More-
lie , dans le régiment de Champagne , étoit du même com-
plot. Le comte d'Auvergne y avoit pris aufli quelque part ;
& la dame de Château-Gay.qu'un courage au-defius de fon fexe
a rendue fameufe dans toute l'Auvergne , l'avoir engagé à offrir
fes places , ôc i'es châteaux au duc de Bouillon. Il devoit même
fournir fecretement cent Gentilshommes , qui lui étoient dé-
voilés, ôc mille hommes de pié. Il avoit aufli donné ordre
qu'on ouvrit aux rebelles les portes de Riom , ôc de Clermontj
mais la prifon du Comte fit évanouir les deffeins qu'on avoit
formés avec lui.
Enfin quelques témoins affùrerent que les Rebelles s'étoient
fecretement affemblés dans le mois de May à Sales en Pe-
rigord , far la Dordogne : Que pour fe rendre plus terribles,
ils avoient fait courir le bruit , que le Duc feroit bientôt à la
tête d'une armée de quarante mille hommes , ôc qu'il auroit cent
mille écus d'or , pour payer ces troupes : Qu'il recevroit des
fecours de l'Efpagne d'un côté, ôc de l'Angleterre de l'autre?
6c qu'il feroit encore foùtenu par la plupart des princes Al-
lemands : Que Rignac ôc Vafiîgnac avoient exigé des Gentils-
hommes , qui etoient à Sales , un ferment de fidélité au duc
de Bouillon , ôc qu'ils couvroient leur révolte du prétexte de
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43^ HISTOIRE
j— «1,^— «, la liberté publique : Qu'ils avoient taché d'attirer à leur parti
j_j _ ^ les Proteftans, qui étoient alors affemblés à Ber