(logo)
(navigation image)
Home American Libraries | Canadian Libraries | Universal Library | Open Source Books | Project Gutenberg | Biodiversity Heritage Library | Children's Library | Additional Collections

Search: Advanced Search

Anonymous User (login or join us)Upload
See other formats

Full text of "Jacqueline Pascal: Premières études sur les femmes illustres et la société du XVIIe siècle"

Google 



This is a digital copy of a book thaï was prcscrvod for générations on library shelves before it was carefully scanned by Google as part of a project 

to make the world's bocks discoverablc online. 

It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject 

to copyright or whose légal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books 

are our gateways to the past, representing a wealth of history, culture and knowledge that's often difficult to discover. 

Marks, notations and other maiginalia présent in the original volume will appear in this file - a reminder of this book's long journcy from the 

publisher to a library and finally to you. 

Usage guidelines 

Google is proud to partner with libraries to digitize public domain materials and make them widely accessible. Public domain books belong to the 
public and we are merely their custodians. Nevertheless, this work is expensive, so in order to keep providing this resource, we hâve taken steps to 
prcvcnt abuse by commercial parties, including placing lechnical restrictions on automated querying. 
We also ask that you: 

+ Make non-commercial use of the files We designed Google Book Search for use by individuals, and we request that you use thèse files for 
Personal, non-commercial purposes. 

+ Refrain fivm automated querying Do nol send automated queries of any sort to Google's System: If you are conducting research on machine 
translation, optical character récognition or other areas where access to a laige amount of text is helpful, please contact us. We encourage the 
use of public domain materials for thèse purposes and may be able to help. 

+ Maintain attributionTht GoogX'S "watermark" you see on each file is essential for informingpcoplcabout this project and helping them find 
additional materials through Google Book Search. Please do not remove it. 

+ Keep it légal Whatever your use, remember that you are lesponsible for ensuring that what you are doing is légal. Do not assume that just 
because we believe a book is in the public domain for users in the United States, that the work is also in the public domain for users in other 
countiies. Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we can'l offer guidance on whether any spécifie use of 
any spécifie book is allowed. Please do not assume that a book's appearance in Google Book Search means it can be used in any manner 
anywhere in the world. Copyright infringement liabili^ can be quite severe. 

About Google Book Search 

Google's mission is to organize the world's information and to make it universally accessible and useful. Google Book Search helps rcaders 
discover the world's books while helping authors and publishers reach new audiences. You can search through the full icxi of ihis book on the web 

at |http: //books. google .com/l 



Google 



A propos de ce livre 

Ceci est une copie numérique d'un ouvrage conservé depuis des générations dans les rayonnages d'une bibliothèque avant d'être numérisé avec 

précaution par Google dans le cadre d'un projet visant à permettre aux internautes de découvrir l'ensemble du patrimoine littéraire mondial en 

ligne. 

Ce livre étant relativement ancien, il n'est plus protégé par la loi sur les droits d'auteur et appartient à présent au domaine public. L'expression 

"appartenir au domaine public" signifie que le livre en question n'a jamais été soumis aux droits d'auteur ou que ses droits légaux sont arrivés à 

expiration. Les conditions requises pour qu'un livre tombe dans le domaine public peuvent varier d'un pays à l'autre. Les livres libres de droit sont 

autant de liens avec le passé. Ils sont les témoins de la richesse de notre histoire, de notre patrimoine culturel et de la connaissance humaine et sont 

trop souvent difficilement accessibles au public. 

Les notes de bas de page et autres annotations en maige du texte présentes dans le volume original sont reprises dans ce fichier, comme un souvenir 

du long chemin parcouru par l'ouvrage depuis la maison d'édition en passant par la bibliothèque pour finalement se retrouver entre vos mains. 

Consignes d'utilisation 

Google est fier de travailler en partenariat avec des bibliothèques à la numérisation des ouvrages apparienani au domaine public et de les rendre 
ainsi accessibles à tous. Ces livres sont en effet la propriété de tous et de toutes et nous sommes tout simplement les gardiens de ce patrimoine. 
Il s'agit toutefois d'un projet coûteux. Par conséquent et en vue de poursuivre la diffusion de ces ressources inépuisables, nous avons pris les 
dispositions nécessaires afin de prévenir les éventuels abus auxquels pourraient se livrer des sites marchands tiers, notamment en instaurant des 
contraintes techniques relatives aux requêtes automatisées. 
Nous vous demandons également de: 

+ Ne pas utiliser les fichiers à des fins commerciales Nous avons conçu le programme Google Recherche de Livres à l'usage des particuliers. 
Nous vous demandons donc d'utiliser uniquement ces fichiers à des fins personnelles. Ils ne sauraient en effet être employés dans un 
quelconque but commercial. 

+ Ne pas procéder à des requêtes automatisées N'envoyez aucune requête automatisée quelle qu'elle soit au système Google. Si vous effectuez 
des recherches concernant les logiciels de traduction, la reconnaissance optique de caractères ou tout autre domaine nécessitant de disposer 
d'importantes quantités de texte, n'hésitez pas à nous contacter Nous encourageons pour la réalisation de ce type de travaux l'utilisation des 
ouvrages et documents appartenant au domaine public et serions heureux de vous être utile. 

+ Ne pas supprimer l'attribution Le filigrane Google contenu dans chaque fichier est indispensable pour informer les internautes de notre projet 
et leur permettre d'accéder à davantage de documents par l'intermédiaire du Programme Google Recherche de Livres. Ne le supprimez en 
aucun cas. 

+ Rester dans la légalité Quelle que soit l'utilisation que vous comptez faire des fichiers, n'oubliez pas qu'il est de votre responsabilité de 
veiller à respecter la loi. Si un ouvrage appartient au domaine public américain, n'en déduisez pas pour autant qu'il en va de même dans 
les autres pays. La durée légale des droits d'auteur d'un livre varie d'un pays à l'autre. Nous ne sommes donc pas en mesure de répertorier 
les ouvrages dont l'utilisation est autorisée et ceux dont elle ne l'est pas. Ne croyez pas que le simple fait d'afficher un livre sur Google 
Recherche de Livres signifie que celui-ci peut être utilisé de quelque façon que ce soit dans le monde entier. La condamnation à laquelle vous 
vous exposeriez en cas de violation des droits d'auteur peut être sévère. 

A propos du service Google Recherche de Livres 

En favorisant la recherche et l'accès à un nombre croissant de livres disponibles dans de nombreuses langues, dont le français, Google souhaite 
contribuer à promouvoir la diversité culturelle grâce à Google Recherche de Livres. En effet, le Programme Google Recherche de Livres permet 
aux internautes de découvrir le patrimoine littéraire mondial, tout en aidant les auteurs et les éditeurs à élargir leur public. Vous pouvez effectuer 
des recherches en ligne dans le texte intégral de cet ouvrage à l'adresse fhttp: //book s .google . coïrïl 



Coasiw 



ni!t' 




JACQUELINE PASCAL 



PARIS. — IMPRIMERIE DE J. CLAYE 

RUE SAINT>BBN01T, 7. 



JACQUELINE PASCAL 



PREMIÈRES ÉTUDES 



M. VICTOR COUSIN 



IIXIÈHB iniTic 




PARIS 

DIDIER ET G", LIBRAIRES-ÉDITEUR 

QDAl DES ADGDSTIHS, 35 

1869 

BéMiro d6 (OUI dniu 



'■\ 



^ 



AVANT-PROPOS 



JE L'ÉDITION DB 4856. 



Nous présentons de nouveau à J'ipdul- 
gent public qui veut bien suivre nos hum- 
bles travaux, telles à peu près qu'elles ont 
paru il y a une douzaine d'années S c^s 
premières études sur les mœurs et la so* 
ciété du xvu' siècle. C'est là que', pour la 
première fois, laissant enfin paraître d^ 
goùls cultivés dans l'ombre et longtemps 
contenus par d'impérieux devoirs , nous ^' 
avons osé mettre le lecteur dans la con- 
fidence de nos prédilections littéraires, et 

1. La première édition est de îMli Ul eeconde de 1849. 



* % 



s AVANT-PROPOS 

tracé le plan d'une galerie des femmes 
illustres du xvii" siècle, à rimitation de 
celle que Perrault a consacrée aux grands 
'hommes du même temps; aussi riche, aussi 
variée, et admettant tous les genres de ta- 
lent et de gloire , mais , s'il nous est per- 
mis de le dire, un peu mieux ordonnée, 
suivant pas à pas le siècle , T exprimant 
fidèlement par tous ses grands côtés et 
dans ses générations successives, à partir 
de ses heureux commencements jusqu'à 
son majestueux et sombre déclin^. Puis, 
après avoir donné une ébauche de toute 
la galerie ^ nous avons entrepris d'y placer 
nous -même un premier portrait, celui 
d'une ffemme'bien peu connue, quoiqu'elle 
porte un nom célèbre^ qui avait reçu du 

-ëiel de rares facultés et les a volontaire- 
fitent négligées poui* un objet plus grand 
que toute la gloire humaine , qui jeta quel- 

• que temps dans le monde un très-vif éclat, 
et alla de bonne heure ensevelir dans un 
cloître les agréments de son esprit et do 

i 

^ .1. Voyez plus bas llNTRODOCxqib - 



AYANT-PROPOS. 3 

sa personne : cette femme est la sœur ca- 
dette de Pascal , Jacqueline , sœur Sainte* 
Euphémie. 

A vrai dire , ce sujet sortait naturellemenf 
pour nous du long et assidu travail qui 
nous occupa tout entier pendant près de 
deux années. Dans le commerce intime que 
nous entretenions avec Pascal, nous ne 
pouvions pas ne pas rencontrer sa famille , 
. son père Etienne, ses deux sœurs, Gilberte 
et Jacqueline , toutes deux belles et spiri- 
tuelles ; et dès lors nous exprimions publi- 
quement le regret qu'on n'eût pas rassemblé* 
ce qui reste de ces deux personnes diver- 
sement distinguées. « Leurs écrits et leurs 
lettres, réunis à quelques pages de leur 
père, composeraient une suite naturelle aux 
œuvres de Biaise Pascal, et feraient mieux 
connaître cette admirable famille que Ri* 
chelieu avait devinée dès la première vue, 
et dont il avait dit qu'il voulait /aire quel- 
que chose de grand. >:> Nous parlions ainsi 
en 1842^. Personne ne se présentant pour 

1. Dans la première édition de nos Études sur Pascàu 



k 



4 AVANT-PROPOS. 

accomplir cette tâche modeste, nous avons 
mis nous -même la main à l'œuvre, et es- 
sayé de faire connaître au moins Jacqueline 
Fascal. 

Cet écrit était donc à nos yeux comme 
un appendice de nos Études sur Pascal. Si 
le frère intéresse tant et à si bon droit , 
nous nous sommes flatté qu'un peu de cet 
intérêt se répandrait sur la sœur : car la 
biographie de l'une éclaire et achève la bio- , 
graphie de l'autre. 

Mais, si Jacqueline nous touche déjà 
•comme la sœur bien-aimée de l'un des per- 
sonnages les plus extraordinaires du xvn*" siè- 
cle, nous n'hésitons pas à dire qu'elle ne 
nous importe pas moins par elle-même, à 
deux titres qui se rencontrent excellemment 
en elle. D'abord elle nous représente les 
femmes de la première moitié du siècle , 
ces contemporaines de Richelieu, de Des- 
cartes et de Corneille, qui n'étaient point 
des femmes auteurs, mais qui avaient in- 
finiment d'esprit, avec la force et la gran- 
deur parfont répandues ; qui , sans savoir 
écrire et sans jamais l'avoir appris comme 



AVANT-PROPOS. 6 

celles qui les suivirent, lorsque par néces- 
sité elles prenaient la plume , trouvaient 
dans leur esprit et dans leur cœur des traits 
admirables et souvent des pages entière^ 
que leur envieraient les plus grands écri- 
vains. Jacqueline Pascal est au premier rang 
de ces femmes pour lesquelles nous ne dissi- 
mulons pas toutes nos préférçtices.' Mais c'est 
par im autre endroit encore qu'elle nous 
est chère, et que nous lui faisons une place 
éminente dans notre galerie : elle y repré- 
sente ce qu'au xvn* siècle nous n'admirons 
guère moins que la philosophie de Descartes, 
la poésie de Corneille , le pinceau de Lesueur 
et de Poussin, la politique de Richelieu et 
de Mazarin, le génie militaire de Condé , 
l'éloquence de Bossuet, nous voulons dire 
Port-Royal. 

Nous avons assez relevé et combattu les 
erreurs théologiques et philosophiques du 
jansénisme^, et particulièrement celle qui 
lui a été le principe de toutes les autres, 
cette conception exagérée du péché origi- 

1. Voyez r Épilogue qui termine ce volume; voyez surtout les 
Études sur Pascal, seconde préface. 



e AVANT-PROPOS. 

nel qui le conduisait nécessairement à une 
conception tout aussi exagérée de la grâce, 
qui le poussa sur le bord du calvinisme et 
IV eût précipité, si Port-Royal n'eut été re- 
tenu par toutes ses autres croyances et par 
une fidélité peu conséquente, mais inviolable, 
à l'unité de l'Église. On peut le dire aujour- 
♦ d'hui, sans craindre de passer pour le 
complice du père Annat et du père Le Tel- 
lier : c'étaient les Jésuites alors qui défen- 
daient la bonne cause, celle de la liberté 
humaine et du mérite des œuvres , en la 
rendant presque odieuse par une persé- 
cution lâche et cruelle qui tombait sur 
les plus grands esprits et les plus grands 
cœurs 5 sur des saints et des saintes, sur 
de véritables anges égarés par saint Au- 
gustin lui-même^. Mais la grâce gratuite et 



i. Sans cesse occupé des périls de la foi nouvelle, saint Augustin 
se porte tour à tour au secours des diiî(5rents dogmes que menace 
l'hérésie, et quaild il est en face d'un ennemi il le combat h outrance. 
Ainsi la grâce lui paraît-elle en danger, il la défend jusqu'à compro- 
mettre la liberté humaine. Dans sa lutte avec Pelage, il a l'air de 
penser que l'homme croira toujours assez à ses propres forces, et que 
ce qu'il importe de lui enseigner, c'est sa faiblesse, la nécessité et la 
toute-puissance d'un secours surnaturel. Quand il sera devant les 
Manichéens, il revendiquera la liberté humaine : avec Pelage il no 



AVANT-PROPOS. 7 

invincible a depuis longtemps perdu ses 
dangers, tandis que l'exemple de Fintrépi-. 
dite et du dévouement donné par ces illus- 
tres victimes nous demeure une leçon im* 
mortelle. 



M. Royer-Collard avait coulwme de dire : 
c< Qui ne connaît pas Port-Royal ne con- 
naît pas toute la nature humaine. » Et nous 
aussi nous répétons , avec une entière con- 
viction , ce que nous avons dit autrefois : 
Port-Royal est peut-être « le lieu du monde 
qui a renfermé dans le plus petit espace le 
plus de vertu et de génie, tant d'homme^ 
admirables et de femmes dignes d'eux ^. » 
Ce sont même les femmes qui nous frap* 
pent surtout à Port-Royal. Il est fort na-* 
turel qu'elles aient pris les idées de leurs 



songe qu'à sauver la grâce divine, fût-ce même aux dépens de la 
liberté. Nous sommes convaincu que dans cette grande controverse 
l'ardeur du combat et la vivacité africaine de saint Augustin ont sou- 
vent emporté ses paroles plus loin que n'allait sa pensée, et il est 
bien difficile de ne pas convenir que plus d'une fois dans la forme il 
a excédé. Or, l'excès, au moins apparent, de saint Augustin, est le 
point de départ de Jansénius et de Saint-Cyran. 
1. Du Vrai, du Beau et du Bien, leç. X% de l'Art fKi||KyM% ^ 



8 . AVANT-PROPOS. 

directeurs, des directeurs tels que Saînt- 
Cyran, Amauld, Saci. On leur pardonne 
bien plus aisément quelques erreurs de 
théologie I et chez elles tant de fermeté, 
de constance, d'héroïsme, étonne et saisit 
davantage. Elles se proposaient un idéal 
sublime, l'imitation de Jésus -Christ, et 
.il nous semble qu'elles en ont approché 
autant qu'il est permis à la faiblesse hu- 
maine. 

Trois congrégations de femmes au xvn' siè- 
cle se partagent en quelque sorte ce divin 
modèle. Les Carmélites^ ont dérobé quelque 
chose de sa pureté ineffable, de sa suavité, 
de sa tendresse. Les filles de saint Vincent 
de Paul en expriment la charité, l'infatiga- 
ble dévouement à la race infortunée des 
hommes. Les disciples de la mère Angé- 
lique semblent posséder la force merveil- 
leuse qui animait le Sauveur du monde, 
qui lui fit entreprendre la plus sainte, mais 
la plus difiîcile des révolutions, la conver- 



1. Voyez, sur les Carmélites de Paris et leurs quatre grandes 
prieures, La J«dnesse de M"*® de Longueville, chap. P', et les nom- 
breux 6t inédits documents de TAppendige. 



AVANT-PROPOS. 9 

sien des esprits et des âmes, qui soutint son 
humanité dans les terribles épreuves qu'il 
rencontra et dans le suprême combat de 
cette nuit où toutes les sécluctioôs furent es- 
sayées sur le cœur du Juste, et toutes les 
grandeurs et les voluptés de la terre sacri- 
fiées à la vérité. Port-Royal touche moins que 
le Carmel et Saint-Lazare ; mais il lui a été 

• 

particulièrement donné d'élever les âmes; 
il les prépare aux luttes de la vie; il en- 
seigne à résister à l'oppression ou à la sup- 
porter avec courage , à tout braver pour la 
justice , non-seulement les persécutions de 
la puissance, la violence, la prison, l'exil, 
mais les ruses de la calomnie et les égare- 
ments ou les abattements de l'opinion. Le 
Carmel se cache, souffre et prie; Saint-La- 
zare se dévoue; Port-Royal combat, et il ap- 
prend à combattre. Peut-être le don céleste 
de l'humilité lui a-t-il un peu manqué , et 
a-t-il porté le courage jusqu'à l'opiniâtreté 
et la passion. Mais ne savons-nous pas que 
toutes les grandes choses ont leur excès, en 
religion comme en politique, comme en 
philosophie, et même dans les lettres et daa& 



40 AVANT-PROPOS. 

les arts? Telle est l'inévitable condition de 
ce qu'il y a de meilleur sur la terre. C'est 
le plus sage, le plus modéré des politiques 
qui a écrit ces lignes : « Les dieux ont 
attaché à la liberté presque autant de mal- 
heurs qu'à la servitude; mais, quel que doive 
être le prix de cette noble liberté, il faut 
bien le payer aux dieux ^. » Nous payons 
donc volontiers à Port-Royal le prix de ses 
grandes qualités, comme dans nos jours de 
lassitude et d'affaissement nous sommes 
prêts à nous incliner de grand cœur devant 
tout ce qui pourrait rendre un peu de 
dignité et d'élévation aux esprits et aux ca- 
ractères. 

Jacqueline Pascal, c'est Port-Royal tout 
entier avec ses qualités et avec ses défauts. 
Jeune, spirituelle, fort recherchée, et déjà 
l'idole des plus brillantes compagnies, elle 
a tout quitté, même son vieux père et son 
frère malade, pour se donner à Dieu; elle est 
entrée en religion à vingt-six ans, et elle es( 
morte à trente-six, de douleur et de remordal 

1. Montesquieu, Dialogue de Sylla et c^Eucrate, 



AVANT-PROPOS. ii 

d'avoir signé un formulaire équivoque par 
pure déférence à Taulorité de ses supé- 
rieurs. 

Sa haute vertu, son inflexible attachement 
à ce qu'elle croyait la vérité, sa sincérité cou- 
rageuse, son mépris de toutes les douceurs 
de 1^ vie, paraissent assez dans les nom- 
breuses lettres confidentielles rassemblées ici 
pour la première fois. On y rencontre aussi 
des traits aimables et involontaires d'affec-^ 
tion humaine pour sa sœur Gilberte, sa fi- 
dèle, comme elle l'appelle, et pour son frère 
Biaise ; on y sent partout un esprit char- 
mant prêt à éclater en mille saillies, si l'aus- 
térité janséniste ne le retenait. Quant à ses 
talents , nous ne voulons pas les exagérer, 
mais il est certain que peu de femmes au 
XVII® siècle, et parmi les plus illustres, ont 
été mieux douées. Elle avait quelque chose de 
la trempe du génie de Pascal, sa naivété, 
sa vivacité, sa finesse, sa gravité, son éner- 
gie. Comme lui elle était capable de la plus 
sérieuse attention et d'un long travail, et dans 
la société forte et polie où elle était appelée 
à vivre, chez M™' de Sablé, entre M"' de Ha.\L« 



AVANT-PROPOS. 

3 fort et M"* de La Fayette * , sous les yeux et 
avec les conseils de son frère , elle était faite 
pour s'élever bien haut. Tout le siècle a vanté 
ses heureuses dispositions pour la poésie. Il 

ne faut pas voir seulement son extrême fa- 
cilité à tout mettre en vers et à improviser 
sans cesse des sonnets, des quatrains^ des 
stances de toute espèce , signe pourtant d'un 
tour d'esprit particulier et d'une vocation 
naturelle. Non : Jacqueline avait reçu du 
ciel l'inspiration et la puissance poétique. 
Nous demandons si ces deux ou trois stances 
du petit poëme sur le miracle de la sainte 
Épine ne semblent pas appartenir à TImita- 
TiON de Corneille : 



I. 



Inyislble soutien de l'esprit languissant, 
Secret consolateur de l'àme qui t'honore, 
Espoir de l'affligé, juge de Tinnocent, 
Dieu caché sous le voile où l'Église t'adore , 
Jésus, de ton autel, jette les yeux sur moi; 
Fais-en sortir ce feu qui change tout en soi ; 
Qu'il vienne heureusement s'allumer dans mon âme. 
Afin que cet esprit qui forma l'univers 



i. Voyez dans M"" de Sablé, chap. III, les frc'quentes relations de 
Pascal avec l'aimable et ingénieuse marquise. 



AVANT-PROPOS. 13 

Montre, en rejaillissant de mon cœur dans mes vers, 
Qu'il donne encore aux siens une langue de flamme! 



IL 



Au fond de ce désert, et ne vivant qu'en toi. 
Je goûte un saint repos exempt d'inquiétude. 
Tes merveilles, Seigneur, pénétrant jusqu'à moi, 
Ont agréablement troublé ma solitude. 
J'apprends que par un coup de ta divine main, 
Trompant Tart et l'espoir de tout esprit humain. 
Un miracle nouveau signale ta puissance. 
Ce miracle étonnant, dans un divin transport. 
Me presse de parler par un si saint effort. 
Que je ne puis sans crime être encore en silence. 



XX. 

Qui n'a senti. Seigneur, dans cet événement, 
Cette sainte frayeur qu'excite ta présence? 
Qui s'est pu garantir d'un secret tremblement, 
Te voyant dans Teffet de ta toute-puissance? 
Que s'il est vrai qu'ici, dans Tombre de la foi, 
Ta présence secrète imprime tant d'effroi. 
Lorsque tu ne parois que pour être propice, ^ 
Que sera-ce, Seigneur, alors qu'au dernier jour, 
Couvrant de ta fureur l'excès de ton amour. 
Tu ne te feras voir que pour faire justice! 



Polissez un peu la rudesse cornélienne de 
ces vers, sans toucher à la forte sève qui les 
anime; ajoutez Fart à cet admirable naturel, 



44 AVANT-PKOPOS. 

et VOUS aurez un poGte de plus au xvii* siècle. 
Mais, quoique depuis sa conversion Jacque- 
line eût consacré son talent aux sujets les 
plus saints, elle conçut des scrupules, et 
consulta la mère Agnès; celle-ci consulta 
M. Singlin, alors directeur de Port-Royal, et 
il fut décidé que la sœur Sainte-Euphémie 
renoncerait à la poésie, parce que ce n'était 
pas là la grâce dont Jésus-Christ lui devait 
demander compte. 

La prose de Jacqueline Pascal est de la 
meilleure qualité, saine, naturelle, ingé- 
nieuse^ agréable. Dans le ton ordinaire, elle 
est un peu négligée, et n'offre rien de bien 
saillant, en gardant toujours une distinctiéh 
secrète qui se sent plus qu'elle ne se peut 
définir. Mais que la passion vienne à souf- 
fler sur *f âme de Jacqueline et sur sa plume, 
elle supplée l'art, emporte les négligences 
et les langueurs, élève et soutient le langage^ 
et alors on entend comme un écho de la 
voix mâle et pathétique de Pascal. Pour 
toute preuve, il suffît de rappeler la lettre 
sur la signature du formulaire imposé aux 
religieuses de Port-Royal. 



AVANT-PROPOS. 45 

Ce formulaire attribuait à Jansénius les 
fameuses propositions condamnées par la 
Sorbonne et l'assemblée des évêques, et sem- 
blait attaquer la grâce de saint Augustin. 
Sortons de notre temps et transportons-nous 
au milieu du xvii^ siècle : les questions reli- 
gieuses y remuaient les esprits et les âmes 
autant que de nos jours les questions poli- 
tiques. D'un bout de la France à l'autre, on 
était alors passionnément janséniste, ou mo- 
liniste, ou catholique modéré, comme depuis 
on a été et on est encore pour le pouvoir 
absolu^ ou la république, ou la monar- 
chie constitutionnelle. Le formulaire agita le 
clergé, les corps religieux, les universités, les 
parlements; il divisa le jansénisme lui-même, 
et Port- Royal eut aus|i ses guerres civiles. 
Les «docteurs les pluf renommés du parti, 
Arnauld, Nicole, Singlin, le neveu même 
de Saint -Cyran, donnèrent aux religieuses 
de Port-Royal le conseil de signer le formu- 
laire, par respect pour l'Église, d'adhérer à 
la doctrine qu'ils reconnaissaient à l'Église le 
droit d'imposer, en se récusant sur le point de 
fait, à savoir si les propositions condamnées 



46 AVANT-PROPOS. 

étaient ou n'étaient pas dans YAugtisttntis 
que les religieuses déclaraient n'avoir pas lu. 
Au contraire, Pascal et Domat ^ n'étaient pas 
seulement inflexibles sur la question de fait 
comme n'étant point du ressort de l'Église, 
mais ils soutenaient que la doctrine même à 
laquelle il s'agissait d'adhérer était conçue 
en des termes qui mettaient en péril la grâce 
véritable. L'autorité d'Arnauld entraîna Port- 
Royal, mais un grand nombre de religieuses 
pensèrent comme Pascal et Domat; elles ne 
virent dans la signature du formulaire qu'un 
effort médiocrement généreux pour sauver 
Port-Royal aux dépens de la sincérité chré- 
tienne; elles résistèrent longtemps,. et à la 
fin ne signèrent qu'avec les plus fortes ré- 
serves, et encore avec une douleur profonde. 
Jacqueline Pascal, alors simple sous-prieure 
à Port-Royal-des-Champs, ne craignit pas de 
tenir tête à Arnauld lui-même, et elle écri- 
vit, pour lui être communiquée, une lettre 
de protestation qui souvent s'élève jusqu'à 



1. Voyez, sur la place de Domat dans le jansénisme et la part coq« 
sidérable qu*il prit à ses débats intérieurs, TAppendice, n° 3 : Doci^» 
tnenls inédits sur Domat. 



AVANT-PROPOS. 



Téloquence. En voici epielques passages que 
nous soumettons yolontiers aux jugea l^ 
plus délicats et les plus sévères : 



« Je ne puis plus dissimuler la douleur qui me perce 
jusques au fond du cœur de voir que les seules personnes 
à qui il sembloit que Dieu eût confié sa vérité lui soient 
si infidèles, si j'ose le dire, que de n'avoir pas le courage 
de s'exposer à souffrir, quand ce devroit être la mort, pour 
la confesser hautement. Je sçais le respect qui est dû aux 
premières puissances de l'Église ; je mourrois d'aussi bon 
cœur pour le conserver inviolable comme je suis prête à 
mourir, avec l'aide de Dieu, pour la confession de ma foi 
dans les affaires présentes ; mais je ne vois rien de plus 
aisé que d'allier l'une à l'autre. Qui empêche tous les 
ecclésiastiques qui connoissent la vérité, lorsqu'on leur 
présente le formulaire à signer, de répondre : Je sçais le 
respect que je dois à messieurs les évêques; mais ma 
conscience ne me permet pas de signer qu'une chose est 
dans un livre où je ne l'ai pas vue ; et après cela attendre 
en patience ce qui en arrivera? Que craignons-nous? le 
bannissement pour les séculiers, la dispersion pour les 
religieuses, la saisie du temporel, la prison, et la mort si 
vous voulez 1 Mais n'est-ce pas notre gloire et ne doit-co 
pas être notre joie? Renonçons fl'Évangile ou suivons les 
maximes de l'Évangile, et estimons-nous heureux de souf- 
frir quelque chose pour la justice. 

(c Mais peut-être on nous retranchera de l'Église? Mais 



48 AVANT-PROPOS. 

qui ne sçaît que personne n'en pout être retranché malgré 
sov, et que Tesprit de Jésus-Christ étant le seul qui unit 
ses membres à lui et entre eux, nous pouvons bien être 
privés dos marques, mais non jamais de reiïet de cette 
*union, tant que nous conserverons la charité, sans laquelle 
nul n'est un membre vivant de ce saint corps? Et ainsi ne 
voit-on pas que tant que nous n'élèverons pas autel contre 
autel, et que nous demeurerons dans les termes d'un simple 
gémissement et de la douceur avec laquelle nous porterons 
notre persécution, la charité qui nous fera embrasser nos 
ennemis nous attachera inviolablcment à l'Église, et qu'il 
n'y aura qu'eux qui en seront séparés, en rompant, par 
la division qu'ils voudront faire, le lien de la charité qui 
les unissoit à Jésus-Christ et les rendoit membres de son 
corps 1 

« Hélas I que nous devrions avoir de joie si nous avions 
mérité de souffrir quelque notable confusion pour Jésus- 
Christ! Mais on a donné trop bon ordre à l'empêcher, 
lorsqu'on déguise tellement la vérité que les plus habiles 
ont peine à la reconnoître. J'admire la subtilité de l'esprit, 
et je vous avoue qu'il n'y a rien de mieux fait que le man- 
dement^. Je louerois très fort un hérétique, en la manière 
que le père de famtlle louoit son dépensier, s'il s'étoit 
aussi finement échappé de la condamnation ; mais des 
fidèles, des gens qui connoissent et qui soutiennent la 
vérité et l'Église catholique, user de déguisement et biai- 



i. Le mandement des grands vicaires de l'archevêché de Paris, qui 
avait été concerté avec les amis de Port-Royal. 



AVANT-PROi Oô; i9 

ser, je ne cruis pas que cela se soit jamais vu dans les 
siècles passés, et je prie Dieu de nous faire tous mourir 
aujourd'hui plutôt que d'introduire une telle conduite 
dans son Égliàe! En vérité, j'ai bien de la peine à croire 
que cette sagesse vienne du père des lumières; mais 
plutôt je crois que c*est une révélation de la chair et du 
sang. Pardonnez-moi, je vous en supplie; je parle dans 
l'excès d'une douleur à quoi je sens bien qu'il faudra 
que je succombe, si je n'ai la consolation de voir au 
moins quelques personnes se rendre volontairement vic- 
times de la vérité, et protester par une vraie fermeté ou 
par une fuite de bonne grâce contre tout ce que les autres 
feront. 

(( Je sçais bien qu'on dit que ce n'est pas à des 

filles à défendre la vérité , quoiqu'on pût dire, par une 
triste rencontre du temps et du renversement où nous 
sommes, que puisque les évêques ont des courages de 
filles, les filles doivent avoir des courages d'évêques. 
Mais si ce n'est pas à nous à défendre la vérité, c'est à 
nous à mourir pour la vérité. 

« Chacun sçait, comme M. de Saint-Cyran le dit 

souvent, que la moindre vérité de la foi doit être défendue 

* 

avec autant de fidélité que Jésus-Christ. Qui est le fidèle 
qui n'auroit point horreur de soi-même, s'il se pouvoit 
faire qu'il se fût trçuvé présent au conseil de Pilate, où 
il auroit été qûestton de condamner Jésus-Christ à la 
mort, s'il se fût contenté d'une manière d'opiner ambiguë 
par laquelle on eut pu croire qu'il étoit de l'avis de ceux 
qui le condamnoient, quoiqu'on sa conscieuc^ ^\. ^^\ssû. 



tO AVANT-PROPOS. 

son sens ses paroles tendissent à le délivrer? Poussez la 
comparaison jusqu'au bout. 

« Prions Dieu qu'il nous humilie et nous fortifie, puiscjne 
l'humilité sans force et la force sans humililé soiil aiissi 
préjudiciables l'une que l'autre. C'est ici plus que jamais 
le temps de se souvenir que les timides sont mis au même 

rang que les parjures et les exécrables 

« Si l'on s'en contente (de la déclaration sans équivoque 
qu'elle proposait), à la bonne heure: pour moi, si la 
chose dépend de moi, je ne ferai jamais autre chose. Du 
* reste arrive ce qui pourra, la prison, la mort, la dispersion 
et la pauvreté ; tout cela ne me semble rien en compa- 
raison de l'angoisse où je passerois le reste de mes jours, 
si j'avois été si malheureuse que de faire alliance avec la 
mort en une si belle occasion de rendre à Dieu les vœux 
de fidélité que mes lèvres ont prononcés. » 

Ya-t-il dans la langue et la littérature fran- 
çaise beaucoup de pages sorties de la main 
d'une femme qui pour la force et Ténergie 
surpassent celles que nous venons de citer! 
A ces accents qui partent du ooBur, à cette 
véhémence intérieure, à cette austérité pas- 
sionnée, ne reconnaît-on pas la^ digne sœur 
de Tauteur des Provinciales? Et quand Jac- 
queline dit qu'elle parle dans l'excès d'une 
dpuleur où elle sent bien qu'il faudra qu'elle 



ï 



AVANT -PROPOS. il 

succombe, ce n'est point là un mouvement 
oratoire, c'est un cri de désespoir, un tragique 
pressentifcaent : car trois mois après cette 
lettre écrfte et le fatal formulaire signé par 
obéissance, Jacqueline expirait à Port-Royal- 
des-Champs, le 4 octobre 1661, à Tâge de 
trente-six ans. 

Quiconque n'a pas perdu le sentimoat de 
la beauté des convictions désintéressées, de ^ 
la dignité du caractère,. de la constance poiv 
tée jusqu'à l'héroïsme, qu'il soit janséniste, 
jésuite ou philosophe, doit considérer Jac* 
queline Pascal comme une grande âme et un 
rare espïft, dont les moindres reliques Ri- 
vent être recueillies avec un soin religieux. 

Nous sommes donc bien loin de nous re- 
pentir d'avoir donné à Jacqueline Pascal la 
première place dans notre galerie des femmes 
illustres du xvii* siècle; mais nous deman- 
dons grâce pour la façon dont nous l'avons 
représentée. Le temps nous a manqué, en 
1 844, pour la peindre comme nous l'aurions 
voulu, et en tracer une biographie régulière. 
Entre les travaux de la Chambre des pairs et 
ceux du Conseil do l'instmction. ^\àl\Qj^fô^ 



n AVANT-PROPOS. 

nous pouvions à peine dérober quelques 
heures pour rechercher et rassembler des 
lettres inédites et les lier par quelques mots 
de récit. Aujourd'hui que la politique nous 
a fait du loisir, et que nous pouvons nous 
consacrer tout entier à nos deux études ché- 
ries, la philosophie et les lettres, nous trai- 
terions Jacqueline Pascal comme depuis nous 
avons fait plusieurs de ses grandes contem- 
poraines : nous essaierions d'en être l'histo- 
rien ; alors il fallait bien nous contenter de 
lui servir en quelque sorte d'éditeur. En 
effet, ce n'est guère ici qu'un recueil d'écrits 
dii|)ersés dans les collections jansénistes, et 
de lettres inédites, mises les unes après les 
autres, sans autre ordre que celui des dates, 
et accompagnées de fort peu de réflexions. 
Jacqueline y paraît toute seule. Nous nous 
bornons à l'introduire sur la scène; elle agit 
et elle parle elle-même; elle expose elle- 
même ses sentiments d'un si sombre^ mais si 
noble caractère; et c'est à peine si, à la fin 
de cette courte tragédie, nous reprenons un 
moment la parole, comme sur le tombeau de' 
l'héroïne, pour lui adresser un dernier adieu, 



AVANT -PROPOS. 23 

et exprimer, avec une liberté respectueuse, 
les pensées d'un homme du xix* siècle sur la 
vraie manière de comprendre et de résoudre 
le problème de la destinée humaine. 

Le lecteur reconnaîtra aisément que nous 
avons consulté bien des manuscrits et recher- 
ché avec soin les moindres vestiges qui sub- 
sistent de Jacqueline. Nous avons marqué 
scrupuleusement les sources auxquelles nous 
avons puisé. Nous avions promis une juste 
et publique reconnaissance à qui voudrait 
bien nous signaler quelque pièce nouvelle 
échappée à notre zèle et à nos investigations. 
Mais nous avons le regret d'annoncer que, 
depuis 1 844, on n'a pas pu découvrir d'autres 
lettres de Jacqueline, rien de nouveau, si ce 
n'est quelques vers de sa première jeunesse 
qui ne méritent point d'être remarqués. La 
seule lettre autographe qui nous rappelle sa 
main est encore celle dont nous avons donné 
le fac-similé^. En revanche, on a mis au jour 
un assez bon nombre de variantes qui nous 
ont servi à confirmer ou à rectifier les leçons 

i. Voyez ce fac-similé en tête de ce volumo. 



24 AVANT-PROPOS. 

des manuscrits dont nous avons fait usage, 
dans Fimpuissance de remonter aux origi- 
naux, qui pourtant ne peuvent avoir péri, 
et très-probablement sont encore ensevelis 
dans la poussière de quelque bibliothèque 
janséniste, à Clôrmont, à Utrecht ou à 
Paris. 

V. COUSIN. 

20 octobre 1850 



JACQUELINE PASCAL 



-OGO- 



INTRODUCTION 



DES FEMMES ILLUSTRES DU XVIP SIECLE. 

Dans un grand siècle, tout est grand. Lorsque, 
par le concours de causes différentes, un siècle est 
une fois monté au ton de la grandeur, l'esprit domi- 
nant pénètre partout : des hommes peu à peu il ar- 
rive jusqu'aux femmes; et, dès que celles-ci en sont 
touchées , elles le réfléchissent avec force et le ré- 
pandent par toutes les voies dont elles disposent , in- 
comparables , dans leur vive nature , pour exprimer 
et propager les qualités à la mode ; sérieuses ou fri- 
voles ; vertueuses ou dépravées , mais jamais rien à 
demi, et toujours extrêmes en bien ou en mal, selon 
le vent qui souffle autour d'elles. Ainsi , a\i i^\v»? %\^ 



I 



«6 INTRODUCTION. 

cle, dans cette immortelle époque de la grandeur 
française, les femmes ne nous paraissent pas moins 
admirables que les hommes. Charles Perrault a fait 
un livre sur les hommes illustres de son temps*, oit 
des portraits gravés par ÉJ(Hinck relèvent de cour- 
tes et exactes nolices. Si nous étions plus jeune , ou 
si nous avions plus de loisir, si nous pouvions dérober 
quelques heures à d'austères étudias, nous trouve- 
rions un plaisir inexprimable à composer un recueil 
qui servit de pendant à celui de Perrault, et que 
nous mtitulerions à notre tour les Femmes illustres du 
dix-sepliùme siècle. Nous voudrions en faire un livre 
où il n'y aurait presque rien de nous et où nous met- 
trions toute notre âme. Si nous valons quelque chose, 
c'est par l'admiration de ce qui est beau ; et cette 
tendre et profonde admiration pour ce qu'il y a de 
plus beau au monde après un grand homme, c'est-à- 
dire une femme digne d'avoir une place à côté de lui, 
nous voudrions la rendre, s'il était possible, conta- 
gieuse, par toutes les ressources de l'art et d'une 
érudition sobre et choisie. L'art ici, ce serait la typo- 
graphie et la gravure, et nullement la rhétorique, 
qui serait assez peu de mise devant ces graves ou 
charmantes figures. Le beau format in-folio, des por- 
traits authentiques, retracés sous nos yeux par un 
burin fidèle, des biographies aussi exactes et tout aussi 

1. Les hommes illustres qui ont paru en France pendant ce siècle, 
avec leurs portraits au naturel, par M. Perrault, de l'Académie fran- 
çaise; 2 vol. in-foL, tome I", 1696; tome II, 1700. Il en a été fait une 
réimpression à La Haye, en 1736, sans portraits, 2 vol. in-12. 



DES FEMMES ILLUSTRES DU XVIP SIÈCLE. «7 

brèves que celles de Perrault, à peine un modeste 
avant-propos sur les sources où nous aurions puisé : 
voilà tout l'ouvrage. 

Comme Perrault , nous ne ferions aucune classifi- 
cation ; nous mettrions ce qui est beau à côté de ce 
qui est beau , sans rechercher si toutes ces beautés se 
ressemblent. Il n'y aurait pas d'autre ordre que celui 
de la chronologie. Le mouvement, le progrès et le 
déclin insensible du siècle, y paraîtraient par la suc- 
cession de ces différentes figures , d'abord si sévères 
et si grandes , de plus en plus délicates et graciwses. 
On y verrait, bien mieux que dans Perrault, la dif- 
férence profonde qui sépare le siècle de Richelieu de 
celui de Louis XIV*. 

Les femmes qui se sont distinguées par leurs écrits 
auraient aussi leur place dans cette galerie , mais on 
y ferait une grande différence de la femme d'esprit 
et de la femme auteur. Nous honorons infiniment 
l'une et nous avons peu de goût pour T autre. Ce n'est 
pas que nous soyons de l'école de Molière sur les 
femmes. L'homme et la femme ont la même âme, la 
même destinée morale; un même compte leur sera 
* demandé de l'emploi de leuHi facultés , et c'est à 
l'homme une barbarie et à la femme un opprobre de 
dégrader ou de laisser dégrader en elle les dons que 
Dieu lui a faits. Les femmes ne doivent-elles pas savoir 
leur religion , si elles veulent la suivre et la pratiquer 



4. Nous avons bien souvent insisté sur cette différence, particuliè- 
rement dans La Jeunesse de M"**' de Longueviulr* 



28 INTRODUCTION. 

comme des êtres intelligents et libres? Et dès que 
l'instruction religieuse leur est non pas pennise, mais 
commandée, quel genre d'instruction, je vous prie, 
pourra paraître trop relevé pour elles? Encore une 
fois , ou la femme n'est pas faite pour être la compa- 
gne de l'homme , ou c'est une contradiction inique et 
absurde de lui interdire les connaissances qui lui 
permettent d'entrer en commerce spirituel avec celui 
dont elle doit partager la destinée, comprendre au 
moins les travaux , ressentir les luttes et les souilran- 
ces pour les soulager. Laissons-la donc cultiver son 
esprit et son âme par toute sorte de belles connais- 
sances et de nobles études , pourvu que soit inviola- 
blement gardée la loi suprême de son sexe, la pudeur 
qui fait la grâce. 

La femme est un être domestique*, comme l'homme 
est un personnage public. Celui-ci, né pour l'action, 
agit encore en écrivant ; il peut poursuivre une car- 
rière publique avec sa plume aussi bien qu]avec la 
parole ou avec l'épée. Un homme sérieux n'écrit que 
par nécessité et parce que autrement il ne peut attein- 
dre son but. Cela est si vrai qu'il n'écrit bien qu'à 
cette condition ; et ce n'est pas une remarque de petite' 
conséquence que les plus grands écrivains n'ont T[W» 
été des auteurs de profession. Descartes, Pascal et 



1. Sur le vrai rôle de la femme, il est impossible de rien trouver 
de plus vrai et de plus charmant que le cinquième livre de VÉmUe. 
Rousseau a mille fois mieux compris l'éducation de la femme que 
celle de l'homme, et ce qu'il a écrit sur ce grand sujet est aujourd'hui 
beaucoup trop négligé. 



DES FEMMES ILLUSTRES DU XVIP SIÈCLE. 2» 

Bossuet sont-ils des gens de lettres? pas le moins du 
monde. Ils n'écrivent point pour faire montre de leur 
esprit , mais pour défendre une noble cause confiée à 
leur courage et à leur génie. Otez la persécution 
odieuse exercée sur Port-Royal , et vous n'auriez ja- 
mais eu les Provinciales. Ce n'était pas là pour leur 
auteur un divertissement , une parade , un tournoi 
oratoire : c'était une lutte sérieuse et tragique, pleine 
d'exils et de lettres de cachet, derrière laquelle on 
entrevoyait la Bastille de M. de Saci ou le donjon de 
Vincennes de M. de Saint-Cyran, avec les interroga- 
toires de Lescot et de LaubardemontS ou la fuite du 
grand Arnauld et son dernier soupir exhalé sur la 
terre étrangère. Pascal combattait dans les Provin- 
ciales pour la morale éternelle, comme Démosthènes 
avait combattu deux mille ans auparavant à la tri- 
bune d'Athènes pour la liberté de sa patrie, comme 
Bossuet le faisait dans la chaire chrétienne pour 
l'autorité de la foi, et Descartes, dans sa retraite de 
Hollande, pour l'indépendance de la pensée et le 
bill des droits de la philosophie. Ces combats-là 
sont-ils moins sérieux, sont-ils moins mémorables 
que ceux de Salamine et d'Arbelles, de Rocroi ou 
d'A!Wj|le? Au lieu des philosophes , des orateurs et 
des moralistes, voulez -vous prendre les historiens? 
Mézeray est un homme instruit qui, pouvant écrire 
sur beaucoup d'autres sujets, et par là se faire une 



1 . Recueil de plusieurs pièces pour servir à Vhistoire de Port-Royalt 
tJtrecht, in-12^ 17iO, p. i. — 142. 




30 INTRODUCTION. 

position convenable, a été conduit, par diverses 
circonstances et par sa charge d'historiographe, à 
écrire sur [^histoire de France; et là -dessus il a 
composé un ouvrage que nous trouvons excellent et 
bien au-dessus de sa réputation; mais qu*a de com- 
mun ce travail estimable avec les histoires de Thu- 
cydide et de Polybe, de Machiavel et de Guichardia» 
et les Mémoires de Comincs et de Richelieu , hommes 
d'État et guerriers qui écrivaient dans un but poli- 
tique et pour continuer devant la postérité le rôle 
sérieux qu'ils avaient joué auprès de leurs contem- 
porains? Et remarquez que nous vous faisons grâce 
de César et de Napoléon. Dès qu'un homme écrit pour 
écrire, pour briller ou pour faire fortune, il écrit 
mal, ou du moins il écrit sans grandeur, parce que 
la vraie grandeur ne peut sortir que d'une âme natu- 
rellement grande qui s'émeut pour une grande cause. 
Hors de là, tout se réduit à une industrie intellectuelle 
habilement exercée, à des succès qui en Chine font 
monter un mandarin d'une classe à une autre , et en 
France nous envoient à l'Académie. L'homme de 
lettres est un artiste qui contribue aux plaisirs publics, 
mérite et obtient une juste considération , et a droit à 
tout, par exemple, à la pairie, telle que nous T^ons 
faites à tout, disons-nous, excepté à la gloiiSfe. La 



1. Nous écrivions ainsi sous le gouvernement de Juillet, quand, 
malgré les efforts des plus grands esprits politiques du pays, la pairie 
avait été soumise par la démocratie triomphante à des catégories 
jalouses, où tout à peu près était représenté, excepté rillustration 
des races, la grande propriété, et, bien entendu, la religion. Du 



DES FEMMES ILLUSTRES DU XVII» blEULH. oi 

gloire est à un autre prix : elle est le cri de la recon- 
naissance du genre humain, et le genre humain ne 
prodigue pas sa reconnaissance : il la lui faut arra- 
cher par d'éclatants services. 

Si nous parlons ainsi du lettré, que dirons-nous de 
la femme auteur? Quoi ! la femme qui, grâce à Dieu, 
n'a pas de cause publique à défendre , s'élance sur la 
place publique, et sa pudeur ne se révolte point à 
ridée de découvrir à tous les yeux , de mettre en vente 
au plus offrant, d'exposer à l'examen et comme à la 
marque du libraire, du lecteur et du Journaliste, ses 
beautés les plus secrètes , ses charmes les plus mysté- 
rieux et les plus touchants , son âme , ses sentiments , 
ses souffrances , ses luttes intérieures ! Voilà ce que 
nous avons beau voir tous les jours, et dans les 
femmes les plus honnêtes , et ce qu'il nous sera éter- 
nellement impossible de comprendre. Si quelqu'un 
venait nous dire et prétendait nous prouver que 
M"* de Sévigné destinait au public et à être insérées 
dans les journaux du temps ces lettres où elle épan- 
che en mille piquantes saillies les flots de sa tendresse 
maternelle et de sa verve inépuisable, nous répon- 
drions sans hésiter : D'abord vous nous gâtez M""® de 
Sévigné : c'était une mère passionnée et pleine de 
génie , vous nous en faites un pur bel esprit. Ensuite 
vous vous trompez : quand on écrit pour être imprimé, 
on écrit bien différemment ; on peut écrire encore très- 
moins nul traitement pécuniaire n'avait été infligé à la pairie, et un 
peu de reconnaissance lui est duc pour les services gratuits qu'elle a 
rendus à la société, particulièrement dans les grands procès politiques. 



3J INTRODUCTION. 

agréablement, mais non pas avec ce naturel, avec 
cette grâce involontaire et ces airs charmants que le 
cœur seul inspire , et que la plus habile coquette ne 
trouve pas devant son miroir. Toute femme qui écrit 
sur ses sentiments pour le public entreprend de le 
tromper; elle l'ait un personnage, et partant elle le 
fait assez mal ; elle écrit avec plus ou moins de cha- 
leur et de feu extérieur, mais sîins ûme, car, si l'âme 
l'inspirait , elle la retiendrait aussi. Bien entendu qu'il 
ne s'agit point ici des poêles, hommes ou femmes, 
enfants aimables ou sublimes, qui ne savent ni ce 
qu'ils disent ni ce qu'ils font, chantent ou écrivent, 
comme l'enseigne PlatonS sous Tcmpire d'un démon 
qui leur souffle tout ce qu'ils disent. Le poète est un 
être sacré; et quand, dans ce délire qu'on appelle 
l'inspiration, égaré et hors de lui-même, il se montre. 
nu à la foule , c'est un corps transfiguré qu'il expose 
à la vue , et les saintes bandelettes ne le quittent ja- 
mais aux yeux de ses vrais adorateurs. Mais la prose 
est une muse sobre ; elle sait ce qu'elle fait, et elle en 
est responsable. Quand donc une femme écrit en prose, 
elle est de sang-froid, et si elle parle d'elle-même, 
selon nous, elle fait une faute. Nous ne connaissons 
à la condition de femme auteur que deux excuses : un 
grand talent ou la pauvreté , et nous nous inclinons 
avec bien plus de respect encore devant celle-ci que 
devant celui-là ^ 

4. Traduction de Platon, tome IV, Ion., p. 240. 
2. La pauvreté n'est pas seulement une excuse admissible, c'est 
une raison légitime et sacrée. Si on éprouve un sentiment pénible en 



DES FEMMES ILLUSTRES DU XVIP SIÈCLE. 33 

Quelle que soit notre admiration pour la Princesse 
de Clives, et bien que nous la mettions à peine au- 
dessous de Bérénice , le métier de femme auteur que 
faisait sans nécessité M°*' de La Fayette nous rappelle 
malgré nous qu'elle avait donné ses dernières affections 
à un bien triste personnage, grand seigneur intrigant, 
bel esprit morose , qui osa mettre sa vie en maximes , 



voyant aujourd'hui tant de jeunes filles pauvres, cpiî pourraient, en 
embrassant une profession utile, parvenir, avec du travail et de la 
conduite, à une situation modeste, mais indépendante, se jeter, sans 
vraie instruction et sans études sérieuses, dans ce qu*elles appellent 
la carrière littéraire, se mettre aux gages des libraires et à la merci 
des journaux, contraintes, pour plaire à la foule des liseurs de cafés, 
de simuler les travers, hélas ! et quelquefois les vices à la mode, en- 
tretenant le public d'elles-mêmes, de leur vie intime, de leurs fautes 
mêmes, se tramant ainsi et vieillissant, entre le mépris et la pitié, 
dans cette sorte de mendicité littéraire ; si en vérité on sert à la fois 
la cause de la morale et celle du bon goût, si on mérite bien de la 
société et surtout des femmes quand on refoule, par une critique un 
peu vive, toutes ces jeunes folles vers des métiers mille fois plus 
honntes que celui qu'elles font, empressons-nous d'ajouter qu'il n'est 
pas de destinée plus digne d'intérêt et de respect que celle d'une 
femme qui, ayant reçu une éducation distinguée, et orné sa jeunesse 
d'une instruction solide et agréable, tombée, par un revers de for- 
tune, dans une situation difficile, appelle à soa secours les connais- 
sances autrefois amassées pour un autre usage, et nourrit vertueuse- 
ment sa famille du fruit de ses veilles. Heureuse une telle femmo, si 
au talent elle joint la prudence, si elle recherche les travaux modestes, 
les ouvrages utiles, empreints d'un caractère moral et pieux, le plus 
souvent des traductions publiées sous le voile de l'anonyme ! Ou s'il 
faut paraître pour se faire un nom et tirer meilleur parti de sa plume, 
si encore elle a reçu du ciel une imagination ardente avec le don in- 
fortuné de la beauté, dono infelice di bellezza, oh! alors, puisqu'elle 
est condamnée à la renommée, qu'elle cache au moins sa vie, qu'elle 
fuie les sentiers où sont le bruit, l*éclat et la foule, qu'elle demeure 
auprès du foyer domestique, célèbre et ignorée, contente de répandre 
autour d'elle un bonheur obscur, le respect et l'affectiotil 



s. 



34 INTRODUniION. 

Tamant sans cœur, Tamant ingrat de Tinfortunée du- 
chesse de Longue>ille\ 

Après M'"'' de La Fayette, nous n'apercevons plus 
guère au xvii® siècle que trois f(mmes de lettres dis- 
tinguées, si on veut bien nous passer celle expression: 
M"® de Scudéry, M"** Deshoulières, et M"* Lefèvre, 
depuis M™^ Dacier; et en vérité, si nous avions à 
choisir pour notre sœur ou notre mère entre ces trois 
dames, nous choisirions 31"" Dacier, femme excellente, 
pleine d'instruction, qui a très-peu parlé d'elle, et n'a 
guère fait que des traductions qui dureront plus que 
bien des ouvrages prétendus originaux. La traduction 
de V Iliade, par M*"" Dacier, est encore aujourd'hui 
la seule version qui se puisse lire de l'antique et naïve 
épopée. Il y a par-ci par-là quelques contre-senij, : Om 

1. Dans ses Mémoires^ imprimés en 4CG2, du vivant môme de 
M*"® de Longucvillc, La Rochefoucauld la peint sans pitié, avec ses 
défauts bien plus qu'avec ses admirables qualités. II raconte fort clai- 
rement qu'il était bien avec elle, puis qu'elle écouta le duc de Ne- 
mours, et qu'il contribua à la brouiller à la fois avec celui-ci et avec 
ses deux frères. Et tout cola pendant que la pauvre femme, trem- 
blante sous la main de M. Singlin, pleurait ses fautos et en faisait la 
plus dure pénitence à. Port-Uoyal et aux Carmélites ! Quant aux if aa;i- 
meSf leur théorie, fausse et banale, est au-dessous de l'examen. Eh! 
sans doute il y a beaucoup d'éjioï'^nie dans toute créature humaine, 
cela est vrai, cela même est nécessaire et bon; mais n'y a-t-il que de 
Tégoïsme, et Tâme n'est-<.',lle pas capable aussi d'autres sentiments? 
Telle est la question; comme il est bien clair que nous devons aux 
sens la plupaijt de nos idées, mais il s'agit de savoir s'il n'y a pas en- 
core une autre source de connaissances. La Rochefoucauld «'qst pas 
un philosophe, mais c'est un observateur plein de finesse, et son style 
possède toutes les qualités du genre sentencieux, un relief admirable 
et un mélange exquis de malice et de vigueur. Voyez, sur tout cela» 
nos Études sur Pascal, seconde préface, et surtout M™* de Sablé, 
chap. III. 



DES FEMMES ILLUSTRES DD XVII« SIÈCLE. 35' 

y chercherait en vain notre exactitude littérale ; la. 
grâce non plus n'y est pas; mais la simplicité, maid 
l'abondance, mais l'énergie et le mouvement n'y ma»* 
quent point , et l'impression générale qu'elle fait sur 
l'esprit du lecteur ne diffère pas trop de celle que pro- 
duit le vieil Homère. Nous avouons que les bergères 
de M'"^ Deshoulières nous surpassent et ne sont pas 
faites pour nous , pas plus que celles de Racan , de 
Ségrais et de Fontenelle, pastorales de boudoir, jeux 
d'esprit qui ne divertissent pas le moins du monde , 
industrie innocente, mais futile, à laquelle il y a très- 
peu d'industries honnêtes que noijs ne préférions, 
celles, par exemple, qui mettent dans notre cellule un 
chaud tapis , des meubles solides et une bonne che- 
minée. M'*'' de Scudéry était, comme on disait alors, >. 
une fille de beaucoup d'esprit qui a composé d'en- 
nuyeux romans^ et quelques jolis vers, parmi les- 
quels on a retenu le quatrain sur les œillets du grand 
Condé. Elle vaut mieux sans doute que monsieur son 
frère, le bienheureux Scudéry de Balzac et de Boileau. 
Celui-là s'est vraiment trompé de siècle : il devait vivre 
de notre temps. Avec ses airs de matamore, son style 
éventé et sa fécondité inépuisable, il eût été un des 
lions de la littérature facile. Mais dans la famille il y a 
une personne qui , sans avoir écrit pour le public , est 
bien supérieure à l'auteur d'Alaric : c'est la femme 
même de Scudéry, qui, laissée veuve à treatensix ans, 

1. Le temps et Tétude nous ont fait juger bien différemment M"« de 
Scudéry dans La Jeunesse de M"" de Longueville, ch. II, et surtout 
dans La Société française au xmi*' siècle. 



36 INTRODUCTION. 

aimable et spirituelle , vécut dans la meilleure com- 
pagnie, recherchée, quoique pauvre, et considérée 
malgré le ridicule de son nom. Elle a du sens, un 
certain goût poli et discret, et ses lettres agréables 
et bien tournées se soutiennent à côté de celles de 
Bussy *• 

Nous n'aurions pas l'injustice et le mauvais goût de 
bannir de notre galerie les femmes auteurs ; mais nos 
préférences, et pour ainsi dire les places d'honneur, 
seraient pour ces femmes éminentes qui ont montré 
une intelligence ou une âme d'élite sans avoir rien 
écrit, ou du moins sans avoir écrit pour le public, 
selon la vraie destinée et le plus haut emploi du génie 
de la femme. C'est sur les femmes illustres de cette 
trempe que nous voudrions rassembler les documents 
les plus authentiques , y choisissant les traits les plus 
frappants pour en former des biographies sobres et 
fidèles. Nous y joindrions les pages les plus caracté- 
ristiques échappées à leur plume , soit dans des lettres 
confidentielles, soit dans des Mémoires posthumes. 
Enfin, selon le goût de notre temps, qui est aussi le 
nôtre, chaque notice serait accompagnée d'un auto- 
graphe comme d'un portrait. Chacune de ces dames 



i. Les lettres de M"" de Scudéry sont répandues à travers celles de 
Bussy. Voyez l'édition d'Amsterdam, 1752, 6 vol. L. Collin les a réim- 
primées en 18C6. M. de Monmerqué, qui a vu les originaux de ces 
lettres, éo |rtaint {Biographie universellef art. Scudéry) qu'elles 
soient publiées si imparfaitement. Ce n'est pas un malheur particu- 
lier aux lettres de M"" de Scudéry; nous croyons avoir établi que 
tout ouvrage posthume doit désormais être tenu pour suspect, et que 
bien peu nous sont arrivés intacts. 



DES FEMMES ILLUSTRES DU XVII» SIÈCLE. 37 

serait ainsi peinte au physique et au moral avec sa 
physionomie particulière et avec le costume du temps. 
Nous nous efforcerions aussi de marquer avec soin 
le rapport des personnages de cette galerie à ceux de 
la galerie de Perrault , du moins pour l'esprit et le ca- 
ractère ; en sorte que le lecteur de ces deux ouvrages 
suivrait de biographies en biographies et de portraits 
en portraits le cours du siècle depuis la mort de 
Henri IV Jusqu'à celle de Louis XIV, et traverserait 
cette grande époque en cette aimable et glorieuse 
compagnie. 

On y verrait d'abord les hautes et sérieuses figures 
des contemporaines de Sully, de Richelieu , de Des- 
cartes, de Comaîlle. Au premier rang seraient deux 
femmes diversement admirables : ici la bienheureuse 
M"*® de . Chantai , digne élève de saint François de 
Sales, fondatrice de l'ordre charitable de la Visita- 
tion, née comme sainte Thérèse pour souffrir et 
aimer, consoler et soulager* ; là celle qu'il nous est 
impossible de ne pas appeler la grande M"^ Angé- 
lique, faite pour commander comme la première 
pour aimer et servir, la vraie sœur aînée du grand 
Ârnauld*, qui, s'étant éveillée abbesse à quatorze ans, 
entreprit à seize ans de réformer et son monastère et 

i. Née à Dijon, en 1572, morte à Moulins, en 1641. Son fils est le 
pèredeM^'deSévigné. 

2. Elle était fille du célèbre avocat Antoine Arnauld, sœur de Robert 
Amauld d*Andilly, de Henri Arnauld, évoque d'Angers, du grand 
Arnauld, de la mère Agnès Arnauld, tante de M. de Pomponne, de 
H. de Saci, de la mère Angélique de Saint- Jean Arnauld, etc. Née en 
15M, morte en 1661. Voyez surtout ses Lettres^ Utreclit, 114^. 



38 INTRODUCTION. 

tous ceux du même ordre , et par là de contribuer à 
la réforme générale des ordres religieux et de l'Église 
de France; qui, commençant courageusement la 
réforme des autres par celle d'elle-même , dit adieu 
au monde, à sa famille, à ce père qui l'adorait, dé- 
vora son cœur en silence et ne lui permit de battre 
que pour Dieu ; capable des plus grandes choses , et 
n'en trouvant pas de plus grande que de se dompter 
elle-même, naturellement altière et volontairement 
humble, patieife et douce à force d'énergie, trom- 
pant sa nature ardente et passionnée en la transpor- 
tant Jusque dans le renoncement à soi-même, atti- 
rant par un ascendant irrésistible tout ce qui rap- 
prochait è- sa sainte entreprise, irtevant ou plutôt 
fondant de nouveau Port-Royal , en faisant une école 
de science et de vertu , de foi solide et de vraie sa- 
gesse, jusqu'au jour où cette grande âme, déjà par 
elle-même hardie et extrême, rencontra une autre 
âme plus extrême encore , l'énergique et outré Saint- 
Cyran , homme fatal qui introduisit dans Port-Royal 
une doctrine particulière , imprima à une œuvre sim- 
ple et grande le caractère étroit de l'esprit de parti , 
et fit presque d'une réunion de solitaires une faction. 
Avec quel respect et quelle émotion nous nous plai- 
rions à recueillir les plus beaux passages de la mère ' 
Angélique ! Elle a beau s'anéantir dans le mépris 
d'elle-même et dans la fuite de toute vanité, ses plus 
simples entretiens, ses lettres les plus familières, ré- 
vèlent de loin en loin le fond de son âme, et contien- 
nent çà et là des traits admirables de candeur, de 



DES FEMMES ILLUSTRES DU XVIP SIÈCLE. 39 

• 

fierté, de pathétique. Mais qu'on ne s'y trompe pas : 
tout ce qu'on a imprimé d'elle , longtemps après sa 
mort, a subi les corrections d'éditeurs inhabiles qui 
ont effacé, pour le polir, son style inculte et négligé , 
et font parler, de 1630 à 1660, M'"'^ Angélique Ar- 
nauld , comme ils parlaient eux-mêmes h TJtrecht ou 
dans quelque coin du faubourg Saint-Marceau , vers 
le milieu duxvni^ siècle. Nous avons eu sous les yeux, 
nous avons copié, et nous pourrions faire connaître 
des lettres autographes de cette Comélie chrétienne , 
où son âme se montre à découvert dans sa gran- 
deur naïve , sans avoir passé par la censure Jansé- 
niste * . 

En avançant un peu dans le siècle , à la suite et à 
côté de la famille des Arnauld , nous trouverions celle 
des Pascal. Dans ce recueil , composé h notre guise , 
nous ferions nne place aux deux sœurs de l'auteur des 
Provinciales et des Pensées, Jacqueline et Gilberte, 
toutes deux parfaitement belles , ce qu'il est permis 
de ne pas mépriser, 

Gratior et pulchro veniens.in corpore virtus, 

l'une spirituelle, passionnée et obstinée comme son 
frère , morte de chagrin à trente-six ans pour avoir 
signé le formulaire contre sa conscience ; l'autre 
vive aussi, mais moins extrême, ayant gardé au 
sein d'une dévotion profonde les affections de sœur, 
de femme et de mère; l'une et l'autre écrivant sans 

i. Voyez M"»« de Sablé, ch. JV, p. 200, et la note. " 



40 INTRODUCTION. 

art , mais toujours d'une façon distinguée et avec une 
élévation naturelle. 

Sous la Fronde, nous aurions une ample moisson à 
faire de beautés et de grâces d'un ordre bien diffé- 
rent. Viendraient alors les grandes dames avec leurs 
intrigues de cour, leurs amours légères, leurs dures 
pénitences, leur style négligé et de haut parage; à 
côté de Condé et de Turenne, M'"* de Longueville, la 
grande Mademoiselle et la Princesse Palatine ; entre 
Mazarin et Rëtz , M""® de Chevreuse ; avec Beaufort et 
Rancé , M'"^ de Montbazon, et l'orgueilleuse Guy mené 
avec l'infortuné de Thou'. 

Avançons encore, voici le siècle de Louis XIV. 
C'en est fait de la mâle vigueur du temps de Riche- 
lieu; c'en est fait de la libre allure de la Fronde; 
Louis XIV a mis à l'ordre du jour la politesse , la 
dignité tempérée par le bon goût. Heureux les gé- 
nies qui auront été trempés dans la vigueur et dans 
la liberté de l'âge précédent, et qui auront assez 
vécu pour recevoir leur dernière perfection des mains 
de la politesse nouvelle ! C'est le privilège de M'"^ de 
Sévigné, comme de Molière et de Bossuet. M'"^ de 
Sévigné serait la reine de cette galerie. Elle y donne- 
rait la main à son amie M'"' de La Fayette. Il y aurait 
une place aussi pour M"*' de Grignan, et à cause de 
sa mère, et à cause de son père Descartes ^ et pour 
elle-même qui joignait à une âme noble , plus hardie 

1. C'est à M™* de Guymené qu'avant de monter sur l'échafaud de 
Thou écrivit le billet qui se lit à la suite de la Relation deFontrailles, 
dans la coVecliottdes Mémoires publiés par MM. Micbaud etPoigoulat. 



DES FEMMES ILLUSTRES DU XVIP SIÈCLE. 41 

que celle de la prudente marquise , une raison libre 
et ferme , un esprit original et un style accompli dans 
sa sobre gravité. Nous admettrions bien volontiers 
M'^Me Rambouillet et sa fille la fameuse Julie. II n'y 
a guère moyen de séparer M"^ Paulet de Voiture*, 
et la duchesse de Mazarin , la brillante et folle Hor- 
tense, de son vieux cavalier servant, Saint-Évremond, 
Yoyez comme déjà le siècle en avançant décline ; 
mais qu'il est beau encore avec M"® de La Vallière , 
devenue Louise de la Miséricorde ! Nous en pourrions 
donner plus d'une lettre inédite où se révèle une âme 
charmante. Son heureuse et superbe rivale. M'"® de 
Monlespan, figurerait avec sa docte sœur, M'"** de 
Rochechouart , abbesse de Fontevrault, qui tradui- 
sait/^ Banquet^ y compris le discours d'Alcibiade 2, 
et avec sa nièce, la spirituelle et belle marquise de 
Caslries, que Huet surprit un jour lisant en cachette 
le Crilon '. Puis viendrait ce génie égaré qui égare un 
autre génie, cette âme si tendre qui séduisit et entraîna 
l'âme tendre de Fénelon , alluma au feu de l'amour 
divin la plus ténébreuse querelle, mit aux prises 
l'aigle de Meaux et le cygne de Cambrai, et jusque 
dans ses plus grandes erreurs se fit tout pardonner à 
force d'humilité, de sincérité, de dévouement*. 

1. Sar M^* Paulet, voyez La Souété Française ad xvii® siècle, 
1. 1", chap. Vn, etc. 

2. Voyez Tédition de Racine de M. Aimé Martin, t. V, p. 97, et sur 
la docte abbesse. M"** de Sablé, chap. IV, etc. 

3. Huet, Comment. j etc., p. 381. 

4. M"* Guyon. Nous en possédons plusieurs lettres inédites, fort 
précieuses à divers égards. 



42 INTRODUCTION. 

Mais insensiblement le grand siècle s'écoule. Sa 
forte sève épuisée ne renouvelle plus les grandes gé- 
nérations. L'élégance a remplacé la force , et le goût 
le génie. La dernière figure de notre galerie , froide 
et composée , mais belle encore , serait celle de 
M"® de Maintenon. Nous tâcherions de la peindre fi- 
dèlement, sans ressentir aucune sympathie pour celle 
qui jamais ne consulta ni le devoir ni son cœur, mais 
l'opinion , ne poursuivit qu'un seul et bien misérable 
objet, la considération , feignant de prendre le plaisir 
d'un roi pour la volonté de Dieu , sans vertu à la fois 
et sans amour, victime volontaire et par conséquent 
peu intéressante de ce tyran vulgaire qu'on appelle 
les convenances du monde. Oh! que nous sommes 
loin de M"^ Angélique Arnauld ! Que le siècle finit 
autrement qu'il a commencé ! Ici l'édit de Nantes , là 
sa révocation ; d'abord Port-Royal et l'Oratoire, main- 
tenant le règne de jésuites de cour et bientôt la ré- 
gence; au lieu de Sully, de Richelieu, de Mazarin, de 
Colbert, un conseil de commis sans patriotisme et 
sans ambition , n'ayant d'autre dessein que de ne pas 
déplaire au maître et de garder leurs portefeuilles. 
Le xvu® siècle a fait son temps ; un autre monde est 
près d'éclore ; un nouvel esprit , de nouvelles mœurs, 
d'autres hommes, d'autres femmes vont paraître. 
Voltaire va succéder à Descartes , et le cardinal de 
,Fleury au cardinal de Richelieu. Voici venir les Para- 
bère et les Pompadour, en attendant les Du Barry ; 
eomme femmes auteurs ou présidentes de coteries lit- 
téraires, les Du DeflFant , les Graffigny, les Geoffrin , 



DES FEMMES ILLUSTRES DU XVIP SIÈCLE. 43 

les Duchâtelet , c'est-à-dire , si vous exceptez la noble 
M"^ Aïssé, et peut-être encore cette pauvre insensée 
M"* de Lespinasse , pas une femme véritable , un peu 
de savoir en mathématiques et en physique , quelque 
bel esprit, aucun génie, nulle âme, nulle conviction, 
nul grand dessein ni sur soi-même ni sur les autres : 
telles sont les femmes du xvni° siècle. Ce n'est pas 
nous qui nous proposons de leur servir d'historien. 



JACQUELINE PASCAL 



CHAPITRE PREMIER. 



LA FAiAlLB pascal. — DBUX BIOGRAPHIES DB JACQUBLmS PASCAi«, 
COMPOSéBS, L'UNB par SA SŒUR, L* AUTRE PAR SA MI&CB. 



Accomplirons-nous jamais cette idée d'une galerie 
des femmes illustres du xvn* siècle ? c'est du moins un 
rêve qui sert de délassement à nos travaux, de charme 
à notre solitude. Guidé par le P. Lelong S nous avons 
recherché avec persévérance et nous sommes parvenu 
à rassembler un grand nombre de portraits authen- 
tiques de ces femmes incomparables , gravés sur les 
originaux de Ferdinand , de Beaubrun , de Juste , de 
Champagne, de Mignard, de Rigaud, par Mellan, 
Morin, Michel Lasne, Daret, Poilly, Masson, Grégoire 
Huret, Yan Schuppen, Nanteuil, Edelinck^. Nous y 

1. BiBUOTHiîQUE HISTORIQUE DE LA FRANCE, édit. de Fontette, t. IV, 
Liste de portraits de François et de Françoises illustres. 

2. Sur ces grands artistes, voyez notre livre : Du Vrai, du Beau et 
DU Bien, leçon X% de VArt français» 



46 CHAPITRE PREMIER. 

avons joint quelques médailles de Dupré et de Varin, 
et surtout d'assez précieux autographes, des lambeaux 
de correspondances inédites ou de mémoires manu- 
scrits qui éclairent à nos yeux et marquent plus dis- 
tinctement les traits de telle figure qui nous est chère. 
Déjà nous avons publié des lettres nouvelles de M'"^ de 
Longueville\ cette créature ravissante, pleine à la 
fois de hauteur et de langueur, aux yeux bleus, aux 
blonds cheveux, avec le front du grand Condé, si re- 
muante dans le monde, si dévouée en amour, sans 
aucun entraînement des sens et par le seul mouve- 
ment de l'âme, puis tout à coup si repentante, si hum- 
ble et si tremblante à Port-Royal et aux Carmélites. 
Aujourd'hui nous voulons présenter au lecteur, mais 
sans parure aucune, et telle que nous la trouvons 
parmi nos manuscrits, une figure toute différente, 
celle d'une enfant pleine de génie, qui, avec un peu 
plus de culture, eût pu devenir upe des personnes lêè 
plus éminentes de son siècle ; naturellement belle et 
enjouée, d'un esprit sérieux et gracieux tout ensemble, 
d'une merveilleuse aptitude à la poésie; née pour 
faire les délices de la famille et le charme d'une so- 
ciété d'élite, mais qui, tout à coup saisie d'un accès 
de dévotion outrée, renonça au monde, s'appliqua à 
étouffer tous les dons qu'elle avait reçus, entra en re- 
ligion à vingt-six ans, et mourut à trente-six dans les 
angoisses d'une conscience troublée : nous voulons 
parler de Jacqueline Pascal, 

1. Bibliothèque de V École des Chartes, mai et juin 1843. 



LA FAMILLE PASCAL. 47 

Quelle famille que celle des Pascal*! Elle n'est pas, 
elle ne peut pas être supérieure à celle des Arnauld, 
pais elle en est l'égale par la qualité , sinon par le 
nombre. Dès que Richelieu, de son regard d'aigle, 
aperçut Etienne Pascal accompagné de son fils Biaise, 
qui avait alors une quinzaine d'années, et de ses deux 
filles Gilberte et Jacqueline, il demeura frappé de la 
beauté de ces enfants, et au lieu de laisser le père les 
lui recommander, c'est lui qui les recommanda à ses 
soins en lui disant : J'en veux faire quelque chose 
de grand l Etienne Pascal était un homme de beau- 
coup de mérite. Outre sa capacité comme intendant 
de province, il était .très-instruit, et même savant. Il 
recevait chez lui des mathématiciens et des physiciens; 
il participait à leurs travaux, et on a de lui une lettre 
au jésuite Noël, où il l'engage, d'un ton moitié sé- 
rieux, moitié plaisant, à ne pas trop se commettre 
avec son fils Biaise Pascal à l'endroit de la pesanteur 
de l'air, l'avertissant qu'il aurait affaire à un rude 
adversaire *. Il avait donné à cet enfant une éducation 
un peu systématique, qui ne fut pas sans influence sur 
la tournure de son esprit. Ses deux filles avaient aussi 
reçu une instruction très- forte. L'aînée s'appelait 
Gilberte. Marguerite Périer, sa fille, dans ses Mémoires 
inédits sur sa famille , nous parle ainsi de sa mère ' : 
(( Elle étoit née le 7 janvier 1620, à Clermont. Mon 



\ . Sur la famille Pascal, voyez nos Études sur Pascal, 5^ édition, 
Appendice, n° i, p. 311. 

2. Édition de Bossut, t. IV, p. 177. 

3. ÉTUDES SUR Pascal, p. 328. 



Î8 CHAPITRE PREMIER. 

grand-père se retira à Paris en 1630 pour y élever 
ses enfants. Ma mère, qui étoit l'aînée, avoit dix ans; 
elle se maria à vingt et un ans (quand M. Pascal le 
père était intendant en Normandie ) , et elle resta à 
Rouen. Quand elle fut ici (à Clermont), elle se mit 
dans le grand monde comme toutes les personnes de 
son âge et de sa condition. Elle avoit tout ce qu'il 
falloit pour y être agréablement, étant belle et bien 
faite. Elle avoit beaucoup d'esprit ^. Elle avoit été élevée 
par mon grand-père qui, dès sa plus tendre jeunesse, 
avoit pris plaisir à lui apprendre les mathémaliques, 
la philosophie et l'histoire. En 1646, ma mère étant 
allée à Rouen chez mon grand-père , trouva toute sa 
famille à Dieu, qui lui fit la grâce et à mon père d'en- 
trer dans les mêmes sentiments. Elle quitta donc le 
monde et tous les agréments qu'elle y pouvoit avoir, 
à l'âge de vingt-six atns, et elle a toujours vécu dans 
cette séparation jusqu'à sa mort^. » 

Ne croyez pas que ce portrait soit embelli ; l'austère 
Marguerite ne flatte personne, et si une janséniste 
comme elle remarque que sa mère était belle, il faut 
que celle-ci l'ait été beaucoup. 

Nous savons de divers endroits que c'est Gilberte 
qui, pendant la fuite de son père accusé d'avoir pris 
part à une sédition, placée toute jeune à la tête de la 



i. Voyez, sur M'"® Périer, les Mémoires de Fléchier sur les Grands 
jours d'Auvergne, in-8°, i 856, p. 39, 40. 

2. M"" Périer est morte à Paris, le 25 avril 1687, sur la paroisse 
de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, et elle est enterrée à Saint-Étienre- 
du-Mont, à côté de son frère Biaise Pascal. 



LA FAMILLE PASCAL. 49 

maison et de la famille, ayant reçu l'invitation de laisser 
jouer la comédie à sa petite sœur Jacqueline sur le 
théâtre de M. le cardinal, fit cette réponse à la Cor- 
neille : <c M. le cardinal ne nous fait pas assez de plai- 
sir pour que nous prenions soin de lui en faire. » Les 
écrits et surtout les manuscrits jansénistes sont pleins 
de lettres de Gilberte, devenue madame Périer; mais 
ce qui la recommande à la postérité est la vie si con- 
nue de son frère Pascal. Cette vie est admirable; elle 
fait aimer Pascal, et c'est sa sœur qui lui a rendu ce 
pieux office. Elle s'efface le plus qu'elle peut, et no 
laisse paraître que son frère. Elle l'aimait tendrement, 
et s'affligeait , sans oser le lui dire , de ses froideurs 
apparentes. Malheureusement, nous soupçonnons cette 
biographie d'avoir été plus ou moins altérée par mes- 
sieurs de Port-Royal*. 

Jacqueline est una personne bien plus étonnante 
encore que Gilberte. Le ciel lui avait accordé tous les 
dons du génie avec les grâces de la femme. Elle n'était 
inférieure à son frère Pascal ni par l'esprit ni par le 
caractère, et on ne sait où elle ne serait point parvenue 
si elle eût fait cas de la gloire, si elle eût pris soin des 
facultés qu'elle avait reçues. Dirons-nous toute notre 
pensée? A Port-Royal, les femmes sont peut-être plus 
extraordinaires, et assurément tout aussi grandes que 

i. Études sur Pascai^, p. 164, note 3 ; voyez une lettre de MM. Pei- 
ner fils, où il est constaté qu'en 1077 le parti janséniste empêcha 
|{nie Périer d'imprimer la vie de son frère. Cette vie ne parut en 
France qu'en 1686, à Paiis, chez Dcsprcz ; et encore avait-elle subi 
des altérations, puisque le Recueil d'Utreclit, en 1740, et Besongne, 
en 1752, en ont publié des passages jusqu'alors inconnus. 

4 



50 CHAPITRE PREMIER. 

les hommes. La mère Angélique n'est-ellô pas régale 
d'Arnauld par Tintrépidité de Tâme et la hauteur de 
la pensée? Nicole est-il fort au-dessus de la mère 
Agnès? Elle a plus de force avec autant de douceur. 
Et leur nièce, la mère Angélique de Saint-Jean S n'a- 
t-elle pas consumé dans le gouvernement de Port- 
Royal une prudence, une habileté, un courage, qu'eût 
pu lui envier son frère le ministre*? Parmi les hommes, 
qui a plus osé, plus lutté, plus et mieux souffert que 
toutes ces femmes? Elles aussi, elles ont connu et 
elles ont bravé la persécution, la calomnie, l'exil , la 
prison. Quand elles ont écrit, elles l'ont fait avec une 
simplicité mêlée de grandeur. 11 est impossible de ne 
pas reconnaître en elles des âmes et des esprits d'une 
trempe tout autrement rare que les dames qui bril- 
laient le plus alors dans les cercles à la mode. A ces 
âmes et à ces esprits-là donnez un peu de culture, et 
il en sortira des chefs-d'œuvre? Qu'est-ce en effet 
que le style ? l'expression de la pensée et du carac- 
tère. Quiconque pense petitement et sent mollement 
n'aura jamais de style. Quiconque au contraire a Tin- 
telligence élevée, occupée d'idées grandes et fortes, et 
l'âme à l'unisson de cette intelligence, celui-là ne peut 
pas ne pas écrire de temps en temps des lignes admi- 
rables ; et si à la nature il ajoute la réflexion et l'étude 
il a en lui de quoi devenir un grand écrivain. La 
mère Agnès et la mère Angélique ont beaucoup écrit ; 

i. Sur la mère Angélique, la mère Agnès et la mère Angélique de 
Saint-Jean, voyez M«»« de Sablé, chap. IV, etc. 
2. M. de Pompone. 



LA FAMILLE PASCAL. 54 

que leur a-t-il manqué, ainsi qu'à leur frère Antoine 
Arnauld, pour laisser des modèles? l'art difficile d'é- 
galer les paroles au sentiment et à la pensée. Elles 
auraient dédaigné cet art, ou plutôt elles l'auraient 
repoussé comme un soin coupable. Loin de faire pa- 
raître leur génie, elles se sont appliquées à l'étouffer 
dans l'humilité, le silence, l'entier renoncement au 
monde et à soi-même. Elles n'écrivaient, comme elles 
ne parlaient, que par pure nécessité. De loin en loin 
il leur échappe quelques belles phrases à leur insu et 
par la seule puissance des grands sentiments. Mais 
comnie l'art est absent, dans les intervalles de la pas- 
sion, leur style inculte et négligé tombe dans la diffu- 
sion, la langueur, la sécheresse. Impérieuse condition 
de la perfection en tout genre ! Pour l'atteindre, il la 
faut poursuivre avec ardeur et avec constance. Pour 
obtenir la gloire, il la faut aimer, et le génie a besoin 
d'une forte culture pour porter tous ses fruits. Après 
tout, il en est ainsi de la vertu elle-même : la plus 
heureuse nature et même des instincts héroïques n'y 
suffisent point ; la volonté, la règle, une vigilance in- 
fatigable s'y doivent ajouter pour prévenir les égare- 
ments, maintenir et développer les nobles penchants 
et les coSveïlir en habitudes. Les femmes de Port- 
Royal se proposaient un grand objet, leur salut par 
la perfeoMon religieuse ; et pour approcher de l'idéal 
qu'elles s'étaient formé, elles s'épuisaient en efforts 
continuels, en méditations assidues, en pratiques aus- 
tères. La moitié de semblables soins donnés à leur es- 
prit en eussent fait des écrivains du plus haut ranj?. 



5« CHAPITRE PREMIER. 

Disciple de la mère Angélique et de la mère Agnès, 
comme elles intelligente et passionnée , Jacqueline 
Pascal s'est fait comme elles un devoir d'éteindre de 
bonne heure, ou plutôt de détourner ailleurs , tout ce 
qu'elle avait en elle d'ardeur et de génie. Elle a donc 
atteint la perfection à laquelle elle a aspiré, et elle a 
manqué celle qu'elle a méprisée. Nous l'avouons : il 
n'y a rien d'accompli dans les écrits de Jacqueline 
Pascal, mais tout y respire le plus beau naturel. On a 
d'elle plusieurs morceaux en prose et en vers dispersés 
çàet là dans les collections jansénistes. Nous les ras- 
semblerons en y joignant un assez grand nombre de 
pièces inédites, particulièrement des lettres adressées à 
sa sœur Gilberte et à son frère Pascal. Il ne faut rien 
négliger de ce qui peut faire connaître cette admirable 
famille, et Jacqueline aussi mérite bien d'être étudiée 
pour elle-même. ' 

Commençons par deux documents authentiques, 
inédits ou peu connus : d'abord une biographie com- 
posée par Gilberte et qui conduit Jacqueline depuis sa 
première enfance jusqu'au moment où elle entre à 
Port- Royal*; ensuite, dans les Mémoires de Mar- 
guerite Périer, plusieurs paragraphes consacrés à sa 
tante, qui développent et achèvent la preihière bio- 
graphie. *. 

Ainsi Gilberte Pascal ne s'est pas con4entSi d'écrire 
la vie de son frère, elle a aussi voulu conserver pour 
elle et pour sa famille la mémoire de sa sœur chérie. 

1. Cette biographie a été publiée en 1751 dans les Vies des reli- 
gieuses de Port-Royal, t. II, p. 339. 



L\ FAMILLE PASCAL. 63 

C'est le même style , la même simplicité et le même 
agrément que dans la vie de Pascal. Mais, comme on 
devait s'y attendre, les éditeurs ont partout altéré le 
style naïf de M'"^ Périer. Ils ont divisé les phrases trop 
longues et substitué des mots plus modernes à ceux 
qui leur ont paru vieillis. Nous rétablissons ici le vrai 
texte d'après deux excellents manuscrits, l'un de la 
Bibliothèque royale de Paris ^, l'autre de la Biblio- 
thèque de Troyes^. Le manuscrit de la Bibliothèque 
de Paris avertit que ce cette relation vient de Port- 
Royal. » 

« Ma sœur naquit à Clermont le 5 octobre de Tan- 
née 1625; et, comme j'avois six ans plus qu'elle. Je 
me souviens que dès qu'elle commença à parler, elle 
donna de grandes marques d'esprit. Elle étoit outre 
cela parfaitement belle, et d'une humopr douce et gaie, 
et la plus agréable du monde ; de sorte qu'elle étoit 
autant aimée et caressée qu'un enfant peut l'être. Mon 
père se retira à Paris en novembre 1631, et nous y 
mena tous. Ma sœur avoit lors six ans, toujours fort 
belle et tout à fait agréable par la gentillesse de son 
esprit et de son humeur. Ces qualités la faisoient sou- 
haiter partout, de sorte qu'elle ne demeuroit presque 
point chez nous. 

ce On commença à lui apprendre à lire à l'âge de 
sept ans , et comme mon père m'avoit chargée de ce 

1. Supplément français, n° 1485. Voyez une description dôtaillée de 
ce manuscrit dan» nos Études sur Pascal, p. 510-526^ 

2. N» 2203. 



54 CHAPITRE PREMIER. 

soin, je m'y trouvois fort empêchée * ; car elle y avott 
une grande aversion ; et quoi que je pusse faire, je ne 
pouvois obtenir d'elle qu'elle vint dire sa leçon. Enfin 
un jour par hasard je lisois des vers tout haut dans 
un livre ; cette cadence lui plut si fort qu'elle me dit : 
Quand vous voudrez me faire lire, faites-moi lire dans 
un livre de vers, je dirai ma leçon tant que vous vou- 
drez. Je fus surprise de cela, parce que je ne croyois 
pas qu'un enfant de cet âge pût discerner les vers 
d'avec la prose, et je fis ce qu'elle souhaitoit , et ainsi 
elle apprit peu à peu à lire. Depuis ce tems-là, elle 
parloit toujours de vers ; elle en apprenoit par cœur 
quantité, car elle avoit la mémoire excellente*; elle 
voulut en savoir les règles ; et enfin à huit ans, avant 
que de savoir lire, elle commença à en faire qui 
n'étoient point mauvais : cela fait voir que cette incli- 
nation lui étoit;bien naturelle. 

<( Elle avoit en ce tems-là deux compagnes qui ne 
contribuoient pas peu à la lui entretenir; c'étoient les 
filles de M'"^ Saintot* qui en faisoient aussi, quoi- 
qu'elles n'eussent pas beaucoup plus d'âge qu'elle. En 
l'année 1636, mon père étant allé faire un voyage en 
Auvergne où il me mena. M"*® Saintot lui demanda 

1. Édition de 1751 : embarrassée. 

2. Autre rapport avec son frère Biaise. 

3. Fort vraisemblablement la trop fameuse M™® Saintot de Voiture, 
car son mari était de finances, comme Etienne Pascal, et un de ses 
frères, Dalibray, était familier dans la maison ; voyez plus bas, chap. m. 
Les Saintot entrèrent aussi de bonne heure dans la maison du roi, 
comme aide et maître des cérémonies, et ils jouissaient d'une assez 
grande considération. L'un d'eux devint plus tard introducteur des 
ambassadeurs. 



LÀ FAMILLE PASCAL. 55 

ma sœur pendant son absence. Ces trois petites filles» 
se trouvant ensemble , ne voulurent pas demeurer 
inutiles; et elles s'avisèrent de faire une comédie, 
dont elles composèrent le sujet et tous les vers sans 
que personne leur aidât en rien ; cependant c'étoit 
une pièce suivie, de cinq actes divisés par scènes, et 
où tout étoit observé. Elles la jouèrent elles-mêmes 
deux fois avec d'autres acteurs qu'elles prirent, et il y 
eut grande compagnie. Tout le monde admira que ces 
enfants eussent eu la force de faire un ouvrage entier, 
et on y trouva quantité de jolies choses; de sorte que 
ce fut Tentretien de tout Paris durant bien long- 
temps. 

Ma sœur continua toujours à faire des vers sur 
tout ce qui lui venoit dans Tesprit, et sur tous les 
événements extraordinaires. Au commencement de 
Tannée 1638, comme on fut assuré de la grossesse de 
la Reine, ce lui fut une belle matière ; elle ne manqua 
pas d'en faire, et ceux-là furent les meilleurs qu'elle 
eût faits jusqu'alors ^ Nous étions en ces tems-là logés 
assez près de M. et de M"*® de Morangis', qui pre- 
noient tant de plaisir aux gentillesses de cet enfant 
qu'il ne se passoit guère de jour qu'elle ne fût chez 
eux. M"® de Morangis fut ravie de voir qu'elle avoit 
feit des vers sur la grossesse de la Reine, et dit qu'elle 
vouloit la mener à Saint-Germain pour la lui pré- 
senter. Elle l'y mena en effet, et comme elles y furent 
arrivées, la Reine se trouvant alors occupée dans son 

1. Voyez plus bas, chap. n. 

i. Antoine de Morangis, conseiller d'État et directeur d^% ^tAXL<c»^^ 



1 



^6 CHAPITRE PREMIER. 

cabinet, tout le monde se mit autour de cette petite à 
l'interroger et à voir ses vers; et Mademoiselle \ qui 
étoit alors fort Jeune, lui dit : Puisque vous faites si 
bien des vers, faites-en pour moi. Elle tout froidement 
se retira en un coin, et fit une épigramme pour Made- 
moiselle, où il y avoit des choses qui faisoient bien 
voir qu'elle ne l'avoit pas apportée toute faite, car elle 
parloit du commandement que Mademoiselle venoit de 
lui en faire*. Mademoiselle, voyant que cela avoit été 
sitôt fait, lui dit : Faites-en aussi pour M"*^ d'Haute- 
fort ^ Elle fit à l'heure même une autre épigramme 
pour M"*® d'Hautefort, qu'«n voyoit bien aussi qui 
avoit été faite sur-le-champ, quoiqu'elle fût fort Jolie*. 
Peu de tems après, comme on eut la permission d'en- 
trer dans le cabinet de la Reine, M™^ de Morangis prit 
ma sœur, et l'y mena. La Reine fut toute surprise de 
ses vers, mais elle s'imagina d'abord qu'ils n'étoient 
pas d'elle, ou du moins qu'on lui avoit beaucoup aidé. 
Tous ceux qui étoient là présents eurent la même pen- 
sée, mais Mademoiselle leurôta ce doute en leur mon- 
trant les deux épigrammes qu'elle venoit de faire en 
sa présence et par son commandement. Cette circon- 
stance augmenta l'admiration de tout le monde, et de- 
puis ce jour-là elle fut souvent à la cour, et toujours 
caressée du Roi, de la Reine, de Mademoiselle, et de 



1. La grande Mademoiselle, M^' de Montpensier. 

2. Voyez plus bas, chap. n. 

3. Sur M™" de Hautefort, sa beauté et ses adorateurs, en 1638, 
voyez notre ouvrage, M"" de Hactefout, chap. III. 

4. Plu^ loin, chap. II. 



LA FAMILLE PASCAL. 57 

tous ceux qui la voyoient. Elle eut môme l'honneur 
de servir la Reine quand elle mangeoit en particulier. 
Mademoiselle tenant la place de premier maitre- 
d'hôtel. 

«Elle faîsoit» outre des vers, cent autres jolies 
choses, comme des billets qu'elle écrivoit à ses com- 
pagnes» les plus jolis du mondée Elle avoit des re- 
parties les plus justes qu'on eût pu souhaiter. Cepen- ' 
dant cela ne diminuoit rien de la gayeté de son hu- 
meur, et elle jouoit avec les autres de tout son cœur 
à tous les jeux des petits enfants ; et quand elle étoit 
en particulier, elle étoit sans cesse après ^ ses 
poupées. 

« Cette même année 1638 , au mois de marg, mon 
père s'étant rencontré chez M. le chancelier avec beau- 
coup d'autres personnes qui avoient intérêt comme lui 
aux rentes de l'hôtel de ville, il se dit ce jour-là des 
paroles, et même on y fit quelques actions un peu 
violentes et séditieuses; ce qui étant rapporté à M. le 
cardinal, il donna ordre de mettre les principaux 
dans la Bastille ; on s'imagina que mon père étoit de 
ce nombre, de sorte qu'on le vint chercher pour cela ; 
mais il se garantit, et on en prit trois autres. Mon 
père pendant ce tems-là demeura caché chez ses amis, 
tantôt chez l'un tantôt chez l'autre, sans oser venir 
'chez lui du tout. Dans cette affliction il recevoit beau- 
coup de consolation de toutes les gentillesses de cet 

1. L'édit. s des billets fort spiritiMls, et omet i les plus jolis du 
monde. 

2. L*édlt. : elle s^amusoit avec ses poupées. 



58 CHAPITRE PREMIER. 

enfant, car il Taimoit avec une tendresse tout extraor- 
dinaire. Mais cette douceur ne dura guère ; car au moii 
de septembre de cette année 1638, la petite vérole lu 
vint, dont elle fut malade à l'extrémité. Mon pèn 
oublia lors toutes ses craintes, et dit que quelqu( 
danger qu'il y eût pour lui, il vouloit être dans si 
maison pour voir de ses yeux tout le cours de la mala 
die; et en effet, il ne la quitta jamais un moment, cou 
chant même dans sa chambre. Elle guérit de ce mal 
mais elle en fut toute gâtée. Elle avoit alors treize ans 
et elle awit l'esprit assez avancé pour aimer labeaut 
et être fâchée de l'avoir perdue. Cependant elle ne fu 
point du tout touchée de cet accident : au contraire ell 
le considéra comme une faveur, et elle fit des vers pou 
en remercier Dieu, où elle disoit, entre autres choses 
qu'elle regardoit ses creux * comme les gardiens d 
son innocence , et pour des marques indubitables qu 
Dieu vouloit la lui conserver ; et tout cela venoit d 
son propre mouvement. Elle passa tout cet hiver-1 
sans sortir de la maison, n'étant pas en état d'aile 
parmi le monde. Elle ne s'ennuya point du tout, e: 
s'occupant fort de ses poupées et de ses autres bijoux 
« Au mois de février de l'année 1639, M. le cardi 
nal eut envie de faire jouer une comédie par des eu 
fants. W^ la duchesse d'Aiguillon * prit le soin de chei 



1. Les manusc. et Tédit. : ses yeux, ce qui n*a pas de sens. Je 1: 
ses cretix, d*après les vers qui suivent, chap. II, p. 91. 

2. Marie de Vignerod, fille du baron de Pont-Courlai et d'une soet 
de Richelieu, d'abord marquise de Combalet, puis duchesse d'A 
guillon. 



LA FAMILLE PASCAL. 59 

cher des iSlles, et proposa à M"* Saintot si elle pourroit 
donner M"^ sa fille la Jeune, et s'il y auroit moyen 
d'avoir ma sœur, et lui dit qu'elle avoit pensé que pos- 
sible* cela pourroit servir pour le retour de mon père, 
si cette petite le demandoit à M. le cardinal. Cet avis 
donné de cette part parut si important à tous nos amis 
qu'ils crurent qu'il ne falloit pas perdre cette occasion. 
Ainsi elle apprit le rôle qu'on lui donna et fit son per- 
sonnage, mais avec tant d'agrément qu'elle ravissoit 
tout le monde , d'autant plus qu'étant de fort petite 
taille, et ayant le visage fort jeune, elle ne paraissoit 
pas avoir plus de huit ans, quoiqu'elle en eût treize. 
Après la comédie, elle descendit du théâtre, afin que 
M»* Saintot la menât à M"*^ d'Aiguillon qui la vouloit 
présenter à M. le cardinal. Mais comme elle vit que 
M°* Saintot tardoit, et que M. le cardinal se levoit 
pour se retirer, elle s'en alla à lui toute seule. Quand 
fl la vit approcher, il se rassit, la mit sur ses genoux, 
et en la caressant il vit qu'elle pleuroit. Il lui demanda 
ce qu'elle avoit. Alors elle lui fit son compliment que 
M"* d'Aiguillon accompagna de quantité de paroles 
obligeantes; sur quoi M. le cardinal dit qu'il lui accor- 
doit le retour de son père, et qu'il pouvoit revenir 
quand il voudroit. Alors cette petite d'elle-même, sans 
que cela eût été prévu, lui dit : Monseigneur, j'ai en- 
core une grâce à demander à Votre Éminence. M. le 
cardinal étoit si ravi de sa gentillesse et de cette petite 
liberté, qu'il lui dit : Demandez-moi ce que vous vou- 

i. ?09siblepourpeuMtrfi;rédiU omet ce mot. 



60 CHAPITRE PREMIER. 

drez, je vous l'accorderai. Elle lui dit : C'est que Je 
supplie Votre Éminence de trouver bon que mon père 
ait l'honneur de lui faire la révérence quand il sera de 
retour, afin qu'il la puisse remercier lui-même de la 
grâce qu'elle nous fait aujourd'hui. M. le cardinal lui 
dit : Non-seulement je vous l'accorde, mais je le sou- 
haite ; mandez-lui qu'il vienne en toute assurance, et 
qu'il vienne me voir, et m'amène toute sa famille. Les 
choses s'étant passées ainsi que nous le souhaitions, 
mon père eut une entière liberté. Il fut en remercier 
M. le cardinal, et nous y mena tous. 

«Sur la fin de l'année 1639, mon père ayant été 
fait collègue de M. de Paris dans la commission de l'in- 
tendance de Normandie, dans la généralité de Rouen, 
fut obligé d'y aller demeurer, et nous y mena tous. 
M. Corneille ne manqua pas de venir nous voir; il 
étoit ravi de voir les choses que faisoit ma sœur, et il 
la pria de faire des vers sur la conception de la Yierge, 
qui est le jour qu'on donne les prix. Elle fit des 
stances S et on lui en porta le prix avec des trompettes 
et des tambours en grande cérémonie. Elle recevoil 
cela avec une indifférence admirable ; elle étoit même 
si simple que, quoiqu'elle eût alors quinze ans, elle 
avoit toujours des poupées qu'elle habilloit et désha- 
billoit avec autant de plaisir que si elle n'eût eu que 
dix ans. Nous lui faisions reproche de cette enfance, 
et nous le fîmes tant * qu'enfin elle fut contrainte de 

4. Chap. II, p. 98. 

2. L'édit. : nous lui reprochâmes si souvent cette puérilité qu'en- 
fin... 



LA FAMILLE PASCAL. 61 

les quitter, mais ce ne fut pas sans peine : car elle 
aimoit mieux ce divertissement que cretre dans les 
plus grandes compagnies de la ville, quoiqu'elle y eût 
un applaudissement général, parce qu'elle n'avoit nul 
attachement pour la gloire ni pour l'estime, et je n'ai 
jamais vu persorfhe en être moins touchée. 

« Cette réputation qu'elle avoit acquise par les gentil- 
lesses de son enfance ne diminua point dans les autres 
tems ; au contraire, elle alla toujours en augmentant, 
parce qu'elle avoit toutes les grandes qualités de chaque 
âge, de sorte qu'on la souhaitoit partout, et ceux qui 
n'avoient point d'habitude particulière avec elle recher- 
choient avec grand soin sa connoissance. Lorsqu'elle 
arrivoit en quelque compagnie où on ne l'attendoit 
pas, on y voyoit tout le monde se réjouir de sa ve- 
nue, et un petit murmure s'élevoitS et elle satis- 
faisoit toujours ceux qui s'atti;ndoicnt de lui voir dire 
quelque chose de beau. Mais ce qui est plus admirable, 
c'est que tout cela ne l'élcvoit point, et qu'elle le rece- 
voit^ dans une indifférence si grande que tout le monde 
l'en aimoit davantage, et ses compagnes avec qui 
elle étoit tous les jours n'en ont jamais eu la moindre 
jalousie ; au contraire, elles coutribuoient de tout leur 
cœur à augmenter l'estime qu'on en avoit en publiant 
les bonnes qualités qu'elles y reconuoissoient en par- 
ticulier, comme sa douceur, sa bonté, l'agrément et 
l'égalité de son humeur qui étoit incomparable. 

« Durant ce tems-là, il se présenta plusieurs occa- 

1. L*édit. omet : et un petit murmure s' élevait. 

2. L'édit. : receyoit les applaudissements avec une... 



62 CHAPITRE PREMIER. 

sions de la marier ; mais Dieu permit qu'il y eût tou- 
jours quelque raison qui en empêchât la conclusion. 
Elle ne témoigna Jamais dans ces rencontres ni attache 
ni aversion, étant fort soumise à la volonté de mon 
père, sans qu'elle eût Jamais eu aucune pensée pour la 
religion*, au contraire en ayant un grand éloignement 
et même du mépris, parce qu'elle croyoit qu'on ypra- 
tiquoit des choses qui n'étoient pas capables de satis- 
faire un esprit raisonnable. 

« Au mois de Janvier 1646, mon père s'étant démis 
une cuisse en tombant sur la glace, il ne put prendre 
confiance en cfet accident qu'en MM. de La Bouteil- 
lerie et Deslandes , gentilshommes du pays ^ , qui 
eurent la bonté de demeurer chez lui trois mois de 
suite, pour être présents et pour remédier à tous les 
accidents qui arrivoient à toute heure. Toute la maison 
profita du séjour de ces messieurs. Leurs discours édi- 
fiants et leur bonne vie que l'on connoissoit donnèrent 
envie à mon père, à mon frère et à ma sœur, de voir 
les livres qu'on Jugeoit qui ^ leur avoient servi pour ' 
parvenir à cet état. Ce fut donc alors qu'ils commen- 
cèrent tous à prendre connoissance des ouvrages de 
M. Jansénius, de M. de Saint-Cyran, de M. Arnauld et 
des autres écrits dont ils furent très-édifiés. • 

« Sur la fin de l'année 1646, M. de Belley* faisant 

1. La religion veut dire ici l'état religieux. 

2. Sur ces deux gentilshommes normands, voyez le Supplément au 
Nécrologe de Port-Royal, p. 592. 

3. L'édit. : qu'on jugeoit leur avoir servi, 

4. Sur M. de Belley, voyez nos Études sur Pascal, Appendice, n** 3, 
p. 371. 



LÀ FAMILLE PASCAL. 63 

ses ordres à Rouen, ma sœur, qui n'avoit pas encore 
été confirmée, voulut recevoir ce sacrement. Elle s'y 
prépara selon ce qu'elle en apprcnoit dans les petits 
traités de M. de Saint-Cyran. L'on peut croire qu'elle 
f reçut véritablement le Saint-Esprit, car depuis cette 
heure-là elle fut toute changée. Toutes les lectures et 
tous les discours firent une si forte impression dans 
son cœur, que peu à peu elle se trouva à la fin de 
rannée 1647 dans une résolution parfaite de renoncer 
au monde : et comme elle se rencontra lors à Paris, 
y étant allée accompagner mon frère qui avoit besoin 
d'y être pour ses indispositions, ils alloient souvent 
entendre M. Singlin* ; et voyant qu'il parloit de la vie 
chrétienne d'une manière qui remplissoit tout à fait 
l'idée qu'elle en avoit conçue depuis que Dieu Tavoit 
touchée, et considérant que c'étoit lui qui conduisoit 
la maison de Port-Royal, elle crut dès lors, comme 
elle me Ta dit en propres termes, qu'on pouvoit être 
là-dedans religieuse raisonnablement. Elle communi- 
qua cette pensée à mon frère qui, bien loin de l'en 
détourner, l'y confirma, car il étoit dans les mêmes 
sentiments. Cette approbation la fortifia de telle sorte 
que depuis cetems-là elle n'a jamais hésité un instant 
dans le dessein de se consacrer à Dieu. Mon frère, qui 
Taimoit avec une tendresse toute particulière, étoit ravi 
de la voir dans cette sainte résolution, de sorte qu'il ne 
pensoit à autre chose qu'à la servir pour faire réussir 
ce dessein; et comme ils n'avoient ni l'un ni l'autre 

1. Antoine Singlin, confessait: de Port-Royal. 




64 CHAPITRE PRElVrîER. 

aucune habitude à P. R., il s'avisa de* M. Guillebert, 
qui étoit une connoissance commune. Il le fut voir, il 
y mena ma sœur, et M. Guillebert l'ayant entretenue 
en fut si satisfait qu'il la mena lui-même à la mère 
Angélique qui la reçut aussi avec beaucoup de satis- 
faction et d'agrément. Depuis cela *, tna sœur y alloit 
le plus souvent qu'elle pouvoit, étant fort éloignée. Les 
mères lui dirent qu'il falloit s'adresser à M. Singlin et 
se mettre sous sa conduite, afin qu'il pût juger si l'état 
de religieuse lui convenoit. Elle ne manqua pas de 
faire ce qu'on lui ordonnoit. Dès la première fois que 
M. Singlin la vit, il dit à mon frère qu'il n'avoit ja- 
mais vu en personne de si grandes marques de voca- 
tion. Ce témoignage consola beaucoup mon frère, et 
l'obligea de redoubler ses soins pour le succès d'un 
dessein qu'on avoit tout sujet de croire qui venoit^ de 
Dieu. 

c( Toutes ces choses se passoient dans les premiers 
mois de l'année 1648, mon frère et ma sœur étant à 
Paris et mon père à Rouen. Au mois de mai de cette 
année, mon père étant venu à Paris, M. Singlin trouva 
à propos qu'on lui déclarât le dessein de ma sœur, 
parce qu'elle étoit entièrement résolue. Mon frère se 
chargea de cette commission *, parce qu'il n'y avoit ' 

1. L'édit. : s'avisa de parler à M. G. —Jean Guillebert, né à Caen, 
ancien curé de Rouville, dans le diocèse de Rouen, docteur en Sor- 
ftonne. Voyez son article dans le Supplément au Nécrologe de Port* 
Royal ^ p. 591. 

2. L'édit. : depuis ces entrefaites. 

3. L'édit. : de croire venir de Dieu, 

4. L'édit. : de le lui communiquer. Mon père... 



LA FAMILLE PASCAL. 65 

que lui qui le pût faire. Mon père fut fort surpris de 
cette proposition, et il fut étrangement partagé^ ; car 
d'un côté, comme il étoit entré dans les maximes de 
la pureté du christianisme, il étoit bien aise de voir ses 
enfants dans le même sentiment ; mais de Tartre côté» 
Taffection si tendre qu'il avoit pour ma sœur Tattachoit 
âfort à elle qu'il ne pouvoit se résoudre de s'en séparer 
pour jamais. Cette diversité de pensées l'obligea de ré- 
pondre d'abord à mon frère qu'il verroit et qu'il y pen- 
seroit. Mais enfin, après avoir balancé quelque tems, 
il lui dit nettement qu'il ne pouvoit y donner son con- 
sentement. Il se plaignit même de mon frère de ce qu'il 
avoit fomenté ce dessein sans savoir s'il lui seroit 
agréable, et cette considération l'aigrit de telle sorte 
contre mon frère et contre ma sœur qu'il n'eut plus 
de confiance en eux * ; de sorte qu'il commanda à une 
fille qui étoit ancienne domestique, et qui les avoit 
élevés tous deux, de prendre garde à leurs actions. Cet 
ordre de mon père Jeta ma sœur dans une grande con- 
trainte, si bien que depuis ce tems-là elle ne put aller 
à P. R. qu'en cachette, ni voir M. Singlin que par 
adresse et par invention. Cette peine ne diminua rien 
de sa ferveur, et comme elle avoit renoncé au monde 
dans son cœur, elle ne pouvoit plus prendre plaisir 
aux divertissements comme elle faisoit auparavant ; de 
sorte que, quoiqu'elle cachât avec grand soin le des- 
sein qu'elle avoit de se donner à Dieu, on ne laissa 

i. L'édit. : partagé à cet égard, 

2. Ccst à quoi fait allusion la lettre Uu l^'»' avril 1048, qu'on verra 
plus ^-"«x. au cliap. UL 



ê 



66 CHAPITRE PREMIER. 

pas de s'en apercevoir ; et elle, voyant qu'elle ne pou- 
voit plus le cacher^ elle ne fit plus de difficulté de se 
retirer peu à peu des cotnpagnies, et elle rompit ab- 
solument toutes ses habitudes. Elle eut pour cela une 
occasion favorable, car mon père changea dA maison 
en ce tem&-là ; elle ne fit aucune connoissance dans 
ce nouveau quartier, et elle se défit de celles des 
autres en ne les visitant point . Ainsi elle * se trouva 
dans une liberté tout entière de vivre dans la solitude, 
et elle trouva cette vie si agréable qu'elle s'accoutuma 
insensiblement à se retirer même de la conversation 
domestique, de sorte qu'elle demeuroit toute la joui^ 
née seule dans son cabinet. On ne sauroit rapporter 
quels étoient ses exercices dans cette exacte solitude, 
et tout ce qu'on en peut dire, c'est qu'on s'aperce- 
voit de jour en jour qu'elle faisoit un progrès admi- 
rable dans la vertu. Cependant , quoiqu'elle fût fort 
éclairée *, elle ne laissoit pas d'aller quelquefois à 
P. R.^ d'y écrire souvent, et d'en recevoir des lettres, 
car elle avoit une adresse admirable pour cela, et ainsi 
elle se soutenoit. 

a Cependant mon père, qui étoit très - persuadé 
qu'elle avoit choisi la meilleure part, et qui ne résis- 
toit à son dessein que par affection et par tendresse, 
• voyant qu'elle s'afifermissoit tous les jours dans sa ré- 
solution, lui dit qu'il voyoit bien qu'elle ne vouloit point 
penser au monde , qu'il approuvoit de tout son cœur 



1. Le texte imprimé abrège tost cela. 
2i Pour surveillée. 



LA FAMILLE PASCAL. 67 

ce dessein, et qu'il lui promettoit de ne lui faire jamais 
aucune proposition d'engagement, quelque avantageux 
qu'il parût, mais qu'il la prioit de ne le point quitter ; 
(pie sa vie ne seroit possible* pas encore bien longue, 
et qu'il la prioit d'avoir cette patience , et cependant 
qu'il lui donnoit la liberté de vivre comme elle vou- 
droit dans sa maison. Elle le remercia de toutes ces 
choses, et ne lui fit point de réponse positive sur la 
prière qu'il lui faisoit de tie le point quitter, se con- 
tentant seulement de lui promettre qu'elle ne lui 
donneroit jamais sujet de se plaindre de sa désobéis- 
Mnee. . 

« Ce dialogue entre eux se fit environ le mois de 
mai de l'année 1649. Mon père prit résolution en ce 
tems-là de venir en Auvergne, et d'y mener mon frère 
et ma sœur. Elle appréhenda beaucoup ce voyage, 
à cause de la multitude des parents et des compagnies 
où l'on est exposé dans les petites villes. Elle m'écrivit 
sa peine, et me manda que, pour éviter cet embarras où 
elle se voyoit exposée, elle croyoit qu'il étoit à propos, 
pour prévenir le monde, que je disse tout haut et pu- 
bliquement la résolution qu'elle avoit prise d'être reli- 
gieuse, et qu'il n'y avoit que la considération de mon 
père qui la retenoit. Je ne manquai point de le faire, 
et cela réussit si bien que, lorsqu'elle fut arrivée, on 
ne fut point surpris de la voir habillée comme une 
femme âgée dans une grande modestie, et on ne 
s'étonna point aussi de ce qu'après avoir rendu les pre- 

1. LVdit. : selon toute apparence» 



68 CHAPITRE PREMIER. 

mières visites de civilité, elle se retira non-seulement 
dans la maison, mais dans sa chambre d'où elle ne 
sortoit point du tout que pour aller à l'église et pour 
prendre ses repas, et sans que personne de la maison 
y entrât ; de sorte que moi-même, quand J'avois quel- 
que chose à lui dire S il falloit que je fisse un petit 
agenda ou quelque marque pour me souvenir de le 
lui dire, ou quand elle viendroit manger, ou quand 
nous irions à l'église où. nous allions toujours en- 
semble, et c'étoit le tems où j'avois plus d'occa- 
sion de lui parler qui étoit bien court, car nous 
n'avions pas grand chemin à faire. Ce n'est pas 
qu'elle refusât l'entrée de sa chambre ni à moi ni 
à personne, ni qu'elle refusât son entretien; mais 
c'est que, quand on la détournoit pour lui parler 
des choses qui n'étoient pas tout à fait nécessaires, 
on s'apercevoit que cela la contraignoit et l'ennuyoit 
si fort qu'on évitoit tant qu'on pouvoit de lui faire 
cette peine ^. 

« Il y avoit à Clermont un Père de l'Oratoire, fort 
homme de bien, et dont la vie est exemplaire. Ce bon 
homme venoit voir ma sœur assez souvent, et elle y 
prenoit plaisir, parce qu'il est rempli de discours 
d'édification. Ce bon Père lui dit un jour qu'il étoit 
bien raisonnable que, puisque son esprit avoit autre- 
fois travaillé pour le monde, il s'exerçât maintenant à 
faire quelque chose pour Dieu ; qu'il avoit ouï dire 



i. L'édit. : communiquer. 

2. L'édit. : de ne la point incommoder à cet égard» 



LA FAMILLE PASCAL. 69 

qu'elle faisoit fort bien des vers, et qu'il avoit pensé de 
lui donner occasion d'en faire pour la gloire de Dieu, 
en lui traduisant en prose les hymnes de l'Église qu'elle 
mettroit après en vers. Elle lui dit simplement qu'elle 
levouloitbien. Il lui apporta donc d'abord l'hymne de 
rAscension : Jesuy nostra redemptio, que l'on chante 
tous les jours à l'Oratoire. Elle le mit en vers, qui 
étaient fort justes et fort bien tournés *, sans s'éloigner 
du sens en aucune sorte. Il trouva cela si beau qu'il 
l'exhorta à continuer; mais elle s'avisa qu'elle l'avoit 
fait sans prendre avis : cela la jeta dans le scrupule. 
Elle écrivit à la mère Agnès, qui lui fit une belle ré- 
ponse, et lui manda entre autres choses : « C'est un ta- 
lent dont Dieu ne vous demandera point compte : il 
faut l'ensevelir. » Dès qu'elle eut reçu cette réponse 
die me la montra, et pria ce bon Père de la dispenser 
d'en faire davantage, sans lui en dire la raison, mais 
seulement qu'elle ne pouvoit pas continuer cet ou- 
vrage , et ainsi se remit à ses exercices ordinaires , 
gardant toujours exactement sa solitude, sans en 
sortir que par nécessité. 

« Mais cette retraite n'étoit point oisive ; car outre 
son office qu'elle disoit régulièrement et la lecture où 
elle s'appliquoit beaucoup, faisant quantité de recueils, 
elle occupoit le reste de son tems à travailler pour les 
pauvres. Elle leur faisoit des bas de grosse laine, des 
camisoles et d'autres petits accommodements qu'elle 
portoit elle-même, quand elle les avoit faits, à un 

1. On les trouvera plus bas, chap. ni. 



/ 



70 CHAPITRE PREMIER. 

hôpital où Ton entretient de pauvres enfants. On étoit 
encore merveilleusement édifié de ce que ce grand 
éloignement de*tout le monde ne la rendoit point cha- 
grine, et qu'elle étoit toujours fort affable, et aussi de 
ce qu'elle étoit toujours prête à en sortir pour des 
occasions de charité, comme nous l'avons éprouvé 
bien des fois. J'eus pendant ce tems quelques indis- 
positions , et elle s'attachoit à me tenir compagnie tout 
le jour, sans en témoigner aucune inquiétude. Il y eut 
plusieurs de mes enfants qui eurent de grandes mala- 
dies ; elle s'attacha à les servir avec une charité admi-^ 
rable. Et même il y eut une de mes petites filles qui 
mourut d'une petite vérole pourprée : ma sœur l'as- 
sista toujouiCj^ jusques à la mort, et pendant quatorze 
jours que dura cette maladie, elle n'alla point dans 
sa chambre que pour dire son office ; encore prenoit- 
elle son tems lorsque l'enfant n'étoit pas dans les 
grands accidents de son mal ; ainsi elle la servit avec 
tout le soin imaginable, demeurant près d'elle jour 
et nuit, et passant plusieurs nuits sans se couchQrt 
Après que cette occasion de charité fut passée, ell§ 
retourna à son ordinaire dans sa chambre. 

« Elle prenoit plaisir d'aller quelquefois visiter te^ 
pauvres malades de la ville avec une demoiselle fort 
vertueuse, qui s'employe tout entière à cet exercice. 
Ma sœur ajoutoit à tout cela des mortifications du 
corps fort grandes. Comme nous avions peu de loge^' 
ment, on avoit été contraint de faire un retranchement 
pour la loger dans un lieu où il n'y avait point de che- 
minée, et qui est même assez loin de toutes les cham- 



LA FAMILLE PASCAL. T< 

))res, Ellle y passa tout un hiver sans vouloir permettre 

qu'on lui donnât le moindre soulagement ; on ne pou-r 

voit pas même Q))t0nir d'elle de s'approcher du feu, 

lorsqu'elle venoit pour prendre ses repas : cela noua 

donnûît à tous beaucoup d'inquiétude. Son iibstinenca 

nous faisoit aussi bien de la peine; car quoiqu'elle 

mangeât des mêmes viandes que nous, c'étoit néan^* 

moins en si petite quantité que, comme elle étoit d'un 

tempérament fort délicat, elle diminua par là ses 

forces, et ruina son estomac, de sorte que, quand on 

vouloit l'obliger à prendre plus de nourriture, elle 

ne pouvoit le digérer. Ses veilles étoient aussi extra-r 

ordinaires; nous n'en avions pas une connoissance 

entière, mais nous nous en apercevions bien par 

plusieurs conjectures, comme par la quantité de 

chandelle qu'elle brûloit, et par d'autres choses 

semblables, 

tt Elle avoit eu une prévoyance admirable : car 
coasidérant que l'habit de religion, dans les diffé- 
rences qu'il a de celui du monde, donne quelques 
difficultés qui, faisant de la peine au corps, empêchent 
Tesprit de se perfectionner, pour se munir contre cela, 
elle s'avisa de s'accoutumer en ce qu'elle pourroit 
aux choses qui sont les plus pénibles. Pour cela^, 
elle se fit faire des souliers fort bas, elle s'habilla sans 
corps de jupe, elle coupa ses cheveux, et prit plusieurs 
coêffes même trop grandes, et plus embarrassantes 
que n'auroit pas été un voile. Enfin, elle fit si bien 



i. L*édit. : Pour cet effet» 



r 



7) CHAPITRE PREMIEB. 

que, quand elle fut entrée au couvent, elle n'eut pas 
la moindre peine pour Thabit. 

« Voilà comment elle passa 17 mois qu'elle demeura 
dans notre maison de Glermont. Au bout de ce tems- 
là, mon père s'en étant retourné à Paris, voulut que 
ma sœur y allât aussi; ce retour fut au mois de 
novembre 1650. Elle étoit logée assez commodément, 
ayant en son particulier une chambre et un cabinet; 
mon père lui donnoit aussi toute la liberté qu'elle 
pouvoit souhaiter pour ses exercices de piété, de sorte 
qu'elle les pratiquoit exactement. Mais elle étoit tou- 
jours gênée pour sa communication avec Port-Royal, 
qu'elle ne pouvoit voir qu'en secret. Cela ne l'empê- 
choit pas pourtant d'y aller quelquefois , et d'en avoir 
souvent des nouvelles, de sorte* qu'on lui envoyoit 
régulièrement ses billets tous les mois, et ceux des 
mystères dans le tems qu'on les tire. La mère Agnès 
lui envoya à la fête de l'Ascension, l'année 1651, son 
billet qui étoit le mystère de la mort de Notre-Sei- 
gneur. Elle médita ce mystère avec tant de soin, que 
Dieu lui donna des pensées admirables sur ce sujet, 
qu'elle mit par écrit*. Je les eus par M. de Rebours ^ qui 
me les donna, jnais avec tant de secret que ma sœur 
n'a jamais sçu que je les eusse seulement vues. Je ne 
sçaurois rien dire de particulier des actions de cette 
année, parce que je n'étois pas à Paris ; mais j'ai sçu 



i. L*édit. supprime la plupart de ces de sorte que. 

2. Voyez plus bas, chap. liî, 

3. Antoine de Rebours, un des confesseurs de Port-Royal. Voyez 
son article dans le Nécrologe^ p. 333. 



LA FAMILLE PASCAL. 73 

par mon frère que c'étoit la même sorte de vie * que 
lorsqu'elle étoit à Clermont. 

« Aa mois de septembre de cette année 1651, mon 
père étant tombé malade de la maladie dont il mourut, 
elle s'appliqua à lui rendre service avec tout le soin 
imaginable, jour et nuit. On peut dire qu'elle ne faisoit 
autre chose : car lorsqu'elle voyoit qu'elle n'étoit pas 
si nécessaire auprès de lui, elle se retiroit dans son 
cabinet où elle étoit prosternée en larmes, en priant 
sans cesse pour lui, comme elle me l'a dit elle-même. 
Enfin, nonobstant tout cela. Dieu en disposa à sa 
viBionté, et mon père mourut le 24 septembre. On 
nous le fit savoir à l'heure même ; mais comme j'étois 
en couches, nous ne pûmes être à Paris qu'à la fin 
de novembre. Dans cet intervalle, mon frère, qui étoit 
sensiblement affligé, et qui recevoit beaucoup de con- 
solation de ma sœur, s'imagina que sa charité la por- 
teroit à demeurer avec lui au moins un an , pour lui 
aider à se résoudre*. Il lui en parla, mais d'une 
manière qui faisoit tellement voir qu'il s'en tenoit 
assuré, qu'elle n'osa le contredire de crainte de redou- 
bler sa douleur, de sorte que cela l'obligea de dissi- 
muler jusques à notre arrivée. Alors elle me dit que 
son intention étoit d'entrer en religion, aussitôt que 
nos partages seroient faits, mais qu'elle épargneroit 
mon frère, en lui faisant accroire qu'elle y alloit faire 
seulement une retraite. Elle disposa toutes choses pour 

1* L*édit ; qu'elle s'y est conduite de même que lorsqu'elle étoit à 
Qennont. 
1 Uédit. : pour le consoler dans ce malheur. 



74 CHAPITRE PRBMIER. 

cela en ma présence ; nos partages furent signés le 
dernier jour de décembre, et elle prit Jour pour entrer 
le 4 janvier. La veille de ce jour-là, elle me pria d*en 
dire quelque chose à mon frère le soir, afin qu'il ne 
fût pas si surpris. Je le fis avec le plus de précaution 
que je pus ; mais quoique je lui disse que ce n*étoit 
qu'une retraite pour connottre un peu cette sorte de 
vie, il ne laissa pas d'en être fort touché. Il se retira 
donc fort triste dsyis sa chambre, sans voir ma sœur 
qui étoit lors dans un petit cabinet où elle avoit accou- 
tumé^ de faire sa prière. Elle n'en sortit qu'après que 
mon frère fut hors de la chambre, parce qu'elle crdlr 
gnoit que sa vue lui donnât au cœur. Je lui dis de 
sa part les paroles de tendresse qu'il m'avoit dites : 
après quoi nous nous allâmes tous coucher. Mais 
quoique je consentisse de tout mon cœur à ce qu'elle 
faisoit, à cause que je croyois que c'étoit le plus grand 
bien qui lui pût arriver, néanmoins la grandeur de 
cette résolution m'étonnoit de telle sorte et m'occupoit 
si fort l'esprit que je n'en dormis point de toute la 
nuit. Sur les sept heures, comme je voyois que ma 
sœur ne se levoit point, je crus qu'elle n'avoit pas 
dormi non plus, et j'eus peur qu'elle ne se trouvât 
mal, de sorte que j'allai à son lit, où je la trouvai 
fort endormie. Le bruit que je fis l'ayant réveillée, 
elle me demanda quelle heure il étoit : je le lui dis, 
et lui ayant demandé comment elle se portoit et si 
elle avoit dormi, elle me dit qu'elle se portoit biea 

1, L'édit. : elle avoit coutume. 



LA FAMILLE PASCAL. 75 

et qu'elle avoit fort bien dormi. Ainsi elle se leva, 
s'iiabilla et s'en alla, faisant cette action comme 
toutes les autres dans une tranquillité et une égalité 
d'âme inconcevable. Nous ne nous dîmes point adieu, 
de crainte de nous attendrir, et je me détournai do 
son passage lorsque je la vis prête à sortir. Voilà de 
quelle manière elle quitta le monde ; ce fut le i janvier 
de Tannéç 1653, étant lors âgée de 26 ans et trois 
mois, v^ 

Complétons cette notice si naïve et si touchante par* 
quelques extraits des Mémoires de Marguerite Périer 
sur sa famille. Le premier de ces extraits ne sera guère 
qu'un résumé assez sec du récit de Gilberte. 

« M"® Pascal *, nommée Jacqueline, donna des mar- 
ques d'un esprit extraordinaire dans son enfance, fai- 
sant des vers dès l'âge de huit ans, qui étoient admirés 
de tout le monde, et même à la cour; car elle en fai- 
soit pour la Reine, qui prenoit plaisir à la voir et à lui 
parler. Étant à Rouen, on lui proposa un prix pour 
des pièces de poésie ; elle le remporta à l'âge de treize 
ans. A l'âge de vingt ans , elle fut touchée de Dieu . et 
prit résolution de se faire religieuse à Port-Royal ; 
mais mon grand -père n'ayant pas voulu qu'elle le 
quittât, elle demeura chez lui vivant en religieuse, se 
conduisant par les avis de la mère Angélique et de la 
mère Agnès , avec qui elle entretenoit un commerce 



1. Manuscrit déjà cité de la Bibliothèque royale, Supplément (ran^ 
w«, n» 1485, p. 13. 



76 CHAPITRE PREMIER. 

exact. Elle entra à Port-Royal, en qualité de postu- 
lante, le i janvier 1652, le lendemain qu'elle eut 
signé le partage de la succession de mon grand-père 
avec mon oncle et ma mère. » 

Marguerite Périer semble éprouver quelques regrets 
d'avoir passé si légèrement sur l'enfance extraordinaire 
de sa tante, et dans un autre endroit elle la raconte 
tout au long avec des détails nouveaux. Elle avait évi- 
demment sous les yeux la biographie écrite par sa 
mère; elle en reproduit plus d'un trait, mais elle en 
ajoute un grand nombre qu'elle a dû recueillir dans 
les souvenirs et les traditions de sa famille. Au risque 
de quelques répétitions, nous donnerons ici tout 
entière cette addition ^ ; c'est ainsi que Marguerite 
l'appelle. Gilberte s'efface à dessein dans son propre 
récit, mais elle paraît davantage dans celui de sa fille ; 
son humilité ne nous dissimule plus la part qu'elle eut 
dans ces scènes intéressantes , et on y voit plus forte- 
ment marqués les sentiments du grand cardinal sur 
tous ces enfants merveilleux. 

(( J'ai rapporté les talents extraordinaires de ma 
tante pour la poésie, dès l'âge de huit ans, et aussi 
l'occasion qui obUgea mon grand-père de se retirer 
en province, au sujet des rentes de l'Hôtel de Yille sur 
lequel il avoit la plus grande partie de son bien. 
Il arriva que peu de tems après qu'il y fut, il prit une 

1. Manuscrit déjà cité de la BibKothèque royale, Supplément fran- 
çais, n° 1485, p. 43. 



LA FAMILLE PASCAL. 77 

fantaisie à M. le cardinal de Richelieu de voir repré- 
senter une comédie par des enfants. M"® la duchesse 
d'Aiguillon sa nièce, qu'il avoit chargée de cela, jeta 
Jes yeux sur ma tante qui n'avoit pas neuf ans ; elle 
envoya un gentilhomme pour en parler à ma mère, 
qui, quoiqu'elle n'eût que quatorze ans et demi, étoit 
la maîtresse de la maison. Ce gentilhomme lui dit que 
M"* d'Aiguillon la prioit de lui donner M"® sa sœur 
pour être actrice dans cette pièce que le cardinal 
souhaitoit beaucoup. Ma mère, qui étoit pleine de 
douleur de l'absence de mon grand -père, répondit 
au gentilhomme fort naturellement que M. le cardinal 
ne lui donnoit pas assez de plaisir pour penser à lui 
en faire. Ce gentilhomme rapporta cette réponse à 
M"* d'Aiguillon qui étoit bonne et obligeante. Elle le 
renvoya dire à ma mère qu'elle savoit la peine où 
elle étoit pour M. son père, et que cette occasion lui 
procureroit infailliblement son retour, qu'elle s'y 
employeroit très-fortement, et en parleroit aussi à 
M. le chancelier. Ma mère alors s'adoucit et la pria 
de lui permettre d'en parler aux amis de son père, et 
lui donna jour pour revenir. Les amis de mon grand- 
père conseillèrent à ma mère d'agréer cela, ce qu'elle 
fit; alors elle pria un comédien célèbre de ce tems, 
le nommé Mondory, qui étoit de Clermont, et qui 
avoit pris le nom de Mondory parce que son parrain, 
qui étoit un homme de condition de cette ville, s'ap- 
peloit M. de Mondory, de l'instruire pour faire son 
personnage : il l'instruisit parfaitement. Lors donc 
que la comédie fut représentée, M'"^ d'Aiguillon pro- 



ê 



78 CHAPITRE PREMIER. 

mit à ma mère qu'elle présenteroit cette enfant à 
M. le cardinal et à M. le chancelier qui avoit promis 
de s'y trouver. Ma tante avoit fait des vers pour 
demander le retour de son père. Dès que la comédie 
fut jouée, où elle avoit fait des merveilles, elle fut 
présentée à M. le cardinal qui la prit et la mit su^ 
ses genoux (quoiqu'elle eût alors neuf ans *, elle ne 
paraissoit pas en avoir sept) , et la caressa lui disant 
lui-même qu'elle lui avoit fait un plaisir infini. Alors 
cette enfant commença à pleurer et à lui dire lés vers 
qu'elle avoit faits : il demanda ce que c'étoit. M. le 
chatlcelier lui dit de quoi il s'agissoit. M. le cardinal 
dit d'abord à l'enfant qu'il en parleroit au Roi ; maiâ 
M. le chancelier l'ayant assuré qu'il pouvoit accorder 
à cette enfant ce qu'elle demandolt, et M™*' d'Aiguillon 
s'y étant jointe, il lui dit ces propres paroles : « Eh 
(( bien, tilon enfant, mandez à M. votre père qu'il 
« peut revenir en toute assurance, et que je suis rfln 
« aise de le rendre à une si aimable famille. » Car il 
les voyoit tous, ma mère qui avoit alors quinze ans, 
mon oncle qui étoit aussi fort jeune, tous trois parfai- 
tement beaux. Alors ma tante d'elle-même, sans qu'on 
eût pensé à le lui dire, dit à M. le cardinal : « J'ai 
« encore une grâce à demander à Votre Éminence. » 
M. le cardinal dit : <( beraandez tout ce que vous vou^ 
a drez ; tu es trop aimable, on ne peut te rien refuser. » 
Alors elle lui dit : « Je supplie Votre Éminence de per- 
te mettre à mon père d*avoir l^honneur de la remercier 

1. Elle en avait réellement treize, étant née en 1623. 



LA FAMILLB PASCAL. 79 

« de la bonté. » Le cardinal lui répondit : « Non-seule- 
« ment je le lui permets, mais je veux qu'il y vienne 
« et m'amène toute sa famille. » Ensuite il la rendit 
à M*^ d'Aiguillon et lui recommanda de faire bien 
régaler toutes les actrices de la comédie : ce qu'elle 
fit faire magnifiquement. On manda tout cela à mon 
gniDctfère qui partit en même tems et revint à Paris. 
Dès qu'il fUt arrivé , il alla à Ruel où étoit alors 
M. le càrdinali Quand on le lui annonça , il demanda 
a'il étoit seul : on lui dit que oui ; il lui fit dire qu'il 
neyottloit point le voir sans sa famille. Il y retourna 
le lendemain avec ses trois enfants. M. le cardinal lui 
fit mille amitiés, et lui dit qu'il connoissoit son mérite, 
et qu'il étoit ravi de le rendre à une famille qui 
demandoit toute son application, qu'il lui rccomman- 
doit ses enfants, qu'il en feroit un jour quelque chose 
de grand. » 

AilleurB, Marguerite Périer dit positivement qu'en 
Nonnandie sa tante^ un peu avant sa conversion, fut 
recherchée en mariage par un conseiller du parle- 
ment de Rouen *. 

Enfin, reprenant sa narration à l'endroit où nous 
l'avons laissée, c*est-à-dire à rentrée de Jacqueline 
Pascal à Port-Royal, le 4 janvier 1652, elle la ter- 
mine ainsi : 

« Quoique Tusage de Port-Royal fût de demeurer 

!• Même manuscrit, et Études sur Pascal, p. 314. 



< 



80 CHAPITRE PREMIER. 

un an postulante avant de prendre l'habit, on lui 
donna quatre mois après Thabit de novice. Quatre 
ou cinq ans après sa profession, on la fit première 
maîtresse des novices et sous-prieure à Port-Royal- 
des-Champs... Ma tante s'y trouvoit lorsqu'au mois 
d'avril 1661 on leur ordoaua de renvoyer les novices 
et les postulantes, qui fut le temps où l'on commença 
à persécuter les religieuses pour la signature du for- 
mulaire ; ce qui la toucha et l'afûigea si sensiblement 
qu'elle dit et écrivit même à quelques personnes qu'elle 
sentoit bien qu'elle en mourroit ; et cela arriva en effet 
le 4 octobre 1661, âgée de trente-six ans. » 

Voilà tout ce que nous savons de la vie si courte 
de Jacqueline Pascal. Mais c'est particulièrement dans 
les écrits qui nous restent d'elle et dans ses lettres 
confidentielles qu'il faut chercher son esprit et son ca- 
ractère , ce qui la fait admirer et chérir. 

Nous ferons trois parts de ces écrits : 1° depuis son 
enfance jusqu'à sa conversion ; 2* depuis sa conver- 
sion Jusqu'à son entrée en religion ; 3** de là jusqu'à 
sa mort. 



ÉCRITS DE JACQUELINE PASCAL. 84 



CHAPITRE DEUXIÈME 

t ' ■ 

DIVERS ÉCRITS DE JACQUELINE PASCAL 

1625 A 1646 

Jacqueline, née en 1625, commença à huit ans h 
faire des vers, à ce que nous apprend M"*® Périer ; et 
en 1636, c'est-à-dire à l'âge de onze ans, elle composa 
avec M"" Saintot une comédie en cinq actes , qu'elles 
jouèrent elles-mêmes, chose inouïe qui fut pendant 
quelque temps l'entretien de tout Paris, et commença 
cette réputation d*esprit que Jacqueline ne perdit 
plus, n serait curieux de retrouver cette comédie, 
mais elle a entièrement disparu. 

Du moins on a conservé les vers qu'improvisa cette 
enfant en 1638, dans la scène de Saint-Germain ra- 
contée par M"® Périer. Jacqueline avait fait des vers 
sur la grossesse d'Anne d'Autriche. M'"® de Morangis, 
une amie de la famille , voulut conduire elle-même 
Jacqueline à Saint-Germain pour qu'elle présentât ces 
^ersà la Reine. En voyant un auteur do douze ans, 
on eut quelques doutes, et on voulut mettre à Té- 
preuve le talent de la petite Jac([ucline. On lui de- 
manda de faire des vers à l'instant môme sur des ^^ 



82 CHAPITRE DEUXIÈME. 

sujets qu'on lui donna. Elle se tira parfaitement de 
toutes ces difficultés , et elle devint la merveille de la 
cour et de la ville. On recueillit les vers qu'elle avait 
composés dans cette occasion , et on les imprima sous 
le titre de Vers de la petite Pascal. Jacqueline adressa 
ce recueil à la Reine dans une épttre en prose fort 
bien tournée. Le recueil imprimé a péri, mais le Re- 
cueil de Marguerite Périer ^ en contient une copie que 
nous allons reproduire. 

ÉPITRE 

A IJi RETNE ANNE D^ACTRICHE, MISE A LA TÊTE D*U1I lUPRIMB 
DONT LE TITRE EST : VERS DE LA PETITE PASCAL. 

1638. 

<( Màpâme, 

c( Si Ton a mis au Jour quelques copies de ces petits 
avortons indignes de la lumière , ça été sans aucune 
intention de les faire voir au public , mais pour ce 
qu'il eût été autrement très difficile de satisfaire à la 
curiosité de trop grand nombre de personnes qui les 
désirent sans autre sujet, sinon que c'est l'ouvrage 
d'une fille qui entre encore en sa douzième année ; et 
si je les offre à Votre Majesté, ce n'est ni pour acqué- 
rir sa protection contre l'envie et la trop grande sé- 
vérité des critiques , car ils ne méritent ni envie ni 
censure ni protection , mais pour ce qu'ils sont véri- 

i. Manuscrit dûià cité de la Dibliot^'^aue royale, Supplément frari" 
pats, n° 1485, 



ÉCRITS DE JACQUELINE PASCAL. 83 

*^lement vôtres , ayant déjà eu Thonneur de les pré- 
^ïxter à Votre Majesté, et qu'après Dieu, de qui nous 
'^^Bnent toutes les lumières , il n'y a rien qui m'ait 
P*Us puissamment animée à la poésie que le désir 
"^^employer le peu d'habitude qu'il lui a plu m'y don- 
^^r à publier le contentement qu'a reçu toute la 
France en la bénédiction dont la divine bonté a voulu 
^mbler votre vertueuse et sacrée personne. Ainsi , 
îuand Je lui fais ce mauvais présent , Je ne fais que 
lui donner ce qui lui appartient légitimement. C'est , 
Madame, ce qui me fait espérer qu'il sera reçu de 
Votre Majesté avec la même douceur dont elle a dai- 
gné favoriser les originaux , et me donner l'assurance 
de me dire, Madame, de Votre Majesté, la trè&- 
humble et très-obéissante servante et sujette , 

« Jacqueline Pascal. » 

SONNET 

A LA BETNE SUR LE SUJET DE SA GROSSESSE, PRÉSENTé A S. U. 

Sus^ réjouissons-nous^ puisque notre princesse 
Après un si long tems rend nos vœux exaucés^ 
£t que nous connoissons que par cette grossesse 
Nos déplaisirs sont morts et nos malheurs cessés. 

Que nos cœurs à ce coup soient remplis d*allégrcssc, 
Puisque nos ennemis vont être renversés^ 
Qu'un Dauphin va porter dans leur sein la tristesse, 
Et que tous leurs desseins s'en vont bouleversés. 

François, payez vos vœux à la Divinité : 
Ce cher Dauphin, par vous si longtemps souhaité', 
Contentera bientôt votre juste espérance. 

Grand Dieul je te conjure avec affection 
De prendre notre Reine en ta protection^ 
Puisque la conserver, c'est conserver la France. 



84 CHAPITRE DEUXIÈME. 



ÉPIGHàMME 

SDR LE MOUVEMENT QUE LA RETNB A SENTI DE SON ENFANT^ 

PRéSENTÉE AUSSI A S. M. 

Mai 1688. 

Gel inYincible enfont d'an invincible père 

Déjà nous fait tout espérer ; 
Et quoiqu'il soit encore au ventre de sa mère, 

il se fait craindre et désirer. 
Il sera plus vaillant que le dieu de k ^érre> 
Puisqu'avant que son œil ait vu le firmament, 

Sll reinùe im peu seulement^ 
Ce»t & nos ennemis un tremblement dé iéiTéi 



BTÀNCEà A LA REVNÉ, 

IbuÀ REtfÈftCtÊk ^. It. Db BON ACCUElt <^U'eLLE A DAIGNÉ PMTXE 
AUX VEtlS PRécénSNTS, PhéSENT^ES bE ftÉàfJE A S. Itf. 

Mai 1688. 

Mes chars enfants, mes petits vers. 
Se peut-il arriver dans le grand univers 
Un bien qu'on puisse dire au vôtre comparable? 

Vous êtes remplis de boûblBUr : 

La Reine vous combla d'honneur, 
Sa Majesté vous fit un accueil favorable. 

Sa main daigna vous recevoir, 
Son iBil plein de douceur se baissa pour vous voilai 
Vous fûtes en silence ouïs de ses oreilles; 

Et, par un excès de bonté, ♦ • 

Sans que vous l'eussiez mérité, 
Sa bouche vous nomma de petites merveilles. 

Mais, malgré mon sort glorieux, 
L*extréme déplaisir de ne voir plus ses yeux 
Rend mon àme aux ennuis incessamment ouverte; 

Si bien qu'un moment de plaisir 

Ne fait qu'augmenter mon désir 
Et me laisse un i%gret étemel de ma perte. 



ÉCRITS QE JACQUELINE PASCAL. 8$ 



£PIGRÂMME A MADEMOISELLE Pf: MQNTPflNSIER 

FAITE U^'^LK-'GHAIIP VAK SOB (gÛlf VASIPSME^T, 

Mai 1638. , 

Muse, notre grande princesse 
Te commande aujonrd*liui d'exercer ton adresse . 

A louer sa beauté; mais il faut avouer 

Qu'on ne sauroit la satisfaire , 
Et que le seul moyen qu'on a de la louer 
C'est de dire en un mot qu*on ne le sauroit faire. 

AUTRE ÉPIGRAMME A MADAME DE HAUTEFORT 

VAITB LS MÉHB JOCR SUR-LB-CHAM P 
PAR LE COMMANDBHENT AUSSI DB MADEMOISELLE. 

liai 1688. 

Beau cheM'œuvre de l'univers, f 

Adorable objet de mes vers, 
N^dmirez pas ma prompte poésie. 
Votre œil, que Tuiiivers reconnoît pour vainqueur. 
Ayant bien pu toucher soudainement mon cœur, 
A pu d'un même coup toucher ma fantaisie. 



STANCES A MADAME DE MORANGIS, 
JaiUet 1688. 

Après m'avoip tant fait d'honneur. 
Je tiens encor de vous une faveur fnsignej 

Car, Phiiis, sans en être digne. 
Vous m'avez élevée au comble du bonheur. 

J-ai donné moi-même h la Reine 
Met ven pu qui mon cœur montre à Sa Majesté 

Qu'au souvenir de sa bonté 
Il a tiré du fruit d'une infertile veine. 




86 CHAPITRE DEUXIÈME. 

A vous pour tout remerclment 
JWre ceux-ci pareils en nombre à mes années; 

Mes forces à ce point bornées 
Ne me permettent pas un plus long compliiq||nt. 



SONNET A MADAME DE MORANGIS. 
Juillet 1688. 

Pour bien peindre Philis, vrai miracle des cieux. 
Ses divines vertus qui n'ont point de pareilles, 
Les appas de son corps qui captivent nos yeux^ 
Et ceux de son esprit qui charment nos oreilles; 
Je dirois que son œil toujours victorieux 
Fait que tous les mortels lui consacrent leurs Teilles^ 
Que ses attraits sont tels qu'ils captivent les dieux, 
Et les font étonner de leurs propres merveilles. 

Mais pour bien exprimer ses rares qualités. 
Ma peinture n'a pas d'assez grandes beautés : 
Toujours de mes couleurs quelqu'une est mal plaisante. 
Quittons donc ce dessein plein de témérité; 
Car je ressens pour peindre une divinité 
Mon pinceau trop grossier et ma main trop pesante» 



DIZAIN. 

Juillet 1638. 

Chlorîs, ne soyez pas cruelle 

A régal que vous êtes belle. 

Et nourrissez dedans l'espoir 

Ce bel amant qui chez Sylvie 

S'en vint se redonner la vie 

Dans le bonheur de vous y voir. 

Belle Çhloris, soyez contente. 

Puisque nous voyons que son feu. 
L'espoir et le désir d'être un jour son neveu. 
Firent d'un même accord qu'il l'appela sa taitfe« 



ÉCRITS DE JACQUELINE PASCAL. 87 

STANCES FAITES SUR-LE-CHAMP. 
Juillet 1638. 

Un jour, dans le profond d'un bois , 
Je fus surprise d'une voix; 
Cétoit la bergère Sylvie 
Qui parloit à son cher amant. 
Et lui dit pour tout compliment : 
Je vous aime bien plus, sans doute, que ma vie. 

Lors j'entendis ce bel amant 
Lui répondre amoureusement : 
De plaisir mon âme est ravie; 
Je me meurs, viens à mon secours. 
Et pour me guérir dis toujours : 
Je vous aime bien plus, sans doute, que ma vie. 

Vivez, 6 bienheureux amants. 
Dans ces parfaits contentements. 
Malgré la rage de Tenvie; 
Et que ce mutuel discours 
Soit ordinaire à vos amours : 
Je TOUS aime bien plus, sans doute, que la vie. 

Un autre Recueil que celui de Marguerite Périer 
contient plusieurs petites pièces de vers que Jacque- 
line fit vers ce temps-là. Nous en donnons quelques- 
unes. 

RONDEAU. 

Mai 1637. 

Pour un autre, Toeil de M élite 
Paroissoit avoir du mérite; 
Mais, auprès de votre beauté, 
La douceur de la nouveauté 
Ne peut avoir rien qui m'excite. 
Aimez-moi donc, ma Grisolite; 
Mon extrême amour vous invite 
A garder votre cruauté 
Pour un autre. 



e 



88 CHAPITRE DEUXIÈME 

Car, si mon amitié s'irrite, 
Vous vous verrez bientôt réduite 
A rechercher ma loyauté. 
Mais conservez votre honte , 

( Et n'ayez peur que je vous quitte 

> Pour une autre. 



ACTRE RONDBAU. 
Mai 1637. 

Pour vous j'abandonnai mon cœur; 
Mais vous avez tant de rigueur 
Que si vous n'étiez pas si belle 
Je serais sans doute infidèle. 
Ce nous serait un grand malheur. 
Ayez un peu plus de douceur. 
Vous verrez ma fidèle ardeur 
Qui ne sera jamais rebelle 
Pour vous. 

Souffrez que votre œil, mon vainqueur, 
Appaise un moment ma douleur. 
Et ne soyez plus si cruelle. 
Autrement nous aurions querelle. 
y trouveriez-vous de llionneur 
Pour vous? 

CnANSON SDR L*AIR D*UNE SARABANDE. 
Décembre 1638. 

Glimène était la reine de mon âme. 

Cette ingrate dame 

Méprisait mes vœux. 
Mais quand je vis les yeux de Dorimëne 

Je quittai Climène, 

Je brûlai pour eux. 

Lors mon bonheur, à soi seul comparable , 

D'amant misérable 

Me rendit heureux. 
Me faisant voir les yeux de Dorimène. 



ÉCRITS DE JACQUELINE PASCAL. 89 

Lors, quittant Climène, 
Je brûlai pour eux. 

Pénis, mon çœnr, cette lienreuseiooTnée» 

L'heure fortunée 

Qui changea mes feux, 
Où je pus voir les yeux de Dorimène, 

Où, quittant Climène, 

Je brûlai pour eux. 

QUATRAIN 

SUR LA NAISSANCE P*PN FILS^ A MADAME I4 COMTES^ D*ilSIX, 

PATT Sy]l-9.B- CHAMP. 

Que ce petit enfant me met en grande peine! 

Je travaille pour lui d'une si forte ardeur 

Que je crains bien qu'un jour il n'enflapiïne paon cœur^ 

Puisque dès à présent il échauffe ma veme. 

Ces vers , et beaucoup d'autres que Jacqueline com- 
posait en toute occasion, ne lui donnaient pas le moindre 
amour-propre ni la plus petite apparence de préten- 
tion. Elle regardait ce talent comme un instinct qu'elle 
tenait de Dieu, dans lequel elle n'était pour rien, et 
qu'elle rapportait humblement à son véritable principe. 
Toici sur ce sujet des vers de la même année 1638, 
où la pensée et le style prennent déjà une certaine 
élévation : 

ÉPIGRAMMB 

POUR REMERCIER DIEU DU DON DE LA POÉSIE. 

Août 1638 1. 

Je aô rais pas si fort saisie 
Des fayeurs de la poésie ^ 

im Reeaeil de Marguerite Périer, p. 660, 




90 CHAPITRE DEUXIEME. 

Que je ne reconnoisse humblement devant tous, 
Grand Dieu! que ce n'est pas Fétude 
Qui m'a donné cette habitude , 

Kt sans le mériter que je la tiens de vous. 



STANCES SUR LE IIÊIIE SUJET K 

Août 1638. 

Père de ce grand univers. 
Si l'ardeur de faire des vers 
. Par de puissants ressorts tient mon &me enchantée. 
J'avoue humblement devant tous 
Que je tiens cette ardeur de vous, 
De vous, dis-je, 6 mou Dieu! sans l'avoir méritée. 

Oui^ je tiens de votre bonté 

Ce beau don, si fort souhaité 
Par les ardents désirs de tant de belles âmes; 

Et par un secret jugement 

Mon jeune et faible entendement 
Est par vous éclairé de ces divines flammes. 

Seigneur, un cœur méconnoissant 

Ne peut pas paroltre innocent 
A votre sainte face : est-il donc pas bien juste 

Qu'éprise d'un divin brandon. 

J'use de votre même don 
Pour rendre compliment à votre nom auguste? 

Comme les torrents, les ruisseaux^ 

Les fleuves et toutes les eaux 
Retournent en la mer^ lieu de leur origine^ 

Ainsi^ grand Dieu, mes petits vers, 

Sans souci de tout Tunivers, 
Retourneront à vous, vous, leur source divine. 

Dans les derniers mois de cette année 1638, Jac- 
queline eut la petite vérole , qui lui fit perdre une 

i. Recueil de Marguerite Périer, p. 660. 



ÉCRITS DE JACQUELINE PASCAL. 91 

partie de sa beauté. Elle n'y fut point insensible , 
mais la piété vint à son secours, et elle fit hommage 
à Dieu de son malheur dans les stances suivantes : 

STANCES 

POUR BEHERCIER DIEU AU SORTIR DE LA PETITE VEROLE *• 

Novembre 1638. 

Moteur de ce grand univers. 
Inspirez-moi de puissants vers. 
Envoyez-moi la voix des anges. 
Non pas pour louer les mortels. 
Mais pour entonner vos louanges 
Et vous remercier au pied de vos autels. 

Votre souveraine bonté 
Du haut du ciel a visité 
Le plus chétif ver de la terre, 
Et garanti du coup fatal 
Un corps plus fragile que verre , 
Parmi tous les excès d'un incroyable mal. 

Ainsi Ton voit qu'en vérité, 
Grand Dieu, votre bénignité 
S'est montrée en moi bien extrême, 
Me garantissant d'un péril 
Où sans votre bonté suprême 
Mes ans alloient finir dans leur plus bel avril. 

Oh! que mon cœar se sent heureux. 
Quand au miroir je vois les creux 
Et les marques de ma vérole! 
Je les prends pour sacrés témoins, 
Smvant votre sainte parole. 
Que je ne suis de ceux que vous aimez le moins. 

i. Becoeil de Marguerite Périer, p. 661. Le même manuscrit 
ooDtieQt, p. 655, une lettre de Gilberte Pascal à son père, du 3 
* cemlnre 1638, où il est question de Taccident arrivé à Jacqueline el 
rintérêt qa*y prit la Reine elle-même. 



I 




91 CHAPITRE DEUXIËMB. 

Je les prends, dis-jé, 6 souverain ! 
Pour un cachet dont votre main 
Voalut marquer mon innocence; 
fX cette consolation 
Me fait avoir la connoissance 
Qu'il ne faut s'affliger de cette affliction. 

Mais, grand Dieu, mon travail est vali| 
Il faut un esprit plus qu'humain 

. Pour bien raconter vos merveilles, 
Et ce grand excès de bonté, 
Charmant les yeux et les oreilles , 

Eicède mon pouvoir et non ma volonté* 



L'année 1639 est celle de la fameuse représenta- 
tion de V Amour tyrannique de Scudéry à Thôtel de 
Richelieu , où la petite Jacqueline toucha si bien le 
cœur du cardinal qu'elle en obtint la grâce de son 
père. Tout cela est raconté en grand détail par 
M™® Périer et Marguerite Périer, ainsi aue nous 
l'avons vu ; mais celle-ci nous a conservé une lettre de 
la petite Jacqueline à son père Etienne Pascal, où 
elle lui fait un récit naïf de ce qui s'est paçsé en cette 
circonstance. Le lecteur sera bien aise de connaître 
ce nouveau récit , dont le principal acteur en est en 
même temps l'historien, un acteur et un historien de 
treize ans. 

(( Monsieur mon Pèrs, 

«Il y a longtemps que je vous ai promis de ne vous 
point écrire si Je ne vous envoyois des vers ; et n'ayant 
pas eu le loisir d'en faire, à cause de cçtte comédie 
dont je vous ai parlé , je ne vous ai point écrit il y 9 



ÉCRITS DE lACQUBLINB PABCAL. 9d 

longtemps. A présent qtie j'en ai fait, je vous écris 
pour vous les envoyer et pour vous faire le récit dô 
Taffaire qui se j^assa hier à Thôtel de Richelieu où nous 
i^résentâmes Y Amour tyrannique devant M. le car- 
dinal; je m'en vàiâ vous raconter de point en point 
^ qui s'est passée 

« Premièrement , M. de Môndory entretint M. lô 
Cardinal depuis trois heures jusqu'à sept heures ^ et 
lui pârid presque toujours de vous , de sa part et non 
pad de là vôtlfe ; c'est-è-dire qu'il lui dit qu'il vous 
connoissoit ^ lui parla fort avantageusement de votre 
vertu, dé votre isciènce et de vos autres bonnes qua- 
\\tb&. il parla aussi de cette igiffaire des rentes^ et lui 
dit que les choséd ne s'étoient pas passées comme on 
avoit fait croire, et que vous vous étiez seulement 
trouvé une fois chez M. le chancelier^ et encore que 
lî'étoit pour apaiser le tumulte ; et, pour preuve de 
feelâ* il lui conta que vous aviez prié M. Fayet d'aver- 
tir M... ^ ; il lui dit aussi que je lui parlerois après la 
lÊomédie. Enfin il lui dit tant de choses qu'il obligea 
M. le cardinal à lui dire : <k Je vous promets de lui 
« accorder tout ce qu'elle me demandera» )> M. de 
Hondory dit la même chose à M"* d* Aiguillon , la-» 
quâNiKjiui disoit que cela lui faisoit grande pitié, et 
qa'^^ àpporteroit tout ce qu'elle pourroit de son 
rtté. Yoilà tout ce qui se passa devant la comédie* 
Quant à la représentation^ M* le cardinal parut y pren- 
dre grfiind plaisir, mais principalement lorsque je 



•• Sw» 



94 CHAPITRE DEUXIÈME. 

parlois. Il se metloit à rire, comme aussi tout le monc 
de la salle. 

- <c Dès que la comédie fut jouée , je descendis d 
théâtre avec le dessein de parler à M"® d'Aiguilloi 
mais M. le cardinal s'en alloit , ce qui fut cause qi 
je m'avançai tout droit à lui , de peur de perdre cet 
occasion-là , en allant faire la révérence à M"*® d' A 
guillon ; oufre cela, M. de Mondory me pressoit extri 
mement d'aller parler à M. le cardinal. J'y allai don 
et lui récitai les vers que je vous envoie , qu'il reç 
avec une extrême affection, et des caresses si extrî 
ordinaires que cela n'étoit pas imaginable ; car, pn 
mièrement , dès qu'il me vit venir à lui , il s'écria 
Voilà la petite Pascal ; puis il m'embrassoit et n 
baisoit, et, pendant que je disois mes vers, il me t 
noit toujours entre ses bras , et me baisoit à tout m< 
ment avec une grande satisfaction ; et puis, quand 
les eus dits, il me dit : Allez, je vous accorde tout • 
que vous me demandez ; écrivez à votre père qu'il r 
vienne en toute sûreté. Là-dessus, M"^ d'Aiguill< 
s'approcha, qui dit à M. le cardinal : « Vraiment, Moi 
sieur, il faut que vous fassiez quelque chose pour c 
homme-là ; j'en ai ouï parler ; c'est un fort honné 
homme et fort savant ; c'est dommage qu'il ^spêa 
inutile. Il a un fils qui est fort savant en maHy^^l 
ques , et qui n'a pourtant que quinze ans. » Là-dess 
M. le cardinal dit encore une fois que je vous mai 
dasse que vous revinssiez en toute sûreté. Comme 
le vis en si bonne humeur, je lui demandai s'il troi 
veroit bon que vous lui fissiez la révérence ; il me c 



ÉCRITS DE JACQUELINE PASCAL. 95 

que vous seriez le bienvenu ; et puis , parmi d'autres 
discours, il me dit : Dites à votre père, quand il sera 
revenu, qu'il me vienne voir ; et me répéta cela trois 
ou quatre fois. Après cela, comme M""® d'Aiguillon 
s'en alloit » ma sœur l'alla saluer, à qui elle fit beau- 
coup de caresses, et lui demanda où étoit mon frère , 
et dit qu'elle eût bien voulu le voir. Cela fut cause que 
ma sœur le lui mena ; elle lui fit encore grands com- 
pliments , et lui donna beaucoup de louanges sur sa 
science. On nous mena ensuite dans une salle, où il 
y eut une collation magnifique de confitures sèches , 
de fruits, limonades et choses semblables. En cet en- 
droit-là, elle me fit des caresses qui ne sont pas 
(Toyables. Enfin Je ne puis pas vous dire combien j'y 
ai reçu d'honneur, car je ne vous écris que le plus 
succinctement qu'il m'est possible de...*. Je m'en res- 
fum extrêmement obligée à M. de Mondory, qui a 
pris un soin étrange. Je vous prie de prendre la peine 
de lui écrire par le premier ordinaire pour le remer- 
der, car il le mérite bien. Pour moi, je m'estime ex- 
trêmement heureuse d'avoir aidé en quelque façon à 
une affaire qui peut vous donner du contentement. 
(Test ce qu'a toujours souhaité avec une extrême 
paaâon, Monsieur mon père, votre très-humble et 
très-obéissante fille et servante , 

ce Pascal. 

« De Paris, ce 4 avril 1630. » 
1. Qaelquès mots effacés. 



r 



M CHAPITRE DEUXIÈME. 

Bossut* a publié le {Macet en vers de Jacquel 
Pascal, n a de Tesprit et de la grâce. Nous le ] 
biiotidj^ de nouveau 9 en y joignant deux pet 
{)ièces nfédites , qui malheureusement ne le va) 
ipas ; rune adressée au cardinal de Richelieu » Tai 
k M»« d'Aiguillon. 



Ne vous étonnez pas, incomparable Armand, 
Si j'ai mal contenté vos yenx et vos oreilles : 
Mon esprit, agité de frayenrs sans pareilles. 
Interdit à mon corps et voix-et mouvement, 
kais, pour me rendre ici capable de tous plaire. 
Rappelez de l'exil mon misérable père. 
C'est le bien que J'attends d^une insigne bonté; 
Sauvez cet innocent d'un péril manifeste. 
Ainsi vous me rendrez rentière liberté 
De l'esprit et du corps^ de la voix et du geste. 

ÉPIGRAMME 

A HOnSEIGNEUR L*âfINENTISSIME CARDINAL DB RIGHBUEU. 

Mai 1639 *. 

Je mé plaignois du sort, ô duc incomparable! 
Qui sembloit interdire à mes yeux de vous voir. 
Et, pour rendre mon sort doublement misérable. 
M'en donnoit l'espérance et non pas le pouvoir. 
Mais depuis l'heureux jour où mon âme ravie» 
Dans le bien de vous, voir contentant son envie^ 
Goûta plus de plaisirs qu'on n'en peut espérer, 
Je bénis sa clémence avec la destinée 
Qui m'avoit réservé dedans une journée 
Tout le bien que jamais j'eusse pu désirer* 

i. OëcVreS ub Pascal^ t. P'* Discours sut la vie et les ouvragi 

Pascal^ p. Hi 
2. Recueil de Marguerite Perler, p. 662. 



ÉCRITS bE JACQUELINE PASCAL. 97 

SONNET 

A UÂDAUE LA DUCHESSK D*AIGUILL01I. 
Janvier 1640 i. 

Toi, divin Apollon, de qui Tart admirable 
Passe Tesprit humain, donne-moi ton savoir 
Pour louer des vertus qu'on ne peut concevoir. 
Cette duchesse enfin qu*on voit incomparable ; 
Mais j^ai beau t'invoquer, tu m'es inexorable, 
Et m'êtes l'espérance ainsi que le pouvoir 
De jamais satisfaire à ce juste devoir. 
Qui feroit que mon heur n*auroit pas de semblable. 
Mais non, sage Apollon, je ne te blâme plus 
De rendre mon travail et mes vœux superflus, 
En ne m'accordant pas cette faveur extrême; 
Je reconnois ma faute, et je vois à présent 
Que tu n'es pas injuste en me le refusant, 
Puisque c'est un pouvoir que tu n*as pas toi-même. 

n était impossible que l'auteur de V Amour tyran- 
nique y qui devait tant au jeu de l'aimable actrice , ne 
lui fît pas quelque remercîment. Aussi le Recueil de 
Marguerite Périer contient des vers de Scudéry à Jac- 
queline, vers semblables à tous ceux de l'auteur, à 
la fois vulgaires et prétentieux. Nous nous bornons à 
mettre au jour la réponse de notre héroïne : 

RÉPONSE DE LA PETITE PASCAL 

AUX VERS DE M. DE SCCDÉRI ^« 



Si j'étois cette Cassandre 
De qui Téclat sans pareil 

1. Recueil de Marguerite Périer, p. 6G2. 

2. /6id., p. 67a 



r 



98 CHAPITRE DEUXIÈME. 

Pût jamais réduire en cendre 

Le cœur même du soleil. 
Je ne demanderois à de Dieu du Parnasse 
lA-^n de prophétie, et veux bien avouer 
Que, sir me permettoit souhaiter quelque grâce. 
Je lui demanderois Tart de vous bien louer. 



Grâce au succès de Jacqueline auprès du cardinal 
de Richelieu, son père Etienne Pascal fut rappelé 
de Texil auquel il s'était condamné ; il rentra au ser- 
vice du roi , et fut envoyé à Rouen comme intendant 
de Normandie. Il quitta Paris en 1640, et emmena 
toute sa famille à Rouen. Jacqueline débuta à Rouen 
par un triomphe poétique. « Mademoiselle Pascal la 
cadette, dit le Recueil d'Utrecht, remporta, à l'âge de 
14 ans, le prix de vers qui se donne chaque année le 
jour de la Conception, à Rouen, où l'on envoie de 
toute la France des pièces de poésie*. Madame Pé- 
rier, dans la vie de sa sœur, n'en dit guère davan- 
tage. Nous avons recherché la pièce qui valut cette 
couronne à la jeune Pascal. Nous l'avons trouvée au 
milieu du Recueil de Marguerite Périer, et nous la 
publions ici pour la première fois. On y distingue quel- 
ques vers bien remarquables pour un enfant de qua- 
torze ans. 



1 . Le Puy de l'immaculée conception de la Vierge était une fête 
poétique qui se célébrait dans beaucoup de villes. Nous avons tenu 
entre les mains un recueil de poésies couronnées sur le Puy de Tim- 
maculéc conception do la Vierge, à Gaen, de 1710 à 1781. 



V 



h 



h 



ÉCRITS DE JACQUELINE PASCAL. 90 



STANCES 

SUE LA CONCEPTION DB LA VIERGE, 
PODB US PAUNODS DB l'ANNÉE 1640, QUI BEMPOHTIrENT 
LE PBIX DB LA TOUR. 

Péofmbrt 1640. 

EzéeraUes anteun dtee £uiSBe créance, 
Dont le sein hypocrite enclôt un cœur de iiel, 
Jetez vos f cibles yenx sur rarche d'alliance, 
Vous la Terrez semblable & la reine du oieL 

Comparez leurs beautés et leurs effets étranges, 
Et pois noot confessez avec soumission 
Que la Mère de Dieu, cette reine des anges. 
Ne peut être que pure en sa conception. 

L'une tient en son flanc le bonheur de nos pères, 
Et l'autre dans le sien notre espoir le plus cher; 
L'une par son pouvoir divertit leurs misères. 
Et Vwatn par le sien vous garde de pécher. 

Si l'une a fait gagner plusieurs fois des batailles^ 
Parce que dans son sein un trésor est cacbé, 
L'autre ne fait pat moins, ayant en ses entrailles 
De qjaoi nous faire vaincre et dompter le péché. 

L'arche ancienne conduite en un lieu plein de vice , 
Dès l'abord qu'elle y vient renverse les faux dieux , 
Elle en fuit la demeure, et répute à supplice 
Dliabiter en un lieu si peu chéri des cieux. 

Si donc une arche simple et bien moins nécessaire 
Ne sauroit habiter dans un profane lieu , 
Gomment penserez-vous que cette sainte mère , 
Étant un temple impur, fût le temple de Dieu? 



Mais voici qui ajoute à Tintérêt de ces stances. 
que le président de la cérémonie prononça le noi 




400 CHAPITRE DEUXIÈME. 

Jacqueline Pascal , à laquelle le prix était décerné , 
celle-ci était absente. M«s un ami de sa famille était 
là qui se leva pour remercier en vers l'assemblée et 
son président au nom de la jeune Jacqueline. Cet ami 
des Pascal était le grand Corneille. Cette anecdote était 
inconnue , ainsi que les vers de Corneille qui s'y rat- 
tachent, et que Marguerite Périer nous a conservés. 
Ces vers inédits de l'auteur du Cid et de Polyeucte 
sentent fort l'improvisation. Toutefois, il nous a paru 
qu'on pouvait les ajouter à tant d'autres mauvais vers 
que les éditions complètes ont recueillis, et que la 
gloire de Corneille les pouvait supporter. 



REMERGIMËNT 

FAIT SUn-LE-CHAMP PAR M. DE CORNEILLE, 
LORSQUE LE PRIX FUT ADJUGÉ AUX STANCES PRÉCÉDENTES. 

Poui' une jeune muse absente , 
Prince, je prendrai soin de vous remercier; 
Et son âge et son sexe ont de quoi convier 
A porter jusqu'au ciel sa gloire encor naissante 
De nos poètes fameux les plus hardis projets 
Ont manqué bien souvent d'assez justes sujets 
Pour voir leurs muses couronnées; 
Mais c'en est un beau qu'aujourd'hui 
) Une fille de douze années 

' A seule de son sexe eu des prix sur ce Puy. 



Jacqueline absente avait été suppléée par Cor- 
neille ; mais elle ne voulut pas qu'on l'accusât d'in- 
gratitude, et l'année suivante, à la même céré- 
monie, elle adressa elle-même à l'assemblée un 



"t 



ÉCRITS DE JACQUELINE PASCAL. 404 

remerctment en vers. Nous le donnons ici pour ache- 
ver cette anecdote de la jeunesse de Jacqueline 
Pascal. 



REMEHCIMENT 

POUR LE PRIX DES STANCES, l'ANNÉE SUIVANTE. 

Décembre l&ll i. 

Prince, dont la bonté s'égalant an mérite 

Au plus chétif objet rencontre des appas > 

Recevant un bonheur que je n'espérois pas. 

Trouvez bon que ma Muse en revanche s'excite. 

Je sens son mouvement; mais , dans cette fureur. 

Ma foiblesse ne peut exprimer ma ferveur, 

Ni jusques à quel point cette faveur me touche. 

Et toutefois je veux qu'on sache par ma bouche 

Les sentiments que j'ai du don que j'ai reçu. 

Pour vous, dans cet honneur dont mes vers sont indigner , 

Vous imitez Jésus dont les bontés insignes 

Obligent les mortels qui ne Tout jamais vu. 

Jacqueline avait alors quinze ans. Ses agréments 
personnels, son charmant caractère, sa modestie, 
son enjouement, ses talents, sa réputation, en fai- 
saient l'ornement de tout ce qu'il y avait à Rouen de 
sociétés élégantes et distinguées. Elle y vécut cinq 
ou six ans, jusqu'au milieu de l'année 1646, c'est- 
îhdire Jusqu'à l'âge de vingt ans , pieuse et régulière, 
mais sans aucune exagération , bien éloignée de pen- 
ser à Jamais entrer en religion , plus d'une fois re- 
cherchée en mariage , croissant en grâce et en talent 



*• Hecueil de Marguerite Périer, p. 664. 



tut CfiAPITRB DBUXIÈHtf; 

soils les ailêst d'ttnô famille incomparable ^ pâitâi \éê 
amis dô son père et de son frère , et presque sous là 
conduite du grand Corneille, qui était alors danc^ toute 
la force de son génie et dans le plus grand éclat de sa 
gloire. L'aimable Muse coiitinua de faire des vers de 
toute e^ce et sur toutes sortes de sujets , des chan- 
sons, des épigrammes, des stances. Voici diverses 
pièces que nous avons pu recueillir de cette période 
de sa vie , sans nul autre ordre que celui des dates , 
quand nous avons pu les trouver. 

fiÔïïNÉT DE DÊVOtîON. 

Février 1640 K ^ 

Grand et patfalt ànteur de la terre et de l'ofadô^ 
Gréateut et soutien du moindre des mortels, 
Je viens avec respect au pied de tes aiitels 
Implorer la bonté qui maintient toiit le monde. 

C'est là qu'avec raison tout mon espoir se fonde, 
Et c'est là qu'attendant les décrets éternels. 
Je brave les démons et leurs desseins cruels, 
Et que j'entends sans peur le tonnerre qui gronde. 

Mais la force du mal qui m'accable les sens 
Rend mon cœur abattu, mes desseins impuissants. 
Et modère le feu qui ranimoit mon 2èle. 

Grand Dieu! si je finis dans ces froides langueurs, 
donserve pour le moins mes sincères ardeurs^ 
É\ fais que mon amour ne puisse être morteUo* 

U ReoueU de Marguerite Périer, p. 662. 



ÉCRITS DB JACQUELINE PASCAL. -103 

ÉPIGRAMME A SAINTE CÉCILE*. 

NoTembre 1640. 

Noble fille dn ciel, quand ton cœur généreux. 
Après avoir franchi mille pas dangereux, 
Se sentit consumé d'une divine flamme. 
Ton esprit transporté trouva son feu si doux 
Qu'à l'instant tu voulus en brûler ton époux; 
Ta lui fis bonne part des ardeurs de ton àme; 
Et toutefois ton zèle alloit toujours croissant 
Mais cessons d'admirer cette sainte aventure : 
Le feu ({ui te brûloit est de cette nature 
Qae plus -on le prodigue et plus il se ressent. 

CHANSON ». 

Sombres déserts^ retraite de la nuit^ 
Sacré refuge du silence, 

Un malheureux à qui le monde nuit 
Ne vient pas par ses cris vous faire violence. 
Son tourment est si doux qu'il n'en veut pas guérir : 
11 ne vient pas se plaindre, il ne veut que mourir. 

Par son trépas, dans les lieux habités, 
On sauroit les maux de son âme ; 

Mais dans ces bois toujours inhabités 
Il vient cacher sa mort pour mieux couvrir sa flamme. 
Ne craignez pas ses pleurs en le voyant périr : 
11 ne vient pas se plaindre, il ne vient que mourir. 

SONNET FAIT SUR DES RIMES». 

Vos discours rigoureux me donnent de la peur; 
Mais malgré vos mépris j'aurai cet avantage 
Que votre œil a toujours la douceur en partage, 
Pour amoindrir mon mal par un regard flatteur. 

!• Recueil de Marguerite Périer, p. 663. 

2. Ibid.^ p. 669. 

3. 76id., p. 667. 




404 CHAPITRE DEUXIÈME. 

Je sers vos doux attraits avecque tant d'ar(leur, 
Je trouve tant de charme en leur rendant hommage, 
Que quand j'y souffrirois un insigne dommage 
Je croirois en mourant recevoir de Yhonneur, 

Mon àme est pour vos coups une illustre matière, 
Qui pour vous contenter se donne tout entière 
A des traits qui jamais ne furent sans effet. 

Je meurs pour satisfaire à votre injuste envie, 
Mais jetez un soupir^ et mon àme ravie 
Recevra le trépas comme un bonheur parfait. 



[ / t STANCES CONTRE L'AMOUR K 



k 



\ 



r 



Février 1642. 

Imprudent ennemi^ vainqueur des foibles àmes^ 

Qui n'a pour nous dompter que d'impuissantes flammes; 

Déité sans pouvoir comme sans jugement^ 

Amour, quitte cet arc dont tu nous veux combattre; 

Son usage inutile en ton aveuglement 

Ne peut blesser que ceux qui se laissent abattre. 

Tes feux sont sans effet et tes flèches sans force. 
Quand le cœur a goûté d'une plus douce amorce. 
Et lorsque la vertu se le peut asservir. 
C'est là le beau rempart qui doit garder une àme. 
Et c'est le seul moyen dont on doit se servir 
Pour garantir un cœur du venin de ta flamme 

C'est ce bel ennemi dont Téclat te surmonte. 
Dont la beauté sans fard te chasse et te fait honte, 
A l'abord seulement qu'il s'empare d'un cœur; 
Et c'est le seul lien qui retient ma franchise 
libre de ton servage et de cette rigueur 
Qui fait que la raison te fuit et te méprise. 

L'esprit le moins subtil est vainqueur de tes charmes, 
Xi méprise tes feux sans redouter tes armes, 

1. Recueil de Marguerite Périer, p. 664. 



tGKiTS DE JACQUELINE PASCAL. 40; 

Mots que la raison ternit tes faux attraits. 

Qm^eat te résister est aussitôt le maître^ 

El si peu de puissance accompagne tes traits 

Qae (\m n'est pas vainqueur veut bien ne le pas être. 



SUITE DES STANCES CONTRE L'AMOUR 

A MADEMOISBLLE DE BEUVRON, EN LUI ENVOTANT LES PRÉCÉDENTES '. 

Ce n'est pas que par là je veuille faire entendre 
Qu'il ne soit pas d'objet capable de nous prendre, 
Que tous également nous soient iDdifférents; 
Les beaux yeux de Beuvron nous servent d'assurance 
Qu'il s'en peut rencontrer qui, sans être tyrans, 
Donnent des sentiments hors de Tindifférence. 

H est vrai que ces yeux sont partout redoutables. 

Il esterai que leurs coups toujours inévitables 

N'ont rien vu dans les cœurs qui pût leur résister. 

Vais ne te vante point, Amour, de cette gloire; 

Ses yeux, quoiqu'assez beaux pour pouvoir tout dompter, 

Doivent à sa vertu l'honneur de leur victoire. 

^si les traits divins dont ils blessent les âmes 

Ne tiennent rien, amour, des gènes ni des flammes 

^ tn fais succomber tes foibles partisans. 

Avec eux la raison conserve son usage, 

£t c'est par ses conseils que les moins complaisants 

^l pour eux des respects qui vont jusqu'à l'hommage. 

Cesse donc de prétendre à l'empire du monde : 
C'est à cette beauté qui n'a point de seconde 
Qu'est réservé l'honneur de vaincre l'univers. 
Ne combats point du sort les ordres infaillibles, 
£t pense qu'en cédant à tant d'appas divers 
On cède à la vertu qui les rend invincibles. 

i. Recueil de Blarguerite Périer, p. 665. — M^^* de Beuvron, fille 
la marquis de Beuvron, commandant du château de Rouen, était ce- 
èbre par sa beauté. Toutes les poésies galantes du temps sont pleines 
le son éloge. 




40« CRAPttRB DEUXIÈME. 



SONNET 

SDR LA GUÉRISON APPARENTE 6tJ Rôt LOtt^ Jtltf ^ 

Avril 1643. 

EuflD, vaines grandeurs, vous êtes impuissantes, 
Et ce nombre inflài de tant de courtisans 
Ne pouvoit empêcher que la mort triomphante 
Ne portât au cercueil le plus beau de mes aâs. 

Ces petits rejetons \ dont la vertu naissante 
Porte déjà Teffroi jusqu^aux lieux plus puissants, 
Ne servoient qu'à pleurer cette mort apparente 
Et rendre en les quittant mes ennuis plus cuisants. 

Mais quoiqu'on ces douceurs mon âme fût ravie^ 
Pour le bien de TËtat je demandois la vie, 
Quand le del entendit un si juste dessein. 

Pour amoindrir mon mal il falloit des miracles, 
Et si je fus guéri malgré tous ces obstacles. 
C'est ma seule vertu qui fut mon médecin. 



SONNET. 

A LA REINE SOR SA REGENCE ^ 
Mai 1643. 

Commencer, grande Reine^ un règne de merveilles* 
Puisque notre bonheur ne dépend que de vousi 
Semez par l'univers vos vertus sans pareilles; 
Rendez de vos beaux faits les plus grands Rois jaloux. 

Continuez les soins de vos divines veilles, 
Et que votre bonté fasse connoitre à tous 

t. tteëUëil de Mai^èrite Périer, p^ 655. 

2. Les deux enfants du Roi. 

3. Recueil de Marguerite Périer, p. 66G. 



ÉCRITS DB Jâ(2QUBLINB PASCAL. 401 

Qa'en yain mille teneurs ont frappé nos oreilles 
Pour un gouvernement que vous rendez si doux. 

Politique indiscret, parle sans tiolenoej 

Ne dis plus, pour troubler notre heur dans sa naissance^ 

Qu'une douceur de femme est un foible soutien. 

Apprends à respecter ton illustre princesse^ 
Dont l'esprit tout divin sait joindre avec adresse 
I^ douceur de son sexe à la force du tien. 



STANCES 

POUR Um DAME AMODRBUSE 0*011 HOMME QUI N'EH SAYOIT RIEN. 

Septembre 1648 >. 

Imprudente divinilé. 
Injuste et fâcheuse cbimère. 
Dont le pouvoir imaginaire 
Tourmente une jeune beauté, 
Amour^ que ton trait est nuisible^ 
£t que tu parois insensible 
A tant de plaintes et de vœux! 
Alors qu'Amarante soupire^ 
Tircis est exempt de tes feux 
Et ne connoit point ton empiroi 

Tandis que tes yeut innocents 
Enchantent le cœur d'Amarante, 
Et que cette flamme naissante 
A déjà des efibts puissants. 
Cette belle par une œillade 
Montre qu'elle a l'esprit malade 

1. Rec. Ces stances, d^abord imprimées dans le V volume du Ëc- 
cueii de Sercy, avaient été adressées à Benserade, comme on le voit 
dans les oeuvres de ce dernier, édit. de 1697, tome 1"^ p. 11 : Vers de 
Jf^ Pascal pour une dame de ses amies, sous le nom d'Amarante, 
amoureuse de Tircis, ^^ 



408 CHAPITRE DEUXIÈME. 

Et qu^elle chérit sa langueur. 
Mais ta rigueur inconcevable * 
Rend cet adorable vainqueur 
Autant insensible qu*aimable. 

La grâce qu'on voit en son port, 
Et sa douceur incomparable^ 
Est un écueil inévitable 
Où sa raison perd son effort. 
Son ardeur qui toujours augmente 
Devient enfin si véhémente 
Qu'elle ne la peut plus cacher : 
Chacun de nous la voit paroltre, 
Et le seul qu'elle veut toucher 
Seul ne sait pas la reconnoitre >. 

Peut-être s'il savoit un jour 
L*ardeur de cette belle > flanmie, 
La pitié feroit en son àme 
Ce que n'a jamais pu l'amour. 
Mais tant de soupirs qu'elle pousse 
Par une voix plaintive et douce. 
Ne découvrant point ses désirs. 
Son Tircis n'y peut rien comprendre. 
Et ne pousse point de soupirs 
Puisqu^il ne les sait pas entendre. 

Jeune * et capricieux enfant. 
Que tu te vas donner de blâme! 
Pour avoir pu vaincre une femme, 
Crois-tu te voir plus triomphant? 
NoU; non, et par cette injustice 
Tu montres bien que ta malice 
Est jointe avec peu de pouvoir. 
Si la force suivoit tes armes, 



1. L'édit. de Benserade et le Recueil de Sercy, à tort : incompa^ 
rable, 

2. L'édit. de Benserade : Est seul quine le peut coftnoitre, Sercy : 
la peut c... 

3. Benserade et Sercy : d'une si sainte fl.... 

4. Benserade et Sércy : foible et cap.... 



ÉCRITS DE JACQUELINE PASCAL. 409 

Tircis poiirroit s'en émouvoir, 

Ou dn moins conuoltre leurs channes. 

Et toi dont j'ai dépeint Tardeur, 
Aimable et divine Amarante, 
Si ton àme n'en est contente. 
Il fant en blâmer ma froideur. 
Si ce qui te rend insensée 
Pouvoit échauffer* ma pensée. 
J'y travailierois plus d'un jour. 
Mais ne m'en donne point de blàmo '^ 
Puisqu'il faut avoir de l'amour 
Pour mieux discourir de ta flamme. 

SÉRÉNADE. 

Bannissez le sommeil, belle et chaste Clarice, 
Ouvrez, ouvrez les yeux et ne permettez pas 

Que l'on reproche à vos appas 
De joindre à leur pouvoir cet excès d'injustice 
Qu'au temps où vos rigueurs me forcent de veiller 

Vous puissiez sommeiller. 

Prenez part aux douleurs dont mon àme est atteinte. 
Écoutez mes soupirs et voyez ma langueur. 

Si vous me refusez le cœur, 
Au moins prêtez l'oreille aux accents de ma plainto ; 
Et puisque vos rigueurs me forcent de veiller. 
Cessez de sommeiller. 



VERS. 

A bas, à bas ces fleurs ! 

Vous profanez ce verre. 
Le fade émail de ces couleurs 
N'est bon que pour des pots de terre. 

1. Benserade et Sercy : Mais je suis exempte de blâme. Il y a à la 
Bibliothèque de l'Arsenal, parmi les manuscrits de Gonrart, iu-4<*, 
t. X, une copie de cette pièce qui contient toutes les leçons du Re- 
cudl de Sercy. 



110 CHAPITRE DEUXIÈME, 

Ceat p^rrertir l'ordre des cboses. 
Un métal si divin 
N'est pas fait pour des roses : 
Il est fait pour du yin 



3TANCPS. 

CONSOLATION SDR ^A IfORT I)*IJNE HDGDENOTE K 

Kai 1645. 

Philis, apaisez vos douleurs; 

C'est assez répandre de pleurs x..^. 

Pour la perte de votre amie; j 

Cessez ce violent transport 

Qui s'attaquant à votre vie 

Livreroit la mienne à la mort. 

Finissez tous ces déplaisirs; 
La mort est sourde à vos soppirsi 
Comme elle est aveugle à vos iarpiw» 
Si le ciel l'eût faite autrement^ 
Elle eût respecté tant de charmes 
Qu'elle a détruits en un moment. 

Mais quoi ! rien n'écliappe iei^bfl^r 
Et la laideur et les appas 
Ressentent ses coups redoutables; 
Les heureux, les infortunés. 
Les innocents et les coupables 
Sont au môme but destinés. 

Tout est dans Tinstabillté; 

La plus ferme félicité 

Se perd dès qu^elle est découverte ; 

Et vous-même enfin quelque jour 

Ferez pleurer pour votre perte 

Ceux qui pleurent pour votre amour. 

1. Recueil de Marguerite Périer, p. 668^ et Recueil de Sercy, t, II 
p. 89. 



•ÉCRITS DE JACQUELINE PASCAL. 444 

Ce n'est pas que par moa discours 
Je prétende arrêter le conrs 
D'une tristesse raisonnable; 
Moi-même ]'ai part an malheur, 
Et par une pitié louable 
J'accompa^ fDtre douleur, 

J'exouse rotre déplaisir, 

En oe qu'il ne pouvoit choisir 

Une matière plus illustre, 

GhlcHns fut chef-d'œuvre des eieux, 

Et c'est en son cinquième lustre > 

Que le destin Tète à nos yeux. 

Mais ce qui peut mieux excuser 
La douleur que yous peut causer 
Sa perte trop inopinée^, 
C'est qu'en mourant le ciel voulut 
Que son hérésie obstinée 
Laissât douter de son salut. 

Mais non, sans doute qu'à la mort 
Son esprit devenu plus fort 
Reçut la céleste lumière, 
Et qu'étant presque détaché 
Du poids de sa masse grossière, 
Il reconnut d'avoir péché. 

Aussi^ grand Dieu ! si l'amitié 
Peut émouvoir votre pitié 
Pour un chef-d'œuvre sans exemple. 
Oyez les vœux que désormais 
Nous irons faire en votre temple 
Pour celle qui n'y fut jamais. 

Hélas I son malheur seulement 
Causa son endurcissement 
A vivre dans son hérésie, 
Et son zèle la décevoit. 
Recevant pour la mieux choisie 
La foi que son père approuvoit. 

i. Sercy : en son huitième lustre. 



442 CHAPITRE DEUXIÈME. 

Vous renrichites à nos yeux 
De ces dons les plus précieux 
Dont vous ornez les belles àmes^ 
Et son ardente charité 
Brûloit de vos divines flammes 
Son cœnr rempli de piété. 

Sans cesse elle espéroit en yous^ 
Et toujours son soin le plus doux 
Ëtoit de vous être fidèle. 
Hélas! dans son aveuglement 
Lui donnâtes-vous tant de zèle 
Pour la perdre éternellement? 

Mon Dieu, je ne pénètre pas 
Dans les secrets dont ici-bas 
Vous no,us 6tez la connoissance; 
Mais j'espère en votre équité. 
Et crois que votre providence 
Suit les lois de votre bonté. 

Ainsi, Philis, c'est trop pleurer; 
Dieu vous permettant d'espérer 
Défend une douleur plus ample; 
Réglez-vous sur ses volontés, 
Et suivez en cela l'exemple 
De celle que vous regrettez. 



Nous voici arrivés à l'année 1646 ; toute 
mille Pascal se convertit, c'est-à-dire passa 
piété convenable à la dévotion proprement 
Biaise Pascal se Jeta dans cette route nouvel! 
son ardeur accoutumée : il y entraîna sa sœu 
queline. 



JAGQUEUNB PASCAL, DE 4 646 A U32. 443 



V 

CflPITRE TROISIÈME. 



16/t6 A 1652 



Bne fols entrée dans la dévotion , à la fin de l'année 
1646, Jacqueline ne s'arrêta qu'au dernier terme: 
rentier renoncement au monde et la prise de l'habit 
religieux à Port-Royal , en 1 6 52 . 

Déjà à Rouen , elle avait lu les écrits des plus cé- 
lèbres jansénistes. En 1647, Biaise Pascal étant venu 
s'établir à Paris , sa sœur l'y accompagna. Ils se mi- 
rent en rapport avec Port-Royal , et Jacqueline prît 
M. Singlin pour directeur. Pendant ce temps, elle 
écrivait souvent à sa sœur Gilberte , madame Périer, 
qui habitait Clermont avec son mari et ses enfants. 
Nous avons plusieurs lettres d'elle de cette époque. 
La première est le récit d'une visite que Descartes fit 
à Pascal , comme nous l'apprend Baillct dans la Vie 
de Descartes ^ seconde partie, p. 330, d'après une 
lettre manuscrite de Descartes à Mersenne , du i avril 
1648. 



lU CHAPITRE TROISIÈME. 



« Paris, le 25 septembre 1647. 

c( Ma chère sœur * , j'ai différé à t'écrire parceque 
je voulois te mander tout au long l'entrevue de 
M. Descartes et de mon frère ; et je n'eus pas le loisir 
hier de te dire que dimanche au soir M. Habert * vint 
ici accompagné de M. de Montigny, de Bretagne , qui 
me venoit dire , au défaut de mon frère qui étoit à 
l'église, que M. Descartes, son compatriote et bon 
ami ', avoit fort témoigné avoir envie de voir mon 
frère , à cause de la grande estime qu'il avoit oui faire 
de M. mon père et de lui, et que pour cet eflfet il 
l'avoit prié de venir voir s'il n'incommoderoit point 
mon frère, parcequ'il sçavoit qu'il étoit malade, en 
venant céans le lendemain à neuf heures du matin. 
Quand M. de Montigny me proposa cela, je fus assez 
empêchée de répondre, à cause que je sçavois qu'il a 
peine à se contraindre et à parler, particulièrement 
le matin ; néantmoins je ne crus pas à propos de le 
refuser, si bien que nous arrêtâmes qu'il viendroit à 
dix heures et demie le lendemain ; ce qu'il fît avec 

1. Nous trouvons cette lettre dans le Recueil si souvent cité de 
j|Ue périer, à la Bibliothèque royale, et dans un autre manuscrit de 
cette môme Bibliothèque, fonds de l'Oratoire, n** 160. (Voyez la des- 
cription détaillée de ce dernier manuscrit. Études sur Pascal, p. 503- 
510.) Le Recueil de M"* Périer, à la fin de la lettre, contient ces 
mots : Copié sur l'original. Les deux copies offrent en quelques en- 
droits des leçons différentes. 

2. Évidemment Habert de Montmor, le Mécène des savants de cette 
époque. 

3. Manuscrit de l'Oratoire : intime ami. 



JACQUELINE PASCAL. DE 4 646 A 4 652. 445 

M. Habert, M. de Montigny, un jeune homme de 
soutane, que je ne connois pas S le fils de M. de Mon- 
tigny et deux ou trois autres petits garçons. M. de 
Robervai., que mon frère en avoit averti , s'y trouva ; 
et là, après quelques civilités, il fut parlé de l'instru- 
ment^ qui fut fort admiré, tandis que M. de Roberval 
le montroit. Ensuite on se mit sur le vuide , et M. Des- 
caries, avec un grand sérieux, comme on lui contoit 
une expérience , et qu'on lui demanda ce qu'il croyoit 
([ui fût' entré dans la seringue , dit que c'étoit de 
la' matière subtile; sur quoi mon frère lui répondit 
ce qu'il put; et M. de Roberval*, croyant que mon 
frère auroit peine à parler, entreprit avec un peu de 
chaleur M. Descartes, avec civilité pourtant, qui lui 
répondit avec un peu d'aigreur qu'il parleroit à mon 
frère tant que l'on voudroit , parcequ'il parloit avec 
raison, mais non pas à lui qui parloit avec préoccupa- 
tion; et là-dessus, voyant à sa montre qu'il étoit midi, 
il se leva parcequ'il étoit prié de dîner au faubourg 
Saint-Germain, et M. de Roberval aussi; si bien que 
M. Descartes l'y mena dans un carrosse où ils étoient 
tous deux seuls, et là ils se chantèrent goguettes, mais 
un peu plus fort que jeu ^, à ce que nous dit M. de 



4. Manufirit de TOratoire : que je ne sçatpas qui c'est. 

1 Probablement l'instrument pour mesurer la pesanteur de Pair. 

3. Manuscrit de l'Oratoire ; de sa m. 

4. Sur les rapports de Pascal, de Roberval et de Descartes, voyez 
Études sur Pascal, Préface de la deuxième édition^ et dans les Frag- 
VETTs DE PHILOSOPHIE MODERNE l'article intitulé : Roberva^l philo- 
sophe, 

5. Recueil de Marguerite Périer : plus fort qu'ici. 



r 



446 OHAPITRE TROISIÈME. 

Roberval , qui revint ici l'après-dinée , où il trouva 
M. Dalibray^ 

ce J'avois oublié de te dire que M. Descartes, fâche 
d'avoir été si peu céans, promit à mon frà|» de le 
venir revoir le lendemain à huit heures. M. Dalibray, 
ï qui on l'avoit dit le soir, s'y voulut trouver, et fit ce 
qu'il put pour y mener M. Lepailleur * , que mon frère 
avoit prié d'avertir de sa part ; mais il fut trop pares-^ 
seux pour y venir, et si, ils ^ dévoient dîner, M. Da- 
libray et lui, assez proche d'ici. M. Descartes venoit 
ici en partie pour consulter le mal de mon frère , sur 
quoi il ne lui dit pas grand'chose; seulement il lui 
conseilla de se tenir tout le jour au lit Jusqu'à ce 
qu'il fût las d'y être, et de prendre force bouillons. 
Ils parlèrent de bien d'autres choses, car il y fut jus- 
qu'à onze heures; mais je ne sçaurois qu'en dire, car 
pour hier je n'y étois pas, et je ne le pus sçavoir ; car 
nous fûmes embarrassés toute la journée à lui faire 
prendre son premier bain. Il trouva que cela lui fai- 
soit un peu mal à la tête; mais c'est qu'il le prit trop 
chaud ; et je crois que la saignée au pied de diman- 
che au soir lui fit du bien ; car lundi il parla fort toute 
la journée, le matin à M. Descartes , et l'après-dtnée 
à M. de Roberval, contre qui il disputa longtems sur 
beaucoup de choses qui appartiennent a\;^nt à la 
théologie qu'à la physique; et cependant il n'en eut 

1. Frèro de M"^® Saintot, connu par différents ouvrages. 

2. Celui auquel Pascal a écrit la lettre sur le Père Noël, imprimée 
au t. IV de ses œuvres, p. 147. 

3. Recueil de Marguerite Perler : et ils d. 



JACQUELINE PASCAL. DE 4 646 A 1652. 447 

point d'autre mal que de suer beaucoup la nuit et de 
fort peu dormir ; mais il n'en eut point les maux de 
tête que j'attendois après cet effort. Madame Habert ' se 
porte mtfï à cette heure; je croîs qu'elle est hors de 
danger; elle revomissoit tout ce qu'elle prenoit, jus- 
qu'aux bouillons. . . 

« Dis à M. Ausoult ^ que selon sa lettre mon frère 
écrivit au P. Mersene l'autre jour pour sçavoir de 
lui quelles raisons M. Descartes apportoit contre la 
colonne d'air, lequel fit réponse assez mal écrite, à 
cause qu'il a eu l'ailère du bras droit coupée en le 
saignant, dont il sera peut-être estropié. Je lus pour- 
tant que ce n'étoit pas M. Descartes (car, au contraire, 
il la croit fort, maïs par une raison que mon frère 
n'approuve pas), mais M. de Roberval qui étoit contre; 
et aussi il lui témoignoit l'envie que M. Descaries avoit 
de le viàb, et instrument aussi. Mais nous prenions 

tout cela pour civilité 

« Dis » à M. Duménll, si tu le vois, qu*une personne 
qui n'est plus mathématicien, et d'autres qui ne l'ont 
jamais été, baisent les mains à un qui l'est tout de 
nouveau. M. Ausoult t'expliquera tout cela; je n'ai ni le 
tems ni la patience. Adieu, je suis, ma chère sœur, etc. » 

1. ïoute cette phrase manque dans le Roc. de Marguerite Pérîer. 
— Le paragraphe qui suit a bien l'air de former un billet à part, 
antérieur à la présente lettre, puisque Jacqueline annonce ici Tentre- 
Tue qu'elle vient de raconter. 

2. Sur M. Auzoult, voyez Études sdr Pascal, Appendice, n° 3, 
p« 346 et 370. 

3. Cette fin manque dans le Rec. de Marguerite Périer. — Sur 
IL Duitteani^ toyez le passage précité. 




448 CHAPITRE TROISIÈME. 

Les deux autres lettres qui suivent de Jacqueline 
Gilberte trahissent déjà une dévotion très-vive. On 
sent comme la fermentation de la grande résolutio: 
que Jacqueline accomplira bientôt. ^ 

« A Paris, ce 24 mars 1648 K 
(( Ma guère Soeur, 

(( Je reçus hier au soir seulement ta lettre d 
22 janvier, mais ce ne fut pas avec une petite cou 
solation. Je me réjouis de tout mon cœur de cett 
heureuse rencontre que tu m'as mandée ; je la prend 
pour une grâce d'autant plus grande que j'en sui 
véritablement indigne. Si tu étois mon confesseur j 
t'en dirois peut-être davantage, mais cela suffit pou 
t'obliger à me recommander de tout ton cœur au Fil 
et à la Mère, afin qu'ils obtiennent pour moi' par le 
mérites de sa mort les grâces qui me sont nécessaires 
Tu n'y oublieras pas toute notre maison, c'est poux 
quoi je ne t'en parle point. Je te prie seulement qu'u 
des sujets de tes prières du premier jeudi soit 1 
manifestation publique, ou pour le moins la manifes 
tation particulière à certaines personnes , d'une chos 
de conséquence qui est occulte et dont les effets soi 
étonnants, disant à Dieu avec J.-C. : Mon Père, s'il eî 
possible, c'est-à-dire si c'est pour votre gloire, et 
ajoutant pourtant toujours : votre volonté soit faite 

1. Rec. de Marguerite Périer, p. 370. Le manuscrit donne la date c 
1644 ; c'est une erreur : à cette époque Jacqueline était à Rouen, • 
n'avait pas encore vu M. Singlin. Nous pensons qu'il faut lire 1641 



JACQUELINE PASCAL. DE 4 646 A 4 652. 449 

afin qu'il plaise à Dieu d'envoyer sa lumière dans les 
cœurs plutôt que dans les esprits. Ça été le sujet 
d'une grande partie de mes prières depuis quelque 
temps, j'entends de ces prières qui ne sont qu'un 
désir du cœur, comme dit M. de Saint-Cyran. Je t'en 
prie derechef, car j'affectionne cela infiniment, et 
pour Dieu seul, ce me semble, c'est-à-dire afin qu'il 
ne se fasse ou pense rien contre son ordre. Si je te 
voyois, je te dirois tout cela avec joye de pouvoir 
ouvrir mon cœur ; Dieu ne veut pas que j'aye cette 
consolation : qu'il en soit béni ! Je tâcherai de ne le 
pas vouloir aussi, tant qu'il ne le voudra pas. Les 
chrétiens ont cet avantage que s'il leur est défendu 
de s'abandonner aux plaisirs du monde, il leur est 
aussi défendu de s'attrister des malheurs qui y arri- 
vent, et même il leur est commandé de s'en réjouir; 
et comme les uns sont sans difficulté plus fréquents 
que les autres, leur joye est bien plus continuelle; 
aussi N. S. J.-C. dit que personne ne la leur pourra 
ôter; et, en effet, il faut dire comme l'apôtre dit sur 
un autre sujet : Qui pourra affliger celui à qui tous 
les maux tiennent lieu de joyes? 

« Quand je m'aperçois qu'il semble que je te veuille 
instruire, ce qu'à Dieu ne plaise que j'entreprenne 
ainsi sans raison ni mission, il me souvient d'avoir 
ouï dire un beau mot à M. Singlin, que lorsque nous 
prions Dieu, ce n'est pas pour le faire ressouvenir de 
DOS besoins qu'il sait tous, comme dit J.-C, mais 
pour nous en souvenir nous-mêmes ; je te dis la même 
chose une fois pour toutes, afin que cela te demeure 



420 CHAPITRE TROISIÈME. 

dans Tesprit. Prie Dieu pour moi, mais tout de bon; 
rends-lui aussi grâce pour tous, et pour mon frère 
quelques prières et quelques actions dé grâces par^ 
ticulières. Je te mande tout ce qui me tient à la 
pensée. Encore un coup, prie Dieu pour moi» j'en ai 
besoin; prie-le qu'il passe l'éponge pour ainsi dire 
sur tout le tems que j'ai perdu et les occasions que 
j'ai négligées et les conjonctures favorables que j'ai 
refusées; elles sont sans nombre; prie- le qu'il ait 
agréable l'obéissance que je rends , en me procurant 
à moi-même des biens qui sont infinis et doiit je suis 
indigne, etc. » « 

\ AUTRE LETTRE A LA MÊME. 

« Ce !«' avril 4648. 

n Nous ne savons ^ si celle-ci sera sans fin aussi 
bien que les autres ^, mais nous savons bien que nous 
voudrions bien écrire sans fin. Nous avons ici la lettre 
de M. de Saint- Cyran, de la Vocation ^ imprimée 
depuis peu sans approbation ni privilège, ce qui a 
choqué beaucoup de monde. Nous la lisons; nous 

ié Le Rec. de Marguerite Périer, p. 359, dit que cette lettre a été 
copiée sur roriginal de la main de M^* Jacqueline Pascal. Elle est 
éyidemment écrite par celle-ci en son nom et au nom de son frère. 
n est aisé en effet d*y reti^uyer plus d'une idée de Pascal sous la 
plume de Jacqueline. C*est pourquoi nous l'avons aussi imprimée 
parmi les lettres de Pascal, Études sur Pascal, p. 402. 

fi. Ceci prouve bien que nous ne possédons pas toute la corres^ 
pqadanoe du frère et des deux sœurs. 



JACQUELINE PASCAL. DE 4 646 A 4 65â. Hi 

te renvoyerom après; nous serons bien aise d'en 
avoir ton sentiment et celui de M. mon père : elle est 
fort relevée. 

a Nous avons plusieurs fois commencé à décrire, 
mais j'en ai été retenue par Texemple et par les dis- 
cours, 0U9 si tu veux, par les rebufades que tu sçais ^ ; 
mais après nous en être éclaircis tant que nous avons 
pu, Je crois qu'il faut y apporter quelque circonspec- 
tion ; et s'il y a des occasions où l'on ne doit pas parler 
de ces choses, nous en sommes dispensés. Car, comme 
nous ne doutons point l'un de l'autre, et que nous 
sommes comme assurés mutuellement que nous 
n'avons dans tous ces discours que la gloire de Dieu 
pour objet, et presque point de communication hors 
de nous-mêmes, je ne vois point que nous puissions 
aYoir de scrupule tant qu'il nous donnera ces senti- 
ments. Si nous ajoutons à ces considérations celle de 
Tallianoe que la nature a faite entre nous , et à cette 
. dernière celle que la grftce y a faite , je crois que bien 
loin d'y trouver une défense, nous y trouverons une 
obligation ; car je trouve que notre bonheur a été si 
grand d'être unis de la dernière sorte, que nous nous 
devons unir pour le reconnoitre et pour nous en 
réjouir. Car il faut avouer que c'est proprement depuis 
ce temps (que M. de Saint-Cyran veut qu'on appelle 
le commencement de la vie) que nous devons nous 
considérer comme véritablement parents, et qu'il a 
plu à Dieu de nous joindre aussi bien dans son nou- 

L Sor ces xebufiîEtdes, voyez plus haut, chap. I"", p. 05. 



I 



422 CHAPITRE TROISIÈME. 

veau inonde par l'esprit, comme il avoit fait dans le 
terrestre par la chair. 

« Nous te prions qu'il n'y ait point de jour où tu ne 
le repasses en ta mémoire, et de reconnoître souvent 
la conduite dont Dieu s'est servi en cette iBncontre, où 
il ne nous a pas seulement fait frères les uns des 
autres, mais encore enfants d'un même père; car 
lu sais que mon père nous a tous prévenus et comme 
conçus dans le dessein *. C'est en quoi nous devons 
admirer que Dieu nous ait donné et la figure et la 
réalité de cette alliance. Car, comme nous avons sou- 
vent dit entre nous, les choses corporelles ne sont 
qu'une image des spirituelles, et Dieu a représenté les 
choses invisibles dans les visibles. Cette pensée est si 
générale et si utile, qu'on ne doit point laisser passer 
un espace notable de temps sans y songer avec atten- 
tion. Nous avons discouru assez particulièrement du 
rapport de ces deux sortes de choses ; c^est pourquoi 
nous n'en parlerons pas ici, car cela est trop long * pour 
l'écrire, et trop beau pour ne t'être pas resté dans la 
mémoire; et, qui- plus est, nécessaire absolument sui- 
vant mon avis ; car, comme nos péchés nous tiennent 
enveloppés parmi les choses corporelles et terrestres, 
et qu'elles ne sont pas seulement la peine de nos 
péchés, mais encore l'occasion d'en faire de nou- 
veaux et la cause des premiers, il faut que nous nous 
servions du lieu même où nous sommes tombés pour 
nous relever de notre chute. C'est pourquoi nous 

i. Cette phrase est inachevée, ou il faut lire : ce d« 
2. Le manuscrit : bon. 



JACQUELINE PASCAL. DE 4 646 A 1652. 423 

devons bien ménager l'avantage que la bonté de Dieu 
nous donne de nous laisser toujours devant les yeux 
mie image des biens que nous avons perdus, et de 
nous environner, dans la captivité même où sa jus- 
lice nous a réduits, de tant d'objets qui nous servent 
d'une leçon continuellement présente ; de sorte que 
nous devons nous considérer comme des criminels 
dans une prison toute remplie des images de leur 
libérateur et des instnictions nécessaires pour sortir 
de la servitude. Mais il faut avouer qu'on ne peut 
apercevoir ces saints caractères sans une lumière 
surnaturelle. Car, comme toutes choses parlent de 
Dieu à ceux qui le connoissent , et qu'elles le décou- 
vrent à ceux qui l'aiment, ces mêmes choses le 
cachent à tous ceux qui ne le connoissent pas ; aussi 
Ton voit que dans les ténèbres du monde on les suit 
par un aveuglement brutal , que l'on s'y attache, et 
p'on en fait la dernière fin de ses désirs ; ce qu'on 
ne peut faire sans sacrilège ; car il n'y a qu'un Dieu 
qui doive être la dernière fin comme lui seul est le 
principe. Quelque ressemblance que la nature créée 
ait avec son Créateur, et encore que les moindres 
choses et les plus petites et les plus viles parties du 
monde réprésentent au moins par leur unité la par- 
faite unité qui ne se trouve qu'en Dieu, on ne peut pas 
légitimement leur porter le souverain respect, parce 
qu'il n'y a rien de si abominable aux yeux de Dieu et 
des hommes que l'idolâtrie, à cause qu'on y rend 
à la créature l'honneur qui n'est dû qu'au Créateur. 
L'Écriture est pleine des vengeances que Dieu a exer- 



424 CHAPITRE TROISIÈME. 

cées sur ceux qui en ont été coupables, et le premier 
commandement du Décalogue, qui enferme tous les 
autres, défend sur toutes choses d'adorer les images. 
Car, comme il est beaucoup plus jaloux de nos affec- 
tions que de nos respects, il est visible qu'il n'y a 
point de crime qui lui soit plus injurieux ni plus 
détestable que d'aimer souverainement les créatures, 
quoiqu'elles le représentent. 

« C'est pourquoi ceux à qui Dieu fait connotttè 
ces grandes vérités doivent user de ces images pour 
jouir de celui qu'elles représentent, et ne demeurer 
pas éternellement dans cet aveuglement charnel et 
judaïque qui fait prendre la figure pour la réalité; 
et ceux que Dieu par la régénération a relevés gratui- 
tement du péché (qui est le véritable néant, parce 
qu'il est contraire à Dieu qui est le véritable être), 
pour leur donner une place dans son Église qui est 
son véritable temple, après les avoir retirés gratuit 
tement du néant au jour de leur création pour leur 
donner une place dans l'univers, ont une double obli- 
gation de le servir et de l'honorer, puisqu'en tant que 
créatures ils doivent se tenir dans l'ordre des créa- 
tures et ne pas profaner le lieu qu'ils remplissent, et 
qu'en tant que chtétiens ils doivent sans cesse aspirer 
à se rendre dignes de faire partie du corps de Jésus- 
Christ ; mais qu'au lieu que les créatures qui compo- 
sent le monde s'acquittent de leurs obligations en se 
tenant dans une perfectioû bornée, parce que la per- 
fection du monde est aussi bornée, les enfants de Dieu 
ne doivent point mettre de limites à leur pureté et à 



JACQUELINE PASCAL. DE 4646 A 4652. 4S5 

leur perfection, parce qu'ils font partie d'un corps 
tout divin et infiniment parfait, comme on voit que 
Jésus-Christ ne limite point le commandement de la 
perfection et qu'il nous en propose un modèle où elle 
se trouve infinie, quand il dit : « Soyez donc parfaits 
comme votre Père céleste est parfait. » Aussi c'est une 
erreur bien préjudiciable parmi les chrétiens, et parmi 
oeui-4à même qui font profession de piété, de se per- 
suader qu'il y ait un certain degré de perfection dans 
kcpiel on soit en assurance, et qu'il ne soit pas néces- 
saire de passer, puisqu'il n'y en a point qui ne soit 
mauvais si on s'y arrête , et dont on puisse éviter de 
tomber qu'en montant plus haut. » 

Etienne Pascal étant venu voir ses deux enfants à 
Paris au mois de mai 1648 , Jacqueline lui demanda la 
permission de se faire religieuse. Il ne put se résoudre 
à un tel sacrifice. Jacqueline se réduisit donc pour le 
moment à la demande de quinze jours de retraite à 
Port-Royal. Il ne s'agit, il est vrai, que d'une retraite 
bien courte ; mais toute la lettre respire, avec la plus 
humble obéissance aux volontés de son père, la passion 
invincible de la solitude et de la vie monastique. 

• • « A Paris, ce 19 Juin 1048 », 

<r Monsieur mon Père, 

« Comme l'ingratitude est le plus noir de tous les 
vices, tout ce qui en approche est si horrible qu'il ne 

1. Rec. de Marguerite Périer, p. 362. Le Recmil d'Utrecht à pu- 
blié quelques phrases de cette lettre, p. 254. 



126 CHAPITRE TROISIÈME. 

peut pas seulement tomber dans la pensée d'une per- 
sonne qui aime tant soit peu la vertu ; et parce que 
l'oubli des bienfaits que l'on a reçus de quelqu'un, 
surtout quand ils sont grands et qu'ils ont été presque 
continuels, en est d'ordinaire un effet, et que le 
manque de confiance en cette même personne ne peut 
être l'effet que de cet oubli, je croirois faire un crime 
d'en manquer à cette occasion , encore qu'il soit vrai 
que je souhaite beaucoup ce que je vous prie de 
m'accorder, et que ce soit l'ordinaire de ceux qui 
souhaitent de craindre aussi. 

« Avant toutes choses, je vous conjure, mon père, 
au nom de Dieu, que nous devons seul considérer en 
toutes matières, mais particulièrement en celle-ci, de 
ne vous point étonner de la prière que je vais vous 
faire, puisqu'elle ne choque en rien la volonté que 
vous m'avez témoigné que vous aviez. Je vous con- 
jure aussi par tout ce qu'il y a de plus saint de vous 
ressouvenir de la prompte obéissance que je vous ai 
rendue sur la chose du monde qui me touche le plus, 
et dont je souhaite l'accomplissement avec autant 
d'ardeur. Vous n'avez pas oublié sans doute cette 
soumission si exacte; vous en parûtes trop satisfait 
pour qu'elle soit sitôt sortie de votre esprit. Weu m'est 
témoin que je crois avoir fait mon devoir d'en user 
ainsi, et que ce que je vous en dis n'est que pour vous 
faire comprendre que toutes mes maximes me portent 
à ne rien entreprendre d'important que par votre 
consentement, et que jamais il ne m'arrivera de vous 
fâcher, s'il m'est possible ; je prie Dieu de vous l'im- 



f.- 



JACQUELINE PASCAL. DE 4 646 A 1652. 427 

primer aussi bien dans la pensée qu'il l'est dans mon 
cœur. Après cela, mon père, je ne doute plus que 
vous ne me fassiez l'honneur de me croire et que 
vous ne m'accordiez ma demande. L'affection avec 
laquelle je le souhaite fait que je n'ose vous la dire 
sans des préparations qui vous feront sans doute 
penser que c'est quelque chose de conséquence ; elle 
ne l'est pourtant nullement, et si peu que, connois- 
sant en moi le dessein de vous obéir en quelque lieu 
que je sois, avec la même exactitude que j'ai fait 
jusqu'ici, et que d'ailleurs la chose presse, je crois 
que, sans vous offenser en rien, et je serois bien 
lâchée d'en avoir eu seulement la pensée, j'eusse pu 
le faire devant que de vous en parler ; n'eût été que 
vous en eussiez été surpris, et que comme c'est l'image 
d'un plus grand engagement, cela eût pu vous étonner 
de l'avoir fait sans votre aveu, et vous l'eussiez peut- 
être pris pour une image de désobéissance. 

« Vous saurez donc, mon père, s'il vous plaît, et je 
crois bien que vous en êtes déjà instruit, que c'est 
une chose ordinaire parmi les personnes de toutes 
sortes de condition, engagées dans le monde ou non, 
lesquelles ont quelque soin d'elles-mêmes, de faire à 
presque toutes les bonnes fêtes , et souvent aussi en 
d'autres temps, c'est le directeur qui en juge, quinze 
jours ou trois semaines de retraite dans une maison 
religieuse où l'on s'enferme par la permission de la 
supérieure, pour ne s'entretenir qu'avec Dieu seul 
parmi des personnes qui ne soient qu'à lui. C'est 
pour quoi ceux qui sont le plus soigneux de leur 



488 CHAPITRE TROISIÈME. 

salut se mettent, quand ils le peuvent, dans les mai- 
sons les mieux réglées. Je crois que vous voyez bien 
mon dessein , et que vous pensez avec moi que je ne 
puis faire un meilleur choix que de jetter les yeux 
pour cela sur le P. R. de Paris, ni prendre un temps 
plus propre que celui de votre absence où je ne puis 
vous rendre aucun service, non plus qu'au reste de 
la maison à qui je suis entièrement inutile à cette 
heure ; car depuis que vous êtes parti , je n'ai pas 
écrit un seul mot pour mon frère, qui est la chose 
pour laquelle il auroit le plus besoin de moi; mais il 
peut s'en passer par le moyen d'une autre personne. 
Enfin je ne vois rien où je puisse seulement être utile 
jusqu'à votre départ pour Rouen, principalement si 
l'on compare cette utilité avec la nécessité qu'il y a 
pour moi de faire cette retraite, surtout en ce lieu-là ; 
car puisque Dieu me fait la grâce d'augmenter de jour 
en jour l'effet de la vocation qu'il lui a plu me donner, 
et que vous m'avez permis de conserver, qui est le 
désir de l'accomplir aussitôt qu'il m'aura fait connottre 
sa volonté par la vôtre; puis, dis-je, que ce désir 
m'augmente de jour en jour, et que je ne vois rien 
sur la terre qui me pût empêcher de l'accomplir si 
vous le vouliez et que vous me l'eussiez permis, cette 
retraite me servira d'épreuve pour sçavoir si c'est en ce 
lieu-là que Dieu me veut. Je pourrai, là, l'écouter setd 
à seul, et peut-être par là je trouverai que je ne suis 
née pour ces sortes de lieux ; et, s'il est ainsi, je vous 
prierai franchement de ne plus songer ni vous pré- 
parer à ce que je vous avois dit ; ou bien , si Dieu me 



JACQUELINE PASCAL. DE 4 646 A 4 65a. 129 

fait entendre que J'y suis propre, je vous promets que 
je mettrai tout mon soin à attendre sans inquiétude 
l'heure que vous voudrez choisir pour sa gloire ; car 
je crois que vous ne cherchez que cela ; au lieu que je 
vis à présent dans un désir continuel d'une chose que 
je ne sais si elle pourroit vous satisfaire quand vous 
la souhaiteriez, si bien que je suis dans un embarras 
d'esprit qui ne se peut dire ; mais, après cette épreuve, 
je pourrai presque avec certitude vous assurer de l'un 
et de l'autre, et attendre avec patience le temps que 
vous m'ordonnerez. 

« Ma pensée étoit de demeurer dans ce lieu-là, au 
cas que vous le trouvassiez bon , jusqu'à ce que vous 
fassiez près de retourner à Rouen ; néanmoins, si vous 
voulez absolument que Je retourne avant ce temps-là, 
je n'ai pas à faire de vous assurer que je le ferai bien, 
car je sais bien que vous n'en doutez pas ; aussi ne 
manquerai-je pas à vous obéir promptement. 

« Voilà, monsieur mon père, la très humble prière 
que j'avois à vous faire; je ne doute pas que vous 
ne me l'accordiez ; mais je vous prie de prendre la 
peine de m'y faire faire réponse le plus tôt que vous 
le pourrez par ma sœur ou par quelque autre, car je 
crains que les remèdes vous empêchent de vous 
donner la peine de la faire par vous-même. Consi- 
dérez, s'il vous plaît, que je n'ai que ce seul temps-là 
pour faire cette retraite si utile et même si nécessaire 
pour moi , principalement à cause des circonstances 
<pi s'y rencontrent. C'est pourquoi je vous conjure, 
si j'ai jamais été assez heureuse pour vous satisfaire 



430 CHAPITRE TROISIÈME. 

en quelque chose, de m'accorder promptement ce que 
je vous demande. Ces religieuses ont eu assez de bonté 
pour me l'accorder de leur part. M. Périer, mon frère 
et ma fidèle * l'approuvent et en sont contents pourvu 
que vous y consentiez ; si bien qu'il ne dépend que de 
vous seul. J'ai pris la hardiesse de vous prier de peu 
de chose en ma vie ; je vous supplie , autant que je 
le puis, et avec tout le respect possible, de ne me 
point refuser celle-ci, et surtout de ne me point laisser 
sans réponse, si ce n'est que ces petites retraites étant, 
comme j'ai dit, des choses fort ordinaires, vous les 
jugiez si peu importantes que la mienne puisse être 
faite sans une marque expresse de votre volonté , et 
qu'ainsi je n'aie pas sujet de croire que vous trouviez 
mauvais le dessein que j'en ai, à moins que vous ne 
me fassiez mander que vous ne voulez pas. Car, 
comme la poste part souvent, et qu'ainsi vous avez 
grande commodité de faire écrire, et que d'ailleurs 
le silence est pris pour un consentement, si je ne 
reçois point de vos nouvelles tout au plus tard de 
mardi en huit jours (je puis en recevoir devant), 
je vous prie de ne point trouver mauvais que je me 
dispose pour aller faire mon petit voyage de dimanche, 
qui est le 21, en quinze jours. Auparavant pourtant 
que de partir, je saurai s'il n'y a point de lettres de 
vous à la poste; après quoi, s'il n'y en a point, jâi 
serai entièrement confirmée dans la pensée que vous 
le souhaitez aussi bien que moi , et ainsi je ne ferai 

1. Gilbcrte* 



JACQUELINE PASCAL. DE 4 646 A 1652. 434 

aucune difficulté de passer outre ; car je vous assure 
que si je croyois que ce ne me fût une preuve évi- 
dente de votre consentement, je n'aurois garde de 
Tentreprendre. 

a S'il y avoit quelque conjuration plus forte que 
Tamour de Dieu pour vous obliger de m'accorder 
en sa faveur cette petite prière, je Temploierois en 
une occasion pour laquelle j'ai tant d'affection, et 
qui me fait vous conjurer, au nom de ce saint amour 
que Dieu nous porte et que nous lui devons, d'ac- 
corder ma demande ou à ma foiblesse ou à mes rai- 
sons, puisque vous devez être certain, plus par la 
dernière épreuve que vous en avez faite que par toutes 
les autres, que vos commandements me sont des lois, 
et cpie toutes les fois qu'il s'agira de votre satisfaction, 
au préjudice même du repos de toute ma vie, vous 
connottrez, par la promptitude avec laquelle j'y cour- 
rai, que c'est par reconnoissance et par affection plutôt 
que par devoir, et que quand je vous accordai ce que 
vous me demandiez, c'étoit par pure affection à votre 
service selon Dieu, lequel vous me dites être la cause 
pourquoi vous me reteniez auprès de vous. J'espère 
en Dieu qu'il vous fera connoître quelque jour combien 
plus je vous pourrois servir auprès de lui qu'auprès 
de vous. Mais en attendant ce temps, je le prie de me 
conserver toute la vie dans les sentiments où j'ai tou- 
jours été jusqu'ici, d'attendre avec patience votre 
volonté, après que j'aurai tâché de découvrir la 
sienne, pour le regard du lieu que j'ai dans l'esprit, 
dans ma petite retraite, sur le sujet de laquelle j'at^ 



t 



432 CHAPITRE TROISIÈME. 

tendrai votre réponse avec l'impatience que vous 
pourrez vous imaginer, mais avec une soumission 
d'esprit tout entière , quoiqu'avec un désir très grand 
de l'obtenir. Quelque chose qu'elle contienne, elle 
ne changera en rien la passion qu'elle trouvera en 
moi, et qui ne me quitte point, de vous témoigner 
de combien je suis plus véritablement par l'affection 
du cœur que par la nécessité de la nature, monsieur 
mon père, votre très humble et très obéissante fille 
et servante, 

(( Jacqueline Pascal. 

<t M. Périer, mon frère et ma fidèle vous baisent 
très-humblement les mains*. » 

Vers la fin de l'année 1648, Jacqueline, en son nom 
et au nom de son frère , adressa la lettre suivante à 
jjme périer, qui était à Clermont. Elle est intitulée dans 
notre manuscrit : Lettre de M. et de W^^ Pascal à 
j^fme Périer y leur sœur. 

« A Paris, ce 5 novembre 1648 *. 
(( Ma chère S(£ur, 

a Ta lettre nous a fait ressouvenir d'une brouillerie 
dont on avoit perdu la mémoire, tant elle est absolu- 
ment passée. Les éclaircissements un peu trop grands 
que nous avons procurés ont fait paroître le sujet gé- 

1. A la fin de la lettre sont écrits ces mots : Copié sur VorigincU. 

2. Recueil de Marguerite Périer, p. 355. 



JACQUELINE PASCAL. DE 4 646 A 4 65S. 433 

néral et ancien de nos plaintes/ et les satisfactions que 
nous en avons faites ont adouci l'aigreur que monsieur 
mon père en avoit conçue. Nous avons dit ce que tu 
avois déjà dit, sans savoir que tu Teusses dit, et en- 
suite nous avons excusé de bouche ce que tu avois 
excusé par écrit , et nous n'avons su ce que tu avois 
fait p'après que nous l'avons eu fait nous-mêmes : 
car, comme nous n'avions rien caché à mon père, il 
nous a aussi tout découvert et guéri ensuite tous nos 
soupçons. Tu sais combien tous ces embarras troublent 
la paix de la maison intérieure et extérieure , et com- 
bien dans ces rencontres on a besoin de ces avertisse- 
ments que tu nous as donnés trop tard. Nous avons à 
t'en donner nous-mêmes sur le sujet des tiens. 

« Le premier est sur ce que tu nous mandes que 
nous t'avons appris ce que tu nous écris. Je ne me 
souviens pas de t'en avoir parlé, et si peu que cela 
m'a été très-nouveau. Et, de plus, quand cela seroit 
vrai, je craindrois que tu ne l'eusses retenu humaine- 
ment, si tu n'avois oublié la personne dont tu l'avois 
appris, pour ne te ressouvenir que de Dieu , qui peut 
seul te l'avoir véritablement enseigné. Si tu t'en sou- 
viens comme d'une bonne chose , tu ne saurois pen- 
ser le tenir d'aucun autre, puisque ni toi ni les autres 
ne le peuvent apprendre que de Dieu seul. Car, encore 
(pe dans cette sorte de reconnoissance on ne s'arrête 
pas aux hommes à qui on s'adresse, comme s'ils 
étoient auteurs du bien qu'on a reçu par leur entre- 
mise, néanmoins cela ne laisse point de former une 
petite opposition à la vue de Dieu , et principalement 



I 



434 CHAPITRE TROISIÈME. 

dans les personnes qui ne sont pas entièremeiit épnrâ 
des impressions chamelles qui font considérer comn 
sources de bien les objets qui le communiquent. ( 
n*est pas que nous ne devions reconnottre et nous rei 
souvenir des personnes dont nous tenons quelques ii 
stnictkns, quand ces personnes ont droit de le fair 
comme les pères, les évéques etJes directeurs, pap 
qu'ils sont les maîtres dont les autres sont les disciple 
mais quant à nous, il n*en est pas de même; ca 
Gonmie Tange refusa les adorations d'un saint, serv 
teur comme lui, nous te dirons, en te priant de n'usi 
plus de ces termes de reconnoissance humaine, que i 
te gardes de nous faire de pareils compliments, pan 
que nous aolhmes disciples comme toi. 

« Le siH>nd est sur ce que tu dis qu'il n'est p; 
nécessaire de nous répéter ces choses, puisque noi 
les savons déjà bien ; ce qui nous fait craindre qi 
tu ne mettes pas ici assez de différence entre l 
choses dont tu parles et celles dont le siècle pari 
puisqu'il est sans doute qu'il suffit d'avoir appris m 
fois celles-ci, et de les avoir bien retenues, pour n'avo 
plus besoin d'en être instruit, au lieu qu'il ne sof 
pas d'avoir une fois compris celles de l'autre sorte^ 
de les avoir connues de la bonne manière , c'estn 
dire par le mouvement intérieur de Dieu, pour c 
conserver la connoissance de la même sorte, quo 
qu'on en conserve bien le souvenir. Ce n'est pas qu'c 
ne s'en puisse bien souvenir, et qu'on ne retiem 

i. n y a ici et ailleurs plus d'une petite erreur de transcription da 
itètre manuscrit que nous corrigeons sans en avertir. 



JACQUELINE PASCAL. DE 4 646 A 4 653. 435 

aussi facilement une épttre de saint Paul qu'un livre 
de Virgile ; mais les connoissances que nous acqué- 
rons de cette façon, aussi bien que leur continuation, 
ne sont qu'un effet de cette mémoire ; au lieu que pour 
y entendre le langage secret et étranger à ceux qui le 
sont du ciel S il faut que la même grâce qui peut 
seule en donner la première intelligence la continue 
et la rende toujours présente en la retraçant sans 
cesse dans le cœur des fidèles pour les faire toujours 
vîyre. Comme dans les bienheureux Dieu renouvelle 
continuellement leur béatitude, qui est un effet et une 
suite de sa grâce ; et comme aussi FÉglise tient que 
le Père produit continuellement le Fils , et maintient 
réternité de son essence par une effusion de sa sub- 
stance qui est sans interruption aussi bien que sans 
fin, ainsi la continuation de la justice des fidèles n'est 
autre chose que la continuation de l'infusion de la 
grâce, et non pas une seule grâce qui subsiste toujours; 
et c'est ce qui nous apprend parfaitement la dépen- 
dance perpétuelle où nous sommes de la miséricorde 
de Dieu, puisque, s'il en interrompt tant soit peu le 
cours, la sécheresse survient nécessairement. Dans 
cette nécessité, il est aisé de voir qu'il faut continuelle- 
ment faire de nouveaux efforts pour acquérir cette 
nouveauté continuelle d'esprit, puisqu'on ne peut con- 
server la grâce ancienne que par l'acquisition d'une 
nouvelle grâce, et qu'autrement on perdra celle qu'on 
prétend retenir, comme ceux qui, voulant renfermer 

i« Pour : Qui sont étrangers à Tégard du cîeL 



436 ; CHAPITRE TROISIÈME. 



\- 



i 



la lumière, n'enferment que des ténèbres. Ainsi nous 
devons veiller à purifier sans cesse l'intérieur qui se 
salit toujours de nouvelles taches en retenant aussi les 
anciennes, puisque sans ce renouvellement assidu on 
n'est pas capable de recevoir ce vin nouveau qui ne 
sera point , mis en vieux vaisseaux. 

« C'est pourquoi tu ne dois pas craindre de nous 
remettre devant les yeux les choses que nous avons 
dans la mémoire et qu'il faut faire rentrer dans le 
cœur, puisqu'il est sans doute que ton discours en 
peut mieux servir d'instrument à la grâce que non 
pas ridée qui nous en reste en la mémoire, puisque 
la grâce est particulièrement accordée à la . prière , 
et que cette charité que tu as eue pour nous est une 
prière du nombre de celles qu'on ne doit jamais 
interrompre. C'est ainsi qu'on ne doit jamais refuser 
de lire ni d'ouïr les choses saintes, si communes et 
si connues qu*elles soient ; car notre mémoire, aussi 
bien que les instructions qu'elle retient , n'est qu'un 
corps inanimé et judaïque sans esprit qui doit les 
vivifier ; et il arrive très-souvent que Dieu se sert de 
ces moyens extérieurs plutôt que des intérieurs pour 
les faire comprendre, et pour laisser d'autant moins 
de matière à la vanité des hommes, lorsqu'ils reçoi- 
vent ainsi la grâce en eux-mêmes. C'est ainsi qu'un 
livre et qu'un sermon, si communs qu'ils soient, ap- 
portent bien plus de fruit à celui qui s'y applique avec 
plus de dispositions que non pas l'excellence des dis- 
cours plus relevés qui apportent d'ordinaire plus de 
plaisir que d'instruction ; et Ton voit quelquefois que 



JACQUELINE PASCAL. DE 4 646 Â 4 659. 437 

ceux qui les écoutent comme il faut, quoique ignorants 
et presque stupides, sont touchés au seul nom de Dieu 
et par les seules paroles qui les menacent de l'enfer, 
quoique ce soit tout ce qu'ils y comprennent et qu'ils 
les sussent aussi bien auparavant. 

(( Le troisième est sur ce que tu dis que tu n'écris 
ces choses que pour nous faire entendre que tu es 
dans ce sentiment; nous avons à te louer et à te 
remercier également sur ce sujet : nous te louons de 
ta persévérance et te remercions du témoignage que 
tu nous en donnes. Nous avions déjà tiré cet aveu de 
M. Périer, et les choses que nous lui en avions fait 
dire nous en avoient assurés ; nous ne pouvons te dire 
combien elles nous ont satisfaits qu'en te représentant 
la joie que tu recevrois si tu entendois dire de nous 
la même chose. 

« Nous n'avons rien de particulier à te dire sinon 
touchant le dessein de votre maison. Nous savons 
que M. Périer prend trop à cœur ce qu'il entreprend 
pour songer pleinement à deux choses à la fois, et que 
ce dessein entier est si long que pour l'achever il fau- 
droit qu'il fût longtemps sans penser à autre chose. 
Nous savons bien aussi que son projet n'est que pour 
une partie du bâtiment ; mais outre qu'elle n'est que 
trop longue elle seule, elle l'engage à l'achèvement du 
reste, aussitôt qu'il n'y aura plus d'obstacle, de quel- 
que résolution qu'on se fortifie pour s'en empêcher, 
principalement s'il emploie à bâtir le temps qu'il fau- 
droit pour se détromper des charmes secrets qui s'y 
trouYent. Ainsi, nous l'avons conseillé de bâtir bien 



438 CltAPITRE TROISIÉMB. 

moins qu'il ne prëtendoit, et rien que le simple néces- 
saire, quoique sur le même dessein, afin qu'il n'ait pas 
de quoi s'y engager, et qu'il ne s'ôte pas ainsi le moyen 
de le faire. Nous te prions d'y penser sérieusement, de 
l'en résoudre et de l'en conseiller, de peur qu'il arrive 
qu'il ait bien plus de prudence et qu'il donne bien 
plus de soin et de peine au bâtiment d'une maison qu'il 
n'est pas obligé de faire, qu'à celui de cette tour mys- 
tique, dont tu sais que saint Augustin parle dans une 
de ses lettres, qu'il s'est engagé d'achever dans ses 
entretiens. Adieu. 

c( B. P. J. P. (Blaise Pm JacqueIiOïe P.) » 

De la main de M. Pascal : 
« Si tu sais quelque bonne âme, fais*la prier Dieu 
pour moi aussi ^ » 

En 1649, Jacqueline accompagna son père en Au- 
vergne, et demeura dix-sept mois à Clermont, chez sa 
sœur, dans une grande retraite, et uniquement occu- 
pée de la prière et d'œuvres de charité. Un bon père 
de l'Oratoire, qui venait souvent chez M"** Périer, ayant 
appris qu'autrefois elle avait fait des vers, lui demanda 
de traduire et de mettre en vers l'hymne : Jesu, nostra 
redemptio. Elle le fit, mais elle en eut du scrupule, 
et, par le conseil de la mère Angélique Amauld, 
elle renonça à la poésie. Nous verrons plus tard que, 

1. En note : Copié sur Voriginal écrit de la main d» M^* Jacqwlmê 
Pascal. 



JACQUELINE PASCAL. DE 4 646 A 1652. 139 

lorsqu'il s'agira de sa propre gloire, Port-Royal sera 
moins sévère, el permettra très^volontiers à Jacqueline 
de eélébrer et de répandre les miracles de la Sainte-» 
Ëpine. En attendant, voici la traduction que fit Jac-* 
queline de l'hymne : Jem^ nostra redemptio. Cette 
traduction est exacte, sans être toujours aussi bien 
tournée que le dit M«* Périer *. 



Jésns \ digne rançon de l'homme racheté. 
Amour de notre cœur et désir de notre âme, 
Seul créateur de tout, Dieu dans Téternité, 
Homme à la fin des temps en naissant d'une femme; 

Quel excès de clémence a su te surmonter^ 
Qne^ portant les péchés de ton peuple rebelle^ 
Tu souffris une mort horrible à raconter, 
Poar garantir les tiens de la mort éternelle? 

Jusqu'au fond des enfers tu fis voir ta splendeur^ 
Rachetant tes captifs de leur longue misère. 
Et par un tel triomphe en glorieux vainqueur 
Ta t'assis pour jamais à la droite du Père. 

Qae la môme honte t'ohlige maintenant 
A surmonter les maux dont ton peuple est coupable : 
Remplis ses justes vœux en les lui pardonnant^ 
Et qu'il jouisse en paix de ta vue ineffable. 

Sois notre unique joie^ 6 Jésus^ notre Roi , 
Qui seras pour toujours notre unique salaire; 
Que toute notre gloire à jamais soit en toi, 
Bans le jour étemel où ta splendeur éclaire! 

Bans les derniers mois de l'année 1650, Jacque- 
lÛB remt à Paris avec son père^ suppléant en quelque 



l Phia haut, p. 69. 

2» Recudl de Marguerite Périer, p. 670. 



UO CHAPITRE TROISIÈME. 

sorte à la vie monastique qui lui était refusée par la 
plus austère solitude et de continuels exercices de 
piété. Elle entretenait un commerce secret avec Port- 
Royal, et sur l'invitation de la mère Agnès, à l'occa- 
sion de la fête de l'Ascension, elle composa sur le mys- 
tère de la mort de Jésus-Christ des méditations si 
belles, qu'on eut l'idée de les joindre aux Pensées de 
Pascal. En effet les pensées de la sœur se soutiennent 
à côté de celles du frère ; elles sont de la même fa- 
mille ; elles ont la même élévation et la même profon- 
deur de sentiment. Mais on n'y trouve ni cette véhé- 
mence intérieure qui est l'âme du style de Pascal et 
lui imprime un mouvement et un coloris extraordi- 
naires, ni ce soin de bien dire sans lequel on manque 
la perfection, comme la rhétorique la manque aussi, 
et d'une façon plus insupportable encore. 

PENSÉES ÉDIFIANTES» 

SUR LE MTSTèRE DE LA MORT DE NOTRE - SEIGNEUR JÉSUS-CHBTST. 

I 

Jésus-Christ est mort par amour envers son Père 
éternel , parce qu'il est mort pour réparer par une 
offrande infinie l'offense qui lui avoit été faite. Il est 
aussi mort par amour envers nous, parce qu'il a 

1. Ces pensées ont été publiées à la suite des Entretiens ou confé^ 
rences de larévérende mère Marie-Angélique Amault, etc., Bruxelles, 
1757, in-12. Le Recueil de M^^" Périer, p. 121, en contient une copie 
qui est conforme à Fimprimé, sauf de rares variantes. 



JACQUELINE PASCAL. DE 4 646 A 4 652. 444 

satisfait par amour à nos dettes ; en sorte que le peu 
qae nous pouvons, et que nous ne pouvons sans lui, 
suffit pour les payer toutes. 

J'apprends de là que je dois mourir au monde 
par amour envers Dieu, pour lui rendre tout ce que 
je lui dois, en lui donnant tout mon cœur sans 
aucun partage , et satisfaisant tous mes péchés par 
la pénitence, qui est enfermée dans cette mort, et 
par amour envers moi-même de la même sorte. 

II 

Jésus-Christ n'est pas mort pour ne plus vivre , 
mais pour ne plus être dans la souffrance, dans la 
foiblesse et dans les autres infirmités de cette vie 
humaine, pour vivre éternellement d'une vie exempte 
de toutes ces misères, toute spirituelle et toute divine. 

J'apprends de là qu'après que je serai séparée pai- 
ma mort au monde de toutes les appartenances de la 
corruption de la nature, il faut que dès lors je vive 
en Dieu seul , et que je ne vive plus à rien de ce qui 
appartient à ma première vie. 

III 

Jésus est mort réellement, et non pas en figure ou 
en désir seulement. 

Cela m'apprend qu'il faut mourir effectivement au 
monde, et ne pas me contenter en cela d'imaginations 
et de belles spéculations. 



ut CHAPITRE TROISIÈME. 

IV 

La mort de Jésus n'a rein d'extraordinaire, c'est- 
à-dire que son corps a été privé de vie comme tous 
les autres, et il s'est tenu mort dans la posture et la 
manière qui étoit propre à cet état. 

Cela m'apprend qu'encore qu'il faille faire mourir 
effectivement en moi la chair et tous ses désirs, il ne 
faut pas néanmoins qu'il paroisse rien d'extraorddnaîre 
ni de singulier dans mes actions, mais que je fasse 
simplement et uniquement celles qui seront conformes 
à mon état et à ma condition présente. 



i 



Jésus est mort au regard de soi-même, en ce que 
réellement sa sainte âme et son corps ont été séparés, 
et qu'ensuite il a souffert toutes les privations que cause 
la mort , de la vue, de l'ouïe, de l'entendement, de 
tout mouvement, en sorte qu'on l'emporte dans le sé- 
pulcre, et qu'il ne s'y conduit pas soi-même : et il fi 
bien voulu être privé de ces choses, quoiqu'elles 
fussent fort saintes en lui. 

Cela m'apprend à mourir à moi-même en toutes 
choses, même dans les plus innocentes, en sorte que 
Je ne produise plus de moi-même aucune action, 
mais que tout ce que j'opérerai soit tellement produit 
par l'obéissance que je dois aux maximes du christia- 
nisme, et aux supérieurs que Dieu m'a donnés, que 
l'on puisse dire véritablement que mon esprit n'esl 



JACQUELINE PASCAL. DE 1646 A 1652. U3 

plus et qu'il est de telle sorte séparé de mon corps 
que ce n'est nullement lui qui le fait agir. 

VI 

Jésus est mort, non-seulement au regard de soi- 
mtoe , mais encore au regard de sa Mère , de ses 
parents et de ses amis» les privant de la consolation 
de sa présence, et se privant soi-même de la leur. 

Cela m'apprend à ne pas mourir seulement à ce qui 
oe touche que ma personne, mais aussi à tous les 
intérêts de la chair et du sang et de l'amitié humaine, 
c'eslrà-dire, à oublier tout ce qui ne regarde pas le 
salut des âmes, et ne plus m'empresser dans les 
affaires temporelles. 

VII 

lésus est mort au regard de tout le monde, en 
sorte que le monde entier est privé de sa présence 
^ble et du firuit de ses exhortations, y laissant seule- 
ment ses disciples, qui étoient des copies de sa sainte 
vie qu*il8 imiloient. 

Cela m'apprend que, lorsqu'on est mort au monde, 
il ne faut plus s*y produire, et qu'il faut se contenter 
fe fructifier par le bon exemple et la bonne odeur que 
cette vie de mort pourra répandre. 

VIII 

Jésus n'a pas siftendu de mourir de vieillesse, mais 
a comme prévenu la mort dans sa forte jeunesse. 



U4 CHAPITRE TROISIÈME. 

Cela m'apprend à ne pas attendre la défaillance de 
ma vie pour mourir au monde, mais à prévenir ma 
mort réelle par la mystique. 

IX 

Jésus est mort de mprt violente» et non pas natu- 
relle. 

J'apprends de là qu'encore que la nature répugne 
à cette mort violente, et que toutes les choses hu- 
maines qui sont en moi me portent à la fuir, je dois 
faire violence à tout cela pour mourir vraiment au 
monde. 

X 

Jésus est mort à la croix, élevé au-dessus de tout 
le monde, ayant sous ses pieds tout, et même sa sainte 
Mère. 

J'apprends de là que mon cœur doit être au-dessus 
de toutes les choses de la terre, et que par cet élè- 
vement* d'esprit, qui n'est pas orgueilleux, mais 
céleste, je dois regarder comme au-dessous de moi 
tout ce qu'elle a de plus grand et de plus aimable, 
parce que, comme je ne me dois glorifier qu'en 
la croix de mon Sauveur, je ne dois aussi rien estimer 
qu'elle. 

1. Sédition : cette élévation. 



i 



JACQUELINE PASCAL. DE 4 646 A 4 652. 445 

XI 

Jésus a voulu être tellement séparé de la terre en 
mourant, qu'il n'y tenoit que par l'instrument de son 
supplice, par où il y étoit nécessairement joint. i 

Gela m'apprend à regarder comme des supplices [ 
tout ce qui me contraint à prendre quelque part aux ^ 
choses de la terre, et qu'il faut, que la haine véritable 
que je conserverai dans mon cœur pour ces choses, 
en m'y soumettant néanmoins, fasse qu'elles me soient 
une rude croix, afin que, niourant au monde, je ne 
tienne plus à la terre, comme mon Sauveur, que par 
l'instrument de mon supplice. 

XII 

Jésus est mort tout environné de douleurs et de 
plaies horribles, et néanmoins la pensée de plusieurs 
est que ce ne sont pas les douleurs qui l'ont fait mou- 
rir, n'ayant pu le faire sitôt. 

Cela m'apprend qu'encore que je fusse environnée 
et accablée de maux dans le monde, ils ne doivent 
point être le motif de ma mort au monde, et que comme 
il ne m'est pas commandé d'y vivre pour les souffrir 
plus longtemps, il ne m'est pas permis d'y mourir seu- 
lement pour les éviter. 

XIII 

Jésus est mort hors la ville. 

Cela m'apprend que la première chose qu'il faut 



U6 CHAPITRE TROISIÈME. 

faire, c'est de sortir du milieu du monde pour mourir 
au monde. 

XIV 

Quoique Jésus mourût hors la ville, il fut néanmoins 
accompagné de beaucoup de monde. 

Cela m'apprend qu'encore que je ne puisse pas me 
séparer entièrement du monde, ni quitter tout à fait 
les lieux où il habite, je ne dois pas laisser d'y mourir 
généreusement. 

XV 

Jésus est mort publiquement devant tous ceux qui 
l'ont voulu voir. 

J'apprends de là qu'encore que ma condition m'ex- 
pose aux yeux du monde, cela ne me doit pas empê- 
cher d'y mourir. 

XVI 

Jésus meurt tout nu. 

Cela m'apprend à me dépouiller de toutes choses. 

XVII 

Encore que Jésus ait bien voulu souffrir ce dé- 
pouillement, il ne s'est pas néanmoins dépouillé soi- 
même. 

Cela m'apprend non-seulement à me dépouiller de 
toutes choses, mais à souffrir que Dieu m'en dépouille 
par quelque voie que ce soit. 



JACQUELINE PASCAL. DE 4 646 A 4 652. U7 



XVIII 

La mort de Jésus Ta rendu méprisable aux mé- 
chants ; elle leur a été utile pour cacher à leurs yeux 
sa Divinité, et leur a fourni une horrible matière de 
blasphémer ; mais elle a été pour les bons une matière 
delareconnoitre et delà confesser publiquement. Elle 
a été un sujet de scandale pour les uns et de componc- 
tion pour les autres. 

Cela m*apprend à me préparer à cette honte, étant 
sans doute que les hommes charnels me mépriseront 
et attribueront à foiblesse, à stupidité et à folie mon 
renoncement au monde, que de plus spirituels pour- 
ront, attribuer au mouvement de l'esprit de Dieu, en 
être touchés et le glorifier. 

XIX 

Jésus-Christ, comme il le dit par la bouche de son 
prophète, a été l'opprobre des hommes et l'objet du 
mépris de son peuple. 

Ainsi sa mort ayant été honteuse à l'égard du 
monde; j'apprends de là à supporter avec joie le mé- 
pris que le monde fera de moi en cet état. 

XX 

Jésus est mort dans l'insensibilité de tous les maux, 
quoique son corps soit tout environné de plaies. 

Cela m'apprend à être insensible à tous les événe- 
ments fâcheux. 



U8 CHAPITRE TROISIÈME. 



XXI 



Jésus est insensible à tous les événements bons et 
mauvais, et ainsi dans une parfaite tranquillité. 

Cela m'apprend l'égalité avec laquelle je dois rece- 
voir toutes les agitations du monde, bonnes ou mau- 
vaises selon son jugement, pour être parce moyen dans 
un parfait repos. 

XXII 

Jésus est mort non-seulement dans l'insensibilité, 
mais aussi dans la privation de tous les plaisirs de 
la vie. 

Cela m'apprend que je dois non-seulement me tenir 
dans une véritable indifférence, mais aussi me priver 
actuellement de tous les plaisirs du monde. 

XXIII 

Jésus étant mort est effectivement dans une insensi- 
bilité parfaite au regard de toutes les choses du monde, 
de ses biens, de ses maux ; mais la Divinité demeurant 
unie à ce corps insensible, le Saint-Esprit qui réside en 
lui a ses désirs, ses sensibilités et ses passions pour ainsi 
dire, de sorte que ce corps insensible, étant tout péné- 
tré de la Divinité et rien que de la Divinité * , n'a plus 
aucun sentiment pour les choses de la terre, et tout ce 
qui est sensible en lui ne l'est gue par le sentiment 

1. L'édit. supprime bien à tort : et rien que de la Divinité. 



JACQUELINE PASCAL. DE 4 646 A 4 65«. U9 

unique de l'esprit de Dieu, puisque ce n'est autre chose 
que lui-même. 

J'apprends de là que Tinsensibilité qui me doit 
rendre immobile à tous les événements du monde , 
bons et mauvais, ne doit pas me rendre incapable de 
sentir plus aucune joie ou tristesse, mais seulement 
de celles du monde, me rendant d'autant plus sensible 
aux choses qui regardent Dieu, que n'étant nullement 
occupée de celles de la terre, Je n'aurai à penser qu'à 
celles-là, parce qu'ayant fait une abnégation entière 
de mon esprit propre, je ne dois plus agir que par le 
mouvement de l'Esprit de Dieu. ' 

XXIV 

Encore que Jésus dans tout le temps de sa mort n'ait 
aucunement de vie, néanmoins ses pieds et ses mains 
par leurs plaies , sa bouche même et sa langue par 
rattouchement du fiel, et enfin toutes les blessures de 
son corps étoient autant de langues et de voix qui, par 
on langage très-intelligible, autant qu'elles en étoient 
capables sans sortir de leur état, publioient les gran- 
deurs de Dieu qui avoient exigé une telle satisfaction, 
et reprochoient aux hommes leurs péchés qui avoient 
besoin d'une telle réparation, et prèchoient sans cesse 
aux chrétiens la grandeur de leurs devoirs ; et parmi 
tout cela sa bouche a effectivement gardé le silence. 

Cela m'apprend qu'encore que je ne doive point me 
faire sur toutes ces choses, autant que je puis, dans la 
condition où il a plu à Dieu de me placer, je dois néai^ 



150 CHAPITRE TROISIÈME. 

moins les publier plus par mes actions que par mes 
paroles, et que, me taisant de paroles et de voix, mes 
actions ne se doivent pas taire. 

XXV 

Jésus mort, quoique sans aucun mouvement, est 
pourtant agité quand il le faut; il est détaché de la 
croix et porté dans le tombeau; mais il n'a point de 
part à tout cela, ne le faisant point par lui-même. 

Cela m'apprend que Je dois agir toutes les fois qu'A 
le faudra, mais que je ne dois jamais faire aucune ac- 
tion par mon propre esprit. 

XXVI 

Jésus est encore quelque temps attaché à la croix 
après sa mort, et, lors même qu'il en est descendu, 
son corps ne laisse pas d'être environné de toutes ses 
plaies : il est toujours dans la pauvreté et dans l'op- — 
probre, et par conséquent dans la privation des biens^ 
contraires à ces maux, en sorte que si, par un miracle 
qu'il n'a pas voulu faire, son âme fût retournée dan?= 
ce corps pour le rendre encore passible, il eût 
même temps senti toutes les pointes de la douleu: 
universelle qu'il sentit lors de la Passion. 

Cela m'apprend qu'encore que la possession de tou 
les biens du monde et la souffrance de tout ce qu'i 
évite avec le plus de soin ne soient pas capables d 
me toucher, parce qu'étant morte au monde je sui:^ 
devenue insensible à tout ce qu'il a et à tout ce qu'i J 



JACQUELINE PASCAL. DE 4 646 A 4 652. 451 

est, je ne dois pas laisser de fuir les uns et de rechercher 
les autres avec ardeur, afin que si, par une punition qui 
neseroit que trop juste, Dieu permettoit à cet esprit du 
monde de revivre en moi pour m'y faire revivre, me 
voyant environnée de tout ce qu'il appelle maux et pri- 
vée de tout ce qu'il appelle biens, Je commence à sentir 
la douleur qu'un tel état cause aux personnes qui sont 
sensibles à tous les événements, et que cette douleur 
que je me serois volontairement procurée me tînt lieu 
de peines satisfactoires pour être sauvée comme par le 
feu. Mais j'espère que comme mon Sauveur n'a pas voulu 
être passible depuis sa mort, il empêchera aussi par la 
toute-puissance de sa grâce ceux qui l'imitent dans sa 
mort de le redevenir à l'égard des choses du monde. 

XXVII 

Jésus eut après sa mort le côté percé d'un coup de 
lance, et il en sortit de l'eau et du sang qui étoit resté 
liquide par miracle, et cette plaie est toujours de- 
meurée ouverte, depuis même sa résurrection. 

rapprends de là qu'après avoir fait mourir en moi * 
la chair, et avec elle toutes les passions qui sont sa 
vie comme la charité est la vie de l'âme, il faut encore 
percer la principale et celle où résidoit plus particu- 
lièrement la vie de la chair, quoique je ne sente plus 
qu'elle ait aucune vie, et que je dois, par des mortifi- 
cations continuelles, tâcher de l'étouffer comme si 

i. L'édit. omet en mot. 



t 



:4 



452 CHAPITRE TROISIÈME. 

elle ne Tétoit pas déjà ; afin que pratiquant tout ce 
qui lui est contraire, Je forme, moyennant la grâce 
de Dieu, une habitude qui, passant en naturel \ soit 
sa mort véritable à mon égard, et soit comme la plaie 
du cœur de mon Sauveur, après laquelle il ne pou- 
voit plus vivre naturellement, afin que par cette plaie 
sortent tous les restes de la foiblesse et de la force 
humaine, qui ne servent qu'à me rendre incapable du 
bien et capable du mal, lequel résidoit dans ce cœur, 
et qui , par un prodige funeste, reste encore en nous 
après être mort au monde. Et il faut sans cesse rouvrir 
cette plaie afin qu'elle ne se referme jamais tout à fait 

XXVIII 

Je vois Jésus mort en trois lieux différents : à la 
croix à la vue de tout le monde, descendu de la croix 
au milieu de ses amis, et dans le tombeau dans une 
entière solitude, et en ces trois lieux il est égalemeit 
mort. 

Cela m'apprend qu'en quelque état que je me puisse 
trouver, de conversation ou de solitude, je dois ,tou- 
jours être morte au monde, aussi bien en l'un comme 
en l'autre. 

XXIX 

I 

Lorsque Jésus est sur la croix environné du peut 
pie, je lui vois les mains pleines de clous qui l'y atta- 

i. L*édit. : en natarell0; 



JACQUELINE PASCAL. DE 4 646 A 4 662. 453 

dent, et il les a vides, lorsque les siens l'ont ôlé de 
la croix, et aussi lorsqu'il est dans le sépulcre. 

Cela m'apprend que si la divine Providence me 
donne en maniement des choses temporelles, je m'y 
dois soumettre, quoique ce soient des liens qui me tien- 
nent attachée aux choses de la terre, et qu'il faut en 
même temps que l'aversion que j'aurai pour toutes 
ces attaches fasse qu'elles me tiennent lieu des clous 
de mon Sauveur, qui lui faisoient de cruelles plaies 
en même temps qu'elles tenoient son corps attaché à 
la croix, et par la croix à la terre qui la soutenoit. Et 
j'apprends du temps où il a eu les mains vides, qu'en 
quelque état que je sois, de commerce avec les 
hommes ou de retraite, je puisse avoir les mains 
Tîdes de tout maniement et de toute affaire, s'il platt 
à Dieu de m'en décharger. 

XXX 

On revêt Jésus-Christ, après sa mort, d'ornements 
convenables aux morts. 

J'apprends de là à témoigner par mes habits que je 
suis morte pour le monde. 

XXXI 

Quoique Jésûs-Christ fût revêtu des ornements des 
morts, néanmoins ils n'étoient que conformes à son 
état, parce qu'il étoit effectivement mort. 

Cela m'apprend qu'encore qu'il soit vrai que je dois 
témoigner par mes habits que je suis morte au monde, 



f 



454 CHAPITRE TROISIÈME. 

je n'y dois rien avoir de singulier et d'extraordinai 
mais simplement conformes à mon état présent. 

XXXII 

Le drap dans lequel on ensevelit Jésus n'étoit 
à lui. 

J'apprends de là à ne me pas attacher aux cho 
qui sont les plus proches de moi, et qui me sont 
plus utiles, et à ne pas les regarder comme m'éf 
propres mais étrangères. 

XXXIII 

Jésus fait paroître qu'il est mort, non-seulem 
par ses habits , qui ne sont pas autres que ceux 
morts, et par la maison qu'il habite qui est le séj 
cre, mais aussi par toutes les postures de son sî 
corps. 

Cela m'apprend qu'il faut témoigner au monde ( 
je suis morte pour lui, non-seulement par mes ha! 
et par ma maison, mais aussi par toutes mes actio 

XXXIV 

Incontinent après la mort de Jésus, son corps 
dérobé aux yeux des hommes pour être enfermé d 
le sépulcre, et depuis ce moment personne ne 
plus vu, même après sa résurrection ; car il n'est 
paru qu'à ses disciples. 

Gela m'apprend qu'après être morte au monde 
dois, me cacher de lui, en sorte qu'il ne me re^ 



JACQUELINE PASCAL. DE 1646 A 1652. 165 

jamais, et que si Je ne puis m'y rendre complètement 
invisible, et que la charité m'oblige à me manifester 
encore à quelqu'un, il faut que ce ne soit qu'à des vé- 
ritables disciples de Jésus-Christ. C'est ce que m'ap- 
prend saint Paul , quand il dit aux chrétiens : Vous 
(tes mortSy et votre vie est cachée en Jésus-Christ, 
n ne dit pas que votre vie soit cachée, ce qu'on auroit 
pu prendre pour un conseil de perfection , mais il 
fit positivement : Votre vie est cachée^ marquant par 
laque c'est l'état naturel du chrétien. 

XXXV 

Jésus a voulu qu'on l'embaumât peu de temps après 
sa mort, sans qu'il en eût besoin pour empêcher la 
conruption de son corps. 

J'apprends de là à ne pas me contenter de mourir 
au monde, mais, quelque vertu que j'aie par la grâce 
de Dieu, à user de toutes les précautions nécessaires 
pour empêcher que je vienne enfin à me corrompre : 
ce qui arrivera en moi très-facilement, si je ne suis 
toujours armée de myrrhe et d'aloès, c'est-à-dire de 
la morUfication et de l'oraison. 

XXXVI 

Jésus, après sa mort, a été renfermé dans un sé- 
pulcre de pierre comme en un lieu de retraite, dans 
lequel il a ôté à ses yeux le moyen de voir naturelle- 
Dient tout ce qui étoit au dehors, et non-seule 
cela, mais il a voulu avoir les yeux fermés parla 




ht 



456 CHAPITRE TROISIÈME. 

étant ainsi privé de la vue même du lieu où il étoit 
renfermé. 

Cela m'apprend qu'il ne suffit pas, pour imiter 
mon Seigneur en ce point, de m'éloigner par affection 
ni même par effort du commerce et de la vue du 
monde, mais qu'il faut que je me dégage *, autant que 
je pourrai, des choses domestiques les plus proches et 
les plus intimes et inséparables de ma condition, 
sans me complaire dans la vue de la jouissance de 
ces choses. 

XXXVII 

Jésus est enfermé seul dans ce sépulcre, étant 
ainsi séparé de ceux mêmes qui étoient morts avec 
lui, et autant du bon larron que du méchant, quoique 
d'ailleurs le bon fût uni à l'âme de Jésus-Christ dès le 
moment de sa mort. 

Cela m'apprend à me séparer, autant qiie je pour- 
rai, des personnes qui ont renoncé au monde comme 
moi, et même des parfaits, afin de m'établir dans 
une solitude réelle et parfaite : mais en même temps 
je m'y dois tenir unie par une affection spirituelle, 
pour jouir ensemble, par une parfaite union de cœur 
formée par la charité, d'une béatitude parfaite, autant 
qu'elle le peut être en cette vie. 

XXXVIII 

Jésus n'est enfermé dans le sépulcre qu'après 

1» L'éditioii : que Je me décharge. 



JACQUELINE PASCAL DE 4 646 A 4 652. 457 

IdJ qu'ilkest entièrem^t mort et que Ton en est assuré. 
Gela m'apprend à ne pas sortir entièrement du 
monde, qu'après que je serai certaine d'être effective- 
ment morte au monde. 

XXXIX « 

En cet état, Jésus est privé de la jouissance de 
tous les objets qui frappent les sens, non-seulement 
parce qu'étant enveloppé d'un drap et d'un suaire, et 
renfermé dans un rocher impénétrable, il étoit comme 
à Tabri de toutes les choses les plus sensibles, mais 
aussi parce que n'ayant plus de vie il n'avoit plus le 
principe du sentiment , et qu'ainsi il s'étoit ôté la fa- 
culté de sentir, quand même il eût été exposé à toutes 
choses. 

Cela m'apprend que pour imiter parfaitement mon 
Sauveur en ce point, il faut non-seulement s'enfermer 
dans des murailles et s'ensevelir sous des voiles, mais 
aussi que des résolutions inviolables ou même des 
Yœux solennels^ nous étant le pouvoir de nous servir 
sans crime * de toutes les choses du siècle, nous en 
rendent l'usage impossible, et nous préservent ainsi 
contre elld^J|âand même nous y serions exposés. 

XL 

Jésus a été enfermé dans un lieu de retraite, mais il 
a voulu qu'il ne fût pas sien. 

1. L*édit. : nous étant le pouvoir de 1. 1. choses du s. 




458 CHAPITRE TROISIÈME 

Cela m'apprend qu'il ne suffit pas de me sept 
cœur d'avec le monde, et même me dérober à ses 
mais qu'il faut que je sois aussi dégagée de l'ai 
du lieu de ma retraite, et que je la dois conî 
comme un lieu d'emprunt. 

XLI 

Tant que Jésus est dans le tombeau il y de 
paisiblement, et en sort néanmoins dans le 
ordonné. 

J'apprends de là à n'avoir ni amour, ni attach 
le lieu de ma retraite. 

XLII 



Jésus est mort dans une parfaite solitude, au 
de toutes les choses créées, mais il est toujours t 
pagné de la Divinité. 

Cela m'apprend qu'il faut qu'un entier dégagi 
pour le moins du cœur, me mette dans une vra 
tude ; mais il faut en même temps que je sois r< 
de l'esprit de Dieu. 




XLIII 

La mort de Jésus n'a point séparé son âme 
corps de la Divinité; au contraire, elle l'a & 
de toutes choses, excepté de la Divinité; et 
été unis d'une manière bien plus admirable, 

il est bien plus difficile de concevoir qu'un 



JÀGQUEUN^%/IlS6AL. de 4 646 A 4 652. 459 

mortel Ait^uni au Dieu vivant, et (pie la même 
DivWté soit udie personnellement à dçux choses 
entièrement séparées. 

rapprends de là qu'il faut que ma mort au monde 
accroisse et augmente mon union avec Dieu , et me 
itmplisse d'une plus grande charité pour lui et pour 
le prochain. 

XLIV 

La mort de Jésus n'a pas détruit son corps, qui est 
demeuré entier dans le sépulcre ; car Dieu n'a point 
souffert que son saint corps ait senti la corruption, et 
la mort n'a rien fait paroître de nouveau que du repos, 
au lieu du mouvement et de l'agitation. 

Cela m'apprend que pour mourir au siècle il n'est 
pas question de détruire et de ruiner son corps, mais 
seulement de faire cesser le trouble et les agitations 
du cœur par un saint repos, établi sur la ruine du 
principe * de ces agitations , qui n'est autre que les 



XLV 

Tant que, Jésus demeure mort, son saint corps 
demeure toujours dans la terre, mais en sorte néan- 
moins qu'il est séparé de tout le commerce des 
hommes. 

Cela m'apprend qu'encore que je sois morte au 
monde, je ne dois pas laisser de demeurer dans la 

^' li'édit. : des principes 




160 CHAptTKE TlkO«IÈMfi. 

♦ V 
terre, 

tout 



), n\ais Jte je dois vivre dans l'éloignement 
\S œmliiSirce du mond^^ 



XLVI * 

Jésus n'est pas oisif dans sa mort, car il va délivr 
les âmes des saints Pères. 

Cela m'apprend qu'il ne faut pas que ma me 
au monde me fasse mener une vie oisive, mais q 
je dois travailler sans cesse à des œuvres de charil 
surtout spirituelles, et autant envers moi qu'envers 
prochain, travaillant à rendre la liberté à tous m 
bons désirs. 

XLVII 

Jésus n^est pas entré triomphant dans le ciel, i 
moment que la mort l'a séparé du monde, mais il 
attendu plusieurs jours après. 

Cela m'apprend à soufKrir en patience la privatl 
des consolations célestes, où les personnes mêmes q 
sont mortes au monde se rencontrent souvent, 
attendre avec quiétude ^ le temps ordonné de Di 
pour me faire entrer dans la possession sensible 
la grâce, qui est la gloire commencée,- ^ ensfti 
l'heure arrêtée de toute éternité pour me donçer entr 
dans la gloire consommée. 

XLVIII 
Jésus est mort, et en mourant il n'a point laissé 1 

1 . L'édit. : patience. 



JACQUELINE PASCAL. DE 1646 A 4 652. 461 

siens orphelins, mais il leur a envoyé son Saint-Esprit, 
qui est son divin amour, pour les assister, et lui-même 
y demeure invisiblement jusqu'à la fin du monde. 

J'apprends de là à me séparer des miens en quelque 
manière que ce soit : j'y dois néanmoins toujours 
•demeurer par une affection qui naisse purement de 
Dieu, et les assister de mes prières. 

XLIX 

Jésus, après sa mort, a été plus environné de ses 
ennemis que de ses amis ; les premiers eussent volon- 
tiers empêché les merveilles de sa nouvelle vie, comme 
ils tâchèrent d'en cacher la vérité, mais ils ne firent ni 
l'un ni l'autre. 

Cela m'apprend que, quoique le nombre de mes 
ennemis soit plus grand que celui de mes vrais amis, 
et que j'en sois sans cesse environnée, cependant après 
nia mort au monde je ne dois pas laisser de continuer 
cette mort par la nouvelle vie que je dois mener malgré 
leurs efforts. 



C'est proprement par la mort du corps naturel de 
Jésus qu'il a donné la vie à son corps mystique, qui 
est l'Église. 

Cela m'apprend qu'il faut que ma mort au monde 
^t le principe de ma vie en Dieu. 

Ll 

^ niystère de la mort de Jésus renferme fous les 

11 




462 CHAPITRE TB^OISIÈ^^E. 

autres qui l'ont précédé, puisqu'ils se dévoie 
terminer à Mite mort, qui devoit seule op 
rédemption diil monde. 

Ce qui nous apprend que dans une âme t 
bons mouvements, tous les bons désirs, les 
actions que Dieu Jui fait faire, n'ont leur perfe 
ne contribuent point à son ' salut , jusqu'à ce 
soient arrivés à ce point d'opérer la mort de la v 
qui s'anéantit * heureusement dans celle de Dieu 
quoi la résurrection ne peut manquer de suiv 
donne une vie nouvelle à ces âmes, lesquel 
renoncé au principe de la mort spirituelle, qu 
propre volonté. Amen. 

1. L'édit. et le manusc. : leur s. x 

2. Uédit. et le manusc. : {'anéantit. 



JACQUELINE PASCAL. DE 1653 A 4 661. 463 



CHAPITRE QUATRIÈME. 



{■ 



': 1652 A 1661 



iimm Pascal mourut à Paris le 21 septembre 1651. 

}8cq[ueliiie se crut enfin libre de suivre la vocation qui 

^m longtemps s'était déclarée en elle, et Tentrainait 

iïTfeistiblement vers la vie religieuse. Aussitôt que les 

aflaires de la succession furent terminées, elle se retira 

i Port-Royal le i janvier 1652 ; mais quand elle voulut 

«lier plus avant et faire sa profession , elle rencontra 

wi nouvel obstacle du côté d'où elle l'aurait le moins 

attendu, de la part de son frère, de ce même Pascal 

îui, quelques années auparavant, l'avait jetée dans la 

^lévolion , et avait intercédé auprès de leur père pour 

îu'il lui fût permis de se faire religieuse. C'est lui qui 

s'y refusa en 1652, tout comme l'avait fait Etienne 

Pascal. Jacqueline fut donc obligée de lui écrire une 

lettre à la fois forte et tendre, où, tout en lui rappelant 

qu'elle peut se passer de son consentement, elle le lui 

demande avec instance et l'invite même à la céré- 

monie de ses vœux. Il y. a dans cette lettre de la 

fenune et de la sainte, la passion et l'obstination qui 

distinguent toute la famille, unies à une douceur char- ^^ 



464 CHAPITRE QUATRIÈME. 

mante, à la fois les prières les plus humbles et Taccenî 
du commandement. Presque partout la solitaire de 
Port-Royal, qui signe déjà sœur de Sainte-Euphémie, 
emploie envers Pascal le vous grave et officiel ; quel- 
quefois elle redevient Jacqueline et tutoie son frère 
Biaise, comme s'ils étaient encore ensemble avec leur 
fidèle Gilberte dans la maison paternelle. Plus d'un^ 
phrase rappelle Tancienàe écolière du grand Corneille^, 
et le dialogue de Polyeucte et de Pauline : « Ne m'ôte 
pas ce que vous n'êtes pas capable de me donner.. 
S'il est vjai que le monde a conservé quelque impres 



sion de l'amitié qu'il me témoignoit lorsque i'étoi-= 
sienne, à Dieu ne plaise que cela me puisse détourne 
de le quitter, et vous d'y consentir! Ce doit être m -= 

gloire et votre Joie, et de tous mes vrais amis , d'avoi 

ce témoignage de la force de mon Dieu que ce n'e^^i 
pas lui (le monde) qui me quitte mais moi qui l'àbai^- 
donne, et qu'encore que l'effort qu'il fait pour m^ 
retenir semble une punition toute visible de la com- 
plaisance que j'ai eue autrefois pour lui, il plaise à 
Dieu me donner la force d'y résister... N'empêchez 
pas ceux qui font bien , et faites bien vous-même ; ou, 
si vous n'avez pas la force de me suivre, au moins ne 
me retenez pas; ne vous rendez pas ingrat enven 
Dieu de la grâce qu'il a faite à une personne que vous 
aimez... J'attends ce témoignage d'amitié de toi per- 
sonnellement, et te prie pour mes fiançailles qui se 
feront, Dieu aidant, le jour de la Sainte -Trinité... 
J'écris à ma fidèle ; je vous prie de la consoler, si elle 
en a besoin, et de l'encourager... Ce n'est que par 



JACQUELINE PASCAL. DE 4 653t À 4661. 465 

forme que je t'ai prié de te trouver à la cérémonie, 
car je ne crois pas que tu aies la pensée d'y man- 
quer. Vous êtes assuré que je vous renonce si vous 
le faites. » Biais voici la lettre tout entière : 



LETTRE 

DE LA SaUR JACQUELINE DE SAINTE- EUPHÉHIE PASCAL 
A M. PASCAL SON FRÈRE, 
OU ELLE LE PRESSE FORT DE CONSENTIR A SON ENTRÉE EN RELIGION. 

« A. P. R. du Saint-Sacrement, ce \ mars 1652 *. 
« Mon très cher Frère, 

« Je ne puis mieux vous témoigner le désir que j'ai 
îue vous receviez avec paix et dans un esprit tran- 
quille, et fidèle à correspondre aux grâces de Dieu, 
fe nouvelle que j'ai à vous dire, que par le choix 
îue j'ai fait de M. Robier * pour vous la porter. 
L'estime que vous faites de son mérite, de sa vertu 
^ de rhonneiir de son amitié, m'ôte tout sujet de 
craindre que ce qu'il y aura de fâcheux pour vous, 
çii pourra être adouci par la considération de la sa- 
tisfaction et de l'avantage qui m'en revient, ne le soit 
par l'entremise d'une personne qui en est si capable. 

1. Rec. de Marguerite Périer, p. 104. Le Recmil d'Utrecht donne 
quelques phrases de cette lettre, p. 256. 

2. Sic, Je ne trouve ce nom nulle part. Ne faut-il pas lire Rebours, 
«n des confesseurs de Port-Royal, dont Pascal parle à sa sœur avec 
une grande estime, dans une lettre que nous avons publiée pour la 
première fois, Étddes sur Pascal, p. 400. 




166 CHAPITRE QUATRIEME. 

Il a reça avec tant de charité cette commission, qi 
nous devons lui en être éternellement obligés ; vou 
parce qu'il vous aidera à étouffer les sentiments de ! 
nature qui pourroient s'opposer au sacrifice dont Die 
vous offre une si heureuse occasion dans cette rei 
contre en ma personne, et moi, parce qu'il sera l'ii 
strument dont Dieu se servira pour exaucer enfin 1 
prières et les larmes presque continuelles que je 1 
offre depuis plus de quatre ans. Car encore que je se 
libre, et qu'il ait plu à Dieu, qui châtie en favorisa 
et dont les châtiments sont des faveurs, de lever, ( 
la manière que vous savez * et que je n'ose nomm 
pour ne mêler rien de triste parmi ma joie, le se 
obstacle légitime qui pouvoit s'opposer à Tengageme 
où je désiite d'entrer, je ne laisse pas d'avoir beso 
de votre consentement et de votre aveu , que je d 
mande de toute l'affection de mon cœur, non pas poi 
pouvoir accomplir la chose, puisqu'ils n'y sont p 
nécessaires, mais pour pouvoir l'accomplir avec joi 
avec repos d'esprit, avec tranquillité, puisqu'ils y soi 
nécessaires absolument , et que sans cela je ferai 1 
plus grande, la plus glorieuse et la plus heureuse ac 
tion de ma vie avec une joie extrême mêlée d'ui 
extrême douleur, et dans une agitation d'esprit si ii 
digne d'une telle grâce que je ne crois pas que voi 
soyez assez insensible pour vous pouvoir résoudre 
me causer un si grand mal. 
<& C'est pourquoi je m'adresse à vous ^ comme a 

1. La mort de leur père. 



JACQUELINE PASCAL. DE 4 652 A 4 661. 167 

maftre en quelque façon de ce qui me doit arriver, 
pour vous dire : Ne m'ôtez pas ce que vous n'êtes pas 
capable de me donner. Car encore que Dieu se soit 
servi de vous pour me procurer le progrès des pre- 
iiiers mouvements de sa grâce, vous savez assez que 
c'est de lui seul que procède tout l'amour et toute la 
joie que vous avez pour le bien ; et qu'ainsi vous êtes 
bien capable de troubler la mienne, mais non pas de 
me la redonner, si une fois je viens à la perdre par 
Yotire faute. Vous devez connoître et sentir en quelque 
façon ma tendresse par la vôtre , et juger si je suis 
assez forte pour être à l'épreuve de la douleur que 
f en rç^vrai. Ne me réduisez pas à l'extrémité ou de 
différer* ce que je désire depuis si longtemps avec tant 
d'ardeur, et de me mettre ainsi au hasard de perdre 
ma vocation, ou de faire bassement, et avec une lan- 
gueur qui tiendroit de l'ingratitude , une action qui 
doit être toute de ferveur, de joie et de charité, pour 
répondre à celle que Dieu a eue de toute éternité pour 
nous en nous choisissant pour ses épouses avant de 
nous avoir créées, et de me rendre par ce moyen tout 
à fait indigne des grâces que je dois attendre dans tout 
le reste de ma vie, par la lâcheté que j'aurois eue 
dans ces commencements ; et ne m'obligez pas à vous 
regarder comme l'obstacle de mon bonheur, si vous 
êtes capable de diflférer l'exécution de mon dessein, 
<ïu comme l'auteur de mon mal, si vous êtes cause que 
je l'accomplisse avec tiédeur. 

« Si j'avois moins d'expérience de ce que peut la 
tendresse naturelle sur ceux de notre famille, j'appoi^^V 



468 CHAPITRE QUATRIÈME. 

terois moins de précautions à vous faire consentir à 
une chose toute sainte et toute juste, parce que les 
grâces naturelles et surnaturelles que Dieu vous a 
données devroient vous porter même à m'encourager 
dans mon dessein, si j'étois assez malheureuse pour 
m'y affoiblir. Je n'ose encore attendre cela de vous, 
quoique j'eusse droit de l'espérer dans les connois- 
sances que vous avez ; mais j'attends que vous ferez 
un eflfort sur vous-même, pour ne pas vous mettre en 
état de me faire perdre les grâces que j'ai reçues, et 
de m'en répondre devant Dieu, à qui je proteste que 
ce sera à vous seul que je m'en prendrai et que je les 
redemanderai. Dieu nous garde l'un et l'autre de tom- 
ber dans ce malheur ! 

<c Je sais bien que la nature fait arme de tout en ces 
rencontres, et que, pour fomenter ce qu'elle vous sug- 
gérera, tout le monde ne manquera pas en cette occa- 
sion d'exercer cette sorte de charité et de ferveur qui 
lui est ordinaire et qui ne s'oppose qu'au bien. Il n'y 
a pas assez longtemps que j'en suis sortie pour avoir 
oublié que l'estime et l'applaudissement qu'il a pour 
la vertu est un des meilleurs moyens dont notre en- 
nemi se sert pour l'affoiblir insensiblement dans une 
âme, sous prétexte de la communiquer aux autres, et 
que ce qu'il voit bien qu'il ne pourra emporter par 
violence, il tâche de l'emporter par les caresses que le 
monde nous fait. Il n'a pas manqué d'inspirer aux 
tyrans cette sorte de supplice pour ébranler la foi et 
la constance des martyrs, et il ne manque pas de la 
suggérer aux meilleurs amis, dans la paix de l'Ëglise, 



JACQUELINE PASCAL. DE 4 652 A 4 661. 469 

pour vaincre la persévérance des fidèles. Résistez cou- 
rageusement à cette tentation si elle vous arrive, et 
lorsque le monde vous témoignera quelque regret de 
ne me plus voir, tssurez-vous que c'est une illusion 
qui disparoitroit incontinent, s'il n'étoit question de 
s'o[çoser à un bien, puisqu'il est impossible qu'il ait 
une véritable amitié pour une personne qui n'est point 
à lui et qui n'y veut jamais être, et qui n'a point pré- 
sentement de plus grand désir que de le détruire à son 
égard, en l'abandonnant pour jamais par un vœu so- 
lennel et par l'engagement dans une vie tout opposée 
à ses maximes^ et qui donneroit de bon cœur tout ce 
qu'elle a de plus cher pour imprimer un sentiment 
pareil dans toutes les âmes qu'elle connoît. Que s'il 
est vrai qu'il a conservé quelqu'impression de l'amitié 
qu'il me témoignoit lorsque j'étois sienne, à Dieu ne 
plaise que cela me puisse détourner de le quitter, et 
vous d'y consentir ! Ce doit être ma gloire et votre 
joie, et de tous mes vrais amis, d'avoir ce témoignage 
de la force de la grâce de mon Dieu, que ce n'est pas 
lui qui me quitte, mais moi qui l'abandonne, et qu'en- 
core que l'efifort qu'il fait pour me retenir semble une 
punition toute visible de la complaisance que j'ai eue 
autrefois pour lui, il plaise à Dieu me donner la force 
d'y résister, et que tous ses efforts ne servent qu'à 
faire éclater la victoire qu'il a daigné remporter dans 
mon cœur sur tous les charmes et les promesses du I 
monde, qui sont si vaines et si bornées qu'il ne faut 
qu'un peu de raison, éclairée de la foi et soutenue 
par la grâce, pour faire quitter avec joie par avance 



470 CHAPITRE QUATRIEME. 

ce qu'il faudra quitter par nécessité dans quelqu 
moments. Ne vous opposez pas à cette lumière divin 
n'empêchez pas ceux qui font bien, et faites bien voi 
même ; ou si vous n'avez pas la fùtte de me suivi 
au moins ne me retenez pas ; ne vous rendez pas ingj 
envers Dieu de la grâce qu'il a faite à une person 
que vous aimez ; plus elle doit vous être chère» pi 
les faveurs qu'elle reçoit vous doivent être sensible 

(£ S'il nous est recommandé de ne point négliger : 
châtiments du Seigneur, combien moins les grâces, 
la plus grande et la plus rare de ses grâces ! Je pai 
de l'extérieure par laquelle il me permet d'être a 
mise au nombre de ces anges visibles qui ne son|^ 
monde que pour Tadorer, et qui n'ont d'autre occ 
pation extérieure ni d'autre désir dans le cœur que 
le servir dans toute l'étendue que peuvent des ccé 
tures mortelles; car pour l'intérieur, qui me rendr 
un ange en cette manière, si elle trouvoit en moi u 
matière disposée, je reconnois que J'en ai très-pe 
quoique ce peu surpasse infiniment mon mérite. C* 
ce qui doit augmenter notre reconnoissance et no' 
admiration de cette faveur infinie et incompréhensit 
de notre Dieu envers une créature qui s'en est rend 
si indigne. 

« Je suis tellement touchée de cette pensée à l'heu 
que j'écris que, si J'osois, Je crois que Je ferois ui 
confession de toute ma vie, pour vous faire mieux coi 
prendre quelle est la miséricorde de Dieu envers me 
mais elle ne sera point nécessaire, si vous voulez ' 
peu rappeler votre mémoire pour vous ressouvenir è 



JACQUELINE PASCAL. DE 4 653 A 4 664. 474 

temps où j'aimois le monde» et où la connoissance et 
rameur que j'avois pour mon Dieu me rendoient d'au- 
tant plus coupable que je partageois mon cœur entre 
ces deux maîtres avec une inégalité qui me couvre de 
confusion, surtout quand il me ressouvient que les 
axhortations fréquentes que vous me faisiez sur ce 
sujet ne pouvoient me faire concevoir que je ne pusse 
ailler deux choses aussi contraires que sont l'esprit 
du monde et celui de la piété. Voilà un solide fonde- 
ment pour rendre notre reconnoissance éternelle en- 
Tere Dieu de ce qu'il daigne me retirer, non-seulement 
de ce dangereux aveuglement, mais aussi m'établir 
dans un lieu et une condition où je n'aie plus sujet de 
craindre d'y retomber. 

« Je finis tout court , parce que j'aurois tant de 
choses à dire sur le sujet des obligations que je vous 
ai (lesquelles je vous prie de ne pas détruire , et de 
m'aider à les conserver, comme J6 ferai malgré vous- 
même et tout ce qui s'y pourroit opposer, afin de les 
augmenter en les conservant, et de ne pas détruire ce 
que vous avez édifié), sur ces avantages inconcevables 
de la profession que j'embrasse et de la maison où je 
suis, sur ce que vous et moi devons à Dieu, non-seu- 
lement en général comme les créatures, mais aussi en 
particulier, et sur plusieurs autres choses, que, si je 
tfy étendois, ce seroit plutôt un livre qu'une lettre. 

« Je suis dans l'impatience d'apprendre comment 
vous aurez reçu cette nouvelle, quoiqu'il me semble 
que ce seroit vous faire tort de douter que vous ne 
l'eussiez bien reçue, si on ne pardonnoit à la nature 



172 CHAPITRE QUATRIÈME. 

toutes les agitations qu'elle aura pu causer ; mais il 
ne faut pas qu'elle soit maîtresse. Surmontez-la par 
mon exemple, ou plutôt par celui des apôtres qui re- 
çoivent avec une sainte Joie la séparation de notre 
Seigneur. Sur quoi il y auroit encore beaucoup de 
choses à dire. Fais par vertu ce qu'il faut que tu fasses 
par nécessité ; donne à Dieu ce qu'il te demande en le 
prenant; car il veut que nous lui donnions ce qu'il 
nous ôte, comme nous faisons véritablement ce qu'il 
fait en nous. Je suis ravie que vous ayez cette occa- 
sion de mériter, et J'espère que cette offrande néces- 
saire vous disposera et méritera la volontaire que Je 
souhaite de tout mon cœur, et qui va être presque 
tout mon souhait à cette heure que J'ai obtenu ce que 
Je désirois pour mon regard. Contentez-vous que c'est 
pour votre considération que Je ne suis pas céans il y 
a plus de six mois, et que J'aurois l'habit sans vous ; 
car nos mères ont reçu le noviciat de quatre années 
que J'ai fait dans le monde pour toute épreuve, et la 
volonté que J'ai de bien faire en me laissant conduire 
avec simplicité pour toute perfection; si bien que la 
seule peur que J'ai eue de fâcher ceux que J'aime a 
différé Jusques ici mon bonheur. Il n'est pas raison- 
nable que Je préfère plus longtemps les autres à moi, 
et il est Juste qu'ils se fassent un peu de violence pour 
me payer de celle que Je me suis faite depuis quatre 
ans. J'attends ce témoignage d'amitié de toi principa- 
lement, et te prie pour mes fiançailles qui se feront, 
Dieu aidant, le Jour de la Sainte-Trinité. Je prie Dieu 
qu'il nous envoyé son Saint-Esprit pour nous y disposer. 



JACQUELINE PASCAL. DE 1632 A 1661. 173 

« N'est-ce pas une chose étrange que vous vous 
feriez un grand scrupule, et que tout le monde vous 
voudroit mal, si pour quelqu'intérêt que ce fût vous 
vouliez m'empêcher d'épouser un prince, encore que 
je dusse le suivre en un lieu fort éloigné de vous! 
Faites vous-même l'application et mettez toutes les 
différences; car cette lettre est déjà trop longue pour 
Tamplifier encore. J'écris à ma fidèle ; je vous prie de 
la consoler, si elle en a besoin, et de l'encourager. Je 
lui mande que si elle s'y sent disposée, et qu'elle croye 
que je la pourrai encore davantage fortifier, je serai 
ravie de la voir, mais que si elle vient pour me com- 
battre, je l'avertis qu'elle perdra son temps. Je vous 
en dis de même, et à tous ceux qui voudroient l'entre- 
prendre, pour vous épargner à tous une peine inutile, 
le n'ai que trop patienté. Dieu veuille que le déchet 
que cela m'a causé se répare par la pénitence que je 
désire d'en faire! Je prie Dieu de tout mon cœur qu'il 
tfimpute point à ceux qui se sont opposés à moi depuis 
quatre ans le péché qu'ils ont commis en cela, et qu'il 
leur pardonne à cause que véritablement ils ne sa- 
voierit ce qu'ils faîSoient. 

« Ce n'est que par forme que je t'ai prié de te trou- 
ver à la cérémonie, car je ne crois pas que tu aies la 
pensée d'y manquer. Vous êtes assuré que je vous 
renonce si vous le faites. Adieu, je suis de tout mon 
cœur, M. T. C. F., V. T. H. et 0. sœur et servante, 
S. J. de Sainte-Euphémie. 

« Faites de bonne grâce ce qu'il faut que vous fas- 
siez, c'est-à-dire en esprit de charité, et ne me donne;^ 



174 CHAPITRE QUATRIÈME. 

point de déplaisir, car il me semble que je ne vous en 
ai point donné de sujet. » 



FRAGMENT 

d'une lettre de mademoiselle JACQUELINE PASCAL 

a madame périer, sa soeur, 

ou il est parlé de son entrée en religion et de l'opposition 

qu'y avoit m. pascal, son frère 1. 



« Il n'y a qu'affliction partout, excepté moi qui 
suis dans la joie; car le jour est arrêté pour ma vê- 
ture qui sera. Dieu aidant, comme je l'eqpère, le jour 
de la Sainte-Trinité. J'aurai pour compagnes dans 
cette action, ou plutôt pour modèles, M"® de Luzanci, 
qui est mon ancienne de deux mois, et une autre 
bonne sœur que vous ne connoissez pas, qui recevront 
aussi le saint habit. Il me semble que c'est un songe 
de m'en voir si proche après tant d'oppositions. J'au- 
rai toujours peur que ce ne soit une illusion jusqu'à 
ce que toute la cérémonie soit faite. Je ne perdrai 
point le temps ( à vous exprimer ) ma joie, car vous 
n'en doutez ; il suffit que la persévérance dans ma ré- 
solution témoigne que je n'ai point été trompée dans 
mon attente, et que je puis dire comme David : Sicttt 
audivimiiSy sic vidimus in civitale Dei nostri. 

« Je fis porter cette nouvelle à mon frère par M. Ro- 
bier ^. Il vint le lendemain fort outré, avec un grand 

i. Rec. de Marguerite Périer, p. 25. 

2. Comme dans la lettre précédente. Lisez Rebours. 



JACQUELINE PASCAL. DE 4 052 A 4 664. 475 

mal de tête que cela lui causoit, et néanmoins fort 
adouci ; car, au lieu de deux ans qu'il me demandoit 
la dernière fois, il ne vouloit plus me faire attendre 
que jusqu'à la Toussaint. Mai§, me voyant ferme à ne 
pas attendre, et assez complaisante néanmoins pour 
condescendre à lui donner quelque peu de temps pour 
se pouvoir résoudre, il s'adoucit entièrement et eut 
pitié de la peine que cela me faisoit de différer encore 
une chose que je souhaite depuis si longtemps. Il ne 
se rendit pourtant pas à l'heure; mais M. d'Andilly, 
à ma prière, eut la bonté de l'envoyer quérir samedi 
et Fentreprit avec tant de chaleur et tant d'adresse 
qu'il le fit consentir à tout ce que nous voulions ; de 
sorte que nous en demeurâmes là, qu'il me pria de 
faire mon possible pour gagner sur moi de différer un 
temps considérable, et que si je ne voulois pas, il 
aimoit autant que ce fût le jour de la Trinité que 
quinze jours après ; de sorte que ce sera pour ce jour- 
là, s'il ne survient des empêchements qui ne me re- 
gardent point. )» 

Jacqueline fit profession à Port-Royal, au commen- 
cement de l'année 1653. Mais ne consentant pas à 
être à charge à une maison fort peu riche, elle voulut 
y apporter une dot, et elle crut qu'elle le pouvoit faire 
sur sa part de l'héritage paternel. Cette résolution 
étonna M"*® Périer et surtout Pascal, qui avait compté 
sur la part de sa sœur et qui ne s'exécuta qu'avec 
peine. Tout le détaîl de cette affaire est expliqué dans 
une Relation écrite par Jacqueline dans le dessein de 



ne CHAPITRE QUATRIÈME. 

rendre hommage au désintéressement de Port-Royal. 
Cette relation a été imprimée dans les Mémoires sur 
la vie de la mère Angélique^ t. III, p. 54. Elle manque 
dans le Recueil de Marguerite Périer. Mais nous en 
avons rencontré dans une bibliothèque particulière 
trois copies manuscrites assez anciennes. L'homme 
excellent qui nous les a communiquées , ne voulant 
pas être nommé, échappe à l'expression publique de 
notre reconnaissance*. L'un de ces manuscrits est in- 
titulé : Recueil de pièces -^ l'autre : Vie de la mère 
Angélique Amauldy abbesse de Port-Royal^ le troi- 
sième est un Recueil de Diverses lettres de piété de 
quelques religieuses de Por^Royal et autres per- 
sonnes. Les deux premiers se ressemblent entièrement 
ainsi qu'à l'imprimé ; le dernier en diffère profondé- 
ment et pourrait bien exprimer Toriginal lui-même. 
Nous le désignerons par la lettre A et lui emprunte- 
rons plus d'une variante. 

i. Nous pouvons aujourd'hui nommer M- Paris, Janséniste éclairé 
et vertueux, de son vivant chef de bureau à la chancellerie de la Lé- 
gion d'honneur, gardien fidèle d'une précieuse bibliothèque qui depuis 
un siècle se transmet par testament, et renferme des livres et des 
manuscrits tous relatifs à Port-Royal. Admis par M. Paris à visiter 
cette bibliothèque, nous y avons trouvé plus d'une pièce intéressante 
dont nous avons fait usage ici et ailleurs. 



JACQUELINE PASCAL. DE 1652 A 4664. 477 



RELATION 

DE LA 5CE0B JACQUELINE DB SAINTE-EDPH3ÊMIE PASCAL K 
GLOIRE A JÉSÇS, AU TRÈS SAINT SACREMENT. 

« A Port-Royal, ce iO juin 1(J53. 

« Je 06 puis douter, ma très chère mère ^9 que votre 
charité ne vous ait fait prendre part à Taffliction très 
sensible que Dieu m'a envoyée dans le temps de ma 
prrfession, peut- être pour servir de contrepoids à 
l'extrême Joie que j'en avois : c'est ce qui m'oblige, 
par une Juste reconnoissance, de vous faire participer 
à la consolation que J'y ai reçue. C'est à ce dessein 
pe Je me donne l'honneur de vous écrire. Mais parce 
qu'il est nécessaire, pour vous donner l'intelligence 
du tout, que vous soyez informée de mon aventure, 
j'ai cru que Je devois vous en faire un petit abrégé 
qui servira en même temps pour vous en donner l'é- 
claircissement et pour satisfaire à l'obligation que J'ai 
de publier, au moins entre nous, puisqu'il m'est im- 
possible de le porter plus loin, ce que J'ai reconnu par 

i. Tel est aussi le titre que donne le manuscrit A. Les deux autres : 
Relation de ma sceur Euphémie qu'il faut tenir secrète à cause des 
personnes qu'elle touche. Gloire à Jésus, au Très-Saint-Sacrement, à 
Port-Royal, ce 10 juin 1653. A ma très chère mère, mère prieure de 
Port-Royal. Nul manuscrit ne contient les notes marginales qui dans 
l'imprimé sont évidemment l'œuvre des éditeurs, et que nous avons 
supprimées. 

2. C'était la mère Dorothée de Plncamation Lecomte. Voyez les 
Mémoires sur la vie de la mère Angélique, à l'endroit cité ci-dessus. 



t 



178 CHAPITRE QUATRIÈME. 

une notable expérience du désintéressement de cette 
maison, de la grande charité de nos mères et de la 
pureté de leurs intentions et de leur conduite, qui a 
tellement paru dans mes affaires qu'il ne faut point 
d'autre preuve pour reconnoître qu'elles ne regar- 
dent jamais que Dieu en toutes les choses où elles sont 
obligées d'agir. 

« Ma conscience me presse , ma très chère mère , 
de rendre à la vérité que je connois ce témoignage qui 
est d'autant plus digne de foi qu'il est tout volontaire, 
et que même je n'ose le rendre public, parce que la 
modestie de notre mère ne pourroit jamais le souffrir. 
C'est ce qui m'empêche d'oser tenter ce que la grati- 
tude et la justice demandent de moi, de peur que 
l'obéissance ne m'interdise ensuite le peu qui m'est 
encore permis, puisqu'on ne me l'a pas défendu , qui 
est de vous en laisser un petit mémorial, qui conserve, 
à la faveur du silence et du secret que nous garderons 
entre nous, la mémoire de ce qui s'est passé, laquelle 
nous serions autrement contraintes de laisser périr; et 
ce sera le monument de ma reconnoissance , et le 
iBdèle témoin du souvenir qui me reste de la grâce que- 
j'ai reçue, puisque je ne puis rien de plus*. 



1. Manuscrit A. « Ma conscience me presse de rendre ce témoi- 
gnage à la vérité, qui est d'autant plus digne de foi qu'il est plus 
volontaire, et que même je n'ose le rendre public, parce que, comme 
vous savez, la modestie de notre mère ne le pourroit jamais souffrir; 
et quoique ce soit peu pour sa gloire qtie d'en parler à une personne 
qui a une connoissance parfaite des grâces que Dieu lui a départies, 
néanmoins j'espère que Dieu l'aura agréable parce qu'il voit dans 
mon cœur que sijepouvois quelque chose deplusj^our lui témoigner 



JACQUELINE PASCAL. DE 4 652 A 1664. 479 

(( Vous saurez donc, ma chère mère, qu'aussitôt 
que j'eus mes voix pour ma profession, Je récrivis à 
mes parents pour mettre la dernière main. à mes 
affaires, et pour leur donner avis de la disposition 
que je désirois faire du peu de bien que Dieu m'avoit 
donné. Je leur déclarois avec beaucoup de liberté et 
de franchise que je désirois rendre à Dieu ce bien, 
puisque je m'en dépouillois, car je croyois avoir 
tout sujet de m'assurer qu'ils approuveroient tous 
mes desseins; et connoissant le fond de mes inten- 
tions et la disposition de mon cœur à leur égard, 
j*avois la vanité de présumer qu'il ne m'étoit jamais 
possible de les fâcher» quelque chose que je fisse. 
Tous savez que j'avois quelque raison de vivre dans 
cette confiance, vu l'union et l'amitié que nous avions 
toujours eues ensemble. 

« Cependant ils s'offensèrent au vif de mes desseins, 
et crurent que je leur faisois une sensible injure de 
les vouloir déshériter en faveur de personnes étran- 
gères, que je leur préférois, disoient-ils, sans qu'ils 
m'eussent jamais désobligée. Enfin, ma chère mère, 
ils prirent les choses dans un esprit tout séculier, 
comme auroient pu faire des personnes tout du 
monde qui n'auroient pas même connu le nom de la 
charité, et ils regardèrent celle que j'avois dessein de 
faire à quelques personnes, dont ils n'ignorent pas les 
besoins, comme des marques d'amitié envers elles, à 

fna reconnoissance, je Vembrasserois de toute mon affection, et que 
voyant que je ne puis le faire paroître autrement, j'essaye au moins 
de conserver la mémoire de la grâce que j'ai reçue^ n 



480 CHAPITRE QUATRIÈME. 

leur préjudice, sans vouloir reconnoître le motif qui 
m'y poussoit * . 

<c Dieu le permit ainsi sans doute pour nous humi- 
lier Tun par Tautre, et nous faire connottre de plus 
en plus coml)ien peu on doit faire cte fondement sur 
Tamitié des créatures; car je ne puis attribuer cet 
aveuglement, si le respect que je leur dois me pennet 
de le nommer ainsi, à une autre cause qu'à un secret 
jugement de Dieu sur nous, puisqu'il est certain 
qu'ils ont tous trop de lumières dans les choses de 
Dieu pour que je dusse m'attendre à les trouver en- 
core si humains dans une aifaire de piété» et qui 
d^ailleurs étoit de si petite conséquence et les inté* 
ressoit si peu que je n'avois pas cru devoir hésiter 
un moment à leur proposer ce prétendu déshérite- 
ment, que je ne désirois faire que pour Dieu, parce 
que je me tenois assurée non-seulement qu'ils l'ap- 
prouveroieut , mais aussi qu'ils seroient eux-mêmes 
bien aises de participer par leur consentement à ces 
petites charités que j'avois dans l'esprit, vu qu'eux- 
mêmes en font souvent qu'on peut appeler considé- 
rables *. 

1. A. ft Cependant ils s'irritèrent si fort de mes desseins, croyant 
qite je leur faisois une sensible injwre àe leur préférer des personnes 
étrangères à qui je voulois faire du bien en les déshéritai, comme 
s*ils m*avoient désobligée, qu'enfin, ma chère mère, ils prirent pres- 
que la charité que j^avois dessein de faire, pour une marque d*amitié 
envers ces personnes à lewr préjudice, tonl en ^amaniète qu'auroienX 
fait des personnes vraiment du monde, et qui n*auroient sçu ce que 
c'est d'être à Dieu. Et il le permit pour nous humilier... » 

2. A. K ... de la plus petite conséquence, Cest la raison pourquoi 
j'hésitois moins, ou pour mieux dire point du tout, à leur proposer ce 



JACQUELINE PASCAL. I)E <6BÎ X 661. 481 

t Mais, ma chère mère, vous n*avez que faire de 
lout cela; il faut seulement vous dire, pour la suite 
-de rhistoire, que ce prétendu manque d'amitié de 
ma part leur donna beau jeu de raisonner sur Tin- 
constance de l'esprit humain et Tinstabilité de mon 
aflection. Mais à la bonne heure, s'ils en fussent 
demeurés là : ils auroient exercé leur esprit sans 
troubler le mien; mais ils ne le firent pas * ; car ils 
m'écrivirent chacun à part, de même style, une 
lettre où, sans me dire qu'ils fussent choqués, ils me 
iraitèrent néanmoins comme Tétant beaucoup. Pour 
toute réponse à mes propositions, ils me faisoient 
une déduction de mes affaires à la rigueur, et me 
déclaroient que la nature de mon bien étoit telle que 
je n*en pouvois disposer en façon quelconque ni en 
laveur de qui que ce soit. Ils en apportoient pour 
raison que, par nos partages, on étoit demeuré d'ac- 
cord que nos lots répondroient solidairement l'un à 
l'autre de toutes les parties qui viendroient à man- 
quer pendant un long temps, et d'autres raisons de 
chicanes qui vous ennuieroient, et qui n'eussent pas 
été telles sans doute s'ils n'avoient pas été en mau- 
vaise humeur. Je sais bien cependant qu'à la rigueur 
elles étoient véritables : mais nous n'avions pas accou- 

déàhiriMnint, cofnme ils le nommaient, me tenant certaine Çftt'ils se- 
raient ravis de participer par leur consentement,,, » 

1. A. uCe prétendu manque d'amitié de ma part leur donna beau 
jeu de raisonner sur l'inconstance de Vesprit humain, mais ils n'en 
demeurèrent pas là; car ils me donnèrent ensuite un sujet véritable 
de le reconnottre, sans néanmoins me donner envie de l'imiter. Ils 
m écriwrent,; » 



482 CHAPITRE QUATRIEME. 

tumé d'en user ensemble de cette façon. Ils ajou- 
toient que si nonobstant cela je disposois de quelque 
chose, Je les mettrois en procès entre eux, et eux 
contre tous ceux à qui j'aurois donné mon bien, ce 
qu'ils assuroient être inévitable, à cause de quelques 
formalités de justice qu'il falloit garder ; et pour éviter 
ce mal, ils me marquoient qu'ils alloient donner 
ordre à ce qu'il me fftt interdit de disposer de mon 
bien comme n'en n'ayant point le pouvoir, me rédui- 
sant ainsi pour toute chose à une petite somme d'ar- 
gent que j'avois fait venir avant ma vêture, et qu'ils 
ne savoient pas que j'avois employée par avance à 
quelques charités. 

« Jugez, je vous supplie, ma chère mère, de l'état 
où me mirent ces lettres d'un style si différent de 
notre manière ordinaire d'agir. Elles m'imposoieni 
une nécessité inévitable, ou de différer ma profession 
de quatre ans , pour retirer mon bien de l'engage- 
ment où il étoit pour la garantie des autres lots de 
nos partages, sans même savoir si après cela il seroil 
entièrement libre d'ailleurs, ou de recevoir la confu- 
sion d'être reçue gratuitement et d'avoir le déplaisir 
de faire cette injustice à la maison. Aussi la douleur 
que j'en ressentis fut si violente que je ne puis assez 
m'étonner de n'y avoir pas succombé. 

« Aussitôt que la mère Agnès sut que j'étois affli- 
gée, elle m'envoya quérir; je lui témoignai que ce 
qui me touchoit le plus sensiblement étoit cette né- 
cessité où je me voyois réduite, ou de différer ce que 
je souhaitois depuis plusieurs années avec tant de 



JACQUELINE PASCAL. DE 1652 A 1664. 183 

passion, ou de le faire à des conditions qui m'étoient 
si pénibles. Elle me dit plusieurs choses pour me 
consoler, sur ce qu'on ne doit être touché que de ce 
qui est éternel, que tout ce qui n'est que temporel 
n'est jamais irréparable et ne mérite pas d'être pleuré, 
qu'il faut réserver les larmes pour les péchés qui sont 
les seuls malheurs véritables, que tout le reste n'est 
rien, et que quand il en arrive il faut regarder au 
moyen d'en sortir au lieu de perdre le temps à s'en 
afQiger. Elle ajouta avec sa bonté ordinaire que si les 
choses se gouvernoient par ses avis, elles seroient 
bientôt et bien aisément terminées, et qu'elle voudroit 
que je laissasse toutes mes ajGFaires comme elles étoient 
pour ne penser plus qu'à faire profession sans m'in- 
quiéter de rien. 

« Elle me dit encore plusieurs autres belles choses, 
et me parla ensuite avec plus de gaieté, pour ne rien 
oublier de ce qui pouvoit adoucir l'amertume où 
j'étois. Elle disoit « qu'il seroit honteux à la maison 
et incroyable à ceux qui la connoissent, s'il étoit dit 
qu'une novice prête à y faire profession fût capable 
d'être affligée de quoi que ce soit, mais beaucoup 
plus si on sçavoit que c'est de se voir réduite à être 
reçue pour rien, 

« Ensuite elle s'efforça de me faire comprendre 2 
comment c'étoit le plus graud avantage qui pût m'ar- 

!• A. « ^lle ajouta plusieurs choses^ en mêlant la raillerie avec le 
sérieux, afin de ne rien oublier qui pût adoucir la douleur où j'étois : 
elle me disoit... » 

2. A. « Et sur cela, restant dans le sérieux, elle s'eff. » 



484 CHAPITRE QUATRIÈME. 

river ; et elle me dit que notre mère * n'auroit rien 
tant désiré que d'avoir élé libre de faire ce qu'elle 
ûuroit voulu en se faisant prefesse, afin d'avoir pu 
donner tout son bien aux pauvres, et puis d'être reçue 
par charité dans une maison inconnue. 

« Pour ne laisser aucun prétexte de justice à ma 
tristesse, elle essaya de me faire voir comment c'étoit 
aussi non-seulement le plus honorable, mais même 
le plus avantageux et le plus utile à la maison, parce 
que si la charité que nous devons au prochain ne 
nous permet pas de souhaiter qu'il nous fasse des 
injustices, celle que nous nous devons à nous-mêmes 
nous doit donner de la joie quand il nous en fait. 

« Il n'y a point, continua-t-elle*, d'avantage tem- 
porel qui puisse être comparé à celui-là , parce qu'il 
n'y a rien de plus profitable à la religion que la vraie 
pauvreté ; il n'est pas toujours permis de se la procu- 
rer, mais il est toujours bon de la désirer, de l'aimer 
et de se réjouir de tout ce qui peut y contribuer. On 
doit trembler et souvent s'affliger beaucoup quand on 
reçoit des biens , en les regardant comme un piège et 
co)[mne l'ennemi de la vertu et de l'esprit de pauvreté, . 
et il faut se réjouir non-seulement quand on ne reçoit 
pas celui auquel on pouvoit prétendre, mais aussi 
quand on nous ravit celui que nous avions déjà, parce 
qu'au moins nous n'en sommes plus responsables. 
Enfin, ma chère mère, elle se servit de tant de moyens 

i. Ia mère Angélique. 

2. Â. « quand il nous en fait, et qu'il n'y a point d'ftvantage tem- 
porel qui p. » 



JACQUELINE PASCAL. DE 465Î A 4664. 486 

qu'elle me réduisit presque à me réjouir de tout ce 
qui m'avoit affligé le plus , et à n'oser plus avoir de 
douleur que celle qui provenoit de la compassion que 
favois de ceux qui m'en donnoient sujet. Si je fusse 
demeurée dans cette insensibilité, j'aurois été telle 
que la mère Agnès me demandoit. Mais j'étois trop 
M)Ie et trop touchée pour être capable de tant de 
vertu ; et j'avoue * à ma honte qu'un moment après je 
rentrai dans ma premièrlb foiblesse et dans mes pre- 
miers sentiçaents. 

a Ensuite la mère Agnès tue fit parler à M. Singlin, 
à qui je fis le récit de tout ce qui se passoit, tandis 
qu'elle prit la peine de l'aller faire de son côté à notre 
mère; elle revint aussitôt et dit à M. Singlin, de la 
part de notre mère, que son sentiment étoit que je de- 
vois abandonner tout mon bien à mes parents , san3 
m'en mêler non plus que s'il ne m'appartenoit pas, 
les laisser gouverner le tout sans m'en mettre en peine 
et ne penser qu'à faire profession sans me charger 
d'aucun autre soin. 

« IL Singlin ne se rendit pas d'abord à cette pen- 
sée, (baignant qu'il n'y eût peut-être trop de généro- 
sité et pas assez d'humilité dans cette action. Sur quoi 
il nous dit avec beaucoup de force qu'après avoir sur- 
monté la cupidité insatiable du bien qui règne presque 
partout, il faut beaucoup craindre de tomber dans 



1. A. « m'en donnoient snjet. Mais néanmoins ce ne fut qu*un en- 
dormissement, car j'étois trop foible et trop touchée pour être sus^ 
eeptible de tant de vertu^ ei favoue à ma confusion qu'un moment 
après... n <' ' 



486 CHAPITRE QUATRIÈME. 

l'autre extrémité qui consiste dans la cupidité de 
l'honneur qui en revient , la vanité qu'on peut tirer 
des actions qu'on fait ensuite , le mépris de tous ceux 
qu'on y voit encore attachés, et l'ostentation de cette 
vertu ; et qu'après avoir établi son honneur à être au- 
dessus de l'amour des richesses, comme les autres à 
en posséder beaucoup, si on n'y prend bien garde, on 
fait des actions qui sont à la vérité tout opposées , mais 
par le même principe et la même ambition qui fait 
que les uns disputent leur droit avec trop de chaleur 
et que les autres le cèdent avec trop de facilité. 11 faut 
en toutes choses , ajouta-t-il S se rendre neutre et se 
dépouiller de tout intérêt pour ne regarder que ce que 
la Justice demande de part et d'autre. Et si les per- 
sonnes à qui nous avons affaire s'égarent et s'empor- 
tent à quelque injustice contre nous, la charité nous 
oblige de les aider par tous les moyens à se recon- 
noître et à rentrer dans leur devoir à notre égard, 
comme nous leur serions redevables d'un pareil se- 
cours, s'il s'agissoit de l'intérêt d'un autre. Mais* il 
faut prendre garde de ne se point tromper en cela, et 
d'agir par une cupidité secrète qui pourroit se couvrir 
du prétexte de charité. Il faut au contraire que ce 



1. A. « que les autres le cèdent trop Hbrement; gt^il faut en cela 
se rendre maître en ne regardant que ce que la justice demande de 
part et d'autre; et que si les personnes à qui nous avons affaire ^égon 
rent et s'emportent àq.„ » 

2. A. « de rintérèt d'un autre, pourvu qu'on ne se trompe pas soir 
même en cela^ et qu'on n'y agisse point par une cupidité servUe qui 
se pourroit couvrir du prétexte de charité, mais par un désir désin^ 
téressé de voir la jiuiice gardée en touL w 



JACQUELINE PASCAL. DE 4 65S A 4 661. 487 

soit par un désû* hors de tout intérêt de voir la justice 
gardée en tout. 

« Toutefois M. Singlin, après y avoir un peu pensé, 
entra dans le sentiment de notre mère ; car il craignit 
que cette opposition que mes parents formoient si 
hors de propos ne fût une marque qu'ils avoient quel- 
que attache au bien, qu'ils avoient peut-être regardé 
comme une chose qui leur étoit tout acquise; auquel 
cas on n'eût fait que les choquer sans leur être utile, 
en les obligeant de souffrir que les choses fussent au- 
trement qu'ils ne vouloient, ce qui les auroit aigris au 
lieu de les rappeler. Comme il vit que je résistois à 
cela de tout mon pouvoir , et que je ne pouvois souf- 
frir qu'on laissât aller les choses de cette manière, il 
me dit qu'il les connoisseit tous, qu'il étoit bien assuré 
qu'ils étoient raisonnables , et qu'il falloit infaillible- 
ment qu'il y eût quelque malentendu qui les rendît 
déraisonnables en cette rencontre, et qu'ainsi il falloit 
espérer que, lorsque nous pourrions nous voir et nous 
éclaircir de tout, ils feroient de leur propre mouvcr 
ment justice à eux-mêmes et à moi ; qu'en ce cas je 
n'avois que faire de m'en mettre en peine ; mais que 
si après nous être vus ils ne le faisoient pas , ce me 
seroit une preuve du tort que je leur ferois en les y 
contraignant par force dès à présent, et que je ne 
ferois que les irriter et les aigrir*. Pour conclusion, 

1. Le manuscrit A omet tous ces adoucissements et ces politesses de 
IL Singlin au sujet de M"**^ Périer et de Pascal. « Que ce ne seroit que 
le moyen de les aigrir et non pas de les rappeler : et enfin U conclut, 
quelque résistance que j'y apportasse^ que la charité nous obligeoit à 



i 



488 CHAPITRE QUATRIÈME. 

il me dit absolument qu'il falloit me rendre à ce con- 
seil qui, de tous ceux qu'on pouvoit prendre, étoit le 
plus confonne à la charité et à l'exemple que nous 
leur devions. 

« Je ne puis dire avec vérité , ma ch^e mère , à 
cette résolution, qui fut prise avec tant de ferm^ 
qu'elle ne me laissa plus lieu à la résistance, me donna 
plus de confusion de la charité qu'on me faisoit que 
de joie de ce que ma profession ne seroit point diffé- 
rée ; car il me semble qu'elles me partagèrent si éga- 
lement que je ne me pouvois résoudre ni à l'un ni à- 
l'autre. Il fallut néanmoins me déterminer à ce qui 
m'étoit ordonné et qui flattoit si bien mon désir que 
je ne crois pas que j'eusse pu me résoudre à le refu- 
ser. Mais en acceptant cette confusion si peu attendue, 
tout ce que je pus faire pour me consoler * fut de sup- 
plier instamment M. Singlin que , puisqu'on^ vouloit 
bien me recevoir gratuitement, on me reçût en qua- 
lité de sœur converse; c'étoit le seul milieu que 
j'avois pu imaginer pour donner quelque remède à 
mon mal ; et cette pensée ne m'étoit point sortie de 
l'esprit du moment que je m'étois vue réduite à la 
nécessité ou de différer ma profession ou d'être à 
charge à la maison. Car, le premier paroissant impos- 
sible à mon désir, il me sembloit que je ne pouvois 
moins faire que de témoigner aux sœurs, par l'humble 

suivre ce conseil, et qu'U falloit que la chose en eUlAt amsi, sans me 
permettre de répliquer. Je ne puis dire,., n 

1. A. « Et tout ce que je ptts faire pour me consoler dans cette cov^ 
fusion qui était tout à fait insuppcrtable à mon orgueH^.. » 



JACQUELINE PASCAL. DE 4 652 A 1661. 489 

service que je leur eusse rendu toute ma vie, la re- 
Gonnoissanoe que j'avois de la double grâce qu'elles 
me feroient, si, en me recevant gratuitement , leur 
charité vouloit bien favoriser mon impatience. Comme 
je m'en reconnoissois si indigne , je ne pouvois souf- 
frir qu'on ne reconnût pas assez la gratitude que j'en 
conservois» et je croyois devoir m'efforcer de suppléer, 
par le peu de travail dont je serois capable, à ce qui 
me manquoit d'ailleurs. 

a M. Singlin n'improuva pas d'abord cette prq)osi- 
tion, reconnoissant qu'il n'y avoit rien dans la maison 
qui fût plus utile pour moi. Mais parce que Dieu qui 
sonde les cœurs savoit que je n'étois pas digne d'un 
état qui est si élevé en sa présence, et que mon orgueil 
présent et passé méritoit une punition et non pas une 
récom|)ense, il ôta du cœur de M. Singlin la pensée 
de consentir à ma résolution ; car, après l'avoir exa- 
minée, il jugea qu'il ne devoit pas y condescendre, 
à cause qu'il ne trouvoit pas que j'eusse des forces 
suffisantes pour cette condition ; ce qui auroit néce&* 
sairement obligé de me soulager plus que mes com- 
pagnes, et il appréhendoit que cela ne les affoiblit 
en leur donnant lieu de penser qu'on le feroit peut- 
être p^rd' autres considérations, et que ce seroit une 
acceptim des personnes qui est toujours odieuse, 
parce qu'elle offense la charité et l'esprit de la religion 
qui ne permet aucune distinction entre des sœurs. Ainsi 
il se détermina à rejeter absolument la prière que je lui 
faisois, si bien que je me vis réduite à laisser les choses 
dans les termes que notre mère avoit proposés. 



490 CHAPITRE QUATRIÈME. 

a J'écrivis à Theure même à mes parents, selo 
Tordre que M. Singlin m'en donna, et dans le sty] 
qu'il voulut lui-même prescrire, de crainte que je i 
m'emportasse à témoigner trop de chaleur. Il aj 
prouva néanmoins que je leur fisse connoître un pe 
fortement leur injustice et le déplaisir qu'ils m'avoiei 
donné, parce qu'il leur étoit utile de les aider à i 
faire justice à eux-mêmes, en les guérissant de l'op 
nion qu'il étoit clair qu'ils avoient d'être fort offensé 
et qui leur faisoit croire que c'étoit me faire assez i 
grâce * de ne me pas témoigner leur colère par di 
effets plus signalés, et qu'ils n'étoient plus obligés 
rien que de me pardonner dans leur cœur. Mais . 
m'avertit en même temps d'y mêler beaucoup 
marques de douceur et d'affection, et même de te» 
dresse, sans faire paroître aucune aigreur, puisq|^ 
Dieu me faisoit la grâce de n'en point avoir, afin ig 
si l'une leur pouvoit faire apercevoir ce petit égî 
ment, l'autre servît à les en rappeler. Il m'ord( 
surtout de leur faire savoir la charité qu'on avoîl 
me faire professe sans y apporter aucun retardemc 
non pas même pour voir s'il n'y auroit point queh 
ordre à mettre à mes affaires. 

(( Mais il me recommanda de leur marm^r cel 
avec tant de discrétion qu'il ne parût aucune an 
mosité, et qu'il ne semblât point que ce fût un eff< 
de dépit ou de courage, ou une bravade qu'on vouh 

1. À. « qui leur faisoit croire qu'ils gaignoient une assez gran 
victoire sur evujc-mémes de ne pas témoigner plus de colère qu*Us n' 
montraient et qu'ils n'étoient plus obi,,, » 



JACQUELINE PASCAL. DE U52 A 4 664. 494 

leur faire, on bien une invention pour les piquer 
d'honneur; et il me dit d'exprimer nsâvemant et 
ouement les sentiments de la maison et lesliâens, qui 
o'étoient rien moins que toutes ces choses, et de leur 
Taire seulement voir qu'on n'estimoit pas assez un 
petit avantage temporel pour le juger digne de faire 
KjETérer une chose aussi importante pour une âme 
l'est la consécration totale et solennelle qu'elle veut 

à Dieu de soi-même. 
« Cette lettre, qui ne pouvoit pas être courte, 
[ayant occupée presque jusqu'au soir, je ne pus 
notre mère ce jour-là ; mais le lendemain elle fit 
îmbler tout le noviciat pour le voir S comme vous 
qu'elle a coutume de faire lorsqu'elle revient 
(Port-Royal. Je m'y trouvai comme les autres, et 
Jaluant à mon tour, je ne pus m'empêcher de lui 
que j'étois la seule qui fût triste parmi toutes nos 
qui avoient grande joie de son retour. « Quoi! 
ditrelle, ma fille, est-il possible que vous soyez 
triste? N'étiez-vous pas préparée à tout ce 
voyez? Ne saviez-vous pas, il y a longtemps, 
faut jamais s'assurer sur ^ l'amitié des créa- 
le le monde n'aime que ce qui est sien? 
JN['êtes^7VI|j||Abien heureuse que Dieu vous ôte tout 
sujet cOsn uRB||^|mtque vous quittiez le monde 
tout à fait, afin^PV^^^i^iez cette .action avec 
plus de courage, et voii^CTl^^Éh|meespèce de 
nécessité qui vous rende inébranlam^l^^^^so- 

4. L'édit. ! pour la voir.— Il s'agit plutôt du noviciat. A. : pour le voir. 
2. A, « S'assurer ci Tamitié cLo^ créatures* » 



498 CHAPITRE QUATRIÈME. 

lution que vous en avez prise, puisque vous pouvez 
dire Ai quelque sorte que vous n'avez plus personne 
dans le IPnde ? » Je lui répondis, en pleurant, qu'il 
me sembloit que j'en étois déjà si détachée que je 
n'avois pas besoin de cette expérience. Sur quoi elle 
reprit : « Dieu vous veut faire voir que vous vous 
trompez dans cette pensée» car si cela étoit vous re- 
garderiez avec indifférence tout ce qui est arrivé, 
bien loin de vous en affliger comme vous faites ; c'est 
pourquoi vous devez reconnoitre que c'ei^ une grande 
grâce que Dieu vous fait et en bien profiter. » ËUe 
me dit encore plusieurs autres choses sur la vanité de 
toute l'affection des hommes, en me tenant tcnijours 
embrassée avec beaucoup de tendresse, jusqu'à ce 
qu'il fallût la quitter pour laisser approcher les auti^es. 
« Le la»demain, la mère Angélique, ayant remar- 
qué pendant primes une tristesse extraordinaire sur 
mon visage, sortit du chœur avant le commencement 
de la messe, et m'ayant fait appeler, elle fit tous ses 
efforts pour donner quelque soulagement à ma dou- 
leur. Mais parce que cet espace de temps étoit trc^ 
court pour soulager sa charité, aussitôt après la 
messe elle me fit signe de la suivre; et me faisant 
mettre auprès d'elle, elle me tint une heure entière 
la tête appuyée sur son sein, en m'embrassant avec 
la tendresse d'une vraie mère, et là je puis dire avec 
vérité qu'elle n'oublia rien de tout ce qui étoit en son 
pouvoir pour charmer mon déplaisir *. 

1. A. <( d'une vraie mère, et n'oubliant rien de tout ce qui pouToit 
enchanter mon déplaisir. » 



JACQUELINE PASCAL. DE 4 652 A 4 664. 493 

« Plût à Dieu, ma chère mère, que J'eusse eu assez 
de liberté d'esprit et assez de mémoire pour n'avoir 
rien laissé perdre de cette précieuse liqueur qu'elle 
s'efforça de faire entrer dans mon cœur pour adoucir 
Tamertume qu'il ressentoit! J'estimerois avoir beau- 
coup gagné par mon affliction, et j'ose dirfr que je 
vous ferois un rare présent ; mais je n'ai pas eu assez 
de bonheur ni de capacité ; et au lieu de tout conser- 
ver, comme il eût été à souhaiter, tout ce que j'ai pu 
faire a été de ne pas laisser tout perdre. C'est particu- 
lièrement pour conserver le peu qui m'en est resté * , 
que je vous le mets en main par cette lettre, comme 
une relique qui ne laisse pas d'être bien précieuse, 
quoiqu'elle ne soit qu'une petite parcelle d'un grand 
tout. 

ce Notre mère me dit d'abord avec une sévérité 
pleine de douceur : « Je ne puis assez m'étonner, ma 
fille, de vous voir dans la foiblesse où vous êtes pour 
une chose de rien. Vous me surprîtes tellement hier 
quand vous me dites que vous étiez triste que je ne 
saurois assez vous le témoigner. Car je croyois assu- 
rément que vous aviez déjà oublié tout ce qui s'est 
passé, puisque les choses étant demeurées aux termes 
où elles sont vous n'avez plus rien à faire. Je vous 
assure que je ne savois ce que vous vouliez dire ; il 
me fallut un peu de temps pour le deviner et pour 
me remettre toute cette aifaire dans l'esprit. » 

« L'abattement où j'étois ne fut pas assez grand 

1. A. « resté, que je vous envoie ce petit avis, comme une rcl... » 



49:^ CHAPITRE QUATRIÈME. 

pour m'empécher d'admirer eu moi-même un si 
prompt oubli ^ ; car il vous souvient bien, ma chère 
mère, que cette histoire étoit si récente qu'elle p'avoit 
été sue et terminée que le jour précédent; cepen- 
dant elle n'y pensoit déjà plus, ce qui fait voir com- 
bien elle tenoit tout cela dans ^ne complète indifTé- 
rence, et avec quelle sincérité elle avoit voulu que 
je me démisse de toutes choses, en regardant cette 
affaire comme conclue par ce moyen, et comme une 
chose 2 à quoi il n'étoit plus besoin de penser. Mais 
moi qui étois bien éloignée d'une vertu si rare, je ne 
pus lui répondre que par mes larmes. Comme el)e 
s'en aperçut, elle dit, en prévenant l'excuse que j'eusse 
pu lui donner : « Pourquoi pleurez-vous de cela, ou 
bien pourquoi ne pleurez-vous pas autant de tous les 
péchés de ce monde? Si vous ne regardez que Dieu 
là-dedans et l'intérêt de la conscience de vos proches, 
pourquoi, lorsque vous en avez vu tomber quelques- 
uns dans des fautes plus considérables et dans des 
infidélités beaucoup plus importantes au regard de 
Dieu ^, n'avez-vous pas pleuré autant qu'à cette heure, 
où ils n'ont manqué proprement qu'à l'amitié qu'ils 
vous dévoient î » 

« Je lui répondis, comme je le croyois véritable, 
que je n'étois touchée que de l'injustice qu'on faisoit 

1. A. « d'admirer en moi-même le grand dégagement qui parois- 
soit dans ce prompt oubli, » 

2. l.'édit. : moyen à quoi. 

3. Note de Tédit. « La mère Angélique veut parler ici de M. Paschal 
qui, après avoir été touché de Dieu, étoit alors retourné à l'amour du 
monde. U fut pleinement converti en 1654. » 



JACQUELINE PASCAL. DE 4652 A 4664. 495 

à la maison, et que, pour ce qui ne regardoit que moi, 
je ne sentois aucun mouyenient d'aigreur ni de dou- 
leur, et que mon cœur me semblait être insensible de 
ce côté-là. 

« Vous vous trompez, ma fille, me dit-elje ; il n'y a 
Tien qui touche plus ni qui soit plus outrageant que 
l'ajpitié bjesgée *. Vous en avez eu une véritable pour 
eux, et vous voyez que la leur n'a pas été pareille ; 
car epcore qu'il soit vrai qu'ils vous aiment beau- 
coup, voyez-vous, ils sont encore du monde, et toutes 
les grâces particulières que Dieu leur a faites, en leur 
donnant plus de lumières dans les choies de Dieu 
qu'à beaucoup d'autres, n'empêchent pas qu'on 
n'agisse au monde comme au monde, c'est-à-dii^ que 
le propre intérêt marche toujours le premier ; et c'est 
de cela que vous êtes choquée sans y penser. 11 est 
vrai que vous n'avez pas fait de même ; mais c'est 
aussi que vous n'étiez plus du monde , encore que 
vous n'en fussiez pas sortie ; et pour preuve que c'est 
plus vous-même que vous regardez là-dedans que 
l*injustice que la maison souffre, comme vous pensez, 
c'est que vous n'êtes pas émue de la même sorte de 
toutes celles qu'on nous fait. Je sais pourtant bien 
que c'est ce qui vous touche le plus, mais d'une ma- 
nière qui vous regarde ; car l'amour-propre se mêle 
partout, » 
a Sur cela elle eut la bonté de me raconter fort en 

i. A. donne la vraie leçon : « Il n'y a rien d'outrageani ni d'affli- 
geant comme l'amitié blessée, et principalement à une personne qui 
6it teadre comme vous; car vous en avez eu une v..* » 



196 CHAPITRE QUATRIÈME. 

détail plusieurs histoires de même nature, sans néan- 
moins faire connaître les personnes : ce qu'elle me dit, 
je crois, autant pour me donner cette espèce de con- 
solation qui se rencontre dans la société de plusieurs 
affligés, que pour me faire reconnoître qu'on ne prend 
jamais si à cœur l'intérêt de la justice lorsqu'on n'a 
nul intérêt à l'injustice qui se commet, que lorsqu'on 
y a quelque part. Après avoir tiré de moi cet aveu, 
elle ajouta de la plénitude de son cœur ce qui suit : 
« C'est une des raisons qui me fait avoir une grande 
joie que cela soit arrivé, mais je dis une joie sensible 
et véritable, et je ne voudrois pas, pour le double du 
bien que vous aviez, que vous n'eussiez eu cette 
épreuve avant votre profession, car vous n'aviez pas 
été assez éprouvée pendant votre noviciat. Voyez- 
vous, ma sœur, vous avez renoncé au monde avec 
beaucoup de facilité, parce que Dieu vous avoit fait 
la grâce de reconnoître la vanité et le peu de solidité 
de tous les divertissements et de tous les amusements 
du monde qui charment les autres filles et les ravis- 
sent. Vous n^en êtes pas meilleure pour cela; car c'est 
Dieu qui vous en a fait la grâce, quoique vous en fus- 
siez indigne. 11 est certain que vous en étiez fort dé- 
tachée : mais il vous restoit encore deux choses dont 
il falloit vous dépouiller, et vous n'y pensiez point. 
L'une est qu'encore que selon le monde vous n'eus- 
siez pas de grands biens, néanmoins pour la religion 
on peut dire que vous en aviez abondamment, parce 
qu'il ne faut presque rien au prix de ce qu'il faut dans 
le monde. L'autre, c'est que la principale richesse de 



JACQUELINE PASCAL. DE 4 652 A 4 661. 491 

votre maison, c'étoit l'amitié et l'union si étroite qui 
rendoient toutes choses communes entre vous, et dans 
lesquelles vous vous reposiez sans y penser. Dieu vous 
a voulu dépouiller de l'une et de l'autre, pour vous 
rendre vraiment pauvre de toutes façons, et plus en- 
core de l'amitié que du bien ; car vous étiez prête à 
le quitter entièrement, et vous avez fait quelques au- 
Tnônes qui peuvent suppléer en quelque sorte à celle 
que vous désiriez faire à la maison. C'est pourquoi 
^ous devez être satisfaite de ce côté-là ; et votre dé- 
3iuement n'en est pas moins grand, quoique la chose 
n'aille pas suivant votre intention. Mais vous ne son- 
gez point à vous défaire de cette affection et de cette 
^time que vous aviez pour vos proches, parce qu'il 
:Hie vous y paroissoit rien que d'innocent : et en effet, 
'Coût cela étoit en soi fort permis et fort légitime. Ce- 
pendant vous voyez que Dieu demande en vous plus 
^e détachement, et c'est pour cela qu'il a voulu vous 
*iire connoître quels sentiments ils ont pour vous; 
c'est pourquoi je ne puis me lasser de vous dire que 
j'ai une grande joie de ce qui est arrivé ; car ils n'eus- 
sent pas laissé d'être toujours dans les mêmes dispo- 
sitions à votre égard , mais vous n'en eussiez rien su, 
et vous vous fussiez toujours flattée dans la pensée 
qu'ils étoient pour vous comme vous pour eux ; et en 
effet, il y avoit tout lieu de le penser. Mais croyez-moi, 
cela est bien rare ; car les personnes qui se donnent à 
Dieu font toutes choses dans la vue de Dieu, avec fran- 
chise et sincérité, sans mélange d'intérêt : mais ceux 
qui sont encore du monde ne peuvent s'empêcher 



i98 CHAPITRE QUATRIÈME. 

d'avoir toujours quelques vues humaines dans les 
choses même les plus saintes ; et au lieu que les uns 
traitent les choses séculières par l'esprit de Dieu, les 
autres traitent les choses de Dieu par l'esprttdu siècle. 
Il ne faut pas s'en étonner. Il n'est presque pas pos- 
sible de faire autrement tant qu'on vit dans le monde, 
si ce n'est par une grâce de Dieu très-particultèfe, 
parce que tous ceux avec qui on converse en font au- 
tant, et que personne ne conseille iii ne juge des 
choses que selon l'esprit du monde et par là raisott 
humaine, de sorte qu'on ne sait pas même regarder 
les choses en la vue de Dieu. 

<< Ce que je dis peut JBisser pOUr une simplicité. 
Mais jugez vous-même s'il n'est pas vrai que tout le 
monde diroît qu'une personne seroit bien bête, si elle 
ne faisoit pas tout son possible pour conserver le droit 
qu'elle a de prétendre à une succession, et qu^elle eu 
laissât disposer en faveur de quelque autre. Je vous 
dis qu'il est très rare d'en trouver qui ne soient pas 
dans ce sentiment-là, quelque piété qu'ils aient. Car 
on est tellement prévenu de son propre intérêt qu'oti 
ne considère que cela, et que, s'il y a quelque charité 
à faire, on aime toujours mieux qu'elle se fasse par 
ses mains que par celles des autres, encore que cela 
ne soit point ordinaire. Car, croyez-moi, les gens dtt 
monde ne sont guères portés à faire la charité, parce 
qu'ils ne savent ce que c'est que nécessité; ils né 
réprduveiit jamais, car ils ne se laissent manquer de 
rien. C'est pourquoi si j'eusse été ici, et que vous 
m'eussiez parlé de tout cela avant que de faire cette 



JACQUELINE t^AéCAL. DE <6â2 A 1661. 4Ô9 

proptvisitlôn à Vos proches, je voUs àurois prédit à point 
nommé tout Cë que vous voyee ; car j'en ai vu de toute 
manière *. 

a Yoyez-vous , ma sœur, quand une personne est 
hors du mondé, on considère tous les plaisirs qu'on 
lui fait comme une chose perdue. Il n'y avoitque deux 
motifs qui leur pussent faire agréer votre dessein, ou 
la charité en entrant dans vos sentiments, où Tamitié 
en voulant Vdils obliger. Or vous saviez bien qiie celui 
qui a le plus d'intérêt à cette affaire est encore trop 
du monde, et même dans la vanité et les amusements *, 
pour préférer les aumônes que vous vouliez faire à sa 
coUimodité particulière ; et de croire qu'il auroit assez 
d'amitié pour le faire à votre considération, c'étoit es^ 
pérer une chose inouïe et impossible. Cela ne se pou- 
voit foire sans miracle ; je dis un miracle de nature et 
d*àffection ; car il n'y avoit pas lieu d'attendre un mi- 
rafcle de grâce en Une personne comme lui ; et vous 
savez bien qu'il ne faut jamais s'attendre aux mira- 
cles. )* 

ut Je Ue pus m'empècher d'interrompre notre chère 
raèrè, pour lui dire qu'encore que j'euése fait cette 
réflexion , je n'en eusse néanmoiUs peut-être pas été 
détournée de la confiance que j'avois en eux, parce 
que j'âurois cru avoir droit d'espérer un de ces mira- 

1. Ce paragraphe, ainsi que la fin du précédent, est bien plus court 
dans le manuscrit A. 

î. Cet endroit, avec le précédent, prouve combien Pascal passait 
alors pour livré au monde. Voyez aussi plus bas, p. 243-250. C'est 
le temps où a été écrit le fragment sur Vamour^ Étddes sur Pascal, 
p. 4Tf5. 



200 CHAPITRE QUATRIÈME. 

des, puisqu'il y en avoit des exemples dans notre fa- 
mille plus extraordinaires que celui-là, et de feu mon 
père même envers un de mes oncles qui lui étoit déjà 
assez obligé d'ailleurs. 

« Je crois bien cela , me dit-elle ; mais monsieur 
votre oncle étoit un homme engagé dans le monde. 
N'avez-vous jamais ouï dire une petite histoire de la 
vie des Pères du désert, qui a bien du rapport à ce 
que vous dites, encore qu'il ne le semble pas d'abord ? 
Un homme du monde étant venu voir un de ses frères 
qui, après avoir vécu très saintement dans le monde, 
s'étoit retiré dans la solitude, s'étonna beaucoup de le 
trouver mangeant à l'heure des nones, parce qu'avant 
sa retraite il ne dînoit Jamais qu'à l'heure des vêpres. 
Le solitaire, s'en apercevant, lui dit : « Ne vous en 
étonnez pas, mon frère ; ce n'est pas un relâchement, 
mais une nécessité. Quand j'étois dans le monde, je 
n'en avois pas besoin, parce que mes oreilles me re- 
paissoient. Les louanges qu'on donnoit à mes austé- 
rités satisfaisoient si bien mon esprit, que le corps en 
étoit fortifié et animé à les redoubler même, s'il eût 
été besoin. Mais ici, où personne ne dit mot, où l'a- 
mour-propre n'a rien qui le contente, je suis obligé, 
malgré moi, de donner cette satisfaction à la nature, 
parce qu'elle est absolument dépourvue d'ailleurs. » 

« Voyez-vous , ma fille , me dit-elle ensuite , il en 
est tout de même de ce dont vous parlez. Un honnête 
homme dans le monde se sent porté à obliger, même 
au préjudice de son intérêt propre, une personne qui 
demeure dans le monde comme lui, parce que c'est un 



JACQUELINE PASCAL. DE 4 652 A 4 661. 201 

témoin toujours présent et une trompette qui publie 
son action par sa seule vue, et que la gratitude de cet 
homme et les louanges qu'il lui procure le récompen- 
sent de son bienfait, autant de fois qu'il y a des com- 
plaisants qui l'en congratulent. Mais les services qu'on 
rend à une personne qui est hors du monde n'ont rien 
de tout cela. Comme c'est une action purement de 
charité, qui est plus utile à celui qui donne qu'à celui 
qui reçoit, personne ne s'avise de vous en louer. Celle 
qui a reçu le bienfait ne peut pas le publier parce 
qu'elle n'y est pas ; ceux qui le peuvent savoir et l'ap- 
prouver l'oublient aisément, parce qu'ils n'y ont point 
d'intérêt, et personne n'est payé pour les en faire res- 
souvenir. De là vient qu'on tient pour perdu tout ce 
qui se fait aux religieuses, parce qu'on n'y rencontre 
ni honneur ni avantage temporel qui tienne lieu de 
récompense. Tenez cela pour une maxime indubi- 
table, sur quoi il ne faut jamais manquer de faire fon- 
dement, autrement vous serez toujours trompée; j'en 
ai tant d'expériences que je n'en saurois douter. Mais 
la raison même le fait voir ; car c'est proprement là 
le monde et sa manière d'agir : il a toujours été fait 
comme cela et le sera toujours, et s'il étoit autrement 
fait, il ne seroit plus le monde. C'est ^ pourquoi faites 
état que vous n'avez plus aucun ami dans le monde, 
du moment que vous en êtes sortie. Il n'y en a plus 
aucun de qui vous deviez attendre de grands témoi- 
gnages d'amitié, si ce n'est de ceux qui le feroient par 

i. Cette dernière phrase depuis : c'est pourquoi, jusqu'à : sur cela, 
manque dans le manuscrit A. 



202 CHAPltftE QUATRIÈME. 

esprit de charité. Misds eii ce cas ce iie sera pas vous 
qu'ils regarderont, et ils en feront aUtaiit pour la plus 
étrangère. » .^ 

a Sur cela elle rapporta plusieurs Mstoires sembla- 
bles à la mienne, qu'elle avoit vues; et entre autres 
'que les parents d'une fille de condition qu'elle avoit 
fait professe manquèrent contre toute apparence à là 
parole qu'ils lui avoient donnée pour sa dot qui devoit 
être très considérable, en un temps où le monastère 
en aVoit un très notable besoin, et que c'étoit une fille 
qui de tout temps avoit fait profession d'une affection 
très particulière envers ses parents. « h Vous avoue, 
me dit notre mère, que cette injustice me surprit et 
me toucha beaucoup ; car J'àvois tenu cela poUr sûr, 
de la manière qu'ils avoient toujours agi avec nous. 
Cependant feu M. de Saint-Cyran ràè conseilla de sup- 
porter cette dureté, car c'en étoit une véritable, avec 
tant de douceur et de paix qu'il ne voulut pas même 
que je leur en 'parlasse nî leur témoignasse en au- 
cune sorte d'en être blessée, mais que Je fisse tout de 
même que si Je l'avois oubliée ; et il m'assura que, si 
Je le faisois. Dieu sauroit bien récompenser cette perte 
et pourvoir k nos besoins par d'autres voies. » Puis 
elle ajouta : ce Dieu me fit la grâce de le croire et dé 
suivre son conseil ; car Je n'ai jamais ci'u qu'il îfiè fût 
permis de rien faire contre ses.àVis; et j'ai reconnu 
depuis, par des expériences continuelles, là vérité de 
cette promesse, comme vous le voyez vous-ttiême. 

c( C'est pourquoi , ma fille , au nom de Dieu , ne 
vous emportez point contre vos j[)àrènts, ne leur té- 



JACQUELINE PASCAL. Ï)E 16fe2 A 4 661. 203 

moigtiez âuôuù i^es^eiitiiûettt, et que cela n'aliène au- 
cunement votre union. Car enfin , de quoi s*aglt-il ? 
d'un peu de bieû, voilà tDUt ; n'est-ce pas moins qUè 
rien ? Il est vrai qUe le bien est nécessaire à la vie : 
on ne peut pas s'en passer entièrement ; mais dans la 
vérité, il arrive rarement qu'on en manque assez pour 
tomber dans une véritable nécessité ; et c'est cupidité 
que d'en démander pour le superflu. Quand Dieu en 
envoie par des voies légitimes, on peut le recevoir, 
parce qu'il est nécessaire d'en avoir pour vivre. Mais 
quand cela n'est pas, ou même quand il permet qu'on 
nous en ôte du nôtre, en vérité il faut s'en réjouir. Feû 
M. de Saint-Cyran disoit que les richesses sont dans 
le monde comme les humeurs peccantes du corps, 
qui se jettent toujours avec plus d'abondance sur la 
partie la plus faible et la plus susceptible de mal. C'est 
pourquoi c'est un mauvais préjugé pour quelqu'un 
quand on voit que le bien lui vient en abondance de 
tous côtés. De sorte qu*au lieu de vous réjouir quand 
vous voyez qu'on nous donne, vous n'avez rien tant à 
craindre pour cette maison que de voir qu'elle s'en- 
richisse beaucoup, et souvenez-vous-en bien, s'il vous 
plaît. VoUs êtes jeune , et vous pouvez voir quelque 
jour arriver des choses semblables à ce qui se passe 
maintenant en votre personne et en vos affaires. Cela 
me donne grande joie de tout ce qui a été fait. Car 
au moins ^ si jamais on se servoit de votre conseil en 
une pareille rencontre , vous apprendriez à faire aux 
autres ce que l'on vous a fait, 
a Écrivez dotic encore à vos parents, aiouta-l-^ll^ > 



204 CHAPITRE QUATRIÈME. 

et surtout à cette personne que vous savez * qui a le 
plus de tendresse pour vous, et leur témoignez toute 
l'amitié possible avec une grande ouverture de cœur, 
afin qu'ils reconnoissent que c'est avec une entière 
sincérité, et seulement de peur de les blesser, que 
vous vous êtes démise de la disposition de votre bien, 
et que vous ne pensez plus à tout cela ; et quand celui 
qui doit arriver bientôt sera venu, parlez-lui de la 
même sorte sans lui faire le moindre reproche, et non 
pas seulement le moindre mauvais visage au sujet 
de * tout ce qui s'est passé , pour témoigner que vous 
l'avez oublié. En effet, vous devez déjà l'avoir oublié, 
et pour moi Je suis tout étonnée de vous trouver si 
foible en une chose si peu importante. » 

« Elle fit sur cela un peu de silence qui me donna 
lieu de lui dire qu'une des choses qui m'affligeoient 
le plus en cela % étoit le scrupule où j'étois d'avoir 
mal employé mon bien lorsqu'il étoit en ma disposi- 
tion, parce que j'en avois donné une bonne partie à 
des personnes, pendant que je l'aurois pu distribuer 
avec plus de charité. Il est vrai que je pensois alors 
avoir suffisamment pour cela et pour le reste que je 
me proposois de faire. Je craignois néanmoins beau- 
coup d'être coupable au moins de précipitation. Elle 
pensa un peu ; puis elle me dit : « N'ayez nulle peine, 



i. n s'agit évidemment de M"»« Périer et non de Pascal; d'ailleurs 
le manuscrit A porte : à celle que vous sç. Plus bas 11 est question de 
Pascal : celui qui peut arriver bientôt, 

2. A. « le moindre mauvais visage de tout ce q... » 

3. A. « qui me tenaient le plus au cœur là-dedans, étoit le scr...» 



JACQUELINE PASCAL. DE 4662 A 4664. 206 

car je ne crois pas que, quand les choses seroient 
encore en votre disposition, vous pussiez en con- 
science vous dispenser de faire ce que vous avez fait, 
dans les circonstances où vous avez vu les choses*. 
Vous savez bien que vous avez regardé Dieu en cela, 
et le bien de cette personne , qui vous doit être plus 
cher que tout l'or du monde , et que ce n'a point été 
par ambition pour le faire grand et lui donner de 
l'éclat dans le monde. Cela ne lui en donne pas le 
moyen, puisque avec tout ce que vous lui avez donné, 
vous voyez qu'il ne lui reste pas assez pour vivre 
comme les autres de sa condition: Sur quoi donc 
fondez-vous la crainte que vous avez de l'avoir mal 
employé? Que pouviez-vous faire de moins? Mais Je 
Vous dirai plus : quand il seroit vrai que ce que vous 
lui avez donné ne serviroit à présent qu'à l'entretenir 
dans la vanité^, je crois que vous n'auriez pas été 
moins obligée, selon Dieu, de faire ce que vous avez 
fait, puisqu'à moins de cela vous Toussiez choqué et 
lui eussiez fait grand tort, je dis à sa conscience, d'en 
User autrement ; et afin ^ que vous ne croyiez pas que 
je vous parle sans fondement, pour vous consoler, il 
faut que je vous dise sur cela une chose qui vous 
étonnera. 

<c Feu M. de Saint-Cyran, qui étoit à Dieu comme 
vous savez, avoit un frère qui étoit du monde autant 



1. A. « dans les circonstances de la chose. » 

2. n s'agit toujours ici de Pascal, 

3. Ces mots : et afin q'ue,,. vous étonnera ne sont pas dans le ma- 
nuscrit A« 



1 



806 chapitre; quatrième. 

qu'on y peut être, et môme il est mort là-dedans. Je 
/ous donne à penser combien ceja l'a fâché. Néan- 
moins, quoiqu'il le connût bien tel qu'il étoit, il ne 
laissa pas de lui donner une terre considérable qu'il 
avoit, et dont il vouloit se défaire pour ne posséder 
que le moins qu'il pourroit des biens de la terre. Vous 
ne doutez pas qu'il ne sût qu'il y avoit moyen de 
mieux employer son bien, c'est-à-dire qu'il eût pu en 
faire beaucoup de charités S mais cependant il ne le 
fit pas : il donna cette terre à son frère, qui ne la 
devoit employer qu'à sa vanité ; et cela par un autre 
motif de charité, qui n'est pas moindre que la pre- 
mière ; car il le fit pour conserver l'amitié de cette 
personne, et ne le pas éloigner de lui, comme il auroit 
fait infailliblement, s'il ne la lui eût pas donnée, parce 
que c'eût été lui témoigner qu'il avoit si mauvaise opi- 
nion de son état qu'il tenoit pour mal employé ou pour 
perdu le bien qu'on lui donneroit; et par là il eût 
perdu toute l'espérance qui lui restoit de le pouvoir 
jBervir en la manière qu'il désiroit ; car comme il sa- 
voit bien mettre le prix aux choses, il ne faisoit point 
difficulté de prodiguer et même de perdre un peu de 
bien temporel pour lui pouvoir procurer les biens 
véritables. C'est pour vous dire, ma fille, que vous 
n'avez pas mal fait d'en faire autant, puisque vous 
l'avez fait pour la même raison. 

1. A. « beaucoup de charités; mais il le fit par un autre motif de 
. charité, afin de ne le pas éloigner de lui ni lui faire croire quHl eût 
iissez mauvaise opinion de son état pour penser que le bien qu'on lui 
donneroit seroit mal employé ouperdu^ et par là il eût p..é » 



JfACQUElWNE PASCAL DE U52 A 4 661. «07 

« Mais afin de vous ôter tout scrupule , il faut que 
vous sachiez, ajouta-t-elle * par un mouvement de 
charité admirable, que, quand il seroit vrai que vous 
auriez fait une faute en cela et une dissipation, ce 
qui n'est pas, comme JQ vous ai déjà dit, et que ce 
seroit une pure perte de votre bien, vous la devez 
regarder comme une des moindres de toutes celles 
qu'on peut faire : je dis en vérité une des moindres ; 
car voyez-vous, ma sœur, toutes les choses extérieures 
et périssables ne sont rien, La perte que l'on fait de 
la plus petite grâce de Dieu est mille fois plus consi- 
dérable devant lui que celle de tous les biens de la 
terre, quelque usage qu'on en puisse faire. Dieu con- 
sidère fort peu tout cela. Il n'a que faire de nos biens : 
il les estime comme rien en comparaison des vertus 
qu'il met en nous. Ce sont là les biens véritables ; et il 
faut s'examiner souvent sur l'usage qu'on en fait, 
pour son profit particulier et pour celui des autres. 
Cependant on ne songe pas à cela ; on est fort peu ou 
point touché quand on vient à déchoir de son humi- 
lité accoutamée , de sa douceur, ou de quelque autre 
vertu. Et on entre en scrupule, si on a mal employé 
un peu d'argent, qui est le moindre de tous les biens 
dont Dieu nous demandera compte, parce qu'il ne 
peut tout au plus servir qu'à soulager quelques 
misères temporelles, ou à quelque autre œuvre qui 
passera avec le temps ; au lieu que les grâces de Dieu 
et les vertus qu'il nous donne sont des trésors qui 

1. Cette parenthèse n'est pas dans le manuscrit A. 



i 



208 CHAPITRE QUATRIÈME. 

doivent servir éternellement à notre propre âme et à 
celle des autres, si nous avons soin de les bien ména- 
ger et de ne les pas laisser perdre. Enfin, c'est une 
chose faite ; vous n'avez plus à y penser. Je dis que 
c'est une tentation pour vous qui vous détourne de 
ce que vous avez à faire. Ne songez donc plus à tout 
cela : pensez seulement à rendre grâces à Dieu de ce 
qu'après vous avoir fait la miséricorde de vous donner 
la pensée de sortir du monde, il vous donne la con- 
noissance de cette maison et l'estime que vous en 
avez conçue, laquelle vous l'a fait préférer à toutes 
autres; car sans cela vous auriez été sans doute 
chez les Carmélites , qui sont à présent si en vogue et 
en si grande réputation de sainteté, et avec raison; 
car il est vrai que ce sont des filles aussi saintes 
qu'on le sçauroit désirer, dans des austérités prodi- 
gieuses et dans une si exacte observance de toutes les 
règles qu'elles ne voudroient pas y avoir manqué d'un 
iota^ Mais pour le regard du bien il n'y a point de 
quartier , et vous êtes bien assurée que vos affaires 
étant comme elles sont, on vous feroit hite querelle 
avec tous vos proches, et rompre avec tout le 



1. On aime à voir l'hommage que la supérieure de Port-Royal rend 
à la sainteté des Carmélites, parmi les petites critiques plus ou moins 
fondées qu'elle en fait. Les Carmélites, de leur côté, honoraient 
beaucoup les religieuses de Port -Royal, comme on le voit dans 
les lettres de M^^ du Vigean, sœur Marthe de Jésus, La Jeihvesse 
DE M™® DE LoNGUEViLLE, 4« édition. Appendice, p. 517 et 518. Les 
choses en vinrent au point qu'à la fin du xvii® siècle le couvent des 
Carmélites de la rue Saint-Jacques était môme un peu trop pénétré 
des maximes de Port-Royal. 



JACQUELINE PASCAL. DE 1652 A 1661. 209 

monde plutôt que de rabattre un point de ce qu'elles 
auroient eu lieu d*espérer de vous. C'est une chose 
qui nous doit faire grande pitié et en même temps 
nous couvrir de confusion, car ce sont des per- 
sonnes si saintes et des âmes si fidèles à tout le 
bien qu'elles connoissent, qu'il est visible qu'elles 
ne font cela que manque d'une instruction qui leur 
fasse connoitre que c'est un mal et un très-grand 
mal ; et on a tout sujet de croire, je dis même qu'il 
est indubitable que si elles avoient la lumière dont 
Dieu nous a favorisées, elles y seroient bien plus 
fidèles que nous, sans comparaison. C'est pourquoi 
noUis devons admirer davantage la miséricorde de 
Dieu, qui est si rare, et qu'il nous a faite, quoique 
nous la méritions si peu; cela seul vous devroit don- 
ner tant de joie que vous en devriez oublier tout le 
reste ; car si vous étiez là-dedans, vous ne croiriez 
pouvoir mieux faire que de suivre l'ordre de vos 
supérieurs, comme vous faites ici. Cependant où en 
seriez-vous? N'êtes-vous donc pas bien heureuse 
d'être tombée entre les mains de personnes qui vous 
conduisent par les pures règles de la charité, comme 
si elles n'y avoient aucun intérêt? » 

<c Je ne pus m'empêcher de là supplier de considé- 
rer que c'étoit cela même qui donnoit un plus légitime 
sujet de douleur, parce que l'injustice que l'on faisoit 
étoit d'autant plus blâmable que la maison étoit plus 
désintéressée. Voilà, me dit-elle en souriant, un 
sentiment qui fait bien voir que vous n'êtes pas 
encore entièrement de cette maison, c'est-à-dire que 



240 CHAPITRE QUATRIÈME. 

VOUS n'avez pas perdu la coutume de vous regarder 
comme appartenant plus à votre famille qu' celle-ci, 
puisque vous êtes jalouse de leur honneur et de leur 
avantage au préjudice du nôtre. Et puis, rentrant 
dans le sérieux : « Voyez-vous, dit-elle, ma fille : 
il est certain que la charité que vous devez à vos 
proches vous oblige à désirer beaucoup qu'ils se 
rendent à la raison ; mais il faut que vous le souhai- 
tiez en toutes choses et non pas seulement en ce qui 
nous regarde; autrement ce ne seroit pas charité, 
mais une véritable cupidité. Au contraire, s'il étoit 
nécessaire qu'ils fissent injustice à quelqu'un, désirez 
plutôt de bon cœur que ce soit à nous qu'à d'autres ; 
car vous ne sçavez pas comment d'autres le pren- 
droient, et vous êtes assurée que nous ne nous en 
mettrons guère en peine. Et puis il est certain 
qu'encore que, par la grâce de Dieu, nous ne soyons 
pas riches, aussi ne sommes-nous pas assez en néces- 
sité pour ne nous pouvoir passer de cela. Vous voyez 
qu'il ne nous manque rien, nous ne souffrons aucun 
besoin véritable (dont nous devons avoir une vraie 
confusion devant Dieu, nous qui faisons profession de 
pauvreté); mais, outre tout cela, c'est que notre 
avantage à nous est d'être maltraitées en toutes 
choses, qu'on nous méprise, qu'on nous rebute, 
qu'on nous calomnie, qu'on nous fasse des injustices. 
Ce n'est pas que nous souhaitions que tout cela nous 
arrive, ni que nous devions le procurer guand il 
seroit en notre pouvoir, parce que ce seroit manquer 
de charité envers ceux qui le feroient, puisqu'il y 



JACQUELINE PASCAL. DE 4 6521 A 4 664. 241 

auroit du péché de leur part ; mais quant à nous, c'est 
un bonheur très-grand; de sorte que, lorsque Dieu 
permet que cela nous arrive sans y avoir contribue, 
nous devons beaucoup nous en réjouir, mais je dis 
d'une véritable joie; c'est notre plus grand avantage, 
et nous le devons croire ainsi et agir suivant cela. 
Autrement nous manquerions de fidélité aux lumières 
que Dieu nous donne, et nous n'aurions ni pauvreté 
ni désintéressement; car en quoi consisteroit-il, si 
nous ne le faisions paroître dans les occasions? Ce ne 
seroit donc que des discours et des mines pour nous 
faire estimer du monde. » 

* Elle me dit ces paroles avec tant de force qu'il 
sembloit qu'elle doutât en quelque sorte que je fusse 
capable de les pratiquer à la rigueur, et qu'elle me 
les vouloit imprimer dans le cœur. Mais comme si 
elle eût vu ma pensée, elle y répondit aussitôt en 
s'adoucissant un peu, et me dit en souriant : « Je ne 
doute point du tout que vous ne soyez dans les mêmes 
sentiments, et je suis fort assurée que si on vous 
demandoit conseil dans une affaire pareille qui regar- 
deroit des personnes indifférentes, vous seriez bien 
fâchée qu'on en usât autrement qu'on ne fait. Je suis* 
certaipe même que vous n'en auriez ni déplaisir ni 
peine contre ces gens-là, et que vous ne voudriez pas 
leur en faire la moindre mine ni le moindre reproche : 
j'en mettrois ma main au feu; mais ce que j'ai dit 
vous doit faire connoître qu'il vous reste encore bien 

1. Cette phrase : je suis certaine, jusqu'à : mais ce qm, mancpio 
dans A. 



m CHAPITRE QUATRIÈME. 

de l'aitiour-propre, et que, quelque croyance que 
vous ayez, ce n'est proprement ni la maison ni la 
justice que vous considérez le plus dans tout ce qui se 
passe, mais vous-même et la peine que vous avez de 
ne pouvoir faire aller les choses comme vous le 
voudriez. S'il étoit venu céans des voleurs cette nuit 
qui eussent emporté ce que nous avons d'argent, en 
pleureriez-vous, et vous en affligeriez-vous comme 
Vous faites? 11 est sans doute que non. Car, encore 
qu'on soit fâché de ces choses-là, et qu'on les empê- 
cheroit si on pouvoit, on n'en a point une véritable 
afOiction ; il faudroit pour cela être bien attaché au 
bien. Cependant ce seroit une injustice et un tort ^ui 
auroiént été faits à la maison. Vous voye2 donc bien 
qu'il ne faut point se flatter, et que c'est pour soi- 
même et pour son intérêt particulier qu'on se fâche. 
Oubliez donc tout ce qui s'est passé, et usez-en 
envers vos proches de la manière que Je vous ai dit. 
Je vous en prie, parlez-leur et leur écrivez comme si 
rien n'étoit arrivé, ôiilon que vous confirmerez la 
démission que voua aVez faite. Mais souvenèz-vous 
qu'en tout cela vous devez écrire et parler sincère- 
ment; car il faut éviter d'un côté de le faire par 
orgueil et par courage, en disant : nous aurons plus 
Ce générosité que vous. Si nous le faisions par ce 
principe-là, cela ne vaudroit rien du tout. Il faut 
qu'il n'y ait que la seule charité qui nous y oblige, 
autrement c'est comme si nous ne faisions rfen. D'un 
autre côté, il faut bien se garder aussi de vouloir par 
là les piquer d'amitié, afin de les obliger à faire ce que 



ACQUEUÎfE PASCAL. DE 4 6BSIA4 664. 243 

VOUS voulçz j car ce seroit reprendre d'une main ea que 
TOUS laissez de Tautre. Mais il faut que ce soit le seul 
désir de les mettre tous en paix, et surtout votre pa- 
rente*, que vous savez qui est fort tendre, et qui seroit 
bien touchée si elle venoit à penser que vous fussiez 
fâchée contre elle. Cela seroit capable de redoubler 
dangereusement l'indisposition où elle esta présent'. » 
«Je vous rapporte tout ce petit particulier», ma 
chère mère, peut-être avec plus de liberté que de 
raison*, et même contre la civilité qui ne veut pas 
qu'on importune les autres de ce qui ne touche que 
Q0i(8, et moins encore des personnes à qui on doit 
beaucoup de respect ; mais je n'ai point cru que cette 
maxime eût lieu ici, parce qu'il me semble que cha- 
cun doit être aussi touché que moi de voir ce soin et 
cette charité de notre chère mère, et de remarquer 
par une preuve irréprochable comment^, lorsque cette 
vertu divine est aussi fortement enracinée dans une 
âme qu'elle l'est dans la sienne, c'est elle qui y règle 
tout, y opère tout, produit jusqu'aux moindres de ses 
mouvements et de ses pensées, et donne en toutes 
rencontres des preuves de l'heureux empire qu'elle y 
exerce ; et cela dans les actions les plus naturelles et 
les moins délibérées, parce qu'elle lui tient lieu d-une 
seconde pâture, depuis qu'elle s'est rendue maîtresse de 

i. M™« Périer. 

2. Voyez la lettre suivante du 31 juillet 1653. 

3. A. « Si votw raconte toutes ces petites choses. » 

4. A. « que de raison ; mais c'est qu'il me semble que tout le monde 
doit être aussi toiuihé que moi de voir, » 

5. A. tt comme. » 



2U CHAPITRE QUATRIÈME. 

la première. Vous savez que cela paroît clairemen 
dans toute la conduite de nos mères ; mais je puis dir 
avec vérité que je ne l'ai jamais mieux remarqué qu'ei 
cette rencontre. Je nef sais si cela vient de ce que je n 
les ai vues en affaire que cette seule fois, ou de ce qu 
nous sommes toujours plus affectés de ce qui nou 
touche. Il me semble, ma chère mère, que j'ai le bie: 
d'être assez connue de vous pour que vous puissie 
vous figurer combien, au milieu de toute ma douleui 
je sentois de joie de me voir confirmée avec tant de certi 
tude dans ces sentiments que j'avois du désintéresse 
ment de la maison et de la pureté de sa conduite. Néan 
moinsS j'avois tant d'orgueil (car je n'ose plus l'appelé 
amour de la justice), que je ne poiivois en tout m 
résoudre à laisser les choses comme notre mèi 
vouloit; de sorte que je la suppliai de considère 
qu'en différant ma profession de quatre ans, je poui 
rois espérer d'être maîtresse de mes affaires et ajoute 
même au principal de mon bien l'épargne d'une pen 
sion considérable que mes parents me dévoient faii 
en considération de quelque gratification^que je-leu 
avois faite, et dont la rigueur qu'ils tenoient à mo 
égard sembloit me dispenser bien légitimement de le 
quitter à l'avenir, comme j'avois fait jusqu'alors. J 
lui dis encore que cela étant ainsi, quelque grand qu 
fût le désir que j'avois d'être bientôt professe (et * 

1. A. « Et néanmoins j« ne pouvais du tout me résoudre à laissa 
la chose c... » 

2. A. « En considération de mes donations, » 

3. A. qui alloit au delà de toute Texp... » 



JACQUELINE PASCAL. DE-4 652 A 4 661. 215 

alloit en vérité au delà de toute Texpression que j'en 
puis faire) , je croyois néanmoins être obligée en con- 
science, et tout intérêt ôté, de faire ce délai, pour me 
mettre en état de faire justice à la maison. 

«Non, me dit-elle, ma fille; au contraire vous 
êtes obligée en conscience de ne le pas faire ; car ne 
voyez-vous pas bien qu'encore que vous eussiez tout 
pouvoir d'exécuter vos desseins, il n'est pas pourtant 
en votre pouvoir de faire qu'il les agréent? Je n'ai 
jamais douté de ce que vous dites ; je sais bien qu'à 
la rigueur personne ne vous peut empêcher de faire 
tout ce que vous voulez de votre bien. Mais je n'ai 
point eu d'égard k ce que vous pouvez, je ne regarde 
que ce que vous devez faire : voilà toute la question, 
et je ne fais point de doute que vous ne soyez obligée, 
je dis indispensablement, à procurer la paix de leur 
esprit autant que vous le pourrez, et à ne rien faire 
qui les choque. Lorsque vous pensiez que toutes 
choses seroient en votre disposition sans y prévoir 
aucune difficulté, vous avez néanmoins voulu avoir 
leur aveu pour faire ce que vous désiriez, et vous 
avez dû le faire ; autrement vous leur eussiez donné 
sujet de s'offenser, et en effet c'est pour cela que 
vous l'avez fait. Jugez donc combien ils le seroient, 
si vous le faisiez malgré eux et par une espèce de 
violence. S'il se doit faire quelque chose, il faut que 
ce soit eux-mêmes qui le fassent de leur propre 
mouvement, sans qu'il y ait rien du vôtre. » 

« Ne pouvant répondre aux raisons de notre chère 
mère ni résister à sa volonté, je la suppliai au moins 



SH6 CHAPITRE QUATRIÈME, 

de me permettre de les en menacer , pour voir Teifet 
que cela produiroit. Mais elle n'y consentit pas plus 
qu'au reste : « Non, me dit-elle, ma fille, garde?;- 
vous-en bien : ne voyez-?vous pas bien que vous 
détruiriez par là tout ce que vous voulez faire par 
votre démission? Croyez-moi, laissez toutes choses 
comme elles sont, et souvenez-vous que vous[ êtes 
obligée sur toutes choses de préférer le repos 4ô leur 
esprit et la paix qui doit être en vQus à tout autre 
intérêt, pour ne pas faire céans ce qu'op yous feroit 
faire dans les lieu:i^ dont nous parlions tantôt. Et 
celui-là vous doit être si précieux que si vous aviez 
deux miUions de bien, je vous con^eillerois de les 
donner sans hésiter pour procurer que la charité ne 
fût point refroidie entre vous, N'en parlez donc plus 
et n'y pensez plus; quand vous les verrez, ne leur 
en dites rien du tout. S'ils vous en parlent, vous 
leur direz qu'ils savent bien que vous vous ête$ 
démise de toutes choses entre leurs mains, et que, 
comme vous n'avez plus rien à voir à tout cela, vous 
n'y pensez plus. » Sur cela, notre chère mère me 
congédia sans vouloir plus de réplique, et cette con- 
férence se termina de la sorte. 

« A peu de jours de là, celui qui* avoit le plus 
d'intérêt en cette affaire étant arrivé en cette ville, je 
tâchai de traiter avec lui selon l'intention de notre 
mère. Mais quelqu'effort que je pusse faire, il me fut 
impossible de cacher entièrement la triste^e qui me 

i. pascal. 



JACQUELINE PASCAL. DE 16ÔSI A 1664. 247 

jrestoit encore après toutes les peines qu'elle avoit 

prises pour la faire cesser. Cela m'est si peu ordinaire 

qu'il s*en aperçut aussitôt, et il n'eut plus besoin 

d'interprète pour en apprendre la cause ; car encore 

que je lui fisse le meilleur visage que Ja pusse. Je 

m'assure qu'il jugea aisément que son procédé 

in'avoit mise en cet état. Il voulut néanmoins s'en 

plaindra le premier, et ce fut alors que j'appris qu'ils 

tenoient si offensés de ce que j'aypis écrit. Mais il 

continua guère à parler, voyant que je ne faisois 

^lucune plainte de mon côté, quoique d'ailleurs je dé- 

~Cxuisisse par une seule parole toutes ses raisons. Au 

<3ontraire je lui déclarai, avec toute la gaieté que mon 

^tat présent me pouvoit permettre, que, puisque la 

isniaison vouloit bien me faire la charité de me recevoir 

^gratuitement et que ma profession n'en seroit point 

^zaifférée, je n'étois plus en peine de rien que de la bien 

iBTaire et d'attirer la grâce dont j'avois besoin pour être 

^^ane vraie religieuse. 

<c gi tout ce colloque étoit aussi digne d'être recueilli 
^gue le précédent, j'eusge pris peine à le retenir, et je 
e plaipdrQJs; nullement le temps que j'employerois à 
'écrire; çaais parce qu'il n'est pas entièrement ni si 
^eau ni si utile, comme je m'assure que vous le croyez 
^sémeqt sans qu'il soit besoin que je l'affirme davan- 
"fage, il yaut mieux le passer sous silence que de 
X>erdre du temps à vous ennuyer. Je dirai en un mot 
fju'il fut touché de confusion , et que de son propre 
mouvement il se résolut de mettre ordre à cette af- 
faire, s'offrant môme de prendre sur lui tous les risr 



218 CHAPITRE QUATRIÈME, 

ques et les charges du bien, et de faire en son nom-i 
pour la maison ce qu'il voyoit bien qu'on ne pouvoitS 
omettre avec justice. 

c( J'achèverai, ma chère mère, de vous conter cettes 
histoire, quoique ce n'ait pas été proprement mon^ 
dessein de vous la faire savoir, elle n'en vaut pas la- 
peine, mais seulement de conserver la mémoire des- 
obligations que J'ai à nos mères, et les instructions- 
si profitables que J'ai reçues en cette rencontre. C'est- 
pourquoi je me vois obligée d'achever, parce que l'un 
et l'autre ont continué Jusqu'à la fin ^. 

(( Lors donc que la personne dont je viens de par- 
ler m'eut quittée, j'allai rendre compte à nos mères 
de cette entrevue, pour savoir d'elles si Je devois lui 
régler ce que Je devois faire pour la maison, comme 
il sembloit s'y attendre; mais elles me défendirent 
absolument de lui taxer aucune chose, m'ordonnant 
expressément de me contenter de ce qu'il voudroit 
donner sans lui rien prescrire, et de ne suivre que son 
intention. Toutefois, ayant su la nature de son bien, 
elles approuvèrent * que Je lui proposasse de prendre 
ce qu'il voudroit donner sur certaines parties ce qui 
étoit pour son propre accommodement. Voilà toute la 
liberté que Je pus obtenir, et l'aJBfaire fut ainsi terminée. 
Car il ne fallut point de temps pour le faire résoudre 
à faire plus qu'il n'eût voulu, puisque J'avois ordre 
exprès de prendre sa dernière volonté pour loi, mais 

i. Tout ce paragraphe n'est point dans A. 

2. A. « elles approuvèrent que je lui fisse qmlqw proposition poiur 
son propre accommodement, et raffaire... » 



JACQUELINE PASCAL. DE 1652 A U61. 219 

si expressément et par une autorité si absolue que je 
n'ai non plus osé agir dans cette aJBfaire que si elle ne 
m'eût point regardée, sinon quelquefois par prompti- 
tude et dans le premier mouvement; mais il m'en 
restoit toujours de grands scrupules , parce que les 
commandements que je recevois sur ce sujet étoient 
appuyés d'un si grand nombre de raisons puisées dans 
les principes de la suprême raison, qu'encore que je 
ne pusse m'y rendre j'étois contrainte d'avouer que 
je n'y pouvois répondre, et de reconnoître, lorsque 
j'y contrevenois, que je n'agissois pas moins contre 
ma propre conscience que contre l'obéissance • . Cette 
affaire ne put néanmoins être terminée entièrement 
qu'après trois ou quatre entrevues qui me furent mer- 
veilleusement favorables ; car, tandis que j'en allois 
rendre compte à nos mères, j'avois lieu de reconnoître 
le soin continuel où elles étoient pour faire en sorte 
que tout cela se passât selon Dieu. 

« Mais ce qui étoit admirable, c'étoit de voir la di- 
versité de la conduite que le même esprit saint qui les 
animoit tous leur inspiroit. Car notre mère, prenant 
avec raison l'intérêt de la maison, faisoit paroître que 
son intention principale étoit d'empêcher qu'il ne se 
mêlât en toute cette affaire la moindre ombre d'in- 
térêt, d'avarice ou de lâcheté, et enfin elle ne tendoit 



1. A. net si je Vai fait quelquefois, ça été dans le premier mouve- 
ment et dans la chaleur ^ et j'avoue avec confusion que ça été en sui- 
vant les mouvements de mon propre esprit et de cette malheureuse 
nature que Ums les soins de nos mères n^avoient encore pu eniière* 
fmnt mortifier, » 



220 CHAPITRE QUATRIÈME, 

qu'à faire qu'on souffrît plutôt toute sorte d'injustice 
que de faire la moindre chose tant soit peu contraire 
au véritable esprit de la religion. M. Singlin, comme 
père commun et de cette maison et de mes proches , 
dont quelques-uns sont entièrement sous s^ conduite 
et les autres l'honorent infiniment et ont pour lui unfe 
affection extrême, étoit de telle sorte animé du zèle de 
notre mère à l'égard de la maison qu'il étoit aussi 
touché de compassion pour eux, et il ne s'affligeoit 
pas moins de l'injustice de leur procédé qu'il ne se 
réjouissoit de l'avantage qu'il estimoit en revenir 
au monastère, La mère Agnès sembloit se décharger 
sur eux deux de ces deux intérêts et ne s'occupoit 
principalement qu'à faire profiter sa novice de tqut ce 
qui se passoit; car à chaque fois que je la voyois elle 
examiuoit soigneusement ce que je lui rapportois pour 
me faire remarquer tout ce qu'il y avoit eu d'humain 
dans mon procédé ou qui sentoit l'esprit du monde ; 
et par une charité infatigable elle ne cessoit de faire 
tous ses efforts pour prévenir par ses avis les fautes 
où je pouvois tomber, ou pour m'en relever quand 
ses précautions se trouvoient inutiles, et pour faire 
que je ne perdisse aucune des occasions qui s'offroient 
de pratiquer ou la patience, ou la tolérance, ou l'hu- 
manité, ou quelqu'autre de ces vertus qui ne plaisent 
guère aux imparfaites. 

c< Ce n'est pas que notre mère ne s'y appliquât aussi; 
mais étant en quelque sorte plus chargée de la con- 
duite générale de la maison que de celle de ma per- 
sonne en particulier, elle ne s'informoit p8^ §i souYeRt 



JACQUELINE PASCAL. DE 1652 A 1661. 221 

de ce qui iie concôrtioit que moi, et soii premier soin, 
toutes les fois que ma vue la faisoit ressouvenir de ce 
qui se passoit, étoit de me défendre absolument de 
faire aucun effort pour faire réussir les choses comme 
je le désirois. Et jamais elle ne manquoit, à chaque 
fois qu'elle me parloit, de me recommander d'être 
ferme à ne rien exiger de mes proches, m'exhortant 
sans cesse à entrer dans l'intérêt de la maison en cette 
maûièi*e-là. Côiilme elle vit une fois, par le rapport 
que je lui faisois, que j'avois parlé avec un peu de 
chaleur du peu que cette personne se proposoit de 
fedre, elle m'en reprit sévèrement, et me dit, de cette 
manière ferme qui donne tant de force aux paroles de 
feu qui sortent si souvent de sa bouche, que ce ne 
pouvoit être que l'orgueil ou l'avarice qui me fît par- 
ler de la sorte, ou peut-être tous les deux ensemble, 
en désirant en même temps Voir accroître le bien do 
cette maison et d'y avoir l'avantage d'y avoir beau- 
coup apporté. Elle me représenta si fortement les sen- 
timents que l'esprit de pauvreté devoit minspirer en 
cette occasion, qu'il eût fallu être tout à fait endurcie 
pour ne concevoir pas de scrupule d'y agir autre- 
ment * . 

« A la fin, toutes choses étant conclues la surveille 
de ma profession, dont le jour étoit pris il y avoit 

1. Le manuscrit A donne cet important paragraphe avec des chan- 
•lemènts perpétuels qu'il est impossible dMndiquer sans reproduire le 
î^ragraphe tout entier. Bornons- nous à citer la variante de la fin î 
• devoit m'inspirer en cette rencontre, que je fus contrainte par 
^éissance et par scrupule de laisser toutes choses à la disposition do 
^on parent, » 



222 CHAPITRE QUATRIÈME. 

longtemps, sans avoir égard en quel état étoit Taffai 
et ne restant plus qu'à signer de part et d'autre, 
suppliai notre mère de se rendre au parloir pour c 
effet ; mais elle ne le put ce jour-là étant fort indi 
posée ; ce qui est bien remarquable parce qu'elle < 
fut ravie, « afin, me dit-elle, que tout cela se dififè 
après votre profession , et que votre parent ne fas 
rien qu'avec une entière liberté et par un pur espi 
de charité; car, voyez-vous, ma fille, il faut être ferc 
dans les principes. Nous savons que tout ce qui n'e 
point fait par l'esprit de Dieu et par la charité est fi 
par la cupidité, et que tout ce qui est fait par cupidi 
est péché ; c'est pour cela que je vous ai tant exhort 
à ne le point piquer ni d'honneur ni d'amitié ; c 
j'aimeroio beaucoup mieux qu'il ne donnât rien ( 
tout que de donner beaucoup par un principe humai 
S'il le fait par lui-même, nous ne pouvons pas y r 
médier. Tout ce que nous pouvons, vous et moi, c'( 
de l'exhorter à ne le point faire ; car nous n'avons p 
sa conscience à gouverner pour voir par quel moUl 
agit, c'est à lui à l'examiner; mais de contribuer p 
nos discours, ou par nos mines, ou en quelque m 
nière que ce soit, à lui en faire prendre un mauva 
ce seroit non-seulement participer à son péché, mî 
en être la cause. C'est pourquoi, ma fille, au nom 
Dieu, gardez-vous bien de l'exciter à faire ce que vo 
ne voudriez pas faire vous-même. Car si c'étoit à vo 
à gouverner, vous ne voudriez pas faire une aumô 
à la maison par considération humaine. Pourquoi do 
tacheriez-vous à le lui faire faire? S'il n'est pas di 



JACQUELINE PASCAL. DE ♦ÔSa A 4 661. 283 

posé à la faire par un bon motif, il vaut beaucoup 
mieux qu'il n'en fasse point du tout. Peut-être qu'en 
un autre temps Dieu le touchera ; mais quand cela ne 
seroit pas, il ne faut pas vous en mettre en peine, 
c'est l'avantage de la maison. Allez donc encore lui 
dire tout à cette heure, mais de bonne sorte, qu'il 
sonde son cœur pour voir ce qui le porte à faire cette 
aumône, qu'il ne fasse rien avec précipitation, et qu'il 
sera toujours temps après votre profession, puisque je 
ne suis pas en état de pouvoir faire ce qu'il faut pour 
l'accepter. Aussi bien vous sçavez qu'on ne parle ja- 
mais de la dot d'une fille qu'après sa profession, w 

« Je m'acquittai le plus fidèlement que je pus de 
cet ordre et je lui fis le récit de ce petit discours mot 
à mot comme à vous. Il n'en fut pas peu surpris, 
quoiqu'il fût informé depuis longtemps de la manière 
dont on traite ici ces choses; mais il avoit avec lui 
des hommes d'aJQfaires qui en furent si étonnés qu'ils 
dirent qu'ils n'avoient jamais vu agir de la sorte et 
que ce n'étoit pas là une conduite ordinaire. Ils en 
dirent beaucoup plus ; jnais cela ne fait rien à notre 
discours. Il ne voulut pas néanmoins différer davan- 
tage, et pour témoigner de son côté qu'il faisoit de 
bon cœur le peu qu'il étoit en son pouvoir, et me per- 
suader, ce qu'il me protestoit souvent, qu'il avoit 
grand regret de ne pas être en état de faire plus, il ne 
manqua pas de revenir le jour suivant. 

« Au retour de l'entrevue qu'il eut alors avec notre 
mère, qui, étant mieux ce jour-là, n'avoit pu s'en 
dispenser, il me dit qu'elle lui avoit dit d'abord qu'elle 



2i4 CHAPITRE QUATRIÈME. 

ne Sftvoit pas si j'avois agi avec lui en la tti 
qu'on iti'aygjlt sans cesse recommandée. « C'est 
quoi , Mottsiettr, lui dit-elle, de peur qu'elle 1 
manqué, Je suis obligée de vous dire que je voii 
jure, au nom de Dieu, de îie rien faire par conj 
tion humaine, et que, si vous ne vous sentez 
disposé à faire cette aumône par esprit d'aUi 
vous ne la fassiez point du tout. Voyez-vous, 
sieur, nous avons appris de feii M. de Sàînt-C; 
ne rien recevoir pour la maison de Dieu (Jtii iie ^ 
de Dieu. Tout ce qili est fait par un autre mol 
la charité n*est point un fruit de Tesprit de Di 
par conséquent nous tte devons point le recevoi 
lui répondit avec protestation tout ce que la ( 
fait * dire en ces rencontres, sans vouloir aucun 
différer, et l'affaire fut ain^i terminée. 

a Notre ttière m*ayant rencontrée ensuite, t 
que je n'avois plus à me tourmenter de rien, i 
tout étoit achevé; puis, me tirant à part, elle i 
fort sérieusement qu'elle étoit en grande peine di 
voir vue si inquiète pour faire que cette persont 
avec libéralité, et trop fâche quand j'avois cri 
ne le faisoit pas. « Je crains tout à fait, ma Bll 
dit-elle avec une admirable charité, que voud i 
offensé DieU là-dedatts. Je vous prie, pènsez-y s 
sèment : et outre cela, considérez que vous vou 
vez en vérité aucun sujet de peine contre votre p 
car il est certain qu'il donne largement à prop 

1. A. « sçait dire. » 



JACQUELINE PASCAL. DE 4652 A 4661. 225 

d#son bien, principalement si on le compare presque 
à tous les autres. Je voudrois que vous sçussiez comme 
la plupart usent du désintéressement qu'on leur té- 
moigne : cela n'est pas croyable, mais nous ne devons 
pas laisser pour cela de faire notre devoir. On dit que 
les séculiers sont si avares et si injustes qu'il* ne faut 
pas s'étonner si les religieux le sont aussi, et qu'ils leur 
en donnent l'exemple ; mais voyez-vous, ma fille, nous 
ne voulons pas les imiter dans leurs autres vices; 
pourquoi les imiterions-nous dans celui-là? Ils aiment 
les divertissements , le Jeu et les beaux habits ; ils se 
"vengent quand on les offense, et font plusieurs autres 
<5hoses semblables : faut-il que nous les fassions aussi? 
I^ersonne ne sera assez fou pour le dire. Pourquoi 
^eut-on que nous les imitions dans leur avarice? n'est- 
<;e pas un péché aussi grand que tous ceux-là? Mais 
c'est que, quand on est avare, on est bien aise de 
s'excuser en disant que chacun en fait autant ; il ne 
faut pas se tromper comme cela, il faut connoitre le 
mal tel qu'il est et où il est. » 

<c Voilà, ma chère mère, les dernières paroles qui 
furent dites sur ce sujet, et la conclusion de toute 
cette affaire, que la gratitude ne m'a pas permis de 
tenir plus longtemps secrète, quoique le peu de loisir 
que me laisse l'obéissance où Je suis semblât m'en 
ôter tout moyen ; mais un grand désir ne trouve point 
d'obstacle; c'est ce qui m'a fait surmonter celui-là 
aussi bien que tous les autres qui pouvoient s'offrir, 
entre lesquels vous ne douiez pas que la confusion de 
m'en acquitter si mal n'ait été un des plus grands. 



226 CHAPITRE QUATRIÈME, 

Mais il a fallu que toutes ces choses aient cédé à jton 
devoir ; et puis je n'ai pas prétendu à bien faire, mais 
seulement à faire ce que je pouvois. Si ma mémoire 
avoit été assez fidèle pour me rapporter toujours les 
termes mêmes de notre mère, je n'aurois pas besoin 
de vous faire d'excuse : mais parce que je crains qu'elle 
ne l'ait pas fait en beaucoup de lieux, bien que je 
sois certaine qu'elle ne m'a point trompée pour le sens, 
je me sens obligée de vous supplier de n'avoir aucun 
égard à ce que j'aurai pu gâter, et de le séparer du 
reste par l'habitude que vous avez d'entendre notre 
mère, qui vous fait connoître son stile. 

(( Je vous conjure aussi, ma chère mère, de me par- 
donner si cette lettre est si mal en ordre, si pleine de 
ratures, de pâtés, d'additions et de tant d'autres dés- 
ordres. Je l'aurois volontiers copiée, pour satisfaire 
au respect que je vous dois; mais j'ai si peu de loisir 
que je ne sais quand j'aurois pu m'en promettre \f 
fin. Et puis je ne sais pas si j'y eusse fait moins de 
fautes en la récrivant; car outre que les espaces où je 
le puis sont si courts, que le plus long ne me laisse pas 
assez de temps pour écrire deux douzaines de lignes, et 
les ordinaires cinq et six, c'est que je suis si souvent 
interrompue pour des demandes et des réponses qui 
ne sont de nulle importance, mais très fréquentes, qu'il 
n'en faut pas davantage à un aussi petit cerveau que 
le mien pour le troubler et lui faire brouiller tout ce 
qu'il a fait, comme vous voyez qu'il est arrivé; de 
plus, j'ai si peur que notre mère ne m'en trouve saisie 
que j'ai une merveilleuse hâte de m'en défaire. Toutes 



JACQUELINE PASCAL. DE 4 653 A 4 661. S 

o#raisons font que j'espère de votre bonté une plein 
absolution des fautes que j'y ai faites. 

« Mais je désire avec cela quelque chose de plus, 
et je vous conjure de tout mon cœur, ma chère mère, 
de prier Notre-Seigneur qu'il me pardonne toutes les 
fautes d'un autre genre que j'ai commises dans cette 
affaire, et le peu d'usage que j'ai fait de tant de salu^ 
taires avis. Ce n'a pas été mon dessein en vous écri- 
vant; mais puisque Dieu m'en offre l'occasion, je crois 
ne la devoir pas négliger. J'espère cet effet de votre 
charité que j'ai tant de fois éprouvée, que, sans avoir 
égard à ce que je suis , vous ne me refuserez pas les 
secours dont j'ai besoin pour devenir ce que je ne suis 
pas, afin que ce ne soit plus en vain que j'ai reçu l'a- 
vantage incomparable d'être associée à une aussi sainte 
famille, de m'être soumise à une conduite si sage et si 
remplie de l'esprit de Dieu, et d'être fille de telles 
mères. Enfin, je vous conjure d'offrir à sa divine ma- 
jesté tous ceux ^ qui sont renfermés dans ma vocation 
à' cette maison, afin qu'il me fasse la grâce d'éviter 
désormais cette sorte d'ingratitude qui se rencontre 
dans le peu d'usage qu'on fait des grandes faveurs. 
Vous voyez, par le récit que je vous ai fait % combien, 
outre les grâces générales, j'en ai reçu de particu- 
lières, dont il me faudra rendre compte. Je l'appré- 
hende beaucoup, et c'est pour cela que j'implore de 
tout mon cœur le secours de vos prières et de celles 
des autres qui le pourront voir quelque jour, pour 

1. Tous les avantages. 

2. A. « par ce petit récit, » 



b 



228 CHAPITRE QUATRIÈME. 

obtenir de Dieu cette miséricorde dont j'ai si gnind 
besoin, de vivre et mourir en vraie religieuse du Saint- 
Sacrement et de la maison de Port-Royal ( ces deux 
titres comprennent tout ce que je pourrois dire ) ; de 
peur qu'après avoir reçu tant de grâces pour mon 
salut, elles ne servent à ma condamnation, et que les 
mêmes consolations dont sa bonté a daigné essuyer 
mes larmes ne soient les accusatrices de mon infidé- 
lité. J'ai quelque droit d'attendre cela de vous, puisque 
parmi celles-là se trouve nécessairement l'heureuse 
obligation d'être toute ma vie et de tout mon cœur, 
ma très chère mère, votre très humble et très obéis- 
sante servante et fille, 

(( Sœur Jacqueline de Sainte Euphémie Pascal. » 

« Je pensois , ma chère mère, qu'il ne me restoit 
plus d'excuses à vous faire; mais je m'aperçois que 
j'ai oublié de vous déscandaliser du papier doré que 
j'ai employé ici. Je l'ai trouvé dans une cassette qu'on 
m'avoit laissée ; et comme il ne me restoit plus que 
cela du monde, au moins dans l'extérieur, j'ai cru en 
devoir faire un sacrifice à Dieu : il m'a semblé que 
l'or ne pouvoit être mieux employé qu'à reconnoître 
la charité, puisqu'il en est l'image. C'est ainsi que je 
ne puis rendre que l'ombre pour la vérité de celle 
qu'on a eue pour moi, et qui mériteroit mieux à mon 
sens des caractères de sang que du papier doré, pour 
en conserver la mémoire. » 

Joignons ici quelques pages sur la mère Angélique, 



JACQUELINE PASCAL. DE 1652 A 1661. 229 

écrites de la main de Jacqueline, et que nous em- 
pruntons, comme la relation précédente, aux Mémoi- 
res pour servir à Vhistoire de Port-Royal , Utrecht , 
1742, tome III, page 105^ 

« Addition ou récit de quelques discours que la 
soeur Euphémie a entendu tenir à la mère Angélique 
en différentes occasions. 

« Je parfois un jour à la mère Angélique d'une per- 
sonne dont le père avoit exercé la vocation de faire 
jouer. Elle me dit à ce sujet avec sa force ordinaire : 
« Le bien de . cette personne est mal acquis , et plus 
Sujet à restitution que celui des voleurs de grand che- 
min. La raison en est que les voleurs ne se font au- 
teurs que du mal qu'ils font aux passants ; mais ces 
brelandiers sont auteurs des péchés innombrables que 
font ceux qui jouent, des blasphèmes, des tromperies, 
de la ruine des familles, et de tous les désordres qui 
s'ensuivent, des querelles, des meurtres qui sont assez 
ordinaires, enfin d'une infinité de crimes : ils sont 
cause de tout cela. Si cette personne ne s'humilie 
point d'avoir un tel père, elle est aussi coupable que 
lui , et doit être regardée comme lui ; car il est vrai 
que les enfants ne doivent pas porter l'iiûquité de 
leurs pères, mais c'est pourvu -qu'ils en aient de l'a- 
version. S'ils ne s'en humilient pas, s'ils ne la con- 
damnent pas dans leur cœur, s'ils n'en ont une ex- 
trême confusion, cela leur sera imputé comme au père 

i. n y en a une copie manuscrite à la Bibliothèque royale, Suppléa 
ment français, n'* 1307. Variantes insignifiantes. 



S30 CHAPITRE QUATRIÈME. 

même. C'est une chose terrible que les jugements de 
Dieu. On n'y pense point assez, on ne les redoute pas 
assez ; et c'est pour cela qu'on ne tâche point de les 
éviter. Voyez-vous, ma fille, il n'y a point d'autre 
moyen de les éviter que de s'humilier, mais profondé- 
ment, devant Dieu pour toutes choses, et principale- 
ment pour les taches qui sont dans sa famille ; et au 
lieu de cela, combien s'en élève-t-on? On ne devroil 
penser qu'à ce qui peut nous humilier, soit dans la 
nature ou dans la fortune ou dans la grâce ; et au lieu 
de cela, s'il y a quelque petite chose un peu considé- 
rable, on sait fort bien prendre son temps pour le 
dire et pour le faire savoir ; et au contraire, s'il y i 
quelque chose qui fasse honte, comme il y en a tou* 
jours, on sait fort bien s'en taire, et souvent même h 
déguiser, et les plus stupides ont assez d'esprit poui 
cela. D'où cela vient-il? N'est-ce pas d'un fond d'or- 
gueil insupportable? Ce n'est pas qu'il faille décrier s£ 
maison ; personne n'est obligé à cela ; ce seroit une 
folie de le dire ; mais aussi ne faut-il pas vouloir pu- 
blier le peu de bien qu'il y a, en cachant le mal ; i 
faut s'en taire tout à fait, mais s'en taire de telle sort( 
qu'on ne le fasse pas à cause de la confusion qu'on 
auroit à dire ce qui en est, et comme n'osant en par- 
ler: autrement on penseroit faire grand'chose en ne 
disant rien du tout, au lieu que ce n'est rien faire qut 
son devoir tout simplement. » 

(( Je parlois une autre fois à la mère Angélique 
d'une personne qui étoit prévenue d'une fausse dévo- 
tion , dont il paroissoit qu'il seroit difficile de la dé- 



JACQUELINE PASCAL. DE 1652 A 4 664. 234 

tromper; elle me dit : « Il n'est pas seulement difflofile, 
il est tout à fait impossible, si Dieu même ne le fait, et 
il ne le fera que dans ses temps et dans ses moments. 
Ce n'est pas qu'on ne doive faire ce qu'on peut parce 
qu'on ne sait pas s'il ne voudra pas se servir de ces 
moyens-là pour exécuter ce qu'il a résolu; mais de 
s'empresser et de s'ingérer par soi-même de vouloir 
faire comprendre les vérités aux âmes qui ne sont pas 
encore mûres, c'est vouloir faire luire le soleil à une 
heure indue au milieu de la nuit. Tous les princes et 
tous les plus puissants rois de la terre joints ensemble 
n'ont pas le pouvoir de faire lever le soleil une heure 
plus matin qu'il ne doit; et tous les hommes en- 
semble, avec toute l'éloquence et toutes les persua- 
sions qu'on se peut imaginer, ne sauroient faire voir 
la vérité à une personne qui n'est pas encore éclairée 
de Dieu. » 

tt Un autre jour, une personne dit en sa présence 
qu^elle ne vouloit point prendre connoissance d'une 
affaire qui se préséntoit, où une personne affligée, 
mais qui étoit suspecte de défauts notables, deman- 
doît qu'on la retirât. La mère releva beaucoup cette 
parole, et dit qu'elle ne voyoit presque personne qui 
ne se délivrât autant qu'il étoit possible du soin des 
choses où il y avoit quelque risque à courir, et 
qu'excepté M. Singlin elle en voyoit fort peu qui 
n'en fissent autant que la personne dont il étoit ques- 
tion. Quelqu'un lui dit qu'il falloit qu'elle s'exceptât 
elle-même, puisque jamais il ne lui arrivoit de refuser 
d'entendre ni de soulager personne. « Non, dit-elle. 



232 CHAPITRE QUATRIÈME. 

ponr moi, je ne suis qu'une misérable qui ne fais ja- 
mais aucun bien. Mais il est vrai que dans ces occa- 
sions je me représente qu'il s'agit d'une personne que 
nous aimons beaucoup, qui est tellement perdue 
qu'on ne sait si elle est morte ou vivante, ni en quel 
lieu elle est; par exemple, ma sœur Catherine de 
Saint-Jean*. Voyez, je vous prie, quand il viendroit 
comme cela une personne inconnue et misérable nous 
demander, ne courrions-nous pas pour la voir, et ne 
dirions-nous pas : Hélas ! mon Dieu, c'est peut-être 
ma pauvre sœur ; et encore avec quelle affection et 
quel empressement ! J'en suis seulement toute émue 
d'y penser. Eh bien ! si c'est une personne qui est à 
Dieu et qui est persécutée injustement, n'est-ce point 
une chose qui nous doit autant toucher que si c'étoit 
notre sœur? Et que savons-nous si ce n'est point une 
de nos sœurs que Jésus-Christ nous envoyé, c'est-à- 
dire une personne pour qui il veut que nous ayons 
charité, et que nous assistions en ce que nous pour- 
rons? C'est pourquoi il ne faut jamais refuser de voir 
ni de s'instruire des choses. Ce n'est pas qu'il faille 
faire des folies, et se charger de tout le monde sans 
distinction. Car si notre sœur étoit perdue, nous ne 
prendrions pas pour cela la première venue pour elle, 

1. Catherine Arnauld, sœur de la mère Angélique Arnauld, femme 
de M. Le Maître, maître des requêtes, mère du célèbre Antoine Le 
Maître, morte religieuse à Port-Royal-des-Champs. — Voyez dans les 
Mémoires pour servir à l'histoire de Port'Royal, t. III, p. 313, une 
« Helation de la vie et des vertus de la sœur Catherine de Saint-Jean 
Arnauld, dite dans le monde M'"*' Le Maître, par la mère Angélique 
de Saint^ean Arnauld, sa nièce, etc. » 



JACQUELINE PASCAL. DE 4 652 A 1661. 233 

mais nous aurions grand empressement pour voir si 
3e ne la seroit point. Je demande aussi qu'on ait désir 
ît affection de savoir et de connoître si ce n'est point 
[uelque personne^ que Dieu nous envoyé, et non pas 
[u'on s'y engage inconsidérément. » 

<c Comme on lui fit entendre que la personne qui 
Lvoit témoigné ne vouloir point prendre part à l'af- 
aire dont on lui avoit parlé ne le faisoit pas par 
lureté, mais qu'elle s'en déchargeoit sur elle, et que 
18 s'y croyant point nécessaire, elle fuyoit de s'y 
entremettre pour éviter les affaires superflues , la 
mère l'approuva beaucoup, et dit qu'il étoit très-bon 
de le faire par ce motif-là, pourvu qu'on fût tout 
près de s'y engager au cas qu'il fût nécessaire, comme 

3Jle savoit que c'étoit l'esprit dans lequel elle le fai- 
oit 

ti Une sœur ayant un jour tiré dans l'Évangile une 
ïK'ole qui l'effrayoit, la mère lui dit pour la conso- 
ï* : « Toutes les fois que Dieu menace, c'est à dessein 
x'^on s'humilie, et lorsqu'on le fait on évite toujours 
•^ menaces , même les plus méchants. Cela se voit 
^T les Ninivites qui reçurent de Dieu le pardon, et 
empêchèrent d'exécuter ses menaces parce qu'ils 
^ent pénitence. Il est vrai que ce fut un pardon tem- 
orel, mais ils ne désiroient pas autre chose. Dieu 
Ous menace, humiliez-vous, et priez-le qu'il vous 
lonne des grâces qui soient éternelles : il vous l'ac- 
•ordera. » 

Au milieu de l'année 1653, M"® Périer étant grosse 



234 CHAPITRE QUATRIÈME. 

tomba dangereusement malade* Il paraît qu'elle îm^^ 
un moment à toute extrémité. En cette triste cot^- 
joncture, la sœur Sainte - Euphémie écrivit à sc^ û 
heau - frère et à la pauvre malada une lettre c^ ^ 
l'on sent partout le cœur le plus rendre et le plt-^s 
affligé, avec des élans de dévotion poussée à ce poi^^^ 

• 

qu'elle s'efforce presque de se réjouir de ce qe^-^ 
arrive à sa sœur, et qu'elle engage déjà M. Péri^^^ 
à profiter de cette circonstance pour se donner enti^^' 
rement à Dieu. « Je vois, certainement, dit-elle, qii^ ^ 
si Dieu vous prive d'une si grande consolation , c'es::^^ 
pour vous attirer tout à lui; car, encore que votr^ 
union soit toute légitime et toute sainte, néanmoins î ^ 
y a quelque chose de plus parfait. Dieu connoissaim^ 
par sa sagesse divine que vous n'eussiez pas été dis — 
posé à prévenir, par un divorce saint et tout volon- 
taire, cette dure séparation, qui est inévitable tôt ou 
tard, il veut vous témoigner que les prétendus obsta* 
clés que l'amour-propre suggère sont levés en un 

moment quand il lui plait Je ne puis m'empêcher 

de vous dire que je ne puis faire aucun autre souhait 
pour qui que ce soit, si ce n'est qu'il plaise à Dieu le 
mettre dans un plus parfait repos en l'attirant à lui 
qui est la seule fin. » Heureusement cette sublimité 
outrée est tempérée par des retours de naturel qui 
touchent d'autant plus qu'ils échappent malgré elle à 
l'austère disciple de Saint- Cyran. « La crainte et 
l'émotion où je suis à toute heure qu'on me vienne 
porter cette nouvelle fait que, dès qu'on me regarde 
pour me parler» il me prend un tremblement tel que 



JACQUELINE PASCAL. DE 465» A 4664. 935 

je ne puis me soutenir^ » Mais laissons Jacqueline 
parler toute seule. 



LETTRE 

DS LA SGBtIA JACQtSLlNS DE SAINTE-ECPfiÉMlB PASCAL A If. PÉRICTl. 

GLOIfiB A JiSVS, AU TRÈS-SAINT SACREIfENT. 

31 Juillet 1653 ». 

« Je vous écris à tous deux, si Dieu veut que cette 
lettre vous trouve encore tous deux en état de la voir ; 
car le billet du 24 (juillet) ne me laisse plus aucun 
lieu d'espérer. Je vous prie de juger de l'état où je 
suis. Je n'entreprends pas de vous l'exprimer, et 
aussi il seroit bien inutile; mais j'ai cru que j'étois 
obligée de rendre à ma sœur et à vous toute Passis- 
tance qui est en mon pouvoir en cette extrémité. Je le 
fais devant Dieu le plus souvent que je puis , et nos 
mères ont eu la bonté de faire ressouvenir plusieurs 
fois la communauté de prier pour elle. Enfin elle 
peut bien s'assurer qu'on ne l'oublie point; on a trop 
de charité pour tout le monde, et pour elle en parti- 
culier. Mais je crois que la plus efficace de toutes les 
prières, et celle qui méritera que Dieu daigne écou- 
ter toutes celles de nos amies, c'est de lui témoigner 
la fidélité que nous lui devons en cette rencontre si 
importante. Je vous parle dans le plus sensible de ma 

ié BflCudl ddMargoeritd Pôrier, p. 101« 



236 CHAPITRE QUATRIÈME. 

douleur, et ce me semble comme n'ayant plus d'es — 
pérance, quoique Je sente bien souvent que la dernière 
nouvelle fera tout un autre effet en moi, si Dieu veut 
nous affliger tout à fait. Cela m'oblige de vous dira 
qu'il n'y a point d'occasion où nous puissions mieuY 
reconnoître si nous avons une véritable foi ; car enfin 
Dieu veut, ce me semble, que nous espérions qu'il 
lui fera miséricorde en ce moment si redoutable, après 
lui avoir fait la grâce de lui donner un sincère désir 
de le servir et d'être toute à lui pendant sa santé. 
Cette seule pensée doit adoucir toute l'amertume de 
cette affliction ; car il ne faut pas espérer ni même 
désirer qu'elle étoufie tous les sentiments de la na- 
ture ; mais Je crois qu'elle les doit modérer Jusque-là 
même de ne pas demander sa vie à Dieu. Je l'ai fait 
néanmoins en faveur de vous et de ses enfants ; mais 
quand Je me suis ressouvenue que Dieu nous a ôté 
feu ma mère beaucoup plus Jeune qu'ils ne sont , et 
dans des circonstances plus fâcheuses que celles qui 
suivroient cette perte, et que néanmoins il ne nous a 
point abandonnés, mais qu'il a daigné témoigner en 
notre personne qu'il est le père des orphelins et le 
consolateur des affligés, J'ai cru qu'il ne falloit point 
s'opposer à ses ordres, mais que nous devions nous 
Jeter entre ses bras avec tout ce qui nous tient le plus 
à cœur. 

« Vos enfants sont à lui plus qu'à nous ; ne crai- 
gnons pas qu'il les abandonne tant que nous les re- 
mettrons entre ses mains. Et pour vous, Je crois 
certainement que si Dieu vous prive d'une si grande 



JACQUELINE PASCAL. DE 1652 A 1664. 237 

consolation, c'est pour vous attirer tout à lui ; car 
encore que votre union soit toute légitime et toute 
sainte , néanmoins il y a quelque chose de plus par- 
fait ; et possible, Dieu connoissant par sa sagesse 
divine que vous n'eussiez pas été disposé à écouter 
l'inspiration qu'il vous auroit pu donner d'aspirer à 
un état si pur et de vous résoudre à prévenir par un 
divorce saint et tout volontaire cette dure séparation 
cjui est inévitable tôt ou tard, il veut vous témoigner 
c]ue les prétendus obstacles que l'amour-propre sug- 
gère en ces occasions sont levés en un moment quand 
il lui plaît, et que, lorsqu'il le veut, il faut faire par 
:xiécessité ce qu'on n'a pu faire volontairement. C'est 
'^ine pensée que m'a donné le bonheur de ma condi- 
ion, qui me semblera imparfaite tant que ceux que 
'aime, comme mon frère et vous deux, ne le connoî- 
ront pas assez et n'y participeront point. 11 est tel 
^ue Je ne puis m'empêcher de vous dire que je ne puis 
:Saire aucun autre souhait pour qui que ce soit, si ce 
xi'est qu'il plaise à Dieu le mettre dans un plus parfait 
xepos et une plus pleine assurance en l'attirant à lui 
qui est la seule fin où l'on tend dans tout ce que Ton 
fait. S'il lui plaît de faire cette miséricorde à ma chère 
sœur plutôt qu'à nous , pourquoi nous opposerions- 
nous à son bonheur ? Je n'en vois point d'autre dans 
le monde qu'une entière retraite et un abandon gé- 
néral de toutes choses pour servir Dieu seul ; mais 
celui-là même n'est rien en comparaison de le pos- 
séder avec une entière plénitude et une assurance 
certaine de ne le perdre jamais. Étouffons donc autant 



338 CHAPITRE QUATRIÈME. 

qu'il nous sera possible tous les sentiments de 
nature qui s'opposent trop fortement à ceux que H 
foi et la charité nous doivent donner sur ce sujet ; ^ 
puisque tous nos efforts et nos souhaits seront inutil 
contre le décret de Dieu, faisons de bon cœur ce qu*"^ 
est nécessaire que nous fassions, s'il l'a résolu. 

(( Dieu sait que j'aime plus ma sœur sans compa— 
raison que je faisois lorsque nous étions toutes deu:^ 
du monde , quoiqu'il me semblât* en ce temps-là 
qu'on ne pouvoit rien ajouter à l'affection que J'avois 
pour elle; mais, au lieu qu'en ce temps-là elle se 
tournoit toute au soin et au désir que j'avois de sa vie, 
qui m'a toujours été comme à présent plus chère que 
la mienne propre, je ne pense à cette heure sur toutes 
choses qu'à son salut. C'est pourquoi, quelque vio* 
lente que soit ma douleur et la crainte et l'émotion 
où je suis à toute heure qu'on me vienne porter cette 
nouvelle, qui fait que, dès qu'on me regarde pour me 
parler, il me prend un tremblement tel que je ne 
puis me soutenir, néanmoins, quand je rentre en 
moi-même et que je considère la misère et les périls 
de cette vie, surtout pour une personne engagée dans 
le monde, je ne puis m'empêcher de m'accuser de 
m'aimer plus qu'elle, en désirant ce qui m'est utile 
et non pas à elle ; et tout ce que je demande à Dieu de 
tout mon cœur et à quoi tendent surtout toutes mes 
prières, c'est qu'il lui plaise donner la vie de la grâce 
à l'enfant, et qu'il fasse faire à la mère un bon usage 

i. Lç manuscrit j ^aro» qu'il me sembloiL 



JACQUELINE PASCAL. DE 4 65S A 1661. 939 

de sa maladie, qu'il la détache de toutes choses» qu'il 
lui fasse oublier tout ce qu'elle laisse pour ne plus 
penser qu'au bonheur qui l'attend, qui doit emporter 
toutes ses pensées et la ravir de telle sorte qu'elle en 
soit entièrement occupée. Si son mal est trop violent, 
faisons-le pour elle, je vous en prie; protestons à 
Dieu du cœur et de la bouche que comme nous ne dé- 
sirons que lui pour nous-mêmes, nous ne demandons 
siutre chose pour ceux qui nous sont plus chers que 
nous-mêmes. 

« C'est encore un des sujets de prières que je fais 
^ Dieu dans ma douleur, qu'il lui plaise nous faire la 
grâce à vous et à moi de lui être entièrement fidèles 
^n cette occasion; elle est unique, mon cher frère, 
xie la laissons pas passer sans en tirer tout le fruit que 
XWeu demande. Je crois qu'il attend de nous plus 
cju'une résignation ordinaire, et que nous ne pouvons 
pas, sans être ingrats des faveurs qu'il a faites à la ma- 
lade depuis plusieurs années, nous contenter de souf- 
frir qu'il rqqrenne ce qu'il nous avoit prêté, si nous 
ne lui oflfrons nous-mêmes, et si nous ne voulons bien 
qu'il la récompense des services continuels qu'elle 
s'est efforcée de lui rendre. Je vous supplie de lui 
demander cette grâce pour moi comme je le fais pour 
vous ; et comme je sais que Dieu est proche des affli- 
gés et qu'il écoute favorablement leurs prières, j'y 
joins mon pauvre frère, et je vous supplie d'en faire 
autant, afin que Dieu daigne se servir de cette afflic- 
tion pour le faire rentrer dans lui-même et lui 
ouvrir les yeux sur la vanité de toutes les choses du 



240 CHAPITRE QUATRIÈME. 

monde* . Ce doit être une consolation bien sensible pou 
ma chère sœur et pour vous que Dieu lui ait donné 
cette lumière par sa grâce, longtemps avant que de 
lui en donner Texpérience, et à nous en sa personne. 
Je le supplie de ne pas permettre qu'elle et nous nous 
nous affoiblissions assez dans notre affliction pour 
oublier une faveur si particulière, et si nous l'avons 
profondément gravée dans la mémoire, de ne pas per- 
mettre c[ue nous en soyons ingrats en refusant de 
donner lieu à l'espérance qu'elle nous permet de con- 
cevoir, et par conséquent à la consolation que nous 
en devons tirer. 

<c Ne vous étonnez pas , je vous prie , de me voir 
parler comme n'ayant plus d'espérance de sa santé : 
je vous l'ai dit d'abord, et quoique je ne sois pas dans 
la dernière affliction comme si j'étois certaine de mon 
mal, je n'ose pourtant recevoir aucune espérance de 
ce côté-là, de peur de tomber d'un coup plus rude. 
Je prie Dieu qu'il vous fortifie tous dans cette occa- 
sion, et qu'il imprime dans nos cœurs les sentiments 
d'une foi vive qui nous fasse regarder l'absence de 
ceux que nous aimons comme un voyage pour aller à 
Dieu, où ils ne nous précèdent que de quelques mo- 
ments, et où nous devons nous efforcer de les suivre 
en les imitant. Gardons-nous bien de nous plaindre 
de ce que Dieu nous ôte ce qui nous est cher, au lieu 
de lui rendre grâces de nous l'avoir prêté si longtemps. 
Je prie ma sœur, en quelque état qu'elle soit, de se 

4. Ainsi, en juillet 1653, Pascal était encore livré au inonde. 



JACQUELINE PASCAL. DE 1652 A 4664. 244 

ressouvenir de cette belle parole de M. de Saint- 
Cyran : Que les malades doivent regarder leur lit 
comme un autel oii ils offrent continuellement à Dieu 
le sacrifice de leur vie pour la lui rendre quand il lui 
plaira. Et cette autre : Que les douleurs et les divers 
accidents de la maladie sont cette clameur quon fait 
à minuit^ pour avertir les vierges de la venue de 
Vépoux. Qu'elle espère entrer avec lui dans ces bien- 
heureuses noces, puisqu'elle n*a point laissé éteindre 
sa lampe en quittant la voie de Dieu, depuis le mo- 
ment qu'elle y est entrée, et qu'elle n'a point acheté 
de l'huile à ceux qui en vendent en voulant être flat- 
tée de ses conducteurs, mais qu'elle a conservé dans 
son cœur celle que Dieu y a répandue par le Saint- 
Esprit; et qu'elle se ressouvienne de prier Dieu pour 
moi dès à présent pour ne cesser plus dans l'éternité, 
afin qu^l me fasse miséricorde, et qu'il me rappelle 
bientôt de mon exil, si c'est pour sa gloire ; qu'elle 
prie pour mon frère, pour la sainte Église et pour 
tout l'État; car Dieu écoute les prières des malades, 
quand îls sont tout à lui comme Je sais qu'elle y 
est. » {Copié de V original.) 



La fin de Tannée 1654 est fameuse dans l'histoire 
de Port-Royal par la dernière et définitive conversion 
de Pascal. Les détails de ce grand événement nous 
ont été conservés dans les deux lettres suivantes de la 
sœur Sainte-Euphémie à madame Périer, sur la con-» 
version de leur frère. 



fÂt CHAPITRE QUATRIÈME. 

« Ce 8 décembre 1654 K 

« Il n'est pas raisonnable que vous ignoriez plus 
longtemps ce que Dieu opère dans la personne qui 
nous est si chère ; mais je désire que ce soit lui- 
même qui vous l'apprenne, afin que vous en puissiez 
moins douter ; tout ce que je vous puis dire, n'ayant 
pas de temps, c'est qu'il est par la miséricorde de 
Dieu dans un grand désir d'être tout à lui, sans néan- 
moins qu'il ait encore déterminé dans quel genre de 
vie, et qu'encore qu'il ait depuis plus d'un an un 
grand mépris du monde et un dégoût presque insup- 
portable de toutes les personnes qui en sont, ce qui 
le devroit porter , selon son humeur bouillante, à de 
grands excès, il use néanmoins en cela d'une modé- 
ration qui me fait tout à fait bien espérer. Il est tout 
rendu à la conduite de M. Singlin, et j'espère que cela 
sera dans une soumission d'enfant, s'il veut de son 
côté le rec&voir , car il ne lui a pas encore accordé ; 
j'espère néanmoins qu'à la fin il ne nous refusera 
pas. 

(( Quoiqu'il se trouve plus mal qu'il n'ait fait depuis 
longtemps, cela ne l'éloigné nullement de son entre- 
prise, ce qui montre que ses raisons d'autrefois n'étoient 
que des prétextes. Je remarque en lui une humilité et 
une soumission, même envers moi, qui me sur- 
prend ; enfin je n'ai plus rien à vous dire, sinon qu'il 

i. Recueil de Marguerite Périer, p. 14. Le Reciieil d'Utrecht donne 
cette lettre, p. 262, en l'arrangeant un peu, selon sa coutume. 



JACQUELINE PASCAL. DE 1653 A 1664. 243 

parott clairement que ce n'est plus son esprit naturel 
qui agit en lui. ï> 



LA MÊME A LA MÊME K 

«25 Janvier 1655. 
ctMa très chère Soeur, 

(c Je ne sais si j'ai eu moins d'impatience de vous 
mander des nouvelles de la personne que vous savez 
que vous d'en recevoir ; et néanmoins il me semble 
que n'ayant pas de temps à perdre, Je n'ai pas dû vous 
écrire plus tôt, de crainte qu'il ne fallût dédire ce que 
j'aurois trop tôt dit. Mais à présent les choses sont à un 
point qu'il faut vous les faire savoir, quelque succès 
qu'il plaise à Dieu d'y donner. Je croirois vous faire 
tort, si je ne vous instruisois de l'histoire depuis le 
commencement qui fut quelques jours avant que je 
vous en mandasse la première nouvelle, f 'est-à-dire 
environ vers la fin de septembre dernier^. 

a II me vint voir, et à cette visite il s'ouvrit à moi 
d'une manière qui me fit pitié en m'avouant qu'au 
milieu de ses occupations qui étoîent grandes, et parmi 
toutes les choses qui pouvoient contribuer à lui faire 
aimer le monde, et auxquelles on avoit raison de le 
croire fort attaché, il étoit de telle sorte sollicité à 

1. Recueil de Marguerite Périer, p. 15. Le Recueil d'Utrecht donne 
aussi cette lettre intéressante, p. 263. Toujours une fqule de petites 
altérations. 

2. La date certaine de la dernière conversion de Pascal est donc 
bien de la tin de septembre 1654. 



Ui CHAPITRE QUATRIÈME. 

quitter tout cela, et par une aversion extrême qu'il 
avoit des folies et des amusements du monde et par le 
reproche continuel que lui faisoit sa conscience, qu'il 
se trouvoit détaché de toutes choses d'une telle ma- 
nière qu'il ne l'avoit jamais été de la sorte, ni rien d'ap- 
prochant; mais que d'ailleurs il étoit dans un si grand 
abandonnement du côté de Dieu qu'il ne sentoit aucun 
attrait de ce côté-là ; qu'il s'y portoit néanmoins de 
tout son pouvoir, mais qu'il sentoit bien que c*étoit 
plus sa raison et son propre esprit qui l'excitoit à ce 
qu'il connoissoit de meilleur que non pas le mouve- 
ment de celui de Dieu, et que, dans le détachement de 
toutes choses où il se trouvoit, s'il avoit les mêmes 
sentiments de Dieu qu'autrefois, il se croyoit en état 
de pouvoir tout entreprendre, et qu'il falloit qu'il eût 
eu en ces temps-là d'horribles attaches* pour résister 
aux grâces que Dieu lui faisoit et aux mouvements 
qu'il lui donnoit. Cette confession me surprit autant 
-• qu^elle me donna de Joie, et dès lors je conçus des 
espérances que je n'avois Jamais eues , et je crus 
vous en devoir mander quelque chose, afin de vous 
obliger à prier Dieu. Si je racontois toutes les autres 
visites aussi en particulier, il faudroit en faire un vo- 
lume ; car depuis ce temps-là elles furent si fréquentes 
et si longues que je pensois n'avoir plus d'autre ou- 
vrage à faire. Je ne faisois que le suivre sans user 
d'aucune sorte de persécution ; et je le voyois peu à 
peu croître de telle sorte que je ne le connoissois plus. 



k 



1. Bien fortes expressions qui peuvent donner beaucoup à penser. 
Rapprocliez-les do celles de la page 251. 



JACQUELINE PASCAL. DE U5SI A 1661. «45 

et Je crois que vous en ferez autant que moi si Dieu 
continue son ouvrage, et particulièrement en Thumi- 
litë, en la soumission, en la défiance , au mépris de 
soi-même et au désir d'être anéanti dans Testime et la 
mémoire des hommes. Voilà ce qu'il est à cette heure : 
il n'y a que Dieu qui sache ce qu'il sera un jour. 

« Enfin après bien des visites et des combats qu'il 
eut à rendre avec lui-même* sur la difficulté de choi* 
sir un guide, car il ne doutoit point qu'il ne lui en 
fallût un, et quoique celui qu'il lui falloit fût tout 
trouvé et qu'il ne pût penser à d'autres, néanmoins 
la défiance qu'il avoit de lui-même faisoit qu'il crai- 
gnoit de se tromper par trop d'affection, non pas 
dans les qualités de la personne, mais sur la vocation 
dont il ne voyoit pas de marques certaines, n'étant 
pas son pasteur naturel. Je vis clairement que ce 
n'étoit qu'un reste d'indépendance caché dans le fond 
du cœur qui faisoit arme de tout pour éviter un assu- 
jettissement qui ne pouvoit être que parfait dans les 
dispositions où il étoit. Je ne voulus pas néanmoins 
faire aucune avance en cela ; je me contentai seule- 
ment de lui dire que je croyois qu'il falloit faire pour 
le médecin de l'âme comme pour celui du corps, 
dioisir le meilleur; qu'il est vrai que l'évêque est 
notre directeur naturel, mais qu'il n'étoit pas pos- 
sible à celui de Paris de l'être de tous ses diocésains, 
ni même aux curés, ni même aux prêtres des pa- 
roisses, quand ils seroient capables de l'être de quel- 

1. L'imprimé : soutenir en lui-môme. Le manuscrit : rendre à lui- 
môme. 



246 CHAPITRE QUATRIÈME. 

qu'un, et qu'une personne sans établissement comme 
lui pourroit s'aller loger dans telle paroisse qu'il lui 
plairoit, et se rendroit aussi bien maître dans le choix 
de son directeur en prenant son curé, comme en 
choisissant un prêtre approuvé de son évêque ; que 
lorsque M. de Genève* avoit conseillé de choisir un 
directeur entre dix mille, c'est-à-dire tel qu'on le pré- 
féreroit à dix mille, lui qui étoit évéque et grand zéla- 
teur de la hiérarchie n'avoit pas prétendu borner le 
choix de chaque personne dans les prêtres de sa pa- 
roisse. Il ne me souvient* plus si ce fut cela qui le 
iSt rendre, ou si ce fut la grâce, qui croissoit dans lui 
comme à vue d'œil, qui dissipa tous les nuages qui 
s'opposoient à un si heureux commencement sans se 
servir de raisons ; mais quoi qu'il en soit, il fut bien- 
tôt résolu. Après cela néanmoins ce ne fut pas fait, 
car il fallut bien d'autres choses pour faire résoudre 
M. Singlin, qui a une merveilleuse appréhension de 
s'engager en de pareilles affaires. Mais enfin il ne 
put résister aux raisons qu'il a eues de ne pas laisser-:]»: 
périr des mouvements si sincères et qui donnoientS j 
tant d'espérances d'une heureuse suite, et il s' 
laissé vaincre à mes importunités ; en sorte qu'il 
bien voulu se charger du soin de sa conduite ; mai^-i 
son infirmité qui continue toujours lui en a ôt^uJ 
presque le moyen, parce qu'il ne sauroit presque par-'^M 
1er sans se faire un grand mal. 
(( Pendant tout ce temps, il s'est passé plusie 

1. Saint François de Sales. 

2, L'imprimé : je ne mes. 



JACQUELINE PASCAL. DE' 4 652 A 4 661. 247 

choses qui seroient trop longues à dire , et qui ne 
sont point nécessaires; mais la principale est que 
notre nouveau converti pensa sérieusement de son 
propre mouvement, pour plusieurs raisons, qu'une 
retraite de quelque temps hors de chez lui seroit fort 
nécessaire. M. Singlin éloit pour lors à Port-Royal-. 
des-Champs pour prendre quelques remèdes, en sorte 
que, quoiqu'il eût une merveflleuse appréhension 
qu'on sçût qu'il eût communication avec autre 
qu'avec moi dans cette maison, il se résolut néan- 
moins de l'aller trouver sous prétexte d'aller faire un 
voyage aux chairq)s pour quelque affaire, espérant 
qu'en changeant son nom et en laissant ses gens dans 
quelque village proche, d'où il prétendoit venir à 
pied trouver M. Singlin, il ne seroit connu que de 
lui, et que personne ne pourroit savoir ses entrevues 
et qu'il demeureroit en retraite en cette manière. Je 
lui conseillai de ne pas le faire sans l'avis de M. Sin- 
glin, qui ne voulut point du tout, parce qu'il n'étoit 
pas encore résolu de se charger de lui, si bien 
qu'il fut contraint d'attendre en patience son retour, 
parce qu'il ne voulut rien faire contre l'ordre qu'il 
lui avoit donné par une lettre parfaitement belle qu'il 
lui écrivit, dans laquelle il me constituoit sa directrice, 
en attendant que Dieu fit connoitre s'il vouloit que ce 
fût lui qui le conduisit. 

a Enfin, M. Singlin étant de retour, je le pressai 
de me décharger de ma dignité , et je fis tant que 
j'obtins ce que je désirois, de sorte qu'il le reçut, et 
ils jugèrent à propos l'un et l'autre qu'il lui seroit 



\k 



248 CHAPITRE QUATRIÈME. 

bon de faire un voyage à la campagne pour être plus 
à soi qu'il n*étoit à cause du retour de son bon ami 
le duc de Roanès * qui Toccupoit tout entier. Il lui 
confia ce secret, et avec son consentement, qui ne fui 
pas donné sans larmes, il partit le lendemain de la 
fôte des Rois avec M. de Luynes* pour aller en Tune 
de ses maisons où il a été quelque temps. Mais parce 
qu'il n'étoit pas assez seul à son gré, il a obtenu une 
chambre ou cellule parmi les solitaires de Port-Royal, 
d'où il m'a écrit avec une extrême Joie de se voir 
logé et traité en prince, mais en prince au jugement 
de saint Rernard, dans un lieu solitaire où l'on fait 
profession de pratiquer la pauvreté en tout où la 
discrétion le peut permettre. Il assiste à tout Toffice 
depuis primes jusqu'à compiles, sans qu'il sente la 
moindre incommodité de se lever à cinq heures du 
matin ; et comme si Dieu vouloit qu'il joignît le jeûne 
à la veille pour braver toutes les règles de la méde- 
cine qui lui ont tant défendu l'un et l'autre, le souper 
commence à lui faire mal à l'estomac; de sorte que je 
crois qu'il le quittera. Il n'a rien perdu à sa directrice, 
car M. Singlin, qui a demeuré en cette ville pendant 
tout ce temps, lui a pourvu d'un directeur* dont il 

i. Sur le duc de Roannez, voyez Étddes sur Pascal, Appendice^ 
p. 390, etc. 

2, Louis-Charles-Albert, duc de Lujmes, iils du connétable de 
liuynes et de la fameuse Marie de Rohan, père du duc de Chevreuse, 
Tami de Beauvilliers, de Fénelon et de Saint-Simon. Le duc deLuynes 
était cartésien et janséniste; il a traduit en français les Méditations 
et donné un certain nombre de livres de piété sou» le nom de M. de 
lAval. 

3. £n marge : M. de Sacy< 



JACQUELINE PASCAL. DE 4652 A 4661. «49 

est tout ravi, aussi est-il de bonne race. Il ne s'en- 
nuyoit point là, mais quelques affaires l'ont obligé 
de revenir contre son gré ; et pour ne pas tout perdre^ 
il a demandé une chambre céans où il demeure depuis 
jeudi sans qu'on sache chez lui qu'il est de retour. 
Il ne dit à personne où il alloit lorsqu'il partit, qu'à 
j£me pinel et à Duchesne qu'il menoit. On s'en doutoit 
néanmoins un peu, mais par pure conjecture. On dit 
qu'il s'est fait moine, d'autres hermite, d'autres qu'il 
est à Port-Royal. Il le sait et ne s'en soucie guère : 
voilà où les choses en sont. 

« Je l'ai toujours vu dans une si grande crainte 
qu'on sût rien de tout cela, que je n'avois pas même 
osé lui proposer de vous en rien mander. Enfin je 
lui en écrivis quelques jours avant son retour ; il me 
répondit que si on lui ordonnoit de le faire il le feroit, 
mais que par lui-même il ne s'y pouvoit résoudre , 
parce qu'il se voyoit si peu avancé qu'il ne sauroit 
du tout que vous dire ; que si je trouvois qu'il y eût 
matière d'écrire il consentoit volontiers que je vous 
écrivisse, mais que pour lui il ne voyoit rien à man- 
der. Sur cela, je commençai cette lettre à mon pre- 
mier loisir, au jour d'où elle est datée, et je ne 
l'achève qu'aujourd'hui de faire : je n'ai pu du tout 
prendre assez de temps auparavant. 

« Il est à présent chez lui où ses affaires le retien- 
nent ; mais je crois qu'il fera tout son possible pour 
rentrer bientôt dans sa retraite. Il me dit hier qu'il 
vous écrira, Dieu aidant, et me dit de vous écrire, 
n veut faire quelque chose pour ma petite cousine la 



250 CHAPITRE QUATRIÈME. 

contrôleuse Pascal ; et comme on a ici beaucoup de 
charité, j'espérois qu'on la prendroit ici en pension ; 
mais je doute si la mère et l'enfant le voudroient; 
mandez-le-moi au plus tôt, s'il vous plaît, et comme 
il s'y faudroit prendre; j'en ai un très-grand désir; 
car je la considère comme une de nos sœurs, et je ne 
puis penser à l'état où je la vois pour l'âme et pour 
le corps sans gémir. Enfin elle est nièce de mon père, 
et je juge des sentiments qu'il auroit pour elle par 
ceux que j'ai pour vos enfants. » 



LETTRE 

DE LA SCEUR EUPHÉMIE A SON FRÈRE PASCAL 1. 

« Ce 49 janvier 4655. 
« Mon très cher Frère, 

« J'ai autant de joie de vous trouver gai dans la 
solitude que j'avois de douleur quand je voyois que 
vous l'étiez dans le monde. Je ne sais néanmoins 
comment M. de Sacy s'accommode d'un pénitent si 
réjoui, et qui prétend satisfaire aux vaines joies et 
aux divertissements du monde par des joies un peu 
plus raisonnables* et par des jeux d'esprit plus per- 
mis, au lieu de les expier par des larmes continuelles. 
Pour moi, je trouve que c'est une pénitence bien 
douce, et il n'y a guère de gens qui n'en voulussent 

1. RecueU de Marguerite Périer, p. 19. Reaml dVtrecht, p. 268. 



JACQUELINE PASCAL. DE 165« A 1664. 254 

faire autant. Je m'en rapporte pourtant bien à sa con- 
duite et en demeure fort en repos ; car je crois autant 
lui devoir déférer, que vous à la mère Agnès ; elle ne 
m'a rien dit sur l'article où vous vous rapportez à elle. 
C'est pourquoi je vous dis, et non pas elle, que vous 
devez être plus sage à l'avenir, et je crois en cela être 
animée de son esprit; plût à Dieu l'être en tout le 
reste, et pour vous endoctriner plus par l'exemple que 
par des paroles ! Ce sera ici la fin des niaiseries volon- 
taires de cette lettre. 

« Je loue l'impatience que vous avez eue d'aban- 
donner tout ce qui a encore quelque apparence de 
grandeur ; mais je m'étonne que Dieu vous ait fait 
cette grâce, car il me semble que vous aviez mérité, 
en bien des manières, d'être encore quelque temps 
importuné de la senteur du bourbier que vous aviez 
embrassé avec tant d'empressement, et il semble qu'il 
étoit bien juste que tout ce qui peut encore ressentir 
le monde dans le désert vous retînt captif, après avoir 
eu tant d'éloignement de ce qui vous en pouvoit déli- 
vrer. Mais Dieu a voulu faire voir en cette rencontre 
que sa miséricorde surpasse toutes ses autres œuvres ; 
je le supplie de la continuer sur vous en vous faisant 
profiter du talent qu'il vous a donné. 

« Il en faut dire de même de la cuiller de bois et 
de la vaisselle de terre. C'est l'or et les pierres pré- 
cieuses du christianisme ; il n'y a que les princes qui 
en doivent avoir à leur table ; il faut être vraiment 
pauvre pour mériter cet honneur, qui doit être abso- 
lument dénié à ceux qui sont roturiers, selon M. de 



852 CHAPITRE QUATRIÈME, 

Renti *. Mais ce qui me console, c'est que celle sorte 
de principauté n'est pas héréditaire, et que, comme 
on la peut perdre après l'avoir possédée, on peut 
aussi l'acquérir après l'avoir longtemps méprisée; 
et une des meilleures voies, à mon sens, est de faire 
comme si on l'avoit déjà, non pas par usurpation ou 
par hypocrisie, mais pour passer de l'appauvrisse- 
ment à la pauvreté, comme on va de l'humiliation à 
l'humilité. Dieu vous en fasse la grâce ! 

« J'ai éprouvé la première que la santé dépend 
plus de J.-C. que d'Hippocrate, et que le régime de 
l'âme guérit le corps, si ce n'est que Dieu veut nous 
éprouver et nous fortifier par nos infirmités. Il est 
vrai que c'est un grand avantage d'avoir assez de 
santé pour pouvoir faire tout ce qu'on nous conseille 
pour guérir notre âme ; mais ce n'en est pas un 
moindre que de recevoir une pénitence de la main 
de Dieu même. Si nous sommes à lui, nous serons 
toujours bien, soit en vivant, soit en mourant. Il n'est 
pas dit : si quelqu'un veut venir après moi, qu'il 
fasse des ouvrages bien pénibles et qui demandent 
de grandes forces, mais qu'il renonce à soi-même; 
un malade le peut peut-être mieux faire qu'un 
homme bien sain. » 



' Après quelques mois d'une piété vive, mais raison- 
nable, Pascal avait succombé à son humeur bouil- 
lante^ et sa première modération avait fait place à 

1. SiOt Nous ignorons quel est ce persoimftge. 



JACQUELINE PASCAL. DE 4 652 A 4 664. SS3 

une dévotion extrême et à des exagérations que sa 
sœur elle-même lui reproche dans le billet suivant : 



EXTRAIT D'UNE LETTRE 

DE LA SdBCH KUPBiSMIK A SON FRÈRE PASCÂt. 

« Le 4«» décembre 4655 *. 

a On m*a fort congratulée pour la grande ferveur 
qui vous élève si fort au-dessus de toutes les manières 
communes» que vous mettez les balets^ au rang des 
meubles superflus.. • Il est nécessaire que vous soyeZf 
au moins durant quelques mois, aussi propre quo 
"VOUS êtes sale , afin qu'on voie que vous réussissez 
aussi bien dans Thumble diligence et vigilance sur 

personne qui vous sert que dans Thumble négli-^ 
^eilce de ce qui vous touche ; et après cela, il vous 
sera glorieux et édifiant aux autres de vous voir dans 
l'ordure, s'il est vrai toutefois que ce soit le plus 
parfait, dont je doute beaucoup, parce que saint 
£emard n'étoit pas de ce sentiment. » 

La sœur Sainte-Ëuphémie avait été nommée sous* 



1. Recueil de Hsrguerite Péricr^ p. 7 et aussi 111. 

2. Une main récente a mis au-dessus, p. 111 : vcUets.Vn manuscrit 
de la Bibliothèque royale, Supplément français, n® 397, dont nous 
avons donné une description détaillée, Étcdes sur Pascal, p. 528- 
534, contient cette lettre de Jacqueline, et donne balais^ p. ^92 ; et 
THisToiRE DE l'abbaye DE PoRT-RoYAL, t. IV, p. 453, qui en rapporte 
une partie, met ballets. Pour la leçon valets il faut dire qu'il y a 
quelques lignes plus bas : vigilance sur la personne qui vous sert. 



254 CHAPITRE QUATRIÈME. 

maîtresse des novices à Port-Royal. Elle-même 
explique en quoi consistait cet emploi. 

EXTRAIT D'UNE LETTRE 

DE LA SCEUR SAXNTB-EUPHÉMIB A MADAME PÉRIER ^ 
GLOIRE A Jésus, AU TRÈS SAINT SACREMENT. 

«Ce 23 juin 4655. 

« Je pensois continuer à répondre à cet article de 
votre lettre dans le même style que vous l'avez écrite ; 
mais Je n'ai pu m'y résoudre, parce que je n'ai plus 
de gaieté quand il faut venir sur ce chapitre. C'est 
pourquoi je vous supplie très humblement de croire 
tout ce que je vous en dirai à la lettre; car je parle 
de mon plus sérieux. Je ne doute pas qu'on ne vous 
ait fait l'emploi que j'ai plus grand qu'il n'est, et c'est 
une des raisons qui me fait vous en parler sérieuse- 
ment; car après tout, ce n'est rien du tout; et je 
crois qu'un autre que moi ne s'en apercevroit presque 
pas. Mais c'est beaucoup pour moi qui n'ai cherché 
qu'à me faire cacher, et qui ne suis capable que de 
faire quelque ravauderie dans une petite cellule ou 
de balayer la maison, car je suis devenue fort experte 
en ce métier, à laver les écuelles et à filer ; voilà ce 
que j'ai fort bien appris. 

« Vous saurez donc que l'emploi qu'on m'a donné 
est d'être résidente dans le noviciat pour avoir l'œil 

1. Recueil de Marguerite Périer, p. 111. 



JACQUELINE PASCAL. DE 1652 A 4 661. 255 

sur les petits manquements que les postulantes nou- 
velles venues, dont on ne manque guère céans, peu- 
vent faire, manque de savoir les coutumes et les 
ordres de la maison, pour les en avertir et les leur 
apprendre peu à peu. J'ai soin aussi de la plupart de 
leurs petits besoins extérieurs, pour les pourvoir de 
souliers, de chausses, d'épingles, de fil, etc. Et parce 
4|ue la mère Agnès, qui est notre maîtresse , comme 
"^ous savez (car je crois que vous savez aussi que je 
suis encore du noviciat), et la sous-maîtresse qui est 
ime excellente personne dont je n'ai pu m'empêcher 
Je vous parler une fois parce qu'elle étoit alors la 
jremière maîtresse des petits enfants, ont trop d'oc- 
cupation pour se charger de l'instruction de celles 
qui sont si ignorantes qu'il leur faut apprendre le 
premier alphabet de la foi, c'est à moi à qui on a 
donné ce soin ; et afin que vous n'ayez plus sujet de 
vous plaindre de mon silence, je vous avoue ingénu- 
ment qu'on m'a aussi chargée de leur conduite dans 
ce qui regarde la conscience, en sorte qu'elles n'ont 
que moi pour conseil dans la maison; car dehors 
elles ont leur confesseur. Voilà en quoi consiste pro- 
prement ma charge, pourquoi il est besoin, non pas 
d'un petit mulet, comme vous dites, mais de quelque 
chose de plus que ce que j'ai. Vous voyez bien néan- 
moins que ce n'est pas grand'chose en soi, puisque je 
n'ai qu*à recevoir des autres ce que je leur dois don- 
ner, et que ma sœur Madeleine, qui est toujours pré- 
sente, peut me redresser dans les fautes que j'y fais, 
et a l'ϕl sur elles comme moi, et que les pauvres 



256 CHAPITRE QUATRIÈME. 

filles, qui sont si mal pourvues de conductrice^ peu 
vent, quand bon leur semble, s'adresser à elle ou 
la mère Agnès. Mais avec tout cela, je ne laisse ps 
de bien trembler, quand je considère que j'ai enti 
les mains la vocation de cinq ou six filles, s'il fai 
ainsi dire, et qu'elle dépend en quelque sorte de mo 
peu de charité et de lumière, qui fait souvent que j 
préfère mon repos à leurs besoins, faute de les coi 
noitre ou de les vouloir soulager. 

u Je voua dis la vérité : voilà naïvement ce qui e 
est ; je vous avoue que l'ouverture de cœur qui do 
être entre nous m'a souvent donné du scrupule si 
le secret que je gardois avec vous sur cela pendai 
que vous étiez ici, et que vous me demandiez si soi 
vent quel emploi j'avois ; et j'avois même écrit si 
mon agenda pour savoir de la mère Agnès si je n 
vous devois pas cette confidence ; mais Dieu a per» 
que je Taie toujours oublié : cela a fait que je n'y ; 
plus pensé depuis que vous êtes partie. Je n'en ai rie 
dit non plus à mon frère; s'il le sait, c'est « cornu 
vous, par d'autres que par moi. Il y a un grand avai 
tage en cet emploi, en ce que sa principale obligatic 
consiste à faire connoitre Dieu aux autres, et à leii 
inspirer et à leur imprimer sa crainte et son amoui 
Mais vous avouerez qu'il y a aussi un grand dangei 
parce qu'il est bien difficile de parler de Dieu comn 
de Dieu, et qu'il est bien dangereux de donner aii 
autres de sa disette, au lieu de son abondance. Pri( 
Dieu qu'il regarde mes deux deniers comme les grandi 
aumônes des riches, et qu'il me fasse la grâce c 



JACQUELINE PASCAL. DE 1652 A 4 661. 257 

afifistruire moi-même en instruisant les autres. Adieu, 
ma chère sœur; Je suis tout à vous en N.-S., 

C( SŒUR DE SAmTE-EuPHÉMIE, 

« religieuse indigne. » 

Voici maintenant d'excellents conseils èur la ma- 
nière de se conduire avec les domestiques. 



LETTRE 

HE LA SOEUR SAINTE-EUPHÉUIE PASCAL A MADAME PÉRIEIV *• 

« Ce 15 août 1655. 

a Ma TRES ghèhe Sœur, 

« Je prends une grande feuille, parce que je suis 
en dévotion de vous faire une grande lettre, si Dieu 
m'en fait la grâce. Après avoir lu votre lettre, que 
mon frère m'apporta, je ne pcnsois pas du tout à y 
répondre, premièrement parce que je me trouvois 
très éloignée do le pouvoir ; et outre cela je ne croyois 
point du tout le devoir, parce qu'il me semble qu'il 
n'y a rien de plus sauvage que de voir une petite 
novice, qui à peine commence d'ouvrir les yeux à la 
vraie lumière, vouloir se mêler d'éclairer les autres 
et de porter le flambeau devant eux. Cela me semble 
insupportable ; néanmoins, voyant que je ne pouvois 
vous procurer d'ailleurs le secours que vous me de- 

1. RecueU de Marguerite Péricr, p. G47. 



25S CHAPITRE QUATRIÈME. 

mandiez, parce que rhumilité de nos mères at^fti 
maladie de M. Singlin n^'en ôtoient tout moyen, jpai 
cru que m'étant trouvée autrefois dans la peine où je 
vous vois, je pourrois vous dire avec liberté ce que 
je me suis dit à moi-même, puisque, comme je le pré- 
tends, nous ne sommes qu'un cœur et une âme en 
Jésus-Christ, 

(( Comme j'en étois là, il m'est venu en pensée 
que M. de Rebours auroit peut-être bien la bonté de 
vouloir vous donner quelques avis ; cela m'a fait 
interrompre pour le consulter, et c'est par son ordre 
que je vous écris ce qu'il ne peut vous écrire lui- 
même présentement, parce qu'il a fort mal aux yeux, 
et de plus parce que ce n'est pas, dit-il, à lui à don- 
ner conduite à personne ; c'est M. Singlin qui a mis- 
sion pour cela, et non pas lui, à ce qu'il veut croire. 

« Il m'a donné charge de vous dire que, comme 
c'est une chose constante qu'une des principales et 
indispensables obligations d'un chef de famille est le 
soin qu'il doit prendre de Ift régler, encore qu'il soit 
vrai que ce soin doive être divisé et que celui dç9 
hommes regarde principalement le ftiari et celpi des 
filles la femme ; néanmoins cela n'a pas lieu chez 
vous, M. Périer étant trop occupé pour s'y donner 
comme il faut, ce qui vous en charge, sans pourtant 
l'en décharger, parce que l'obligation principale doit 
toujours être préférée. Que si vous pouviez le porter 
à s'acquitter d'un devoir si important, vous en seriez 
quitte; mais si cela n'est pas, vous en demeurez 
chargée; ce qui vous oblige (comme vous voulez 



JACQUELINE PASCAL. DE 1652 A 1661. 259 

tt|^iller à leur salut^ et non pas simplement vous 
acquitter extérieurement de cette obligation , ce qui 
seroit assez aisé) à tâcher premièrement de les bien 
connoître en les éprouvant même en de petites choses 
qui vous peuvent faire connoître s'ils ont de la piété 
ou non, s'ils sont hypocrites ou hardis à se faire con- 
noître mauvais, quels vices régnent en eux, et de quel 
bien ils sont plus susceptibles. Il faut aussi tâcher de 
vous faire aimer d'eux en ne les reprenant point 
aigrement, quoiqu'il le faille toujours faire sévère- 
ment et fortement; et pour cela il faut, autant qu'il 
est possible, laisser passer son émotion avant de les 
reprendre, et alors leur faire grande honte de leurs 
fautes, et leur faire entendre qu'on est beaucoup plus 
fâché pour le tort qu'ils se font que pour celui qu'on 
en reçoit ; et il leur faut souvent répéter cela , car 
c'est une maxime générale que tous les esprits qui 
ne sont pas fort subtils, comme ceux du peuple et des 
enfants, ne conçoivent autre idée des personnes qu'ils 
fréquentent que celles qu'ils leur donnent eux-mêmes ; 
en sorte que, pour se rendre aimable à eux, il leur 
faut dire qu'on les aime, qu'on s'y croit obligé , et 
qu'on croiroit manquer au plus important de ses de- 
voirs si on manquoit d'affection pour eux. Après cela 
il seroit bien difficile que d'autres leur persuadassent 
le contraire, pourvu toutefois qu'on ait soin de le 
leur ramentevoir souvent. C'est pourquoi il ne faut 
pas se contenter de leur donner à entendre par des 

1. Lo manuscrit : votre. 




260 CHAPITRE QUATRIÈME. 

mots couverts la tendresse qu'on a pour eux, ou de 
la leur témoigner en prenant soin d'eux dans lemw 
maladies, dans leurs afflictions ou dans leurs autres 
besoins, qui sont des occasions favorables et qu'il 
faut bien ménager; mais outre cela il le leur faut 
dire nettement et en plusieurs manières, en leur 
disant néanmoins aussi clairement que c'est à con- 
dition qu'ils demeureront dans leur devoir et qu'ils 
serviront avec fidélité leur Dieu et leur maître. 

« Pour ce qui est des temps où il faut employer 
Thuile ou le vin, la discrétion le doit faire juger; tout 
ce qu'on vous peut dire en général, c'est que, toutes 
les fois qu'il ne s'agira que de votre intérêt particulier, 
il faut endurer patiemment, non pas en le dissimulant, 
mais en leur témoignant que vous le leur pardonnez, 
et que s'ils ont à faire des fautes, vous aimez beaucoup 
mieux que ce soit contre vous que contre d'autres. 

« Vous pouvez aussi user de la même indulgence 
envers les fautes d'inadvertance , comme de perdre, 
rompre ou mal faire quelque chose, sinon qu'il y eût 
une notable négligence; que, s'il n'y en a pas, il leur 
faut dire qu'on souffrira volontiers de pareils manque- 
ments, quoi qu'on y souffre de la perte, pourvu qu'on 
voie qu'ils soient soigneux à se garder de ceux où 
Dieu est offensé. Et il ne faut pas manquer de leur 
faire remarquer là-dessus combien peu il se trouve 
de maîtres dans ce sentiment, ce qu'il faut faire néan- 
moins sans ostentation, en mêlant toujours quelques 
paroles qui tendent au mépris de soi-même, et sur- 
tout en leur insinuant beaucoup qu'on s'estimeroit 



JACQUELINE PASCAL. DE 1652 A 1661. 261 

bMn plus heureux d'être en leur condition que dans 
celle où l'on est ; il leur en faut souvent faire remar- 

* 

quer les avantages et le danger de celles qui sont plus 
élevées. Mais quand ils feront des fautes contre Dieu, 
contre leur maître , contre la charité et l'union qu'ils 
doivent avoir entre eux, c'est alors qu'il faut se 
rendre sévère jusqu'à être terrible ; car il faut savoir 
que le peuple et les enfants sont comme les Juifs qui 
n'agissent que par menaces ou par promesses ; parce 
qu'après avoir réglé par ce moyen, cojaEune par force, 
l'extérieur, on attire la miséricorde de Dieu pour leur 
donner l'esprit intérieur, dont cette conduite, qu'on 
tient sur eux dans cette vue, est la voie et même sert 
de mérite pour l'obtenir. Il ne faut rien souffrir dans 
ces rencontres, mais le dire à leur maître et l'exhor- 
ter à les punir sévèrement, sinon qu'on eût sujet de 
croire qu'ils en sont humiliés et qu'ils n'y retombe- 
ront plus. Il est très bon que la plus grande menace 
que l'on puisse faire soit de les chasser, et pour cela 
il faut que vous leur procuriez de bons gages et un 
bon traitement ; car c'est par là qu'il les faut captiver 
d'abord Jusqu'à ce que l'affection succède à l'intérêt, 
a Pour venir à bout d'une partie de ces choses, il 
faut que vous preniez l'habitude de les appeler de fois 
à autre dans votre cabinet, une fois toutes les semaines 
plus ou moins , chacun en particulier , et là leur 
demander compte de leur créance et de leur manière 
de prier Dieu , et leur expliquer fort brièvement les 
principaux articles de la foi et s'arrêter plus sur la 
morale qu'il en faut tirer, comme de l'unité de Ov^w 



262 CHAPITRE QUATRIÈME. 

dans la trinité des personnes divines ; leur fair^n- 
tendre comme quoi, dans la multiplicité des objets et 
des affaires de la terre , nous ne devons avoir qu'un 
amour, un désir et un nécessaire qui doit régler tout 
le reste; sur les mystères de l'Incarnation et de l'Eu- 
charistie, leur faire voir l'obligation d'aimer et d'imi- 
ter celui que nous adorons, etc. ; leur faire apprendre 
les commandements de Dieu et de l'Église, et leur 
faire entendre qu'ils s'étendent bien plus loin qu'on 
ne pense d'ordiinaire. 

« M. de Rebours est aussi entièrement d'avis que 
vous ne manquiez pas des les faire prier Dieu en 
commun devant vous tous les soirs, » 

Jacqueline, comme maîtresse des novices et char*- 
gée de l'éducation des enfants à Port-Royal, consulte 
son frère sur une nouvelle méthode de lecture que 
Pascal avait inventée. Malheureusement la copie 
de cette lettre de Jacqueline dans notre manuscrit est 
très-défectueuse, et plus d'une phrase n'y semble pas 
très-intelligible. Mais ce qui résulte certainement de 
ce document, resté inconnu jusqu'ici, c'est que la 
méthode de lecture qui porte le nom de Port-Royal 
doit être attribuée à Pascal; que c'est de lui, et par le 
moyen de sa sœur Jacqueline i qu'elle s'introduisit 
dans les écoles de ce monastère et plus tard fut érigée 
en théorie dans la Cramma^V^^^n^ra/^ de Port-Royal. 
Citons d'abord cette Grammaire : 

«Chap. VI. — D'une nouvelle manière pour ap- 
prendre à lire facilement en toutes sortes de langues. 



JACQUELINE PASCAL. DE 4 652 À 4 664. $)63 

« Il est certain que ce n'est pâs une grande peine 
à ceux qui commencent de connottre simplement les 
lettres» mais la plus grande est de les assembler. Or, 
ce qui rend maintenant cela plus difficile, est que 
chaque lettre ayant son nom, on la prononce seule 
autrement qu'en l'assemblant avec d'autres. Pal» 
exemple^ si l'on fait assembler fry à un enfant, on 
lui fait prononcer ef^ er^ y gtec^ ce qui le brouille 
infailliblement lorsqu'il veut fondre ensuite ces trois 
sons ensemble pour en faire le son de la syllabe /r^« 
Il semble donc que la voie la plus naturelle, comme 
quelques gens d'esprit l'ont déjà remarqué^ serait que 
ceux qui montrent à lire n'apprissent d'abord aux 
enfants à connoitre leurs lettres que par le nom de 
leur prononciation; et qu'ainsi, pour apprendre à 
lire en latin, par exemple, on ne donnât que le même 
nom d*<? à Xe simple, Xœ et Xœ^ parce qu'on les pro- 
nontie d'une même façon... qu'on ne nommât les 
consonnes que par leur son naturel, en y ajoutant 
seulement \e muet qui est nécessaire pour les pro^ 
noncer... que pour celles qui en ont plusieurs (sons) 
comme Cy g^ t^ s^ on les appelât par le son le plus 
natuM et le plus ordinaire qui est au c le son de que^ 
et au g le son de gue^ au t le son de la dernière syl- 
labe de forte^ et à 1'^ celui de la dernière syllabe de 
houirêé. Et ensuite on leur apprendrait à prononcer à 
parti sans épeleri les syllabes ce^ ci y ge^ gi^ tia, iie^ 

1. Duclos, dans son édition de la ùrammaire générale de Port- 
Royal, 1756, s'explique ainsi sur le chapitre que noua yeiLQu:& d& ci* 



\ 



iU CHAPITRE QUATRIÈME. 

Ces mots, comme quelques gens d'esprit Vont déjà 
remarqué^ contiennent une allusion Jusqu'ici obscure, 
que vient éclaircir la lettre de Jacqueline. Déjà dans 
sa logique, Port-Royal s'était servi de VArt de per- 
suader de Pascal, avant que cet admirable fragment 
fût connu et imprimé. Ici, Port-Royal emprunte à ce 
même Pascal une méthode grammaticale, qui assu- 
rément n'ajoute pas beaucoup à la gloire du grand 
géomètre, du grand physicien et du grand écrivain, 
mais qui met en relief ce besoin de rigueur et de 
netteté, attribut particulier du génie de Pascal, qu'il 
portait dans les plus petites comme dans les plus 
grandes choses. 

a 26 octobre 1655 ». 

« L'obéissance et la charité me font rompre le 
silence, M. T. C. F., avec vous la première, lorsque 

ter : a Tout ce chapitre est excellent et ne souffre ni exception ni 
réplique. Il est étonnant que l'autorité de Port-Royal, surtout dans ce 
temps-là, et qui depuis a été appuyée de Texpérience, n'ait pas encore 
fait triompher la raison des absurdités de la méthode vulgaire. C'est 
d'après la réflexion de Port-Royal que le bureau typographique a 
donné aux lettres leur dénomination la plus naturelle : je, be, ve, etc. 
Cette méthode déjà admise dans la dernière édition du Dictionnaire 
de l'Académie, et pratiquée dans les meilleures écoles, l'emportera tôt 
ou tard sur l'ancienne par l'avantage qu'on ne pourra pas enfin s'em- 
pêcher de reconnoltre ; mais il faudra du temps ; car cela est raison- 
nable. » Domergue, dans l'ouvrage intitulé : la Prononciation fran^ 
çaise déterminée par des signes invariables, avec application à divers 
morceaux en prose et en vers, contenant tout ce qtM faut savoir pour 
lire avec correction et a/oec goût, Strasbourg, 1796, in-8°, professe 
ouvertement la méthode de Port-Royal. M. Girault-Duvivier, Gram^ 
maire des Grammaires, la donne comme la seule raisonnable^ et au- 
jourd'hui elle a presque partout triomphé de l'ancienne routine. 
1. Recueil de Marguerite Périer, p. 109. 



JACQUELINE PASCAL. DE 1652 A i661. 265 

J'y pensois le moins; Je vous le déclare, afin que vous 
ne vous en scandalisiez pas. 

<t Nos mères m'ont commandé de vous écrire afin 
que vous me mandiez toutes les circonstances de 
votre méthode pour apprendre à lire par le B. C. D. 
E., où il ne faut pas que les enfants sachent le nom 
des lettres ; car Je vois bien comment on peut leur 
apprendre * à lire, par exemple Jesu, en les faisant 
prononcer Je e zeu ; mais Je ne vois pas comment on 
leur peut faire comprendre facilement que les lettres 
inissantes ne doivent point ajouter d'e ; car naturelle- 
nent, suivant cette méthode, ils diront Jesuse, sinon 
[u'on leur apprenne qu'il ne faut prononcer Ve à la 
în que lorsqu'il y est effectivement; mais Je ne vois 
>as comment pouvoir leur apprendre à prononcer les 
consonnes qui suivent les voyelles, par exemple, m: car 
Is diront ene^ au lieu de prononcer an^ comme veut 
iouvent le françois. De même pour on ils diront one^ 
it même en leur faisant manger l'e, ils ne le diront de 
^on accent, si on ne leur apprend à part la pronon- 
ciation de \o avec Vn ; et ^ non pas d'autre dans 
l'esprit, mais Je crois que vous les aurez prévus ; voilà 
M qui regarde l'obéissance. 

« Pour la charité, la lettre que Je vous envoie vous 
l'éclairera. Je pense que le plus tôt fait seroit de faire 
savoir à M. de Bernières^ le désir de cette bonne 



1. Le manuscrit : leur apprendre par A à lire. 

2. Uy alà évidemment quelque chose de passé; comme J'at ces 
doutes et n. 

3. Maignart de Bernières, de Rouen, ancien maître des requêtes au 



(^ 



266 CHAPITRE QUATRIÈME. 

fille, sans attendre le temps où les autres sortiront* 
Vous le pouvez faire en lui envoyant cette lettre, si 
vous jugez à propos, ou par quelque iutre voie, il ne 
m'importe, pourvu qu'on lui procure quelque retraite ; 
car elle me fait grande compassion. Je ne vous fais 
point compliment sur la peine que je vous donne : la 
charité est elle-même sa récompense. 

t( Si vous m'avez oubliée le 10 de ce mois, qui est le 
jour de mon baptême, je vous supplie de réparer cette 
faute aujourd*hui. Tous les 26 dû mois me sont chers 
depuis que Dieu m'a fait la grâce de dépouiller pour 
jamais l'habit du monde un 26 de mai. J*ai bien in- 
térêt que vous soyez tout à Dieu avec tout ce qui vous 
appartient , puisque je suis du nombre autant pour le 
moins par sa grâce que par la nature *, car proprement 
je suis voire fille : je ne Toublierai jamais. 

« Soeur Euphèmie, religieuse indigne. » 

ce Mandez-moi, s'il vous plaît, si voUâ êtes encore 
M. de Mons ^ » 

C'est encore en qualité de maîtresse des novices et 
de sous-prieure que Jacqueline composa, en 1657, un 

parlement de cette ville, ami et agent d'affaires de Port-Royali Voye« 
rHisToiRfe DE PoRT-ËôYAL, II" partie, livre IIl, ii* 6S. 

i. Pascal, lorsqu'il alla s'établir dans une auberge, rue deA Poi« 
riers (ou Poirées, comme elle est déjà nommée dans le plan de Gom- 
boust en 1652, et comme elle se nomme encore aujourd'hui), à ren- 
seigne du Roi David, entre le collège dé Clettnôiit, depuis LoUis-le- 
Ornnd, et celui d*ttarcoUrt, aujoard*hul Salnt-LôUis, âVîdt pris le 
nom de M. de Mons. Voyez Études sur Pascal, Appendice, p. 312 
etB41. 



JACQUELINE PASCAL. DE 16531 A 1661. Î67 

Règlement pour les enfants, dressé sur la pratique 
même de Port-Roy al-des-Champs. Ce Règlement con- 
tient de fort beUes choses, mais il a le défaut d'une 
discipline bien austère pour un si jeune âge. Il a été 
imprimé en 1665 à la suite des Constitutions du mo- 
nastère de Port-- Roy aL Nous regrettons que son 
étendue nous empêche de le reproduire ici * et nous 
passons aux lettres relatives au fameux miracle de la 
sainte épine, opéré sur Tœil malade de la nièce de 
lacqueline et de Pascal, une fille de M™* Périer, cette 
néme Marguerite auteur du Recueil où nous trouvons 
4>utes ces pièces. 

A MADAME PÊRIËR^ 

6L0IRB A Jésus, AU TRÈS SAINT SACREMENT. 

« A Port-Royal, ce 29 mars 1656, 

«Ma très chère Soeur, 

« Le carême ne peut m'empêcher de vous faire ce 
petit mot, quoique je vous aie déjà écrit vendredi der- 
nier ^ parce que je n*ai rien que de bon à vous mander. 
Je crois que vous savez que nous avons le jubilé qui 
commença hier pour durer quinze jours pendant les- 
juels , entre autres bonnes œuvres , il est ordonné 
pi'on communiera le dimanche 2 avril. Je vous fais 

i* On le tarouvera dans TAppendicb, n° 2. 

2» Recueil de Marguerite Périer, p. 113. Le l^ecueil d'Utrecht donne 
cette lettre, p. 283. 
3. Cette lettre, du 24 mars, manque. 



ê 



268 CHAPITRE QUATRIÈME. 

ce préambule pour augmenter la joie que vous aurez 
d'apprendre que votre fille aînée doit être confirmée, 
et faire sa première communion ce jour ; elle me Ta 
dit ce matin en se recommandant à mes prières avec 
tant de sentiment qu'elle en pleuroit. Voilà une bonne 
nouvelle ; mais J'en ai encore une autre qui n'est pas 
en eflfet meilleure, mais elle est plus étonnante. Pour 
vous la dire telle qu'elle est, et sans rien accroître 
ni diminuer, il faut vous raconter simplement com- 
ment la chose s'est passée. 

«Vendredi 2i mars 1656, M. de La Potherie, 
ecclésiastiques envoya céans un fort beau reliquaire, 
où est enchâssé dans un petit soleil de vermeil doré 
un éclat d'une épine de la sainte couronne. Afin que 
toute notre communauté eût la consolation de le voir 
avant que de le rendre, on le mit sur un petit autel dans 
le chœur avec beaucoup de respect, et toutes les sœurs 
l'allèrent baiser à genoux après avoir chanté une an- 
tienne en l'honneur de la sainte couronne, après quoi 
tous les enfants y allèrent l'une après l'autre. Ma 
sœur Flavie, leur maîtresse, qui en étoit tout proche, 
voyant approcher Margot S lui fit signe de faire tou- 
cher son œil, et elle-même prit la sainte relique et l'y 
appliqua, sans réflexion néanmoins ; chacun étant re- 
tiré, on le rendit à M. de La Potherie. 

(( Sur le soir, ma sœur Flavie, qui ne pensoit plus 



1. L'abbé Le Roi de La Potherie, frère du conseiller d'État, amateur 
de pieuses reliques qu'il laissa à Port-Royal. Voyez l'HiSTOinE de 
PoAT-RoYAL, n* partie, livre III, n° 4. 

2. Marguerite Périer. 



JACQUELINE PASCAL. DE i652 A 4 661. 269 

à ce qu'elle avoit fait, entendit Margot qui disoit à 
une de ses petites sœurs : « Mon œil est guéri, il ne 
me fait plus de mal.» Ce ne fut pas une petite surprise 
pour elle ; elle s'approche et trouve que cette petite 
enflure du coin, qui étoit le matin grosse comme le bout 
du doigt, fort longue et fort dure, n'y étoit plus du tout, 
et que son œil qui faisoit peine à voir avant Tattou- 
chement de la relique, parce qu'il étoit fort pleureux, 
paroissoit aussi sain que Tautre sans qu'il fut possible 
d'y marquer aucune différence ; elle le presse, et au 
lieu qu'auparavant il en sorloit toujours de la boue 
ou au moins de l'eau bien épaisse, il n'en sortit rien 
non plus que du sien propre. Je vous laisse à penser 
dans quel étonnement cela la mit ; elle ne s'en promit 
rien néanmoins, et se contenta de dire à la mère 
Agnès ce qui en étoit, attendant que le temps fît con- 
noître si la guérison est aussi véritable qu'elle le pa- 
roît. La mère Agnès eut la bonté de me le dire le len- 
demain ; et comme on n'osoit espérer qu'une si grande 
merveille se fût faite en si peu de temps, elle me dit 
que si la petite continuoit à se bien porter, et qu'il y 
eût appai*ence que Dieu la voulût guérir par cette voie, 
elle prieroit bien volontiers M. de La Potherie de nous 
refaire la même faveur pour achever le miracle ; mais 
jusqu'ici il n'a pas été nécessaire ; car encore qu'il y 
ait huit jours que cela s'est passé, parce que je ne pus 
achever cette lettre mardi dernier, il n'y a pas en elle 
la moindre trace de son mal, et il faut à présent sans 
comparaison plus de foi à ceux qui ne l'ont pas vu 
pour croire qu'elle l'a eu qu'il n'en faut à ceux qui 



370 CHAPITRE QUATRIÈME. 

l'ont VU pour croire qu'elle n'en peut avoir été guérie 
en un moment que par un miracle aussi grand et aussi 
visible que de rendre la vue à un aveugle. Elle avoit, 
outre son œil, plusieurs autres incommodités qui en 
procédoient : elle ne pouvoit presque plus dormir de 
la douleur qu'il lui faisoit ; elle avoit deux endroits 
dans la tête où on ne la pouvoit presque plus peigner, 
parce que cela répondoit là ; et moi-même il n*y avoît 
que deux jours qu'en regardant son mal il me fit venir 
la larme à l'œil , et je trouvai qu'il commençoit à 
sentir mauvais. Présentement il n'y a rien de tout cela, 
non plus que s'il n'y avoit rien eu. Néanmoins, pour 
ne nous promettre point des grâces si particulières 
trop légèrement, on a trouvé à propos de la faire voir 
à M. d'Alençai S qui l'a vue il n'y a pas longtemps, 
et beaucoup depuis que l'on a quitté l'eau de M. de 
Châtillon, et qui la trouva si mal qu'il la condamna 
au feu sans hésiter, et nous fit voir clairement la rai- 
son qu*il en avoit. Il doit venir aujourd'hui sans faute, 
Dieu aidant S'il vient assez tôt, je vous manderai le 
jugement qu'il aura porté, et en même temps les rai- 
sons de croire qu'il n'y avoit que le feu qui la pût 
guérir; sinon ce sera pour mardi, Dieu aidant. 

« C'est une double joie d'être favorisé de Dieu lors- 
qu'on est haï des hommes. Priez Dieu pour nous afin 
qu'il nous empêche de nous élever en l'un et de nous 
abattre en l'autre, et qu'il nous fasse la grâce de les 
regarder tous deux également comme des effets de sa 

1. Ou d'Alcncé, chirurgien cclèbrc du temps. 



JACQUELINE PASCAL. DE 4 652 A 4 661. «74 

miséricorde. J'ai une joie particulière de n'avoir 
aucune part à ce miracle ; cela fait que ma joie et ma 
rsoonnoiasanee ne sont traversées d'aucune crainte. 
J'ai cru prévenir votre désir en vous envoyant Tan- 
tienne et Poraison que Ton chanta devant la sainte 
relique ; je m'en vas de ce pas demander permission 
de la dire tous les jours en mémoire de ce bienfait, 
tant que je serai en état de dire mon office ; je pré- 
tandtt la dire après matines ; mais pour vous, si vous 
avei cette dévotion, vous le pouvez faire à trois 
heures après midi, qui est Theure où il a plu à Dieu 
de l'opérer, comme c'est celle où il a donné par sa 
mort une si merveilleuse puissance aux instruments 
de sa passion. Adieu. 

ic Depuis, M* d'Alançai a vu Margot, et a jugé la 
guérison pleine et miraculeuse, mais il a remis à huit 
jours pour éh assurer ; on n'en dit mot jusque-là. » 

k La héMe <é 

(( Ce vendredi 31 mars, aprèâ midi. 



K M. d'Alançai est venu ce matin ; mais avajit de 
vous dire en quel état il a trouvé la petite , il faut 
vous dire celui où il l'avoit vue, premièrement seule 
avec quelques-unes de nos sœurs, et ensuite en pré- 
sence de M. Renaudot* et de M. Desmarets, qui est 

i. Recueil de Marguerite P(5ricr, p. 115. Le Recmil d'Utrecht donne 
cette lettre, p. 285. 
2. Ce ne peut être Théophraste Renaudot, mort eu 1G53; ce doit 



r 



872 CHAPITRE QUATRIÈME. 

de la maison de Bailleul. Tous trois sont témoins 
qu'elle avoit non-seulement le coin de l'œil, mais le 
dessous et la joue visiblement enflés : surtout le coin 
de Toeil l'étoit beaucoup ; quand on le pressoit, il en 
sortoit de la boue, n'étoit qu'on l'eût pressé peu aupa- 
ravant, en quel cas il ne sortoit que de Teau plus ou 
moins épaisse, en moindre ou plus grande quantité 
une fois que l'autre, sans règle ; mais on ne le pres- 
soit point sans faire sortir quelque chose, pourvu 
qu'elle eût demeuré la longueur d'un Pater sans le 
presser. Lorsqu'on l'avoit bien pressé, l'enflure ne 
paroissoit plus, mais elle revenoit petit à petit en com- 
mençant un quart d'heure après ; et en deux ou trois 
heures elle étoit revenue comme devant. Lorsqu'on la 
pressoit bien, il en sortoit de la boue par l'œil et par 
le nez, mais non pas en assez grande quantité pour 
désemplir cette poche qui ne paroissoit plus, car elle 
étoit fort grosse ; ce qui fit juger à M. d'Alançai que 
sans doute il y avoit une autre issue par où il s'en 
déchargeoit une partie. Il lui fit ouvrir la bouche, et, 
après l'avoir bien regardée, il connut qu^ l'os du nez 
étoit percé et qu'une partie de cette ordure entroit 
dans sa gorge par cette ouverture ; et, en efiet, il en 
tira de toute espèce avec sa spatule, ce qui faisoit 
qu'on ne lui pressoit plus son œil sans horreur, parce 
qu'on savoit qu'il en couloit autant dans la gorge qu'il 
en sortoit par l'œil. Outre tout cela, il sortoit une très- 
mauvaise senteur de son œil et de son nez. Voilà ce 

être son fils, Eusèbe, qui devint plus tard premier médecin de la 
Daupliinc. 



JACQUELINE PASCAL. DE 4 652 A 4 664. 273 

quMl avoit vu il y a environ deux mois, et qui lui fit 
conclure qu'il ne falloit pas différer à y mettre le feu 
ce printemps, parce que cet os percé ne feroit que se 
pourrir de plus en plus, et pouvoit avoir dô si mau- 
vaises suites qu*on n*osoit quasi me les dire, comme 
de lui faire tomber le nez et pourrir la moitié du 
Tisagé. Il ne désespéroit pas néanmoins de la guérir 
par le moyen du feu, mais il n'en assuroit point aussi, 
^t assfuroit qu'il étoit impossible qu'aucun autre re- 
mède humain le pût faire. Voilà l'état auquel il Tavoit 
vue ; â quoi il faut ajouter que tout cela étoit encore 
beaucoup augmenté depuis ce temps-là, de sorte que 
sa maîtresse m'a dit aujourd'hui que, quand elle la 
mena baiser la sainte relique, elle n'avoit nulle pensée 
de âott cèil, mais qu'elle s'en avisa en la voyant appro- 
cher, à cause de l*horreur qu'il lui fit , tant il étoit 
mal, et que la douleur qu'on lui faisoit en la peignant 
étoit si grande qu'elle lui faisoit beaucoup pleurer 
les yeux malgré elle. 

« Ce matin donc, M. d'Alançai étant venu, on la 
lui a présentée sans rien dire. Il s'est mis à la regar- 
der de tous côtés sans rien dire ; il lui a pressé l'œil ; 
il a fait entrer sa spatule dans le nez ; et à tout cela 
il étoit bien étonné de ne trouver rien du tout. On 
lui a demandé s'il ne se souvenoit pas du mal qu'il 
lui avoit vu ; il a répondu bien naïvement : « C'est ce 
que je cherche, mais je ne le trouve plus. » Je l'ai prié 
de regarder dans la bouche ; il l'a fait, il y a porté sa 
spatule, et il y a si peu trouvé qu'il s'est mis à rire 
et a dit : << Il n'y a rien du tout. » Sur cela, ma sœur 



o 




274 CHAPITRE QUATRIÈME. 

Flavie lui a dit ce qui s'étoit passé. Il lui a fait ré- 
péter plus d'une fois, car c'est un homme fort sage et 
prudent ; et après avoir écouté paisiblement, et après 
avoir demandé si cela s'en étoit allé sur l'heure , et 
que l'enfant même a répondu qu'oui, il a dit qu'il 
donneroit, quand on voudroit, son attestation qu'il 
étoit impossible que cela se pût faire sans miracle. Il 
ne veut pas assurer non plus que nous que le mal ne 
reviendra pas, parce qu'il n'y a que Dieu qui le 
sache ; mais il assure que pour le présent il n'y en a 
point du tout, et qu'elle est parfaitement en bon état. 
Voilà les propres termes ou l'équivalent ; il nous a 
néanmoins exhortées à n'en faire pas de bruit pour 
le présent, et à renfermer les mouvements de notre 
reconnoissance dans notre maison, autant que cela se 
pourra, de peur de faux jugements. Il ne s'est pas 
expliqué davantage, mais nous avons bien entendu 
qu'il vouloit dire que notre heure n'étoit pas encore 
venue, et que c'est à d'autres à qui il faut dire : C'est 
ici votre heure. Je désire de tout mon cœur que le 
reste ne leur convienne pas, comme il semble ; car 
on peut bien appeler ténèbres tout ce qui s'oppose à 
la lumière de la vérité. Sur cela, il a exhorté la petite 
à profiter d'une si grande grâce ; et sa maîtresse nous 
a dit que rien ne lui faisoit mieux croire que c'est un 
miracle, que de voir que Dieu semble la changer et 
qu'elle est abonnie depuis ce temps-là. 

(( Je ne sais plus rien de la visite de M. d'Alançai ; 
car, comme j'avois su tout ce que je désirois, je les 
ai quittés, et je suis sortie seule pour te le conter bien 



JACQUELINE PASCAL. DE i 652 A i66i. 275 

à la hâte, car Je n'ai point de temps. Adieu, priez 
le Seigneur qu'il me fasse la grâce d'avoir de bons 
yeux dans le cœur, bien sains, bien purs et bien clair- 
voyants. Il faut encore que je vous dise que toutes 
les fois qu'on parloit du mal de Margot devant 
M""' d'AumoHt*, elle souhaitoit qu'elle mourût pour 
ne pas tant souffrir, et que, quand on parloit de mi- 
racles peu assurés, elle disoit que si ce mal guérissoit 
par l'attouchement de quelque relique, ce seroit vrai- 
ment celui-là qui seroit un miracle. » 

A LA UÉME S. 
GLOIRE A JÉSUS, AU TRÈS SAINT SACREMENT. 

« 24 octobre 1656. 
((Ma très chère Sœur, 

« Je ne doute point que la Joie de mon frère n'ait 
surmonté sa paresse , et qu'il ne m'ait prévenue en 
TOUS mandant la conclusion du miracle dont je ne 
puis vous mander aucune circonstance, sinon qu'il 
y a huit ou dix jours que la petite fut vue juridique- 
ment par des chirurgiens d'office, en présence de 
M. l'officiaP, à cause de quoi on la fit sortir avec sa 
sœur en habit du monde, et que, hier ou aujourd'hui, 

i. Anne Hurault de Chiverny, veuve du marquis Charles d'Au- 
mont, lieutenant général, mort à Spire de ses blessures en 1044, une 
des bienfaitrices de Port-Royal, qui s'y retira, et y décéda en 1055. 
Voyez M"* DE Sablé, cbap. IV, p. 192, et le Nécrologe, p. 487. 

2. Recueil de Marguerite Périer, p. 117. Le Recueil d'Utrecht donne 
un fragment de cette lettre, p. 289. 

3. M. Hodencq, curé et arcliiprôtre de Saint-Séveri— 




J76 CHAPITRE QUATRIÈME. 

il a prononcé la sentence, je ne sais si cela s'appelle 
d'approbation ou de vérification du miracle ; de sorte 
qile nous chanterons vendredi, Dieu aidant, un 7> 
Deum solennel avec une messe d'actions de grâcesé 
La petite sera dans l'église du dehors avec un cierge 
allumé ; et ainsi nous nous efforceront^ de faire pa- 
roitre une partie de Uireconnoissance que Dieu nous 
met au cœur pour un si grand prodige, dont l'action 
de grâces se trouve heureusement unie pour nous à 
celle que nous rendons à Dieu tous les ans de celle 
qu'il nous a faite, en nous associant à l'institut du 
Saint- Sacrement, dont on reçut céans l'habit le 
24 octobre en 1646 ou 1647 ; et depuis ce temps on 
en a fait une mémoire solennelle tous les ans au jeudi 
plus proche du 2à de ce mois. Il me semble que ce 
mélange de la Sainte Eucharistie avec un des instru- 
ments de la Passion et des actions de grâces à quoi 
l'un et l'autre nous obligent, nous représente de 
grandes choses. Il n'appartient qu'à Dieu d'agir en 
Dieu en tirant les plus grands biens des plus grands 
maux, et la plus grande Joie de la croix la plus sen- 
sible. Prions-le qu'il nous fasse la grâce de nous 
laisser conduire en aveugles à un guide assuré. 

(c Tout le monde murmure contre M. Périer de 
s'en être allé dans le temps qu'il falloit venir. Chacun 
dit qu'il étoit bien hâté, et que cela seroit le mieux 
du monde s'il étoit présent à la cérémotiie. Mais la 
mère Agnès n'est pas de ce sentiment; elle dit que 
cela est bien mieux ainsi, et que. Dieu veut montrer 
que comme il a guéri sa fille sans lui, il n*a que faire 



JACQUELINE PASCAL. DE 4652 A 4 661. 277 

de lui pour en publier le miracle. Voilà ce qu'il a 
gagné à n'avoir pas six jours de patience ; et outre 
cela, il a perdu l'exercice de sa charge de vérifica- 
teur des miracles, qui lui en eût donnés à ce que Ton 
dit, plus que jamais, parce qu'il s'en fait très-souvent. 
Je n'en sais plus à présent qu'il n'est pas ici, sinon 
un qui arriva vers la Pentecôte en la personne d'une 
petite flUe qu'on nomme Marie Guérin. Elle fut mise 
il y quatre ans chez une personne âgée, nommée 
M*"® de Courbe, paroisse de Saint-Séverin, qui prend 
des pensionnaires. Cette enfant, âgée de cinq ans et 
demi, avoit été placée par des personnes de condi- 
tion qui ne veulent pas être nommées, parce qu'elles 
le font par charité, et cette petite fille ne sait qui 
elle est ni d'où elle est. Cette enfant, dès lors, avoit 
une très mauvaise senteur au nez, quoiqu'il ne soit 
point plat; et elle a toujours augmenté, de telle sorte 
qu'on ne la pouvoit plus souffrir à la table commune. 
On la fit voir à un chirurgien dont j'ai oublié le nom, 
qui n'eut pas la moindre espérance de la guérir ; de 
sorte qu'on ne lui faisoit aucun remède que de lui 
laver la bouche et le nez avec de l'obsécrat* qu'on 
lui faisoit respirer, jusqu'à ce qu'environ la fête de 
la Pentecôte dernière, M'"^ de Courbe, à la persua- 
sion de M"' Parisot, sa cousine germaine (qui a été 
gouvernante de M"® de LiancourJ»), et, je crois, de 

4. De Texercice. 

2. Sic. 

3. Petite-fille du duc et de la duchesse de Liancour, qui épousa le ^ 
prince de Marsillac, fils de La Rochefoucauld. mÊ 



278 CHAPITRE QUATRIÈME. 

M. Jean le Petit, libraire, son neveu, la mena céans 
en dévotion à la sainte épine. Depuis ce Jour-là, cette 
mauvaise odeur cessa si absolument qu'elle n'en avoit 
iucun reste. Environ huit Jours après, elle revint un 
peu. Sur quoi M"® de Courbe prit le dessein de la 
ramener ; et incontinent qu'elle l'eut dit à l'enfant, la 
mauvaise odeur cessa tout à fait, et n'a aucunement 
paru. Depuis elles vinrent céans toutes deux en rendre 
grâces, et on me les fit voir il y a dix ou douze 
Jours. M'"' de Courbe, craignant de n'être pas crue, 
parce qu'on ne la connoissoit point céans, amena M. le 
vicaire de Saint -Se vérin, qui voulut bien prendre 
cette peine pour rendre gloire à Dieu et témoignage à 
la vérité. 

« Un Jardinier de nos voisins qui ne nous aimoit 
pas trop. Je ne sais pourquoi, se trouvant ces jours 
passés avec M. de Saint-Gilles* ou quelqu'autre de 
ces messieurs, lui dit en son patois, tout en grondant : 
« Je devrois pourtant bien les aimer, car j'ai été 
guéri dans leur église d'un grand mal d'oeil , à quoi 
\e ne savois plus que faire. Je suis le second miracle 
jui s'y est fait. » 

« Il y a aussi une religieuse de Troyes en Cham- 
pagne qu'on dit avoit été guérie d'une fistule avec 
mauvaise odeur, comme la petite. J'espère que nous 
en saurons les particularités, car M'"® du Plessis Gué- 
négaud* y est allée exprès pour le vérifier. » 

1. Antoine Baudri, S' de Saint-Gilles d*Asson, gentilhomme de 
Poitou, un des solitaires de Port-Royal. 

2. Elisabeth de Choiseul-Praslin, femme de Henri du Plessis-Gu6- 



JACQUELINE PASCAL. DE 4652 A 1664. 279 



EXTRAIT 
d'une lettre de la même a la même ^. 

gloire a jlisus, au très saint sacrement. 

a Ce 30 octobre 1656. 

« Ma très chère Soeur, 

« Mon frère ne manquera pas de vous envoyer des 
imprimés de la sentence par laquelle, comme vous 
verrez, M. le grand vicaire nous ordonne de chanter 
une messe d'actions de grâces le vendredi 27 de ce 
mws. On nous fit commencer cette solennité dès la 
veille, où nous chantâmes vêpres de la sainte cou- 
ronne, de quoi nous fîmes office double le vendredi 
en chantant toutes les heures, et les chantres tenant 
le chœur comme aux grandes solennités. Ma petite 
sœur Marguerite (qui ne s'appelle plus Margot) étoit 
au chœur parmi les novices, parce que c'étoit sa fête, 
car les petites n'y viennent pas d'ordinaire, afin que 
rien ne manquât à la cérémonie. Le lendemain, il se 
trouva, dès le grand matin, quantité de monde à 
l'église, quoiqu'il plût beaucoup. On fit dans notre 
chœur un petit autel contre la grille qui demeura 

négaud, secrétaire d'État, si connue par les lettres deM"«de Sévigné. 
« Elle avoit pris, dit le Nécrologe, p. 332, ce monastère en une telle 
affection qu'elle s'y étoit fait construire une chambre dans le corps 
de logis devant l'église, où elle se retiroit souvent. » 

1. Recueil de Marguerite Périer, p. 118. Le Recueil d'Utrecht donne 
cette lettre, p. 290. 




280 CHAPITRE QUATRIÈME, 

ouverte, paré de blanc et couvert d'un beau voile de 
calice, sur quoi notre mère posa le reliquaire de la 
sainte épine environné de quantité de lumières, où 
M. le grand vicaire, qui faisoit la cérémonie, le vint 
prendre avec la croix, accompagné de seize diacres 
qui tenoient des cierges ; et il le porta en cérémonie, 
couvert du dais, comme à la procession du saint 
sacrement, jusqu'à l'autel , deux diacres Tencensant 
continuellement, où il le posa sur un^petit tabernacle 
bien paré, qu'on avoit fait exprès, Cependant toutes 
les sœurs, avec leurs grands voiles baissés, chantèrent 
à genoux devant la grille Thymne : Exite fiUœ Sion^ 
et l'antienne O corona^ avec des cierges allumés, 
aussi bien que la petite guérie qui éloit devant notre 
chœur, tout devant la grille, habillée en séculière fort 
proprement, mais fort modestement, avec une robe 
grise et une coiffe*^ et à genoux sur deux grands 
carreaux, afin qu'elle fût assez haute pour être vue 
d'une foule de peuple qui grimpoit où il pouvoit 
pour la voir. Ensuite de quoi on ôta l'autel, et M. le 
grand vicaire dit la sainte messe qui fut chantée avec 
beaucoup de solennité : pendant quoi le milieu de lîi 
grille demeura ouvert, afin que le peuple eût la con- 
solation de voir la petite qui en étoit proche, sur un 
prie-Dieu couvert d'un tapis, avec un cierge allumé 
devant elle et une chaise pour s'asseoir quand elle en 



1. C'est à peu près ainsi que l'a représentée Philippe de Champa- 
gne, le digne peintre de Port-Royal, en un tableau admirable, tout k 
fait inconnu, mais parfaitement authentique, égaré aujourd'hui dans 
réglise de Linas, village à quelques lieues de Paris. 



JAGQUELiNE PASCAL. DE 4 65« A 1661. 28< 

auroit besoin. Elle demeura là avec autant d'assu-- 
rance que si c'eût été sa place ordinaire , se levant 
et s'agenouillant quand il falloit, avec autant de mo- 
destie que si elle eût été bien dévote, et d'aussi bonne 
grâce que si on lui eût bien fait étudier, A la préface, 
on rôta pour la communion des sœurs, qui dura 
longtemps, parce que toutes celles à qui leur santé et 
leurs occupations J'avoient pu perjpettre , s'étoient 
rfeervées pour cette messe qui fut fort solennelle, le 
célébrant y étant accompagné de ses diacres , et de 
fàji acolytes avec des cierges allumés. La messe étant 
achevée, on ouvrit la grille entière ; on remit le prie- 
DieUi et nou^ descendîmes toutes dans les chaises des 
novices, avec des cierges à la main. Le Te Deum fut 
chanté, pendant quoi le célébrant après avoir encensé 
la sainte épine, Tadora le premier, puis la donna à 
baisser à tous les ministres de l'autel ; ensuite de quoi 
on le supplia de s'aller reposer, parce qu'il étoit plus de 
midi : un des prêtres la prît pour la faire baiser au 
peuple ; nous refermâmes la grille et chantâmes sexte 
pour achever la solennité du matin, qui dura jusqu'à 
l^après-dînée, où nous ne fîmes que mémoire des 
s^nts apôtres saint Simon et saint Jude, ayant eu 
^xdre de faire vêpres entières de la sainte couronne. 
«c Voilà tout ce que Je sais, sinon qu'il faut ajouter 
^iie le temps étant devenu plus beau pendant la céré- 
ttionie, l'église ne désemplit pas le matin, et qu'on 
Vendit un si grand nombre de sentences de M. le grand 
ficaire qu'on estime qu'il y en eut pour cent francs 
^ un sol la pièce, seulement dans la cour qui est de- 



282 CHAPITRE QUATRIÈME. 

vant la porte de Téglise. Je n'ai ni le temps ni le pou- 
voir de vous dire mes sentiments sur ce sujet ; je crois 
que vous en jugez par les vôtres. Tout ce qui regarde 
Dieu est ineffable, et s'apprend beaucoup mieux pai 
Texpérience que par des paroles. Prions Dieu seule- 
ment qu'il nous fasse avoir toujours présente au cœui 
une si grande merveille, et que le temps ne la fasse 
pas vieillir à notre égard, puisqu'il ne sera pas moini 
admirable dans dix ans d'ici qu'un si grand mal ai 
été guéri en un instant que dans l'instant où il le fut 
Il faut que je quitte par nécessité : je ne vois plu 
goutte que pour vous dire que M"^ d'Aumont, qui s 
beaucoup de bonté pour nous tous, vous envoie 1 
portrait* de ma petite sœur Marguerite en taille-douce 
ne doutant point que vous n'ayez bien envie de 1 
voir. On lui a fait toucher la sainte épine. » 



VERS 

DE LA SOEUR DE SAIN TB-EUPHÉUIE SUR CB MIRACLE. 

Les vers de Jacqueline sur le miracle de la saint- 
Épine ont été publiés, mais avec des lacunes et de 
erreurs assez fréquentes. Le Recueil de Margueriti 
Périer contient deux copies de cette pièce ; l'une an 
cienne, exacte et complète, l'autre récente et très-in 
correcte ; c'est cette dernière que le Recueil d'Utrech 



1. Nous n'avons pu retrouver ce portrait en taille-douce, vraisem- 
blablement fait d'après le tableau de Champagne. 



JACQUELINE PASCAL. DE 4 652 A 4 661. 283 

a imprimé. Nous rétablissons donc avec satisfaction 
le véritable texte d'un morceau curieux dont plusieurs 
stances, et particulièrement la première, ne dépare- 
raient pas V Imitation de Corneille. 



GLOIRE A Jésus, AU SAINT SACREMENT DE L'AUTEL. 



Invisible soutien de l'esprit languissant, 

Secret consolateur de l'ime qui t'honore^ 

Espoir de Taffligé, juge de rinnoceat^ 

Dieu caché sous ce voile où rËgUse t'adore, 

Jésus, de ton autel jette les yeux sur moi; 

Fais-en sortir ce feu qui change tout en soi ; 

Qu'il vienne heureusement s'allumer dans mon âme^ 

Afin que cet esprit qui forma l'univers, 

Montre, en rejaillissant de mon cœur dans mes vers. 

Qu'il donne encore aux siens une langue de flamme! 



II 



Au fond de ce désert et ne vivant qu'en toi. 
Je goûte un saint repos exempt d'inquiétude. 
Tes merveilles, Seigneur, pénétrant jusqu'à moi, 
Ont agréablement troublé ma solitude. 
J'apprends que par un coup de ta divine main, 
Trompant l'art et l'espoir de tout esprit humain ', 
Un miracle nouveau signale ta ^ puissance. 
Ce miracle étonnant, dans un divin transport^ 
Me presse de parler par im si saint effort, 
Que je ne puis sans crime être encore en silence. 

Ce vers manque dans la copie récente et dans Timprîmé. 
L'imprimé : sa p. 



i84 CHAPITRE QUATRIÈMB. 



III 



Ce climat, si fertile en diverses béantes. 

Bien qu'il n'ait d'ornements que ceux de la nature. 

Qui, sans l'aide de l'art, fait voir de tous côtés 

Des grandeurs de son Dieu la naïve peinture, 

L'Auvergne, en sa Limagne, étant loin de ces monts 

Où de sombres rochers, sans fruits ni sans moissons. 

Ne font voir en tout lieu qu'un affreux précipice, 

Renferme un petit mont si fertile et si beau, 

Et si favorisé du céleste flambeau. 

Qu'on le nomme Clairmont pour lui faire justice 



IV 



Une ville en ce lieu, féconde en habitants, 
Riche en possession, et chef de la province, 
Dans des troubles divers s'est fait voir en tout temps 
Aussi idèle à Dieu que fidèle à son prince; 
Et môme lor8qu'Heni7, cet invincible Roi, 
Sembloit avec raison, par l'erreur de sa foi. 
Soulever contre lui tout le peuple fidèle, 
Cette heureuse cité fit voir dans le hasard 
Qu'elle rendoit justice à Dieu comme à César, 
£n conservant sa foi sans devenir rebelle. 



V. 



Dieu, par sa providence, ayant choisi ce lieu, 
En tira le sujet d'un prodige visible^ 
Montrant que quand il veut il sait agir en Dieu^ 
Et tirer un grand bien du mal le plus horrible. 
Une enfant de sept ans, fille d'un sénateur 
Qui depuis fort longtemps s'efforce avec honneur 
De rendre en chaque cause un arrêt équitable, 
Sur l'ordre de celui qui fait vivre et mourir. 



r 

JACQUELINE PASCAL. f)E U52 A 1661. 285 

Fut sarpriôe d'un mal si pénible à souffrir 
Qu'elle eût touché le cœur le plus impitoyable ^. 



VI 



L'œil de cette petite en imminent danger, 
Jetant incessamment une liqueur impure» 
Obligeoit ses parents à ne. rien négliger 
Pour arrêter le cours de cette pourriture. 
Paris, où tous les arts se savent signaler, 
Les voit venir chez elle ou plutôt f v|]ter, 
Pour trouver un remède à ce mal qui é*obstiue. 
Mais n'étant pas un mal facile à secourir, 
L'avis des médecins est qu'il ne peut guérir 
Sans appliquer le feu jusque dans la racinOé 



VII 



Cet arrêt si sensible à l'amour maternel 

Affligeant à l'excès sa mère désolée , 

Elle craint pour l'enfant le remède cruel, 

£t pense que sa mort l'auroit mieux consolée. 

Sur cela, l'on propose un remède plus lont, 

Mais de beaucoup moins sûr, comme moins violent, 

'* Ces trois Stances, III, IV et V, sont abrégées comme il suit dans 
^ ^opie récente et dans Timprimé. 

Il faut donc que ma voix retentisse en tout lieu, 

Pour rendre à l'Éternel d'immortelles louanges, 

Qui daigne dans (l'imp. ; en) nos jours agir vraiment eu Dieu, 

Tirant les plus grands biens des maux les plus étranges. 

Au milieu de l'Auvergùe, uiie enfant de sept ans, 
Soit pour son péché propre ou ceux de ses parents, 
Ou pour une autre fin, sans qu'ils fussent coupables, 
Par l'ordre de celui qui fait vivre et mourir, 
Fut surprise d'un mal si pénible à souffrir. 
Qu'elle eût touché le cœur des plus impitoyables. ^ 

I 



CHAPITRE QUATRIËMis. 

Dont on a vn, dit-on^ quelque cure admirable 
Lors cette bonne mère en fait bientôt le cboix^ 
Quoique les médecins assurent d'une voix 
Qu'à tout^ sinon au feu^ ce mal est incurable. 



VIII 

Par un ordre secret des volontés de Dieu, 
On renferme l'enfant dans un saint monastère^ 
Pour user de cette eau qui doit sauver du feu, 
Faisant le môme effet par un moyen contraire. 
Le Port-Royal s'en charge, et veut bien prendre soin 
D'assister cet enfant dans un si grand besoin. 
Par un zèle obligeant autant que charitable. 
Mais tandis qu'on se sert de cette eau vainement. 
Dix-huit mois écoulés font voir bien clairement 
Que le premier avis n'est que trop véritable. 



IX 



C'est ici, mon Sauveur, qu^il faut hausser ma voix 
Pour faire entendre à tous un mystère admirable. 
Adorant tes desseins sur ceux dont tu fais choix 
Pour signaler en eux ton pouvoir redoutable 
Ce mal iiivétéré faisant un grand progrès, 
Sans que l'on pénétrât dans les divins secrets, 
Obligea de quitter ce remède inutile ; 
Après quoi s'augmentant avec beaucoup d'excès, 
Tu fis voir clairement par ce triste succès 
Combien la guérison en étoit difficile. 



Une enflure apparente à l'entour de son œil, 
Commençant au-dessous, atteignoit la paupière, 
Et son âpre douleur, s'opposant au sommeil, 
La laissoit sans dormir presque la nuit entière. 
Que si, pour lui donner quelque soulagement, 
On pressoit la tumeur quelque peu seulement. 



JACQUELINE PASCAL. DE 4652 A 1664. 287 

Il sortoit trois ruisseaux de cette source impure; 
Le visage au dehors s'en trouvoit tout gâté. 
Et même le 4edans en étoit infecté, 
Ce mal en l'os pourri s'étant fait ouverture *. 



XL 



L'horrible infection de cette étrange humeur, 
Jetant de toutes parts une odeur empestée. 
On ne pouvoit juger sans beaucoup de ferveur 
Que cette puanteur pût être supportée. 
Cependant, mon Sauveur, tu sais qu'en même temps 
Les vierges qu'on emploie à seiTir les enfants 
Disputoient saintement pour lui rendre service; 
Et ses compagnes même, imitant leur bonté, 
Souffroient si doucement cette incommodité 
Qu'on ne peut Foublier sans leur faire injustice. 



XII 

Son teint défiguré, son œil horrible à voir , 
Son odorat perdu, sa parole affoiblie, 
Faisoient à son abord aisément concevoir 
La grandeur du péril qui menaçoit sa vie. 
Même les médecins, consultés de nouveau, 
Souhaitoient par pitié de la voir au tombeau, 
N'espérant presque plus en l'industrie humaine. 
Il lui falloit neuf fois faire sentir le feu. 
Sans peut-être pouvoir empêcher que dans peu 
Ce mal ne la rongeât ainsi qu'une cangrène. 

XIII 

Cependant la rigueur d'une triste saison 

Nous tenant dans le froid d'un hiver assez rudo, 



L Note de l'ancienne copie : « L'os du nez étolt percé et Tordu ro 
tomboit de l'oeil dans la gorg:. » 



Î3I88 CHAPITRE QUATRIÈME. 

On n'osoit travailler à cette guérison, 
Atteadaut le beau temps avec inquiétude. 
Mais lorsque le soleil, se rapprochant de nous. 
Nous rendit au printemps un air tranquille et doux. 
On résolut tenter cette cure incertaine. 
Son père ayant voulu qu'on l'en fît avertir, 
Des lettres coup sur coup le pressent de partir; 
Car l'amour paternel veut qu'il ait cette peine. 



XIV 

Dans ce mois que Jésus, mourant pour notre amour, 

A voulu consacrer de son sang adorable ^, 

A l'heure de midi de ce céleste jour 

Que son dernier festin nous rend si mémorable. 

Alors ce mal funeste, ou plutôt bienheureux, 

Puisqu'il devoit avoir ûii succès glorieux, 

Semblant prendre à toute heure ime vigueur nouvelle; 

Pour la dernière fois on mande à ses parents 

Que, sans rien consulter, ni perdre plus de temps, 

Il faut enfin tenter cette cure cruelle. 



XV 



merveille qu'un Dieu poiivoit seul opérer! 

Sa sainte providence en cette conjoncture 

Voulut ce même jour hautement déclarer 

Qu'il est le souverain de toute la nature. 

A l'heure* où ce Sauveur daigna mourir pour nous, 

Après avoir senti les injures des clous, 

Les efforts de l'Enfer et toutes leurs machines, 

Et qu'un peuple, inventif en son impiété, 

Gomme pour couronner toute sa cruauté ^^ 

Outragea son saint chef tout couronné d'épines. 



L Note de Tancienne copie : « L'eucharistie fut instituée le 24 do 
mars. » 

2. Note de l'ancienne copie : « A trois heureà aptes midi. » 

3. Ce vers manque dans la copie récente et dada l^liilprimé. 



\ 



JACQUELINE. PASCAL. DE 4 652 A 4G6I. 2G.) 

• 



XVI 



iMa 



C'est dans cette môme héire et dans un jour pareil 
Qu'un reste précieux de ce sanglant mystère, 
Avec un plus dévot que superbe appareil. 
Ayant été porté dans ce saint monastère *, 
Les vierges du Seigneur qui, dans un si saint lieu. 
S'occupent jour fit nuit des louanges de Dieu, 
Imitant dans leurs chants les cantiques des anges, 
Allèrent tour à tour chacune l'adorer. 
Et, sans autre dessein que de le révérer, 
Prîoient avec ferveur en chantant ses louanges. 



XVII 

L'état de la malade étoit toujours égal. 
Elle approche à son tour du sacré reliquaire, 
L'adorant seulement sans penser à sou mal, 
Sans mouvement secret, sans dessein, sans prière. 
Toutefois, sa maîtresse, ayant avec douleur 
Considéré cet œil qui donnoit tant d'horreur, 
Fut dans le même temps saintement inspirée^ 
Et, sans faire pour l'heure autre réflexion. 
Par le seul mouvement de sa compassion, 
Fit toucher à son mal la relique sacrée. 



XVIII 

Ici, Seigneur, ici, 3*ai besoin de secours; 
Le courai^e me manque avecque le discours; 
Je n'ai point de couleurs pour peindre tes merveilles; 
Mille pensers divers s'efforcent à la fois 
D'emprunter pour sortir les accents de ma voix, 



1. Les deux copies et l'imprimé : « Ce fut un vendredi, 2i marâ^ 
que la sainte épine fut apportée à Port^Tioyal. » j^P 



MO CHAPITRE QUATRIÈME. 

Et leur foule sans ordre étouffe ma parole. 
Je ne puis concevoir tout ce que j'aperçois; 
Je ne distingue rien de ce que je conçois; 
Une idée en naissant fait qu4 l'autre s'envoie. 



XIX 

mortels ! écoutez avec un juste effroi 

L'effet miraculeux d'une vertu divine. 

Et jugez du pouvoir de votre divin Roi 

Par celui que reçoit une .petite épine. 

Cet œil défiguré, cet os demi-pourri. 

Ce mal que le feu même à peine auroit guéri. 

Ce mal qui surpassoit tout ce qu'on en peut croire» 

Par le pouvoir secret d^un saint attouchement, 

Se trouve anéanti dans le même moment, 

Sans qu'il en reste rien que la seule mémoire. 



XX 



Qui n'a senti, Seigneur, dans cet événement, 
Cette sainte frayeur qu'excite ta présence? 
Qui s'est pu garantir d'un secret tremblement. 
Te voyant dans l'effet de ta toute-puissance? 
Que s'il est vrai qu'ici, dans l'ombre de la foi. 
Ta présence secrète imprime tant d'effroi. 
Lorsque tu ne parois que pour être propice, 
Que sera-ce. Seigneur, alors qu'au dernier jour, 
Couvrant de ta fureur l'excès de ton amour, 
Tu ne te feras voir que pour faire justice? 



XXI 

Cette épreuve. Seigneur, me fait voir clairement 
La raison qui te porte, en des choses pareilles. 
Comme pour prévenir ce juste étonnement, 
A faire quelquefois pitssentir tes merveilles. 



JACQUELINE PASCAL. DE 1652 A 1664. Siyl 

Ainsi, malgré l'hiver et la rude saison. 
Un arbre fleurissant dans ta sainte maison < 
Nous y fit voir l'espoir d'une chose étonnante. 
Ainsi, quand le soleil lanoit tout en repos. 
Par des songes de nuit qui n'ont rien que de faux, 
La vérité parut à ton humble servante K 



XXII 



Cette âme en qui le Ciel a paru s*épuiser 
De tous les dons divins de grâce et de nature^ 
Mais dont Thumilité, qui les sait déguiser. 
Interdit à mes vers d'en faire la peinture. 
Avant ce grand miracle, au milieu du sommeil, 
Pensoit voir dans l'église un superbe appareil, 
Sans savoir le sujet de sa magnificence. 
Et qu'un peuple dévot, avec empressement, 
Cherchoit mille moyens, quoique inutilement^ 
De témoigner son zèle et sa reconnoissance. 



XXIII 

Je me trouve. Seigneur, dans ce pénible état; 
Je suis dans cette heureuse et sainte inquiétude. 
Mon cœur veut témoigner qu'il ne t'est pas ingrat; 
Mais mon peu de pouvoir trahit ma gratitude. 
Mille autres comme moi, dans ce trouble nouveau, 
Se trouvant accablés sous un heureux fardeau. 
Succombent sous le faix de ces grâces visibles, 
Et l'ardeur qui les rend saintement insensés, 
Sachant que le discours ne sauroit dire assez. 
Invite à te bénir les choses insensibles. 



7. Note des deux copies et de Timprimé : <i Un arbre fleurit Thivcr 
d'auparavant dans le jardin de Port-Royal, de Paris. » 

2. L'imprimé et les deux copies : (( La nuit qui précéda le jour du 
miracle^ la mère Agnès eut le songe ici rapporté. » 



{ 



tn CHAPITRE QUATMÈMB. 



XXIV 

En vain^ pour satisfaire à ce juste devoir^ 

Le prélat a rendu sa sentence publique» 

Et, par Tautorité d'un suprême pouvoir, 

Décerné des honneurs à la sainte relique. 

En vain le peuple en foule, avecque mille vœux, 

S'efforce d'élever sa gloire jusqu'aux cieux ; 

En vain tout l'univers voudroit lui rendre hommage, 

Rien ne peut satisfaire un cœur reconnoissant. 

Tout zèle est froid pour lui, tout discours languissant. 

Et, quoi qu'on puisse faire, il en veut davantage. 



XXV 

J'ai satisfait, Seigneur, rimpétuosité 

D'un zèle dont l'ardeur condamne le silence. 

Je n'ai point captivé ta sainte vérité ; 

J'ai suivi le transport de ma reconnoissance , 

J'ai dit ce que l'esprit a daigné m'inspirer. 

Et maintenant. Seigneur, si je puis espérer, 

Selon que tu promets, grâce pour cette grâce» * 

Pour salaire, ô mon Tout! fais-moi cette faveur 

De rentrer dans mon centre * arec plus de ferveur, 

Et de ne plus sortir du iQGfeX de ta face '. 

Avant d'arriver à l'époque de la persécution de 
Port-Royal et aux derniers joiu's si agités de Jacque- 

i. La copie ancienne : antre, 

2. La copie récente et l'imprimé ont pour signature le chiffre 22S 
c^était celui de la sœur Jacqueline de Sainte-Euphémie, quand la 
rigueur de la persécution obligea les religieuses de recourir à cette 
invention, pour cacher le nom des personnes dont les papiers poo- 
taicnt tomber en des mains ennemiesi 



JACQUELINE PASCAL. DE 1652 A 4 664. 293 

line, transcrivons ici diverses lettres qâi ont chacune 
leur intérêt particulier. 

La première est adressée à une personne dont la 
vocation religieuse était entravée par sa famille. Cette 
lettre n'est pas dans le Recueil de Marguerite Périer ; 
nous l'avons trouvée dans ce même manuscrit A d'où 
nous avons déjà tiré la bonne copie de la relation de 
Jacqueline sur les difficultés qu'elle avait éprouvées 
pour apporter une dot à Port-RoyaL Reste à savoir 
quelle est la personne à laquelle la présente lettre est 
adressée. On pense d'abord à M"® de Roannez, que 
Port-Royal disputa si longtemps à sa famille et au 
monde * ; mais on est forcé de renoncer à cette con- 
jecture, puisque la personne à. laquelle écrit la sœur 
Euphémie avait un père, et que M"® de Roannez avait 
de bonne heure perdu et son père et son grand-père. 

GLOIRE A J^SUS, AD TRÈS SAINT SACREMENT. 

« A Port4loyalt ce 3 octobre 1G56. 
« Mademoiselle, 

a 3e vous demande pardon de n'avoir pas plus tôt 
fait réponse à une lettre de vous qui m'a été portée 
il y a environ huit ou dix jours, quoique je puisse 
vous assurer qu'il ne s'en est passé aucun depuis ce 
temps où je ne l'aie voulu faire , mais je n'en ai 
point pu trouver le temps. Je loue Bien, ma chère 

i. Voy. Études sur Pascal, p. 389 et 431, etc. 



4 



294 CHAPITRE QUATRIÈME, 

Demoiselle, delà persévérance qu'il vous donne; car 
je sais par expérience qu'il n'y a point de plus grand 
bonheur en la terre que celui où vous aspirez, et j'es- 
père que vous croirez cette vérité si Dieu vous fait 
jamais la grâce d'en goûter. Mais je suis un peu fâ- 
chée de ce que vous pensez que vous ne pouviez 
avoir entrée dans la maison, si celle * de la personne 
qu'on ne nomme point ne vous en donnoit le moyen, 
parce que M. votre père ne seroit pas d'humeur à y 
contribuer. Vous voulez bien que je vous dise que ce 
n'est pas assez connoître l'esprit de la vocation que 
vous désirez. Vous auriez tort de faire le choix que 
vous faites, si on étoit capable de vous exclure l'entrée 
d'un lieu où l'on fait profession de pauvreté, parce 
que vous n'auriez point de bien. Ce seroit une contra- 
diction si manifeste que vous auriez sujet d'en crain- 
dre bien d'autres dans ce qui seroit moins évident. Ce 
n'est pas que je ne sache bien qu'on accuse quantité 
de maisons, très-saintes d'ailleurs, d'être dans cette 
pratique ; mais il faut croire ou que cela n'est pas ou 
qu'elles le font par des raisons dans quoi nous ne 
devons point pénétrer. Il me suffit de vous assurer que 
la seule dot qu'on exige de vous soit un grand désir 
de servir Dieu et d'être toute à lui, en tâchant d'ou- 
blier toutes les créatures comme si elles n'étoient plus, 
une simplicité qui vous empêche d'avoir aucune con* 
sidération humaine dans tout ce que vous ferez el 
dans tout ce qu'on vous ordonnera, une humilité qui 

1. La grâce. 



JACQUELINE PASCAL. DE 1651 A 1661. 29J 

VOUS porte à choisir pour vous-même ce qui sera tou- 
jours le plus humble et le plus vil, et qui vous fasse 
embrasser avec joie toutes les humiliations qui vous 
arriveront de la part de qui que ce soit, une ouver- 
ture de cœur qui ne vous permette pas d'avoir aucun 
secret pour vos supérieures ni pour celles qu'on vous 
donnera en particulier pour vous conduire, un esprit 
de mortification qui vous empêche de sentir presque 
le travail ni aucune des austérités de la religion, une 
obéissance qui vous empêche de discerner aucun des 
commandements qu'on vous fera ni de pénétrer dans 
l'intention de ceux qui ordonnent, dans l'assurance 
que vous devez prendre en la conduite de l'esprit de 
Dieu qui les mènera à votre égard, quand même ils 
n'auroient dessein d'agir que par leur propre esprit, 
une charité qui vous porte à prendre sur vous tous 
les travaux des autres, s'il étoit possible, et enfin une 
reconnoissance et une affection à Dieu qui vous tienne 
dans un silence intérieur et extérieur au regard de 
tout ce qui n'est point nécessaire, et vous fasse trou- 
ver l'Église en tous les lieux de la maison, sans que le 
travail extérieur puisse interrompre cette oraison con- 
tinuelle que Notre Seigneur nous commande dans 
l'Évangile. Voilà, ma chère Demoiselle, une espèce 
de biens que les pères de la terre ne donnent point ; 
mais il faut les espérer de notre Père qui est au ciel, 
si nous les désirons du fond du cœur, et que nous 
l'invoquions en vérité pour les obtenir, non-seule- 
ment en priant mais en travaillant sincèrement à 
détruire peu à peu toutes les inclinations ou les 



296 CHAPITRE QUATRIÈME. 

mauvaises habitudes qui pouiroient s'opposer à ces 
vertus en nous. J'ai cru vous devoir avertir de tout 
cela pour vous donner quelque idée de la chose que 
vous désirez, quoique j'appréhende que cela vous 
effraye. Mais ne craignez point; car saint Benoît nous 
assure qu'encore que la voie étroite paroisse difficile 
à l'entrée, l'amour de Dieu l'adoucit bientôt et la rend 
si spacieuse, qu'au lieu que d'abord à peine peut*oii 
y entrer, on vient ensuite à y courir avec une facilité 
sans aucune comparaison plus grande que dans la 
voie large dn siècle, parce que Dieu même nous sou- 
tient et nous porte dans sa voie, au lieu que dans 
Tautre sa main toute-puissante s'appesantit toujours 
sur nous de plus en plus. Et puis, on ne vous de- 
mande pas que vous apportiez toutes ces richesses en 
entrant, mais seulement un vrai désir de les acquérir 
et d'y travailler sérieusement. Je cherchois un pas- 
sage de saint Bernard pour vous confirmer cette 
vérité; mais, comme je suis fort pressée, je vous 
envoie un autre que j'ai rencontré par hasard, qui 
ne vous sera pas moins utile. Je supplie Notre Sei- 
gneur qu'il vous en fasse expérimenter la vérité, et 
qu'il vous fasse connoitre que je suis en lui et pour 
lui de tout mon cœur tout ce que vous pouvez dési- 
rer. Je n*ose signer ma lettre. 

« Je ne crois point être obligée de faire aucun 
compliment à la personne que vous savez; je suis 
toute à elle si véritablement et si sincèrement qu'il me 
semble qu'elle ne pourroit en douter sans me faire 
injure. Vous avez toutes deux grand intérêt que je 



SKfAL. 



C^^ *^«^ 




■ 



^ 



JACQUELINE PASCAL. DE 4 652 A 4GG1. 297 

m*acquitte bien de mes devoirs, car j'offre à Dieu pour 
vous tout ce que je fais et tout ce que je puis, » . 

La lettre qui vient ensuite manque aussi dans le 
Recueil de Marguerite Périer et dans tous les manuscrits 
jansénistes que nous avons eus entre les mains : elle 
nous a été communiquée par M. Hecquet d'Orval, 
descendant de M. Hecquet, célèbre médecin janséniste 
du XVII* siècle. Déjà les papiers de famille de M. Hec- 
quet nous ont fourni une lettre inédite de Pascal que 
nous avons publiée * ; celle-ci est l'original même de 
Jacqueline; c'est le seul autographe qui subsiste d'elle, 
le seul du moins que nous ayons pu rencontrer *. Il 
nous fait connaître et la belle écriture et l'orthographe 
de la sœur de Pascal. La lettre est adressée aux deux 
filles de M"™" Périer, Jacqueline et Marguerite, qui 
étaient alors à Port-Royal de Paris, tandis que leur 
tante était sous-prieure à Port-Royal-des-Champs. 

« PODR MES CQÈRBS SOEURS UARXB JACQUEUNE ET MAR6UIRXTB 
EUPHÉMIE PÉRIER, A PORT-ROTAL, A PARIS. 

« A Port-Royal-de8-ChampS| ce 10 février 16G0. 
a Mes très chères Nièces, 

« Vous avez tant de sujet de vous plaindre de moy que 
l ^ n'en ay point du tout de m'excuser ; c'est pourquoy 
I e crois que c'est plus tost fait de vous en demander 

i. Études sur Pascal, Appendice, p. 456« 
2. On le peut voir en tôte de ce volume. 



298 CHAPITRE QUATRIÈME. 

pardon, puisque je ne doutte point du tout que vous 
ne me l'accordiez, aulieu que si je vous aportois quelque 
excuse qui ne fust pas véritable, je meferois tort à moy- 
mesme, et je vous donnerois bien mauvais exemple. 
J'espère que mon retardement à vous escrire ne vous 
aura pas fait oublier néantmoins la promesse que vous 
m'avez faitte de bien prier Dieu pour moy ; car vous 
estes trop bien instruittes pour vouloir rendre mal 
pour mal. C'est pourquoy, encore que je vous aye donné 
sujet de croire que je vous avois oubliées, je ne crois pas 
que vous ayez voulu en faire autant. Aussi auriez- 
vous fait une grande injustice ; car je puis vous assu- 
rer, mes chères sœurs, que je m'oublierois, ce me 
semble, plus tost moy-mesme que vous, et il me semble 
que moins je vous le témoigne plus je le ressens. Car 
la charité estant un feu qui est dans le cœur, U faut 
nécessairement qu'il agisse ; et quand il ne se produit 
point au dehors, il se fait ressentir au dedans avec 
plus de force ; pourveu que ce ne soit pas par foi- 
blesse et par tiédeur qu'il ne se fait pas voir au dehors ; 
car allors il est sans doutte qu'il se diminue d'autant 
plus qu'il paroist moins, comme un feu qui n'a point 
d'air et que l'on laisse etteindre manque de luy four- 
nir de quoy brusler. Mais il me semble que je puis 
vous assurer avec certitude que la charité que j'ay 
pour vous n'est pas comme cela, mais qu'elle est 
comme un feu bien embrasé qui fait ressentir d'autant 
plus sa chaleur à tout ce qui l'environne, qu'elle ne 
peut serespandre au dehors. Voyez, mes chères sœurs, 
où je me suis emportée sans y penser pour vous as- 



JACQUELINE PASCAL. DE 1652 A 1661. 299 

surer de l'afifection que j'ay pour vous. Je prie Nostre 
Seigneur qu'il nous embrase toutes de sa sainte charité, 
afin que celle que nous aurons les unes pour les autres 
ne naisse que de celle-là : sans quoy ce ne seroit 
qu'une amitié de chair et de sang qui n'auroit rien de 
bon. Je suis assurée que vous me ferez cette charité ; 
mais comme je ne vous crois pas encore assez avan- 
cées pour mériter de Dieu tout ce que vous luy de- 
mandez, je vous supplie de me procurer les prières de 
ma sœur Flavie, que vous assurerez de mon affection, 
et celles de vos autres maistresses, si notre mère 
trouve bon que vous les en priez et que vous les saluyez 
de ma part. Bonjour, mes chères sœurs, je suis tout 
à vous en celui qui est nostre tout et en la présence 
duquel nous ne sommes rien. Priez-le pour moy afin 
que je sois digne de le prier pour vous. 

(( S. J. DE S^ EUPHÉMIE, 

(cR*® Ide (religieuse indigne).» 

Une des filles de M. d'Andilly s'était faite religieuse 
à Port-Royal, comme ses autres sœurs, sous le nom 
d'Anne-Marie de Sainte-Eugénie. Elle mourut quelque 
temps après sa profession, le 7 octobre 1660, à Port- 
Royal-des-Champs. Jacqueline, qui était sous-prieure 
de cette maison, écrivit le même jour à la mère An- 
géhque de Saint-Jean la lettre suivante * sur les dis- 
positions dans lesquelles sa sœur était morte. 

i. Nous tirons cette lettre des Mémoires pour servir à l'histoire de 
Port-Royal^ t. m, p. 596. 



300 CHAPITRE QUATRIÈME. 

« Ma très chère sœur, vous auriez sujet de vous plain- 
dre de moi si je ne vous aliois trouver pour me consoler 
avec vous de la perte commune de notre pauvre en- 
fant. Je vous puis assurer que peu de choses sont plus 
capables de me toucher, et que j'ai vivement ressenti 
les souffrances de sa maladie, et encore plus sa sépa- 
ration ; quoique je vous avoue que l'un et l'autre sont 
accompagnés de tant de sujets de consolation, que je 
ne sais en vérité lequel est le plus grand et le plus 
juste de la douleur que je sens en perdant une per- 
sonne à laquelle j'étois plus unie, ce me semble, que 
par la chair et le sang, ou de la joie et de la recon- 
noissance des grâces que Dieu a faites à une personne à 
qui j'étais si obligée d'en désirer. 

« Sa bonne disposition a paru principalement au 
plus fort de son mal, et il semble que Dieu n'ait sou- 
tenu sa vie durant ces derniers huit jours, contre 
toute apparence, que pour nous faire connoître ce 
qu'il a fait en sa faveur. Elle n'a été pleinement per- 
suadée qu'elle mourroit que deux heures avant sa 
mort; et cela fait mieux voir que ses bonnes dispo- 
sitions étoient solides, et qu'elles ne naissoient pas de 
cette crainte que donne un péril que l'on voit présent. 
Car elle a toujours espéré d'en revenir : mais elle ne 
Ta point souhaité ; et particulièrement depuis le der- 
nier voyage de M. Singlin, elle a eu plus d'envie que 
de crainte de la mort. 

« La pauvre enfant se trouvant fort mal le jour de 
la Sainte-Croix, alla communier comme en viatique, 
avec un peu de crainte pour le succèfe^'un mal qui 



JACQUELINE PASCAL. DB 4 65) A 4 661. 304 

commençoit violemment, mais d'ailleurs bien dispo- 
sée, principalement en ce qu'elle avoit de la joie 
d'être malade comme une pénitente ; et sa plus grande 
crainte , après celle de la mort , étoit de n'user pas 
bien de sa maladie et de ne souffrir pas assez patiem- 
ment. Dieu lui a fait la grâce dans la suite de lui ôter 
entièrement la première, et tout le sujet qu'elle avoit 
de l'autre : car elle a été si douce et si bonne malade 
qu'elle a donné une édification générale à toutes celles 
qui l'ont servie. 

c( Ce qui nous donne sujet de croire qu'elle ne le 
faisoit que par vertu, et que c'étoit plus un ouvrage 
de la grâce que l'effet de l'abattement de la nature, 
c'est que m'étant aperçue, il y eut lundi huit jours, 
qu'elle faisoit grande difficulté de prendre une tisane 
à qui, selon les apparences, on doit le reste de sa vie 
depuis ce jour-là jusqu'aujourd'hui, et qu'au lieu 
qu'elle buvoit son eau ordinaire avec empressement 
pour se rafraîchir, elle ne prenoit celle-ci que goutte 
à goutte; je lui dis, doucement néanmoins, que 
puisque Dieu lui avoit envoyé cette maladie comme 
une pénitence, elle devoit y contribuer en prenant 
de bon cœur tous les remèdes qui en étoient les suites 
nécessaires. Cela fit tant d'impression sur son esprit, 
que depuis ce temp&-là elle a pris tout ce qu'on lui a 
présenté ; et Dieu lui a fait la grâce de lui donner un 
si grand sentiment de pénitence, qu'elle ne pouvoit 
souffrir qu'on la plaignit sans faire violence h la 
grande difficulté qu'elle avoit à parler, pour dire 
qu'elle ne sovliroit rien ei pour coBoparer 




302 CHAPITRE QUATRIÈMB. 

celui de quelques autres qu'elle croyoit être plus 
grand, faisant entendre que le sien n'étoit rien. 

« Elle a témoigné jusqu'à la fin une grande recon- 
noissance des services qu'on lui rendoit , et cela par 
esprit d'humilité et de pénitence : ce qu'elle regardoit 
vraiment comme une chose qui ne lui étoit pas due. 
Elle se plaignoit souvent de ce que son abattement 
l'empêchoit de s'appliquer à Dieu ; et hier elle me dit 
avec grand scrupule : « Mais ne dirai-je pas une heure 
d'office ? « Je lui dis que sa maladie lui tenoit lieu de 
tout ; sur quoi elle répondit en soupirant : €( Cela 
seroit vrai si je la souffrois comme il faut, mais j'y fais 
bien des fautes. » Et sur cela elle me parla de quelque 
impatience qui n'étoit rien. Je lui dis que le même 
mal qui lui faisoit faire ces sortes de fautes en étoit le 
remède, et que pour son office il suffiroit qu'elle fît le 
signe de la croix quand elle auroit l'esprit assez pré- 
sent pour penser qu'il est l'Jieure de le dire. Cela la 
mit en paix, ou plutôt cela la laissa en paix : car par 
la grâce de Dieu elle ne l'a jamais perdue. 

« Elle se confessa hier au soir par occasion, car 
nous ne la croyions pas si proche de sa fin ; et je crois 
qu'elle le fit avec une présence d'esprit toute particu- 
lière. Car même la dernière fois qu'elle vit M. Sin- 
glin, elle lui parla- avec autant d'étendue et de lumière 
qu'elle ait jamais fait : et ce matin elle en avoit tant 
et parloit si librement que rien ne m'a plus surprise 
que lorsqu'on nous a dit, en sortant de la grand'- 
messe, qu'elle commençoit à râler. Nous y avons 
couru et nous l'avons trouvée commençant son agonie, 



JACQUELINE PASCAL. DE 4 652 A U64. 303 

mais avec tant de connoissance que j'en ai eu grand'- 
peur, craignant que la vue et l'approche de la mort 
ne la troublât : mais Dieu lui a fait bien plus de grâces 
que je n'eusse osé l'espérer. 

(( Depuis cela je ne l'ai plus quittée ni la mère 
prieure aussi : ce qui la consoloit beaucoup, parce 
que nous lui disions de fois à autres quelques paroles 
pour la faire penser à Dieu. Sur le midi, elle s'est 
tournée vers moi , connoissant bien que j'étois tou- 
chée de son état, elle m'a dit : « Voilà votre pauvre 
enfant bien mal. » Je lui répondis : « Il est vrai, elle 
souffre beaucoup; » car elle étoit dans une grande 
agitation. « Oui, reprit-elle, mais cela n'est rien, 
pourvu que je puisse espérer de satisfaire à Dieu, » 
J'ai tâché sur cela de lui donner confiance, et un peu 
après elle m'a dit : « Que je suis consolée de mourir 
entre vos mains ! » Cela m'ayant fait voir qu'elle con- 
noissoit l'état où elle étoit, je lui dis que la mère 
supérieure étoit allée quérir M. de Sacy. Elle en eut 
grande joie, et quelque temps après elle nous a dit : 
« M. de Sacy ne vient pas ; » et puis aussitôt elle 
s'est reprise et nous a dit qu'il ne falloit pas le presser 
de peur de l'incommoder. Je l'ai pourtant fait venir, 
voyant qu'elle baissoit toujours. 

« Pendant qu'on étoit allé avertir de M. de Sacy, 
elle m'a dit : « Commencez toujours les prières ; » ce 
que j'ai fait. La pauvre enfant y a toujours répondu, 
baisant toujours la croix qu'elle tenoit. Le pouls lui 
étant revenu plus fort, on a cru que cela pouvoit 
encore durer ; de sorte que M. de Sacy et la commu- 



304 CHAPITRE QUATRIÈME. 

nauté se sont retirés. Après cela je lui ai demandé si 
elle n'avoit pas grande confiance dans la miséricorde 
de Dieu. Elle m'a répondu avec un grand sentiment: 
« Je ne sais si je suis digne de l'avoir. » Je lui ai dit que 
Ton ne pouvoit en avoir trop puisqu'elle étoit infinie. 
Elle l'a bien compris. Je lui ai ensuite demandé si elk 
n'avoit pas grande joie de mourir religieuse, et elle o 
fait effort pour me témoigner combien elle reconnois- 
soit cette grâce. Peu de temps après la mère prieure 
a dit aussi auprès d'elle une oraison qu'elle a écoutée 
fort attentivement. 

« La voyant en cet état, nous avons cru devoir lui 
faire recevoir encore une fois le saint viatique, quoi- 
qu'elle l'eût déjà reçu avec l'extrême -onction le 
quatorzième jour de sa maladie. Elle en a témoigné 
grand désir, et je crois que ce sont les dernières 
paroles que celles qu'elle dit à ce sujet. Car aussitôt 
après, comme on apprètoit la chambre pour cela, elle 
a tourné à la mort si vite qu'on n'a eu le loisir que 
d'appeler M. de Sacy et la communauté, qui n'ont 
pas plutôt été dans la chambre qu'elle a expiré si 
doucement qu'on ne l'a presque pas aperçu. 

a Voilà, ma chère sœur, ce me semble, de grands 
sujets de consolation. Je ne puis vous en dire da- 
vantage parce qu'on attend les lettres, etc. De Port- 
Royal-des-Champs, ce 7 octobre 1660. » 

Les deux lettres suivantes proviennent du Recuci! 
de Marguerite Périer, et elles sont adressées à Poscai 
et à M"'" Périer. 



JACQUELINE PASCAL. DE 1652 A 1661. 305 



LETTRE 

DE Lk SOEUn SAINTB-EUPHéHIE A SON FRÈRC. 

« Ce 10 novembre 1660 *. 

« Bonjour et bon an, mon très cher frère ; vous ne 
doutez pas que Je ne vous Taie souhaité de bon cœur 
dès le commencement, quoiqua Je n'aie pu vous le 
dire qu'à la fin. Je m'assure que vous vous étonnez 
d'être prévenu ; mais il étoit raisonnable que le vœu 
finît par où il avoit commencé , et que Je vous assu- 
rasse que cette année , que J'ai donnée à Dieu de bon 
cœur, ne vous a rien ôté de tout ce que vous pouviez 
attendre de moi devant lui. Mon Dieu ! quand Je pense 
combien cette séparation, qu'il sembloit que la nature 
devoit appréhender, s'est passée doucement , et com- 
bien cette année a été tôt passée , Je ne puis m'empê- 
cher de désirer l'éternité ; car en vérité le temps est 
peu de chose. Mais Je ne veux pas m'engager dans un 
discours qui nous mèneroit bien loin, et où Je suis 
entrée sansy penser , car Je ne vous écris ni pour cela 
ni même pour me donner cette consolation, puisqu'elle 
seroitbien indigne d'une religieuse, qui n'en doit cher- 
cher qu'en Dieu , ni aussi pour vous donner quelque 
satisfaction, car Je ne crois pas être digne de cela; 
mais c'est seulement et uniquement pour vous congra- 
tuler de ce que vous êtes devenu père de famille*, en 

1. Recueil de Marguerite Péricr, p. 110. 

2. Pascal se chargea un moment de ses neveux, et particuliôre- 



306 



CHAPITRE QUATRIÈME. 



une des manières dont Dieu est notre père, et pour 
vous demander pardon en même temps de la peine 
que je vous ai donnée en cela; car c'est moi qui vous 
Tai procurée, et J'ai bien peur que vous en soyez in- 
commodé. Je l'ai fait dans l'assurance que J'avois 
que vous auriez bien de la joie, et que le soin et l'in- 
commodité que vous en auriez ne dureroit pas, parce 
que M. R. * seroit bientôt en état de reprendre ces en- 
fants ; et en effet je crois que vous pouvez les renvoyer 
quand vous voudrez , pourvu seulement que vous lui 
en donniez avis. Je vous supplie très humblement de 
les saluer de ma part et M. Dulac * aussi. Pour vous, 
je ne vous dis. rien ; vous devez jugez de mes senti- 
ments par les vôtres, et vous assurer que je suis tout 
à vous en celui qui nous a plus unis par la grâce que 
par la nature. » 

ment de Faîne, comme il est dit dans la note d'une des pages qui 
suivent. M. Vallon de Beaupuis, directeur des écoles de Port-Royal, 
et ensuite M. de Rebergues, fit l'éducation des deux derniers, Louis 
et Biaise. Voyez I'Histoire de Port-Royal, t. II, livre VI, p. 510-514. 

1. Charles do Rebergues, précepteur de Marguerite Périer. Nécro* 
loge de Port-Royal, p. 404. 

2. François Akakia Dulac, un des confesseurs de Port-Royal. C'est 
lui qui enseigna Thébreu à M. Dufossé. Supplément au Nécrologe ^ 
p. 522. 



fl 

I 



r. 



JACQUELINE PASCAL. DE 4 65SI A 1664. 307 



LETTRE 

Dl tA.Kmi DB SAnrm-BDPHélHE PASCAL à MADAME PéniER. 
tt fSiàlfé^L Jésus, AU TRÈS SAINT SACREMENT. 

« A Port-Royal des Champs^ ce 24 mars iOGi ^. 

« La retraite de ce temps peut bien empêcher de 
faire une ample lettre, ma chère sœur, mais elle ne 
peut me dispenser de vous écrire, puisque je n'ai rien 
à vous mander que de saint et des effets de la grâce 
de Dieu , dont il nous a donné des arrhes en un tel 
jour qu'aujourd'hui ; car vous savez que la guérison 
des corps n'est que comme un morceau, pour parler 
ainsi, qui nous promet infiniment plus qu'il ne vaut. 
Cela commence à se trouver vrai en deux manières ; 
car au lieu que par cet épouvantable miracle il n'y 
a eu qu'une de nos filles guérie, nous avons lieu d'es- 
pérer que toutes les deux seront préservées de la cor- 
ruption du monde. L'aînée ^ a fort bien parlé à M. de 
Rebours ; et pour la jeune % elle est si fervente que si 
cela continue on ne pourra pas se dispenser de la 
mettre au noviciat avant l'âge, si vous avez dessein de 
la donner à Dieu, comme je le crois. Elle dit que son 
miracle est un privilège particulier, et en effet diffici- 
lement cela tirera-t-il à conséquence. Et pour votre 

1. Recueil de Marguerite Périer, p. 120. 

2. Jacqueline. 

3. Marguerite. 



308 CHAPITRE QUATRIÈME. 

fils aîné S il a été trouver M. Singlin à qui il a déclaré 
son cœur, et lui a témoigné qu'il a un éloignement 
entier du monde et qu'il ne pense qu'à se donner à 
Dieu. M. Singlin fit tout ce qu'il put pour le tenter, 
jusqu'à lui dire que monsieur son père étant si bon- 
néte homme et si grand justicier, il y avoit tout sujet 
d'espérer qu'il l'imîteroit, et que ce n'étoit pas un ser- 
vice peu agréable à Dieu que de rendre bien la justice. 
Tout cela ne l'ébranla point , et il le fut encore moins 
après; car M. Singlin, le voyant si ferme, se mit de 
son côté et le confirma autant qu'il put dans son des- 
sein, qui est fort bon ; car sa vue est de se joindre à 
M. de Tillemont et à M. du Fossé*, qui sont deux aussi 
honnêtes gens que l'on puisse voir. M. Singlin m'a 
ordonné de vous mander cela nonobstant le carême , 
pour vous réjouir tous deux et vous porter à rendre 
grâces à Dieu. » 

Bientôt la persécution s'appesantit sur Port-Royal, 
Au mois d'avril de cette même année 1661, un ordre 

1. Etienne Périer. Il ne put accomplir les vœux et les espérances 
de sa tante. Obligé bientôt de sortir des écoles de Port-Royal, il alla 
demeurer chez son oncle Pascal, qui lui fit faire sa philosophie au 
collège d'Harcourt, dont son ami, M. Fortin, était principal. Il cultiva 
ensuite les mathématiques et le droit, succéda à son père dans la 
charge vie conseiller à la cour des aides de Clermont, se maria en 1678 
et mourut en 1081. Il professait toutes les opinions de Pascal; il eut 
une grande part à Tarrangement des Pensées, et il est l'auteur de la 
préface. 

2. Tous les deux sont assez connus. Le premier est le plus grand 
critique du xvii« siècle dans l'histoire ecclésiastique, et l'autre a été 
pour beaucoup dans les travaux de Le Maître et de Saci. Il a laissé 
d'intéressants mémoires. 



or. 



JACQUELINE PASCAL. DE 4652 A 4661. 309 

de la cour enjoignit aux deux monastères de rendre à 
leurs familles toutes leurs pensionnaires. Jacqueline 
et Marguerite Périer se retirèrent auprès de leur mère, 
qui était alors à Paris ^ rue Saint-Étienne-du-Mont. 
Leur tante ne manqua pas de leur rappeler et de sou- 
tenir leur vocation religieuse. 



LETTRE 

DE LA SŒUR JACQUELINE DE ^AINTE-BDPHéMIE PASCAL 
A MESDEMOISELLES PÉRIER SES NIÈCES ^ 

«GLOIRE A ^liSVS, AU TRÈS SAINT SACREMENT. 

. « Ce 17 juin 1661 «. 

<K Mes très chères Soeurs, 

<c Je ne sépare point ma lettre parce que Dieu me 
donne cette consolation dans ma douleur de vous voir 
parfaitement unies dans le dessein d'être entièrement 
à Dieu. Je le supplie de tout mon cœur de vous affer- 
mir de plus en plus dans cette disposition; mais, mes 
chères sœurs, vos actions et votre fidélité à suivre les 
lumières que vous avez reçues doivent être les plus 
efficaces prières de toutes, et il est sans doute que sans 
celles-ci les Nôtres seront peu écoutées de Dieu. Je 
sens une Joie extraordinaire, quand Je me souviens 
des bonnes dispositions qui sont marquées dans vos 
lettres ; et comme Je ne souhaite aucun bien ni aucun 

1. Recueil de Marguerite Périer, p. 454, Recmil d'Utrecht, p. 308. 

2. Date donnée pm le Recwil d'Utrecht, 



340 CHAPITRE QUATRIÈME. 

avantage à mes amis que les éternels, j'ai une gl^ande 
joie quand je les y vois tendre. Mais, mon Dieu ! mes 
chères sœurs, qu'il y a encore peu que vous êtes dans 
le monde * ! Je loue Dieu de ce que le peu que vous en 
avez déjà vu vous déplaît ; mais si vous n'y prenez 
garde et si vous ne vous armez d'une prière et d'une 
vigilance continuelles, vous vous trouverez insensible- 
ment déchues des sentiments où vous êtes à présent. 
C'est pourquoi, mes chères sœurs, séparez -vous du 
monde le plus qu'il vous sera possible ; vous êtes avec 
des personnes si remplies de piété et qui sont si affec- 
tionnées à saint Bernard, qu'elle» ie s'offenseront pas 
que vous suiviez son conseil. Il avertit les âmes qui 
veulent être les véritables épouses de J.-C. de ne pas 
se contenter de fuir le monde, mais même leurs amis 
et ceux de la même maison , et enfin toutes les créa- 
tures, parce que le fils de Dieu veut nous trouver dans 
la solitude pour parler à notre cœur. Je n'entends 
pas néanmoins que vous deveniez farouches et que 
vous fuyiez tout le monde, mais que vous soyez fidèles 
à le faire aussitôt que la nécessité absolue ne vous y 
retiendra plus , et que , dans le temps que vous serez 
dans les compagnies, vous y dérobiez souvent de petits 
moments pour parler à Dieu, comme il est dit si admi- 
rablement dans le Cœur nouveau *. Je ne m'aperçois 
pas que je fais une chose bien étrange de vous donner 



1. Le Recueil d*Utrecht trouve ce tour trop vif, et il fait dire à 
Jacqueline : Ily a encore bien peu que vous êtes dans le monde. Je 
loue Dieu... 

2. Petit traité de M. de Saint-Cyran. 



JACQUELINE PASCAL. DE U52A1661. 341 

des avis au lieu où vous êtes ; Je ne viens que d'y 
penser. Profitez bien des avis et des secours que vous 
recevez de monsieur votre hôte M c'est le meilleur 
que je puisse vous donner dans le lieu où vous êtes. 
Priez Dieu pour moi, je vous en supplie, mes chers 
enfants, et vous assure que je suis de tout mon cœur 
tout à vous. 

« La mère prieure * vous salue et vous assure qu'elle 
ne vous oubliera point. 

a Saluez M. Périer, etc. » 

La persécution ne tarda point à s'étendre jusqu'aux 
religieuses elles-mêmes. Un des grands vicaires de 
l'archevêché de Paris fut envoyé à Port-Royal pour 
les interroger sur leur foi. On a conservé l'interroga- 
toire de la sœur Euphémie, écrit par elle-même*. 

XI« INTERROGATOIRE. 

SOBCR JACQUELINE DE SAINTE-EUPH1ÎMIE PASCAL, 
SOUS-PRIEURS ET MAITRESSE DES NOVICES. 

« Après m'avoir demandé mon nom et fort loué 
sainte Euphémie, il me demanda si depuis que j'étois 

1. Peut-être Pascal, qui, sur la fin de sa vie, demeurait chez sa 
sœur, M*"® Périer; peut-être aussi M. Singlin, qui avait prévenu Texil 
auquel il était condamné en se réfugiant chez un ami. 

2. Marie de Sainte-Madeleine du Fargis, M^*' Henriette d*Angenneft 
du Fargis, fille de la célèbre M"" du Fargis, amie de la reine Anne, 
et exilée par ordre du roi, nièce de Françoise-Marguerite de Silly, 
femme de Gondy, général des galères, et par conséquent cousin du 
cardinal de Retz; personne très-remarquable et digne de conduire 
Port-Royal dans ces temps difficiles. Voyez le Nécrologe, p. 216, etc. 

3. 11 a été imprimé dans YHistoire des persécutions des religieuses 
de Port-Royal, ViUefranche, 1753, in-4o, p. 167. 



342 CHAPITRE QUATRIÈME. 

dans la maison Je n'avois point vu quelque change- 
ment dans la doctrine. Je lui dis qu'il n'y avoit pas 
bien longtemps que j'y étois, mais que tout ce que je 
pouvois lui dire étoit que l'on ne m'avoit rien dit ici 
touchant la foi que je n'eusse appris dès mon enfance. 

Demande. Avez-vous appris en votre enfance que 
J,-C. est mort pour tous les hommes? 

Réponse. Je ne me souviens pas que cela fût dans 
mon catéchisme. 

D. Depuis que vous êtes ici , ne vous a-t-on rien 
enseigné là-dessus? 

R. Non. 

JD. Qu'en pensez-vous? 

R. Je n'ai pas accoutumé d'approfondir ces ma- 
tières, qui ne vont point à la pratique ; néanmoins il 
me semble que l'on doit croire que Notre Seigneur est 
mort pour tout le monde ; car je me souviens de deux 
vers qui sont dans des heures que j'avois étant au 
monde, et que j'ai gardées longtemps depuis que je 
suis ici, où il y a, en parlant à Notre Seigneur : 

Tu n'as pas dédaigné, pour sauver tout le monde, 
D'entrer dans l'humble sein d'ime vierge féconde. 

Il sourit un peu à cela, et me dit : Voilà qui est 
bien. Mais d'où vient qu'il y en a tant qui se perdent 
éternellement ? 

-ff . Je vous avoue, Monsieur, que cela me met sou- 
vent en peine , et que d'ordinaire , quand je suis à la 
prière, et particulièrement devant un crucifix, cela 
me vient à l'esprit, et je dis à Notre Seigneur en moi- 



JACQUELINE PASCAL. DE 4652 A 4G6i. 313 

m 

même : Mon Dieu ! comment se peut-il faire, après 
tout ce que vous avez fait pour nous , que tant de 
personnes périssent misérablement? Mais quand ces 
pensées me viennent, je les rejette, parce que Je ne crois 
pas que Je doive sonder les secrets de Dieu; c'est 
pourquoi Je me contente de prier pour les pécheurs. 

Il répliqua : Cela est fort bien, ma fille ; quels livres 
lisez-vous? 

B. Présentement, ce sont les Morales de saint Ba- 
sile, qui est traduit depuis peu, et le plus souvent ma 
règle. 

D. Quel emploi avez-vousî 

B, Avant qu'on eût fait sortir les novices et les 
postulantes, J'avois soin de celles qui étoient ici; mais 
pour cette heure il n'y a au noviciat que quelques 
professes, une novice et quelques sœurs converses. 

D. C'a été une rude épreuve pour vous de vous 
ôter vos novices? 

Pour réponse, Je m'étendis beaucoup là-dessus, sans 
pourtant paraître aigrie, mais seulement touchée de 
la douleur qu'elles avoient eue et du danger où elles 
étoient dans le monde. 

Il en parut aussi attendri, et ensuite il me dit : 
Apprenez-vous aux novices que Notre Seigneur est 
mort pour tous les hommes , et pourquoi il y a des 
bons et des méchants? 

B. Comme Je ne m'embarrasse point de ces choses- 
là. Je n'ai garde d'en embarrasser les novices. Je 
tâche, au contraire, de les contenir le plus que Je puis 
dans la simplicité. 



314 CHAPITRE QUATRIÈME. 

Il répliqua : Cela est fort bien; mais ne leur dites- 
vous pas que quand on pèche c'est par sa faute, et ne 
le croyez-vous pas aussi ? 

B. Oui, Monsieur, et je le sens bien par ma propre 
expérience ; je vous assure que quand je fais des fautes, 
je ne m'en prends qu'à moi seule ; et c'est pourquoi 
je tâche d'en faire pénitence. 

Il dit : Voilà qui est fort bien. Dieu soit béni , car 
je crois que vous parlez sincèrement. 

R. Oui, Monsieur, comme devant Dieu. 

Il ajouta : Je le crois, j'en suis assuré. Dieu en soit 
béni, ma fille ; demeurez toujours dans cette foi-là , 
quoi qu'on vous dise, et apprenez bien cela aux no- 
vices. Je remercie Dieu de tout mon cœur de vous avoir 
préservée de toute erreur ; car cela est horrible qu'il 
y en ait qui disent que Dieu tire les uns de la masse 
corrompue et qu'il y laisse périr les autres, selon qu'il 
lui plaît; cela est horrible. Mais Dieu soit loué de vous 
avoir garantie d'une si grande erreur. N'avez-vous 
point de plaintes à faire ? 

B. Non, Monsieur, par la grâce de Dieu; je suia 
parfaitement contente. 

Il me dit : Mais cela est étrange : quand je vais 
quelquefois voir des religieuses, elles me tiennent des 
deux heures de suite à me faire des plaintes, et je ne 
trouve point cela ici ! 

Il est vrai , Monsieur, que par la grâce de Dieu 
nous vivons dans une très-grande paix et une grande 
union. Je crois que cela vient de ce que chacune fait 
son devoir sans se mêler des autres. 



JACQUELINE PASCAL. DE 1658 A U61. 316 

Il s'écria sur cela : Ah ! que cela est bien ! Dieu en 
soit béni, ma fille! Faites-moi venir celle qui vous 
suit. » 

Mais rien ne pouvait sauver Port-Royal. Les jésuites 
avaient juré sa perte, et les jésuites dominaient alors 
et sur Rome et sur le gouvernement français. On con- 
naît la fameuse constitution d'Innocent X, bientôt 
suivie de celle d'Alexandre VII, et le formulaire, 
confirmé par une déclaration royale, dont la signa- 
ture était obligatoire pour tout ecclésiastique. Il ren- 
fermait deux points, l'un de fait, l'autre de droit ; le 
premier, que les cinq fameuses propositions sur la 
grâce étaient dans VAugustinus de Jansénius ; le se- 
cond, que ces propositions étaient contraires à la foi. 
Au fond, Port-Royal pensait que les cinq propositions 
étaient dans Jansénius, sinon textuellement, au moins 
dans leur esprit et dans leur essence, et que ces pro- 
positions, bien interprétées, contenaient la vraie doc- 
trine chrétienne et augustiniennc de la grâce. Ainsi, 
en signant le formulaire, Port-Royal manquait à la 
vérité, et en refusant de le signer il se perdait. Dans 
cette situation fatale, l'idée d'une transaction entra 
dans les esprits les plus fermes. On négocia avec 
l'archevêché de Paris un mandement dont les termes 
adoucis permettraient de signer sans trahir la con- 
science. On inventa plusieurs modèles de signature 
où l'on s'efforçait de concilier, comme on pouvait, la 
sincérité et la prudence. Il y eut plusieurs assemblées 
des principaux du parti pour délibérer sur la conduite 
à tenir, et divers mémoires furent composés, les uns 



346 CHAPITRE QUATRIÈME. 

de la main de Pascal et de Domat * contre toute si- 
gnature incompatible avec la sincérité chrétienne et 
avec la vérité, les autres de Nicole et d'Arnauld en 
faveur d'une signature avec explication. Dans une 
dernière conférence, qui se tint chez Pascal, la majo- 
rité des assistants, entraînée par l'autorité de Nicole 
et d'Arnauld, se prononça pour la signature. « Ce que 
voyant , dit le Recueil d' Utrecht d'après M"® Périer, 
M. Pascal, qui aimoit la vérité par- dessus toutes 
choses , et qui , malgré sa foiblesse, avoit parlé très 
vivement pour mieux faire sentir ce qu'il sentoit lui- 
même, en fut si pénétré de douleur qu'il se trouva 
mal et perdit la parole et la connoissance. Tout le 
monde en fut surpris et s'empressa pour le faire re- 
venir. Ensuite ces messieurs se retirèrent, et il ne 
resta que M. de Roannez, M. Domat et M. Périer le 
fils. Quand M. Pascal fut tout à fait remis. M"*® Périer 
lui ayant demandé ce qui avoit causé son accident : 
« Quand j'ai vu toutes ces personnes-là, lui dit-il, que 
je regarde comme ceux à qui Dieu a fait connaître la 
vérité et qui doivent en être les défenseurs, s'ébranler, 
je vous avoue que j'ai été si saisi de douleur, que Je 
n'ai pu la soutenir, et il a fallu succomber. » 

Jacqueline Pascal fit paraître en cette rencontre 
le même caractère de conséquence passionnée et la 
même intrépidité que son frère; et en général les 
femmes de Port-Royal se montrèrent plus décidées 



1. Voyez à la fin du volume, dans V Appendice n° m, les Docu- 
ments inédits sur Domat, 



JACQUELINE PASCAL. DE 1652 A 1661. 317 

et plus courageuses que les hommes*. La sœur d'Ar- 
nauld, la mère Angélique, accablée d'ans et d'infir- 
mités, soutint le courage de la communauté éplorée- : 
ce Quoi! dit-elle, je crois que l'on pleure ici? Allez, 
mes enfants, qu'est-ce que cela? n'avez-vous point de 
foi? et de quoi vous étonnez-vous? Quoi ! les hommes 
se remuent ; eh bien ! ce sont des mouches qui volent 
ot qui font un peu de bruit. Vous espérez en Dieu, et 
vous craignez quelque chose! Croyez-moi, ne crai- 
gnons que lui, et tout ira bien. » La sœur de la mère 
Angélique, la mère Agnès, moins altière mais tout 
aussi ferme, écrivit au roi une. lettre admirable qui a 
été conservée'. Des prières publiques et particulières 
furent instituées. On fit une neuvaine de procession 
de pénitents ; la mère Angélique y porta la croix avec 
un maintien qui la faisait voir si anéantie* en la pré- 
sence de Dieu, que les religieuses ne purent retenir 
leurs larmes. Elle se trouva mal en rentrant dans le 
chœur, et ce fut là le commencement de la maladie 
dont elle mourut. Le vieux M, d'Andilly exhorta ces 
saintes filles à demeurer constantes, quoi qu'il pût 
arriver, dans la condition où Dieu les avait mises \ 
Pendant que ces choses se passaient au monastère de 



1. Du Fossé lui-même le reconnaît. Mémoires, p. 231, 

2. Mémoires pour servir à Vhistoire de Port-Royal, t. II, p. 128, 
XIII* Relation, écrite par la mère Angélique de Saint-Jean. Le Sup- 
plément au Nécrologe, Remarques sur la Préface, p. 58, donne quel- 
ques variantes aux paroles de la mère Angélique. 

3. Supplément au Nécrologe, 

4. Ibid. 

5. Ibid. 




318 CHAPITRE QUATRIÈME. 

Paris, celui des Champs ne présentait pas un spectacle 
moins triste et moins grand dont nous supprimons à 
regret le détail. La mère prieure, Marie de Sainte- 
Madeleine Du Fargis, et la mère sous-prieure, c'est- 
à-dire Jacqueline Pascal , refusèrent longtemps leur 
signature. Jacqueline, sans connaître ce qui avait été 
dit dans les assemblées de Paris, se rencontra mer- 
veilleusement avec les arguments et môme avec les 
paroles de son frère. Comme lui, elle ne pouvait com- 
prendre que des hommes qui se portaient pour les 
défenseurs de la vérité l'abandonnassent par pure 
politique. Son cœur intrépide trouva en face du péril 
des accents élevés et pathétiques, qui rappellent les 
plus beaux endroits des Provinciales. Nous le deman- 
dons à tous ceux qui aujourd'hui conservent encore 
quelque sentiment de l'énergie du caractère et de la 
beauté des convictions désintéressées, nous leur de- 
mandons s'ils connaissent beaucoup de pages plus 
grandes et plus fortes que celles que nous allons 
mettre sous leurs yeux. Au mois de Juin 1661 , Jacque- 
line adressa à la mère Angélique de Saint-Jean la 
lettre suivante, qui a été déjà plusieurs fois imprimée*, 
et que nous reproduisons, avec quelques variantes 
empruntées à un manuscrit de la Bibliothèque de 
Troyes. 

1. Voyez V Histoire des persécutions des religieuses de Port-RoycU, 
et e Recueil de Divers actes , lettres et relations des religieuses d$ 
Port-Royalf in-4°. 



JACQUE7.INE PASCAL. DE 4 653 A 4 65^ 349 



LETTRE 

DE LA 5(KUR EUPH^MIE A LA SOEDR AN61ÊUQUE DE SAINT-JEAN, 
SUR LA SIGNATURE DU FORMULAIRE. 

«Ma très chère Soeur^ 

« Le peu d'état qu'on a fait jusqu'ici de nos diffi- 
cultés sur les affaires présentes m'empêcheroit de les 
proposer encore à présent, voyant combien peu on 
s'entend de loin, si la chose pouvoit se différer. Je 
croîs être obligée de vous dire que toutes celles que 
j'écrivis^ à notre mère ne regardoient que le mande- 
ment qui nous étoit tombé entre les mains par le plus 
grand hasard du monde, et Je dirois par un effet de 
la providence de Dieu, si on avoit eu plus d'égard à 
nos peines et que cela eût eu quelque effet. 

« Nous* entendions fort bien que l'on prétend que 
par notre signature on ne nous demande que le res- 
pect, c'est-à-dire le silence pour le fait et la créance 
pour ce qui est de la foi. Mais la plupart désiroient 
de tout leur cœur que le mandement fût pire, parce 
qu'au moins on le rejetteroit avec une entière liberté , 

1. Ces lettres de Jacqueline, quî devaient être si intéressantes, 
n'ont pas été retrouvées. 

2. Le manuscrit de Troyes, n** 2203, donne la vraie leçon : Encan 
que nous entendions fort bien que Ton prétend que notre signature 
ne nous demande que le respect, c'est-à-dire le silence pour le fait et 
la créance pour ce qui est de la foi, ce que nous avions toujours été 
prêtes de témoigner; nous voyons néanmoins que cela est exprimé 
en termes ambigus et indignes de la sincérité chrétienne. Ainsi la plu- 
part désireroient 



320 CHAPITRE QUATRIÈME. 

au lieu que plusieurs seront comme contraints de le 
recevoir, et qu'une fausse prudence et une véritable 
lâcheté le fera embrasser à plusieurs autres comme 
un moyen favorable de mettre aussi bien leur per- 
sonne que leur conscience en sûreté. Mais pour moi 
je suis persuadée que ni l'une ni l'autre n'y sera par 
ce moyen ; il n'y a que la vérité qui délivre véritable- 
ment, et il est sans doute qu'elle ne délivre que ceux 
qui la mettent eux-mêmes en liberté, en la confes- 
sant avec tant de fidélité qu'ils méritent d'être con- 
fessés eux-mêmes et reconnus pour de vrais enfants 
de Dieu. 

« Je ne puis plus dissimuler la douleur qui me 
perce jusqu'au fond du cœur de voir que les seules 
personnes à qui il sembloit que Dieu eût confié sa 
vérité lui soient si infidèles*, si j'ose le dire, que de 
n'avoir pas le courage de s'exposer à souffrir, quand 
ce devroit être la mort, pour la confesser hautement. 
Je sais le respect qui est dû aux premières puissances 
de l'Église; je mourrois d'aussi bon cœur pour le 
conserver inviolable comme je suis prête à mourir, 
avec l'aide de Dieu, pour la confession de ma foi 
dans les affaires présentes; mais je ne vois rfen de 
plus aisé que d'allier l'une à l'autre. Qui empêche tous 
Jes ecclésiastiques qui connoissent la vérité, lorsqu'on 
leur présente le formulaire à signer, de répondre : Je 
sais le respect que je dois à messieurs les évêques; 
mais ma conscience ne me permet pas de signer 

1. Ce sont presque les mots dont Pascal lui-môme s*est servi. Voyez 
plus haut, p. 316. 



JACQUELINE PASCAL. DE 4 652 A 4 664. 321 

qu'une chose est dans un li^ où je ne l'ai pas vue ; 
et après cela attendre en patience ce qui en arrivera. 
Que craignons-nous? le bannissement pour les sécu- 
liers, la dispersion pour les religieuses, la saisie du tem-. 
porel, la prison et la mort si vous voulez! Mais n'est-ce 
pas notre gloire et ne doit-ce pas être notre joie? 
Renonçons à l'Évangile ou suivons les maximes de 
l'Évangile, et estimons -nous heureux de souffrir 
quelque chose pour la justice. 

a Mais peut-être on nous retranchera de l'Église? 
Mais qui ne sait que personne n'en peut être retran- 
ché malgré soi, et que l'esprit de Jésus-Christ étant 
le seul qui unit ses membres à lui et entre eux, nous 
pouvons bien être privés des marques, mais non jamais 
de l'effet de cette union, tant que nous conserverons 
la charité, sans laquelle nul n'est un membre vivant 
de ce saint corps? Et ainsi ne voit-on pas que tant 
que nous n'élèverons pas autel contre autel, et que 
nous demeurerons dans les termes d'un simple gémis- 
sement et de la douceur avec laquelle nous porterons 
notre persécution, la charité qui nous fera embrasser 
nos ennemis nous attachera inviolablement à l'Église, 
et qu'il ^ n'y aura qu'eux qui en seront séparés, ea 
rompant, par la division qu'ils voudront faire, le lien 
de la charité qui les unissoit à Jésus-Christ et les 
rendoit membres de son corps ! 

(( Hélas ! ma chère sœur, que nous devrions avoir 
de jda si nous avions mérité de souffrir quelque 

1. C'est la leçoQ du manuscrit de Troycs. L'imprimé coupe mal à 
propos la phrase : et il n'y aura. 



3M CHAPITRE QUATRIÈME. 

notable confusion pour Jllius-Christ ! Mais on a donné 
trop bon ordre à Tempécher, lorsqu'on déguise telle- 
ment la vérité que les plus habiles ont peine à la 
reconnoître. J'admire la subtilité de l'esprit, et je vous 
avoue qu'il n'y a rien de mieux fait que le mande- 
ment. Je louerois très-fort un hérétique en la manière 
que le père de famille louoit son dépensier s'il s'étoit 
aussi finement échappé de la condamnation ; mais des 
fidèles, des gens qui connoissent et qui soutiennent 
la vérité et l'Église catholique, user de déguisement 
et biaiser, je ne crois pas que cela se soit jamais vu 
dans les siècles passés, et je prie Dieu de nous faire 
tous mourir aujourd'hui plutôt que d'introduire une 
telle conduite dans son Église. En vérité, ma chère 
sœur, j'ai bien de la peine à croire que cette sagesse 
vienne du père des lumières; mais plutôt je crois 
que c'est une révélation de la chair et du sang. 
Pardonnez-moi, je vous en supplie, ma chère sœur; 
je parle dans l'excès d'une douleur à quoi je sens 
bien qu'il faudra que je succombe, si je n'ai la conso- 
lation de voir au moins quelques personnes se rendre 
. volontairement victimes de la vérité, et protester par 
une vraie fermeté ou par une fuite de bonne grâce 
contre tout ce que les autres feront. 

a Je crois que vous savez assez qu'il ne s'agit pas 
ici seulement de la condamnation d*un saint évêque, 
mais que sa condamnation enferme formellement celle 
de la grâce de Jésus-Christ, et qu'ainsi, si ndtre ajècle 
est assez malheureux qu'il ne se trouve personne qui 
ose mourir pour un juste, c'est le comble du malheur 



JACQUELINE PASCAL. DE 46531 A 4661. 3Î3 

• que de ne trouver personne qui le veuille pour la 
justice même. N'est-on pas au moins obligé de demeu- 
rer ferme, en sorte qu'on ne donne point sujet de 
croire qu'on n'ait ni condamné ni fait semblant de 
condamner la vérité? 

c( Vous me direz peut-être que cela ne nous re- 
garde pas, à cause de notre formulaire particulier; 
mais je vous répondrai deux choses sur cela; Tune 
que saint Bernard nous apprend avec sa manière 
admirable de parler que la moindre personne de 
rÉglise, non-seulement peut, mais qu'elle doit crier 
de toutes ses forces lorsqu'elle voit les évoques et les 
pasteurs de l'Église dans l'état où nous les voyons. 
Qui peut trouver mauvais, dit-il, que je crie moi qui 
suis une petite brebis, pour tâcher d'éveiller mon 
pasteur que je crois endormi et prêt à être dévoré 
par une bête cruelle? Quand je serois assez ingrate 
pour nèfle pas faire par l'amour que je lui porte et la 
reconnoissance que je lui dois, ne dois-je pas le faire 
pour la crainte de mon péril? Car qui me défendra 
quand mon pasteur sera dévoré? Ce que je ne dis pas 
pour nos pères et pour nos amis ; je sais qu'ils ont 
une aussi grande horreur que moi des déguisements ; 
mais je le dis pour l'état général où est l'Église, et 
pour me justifier envers moi-même de l'intérêt que je 
prends à cela. L'autre chose que je vous réponds et 
que je vous avoue, ma chère sœur, c'est que je n'ai 
pu jusqu'ici approuver entièrement votre .formulaire 
tel qu'il est; j'y voudrois quelques changements en 
quelques endroits. Le premier est au commence^ 



3S4 CHAPITRE QUATRIÈME. 

ment; car il me semUt dur, étant ce que nous * 
sommes, de nous offrir si librement à rendre 
compte de notre foi. Je le voudrois faire néanmoins, 
mais avec un petit préambule qui en ôtât la consé- 
quence et le scandale; car vous ne doutez pas que 
ce procédé de signature et de déclaration de foi est 
une usurpation de puissance d'une conséquence dan- 
gereuse, principalement cela se faisant par Tautorité 
du Roi; à quoi pourtant les particuliers ne doivent 
pas résister ; mais au moins faut-il qu'il y ait quelque 
marque qu'on le fait sachant ce que l'on fait, et 
qu'on ne le fait pas comme une chose due, mais 
comme une violence â laquelle on se rend sans 
vouloir faire de scandale. Le second est sur la fin, 
où je ne voudrois point que nous parlassions en tout 
des décisions du saint-siége; car encore qu'il soit 
vrai que nous nous soumettions à ces décisions en ce 
qui regarde la foi, le commun confond telleiltent par 
ignorance, et les intéressés veulent tellement con- 
fondre par passion le fait et le droit, que vous savez 
qu'on n'en fait qu'une même chose. Que fait donc 
votre formulaire, sinon de faire craindre aux igno- 
rants et de donner sujet aux malicieux d'assurer que 
nous sommes demeurées d'accord de tout, et que 
mous condamnons la doctrine de Jansénius qui est 
clairement condamnée dans la dernière bulle? 

« Je sais bien qu'on dit que ce n'est pas à des filles 
à défendre^ la vérité; quoiqu'on pût dire, par, une 
triste rencontre du temps et du renversement où nous 
sommes, que puisque les évêques ont des courages 



JACQUELINE PASCAL. DE 4 652 A 4 664. 325 

de filles, les filles doivent avoir des courages d'évêques. 
Mais si ce n'est pas à nous à défendre la vérité, c'est à 
nous à mourir pour la vérité. 

« Pour vous expliquer mieux ma pensée sur ces 
décisions du saint-siége , voici une comparaison qu; 
m'est venue en l'esprit. Quoique tout le monde sache 
que la sainte Trinité est un des points principaux de 
notre foi, et que saint Augustin confesseroit sans doute 
et signeroit très librement; néanmoins si son pays 
étoit occupé par un prince infidèle qui voulût faire 
nier l'unité de Dieu et faire croire là pluralité des 
dieux, et que quelques-uns de nos fidèles, pour pacifier 
les troubles que cela exciteroit , fissent un formulaire 
de foi sur ce point : je crois qu'il y a plusieurs per- 
sonnes à qui l'on peut donner le nom de Dieu et leur 
rendre les adorations, etc., sans autre explication; 
saint Augustin le signeroit-il ? Je ne le crois pas, et je 
crois encore moins qu'il le dût faire. Quoique ce soit 
une vérité indubitable, ce ne seroit pas le temps de le 
dire en cette manière. Vous ferez aisément le rapport 
de la comparaison. 

« On dira peut-être que notre autorité n'est pas du 
poids de celle de saint Augustin, et qu'elle est nulle. 
Je réponds que je n'ai parlé de saint Augustin que par 
rapport à la seule réponse que vous fîtes ces jours 
passés à tous mes doutes : savoir, que l'on se rioit 
de nos craintes, et que saint Augustin signeroit ce que 
nous craignons. Mais ce que je dis de saint Augustin^ 
je le dis de vous et de moi , et de moindres personnes 
de l'Église ; car le peu de poids de leur autorité ne les 



â 



326 CHAPITRE QUATRIÈME. 

rend pas moins coupables s'ils l'emploient contre la 
vérité. Chacun sait, comme M. de Saint-Cyran le dit 
souvent , que la moindre vérité de la foi doit être dé- 
fendue avec autant de fidélité que Jésus-Christ. Qui 
est le fidèle qui n'auroit point horreur de soi-même, 
s'il se pouvoit faire qu'il se fût trouvé présent au con- 
seil de Pilate, où il auroit été question de condamner 
Jésus-Christ à la mort, s'il se fût contenté d'une ma- 
nière d'opiner ambiguë par laquelle on eût pu croire 
qu'il étoit de l'avis de ceux qui le condamnoient, 
quoiqu'en sa conscience et selon son sens ses paroles 
tendissent à le délivrer ? Poussez la comparaison jus- 
qu'au bout, je vous en supplie. Ma lettre n'est déjà 
que trop longue. 

<( Ainsi, ma chère sœur, voilà ma pensée sur le for- 
mulaire. Je le voudrois clair en tout ce qu'il contiendra; 
et l'on pourroit mettre, ce me semble, à la tête du 
mandement ces paroles : « Comme dans l'ignorance 
où nous sommes, tout ce qu'on peut désirer de mieux 
par la signature qu'on nous propose, c'est un témoi- 
gnage de la sincérité de notre foi et de notre parfaite 
soumission à l'Église," au Pape qui en est le chef, à 
Mgr l'archevêque de Paris , notre supérieur ; quoique 
nous ne croyions pas qu'on ait droit de demander en 
cette matière raison de leur foi à des personnes qui 
n'ont jamais donné aucun sujet d'en douter; néan- 
moins, pour éviter le scandale et les soupçons que 
notre refus pourroit faire naître, nous témoignons, 
par ce témoignage public , que n'estimant rien de si--^ 
précieux que le trésor de la foi pure et sans mélangea 



JACQUELINE PASCAL. DE 4 652 A 4 664. 327 

que nous voudrions conserver aux dépens de notre 
vie , nous voulons vivre et mourir humbles flUes de 
l'Église catholique , croyant tout ce qu'elle croit , et 
étant prêtes de mourir pour la * moindre de ses vé« 
rites. » 

« Prions Dieu , ma chère sœur, qu'il nous humilie 
et nous fortifie, puisque l'humilité san» force et la force 
sans humilité sont aussi préjudiciables l'une que 
l'autre. C'est ici plus que jamais le temps de se sou- 
venir que les timides sont mis au même rang que les 
parjures et les exécrables. 

ce Si l'on se contente, à la bonne heure ; pour moi, 
si la chose dépend de moi , je ne ferai jamais autre 
chose. Du reste arrive ce qui pourra, la prison» la mort, 
la dispersion et la pauvreté ; tout cela ne me semble 
rien en comparaison de l'angoisse où je passerois le 
reste de mes jours si j'avois été si malheureuse que 
de faire alliance avec la mort en une si belle occasion 
de rendre à Dieu les vœux de fidélité que mes lèvres 
ont prononcés. 

<ic II m'est indifférent de quels termes on use» pourvu 
qu'on n'ait nul sujet de penser que nous condamnons 
ou la grâce de Jésus-Christ ou celui qui Ta si divine- 
ment expliquée. C'est pour cela qu'en mettant ces 
mots : croire tout ce que r Église croit ^ j'ai omis, ei 
condamner tout ce quelle condamne} mais je crois 
qu'il n'est pas temps de le dire , de peur que l'on ne 
confonde l'Église avec les décisions présentes, comme 

1. Le manuscrit de Troyes : pour Ift confeisitm d$ la molndro 
de &••• 



328 CHAPITRE QUATRIÈME. 

feu M. de Saint-Cyran a dit que les païens ayant mis 
une idole au même lieu où étoit la croix de Notre Sei- 
gneur, les fidèles n'alloient point adorer la croix , de 
peur qu'il ne semblât qu'ils alloient adorer l'idole. » 

En y réfléchissant, Jacqueline trouva plus loyal et 
plus vrai d'enyoyer directement cette lettre à M. Ar- 
nauld, dans l'espérance qu'il ne se blesserait pas de la 
dureté des termes dont elle se servait, quoiqu'ils le 
regardassent plus que personne; elle l'accompagna 
d'une lettre obligeante dans laquelle elle témoignait 
qu'elle l'avait écrite dans le transport de la douleur 
dont elle avait été saisie, en pensant que la signature 
à laquelle on les voulait obliger était contraire à la 
sincérité chrétienne. La mère prieure Marie-Madeleine 
Du Fargis n'hésita pas à déclarer à M. Arnauld qu'elle 
partageait l'opinion et les scrupules de la mère sous- 
prieure ; et ce grand homme , au lieu de s'irriter des 
vives objections de ces deux religieuses , essaya d'y 
répondre de son mieux*. Une si haute autorité en- 
traîna tout, et au mois de juillet 1661 Port-Royal-des- 
Champs signa comme avait fait la maison de Paris. La 
mère Angélique prévint par sa mort* cette cruelle 
nécessité. La mère Du Fargis et Jacqueline Pascal, 
pour rassurer un peu leur conscience, ajoutèrent un 
nouvel éclaircissement à celui dont Port-Royal avait 

i. C'est ce que dit le Recueil déjà cité, et le Supplément au Nécro-' 
loge» p. 66; car la réponse d' Arnauld ne se trouve pas dans la collec- 
tion de ses lettres, au moins à la place où elle devrait être, année 1661. 

2. Le 6 août 1661. 



JACQUELINE PASCAL. DE 4 652 A 4 664. 329 

fait précéder son adhésion*. Malgré tout cela, la dou- 
leur de ces deux nobles femmes fut si grande qu'elles 
en tombèrent malades. La mère prieure en réchappa 
à grand'peine. La mère sous-prieure succomba; et 
suivant les pressentiments qu'elle avait exprimés dans 
sa lettre, après avoir langui trois mois, elle expira à 
Port-Royal-des-Champs, le 4 octobre 1661. Elle était 
âgée de trente-six ans *. 

jjme périer, dans la vie de son frère , nous apprend 
comment Pascal reçut la nouvelle de cette mort. 
<c C'étoit assurément, dit-elle, la personne qu'il aimoit 
le plus. » Et pourtant, « lorsqu'il reçut cette nouvelle, 
il ne dit rien, sinon : Dieu nous fasse la grâce d'aussi 
bien mourir ! Et il s'est toujours depuis tenu dans une 
soumission admirable aux ordres de la providence de 
Dieu, sans faire jamais réflexion que sur les grandes 
grâces que Dieu avoit faites à ma sœur pendant sa vie, 
et les circonstances du temps de sa mort , ce qui lui 
faisoit dire sans cesse : Bienheureux ceux qui meurent, 
pourvu qu'ils meurent au Seigneur. Lorsqu'il me voyoit 
dans de continuelles afflictions pour cette perte que je 
ressentois si fort, il se fâchoit et me disoit que cela 
n'étoit pas bien. » 

Dès le lendemain de la mort de la sœur Sainte- 
Euphémie, M. Singlin, de la retraite où il était, écrivit 
à Port-Royal la lettre suivante' : 

1. Supplément au Nécrologe, p. 6G. 

2. Nécrologe, p. 391. 

3. Recueil éPUtrecht^ p. 313. 



330 CHAPITRE QUATRIÈME. 

« Il me seroit bien difficile de vous rien dire sur un 
sujet qui vous est très sensible, à ma sœur Angélique 
de St-Jean, à toutes celles qui connoissoient celle que 
TOUS avez perdue, et à toute la maison. Je n'en suis 
touché que pour l'amour de vous; car pour elle on 
doit s'en réjouir, et pour moi je ne dois pas m'en 
attrister. Elle avoit, comme vous savez, beaucoup de 
confiance en moi, et je crains toujours pour ceux et 
celles qui s'y confient. Quand Dieu les prend dans 
une bonne et sainte disposition, telle qu'a été la 
sienne, j'ai sujet d'en louer Dieu, et par conséquent 
de m'en réjouir. Je n'en ai de la tristesse que parce 
que je sais qu'il s'est fait un vide dans votre maison 
qu'il est impossible de remplir ; mais rien n'est impos- 
sible à Dieu : qui sait mieux ce qu'il nous faut que 
lui-même? Il y a quelques jours que je suis frappé 
d'une pensée : c'est sur notre impertinence de désirer 
une chose, d'en craindre une autre, de soutiaiter 
que cela arrive ou n'arrive pas, que celles-ci vivent, 
que celles-là ne vivent pas, comme si la souveraine 
sagesse et équité ne voyoit pas toutes choses, et 
comme si nous avions des lumières et des vues parti- 
culières dont Dieu eût besoin pour bien régler et dis- 
poser tout dans une parfaite justice ! Tout est si bien 
compassé en lui et hors de lui, que nous n'avons qu'à 
l'adorer dans les choses où nous ne voyons goutte, et 
où nous ne voyons pas cette harmonie merveilleuse 
qui se trouve jusque dans la vie et dans les actions 
des méchants, et qui est le sujet de l'admiration et 
de l'adoration des esprits bienheureux. Cette pensée 



JACQUELINE PASCAL. DE 4 658 A 4 661. 331 

m'arrête tout court dans tant de vues de choses que 
nous voudrions que Dieu fît ou ne fît pas. La mort des 
bons et des méchants y entre : l'édification et la des- 
truction des meilleurs desseins pour son service y 
sont renfermées, et nous tous ensemble pour ce qu'il 
lui plaira faire et disposer de nous. Nous n'avons donc 
(fQ*k lui dire que sa sainte volonté soit faite en toutes 
choses, le consulter pour la connoître, se soumettre à 
tous les événements, ne trouvant de peine qu'en ce 
que nous devons faire, dans la crainte d'y mettre du 
nôtre et de notre providence par dessus celle de Dieu. 
Heureux celui qui n*a qu'à souffrir, à adorer Dieu en 
tout temps et en tout ce qui arrive, aussi bien dans les 
maux que dans les biens, qui ne sont le plus souvent 
maux que dans notre imagination et dans notre igno- 
rance! Il faut finir pour donner les lettres et pour 
prier Dieu pour notre défunte, quoiqu'elle ait encore 
moim besoin de mes prières que moi des siennes. Car 
je m'estimerois très heureux d'être avec elle, et j'es- 
pérerois de pouvoir assister ceux que je laisserois 
après moi mieux que je ne le pourrois faire durant 
ma vie. Nous sommes à Dieu à la vie et à la mort; il 
disposera comme il lui plaira de nous tous. » 

Yoilà pour Port -Royal. Quant à la famille, la 
inère Angélique de Saint-Jean se chargea d'écrire à 
M"'*Périer, et la mère Agnès à Pascal. C'étaient, après 
la mère Angélique, les deux personnes de Port-Royal 
avec lesquelles Jacqueline avait eu le commerce le 
plus intime, et qui la connaissaient le mieux. 



332 CHAPITRE QUATRIÈME. 



LETTRE 

DE LA MÈRE ANGÉLIQUE DE SAINT-JEAN A MADAME PÉRIE? 
SUR LA MORT DE LA SOEUR DE S AINTE-EU PHÉMIE PASCAL, 
ARRIVÉE LE 4 OCTOBRE 1661 ^, 

« Je n'ai point de paroles encore, ma très cûére 
sœur, pour vous entretenir de notre douleur com- 
mune. Véritablement votre billet d'hier me donna un 
coup dans le cœur que j'attendois aussi peu que je me 
suis attendue infailliblement ce matin à la dernière 
nouvelle qui comble toutes nos afflictions passées. Je 
viens de voir M. Périer, à qui je n'ai rien osé dire 
que ce qu'il savoit par votre billet d'hier au matin, 
parce qu'Hilaire m'a dit que vous vouliez qu'on en 
usât ainsi. 11 en est si touché que je le plains d'avoir 
à en apprendre davantage, et la trop grande espé- 
rance dont il voudroit quasi se flatter encore ne ser- 
vira qu'à lui rendre le coup plus sensible. Il n'avoit 
rien dit à M. Pas...*. M. de Rouanez est ici; j'en 
suis bien aise ; mais néanmoins, si la consolation ne 
vient de Dieu et de la foi dans ces rencontres, il est 
bien impossible d'en prendre* en quoi que ce soit et 
en qui que ce soit au monde. Hélas! je le dis comme 
je le sens avec trop de douleur; car j'en attendois 
beaucoup dans toutes nos afflictions présentes el 
futures de celle que Dieu nous ôte de peur que nous 
eussions encore cet appui. Qu'il soit loué éternelle- 

1. Cette lettre autographe nous vient de M. d'Hecquet d'Orval. 

2. On lit au-dessus d'une autre écriture : Paschal, 



JACQUELINE PASCAL. DE 1652 A 4 664. 333 

ment de ses miséricordes ! Il sait pourquoi il fait toutes 
choses, et tout réussit au bien de ses élus, qui doivent 
adorer ses ordres sans pénétrer ses desseins. Je ne 
puis dire combien Je ressens votre douleur, ma très 
chère sœur, ni à quel point Je me sens plus que 
jamais unie et liée avec vous par cette triste sépara- 
tion. » 



LETTRE 

DE LA HÈRE AGNÈS A M. PASCAL SDR LA MORT DE SA SOEUR. 
« GLOIRE A JÉSUS, AU TRÈS SAINT SACREMENT. 

« 7 octobre 4661 U 
« Monsieur, 

a Encore que les consolations soient importunes 
dans les grandes afflictions comme est la vôtre. Je me 
promets que vous recevrez ce billet comme une marque 
du respect qui me porte à vous rendre mes très 
humbles devoirs dans une occasion où il est impos- 
sible que vous ne croyiez pas que Je suis extraordi- 
nairement touchée, notre perte nous étant commune, 
et, si Je l'ose dire, plus grande pour les personnes 
qui avaient à passer leur vie avec cette chère sœur. 
Feue notre mère l'eût extrêmement regrettée, et 
cependant elle l'aura reçue avec Joie, parce que ses 
pensées ne sont plus nos pensées, et qu'elle regarde 
nos intérêts d'une autre manière qu'elle ne le faisoit 

1. Recueil de Marguerite Péricr, p. 137. 



334 CHAPITRE QUATRIÈME. 

étant avec nous ; et cette même chère sœur que nous 
pleurons ne peut plus pleurer nos pertes, mais elle 
désire seulement que nous nous perdions entièrement 
dans la volonté de Dieu comme elle a fait. L'évangile 
que Ton disoit le jour de sa mort nous a marqué ce 
que nous devons faire dans cet événement et dans 
tous les autres qui sont si contraires à notre raison, 
dans les attaches les plus justes qu'on puisse avoir, 
quand Jésus-Christ nous apprend à consentir à tout 
ce que Dieu fait, parce qu'il lui a semblé bon d'en 
user de la sorte. C'est la seule parole que nous avons 
à dire en celte occasion, et, pour rendre à cette chère 
défunte ce que nous devons à l'extrême charité 
qu'elle a eue pour nous de remercier Dieu, pour elle 
et avec elle, de ce qu'il lui avoit fait connoitre le 
mystère de l'humilité de Jésus-Christ; en sorte qu'elle 
fût dans ses qualités naturelles du nombre des sages* 
Dieu lui ayant fait la grâce de renoncer entièrement à 
tout ce qu'il avoit mis d'excellent en elle, et de ne 
s*en servir que pour l'abaisser plus que toutes celles 
qui n'avoient pas tant de connoissance de Dieu et de 
soi-même qu'elle en avoit. Vous connoissiez son 
mérite. Monsieur, beaucoup mieux que nous ne le 
faisions ; et, étant aussi chrétien que vous l'êtes, vous 
ferez un présent àDieu, qui sera tout volontaire, encore 
que vous soyez tout prévenu de la nécessité que 
Dieu nous impose, afin que nous ne nous éloignions 
pas de l'acceptation de ses desseins. Je le supplie, 
Monsieur, qu'il vous donne tout ce qu'il vous de- 
mande, et qu'il me rende digne de vous rendre 



JACQUELINE PASCAL. DE 4 65ît A 1664. 335 

devant lui tout ce que je dois à votre charité et à la 
mémoire d'une personne qui vous étoit si intime 
comme à nous. 

a C'est, Monsieur, votre très humble et très obéis- 
sante servante en Jésus-Christ, 

(( Soeur Catherine Agnès de Saint Paul, 

c( Religieuse indigne. » 

Terminons toutes ces citations par cette lettre iné- 
dite de Nicole * à M**'* Périer. 

A MADEMOISELLE MADEMOISELLE PÉRIER >, A PARIS. 

« C'est assurément. Mademoiselle, une preuve con- 
vaincante que je suis dans une entière impuissance 
de sortir, de ce que Je n'ai pas accepté l'offre que 
vous m'avez faite de vous pouvoir voir chez vous 
avant votre départ et vous témoigner les sentiments 
que j'en ai. Mais il y a certaines nécessités qui ne 
reçoii/ent point de dispense, et la mienne étoit alors 
de ce genre. Les choses étant néanmoins un peu chan-^ 
gées cette nuit, je ne perds pas l'espérance de vous 
voir demain, et je vas pour cela me procurer lieu de 
dîner chez M"® de La Faye (?), si ce peut être un 
moyen de vous voir après. Cependant, Mademoiselle, 
je ne sais si vous trouverez bon que je vous dise 

i. Communiquée par M. Hecquct d'Orval. Cette lettre est assuré- 
ment digne de son auteur; mais qu'on la compare, sans préjugé, avec 
les deux précédentes, et qu'on dise do quel côté est la sensibilité, et 
même 44 force. 

2. M** Périer n'était pas d'assez grande condition pour Ctrc appelée 
Madame, 



336 CHAPITRE QUATRIÈME. 

qu'il me paroit tant de sujets de consolation dans la 
mort de mademoiselle votre sœur, que je suppose 
morte comme vous en parlez , que je ne sais si la 
piété permet de s'en affliger. Il y a certaines personnes 
pour lesquelles il y a toujours beaucoup à craindre ; 
mais entre les assurances que Ton peut avoir en ce 
monde de la prédestination d'une personne, je ne 
sache point de plus grande que celle que nous fournit 
une piété non discontinue, et qui n'a point eu d'in- 
terruption, une dévotion sans éclat et toute solide, 
accompagjiée de la plus austère pénitence, et d'une 
pénitence toute volontaire et couverte même du voile 
de régime. Ce qui me la fait encore plus estimer sont 
les biens que Dieu donné à ses élus et à ceux d'entre 
ses élus qu'il daigne le plus favoriser. Ainsi je ne sais 
presque si l'on doit souhaiter que vous la retrouviez 
encore en vie plutôt que le sacrifice déjà consommé. 
La foi , ce me semble, nous doit partager là-dessus. 
Mais je souhaite beaucoup que vous serviez à consoler 
monsieur votre frère, à qui la nature aura fait sentir ce 
coup, malgré qu'il en ait, et que vous succédiez à une 
si chère sœur dans les offices de charité qu'elle lui 
rendoit et qu'elle recevoit de lui. 11 y a tant de mar- 
ques de la bénédiction de Dieu sur votre famille que 
je mets entre les grâces qu'il m'a faites de l'avoir 
connue et de ce que vous m'avez mis au nombre de 
vos amis. C'est une qualité, Mademoiselle, que je con- 
serverai chèrement toute ma vie de ma part et dont 
je vous demande instamment la continuation^ la 
vôtre. » 



V. 



EPILOGUE. 



Telle fut la vie et la mort, tels sont les écrits, les 
lettres, les reliques de tout genre que nous avons pu 
recueillir d'une personne que le monde a peu connue 
parce qu'elle n*a pas travaillé pour le monde. Évi- 
demment l'esprit de Jacqueline Pascal est de l'ordre 
le plus élevé, et l'âme qui dirigeait cet esprit est de 
la famille des grandes âmes ; mais, si nous osons le 
dire, tant de génie, tant de vertu n'ont pas eu leur 
emploi vrai, et Jacqueline, comme son frère, s'est 
* trompée sur la fin de la vie humaine. Ici, comme par- 
tout , sont deux routes contraires , également péril- 
leuses : le stoïcisme et l'épicuréisme ; la poursuite 
immodérée du plaisir et la fuite des joies légitimes ; 
une rigueur outrée et un relâchement sans dignité; 
l'enivrement ou le dégoût de la vie ; un souci des 
choses éternelles si profond, si dominant, que le monde 
avec ses beautés ravissantes et la société avec ses plus 



c*-^ 




338 ÉPILOGUE. 

sérieux devoirs sont pour nous comme s*ils n'étaient 
pas ; ou bien un tel enchantement du spectacle de la 
nature, que l'on s'arrête à ces décorations riantes ou 
sublimes sans s'élever jusqu'à leur invisible auteur; 
une telle participation au mouvement de la société, 
au tourbillon des aflaires , aux Jeux de l'ambition et 
de la gloire, qu'au milieu de cette agitation on oublie 
son terme fatal et l'abîme de l'éternité qui attend 
César et Alexandre comme le pâtre le plus obscur. 
Port- Royal représente, au xvn® siècle, la solution 
stoïque du problème de la destinée humaine; et 
Pascal, avec sa sœur Jacqueline, nous est le repré- 
sentant extrême de Port-Royal. Leur principe avoué 
était le retranchement de tout attachement et de tout 
plaisir^ ; dès lors la vie, qui sans aucun plaisir et sans 
aucune affection est à peine possSrie, au lieu d'être 
une épreuve grande et bonne, n'est plus qu'un mal, 

i. Vie de Pascal par M"* Périer. « Cette rigueur qu'il exerçoit sur 
lui-même étoit tirée de cette grande maxime de renoncer à tout plaisir 
sur laquelle il avoit fondé tout le règlement de sa vie Ayant tou- 
jours dans l'esprit ces deux grandes maximes de renoncer à tout plai- 
sir et à toute superfluité, il les pratiquoit dans le plus fort de son mal 
avec une vigilance continuelle sur ses sens, leur refusant absolument 
tout ce qui leur étoit agréable; et quand la nécessité le contraignoit 
à faire quelque chose qui pouvoit lui donner quelque satisfaction, il 
avoit une adresse merveilleuse pour en détourner son esprit, afin qu'il 
n'y prît point de part. » Sur le retranchement de toute superfluité, 
voyez dans Ip présent volume, p. 253, la lettre où Jacqueline reproche 
à son frère de mettre les balais au rang des meubles superflus et rfe 
vivre dans Vordure; contre tout attachement, voyez encore ce passage 
de la vie de Pascal : « Non-seulement il n'avoit point d'attache pour 
les autres, mais il ne vouloit point du tout que les autres en eussent 
pour lui, » et le fameux morceau : Il est injuste qu'on s'attache, etc. 
Études sur Pascal, passim. 



JACQUELINE PASCAL, 339 

un exil qu'il faut abréger le plus qu'on peut ; et la 
vertu se réduit à l'apprentissage de la mort, à une 
mort anticipée, à un lent suicide. Sur quoi roule 
toute la vie humaine? Sur le mariage et sur la société. 
Mais Pascal déclare le mariage un homicide et presque 
un déicide*, et l'absolue solitude est à ses yeux le vrai 
régime du chrétien. S'il en est ainsi, le monde, 
rappelé à sa vérité, doit être une Thébaïde. Folie 
sublime, mais folie manifeste ! Platon y incline par 
quelques endroits , mais Socrate et les Grâces le retien- 
nent*, tandis que Pascal s'y précipite avec l'impétuo- 
sité de la logique et de la passion. Il est bon sans 
doute qu'il y ait des martyrs volontaires de cette es- 
pèce, pour faire paraître tout ce que Tâme humaine 
contient de force. La religion chrétienne glorifie avec 
raison quelques-unes de ces saintes violences, mais 
elle se garde bien de les donner pour la règle com- 
mune et la condition du salut des âmes. Elle fait du 
mariage un sacrement ; elle couronne et bénit tous les 
grands actes de la société civile. 

Pascal est l'exagération de Port -Royal, comme 
Port-Royal est l'exagération de l'esprit religieux du 
XVII® siècle. Ce siècle sans rival dans notre histoire a 

1. ÉTUDES SDR Pascal, p. 452 : Cest se rendre coupable d'un des 
plus grands crimes en engageant un enfant de son âge, de son 
innocence et même de sa piété, à la plus périlleuse et la plus bassfi 
des conditions du christianisme (le mariage)... Les maris, quoique 
riches et sages suivant le monde, sont en vérité de francs payens 
devant Dieu; de sorte que,., engager un enfant à un homme du 
commun, c'est une espèce d'homicide, et comme un déicide en leurs 
personnes. 

2. Voyez rargument des Lois^ t. VIT, de notre traduction de Platon. 



340 ÉPILOGUE. 

très-naturellement payé la rançon de ses grandes qua- 
lités par leur excès. Étudiez la philosophie de ce siècle ; 
nous ne sommes pas suspects de Tadmirer médiocre- 
ment; il faut pourtant le reconnaître, une erreur 
essentielle est au fond de toutes ses théories : à force 
de penser à Dieu, elle oublie un peu trop Thomme. 
Pour elle, il n'y a de vraie cause que la cause éternelle 
et partout agissante. Tous les mouvements du monde 
physique sont des effets directs de Dieu. Nos actes 
eux-mêmes viennent de Dieu. Il est presque impie de 
supposer en nous une force qui ne dérive de la force 
suprême, non pas seulement en principe, mais dans 
tous ses effets actuels. Toutes nos pensées et toutes nos 
actions, hors le crime et Terreur, relèvent de Dieu 
et lui appartiennent. Dans nos œuvres les meilleures, ^ 
notre mérite apparent n'est qu'un mérite emprunté 
dont le fondement n'est pas en nous. Le xvu® siècle 
nie ou néglige la volonté libre de l'homme ; là est le 
commun principe qui égare tout ensemble Malebranche 
et Spinoza, et sert de point de départ et de rendez- 
vous aux erreurs les plus contraires. Ce défaut de 
la philosophie régnante* passe en théologie dans la 
théorie de la grâce. Cette théorie, très-vraie en ses 
justes limites^, devient bientôt excessive dans des es- 
prits passionnés et extrêmes, tels que Jansénius et 
Saint-Cyran. Celui-ci la transporte dans Port-Royal; 
Port-Royal la communique à Pascal, qui, l'acceptan' 

1. Fragments de Philosopuie moderne, Des rapports du cartésiO' 
nisme et du spinozisme. 

2. Études sur Pascal, Préface deuxième, p. G8, etc. 



JACQUELINE PASCAL. 341 

dans toute sa rigueur, rejette le pouvoir de la raison 
aussi bien que celui de la volonté, condamne les 
preuves les plus autorisées de l'existence de Dieu, et 
jusqu'à la morale naturelle, n'admet comme vrai en 
métaphysique que la scepticisme, et, par un rapport 
qui n'a jamais été aperçu, quoiqu'il soit certain, fidèle 
à l'esprit du jansénisme au delà même d'Arnauld et 
de Nicole*, ne reconnaît qu'une seule source de vé- 
rité, de vertu, de mérite pour le genre humain et pour 
l'individu, la grâce à la fois gratuite et irrésistible. Et 
ce n'est pas là pour Pascal une opinion , c'est un 
dogme, un dogme sacré, qui lui est le fondement et 
le boulevard de tous les autres, et pour lequel lui et 
sa sœur brûlent de donner leur sang. Contrainte, 
pour obéir à ses supérieurs, de signer le formulaire 
qui désavoue la grâce invincible, Jacqueline meurt de 
douleur et de remords, incertaine si cette fatale signa- 
ture, même avec les réserves et les explications qui la 
réduisaient presque à rien , lui sera pardonnée, et si 
pour sauver Port-Royal elle n'a pas perdu son âme. 
misère des plus grandes choses I ô petitesse des plus 
grands esprits! ou plutôt spectacle admirable de la 
force des principes ! Mettez une erreur dans un prin- 
cipe, et que ce principe tombe dans des esprits éner- 
giques : ils en tirent toutes les conséquences qu'il ren- 
ferme en bien et en mal. Ce que le principe a de vraî 
protégeant ce qu'il a de faux, la puissance de la vérité 
devient la puissance même de l'erreur, et de degrés 

1. Études sur Pascal, Préface deuxième^ p. 0%, e\û* 



342 ÉPILOGUE. 

en degrés le génie et l'héroïsme se trouvent au service 
de causes équivoques ! 

Et maintenant avancez dans l'histoire, arrivez au 
xviii® siècle : une réaction universelle se déclare dans 
l'esprit et dans les mœurs , et peu à peu amène le 
triomphe du principe opposé à celui qui dominait 
dans le siècle précédent. Autrefois c'était l'honneur 
de la pensée humaine de tendre à Dieu et à la vie fu- 
ture ; désormais on ne pense guère qu'à l'honune et 
à ce monde. Tout ce qui, cinquante ans auparavant, 
occupait les plus grands esprib et faisait battre les 
plus grands cœurs, est livré à la risée publique. Le 
plus sobre génie qui fut jamais. Descartes est traité de 
rêveur ; Malebranche passe pour un fou ; Bossuet n'est 
plus qu'un prêtre persécuteur. Jugez ce qu'on peut 
dire de Port-Royal et de Pascal ! Donnez-vous le spec- 
tacle de l'auteur de Candide et de la Pucelle pesant 
dans les balances légères d'un bon sens frivole l'auteur 
des Provinciales et des Pensées ! Une révolution for- 
midable emporte toute la société de Louis XIV. De 
peur que l'homme ne s'avise de songer encore au ciel, 
on lui promet la félicité et même l'immortalité sur la 
îerre. Dieu n'est plus le principe distinct, mais l'en- 
iemble de l'univers ; et au sévère mysticisme qui plane 
sur tout le xvii® siècle succède l'adoration de la vie et 
le culte du plaisir. 

Telle est la philosophie nouvelle. Elle a beaucoup 
détruit : mais qu'a-t-elle fondé? C'est le propre de 
tout principe extrême de ne souffrir que soi , et par 
conséquent de tout ravager autour de soi ; mais il fait 



JACQUELINE PASCAL. 343 

vite son temps ; car la durée n'a été promise qu'à la 
vérité et à la justice. 

Aujourd'hui le xix® siècle a devant lui la dévotion 
sublime mais outrée du xvn®, et la philosophie libre 
mais impie du xviii® ; et il cherche sa route entre ces 
ieux siècles. Ceux qui se donnent pour ses guides 
veulent tantôt le faire remonter jusqu'à Tun, et tantôt 
le retenir à la suite de l'autre. Vains efforts ! le monde 
marche, il ne s'arrête ni ne revient sur lui-même. 
Le XIX® siècle , pour être digne de ses deux aînés, ne 
doit être aucun des deux. Son caractère distinctif, que 
nous avons signalé il y a bien longtemps * et qui déjà 
commence à paraître, consiste précisément à fuir toutes 
les extrémités qui jusqu'ici ont séduit et entraîné 
l'esprit français. Nous n'acceptons point la triste alter- 
native de sacrifier la philosophie à la religion ou la 
religion à la philosophie , le ciel à la terre ou la terre 
au ciel, Thomme à Dieu ou Dieu à l'homme. Est-il 
donc impossible de s'arrêter sur la pente des systèmes 
et de faire aller ensemble tout ce qui est vrai et tout 
ce qui est bien? Pourquoi la religion et la philosophie 
ne finiraient-elles pas par s'entendre dans leur intérêt 
réciproque , comme l'ordre et la liberté , la royauté 
et la démocratie? Pourquoi ce qu'il y a eu de grand 
dans le xv!!** siècle,' la règle des Vnœurs, la dignité du 
caractère, le regard à un Dieu partout présent, ne 
pourrait-il s'allier à ce qui distingue excellemment le 

1. De Vrai, du Beau et dc Bien, leç. XVH, Résumé de la doctrine» 
Introduction a l'histoire de la Philosophie, leç. XUI, De la Philo^ 
Sophie du xix^ siècle. 



344 ÉPILOGUE. 

XVIII* siècle, à savoir, la conscience de la volonté 
libre de l'homme, la noble idée du grand rôle de 
l'homme sur la terre , le besoin de l'amélioration des 
établissements humains, et le désir énergique d'un 
progrès constant et mesuré? Le destin de l'humanité 
est-il d'errer sans cesse de réactions en réactions dans 
un cercle d'erreurs dont les formes seules varient? 
Non : ce que les meilleurs génies ont conçu ne peut 
pas être une chimère , et les nations sont appelées à 
entrer successivement en partage de ce qui fut d'abord 
le rêve de quelques hommes. 

Ce n'est pas nous assurément qui abandonnerons 
jamais la cause de la philosophie ; mais rappelon^le 
encore une fois : qu'est-ce, au fond, que la philosophie? 
Son nom même le dit, c'est l'amour de la sagesse, et la 
sagesse, c'est la modération ; non pas cette modération 
pusillanime qui n'a ni principes certains, ni direction 
arrêtée, ni foi véritable, mais cette modération des 
grands esprits et des grands cœurs, patients parce 
qu'ils sont forts, tranquilles parce qu'ils savent où ils 
vont, et que la beauté du but les soutient parmi les 
difficultés et les périls de la route. Plus l'agitation 
redouble aujourd'hui autour de la philosophie, plus il 
lui est imposé de se recueillir, et de m défendre de 
tout excès. • , 

Inclinons-nous avec respect devant le stoïcisme an- 
tique et devant le stoïcisme chrétien. Épictète, Pascal, 
sa sœur, M"® Angélique Arnauld, d'autres encore, 
nous sont de sublimes exemplaires de tout ce que peut 
Pâme humaine ; mais il n'est pas possible d'admettre 



JACQUELINE PASCAL. 345 

que rhomme a reçu tant et de si riches facultés pour 
n'en faire aucun usage, que ce monde a été mis devant 
lui pour qu'il en détourne les yeux , que les sociétés 
se sont si péniblement formées pour que chacun de 
nous demeure solitaire parmi ses semblables. D'un 
autre côté , quelle triste entreprise sur la nature hu- 
maine de la dépouiller de ses plus nobles parties pour 
la réduire à celles que les jouissances peuvent satis- 
faire ! La religion de la douleur supprime l'humanité; 
la religion du plaisir fait pis : elle la dégrade. Une saine 
philosophie, d'accord avec un christianisme éclairé, 
nous offre un autre idéal, à la fois plein de grandeur 
et plus à notre portée, 

La philosophie nous enseigne que ce monde a été 
fait pour l'homme , et en même temps que l'homme 
peut et doit porter ses regards au delà de ce monde. 
C'est sur cette terre qu'il a été appelé à vivre ; il y doit 
développer régulièrement toutes ses facultés sans en 
excepter une seule, en gardant la noble hiérarchie 
que la conscience met entre elles, ne refusant point , 
recherchant même les plaisirs des sens, mais plaçant 
au-dessus les plaisirs de l'âme , travaillant sans cesse 
à améliorer sa condition et celle des autres, à accroître 
et à répandre la liberté, la justice, le bonheur, dans 
la mesure de ses forces et du possible , sans se laisser 
aller à des illusions insensées qui en se dissipant le 
mèneraient au désespoir, surtout avec cette conviction 
consolante, avec cette foi inébranlable qu'il est un 
Dieu, non pas un Dieu abstrait, principe hypothétique 
de l'univers, qui nous ignore et s'ignore lui-même, 



346 ÉPILOGUE. 

mais un Dieu réel et vivant , père , témoin et juge de 
l'humanité, qui préside du haut du ciel au gouverne- 
ment de ce monde. 

Et en vérité, quoi qu'en dise Pascal *, est-il besoin 
de spéculations extraordinaires pour s'assurer que ce 
Dieu existe? Ne l'aperçoit-on pas partout, ne sent-on 
pas partout sa présence, pour peu qu'on soit capable 
de réfléchir deux minutes de suite ! Demandons-nous 
d'où vient l'essor spontané de notre pensée , de cette 
intelligence qui, partie de si faibles commencements, 
s'élève peu à peu à la connaissance du système du 
monde , et dans sa dernière ambition aspire à se con- 
naître elle-même; d'où vient cette liberté dont nous 
avons une pleine conscience et avec laquelle nous 
maîtrisons notre propre cœur ; d'où viennent ces mou- 
vements d'amour que nous ressentons pour d'autres 
que nous, pour des êtres que nous n'avons jamais vus 
ou qui ne sont plus ou qui même n'ont jamais été , 
par cela seul qu'on nous les peint et que nous nous 
les représentons comme vertueux et malheureux ? Ce 
n'est pas la matière apparemment qui dans ces méta- 
morphoses a donné ces ailes à notre pensée et déposé 
dans notre âme ce foyer d'émotions généreuses. Que si 
ces réflexions, quelque simples et naturelles qu'elles 
soient , excèdent encore notre portée, ne suffit-il pas 
de considérer avec un peu d'attention les merveilles 
du ciel, l'ordre des saisons , l'organisation des choses 
les plus petites comme les plus grandes, cette fleur 

1. Études scr Pascal, passim» 



JACQUELINE PASCAL. 347 

que nous regardons , cet animal que nous caressons, 
ces yeux , ces mains dont nous nous servons , pour 
demeurer convaincu qu'il y a là un plan, un dessein, 
une œuvre harmonieuse , attestant un ouvrier intelli- 
gent qui a su parfaitement ce qu'il faisait et qui a eu 
ses raisons pour le faire? Or, cet ouvrier incompa- 
rable, qui seul a tout commencé, est seul capable de 
tout accomplir, et d'achever notre destinée. 

Élevons donc nos espérances au-dessus de cette 
terre , mais demeurons-y ; tenons-nous à la place où 
Dieu nous a mis ; usons de toutes les facultés qu'il nous 
a données ; exerçons nos sens , notre esprit , notre 
cœur ; aimons-nous les uns les autres ; sachons aussi 
nous aimer noblement nous-mêmes; goûtons volon- 
tiers les joies honnêtes, plus nombreuses qu'on ne le 
dit ; acceptons sans murmure les utiles épreuves qui 
nous sont envoyées ; faisons notre œuvre : Dieu ensuite 
fera la sienne , par des moyens dont il s'est réservé 
la connaissance. 

Pénétrons-nous bien de l'esprit de notre condition. 
Êtres créés , nous sommes invinciblement condamnés 
à l'imperfection : mais comme nous sommes encore 
la créature la plus noble que Dieu ait faite , nous en 
gardons la marque, nous en portons une image qu'il 
faut dégager sans cesse, rendre de jour en jour plus 
manifeste dans nos actes, dans nos lois, dans nos arts, 
dans tout ce qui est de nous , en nous résignant à 
d'inévitables misères, en nous disant que le juge équi- 
table ne nous demandera qu'une chose, c'est de lui 
remettre notre âme un peu meilleure que nous ne 



348 ÉPILOGUE. 

l'avons reçue ; comme le seul devoir imposé à chaque 
nation et à chaque siècle est de faire un pas de plus 
vers cette civilisation que les siècles et les nations 
poursuivent sans jamais l'atteindre, mais avec l'espé- 
rance d'en approcher toujours davantage. 



APPENDICE 



N*» 1. 



EXTRAIT DB QUELQUES LETTRES DE LA MÈRE AGNÈS ARNAULD 
A MADEMOISELLE PASCAL, ÉCRITES DB LA MAIN DE LADITE 

DBMoiSBLLB. RccueU de Marguerite Périer, p. 131 . 



I. Ce 22 janvier 1650, j'ai demandé pour voua à Notre 
Seigneur, comme vous l'avez désiré, que cette année fût 
celle qu'il a marquée dans l'éternité pour vous faire être 
toute à lui dans la sainte*** (Église). Je ne doute pas que 
quand il seroit en votre liberté d'y entrer tout présente- 
ment, vous ne voulussiez vous assurer de nouveau de la 
volonté de Dieu , et la regarder seule avant de suivre l'in- 
clination qu'elle-même vous a donnée pour cela ; car il se 
fait toujours en nous quelque déchet de la grâce qu'il faut 
réparer en regardant toujours Dieu, pour rapporter tout à 
lui comme les rameaux à leur tronc sans lequel ils n'ont 
point de vie. Vous êtes déjà*** (religieuse), ma très chère 
sœur, parce que vous adhérez de tout votre cœur à la vo- 
lonté que Dieu vous a donnée ; mais vous cesseriez de l'être, 
si vous vouliez prévenir le temps de Dieu, et le moment 
qu'il a mis en sa puissance et auquel il a attaché toutes les 
grAces qu'il vous veut faire en cet état. 

ïî. Le U février 1650. Il n'y a rien à craindre pour une 
personne qui ne prétend rien au monde, sinon de chercher 
>op les satisfactions de l'esprit. 

m. Le 20 février 1660. S'il avoit été nécessaire, M. Singlin 



350 JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N° 4. 

n'auroit pas manqué de donner secours à sa chère sœur, 
qui n'a rien à craindre, tandis qu'elle craindra. Les choses 
dont elle se plaint ne sauroient lui faire de mal, tandis 
qu'elles n'entreront point dans son cœur ; tout ce qu'elle a 
à faire , c'est de se confondre devant Dieu de ce que les 
choses qui la devroient faire rougir sont capables de lui 
donner de la complaisance. Que ce soit sa pénitence de 
porter cela avec humiliation , en renouvelant les gémisse- 
ments de sa vie passée. 

M. Singlin voudroit pouvoir servir N. en la manière qu'elle 
désire ; il faudroit chercher des inventions pour cela ; car, 
au lieu que Notre Seigneur dit que ceux qui font mal crai- 
gnent la lumière de peur que leurs œuvres ne soient dé- 
couvertes, c'est maintenant ceux qui font bien qui sont 
obligés de se cacher, de peur de scandaliser ceux qui ap- 
pellent le mal bien et le bien mal. 

IV. Le 25 février 1650. Nous eûmes hier un sermon ad- 
mirable de M. Singlin. Je vous y aurois souhaitée, sinon que 
j'aurois eu peur que cela eût irrité votre désir, et rendu 
votre attente plus pénible. Notre Seigneur vous veut purifier 
par ce retardement de ne l'avoir pas toujours désiré ; car 
il faut longtemps avoir faim et soif de la justice pour expier 
le dégoût qu'on en a eu autrefois. 

V. 18 mars 1650. Je vous avois fait réponse, et je crois 
que vous aurez eu le même sentiment que moi, et que vous 
n'aurez rien perdu aux lettres que vous n'aurez pas reçues ; 
car Dieu se contente qu'on expose* son état à ceux qu'on 
doit prendre pour sa conduite ; après quoi, il remédie sou- 
vent par lui-même aux choses pour lesquelles on a eu re- 
cours aux créatures. 

VI. 22 1650. Nous avons reçu vos lettres du 8 et 

du 12 de ce mois : elles nous font voir, ma chère sœur, que 
l'heure n'est pas encore venue; il la faut attendre de Dieu 
avec une entière soumission à ses ordres, desquels dépend 
tout notre bien. Vous ne doutez pas que Dieu ne puisse tout 
ce qu'il veut ; mais nous voudrions que sa puissance précé- 
dât sa volonté pour faire en notre faveur ce que nous vou- 
lons, croyant qu'il le veut aussi ; ce qui n'est pas toujours 



LETTRES DE LA MÈRE AGNÈS A JACQUELINE. 351 

de la sorte, parce qu'il donne souvent des volontés dont il 
ne donne pas l'exécution, ce qu'il manifeste par les empê- 
chements qu'il fait naître, et 1ers il faut accepter le retar- 
dement de même que l'on accepteroit l'effet de son désir. 
Je prends cela, ma chère sœur, pour une marque que Dieu 
se fie en vous, c'est-à-dire à la grâce qu'il vous a donnée, 
qu'il sait bien être assez forte pour ne point fléchir, et assez 
persévérante pour ne point manquer. 

J'ai demandé à M. Singlin son sentiment sur ce que vous 
me demandez. Pour la première chose, il dit qu'il ne faut 
point que des religieuses travaillent pour la vanité, qu'il 
vaut mieux que vous y travailliez peu à peu pour vous occu- 
per ; pour la deuxième, il vaut mieux que cette personne 
cache le talent qu'elle a pour cela*, car Dieu ne lui en 
demandera pas compte, puisque c'est le partage de notre 
sexe que l'humilité et le silence. 

C'est aujourd'hui un jour signalé pour demander à Dieu 
qu'il opère la conversion de ces deux personnes* à quoi 
vous vous appliquez. Vous ne perdrez pas votre temps dans 
le monde si vous contribuez à une œuvre si excellente; 
après quoi Dieu vous convertira en même temps vous-même 
pour récompense d'avoir servi votre prochain suivant les 
occasions qu'il vous en offre. Je vous supplie très-humble- 
ment, ma chère sœur, de demander à Dieu cette grâce pour 
nous, puisqu'elle n'est accomplie qu'en la vie éternelle, où 
nous sommes délivrés de la source du péché, qui habite 
toujours en nous et qui empêche par son poids que nous ne 
soyons parfaitement converties et adhérentes à Dieu. 

VIL 5 août 1650. Il faut suivre Dieu et se soumettre aux 
empêchements que sa providence permet qui arrivent; il y 
a autant de mal à vouloir prévenir la volonté de Dieu comme 
il y en auroit à ne pas la suivre quand elle est présente. 
Peut-être avez-vous autrefois résisté à Dieu qui vous appe- 
loit, et maintenant que vous voulez aller à lui, il ne le 
permet pas, afin de vous le faire davantage désirer ; mais il 



1. Le talent de la poésie. Voyez plus haut, p. 138. 
S. Pascal et Gilberte. 



352 JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N« 4. 

faut que ce désir soit de la nature de son principe ; et comme 
le premier esprit qui en est Fauteur est un esprit de paix 
et de douceur, il faut aussi que vous conserviez cette vo- 
lonté dans la tranquillité de votre âme, en réprimant ses 
mouvements. Je ferai volontiers à Dieu cette protestation, 
que je ne doute pas que vous fassiez dans le secret de votre 
cœur, encore que vos sens y répugnent; ou bien il ne fau- 
droit plus que vous disiez votre Pater^ où l'on demande à 
Dieu que sa volonté soit faite sur la terre comme au ciel; 
cette demande renferme le renoncement à toutes les volon- 
tés que nous pouvons avoir qui ne sont pas conformes à 
celle de Dieu* Je crois aussi, ma chère sœur, que vous ne 
voudriez pas que les choses allassent autrement que Dieu ne 
l'ordonne, puisque ce ne sera pas la *** (religion*) qui vous 
rendra telle que Dieu vous désire, mais la volonté de Dietl 
qui vous fera être *** (religieuse) au temps qu'il a déter- 
miné pour cela, lequel vous devez ignorer, comme ces 
heureux moments que Notre Seigneur disoit à seâ apôtres 
que le Seigneur avoit mis en sa puissance. 

Je suis bien aise que vous ayez prévenu le sentiment de 
M. Singlin : vous devez haïr ce génie * et les autres qui sont 
peut-être cause que le monde vous retient ; car il veut 
recueillir ce qu'il a semé. Notre Seigneur fera de même 
quand il lui plaira ; il demandera le fruit de la divine se- 
mence qu'il a jetée dans votre cœur, qui se sera beaucoup 
cultivée par la patience. C'est tout ce qu'il vous demande 
pour le présent. 

VIII. Le 16 août 1650. Pour ce que vous demandez, vous 
verrez vous-même ce qui sera le mieux; il est difficile 
de vous donner conseil là-dessus, sinon en général, qu'il 
ne faut rien aigrir, ni aussi rien ramollir, mais imiter 1^- 
sagesse de Dieu qui dispense toutes choses avec force e^t> 
suavité. 

Pour ce qui est de cette personne*, il me semble qu^ 
cela va bien lentement, et que c'est peu d'avoir l'esprit per — 

1. Entendez toujours : Vétat religieux. 

2. Le génie de la poésie. Voyez la 1" note de la page précédente. 
8. Pascal, ou plutôt sa sœur Gilberte. Voye?. la page suivante. 



LETTRES DE LA MÈRE AGNÈS A JACQUELINE. 353 

suadé, si Dieu en même temps ne s'empare de nos cœurs, 
pour lui faire haïr ce qu'elle a aimé et la séparer d'une vie 
toute mondaine. >, 

Ne nous faites pas tant d'honneur et de déférence, je vous 
en supplie ; nous n'usons point céans du mot de révérende ; 
l'on dit simplement : ma mère^ et moi je dis, avec plus de 
vérité que de cérémonie, que je suis votre, etc. 

IX. Le 19 août 1650. Je viens de recevoir votre lettre et 
j'y fais réponse aussitôt, en faveur de la fête de notre père 
saint Bernard, afin de nous joindre à vous en faveur de cette 
solemnité qui nous sera commune, quand il plaira à Dieu. 
Cependant, ma chère sœur, vous commencez d'être sa fille, 
si vous préférez la volonté de Dieu au désir que vous avez 
d'être religieuse ; adressez-vous donc à lui, et qu'il promette 
à Dieu pour vous que vous ne désirez rien dans le ciel et 
que vous ne voulez rien sur la terre, sinon qu'il soit le Dieu 
de votre cœur et qu'il soit à jamais votre seul et unique 
partage. Il n'y a point de religion, ma chère sœur, ni aucun 
genre de vie qui donne cela ; et cependant sans cette dis- 
position toute la piété extérieure est vaine et même l'inté- 
rieure qui consiste dans des mouvements de dévotion, s'ils 
n'assujettissent entièrement l'âme à Dieu, pour ne vivre que 
de sa volonté qui doit être notre nourriture, selon ce que 
dit Notre Seigneur lui-même : « Ma viande est que je fasse 
la volonté de mon père. » 

Pour cette personne il vous faut ramentevoir souvent 
cette vérité que si Dieu n'édifie les âmes, on travaille en 
vain ; c'est pourquoi il faut plus prier pour eUes que non 
pas leur parler de Dieu , sinon par l'exemple qui est une 
sorte de langage que tout le monde entend et qui instruit 
mieux que tous autres discours. 

X. Ce 13 septembre 1650. Il faut recevoir la réponse que 
vous a faite M. votre père comme un arrêt de Dieu qui s'est 
réservé un autre temps pour vous faire la grâce d'accom- 
plir ce qu'il vous a fait la grâce de désirer. Il est des âmes 
qui seroient infidèles à Dieu si elles ne se hâtoient d'exécutei* 

^s inspirations qu'il leur donne, et au contraire vous feriez 
une grande faute si vous ne vous soumettiez au retarde-^ 

23 



354 JACQUELINE PASCAL. APPBMuiu^ . 

ment à qaoi Dieu vous oblige, non-seulement extérienre- 
ment, mais aussi de cœur, en vous soumettant paisiblement 
aux ordres de Dieu, et rendtïit cette nécessité volontaire, 
afin qu'il soit vrai de dire que la loi n'est point imposée aux. 
justes, parce que, ne voulant que ce que Dieu veut, ils 
accomplissent ses lois et ses préceptes dans une entière 
liberté et sans aucune contrainte. Que si cela ne peut être 
encore en vous de la sorte, au moins rendez-vous-y en la 
manière que Notre Seigneur Jésus-Christ nous Ta enseigné, 
lorsque, prenant la personne des imparfaits, il a dit à son 
Père : « Que ma volonté ne soit pas faite, mais la vôtre », 
témoignant qu'il sentoit une volonté qui répugnoit à l'ordre 
de Dieu qui étoit qu'il souffrît la mort. 

Il ne faut plus que cette personne * pense qu'à rendre les 
devoirs à celui qui lui tient la place de Dieu, et qui a la puis- 
sance de la crucifier en la tenant attachée où elle est, ou 
de la délivrer en lui donnant la permission de ne vivre plus 
qu'à Dieu seuL 

Nous attendons des nouvelles de votre disciple ; je crains 
que votre absence n'éteigne son étincelle; car elle* est 
encore bien peu allumée et peu enracinée dans la vertu. 
C'est ce qui fait beaucoup hésiter pour entreprendre à servir 
les âmes, parce que si Dieu n'a commencé à les toucher 
puissamment et à s'en rendre le maître, toutes peines que 
l'on prend ne font que les ébranler et les persuader pour un 
temps jusqu'à ce qu'il arrive quelque tentation qui renverse 
cet édifice qui n'avoit pas de fondements. Je prie Dieu qu'il 
n'en soit pas ainsi de cette personne, mais qu'il la fasse 
entrer dans le premier degré de la vertu chrétienne qui est 
d'être Immobile dans le dessein de lui plaire. 

XI. Le 23 septembre 1650. 11 n'y a point d'autre moyen 
de renouveler le christianisme que de cultiver la grâce du 
baptême dans les enfants, qui la perdent facilement dans la 



1. Jacqueline Pascal. 

2. Ce féminin elle, et votre aJbtence, prouvent que la personne en question ait 
Gilbcrte, M"»« Périer, et non Pascal. Jacqueline était alors à Paris avec PascA' 
et elle venait de quitter Clermont et Gilbcrte. 



LETTRES DE LA MÈRE AGNÈS A JACQUELINE. 355 

corruption du monde et ne la recouvrent jamais presque 
par une véritable pénitence. 

Vous avez, je CMTois, bien envie que je vous loue de votre 
soumission à ne me plus, traiter de révérende ; car voici la 
deuxième fois que vous me la faites valoir ; mais en vous 
corrigeant de cette cérémonie, vous persévérez dans une 
autre, qui est de laisser des espaces comme à une femme 
du monde. Quand vous aurez retranché cette superfluité, 
je dirai que vous commencez à être à notre mode, et que 
vos respects seront différents de ceux du monde qui n'ont 
que l'apparence, au lieu que les vôtres sont de la nature 
des devoirs que Ton rend à Dieu, qui sont en esprit et en 
vérité ; c'est pourquoi je désire que vous ne mélangiez pas 
ces civilités qui ne nous appartiennent pas avec des effets 
si solides. 

XIL Le U novembre 1650. Ma très-chère sœur, je vous 
ai tiré un billet des ordres des saintes qui vous est bien 
propre : ce sont les saintes de notre ordre ; et afin que vous 
ne pensiez pas que vous les deviez imiter dans leurs grandes 
austérités, il y a pour vertus l'humilité et la simplicité. 
L'humilité les empêchoit de faire des compliments, et la 
simplicité' ;flp leur permettoit pas de faire des vers, quand 
elles en eufcent eu le talent. Elles ne désiroient autre chose, 
comme il est dit dans la Sentence, que d'être les plus ab- 
jectes eh la maison de Dieu et d'y marcher en innocence, 
sans curiosité et sans désirer d'être savantes ; témoin sainte 
Ladgarde, qui refusa le don que Dieu lui avoit fait d'en- 
tendre le Psautier. J'ai cru, ma chère sœur, que la divine 
Providence vous avoit choisi ces vertus que vous n'avez pas 
toujours aimées comme je crois que vous faites à présent. 
Elles vous serviront pour bien exercer toutes les obéissances 
qu'on vous ordonnera, encore que vous n'y réussissiez pas, 
quoiqu'il faille faire tout ce que l'on peut pour s'en bien 
acquitter. 

Je loue Dieu de ce qu'il vous a délivrée de l'attache que 
vous aviez pour nous, dont vous parlez avec tant d'exagéra- 
tion que de dire que le regret que vous avez de nous avoir 
quittées vous rendoit presque inconsolable. Certes, ma chère 



.-..i'. 



356 JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N* 4. 

Bœur, vous avez raison en un sens d'user de ce terme d'in- 
consolable, car vous ne mérlties pas d'être consolée de 
Dieu dans une tristesse où il y avoit tant d^xcès. C'est beau- 
coup quand Dieu les pardonne, comme Je crois qu'il aura 
fait à votre égard parce que vous êtes encore novice, et que 
vous voulez bien que l'on mortifie en vous ce que vous 
n'auriez pas le courage de mortifier vous-même. Vous avea 
aussi la certitude des pauvres d'esprit. M. Singlin nous a 
prêché qu'elle consistoit à reconnoître que nous n'étions 
que mensonge et péché ; le mensonge, c'est-à-dire les té- 
nèbres dans l'esprit et le péché dans le cœur; que ces deux 
mots nous obligeoient de dire sans cesse à Dieu : Dem 
meus, illumina tenehras meas, et saname. Domine, quia 
peccavi; que si Dieu mettoit quelque bien en nous, ou de 
ceux de l'esprit qui font les lumières et les connoîssances 
des vérités, ou des biens de saint qui sont les vertus, qu'il 
falloit s'en dépouiller devant Dieu comme n'étant pas à nous, 
mais à lui, et qu'il n'y avoit pas d'autre moyen de s'enrichir 
qu'en s'appauvrissant de la sorte, de même qu'il est dit que 
le Fils de Dieu nous a enrichis par sa pauvreté, et les grands 
saints docteurs n'eussent point enrichi l'Église de la lumière 
de leur grande science, s'ils ne se fussent reOdds pauvres 
d'esprit devant Dieu. 

Voilà, ma chère sœur, les vraies vertus dans lesquelles 
vous vous devez exercer. Je vous supplie de les demander 
à Dieu pour moi comme je désire de le faire pour vous. 

XIU. Le 8 novembre 1650. Il faut souffrir que les per- 
sonnes, comme M. Singlin, qui craignent de faire des 
avances en s'engageant aux choses à quoi Dieu ne les ap- 
pelle pas, ne déterminent rien jusqu'à ce qu'ils aient con- 
sulté Dieu plusieurs fois. C'étoit une maxime de M. de Saint- 
Cyran, qu'il falloit parler à Dieu cent fois des choses impor- 
tantes avant que de les résoudre, et cela par imitation des 
grands retardements que Dieu a apportés dans les plus 
grandes œuvres. 

XIV. En mars 1651. L'état de suspension où sont les per- 
sonnes qui sont retenues dans le monde malgré elles dans 
le désir qu'elles ont de n'être qu'à Dieu ressemble au désir 



LETTRES DE LA MÈRE AGNÈS A JACQUELINE. 35Î 

des âmes qui, étant sorties de leurs corps, ne peuvent plus 
aimer ni désirer que Dieu, et qui pourtant ne le possèdent 
pas encore; c'est pourquoi je crois que les prières pour les 
morts sont fort agréables h Dieu, 

Je ne vous dis rien de notre *** (mère, la mère Angélique) , 
parce qu'elle est aussi véritablement vôtre que si vous y 
étiez déjà ; c'est l'avantage qu'il y a que tout est réel devj^nt 
Dieu de ce qui est dans le coeur de ceux qui l'aiment. 
Soyons de ce nombre, ma très chère sœur, et ayons gravées 
dans notre esprit les paroles que Notre défunte^ avoit à Is^ 
boucbe peu de temps avant que d'expirer : « Heureux qui 
n'a que Dieu, qui de Dieu se contente I » 

XV, Le 20 mars 1651. J'ai tiré pour vous le mystère de te 
mort de Jésus-Christ*. Je vous dirai qu'il m'est éohu le 
même mystère, ce qui m'a donné occasion de peaser que 
celui-ci exprime tous les autres qui l'ont précédé, puisqu'ils 
se doivent tous terminer à cette mort adorable, qui devoit 
seule opérer la rédemption du monde; de même que d^ns 
une âme tous les bons désirs, tous les bons mouvements» 
les bonnes actions que Dieu lui fait faire, n'ont point leur 
perfection et ne contribuent point à notre salut, jusqu'à ce 
qu'ils soient arrivés à ce point d'opérer la mort de la vo- 
lonté qui s'anéantit heureusement dans celle de Dieu; après 
quoi la résurrection ne peut manquer de suivre, qui donno 
la vie immortelle à cette âme qui a renoncé au principe de 
la mort spirituelle qui est la volonté propre. Tâchons donc, 
ma chère sœur, de pratiquer la vertu de notre ministère 
qui est la volontaire occupation de la mort, en ne refusant 
point de mourir plusieurs fois le jour & nos inclinations 
pour honorer cette mort divine qui est le principe de notre 
vie. 

XVI. Le 14 avril 1651. Je ne nuls pas fâchée que le monde 
tente cette personne^ ; il fait ce que la maison où elle désire 
entrer seroit obligée de faire ; car la règle ordonne d'éprou- 
ver beaucoup ceux qui se présentent, et de le faire par des 

1. Nous ignorons quelle personne est ici désignée. 
S. Voyez plus haut, p. 140, etc. 
s» Jacqueline Pascal. 



358 JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N« 4. 

rebuts et des injures, au lieu que le monde tente par des 
attraits et des douceurs, parce que n'ayant rien de solide il 
ne peut agir dans Tâme, mais dans les sens, au lieu que la 
grâce a le pouvoir de s'insinuer dans le fond des cœurs, et 
elle y établit son règne avec une si forte suavité qu'elle sur- 
monte les peines du dehors et n'est point ébranlée par les 
contradictions qu'on lui fait. 

XVn. Le 25 avril 1651. Vous avez de l'engagement vers 
cette personne*, puisque vous avez commencé de la servir. 
Cest pourquoi vous devez vous mettre en peine de chercher 
une commodité pour faire ce qu'elle désire. Pensez-y, je 
vous en supplie, afin qu'on puisse la soulager si elle en a 
besoin. Ménagez cela comme vous pourrez : l'Écriture dit 
que le juste vit de ses inventions. Il n'y a personne qui n'en 
ait pour les choses qu'elle affectionne ; mais celles qui re- 
gardent le bien réussissent plus difficilement parce que Dieu 
veut qu'on exerce sa patience. 

XVin. Le 6 juin 1651. Nous allons pratiquer pendant ce 
saint octave le mystère de la mort de Jésus-Christ, où elle 
est non-seulement représentée, mais gravée dans le fond des 
cœurs par le sacrement adorable de son précieux corps et 
sang, qui nous oblige d'autant plus à l'imiter qu'il n'est pas 
accompagné de l'horreur de la croix, mais de la douceur 
d'une viande qui nourrit et fortifie ceux qui le reçoivent 
dans le dessein de ne vivre plus que de sa vie, qui nous 
porte doucement et avec amour à mourir à nous-mêmes 
pour reconnoître la charité de celui qui est mort pour nous. 

XIX. Le ili juin 1651. Notre M(ère) m'écrit qu'elle mande 
à N. qu'il faut pâtir sans agir en ces rencontres, parce que 
ce n'est pas à nous autres filles à nous mêler de parler des 
vérités, mais seulement à nous taire, à nous humilier, et à 
prier pour ceux qui sont ^obligés de défendre l'Église. Je ne 
sais si cette personne a besoin de cet avis; mais il est cer- 
tain que la plupart de ceux qui aiment la vérité font des 
fautes 5 et c'est pourquoi l'on applique ces paroles du psaume : 
Ut destruas inimicum et ultoremj à^. cette rencontre, parce 

1. Son père^ qui retenait Jacqueline auprès de lui. 



LETTRES DE LA MÈRE AGNÈS A JACQUELINE. 359 

que souvent ceux qui défendent la vérité ne le font pas par 
f esprit de Dieu, non plus que ceux qui la combattent. 

XX. 26 septembre 1651. Sur la mort de son père. — Ma 
très chère sœur, j'aurois dû vous faire charger d'une lettre, 
si je Tavois faite en même temps que vous receviez les visites 
de M. Singlin ; maintenant que je vous vois seule, je vous as- 
surerai, par celle-ci, que vous nous avg|.toujours été pré- 
sente dans la douleur que vous avez souffOTiB, et que vous sou- 
frez encore d'une si grande séparation dans laquelle on vous 
doit permettre tous les ressentiments qui ne vont point à 
l'excès, et qui n'empêchent point le parfait hommage que 
vous devez à Dieu dans cette rencontre. Je crois que c'est 
votre disposition, ma très chère sœur, et que vous nous 
ferez souvenir du mystère de la mort de Jésus, qui vous est 
arrivé en partage par une providence particulière de Dieu, 
afin qu'ayant envisagé tant de fois cette mort précieuse, qui 
ne devoit jamais arriver à la personne de celui qui donne la 
vie à toutes choses, vous fussiez moins surprise de voir mou- 
rir ceux qui sont obligés à la mort, et par la nature et par 
la conformité qu'ils devroient désirer d'avoir à celui qui est 
mort pour eux. Je crois, ma chère sœur, que vous ne cher- 
chez que des consolations solides, et que vous les trouverez 
en la vue de Jésus-Christ crucifié et délaissé de son père 
éternel, après quoi il est juste que nous soufl*rions qu'il nous 
retire les nôtres, et que nous disions ensuite avec Jésus- 
Christ : Que la volonté de Dieu soit faite et non pas la nôtre* 
Vous eussiez bien eu le courage de quitter ce bon père , s'il 
eût voulu vous le permettre, pour vous donner à Dieu ; et il 
a ordonné que ce seroit lui qui vous quitteroit, qui est un 
sacrifice plus rude que celui que vous vous étiez proposé, et 
auquel il vous oblige de recourir deux fois et en sa personne 
et en la vôtre. Je sais, ma chère sœur, que vous êtes trop à 
Dieu pour lui manquer de soumission en cette occasion qui 
vous est si importante et si unique ; c'est pourquoi je le 
supplie de vous imprimer dans le cœur ces paroles du pro- 
phète : Je me suis tu et n'ai pas ouvert la bouche^ parce que 
c'est vous, 7non Dieu, qui l'avez fait. Ce sera dans ce silence 
que vous serez écoutée de Dieu, pour lui demander miséri- 



360 JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N« 2. 

corde pour celui que vous regrettez. Nous vous accompa- 
gnerons dans ce devoir autant qu'il nous sera possible, 
puisque Dieu nous a rendue, ma très chère sœur, votre très 
humble et très affectionnée servante, 

Soeur Agnès, 
Religieuse indigne. 

Notre mère (la mère Angélique) m'a commandé de vous 
assurer de la part qu'elle prend à votre douleur, et qu'elle 
ne manque pas de vous offrir à Dieu, afin que vous la por- 
tiez comme il faut pour rendre à Dieu ce que vous lui 
devez, et pour servir en sa présence celui qui ept le sujet de 
votre affliction* 



APPENDICE. 

N° 2, 

BÈOLBMBNT POUR LES ENFANTS DE PORT-ROYAL 

Composé par sœur Salnte-Euphémie en 1657*, et Imprimé 
en 1665, à la suite des Constitutions du monastère de Port- 
Royal, avec ce sage et utile avertissement des éditeurs : 

AVERTISSEMENT. 

Quoique ce Règlement des Enfants ne soit pas une Idée, 
mais qu'il ait été dressé sur ce qui s'est pratiqué à Port- 
Royal-des-Champs pendant plusieurs années, il faut néan- 
moins avouer que pour l'extérieur il ne seroit pas toujours 
ni facile ni même utile de le mettre en usage dans toute 
cette exactitude. Car il se peut faire, et que tous les enfants 
ne soient pas capables d'un si grand silence et d'une vie s! 
tendue sans tomber dans l'abattement et dans l'ennui, ce 

1. Voyez plus haat, p. 266 et £67, 



RÈGLEMENT POUR LES ENFANTS. 361 

qu'il faut éviter sur toutes choses, et que toutes les maî- 
tresses ne puissent pas les entretenir dans une si exacte 
discipline, en gagnant en mêjne temps leur affection et leur 
cœur, ce qui est tout à fait nécessaire pour réussir dans 
leur éducation. C'est donc à la prudence à tempérer toutes 
ces choses, et à allier, selon la parole d'un pape, une force 
qui retienne les enfants sans les rebuter, et une douceur 
qui les gagne sans les amollir : Sit rigor, sed non exaspe^ 
ram; sit amor, sed non emolliens, 

RÈGLEMENT POUR LES ENFANTS. 

GLOIRE A JÉSUS, AU TRÈS SAINT-SACREMENT. 

Ce 15 avrU 1657. 

Je vous demande très humblement pardon si j'ai différé 
si longtemps à vous ^ rendre compte de la manière dont 
j'agis avec les enfants. Ce qui m'a empêchée de le faire dès 
la première parole que vous m'en avez dite a été que je 
croyois que vous me demandiez que je misse par écrit la 
manière dont il les falloit conduire, ce que je ne jugeois pas 
pouvoir entreprendre sans une très-grande témérité, ayant 
si peu de lumière pour un emploi si difficile. Car je vous 
puis assurer qu'il n'y a que la seule obéissance qui soit ca- 
pable de m'y faire faire la moindre chose, et que si je n'y 
gâte pas tout, cela se peut attribuer à l'efficace des paroles 
de notre mère qui me dit, en m'en donnant le soin, que je 
ne me misse en peine de rien et que Dieu seul feroit tout : 
ce qui apaisa tellement le trouble dans lequel mon impuis- 
sance m'avoit mise que je demeurai pleine de confiance et 
avec un aussi grand repos que si Dieu même m'avoit fait 
cette promesse; et j'avoue à ma confusion que, quand je me 
regarde moi-même et que j'entre dans le découragement, 
comme vous savez que je fais assez souvent, ces seules pa- 
roles. Dieu fera tout, prononcées avec confiance, rendent la 
paix à mon âme. Mais ce qui m'a ôté de peine, c'est que vous 
m'avez dit depuis que vous ne me demandiez pas que j'écri- 

1. JacqneUne aCadresse à son directeur, M. SingUn. 



362 JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N« 2. 

visse comme il les falloit conduire, mais seulement comme 
je les conduisois, afin de remarquer les fautes que j'y com- ^ 
mets, qui ne détruisent pas seulement ce que Dieu y fait par 
moi, mais apportent même de grands obstacles aux grâces 
qu'il met dans ces âmes. 

Pour garder donc quelque ordre dans cette reddition de 
compte, je commencerai premièrement à vous dira com- 
ment j'ai distribué les heures de la journée, et en second 
lieu ce que je fais pour leur conduite spirituelle et corpo- 
relle. 

PBBMIÈRB PARTIS. 

RÈGLEMENT DE LA JOURNÉK 

Du Lever des enfants, 

1. Les plus grandes se lèvent à quatre heures; celles qui 
les suivent, à quatre heures et demie ; les moyennes, à cinq 
heures, et les plus petites, selon leur besoin et leurs forces. 
Car vous savez que nous en avons de tous âges depuis quatre 
ans jusques à dix-sept et dix-huit. 

2. En les réveillant on dit Jésus : et elles répondent 
Maria, ou Deo grattas, 

3. Elles se doivent lever promptement , sans prendre du 
temps pour se réveiller, de peur de donner lieu à la paresse. 
Si elles se trouvent mal, elles doivent en avertir celle qui 
les réveille, afin qu'on les laisse encore reposer. S'il y en 
avoit quelqu'une des grandes qui eût ordinairement besoin 
de plus de repos que l'heure marquée, on lui en donne ce 
qu'elle en a besoin, afin que l'heure qu'on leur aura pre- 
scrite étant venue, elles se lèvent avec promptitude, étant 
dangereux de s'accoutumer à la paresse à la première heure 
de la journée. 

ù. En s'éveillant elles disent une petite prière qui leur est 
propre pour cette heure-là. 

5. Aussitôt qu'elles sont levées, elles adorent Dieu et bai- 
sent la terre, et puis viennent toutes dans la chuQtm ùajÊP 
tinée pour s'habiller, et adorent Dieu encore 




RÈGLEMENT POUR LES ENFANTS. 363 

leur oratoire à deux genoux et tout haut, de crainte que 
quelqu'une ne l'eût oublié. 

6. Les grandes se peignent l'une l'autre, et elles doivent 
faire cette action dans un. parfait silence, étant bien rai- 
sonnable que leurs premières paroles soient de prière et 
d'actions de grâces à Dieu ; et si quelques-unes par nécessité 
ont quelque chose à dire, elles doivent s'adresser à leur 
maîtresse, afin qu'elle-même puisse demander ce qu'elles au- 
ront besoin à celle qui en a le soin, pour éviter toutes les pa- 
roles qu'elles se pourroient dirent les unes aux autres pendant 
un si grand silence que celui du matin, et pour empêcher 
aussi que, comme il faut parler fort bas durant ce temps-là, 
elles ne prennent occasion de dire quelque autre chose que 
le nécessaire, qui ne pourroit être entendu de personne, ce 
qui leur pourroit être une occasion de faire un mensonge, 
si on venoit à leur demander ce qu'elles auroient dit. Cet 
étroit silence dure jusqu'au Pretiosa de prime, et il se garde 
aussi depuis V Angélus du soir, même en été, quand elles se 
promènent au jardin. 

Du temps que les enfants s'habillent, 

1. On les exhorte à se peigner et s'habiller le plus promp- 
tement qu'elles peuvent, pour s'accoutumer à donner le 
moins de temps que l'on peut pour orner un corps qui doit 
servir de pâture aux vers, et pour réparer les inutilités des 
femmes du siècle à s'habiller et à se coiffer. 

2. Aussitôt que les grandes sont habillées, elles peignent 
et habillent les petites avec la même promptitude et le 
même silence. On fait en sorte que le tout soit achevé au 
plus tard à six heures et un quart, qui est environ le temps 
où on sonne la première messe. 

3. Chaque grande a soin de faire répéter les prières aux 
petites, en les peignant et coiffant. 

. Des Prières du matin, 

deânoier.cbup de prime, ou au plus tard au Pretiosa^ 
Il genoux pour commencer les çrièros ^m^ 




. J.I. 



364 JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N« 2. 

sitôt que le signal a été donné par la maîtresse qui y assiste 
toujours, ou la sœur qui lui est donnée pour compagne. 
L'on commence par les prières qui leur sont destinées, et 
puis on dit de suite les primes du grand office. On nomme 
toutes les semaines une enfant qui commence toutes les 
prières qui se disent à la chambre. C'est pourquoi je l'ap- 
pellerai ensuite la semainière. 

2. Les primes et les compiles se disent d'un ton mé- 
diocre, ni trop haut ni trop bas, faisant de légères médi- 
tations. Elles sont toutes debout pendant toutes les primes 
et les compiles. 

3. On les avertit qu'elles demeurent en cette posture pour 
témoigner à Dieu qu'elles sont toutes prêtes à accomplir 
ses saintes volontés. 

U» Toutes les prières générales que l'on fait dans la 
chambre sont dites lentement, distinctement, et avec de 
bonnes poses. 

5. A la fin de prime, elles sont un petit espace de temps, 
environ de deux Miserere, pour considérer devant Dieu ce 
qu'elles ont à faire le long de la journée et les fautes prin- 
cipales qu'elles auroient pu commettre le jour précédent, 
afin de lui demander sa sainte grâce pour prévoir et éviter 
les occasions qui les y ont fait tomber. 

Des Lits et du Déjeuner des enfants^ 

1. A la fin des prières elles vont toutes ensemble faire 
leurs lits et ceux des petites , les faisant deux à deux selon 
qu'on les a destinées , et personne ne sort d'une chambre 
que toutes n'ayent entièrement fait , si ce n'est que la sœur 
qui les accompagne ne permît à quelques-unes d'aller en 
commencer d'autres dans la chambre prochaine , croyant 
les pouvoir voir en se mettant en lieu d'où elle puisse voir 
dans les deux chambres en même temps, et encore prend- 
on garde quelles enfants on envoyé, et que ce soient celles 
dont on est le plus assuré de la sagesse et de la fidélité. 

2. Pendant qu'elles font leurs lits, il y en a une qui ap- 
prête le déjeuner et ce qui est nécessaire pour I^tYor les 
mains, et du vin et de Teau pour laver la boacbo» . 



RÈGLEMENT POUR LES ENFANTS. 365 

3. Les lits étant faits, elles vont laver leurs mains, et en- 
suite déjeuner, pendant lequel une d'elles fait une lecture 
du martyrologe du jour, afin qu'elles sachent de quels saints 
l'Église fait particulière mémoire en ce jour, et qu'elles les 
honorent et se mettent sous leur protection. 

Du Travail. 

!• A la fin du déjeuner, qui est environ à sept heures et 
demie pour le plus tard, toutes se retirent à la chambre 
destinée pour le travail, où elles doivent employer leur 
temps avec fidélité, gardant le silence très - exactement. 
S'il est besoin de parler, il faut que ce soit tout bas, afin 
de ne point interrompre celles qui sont en âge de s'entre- 
tenir avec Dieu. 

2. On accoutume aussi les petites à ne point parler, quoi- 
qu'on leur permette de se jouer après qu'elles ont été 
fidelles à travailler et à se taire : mais on observe que dans 
ces petits temps où on leur permet de jouer, elles le fassent 
seule à seule pour éviter le bruit, et j'ai trouvé que cela ne 
leur fait point de peine , et que quand elles y sont accou- 
tumées , elles ne laissent pas de se divertir fort gaiement. 

3. On instruit les enfants à ne pas rendre leur travail 
inutile, mais à l'offVir à Dieu , le faisant pour son amour. 
On leur donne des sujets pour se tenir en la présence de 
Dieu selon les temps et les fêtes; et de temps en temps, 
quand la maîtresse est avec elles , elle leur dit quelque pa- 
role de Dieu pour leur fortifier l'esprit, et les empêcher do 
penser à toutes sortes d'inutilités et de distractions. On 
prend garde néanmoins d'éviter l'excès, et de ne pas vouloir 
les rendre trop spirituelles , étant si jeunes , de crainte de 
deux inconvénients : l'un qu'elles se peinent trop , et ne se 
fatiguent l'esprit et l'imagination, au lieu d'unir leur cœur 
à Dieu ; l'autre qu'elles ne se découragent en voyant qu'elles 
ne pourroient atteindre à la perfection que l'on leur deman- 
deroit. 

û. On tâche d'accoutumer les enfants à se mortifier, et à 
ne point suivre leurs inclinations , en s'attachant plutôt à 
un ouvrage qu'à un autre. C'est pourquoi on leur repré- 



A,JUi' 



366 JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N« 2. 

sente que le travail qu'elles font plaira d'autant plus à Dieu 
qu'il leiir plaira moins , et qu'ainsi elles doivent faire avec 
plus de diligence et avec plus de gaieté celui qui leur dé- 
plaît davantage, et s'accoutumer à travailler avec un esprit 
de pénitence. On ne laisse pas néanmoins d'en avoir pitié, 
et de s'accommoder à elles le plus que l'on peut, mais sans 
qu'elles connoissent qu'on a cette condescendance. 

5. Elles ne doivent point travailler deux ensemble, si ce 
n est en cas de nécessité, et alors on en choisit une qui soit 
fort bonne avec une plus imparfaite , afin que le fort sup- 
porte le foible. 

6. On les exhorte à n'être point trop attachées à leur ou- 
vrage, le quittant aussitôt que la cloche. sonne, soit pour 
aller à l'office, ou pour le dire en son particulier : car il faut 
qu'elles soient toujours prêtes de rendre à Dieu leurs de- 
voirs, ne s'attachant qu'à cela. 

7. Quand la maîtresse est à la chambre, elle peut prendre 
ce temps pour leur faire rendre compte comment elles ont 
entendu la sainte messe, afin de trouver occasion de leur 
expliquer plus particulièrement l'exercice de la sainte messe, 
et leur montrer comment elles s'en doivent servir. 

8. Dans les occasions où quelqu'une feroit quelque faute, 
on l'en reprend devant toutes, et on prend de là sujet de 
leur représenter l'horreur du vice et la beauté de la vertu. 
J'ai trouvé qu'il n'y a rien qui leur serve tant, et qu'elles 
retiennent bien mieux cela que de grandes instructions 
qu'on leur fait de suite. 

9. On évite de leur en dire trop, de peur de leur accabler 
l'esprit, et j'ai éprouvé que les instructions leur profitent 
bien davantage quand elles n'en sont point lasses. C'est 
pourquoi je crois qu'il est bon quelquefois de passer quel- 
ques jours sans leur en donner, et les laisser comme aflfa- 
mées de cette nourriture : ce qui fait qu'elles reçoivent 
mieux ce qu'on leur dit. 

10. On veille à ce qu'elles ne soient point mal soigneuses, 
malpropres et négligentes, qu'elles aient soin de tout ser- 
rer, de ne rien perdre , et d'être propres et diligentes à ce 
qu'elles font. 



RÈGLEMENT POUR LES ENFANTS. 367 

il. On les accoutume aussi à aimer beaucoup l'ouvrage, 
et à porter partout de quoi travailler, afin de ne point per- 
dre de temps dans de certaines rencontres que l'on n'auroit 
point prévues; elles travaillent aussi aux récréations, au 
moins celles qui sont un peu grandes, sans que néanmoins 
on les y oblige. On les exhorte seulement à prendre cette 
bonne hîibitude de n'être point oiseuses : quand elles l'ont 
une fois prise, ce ne leur est plus une charge ; au contraire 
cela leur tient lieu de divertissement, comme je le vois par 
la grâce de Dieu parmi les nôtres qui ne trouvent rien si 
long présentement que les récréations des fêtes. J'ai trouvé 
qu'il étoit bon pour leur faire prendre cette coutume de 
réserver quelque ouvrage auquel elles eussent affection, 
qu'elles ne pussent faire qu'à cette heure-là. J'ai appris aux 
nôtres à faire des gants d'estame, et comme elles n'ont que 
le temps des récréations pour y travailler, elles y sont fort 
âpres. 

12. A toutes les heures de la journée une d'elles dit tout 
haut et à genoux une pièce selon la saison et le temps au- 
quel on est, comme en carême sur la Passion, etc. ; toutes 
demeurent assises ; il n'y a que celle qui en a la charge qui 
se met à genoux aussitôt que la cloche sonne. 

13. On prend garde qu'elles soient civiles à recevoir ou 
demander ce qu'elles auront de besoin pour leurs ouvrages, 
qu'elles se tiennent droites et de bonne grâce, qu'elles fas- 
sent la révérence en sortant et en entrant. C'est pourquoi, 
encore qu'elles portent un voile, elles ne font point la ré- 
vérence en religieuses, que lorsqu'elles sont devant le très 
saint-sacrement. 

1/i. En cet espace depuis le déjeuner jusques à huit 
heures, celles des grandes qui ont quelques chambres à ba- 
layer, ou leurs cellules à faire, le font en ce temps-là avec 
diligence et silence. On a soin qu'elles ne soient jamais 
deux ensemble à faire ce qu'elles ont à faire, si ce n'étoit 
avec quelques-unes de la sagesse desquelles on seroit en- 
tièrement assuré. 

15. A huit heures toutes celles qui sont employées parmi 
les chaml^s, comme il a été dit, doivent tout quitter et 



368 JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N« â. 

revenir à la chambre , pour entendre une lecture que la 
maîtresse y fait jusqu'à tierce , qui se dit à huit heures et 
demie. Cette lecture est prise du sujet dont la sainte Église 
fait l'office en ce temps : comme durant l'Avent, du mystère 
de l'Incarnation; depuis Noël jusques à la Purification, de 
la naissance de Notre Seigneur et de l'Adoration des Rois; 
en carême, de la Passion, et ainsi le reste de Tannée seloQ 
les temps et les fêtes; et durant ce même temps « quand il 
arrive quelque saint remarquable, on prend son sujet sur la 
vie du saint. Cette lecture doit servir d'entretien particu- 
lier le long de la journée. On leur dit toujours quelque 
chose quand on leur fait une lecture, ou pour la leur appli- 
quer à elles-mêmes, ou pour les instruire, et leur faire 
mieux comprendre ce qu'on leur lit. 

De VOffice. 

1. Aussitôt que tierce sonne, elles se mettent à genoux 
pour demander la bénédiction à Notre Seigneur, en disant: 
Denedicat nos Deus, Deus nos ter, henedicat nos Dem, ei 
metuant eum omnes fines terrœ : ce qu'elles font toutes les 
fois qu'elles sortent pour aller à l'église, afin d'obtenir de 
Dieu la grâce de n'y être point distraites, et de se compor- 
ter comme il faut parmi le monastère. 

2. On permet d'ordinaire à celles qui ont quatorze ans et 
qui sont fort saines d'aller à tout l'oflSce les grandes fêtes, 
et même à matines à celles qui le demandent avec instance 
et qui méritent qu'on le leur permette ; elles vont aussi à 
l'ofRce de tierce et à vêpres les jours que l'on fait double 
et semi-double, et toutes les octaves des principales fêtes; 
les fêtes fêtées et les dimanches on leur permet aussi d'al- 
ler à prime ; et toutes généralement, grandes et petites, 
vont à tierce et à vêpres les fêtes fêtées et les dimanches. 
Elles y vont encore les jeudis et quelques fêtes des saints 
docteurs et autres auxquelles elles ont dévotion, encore 
qu'elles ne soient point fêtées. 

3. Néanmoins ce règlement d'aller à l'office tous ces 
jours-là ne s'observe point comme une coutiyne. Il faut 
que toutes le demandent selon leur dévotionii(||||ron ne le 



RÈGLEMENT POUR LES ENFANTS. 369 

leur accorde que comme une grâce. On les exhorte de n'y 
point aller si elles n'en ont dévotion : car il faut toujours 
qu'elles soient dans le désir d'y aller plus souvent qu'on ne 
le leur permet, afin qu'on ait droit de ne les y point souf- 
frir indévotes. 

û. On prend garde qu'elles s'y tiennent dans une grande 
modestie, ne souffrant point qu'elles lèvent la vue pour 
regarder de côté et d'autre ; qu'elles y chantent continuel- 
lement quand elles le peuvent ; qu'elles ayent toujours un 
livre, quand elles sauroient tout leur office par cœur; 
qu'elles fassent leurs inclinations profondes, et qu'elles se 
tiennent droites. 

5. Celles à qui on fait la grâce de leur faire dire quelque 
chose au chœur doivent mettre leur dévotion à s'en bien 
acquitter, se souvenant qu'elles font l'office des anges, et 
qu'on leur fait une très-grande faveur de se servir d'elles. 
n faut qu'elles sachent parfaitement ce qu'elles doivent dire 
seules ; et si elles font des fautes, on leur en fait faire pé- 
nitence et dire au réfectoire ce qu'elles ont manqué, et 
quelquefois même plusieurs jours de suite, si c'est par 
timidité qu'elles faillent, afin de les corriger de côtte foi- 
blesse.. 

6. Il demeure toujours une sœur à la chambre pour gar- 
der celles qui ne vont point à l'office, quand il n'y en auroit 
que deux. 

7. Toutes les fois qu'elles vont parmi le monastère, elles 
y vont en rang comme à la procession , encore qu'elles 
fussent peu, et on prend garde de ne pas mettre ensemble 
celles que l'on juge se pouvoir parler. Elles sont toujours 
accompagnées partout. 

8. Elles ne vont d'ordinaire jamais seules parmi le mo- 
nastère, et encore moins deux ou trois ensemble. S'il arrive 
néanmoins quelque nécessité de faire faire quelque voyage 
parmi le monastère, on prend une des plus sages et des 
moins curieuses, et cela même fort rarement. 

De la sainte Messe. 
i. Ensuite de tierce, toutes vont à la sainte messe, si ce 



370 JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N« 2. 

n'est de fort petites, ou quelques-unes qui serolént encore 
légères et badines qu'on n'y fait pas aller tous les jours ou- 
vriers. Et en ce cas, il demeure une sœur pour les garder, 
et leur faire entendre la sainte messe dans le même respect 
qu'à l'église. 

On les accoutume de jeunesse à entendre la sainte messe 
à genoux : l'on a éprouvé que cette posture n'est pas si 
difficile quand on y est accoutumé de bonne heure. 

2. On a jugé qu'il vaut beaucoup mieux, quand les en- 
fants sont petites ou trop légères, de les retenir à la cham- 
bre lorsqu'il n'y a pas d'obligation d'aller à l'église, que de 
leur laisser prendre une mauvaise habitude d'y parler ou 
d'y badiner. 

3. Au commencement du Sub tuum prœsidium, etc., qui 
est une antienne de la sainte Vierge qu'on chante immédia- 
tement avant la messe, elles se mettent toutes à genoux 
deux à deux au milieu du chœur, un peu éloignées les 
unes des autres, les mains jointes dessus leur scapulalre, et 
sans gants tout le long de la sainte messe. Elles s'y doivent 
tenir dans un grand respect et application à Dieu : c'est 
pourquoi on tâche de les bien Instruire sur toutes les cé- 
rémonies et parties du saint sacrifice. Elles se servent pour 
cela de la pratique et des explications de M. de Saint-Cyran 
sur la sainte messe, et on les instruit à recevoir de Dieu 
les prières qu'il faut qu'elles fassent, en leur apprenant 
qu'elles n'en saurolent faire qui soient agréables à Dieu, si 
le Saint-Esprit ne les forme en elles, parce que c'est lui 
qui gémit et qui prie en nous. 

l\> Je ne puis m'empôcher de dire ici que l'on ne sauroit 
trop recommander aux enfants le respect à l'église, et par- 
ticulièrement durant la sainte messe, et qu'il faut punir 
avec force les fautes qui s'y commettent, et même les 
priver d'entrer en l'église hors les jours de fête, autant de 
temps que l'on jugeroit cette privation nécessaire pour leur 
bien , quand ce seroit les plus grandes. Car si elles sont 
plus âgées, elles doivent être plus sages. 



RÈGLEMENT POUR LES ENFANTS, 374 

De l'Écriture, 

1. Au sortir de la sainte messe, elles écriventi toutes dans 
un même lieu, après avoir fait une courte prière pour ob- 
tenir de Dieu la grâce de bien faire cette action, et entache 
de même de leur imprimer doucement dans l'esprit uno 
sainte habitude du ne faire aucune action un peu notable 
sans la commencer et la finir pai; la prière. Elles font ce« 
prières selon leur dévotion, et comme Dieu leur inspire. On 
dit aux plES petites de dire un Ave, Maria, au commence- 
ment et à la fin de tout ce qu'elles font d'un peu considé- 
rable. 

2. Elles doivent redoubler leur silence durant l'écriture, 
et il ne leur est point permis de se montrer Tune à l'autre 
leurs papiers, ni d'écrire selon leur fantaisie. Elles crivent 
simplement leur exemple, ou elles transcrivent quelque 
chose quand elles sont bien savantes, et qu'on le leur a 
permis. 

3. Elles ne s'écrivent point l'une à l'autre ni lettres, ni 
billets, jU sentences, sans en obtenir permission de leur 
maîtresse; et quand elles ont écrit ce qu'on leur auroit 
permis d'écrire, elles le remettent entre les mains de leur 
maîtresse pour le donner à celle pour qui elles l'ont écrit. 
L'écriture dure trois quarts d'heure. 

A. Le temps qui reste jusques à sexte s'emploie à ap« 
prendre à chanter en notes. 

De la prière avant le diner. 

1. Quand on sonne sexte, une d'elles, savoir, la semai-^ 
nière, se met à genoux au milieu de la chambre, pour leur 
faire rentouvele» leur attention en Dieu, afin qu'elles assis- 
tent en esprit à cette heure d'office qui se va dire au chœur. 

2. Encore que toute la journée le silence se garde parmi 
les petites sœurs hors le temps des conférences, il y a néan- 
moins deux temps particuliers où il est encore plus exacte- 
ment gardé. Le premier est celui du soir et du matin, dont 
j'ai déjà parlé ; et le second pendant l'office et les messes 
qui se disent dans le monastère lorsqu'elles n'y assistent 



372 JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N° 2. 

pas. Elles doivent avoir mis ordre et pourvu à tout ce 
qu'elles ont de besoin pour, pendant ces deux temps, n'a- 
voir rien à demander à leur maîtresse de ce qui regarde 
leur ouvrage, ni même aucune permission, si cela se peut, 
afin de s'entretenir avec Dieu, et aussi pour donner le temps 
à leurs maîtresses de dire leur office. Aux autres temps, 
elles peuvent demander ce dont elles ont besoin avec plus 
d'étendue. 

3. Si un de leurs exercices, comme le chant ou la répé- 
tition de leur catéchisme, arrive pendant une heure d'of- 
fice, on ne le quitte pas. Mais ce que nous leur demandons, 
c'est que cet exercice soit fait avec plus de silence qu'à 
l'ordinaire, et que la petite prière se dise toujours au com- 
mencement de chaque ofïïce que l'on dit au chœur, quand 
il faudroit interrompre l'exercice que l'on commence. Cela 
fait ressouvenir de se renouveler dans l'attention à Dieu. 

II. A onze heures, elles font l'examen toutes ensemble 
après avoir dit confUeor jusqu'à meâ culpâ. 

5. Quelquefois, durant l'examen du soir et du matin, on 
les fait ressouvenir d'examiner, et demander pardon à Dieu 
de quelque faute que l'on croit qu'elles n'auroient pas re- 
marquée, et qui auroit été commise devant toutes, pour les 
accoutumer doucement à se bien examiner. 

6. A la fin de l'examen, elles disent toutes ensemble le 
reste du Confite or tout haut, et puis la semainière demande 
pardon à Dieu des fautes commises, et la grâce de mieux 
employer le reste de la journée. 

7. A la fin de l'examen, quelques-unes disent leurs sextes 
en particulier : on le permet aux plus grandes, à qui on re- 
connoît assez de piété pour se bien acquitter de l'office. Od 
leur permet de dire depuis laudes jusques à complies. 

Du Réfectoire, 

1. Le réfectoire sonne pour l'ordinaire ensuite de sexte, 
et elles y vont toutes avec la même modestie qu'à l'église : 
y étant arrivées, elles font leur révérence deux à deux au 
milieu du réfectoire, et en passant devant quelque sœur. 
ÏJles se tiennent modestement à leur place sans se parler. 



RÈGLEMENT POUR LES ENFANTS. 373 

en attendant que l'on dise le Benedicite, qu'elles disent tout 
haut avec les sœurs bien modestement, les manches abat- 
tues sur leurs mains. 

2. Après Benedicite, elles se mettent à table, non point 
selon leurs rangs, mais comme on le juge mieux, entremê- 
lant les plus sages auprès de celles qui ne le sont pas tant, 
pour empêcher qu'elles ne se parlent. 

3. On a grand soin de ne les pas entretenir dans la déli- 
catesse, les exhortant de manger de tout indifféremment, 
de commencer par celle de leurs portions qu'elles aiment 
le moins, par esprit de pénitence, et de se nourrir suffisam- 
ment pour ne se pas laisser affoiblir. C'est pourquoi on 
prend bien garde ^ eUes ont assez mangé. 

/i. Elles doivent'^lqÎBJIburs avoir les yeux baissés, sans re- 
garder de côté ni d'autre, écoutant paisiblement la lecture; 
et puis elles disent grâce avec les sœurs, et sortent au 
même ordre qu'elles sont entrées. 

De la Récréation. 

1. Au sortir du réfectoire, on fait la récréation, où les 
petites sont toujours séparées d'avec les grandes, afin de 
donner lieu aux grandes de s'entretenir plus doucement et 
plus sagement : ce qui ne se peut quand les petites y sont, 
leur âge leur permettant de jouer à des jeux qui ennuye- 
roient les grandes. 

2. Si la récréation se fait à la chambre, les grandes s'ar- 
rangent tout en un rond autour de leur maîtresse, s'entre- 
tenant modestement et familièrement selon leur portée. 

3. Il ne faut pas leur demander des discours si sérieux, 
ni qu'elles parlent toujours de Dieu : ce n'est pas qu'avec 
discrétion on ne puisse jeter quelque bon discours à la tra- 
verse ; et si l'on voit qu'elles y prennent goût, on le con- 
tinue. 

Zj. On les peut laisser jouer à quelques petits jeux inno- 
cents, comme à des osselets, volants ou quelques autres. Ce 
n'est pas que cela se fasse parmi nous présentement; car 
hors les plus petites, qui jouent toujours, toutes travaillent 
sans perdre leur temps, et elles y ont pris une si \i<i\«!kSi 



in JACQCELINE PASCAL APPENDICE N<» 2. 

habitude qu'il n'y a rien qui leur ennuyé tant que les ré- 
créations des fêtes, comme je l'ai déjà dit. 

5. On ne leur permet point d'être séparées les unes des 
autres, quand ce seroit dans la même chambre, et encore 
moins d'être deux ou trois ensemble, ni de se parler en 
sorte qu'on ne les entende point. Tout ce qu'elles disent 
doit être entendu de leur maîtresse, et on entretient tou- 
jours la coutume que l'on a prise, qui est qu'en quelque 
lieu que ce soit on leur fasse dire tout haut ce qu'elles ont 
dit bas, à moins qu'elles disent humblement : qu'elles sup- 
plient qu'on leur permette de ne le dire qu'en particulier à 
leur maîtresse; car il pourroit arriver que ce seroit quelque 
chose qui porteroit grand dommage d'être entendu de toutes. 
Pour cette raison, elles sont instrultei dans le particulier de 
ne dire jamais tout haut ce qu'elles auront dit bas qui seroit 
mauvais, et qui pourroit mal édifier, ou blesser la charité, 
et il leur seroit autant imputé à faute de l'avoir dit haut 
que si elles avoient celé ce qui devroit être dit 

6. Quoique la discrétion se trouve peu dans la jeunesse, 
on les y accoutimie beaucoup à toute heure et à toute ren- 
contre, mais particulièrement à la récréation où il semble 
qu'elles ont droit de dire beaucoup de choses pour se di- 
vertir et se récréer. C'est pourquoi leurs maîtresses ont 
ioin de leur parler et de s'entretenir avec elles, afin de les 
aider à dire des choses raisonnables qui leur ouvrent l'es- 
prit. 

7. On ne souffre point qu'elles parlent de ce qu'on leur 
a dit dans la confession ni dans le particulier, quand ce 
qu'elles voudroient dire seroit de grande édification. Car 
il se pourroit faire qu'il y en auroit quelqu'une à qui on 
n'auroit jamais rien dit de semblable, et cela leur donneroit 
de la jalousi6« 

8. Elles ne parlent point du chant des sœurs, en disant 
qu'une sœur chante mieux que l'autre, ni des fautes qui 
auroient été faites au chœur, ni des communions des sœurs; 
et on a soin de les accoutumer à ne point faire de discerne- 
ment pour cela, et à ne point croire plus saintes celles 
qu'elles verroieut communier plus souvent^ ni plus impar- 



RÈGLEMENT POUR LES EKFANTS. 375 

faites celles qui le feroient moins. On leur dit dans les ren- 
contres que chacune suit le don de Dieu et ce qui lui est 
recommandé par sa supérieure, et qu'il ne faut pas louer 
celles qui le font souvent, ni condamner celles qui le font 
rarement, mais laisser le tout au jugement de Notre- 
Seigneur. 

9. Elles ne parlent point aussi de ce qui se fait au réfec- 
toire ; comme si quelque sœur avoit fait quelque pénitence, 
ni même de celles qu'elles y auroient faîtes elles-mêmes ou 
leurs compagnes. 

10. On leur défend aussi de parler des pénitences qu'elles 
demandent en général quand on les instruit, de peur qu'elles 
n'en fassent un jeu, ou qu'elles s'intimident l'une l'autre. 

il. Il ne leur est point non plus permis de raconter ja- 
mais les songes qu'elles auroient faits la nuit, quelque beaux 
ou saints qu'ils puissent être. 

12. Elles ne doivent rien dire de ce qu'elles auroient ap- 
pris au parloir. S'il y a quelque chose qui soit d'édification 
et qui puisse être dit à toutes, la maîtresse ne manquera 
point de le dire, afin de leur ôter le désir qu'elles pour- 
roient avoir que cela fût su. 

13. On leur fait quelquefois part de quelques nouvelles 
que l'on sait, et qui sont indifférentes, comme la vôture de 
quelques sœurs, ou le contenu de quelque billet que l'on 
auroit mis au chœur, pour recommander aux prières quel- 
que personne ou quelque affaire de piété, ou chose sem- 
blable, afin de leur ôter le désir d'en apprendre par des 
voies illicites. 

1/i. On ne les reprend jamais, si l'on peut, pendant leur 
récréation ; on ne prend pas aussi ce temps-là pour leur 
parler de quelques règlements qu'on auroit à faire dans la 
chambre, de peur que cette heure-là ne leur donnât lieu 
d'en dire plus librement leur sentiment ; et puis on seroit 
obligé de les reprendre; ce qu'il faut toujours éviter autant 
qu'on le peut. 

15. Ce n'est pas que si elles faisoient des fautes de con- 
séquence pendant la récréation, on le souffrît; au contraire 
on les en reprendroit avec autant et plus de force qu'en 



376 JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N» 2. 

une autre heure, de peur de leur donner lieu de ne pas 
craindre, et de suivre leurs passions avec trop de liberté, 
sous prétexte de se divertir. Je dis seulement qu'on garde 
les petites fautes pour une autre occasion, et qu'on n'y parle 
jamais des fautes d'un autre temps. 

16. On les exhorte de ne pas parler toutes ensemble, 
pour éviter le grand bruit, mais de s'écouter parler ; et 
quand une aura commencé quelque chose, de ne l'inter- 
rompre pas : ce qu'on leur fait voir être d'une grande in- 
civilité. 

17. On leur ordonne sur toutes choses de ne rien dire 
contre la charité, et d'éviter les plus petites paroles qu'elles 
croiroient que leurs sœurs ne trouveroient pas bon que l'on 
dît d'elles, quand ce qu'elles diroient ne seroit pas mauvais 
en soi : parce qu'il leur doit suffire pour se taire qu'elles 
sachent que quelques-unes d'elles aimeroient mieux que 
l'on parlât d'autre chose. 

18. On leur inspire aussi de se prévenir d'honneur l'une 
l'autre par une sainte civilité, qui ne soit produite que par 
la charité. 

19. Elles évitent toutes sortes de familiarités les unes en- 
vers les autres, comme de se caresser, baiser, ou toucher 
sous quelque prétexte que ce puisse être : les grandes 
mêmes n'usent point de cette familiarité envers les petites. 
Si l'on défend toutes ces choses à la récréation, à plus forte 
raison elles ne doivent jamais être faites ni dites en un 
autre temps, où jamais elles ne se doivent parler qu'en pré- 
sence de leurs maîtresses, ou pour quelque besoin. 

20. La récréation finit par une oraison à la sainte Vierge, 
pour demander à Jésus-Christ, par l'intercession de sa 
sainte Mère, qu'il leur fasse la grâce de passer saintement 
le reste de la journée. 

De Vlmtruction, 

1. A la fin de la récréation, s'étant rangées en deux rangs 
au milieu de leur chambre, pour se disposer à recevoir 
l'instruction, elles se mettent à genoux, et disent le Veni, 



RÈGLEMENT POUR LES ENFANTS. 377 

Sancte SpiriltiSj toutes ensemble; et leur maîtresse qui les 
doit instruire dit Toraison et le petit verset. 

2. Ensuite de la prière, toutes se mettent sur leurs siè- 
ges, et celle qui a dévotion de dire quelqu'une de ses fautes 
tout haut le peut faire, mais on n'y force. personne; au 
contraire on leur fait voir que cela est permis par grâce, 
mais non pas commandé. Elles ont néanmoins accoutumé 
de le faire de bon cœur. 

3. Elles doivent écouter avec grand respect les avertis- 
sements qu'on leur donne, qui doivent toujours être fort 
charitables. Car il faut qu'elles soient convaincues qu'on ne 
les reprend que pour leur bien, et qu'on n'épargne point 
les unes plus que les autres. 

û. Il faut qu'elles reconnoissent que l'on n'y agit par ait- 
cun mouvement déréglé , soit de passion ou de propre in- 
térêt : ce qui n'empêche pas qu'on ne les reprenne avec 
force, afin qu'elles soient véritablement humiliées et con- 
fuses ; car si elles faisoient cela par accoutumance, ou afin 
que l'on crût qu'elles sont bien fidèles à dire leurs fautes, 
cela se toumeroit en jeu et en hypocrisie ; ce qu'il faut 
éviter sur toutes choses. C'est pourquoi on leur donne pé- 
nitence de toutes les fautes considérables dont elles s'ac- 
cusent; ce que je n'ai pas reconnu leur avoir ôté la liberté 
de les dire. 

5. Elles ne disent jamais leurs fautes de cette sorte, c'est- 
à-dire devant leurs sœurs, les fêtes et les dimanches. 

6. Aussitôt que toutes les fautes sont dites, ce qui dure 
toujours plus d'un quart d'heure, on employé le reste de 
l'heure à les instruire, et à répéter ce qu'on leur a dit la 
veille. Cette répétition consiste à faire dire à trois ou qua- 
tre enfants ce qu'on leur a dit le jour précédent. On ne leur 
demande pas de rang, pour les surprendre; on s'adresse 
tantôt à l'une et tantôt à l'autre , et on ne le fait pas à toutes, 
parce que cela tiendroit trop de temps. Que si les fautes 
avoient employé toute la demi-heure, on demeure encore 
trois quarts d'heure pour les répétitions et instructions. 

7. Les jours où il y a évangile propre, comme le carême, 
les quatre-temps, et les samedis pour les dimanches, toutes 



378 JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N« 2. 

se lèvent debout, et ayant les mains jointes elles écoutent 
répître et Tévangile avec respect. 

8. Après la lecture de Tévangile on le leur explique le 
plus simplement que Ton peut : les autres jours où il n'y a 
point d'évangile propre, on les instruit sur l'explication du 
catéchisme, ou sur les vertus chrétiennes. On leur apprend 
aussi la manière de se confesser, communier, faire son 
examen et bien prier Dieu. On ne passe pas légèrement 
d'un sujet à un autre, afin de leur donner du temps pour 
bien comprendre ce qu'on leur dit. 

9. Quand on leur explique le catéchisme, cela doit durer 
longtemps, car on commence par le signe de la croix, et 
ensuite les articles de notre foi, et les conunandements de 
Dieu et de l'Église : les principaux mystères sont réservés 
pour l'approche des jours auxquels ils sont solemnisés en 
l'Église. 

10. Je vous dirai comme je me suis comportée depuis 
quatre ans. La première année je leur ai parlé sur le sym- 
bole, sur le signe de la sainte croix, l'eau bénite, les com- 
mandements de Dieu : la seconde année. J'ai tâché de leur 
faire bien entendre l'explication de la sainte messe, qui est 
dans le Cœur nouveau^', car encore que cela soit tout ex- 
pliqué, elles n'y entendoient rien, parce qu'elles le lisoient 
par routine , sans y faire assez de réflexion, au moins la 
plus grande partie, et particulièrement les dernières ve- 
nues. 

11. J'ai fait la même chose pour les prières du soir et du 
matin, l'examen, et les autres devoirs d'une bonne chré- 
tienne. Depuis je leur ai parlé des vertus, me servant pour 
cela de saint Jean Climaque. 

12. Pour cette dernière année où nous sommes, je l'ai 
toute employée à la pénitence, en me servant de la tradi- 
tion de l'Église, et insistant particulièrement sur les endroits 
qui font voir combien les chrétiens sont obligés de conser- 
ver l'innocence de leur baptême, et la difficulté de la réparer 
quand ils l'ont perdue. J'ai maintenant dessein, moyennant 

1. Traité de M. de Saint-Cyran, cité plusieurs fois. 



RÈGLEMENT POUR LES ENFANTS. 379 

la grâce de Dieu, de leur expliquer fort particulièrement 
le catéchisme de M. de Saint-Cyran , afin de les instruire 
sur ce qu'elles doivent à Dieu et au prochain, et sur les 
mœurs. 

13. On finit leur instruction par la prière Confirma hoc, 
Deu8, etc. Cet exercice est fini environ à deux heures et 
demie. Elles travaillent pendant cette instruction, pourvu 
qu'elles n'aient rien à demander à personne : car si quel- 
qu'une a besoin de quelque chose, elle ne fait rien plutôt 
que de se distraire ou de distraire les autres. 

Emploi du temps depuis Noues jusques à Vêpres* 

Collation. 

i. Depuis nones jusques à vêpres, on fait répéter une 
leçon du catéchisme, l'une demandant un jour, et sa com- 
pagne répondant, et celle qui a demandé le premier jour 
répondant le lendemain, et à la fin elles répètent une hymne 
en latin ou en françois. Ces répétitions n'incommodent point 
et ne font pas perdre de temps; car cela se fait chacune 
étant à sa place, et sans quitter son ouvrage. 

2. Il faut beaucoup exercer la mémoire des enfants, cela 
leur ouvre l'esprit, les occupe, et les empêche de penser à 
mal. 

3. Ce qui reste de temps depuis l'instruction jusques à 
vêpres s'emploie à travailler dans un entier silence; on fait 
seulement à cette même heure, et dans tous les intervalles, 
lire quelques-unes des moyennes qui ont encore besoin de 
se former à bien lire. Celle que Ton fait lire dans la cham- 
bre doit savoir lire raisonnablement, afin que toutes profi- 
tent de ce qui sera lu. 

U> Pour les petites, nous avons expérimenté qu'elles ap- 
prennent bien mieux à lire quand elles sont seules : c'est 
pourquoi celle des grandes qui est destinée pour les faire 
lire le fait, à tous les intervalles de la journée, dans une 
chambre à part. On ne se sert pour cela que d'une des 
grandes qui a dessein d'être religieuse, et encore faut-il 
prendre garde qu'elle soit sage, discrète et douce, et qu'elle 
le fasse de bon cœur et pour l'amour de Dieu. 



380 JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N« t. 

5. Environ à trois heures et demie, on fait faire collation 
à toutes les petites et moyennes. On en exempte facilement 
les grandes quand elles le demandent, ce repas n'étant pas 
beaucoup nécessaire aux plus grandes, à cause que Ton dîne 
tard et on soupe tôt ; et on voit que celles qui ne le font pas 
s'en portent mieux. Dès quatorze ans, on leur peut per- 
mettre de ne le point faire, à moins qu'il y en eût quel- 
qu'une à qui l'on jugeât que ce repas fût nécessaire; car 
alors on les obligeroit de prendre quelque peu de nourri- 
ture. On se rend difficile d'en exempter les plus jeunes, 
encore qu'elles en prient, de peur qu'elles ne demandent 
cette permission pour faire les grandes filles ou par hypo- 
crisie. 

6. A cette même heure, quand celles des grandes qui sont 
les plus sages souhaitent d'aller prier Dieu, oa les y mène, 
et on demeure avec elles jusques à la fin de leurs prières. 

7. On ne permet cette prière qu'à celles que l'on voit, 
autant qu'on en peut juger, poussées à le demander par un 
pur motif de plaire à Dieu, et qui en font profit. 

De l'heure des Vêpres et de l'emploi du temps jusques au 

Réfectoire. 

1. A quatre heures, les plus grandes vont à vêpres, si 
elles méritent qu'on leur fasse cette grâce. 

2. Pendant ce même temps, on instruit les plus petites; 
car, encore qu'elles soient présentes à tout ce que l'on dit 
dans la chambre pour les instruire, elles n'y entendent rien, 
et si on ne s'adresse à chacune d'elles en particulier, elles 
n'y comprennent rien. 

3. A la fin de vêpres jusqu'au réfectoire, une des grandes 
fait une lecture. Il faut, autant que cela se peut, que leur 
principale maîtresse y soit présente. On fait cette lecture 
jusques à ce que le réfectoire sonne, où elles vont dans le 
même ordre que le matin. 

De la Récréation du soir, des Prières et du Coucher, 
1. Ensuite se fait la récréation tout de même que le ma* 



RÈGLEMENT POUR LES ENFANTS. 384 

. tin, si ce n'est que Tété on va au jardin le soir, et l'hiver 
le matin. 

2. Les enfants sont séparées aussi bien le soir que le ma- 
tin. On fait ce que Ton peut pour être deux religieuses avec 
les grandes, quand il y en a de moins bien disposées, afin 
qu'une des religieuses marchant derrière elles, elle puisse 
découvrir celles qui, sous quelque prétexte d'être incom- 
modées, marcheroient plus doucement, afin de se parler bas 
les unes aux autres. 

3. Cette récréation du soir dure jusques au premier coup 
de compiles, si ce n'est aux grandes chaleurs de l'été où on 
la finira plus tard, selon leurs besôftis, et avec discrétion, 
afin de les faire promener à la fraîcheur. On ne passera 
pourtant jamais sept heures et demie sans la finir, pour 
commencer les prières du soir., qu'elles peuvent dire au 
jardin durant les grandes chaleurs, se mettant à genoux en 
quelque lieu écarté, où ensuite elles disent compiles du 
même ton qu'elles ont dit prime le matin. Elles peuvent 
marcher en disant les psaumes, pourvu qu'elles s'arrêtent 
pour faire toutes les cérémonies de l'office. 

û. Quand les chaleurs ne sont pas si grandes, elles com- 
mencent à prier Dieu au premier coup de compiles , afin 
qu'elles puissent avoir fait pour se rendre au chœur lors- 
qu'on y chante l'antienne de la Vierge, à laquelle elles as- 
sistent tout le long de l'année, hormis environ trois mois 
des plus grandes chaleurs, qui sont depuis l'octave du Saint- 
Sacrement jusqu'à la fin du mois d'août, et cela pour ne pas 
interrompre la promenade que l'on juge être utile à cette 
heure-là. 

5. Au sortir du chœur bu du jardin, elles montent tout 
droit dans leurs chambres, où elles se déshabillent en grand 
silence et avec promptitude, tellement que l'hiver et l'été il 
faut ^'elles soient toutes couchées à huit heures et un 
quart, et toutes dans un lit à part, sans qu'on en dispense 
jamais pour quelque prétexte que ce soit. 

6. Aussitôt qu'elles sont couchées, elles sont fidèlement 
visitées, non-seulement celle dos cellules, mais aussi celles 
des chambres, qu'il faut visiter dans chaque lit en particii- 



382 JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N° 2. 

lier, pour voir si elles sont couchées avec la modestie re- 
quise, et aussi pour voir si elles sont bien couvertes en 
hiver. 

7. Après, on éteint toutes les lumières, à la réserve d'une 
lampe qu'on laisse allumée toute la nuit dans une de leurs 
chambres, pour les besoins qui peuvent survenir la nuit. 

8. Il couche une sœur dans chaque chambre, ou une 
grande en qui on a une parfaite confiance. 

9. Voilà Tordre qui se garde toute la journée; ce n'est 
pas que Ton ne change quelquefois les heures de certains 
exercices pour les besoins particuliers, comme les jours de 
jeûne de l'Église et le carême, où la matinée est bien plus 
longue que Taprès-dînée. 

J'ai réservé jusques ici à mettre les prières que les en- 
fants font le matin et le soir. 

PRIÈRES POUR LE MATIN. 

Aussitôt après être éveillée j l'on élèvera son cœur à Dieuj 
et Von dira : 

Mon Dieu, je vous donne mon cœur; acceptez-le, mon 
Dieu, par votre miséricorde infinie, afin qu'aucune créature 
ne le puisse posséder. 

PRIONS DIBU. 

Mon. Dieu, qui par votre infinie bonté en m'éveillant me 
tirez de l'ombre de la mort, donnez-moi encore ce jour 
pour vous adorer et pour opérer mon salut ; donnez-moi 
votre grâce, qui me fasse connoître votre sainte volonté, 
qui me rende vigilante pour l'exécuter, et qui me fasse 
prier sans cesse par le désir du cœur, afin que les objets 
de ce monde corrompu et les pièges des démons ne me fas- 
sent point tomber dans le péché. 

En s'habillantj l'on dira : 

Souvenons-nous de dépouiller le vieil homme, et de nous 
revêtir du nouveau. 



RÈGLEMENT POUR LES ENFANTS. 383 

PRIONS D1J8W. 

é 

Je reconnoîs, mon Dieu, que le besoin que j'ai de ces 
habits est une preuve de la corruption que j'ai héritée de 
mes premiers pères : faites-moi ressentir dans la confusion 
d'une véritable pénitence la nudité de mon âme : couvrez 
la multitude de mes péchés par votre charité infinie, et 
faites qu'après m'avoir entièrement dépouillée du vieil 
homme, je sois toute revêtue de Jésus -Christ, de sa jus- 
tice, de son innocence, de sa lumière et de sa force. 

Ainsi soit-il. 

Lorsque l'on sera habillée. Von se mettra à genoux, et Von 

adorera Dieu. 

Mon Dieu, je vous adore de tout mon cœur, de toute mon 
âme et de toutes mes forces ; je vous adore, ô mon Dieu ! 
Père, Fils et Saint-Esprit, en l'unité de votre essence, et en 
la trinité de vos personnes. 

Je vous adore, ô mon Sauveur Jésus-Christ ! et votre hu- 
manité sainte, en tous ses états, mystères, pensées, paroles, 
actions, mouvements, souffrances intérieures et extérieures; 
je vous adore ressuscité et glorifié : juge des vivants et des 
morts, faites-moi la grâce de vous adorer en esprit et en 
vérité en l'honneur des adorations éternelles que vous ren- 
dez à votre Père céleste dans le ciel, et au très-saint-sacre- 
ment de l'autel. 

PRIÈRES QUI SE DISENT EN COMMUN. 

Pater. Ave. Credo. On les dit alternativement un jour en 
latin et l'autre en françois. 

Demandes fit Prières. 

Nous vous remercions de nous avoir conservées durant la 
nuit, et nous vous supplions de nous conduire le long de ce 
jour. Nous vous demandons pardon de tous les péchés que 
nous avons commis depuis que nous avons l'usage de raison 
jusques à présent : faites-nous la grâce de vivre et de mou- 
rir dans la pénitence. 



384 JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N« 2. 

Nous vous recommandons nos pères et mères , tous nos 
parents, amis et ennemis, bienfaiteurs , et tous ceux pour 
qui nous sommes obligés de prier. 

Nous vous recommandons toute votre Église , notre saint 
père le pape , Mgr notre archevêque. Conservez et dirigez, 
s'il vous plaît, notre Roi très-chrétien et tout son conseil : 
faites que tous vous connoissent, vous aiment, et vous ser- 
vent unanimement. Donnez-nous la paix, et no.us la conser- 
vez selon qu'il nous est nécessaire. Consolez tous ceux qui 
ont des aflQictions spirituelles ou corporelles; octroyez votre 
grâce aux vivants, et le repos éternel aux morts. 

Le Commandement de Notre -Seigneur. 

C'est ici mon commandement, que vous vous aimiez Pun 
l'autre comme je vous ai aimés. 

Si quelqu'un n'aime pas Notre- Seigneur Jésds-Christ, 
qu'il soit anathème. 

Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, 
de toute votre âme, et de tout votre entendement, et votre 
prochain comme vous-même : de ces deux commandements 
dépendent la loi et les prophètes. Soit que vous mangiez, 
soit que vous buviez, soit que vous fassiez quelque autre 
«hose, faites tout pour la gloire de Dieu. Que toutes vos 
actions se fassent en esprit d'amour et de charité. 

Faites-nous la grâce, ô mon pieu ! d'être du petit nombre 
de vos élus qui ne cesseront jamais de vous aimer, et aug- 
mentez toujours cette charité dont vous noiis avez donné le 
commencement. 

PRIONS DIBU. 

Quelle grâce, ô mon Dieul qu'étant si indignes de votre 
amour, non-seulement vous soufifriez que nous vous aimions, 
mais que vous nous commandiez même de vous aiiper de 
toutes nos forces I Afin donc que nous puissions obéir à ce 
commandement, qui nous est si nécessaire pour nous sau- 
ver, répandez cet amour dans notre cœur, et donnez-nous 
ce que vous nous commandez. Que le feu de la charité que 
vous êtes venu apporter sur la terre consume tout autre 



RÈGLEMENT POUR LES ENFANTS. 3« 

amour, qu'il détruise tout ca qui s'oppose à votre très- 
sainte volonté, qu'il nous fas^EÉin même cœur et un même 
esprit avec tous les fidèles, afin qu'il nous unisse toutes à 
Jésus-Christ votre Fils, et nous consomme tous en lui par 
le Saint-Esprit en tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il. 

PRIONS DIBU. 

Dieu éternel, vive source de tout être, soutien de toute 
vie, je viens à vdÉs comme à mon origine et dernière fin, 
pour trouver en vous ce qui me manque, et la force de 
vous rendre ce que je vous dois. Bonté infinie, regardez 
votre ouvrage, qui sans cette grâce est tout imparfait et 
tout misérable. Donnez-la-moi parles mérites de votre Fils, 
mon Sauveur Jésus -Christ: unissez mon esprit au sien: 
faites que je vous rende tous les devoirs que notre premier 
père vous a déniés, et que dans cette divine union de votre 
Fils, mon Sauveur Jésus-Christ, je vous aime, je vous adore, 
et que j'accomplisse à jamais votre sainte volonté. Séparez- 
moi d'Adam, de ses voies et de sa vie, et que je sois insépa- 
rablement unie à Jésus-Christ, que vous m'avez donné pour 
être ma voie et ma vie. Ainsi soit-il. 

Oraison à la sainte Vierge, 

Vers, Sainte Vierge, priez pour nous pauvres pécheurs. 

Rép. Maintenant et à l'heure de notre mort. 

Sainte Vierge, qui avez été si heureuse que de trouver 
grâce devant le Seigneur, de produire la vie, et d'être la 
Mère du salut, faites-nous trouver accès auprès de Jés^- 
Christ, votre Fils; et comme c'est par vous qu'il nous a éfô 
donné, que ce soit aussi par vous qu'il nous reçoive en sa 
garde sainte ; que Téminence de votre pureté efface devant 
sa majesté divine les taches de notre corruption , et que 
votre humilité sans exemple nous fasse obtenir pardon de 
notre vanité et de notre orgueil ; que votre charité si abon- 
dante couvre la multitude de nos péchés, et que votre fé- 
condité miraculeuse répande sur nous une fécondité de 
grâces, de mérite et de gloire. Ainsi soiMl. 

Fers. Tous les saints, intercédez pour nous. 

25 



»6 JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N» %. 

Rép. £t pour tous les fîdèlQS. 

Seigneur, faites-nous la glftce, par Fintercession de tous 
¥08 saints, de ne nous élever jamais dans des sentiments 
d'orgueil, mais de nous avancer toujours dans la vertu d'hu- 
milité qui vous est si agréable , afin que rejetant avec mé- 
pris tout ce qui n'est pas selon votre loi, nous nous portions 
à faire tout ce qui est juste et saint par un amour divin qui 
nous rende vraiment libres. Ainsi soit-il. 

Offrons^nous à Dieu. 

Seigneur, nous sommes obligées d'oflWr à votre majesté 
notre esprit, notre corps, et tout ce que nous possédons 
dans le monde; mais comme nous ne pouvons faire ce grand 
sacrifice par nos propres forces, nous vous prions que J.-C. 
votre Fils le fasse pour nous : faites-nous. Seigneur, cette 
miséricorde qtf étant inséparables de sa personne, nous 
soyons une partie de son sacrifice ; que ne vivant et n'agis- 
sant^ que pour votre gloire, nous soyons toujours prêtes de 
souffrir et mourir pour faire votre divine volonté, et enfin 
que nous soyons comme Jésds-Christ et avec Jésus-CArist 
une hostie vivante, sainte, spirituelle, agréable à vos yeux, 
pour être ensuite consommée toute en vous. Ainsi soit-il. 

Demandons à Dieu la grâce de ne l'offenser point en 

cette journée. 

Vers. Conservez-nous, Seigneur, en cette journée* 
Hép. £t nous préservez de tout péché* 

PRIONS DIEU. 

Dieu tout-puissant qui nous avez fait arriver au commen- 
cement de ce jour, sauvez-nous aujourd'hui par la vertu 
de votre grâce, afin que durant le cours de cette journée 
nous ne toftibions dans aucun péché, mais que dans toutes 
nos pensées, nos paroles et nos actions, nous n'ayons d'autre 
fin que d'observer vos commandements. Ainsi soit-il. 

Que la charité , la vérité et la paix de J.-C. soient avec 
nous. 



RÈGLEMENT POUR LES ENFANTS. 387 

PBIÈESS POUE LE SOIE. 

Pater. Ave, 

Demandons à Dieu Vasmtance du Saint-Esprit, 

Vers, Esprit saint, qui procédez du Père et du Fils, venez 
à nous. 

Rép. Remplissez nos cœurs, et y allumez par votre grâce 
le feu de votre saint amour. 

PRIONS DIEU. 

Mon Dieu, qui avez enseigné les cœurs de vos fidèles par 
la lumière de votre Saint-Esprit, donnez-nous votre grâce 
par ce même Esprit, afin qu'il nous fasse savoir et exécuter 
les choses qui vous sont agréables, et qu'il nous fasse jouir 
d'une sainte et éternelle consolation. Par Jésus-Christ Notre- 
Seigneur, qui vit et règne dans tous les siècles des siècles. 
Ainsi soit-iL 

Remercions Dieu de toutes les grâces quHl nous a faites* 

Seigneur, nous vous rendons grâces des miséricordes in- 
finies q[ue vous avez exercées sur nous, sans que nous les 
ayons pU mériter. Lorsque nous étions des enfants de colère^ 
vous nous avez donné votre Fils, et avec ce Fils bien-aimé 
toutes sortes de bénédictions : vous nous avea donné son 
sang pour nous purifier, sa mort pour nous faire mourir au 
péché, sa résurrection pour nous faire ressusciter à la 
grâce, son corps pour nous nourrir, son esprit pour nous 
sanctifier. Nous reconnoissons que c'est vous seul qui nous 
avez préservées de tous les péchés que nous n'avons pas 
commis. Nous reconnoissons que si jamais nous avons fait 
quelque bien, c'est vous qui l'avez fait en nous. Faites, ô 
Dieu de miséricorde î que cette action de grâces que nous 
vous rendons ne soit pas seulement dans notre bouche, 
mais qu'elle soit dans notre cœur; que nous vivions comme 
des personnes qui craignent plus que toutes choses de tom- 
ber dans la méconnoîssance et dans l'oubli de vos bienfaits, 
et qui n'ont point d'affection plus ardente que de vivre, en 



388 JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N° 2. 

sorte que tous les mouvements de leur cœur et toutes les 
œuvres de leurs mains soient des actions de grâces. Faites, 
6 mon Dieu I que nous vous les rendions avec fidélité pen- 
dant toute notre vie, pour vous les rendre plus saintement 
avec tous les élus dans Téternité. Ainsi soit-il. 

Remercioas Dieu en particulier des grâces qu'il nous a faites en ce jour. 

PAUSB. 

Demandons à Dieu lumière pour connaître nos péchés. 

Seigneur, donnez -nous cette lumière divine qui seule 
nous peut montrer utilement nos péchés, nous en convain- 
cre et nous les faire condamner : car si nous ne les voyons 
que dans notre propre lumière , nous les excuserons tou- 
jours, et nous nous les cacherons à nous-même ; ou si notre 
amour-propre ne les peut dissimuler , il nous jettera dans 
une inquiétude vaine, stérile et superbe. Mais vous , Sei- 
gneur, par les regards de vos yeux, vous découvrez les pé- 
chés, et vous donnez la paix; vous abattez une âme en 
Thumiliant pour ruiner son orgueil, et après qu'elle est 
devenue humble vous la relevez , et lui donnez une ferme 
espérance dans votre protection; elle lève les yeux vers 
vous dans cette confiance, abaissez vos yeux suf/élle par 
votre miséricorde. C'est ainsi, ô lumière infinie !^e nous 
désirons voir nos péchés ; nous vous demandons cette grâce 
par Jésus-Christ. 

ConfUeor jusques à meâ etUpâ. 

PAUSE. 

Témoignons à Dieu un grand regret de nos péchés, et lui 
en demandons le pardon et le remsde. 

Seigneur, nous reconnoiSsons devaut Votre Majesté la 
grandeur de nos ofi*enses, et nous vous en demandons le 
pardon et le remède. Faites mourir continuellement ce corps 
de péché, qui combat contre votre esprit : séparez de nous 
ce poids de corruption qui nous porte à faire le mal que 
nous ne voulons pas, et qui nous empêche de faire le bien 
que nous voulons, parce que nous le voulons faiblement. 



RÈGLEMENT POUR LES ENFANTS. 389 

Mais, mon Dieu, soyez plus fort pour nous sauver que nous 
ne sommes pour nous perdre ; faites, par votre miséricorde, 
que la charité ruine enfin toutes les forces de notre amour- 
propre par une force plus grande et toute divine; qu'elle 
croisse et se perfectionne dans notre cœur, qu'elle y dé- 
truise parfaitement le péché, afin que nous puissions obte- 
nir de votre bonté un entier pardon par Jésus-Christ Notre 
Seigneur. 

3Ieâ culpâ, etc. Misereatur, 

Demandons Vassistance de la Sainte Vierge* 

Vers, Sainte Vierge, priez pour nous. 

Rép. Que nous soyons dignes des promesses de Jésus- 
Christ. Sainte Vierge, qui êtes notre reine, notre médiatrice 
et notre avocate, réconciliez-nous avec votre Fils , recom- 
mandez-nous à lui et présentez-nous à lui : faites, ô Vierge 
incomparable! qui avez été comblée de bénédictions, par la 
miséricorde singulière dont vous avez été prévenue,^ par les 
privilèges extraordinaires dont vous avez été honorée, et 
par les grâces innombrables dont vous avez été enrichie, 
que Jésus-Christ, votre Fils, notre maître et notre Dieu, 
qui a daigné se rendre par votre entremise participant de 
nos foiblesses et de nos misères, nous rende aussi partici- 
pantes, par votre intercession , de la gloire et de la béati^. 
tude dont il jouit dans l'éternité. Ainsi soit-il. 

Vers, Saints et saintes, intercédez pour nous. 

Rép, Et pour tous les fidèles. 

Nous vous prions. Seigneur, que tous vos saints nous as- 
sistent en quelque lieu que nous soyons, et nous obtiennent 
une sainte joie par leur intercessloh, afin qu'honorant leurs 
mérites nous sentions les effets éb leur puissante protec- 
tion. Accordez-nous la paix durant le temps que nous vivons 
en ce monde , et éloignez de votre Église tout ce qui peut 
corrompre les mœurs de vos fidèles. Conduisez heureuse- 
ment et saintement nos voies , nos actions et nos volontés, 
et celles de tous vos serviteurs. Récompensez par des biens 
du ciel <^nuny^^ 01^^ ^^^^ P^i*^ d^s hi^ns de la 




390 JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N« 2. 

faites jouir du repos éternel tous les fidèles qui sont morts 
dans votre paix. Par Notre Seigneur Jésus-Christ. 

Oraison à VAnge Gardien, 

Vers, Le Seigneur a commandé à ses anges* 

Rép. De vous garder en toutes vos voies. 

Mon Dieu, qui par votre providence ineffable avez daigné 
envoyer vos saints anges pour notre garde, faites par votre 
miséricorde que vos fidèles soient toujours assistés de leur 
secours, et qu'ils jouissent de leur compagnie dans Téter- 
nelle félicité. Ainsi soit-iL 

Demandons à Dieu sa sainte bénédiction. 

Vers. Oue notre Dieu nous bénisse. 

Rép. Et que toutes les nations de la terre le craignent. 

Seigneur, bénissez le peuple que vous avez choisi pour 
votre héritage ; étendez vos mains divines sur nous, puis- 
qu'elles sont pleines de grâces infinies : dans votre droite 
sont des bénédictions de douceur, car vous êtes le Dieu de 
toute consolation ; dans votre gauche sont les jugements que 
vous exercez sur ceux que vous recevez au nombre de vos 
enfants ; vous leur faites souffrir des peines pour les puri- 
fier; vous les châtiez pour un moment, afin de les couron- 
ner dans l'éternité : ainsi par ces deux mains, par vos con- 
solations et par vos châtiments, vous les attirez à vous, afin 
qu'ils n'aient point leur consolation avec les pécheurs , et 
qu'ils ne soient point jugés avec le monde. Faites donc. 
Seigneur, que nous soyons votre peuple et que vous soyez 
notre Dieu, que vous soyez avec nous et que nous marchions 
devant votre face; que ûêsûa la nécessité de combattre vous 
combattiez pour nous, et qu'après avoir en ce monde béni 
nos croix et nos travaux par les croix et les travaux de Jé- 
sus-Christ, vous nous appeliez pour posséder la gloire qu'il 
nous a préparée, et pour recevoir des bénédictions éter- 
nelles. Ainsi soit-il. 



RÈGLEMENT POUR LES ENFANTS, 391 



Antienne. 

Sauvez-nous, Seigneur, lorsque nous sommes éveillées, 
gardez-nous lorsque nous dormons, afin que nous veillions 
avec Jésds-Christ, et que nous reposions en paix. Ainsi 
soiMl. 

AUTEBS PRIÈRES QU'ON DIT QyBLQÛEPOtS. 

En l'honneur du mystère de Venfancê de Jésut^hriêt» 

SOYEZ COMMB DBS ENFANTS MOtJVBAU-Ilés. 

Faites, Seigneur, que nous soyons toujours enfants par la 
simplicité et Tinnocence, comme les personnes du monde 
le sont toujours par Tignorance et par la foiblesse* Donnez- 
nous une enfance sainte, que le cours des années ne nous 
puisse ôter, et de laquelle nous ne passions jamais dans la 
vieillesse de Tancien Adam ni dans la mort du péché, mais 
qui nous fasse de plus en plus de nouvelles créatures en 
Jésus-Christ, et qui nous conduise k «on immortalité glo- 
rieuse. 

SI vous ne devenez comme des enfants, vous n'entrerez 
point dans le royaume des cieux« 

Demandom à Dieu la grâce d'une enfance sainte ei 

chrétienne. 

Seigneur, faîteâ-nous la grâce d'être du nombre de ces 
enfants que vous appelez, que vous faites approcher de vous, 
et de la bouche desquels vous tirez vos louanges * nourris- 
sez-nous de votre lait, et portez-nous dans votre sein pour 
nous conserver pures de la corruption de ce monde, afin 
que les anges que vous nous avez donnés pour notre con- 
duite nous représentent devant votre trône, et que nous 
vous adorions avec eux dans l'éternité. 

BàQLBMBNT POUR LES J0UB8 DB FftTfeS» 

1. Les jours de fêtes, on remplit toute la journée de petits. 
exercices, en sorte qu'elles ne perdent point de temps, pour 



392 JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N« 2. 

éviter Tennui ou la badinerie qui suivroient infailliblement 
si on ne les occupoit , les enfants n'ayant pas la force de 
consacrer toutes les heures de la journée au service de 
Dieu. 

2. Elles se lèvent et habillent toutes à la même heure 
que les jours de travail. 

3. A six heures, si les petites sont presque habillées, les 
plus grandes qui auroient dévotion d'aller à prime peuvent 
y aller, pourvu quelles en demandent la permission, la- 
quelle on ne leur donne que lorsqu'on reconnoît qu'elles la 
demandent par un pur motif de plaire à Dieu et d'aller chan- 
ter ses louanges. Ceci soit dit pour toutes les heures de 
l'office. Ensuite on dit la première messe, où toutes as- 
sistent, grandes ou petites. 

A. Au sortir de la messe, elles vont faire leurs lits et dé- 
jeuner : cela dure environ jusqu'à huit heures qu'elles se 
rangent toutes dans la chambre, pour écouter la lecture qui 
s'y fait comme les jours de travail. 

5. A huit heures et demie, elles vont presque toutes à 
tierce, et toutes à la grande messe. 

6. Au sortir de la grande messe jusques à sexte, il y a en- 
viron trois quarts d'heure d'espace qu'elles emploient à 
apprendre par cœur ce qu'elles doivent savoir, qui est toute 
la Théologie familière jV Exercice de la sainte messe jle Traité 
de la confirmation *. Après cela, elles apprennent toutes les 
hymnes en françois qui sont dans leurs Heures, et puis 
toutes les latines du Bréviaire; et quand elles sont venues 
jeunes au monastère, il y en a beaucoup qui apprennent 
leur psautier entier. Elles n'y ont pas grande difficulté, 
pourvu qu'elles y soient exhortées et un peu poussées. 

7. A sexte, elles font leur examen, et ensuite celles qui 
ont permission de dire leur office disent sexte. 

8. A la fin de sexte, le réfectoire, et ensuite la récréation 
jusques à une heure. 

9. Depuis une heure jusques à deux, les plus grandes 
îipprennent l'arithmétique, et cependant les plus jeunes 

1. Ce sont de petits ouvrages de Saint-Cyrao. 



RÈGLEMENT POUR LES ENFANTS. 393 

écrivent leur exemple, et les petites répètent leur Caté- 
chisme. 

10. Depuis deux jusques à la demie, les plus grandes 
montrent l'arithmétique aux plus jeunes *, et à deux heures 
et demie elles disent nones dans le particulier jusques à 
trois heures. 

14 . A trois heures, les plus grandes répètent leur chant 
en notes, et une d'elles le montre aux plus jeunes ; quand 
elles ne devroient que dire leurs notes, cela emploie le 
temps, et les empêche de s'ennuyer, et elles ne laissent pas 
peu à peu d'apprendre à chanter. 

12. A quatre heures, toutes vont à vêpres et à l'adoration 
qui se fait de suite. 

13. A la fin de vêpres, celles des plus grandes qui seroient 
portées d'une grande dévotion, et à qui on l'aura permis, 
demeurent à prier Dieu jusqu'au réfectoire; s'il y a moins 
d'une demi-heure d'espace, on ramène à la chambre toutes 
les autres, qui emploient ce temps-là à leur dévotion , ou à 
faire quelque lecture dans leur Imitation de Jésus - Christ, 
ou à répéter ce qu'elles savent par cœur. 

IZi. Le reste de la journée s'emploie comme les jours de 
travail. 

SBCONDB PARTIS. 

DU RÈGLEMENT DES ENFANTS. 

Après vous avoir rendu compte comme nous réglons les 
heures de la journée des enfants, il me reste de passer à la 
seconde chose que vous m'avez ordonné de vous marquer, 
qui est la manière dont je me conduis envers elles dans 
tous leurs besoins spirituels et corporels. Quand je repré- 
senterai ce que je dois faire, ce n'est pas que je n'y manque 
très-souvent; mais cela vous obligera de prier Dieu qu'il me 
rende telle que je dois être pour le bien de ces âmes qu'il 
a commises à une personne si incapable de les servir. Il y a 
beaucoup de choses que je ne pourrai pas dire comme par. 

1. Ici, comme en d'autres endroits^ paraît une application modérée et judi- 
cieuse de la méthode ^/UÈÊÊÊÊÊÊÊÊÊÊWat mutuel. 




à 



394 JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N» 2. 

reddition de compte, ne trouvant pas de tenne pour m'ex- 
primer ; mais Tobéissance me fera passer par - dessus la 
peine que j'en avois, puisque vous m'avez obligée nonnseu- 
lement de vous marquer ce que je fais, mais aussi ce que je 
crois qu'il faut faire pour leur bonne éducation. 

I. 

Dans quel esprit nous devons rendre service aux enfants» 
Union des maîtresses. Quelques Avis géfiéraux pour leur 
conduite^ et principalement envers le$ petits enfants. 

1. Je crois donc que pour servir utilement les enfants, 
nous ne devons jamais leur parler ni agir pour leur bien 
sans regarder Dieu et lui demander sa sainte grâce, dési- 
rant prendre en lui tout ce qui leur est nécessaire pour les 
instruire en sa crainte. 

2. Nous devons avoir beaucoup de charité et de tendresse 
pour elles, ne les négligeant en quoi que ce soit pour l'in- 
térieur et l'extérieur, leur faisant paroître, en toutes sortes 
d'occasions, que nous n'avons aucunes bornes pour leur 
service, et que nous le faisons avec affection et de tout 
notre cœur, parce qu'elles sont enfants de Dieu, et que nous 
nous sentons obligées de ne rien épargner pour les rendre 
dignes de cette sainte qualité. 

3. Il est très-nécessaire que nous nous donnions toutes à 
elles sans aucune réserve, et que sans une nécessité inévi- 
table nous ne sortions point de leur quartier, pour être 
toujours présentes dans la chambre où elles travaillent, si 
ce n'est que nous soyons occupées à leur parler ou à les vi- 
siter quand elles sont malades, ou employées à d^autres 
besoins qui les regardent. 

II. On ne doit point avoir de peine d'y perdre tout l'of- 
fice, si ce n'est quand les plus grandes y assistent. Il est de 
telle importance de garder toujours les enfants , que nous 
devons préférer cette obligation à toutes les autres, quand 
l'obéissance nous en charge, et bien plus à nos satisfactions 
particulières , quand elles regarderoient même les choses 
spirituelles. La charité avec laquelle on leur rendra tous les 



RÈGLEMENT POUR LES ENFANTS. 396 

services qui leur seront utiles couvrira non-seulement beau- 
coup de nos défauts, mais nous tiendra lieu de beaucoup de 
choses que nous croirions nous devoir être utiles pour notre 
perfection. 

5. On aura une sœur sur qui on se reposera, sans nulle- 
ment se décharger de son obligation. Il faut, sMl se peut, 
que cette sœur qui nous sera donnée soit attachée le 
plus qu'elle pourra à la chambre. C'est pourquoi il seroit à 
souhaiter d'en avoir deux qui fussent portées d'un môme 
zèle et d'un même esprit pour les enfants, et qui le plus sou- 
vent fussent ensemble dans la chambre, en présence môme 
de la première maîtresse, afin que voyant le respect avec 
lequel les enfants se tiennent devant elle, elles aient droit 
l'une et l'autre de leur demander en son absence le môme 
respect que celui qu'elles ont en sa présence. 

6. Nous devons faire en sorte que les enfants remarquent 
un grand rapport et une parfaite union et confiance avec 
la sœur qui nous est donnée pour compagne. C'est pourquoi 
il ne la faut point dédire de ce qu'elle aura fait ou ordonné, 
quand ce qu'elle auroit ordonné ne seroit pas bien, afin que 
les enfants ne remarquent jamais aucune contrariété, mais 
se réserver à l'en avertir dans le particulier. Car il est im-» 
portant et presque nécessaire pour bien conduire les en- 
fants que la sœur qui est donnée pour aide soit en disposi- 
tion de trouver bon tout ce qu'on lui dit. Que si cela n'étoit 
pas, il en faudroit avertir la supérieure. Que si ce qu'elle 
auroit de contraire à nous choquoit seulement notre bu» 
meur et ne faisoit point de tort aux enfant/;, il faudroit ûe» 
mander à Dieu la grâce de nous réjouir de ce que nous au* 
rions une occasion d'être contrariées. 

7. Il faut prier beaucoup Dieu qu'il donne aux enfants un 
grand respect pour les sœurs qui sont avec nous. Nous d/s- 
vous aussi leur donner une grande autorit/;, mais particfi-* 
lièrement à celle qui y est après nous. C'est pourquoi il f^i 
bon de témoigner aux enfants, f^ m/;me |/;ur dira tÏAfm Uth 
occasions, qu'elle a grande charité p<;ur cïlf^^ qn'ftUa h^ 
aime, et que c'est nous qui roblig«^>«« d« noiw rt'MtH 
compte de tout ce qui M^Hj^J» chambre* Lui dire k 




396 JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N« 2. 

elle-même devant les enfants qu'elle est obligée par devoir 
et par charité de nous dire non -seulement toutes leurs 
fautes de conséquence, mais même leurs plus légers défauts, 
afin de les aider à s'en corriger. 

8. Nous prenons quelque sorte de confiance aux sœurs 
qui nous aident, pour leur dire les inclinations des enfants, 
surtout celles des petites , et celles aussi des grandes qui 
pourroient causer quelque dérèglement , afin qu^&Iles puis- 
sent mieux les veiller. Il ne faut pas pourtant être si facile 
à leur dire les choses que les enfants nous disent dans le 
particulier, si nous n'y reconnoissons une nécessité pour 
leur bien, de crainte que sans y penser elles ne leur en 
fassent connoître quelque chose. Je vois qu'il est d'une très- 
grande importance que les enfants nous voient secrètes, 
encore que ce qu'elles nous disent ne fussent pas des choses 
de grande importance pour lors, parce qu'il peut arriver 
qu'elles en auront d'importantes dans un autre temps, sur- 
tout quand elles avancent en âge, lesquelles elles auroient 
peine à nous dire, si elles avoient reconnu que nous ne leur 
eussions pas été fidèles dans les petites choses. 

9. Comme il est fort important que nous ayons une grande 
union et parfaite intelligence avec les sœurs qui nous sont 
données pour aides, il l'est encore plus que ces sœurs n'a- 
gissent que par l'ordre qu'elles trouveront et verront établi, 
et qu'elles soient tellement conformes à tous les sentiments 
de la première, qu'elles ne parlent que par sa bouche et He 
voient que par ses yeux, afin que les enfants ne puissent 
rien remarquer qui ne soit parfaitement conforme entre 
elles. Que si les sœurs trouvoient à redire à la conduite de 
la première maîtresse, elles devroient lui dire, si elles 
avoient assez de confiance en elle, et qu'elles en eussent 
permission des supérieures. Si Dieu ne leur donne pas cette 
confiance, elles doivent en avertir la mère, de peur que sans 
le vouloir elles n'en témoignent quelque chose devant les 
enfants. 

10. Quand on est deux religieuses dans !a chambre aux 
heures que l'office sonne, on le peut dire l'une après l'autre, 
afin qu'il y en ait une qui jette la vue sur les enfants : mais 



RÈGLEMENT POUR LES ENFANTS. 397 

elle ne dira rien des fautes qu'elle leur verra faire, si elles 
n'étoient importantes, jusqu'à ce que sa compagne ait fini 
son office, afin de leur donner un très-grand respect quand 
elles voient que l'on prie Dieu. Mais aussitôt que l'office est 
dit, qui est assez court quand on le dit bas, il les faut punir 
selon la grandeur de la faute , et avec plus de sévérité que 
quand on ne prie pas Dieu. 

11. Quand on est seule, il ne faut point faire de difficulté 
de jeter la vue sur elles, mais il ne leur faut rien dire que 
l'on n'ait entièrement achevé son office. Nous avons vu par 
expérience le profit que cela leur fait, et quand on est 
exacte à ne leur point parler ni à les reprendre pendant la 
prière, cela les rend elles-mêmes bien plus respectueuses 
lorsqu'elles prient, et bien plus craintives de nous inter- 
rompre. Nous ne saurions trop inspirer à la jeunesse le res- 
pect pour Dieu, tant par notre exemple que par nos paroles. 
C'est pourquoi nous serons très-exactes à dire notre office 
aux heures que Ton le dit au chœur , en quittant tout ce 
que nous faisons au second coup de l'office, et ne nous lais- 
sant jamais emporter à achever quelque chose par attache. 
Ce n'est pas que s'il se présentoit un besoin nécessaire de 
rendre quelque service aux enfants, nous ne le dussions 
préférer à notre office ; mais il est bon que les enfants et 
notre propre conscience soient convaincues que nous n'a- 
gissons que pour Dieu, notre exemple étant la plus grande 
instruction que nous leur puissions donner. Car le diable 
IjWir donne de la mémoire pour les faire ressouvenir de nos 
moindres défauts , et il la leur ôte pour empêcher qu'elles 
ne se souviennent du peu de bien que nous faisons. 

12. C'est pourquoi nous ne saurions trop prier Dieu, trop 
nous humilier et trop veiller sur nous-mêmes, pour nous 
acquitter de ce que nous devons aux enfants, puisque 
l'obéissance nous y engage ; et je vois que c'est Tune des plus 
importantesi obéissances de la maison, et nous ne saurions 
trop trembler en nous en acquittant, quoiqu'il ne faille pas 
être pusillanimes, mais mettre toute notre confiance en 
Dieu, et le forcer par nos gémissements à nous accorder 
ce que nous ne méritons pas par nous-mêmes, main. 




398 JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N*» 2. 

nous lui demandons par le sang de son Fils répandu pour 
ces âmes innocentes qu'il nous a mises entre les mains. Car 
nous devons toujours regarder ces petites âmes comme de 
sacrés dépôts qu'il nous a confiés, et dont il nous fera ren- 
dre compte. C'est pourquoi il faut moins parler à elles qu'à 
Dieu pour elles. 

13. Et comme nous sommes obligées d'être toujours par^ 
mi elles, il se faut comporter en sorte qu'elles ne puissent 
pas remarquer d'inégalité dans notre humeur, en les trai- 
tant quelquefois avec trop de mollesse, et d'autres fois sévè- 
rement. Ce sont deux défauts qui se suivent d'ordinaire : 
car quand on se laisse emporter à leur faire tant de petites 
caresses et flatteries, leur laissant la liberté de s'épandre 
autant que leur humeur et inclination les y porte, il faut 
infailliblement que la répréhension suive, et c'est ce qui 
fait l'inégalité, qui est beaucoup plus pénible aux enfants 
que de les maintenir toujours dans leur devoir. 

iti. Il ne nous faut jamais trop familiariser avec elles, ni 
leur témoigner une trop grande confiance, encore qu'elles 
fussent grandes ; mais il faut leur témoigner une vraie cha- 
rité et une très-grande douceur dans tout ce qu'elles auront 
besoin, et môme les prévenir. 

15. Il les faut traiter fort civilement, et ne leur parler 
qu'avec respect, et leur céder en tout ce que l'on peut. 
Cela les gagne beaucoup. 11 est bon d'user quelquefois de 
condescendance dans des choses qui de soi seroient indif- 
férentes, afin de leur gagner le cœur. 

16. Quand il est nécessaire de les reprendre de leurs lé- 
gèretés et mauvaise grâce, il ne faut jamais les contrefaire 
ni les pousser en les rudoyant, quoiqu'elles fussent de mau- 
vaise humeur ; au contraire il leur faut parler avec très- 
grande douceur, et leur dire de bonnes raisons pour les 
convaincre ; ce qui empêchera qu'elles ne s'aigrissent, et 
fera qu'elles recevront bien ce qu'on leur dit. 

17. Il faut beaucoup prier Dieu qu'il rende les enfants 
simples, et y travailler de son côté en les éloignant de tous 
détours et finesses; mais il faut faire cela même si simple- 
ment, qu'on ne les rende pas fines en les exhortant à être 



RÈGLEBIENT POUR LES ENFANTS. 399 

simples. C'est pourquoi je crois quMl ne faut pas leur faire 
paroître qu'elles ont tant de finesse. Car quelquefois, à force 
de leur dire qu'il ne faut pas qu'elles soient fines, on fait 
qu'elles le deviennent, et qu'elles se servent de tout ce qui 
leur a été dit daiis le temps qu'elles ne l'étoient pas, dans 
un autre temps où elles ont besoin d'user de finesse pour 
cacher quelques fautes qu'elles ne veulent pas que l'on 
sache. 

^ 18. C'est pourquoi il faut veiller parfaitement les enfants, 
ne les laissant jamais seules en quelque lieu que ce soit, 
saines ni malades, sans leur montrer que l'on le fait si 
exactement, afin de ne les pas nourrir dans un esprit défiant 
et qui soit continuellement sur ses gardes. Car cela les ac- 
coutume à faire de petites malices en cachette, particuliè- 
rement les petites. Ainsi je crois qu'il faut que notre garde 
continuelle soit faite avec douceur et une certaine confiance 
qui leur fasse plutôt croire qu'on les aime, et que ce n'est 
qne pour les accompagner qu'on est avec elles. Cela fait 
qu'elles aiment cette veille plutôt qu'elles ne la craignent. 

19. Pour les petites enfants, il faut encore plus que toutes 
les autres les accoutumer et nourrir, s'il se peut, comme de 
petites colombes. Il leur faut dire peu de paroles quand elles 
ont fait une faute notable et qui mérite châtiment ; mais 
quand on en est parfaitement assuré, il les faut châtier sans 
leur dire une seule parole, ni pourquoi on les châtie, qu'a- 
près l'avoir fait. Encore est-il bon de leur demander, avant 
«ue de leur rien dire, si elles ne savent pas pourquoi elles 
ont été châtiées ; car d'ordinaire elles ne manquent pas de 
l'avoir reconnu. Ce châtiment, fait promptement et sans 
paroles, les empêche de faire des mensonges pour trouver 
des excuses sur leurs fautes, à quoi les petites enfants sont 
forts sujettes; et je trouve qu'elles se corrigent bien mieux 
de leurs défauts, parce qu'elles craignent toujours d'être 
surprises. 

20. Je croîs aussi que dans tous les autres défauts plus lé^ 
gers, op les doit peu avertir ; car insensiblement elles s'ac- 
coutument à toujours entendre parler. C'est pourquoi de trois 
OU quatre fautes l'une, il ne faut pas faire semblant de les 



â 



400 JACQUELINE PASCAL. APPENDÎCE N«> 2. 

voir; mais après les avoir considérées quoique temps, il 
faut les surprendre, et leur en faire faire satisfaction tout 
sur l'heure. Cela les corrige bien plus que beaucoup de 
paroles. 

21. Quand il y en a de petites entièrement obstinées et 
rebelles, il faut trois ou quatre fois les obliger aux mêmes 
petites satisfactions. Cela les dompte entièrement, quand 
elles voient qu'on ne se lasse pas. Mais quand on le fait un 
jour, et qu'on leur pardonne l'autre, ou qu'on les néglige, 
cela ne fait aucune impression sur leur esprit, et il se trouve 
qu'il faut en venir à des moyens plus forts que ceux que 
l'on auroit employés avec quelque sorte de continuation. 

22. Le mensonge est fort ordinaire aux petits enfants. 
C'est pourquoi il faut faire tout ce que l'on peut pour les 
accoutumer à ne prendre pas cette mauvaise habitude ; et 
pour cela il me semble qu'il faut les prévenir avec une 
grande douceur pour leur faire confesser leurs fautes, di- 
sant que l'on voit bien tout ce qu'elles ont fait, et quand 
elles confessent d'elles-mêmes, il leur faut pardonner, ou 
leur amoindrir leur pénitence. 

23. Encore que les enfants soient forts jeunes, comme de 
quatre ou cinq ans, il ne faut pas les laisser sans rien faire 
tout le jour,' mais partager leurs petits temps, les faisant 
lire un quart d'heure, et puis jouer un autre, et puis tra- 
vailler un autre petit temps. Ces changements les divertis- 
sent et les empêchent de prendre une mauvaise habitude, à 
quoi les enfants sont forts sujets, qui est de tenir leur livre 
et jouer avec, ou avec leur ouvrage, se tenir de travers, et 
toujours tourner la tête. Mais quand on leur demande de 
bien employer un quart d'heure, ou une demi-heure , et 
qu'on leur promet que si elles sont fidèles à leur leçon ou à 
leur travail, on les laissera jouer, elles font vite et bien ce 
petit temps, pour être récompensées après. Et quand on 
leur a fait cette promesse avant le travail, quoiqu'elles 
jouent cependant, il ne leur faut rien dire ; mais à la fin, 
quand le temps est passé, et qu'elles pensent aller jouer, il 
leur faut faire reprendre un autre temps pour le kavail, 
leur remontrant que l'on ne désire pas toujours parler» 



t 



RÈGLEMENT POUR LES ENFANTS. m 

maïs que puisqu'elles n'ont fait que badiner, 11 faut qu'elles 
recommencent. Cela les surprend, et fait qu'elles se tien*- 
nent une autre fois sur leurs gardes, 

IL 

A qtwi nous les portons dans les e7itretiens généraux, et 
dans les rencontres où elles donnent sujet qu'on leur 
parle et les avertisse, 

1. On leur fait comprendre que la perfection ne consiste 
pas à faire beaucoup de choses qui soient particulières, 
mais à bien faire ce qu'elles font en commun, c'est-à-dire 
de bon cœur, et pour l'amour de Dieu, avec un grand désir 
de lui plaire, et de faire toujours sa sainte volonté avec 
joie. 

2. On leur donne estime des petites occasions que Dieu 
leur envoie de souffrir quelque chose pour l'amour de lui, 
comme quelques g$tits mépris de leurs sœurs, quelques 
accusations que vSn fera contre elles sans raison, quelques 
privations de leurs désirs et inclinations, quelque sujet de 
renoncer à leur propre volonté, qui leur sera donné par 
leurs maîtresses ou par quelque autre rencontre. On les 
prie de recevoir cela comme des dons de Dieu, et un té- 
moignage de son plus grand amour, et du soin qu'il a de 
leur envoyer des occasions de se perfectionner tous les 
jours. 

3. On leur doit parler souvent du plaisir et de la satisfac- 
tion qu'il y a d'être tout à Dieu, et de le servir en vérité et 
simplicité, sans vouloir avoir aucune réserve pour lui : que 
rien n'est pénible, quand nous faisons tout par amour ; que 
la fidèle correspondance aux mouvements de Dieu attire 
continuellement sur nous de nouvelles grâces; que les uns 
gagneront le ciel, et les autres ne mériteront que châti- 
ment par une même action, selon le mouvement de leur 
cœur et la pureté ou l'impureté de leur intention. Il est 
bon de leur faire comprendre cela par quelques petites 
comparaisons, comme, par exemple, qu'une bonne action* 
qui seroit faite avec amour de Dieu, désir de lui plaire et 



?') 



402 JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N» 2. 

d^accomplir sa sainte volonté, nous conduit au ciel, et que 
tout au contraire si Ton faisoit la même action par esprit 
d'hypocrisie, de vanité, et seulement avec désir d'être es- 
timé des créatures, cela ne mériteroit que punition, car 
n'ayant rien fait pour Dieu, nous n'en devons point atten- 
dre de récompense, mais seulement des châtiments pour 
payement de notre hypocrisie. 

A. On doit fort exhorter les enfants à se connoître elles- 
mêmes, leurs inclinations, leurs vices et leurs passions, et 
sonder jusques à la racine de leurs défauts. Il est bon aussi 
qu'elles connoissent à quoi leur naturel les porte, afin de 
retrancher en elles ce qui peut déplaire à Dieu, et changer 
leurs inclinations naturelles en spirituelles. Leur dire que, 
par exemple, si elles sont d'une humeur affective, elles 
doivent changer l'amour qu'elles ont pour elles-mêmes et 
pour les créatures, à aimer Dieu de tout leur cœur, et ainsi 
de leurs autres inclinations. 

5. On leur peut faire voir quelquefott qu'un des pluâ 
grands défauts de la jeunesse est FiiléUÉ^lité, et que cela 
leur est comme naturel : que si elles n'y prennent garde, 
ce vice les perdra, les rendant incapables de toutes sortes 
d'avertissements, et que ce défaut n'est jamais que dans un 
esprit superbe. C'est pourquoi on leur dira souvent qu'il 
faut qu'elles aiment à être traitées fortement , et qu'elles 
témoignent par la douceur avec laquelle elles recevront les 
avertissements qui leur seront donnés, qu'elles agréent 
qu'on détruise en elles tout ce qui peut déplaire à Dieu. 

6. Nous les exhortons à n'avoir point de honte de faire le 
bien. Car, quelquefois celles qui ont été déréglées ont honte 
de faire le bien devant celles qui les ont vues dans leurs 
dérèglements. Il leur faut dire qu'elles prient Dieu qu'il les 
fortifie à faire le bien librement, et que, quand dans le com- 
mencement elles retomberoient fort souvent, il faut qu'elles 
se relèvent encore plus souvent et plus généreusement. Il 
faut donner ces instructions dans le général et même dans 
le temps où il n'y en a point de déréglées , afin que cela 
serve pour un autre temps, et que celles qui seroient mieux 
réglées se le puissent appliquer dans leurs besoins. 



li^' 



RÈGLEMENT POUR LES ENFANTS. 403 

7. Nous leur disons que leurs difficultés dans la vertu 
viennent de ce que tout aussitôt qu'il se présente quelque 
vice à combattre ou quelque vertu à acquérir, elles se re- 
tournent vers elles-mêmes pour consulter leur humeur , 
leur inclination, leur amour-propre, leurs foiblesses, et la 
peine qu'elles ont à se vaincre : mais qu'au lieu de s'affoiblir 
par toutes ces vues humaines, il faut qu'elles se retournent 
vers Dieu, en qui elles trouveront toutes les forces dans 
leur foiblesse même ; que c'est manquer de confiance en sa 
bonté, que de ne pas espérer qu'il les délivrera par la puis- 
sance de sa sainte grâce, et que si on leur disoit de sortir 
par elles-mêmes de leurs misères et de leurs foiblesses, 
elles auroient grand sujet de se décourager ; mais puisqu'on 
leur dit que Dieu lèvera lui-même toutes leurs difficultés, 
elles n'ont qu'à prier, espérer, se réjouir en Dieu, de qui 
elles doivent attendre tout leur secours. 

8. Il les faut porter à aimer et vouloir bien qu'on les aide 
^surmonter les foiblesses de leur nature corrompue, en n'y 

adhérant point, mais les portant doucement à vouloir bien 
souffrir quelques petites confusions et répréhensions pu- 
bliques, afin de s'accoutumer peu à peu à n'être pas si dé- 
licates, et dire quelquefois leurs petits défauts publique- 
ment, pour s'accoutumer à la pénitence et à l'humiliation. 

9. Nous tâchons de leur imprimer dans l'esprit que la 
vertu par acte qui se forme simplement dans l'esprit n'est 
rien devant Dieu, si la pratique ne suit, lorsque les occa- 
sions s'en présentent, et que peu nous servira, à l'heure de 
la mort, d'avoir passé notre vie dans beaucoup de désirs, 
si nous ne les avons mis à exécution, et que, bien loin d'en 
être récompensées, nous en serons justement punies de 
Dieu. 

10. Nous ne devons pas les prévenir touchant la religion, 
surtout dans le général, ni leur témoigner tout ce que nous 
croyons du peu de personnes qui se sauvent dans le monde ; 
c'est assez de leur témoigner qu'il y a beaucoup de dif- 
ficulté à s'y sauver, et leur faire voir à quoi elles sont 
obligées comme chrétiennes, et quelles sont les promesses 
qu'elles ont faites dans le baptême. Il leur faut aussi mon- 



404 JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N<> 2. 

trer tout ce qu'elles doivent éviter, si elles retournent au 
inonde. On peut bien quelquefois leur dire quelque chose 
des sentiments que Ton a pour soi-même, et il est bon de 
ne leur pas cacher notre joie, notre contentement, et notre 
repos. 

11. Si elles entrent d'elles-mêmes en discours sur le sujet 
de la religion, pour en dire leurs sentiments, on peut bien 
se servir de l'occasion pour leur dire quelque chose du 
bonheur d'une bonne religieuse qui vit vraiment selon sa 
vocation, sa consolation continuelle de penser aux grands 
moyens que Dieu lui donne de l'aimer et de se rendre éter- 
nellement bienheureuse par l'obéissance et l'humilité, n'y 
ayant point d'autre chemin du ciel que celui-là pour tous les 
chrétiens, mais en particulier pour les religieuses : leur 
faire entendre que la vie religieuse n'est point une charge, 
mais un des plus grands dons de Dieu, et un soulagement 
pour ceux qui veulent vivre en observant les vœux du bap- 
tême : que Dieu ne fait pas cette grâce de la religion^ |t 
tout le monde, ni même à tous ceux qui la désirent; et que 
d'autant plus qu'elle est excellente, nous la devons deman- 
der & Dieu avec humilité, et nous préparer à la recevoir 
par de bonnes actions. 

12. Il est bon de leur témoigner quelquefois qu'on les 
aime pour Dieu, et que c'est cette tendresse qui fait que 
leurs défauts nous sont si sensibles et si pénibles à suppor- 
ter, et que c'est l'ardeur de cet amour qui fait que les pa- 
roles dont nous nous servons pour les reprendre sont quel- 
quefois si fortes. Nous les assurerons en même temps que 
de quelque manière que notis agissions, nous ne sommes 
poussées que par l'affection que nous leur portons, et par 
le désir de les rendre telles que Dieu les veut ; que notre 
cœur demeure toujours dans la douceur pour elles, que 
notre force n'agit que sur leurs défauts, et que nous nous 
faisons pour cela une extrême violence , ayant bien plus 
d'inclination à les traiter doucement que fortement. 

Toujourg l'état religieux. 



RÈGLEMENT POUR LES ENFANTS. 405 

IIL 

Comme on doit 'parler aux enfants dans le particulier. 

1. Ce qui facilite le plus la conduite des enfants est la 
coutume que Ton a de leur parler dans le particulier. C'est 
dans ces entretiens qu'on les soulage dans leurs peines, 
qu'on entre dans leur esprit, pour leur faire entreprendre 
la guerre à leurs défauts, qu'on leur fait voir leurs vices et 
leurs passions jusque dans la racine , et je puis dire que 
quand Dieu leur donne une parfaite confiance en leur maî- 
tresse, on doit beaucoup espérer ; car Je n'en ai point vu 
qui l'ait eue parfaite qui n'ait réussi. 

2. Il faut que les entretiens qu'on a avec elles soient fort 
sérieux, et qu'on leuff-tlpioigne grande charité, mais nulle 
familiarité : et s'il y en avoit quelqu'une en qui on recon* 
nût qu'elle recherchât de parler par amusement, il la fau- 
droit traiter plus froidement que les autres. C'est pourquoi 
on a besoin d'user de beaucoup de discrétion, non-seule- 
ment dans l'entretien même, mais aussi dans les temps qu'on 
prend pour le faire. Je crois que c'est assez d'environ tous 
les quinze jours, à moins de quelques besoins particuliers, 
à quoi on ne peut donner de règle. 

3. Il faut beaucoup prendre garde de ne se pas laisser 
tromper; et c'est un grand bien quand elles sont prévenues 
qu'on connoit toutes les finesses des enfants. Gela fait 
qu'elles s'en déportent, et entrent insensiblement dans la 
simplicité et sincérité sans laquelle il est Impossible de les 
servir utilement. 

A. Il est donc extrêmement nécessaire de ne se pas laisser 
surprendre, et c'est ce que nous ne pouvons éviter sans une 
continuelle assistance de Dieu. C'est pourquoi nous ne leur 
parlerons jamais sans avoir prié Dieu et prévu même en sa 
présence ce que nous croyons qu'elles nous doivent dire, et 
ce que nous croyons qu'il veut que nous leur répondions. 
Nous conjurerons avec larmes et gémissement sa divine 
majesté qu'elle illumine nos ténèbres, et que la lumière de 
sa grâce nous fasse découvrir ce que les enfants nous vou- 



406 JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N' 2. 

droient cacher; et si en leur parlant elles nous disent quel- 
que chose, et que nous ne soyons pas parfaitement instrui- 
tes de la vérité , nous leur dirons que nous prendrons du 
temps pour prier Dieu, avant que de leur répondre, et que 
de leur côté elles prieront Dieu, afin qu'il les dispose à re- 
cevoir avec un cœur entièrement dégagé de tout intérêt 
humain tout ce que nous leur dirons de sa part pour leur 
bien. Nous userons encore de ce retardement aussitôt que 
nous reconnoîtrons qu'elles auront l'esprit aigri de ce que 
nous leur pourrions dire , ou qu'elles ne recevroient pas 
bien quelque avertissement que nous leur donnerions. Nous 
leur pourrons dire que nous voyons qu'elles ne sont pas 
bien disposées pour nous écouter , ou que peut-être nous 
ne sommes pas bien éclairées, et qu'ep priant Dieu l'une et 
l'autre, si nous le faisons avec humOtlié, il aura sans doute 
pitié de nous. Cette petite condescendance et toutes ces 
choses ne doivent pas être dites à toutes , mais cela sert 
beaucoup aux plus grandes, et à celles qui ont de l'esprit. 
Il est besoin d'une grande discrétion pour leur parler en 
temps et lieu. C'est pourquoi je répète ici ce que je ne puis 
trop dire, et que je ne fais pas assez, qui est de plus prier 
que de parler, et je crois qu'il faut avoir continuellement 
le cœur et l'esprit élevés au ciel pour recevoir de Dieu 
toutes les paroles que nous leur devons dire. 

5. Il faut une continuelle vigilance pour les considérer, 
et reconnoître leur humeur et leur inclination, afin d'ap- 
prendre en les considérant ce qu'elles n'auroient pas la 
lorce de nous découvrir. Il est bon de les prévenir, quand 
on voit qu'elles sont honteuses de dire leurs dérèglements, 
et pour leur donner plus de liberté de les découvrir il est 
bon de leur cacher à elles-mêmes dans le commencement 
beaucoup de vérités que nous croirions être trop fortes pour 
leur état imparfait. 

6. A mesure que Dieu leur ouvre le cœur pour nous par- 
ler avec quelque sorte de sincérité, nous leur pourrons 
parler plus fortement, et leur montrer l'engagement qu'elles 
ont de faire pénitence, au cas que nous vissions qu'elles en 
eussent besoin. Il leur faut aussi représenter combien la 



RÈGLEMENT POUR LES ENFANTS. 407 

voie qui mène au ciel est étroite, et leur dire qu'il n'y a que 
les généreux et les violents qui ravissent le ciel. 

7. Si elles demandoient beaucoup de choses à faire qui 
fussent particulières, on ne leur en accordera que très 
peu ou point du tout, leur remontrant que ce n'est point 
par ]à qu'elles plairont à Dieu, si cela ne sort d'un cœur 
véritablement touché de son amour et d'un désir sincère 
de lui plaire et de faire pénitence : que pour nous nous^ne 
les jugerons pas par ces actions, mais par la fidélité qu'elles 
apporteront dans les moindres règlements de la chambre, 
par le support qu'elles auront pour leurs sœurs, par la cha- 
rité avec laquelle elles les serviront en leurs besoins, par 
le soin qu'elles auront de mortifier leurs défauts; que ce 
seront ces choses-là qui nous feront croire qu'elles veulent 
servir Dieu, mais non pas une multiplicité de choses parti- 
culières; et qu'ainsi elles ne doivent pas trouver mauvais 
si nous ne les leur permettons pas, parce que nous voulons*^ 
leur bien , et non pas les aider à se tromper elles-mêmes. 

8. Nous leur dirons ces choses, quoique quelquefois nous 
ne laissions pas de leur accorder en d'autres rencontres ce 
qu'elles nous demandent, sans faire semblant de rien, et 
sans en tenir aucun compte; au contraire, pendant ce temps 
qu'elles demandent quelque chose d'extraordinaire, nous 
ferons semblant de ne nous pas appliquer à elles, ne lais- 
sant pas de remarquer bien plus qu'en un autre temps 
toutes leurs actions, pour les leur faire voir après dans les 
occasions. En se conduisant ainsi envers elles, on découvrira 
bientôt si elles ne demandent ces choses que par hypocri- 
sie. Car alors ne l'ayant fait que pour être considérées, si 
elles voient qu'on ne s'applique pas à elles, elles les laisse- 
ront là périr, et n'en demanderont plus. Il faut aussi pour 
la même raison être fort exacte à leur faire accomplir ce 
qu'elles ont demandé, dissimulant entièrement ce que nous 
reconnoissons de leurs dispositions jusques à un autre temps 
où nous les trouverions mieux disposées, et alors nous leur 
ferions voir leur état, et le danger qu'il y a de vouloir faire 
des choses extraordinaires par un esprit tout humain. 

9. S'il y en avoit quelques-unes qui fussent déréglées, et 



408 JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N° 2. 

que pour de bonnes raisons les supérieures jugeassent qu'on 
les devroit garder, dans leurs meilleurs temps nous les 
prierions d'agréer que Ton ne souffre point leurs imperfec- 
tions, leur remontrant avec le plus de charité et de douceur 
que Ton pourra les obligations qu'elles ont de vivre chré- 
tiennement; mais si on voit que ces avertissements ne leur 
profitent point, on leur fera entendre qu'on ne souffrira 
point ces défauts en elles, et qu'encore que noua recon- 
^ noissions bien que tout ce qu'on leur fait et leur dit ne leur 
serve de rien, nous ne laisserons pas pour la décharge de 
notre conscience de les avertir et les obliger de satisfaire à 
leurs fautes par quelque pénitence, pour ne les pas laisser 
s'accoutumer à prendre de mauvaises habitudes, outre que 
Dieu veut que nous leur fassions réparer devant leurs sœurs 
les mauvais exemples qu'elles leur ont donnés, afin que leurs 
imperfections ne nuisent pas aux autres. Il est bon de leur 
jnontrer que nous sommes obligées en conscience d'agir de 
la sorte. 

IV. 

i>es pénitences qu*on leur peut imposer dans le. général et 

dans le particulier. 

1. Il leur faut faire demander pardon à celles des sœurs 
ou de leurs compagnes à qui elles auroient parlé mal gra- 
cieusement, ou donné quelque autre mécontentement ou 
mauvais exemple. 

2. Ce pardon se peut demander en plusieurs manières 
selon la grandeur de la faute, ou dans le général ou dans le 
particulier, au réfectoire ou pendant les instructions. On 
peut aussi leur ordonner de baiser les pieds à celle de leurs 
compagnes qu'elles auroient offensée. Sur toutes choses il 
faut prendre garde que si la faute n'a été vue que de deux 
ou trois ou quatre personnes, on ne leur en fasse faire sa- 
tisfaction que dans le particulier, à moins que la faute fût 
de peu de conséquence, étant très dangereux de mal édifier 
celles qui n'auroient point vu les fautes des autres. Je dis 
le même de$ fautes de quelques particulières qui seroient 



RÈGLEMENT POUR LES ENFANTS. 409 

un peu notables ; quand il y en auroit une bonne partie qui 
y seroient tombées, il faudroit attendre de les en reprendre 
chacune en particulier, ou toutes les coupables ensemble, 
pour ne point mal édifier les foibles. 

3. On leur peut faire porter un manteau gris, aller sans 
voile ou sans scapulaire au réfectoire, et demeurer môme à 
la porte de l'église en cet état. 

à* On les doit aussi quelquefois priver d'aller à l'église 
pour un ou plusieurs jours, selon la grandeur de la faute; 
ou les faire tenir à la porte de l'église, ou en quelque en- 
droit séparé des autres ; il faut surtout prendre garde que 
la privation d'aller à l'église ne leur soit pas indifférente. 

5. On peut faire porter aux petites et aux moyennes des 
billets qui expriment leur faute, et que cela soit écrit eu 
fort gros caractère ; pourvu qu'il y ait un mot ou deux, 
c'est assez : comme paresseuse, négligente, menteuse, etc. 

6. Leur faire prier les sœurs au réfectoire qu'elles prient 
pour elles, exprimant la faute dans laquelle elles sont tom- 
bées, ou la vertu qui leur manque. 

7. Pour les plus grandes, on les doit faire craindre pour 
Tamour de Dieu et par la crainte de ses jugements, et dans 
les rencontres on leur peut imposer quelqu'une des péni- 
tences que l'on fait aux moins âgées , comme de les faire 
aller sans voile, ou demander les prières des sœurs au ré- 
fectoire. Mais il faut bien regarder si cela leur servira et ne 
leur nuira point, en ne faisant que les aigrir. Ce qui nous 
oblige à beaucoup prier Dieu qu'il nous éclaire, et nous 
conduise en tout pour sa gloire et le salut de ces âmes dont 
il nous a donné le soin. 

V. 

De la Confession, 

1, Nous parlons le plus souvent que nous pouvons aux 
enfants, tant dans le général que dans le particulier, de 
l'extrême importance de faire de bonnes confessions qui 
soient sincères et sans déguisement, parce que les enfants 



440 JACQUELINE PASCAL. APPENDICE NM. 

sont fort sujettes à en faire de mauvaises, ne disant pas 
toutes leurs fautes, ou les déguisant si fort qu'on ne com- 
prend pas leur état. 

2. C'est pourquoi on les exhorte à demander à Dieu un 
esprit vraiment contrit et humilié, qui leur fasse avouer 
ieurs fautes humblement, étant bien aises de recevoir la j 
confusion et d'être traitées comme elles le méritent. 

3. Leur dire souvent qu'elles doivent dire les fautes qui 
les humilient le plus et les circonstances qui les rendent 
plus grandes, sans avoir égard à leur répugnance. C'est 
pourquoi il est bon de leur représenter souvent l'horrible 
état où se trouve une âme à l'heure de la mort lorsqu'elle 
se voit séparée de Dieu et dans une confusion éternelle, 
pour en avoir voulu éviter une petite et passagère qui ne 
dure qu'un moment; que la confusion qu'elles recevront 
alors sera vue de tout le monde, et que celle qu'elles croient 
recevoir dans la confession n'est qu'à l'égard d'une per- 
sonne, dans le secret et pour un peu de temps. 

li. Quand on les verra un peu plus fortes et plus coura- 
geuses, on les exhortera de ne rien épargner pour recouvrer 
l'amitié de Dieu, si elles l'avoient perdue : on les portera 
doucement à la pénitence intérieure et extérieure, mais 
particulièrement à l'intérieure. Il est bon de leur dire 
qu'une marque d'une bonne confession, c'est quand on voit 
du changement dans les mœurs, et que c'est un très grand 
mal d'aller toujours à confesse et retomber tous les jours 
dans les mêmes défauts, et que c'est une marque qu'elles ne 
se confessent pas comme il faut , et qu'elles n'ont pas un 
véritable regret d'avoir offensé Dieu. 

5. Quand on voit des enfants qui se laissent emporter à 
faire des fautes dans toutes les rencontres qui se présentent, 
nous leur dirons qu'elles sont coupables devant Dieu de 
beaucoup de fautes, qu'il ne leur a manqué que l'occasion, 
et qu'au jugement de Dieu elles sont plus coupables qu'elles 
ne pensent, et qu'il leur imputera tous les desseins qu'elles 
ont formés dans leur cœur et qu'elles ont communiqués 
aux autres, quoiqu'ils n'aient pas été exécutés. On leur dira 
quelles se doivent confesser de toutes ces choses, et déve- 



RÈGLEMENT POUR LES ENFANTS. 414 

lopper tous les détours* de leur conscience, afin de ne rien 
celer à celui qui tient la place de Jésds-Christ. On leur 
peut dire qu'elle^ peuvent bien tromper les hommes, mais 
qu'on ne peut point tromper Dieu, et que le sang de JÉsus- 
îIhrist ne s'applique qu'à ceux qui s'accusent véritablement 
et sincèrement de leurs péchés. Et ainsi on leur fait com- 
prendre que c'est elles seules qu'elles trompent. 

6. 11 est bon qu'elles ne fassent point tant de discerne- 
ment des grands péchés d'avec les plus petits, pour en avoir 
moins d'horreur et par ce moyen s'y laisser aller plus faci- 
lement. C'est pourquoi on leur doit dire qu'à une âme qui 
aime Dieu il n'y a rien de petite conséquence, que tout y 
est grand, et que nous devons éviter sans aucune réserve 
tout ce que nous croyons lui déplaire, à lui qui n'a pas 
épargné le sang de son Fils pour nous laver de nos péchés. 

7. On ne fera point aller si tôt ni si souvent les plus 
jeunes à confesse. On attendra pour les moins âgées à les y 
faire aller qu'elles soient raisonnables, et qu'elles témoi- 
gnent vouloir se corriger de leurs petits défauts, n'y ayant 
rien tant à craindre que d'y faire aller les enfants si jeunes 
sans y voir quelque changement, et on doit au moins atten- 
dre qu'elles aient persévéré quelque temps à mieux faire. 

8. 11 faut petit à petit , quand elles sont fort jeunes, les 
accoutumer à nous dire toutes leurs fautes, afin de les in- 
struire à se bien accuser, ne contant point des histoires et 
n'accusant point leurs sœurs. Nous les faisons ressouvenir 
de toutes les principales fautes dont elles ne se souvien- 
droient pas, et nous leur disons la manière dont elles se 
doivent accuser. 

9. Nous prenons bien garde si les enfants font profit de 
la confession, avant que de leur permettre d'y retourner, 
et quand elles ont fait quelques fautes considérables, nous 
les exhortons d'y satisfaire auparavant, et si elles ont la 
confiance de nous le dire, ce qui est le plus utile, nous leur 
proposons de faire quelques satisfactions selon la grandeur 
de leur faute, mais particulièrement des choses qui les 

1. L'imprimé : retours. 



4Î2 JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N*» % 

mortifient et qui soient opposées à leur faute. Comme, par 
exemple, si elles avoient blessé la charité qu'elles doivent à 
leurs sœurs, on fera qu'elles les servent et leur rendent 
tous les devoirs de charité avec plus d'onction et de dou- 
ceur; et si cela avoit paru, on leur fait demander pardon 
et à celle -qui auroit été offensée et à celles qui l'ont vu : 
on leur fait aussi faire quelques prières pour celles qu'elles 
ont offensées. On fera en sorte qu'elles ne retournent point 
Il confesse que leur cœur ne soit véritablement humilié, et 
qu'elles n'aient regret d'avoir offensé Dieu. On fera ainsi 
sur tous les défauts principaux que les enfants commettent, 
afin qu'elles ne fassent pas leurs confessions par routine, 
ce qui est fort à craindre pour toutes sortes de personnes, 
mais particulièrement pour les enfants. 

10. Nous leur disons que ce n'est pas assez de dire cinq 
ou six fautes ou plus, mais qu'il faut qu'elles disent leur 
état et disposition depuis leur dernière confession, et que 
des fautes dites seules et séparées de leur état ne donnent 
presque aucune connoissance d'elles. Comme, par exemple, 
si elles sont sujettes à l'orgueil ou à la paresse, etc., OU 
leur dira qu'elles ont besoin, pour se bien faire connoître» 
de dire si elles croient y être plus portées depuis leur de^ 
nière confession, et combien de jours ou d'heures elles ont 
été dans le sentiment de ces fautes, en particularisant celles 
qu'elles ont faites. 

11. Il faut qu'il y ait une parfaite conformité entre le 
confesseur et la maîtresse, pour réussir en leur conduite, 
et que la maîtresse ne permette rien de considérable, coname 
la sainte communion, des pénitences et des prières, sans 
avoir pris l'avis du confesseur ; et aussi que le confesseur 
avertisse la maîtresse de ce qu'il croit être utile pour le bien 
des enfants, afin qu'elle ne dise ni ne fasse rien que ce que 
le confesseur trouvera bon. Il faut que les enfants ne trou- 
vent aucune différence dans la conduite que le confesseur 
et leur maîtresse tiennent sur elles. 

12. S'il y en avoit quelqu'une qui eût quelque petite peine 
de se confesser à celui qui lui a été présenté, on ne souf- 
frira pas qu'elle en parle à ses compagnes, mais on lui per- 



RÈGLEMENT POUR LES ENFANTS. 413 

mettra de présenter sa répugnance à sa maîtresse, qui y 
donnera ordre avec la permission de la supérieure, au cas 
qu'elle crût que sa peine fût raisonnable, et que ce ne fût 
pas une badinerie. 

13. Nous ne touchons pas ici toutes les dispositions re- 
quises pour la confession, et nous ne le ferons pas aussi 
pour la sainte communion et autres exercices , parce que 
nous n'avons le dessein que de remarquer ce qui peut être 
utile en particulier pour la conduite des enfants. 

VL 

* 

De la sainte Communion. 

1. Nous devons beaucoup prier Dieu qu'il nous fasse la 
grâce de donner aux enfants une grande crainte de faire 
des communions indignes et infructueuses, et le conjurer 
que lui-môme leur donne cette crainte, sans laquelle tout 
ce que nous leur dirons Tie servira de rien. Nous tâchons de 
leur faire concevoir qu'une seule communion doit opérer 
dans leur cœur quelque changement, et que même cela 
doit paroître dans leur extérieur, et que celles qui sont 
nourries du corps du Fils de Dieu doivent être reconnues 
entre toutes par leurs paroles et par toutes leurs actions, 
et qu'elles doivent particulièrement garder leur langue, qui 
a le bonheur de recevoir la première ce pain du ciel. Il faut 
aussi leur représenter qu'elles doivent mener une vie toute 
différente de celle qu'elles menoient avant que d'avoir reçu 
cette grâce, et qu'étant nourries solidement elles doivent 
être plus fortes dans la mortification de leurs inclinations 
et dans la pratique de la vertu. 

2. On remarque leurs progrès pour régler le temps de 
leur communion, et on la permettra rarement à celles 
qui auroient de l'arrêt et de l'attache à quelque défaut par- 
ticulier, et qui ne recevroient pas bien les avertissements 
qu'on leur donneroit pour s'en corriger. On prendra garde 
surtout si elles ont de la crainte et de l'amour de Dieu, 
pour ne pas communier indifféremment et seulement pour 
imiter les autres. Il s'en pourroit même trouver qui le- 



414 JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N* 2. 

feroient par orgueil, et afin que Ton crût qu'elles feroient 
mieux que les autres et pour faire les grandes filles. Tous 
ces défauts et bien d'autres se rencontrent dans les en- 
fants, si on n'y prend bien garde; c'est pourquoi, il est bon 
de leur donner quelque crainte par des paroles fortes, pour 
leur montrer le danger qu'il y a de communier en cet état, 
et que c'est où on reçoit ou la vie ou la mort, ce que Toiî 
ne sauroit trop appréhender. On leur doit dire ces choses 
dans le général à toutes, et le répéter dans le particulière 
celles en qui on reconnoîtroit de ces défauts. 

3. S'il s'en trouve parmi elles quelqu'une trop timide et 
trop scrupuleuse, ce qui etl assez rare parmi les enfants, 
on la consolera et fortifiera dans le particulier selon son 
besoin. 

A. Encore qu'on en vît quelqu'une fort dévote et exacte 
à se corriger, on ne lui doit point permettre de communier 
plus souvent qu'à celles qui font le mieux dans la chambre 
et qui suivent le train ordinaire. Car il est fort à craindre 
que cette vertu apparente ne soit une tromperie, et on ne 
peut manquer à la tenir dans le train commun, afin qu'elle 
ne s'aperçoive pas que l'on remarque cette vertu. Il ne faut 
jamais souffrir qu'elles se louent entre elles pour quoi que 
ce soit , mais particulièrement pour leurs communions. Il 
est même bon de ne les pas louer l'une devant l'autre, ni 
dans le particulier ni dans le général, quand ce seroit sous 
prétexte de les bien édifier, ou de leur donner de l'émula- 
tion au bien, à moins que ce fût de petits enfants de deux 
ou trois ans. S'il y a du bien, elles le voient bientôt, comme 
aussi le mal ; mais si elles s'aperçoivent qu'on fît quelque 
cas de leur vertu, il y en auroit qui feroient bien pour être 
louées et estimées, et afin qu'on leur permît plus souvent 
la sainte communion par ce même motif. 

6. Il faut bien prendre garde qu'il y a des enfants q^ 
avant que les jours approchent auxquels on leur per»^ 
d'ordinaire la sainte communion, se règlent mieux et té- 
moignent y penser : ce qui n'est pas assez, si on reconnoît 
qu'après la sainte communion elles retournent comme au- 
paravant dans leurs fautes et légèretés. C'est pourquoi on 



RÈGLEMENT POUR LES ENFANTS. 445 

leur imprimera dans l'esprit le plus qu'on pourra qu'il ne 
suffit pas qu'elles aient témoigné y penser quelques jours 
avant les bonnes fêtes, et que Ton ne se réglera pas même 
pour leur permettre la sainte communion sur ce qu'il y a 
longtemps qu'elles ne l'ont faite , mais seulement par la 
suite d'une bonne vie et d'un bon règlement dans toutes 
leurs actions. 

6. 11 faut bien remarquer par quel esprit elles sont pous- 
sées quand elles font leurs satisfactions. Car il s'en trouve 
qui les font fort facilement, et à qui rien ne paroît difficile, 
par orgueil et pour éviter l'humiliation ; mais si on les veille 
et examine de fort près et dans toutes les rencontres, on 
verra bientôt qu'elles ne le font pas du cœur. Quand cela 
est reconnu, il leur faut rarement accorder une aussi 
grande grâce qu'est la sainte communion. 

7. Quand on juge à propos de les en priver , il faut bien 
prendre garde que cela ne leur passe point pour indiffé- 
rent : au contraire, il leur faut faire ressouvenir de la perte 
qu'elles ont faite, et leur montrer qu'elles doivent être dans 
un continuel gémissement pour obtenir de Dieu la grâce de 
recouvrer ce qu'elles ont perdu, ou d'avoir ce qui leur 
manque pour rentrer dans la participation du très saint- 
sacrement. 

8. On ne fera point communier les enfants si jeunes , et 
particulièrement celles qui sont badines, légères et atta- 
chées à quelque défaut considérable. Il faut attendre que 
Dieu ait fait en elles quelque changement, et il est bon de 
prendre un temps notable, comme un an, ou au moins six 
mois, pour voir si leurs actions ont de la suite. Car je n'ai 
jamais eu de regret d'avoir fait reculer des enfscnts. Cela a 
toujours servi à faire avancer en vertu celles qui étoient 
bien disposées, et à faire reconnottre le peu de disposition 
l|u'il y avoit dans les autres qui ne l'étoient pas encore. On 
ne sauroit apporter trop de précaution pour la première 
communion : car toutes les autres dépendent souvent de 
celle-là. 

9. Après la sainte communion, il les faut exhorter de 
ne pas oublier Dieu, qui s'est donné à elles, mais de s'oc- 



416 JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N» 2. 

cuper à lui rendre grâces, l'adorer et le prier souvent. 
Qu'elles doivent veiller continuellement sur elles pour ne 
rien faire d'indigne de sa sainte présence , et qu'elles s'as- 
surent que Dieu demeurera autant de temps dans leur cœur 
qu'il ne verra rien en elles qui lui déplaise, et qu'il ne se 
sépare point de nous jusqu'à ce que nous nous séparions de 
lui les premiers en l'offensant. Il est bon de les observer le 
jour de la sainte communion, pour voir si elles sentent 
Dieu et lui parlent Intérieurement, et si elles se tiennent 
plus recueillies. 

VIL 

De la Confirmation, 

Quand on nous donne des enfants qui n'ont pas été con- 
firmées, nous avons grand soin de les disposer à ce sacre- 
ment, qui les doit remplir de la plénitude du Saint-Esprit. 

Que si elles n'ont pas fait aussi leur première commu- 
nion, nous la différons ordinairement jusqu'après la confir- 
mation, afin qu'étant remplies de l'esprit de Jésus, elles 
soient mieux préparées à recevoir son sacré corps, et par 
lui une nouvelle abondance de son esprit, selon ce qui est 
dit dans l'Évangile, qu'il sera donné à celui qui a déjà. 

Je ne m'arrête pas au particulier de ce que nous leur di- 
sons pour les disposer. Nous suivons principalement le petit 
traité qui en a été fait; mais nous nous arrêtons peu à ce 
qu'elles en savent de mémoire, et nous considérons bien 
davantage si elles en ont les sentiments dans le cœur, au- 
tant qu'on en peut juger par leurs actions et par le soin 
qu'elles prehnent de se corriger de leurs défauts, ainsi qu'il 
a été dit sur le sujet de la sainte communion. 

Lorsque des enfants qui n'ont pas été confirmées se trou- 
vent en péril de mort, nous faisons ce que nous pouvons 
pour ne les pas laisser mourir sans ce sacrement, selon le 
conseil qu'on nous a dit qu'en donne saint Thomas ; car en- 
core qu'il ne leur soit pas nécessaire à salut, il leur est 
néanmoins avantageux de n'être pas privées d'une si grande 
grâce. 



RÈGLEMENT POUR LES ENFANTS. 417 

VIIL 
De la Prière. 

!• Comme, dans tous les endroits de ces exercices, nous 
avons toujours parlé de la prière, je n'en puis rien dire ici 
qu'en général. On tâche de leur donner un grand désir de 
recourir à Dieu dans tous leurs besoins, et particulièrement 
dans leurs foiblesses et tentations. On leur fait entendre 
qu'un seul regard vers Dieu avec confiance, humilité et 
persévérance, les soutiendra bien plus que toutes les grandes 
résolutions qu'elles pourroient faire par elles-mêmes, et 
qu'elles leur seront inutiles si la bonté de Dieu ne les forme 
dans leur cœur par la puissance de sa sainte grâce ; enfin 
que nous ne sommes capables que de nous perdre , et que 
Dieu seul nous peut sauver. 

2. Nous ne les surchargeons pas d'un grand nombre de 
prières vocales ou mentales, mais nous tâchons de leur im- 
primer au cœur un véritable sentiment de la sainte pré- 
sence de Dieu, afin qu'elles le regardent en tous lieux et en 
toutes leurs occupations, l'adorant et le louant partout, 
puisque les créatures même inanimées le louent chacune 
en leur manière. 

3. Nous leur faisons voir que toutes leurs fautes viennent 
de ce qu'elles ne prient pas Dieu comme il faut, et qu'elles 
ne prieront pas comme il faut, tant qu'elles auront leur 
cœur attaché à elles-mêmes, à leurs inclinations et à quel- 
que créature telle qu'elle soit et pour sainte qu'elle soit. 

Ix. On aura grand soin que les prières du matin et du soir 
soient faites comme il faut, et si elles s'en acquittoient avec 
négligence et tiédeur, on ne les devroit point faire aller à 
la sainte messe pour quelques jours. Il faut leur dire qu'on 
ne peut pas leur donner des sentiments de piété, mais qu'on 
peut et qu'on doit les obliger de se tenir avec respect et 
crainte en la présence de Dieu. On leur fera entendre qu'il 
y a des pénitences pour les légères et badines; et effective- 
ment il leur en làut donner, comme d'être retirées à part, 
ou même de ne leur permettre que de dire un Pater ou un 

ti 



448 JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N» 8. 

Ave Maria, leur disant que quand on les verra plus dévotes 
on leur permettra davantage. 

5. Celles à qui l'on permet d'aller prier une demi-heure, 
comme nous avons marqué dans la première partie de ce 
Règlement, doivent être reconnues affectionnées à la prière; 
et pour celles-là on doit les instruire dans le particulier de 
la manière dont elles se doivent comporter. Si on voit que 
,456 temps qu'on leur donne ne les rende pas plus humbles, 
plus charitables et plus silencieuses, on le leur doit ôter; et 
quand même elles en feroient profit, on doit de temps en 
temps les empêcher d'y aller, afin de voir comme elles pren- 
dront cette privation, et si elles seront aussi prêtes à de- 
meurer qu'à aller. • 

6. Nous recommandons beaucoup aux enfants de prendre 
la sainte Vierge pour leur mère et médiatrice dans tous 
leurs besoins et dans toutes les difficultés qui leur pour- 
roient arriver. On leur dit qu'elle a été dans le temple dès 
son enfance, comme elles sont dans des maisons consacrées 
à Dieu pour y apprendre à être bonnes chrétiennes ; que la 
maison où elles vivent est consacrée à la sainte Vierge, et 
se nomme Notre-Dame de Port-Royal ; qu'elle leur doit ser- 
vir de modèle dans la prière, l'humilité , le silence, la mo- 
destie , le travail et enfin dans toutes leurs actions. On les 
exhorte de bien solenniser ses fêtes, qui sont toutes si fort 
]K>norées dans l'ordre de Cîteaux, de dire souvent son cha- 
pelet, et tous les jours ses litanies. 

7. Nous leur recommandons aussi la dévotion aux saints 
anges, et particulièrement à leur saint ange gardien, leur 
disant qu'il leur est donné de Dieu pour les garder des em- 
bûches du diable, du monde et de la chair, et qu'il veille 
continuellement sur elles et sur tous leurs besoins spirituels 
et même corporels, et qu'il porte au ciel avec joie leurs 
bonnes œuvres ; et qu'au contraire, si les anges bienheureux 
étoient capables de tristesse, il en auroit quand elles font 
mal, et quand elles se laissent emporter à quelque action 
mal séante et indigne d'une chrétienne. 

8. Nous leur disons aussi que les sainU|nous sont donnés 
de Dieu pour être nos intercesseurs envers lui. C'est pour- 



RÈGLEMENT POUR LES ENFANTS. 449 

quoi nous leur apprenons à s'adresser à eux pour les prier 
d'obtenir de sa divine bonté les grâces dont elles ont besoin, 
et que chaque jour elles doivent se recommander à saint 
Joseph, à saint Augustin, à saint Benoît et à saint Bernard » 
les patrons de la maison, aux saints dont elles portent le 
nom, aux saints qui leur sont échus pour patrons de Tannée 
et du mois, et à celui dont on fait TofiGice ou la fête. 

IX. 

Des Lectures. 

i. Les livres dont on se sert pour les instructions des en- 
fants sont rimitation de Jésus- Christ, Grenade, la Philo- 
thée, saint Jean Climaque; la tradition de l'Église, les Lettres 
de M. de Saint-Cyran, la Théologie familière, les Maximes 
Chrétiennes qui sont dans les Heures, la Lettre d'un père 
chartreux traduite depuis peu, les Méditations de sainte 
Thérèse sur le Pater, et autres livres qui ont pour but de 
former une vie vraiment chrétienne. 

2. Pour les lectures du matin à huit heures, je l'ai marqué 
dans le règlement de la journée. 

3. Pour la lecture qu'une d'elle fait après vêpres, on peut 
se servir d'autres livres, comme de quelques lettres de saint 
Jérôme, de l'Aumône chrétienne, de quelques endroits du 
Chemin de perfection de sainte Thérèse, comme aussi des 
Fondations en ce qui regarde l'histoire des vies des pères 
du désert et d'autres vies de saints et saintes qui sont dans 
les livres particuliers. 

4. Nous faisons nous-mêmes toutes les lectures qui se 
font en général, hormis celle d'après vêpres, mais nous 
y sommes toujours présentes pour leur expliquer ce qu'on 
leur lit, et leur parler dessus. On doit avoir pour but de les 
accoutumer à ne point entendre les lectures dans un esprit 
de divertissement ni de curiosité, mais avec désir de se les 
appliquer ; et il faut pour cela que la manière de les leur 
faire comprendre aille bien plus à les rendre bonnes chré- 
tiennes, et à les porter à se corriger de leurs défauts, qu'à 
les rendre savantes. Il faut les prier de demjinder à Dieu la 



4S0 JAGQUELINB PASCAL. APPENDICE N^ 2. 

• gr&ce de bien profiter des lectures qu'on leur fait, et aussi 
qu'il nous mette au cœur ce qui leur est plus utile pour les 
faire avancer de jour en jour dans la perfection^ 

5. Aux lectures que nous ne faisons pas nous-mêmes, 
nous leur marquons ce qu'elles doivent lire, et il ne leur est 
pas permis de changer ni d'endroit, ni de livres : car il se 
rencontre peu.de livres où il n'y ait quelque chose à faire 
passer. 

6. A la lecture d'après vêpres, il leur est permis et même 
ordonné de faire de continuelles questions sur tout ce 
qu'elles n'entendent pas, pourvu que ce soit avec respect et 
humilité, et on leur apprendra, en leur répondant, la ma- 
nière de s'appliquer cette lecture pour la correction de leurs 
mœurs. Si en lisant on voyoit qu'elles ne fissent point de 
demandes sur quelque chose que l'on croit que la plupart 
n'entendent pas, on leur demandera si elles l'entendent, et 
Si on voit qu'elles ne peuvent répondre, elles seront reprises 
de demeurer dans l'ignorance, puisqu'on leur a ordonné de 
se faire instruire sur tout ce qu'elles ignorent. 

7. Aussitôt que la lecture est finie, on reprend le livre. 
Car nous ne leur laissons point d'autre livre dans le parti- 
culier que leurs Heures, la Théologie familière, les Paroles 
de notre Seigneur, une imitation de Jésus-Christ, et un 
Psautier latin et françois. Toiis leurs autres livres sont 
entre les mains de leur maîtresse, ce qu'elles trouvent fort 
bon, ayant elles-mêmes reconnu que cela leur est plus pro^ 
fltable, et que les lectures les plus saintes ne leur servent 
de rien quand elles se font par curiosité ; ce qui arrive pres- 
que toujours quand elles ont leurs livres en leur particulier 
et à leur disposition. 

8. Il ne leur est jamais permis d'ouvrir uû livre qui n'est 
pas à elles, ni de lés emprunter les unes aux autres sans 
une permission de leur maîtresse , qui se donne rarement, 
pour éviter beaucoup de petits désordres que causent ces 
emprunts. 



RÈGLEMENT POUR LES ENFANTS. W1 

X. 

Des Malades et de leurs besoins corporels, 

L II faut avoir ua très grand soin de celles qui tombeai 
malades , les faisant servir nettement et exactement au} 
heures précises; les faire voir au médecin si la maladie la 
mérite, et faire ponctuellement tout ce qu'il ordonnera pour 
le soulagement de leur mal.' 

2. Nous faisons tout ce que nous pouvons pour être tou- 
jours présentes quand le médecin les vient visiter, et il est 
bon de lui parler toujours avant qu'il visite les malades, 
pour lui rendre compte de la maladie et de la manière dont 
elles se comportent dans la prise des remèdes et de la 
nourriture, et le prier.de dire peu de chose devant elles, 
de peur de les attrister ou de leur donner lieu de s'uttendrir 
sur leur mal. Après que le médecin les a visitées, Ton ap- 
prendra de lui ce que Ton doit faire pour leur soulagement^ 

3. On les accoutume à ne point faire de façons pour la 
prise des remèdes les plus fâcheux. Nous y sommes toujoum 
présentes, afin de leur dire quelque parole de Dieu pour les 
encourager et leur faire offrir leur mal ^ Dieu. 

4. On les exhorte h ne trouver jamais à redire aux or- 
donnances du médecin , parce qu'il tient à leur égard la 
place de Dieu dans leur maladie. C'est pourquoi elles lui 
doivent obéir comme h Dieu même, en abandonnant leur 
vie, leur santé ou leur maladie h Tordre de la Providence 
divine, qui se sert pour notre bien du bon ou du mauvais 
succès des remèdes. C'est pourquoi en tout ce qui peut y 
arriver de fcheux, il n'en faut jamais jeter la faute ni sur 
le médecin ni sur les remèdes , mais adorer avec silence et 
humilité Tordre que la bonté divine tient sur nous, et pour 
donner plus de lieu aux malades d'entrer dans cette dispo- 
sition, je présuppose que Ton aura toujours, si cela se 
peut, des médecins bons chrétiens et bons médecins. 

5. Il y aura toujours une chambre destinée pour mettre 
les malades, où on ne permettra pas que les autres enfants 
entrent, si ce n'est pour une très grande nécessité, et avec 



4» JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N*» 8. 

permission de leur maîtresse. Durant les heures de récréa- 
tion, on pourra y envoyer quelqu'une des plus sages pour 
les divertir. Il faut que celle des sœurs qui les assiste ne les 
quitte point, si ce n'est qu'on eût de grands enfants comme 
de celles qui sont prêtes d'entrer au noviciat, sur qui on se 
fieroit entièrement, qui pourroient les garder et même les 
servir, si la maladie n'étoit pas considérable. 

6. Quand il y a beaucoup de malades, on y met une sœur, 
outre celle qui les sert en santé , et il faut que ces sœurs 
soient sages et douces : sages pour les tenir dans leur de- 
voir, de peur que dans la maladie elles ne perdent tout ce 
qu'elles auroient acquis avec beaucoup.de travail dans la 
santé, et aussi pour ne les pas flatter dans leurs inclinations 
ou la répugnance qu'elles auroient à prendre les remèdes 
qu'on leur ordonne , et à l'abstinence qu'elles doivent gar- 
der de œrtaines nourritures qui leur seroient nuisibles ; 
mais il faut aussi qu'elles soient douces , afin d'adoucir par 
la manière charitable dont elles agiront avec elle3 et par 
de bonnes paroles tout ce qu'il leur faut refuser pour leur 
santé. 

7. Nous nous assujettissons beaucoup aux malades, quit- 
tant plutôt même les saines, tant pour les faire traiter 
comme il faut , que pour les tenir dans l'ordre et leur ap- 
prendre à être malades en chrétiennes ; cela fait qu'elles ne 
se dérèglent pas si tôt. 

8. Outre ce soin et ces visites générales, nous prendrons 
des temps particuliers pour les visiter chacune en particu- 
lier, quand il y en a plus d'une malade. Ces visites se font 
avec la plus grande douceur et cordialité que Ton peut, soit 
pour les écouter si elles ont quelque chose à nous dire , ou 
pour les exhorter au bien et à prendre leur mtà en patience, 
et à l'ofifrir à Dieu en l'honneur et pour l'amour des souf- 
frances de notre Seigneur Jésus -Christ; et quoiqu'il les 
faille traiter doucement et^ij^aritablement, il ne faut pas 
pourtant les entretenir dans une délicatesse qui les rende 
difficiles à servir ou de mauvaise humeur ; il faut au con- 
traire les faire rendre à tout ce que Ton veut par motif de 
fertu. 



RÈGLEMENT POUR LES ENFANTS. 423 

9. Quand il arrive que la maladie est dangereuse, il faut 
prendre avis de la mère abbesse et du médecin pour Tadmi- 
nistration des sacrements selon leur âge et capacité, et de 
notre côté redoubler tous nos soins et nos assistances spiri- 
tuelles et corporelles, pour faire en sorte qu'elles soient 
entièrement contentes, afin de leur dégager l'esprit de l'oc- 
cupation qu'elles pourroient prendre d'elles-mêmes, et 
qu'ainsi elles puissent s'occuper de Dieu autant que leur 
maladie, leur âge et leur vertu les en rendent capables, sans 
trop les presser néanmoins, puisque au contraire nous de- 
vons avoir un soin particulier que nos entretiens ne leur 
soient point à charge. C'est pourquoi quelquefois on viendra 
les visiter seulement pour les divertir; et selon qu'on les 
trouvera portées à s'entretenir de Dieu, on pourra mêler 
quelque parole de piété. 

10. Aussitôt que les enfants seront guéries , on les fera 
revenir avec les autres, de peur qu'elles ne se dérèglent, ce 
qui est à craindre dans la jeunesse, qui ne demande le plus 
souvent que la liberté. Mais quoiqu'elles soient revenues 
dans la chambre, on aura grand soin de les nourrir et de 
leur donner du repos autant qu'elles en auront besoin pour 
le parfait recouvrement de leur santé. 

11. Pour les légères incommodités qui leur surviennent, 
on leur donnera tous leurs besoins, mais on ne les flattera 
pas trop ; car il se trouve des enfants qui font quelquefois 
semblant d'être malades. J'en ai vu quelques-unes de cette 
sorte, quoique par la grâce de Dieu il y a longtemps que 
cela n'est arrivé parmi les nôtres. Mais quand cela arrive, il 
ne faut pas faire semblant de croire qu'elles nous veuillent 
tromper, mais au contraire il faut les plaindre beaucoup, 
et leur dire qu'il est vrai et qu'elles sont mal, et aussitôt les 
mettre au lit dans une chambre à part avec une sœur qui 
les garde, mais qui ne leur parle point du tout, leur disant 
que cela leur feroit mal de leur parler et qu'il leur faut du 
repos. On les met un jour ou deux aux bouillons et aux 
œufs. Si le mal étoit effectif, ce régime leur est fort bon, et 
s'il ne l'est pas, il est sans doute que dès le lendemain elles 
diront qu'elles n'ont point de mal ; et ainsi on les guérit de 



4«4 JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N*» 3. 

w 

leur hypocrisie sans leur donner occasion de murmurer ; ce 
qui arrive quand on leur dit qu'elles n'ont pas le mal dont 
elles se plaignent, et môme on les expose à faire des mcn- 
aonges et h se feindre encore davantage. 

Fllf DU BàOLIK^lfT. 



N'3. 

DOCUMENTS INÉDITS SUR DOMAT. 

Domat est, par excellence, notre jurisconsulte philosophe. 
Cujas habite en quelque sorte avec l'antiquité romaine : ce 
qui l'occupe, c'est Tédit du préteur, la restitution et l'in- 
terprétation légitime du texte authentique. Dumoulin s'en- 
fonce dans les coutumes et le droit canon, pour y disputer 
la raison et l'équité à la barbarie. Domat a travaillé pour la 
société nouvelle que Richelieu et Louis XIV tiraient peu à 
peu du chaos du moyen âge. C'est au profit du présent qu'il 
Interroge le passé, les lois romaines et les coutumes, les 
soumettant les unes et les autres aux principes éternels de 
la justice et à l'esprit du christianisme. Il est incompara- 
blement le plus grand jurisconsulte du dix-septième siècle; 
11 a inspiré et presque formé d'Aguesseau ; il a quelquefois 
prévenu Montesquieu, et frayé la route à cette réforme gé- 
nérale des lois entreprise par la révolution française et réa- 
lisée par l'empire. Les lois civiles dans leur ordre naturel 
sont comme la préface du Code Napoléon. La môme législa- 
tion pour la môme société, sur le fondement immuable 
de la justice et à la lumière de cette grande philosophie 
qu'on appelle le christianisme, tel est l'objet de l'ouvrage 
de Domat. Sa méthode est celle de la géométrie. Comme 
la plupart de ses amis de Port-Royal et à l'exemple de 
Pascal, Domat avait étudié avec succès les mathématiques; 
il en transporta les habitudes dans la composition des 
Lois civiles. Il y part des maximes les plus générales pour 
arriver, de degré en degré et par un enchaînement rigou- 
reux et lumineux, aux dispositions les plus particulières, 



tt 



DOMAT. 425 



* 



imprimant ainsi à tous les détails des lois la grandeur de 
leurs premiers principes, et à Tédifice entier une simplicité 
austère et majestueuse. Le style de Domat n'est point, il 
est vrai, du premier ordre : il n'a ni l'énergie passionnée du 
style de Pascal, ni ces traits de grandeur qui éclatent de 
loin en loin dans la diction abondante et un peu diffuse 
d'Arnauld ; il n'a pas non plus l'élégance et l'aménité ré- 
pandue dans les Essais de Nicole ; mais il possède au moins 
les qualités essentielles de la belle prose du dix -septième 
siècle, le naturel, la correction, la clarté, l'ordre,. la gra- 
vité. 

A ces titres divers le nom de Domat est illustre, mais sa 
vie est très peu connue. Tandis que l'on compte plusieurs 
biographies étendues et savantes de Cujas, qui assurément 
mérite bien cet honneur, tandis que les éloges et les notices 
historiques s'accumulent chaque jour sur la mémoire de Po- 
thier, à peine quelques pages obscures ont-elles été accor- 
dées à Domat, et nous en sommes encore à ces belles 
paroles tant de fois répétées de d'Aguesseau, dans ses in- 
structions à son fils sur l'étude de la jurisprudence, Œuvres 
de d'AguesseaUj t. I, p. 273 : « Personne n'a mieux appro- 
fondi que cet auteur le véritable principe des lois, et ne l'a 
expliqué d'une manière plus digne d'un philosophe , d'un 
jurisconsulte et d'un chrétien. Après avoir remonté jusqu'au 
premier principe, il descend jusqu'aux dernières consé- 
quences. Il les développe dans un ordre presque géomé- 
trique : toutes les différentes espèces de lois y sont détaillées 
avec les caractères qui les distinguent. C'est le plan général 
de la société civile le mieux fait et le plus achevé qui ait 
jamais paru, et je l'ai toujours regardé comme un ouvrage 
précieux que j'ai vu croître et presque naître entre mes 
mains par l'amitié que l'auteur avait pour moi. Vous devez 
vous estimer heureux, mon cher fils, de trouver cet ouvrage 
fait avant que vous entriez dans l'étude de la jurisprudence. 
Vous y apporterez un esprit non -seulement de juriscon- 
sulte, mais de législateur , si vous le lisez avec l'attention 
qu'il mérite; et vous serez en état, par les principes qu'il 
vous donnera, de démêler de vous-même, dans toutes lois 



fc 



426 JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N» 3. 

que vous lirez, ce qui appartient à la justice naturelle et 
immuable de ce qui n'est que Touvrage d'une volonté posi- 
tive et arbitraire, de ne vous point laisser éblouir par les 
subtilités qui sont souvent répandues dans les jurisconsultes 
romains, et de puiser avec sûreté dans ce trésor de la raison 
humaine et du sens commun... » Et ailleurs, p. 273: « Vous 
serez en état, après cela, de commencer à lire les Institutes 
de Justinien ; et, quoique Tordre n'en soit pas vicieux, vous 
souhaiterez néanmoins plus d'une fois qu'il eût pu être tracé 
par M. Domat au lieu de l'être par M. Tribonien. » 

On connaît aussi la lettre de Boileau à Brossette, où il 
appelle Domat le restaurateur de la raison dans la juris- 
prudence. (Œuvres de Boileau, édit. de Saint-Surin, t. IV, 
p. 615. ) 

Après ces hommages rendus à Domat par le poète de la 
raison et par l'illustre auteur des ordonnances de 1731 et de 
1735, nous rencontrons, parmi les Additions de Ferrière à 
la nouvelle édition des Vies des plus célèbres jurisconsultes 
de Taisant, Paris, 1737, p. 634-38, une notice biographique 
fort courte, mais puisée à de bonnes sources qui ne sont 
pas indiquées. Terrasson en a tiré la page unique qu'il ac- 
corde à Domat dans l'histoire de la jurisprudence romaine, 
Paris , 1740, p. 482. Les deux derniers éditeurs de Domat, 
M. Carré (1" édition in-8», Paris, 1822) et M. Rémy (Paris, 
1835), ont été encore plus brefs que Terrasson; ils déclarent 
l'un et l'autre que c*est dans ses ouvrages qu'il faut cher- 
cher Domat j car ils sont, pour ainsi dire, sa vie entière^. 
Enfin, la Biographie universelle (article Domat par M. Ber- 
nardi) est, s'il est possible, plus vide encore de tout rensei- 
gnement historique. 

Par une sorte de compensation, un article de cette même 
Biographie universelle sur Prévost de La Jannès nous ap- 
prend que ce maître et prédécesseur de Pothier à l'univer- 
sité d'Orléans, qui s'était formé lui-même à la grande juris- 
prudence dans les écrits de Domat, avait laissé manuscrite 



1. M. Carré, Notice star Domat, p. 1. M. Rémy (p. 1) répète cette phrase : 
c C'est donc seulement dans ses ouvrages qu'il faut le chercher tout entier. » 



DOMAT. 427 

« une Histoire de la vie et des ouvrages de Jean Domat, 
qu'en 17/i2 il était dans Fintention de publier. Mais Tim- 
pression éprouva divers obstacles, dont le principal était 
l'opposition du censeur royal Hardion, qui, taxant, on ne 
sait trop sur quel fondement, Touvrage de jansénisme, exi- 
geait de nombreuses corrections qui Teussent défiguré , et 
par-dessus tout le retranchement absolu de tout ce qui, 
dans cet écrit, avait trait à Pascal , compatriote et ami de 
Domat. Cet éloge, réuni à deux ouvrages inédits de Prévost; 
faisait partie de la bibliothèque publique de la ville d'Or- 
léans. Ce recueil, indiqué au catalogue de 1777 par D. Fabre, 
a disparu, ainsi que plusieurs autres , lors du désordre mo- 
mentané qui exista dans cet établissement à l'époque des 
troubles révolutionnaires. » L'éloquent éditeur de Pothier, 
M. Dupin, dans sa dissertation sur la vie et les ouvrages de 
ce célèbre jurisconsulte. Œuvres de Pothier, Paris, 1824» 
1. 1*', p. 89, après avoir cité ce passage curieux de la Bio- 
graphie universelle, remarque qu'il est commode de tout 
rejeter sur les troubles révolutionnaires. « Sans disputer, 
dit-il, sur l'époque où cet enlèvement d'un manuscrit sus- 
pect de jansénisme a pu avoir lieu, je crois qu'on peut assu- 
rer que cet enlèvement a eu lieu avec discernement par un 
de ceux à qui l'ouvrage avait déplu, et qui voyaient dans 
l'abolition de l'ancienne censure Fanéantissement de l'ob- 
stacle apporté jusque-là à la publication du manuscrit. 
Is fecit eut prodest, » 

Nous n'avons point retrouvé l'écrit si regrettable de Pré- 
vost de La Jannès ; mais nous sommes à peu près certain 
de connaître et de posséder la source à laquelle il avait 
puisé lui-même les documents authentiques dont il avait pu 
se seî^ir. Dans le manuscrit de la Bibliothèque royale. Sup- 
plément français, n° 1485, qui contient les Mémoires de 
Marguerite Périer sur sa famille et sur les amis de sa fa- 
mille, avec une foule de lettres et de pièces de toute sorte, 
nous trouvons, p. 268, un écrit intitulé : Mémoire pour ser- 
vir à l^ histoire de la vie de M, Domat, avocat du roi au 
présidial de Clermont en Auvergne, Ce mémoire ne parait 
pas de la main de Marguerite Périer, puisqu'elle y est citée, 



i 



428 JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N» 3. 

mais il a été composé évidemment sur des renseignements 
fournis par elle. Il est plus étendu que Farticle de Perrière, 
et c'est la source première et parfaitement sûre de tout ce 
qui a été écrit surDomat; car Marguerite Périer l'avait 
longtemps connu à Paris et à Clermont, à différentes épo^ 
ques ; elle partageait ses opinions, elle avait vécu dans le 
même parti et avait été mêlée à toute sa vie. Plusieurs écri*- 
vains jansénistes, par exemple l'auteur du Recueil de plvr 
sieurs pièces pour servir à l'Histoire de Port-Royal, Utrecht, 
1740, et celui dû Supplément au Nécrologe de Port -Royal, 
V^ partie, 1735, ont eu connaissance de ce mémoire. Pré* 
vost de La Jannès , qui était imbu de l'esprit de Domat, et 
qui, comme Pothier, était lié avec le parti janséniste, l'avait 
eu probablement sous les yeux, ainsi que les pièces qui 
l'accompagnent, c'est-à-dire plusieurs lettres inédites, les 
seules de Domat qui soient venues jusqu'à nous, et des Pen- 
sées ou trouvées dans ses papiers après sa mort ou recueil- 
lies dans sa conversation, et qui portent un caractère m^ 
nifeste d'authenticité. Nous publierons ici intégralement le 
mémoire, en y joignant divers morceaux de Domat, que 
contient notre manuscrit, et nous terminerons par les Peu« 
sées elles-mêmes dont quelques-unes s'élèvent au-dessus 
du style ordinaire des Lois civiles et jusqu'à la manière 
énergique et mélancolique de Pascal. Ces divers documents, 
on faisant mieux connaître Domat, ajouteront à l'admiration 
universelle excitée par le jurisconsulte le respect singulier 
que mérite l'homme par la beauté de l'âme et la vigueur 
soutenue du caractère. 

« MÉMOIRE POUR SERVIR A L'HISTOIRB DE LA VIE DB H. DOMATi 
AVOCAT DU ROI AU PRÉSIDIAL DE CLERMONT EN AUVBRONB. 

« M. Jean Domat naquît à Clermont, le 30 novembre 1625. 
Son père , qui s'appeloit Jean comme lui, étoit bourgeois. 
Sa mère s'appeloit Marguerite Vaugron, petite-fille de M. de 
Basmaison, célèbre commentateur de la coutume d'Au- 
vergne. Il avoît un frère qui se fit Jésuite*, et deux sœurs 

1. Le9 manoscnts janséimte» contieiment une lettre de Domat à ce frre. 



DOMAT. 429 

qui furent mariées. Le père Sirmond, jésuite, grand-oncle 
de M. Domat, confesseur du roi Louis XIII, se chargea de 
son éducation» II le conduisit à Paris , le mit au collège de 
Glermont, où, avec les humanités et la philosophie, il apprit 
encore le grec, l'italien, Fespagnol et la géométrie. La viva- 
cité ^ la beauté, l'élévation et la justesse de son esprit, lui 
donnoient une merveilleuse facilité pour toute sorte de 
sciences* 

Après le cours des études du collège*, il revint dans sa 
famille. Il fut ensuite prendre ses licences en droit dans 
l'université de Bourges. M. Emérilius* lui trouva tant de 
capacité, qu'il lui offrit le bonnet do docteur, quoiqu'il n'çût 
que vingt ans. Au retour de Bourges, il suivit le barreau et 
commença à plaider avec un succès extraordinaire. Il con- 
tinua cet exercice durant neuf à dix ans , et, pour remplir 
plus dignement cet emploi, il s'appliqua sérieusement à 
l'étude du droit. A cette étude il joignit celle de la religion 
et se désabusa bientôt des fausses préventions qu'on lui 
avait inspirées dans le collège des jésuites. 

II fit une liaison étroite avec le célèbre M. Pascal. Leurs 
premiers entretiens et leurs premières conférences furent 
sur les mathématiques; ils firent ensemble plusieurs expé- 
riences sur la pesanteur de l'air, etc. Dans la suite ils s'en- 
tretinrent sur les importantes affaires de l'Église, troublée, 
comme l'on sait* par la faction des jésuites. Personne tie 
fut plus parfaitement uni de sentiments avec M. Pascal sur 
les affaires de la religion que M. Domat; c'est sans doute ce 
qui engagea M. Pascal à lui confier, préférablement à tout 
autre, quelques écrits qu'il avait faits sur la signature du 

1, Perrière, dans Taisant, ajoute qu'après avoir fait son cours de philoso- 
phie, il en soutint des thèses générales avec le fils de M. le prince de Conti. 
— Évidemment il faut lire : avec le fils de M. le Prince, M. le prince do 
Conti. Sur l'éclat des thèses d'Armand de Bourbon, prince de Conti, au col- 
lège de Clermont, en 1644, voyez La. Jeunesse de M™« de Longue ville, 
4« édit., note 2 de la page 289. 

' 2. Perrière : Émerville. Torrasson, avec raison : Edmond Mérillc, professeur 
de droit à Bourges, mort en 1M7, et dont la notice est dans Taisant. C'est lo 
môme Mérille qui donna des leçons de droit à Condé. La Jeunesse de M"» de: 
LoNQuaviLLE, ch. Je, p. 09. 



k 



430 JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N» 3. 

formulaire*. M"" Pérîer a dit au P. Guerrier que son oncle 
avoit prié M. Domat, en lui remettant ces papiers, de les 
brûler, si les religieuses de Port-Royal se soutenoient dans 
la persécution qu'elles souffroient à ce sujet, et de les rendre 
publics, si elles plioient. M. Domat fut aussi très lié avec la 
famille de M. Pascal, et avec messieurs de Port-Royal, qui 
Festimoient beaucoup et prenoient ses avis sur des matières 
de théologie. S'étant trouvé à Paris durant la dernière ma- 
ladie de M. Pascal , après lui avoir rendu les devoirs d'un 
ami sincère, il reçut ses derniers soupirs. 

« A rage de vingt-deux ans , M. Domat épousa mademoi- 
selle Blondel, de bonne famille, suivant plutôt la volonté de 
son père, à qui il étoit parfaitement soumis , que sa propre 
inclination. Dieu bénit ce mariage en leur donnant plusieurs 
enfants ^, après la naissance desquels, l'épouse n'étant pas 
moins chrétienne que l'époux , ils firent connoître par leur 
conduite le motif qui les avoit unis. 

« Sept ou huit ans après son mariage, il fut pourvu d'une 
charge d'avocat du roi au siège présidial de Clermont, dont 
il remplit les devoirs avec dignité pendant près de trente 
années. Ses conclusions furent toujours suivies à l'exception 
de trois ou quatre. Il étoit ferme dans l'exercice de ses 
fonctions; nulle considération humaine ne l'affoiblissoit : 
ayant fait mettre en prison un homme qui fut surpris dans 
une action contraire aux bonnes mœurs et à la police, et 
M. l'intendant de la province , dans une visite aux prisons, 
après avoir appris du prisonnier la cause de sa détention, 
l'ayant élargi, M. Domat le fit remettre en prison. 

« Les Grands Jo\irs étant venus à Clermont en 1665 ' , 
M. Domat fit avec MM. les présidents de Novion, Pelletier et 



1. Voyez plus bas, p. 441-445. 

2. Perrière : « Son père l'avait marié, le 8 juillet 1648, avec la fiUfe du sieur 
Blondel, avocat au présidial de Clermont. 11 en eut treize enfants. Huit mou- 
rurent très-jeunes^ et les cinq autres, qui restèrent, étaient trois fiUes et deux 
garçons, Jean Domat, chanoine de la cathédrale de Clermont, et Gilbert Domat, 
conseiller à la cour des aides de la même ville. » 

3. Voyez sur ces Grands Jours les Mémoires si piquants de Fléchier, retrouvés 
et publiés par M. Gonod. 



DOMAT. 434 

Talon , une étroite liaison qui a duré jusqu'à la mort. Ces 
messieurs, après avoir reconnu sa capacité et son intégrité, 
lui confièrent le soin de plusieurs affaires importantes, et 
en particulier la recherche de la noblesse qui abusoit de son 
autorité *. Ni les menaces de plusieurs gentilshommes qui 
avoient juré sa perte, ni quelques coups de fusil tirés sur 
lui, ne furent point capables de l'intimider dans les fonc- 
tions de sa charge. 

« Au commencement de Tannée 1662 , les jésuites em- 
ployèrent bien des artifices et des fourberies pour s'empa- 
rer du collège de Clermont. MM. les chanoines de Téglise 
cathédrale écrivirent à M. Domat, qui étoit à Paris , et lui 
envoyèrent une procuration, en le priant de s'opposer en 
leur nom à cet établissement, qui ne peut, disoient-ils, pro- 
duire d'autre effet que l'interruption de cette quiétude que 
nos pères nous ont conservée depuis tant d'années, M. Domat 
fit de son mieux pour rendre service en cette occasion à sa 
patrie, mais sans succès, le père Annat, confesseur du roi, 
ayant sçu tromper ce prince par ses impostures *. 

(c Quelques années après , un ecclésiastique , M. Légerat, 
de la communauté de Saint-Joseph, établie à Lyon, qui est 
mort leur supérieur général , après avoir prêché deux an- 
nées consécutives deux avents et deux carêmes dans la ca- 
thédrale de Clermont avec un concours, un applaudissement 
et un succès extraordinaires, fit un bon et beau discours 
sur Tamour de Dieu. Les jésuites, ennemis jurés de ce grand 
précepte, engagèrent M* Tévêque (M. Barbouze) à interdire 
ce prédicateur, qui se disposoit à prêcher Pavent et le ca- 
rême suivant à Riom. M. Domat, ne pouvant faire autre 
chose pour réparer l'injure faite à la religion et au premier 
précepte par l'interdit de cet excellent prédicateur des vé- 
rités de l'Évangile , ramassa plusieurs attestations de gens 
d'honneur qui rendoient témoignage qu'il n'avoit rien dit 

1. Terrasson dit que les présidents de Novion, Lepelletier et Talon lui con- 
fièrent le soin de plusieurs affaires importantes, sans désigner la nature de 
ces affaires. Les détails donnés dans cette partie du mémoire sont entièrement 
nouveaux. 

2. Voyez plus bas, p. 452. 



432 JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N° 3. 

que de conforme à la doctrine de TÉglise, et les lui remit 
entre les mains. 

« Vers le même temps, M. Domat fit un voyage à Aleth 
pour consulter le grand évêque (M. Pavillon) qui en rem- 
plissait le siège. Sa famille et plusieurs de ses amis le pres- 
soient de se défaire de sa charge d'avocat du roi, afin 
qu'ayant plus de temps à travailler dans son cabinet, les 
émoluments qui lui en reviendroient le missent en état de 
fournir aux besoins de sa famille, car il n'étoit pas riche. 
M. d'Aleth, connoissant la manière dont il remplissoit les 
fonctions de sa charge, fut d'avis qu'il ne s'en défît pas *• 

« Le désintéressement de M. Domat ne pouvoit être plus 
grand ; il aimoit tendrement sa famille, qui étoit assez nom- 
breuse, il en sentoit les besoins , et néanmoins ses amis ne 
pouvoient lui persuader de diminuer les gratis dans les af- 
faires où il étoit employé ; il refusa mme constamment le 
don d'un bien considérable qu'un ami le pressa longtemps 
d'accepter, et lorsqu'on lui représentoit qu'il laisseroit ses 
enfants sans bien : Si c'est la volonté de Dieu, disoit-il, je 
ne dois pas m'y opposer ** 

« L'estime générale qu'il s'étolt acquise par son savoir, 
par son intégrité et par sa droiture, le rendoit l'arbitre de 
toutes les grandes affaires de la province. 

« Il avoit un grand amour pour les pauvres ^ et les sou- 
lageoit selon son pouvoir, et prenoit un soin particulier des 
affaires des hôpitaux^. Mais, s'appliquant ainsi à rendre 
service au prochain, il ne négligeoit en rien les devoirs de 
sa charge ; il étoit laborieux et n'étoit jamais détourné par 
aucun amusement. Si on le pressoit de prendre quelque 
repos : Travaillons, disoit-il, nous nous reposerons dans le 
Paradis". 

« Ayant partagé, dans les premières années de son éta- 



1. llist. de Port-Royal, t. IV, p. 465; 

2. Suppl. au Néavloge, p. 461* 

3* Suppl. au Néerologe, p. 461 ; Histoire de Port-Royal, t. IV, p. 465. 

4. Additiom de Perrière, p. 638. 

5. Suppl. au JSécrologe et Ilisl. de Port-Royal. C'est le mot qu'adressa aussi, 
dit-on, Arnauld à Nicole. 



DOMAT. 433 

blissement, la succession d'un oncle chanoine, il remit aux 
pauvres, dans la suite, avec une scrupuleuse exactitude, 
tout ce qu'il put soupçonner y avoir de bien ecclésiastique 
dans cette succession*. 

« Dieu avoit donné à M. Domat de grands sentiments de 
religion; il s'affligeoit sur tous les maux de TÉglise, il gé- 
missoit continuellement du déluge d'erreurs qui, par la né- 
gligence ou la faiblesse des pasteurs, ternissoient la pureté 
de la foi, renversoient la règle sainte des mœurs, et faisoîent 
mépriser celle de la discipline. « N'aurai-je jamais, disoit- 
a il, la consolation de voir un pape chrétien sur la chaire 
a de saint Pierre*? » Il n'estimoit que les prédicateurs qui 
annonçoient les vérités de l'Évangile avec une simplicité 
digne de la parole de Dieu, 

« Il ne permit point à M. son fils, l'ecclésiastique, de 
prendre des grades en Sorbonne, parce qu'il étoit fort op- 
posé aux signatures qfee l'on y exige. Quoiqu'il lui eût été 
très facile d'obtenir un Bénéfice pour ce fils, et que les af- 
faires de sa famille dussent, selon l'usage du monde, le 
porter à faire quelque démarche pour cela, il ne voulut ni 
en faire ni consentir qu'on en fît^. Les jésuites, dans la 
province, le regardoient comme leur grand ennemi*; il 
rétoit en effet, non de leurs personnes, mais de leurs mau- 
vaises doctrines, de leur morale corrompue et de leurs pra- 
tiques dangereuses ; aussi ne voulut-il jamais leur confier 
l'éducation de ses enfants. 

tt La confusion que M. Domat remarqua dans les lois le 
détermina à en faire une étude singulière, et à s'appliquer 
en même temps à un travail qui ne devoit être que pour 
son usage particulier et pour ses enfants qui voudroient 
prendre le parti de la robe; mais, l'ayant fait voir à quel- 
ques-uns de ses amis, ils le trouvèrent si beau, et jugèrent 

1. Suppl. au Néerologe et Hist. de Port-Royal. 

2. Ibid. 
8. Ihid. 

4. Le Supplément au NécrologB parle de l'énergie avec laquelle, en 1673, 
c il réprima le P. Duhamel, jésuite, qui avait osé, dans la cathédrale de Cler- 
mont, prêcher l'infaillibilité du pape et contredire les maximes du royaume «t 
les sentiments de l'Église gallicane. » Voyez plus bas le détail de cette affaire. 



Q%C\ 



'û 



Ife 



434 JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N° 3. 

qu'il pourroit être si utile au public, qu'ils l'engagèrent à 
le communiquer à des personnes habiles et constituées en 
dignité. En 1681, il fit un voyage exprès à Paris. Le plan de 
son ouvrage et ce qu'il avoit déjà fait fut si goûté que S. M. 
lui ordonna de le continuer, avec promesse d'une pension 
de 2,000 livres*. 

« M. Domat se retira donc tout à fait à Paris, pour s'ap- 
pliquer uniquement à cet ouvrage, c'est-à-dire aux Lois ci- 
viles dans leur ordre naturel, et travailler sous les yeux 
de ceux qui l'y avoient engagé; il le leur communîquoit à 
mesure qu'il avançoit. Ces messieurs goûtoient de plus en 
plus l'ouvrage, et M. d'Aguesseau, conseiller d'État, lui dit 
en lui remettant un cahier où étoit le traité de l'usure : 
« Je savois, Monsieur, que l'usure étoit défendue par l'É- 
« criture et par les lois; mais je ne la savois pas contraire 
a au droit naturel : votre écrit m'en a persuadé*. » M. Domat 
ne pouvoit s'empêcher d'applaudir luî-même à son ouvrage 
et de marquer en quelques occasions l'estime qu'il en fai- 
soit; s'en étant expliqué de la sorte à un ami, il dit tout de 
suite : « Je suis surpris que Dieu se soit servi d'un petit 
u homme, d'un homme de néant comme moi, pour faire un 
a si bel ouvrage, pendant qu'il y a à Paris des personnes 
« d'un sf grand mérite^. » 

« Lorsque son amour pour la justice et pour la vérité 
Tobligeoit à s'élever avec force contre tout ce qui y étoit 
contraire, il conservoit dans son cœur de vifs sentiments 
de mépris pour lui-même, et ces sentiments se produisoient 
quelquefois, malgré lui, au dehors, comme il parut dans 
une rencontre où un ecclésiastique de mérite, parlant dans 

1. Perrière dit que ce fut M. Lepolletier qui fut le protecteur de Domat au- 
près du roi. « L'attention que M. Lepelletier avoit pour le bien public fit qu'il 
te résolut d'en parler à Sa Majesté de manière à en être écouté favorablement. 
Le roi, qui connuissoit sa candeur, sa probité et son discernement, très satis- 
fait du rapport qu'il lui venoit de faire, lui répondit qu'il falloit que l'auteur 
restât à Paris pour le conduire à sa perfection, pour raison de quoi Sa Majesté 
lui accordoit une pension de 2,000 livres. » Teirasson fait le même récit. 

S. Voyez le Recueil d*Utrecht. Il s'agit ici Hé M. d'Aguesseau, conseiller 
d'État, père de l'illustre chancelier. 

t. SuppU au Nécrologe et HisL de Porl-Royal. 



DOMAT. 435 

une compagnie très-avantageusement d'une personne, aprèg 
en avoir fait un éloge accompli : Il vous ressemble, lui dit- 
il. M. Domat, par un mouvement subit, répondit avec sa 
vivacité naturelle ; C'est donc quelque chose de bien boiw: 
riblel 

(( L'application au travail causa à. M. Domat de grandes 
infirmités qui le conduisirent au tombeau; il souffroit de 
violents accès d'asthme et de vives douleurs de la pierre : 
ces deux maux furent l'exercice de sa patience et le moyen 
dont Dieu se servit pour le purifier plus parfaitement. Il 
disoit souvent avec actions de grâces, pendant ses grandes 
douleurs : « C'est un excellent moyen dont Dieu se sert 
« pour purifier les hommes. » Un de ses amis l'étant venu 
voir dans un violent accès d'asthme, M. Domat, voyant cet 
ami touché de son état : » Ce ma' n'est rien, lui dit-il, en 
« comparaison de l'autre (c'est-à-dire des douleurs de la 
« pierre) ; vous voyez, ajouta-t-il, que je suis bien impa^ 
« tient, mais je ne puis m'empêcher de crier. » U disoit 
encore à cet ami que, s'appliquant quelquefois au travail 
durant les plus vives douleurs de la pierre, il ne les sentoit 
plus; il lui dit aussi que, par oubli, lui étant arrivé de faire 
deux fois les mêmes titres et les mêmes sections, il les 
avoit trouvés si parfaitement conformes qu'il n'y avoit pas 
eu un mot de dijfférence. Souvent, après avoir médité pen- 
dant la nuit la section ou le titre sur lequel il devoit tra^ 
vailler en se levant, il l'écrivoit couramment, et le donnoit 
en même temps au copiste pour le distribuer aux person* 
nés à qui il le communiquoit. 

« Il s'étoit fait une si grande réputation à la cour, que 
feu M. le régent, qu'on nommoit alors M. le duo de Char» 
très, voulut avoir avec lui une conférence sur son ouvrage, 
dont le prince parut fort content*. 

« Les Lois civiles dans leur ordre naturel furent impri- 
mées par Coignard, en 169/j, en 3 tomes in-/i°; le Droit pvr- 



1. Perrière et Terrasson disent seulement que Domat, conduit par M. Lepel- 
letier, fut admis à présenter  Louis XIV les premiers volumes des Lois dvilts 
à mesure qu'ils parurent. 




436 JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N° 3. 

d/ic, qui est une suite des Lois civiles^ fut aussi imprimé 
chez le même libraire, après la mort de M. Domat, en 1697. 
M. Domat, pendant Texercice d'avocat du roi, avoit fait 
t)lusieurs harangues que Ton trouvoit belles, mais qu'il n'a 
point revues, et qu'il auroit jetées au feu, si ses enfants ne 
ï'enavoient pas détourné*. 

« Enfin, consumé par le travail et par ses grands maux, 
il mourut à Paris, le 14 mars 1696*, dans une grande paix, 
âgé de 70 ans 3 mois U jours. Il voulut être enterré dans le 
cimetière de Saint-Benoît, sa paroisse; il laissa en mourant 
cinq enfants, dont trois filles et deux fils. Mesdemoiselles 
ses filles sont mortes dans un âge assez avancé ; elles ont 
été le modèle des vierges chrétiennes de leur temps par 
leur piété, leur modestie, la retraite et l'éloignement de ce 
que le monde estime et recherche. M. son fils aîné est cha- 
noine de la cathédrale de Clermont, et le second, conseiller 
à la cour des aides de la même ville. » 

Le mémoire jusqu'alors inédit sur la vie de Domat, que 
nous venons de transcrire, contient bien des particularités 
nouvelles. Il nous initie aux sentiments les plus intimes et 
nous découvre le fond de cette âme qu'une religion forte 
et éclairée avait préparée et en quelque sorte consacrée au 
service de l'humanité et de la science. Deux points obscurs 
de la vie de Domat reçoivent surtout ici de vives lumières: 
ses rapports avec Pascal et ses démêlés avec les jésuites. 

On sait déjà que les mathématiques avaient été un des 
liens de Pascal et de Domat. Le Reciceil de plusieurs pièces 
pour servir à l'histoire de Port-Royal, Utrecht, le dit ex- 
pressément, p. 274 : « L'amour qu'il (M. Domat) avait pour 
les mathématiques fut ce qui lui donna occasion de se lier 



1. Ces harangues se trouvent dans l'édition in-folio de Domat, de 1735. Elles 
furent prononcées de l'année 1657 à l'année 1683. Elles occupent quarante pa- 
ges in-folio à deux colonnes. Presque toutes ces harangues roulent sur les de- 
voirs des juges et des avocats. Elles ont un caractère particulier de sévérité. 
Les lois romaines y sont très rarement citées ; mais en revanche la Bible et 
révangile y reviennent si fréquemment qu'on prendrait ces harangues pour 
des sermons, si l'on ne connaissait le nom de fauteur. 

S. Terrasson donne la même date. Ferriln| mars 1695. 



DOMAT. 437 

si étroitement avec M. Pascal. » VHistoire de l'ahhaye du 
Port-Royal, t. IV, p. /i64, le répète; mais ce que nous igno- 
rions jusqu'ici, c'est que Domat eût fait avec Pascal les cé- 
lèbres expériences sur la pesanteur de l'air. Il est fâcheux 
que ce renseignement ne soit pas plus détaillé. 

Nous connaissons beaucoup mieux le rôle que joua Domat 
dans l'affaire alors si importante de la signature du formu- 
laire que l'autorité ecclésiastique imposait aux religieuses 
de Port-Royal. Ce qui se trouve, à cet égard, dans notre 
mémoire est confirmé et développé par les deux écrits jan- 
sénistes que nous avons cités. Le Supplément au Nécrologe 
de Port-Royal, p. 460, s'exprime ainsi : « Se trouvant à 
Paris dans le temps que l'on commença à exiger la signa- 
ture du formulairé^NK (Domat) assista à toutes les assem- 
blées qui se tinrent pour chercher les moyens de faire 
signer les religieuses de Port-Royal d'une manière qui con- 
tentât les supérieurs sans donner atteinte à la pureté de 
leur foi ni aux règles de la sincérité chrétienne... M. Pascal 
n'approuva aucune des résolutions où l'on s'arrêta. Il pré- 
tendit que non-seulement on ne devait pas laisser soup- 
çonner que l'on attribuât les cinq propositions à Jansénius, 
mais encore qu'il fallait avoir soin, en signant leur con- 
damnation, de mettre à couvert le sens de Jansénius, parce 
que c'était celui de la grâce efficace par elle-même, et par 
conséquent la pure doctrine de saint Augustin et de toute 
l'Église. M. Domat fut de l'avis de M. Pascal. » Le Recueil 
d'Utrecht, qui expose, d'après Marguerite Périer,'tout le 
détail de cette affaire, raconte que, dans une dernière con- 
férence qui eut lieu à ce sujet, chez Pascal, celui-ci, voyant* 
la plupart de ceux qui étaient présents passer à l'avis d'Ar- 
nauld et de Nicole, « en fut si pénétré de douleur, qu'il se 
trouva mal et perdit la parole et la connaissance; tout le 
monde fut surpris et on s'empressa pour le faire revenir- 
Ensuite ces messieurs se retirèrent, et il ne resta que M. de 
Roannès et M. Domat, qui eut grande part aux écrits de 
M. Pascal, et M. Périer le fils. » 

Quels peuvent être ces écrits de Pascal auxquels Domat 
aurait eu une grande part? Seraient-ce les factums pour 



488 JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N« 3. 

les curés de Paris, que la tradition janséniste attribue à 
Pascal, ou ses écrits aujourd'hui perdus contre la signature 
du formulaire? Nous pensons quMl s'agit de ces derniers; 
du moins le Supplément au Nécrologe de Portr-Royal nous 
apprend que Domat écrivit comme Pascal pour défendre 
leurs sentiments communs : « Quel sujet le public n*a-t-il 
pas de se plaindre de ce que, pour des raisons qu^il ne sau- 
roit approuver, on Ta privé jusqu'à présent des lumières 
qu'il eût pu tirer de ce que ces deux grands hommes 
avoient écrit en cette occasion 1 » 

Quant aux écrits de Pascal , voici ce que dit le Recueil 
d'Utrecht, p. 322 : « Pour les écrits de M. Pascal, on ne sait 
s'ils existent encore. Il les confia en mourant à M. Domat 
préférablement à tout autre, et le pth$: de les brûler, si les 
religieuses de Port-Royal se soutenoîent, et de les faire im- 
primer, si elles plioient. M. de Boannès, qui en avoit des 
copies, les brûla. Pour M. Domat, une lettre de M. l'évêque 
d'Aleth témoigne qu'il fut vivement sollicité d'en faire au- 
tant, n Notre manuscrit contient, en effet, quatre lettres de 
cet évêque à Domat où cette affaire est rappelée. Il paraît 
qu'il s'était élevé quelque différend entre Domat et la fa- 
mille de Pascal. Nous ne toucherons ici que ce qui regarde 
les écrits que Pascal avait confiés à Domat, et que celui-ci 
refusait de rendre. Troisième lettre de M. d'Aleth à Domat : 
« •.. Il y a encore un autre point qui n'a rien de commun 
avec cette affaire et qui néanmoins peut beaucoup nuire ou 
beaucoup contribuer à votre réconciliation (avec la fkmille 
de M. Périer) : c'est touchant certains écrits de feu M. Pas- 
• cal qui vous ont été confiés. On croit, par la qualité de ces 
écrits et vu l'état de votre famille, qu'il y a beaucoup d'in- 
convénients que vous les gardiez; et comme on ne volt pas 
quelle utilité on en pourrolt tirer à l'avenir, et qu'il y a au 
contraire tout sujet de craiadre qu'on en abuse d'une ma- 
nière préjudiciable à la vérité et à la mémoire de M. Pascal, 
on pense que vous êtes dans l'obligation de les remettre à 
ses parents, entre les mains desquels ils ne courent pas le 
mémo risque, ou de Y^^\iY^\^T ^TL\ev« ^xréaence, sans en 
i^tenir de copie, comaxe î^ i^\\. xaiiîîi.^^T^Qv^kSîkfc ^^ ^^jj^aiè^fe.^ 



DOMAT. 439 

de mérite, ami de M. Pascal *, qui avoit une copie des mê- 
mes écrits. C'est, Monsieur, ce que je crois que vous devez 
faire par principe de conscience et d'honneur, et même vous 
servir de cette occasion comme d'un moyen pour faciliter 
et affermir votre réconciliation... A Aleth, ce 26 septembre 
1676. » On ignorait jusqu'ici ce que fit Domat ; on voit seu- 
lement par une autre lettre de M. d'Aleth qu'il se réconcilia 
avec les Périer : « Je n'ai point eu, Monsieur, l'occasion de 
vous écrire depuis que j'ai su votre parfaite réunion avec la 
lamille de mademoiselle Périer : j'en ai été extrêmement 
consolé et édifié... !•' août 1677*. » 

La bibliothèque du Roi, Supplément français, u? 397, et 
la bibliothèque Mazarine, n** 2199^, possèdent deux manu- 
scrits précieux qui éclaircissent toute cette affaire. 

Le manuscrit de la bibliothèque du Roi porte cette note t 
« Ce manuscrit est de la main du révérend père Pierre 
Guerrier, de l'Oratoire, arrière-petit-neveu de M. Pascal, du 
côté maternel. Il a été donné en 1779, à la bibliothèque du 
Roi, par M. Guerrier de Bezance, maître des requêtes. » Le 
manuscrit de la bibliothèque Mazarine semble un double de 
celui de la bibliothèque Royale; sur la première page on 
lit : (( Mémoires et pièces recueillis par M. Domat, auteur 
du traité des Lois civiles, qui m'ont été communiqués par 
M. Domat, président en la cour des aides de Clermont, son 
arrière-petit-fils, 1776. » Parmi les divers mémoires que 
ces deux manuscrits contiennent, se rencontre d'abord un 
Écrit de M. Nicole contre M. Pascal, sur le formulaire, 
qui reproduit textuellement, pour les réfuter, chacune des 
propositions de Pascal , et par là nous conserve des pages 
de l'auteur des Provinciales et des Pensées^ que Bossuet a 
publiées. L'écrit de Nicole est suivi d'un mémoire d'Arnauld, 
sur le même sujet, à l'appui de Nicole et contre Pascal, 

1. Le duc de Roannès* 

2. Les quatre lettres de M. d'Âleth sont terminées par cette note dans le ma« 
nuscrit : « On a copié ces quatre lettres sur les originaux, qui sont entre les 
mains de M. Domat, conseiller à la cour des aides, fils de celui à. qui elles ont 
été écrites. » 

8. Sur ces deux, manusoiits, voyemoft 'ki\3i>iLa BCU'Çfca^fci.^'^»'^'i^»^=^^'> 



440 JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N« 3. 

mémoire qui est dans les œuvres d'Amauld, t. XXn, parmi 
les divers ouvrages rassemblés sous ce titre : Disputes in- 
ternes entre MM. de Port-Royal. Mais Domat n'avait pas 
manqué de venir au secours de son ami, et nos deux ma- 
nuscrits donnent en effet une assez longue réponse de 
Domat, à laquelle Amauld répliqua, et cette réplique est 
aussi imprimée au même endroit de ses Œuvres, mais sans 
récrit de Domat; seulement une note de la page 759 dit que 
la réponse de Domat avait été « revue par Pascal. » Elle en 
est d'autant plus intéressante. Ne pouvant la publier tout 
entière, nous voulons du moins mettre au jour les deux 
dernières pages... Voici cet écrit où l'on retrouve l'opinion 
et presque l'accent de Pascal et de sa sœur Jacqueline : 

«... Est-ce dans les occasions de cette importance qu'il 
faut dissimuler ses sentiments, et ne faut-il pas au contraire 
parler hardiment et faire sa confession ? Que ne dit-on sin- 
cèrement et comme on le pense : « Je crains que cette 
condamnation qu'on me fait signer ne tombe sur la grâce 
de Jésus-Christ de laquelle je trouve le sens et dans les pro- 
positions condamnées et dans la doctrine de Jansénius. 
Qu'on m'explique le dogme qu'on a condamné; car dans le 
doute où je suis que le témoignage qu'on me demande ne se 
tourne contre la grâce de Jésus-Christ par ses adversaires 
et ses ennemis, j'aime mieux mourir que de rien signer qui 
fasse juger ou même douter que j'aie condamné la grâce 
efficace. Je la crois dans le cœur pour ma justification , je 
veux la confesser devant tout le monde pour mon salut, et 
non pas me contenter de la justifier dans le secret , en la 
croyant dans mon cœur ou dans mon esprit, et me sauver 
devant les hommes en confessant ce qu'ils me demandent ou 
quelque chose qui les satisfasse et qui déguise ou qui réserve 
la moindre partie de mes sentiments. 

« Pour moi, puisqu'on me donne la liberté de proposer 
mes sentiments en cette rencontre, je déclare que je ne 
suis nullement persuadé de l'écrit (de M. Amauld), quoique 
je l'aie lu et relu avec toute l'attention qui m'a été possible 
et que je devois à l'auteur, par le très profond respect que 
j'ai pour lui et par la très grande estime que j'ai de son ju- 



DOMAT. 444 

gement et de sa doctrine ; et je le supplie de considérer que 
quand il croiroit que son écrit auroit prouvé que, signant le 
dogme des constitutions on ne signe pas pour cela la con- 
damnation de Jansénius ni de sa doctrine, la voie dont i\ 
s'est servi pour en persuader des personnes qu'il juge lui- 
même très raisonnables est une voie si recherchée, si abs- 
truse, si métaphysique, si pleine de subtilités, si difficile à 
entendre que , si Ton ne peut sauver Jansénius et sa doc- 
trine qu'en cette manière, il doit être persuadé que cet au- 
teur et cette doctrine demeureront toujours condamnés, et 
dans l'esprit de tous ceux qui ne voient pas ces raisons ou 
qui ne peuvent les entendre, qui font la plus grande partie 
du monde, et encore dans l'esprit de ceux qui les entendent 
et n'en sont pas persuadés, et qu'ainsi toutes les raisons de 
l'écrit vont et à exposer la réputation de Jansénius et la 
vérité, du moins selon la jugement de la plus grande partie 
du monde qui n'entend point autre chose par les bulles et 
le formulaire que la condamnation de Jansénius et de sa 
doctrine; d'où l'on doit craindre qu'il n'arrive beaucoup 
de scandale. Et quand il n'y en auroit point d'autre que 
celui que je déclare que je sentirois, et d'autres aussi, il 
me semble que cette considération doit retenir ceux qui 
sont avertis du scandale qu'ils peuvent causer, surtout lors- 
qu'ils reconnoissent, comme on en est demeuré d'accord, 
qu'il y a une autre voie meilleure pour défendre la vérité, 
ou en refusant la signature, ou en la faisant telle qu'elle 
sauve expressément, et sans que personne en puisse douter, 
et la doctrine et la personne de Jansénius. » 

Puisque Domat fut le confident, et quelquefois le collabo- 
rateur et le frère d'armes de Pascal dans ce grand débat, 
puisqu'il l'assista en sa dernière maladie et reçut ses der- 
niers soupirs, nul n'était plus capable que lui de témoigner 
des derniers sentiments de son ami et de la fausseté de la 
prétendue rétractation que Pascal aurait faite à son lit de 
mort, entre les mains de M. Beurier, curé de Saint-Étienne- 
du-Mont*. Aussi, quand M. de Péréfixe, archevêque de Paris, 

1. Voyez, sur cette rétractation, le Recueil d'Utrecht, p. 847, et le Supplé- 
ment au Nécrologe, p. 280. 



442 JACQUELLNE PASCAL. APPENDICE N° 3. 

voulut faire usage de cette prétendue rétractation, personne 
n'eut plus d'autorité que Domat pour s'opposer à ces bruits 
mensongers et attester que Pascal était mort comme avait 
écrit l'auteur des Provinciales, Un M. Audigier , ayant eu 
l'idée de publier la déclaration que M. l'archevêque avait 
surprise au curé de Saint-Étienne, Domat se joignit à ma- 
dame Périer, afin d'empêcher la propagation de cette ca- 
lomnie. Le recueil de Marguerite Périer, p. 338, renferme 
la lettre suivante de Domat à ce M. Audigier , qui paraîtra 
ici pour la première fois : « Vous serez peut-être surpris 
de la liberté que je prends de vous écrire sur le même sujet 
dont madame Périer vous écrit aussi, parce que la considé- 
ration que je sçais que vous avez pour son mérite, et pour 
le grand intérêt qui l'oblige à vous faire la prière qu'elle 
vous fait, devroit me persuader que rien de ma part ne 
peut vous toucher à l'égal de sa prière et de ses raisons. 
Mais, Monsieur, j'ai cru par une autre vue que je manque- 
rois à ce que je dois à la mémoire de M. Pascal, si je négli- 
geois de témoigner, dans une occasion de cette consé- 
quence, combien je m'attache à tout ce qui peut intéresser 
l'honneur de son nom. Vous savez. Monsieur, les raisons 
qui me donnent ces sentiments ; car vous connoissez beau- 
coup mieux que le commun le mérite extraordinaire de 
M. Pascal, et surtout quelle étoit sa sincérité et sa fermeté 
proportionnée à l'élévation de son esprit. Et, quand je 
n'aurois pas eu la part singulière qu'il m'a fait l'honneur de 
me donner dans son amitié, je ne pourrois me dispenser, 
en cette rencontre, de vous faire connoître. Monsieur, que 
le sujet de sa prétendue rétractation est une calomnie , la 
moins vraisemblable à tous ceux qui ont connu M. Pascal, 
et la plus fausse en effet qui ait jamais été pensée. Et aussi 
le malentendu qui en fut la cause s'est expliqué par la ré- 
tractation de la personne (M. Beurier) qui avoit donné sujet 
à ce bruit, de la manière que madame Périer vous l'expli- 
quera par sa lettre ; et je dois ajouter à son témoignage et 
à son récit que personne au monde n'a jamais sçu mieux 
que moi les sentiments de M. Pascal sur ce sujet et pendant 
sa vie et pendant sa maladie et à sa mort ; et je puis, Mon- 



DOMAT. 443 

sieur, vous assurer par ma connoissance de la vérité de 
cette histoire, dont je ne répète pas le récit que vous en 
fait madame Périer. Ainsi, Monsieur, je m'assure avec elle et 
sa famille et tous les amis de M. Pascal, et pour l'estime que 
vous avez de son mérite, que vous laisserez à madame Périer 
*e droit naturel du sort de la pièce qui est tombée entre vos 
mains, et qu'au lieu de l'obligation du bon office que vous 
pensiez rendre, on vous aura celle de n'en pas rendre un 
très-mauvais et à la mémoire de M. Pascal et au repos de 
madame sa sœun En voilà trop pour vous recommander 
une demande aussi juste, et où vous êtes sans autre intérêt 
que d'obliger les personnes qui vous prient de le faire d'une 
autre manière ; je profite de cette occasion pour vous as- 
surer, etc. DoMAT. A Clermont, le 15 janvier 1682. Copié 
sur l'original. » 

Mais, sans contredit, la partie la plus curieuse de la nou- 
velle biographie est celle qui nous peint Domat comme l'ad- 
versaire infatigable des jésuites. Quand tout pliait sous leur 
autorité, lui seul, après la mort de Pascal, avec quelques 
amis fidèles, luttait, dans un coin du royaume, contre 
leur astucieuse tyrannie. Vaincu dans une première ren- 
contre, il revient à la charge et leur tient tête jusqu'à sa 
mort. 

La première rencontre, où Domat se montra le digne ami 
de Pascal, est l'affaire du collège de Clermont en Auvergne, 
dont les jésuites s'emparèrent à l'aide de leurs artifices ac- 
coutumés. Le mémoire que nous avons publié nous donne à 
cet égard des détails intéressants, et qui ne sont point ail- 
leurs. Le Recueil de Marguerite Périer les confirme et les 
développe : il contient plusieurs pièces où paraissent les 
efforts des jésuites pour attirer à eux l'éducation de la jeu- 
nesse, jusqu'alors confiée, dans Clermont, à la savante et 
libérale congrégation de l'Oratoire, et en même temps la 
vive résistance et de l'Oratoire et de'la^ville entière, et la 
part de Domat dans ce démêlé. Voici quelques lignes d'une 
plainte des pères de l'Oratoire delà ville de Clermont contre 
les jésuites, p. 3Zi2 du Recueil de Marguerite Périer : « Aus- 
sitôt, dit cette plainte, qu'un: des nôtres prêche avec quel- 



444 JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N« 3. 

que succès, ils l'accusent d'hérésie. Ils ne parlent jamais de 
nous à leurs écoliers sans nous traiter de suspects en la 
foi. Us ont dit à quelques-uns de nos écoliers qu'on s'ex- 
pose à la damnation étemelle quand on étudie dans notre 
collège. » A cette plainte les jésuites répondent, p. 297 do 
manuscrit de la bibliothèque Royale, par une Relation dé 
Vétat présent du jansénisme dans la ville de Clermont, où 
ils représentent la ville de Clermont comme un foyer de 
jansénisme et Domat comme le chef du parti. « Le jansé- 
nisme n'a pas plutôt paru en France, qu'il a eu des secta- 
teurs dans Clermont; et, si l'Auvergne a fomenté cette secte 
dans sa naissance, ayant été le lieu d'origine de MM. Ar- 
nauld, Bourzées, Brousse, Rebours, Laporte, Mauguin et 
Pascal, la ville de Clermont contribua beaucoup à son pro- 
grès et à sa conservation... La secte est composée de plu- 
sieurs Isuques des deux sexes; les plus considérables sont 
les sieurs Montorcier, président en la cour des aides, le 
sieur Périer, conseiller en ladite cour, la demoiselle Pascal, 
sa femme, le sieur Guerrier, avocat... Mais le plus signalé 
est le sieur Domat, avocat du roi audit présidial , lequel , 
ayant quelque vivacité d'esprit et s'étant employé unique- 
ment à l'étude de ces. matières, passe pour le plus habile, 
fait leçon à ses confédérés, et corrompt une partie de la 
jeunesse... Pour fomenter leur liaison factieuse, ils font 
beaucoup d'assemblées secrètes... Le lieu des conventicules 
ordinaires et réglés est la maison de Bienassis^ à deux cents 
pas des murailles de la ville, appartenant audit Périer. 
C'est là où ils s'assemblent hommes et femmes, les diman- 
ches et jours de fête... Les précautions qu'ils prennent pour 
le secret font conjecturer quelque mystère d'iniquité. » 
Après avoir habilement semé la calomnie, les jésuites s'oc- 
cupèrent d'en recueillir le fruit, et, par le crédit de leur 
P. Annat, confesseur du roi, ils firent rendre un ordre du 
cabinet, qui les mettait en possession du collège de Ger- 
ment, en dépit des anciennes et des nouvelles ordonnances 
qui portaient qu'aucune communauté religieuse ne pourrait 
s'établir dans aucune ville sans le consentement de cette 
TiJie. Dès que cet orCiie OMl c^\rksx \xiX. ^.orassi^^^^^QïLt^ 



DOMAT. 445 



ce fut une réclamation universelle. On s'adressa à Domat 
pour qu'il prît en main cette affaire. Domat n'hésita pas 
à s'en charger. Il écrivit lui-même une requête * au roi 
Louis XIV, au nom de la ville de Clermont, et, à la tête 
d'une députation de vingt de ses compatriotes, il la pré- 
senta au roi. 



« BBQUÉTB PBâsSNTés PAR LBS HABITANTS DB LA VILLB 
DB CLBRMONT BN AUVBRONB COMTRB LBS B. P. JÉSUITBS. 



« Au roi, ~ 4, 

(( Sire, vos très humbles, très obéissants et très fidèles 
sujets les échevins et habitants de cette ville de Clermont 
viennent se jeter aux pieds de Votre Majesté pour lui de- 
mander justice contre les jésuites, qui, pour s'établir dans 
Clermont, malgré toute la ville, sont venus supposer à 
votre conseil qu'on les y demande, et, ayant obtenu sur ce 
faux exposé un arrêt et des lettres de cachet, en ont abusé 
d'une manière injurieuse à la clémence de Votre Majesté, 
et digne de cette attention avec laquelle elle écoute les 
plaintes de tous ses sujets. 

« Ces pères. Sire, voyant les habitants plus aliénés que 
jamais par cette conduite et prêts d'en venir informer Votre 
Majesté, feignirent d'avoir du scrupule et du repentir de ce 
qu'ils avoient ainsi obtenu cet arrêt et ces lettres de cachet, 
et promirent par écrit aux échevins une surséance qu'ils 
demandoient pour recourir à Votre Majesté; et, comme en- 
suite les habitants s'alloient assembler promptement dans 
rhôtel de ville pour députer, ils envoyèrent de nouveau 
leur recteur de Montferrand pour protester à cette assem- 
blée qu'ils ne vouloient point du tout entrer dans Clermont 
sans le consentement de toute la ville, et porter parole 
que, quand même on les y voudroit forcer sous prétexte de 
cet arrêt et de ces lettres de cachet, ils n'y consentiroient 
jamais. Et cependant. Sire, dès le lendemain, ils vinrent 

1. p. SOI da manuscrit. 



446 JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N^ 3. 

avec ce recteur et s'emfïarèrent du collège à la vue de ces 
mêmes habitants à qui ils avoient donné cette parole le jour 
précédent, et qui accouroient à cette surprise, mais qui 
n'opposèrent que la modération à toute cette conduite des 
jésuites ; car la fidélité si ancienne et perpétuelle de la ville 
de Clermont est à toute épreuve, non-seulement pour le 
service de ses rois, dont cette ville a cet honneur singulier 
de ne s'être jamais départie, mais pour les moindres choses 
qui portent leur nom. Ces habitants. Sire, osent espérer que 
Votre Majesté ne permettra pas que, sous un règne tel que 
le sien, les jésuites jouissent du succès de leurs artifices, et 
que, pour être ainsi entrés dans Clermont, et pour empê- 
cher que cette ville n'ait eu l'honneur d'être ouïe de Votre 
Majesté, elle soit condamnée à les y souffrir contre ses in- 
térêts et contre son gré. 

« Ces intérêts. Sire, sont si grands et appuyés de raison^ 
si fortes, et de la part des habitants de Clermont et de la 
part même des jésuites et de leur propre conscience, que 
ces habitants osent s'assurer que Votre Majesté en seroit 
touchée, si elle vouloit souffrir qu'on l'en Informât. Mais 
ces raisons. Sire, sont en si grand nombre et fondées sur 
tant, de titres, édits, traités, arrêts, privilèges, et sur tant 
d'autres considérations, qu'ils n'oseroient l'en Importuner. 

« Mais comme les rois, prédécesseurs de Votre Majesté, 
dont les jésuites ont autrefois obtenu de pareils ordres pour 
s'établir dans Clermont sur de semblables faux exposés 
qu'on les y demandoit, ont toujours révoqué ces ordres 
aussitôt qu'ils ont seulement connu la répugnance des habi- 
tants ; il y a présentement. Sire, bien plus que cette raison 
si naturelle du gré des villes : par une déclaration solen- 
nelle de l'année 1659, qu'elle a voulu faire publier dans 
tout son royaume , elle a très effectivement défendu tous 
établissements de communautés religieuses sans le consen- 
tement des villes. Ces défenses de Votre Majesté ne doivent 
pas être nécessaires pour les jésuites; car leurs statuts, 
Sire, leur font encore d'autres défenses bien plus étroites, 
non-seulement de s'établir malgré les villes, mais de de- 
mander même d'y èlre tec^ws. 



DOMAT. 447 

« Et cependant, Sire, non-seulement ils demandent et ils 
insistent d'entrer dans Clermont contre les statuts qu'ils 
font vœu d'observer, mais ils y entrent par force et s'opi- 
niâtrent à y demeurer, quoiqu'on persévère à leur dire 
qu'on ne les veut pas, et contraignent les habitants à venir 
importuner Votre Majesté. 

« Ils espèrent. Sire, qu'elle leur fera cette justice de ne 
pas souffrir cette désobéissance des jésuites à vos ordon- 
nances et à leurs statuts, et qu'elle n'obligera pas de très 
fidèles sujets, pleins de zèle et d'amour pour son service, à 
recevoir contre leur gré des religieux qui, professant d'en- 
seigner la piété et les bonnes mœurs, commencent par for- 
cer ceux qu'ils veulent instruire à venir d'abord demander 
justice contre eux, et qui, pour le premier exemple de leur 
piété, violent en un jour ordonnances, édits, traités, vœux, 
statuts, parole, et qui ont violé le respect même qu'ils dé- 
voient à Votre Majesté sacrée, par la supposition qu'ils ont 
faite à votre conseil qu'on les demandoit, et par la manière 
dont ils ont usé des lettres de cachet qu'ils ont obtenues 
par cette surprise. 

« La ville de Clermont, Sire, a fait élever sa jeunesse 
jusqu'à présent par d'autres maîtres que par ces pères; 
elle a eu la gloire de produire, dans tous les siècles, des 
personnes de mérite pour la religion et pour l'État ; mais 
surtout. Sire, elle a eu l'honneur de n'élever dans tous 
les temps que de véritables serviteurs des rois, et qui même 
par leurs services en ont mérité ce que demandent au- 
jourd'hui à Votre Majesté avec tant d'instance les habi- 
tants de cette même ville, d'être dispensés de recevoir les 
jésuites. 

« Le roi Henry le Grand, aïeul de Votre Majesté, a été 
l'un des rois qui a conservé la liberté de la ville de Cler- 
mont contre les entreprises de ces pères. Ce grand prince. 
Sire, aimoit cette ville, et avoit la bonté de vouloir bien 
reconnoître qu'elle lui avoit rendu un service bien impor- 
tant, et d'autant plus considérable qu'il regardoit aussi 
l'État. Car, pendant la Ligue, les habitants de Clermont ne 
s'étoient pas seulement conservés M^^Ve.^ ^m iS!L^\fc\i. ^^'\a. 



448 JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N» 3. 

rébellion de presque tout le royaume, mais, par un zèle ex- 
traordinaire et tout inouï, étant sortis de leurs murailles 
et avec le peu de sujets qui restoient au roi, qui s^ étoient 
réfugiés, avoient exposé leurs vies, attaqué Farmée des 
Ligueurs, repris sur eux une ville, et gagné cette bataille 
d^Issoire dont toutes les histoires remarquent qu'*ayant 
rendu au roi TAuvergne entière et toutes les provinces voi- 
sines, et qu^étant arrivée, comme par une espèce de mira- 
cle, le même jour que ce prince gagna en personne celle 
dlvry, ces deux batailles avoient été la fin de la Ligue, et 
le rétablissement de ce grand roi dans son patrimoine, qui 
est aujourd'hui l'héritage de Votre Majesté. 

« Les habitants de Clermont, Sire, ont cette confiance 
que Votre Majesté aura toujours pour cette ville les mêmes 
bontés qu'ont eues pour elle tous les rois ses prédécesseurs, 
pour tous lesquels elle a conservé une fidélité plus ferme 
et plus inviolable qu'aucune autre ville de son royaume, et 
qu'elle ne leur refusera pas la même grâce qu'elle accorde 
à tant de villes qui résistent aux jésuites, de ne pas les 
obliger, non plus que les autres, à les recevoir, et qu'elle 
ordonnera à ces pères de retourner dans leur collège de 
Montferrand ; si ce n'est que cette affaire étant trop peu 
digne d'occuper les soins de Votre Majesté , elle veuille la 
renvoyer à son parlement de Paris, qu'elle a rendu juge 
naturel, à cause des déclarations et des édits qu'elle a fait 
vérifier en ce parlement, et qui font une partie des moyens 
décisifs contre cette entreprise des jésuites; et toute cette 
ville redoublera, Sire, les prières publiques et particulières 
qu'elle fait incessamment pour Votre Majesté, et s'animera 
de plus en plus de zèle et d'ardeur pour son service et de 
tous les rois que Dieu fera naîjre, jusqu'aux derniers siècles, 
du sang de Votre Majesté, le plus illustre de toute la terre 
comme elle en est le plus grand roi. » 



« M. Domat, avocat du roi, ajoute le manuscrit dont nous 
nous servons, fut député pour présenter à Sa Majesté la 
requête ci-dessus. Étant arrivé à Paris, il rassembla vingt 



DOMAT. 449 

Auvergnats, avec lesquels il alla porter sa plainte au roi, 
ciui ayant fait avertir le père Annat, son confesseur, pour 
.ui dire que c'étoit contre ses confrères qu'on agissoit, ce 
ésuite répondit que Sa Majesté ne devoit point s'inquiéter 
le cette affaire, qu'elle étoit accommodée, et par cette 
fourberie il obligea les suppliants de se retirer. Ceci 
se passoit en 1663. Ainsi les jésuites s'établirent à Cler- 
mont malgré M. l'évêque, les doyens, chanoines et cha- 
pitre de la cathédrale, syndic du diocèse, le gardien des 
cordeliers, le sous-prieur des carmes et les échevins de la 
ville de Clermont... » 

Ce n'est pas la seule affaire où Domat ait osé combattre 
ouvertement la redoutable compagnie. Dix ans après, un 
de leurs prédicateurs, le père DuhajBgBl, ayant fait, dans la 
cathédrale de Clermont, un sermon Où il soutenait l'infail- 
libilité absolue du pape, ce qui était contre les maximes de 
l'Église gallicane, et contre l'ordonnance du Roi qui inter- 
disait de traiter des matières étrangères au salut des âmes 
et préjudiciables à la paix publique, Domat, comme avocat 
du Roi , et chargé de l'exécution des ordonnances royales» 
informa contre le père Duhamel , dressa lui-même un pro- 
cès-verbal détaillé, et écrivit à M. le procureur général une 
lettre pour accompagner ce procès -verbal. Nous donnons 
ici ces deux pièces pour montrer l'esprit généreux de l'an- 
cienne magistrature et l'intrépidité de Domat en face du 
parti puissant qui persécutait le cartésianisme, menaçait 
l'Oratoire, écrasait Port-Royal, et, dominant sur la con- 
science du Roi , entraînait l'État dans ses querelles et en 
faisait l'instrument de ses desseins. 

PROCÈS-VERBAL. 

ff L'an 1673 et le dernier de février, nous, Jean Domat, 
avocat du Roi en la sénéchaussée et siège présidial d'Au- 
vergne,, à Clermont, ayant appris parle bruit commun que 
cejourd'hui mardi d'après le deuxième dimanche de carême, 
le père Duhamel, jésuite, qui prêche penifànt ledit carême 
dans l'église cathédrale de ladite ville, ayant pris pour texte : 

29 



450 JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N* 3. 

Super calhedram Moysi sederunt, etc., auroit pris pour son 
sujet rinfaillibilité de TÉglise et celle du pape, et auroit 
traité en deux points de ces deux sortes d'infalUibilité, et 
entrepris de prouver séparément celle du pape seul ; nous 
aurions été obligé par le devoir de notre charge , en Fab- 
sence du S' procureur du Roi audit siège, de nous informer 
plus particulièrement des propositions que ledit père Du- 
hamel avoit avancées touchant. ladite infaillibilité, pour 
exécuter, en ce qui dépend de nous, l'arrêt de la cour 
du parlement du 30 mai 1663, par lequel la cour auroit or- 
donné la publication et enregistrement de six articles de 
certaine déclaration de la faculté de théologie de Paris, du 
3 mai... touchant Tautorité du pape avec défense de soute- 
nir aucune doctrine c<Hitraire, et aussi la déclaration de 
Sa Majesté avoir ordonné que ladite déclaration de la fa- 
culté de théologie de Paris seroit publiée et enregistrée 
dans tous les parlements et autres jurisdictions de son 
royaume, avec défense à toutes personnes de soutenir, dé- 
fendre et enseigner aucune proposition contraire à ladite 
déclaration, à peine de punition exemplaire, lesquels arrêt 
et déclaration ont été publiés et enregistrés à la dite séné- 
chaussée ; et à cette fin, comme nous n'aurions pas ouï ledit 
sermon, nous étant enquis de plusieurs personnes qui y au- 
roient assisté, nous aurions appris par tous les récits con- 
formes que ledit père Duhamel a pris pour son texte dans 
ledit sermon ce passage de l'Évangile du jour : Super cathe-* 
drani Moysi sederunt, etc., et pour son sujet l'infaillibilité 
de l'Église et celle du pape ; qu'il a divisé son sermon en 
deux points, le premier pour l'infaillibilité de l'Église, et le 
deuxième pour rinfaillibilité du pape; que, dans le premier 
point, rapportant quelques preuves de l'infaillibilité de 
l'Église, il a dit que comme celle du pape s'établissoit aussi 
sur les mêmes preuves , il prouveroit l'une et l'autre dans 
les deux points , et que, dans l'un et dans l'autre, il rap- 
porte diverses preuves de l'infaillibilité du pape seul, et a 
avancé entre autres preuves de cette infaillibilité les pro- 
positions suivantes : 
a i" Que les théologiens étant souvent contraires dans 



DOMAT. 451 

« leurs opinions sur les matières de la foi» comme les hor* 
« loges qui ne s'accordent pas, il falloit une règle, et que« 
« comme le cadran solaire est la règle infaillible des hor* 

< loges, le pape est le cadran solaire de TÉglise, qui est la 
« règle infaillible dans les matières de la foi. 

« 2» Que Notre-Seigneur avoit dit à saint Pierre : Eg9 
u autèm rogavi pro te ut non deficiat fides tiui, et tu aM» 
n quando conversus confirma fratres tuoSy pour marquer 

< l'infaillibilité qui lui a été communiquée et à ses succès-» 
« seurs, et que ce passage se doit entendre de Pinfaillibilitô 
« de saint Pierre et de ses successeurs, et non de celle de 
« l'Église, ce qu'il a prouvé par deux réflexions sur ce pas- 
c sage, Tune sur ces mots pro te, en disant que c'étoit le 
« pronom de la seconde personne qui s'adréSsoit à la per- 
« sonne de Pierre et non à l'Église, qui ne s'appelle pas 
« Pierre, l'autre sur ce mot fratres, en disant que ce mot 
« s'entendoit des papes successeurs de saint Pierre, qui sont 
« ses frères, et non de l'Église, et que, si Notre-Seigneur 
« avoit prétendu parler de l'Église, il auroit dit ses enfanté 
« et non ses frères. 

« 3" Qu'il est impossible que le pape enseigne une doc- 
« trine fausse, erronée et scandaleuse, et qu'il arriveroit 
« plutôt dftrces trois choses l'une, ou qu'il changeroit de 
« sentiment comme il arriva au pape Vigile, ou que le Saint- 
« Esprit se mêleroit dans ses expressions pour lui faire dire 
« la vérité malgré qu'il en eût et lors même qu'il voudroit 
a dire une fausseté, comme il est arrivé à Balaam et k 
« Caïphe, ou qu'il mourroit d'une mort subite avant que de 
« prononcer une erreur. 

« li° Que le pape est infaillible dans les décisions qui coi^ 
« cernent la foi , la doctrine et les mœurs , et que dans lô 
« reste il est homme comme les autres et sujet à faillir; 
« sur quoi il a ajouté et fait remarquer qu'il se rendoit 
« d'autant plus exact en cette matière qu'il s'y agissoit du 
«r salut. 

« 5° Que certains théologiens de robe courte semblent 
« jeter des scrupules dans les esprits foibles, lesquels il est 
« important de lever, et qu'il y en a qui vont déterrer de 




45) JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N» 3. 

« vieux grimoires pour prouver qu'il y a eu des papes qui 
« ont faillL 

c 6<* S'étant objecté comment il se pouvoit faire que le 
« pape fût infaillible , il a répondu que , dans les choses de 
« la foi, il ne falloit pas demander comment. Je sais, a-t-il 
« dit, que, dans le mystère de la Trinité, Dieu est un en 
« trois personnes; mais si on me demande comment cela se 
« peut faire, je n'en sçai rien. Je sçai que, dans le mystère 
« de l'eucharistie, le corps et le sang de Notre-Seigneur 
« sont sous les espèces du saint sacrement; mais comment, 
c je n'en sçai rien. Je sçai que d'abord qu'un homme est 
« élevé à la chaire de Saint -Pierre , il ne peut plus ensei- 
« gner une doctrine fausse , erronée, scandaleuse ; mais si 
« on demande comment» je n'en sçai rien. » 

« Et comme toutes lesdites propositions de ce sermon 
tendent à persuader l'infaillibilité absolue du pape , et que 
cette doctrine que ledit père Duhamel a prétendu établir par 
ledit sermon est directement contraire auxdits articles de 
la déclaration de ladite faculté , et notamment au sixième, 
concernant Tinfaillibilité du pape, nous avons cru qu'il étoit 
d'une nécessité indispensable de faire , en cette rencontre, 
ce qui peut dépendre de nous dans notre fonction pour con- 
tribuer à réprimer une telle entreprise contre Ifgtîts arrêts 
et ladite déclaration de Sa Majesté et contre les lois de son 
État, et, ne pouvant y pourvoir avec prudence par d'autres 
voies, nous avons jugé qu'en une affaire de telle consé- 
quence, où nous voyons cette doctrine de l'infaillibilité du 
pape aussi publiquement enseignée avec l'approbation et 
l'applaudissement de la plupart des ecclésiastiques et prin- 

5 [paiement des religieux, et consentement tacite du peuple 
ui , n'étant pas informé de la fausseté et des pernicieuses 
conséquences de cette doctrine, la reçoit comme véritable, 
nous devons au moins en donner avis à M. le* procureur 
général, afin qu'il lui plaise d'informer la cour de cette en- 
treprise contre son arrêt, et Sa Majesté; s'il le juge à pro- 
pos, de cet attentat contre sa déclaration; et nous nous 
voyons aussi obligé en même temps de supplier très hum- 
blement mondit seigneur le procureur général d'agréer que 



i. 



DOMAT. 453 

nous lui remontrions l'importance singulière que nous y 
remarquons d'employer son zèle, sa prudence et son auto- 
rité, comme il a fait ci-devant si utilement en toutes sortes 
de pareilles occasions, pour achever en celle - ci d'arrêter 
toutes les entreprises semblables de ceux qui publient ou 
débitent en particulier cette doctrine au préjudice dudit 
arrêt et de ladite déclaration. Et ce qui nous oblige à ces 
remontrances, c'est que nous voyons en cette ville un 
exemple de la nécessité d'y exécuter avec éclat ladite dé- 
claration et ledit arrêt, parce que cette ville étant le siège 
d'un des plus grands évêchés du royaume, et une ville ca- 
pitale des plus fidèles au service des Rois, comme elle en 
donna d'insignes preuves pendant les ligues, nous y voyons 
néanmoins que le sentiment de l'infaillibilité du pape y est 
insinué et s'y répand comme une doctrine de foi » et que la 
plupart croient que la doctrine contraire est une doctrine 
hardie, ce qui est arrivé non par des prédications ou leçons 
publiques que nous n'aurions pas dissimulées, mais parle 
cours universel que donne à cette doctrine le grand nombre 
de ses partisans, et particulièrement des réguliers et autres 
ecclésiastiques. 

« Et il est facile de juger que si ce sermon du père Du- 
hamel demeure impuni , cette doctrine de l'infaillibilité du 
pape, publiquement établie par cette voie et sans contredit, 
passera pour une vérité de foi et un dogme qui ne peut être 
contesté ; et , comme nous apprenons de ladite déclaration 
de Sa Majesté que c'est son intention que les sentiments de 
ses sujets soient uniformes sur lesdits articles, et que nous 
voyons que, tout au contraire, ils se rendent uniformes 
dans la créance de l'infaillibilité du pape, et que cette 
créance s'établissant pourrait inettre les sujets du Roi, dans 
cette ville si fidèle à son séi^e , en péril de tomber dans 
les suites pernicieuses qu'elle {lourroit produire contre leur 
devoir, s'il arrivoit des occasions où l'autorité des papes 
pût les porter à s'en départir, nous croyons que ces consi- 
dérations nous obligent à supplier mondit seigneur le pro- 
cureur général d'y faire les réflexions qui lui sont plus 
propres qu'à nous, et qu'il saura beaucoup mieux faire, et 



45i JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N- 3. 

de souffrir que nous lui exposions les faits et les considé- 
rations particulières quHl ne peut apprendre que de nous, 
et dont le devoir de notre charge nous oblige de Tayertir 
par ce présent procès-verbal que nous avons dressé de tout 
ce que dessus, afin quMl plaise à mondit seigneur le procu- 
reur général d*y pourvoir ainsi qu^il avisera par sa pru- 
dence; et nous sommes souscrit avec notre greffier en 
toutes pages, et avec M. Claude Labourieux, ancien cha- 
noine de réglise cathédrale et ancien officiai de Clermont ; 
M. Etienne de La Mare, docteur en théologie , chanoine et 
théologal de ladite église; M. Antoine Dufour, chanoine de 
la même église; M. Etienne Périer, conseiller en la cour des 
aides de ladite ville ; M. François Pascal, prieur et seigneur 
de Termes et de la Faghe; M. Robert Mauguin, avocat au 
parlement; M. Antoine Bourlin, avocat en ladite cour; 
M. Georges du Gourd, docteur en médecine; M. Jacques- 
Antoine Sarret, avocat au parlement; aussi souscrits avec 
nous en toutes pages, pour attester , par leur signature, la 
vérité du contenu en notredit présent procès-verbal tou- 
chant ledit sermon, après quMls ont fait lecture dMcelui et 
des propositions avancées par ledit père Duhamel dans ledit 
sermon, auquel ils ont assisté. Fait lesdits jour et an. Signé 
DoMAT, premier avocat du roi ; Labourieux, etc... Baptiste, 
greffier. » 



LBTTBB DB M* DOMAT A M. LB PROCUREUR OéN^RAL POUR 
ACCOMPAONBR LB PROCftS-VBRB AL. 



f Ce iw mars 1673. 

« Monseigneur, m'étant riBiiM^ntré dans la nécessité, par 
le devoir de ma charge, eâ Pabsence de M. le procureur du 
Roi, d'entreprendre la défeiis© de l'intérêt du Roi et du pu- 
blic en une affaire importante et qui regarde aussi l'Église, 
je me trouve obligé, monseigneur, de vous en rendre raison 
et de la mettre entre vos mains. Le père Duhamel, jésuite, 
^ qui proche présentement le carême en cette ville, fit, hier 



fe 



DOMAT. 455 

mardi, un sermon exprès pour prouver rinfaillîbîlité du 
pape. Vous verrez, monseigneur, par le procès -verbal que 
je prends la liberté de vous envoyer, le récit du dessein et 
de quelques propositions de ce sermon. Je n'ai rien à y 
ajouter de particulier pour ce qui est du fait, si ce n'est que 
je me suis rendu très certain de la vérité telle que je l'ex- 
pose et qu'elle est prouvée par ce procès^ verbal ; mais je 
crois, monseigneur, devoir ajouter qu'il est d'une consé- 
quence extrême de réprimer cette entreprise, car je puis 
rendre ce témoignage que les réguliers et quelques ecclé- 
siastiques de leur cabale ont tellement répandu cette doc- 
trine de l'infaillibilité du pape, ou dans les confessions , ou 
dans les entretiens, ou par d'autres voies qui ne viennent 
pas à notre connoissance et qu'il ne nous est pas possible 
de réprimer, qu'encore que les personnes intelligentes, et 
particulièrement ceux qui sont instruits de l'arrêt et de la 
déclaration du Roi sur cette matière, qui sont en très petit 
nombre, ayent été extrêmement scandalisés de ce sermon, 
le peuple et la pluralité des personnes même de condition, 
qui ne sont pas instruits de ces matières ni des consé- 
quences de cette doctrine contre l'autorité légitime de 
l'Église et contre l'intérêt du Roi et de l'État, se laissent 
persuader de cette infaillibilité; et je croîs, monseigneur, 
en cette occasion, que cette doctrine est devenue si com- 
mune que non -seulement elle passe pour catholique, mais 
que même la doctrine contraire passe , dans les esprits de 
ces personnes, pour une hérésie ; mais cette opinion si per- 
nicieuse demeureroit bien plus fortement établie, si un tel 
sermon restoit impuni. Car vous sentez, monseigneur, 
quelles sont les impressions que fait dans l'esprit de la 
multitude une doctrine enseignée comme la parole de Dieu , 
et dans la chaire de vérité, et quelles en sont les consé- 
quences surtout quand il s'agit des premières règles de la 
religion et du discernement de l'autorité légitime qui peut 
régler les points de la foi. Mais l'entreprise de ce jésuite 
est d'une conséquence d'autant plus importante, qu'il a 
prêché cette doctrine si contraire à l'Écriture et à la tradi- 
tion, aux conciles, aux canons, aux libertés de l'Église gai- 



k 



456 JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N» 3. 

licane, à cet arrêt, à cette déclaration, et si pernicieuse 
dans l'Église et dans TÉtat, comme une doctrine et une règle 
de la foi , et par un sermon exprès, en séparant exprès et 
distinguant Tinfaillibilité du pape, qui fut son principal su- 
jet, d'avec celle de l'Église, qu'il ne toucha quasi qu'en 
passant, et en traitant de ridicules, de théologiens de robe 
courte, ceux qui défendent la véritable doctrine de l'Église, 
ce qui tourne , par une conséquence nécessaire, contre les 
premiers magistrats du royaume et les officiers de la cour, 
qui se sont rendus les protecteurs de cette doctrine par 
l'arrêt du 30 mai 1663, et enfin par un sermon prêché dans 
le cours d'un carême, dans une église cathédrale, à la face 
d*un des plus amples auditoires du royaume et des mieux 
remplis d'officiers de trois compagnies, d'ecclésiastiques 
d'une cathédrale, de trois collégiales , un grand séminaire 
et onze communautés de réguliers de divers ordres, de tous 
lesquels corps il y a toujours bon nombre au sermon; et je 
dois encore ajouter, monseigneur, à toutes ces circon- 
stances, que je ne vois pas d'autre partie ni d'autre juge 
dont il faille attendre de justice contre ce sermon que vous, 
monseigneur, et le parlement. Toutes ces considérations me 
font espérer, monseigneur, que vous aurez la bonté, non- 
seulement d'approuver ma conduite, mais de la protéger et 
d'en faire votre affaire, comme elle l'est plus que de per- 
sonne. J'aurois bien souhaité, monseigneur, de vous en- 
voyer une information, au lieu d'un simple procès-verbal, 
mais il m'a été nécessaire de me réduire à cette voie en 
attendant que je puisse faire faire une information. Je vous 
prie de considérer qu'un procès-verbal de la qualité de ce- 
lui que je vous envoyé, en une affaire de cette nature, peut 
tenir lieu d'information, sinon pour établir toutes les peines 
que ce jésuite peut mériter , et que la cour poui^ra ordon- 
ner après une plus ample procédure , si elle le juge à pro- 
pos, du moins pour eff'acer et réparer promptement les 
mauvaises impressions de ce sermon qui subsistent dans le 
public, par les voies que vous jugerez, monseigneur, le plus 
& propos par votre prudence... » 
Le procureur général, auquel cette lettre et ce procès- 



DOMAT. 457 

verbal étaient adressés, était M. de Harlay, probablement 
Achille de Harlay, troisième du nom, celui dont Saint-Simon 
nous a laissé un portrait peu flatté, et qui, avant d'être pre- 
mier président du parlement de Paris , en 1689 , avait été 
d'abord et se trouvait, en 1673, procureur général. M. de/ 
Harlay rendit compte de la lettre de M. Domat à M. le pre- 
mier président Lamoignon, et il fut convenu entre eux que, 
d'une part, on approuverait la conduite de Domat, que, de 
l'autre, on ne donnerait point un éclat trop grand à cette 
affaire ; que pourtant on exigerait une double réparation 
du père Duhamel : d'abord un désaveu de ce qu'il y avait 
de blâmable dans son sermon par-devant M. l'évêque de 
Clermont, en son palais épiscopal et en présence de l'avo- 
cat du Roi et du lieutenant criminel, et, de plus, des paroles 
de paix et de soumission en chaire devant l'assemblée des 
fidèles. Notre manuscrit contient la lettre où M. de Harlay 
écrit à Domat pour l'informer de ces résolutions, et le 
procès-verbal de l'acte de soumission du père Duhamel 
devant l'évêque de Clermont, le lieutenant criminel et 
Domat. 

Mais les jésuites ne se tinrent pas pour battus. Selon 
leur méthode accoutumée , ils agirent auprès du Roi, et lui 
persuadèrent d'enlever cette affaire au parlement de Paris, 
et de l'évoquer à sa propre personne, en son conseil; et là 
ils obtinrent un ordre enjoignant aux gens du Roi, à Cler- 
mont, d'assoupir toute cette affaire, de se dessaisir des 
minutes mêmes des divers procès -verbaux et de toutes 
pièces écrites en cette circonstance, et de les envoyer à 
Paris, au conseil d'État, et encore faisant défense au parle- 
ment de Paris et à tous officiers du présidial de Clermont 
de plus faire aucune poursuite contre le père DuhameU 
comme aussi au père Duhamel et à tous autres prédicateurs 
de parler ni traiter, dans leurs prédications, de semblables 
matières. M. de Marie, conseiller d'État et commissaire en 
la généralité de Riom, fut chargé de l'exécution de cet 
ordre, et il l'exécuta fidèlement. Le procureur du Roi et le 
greffier criminel durent remettre toutes les minutes qui 
étaient entre leurs mains; mais voici qui témoigne de la 



h 



458 JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N» 3. 

manière la plus vive du sentiment d'honneur qui animait 
toute l'ancienne monarchie : le greffier criminel pria que 
les minutes à lui demandées fussent laissées au greffé pour 
sa propre décharge, et il ne les remit que sur Tinjonction 
réitérée du commissaire du Roi. Quant au procureur du 
Roi, au nom duquel avait agi Domat, il alla plus loin que 
le greffier criminel; il fit une respectueuse mais ferme 
remontrance, et requit un sursis à l'exécution de Par- 
rêt du conseil. Ce procureur du Roi s'appelait Pierre Pas- 
cal. On ne pouvait mieux porter un tel nom. Nous cite 
rons au moins une partie du procès-verbal de cette dernière 
pièce. 

« L'an 1673 et le vingt-deuxième jour d'avril, par-devant 
nous Bernard de Marie, chevalier, seigneur de Versigny, 
conseiller du Roi en ses conseils, maître des requêtes ordi- 
naire de son hôtel, et commissaire départi pour l'exécution 
des ordres de Sa Majesté en la province d'Auvergne et gé- 
néralité de Riom, est comparu M" Pierre Pascal, écuyer, 
seigneur du Montel, procureur de Sadite Majesté en la sé- 
néchaussée et siège présidial de Clermont, lequel nous au- 
roit dit qu'ayant eu avis de la signification que nous aurions 
fait faire à M. le greffier criminel de l'arrêt du conseil 
d'État, portant évocation de la procédure faite contre le 
père Duhamel, jésuite..., il est obligé de nous remontrer 
par le devoir de sa charge que, par l'expositif dudit arrêt, 
il paroît que Sa Majesté n'a pas été informée de la vérité de 
ce que ledit père Duhamel a avancé dans ladite prédica- 
tion, et laquelle ne peut être connue que par la procédure 
qui en a été faite à la requête dudit procureur du roi, de 
laquelle ayant été envoyé des expéditions à M. le procur- 
jreur général , cette affaire auroit été consommée suivant 
des ordres envoyés audit procureur du Roi et ceux de M. le 
premier président, d'eux envoyés -à M. l'évêque de Cler- 
mont, par le moyen de la rétractation que le père Duhamel 
avoit faite de ce qu'il auroit avancé dans sa prédication, 
par acte fait, le 27 du mois dernier, par-devant ledit lieu- 
tenant criminel, en présence du procureur du Roi, et sa 
•Oumission à l'arré^t du parlement de Paris, du 30 mai 1663, 



DOMAT, 459 

et déclaration de Sa Majesté du U^ août audit an, et les dé- 
fenses faites audit père Duhamel de contrevenir directement 
ou indirectement à ladite déclaration et arrêt, duquel acte 
ledit procureur du Roi auroit envoyé une expédition audit 
•sieur procureur général, et partant, ladite procédure se 
, trouvant transmise suivant lesdits ordres , il est important 
audit procureur du Roi que ledit acte du 27 mars demeure 
au greffe dudit siège, pour justifier de ses diligences et de 
l'exécution des ordres qu'il a reçus dudit sieur procureur 
général, ce qu'il nous a requis de vouloir ordonner, et qu'il 
soit sursis à l'exécution dudit arrêt sous le bon plaisir de 
Sa Majesté, en ce qu'il est ordonné par icelui que lesdites 
minutes seront mises en nos mains, jusqu'à cfe que Sa Ma- 
jesté ait été pleinement informée de la conduite dudit père 
Dufiamel par la grosse de ladite procédure , que ledit pro- 
cureur du Roi offre de faire délivrer incessamment par le- 
dit greffier, ou qu'il en ait été par elle autrement ordonné 
sur les remontrances par lui présentement faites ; et a signé : 
Pascal. » 

Enfin, nous citerons la lettre du procureur général de 
Harlay à Domat, dans laquelle il s'excuse auprès de l'aus- 
tère magistrat de l'arrêt du conseil , et l'invite à ne pas se 
décourager. 

« Monsieur l'avocat, nous avons été aussi surpris que vous 
de l'arrêt du conseil que vous m'avez envoyé. Si le Roi eût été 
ici, je ne doute pas que Sa Majesté n'y eût apporté les re- 
mèdes nécessaires, sur les très-humbles remontrances que 
nous lui en eussions faites. Mais, en son absence, nous ver- 
rons, dans la première occasion, ce que l'on pourra faire 
pour y remédier. On ne peut écrire tout ce que l'on pense 
et tout ce que l'on sait sur ce sujet, et je finirai en vous 
assurant que des choses de cette nature ne doivent pas 
vous empêcher de témoigner votre zèle avec prudence dans 
toutes les occasions qui se présenteront. Je suis, monsieur 
l'avocat, votre frère et bon ami. De Harlay. » 



4C0 JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N« 3. 

Les Pensées de Domat que nous trouvons dans le Recueil 
de M*** Périer, p. 273, y occupent plusieurs feuilles et font 
connaître des cdtés nouveaux et inattendus de Tesprit et 
de l'âme de notre grand jurisconsulte. Commençons par 
celles qui peignent le magistrat, l'impartial exécuteur ou 
l'intelligent réformateur des lois, l'homme qui avait un 
sentiment si profond et un amour si ferme de la vérité et 
du droit. 

Nous ne connaissons point dans d'Aguesseau de plus 
belles et de plus hautes pensées que celles-ci : 

« Les avocats ont pour objet la vérité môme. 

a L'éloquence de l'avocat consiste à faire connoître la 
justice par la vérité. 

« Fins différentes de l'éloquence : plaire, instruire, per- 
suader, exhorter, louer : toutes doivent avoir pour règle la 
vérité. 

« Le geste est un effort de l'âme pour se communiquer à 
travers le corps, et faire passer dans Tâme de celui qui en- 
tend ce qu'elle sent et ce qu'elle voit. 

« Les gensd'épée appellent les officiers* gens d'écrîtoire ; 
il faut appeler les officiers gens de tête, et eux gens de 
main. 

« Il y a une infinité de lois qui ne subsistent que parce 
qu'on n'a pas le temps de les réformer. 

« Les passions sont des lois que les juges suivent. 

(f Nous faisons dans le palais, qui est le temple de la jus- 
tice, ce que faisoient les marchands dans le temple. 

« N'y a-t-il pas quelque compagnie où l'on examine sur 
le bon sens comme sur la loi? » 

Écoutons maintenant l'ami du peuple, l'ami des pauvres 
et de la pauvreté, un digne élève de cette grande école de 
stoïcisme chrétien qui s'appelle Port-Royal : 

« Le superflu des riches devroit servir pour le nécessaire 
des pauvres, mais tout au contraire le nécessaire des pau- 
vres sert pour le superflu des riches. 

« Cinq ou six pendards partagent la meilleure partie du 

1. Offieiers, gens pourvus d'offices, les magistrats. 



DOMAT. 461 

monde et la plus riche. C'en est assez pour nous faire juger 
quel bien c'est devant Dieu que les richesses. 

<f On doit plus craindre d'avoir trop à Cheure de la mort 
que trop peu pendant la vie. 

a On se sert du prétexte de ce que l'on mendie pour ne 
pas donner à l'hôpital, et de l'hôpital pour ne pas donner 
aux mendiants. » 

Les pensées morales qui suivent, sans avoir une grande 
originalité, valent assurément la peine d'être tirées de 
l'oubli. 

« Comme le corps s'appesantit et s'affaiblit par l'âge et 
la durée de la vie, le cœur s'appesantit et s'affaiblit par la 
durée des mauvaises habitudes. 

« Les événements sont hors de nous ; notre volonté seule 
est à nous; ne pouvant régler aucun événement, nous de- 
vons nous mettre en état que nul événement ne nous trouble 
et ne nous empêche d'être heureux. 

« Il n'y a que deux voies pour se rendre heureux et con- 
tent, l'une de remplir tous nos désirs, l'autre de les borner 
à ce que nous pouvons posséder. La première est impossi- 
ble en cette vie ; ainsi c'est une folie que d'entreprendre de 
se contenter en ce monde par cette voie. 

(I Les maximes de morale des païens sont des règles par- 
ticulières pour de certaines actions, et en de certaines ren- 
contres, pour certaines conditions; celles de l'Évangile 
sont universelles ; car elles changent le fond du cœur et 
s'étendent à toute la conduite en tou^ lieux et en toutes 
rencontres. 

« Il y a une différence extrême entre la manière dont 
nous sentons les injustices qui nous regardent et celle 
dont nous jugeons de celles qui ne regardent que le pro- 
chain. 

« Pourquoi souffrons-nous les douleurs sans nous mettre 
en colère, et que nous ne souffrons pas les injustices et les 
maux que nous causent les hommes sans mouvement de 
colère? 

« Nous voulons tellement plaire que nous ne voulons pas 
déolaire aux autres lorsque nous nous déplaisons à nous- 



462 JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N» 3. 

mêmes, et que nous voulons plaire à ceux qui nous dé- 
plaisent. 

« Quand on est dans la vérité, il ne faut pas craindre de 
creuser; on trouve toujours un bon fond, on ne saurait 
manquer d'être soutenu ; mais dans les choses vaines et in- 
certaines, il est périlleux de creuser. 

« Les hommes ne jugent de la malice des actions et du 
cœur de Thomme que par rapport à ce qui les touche. 
Une incivilité à leur égard leur paroît plus criminelle que 
de grands péchés devant Dieu qui ne choquent pas les 
hommes. 

a Tout homme qui a la moindre expérience dans le monde 
juge facilement que tous les autres, sans exception des 
plus raisonnables, raisonnent mal quelquefois, et raisonnent 
mal pour Tordinaire dans leurs intérêts. Ainsi il faut être 
fou de présomption pour s'imaginer qu'on soit l'unique au 
monde raisonnable dans son intérêt, et ne pas se défier 
toujours de son jugement quand il s'en agit. D'où j'admire 
l'extravagance de la plupart des gens, surtout des plaideurs, 
qui s'imaginent toujours tous avoir le meilleur droit du 
monde. 

« On juge aussi témérairement en bien qu'en mal. Il y a 
du péril en l'un et en l'autre. Si on juge mal en mal, on 
blesse la charité; si on juge mal en bien, on blesse la vé- 
rité ; c'est-à-dire que, jugeant mal d'une bonne action, on 
fait tort à son prochain, et que, jugeant bien d'une mau- 
vaise action, on fait tort à la vérité. 

« Les louanges, quelques fausses, quoique ridicules, quoi- 
que non crues, ni par celui qui loue, ni par celui qui est 
loué, ne laissent pas de plaire ; et, si elles ne plaisent par 
un autre motif, elles plaisent au moins par la dépendance 
et par l'assujettissement qu'elles marquent de celui qui 
loue. » 

Si les deux pensées suivantes étaient plus travaillées pour 
le tour et l'expression, on les attribuerait aisément à celui 
qui a pris la défense des répétitions et qui réduisait toute la 
poésie à des figures, fatal laurier, bel aHre, 

« On hait si fort les redites que, quand elles sont néces- 



DOMAT. 463 

saires, on veut au moins à chaque fois être averti que c^ést 
une redite : dans le palais, ledit, ladite; c'est l'excuse de 
celui qui redit... Mais d'où vient cette haine des redites? La 
nouveauté et l'ennui des mêmes choses. L'orgueil y a sa 
part; car il y a apparence qu'on veut inculquer par redites, 
et qu'on n'aime pas paroître dur à comprendre. 

« La poésie a d'ordinaire plus d'éclat et plus d'agi»ément 
que la prose ; mais ce n'est que comme les grotesques dans 
la peinture : ce qui y plaît est plus surprenant, mais assu- 
rément moins solide et moins beau que le naturel. » 

Maximes toutes empreintes de l'esprit de Port-Royal, et 
qui auraient pu échapper à la plume de Pascal dans un mo- 
ment de négligence : 

« Aujourd'hui la dévotion et la vertu sont choses fort dif- 
férentes. 

« 11 est bien à craindre que les dévotions extérieures de 
ce temps, scapulaires, etc., ne soient dans la nouvelle loi 
ce qu'étoient dans l'ancienne les traditions superstitieuses 
des pharisiens, par lesquelles et sous prétexte desquelles ils 
quittoient l'essentiel de la loi, s'imaginant qu'ils étoient 
purifiés par ces cérémonies. » 

Voici les fondements mêmes de ce qu'on pourrait appeler 
la logique et la philosophie de Pascal : 

« Nous n'agissons pas par raison, mais par amour, parce 
que ce n'est pas l'esprit qui agit, mais le cœur qui gouverne; 
et toute la déférence qu'a le cœur pour l'esprit est que, s'il 
n'agit pas par raison, il fait au moins croire qu'il agit par 
raison*. 

« 11 y a deux manières de venir à la connoissance de la 
vérité, l'une par démonstration, et l'autre par des vraisem- 
blances qui peuvent venir à un tel point que la preuve en 
soit aussi forte que la démonstration et même plus tou- 
chante, plus persuasive et plus convaincante : par exemple, 
on est plus persuadé qu'on mourra, quoiqu'il n'y en ait pas 
de démonstration, que de toutes les vérités d'Euclide. 



1. Voyez Études sub Pascal, seconde préface, p. 43, et p. 202, etc. 



464 JACQUELINE PASCAL. APPENDICE N° 3. 

« Il est impossible d*avoir des démonstrations des vérités 
de notre religion, car il arriveroit deux choses : Tune que 
tout le monde l'embrasseroit, l'autre qu'il n'y auroit pas de 
foi, qui est la voie par laquelle Dieu a voulu nous unir à 
lui. » 

Est-ce l'auteur des Lois civiles ou celui des Pensées qui a 
tracé ces lignes où l'esprit, l'humeur et la mélancolie se 
confondent dans une originalité si touchante ? Ce peu de 
lignes nous font pénétrer dans l'âme de Domat, et nous dé- 
couvrent sa grandeur et ses misères, son austérité et ses 
caprices, l'une et l'autre face de la médaille, l'homme tout 
entier. 

« L'esprit sans piété ne sert qu'à rendre misérables ceux 
qui en ont, ce qui arrive en bien des manières, et entre 
autres par la peine qu'il y a à souffrir les sots. 

«^Ce n'est pas une petite consolation pour quitter ce 
monde que de sortir de la foule du grand nombre des sots 
et des méchants dont on est environné. 

« Toutes les sottises et les injiBtices que je ne fais pas 
m'émeuvent la bile. 

« Je ne serois ni de l'humeur de Démocrite ni de celle 
d'Heraclite ; je prendrois un tiers parti pour mon naturel, 
d'être tous les jours en colère contre tout le monde. 

« Quelle satisfaction peut-on avoir de ne voir que des 
misères sans ressources? Quel sujet de vanité de se trouver 
dans des obscurités impénétrables? 

« Un peu de beau temps, un bon mot, une louange, une 
caresse, me tirent d'une profonde tristesse dont je n'ai pu 
me tirer par aucun effort de méditation. Quelle machine^ 
que mon âme, quel abîme de misère et de faiblesse I 

« J'ai une expérience réglée d'un certain tour que fait 
mon esprit du trouble au repos, du repos au trouble, sans 
que jamais la cause ni de l'un ni de l'autre cesse, mais seu- 
lement parce que, la roue tournant, il se trouve tantôt des- 
sus, tantôt dessous. 



1. Sur le sens de ce mot machine, voyez Études sub Pascal, p. 280, et la 
Dictionnaire de Pascal, p. 553. 



bOMAT. 4éb 

« Mon sort est différent du vôtre : vous changez souvent 
d'état, et moi je suis toujours à la même place ; nous som- 
mes pourtant tous deux également tourmentés : vous roulez 
dans les flots et je les sens rouler sur moi *. » 

1. Nous avons rappelé une partie de ces pensées dans M">« de Sabl^, 
chap. IIl«, en faisant connaître que les portefeuilles du docteur Valant à la 
Bibliothèque royale contiennent plusieurs billets de Domat, même des vers de 
sa façon, par exemple, une inscription en vers pour l'entrée du Louvre. 



tlM DK L APPBNOI.OB. 



^^ 



TABLE 



ragc« 
AVANT-1»R0P0S 4 

INTRODUCTION. Des femnifts illustres du xvii« siècle.. 25 

Chapitre premier. La famille Pascal — Deux bio- 
graphies de Jacqueline Pascal, composées l'une par 
sa sœur, l'autre par sa nièce 45 

Chapitre deuxième. Divers écrits de Jacqueline Pas- 
cal de 1625 à 1646 81 

Chapitre troisième. De 1 646 à 1 65? 113 

Chapitre quatrième. De 4652 à 1 661 163 

Épilogue 337 

Appendice. — I. Extrait de quelques lettres de la 
mère Agnès Arnauld à mademoiselle Pascal 349 

II. Règlement pour les enfants do Port-Royal, com- 
posé par sœur Sainte-Euphémie 360 

III. Documents inédits sur Domat 4^4 



PIN 



1 1 ini 




3 2044 026 017 517 



DATE DUE 








































































_^^^