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Full text of "J.-B. Carrier, représentant du Cantal à la Convention, 1756-1794, d'après de nouveaux documents"

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ALFRED LALLIE 



J.-B Carrier 



Eeprésentant du Cantal à la Convention 



1756-1794 



d'après de nouveaux documents 



V 



•\\^ 



Librairie académique PERRJN et C". 
\ 




J.-B. CARRIER 



Digitized by the Internet Archive 

in 2009 witin funding from 

University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/jbcarrierreprsOOIall 




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ALFRED LALLIÉ 



J.-B. CARRIER 



REPRÉSENTANT DU CAiSTAL A LA CONVENTION 



1756-1794 



d'après DK nouveaux DOCUMENT; 



PARIS 

LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER 

PEUHIN ET C'^ LIBRAIRES-ÉDITEURS 

35, QUAI DES GllANDS-AUGUSTINS, 33 

1901 

Tous droits rosui-vùs 



INTRODUCTION 



Aucune génération humaine n'a été agitée, 
remuée, broyée comme Ta été, en France, celle 
de 1789 par les événements de la Révolution. 
C'est par millions qu'il faudrait compter les in- 
dividus dont les destinées ont dévié de leurs 
origines et se sont déroulées dans un sens con- 
traire à toutes les prévisions. Jamais plus vaste 
carrière ne fut ouverte aux innombrables varié- 
tés de l'ambition. Parmi ceux dont le succès 
couronnait les efforts, il y en avait qui partaient 
de si bas que la tentation de se pousser venait 
aux plus indignes. La roue de la fortune éleva 
les uns, précipita les autres, et écrasa beaucoup 
de ceux qu'elle avait élevés. Nombre de pauvres 
s'enrichirent, et nombre de riches devinrent 
pauvres. Tels, qui méritaient de vivre pour le 
bien de leurs semblables, ont péri misérable- 
ment, tandis que des malfaiteurs avérés obte- 
naient la confiance du peuple. Des religieux 
qui, dans leur jeunesse, avaient as})iré à la paix 



VI • INTRODUCTION' 

du cloîlre, des prèlres qui avaient enseigné la 
vérité aux fidèles de leurs paroisses, ont profané 
leur caractère par des violences et des scandales. 
Dans tous les rangs de la société, dans toutes 
les professions libérales et manuelles, Tarmée 
recruta des officiers, dont les plus habiles et les 
plus heureux devinrent des généraux illustres. 
Des nobles, qui avaient servi sous l'ancien ré- 
gime, ont dirigé maintes fois les armées répu- 
blicaines contre les troupes royalistes comman- 
dées par des paysans. Parmi ceux que l'ambition 
ou la peur poussa au régicide, plusieurs avaient 
fait leurs preuves pour monter dans les carrosses 
du roi. 

Dans le chaos de toutes ces convoitises, on 
distingue aussi des dévouements héroïques et 
des résignations sublimes. Kn aucun temps on 
ne sut aussi bien souffrir et mourir. Le stoï- 
cisme venait en aide à ceux qui n'avaient pas 
la foi. Comme dans la Morale en action, le 
crime fut quelquefois puni, mais le plus souvent 
il réussit. Quant à la vertu, ce n'est que dans 
l'autre monde qu'elle fit le bonheur de ceux qui 
la pratiquèrent. « Dieu, dit quelque part Mon- 
taigne, nous voulant apprendre que les bons ont 
autre chose à espérer, et les mauvais autre 
chose à craindre que les fortunes et infortunes 



INTRODUCTION VU 

de ce monde, il les manie et applique selon 
sa disposition occulte'. » 

On a guillotiné Louis XVI, qui était passionné 
pour le bien de son peuple. L'innocence de 
Louis XVII n'a pas trouvé grâce devant les bour- 
reaux de son père. Les |)aysans de l'Ouest, qui 
s'étaient levés pour conserver leur religion et 
leurs prêtres, étaient laborieux et honnêtes; loin 
de les pénétrer, l'immoralité et l'impiété du 
siècle ne les avaient même pas effleurés; ni 
leurs goûts, ni le souci de leur intérêt temporel 
ne les portaient aux aventures ; confiants dans 
leurcourage, ils n'avaient, en s'armant, obéi qu'à 
la voix de ce qu'ils croyaient le devoir ; les com- 
bats, les massacres, les supplices, ont dépeuplé 
leurs bourgs et leurs villages. Mystère de l'expia- 
tion qui veut que les victimes soient pures! 

Combien, en revanche, de représentants en 
mission, et de ceux qui avaient fait couler le 
plus de larmes et de sang, ont vieilli dans les 
honneurs? Fouché, le mitrailleur de Lyon, qui 
plus tard montra presque du génie dans l'art de 
la trahison, a été longtemps l'un des ministres 
influents de Napoléon ; il a fait partie du Conseil 
de Louis XVIII, et ses descendants marchent de 
pair avec les plus grands seigneurs du royaume 

1. Essais, liv. I, ch. xxxi. 



VIII INTRODUCTION 

de Suède. Carnet a tenu pendant les Cent-Jours 
le porlefeuille de Flnlérieur; Cavaignac a été 
conseiller d'Etat du roi Murât; tous les deux ont 
fait souche de présidents de république. 

Merlin de Douai, Fauteur de la loi des suspects, 
a dirigé le parquet de la Cour de cassation; 
Méaulle, député de la Loire-Inférieure, celui de 
la Cour de Bruxelles; Garai, qui avait j^résidé à 
l'exécution de LouisXVl, a été l'un des membres 
de la Commission chargée de préparer l'acte 
constitutionnel de Louis XVI 11 ; Jean-Bon-Saint- 
André, membre du Comité de Salut public jus- 
qu'au thermidor, est devenu préfet de Mayence ; 
Barras, bien vu des royalistes, est mort sous la 
Restauration dans sa splendide villa de Chaillot; 
Villers, l'ancien curé de Saint-Philbert-de-Grand- 
Lieu, l'un des premiers commissaires envoyés en 
Vendée, est mort à Nan les directeur des douanes ; 
Barère, qu'il suffit de nommer; Maignet, qui 
faisait guillotiner des enfants, ont trouvé, en 
1815, des électeurs pour les députer à la Chambre 
des représentants, il serait aisé d'allonger cette 
listel. 

D'au très conventionnels, que laRévolulionelle- 



1. Voir, clans le livre deM. Thureau-Dangin, Royalis/esef Répu- 
blicains, Paris, 1874, p. 134, le tableau des fonctions et des titres 
accordés k des conventionnels. 



INTRODUCTION IX 

même semblait avoir très justement envoyés à 
la guillotine, ont eu des disciples, des admira- 
teurs, des parents, qui ont travaillé à la réhabi- 
litation de leurs noms. On élevait naguère des 
statues à Danton dans l'Aube et à Paris. Saint- 
Just, Couthon, et surtout Robespierre, sont 
devenus, grâce à Bûchez, à Louis Blanc et à 
M. Hamel, les saints d'une petite église qui 
compte dans ses rangs des adeptes fervents. 
Un honorable magistrat, fils de Joseph Lebon, 
a écrit un livre sérieux pour vanter les vertus 
privées de son père, et atténuer ses cruautés. 

Contre Carrier, vivant ou mort, Topinion s'est 
toujours montrée implacable et n'a pas désarmé. 
Vivant, ses collègues, qui avaient été ses com- 
plices, l'ont accusé et livré lâchement au bour- 
reau; mort, tous les partis, sans exception, 
l'ont renié, prétendant que seul il était respon- 
sable de ses crimes. Comme les damnés, il est 
tombé dans l'abîme d'où l'on ne sort pas. Je 
n'essaierai pas de le réhabiliter. Moins que 
personne je serais fait pour cette besogne, 
puisque la plupart des études que j'ai publiées 
ont eu pour objet de préciser les circonstances 
de ses crimes, et d'en apporter des preuves 
indéniables. Il convient toutefois d'être juste 
avec tout le monde, et quand on considère quels 



X INTRODUCTION 

hommes les historiens révolutionnaires ont ad- 
mis dans leur panthéon, on peut se demander 
pourquoi ils en ont si sévèrement exclu Carrier? 
Sans les circonslancesqui amenèrent la révé- 
lation de ses crimes, il est plus que probable que 
le seul fait de les avoir commis n'aurait point 
suffi à le perdre, il avait, à son retour de Nantes, 
repris sa place à la Convention et personne ne 
songeait à Tinquiéter. Grâce à la réaction 
qui suivit le thermidor, les membres du 
Comité révolutionnaire de Nantesfurent traduits 
devant le Tribunal révolutionnaire de Paris. La 
France entière suivait dans les journaux les 
débats de leur procès, quand certains faits 
horribles, à la charge de Carrier, furent rappe- 
lés par des témoins et par des accusés. La pu- 
blicité donnée à ces déclarations émut d'autant 
plus Topinion que la presse avait généralement 
gardé le silence sur les actes des autres repré- 
sentants en mission. Comme si Carrier avait 
été le seul qui eût fait couler des flots de sang, 
le public ne parla et ne s'occupa que de lui. 
L'opinion émue demanda sa mise en accusation. 
La Convention résista, discuta, dans la crainte 
de créer un précédent dont la conséquence se- 
rait d'exposer au même sort un grand nombre 
de ses membres. 



INTRODUCTION XI 

En présence d'une indignation qui croissait 
chaque jour, et qui devenait uienaçante, la Con- 
vention résolut enfin de sacrifier Carrier. Ses 
actes ne pouvant se justilier, on fit de lui 
une sorte de bouc émissaire, chargé des crimes 
de ses collègues en même temps que des siens. 
Il fut donc convenu qu'on l'accuserait d'avoir 
outrepassé ses pouvoirs et d'avoir cherché à 
ramener la royauté, en provoquant par ses 
excès la haine de la République. La Convention 
s'imagina qu'elle réussirait ainsi à faire oublier 
qu'elle avait approuvé, huit mois auparavant, 
toutes les horreurs de Nantes. Son calcul 
n'était pas trop mauvais, car tous les écrivains 
de l'école révolutionnaire sont partis de là 
pour laver le Comité de Salut public, et cette 
Assemblée elle-même, de leur complicité avec 
Carrier. Celui-ci a été regardé, depuis lors, 
comme plus coupable à lui seul que tous ses 
autres collègues ensemble, pour avoir com- 
promis la Révolution en déshonorant la Ter- 
reur. Le retentissement de son procès a seul 
accrédité ce paradoxe, et une foule de conven- 
tionnels, quiavaient autant que lui mérité l'excé- 
cration de la postérité, lui doivent ainsi Tines- 
timable avantage d'être tombés dans l'oubli. 

Il n'est pourtant pas aussi facile qu'on l'ima- 



XII INTBODUCTION 

gine de décharger la Convention de sa compli- 
cité avec Carrier. Les pouvoirs des représen- 
tants en mission étaient, à la vérilé, illimités, 
mais ils ne l'étaient qu'à l'égard des contre- 
révolutionnaires, ils ne l'étaient point à l'égard 
du Comité de Salut public, qui résumait en lui 
le gouvernement de la nation. Les représentants 
en mission étaient réellement sous sa dépen- 
dance, et, pour qu'ils fussent rappelés et obligés 
de rendre des comptes, le Comité de Salut pu- 
blic n'avait qu'une lettre à écrire ou un vote à 
demander. «La nature et l'éducation, dit avec 
beaucoup de raison Babeuf, peuvent bien don- 
ner au monde des hommes-fléaux, des monstres 
malfaisants, comme Carrier, comme Lebon, 
comme Collot; mais, dans la Société, ils ne 
peuvent pas exercer leurs ravages destructeurs 
que ceux qui se mêlent de la régir n'y con- 
sentent'. » 

C'est à ce point de vue surtout qu'il m'a 
paru utile d'étudier, dans tous ses détails, la 
vie de Carrier, car le personnage en lui- 
même est peu intéressant. Son intelligence 
était médiocre et sa raison n'était pas des 
plus saines. Le saut avait été si brusque du 

1. Du si/slèine de di'populalion, ou la cie et les crimes de Car- 
rier, p. lo. 



INTRODUCTION XIII 

banc du procureur à la chaise curule du pro- 
consul qu'il se pourrait bien que le vertige 
de la toute-puissance ait produit en lui un 
certain égarement. « Lorsque la fortune nous 
surprend, dit Fauteur des Maximes, en nous 
donnant une grande place sans nous y avoir 
conduits par degrés ou sans que nous nous y 
soyons élevés par nos espérances, il est presque 
impossible de s'y bien soulenir et de paraître 
digne de l'occuper. » 

Carrier était débauché, cruel, brutal, iras- 
cible et cédant au premier mouvementqui, chez 
lui, était presque toujours mauvais; mais la fer- 
meté dans le commandement lui manquait. On 
pourra constater plusieurs fois, dans le cours 
de ce récit, que sa volonté devenait vacillante 
dès qu'il rencontrait un obstacle sérieux. Assu- 
rément la ville de Nantes a eu beaucoup à 
souffrir de la présence de Carrier ; il serait in- 
juste pourtant de le rendre responsable de tous 
les maux. Les gens de son entourage, qu'il 
n'avait pas choisis et qu'il trouva en place en 
arrivantàNantes, étaient, pour la plupart, d'abo- 
minables scélérats ; les meilleurs, ou plutôt les 
moins mauvais, les membres des administra- 
tions, étaient médiocres, pusillanimes, et aussi 
insouciants qu'incapables de lui l'ésister. 



XIV INTRODUCTION 

Dans la masse considérable de petits faits que 
j'ai recueillis sOr Carrier et sur les complices 
de ses cruautés, il s'en trouve beaucoup, je le 
reconnais,' qui ne méritaient guère de figurer 
dans un livre. Mon excuse est que j'habite la 
province et que je fais de l'histoire locale. On 
n'écrirait jamais si on ne comptait pas sur l'in- 
dulgence des lecteurs. Je souhaite donc que les 
miens ressemblent k Pline le Jeune lorsqu'il 
disait : Hisioy^ia quoquo modo scripta delectat. 



Cet ouvrage, consacré spécialement à la personne de 
Carrier, n'est que le complément d'études sur la Terreur à 
Nantes, publiées à diverses époques. Il était presque achevé 
quand parut, il y a quelques années, le livre très intéressant 
de M. le comte Fleury intitulé Carrier à Nantes, dont les 
détails — lui-même le déclare de la façon la plus loyale 
dans son introduction — ont été en partie empruntés à 
mes études antérieures. Je renonçai alors à publier mon 
livre. Cette année, après les avoir relus tous les deux, la 
présomption m'est venue de croire que, malgré la ressem- 
blance inévitable du récit des mêmes événements, mon 
travail pouvait avoir son utilité. Nos points de vue sont dif- 
férents. M. le comte Fleury a retracé le tableau saisissant 
de la Terreur à Nantes, et Je me suis surtout proposé de dé- 
montrer que les crimes de Carrier avaient été le résultat 
de l'application d'un système de gouvernement et non pas 
simplement les actes d'un scélérat atteint de fureur lionii- 
cide. 



J.-B. CARRIER 



CHAPITRE I 

CARRIER AVANT LA RÉVOLUTION 



Renseignements curieux et inédits fournis par M. Delmas. — 
Naissance et parents de Carrier. — Ses études faites en vue 
de devenir prêtre. — Placé au séminaire par son grand-oncle 
prêtre et par M. de Miramon. — La vocation lui faisant dé- 
faut, il devient clerc de procureur à Aurillac. — Sensibilité de 
Carrier dans sa jeunesse. — Il embrasse la profession de pra- 
ticien. — Il poursuit cl Paris ses études de droit. — Procureur 
à Aurillac en 1785. — Sa conduite, dans le règlement de la 
succession de son grand-oncle, donne lieu de suspecter sa 
probité. — Sa haine de la noblesse. — Mémoires pour le 
tiers état en 1788. — Insurrection i'i Aurillac à la suite du 

. 14 juillet 1789. — Les sociétés populaires et le Comité de sur- 
veillance. — Excès commis dans les environs d'Aurillac, à 
l'instigation de Carrier en juin 1791. — Echec de sa candidature 
d'électeur aux élections de la Législative. — Ilébrard de Fau 
et Milhaud, chefs de la démagogie du Cantal. — Carrier se met 
à leur remorque. — Nouvelle émeute à la suite du 10 août 1792- 
— Carrier, nommé électeur, élu ensuite député à la Conven- 
tion par suite du refus d'Hébrard et de l'obstination des élec- 
teurs à voter pour les candidats de leurs propres districts. — 
Regrets tardifs des électeurs d'avoir fait un pareil choix. 

Aucune biographie ne donne de détails sur la 
jeunesse de Carrier. Désireux de retracer sa vie 
tout entière, j'avais formé le projet d'aller à Auril- 
lac pour y faire des recherches, quand je fus in- 
formé que M. l'abbé Serres, de Mauriac (Cantal), 
préparait une histoire de la Révolution dans son 
département. Je me mis en rapport avec 

1 



2 J.-B. CARRIER 

M. l'abbé Serres, qui eut l'amabilité de m'adresser 
quelques renseignements curieux et inédits, dont 
je le remercie. J'ai retrouvé, depuis lors, ces 
mêmes renseignements dans la très complète et 
très intéressante étude de M. Delmas, intitulée : 
la Jeunesse et les Débuts de Carrier^ publiée par 
la revue la Révolution française (mai 1895). 
J'aime à penser que son auteur ne trouvera pas 
mauvais que je mette à contribution le résultat de 
ses patientes et substantielles recherches. 

Carrier, Jean-Baptiste, était né, le 17 mars 1756, 
à Yolet^, petite bourgade du canton nord d'Au- 
rillac, située à trois lieues de cette ville. Ses pa- 
rents étaient des cultivateurs aisés, justement 
estimés dans la région. Il était le troisième enfant 
d'une famille composée de trois filles et de deux 
garçons. Son frère, plus jeune que lui de trois 
ans, devint commissaire des guerres à l'époque 
de la Révolution. C'est ce frère, vraisemblable- 
ment, qui fut présenté parle Conseil exécutif pro- 
visoire pour les fonctions d'accusateur militaire, 
avec cette mention erronée : « Homme de loi, fils 
du député- », et qui se trouvait à Nantes, à la fm 
de l'an II, en qualité de préposé aux subsistances 
militaires-^. 



1. Voici le texte de son extrait de baptême : «L'an 1756 et le 
17 du mois de mars, a été baptisé Jean-Baptiste Carrier, né le 16 
du présent mois et an, fils légitime de Jean Carrier et de dame 
Marguerite Puex, sa femme ; parrain, Jean-Baptiste Mallet, mar- 
raine Marie Carrier qui n'a su signer ; témoins Jean Testel et 
Jean Angelvi, (|ui ont signé de ce requis; signé Mallet, Angelvi, 
Deconquans, curé. » 

2. Actefi et. correspondances du Comité de Salut public et des 
représentants en mission, Imprim. Nat., t. IV, p. 405. 

3. Un préposé aux subsistances militaires, nommé Carrier, fut 



CARRIER AVANT LA RÉVOLUTION 3 

Son père, tenancier du marquis de Miramon, 
avait toute la contiance de son seigneur, et le 
marquis avait d'ailleurs choisi pour chapelain un 
de ses grands-oncles. Plusieurs fois, dans sa jeu- 
nesse, le futur représentant fut reçu à Miramon, 
où la marquise et ses filles lui témoignèrent une 
bonté dont il garda de la reconnaissance. Il est 
de tradition que M""'' de Miramon, arrêtée à 
Brioude, et sur le point d'être transférée à Paris, 
fut l'objet d'un élargissement inespéré qu'elle 
attribua toujours à son ancien protégé^. 

Le jeune Jean-Baptiste manifostuit une certaine 
intelligence. Son grand-oncle entreprit de faire de 
lui un prêtre, et le plaça, grâce à l'intluence de 
M. de Miramon, au collège ecclésiastique que les 
jésuites avaient fondé et qu'ils avaient dirigé à 
Aurillac jusqu'à la dissolution de leur ordre. 

Ecolier taciturne, hargneux, âpre au réfectoire 
comme à l'étude, mais laborieux et discipliné, il 
parcourut sans éclat, mais sans défaillance, toutes 
ses classes. Sur le point dépasser en rhétorique, il 
déclara, au grand désespoir de son oncle, que la 
vocation lui manquait. 

Retiré du collège par ses parents, il entra, 
comme troisième clerc, chez un procureur, 
M. Basile Delsol, auquel le rattachaient des liens 



acquitté par le tribunal criminel militaire présidé par Bignon, 
le ij fructidor an 11. Il était accusé d'avoir détourné des etlcts 
remis dans son magasin par le !)° bataillon de la Haute-Saône. 
Je ne connais pas le prénom du frère de Carrier, et le jugement 
ne portant pas le prénom du préposé; il n'y a pas une certitude 
absolue sur l'identité, mais Ime grande vraisemblance. 

1. Conf. Hisi. de La Révolution en Auveirine, parJ.-B. Serres. 
Vie et Amat., 1896, t. V, p. 17. 



4 J.-B. CARRIER 

de famille. Il 3^ resta plusieurs années, et prit à la 
procédure un tel goût que son patron avait cou- 
tume de dire : « Carrier est un bon travailleur, 
et il deviendra un habile homme; quand je me 
retirerai, s'il devient mon successeur, les clients 
ne s'apercevront pas que mon étude ait changé 
de maître. » 

Dans un de ses nombreux ouvrages intitulé 
Mémoire:^ de M. Girouette^ publié en 1818, le 
romancier Quesné raconte avoir connu Carrier 
lorsqu'il travaillait chez M. Delsol. « Cet homme, 
dit-il, avait une physionomie bien trompeuse; il 
nous disait ingénument qu'il ne voyait jamais 
couler sans émotion le sang dun poulet. S'il 
parlait avec sincérité, quelle ail'reuse révolution 
s'est donc opérée dans ses sentiments, pour l'avoir 
rendu, quelques années après, l'exécration du 
genre humain ? » Quesné ajoute que Carrier aurait 
commis divers faux pour une somme de dix mille 
livres, et que M. Delsol, s'en étant aperçu, l'aurait 
chassé de son étude. 

M. Dclmas, qui parait avoir fort étendu le cercle 
de ses recherches, puisqu'il énumère un certain 
nombre d'actes dans lesquels il constate l'inter- 
vention de Carrier, n'a trouvé nulle part trace de 
ces faux. Selon lui, la séparation du clerc et du 
patron, qui eut lieu en 1779, s'explique tout natu- 
rellement par l'effet d'un édit royal de cette année 
qui supprima à Aurillac un certain nombre de 
charges de procureur, au nombre desquelles se 
trouvait celle de M. Delsol. 

Carrier, a ce moment, avait vingt-trois ans, et, 
en quête d'une profession, il embrassa celle depra- 



CARRIER AVANT LA RÉVOLUTION 5 

ticien, sorte de parasite du procureur, du notaire 
et de l'avocat consultant, que Ton désigne au- 
jourd'hui sous le nom d'agent d'affaires. Mais 
il visait plus haiil et, grâce aux subsides de son 
grand-oncle le chapelain, il put aller à Paris et y 
demeurer plusieurs années, durant lesquelles il 
suivit les cours de droit de l'Université. 

Revenu à xVurillac en 1785, il se trouva précisé- 
ment qu'un procureur, obligé de renoncer aux 
affaires pour cause de santé, et n'ayant aucun 
parent à qui céder sa charge, cherchait un succes- 
seur. Carrier se présenta, muni de la garantie de 
son oncle, et fut agréé; le prix de la charge était 
de dix mille livres. La démission de M" Textoris 
en sa faveur porte la date du 21 août 1785. 
Quelques semaines après, le 4 octobre, il épousa la 
lille d'un marchand d'Aurillac. M. Delmas relève 
ce fait assez étrange qu'aucun membre de sa 
famille n'assista à la cérémonie. 

Carrier avait enfin atteint la situation qu'il 
ambitionnait. Il touchait à la trentaine, et, si 
l'on s'en rapporte au témoignage de ses contem- 
porains, (( c'était un homme de taille haute, mais 
un peu courbée. Son visage était celui d'un rêveur, 
aux yeux petits et semblant toujours errer dans le 
vide; son teint, basané comme celui des paysans 
de la montagne, sa voix dure, son langage préci- 
pité. Sa mise, peu recherchée, correspondait à 
l'extérieur peu avantageux de sa personne, et au 
milieu des élégantes perruques poudrées de l'époque, 
sa chevelure, noire et bouclée, détonnait sans 
aucun apprêt ». 

u Sombre, taciturne, dit M. Boudet, distrait et 



6 J.-B. CARRIER 

comme ahuri, il traversa le palais de sa ville 
natale sans y laisser ni répulsion ni sympathie. 
Quand l'intempérance, dont il eut de bonne heure 
l'haliitude, agitait d'aventure sa nature sommeil- 
lante, alors apparaissaient les symptômes de cette 
violence insensée qui fut, pour ainsi dire, son 
état normal pendant sa mission en Bretagne; mais, 
dans l'ordinaire exercice de ses fonctions, il ne 
manquait ni de la rouerie vulgaire du praticien, 
ni de la prudence du montagnarde » On verra qu'il 
ne se départit pas de cette prudence, même durant 
sa mission, où il évita, autant que possible, de se 
compromettre en signant des ordres écrits. 

Quoique la clientèle de Carrier ne fût pas des 
plus étendues, puisqu'il payait seulement une cote 
d'office de troisième catégorie, il passait pour un 
procureur habile. 11 était arrivé à l'aisance, et son 
aisance s'accrut encore à la mort de son grand- 
oncle, dont une partie de la succession lui arriva 
d'une façon assez extraordinaire. 

Le vieux prêtre avait des héritiers plus proches 
que Carrier, et il ne lui laissait rien par son tes- 
tament. Il rappelait seulement qu'il l'avait cau- 
tionné pour le prix de sa charge, ce qui ne modi- 
fiait en rien sa position envers M. Textoris, dont 
il demeurait, comme auparavant, le débiteur prin- 
cipal. Les légataires universelles étaient deux filles 
dévotes; de Sainte-Agnès membres d'une congré- 
gation dont, en Auvergne, on désigne les affiliées 
sous le nom menettes. Elles trouvèrent dans les pa- 

1. Les tribunaux criminels ef la justice révolutionnaire en 
Auvergne, j)aT yi. le président Marcelin Boudet, Paris, Aubry, 
1873, p. 11. 



CARRIER AVANT LA RÉVOLUTION 7 

piors dn défunt, un billet de trois cents livres, sous- 
crit à son profit par Carrier, dont le chanoine avait 
même, peudetemps avant de mourir, poursuivi en 
justice le payement, indice sérieux d'une brouille 
entre le bienfaiteur et l'obligé. Désireuses de régler 
leur succession , les légataires universelles reprirent 
pour leur compte l'instance en payement de ce 
billet, quand, à l'étonnement général. Carrier pro- 
duisit un autre billet d'une valeur de 14.700 livres, 
souscrit, celui-là, par le testateur au profit de 
Carrier. Cette créance parut étrange et contraire 
à toutes les vraisemblances. L'authenticité de la 
signature fut contestée en justice. Les experts, 
l'ayant reconnue véritable, l'affaire était évoquée 
au Parlement quand intervint une transaction 
qui mit à la charge de la succession le paiement 
immédiat de la totalité de la créance de dix 
mille livres pour laquelle le défunt s'était seule- 
ment porté caution. L'infaillibilité des experts en 
écriture n'est pas de telle sorte que l'honneur de 
Carrier dût gagner à cette aventure. Toutefois, 
grâce à l'autorité de la chose jugée, tenue pour 
vérité, il pouvait encore lever la tête. 

De cautionné qu'il avait été, il put, à son tour, 
l'année suivante, devenir répondant. M. Delmas 
cite un acte dans lequel il intervient pour garantir 
un emprunt de 17.140 livres, fait par sa. belle- 
mère et par son beau-frère. 

Il exerce, dès lors, son métier avec ardeur et 
même avec une certaine apretô. En 1788, on le 
voit occupé dans plusieurs affaires importantes, et 
déjà se manifeste sa haine des nobles. <( Il appor- 
tait, dit M. Boudet, une sorte d'acharnement à 



8 J.-B. CARRIER 

l'instruction des procès, dont on le chargeait contre 
eux. » Il réservait, paraît-il, son aménité pour les 
membres du tiers état. Un contemporain se rap- 
pelait l'avoir entendu juger ainsi : <( C'est un 
homme intéressé aux affaires, mais que Ton dit 
très doux et même assez charitable. » 

La haine de la noblesse était une excellente dis- 
position pour contracter la fièvre révolutionnaire 
dont la société française commença d'être atteinte 
dès l'année 1788; aussi Carrier apparaît-il, à ce 
moment, au premier rang de ceux qui réclamaient 
des réformes. Le 21 décembre, il signait le iMé- 
moire pour le tiers, état, oii la fierté des habitants 
de la province s'affirmait en ces termes : « La 
Haute-Auvergne n'a jamais été conquise, c'est la 
première phrase qu'il lui appartient de prononcer 
ou d'i'crire. » Par ce mémoire, ceux-ci demandaient 
pour le tiers état une représentation égale, sinon 
supérieure à celle du clergé et de la noblesse réu- 
nis; l'élection de tous les représentants; l'inter- 
diction aux membres de la noblesse et du clergé 
de représenter le tiers. 

L'année suivante, la nouvelle de la prise de la 
Bastille fut, à Aurillac, comme dans beaucoup 
d'autres villes, le signal d'un soulèvement popu- 
laire contre les autorités. Le 23 juillet, des citoyens 
en foule se réunirent dans l'église du collège, 
arborèrent la cocarde tricolore, et, après avoir pro- 
noncé la déchéance du maire et des échevins, éta- 
blirent une nouvelle municipalité et une milice 
bourgeoise. Parmi les cinq cent soixante et onze 
signatures qui consacraient le nouvel état de choses, 
celle de Carrier, procureur, apparaît l'une des pre- 



CARRIER AVANT LA REVOLUTION 9 

mières. L'un des premiers aussi il s'enrôla dans 
la milice, mais ne sollicita aucun grade. 

Son nom ne figure sur aucun des procès-ver- 
baux des élections municipales qui eurent lieu en 
janvier 1790'. 

Comme la plupart des ambitieux de cette époque, 
que leur passé ne désignait pas pour occuper une 
situation politique, il devait arriver par les socié- 
tés populaires. Une Société des Amis de la Consti- 
tution, affiliée à celle de Paris, avait été fondée 
le 20 juillet 1790, mais, contrairement à ce qui 
eut lieu dans la plupart des autres villes, celle-ci 
était en majorité composée de gens modérés, et 
les patriotes les plus ardents, considérant que 
leurs idées n'y auraient aucun succès, s'étaient 
abstenus d'y aller. Ils s'étaient rabattus sur une 
société de jeunes gens qui avait pris naissance 
dans un café et qu'on appelait la Société des jeunes 
Amis de la Constitution. « Ils ne tardèrent pas à 
y régner en maîtres, ajoute M. Delmas, et Carrier 
y fut l'un des orateurs les plus écoutés. Sous son 
inspiration, et celle de plusieurs autres futurs ter- 
roristes, elle prit la dénomination de Comité de 
surveillance ; puis, à force d'adresses et de députa- 
tions, ses membres surent si bien s'ingérer dans les 
affaires de la grande société que celle-ci, qui com- 
mençait à se fatiguer de leurs agressions, peut-être 

1. C'est à tort que les Tables du Moniteur de la Révolution, ^\\ 
mot Carrier, visent le compte rendu d'une procédure relative à 
une poursuite pour libelle, devant la cour du Chatelet de Paris, 
en 1190. L'auteur présumé du libelle n'était pas Carrier, mais 
un conseiller au bailliage d'Auriliac nommé de Carrière. {Réim- 
pression du Moniteur, t. III, p. 384 et 738; Recueil des actes du 
Comité de Salut public, II, p. 164, et 385.) 



10 J.-B. CARRIER 

me^'nie à les craindre, iinit par leur proposer de les 
admettre dans son sein, et, dès le 10 avril 1791, 
les deux clubs fusionnaient. 

Carrier était alors le président du Comité, et 
non seulement il commençait à se faire écouter, 
il agissait. Il dénonçait à l'Assemblée nationale la 
conduite des électeurs de son district qui tardaient 
à nommer les curés constitutionnels. Il se faisait 
affilier à une prétendue Société agricole, dite So- 
ciété des hommes de la nature ou Fraiics-Tenan- 
c.iers, fondée par les exaltés d'un des faubourgs 
d'Aurillac, qui n'était en réalité qu'une réunion de 
démagogues. 

Les collectivités sont moutonnières et disposées 
à écouter le langage de la passion plutôt que celui 
de la raison, et, pour peu que les esprits soient 
surexcités, les plus violents sont les mieux écoutés. 
Carrier ne tarda pas à être regardé comme l'un des 
plus chauds amis du peuple. A ce jeu le procureur 
perdait ses clients du palais, mais il se consolait 
en voyant s'accroîlre sa clientèle politique. 

Le 5 juin 1791, un conflit entre la population 
d'une commune voisine d'Aurillac et les gardes 
nationales avait éclaté à l'occasion de l'instal- 
lation d'un curé constitutionnel; le sang avait 
coulé. A cette nouvelle. Carrier monta à la tribune 
de la Société, et provoqua l'envoi dans la com- 
mune rebelle d'un nombreux détachement de mi- 
liciens qui commirent toutes sortes d'excès. Peu 
après, il provoquait des visites domiciliaires dans 
les couvents et les châteaux, afin d'y découvrir les 
armes cachées. On sait que les Sociétés populaires 
de la France entière obéissaient à un mot d'ordre 



CARRIER AVANT LA RÉVOLUTION H 

venu de Paris, et, dans leurs procès-verbaux, on 
retrouve, à peu près partout, aux mêmes époques, 
des propositions semblables. 

Aux élections de la Législative, aucun démag'ogue 
ne fut élu dans le Cantal. Carrier n'avait pu même 
se faire nommer électeur par son assemblée pri- 
maire (19 juin 1791). En revanche, à la Société 
populaire, il gagnait du terrain : on le nommait 
secrétaire et on l'appelait au Comité chargé de 
l'épuration des membres. 

Deux hommes dont les destinées furent bien 
différentes étaient dans le Cantal, à la fin de 1791, 
les meneurs de l'agitation révolutionnaire. Le pre- 
mier, Hébrard de Fau, avait représenté le bail- 
liage de Saint-Flour à l'Assemblée constituante, 
et devait, en l'an III, aller s'asseoir sur les bancs 
d'un tribunal criminel, sous l'accusation infamante 
de concussion ' ; le second, Milhaud, était à la veille 
d'être envoyé à la Convention, oîi il embrassa le 
parti de la Montagne, et finit par mourir comte de 
l'Empire. Tous les deux avaient dans la |>rovince 
une influence et une popularité considérables ; l'in- 
fluence de Carrier, au contraire, était nulle, et sa 
popularité ne s'étendait pas au-delà des murs de 
sa ville d'adoption. 11 eut l'esprit de comprendre 
que, pour avancer, il devait marcher dans leur 
ombre et devenir leur complaisant. 

Lorsque la nouvelle du 10 août parvint à 



1. Hébrard était devenu président du Tribunal Criminel du 
Cantal. Il avait fait une fortune scandaleuse, et le représentant 
Musset l'avait fait emprisonner. Il avait obtenu sa mise en li- 
berté, quand, à la suite de protestations parvenues à la Conven- 
tion, il fut poursuivi. {\. Journal des loisàu 22 nivôse an III, p. 4.) 



12 J.-B. CARRI^ 

Aiirillac, elle y causa, comme partout, une vive 
impression. Carrier fut au premier rang de ceux 
qui aidèrent Hébrard à ameuter la populace contre 
les prêtres et les parents d'émigrés, dont les uns 
furent emprisonnés, tandis que les autres étaient 
l'objet de toutes sortes de violences. A cette 
atfaire Carrier gagna d'être nommi', parle District, 
commissaire pour le recensement des hommes 
dont la levée venait d'être décrétée. L'emploi 
n'était pas d'importance, mais la carrière des 
honneurs a des degrés, et souvent les plus 
humbles sont les plus difficiles à franchir. 

Les assemblées primaires pour la nomination 
des électeurs, chargés de désigner les membres 
de la Convention, eurent lieu peu après le 26 août. 
Plus heureux qu'aux élections de la Législative, 
Carrier réussit à se faire nommer secrétnire de 
sa section, et, vaille que vaille, au dernier tour 
de scrutin où suffisait h\ majorité relative, il reçut, 
le dernier sur quatre, le mandat d'électeur. 

A la réunion des électeurs, il fut simplement 
nommé vérificateur des pouvoirs des électeurs de 
son district. 11 est vraisemblable que là, comme 
dans le reste de la France, les modérés s'étaient 
abstenus de venir dans les assemblées primaires 
et que, par suite, tous les électeurs nommés furent 
des révolutionnaires. 

Deux circonstances inattendues firent le succès 
de Carrier. Bien que les représentnnts de chaque 
département fussent tous, et chacun, les repré- 
sentants du département tout entier, les électeurs 
ne procédaient pas à leur choix au moyen d'un 
scrutin de liste comme on le fait aujourd'hui, ils 



CARRIER AVANT LA RÉVOLUTIOIV 13 

votaient autant de fois qu'il y avait de sièges à 
pourvoir. De plus, par un accord assez fréquent 
dans les élections, il avait été convenu qu'à 
chaque région du département seraient dévolus un 
ou plusieurs sièges en proportion de son impor- 
tance, et que les électeurs de chaque région pro- 
poseraient leurs candidats au choix de l'assemblée 
entière. Pour le district d'Aurillac, Hébrard et 
Milhaud, les deux personnages en vue du mo- 
ment, furent élus successivement tous les deux 
sans concurrents. Milhaud accepta le mandat; 
Hébrard le refusa. Il y avait lieu, par conséquent, 
de choisir, pour le remplacer, un candidat qui 
appartînt au district d'Aurillac. Carrier s'offrit. 

Au premier tour de scrutin, M. Delraas a 
relevé 371 votants sur 402 inscrits. En dépit de 
l'accord, 173 voix allèrent au procureur-syndic du 
district de Saint-Flour, nommé Claviere, 50 à un 
juge de Salers nommé Mailhes (Salers était, 
dans le district de Mauriac, le siège du tribunal), 
et 129 à Carrier. 

Au second tour, sur 366 votants, Claviere obte- 
nait 179 voix, manquant seulement de cinq voix 
la majorité absolue, Mailhes en obtenait 29 et 
Carrier 152. 

Au troisième tour, où l'on ne pouvait voter que 
.pour les deux candidats (jui avaient eu le plus 
de voix au second tour, sur 373 votants Carrier 
obtint 194 suffrages contre 170 donnés à Claviere, 
triste effet de la rivalité de clocher entre Saint- 
Flour et Aurillac. 

Le 19 septembre, il se faisait inscrire sur le 
registre des membres de la Convention, et prenait 



14 J.-B. CARRIER 

son logement au n" 135 de la rue Neuve-des- 
Petits-Champs. 

Selon M. Boiidet, la cause dominante de l'élec- 
tion de Carrier paraît avoir été la confiance des 
meneurs du parti révolutionnaire du Cantal en sa 
capacité formidable dans l'exécution. Les incidents 
de l'élection, révélés par M. Delmas, me porteraient 
plutôt à croire qu'elle fut le résultat du hasard, 
sinon de la volonté divine qui la permit. 

Quand les crimes de Carrier furent connus, le 
parti républicain se défendit de l'avoir nommé, et 
un administrateur du département du Cantal dé- 
clarait, le 3 messidor an III, que l'élection de Car- 
rier et de Milhaud avait été due surtout à la pres- 
sion d'une centaine de prêtres, que la Révolution 
de 1790 avait vomis sur le territoire du départe- 
ment. C'était la note du moment, Carrier était un 
maudit ; on ne se contentait pas de l'accuser 
d'avoir été un royaliste, il fallait encore qu'il eût 
été le favori du clergé. 



CHAPITRE II 

CARRIER A LA CONVENTION 



Iconographie de Carrier. — Description de sa personne par les 
journaux du temps. — Son débuta la tribune lors de l'appel no- 
minal sur l'appel au peuple en faveur du roi. — Bizarres motifs 
de son vote. — 11 dénonce un de ses collègues du Cantal. — 
La création du tribunal révolutionnaire due à son initiative. — 
Demande d'arrestation de Sillery et de Philippe-Egalité. — La 
proposition de priver de leur traitement les députés de la droite 
■ — Divergence d'opinion entre Paris et les provinces. — La 
Convention, dominée par la populace, disposée à sacrifier les 
députés modérés et les administrations des départements favo- 
rables aux députés proscrits. — Politique inutilement cruelle et 
odieuse de la Montagne. — Les administrateurs fédéralistes 
menacés de l'échafaud par Ilobespierre. — Mot de Carrier sur 
les Girondins. — 11 est envoyé en mission en Normandie. 

Les portraits de Carrier, qui illustrent les pu- 
blications contemporaines de son procès, ne pré- 
sentent aucune garantie de ressemblance. Il suffit 
de les comparer pour s'apercevoir qu'ils n'ont de 
commun entre eux que l'expression de dureté exa- 
gérée que les artistes ont donnée à la physionomie 
de leur prétendu modèle. J'ai acheté, il y a quelques 
années, à FWis, une petite aquarelle assez jolie, 
qui le présente de profil avec le chapeau empanaché 
sur la tête, et le regard égaré plutôt que dur, mais 
les traits diffèrent tellement de ceux des autres 
portraits gravés que je ne crois guère à l'authen- 
ticité de cette aquarelle. II existe à la Bibliothèque 
publique de Nantes, un portrait d'après nature, si 



16 J.-B. CARRIER 

on en croit la lettre, par Gabriel, gravé par Perrot. 
Le profil est assez caractéristique à cause de la 
proéminence de la lèvre inférieure. Il y a celui de 
Daplessis-Berteaux qui le vieillit de vingt ans ; 
celui de Bonneville qui aurait été dessiné pendant 
le procès, et que l'on trouve dans la Loire-Vengée, 
et, enfin celui de Lamarie, sculpteur habile et 
officier municipal de la ville de Nantes pendant 
le séjour de Carrier. Ce dernier le représente vêtu 
d'une pelisse fourrée, et seul il lui donne les traits 
de son âge, ceux d'un homme qui n'avait pas 
quarante ans^ 

Le défaut des portraits peints ou dessinés au- 
thentiques donne de l'intérêt aux descriptions de 
sa personne que l'on rencontre dans les jour- 
naux du temps. Celle du journal de Fréron, r Ora- 
teur du peuple^ lit le tour de la presse au moment 
du procès. Quoique très malveillante, elle ne 
tourne pas à la charge comme celle du Courrier 
républicain^ qui insistait sur sa lubricité et qui 
disait que la nature s'était trompée en ne lui don- 
nant pas de gritfes'-. V Orateur du peuple se con- 
tentait d'écrire : « Ce monstre est d'une taille très 
avantageuse. Il est presque tout en jambes et en 
bras. Il a le dos voûté, la tête, le visage oblong et 
marqué d'un caractère très prononcé. Ses yeux, 
petits, anguleux et renfoncés, sont d'une couleur 
mêlée de sang et de bile. Son nez aquilin rend 



1. Sur les portraits de Carrier, marquis de Granges de Surgères, 
Iconograpliie bretonne, Paris, Picard, 1888, p. 9t). Le portrait de 
Lamarie se trouve au tome II des Archiven Curieuses de Nantes. 
de Verger, p. 176. 11 figure en tête de ce volume. 

2. Numéro du 29 brumaire an III, p. 157. 



CARRIER A LA CONVENTION 17 

encore son regard plus affreux; son teint est 
d'un brun cuivre; il est maigre et nerveux, et 
la protubérance de ses hanches, jointe au défaut 
de ventre, le fait paraître coupé en deux comme 
une guêpe. L'aigreur de sa voix est rendue plus 
sensible encore par l'accent méridional. Quand il 
est à la tribune et un pou animé, il semble tirer 
son discours de ses entrailles déchirées, pronon- 
çant lesR comme un tigre qui gronde. Son physique 
est l'expression fidèle de son caractère ^» Un vieil- 
lard m'a confirmé ce dernier trait. Il me disait 
tenir de son père, qui avait entendu Carrier à la 
Société populaire de Nantes, que le souvenir le 
plus vivace qu'il eût conservé de lui était cette 
façon de prononcer les R. 

Sans être orateur, et moins encore écrivain, 
Carrier était capable de s'exprimer clairement à 
la tribune ou dans un rapport. C'est sa mission à 
Nantes qui, seule, l'a rendu célèbre. S'il était reèté 
sur les bancs de la Convention, il serait aujour- 
d'hui aussi inconnu que plusieurs centaines de 
ses collègues, et diverses motions, des plus accen- 
tuées dans le sens révolutionnaire, ne l'auraient 
point tiré de son obscurité. 

Jusqu'au procès du roi, il avait gardé le silence. 
Au premier appel nominal, il n'avait pas motivé 
son avis sur la question de culpabilité, et s'était 
contenté de répondre affirmativement. Lors du 
vote relatif à l'appel au peuple, il avait émis cette 
opinion aussi sotte que prétentieuse : « Comme je 
ne crains rien, pas môme les intrigants; comme, 

1. VOraleur du peuple, numéro du 25 brumaire an III, p. 243. 

2 



18 J.-B. CARRIER 

s'il se présente jamais un tyran, sons quelque 
dénomination que ce puisse être, je ne me mettrai 
pas dans mon lit, et je ne donnerai pas mon arme 
à mon camarade, je dis : Non. » Sur la peine, il 
avait opiné ainsi : « Les preuves que j'ai sous les 
yeux démontrent que Louis est un conspirateur; 
je le condamne à mort'. » 

A la séance du 21 janvier 1793, son humeur 
soupçonneuse se révéla par une dénonciation contre 
un de ses collègues de députation, Thiijault, 
évèque du Cantal. La dénonciation était futile, et 
aucune suite n'y lut donnée^. 

Le 9 mars, il fut plus heureux, et, ce jour-là, il 
s'inscrivit au rang des législateurs qui portèrent à 
la justice de leur pays la plus grave atteinte 
qu'elle ait jamais reçue. 11 avait proposé l'établisse- 
ment d'un tribunal criminel extraordinaire, pour 
juger, sans appel et sans recours en cassation, les 
traîtres et les contre-révolutionnaires. Son projet 
ne fut pas accepté par l'Assemblée tel qu'il l'avait 
présenté, mais il fut repris par Levasseur, et, 
après avoir été modifié, il devint le décret qui 
institua le Tribunal révolutionnaire de Paris 3, 
décret dont se prévalurent plus tard les repré- 
sentants en mission, pour dicter, dans les pro- 
vinces, à des magistrats choisis par eux, les sen- 
tences les plus iniques et les plus cruelles. 

Ce fut aussi sur sa proposition, développée par 
Boyer-Fonfrède, le 6 avril 1793, que Philippe-Ega- 
lité et Sillery furent mis en état d'arrestation. 

1. Réimpression du Moniteur, XV, 161, ITl, 215. 

2. Réimpression du Moniteur, XV, 258. 
.3. Eod., XV, 683. 



CARRIER A LA CONVENTION 49 

Quelques jours après, il reconnaissait le service 
que lui avait rendu Boyer-Fonfrède en appuyant 
la motion de celui-ci de prononcer la destitution 
du général Diront 

Sous prétexte que la droite tout entière était 
complice des Pétion, et autres représentants en 
fuite. Carrier aurait voulu que tous les députés 
de cette fraction de l'Assemblée fussent privés de 
leur indemnité journalière de dix-huit francs. Il 
en fit la proposition qui ne fut appuyée par aucun 
de ses collègues-. 

On sait qu'au mois de juillet 1793 la Conven- 
tion qui, jusque-là, n'avait pas été avare du sang 
des royalistes, en était arrivée à lever aussi la 
hache sur les hommes du parti qui avaient travaillé 
avec le plus d'ardeur et de succès à la destruction 
de la monarchie. Depuis sa réunion, cette Assem- 
blée avait délibéré sous la pression des tribunes, 
remplies chaque jour de la lie de la populace. 
Pour complaire aux tribunes, qui représentaient 
le soi-disant peuple de Paris, ou plutôt par l'effet 
de la peur qu'elles lui inspiraient, la Convention 
avait condamné Louis XVI, établi le Tribunal 
révolutionnaire, et voté un certain nombre de 
mesures qui procuraient à la capitale l'avantage 
de vivre dans l'abondance aux dépens du pays. Les 
membres des administrations départementales et 
municipales de la province, et ceux mêmes qui 
professaient, comme les admnistrateurs de la 
Loire-Inférieure, les opinions républicaines les 



1. Réimpression du Moniteur, XVI, 79 et 

2. EocL, XVII, 24, 2 juillet 1793. 



20 J.-B. CARRIER 

plus ardentes, n'avaient pas tardé a s'apercevoir 
que le régime politique qu'on était en train de 
leur faire n'était pas celui qu'ils avaient rêvé. De 
nombreuses adresses, dont quelques-unes très 
impératives, étaient envoyées par les administra- 
tions pour sommer les représentants d'avoir à 
secouer le joug des tribunes ^ C'est ce mouve- 
ment qu'on a appelé le fédéralisme, et qui n'était 
autre chose, comme le démontre notamment 
La Réveillère-Lepeaux, que la lutte des grandes 
communes, ou i)lutôt, do la France, contre le des- 
potisme de Paris'-. Pour assurer le succès de cette 
résistance, on avait, à diverses reprises, proposé 
d'entourer la Convention d'une force respectable 
recrutée dans les provinces, mais, dans les assem- 
blées, on parle plus et mieux qu'on n'agit, et l'au- 
dace l'emporte toujours sur le talent. Les giron- 
dins, qui avaient pour eux la grande majorité du 
pays, et qui, même à la Convention, auraient eu 
la puissance du nombre, n'en étaient pas moins 
arrivés, faute de vigueur, à se laisser dominer 
par la Montagne et la Commune de Paris, et ils 
étaient devenus une minorité pour l'action. Lorsque 
cette minorité avait paru embarrassante tant à 
cause des talents qu'elle contenait que de l'in- 
fluence que ces talents pouvaient exercer sur les 
provinces, les meneurs avaient provoqué l'insur- 
rection du 31 mai. Cette insurrection avait eu 
pour conséquence la proscription d'une centaine 



1. Voir pour quelques-unes des adresses parties de Nantes, le 
Fédéralisme dans la Loire-Infériewre, par A. Laliié {Revue de 
la Révolution, 1889, t. XV, p. 10 et suiv.). 

2. Mémoires de La Réveillère-Lepeaux, t. I, p. 137 et 289. 



CARRIER A LA CONVENTION 21 

de représentants. Les administrations départemen- 
tales, en grand nombre, avaient d'abord pris parti 
pour les proscrits; mais, sauf en Normandie, où 
la prise d'armes avait donné lieu à une échauffou- 
rée, nulle part le mouvement n'avait pris le carac- 
tère imposant d'une révolte. Bien plus, la plupart 
des administrations municipales et départemen- 
tales, etïrayées à leur tour, s'étaient soumises aux 
injonctions de Paris, et les plus entêtées, dont le 
nombre diminuait chaque jour, ne devaient pas 
tarder à rétracter ce que, dans le langage humilié 
du temps, elles appelaient elles-mêmes leur erreur. 
Quoi qu'on ait dit, la scission qui s'était pro- 
duite, et qui avait divisé le parti républicain en 
montagnards, les vainqueurs, et en fédéralistes, 
les vaincus, n'avait point créé deux camps d'adver- 
saires irréconciliables. La politique et l'humanité 
conseillaient aux vainqueurs la clémence et l'oubli ; 
la politique, parce que les partis n'ont jamais 
intérêt à éclaircir leurs rangs ; l'humanité, parce 
qu'il était évident que, pour combattre et punir les 
modérés du parti républicain, il faudrait faire appel 
à des exaltés capables de toutes les violences. Mais 
la passion devait régner aveugle; les Montagnards 
ne virent point, ou ne voulurent pas voir, à quelles 
extrémités les conduirait le partage du pouvoir 
avec la populace. D'un autre côté la pusillanimité 
des fédéralistes, loin d'apaiser les rancunes, les 
excita en raison de la facilité qu'elle donnait de 
les satisfaire. De politique qu'elle avait été jusque- 
là, la lutte devenait nettement sociale, et l'enjeu 
de cette lutte fut la dépossession des riches, en ap- 
parence au profit de l'Etat, en réalité au profit des 



22 J.-B. CARRIER 

intrigants habites. Le moment approchait où le 
sang des républicains se confondrait, au pied des 
échafauds, avec le sang des royalistes. 

Ceux qui ont peur, dit Tacite, sont terribles. 
C'est la peur éprouvée par la Convention qui 
produisit la terreur. La populace faisait peur aux 
meneurs de l'Assemblée, et l'Assemblée avait peur 
de ses meneurs. « Ce qui a causé le déchirement 
de la France, dit Quinet, ça été le déchirement de 
la Convention quand elle a subi et inauguré le ré- 
gime delà peur le 31 mai, en se mutilant elle-même 
sous la menace de l'insurrection. Une assemblée qui, 
contre ses opinions, sa conscience, pour obéira la 
force, livre une centaine de ses membres à la prison 
ou à la mort, perd nécessairement le respect des 
peuples. Pour le recouvrer, il lui faut se faire 
craindre et user de barbarie. En général, on ne 
songe à inspirer la terreur qu'après l'avoir subie ^ » 
Sauf « le respect des peuples », dont la Conven- 
tion se souciait beaucoup moins que de la soumis- 
sion qui assurait le maintien de son pouvoir, le 
jugement est vrai. 

Robespierre s'était fait l'organe de cette poli- 
tique impitoyable en disant à la tribune, le 
9 juillet : « Loin de nous les idées de faiblesse au 
moment oii la liberté triomphe. La Républi(|ue ne 
seraheureuse et respectée, au dehors etau dedans, 
que lorsque le peuple français n'aura plus de 
traîtres à punir, aussi je crois que le glaive de la 
loi doit frapper tous les administrateurs qui ont 
levé l'étendard de la révolte-... » 

1. /.(/ Révolu/ ion, II, T.l. 

2. Réimpression du Moniteur, XVIII, 88. 



CARRIER A LA CONVENTION 23 

Le lendemain de ce discours, Garât rencontra 
Carrier ; et, comme il lui faisait part des inquié- 
tudes que lui causaient les paroles de Robespierre, 
Carrier lui répondit : « 11 faut que Brissot et Gen- 
sonné tâtent de la guillotine ; il faut qu'ils la 
dansent'. » Le représentant du Cantal se révélait 
dans cette réponse ; au début des querelles de par- 
tis, et avant que la lutte pour la vie fût devenue 
la principale préoccupation des membres de la 
Convention, Carrier déjàtrouvait tout naturel qu'on 
guillotinât ceux de ses collègues qui avaient sur 
l'orientation de la République des idées diffé- 
rentes des siennes. 

Deux jours plus tard, le 12 juillet 1793, il était 
envoyé en mission, avec Pocbolle, dans les dé- 
partements de la Seine-Inférieure, de la Manche, 
et du Calvados, pour y combattre le fédéralisme -, 



1. Bûchez, Histoire parlementaire de la Révolution, XVIIl, 416. 

2. Duvergier, Collection de lois, VI, 14. 



CHAPITRE m 

CARRIER EN NORMANDIE 



Mission de Carrier en Normandie : Les Andelys, Caen, Rouen. 

— Retour à la Convention; paroles violentes contre les admi- 
nistrateurs du Gard. — Mission en Bretagne (14 août 1793). — 
La correspondance de Gferrier. — Recherches des députés fu/^i- 
tifs. — Dénonciation de Beysscr. — Séjour de Carrier à Saint- 
Malo et à Rennes. — Ses appréciations sur l'état de la Bretagne 
et la ville de Nantes. — Projet d'embarquer à Saint-Malo une 
cargaison de prêtres réfractaires. — Demande au Comité de 
Salut public d'une troupe spéciale pour exterminer les insurgés 
de Vitré et de la Gravelle. — Séquestres des biens des députés 
proscrits. — Emprisonnement de Lecoz, évoque constitu- 
tionnel de Rennes. — Intimidation exercée par Blin sur Carrier. 

— Carrier se dirige vers Nantes, où il arrive le 1 octobre 1193. 

— Lettre de Hérault-Séchelles. 

Les premières missions de Carrier contrastent 
avec celle qu'il exerça à Nantes. Les circonstances 
de temps et de lieu étaient différentes; le rôle de 
despote était encore nouveau pour lui, aussi pour- 
ra-t-il, un jour, dire à ses juges : « J'ai parcouru 
la ci-devant Normandie et la ci-devant Bretagne 
sans faire couler une goutte de sang'. » 

Sa présence en Normandie fut de courte durée. 
Dans une lettre. des Andelys, du 27 juillet 1793, 
il se vante d'avoir réussi à approvisionner Rouen 
que la disette menaçait. 11 dit être allé aussi à 
Evreux. 11 se portera aux endroits les plus péril- 
leux pour arrêter les projets liberlicides de Buzot 

1. Notes de Villenave sur le procès de Carrier. Collect. G. Bord. 
Séance du 23 frimaire an III. 



CARRIER EN NORMANDIE 25 

et de ses infâmes adhérents^ De Gaeii, oiiil vient 
d'entrer, il écrit que le trône de Buzot est renversé. 
Il a vu Prieur et Romme rendus à la liberté après 
cinquante jours de captivité. «Nous tâchons 
de découvrir partout la fuite de ces traîtres (les 
représentants proscrits); nous prenons les me- 
sures les plus efficaces pour qu'elle ne leur assure 
pas l'impunité due à leurs forfaits [sic]... Nous 
avons déjà mis en arrestation quelques agents 
de la conspiration... ça va, ça va, et dans quelques 
jours, ça ira encore bien mieux-. » 

Le 12 août, il avait repris sa place à la Conven- 
tion, et, au récit de la conduite des administrateurs 
du Gard, il s'écriait : « Plus de paix, plus de mi- 
séricorde! (0// applaudit.)... Il faut que la Con- 
vention porte enfin les grands coups. La France 
indignement trahie réclame vengeance \.. » 

Un décret du môme jour, visé le 14, par le Go- 
mité de Salut public, l'envoya en mission dans les 
cinq départements de la Bretagne. Pocholle lui 
était de nouveau adjoint^. 

Des cinq départements de la Bretagne, il ne 
parcourut guère que les Gôtes-du-Nord et l'Ille- 
et-Vilaine, avant de venir à Nantes. Ses lettres 
vont nous renseigner sur ses déplacements et sur 

1. Les lettres de (Carrier citées dans ce travail sont presque 
toutes empruntées à la Revue rétrospective (Paris, 1833 et 183(), 
t. IV, p. 430-454, et t. V, p. 93-131), ou au Recueil des actes du 
Comité de Salut public et Correspondance des représentants en 
mission^ publiés sous la direction de M. Aulard. Paris, Imp. Na- 
tionale. Ces deux recueils suivent l'ordre chronologique. 

2. Recueil des actes du Comité de Salut public, V, 430, et 
Réimpression de Vancien Moniteur, XVII, 318. 

3. Réimpression du Moniteur, XVIi, 372. 

4. Recueil des actes du Comité de Salul public, V, 547. 



26 J.-B. CARRIER 

ses actes. Elles sont d'un exalté plutôt que d'un 
agent politique chargé de prévenir des dangers 
réels par des mesures raisonnables. Il regarde, 
comme des ennemis de la République, dignes de 
ses vengeances, aussi bien les citoyens qui ont 
conservé une bonne tenue que ceux qui ne sont 
pas arrivés au paroxysme de la violence. Il faut 
croire qu'à la Convention, et dans les Comités di- 
rigeants, le niveau moral et intellectuel n'était 
pas fort élevé, puisque, après avoir confié des 
pouvoirs illimités à de pareils incapables, on trou- 
vait bon de les leur confirmer. 

Il écrit de Saint-Malo, le 24 août, qu'il vient 
de parcourir tout le département des Côtes-du- 
Nord, et qu'il a constaté avec plaisir que les ba- 
taillons étaient composés de vrais sans-culottes. 
Il dit avoir, dans les sociétés populaires « parfai- 
tement électrisé les esprits ». « A Saint-Malo, on ne 
pousse pas d'autres cris que : Vive la Montagne ! 
Vivent les sans-culottes ! » Chaque soir, après la 
séance de la Société populaire, les membres l'ac- 
compagnent en chantant des airs patriotiques . « Tout 
irait bien, n'étaient les commissaires du pouvoir 
exécutif qui professent des principes vraiment anar- 
chiques, et qui commettent toutes sortes d'inep- 
ties. » Il ne s'explique pas davantage sur le carac- 
tère de ces principes. Vraisemblablement, il 
entendait par anarchie le fait de le contredire 
quelquefois, car il n'est pas supposable que les 
commissaires du pouvoir exécutif se montrassent 
plus débraillés que lui dans leurs idées et dans 
leurs manières. 

Il continue de chercher, sans les trouver, les 



CARRIER EN NORMANDIE 1 

députés fugitifs, et, le 28 août, il s'épanche, auprès 
de Prieur de la Côte-d'Or, sur le défaut do réus- 
site de ses efforts. '< Les scélérats, lui écrit-il, 
bannis du seuil de la Convention, ont achevé de 
pervertir l'opinion publique dans tous les endroits 
où ils ont traîné leur sacrilège existence. Je ne 
puis plus les découvrir. J'y perds tout mon latin, 
et je ne puis savoir encore s'ils sont passés en 
Angleterre. Rien, absolument rien, ne le constate, 
de façon que je suis très porté à croire qu'ils se 
cachent dans quelques endroits de la ci-devant 
Bretagne. Je les déterrerai, les scélérats; et sois 
sûr que, si j'y parviens, je les arrêterai ou je 
périrai. L'esprit public est très mal dirigé à 
Rennes. » Suit un plan abrégé d'épuration des 
autorités. Il ajoute : « Les révoltes, sans cesse prêtes 
a éclater de toute part, nécessiteraient la présence 
de plusieurs commissaires de la Convention ^ » 
De Rennes il écrit plusieurs lettres qui portent 
la date du 6 septembre. Deux ont pour objet de 
dénoncer Beysser, qui a été secrètement chargé 
de découvrir la retraite des députés fugitifs, et qui, 
ayant reçu cent mille francs pour cette mission, 
n'a rien fait pour y réussir, et même a fréquenté 
à Rennes les partisans de ces mêmes députés. On 
a mis tant d'aventures sur le compte de Beysser, 
l'un des héros du siège de Nantes, entre le 13 juil- 
let, jour de sa destitution, et le 18 août, jour de 
sa réintégration dans son commandement-, que, 

1. Cette lettre, dont loriginal fait partie de la collection Diigast- 
Matifeux, ne figure, à uia connaissance, dans aucun recueil. 

2. Le Fédéralisme dans la Loire-Inférieure, par A. Lallié, Revue 
de la Révolution, t. XV, p. 4o8, 4G0, 463, 466. 



28 J.-B. CARRIER 

n'était la publication, par M. Chassin, d'une lettre 
de ce général, dans laquelle il dit être allé à Rennes, ' 
il rend compte de sa mission et il explique n'avoir 
pu la remplir comme il aurait désiré le faire, parce 
que les soins de son armée l'ont obligé de revenir, 
j'aurais peine à croire qu'on ait conlié pareille affaire 
à un oflicicr aussi compromis dans le fédéralisme 
que l'était Beysser'. Toutefois les dénonciations 
de Carrier ne furent pas perdues, et un arrêté 
du Comité de Salut public, du 19 septembre 1793, 
ordonna sa mise en état d'arrestation'. 

Revenant sur son séjour à Saint-Malo, dans une 
lettre au Comité de Salut public également datée 
du 6 septembre, Carrier dit avoir fait désarmer tous 
les suspects, et ordonné quelques arrestations. Il 
a pris ses mesures pour empêcher les députés de 
s'embarquer, et il se propose de renouveler toutes 
les autorités. La situation de la Bretagne est déplo- 
rable; les corps constitués des villes sontencontre- 
révolution, et les municipalités des campagnes 
sont fanatisées à un point indicible. Une seconde 
Vendée menace de se former auprès de Vitré, les 
forces militaires de la région lui paraissent insuffi- 
santes. (( Envoyez-moi, dit-il en terminant, quelque 
ferme Montagnard, qui ne soit pas du pays, et qui 
puisse me seconder dans les grandes résolutions 
que le salut public nécessite de prendre avec célé- 
rité et avec courage dans ces contrées. » Pocholle, 
évidemment, lui paraissait insuffisant, et même il 



1. Voir la Vendée pal riole, H. 490. 

2. Recueil des actes du Comité de Salut public, VI, fiOT. Voir 
aussi lettre de Gillet; eod., Vil, 61. 



CARRIER EN NORMANDIE 29 

se défiait de sa propre audace pour les mesures 
de répression qu'il méditait. 

Après avoir recommandé quelques arrestations 
au Comité révolutionnaire de Saint-Brieuc, il lui 
écrit : « Il ne faut pas que le triomphe de la sans- 
culotterie soit imparfait. Il faut que toutes les places 
soient remplies par de braves sans-culottes. Il faut 
que tout ce qui ne veut pas être sans-culottisé en 
soit écarté, qu'il soit réduit à l'impuissance de nuire, 
par les mesures les plus fermes. Pour en préparer 
l'heureux succès, je vous envoie les pouvoirs les 
plus étendus. » 

De Rennes, le 8 septembre, il annonce au Comité 
de Salut public qu'il se propose de faire déporter 
Lecoz, l'évêque constitutionnel d'Ille-et-Vilaine. 
Le Comité de Salut public lui répond : « Les pou- 
voirs que la Convention vous a conférés sont bien 
suffisants pour autoriser toutes les mesures que 
vous croirez nécessaires'. » 

De Rennes encore, il informe, le 11 septembre, 
ce même Comité (car il semble vouloir ne le laisser 
ignorer aucun de ses actes) des difficultés que lui 
a causées une compagnie de canonniers oii se 
trouvaient quelques individus égarés par de « per- 
fides administrateurs ». 11 a fait arrêter le comman- 
dant et envoyé les hommes à l'armée du Nord-. La 
fête du dimanche précédent a été très brillante; 
on a planté un arbre de la liberté, et la population 
a dansé toute la nuit. « Les cris de l'allégresse la 



1. Recueil de.<^ acteft du Comité de Salut public, VI, 363. 

2. Ce fait fut invoqué à sa décharge lors de son procès, le 22 fri- 
maire an III, par le représentant Chaumont [Courrier univer- 
sel de Husson). 



30 J.-B. CARRIER 

plus patriotique ont rotonli dans les murs de 
Rennes. » On le demande de toutes parts, ajoute- 
t-il, mais il reste à Rennes. L'état de la Bretagne 
est toujours alarmant. « Cependant, rassurez-vous 
sur ma ferme résolution à écraser tous les conspi- 
rateurs. Je ne quitterai pas la Bretagne que je ne 
les aie tous livrés à la vengeance nationale, ou que 
le sol n'en soit purg^é par une fuite que je ne pourrai 
empêcher. » 

Le 12 septembre, il prend un arrêté pour établir 
à Rennes un Comité révolutionnaii-e. Rien de précis 
ne sort de son cerveau. Il soupçonne; il sagite ; il se 
remet à soupçonner, et, en définitive, il écrit pour 
ne rien dire. 

Dans la lettre suivante du 15 septembre, oii sa 
pensée se porte sur Nantes, la plus grande et la plus 
riche ville de Toiiest, cette vision l'anime, comme 
s'il entrevoyait déjà toutes les vengeances qu'il sera 
bientôt appelé à y exercer. Après avoir exposé au 
Comité de Salut public ses inquiétudes sur l'état 
delà Bretagne qui, (< après s'être levée la première 
pour la révolution, menace d'opérer la contre- 
révolution », il écrit : « 11 n'y a que la sans-culot- 
tcrie dans quelques villes qui soit dans les bons 
principes; tout le reste est en contre-révolution 
ouverte. La ville qui doit le plus fixer vos regards 
et votre sollicitude est Nantes... Mes collègues, qui 
y sont, doivent vous avoir appris que les étrangers 
y fourmillent; les négociants et la cavalerie, qui y 
forment presque toute la population, sont des 
contre-révolutionnaires très connus ; ils sont 
d'intelligence avec les rebelles de la Vendée... Je 
ne conçois pas les motifs de ménagement qu'on a 



CARRIER EN NORMANDIE 31 

pour une ville qui, si on n'y prend garde, deviendra 
un second Lyon. Partout on établit deux marches, 
l'un en argent, et l'autre en assignats. Le Finis- 
tère et le Morbihan sont de nouveaux Coblentz. » 11 
parle ensuite des arrestations qu'il a fait opérer, de 
l'envoi de seize aristocrates au tribunal révolution- 
naire de Paris', et de son projet de faire une car- 
gaison de prêtres réfractaires, qu'il fera embarquer 
à Saint-Malo oii l'esprit public est « à la hauteur ». 
C'est le seul moyen de détruire le fanatisme qui 
agite les campagnes. Il regrette de ne pouvoir être 
partout à la fois et il aies plus grandes inquiétudes 
pour Brest et pour Lorient. 

11 est assez difficile de deviner bien nettement 
la véritable portée de ce projet d'une cargaison de 
prêtres réfractaires qu'il se proposait en ce moment 
d'embarquer à Saint-Malo. Mais les développe- 
ments qu'il adonnés à sa pensée dans une lettre du 
7 octobre, qui sera citée plus loin, permettrait de 
supposer que des projets de noyades hantaient déjà 
son esprit. 

De Rennes, le 16 septembre, il recommande aux 
membres du Comité révolutionnaire de Saint- 
Brieuc d'arrêter, sans se soucier des formes, les 
suspects et les malveillants. Le salut public est la 
suprême loi. Quand il ira dans cette ville, il livrera 
les coupables à la vengeance nationale; en atten- 
dant, il ne faut mettre en liberté aucune des per- 
sonnes arrêtées. 



1. Ces seize aristocrates étaient prévenus de complicité dans la 
conspiration La Rouerie; douze personnes avaient déjà péri sur 
l'échafaud le 18 juin 1743, comme accusées d"y avoir pris part 
(Wallon, le Trib. révoliitionnaù-e de Paris, I, 119). 



32 J.-B. CARRIER 

Le lendemain, il mande au Comité de Salut public 
que les rassemblements entre La Gravelle et Vitré 
continuent de l'inquiéter. « Il ne faut plus de ces 
demi-mesures dont on a fait usage dans l'origine 
de la Vendée, il faut que vous fassiez partir, sur-le- 
champ, de Paris, une partie de la force révolution- 
naire qui doit être formée, et la renforcer en route, 
afin qu'une masse de bons bougres de sans-culottes 
à poil écrasent, poudroient et brûlent en arrivant 
tous les contre-révolutionnaires rassemblés entre 
La Gravelle et Vitré, et que ce torrent révolution- 
naire vienne rouler ensuite dans toute la ci-devant 
Bretagne pour y extirper tous les maux qu'engendre 
le fanatisme. » 

L'épuration de la Société populaire de Rennes 
l'occupa pendant les derniers jours de septembre. 
Tous les membres qui avaient eu des rapports avec 
Lanjuinais, Defermon et Chapelier (qu'il appelle 
Chapelier-Biribi, par allusion à son goût pour le 
jeu), furent exclus, et il ordonna le séquestre des 
biens de ces trois députés. Il fit part de ces me- 
sures à la Convention et lui annonça qu'il allait 
faire démolir tous les repaires des insurgés des 
environs de Vitré. Il travaillait jour et nuit, 
disait-il, et le travail avait compromis sa santé'. 

Dans les mêmes jours, il fit transférer, à Rennes, 
les prêtres du district de Vitré enfermés dans di- 
verses maisons, et ordonna d'arrêter tous ceux 
qu'on pourrait rencontrer. Il fit, comme il l'avait 
annoncé, emprisonner Lecoz, « évêque fanatique», 
partisan du célibat des prêtres, et il présida auma- 

1. Lettre du 25 septembre 1793. Autre lettre à Hérault-Séchelles, 
du 27 septembre. Recueil des actes du Comité, VII, 86. 



CARRIER EN NORMANDIE 33 

riage de Fim dVux. qui fui célébré aux cris de : 
« Vive la Convention ! Vivent les bons prêtres qui 
se marient 1. » 

Cette correspondance révèle Thomme mal élevé, 
et d'une ardeur qui ne sait pas se contenir, plutôt 
que l'homme cruel. Ses collègues, Philippeaiix, 
Gillet et Turreau n'étaient pas plus que lui disposés 
à la clémence à l'égard des rebelles ; leur procla- 
mation, datée de Nantes le 21 septembre, invitait 
les armées à se montrer impitoyables : u Soldats ! 
les repaires des brigands doivent être détruits, 
incendiés; l'asile du crime ne doit pas souiller 
plus longtemps le sol de la liberté^. » 

Au dire de Villenave, l'un des hommes qui ont 
le mieux connu les événements de la Révolution 
dans la Loire-Inférieure et l'Ille-et- Vilaine, la mo- 
dération de Carrier à Rennes aurait été le résultat 
d'une intimidation exercée sur lui par filin 
(Joseph), qui devint plus tard membre du Conseil 
des Cinq-Cents. '< Blin se trouvait à Rennes, 
lorsque Carrier y arriva. Un banquet fut donné 
au farouche proconsul . Blin était présent, et tan- 
dis que Carrier exposait brutalement son atroce 
théorie de gouvernement, Blin, qui entendait au- 
trement la République, ne put contenir son indi- 
gnation. Il se leva, criant : « Qu'on éteigne les lu- 
mières et que j'étoufle ce b... là. » Et bientôt 
Carrier, effrayé, partit de Rennes sans avoir osé y 
faire une seule arrestation. Cependant Bailly, 
Bigot de Préameneu et bon nombre de fédéralistes 
étaient encore dans cette ville. Si Carrier eût 

1. LeUre du 2 octobre à la Convention. 

2. Placards imprimés (Archives départ.). 



34 J.-B. CARRIER 

trouvé à Nantes des Iiommos d'énergie comme 
l'était Blin, bien des crimes épouvantables 
n'eussent peut-être pas été commis'. » Ce qui est 
bien certain, c'est que Carrier quitta Rennes sans 
y avoir établi une seule commission militaire. La 
première qui fonctionna dans cette ville fut inves- 
tie de ses pouvoirs par un arrêté de PochoUe, du 
29 octobre, rendu plusieurs semaines après le 
départ de Carrier. 

Un arrêté du Comité de Salut public, du 29 sep- 
tembre 1793, lui avait ordonné de se rendre à 
Nantes sur-le-champ'-. 

Très porté à se croire un homme nécessaire, il 
écrivait, le 4 octobre, au Comité de Salut public : 
« Quoique ma présence soit bien nécessaire à 
Rennes, et qu'elle le serait à Vitré et dans le Mor- 
bihan, j'irai à Nantes demain ou après-demain. » 
Dans une lettre à Bouchotte, commençant par les 
mots : (( Ministre sans-culotte » ; en date du 5 du 
même mois, on lit : « Je pars pour Nantes où on 
a laissé la trahison s'organiser'^. » Il y arriva le 7. 
« Léchelle, dit Savary, arriva à Nantes dans la soi- 
rée du 7 octobre. Le représentant Carrier l'y avait 
précédé ''. » 

A ce moment, il ne fit, à vrai dire, que toucher 
barre à Nantes pendant un ou deux jours, ayant 
reçu, à son arrivée, l'ordre d'aller à Montaigu ins- 



1. Michaud, Bioffraphie universelle, l^" édit., LVIll, 303, aussi 
Levot, Bioqi-aphie bretonne, I, HO. 

2. Recueil des actes du Comité de Salut public, Vil, 109. 

.3. Legros, Correspondance inédite du Comité de Salut public 
avec les représentants. Paris, Marne, 1837, 1, 292. 
4. Guerres des Vendéens et des Chouans, II, 222. 



CARRIER EN NORMANDIE 35 

taller le général Léchelle. Peut-être, il avait pu 
emporter avec lui, pour les lire et les méditer, 
les mauvais conseils qu'un membre du Comité 
de Salut public, auquel il devait, dit-on, sa mis- 
sion *, lui adressait de Paris. Ce conseiller était 
Hérault de Séchelles, le président de la Conven- 
tion, à la journée du 31 mai. Hérault avait qua- 
lité pour se faire écouter quand il écrivait à son 
protégé : 

« Voilà comme on marche, mon bon ami, cou- 
rage, digne républicain. Je viens de recevoir ta 
lettre, et, au même instant, je l'ai lue au Comité 
de Salut public, qui l'a entendue avec une vive 
satisfaction. Nous serions bien heureux, la Répu- 
blique serait vigoureuse et florissante, s'il y avait 
partout des commissaires aussi énergiques que toi 
et tes collègues. Tu dois être à Nantes, si ta santé 
te l'a permis. Nous te conjurons d'y aller sur-le- 
champ; nous t'envoyons un arrêté, qui te presse 
de purger cette ville, qui est delà dernière impor- 
tance. L'Anglais menace nos ports et nos fron- 
tières ; nous avons lieu de craindre pour Brest. Il 
y a déjà des commissaires. Fais-y veiller le plus 
que tu pourras. 11 faut, sans rémission, évacuer, 
renfermer tout individu suspect ; la liberté ne 
compose pas. Nous pourrons être humains quand 
nous serons assurés d'être vainqueurs. L'intention 
du Comité est que tu ailles, avec ton collègue, ou 
seul de Rennes à Nantes, de Nantes à Rennes. Le 
caractère de la représentation nationale se déploie 
avec bien plus de force et d'empire quand les 

1. Dugast-Matifeux, fHblior/raphie révolutionnaire, n" 63, p. 35. 



36 J.-B. CARRIER 

représentants ne séjournent pas dans un endroit, 
quand ils n'ont pas le temps de multiplier leurs 
relations, quand ils frappent de grands coups en 
passant, et qu'ils en laissent, sauf à la suivre, la 
responsabilité sur ceux qui sont chargés d'exé- 
cuter. Nous te recommandons de destituer bien 
vite, à Nantes et ailleurs, les administrateurs 
fédéralistes contre-révolutionnaires. Mille amitiés 
à Pocholle. 

(( Hérault'. >) 

Cette phrase surtout : « Nous pourrons être 
humains quand nous serons assurés d'être vain- 
queurs, » n'était pris, il faut bien le reconnaître, 
pour réfréner les instincts violents de celui à qui 
elle s'adressait. 



1. Arch, nation., Sect. judic, W, 1" 4',l3. Cette lettre ;i été 
reproduite plusieurs fois, soit entiéremenl, soit par fragments, 
par M. Dugast-Matifeux, dans sa Bihlioyra/j/iie révolutionnaire, 
n° (12; par Babœuf, Vie de Carrier, p. 118; dans le Bnllelin du. 
Tribunal révolul.ionnaire, YII, .'JO ; et par M. Aulard, dans le 
Recueil des actes du Comité de Salut publie, VII, llo. 



CHAPITRE IV 

MONTAIGU, CHOLET, NANTES 

Lettre au Comité rie Salut public dans laquelle Carrier exprime 
ses regrets de n'avoir pu noyer à Saint-Malo les prêtres rél'rac- 
taires, et annonce qu'il fera fusiller sans jugement les suspects 
de connivence avec l'insurrection. — 11 ne fait que traverser 
Nantes et se rend à Montaigu pour installer l'incapable Lé- 
chelle en qualité de général en chef de l'armée de l'Ouest. — 
Compte rendu par Carrier de cette mission. — Il part avec 
l'armée et fait, en passant, incendier Till'auges. — Sa conduite 
à la bataille de Cholet. — Il se dirige vers Nantes avec Wester- 
mann. — 11 annonce qu'il va faire fusiller les grands coupables. 
— Enthousiasme des Nantais pour Carrier porteur de la nou- 
velle de la victoire de Cholet. — Carrier l'un des cinq représen- 
tants délégués permanents à l'armée de l'Ouest par décret de 
la Convention. 

C'est le jour, ou peut-être le lendemain de son 
arrivée à Nantes, que Carrier écrivit au Comité de 
Salut public une lettre importante, non datée, que 
M. Aulard croit être du 7 octobre 1793, et dont il 
est intéressant de citer quelques passages. Les 
déclarations qu'elle contient marquent un progrès 
très accentué du représentant dans la voie des 
répressions cruelles, à moins d'admettre, ce qui 
est très possible aussi, qu'encouragé par Hérault- 
Séchelles à tout oser, il se soit tout simplement 
enhardi à s'exprimer sans ambages. 

Dans le chapitre précédent, je me suis demandé 
si, en parlant, le 15 septembre, d'une cargaison 
de prêtres réfractaires qu'il avait eu le projet 
d'embarquer à Saint-Malo, il n'avait pas voulu 



38 J.-B. CARRIER 

faire une allusion discrète à un projet de noyade 
en mer. L'idée de noyer les prêtres n'était pas 
nouvelle. Le boucherLegendre avait déjà proposé, 
un soir, à la Société des JacoJjins, de se défaire 
de cette façon des prêtres réfractaires dans la rade 
de Brest'. 

Dans la lettre du 7 octobre, Carrier est plus 
explicite que dans celle du 15 septembre. « Nous 
avions appelé auprès de nous, à Rennes, le citoyen 
Héron, oflicier de marine à Saint-Malo-. Notre in- 
tention était de lui confier la déportation des prêtres 
réfractaires, des antiques nones et de l'évoque 
détenu à Rennes. Je connais ce brave officier; 
nous lui donnâmes le mot d'ordre avec notre ami 
Pocholle ; il l'eût très bien exécuté, mais il nous 
observa qu'il était impossible de sortir de la rade 
de Saint-Malo sans s'exposer à être pris par les 
bâtiments anglais. Quel dommage! Il a fallu nous 
désister de notre salutaire projet. Nous en avons 
conçu un nouveau; nous faisons conduire tous ces 
êtres malfaisants, que nous avions d'abord lési- 
gnés à une déportation radicale, au mont Saint- 
Michel. Là ils seront assujétis à une, détention 
sûre... Plus tard, nous fenms en sorte d'etlectuer 
les mesures dont nous sommes forcés de différer 
l'exécution. » Comme on sait que la déportation 

1. Journal des Débals et de la Correspondance de la Société 
des amis de la Constitution, n" 194. (15 mai 1792). 

2. Ce Héron devint, peu après, l'un des principaux agents de 
la police du Comité de Sûreté générale et le chef d'une troupe 
de <v rabatteurs de gibier pour la guillotine». M. Lenùtre, dans 
son ouvrage si captivant sur certains hommes de la Terreur, 
Vieilles inaisons. Vieux papiers (Paris, Perrin, 1900), a donné, de 
ce personnage secondaire, une notice qui n'est pas la moins inté- 
ressante du volume. 



MONTAIGU, CHOLÉT, NANTES 39 

des prêtres à la Guyane, môme par les ports de 
l'Océan, était devenue impossible à cause des 
croisières anglaises, et, qu'à plus forte raison, il 
en était de môme à Saint-Malo, il est clair que 
la déportation radicale^ qui avait été projetée, ne 
pouvait être qu'une noyade. 

Après avoir parlé longuement des arrestations 
de suspects etTectuées à Saint-Brieuc et à Dinan 
par ses ordres, et tracé le programme de celles 
qu'il se propose d'ordonner à Nantes, où il fera 
danser rudement la Carmagnole, quand il sera 
revenu de Montaigu, il termine ainsi : « Je dois 
vous prévenir qu'il y a dans les prisons de Nantes 
des gens arrêtés, comme champions de la Vendée. 
Au lieu de m'amuser à leur faire leur procès, je 
les enverrai à l'endroit de leur résidence pour les 
y faire fusiller. Ces exemples terribles intimideront 
les malveillants, contiendront ceux qui pourraient 
avoir quelque envie d'aller grossir la cohorte des 
brigands. On les croit vivants tant qu'on n'en voit 
pas le supplice. » 

Sur la chemise de cette lettre on lit : (( Les 
mesures rigoureuses et révolutionnaires sont très 
utiles; ce n'est qu'en purgeant les contrées de tous 
les conspirateurs et fédéralistes que l'on fera 
goûter le bonheur d'avoir une république ^ » 

Disons de suite, pour n'avoir pas à y revenir, 
que la réponse du Comité de Salut public à cette 
lettre, tout en ayant l'air de porter seulement sur 



1. Recueil des actes du Comité' de Salut public, VUI, 2S(J. — 
La version, donnée par M. de Martel, dans son Elude sur Fouche, 
], 257 et SLiiv., et qu'il dit avoir copiée sur l'autograptie, contient 
quelques très légères variantes. 



40 J.-B. CARRIER 

laréclusion des prêtres au mont Saint-Michel, engage 
Carrier « à continuer de purger le corps politique 
de toutes les mauvaises humeurs qui y circulent ^ » 
Carrier partit de Nantes, dans la matinée du 
9 octobre, pour se rendre au quartier général de 
rarméc, et présenter aux troupes le citoyen 
Léchelle, leur nouveau général en chel". La Con- 
vention avait récemment décidé que les deux 
armées des côtes de la Rochelle et de Brest 
seraient commandées par un seul cheJ", qui aurait 
sous ses ordres toutes les troupes employées dans 
la Vendée, et que cet ensemble de forces prendrait 
le nom d'armée de l'Ouest. Les généraux Cau- 
daux et Aubert-Dubayet avaient été destitués sur 
le champ de bataille au moment de leur victoire, 
quoiqu'ils eussent la conliance des soldats ^ et 
môme celle des sans-culottes 3. Leurs talents mi- 
litaires ne pouvaient balancer, aux yeux du Comité 
de Salut public, la tare indélébile d'avoir appar- 
tenu à la noblesse, et Saint-Just donnera, peu 
après, la raison de cette exclusion en disant : « 11 
n'est peut-être pas de commandant militaire qui 
ne fonde en secret sa fortune sur une trahison en 
faveur des rois. On ne saurait trop identifier les 
gens de guerre au peuple^... » 



1. Recueil des actes, VIIl, 289. 

2. Gillet et Méaulle écrivaient, le 7 octobre 1793, que la desti- 
tution de Dubayet, de Ganclaux et de Grouchy, n'avait causé 
aucun mouvement fâcheux, quoiqu'ils eussent la confiance des 
soldats. Recueil des actes, VII, 285. 

3. Une députation de la Société de Vincent-la-Montagne 
exprima à la Convention ses regrets de ces destitutions. Réim- 
pression du Moniteur, octobre 1793. XVIII, 112. 

4. Rapport de Saint-Just, du 10 octobre 1793. Réimpression du 
Moniteur, XVIII, 107. 



MONTAIGU, CnOLET, NANTES 41 

Léchelle était un incapable, et, au dire de 
Kléber, « le plus làclio des soldats, le plus mauvais 
des officiers, le plus mauvais des' chefs qu'on 
eût jamais vus', » mais il suffisait qu'il fût de 
l'espèce de Rossignol, dont Prieur de la Marne 
disait, que, ^<- perdrait-il encore vingt batailles, 
éprouverait-il encore vingt déroutes, il serait tou- 
jours l'enfant chéri du Comité de Salut public- ». 

Carrier a lui-même rendu compte de sa mis- 
sion à Montaigu dans une lettre dont l'auto- 
graphe existe à la Bibliothèque de Nantes ■^ 



Au quartier gcuéral de Montaigu, le 11 octobre 1793, 
an 11 de la République française une et indivisible. 

<■<■ Je suis arrivé à Montaigu, mon brave ami, 
avec Léchelle, général en chef, le 9, à six heures 
du soir, en vertu de la mission dont m'ont investi 
nos collègues Hentz et Prieur (de la Côte-d'Or) 
à Nantes. Quel regret n'ai-je pas de n'avoir pas 
eu le temps de continuer mes opérations révolu- 
tionnaires dans cette ville, et de les finir dans 
toute la ci-devant Bretagne ! En franc républicain 
je dois te déclarer que je jouissais, dans ces con- 
trées, de toute la confiance de la sans-culotterie, 
et que mon seul nom inspirait un salutaire effroi 

1. Savary, Guerre des Vendéens et des Chouans, II, 224. 

2. Savary, Eod., 11, 391. — Léchelle, né à Mouton, près RufPec, 
mort à Nantes chez la citoyenne Miche, place Graslin, le 21 bru- 
maire an II (11 novembre 1793), (actes de décès de Saint- 
Nicolas, f» 79). 

3. (Fonds Lajariette). Le nom du destinataire fait défaut. La 
lettre porte seulement « reçue le22 du 1" mois, 14 octobre 1793 ». 
Je la reproduis intégralement parce que je la crois inédite. 



42 J.-B. CAKRIER 

à tous les conlre-rovolutionnaires, à tous les fédé- 
ralistes. 

« Déjà toutes les communes de la Bretagne, et 
surtout les principales villes, m'avaient envoyé 
des députations de deux espèces de patriotes pour 
demander la punition des fédéralistes, et des 
émissaires de ceux-ci pour réclamer l'indulgence 
nationale. Déjà Nantes redoutait de voir partir 
de mes mains les éclats de la foudre révolution- 
naire. Les grands conspirateurs prirent nuitam- 
ment la fuite, le soir même de mon arrivée, mal- 
gré mes ordres donnés, au commandant temporaire 
qu'on m'a désigné comme un excellent sans- 
culotte, de ne laisser sortir personne sans sa per- 
mission K 

« Le soin d'exercer les fonctions révolution- 
naires a été délégué à Méaulle, qui s'y trouvait 
momentanément, et à mes autres collègues. Il les 
remplissait assurément bien, mais je sens tel- 
lement la nécessité de comprimer vigoureuse- 
ment toutes les idées fédéralistes, d'en étouffer les 
germes, et de s'assurer des partisans perfides de 
ces mesures liberticides, que je crains toujours 
qu'on n'emploie pas cet appareil, terrible pour les 
malveillants, triomphant pour les patriotes, et 
qui seul doit opérer ratlermissement de la liberté 
nationale. Mais, puisque mes collègues, envoyés 
par le Comité de Salut public, ont jugé à propos 
de me conférer une autre mission, je la remplirai 
avec ce zèle et cette fermeté que tu me connais. 

1. Je n'ai rencontré nulle part la moindre allusion à cette 
prétendue fuite d'habitants de Nantes dans la soirée du 1 oc- 
lobre. 



MONTAIGU, CHOLET, NANTES 43 

« Arrivé à Montaigii, j'y ai trouvé mes col- 
lègues Merlin et Turreau. Nous avons sur-le- 
champ rassemblé les généraux de l'armée pour 
combiner un plan d'attaque sur Mortagne. Le 
ministre de la Guerre en fera part au Comité de 
Salut public; le général lui tait un détail des 
mouvements que nous devons faire. Nous atten- 
dons à tout instant l'arrivée de l'ordonnance que 
nous avons envoyé aux armées des Sables et de 
Luçon,que nous croyons réunies à Ghâtillon. Dès 
que nous en aurons des nouvelles nous préparerons 
une marche sur Mortagne. En attendant le retour 
de notre ordonnance, nous fîmes jiartir, la nuit 
môme de notre arrivée, quatre mille hommes pour 
attaquer (Iharette, qui formait un rassemblement 
de forces à Légé, pour intercepter notre commu- 
nication avec Nantes. A Tapprochede nos troupes, 
il s'est enfui avec son rassemblement peu consi- 
dérable ; nos troupes sont rentrées sur-le-champ. 
Hier et aujourd'hui, |)lusieurs communes se sont 
rendues vers nous pour promettre fidélité à la 
République. Il y en a une qui a apporté des 
armes. Nous retenons tous les individus qui se 
sont rendus, et, ce soir, nous combinerons avec les 
généraux et mes collègues Merlin et Turreau, qui 
sont partis hier soir pour Nantes, et qui doivent 
revenir aujourd'hui, les mesures à prendre dans 
un cas qui me paraît assez embarrassant sous tous 
les rapports. L'incendie des moulins, des maisons 
et surtout l'enlèvement des bestiaux concourent 
singulièrement à ce retour, à la sincérité duquel 
je n'ajoute aucune foi, quoique les rebelles aient 
fait marcher plusieurs communes contre leur gré. 



44 J.-B. CARRIER 

(( J'ai installé, lo lendemain de mon arrivée, le 
général en chef; j'ai lu à tous les bataillons la 
proclamation rédigée par mes collègues Hentz et 
Prieur'. Je les ai tous harangués ainsi que Mer- 
lin et Turreau. Nul bataillon ne nous a exprimé 
des regrets sur la retraite de Canclaux. Quelques- 
uns en ont témoigné sur celle de Dubayet, mais, 
de concert avec mes deux collègues, nous avons 
dit qu'ils n'étaient point les soldats d'un homme, 
mais bien delà République; qu'un individu n'est 
rien; que la République est tout; qu'ils forment 
une portion de ce tout, que c'est l'image de la 
patrie ensanglantée, déchirée à l'extérieur et dans 
l'intérieur par la caste nobiliaire, qui doit fixer 
constamment leurs regards; que, des ex-nobles 
commandant les troupes révoltées de la Vendée, 
la République ne devait pas compter avec con- 
fiance, que Dubayet, ci-devant noble, fut dans 
la ferme résolution de les combattre, de les exter- 
miner. Nous leur avons rappelé la vie militaire 
de tous les ci-devant nobles qui avaient combattu 
à la tête de nos armées, et qui en avaient signalé 
le commencement par des victoires, et fini par 
des trahisons. Ces paroles ont calmé les regrets, 
et nous avons eu la double satisfaction d'entendre 
partout les cris réitérés de Vive la République ! 
Vivent ies sans-culottes ! Le nouveau général, qui 
a parlé à tous les bataillons, a été fort bien 
accueilli. 

« L'armée est très bien disposée pour le cam- 

1. Le texte de la proclamation est donné par Savary, t. H, 224. 
Les pages suivantes du même auteur relatent la plupart des 
faits exposés dans cette lettre. 



MONTAIGU, CHOLET, NANTES 45 

pement, les principes et la bravoure ; tous les 
soldats ne demandent qu a voler au combat. Qu'il 
me tarde de recevoir les nouvelles que nous atten- 
dons pour les y suivre ! 

« Merlin connaît très bien les lieux. Il a des 
connaissances sur la tactique militaire. Il ne 
demande qu'à combattre. Il se bat comme un 
brave grenadier, lia la confiance de toute l'armée. 
C'est lui qui, le premier, a ouvert Tavis de mar- 
cher contre Gharette. Turreau m'en a donné le 
témoignage le plus flatteur, il le croit très néces- 
saire à l'armée. Je n'ai rien vu, rien entendu 
contre lui qui puisse autoriser aucune espèce de 
soupçon. On m'a rendu compte des mouvements 
de l'échec éprouvé par l'armée. Beysser me paraît 
seul coupable. Au surplus, je prendrai tous les 
renseignements nécessaires, rien n'échappera à ma 
vigilance, et sois bien sûr que, ne connaissant que 
ma patrie, ne voulant que sa liberté, sa prospé- 
rité, et la fin très prompte d'une guerre qui la 
désole, il n'y aura pas d'abus, pas la plus petite 
espèce d'incivisme, pas la moindre tergiversation 
que je ne dénonce ou que je ne punisse. Tu peux 
en être le garant pour moi auprès du Comité de 
Salut public, -de la Convention, et de la France 
entière. Salut, fraternité, amitié. 

« Signé : Cakrier \ » 

Carrier partit de Montaigu, le 14 octobre, avec 
l'armée républicaine dont la marche vers le nord- 

1. Cette dernière phrase indique que la lettre était destinée à un 
membre du Comité de Salut public; elle pourrait bien être la 
réponse à la lettre de Hérault-Séchelles. 



46 J.-B. CARRIER 

est avait pour but dacculei' les Vendoens à la Loire. 
11 fut l'un des représentants qui ordonnèrent l'in- 
cendie du bourg et de l'église de Tillauges ^ 11 a 
raconté lui-même, dans des lettres fort étendues, 
les divers incidents de cette campagne, funeste à 
l'armée vendéenne qui, après avoir été défaite à 
Cholet, le 17 octobre, s'enfuit en déroule vers 
Saint-Florent pour y passer la Loire 2. Il s'est 
vanté d'avoir, à la bataille de Cholet, perdu son 
cheval en arrêtant des soldats qui fuyaient. Un 
témoin, Pierre Duhar, a même embelli ce dire en 
assurant que Carrier s'était bien conduit ce jour- 
là et qu'il avait eu son cheval tué sous lui^. Un 
autre témoin, Brondes, commissaire des guerres à 
l'armée de l'Ouest, a prétendu tout le contraire. 
« Carrier, dit-il, s'est tenu sur les derrières de 
l'armée, et on l'a vu s'enfuir, sans prendre le 
temps de faire brider son cheval qu'il conduisait 
avec un licou ''. » Choudieu, dans ses Mémoires^ ne lui 
est pas beaucoup plus favorable : « Il n'est pas vrai, 
écrit-il, que Carrier ait eu un cheval tué sous lui, 
comme ledit Beauchamp. Il était, à la vérité, sur 
les hauteurs, en dehors de Cholet, où il rejoignit 
l'armée de Mayence qui s'y battait vaillamment. 
Apercevant quelque désordre dans notre armée de 
Saumur, il crut que tout était désespéré, et la 
bataille perdue. Croyant pouvoir se sauver parle 
coté opposé, il s'enfonça dans une rue qu'il ne 

1. Bulletin du Tribunal récoliiliunnaire., \\\, 61. 

2. Lettres des 20 octobre et 2 novembre 1793. Aulard, Recueil 
des actes du Comité de Salut puldic, Vil, 519. 

3. Journal des Lois, de Galetli, Compte rendu du procès, mirnéro 
du 24 frimaire an III. 

4. Bulletin du Trilninal récol., Vil, il. 



MONT AIGU, CIIOLET, NANTES 47 

connaissait pas, et qui le conduisitdans un cul-de- 
sac, dont il ne pouvait sortir qu'en revenant sur 
ses pas. Il se laissa alors couler tout le long d'un 
mur, qui faisait partie des vieilles fortifications de 
la ville, abandonnant son cheval, sa ceinture et son 
panache. Le lendemain, on nous ramena à Beau- 
preau son chevalet ses décorations. Nous le crûmes 
mort, lorsque nous le vîmes reparaître dans la 
matinée du 19. Ce fut la première fois que nous 
le vîmes à l'armée. Il retourna à Nantes'. » 

Le 19, le même jour, il partit deBeaupreau avec 
Westermann et une centaine de cavaliers, et 
éclaira la route de cette ville jusqu'à Nantes, oîiil 
arriva le lendemain. « Notre arrivée à Nantes, 
dit-il dans une lettre datée du 20 octobre, a porté 
la consolation dans l'âme des patriotes, et cons- 
terné les contre-révolutionnaires. Comme je vais 
faire triompher les uns et porter de grands coups 
contre les autres, je tâcherai de rester ici quelques 
jours. Je vais faire en sorte aujourd'hui de faire 
fusiller les grands coupables, ceux qu'on atrouvés 
nantis des instruments de rébellion. Tout ira, 
mais, foutre! il faut des exemples terribles-. )> 

Etait-ce simplement pour se faire valoir qu'il 
prenait ce langage, ou lit-il réellement, dès le len- 
main de son arrivée, fusiller des prisonniers sans 
jugement? ,1e n'ai pas rencontré de traces de cette 
exécution. 

La victoire de Choletavait été regardée, à Nantes, 
comme une victoire décisive qui réduisait les Ven- 
déens à une complète impuissance, et la nouvelle 

1. Mémoires et nolea de Choudieu, Pion, Paris, 1897, p. 415. 

2. Revue rétrospective, t. V, p. 107, 



48 J.-B. CARRIER 

en avait été accueillie avec enthousiasme. On 
fit au général ot au représentant une ovation 
presque triomphale. « Carrier, dit Chaux, après 
la prise de Cholet, se trouvant avec Westermann 
sur la place de l'Egalité, le peuple, qui regardait 
ce dernier comme son sauveur, lui distribua des 
couronnes. A la vérité, on en remit quelques-unes 
à Carrier que celui-ci donna à Westermann parce 
qu'il se sentait indigne de les porter '. » Villenave, 
dans ses notes, est encore moins révérencieux, il 
écrivait qu'à cette fête, Carrier était l'âne chargé 
de reliques-. Quoi qu'il en soit, Barère provoqua 
les applaudissements de la Convention par ces 
paroles : « Je viens vous annoncer que la Vendée 
n'est plus'^. » 

Cependant Hentz et Prieur de la CôLe-d'Or 
étaient retournés à Paris et avaient conféré avec 
le Comité de Salut public. Barère ayant informé la 
Convention de leur retour, sur sa demande, il avait 
été décrété qu'à l'avenir il n'y aurait plus que cinq 
représentants délégués près l'armée de l'Ouest : 
Carrier, Bourbotte, Francastel, Pinet aine et Tur- 
reau; que deux d'entre eux accompagneraient les 
colonnes républicaines ; qu'il y en aurait un qui 
resterait à Saumur, un autre à Nantes, et le cin- 
quième dans un endroit central de façon à pou- 
voir correspondre aisément avec les autres'*. Ainsi 
Carrier n'était plus un simple délégué du Comité 

1. Courrier universel, du 14 frimaire an 111. Compte rendu du 
procès de Carrier. 

2. Notes de Villenave, collection G. Bord, f° 395. 

o. Réimpression du Moniteur, séance du 2 du 2° mois, 23 oc- 
tobre 1793, XVIII, 195. 
4. Eod., XVllI, 120. 



MONTAIGU, CHOLET, NAXTES 49 

de Salut public; il tenait ses pouvoirs de la Con- 
vention, puisque, ainsi qu'il le dit dans un de 
ses rapports, il avait été convenu, entre lui et ses 
quatre collègues, qu'il resterait à Nantes afin de 
se concerter avec le général Haxo pour la prise de 
Noirmoutieri. 



1. Rapport de Carrier sur les différentes missions qui lui ont 
été déléguées, in-8" ituprinié par ordre de la Convention, p. 13. 



CHAPITRE V 

DÉBUTS DE LA MISSION A NANTES 

Les membres de la Montas^ne généralement disposés à la cruauté 
envers les royalistes vaincus. — Carrier; Barère; Saint-Just. — 
Proclamation du Comité de Salut public et des représentants 
en mission dans l'Ouest excitant les armées aux massacres. — 
Carrier exécuteur des exterminations voulues par ses collègues. 
— La guillotine permanente à Nantes longtemps avant l'ar- 
rivée de Carrier. — Impuissance de l'opposition des royalistes 
habitant la ville, et, par conséquent, inutilité des persécutions 
dirigées contre eux. — Absurdité des mesures de terreur 
dirigées contre les fédéralistes qui formaient l'immense 
majorité des partisans du système républicain. — Véritables 
causes du redoublement et de l'extension de la Terreur à 
Nantes, au mois d'octobre 1793.1 — Les divisions du parti 
républicain dans les Sociétés populaires. — Chaux, GouUin, 
Forget. — Leur influence sur le choix du personnel des 
administrations et du Comité révolutionnaire. — Débuts du 
Comité révolutionnaire. Fermeture du club de la Halle. — 
Compagnie Marat. — Carrier, en arrivant à Nantes, a trouvé un 
personnel et des institutions pour terroriser les Nantais sans 
opposition possible de leur part. 

Carrier arrivait à Nantes dans un état d'esprit 
qu'on pourrait qualifierde manie homicide, puisqu'il 
ne voyait partout que grands coupables à punir, et 
que, pour lui, punir, c'était tuer par tous les 
moyens. Mais cet état desprit, dont on lui a fait 
un crime plus tard, ne lui était pas particulier. 
Tous les membres de la Montagne étaient, à des 
degrés divers, acharnés à la destruction des vaincus 
un peu par esprit de vengeance, mais surtout parce 
que la terreur était le moyen le moins dangereux 
et le plus facile d'assurer le maintien de leur 



I 



DÉBUTS DE LA MISSION 51 

tyrannie. Si Carrier avait, naturellement, le goût 
des représailles cruelles, les excitations à répandre 
le sang lui venaient d'assez haut pour qu'il ne 
pût pas s'inquiéter de se les voir jamais reprocher. 

Parlant au nom du Comité de Salut public, 
Barère avait dit, le 5 septembre 1793 : 

« Plaçons la terreur à l'ordre du jour, c'est 
ainsi que disparaîtront ces royalistes et ces 
modérés. Les royalistes veulent faire périr la 
Montagne. Eh bien! la Montagne les écrasera'. » 

Avec une autorité, ({ui dépassait celle de Barère, 
Saint-Just était allé plus loin encore dans son 
rapport du 19 du 1"' mois, 10 octobre 1793 : 
«Votre Comité de Salut public, placé au centre 
de tous les résultats, a calculé les causes des 
malheurs publics ; il les a trouvées dans la fai- 
blesse avec laquelle on exécute vos décrets... Il 
n'y a pas de prospérité à espérer tant que le 
dernier ennemi de la liberté respirera. Vous avez 
à punir non seulement les traîtres, mais les 
indifférents même; vous avez à punir quiconque 
est passif dans la Bépublique... Tout concourt a 
vous prouver que vous devez imposer les riches-. » 
La Convention tout entière avait applaudi à ces 
cruelles menaces. 

L'adresse du Comité de Salut public aux ar- 
mées, du 23 octobre 1793, contenait un alinéa 
ainsi conçu : «^ Les défenseurs de la Bépublique 
viennent de détruire les repaires des rebelles de 
la Vendée. Us ont exterminé leurs hordes sacri- 
lèges. Cette terre coupable a dévoré elle-même les 

1. Rp'nniiression du Moniteur, XVII, 231. 

2. Eod., XVIII, lOG. 



52 J.-R. CARRIER 

monstres qu'elle a produits. Le re^te va toniber sons 
la hache populaire '. » 

Peu après, deux proclamations signées Belle- 
garde, Ruelle, BoursaiiU, Fayau, Gillet et Méaulle 
étaient afiichées sur les murs de Nantes. 

L'une, du 25 octobre, adressée aux habitants de 
la rive droite de la Loire-Inférieure, leur disait : 
« Marchons ensemble, et noijons (/ans la Loh^e^ 
ou ejcterminotis sur la rive, les lambeaux de l'ar- 
mée catholique et royale. » 

L'autre, du 27 du même mois, félicitait en ces 
termes l'armée de ses victoires : « Braves sol- 
dats, vous avez mis tout à feu et à sang sur le 
territoire des brigands... il ne vous reste plus qu'à 
détruire une partie des scélérats que vous pour- 
suivez sans relâche. Bientôt vous allez les atteindre 
et les exterminer''-. » 

Les futurs accusateurs de Carrier écoutèrent, sans 
j)rotester, l'un des signataires de ces proclamations, 
Fayau, lorqu'il proposa d'envoyer en Vendée « une 
armée incendiaire atin que, pendant un an, nul 
homme, nul animal ne put trouver de subsistance 
sur ce sol-' ». 

La Convention a donc voulu et elle a ordonné 
l'extermination de tous ceux qui avaient pris part 
à la révolte des départements de l'Ouest. Le mot 
exterminer a un sens défini; il signifie tuer jusqu'au 
dernier. Or, comme il est impossible de tuer des 



1. Adresse signée : Robespierre, Hérault, Ganiot, Billaiid- Va- 
renne (Savary, il, 28'7). 

■1. EocL, II, 289. 

3. Réi7)7pi'ession du Moi'ifenr, XVllI, 377; Séance du 18 bru- 
maire an 11. 



DÉBUTS DE r.A MISSION 53 

milliers et des milliers d'iiiilividus avec des juges 
et des bourreaux, il faudra nécessairement que 
Carrier s'ingénie à trouver d'autres moyens. Il se 
rappellera son projet de Saint-Malo et la procla- 
mation de ses collègues : Noyons dans la Loire /es 
lamhcaiix de Varmée. 

Celui qui ordonne le crime, celui qui l'exécute, 
et les complices de l'un et de l'autre, sont égale- 
ment coupables. Tous les législateurs ont édicté 
contre eux la môme peine ; mais il importe, 
croyons-nous, avant d'entrer dans le détail des 
cruautés commises à Nantes par Carrier, de faire 
remarquer que ses collègues lui avaient confié la 
tâche la plus horrible qui se puisse imaginer et 
que, pour ne pas reculer devant elle, il fallait que 
les instincts les plus pervers aient été surexcités 
en lui par la manie de la destruction, qui est une 
des formes de la folie. Si pareille besogne lui avait 
été donnée, c'est qu'il avait paru capable de la faire. 

Lorsque, le 20 octobre 1793, Carrier vint s'éta- 
blir à Nantes, il n'y apporta pas la Terreur. Les re- 
présentants qui l'avaient précédé avaient déjà tout 
fait pour l'établir, comme on le verra dans le cours 
de ce chapitre. 

Depuis six mois, et même bien davantage, mais 
surfont depuis six mois, les royalistes étaient fort 
maltraités, et, pour eux, le système de la Terreur 
n'était pas une innovation. Au lendemain de l'in- 
surrection, la guillotine avait été dressée sur la 
place du Boutlay et y était demeurée en perma- 
nence i. Un grand nombre d'habitants de la ville 

1. La GiiilloUne et le Bourreau à Nantes, par A. Lallié {Revue 
historique de VOuesl, mars 1896). 



54 J.-B. CARRIER 

et des campagnes, soupçonnés de complicité plus 
ou moins directe avec les rebelles, ou même sim- 
plement (le sympathies pour leur cause, avaient 
été emprisonnés et donnaient à leurs parents les 
plus vives inquiétudes sur le sort qui leur était ré- 
servé. Un séjour ininterrompu dans la ville, depuis 
le commencement de l'année 1793, ne mettait per- 
sonne à l'abri d'une accusation de complicilé avec 
l'insurrection, et le tribunal criminel extraordi- 
naire écoutait volontiere les témoins qui char- 
geaient les accusés de cette sorte de crime. Le seul 
moyen pour un royaliste de faire de l'opposition à 
la Répiiblique était alors de gagner la campagne 
et de se mêler à ceux qui combattaient les armes 
à la main. Ceux des royalistes qui, ne voulant ou 
ne pouvant prendre ce parti extrême, étaient res- 
tés en ville, ne menaçaient aucunement la Répu- 
blique. Etroitement surveillés, exposés à toutes 
les délations, ils savaient que la moindre démarche 
hostile de leur part serait inutile et les perdrait 
sans profit pour leur parti. 

S'il n'y avait aucune raison de maintenir et d'ac- 
croître la terreur qui pesait sur les royalistes, il 
n'y en avait pas davantage de l'étendre à ceux des 
habitants de Nantes qui avaient pris part au mou- 
vement fédéraliste. Sauf quelques individus tarés, 
dont la politique consistait à exciter contre les gens 
riches, contre les gens à inot/p/is, comme on disait 
alors, les passions de la populace, pour s'élever 
par elle aux emplois, tous les républicains notables 
de Nantes, de même que ceux d'un grand nombre 
de villes de province, avaient été des fédéralistes. 
Ce nom on l'a déjà dit, synonyme de girondin, dési- 



DÉBUTS DE LA MISSION 55 

gnait les partisans d'une république où le pouvoir 
appartiendrait aux classes moyennes, et serait 
exercé par des gens éclairés, respectueux de la 
propriété de leurs amis politiques, et assez habiles 
pour tenir à une certaine distance le peuple sou- 
verain. 

Que des hommes, médiocres comme Carrier, 
fussent incapables de s'élever à la conception d'une 
révolution raisonnablement conduite, on le com- 
prend aisément, mais que les hommes des Comi- 
tés de la Convention, qualitiés si souventd'hommes 
d'Etat, se soient enfoncés dans la boue et dans le 
sang, voilà ce qu'on ne peut expliquer que par la 
peur de la canaille des sections et des tribunes, 
car ce n'est jamais de gaieté de cœur qu'un homme 
intelligent commet d'abominables cruautés. 

Les fédéralistes de Nanles avaient été et conti- 
nuaient d'être les soutiens les plus convaincus et 
les plus ardents de l'idée républicaine. Depuis le 
commencement de la Révolution, sous le nom de 
patriotes, ils avaient applaudi à toutes les destruc- 
tions opérées par la Constituante et la Législative. 
Ils avaient peuplé les Sociétés populaires, et occupé 
sans contestation tous les postes administratifs du 
Département, du District et de la Municipalit.('. Ils 
avaient persécuté le clergé catholique et séquestré 
plus lard les biens des émigrés. Ils avaient accueilli 
avec enthousiasme la ])roclamation de la Répu- 
blique, et suivi jusqu'au régicide la majorité alors 
girondine de la Convention. Les adresses envoyées 
de Nantes à cette Assemblée, pour la féliciter de 
la condamnation de Louis XVI, contiennent des 
signatures qu'on ne lit pas sans étonnement. 



R6 J.-B. CARRIER 

Le 31 mai ne leur avait pas enlevé leurs illu- 
sions, et ils ne désespéraient pas de voir la Con- 
vention, revenue à des idées plus modérées, s'oc- 
cuper de rendre la République habitable pour les 
gens de leur condition. 

Très ardents à combattre les royalistes insurgés, 
ils s'imaginaient que la Convention leur saurait 
gré du service immense qu'ils lui avaient rendu 
en empêchant les Vendt'ens de s'emparer de leur 
ville. Aucun Montagnard ne pouvait, en etTet, se 
vanter d'avoir porté au parti royaliste un coup 
aussi funeste que l'avaient fait, le 29 juin 1793, 
lors du siège de Nantes par l'armée vendéenne, 
les fédéralistes Baco, Coustard, Beysser et leurs 
amis. 

Les membres des divers corps administratifs 
avaient, il est vrai, signé, le 5 juillet 1793, un 
arrêté dans lequel l'autorité des représentants en 
mission était contestée ; mais cet arrêté, que justi- 
fiait dans une certaine mesure l'attitude assez 
louche qu'avaient eue, à Nantes, Gillet et Merlin, 
au moment du siège, ils l'avaient si platement 
rétracté, peu de jours après, qu'il fallait l)ien peu 
connaître les hommes pour croire que ceux-là 
pussent devenir dangereux. Le Montagnard Chou- 
dieu le reconnaît lui-même : «A la fin de juin, 
dit-il, des symptômes de fédéralisme commen- 
çaient à se manifester à Nantes; mais l'erreur ne 
fut pas de longue durée'. » 

Ce qui attira sur eux les vengeances , ce fut 
beaucoup moins le grief de leur résistance à la 

1. Mémoires et \otes de Choitdieu, Paris, Pion, 1897, p. iOl, 



DÉBITS DE LA MISSION 57 

Convention, qui n'avait pas dépassé, dans la Loire- 
Inférieure, celle de beaucoup d'autres départe- 
ments, que l'influence néfaste exercée sur les re- 
présentants en mission à Nantes par quelques 
intrigants avides et envieux. 

Nantes avait été Tune des villes de France où 
la bourgeoisie avait accueilli la Révolution avec le 
plus d'enthousiasme. Les premiers patriotes, et 
non les moins exaltés, appartenaient tous à des 
professions libérales, et étaient des proprii'taires, 
des hommes de loi, des négociants et des mar- 
chands. Les artisans et les gens du peuple ayaient 
été, au contraire, assez lents à s'émouvoir. 

Jusqu'au milieu de l'année 1790, il n'y avait eu 
qu'un seul club, celui des Capucins, dont la grande 
majorité était composée de gens honorés de l'es- 
time publique. Peu à peu, le nombre des adhé- 
rents s'était accru, et les gens, d'une condition 
sociale et surtout d'une valeur morale inférieures, 
s'y étaient fait admettre. Ceux-ci formaient natu- 
rellement la gauche de l'assemblée. 

Le moment arriva où cette gauche, choquée de 
voir ses membres dédaignés et combattus par des 
parleurs plus distingués que les siens, estima 
qu'elle délibérerait plus h l'aise dans un club par- 
ticulier, et elle avait essaimé dans une salle située 
auprès du Port-Communeau. Qui se ressemble 
s'assemble. Malgré la diflerence des milieux où 
ils s'étaient recrutés, très longtemps, néanmoins, 
les deux clubs avaient marché du même pas dans la 
voie révolutionnaire, et il serait difficile de dire 
lequel des deux devançait l'autre lorsqu'il s'agis- 
sait de provoquer quelque persécution contre les 



58 .T.-H. CARRIER 

catholiques en 1701 et en 1792, et contre les roya- 
listes en 1793. 

Après le 31 mai, les divergences s'étaient accen- 
tuées et le club du Port-Coin niuneau, devenu la So- 
ciété de Saint-Vincent, du nom de l'église où il 
s'était('tabli, avait professé ouvertement les idées de 
la Montagne, avec l'espoir très fondé que, la canaille 
tenant à Paris le haut du pavé, il en serait bien- 
tôt de même à Nantes. Le club des Capucins, trans- 
féré dans le local de la Halle, avait conservé les 
anciennes opinions du parti girondin. 

« Je dirai, — écrivait Chaux dans l'un de ses 
mémoires imprimés, — que dans la Société popu- 
laire des vrais sans-culottes de Nantes, dont je 
m'honore d'être un des fondateurs en 1790, j'émis 
les principes les plus purs... Le témoignage de 
cette Société est d'autant plus précieux que le feu 
sacré ne s'y éteignit jamais; qu'elle s'est montrée, 
dans tous les moments de crise, à la hauteur des 
circonstances; que c'est elle qui, au temps du fé- 
déralisme, lutta contre la faction liberticide '. » 

Pour les membres du Comité révolutionnaire, 
le Club de la Halle était, au contraire, « un club 
peuplé de gens prétendus comme il faut, c'est-à- 
dire de riches égoïstes, d'intrigants de toutes les 
couleurs, lié par ses opinions et ne faisant qu'un 
avec les Corps administratifs ; gangrené, non dans 
sa majorité, mais à coup sûr égaré par les intri- 
gants qui y dominaient... Qm; n'a-t-on pas fait 
pour détruire le Club de Vincent-la-Montagne? 
N'a-t-on pas osé qualifier ses membres d'anar- 

1. C/iau.i au peuple français, p. 6. 



DÉBUTS DE LA MISSION 59 

chistes, d'agitateurs du peuple, parce qu'ils se 
montraient les amis chauds de l'égalité ^ » 

« 11 existe à Nantes, écrivait Philippeaux, au 
mois de septembre 1793, deux Sociétés patrio- 
tiques. Tune composée de vrais sans-cn lottes, 
francs et vigoureux républicains, dont je n'ai que 
du bien à dire, l'autre où l'esprit public n'est pas 
à la même hauteur '. » 

A la Société des Sans-Culottes, où se trouvaient 
réunis tous les démagogues en quête de places, 
régnaient deux hommes très supérieurs aux antres 
membres par leur intelligence, et qui s'appelaient 
Chanx et Goullin. Le premier avait été commer- 
çant et avait fait banqueroute; le second était un 
créole ruiné, léger, paresseux, ami du plaisir, et 
n'ayant, pour faii'e figure dans le monde, d'autre 
ressource que le jeu. Il excellait au tric-trac ; mais 
ce genre d'habileté ne l'avait rendu célèbre que 
dans les cafés, et, plein de confiance en ses talents, 
il aspirait à plus ample renommée. 

A ces deux ambitieux également dépourvus de 
scrupules et de convictions, tous les moyens étaient 
bons pour se pousser dans le monde. La méses- 
time publique leur pesait autant que la pauvreté, 
et ils ne pouvaient pardonner à personne d'être 
riche et considéré. De pareils hommes deviennent 



■1. Compte rendu au Dislricl par les memhi'es du Comité ré- 
volutionnaire de Nantes, fin nivôse an II, p. 3. 

2. Rapport de Philippeaux, inséré dans le Défenseur de la 
Vérité du 28 septembre, 1193, p. 644. Cette rivalité des deux So- 
ciétés est exposée dans une longue adresse de Vincent-la-Mon- 
tagne à la Convention, dont lecture fut donnée à la Convention, le 
2.i ûoréal an II (Réimpression du Moniteur, XX, 473, et p. 12 et 14 
de la brocliure petit in-4", imprimée, à Nantes, chez Brun aîné). 



60 J.-B. CARRIER 

des fléaux quand le malheur des temps les élève 
et les rend tout-puissants. 

L'influence et Fautorité leur étaient échues de la 
façon la plus facile a expliquer. Les représentants 
en mission n'avaient pas des intelligences illimi- 
tées comme leurs pouvoirs. Quand ils arrivaient 
dans un pays où ils ne connaissaient personne, 
ils s'enquéraient, auprès des membres influents 
et bien pensants des Sociétés populaires, de tout 
ce qu'ils avaient int('rèt à savoir : état des esprits, 
ressources matérielles, fonctionnaires bons à des- 
tituer, patriotes disponibles pour les emplois va- 
cants. Chaux et Goullin leur avaient été naturel- 
lement désignés comme des hommes eh qui ils 
pouvaient avoir toute confiance, et ils étaient de- 
venus les secrétaires attitrés de Gillet et de Philip- 
peaux. Dans cette situation, il n'était pas besoin 
d'avoir autant d'esprit qu'ils en avaient pour arri- 
ver bien vite à imposer à Ciillet et à Philippeaux 
leurs propres idées sur les hommes et les choses. 
Ruelle, Méaulle, Cavaignac, arrivés à Nantes un 
peu plus tard que Gillet et Philippeaux, et par 
conséquent plus dépaysés encore, ne purent qu'em- 
boîter le pas derrière leurs deux collègues. 

Quel rêve et quelle aubaine, pour des aventu- 
riers comme Chaux et Goullin, d'avoir à leurs 
pieds une ville tout entière et surtout les (triches 
égoïstes ') qui les méprisaient naguère! Avec un 
merveilleux instinct, ils devinèrent que, en pré- 
sence des représentants, les administrations dépar- 
tementale et municipale ne pouvaient jouer qu'un 
rôle secondaire, et que le Comité révolutionnaire, 
auquel ressortirait toute la police de la Ville, par 



DÉBUTS DE LA MI8SI0N 61 

l'application de la loi des suspects, ne tarderait 
pas a devenir, par la force des choses, l'autorité 
prépondérante. Pour plus de sûreté, néanmoins, 
et d'accord avec un petit marchand nommé Forg'et, 
comme eux ruiné, mais orateur écouté à la Société 
populaire, et geôlier de la grande prison des 
Saintes-Glaires, ils prohtèrent delà loi du 27 août, 
qui ordonnait le renouvellement des administra- 
teurs fédéralistes, pour faire entrer au Département 
et à la Municipalit(' des hommes aussi faihles que 
nuls, en même temps qu'ils se faisaient nommer 
eux-mêmes membres du Comité révolutionnaire. 
Il est parfois aussi diflicile de prophétiser sur le 
passé que sur l'avenir, et de dire ce qui serait 
arrivé en l'absence de telle circonstance donnée; 
mais rien n'interdit de supposer que la ville de 
Nantes n'eût point connu toutes les horreurs qui 
l'ont affligée, si les administrations n'avaient pas 
été composées d'êtres pusillanimes comme Minée, 
président du Département, incapables et grossiers, 
comme Renard élevé à la mairie. Carrier n'était ni 
résolu, ni réfléchi, et brave encore bien moins. Il 
allait à l'aventure, et cédait plus à ses instincts de 
bête fauve qu'il ne raisonnait son rôle d'extermi- 
nateur. Les hommes ainsi faits sont peut-être ceux 
qui se laissent le plus aisément déconcerter par 
les obstacles. Je n'ai vu nulle part qu'il ait tenu 
rigueur au général Boivin, pour avoir refusé de 
faire fusiller trois cents habitants de Nantes por- 
tés sur une liste arrêtée par le Comité révolution- 
naire, et le jour où l'oflicier municipal Champe- 
nois, qui n'était point un élu du peuple, et tenait 
simplement ses fonctions de Kuelle et de Gillet, 



62 J.-B. CARRIER 

releva avec énergie un outrage personnel de Car- 
rier, celui-ci lui offrit son amitié. 

Dans la matinée du 10 octobre, Pliili])i>eaux et 
Méaulle avaient renouvelé l'administration du Dé- 
partement. Gillet et Ruelle avaient, le même jour, 
renouvelé la Municipalité et, le lendemain, ils 
avaient installé le nouveau Comité révolutionnaire. 

Aussi Carrier pourra-t-il écrire avec raison, plus 
tard : « Presque tous les témoins déclarent que Je 
Comité révolutionnaire a répandu la terreur dès 
l'instant de sa formation, et qu'il l'a maintenue 
jusqu'à sa dissolution. Or ce n'est pas moi qui ai 
formé ce Comité. Je ne suis entré à Nantes qu'un 
mois (exactement dix jours) après sa formation, et 
j'ai quitté cette commune quatre ou cinq mois 
avant sa dissolution'. » 

En usant simplement de la loi des suspects, le 
Comité révolutionnaire avait tous les habitants 
de la ville de Nantes à sa discrétion, puisqu'il 
pouvait faire emprisonner tous ceux qu'il lui plai- 
rait de désigner; mais la tyrannie est ombrageuse, 
et, si elle ne se soucie guère des malédictions de 
chacune de ses victimes, il lui importe que ces ma- 
lédictions ne se propagent pas dans des lieux où 
elles pourraient rencontrer des échos plus ou 
moins reteiitissants, et former ainsi cette puis- 
sance qu'on appelle l'opinion publique. Un arrêté 
des représentants, enregistré par le Comité révo- 
lutionnaire au procès-verbal de sa seconde séance, 
ordonna la fermeture du Club de la Hall(% et l'un 
des membres de ce Comité, Louis Naux, fut chargé 

1. Suite du rappoii de Carrier, représentant du peuple, sur 
sa >nission dans la Vendée, p. S. 



DÉBUTS DE LA MISSION 63 

de l'exécuter. La même décision fut prise, le lende- 
main, à l'égard de toutes les Chambres littéraires ^ 

Il suffit de nommer la Compagnie Marat pour 
évoquer les plus cruels souvenirs tle ce temps-là. 
Dans sa séance du 14 octobre (23 vendémiaire) le 
Comité révolutionnaire, arguant de son impuissance 
à faire exécuter par les commissaires de police 
toutes les arrestations qu'il se proposait d'ordon- 
ner, prenait un arrêté ainsi conçu : « Les citoyens 
Chaux et Goullin se rendront de suite chez les 
représentants, à l'etlet de se concerter avec eux sur 
ce qu'il est permis de faire dans la circonstance, 
soit par la création d'une compagnie attachée au 
Comité, soit de toute autre manière'. » 

Ainsi, une semaine avant l'arrivée de Carrier, 
le Comité révolutionnaire était composé de terro- 
ristes, les administrations d'amis complaisants de 
ces terroristes, et les républicains, qui avaient 
conservé quelques notions de la justice, étaient 
réduits à l'impuissance d'élever la moindre plainte. 
Carrier avait tout ce qu'il pouvait souhaiter pour 
se livrer à l'aise à l'assouvissement de sa haine du 
parti modéré : une autorité sans bornes, des con- 
seillers avisés, capables de tout, animés des 
mêmes passions que lui, et des victimes à son 
choix, parmi les riclies de la ville, et parmi les 
vaincus de l'armée royaliste, qui commeucèrent à 
affluer à Nantes à la lin d'octobre 1793. 

1. Procès-verbal du Comité révoLuUonnuire, 12 et 13 octobre 1793. 
Le mobilier du Club, qui valait plu.s de vingt mille livres, fut 
peu après volé et dispersé [Pièces remises à la Commission des 
Vingt el Un, p. 16). 

2. Procès-verbal du Comité, ï° 3. — Voir aussi : la Compac/nie 
Marat et autres auxiliaires du Comité révolutionnaire de Nantes, 
par A. Lallié {Revue de VOuest, juillet 1891}. 



CHAPITRE VI 

LE MAXIMUM. — COUSTARD. — LA COMPAGNIE MARAT 



Premiers rapports de Carrier avec le Comité révolutionnaire de 
Nantes. — Le décret du maximum sur les denrées de première 
nécessité. — • Violent discours de Carrier à propos de ce décret. 
— Réponse du commissaire civil Pelé. — Imprécations de Car- 
rier contre les habitants de Nantes. — Tentative de Ruelle 
pour calmer sa fureur. — Approbation donnée par Carrier et 
par Francastel à la formation de la Compagnie Marat. — Le 
représentant Coustard. — Son arrestation et son envoi à 
Paris. — Arrêtés de Carrier et Francastel portant établisse- 
ment de deux tribunaux révolutionnaires. 

Les rapports du représentant avec le Comité 
révolutionnaire commencèrent aussitôt son arrivée. 
Le 20 octobre, Carrier appelait son attention sur 
des prisonniers venus de Tiffauges. S'agissait-il de 
les faire fusiller? C'est possible; dans la lettre déjà 
citée au Comité de Salut public, datée du même 
jour, il disait : « Je vais faire en sorte aujourd'hui 
de faire fusiller les grands coupables », ajoutant : 
« Tout ira, mais f. .., il faut des exemples ter- 
ribles ^ » Cette exécution, si elle a eu lieu, n'a 
laissé aucune trace. 

Le lendemain, c'était le Comité qui faisait appel 
à la vigilance des représentants. Le procès- verbal 
de la séance porte : « Différentes mesures de 
sûreté générale très urgentes, appuyées d'instruc- 
tions et informations, envoyées et recommandées 

l. Revue rétrospective, V, p. 107. 



LE MAXIMUM. — COLSTARD. LA COMPAGNIE MARAT 65 

aux représentants du peuple. » La nature de ces 
mesures n'est point indiquée. On lit aussi, quelques 
lignes plus bas : « Liste de ceux qui nous pa- 
raissent les plus coupables, et dont nous avons 
envoyé les noms aux représentants du peuple sur 
leur demande. » 

Des inférieurs, qui savent se faire écouter, 
deviennent bien vite aussi puissants que leurs 
maîtres, et c'était le cas des membres du Comité 
révolutionnaire dont l'autorité était subordonnée 
a celle des représentants. Carrier eut le bon sens 
vulgaire de comprendre que, nouveau venu à 
Nantes, il ne pouvait être bon juge des dénoncia- 
tions qui lui étaient adressées, et il laissa le Comité 
libre de faire emprisonner tous les citoyens qu'il 
lui plairait de considérer comme suspects. Fran- 
castel, qui arriva à Nantes cinq ou six jours plus 
tard ^ pour aider Carrier à sans-culottiser cette 
ville, ne suivit pas une autre conduite. 

Le décret du 29 septembre 1793-, fixant le prix 
maximum des denrées de première nécessité, 
n'était pas encore appliqué à Nantes. Ce décret 
était absurde, puisque, sous prétexte de frapper 
les riches, comme le demandait Saint-Just, et de 
u tuer l'aristocratie mercantile », comme on disait 
à Arras dans l'entourage de Lebon, son résultat 
inévitable était de faire souffrir les petites gens, en 
accroissant la disette. Dans la pratique, il ne fut 

1. « Je me rends à Nantes, écrivait, d'Angers, Francastel au 
Comité de Salut public, que je vais m'etforcer avec Carrier 
de sans-culottiser et républicaniser complètement. » 24 oc 
tobre 1793, 3 brumaire {Recueil des actes du Comité de Salul 
public, VII, 612). 

2. Réimpression du Moniteur, XVIII, lu 

5 



66 J.-B. CARRIER 

ojjservé jamais [que par des vendeurs qui crai- 
gnaient les dénonciations de leurs aciieteurs ; 
ceux-là donnaient leurs marchandises, comme on 
cède à un voleur qui demande la bourse ou la vie. 

Ce décret fournit à Carrier le sujet de sa pre- 
mière harangue. Nouveau venu, on ne le connais- 
sait pas encore, quand il enlra, le 2 brumaire, 
23 octobre, à la séance de la Commission dépar- 
tementale, et prononça un discours que le procès- 
verbal résume aiusi : 

i< Vous passez le temps en délibérations futiles, 
tandis que vous devriez agir; vous discutez et le 
peuple souffre. Vous énoncez des opinions et vous 
avez la loi qui doit vous guider et dont l'exécution 
n'admet pas de délais. Je ne la connais pas, cette 
loi. Absent depuis quatre mois de la Convention 
nationale, mon unique occupation a été de com- 
battre, de poursuivre sans relâche, les fédéralistes, 
les contre-révolutionnaires de tous les genres, et 
les brigands de la Vendée; mais le décret existe. 
Quoi ! des riches égoïstes, des spéculateurs avides, 
des vampires, qui ont sucé le sang du peuple, 
jouissent tranquillement de leurs rapines, des im- 
menses provisions qu'ils ont faites, tandis que le 
peuple, dont le travail a fait leur fortune, manque 
des objets les plus nécessaires, et c'est le peuple^ 
qui a prodigué son sang pour la défense de la pa- 
trie, pour le maintien de la liberté et de l'égalité, 
et qui a toujours été l'appui de la Révolution, 
qui la soutient encore ! Ceux qui ont fait passer des 
secours aux brigands de la Vendée, pour leur 
donner un roi, nagent dans les délices. Citoyens 
administrateurs, vous le souffrez; mais je dois 



LE MAXIMUM. COUSTARD. — LA COMPAGNIE MARAT 67 

VOUS dire que le peuple français a manifesté sa 
volonté suprême : ordonnez que la loi du maximum 
soit exécutée demain. Que la hache enfonce les 
magasins qu'on refusera d'ouvrir; que le peuple, 
la loi à la main, s'approvisionne librement, et si 
quelqu'un ('tait assez hardi pour se refusef au nom 
de la loi..., dénoncez-le, et sa tête coupable tom- 
bera sous le glaive national. » 

Il lui fut répondu que, la veille encore, la Com- 
mission administrative établie près l'armée avait 
vendu au-dessus du maximum, et pour le compte 
de la Képubliqne, des bestiaux saisis sur les bri- 
gands. 

Un peu décontenancé par cette réponse. Carrier, 
qui n'admettait pas que la disette des blés fût le 
résultat des incendies allumés sur tous les points 
du territoire insurgé, et des dilapidations de toutes 
sortes des chefs militaires, attaqua alors très vive- 
ment les commissaires civils, dont les mesures 
inopportunes avaient laissé perdre des quantités 
considérables de grains. L'un d'eux, nommé Pelé, 
lui tint tête très courageusement, et, en défini- 
tive, il fut décidé qu'on enverrait les commissaires 
civils sur la rive gauche de la Loire. La Commis- 
sion départementale prit ensuite quelques mesures 
d'une exécution plus ou moins impossible', et 
Carrier se retira sans doute très fierde sa harangue. 
Si la populace affamée ne gagna rien à ces me- 
sures, elle eut du moins la satisfaction d'espérer 
que les riches seraient pillés et ne tarderaient pas 
à être ruinés. 

Registre de la Goininission départeiiieutale i'°' 98 et suiv. 



68 .r.-R. CARRIER 

Lo représentant Ruelle, qui se trouvait encore 
à Nantes', essaya inutilement de calmer sa fu- 
reur. Giraucl, directeur de la poste, rapporte que, 
six jours après l'arrivée de Carrier, il le vit en- 
trer chez Ruelle, où il se trouvait et « qu'il 
l'entendit proférer les imprécations les plus dégoû- 
tantes contre les habitants de Nantes, et princi- 
palement contre les marchands et les négociants. 
Carrier déclara en jurant que, si les marchands 
et négociants ne lui étaient pas dénoncés sous peu 
de jours, il les ferait tous incarcérer, et ensuite 
décimer pour être guillotinés ou fusillés. Le ci- 
toyen Ruelle lui ayant observé que ce qu'il avan- 
çait était injuste et barbare. Carrier le traita de 
bougre de révolutionnaire à l'eau douce, en con- 
tinuant ses effrayantes menaces-». 

Giraud dit, à ce propos, que Ruelle habitait la 
maison La Villestreux, place de la Petite-Hol- 
lande, dite alors de rEj)eron. Carrier et Francas- 
tel l'habitaient également. C'était l'une des 
plus belles de la ville, et des appartements avaient 
été réquisitionnés pour loger les représentants en 
mission. 

Ce qui était plus grave que des imprécations, 
ce fut l'approbation donnée par Carrier à la forma- 
tion de la Compagnie Marat, instituée sur la de- 
mande du Comité révolutionnaire, comme je l'ai 
déjà dit, et composée de membres choisis par Goul- 
lin. Francastel signa avec Carrier, le 7 brumaire, 

1. M. Levnt mentionne une dénonciation, datée du 5 brumaire, 
envoyée à Brest et signée de Carrier et de Ruelle (Histoire de 
Brest pendiinl lu Terreur, p. 112). 

2. Pièces remises à la Commission des Viiu/t et Un, p. SO. 



LE MAXIMUM. COUSTARD. LA COMPAGNIE MARAT 69 

28 octobre, des pouvoirs individuels, qui permet- 
taient à chacun des membres de cette Compagnie 
de faire, à Nantes et dans le département, des 
visites domiciliaires et des arrestations, sous la 
seule condition, qui était une garantie dérisoire, 
de conduire au (Comité révolutionnaire les per- 
sonnes arrêtées, et, par conséquent, sans mandat 
préalable du Comité', 

Le môme jour, 7 brumaire, 28 octobre, Carrier 
écrivait à la Convention que l'on venait de s'em- 
parer de la personne de « l'ex-député Coustard, 
et qu'il le faisait conduire de suite à Paris- ». 

De tous les patriotes de Nantes, Coustard avait 
été celui qui avait propagé avec le plus d'ardeur 
les opinions révolutionnaires. Dans les adminis- 
trations, dans les Sociétés populaires, dans les 
rangs de la garde nationale, il s'en était fait le 
champion et le porte-drapeau. Il avait été l'adver- 
saire résolu de la noblesse et du clergé réfractaire 
et, sauf qu'il n'avait pas voté la mort dans le procès 
du roi, il avait parfaitement justilié la coniiance 
des électeurs (|ui l'avaient élu successivement à la 
Législative et à la Convention. Envoyé en mission 
dans la Loire-Inférieure, au mois d'avril 1793, il 
avait bravement payé de sa personne dans divers 
engagements avec les rebelles. Au mois de juin, 
il avait été l'auxiliaire le plus actif de Baco, dans 
l'organisation de la défense de Nantes menacé par 

i. Voir : la Compagnie Maral et autres auxiliaires du Comité 
révolutionnaire, par A. Lallié {Revue de l'Ouest, numéro de juil- 
let 1897). 

2. Lettre lue à la séance du 11 brumaire an II {Réimpression 
du Mo7iifeur, XVIll, 31!) ; Recueil des actes du Comité de Salut 
public, VIII, 83). 



70 J.-R. CARRIER 

l'armée vendéenne, et, le jour du siège, son 
émule en bravoure. Il n'en avait pas moins été 
dénoncé, le 18 juin, à la triiîune de la Convention, 
comme complice des rebelles, par Marat et Robes- 
pierre ^ et invité à revenir à Paris pour se justi- 
fier. Resté à Nantes, uniquement pour les tra- 
vaux de la défense, car il avait refusé de s'associer 
au manifeste girondin du 5 juillet, il avait été, en 
même temps que Beysser, le 18 juillet, mis hors 
la loi et décrété d'accusation^. Ce décret lui ayant 
semblé devoir être l'effet d'une erreur, il avait 
aussitôt écrit à la Convention qu'il n'était resté à 
Nantes que parce qu'il y avait des dangers à cou- 
rir, et que, d'ailleurs, le défaut d'avoir déféré à 
l'ordre du rappel ne devait pas, légalement, avoir 
contre lui d'autre consi'quence que de le faire 
considérer comme démissionnaire-^. Quinze jours 
plus tard, son collègue Gillet faisait parvenir à la 
Conventi(m un rapport dans lequel il parlait de sa 
conduite de la façon la plus élogieuse, et détrui- 
sait les allégations portées contre son fédéra- 
lisme^. 

Confiant dans ces assurances, il continuait de 
résider à Nantes, lorsque, le 21 septembre, il fut 
dénoncé au tribunal criminel par des officiers muni- 
cipaux de Nantes, comme ayant eu des intelligences 
avec les rebelles. La dénonciation n'avait aucun 
fondement sérieux: un certain Paulé, lieutenant 



4. Réimpression du Moniteur, XVI, 684. 

2. Eod., XVII, 152 et 167. 

3. Lettre du 21 juillet 1793, Aulard {Recueil des actes du Comité' 
de Sfdvt public, V. 330). 

4. Lettre du 8 août, ibid., V, 54. 



LE MAXIMUM. COUSTARD. LA COMPAGNIE MARAT 71 

d'un bataillon de IMaine-et-Loire, étant en recon- 
naissance sur la route des Sables, auprès de Ville- 
neuve, avait causé avec quelques individus du parti 
des rebelles, qui lui avaient dit savoir, de bonne 
source, qu'il y avait un représentant qui trahissait, 
et que ce représentant était Coustard. Phelippes, 
comme président du Tribunal criminel, s'était 
contenté de recevoir la déposition de Paulé, et avait 
marqué, sur son registre, son refus de faire arrêter 
Coustard par ce motif qu'il n'était pas déchudesa 
qualité de représentant. «Considérant, ajoutait-il, 
qu'un décret d'accusation n'est pas une convic- 
tion, il y avait lieu seulement de renvoyer aux 
représentants en mission à Nantes la dénonciation 
des officiers municipaux ^ » Gillet et Philippeaux 
avaient, en termes peu favorables, signalé et trans- 
mis le procès-verbal au Comité de Salut public, en 
faisant remarquer toutefois que la Convention seule 
pouvait autoriser les poursuites 2. 

Quand parvint à Nantes le décret du 3 octobre, 
qui ordonnait le renvoi, devant le Tribunal révolu- 
tionnaire, de Coustard et des autres députés giron- 
dins, ses nombreux amis s'émurent. Ils se cotisèrent 
pour lui procurer les ressources dont ilavaitbesoin, 
et ils préparèrent son embarquement secret sur un 
navire américain en partance dans le port. Mal- 
heureusement, quoiqu'il fût père de famille et qu'il 
approchât de la soixantaine, il avait conservé, de 
sa vie de créole, le goût des amours faciles. La 
punition des hommes qui ont trop aimé les femmes, 
dit Joubert,est de continuer de les aimer jusqu'à 

1. Registre du Tribunal criminel de Nantes, 23 septembre 1793. 

2. Lettre du 24 septembre n93(Aulard, Recueil, VII, 46). 



72 



.l.-B. CAKKIER 



l'extrême vieillesse; or Coustard était fort épris, 
à ce moment, d'une jolie blonde, qui vendait du 
tabac dans un magasin situé sur la Fosse. Plusieurs 
jours s'écoulèrent avant qu'il l'eût décidée à l'ac- 
compagner dans sa fuite'. Carrier, informé de ces 
circonstances, n'avaitgarde de négliger, en le faisant 
arrêter, l'occasion de se venger, sur lui, de son 
insuccès dans la recherche de ses autres collègues 
fugitifs. J'ai rencontré, par hasard, une lettre ainsi 
conçue datée de Nantes, le 29 octobre 1793: 
«Coustard a été arrêté hier, à son domicile. lia 
dit que, depuis longtemps, il s'attendait à ce qu'on 
vint le chercher; que, s'il était coupable, il fallait 
le guillotiner, mais que sa conscience ne lui repro- 
chait rien. Il est parti de suite pour Paris. Les 
membres du Comité révolutionnaire augurent bien 
de lui et disent qu'il s'en tirera. Tant mieux pour 
lui '-. » Carrier, qui en savait plus long que les 
membres du Comité révolutionnaire, savait bien 
qu'il l'envoyait à la guillotine. Traduit le 6 no- 
vembre, 16 brumaire, .devant le Tribunal révo- 
lutionnaire, en compagnie de Philippe-Egalité, 
aucun témoignage ne fut produit contre lui ; il 
n'en fut pas moins coudamné et exécuté aussitôt ^. 
Quoique lajustice révolutionnaire tendîtàdevenir 
de plus en plus expéditive, Carriertenait en mince 
estime ce.moyen formaliste de se défaire des contre- 
révolutionnaires, parce qu'il ne les frappait qu'un 

1. Notes manuscrites des papiers de M. Dugast-Matifeux 
(Bibliothèque de Nantes). 

2. Lettre du citoyen Saniec, ou Sauloi, au citoyen Danglade à 
Paimbœuf (Arch. départ.). 

3. Wallon, Histoire du Tribunal révolutionnaire de Paris, II, 
20 et 482. 



LE MAXIMUM. — COISTARIJ. L4 COMPAGNIE M ABAT 73 

à un, OU par petits lots. Une laissa pas, néanmoins, 
de se joindre à Francastel pour établir à Nantes 
deux nouveaux tribunaux investis du droit déjuger 
révolutionnairement. 

Le premier, établi par arrêté du 9 brumaire 
an II, 30 octobre 171)3, consistait en une section 
nouvelle, ajoutée au Tribunal criminel, et compo- 
sée d'un président et de cinq juges. Sa compé- 
tence était, à vrai dire, indéfinie pour tous les 
actes contre-révolutionnaires. 

Le second, établi par un arrêté du lendemain, 
et qualifié Commission militaire, était plus spécia- 
lement chargé de juger les prisonniers vendéens 
amenés à Nantes par la force armée. Cette Com- 
mission ne tardera pas à juger les suspects de 
toutes sortes, et ne sera pas autre chose qu'un 
second Tribunal révolutionnaire ^ Ces deux tribu- 
naux, dont le premier fut présidé parPhelippes, et 
le second par Lenoir, ne doivent pas être confondus 
avec la Commission militaire établie au Mans, et 
venue a Nantes. Ce troisième tribunal, dont le 
président était un officier des bataillons de Paris 
nommé Bignon, ne siégea que beaucoup plus tard 
à partir du 9 nivôse, 29 décembre 1793. 

¥ 

1. Voir ces deux arrêtés dans la Justice révolutionnaire à 
Nantes et dans la Loire-Inférieure, par A. Lallié. Nantes, Cier, 
18%, p. 77 et 150. 



CHAPITRE Vil 



LA PREMIERE NOYADE 



Voyage de Carrier à Angers. — Sa lettre du 12 brumaire au 
Comité de Salut public annonçant qu'il prépare de grandes 
mesures. — Carrier seul représentant à Nantes. — Puissance 
de Chaux et de GouUin. — Ils sont antipathiques à Carrier. — 
Les vrais amis du représentant. — La terreur exercée par 
deux groupes différents. — Arrêtés divers ordonnant : la visite 
des navires en partance ; l'augmentation de la solde des gardes 
nationales ; l'emprisonnement des négociants et gens d'esprit. 
— Envoi à Paris des cent trente-deux notables nantais. — . 
Inauguration de l'église Sainte-Croix comme nouveau local des 
séances de la société Vincent-la-Montagne. — Discours de Car- 
rier contre le sacerdoce catholique. — Noyade de prêtres 
enfermés dans un bateau. — Annonce de cet événement par 
une lettre lue à la Convention. — Reproches de modération 
adressés par le Comité de Salut public aux représentants en 
mission dans l'Ouest. — Fête de la Raison. — Le souper chez 
Forget. — Comment Carrier recevait les membres des adminis- 
trations qui venaient l'entretenir desatfaires publiques. — Ordre 
de Carrier relatif à une mesure grave dont le but n'est pas spé- 
cifié. — Lettre abominable de Francastel. 



Les sans-culolies n'étaient pas comme les gens 
de qualité des Précieuses ridicules; le don de tout 
savoir sans avoir rien appris leur manquait. 
Léchelle, d'ailleurs incapable d'apprendre quoi que 
ce fût, n'avait point étudié l'art de la guerre, et 
on ne tarda pas à s'en apercevoir. Son incapacité 
avait permis aux rebelles de s'emparer de Laval, 
et l'armée républicaine battait en retraite sur le 
Lion d'Angers^ A cette nouvelle, les représentants 

1. Laval, pris par les rebelles, 4 brumaire, 2.5 octobre, puis 
retraite sur le Lion-d'Angers. Voir Savary, t. U, p. 304 et 306. 



LA PREMIÈRE NOYADE 75 

pensèrent que leur présence serait utile à Angers, 
et ils s'y rendirent aussitôt. Les citoyens Colas et 
Brillaud, lisons-nous dans une note du 11 bru- 
maire, 1" novembre, venus pour conférer avec les 
représentants, il leur a été répondu que Carrier 
Turreau et Francastel venaient de partir pour 
Angers. Ainsi s'explique que Carrier ait daté 
d'Angers le 12 brumaire, 2 novembre', une très 
longue lettre au Comité de Salut public, dans 
laquelle il rendit compte de sa conduite depuis 
plusieurs semaines. C'est dans cette lettre qu'il 
se porta garant du civisme de l'armée de Mayence 
qui avait été, selon lui, calomniée. Les soldats de 
cette armée, dit-il, incendient et fusillent avec une 
telle ardeur qu'ils ne laissent que des ruines sur 
leur passage. 

Il y disait aussi : 

(( Les grandes mesures ont sauvé la liberté... 
Fortement pénétré de ces principes, je les mets 
en pratique avec cette fermeté républicaine qui 
ne voit que l'image de la patrie déchirée, et qui en 
rajuste hardiment les lambeaux. J'ai fait arrêter et 
désarmer tous les gens suspects de Nantes; tous 
les grands et gros coquins sont dans des cachots. 
.Ifi vais, prendre des ?)ie>iures ultérieures dont je vous 
ferai part : vous jugerez si elles sont révolution- 
naires. Je prends l'engagement de ne pas laisser 
sur pied, dans quelques jours d'ici, un seul 
contre-révolutionnaire, un seul accapareur dans 
Nantes, malgré la fourmilière qui peuplait cette 
commune^. » 

\. Hevue rélrospective, 2° série, V, 115. 
2. Eod.,\,l2i. 



1 



76 



J.-B. CARKIËIl 



Le 15 brumaire, 5 novembre 1793, Garrier était 
de retour à Nantes. Conformément au décret qui 
les avait accrédités auprès de l'armée de l'Ouest, les 
quatre réprésentants avaient, on l'a vu, décidé, d'un 
commun accord, que Bourbotte et Turreau sui- 
vraient les colonnes de l'armée, que Francastel 
resterait à Angers pour l'entretien de la corres- 
pondance intermédiaire, et que Carrier se rendrait 
à Nantes pour y concerter, avec le général Haxo, la 
prise de Noirmoutier'. 

Sollicité de se rendre à Rennes à ce moment, il 
répondait le 15 brumaire, 5 novembre : « Je suis 
seul à Nantes ; je ne puis me rendre à Rennes. 
J'arrive d'Angers'-. » 

Carrier, jusqu'alors, n'avait, ostensiblement du 
moins, guère agi sans le concours d'un ou de 
plusieurs de ses collègues. Les arrêtés et les ordres 
antérieurs au 15 brumaire (5 novembre), signés de 
lui, portent tous plusieurs signatures. Revenu seul 
d'Angers, à lui seul appartenait l'exercice du des- 
potisme que la Convention lui avait conlié, et rien 
ne s'est fait à Nantes qu'il ne l'ait voulu ou permis. 
La présence momentanée, dans cette ville, de 
quelques représentants n'entama en rien son au- 
torité, parce que ces représentants ne tirent que 
la traverser à titre de voyageurs. Indifférents à 
des événements, dont ils n'avaient ni la conduite, 
ni la responsabilité, il ne paraît pas qu'aucun 

1. Rapport de Carrier sur les différentes missions, qui lui on 
e'té délégue'es, p. H. 

2. Archives nationales. Cette déclaration qu' «il arrive d'An- 
gers », fixe, à mon avis, au 12 et non au 22 brumaire, la date de 
la lettre d'Angers, qui, selon M. Aulard, serait du 22 {Recueil 
des actes du Comité de Salut public, VlU, 371). 



LA PREMIÈRE NOYADE 77 

d'eux, comme lavait fait Ruelle, ait essayé de 
calmer sa fureur homicide, et d'attirer sur lui, au 
moins dans les premiers temps, le blâme du Go- 
mité de Salut public. Il est probable que l'une et 
l'autre tentative auraient e'té inutiles. 

Au début de son séjour à Nantes, où il ne con- 
naissait personne, Carrier avait naturellement, 
et tout autre en eût fait autant, suivi les inspirations 
du Comité révolutionnaire institué avant son arrivée 
par Philippeaux. Chaux et Goullin, en qualité de 
simples membres de ce Comité, auraient été déjà 
très puissants, mais ils avaient de plus l'autorité 
que leur donnait leur influence à la Société popu- 
laire, oii leurs volontés et même leurs caprices 
étaient acceptés sans contrôle. Cette circonstance 
seule peut expliquer comment ils arrivèrent si vite 
à annihilcren failles diverses administrations cons- 
tituées, et à concentrer dans leurs mains la direc- 
tion de tous les services publics. Ce qui leur plaisait 
dans l'exercice de la terreur, c'était surtout de pres- 
surer et de faire trembler les nobles et les bour- 
geois de la ville dont ils avaient, en leur qualité de 
déclassés, essuyé les dédains. Mais quoi qu'ils aient 
fait pour flatter Carrier dans sa manie d'écraser 
le fédéralisQie et Je négociantisme, ils réussirent 
à gagner sa coniiance, mais non son amitié. Leurs 
manières qui étaient restées, dit-on, empreintes 
d'une certaine élégance mondaine, ne lui agréaient 
pas, et ils avaient pour lui le tort grave d'avoir 
été les hommes de Philippeaux. 

Ceux qu'il leur préféra, et dont il ne tarda pas 
à faire ses amis et ses compagnons, étaient d'abjects 
scélérats qu'il avait rencontrés dans les bas-fonds 



78 J.-B. CARRIER 

du sans-culottisme. Carrier n'était pas fait 
pour la situation à laquelle l'avait élevé le hasard 
d'un scrutin. Il avait de bas instincts, et la pire 
société, loin de lui répugner, faisait au contraire 
ses délices. Son homme de confiance était un ou- 
vrier carrossier, nommé Lamberty, dont il avait 
fait un adjudant général; ses autres amis étaient 
Lavaux, aide de camp de ce même Lamberty ; 
O'SuUivan, officier sans troupes, qui déshonorera 
par ses vices et ses cruautés la famille respectable 
dont il était sorti. Robin, fils d'une sage-femme ; 
celui-là avait fait ses classes au collège de l'Ora- 
toire et devait sans doute à son instruction 
d'avoir présidé, à l'âge de vingt ans, la Société 
populaire; n'oublions pas un certain Lalouet, af- 
fublé des prénoms Mucius Scevol, et un ancien 
procureur de Rennes nommé Prigent, sur lequel 
nous reviendrons plus tard. 

Ce Lalouet, que les documents du temps 
désignent souvent sous le nom de Laloi, était un 
Parisien de la section du Pont-Neuf. Agé de dix- 
neuf ans, il avait réussi à se faire reconnaître la 
qualité de commissaire du Comité de Salut public, 
et se prétendait l'ami, voire même le neveu de 
Robespierre'. Au dire de Prud'homme, il aurait 
été simplement un voleur de profession qui s'était 
.poussé dans la politique en prenant part aux mas- 
sacres de septembre'. 

Son intimité avec Carrier est établie par divers 

1. Notes d'audience du procès de Carrier par Villenave (Col- 
lection, G. Bord). 

2. Histoire générale et impartiale des crimes de la Révolution, 
VI, 320. 



LA PREMIÈRE NOYADE 79 

témoignages. Un jour qu'il avait été arrèlé dans 
un mauvais lieu, Gairier le fit reiàclier. Ils dînaient 
continuellement ensemble'. Carrier, lui-même, 
est convenu de l'inllueuce que le jeune homme 
exerça sur lui : « Lalouet, dit-il, vint à Nantes; 
je ne prétends par l'inculper, mais il me dit qu'il 
avait une mission, et que, dans peu, le Gouverne- 
ment m'enverrait im commissaire. 11 m'ajouta qu'il 
entrait dans le plan du Gouvernement d'alors de 
ne pas plus laisser subsister de prêtres que de 
brigands. A cette époque, je donnai l'ordre qu'on 
connaît à Lamberty^. » L'ordre qiion coniiait est 
celui en vertu duquel se firent toutes les noyades. 

Je nomme seulement les principaux. Au-dessous 
d'eux s'agitait, assurée de l'impunité, une troupe 
de coupe-jarrets, de l'espèce de Fouquet et de 
Pinart, adonnés, comme leurs chefs de lile, à une 
débauche effrénée, pillards et capables de toutes 
les cruautés. 

Ainsi, deux groupes différents, également ani- 
més des plus détestables instincts, se partagèrent 
à Nantes l'exercice de la toute-puissance de Carrier : 
celui de Lamberty et celui du Comité révolution- 
naire. Bien que chacun craignît, jalousât et haït 
l'autre, cette fois, contrairement au sage dicton : 
<( Tenez toujours divisés les méchants », la divi- 
sion ne profita pas aux bons, et Carrier s'en servit 

1. Journal des Lois de Galetti. Numéro du 12 frimaire an lU, 
p. 3. — Bulletin du Tribunal révolutionnaire, VI, n" 97, p. 398; 
VI, 322; Vil, 32. — Bûchez, Histoire parlementaire, XXXIV, 167. 
— Les Nouvelles politiques, audience du 16 frimaire an III, 
p. 31.5. — La Terreur par les jeunes f/ens, pa,r A. La.\[ié {Revue de 
Breta(/ne et de Vendée, mai 1884). 

2. Les Nouvelles politiques, numéro du 26 frimaire an III, p. 343. 



80 J.-B. CARRIER 

pour exciter, entre ces groupes rivaux, rémulation 
du mal et de l'arbitraire pratiqués de toutes les 
façons. 

11 serait intéressant de fixer la part de respon- 
sabilité de Carrier et celle du Comité : « A chacun 
ses œuvres », comme dira plus tard la Société 
populaire, désireuse de se justifier, mais, dans cette 
mêlée de faits, les coupables ne sont pas toujours 
faciles à discerner. S'il ni'arrive de prendre les uns 
pour les autres, l'injustice ne sera pas de consé- 
quence, car si je mets, à tort, sur le compte du 
Comité un acte mauvais de Carrier, on peut être 
assuré que c'est l'occasion de le commettre qui 
seule aura manqué au Comité. 

Ainsi, par exemple, je ne crois pas me tromper 
en disant que, des trois arrêtés qui portent la 
date du 15 brumaire (5 novembre) et qui figurent 
au registre du Comité à cette date, le premier fut 
certainement inspiré par Goullin. Il concernait les 
personnes qui pouvaient invoquer, pour s'expatrier, 
des raisons d'allaires assez graves pour obtenir 
une dérogation aux lois sur l'émigration. Ces 
départs, etfectués par des gens riches, déplaisaient 
au Comité parce qu'ils mettaient hors de l'atteinte 
de ce Comité les habitants qu'il se proposait de 
pressurer en les menaçant d'arrestation, et les va- 
leurs mobilières emportées pareuxetdont le Comité 
entendait faire profit. 11 prit, en conséquence, une 
décision ainsi conçue : « Sur la quantité étonnante 
de passeports réclamés au Comité pour s'embar- 
quer, soit pour les colonies françaises, la Nouvelle- 
Angleterre, ou pour d'autres ports libres de la 
Germanie, le Comité arrête que les représentants 



LA PREMIÈRE NOYADE 81 

du peuple [sic] seront invités à mettre embargo 
provisoire sur les navires prêts à partir, afin qu'il 
soit fait une visite exacte de tous les effets que 
recèlent les bâtiments'. » 

Les deux autres arrêtés, également transcrits 
sur le registre du Comité, me semblent au contraire, 
provenir de l'initiative de Carrier. L'un portait à 
trois livres, au lieu de trente-cinq sous, la paye 
des gardes-nationaux les jours de garde, — c'était 
un goût de Carrier d'ordonner des dépenses sans 
s'inquiéter des recettes; — l'autre ordonnait l'incar- 
cération de tous les négociants et de tous les gens 
d'esprit désignés comme suspects par l'opinion. 
Carrier, sans s'en douter, ordonnait des mesures 
absurdes. Celle-ci l'était au premier chef, et, de 
plus, injurieuse pour ceux qu'on laissait en liberté. 

Dans une monographie étendue, consacrée 
aux Cent trente-deux Nantais-, je crois avoir dé- 
montré que leur renvoi, devant le Tribunal révo- 
lutionnaire de Paris, fut l'œuvre du Comité, et 
que la participation de Carrier se borna à signer 
un ordre rédigé d'avance. On ne saurait donc lui 
reprocher la machination de la prétendue conspi- 
ration du 22 brumaire (12 novembre), imaginée 
pour servir de prétexte à la proscription de la plu- 
part dès citoyens marquants de la ville de Nantes. 

Le soir du 20 brumaire (16 novembre), le repré- 
sentant honora de sa présence la cérémonie de 
l'inauguration de l'église Sainte-Croix, comme lieu 

1. Registre du Comité révolulionnaire de Nantes, f" 2i (arcli. 
du gretfe). 

2. Les Cent Irenle-deux Nanlais, H7 p., gr. in-8". Angers, 
Germain et (Jrassin, 1894. 

6 



82 J.-B. CARRIER 

des séances de la société de Saint-Vincent, qui, à 
partir de ce moment, prit le nom de Vincent-la- 
Montagne. Le procès-verbal de cette cérémonie a 
été imprimé, et il est certainement Tun des témoi- 
gnages les plus attristants de la dégradation à 
laquelle peut descendre la nature humaine atï'olée 
par la peur. C'est dans cette soirée que Minée, 
l'évoque constitutionnel, et quelques autres prêtres, 
non contents d'abjurer leur caractère sacré, décla- 
rèrent que la profession qu'ils avaient faite du 
culte catholique n'avait été de leur part qu'une 
hypocrisie, et qu'ils avaient, depuis longtemps, pro- 
clamé, dans leur conscience, la souveraineté de la 
raison. 

« Le représentant Carrier, lit-on dans ce procès- 
verbal, monte à la tribune^; il s'élève avec le 
sujet qu'il traite. Il démontre que tous les maux 
qui infestent la race humaine sont sortis du trône 
et de l'autel. Son indignation ne peut se contenir; 
il devient furieux quand il rappelle à sa mémoire 
le massacre de la Saint-Barthélémy, ceux de Nîmes 
et ceux de la Vendée. 11 croit entendre les mânes 
d'un million de victimes égorgées, provoquant la 
vengeance nationale contre les prêtres. L'assem- 
blée partage ses sentiments par des cris d'indigna- 
tion contre cette race justement abhorrée. Carrier 
reprend et fait un appel au peuple. Il interroge sa 
conscience sur les mystiques cérémonies des prêtres, 
sur leurs orgies scandaleuses, et jette quelques 
traits curieux sur les moyens infâmes qu'ils ont 
employés pour se soutenir, poumons opprimer et 

1. La tribune était la chaire même de l'église; le procès-ver 
bal le dit quelques pages plus loin. 



LA PREMIÈRE NOYADE 83 

pour river nos chaînes, de concert avec les rois, 
dont ils n'étaient que les valets méprisables. 11 ne 
voit, dans le fond et dans la forme des cérémonies 
des cultes, que des môineries absurdes, faites pour 
achalander leurs boutiques, et faire valoir le métier. 
Cependant il distingue, dans le nombre des prêtres, 
quelques philosophes, qui ne se sont associés aux 
prêtres que pour étudier à fond leurs crimes, et 
les révéler au peuple. Ceux-là, dit-il, ne sont plus 
prêtres, ils sont devenus citoyens; il faitl'éloge du 
brave Minée... Carrier est souvent interrompu par 
des applaudissements réitérés; il descend de la tri- 
bune et va se placer auprès du président (Orhont, 
ancien vicaire de Saint-Fiacre) sur son invitation, 
au son des cantiques patriotiques qui se font 
entendre de toutes parts. La musique ajoute à 
l'enthousiasme, et chacun manifeste son désir de 
voir exterminer le dei-nier des prêtres. » 

Le représentant, peu après, « demande à passer 
au scrutin épuratoire de la Société. On lui observe 
que les Jacobins de Paris sont membres nés des 
Sociétés populaires». Une discussion s'étant enga- 
gée relativement aux réfugiés. Carrier prétend que 
leur place n'est pas à Nantes qu'ils affament, mais 
dans l'intérieur de la République, où ils trouve- 
ront des ressources plus efficaces que dans une 
ville en état de siège'. 

Les violences de Carrier contre les prêtres étaient 
calculées. Il croyait utile de sonder et d'exciter à 
la fois l'opinion, en faisant entrevoir, comme une 

1. Séance de la Société populaire de Vincent-la-Montogne du 
26 brumaire an II de la République, in-4° de 8 p. à Nantes de 
l'imprimerie constit. du C"" P. F. Hérault (Collection Lemeignen). 



84 J.-B. CARRIER 

mesure prochaine et d'intérêt général, la destruc- 
tion de ceux qui étaient emprisonnés dans un 
bateau sur la Loire. Au moment oii il parlait, ses 
ordres étaient donnés, et, dans la nuit môme 
quatre-vingt-dix de ces malheureux étaient entas- 
sés dans une sapine, et cette sapine coulée dans la 
Loire. 

L'événement accompli, il en informait aussitôt 
la Convention par une lettre dont lecture fut don- 
née à la séance du 8 frimaire : <( Toutes les auto- 
rités constituées ont été ici régénérées; une So- 
ciété antipopulaire dissoute (le Club de la Halle), 
les conciliabules clandestins, appelés Chambres 
littéraires, dispersés. Les fédéralistes, lesfeuillants, 
les royalistes sont sous la main de la justice na- 
tionale, ainsi que les accapareurs. Des commis- 
saires révolutionnaires exercent la vigilance la 
plus active et la justice la plus prompte contre tous 
les ennemis de la République. L'apostolat de la 
raison, éclairant, électrisant tous les esprits, les 
élève au niveau de la Révolution; préjugés, su- 
perstitions, fanatisme, tout se dissipe devant le 
flambeau de la philosophie. Minée, naguère évéque, 
aujourd'hui président du Département, a attaqué, 
dans un discours très éloquent, les erreurs et les 
crimes du sacerdoce, et a abjuré sa qualité de 
prêtre. Cinq curés ont suivi son exemple, et ont 
rendu le même hommage à la Raison. Un événement 
d'un genre nouveau semble avoir voulu diminuer 
le nombre des prêtres; quatre-vingt-dix, de ceux 
que nous désignons sous le nom de réfractaires, 
étaient enfermés dans un bateau sur la Loire. 
J'apprends à l'instant, et la nouvelle en est très 



LA PREMIÈRE NOYADE 8B 

sûre q?('ils ont tous péri clans la rivière^. ^^ 
Pour encourager LamlDerty, Carrier lui avait fait 
présent de la galiote dans laquelle les prêtres 
avaient été emprisonnés sans le souci de savoir 
à qui ce navire appartenait 

De temps à autre il s'occupait de la guerre. Pour 
empêcher les rebelles de communiquer entre eux 
des deux côtés de la Loire, il fit couler tous 
les bateaux, et, pour les affamer, il ordonna de 
transporter à Nantes toutes les subsistances que 
Ton trouverait dans les pays ini^urgés. Le Comité 
de Salut public lui avait recommandé, dans le même 
but, de briller les fours et les moulins. Il répon- 
dit, le 29 brumaire (19 novembre), que c'était 
chose faite'-. 

Comment Carrier aurait-il pu songer à apaiser 
la lutte par la clémence quand ce terrible Comité 
ne trouvait jamais qu'on fit assez pour détruire 
les brigands? Cinq de ses membres, — dontCarnot, 
qui prétendra plus tard, et que plusieurs de ses 
collègues diront, avoir été du parti de la douceur ' — 
écrivaient à Prieur de la Marne, le 25 brumaire, 
(15 novembre) : «Nous nous plaignons de ce qu'on 
ne poursuive pas les rebelles avec assez d'acti- 
vité... Pocholle, Letourneur, Lecarpentier et Gar- 
nier, ne montrent pas assez d'énergie; ils sont 



1. Réimpression du Moniteur, XVIII, 541; Recueil des actes du 
Comité de Salut public, VIII, 50o. Cette lettre est inexactement 
datée au Moniteur du 17 brumaire; elle doit être datée du 28 bru- 
maire, la noyade des prêtres ayant eu lieu dans la nuit du 26-27 bru- 
maire (16-17 novembre 1793). 

2. Recueil des actes du Comité de Salut public, VIII, o63. 

3. Séance de la Gonve ntion du 8 vendémiaire an III [Journal 
de la Montagne, p. 1239). 



86 J.-B. CARRIER 

toujours tremblants sur les mesures, douleurs sur 
les succès... Nous avons pensé qu'il était essentiel 
de balayer le sol de la liberté de tous les brigands, 
et do les précipiter dans la mer avant longtemps. 
Nous avons cru devoir prendre àe grandes mesures. 
Les ordres sont donnés pour leur exécution^ ». 
Entre la mer et hi Loire la différence était-elle si 
grande ? 

Le 30 brumaire (20 novembre 1793), fut célébrée 
la fête de la Raison. Carrier se donna la peine de 
rédiger le compte rendu de la cérémonie, et 
l'adressa à la Convention : 

« Des vétérans ont ouvert la marche, portant un 
faisceau de piques... Suivait la Déclaration des 
droits de l'homme, portée par des sans-culottes 
suivis d'une musique guerrière et nationale. Plu- 
sieurs femmes, portant des cornes d'abondance, 
entourées d'enfants qui semblaient recevoir leurs 
dons, oifraient un spectacle simple, mais touchant. 

« Une charrue contenait un vieillard tenant 
dans ses mains une gerbe de blé, ayant à ses côtés 
de petits sans-culottes, et foulant à ses pieds tous 
les liens des anciens mensonges, des titres de no- 
blesse, de fanatisme et d'aristocratie; d'autres 
enfants portaient, autour de la charrue, les ins- 
truments de l'agriculture. 

(( Le vieillard tenait dans ses mains le bout d'un 
grand ruban tricolore qui entrelaçait également 
les présidents de toutes les administrations et celui 
de la Société populaire Vincent-la- Montagne Le 

1. Lindet, Billaiid-Varenne, C.-A. Prieur (de la Côte-d'Or), 
Carnot, Barère {Recueil des actes du Cotnilé de Salut public, 
VlJl, 436). 



LA PREMIÈRE NOYADE 87 

consul d'un peuple allié, l'un de nos frères anglo- 
américains, portait l'autre bout du ruban... 

« Le buste de Marat porté par un municipal des 
campagnes, accompagné du peuple marchant sans 
distinction, suivait immédiatement. 

« Le buste de Lepelletier était porté ensuite 
dans les mêmes dispositions, 

« Un groupe représentait la destruction du fa- 
natisme. Des sans-culottes y portaient des évoques, 
des madones, des saints de toutes les couleurs 
renversés du haut en bas. Des citoyens portaient 
des torches qui annonçaient le feu patriotique 
qui allait les consumer. 

« Un membre des administrations, tenant sous 
ses bras un sans-culotte officier et un sans-culotte 
soldat, marchaient sans distinction de rang. 

« Ce rassemblement était partagé par de petits 
groupes de saints renversés et entourés de tam- 
bours. 

« La marche était terminée par le peuple en 
masse. 

<( Arrivé à la colonne de la Liberté, elle a été 
entourée par les sans-culottes, et on a entonné 
l'hymne delalibertéausondela musique nationale. 

« Arrivé à la place du Département, oiiun bûcher 
était préparé, le vieillard, descendant de sa char- 
rue, entouré de petits enfants, a allumé cet auto- 
dafé nouveau qui recevait les saints, les évoques, 
les madones et toutes les paperasses de l'ancien 
régime que les sans-culottes y jetaient à l'envie. 

« Au moment où le feu consumait ces vestiges 
de la tyrannie, le peuple a entouri' une montagne 
élevée vis-à-vis le bûcher. Au pied de cette mon- 



J.-IÎ. CAUKIER 



tagne était un marais fangeux qui a été foulé par 
les pieds des Républicains. Sur cette montagne 
ont été déposés tous les signes de la Révolution 
portés dans la fête. Le peuple surtout a fixé ses 
regards sur le tableau de l'assassinat de Lepelletier. 

(( Des discours à la mémoire de Marat ont été 
prononcés par le président de la Société populaire 
et par celui du Département. La fête du matin 
s'est ierminée par une carmagnole générale. » 

Suit la description d'une représentation publique 
de Caïiis Gracchiis, « ce Marat romain»). Dans l'en- 
tr'acte on a crié : « Vive la Montagne ! « La ville 
a été illuminée toute la nuit. L'espoir des patriotes 
n'a pas été trompé; il faut l'avouer avec franchise; 
l'opinion publique a suivi rapidement leurs me- 
sures révolutionnaires. Les Nantais, citoyens col- 
lègues, ont repris cette énergie brûlante dont l'ex- 
plosion signala leurs premiers mouvements à 
l'aurore delà Révolution. Partout le peuple aime 
la liberté. Elle est gravée dans son cœur par la 
main de la nature. Il ne faut savoir que déve- 
lopper l'élan pour l'élever à toute la hauteur de la 
Révolution. Ça va! ça va! ça ira^ ! » 

Le procès-verbal du Conseil de la Commune 
ajoute que Ton brisa la pierre de la Rastille en- 
voyée à Nantes par Palloy, comme dans tous les 
chefs-lieux de département, parce qu'elle portait 
une image de Louis Capet, et que cette fête avait 
eu aussi pour objet de célébrer la mémoire de 
Marat et de Lepelletier'-. Le même jour, ce Conseil 

1. Lettre du 2 frimaire an II, 22 novembre n!)3. Recueil des 
ades du Comité de Salut public, VIll, 598. 

2. Procès-verbal du 2 frimaire an II. 



LA PREMIÈRE NOYADE 89 

ordonnait, sur la demande de Dulo, l'un de ses 
membres, de placer, au lieu le plus apparent de 
la salle de ses séances, un buste de Marat. 

Le lendemain de cette fête, Forget, le concierge 
des Saintes-Glaires, eut l'honneur de recevoir 
Carrier à souper. Il en résulta, si on en croit ce 
patriote, la liberté de deux individus, grâce à 
l'emploi d'un petit truc fort ingénieux destiné à 
impressionner favorablement le représentant. For- 
get ne se mit point à table par déférence. « J'étais 
debout, a-t-il raconté lui-même. Il y avait un plat 
sur lequel était un pâté, dans le pâté douze oiseaux; 
j'invitai le représentant à le découvrir, et les douze 
oiseaux s'envolèrent. Par cette allégorie j'obtins 
ce que je demandais. Les convives de ce repas, 
transformé en orgie par la malveillance, étaient 
tous de bons citoyens '. » 

Vivant dans le milieu que l'on sait — car le 
souper de Forget n'avait été que la diversion 
d'une soirée — et s'y plaisant, il était naturel que 
Carrier fût grossier et ordurier dans ses propos ; 
mais sa répugnance à s'occuper d'affaires contras- 
tait avec l'état fébrile qui l'agitait, et, comme si le 
moindre effort lui eût coûté une peine extrême, 
la demande d'une décision quelconque excitait sa 
fureur. 

Le 27 brumaire (17 novembre), des délégués 
des administrations étaient venus le trouver, pour 

\. Journal des Lois, numéro du H frimaire an 111, p. 3. On 
trouve dans ce même journal, à partir du numéro du 7 frimaire, 
la plus grande partie du poème héroï-comique, qu'un nommé 
Gosse, de Nantes, publia sous le titre : le Souper de Forget, et 
qui montre que la Terreur n'avait pas déprimé les intelligences 
au point d'enlever à tous leur verve et leur esprit. 



90 J.-B. CARRIER 

conférer avec lui sur le moyen de faire lever 
l'embargo mis sur des bateaux chargés de grains 
en destination do Nantes, et retenus aux Rosiers 
par ordre du district de Saumur. Ils n'avaient pu 
se faire recevoir et avaient rendu compte de leur 
mission à la Société populaire. Plusieurs citoyens 
s'étaient, à ce propos, plaints d'avoirété traités delà 
même façon. Vu l'urgence de l'affaire, les commis- 
saires, qui étaient Brillaud, membre du Départe- 
ment, Froust ctDufo, officiers municipaux, et deux 
agents du Département de la Vendée, résolurent de 
faire, le lendemain, une nouvelle démarche. <• Vers 
les onze heures du matin, porte un procès-verbal 
rédigé par eux, «'tant arrivés, on nous a dit que 
le représentant du peuple s'était couché vers les 
trois heures et qu'il n'était pas encore levé. Après 
une heure et demie d'attente, nous avons été 
introduits dans une chambre, joignant celle-là, oii 
nous avons trouvé le citoyen Carrier, qui était 
avec son domestique, qni lui tenait un verre dans 
lequel il trempait un des doigts de sa main droite. 
Sans nous regarder, il nous a dit par trois fois : 
« Parlez, parlez, foutre! » Aussitôt Brillaud hii dit : 
« Représentant, les autorités constituées nous dé- 
putent vers toi pour te communiquer leurs justes 
sollicitudes sur l'embargo... etc. Nous venons te 
prier d'employer ton autorité pour que les bateaux, 
chargés de grains pour la cité, et que nos com- 
missaires ont payés, nous parviennent. » 

« Est-ce que cela me regarde, foutre ?C'està vous 
d'écrire au département de Mayenne-et-Loire. Vous 
voulez me faire faire une couillonade, foutre! Mes 
collègues ont pu donner des réquisitions qui se 



LA PREMIÈKE NOYADE 91 

trouvent en opposition avec la mienne. » Le citoyen 
Froust voulut lui donner lecture des lettres qui 
apprenaient cet embarg^o, il lui dit : «Au fait! au 
fait! bougre. » Son collègue, l'autre officier muni- 
cipal, voulut parler ; Carrier ne le lui permit pas, en 
disant : « Je montais, l'an dernier, sur une bour- 
rique qui raisonnait mieux que toi. Vous êtes une 
bande de couillons. » Voyant que nous ne pou- 
vions avoir aucune solution sur la question im- 
portante, et que, persistant poui' l'obtenir, nous 
ne pourrions qu'être témoins des violences du re- 
présentant Carrier, notre prudence nous a porté à 
nous retirer '. » Ainsi qu'il lui arrivait souvent, 
son accès de colère calmé, il ordonna, peu après, de 
l'aire ce qu'on lui avait demandé^. 

Le lendemain, même accueil à des délégués de 
la Vendée qui avaient fait six à sept démarches inu- 
tiles pour obtenir une audience. Ayant réussi à 
être introduits en se faisant accompagner par des 
membres de ladministralion du Département de la 
Loire-Inférieure, « il les envoya tous faire f. . . , » porte 
la lettre dans laquelle ces délégués rendent compte 
de leur mission à leur administration'^. 

Quelques jours après, le 5frimaire(25 novembre), 
Kirouard, beau-père de Dorvo, ex-procureur de la 
Commune dans la mairie de Baco, étant allé solli- 
citer Carrier d'avoir égard à l'état de santé de son 
gendre, et de ne pas le comprendre au nombre des 

1. Procès-verbaux du Conseil de Département, f° 130 (Arch. 
dép.). 

2. Discours prononcé à la Société populaire d'Angers, par 
A. Vial, fructidor an 11, p. 55. 

3. Lettre originale du 29 brumaire an II, signée : L. P. M. Rouillé 
et Lansier (CoUect. Dugast-Matifeux). 



92 J.-B. CARRlEft 

Nantais dont le Comité préparait l'envoi à Paris, 
le représentant, an lieu de lui donner de bonnes 
ou de mauvaises raisons, prit brusquement un 
chandelier pour l'en frapper, et, sur sa représen- 
tation qu'il était inconvenant de frapper un pa- 
triote de 89, comme lui, il le mit brusquement à 
la porte avec M°" Dorvo qui l'accompagnait^. 

On rencontre, à la date du 8 frimaire (28 no- 
veml)re), sur le registre des arrêtés des représen- 
tants adressés à la municipalité, les lignes sui- 
vantes : « Citoyens, remplissez à l'instant l'objet de 
l'arrêté que je vous renvoie; nommez sur-le-champ 
le nombre de citoyens qu'il détermine, afin qu'ils 
puissent partir demain ; le salut public commande 
la prompte exécution de ces mesures. Salut et fra- 
ternité : Signé Carrier. » L'arrêté visé ne se retrouve 
pas, et on peut se demander quelle raison a em- 
pêché de le transcrire sur le registre, alors qu'on 
a soigneusement conservé le texte de la lettre 
d'envoi? S'agissait-il d'une troape destinée à re- 
joindre les cent trente-deux, partis la veille, avec 
mission de les fusiller en route '^? 

On a fort incriminé Carrier, et avec raison, pour 
sa lettre au général Avril, en date du 10 frimaire, 
et commençant par ces mots: «Continue de por- 
ter la terreur et la mort dans le Morbihan -^ » Mais 
les autres représentants étaient-ils plus humains? 
Francastel notamment, qui écrivait d'Angers, dans 



1. Pièces remises à la Commission des Vinç/f el Un, p. 12. — 
Voir, sur la réception faite par Carrier à des délégués du dépar- 
tement de la Vendée, Chassin, la Vendée patriote, III, 382. 

2. Bulletin du Tribunal révolutionnaire, Badeau, VI, 320. 

3. Eod., VII, 46. 



LA PREMIÈRE NOYADE 93 

les mêmes jours, au Comité de Salut public : « Le 
fer et la flamme n'ont pas été assez employés dans 
ce maudit pays, malgré les ordres réitérés. On nous 
envoie continuellement des prisonriiers, et tou- 
jours des prisonniers. La Commission militaire ira 
rapidement; mais comment juger promptement 
huit cents, mille prisonniers ? C'est un surcroît de 
gêne, et pour les subsistances et pour la gardée » 

1. Recueil des actes du Cumllé de Salut putjlu.,W\\, 121. 



* CHAPITRE VIII 

LES HÉSITATIONS DE CARRIER 



Le supplice de la noyade expérimenté sur les prêtres de Nantes 
emprisonnés dans un bateau. — Les Sociétés populaires. — 
Eloignement de Carrier de celle de Vincent-la-Montagne. — 
Hésitations de Carrier à prendre seul la responsabilité des 
grandes mesures de destruction. — Nouvelles alarmantes 
exploitées par lui et par le Comité pour décider les corps 
administratifs à ordonner ces mesures : épidémies conta- 
gieuses ; craintes de l'armée vendéenne; conspiration de pri- 
sonniers au Bouffay. — Hubert dénonciateur du complot et pro- 
portions réelles de ce complot. — Réunions des corps 
administratifs. — Détails de la séance du 14 au l.'j frimaire, à 
la suite de laquelle est libellé l'ordre de fusiller plusieurs 
centaines de prisonniers. — L'ordre porté à Boivin, comman- 
dant de la place, par Robin. — Refus de Boivin de l'exécuter. 
— Récit de cet incident par Boivin, — Arrêté du Dépar- 
tement ordonnant de surseoir à la fusillade ordonnée. — 
Prétention mensongère des membres du Comité d'avoir 
empêché cette exécution. 

Dans l'étude de la question des noyades, il 
convient, croyons-nous, de considérer comme un 
incident hors cadre, pourrait-on dire, la première 
noyade des prêtres du 26 brumaire. Ce n'est pas 
qu'elle ait été moins horrible et moins coupable 
que les grandes noyades des prisonniers de l'armée 
vendéenne, mais elle n'eut pas, comme ces der- 
nières, le caractère d'un système de destruction, 
raisonné, applique' pendant plusieurs semaines 
avec la connivence des hommes qui détenaient le 
pouvoir et gouvernaient la France. La haine 
contre les prêtres était alors une sorte de folie; 



lf:s hésitations de carrier 95 

ils étaient d'avance marqués pour la mort. Carrier 
savait qu'en ordonnant de précipiter ceux du 
diocèse de Nantes dans la Loire, il ne s'élèverait pas 
une seule voix, ni à la Convention, ni à la Société 
populaire de Vincenl-la-Montagne,pourle blâmer. 

Quand, au lendemain de l'événement, Carrier 
l'avait fait connaître, dans sa lettre à la Conven- 
tion, comme ayant eu le caractère d'un accident, 
aucun député n'avait été la dupe de cet artifice de 
langage, et il en sera de même, quand il annon- 
cera quelques semaines plus tard, et cette fois 
avec moins de réserve, la noyade des prêtres am(>.- 
nés d'Angers à Nantes. 

C'était donc sans scrupule, et sans souci d'un 
reproche possible, qu'il avait fait sa première 
noyade de prêtres, exécution qui avait eu l'avantage 
d'être à la fois l'expérience dun procédé nouveau, 
et une excellente occasion de tàter l'opinion. 
L'expérience avait réussi ; les prêtres avaient dis- 
paru dans le fleuve, et la Société populaire, dont 
l'opinion seule lui importait, avait gardé le silence 
sur lequel il comptait. 

Malgré la réussite de ce début, c'était une 
chose si effroyable et si énorme que de jeter dans 
la Loire des milliers de prisonniers, uniquement 
pour se dispenser de les nourrir et de les loger, 
que Carrier hésita à assumer seul cette responsa- 
bilité, avec l'autorisation, tacite seulement, du 
Comité de Salut public. Aussi bien le verrons- 
nous, tout à l'heure, chercher, pour l'exécution de 
son projet, des complices parmi les membres des 
administrations locales et ceux de la Société 
populaire. 



96 J.-B. CARRIER 

La disparition des procès-verbaux des Sociétés 
populaires, et surtout de ceux de la Société 
Vincent-la-Montagnc, est une perte irréparable 
pour l'histoire de la Révolution à Nantes. Tous 
les autres documents conservés ne sauraient com- 
bler cette lacune. Les Sociétés populaires étaient 
les centres où venaient aboutir tous les incidents 
de la vie révolutionnaire de chaque jour, quand 
ils n'y prenaient pas naissance. C'est là que se pro- 
duisaient les dénonciations, qu'on apportait les 
plaintes, et que les citoyens, soupçonnés de tiédeur 
civicjue, venaient raviver leur popularité par quel- 
ques phrases emphatiques. Les membres des admi- 
nistrations faisaient en sorte que quelques-uns des 
leurs se montrassent assidus aux séances du soir, 
et, quand les membres du Comité révolutionnaire 
ne pouvaient y assister, ils se faisaient rendre 
compte, par leurs espions, de ce qui s'était passé. 
En apparence, c'était le nombre qui exerçait 
l'autorité, puisque ces Sociétés prétendaient incar- 
ner en elles le peuple souverain; mais, en réalité, 
elles étaient le plus souvent dominées par une 
coterie, qui subissait elle-même l'ascendant d'un 
ou deux individus. Néanmoins, comme la coterie 
pouvait se diviser sous certaines influences, il fal- 
lait être là pour bien connaître d'oii venait le vent et 
le faire au besoin tourner de son côté. Les repré- 
sentants en mission eux-mêmes, habitués à voir 
toutes les volontés s'incliner devant leur majesté, 
et surtout devant leurs redoulables pouvoirs, ne 
laissaient pas de rendre leurs hommages au peuple 
souverain, et venaient le coudoyer sur les bancs 
de ses clubs. Aussi remarquait-on qu'à partir du 



LES HÉSITATIONS DE CARRIER 97 

26 brumaire 16 novembre), jour où la Société s'était 
solennellement établie dans l'église Sainte-Croix, 
et où, a la suite de son discours, Carrier avait été 
proclamé membre de droit, en sa qualité de 
membre du Club des Jacobins de Paris ; il n'y avait 
pas paru une seule fois. 

Depuis une quinzaine on ne l'avait rencontré 
nulle part, et il n'est pas téméraire de supposer qu'il 
avait donné à la débauche plus de temps qu'aux 
soins de la patrie. La Terreur n'y avait rien perdu. 
Le Comité révolutionnaire n'avait pas été un seul 
jour sans ordonner quelques arrestations; les prin- 
cipaux citoyens de la ville, parmi lesquels se 
trouvaient des républicains avérés, avaient été 
expédiés à Paris au nombre de cent trente-deux; 
la Compagnie Marat n'avait cessé d'envahir les 
domiciles, de les piller, et d'y apposer des scellés 
complaisants ; enfin les deux tribunaux révolution- 
naires, jugeant sans désemparer, n'avaient guère 
laissé passer de jours sans livrer au bourreau un 
ou deux condamnés. 

Carrier trouvait que ce n'était pas assez, et qu'à 
ce compte, il faudrait bien du temps pour vider 
les prisons. Il lui sembla que le moment était venu 
d'appliquer les grandes mesures ; mais il ne vou- 
lait pas être seul à les prendre. 

Pour les proposer et les faire accepter, il essaya 
assez habilement de profiter de circonstances dont 
les unes étaient des événements réellement in- 
signifiants, et les autres, des faits grossis à des- 
sein d'en tirer parti. Du fond de son appartement 
de la Pelitc-llollande. il avait ap[)ris (iiio dos briiils 
sinistres cominençaiout à se répandre dans la ville. 



98 J.-B. CARRIER 

Le médecin des Saintes-Claires avait prévenu la 
Municipalité qu'un certain nombre de détenus 
étaient atteints d'une maladie contagieuse, qui ne 
manquerait pas de se répandre parmi les habitants, 
si on ne se hâtait d'isoler les malades '. L'armée 
vendéenne marchait sur Angers pour l'assiéger^, et 
un retour otîensif de celte armée sur Nantes ne 
semblait pas impossible. Enfin, et c'est cette 
affaire qui fut considérablement grossie, le Comité 
révolutionnaire venait d'être avisé, par la femme 
du concierge du Bouffay, d'un projet d'évasion 
de six prisonniers qui se proposaient, si l'on en 
croyait la dénonciation, d'assassiner les senti- 
nelles et autres patriotes, et de mettre le feu à 
la ville -^ Enchérissant aussitôt sur cette dénon- 
ciation, le Comité révolutionnaire assurait que la 
conspiration des complices de la tentative d'éva- 
sion avait des ramifications dans toutes les autres 
prisons. 

Il n'était pas besoinde plus d'intelligence que n'en 
avait Carrier pour savoir que, lorsque la peur affole 
les esprits, les idées de vengeance se développent 
rapidement dans le peuple et le disposent aux me- 
sures les plus atroces. Les peurs de la disette, de la 
contagion, du retour de l'armée vendéenne, et des 
évadés, assassins et incendiaires, étaient autant de 
peurs qui excitaient, au plus haut degré, les patriotes 
contre les prisonniers, auteurs et propagateurs des 
maux qui menaçaient la ville. Le maire Renard, 

1. Procès-verbaux du Conseil général de la Gouimune du 13 fri 
maire an II. 

2. Les rebelles arrivèrent, le 13 frimaire, devant Angers. 

3. Procès-verbaux du Comité révolutionnaire du 13 frimaire 
an II, f° 18. 



LES HÉSITATIONS DE CARRIER 99 

qui, plus tard, sera un des accusateurs de Carrier, 
n'avait pas attendu ce moment pour dire aux 
membres du Comité révolutionnaire : « Quand vous 
dépècherez-vous de vider les prisons? Quand met- 
trez-vous en bottes tous ces b... là^ ? » 

C'est sur ces entrefaites que le représentant 
arriva furieux à la Société populaire, criant très 
haut que tout allait mal par la faute des adminis- 
trations. 

Aussitôt la séance terminée, Forget-, qui la pré- 
sidait, était accouru au Conseil de Département 
pour lui conter l'incident. (( Le citoyen Forgct, porte 
le procès- verbal, a dit que le représentant avait fait 
publiquement des plaintes à la tribune de la Société 
populaire contre les administrations, et avait dit, 
entre autres choses, qu'il ne concevait pas ce qui 
entravait la marche des administrations, mais que 
cela n'allait pas ; que les corps administratifs étaient 
sans cesse embarrassés sur leur compétence; qu'ils 
ne voulaient rien prendre sur leur compte; que lui, 
Forget, était monté à la tribune et avait dit : « S'il 
est des membres dans les administrations qui ne 
méritent pas la conhance publique, il faut qu'ils 
soient chassés; mais, si tous méritent cette con- 
fiance, il me semble nécessaire que le représentant 
du peuple le reconnaisse, et, qu'en conséquence, 



\. Procès de Carrier, séance du 16 frimaire an III, Courrier 
universel du 16, et notes d'audience de Villenave, f"' 547 et 548 
(Collection Gustave Bord). 

2. Ch. Forget, ancien marchand déjà nommé etbanriueroutier, 
devenu gardien de la prison des Saintes-Glaires, était l'un des sans- 
culottes les plus considérables de Nantes ; plusieurs fois il fut 
élevé à la présidence de la Société populaire [Les prisons de Nantes 
pendant la Révolution, par A. Lallié, p. 41 et suiv.). 



100 J.-B. CARRIER 

il avait fait la motion que le citoyen Carrier fût 
invité à convoquer demain les Corps constitués pour, 
en présence de la Société populaire, leur déclarer 
quels étaient les membres et les causes qui entra- 
vaient la marche de l'administration; qu'il avait 
ajouté, qu'il était possible que des administrateurs, 
qui ne faisaient que d'entrer en fonctions, n'eussent 
pas la marche hardie et assurée de gens consommés 
dans les all'aires, mais que c'était une raison de 
plus, pour Carrier, de donner aux corps adminis- 
ti'atifs au moins une demi-heure par jourpourles 
guider dans leurs opérations ; que, sur cette motion, 
la Société avait nommé une députation pour aller 
prier le citoyen Carrier de convoquer les Corps 
administratifs pour demain ; que cette députation 
était en route, et que, sûrement, elle allait venir 
au Département lui apprendre la réponse de Carrier. 
Effectivement, la députation est entrée à l'heure 
même, et a dit que (Carrier l'avait chargée de convo- 
quer les corps administratifs pour demain, cinq 
heures du soir, et qu'elle allait se rendre au Dis- 
trict et à la Municipalité pour les en prévenir. Il 
a été arrêté en outre (jue la séance se tiendrait à 
huis clos. » 

Le lendemain, 14 frimaire, la réunion projetée 
eut lieu dans la salle du Conseil de Département, 
et, malgré le huis clos, procès-verbal en fut dressé. 
Carrier était arrivé à six heures du soir; «les trois 
administrations et nue nombreuse députation de la 
Société populaire étaient rassemblées )).Le procès- 
verbal ne relève aucune allusion aux événements 
qui étaient, depuis la veille, l'objet de la préoccu- 
pation de la ville entière. Quelques observations, 



LES HÉSITATIONS DE CARRIER 101 

OÙ perce un mécontentement mutuel, furent d'abord 
échangées entre le représentant et quelques-uns 
des membres; mais, bientôt, l'harmonie se rétablit, 
et la séance se termina de la manière la plus pai- 
sible. Carrierdéclara que les administrations avaient 
sa confiance et son estime. Renard l'adjura de se 
lier en ses trères. 

« Unmembre: «Viensnousvoirquelquel'ois; viens 
conférer avec nous sur ce qui est bon à projeter et 
à exécuter. » — «Vous serez contents, a dit Carrier, 
je viendrai vous voir plus souvent et tout ira bien. » 

« La séance se term ina — je copie encore le procès- 
verbal — dans l'abandon de la confiance, par une 
conversation d'autyntplus intéressante que la vérité 
dictait les expressi(ms, sans que la voix de cette 
vérité ait parudureàceux-mêmes dont elle froissait 
l'aniour-propre. Ainsi parlent et agissent des répu- 
blicains '. » 

Si ces deux procès-verbaux sont sincères, ils 
montrent que Carrier s'était calmé, comme il le 
faisait le plus souvent quand il rencontrait une 
résistance, et qu'il n'avait pas même osé entretenir 
les administrations de ses grandes mesures. 

Ce n'était pourtant ])as pour aboutir à un simple 
échange de politesses que Carrier avait joué, à la 
Société populaire, la scène violente de la veille, 
et que le (!lomité avait, tout au moins, agité le 
spectre de la conspiration des prisonniers, s'il ne 
l'avait pas machiné de toute pièces. Le statuaire 
Lamarie, ofticier municii)al, a rapporté qu'en 
causant avec Chaux de la conspiration du Boullay 

1. Commission dOiiarlementale, 1" 151 et suiv. ;Arch. départ.). 



102 .T.-R. CARRIER 

celui-ci lui dit : « Nous avions pris d'autres mesures, 
c'était d'introduire dans la prison un homme affidé 
qui y aurait provoqué une insurrection, et ce pré- 
texte nous aurait servi à faire fusiller tous les pri- 
sonniers'. » L'affidé a existé, c'était un nommé 
Hubert, voleur de profession, mouton de prison, 
qui servait de témoin au tribunal- et qui, peut- 
être, ne sut pas bien jouer son rôle en dénonçant 
seulement six prisonniers dont le complot s'était 
borné à confectionner une fausse clef. Ces prison- 
niers étaient des condamnés de droit commun, 
qui, d'après leurs domiciles antérieurs, étaient 
étrangers au pays insurgé et nullement intéressés 
au succès des rebelles. Quant à Hubert, il fut 
l'objet d'égards tout particuliers après sa dénon- 
ciation. Dans la crainte que les autres détenus ne 
lui fissent un mauvais parti, on l'amena au 
Comité 011 on le fit changer de vêtements. Renard, 
le maire, avait été chargé de le faire conduire aux 
Saintes-Glaires. On agita même au Comité la ques- 
tion de le mettre en liberté'^. 

Que la conspiration du Bouiray eût été inventée 
ou seulement découverte, (^haux et GouUin, 
s'étaient donné la peine d'en faire un épouvantail 



[. Bullelin du Tribunal rrvolutioiuinire, VI, 333. 

2. Déposition do Bernard Laquèze, concierge du Bouïïay {Bulle- 
lin du Tribunal révolutionnaire VI, 274. J. Hubert, incarcéré) 
aux Saintes-Claires du 20 mars au 11 avril 1793 ; registre 
d'écrous f" 7 ; — condamné pour vol à six mois de prison par 
Abraham, juge de paix ; écrous du BoulTay f° 34, et police de 
sûreté; — transféré du BoutTay aux Saintes-Claires le 14 fri- 
maire anïl, écrous Saintes-Claires, f"167; — envoyé de nouveau 
au Bouffay, par ordre du Comité, avec cette mention : Joseph 
Hubert, voleur, 19 pluviôse an II, f° 108. 

3. Bulletin du Tribunal révolutionnaire, VII, 6. 



LES HÉSITATIONS DE CARRIER 103 

assez sérieux pour qu'ils ne renonçassent pas aisé- 
ment à s'en servir. 

La réunion des administrateurs venait de se 
séparer, le 14 frimaire, quand le Comité prit sur 
lui d'en convoquer une nouvelle « pour délibérer 
sur une affaire majeure ». La Société populaire fut 
priée d'y envoyer des commissaires, et il est pré- 
sumable que les membres des administrations con- 
voqués avaient été triés sur le volet'. Cette réunion, 
tenue dans le palais de l'ancienne Chambre des 
Comptes, aujourd'iiui la préfecture, dura jusqu'au 
matin. Au dire de plusieurs témoins, ce fut 
une nuit infernale. Malgré le grand nombre des 
déclarations de ceux qui y assistèrent, il serait im- 
possible de la reconstituer avec exactitude. Leurs 
souvenirs ne sont ni précis, ni concordants, tous 
ayant essayé d'atténuer l'odieux du rôle qu'ils 
y avaient joué, et, plus ou moins réussi à nier les 
propos qui leur ont été attribués. 11 n'est pas im- 
possible, néanmoins, en y regardant de près, de 
dégager, du fouillis des témoignages, certains 
faits incontestables de nature à donner une idée 
des allures de la délibération. 

La proposition de tuer tous les prisonniers fut, 
dès le commencement de la séance, faite par Goullin 
qui, pour démontrer l'utilité de ce massacre, donna, 
au nom du Comité révolutionnaire, lecture d'un 
rapport dans lequel il affirmait l'existence d'une 
vaste conspiration des détenus de toutes les pri- 



1. Charles Forget, gardien tie la maison cV arrêt des ci-devant 
Saintes-Claires, au lecteur impartial, Nantes, le 4 prairial, 
3° année de la République une et indivisible, in 8° de 62 pages, 
sans nom d'imprimeur, p. 5. 



J04 J.-B. CARRIER 

sons (J(' la ville de Nantes pour la mettre, sans 
retard, à feu et à sang. Sur la communication 
d'une lettre de Goudet, accusateur public, annon- 
çant que les six auteurs du complot du BoufTay 
venaient d'être condamnes à mort par le Tribunal 
révolutionnaire', et qu'on allait, sur-le-champ, 
procéder à l'exécution à l'aide de ilambeaux, 
pour donner un exemple, la question fut agitée 
de savoir s'il ne serait par sursis a l'exécution 
du jugement, jusqu'à ce qu'il eût été décidé 
de suite si, oui ou non, on ferait périr les pri- 
sonniers en masse. Phelippes, et les autres 
membres du Tribunal, apj)elés à la séance, s'y 
rendirent. A cette proposition, raconte celui-ci, 
« je répondis avec force ({ue rien ne pouvait ar- 
rêter l'exécution d'un jugement, et je me retirai 
avec mes collègues- ». 

Forget, l'un des délégués de la Société popu- 
laire à cette réunion, a déclaré, à deux reprises 
différentes, que Phelippes avait très nettement dé- 
montré que les six condamnés avaient seuls pris 
])art au complot d'évasion '^ 

« Le Tribunal criminel fut appelé, je présidais 
la séance, dit Minée; elle fut très orageuse, c'était 
un bacchanal épouvantable... La proposition de 
faire périr les prisonniers fut faite au moins dix 
fois; il ne sait par qui. Plusieurs membres du 



1. Voir la Justice révoluHonnaire à Nantes, et dans la Loire- 
Infërieure, par A. Lallié, in-S", Nantes, 1896, p. 95. 

2. Mémoire de Phelippes du 12 thermidor an II, iii-4" p. 10 ; 
Xoi/ades et fusillades du même, pussim: — Bulletin du Tribunal 
révolutionnaire, VII, 43. 

3. Registre des déclarations n° 97(Arch. municip.), et Ch. Forgel 
au lecteur impartial, p. 6. 



LES IIÉSITVTIONS DE CARRIER 105 

Comité l'ont faite, à ce qu'il croit. Il pense que 
ce futGoullin; toutes ces mesures sanguinaires 
étaient proposées par lui'. » 

Le jeune Robin se montra non moins ardent 
que Goullin. 11 criait : « Les patriotes manquent 
de pain, il est juste que les scélérats périssent et 
ne mangent pas le pain des patriotes » et, comme 
un membre du Département essayait de le cal- 
mer : '( Il ne faut point ici de propositions qui 
sentent le modérantisme, le feuillantisme et le 
fédéralisme, les dt'tenus sont des scélérats qui ont 
voulu détruire la République-. » 

La discussion ayant continué sans aboutir à une 
entente commune entre les membres du Comité et 
ceux des administrations, pour la rédaction d'un 
ordre de proscription en masse des prisonniers, 
Carrier lui-même aurait fait acte d'autorité et 
formé une commission, qualiliée par lui de jury na- 
tional, à laquelle il conlia le soin de prononcer 
sur le sort des détenus. « Carrier, rapporte Bache- 
lier, déclama avec force contre les rebelles. La 
peste se fait sentir, nous dit-il, dans les prisons, 
il est à craindre que bientôt elle ne se répande 
dans toute la ville; les ordres du Comité de Salut 
public et les décrets de la Convention sont 
d'exterminer tous les brigands. Vous exposerai-je 
à périr pour les ménager?)) Ce jury national fut 
composé de deux membres du District, de quatre 
du Département'^ de deux de la Municipalité et de 
})lusieurs autres choisis, vraisemblablement parmi 

\. Bulleliii (lu Tribunal révolutionnaire, VI, 326 et 328. 

2. Eod., déposition de Petit, du Uéparteiiient, VI, 321). 

3. Petit, Kerinen, Gicqueau et Minée. 



106 J.-B. CARRIER 

les délégués de la Société populaire. Ce jury avait 
été constitué « pour se rendre de suite au bureau 
du Comité, et travailler, sans désemparer, à la 
confection d'une liste sur laquelle cette expédition 
terrible devait s'effectuer ». 

« La liste des proscrits, nous apprend également 
Bachelier, fut dictée d'après celle de l'état général 
des prisons. Il fallait que trois voix se pronon- 
çassent en faveur d'un détenu pour le garantir de 
la fusillade. On ne discuta pas la moralité de ceux 
de l'Eperonnière ', tous plus ou moins suspects 
de royalisme et de fédéralisme; ceux-là devaient 
être fusillés, sans exception, au nombre d'une 
soixantaine-. » La liste totale, selon Phelippes, au- 
rait été arrêtée au nombre d'environ trois cents. 

Carrier put croire, en quittant la séance, — à 
laquelle il prétendra vainement plus tard n'avoir 
pas assisté, — que sa manœuvre avait réussi, et 
que les membres des administrations prendraient 
officiellement part à l'exécution des grandes me- 
sures qu'il projetait. Il se trompait, ou plutôt on 
l'avait trompé. Les notables de la Société populaire, 
qui avaient accepté de Gilletet de Philippeaiix de 
j-emplacer les administrateurs choisis par leurs 
concitoyens, et destitués comme entachés de fédé- 
ralisme, étaient plus lâches que cruels. Ils avaient 
eu la faiblesse d'accepter ces situations, et leur 



1. L'Eperonnière était une maison de campagne devenue la 
propriété des Dames du Sacré-Cœur, route de Paris. On y 
avait enfermé, spécialement, les suspects destinés à être en- 
voyés au tribunal révolutionnaire de Paris, Ze.s Cent trente-deux. 

2. Bachelier, Mémoire pour les acquittés, in-S" de 48 p. Angers 
an II, Jahyer et Geslin et sa déposition [Bulletin du Tribunal 
révolutionnaire, n° 100, p. 398). 



LES HÉSITATIONS DE CARRIER 107 

pusillanimité ne se démentira pas an milieu de 
toutes les atrocités dont ils seront les témoins 
attristés peut-èlre. En présence de Carrier, ils 
n'avaient pas osé résister, ils avaient pris part an 
triage des noms, mais ils s'étaient retirés après son 
départ, sans signer d'ordre d'exécution. GaiTier 
n'avait pas non plus osé leur parler de noyades. 

Louis Naux, le boisselier, membre du Comité 
révolutionnaire, le meilleur des deux sans-culottes 
de ce nom, a parlé de l'intimidation exercée par cer- 
tain de ses collègues à cette réunion : «Les 14 et 
15 frimaire, dit-il, j'ai passé deux nuits au Comité 
sans pouvoir en sortir. Mes collègues me retenaient 
de force; Chaux, Bachelier et GouUin me forçaient 
à signer. Grandmaison me menaçaitde me dénoncer 
à Carrier... Pendant les deux nuits et les deux 
jours que l'on dressa les listes, nous ne mangions 
que du biscuit ou du fricot de chez Forget '. » 

A cinq heures du matin, après le départ de tous 
les assistants, les membres du Comité révolution- 
naire se retirèrent, dans le bureau, avec Forget et 
ri'digèrent l'ordre ci-après, que trois d'entre eux 
seulement consentirent à signer : 

« Au nom du Comité révolutionnaire de Nantes, 

« Le commandant temporaire de Nantes est 
requis de fournir, de suite, trois cents hommes de 
troupes soldées, pour, une moitié, se transporter 
à la prison du BoutTay, se saisir des prisonniers 
désignés dans la liste ci-jointe, leur lier les mains 
deux à deux, et se transporter au poste de l'Eperon- 
nière; l'autre moitié se transportera aux Saintes- 

1. Journal des Lois, du 18 brumaire an III, p. :>. 



108 J.-B. CARRIER 

Claires, et conduira, de cette maison à celle de 
rEperonnière, tous les individus indiqués dans la 
liste ci-jointe ; en lin, pour le tout arrivé à TEperon- 
nière, prendre, eu outre, ceux des détenus de celte 
maison d'arrêt, elles fusiller tous indistinctement 
de la manière que le commandant le jugera con- 
venable. 

« Nantes, ce lo frimaire an II. 

u Si(//ir : Gi'.ANDM.usoN, GorLLiN, J. D. Maimcuet' » 

Forget et les membres du Comité révolution- 
naire ont beaucoup parlé et écrit pour essayer 
d'établir que cet ordre n'avait été que le résumé 
de la décision prise par l'assemblée tout entière-. 
Il se peut qu'il ait eu l'unanimité du Comité; mais, 
en pareille matière, la responsabilité ne doit 
incomber qu'à ceux qui l'ontacceptée en apposant 
leurs signatures. 

Robin a reconnu être allé, avec un nommé 
Gauthier, couvreur, membre de la Compagnie 
Marat, porter cet ordre et les listes au comman- 
dant Boivin sur les six lu'ures du matin. Il ajouta, 

1. Bulletin du Tribunal révolutionnaire, VI, 328. 

2. En faveur de la thèse des membres du Comité, voir Bache- 
lier, Mémoire pour les acquittés, note de la page 16; Chaux au 
peuple français, p. 20; Goullin, Bulletin du Tribunal révolution- 
naire, VI, n" 100, p. 397. 

Protestations des administrateurs : Bulletin du Tribunal révo- 
lutionnaire, VI, p. 329, et VI, 97, p. 397. Il y a dans le Bulletin 
des erreurs de pagination qui obligent, pour certains renvois, de 
mentionner à la fois les numéros et les pages. 

Forget, convaincu d'avoir assisté à la séance secrète du Comité 
[Courrier universel du 16 frimaire an III) a nié plus tard le fait 
dans le Forget au lecteur impartial, et soutenu, page H, qu'il 
avait quitté la séance en même temps que les membres des 
administrations. 



LES HÉSITATIONS DE CARRIER 109 

dans sa déposition, qu'il était allé informer Carrier, 
qui parut étonnéde la chose, et qui lui dit que l'ordre 
ne serait pas exécuté. Mais on sait que Uobin élait 
l'anii le plus dévoué de Carrier, et que presque 
toutes ses déclarations lui sont favorables'. 

Un détail qui peint bien le caractère des hommes 
aux mains desquels était tom!)ée Tautorit*', a été 
révélé par Goullin dans une des dernières séances 
du procès. (( Forget, dit-il, n'est pas le seul qui 
en ait imposé. Renard ~ a menti, lorsqu'il vous a 
dit qu'il s'était retiré à deux heures, et j'ai la 
preuve matérielle qu'il a déjeuné et bu du gloria 
sur la place des Gracques, ci-devant Saint-Pierre, 
avec Robin et Mainguet, après que Robin eut porté 
l'ordre à Boivin\ » Ainsi un grand massacre se 
préparait à Nantes, et le premier magistrat de la 
ville finissait, insouciant, cette horrible nuit, at- 
tablé dans une auberge, en buvant du gloria! 

Heureusement le général Boivin refusa d'exé- 
cuter l'ordre de fusillade. Boivin était un homme 
de peu d'instruction; il ('tait entré comme simple 
dragon dans le régiment du roi, et il y avait servi 
huit ans sans obtenir le moindre grade. 11 s'était fait 
ensuite ouvrier ciseleur, et, en 1792, s'était enrôlé 
dans un régiuKml de volontaires, où son intelli- 
gence, son courage, et d'heureuses circonstances, 

"1. Bulleliii du Tribunal révolutionnaire, VII, 47. 

2. Le maire Renard, l'un des pires terroristes de celte époque, 
s'était fait, au moment du procès, un système de parler sans 
cesse d'une maladie qui l'avait retenu au lit, pendant lonotemps. 
11 se dispensait ainsi de répondre sur tous les l'ail s qui auraient 
pu le compromettre. D'après les procès-verbaux de la Commune, 
cette maladie dura du 12 brumaire au l"'' frimaire seulement. 

3. Notes d'audience de \'illenave. Collection Gustave Bord. 



110 J.-B. CARRIER 

lui avaient valu un avancemcnl rapide. On a dit 
qne son langage était incorrect et qu'il abusait 
des s dans la liaison des mots; mais son âme était 
droite, et, dans un temps oij la peur faisait com- 
mettre tant de crimes et de bassesses, il montra 
qn'up honnête homme, décidé à faire son devoir, 
pouvait, avec succès, même en pleine Terreur, 
résister à des coquins puissants ^ 

Il a raconté lui-môme les incidents de cette 
matinée : «Quand Robin vint, dit-il, m'apporter, 
sur les six heures du matin. Tordre de fusiller les 
prisonniers, je dis à ce jeune homme que cet ordre 
n'était pas légal ; que je ne pouvais l'exécuter ; que, 
d'ailleurs, il était trop tard. '< Tant mieux, répondit- 
il, il en fera plus d'efl'et.» Je fis copier cette liste par un 
adjudant, qui s'aperçut que des individus y étaient 
portés pour des faits d'ivrognerie. Il vint m'en faire 
part. Je me rendis sur-le-champ chez Goullin que 
je trouvai au lit, et je lui dis que Tordre du Comité 
n'était pas légal, que je ne le ferais pas exécuter. 
Goullin voulait qu'il le fût. Je prétextai que nous 
n'avions pas de troupes. « Prends, me dit-il, de la 
garde nationale. » «. Crois-tu, lui répondis-je, qu'un 
père tuera son fils, qu'un fils tuera son père, le 
frère, son frère, sa su'ur, ses amis? » « N'importe, 
reprend Goullin, il faut que cela s'exécute. » Je 
lui répondis que je n'en ferais rien, et je me reti- 
rai. Il était environ huit heures. J'allai prendre 
mes pistolets; mais je n'osai rester chez moi, dans 
la crainte d'être arrêté; je ne voulais pas être 

1. M. Chassin, dans la Vendée palriole, 111, p. 430, cite une 
lettre de Boivin à Louis XVIII, du 9 juin 1816, dans laquelle ce 
général se glorifiait avec raison de ce fait. 



LES HÉSITATIONS DE CARRIER iH 

noyé OU fusillé, je me serais plutôt brûlé la cer- 
velle. Je courus aux promenades, et rentrai chez 
moi à dix heures et demie. 'Je fus mandé au Dé- 
partement oii j'avais envie de me rendre ; je dis à 
Minée, président, et à ses collègues, que j'avais 
refusé de mettre à exécution l'ordre du Comité; 
ils m'embrassèrent... et me remirent un arrêté 
qu'ils venaient de prendre. » 

Cette déposition, Qn\\)Vuni6Q a.ii Biillel in du Tri- 
bunal révolutionnaire^^ est conforme à la lettre 
d'envoi de l'original de l'ordre du Comité que le Tri- 
bunal révolutionnaire de Paris lui avait demandé, 
lors de l'instruction du procès. Ouvrard, le fameux 
munitionnaire de l'Empire et de la Restauration, 
qui, malgré sa jeunesse, était aide de camp de Boi- 
vin, rapporte, dans se» Mémoires-, qu'il eut la har- 
diesse de déchirer la liste de proscription, et que 
la disparition de cette liste fut l'une des circons- 
tances qui aidèrent Boivin dans sa résistance. 

La liasse, oii se trouve la lettre de Boivin aux 
Archives nationales, contenant une note qui rap- 
pelle ce fait, il convient, croyons-nous, d'en faire 
honneur à Ouvrard. 

L'arrêté du Département, remis à Boivin vers 
onze heures, pour être un peu tardif, et seule- 
ment suspensif, n'en avait pas moins une certaine 
portée, puisqu'il venait en aide à sa résistance. En 

1. Biilleliii (lu Tribunal révolulionnaire, n° 'J9, p. 408; déposi- 
tion conforme de Minée, eod., VI, 327. 

2. Mémoires de G.-I. Ouvrard, Paris, Moutardier, 1827, t. I", 
p. 6. Sans dire de quelle façon l'original de l'ordre du Comité a 
été distrait du dossier, Ouvrard affirme en être devenu et reste 
possesseur. 

3. Bulleliii du Tribunal révolutionnaire, iV, 327. 



112 J.-B. CARRIER 

lo prenant, cette administration avait bravé Car- 
rier, qui s'emporta et qui traita de contre-révolu- 
tionnaires ceux qui l'avaient signé. L'acte de cette 
tentative de résistance au représentant, qui, pour 
le malheur de la ville, ne se renouvela pas, était 
ainsi conçu : 

«Nous, membres du Directoire du Département 
de la Loire-Inférieure, requérons, en vertu de la 
loi, le commandant temporaire de la ville de 
Nantes de suspendre l'exécution de tout ordre 
qu'il aurait pu recevoir du Comité révolutionnaire 
relatif aux détenus dans les maisons d'arrêt, jus- 
qu'à ce qu'il ait été délibéré par les Corps admi- 
nistratifs qui vont s'assembler incessamment. 

« Fait en Directoire à Nantes. 

« Signé : Kermen, Minée, Gicqueau, Picot. » 

Lorsque l'original de l'ordre et l'arrêté du Dé- 
partement furent produits aux débats du procès, 
Goullin tenta de soutenir que le contre-ordre du 
Département avait été donné beaucoup plus tard, 
et Chaux, Grandmaison et Bachelier prétendirent 
avec lui que, si la fusillade n'avait pas eu lieu, on 
le devait à leur bienfaisante intervention'. 

Dansdeaxécrits imprimés, Bachelieret Chaux ont 
reproduit et développé ce mensonge ; Bachelier, en 
disant que la première opposition avait été faite 
par le Comité'^, Chaux, en racontant que, « venu au 
Comité, le 15 frimaire, il rencontra Perrochaud, 
Bachelier et Lévêque dans la désolation», et qu'il 

1. Bulletin du Trihimttl ri^L-oli//i(iiuiiiire. VI. 328. 

2. Baciielier, Mémoire jiuiu' Les (ici/iiillés. p. 1(J. 



LES HÉSITATIOÎSS DE CARRIER 113 

alla ensuite cliez GouUin. Les nouvelles sur la 
marche des brigands, ajoiite-t-il, étaient plus rassu- 
rantes. De là il était allé chez le commandant 
de la place pour lui annoncer « que le Comité 
s'opposait formellement à l'exécution d'un ordre 
qui n'était pas son fait ; ces collègues se précipi- 
tèrent dans ses bras et lui dirent qu'il leur rendait 
le bonheur et la vie' ». 

Tout mauvais cas est niable, et, si le mensonge 
pouvait être permis, il le serait à ceux qui 
essaient d'écarter l'infamie qui les atteint. Les 
événements qui vont suivre montreront l'inuti- 
lité de celui-ci. Ce n'était pas la faute du Comité 
révolutionnaire si l'intrigue de la nuit du 14 au 
15 frimaire avait abouti à un avortement, et, 
quoique le mot noyade n'eût pas encore été pro- 
noncé, il y avait partie liée entre le Comité et le 
représentant, pour tout ce qu'il plairait à celui-ci 
d'ordonner. 

1. ('lïuux au peuple ffançuia, p. 20. 



CHAPITRE IX 

NOYADES DU BOUFFAY ET DES PRÊTRES D'ANGERS 

Politique cruelle et maladroite de la Convention à l'égard des 
insurgés de la Vendée. — Leur extermination voulue. — Tenta- 
tive nouvelle et inutile de Carrier pour associer les membres 
des Corps administratifs à des mesures de destruction des pri- 
sonniers. — Insistance des membres du Comité révolutionnaire 
pour ces mesures. — Formation par eux d'une liste de prison- 
niers du Boutl'ay destinés à être déportés, c'est-à-dire noyés. — 
Intérêt de Carrier à détruire les prisonniers au moyen de la 
noyade. — Le projet de noyer les prêtres d'Angers annoncé à 
la Convention. — Ordres de noyades donnés à AITilé, Colas et 
autres. — Opposition de Phelippes et de Goudet à l'enlève- 
ment des prisonniers du Boutl'ay. — L'Entrepôt. — Noyade 
des prêtres d'Angers. — Lettre de Carrier à la Convention pour 
l'annoncer. — Noyade du Boutl'ay. 

Le droit des gens a toujours autorisé le vain- 
queur à retenir captifs, jusqu'à la lin de la guerre, 
les combattants que le sort des armes, ou une red- 
dition volontaire, a fait tomber en son pouvoir. Il 
est évident que le gouvernement de la République 
ne pouvait laisser errer librement des débris d'ar- 
mées, qui n'auraient pas tardé à se rejoindre et à se 
concentrer. 11 n'était pas toutefois au-dessus de ses 
moyens de les transférer, divisés et désarmés, dans 
des lieux assez éloignésdu théâtre de la guerre, pour 
leur enlever la possibilité de la recommencer. Un 
éloignement de vingt-cinq ou trente lieues aurait 
sufli. Pareille mesure aurait mieux valu, pour 
amener la pacification, que les rigueurs atroces 
qui, au dire des généraux les plus habiles et les 



NOYADES DL" BOIFFAY ET DES PRÊTRES DANGERS 115 

[)1lis compétents, ont, à diverses reprises, ranimé 
l'ardeur des populations les plus découragées. 

Malheureusement la résistance à l'insurrection 
avait été, dès le principe, fort mal conduite, et les 
premières fautes commises en avaient, avec le 
temps, fait commettre de plus graves encore. 
Des généraux choisis uniquement à cause de leurs 
opinions, des troupes mal recrutées et plus ardentes 
au pillage qu'au combat, des représentants infatués 
de leur autorité, et se défiant de tout excepté 
d'eux-mêmes 1, avaient prolongé la luUe au-delà de 
toutes les prévisions. L'Etat en avait éprouvé des 
dommages immenses, et l'incertitude du succès 
final avait longtemps causé, au Comité de Salut 
public et aux membres de la (Convention, les plus 
cruelles inquiétudes. 

Quand, à la fin de l'année de 1793, ces anciens 
parleurs des Sociétés populaires, transformés en 
hommes d'Etat par le hasard de scrutins dont la 
peur écartait les honnêtes gens, avaient entrevu la 
tin de la guerre, aucun d'eux n'avait songé un 
instant, — ce que la nc'cessité leur enseignera plus 
tard, — que la modération est le seul remède aux 
plaies de la guerre civile. La Convention s'était 
laissée dominer par les sentiments de la plus basse 
et de la plus cruelle vengeance, et elle leur don- 
nait libre cours dans ses décrets. Sur ses bancs, 
où régnaient toutes les haines, les haines reli- 
gieuses étaient peut-être plus vives encore que les 
haines politiques. Il paraissait à cette assemblée 
que la mort seule pouvait expier le crime de ces 

1. Voir, sur ces représentants en mission, M. Poitou, Revue de 
V Anjou, juillet-août 1852, p. 231. 



M6 J.-B. CARrUER 

paysans, qui avaient pris les armes pour conser- 
ver le droit de pratiquer, comme au temps des 
rois, la religion qu'elle avait reniée. 

Pour présider au supplice de milliers de prison- 
niers, il fallait des agents d'une trempe spéciale. 
Aussi n'était-ce pas par l'effet d'un simple hasard, 
mais bien plutôt avec le dessein de les employer à 
cette besogne, qu'au moment où la guerre de 
l'Ouest allait se résoudre en massacres, Carrier 
avait été maintenu à Nantes, et Francastel à 
Angers. La brutalité féroce de Carrier avait été 
connue à la Convention, et Francastel avait 
la même exaltation révolutionnaire, la même 
absence de scrupules, la même insouciance de la 
vie humaine, ou, pour mieux dire, de la vie des 
autres. 

Carrier, en effet, et il l'a bien montré, était 
l'homme qu'il fallait pour arriver à exterminer 
des milliers de prisonniers. Il était, on n'en sau- 
rait douter, très décidé à ce carnage ; il avait de 
plus sous la main, au Comité révolutionnaire, des 
gens très disposés à lui prêter leur concours. 
Néanmoins, il apparaît qu'il aurait préféré accroître 
le nombre de ses complices. Ce qui le démontre, c'est 
que, le jour même oii Boivin avait refusé d'exécu- 
ter la fusillade, et oi^i sa résistance avait ét('' approu- 
vée par le Département, Carrier provoqua une 
nouvelle réunion des divers Corps constitués. 
D'après Goullin, le Tribunal révolutionnaire reçut 
de Carrier lui-même sa convocation '.La déposition 



1. « Le Tribunal révolutionnaire, dit Goullin, n'est venu que par 
hasard à la séance du 14; ce n'est que le lendemain 15 qu'il a 



NOYADES Dr BOUFFAT ET DES PRÊTRES d'aNGERS 117 

de Phelippes, président de ce Tribunal, précise 
les questions qui furent agitées à la réunion : « Le 
Tribunal s'étant conformé à l'ordre de se rendre 
sur-le-champ à l'assemblée des Corps administra- 
tifs, le Comité révolutionnaire remit en délibé- 
ration de faire périr un grand nombre de déte- 
nus comme ayant conspiré dans les maisons de 
détention... Je répétai que les conspirateurs 
avaient été punis'... Alors Goullin, qui dominait le 
Comité et dont l'influence s'étendait plus loin, se 
déchaîna contre moi avec une rage qu'aucune 
parole ne pourrait exprimer... Chaux s'emporta 
violemment, et se joignit à Goullin pour m'hono- 
rer de ses injures; il osa dire que les détenus 
n'étaient pas seuls destinés à périr, qu'il y en avait 
bien d'autres dont on allait s'assurer... Bachelier, 
Grandmaison et autres appuyèrent ces discours 
sanguinaires... Si je n'ai pas été trompé, les Corps 
administratifs se retirèrent sans rien délibérer". » 
La tenue de cette réunion, du 15 frimaire, a été 
reconnue d'ailleurs par Bachelier et par Chaux, et 
c'est par inadvertance, je suppose, qu'ils la men- 
tionnent, comme ayant eu lieu dans la matinée'^. 

L'ardeur du Comité à provoquer les grandes 
mesures était-'41e spontanée, ou bien insistait-il 

été convoqué par une lettre de Carrier. » {Bulletin du Tribunal 
révolutionnaire, \l\, 58.) 

4. Ils avaient été exécutés la veille, dans la soirée du 14 fri- 
maire, à la lueur des torches. 

2. Phelippes-Tronjoly, iVo/yac/es-, Fusillades, p. 17, 18. 63 et 04. 
Déposition de Lamarie, officier municipal {Bulletin du Tribunal 
révolutionnaire, VI, 333). 

3. Mémoire pour les acquittés, p. 19, et Ménwirf manuscrit de 
Chaux (Arch. départ). Déposition conforme de Gicqueau {Bulle- 
I in du Tribunal révolutionnaire, VI, n° 67, p. 397), 



118 J.-B. CARRIER 

seulement en vue de complaire au représentant? 
Je ne saurais le dire ; mais, ce qui est bien certain, 
c'est que le Comité ne ménagea pas son concours. 
Guillet, l'un de ses membres, a déclaré avoir 
entendu dire à ce moment, au bureau du Comité 
et on l'absence de Carrier. « que tousles coupables 
n'étaient pas encore punis, qu'il existait encore 
des scélérats qui cherchaient à égorger les patriotes; 
que Goullin fut, chez le représentant Carrier, 
accompagné, croit-il, de Chaux, pour l'instruire 
de ces faits. 11 fut décidé qu'il fallait faire venir 
celui qui avait dénoncé le complot, sur la façon 
de penser de plusieurs de ces prisonniers, alin de 
purger la prison. Il fut introduit au Comité; 
Goullin l'interrogea et, d'après ses informations, 
fit une liste de prisonniers qui devaient, pour 
mesure de siireté, être déportés^. » 

Le mot di'porlé ayant toujours signilié noyé; 
dans tous les documents relatifs à la noyade 
du Boutîay, la déclaration de Guillet se rapporte 
évidemment à cette noyade. Renard, quia rappelé 
ce même fait du remaniement des listes de pri- 
sonniers au bureau du Comité, avec le concours 
de Hubert, le dénonciateur du complot, complète 
cette déclaration : « Il vit avec étcnnement Bache- 
lier réclamer un détenu, et, sur la demande qu'il 
lui fit si ce détenu lui était bien connu, puisqu'il 
prenait si chaudement ses intérêts : Oui, répondit- 
il ; mais, tu ne sais donc pas que la liste dont il 
s'agit n'a d'autre objet qu'une noyade^? » 

« Les patriotes de Nantes se comptèrent, dit 

1. Registre des déclarations, n° 199 (Arch. municip.). 

2. Bulletin du Tribunal révolutionnaire, VU, 6. 



NOYADES DU BOUFFAY ET DES PRÊTRES D ANGERS 119 

Michelet, je crois qu'ils n'étaient pas cinq cents. 
Et, pour chef, ils avaient un fou. Ils jugèrent la 
situation exactement du point de vue du radeau 
de la Méduse^ ou comme dans un vaisseau négrier 
qui enfonce sous sa cargaison. L'homme qui 
dit le mot fatal était une tète volcanique arrivée 
de Saint-Domingue, un planteur... Qu'est-ce que 
la vie aux colonies? Que pèse celle d'un nègre ?l^n 
prisonnier pour Goullin était un nègre blanc'. » 

Michelet se plaît à ces affirmations tranchanles 
qui, sous une forme pittoresque, frappent le lec- 
teur et lèvent tous les doutes. C'est assez pourtant, 
croyons-nous, de dire que Goullin prépara et fit 
en personne la noyade du Bouiïay. A s'entenir aux 
documents, c'est à cet attentat seulement que se 
serait bornée sa participation aux noyades. Carrier, 
à ce moment, avait fait plus que dire le mot. Il 
avait, on l'a vu, projeté la chose lorsqu'il était à 
Saint-Malo, et il l'avait mise en pratique pour les 
prêtres de Nantes sans la moindre intervention de 
Goullin. 

Ces deux terroristes avaient d'ailleurs des préoc- 
cupations et des instincts très différents. 

Que faisaient à Goullin ces bandes de paysans 
désarmés que l'on amenait de toutes parts à Nantes 
et que l'on conduisait à l'Entrepôt, dans un quar- 
tier éloigné? Il n'en avait pas la charge. Ce qui 
l'intéressait, c'était la ville des nobles, des riches 
négociants, des grands marchands, la ville de ceux 
qui, naguère, lui rendaient à peine son salut, et que 
la loi des suspects mettait à sa discrétion. Il avait 

1. Michelet, Histoire de lu Révolution, édit. Lacroix, VIII, 319. 



120 J.-B. CARRIER 

assez à faire de diriger !e Comité révolutionnaire 
qui, grâce à la nullité des membres des diverses 
administrations , menait et commandait tout. 
D'une nature délicate et nerveuse, il avait bien la 
perversité, mais il n'avait ni le tempérament ni 
la cruauté persévérante qu'il fallait pour extermi- 
ner une pareille agglomération de prisonniers. 

Ces débris de l'armée vendéenne étaient, au con- 
traire, pour Carrier une source d'embarras et de 
difficultés inextricables. Il ne savait ni comment 
les garder ni comment les nourrir. Les vivres 
étaient rares, et la criminelle incurie des autorités, 
qui avait laissé croître l'invasion de ces malheu- 
reux, sans rien préparer pour les recevoir, avait 
eu pour effet d'accélérer le développement d'épi- 
démies qu'ils avaient apportées avec eux. La ville 
elle-même était menacée de la contagion. Tout 
autre gouvernement que celui de la République 
Une et Indivisible aurait déporté cette population 
à une certaine dislance du pays insurgé. Au con- 
traire, la Convention accueillait chaque jour, avec 
la faveur la plus marquée, la lecture des lettres des 
représentants qui annonçaient des massacres, et elle 
libellait, en décrets, cette politique impitoyable. Il 
était clair que la Convention penchait pour la des- 
truction totale. Carrier craignit, non sans raison, 
qu'on ne lui reprochât de les avoir épargnés. Com- 
ment pourtant les tuer tous ? Par la fusillade ? 
Par la guillotine ? Mais les soldats et les bourreaux 
se seraient vite lassés de tant d'exécutions. Et puis, 
comment sécher tout ce sang? où mettre tous ces 
cadavres? La ville, la France entière connaîtraient 
le nombre des victimes. Lier ces prisonniers, les 



NOYADES DU BOUFFAY ET DES PRÊTRES d'aNGERS 121 

faire entrer, sous prétexte d'un transfèrement, dans 
de grands bateaux fragiles et à dessein rendus ins- 
tables, puis, lancer ces bateaux dans le courant du 
fleuve, oij ils ne tarderaient point à sombrer, lui 
parut un moyen à la fois économique, simple et 
très sûr. Les victimes, qu'on ne pourrait compter, 
périraient sans bruit. Il n'y aurait pas de sang ré- 
pandu, pas de fosses à creuser. Le fleuve empor- 
terait à la mer les corps qu'il aurait engloutis. 
Quatre ou cinq prêtres ayant échappé à la dernière 
noyade, on aviserait à mieux faire. 

Les Corps administratifs, à la vérité, se tenaient 
sur la réserve; mais qu'importait à Carrier l'opinion 
de ces Conseils, s'ils n'avaient pas l'énergie de se 
mettre au travers de ses projets, et, surtout, s'il 
pouvait compter sur la connivence bienveillante 
du Comité de Salut public? L'appui qu'il avait à 
Pariscompenseraitlargementceluiqui lui manquait 
à Nantes. 11 y avait trois semaines que les prêtres 
de Nantes avaient disparu dans la Loire; tout le 
monde à Paris savait de quelle manière ; aucun blâme 
ne lui était parvenu. Sans plus tarder, il organisa 
donc avec la bande de Lamberty son système de 
dépopulation des prisons. En attendant que ses 
préparatifs fussent achevés, il fit clairement part 
de ses projets au Comité de Salut public. Sa lettre, 
datée du 16 frimaire an 11 (6 décembre 1793), a été 
détruite ; mais l'analyse, telle qu'elle a été rédi- 
gée dans les bureaux de ce même Comité, en fait 
suffisamment connaître le sens et la portée : 

« L'esprit public est à Nantes, depuis trois se- 
maines, à toute la hauteur de la Révolution. L'éten- 
dard tricolore flotte à toutes les fenêtres, et par- 



122 .T.-R. CARRIER 

tout Ton voit des inscriptions civiques. Les prêtres 
ont trouve leur tombeau dans la Loire, cinquante- 
trois autres vont subir le même sort. Les contre-ré- 
volutionnaires, restés, dans les prisons de Nantes, 
ont ourdi le plus horrible complot. Après le départ 
de leurs compagnons, à Laide de plusieurs fausses 
clefs, dont on les a trouvé nantis, ils devaient 
ouvrir toutes les portes des prisons, égorger les 
concierges et les gardes, incendier les prisons et 
une partie de Nantes. Six des plus coupables ont 
été guillotinés sur le-champ ; une grande mesure 
va nous délivrer des autres. » 

La lettre de Carrier, avant d'être publiée, sous 
la forme d'analyse qui vient d'être transcrite, par 
M. Sciout, dans son Histoire de la Constitution 
eivile du clergé^ et par M. Aulard dans le Recueil 
des actes du Comité de Sa/ut pi/hlic'^, avait déjà 
été insérée sous cette même forme par Barère dans 
le Rapport fait au nom du Comité de Salut public 
à la séance du 25 frimaire an II, p. 36, et il n'est pas 
supposableque ce soit par inadvertance que Barère 
ait omis de transcrire ce passage significatif : 
cinquante-trois autres, vont subir le même sort. 
L'omission de ces quelques mots, jointe au fait 
de la destruction de la lettre originale, démontre 
que si le Comité de Salut public connaissait et 
même approuvait les noyades, il tenait aussi à 
pouvoir, au besoin, nier sa connivence dans cette 
cruauté. 11 est bien permis de supposer que In 
lettre originale était plus explicite que l'analyse, 
sur le moyen d'exécution de la grande mesure qui 

1. Tome IV, p. 222. 

2. Reçu des actes du Comité de Salul public, IX, 222. 



NOYADES DU BOFFFAV ET DES PRÊTRES d'aNGERS 123 

devait délivrer la ville des autres coupables. 

Carrier, de son côté, sans doute par l'effet 
d'une entente avec le Comité de Salut public, s'est 
toujours abstenu, dans ses ordres écrits relatifs 
aux noyades, de préciser les cboses. C'est par des 
membres du Comité révolutionnaire qu'il a fait 
signer, le 16 frimaire, la réquisition au charpen- 
tier Afiilé, et il n'y est parlé que d'une mission 
qui lui a été confiée '. « Le lendemain de la journée 
du 15, rapporte Bachelier, le représentant donna un 
rendez-vous à Colas, lieutenant du port, qu'il 
chargea d'y faire trouver Affilé, charpentier de 
navires, et ce rendez-vous était au Comité révo- 
lutionnaire. Ne croyez pas, ajoute Bachelier, tou- 
jours empressé à proclauK^r son innocence, que 
Carrier nous communiqua ses intentions... La 
séance du 15, au matin-, la non-exécution de la 
fusillade lui avaient singulièrement déplu. Il craint 
même de nous confier son secret. Il passe avec 
Colas et Affilé dans une chambre séparée du bureau 
du Comité, ne nous dit rien de ce qu'il veut faire, 
et ordonne àGoullinde rédiger les réquisitoires. 
Carrier reste jusqu'à ce que les ordres soient 
signés -^ » 

Carrier n'a jamais signé lui-même que les pou- 
voirs de Lamberty l'autorisant à passer, jour et 



1. Ces diverses pièces ont été maintes fois reproduites dans 
les histoires de la Révolution à Nantes. On les trouvera notam- 
ment dans les Noyades de Nantes, 2" édit., p. 19 et suiv. 

2. Probablement une allusion à la séance du Directoire de 
Département. 

3. Mémoire pour les acqiiilfés, p. 19. Sauf en ce qui concerne 
la prétendue ignorance des membres du Comité révolutionnaire, 
cette déclaration peut être sincère. 



124 J.-B. CARRTER 

nuit, partout où il lui plairait, avec les citoyens 
qui l'accompagneraient, et interdisant de mettre la 
moindre entrave à l'expédition dont il était chargé. 
Quoique le mot expédition soit au singulier, 
d'après la copie certifiée du greffier, c'est en vertu 
de cet ordre, qu'il ne se donna môme pas la peine 
de renouveler, que se firent toutes les noyades '. 

La grande mesure contre les prisonniers du 
Boutfay, annoncée dans la lettre du 16 frimaire, 
rencontra une opposition à laquelle Carrier ne 
s'attendait pas. Phelippes et Goudet, le premier 
président, et l'autre accusateur public du Ti'ibu- 
nal révolutionnaire, s'établirent, dans la nuit sui- 
vante, au greffe de la prison du Boutîay, et, quand 
les membres de la Compagnie Marat se présen- 
tèrent pour se faire livrer les cent cinquante-cinq 
détenus portés sur une liste, ils appuyèrent la résis- 
tance du geôlier, et firent valoir l'illégalité des 
ordres dont ces individus se prévalaient '. L'atti- 
tude de ces deux magistrats, en présence d'ordres 
qu'ils savaient approuvés de Carrier, doit être 
relevée à leur honneur, quoiqu'elle soit loin de 
racheter la pusillanimité qu'ils montrèrent au Tri- 
bunal révolutioimaire. 

L'intervention de fMielippes et de Goudet n'avait 
eu pour effet que de retarder la mesure, comme 
nous le verrons tout à l'heure. Carrier se rappela 
alors qu'il avait sous la main cinquante-trois prêtres 



1. Pièces remises à la Commission des Vingt et in, p. 6. 

2. Déclaration de J. Barbier, avoué à Blain, détenu au Bouflay^ 
du 21 messidor an 11, n° 12o bis (Arch. municipO- — Piielippes^ 
No>/ades, Fusillades, Paris, I5allard, in-8", p. 18. — Déposition, de 
Jeanne Lavigne, Bulletin du Tribunal révolutionnaire, VI, 302. 



NOYADES DU BOUFFAY ET DES PRÊTRES D ANGERS 125 

qui venaient d'arriver d'Angers, et quand Richard, 
membre de la Compagnie Marat, lui apprit qu'ils 
étaient à l'Entrepôt, il lui répondit: « Pas tant de 
mystère; il faut f. .. tous ces b... àFeau'»; et son 
ordre, purement verbal, fut exécuté dans la nuit du 
19 au2U frimaire (9-10 décembre 1793). C'est que, 
malgré l'étatd'anarchie dans lequel étaient tombées 
toutes les administrations, il y avait, entre l'Entre- 
pôt et les autres prisons, une certaine dill'érence. 
Aux Saintes-Claires, au Boullay, au Bon-Pasteur, 
il y avait des gardiens et des livres d'écrou, et la 
force de la tradition faisait que ces gardiens exi- 
geaient une décharge de ceux qui se présentaient 
pour extraire des prisonniers. Il en était autrement 
à l'Entrepôt, où les prisonniers entraient comme ils 
en sortaient, sur Tordre d'une autorité quelconque. 
11 n'y avait pas de livres d'écrou, par la raison très 
simple que, pour les tenir, il aurait fallu une troupe 
innombrable de greffiers ou de gardiens. 

L'édifice, auquel on donnait ce nom, était com- 
posé de quatre façades de magasins à plusieurs 
étages qui encadraient une vaste cour formant un 
carré long, et il était assez vaste, au dire de David- 
Vaugeois, Taccusateur public de la Commission 
militaire, pour abriter dix mille personnes-. 

Dans un moment où presque tous les couvents, 
et les autres bâtiments transformés en prisons, 
regorgeaient de détenus, l'Entrepôt offrait, pour 
loger les malheureux qu'amenai eut continu elle ment 
les troupes républicaines, des ressources dont on 

1. Déposition de Richard et de Trappe {Bulletin du Tribunal 
révolulioiinaiie, VI, 315, et VU, 29). 

2. Eod., VI, 295. 



126 J.-B. CARRIER 

usa et abusa. On y avait d'abord, avant l'arrivée 
de Carrier, envoyé des malades des autres prisons, 
pour les isoler et empêcher la contagion de se pro- 
pager; mais quand celle prison fut devenue, grâce 
aux envois ordonnés par Carrier, à elle seule plus 
peuplée que toules les autres réunies, la contagion 
du typhus y exerça des ravages proportionnés au 
chift're de sa populalion. Le nombre des entrants 
el des sortants y avait été de suite si considérable 
qu'on avait dû, ainsi que je l'ai déjà dit, renoncer 
à les inscrire et même à les compter. La situation 
alors excentrique de l'Entrepôt, au coin des rues 
Lamoricière et Dobrée actuelles, à quelques cen- 
taines de mètres du port, et sur le chemin peu 
fréquenté qui menait aux carrières de Gigant'^, 
facilitait singulièrement aussi les extractions de 
prisonniers. De là on pouvait les conduire, à l'abri 
des regards du public, soit aux quais de la Fosse 
pour être embarqués en vue de la noyade, soit aux 
carrières de Gigant pour être fusillés. Cette situa- 
tion facilita même si bien les extractions qu'un 
jour arriva où tous les prisonniers enfermés à 
l'Entrepôt avaient disparu jusqu'au dernier. 

Soit que les prêtres d'Angers eussent été logés 
à l'Entrepôt à leur arrivée, soit qu'ils y eussent 
été transférés en vue de la noyade, ils n'en avaient 
pas moins péri dans les Hots au nombre de cin- 
quante-trois'^. Carrier se hàla, dès le lendemain, 

1. Bulletin du Tribunal révolutionnaire^ VI, 29S. 

2. Les carrières de Gigant étaient situées au nord de la place 
Canclaux. 

3. Cinquante-neuf prêtres d'Angers, enfermés à la Rossignole- 
rie, avaient été confiés à un gendarme nommé Poitras pour être 
conduits et embarqués au Port-Ligny, le 9 frimaire an 11 (Emi- 



NOYADES DU BOUFFA V ET DES PRÊTRES d'aNGERS 127 

20 frimaire, d'en informer la Convention en ces 
termes : «Mais pourquoi faut-il que cet événe- 
ment (une victoire remportée sur Gharette) ait été 
accompagné diiu autre qui n'est pins (riiii (jrnre 
nouveau; cin(|uante-liuit individus, désignés sons 
le nom de prêtres réfractaires, sont arrivés d'An- 
gers à Nantes; aussitôt ils ont été enfermés dans 
un bateau sur la Loire; la nuit dernière, ils ont 
été engloutis dans cette rivière. Quel torrent révo- 
lutionnaire que la Loire' ! » Mercier rapporte, dans 
son Nouveau Paris, que l'Assemblée couvrit de ses 
applaudissements immortels la lecture de cette 
lettre, à la séance du 25 frimaire'-. 

Carrier ne put-il pas considérer ces applaudis- 
sements comme une approbation? D'ailleurs, la 
distance de Nantes à Angers n'('tait pas telle qu'il 
ait pu ignorer les noyades de son collègue en mis- 
sion en Maine-et-Loire. Quoique moins porté que 
Carrier à faire parade de ses mesures révolution- 
naires, Francastel en ordonnait d'aussi cruelles et 
d'aussi meurtrières. On a peu parlé des noyades 
d'Angers, et, pourtant, elles sont aussi certaines 
que celles de Nantes. «Il y a eu, disent des té- 
moins du procès de Vial, des noyades dans les- 
quelles périrent,commeàNantes, des femmes etdes 
enfants'^ » (( Lé fleuve de la Loire, rapporte Bache- 

grés, Loire-lnléricurc, '.) messidor an V, f° 120, et 8 nivôse an V, 
l" 149.) (Arcii. départ.) «Il est de notoriété qu'ils furent noyés à 
Nantes», porte le certificat transcrit. — Six avaient été noyés 
en route à la Baumette (Godard-Faultrier, le Champ des Mar- 
tyrs, p. 110 etlH). 

1. Réimpression du Monileur, XVIll, (i7U. 

2. Edition Poulet-Malassis, p. 3. 

3. Réimpression du Moniteur, numéro du 2 brumaire au \H, 
XXII, 286. 



128 J.-B. CARRIER 

lier, nous offrait le spectacle, continuel de cadavres 
noyés, descendant de Saumur, d'Angers, et de Châ- 
teau-Gontier. Les papiers-nouvelles, les Bulletins 
de la Convention, nous en transmettaient le récit •. » 
Dans une lettre, dont Dernier donna lecture à la 
Convention, le 5 brumaire an III, le général Da- 
nican écrivait : « On ne s'est pas contenté de noyer 
à Nantes; ce genre de supplice avait lieu à trente 
lieues en remontant la Loire... on noyait aux Ponts- 
de-Gé les gens suspects-. >. 

Forget a déclaré que, se trouvant à Angers, il y 
vit BoUogniel, qui y était venu pour amener les 
cent trente-deux Nantais, et que celui-ci lui dit 
« que, peut-être, à ce moment, leur avait-on fait leur 
affaire, vu que, la veille, on avait noyé beaucoup 
de monde auxPonts-de-Gé)). BoUogniel, interpellé, 
répondit, qu'étant au Gomité révolutionnaire d'An- 
gers, il avait entendu dire que seize ou dix-huit 
cents individus venaient d'être noyés aux Ponts- 
de-Gé3. Voici, du reste, une lettre qui confirme ces 
on-dit. Datée d'Angers le 9 frimaire an II , adressée au 
ministre de la Guerre, et signée du général Robert, 
cette lettre a été copiée aux Archives de la Guerre par 
M. Desmé de Ghavigny, qui l'a insérée dans sonou- 



1. Mémoire pour les acqiiiHés, Angers, an III, p. 19. 

2. Journal de la Montagne, n" 1.3, p. 104. 

3. Journal des Lois, de Galetti, numéro du 10 brumaire an III. 
— Ce n'était pas la première fois que le bourg des Ponts-de-Gé 
était le théâtre de noyades. En 1570, l'armée royale, rentrant de 
sa campagne du Midi, y passa, traînant à sa suite une telle horde 
de prostituées qu'après force avis publiés le commandant 
Strozzi en rassembla huit cents qu'il fit jeter du pont dans leau, 
et noyer sans pitié (Célestin Port, Dictionnaire de Maine-et- 
Loire, V» Ponts-de-Gé et Brantôme, Discours LXXXVl, art. 1", 
Timoléon de Cossé). 



NOYADES DU BOLFFAY ET DES PRÊTRES DANGERS 129 

vrage, S aiw air pendant la Révolution^ page 289. 
L'auteur fait observer que les mots soulignés le sont 
dans l'original. « Je t'annonce qu'environ r/(0?M" mille 
priîionniers^ catholiques, qui étaient ici détenus, et 
que, de concert avec le citoyen Francastel, nous 
faisions évacuer, ont péri. Une partie de ces 
messieurs se sont révoltés contre la garde, qui en a 
fait justice. Le reste, en passant sur le Pont-de-Cé, 
deux arches se sont écroulées, et ils sont malheu- 
reusement tombés dans la Loire, où ils se sont 
noyés. Ils avaient malheureusement les pieds et 
les mains liés. Vive la République ! » 

De ces témoignages, n'est-on pas amené à 
conclure que les noyades de Nantes ne furent 
que la continuation de celles d'Angers et des 
Ponts-de-Cé, ainsi que Carrier lui-même l'a pré- 
tendu 1 ? 

Celle des cinquante-trois prêtres avait été une 
exécutioninspirée par leur arrivée inattendue. Vic- 
times prédestinées au martyre par leur caractère, 
ces héros du devoir étaient venus à point pour une 
nouvelle expérience du procédé, et pas un seul 
n'avait échappé. Le succès de ce moyen de des- 
truction encouragea Carrier. Le projet délabra/* o?»^ 
mesure, destinée à débarrasser le Boufîay des 
complices de la prétendue conspiration découverte 
dans cette prison, pour avoir été retardé, n'avait 
point été abandonné. Dans la nuit du 24 au 25 fri- 
maire (14-15 décembre), les membres de la Com- 
pagnie Marat, dirigés parGouUin, obtinrent lare- 
mise de cent vingt-neuf prisonniers, au moyen 

1. Compte rendu du procès [Réimpression du Monileiir, 
XXII, -ri'àj. 



130 J.-B. CARRIER 

d'un ordre signé de plusieurs membres du Comité 
révolutionnaire, portant qu'il s'agissait de les dé- 
porter à Belle-Ile, et ils les conduisirent dans un 
imteau qu'ils coulèrent peu après. Le gardien de 
la prison, ayant pris la précaution de se faire don- 
ner une décharge des prisonniers, les bourreaux 
en conclurent que les extractions de détenus, des 
prisons oii ils étaient régulièrement écroués, pou- 
vaient amener des difficultés à cause des traces 
qu'elles laissaient. Aussi il ne parait point que 
cet enlèvement ait été renouvelé au Bouffay, ni 
dans aucune des autres prisons régulièrement te- 
nues. Ce n'est pas qu'aucun des détenus de ces 
prisons n'ait été noyé plus tard, — ilseraitfaciled'en 
citer plusieurs, — mais ils avaient été auparavant, 
sous un prétexte quelconque, transférés à l'En- 
trepôt où Lamberty et ses agents avaient pleine 
et entière autorité sur les entrées et les sorties. 



CHAPITRE X 

LES TALENTS ADMINLSTUATIFS DE CARRIER 

Lesprétentions de Carrier à la science militaire et l'expédition de 
Noinioutier. — Son insistance auprès du Comité de Salut pu- 
blic pour la mise en jugement et la prompte exécution de 
Baco et autres fédéralistes emprisonnés à Paris. — Sa lettre au 
général Haxo pour lui ordonner l'incendie des édifices et 
l'extermination des habitants des campagnes. — Taxes sur les 
riches. — Destitution et réclusion du payeur de Lamarre. — 
Les taxes révolutionnaires et le trésor public. — Le dîner sur la 
galiote. — Le général Hector Legros. — La probité et les ta- 
lents administratifs de Carrier selon Michelet. — Prétendus 
services de Carrier pour les approvisionnements, les chaus- 
sures, les vêtements de l'armée, et la défense de (iranville. — 
Soldat accueilli favorablement par la Société populaire. — 
Violences du représentant à la tribune de la Société. — Sus- 
pension temporaire des séances. 

La noyade duBoiiffay, où l'on rencontre l'action 
commune du Comité révolutionnaire et de Car- 
rier, avait donné l'élan aux grandes mesures. Dans 
les prochains chapitres, nous verrons se succéder, 
presque sans interruption, durant plusieurs se- 
maines, les exécutions en masse de prisonniers. 
Mais, avant de raconter celles qui ont ensanglanté 
les derniersjours de frimaire (1 5-20 décembre 1793), 
la date môme des faits fournit l'occasion d'étudier 
la nature et le caractère des relations de Carrier 
avec le Comité de Salut public, avec les patriotes 
de Nantes et avec les généraux. 

Gomme la j)lupart des représentants délégués 
près des armées, il croyait volontiers que tous les 
sans-culottes avaient la science infuse, et qu'un 



132 J.-B. CARRIER 

membre de la Convention, le sabre au côté et le 
panache tricolore au chapeau, pouvait en remon- 
trer aux officiers les plus expérimentés. 11 s'était 
attribué l'idée de reconquérir Noirmoutier, et 
n'aurait pas été fâché de faire croire qu'il dirigeait 
les détails de cette expédition. 

11 écrivait de Nantes, le 21 frimaire (Il dé- 
cembre), au Comité de Salut public. 

" Ma dernière lettre, chers coHègues, a dû vous 
apprendre qu'il y a déjà quelque lemps que j'ai 
levé la sus[>ension de l'expédition de Noirmoutier 
que j'avais provoquée moi-même le premier. De- 
puis cette époque, nous avons pris Beauvoir et 
Bouin, et nous venons encore de battre à Légéles 
brigands ('chappés de cette île. Commandés par 
Charette, ils se sont jetés dans la forêt de Grand'- 
Lande et dans les bois environnants. Le général 
llaxo a fait fortifier le poste de Légé, et il a marché 
sur-le-champ, avecDutruy, sur Noirmoutier. J'at- 
tends des nouvelles à tout instant de la prise de ce 
dernier refuge des brigands. Ne concevez nulle in- 
quiétude sur la défense de Nantes. Levasseur, qui 
a resté ici deux jours, vous en rendra compte. La 
garnison est faible en ce moment parce qu'elle oc- 
cupe plusieurs postes importants; mais les bri- 
gands se trouvent loin de ses murs. Il vaut bien 
mieux qu'elle garde des postes à portée de battre 
les rassemblements partiels des brigands que de 
rester oisive dans Nantes. -surtout quand elle peut 
se porter facilement de ces postes sur cette place. 
Au surplus, trois mille hommes des troupes com- 
mandées par Haxo, servant à entretenir sa com- 
munication avec Nantes, et à faire face aux bri- 



LES TALENTS ADMINISTRATIFS DE CARRIER 133 

grands aux ordres de Charetto, peuvent s'y replier 
d'un moment à l'autre. Nantes est même impre- 
nable du côté de la rive gauche de la Loire. Au 
reste, vous voyez quemcs mesures s'accordent par- 
faitement avec les vôtres; je ne fais que les de- 
vancer. Je suis aussi intéressé que vous à la 
protnpte extermination des brigands, je crois que 
vous pouvez, que vous devez même compter 
sur moi. J'entends, oui, j'entends aujourdluii le 
métier de la guerre. Je suis sur les lieux, restez 
donc tranquilles et laissez-moi faire. Aussitôt 
que la nouvelle de la prise de Noirmoutier me 
sera parvenue, j'enverrai immédiatement un ordre 
impératif, aux généraux Dutruy et Haxo, de mettre 
à mort^ dans tons les paijs insurgés, tous les indi- 
vidus de tout se.i-e qui .s'// trouveront indistincte- 
ment, et d'achever de tout incendier, car il est bon 
que vous sachiez que ce sont les femmes, qui, avec 
les prêtres, ont fomenté et soutenu la guerre de la 
Vendée ; que ce sont elles qui ont fait fusiller nos 
malheureux prisonniers, qui en ont égorgé beau- 
coup, qui combattent avec les brigands, et qui 
tuent impitoyablement nos volontaires quand elles 
en rencontrent quelques-uns détachés dans les vil- 
lages. C'est une engeance proscrite, ainsi que tous 
les paysans, car il n'en est pas un seul qui n'ait 
porté les armes contre la République, dont il faut 
absolument purger le sol'... » 

Les intérêts de la guerre ne lui font pas perdre 
de vue la punition des contre-révolutionnaires. 11 
répète que les prêtres d'Angers ont péri dans la 

1. Baguenier etDésormeaux, Documenlssur Noirmoutier, p. 16. 
et Recueil des actes du Comité de Salut puljlic, IX, 331. 



134 J.-B. CARRIER 

Loire. Il s'inquiète des cent trente citoyens de 
Nantes qu'il a envoyés à Angers et regrette de 
n'avoir pas sur eux des nouvelie^ aifssi positives 
que celles qu'il a fait parvenir sur les prêtres, ce 
qui revient à dire qu'on ne l'a pas encore instruit 
de leur mort. iMais ce qui l'obsède surtout, c'est 
la crainte de voir échapper au supplice tous ceux 
qu'il regarde comme des ennemis de la Répu- 
blique. « Je recommande, dit-il dans cette lettre, 
très expressément, à la vengeance nationale, les 
scélérats et contre-i'évolutionnaires Beysser, Baco, 
Beaufrauchet et Letourneux. Les tètes de ces 
quatre coquins ne cicatriseront jamais les plaies 
profondes qu'ils ont faites à leur patrie. Il serait 
à désirer, il faut même que le Tribunal révolution- 
naire les condamne tous quatre promptement à 
la mort et renvoie leur exécution à Nantes. Elle 
serait inutile à Paris ; elle produira le plus grand 
bien à Nantes. Envoyez-nous, tandis que j'y suis, 
ces quatre grands conspirateurs, et je vous ré- 
ponds de faire bientôt tomber leurs tètes... Mon- 
tant, ancien capitaine de canonniers à Rennes, qui 
commandait l'artillerie dans la force départemen- 
tale, à Vernon, doit subir le même sort, mais, si 
vous voulez le lui assurer, envoyez-le-moi à 
Nantes, après l'avoir fait condamner. Je l'enverrai 
faire exécuter à Rennes'. » 

Deux jours après, escomptant déjà la prise de 
Noirmoutier, il écrivait au général Haxo la fameuse 
lettre qui ligura parmi les pièces à conviction 
de son procès, et dont il justilia le contenu en fai- 

1. Recueil des ucles du Comilé de Saint public, IX, 333. 



LES TALENTS ADMINISTRATIFS DE CARRIER 135 

sant observer que ses ordres étaient conformes à 
l'esprit et à la lettre des décrets de la Convention. 
Sa justification eût été plus complète encore s'il 
avait ajouté que ses collègues Turreau, Prieur, et 
autres, faisaient exécuter tous les jours, sous leurs 
yeux, les mesures qu'il avait eu l'impradence 
d'ordonner par écrit dans les termes suivants : 

« J'apprends à l'instant, mon brave général, 
que des commissaires du département de la Ven- 
dée veulent partager, avec ceux du département 
de la Loire-Inférieure, les subsistances, ou four- 
rages, qui se trouveront dans Bouin ou dans 
Noirmoutier, 11 est bien étonnaat que la Vendée 
ose réclamer des subsistances, après avoir déchiré 
la patrie par la guerre la plus sanglante, la plus 
cruelle. Il entre dans mes projets, et ce sont les 
ordres de la Convention nationale, d'enlever 
toutes les subsistances, les denrées, les fourrages, 
tout, en un mot, de ce maudit pays; de livrer aux 
flammes tous les bâtiments, d'en exterminer tous 
les habitants, car je vais incessamment t'en faire 
passer l'ordre. Et ils voudraient encore atTamer les 
patriotes, après les avoir fait mourir par milliers! 
Oppose-toi, de toutes tes forces, à ce que la Ven- 
dée prenne, ou garde, un seul grain. Fais-les dé- 
livrer aux commissaires séant à Nantes. Je t'en 
donne l'ordre le plus précis, le plus impératif; tu 
m'en garantis, dès ce moment, l'exécution. En un 
mot, ne laisse rien dans ce pays de proscription. 
Que les subsistances, denrées, fourrages, tout, 
absolument tout, se transporte à Nantes'. » Plus 

1. Pièces remises à la Commission des Vingt et Un, p. G6 ; — 
liidlelin du Tribunal révolutionnaire, VII, :59 et 43. 



136 J.-B. CARRIER 

tard, il ordonnera de nouveau à Haxo d'incendier 
toutes les maisons des rebelles et d'en massa- 
crer tous les habitants. 

L'armée s'avançait vers Noirmoutier, et ce poste 
allait bientôt être reconquis. Divers avantages, 
remportés par Dutruy et Haxo, furent annoncés à 
la Convention par Carrier en ces termes pompeux : 
« Je n'ai que des triomphes à vous annoncer sur 
la rive gauche de la Loire ^ » Le moment, semble- 
t-il, était venu de se rappeler la phrase de la lettre 
de Hérault-Séchelles : « Nous pourrons être 
humains quand nous serons vainqueurs. » Cette 
phrase qui, au moment oii elle fut écrite, pouvait 
être regardée comme un aveu cynique d'inhuma- 
nité. Carrier et ses collègues la mirent en oubli, 
car les massacres les plus cruels ont été ceux qui 
suivirent les victoires. 

Alors que la science des financiers de la Con- 
vention se bornait à la pratique de la confiscation 
et à l'abus de la planche aux assignats, c'eût été 
beaucoup demander à Carrier de proportionner à des 
recettes prévues les dépenses qu'il lui plaisait 
d'ordonner. Fouché, durant sa mission dans la 
Loire-Inférieure, en avril 1793, avait proclamé le 
principe de la levée de taxes arbitraires « sur les 
riches égoïstes », mais il avait pu s'apercevoir qu'il 
était plus facile d'ordonner la levée de ces taxes 
que d'en faire la répartition et, surtout, de les faire 
rentrer. Son arrêté n'avait guère eu d'autre effet 
que la confiscation d'objets mobiliers pour l'ha- 



1. Lettre du 25 frimaire an IT, Journal de la Mo7itag7ie, numéro 
du ^l) frimaire an H. 



LES TALENTS ADMINISTRATIFS DE CARRIER 137 

l)illement et le campement des troupes '. Carrier 
exagéra, naturellement, cette pratique des taxes 
sur les riches, qui devaient, selon lui, solder les 
crédits qu'il ouvrait sans compter. Ainsi, par 
exemple, il avait décidé que les gardes nationaux 
recevraient trois francs par jour, au lieu de trente 
sous, et il avait mis à la charge de la Municipalité 
une somme de cent quatre vingt-cinq mille livres, 
recouvrable au moyen des taxes qu'il l'autorisait à 
lever, et qui ne le furent jamais '-. De cette façon les 
avances du payeur de Lamarre, qui avait le tort 
impardonnable d'être le beau-frère du fédéraliste 
Chapelier, s'élevaient, au milieu de frimaire, à plus 
de cinq cent mille livres. Carrier trouva l'occasion 
bonne de répondre à sa réclamation en le destituant, 
le 21 frimaire (11 décembre), et en le confinant 
prisonnier, à son domicile, sous la garde de deux 
invalides. Cette réclusion se prolongea durant 
plusieurs semaines; mais de Lamarre conserva sa 
tête, et il dut s'estimer heureux, quand, plus tard, 
il vit qu'à Paris on liquidait au profit de l'Etat, sur 
la place de la Révolution, les créances des fer- 
miers généraux 3. 

Disons en passant que les taxes révolution- 
naires, qu'il ne faut pas confondre avec les extor- 
sions opérées sur les habitants, par le Comité 

1. Rapport de Fouclié sur sa mission dans la Mayenne et la 
Loire-Inférieure. V. le comte de Martel, Etude sur Fouché, Paris, 
Lachaud, 1873, t. I, p. 75. 

2. Pièces remises à la Commission des Vingt et Un, p. 43. 

3. Bulletin du Tribunal révolutionnaire, VI, 284, et notes 
d'audience de Villenave, f" 737 (Collect. G. Bord). Vingt-huit 
fermiers généraux furent envoyés à la guillotine, le 19 floréal 
an II (8 mai 1794). — Wallon, le Tribunal révolutionnaire de 
Paris, III, 398. 



138 



J.-B. CARRIER 



4 



révolutionnaire et la Compagnie Marat, avaient 
donné lieu à de tels abus qu'une disposition de la 
loi du 14 frimaire statua qu'elles ne pourraient 
être levées qu'en vertu d'un décret ^ et que 
Cambon déclara, quelques jours après, que «pas 
un avis, pas un sou de ces taxes », n'était par- 
venu au trésor public". 

\J Hôtel de France, sur la place Graslin, qui exis- 
tait avant la Révolution sous le nom d'Héte/ 
Henri IV, était devenu le Grand Hôtel. Arthur 
Young, dans son Voyage en France, en parle 
avec les plus grands éloges et le mentionne 
comme l'un des plus beaux qu'il eût jamais ren- 
contrés. Carrier, au dire de plusieurs témoins, y 
lit quelques soupers joyeux. Le fait en lui-même 
est sans importance, et ne mériterait pas d'être 
noté, s'il n'avait eu pour conséquence de piquer 
Lamberty de politesse et de lui donner l'idée de 
convier le représentant à un festin, dans un local 
étrange, qui empruntait à un événement récent 
un caractère odieux. Carrier lui avait fait don de 
la galiote qui avait servi de prison aux prêtres 
de Nantes noyés dans la nuit du 27 brumaire. 
C'est dans cette galiote que fut dressée la table 
du festin, à une date qu'il est assez difficile de 
déterminer, mais que je crois être des derniers 
jours de frimaire''. 11 y avait une quinzaine de 

■1. Duvergier, Collection de lois, VI, 320. 

2. Réimpression du Moniteur, XVIIl, 680. 

3. Bachelier dit dans ses notes manuscrites (et Bulletin du 
Tribunal révolutionnaire, VI, 23B) que ce repas eut lieu le 
lendemain de la noyade des prêtres; mais la présence à Nantes 
du général Hector, le jour de ce repas, me fait croire qu'il eut 
lieu à la fin de frimaire. 



LES TALENTS ADMINISTRATIFS DE CARRIER 139 

convives; et le menu devait être soigné, si l'on 
en juge par la note du repas. Cette note, qui s'éle- 
vait à 364 livres, ne fut probablement jamais 
payée, car elle était encore due, l'année suivante, 
au traiteur Gauthier'. Lamberty était assis à la 
droite de Carrier et Lalouet à sa gauche. O'SuUi- 
van, Fouquet, Robin étaient du nombre des con- 
vives. Le repas fut très gai, et Lamberty anima 
beaucoup la Société en contant qu'au moment où 
s'abîmait dans l'eau le bateau qui contenait les 
prêtres, il leur avait crié : «Ah! b... Voilà le 
moment! Faites miracle'^! » Aussi Carrier pro- 
clama-t-il Lamberty le révolutionnaire le plus 
accompli qu'il eût jamais connu''. La découverte de 
quelques ornements d'église, que de bonnes âmes 
avaient procurés aux prêtres et qui avaient été 
cachés par eux, de peur qu'ils ne leur fussent en- 
levés, donna l'idée à plusieurs convives de se 
travestir, et l'orgie s'agrémenta de profanations 
sacrilèges. Carrier, devant le Tribunal révolution- 
naire, prétendit n'avoir conservé aucun souvenir 
de sa présence à ce repas, et soutint même n'y 
avoir pas assisté; mais il ne put maintenir son 
dire devant cette exclamation de Robin : « Tu 
étais sur la galiote, et, après le diner, tu me dis : 
Petit révolutionnaire, petit b... chante la Gamelle, 
et je la cbantai'*. » Le général Hector Legros, dit 
le général aux cheveux rouges, qui était, cejour- 



1. Journal des Lois, de Galetti, numéro du 11 frimaire an III. 

2. Note d'audience de Yiilenave, f" 736 (Gollect. G. Bord). 

3. Déposition de Sandrock et de GaiUihïer {Bulletin du Tribunal 
révolutionnaire, VI, 339 et 374). 

4. Bulletin du Tribunal révolutionnaire, VII, 71, 



140 J.-B. CARRIER 

là, à la recherche de Carrior pour en obtenir des 
souliers dont manquait le régiment de la Mark 
qu'il commandait, finit par le trouver en train de 
dîner sur la galiote. 11 entendit Fouquet dire au 
repre'sentant en frappant sur la table : « Si tu ne 
fais pas périr tous les contre-révolutionnaires, tout 
est perdu. » Carrier écouta la demande de Legros 
et chargea quelqu'un de le conduire au magasina 

En accueillant la demande de Legros, Carrier 
n'avait pas perdu son temps. Je me ligure en ellet 
que cette fourniture de souliers est peut-être 
Tunique circonstance de sa vie administrative que 
puissent invoquer les historiens désireux de lui 
faire une réputation d'organisateur, alin qu'il ne 
soit pas dit que le membre de la Convention le 
plus décrié avait été de tous points incapable. 
Michelet vante les services qu'il rendit en appro- 
visionnant l'armée de vêtements et de chaus- 
sures, et Larousse, après Michelet, insiste sur ce 
mérite, qui rachète certains torts qu'il ne peut 
méconnaître. 

Tout en dédaignant les antithèses, dans les 
phrases et dans les mots, iVlichelet est curieux de 
les chercher et de les signaler dans les person- 
nages dont il analyse le caractère. Ainsi, par 
exemple, malgré son antipathie contre Robes- 
pierre, il ne peut s'empêcher de dire « qu'il était 
né avec l'amour du bien ». « Goullin, doué d'une 
fine et exquise sensibilité, ignorait tout h fait le 
prix de la vie humaine, et manquait d'un sens 
entièrement, celui de l'humanité. » « O'Sullivan, 

1. Courrier républicain du 21 frimaire an III, séance du 18 du 
même mois. 



LES TALENTS ADMINISTRATIFS DE CARRIER 141 

Tun des bandits les plus sanguinaires de la suite 
de Lamberty^ était très doux, aimé des liommes, 
adoré des femmes, mais avec des accès de vio- 
lence et d'exaltation. » 11 fallait bien découvrir en 
Carrier quelques qualités précieuses, puisqu'il 
s'était conduit à Nantes comme un fauve à peu près 
inconscient. Aussi dira-t-il : « 11 avait été choisi 
comme honnête homme ; il était d'une probité auver- 
gnate; il venait de signaler le voleur Perrin. Il 
était zélé et actif, il avait réussi à chausser et à habil- 
ler l'armée, ayant créé des ateliers révolutionnaires 
pour faire les habits et les souliers. C'est lui qui 
avait organisé les canonnières qui décidèrent de 
la levée du siège do Granville'. » 

Il suffit de se reporter au chapitre premier de 
ce volume pour savoir ce que valait, aux yeux 
mêmes des habitants d'Aurillac, la probité auver- 
gnate de leur député; mais il y a plus, la preuve 
que croit en donner Michelet ne repose que sur 
une erreur de noms. Perrin de l'Aude fut bien 
dénoncé à la Convention, pour concussions, mais 
il le fut par Charlicr de la Marne, le 23 sep- 
tembre 1793, à un moment oii, d'ailleurs, Carrier 
était en mission en Bretagne '^ 

On aura aussi quelque peine à croire qu'il ait 
déployé de grands talents pour approvisionner 
l'armée, dont une grande partie occupait la Ven- 

1. Voir la déposition d'après laquelle O'SiiUivan s'amusail à 
égorger les brigands avec son couteau {Bulletin du Tribunal 
révoluliomiaife, n° 97, p. 399). 

2. Pour ces diverses citations, se reporter à l'édition Lacroix 
de son Histoire de la Révolution, VllI, 3o2; VU, 300; VIII, 310 
et 325. 

3. Moniteur du 2o septembre \Tô'â,liéinipres)iion,X\ il, 12^, 731. 



142 J.-B. CARRIER 

dée, quand on lit les ordres de tout incendier 
dans ce pays, et d'apporter à Nantes tous les 
grains qui y seront trouvés. La prétendue impul- 
sion donnée à la fabrication des chaussures con- 
sista simplement en quelques signatures apposées 
sur des arrêtés dont il n'eut même pas l'initia- 
tive. 

Dans toutes les guerres, la question des sou- 
liers pour l'armée est une question importante. 
Elle était de premier ordre pour les troupes répu- 
blicaines employées en Vendée, parce que la 
plupart des royalistes n'ayant que des sabots, elles 
auraient eu avec des souliers une supériorité 
dans les marches qui pouvait souvent décider de 
la victoire. Aussi Ganclaux n'avait-il pas attendu 
l'arrivée de Carrier à Nantes pour attirer sur ce 
point l'attention de Dujard, ordonnateur des 
guerres, et une correspondance volumineuse avec 
ce dernier, correspondance qui remonte au mois 
de septembre, la démontre amplement. A ce 
moment déjà on avait établi, dans la salle de 
spectacle du Chapeau-Rouge, un atelier de chaus- 
sures qui fournissait environ trois mille paires 
de souliers par décade. Plus tard on rencontre un 
arrêté de Ruelle, Carrier et Gillet, du 3 brumaire 
(24 octobre), relatif aux cordonniers et corroycurs'. 

Des saisies de souliers chez les habitants avaient 
été ordonnées en Rretagne, par un arrêté, signé 
de Turreau, Prieur de la Marne, Esnue-Lavallée 
et Pocholle, visé dans une délibération du Conseil 
de Département de la Loire-Inférieure du 17 fri- 

1. Verger, Archiver curieuses de Nantes, V, 402. 



LES TALENTS ADMINISTRATIFS DE CARRIER 143 

maire an II. Par cette délibération, le Conseil 
ordonna a tout citoyen, ne marchant pas à la 
défense de la patrie, de remettre à la Municipalité 
les bottes et souliers qu'il possédait, à la seule 
exception de la paire qu'il avait aux pieds, et cela 
sous peine d'être regardé comme suspect. Le 
même jour. Carrier apposa sur une expédition de 
cet arrêté les mots Vu et approuvé, suivis de son 
nom. Peu après, le 24 frimaire, il approuva de 
la même manière, en ajoutant toutefois ces mots : 
« Pour être suivi de la plus stricte exécution » un 
arrêté du Département enjoignant, à chacun des 
Districts, l'ordre de faire parvenir à Nantes tous 
les souliers fabriqués '. La réquisition et la fabri- 
cation demeurèrent cependant fort au-dessous des 
besoins de l'armée, et, à ce moment, les lettres 
des généraux et des représentants, adressées du 
théâtre de la guerre, sont unanimes à constater 
la pénurie de souliers. Sans parler d'une circulaire 
de Boucliotte, ministre de la Guerre, du 14 fri- 
maire, dans laquelle il annonce que le Comité de 
Salut public l'a chargé de faire distribuer une 
paire de sabots à chacun des défenseurs de la 
patrie, « les sabots offrant la chaussure la plus 
saine en cette saison' », Francastel et Bourbotte 
écrivaient au Comité de Salut public, d'Angers, 
le 16 frimaire : « Les troupes qui se sont rendues 
à Angers, à la nouvelle de l'attaque de cette ville, 
ont fait une marche de dix-huit heures sans se 
reposer, quoique la plupart fussent sans souliers. 

1. Matériel de guerre. Dussier d'arrêtés et de réquisitions (Arch. 
départeiu.). 

2. Savary, Guerre des \einleena et des Chouaiia, II, i07. 



144 J.-B. CARRIER 

Nous croyons qu'il y a une conspiration pour 
nous en priver. Aidez-nous à la déjouer ^ » Car- 
rier lui-môme mandait à la Convention, le 20 fri- 
maire, qu'à l'attaque de Légé « les braves défen- 
seurs, que le défaut de souliers avait retenus dans 
leurs tentes, s'étaient enveloppé les pieds avec du 
linge, et avaient voulu combattre avec leurs cama- 
rades 2. » Quelques jours plus tard, Barère dira 
à la tribune de la Convention : " L'armée de Cha- 
rette est aux abois... quoique manquant de sou- 
liers, nos soldats n'en sont pas moins ardents. 
Les citoyens de Rennes ont donné leurs souliers ^. » 
Prieur de la Marne et Turreau écriront du cbamp 
de bataille de Savenay que la victoire a été 
obtenue, quoique les troupes manquassent de sou- 
liers''. Voilà quels ont été, en faveur de la four- 
niture des souliers, les résultats de l'activité de 
Carrier. 

Slir sa sollicitude pour rhabillement des troupes, 
je ne connais qu'un seul document, l'accusation 
très nette d'avoir fait noyer cent quarante-quatre 
femmes qui travaillaient à faire des chemises 
pour les soldats ^ 

Quant aux chaloupes-canonnières embossées 

1. Réimpression du Moniteur, XVIIl, 624, et lettre de Haxo, 
Savary, Guerre des Vendéens, II, 475. Un jour de nivôse, Erard, 
un commis de l'administration des habillements militaires, lui 

ayant demandé des souliers, il lui répondit : «M t> {Compte rendu 

du Moniteur, XVIII, 4). 

2. Eod., XVIII, (JIO. 

3. Eod., XIX, 31. 

4. Eod., XIX, 55. 

5. Lettres d'Orieux Pièces remises à la Commission des Vingt 
et Un^ p., 15; Plaidoyer de Tronçon-Ducoudray, Procès des Nan- 
tais {Courrier républicain, numéro du 18 septembre 1794, 
2° sans-culottide, p. 141). 



LES TALENTS ADMIMSTR ATTFS DE CARRIER 145 

devant Granvillo, qui contribuèrent en effet à la 
levée du siège de cette ville ^, il est invraisemblable 
qu'elles aient été armées par Carrier. Le siège de 
Granville est du milieu de novembre 1793, et, 
lorsqu'il était en Bretagne, six semaines avant 
cette époque, personne au monde ne pouvait 
prévoir que l'armée vendéenne se porterait 
vers la Normandie. Aucune des lettres qu'il écri- 
vit pendant ses voyages, de Choiet, d'Angers, 
de Nantes, durant son séjour, ne contient la 
moindre allusion à ces chaloupes-canonnières. 
D'ailleurs il n'aurait pas manqué de rappeler ce 
service lorsqu'il se vanta d'avoir empêché la prise 
de Granville, « en y envoyant, en toute diligence, 
les munitions et les choses dont cette place 
manquait pour se défendre- >. 

L'obéissance passive que Carrier rencontrait 
parmi les gens de son entourage accroissait chaque 
jour en lui l'infatuation de sa toute-puissance, et 
le portait à en faire un usage aussi déraisonnable 
qu'immodéré. 

La Société de 'Vincent-la-Montagne qui, plus 
tard, tentera de le nier, emboîtait le pas servilement 
derrière le représentant. Un jour, cependant, il 
arriva qu'un militaire vint à la tribune formuler, 
contre lui, une plainte qui n'est pas spécifiée au 
procès-verbal, et qui fut accueillie avec une certaine 
faveur. Le lendemain, 25 frimaire. Carrier, furieux, 
arrive à la séance, demande le nom de l'ora- 

1. Beauchanip, Histoire de lu r/nerre de la Vendée, 4" édit., 

II, no. 

2. Séance de la Convention du S vendémiaire an III, 29 sep- 
tembre 1794 [Réimpression du Moniteur, XXll, 114). 

10 



146 J.-B. CARRIER 

teiir qui a cherché à avilir, on sa personne, la re- 
présentation nationale, et annonce que le président 
et les secrétaires lui en répondront, et qu'ils seront 
sur-le-champ arrêtés et la Société dissoute. Vaine- 
ment un patriote nommé Thomas essaye de lui 
répondre, il déclare la Société dissoute, et ordonne 
de faire porter chez lui les registres elles clefs du 
local'. 

Il avait parlé et gesticulé comme un énergumène. 
Un contemporain, présent à la séance, décrit ainsi 
son attitude. « Un soir, Carrier alla à la Société 
populaire qui tenait alors ses séances dans l'église 
Sainte-Croix. 11 monta dans la chaire qui servait 
de tribune. 11 vociféra contre la ville de Nantes, 
qu'il menaça de la vengeance nationale. Il tonna 
contre les négociants, les accapareurs, les modérés, 
les égoïstes. Il tira ensuite son sabre avec lequel 
il coupait, par la moitié, les chandelles qui étaient 
devant lui, en disant qu'il ferait rrouler de même, 
sur l'échafaud, les têtes de ces riches égoïstes, de 
ces négociants, de ces gros coquins. Il était comme 
un fou, comme un enragé. Si ce fait n'était pas 
connu de milliers de témoins, je n'oserais en par- 
ler, tant il semble incroyable. C'était cependant 
un pareil être qui était revêtu de la toute-puissance 
à Nantes, et qui était investi de la dignité de re- 
présentant d'une grande nation. Au reste, avant 
Carrier, Fouché avait prêché une pareille morale. 
Toute l'assemblée fut frappée de stupeur; personne 
n'osait rien dire. On croyait à chaque instant voir 

1. Procès-verbal de la séance. Pièces remises à la Cotnmission 
des Vinr/t et Un, 41, 44 et 4.J. Dugast-Matifeux, Précis de la 
conduite patriotique..., p. 18. 



LES TALENTS ADMINISTRATIFS DE CARRIER 147 

le monstre se jeter sur le piihlic, et frapper de son 
sabre à tort et à travers'. » Chaux a même dit 
qu'il Tavait fait : « Après avoir menace d'abattre 
les têtes des citoyens présents à la séance du 25 fri- 
maire, Carrier iinit par dissoudre le club, chasser 
à coups de sabre les membres devant lui, et em- 
porter les clefs '. » C'est probablement ce jour-là 
qu'il dit que « les Nantais étaient des scélérats, et 
qu'il fallait jouer à la boule avec leurs têtes •^)). 

Malgré la violence de ces menaces — car cette fois 
encore le calme avait succ('dé à l'explosion de sa 
colère, — Carrier ne fit arrêter ni le président ni les 
secrétaires. 11 ne tarda même pas à comprendre 
qu'en fermant le club des sans-culottes il était 
allé un peu loin, la majesté populaire valant peut- 
être bien sa propre majesté. Le 29 frimaire (19 dé- 
cembre). Cil. Forget, qui exercaitalors les fonctions 
de président, reçut un arrêté contenant ces deux 
seules lignes : « Le président de Vincent-la-Mon- 
tagne ouvrira aujourd'hui la séance à l'heure ordi- 
naire. » Date et signature^. 

Ces exploits administratifs n'étaient que jeux de 
princes enivrés de despotisme. Nous allons revoir, 
dans son rôle de bourreau, l'agent du Comité de 
Salut public. 

1. Méinuires manuscrits du greffier Blanchard {Pièces remises à 
la Commission des Vingt et Un, p. 44 et 45). 

2. Bulletin du Tribunal révoluliuniiaii'e, VI, 21)0. Dépositions de 
Ciiaux et Deiasalle. 

3. Eod., p. :320. Déposition de Moutier, forgeron. 

4. Pièces remises à la Commission des Vinyl el Un, p. 42 



CHAPITRE XI 

LES GRANDES EXÉCUTIONS 

Incertitudes surTépoque où commencèrent les grandesnoyades. — 
Fusillades nombreuses à Nantes h la fin de frimaire, avant la 
bataille de Savenay. — Fusillades ordonnées par les généraux, 
dont l'une accomplie avec une cruauté particulière au témoi- 
gnage de Benaben. — Récit fait à la Convention, par un mes- 
sager, de fusillades dont il avait été le témoin à son passage 
àAncenis. — Bataille de Savenay. — Hommage rendu par 
Beaupuy à la bravoure des vaincus. — Si.xrailh' morts enterrés 
dans la banlieue de Savenay, selon W'esterniann. — Deux 
mille fusillés après la bataille, selon Benaben. — Nombreuses 
fusillades à Nantes après la bataille de Savenay. — Démarche 
delà Municipalité de Nantes en faveur des prisonniers deman- 
dant à se rendre. — Accueil faitpar Carrier à cette démarche. 
— Les deux grandes exécutions par la guillotine, sur la place 
duBouffay. comprenant quatre enfants. — Divers témoignages 
sur les grandes noyades, dont celui de Carrier lui-même. — 
Scène du représentant avec Gonchon, président de la Commis- 
sion militaire. — Qui a payé les noyades? — Les mariages ré- 
publicains. — La noyade proposée ailleurs qu'à Nantes comme 
moyen d'exécution des contre-révolutionnaires. 

Les preuves des grandes noyades de prisonniers, 
exécutées à Nantes, en nivôse et pluviôse, sont 
si nettes, si variées et si concluantes, que je né- 
gligerai, comme étant d'ordre secondaire, la ques- 
tion de savoir si la destruction, parce moyen, des 
débris de l'arnu'e royaliste amenés à Nantes, a, ou 
n'a pas commencé dès les premiers jours de fri- 
maire. Pour l'affirmative, il y a le nombre des té- 
moignages ; pour la négative, il y a le défaut de 
précision de ces mêmes témoignages, l'attitude ' 
hésitante de Carrier auprès des Corps administra- 



LES GRANDES EXÉCUTIONS 149 

tifs en frimaire, et enfin les nombreuses fusillades 
qui ensanglantèrent les derniers jours de ce 
mois et les premiers du mois suivant. 

La bataille de Savenay qui eut lieu, comme nous 
le verrons tout à Tbeure, le 3 nivôse (23 décembre), 
avait été une date assez importante pour se fixer 
dans les mémoires, et permettre, aux moins atten- 
tifs, de classer, avec précision, les faits contempo- 
rains de cet événement, en faits à'avanl et à" après 
Savenay. 

C'est ainsi que les membres du Département de 
la Loire-Inférieure ont affirmé, sans hésitation, 
(\nQ sept à huit cents prisonniers, non jugés, furent, 
par ordre de Carrier, fusillés à Nantes, en frimaire, 
avant Savenay K Nulle protestation ne s'éleva des 
bancs de la Convention, quand, à la séance du 6 ni- 
vôse (26 décembre), lecture fut donnée d'une lettre 
de Carrier, datée de Nantes le 30 frimaire (20 dé- 
cembre), dans laquelle il disait : « La défaite des 
brigands est si complète que nos postes les tuent, 
les prennent, et les amènent- ,à Nantes par centaines; 
la guillotine ne peut suffire; j'ai pris le parti de 
les faire fusiller. Ils se rendent ici et à Angers par 
centaines; j'assure à ceux-ci le même sort qu'aux 
autres. J'invite mon collègue Francastel à ne pas 
s'écarter de cette salutaire et expéditive méthode. 
C'est par principe d'hu?naîiité i[ue je purge la terre 
de la liberté de ces monstres'. » 

1. Voiries pièces justiûcatives dnns les Fusitloiles de Nantes, 
par A. Lallié {Revue de Brelaqne et de Vendée, février 1882). 

2. Séance du 6 nivôse an II [Ré'nnpression du Mjnileui\ XIX, 
57). — L'humanité de Carrier ressemblait à la sensibilité de Collot 
d'Herbois disant aux .Jacobins : « Nous en avons fait foudroyer à 
Lyon deux cents d'un coup, et on nous en fait un crime ! Ne 



150 J.-B. CARRIER 

Une autre lettre de Nantes, anonyme celle-là, 
facile à dater du 29 frimaire, parce qu'elle men- 
tionne la capture des demoiselles de la Métairie, 
insérée aux Nouve/Zet^ des départetncnts dans le 
Journal de la Montagne, mande, sans commen- 
taires : « Les débris de l'armée catholique nous 
arrivent à force. Hier, on a fusil lé deux cent 
soixante-dix-neuf brigands, dont cent soixante-dix 
avaient été pris à Ancenis, et les autres du côté 
de Vannes. Il y avait parmi eux plusieurs petits 
chefs ^ » 

De leur propre autorité, les généraux procédaient 
aussi à ces exécutions eu masse, et les faisaient 
avec des raffinements de cruauté que l'on n'a 
point eu à reprocher à Carrier. 

C'était encore avant Savenay. Benaben, com- 
missaire du Df'partement de Maine-et-Loire, qui 
assistera à la bataille, était enroule pour rejoindre 
l'armée républicaine. Envoyant à son ami Vial, 
de Chalonnes, ses impressions de voyage, voici 
ce qu'il lui racontait ; « Comme je revenais de 
Mones-, où j'avais été chercher des chevaux pour 
traîner Tartillerie que nous avions prise aux bri- 
sait-on pas que c'est encore une marque de sensibUilé ? Lorsqu'on 
guillotine vingt coupables, le dernier exécuté meurt vingt fois, 
tandis que deux cents conspirateurs périssent ensemble. On parle 
de sensibilité! Et nous aussi, nous sommes sensibles. Les Jaco- 
bins ont toutes les vertus. Ils sont compatissants, humains, géné- 
reux.» [Réimpi-essioti du Moniteur, numéro du 4 nivôse anU, XIX, 
26). Cette théorie de la sensibilité, à propos du même fait, avait 
été déjà développée par lui dans son rapport à la Convention 
du !'"■ nivôse [Héimpression du Moiïifeiiv, XIX, 189). 

1. Journal de la Monlague, n" 53, du 16 nivôse an II. 

2. L'éditeur de Benaben croit qu'on devrait lire Mauves, com- 
mune située sur la rive droite de la Loire, à quatre lieues de 
Nantes. 



LES GRANDES EXÉCUTIONS 151 

gands, je rencontrai différents détachements de 
volontaires qui conduisaien,t des prisonniers à la 
mort en chantant: Le jour de gloire est arrivé! Je 
ne sais si les brigands étaient de Tavis des soldats. 
A peine avais-je quitté Carpentier, pour me rendre 
à Savenay^ que cinq à six cents brigands mirent 
bas les armes, on criant, comme à l'ordinaire : 
Vive la Nation! Vive la République! Un général 
leur joua un bon tour. Il les fit envelopper par 
deux bataillons, et lit faire sur eux une décharge 
générale. Il y en eut autant à tomber de peur. 
Mais, comme il y en avait beaucoup qui remuaient, 
celui qui avait commandé le feu cria : Que ceux 
qui ne sont pas blessés se lèvent. Ceux qui n'étaient 
pas blessés, croyant qu'on voulait leur sauver la 
vie, s'empressèrent de se lever; mais ils retom- 
bèrent bientôt, car on avait fait sur eux une seconde 
décharge ; on acheva ensuite de les tuer à coups 
de sabre, à coups de baïonnettes et à coups de 
crosses de fusils'. » 

Toujours avant Savenay. A la séance de la Con- 
vention du 6 nivôse (25 décembre), un messager 
venant de Nantes fut entendu. Il parla de cinq cents 
brigands qui avaient demandé grâce, et qui re- 
çurent une prompte mort. En passant à Ancenis, à 
Angers et à Saumur, il avait rencontré des troupes 
de prisonniers qu'on conduisait à Nantes « pour y 
subir la peine due à leurs crimes^ ». 



1. Correspondance inédite de Benaben {Revue de la liévolution, 
1885, t. VI, 2% p. 107). 

2. Première page du numéro AViMonifeur du 8 nivôse an II. — 
Voir aussi Mémoires inédits d'un ancien adminisi râleur des 
armées républicaines, Paris, Baudouin, 1823, p. 120. 



152 J.-B. CARRIER 

Quelques chefs seulement de l'armée royaliste, 
dont Henri de la Rochejaquelin, avaient pu, suivis 
d'un petit nombre d'hommes, repasser la Loire à 
Ancenis. Le gros de l'armée s'était dirigé vers 
Savenay, et c'est dans cette ville que, le 3 nivôse 
(23 décembre), les survivants de la grande armée 
se trouvèrent réunis une dernière fois pour faire 
tête à l'ennemi et tenter le suprême effort. Les 
soldats de la foi succombèrent en héros. « Rien n'est 
comparable à l'opiniâtreté qu'ils montrèrent, — 
porte une adresse de l'armée de l'Ouest à la Con- 
vention, — la certitude qu'ils avaient, que nous ne 
ferions aucune grâce aux ennemis de la République, 
leur avait donné cette bravoure que Ton ne . voit 
presque jamais que dans le désespoir. » « Je les ai 
bien vus, bien examinés, écrivait de son côté le 
général Beaupuy (j'ai reconnu môme de mes figures 
de Cholet et de Laval); à leur contenance, à leur 
mine, je t'assure qu'il ne leur manquait du soldat 
que l'habit... Il me semble à présent qu'avec nos 
autres ennemis nous ne ferons que pelotera » 

Ce n'est pas, dans cette rencontre, l'héroïsme 
des vaincus, c'est leur écrasement qui a ému 
Westermann : « Nous fîmes, rapporte-t-il, une 
boucherie horrible; les dernières six pièces de 
canon, quelques caissons, équipages, tout tomba 
en notre pouvoir. Marceau et les autres généraux, 
avec les représentants du peuple, Prieur et Tur- 
reau, suivirent l'armée sur la droite; très peu 
leur échappèrent. Partout on ne voyait que des 
monceaux do morts... Les brigands qui échap- 

1. Réimpression du Monileui', 9 nivôse an II, XIX, C8. 



LES GRANDES EXÉCUTIONS l53 

pèrent, cette journée, à la mort, furent traqués, 
tués, ou ramenés par les habitants des environs. 
Dans la banlieue de Savenay seule, plus de six 
mille ont été enterrés '. » 

Les 3, 5 et 6 nivôse, la Commission Bignon, 
attachée à la suite de l'armée, tint dans cette pe- 
tite ville ses premières grandes assises de la 
Loire-Inférieure, et envoya à la mort, en ces 
trois séances, six cent soixante et un prisonniers, 
dont on a les noms ^. Il est permis de croire ce- 
pendant que la Commission n'a point mentionné 
toutes ses victimes : <( J'avais écrit, lit-on dans 
une lettre de Benaben, de Nantes, le G nivôse, 
qu'on avait fusillé, à Savenay, plus de douze cents 
brigands; mais, par des renseignements que j'ai 
appris depuis, et que je ne puis révoquer en doute, 
il paraît qu'on en a fusillé plus de deux mille '^ » 

Ainsi travaillaient à Savenay, où n'était pas 
Carrier, des représentants qui n'ont jamais perdu 
les bonnes grâces du Comité de Salut public et de 
la Convention. 

Sur d'autres points, pareils massacres. On écri- 
vait d'Angers, au Comité de Salut public, le 
5 nivôse (25 décembre 1793) : « I*lus de brigands 
en deçà de la Loire. Tout se prépare pour que tous 
ceux de la Vendée subissent enfin le sort des re- 



1. Campufpies de Westei-mann, p. 41. Les importants services 
de Westermann ne le préservèrent pas de la guillotine, où il l'ut 
envoyé par le Tribunal révolutionnaire de Paris, le 16 germinal 
an II, 5 avril 1794. 

2. La Justice révolutioniidire à Manies et dans la Loire-In/erieure, 
par A. Lallié. Nantes, Cier, 1896, p. 257. 

3. Correspondance de Benaben {Revue de lu liévolutiun, 1884, 
t. IV, 2° partie, p. 143). 



1S4 J.-B. CARRIER 

belles, la mort. Des milliers sont ramassés dans 
différentes communes et expient promptement 
leurs forfaits ^ » 

Ce n'est pas davantage par le fait de Carrier 
que la Commission Bignon, établie par arrêté de 
Bourbotte, Prieur de la Marne, siégea à l'Entrepôt, 
et envoya à la mort, en quinze jours, dix-neuf cent 
quarante-six personnes dont une centaine de 
femmes. 

Les charges qui pèsent sur Carrier sont assez 
lourdes pour que l'on se borne à mettre à son 
compte les seuls massacres ordonnés par lui. 

Disons aussi, pour l'honneur bien compromis 
des membres des Administrations de cette époque, 
que la Municipalité essaya, un jour, d'obtenir de 
Carrier qu'il suspendît une de ses grandes exécu- 
tions. '< Après la bataille de Savenaij, dit Champe- 
nois dans sa déposition, il vint à Nantes huit 
brigands qui se disaient chargés de réclamer le 
pardon de plusieurs communes, et notamment 
de six cents cavaliers qui offraient de se rendre 
avec armes et bagages, et de rendre au giron de 
la République les communes qui avaient été 
égarées par les chefs des rebelles, et ils offraient 
encore de livrer leurs chefs. La Municipalité en 
référa à Carrier qui répondit : « Je n'ai point 
d'ordres du Comité de Salut public. Je ne 
veux pas me faire guillotiner"-. » Au moment 
même où la Municipalité intercédait pour ces 



1. Aulard, liecueil des Actes, IX, 059. 

2. S'il fallait des ordres spéciaux en faveur de la clémence, 
c'est donc que l'ordre général était l'extermination complète des 
prisonniers. 



LES GRANDES EXÉCUTIOiNS 155 

brig^ands, arrivait à Carrier une lettre de Wester- 
mann, dans laquelle ce gént'ral lui mandait : 
(( Enfin les brigands sont aux abois. Ils viennent 
de toutes parts demander grâce. Je puis les 
vaincre; mais ne vaudrait-il pas mieux leur accor- 
der une amnistie et, par ce moyen, ménager le 
sang de braves républicains que nous pourrions 
employer plus utilement ailleurs. » On avait par- 
faitement expliqué à Carrier de quoi il s'agissait. 
La députation était composée des (^orps constitués 
qui avaient prié Carrier d'en référer à la Conven- 
tion. r> (iiril no fit pas. Sur cette déposition, le 
président du tribunal, Dobsent, lit observer que les 
débats avaient prouvé que ces brigands avaient 
été fusillés le lendemain^. Le fait de grandes 
fusillades, ordonnées par Carrier avant l'arrivée 
de la Commission militaire qui ne commença ses 
travaux que le 9 nivôse à Nantes est aussi établi par 
un passage deVHis foire lapidaire de Fournier ainsi 
conçu : « La garde nationale de cette ville, du 
21 au 29 décembre 1793 (l'"-9 nivôse), fournit 
chaque jour deux bataillons pour les travaux des 
fortifications, et pour enterrer des cadavres des 
malheureux que Carrier faisait fusiller-. » 

Il est impossible de supputer exactement le 
nombre de fusillés. Tout ce qu'on peut dire c'est 
qu'il fut considérable. Si, d'une part, il a pu ar- 
river que certaines exécutions aient été comptées 
pour deux, à raison d(ï divergences dans le détail 
des déclarations, il est certain aussi que les listes 
des Commissions ne peuvent être regardées que 

1. Bulletin (lu Tribunal léuolulionnaire, VII, 33 et 34. 

2. Bibliothèque de Nantes, minute n° 1, f" 337. 



156 J.-B. CVRRlEk 

comme un appoint du nombre des victimes et en 
donnent une idée très incomplète. Je citais tout à 
l'heure Benaben, qui comptait deux mille fusillés 
à Savenay, après la bataille, quand le registre de 
la Commission Bignon n'en mentionne que six cent 
soixante et un. Pas plus que Francastel, Carrier ne 
se souciait de noter les massacres qu'il ordonnait, 
et voici quel était, à ce sujet, la conduite de Fran- 
castel : « Du temps que j'étais au Comité révolu- 
lutionnaire d'Angers, rapporte un nommé Tous- 
saint Cordier, il fut envoyé, par le Comité, à la 
Commission militaire, beaucoup d'individus que le 
Comité ne consigna pas sur ses registres, et cela 
par ordre de Francastel, qui ne voulait pas que l'on 
gardât par écrit ce qui avait rapport aux brigands. 
La majeure partie de ces individus furent fusil- 
lés par ordre de la Commission militaire auxPonts- 
de-Cé. Après le siège d'Angers, tous les brigands 
qui furent arrêtés, et conduits dans le temple delà 
Raison, et dans la ci-devant église des Petits-Pères, 
furent également fusillés, sans être portés sur les 
registres, et cela par ordre de Francastel'. » 

Les deux tribunaux révolutionnaires, que Car- 
rier avait contribué à instituer dans les premiers 
temps de son séjour à Nantes, continuaient de 
fonctionner et condamnaient chaque jour, selon 
les atTaires qui leur étaient envoyées, une, deux, 
quelquefois trois personnes à mort, hommes ou 
femmes. C'était peu à son gré ; aussi ne dissimu- 
lait-t-il pas son dédain de ce moyen de répression. 
Il disait un jour à Phelippes : « Bah !Bah! à vous 

1. Poitou, lea I\epréfeidu)its du peuple dans le Déparlement de 
Maine-et-Loire {Revue de l'Anjou, septembre-octobre 18.j2, p. 302). 



LES GRANDES EXÉCUTIONS 157 

autres juges, il faut cent témoins, cent preuves, 
pour juger les accusés... faut-il donc tant de 
preuves, c'est bien plus tôt fait de les jeter à l'eau. 
Bientôt tu verras sans-culottiser les femmes ^ » 

C'est pour la même raison qu'il faisait ti de la 
la guillotine, qui ne tuait qu'une personne à la fois. 
Il ne laissa pas cependant tout à fait d'avoir re- 
cours à cet instrument, h deux reprises différentes, 
pour des exécutions qui sont demeurées célèbres à 
raison du nombre des victimes, et de l'âge et de 
la qualité de quelques-unes d'entre elles. C'était 
à la fin de frimaire, au moment des grandes fusil- 
lades attestées par les membres du Déparlement. 
L'arrivée de bandes de prisonniers à Nantes 
n'était pas un événement; cbaquejour il en arri- 
vait quelques-unes que l'on conduisaità TEntrepùt. 
Mais le 27 frimaire (17 décembre). Carrier, atteint 
d'une recrudescence de frénésie meurtrière, vou- 
lut que le sang inondât la place du BoulTay, sous les 
yeux d'une population glacée d'effroi. Jusqu'alors 
la guillotine n'avait atteint que des condamnés des 
Tribunaux révolutionnaires. Le 27 frimaire, la 
bande de prisonniers se composait de vingt jeunes 
gens et de quatre enfants de treize à quatorze ans. 
Carrier exigea que le tribunal dont Plielij)pes était 
le président donnât, sans même les interroger, 
et de suite, l'ordre de les exécuter tous. V^ainement 
Phelippes offrit de les juger sans retard, et peut- 
être même de les condamner; vainement Crespin, 
membre de la (Compagnie Marat, alla, sur l'ordre 

1. Sans-culottiser était un des synonymes de noyer. — Compte 
rendu' du procès {Uélmpression du Monileui\ XXllI, 4 et uO. 
Bulletin du Tribunal l'éuoluiioniiaire, VI, 2ljîj). 



158 J.-B. CARRIER 

(le FMielippos, « faire observer au représentant que, 
parmi ceux qu'il voulait qu'on guillotinât, se trou- 
vaient deux enfants de treize ans et deux de qua- 
torze ans. Il s'écria avec fureur, en se retournant 
contre lacheminée : « Dans quel payssuis-je? Tout 
comme les autres. » Carrier ayant remis à Phe- 
lippes un ordre d'exécution signé de lui, celui-ci 
rédigea une sorte de procès-verbal', où il inséra 
le texte de cet ordre, et le bourreau obéit. L'un de 
ces pauvres petits prisonniers, dans son ignorance 
des choses de la mort, lui lit cette question d'une 
naïveté déchirante : « Me feras-tu bien du mal?» 
La planche de la guillotine s'étant trouvée trop 
courte pour sa taille, le couperet lui fendit le 
crâne au lieu de lui couper le cou. 

Deux jours après, le 29 frimaire (19 décembre), 
arrivait une nouvelle troupe de vingt-sept prison- 
niers, dont sept femmes, et, parmi elles, les quatre 
sœurs de la Métairie. La plus jeune avait dix-sept 
ans. Ces vingt-sept eurent le même sort que les 
vingt-quatre. C'en était trop pour un bourreau de 
province; il tomba malade et mourut peu après-. 

1. Bulletin du Tribunal révolutionnaire, W, 33.5. Carrier n'est 
pas le seul représentant en mission qui ait fait guillotiner des 
enfants. A Oranfre, Maignet a fait guillotiner des enfants de dix 
à dix-huit ans (Déclaration de Goupilleau de Montaigu). Séance 
de la Convention du 15 frimaire an III (Réimpression du Moni- 
teur, XXll, f!75). Maignet, amnistié en Tan IV, retourna dans sa 
ville natale, à Ambert (Puy-de-Dôme), où il exerça la profession 
d'avocat. Il l'ut élu, en 1815, à la Chambre des Cent-Jours ; exilé 
en Belgique, il adressa, en 1818, au roi, pour obtenir sa rentrée 
en France, une pétition qui fut apostillée par tous les ecclésias- 
tiques de la ville et du canton d'Ambert. lîentré en France en 
1830, il mourut dans son lit, à Ambert, en 1834. 

2. Voir la Guillotine et le Bonn eau à Nantes, par A. Lallié, 
[Revue de l'Ouest, mars 1896). Les procès-verbaux rédigés par 



LES GRANDES EXÉCUTIONS 159 

Entre ces deux journées, Carrier avait fait l'hon- 
neur au Conseil j^jénéral de la Commune d'assister 
à sa séance, et il s'y était occupé de la forme des in- 
signesdestinés aux commissaires dits bien veillants •. 

A Dieu ne plaise que je prétende atténuer l'hor- 
reur de partïils faits. Mais il est permis de se 
demander si la Convention n'exploita pas, outre 
mesure, le vulgaire préjugé de la forme l'empor- 
tant sur le fond, quand elle fit de cet ordre l'un 
des chefs les plus retentissants de son acte d'accu- 
sation. Elle avait trouvé parfait, qu'aux temps de 
leurs missions. Carrier et autres, noyassent, fusil- 
lassent sans jugement, par centaines, des hommes 
désarmés, des femmes et des enfants, et son indi- 
gnation débordera quand on lui exposera que Car- 
rier, à quelques pas d'un tribunal, a fait exécuter, 
sans jugement, des gens voués au supplice, comme 
si un jugement dérisoire leur eût fait un sort si 
dillerent de celui des autres. Carrier n'avaitpour- 
tant pas fait mystère de ces exécutions d'enfants. 
Dans son rappoi't, lu à la S('ance de la Convention du 
3 ventôse (21 février 1794), il disait : « Les enfants 
de treize et quatorze ans portent les armes contre 
nous, et des enfants en plus bas âge sont les 
espions des brigands. Beaucoup de c^^s• petits scé- 
lérats ont été jugés ai condamnés par la Commis- 
sion militaire -. » 



Phelippes, à l'occasion de ces exécutions, ont été maintes fois 
réimprimés. V. aussi, dans les Clironirji/es paroissiales du dio- 
cèse de. Li/çon, n° du 27 octobre 1900, p. 7.'i, d'intéressanls détails 
sur les demoiselles de la Métairie. 

1. Procès-verbal du Conseil de la Commune de Nantes (Arch. 
municip.). 

2. Réitnpressioii du Monileur, XIX, 537. 



160 J.-B. CARRIER 

Tout Gn reconnaissant comme constant le crime 
des noyades, imputable au seul Carrier, à l'exclu- 
sion de la complicité du Comité de Salut public et 
de la Convention, certains auteurs ont prétendu 
induire, de la confusion des dates et des faits dans 
les témoignages produits au procès, que le nombre 
des noyades avait été fort exagéré. Selon Michelet 
et Berriat Saint-Prix, on ne pourrait dater que sept 
noyades, et ni 1 un ni l'autre n'a essayé de les 
dater. Louis Blanc consent a reconnaître qu'il y 
QA\i plusieurs noyades. 

Ce genre de supplice, que, dans l'ancienne Rome, 
on réservait aux parricides, avait été employé par 
les Anglais pour détruire les proscrits de la popu- 
lation française de la Nouvelle-Ecosse, au milieu 
du xvni" siècle. i< On coula en pleine merles vieux 
vaisseaux sur lesquels on les avait entassés comme 
un vil bétail ^ » 

Je ne reproduirai pas ici les détails minutieux 
que j'ai classés dans un ouvrage spécial sur les 
Noyades de Nantes. Cet ouvrage contient les pièces 
justificatives et les preuves. Je citerai seulement 
les affirmations de quelques témoins oculaires 
dont l'authenticité est incontestable. 

Lorsque le représentant Dubois-Crancé alla visi- 
ter les fonderies d'indret, après le départ de Car- 
rier (après le 2S pluviôse, 1() février 1794), « il 



1. La Renaissance île la Populaiion française en Acadie, par 
Camille Derouet {Correspondant du 10 se|)tem]ire 1899, p. 919). 
Cette cruauté n'a rien d'invraisemblable de la part d'un peuple 
qui ne recule devant aucun moyen pour détruire ses ennemis, et 
qui, dans la guerre contre les indigènes d'Amérique, leur faisait 
distribuer des couvertures imprégnées du virus de la petite vérole 
(Voir Revue des Deux Mondes, 1" février 1900, p. 495). 



LES GRANDES EXÉCUTIONS 161 

eut SOUS les yeux le spectacle d\me foule de fos- 
soyeurs rangés le long de la rivière, et qui n'étaient 
occupés qu'à enterrer des monceaux de cadavres' ». 
Favreau, directeur général de l'artillerie à Paris, 
qui habitait Indret pendant la mission de Carrier, 
« a vu les bords de la Loire et la rivière chargée 
de cadavres, parmi lesquels il y avait beaucoup 
d'hommes et de femmes tout nus- ». Le nombre 
d'une vingtaine de noyades a été donné à diverses 
reprises, comme celui qui se rapprochait le plus de 
la vérité, et l'accusateur public a pu dire, sans être 
contredit : « Suivant le sixième chef. Carrier est 
accusé d'avoir ordonné ou toléré les noyades que 
les débats ont portées au chiffre de vingt-trois. Les 
preuves, comme vous vous le rappelerez, citoyens 
jurés, fourmillent de toutes parts sur ce chef^ » 

Ces noyades ont eu lieu au moyen de chalands, 
ou sapines. On y pratiquait des trous, que l'on 
bouchait au moyen de planches légères, et qu'on 
enlevait au moment où le bateau était arrivé à 
l'endroit désigné pour sa submersion. « Il fallait 
un chaland pour chaque noyade '♦. » Une au moins 
de ces noyades fit périr à la fois environ huit cents 
individus, hommes et femmes '. 

Il y eut aussi des noyades de prisonniers jetés à 
l'eau un à un du bord des chaloupes. Un jour qu'il 
n'y avait pas assez d'eau pour les faire périr, on 

1. Bulletin du Tribunal révolutionnaire, VI, â.'iï. 

2. Eod., VI, 3S2. 

3. Eod., VII, supplément au n° 19, p. 86 et 87. 

4. Bulletin du Triijunal révolutionnaire. Déposition de la lemme 
Pichot, VI, 283. 

r>. Pièces remises à la. Commission des Vingt et Un, p. 25, 89 et 
101. 

11 



162 J.-B. CARRIER 

les tua à coups de fusils et autres instruments, et 
cette opération dura une heure et demie ^ 

Les noyades, qui d'abord avaient lieu la nuit, 
se firent à diverses reprises en plein jour. Pour ti- 
rer un bénéfice des vêtements des prisonniers, on 
les obligea souvent à se déshabiller; et c'est ainsi 
que Favreau vit sur les bords de la Loire tant de 
cadavres nus. 

En admettant que les grandes noyades de pri- 
sonniers, prisa l'Entrepôt, n'aient commencé qu'en 
nivôse, elles durèrent au-delà du milieu de plu- 
viôse, c'est-à-dire pendant six semaines au moins. 

Pour une noyade de trois cent soixante prison- 
niers, le l"'" nivôse (21 décembre), je signalerai 
tout d'abord le témoignage de Carrier lui-même. 
A la date du 2, il écrivait, au Comité de Salut pu- 
blic, une lettre dont l'original est perdu, mais dont 
l'analyse a été conservée, et est ainsi conçue : 
Canner ajoute tm moi ries miracles de la Loire, qui 
vient encore cl engloutir trois cent soixante contre- 
révolutionnaires '. 

Benaben, dans la même lettre du G nivôse, où il 
parlait des fusillades dont il avait été le témoin à 
Savenay, ajoutait : « Ici, on a une tout autre ma- 
nière de nous débarrasser de celte maïul ite engeance : 
on met tous ces coquins-là dans des bateaux qu'on 
fait ensuite couler à fond. On appelle cela envoyer 
au Château (TEaii. En vérité, si les brigands se 
sont plaints quelquefois de mourir de faim, ils ne 



1. Déposition de Fonteneau et de Ciievalier (Jo?/?7zrt/ des Lois, 
numéros des 22 et 26 brumaire an III). 

2. Aulard, Recueil des actes du Comité de Salut public et des 
représentants en mission, t. IX, p. 589. 



LES GRANDES EXÉCUTIOXS 163 

pourront pas se plaindre au moins de mourir de 
soif. On en a fait boire aujourd'hui environ douze 
cents. Je ne sais (jui a imaginé cette espèce de sup- 
plice; mais il est plus prompt que celui de la guillo- 
tine, qui ne me paraîtdestinée, désormais, qu'àfaire 
tomber les têtes des nobles, des prêtres et de tous 
ceux qui, par le rang qu'ils occupaient autrefois, 
avaient une grande influence sur la multitude ^ » 

Admettons que les membres du Comité de Salut 
public n'avaient pas une ouverture d'esprit suffi- 
sante pour comprendre la périphrase de Carrier 
sur les Miracles de la Loire^ et qu'aucun d'eux 
n'avait reçu de lettres semblables à celle d e Benaben , 
Il est impossible de supposer qu'ils ne lisaient pas 
les journaux; or tous les journaux de Paris de la 
première quinzaine de nivôse ont reproduit ce 
passage d'une lettre de Nantes, lue le 11 nivôse, à 
la séance de la Commune de Paris ; 

(' Le nombre des brigands qu'on a amenés ici 
depuis dix jours est incalculahle. Il en arrive à 
tout moment. La guillotiae étant trop lente, et 
attendu qu'on dépense de la poudre et des balles 
en les fusillant, on a pris le parti d'en mettre un 
certain nombre dans de grands bateaux, de les 
conduire au milieu de la rivière, aune demi-lieue 
de la ville, et, là, on coule le bateau à fond. Cette 

OPÉKATIOK SE FATl' CONTlNUELLEMEiNT 2. » 

Un messager de la Vendée, chargé d'apporter 



1. Revue de la Bévolulion, 1884, IV, II" partie, p. 143. Voir 
aussi le Rapport de Renahen. commissaire du déparlement de 
Maine-et-Loire, Angers, Marne, an 111, p. !)2. 

z. Journal de la Montagne du 13 nivôse an II, p. 394, et la 
plupart des autres journaux. 



d64 J.-B. CARRIER 

dos iiouvollc-; da llit'àlio de la guerre, présenté 
par Barère à la Conveniion, dans la séance du 
8 nivôse (28 décembre), dit : « Trois maux incu- 
rables poursniv^ent les brigands : la Loire, la 
guillotine et les armées de Westermann et de 
Marceau. » La Loire est citée la première; la 
guillotine et les soldats de Westermann et de 
Marceau ne viennent qu'au second rang. « Va, 
répondit le président de la Convention à ce mes- 
sager, retourne auprès de tes frères d'armes. Dis- 
leur qu'ils ont bien mérité de la patrie... {On 
applaudit) '. » 

Le 20 nivôse (0 janvier 1794), un nommé Loyvet, 
garde-magasin des vivres de l'armée à Ancenis. 
écrivait à Lecointre de Versailles : « On cont'ume 
ici de fusiller, guillotiner et noyer homme>i et 
femmes des rebelles qu'on a ramassés depuis 
leur défaite -. » 

Un ouvrier tourneur, nommé Depois, qui fut 
emprisonné aux Saintes-Claires, le 10 nivôse, et y 
resta buit mois sous la prévention d'avoir fait 
évader un brigand de l'Entrepôt où Depois était 
employé à la distribution du pain, est le seul 
témoin qui ait parlé de la présence de Carrier au 
bord de la Loire pendant les noyades. « Il vit, 
dit-il, deux fois, le soir, Fouquet et Lamberty 
venir a l'Entrepôt prendre des prisonniers qu'ils 
conduisaient à la Piperie pour les noyer. Il ne 
les a suivis que jusqu'aux Salorges ; mais il se 
rappelle avoir, une des deux nuits, reconnu là, 

1. Moniteur du 10 nivôse an II [Héimpressiun. XIX, 81). 

2. Les Crimes des sept membres des anciens Comilés, par 
Laurent Lecointre, p. 164. 



LES GRAiNDES EXÉCUTIONS 165 

à la lueur des réverbères, le représentant Carrier, 
revêtu d'une roquelaure qui lui a paru brune, et 
d'un chapeau rond, qui leur disait : « Dépèchez- 
vous, marchez en ligne '. » 

Le système de (^arrier était de laisser faire ses 
agents. L'impulsion une fois donnée aux mesures 
qu'il avait décidées, il ne s'occupait plus de leurs 
opérations. Le Comité révolutionnaire emprisonnait 
et rançonnait les iiabitants; les tribunaux révo- 
lutionnaires jugeaient, condamnaient et même 
acquittaient les accusés. Deux seules fois, il inter- 
vint pour imposer à celui de Phelippes les deux 
exécutions qui ont été racontées. Il laissait de 
même, sans s'en occuper, la Commission militaire, 
présidée elfectivement par Bignon, et nominale- 
ment })ar Concbon, pai'tager avec Lamberty le 
soin de faire périr les prisonniers de l'Entrepôt. 

Jusqu'au pluviôse (28 janvier), la Commission 
militaire avait laissé s'écoulei' plus d'un mois sans 
jalouser les attributions homicides de Lamberty. 
Ce jour-là, pour une raison qui m'échappe, elle 
contesta à l'ami de Carrier le droit d'enlever des 
prisonniers. Celui-ci, mécontent de voir ses pou- 
voirs entravés, dénonça la Commission, et Carrier 
fit venir le président. 

Gonclion arriva seul tout effrayé. Le représentant 
lui dit en le voyant: « Te voilà donc j.. f. . de pré- 
sident qui t'opposes à mes ordres. Eh bien! j. f. , 
juge donc dès que tu veux juger. Si. dans deux 
heures, tous les prisonniers de l'Entrepôt ne sont 
pas jugés, je te fais fusiller^. » Gonchon fut tel- 

1. Dossier du procès de (larrier (Aich. nation., W, 493). 
"2. Pièces remises à lu Comininnion des ViiKjt et Un, p. 3. 



166 J.-B. CARRIER 

lement ému de cette scène qu'en rentrant il se mit 
au lit et mourut peu de jours après. Un commis- 
saire bienveillant nommé Allard, qui a fait de cette 
scène un récit conforme à celui de David-Vau- 
geois ajoute : « Les noyades n'en continuèrent pas 
moins K » 

Des centaines d'enfants de tout âge, venus d'An- 
gers et de Savenay, avaient été placés à l'Entrepôt 
où on les avait laissés croupir dans l'ordure. De 
bons citoyens en avaient adopté un certain nombre. 
11 avait été question de conlier, au commissaire 
ordonnateur de la marine, ceux qui paraîtraient 
propres à ce service. Gonclion, Bignon, le Comité 
révolutionnaire, avaient été d'avis diflerents sur la 
destination à leur donner, et deux choses bien cer- 
taines, c'est qu'à la lin de nivôse il y avait de 
nombreux enfants dans la partie de l'Entrepôt 
appelée la Cayenne, parce qu'on y déposait les mar- 
chandises de cette colonie, et que les témoins et 
même les accusés ont été unanimes à reconnaître 
qu'ils avaient disparu. Sont-ils morts de maladie ou 
y eut-il une noyade spéciale d'enfants ordonnée par 
Carrier? Michelet le croit et attribue sans raison 
le fait à Robin, avec cette réllexion que « Robin 
était lui-môme un enfant, et que nul âge n'est plus 
cruel pour l'enfance'^ ». M. Berriat-Saint-Prix, qui, 
dit-il, « ne peut ajouter foi à une pareille horreur », 
présume que les enfants sont morts de maladie et 
que leurs cadavres, ayant été jetés à la Loire, le 
bruit avait couru qu'ils avaient été noyés '■''. 

1. Pièces remises à la Commission des vainqueurs, p. 80. 

2. Histoire de la Révolution, édition Lacroix, VUl, 336. 

3. La Justice révolutionnaire, Levy, 1870, p. 7'J. 



LES GRANDES EXÉCUTIONS 167 

J'ai, dans les Noijades de Nantes i, reproduit de 
nombreux témoignages, empruntés aux divers 
comptes rendus du procès, qui, malgré quelques 
divergences sur le nombre des enfants, et sur la 
date du fait, autoriseraient à dire que les enfants, 
enfermés à TEntrepùt, ont péri dans la Loire. Dans 
le doute, je m'abstenais de conclure. Quelques écrits 
contemporains desjours mêmes et d'une authenticité 
certaine, dont j'ai récemment pris connaissance, 
ont détruit tous mes doutes. Ces pièces sont : 
1° une copie, signée par Even, agent de la marine 
et écrite par lui, de la déposition d'un nommé 
Moutier, forgeron, dans laquelle il reconnaît que 
Carrier l'a menacé de le faire guillotiner pour 
avoir voulu sauver ces enfants ; 2° une lettre de 
Dumais, gardien de l'Entrepôt, mort peu après vic- 
tiuie de son séjour dans cette maison. Cette lettre, 
en date du 15 pluviôse (3 février), adressée aux 
membres de la Commission militaire, c'est^i-dire 
à Bignon et à David-Vaugeois, commence ainsi : 
« Tous les enfants de l'Entrepôt ont été enlevés, 
ainsi que toutes les femmes, dont environ une 
douzaine n'ont point paru devant vous ; tous ces 
individus ont été conduits dans un bateau '^ » 

Le nombi-e des noyés restera toujours aussi incer- 
tain que celui des fusillés. Ce qu'on peut affirmer, 
c'est qu'à l'exception de quelques unités tous les 
prisonniers amenés à Nantes, au nombre d'environ 
huit à dix mille, y sont morts de misère ou ont été 
guillotinés, ou noyés, ou fusillés. Nous avons sur 

1. Nantes, Libàros, 1K79, p. 71, et suiv. 

2. Bulletin du Tribunal révolulionnaire, VI, 319. 

3. Collection Dugast-Matil'eux. Bibliothèque publique de Nantes. 



168 J.-lî. CARRIER 

co point l'attestation du jeune Jullien, qui, reve- 
nant de Nantes, écrit de Tours à Robespierre : 

« Carrier a fait prendre indistinctement, puis 
conduire dans des bateaux, et submerger dans la 
Loire, tous ceux qui 7'emplissaient les prisons de 
Nantes. Il m'a dit, à moi-même, qu'on ne révolu- 
tionnait que par de semblables mesures'.» En 
évaluant à quatre ou cinq mille le nombre des 
noyés, on reste fort au-dessous du nombre véritable. 

Du produit de ses rapines, autant qu'ilest possible 
de le savoir, le Comité révolutionnaire a contribué 
dans une assez faible proportion à l'achat des bateaux 
et au payement des mariniers auxiliaires de Lam- 
berty, mais Carrier a directement employé à ce ser- 
vice, qu'il regardait comme un service public, les 
sommes mises à sa disposition pour les mesures 
extraordinaires qu'il aurait à prendre dans l'intérêt 
de la République. Chaux, dans un mémoire manus- 
crit qui existe aux archives départementales de la 
Loire-Inférieure, déclare se rappeler avoir entendu 
dire à Carrier qu'il avait à sa disposition plus ou 
moins de cinq cent mille livres à lui remises par la 
Convention pour ces mesures'. Chaux avait-il mal 
entendu, ou bien Carrier avait-il exagéré la somme? 
Ce qui paraît certain, c'est que Bourbotte et Carrier 
disposèrent d'un crédit de deux cent mille livres. 
«Je te préviens, écrivait Bourbotte à Carrier, dans 
une lettre datée d'Angers, le huitième jour de la 
deuxième décade du deuxième mois (8 novembre 
1793), que les deux cent mille livresque Prieur de la 

1. Lockroy, Une mission en Vendée, Paris, 1893, p. 228. 

2. Liasses de la police générale et correspondances (Archives 
départementales). 



LES GRANDES EXÉCUTIONS 469 

(ïiMe-d'Or et Hciitz nous avaient proposé de 
demander au Comité de Salut public, pour les 
dépenses extraordinaires relatives à notre mission, 
ont été versées, il y a quelque temps, dans la 
caisse du payeur général de l'armée, et que tu 
peux, quand tu voudras, faire usage de ces fonds 
pour l'utilité publique ^» Avec deux cent mille 
livres on pouvait acheter bien des bateaux, car 
ceux qui furent employés étaient des sapines cons- 
truites en vue de faire seulement descendre à 
Nantes, au moyen du courant de la rivière, des 
marchandises encombrantes. Ces sapines, à rai- 
sonde leur peu de valeur, ne servaient qu'une fois ; 
elles étaient dépecées après leur déchargement et 
les planches étaient vendues à bas prix. Quelque- 
fois on les employait à faire des cercueils pour les 
mdigents. 

Ce résumé des charges de Carrier dans le crime 
des noyades serait incomplet si je ne disais un mot 
des mariages républicains, dont l'abomination a 
contribué, peut-être plus que tous ses autres for- 
faits, àla llétrissure indélébile de son nom. Romme 
semble y avoir cru, et, comme rapporteur de la 
Commission des Vingt et Un, il ne cache pas que 
de nombreuses lettres de Nantes parlent de cette 
horreur'-. Chaux a positivement accusé Fouquet et 
Lamberty de l'avoir pratiquée^. 

1. Lettre originale de Bourbotte (Bibliothèque de Nantes: Col- 
lection Dugast-Matil'eux). V. aussi Desmé de Chavigny, ^auimir 
pendiml la Hévolu/ijj?i, p. 332. 

2. Moniteur du 23 brumaire an III {Héimpression, XXll, 482). — 
Rapport de Courtois sur les papiers de Rufjespierre. p. bl. 

3. Lettre de Leblois, accusateur public, l'ièces remises à ta 
Commission des Vingt et Un, p. 07. 



170 J.-B. CARRIER 

D'autre part, Tronçoii-Ducoiidray a dit dans sa 
plaidoirie : « Je ne parle pas de ces atrocités plus 
révoltantes encore, appelées tnariag es républicains^ 
qui n'ont pas e'té suffisamment constatées dans les 
débats, mais dont l'infâme dénomination suppose 
toujours la plus infâme des barbaries'. » Le juge- 
ment n'en dit rien ; et, ce qui est plus significatif, 
c'est que, sur la feuille des questions à poser au 
jury, le président en avait inscrit une relative à 
ce fait et qu'il l'a bàtonnée. Un l<'moin a raconté 
qu'on attachait les victimes deux à deux, afin qu'il 
leur fût impossible de se sauver à la nage et que 
le nom de mariage républicain avait servi à qua- 
lifier cette précaution des bourreaux'. Comme 
toutes les légendes, où se rencontrent quelques par- 
celles de vérité, celle des mariages républicains me 
semble trop enracinée dans l'opinion pour avoir 
été inventée de toutes pièces. L'imagination toute 
seule ne trouve pas ces choses-là. Il a pu très bien 
venir à l'idée de scélérats, d'une perversité inouïe, 
de mêler l'obscénité aux horreurs d'un supplice 
infligé à la fois à des hommes et à des femmes, et 
îe récit, plus ou moins exagéré de quelques scènes 
de cette nature, aura donné naissance au bruit, 
grossi par l'opinion, qu'on les avait intentionnel- 
lement et systématiquement renouvelées sous le 
nom de mariages républicains^. 

1. Plaidoyer de Tronçon-Ducoudraij pour les membres du Comité 
révolutionnaire de Nantes, p. 27. 

2. Notes d'audience de Villenave (Collection G. Bord). 

3. Boutel, capitaine de navire, a déclaré cependant avoir 
trouvé dans des chalands une dizaine de cadavres attachés l'un à 
l'autre, et avoir entendu parler des mariages républicains. Compte 
rendu du procès dans le Moniteur {Réimpression, XXII, 775). 



LES GRANDES EXÉCUTIONS 171 

Carrier et Francastel n'ont pas été les seuls a 
considérer le supplice de la noyade comme un 
moyen de se débarrasser des contre-rcvolution- 
tionnaires. M. Wallon a relevé, dans les téuioi- 
gnages produits au procès de Fouquier-Tinville, 
ce propos, cité comme ayant été tenu par l'un de 
ses collaborateurs : « Un se gardera bien d'expo- 
ser des vaisseaux pour appliquer la déportation à 
ceux qui auront été condamnés à cette peine; on 
les embarquera aux îlesSainte-.Marguerite, et puis, 
à une demi-lieue de là, ils boiront'. » 

1. Histoire du Tribunal révolutionnaire de Paris, IV, 114. 



CHAPITRE XII 

LES ARMÉES RÉVOLUTIONNAIRES 

Indignité et incapacité ries troupes républicaines chargées de ré- 
primer l'insurrection vendéenne. — L'ancienne et la nouvelle 
armée. — Héros de cinq cents livres. — Ronsin, la Commune 
de Paris et l'état-major de Saumur. — Les vices de ces troupes 
signalés par Harère et Philippeaux. — La méfiance des géné- 
raux, sentiment commun chez les républicains. — Protestations 
des représentants Turreau et Carrier contre les honneurs rendus 
aux généraux après la bataille de Savenay. — Fureur de Carrier 
contre des citoyens qui n'avaient pas illuminé. — Carrier, 
Francastel et le général Moulin. — Rapports de Carrier avec 
la légion germanique et les hussards américains. Notices sur ces 
deux corps. — Les éclaireurs de la Montagne. — Prise de Noir- 
nuiutier. — Conduite de Turreau, Rourbotte, et Prieui de la 
Marne, à l'égard de la garnison de Noirmoutier rendue à dis- 
crétion. 

L'homme est ainsi fait qu'il déteste un voisin qui 
lui déplaît plus qu'un étranger qui lui nuit. Delà 
cet acharnement particulier aux guerres civiles, 
où chacun lutte à bon escient, pour la cause qu'il 
a volontairement embrassée, contre un adversaire 
qu'il regarde comme son ennemi personnel. Dans 
les excès de la guerre de la Vendée, comme dans 
ceux des autres guerres civiles, on constate les 
etï'ets de cette disposition naturelle ; mais, parmi 
les causes de l'atrocité inouïe des excès dont les 
royalistes eurent à souffrir dans l'Ouest, la prin- 
cipale est, sans contredit, l'indignité et la dépra- 
vation des éléments qui servirent à former les ar- 
mées chargées de les soumettre. 



LES ARMÉES RÉVOLUTIONNAIRES 173 

Quand la giierro avait été déclarée au milieu de 
Faunée 1792, l'armée française n'était j)lus, comme 
elle l'avait été sous l'ancien régime et comme elle 
le redevint plus tard, une force régulière et disci- 
plinée, obéissant à des chefs dépendant hiérarchi- 
quement les uns des autres. Des corps francs, ba- 
taillons, légions, et même simples compagnies, 
s'étaient formés à Paris et dans les départements, 
composés de volontaires, dont les uns apparte- 
naient à la garde nationale, et les autres s'étaient 
enrôlés directement. On avait naturellement dirigé 
sur la frontière les troupes de ligne, et on leur 
avait adjoint ceux des corps francs qui avaient paru 
les mieux organisés et disciplinés. 

Au début de l'insurrection de l'Ouest, en 
mars 1793, les troupes de ligne, et même les ba- 
taillons de volontaires, faisant à peu près défaut 
dans la région, on avait eu recours principalement 
à la garde nationale. L'insuffisance de cette sorte 
de troupes, et la sévérité de lois barbares qui enle- 
vait aux rebelles tout espoir d'écliapper à la mort 
s'ils venaient à résipiscence, avaient propagé, au 
lieu de les éteindre, les foyers de résistance guer- 
rière des populations. 

Au mois d'avril, on songea à leur opposer des 
bataillons recrutés à Paris moyennant une prime 
de cinq cents livres. La première réquisition ayant 
enlevé les meilleurs citoyens, ceux qui restaient à 
prendre sortaient, à Paris tout au moins, des bas- 
fonds de la populace. L'armée révolutionnaire, 
composée de ces bataillons, et d'un certain nombre 
d'autres bataillons formés dans les départements 
et surtout dans les grandes villes, vint, sous la 



174 J.-B. CARRIER 

direction de Ronsin, de Vincent et de Grammont, 
établir son quartier général à Saumur. C'est à 
Tétat-major de cette armée que l'on donna ironi- 
quement, le nom de Cour dp Saïami?', à cause du 
faste qu'il déployait. L'exemple des mi'faits de 
toutes sortes, commis par cette armée, ne fut que 
trop suivi par les autres troupes républicaines. 
Grâce à l'appui delà Commune de Paris, cet état- 
major et son armée bravèrent longtemps les re- 
proches de Philippeaux, et autres représentants, 
qui les accusaient de travailler à faire durer la 
guerre de la Vendée, plutôt que de prendre les 
mesures propres à la terminer'. 

Le 10 juin 1793, la Convention, émue du danger 
de l'indiscipline propagée dans l'armée, avait dé- 
crété un plan de réorganisation auquel on donna 
le nom d'amalgame, et qui consistait à fondre les 
volontaires dans les troupes de ligne. L'opération 
était difficile, et un décret du 19 nivôse (8 jan- 
vier 1794), qui la prescrivait de nouveau, montre, 
qu'à cette époque encore, rien n'avait été fait. 
L'ignorance était si commune, môme parmi les 
chefs de la troupe de ligne, en ce temps-là, que 
Ricord écrivait de Nice, le 8 octobre 1793. que le 
chef de la 22' demi-brigade ne savait pas lire-. Ce 
fut sans doute pour parer à cet inconvénient 
que fut rendu le décret du 27 pluviôse an II, 
portant : « Qu'aucun citoyen ne pourrait être 
promu, depuis le grade de caporal jusqu'à celui 

1. Voir un rapport de Barére, Moniteur du 8 thermidor an II 
[Réimpression, XXI, 30'f); Desmé de Chavigny, Saiimur pendant 
la révolution, passlm. 

"2. Reciteil des actes du Comité de Saint public et des représen- 
tants en missioîi, Vil, 325, 



LES ARMÉES RÉVOLUTIONNAIRES 175 

de général en chef, s'il ne sait lire et écrire ^ » 
En vain, Barère et Pliilippeaux tonnèrent contre 
les héros de cinq cents livres ; le premier, astucieu- 
sement, le second, avec tant de franchise et de pa- 
triotisme qu'on le guillotina pour le faire taire. 
Leurs témoignages n'en sont pas moins dignes 
d'être cités. 

Comme on ne pouvait reconnaître publique- 
ment que des soldats républicains étaient lâches, 
cruels, pillards et indisciplinés, Barère osa dire: 
«C'est le royalisme qui, dans Paris, a fait lever 
ces héros de cinq cents livres, qui font la honte 
de l'armée qu'ils déshonorent par leur inconduite 
et leur lâcheté. Voici la nomenclature des vices 
qui régnent dans une partie de cette armée. Il 
y a des lâches, des fuyards, de l'indiscipline, du 
pillage... Notre armée ressemble à celle d'un roi 
de Perse. Elle a cent soixante voitures de bagages, 
tandis que les brigands marchent avec leurs armes 
et un morceau de pain noir dans le sac-'. » 

Philippeauxécrivaitd'Ancenis,le 31 juillet 1793 : 
« Rien n'est comparable aux atrocités commises par 
les déserteurs de deux bataillons de Paris, après la 
nouvelle déroute du 27. J'ai requis toutes les ad- 
ministrations voisines d'arrêter et de désarmer ces 
infâmes... Les brigands nous font une guerre de 
sans-culottes, et nous en faisons une de sybarites. 
Chaque général est une espèce de satrape. Les 
soldats sont encouragés au pillage et aux excès 
de tous genres. Ils déshonorent la République et 

1. DuYei'gïcr, Collection de luis. Vil, Cl. 

2. Monih-ur fin 29 juillet 179.3 (licimpression, XVII, 249), et 
autres lettres daos le même numéro de ce journal, 



.T.-B. CARRIER 



reiidonl noln^ causo odieuse. Depuis quinze jours, 
ils ont recruté plus de vingt mille hommes pour 
les brigands : maisons incendiées et dévastées, 
meurtres de patriotes, violences brutales sur les 
femmes; jamais hordes de barbares ne commirent 
d'excès plus atroces... Le mal est porté si loin 
qu'il faut tout mon dévouement à la patrie pour 
vous le dénoncer. Je vous donnerai des détails 
horribles dans le compte général, que je mettrai 
bientôt sous vos yeux^ » 

Voici comment, Tannée suivante, Dubois-Crancé, 
dont le nom est demeuré attaché à la réorganisa- 
tion de l'armée à cette époque, décrivait l'état des 
troupes employées en Vendée : « On y est plus 
occupé à se battre pour le pillage que pour la Répu- 
blique. Quand on a fait son sac, on craint de 
perdre son sac, et on se rend à un dépôt, sous 
quelque prétexte, pour y jouir de l'aisance que 
l'on s'est procurée... La première cause de dépo- 
pulation de nos armées, c'est la division matérielle 
des corps. 11 y a, dans plusieurs armées, presque 
autant de noms de corps qu'il y a de fois cent cin- 
quante hommes. Ces petites masses attirent à elles 
tousles lâches, tous les mauvais sujets, et, lorsqu'ils 
sont arrivés, sous prétexte que ces masses ne sont pas 
celles auxquelles ils appartiennent, ils retournent 
à d'antres qu'ils ne connaissent pas davantage'^.» 



1. Recueil des actes du CoMÏté de Saluf public et Correspon- 
dance, V, 432. Voir aussi : Grille, la Vendée en 1793, l, 212 et 240; 
Savary, Guerres des Vendéens et des C/ioiians, I, 419 ; Bûchez, 
Histoire parlementaire de la Révolution, WXWl. iOo; Lettre de 
Gillet, Rapport de Cotirtois sur les papiers de Robespierre, 240: 
Lockroy, Une mission eii Vendée, lettre de JuUien, p. 231. 

2. Rousset, les Volontaires, in-18, p. 295. 



LES ARMÉES RÉVOLUTIONNAIRES 177 

Le commandant Muscar, qui occupa longtemps le 
poste du château d'Aux, près Indret, écrivait de 
son côté : « Cet esprit de rapacité et de pillage est 
une lèpre qui a malheureusementatteint toute l'ar- 
mée. La plus grande partie des bataillons qui sont 
dans la Vendée sont des troupes ramassées à la 
hâte, organisées précipitamment, commandées, la 
plupart, par des officiers qui, sans aucune connais- 
sance militaire, ne peuvent se concilier ni l'es- 
time, ni la confiance du soldat •. » 

Cette anarchie militaire aurait eu, pour la Répu- 
blique, les plus graves conséquences, si le Comité 
de Salut public n'avait eu, sous la main, la nom- 
breuse garnison de Mayence, qui, aux termes de 
sa récente capitulation, ne pouvait servir contre 
l'Étranger. Les troupes de Mayence, lancées sur la 
grande armée royaliste, sous la direction de 
Kléber, de Marceau et autres généraux, avaient, 
en moins de trois mois, changé la face des choses, 
et la grande armée royaliste, diminuée à ChoUet, 
dispersée au Mans, avait été anéantie à Savenay. 
Les lettres des généraux qui ont été citées, montrent 
que cène fut pas sans gloire qu'elle succomba sous 
l'ellort de soldats réputés pour leur vaillance et leur 
solidité. 

La méfiance des généraux n'est point un senti- 
ment inspiré aux républicains, comme on pourrait 
le croire, par le 18 brumaire. C'est, parait-il, un 
sentiment inné chez eux, et les témoignages de 
cette méfiance abondent dans l'histoire de la Révo- 
lution. Les armées, sous peine de ne pas être, sont 

1. Savary, les Guerres des Vendéens et des Chouans, 111, 48 i. 

12 



178 J.-B CARRIER 

soumises à une hiérarchie qui otîense l'égalité, 
et l'autorité des généraux n'est pas sans rappeler, 
quelque peu, le pouvoir monarchique. Ce vice, 
inhérent aux armées, ne pouvait manquer de 
déplaire à Carrier et à Turreau, et, pour le décla- 
rer, l'occasion leur parut bonne le lendemain du 
jour où généraux et soldats avaient rendu à la 
République le service de la débarrasser, pour long- 
temps, d'un danger réel et sans cesse renaissant. 
Dans la soirée du 4 nivôse, la ville de Nantes 
était en fête pour recevoir et féliciter les généraux. 
Des illuminations brillaient aux fenêtres ^ A la 
Société populaire, où les patriotes avaient orga- 
nisé une séance de gala, ce ne fut pas sans éton- 
nement qu'on entendit Turreau protester contre les 
honneurs qu'on rendait aux généraux, prétendant 
que c'étaient les soldats qui remportaient les vic- 
toires, et qui méritaient les couronnes. Carrier fit 
chorus, et parla longtemps. Kléber répondit que 
les soldats n'étaient victorieux que lorsqu'ils 
étaient conduits et disciplinés par de bons géné- 
raux, et qu'il acceptait la couronne pour l'offrir à 
ses camarades et l'attacher à leur drapeau. Bena- 
ben a raconté ainsi cet incident aux membres du 
Département de Maine-et-Loire : « Vous auriez ri 
de bon cœur, si vous aviez assisté, comme moi, 
à la séance qu'on fit en notre honneur, au Club de 
Nantes. Kléber et Turreau s'y sont disputés et ont 
failli s'y battre... La ville était illuminée. Marceau, 
Kléber, Tilly, ont été couronnés au Club, et y 



1. Lettre de Carrier, 4 nivôse; Aulard, liecueil des actes, IX, 
645. — Journal des Débals, n° 467, p. 147. 



LES ARMÉES RÉVOLUTIONNAIRES 179 

ont reçu du président le baiser fraternel . )> 

La vue de ces illuminations avait fort excite 
Carrier, et il fut pris d'une fureur subite en aper- 
cevant quelques fenêtres où elles manquaient. « Il 
ordonna à des soldats de faire feu sur ces citoyens 
peu empressés à témoigner leur joie, et qui ne 
pouvaient être que des contre-révolutionnaires; 
de plus, il autorisa les volontaires à se loger con- 
fusément partout où ils voudraient, de façon que 
certains citoyens furent obligés de loger vingt ou 
trente personnes, et furent ainsi privés de leurs 
lits et de leur nécessaire-. » 

La veille, le 3 nivôse, il avait fait emprisonner 
le général Moulin et l'avait bà tonné comme un 
laquais pris en faute. 

Après le désastre du Mans, 21 frimaire (11 dé- 
cembre), l'armée vendéenne, en désordre, s'était 
dirigée vers Ancenis pour y repasser la Loire. A la 
nouvelle de ce mouvement. Carrier avait pris peur, 
et, pour un homme qui prétendait avoir l'entente 
des choses de la guerre, il avait commis la bévue 
d'écrire à Haxo, qui commandait, à ce moment, à 
une dizaine de lieues au sud de Nantes, de .se 
porter sans retard du côté de Saint-Florent, qu'il 
n'aurait pu atteindre en moins de cinq ou six 
jours de marche. Contre-ordre avait du être donné 
dès le lendemain''. 

Moulin qui, lui, pouvait agir, puisqu'il se trou- 

1. Savary, Guerres des Vendéens, 11" p., 460. — Correspondance 
privée de Benaben {Revue de lu Révolution, 1885, t. VI, 11° p., 
p. 107). 

2. Déposition de Champenois [liullelin du Tribunal révolution- 
naire, VU, 30o). 

3. Savary, Guerres des Vendéens, 11, 475. 



180 J.-B. CARRIER 

vait sur les lieux, avait reçu de Francastel, le 
25 frimaire (15 décembre), un ordre, non moins 
intempestif, de venir à Angers pour conférer sur 
ce qu'il y avait à faire. Gomme on ne résistait pas 
à dépareilles injonctions. Moulin avait obéi, après 
avoir pris les dispositions les plus urgentes. Il 
n'était donc point à son poste au moment oij, le 
lendemain, l'armée vendéenne tenta le passage du 
ileuve, qu'elle ne put effectuer, à cause d'un 
nombre iusuflisant d'embarcations que balayait 
d'ailleurs, à mesure qu'elles apparaissaient, Tar- 
tillerie de plusieurs chaloupes canonnières embos- 
sées sur les rives. Henri de la Rochejaquelein, 
Stofflet, et quelques escouades de leurs hommes, 
ainsi que je l'ai déjà dit, avaient pu néanmoins 
gagner l'autre rive en dépit des obstacles. 

Moulin, revenu à Saint-Florent, et informé que 
des bandes royalistes errantes étaient disposées à 
se rendre, avait cru opportun d'encourager cette 
disposition à la soumission, en donnant des sauf- 
conduits à une dizaine d'hommes de divers can- 
tons, et en les chargeant de lui amener le plus 
grand nombre de leurs camarades qu'ils pourraient 
décider à les imiter. Personne n'a jamais contesté 
la bonne foi de Moulin en cette alfaire, et le 
médecin Thomas, entendu au procès de Carrier, a 
même affirmé qu'il n'avait agi qu'avec l'autori- 
sation de Hentz, collègue de mission de Francastel'. 
Dès le lendemain de la délivrance des sauf-con- 
duits, le 19 décembre (29 frimaire), quatre cent 
quatre-vingt-douze hommes s'étaient rendus à 

1. Bûchez, Histoire parlenienluire de la Révolution, XXXIV, 169. 



LES ARMÉES RÉVOLUTIONNAIRES 181 

Saint-Florent et à Ingrandes ; le 30 frimaire à pou 
près autant, et le 2 nivôse (22 décembre), il y en 
avait douze cents. Les promesses de Moulin furent 
peu après désavouées par Francastel, et ces douze 
cents malheureux, qui purent se croire les vic- 
times d'une trahison de Moulin, furent fusillés 
dans la prée de Sainte -Gemme, entre Angers et les 
Ponts-de-Cé^ 

Cependant Carrier, furieux de ce que le général 
ne s'était pas trouvé à son poste, le 26 frimaire, 
lui ordonnait de venir à Nantes, quoique celui-ci 
l'eût informé, aussitôt qu'il l'avait pu, de la cause 
légitime de son abs^ence. La distribution des sauf- 
conduits était pour beaucoup dans sa fureur, à en 
juger par sa lettre à la Convention du 30 frimaire, 
où il «annonce qu'il a donné l'ordre d'arrêter ce 
général vraiment coupable^». 

Les termes dans lesquels Moulin informa 
le général Vimeux de l'ordre d'arrestation qu'il 
venait de recevoir de Carrier, semblent confirmer 
le dire du médecin Thomas, sur l'autorisation 
donnée par Hentz de promettre amnistie à ceux 
qui se rendraient. « A cet instant, mandait-il au 
général Vimeux, le 2 nivôse (22 décembre), je 
reçois un ordre du représentant du peuple Carrier, 
qui me met en état d'arrestation et me fait con- 

1. Adresse de In Société populaire d'Angers à la Convention, 
reproduite dans le Journal des Lois du 8 pluviôse an IIL Les 
représentants du peuple en mission dans le département de 
Maine-et-Loire [Revue de l'Anjou, septembre et octobre 1852, 
p. 301). La brochure qui contient ces articles est plus instructive 
que bien des gros livres ; elle est malheureusement devenue raris- 
sime. 

2. Réimpression du Monileui-, XIX, 'n, numéro du 8 nivôse 
an II. 



182 .T.-R. CARRIER 

duire dans les prisons de Nantes. Ma conduite, 
mon amour de la République, ne me permettent 
pas d'en soupçonner la cause. Il se pourrait pour- 
tant qu'il n'ait pas bien compris mes' explications 
sur mon absence de Saint- F'iorent '. » 

A son arrivée à Nantes, Carrier le reçut en le 
frappant à coups de plat de sabre, et le lit con- 
duire au Bouiîay, où il resta du 3 au 6 nivôse ^ 
Les considérants de l'arrêté qui prononça sa mise 
en liberté lui furent, il faut l'espérer pour son 
honneur, plus pénibles que les coups de plat de 
sabre, quoiqu'il n'ait pu se défendre, dans un mé- 
moire imprimé peu après, de s'être laissé inti- 
mider par Carrier, et de lui avoir dit faussement 
qu'il n'avait donné des sauf-conduits que pour 
engager un plus grand nombre de brigands à se 
rendre-'. 

L'arrêté était ainsi conçu : « Nantes le... nivôse 
an IL — Carrier représentant du peuple, sur les 
bons témoignages qui lui ont été donnés par ses 
collègues. Prieur de la Marne, Turreau et Bour- 
botte, et par Turreau, général en chef de l'armée 
de l'Ouest, de la pureté du civisme du citoyen 
Moulin, général divisionnaire, commandant de 
poste à Saint-Florent, des principes révolution- 
naires qu'il a toujours professés, et de sa conduite 
pendant la guerre de la Vendée; convaincu, 
d'après les déclarations du citoyen Moulin qu'il a 



1. Savary, Guerres des Veridrens el des Chouans, II, 477. 

2. Registre d'écrou de BoutVay, f" 99; déposition de Thomas 
Bûchez, Histoire parlementaire, XXXIV, p. 169. 

3. In-4" de 6 p. Nantes, Guimar, an 11. — Dugast-Matifeux, BUjUo- 
graphie révolutionnaire, n° 78. 



LES ARMÉES RÉVOLUTIONNATRES 183 

employé tous les moyens et que, s'il a accordé 

des passeports à quelques brigands, ce n'a été 
que pour engager un plus grand nombre à se 
rendre; que, déjà même, il a fait arrêter tous ceux 
à qui il avait délivn' des passeports, lève l'arres- 
tation contre le citoyen Moulin ; lui accorde sa 
pleine et entière liberté; lui enjoint de se rendre 
sur-le-champ, à son poste, à Saint-Florent ^ » 

Le général Moulin ne survécut pas longtemps; 
il se suicida peu après, pour ne pas tomber vi- 
vant, dit Savary, aux mains des rebelles. Il avait 
bien en efîet quelques raisons de ne pas compter 
sur leur indulgence. 

Sans parler des généraux qui furent guilloti- 
nés, pour avoir été trahis par la fortune ou 
desservis par la jalousie, il faut avouer, et Moulin 
en est un exemple, que la République faisait par- 
fois payer bien cher l'honneur de commander ses 
armées. Tel était pourtant le prestige des commis- 
saires de la Convention, que l'on pourrait citer 
des lettres du ton le plus amical, écrites à Carrier 
par Kléber et par Marceau 2. 

A propos des rapports de Carrier avec l'armée, 
je ne saurais omettre de dire ici quelques mots de 
deux corps qui furent casernes à Nantes durant 
le séjour de ce représentant et qui auraient été, selon 
certains auteurs, au premier rang des agents de ses 
cruautés. Je veux parler d'un détachement de la lé- 
gion germanique et de la compagnie des hussards 



1. Savary, Guerres, 111, ICS; l'OraLeur <hi peu/de, du 28 ven- 
démiaire an lU, p. 140. 

2. Noël Parfait, le Cénéral Marcemt, lettre du 29 nivôse 
an II. 



184 J.-B. CARRIER 

américains. A mon avis, on a exagéré Tintimité des 
rapports de Carrier avec ces deux corps. Le détache- 
ment delà légion germanique travailla surtout pour 
le service de la Commission militaire, et les hus- 
sards américains firent leurs expéditions dans les 
campagnes du département, sous la direction de 
Pinart, qui était officiellement l'un des commis- 
saires du Comité révolutionnaire. Carrier, je l'ai 
déjà dit, n'avait guère d "intimité qu'avec les gens 
de la bande de Lamberty, et ceux-ci requéraient, 
selon leur fantaisie, dans la compagnie Marat ou 
ailleurs, les agents dont ils avaient besoin. 

La légion germanique avait été raccolée, par la 
Commune de Paris, dans les jours qui suivirent 
le 10 août, parmi les réfugiés allemands ou hol- 
landais. C'était une troupe légère composée d'en- 
viron trois mille hommes. Le commandement en 
avait été confié à Westermann'. On y avait fait 
entrer une centaine de gardes suisses, dont leurs 
camarades ne purent s'accommoder et qu'ils 
dénoncèrent comme coupables d'incivisme'-. Les 
représentants en mission à Tours furent chargés 
d "épurer le corps, avec ordre de n'y laisser que 
de véritables sans-culottes-^, et ils y réussirent si 
bien que, peu après, Minier, l'un des commissaires 
de la Commune de Paris, revenant de Vendée, 
appelait l'attention de cette administration sur les 
débauches et les excès de tout genre de la légion 



1. Décret du 5 septembre 1792 {liéimpression du Moniteur, 
Xlli, 627).— Mortimer-Ternaux, Histoire de la Terreur, VIII, 172. 

2. Commune de Paris, .'j novembre 1792, Convention 5 mai 1793 
[Réimpression du Moniteur, XIV, 403; XVI, 320, 698). 

3. Eod., XVI, 331. 



LES ARMÉES RÉVOLUTIONNAIRES 185 

germanique, qui se faisait suivre de plus de quatre 
cents femmes'. Malgré l'épuration, le corps avait 
conservé quelques suisses, qui passèrent à l'armée 
royale, et y servirent avec dévouement. Les sol- 
dats de cette légion, venus à Nantes à la suite de 
Westermann, étaient ce qu'il y avait de pire dans 
le mauvais. Ils se prêtèrent volontiers au rôle de 
bourreaux et, comme leur ignorance de la langue 
française les rendait sourds à toutes les supplica- 
tions, c'est à eux surtout que fut confiée la corvée 
des fusillades'^. 

On constate, à Nantes, l'existence d'un corps 
intitulé hussards américams dès avant l'époque de 
l'insurrection vendéenne. Beysser l'employa dans 
quelques-unes de ses expéditions au cours de 
l'année 1793 ^, et on le retrouve établi à Nantes peu 
après l'arrivée de Carrier. Je n'ai pu déterminer 
si ces hussards américains se rattachaient, par un 
lien quelconque, à la légion américaine, composée, 
elle aussi, de hussards nègres, qui avait été levée, 
en 1792, par le mulâtre Saint-George, ancien 
mousquetaire, auteur d'opéras et célèbre par son 
talent à l'escrime. Cette légion avait combattu avec 
honneur en Belgique, sous les ordres de Dumou- 
riez '*, Il avait été question de l'envoyer plus tard 
à Saint-Domingue. Toutefois les nègres et mu- 
lâtres qui la composaient, par crainte d'être mal 
vus dans cette colonie à raison de leur cou- 
leur, avaient demandé à rester en France, et on 



1. Commune de Paris, 15 juin 1793; eod., XVI, 658. 

2. Bulletin du Tribunal révolulionnaire , VI, 342. 

3. Grille, la Vendée en 1793, II, l(i3. 

4. Moniteur du 18 décembre 1792; Réimpression, XIV, (372. 



186 J.-B. CARRTEH 

avait accédé à Jeiir demande'. Si les hussards 
américains de Nantes avaient cette origine, ils 
étaient bien dégénérés. Le corps de Saint-George 
était un corps d'élite, bien équipé et bien monté-; 
celui de Nantes était composé de bandits, en partie 
recrutés, sur Tordre du Comité révolutionnaire, 
parmi les mulâtres et les nègres du port, assez 
nombreux alors par suite des rapports continuels 
avec les colonies. 

Mellinet mentionne aussi, parmi les agents les 
plus redoutés de Carrier, une compagnie dite les 
Eclaireurs de la Montagne. Cette compagnie ne 
mérite pas le rapprochement qu'il en fait avec la 
compagnie Marat et les hussards américains, et 
n'eut d'ailleurs qu'une dun'e très courte. Le 5 fri- 
maire (25 novembre), la Société Vincent-la-Mon- 
tagne chargea Forget d'exposer à la Municipalité 
l'utilité d'un corps, composé d'une trentaine de 
membres, dont la fonction serait de parcourir 
les communes voisines de celles occupées par les 
brigands, de surveiller leurs mouvements, et d'em- 
pêcher ainsi les postes des patriotes d'être surpris. 
Carrier ayant, par lettre du 9 frimaire, autorisé 
le Conseil de la Commune à former cette compa- 
gnie, et à lui allouer une solde, le Conseil coniia 
à la Société populaire et à la compagnie Marat le 
soin de désigner des citoyens dignes d'en faire 
partie. Une paye de 15 livres par jour était 
accordée à chaque homme. Quelques nominations 
seulement furent faites, et, le 25 nivôse (14 jan- 
vier). Carrier prit un arrêté dans lequel il exprimait 

1. Rapport de Serre, 17 mai 1793 (Réimpression, XVI, 400). 

2. Grille, Histoire du halaillon de Maine-et-Loire, III, 83. 



LES ARMÉES RÉVOLUTIONNAIRES i87 

sa satisfaction des services rendus, et, considérant 
que l'extermination des brigands les rendait doré- 
navant inutiles, prononçait la dissolution de la 
compagnie ^ 

Je ne finirais pas si je reproduisais ici toutes les 
lettres des représentants en mission dans l'Ouest qui 
parlent de l'extermination des brigands-. Carrier 
aurait bien voulu faire croire qu'une large part de 
gloire devait lui revenir dans la prise de Noirmou- 
tier; mais cette gloire, si on peut en apercevoir 
dans un fait d'armes que ternit l'exécution de douze 
cents prisonniers en violation d'une capitulation, 
revient tout entière à Turreau, à Bourbotte et à 
Prieur de la Marnée Carrier dut se borner à an- 
noncer le fait à la Convention, en l'accompagnant 
de cette phrase: «Leurs prêtres sauveront-ils les 
brigands de la mort très prochaine qui les menace 
tous^? » Les exécutions de Xoirmoutier avaient eu 
un caractère si odieux que Hentz et Francastel, dans 
le rapport sur leur mission, trouvèrent opportun 
d'en rappeler les circonstances, avec l'intention dis- 
crète, mais évidente, de faire savoir au public qu'ils 
n'avaient pas fait pire. « On se rappelle, disaient- 
ils, que les brigands qui, à Noirmoutier, mirent 
bas les armes, quand ils furent vaincus, ne subirent 
pas moins le supplice réservé aux rebelles. » Ils 

1. Conseil général de la Commune de Nantes, f» 106; Registre 
des arrêtés des représentants, f° 24 (Arch. municip.). Les procès- 
verbaux des expéditions des Eclaireurs existent encore; ils ne pré- 
sentent qu'un très mince intérêt. 

2. Voir Recueil fie.< actes du Comité' de Salut pulilic, IX, G 45 et 
6.59, et passim. 

.3. Voir Revue du lias-Poitou, 1896. Les Commissions de Noirmou- 
tier, par A. Lallié. 
4. Moniteur du 20 nivôse an 11 {Réimpression, XIX, 161J. 



188 J.-B. CARRIER 

citèrent aussi, dans le môme rapport, ces deux 
lignes d'une lettre de Prieur et Turreau à l'un d'eux : 
« Goncerle avec les généraux les mesures propres 
à exterminer les brigands sur la rive droite, nous 
nous chargeons de la gauche. Ce n'est plus des 
ennemis à combattre, mais des ennemis n as- 
sommer^, » 

Polybe raconte que, lorsque l'armée des merce- 
naires fut devenue un sujet d'inquiétude pour la 
république carthaginoise, Hamilcar réussit à les 
envelopper si habilement que, de quarante mille 
hommes, pas un seul ne se sauva. Michelet, eu 
rapportant ce fait dans son Histoire romaine,d.'p\\\Q 
qu'en cet âge de fer, cette extermination souleva 
l'horreur de tous les peuples, et qu'on appella la 
guerre des mercenaires la guerre inexpiable . 
Après quinze ou seize siècles de civilisation chré- 
tienne, la République delà Convention avait ramené 
la France au temps dHamilcar. 

\. Bapporf (Je Henlz et Frmicoslel sur leur missio7i avec Prieur 
et (icDTau, p. 4 et 33. 



CHAPITRE XIII 



CARRIER, TRÉHOUART, LERATTEUX 

Lebatteux, sa troupe, ses pouvoirs révolutionnaires, et l'usage 
qu'il en faisait. —Ordre du représentant Tréhouart de l'arrêter 
— Conflit entre Tréhouart et Garrieràla suite de cet ordre. — Ce 
scandale dénoncé au Comité de Salut public parle petit Jullien, 
commissaire du Comité de Salut public. — Publication des pa- 
piers de Jullien, sous le titre : Une mission en Vendée. — Demande, 
par Jullien, du rappel de Carrier non exaucée. — Déplacement de 
Tréhouart. — Loi du 1 i frimaire sur le gouvernement révolution- 
naire. — Eiïets de cette loi à Nantes. — Carrier confirmé dans ses 
pouvoirs illimités par le Comité de Salut public. — Négligence de 
Carrier dans l'application de la loi du 14 frimaire. ~ Circulaire 
du Comité de Salut public sur l'illégalité de la peine de mortpro- 
noncée par les représentants, illégalité couverte par les motifs 
et les circonstances. 

S'il était permis de rapprocher le verbe aimer du 
nom de Carrier, ou pourrait dire de lui qu'il aimait 
les assassins et les meurtriers. Ses instincts 
méchants le portaient tout naturellement à leur 
donner sa confiance ; témoins, Lamberty et Robin, 
et im autre scélérat nommé Lebatteux. 

Lebatteux, François, vingt-neuf ans, était un 
ancien cuisinier de l'abbaye de Saint-Sauveur, qui 
s'étaitétabli aubergiste àRedon,etqui était à lafois 
directeui' des postes, membre du Conseil de Dis- 
trict et du Comité de surveillance révolutionnaire 
de cette ville'. Carrier l'avait connu en traversant 
le Morbihan, et, par un arrêté daté de Nantes le 

1. Notes d'audience de Villenave, f° 143 (Collect. Gustave Bord). 



190 J.-B. CARRIER 

4 frimaire (24 novembre), il l'avait autorisé, ainsi 
que le général Avril, à parcourir, avec les forces 
actuellement sous leurs ordres, toutes les com- 
munes (lu Morbihan etdu Finistère pour y exercer 
les pouvoirs révolutionnaires, « défendant à tous 
corps administratifs de mettre la moindre entrave 
aux opérations que ces deux agents pourraient 
prendre et concerter'». Les troupes, actuellement 
sous les ordres de ces deux coupe-jarrets, étaient 
une bande de gens qui leur ressemblaient, à laquelle 
Carrier leur avait permis d'adjoindre un certain 
nombre d'hommes du bataillon du Bas-Rhin. Avant, 
et depuis la date de cet arrêté, Lebatteux avait 
parcouru une partie du district de la Roche-Bernard, 
en levant à son profit des contributions sur les 
habitants. Dans les paroisses de Rieux, Bégane, 
Péaule et Questembert, Lebatteux et ses compa- 
gnons avaient brûlé une vingtaine de chapelles-'. 
Dirigeant ensuite sa troupe sur Vannes, et s'étant 
arrêté en passant à Noyal-Muzillac, il avait fait 
sortir de l'église huit habitants qu'il avait fait 
fusiller après avoir fait creuser leur fosse en leur 
présence. Deux de ces victimes avaient des certi- 
iicatsde civisme. Arrivé à Vannes avec son escorte, 
Lebatteux s'était présenté au Département et avait 
prétendu lui imposer son autorité. Le Directoire, 
quoique intimidé, avait hésité à enregistrer ses 
pouvoirs, et, pour plus de sûreté, avait envoyé un 
exprès à Nantes pour en référer à Carrier. Celui-ci 
avait répondu par un faux-fuyant. Cependant 

1. E. Lockroy, Ujie missio7i en Vendée, in-18, p. 296 etsuiv. 

2. Abbé Piéderriére, Deux pages d'histoire de la Révolution 
{Revue de Bretagne et Vendée^ 1860, t. VU, p. 235). 



CARRIER, TRÉHOLART, LHIÎATTELX 191 

Lebatteux était allé à la Société populaire et y avait 
fait grand bruit. Il y avait horriblement maltraité 
un nommé Mouquet, apothicaire tle Lorienl', 
révolutionnaire des plus exaltés, qui, arrivant de 
Paris, chargé d'une mission importante pour 
l'administration des subsistances, avait tiré de sa 
poche le décret du 14 frimaire qui abolissait les 
corps francs, dits armées révolutionnaires. Lebat- 
teux, en présence de l'attitude du général Avril, avait 
cru prudent de céder, et il avait quitté Vannes en 
faisant toutes sortes de menaces. Le représentant 
Tréhouart, en mission à Redon, informé de la 
conduite de Lebatteux, l'avait fait arrêter et empri- 
sonner 2. 

Carrier, furieux de ce qu'on eût contesté les 
pouvoirs qu'il avait donnés à son agent, prit aus- 
sitôt un arrêté des plus violents dans lequel il 
proclamait le patriotisme de Lebatteux, se portait 
son garant devant la France entière, ordonnait à 
tous les généraux de le protéger et de le faire 
mettre en liberté, et interdisait en même temps 
d'obéir à Tréhouart, qu'il qualifiait de partisan des 
royalistes, fédéralistes et modérés, de rebelle aux 
instructions de la Convention, ajoutant qu'il allait 
le dénoncer au Comité de Salut public ''. 11 écrivait 

1. C'est ce même Mouquet qui, envoyé en mission à Nantes, 
exerça de nombreux pillages dans les magasins des marchands 
(Bachelier, Mémoire pour les acquittés, p. 33). 

2. Bulletin du Triijunal révolutionnaire , VII, 60. — A ce moment 
déjà, Tréhouart avait été dénoncé au Comité de Salut public, et 
en marge d'une lettre de lui, Biliaud-Varennes avait mis cette 
annotation : écrire à Tréhouart qu'il est rappelé au sein de la 
Convention {Recueil Aulard, IX, 474). 

3. Arrêté de Carrier du 4 nivôse an II (24 décembre 1793). 
Pièces remises à la Commission des Vingt et Un, p. 57 et suiv.; 



492 J.-B. CARRIER 

en même temps au général Tribout, qui comman- 
dait à Redon, une lettre dont voici quelques pas- 
sages : « Tu dois t'ôtre aperçu de la nullité de ta- 
lent de Tréhouart... Il ne lui manquait plus que de 
devenir le protecteur des contre-révolutionnaires... 
Je te somme, au nom de la République, au nom 
de la Montagne, sur laquelle j'ai toujours juché, 
et où ne gravit jamais ce crapaud de Tréhouart, 
d'exécuter de point en point l'arrêté que je viens 
de prendre concernant Lebatteux. Je vais à l'ins- 
tant dénoncer Tréhouart au Comité de Salut public 
de la Convention nationale, aiin qu'elle rappelle 
promptement ce député de fraîche date^ qui com- 
promet à tout instant la liberté et les intérêts de 
son pays 2. » 

Lebatteux fut aussitôt mis en liberté. Il commit 
plusieurs autres assassinats, et ne fut arrêté pour 
ses crimes que l'année suivante, par ordre de 
Boursault. Une subit jamais aucune condamnation, 
et M. Piederrière rapporte qu'il reprit son métier 
de maitre d'hôtel à Redon, et qu'il ne fut l'objet 
d'aucunes représailles. 

11 y avait alors, dans le Morbihan, un commis- 
saire du Comité de Salut public qui était une vé- 
ritable puissance, Jullien (Marc-Antoine), désigné 
par certains journalistes du temps sous le nom de 
petit Jiillien, et qui, pour se distinguer de son père 



Rapport fait à lu Commission des Vingt et Un, p. 22; Bulletin 
du Tribunal révolutionnaire, VI, 235 et VII, 47. 

1. Tréhouart, anciea maire de Saint-Malo, avait été élu suppléant 
pour rille-et- Vilaine, et avait été appelé à la Convention pour 
occuper le siège de Lanjuinais, mis hors la loi. 

2. Wallon, les Représentants en mission, t. I"', appendices, 
p. 483. — Savary, t. II, 507. 



CARRIER, TRÉIIOUART, LEIîAÏTEUX 193 

JuUien de la Drôme et lio Jullien de Toulouse, 
signa plus tard Jullien de Paris. Fonctionnaire pré- 
coce, il avait à peine dix-huit ans lorsqu'il avait 
été envoyé dans les départements avoisinant les 
Pyrénées pour s'occuper de recrutement. Le com- 
missaire des guerres ayant été empêché par la 
maladie, il avait dû le remplacer, et il avait fait 
preuve de qualités administratives fortau-dessus de 
son âge. Ce succès l'avait fait remarquer ; grâce aux 
relations de son père, député delà Drùme, il avait 
approché Robespierre et Barère, et il avait réussi 
à se concilier leur conliance et leur amitié. Au mois 
de juillet 1793, il faisait partie du Club des Corde- 
iiers, et, pour son début dans la politique, il s'était 
fait députer à la Convention pour lui annoncer la 
prochaine inauguration, dans la salle des séances 
de ce Club, d'im autel au cœur de Marat '. Le Comité 
de Salut public l'avait fait son 7nissi(s dominicus 
pour un certain nombre de départements. Ses 
fonctions apparentes consistaient à surveiller et 
inspecter les Sociétés populaires et les administra- 
tions; mais, en réalité, il était surtout chargé de 
renseigner le Comité de Salut public sur la conduite 
des représentants en mission. Ses lettres ont été 
reproduites, en même temps que ses autres corres- 
pondances et élucubrations patriotiques, daus un 
volume édité par son petit-fils, M. Edouard Lockroy, 
sous le titre : Une mission en Vent/ée', livre en 

1. Convention, 2() juillet 1793 {Réimpression du Moniteitr, W\l, 
243). 

2. Unvolume in-18, Ollendorf, Paris, 1893. La mission de Jullien 
n'était pas spéciale à la Vendée, et, en fait, il ne lit que traverser 
une partie du théâtre de la guerre; elle commença au Havre et 
Unit à Bordeaux. Voir le texte de sa Commission, Aulard, lieciwii 

13 



194 J.-B. CARRIER 

somme curieux, et qui exprime, avec une grande 
vérité, les sentiments qui animaient les agents de 
la Terreur. 

Jullien, il faut lui rendre cette justice, avait sans 
hésiter pris parti contre Lebatteux, et, dès avant 
son arrestation par Tréhouart, il avait signalé à 
Barère et autres membres du Comité de Salut 
public, comme méritant un châtiment exemplaire,, 
ce scélérat qui tuait les patriotes aussi bien que les 
royalistes^. Aussitôt qu'il avait eu connaissance 
de l'ordre de Carrier de le mettre en liberté, au 
mépris de celui donné par son collègue, il avait 
très nettement dénoncé cet acte comme un abus 
de pouvoir intolérable, u Carrier, écrivait-il le 
12 nivôse (1" janvier), à Barère, doit vous paraître 
inhuiment coupable d'avoir avili la représentation 
nationale, et méprisé les pouvoirs donnés à un de 
ses collègues, par la lettre injurieuse qu'il a écrite 
à Tribout sur Tréhouart... 11 me paraît instant que 
Carrier et Tréhouart soient promptement rappelés. 
Leur lutte a produit le plus mauvais ell'et; les 
contre-révolutionnaires en triomphent'^. » Beve- 
nant, à la fin de sa lettre, sur le compte de Tré- 
houart qu'il trouvait à la vérité un terroriste un 
peu mou, il émettait l'avis de l'envoyer à Brest, où 
il pourrait, en sa qualité de marin, rendre des ser- 
t/es actes du Comité de Salut public, 10 septembre 1793, VI, 397. 

1. Une mission en Vendée, lettres de Tréhouart des 26 et 27 fri- 
maire aa 11, 1(J et 17 décembre 1793, p. 14o ; lettres au Département 
du Morbihan du 26 frimaire, p. 147; lettres au Comité de Salut 
public des 29 frimaire et 5 nivôse, 19 et 25 décembre 1793 {liecueil 
des actes du Comité de Salut public, IX, 474). En marge d'une de 
ces lettres on lit de nouveau : « Ecrire à Tréhouart qu'il est rappelé 
au sein de la Convention». 

2. Une missio7i en Vendée, p. 147. 



CARRIER, TRÉHOUART, LEBATTEUX 195 

vices SOUS la ferme direction de Jean-Bon-Saint- 
André. 

Tréhouart, envoyc' à Brest, comme Jullicn en 
avait donné l'avis, s'y rendit ; mais il crut prudent 
d'expliquer sa conduite. M. Wallon a reproduit 
en partie le mémoire justiticatif qu'il avait fait par- 
venir, dans les jours qui suivirent, au Comité 
de Salut public'. Le succès de Carrier, au con- 
traire, était complet : il était maintenu dans ses 
pouvoirs, et son protégé, narguant la justice, con- 
servait sa liberté. L'ami de Lebatteux avait pu 
impunément abuser de son pouvoir, et com- 
mettre le crime, si souvent alors puni de mort, 
d'outrage à la dignité de la représentation natio- 
nale. Cette indulgence du Comité de Salut public 
envers Carrier, et son maintien dans sa mission, 
contrairement à l'avis de Jullien, sont des faits 
très dignes d'attention, et qu'il importe de noter. 
On ne peut les expliquer que par la présence au 
Comité d'amis puissants de Carrier, qui approu- 
vaient systématiquement sa conduite, quelle 
qu'elle pût être, ou par cette considération poli- 
tique que son u'uvre de destruction des débris de 
l'armée vendéenne, œuvre à laquelle sa brutalité 
et sa cruauté semblaient l'avoir destiné, serait 
entravée ou retardée par son rappel de Nantes. 
Que l'on adopte l'une ou l'autre cause de son 
maintien à Nantes, après une pareille affaire, et 
en un pareil moment, il en ressort clairement que 
Carrier avait, au Comité de Salut public, une ma- 



I. Wallon, les Repvésentcnits en mission dans VOiiesf, I. 42a. et 
Il 2b. Recueil des acles du Comité de i>alut public, IX, bll. 



196 J.-B. CARRIER 

jorité d'approbateurs ou de complices pour ses 
abominables mesures. 

Si, dans Tintérét de sa politique, le Comité de 
Salut public voulut oublier l'incident Tréhouart, 
il n'en fut pas ainsi de tout le monde. Jullien avait 
sur le cœur le peu de cas que l'on avait fait de ses 
conseils, et il est probable que cet échec à son 
amour-propre ne fut point étranger à l'ardeur 
avec laquelle il travailla, le mois suivant, et cette 
fois avec succès, à obtenir la cessation de la mis- 
sion de Carrier. Les collègues de ce représentant 
n'oublieront pas non plus l'incident Tréhouart, et, 
quand ils voudront faire de lui un contre-révo- 
lutionnaire, ils l'invoqueront comme une preuve 
sans réplique. Dans la balance de leur justice 
intéressée, son impertinence pèsera plus que ses 
noyades. 

Très insouciant de l'administration courante, 
même quand elle touchait à la politique. Carrier 
ne paraît pas s'èti-e occupé de l'application, à Nantes 
et dans le département, de la loi du 14 frimaire 
an II, sur le gouvernement révolutionnaire provi- 
soire ', parvenue ofticiellementà Nantes le 2 nivôse-, 
et non le 16, comme l'ont prétendu les membres 
du Comité révolutionnaire qui avaient tardé à 
l'exécuter. Cette loi, faite en vue de (b'joucr le 
projet de la Commune de Paris de réunir tous les 
Comités révolutionnaires de Paris en une Assemblée 
assez puissante pour tenir tète à la Convention, 
était une loi de centralisation ([ui investissait le 
Comité de Salut public d'une puissance dictato- 

1. Réimpression du Moiiileur, XVIII, (ilU. 

2. Conseil du Département, 2 nivôse an 11, f° 169. 



\ 



CARRIER, TRÉHOUART, F^ERATTEUX i97 

riale presque sans limites. Elle plaçait sous la 
surveillauce de ce Couiité, et de celui de Sûreté 
générale, tous les fonctionnaires, tous les corps 
constitués, et les représentants en mission devaient 
correspondre fréquemment avec eux. En ce qui 
concernait l'administration proprement dite, elle 
donnait aux Districts une grande importance en 
établissant auprès d'eux des agents nationaux des 
tinés à remplacer les procureurs-syndics. Elle 
supprimait les Conseils généraux de Département 
et procureurs-syndics de Département, et confiait 
leurs attributions aux présidents de Directoire de 
Département. Elle obligeait les Comités révolu- 
tionnaires à rendre compte de leurs actes aux 
Districts, tous les dix jours (section II, art. 8). 
Enfin elle prononçait la dissolution de toutes les 
armées révolutionnaires autres que celles établies 
par la Convention, et interdisait la levée de toutes 
taxes, emprunts forcés ou volontaires, sans l'appro- 
bation de la Convention. 

Une lettre du Comité de Salut public accompa- 
gnait l'envoi du texte de la loi dui i frimaire. Elle 
informait Carrier qu'il était désigné pour établir 
le gouvernement révolutionnaire dans la Loire- 
Inférieure et dans le Morbihan, et que ses pouvoirs 
étaient illimités. 

Le Comité révolutionnaire obéit à la loi en rédi- 
geant un long factum apologétique de sa conduite, 
intitulé : Compte que rendent les memhres du 
Comité révolutionnaire de Nantes à leurs frères de 
r administration du District, formant 18 pages, 

1. .\rcliives de rEmpire, W, 493, n° 479, 



198 J.-B. CARRIER 

iii-4''^. Les administrations, qui auraient dû être 
compté lées et modifiées au reçu de la loi, ne le 
furent que plus tard, après le dépari de Carrier, 
par un arrêté de Garrau et de Prieur delà Marne, 
en date du 17 ventôse (7 mars 1794). Le District 
avait informé le (Comité de Salut public de cette 
situation en lui écrivant, le 20 nivôse, qu'à trois 
reprises différentes les invitations qui avaient été 
adressées à Carrier étaient demeurées sans réponse. 
La veille de son départ, il n'y avait pas encore 
d'agent national au District. Gicqueau, qu'il avait 
désigné, écrivait à ce moment que jamais il n'avait 
consenti à accepter ce poste'. 

[Jn résultat fort appréciable de la loi du 14 fri- 
maire fut la suppression de la compagnie Marat, 
quoique le Comité l'eût remplacée par des commis- 
saires qui ne valaient guère mieux. Les riches 
habitants de la ville continuèrent d'être pressurés, 
et Laniberty demeura investi du pouvoir de noyer 
les brigands emprisonnés à l'Entrepôt. 

Conlirmédans ses pouvoirs illimités parle Comité 
de Salut public, Carrier n'avait point à craindre 
qu'on lui reprochât d'en avoir abusé. Tous les 
représentants en mission qui avaient prodigué la 
peine de mort pouvaient d'ailleurs se rassurer. Ce 
même Comité leur disait dans une circulaire, insé- 
rée au Moniteio- du 5 nivôse : « 11 était bien diffi- 
cile qu'un excès de zèle, respectable d'ailleurs, 
n'élançât pas quelques-uns d'entre vous au-delà 

1. Catalogue de la Bibliothèque publique de Nantes, n° 50, 068, 
reproduit en grande partie dans la Connnune et la milice de 

.Va/i/e.s-, VIII, aae. 

2. Diverses lettres, originales ou copies (Arch. départ.). 



CARRIER, TRÉHOUART, LEHATTEl'X 109 

des principes... Ainsi, il lî appartenait à aucuns 
de prononcer^ dans les cas imprévus par la loi, 
la peine de mort; c'est exercer un acte législatif 
qui appartient non à un membre, mais au corps 
entier de la Représentation nationale. Le bien que 
vous avez fait, et que vous ferez encore, couvre 
ces ombres de son éclat. Vos motifs furent purs, 
et nous tenons compte de vos succès ^ » 

1. Réimpression du Moniteur, XIX, 40. 



CHAPITRE XIV 

LES HABITATIONS DE CARRIER A NANTES 



Lîi maison La Villestreux, place de la Petite-Hollande, affectée au 
logement des représentants en mission. — Retraite de Carrier 
dans la maison Ducros, située à Bourg-Fumé. — Débauches de 
Carrier dans cette petite maison. — La femme Le Normand. — 
Rose Caron. — Les prisonnières et les solliciteuses. — Légende 
de la maison située jadis à l'extrémité du boulevard Delorme. 
— Carrier inaccessible dans la maison Ducros. ■ — Ses fureurs 
contre les visiteurs les plus qualifiés, introduits pour l'entretenir 
d'affaires. — Naudine. — Chantrelle. — Médecins militaires. — 
Renard, maire de Nantes. — Guimberteau, inspecteur des four- 
rages. — Prigent, directeur des charrois, familier et confident 
de Carrier. — Arrêtés absurdes du représentant. — Ordre d'em- 
prisonner les courtiers, les interprètes, les vendeurs et acheteurs 
des denrées de première nécessité. — Effets de ces arrêtés. — 
Ruine du commerce de Nantes consommée par Carrier. — Défé- 
rence des Administrations à son égard. 

Depuis le 20 octobre 1793 qu'il s'était établi à 
Nantes, Carrier n'avait fait que de très courtes 
absences. Il occupait, dans la maison La Villes- 
treux, place de la Petite-Hollande, comme les 
autres représentants en mission, un des apparte- 
ments qui avaient été réquisitionnés pour leur 
logement. De ses fenêtres, il avait pu regarder à 
loisir le beau ileuve qui coulait devant lui ^ ; il 
avait pu voir les eaux corrompues roulant les 
cadavres qu'on y avait jetés à Angers et même 

1. C'est des fenêtres de cette maison que Lamberty dit un jour 
en montrant la rivière : « Il y en a déjà passé deux mille huit 
cents. » (Naudine, Bulletin du Tribunal révolutionnaire, VI, 316). 



LES HABITATIONS DR CARRIEK A NANTES 201 

bien au delà, quand la marée montante ne rame- 
nait pas ceux qu'il y avait fait jeter lui-même. 
Peut-être lui était-il arrivé parfois d'apercevoir, 
dans le lointain, au soleil couchant, les bateaux de 
Lamberty, chargés de prisonniers, démarrant du 
quai le plus voisin de l'Entrepôt, et gagnant le 
milieu du ileuve, pour y trouver un gouffre plus 
large et plus profond. Ce spectacle n'était pas pour 
émouvoir une nature comme la sienne. S'il voulut 
s'en éloigner, c'est que ce logement, situé presque 
au centre de la ville, exposait sa vie privée aux 
regards des curieux et le rendait accessible, à 
toute heure, aux importuns désireux de lui parler 
d'affaires. 

II pouvait se reposer. L'armée royale était dé- 
truite, en tant qu'armée; et, grâce à ses agents, 
les exécutions des prisonniers amenés à Nantes 
allaient leur train, sans qu'il eût à s'en occuper. 

Après l'ordre donné à une division de dix mille 
hommes, dit-il dans un de ses rapports, « comp- 
tant sur l'exécution de cet ordre, harassé de fa- 
tigue, n'ayant pris tout au plus que vingt heures 
de sommeil sur quarante nuits et quarante jours, 
je fus prendre quelque repos dans une maison 
située à l'extrémité d'un des faubourgs de Nantes, 
011 je me livrai aux soins des officiers de santé de 
l'armée ^ ». 

L'armée du Nord, composée en effet de dix 
mille hommes, comme le dit Carrier, ayant tra- 
versé Nantes le 11 nivôse an II (31 décembre 1793)*, 

1. Rapport de Carrier siii' les différentes 7nissio7JS qui lui ont 
été déléffuées, p. 15. 

2. Savary, Guerres des Vendéens et des Chouans, t. II, p. 329; 
t. III, p. 2. 



202 J.-B. CARRIER 

c'est au commencement de janvier qu'il quitta la 
maison La Villestreux. 

Celle où il alla, et oii il demeura pendant tout 
le reste de son séjour à Nantes ^, était située sur le 
chemin de Toutes- Aides, à droite en allant vers Dou- 
lon. Derrière la maison, vers le sud, il y avait un 
jardin plus long que large dont l'extrémité confi- 
nait à une prairie séparée de celle de Mauves, par 
l'étierdu Soil. Lelieu s'appelait Bourg-Fumé, nom 
tombé à peu près en désuétude, quoiqu'il figure 
encore sur certains plans. Aujourd'hui cette mai- 
son porte, ou plutôt devrait porter, dans la rue 
d'Allonvillo, le numéro 51. 

Quoiqu'elle fût d'assez petite dimension, elle 
était évidemment la maison de campagne d'un 
riche bourgeois. Les plafonds ont C(mservé les 
traces de corniches et de rosaces élégantes, et les 
cheminées du style Louis XVI, sauf une qui est du 
style Louis XV, dénotent un certain luxe. A gauche, 
en regardant la maison de la rue, un grand por- 
tail donnait entrée dans une cour qui communi- 
quait avec le jardin. Dans cette cour, à l'est, existe 
encore un grand hangar fermé, qui servait d'écu- 
rie- et, peut-être aussi, de corps de garde. Les 
mangeoires et les stalles en ont été enlevées, il y 
a seulement quelques années. 

;< Carrier, dit une lettre de ce temps-là, a dés- 

1. « Je recommençais à rétablir ma santé, lorsque je reçus du 
Comité (Je Salut public Tordre de me rendre au sein de la Con- 
vention {Rapport déjà cité). 

2. Parmi les pièces de réquisitions, qui existent encore aux 
Archives municipales, il s'en trouve une, du 27 nivôse, portant 
ordre à la citoyenne Pouvreau de mettre quatre chevaux à sa 
disposition. 



LES IIABITATIONS DE CARRIER A NANTES 203 

honoré la maison d'un honnête citoyen nommé 
Ducrosi, qui fut obligé de la lui donner avec un 
superbe jardin, par la terreur qu'il lui avait im- 
primée. C'est là qu'il faisait son sérail avec des 
filles à qui il faisait crier : « Vive la République! » 
en l'assassinant 2. » 

Sans parler de sérail et de sultanes, expressions 
qui étaient alors à la mode, et dont on a fort 
abusé à propos de Carrier, il résulte de très nom- 
breux témoignages que Carrier, dans sa petite 
maison, s'abandonna à des débauches elfrénf'es en 
compagnie de Lamberly, de Robin, de Lavaux, et 
autres agents de ses cruautés, qui se faisaient un 
jeu d'abuser de pauvres prisonnières alfolées par 
la crainte de la mort. Michelet prétend que les 
prisonnières avaient la peste, et que l'on n'avait 



1. Cette maison appartient aujourd'liui à M. Albert, restaura- 
teur et marchand de vins. Le rez-de-chaussée tout entier est 
occupé par des casiers de vins en bouteilles, et la plus grande 
partie de la surface du jardin est occupée par de vastes chais. 
Cette maison, qui passait pour être hantée, est restée pendant 
de longues années inoccupée. Le D' Viaud-Grand-Marais, qui a 
constaté, il y a déjà longtemps, que la tradition des vieillards du 
quartier s'accordait avec les documents, pour la désigner comme 
ayant été l'habitation de Carrier, m'a dit que le jardin, la pre- 
mière fois qu'il le visita, était entièrement encombré de touffes 
de lys dont la végétation était vraiment extraordinaire. Carrier, 
dans la discussion sur sa mise en accusation, a prétendu que 
Ducros ne lui avait pas cédé sa maison, mais seulement un petit 
réduit dans le fond de son jardin. [Séance du 3 frimaire an III, 
(23 novembre 1794), Réimpression du Moniteur, XXII. "iSo]. 

2. Pièces remises à la Commission des \'inf/l et Un. p. 15. J'ai 
trouvé, dans les papiers de M. Dugast-Matifeux, une note qui 
montre à quel point il avait foi dans la vertu du mariage; elle 
est ainsi conçue : « Il est dommage que Carrier n'ait point amené 
sa femme avec lui. Il ne se serait pas abandonné aux mauvaises 
mœurs, et aurait moins condescendu à la tourbe de coquins qui 
l'entouraient. » 



204 J.-R. CARRIER 

gai'de de communiquer avec elles. Pour parler 
ainsi, il faut croire qu'il n'avait pas lu le récit de 
l'horrible scène de Carrier avec la fille Brevet, où, 
après lui avoir marchandé la vie de son frère au 
prix de son honneur, furieux de son refus, il la 
battit avec le fourreau de son sabre, et lui jeta une 
chaise à la tète ^ Les détails du procès Fouquet et 
Lamberty, et les trafics infâmes d'une certaine 
femme Papin, démentent également l'assertion de 
l'illustre historien de la Révolution. 

Outre ses caprices, dont il est fort possible que 
les contemporains aient exagéré le nombre, parce 
qu'on prête surtout aux riches, Carrier, pendant 
son séjour à Nantes, eut publiquement deux maî- 
tresses qui, sans être attitrées, n'en étaient pas 
moins montrées au doigtcomme telles par les gens 
du peuple. 

La première se nommait Le Normand, et elle 
était la femme du directeur de Thopital de l'Ega- 
lité, établi dans les bâtiments du couvent des 
Ursulines, qui ont été depuis occupés parle Lycée. 
Carrier avait récompensé, par sa nomination à ce 
poste, ce mari complaisant. Les Le Normand té- 
moignaient leur reconnaissance par mille petits 
soins. Dans un temps oii le pain était rare, et les 
vivres délicats difficiles à trouver au marché. Le 
Normand faisait porter secrètement chez Carrier 
une partie des approvisionnements de choix qu'il 
réussissait à se procurer pour l'usage des malades, 
comme volailles, pain blanc, etc.'-'. Quand il revint 
à Paris, Carrier emmena avec lui Le Normand 

1 et 2. Pièces remisesà la Commission des Vingt et Un, p. 14,22, 23, 31 
et 91. — Adresseà la Convention du 19 brumaire an III, p. 9 et 11. 



LES HABITATIONS DE CARRIER A NANTES 205 

et lui fit donner iino place avantag:euse '. Cinq se- 
maines plus tard, la femme Le Normand alla le 
retrouver à Paris'-. 

Louise-Angélique Caron était une fille d'une 
grande beauté, qui mêlait la pratique des afl'aires 
à celle de la galanterie. Divers documents admi- 
nistratifs lui donnent la qualification d'étapière'^. 
Etapier était Tun des noms qui servaient à désigner 
les fournisseurs des vivres pourFarmée. MM. Lau- 
rant et Lescadieu, qui écrivaient à une époque oij 
il y avait encore à Nantes de nombreux témoins 
de la mission de Carrier, rapportent que la Caron 
passait pour avoir, autant qu'elle l'avait pu, usé 
de son empire sur le forcené, au profit de la clé- 
mence et de l'humanité. 

Sa beauté lui valut d'être épousée plus tard par 
un riche négociant de notre ville. C'est elle qui, 
sous le Directoire, grâce à de puissantes influences, 
obtint, contre le projet de l'administration, d'inter- 
rompre la ligne du boulevard Delorme par une 
élégante construction, située à une centaine de 

i. Le Normand était un ancien prorureur qui s'était fait rece- 
voir officier de santé. Bien que le compte qu'il eût à rendre en 
sa qualité de directeur d'hôpital fût en déficit, Carrier lui donna 
quitus, et lui fit obtenir une place de huit mille livres à l'armée 
du Nord. Chaux, sans être démenti, signala la femme Le Normand 
comme logeant à Paris chez Carrier [Journal de la Montar/ne, nu- 
méros des 6 et 21 frimaire an III, p. .3 et 220. Journal des Lois, du 
(') brumaire an III, p. 3. Bulleiin du Tribunal révolutionnaire, 
VI. 283'i. Carrier a reconnu s'être intéressé au sort de Le Normand, 
et l'avoir recommandé à ses collègues {BuUelin du Tribunal ré- 
volulionnaire,\U, 28 ) 

2. Passe port pour Paris accordé à la femme Le Normand, et à son 
jeune frère âgé de douze ans, par ordre du représentant Garrau, le 
12 germinal an II (Archiv. minicip).. 

3. Cons. de la Comm. de Nantes, 4 sept. nt)3. f" 121. — Com. 
de Départ., 27 septembre 1793, f" 58 — District de Nantes, Lettres 
du bureau de la Guerre, 6 vendémiaire an 111. f" 12. 



206 J.-R. CARRIER 

mètres au-delà dos rues Harrouys et du Bocage, 
et qui a été démolie, il y a une cinquantaine d'an- 
nées, et transportée, pierre par pierre, rue de Gi- 
gant. Cet hôtel, par allusion aux fournitures de 
vivres dont les bénéfices avaient servi à le cons- 
truire, a été longtemps désigné sous le nom de 
Palais de ho'uf^ Plus tard, par Tune de ces asso- 
ciations d'idées qui s'imposent, on ne sait pourquoi, 
à l'esprit du public, le souvenir de Carrier l'em- 
porta sur celui des fournitures de vivres, et, dans 
mon enfance, je me rappelle avoir souvent entendu 
nommer cette maison, la maison de Carrier, Et, 
comme il est dans la nature d'une erreur de pro- 
gresser, je pourrais citer un plan de Nantes im- 
primé, annexé à un ouvrage important sur la Vendée, 
où la maison de Carrier est portée comme située 
rue de Gigant, à l'endroit où elle a été reconstruite. 
Confiné dans la maison Ducros, où il avait fait 
établir un poste de soldats pour le garder jour et 
nuit. Carrier ne sortait que rarement, et c'est à 
une date antérieure qu'eurent lieu les orgies de 
l'hôtel Henri IV, rappelées par le témoin Vilmain -. 
Les citoyens les plus qualifiés de la ville, membres 
des x\dministrations ou de la Société populaire, 
ne pouvaient obtenir de lui dos audiences qu'en 

1. Lescadieu et Lannvnt, Histoire de Nantes, I[, 95. Dans un 
mémoire in-4'' du 26 nivôse an VI, signé d'un grand nombre de 
républicains de Nantes, en réponse à une lettre du Ministre de 
l'intérieur, sur la guerre de Vendée, il est question, à la page 10, 
des étapiers et étapièrcs qui se font bâtir des palais (Coll. Du- 
gast). I>a Caron, quoique mariée, continua ses intrigues et ses 
agiotages, et, ayant été emprisonnée à l'occasion d'une atfaire 
véreuse, elle se pendit avec son chàle. 

2. Coun-ier républicain du 19 frimaire an 111 : Compte rendu du 
procès de Carrier. 



LES HABITATIONS DE CARRIER A NANTES 207 

forçant la consigne des subalternes et secrétaires 
qui l'entouraient, et, admis en sa présence, ils en 
recevaient souvent des injures et même des coups. 
Un marinier, porteur d'une pétition signée de 
cinquante autres mariniers, dont l'objet était 
d'obtenir la levée de l'embargo de la Loire, réus- 
sit à pénétrer jusque dans sa chambre. 11 le 
trouva en compagnie de lilles, dont la tenue le 
scandalisa, tout marinier qu'il tût. Sa demande 
faite, Carrier se leva, prit son sabre, et répondit : 
Je vais te dire quand l'embargo se lèvera, et, « se 
précipitant sur Je déclarant, il lui lança un coup 
de sabre qui porta sur la porte ^ ». 

« Je suis allé plusieurs fois chez Carrier, dit 
dans sa déposition Louis Fourier, directeur de 
l'Hospice révolutionnaire, pour demander la liberté 
de df'tenus réclamés par leurs communes. Carrier, 
à chaque fois, me menaça de la guillotine. Il a 
tiré son sabre sur moi. Un jour, il voulut me 
jeter par la fenêtre. Elle est fermée, lui dis-je, et, 
en attendant qu'elle soit ouverte, je me sauve 2. » 

Un inspecteur des fourrages de l'armée de 
l'Ouest, nommé Naudine, croit devoir faire quelques 
objections à des ordres de Carrier ; celui-ci veut 
le sabrer, et on lui enlève son sabre que l'on jette 
sur un lit, qui, le témoin se le rappelle, était un 
lit couvert de damas jaune •^. 

1. Pièces remises à la Commission des Vingt et Un; déclaration 
de Colas Fréteau, p. 90. L'embargo fut levé par un arrêté du 
27 nivôse, daté d'Angers, et signé Bourbotte, Turreau et 
Francastel. 

2. Journal des Lois du 2 brumaire an IIL Compte rendu du pro- 
cès du Comité révolutionnaire de Nantes. 

3. Bulletin du Tribunal révolutionnaire, VI, 316, et notes de 
Villenave, f' 715 (Coll. Gustave Bord). 



208 J.-lî. CAHlllER 

Un ancien dragon, Ghantrelle, juge de la Com- 
mission militaire, vient l'entretenir de divers 
accusés, et trouve (Jarrier couché, qui lui ré- 
pond : « F... moi le camp, sacré b..., sacré gueux, 
ou je te sabrée » 

Deux médecins militaires, dont l'un, Laubry, 
médecin de Tarmée du Nord, venait d'être nommé 
médecin de la prison de l'Entrepôt, avaient dit, 
hautement, après avoir traversé vme partie de la 
Vendée, que la guerre n'était point finie, comme 
on essayait de le faire croire au public; Carrier, 
informe de ce propos, et désirant causer avec eux, 
les invita à diner. « Nous nous rendons, raconte 
Laubry, à l'invitation. Nous arrivons à la porte 
du représentant, suivis, sans nous en douter, de 
la garde. Carrier était invisible; alors nous présen- 
tons notre billet d'invitation et nous entrons. Car- 
rier était dans le fond de son jardin. Du plus loin 
qu'il nous aperçoit, il entre dans la fureur la plus 
inconcevable, il tire son sabre, il s'élance sur mon 
collègue, et demande qui a tenu le propos de la 
matinée. <( C'est moi, répond mon collègue, c'est 
moi qui ai le courage d'en soutenir l'authenticité 
et qui l'établirai quand il faudra. «Les accès de fu- 
reur renaissent, ils redoublent. Carrier ne ^e pos- 
sède plus; il dit à mon collègue: « Tu n'es pas digne 
d'être guillotiné ; je vais te faire ton alfaire sur-le- 
champ » ; il se livre aux imprécations les plus hor- 
ribles... Nous soutenons tout le feu de sa colère. 
Après avoir fait beaucoup de bruit, il prend le parti 
de se calmer et de se dessaisir de son sabre. 11 prend 

I. Bulle lin du Tribunal révoluliunnaire, VI, '.Vi':). 



LES HABITATIONS DE CARRIEK A NANTES 209 

une plume, mais, saisi diin nouvel accès, il la dé- 
pose pour quelques instants-; puis il ('crit l'ordre 
de nous arrêter... Enfin il renferme cet ordre dans 
sa poche, et permet que nous nous retirions'. » 

Scène à peu près semblable avec Even, l'agent 
maritime, qui était venu lui parler d'une affaire 
de son service. Carrier lui dit que si la marine 
manquait de subsistances il en répondrait sur sa 
tète. Il voulut môme prendre le sabre d'un mili- 
taire pour le frapper. Even lui écrivit plus de 
vingt lettres sans recevoir un mot de réponse-. 

Renard, le maire, qui déjà avait eu à souffrir 
de ses violences, se présente pour l'entretenir de 
la question des subsistances de la ville. Il est 
admis dans l'antichambre, et on le fait attendre 
deux heures. « Enfin, dit-il, fatigué de voir tout le 
monde admis (Carrier était, paraît-il, dans l'un de ses 
bons jours), je force la sentinelle, et je m'intro- 
duis... J'étais fort irrité, fort indigné, et il est pos- 
sible que je sois sorti des bornes de la modération; 
mais Carrier ne m'écoutait pas. Aussitôt qu'il 
m'aperçoit, il s'écrie : « Comment la sentinelle ne 
t'a-t-elle pas passé sa baïonnette à travers le 
ventre? Ma trop grande bonté, ma trop grande 
faiblesse, me perdront.» Une citoyenne présente ré- 
pond à Carrier : (( Non, tu ne te perdras pas » ; je 
réplique brusquement à cette femme : « Sauve-toi 
toi-même''. » 

1. Bulletin lia Trihiiiial rénolul tonnai re, VI, 274. D'après le 
Journal des Lois du 3 brumaire an 111, cette scène aurait eu lieu 
le !> ou le 10 pluviôse an 11. 

2. Journal des Lois, du 24 frimaire an lll, p. 3. 

3. Bulletin du Tribunal révolutionnaire, VU, 7. et Phelippes, 
Noyades, Fusillades, p. 69. Déposition de Champenois, Bulle tin du 
Tribunal révolutionnaire, VI, 305. 

U 



210 J.-R. CARRIER 

Le Consoil do la Commune charge Bonamy 
d'une mission semblable à celle dont Renard avait 
pris l'initiative. Bonamy trouve au lit le représen- 
tant, qui se fâche et demande qu'on le laisse tran- 
quille. 11 lui répond que les circonstances sont 
impérieuses, et qu'il faut aviser au danger de la 
disette par des ordres convenables. Carrier fait le 
sourd, et ne répond rien d'abord; enhn il ouvre 
la bouche pour dire : « Le premier b... qui me 
parle de subsistances je lui f. .. la tête à bas, j'ai 
bien à faire de toutes vos sottises. » Bonamy rap- 
porte ce propos, et le Conseil décide d'envoyer 
une députation à Carrier; mais personne ne veut 
faire partie de cette députation '. 

Le 17 nivôse (6 janvier), le citoyen Guimber- 
teau, inspecteur général des charrois militaires, 
arrive à Nantes, et il constate que ce service est 
tombé dans une complète désorganisation. Dans 
des lettres adressées à l'un de ses surbordonnés, 
il se plaint que les chevaux crèvent dans les rues, 
et que les voitures, brisées et découvertes, sont 
éparses de tous cotés. Le directeur général, en 
résidence à Nantes, qui avait été le secrétaire de 
Carrier, un nommé Prigent, venait d'être mis en 
état d'arrestation sur la dénonciation du général 
Turreau. Guimberteau, naturellement, songe à 
invoquer l'autorité du représentant dont le secours 
lui est indispensable pour rétablir un peu d'ordre 
dans l'administration. Arrivé à la porte de Carrier, 
il est reçu par un jeune secrétaire qui, au lieu de 
l'accueillir, lui cherche querelle et le fait mettre 

1. Bulletin du Tribunal révolutionnaire, VI, 298. 



LES HABITATIONS DE CARRIER A NANTES 2H 

à la poi'tc par quatre fusiliers. Il retourne quelques 
heures plus tard, et réussit à se l'aire introduire. 
Il s'eiïorce de faire comprendre au représentant 
combien il importe à lintérêt de l'armée de mettre 
fin à un pareil désordre. Carrier lui répond « qu'il 
s'occuperait de son affaire quand il voudrait; qu'il 

voulait prendre du repos; qu'il se f de toutes 

les régies, et qu'il les ferait guillotiner quand il 
s'en occuperait » {sic). 11 insiste, Carrier le traite 
« d'original ». Guimberteau, voyant enfin que le 
maître allait le trailer comme avait déjà fait le 
secrétaire, et ordonner aux grenadiers qui le gar- 
daient de le jeter à la porte, prend le parti de se 
retirer'. 

Ce Prigent, qui vient d'être nommé, n'était 
pas seulement un directeur général prévarica- 
teur. Si Ion en croit certains documents, il aurait 
été, comme Lalouet, un de ces confidents, qui, 
pour s'être tenus au second plan, ne laissèrent 
pas déjouer, dans les événements de Nantes, sous 
le proconsulat de Carrier, un rôle considérable. 

Prigent (Jean-Yves-Alexis) était un ancien pro- 
cureur au présidial de Rennes, devenu plus tard 
avocat, qui avait eu maille à partir avec la justice, 
et qui avait réussi à se faire acquitter. C'était, à 
n'en ])oint douter, un habile homme. Carrier, 
lorsqu'il était à Rennes, en avait fait son secré- 
taire. Il l'avait amené de Rennes à Nantes, et, vers 
le milieu de frimaire, il l'avait appelé au poste 
important de directeur général de la comptabilité 
des charrois de la première division de l'armée 

1. Pièces remises à la Commission des Vingt et lin. p. H5 et 36. 



212 J.-B. CAfiRIE^R 

de rOuest. La dt'nonciation de Turreau et la 
lettre de riiispecteur Guimberteau ne ])ermettent 
pas de douter qu'il avait malversé dans ses fonc- 
tions. Il avait dû coûter à Carrier de le faire em- 
prisonner au Bouffay, le 9 nivôse (29 décembre) ; 
mais il est probable qu'il n'avait pu faire autre- 
ment. Dès le 22 nivôse (11 janvier), il le faisait 
transférer au Château'. Je n'ai vu nulle part que 
Prirent ait comparu devant une Commission mili- 
taire quelconque, d'où il est permis d'inférer que 
la faveur de Carrier le tira de peine. Le fit-il de 
suite réintégrer dans son poste? Je ne sais; mais 
ce qui est certain, c'est que Prirent, au commen- 
cement de Tan III, était redevenu directeur géné- 
ral des charrois '. Voici la note anonyme que j'ai 
copiée, parmi les pièces du dossier de Carrier, 
aux Archives nationales : « Confident le plus intime 
de Carrier, son collaborateur dans toutes ses me- 
sures, son compagnon de débauches, son conseil- 
ler, son corrupteur peut-être, Prigent est, de tous 
les hommes de Nantes, celui qui peut donner les 
renseignements les plus certains sur l'affaire du 
Comité. On peut savoir son adresse à l'hôtel de 
la République, place Graslin. » Le défaut d'une 
signature au bas de cette pièce lui enlèverait toute 
valeur, si, d'autre part, le rôle coupable de Pri- 
gent ne se trahissait avec évidence dans une cor- 
respondance qui m'a été communiquée. Prigent 
était le mari d'une femme respectable à laquelle 
la famille d'un ancien memltre des administra- 



i. Registre d'écrou du lidutlViy, f- 10!. 

2. Nombreuses pièces de comptabilité signées de lui (Arch 
départ). 



LES HABITATIONS DE CARRIER A NANTES 213 

tions de la Loire-Inférieure portait le plus grand in- 
térêt. A diverses reprises, l'auteur [de ces lettres, 
écrites de Paris durant le procès, se félicite du 
silence des accusés et des témoins à l'endroit de 
Prigent, et exprime la crainte la plus vive de 
l'entendre incriminer. Parmi les papiers des repré- 
sentants Boursault et Ruelle, en mission à Nantes, 
à la lin de Tan 11, se trouve une lettre à leur 
adresse signée de Forget et datée de la 2" sans- 
culoltide (18 septembre 1794), dans laquelle il les 
avertit de se méfier de Prigent. «Le représentant 
Bô, ajoute-t-il, en a fait justice au peuple en 
réloignant de ses bureaux. On peut se renseigner 
sur lui auprès de la Société populaire de Rennes; 
il a commis des faux'. » Gomment Prigent évita- 
t-il d'èti'e cité comme témoin alors que son pro- 
pre secrétaire, Sandrock, ancien commis négociant, 
employé lui aussi dans l'administration des char- 
rois militaires, fut appelé à déposer comme ayant 
approché Carrier par l'intermédiaire de Prigent? 
Sandrock reconnut s'être trouvé au fameux dîner 
sur la galiote avec Lamberty-. Sans prétendre per- 
cer à jour ce mystérieux intrigant, je me le ligure 
homme d'esprit, tlatteur et plus soucieux de l'être 
que du paraître. Pour s'être contenté d'exercer une 
influence occulte, il réussit à se faire oublier et 
garda sa place. 

Carrier prenait des arrêtés à tort et à travers, 
sans s'inquiéter de savoir s'il était possible de les 
exécuter, et il négligeait ensuite de faire le néces- 
saire pour qu'ils produisissent leur effet. 

1. Archives départementales. 

2. bulletin du Tiibunal révolutionnaire, VI, 339. 



214 J.-B. CARRIER 

Un jour, il ordonne aux citoyens de la ville de 
déposer, dans un lieu indiqué, tout le son qu'ils 
peuvent avoir, menaçant, dans son arrêté, de faire 
raser les maisons de ceux qui n'obéiraient pas à 
cette réquisition dans le délai de vingt-quatre 
heures. Huit jours s'écoulèrent avant que le local 
désigné se trouvât prêt et que des employés fussent 
nommés pour faire la réception de la marchandise. 

Les faits de cette nature fourmillent, ajoutent 
le's auteurs de ï Adresse à laquelle ce fait est em- 
prunté'. 

Le 11 pluviôse (30 janvier 1794), il réclame de la 
Municipalité, dans les vingt-quatre heures, Tétat 
de la population de la ville, qu'il avait, disait-il, 
demandé déjà, avec menace de mesures de rigueur 
en cas de retard 2. 

Les autres arrêtés, dont les conséquences furent 
plus fâcheuses, concernaient le commerce. 

La loi du maximun continuait de produire ses 
efl'ets naturels eu détournant les gens de la cam- 
pagne d'apporter leurs denrées aux marchés, et en 
intéressant les détenteurs de la ville à les dissi- 
muler aux yeux du public. Avec ses vues bornées. 
Carrier ne pouvait admettre que la loi du maxi- 
mum, ([ui était une loi révolutionnaire, ne fut pas 
bienfaisante ; et, prétendant que l'accaparement 
pouvait seul causer la disette, il imagina de faire 
arrêter tous les intermédiaires du commerce dont 
la profession contribuait le plus utilement à l'ap- 



1. Adresse à In Convenlioti, rUi 91)rumaii'e an III, signée de Mel- 
liiietelde deux cent trente-cinq autres citoyens de Nantes. Nantes, 
Hérault, imp. p. 5. 

2. Registre des arrêtés des représentants (Arcti. municip.). 



LES HABITATIONS DE CARRIER A NANTES 215 

provisionnement des habitants. Pour se justifier, 
il dira, plus tard, qu'il avait été informé « que l'ac- 
caparement procurait des millions à des courtauds 
de boutique et à des petits commis ^ ». 

1° Arrêté du 10 pluviôse an II (29 janvier 1794) : 

« Le Comité révolutionnaire mettra, sur-le- 
champ, en état d'arrestation, sans nulle exception, 
tous les courtiers et tous les individus qui, depuis 
la Révolution, ont exercé ce métier scandaleux dans 
les murs de cette commune et qui ne sont pas 
encore sous les mains de la justice. 11 en rendra 
compte dans les vingt-quatre heures au représen- 
tant du peuple français. » 

Le même jour, il consentit à apostiller une lettre 
de la Municipalité à Jean-Bon-Saint-André, qui 
était à Brest, pour lui demander des grains pro- 
venant des prises. 

2° Arrêté du 11 pluviôse (30 janvier) : 

« Le Comité révolutionnaire de Nantes mettra, 
sur-le-champ, en état d'arrestation et constituera 
prisonniers : 

1" Tous les interprètes sans exception; 

2° Tous les acheteurs et acheteuses, revendeurs 
et revendeuses de première nécessité, sans nulle 
exception. 

« Il donnera, sans délai, au représentant du 
peuple, les motifs des arrestations de tous les gens 
suspects envoyés à Paris-. Il lui donnera incessam- 
ment les motifs des arrestations de tous les gens 



■1. Son explication au Tribunal révolutionnaire. Bulletin du. 
Tribunal révolulionnaire, VU, 51. 

2. Ce paragraphe concernait les cent trente- Jeux Nantais, partis 
pour Paris depuis trois mois. 



216 J.-B. CARRIER 

suspects détenus dans les prisons de Nantes. » 
3° Arrêté du 12 pluviôse (31 janvier) : 
« Le représentant du peuple français ordonne 
de nouveau au Comité révolutionnaire de faire 
arrêter, sur-le-champ, et sans nulle exception, tous 
les acheteurs et acheteuses, revendeurs et reven- 
deuses de denrées de première nécessité, à peine 
de forfaiture et de complicité avec les accapareurs 
des premiers besoins du peuple, qui en font le 
trafic honteux, en les vendant au-dessus du maxi- 
mum déterminé par la loi. — 11 est requis de mettre 
en arrestation tous les interprètes. Le général Vi- 
meux, le commandant temporaire et le comman- 
dant de la garde nationale de Nantes, sont requis 
de prêter main forte à l'exécution du présent ar- 
rêté, qui recevra sa pleine et entière exécution'. » 
Au vu de ces arrêtés absurdes, le Comité révo- 
lutionnaire exprima sa stupéfaction et demanda 
à Carrier « s'il voulait perdre la ville de Nantes ou 
le Comité 2 ». Le Comité inscrivit néanmoins ces 
ordres sur son registre et lança des mandats 
d'amener contre tous les courtiers de change : 
MM. Saint-Brieux, Fournier, Souverval, Herbe, 
Huard, Nourry, Lemerle, Plainguet, Lehert, Menu- 
ret, Papot, Barbotet Odiette'''. La Commission des 
subsistances lit aussi des représentations inutiles. 
Un grand nombre d'individus furent arrêtés sous 
les prétextes les plus arbitraires, au dire de Lenoir, 
président de la Commission militaire chargée de 



1. Pièces remises à la Commission des Vingt et Un, p. 52 et 36. 

2. Déposition de Proust, membre du Comité révolutionnaire 
[BuUelin du Tribunal révolutionnaire VI, n" 98, 403). 

3. l{egis(redu Comité révolutionnaire., P* 100 etsuiv. 



LES HABITATIONS DE CARRIER A NANTES 217 

les juger, qui les acquitta faute de preuves'. 

L'insurrection de Saint-Domingue avait com- 
mencé la ruine du commerce de Nantes; les ar- 
restations de négociants et les pillages des maga- 
sins l'avaient précipitée; Carrier l'acheva. «Les 
capitaines de navires venaient, suivant l'usage, à 
Nantes pour les assurances. Ils se présentaient, et 
voyaient fermés tous ces magasins, dont les mar- 
chandises refluaient autrefois sur toute la Répu- 
blique. Sur la déclaration que les négociants 
étaient incarcérés, ils prenaient la fuite dans la 
crainte d'être eux-mêmes incarcérés. De là, disette 
et misère. Cependant des négociants s'assemblaient 
encore à la Bourse pour empêcher la ruine totale du 
commerce et faire face à leurs affaires. Carrier en 
fut instruit; il menaça de faire rouler leurs têtes 
dans la poussière'-. » 

Aussi Carrier ne faisait rien, ne décidait rien, et, 
quand il sortait de son repos, c'était pour commettre 
quelques sottises. Tel était, néanmoins, le respect 
des administrations pour lui que, lorsqu'une dé- 
putation revenait sans avoir obtenu ce qu'elle était 
allée lui demander avec déférence, on consignait 
sur le registre : « Il n'a pu, jusqu'à ce jour, à tra- 
vers la foule des aflaires importantes dont il est 
chargé, trouver un moment pour s'occuper de la 
réorganisation du District » ; ou bien : « Ses 
grandes occupations Tout empêché de s'occuper de 
l'affaire -^ » 

1. Bulletin du Trihunal rvvolutionnalve. VI, n" 97, 397. 

2. Déposition de Vilinain, notable négociant (Cowr/7'e/' républi- 
cain (lu 19 i'rimaire an III, p. 317). Séance du procès du 17, 

3. District de Nantes, 20 nivôse an II. — Départ. L, 25 pluviôse 
II, f" 71 (Arch. départ.). 



CHAPITRE XV 

LA SOCIÉTÉ VINCENÏ-LA-MONTAGNE 

Adhésion formelle de la Société populaire aux mesures cruelles 
de Carrier contre les royalistes. — Le premier mécontente- 
ment contre lui provoqué par son refus de recevoir des pa- 
triotes présentés par Champenois pour lui fournir les moyens 
de s'emparer de Gharette. — Lettre de reproches à Carrier, du 
12 pluviôse. — Fureur de Carrier contre Champenois et ordre 
d'arrêter cet officier municipal. — Entrevue de Carrier et de 
Champenois. — Mécontentement croissant de la Société popu- 
laire, et envoi à Paris de deux délégués pour demander le 
rappel du représentant. — Fureur de Carrier d'avoir été quali- 
fié de despote par la Société; son discours furibond à la tri- 
bune de la Société, et réponse de Forget. — Appréciations de 
Goupilleaule jeune sur la conduite de Carrier. — Les deux dé- 
légués envoyés à Paris. — Le départ de Carrier souhaité par 
tous les sans-culottes de Nantes. — Retour concilinnt de Car- 
rier à la Société populaire et baiser de paix fraternel au sein 
de la Société. — Envoi de députés chargés d'annuler la mission 
de ceux partis pour demander le rappel. — Demande de son 
rappel par Carrier lui-même. — La question d'humanité abso- 
lument étrangère à la cessation de la mission de Carrier. 

En France, le peuple aime à s'entendre dire 
qu'il est le souverain, et la patience avec laquelle 
il supporte, sous la République, des abus qui le 
soulèveraient contre une monarchie, montre qu'il 
tient au mot encore plus (ju'à la chose. La Société 
Vincent-la-Montag^ne qui, à vrai dire, était le 
peuple, puisqu'elle parlait et agissait en son nom, 
avait jusqu'alors supporté toutes les avanies de 
Carrier. Un de ses membres, député par elle au- 
près de lui, avait été bâtonné comme un simple 
valet', et elle n'avait pas plus protesté que lors de 

1. Hdlletin du Tribunal réuulutionnaire, \l, n" 1J7, 398. 



LA SOCIÉTÉ V1NCENT-LA-3I0NTAGNE 219 

la suspension de ses séances. Ses meneurs avaient 
sans doute réussi à la persuader que, pour la pre- 
mière fois qu'on avait la République, il fallait ap- 
prendre à supporter les menus ennuis du régime, 
et payer sa bienvenue de quelque tolérance pour 
le sans-façon de ses fondateurs. 

Les cruautés de Carrier à l'égarcl des catholiques, 
des royalistes et des modérés avaient, à ce mo- 
ment, quoiqu'elle en pourra dire plus tard, sa com- 
plète approbation. Un point, en effet, qu'il importe 
de mettre en lumière, c'est qu'avant le procès de 
Carrier, qui eut lieu aune époque de réaction, au- 
cun républicain de Nantes ou de Paris ne lui a fait 
le moindre grief de ses exécutions sans jugement. 
Cette Société lui aurait plutôt reproché de manquer 
d'énergie dans la lutte contre l'insurrection, et 
ce fut à l'occasion de la guerre de Vendée qu'(dle 
manifesta, pour hi première fois, contre lui, 
un certain mécontentement, dans une lettre où 
elle lui reprochait sa tiédeur en ces termes : 

« Carrier, tu as dit aux patriotes de Vincent-la- 
Montagne qu'ils n'entendraient parler des brigands 
que par leur mort. On nous dit : l'armée des bri- 
gands occupe plusieurs communes ; Charette, dit- 
on, exerce des cruautés. Carrier, toi qui as la con- 
fiaucf (les sans-cn/o/Jrs, toi qui as tant contribu<' aux 
succès de nos armées, il te reste à couronner ton 
ouvrage, fais finir enfin hi guerre de la Vendée; 
emploie toute ton énergie à terminer cette guerre 
affreuse, nous te le demandons au nom du salut 
public... Calme nos inquiétudes'. » 

1. Lettre (Jatée du 9 pluviôse an II, 28 janvier 1194, Pièces 
remises à la Commission des Vingt et Un, p. 40. 



220 J.-B. CARRIER 

Gharette, en effet, n'était qu'à quelques lieues 
de Nantes. Récemment blessé, il s'était retiré, 
dans une ferme de la commune de Saint-Colom- 
bin, pour se faire soigner par une femme dont 
le mari, au mépris des lois de l'hospitalité, avait 
conçu le projet de le livrer, ('omme, pour le 
succès de cette expédition, quelques troupes 
étaient nécessaires, ce paysan était venu à Namtes 
pour les obtenir et offrir ses services à Carrier. Il 
avait essayé vainement, pendant trois jours, d'être 
introduit auprès du représentant, lorsqu'il conta 
son affaire à un potier d'étain nommé Champe- 
nois-, patriote influent à la Société populaire. 
L'officier municipal Champenois s'était empressé 
de conduire ce paysan chez Carrier ; mais son 
secrétaire les avait reçus fort mal en leur disant : 
« F... ne savez-vous pas que Carrier est malade? 
retirez-vous, il ne veut pas être interrompu. ^) Ce 
secrétaire, parent de Carrier, était un nommé 
Bonneval'; Champenois, ayant inutilement insisté, 
pria Bonneval de faire au moins passer une lettre 
qu'il laissa et dont il alla attendre la réponse à la 
Société populaire. Aucune réponse n'étant arrivée, 
il fut décidé, dans la soirée, que cinq patriotes 
zélés, qui étaient Thomas, Mouquet, Léger, 
Forget, et le même Champenois, feraient de suite 
une nouvelle démarche auprès du représentant. 



1. Champenois avait été élevé aux fonctions d'officier muni- 
cipal, sans élection, par un simple arrêté de Gillet et Ruelle, le 
10 octobre 1793, lors de la destitution des corps administratifs 
suspects de fédéralisme. 

2. Il est souvent question, dans le compte rendu du procès du 
Jounial des Lois, d'un autre secrétaire nommé Coquin, qui s'était 
all'ublé du surnom de Marat. 



LA SOCIÉTÉ VINCENT-LA-MONTAGNE 221 

La dépiitation iio l'ut pas mieux accueillie; la 
porte resta fermée, et le secrétaire leur répondit 
que, (( fussent-ils des citoyens enragés, sortis du 
diable ou de l'enfer, ils ne seraient pas reçus; que, 
d'ailleurs, Carrier ne recevait même pas les géné- 
raux ». 

Très froissée, la Société écrivit, dès le retour 
de la députation, une lettre à Carrier où elle se 
plaignait du traitement innig(' à des amis et à des 
frères, qu'un secrétaire indigne avait repoussé, au 
risque de laisser échapper l'heureuse occasion de 
s'emparer de Charette. '< La Société veut que les 
brigands soient totalement détruits et exterininés^ 
et c'est pour cela qu'elle a chargé des commis- 
saires de prendre toutes les mesures nécessaires 
pour y parvenir'. » 

Cette lettre, qui porte la date du 12 pluviôse, 
an II (31 janvier 1791), n'était pas parvenue à sou 
adress<% que Carrier, informé de son contenu, 
signait l'ordre au premier ofticier de la force 
publique de lui amener (champenois. Celui-ci, le 
lendemain dans la matinée, était appréhendé, et, 
malgré la promesse de se rendre de bonne 
volonté, conduit à travers la ville, entre quatre 
fusiliers, jusqu'à la maison de Bourg-Fumé. L'en- 
trevue fut des plus animées; les propos les plus 
vifs furent ('chang('s. Carrier reprocha à (champe- 
nois d'avoir cherché l\ avilir en lui la représenta- 
tion nationale, d'avoir fait la motion de décacheter 
ses lettres, et ne parla de rien moins que de le 
faire guillotiner. Champenois, à l'en croire, car 

1. Pièces remises à lu Commission des Vingt el Un. j). 41. 



222 J.-B. CARRIER 

nous n'avons sur cotte scène d'autres affirmations 
que la sienne, répondit avec beaucoup de courage 
qu'il demandait des témoins pour s'expliquer 
devant eux, et qu'il était prêt à le faire sur 
la place publique, mais qu'il était faux qu'il eût 
parlé de décacheter ses lettres. Carrier répliqua 
par une bordée de jurements grossiers, puis, 
s'amadouant tout à coup, exprima à Champenois 
le désir de se faire de lui un ami. Celui-ci 
« rompit brusquement avec le serpent dangereux 
et se retira^ ». 

Dans la journée, 13 pluviôse (1"' février), le 
maire Renard convoqua le Conseil général de la 
Commune. Neuf officiers municipaux et sept 
notables seulement avaient répondu à son appel. 
Champenois déposa^urle bureau l'ordre de Carrier 
et donna de longs détails sur l'entrevue qu'il avait 
eue le matin avec lui. Aux reproches que Carrier 
lui avait adressés d'être l'ami de Pitt, et d'avoir 
demandé son rappel, il dit avoir répondu que rien 
n'était plus faux, et que, ni lui, ni d'autres, 
n'avaient demandé son rappel, mais qu'il avait, à 
la vérité, appuyé la motion qu'un autre représen- 
tant fût demandé pour l'aider. 

Le Conseil, dans une suite de considérants, 
exprima le regret que Carrier fût mal entouré, et, 
affirmant que Champenois avait toujours manifesté 
les sentiments d'un vrai sans-culotte, il arrêta que 
Carrier serait prié de donner des explications, et 



\. Projet de lettre de Champenois au Moniteur, Dugast-Mati- 
feux, Précis de la Conduite patriotique des citoyens de Nantes. 
Vier, Nantes, p. 30 — Bulletin du Tribunal révolutionnaire, 
VI, 303. 



LA SOCIÉTÉ VTNCENT-LA MONTAGNE 223 

de déclarer que les membres du Corps municipal 
n'avaient rien perdu de sa confiance'. 

De son côté, la Société populaire tenait une séance 
extraordinaire. Un de ses membres osa déclarerque 
« la Société ne pouvait être tranquille sur un évé- 
nement qui rappelait le despotisme de l'ancien 
régime. » Champenois y fut mandé et complimenté 
sur son civisme courageux. 11 fut décidé que la 
Société, n'ayant plus de liberté et la sûreté de ses 
membres étant compromise, elle s'abstiendrait de 
toutes discussions, mais continuerait néanmoins 
de surveiller les malveillants". 

Si l'on en croit Dugast-Matifeux, la Société popu- 
laire aurait fait davantage. Elle aurait signé dans la 
journée du 14 pluviôse (2 février), un*» adresse au 
Comité de Salut public pour demander le rappel 
de Carrier en se fondant « sur l'état de débauche 
dans lequel il vivait, son défaut de soin, ses 
fureurs, la dissolution de la Société sous le plus 
léger motif, les mauvais traitements envers les 
patriotes^)). La signature d'une pareille adresse 
eût été un acte de courage de la Société, et jus- 
qu'à preuve du contraire, il est permis de douter 
qu'elle l'ait fait; maison ne saurait nier que plu- 
sieurs de ses membres se soient entendus pour 

1. MeWinet. dans la Coinmuiieet laMilice de Nantes, \\\\,W\) ; — 
et Verger, dans les Archives cui-ieuses, I, 49 et 57, donnent le texte 
entier de cette délibération. 

2. Dugast-Matifeux, Précis de la conduile patriotique des 
citoyens de Nantes, p. 28; séance du 13 pluviôse au matin. 

3. Dugast-Matifeux, Bibliographie révolutionnaire, n" 9!). Lettre 
de la Société populaire de Nantes à celle de Tours ; Pièces 
remises à la Commission des Vingt et un, p. 29 ; Précis de la 
conduite patriotique des citoyens de Nantes, lettre de Goupilleau, 
p. 3G. 



224 J.-B. CARRIER 

députer à Paris deux d'entre eux, auxquels ils 
remirent des pièces et des procès-verbaux qui 
leur permettraient de justifier leur demande de 
rappel; au premier rang de ces pièces se trouvait 
le dossier de l'affaire Champenois. 

11 résulte d'ailleurs d'une lettre de J.-V. Gou- 
pilleau, publiée par Dugast-Matifeux dans le 
Précis de la conduite patriotique des citoyens de 
Nantes, et qui sera citée tout à l'heure, que 
l'envoi des pièces au Comité de Salut public n'avait 
pas été décidé en séance publique, puisque certains 
membres des tribunes n'en avaient pas eu con- 
naissance. 

Carrier, soit qu'il se doutât qu'on intriguait 
contre lui, soit qu'il connût seulement le procès- 
verbal qui avait qualifié sa conduite envers Cham- 
penois d'acte de despotisme de l'ancien régime, 
vint toui en fureur, à la séance de la Société du 
1 i au soir, et y parla avec une extrême violence. 
« Il tira son sabre, et hurla comme un taureau, 
disant que, si la Société ne rapportait pas son pro- 
cès-verbal de la veille, il allait déclarer la ville de 
Nantes en rébellion, et qu'il y ferait venir soixante 
mille hommes pour la détruire comme on avait 
fait à Lyon'. « 11 monta à la tribune, écrivait, le 
lendemain 15 pluviôse (3 février), le jeune Goupil- 
leau à son frère le représentant, et nous fit les 
menaces les plus fortes, en s'exprimant contre 
la Société selon son langage ordinaire, disant que 
nous étions tous un tas de gredins, de gueux, de 



1. Lettre du citoyen Le Baupin (P/èces remises à la Commission 
(les Vingt et Un, p. 34). 



LA SOCIÉTÉ ViriCENT-L A- MONTAGNE 225 

scélérats, de contro-révolutionnairos. Forgot' prit 
la parole après lui ; il parla avec une force et une 
énergie vraiment républicaines. Il y eut entre 
eux un colloque qui dura longtemps. Carrier se 
calma, et finit par dire qu'il fallait : surveillance, 
énergie, fermeté; que nous étions entourés de 
mauvais citoyens, qui ne cherchaient qu'à diviser 
les patriotes. Nous reconnaissons tous que Carrier 
a fait l)eau€0up de bien à ISantes^ par anisêquenl 
à toute la République, mais nous reprocherons sa 
dureté... d'être inabordable pour les bons pa- 
triotes.. . d'accorder ses préférences à des femmes. . . 
d'avoir menacé le premier magistrat du peuple 
(Renard)... d'avoir mal reçu une députation de la 
Société populaire... d'avoir frappé un membre 
de cette Société. » Goupilleau ajoutait : « Nos 
députés sont partis avec double expédition de 
toutes les pièces au soutien de notre dénoncia- 
tion'-. » Les deux députés étaient un médecin, 
Paul Métayer, et un marchand, Samuel (Michel). 
D'après cette lettre, ils étaient partis pour Paris, 
soit dans la soirée du 14, soit dans la matinée du 
15 pluviôse (3 février-^). 

1. Sur l'attitude de Forget ce jour-hi, voir les Mémoires de Blan- 
chard, Clubs et Cluhisies du Morbihan. Nantes, Grimaud, 1885, 
p. 19. 

2. Lettre de J.-V. Goupilleau. Dugast-Matil'eux, Précis de la 
conduite patriotique, p. 36. 

3. Les deux envoyés auprès du Comité de Salut public ont 
eu une assez triste destinée. L'importance de la mission mar- 
quait bien la haute considération qui les entourait à la Société 
populaire. I/un d'eux, pourtant, était loin de la mériter. 

Samuel (Michel), marchand de blanc et de bijoux, rue Contres- 
carpe, 28, près le Bon-Pasteur, était Juif, et il avait été désigné 
maintes fois, parla Société, pour présider à des recensements de 
marchaudises à Nantes et à Paimbœuf. Juif et sans-culotte, une 

15 



226 J.-B. CARRIER 

Nous les retrouverons bientôt à Angers et à Paris. 
Les patriotes initiés au but de leur démarche 
faisaient pour son succès les vœux les plus 
ardents. 

C'est qu'en effet l'attitude de Carrier devenait 
inquiétante pour eux. Au commencement de plu- 
viôse, il avait fort avancé son œuvre d'extermina- 
tion des prisonniers vendéens, et ils craignaient 
que, les victimes royalistes commençant à lui man- 
quer, il n'en vînt à assouvir ses colères et ses ran- 
cunes sans regarder aux opinions des gens. Le 
9 pluviôse, il avait menacé Gonchon, le président 
de la Commission militaire, de le faire guillotiner; 
le 10 et le 11 du même mois, il avait pris contre 



seule de ces qualités aurait suffi à lui donner appétit du bien 
d'autrui, et il les avait toutes les deux. Il ne sut pas résister 
à cette prédisposition. Au retour de sa mission, il fut arrêté 
et emprisonné le 26 ventôse, sous la prévention d'un vol de 
peaux, et condamné, le 10 germinal an II, à seize ans de fers 
par le Tribunal criminel de la Loire-Inférieure. 

Dans une étude intitulée : les Juifs en Bretagne au wiw siècle, 
p. n, M. Brunschvicg, reproduit tous les arguments de la dé- 
fense de Samuel, qui aurait été condamné injustement, par des 
amis de Carrier, comme agent de Robespierre. Les Juifs sont 
toujours innocents aux yeux de leurs coreligionnaires. En ger- 
minal, l'intluence des amis de Carrier était nulle à Nantes. La 
condamnation de Fouquet et Lamberty, qui eut lieu quelques 
jours plus tard, en est la preuve ; Robespierre était au contraire 
à l'apogée de sa puissance. Samuel fut condamné par des jurés, 
et il fallait qu'il fût deux fois coupable pour que sa qualité de 
membre influent de la Société Vincent-la-Montagne n'ait pas 
réussi à le sauver. Samuel fut gracié de quatre années de sa peine 
par décision impériale du 6 août 1806. 

Métayer (Paul-Alexis) se suicida d'un coup de pistolet, dans 
un petit bois situé auprès de la ville de Paimbœuf (Notes de la 
main de Dugast-Matifeux, Bibliothèque publique de Nantes). 
La déposition de Métayer figure au Bulletin du Tribunal révolu- 
tionnaire^ VII, 70, et dans la plupart des journaux du 22 frimaire 
an III. Samuel ne fut pas appelé à déposer. 



LA SOCIÉTÉ VINCENT-L A-MONTAGNE 227 

le commerce les arrêtés absurdes dont l 'effet iné- 
vitable avait été d'accroître la disette, et qui avaient 
indisposé toute la population; le 12, il avait or- 
donné l'arrestation de Cbampenois; à la Société 
populaire, il avait parlé de proclamer la ville de 
Nantes en état de rébellion. Cette série d'extrava- 
gances n'atteignait guère que des patriotes, et elle 
pouvait parfaitement continuer. 

Pour être plus ancien, le ressentiment des 
membres du Comité révolutionnaire n'en était pas 
moins vif. Ils ne pardonnaient pointa Carrier une 
scène qu'il leur avait faite le 11 nivôse, en présence 
de Kléber, lorsqu'il leur avait reproché, contre leur 
attente, l'arrêté inhumain interdisant aux citoyens 
de recueillir chez eux les enfants des prisonniers, 
et la menace de les faire guillotiner si cet arrêté 
n'était pas de suite retirée Ils souhaitaient surtout 
son départ, parce qu'ils redoutaient qu'il ne mît 
à exécution le projet, dont il parlait quelquefois, 
de les destituer de leurs fonctions, et de les rem- 
placer par Lamberty, Robin, et autres agents de 
cette sorte'. 

La Société populaire, qui faisait cause commune 
avec le Comité révolutionnaire, et qui comptait 
parmi ses membres tout le personnel des diverses 
administrations, avait contre Carrier le grief de ses 
mauvais traitements, de ses mépris, de ses dédains, 
et de ses menaces, qui, pour être demeurées sans 
effet jusqu'à ce moment, n'étaient pas sans causer 



1. Voir les Noijades de Nantes. 2" édit., p. 73. 

2. Déposition de Lenoir, Bulleiiii du Tribunal révolu/ tonnai re, 
VI, n" 97, p. 398. — Michelet, Histoire de la Révululion, édit. La- 
croix, VIII, 342. 



228 J.-B. CARRIER 

quelques craintes de la part d'un honime si fan- 
tasque et si disposé à se jouer de la vie humaine. 
Les royalistes et les modérés étaient certainement 
les moins intéressés au départ de Carrier : les der- 
niers prisonniers de l'Entrepôt avaient été noyés 
ou fusillés, et les modérés, riches ou pauvres, 
mais surtout les riches, avaient autant à redouter 
du Comité révolutionnaire que de Carrier lui- 
même. 

Malgré son mécontentement, la Société Vincent- 
la-Montagne évitait de rompre en visière avec Car- 
rier. Les deux membres, qu'elle avaitsournoisement 
chargés de le dénoncer au Comité de Salut public, 
n'avaient pas dépassé Saumur qu'elle regrettait déjà 
de les avoir fait partir. Carrier avait, par un arrêté 
du 16 pluviôse (4 février) \ destitué Champenois de 
ses fonctions d'officier municipal, et cette mesure 
qui, après ce qui s'était passé, avait le caractère 
d'un véritable défi, n'empêcha pas la Société de 
lui faire bon accueil, lorsqu'il se présenta, dans la 
soirée, en compagnie de son collègue Lequinio. 
« Il y parut, lisons-nous dans une lettre de 
J.-V. Goupilleau, dans les meilleures dispositions, 
manifesta ses intentions conciliantes, et parla 
dans des ternies fort doux, en paraissant recon- 
naître ses torts envers la Société. Un membre prit 
ensuite la parole, et, après s'être exprimé en 
termes de paix, proposa le baiser fraternel. Plu- 
sieurs membres et les tribunes, qui ne connais- 
saient pas nos premières démarches, appuyèrent 
la proposition du baiser fraternel, qui fut adoptée, 

1. Pièces remises à la Comniissio)i des Vingt et Un, p. 43. 



LA SOCIÉTÉ VINCEINT-LA-MONTAGNE 229 

et Carrier le reçut du président... Ce n'est pas 
tout : après la séance, plusieurs membres s'assem- 
blèrent extraordinairement, et arrêtèrent de nou- 
veau d'envoyer deux députés à Paris pour engager 
les premiers à ne faire aucune démarclie'. » (^es 
députés partirent; le jeune Goupilleau, dans une 
autre lettre à son frère, exprime le très vif désir 
qu'ils n'arrivent pas à temps pour empêcher les 
premiers d'agir. Dugast-Matifeux a môme accusé 
les seconds envoyés, qui avaient accepté, de 
porter le contre-ordre, d'avoir détruit les registres 
de la Société populaire, afin de faire disparaître 
la preuve de leur mission'-'. Si cela est vrai, ils 
ont parfaitement réussi, car leurs noms sont 
demeurés inconnus. 

Pour braver Carrier, il fallait peut-être un cer- 
tain courage, quoi qu'on ait pu remarquer dans 
le cours de ce récit que, toutes les fois qu'il i-encon- 
trait une résistance un peu soutenue, il se calmait 
et cédait; mais il n'était pas besoin d'être brave 
pour demander secrètement son rappel, surtout 
si l'on considère que les patriotes de Nantes ne 
s'engagèrent dans cette affaire qu'avec l'appui et 
les encouragements du petit Jullien, venu à Nantes 
foi't à propos, et dans un moment oii Carrier lui- 
même ne demandait qu'à s'en aller. 

On lit, en elYet, sur un des registres du Comité 
de Salut public : « Il sera proposé à la Convention 
de faire remplacer Carrier^ qui demande son rappel^ 
par un autre représentant. Prieur de la Marne sera 

1. l'récis dp 1(1 conduite patriotique des ciloyens de Nantes, 
p. 3!). Lettre du 17 pluviôse an 11. 

2. Eod., p. 42. 



23Ô J.-B. CARRIER 

chargé de le remplacer (18 pluviôse an II, 6 fé 
vrier 1794) '. » 

L'indignation des patriotes de Nantes contre les 
cruautés de Carrier, dont ils se sont beaucoup trop 
loués, fut une indignation rétrospective qu'ils 
n'éprouvèrent que huit mois plus tard, au com- 
mencement de brumaire an lll, lorsque l'opinion 
du pays tout entier se prononça contre ce repré- 
sentant, à la suite des révélations des témoins du 
procès des 132 Nantais et du Comité révolution- 
naire de Nantes. En pluviôse an II, les citations 
des lettres de Goupilleau et des procès-verbaux de 
la Société populaire le démontrent, les patriotes 
n'incriminaient en aucune façon Carrier pour sa 
conduite envers les royalistes; ils lui auraient 
plutôt, comme ils l'ont fait, reproché sa tiédeur et 
sa négligence. Leurs seuls griefs contre lui étaient 
sa morgue et son despotisme dans ses rapports 
avec les membres de la Société populaire et ceux 
des diverses administrations. Voilà ce qu'on ne 
saurait trop dire et répéter en présence des alléga- 
tions si différentes, qui viendront accabler Carrier 
assis sur le banc des accusés. 

Si la question d'humanité fut étrangère à l'envoi 
des plaintes et des doléances de? patriotes de 
Nantes au Comité de Salut public, ce n'est 
pas davantage sous l'inlluence d'un sentiment de 
pitié que les hommes d'Etat, qui présidaient aux 
destinées de la France, ont rappelé Carrier. 
Lorsque ses cruautés leur avaient été signalées, 

1. Savary, Guerres des Vendéens el, des Chouans, Il F, 152. Une 
note manuscrite de Dugast-Matifeux nous apprend que Michelet 
a vérifié l'exactitude de la citation de Savary. 



LA SOCIÉTÉ VlNCENT-LA-MOfJTAGKE 23l 

bien auparavant et en temps utile pour les arrêter, 
par Lotïicialet Mcignen, ces représentants avaient 
été éconduits et traités de modérés, de protec- 
teurs des brigands'. 

Est-il besoin de citer un autre fait, qui fut 
affirmé à la tribune par Laignelot, et que personne 
n'essaya de démentir ? Le général Huche, dont 
les cruels exploits en Vendée avaient indigné les 
patriotes, avait été dénoncé par eux, amené à 
Paris et emprisonné. On lui reprochait d'avoir 
continué Carrier. « Robespierre prit sa défense et 
le renvoya dans la Vendée avec un grade supé- 
rieur à celui qu'il avaif^. » 

Il n'est, dit-on, pires sourds que ceux qui ne 
veulent pas entendre. Les membres du Comité de 
Salut public étaient mieux placés que qui que ce 
fût pour connaître ce que n'ignorait aucun habitué 
des Chambres de lecture. Robespierre rappelant 
tout à coup Carrier, à la première nouvelle de ses 
cruautés, est donc tout simplement un conte 
inventé pour apitoyer sur l'ogre, et il n'est pas 
bien sûr que les historiens de l'école de Bûchez, qui 
l'ont propagé, y aient jamais cru eux-mêmes. 

1. Séance du 8 vendémiaire an III {Réimpression du Monileuv, 
XXII, 114). Lofficial et Meignenne sontpas nommés au Moniteur, 
mais ils le sont dans d'autres journaux, notamment, le Républi- 
cain français, n" G7."i, p. 2275. 

2. Journal de la Montagne, vendémiaire an III, p. 1253. 



CHAPITRE XVI 

JLÎLLIEN ET LE RAPPEL DE CARRIER 

Jullien et le rappel de Carrier. — Dispositions de Juilien à l'égard 
de Carrier. — Changement d'attitude des patriotes de Nantes 
envers Carrier après Tarrivée de Jullien. — Deux récits par 
Jullien de son entrevue avec Carrier. — Son récit devant le 
Tribunal révolutionnaire. — Second récit inséré dans le Natio- 
nal de l'Ouesl. — Différences sensibles entre les deux. — Les 
faits d'après la correspondance du temps. — Texte des lettres 
de Jullien confiées aux députés de la Société populaire pour 
les porter à Paris. — Arrivée de ces députés à Paris. — Succès 
de leur mission. — Lettres de Jullien à Robespierre sur l'état 
moral et matériel de la ville de Nantes, aux derniers temps de 
la mission de Carrier. 

Le lecteur du précédent chapitre, en suivant les 
progrès du soulèvement des patriotes de Nantes 
contre la tyrannie de Carrier, a cru peut-être que 
j'avais commis un oubli, en ne disant rien du 
jeune Jullien, qui, dans toutes les histoires de la 
Révolution, apparaît comme l'artisan suprême et 
courageux du rappel de Carrier, 

Si je n'ai pas nommé Jullien, c'est que son rôle 
en cette affaire me paraît mériter une étude spé- 
ciale. Il y a quelque raison de douter qu'il ait, 
comme il Fa prétendu, exposé sa vie pour délivrer 
les Nantais de leur tyran. 

Le conflit de Carrier avec Tréhouart m'a foui-ni 
l'occasion de présenter le personnage, alors qu'il 
était encore dans le Morbihan. Un peu plus d'un 
mois s'était écoulé; continuant sa mission, Jullien 
était allé jusqu'à Brest, et son séjour à Lorient 



JULLIEN ET LE RAPPEL DE CARRIER 233 

s'était prolongé. « Il avait, écrivail-il de Nantes à 
Robespierre, dont il était le confident et l'ami, 
réussi a rendre la commune de Lorient aussi mon- 
tagnarde qu'elle pouvait l'être^. » Après une courte 
pause à Vannes, il était arrivé à Nantes, le 10 plu- 
viôse (29 janvier 1794). Il venait fort à propos pour 
remonter le courage des patriotes, car ce fut pré- 
cisément durant les cinq jours qu'il passaàNantes 
que Carrier sembla le plus disposé à tourner contre 
eux sa fureur, en menaçant la Société populaire, 
en faisant arrêter Champenois, et en exigeant du 
Comité révolutionnaire qu'il prît des mesures qui 
indisposaient au plus haut degré tout le petit com- 
merce. 

Le mécontentement des patriotes des mauvais 
procédés de Carrier n'était pas pour déplaire à Jul- 
lien. Il avait contre ce représentant une rancune 
personnelle. La vanité présomptueuse du jeune 
politicien avait été froissée péniblement d'avoir 
demandé, le mois précédent, le rappel de Cari'ier 
au Comité de Salut public, et de ne pas l'avoir ob- 
tenu. Cette fois, ses fautes et ses extravagances 
semblaient se succéder à souhait pour fournir à 
Jullien le moyen de prendre sa revanclie. 

La coïncidence de l'arrivée de Jullien avec le 
changement d'attitude de la Société populaire et 
de la Municipalité, qui, de soumises et plates 
qu'elles étaient auparavant, devinrent tout à coup 
presque arrogantes, montre bien d'oii venait leur 
courage. Elles avaient trouvé un protecteur auprès 
du Comité de Salut public, et Carrier un surveillant 

1. Une misaion en Vendée, p. 21'J. 



â34 J.-B. CARRlEfi 

redoutable. Aussi n'est-il pas douteux que, 
pendant les quelques jours qu'il passa à Nantes, 
JuUieu fut l'âme de l'opposition dont les détails 
ont été donnés dans le chapitre précédent. « For- 
get, et autres meneurs, rapporte le greffier Blan- 
chard, dans ses Mémoires^ combinèrent avec Jul- 
lien l'envoi des députés et de la dénonciation à 
Paris.» La It'gende n'est pas fausse de tous 
points. Jullien a vraiment hâté l'expédition à 
Nantes de l'ordre du rappel de Carrier. On a ses 
lettres, et les déclarations de l'un des députés de la 
Société populaire concordent avec ces lettres. Peu 
importent les motifs de son intervention, mais 
elle est un fait positif. Sans Jullien, nous le 
répétons. Carrier serait resté à Nantes probable- 
ment une semaine de plus. 

Il est plus difficile de savoir au juste de quelle 
nature furent, durant son séjour à Nantes, les rap- 
ports de Jullien avec Carrier, et d'apprécier l'éten- 
due du danger qu'il courut dans l'entrevue qu'il 
eut avec lui, à sa maison de Bourg-Fumé, et le 
lendemain de cette entrevue. Jullien a-t-il vrai- 
ment bravé Carrier au péril de sa vie? 

De tous ceux qui auraient pu savoir comment les 
choses s'étaient passées, seul il a parlé, et on n'a 
pas d'autre témoignage que le sien. L'histoire l'a 
accepté, et on le trouve reproduit partout. Je n'au- 
rais pas hésité moi-même aie donner sans commen- 
taires, si, en lisant une longue notice sur Jullien, 
publiée de son vivant', et avec son approbation, 
— vraisemblablement même composée par lui, 

1 . Bio(/rapIiie des hommes du jour, par Germain Sarrut et 
Saint-Edme, t. VI, l" partie. 



JULLiEN ET LE RAPPEL DE CARRIER 235 

— je n'y avais découvert un récit très différent de 
celui qui a cours. Deux récits différents de la 
même aventure par le môme héros, c'est un de 
trop. Il y en a sûrement un qui est faux à moins, 
ce qui n'est pas impossible, qu'ils ne le soient tous 
les deux, car il n'y a pas plus de raisons de croire 
à la véracité de l'un qu'à celle de l'autre. 

Voici la première version, celle qui a été don- 
née par tous les journaux du temps, et qui a été 
acceptée, de confiauce, par tous les historiens. Huit 
mois se sont écoulés depuis que Carrier a l'cpris sa 
place à la Convention ; il est assis au banc des accu- 
sés, écrasé, démoralisé, ahuri par le poids et 
l'évidence des charges produites contre lui. Plus 
de deux cents témoins, soucieux surtout de nier 
leur complicité dans les cruautés commises à 
Nantes, l'ont dépeint si terrible qu'il faut excu- 
ser ceux qui l'ont aidé à faire le mal, et rep;arder 
comme des héros ceux qui lui ont résisté. JuUien 
est appelé à déposer' : 

« J'allai, dit-il, àlaSociété populaire, oi^i je flétris 
les horreurs commises par Lebatteux, dans le 
Morbihan, et lis connaître les efforts que j'avais 
faits auprès du Comité de Salut public pour les 
faire cesser. J'ai vu Carrier, à la Société populaire, 
menacer de son sabre ceux qui n'étaient pas de 

l. J'ai comparé les comptes rendus de divers journaux du 
temps, et les ditférences qu'ils présentent sont si légères cpie je 
résume le compte rendu du Bullelin du Tribunal révolutionnaire. 
Vil, 65. Dans le Journal des Lois de Gahjtti, où les dépositions 
sont mieux rédigées que celles du Bullelin, la déposition de 
Jullien est très écourtée (Numéro du 21 frimaire an 111). Voir 
aussi : Réimpression du Monileur, XXIII, p. â.'i ; — Wallon, His- 
toire du Tribunal révolutionnaire de Paris, VI, 37. 



236 J.-B. CARRIER 

son avis. Révolté de toutes les horreurs ordonnées 
par Carrier, j'eus le courage de manifester cette 
indignation à la Société populaire, et d'inviter tous 
les citoyens à se réunir pour s'opposer à la tyran- 
nie du nouveau despote. Carrier avait des espions 
partout. 11 ne tarde pas à être instruit de mon 
audace, et me fait arrêter, la nuit, par le général 
Vimeux. Je suis consigné dans une voiture, et, 
après une heure de marche, déposé chez Carrier. 
Carrier était au lit. Je me plaçai à l'un des coins 
de la chambre, et hors de la portée de son sabre. 
"C'est donc toi, me dit-il, qui me dénonces au 
(Comité de Salut public, et qui oses blâmer mes 
travaux^. Quand un homme trompe le peuple, au 
point qu'il serait dangereux de le faire périr publi- 
quement, on peut le faire périr secrètement. » 
Je montrai de la fermeté. Je fis remarquer à 
Carrier que j'avais des amis qui vengeraient ma 
mort. Carrier se calma et entama aussitôt une 
conversationsurdes choses indifférentes. Ilordonna 
ensuite au général Vimeux de me remettre où il 
m'avait pris. Le lendemain, je me rendis àla Société 
populaire où je dénonçai Pacte arbitraire, je retraçai 
de nouveau les cruautés de Carrier, et je détermi- 
nai l'assemblée à faire une adresse pour solliciter le 
rappel de Carrier. L'adresse fut rédigée, portée à la 
Convention, qui prononça le rappel de Carrier. » 

L'accusé, tout entier à la défense d'imputations 
plus graves, se borna à répondre : « On m'avait 
présenté le témoin comme Jullien de Toulouse, 
qui était proscrit; quand je fus revenu de mon 
erreur, je l'invitai à dîner chez moi. » 

1. Les onlres donnés à Lebatteux. 



JULLTEN ET LE RAPPEL DE CARRIER 237 

11 résiilto do cette déposition que non seulement 
JiiUien eut le courage de résister en face au 
monstre, mais qu'il sut inspirera la Société popu- 
laire lénergie qui lui avait manqué jusque-là, et 
grâce à laquelle on put obtenir de la Convention 
le rappel désiré. 

Les détails de l'entrevue sont vraisemblables; 
mais tous les m ensonges habiles le sont. Nous 
connaissons le Carrier qui, à la moindre contra- 
diction, s'emporte, devient furieux, menace son 
interlocuteur de le faire tuer, et se calme quand 
il rencontre une n'sistance sérieuse. Ce qui pour- 
rait bien être une vantardise de la part de Jullien, 
c'est d'avoir rapporté que la résistance à Carrier 
s'était produite ouvertement à la Société popu- 
laire. Sur ce terrain Jullien pouvait s'avancer hardi- 
ment sans crainte d'être démenti par lestémoins pré- 
sents à l'audience qui, presque tous, avaient fait 
partie de la Société populaire, et ne pouvaient 
qu'être flattés de l'entendre dire qu'ils s'étaient 
associés à ses courageuses protestations. 

Tout juste un mois après la déposition de Jul- 
lien paraissait le Rapport (h Courtois sur les papiers 
trouvés chez Robespierre^. 11 contenait les lettres 
qui avaient fait rappeler Carrier. Comme le sou- 
venirdu récit des dangers que Jullien s'était vanté 
d'avoir courus était encore présent à toutes les 
mémoires, l'opinion s'accrédita naturellement que 
non seulement Jullien avait fait rappeler Carrier. 



1. L'Or<tteur du j/euple, tlii 1" ventôse an 111, contient une 
page intéressante sur Jullien, daris laquelle sont passées en revue 
toutes les pièces de sa correspondance insérée dans le Rapport 
de Courtois (p. 627). 



238 .T.-lî. CARRIER 

mais que, de plus, il Tavait bravé tout-puissant, 
et exposé sa vie pour obtenir son rappel. 

Examinons maintenant la seconde relation de 
l'incident. Dugast-Matifeux affirme qu'il la tient 
de la bouche de Jullien, lors d'un séjour qu'il fit 
à Nantes, en 1839. Ces conversations avec Jullien, 
qui avait approché familièrement Robespierre, 
avaient été l'un des bonheurs de la vie de Dugast- 
Matifeux, et on ne peut douter de la sincérité 
scrupuleuse avec laquelle il a reproduit les paroles 
de Jullien. Le texte en fut publié peu après 
par le National de r Ouest du 7 octobre 1839. Jul- 
lien a donné à cette relation une authenticité 
complète en la faisant reproduire dans sa bio- 
graphie publiée de son vivant, biographie dont 
seul au monde il a pu fournir les renseignements 
minuscules qu'on y rencontre, s'il ne l'a pas rédi- 
gée de sa main. L'auteur dit avoir reproduit cette 
relation « parce qu'elle a paru fidèle et complète ' ». 

« Des habitants de Nantes venus à Lorienl avaient 
rencontré le jeune commissaire, et lui avaient fait 
connaître les maux infligés par Carrier à la ville 
de Nantes. Il avait aussitôt écrit à ses amis de 
Paris pour le d('noncer. La guerre obligeait alors 
les courriers de Lorient à traverser Nantes pour 
se rendre à Paris; aussi avait-il, en se dirigeant 
sur Nantes, le secret pressentiment que sa lettre 
avait été interceptée, et qu'il serait, à son arrivée, 
en butte à la terrible vengeance de Carrier. Son 
pressentiment était fondé. Aussitôt sou. arrivée à 

1. Biographie des hommes du jo^ir, lac. cit., p. 33.^. L'article du 
National de VOiiest est aussi reproduit dans le Précis de la con- 
duite patriotique, etc., p. 69. 



JULLIEN ET LE RAPPEL DE CARRIER 239 

Nantes, il s'aperçut que son hôtel était cerné par 
des soldats. Ne doutant pas que sa mort fût immi- 
nente, il obtint du général Vimeux d'être conduit 
chez Carrier. C'était la nuit. Carrier était couché, 
et, retirant de dessous son oreiller la lettre adressée 
de Lorient, et la lui montrant, il s'écria : « Je te 
tiens, tu ne m échapperas pas. — Général Vimeux, 
qu'il soit expédié cette nuit, vous m'en répondez. ))• 
JuUien lui répliqua « avec l'énergie toujours crois- 
sante de l'homme qui, près de périr, se débat 
contre son bourreau», (.arrier étonné, étourdi, dit 
au général Vimeux : « C'est une erreur du (Comité 
révolutionnaire auquel j'avais dit d'arrêter Jullien 
de Toulouse, qui est hors la loi; » et il l'engagea à 
revenir le voir le lendemain pour lui donner des 
détails sur les départements qu'il venait de traverser. 
Jullien, qui n'avait qu'une médiocre contiauce 
dans la sincérité du retour de ('arrier, demanda à 
Vimeux de le reconduire à son hôtel. Vimeux lui 
répondit qu'il allait prendre les ordres du repré- 
sentant. Un aide de camp fut autorisé à le recon- 
duire et lui dit en le quittant : « Brave jeune homme, 
si quelques hommes avaient ton courage, les choses 
iraient tout autrement qu'elles ne vont. » Le leiule- 
niain, il gagnait à pied les portes de la ville, et, 
grâce à l'aide d'un employé des subsistances, qu'il 
avait connu à Lorient et qu'il avait envoyé cher- 
cher, il se procurait des chevaux de poste et 
franchissait les limites du département. Là, il est 
à l'abri des vengeances et des fureurs de Carriei'. 
Il écrit d'Angers plusieurs lettres au Comité de 
Salut public, à Robespierre, à Barère, et, sans 
faire mention du traitement qu'il vient d'éprouver 



240 J.-B. CARRIER 

à Nanfps, et du danger auquel il est échappé, et 
qui aurait rendu son rapport suspect de partialité, 
il se borne à rappeler qu'il avait écrit de Lorient 
des lettres urgentes auxquelles on n'a pas répondu 
et qui, probablement, ont été interceptées, et qu'il 
a reconnu à Nantes la vérité des accusations por- 
tées contre Carrier. 11 faut rappeler Carrier sur-le- 
champ, sauver Nantes et la liberté. L'énergique et 
brûlante dénonciation de JuUien eut son effet. Car- 
rier fut rappelé. » 

Des deux récits lequel est la vérité, lequel est le 
roman? Car, sauf les menaces de mort de Carrier 
à Jullien, les lettres adressées au Comité de 
Salut public et sa confusion avec Jullien de 
Toulouse, les circonstances de l'entrevue, dif- 
fèrent du tout au tout. Dans le récit recueilli, 
par Dugast-Matifeux, de la bouche de Jullien, 
le jeune agent du Comité de Salut public a écrit 
de Lorient des lettres qui ont été interceptées. A 
son arrivée à Nantes, il trouve son hôtel cerné par 
des soldats ; il se fait conduire chez Carrier par 
Vimeux, et Carrier lui montre ses lettres de Lorient. 
Après avoir reçu les compliments de l'aide de camp 
sur son courage, il rentre à son hôtel, et le lende- 
main il quitte Nantes qu'il n'a fait que traverser. 
Par un mot de ses discours à la Société populaire, 
où, d'après sa déposition, il aurait le premier atta- 
qué Carrier, et aurait à ce point excité sa colère 
que celui-ci l'aurait fait arrêter par Vimeux et ame- 
ner chez lui au milieu de la nuit. Pas un mot non 
plus de l'adresse contre Carrier qu'il aurait décidé 
la Société populaire à signer. D'après la relation, 
c'est lui seul qui a tout fait en écrivant à ses puis- 



JULLIEN ET LE KAPPEL DE CARRIER 241 

Scints amis de Paris. En 1839, tout le monde con- 
naissait ses lettres publiées par Courtois, et comme 
elles ne contiennent aucune mention des menaces 
de mort que Carrier lui aurait faites, il va au-de- 
vant de l'objection, et déclare avoir gardé le silence 
sur ce point, afin que son discours ne fût pas en- 
taché de partialité. 

Les lettres de Lorient interceptées ne paraissent 
pasavoirété une invention très heureuse. Comment, 
habile comme il l'était, sous le coup de l'insuccès 
de sa première dénonciation, aurait-il risqué une 
seconde attaque contre Carrier, sur des renseigne- 
ments peut-être exagérés, recueillis à Lorient, au 
moment même oii il serendait à Nantes, et qu'il était 
assuré d'y olttenir, sur la conduite extravagante du 
représentant, des renseignements précis et incon- 
testables? 

Mais ce qui diminue surtout la valeur des deux 
récits de Jullien, ce sont les documents des jours 
mômes de l'événement publiés dans le livre de 
M. Lockroy, son petit-lils, déjà cité : Une Mission 
en Vendée. « Ce livre, dit M. Lockroy, n'est que 
l'exacte' reproduction des papiers de la mission de 
son aïeul. » On y rencontre de simples billets, et 
même le texte d'articles qu'il envoyait à divers 
journaux. Le soin qu'il prenait de recopier de 
pareils écrits prouve qu'il n'envoyait aucune 
lettre importante sans en garder minute. On de- 
vrait retrouver dans ce livre les lettres envoyées 
de Lorient pour dénoncer Carrier; elles n'y sont 
pas. J'ai vainement aiissi cherché, dans celles 
postérieures à son voyage à Nantes, datées d'An- 
gers, de Tours, de la Rochelle, une allusion quel- 
le 



242 J.-B. CARRIER 

conque au danger qu'il avait couru par l'effet Je 
Tanimositc de Carrier. 

On constate, dans ce recueil, que, de Nantes, il 
écrivit, le 10 pluviôse, à Robespierre, pour lui 
exposer ses ide'es sur la régénération de la Bre- 
tagne, et à Prieur de la Marne, pour l'entretenir 
du renversement de la royauté en Angleterre. 
Une longue relation de la fête de la Raison à Lo- 
rient, destinée au journal C Antifédéraliste ^ est 
aussi datée de Nantes. Il y avait plus d'une se- 
maine qu'il avait quitté cette ville, lorsqu'il infor- 
mait Robespierre que, durant le séjour qu'il y avait 
fait, il avait pris la parole à la Société populaire, 
non, comme il l'a dit dans sa déposition, pour atta- 
quer Carrier, mais pour flétrir le négociantisme, 
ce qui était justement la marotte de ce représen- 
tant. « A mon passage à Nantes, j'ai parlé contre 
le négociantisme. J'ai relevé l'énergie des sans- 
culottes, tracé les devoirs des Sociétés populaires, 
préparc les esprits à la grande entreprise qui doit 
planter sur le sol anglais le drapeau tricolore. 
J'ai provoqué un scrutin épuratoire public et sé- 
vère qui ne laisserait plus, dans la Société Vin- 
cent-la-Montagne, ni modérés ni patriotes faibles 
ou douteux. J'ai fait promettre aux jeunes ci- 
toyennes de n'unir leurs mains qu'à des mains 
républicaines. Cette cérémonie solennelle et tou- 
chante a fait couler des larmes d'attendrissement 
et de joie ^ » Dans sa lettre de Touis, où il pouvait 
s'épancher librement, il se contente d'écrire, à 
propos de Carrier, qu'il a fait noyer tous les pri- 

1. Une mifision en Vendée, p. 233. 



JULLIEN KT LE RAPPI^I. DE CARRIER 243 

sonniers de Nantes, et qu'il lui a dit qu'on ne ré- 
volutionnait que par de pareilles mesures'. De son 
arrestation, des menaces de mort, rien. Et pour- 
tant Jullien n'entendait pas raillerie sur les égards 
dus à sa personne. Le 2S pluviôse (16 février), 
ayant négligé, à son arrivée à la Rochelle, démon- 
trer ses pouvoirs, il avait dû subir un court em- 
prisonnement. La lettre dans laquelle il dénonce 
« l'injustice atroce commise à son égard » n'occupe 
pas moins de quatre pages d'impression''. Cette 
atteinte à sa dignité n'avait pourtant pas la gra- 
vité des menaces de mort adressées, une certaine 
nuit, dans la petite maison de Bourg-Fumé. 

Revenons aux faits certains. 

Jullien, arrivé à Nantes le 10 pluviôse, après 
un séjour d'au moins quatre jours, est parti de 
Nantes au galop de ses chevaux, et il se trouve 
rendu à Angers le 15 pluviôse (3 février), avec les 
députés de la Société populaire, soit qu'il les ait 
rejoints, soit qu'il ait fait route avec eux. 11 n'y a 
plus à craindre que les lettres ne soient intercep- 
tées, et il en écrit trois qu'il remet aux députés. 

La première pour son père Jullien delà Drôme : 
« Au reçu de ma lettre, vole, je t'en prie, chez 
Robespierre avec les braves sans-culottes que je 
t'adresse. Il faut (HoulTer la Vendf'c qui renaît; il 
faut rappeler Carrier qui tue la liberté. J'avais 
des détails si importants à communiquer au 
Comité de Salut public que j'ai hésité un instant 
si je ne me rendrais pas à Paris Qu'on n'at- 
tende pas un jour pouj- rappeler Carrier, et le 

1. Une misa ion en Ke/u/ée, p. "228. 

2. Eod., p. 236 et suiv. LeUie à Baière. 



244 J.-B. CARRIER 

remplacer par un représentant jeune et populaire, 
montagnard et sans-culotte, actif et laborieux. Lis 
à Robespierre cette lettre, et lis toi-même celle que 
je lui écris. J'enverrai de Tours d'autres détails. » 

La seconde pour Barère : <* Il faut sauver la 
commune de Nantes et la République. J'y ai 
trouvé l'ancien régime. Je viens de Nantes. J'ai 
vu la Vendée renaissante J'ai vu dans Car- 
rier un satrape, un despote, un assassin de l'es- 
prit public et delà liberté. Ecoute les détails des 
patriotes de Nantes... Que le Comité rappelle Car- 
rier et le remplace... » 

La troisième pour la Société des Jacobins : (( Je 
viens de Nantes, frères et amis. J'y ai vu les sans- 
culottes de cette commune dans la consternation, 
et sous le joug de la tyrannie. On ne peut ni par- 
ler, ni écrire. La liberté n'existe plus, et la Ven- 
dée est aux portes, et les généraux sont, dans les 
murs, au sein des plaisirs et de la mollesse. 
Secondez-nous au Comité de Salut public et sau- 
vons la patrie'. » 

Est-il besoin de faire remarquer que la forme 
primesautière de ces lettres ajoute à l'invraisem- 
blance des lettres envoyées de Lorient, huit jours 
auparavant, pour dénoncer la conduite de Carrier, 
selon le récit fidèle et complet de la Biographie des 
hommes du jour? 

Munis de ces recommandations, Métayer et Sa- 
muel, les députés de la Société de Vincent-la- 
Montagne, continuèrent leur voyage. Il y a lieu de 
supposer qu'ils arrivèrent à Paris, le 19 pluviôse 

1. Une minsion en Vendée, y. 22i et suiv. 



JULLIEN ET LE RAPPEL DE CARRIER 245 

(7 février). M. Hameldit que la lettre de Jullien du 
16 pluviôse, datée de Tours, dut parvenir à Paris le 
19 '. Âleur arrivée, ils allèrent trouver Jullien de 
la Drôme, père du petit Jullien, qui les conduisit 
au Comité de Salut public^. « Je dois dire, a dé- 
claré ce représentant, lors de l'appel nominal sur 
la mise en accusation de Carrier, qu'au récit des 
faits imputés à Carrier, et au vu des pièces et 
des lettres, les membres parurent tous indignés, 
qu'aucune voix ne s'éleva en sa faveur, et que 
son rappel fut décidé sur-le-champ. Ainsi ce fut 
mon fils qui délivra Nantes de l'oppression de 
Carrier'.» Jullien de la Drôme, à ce moment, par- 
lait comme père, et aussi comme ami des 
membres du Comité de Salut public. Si l'on en 
croit Métayer, le Comité n'aurait point été una- 
nime, et plusieurs députés auraient défendu Car- 
rier ; mais cela importe peu pour l'étude de la 
conduite du petit Jullien. 

La démarche avait réussi avec une promptitude 
qui correspondait, de la façon la plus heureuse, 
aux vœux ardents du jeune confident de Robes- 
pierre, auquel il écrivait, le 23 pluviôse (11 fé- 
vrier : « J'attends, mon bon ami, avec impatience, 
le résultat du voyage des sans-culottes nantais 
que je t'ai adressés'^ » 

Que Jullien ait contribué à hâter le dénoue- 
ment de l'atîaire, on ne saurait le nier, et les pa- 
triotes de Nantes ont ou raison de lui en témoi- 



1. Histoire de Robespierre, III, 398. 

2. Séance de la Convention du 3 frimaire an llï [Réimpression 
du Moniteur, XXII, :i94). 

3. Une mission en Vendée, p. 230. 



246 J.-«. CARRIER 

gner quelque reconnaissance. Il ne faudrait pas, 
néanmoins, exagérer les difficultés et le mérite de 
ce succès : les difficultés, parce que le principal 
intéressé, qui était Carrier, y avait aidé lui- 
môme en demandant son rappel; le mérite, parce 
que le danger que Jullien prétend avoir couru en 
combattant Carrier tout-puissant à Nantes est loin 
d'être démontré. 

Dans les jours qui suivirent son départ de 
Nantes, Jullien envoya de Tours des renseigne- 
ments moins hâtifs pour dépeindre la situation de 
la ville de Nantes durant la mission de Carrier. 
Bien que les lettres qui les contiennent aient été 
reproduites dans divers ouvrages historiques, elles 
ont leur place naturelle dans ce volume. Cette fois, 
le témoignage de Jullien s'accorde avec celui de 
tous les documents contemporains. 

« La réunion des trois tléaux, delà peste, delà 
famine, de la guerre, menace Nantes. On a fait fu- 
siller, peu loin de la ville ^, une foule innombrable 
de soldats royaux, et cette masse de cadavres, en- 
tassés, jointe aux exhalaisons pestilentielles de la 
Loire, toute souillée de sang, a corrompu l'air. 
Des gardes nationales de Nantes ont été envoyées 
par Carrier pour enterrer les morts, et deux mille 
personnes, en moins de deux mois, ont péri d'une 
maladie contagieuse. L'embarras de la Loire n"a 
pas permis de faire venir des subsistances pour 
remplacer celles qu'absorbaient nos armées, et la 
commune est en proie à la plus horrible disette-, 

1. Dans les carrières de Gigant. 

2. Jullien, je suppose, appelait embarras de la Loire, lïnterdic- 
tion d'y faire naviguer les bateaux afin dempêcher les soldats 



JULLIEN ET LE RAPPEL DE CARKIER 2i7 

Oaditque la Vendée n'estpliis, et Gliarette, à quatre 
lieues de Nantes, tient en échec les bataillons de 
la République qu'on lui envoie, les uns après les 
autres, comme dans le dessein de les sacrifier... 
Une armée est dans Nantes, sans discipline, sans 
ordre, tandis qu'on envoie des corps épars à la 
boucherie. D'un côté l'on pille, de l'autre on tue 
la Réi)ublique. Un peuple de généraux, fiers de 
leurs épaulettes, et broderies en or aux collets, 
riches des appointements qu'ils volent, écla- 
boussent dans leurs voilures les sans-culottes à 
pied, sont toujours aux pieds des femmes, aux 
spectacles ou dans les fêtes et repas somptueux 
qui insultent à la misère publique, et dédaignent 
ouvertement la Société populaire où ils ne vont 
que très rarement avec Carrier. Celui-ci est invi- 
sible à tous les corps constitués, les membres du 
Club et tous les patriotes. Il se fait dire malade 
et va à la campagne afin de se soustraire aux occu- 
pations que réclament les circonstances, et nul 
n'est dupe de ce mensonge. On le sait bien pour- 
tant et, en ville, on sait qu'il est dans un sérail, 
entouré d'insolentes sultanes, et d'épaulettiers lui 
servant d'eunuques; on sait qu'il est accessible 
aux seuls gens d'état-major, qui le flagornent sans 
cesse et calomnient, à ses yeux, les patriotes. On 
sait qu'il a, de tous côtés, des espions qui lui rap- 
portent ce qu'on dit dans les Comités particuliers 
et dans les Assemblées publiques. Les discours 



royaux de se porter à leur gré sur l'une ou l'autre rive; en ce 
cas, il faudrait dire embargo. Il faut croire aussi que Jullien se 
refusait à voir, dans la loi du maximum, l'une des causes de la 
disette. 



J.-Ii. CARRIER 



sont écoutés, les correspondances interceptées. On 
n'ose ni parler, ni écrire, ni même penser. L'esprit 
public est mort, la liberté n'existe plus. J'ai vu 
dans Nantes l'ancien régime. L'énergie des sans- 
culottes est étouffée, les vrais républicains pleurent 
de désespoir d'avoir vu le despotisme renaître, et 
la guerre civile semble couver. Une guerre mani- 
feste éclate déjà entre les états-majors et la So- 
ciété populaire. 

« Une justice doit être rendue à ('arrier, c'est 
qu'il a, dans un temps, écrasé le négociantisme, 
tonné avec force contre l'esprit mercantile, aristocra- 
tique et fédéraliste ; mais, depuis, il a i)tù la terreur 
à tordre du jour contre les patriotes, dont il a paru 
prendre à tâche de se faire craindre. Il s'est très 
mal entouré, lia payé, pardes places, les bassesses 
de quelques courtisans, et il a rebuté les républi- 
cains, rejeté leurs avis, comprimé les élans du pa- 
triotisme. 11 a, par un acte inouï, fermé pendant 
trois jours les séances d'une société montagnarde. 
Il a chargé un secrétaire insolent de recevoir les 
députations de la Société populaire. Enlin il a fait 
arrêter de nuit, comparaître devant lui et mal- 
traiter de coups, en les menaçant de mort, ceux 
qui se plaignaient qu'il y eût un intermédiaire 
entre le représentant du peuple et le Club, organe 
du peuple, ou qui, dans l'énergique élan de la 
franchise républicaine, demandaient que Carrier 
fût rayé de la Société, s'il ne fraternisait plus 
avec elle. J'ai moi-même été témoin de ces faits. 
On lui en reproche d'autres. On assure qu'il a fait 
prendre indistinctement, puis conduire dans les 
bateaux, tous ceux qui remplissaient les prisons 



JULLIEN ET LE RAPPEL DE CARRIER 249 

de Nantes. Il m'a dit à moi-même qu'on ne révo- 
lutionnait que par de semblables mesures... Je 
t'ai donné des détails sur Carrier et sur Nantes; 
les patriotes que je t'ai adressés te diront le 
reste ' . » 

Dans ses renseignements au Comité de Salut 
public, il loue les autorités constituées de Nantes, 
composées de vrais sans-culottes. La Société popu- 
laire bien disposée, et animée des meilleurs prin- 
cipes, a besoin cependant d'être un peu stimulée. 
Il s'est, ajoute-t-il, concerté avec le maire pour 
donner aux fêtes décadaires une solennité qui 
contribue à électriseret à républicaniser le peuple. 
Il se plaint des spectacles qui sont les repaires de 
l'aristocratie. Il faut, dit-il, les fermer ou ne les 
laisser jouer que des pièces républicaines. Il trouve 
que l'église Sainte-Croix, où la Société populaire 
tient ses séances, est un local incommode, malsain 
et défavorable aux orateurs. Il croit qu'il importe à 
l'esprit public que le Club occupe une salle impo- 
sante et commode. Il y a encore, dans la Société 
populaire, quelques modérantistes et quelques 
négociants; mais un scrutin épuratoire, calqué sur 
celui des Jacobins de Paris, les en fera sortir pro- 
chainement". 

Emprisonné après thermidor 3, Jullien^, qui 

1. Rapport (le Courtois, p. 359, et Une >ni.ssion en Vendée, p. 227 
et 228. 

2. Une mission en Vendée, p. 229 et 230. 

3. Emprisonné le 23 thermidor (Germain Sarrut et Saint-Edme, 
VI, I, p. 349 et 352), il fut élargi le 3 brumaire an IV, et non le 
24 fructidor suivant, comme le dit M. Aulard, Réaction thermido- 
rienne, p. 18. 

4. Jullien n'a pas été seulement agent du Comité de Salut 
public. Sur le rapport de Carnot, la Convention avait décidé, 



250 J.-B. CARRIER 

craignait d'être inquiété à propos de sa mission, 
sollicita de la Société populaire de Nantes un rapport 
favorable dont la rédaction fut confiée à Leminihy, 

le 12 germinal an II (l"' avril 1794), que les six ministres seraient 
remplacés par douze Commissions, entre lesquelles seraient 
répartis les divers services {Réimpression du Mouilei/r, XX, 116). 
Sur la proposition de lîarère, le 29 germinal (18 avril) Payan, 
administrateur du département de la Drôme, et Jullien, agent 
du Comité de Salut public, avaient été chargés des fonctions 
de commissaires pour l'instruction publique, c'est-à-dire qu'ils 
étaient à la place des ministres {Réimpression, XX, 236). Au dire 
de Lakanal (Rapport, Journal de la Montagne, 17 septembre 1794, 
1'" sans-culottide de l'an II, p. 1170), « Payan et Jullien avaient 
puissamment servi le dernier tyran dans le projet de vandali- 
ser la France ». Entre temps, Jullien avait joué à Bordeaux 
le rôle d'un représentant en mission. Il avait déployé une 
férocité presque sauvage dans l'arrestation des députés gi- 
rondins cachés dans le Médoc, et, à Bordeaux, il avait fait 
tomber un grand nombre de tètes (Voir Vivie, Histoire de la 
Terreur ù Bordeaux, t. II, p.- 298 à 328). L'amnistie générale, 
votée le 4 brumaire an IV et accordée à tous les actes accom- 
plis pendant la Révolution, couvrit ses crimes. Il avait renié 
Robespierre, son bienfaiteur et son ami, et il alla jusqu'à se 
vanter d'avoir parlé en secret de la nécessité où il serait, peut- 
être, de le poignarder (Vatel, Charlotte Corday et les Giron- 
dins, t. III, p. 609). Sous le Directoire il fonda, avec Antonelle, 
un journal intitulé le Bulletin, où il professa ouvertement des 
principes anarchiques, afin, dit Laréveillère-Lepaux, dans ses 
Mémoires (t. I, p. 360), d'acquérir de l'intluence, et surtout de 
l'argent. Il fut impliqué dans les poursuites auxquelles donna 
lieu la conspiration de Babeuf. Lorsqu'en 1797, les journaux 
revinrent sur sa mission de Bordeaux, il chargea sa mère, comme 
s'il eût été trop jeune pour se défendre lui-même, de faire par- 
venir à Prudhomme une longue apologie, dont il ne reste rien 
quand on a lu le livre de M. Vivie (Prudhomme, Histoire générale 
impartiale des erreurs, des fautes et des crimes de la Révolution, 
V, 464). 11 occupa, sous le Consulat et sous l'Empire, des postes 
élevés dans l'administration de l'armée, et fut, en 1813, l'un des 
fondateurs du Constitutionnel. A force de publier sur sa vie des 
notices louangeuses, dont la plus importante occupe quatre-vingts 
grandes colonnes du tome VI, 1" partie de la Biographie des 
homuîes du jour, par Germain Sarrut et Saint-Edme, il avait 
réussi à faire oublier son passé, et avait obtenu une certaine con- 
sidération dans le public des Sociétés philantropiques. La liste de 



JULLIEN ET LE RAPPEL DE CARRIER 251 

secrétaire du Comité de surveillance de Vincent- 
la-Montagn' . 



ses diverses publicatious, aujourd'hui oubliées, occupe plusieurs 
pages. 

1. Extrait du registre des dénonciations et renseignements 
donnés au Comité de surveillance de Vincent-la-Montagne, 1 fruc- 
tidor an II, (24 août 17'.)4) (Arcli. départ.). 



CHAPITRE XVII 



DEPART DE NANTES 

Déclaration pompeuse delà Société populaire énumérant ses ser- 
vices à lapatrie, publiée par la Société populaire avant le départ 
de Carrier. • — Prétention des signataires d'avoir brave Carrier. 
^Lettre du Comité de Salut public à Prieur de la Marne envoyé 
à Nantes pour le remplacer. — LeComité de Salut public informé 
de la conduite de Carrier. — Témoignage de Chaux. — Le plan 
de destruction totale des brigands. — Propos de Robespierre sur 
Carrier. — Discours d'adieu de Carrier au Conseil général de la 
Commune de Nantes. — Marques d'estime et d'amitié données au 
représentant. — Le citoyen Lacour et Carrier. — Bons procédés 
de Carrier pour GouJlin. — Régularisation des ordres donnés au 
Comité pour la noyade du Boutîay. — Opinion favorable du jeune 
Goupilleau sur la conduite politique de Carrier. — Inquiétudes 
du Comité révolutionnaire et sa crainte d'être remplacé par les 
gens de la bande de Lamberty. — Ordre d'arrestation de celui- 
ci donné par le Comité révolutionnaire aussitôt après le départ 
de Carrier. — Passage de Carrier à Ancenis, à Saumur et à 
Orléans. 

La perte des registres des procès-verbanx de la 
Société populaire ne permet pas de savoir à quel 
point elle s'arrêta dans l'épuration que Jullien lui 
avait conseillée, mais il n'est pas douteux que cette 
épuration dut être sévère, car la Société n'avait rien 
à refuser à un familier de Robespierre, capable de 
la défendre des atteintes de Carrier. Assurée de 
cette puissante protection, elle fit aussitôt blanc de 
son épée, et rédigea une déclaration dans laquelle 
elle énuméra superbement les services de toutes 
sortes qu'elle prétendait avoir rendus à la Répu- 
blique. Tout ce que les patriotes de Nantes avaient 



DÉPART DE NANTES 2S3 

pu faire, n'était-ce pas la Société do Vincenl-la- 
Montagne qui l'avait fait et qui seule avait le droit 
de s'en vanter? Elle rappelait ce qu'elle avait 
fourni en équipements, linge, habits, couchages; 
toutes choses réquisitionnées dans les maisons 
des habitants, et qui n'avaient absolument rien 
coûté à ses membres. Elle dénombrait aussi les 
hommes qu'elle avait donnés pour combattre la 
guerre civile, et vantait l'héroïsme des combattants 
du 29 juin 1793, dont elle se gardait bien de dire 
que les chefs principaux avaient été Baco, Coustard , 
Beysser et qu'elle lesavait laissés destituer ou pros- 
crire. S'adressant à la cantonnade, elle disait: «Qu'ils 
viennent nos calomniateurs, ces infâmes suppôts 
des despotes coalisés, ils apprendront que des répu- 
blicains calomniés sont terribles, et, qu'en sou- 
tenant la République, de tout leur pouvoir et de 
toutes leurs forces, ils sont en état de les confondre 
avec le même courage qui a vaincu les fédéralistes 
et les ennemis de l'égalité ^ » 

Il a paru à Dugast-Matifeux ~ que ce langage 
visait directement le proconsul, et que, pour l'avoir 
imprimé durant son séjour àNantes, la Société avait 
montré de l'héroïsme. Il se peut, en effet, que, huit 
ou dixjours auparavant. Carrier eût trouvé intem- 
pestive, et mémo insolente, une adresse où la 
Société populaire se vantait d'avoir sauvé la ville 
de Nantes, et même la patrie par dessus le marché 
sans l'associer, pour la plus petite part, aux 
louanges qu'elle se décernait à elle-même; mais, à 
ce moment, il en avait assez de sa mission, puis- 

1. Précisde la conduite patriotique des citoyens de Nantes, p. 12. 

2. Biblioyraphie révolutionnaire, ii" 100. p. 74. 



2H4 J.-B. CARRIER 

qu'il avait dt'jà demandé son rappel. Il ne semble 
pas, en tout cas, avoir ressenti la piqûre. 

Il est même probable qu'il n'en avait pas eu 
connaissance avant la réception à Nantes de sa 
lettre de rappel, dont le départ dut avoir lieu 
de Paris, le jour de la signature, le 20 pluviôse 
(8 février), et l'arrivée à Nantes, le 24 ou le 25. 
Les députés de la Société, reçus par le Comité de 
Salut public, avaient pu, dès la veille, être infor- 
més le la dé<Msion prise, et en aviser leurs frères 
de Nantes. Or ce fut dans la séance du 23, — le 
procès-verbal imprimé à la suite de l'adresse le 
constate, — que l'adresse fut arrêtée et votée, et il 
fallut le temps de l'imprimer. « La Société, porte 
ce procès-verbal, a arrêté (jue ladite adresse sera 
imprimée au nombre de douze cents exemplaires 
et adressée à la Convention, au Comité de Salut 
public, etc. ^ » Le sanglier pouvait sans doute, un 
moment encore, s'agiter dans sa bauge, mais ses 
défenses étaient émoiissées. 

Voici le texte de la lettre adressée à Carrier par 
le Comité de Salut public. La minute est de la 
main de Barère : 

Paris, 20 pluviôse an II (8 février 1794). 

Citoyen représenta m-. 

Tu as désiré être rappelé. Tes travaux multipliés, 
dans une ville peu patriote et voisine de la Vendée, 
méritent que tu te reposes quelques instants, et 

1. Extrait du procès-verbal imprimé à la suite de la Décla- 
ration. Imp. de Hérault, iii-4° de 3 p. 



DÉPART DE ^A^T£S 255 

tous tes collègues te reverront avec plaisir dans le 
sein de la Convention nationale. Ta santé a été 
altérée par tes occupations constantes. L'intention 
du Comité est de te donner une autre mission, et 
il est nécessaire que tu viennes en conférer avec 
le Comité. Salut et Fraternité. (Suivent trois 
signatures, tellement abrégées qu'il est diflicile de 
savoir à qui les attribuer '.j 

On n'est pas plus gracieux; et ce n'était pas le 
seul Barère. connii pour son exquise courtoisie 
qui s'exprimait ainsi, c'était le Comité de Salut 
public tout entier. 

De la même plume, et à la suite de la lettre à 
Carrier, on rencontre, aux archives, la minute de 
la lettre suivante adressée à Prieur de la Marne : 

20 pluviôse '8 février). 

Le Comité de Salut public à Prieur de la Marne ^ 
représentant du peuple dans le Morbihan. 

Citoyen collègue ~, 

Quoique ta présence soit bien nécessaire à 
Lorient, elle Test encore davantage à Nantes. Tu 
as fais tant de bien à l'armée chargée d'éteindre 
la Vendée, que nous réclamons encore ton zèle et 
ton courage. Nous mettons ton patriotisme en 
réquisition. Pars dès cette lettre reçue. Rends-toi 
à Nantes pour y établir le Gouvernement révolu- 
tionnaire, décrété le 14 frimaire, et pour surveiller 

1. Arch. nat. AF, 237, c"" 109, 57. 

2. Collègue du Comité de Salut public, dont Prieur de la Marne 
faisait partie. 



256 J.-B. CARRIER 

les mouvements dont on nous menace encore dans 
la Vendée. 

Les mouvements correspondent à Nantes, ville 
modérantisée et pleine d'aristocrates marchands, 
feuillants et royalistes. C'est une ville à sur- 
veiller, à électriser, et non à accabler par une 
autorité sans mesure, et par des formes violentes. 
Carrier a été peut-être mal entouré; les intrigants 
sont le fléau des représentant!!. Carrier a eu des 
formes dures ; il a employé des moyens qui ne 
font pas aimer l'autorité nationale ; il a eu des 
discussions avec le Conseil général de la Com- 
mune, et avec la Société populaire de Vincent-la- 
Montagne. 

Le Comité a pensé que, pour les intrigants, tu 
sauras bien les déjouer et les traiter comme ils 
le méritent ; tes formes patriotiques et énergiques 
feront un effet très heureux dans cette ville pour 
laquelle Carrier est usé. Le Conseil général de la 
Commune a besoin d'être surveillé. Il a mis beau- 
coup de morgue dans sa manière de traiter, avec 
le représentant du peuple, l'aft'aire de l'officier 
municipal nommé Champenois. Il faut rendre 
justice à tous, il faut protection aux patriotes; mais 
nul ne doit atténuer la représentation nationale. 

La Société de Vincent-la-Montagne a j)ris une 
grande part à l'alfaire du citoyen Champenois. 
Elle a eu le tort d'appeler, avec aigreur, lettre de 
cachet., l'ordre donné par Carrier contre le ci- 
toyen Champenois, officier municipal. Ce caractère 
de plainte, cette étrange dénomination, nous ont 
donné de justes préventions contre l'esprit qui doit 
régner dans cette Société. Il .faut l'améliorer par 



DÉPART DE NANTES 257 

la confiance que tu y auras en te présentant. 

Pour terminer ce qui concerne Carrier, tu ap- 
prendras avec surprise qu'il a maltraité Jullien 
notre agent, dont tu connais la douceur de mœurs 
et l'énergie républicaine. Jullien a dû sortir avec 
des précautions qu'un agent du Comit<' ne devrait 
pas être obligé de prendre. 

Nous te recommandons fortement la ville de 
Nantes, son esprit public a raviver, les patriotes 
à encourager et à défendre, les aristocrates à com- 
primer et à punir, le modérantisme négociant à 
neutraliser, et les affaires de la Vendée à surveil- 
ler et à accélérer, contre le maudit Charette, qui 
rallie des rebelles et des brigands. Nous écrivons 
dans le moment à Carrier, qui va partir pour une 
autre destination. Salut et fraternité. » 

Suiventdivers parafes et à côté : « Les membres 
du Comité de Salut public chargés de la correspon- 
dance : Billaud-Varenne, Collot d'Herbois. » 

Prieur de la Marne était un homme sûr auquel 
on pouvait tout dire, aussi ne lui cachait-on pas la 
véritable raison du rappel de Carrier. Carrier était 
usé, usé comme tout ce qui a servi. Trop tendu, 
le ressort était à moitié brisé; mais on ne disait 
pas qu'il n'avait pas fonctionné au gré de ceux 
qui l'avaient monté. Rien ne gênait l'organe du 
Comité de Salut public pour apprécier, en toute 
liberté, la conduite de Carrier, et le jugement était 
d'une indulgence extrême. En somme, il ne lui re- 
prochait que des faiblesses auxquelles son entou- 
rage avait pu l'entraîner, et ses mauvais procédés 
envers Jullien. (^eiui-ci, dans son ignorance de l'ha- 
bitude qu'avait Carrier de menacer de mort la 

n 



258 J.-B. CARRIER 

plupart des gens qui rapprochaient pourlui parler 
d'atlaires, avait été, comme on Ta vu, pris d'une 
telle peur qu'il s'était enfui de Nantes préci- 
pitamment. Carrier, sans doute, avait manqué 
de tact; mais, dans ses démêlés avec la Société 
populaire, les torts étaient partagés, et il s'en fal- 
lait qu'ils fussent tous de son côté. 

Ce n'est donc point pour avoir noyé, fusillé, 
guillotiné sans jugement des milliers de prison- 
niers, pour avoir permis à la compagnie Marat et 
au Comité révolutionnaire de piller sous ses yeux 
la ville de Nantes, que Carrier fut rappelé. Le 
tableau lamentable que JuUien a tracé de la situa- 
tion de cette malheureuse cité, pendant son court 
séjour, n'était que la constatation d'un état de 
choses qui durait depuis plus de trois mois. Un 
être vicieux, négligent, incapable, faisait pla- 
ner son autorité despotique sur une population de 
quatre-vingt mille âmes; descommissairesde toutes 
sortes, des représentants en mission, avaient, en 
passant, été les témoins de toutes ces cruautés, de 
tous ces maux, et Robespierre, Barère seuls, les 
avaient ignorés! S'ils ont, comme on l'a prétendu, 
rappelé Carrier par humanité, à la nouvelle de 
ses excès, ils étaient donc les hommes d'Etat les 
plus incapables qui aient jamais touché au gou- 
vernement d'une nation. Le premier devoir d'un 
chef d'Etat n'est-il pas de connaître et de surveil- 
ler les actes de ses agents? La vérité est que le 
Comité de Salut public avait tout su, tout connu. 
La destruction des lettres originales de Carrier, 
concernant les noyades, loin de prouver l'igno- 
rance des membres du Comité, ne démontre qu'une 



DÉPART DE NANTES 259 

chose, le dessein arrêté de faire disparaître les 
preuves de leur complicité. 

Chaux, par lui-même, est une mince autorité; 
mais sa parole a cependant quelque poids quand il 
défend Carrier qu'il a tant accusé au cours de son 
procès. Dans un mémoire inédit de ce membre 
du Comité révolutionnaire, dont j'ai déjà cité ail- 
leurs des passages, on lit : «Carrier m'a dit ici et 
à Paris, que les Comités de Salut public et de Sûreté 
générale avaient été informés par lui de tout ce 
qu'il avait fait, et qu'on l'en avait félicité. 11 a 
dû, autant que je me le rappelle, tenir ce propos 
à Paris, devant Fouclié et Ouvrard,en traitant de 
scélérats ceux qui remuent la cendre des morts. 
Voyez les rapports de Carrier à la Coavention, les 
lettres qu'il lui a écrites, ses rapports et ses con- 
versations aux Jacobins, aux Cordeliers. Que ceux 
qui savent, élèvent la voix, ils le doivent. » 

Dans le mémoire présenté au Comité de Salut 
public par Lequinio, le 12 germinal an II, on lit : 
<■<■ Toute la difticulté qui se présente est de savoir 
si l'on prendra le parti de l'indulgence ou s'il 
est plus avantageux de conlhmer le plan de des- 
Iniction totale ^ » lia donc existé un plan de des- 
truction totale, et Carrier a été l'un des agents 
chargés de le mettre à exécution. Sa mission était 
horrible assurément ; mais comment qualilier cette 
douzaine de représentants, élite prétendue de la 
Convention, qui attendirent de sang-froid qu'elle 
fût accomplie, avant de retirer ses pouvoirs à ce 
maniaque de dépopulation? 

1. observation de Uéal, procès de Carrier {Réimijreasioti du 
Moniteur, XXIU, 58). 



260 J.-B. CARKIER 

Laignelot n'a-t-il pas dit, en pleine Convention, 
que, lorsqu'il avait sollicité Robespierre de rappe- 
ler Carrier, bien avant les dénonciations de Jullien, 
Robespierre lui avait répondu : « Carrier est un 
patriote, il fallait cela dans Nantes K » 

Carrier, rappelé de sa mission, comme un bon 
serviteur qui a fini son travail et qui a besoin de 
repos pour rétablir sa santé, — ce sont presque les 
termes de la lettre de Barère, — n'avait pas lieu de 
paraître humilié. Aussi ne quitta-t-il pas Nantes à 
la dérobée, en fonctionnaire disgracié, embarrassé 
de sa contenance. Dans la soirée du 25 pluviôse 
(13 février '), il vint en personne au Conseil géné- 
ral de la Commune, et lui lit savoir que, mandé 
par le Comité de Salut public, il se proposait de 
partir dans la nuit. « Il avait, dit-il, droit de com- 
pter sur l'estime et Taniitié de tous les vrais sans- 
culottes, parce que tout ce qu'il avait fait, comme 
représentant du peuple français, avait eu pour 
objet le triomphe de la République une et indi- 
visible sur ses ennemis, et d'exterminer les infâmes 
contre-révolutionnaires el brigands qui, depuis 
onze mois, désolent et dévastent la Vendée — Les 
républicains ne doivent prendre aucune alarme des 
mouvements convulsifs des rebelles, parce que le 
Comité de Salut public, d'après son rapport, 
mettra en vigueur des mesures qui, sous peu, 
exlrrmineront jusqu'au dernier des brigands. Il a 
assuré le Conseil général de la Commune qu'il pos- 
sédait sa confiance, ainsi que les deux autres admi- 
nistrations, dans lesquelles il n'avait trouve que de 

1. Réimpression, XXII, 580. 5 frimaire an III. 



DÉPART DE NANTES 261 

vrais sans-culottes ; que la promptitude de son 
départ ne lui permettait pas de se rendre auprès de 
chacune de ces administrations pour le leur dire, 
mais qu'il priait laMunicipalité de nommer quelque- 
uns de ses membres pour leur porter le témoi- 
o^nage de sa part. 11 a terminé en demandant l'acco- 
lade fraternelle au citoyen maire, dans son nom, 
et celui du Conseil général. » 

Renard, qui était certainement l'un des terro- 
ristes les plus endurcis qu'il y eût à Nantes, pra- 
tiqua en cette circonstance, d'une façon magnanime, 
l'oubli des injures. Le procès-verbal continue ainsi : 
« Le citoyen maire a adressé la parole au repré- 
sentant du peuple Carrier. Il lui a témoigné l'estime 
et l'amitié que son ('uergie républicaine et son 
ardeur à poursuivre les contre-révolutionnaires, 
et à les faire punir, lui avaient méritées de la 
part des sans-culottes, et il lui a donné l'accolade 
fraternelle'. » 

Carrier ne partit pas la nuit suivante, comme il 
l'avait annoncé; deux de ses arrêtés portent la 
date du 26 pluviôse. 

L'un d'eux concerne le District. Carrier, je l'ai 
déjà dit, ne s'était point occupé de l'application de 
la loi du 14 frimaire sur l'établissement du Gouver- 
nement révolutionnaire qui donnait, notamment, 
aux Districts et à un fonctionnaire^ de création ré- 
cente, appelé Agent national, des attributions nou- 
velles. Le citoyen Lacour, dit Labigne, membre de 
cette administration, alla, dans la matinée, lui rap- 

1. Procès-verbal du Conseil général de la Commune de Nantes, 
inséré à la date du 26 pluviôse (f° 28), avec cette mention en 
marge : « Par omission du 2o pluviôse an 11. » 



262 J.-R. CARRIER 

peler cet oubli. Lacoiir n'avait pas plutôt ouvert la 
bouche que Carrier « l'accabla des invectives les plus 
grossières, eu le traitant de j... f. .., de f. .. c..., et 
en ajoutant : f. .. moi le camp. » Dans la journée, il 
signa cependant un arrêté qui appelait une dizaine 
de citoyens aux fonctions de membres du District 
de Nantes, et qui désignait Gicqueau pour celles 
d'agent national^. Dans la soirée, il envoya le 
chef de légion, Deurbroucq, auprès de Lacour, 
avec mission de le lui amener. Cette fois, il fut 
charmant et il exprima, devant quinze personnes, 
à Lacour, les regrets qu'il éprouvait de l'avoir si 
mal reçu. On lui avait dit que Lacour était un 
aristocrate ; on l'avait trompé ; mais maintenant 
qu'il voyait qu'il avait affaire à un bon républi- 
cain, il se repentait de son erreur, et lui annon- 
çait qu'il l'avait maintenu dans ses fonctions'^. 

Dans une lettre adressée, deux jours après, au 
District pour faire connaître son refus d'accepter 
le poste d'agent national, Gicqueau dit que le 
District ne pouvait être embarrassé, parce qu'il 
croyait savoir qu'en prévision de son refus Car- 
rier avait nommé Goullin à son défaut 3, Je n'ai 
point vu que cette nomination ait été libellée; 
Goullin, probablement, avait refusé lui aussi, et ce 
fut Ramard qui continua d'exercer, par intérim, les 
fonctions d'agent national comme auparavant, 
sans commission, jusqu'à la nomination de Clavier 

1. Ces citoyens étaient : président : Donnet ; directoire : Ra- 
mard, J. Bureau, Loiseleur, Caussiran: conseil : Thébaud, (juil- 
let, Saint de Paimbœuf, Bellier jeune, Sarradin, Mary, lîiscarrat. 
(Reg. du District). 

2. Pièces remises à la Commission des Vingt et Un, p. 10. 

3. Lettre de Gicqueau du 28 pluviôse an II. 



DÉPART DF: NANTES 263 

jeune, par Prieur de la Marne et Garreau, le 9 ven- 
tôse an II. 

L'offre faite à Goullin de la place d'agent natio- 
nal est un signe non équivoque des bonnes dispo- 
sitions de Carrier à son égard. 11 vient s'ajouter 
aux autres preuves d'amitié qu'il lui donna, en 
destituant Phelippes, son ennemi, de la prési- 
dence du Tribunal révolutionnaire, et en nommant 
trésorier des Invalides de la Marine le fils de Gallon, 
son commensal et son ami. Ces actes portent la 
date du 26 pluviôse (14 février). 

Carrier, avant de partir, régularisa aussi la 
fausse position dans laquelle se trouvaient Goullin 
et les autres signataires de l'ordre qui enjoignait 
au concierge du BoulTay de remettre aux cama- 
rades de la compagnie Marat les cent vingt-neuf 
prisonniers noyés dans la nuit du 24 frimaire. Le 
concierge refusait de se dessaisir de cet ordre qui 
le couvrait. D'autre part, ceux qui l'avaient signé 
craignaient, non sans raison, de se voir incrimi- 
nés pour cet abus de pouvoir, qui avait ému toute 
la ville, et que le représentant n'avait autorisé 
que tacitement et d'une manière évasive. Carrier, 
la veille de son départ, dans un dîner qui eut lieu 
à la maison de Ducros, signa, en l'antidatant, cet 
ordre aux membres du Comité de prendre au 
Bouffay, pour les transférer à Belle-Ile, les détenus 
qui leur avaient été délivrés'. Il ne pouvait faire 
davantage à moins d'écrire en toutes lettres qu'il 



i. Notes d'audience de Villenave (Collect. G. Bord). Déclara- 
tion de Gaullier, membre du Comité. Uej^istre des déclarations, 
n° 67 (Arch. municip.). — Bulletin du Tribunal révolulionnaire, 
Vil, 2(j. 



264 J.-B. CARRIER 

les avait chargés de les noyer en route. Le repré- 
sentant et le Comité, en apparence tout au moins, 
se quittaient bons amis. « Carrier devait partir 
hier, écrivait le 27 pluviôse (15 février), le jeune 
Goupilleau. On m'assure qu'il part aujourd'hui... 
Je te répéterai, comme je te l'ai toujours dit, que 
Carrier a fait du bien à Nantes dans le principe, 
et que je le crois vraiment républicain et révolu- 
tionnaire... Le grand reproche a lui faire, c'est 
d'être trop brusque, emporté au point d'intimider 
jusqu'aux bons patriotes i. » Il est triste de penser 
que ces lignes, tombées de la plume d'un jeune 
homme, reflétaient, probablement avec exactitude, 
l'opinion moyenne des républicains nantais à ce 
moment. Aussi, quelques jours plus tard, la Société 
Vincent-la-Montagne entendra, sans protester le 
moins du monde, le représentant Hentzlui déclarer 
qu'il approuvait entièrement la conduite de Car- 
rier, et qu'à sa place il aurait fait ce qu'il avait 
fait. 

En définitive. Carrier ne partit que le lendemain 
du jour indiqué comme probable dans la lettre 
du jeune Goupilleau, c'est-à-dire le 28 pluviôse 
(16 février). Le général Haxo mandait à Vimeux, ce 
même jour : « Je viens d'apprendre que le repré- 
sentant Carrier est parti ce matin pour Paris '^. » 
Ce renseignement, d'un caractère si précis, 
semble mériter complètement créance. 

Carrier était fantasque à un point extraordinaire. 
Goullin le savait; il savait aussi qu'avec des carac- 
tères de cette sorte on n'est jamais assuré de rien. 

1. Précis de la conduite pidviotique, etc., p. 43. 

2. Savary, Guerres des Vendéens et des Cliouans,\\\, 208. 



DÉPART DE NANTES 265 

Il lui avait donné des témoignages d'amitié ; mais 
ces témoignages étaient-ils bien sincères? Que 
s'était-il passé entre le représentant et Lamberty, 
et consorts, ses confidents intimes? Ne leur lais- 
serait-il pas, en partant, des instructions et des 
pouvoirs? David-Vaugeois, l'accusateur de la Com- 
mission militaire, a affirmé que le (iOmité révo- 
lutionnaire craignit, dans ce moment, « de voir 
ces scélérats élever à Nantes une autorité à ren- 
contre de la sienne' ». Mais Goullin connaissait 
son monde et, à tout hasard, il s'était d'avance 
armé contre Lamberty en réunissant, contre lui, 
les éléments d'une accusation qui le réduirait à 
une complète impuissance. Depuis quelque temps 
déjà, il avait en main la preuve que Lamberty et 
deux de ses camarades avaient mis en liberté, 
dans un but qui se devine, des prisonnières des- 
tinées à la Commission militaire. Il s'était bien 
gardé de les dénoncer tant que Carrier avait été à 
Nantes ; mais celui-ci ne fut pas plutôt monté 
dans sa voiture qu'un mandat d'arrêt était lancé 
contre Lamberty, par la Commission militaire, 
avec ordre de se saisir aussi de Lavaux, aide 
de camp de Lamberty, et de Robin. Les deux 
premiers furent incarcérés au Boiillay-; le troi- 
sième, plus adroit, réussit à s'enfuir. 11 rejoignit 
le représentant à Angers. Ce dernier, qui avait sans 
doute des amis puissants à l'armée du Nord, l'y fit 



1. Déposition de Dnvid-Vaugeois, à l'audience du 29 vendé- 
miaire an III. 

2. Registre d'écrou du Boufîay, f° 114 (Arch. départ.). Lettre de 
Bignon, président de la Commission militaire {Pièces remises à la 
Cominissioii des Vingt et Un, p. 112). 



266 J.-B. CARRIER 

placer avantageusement, en même temps que le 
mari de la femme Le Normand. 

Carrier quittait Nantes de son plein gré. L'invi- 
tation de revenir à la Convention, que le (Comité de 
Salut public lui avait adressée, ne pouvait a voir à ce 
moment un caractère impératif à l'égard des repré- 
sentants qui avaient été investis de leur mission 
par un décret de la Convention, et tel était le cas 
de Carrier, Ce n'est que plus tard, quand le Comité 
de Salut public se fut emparé de tous les pouvoirs 
et de tous les ressorts du Gouvernement, qu'il se lit 
attribuer, sur la proposition de Couthon, le droit 
de rappeler, par un simple arrêté, les députés 
envoyés en mission par décret'. 

En ce temps-là, on ne voyageait pas aussi rapide- 
ment qu'aujourd'hui; Carrier n'arriva à Ancenis 
que dans la soirée. 11 se rendit aussitôt au Club des 
sans-culottes, qui tenait ses séances dans la salle 
de l'ancien réfectoire des Cordeliers. Il y parla 
avec une extrême violence, et un témoin avait 
retenu cette phrase : « Je vois partout des gueux 
en guenilles. Vous êtes aussi bêtes qu'à Nantes. 
L'abondance est près de vous et vous manquez de 
tout. Ignorez-vous donc que la fortune et les 
richesses de ces gros négociants vous appartiennent, 
et la rivière n'est-elle paslà^? .> Il alla ensuite 
souper chez le citoyen (niesdon, directeur de 
l'hôpital militaire, en compagnie du général Hec- 

1. Convention, séance du 10 prairial an 11 {Réimpression du 
Monifei/i-, XX, 599). 

2. Ma.i\\ard, Ancenis pendant la Révolution, p. 132. — Déclara- 
tion d'Aregnaudeati, qui donne la date du 28 pluviôse (Jonrnal 
des Lois, numéro du 23 frimaire an III; — Bulletin du Tribunal 
révolutionnaire, Vil, 73). 



DÉPART DE NANTES 267 

tor et de quatre ou cinq ofliciers de santé. <' Vous 
avez vu, leur dit-il, comment j'ai mené à Nantes 
les aristocrates. J'en ai fait fusiller et noyer une 
grande quantité, mais pas tous. J'en aurais fait 
autant à Rennes, si j'y étais resté plus longtemps. » 
Il reprocha aussi à Francastel sa faiblesse de n'avoir 
pas osé noyer les Cent trente-deux Nantais'. 

A Saumur, oii il s'arrêta, il alla aussi à la 
Société populaire et pérora sur les habitants de 
Nantes, auxquels il reprocha leur incivisme. A 
Orléans, Gandin, minotier, employé supérieur de 
l'administration des subsistances, le rencontra en 
compagnie de Robin. Il lui parla de la disette qui 
affligeait Nantes. « Des subsistances pour Nantes, 
lui répondit Carrier qu'ils mangent de la m...- » 

1. Lettre de Ghéreau, chirurgien de l'armée des côtes de la 
Rochelle, à Laignelot, Pièces remises à la Commission des Vingt 
et Un, p. 20. 

2. Papiers de Bachelier. Collection Diigasl-Matifeux et Bulle- 
tin, Vil, 59. 



CHAPITRE XVIII 

CARRIER DEVANT ROBESPIERRE 

Retour de Carrier à Paris. — Carrier et Robespierre. — Compte 
rendu de sa mission par Carrier à la Convention et au Club 
des Jacobins. — Doctrines impitoyables professées par Saint- 
Just à l'égard des adversaires de la Révolution. — Dîner de 
Carrier aux Champs-Elysées avec plusieurs négociants de 
Nantes. — Le système politique de la dépopulation de la France, 
inventé par Jean-Bon-Saint-.\ndré, adopté et pratiqué par Car- 
rier et dénoncé par Babeuf. — Aggravation de la situation des 
suspects emprisonnés demandée par Carrier. — Comment Car- 
rier, partisan déclaré des hébertistes, ne fut pas compris dans 
leur proscription. — Complicité patente du Comité de Salut 
public avec les pires terroristes. — Joseph Lebon défendu par 
Barère. 

A cette époque, les courriers mettaient de quatre 
à cinq jours pour faire la route de Paris à Nantes. 
Parti de Nantes le 28 pluviôse, aussitôt son arrivée 
à Paris, sans prendre un jour de repos, et presque 
au débotté, Carrier avait couru à la Convention, et, à 
la séance du 3 ventôse, il y donnait lecture d'un 
rapport, évidemment préparé à l'avance, sur sa 
mission à Nantes et en Vendée. Il annonçait, dans 
ce rapport, que, sur la rive droite de la Loire, tous 
les rebelles avaient été exterminés, et qu'il n'en 
restait pas un seul ; que, sur la rive gauche, il ne 
restait plus que quelques milliers d'hommes, com- 
mandés par Charette et Larochejaquelein, dont il 
ignorait la mort. C'est ce jour-là qu'il parla des 
enfants de treize à quatorze ans qui aidaient leurs 
parents dans les combats, et qu'il fit en ces termes 



CARRIER DEVANT ROBESPIERRE 269 

la déclaration déjà citée : « Beaucoup de ces petits 
scélérats ont été jugés et condamnés par la Com- 
mission militaire... » ajoutant : « Je ne connais de 
patriotes que ceux qui ont fui de la Vendée et 
ont combattu avec nous. Le reste est brigand, et 
ceux-là doivent tomber sous le glaive de la loi... 
Tuons donc tous les rebelles sans miséricorde. Le 
plan du Comité de Salut public et celui des géné- 
raux est conforme à mes vues, j'y conclus. » L'As- 
semblée écouta l'orateur; aucune protestation ne 
vint interrompre l'exposé de ce plan dont la net- 
teté ne permettait à personne de se méprendre 
sur sa cruauté. 11 fut arrêté seulement que (^^arrier 
serait entendu par le Comité de Salut public ^ 
Cette décision n'avait rien de blessant pour Car- 
rier; c'était l'usage que les députés, au retour de 
leurs missions, rendissent des comptes au Comité 
de Salut public. 

Le soir, Carrier répéta à peu près les mômes 
choses au Club des Jacobins, après avoir subi favo- 
rablement l'épreuve du scrutin. Il affirma, et «les 
renseignements sont, dit-il, certains que, tant en 
ci-devant nobles, prêtres, femmes et brigands, on 
avait tué, en Vendée, cent mille hommes depuis 
le commencement de la guerre. » Il défendit Ron- 
sin, Rossignol et Santerre; il exalta la bravoure 
et l'énergie de Westermann, sans dissimuler, 
néanmoins , que ce général lui avait semblé 
quelque peu intrigant. Quant à Philippeaux, c'est 
un fou qui n'a jamais vu de près un seul brigand. 
CoUot d'Herbois, qui était à la source des rensei- 

1. Moniteur du o ventùse an 11 {HéitnpresKiun, XIX, 5;i7 et 5.38). 



270 J.-B. CARRIER 

gnenients, puisqu il faisait partie du Comité de 
Salut public depuis plusieurs mois, non content 
de louer la sincérité de Carrier, se laissa aller jus- 
qu'à vanter sa bravoure. « Il a, dit-il, combattu 
lui-même avec courage. Il a couru les plus grands 
risques. Il a pris les précautions les plus salutaires 
pour l'extinction des brigands. Les mesures sont 
prises aujourd'hui. Le plan du Comité de Salut 
public est fait, les brigands seront bientôt anéan- 
tis K » On sait que ce plan, qui fut appliqué par 
le général Turreau, consistait à sillonner le pays 
insurgé de colonnes dites infernales, qui n'épar- 
gnaient ni les femmes ni les enfants. Il était déjà 
en voie d'exécution, et Turreau, quelques jours 
plus tard, écrivait : « Quinze mille brigands dé- 
truits par les colonnes agissantes ; Larochejaquc- 
lin tué ; Cathelinière arrêté ; une grande partie 
des repaires des brigands incendiés, presque 
toutes leurs ressources enlevées. Voilà oii nous 
en sommes. J'attends de la suite des mesures que 
j'ai adoptées le terme de cette affreuse guerre'^. » 
Et ce n'était qu'un commencement, comme le di- 
sait Turreau, et comme l'entendait aussi le Comité 
de Salut public. 

La lecture aux Jacobins d'une lettre relative à 
la guerre de Vendée fournit, peu de jours après, 
à Carrier, l'occasion de reparaître à la tribune de 
la Société. Il assura que l'armée royaliste de la 
rive gauche ne comptait pas vingt mille hommes. 
«Charette peut en avoir quatre mille, Stoftlet, un 

1. Moniteur du 9 ventôse au II {Réimpression, XIX, 571). 

2. Lettre du 12 ventôse an II {Journal des De'bals et des Dé- 
crets, n" o3o, p. 242). 



CARRIER DEVANT ROBESPIERRE 271 

millier, et l'armée républicaine n'en compte pas 
moins de quarante mille. Garrau et Hentz ont un 
grand zèle, n L'appréciation suivante, qui était 
d'une parfaite justesse, mérite d'être citée : « Le 
brigand le plus difficile à vaincre est Charette, 
parce que la difficulté sera de le trouver pour le 
combattre. Cbarette est partout, et on ne le trouve 
nulle part. Les bois et les chemins creux, qu'il 
connaît parfaitement, le mettent h l'abri de toute 
poursuite, et il faut vous figurer quarante lieues 
carrées sur lesquelles il peut se réfugiera » 

Des historiens, jaloux non seulement de puri- 
fier la mémoire de Robespierre de ses moindres 
taches, mais s'ingéniant encore à lui faire hon- 
neur des actes les plus indifférents, ont raconté 
qu'il fit à Carrier, de même que les autres membres 
du Comité de Salut public, l'accueil le plus sévère, 
lorsqu'il comparut devant eux à son retour de 
Nantes. De la part de tous les membres du Comité, 
où Carrier comptait plusieurs amis, cette sévérité 
est un fait très douteux; de la part de Robespierre, 
elle semblera toute naturelle; leur mutu(dle anti- 
pathie est notoire, et s'explique par le contraste de 
leur nature, de leur caractère et de leurs habitudes. 
Sauf qu'ils avaient cela de commun de ne pas faire 
plus de cas de la vie d'un homme que de celle d'un 
moucheron, jamais hommes ne furent plus dis- 
semblables, et mieux créés pour se repousser lun 
l'autre. Robespierre avait le goût des h»ttres; il 
savait Rousseau par cœur, et, comme lui, il croyait 
à l'existence de Dieu et à l'immortalité de l'âme. 

1. Journal de lu MonliKjne du le ventôse an 11, p. 8tJ1 et 862. 



272 J.-l?. CARRIER 

Il aimait à polir le style de discours parfois élo- 
quents qu'il débitait trèsbien. Il était sobre, propre, 
correct et même élégant dans sa tenue ; sa vie 
privée ne donnait guère de prise à la médisance du 
public. Ce n'est pas lui, par exemple, qui serait 
allé, le soir, chanter la Carmagnole à tue-tête sur 
les remparts de Saint-Malo avec des matelots et des 
calfats, comme 1 "avait fait Carrier aux premiers 
temps de sa mission. Un politique de sa trempe, 
passionné pour le pouvoir, et sacrifiant tout à cette 
passion, était porté d'instinct à mépriser IWuver- 
gnat grossier, ignorant et matérialiste, qui n'avait 
à la bouche que des mots orduriers, allectait la 
mise la plus débraillée, faisait ses délices des pires 
compagnies, et se vautrait dans la débauche la 
plus crapuleuse. Mais il y avait une raison plus 
sérieuse qu'une répulsion naturelle pour que 
Robespierre fît à Carrier sévère et mauvaise mine. 
Les menées des hébertistes, chaque jour plus 
actives et plus hardies, et qui ne tendaient à rien 
moins qu'à soulever le peuple de Paris contre la 
Convention, l'inquiétaient plus que les malheurs 
de Nantes, et sa police l'aurait bien mal informé 
si elle ne lui avait appris que Carrier — il ne 
tarda pas à le montrer — était l'un des rares dépu- 
tés, pour ne pas dire le seul, décidés à trahir la 
Convention pour la Commune. 

Pourquoi, d'ailleurs, le Comité de Salut public 
se serait-il montré si sévère pour Carrier? Parce 
qu'il avait fait périr des milliers de brigands? Non ; 
il en avait l'ordre précis, plusieurs fois renouvelé. 
Parce qu'il avait obtenu cette destruction par des 
moyens insolites? Mais ne tombe-t-il pas sous 



CARRIER DEVANT ROBESPIERRE 273 

le sens qu'en lui envoyant, de toutes parts, à 
Nantes, des milliers de prisonniers, officiellement 
marqués pour être tués, il devait nécessairement 
employer des moyens plus rapides que ceux usi- 
tés jusque-là? 

De quel droit le Comité aurait-il été sévère pour 
Carrier, celui qu'on appelait le Séide de Robespierre, 
parce qu'il était le bras droit et le porte-voix du 
Mabomet d'Arras ? Le jeune Saint-Just, dans 
les mômes jours, détacbait une à une, comme 
avec le tranchant d'un couperet, les sentences 
suivantes : « L'histoire du pays, depuis le mois de 
mai dernier, est un exemple des extrémités ter- 
ribles où conduit l'indulgence. — La Révolution 
conduit à reconnaître que celui qui s'est montré 
l'ennemi de son pays n'y peut être propriétaire. 
— Marat avait quelques idées heureuses sur le 
gouvernement représentatif. — Jusqu'à quand 
serons-nous du pes de nos ennemis intérieurs, 
par l'indulgence déplacée, et de nos ennemis du 
dehors, dont nous favorisons les projets par notre 
faiblesse? Epargnez l'aristocratie, et vous prépa- 
rez cinquante ans de troubles. Osez! Ce mot ren- 
ferme toute la politique de notre Révolution. — 
Il s'éleva, dans le commencement de la Révolution, 
des voix indulgentes en faveur de ceux qui la 
combattaient. Cette indulgence, qui ménagea 
quelques coupables, a coûté, depuis, la vie à deux 
cent mille hommes dans la Vendée '. » Qui plus et 
mieux que Carrier avait mis en pratique les doc- 

1. Rapport (le Saint-Just sur les détentions, les moyens de dé- 
livrer le patriotisme et de punir ' les coupables {Moniteur du 
9 ventôse an H; Héimpression, XIX, 367 etsuiv.). 

18 



274 J.-B. CAKRIER 

trines de Saint-Just, sans excepter rattribiition 
au peuple des biens des contre-révolutionnaires 
aisés? 

C'est dans ces jours-là' que plusieurs négo- 
ciants de Nantes, envoyés à Pui'is pour obtenir la 
levée des ditiicultés que le commerce rencontrait 
pour la circulation et l'introduction des subsis- 
tances, eurent avec Carrier des rapports fréquents 
et nécessaires, qui les amenèrent un jour à se réu- 
nir à lui dans l'intimité d'un dîner. Autour de la 
table d'un restaurant des Champs-Elysées, se trou- 
vèrent à la fois ces négociants au nombre de quatre, 
Vilmain, Alexis Mosneron, Provost et Rosier, avec 
Carrier, Villers, représentant delà Loire-Inférieure, 
et le petit Robin. Deux des convives ayant raconté, 
à peu près de la même façon, la conversation du 
dessert, on peut croire qu'ils n'ont point exagéré, 
en les répétant, les propos qu'ils avaient entendus 
et qui n'avaient pas été sans les impressionner. 
A la fin du repas. Carrier qui n'était point ivre, 
mais seulement un peu lancé et fort en train de 
causer, fit des aveux épouvantables sur les actes de 
Fouquet et de Lamberty. Il dit que Lamberty était 
un bon b... et que Robin ne le valait pas. « On a 
fait la récapitulation de la population de la France. 
Il y a mille habitants par lieue carrée, etilestdémon- 
tré que le sol n'en peut nourrir que sept cents. Il 
faut, en conséquence, commencer par se défaire de 
tous les gros coquins de négociants, de tous les 
prêtres, de tous les avocats, de tous les procureurs 
et de tous les banquiers et courtiers, car il paraît 

1. En ventôse, dit Mosnevon {Journal des Lois du 19 frimaire 
an III, p. 3). 



CARRIER DEVANT RORESPIERRE 275 

démontré que ces gens-là n'aimeront jamais la 
République et les sans-culottes. Puis, s'échaufîant, 
il se mit à crier: «Tue! Tue! Tue! Dans mon pays 
nous allions à la chasse aux prêtres, et je n'ai ja- 
mais tant ri qu'en voyant les grimaces que ces 
b... faisaient en mourant. » A la mine des convives, 
dont plusieurs étaient des négociants, Carrier 
comprit qu'il allait un peu loin dans sa causerie, 
et, se reprenant aussitôt, il leur dit : ^ Tranquil- 
lisez-vous : il y aura un choix, il ne faudra sacrifier 
que ceux qui se seront mal prononc('S. » « Je crois, 
répondit Mosneron, que nous serons tous guilloti- 
nés, et, au fait, je me trouve logé si près de la guillo- 
tine quej'ai envie dechanger d'hôtel: maisilse pour- 
rait bien que, toi. Carrier, tu fussesguillotiné avant 
nous. » L'un des journaux, auxquels est emprunté 
le compte rendu de cette conversation, fait remar- 
quer qu'à ce moment les hébertistes, ayant com- 
promis leur succès par une trop grande audace, 
et leur étoile commençant à pâlir, il se pourrait 
bien que la réponse de Mosneron fut une allusion 
à la crise que l'on voyait venir et dont il n'était 
pas certain que Carrier sortirait sain et sauf. 

Après thermidor, cette opinion de Carrier, sur 
l'utilité de dépeupler la i^'rance pour accroître le 
lot de subsistances des sui'vivants, parut une telle 
énormité que Babeuf, (jui cherchait sa voie, et 
qui n'était pas encore l'anarchiste (ju'il devint 
plus tard, essaya d'en exploiter le scandale dans 



1. BulleLin dn Tribunal révolulionnaire^ Vll,.'i4; — Babeuf, Vie 
de Carrier, p. 175; — Courrier républicain du 1!) frimaire an 111 ; 
— Mercure de France dn 30 frimaire an 111, p. 190; — Journal 
des Lois des 19 et 20 frimaire an 111. 



276 J.-B, CARRIER 

un livre à sensation qu'il intitula : Du système 
de (lépoimlation ou la vie et les crimes de Carrier^ 
ouvrage qui, au point de vue historique, ne 
présente d'ailleurs qu'un médiocre intérêt. Carrier 
pourtant n'était pas l'inventeur de cette énormité. 
Pour rendre à chacun ce qui lui appartient, il con- 
vient de rappeler que, la honte d'avoir élevé le 
meurtre des Français à la hauteur d'un sys- 
tème politique, appartient à Jean-Bon-Saint-André, 
membre du Comité de Salut public, qui, le premier, 
lors de la discussion relative au Tribunal révo- 
lutionnaire, déclara que, selon lui, pour établir 
solidement la République, il fallait réduire la po- 
pulation de plus de moitié'. 

Carrier n'en demandait pas tant. 

Cependant les hébertistes, c'est-à-dire Hébert, 
Ronsin, Vincent, Momoro, Chaumette, s'agitaient 
et allaient partout, imputant à la Convention et 
aux modérés la cause de la misère publique. Il 
n'était pas trop téméraire de leur part de compter 
sur la populace parisienne, qui, depuis le commen- 
cement de la Révolution, dans les diverses étapes 
qui avaient marqué sa marche, du renversement 
de la royauté à l'établissement de la Terreur, ou, 
si l'on préfère, du 10 août au 31 mai, n'avait jamais 
refusé son puissant concours au plus violent et au 
pire des deux partis en présence. Au milieu de 
ventôse, les hébertistes, dont lepointde ralliement 
était le Club des Cordeliers, se crurent assez forts 
pour lever leur étendard et démasquer leurs bat- 
teries. A la séance du 14 de ce mois, Carrier 

1. Mémoires de Lareveillère-Le'peaux, I, l."JO. 



CARRIER DEVANT ROBESPIERRE 277 

tonna contre la faction des indulgents : « Citoyens, 
dit-il, depuis longtemps je suis absent du théâtre 
de la Révolution; je soupçonne, il est vrai, tout 
ce que vous avez dit dans votre Société depuis 
quelque temps, mais je n'ai rien de certain 
contre les individus qui voudraient établir un sys- 
tème de modération.... On voudrait, je le sens, faire 

rétrograder la Révolution Les monstres! Ils 

voudraient briser les échafauds; mais, citoyens, ne 
l'oublions jamais, ceux-là ne veulent pas de guil- 
lotine qui sentent qu'ils sont dignes de la guillo- 
tine. )) Carrier aurait même ajouté que le seul 
moyeu efficace était l'insurrection, la sainte in- 
surrection. Hébert était monté ensuite à la tribune 
et avait désigné les ennemis qu'il s'agissait de com- 
battre ; les uns étaient modérés, tels que Danton et 
Camille Desmoulins, et les autres voleurs, tels que 
Fabre d'Eglantine et Chabot; mais ces derniers, 
ajoutait-il, n'étaient pas les plus à craindre. Il lit 
allusion à Robespierre , qu'il traita simplement 
d'égaré; il se plaignit de tous les ministres, sauf de 
Bouchotte, et s'écria en terminant : « L'insurrec- 
tion, oui, l'insurrection, et les Cordeliersne seront 
pas les derniers à donner le signal qui doit frapper 
à mort les oppresseurs'. » 

Le Père Duchesne avait trop compté sur sa po- 
pularité et n'avait pas suffisamment travaillé les 
faubourgs. Le peuple, las de tant d'insurrections 
auxquelles on le poussait sans prolit pour lui, 
ne bougea pas. Dans les jours qui suivirent, les 

1. Moni/eiir du 17 ventôse {Réimp7'ession,X\X, 630). — Bûchez, 
Histoire parlementaire de la Révolution, XXXI, 324 et suiv. Voir 
aussi Dugast-Matil'eux, biblioyraphie révolutionnaire ,11° 104, p. 81. 



278 J.-B. CARRIER 

Gordeliers firent leur possible pour désavouer leur 
appel à rinsurrection, et se réconcilièrent même 
avec les Jacobins. Mais Robespierre les tenait, et 
résolut d'en finir de suite avec eux, quitte à attendre 
un peu, avant de se retourner contre la faction des 
indulgents, qui, elle aussi, lui portait ombrage 
et qu'il se proposait d'abattre à la première oc- 
casion. 

Dénoncés à la Convention par Saint-Just comme 
complices d'une prétendue conspiration en faveur 
de l'étranger, puis jugés par le Tribunal révolution- 
naire, Hébert, Vincent, Momoro Ronsin, Anachar- 
sis Glootz et plusieurs autres, portèrent leurs têtes 
sur l'écbafaud, le 4 germiaal (24 mars 1794). Il 
avait servi de peu à Hébert que Carrier l'eût dé- 
fendu aux Jacobins, le 16 ventôse. Vainement il 
avait affirmé que le mot insurrection n'avait pas 
été prononcé à la séance des Cordeliers de l'avant- 
veille, et de plus « offert sa tête s'il était prouvé 
qu'on y eût fait une motion contre la Conven- 
tion' ». 

Toutes les Sociétés populaires de provinces 
étaient affiliées au Club des Jacobins de Paris et 
en correspondance avec lui. Il en résultait que le 
moindre sans-culotte d'une petite ville, s'il lui 
venait à l'idée quelque mesure vexatoire pour les 
suspects de modérantisme, pouvait espérer de la 
voir mettre à l'ordre du jour du Club central, et, 
si elle avait été favorablement accueillie, se trans- 
former en loi. Une Société affiliée ayant écrit 
pour demander que les personnes, détenues comme 

1. Réimpression du Monileui\ XIX, 647. 



CARRIER DEVANT ROBESPIERRE 279 

suspectes, fussent transférées dans des prisons 
autres que celles du lieu de leur domicile, Carrier, 
dont la méchanceté se décelait à tout propos, 
s'empressa d'appuyer l'opportunité de cette me- 
sure. « Les gens suspects, dit-il, ont des parents 
qui ont des moyens d'approcher des Comités de 
surveillance pour implorer leur grâce. Le ton lar- 
moyant d'un frère, d'une femme, tend à propager 
les principes pestiférés du modérantisme et de 
l'aristocratie, et il serait possible, par ce moyen, 
d'obtenir l'élargissement de personnes coupables. 
Il faut donc que leurs parents ne puissent aller les 
visiter dans la maison de leur détention^. » Cette 
motion, fort heureusement, n'eut pas de suite, pro- 
bablement à cause de la difficulté de son exécution. 
Quelques paroles prononcées par Carrier aux 
Jacobins, le 24 ventôse (14 mars), donnent à penser 
qu'il avait trouvé prudent de laisser à d'autres la 
tâche de défendre Ronsin et autres hébertistes. 
Tallien, les ayant accusés « d'avoir cherché à éter- 
niser la guerre de la Vendée pour se procurer des 
généralats lucratifs et autres places », s'était attiré 
de Lachevardière le reproche de revenir sur les 
accusations de Philippeaux, dont l'opinion avait 
fait justice. Il fallait selon lui tirer le rideau sur la 
guerre de la Vendée. Carrier intervint. « Carrier, 
dit le compte rendu de la séance, n'est pas de 
l'avis du préopinant. 11 ne veut pas tii'er le ri- 
deau sur l'atfaire de la Vendée. Il attribue nos 
premières défaites à l'ineptie ou même à la lâ- 
cheté des premiers bataillons que nous y en- 

1. Séance de la Société des Jacobins, du 19 ventôse an H, 
Journal de lu Monla(/ne , p. 939. 



280 J.-B. CARRIER 

voyâmes^ » Il dut lui en coûter de faire h' phi- 
lippotin, ne fût-ce que pour un instant'; mais il 
avait compris que cela valait mieux pour lui que 
de défendre des amis menacés. 

L'écrasement des hébertistes, à la fois chauds 
partisans de la guillotine et grands dévots du 
culte de la Raison, est un fait que les disciples 
de Robespierre se plaisent à rapprocher du rap- 
pel de Carrier, pour attester son humanité et sa 
foi en l'existence de Dieu. Je crois avoir fait con- 
naître les vrais motifs qui le décidèrent à ma- 
chiner cette épuration; celui qui valut à Carrier la 
chance de ne pas monter avec eux dans la même 
charrette est plus difficile à discerner. Par son atti- 
tude aux Cordeliers, il est certain qu'il avait 
donné prise à une accusation autrement sérieuse 
que le grief imaginaire invoqué contre Clootz, 
membre de la Convention, lui aussi, et qui fut 
guillotiné, M. Louis Blanc le reconnaît lui-môme, 
pour des motifs frivoles. Aussi cet historien a-t-il 
pris la peine de donner une explication de la 
clémence du Comité de Salut public à l'égard de 
Carrier. La voici :. « Carrier avait, dans ce Comité, 
contre lui Robespierre, et, pour lui, CoUot d'Her- 
bois, une affreuse solidarité liant les mitraillades 
de Lyon aux noyades de Nantes. Ce qui sauva 
sans doute le tyran de la Loire, ce fut la nécessité 
de concessions mutuelles au sein d'un pouvoir 
qui, divisé, périssait'. « 

(^ollot d'Herbois servant de contrepoids à Car- 
rier dans la balance du crime, et, pour cette rai- 

■ 1. Journal de la Monfu//ne, du 27 ventôse aii II, p. 11)04. 
2. Jlislove de la Révolution, in-lS, X, 292. 



CARRIER DEVANT ROBESPIERRE 281 

son, le châtiment rendu impossible, voilà qui, en 
deux traits, peint bien une politique. Le Comité 
de Salut public exposé à périr, raison d'Etat, soit. 
Mais que dire de Joseph Lebon, maintenu à Arras 
jusqu'au 1) thermidor, où il exerça sur les conci- 
toyens de Robespierre la tyrannie la plus atroce ? 
Labon eut des raffinements de cruauté, que Car- 
rier ignora. C'est lui qui, au moment d'une exé- 
cution, alors que le supplicié était lié sur la bas- 
cule, ordonna de suspendre la chute du couperet, 
jusqu'à ce qu'il eût achevé la lecture d'un récit 
qu'il supposait de nature à affliger la victime ^ 
Vainement Guffroy écrivit à Robespierre pour lui 
signaler la conduite de Lebon, « qui a tué le pa- 
triotisme à x\rras, et qui y fait régner la crapule 
et le crime... qui continue à vexer les patriotes, 
dont le plus faible en talents a rendu plus de ser- 
vices que lui à la chose publique'-». Vainement 
des habitants courageux d'Arras dénonceront ses 
crimes par une pétition adressée à la Convention. 
Ce ne sera pas, à ce moment, Collot d'IIerbois qui 
prendra sa défense, ce sera le rapporteur attitré 
du Comité, Barère, qui fera voter l'ordre du jour 
pur et simple sur la pétition. « Il ne faut parler, 
dira-t-il, de la Révolution qu'avec respect, et des 
mesures révolutionnaires qu'avec égards. La li- 
berté est une vierge, dont il est coupable de sou- 
lever le voile^. » (Applaudissements.) Laissons 

1. Prudhomme, Histoire rjénérale et impartiale des erreurs et 
des crimes cotnmis pendant Lu. Révolution. Convention, 11, 383. 

2. Lettres autogr;ipties de Guffroy, du 30 iloréal au 30 prairial 
an 11. Copiées dans la collection du baron Girardot. 

3. Réimpression du Moniteur, numéro du 22 messidor an 11, 
XXI, 173. 



282 



J.-B. CARRIER 



quelques mois s'écouler ; le jour est arrivé où 
Topinion pui^lique apparaît menaçante aux terro- 
ristes, ce jour-là, ceux qui se sont faits les com- 
plices de Lebon par leurs applaudissements, 
comme ils avaient encouragé, de la môme manière, 
le début des noyades de Carrier, livreront lâche- 
ment au bourreau leurs deux collègues. « C'est avec 
étonnement, diront-ils, que nous entendons les 
révélations qui nous sont faites, et nous en fré- 
missons d'horreur ! » 



CHAPITRE XIX 



NANTES APRÈS LE DEPART DE CARRIER 



Le Comité de Nantes et la justice révolutionnaire après le départ de 
Carrier. — ■ Procédure entamée contre ses amis Lamberty et 
Fouqiiet. — Hésitation de leurs juges. — Conseils du repré- 
sentant Hentz à ce sujet. — L'accusateur public de la Commis- 
sion militaire envoyé à Paris pour consulter Carrier. — Ses en- 
tretiens avec lui. — Lettre de Bignon, président de la Commis- 
sion militaire. — Jugement de Lamberty et de Fouquet. 



Le départ de Carrier n'avait été, à vrai dire, 
une délivrance que pour les patriotes. Prieur de 
la Marne et Garrau ne résidèrent guère à Nantes, 
et le Comité révolutionnaire, désormais rassuré 
sur la conservation de ses pouvoirs, continua ses 
exactions et ses arrestations. On peut constater 
néanmoins une certaine atténuation de sa tyran- 
nie à partir du 2i ventôse (14 mars), époque du 
départ de Chaux et de Goullin, mandés à Paris 
par la Convention, pour donner des renseignements 
sur la prétendue trahison du commandant Joznet- 
LavioUais, qu'ils avaient eux-mêmes dénoncée ^ 

La justice révolutionnairecontinua de prononcer 
des condamnations capitales contre tous ceux qui 
avaieat pris part à TinsLirrection. La double héca- 
tombe du château d' Aux (211 condamnés en deux 
jours) fut ordonnée par Garrau (13 et 14 ger- 

1. Voirie Sans-culolle doullin, par A. Lallié, p. 98 et suivantes. 



284 J.-B. CARRIER 

minai an II-2 et 3 avril 1794} ^ Les noyades 
avaient cess(' vraisemblablement peu avant le dé- 
part de Carrier, à Tépoque où, l'Entrepôt ayant 
été entièrement dépeuplé, il ne restait plus à dé- 
truire que des prisonniers régulièrement écroués. 

Ou se rappelle Tempressement avec lequel le 
Comité révolutionnaire, le jour même du départ 
de Carrier, avait envoyé Lamberty et Lavaux 
rejoindre au Bouffray, Fouquet, sous la préven- 
tion d'avoir soustrait des prisonnières à la ven- 
geance nationale. L'intimité des rapports de ces 
scélérats avec Carrier avait donné à penser aux 
membres du tribunal, devant lequel ils avaient 
été renvoyés, qu'il étendrait sur eux une protec- 
tion qui pourrait encore être puissante. Ces juges 
n'étaient pas gens à se compromettre pour 
l'honneur de la justice, dont, au fond, ils se sou- 
ciaient fort peu. Avant d'entamer une procédure 
décisive, ils avaient écrit à Carrier pour lui deman- 
der s'il était vrai qu'il eût donné à Lamberty et à 
Fouquet des ordres verbaux, les autorisant à 
mettre en liberté et à recueillir chez eux des 
femmes notoirement contre-révolutionnaires. 

Le représentant Hentz, qui se trouvait à Nantes 
à ce moment, les engageait d'ailleurs à agir avec 
ménagements." Vous faites, leur dit-il, la contre- 
révolution, si vous jugez ces hommes-là, que mon 
collègue Carrier considère comme les meilleurs 
patriotes qui se puissent rencontrer. » Ce serait 
môme sur son conseil que, ne recevant pas de 
réponse de Carrier, ils auraient décidé de dépêcher, 

1. La Commune de Bour/uenais et lu garnison du Ckâteau d'Aux 
par A. Lallié, in-8°. Nantes, Vincent Forest, 1S82. 



NANTES APRÈS LE DÉPART DE CARRIER 285 

à Paris' David-Vaiigeois, raccusaleur public de 
la Commission, à l'effet d'obtenir de (Carrier les 
éclaircissements qu'ils désiraient. David-Vaugeois 
l'alla voir à Paris, et, lorsqu'il lui parla de l'af- 
faire. Carrier s'emporta et tomba en convulsions. 
Il vomit toutes les injures imaginables contre les 
membres du Comité révolutionnaire et ceux de la 
Commission militaire, assurant que, si Lamberty 
était jugé, il les ferait tous guillotiner. 

Après cet accès de fureur, il s'étaitcalmé, selon 
son habitude, mais n'avaitjamais consenti à signer 
la moindre pièce qui fût de nature à couvrir Lam- 
berty. 11 en revenait toujours à dire que, si le 
Comité travaillait à perdre Lamberty, c'était pour 
se venger de ce que celui-ci avait essayé de former 
avec ses amis un nouveau Comité à la place de 
l'ancien dont les membres auraient été destitués. 
Carrier, en cela, avait parfaitement raison. Le 
Comité n'avait jamais songé, un seul instant, à 
incriminer les noyades de prisonniers, et le fait 
d'avoir recelé, pour leur sauver la vie, des femmes 
contre-révolutionnaires, n'était pas un crime si 
grave que Carrier n'eût le droit de b^ considérer 
comme le prétexte, et non comme le véritable 
motif de Taccusalion. 

David-Vaugeois revit Carrier une autre fois. 
Celui-ci rcuouvelala même scène, sans donner une 
réponse plus nette qu'à la première visite. Il lui 
remit, pour Francastel, une lettre dans laquelle il 



1. Le Précis de la conduite patriolique des citoyens de Nantes, 
p. 7S et suiv., reproduit très exactement les pièces principales 
de l'afTaire deLamberty, Fouquet et Lavaux. — Voir aussi: Bul- 
letin du Tribunal révolutionnaire, Vil, 23. 



286 J.-B, CARRIER 

le priait de renouveler le Comité. Cette lettre 
demeura sans effet à cause du départde Francastel. 

Goullin et Chaux en allant à Paris, pour fournir 
des renseignements sur la prétendue trahison du 
général Joznet-Laviollais, durent croiser en route 
David- Vaugcois, qui n'avait pas fait un voyage tout 
à fait inutile, puisqu'il rapportait de Paris la 
presque certitude que Carrier ne ferait rien pour 
sauver Lambert) . 

Une longue lettre du président de la Commission 
militaire dépeint, en termes curieux et cyniques, 
les anxiétés de ces juges qui, sans scrupules et 
sans remords, avaient envoyé à la fusillade des 
milliers de prisonniers royalistes, et qui, par peur, 
hi^sitaient à se prononcer sur le cas de deux scé- 
lérats notoires. Cette lettre, signée Bignon, et 
adressée à un ami, est datée de Nantes, le 25 ven- 
tôse an H (15 mars 1794). 

... « J'arrive de la campagne, depuis plus d'un 
mois, c'est-à-dire à deux lieues de Nantes, dans 
une maison qu'un bon républicain a prêtée à la 
Commission pour se rétablir de la maladie pesti- 
lentielle qui a régné à Nantes pendant quelque 
temps, et qui avait pris sa source à la maison 
d'arrêt de l'Entrepôt, destinée aux brigands qu'on 
y amenait de toutes parts. Nous y restions depuis 
huit heures du matin jusqu'à dix heures du soir, 
et ce, pendant un mois. Nous en jugions cent 
cinquante à deux cents par jour. Enfin, mon ami, 
nous en avons jugé depuis le 9 nivôse jusqu'au 28 
(29 décembre 1793-17 janvier 1794). quatre mille 
et tant. Assuréuient ton tribunal, depuis son ins- 
titution, n'en a pas tant jugé... Nous avons en ce 



NANTES APRÈS LE DÉPART DE CARRIER 287 

moment une affaire 1res ih-licale à juger. Deux par- 
ticuliers, patriotes en apparence, c'est-à-dire de 
ces vils patriotes pour argent, avaient une mission 
de Carrier, représentant du peuple à iNantes, mis- 
sion moitié par écrit, moitié verbale, à ce qu'ils 
disent, pour faire des expéditions tant de jour que 
de nuit. Celte mission de jour et de nuit consistait 
d' abord à couler lias un bateau chargé de prêtres 
condamnés à la déportation. Cela était à merveille ; 
mais ces messieurs prenaient à l'Entrepôt, et dans 
les prisons où il leur plaisait, des individus, et 
sans qu'aucun jugement eilt prononcé sur leur 
sort, ils les noyaient impitoyablement. Justement 
eilrayée, la Commission s'op[)osa pai' écrit à ce que 
ces messieurs enlevassent des prisonniers sans un 
ordre ou note d'elle. » 

Je passe ici une vingtaine de lignes consacrées 
au récit de la scène de Carrier avec Gonchon, 
qui mourut de la peur que Carrier lui avait faite, 
et je continue de copier : 

« Eh bien! mon bon ami, ces deux noyeurs 
sauvaient des contre-révolutionnaires, comme la 
femme Giroult de Marcilly, ci-devant noble, qua- 
lifiée de seconde Marie-Antoinette par la Munici- 
palité, dont le mari a été condamné à mort par 
la Commission, comme chef de brigands, avec bien 
d'autres femmes qu'ils distribuaient à leurs amis. 
Sitôt le départ de Carrier, le Comité révolution- 
naire a fait arrêter les deux quidams, et les a 
traduits devant nous. Dans leurs interrogatoires, ils 
ont dit que tout ce qu'ils avaient fait était par 
ordre verbal de Carrier... Carrier a dit qu'il 
n'avait jamais donné de mission à Fouquet, l'un 



288 J.-B. CARRIER 

d'eux, mais qu'à Lamberty il avait donné une 
mission par écrit, et non d'autre. Tu vois, mon 
bon ami, combien la République est mal servie. 
Carrier ne s'entourait que de ces doux personnes, 
toutes les autres ne pouvaient l'approcher*. » 

Depuis la lettre de Bignon, un mois s'écoula 
encore avant la mise en jugement de Fouquet et 
de Lamberty. Il est difficile de savoir si, comme 
on l'a dit, Carrier se décida à écrire à Nantes 
pour les défendre ~, mais GouUin et Chaux, qui 
étaient à cette époque à Paris, s'y étaient fait des 
amis plus puissants que lui, surtoutau lendemain 
de l'exécution des hébertistes. Ils se vantèrent, à 
leur retour, d'avoir été bien accueillis de Robes- 
pierre, qui leur avait dit : « Vous êtes de braves 
révolutionnaires, il n'est pas étonnant que vousayez 
des ennemis'. » Quand, à ce moment, de braves 
révolutionnaires avaient des ennemis qu'ils pou- 
vaient aisément supprimer, ils ne manquaient 
point de le faire. L'assurance que Carrier n'était 
plus assez fort pour se venger de la condamnation 
de Lamberty leva les scrupules des juges. La- 
vaux, mis en jugement, fut acquitté. Lamberty, 
auquel on avait soustrait l'ordre écrit de Carrier, 
relatif aux expéditions de jour et de nuit, qui 
aurait pu être un instrument de défense, t\it 
condamné en même temps que Fouquet « pour 
avoir soustrait des femmes contre-révolutionnaires 
à la vengeance nationale'' ». 



1. Pièces remises à la Cominission des Vingt et Un, p. 111. 

2. Eod., p. 31. 

3. Phelippes, Noyades, Fusillades, p. 28. 

4. Bulletin du Tribunal révolutionnaire, VI, 368, et VII, 53. 



NANTES APRÈS LE DÉPART DE CARRIER 289 

Carrier, lorsqu'il apprit rexécution de ses agents, 
s'emporta, menaça, mais ne tarda pas à se taire, 
quand on lui eût représenté qu'il n'avait rien 
fait de ce qu'il fallait faire pour les sauver. Au 
fond, il se pourrait que ses regrets n'aient pas 
été bien sincères. Avec Fouquet et Lamberty, dis- 
paraissaient deux de ses complices les plus com- 
promettants, et il se croyait assuré de la discrétion 
et de la fidélité de Robin, qu'il avait sauvé de 
la guillotine en l'emmenant à Paris avec lui, et 
qu'il avait, de plus, doté d'une bonne place. 
L'état d'anarchie, dans lequel étaient tombés tous 
les services publics, permettait à Robin de braver, 
des rangs de l'armée du Nord, toutes les pour- 
suites des Tribunaux révolutionnaires de Nantes. 



19 



CHAPITRE XX 



CARRIER LEGISLATEUR 



Attitude et situation de Carrier à la Convention et aux Jacobins. 
— Motions diverses faites par lui. — Le discours de Robes- 
pierre, sur le rapport des idées religieuses avec les principes 
républicains, loué par Carrier et par le petit JuUien. — Dis- 
cours de Carrier aux Jacobins sur sa mission à Nantes. — 
Menaces de l'orateur contre Baco et autres Nantais détenus à 
Paris. — Carrier, secrétaire de la Convention. — L'article 10 
de la loi du 22 prairial an 11. 

A la Convention, de même qu'aux Jacobins où 
il était très assidu, Carrier n'avait ni la situation 
louche, ni l'attitude embarrassée d'un homme 
dont les cruautés étaient connues de tous ceux qui 
lisaient les journaux. Quand il lui plaisait de 
prendre la parole, il se faisait écouter aussi bien 
qu'un autre. 

Le (') germinal an II (26 mars 1794), la Com- 
mission des émigrés est chargée, sur sa demande, 
d'aviser à réprimer la fraude des femmes d'émi- 
grés, qui réussissaient quelquefois à sauver une 
partie du patrimoine de leurs maris en faisant 
prononcer contre eux la séparation de corps ^. 

Le lendemain, il se porle garant du patriotisme 
brûlant du général Jordy, et lui procure les 
applaudissements de l'Assemblée"'. 

1. Réimpression du Moniteur, XX, 'ÔS. 

2. EocL. XX. 



CARRIER LÉfilSLATEUR 291 

Le 10 germinal [oO mars 1794), il appuie éner- 
giquement le renvoi, devant le Tribunal révolu- 
tionnaire, de Pichard-Dupage, ancien procureur 
général-syndic du département de la Vendée, 
contre lequel aucune charge n'avait pu être relevée 
par la Commission militaire de Fontenay^ 

Un autre jour, il qualifie de muscadins les 
jeunes gens qui, pour se soustraire aux dangers 
de la guerre, se font incorporer dans l'administra- 
tion des charrois; et, à la suite d'une discussion, 
un décret est voté pour obvier à cet abus -. 

Il célébrait, au besoin, la gloire des armées, et 
prêchait l'obéissance au gouvernement du Comité 
de Salut public : « Est-il au pouvoir d'un Français, 
disait-il, le 9 floréal (28 avril), de retenir l'expan- 
sion de sa joie quand il voit les succès de sa patrie 
et la bonne conduite do nos soldats... L'ouverture 
de la campagne nous présage les plus grands suc- 
cès. Plus nos soldats avanceront dans leur hono- 
rable carrière et plus nous nous réjouirons des 
victoires de la librrté. Réjouissons-nous dans l'in- 
térieur, et sachons y maintenir l'harmonie civile 
pendant que nos frères d'armes portent des coups 
terribles au despotisme. 11 n'y a pas de plus sûr 
moyen pour maintenir l'harmonie civile que de 
concourir de toutes nos forces à seconder les efforts 
du Gouvernement révolutionnaire et à centraliser 
ses opérations. Le fédéralisme avait isolé toutes 
les parties de la République pour nous replonger 
dans le chaos. Sans unité, un Gouvernement tend 

1. Réimpression du Moniteur^ XX, 93. Un mois plus tarti, le 
9 floréal, Pichard était condamné à mort et exécuté. Eod.^ XX, .S8i. 

2. Séance du .3 floréal, XX, 283. 



292 .T.-R. CARRIER 

à sa dissolution. D'après les mesures révolution- 
naires saj^ement établies, tout va reprendre une 
face nouvelle, et la marche du Gouvernement 
n'éprouvera aucune difficulté'.» Carrier n'avait 
pas seulement des amis parmi ses collègues; cer- 
tains d'entre eux, et de ceux mêmes qui l'avaient 
vu à l'œuvre, louaient et prônaient l'énergie de 
ses mesures. « 11 faut, — écrivaient de la Rochelle, 
le 5 floréal an II (24 avril 1794), Hentz et Francas- 
tel au Comité de Salut public, — au milieu des 
fédéralistes et des contre-révolutionnaires, des 
hommes forts de caractère et défiants... Il faut, 
dans ces parties, Carrier, qui a sauvé Nantes par 
la vigueur de ses mesures, ou quelqu'un semblable 
à lui-. » 

L'ascendant de Robespierre, sur le Comité de 
Salut public et la Convention avait atteint son 
apogée dans les jours qui suivirent son dis- 
cours sur le rapport des idées religieuses avec les 
principes républicains. Un arrêté de ce même Co- 
mité avait enjoint aux agents nationaux de toutes 
les communes de France de le faire lire comme 
une sorte d'évangile, chaque décade, dans tous 
les édifices publics^. 

Le Club des Jacobins ne pouvait lui refuser sa part 
d'adulation. Le jeune Jullien, revenu de Rordeaux, 
et sur le point d'y retournei', pour y reprendre le 
cours de ses épurations sanglantes, s'était chargé 
de rédiger une adresse des Jacobins à la Conven- 
tion pour marquer leur adhésion aux doctrines 

1. Réimpression du Moniteur, XX, 372. 

2. Savary, Guerres des Vendéens et des Chouans, III, 430. 

3. Hamel, Histoire de Robespierre, III, p. 522. 



CARRIER LÉGISLATEUR 293 

spiritualistes. Après avoir donné lecture de son 
adresse, il avait prononcé des paroles éloqnentes 
en faveur de rimmorlalilé de l'âme. Robes- 
pierre lui donna, par quelques paroles élogieuses, 
un témoignage public de son amitié et de sa con- 
liance. Jullien, six mois auparavant, avait (Hé l'un 
des plus chauds adeptes du cuUe de la Raison; 
mais, en tloréal, la Raison avait tort, elle avait 
cessé de plaire. Carrier assistait à la séance. Loin 
de manifester la plus légère rancune contre Robes- 
pierre et contre Jullien, il joignit ses louanges à 
celles du jeune néophyte, en disant : « Ce n'est pas 
d'aujourd'hui que la Société des Jacobins, par un 
sublime enthousiasme, applaudit aux grands prin- 
cipes de morale, puisqu'elle a entendu avec une 
satisfaction indicible la lecture du rapport fait par 
Robespierre au nom du (Comité de Salut public^. » 

Deux jours plus tard, le 28 tloréal (18 mai). Car- 
rier et Jullien se trouvaient encore tous les deux 
à la séance des Jacoljins. Jullien y passa au scru- 
tin épuratoire, et il arriva qii'à cette séance Car- 
rier fut amené à parler de sa mission à Nantes. 

Voici à quelle occasion : 

Les sans-culottes de la Société Vincent-la-Mon- 
tagne, très infatués de leur importance et aimant 
à faire parler d'eux, avaient la manie de croire 
que la Convention n'avait pas, pour leurs vertus 
civiques, l'estime à laquelle ils prétendaient, et. 
pour un peu plus, ils auraient crié qu'on les persé- 
cutait. La vérité est que les meilleurs patriotes de 

■1. Séance des Jacobins du 26 floréal an II (15 mai 1794) [Journal 
de la Montagne des 29 et 30 floréal an 11; paroles de Carrier, 
p. 180). 



294 J.-B. CAiÏRiEft 

Nantes, ceux qui s'étaient groupés autour de Baco 
pour repousser l'armée vendéenne, étaient assez 
mal vus des membres de la Convention auprès 
desquels Merlin de Douai les avait desservis, parce 
qu'il ne leur pardonnait pas d'avoir été, au moment 
du siège, les témoins de sa lâcheté. Ces patrioles 
avaient été pour la plupart, sous prétexte de fédé- 
ralisme, emprisonnés ou envoyés à Paris par Car- 
rier pour y être jugés. Ils n'avaient de commun, 
avec les membres actuels de la Société Vincent-la- 
Montagne, que d'avoir été remplacés par eux 
dans les postes administratifs auxquels les avait 
appelés la coniiance des électeurs. Quoi qu'il on 
soit, les sans-culottes de Vincent-la-Montagne, qui 
avaient, on se le rappelle peut-être, célébré leurs 
mérites dans une adresse signée au moment du 
départ de Carrier, avaient, de nouveau, repris ce 
thème dans un long factum que des citoyens 
avaient été chargés de présenter à la Convention i. 
An moment du dépôt de l'adresse VillerseL Fouché, 
en leur qualité de représentants de la Loire-Infé- 
rieure, avaient prononcé quelques banalités gra- 
cieuses pour ses auteurs. 

L'un des délégués de Nantes venu aux Jacobins 
poury être fête, annonça que la ville de Nantes offrait 
dix-huit cavaliers à la patrie. Carrier, présent, ne 
pouvait se taire. « Nantes, dit-il, était le quartier 
général des brigands, mais je n'ai jamais songé à 
inculper les patriotes. Il y avait aussi beaucoup 
de fédéralistes à Nantes. J'ai dû les éloigner; si 

1. Gr. in-8° de 28 p. Bibliothèque publique de Nantes, n° 50. 577. 
— Guépin, Histoire de Nantes, p. 473-489. — Précis de la con- 
duite patriotique des citoyens de Xantes, p. 117-140. 



CARRIER LÉGISLATEUR â9S 

j'ai poursuivi les négociants avares et les contre- 
révolutionnaires, c'est que je n'ai pu faire autre- 
ment, et j'espère bien que les Nantais (les 132) 
qui ont été envoyés à Paris, ne tarderont pas à 
être jugés de mrme que Baco, qui pourrait bien 
monter sur réchaiaud '. » Legendre se plaignit alors 
qu'on l'eût réinstallé dans ses fonctions de maire, 
ce qui était absolument faux, puis({u'il se trouvait 
en prison à Paris '. Le langage était moins grossier 
que celui qu'il tenait à Nantes; mais la mort des 
modérés continuait d'être l'objet de sa principale 
préoccupation. En parlant si légèrement de la 
condamnation prochaine des Cent trente-deux 
Nantais, il ne se doutait pas que leur comparution 
au Tribunal révolutionnaire serait le point de 
départ du mouvement d'opinion qui l'entraînerait 
lui-même là où il voulait les conduire. 

Le !"■ prairial (20 mai 1794), la Convention lui 
donna une preuve de son estime et de sa confiance 
en l'appelant aux fonctions de secrétaire. Le même 
honneur fut conféré à Francastel, et c'était de 
toute justice, car Francastel avait été, par ses 
cruautés à Angers, l'émule de Carrier à Nantes 3. 

La justice révolutionnaire était une parodie 
sinistre de la justice. Ce qui était le plus choquant 
ce n'était pas la rigueur de peines sans aucun rap- 
port avec l'importance des délits, ni même la par- 
tialité des juges, c'était l'absence complète des 
garanties qui, devant les tribunaux des peuples 

i. Journal de la Montagne, prairial an H, p. 18!J ; Jacobins 
du 28 floréal. 

2. M. Ghassin mentionne aussi à tort Baco comme ayant été mis en 
liberté {La Vendée putride, II, 471). 

3. Réimpresaion du Moniteur, XX, 521. 



296 J.-B. CARKIER 

civilises, permettent à un innocent de se justilier. 
Que la Convention eût usurpé tous les pouvoirs, 
et le pouvoir judiciaire comme les autres, il fallait 
bien qu'on le supportât, puisqu'elle disposait de 
la force publique ; mais elle allait parfois plus 
loin et se permettait des actes interdits au pouvoir 
judiciaire lui-même, tels que la remise en jug^e- 
ment, pour le même fait, d'individus déjà ju{:;és 
par un tribunal. Cet excès de pouvoir scandaleux 
fut commis plusieurs fois, et, notamment, lell prai- 
rial (30 mai), à la demande de Carrier. 

« Je viens, dit-il, appeler votre indignation sur 
trois jugements rendus par le Tribunal du dépar- 
tement du Cantal, lesquels condamnent à la peine 
la plus légère trois conspirateurs décidés, et, aune 
peine plus forte, un des meilleurs patriotes de mon 
département. » Suit lénumération du dispositif de 
ces jugements sur lesquels il fournit de longs 
détails, et il conclut ainsi : « Je demande que les 
trois contre-révolutionnaires, qui ont mérité de 
porter leur tète à la place de la Révolution, soient 
traduits au Tribunal révolutionnaire de Paris ; que 
les quatre jugements soient suspendus ; que les 
pièces de la procédure instruite contre Boutier (le 
patriote) soient apportées au Comité de Société 
générale; que ce Comité, réuni à celui de législa- 
tion, s'occupe d'un moyen de sans-culottiser les 
jurys, qui, jusqu'à présent, composés de citoyens 
actifs, ont innocenté les conspirateurs; enfin que 
le décret soit porté dans le département du Cantal, 
par courrier extraordinaire. » Ces propositions 
furent décrétées aux applaudissements d'une 
Assemblée qui contenait des centaines d'hommes 



CARRIER LÉGISLATEUR 297 

(lo loi. Aussilùtdeux députés obscurs se levèrent, 
et obtinrent des décrets semblables contre des 
acquittés du département de TArdèche'. 

(]e fut Can'ier qui, en sa qualité de secrétaire, 
le 24 prairial (12 juin), donna une seconde lecture 
du terrible décret du 22 de ce mois. Un grand 
nombre de membres avaient demandé cette lecture 
dans le but d'arriver à amender l'article lU qui 
investissait l'accusateur public du droit de les tra- 
duire, sans décret, devant le Tribunal révolution- 
naire. Sur la demande de Couthon, l'Assemblée 
avait voté en bloc ce décret, sans tenir compte 
de quelques objections. « Qu'avait-on besoin 
d'ajourner la justice? » avait dit Robesjderre. A la 
rétlexion, la peur était venue, et les plus menacés 
avaient entraîné les autres à protester contre cet 
article 10 '^. Ils prenaient tous aisément leur parti 
de la privation des garanties, et de la rapidité de 
la procédure, pour les autres catégories d'accusés; 
l'article 10 seul leur tenait au cœur. Merlin de 
Douai, jurisconsulte habile, avait trouvé une for- 
mule destinée à l'annuler; mais ce n'était pas pour 
éprouver une défaite que Robespierre avait, de sa 
main, minuté avec beaucoup d'art et d'habileté 
le texte du décret. 11 lui suffit de se lever et de 
prononcer quelques paroles impérieuses, pour 
que l'Assemblée se soumît, renonçât à l'amende- 
ment et rendît à l'accusateur public et aux Comités 
de Salut })ublic et de Sûreté générale le droit de 
choisir, à son gré, des victimes sur ses bancs. 

Pour cette fois, l'occasion de secouer le joug de 

1. Réimpression du Moniteur, XX, (iOo. 

2. Duvergler, Collection de lois, VII, 233. 



298 J.-B. CARRIER 

celui qui prenait déjà les allures d'un maître 
était manquée. Les conjurés complotèrent dans 
l'ombre, épiant les événements, décidés à proliter 
d'une occasion nouvelle et même à la faire naître 
au besoin, si elle tardait trop à se présenter. C'est 
une dangereuse tactique de menacer, sans les 
frapper, des ennemis déclarés. L'audace manqua à 
Robespierre, et, surpris par une attaque subite, il 
devait succomber peu après. 



CHAPITRE XXI 

LE 9 THERMIDOR. — LES CENT-ÏRENTE-DEUX 



Théorie de la tyrannie applicable à la politique du Comité de 
Salut public. — Terreur croissante à Paris, et décroissante en 
province. — Etiets du décret du 19 floréal an II. — Mission répa- 
ratrice de Bù et Boiirbotte à Nantes. — Carrier et le !) thermi- 
dor. — Jullien de la Drùuie et son fils le petit JuUien. — Carac- 
tère de la Révolution du 9 thermidor. — Rùle important de la 
presse. — Hésitations de la Convention entre la rigueur et la 
clémence, entre la protection et la punition des montagnards 
coupables. — Motions et discours de Carrier aux Jacobins. — 
Publication de la brochure des notables nantais envoyés à 
Paris. — Appel de Billaud-Varennes et de Carrier aux terro- 
ristes. — Energique protestation de Merlin de Thionville 
contre cet appel. — Procès des Nantais. — Carrier appelé en 
témoignage contre eux.. — Sa confrontation avec Phelippes. 
— Effet de ce procès sur l'opinion. — La liberté de la presse 
combattue. 

u II ne laut ni art ni science pour exercer la 
tyrannie; et la politique, qui ne consiste qu'à ré- 
pandre le sang, est fort bornée et de nul raffine- 
ment; elle inspire de tuer ceux dont la vie est un 
obstacle à notre ambition : un homme né cruel 
fait cela sans peine. C'est la manière lapins horrible 
et la plus grossière de s'agrandir. » Ces quelques 
lignes, écrites par La Bruyère, deux siècles avant 
la Révolution, dépeignent à merveille la politique 
pratiquée par le Comité de Salut public. 

Il est des circonstances impérieuses, dans la vie 
des peuples, qui peuvent expliquer, sans le justi- 
fier, l'emploi de la terreur comme moyen de gouver- 
nement. Durant sa période de recrudescence à Paris, 



300 J.-B. CARRIER 

de la lin de prairial à thermidor, où la moyenne du 
nombre des exécutions journalières s'éleva à une 
trentaine, on ne saurait trouver d'autres raisons 
de la terreur que lïntérèt personnel de ceux qui 
détenaient le pouvoir, et qui ne croyaient pas 
avoir d'autre moyen que celui-là de le conserver. 
Les insurrections de Toulon et de Lyon étaient, de- 
puis plusieurs mois, entièrementcomprimées; nulle 
part, à l'intérieur, si ce n'est en Vendée, où Charette 
et Stofllet tenaient encore la campagne avec quelques 
milliers de partisans, on n'aurait pu découvrir le 
moindre symptôme d'opposition; la Convention 
tout entière obéissait servilement au Comité de 
Salut public. L'ennemi était repoussé bien au-delà 
des frontières; c'était l'époque de la mémorable 
campagne de 1794 et de l'éclatante victoire de Fleu- 
rus (8 messidor an II). 

Pourquoi ce paroxysme de terreur sanguinaire à 
Paris, tandis qu'à la même époque la tyrannie per- 
dait de sa rigueur dans le reste de la France? Ro- 
bespierre songeait-il, comme on l'a dit, à se conci- 
lier les provinces avec l'espoir de s'en faire un 
rempart contre le peuple de Paris, le jour où il 
décréterait la clémence? Allait-il, au contraire, 
simplement à l'aventure comme un homme qui voit 
rouge et qui frappe à tort et à travers? Voilà pro- 
bablement ce qu'on ne saura jamais. On sait par- 
faitement, au contraire, que le décret du 19 floréal 
an II, qui avait supprimé les tribunaux et 
commissions établis par les représentants en mis- 
sion', et attribué au seul Tribunal révolutionnaire 

1. Il y en! iiuel([ues exceptions à ce décret, et une Cominissioa, 
qui luuctiounait à Noirnioulier, vint ensuite à Nantes, où elle 



LE 9 THERMIDOR. - LES CENT TRENTE-DEUX 301 

(le Paris la coimaissanco do tous les crimes contre- 
révolutionnaires, avait en partie désarme les Comités 
révolutionnaires qui avaient été, dans les départe- 
ments, les principaux instruments delaTeri-eur. Ils 
n'avaient plus, sous la main, des juges complaisants, 
et l'obligatioii d'envoyer à Paris les accusés, était 
une source de difficultés qui ralentissait et para- 
lysait leur action. C'est ainsi que les victimes de 
la loi de prairial furent, en grande majorité, des 
malheureux qui étaient depuis plus ou moins long- 
temps détenus dans les prisons de Paris. 

A Nantes, les arrestations devenaient plus rares, 
et elles cessèrent à peu près tout à fait à partir du 
24 prairial (12 juin 1794), jour où le représentant 
Bô ordonna l'arrestation des membres du Comité 
révolutionnaire. Coïncidence remarquable: au mo- 
ment même où la Convention, se courbant sous le 
despotisme de Robespierre, renonçait à amender 
sa loi du 22 prairial, il était donné aux habitants 
de Nantes d'entrevoir la tin de leur oppression. 
De nombreux élargissements furent ordonnés par 
une Commission que Bô avait nommée à cet effet, 
et qui ne tarda pas à entrer en fonctions. En même 
temps, des registres étaient ouverts à la Municipa- 
lité, et les citoyens étaient appelés à y consigner 
leurs plaintes contre les exactions et les injustices 
des membres du Comité révolutionnaire et de leurs 
agents. Le fait d'honnêtes citoyens protégés, et de 
coquins emprisonnés par des représentants, tels 
que Bô et Bourbotte, a paru si extraordinaire qu'on 
a essayé de l'expliquer en prétendant que Bô, ami 

prononça quelques condamnations capitales pour faits d'insur- 
rection. 



302 .T. -P.. CARRIER 

et presque compalriote de Carrier, avait, pour lui 
être agréable et servir sa rancune, ordonné l'ar- 
restation des membres du Comité révolutionnaire 
de Nantes. Cette explication me paraît peu vrai- 
semblable. Carrier s'était séparé en bons termes 
du Comité, et les rapports paisibles qu'il avait eus 
à Paris, avec Goullin et Chaux, même après la 
condamnation de Lamberty, n'autorisent pas à 
supposer qu'il eût aussi longtemps différé sa ven- 
geance. Une plus haute influence avait, à n'en pas 
douter, décidé ce coupd'aulorité. Ce n'est pas d'eux- 
mêmes que Bô. qui avait laissé à Reims les plus 
mauvais souvenirs de sa mission, et Bourbotte, qui 
avait signé en Vendée tant d'arrêtés cruels, s'étaient 
subitement transformés de loups en agneaux. Il 
est certain qu'ils avaient reçu l'ordre de faire à 
Nantes le possible pour rassurer les modérés, et 
leur faire espérer l'avènement d'un régime suppor- 
table, en faisant arrêter les membres du Comité 
révolutionnaire. 

Il y avait ainsi plus de six semaines que la ter- 
reur avait cessé à Nantes, quand y arriva la nou- 
velle du coup d'Etat qui avait abattu Robespierre. 
Cet événement n'eut point pour notre ville des 
conséquences sensibles ; il enhardit seulement les 
honnêtes gens, et lit croître leur confiance' dans un 
meilleur avenir. 

Quoiqu'il siégeât à la Montagne, au milieu des 
conjurés les plus décidés du 9 thermidor, il ne 
paraît pas que Carrier ait joué, dans cette affaire, 
un rôle plus actif que celui des membres de la 
Plaine, qui se contentèrent de consacrer le 
succès par leur vote. Bûchez se borne à rapporter 



LE 9 THERMIDOR. LES CENT TRENTE-DEUX 303 

que, « parmi les ennemis de Robespierre, qui 
suivaient la charrette où il était traîné, et qui 
l'accablaient d'injures et d'imprécations. Carrier se 
fit remarquer par le cri continuel et furieux : 
Mort au tyran M » A la séance du 11 thermidor, sa 
rancune contre Jullien se manifesta violemment 
en entendant prononcer son nom. Tallicn ayant 
dit que ceux qui rampaient lâchement devant 
Robespierre, étaient indignes de régir des l'épubli- 
cains, et que, sous un régime de liberté, un jeune 
homme de dix-neuf ans ne serait pas à la tête de 
rinstruction publique. Carrier demanda la parole 
et rappehi qu'à l'occasion des ordres qu'il avait 
donnés à Lebatteux, afin de dissiper un rassemble- 
ment de brigands, ce jeûne homme l'avait dénoncé 
à Robespierre et l'avait fait nu'ttre sur une liste de 
proscription. On réussit à \e faire taire en lui 
criant que ce n'était pas le moment de faire valoir 
des griefs particuliers. 11 fut plus difficile d'impo- 
ser silence à Jullien de la Drôme, iremhlant pour 
le sort de son fils. 

« Je vous demande, dit-il, d'écouter avec bonté 
un malheureux père. Mon fils n'a pas vingt ans à 
la vérité ; mais cela seul n'est pas un crime. 
J'espère, du reste, que vous ne préjugerez rien, 
que vous voudrez l'entendre lui môme. 

Turreau : « Je demande qu'on ne parle que de la 
République. » (0// npplaf/(/iL) 

Jullien de la Drôme : « Vous avez mis fin à la 
tyrannie qui régnait par la terreur. Ce n'est plus 
la terreur qui règne, c'est la justice. Vous ne 

1. Histoire parlementaire de la BévoluHon, XXXIV, 9(ï. 



304 J.-B. CARRIER 

refuserez pas d'ontondro un malheureux père. 
Je déclare que ni moi, ni mon fils, n'avons 
demandé cette place '. » Devant le danger Tamour 
paternel perd le sang-froid, et la preuve en est 
dans les paroles de JuUien de la Drôme. 11 présen- 
tait, comme un petit garçon presque irresponsable, 
unhonime dont Tautorité avait dominé à Bordeaux 
celle des représentants en mission, et qui n'avait 
fait usage de cette autorité que pour activer les 
travaux d'une Commission qui, selon lierriat-Saint- 
Prix, méritent d'être cités même après ceux de 
Fouquier-ïinville'-. 

« La réaction qui suivit lel)thermidor,ditquelque 
part Emile Souvestre, a fait prendre le change aujour- 
d'hui sur la signification de cet événement. On y 
cherche une révolution de principes, lorsque ce ne 
fut en réalité qu'un complotde personnes. On a jugé 
la cause par les suites, qui étaient imprévues pour 
la plupart des thermidoriens. Ce ne fut point, 
comme on semble le croire maintenant, un brusque 
point d'arrêt dans la Terreur, mais un de ces chan- 
gements dont la Convention avait donné tant 
d'exemples. Après le 9 thermidor, en effet, il eût 
été difficile de dire en quoi les vainqueurs diffé- 
raient des vaincus^. » 

L'année suivante, Joseph de Maistre écrivait, 
dans ses Consif/érations sur la France : « L'histoire 
du 9 thermidor n'est pas longue ; quelques scélé- 
rats firent périr quelques scélérats. Sans cette 
brouillerie de famille, les Français gémiraient 

1. Réimpression du Moniteur, XXT, 353. 

2. La justice révolitl ionnaire, Paris, Lévy, 1870, p. 30(). 

3. Mémoires d'un sans-culol le bas-breton. 



LE 9 THERMIDOR. LES CENT TRENTE-DEUX 305 

encore sous le joug du Comité de Salut public. » 
L'égoïsmefuten eiretle seul mobile auquel obéirent 
les auteurs du coup d'Etat; mais le pays ne scruta 
pas l'intention et leur fut reconnaissant du résultat. 
« Dans cette journée le courage naquit de la crainte. 
Les plus près de la mort lirent les avances. Comme 
la Plaine ne se sentait pas encore sous le couteau, 
elle se fit longtemps prier. Elle ne se rendit qu'au 
succès, etlorsqu'ilne fut plus permis d'en doutera » 
L'arrêt de la Terreur fut si peu le résultat de l'en- 
tente des membres de la Convention qu'il vint plu- 
tôt du défaut d'accord des partis. L'Assemblée s'était 
ralliée autour de Tallien pour un moment, pour un 
acte, mais les vainqueurs venaientdepoints trop dif- 
férents pour que, sur l'heure, une politique déter- 
minée pût être adoptée et trouver sa majorité. Pen- 
dant cette sorte d'interrègne, ou, si l'on préfère, 
cette sorte d'anarchie parlementaire, l'opinion qui, 
la veille, languissait dans le découragemeut et la 
soumission la plus morne, se déclara avec une 
puissance et une force inespérées contre les san- 
glants procédés des vaincus. La presse osa parler 
sans attendre qu'on le lui permît, et accéléra le 
mouvement d'indignation si longtemps comprimé. 
Au bout de deux jours, la Convention, étonnée du 
chemin que les esprits avaient fait si rapidement, 
comprenait déjà le danger pour elle de maintenir la 
guillotine comme moyen de gouvernement. Ce 
réveil d'énergie était une force à laquelle elle sen- 
tit qu'il serait imprudent de résister en face. 
Les représentants, qui étaient revenus de leurs 

1. Quinet, la Révolution^ II, 323. 

20 



306 J.-B. CARRIER 

missions les mains couvertes de sang-, quelque 
peu dégrisés par cette subite explosion del'opinion, 
s'etlorçaient néanmoins d'arrêter le courant vers la 
clémence, parce qu'ils ne pouvaient se faire à l'idée 
d'un régime où les honnêtes gens, cessant d'être 
opprimés, reprendraient l'influence, et s'en servi- 
raient contre eux. De là ces oscillations de l'As- 
semblée, hésitant entre les mesures de clémence 
et les mesures de rigueur, les applaudissements 
aux attaques des thermidoriens contre la Montagne, 
et les refus de la majorité de voter leurs proposi- 
tions par crainte de favoriser les progrès des contre- 
révolutionnaires. Si les indulgents l'emportèrent, 
cène fut pas sans tiraillements et sans luttes. 11 
était diflicile de satisfaire la multitude croissante 
des gens qui demandaient des vengeances, et de 
rassurer en même temps une majorité qui avait le 
sentiment de sa solidarité avec les auteurs des 
mesures les plus odieuses. 

Dès le 11 thermidor, le tribunal de Fouquier-Tin- 
ville fut suspendu par un décret, voté au milieu 
des applaudissements. Faculté fut donnée aux juges 
du nouveau tribunal de tenir compte de l'intention 
des accusés. Ce retour à la justice n'empêcha pas 
des Commissions militaires d'envoyer sommaire- 
ment à l'échafaud, à Nantes, en fructidor, une 
douzaine de prévenus d'insurrection ^ et, à Valen- 
ciennes, à la fin de vendémiaire an 111, une cen- 
taine de prêtres et d'émigrés rentrés^. Pour satis- 

1. Les Commissions militaires de NoirmouLier, par A. Lallié 
{Revue du Bas-Poitou, 1896, l" trimestre). Une de ces Commissions 
siégea à Nantes. 

2. Barante, Histoire de la Convention nationale, V, 59, et 
Réimpression du Moniteur, XXII, 351. 



I 



LE 9 THERMIDOR. LES CENT TRENTE-DEUX 307 

faire les modérés, Lebon, dénoncé de toutes parts, 
sans rencontrer cette fois un seul défenseur, 
fut emprisonné. Un rassura les terroristes en 
déclarant calomnieuses les accusations si précises 
de Laurent Lecointre contre les membres des 
anciens Comités'. Le courajj,eux discours de Tal- 
lien (séance du 11 fructidor), développant cette 
idée que la Terreur était une arme de tyrannie, 
semblait avoir ému l'Assemblée, et elle refusa 
néanmoins d'en ordonner l'impression '. 

Le Club des Jacobins était devenu le refuge et 
la citadelle des partisans de la continuation de la 
Terreur. Carrier y pérorait avec ardeur contre la 
réaction, et ce qui prouve qu'à la Convention il 
était à ce moment loin dôtre déconsidéré, c'est 
que, par un décret du 14 fructidor, il fut choisi, 
avec deux de ses collègues, ponr organiser un sys- 
tème de correspondance entre le Comité de Salut 
public et la Convention ■''. 

Dans les mêmes jours, il prit la parole aux Jaco- 
bins, le 11 fructidor (28 août), pour attaquer Tal- 
lien, auquel il reprocha de faire cause commune 
avec Lecointre, et d'intriguer pour exciter un mou- 
vement dans Paris, accusation qui fut refutée par 
Dufourny'^ 

A la suite de l'explosion de la poudrière de Gre- 
nelle, il prétendit, dans un discours à la Conven- 
tion, rattacher cet événement à une conspiration, 



1. Séance du 12 fructidor [Réimpression, XXI, 620).— EocL, XXI, 
616 et 642. 
■l.Eod., XXI, 615. 

3. Duvergier, Collection de lois, Vil, 325. 

4. Jacobins, Réimpression du Moniteur, XXI, 653. 



308 J.-B. CARRIER 

des Chcra/irrs du poignard, mis en liberté, et se 
plaignit qu'on n'eût pas publié la liste des députés 
qui avaient obtenu des élargissements de prison- 
niers. Des applaudissements accueillirent cette 
sortie violente, qui se perdit dans le tumulte, et 
ne rencontra aucun appui, la discussion ayant 
dévié vers un autre sujet'. 

Aux Jacobins, le 15 fructidor (1''' septembre), il 
revint de nouveau sur cette question de mises en 
liberté'. A la Convention, pour la seconde fois, il 
signale comme un danger, la présence à Paris d'un 
grand nombre de jeunes gens, dits muscadins, 
agents du modérantisme, et demande qu'on les en- 
voie aux armées. Sa motion très modiliée eut 
l'honneur d'être convertie en projet de décret, par 
Merlin, et d'être votée par l'Assemblée'^. Sur sa 
demande, le 6 fructidor, Tallien, Fréron et Le- 
cointre furent rayés de la liste des Jacobins^. Cette 
disgrâce n'était pas de nature à porter préjudice 
à la popularité de Tallien. Aux yeux des révolu- 
tionnaires, il restait un des chefs du parti vain- 
queur, ce qui, dans tous les temps, fut le meilleur 
des titres à une nombreuse clientèle, et plus d'un 
royaliste lui aurait probablement passé volontiers 
la robe d'innocence, en souvenir de la chute de 
Robespierre. 

Aux Jacobins encore, oii il était plus à l'aise 
qu'à la Convention, le 21 fructidor (7 septembre), 



1. Réimpres!,ion du Monileur. XXI, 646. 

2. Eod., XXI, 666. 

3. Eod.,X\h 679. 

4. Eod., XXl, 682. 683. Le Journal de la Moiitaç/ne reproduit 
tout le discours de Carrier, numéro du l'J fructidor, p. i048. 



LE 9 THERMIDOR. LES CENT TRENTE-DEUX 309 

nouveau discours de Carrier très violent contre les 
nobles et les prêtres : <( Le temps d'une fausse pitié^ 
d'une indulgence coupable est passé. Il est juste 
que le salut du peuple, qui est la suprême loi 
du patriote, fasse taire cet affreux modéran- 
tisme, qui finirait par nous égorger impitoyable- 
ment, si nous avions la faiblesse de l'écouter 
plus longtemps... Qui ne sait que les prêtres ont 
aussi armé une grande partie de la France contre 
la liberté ? Certes, il n'a pas dépendu de leurs in- 
fâmes manœuvres de faire e\t(»rminer une partie 
de la République par l'autre... J'appuie la propo- 
sition de Dubem en faveur de leur prompte dépor- 
tation^..» Il s'agissait des prêtres assermentés et 
notoirement républicains, puisque aucun adoucis- 
sement n'avait été apporté à la situation des réfrac- 
taires, qui conlinuaient d'être passibles de lapeine 
de mort, comme émigrés rentrés, s'ils étaient trou- 
vés sur le territoire français. 

Entre les terroristes réfugiés aux Jacobins, et la 
Convention entraînée à la réaction par l'opinion, 
en dépit (ju'elle en eût, une lutte ne pouvait man- 
quer de s'engager, et la cbose arriva. 

Suivantune tactique, qui leur avaittoujours réussi 
depuis le commencement de la Révolution, les Ja- 
cobins de Paris continuaient de faire aflluer à la 
Convention, les adresses des Sociétés affiliées de la 
province dans \o but d'exercer une pression sur l'As- 
semblée. Mais les temps étaientchangés. Aussi long- 
temps que ces adresses avaient eu pour objet de 
pousser les Assemblées dans une voie où elles étaient 

1. Journal de la Montagne, fructidor an H, p. 10 SO, 109G, 1104 
et H2!J. 



310 J.-B. CARRIER 

disposées à marcher, elles avaient encouragé cette 
manœuvre, en y cédant le plus souvent, quoi- 
qu'elles ne fussent pas dupes de cette prétendue 
opinion publique fabriquée sur commande. Depuis 
que la Convention avait aperçu dans quel sens se 
prononçait la majorité de la nation, le jeu avait 
cessé de lui plaire, et elle trouvait mauvais que 
les Jacobins, se targuant d'une puissance incon- 
testée jusque-là, l'étourdissent d'adresses dans les- 
quelles les sans-culottes se plaignaient amèrement 
d'être persécutés par les modérés. 

Les procès-verbaux des séances de la Société 
mère, publiés par le Journal de la Montagne, son 
organe attitré, enregistrent, presque chaque jour, 
quelque violente diatribe de Carrier sur les dan- 
gers terribles et inquiétants pour la Révolution, 
d'une politique indulgente aux entreprises de Taris- 
tocratie. L'événement a montré qu'il choisissait 
mal son moment pour attirer l'attention sur lui. 
Un plus fm et plus habile se serait tu en présence du 
succès qu'obtenait, auprès de tous les curieux de 
politique, une petite brochure, publiée dans les pre- 
miers jours de fructidor et datée d'une prison de 
Paris, oii quelques Nantais seulement — car tous 
n'avaient pu signer — exposaient les souffrances 
qu'ils avaient endurées depuis que, par ordre de 
Carrier, ils avaient été emmenés de Nantes à 
Paris. Ils n'accusaient personne nominativement, 
mais leur plainte était navrante, et l'opinion lui 
avait fait écho. En elle-même cette brochure était 
Lien peu de chose. Carrier peut-être n'y prit pas 
garde, elle n'en était pas moins pour lui le point 
noir précurseur de l'orage. 



LE 9 THERMIDOR, LES CENT TRENTE-DEUX Mi 

Plusieurs fois déjà il a été parlé de ces uotablos 
Nantais. Partis au nombre décent trente-deux, et 
réduits, par les misères de la route et de l'empri- 
sonnement, à celui de quatre-vingt-quatorze, ils 
avaient eu, par l'eflet de circonstances inexpli- 
cables, la chance d'échapper jusqu'au 9 thermidor 
aux réquisitoires de Fouquier-Tinville^ Le bruit 
fait autour de leur brochure avait attiré l'atten- 
tion sur eux, et on s'était enfin occupi' de les ju- 
ger. Le 22 fructidor (8 septembre 1794), ils étaient 
venus s'asseoir sur les gradins du Tribunal révo- 
lutionnaire, composé de nouveaux juges et de 
nouveaux jurés. 

Cependant Carrier faisait rage aux Jacobins, 
et, d'accord avec Billaud-Vareiines, y faisait si- 
gner un appel énergique destiné à réveiller de 
leur engourdissement les anciens terroristes. A la 
lecture de cette adresse, le 24 fructidor (io sep- 
tembre 1794), Merlin de Thionville ne put se con- 
tenir, et, en quelques phrases brèves faites à sou- 
hait pour provoquer une réponse irréfléchie, il mit 
l'Assemblée en demeure de déclarer si, oui ou 
non, (^lle voulait la Terreur. « 1! est temps, dit-il, 
que la Convention aborde franchement cette im- 
portante question : Existe-t-il des continuateurs 
de Robespierre? Le peuple veut que le règne des 
assassins finisse. (Tous les membres se lèvent 
spontanément en s'écriant : oui! oui!) Il parla 
ensuite de « cette Société trop fameuse qui, après 
avoir aidé à renverser le trône, voudrait ren- 

1. Les Cent Irente-deux Na7if(iis,par A. Lallié.fir. in-8°, Angers, 
Germain et Grassin, 1894, et les Cent Irente-deux Nantais, par 
Kerviler, Vannes, Lafolye, 189i. 



312 J.-B. CARRIER 

verser la Convention parce quil n'y avait plus 
de trône ; d'une Société dont les dominateurs 
voudraient rétablir un système de terreur qui 
a trop longtemps régné dans cette enceinte. Cette 
Société contient des hommes qui voudraient 
mettre la Convention sous les poignards. » Il 
se plaignit aussi de l'arrestation de Real, « cou- 
pable de s'être déclaré le défenseur oflicieux des 
Nantais envoyés à Paris par le Comité révolu- 
tionnaire (mouvement d'indignation)... Ces infor- 
tunés Nantais, au nombre de cent et plus, arri- 
vaient à Paris pour être jugés par le Tribunal 
révolutionnaire. Ce même Comité avait ordonné 
que la force armée, chargée de leur conduite, 
fusillât ces malheureux en route (mouvement 
d'horreur)... On ne veut plus de l'armée de Robes- 
pierre, des égorgeurs. Eh bien! Je vous déclare 
que je me percerais le sein à cette tribune si je 
croyais un moment que ce système pût reprendre 
quelque faveur. » L'Assemblée se lève de nouveau 
en criant : « non ! non ! ^ ». 

En révélant Tarreslation de Real, qui semblait 
ne pouvoir profiter qu'à Carriei", et en rapprochant 
de ce fait le souvenir d'ordres cruels donnés à 
Nantes, pendant sa mission, Merlin de Thionville 
l'accusait sans le nommer, et pi'é venait en même 
temps la Convention qu'il avait, dans les grands 
Comités, des amis capables de le servir. C'était la 
première fois qu'une parole autorisée incriminait 
publiquement Carrier qui, d'ailleurs, ne fit pas mine 
de s'en apercevoir. 

1. Journal de la Montagne, numéro du 28 fructidor an II, 
p. 1119-1122. — Réimpression du Moniteur, XXI, 725. 



I 



LE 9 THERMIDOR. LES CENT TRENTE-DEUX 313 

Ouolqiies propos de Real, mal interprétés, avaient 
probablement donné lieu de redouter son hostilité 
contre Carrier, car nous le verrons, à la fin de son 
procès, lui prodiguer autant de sympathie et d'in- 
dulgence qu'il pourra le faire sans nuire aux inté- 
rêts de son client et ami, Goullin. 

Les débats du procès des quatre-vingt-quatorze 
firent plus que les paroles de Merlin. Ils attirèrent 
sur Carrier et sur sa mission en Vendée l'attention du 
public. Les seuls témoins appelés à déposer contre 
eux avaient été les membres du Comité révolu- 
tionnaire de Nantes, qui les avaient proscrits, et 
qui avaient obtenu, pour cette proscription, la si- 
gnature de Carrier. Ils avaient essayé de préciser 
certaines charges, en accusant les uns de fédéra- 
tisme et les autres de royalisme; mais ceux-ci 
avaient répondu à leurs accusateurs en leur repro- 
chant des ordres cruels, des exactions, et des abus 
d'autorité de toutes sortes. Carrier, dont le nom 
figurait au bas de l'ordre qui les avait l'ait conduire 
à Paris, ne pouvait se dispenser de comparaître 
comme témoin dans ce procès. 

Fort embarrassé de justifier, par des motifs plau- 
sibles, le renvoi des accusés devant le Tribunal ré- 
volutionnaire, il chercha plutôt à atténuer, dans sa 
déposition, la portée de cette mesure et sa respon- 
sabilité dans l'affaire. « J'ai, dit-il, pris peu de part à 
la police de Nantes. Je n'y ai été présent que pas- 
sagèrement. Tautôt à Rennes, ensuite à l'armée de 
l'Ouest, j'étais principalement chargé de surveiller 
et de pourvoir à l'approvisionnement de nos 

1. Voir le procès [Réimvresfiion du Monileur, XXIl, 45 et 
suiv.). 



314 J.-B. CARRIER 

troupes, et jai alimenté, pendant six mois, deux 
cent mille hommes pour la marine, sans qu'il en 
coûtât rien à la République... Je ne connais que 

peu ou point les accusés Peu de temps après 

mon arrivée, il fut question de renouveler les au- 
torités constituées. Je voulus réorganiser le Comité 
révolutionnaire et changer les membres; mais la 
Société populaire s'y opposa fortement en obser- 
vant que ce Comité n'était composé que de pa- 
triotes, qu'il était investi de la confiance des amis 
de la liberté, qu'il serait difficile de trouver des 
remplaçants dont le civisme fût aussi bien établi... 
H se lit beaucoup d'arrestations, mais elles me sont 

absolument étrangères Le Comité me parla de 

traduire les accusés au Tribunal révolutionnaire. Je 
dis qu'il fallait s'assurer si tous étaient coupables... 
Le Comité était mon llambeau, ma boussole ; je ne 
connaissais les patriotes et les contre-révolution- 
naires que d'après ses rapports. >> 

H assui'a ensuite qu'il avait autorisé les femmes 
des accusés à les suivre pendant leur voyage, et 
qu'ils lui devaient de n'avoir pas été traduits plus tôt 
devant le Tribunal révolutionnaire, parce qu'il 
avait espéré qu'il viendrait un temps où ils se- 
raient jugés plus équitablement. 

Sauf ce qu'il avait dit de l'inlluence exercée sur 
lui par le Comité révolutionnaire, chacune de ses 
paroles était un mensonge. Il avait résidé à Nantes 
presque sans interruption pendant plus de trois 
mois; il n'avait pas alimenté deux cent mille 
hommes; les femmes des accusés les avaient 
rejoints à Paris en dépit de tous les ordres donnés 
pour les empêcher de quitter Nantes, et le retard 



LE 9 THERMIDOR. LES CENT TRENTE-DEOX 315 

de la comparution n'était aucunement son fait. 

Très satisfait d'avoir étalé son mérite et vanté 
ses services, et en veine de bienveillance, il cita 
les noms d'un certain nombre d'accusés qui, avant 
de s'égarer dans le fédéralisme, n'avaient jamais, 
dit-il, dévié des principes révolutionnaires. « Phe- 
lippes-TronjoUy, ajouta-t-il, n'est pas du nombre. » 
A ces mots Phelippes se leva. « 11 faut, dit-il, que je 
sois bien changé, puisque le représentant Carrier 
ne me reconnaît plus ; je le prie de déclarer ce 
qu'il sait sur mon compte. » Carrier : « Je ne te 
croyais pas ici, je vais dire ce que je sais à ton 
égard. » 

Carrier avait contre Phelippes des griefs nom- 
breux, et c'était une maladresse de sa part de le 
laisser voir. Le grief le plus grave était l'envoi 
tout récent, à la Convention, d'un mémoire im- 
primé dans lequel l'ancien président du Tribunal 
révotionnaire de Nantes exposait, avec documents 
à l'appui , la série complète des excès, des exactions, 
et des crimes du Comité révolutionnaire, tolérés 
par le témoin durant son séjour à Nantes. Si ce n'est 
pour l'exécution sans jugement des cinquante et un 
prisonniers, à la lin de frimaire an 11, dont Phe- 
lippes rapportait tous les détails, le représen- 
tant n'était pas, dans ce mémoire, pi-is à parti 
directement, mais il n'en était pas pour cela 
moins atteint. 

La parole donnée à Phelippes, pour répondre à 
quelques légères accusations formulées par Carrier, 
l'ancien président en profita pour lui poser une 
série de questions sur les actes les plus criminels 
de sa mission à Nantes. Autant de questions de 



316 J.-B. CARRIER 

Phelippes, autant de dénégations pures et simples 
de Carrier, qu'il résuma en disant: « Je n'ai connu 
ni les noyades, ni les fusillades, et si j'eusse eu la 
moindre notion de ces horreurs, de ces actes de bar- 
barie, ils n'eussent pas été mis à exécution. » La 
suite des débats, durant lesquels les témoins s'ac- 
cusèrent réciproquement, ne laissait encore entre- 
voir qu'un coin du tableau des horreurs commises 
à. Nantes; mais ce qu'on envoyait était abominable. 
Les quatre-vingt-quatorze furent acquittés, et 
Phelippes fut loué chaudement par son avocat, 
Tronçon-Ducoudray, pour avoir, étant accusateur 
public, provoqué l'arrestation à Nantes de cette 
bande de scélérats. 

Tout sans doute n'était pas nouveau dans ces 
révélations. Beaucoup de ces faits atroces avaient 
été mentionnés comme simples faits divers dans les 
journaux du temps ; mais, publiés en pleine 
Terreur, à un moment oii on avait assez de poiser 
à soi-même, sans s'occuper des autres, on les 
avait en partie oubliés. Reproduits avec des com- 
mentaires passionnés, ils étaient l'objet de tous 
les enti'etiens, et excitaient une indignation 
générale. 

Le jour même de sa déposition. Carrier osa néan- 
moins prendre la parole aux Jacobins, pour se 
plaindre des « pamphlets dégoûtants » qui faisaient 
le procès à la Révolution du 31 mai, et à toutes les 
époques qui avaient affermi la République. Rappe- 
lant les services des représentants Montagnards : 
*( On veut, dit-il, leur demander compte de la mort 
des ennemis delà liberté, mais les patriotes sauront 
bien faire rendre compte à leurs accusateurs du 



LE 9 THERMIDOR. LES CENT TRENTE-DEUX 31" 

sang' de plus de cinq cent mille patriotes versé par 
l'aristocratie'. » 

V Orateur diipeuple^ le journal de Fréron, répon- 
dit : « A la séance du 25 fructidor, Méaulle a fait 
à la Convention la proposition, appuyée par Collot 
d'Herbois, de suspendre l'exécution des jugements 
du Tribunal révolutionnaire, concernant les per- 
sonnes incarcérées depuis le 9 thermidor. Quelles 
sont ces personnes? Fouquier-Tinville, Lebon, 
David, Héron, le Comité révolutionnaire de Nantes, 
c'est-à-dire la Compagnie des noyeurs organisée par 
Carrier, en un mot, tous les espions, tous les scélé- 
rats. Voilà les gens dont on veut suspendre le juge- 
ment. Autant vaudrait dire que l'on veut sauver 
Fouqiiier, Lebon, Carrier. «Tu as beau faire. 
Carrier, les clameurs du peuple t'appellent au tri- 
bunal, et un nuage de sang, s'élevantdu fond de la 
Loire, va crever sur ta tête. Déjà les quatre-vingt- 
quatorze Nantais sont acquittés, et ton Comité 
d'assassins mis en jugement'. » Le nuage était 
formé, mais il n'était pas encore sur le point de 
crever; près de deux mois devaient s'écouler avant 
la condamnation de Carrier, 

(' Les continuateurs de Robespierre, — lisait-on 
dans le Messager du Soir, — les chevaliers de l'ordre 
de la guillotine, les amateurs de noyades, lesfou- 
droyeurs à la Lyonnaise, s'agitent singulièrement 
dans les sections. L'affaire des Nantais leur a porté 
un coup terrible dans l'opinion; cependant ils 
veulent se recréditer, se donner le mot d'ordre, 

1. Journal delà Munlar/ne, p. 1129. 

2. LOraleiir du peuple, 29 fructidor an H (lo septembre 1194), 
p. 21. 



318 J.-B. CARRIER 

s'entendre à l'amiable sur des mesures secrètes, et 
essayer, en dernière analyse, de nous rendre le 
doux régime des charretées à la Fouquier^ » 

Quelques jours plus tard, paraissaitvm pamphlet 
intitulé : lea Noyades ou Carrier au Tribunal révolu- 
tionnaire, qui, au dire de tous les journaux, faisait 
la plus grande sensation. 

De pareils articles, dont le i)ublic se montrait 
très friand, exaspéraient les Jacobins. Aussi ne 
faut-il pas s'étonner de leur insistance à demander 
la suppression de la liberté de la presse. Fayau, 
Levasseur, Vadier, Léonard Bourdon, étaient les 
plus ardents meneurs de cette campagne liberticide-, 
pour employer un mot du langage révolutionnaire, 
sans le détourner, cette fois, de son véritable sens. 

1. Numéro de la 2" sans-culoUide (18 septembre), cité par 
M. Aulard, Réaction llier)nidorienne, p. 104. 

2. Journal de la Mon/affne,3' sans-culottide de Tan II et l'"' ven- 
démiaire au III, pp. 115'J, 1161, 11'.I9. 



CHAPITRE XXll 

CARUlEIl A L'ORDRE UU JOUR 



Hommage rendu à la ville de Nantes par la Convention. — Fête 
en riionneur de Marat. — Sa prodigieuse popularité. ^ — Sortie 
violente de Legendre contre Carrier à la tribune de la Conven- 
tion. — Dénonciation de Lofflcial concernant les généraux em- 
ployés en Vendée. — Dénégations de Carrier d'avoir jamais 
ordonné aucune noyade. — Arrestation des généraux Huclié 
et Turreau, ordonnée à la suite d'un discours de Laignelot. — 
Renvoi devant le Tribunal révolutionnaire des membres du Co- 
mité révolutionnaire de Nantes. — Caractère et physionomie 
de leur procès. — Manifestation de l'opinion pour le renvoi de 
Carrier devant les juges du Comité de Nantes. — Le jugement 
de Barère et autres terroristes, réclamé par Fréron au même 
titre que celui de Carrier. — Carrier « à l'ordre du jour de toute 
la République». — Déposition de Guillaume Laënnec. — Hési- 
tation égoïste des membres de la Convention à sacrifier Carrier. 
— imijressions de Laënnec sur plusieurs des accusés. — La mise 
en accusation de Carrier demandée par Rati'ron. — Procédure 
tutélaire établie au profit des représentants dont l'accusation 
pourrait être demandée. — Application de cette procédure à 
Carrier, et déclaration des Comités qu'il y a lieu d'examiner 
les dénonciations dirigées contre lui. — Tirage au sort des 
noms des membres appelés à former la Commission des Vingt 
et Un. 

Dans les derniers jours de fructidor an TI, et les 
premiers de vendémiaire an 111, la Convention 
s'occupa du relèvement du commerce et de l'indus- 
trie, que le régime de la Terreur avait complètement 
détruits. Guyomard, passant en revue les grandes 
villes de France, s'exprima ainsi sur la situation 
de notre ville : « Tout retentit ici des malheurs qui 
ont affligé la commune de Nantes. Que pouvait le 



320 J.-B. CARRIER 

commerce au milieu de tant de calamités et de 
persécutions? Cette citadelle de l'Ouest a soutenu 
un siège de plus de quinze mois ; elle a combattu 
les rebelles et les brigands; elle a conservé à la 
République une place importante et la navigation 
de la Loire; sa fidélité, ses malheurs, appellent 
des encouragements ; si les infortunés Nantais se 
réunissent, Nantes redeviendra le plus grand ma- 
gasin de l'Europe, et assurera la circulation des 
matières et des denrées dans l'intérieur^. » A la 
suite de ce discours, quelques dispositions favo- 
rables au commerce et à la liberté individuelle 
furent décrétées. 

Entre temps avait eu lieu la fête solennelle en 
l'honneur de Marat, dont la popularité dépassait 
tout ce qu'on peut imaginer. Partout on voyait son 
buste et son image. Ce qui étonne, ce n'est pas 
qu'en ce temps d'alfolement général on ait rendu 
à son cœur des hommages qui étaient la parodie, 
sacrilègement voulue, du culte rendu au Sacré Cœur 
de Jésus-Christ-', ce n'est pas que Fouché ait dit 
hautement: « lln'yaqu'un sentiment sur lui, nous 
vouions tous honorer la cendre de Marat ' », c'est 
qu'un des avocats des Nantais n'ait rien trouvé de 
plus tlatteur que de les comparer à Marat en disant : 
« Comme lui, vous êtes entrés accusés dans cette 
salle, et, comme lui, vous en sortirez acquittés. » En 
faisant déposer au Panthéon les restes de Marat, les 
membres de la Convention n'avaient qu'un but : 



1. Réimpression du Moniteur, XXII, 22 et 82. 

2. Voir Edmond Wivé, Journal d'un bourgeois de Paris,ch. lu. Cœur 
de Marat. Paris, Perrin. 

3. licinipression du Moniteur, XXI, T72 et 718. 



CARRIER A L ORDRE DU JOUR 321 

exploiter à leur profit cette prodigieuse popularité. 
Ils ne se piquaient guère de logique; car, tandis 
qu'ils exaltaient la mémoire de Marat, ils ne 
laissaient pas d'attaquer ses plus fervents admi- 
rateurs. Le 2 vendémiaire an 111 (23 septembre 1794), 
Legendre, irrité des criailleries des Jacobins contre 
la liberté de la presse, lit contre eux une sortie 
virulente dans laquelle il visa directement Carrier : 
« Il est temps, dit-il, que la République ouvre les 
yeux sur les liommes qui voudraient mener la 
Convention, comme ils mènent une Société respec- 
table, qui n'a perdu son lustre que parce qu'ils en 
sont les meneurs... Savez-vous les infâmes lieu- 
tenants dont ils se servent? Ce sont ces hommes 
qui ont rendu l'Océan témoin de leurs crimes, 
qui ont rougi la mer par le reflux ensanglanté de 
la Loire. Le navigateur, qui recevait le baptême, 
en passant sous le tropique, ne voudra plus mar- 
quer cette époque de son voyage dans la crainte 
d'être inondé de sang... Citoyens, rappelez-vous 
que Necker et Lafayette craignaient la liberté de 
la presse ; ce dernier proscrivit, Marat, qui en était 
l'apôtre... L'honnête homme ne craint pas la liberté 
de la presse... On ne peut pas attaquer la liberté 
qui est consacrée par la Déclaration des droits de 
l'homme, mais on attaque les individus qui en 
usent et qui la défendent'... » 

Peu de jours après, le 8 vendémiaire (29 sep- 
tembre), une demande de secours en faveur du 
général Tancq, qui avait été, dans le temps, des- 
titué et remplacé par Rossignol, fournit à quelques 

1. Réimpression du Munileiir, XXII, oiS. 

•21 



322 J.-B. CARRIER 

députés l'occasion de rappeler Tindigne conduite, 
tenue en Vendée, par certains généraux républi- 
cains, et l'un d'eux en protita pour prendre à parti 
Carrier nominativement. « On n'a conservé dans 
la Vendée, dit Lollicial, que les généraux qui ont 
commis le plus de scélératesses... Il est temps de 
dire la vérité, la guerre de la Vendée n'a été ral- 
lumée que par les horreurs qu'on a commises en 
ce pays... 11 est bon que vous sachiez qu'un re- 
présentant du peuple, après avoir promis une 
amnistie aux habitants de ce pays, s'ils déposaient 
leurs armes, les a fait fusiller lorsqu'ils ont été 
désarmés. » Il est, de plus, à sa connaissance, 
ajouta-t-il, que Carrier a fait fusiller une femme 
et ses deux enfants en bas âge. « Examinez la con- 
duite de tous ceux qui ont dirigé cette guerre, et 
vous verrez que la plupart sont coupables. » 

Carrier monta à la tribune, et protesta avec force 
contre les calomnies répandues sur son compte 
par de vils pamphlétaires. 11 se dit prêt à porter sa 
tête sur l'échafaud, si ces faits étaient prouvés. 
Une voix : « L'on en prouvera bien d'autres. » « Il a, 
assurait-il, protégé au contraire ceux qui venaient 
se rendre. Quant aux brigands qui ont péri dans 
la Loire, la chose arriva lorsqu'ils voulurent 
passer ce lleuve. 11 a non seulement interdit de 
traduire les enfants en jugement, mais il a permis 
aux bons citoyens de les recueillir. « Ce dernier fait 
était vrai, et même l'arrêté qu'il avait pris, en 
faveur de la remise de ces enfants à de bons 
citoyens, l'avait été contrairement au désir du 
Comité révolutionnaire; mais il oubliait qu'il avait 
lui-même, à son retour de Nantes, proclamé à la 



CARRIER A L ORDRE DU JOUR 323 

tribune la nécessité d'exterminer les enfants de 
la Vendée, aussi dangereux que les hommes. 11 
termina en disant qu'il faisait imprimer un mé- 
moire qui détruirait toutes ces imputations calom- 
nieuses i. 

Merlin de Thionville intervint, et, sans accuser 
Carrier, il confirma le fait de communes entières 
massacrées après leur soumission. 

Lofficial reprit la parole pour dénoncer Turreau 
et Huche, et rappela le mauvais accueil que les 
membres duComité de Salutpublicavaientfait, dans 
le temps, à ses dénonciations contre ces généraux. 

D'après Laignelot, qui parla ensuite, (larnot 
aurait été opposé à ces excès, et le Comité de Salut 
public aurait suivi surtout le sentiment de Hentz 
et de Francastel, qui ne voyaient d'autres moyens 
que l'incendie et la dévastation pour terminer 
sûrement la guerre de la Vendée. Carnot se garda 
bien de contredire Laignelot. Il se borna à rappe- 
ler que Kobespierre avait été, au Comité de Salut 
public, le défenseur et le protecteur de Huche. 
Le résultat de cette discussion fut l'ordre d'arrêter 
Huche et Turreau. Carrier avait fait remarquer, 
avec raison, que les faits reprochés à ces généraux 
étaient postérieurs à sa mission en Vendée. 

Bien que chacune de ces révélations fût autant 
de coups droits qui l'atteignaient en pleine poitrine, 
Carrier, en apercevant assis autour de lui tant de 
collègues dont les missions étaient reprochables, 
pouvait parfaitement espérer réussir, sinon à se 
justifier, tout au moins à sauver sa tête. 11 comp- 

1. Réitnpression du Munileur, XXIi, 113 et 114. Voir aussi 
Journal de la Montagne du 10 vendémiaire an 111, p. 1258 et suiv. 



324 J.-B. CARRIER 

tait sans lopinion, que la presse excitait sans 
cesse contre lui, et que tinit par soulever tout à 
fait le procès des membres du (Comité révolution- 
naire de Nantes. 

Les accusations si nettes et si graves, portées 
contre ces complices de sa tyrannie, par les Nantais 
acquittés le 28 fructidor, ne permettaient pas de 
surseoir au jugement. Le 25 vendémiaire an II 
(17 octobre 1794), Goullin, Chaux, Grandmaison, 
Bachelier, PeiTochaud. Maingiiet, Lévêque, Louis 
Naux, Bollogniel, uiembres du Comité, Gallon, 
Durassier. Joly, Pinart, commissaires de ce même 
Comité, étaient appelés à comparaître devant le 
Tribunal révolutionnaire présidé par Dobsent. 

La façon dont la procédure fut entamée témoi- 
gnait des mauvaises dispositions des maîtres du 
jour à leur égard. L'acte daccusation, qui fut afti- 
ché à Paris, était rédigé dans un style violent et 
emphatique'. Le public, mis en éveil par le pro- 
cès des quatre-vingt-quatorze Nantais, attendait 
avec impatience les débats de celui-ci. Tous les 
journaux avaient chargé des rédacteurs de recueillir 
les dépositions. De là les différences que Ton ren- 
contre dans les comptes rendus, dont les uns 
écourtent certaines dépositions que d'autres don- 
nent avec de plus longs développements. Celui du 
Bulletin du Tribunal révolutionnaire est le plus 
communément cite; mais les autres peuvent être 
utilement consultés, notamment celui du Journal 

\. M. Wallon le donne en partie (Tribunal réuolntionnaire de 
Paris, V, 364); M. Campardon (11, 32) (le Bullelin du Tribunal 
révolulionnaire, Yl, n° -Jo), et presque tous les journaux du 
temps, le donnent en entier. 



CARRIER A L ORDRE Dr JOUR 325 

des Lois de Galetti, où l(»s noms propres sont or- 
thogra phiés avec plus d'exactitude et les faits rap- 
portés avec plus de précision que partout ailleurs. 
Les rapportsde Villenave avec ce journal donnent 
lieu de penser qu'il a dû corriger quelquefois les 
épreuves de ces comptes rendus, si môme il n'a 
pas contribué à leur rédaction. 

Je crois inutile de reproduire ici l'analyse sui- 
vie de ces débats. Ce travail a déjà été fait par 
Bûchez, par MM. Compardon, par M. Wallon, et, 
tout récemment, par M. le comte Fleury dans son 
excellent livre Carrier à Nantes. Ces débats d'ail- 
leurs sont quelquefois confus; aucune instruc- 
tion judiciaire ne les avait précédés, elles témoins 
(au nombre de près de trois cents), comparaissaient 
au hasard, les uns après les autres, chacun disant 
ce qu'il se rappelait sur les événements qu'il avait 
vus, sur les propos qu'il avait entendus. Sauf 
quelques témoins appelés d'office plus tard, 
pour élucider certains points obscurs, la plupart 
de ceux qui avaient été convoqués (''talent des 
habitants qui s'étaient olferts eux-mêmes en 
quelque sorte, en venant consigner leurs griefs 
contre le Comité révolutionnaire dans les registres 
ouverts à cet effet, à la Municipalité de Nantes, 
par Bô et Bourbotte. 

Pour les méfaits du Comité, on peut dire que 
les sources abondent dans les diverses archives, 
et les débats de leur procès n'y ajoutent qu'assez 
peu de chose. H en est autrement des excès de 
Carrier. Sa qualité de représentant du peuple l'avait 
préservé de toute accusation avant celles que Phe- 
lippes eut la bardiesse de produire à Paris, dans 



326 J.-B. CARRIER 

ses mémoires datés de fructidor an II, et aux au- 
diences du procès des Nantais. Parmi les innom- 
brables pièces contemporaines de la mission de 
Carrier, que j'ai compulsées aux archives de Nantes, 
il ne s'en trouve pas une seule, contemporaine du 
fait, qui soit de nature à l'incriminer sérieusement 
pour ses noyades et ses fusillades. Les plus hardis 
osaient bien s'en prendre à ses agents, à ses com- 
plices, mais à lui, jamais. La principale source de 
renseignements sur les excès de Carrier est donc 
le compte rendu de son procès, et, je dirais 
l'unique, si, à ce document, ne s'en étaient joints 
beaucoup d'autres, rédigés après coup, qui appa- 
rurent à partir du moment où il sembla qu'on 
pouvait l'attaquer sans danger. On comprendra que 
le compte rendu du procès ne serait qu'une répé- 
tition de témoignages déjà insérés dans la trame 
de mon récit à la date des événements qu'ils ré- 
vèlent. 

Le procès du Comité révolutionnaire était à peine 
commencé que déjà l'opinion se prononçait pour 
le renvoi de Carrier devant les mêmes juges, et 
Carrier n'était pas le seul dont la tète fût en jeu. 
«Barère, disait Fréron dans rOralriir du peuple du 
26 vendémiaire an III, vil saltimbanque, toi qui 
disais dernièrement: « Nous livrerons Carrier parce 
que l'opinion publique le réclame, » penses-tu 
qu'ellene te réclame pas aussi? Quoi CoUot, Billaud, 
Barère, vous enverriez Carrier à la mort! Et qu'a- 
t-il fait de plus que vous? Vos mains sont-elles moins 
sanglantes que les siennes ? Ne meurt-on pas sous 
le fer de la guillotine comme dans les eaux de la 
Loire? S'élève-t-il du sein de la mort moins de 



CARRIER A L ORDRE DU JOUR 32'7 

voix pour VOUS dénoncer que pour raccuser? 
Comptez-vous, parmi vos accusateurs, moins de 
veuves, moins d'orphelins que lui? 11 inventa, il 
est vrai, les bateaux à soupape, mais n'aviez-vous 
pas imaginé les conspirations des prisons? De quel 
droit le proclamez-vous le coupable par excellence ? 
Sans doute le bras de la justice va le frapper, mais 
en conclurez- vous que vous resterez impunis? Doit- 
il être votre bouc émissaire? Est-il chargé de la 
solidarité de vos crimes? Mais je conçois mieux 
l'esprit qui vous anime tous; il n'est pas un de vous 
qui ne consentît à perdre tous les autres pour se 
sauver lui-même.» 

Le Journal des; Lois, du 28 vendémiaire, recom- 
mandait fort une brochure intitulée Lettre du 
sensible Carrier an bienfaisant Collot d'Herbois^ 
avec cette épigraphe : « Le jour n'est pas plus 
pur que le fond de mon cœur. Se trouve à Nantes 
sur les bords de la Loire. » Il ajoutait : « Le pauvre 
Carrier est absolument à l'ordre du jour dans 
toute la République. Il n'est pas une brochure, un 
pamphlet où il ne soit question de lui. Tous les 
jours les colporteurs vocifèrent son nom dans les 
rues. L'Europe retentit de ses terribles exploits. 
Combien sa gloire doit lui peser ; sa célébrité le 
tue. Il est sombre, morne, pensif, hagard, pâle, 
défiguré; ses yeux sont fixes, sa bouche béante, 
ses muscles contractés. Ses glorieux amis lui con- 
seillent de se brûler la cervelle. Ils seraient bien 
aises d'être débarrassés d'un homme qu'ils n'osent 
plus défendre, et qu'ils craignent de livrer. » 

Dès les premières audiences du procès des 
membres du Comité révolutionnaire de Nantes, 



328 



J.-B. CAIîRIER 



les révélations, faites au cours de celui des quatre- 
vingt-quatorze, avaient été confirmées et aggravées. 
Un ancien membre du Conseil de la Commune de 
Nantes, qui suivait les débats comme témoin et 
comme curieux, et qui notait ses impressions, le 
D' Laënnec', écrivait le 27 vendémiaire an 111 
(18 octobre 1794) : « Appelé le premier à déposer, 
mon interrogatoire a duré trois heures, devant 
une foule immense de spectateurs. J'ai dénoué le 
premier anneau de cette longue chaîne de malheurs 
et de crimes dont notre ville a été le théâtre. 
Jamais on ne vit étonnement semblable à celui 
des juges, des jurés et des auditeurs. L'impression 
de mon discours a été si profonde qu'il faisait, 
hier soir, Tobjet de toutes les conversations. Les 
accusés n'ont pas essayé d'infirmer un seul mot 
de mon témoignage, et ils ont même fait l'éloge 
de ma probité et de mon patriotisme. Comme le 
front d'un honnête homme, qui développe avec 
calme les replis de la scélératesse, a d'empire sur 
des misérables que leurs remords accusent! » 

Autre lettre du 28 vendémiaire : « Carrier n'est 
pas encore arrêté, mais il le sera bientôt. C'est un 
homme perdu. Il n'y a qu'une voix contre lui... 
Naux (René) 2 vient d'être arrêté à l'audience. 11 



1. J'ai déjà fait usage, dans le Sans-Culotte Goullin, de cette 
intéressante correspondance du D' Guillaume Laënnec, dont je 
dois la communication à l'obligeance de ses arrière-petits- 
enfants. 

2. Naux (René) dit l'aîné, ancien négociant ariîiateur, membre 
de la compagnie Marat. Le prénom du membre du Comité révo- 
lutionnaire était Louis. Ce dernier était boisselier. On cita en 
leur faveur des traits d'iiumanité (Voir Bullelin du Tribunal 
révolutionnaire^ VL 248). 



CARRIER A L ORDRE DU JOUR 329 

aura de la peine à se tirer d'affaire. Je crois qu'au- 
jourd'hui ou demain quelques autres iront grossir 
la liste des accusés. C'est une déconfiture où il y a 
de quoi rire et pleurer. » 

L'animosité du public, en se portant sur Carrier, 
profitait aux autres représentants compromis. Le 
bruit qui se faisait autour de son nom, jeté à tons 
les échos, empêchait d'entendre les voix qui les 
accusaient, de même que leurs crimes pâlissaient 
devant l'éclat des siens. Tous, cependant, n'appré- 
ciaient pas la situation de la même manière. Il y 
en avait beaucoup qui, tout résignés qu'ils fussent 
à livrer au l)onrreau la tête de Carrier, comme ils 
en avaient, sans marchander, livré tant d'autres, 
qui, celles-là, honoraient vraiment la Convention, 
n'étaient pas sans inquiétude de voir, plus tard, 
quand on en aurait fini avec lui, se produire contre 
eux de pareilles exigences de l'opinion. De là, de 
temps en temps, quelques manifestations en sa fa- 
veur. Aussi peut-onaffirmer que cefut bien moins 
dans l'espoir de sauver un collègue, voué au sacri- 
fice, que pour se sauvegarder elle-même, que la 
majorité décréta, comme nous le verrons bientôt, 
un véritable code de garanties en faveur de tous 
les députés dont la mise en accusation pourrait 
être demandée à l'avenir. 

Si vive et si profonde avait été la sensation 
produite par les dires des premiers témoins enten- 
dus au procès du Comité de Nantes, que personne 
ne doutait qu'une demande de mise en accusation 
de Carrier ne tarderait pas à se produire. Sans 
plus attendre, dès le 1"'' brumaire (22 octobre 1794), 
Goullin, l'un des principaux accusés, avait, dans 



330 J.-B. CARRIER 

une déclaration transmise a la Convention par le 
Tribunal, impe'rieusement demandé que Carrier 
comparût et vînt justifier des agents qui n'avaient 
fait que lui obéir'. 

Le public était de l'avis de Goullin. « Le peuple, 
lisons-nous dans un rapport de police repi'oduit 
dans le livre de Schmidt, demande avec instance 
l'arrestation de Carrier, et sa tradition au Tribunal 
révolutionnaire. 11 y a des gens qui accusent le 
Tribunal de modérantisme, et vont même jusqu'à 
dire que la Convention est trop lente pour prendre 
un parti dans une atl'aire au-^si évidente. » (Rap- 
port du 3 brumaire.) L'étonnement du peuple de 
ce que Carrier n'est pas traduit au Tribunal révo- 
lutionnaire augmente de plus en plus... Les mal- 
veillants ne manquent pas de profiter de ce procès 
et des nouvelles du jour, pour se glisser dans les 
groupes, afin d'y semer la défiance et la défaveur 
sur la Convention. (Rapport du 5 brumaire.) 

« J'ai su hier, écrivait de Paris le D"^ Laënnec, 
(l^'"brumaire)que Minée, Lecoq, O'Sullivan étaient 
arrivés, et que le petit Renard se dandinait lui 
aussi le long du chemin, la queue entre les jambes. 
C'est un plaisant spectacle que celui des figures et 
grimaces que font tous ces compères-là, depuis la 
mésaventure de René Naux, de témoin devenu 
accusé. Ce procès fera époque dans l'histoire de 
la Révolution. On dirait que c'est pour cette raison 
qu'on y apporte tant de précautions. 

« La séance d'aujourd'hui (3 brumaire) a été 
assez piquante par l'arrestation de cinq Marats : 

1. Voir cette déclaration, Wallon, Hisloire du Tribunal révolu- 
tionnaire, V, 380. 



I 



CARRIER A L ORDRE DU JOUR 331 

Richard, chapelier; Foucaud, tonnelier et coqi- 
mandanl à Paimbœnf ; Vie, poèlier ; Chartier, 
filassier; Ducoux, perruquier. Lo, grand-lama [Vov- 
get) n'a pas encore déposé. Ainsi le bruit, ré- 
pandu à Nantes, de son arrestation, est faux. 
L'afTaire ne marche pas vite, je crois que la rai- 
son de cette lenteur est que le Tribunal attend la 
décision de la Convention sur Carrier. Au train 
dont les choses vont, il est à présumer que ses 
amis n'ont pas perdu tout espoir de le sauver. 

« Hier, le fameux O'Sullivan, adjudant du 
commandant temporaire, a été entendu, et, de 
témoin, est devenu accusé. Sa cause paraît fort 
sale. Aujourd'hui Forget l'a échappé belle; il n'est 
pas sûr que, demain matin, il esquive les coups 
qu'on lui porte. C'est une curiosité de voir ici les 
visages bénins de ces messieurs. Croiriez-vous 
que ce Forget, rencontrant ces jours derniers 
Baco nez à nez', a eu l'impudence d'aller lui dire 



1. Baco venait d'être élargi, après une détention de quatorze 
mois dans diverses prisons de Paris. C'était lui qui, au moment 
de l'attaque de Nantes par les Vendéens, à la fm de juin 1793, 
avait été l'âme de la défense. Il avait été grièvement blessé en 
combattant. Nominativement insulté et calomnié par Fayau, à 
la séance du 2 août 1793, il n'avait pu contenir son indignation, 
et avait donné à haute voix, en pleine Convention, un démenti 
brusque à cette calomnie. Emprisonné à l'Abbaye pour ce fait, il 
avait été mis en liberté, le 9 septembre. Mais ce que Mellinet et 
d'autres auteurs semblent avoir ignoré, c'est que Baco fut, 
dans les mômes jours, emprisonné de nouveau, sur la demande 
de Thuriot, pour avoir fait arrêter certains commissaires du pou- 
voir exécutif {Réimpression du Moniteur, XVII, p. 302 et 627). 11 
réclama sa liberté dans un écritoù il établit que ces commissaires 
du pouvoir exécutif n'avaient été que momentanément détenus, 
et, d'apiés cette justification, il avait été élargi (Voir sa bro- 
chure in-8°, Paris, Valade, an 111, bibliothèque de Nantes 
n° 50.563). A une séance des Jacobins de brumaire, Tissot dénonça 



332 J.-R. CARRIER 

bonjour de la meilleure amitié du monde. Baco 
l'a reçu comme vous le devinez, en le menaçant de 
lui cracher au visage. L'ami Forget s'est retiré 
confus et fort scandalisé de l'incivilité de l'ancien 
maire. Entendu comme témoin, le môme Forget 
a vraiment porté des charges très graves contre 
le (Jomité. Les membres du Comité répliquant 
l'ont aussitôt accusé de complicité. C'était un 
combat assez risible que les reproches mutuels 
entre gens qui ont bu si longtemps à la même 
écuelle. A Paris, l'opinion se montre chaque jour 
davantage contre Carrier. Les sections, et môme 
les faubourgs, s'occupent beaucoup de lui, et, en 
dépit de toutes les ruses de son parti, il est pro- 
bable qu'il ne tardera pas à ôtre mis en cause. Je 
suis toujours persuadé que la lenteur de l'instruc- 
tion vient de l'espérance qu'a le Tribunal de se 
faire amener Carrier. » [Du 5 brumaire an III (26 
octobre 1794).] 

Déjà, le 29 vendémiaire (20 octobre), à la suite 
d'observations de Tallien^ une discussion s'était 
engagée à la Convention sur le danger de laisser, 
aux trois grands Comités, le droit de traduire en 
justice des représentants, et l'intervention de 
r Assemblée avait été déclarée nécessaire. Divers 
projets avaient été présentés sans ôtre adoptés 
définitivement, quand, le 6 brumaire (27 octobre), 
un député de Paris, nommé Ratl'ron, converti à 
la réaction, dit qu'il était urgent d'obliger Carrier 



cet élargissement comme une faveur scandaleuse, accordée à un 
complice des fédéralisles [Journal de la Montagne du 15 bru- 
maire an HT (5 noveuibre 1794).] 
1. Réimpression du Monileur, XXII, 297. 



CARRIER A L ORDRE DU JOUR 333 

à comparaître devant le Tribunal révolutionnaire, 
sans quoi il faudrait suspendre les débats du pro- 
cès du Comité révolutionnaire de Nantes. « Le 
peuple, atrocement outragé, ajouta-t-il, demande 
vengeance... Je ne puis dissimuler ma douleur de 
voirsiéger,au milieu de vous, unhommeentouréde 
si artVeuses préventions... La voix publique l'accuse 
d'atrocités qui font frémir et outragent la nature 
et riîumanité. Cent mille bouches déposent contre 
lui... Le temps n'est plus où on venait à cette tri- 
bune vous présenter de telles atrocités comme des 
former acerbes^ et, si Barère a eu l'impudeur d'as- 
socier les cruautés féroces de Lebon aux lauriers 
de la bataille de Fleurus, il ne sera pas imité, et 
Carrier ne trouvera pas un avocat aussi ef- 
fronté '. » 

Le jour même, il l'ut voté que toute dénoncia- 
tion contre un représentant serait renvoyée aux 
Comités de Salut public, de Sûreté générale et de 
Législation réunis ; qu'elle serait communiquée à 
l'inculpé avant d'être transmise à la Convention; 
et que, si les trois Comités étaient d'avis que suite 
fût donnée à la dénonciation, ils déclareraient à la 
Convention qu'il y a lieu d'examiner. Les deux 
jours suivants, on ajouta à ces garanties que le 
rapport ne pourrait porter que sur les faits con- 
tenus dans la dénonciation et sur les pièces à 
l'appui ; que le tout serait renvoyé à l'examen 
d'une Commission composée de vingt et un 
membres, dont les noms seraient tirés au sort, 
après certaines éliminations, telles, par exemple, 

1. Itf'impressiun du Moniteur, XXII, 363, Journal de lu Montagne, 
p. 111. 



334 J.-B. CARRlEK 

que celle des membres des Comités ; qu'aucun 
autre membre ne pourrait être récusé ; que les 
pièces seraient communiquées au représentant 
inculpé, imprimées et distribuées à tous les 
membres de la Convention ; que le prévenu serait 
entendu, trois jours après, pour présenter sa 
défense ; que, sur les faits articulés, le décret 
d'accusation serait voté par chaque député appelé 
nominalement à la tribune pour y exprimer son 
vote, et qu'enlin un acte d'accusation serait ré- 
digé pour spécifier les faits sur lesquels devrait 
porter l'instruction'. 

Conformément à ces dispositions tutélaires, les 
Comités, ayant été d'avis qu'il y avait lieu d'exa- 
miner les dénonciations portées contre Carrier, 
une Commission de vingt et un membres fut tirée 
au sort, dans la soirée du 8 brumaire (29 no- 
vembre 1794). Elle se réunit le lendemain, et les 
trois Comités lui firent tenir les pièces relatives 
aux faits articulés contre l'inculpé'-. 

1. Duvergier, CoUecllons de lois, Vil, 380 (Décret du 8 brumaire 
an 111). 

2. Journal des Pébats el Décrets du 9 brumaire an 111. — Rapport 
de Romme, p. 2. — Tissot, Hisloue de Ui Itéoolution, V, 386. 



CHAPITRE XXIV 

CARRIER MIS EN ÉTAT D'ARRESTATION 



Dénonciation par lapresse d'une intrigue des membres anciensdes 
Comités, ourdie pour sauver Carrier. — Carrier accusé par les 
sans-culottes de Nantes dans le but de décharger leurs amis 
du Comité révolutionnaire de Nantes. — Violente adresse de 
la Société Vincent-la-Montagne contre le représentant. — 
Réflexions intimes de Carrier sur cette adresse. — Carrier renié 
par la Société populaire d'Aurillac. — Surveillance de la police 
exercée sur lui. — Excès de zèle d'un agent. — Vives récrimi- 
nations à la Convention et aux Jacobins à propos de cet inci- 
dent. — Menaces des Jacobins. — Réponses de la presse réac- 
tionnaire. — Animosité croissante du public contre Carrier. — 
La présence de Carrier au Tribunal demandée par les cris de 
l'auditoire. — La commission des Vingt et un priée par Raffron 
d'accélérer son travail. — La jeunesse dorée et les Jacobins. — 
Essai d'intimidation des modérés par des groupes circulant aux 
alentours des Tuileries. — Envahissement de la salle des Jaco- 
bins, expulsion violente des membres du Club. — Complaisance 
tacite des Comités et de la Convention pour les auteurs de cette 
agression. — Lecture du rapport de la Commission des Vingt 
et Un — Projets des amis de Carrier, députés et autres pour 
empêcher le vote de la mise en état d'arrestation provisoire. — 
Inutiles eli'orts pour produire un tumulte. — Lecture par Carrier 
d'un rapport rédigé en vue de se justifier. — Fâcheuse interven- 
tion de Chasle et de Romme en laveur de Carrier. — Contesta- 
tion par Carrier de la signification d'un vote de l'Assemblée. — 
Consentement par lui-même à sa mise en état d'arrestation chez 
lui. — Comptes rendus de la séance de la Convention d'après 
Laënnec et l'Orateur du peuple. — Satisfaction du public en 
apprenant la mise en état d'arrestation de Carrier. 

« Il n'en faut pas douter, disait r Orateur du peuple 
le 8 brumaire, le projet de sauver Carrier a été 
formé par la faction des hommes de sauii,. Elle 



336 J.-lî. CakrIËK 

entendrait mal ses intérêts si elle ne cherchait pas 
à soustraire ce monstre à la justice. En effet, si 
Carrier est conduit à l'écliafaud, elle perd un de 
ses plus fidèles soutiens; si, au contraire, il brave 
le g'iaive des lois, sa présence déshonorera la Con- 
vention, déshonneur extrêmement profitable pour 
la faction. Aussi les complices de ces meurtres 
empk)ient-ils toutes les ruses... Ils prétendent 
que Ton cherche à exciter une pitié liberticide sur 
ce qui s'est passé dans la Vendée... Collot d'Herbois 
aux Jacobins a surtout appuyé sur cette idée... 
L'ancien Comité de Salut public, surtout, sent la 
nécessité de soustraire Carrier à la justice, car celui- 
ci leur a dit qu'il ne les ménagerait pas au Tri- 
bunal. Il est certain qu'ils seront compromis dans 
cette affaire, car ils ne pouvaient ignorer ce qui 
se passait à Nantes... Mais combien leurs menées 
sontvaines et méprisables devant la forcedu peuple 
et l'énergie de l'opinion : Jouez de votre reste ; 
votre dernière heure va sonner... » 

Cependant, au Tribunal révolutionnaire, les 
accusés continuaient de réclamer la présence de 
Carrier^ «Hier, écrivait Laënnec, le 8 brumaire, 
les citoyennes Lieutaud-Troisville et Lavigne, et 
les citoyens Pusterle, Champenois, Vilmain ont 
été entendus. Champenois, comme nous nous y 
attendions, témoigna pour ses amis, ou plutôt for- 
tement contre Carrier, car c'est la tactique et la 
marotte du parti. Le cher homme cependant adou- 
cissait sa voix quand il fallait s'expliquer sur le 
Comité. Vilmain vint après. Il développa, avec 

1. Voir sur ces incidents, \\allon. Histoire du Tribunal révolu- 
tionnaire, VI, 1. 



CARRIER MIS EN ÉTAT d'aRRESTATION 337 

tant d'intorôt, les persécutions exercées contre les 
Thoinnet, pèresde douze enfants, lesvolsimmenses 
faits dans leur maison, il prouva si clairement 
que les dilapidations étaient Touvrag^e du Comité 
tout seul que les mouvements d'indignation re- 
prirent leur force. Il sera de nouveau entendu; 
c'est un témoin d'autant plus terrible qu'il parle 
comme tuteur de douze mineurs. » Et le 9 bru- 
maire : « L'alTaire du Comité s'éclaircit depuis deux 
jours de manière à n'en pas laisser échapper un 
seul. On n'a plus besoin de les chicaner sur des 
propos. Les pièces parlent plus haut que les témoins. 
Un en a livré une liasse au Tribunal. Us sont 
perdus. Le témoignage du nommé Affilé, batelier 
de l'Hermitage, les a assommés ce matin. » 

Dans la rue, le 10 brumaire (31 octobre) : « Les 
murmures sur Carrier sont à l'infini. L'étonnement 
de le voir libre est des plus grands. Quelques-uns 
disent cependant que ce représentant est bien 
tranquille sur son compte; que si, une fois, il est 
appelé en jugement, il dénoncera beaucoup de 
monde à la Convention. » (Tableaux de Schmidt.) Ce 
rapport montre que le public lisait t Orateur du 
peuple. 

A ce moment, on signait à la Société populaire 
de Nantes, sous le titre à^ Aflres<^e à la Convention, 
un violent réquisitoire contre Carrier, oii les sans- 
culottes de Vincent-la-Montagne se dédommageaient 
largement de la réserve qu'ils avaient gardée si 
longtemps à son égard. Cette adresse énumérait 
non seulement les griefs des républicains, mais les 
cruautés excessives exercées contre les royalistes. 
« Carrier! y disaient-ils, on ne peut songer à ce 

92 



338 J.-B. CARRTER 

monstre sans frémir dindignation et d'horreur. » 

On n'était pas tendre pour les'vaincus, à Vin- 
cent-la-Montagne, quoiqu'il y ait justice à rap- 
peler ici que Carrier ny avait jamais été très 
appn'cié. 

Lecture de cette adresse fut donnée à la Con- 
vention quelques jours plus tard, et le renvoi à 
la Commission des Vingt et un voté aussitôt ^ 

Carrier en fut péniblement affecté. Sur un bout 
de papier, conservé dans son dossier, j'ai lu les 
lignes suivantes, écrites de sa main : « Si la 
Société me croyait coupable des excès qu'elle 
me reproche aujourd'hui, pourquoi n'en poi'tait- 
elle pas des plaintes, soit à mes collègues qui 
m'ont succédé, soit à la Convention, soit aux Co- 
mités de Salut public et de Sûreté générale? Pour- 
quoi ne les consignait-elle pas dans la dénon- 
ciation qu'elle prétend avoir faite dans le temps 
contre moi? Que son langage est différent de celui 
qu'elle tenait alors, comme on le verra bientôt. 
La raison... J'ai écarté dans mes écrits les faits 
qu'elle avance contre moi. Elle ne veut les rever- 
ser sur moi que pour en alléger le Comité révo- 
lutionnaire ^'^ » 

La Société populaire d'Aurillac envoya, elle 
aussi, son adresse. Elle y disait que c'était « l'effet 
de la tyrannie des lieutenants de Robespierre 
d'avoir imposé de voter pour un monstre comme 

1. Adresse des ciloi/nis de Nantes à In Convention, 9 brumaire 
,aii 111 (rédigée par Mellinet aîné), siguée de 235 citoyens, Nantes, 
impr. Hérault, reproduite en gronde partie dans le Moniteur 
{Réimpression, XXII, 544). 

2. Archives nationales, seclion judiciaire \V, 493. '[" liasse, 
3» pièce. 



CARRIER MIS EN ÉTAT D ARRESTATION 339 

Carrier » et que » par acclamation, elle venait de 
voter le rapport d'une précédente adresse qu'on lui 
avait fait émettre en faveur du lieutenant de 
Robespierre, dont les mœurs forment le plus sin- 
gulier contraste avec cette aménité, cette douceur, 
cette humanité qui a toujours caractérisé les habi- 
tants du Cantal en général, et, en particulier, 
notre commune ' » . 

Rien n'entravait encore la liberté du député du 
Cantal. Mais, comme le bruit courait que tout 
serait tenté pour le sauver, et qu'il n'était pas 
invraisemblable qu'il essayât de fuir, les membres 
du Comité de Sûreté générale préposés à la police, 
Mathieu et Montmayou, craignant d'être soup- 
çonnés d'avoir favorisé sa fuite, aussitôt après la 
décision qu'il y avait lieu d'examiner sa con- 
duite, avaient ordonné à l'administration de la po- 
lice de le surveiller. Dans l'application, cet ordre 
demandait une grande prudence en raison des 
égards dus à la représentation nationale. En tout 
cas, l'inculpé ne devait être arrêté que s'il tentaitde 
sortir du département, et s'il était à ce moment 
trouvé sans passeport. 

Ces instructions ayant été mal comprises par 
les agents, il se produisit un incident qui fit grand 
bruit à la Convention et aux Jacobins. Dans la 
matinée du 12 brumaire (2 novembre), le repré- 
sentant, se rendant à la Commission des Vingt 
et un, s'aperçut qu'il était suivi et s'arrêta. L'ins- 
pecteur s'arrêta aussi. Carrier, vif comme on le 
connaît, le menaça. L'autre, trop vif aussi, lui 

i. Biillelin du Tribunal lévolutionvaire. VII, 36 et 37. 



340 .l.-R. CARRIER 

répliqua : « Force ù la loi », le fit arrêter, et le 
conduisit à la Commission des Vingt et un, et, 
de là, au Comité de Sûreté générale. Ce Comité 
l'avait fait remettre aussitôt en liberté et avait 
fait incarcérer Toflicier de police '. 

La Convention, instruite de ce fait par un des 
membres de la Commission nommé Laa, une dis- 
cussion assez vive s'engagea. Plusieurs députés 
protestèrent avec énergie contre cette atteinte à 
la représentation nationale. Duheui déclara que, 
dût-on le traiter d'homme de sang, ce dont il 
se souciait peu, il dénonçait au pays un parli 
dangereux, dont les actes manifestaient l'intention 
de faire le procès à la Révolution. Legendre et 
Rewbell ramenèrent l'incident à ses justes pro- 
portions; ils démontrèrent que l'agent avait ou- 
trepassé les ordres du Comité de Sûreté générale, 
et l'ordre du jour pur et simple fut voté"-. 

Aux Jacobins, le lendeaiain, l'émotion ne fut pas 
moindre. Crassous allira l'attention sur les symp- 
tômes, chaque jour plus apparents, de la renais- 
sance de l'aristocratie. Le procès des membres 
du Comité révolutionnaire de Nantes, de la 
façon qu'il a été commencé et qu'on le conduit, 
est, dit-il, une de ses manœuvres. C'est un point 
d'appui dont elle se sert pour combattre la Révo- 
lution. Les journalistes dénaturent les débats. Des 
témoins ont obtenu des passeports des chouans 



1. Voir tous les journaux du temps et, notamment, rAmi 
des Citoi/ens, Journal du Commerce et des Arts, numéro du 
13 brumaire an 111, et le Mercure français du 15, p. 279. 

2. Séance du 12 brumaire {Réimpression du Moniteur, XXW, 
p. 406 et suiv.). 



CARRIER BUS EN ÉTAT D ARRESTATION 341 

pour veuir déposer. « Remarquez, ajouta-t-il, la 
liaison qui existe entre les avis donnés à la police 
et au Comité de Sûreté générale, et la conduite 
de cet inspecteur de police... Au moment où 
Carrier a été arrêté, il y avait, dans l'endroit, des 
hommes apostés pour Taccabler d'injures... Fixons 
les yeux sur ces hommes qui accusent les Ja- 
cobins de vouloir dissoudre la Convention, et 
voyons si ce ne sont pas eux qui veulent, au con- 
traire, cette dissolution, en soulevant l'opinion... 
L'attaque a été préparée du côté de nos ennemis 
|)ar des insinuations perfides contre les Jacobins; 
ils'agitde nous défendre avec ('uergie. Je demande 
que le tableau des horreurs qui se sont conti- 
nuellement commises dans la Vendée soit tou- 
jours présent à nos yeux. » Deux autres orateurs 
développèrent ce thème, et répétèrent à peu près 
les récits insérés par Carrier dans ses Rapports. 

Billaud-Varennes parla ensuite et dit qu'on 
ne mettait en liberté que des aristocrates. On en 
veut à la Convention toute entière. Que tous les 
hommes qui ont combattu pour la Révolution se 
mettent en mesure pour fairt^ rentrer dans le 
néant les lâches qui osent l'attaquer. « On accuse 
les patriotes de garder le silence ; mais le lion 
n'est pas mort quand il sommeille, et, à son 
réveil, il extermine tous ses ennemis ^ » 

De son côté', la presse réactionnaire n'était pas 
silencieuse. « On rappelle, disait le Mercure fran- 
çais du 15, les atrocités des brigands, pour atté- 

1. Précis de la séance des Jacobins du 13 brumaire an III 
{RéiDipression du Moniteur, XXII, 429 et suiv.) et, surtout, 
Journal de la Montagne du 15, p. 173 et suiv. 



342 J.-B. CARRIEtl 

nuer celles des membres du Gomilé révolution- 
naire de Nantes. On veut faire croire que les 
témoins ne sont que des brigands, des Vendéens, 
et des chouans, tandis que toute la ville de Nantes 
est venue déposer. Cette tactique est connue et 
usée^ » 

Les rapports de la police constatent une ani- 
mosité croissante. « Chaque jour, lit-on dans 
ceux des 15 brumaire et jours suivants, ajoute un 
nouveau degré d'horreur sur les crimes de Carrier. 
Hier, son nom a retenti sous les voûtes du Tribu- 
nal révolutionnaire. Le public l'a demandé d'une 
manière impérative. Au Jardin national, les groupes 
étaient agités, et les disputes pour et contre (Car- 
rier étaient vives. Il y a eu beaucoup de bruit au 
Tribunal révolutionnaire au sujet de Carrier. Le 
président a été obligé de se couvrir pour rétablir 
l'ordre. Aujourd'hui, à ce même Tribunal, un des 
accusés, prenant la parole sur le grief, a tenu ce 
langage : « Lorsqu'un général prend une ville 
d'assaut, et qu'il donne l'ordre de passer tout au 
fil de l'épée, est-ce aux soldats qu'il faut reporter 
la rigueur de cet ordre, ou au général ? Le public 
a beaucoup applaudi. Cri général : « Carrier! Car- 
rier'! )) 

En présence de ces impérieuses manifestations, 
RatTron se fit, de nouveau, l'organe des sentiments 
du public en demandant à la Convention d'en- 
joindre à la Commission des Vingt et un, nommée 
depuis huit jours, de terminer son travail, qui ne 
pouvait demander tant de temps. « Vous n'avez 

1. Mercure français, p. 315. 

2. Schmidt, Tableaux de Paris. 



CARRIEK MIS EN ÉTAT d'aRRESTATIOiN 343 

jamais ordonné, dit-il, les horribles crimes qu'on 
impute à Carrier. Y a-t-il des preuves ou n'y en 
a-t-il pas? Le travail de la Commission doit se 
borner à nous le dire ; qu'elle nous apporte de- 
main son rapport, dùt-elle passer la nuit à le 
faire. » A la suite de quelques banalités de Bour- 
don de l'Oise, sur la dignité de l'Assemblée, que 
trop de hâte pourrait compromettre , la motion 
de Raffron fut écartée'. 

La tête de Carrier devenait ainsi l'enjeu de la 
lutte engagée entre les Jacobins et ceux qu'on ap- 
pelait les muscadins ou la jeunesse dorée de Fré- 
ron, véritable avant-garde de l'armée de la réac- 
tion qui, par son intrépidité et sa façon résolue 
de manier le gourdin, inspirait à la canaille des 
rues une crainte révérencieuse. Chaque coup 
porté à Carrier n'en provoquait pas moins une 
riposte des Jacobins. Dans la soirée du 17 brumaire 
c'est Massieu, un prêtre apostat, naguère évèque 
de l'Oise, qui signale à l'indignation du Club un 
article de l'Orateur du peuple^ et deux pamphlets 
intitulés, l'un : Oa veut sauver Canner, peuple, 
lève-toi! et l'autre : Les confessions de Carrier. 
(( Les intrigants, dit-il, ne se contentent pas du 
décret ordonnant d'examiner sa conduite, ils pré- 
viennent l'opinion contre un homme qui n'est 
nullement convaincu d'avoir commis les actes 
qu'on lui reproche. Ces factieux voudraient s'em- 
parer de la République pour la vendre aux Capets 
et aux d'Orléans. Attendons avec calme la déci- 
sion de la Commission des Vingt et un ; laissons les 

1. Séance du 17 brumaire an III [Réimpression du Moniteur, 
XXII, 4b5). 



344 J.-B. CARRIER 

aristocnites se gendarmer et demander la tête de 
quelques citoyens. Soyons fermes dans nos prin- 
cipes et fermons l'oreille à ces clameurs'. » 

Ce dialogue violent entre les Jacobins et les 
Thermidoriens ne pouvait durer indéfiniment, et 
il était facile de prévoir que, des paroles, on en 
viendrait aux actes. Les Jacobins ne désespéraient 
pas d'intimider la majorité de la (Convention par 
un mouvement populaire, quoiqu'ils fussent très 
affaiblis depuis la destruction de la Commune de 
Paris; de leur côté, les muscadins avaient con- 
fiance dans la vertu de leurs grosses cannes. 

« On s'attendait à voir faire aujourd'hui, disait 
IWmi des Citoyens^ le 19 brumaire (9 novembre), 
le rapport tant attendu sur Carrier. Fidèles à l'in- 
vitation de Billaud-Varennes, les tribunes jaco- 
bines s'étaient versées, dès le matin, dans la Con- 
vention. On a été obligé de faire évacuer les cou- 
loirs pour rétablir dans l'intérieur la circulation 
interrompue par une influence inconnue. Des 
groupes de tàteurs- s'organisent de toutes parts ; 
mais les expériences ne sont pas heureuses. Un 
de ces messieurs avait attroupé beaucoup de 
monde dans le voisinage de la Convention. Il 
posait en principe que tous les Jacobins étaient 
patriotes et tous les patriotes Jacobins. Il proposait 
décrier : Vivent les Jacobins! Ayant voulu faire 
le petit Goupilleau'\ et menacer de ses bras, et 
même de son bâton, des citoyens se sont assurés 



1. Journal de la Monlagne du l'J brumaire an III (9 no- 
vembre 1794), p. 198. 

2. Tàteurs d'opinions, raccoleurs de manifestants, je suppose. 

3. Allusion peut-être à une violente sortie, laite par Goupil- 



CARRIER MIS E^ ÉTAT D ARRESTATION 345 

de lui et l'ont conduit au Comité de Sûreté géné- 
rale. » 

Contrairement à l'attente du pujjlic, il ne fut 
point question de Carrier à cette séance; le rap- 
port n'était pas encore achevé. L'un des membres 
de la Commission annonça seulement qu'il serait 
déposé le primidi (21, il novembre), c'est-à-dire 
dans deux joui"s. 

L'attitude provocante des Jacobins durant cette 
journée avait animé contre eux un grand nombre 
de citoyens; aussi, quand, sui* les huit heures du 
soir, un groupe partit du i^alais-Lgaliti' ou, plus 
exactement, du Café de Charti'es, en annon- 
çant l'intention d'envahir le Club de la rue Saint- 
Honoré et d'en disj)erser les membres, les pas- 
sants s'empressèrent de le suivre pour se joindre à 
lui, et lui apporter du renfort. « Ils ont formé le 
siège de cette enceinte, ci-devant consacrée au 
patriotisme et aux principes, et ont assailli la 
salle d'une grêle de pierres. On assure qu'elles 
pleuvaient jusque sur le président... On a entendu 
les assaillants demander Carrier, Billaud-Varennes, 
Collot d'Herbois'. » Fayau, d'après le récit du 
Journal des Lois' ^ a été sublime. « Montrons du cou- 
rage, a-t-il dit; repoussons les chouans; sachons 
mourir à notre poste. » Ce journal ajoute : « Les 
portes enfoncées, les assiégés sont forcés de courir. 
M"" Crassous est empoignée et troussée par six 

Jeau de Fontenay au cours de cette séance, contre les libelles et 
les libellistes réactionnaires. Dans VOrateur du peuple du 21 bru- 
maire, p. 227, il est aussi parlé du bras de Guupilleau de Fon- 
tenay. 

1. Numéro du 21 brumaire an 111, de V Ami des Ciloi/ens. 

2. Numéro du 20 brumaire an III. 



346 J.-B. CARRIER 

individus qui se mettent à la claquer en cadence ^ 
Toutes les habituées des tribunes furent troussées, 
et obligées de montrer leur certificat de civisme. 
Les vénérables frères, éclopés pour la plupart, 
disparurent à la faveur des ténèbres. Le calme fut 
rétabli et le champ de bataille retentit mille fois 
du cri de « Vive la Convention ! » 

De la discussion du lendemain 20 brumaire 
(10 novembre) , dont le Moniteur lui-même reproduit 
les phases pittoresques et mouvementées, il résulte 
très clairement que les Comités réunis, c'est-à-dire 
le pouvoir exécutif du moment, avaient laissé com- 
plaisamment les muscadins accomplir leur exploit, 
et que la force armée, envoyée pour protéger les 
Jacobins assiégés, ne l'avait été que tardivement 
et pour la forme. Bien qu'aucune décision défi- 
nitive ne fût prise, ce jour-là, pour la fermeture 
du Club, et que la Convention eût ordonné seule- 
ment qu'un rapport sur l'atfaire lui serait présenté, 
les dispositions de la majorité s'étaient déclarées 
en faveur de la conduite des Comités. C'était 
de mauvais augure pour Carrier. « Messieurs 
les Jacobins, écrivait Laënnec le 21 brumaire 
(11 novembre), font les insolents. Avant-hier ils 
furent bâtonnés, et leurs catins furent rudement 
fouettées. En conséquence, hier, de bonne heure, 
leurs partisans remplissaient toutes les tribunes 
de la Convention. J'y étais. Vous n'avez pas vu 
de votre vie une scène aussi scandaleuse et une 

1. M'"° Grassous était la femitie du député montagnard de ce 
nom. Durant les semaines qui suivirent cette pénible aventure, 
les journaux réactionnaires, et notamment le Journal des Lois, 
de Galetti, la criblèrent de plaisanteries dont on devine le ca- 
ractère. 



CARRIER MIS EN ÉTAT DAKRESTATION 34^ 

lutte aussi furieuse. L'alï'aire, après les plus violents 
débats, a été renvoyée aux trois Comités pour en 
faire un rapport. 11 s'agissait de savoir si Ton sus- 
pendrait, eu attendant, les séances des Jacobins. 
Les intrigants ont eu l'adresse d'éluder cette déci- 
sion, en sorte que nous allons avoir aujourd'bui 
la séance la plus orageuse, d'autant que la Com- 
mission des Vingt et un doit aussi faire son rapport 
sur Carrier. Je ne sais où cela aboutira; mais, si 
les Jacobins l'emportaient, la France serait encore 
ensanglantée et les égorgements recommen- 
ceraient. » 

Ces prévisions étaient exactes; la séance du 
21 brumaire (li novembre) fut en effet des plus 
mouvementées. Les amis de Carrier sentaient que 
le vote qui serait émis, ce jour-là, engagerait la 
Convention, et qu'il fallait empêcher à tout prix 
qu'il ne lui fût hostile. Ils formaient une minorité 
assez importante pour opposer à leurs adversaires 
une résistance sérieuse. Ils avaient à cet effet 
arrêté tout un plan de campagne. Dès le matin, 
les tribunes, dont l'inllucnce avait été si puissante 
à certains jours, seraient envahies par leurs affidés. 
Au début de la séance devait se présenter à la 
barre une députation de la section des Enfants de 
la patrie pour demander justice des violences 
exercées contre les Jacobins. La proposition de 
mention honorable et d'insertion au Bulletin de 
cette adresse, amènerait un tumulte que les tri- 
bunes augmenteraient par leurs clameurs. Les 
l'oles avaient été distribués pour prolonger la 
discussion sur cette adresse de façon à reculer le 
moment de la lecture du rapport de la Commission 



348 J.-B. CARRIER 

des Viii^t et un. On proposerait, au besoin, l'appel 
nominal. Si on ne réussissait pas à empêcher la 
Iccliire du rapport, elle aurait lieu au milieu d'un 
tel trouble qu'il serait difficile d'obtenir un vote 
net et précis eu faveur de la mise en accusation. 
Non seulement quelques membres contesteraient 
la valeur et l'aulheuticitc des témoignages fournis 
à la Commission ; mais Romme lui-même, qui, 
malgré des attaches connues avec Carrier, avait (;u 
l'habileté de se faire nommer rapporteui", prendrait 
la parole en ce sens avec l'autorité de sa fonction. 

Au Parlement, comme à la guerre, les combi- 
naisons habiles ne suffisent pas toujours à assurer 
la victoire, et il en fut ainsi à la Convention, ce 
jour-là. La lecture de l'adresse des Enfants de la 
patrie n'amena pas le tumulte espéré, et, quoi 
qu'ils lissent pour le produire, les amis de Carrier 
ne réussirent qu'à faire voter une seconde fois, 
quoique le premier vote fût acquis, le simple renvoi 
de l'adresse aux Comités, résultat tout contraire à 
celui qu'ils souhaitaient. Quelques voix récla- 
mèrent vainement l'appel nominal ; elles furent 
couvertes par des voix plus nombreuses, deman- 
dant la lecture du rapport. La Convention décréta 
que cette lecture aurait lieu immédiatement. 

Le rapport, qui ne com|)rend pas moins de 
48 pages in-S", était divisé en trois parties. 

La première, très courte, donnait les dates des 
diverses remises de pièces faites à la Commission, 
et constatait que toutes avaient été communiqut'es 
à Carrier, qui avait été entendu autant de fois 
qu'il l'avait désiré. 

La seconde partie contenait l'énumération des 



CAKRIER MIS EN ÉTAT d'aRRESTATION 349 

faits délictueux reprochos au représentant, avec 
indication sommaire des preuves. 

Ces preuves, qui, pour la plupart, consistaient en 
dénonciations signées par les habitants de Nantes, 
et en diverses pièces émanant de Carrier, furent 
imprimées peu après, dans une brochure de 
126 pages, intitulée : Pircfs /'émises à la Commis- 
sion des Vingt et un. C'est le recueil que j'ai eu si 
fréquemment l'occasion de citer. 

Dans la troisième partie, le lapporteur déclarait 
que la Commission avait dû se borner, selon le 
vœu de la loi, à un simple exposé des faits, mais 
qu'elle estimait néanmoins qu'il y avait lieu a 
accusation contre le représentant Carrier. 

D'après le Moniteur., la lecture de ces documents 
avait été fréquemment interrompue par des fré- 
missements d'horreur et d'indignation '. 

Ce rapport devait être imprimé et distribué, et 
la mise en accusation ne pouvait être votée qu'après 
une discussion où le représentant inculpé avait le 
droit d'intervenir pour produire sa défense. 

L'impression exigeant un certain d('lai, la dis- 
cussion était [)ar là même renvoyée à ime séance 
ultérieure. Carrier demanda la parole. On aurait 
pu la lui refuser, puisque, d'après la procédure, ce 
discours préalable ne pouvait épuiser son droit 
de discuter le rapport. La parole lui fut accordée et 
il lut le long factum qui a été imprimé sous le 
titre : Suite at/ rap/jort de Carrier sur sa missia/i dans 
la Vendre^. La Convention écouta patiemment 



1. Réimpression, XXII, 482. 

2. 32 p. in-S». 



350 J.-B. CARRIER 

cette lecture, qui dura plus de deux heures'. 

Le morceau , rédigé en vue de prévenir la Conven- 
tion en sa faveur, est, au point de vue du style, 
fort au-dessous du médiocre. La prétention à 
l'éloquence s'y manifeste par quelques passages 
d'une emphase ridicule, mais il nétail pas mal 
conçu au point de vue de la justification de l'accusé. 
<( Il avait, disait-il, rendu à la République l'im- 
mense service d'empêcher la descente des Anglais 
à Granville ; il avait écrasé le fédéralisme en Bre- 
tagne, et il prétendait môme avoir terminé la 
guerre de la Vendée. » 

Tout cela n'était pas absolument vrai, mais 
il avait eu sa part de ces succès, puisque la 
grande armée vendéenne avait été, durant sa mis- 
sion, détruite à Savenay. 11 attribuait l'animosité 
de l'opinion, contre lui, aux publications calom- 
nieuses d'une presse soudoyée par les aristocrates 
et les royalistes. Cette presse, dont les excès 
menacent tous les membres de la Convention qui 
ont servi la Révolution, s'est emparée des déposi- 
tions faites au Tribunal révolutionnaire dans le 
procès du Comité révolutionnaire, et elle les a 
commentées et exagérées. Lui-même est demeuré 
étranger à la formation du (Comité, intéressé au- 
jourd'hui à rejeter sur sa personne la responsa- 
bilité de ses crimes. On parle de noyades, de fu- 
sillades en masse, mais où sont les preuves de ces 
actes? D'ailleurs est-ce que la Convention n'a pas 
manifesté, par maints décrets, son désir de voir 



4. Journal de la Montagne, des 22 et 23 brumaire an III, n°- 29 
et .30. — LOrafeur du peuple An 33 brumaire, p. 229 et suiv. 



CARRIER MIS EN ÉTAT D ARRESTATION 351 

exterminer les brigands vciuliMMisjusqu'aïulernier? 
Avant samission, cela est certain, on ne faisait plus 
de prisonniers et on les fusillait à mesure qu'onles 
prenait. Le président du Tribunal révolutionnaire, 
Dobsent, né dans les Deux-Sèvres., est le complice 
des Vendéens, et il dirige les débats du procès du 
(lomité de Nantes, comme s'il avait à coeur d'exer- 
cer des représailles contre le plus grand ennemi de 
la Vendée. Suivait un tableau très exagéré des 
cruautés commises par les V^endéens, par leurs 
femmes et par leurs enfants, qui justifiait les plus 
terribles rigueurs. 

De tous ces arguments, un seul était vraiment 
sérieux et sans réplique possible, c'était celui de 
l'approbation que la Convention avait donnée dans 
le temps aux actes de Carrier; mais depuis que 
l'opinion se manifestait hautement contre les 
anciens terroristes, cet argument n'était pas pour 
séduire la majorité. 

L'ajournement de la discussion et l'impression 
du discours ayant été proposés, l'Assemblée passa 
à l'ordre du jour motivé sur l'existence de la loi 
qui statuait affirmativement sur ces deux points.. 

L'arrestation provisoire fut alors demandée par 
quelques membres. « Mon arrestation provisoire 
est superflue, répondit Carrier, les brigands n'ont 
jamais vu mes talons. » 

On avait écouté quelques observations de Chastes 
sur le caractère des dénonciations qui pouvaient, 
selon lui, avoir été dictées par des contre-révolu- 
tionnaires, quand Romme vint à la tribune atta- 
quer non seulement la loi en vertu de laquelle 
Carrier avait été poursuivi, mois aussi l'authenti- 



352 J.-B. CARRIER 

cité même des pièces dont lui Rummo s'était servi 
pour édifier son rapport, prétendant n'avoir eu en 
main que des copies. S'il crut servir Carrier par cette 
intervention, il se trompa. Des démentis formels 
lui furent infligés par ses collègues de la Commis- 
sion, et l'un d'eux s'écria : « Romme, tu te con- 
duis lâchement. » Un grand tumulte s'éleva, et le 
président dut se couvrir. 

Quand le calme fut revenu, Merlin de Douai 
exposa que la procédure avait été régulière et 
que, selon les lois de l'ordre judiciaire, quand un 
officier public était saisi de la dénonciation d'un 
crime, il n'y avait pas lieu de s'enquérir de la qua- 
lité des dénonciateurs. La Convention, définitive- 
ment prévenue contre Carrier, admit cette théo- 
rie qui, en matière de dénonciation de crimes 
politiques, était fort contestable. 

L'attitude de l'Assemblée ne permettait guère à 
Carrier de se faire illusion sur les dispositions de ses 
collègues. 11 essaya pourtant d'équivoquer sur 
l'ordre du jour prononcé à l'occasion de l'impres- 
sion de son discours. 11 prétendit que cet ordre 
du jour avait statué négativement sur sa mise en 
arrestation, mais il n'insista pas en présence des 
protestations qui s'élevèrent de toutes parts. De lui- 
même, il demanda que la Convention décrétât 
qu'il resterait j)risonnier chez lui. Cette demande 
fut accueillie, et il fut décidé qu'il resterait chez lui, 
sous la garde de quatre gendarmes. Il était neuf 
heures du soir, et la séance avait été levée hâti- 
vement sur le bruit qu'un attroupement considé- 
rable se formait aux alentours du Club des Jaco- 
bins. 



CARRIER MIS EN ÉTAT D ARRESTATION 353 

« Il est impossible de peindre, rapporte F Ora- 
teur du Peuple, l'attitude de la faction (le parti 
jacobin) à l'égard de Carrier, a Voyez, criaient-ils, 
« il se met lui-même en prison. Eh bien! puis- 
« qu'il le veut, décrétons-le d'arrestation. » Aus- 
sitôt la faction se lève avec tout le reste de l'As- 
semblée. Carrier a l'imprudence de demander à 
n'avoir pas de gendarmes. Nouvelle question : la 
Crête, radoucie à son égard, veut qu'il ne lui soit 
pas donné de gendarmes. Nouvelle agitation. La 
fureur, le désespoir de la faction sont au comble ; 
toutes ses ruses ont échoué ; les factieux se 
montrent mutuellement des poignards cachés dans 
leurs cannes. La terreur était leur dernière arme; 
ils font des signes aux tribunes; «on crie à l'As- 
semblée qu'elle est composée de buveurs de sang. 
Jamais on ne vit pareille agitation ; on eût dit que 
la salle allait s'écrouler. Les factieux redemandent 
l'appel nominal ; enfin la Convention décrète que 
Carrier sera gardé par quatre gendarmes. A l'ins- 
tant où le décret se prononçait, on vient annoncer 
que les Jacobins sont attaqués de nouveau par le 
peuple... Carrier, pâle, abattu, tremblant, est recon- 
duit chez lui par quatre grenadiers de la gendar- 
merie, au milieu des huées et des malédictions de 
la foule irritée'... » 

La population parisienne n'avait pas seule tra- 
vaillé au succès des honnêtes gens. Une lettre du 
D'" Laënnec à sa femme, lettre intime qui a tous 
les caractères de la sincérité, attribue la plus 
grande part de l'honneur de cette journée aucou- 

1. Numéro du 23 brumaire, p. 238. 

23 



354 J.-H. CARRIER 

rage des patriotes nantais venus à Paris pour dépo- 
ser dans le procès du Comité révolutionnaire. « La 
séance d'hier a duré dix lieures. Nous nous 
sommes vigoureusement expédies. 11 y allait de 
notre vie, et nous le savions. Je te laisse à penser 
s'il nous était permis d'être tranquilles. Thomas^ 
surtout, s'est emparé de la grande tribune où la 
jacobinière entière semblait s'être assise pour faire 
la loi à la Convention Nationale et sauver Carrier. 
Là, avec six ou sept braves seulement, il a telle- 
ment intimidé cette horde de coquins qu'il a réel- 
lement fini par y faire la police. En proposant le 
sabre ou le bâton aux premiers coupe-jarrets qui 
ont voulu lui résister, il avait réussi à les épou- 
vanter tous. ,]ê crois en vérité que son audace a 
sauvé la Convention et la chose publique, parce 
que cette tribune était la plus nombreuse et la plus 
jacobinisée. Quant à moi, encore estropié des 
suites de ma chute, et ne pouvant m'exposer dans 
la foule, j'ai passé mon temps à fureter dans les 
nombreux groupes du jardin. Là, m'escrinumt de 
la, langue et du geste, avec le zèle d'un homme 
dont on jouait la tète dans la salle à pair et impair, 
j'ai contribué pour ma bonne part, à faire con- 
duire au Comité de Sûreté générale une soixan- 
taine de Jacobins qui n'ont pas couché dehors. 
L'intervention des Nantais ne s'est pas exei'cée 
seulement à la Convention. Ils ont été des pre- 
miers parmi ceux qui ont assailli les Jacobins dans 



1. Thomas était un médecin de Nantes d'opinions répnbli- 
caines très prononcées; homme de courage et homme de bien, 
il avait à Nantes, en diverses circonstances, bravé les chefs de 
la Terreur à l'époque de leur toute-[)uissance. 



CARRIER MIS EN ÉTAT D ARRESTATION 355 

leur repaire, bàtonné les hommes et fouetté les 
femmes sans qu'aucun de ces làclies coquins ait 
osé seulement faire quelque résistance à une poi- 
gnée de braves gens venus ici fort à propos pour 
redresser l'opinion pul)liqiie, et relever le courage 
d'un peuple trop longlemps opprimé. Les Comités 
réunis ont fait fermer et sceller leur repaire, et la 
(Convention a approuvé la conduite de ses (Comités 
par un décret solennel'. •> 

« Dans la foule imposante (|ui de nouveau s'est 
portée hier soir aux Jacobins, disait l'Ami îles Lois, 
on ne voyait ni muscadins, ni habitués du ci- 
devant Palais-Royal, mais de bons et braves sans- 
culottes criant à tue-tête : « Vive la (Convention ! X 
bas les chouans et les brigands de la Vendée, Faut 
que ça Unisse ; plus de Jacobins qui veulent s'as- 
sembler malgré le peuple ! A bas les continuateurs 
de Robespierre ! A bas les complices de (Jarrier- ! ». 

Ni Guillaume Laënnec, ni les journaux réac- 
tionnaires, n'exagéraient dans leurs appréciations le 
mouvement de l'opinion contre les terroristes. Le 
rapport de la police secrète s'exprimait ainsi au 
même moment : « L'arrestation de Carrier a causé 
la plus vive sensation. Le public a suivi ce repré- 
sentant aux cris : Vive la Convention! A bas les 
noyades et les fusillades!... 11 suffit d'avoir lair 
Jacobin pour être apostrophé, insulté et môme 
battu. La majorité des citoyens applaudissent 
aux mesures de la Convention contre (Jari'ier, et 



1. Voir Réimpression du Monileur, séance du 22 bruuiaire 
îin III (12 novembre 1794) et Mercure Français du 2u bruuiaire, 
p. 347. 

2. Journal des Lois, numéro du 23 brumaire an 111. 



356 J.-B. CARRIER 

à la suppression des séances des Jacobins'. » 
L'attitude de Carrier donne à penser que, jusqu'à 
ce moment, il ne s'était pas cru sérieusement me- 
nacé. On l'avait vu au théâtre de la République, 
riant aux éclats des plaisanteries de la pièce, et 
même, dit-on, une jeune femme s'était évanouie 
en apprenant qu'elle se trouvait à une petite dis- 
tance du noyeur'-. Un jeune clerc de notaire, qui 
avait trouvé un refuge dans les bureaux du Comité 
de Salut public, et qui a rédigé des Souvenirs pu- 
bliés par M. le vicomte de Broc, raconte qu'au 
moment oii la Convention discutait sur sa mise en 
accusation, Carrier était à la recherche de Camba- 
cérès, pour obtenir de lui sa nomination au Comité 
de Législation. Si cette assurance n'était pas feinte, 
il faut convenir qu'il était bien mal renseigné sur 
les dispositions de ses collègues. 



1. Schmidt, Tableau de la Révolution, Leipzig, 1873, 1[, 22 et 
23 brumaire an III. 

2. Journal des Lois, numéro du 22 brumaire an III. 

3. Revue des questions historiques, 1872. L'auteur des Souvenirs, 
Morice, affirme que la démarche de Carrier, pour trouver Cam- 
bacérès, aurait eu lieu le 4 frimaire, le lendemain de l'appel no- 
minal. Cette date est erronée puisqu'à ce moment Carrier 
n'était plus en liberté. Il fut conduit à la Conciergerie aussitôt 
après l'appel nominal du 3 frimaire, ainsi que nous le verrons 
bientôt. 



I 

4 



CHAPITRE XXIV 



LA MISE EN ACCUSATION 



Continuation du procès des membres du Comité révolutionnaire 
de Nantes. — Marctie à la foislenteet mouvementéedes débats. 

— Le président Dobsent. — Les pamphlets contre Carrier. — 
Hostilité du public contre ses partisans. — Plaintes de Carrier 
de la surveillance à laquelle il est soumis. — Autorisation ac- 
cordée de prendre un secrétaire et de recevoir ses amis. — 
Diner de vingt-cinq couverts. — Refus par la Convention à 
Carrier d'un délai de dix jours pour préparer sa défense. — 
Demande du Comité de Sûreté ifénérale de fixer la date de la 
comparution de Carrier. — Sa comparution, le l"' frimaire 
an m (21 novembre llO't). — Contestation de l'authenticité de 
la copie des ordres d'exécution sans jugement, donnés à Phe- 
lippes. — Longues discussions à ce sujet. — Décretordonnant 
l'envoi d'un courrier à Nantes pour rapporter les pièces origi- 
nales. — Violente sortie de Legendre contre Carrier. — Dis- 
cours de Carrier. — Sa péroraison. — Appel nominal des 
députés appelés à voter sur la proposition de mettre Carrier 
enaccusation, — Unanimitédes votes en faveurdela proposition. 

— Observations sur les motifs de certains votants. — Arres- 
tation de Carrier et son emprisonnement à la maison du 
Plessis. 

Le procès des membres du Comité révolutionnaire 
de Nantes et de leurs complices se continuait tou- 
jours. Il attirait au Palais de justice une foule 
énorme, qui, au sortir de l'audience, répandait dans 
Paris des impressions ravivant l'indignation. 
Pour les muscadins et autres contre-révolution- 
naires, ces séances étaient un véritable régal. Les té- 
moins se succédaient sans ordre et sans méthode. 
Dobsent, chargé de présider les débats, ne dirigeait 



358 J.-B. CARRIER 

rien. Il avait pu être un agitateur habile, alors que, 
prc'isident de la section de la Cité, il avait jou»' l'un 
des premiers rôles dans la Révolution du 31 mai^; 
mais il n avait aucune*des qualités du magistrat; 
ce procès long et compliqué était fort au-dessus 
de ses moyens. Certains accusés, comme Chaux et 
Gouliin, étaient retors et menteurs, ce qui amenait, 
de la part des témoins, des réparties violentes. 
Les témoins, dont un certain nombre avaient élé 
les complices des accusés, étaient souvent pris à 
partie par ceux-ci, et il en résultait des discussions 
interminables. Parfois même les témoins s'accu- 
saient les uns les autres, et, de là, surgissaient des 
révélations imprévues qui réjouissaient fort la 
galerie. 

11 semble cependant qu'à partir du moment oii 
la mise en accusation de (Carrier devint probable, 
la lenteur des débats ne fut pas seulement un 
eil'et de l'incapacité du président, et que le procès 
fut prolongé de propos délibéré en vertus d'ordres 
supérieurs pour qu'il durât encore au moment oi^i 
le représentant serait renvoyé devant le Tribunal 
révolutionnaire. Quelqu'un de puissant, qui n'était 
pas des amis de Carrier, voulut qu'il comparût 
devant des juges et des jurés initiés aux faits qui 
lui étaient reprochés. Sa confrontation, avec des 
complices qui ne s'étaient pas fait faute de reje- 
ter sur lui la responsabilité de leurs méfaits, ne 
pouvait qu'accroître la difficulté de sa justifica- 
tion; aussi le verrons-nous bientôt faire fous ses 



1. Voir Edmond Biré, Journal d'un bourrjeoix de Paris, t. II, 
Réunion de l'Evêciié. 



LA MISE EN ACCUSATION 359 

efforts pour obtenir son renvoi devant une autre 
section du Tribunal révolutionnaire. 

« L'Egypte eut moins de sauterelles, disait un 
journal, que Paris n'a de pamphlets de toutes 
sortes. Tout le monde veut parler, tout le monde 
veut écrire. Aujourd'hui les colporteurs s'enrouent 
à crier l'œuvre d'un créole de la Dominique, inti- 
tulée : A bas la tête de Carrier. Hier-, c'était : La 
confession de Carrier et la révélation de ses com- 
plices, et La JKstificafion de Carrier on Mettez vos 
lunettes, On veut sauver Carrier. Penple, prends 
garde à toi. Ces brochures, dont le style laisse à 
désirer, contiennent des vérités, mais tout se vend, 
tout se lit. Le peuple est avide de lumière et de 
justice. Il aime qu'on démasque les monstres san- 
guinaires, les scélérats et les fripons... Les che- 
valiqj's de la terreur et de la mort se répandent, 
chaque jour, dans les cafés, dans les groupes et 
tâchent de justitier leur général Carrier et d'atté- 
nuer ses exécrables forfaits. Mais que peuvent ces 
cannibales contre le cri de la nation entière, contre 
celui de la nature outragée!... Ils sont générale- 
ment honnis et conspués. L'un deux ayant osé, 
hier, dans le Jardin national (le Palais royal), dire 
un seul mot en laveur du bourreau de l'humanité, 
allait être précipité dans le bassin, s'il ne se fût 
dérobé par une prompte fuite à cette juste puni- 
tion ' . » 

A la séance du 23 brumaire (13 novembre), un 
des sécrétai )-es donna lecture d'une lettre de Carrier 
dans laquelle il se plaignait que les ordres, donnés 

1. Journal des Lois, des 19 et 20 brumaire an 111. 



360 J.-B. CAhRIËR 

aux gendarmes qui le gardaient, l'empôcliaient 
d'avoir un secrétaire et de recevoir les visites de ses 
amis. La Convention l'autorisa de suite à prendre 
un secrétaire, et à recevoir ses amis en présence 
de ses quatre gendarmes ^ 

Ce fut sans doute pour bien affirmer son droit 
à recevoir ses amis que Carrier aurait, selon une 
anecdote qui courut dans Paris, invité à dîner à la 
fois vingt-cinq personnes, dont la présence alarma 
les quatre gendarmes. Pour parer à toute tentative 
d'évasion, ceux-ci envoyèrent l'un deux chercher 
du renfort, et les vingt-cinq convives dînèrent sous 
la surveillance d'autant de gendarmes. Le public 
apprit ainsi que l'infortune n'avait pas fait le vide 
autour du prisonnier et qu'il avait encore des amis. 

Les délais de la mise en accusation de Carrier 
causaient une vive impatience aux habitants de 
Nantes appelés à Paris pour déposer. « Nous atten- 
dons toujours, écrivait Minée, le 14 brumaire, 
nous avons la vie la plus ennuyeuse » ; et Laënnec, 
quelques jours plus tard : « Nous séchons sur pied 
pour voir arriver, au Tribunal, le grand instrument 
des malheurs de notre ville. Il faut le temps d'im- 
primer les pièces, et ce ne sera que trois jours après 
la distribution qu'il comparaîtra à la barre, et 
qu'il pourra être mis en état d'accusation. Ces 
formes sont un peu trop favorables au jeu d'in- 
trigues que ses partisans font mouvoir pour le 
sauver. Il n'en fallut pas tant, l'année dernière, 
pour envoyer à la mort un grand nombre de ses 
collègues. Il faut espérer cependant que ces lenteurs 

1. Réimpression du Moniteur, XXII, 490. 

2. Aulard, la Réaction thermidorienne, p. 275. 



' 



LA MISE EN ACCUSATION 36l 

n'ôteront rien à l'énergie des mesures que la jus- 
tice doit prendre contre des coupables. En atten- 
dant, le Tribunal a congédié quatre-vingt-seize 
témoins, regardés comme inutiles à Téclaircis- 
sement de l'affaire. Lechantre * a le bonheur d'être 
de ce nombre, et par conséquent de s'en retourner 
quand il le voudra. Il a reçu sept cent vingt 
livres, savoir : quatre cent vingt pour ses frais 
de route, et trois cents pour trente jours de pré- 
sence au Tribunal. 

A la séance du 28 brumaire (18 novembre), le 
président donna lecture d'une lettre de Carrier 
par laquelle il demandait : 

1" Le délai d'une décade pour méditer sa défense; 
2° la communication du rapport imprimé de la 
Commission des Vingt et un; 3° communication 
par l'accusateur public des copies et des originaux 
des minutes de Phelippes-Tronjolly. Ces .pièces 
étaient les ordres donnés à ce dernier, d'exécuter 
sans jugement, une fois, vingt-quatre et, l'autre fois, 
vingt-sept brigands. 

La Convention passa à l'ordre du jour sur la 
première demande et accorda les deux autres-. 

Au cours de la séance du l'^" frimaire (21 no- 
vembre), le président, qui était Legendre, commu- 
niqua à l'Assemblée une lettre du Comité de Sûreté 
générale, par laquelle il la priait de fixer le mo- 
ment de la comparution de Carrier. Plusieurs voix 
crièrent : A l'instant ! La question fut posée de savoir 

1. Lechantre était un tionoralile négociant de Nantes, qui, en 
qualité de membre de la garde nationale, avait dû escorter les 
victimes de la noyade du IJoufl'ay {Bullelin du Tfi/junal l'évohi- 
tionnaire. \ll, p. 'SU). 

2. Réimpression du Moniteur, XXII, p. 535. 



362 J.-B. CARRIER 

s'il comparaîtrait à la barre ou à la tribune. Sur 
une observation de Merlin, que Carrier était ce qu'il 
était la dernière fois qu'il avait été entendu, il fut 
décrété qu'il parlerait à la tribune. Carrier parut 
alors accompao;né de gendarmes, et, sur l'invitation 
du président, il monta à la tribune'. 

Son discours, ou plutôt sa plaidoirie, occupa la 
fin de la séance, toute celle du lendemain, et une 
grande partie de celle du H frimaire. Le premier 
jour. Carrier doimait lecture lui-même des charges 
articulées dans le rapport de la Commission, et après 
la lecture de chacune d'elles, il produisait sa réfu- 
tation; les deux autres jours, ce fut un secrétaire 
qui fit cette lecture, et il répondit à chaque grief 
de la même façon. 

Au début de la discussion, Carrier se plaignit de 
la communication tardive des documents qui 
ne lui étaient parvenus que la veille. 11 se plai- 
gnait pour la forme, car, au fond, il n'était pas 
une seule des pièces imprimées qui ne lui eût été 
soumise, et il avait pu en discuter la valeur à loi- 
sir avec les membres de la Commission. 

L'ordre adopté pour les débats — Carrier lisant 
ou entendant lire un paragraphe accusateur, et y 
répondant — avait été suivi régulièrement jusqu'au 
milieu de la séance du2frimaire, quand, àla suite de 
la lecture de l'articulation dePhelippes de lui avoir 
ordonné l'exécution sans jugement, le 27 frimaire, 
de vingt-quatre brigands, dont deux de treize, et 
deux de quatorze ans, et, le 29 du môme mois, de 
vingt-sept, dont plusieurs jeunes femmes, ilniafor- 

1. Heiinpiessio» ilii Moiiifeiir. XXII. p. .^i:)7. 



LA MISE EN ACCUSATION 363 

mellement avoir écrit ces ordres, et prétendit, de 
pliisqiie, s'ils existaient signésde lui, c'était qu'on 
avait surpris sa signature. Il est vrai que la copie 
de ces deux ordres donnait, à chacun d'eux, une 
rédaction un peu dilTérente, et que, d'après cette 
copie, il n'y en avait qu'un seul qui contînt l'ordre 
d'exécuter sans jugement. Celait une ei'reur de 
copiste; les deux ordres contenaient bien les mots: 
sans jugement. Un aurait pu répondre à Carrier que 
ces ordres et le procès-verbal de Phelippes, en- 
joignant leur exécution, avaient été imprimés 
tout au long, plus de trois mois auparavant, dans 
les Mémoires de Phelippes, et qu'il venait bien 
tardivement contester l'authenticité de la copie ; 
mais personne n'y songea. Ses amis, au contraire, 
ayant trouvé là un point pour intervenir dans le 
débat, il s'ensuivit une discussion longue et oiseuse 
dont le compte rendu remplit plusieurs colonnes 
du Moniteur^ et dont la conclusion fut le vote d'un 
décret ainsi conçu : 

(( Article premier. — Toutes les pièces origi- 
nales relatives à l'atTaire de Carrier et qui se 
trouvent à Nantes, notamment les arrêtés des 27 
et 29 frimaire, et les pièces originales relatives au 
procès de Fouquet et Lamberty, et à la Compagnie 
Marat, seront apportées sans délai au Comité de 
Sûreté générale, après avoir été cotées et para- 
phées, etc. 

« Art. 2. — Le Conseil général de la Com- 
mune de Nantes est chargé, sous sa responsabilité, 
de l'exécution de l'article précédent; ceux qu'il 
commettra pour porter lesdites pièces sont auto- 



364 J.-B. CAKRlEtl 

rist's à requérir, pendant la route, une force armée 
suffisante. 

« Art. 3. — La discussion sera néanmoins 
continuée, el, si la Convention nationale se trouve 
d'ailleurs suftisamnient éclairée, elle prononcera 
qu'il y a, ou qu'il n'y a pas lieu à accusation. 

« Art. 4. — Un courrier extraordinaire, ' » etc. 

La mission d'aller à Nantes et d'en rapporter 
les pièces fut confiée à un secrétaire du Comité de 
Sûreté générale nommé Louche t. Disons de suite, 
pour n'avoir pas à revenir sur cet incident, que 
Carrier, dans la séance de son procès du 16 frimaire, 
ne put nier sa signature apposée au bas des ordres'^, 
mais prétendit qu'on la lui avait subtilisée. Il ne 
fut point fait usage au procès des pièces du dossier 
de Fouquet et Lamberty, ni de celles de la com- 
pagnie Marat; mais, chose fort regrettable, le dé- 
placement de ces dossiers a /ait qu'ils se sont per- 
dus. Vainement M. Dugast-Matifeux les a recherchés 
aux Archives nationales-^, et je n'ai pas été plus 
heureux que lui dans mes recherches. 

Dans la matinée du 3 frimaire. Carrier se fit 
attendre. Raffron présenta quelques observations 
sur la séance de la veille, et insista pour que la 
discussion ne s'écartât pas des faits consignés dans 
le rapport. A ce moment le président fit savoir 
que Carrier venait de lui mander qu'il était ma- 

1. Réimpression du Moniteur, XXII, 575. Le décret était déjà par- 
venu le 6 frimaire. A cette date, le Directoire de Département écri- 
vait h la Commune de Nantes qu'il n'existait dans ses bureaux 
aucune pièce concernant Carrier. 

2. Réitnpression du Moniteur, XXIll, 18 

3. Dugast-Matifeux, Bibliograpkie révolutionnaire, n° 118. 



LA MISE EN ACCUSATION 365 

lade, ce qui donna lion à quelques réllexions sé- 
vères de plusieurs députés, entre autres celle-ci de 
Cigogne : « Je suis convaincu que Carrier est ma- 
lade ; mais savez-vous quelle est la maladie qui le 
tourmente, c'est la conviction de ses crimes. » 
A ce moment Legendre quitta le fauteuil et alla 
à la tribune. «Je demande Ti prouver, dit-il, que 
Ton veut sauver Carrier... Il est démontré pour 
moi que ceux qui ont voulu lui faire aux 
Jacobins un rempart de leurs corps, sont encore 
ici pour le sauver. {Vifs applaudissetîiejits.] 
La discussion qu'on a élevée hier est partie de ce 
côté [en jnonircuit Vextrhnr gauche ; on applaudit) ; 
on a demandé des preuves matérielles, eh bien, si 
vous envoûtez, faites refluer la Loire à Paris, etc. 
Il ne faut pas que la Convention se laisse mener... 
La prétendue maladie de Carrier ne peut pas em- 
pêcher de le juger ; jetez les yeux sur le calendrier ; 
comptez les jours qu'il a demeuré à Nantes, et vous 
aurez compté le nombre de ses crimes... Je de- 
mande qu'il soit sommé de se rendre dans le sein 
de la Convention, et que, s'il n'y vient pas, on pro- 
cède à l'appel nominal. » Peu après un huissier, qui 
avait été envoyé chez Carrier, revint et dit qu'il 
s'habillait et allait arriver. Carrier fit son entrée 
au milieu du silence le plus complets 

Les détails que je viens de donner sur la phy- 
sionomie de ces séances dépassent de beaucoup en 
intérêt la plaidorie de Carrier, qui consista surtout 
en dénégations effrontées et que je renonce à ana- 



1. Réimpression du Moniteur, XXII, 377. — Mercure français 
du .5 frimaire, p. 32. 



366 J.-B. CARRIER 

lyser. Jamais orateur no prononça autant de pa- 
roles pour ne rien dire d'utile à sa cause. 

Ses arguments principaux, qui étaient loin d'être 
décisifs, mais qui étaient à leur place dans sa 
défense, se résument à ceux-ci : 

Phelippes, dans ses Méînoires^ n'a accusé que le 
Comité révolutionnaire et ne lui a fait à lui que de 
légers reproches; d'ailleurs Phelippes serait mal 
venu à l'accuser, puisque, depuis son rappel de 
Nantes, il lui a écrit une lettre dans laquelle il lui 
témoigne son amitié. 

Bô et Bourbotte, venus à Nantes après lui, ont re- 
connu que, si t(^ut le monde, à Nantes, accusait le 
Comité de cruauté, pas une plainte ne s'était pro- 
duite contre lui. 

Sa mission de Normandie, quoique longue et dif- 
ficile, ne lui a pas attiré le moindre reproche. 

Arrivé à Nantes le lU octobre 1793, il a cessé 
pendant un mois de l'habiter. Cette assertion était 
un mensonge que réfutaient les dates de ses arrê- 
tés datés de Nantes. 

Il cite une lettre de Goullin dans laquelle il 
était question de bateaux; le Comité a outré ses 
ordres. 11 est constant d'ailleurs que le Comité a 
payé des bateaux à Lamberty. 

On lui reproche des fusillades. La Convention 
n'ignore pas que, trois mois avant son arrivée en 
Vendée, on ne faisait plus de prisonniers. La lec- 
ture des lettres annonçant des fusillades de brigands 
était toujours interrompue par les applaudissements 
de l'Assemblée, et notamment sa propre lettre du 
30 frimaire an 11. 

11 n'y a pas eu des noyades seulement à Nantes. 



LA MISE EN ACr.rSATION 367 

Il y en a en à Saumur et à Angers exécutées sous 
les yeux de représentants en mission. Il ne les re- 
proche pas à ses collègues. Ils ont cru servir ainsi 
la République, mais pourquoi lui seul est-il in- 
culpé à ce sujet? En le poursuivant, la Convention 
se fait à elle-même son procès. 

Ces derniers arguments étaient puissants et 
vrais. Leur seul défaut était de porter juste; ils ne 
pouvaient qu'indisposer contre Carrier des juges 
obstinés à prétendre qu'ils n'avaient connu que 
tardivement ces excès, et qu'ils ne les avaient 
jamais autorisés. 

Il rappela, dans sa péroraison, si on peut ainsi 
qualitierla dernière partie d'un discours décousu et 
sans ordre, que, dans sa mission de dix mois, il 
n'avait dépensé que trente-deux mille livres; qu'il 
avait fortiiié Angers, préparé le tombeau des Ven- 
déens à Savenay, et qu'on lui devait la prise de 
Xoirmoutier. Quand il quitta Nantes, on ne par- 
lait plus de la guerre de Vendée, et cette guerre 
n'a recommencé que depuis sou retour à la (Con- 
vention. Comme repoussoir destiné à atténuer l'hor- 
reur de ses cruautés, il rej)roiluisit tous les récits 
qui couraient alors sur celles des Vendéens. Invité 
à se résumci", il })arla de la ciguë de Socrate, du 
poignard de Brutus, de l'échcfaud de Sidney, de 
l'épée de Caton et aussi de Calas injustement pour- 
suivi comme lui. A un certain moment il gesticula 
d'une façon si furieuse (ju'il envoya la bougie à 
l'autre bout de la salle'. 

<( Je le vois encore à la tribune, raconte Tissot ', 

1. Numéro du '■'> frimaire an III, p. 2S. 

2. liishiire de la Hévolulion, V, .'i'Jti. Tissol, après avoir rempli. 



368 J.-B. CARRIER 

la figure pâle et sombre, les yeux enfoncés dans 
leurs orbites, les joues creuses, couvert d'un vête- 
ment qui agrandissait encore sa stature élevée. Il 
avait l'air d'un fantôme, lorsque, promenant autour 
de lui des regards farouches, il dit tout a 
coup : «J'ai vu en entrant des figures antihumaines 
qui buvaient mon sang et ma vie. Eh bien, misé- 
rables, si vous voulez mon sang el ma vie, les 
voilà! » Les paroles, ou plutôt les cris déchirants 
sortis du fond des entrailles, firent un moment fris- 
sonner tous les spectateurs. Il y avait de la mort 
dans ces cris. » 

Il était six heures du soir, et malgré sa demande 
de rester, ordre lui fut intimé de sortir de la salle. 

Après une courte suspension, des mesures furent 
prises pour que l'appel nominal commençàtaussitôt. 

Au dire de tous les journaux, cette discussion 
avait attiré, à la Convention, une foule immense, 
et Carrier, durant ces trois jours, avait été écouté 
dans le plus profond silence. « Des malveillants, 
lit-on dans le Mercure de France, s'étaient agités 
inutilement pour produire effervescence au profit 
de Carrier. On avait fait de grands efforts pour 
soulever les ateliers, et égarer plusieurs sections. 
Le Comité de Sûreté générale avait pris ses pré- 
cautions, et, d'accord avec le Comité militaire, il 
avait augmenté de six mille hommes la force armée 
de Paris'. 

durant la Révolution, toutes sortes de missions démagogiques, fut 
mêlé à la conspiration de Babeuf. II a beaucoup écrit sur l'anti- 
quité, il devint membre de l'Académie française en 1S3.3, et son 
fauteuil échut à M?"" Dupanloup, en 1854. 

1. L'Amides citoyens. Journal du Commerce ef des Ar/s, numéro 
du 5 frimaire an III, 



LA MISE EN ACCUSATION 369 

L'appel nominal avait lieu selon l'ordre alphabé- 
tique des départements, et, je suppose le tour de 
la Loire-Inférieure arrivé, on appelait à voter tous 
les députés de la Loire-lnrérieure,et on passait au 
département suivant. A cet appel, chacun devait 
répondre par oui ou par non, mais il était impos- 
sible d'empêcher certains députés de motiver leur 
opinion. Laséance se prolongea jusqu'à deux heures 
du matin. Beaucoup de députés étaient éloignés de 
Paris comme remplissantdes missions en province ; 
quelques-uns étaient en congé ; il y avait des 
malades réellement retenus chez eux, sans parler 
de ceux qui se dirent malades pour se dispenser 
de voter; quelques-uns sont portés comme absents 
sans motifs. Le compte fait des suffrages exprimés, 
ils n'étaient qu'au nombre de cinq cents. Un membre 
en manifesta son étonnement : « La Convention, 
dit-il, est composée de 760 membres, etje ne vois 
que cinq cents votants. 11 n'y a cependant pas 
260 députés tan t en mission qu'en congé ou malades ? 
On lui répondit que soixante-treize étaient séques- 
trés. Ces soixante-treize étaient les députés mis en 
arrestation à la suite du 31 mai et qui Hrent peu 
après leur rentrée à la Convention. Sur ces cinq 
cents votants, 498 avaient répondu affirmativement 
à la demande de mise en accusation, et deux 
l'avaient fait avec cette restriction que les crimes vi- 
sés dans le rapport seraient absolument démontrés. 

Au milieu de la nuit, un ami de Carrier alla 
chez lui l'informer de la tournure du vote. « Je sors 
de la Convention, lui dit-il, on a déjà appelé vingt- 
sept départements; ils ont tous voté unanimement 
le décret d'accusation, tu peux être assuré qu'il en 

24 



370 J.-B. CARRIEK 

sera ainsi des autres. » » Quoi ! s'écria Carrier, 
Duhem ! quoi, Billaudl quoi, Barère ! m'ont aban- 
donné; je suis perdu'. » 

Assurément sa culpabilité (Hait immense; mais 
il serait injuste de le nier, son expiation dépassait 
la mesure commune. Quelle amertume de se voir 
seul, accusé, renié, trahi, par des collègues, dont la 
j)lupart avaient été des complices, et qui avaient 
applaudi à sa noyade des prêtres d'Angers ! 

Hentz et Francastel avaient eu la pudeur de 
rester chez eux, b; premier sans donner de motifs, 
le second alléguant une maladie. D'autres, qui au- 
raient dû éprouver le même sentiment, défilèrent 
à la tribune et prononcèrent leur oui. En voici 
quelques-uns : Léonard Bourdon et Billaud-Va- 
rennes qu'il suffit de nommer; Fouché et Collot 
dllerbois, les mitraiUeurs de Lyon; Maignet, l'in- 
cendiaire de Bédouin et l'organisateur de la Com- 
mission d'Orange ; Bourbotte et Prieur de la Marne, 
auprès desquels Carrier n'avait été qu'un fusil- 
leur modéré, si l'on se rappelle que ces deux 
représentants avaient, avec Turreau, ordonné les 
fusillades de Noirmoutier, et créé la Commission 
du Mans, présidée par Bignon, et que ce tribunal, 
à Nantes seulement, avait prononcé près de deux 
mille condamnations; Javogues, dont les excès 
furent dénoncés par Couthon; Barère, dont la rhé- 
torique avait eu, pendant dix-huit mois sans inter- 
ruption, des fleurs pour enguirlander tous les 
crimes; Duhem et Fayau, ses plus fidèles amis, 
n'avaient même pas osé le défendrejusqu'à la fin. 

1. Journal des Lu/s, du 7 IViniaire an lli. 



LA MISE EN ACCUSATION 371 

Parmi ceux qui. ne se contentèrent pas d'une 
simple affirmation, et qui la motivèrent, vingt-cinq 
environ incriminèrent le l'ail des noyades; une 
dizaine, les deux exécutions sans jugement. Il s'en 
trouva presque autant, et notamment Romme, 
(-ambon, Lequinio, j)Our lui faire un crime capital 
d'avoii- attenté à la puissance souveraine du peuple 
en empiétant sur l'autorité de Tréhouart; Patrin, 
député de Rhône-et-Loire, et C.outurier de la Mo- 
selle, prétendirent même que, de tous les crimes de 
Carrier, celui-là était de beaucoup le plus grave. 
Comme dans les Animaii.r malades de la peste, 
rien que la mort n'était capable d'expier un tel 
forfait. Or il y avait i)lus d'un an, et personne n'y 
pensait plus, que ce conllit s'était produit, et que 
le Comité de Salut public, loin de soutenir 
Tréhouart, avait donné raison à Carrier. D'autres 
conflits semblables avaient été apaisés sans donner 
lieu à la moindre accusation, et celui qui avait 
éclaté eutre Bourbotte, Choudieu d'une part, et 
Goupilleau de Fontenay et Bourdon de l'Oise d'autre 
j)art, avait eu un retentissement bien autrement 
considérable. Goupilleau de Fontenay et Bourdon 
avaient destitué, presque sur le champ de bataille, 
à la fm d'août 1793, le général Rossignol, et l'af- 
faire s'était terminée simplement par la réintégra- 
tion de Rossignol dans son grade et le rappel pur 
et simple des représentants qui l'avaient destitué'. 
Sept ou huit joignirent à leur réponse affirma- 
tive le reproche d'avoir travaillé méchamment à 
discréditer, par ses cruautés, le Gouvernement ré- 

1. Vie véritable du citoyen Ros.signol, publiée par V. Barrucand, 
ia-18. Paris, Pion, iS'JG, p. 206 et suiv. 



372 .r.-B. CARRIER 

publicain. Jullien de la Drôme récita une petite 
réclame en faveur de son jeune iils Marc-Antoine, 
le sauveur de la ville de Nantes. La déclaration 
la plus fausse et la plus hypocrite fut celle de 
Clauzel de l'Ariège. Il accusa Carrier d'avoir pré- 
tendu associer faussement la Convention à ses 
crimes, alors qu'ils avaient, osa-t-il dire, excité 
sur ses bancs une horreur unanime, et que des lois, 
sages et tutélaires, avaient pourvu à la sûreté des 
femmes et des enfants de la Vendée. Trois ou quatre 
votants exprimèrent le désir que Carrier fût tra- 
duit devant une section du Tribunal révolution- 
naire différente de celle qui jugeait le Comité ré- 
volutionnaire de Nantes. Cette demande était 
fondée, et aurait été accueillie par une Assemblée 
moins désireuse d'en liniravec Carrier. Lecointre, 
toujours très animé contre les anciens Comités, 
résuma en quelques mots toute la morale de 
l'affaire de Carrier : « Si Carrier, dit-il, est res- 
ponsable de ses premiers crimes, les Comités, qui 
avaient autorité sur lui, et qui les avaient connus, 
auraient dû, en le rappelant, l'empêcher de com- 
mettre les autres ' ». 

Le décret portant accusation fut remis, vers deux 
heures du matin, au citoyen Laffond, adjudant de 
la section de la Cité, pour être communiqué à 
Carrier, à son domicile, rue d'Argenteuil. A la 
suite de la lecture qui lui en fut donnée, le repré- 
sentant essaya de se brûler la cervelle, et il en fut 



1. Tous ces détails sont empruntés au Moniteur des 5, 6 et 7 
frimaire an 111. Le discours de Carrier, prononcé à la séance du 
soir du 111 frimaire fut imprimé à Paris, de même que l'appel 
nominal (Biblioth. de Nantes, n" 50636). 



LA MISE EN ACCUSATION 373 

empêché. « Jamais, dit-il à Laliond, les patriotes ne 
te pardonneront de t'être opposé à mon suicide. » Sur 
la route de la prison, — on le conduisit au Pies- 
sis, — il fut plus calme et pria Laffond de lui faire 
parvenir son traitement de député. A la prison, il 
demanda une chambre aérée, parce qu'accoutumé 
aux climats montagneux, le grand air lui était 
plus nécessaire qu'à tout autre'. 

« Toute l'attention des citoyens, porte un rap- 
port de police en date du 4 frimaire, était fixée hier 
sur Carrier. (Chacun attendait avec impatience la 
décision de la Convention... Le public n'a pu 
s'empêcher de manifester sa joie, au moment où 
l'accusation a été d('cidée, par de vifs applaudis- 
sements, qui ont été réitérés jusqu'à trois fois-. » 

Cette longue procédure n'avait eu pour résultat 
que l'autorisation de mettre Carrier en jugement; 
mais l'unanimité avec laquelle elle avait été accor- 
dée était pour lui un préjugé fâcheux du verdict 
des jurés appelés à se prononcer sur son sort. 

1. Courrier universel ou VEchii de Paris, in-4°, numéro du 
6 frimaire an III. Le Mointeur du 14 frimaire [Réimpression, XXII, 
646) donne le texte du procès-verbal de l'arrestation. 

2. Aulard, la Héaction thermidorienne, p. 271. 



CHAPITRE XXV 

CARRIEH AU TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE 



L'acte d'accusation. — (îrief de lalettre au pénrral Ilaxo ajouté. 

— Carrier injustement accusé du massacredu ctiàteau d'Aux.— 
Motifs de l'acte d'accusation par Dupuis. — Carrier royaliste. 

— Les royalistes, auteurs et complices de la Terreur selon 
Blanchard, Lockroy et la revue le Censeur. — Marat royaliste. 

— Entrée de ('arrierau Tribunal révolutionnaire. — La demande 
de récusation de plusieurs jurés. — Rejet de cette demande. — 
Recours à la Convention. — Difficultés de Carrier pour obtenir 
un défenseur. — Déposition de David-Vaugeois. — Histoire som- 
m.'iiredela Commission militaire du Mans. — Déposition d'Affilé 
et de Richard sur les noyades. — Déclaration de Carrier sur 
l'amnistie Levasseur. — Bignon et Lalouet. — Réponse de Car- 
rier à propos des fusillades et de la lettre à Haxo. — Les 
témoins Thomas, Phelippes, Robin. — Aci-usations réciproques 
de Carrier etdeGouUin. — Déposition de Laënnec. — Demande 
de Carrier de faire entendre des témoins à décharge repoussée. 

— Chaux, Forget, Gicqueau. — Dénégations de Carrier. — Appel 
de Goullin à sa franchise. — Représentation des ordres origi- 
naux donnés à Phelippes. — Jullien, Vergue, d'Aubigny. 

Le décret d'accusation voté, la Convention n'en 
avait pas encore fini avec Carrier; il lui incom- 
bait, d'après la procédure, de préciser les faits 
dont Carrier aurait à répondre devant le Tri- 
bunal. 

Le 5 frimaire (25 novembre), (luérin, l'un des 
membres de la Commission des Vingt et un, donna, 
au nom de cette Commission, lecture d'un projet 
d'acte d'accusation. 

Les faits reprochés étaient : 1° les deux ordres 
à Phelippes d'exécuter sans jugement cinquante et 



CARRIER AU TKini;>AL RIÏVOLUTIONN AIRE 375 

un brigands ; 2° l'ordre à une Commission de fusil- 
ler des gens de la campagne, dont les uns n'avaient 
jamais pris les armes, et les autres, depuis plus 
de deux mois, étaient demeurés tranquilles et 
avaient cultivé leurs terres ; 3" les noyades et 
fusillades d'hommes, de femmes et d'enfants exé- 
cutées à Nantes ; 4° les pouvoirs illimités donnés à 
Lamberty, qui avaient permis à celui-ci de noyer 
des prêtres et autres personnes et de pratiquer ce 
genre spécial de noyades dit mariage républicain, 
qui consistait à lier nus ensemble un jeune homme 
et une jeune lille et à les jeter à l'eau ; 5° la dé- 
fense d'obéir au représentant Tréhouart; o" les 
pouvoirs trop étendus donnés à la Compagnie Ma- 
raL Deux autres chefs d'accusation, moins graves, 
étaient aussi énoncés distinctement, bien qu'ils 
fussent implicitement compris dans ceux qui 
viennent d'être transcrits. 

Ce projet fut adopté presque sans discussion. 
Sur la demande de Lofticial, on ajouta le grief 
d'avoir écrit au général Haxo que l'intention de 
la Convention était de faire exterminer tous les 
habitants delà Vendée et d'en incendier toutes les 
habitations. Sans doute. Carrier avait fait preuve 
d'une certaine naïveté en écrivant celte lettre; 
mais les membres de la Convention, qui lui fai- 
saient rétroactivement un reproche de l'avoir écrite, 
avaient la mémoire courte de prétendre qu'elle 
avait pu contribuer à provoquer des incendies et 
des égorge ments. Avant, comme après cette lettre, 
l'incendie et le massacre avai<'nt été la jiratique 

1. Moniteur du 8 frimaire an II (Uéimprexf<ion, XXII, 602 et 004). 



376 J.-B. CARKIER 

ordinaire des généraux commandant en Vendée 
sous la direction des représentants Francastel, 
Turreau, Bourbotte et autres. 

Personne ne signala que cet acte d'accusation 
contenait un fait très injustement imputé à Car- 
rier : l'ordre donné à une Commission militaire 
de fusiller des gens de la campagne dont les uns 
n'avaient jamais pris les armes, et dont les autres 
cultivaient en paix leurs champs depuis deux mois. 
Il est de toute évidence que la mission donnée à 
cette Commission militaire concernait la saisie et la 
fusillade de deux cents habitants de la commune de 
Bouguenais, qui avaient eu lieu les 13 et 14 ger- 
minal [2 et 3 avril 1794), plus de six semaines 
après le retour de Carrier à la Convention. Une 
lettre, signée Romagné, et adressée à la Com- 
mission des Vingt et un, avait été l'origine de cette 
erreur. Il y avait pourtant sur les bancs de la 
Convention, puisqu'il avait voté deux jours 
auparavant pour la mise en accusation, un dé- 
puté qui aurait pu, d'un seul mot, rétablir la vé- 
rité, c'était Garrau de la Gironde, le signataire 
de l'ordre qui avait été la cause de ce massacre. 
Garrau se garda bien d'ouvrir la bouche, et ce 
paragraphe continua de figurer fort indûment au 
n" 2 de l'acte d'accusation-. 

Le décret de réorganisation du Tribunal révo- 
lutionnaire du 23 thermidor an II avait, par une 

1. Voir les arrêtés divers cités au chapitre xii, et un arrêté du 
Comité de Salut public du 13 brumaire an II (Recueil des actes 
du Comité, VIII, 199). 

2. La Commwie de Bouguenais et la gai-nisondii château d'Aiix 
par A. Lallié {Revue de Bretagne et de Vendée, 1882). — Pièces 
remises à la Commission, des Vingt et Un, p. 63. 



CARRIER AU TRIRUNAL RÉVOLUTIONNAIRE 377 

disposition additionncllo insérée sur la demande 
de Bourdon de l'Oise ^ imposi^ aux juges l'obliga- 
tion de consulter les jurés sur l'intention crimi- 
nelle et contre-révolutionnaire des accusés, ma- 
tériellement convaincus d'un fait délictueux; et 
la réponse négative du jury, sur l'intention contre- 
révolutionnaire, équivalait à une d('claration de 
non-culpabilité. Ainsi, un texte précis avait donné 
force de loi à cette opinion étrange, pour ne rien 
dire de plus, et néanmoins courante sur les bancs 
de la Convention, que tous les actes qui avaient eu 
pour but de servir la Révolution étaient légitimes 
et innocents, quelles que fussent leur nature et 
leur criminalité selon le droit pénal ordinaire. 
C'est à cette manière d'apprécier les actes les plus 
odieux qu'un certain nombre de scélérats, traduits 
en justice, durent leur impunité. Nous en verrons 
plus loin un exemple frappant dans le jugement 
des complices de Carrier. 

Si fragile que fût pour Carrier ce t te planche d e salut 
en présence du dessein manifeste de ses collègues 
de le sacrifier, l'un deux s'employa à la lui enle- 
ver. Dupuis, député de Seine-et-Oise, qui avait 
traversé assez honnêtement les événements de la 
Révolution, bien que, par son ouvrage sur f Origine 
des culteii^ il ait conquis l'une des premières places 
dans la secte des athées, publia, peu de jours 
après le renvoi de Carrier devant le Tribunal révo- 
lutionnaire, une brochure de 36 pages in-8% inti- 
tulée i/o ^//.ç de Vaclc d'accusation contre Carrier-. 

1. Réimpression du Moniteur, XXI, i'tS. 

2. Imp. d'Anjubault, Paris, rue Honoré, 20 ; annoncée avec 
f3,veur par VOrateur du peuple du 13 frimaire an HI. 



378 .T.-B. CARRIER 

Dans cotti' broehuro, il s'attachait tout particulière- 
ment à le représenter comme un misérable sup- 
pôt de la royauté. «Je vous dénonce, y disait-il, 
aujourd'hui Carrier comme ayant été un des agents 
de cette conspiration des rois, à laquelle son carac- 
tère naturellement féroce a paru le rendre propre, 
aux yeux des chefs de cette vaste conspiration qui 
s'étendait sur toute la France, et qui organisait 
ses moyens d'attaque, et devait les faire r<'ussir, 
jusqu'au moment où elle arborerait le drapeau 
blanc... Les instructions que paraît avoir reçues 
Carrier étaient telles qu'en les suivant il devait 
représenter, aux yeux des peuples, un tableau si 
contrastant avec toute idée de moralité et de jus- 
tice, que le nom seul de république fît horreur, 
et aux républicains de Nantes et aux rebelles de la 
Vendée... Et qu'on ne dise pas que je trace ici. 
d'imagination, un plan politique que nos ennemis 
n'ont jamais songé à adopter. Il me suffit, pour vous 
en convaincre, d'extraire quelques lignes du rap- 
port de nos collègues Choudieu et Richard : « Les 
scélérats qui dirigeaient la guerre fratricide de la 
Vendée employaient toutes sortes de moyens pour 
profiter de leurs avantages. Ils faisaient circuler, 
dans les pays qui n'avaient pas encore partagé 
leurs crimes, des proclamations, dans lesquelles ils 
peignaient la Révolution sous les plus alTreuses cou- 
leurs... Tout ce qui tenait au régime républicain 
était odieux à Carrier, et devait essuyer les outrages 
d'un homme vendu à la coalition des tyrans de 
l'Europe... Il donnait à ses agents des pouvoirs 
illimités, car Carrier ne connaissait pas de limites 
au crime, et il soumettait à leur inquisition tyran- 



CARRIER AU TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE 379 

niqiio Ions les citoyens, afin de venger l'ancien 
Gouvernement des reproches faits aux Sartines et 
aux Lenoir. » Après une description des noyades, 
il disait : « Uois d(^ l'Europe, reconnaissez là vos 
crimes, car vous seuls avez pu les commandera » 
(le paradoxe de Carrier royaliste était plus per- 
fide, mais valait bien comme absurdité la décla- 
ration de Merlin de Douai, affirmant à la tribune 
que « la correspondance du Comité de Salut pu- 
blic lui avait appris, depuis quinze jours, que 
les rois coalisés, et spécialement le Pape, étaient 
désespérés de la catastrophe qui avait fait 
tomber la tète de Robespierre-' ». Mais Dupiiis 
n'a pas été le seul à soutenir ce paradoxe, tant il 
est vrai que tous les arguments sont l)ons pour 
rompre la solidarité du parti révolutionnaire avec 
Carrier. Le patriote vendéen, Mercier du Rocher, 
aurait certainement volontiers si«:né le factiim de 
Dupuis. i( Carrier, lit-on dans ses Métuoirps, était 
toujours ivre ; il avait été royalute avant d'être 
terroriste; c'était un imbécile qui égorgeait le 
peuple'^. » Le greffier RIanchard, de Nantes, dans 
ses Mémoires inédits, prétend que, pour déconsi- 
dérer la Révolution, la noblesse a largement con- 
tribué aux excès de la Terreur. Cette thèse a été 
développée à un point de vue un peu di fièrent, 
dans un article anonyme de la revue de Comte et 
Dunoyer, le Censeur (t. VI, Paris, 1815, 140 pages), 
qui montre, une fois de plus, qu'avec de l'esprit et 



1. Extraits des p. 6, 7, 8, \\ et 25. 

2. Séance du 12 vendémiaire an III [Iléimpi'esfiinn du Monilein 
XXII, i:i6). 

I). Citation empruntée à /a Vendée puhiole, III, 148. 



380 J.-B. CARRIER 

dp l'érudition, il n'est pas de paradoxe qu'on ne 
puisse accommoder de façon à le rendre présentable 
au lecteur. Marat, dans ce travail, apparaît comme 
l'un des terroristes soudoyés par les royalistes. Ce 
n'était pas une nouveauté, Marat royaliste date de 
l'an III. Au milieu do pluviôse de celte année, un 
certain nombre de citoyens, indignés de voir se 
continuer la popularité de Marat, avaient brisé 
dans les théâtres quelques-uns de ses bustes, sans 
égard pour le décret qui avait l'ait transporter son 
corps au Panthéon. Ce n'élait encore qu'une at- 
teinte légère à sa mémoire. Pour la déshonorer 
tout à fait, on eut recours à la ruse, et des jour- 
nalistes publièrent un ancien projet de constitu- 
tion signé de lui où il soutenait que le Gouverne- 
ment monarchique était le seul qui convenait à 
la France. Tous les réactionnaires, qui savaient ce 
que cela voulait dire, crièrent : Vive la Répu- 
blique l A ba^ Marat! c est un royaliste. On jeta son 
buste dans un égoùt, et la Convention rendit un 
décret qui eut pour effet la translation du corps de 
Marat au cimetière de Sainte -Geneviève ^ 

Naguère encore, M. Lockroy, fantaisiste en his- 
toire comme en politique, écrivait :« Les monstres, 
qui servaient Carrier dans ses fureurs et ses excès, 
étaient d'anciens royalistes qu'il avait transformés 
en ultra-révolutionnaires, et mhne des agents 
royalistes'. Qu'il se soit trouvé des gens pour sou- 
tenir une pareille opinion à une époque ori les 
faits et les mots avaient perdu leur véritable 

1. Moniteur de pluviôse an III [Héimpression, t. XXIII, p. 371 et 
416). — Beaulieu, Essais historiques, VI, 130. 

2. Une Mission en Vendée, Paris, 1893, p. m et vi. 



CARRIER AU TRIBUNAL KÉVOLUTIONNAIRE 381 

signification, cela peut à la rigueur se com- 
prendre; mais la reproduire de notre temps, c'est 
vraiment trop présumer de l'ignorance et de la 
crédulité des lecteurs. 

Fouché est allé plus loin, il a mis cette théorie 
en pratique. Ministre de la Police aux approches 
du 18 brumaire, il frappait les Jacobins gênants, 
en les accusant de n'être que des royalistes dé- 
guisés '. 

La veille de son jugement, Carrier, transféré 
à la Conciergerie, s'écria en y entrant: «Les lâches 
me sacrifient, mais ils ne tarderont pas a s'en re- 
pentir. )) Il a aussi témoigné le regret de ne s'être 
pas brûlé la cervelle à l'appel nominal, s'étant 
bien convaincu alors qu'il ne lui restait aucun 
espoir'. » 

Le 7 frimaire (27 novembre), il comparut devant 
le Tribunal révolutionnaire. Cette date avait 
quelque chose de fatidique. Il y avait un an, jour 
pour jour, que les Cent trente-deux Nantais avaient 
été acheminés sur Paris par son ordre, et c'était 
par eux qu'il périssait. Sans leurs révélations, il 
est à peu près certain qu'il n'aurait jamais été 
inquiété. « Une foule immense, dit le Mercure 
français^ inondait le Palais de justice et remplis- 
sait l'auditoire. » 

Les accusés, membres du Comité révolution- 
naire de Nantes, leurs agents, et ceux des témoins 
dont la culpabilité s'était révélée au cours des 
débats, étaient depuis quelques moments en place 

1. Vandal, /e*- Causes directes du 18 brumaire {Revue des 
Deux Mondes, avril 1900, p. 726). 

2. Journal des Lois du 7 frimaire an III. 



382 J.-B. CARRIER 

quand les juges arrivèrent. A leur entrée, le silence 
se fit. A onze heures moins un quarl, Carrier parut. 
A l'instant, malgré les efforts des huissiers pour 
commander le silence, un mui'niure terrible, un 
mouvement d'indignation retenlit dans la saile. 
Carrier fut conduit au gradin le plus élevé, vers 
la partie haute de la salle. 11 s'assit entouré de 
gendarmes. « Il était i)àle, défait et malade. Goul- 
lin et Chaux ont souri. Ils conçoivent des espé- 
rances 1 . » 

Dans les lieux publics, la nouvelle de l'incarcé- 
ration de Carrier avait ramené le calme. Les cris 
de vengeance et d'indignation avaient cessé dans 
les groupes. Ses amis éperdus (je continue de 
copier les appréciations des journaux), redoutant 
pour eux-mêmes le sort de ce fameux coupable, 
n'osent plus se montrer, et dévorent en silence 
leur rage et leur désespoir. Avec eux ont disparu 
ces mégères soldées par les carriéristes et dont les 
verges ont fait justice. 

La veille, dans une note écrite de sa main, adres- 
sée au Tribunal, datée de la Conciergerie, et 
qui se trouve à son dossier. Carrier avait protesté 
contre son renvoi devant un Tribunal dont la par- 
tialité contre lui s'était manifestée au cours des 
débats du procès du (Comité. Dans cette môme 
note, il avait formellement récusé les jurés Saul- 
nier, Sambat et Topino-Lebrun, amis de Real, de 
Fréron et de Tallien, les promoteurs du procès 
scandaleux qui lui était intenté-', c'est-à-dire ceux 

1. Divers journaux et notamment /'' Journal des Lois des 8 et 
9 frimaire an Mi. 

2. Arciiives nationales, \V, 1" carton, 493. 



CARRIER AU TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE 383 

qui, plus tard, se montrèrent les moins défavo- 
rables à sa cause. 

Aussitôt que la parole lui eut ('le donnée, il re- 
nouvela de vive voix ces protestations, et ajouta 
que Taccusation portée contre lui étant distincte 
de celle dirigée contre le Comité révolutionnaire 
de Nantes, les jurés chargés de le juger devaient 
être tirés au sort. Il se ressouvenait qu'il avait été 
procureur. 

L'accusateur public demanda la continuation 
des débats, nonobstant toute opposition contraire. 
Un jugement conforme à ses conclusions fut aus- 
sitôt rendu- Ce jugement invoquait un décret du 
3 septembre 1793, d'après lequel la même section 
doit connaître des alîaires connexes et de celles 
qui suivent celles dont elle est saisie; considérant 
aussi le vague des motifs des récusations, il or- 
donnait qu'il ne serait tenu aucun compte des 
oppositions de l'accusé. Sur son observation qu'il 
n'avait pas choisi de défenseur, la séance fut levée 
et renvoyée au lendemain'. 

Carrier crut devoir appeler de ce jugement 
devant la Convention. L'Assemblée fut saisie de 
ses protestations par la lecture qu'en donna Clauzel, 
au début de la séance du 8 frimaire (28 novembre). 
La lecture fut écoutée; mais l'ordre du jour pur et 
simple fut dédaigneusement voté sans discus- 
sion-. 

Malgré le retentissement inouï de l'alVaire, la 
cause de (Carrier ne tentait personne. Il avait d'abord 

1. Moniteur du 10 frimaire an 111 [Réimpression^ XXU, 614). — 
Bulletin du Tribunal révolutionnaire, Vil, n"' ','> et (i. 

2. Réimpression du Moniteur, XXU, (JliJ. 



384 'J.-B. CARRIER 

visé très haut, et demandé l'assistance de Tronson- 
Ducoudray et de (^iiauveau-Lagarde, qui, tous les 
deux, avaient partagé le périlleux honneur de 
plaider pour Marie-Antoinette. Sur leur refus, 
il déclara qu'il se passerait d'avocate Ce n'est pas 
que le ministère d'un défenseur pût sensiblement 
améliorer son sort; il avait épuisé lui-même la 
discussion des faits; la plus chaude éloquence eût 
été impuissante à attirer sur lui la pitié ; mais la 
loi exigeait qu'un homme de loi s'assît auprès de 
lui, et il dut, comme le plus vulgaire criminel, se 
contenter d'un avocat d'office. 

Les dépositions des nombreux témoins qui, 
depuis six semaines, s'étaieat succédé à la barre 
du Tribunal révolutionnaire, et, plus encore, peut- 
être, les déclarations et les explications données 
par les accusés sur la conduite de Carrier à Nantes, 
avaient instruit d'avance les juges et les jurés des 
faits delà nouvelle cause. Ce fut donc uniquement 



1. Au début du procès, le président avait désigné d'office un 
employé du parquet nouimé Hureau, avec faculté de le faire 
aider par un autre à son choix {Bulletin du Tribunal révolution- 
naire. Vil, 31). llureau, sans doute, refusa, car le président indi- 
qua Lafeutrière. Celui-ci se déroba, en alléguant qu'il défendait 
déjà deux des accusés de Nantes. Antonelle et Giroud, sollicités, 
refusèrent absolument (Compte rendu du procès du Moniteur; 
Réimpression, XXIIl, 3). Le 11 frimaire, personne n'ayant encore 
accepté, le président nomma Cahier. Cahier répondit qu'il s'était 
chargé de défendre Lefaivre, accusé d'avoir noyé en pleine mer 
un certain nombre de prisonniers à une époque où Carrier avait 
terminé sa mission. De guerre lasse, le Tribunal rendit, le 12 fri- 
maire, un jugement portant que le défenseur officieux Villain prê- 
terait son ministère à Carrier. Villain se résigna, et, en défini- 
tive, ce fut lui qui l'assista et qui plaida pour lui (Compte rendu 
du procès dans les Nouvelles politiques et le Courriei' universel 
des 11, 12 et 13 frimaire an 111, et dans le Bulletin du Tribunal 
révoluiionnaire, VU, 40, 44 et 88). 



carrif:r au triiîunal révolutionnaire 385 

pour l'épondre aux exigeuces do la loi, sur la 
nécessité des témoignages oraux dans les pro- 
cédures criminelles, qu'un certain nombre de 
témoins furent appelés à venir répéter ce qu'ils 
avaient déjà dit. 

Le premier témoin appelé fut David-Vaugeois, 
ci-devant accusateur public de la Commission mili- 
taire établie au Mans et venue à Nantes'. C'est lui 
qui, dans le procès du Comité, interrogé par le 
président sur le nombre des prisonniers, avait fait 
cette double déclaration, que l'Entrepôt, à raison 
de sa vaste étendue, pourrait renfermer au moins 
dix mille hommes et qu'il y avait eu, selon lui, 
plus de deux mille quatre cents individus sacrifiés 
en ne parlant que des femmes et des enfants 2. 

Pour obtenir des renseignements sur les noyades, 
on ne pouvait mieux s'adresser qu'à Vaugeois. 11 
avait siégé pendant plusieurs semaines dans une 
des salles de l'Entrepôt. Sauf qu'un certain jour 
de pluviôse il avait essayé d'empêcher un enlève- 
ment de femmes enceintes et d'enfants par Lam- 
berty, et encouru pour ce fait le disgrâce de Car- 
rier, il n'y avait eu, entre le noyeur attitré et la 
Commission militaire dont il faisait partie, qu'une 
ditierence, c'est que Lamberty avait noyé par 
ordre de Carrier, et que sa Commission avait fusillé 



1. Bullelin (lu Trihunul rcvo/tifinimaire, VI, 223. 

2. Bullelin du Tribunal révolulionnaire. VI, 295, 2. Ce chiffre 
de dix mille prisonniers à l'Entrepôt est aussi le chitl're qui avait 
été donné par JoUy à Altaroche, président de l'aduiinistration 
du Département du Cantal dans une conversation qu'il avait eue 
avec lui à la Conciergerie. Altaroche ayant répété cette conver- 
sation au Tribunal révolulionnaire en présence de JoUy, celui-ci 
en reconnut la vérité Juni-huI des l.nisdu 2i frimaire au III, p. 2j. 



386 J.-B. CARRIER 

par ordre des représentants qui l'avaient instituée. 
Quant à leurs victimes, ils les avaient prises à 
leur discrétion, au môme lieu, et dans la même 
foule de détenus. 

Pourquoi Vaugeois, qui savait tant, ne dit-il à 
peu près rien? C'est qu'il fallait avoir la conscience 
plus nette qu'il ne l'avait pour accuser les autres. 
Voici, en effet, l'histoire sommaire du Tribunal qui 
avait, sur ses réquisitoires, fait couler des flots 
de sang. Si incroyable qu'elle paraisse, elle est 
vraie; j'en ai donné ailleurs les pièces justifica- 
tives ^ et elle a ce mérite de montrera quel degré 
d'anarchie et de basse cruauté le droit de punir 
était tombé, sous la Terreur. 

Quelques jours après la bataille du Mans (20 fri- 
maire an 11, 10 décembre 1793), qui fut un désastre 
pour l'armée vendéenne, trois représentants en 
mission. Prieur de la Marne, avocat, Bour- 
botte, fils du portier d'un prince, instruit aux 
frais de ce prince, Turreau de Linières, pro- 
priétaire, prennent un arrêté portant établissement 
d'une Commission militaire révolutionnaire, qui, 
sous aucun prétexte, ne pourra s'écarter du quar- 
tier général des armées réunies de l'Ouest et des 
côtes de Brest. Cette Commission connaîtra de tous 
les délits qui pourraient tendre au renversement 
de la discipline militaire, ou à l'empêchement des 
progrès de l'esprit public et nuire au maintien de 
la liberté. Elle jugera d'après les lois révolution- 
naires et le Code pénal militaire. L(^ président sera 
Gonchon (Gonchon ne fut qu'un président nomi- 

1. Lu Justice révoliiUdinuiire ii Nantes el dans la Luire-lafé- 
riciire, par A. Lallié, Nantes, Cier, 1896, p. 25;!. 



CARRIER AL" TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE 387 

nal), les juges : le capitaine Bignon qui présida 
réellement, le lieutenant Chantrelle et un gen- 
darme ; l'accusateur public, David- Vaugeois. 
Suivent quelques articles de pure forme sur les 
locaux et le traitement des juges, 

La compétence territoriale de la Commission est 
à peu près déterminée, elle siégera au quartier gé- 
néral d'une armée nécessairement appelée à se 
déplacer. La compétence, au point de vue des délits, 
est plus vague; mais elle semble, si je comprends 
bien, avoir été restreinte aux délits commis par 
des individus inscrits sur les contrôles de l'armée. 
C'est simplement en vertu de leurs pouvoirs illi- 
mités que les représentants ont signé cet arrêté. 
Aucune loi ne les y a autorisés, et une circulaire 
du Comité de Salut public, insérée au Moniteur 
du 3 nivôse, proclamera très nettement, peu de 
jours après, que le droit de prononcer la peine de 
mort est un droit que la Convention s'est réservé 
et qu'elle n'a pas communiqué aux représentants 
en mission. 

Voilà donc le nouveau Tribunal criminel hors 
cadre établi au Mans. Si douteuse que soit l'auto- 
rité qui l'a investi, il n'en a pas moins, comme 
tous les autres Tribunaux, le pouvoir de mettre 
en mouvement la force publique pour l'exécution 
de ses jugements. Quelle sorte d'accusés ce Tribu- 
nal fera-t-il comparaître devant lui, et frappera-t-il 
du glaive de la loi, comme on disait alors? Des 
soldats indisciplinés, ainsi qu'on pourrait le sup- 
poser d'après les termes de l'institution? Non. 
L'armée républicaine a fait des prisonniers; ces 
prisonniers sont des rebelles, la loi du 19 mars 1793, 



388 J.-B. CARRIER 

punit de mort les rebelles, sur la constatation de 
leur identité. Ce sont des rebelles que la Commis- 
sion militaire de Gonchon, de Bignon et de Vau- 
geois, se fera amener , et qu'elle enverra à la 
fusillade après avoir pris leurs noms. Peu importe 
à cette Commission que des lois, postérieures à 
celle du 19 mars, ait restreint l'application de la 
peine de mort à certaines catégories de rebelles, 
tels que les chefs, les nobles, les prêtres ; la Com- 
mission du Mans n'applique qu'une seule peine, 
la mort, et toujours la mort. Du Mans, elle va à 
Laval, ensuite à Chateaubriant et à Blain, Dans 
chacune de ces villes, elle prononce quelques con- 
damnations. ASavenay, oii l'armée vendéenne vient 
d'être écrasée [3 nivôse an II (23 décembre 1793)], 
elle envoie près de sept cents prisonniers à la mort 
en trois séances. De Savenay, elle vient à Nantes 
oii elle s'établit en permanence à l'Entrepôt, De 
cette prison,. par ses ordres, on ne peut dire par 
ses jugements, chaque jour cent ou cinquante 
malheureux sont fusillés dans les carrières de 
Gigant. Le total des exécutions de ce Tribunal, qui, 
à l'origine, semblait destiné à maintenir la disci- 
pline dans l'armée, atteignit presque le chiffre de 
trois mille. 

Carrier, trop heureux de trouver dans la Com- 
mission militaire des collaborateurs actifs, qui 
l'aidaient dans son œuvre de destruction des pri- 
sonniers, l'avait laissée a2:ir à sa guise. Autant 
d'individus fusillés, autant de moins à noyer. 
Avec un pareil passé, Vaugeois ne pouvait être à 
l'aise pour dire tout ce qu'il savait. Il lui fallut même 
une certaine impudence pour reprocher à Carrier 



À 



CARRIER AU TRIRUNAL RÉVOLUTIONNAIRE 389 

d'avoir soutenu Laniborty lors de l'enlèvement des 
femmes enceintes et des enfants. 

Vaugeois parla ensuite longuement de Fouquet 
et Lamberty, qu'il avait poursuivis malgré 
les conseils des représentants, et dont le pro- 
cès avait, dit-il. révélé des horreurs ; enfin de son 
voyage à Paris pour obtenir des éclaircissements 
sur l'atïaire. Carrier répondit très énergiquement 
qu'il n'avait été pour rien dans les massacres de 
la Commission militaire, et que, si ses membres 
venaient l'accuser, c'était parce qu'ils prétendaient 
mettre à sa charge la disparition de milliers de pri- 
sonniers. Il déclara qu'il avait respecté les ordres 
donnés à la Commission par ses collègues, et il 
aurait pu ajouter que, s'il avait fait autrement, on 
l'aurait accusé d'avoir entrepris sur l'autorité de 
la Convention, comme on l'en avait accusé pour 
avoir contesté la valeur des arrêtés de Tréhouart. 

Il ne nia pas avoir donné des ordres à Lamberty, 
mais demanda qu'on produisit des ordres écrits. S'il 
a connu, dit-il, la noyade des prêtres, il a toujours 
cru qu'elle était le résultat d'un événement naturel. 
Il nia les autres purement et simplement. 

Ces dénégations impudentes indignèrent Goul- 
lin, Bachelier, Grandmaison et Chaux, qui, depuis 
six semaines, s'étaient entendus accuser de la 
noyade du Bouft'ay, et, avec une précision bien 
faite pour déconcerter Carrier, ils lui en rappe- 
lèrent toutes les circonstances. 

Ce fut ensuite le tour d'Afhlé, qui parla des ba- 
teaux qu'il avait préparés sur sa demande ; de 
Richard qui répéta les propos sur les prêtres d'An- 
gers : <( Pastant de mystère, tous ces b... à l'eau. » 



390 J.-B. CARRIER 

Il eût été facile à Dobsent, s'il l'avait voulu, do 
diriger les dépositions de manière à établir le 
nombre des noyades et des noyés. 11 aurait pu or- 
donner des recherches dans la correspondance du 
Comité de Salut public, et il y aurait trouvé les 
révélationsquej'aicitées. Mais pareilleenquête n'au- 
rait point été du goût de la Convention qui lenait, 
avant tout, à rejeter sur Carrier, et sur Carrier tout 
seul, le crime des noyades, celui de tous qui avait 
le plus contribué à soulever l'opinion. Plusieurs 
témoins, entendus sur ce point dans le procès du 
Comité, auraient pu être appelés de nouveau. Dob- 
sent jugea sans doute que les juges et les jurés 
se rappelleraient leurs dépositions. Si le débat, 
sur le fait des noyades, n'eut point l'étendue qu'on 
aurait pu lui donner, il n'en fut pas moins dé- 
montré avec une complète évidence. 

Faisant un retourvers le passé. Carrier confondu 
s'écria : « J'avais toujours sous les yeux le décret 
qui avait écarté la proposition de Levasseur d'ac- 
corder une amnistie aux rebeHes qui n'étaient pas 
sortis de la Vendée. » C'est-à-dire, on m'impute à 
crime des excès qui ont été proclamés nécessaires 
par ceux-là mêmes qui m'ont renvoyé devant ce Tri- 
bunal. 

Que dit, en effet, Levasseur dans ses, Mé?noires? 
« Quelques jours après la bataille du Mans (10 fri- 
maire), je rentrai à la Convention, Barère fit un 
rapport sur la guerre de Vendée. J'espère, répon- 
dis-je, que cette guerre malheureuse est finie. 
N'oubliez pas que les vaincus sont des Français 

\. Bulletin du Tribunal révolidionvaire, VII, 30. 



CARRIER AU TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE 391 

égarés par les prcLres et par les nobles. Rendez à 
ragricultureetaux arts des bras qui leur manquent. 
Je demande une amnistie en faveur du reste do 
l'armée vendéenne. Un collègue qui siégeait à la 
Montagne courut vers moi, en me présentant le 
poing d'une manière menaçante : « Qu'est-ce que tu 
dis? Les Vendéens sont des brigands, il faut les 
exterminer jusqu'aux derniers. — Ce sont des 
Français, répoiidis-je. — Ma proposition ne fut pas 
appuyée, même parles membres du côté droit^. » 

Si le lecteur a jeté les yeux sur les notes pla- 
cées au bas des pages de ce volume, il ne lui a 
pas échappé que l'exposé de la conduite de Car- 
rier à Nantes a été en grande partie emprunté aux 
dépositions des témoins entendus dans son procès. 
Reproduire ces mêmes dépositions, selon l'ordre 
de la procédure, alors que les faits qu'elles 
démontrent ont été consignés à leurs dates dans 
le cours du récit, serait une véritable redite. Je 
me bornerai donc à résumer, d'après les comptes 
rendus du procès, les défenses de l'accusé, et à 
reproduire quelques appréciations de la presse du 
temps sur son attitude en présence des princi- 
paux témoins. 

Il y avait grande foule aux audiences. Les rap- 
ports de police publiés soit par Schmidt, soit 
par M. Aulard, se répètent chaque jour, du 10 
au25 frimaire (.30novembre-15 décembre). « L'opi- 
nion publique est la môme, toujours bien pronon- 
cée contre Carrier, les Jacobins et les intrigants de 
toute espèce ; même opinion contre le Comité révo- 

1, Mémoires de Levasseur de lu Sarthe, Paris, 1829, II, 286, 



:^92 .T.-B. CARfUER 

lutionnaire de Nantes et contre Carrier. L'opinion 
publique condamne Carrier, et attend son juge- 
ment avec impatience. » La brièveté était le propre 
des rapports de police de ce temps-là. 

A la seconde séance, on entendit Bignon, le 
compère de Vaugeois à la Commission du Mans. 
Bignon parla de Lalouet, ce jeune commissaire 
envoyé de Paris, et sorti certainement de son 
obscurité par sa participation aux massacres de 
septembre. Bignon avait beaucoup connu Lalouet, 
puisqu'il lui avait, un jour, cédé la présidence de 
sa Commission pour condamner le cbef vendéen 
La Cathelinière ; or, selon lui, Lalouetavait exercé 
une inlluence néfaste sur Carrier; il se disait 
neveu de Robespierre; mais, ni Bignon, ni Chaux, 
qui intervint et dit son mot, ne firent la lumière 
sur ce personnage énigmatique. (Carrier nia son 
intimité avec lui, et prétendit l'avoir subi et nul- 
lement recherché. Ce n'est que plus tard, qu'il 
reconnaîtra avoir subi son inlluence'. 

Champenois, Thomas, Forgetet autres parlèrent 
longuement des fusillades de brigands qui s'étaient 
rendus volontairement. Carrier, d'une façon géné- 
rale, n'essaya pas de les nier. 11 répondit que, sur 
tous les points de la Vendée, partout où l'on fai- 
sait des prisonniers, les généraux, comme les repré- 
sentants, les faisaient fusiller. A vrai dire, sur ce 
point, il n'avait pas à se défendre, il aurait pu se 
contenter de renvoyer aux journaux du temps, 
remplis de récits de fusillades. A une observation 
de Real, qui lui reprochait sa lettre du 30 frimaire 

1. Courrier universel du 24 frimaire an 111. 



CARRIER AU TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE 393 

an II, dans laquelle il annonçait qu'il faisait 
fusiller les brigands par centaines, il riposta sim- 
plement que la Convention lui avait fait l'honneur 
de voter l'insertion de cette lettre au Bulletin:. 

La discussion traîna longtemps sur le point de 
savoir ce qu'étaient devenus quatre-vingts brigands 
qui étaient venus à Nantes se rendre à discrétion, 
et que certains témoins affirmaient avoir été fusil- 
lés à l'arche de Mauves. Si j'en parle ici, c'est que 
Michelet prétend qu'on les retrouva vivants •. La 
vérité est que, sur un compte de cadavres inhu- 
més à Nantes, sous la direction d'un nommé Dau- 
bigny, et conservé aux Archives municipales, se 
trouve un article ainsi conçu : « A l'arche de 
Mauves, cadavres humains : quatre-vingt-huit. » 

Bien que le général Turreau, avec ses colonnes 
infernales, eut depuis le départ de Carrier, 
transformé en désert une région tout entière, par 
rincendie et le massacre et cela avec l'approbation 
de la Convention, on opposa à l'accusé salettre au 
général Haxo. Il répondit qu'il ne la désavouait 
pas, parce qu'il avait été autorisé par la Conven- 
tion à enlever tous les grains de la Vendée et à 
exterminer tous les habitants'-. 

Les révélations sur la guerre de Vendée, faites 
par Thomas, patriote éprouvé, qui avait le droit, 
celiii-là, d'accuser Carrier parce qu'il n'avait pas 
attendu pour le faire qu'il fût tombé en disgrâce, 
sont horribles. Mais Carrier, dans ces faits, n'avait 
que sa part de responsabilité, et il y avait injustice 
à la lui faire supporter tout entière. 

\. Histoire de La RévoluHon, Lacroix, 1878, t. VIII, p. 309. 
2. Bulleliii du Tribunal révolutionnaire , VII, p. 38. 



394 J.-B. CARRIER 

LaccLisé se contenta de traiter d'aristocrate le 
témoin Brondes, qui s'était trouvé auprès delui à 
la bataille de Cholet, et dont la déclaration avait 
jeté un doute fâcheux sur sa valeur en présence de 
l'ennemi (séance du 11 frimaire). 

Le président Phelippes, qui l'avait si vigoureu- 
sement pris à partie, longtemps avant sa mise en 
accusation, ne l'épargna pas; c'était son droit. Il 
s'attacha surtout à montrer qu'il avait, dans les 
réunions des corps administratifs, cherché à s'asso- 
cier les membres de ces corps pour l'exécution de 
ses grandes mesures. 

L'affaire Tréhouart ne pouvait avoir au Tribunal 
révolutionnaire l'importance qu'on lui avait donnée 
à la Convention. Malheureusement pour lui, der- 
rière l'affaire Tréhouart, apparut la protection don- 
née à Lebatteux, dont il lui était impossible de se 
justifier (12 frimaire). 

Les premiers jours, ilavaitcrupouvoirnier avoir 
assisté au fameux dîner de la galiote. Le petit 
Robin, qu'on avait fini par trouver à l'armée de 
Sambre-et-Meuse, oii Gillet l'avait fait placer en 
qualité de commissaire des guerressurla demande 
de Carrier, lui rappela, avec tant de précision, 
certaines circonstances de cette orgie sinistre, que 
Carrier fut contraint de se rendre à l'évidence. 
Robin n'avait pas vingt-deux ans ; mais il était 
vicieux et cruel au-delà de toute imagination, et il 
raconta cyniquement qu'il avait noyé avec Lam- 
berty de nombreux prisonniers sur les ordres du 
représentant. 

Aux détails donnés par Alexis Mosneron sur le 
dîner des Champs-Elysées, qui ont été déjà repro- 



CARRTKR AU TRIBUMAL RÉVOLUTIONNAIRE 395 

duits, il convient cl'ajonter cette confidence que lui 
aurait faite Carrier, « que Chaux et Goullin étaient 
des scélérats quiravaientpousséàtoutesles mesures 
ultra-révolutionnaires, et que Forget avait tout con- 
duit, tout dirigé a Nantes, de concert avec Chaux et 
Goullin ' ». 

Ce dernier qui ne laissait échapper aucune occa- 
sion d'attaquer Carrier, afin d'atténuer sa propre 
responsabilité, riposta aussitôt par une autre con- 
fidence. «Je tiens de Carrier, dit-il, un jour que nous 
nous dînions ensemble, qu'il avait le plus grand 
regret d'avoir épargné certains contre-révolution- 
naires ; il ne m'aurait pas tenu ce propos si j'avais 
été de ceux qui l'avaient poussé aux excès. » Ce fut 
ce jour-là que Goullin raconta l'anecdote, qu'il dit 
tenir de Lamberty lui-même, sur M'''' Céleste 
Guissart que Lamberty avait noyée parce qu'elle 
avait refusé de se livrer à lui- (13 frimaire). 

Tout le monde se croyait le droit de jeter la 
pierre à l'accusé, même ceux qui. auraient semblé 
avoir le plus d'intérêt à se taire pour se faire 
oublier. Tel était bien le cas d'un nommé Dhéron, 
inspecteur des vivres militaires ; il vint dire 
que Carrier lui avait donné l'ordre de faire fusiller 
les commissaires de la Vendée qui prétendraient 
retenir pour leur département les grains saisis dans 
les communes rebelles. Des assistants se rappe- 
lèrent alors ce qu'était ce Dhéron. On lui reprocha 
de nombreux assassinats ; et, ce qui n'était pas 
banal, de s'être montré, dès le mois de mars 1793, 
à la Société populaire avec un chapeau orné 

1. Journal des Lois, numéro du 18 frimaire an III, p. 3. 

2. Bulletin du Tribunal révolutionnaire, VU, ijS. 



39«j J.-B. CARRIER 

d'oreillos de brigands. H fut aussitôt mis en 
accusation '. 

Le 14 frimaire, selon le Bulletin du Tribunal 
révolutionnaire ^ deux autres citoyens lurent, sur 
la demande de Taccusateur public, mis en état 
d'arrestation : le commandant Lcfaivre et un marin, 
du nom de Massé, qui avaient conduit en pleine 
mer, pour les noyer, une quarantaine de per- 
sonnes. L'époque de ce crime (5 ventôse an 11) 
était postérieure de deux mois au départ de Nantes 
de Carrier ; et, parce qu'il ressemblait à ceux 
qui étaient reprochés à (Carrier, ce n'était pas 
une raison suflisante pour en impliquer les 
auteurs dans une all'aire à laquelle ils étaient 
étrangers. 

Ce qui avait manqué jusque-là dans l'instruction, 
c'étaient les dates des événements, qui, seules, 
pouvaient, en éclairant les juges sur l'enchaîne- 
ment des faits, leur fournir le moyen de déter- 
miner les responsabilités. Ce fut Guillaume Laënnec 
qui les donna dans une déposition très nette, heu- 
reusement recueillie par Villenave. Le soir même 
(14 frimaire), Laënnec écrivait à sa femme que sa 
déposition avait tellement impressionné Real 
qu'il la lui avait fait répéter au sortir de l'audience, 
(ioullin, que cette déposition touchait aussi sensi- 
blement que Carrier, ne trouvant rien à y répondre 
au témoin, lui reprocha son fédéralisme. 



1. M. de la Sicotière, Téminent auteur de Frotlé el les insur- 
rections normandes, a publié sur ce Dliéron, dans la Revue de 
Bretagne et de Vendée (octobre 1879, janvier, avril 1880) une 
notice extrêmement intéressante. 

2. Papiers de Villenave (Collection de AI. Gustave Bord). 



CARRIER AU TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE 397 

L'indépendance complète des tribunaux à l'égard 
du pouvoir est un principe tutélaire de la honne 
administration de la justice qui, dans la pratique, 
est souvent méconnu. Il est évident que, dans le 
procès de Carrier, le Tribunal révolutionnaire 
subissait docilement la direction du Comité de 
Sûreté générale. En voici la preuve : Tous les 
témoins entendus avaient étédes témoins à charge, 
par cette raison peut-être que, dans ses souvenirs, 
l'accusé n'avait trouvé personne dont il pût espérer 
une parole secourable. 11 s'avisa tout à coup défaire 
venir au Tribunal certains généraux et officiers 
de l'armée de l'Ouest, dont il donna la liste à l'ac- 
cusateur public. Celui-ci n'osa prendre sur lui de 
trancher la question, et il en référa au Comité de 
Sûreté générale. Sa lettre fut lue à la Convention. 
Il y disait que la citation de ces témoins ferait 
traîner la procédure en longueur, et qu'il y aurait 
aussi danger à éloigner certains officiers des postes 
qu'ils occupaient, et il terminait par ces mots: e Au 
reste j'attends vos ordres'. )) Plusieurs membres 
demandèrent l'ordre du jour. Bentabole fit observer 
qu'aucune loi ne limitait le di"oit d'un accusé de 
faire entendre des témoins; Dubois-Crancé rappela 
qu'il y en avait une, d'après laquelle les officiers 
pouvaient envoyer leurs témoignages par écrit. 
En théorie, la demande était reconnue recevable 
par deux députés ; mais, en passant à l'ordre du 
jour sur leurs déclarations, la Convention faisait 
savoir qu'elle se désintéressait de la question. 
L'accusateur public se le tint pour dit, et les 

1. Séance du 15 frimaire an ll\ {Héimpressioit i/n Moniteur^ 
XXII, GSlj. 



398 J.-B. CARRIER 

témoins portés sur la liste de Carrier ne furent ni 
cités ni interrogés par écrit. 

On entendit successivement Bernard-Laquèze, 
concierge du Boutîay, Févêque Minée, qui avait été 
président du Département durant le séjour de Car- 
rier à Nantes. Minée ne fut pas plus explicite dans 
cette seconde déposition qu'il ne l'avait été la 
première fois ; il se reconnaissait sujet à des 
absences de mémoire. Chaux prit Forget à partie 
de la façon la plus vive. Cette prise de bec n'eut 
d'autre résultat que d'amuser les auditeurs. Dans 
ce chaos de cruautés, de violences et de lâchetés 
avérées, le seul moyen qu'eussent les accusés de 
s'excuser, c'était de se les rejeter les uns aux autres, 
et cette façon de se blanchir ne proiitait en défini- 
tive à personne (14 frimaire). 

Lecture fut donnée de la lettre de Hérault-Sé- 
chellcs. Le fait d'avoir reçu cette lettre ne consti- 
tuait pas une charge, car il peut arriver aux plus 
honnêtes gens de recevoir de mauvais conseils. 

Gicqueau, membre important de l'administra- 
tion départementale, n'eut point à se louer d'avoir 
comparu. Il ne put se défendre d'avoir écrit de sa 
main le cruel arrêté du "24 brumaire an II, signé: 
Grandmaison, Goullin et Richelot, qui réglemen- 
tait les conditions du voyage des Cent trente-deux 
Nantais envoyés à Paris^ (15 frimaire). 

« Gicqueau, Minée et Renard, écrivait Laënnec, le 
lendemain, ont eu une peurdont ils ne reviendront 
pas tout à l'heure. Minée surtout, et Renard, ont 
été bafoués, honnis, confonclas dune si rude 

1. Journal des Luis, des 18, 19 et "il frimaire an Ul. 



CARRIER Al TRIBLNAL RÉVOLUTIONNAIRE 399 

manière, que je ne puis croire qu'ils osent repa- 
raître à Nantes'. A dire vrai, les a^.cusés sont 
devenus si fins, si ergoteurs, à force de s'exercer 
aux débats depuis cinquante jours, qu'à moins 
d'être très serré, et surlout bien pur, il est difficile 
de n'être pas élourdi par la sublilité de leurs inter- 
pellations. » 

Carrier, harcelé par ses co-accusés, tous plus 
ou moins intéressés à le charger, se défendait fort 
mal. Il niait trop, el souvent mal à propos. Goullin, 
à la fin irrité de l'entendre se plaindre des men- 
songes des autres, fit appel à sa loyauté, dans un 
petit discours fort étudié, oii, lui-même, il affec- 
tait une franchise assez crâne, qui touchait au 
cynisme. " Opposé, dit-il, au système machiavé- 
lique de Hérault-Séchelles, je méprise également 
et celui qui le prêcha et celui qui put le pratiquer. 
Nul de mes écrits n'est équivoque, j'appelle un 
chat un chat, et mon vocabulaire n'offre pas, pour 
synonymes, les mots noyade et translation. Jamais 
je n'eus la bassesse d'interposer des victimes entre 
la justice et moi. Tous mes actes sont ostensibles; 
si l'on méjuge d'après eux, certes je suis coupable, 
et j'attends mon sort avec résignation; mais, si l'on 
juge mes intentions, je le dis avec orgueil, je ne 
redoute ni le jugement des jurés, ni celui du 
peuple, ni celui de la postérité. Carrier, toi qui me 
sommes de dire la vérité, plus que toi j'ai le droit 
de t' adresser la môme sommalion. Jusqu'à présent. 



1. Minée resta à Paris, li^ard revint à Nantes; terroriste re- 
laps, il fut emprisonné en l'an 111, pour des propus qui inquié- 
taient l'opinion publique (Registre du Comité de surveillance. 
3 fructidor an II], 20 .loût 1795/. 



400 J.-B. CARKIER 

tu en as imposé à tes juges et au public. Tu as 
tait plus, tu as menti à ta propre conscience. Tu 
t'obstines à nier les faits les plus authentiques; je 
t'oiïre un bel exemple, imite-moi, sache avouer 
tous tes torts, sinon tu t'avilis aux yeux du peuple, 
sinon tu te déclares indigne de l'avoir jamais re- 
présenté. 

<( Depuis longtemps les accusés, tes agents su- 
balternes, disons mieux, tes malheureuses victimes, 
jouent ici tonrôle. Crois-moi, il en est temps, re- 
prends celui qui t'appartient, sois grand et vrai, 
reconnais ton ouvrage, confesse tes erreurs, et, si 
tu éprouvais le sort fatal, du moins tu emporterais 
dans la tombe quelques regrets de tes concitoyens. 
Voilà mon espoii', à moi qui suis et fus toujours 
véridique, et, je l'avoue, c'est ce qui cause la sé- 
rénité, je pourrais dire la gaieté, qui m'accom- 
pagne dans les fers. » 

Par cette adjuration de forme oratoire, Goullin 
mettait, comme on dit vulgairement. Carrier au 
pied du mur. Peu importait que sa prétention à la 
franchise ne fût, de sa part, qu'un mensonge de plus, 
et le plus impudent de tous. Le coup avait porté. 
Carrier ne trouva rien à répondre. 11 battit le buis- 
son et parla d'une prétendue conspiration que 
Goullin avait signalée à Gillet avant son arrivée à 
Nantes. 

Les arrêtés relatifs aux exécutions sans juge- 
ment, apportés à Paris, lui furent représentés. Tout 
en prétendant que ces signatures avaient été 
surprises, il ne put les nier. C'était un premier pas 
dans la voie des aveux. Phelippes, joyeux, retourna 
le poignard dans la plaie en rappelant l'âge des 



CARRIER AU TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE 401 

enfants compris dans ces exécutions. Abasourdi 
par ces coups répéte's, c'est à peine s'il prit garde 
à la déposition de son jeune ennemi Jullien, au- 
quel il répondit seulement qu'il l'avait mal reçu 
parce qu'il l'avait confondu avec Jullien de Tou- 
louse, qui était proscrit, et qu'il l'avait invité à 
dîner aussitôt qu'il avait reconnu son erreur. 

Deux témoignages, relatant des aveux de 
noyades, achevèrent de le déconcerter tout à fait. 
Après boire, il était expansif ; il en avait donné la 
preuve au dîner des Champs-Elysées avec Mosne- 
ron et Vilmain. Vergne, un ami de Fouquier-Tin- 
ville, déposa qu'un jour Cofiinhal lui avait 
amené Carrier à dîner, et qu'il le liii avait présenté 
comme doué d'un talent unique pour exporter les 
prêtres ^ A quoi l'accusé avait répondu ironique-- 
ment : « J'en ai fait embarquer beaucoup, et aucun 
n'a échappé au naufrage. » La seconde déposition 
confirmait la première : « Dans un diner aux Tui- 
leries, auquel assistait le général Muller, j'étais, 
dit Villain d'Aubigny, ex-adjoint au ministre de la 
Guerre, placé à côté d'un convive qui me parla 
beaucoup des bateaux à coulisse. — Tu es donc Car- 
rier? lui dis-je. — Oui, me répondit-il. — Comment 
as-tu pu ordonner de pareilles exécutions? — J'y 
étais autorisé, me répondit-il... » D'Aubigny ayant 
ajouté que Ronsin appelait Lambcrty le baigneur 
de Carrier, celui-ci, piqué du propos, appela d'Aubi- 
gny « Monsieur ». Pendant quelques minutes ces 
deux citoyens se donnèrent du Monsieur comme 



1. Courrier universel du citoyen Husson, numéro du 18 fri- 
maire an III. 

26 






4n-2 J.-H. CARHIER 

l'auraient fait en cachette deux bons royalistes^ 
(16 frimaire). 

Mauvaise séance pour l'accusé; Tinstruction se 
dessinait nettement défavorable. 

1. Journal des Lois du 21 iriuiaire an 111, p. 3. 



CHAPITRE XXVI 



LE VERDICT 

uile du procès. — Le général Tiirreau. — Vilniain. — Aflirma- 
tion de Carrier de la complète connaissance des fusillades par 
la Convention. — Maladresse du système de défense de Carrier. 

— Son changement d'attitude. — • Il se plaint d'être seul incri- 
miné d'excès qui ont été approuvés par le Comité de Salut 
public, et qui ressemblent à ceux des autres représentants 
en mission. — Noyade de Chàteau-Gonthier. — Témoignages 
insignifiants de plusieurs de ses collègues. — Influences né- 
fastes exercées à Nantes sur Carrier. — Il reconnaît enfin sa 
propre responsabilité, et s'excuse d"avoir accusé des subal- 
ternes. — Son refus de répondre à la sommation de Real de 
produire la preuve écrite d'ordres supérieurs. — Clôture des 
débuts. — Principaux défenseurs des accusés. — Plaidoiries 
de Tronson-Ducoudray et de Villenave. — Le fédéralisme 
selon Real. — Dernières paroles de Carrier. — Le jugement; 
les faits constants et l'intention. — Condamnation de Carrier, 
de Pinart et de Grandmaison. — Acquittement des autres 
accusés. — Paroles du président Dobsent après l'acquittement. 

— Festin des ac([uittés. — Exécution des condamnés. 

Le procès venail d'entrer dans une nouvelle 
phase. Il sera df'sormais impossible à Carrier 
de se retrancher obstinément dans des dénéga- 
tions invraisemblables. Ses coaccusés ayant in- 
voqué, pour essayer de se justifier, la nécessité 
où ils s'étaient trouvés d'obéir aux ordres d'un 
délégué de la Convention, on pouvait se demander 
si, de même. Carrier n'essaierait pas, à son 
tour, de faire remonter aux Comités de Salut 
public et de Sûreté générale la responsabilité 
de ses propres actes. Il est certain, nous le ver- 



404 J.-B. CARRIER 

rons tout à l'heure, qu'il projeta de le faire. Pour 
quelles raisons il y renonça, personne ne Fa su, 
et personne ne le saura jamais. 

Le général Turreau, le chef des colonnes infer- 
nales, aurait eu mauvaise grâce à charger Car- 
rier. Il ne l'essaya pas. D'ailleurs exclusive- 
ment occupé des questions militaires, il déclara 
qu'il n'avait eu que des rapports assez rares avec 
lui. 

Vilmain fut plus à Taise pour tracer le tableau 
du commerce nantais au temps de Carrier. Toutes 
les affaires étaient arrèt('es à la Bourse. Les gros 
négociants la désertaient, et ils se répétaient avec 
effroi des propos comme ceux-ci, tenus publique- 
ment à la Société populaire : <( Faites-moi des 
dénonciations ; le témoignage de deux bons sans- 
culottes me suffira pour faire tomber les têtes des 
gros négociants'. » Carrier se défendit d'avoir 
prêché le pillage et la mort des négociants, et, en 
réponse à certaines allégations de Vilmain, il 
soutint qu'il n'avait dîné qu'une fois à VHâtel 
Henri IV {sic) (c'était l'ancien nom de l'Hôtel de 
France actuel, devenu, à l'époque de la Révolu- 
tion, le grand Hôtel), qu'il n'y avait à ce dîner 
que des généraux et pas de filles (17 frimaire). 

11 élait particulièrement irrité, et non sans 
raison, de s'entendre reprocher les fusillades de 
Gigant. A la suite de la déposition d'un nommé 
Mergot, qui les rappelait, il répondit : « Oui, la 
Convention a su qu'on fusillait les brigands par 
centaines. One faisaient alors les députés qui 

1. Journal des Lois an 21 frimaire an III, Bullelin du Trihiinal 
révoluiionnaire, VII, tJT et suiv. 



LE VERDICT 405 

s'acharnent contre moi? Ils applandissaient. 
Pourqnoi rtie continuait-on alors ma mission? 
J'étais le sauveur de la patrie, et maintenant je 
suis un homme sanguinaire. A-t-on oublie qu'il 
avait péri cent cinquante mille défenseurs de la 
patrie avant mon arrivée. J'ai repris aux brigands 
cent pièces de canons^ (18 frimaire). » 

Le déUlé des témoins continuait sans grande 
utilité, beaucoup d'entre eux n'apportant que des 
renseignements d'un intérêt secondaire. 

Le 20 frimaire (10 décembre), la séance durait 
depuis une heure lorsque Carrier demanda la 
parole pour dire qu'il se trouvait mal. Son acca- 
blement était extrême, au dire des journaux. Il 
demanda d'une voix éteinte à se retirer, et la 
séance fut suspendue. La plupart des assistants 
crurent qu'il avait trouvé le moyen d'abréger ses 
jours-. 

S'il employa, comme on peut le supposer, les 
loisirs de cette journée à méditer sur ses moyens 
de défense, il ne put lui échapper qu'il avait fait 
jusque-là fausse route, en essayant à la Convention 
denier ou de justifier le détail de ses actes. S'il avait 
été réellement intelligent, il aurait deviné, dès le 
principe, le dessein de ses collègues de le donner 
en pâture à l'opinion qui le réclamait, et que le seul 
terrain sur lequel il pût disputer sa mise en ac- 
cusation avec quelque chance de succès était le 
terrain politique. Que serait-il arrivé si, au lieu 
de combattre Févidence sur certains points, et, 
sur d'autres, de plaider les circonstances atté- 

1. liéiinprpssiun du Moniteur, XXlll, 41). 

2. Le Courrier universel, du 21 lïiuiaire an 111. 



406 J.-B. CARRIER 

niiantes, il avait pris à partie nominativement cer- 
tains députés, et les avait montrés aussi couverts de 
sang qu'il l'était lui-même, les Collot d'Herbois, 
les Fouché, les Bourbotte, les Henl/, les Fran- 
castel, etc.? L'audace lui avait manqué. Sans s'en 
douter, il avait donné dans le piège qu'on lui avait 
tendu, en répondant à la série d'accusations diri- 
gées contre lui par la Commission des Vingt et 
un. Il avait ainsi laissé ses crimes devenir des 
crimes de droit commun, et permis à la Conven- 
tion de le renier comme un extravagant, qui avait 
agi par lui-même, et qu'elle n'avait jamais associé 
à l'application de sa politique. 

De déchéance en déchéance, il était venu s'asseoir 
sur la sellette du Tribunal révolutionnaire comme 
un vulgaire assassin. Là , il avait péniblement ergoté, 
tantôt avec les témoins, tantôt avec ses coaccusés, 
qui, eux aussi, détendaient leur têle. Le moment 
était-il passé de faire utilement valoir, devant un 
Tribunal, juge de l'intention, que, s'il avait exter- 
miné des milliers de brigands, il l'avait tait en 
qualité de représentant du peuple, chargé d'une 
mission et investi de pouvoirs illimités? Quoiqu'il 
fût bien tard pour changer d'attitude, il se redressa 
néanmoins un instant. 

La séance du 21 frimaire (1 1 décembre), venait de 
commencer quand, à l'étonnement de l'assistance, 
on l'entendit déclarer qu'(( il n'avait rien fait 
à Nantes sans ordres supérieurs; qu'il avait 
instruit exactement le Comité de Salut public 
de toutes ses opérations, et que le Comité 
n'eût pas manqué de le rappeler, s'il les avait 
désapprouvées, tandis qu'il l'avaitlaissé en mission 



LE VEKDICT 407 

dans la Loire-Inférieure. Il retraça ensuite tous les 
crimes qui avaient été commis par plusieurs de ses 
collègues, à Laval, àCliâteau-Gontliier, et à Angers, 
les fusillades et les noyades qui avaient eu lieu dans 
ces villes. Il fit observer que c'est à Angers qu'on 
avait commencé de noyer. ^ Pourquoi, s'écria-t-il, 
ne fait-on le procès qu'à moi seul? Pourquoi suis-je 
la seule victime désignée parmi tant de coupables? 
Je sais que je dois périr. Ce n'est point pour 
défendre mavieque je dévoilerai de grandes vérités, 
mais je dois le faire pour mes coaccusés, et c'est 
pour eux seuls que je parlerai. » 11 ajouta qu'il 
prouverait, par des preuves écrites, toutes ses 
assertions K » 

Tout était vrai dans cette déclaration et d'une 
vérité saisissante, sauf une phrase : « Je sais que je 
dois périr. » Comme tous les malheureux en danger 
prochain et évident de mort, il espérait l'impos- 
sible, et cet impossible était la pitié de ses col- 
lègues. 

Presque aussitôt après cette déclaration, il se 
trouva, par hasard, qu'un témoin apporta son 
suffrage à l'accusé. C'était un nommé Pierre Duhar. 
c II avait vu, dit-il, jeter des brigands à l'eau à 
Chàteau-Gonthier, où se trouvaient Bourbotte et 
Merlin de Thionville. A ce moment, on a extrait 
des malades des hôpitaux et on les a jetés à l'eau. 
Le témoin, interrogé par Chaux s'il savait qui 
avait ordonné cette noyade, répondit qu'il l'igno- 
rait. « — Je sais bien qui Ta ordonnée, répondit 
Chaux » (( — Et moi aussi, ajouta Carrier. » 

1. Journal des Lois du 23 frimaire an III, p. 1. 



408 .l.-B. CARRIER 

Or Bourbotte a toujours soutenu que jamais il 
n'avait entendu parler de noyades. 

Le lendemain, à la déposition diin nommé Lecoq 
sur les excès de toutes sortes commis à Nantes, 
l'accusé répondit : « A cette époque on était persuadé 
qu'on ne pouvait être patriote sans être exalté. Le 
Gouvernement était instruit de ces mesures. Pour- 
quoi ne s'y opposait-on pas ? Aujourd'hui tout roule 
sur ma tête, quoique bien d'autres patriotes y aient 
participé. On m'a accusé d'avoir été payé par Pitt 
et par Cobourg. Si j'avais servi quelque faction, 
j'aurais fait fortune. On n'a trouvé chez moi que 
trente et une livres; ma femme et moi, nous 
n'avons qu'un capital de dix mille livres. Je suis 
arrivé à Nantes avec des préventions. On me dit 
qu'il y avait beaucoup d'aristocrates et de fédéra- 
listes dans cette ville. On nie parla de conspirations. 
Les décrets ordonnaient d'exterminer et d'incen- 
dier. » Il rappela de nouveau le rejet de la pro- 
position d'amnistie faite par Levasseur, les innom- 
brables immolations de Lyon, de Marseille et de 
Toulon, et le bon accueil que ses collègues lui 
avaient fait à son retour de Nantes^. 

Plusieurs représentants, Fayau, Hentz, Francas- 
tel, -Duval de Rouen, Beaugeard, Bô, Milhaud et 
Mirande, ces deux derniers élus comme lui par le 
département du Cantal, appelés comme témoins à 
décharge, se bornèrent à faire l'éloge de son patrio- 
tisme et de sa probité. Ils ne pouvaient guère en 
dire davantage puisque, à l'exception de Hentz et 
de Francastel, qui s'étaient dérobés au moment du 

1. Journal des Luis du 24 frimaire an Ill.p.li; — et Bulletin du 
Tribunal révvluliunnaire, VII, 75. 



LE VERDICT 409 

vote, ils avaiont adhéré à sa mise en accusation. 
Bô déclara tenir de plusieurs personnes, qui avaient 
vu Carrier de près, et notamment d'Anderson, 
consul des Etats-Unis à Nantes, de RoUin, et de 
Prigent, que, de lui-même, Carrier n'aurait pas 
ordonné les mesures extrêmes qu'on lui reproche, 
et qu'il y avait été poussé par d'autres i. Bo ne 
désigna pas autrement ces funestes conseillers; 
l'intention de sa part était bienveillante, et s'ex- 
plique tout naturellemeat par cette circonstance 
qu'il était député de l'Aveyron, et que, presque com- 
patriote de Carrier, ses relations avec lui dataient 
de leur première jeunesse. 

Ala séance du 23 frimaire (13 décembre), Carrier 
fit encore quelques déclarations d'un caractère 
agressif. Il dit que c'était par des ordres supérieurs 
qu'il avait frappé indistinctement tous les brigands 
qui avaient passé la Loire, e^ qu'il produirait ceux 
qu'il pourrait retrouver; que l'ordonnateur des 
grandes mesures dans la Vendée avait été le mi- 
nistre de la guerre, Bouchotte, et aussi Lalouet, 
qui se disait, à Nantes, chargé d'une mission se- 
crète par Robespierre et par le Comité de Salut 
public. C'est Lalouet, ajouta-t-il, qui lui a fait donner 
l'ordre de retirer la garde delagalioteoii étaient en- 
fermés les prêtres qui furent noyés. On est tenté de 
croire que l'émotion avait paralysé sa raison et 
affaibli son intelligence, lorsqu'à ce moment il 
prétendit que, durant son séjour à Nantes, on 
l'avait vu quelquefois répandre des larmes, sans 
en connaître le motif, et que c'était parce que les 

1. Notes d'audience de Villenave, p. 749 (Collection Gustave 
Bord). 



410 J.-B. CARRIER 

mesures qu'il prenait répugnaient à son cœur. 
Les journaux constatent, en effet, qu'à cette séance, 
Faccusé a paru plus troublé que de coutume et 
qu'il semblait avoir perdu la mémoire. Il recon- 
nut avoir, à tort, au commencement du procès, 
rejeté sur des subalternes les excès commis à 
Nantes, et leur avoir reproché d'avoir agi d'eux- 
mêmes. Ces exécuteurs n'ont été, comme lui, que 
les agents du Gouvernement dont ils ont secondé 
les intentions et accompli les ordres. 11 demanda 
qu'on usât d'indulgence envers ceux qui étaient 
assis à ses côtés, puisque leurs actes, qui n'avaient 
été que des représailles, n'avaient été inspirés que 
par une exaltation patriotique. 

Dans la matinée du 24 frimaire, tous les té- 
moins avaient été entendus. L'instruction était 
terminée. Le président allait clore les débats, et 
les assistants espéraient encore qu'au dernier mo- 
ment Carrier produirait la preuve écrite des 
ordres supérieurs qu'il n'avait fait qu'exécuter, et 
qui se trouvaient, avait-il dit, dans ses papiers. Il 
moutrait assez, par son silence, qu'il avait re- 
noncé à ce moyen de justification, lorsque Real, 
l'avocat de Goullin, dont l'ardeur démagogique 
était à ce moment loin de faire présager le poli- 
cier de l'empereur qu'il devint plus tard, se leva 
et le somma de tenir sa promesse. « Ces preuves 
écrites, répondit Carrier, je maintiens que je les 
ai eues entre les mains, mais je ne les ai plus ; dési- 
reux de tout ensevelir avec moi, je les ai brû- 
lées'. » 

1. Journal des Lois, des 24, 25 et 26 frimaire an lll ; et le Cour- 
rier universel du 24. 



LE VERDICT 411 

La clôture des débats fut prononcée, et la parole 
fut donnée à Taccusateur public pour son réqui- 
sitoire. Le nombre des accusés avait plus que 
doublé et, à la tin, on en comptait plus de trente. 

Tronson-Ducoudray présenta la défense de 
Proust et de Vie; Villenave, celle deNaux, de Guil- 
let et de Chartier; Cressend, celle de Mainguct, 
membre obscur du Comité révolutionnaire, de 
Gauthier et de René Naux, membres de la compa- 
gnie Marat ; Boutroue, celle de Richard et de Fou- 
caud, deux noyeurs avérés, et, en plus, celle de 
Gallon, simple commissaire du Comité ; Gaillard, 
celle de Ducoux, membre de la compagnie Marat, 
et de Massé, impliqué dans l'afl'aire de Lefaivre 
pour la noyade de Bourgneuf. O'Sullivan, ce 
jeune homme de formes si distinguées, au dire de 
Michelet, qui avait compromis un nom honorable 
en devenant le compagnon de Lamberty, se dé- 
fendit lui-même, et plaida selon certains jour- 
naux « avec l'éloquence de l'âme et du senti- 
ment». La tâche la plus lourde incombait à 
Real qui défendait Goullin et Chaux, car Villain, 
qui parla en faveur de Carrier, ne plaida guère que 
pour la forme. Ces avocats plaidèrent sans doute 
aussi, accessoirement, pour d'autres accusés, à 
moins que ces autres accusés n'aient été dé- 
fendus par des avocats tlont les journaux n'ont 
pas retenu les noms. En tous cas, je crois pou- 
voir aflirmer que Tronson-Ducoudray ne défendit 
ni Pinaiit, ni Grandmaison, comme le dit sa notice, 
dans le Dictinnnairf des ParJeincntaires. 

Ceux qu'il avait choisis, il l'a dit lui môme, il 
les avait choisis parce qu'ils méritaient l'indul- 



412 J.-B. CARRIER 

gence. Proust et Vie avaient subi l'entraînement 
de leur entourage, ils n'avaient pas été volontai- 
rement criminels. Leur de'fense était facile, et, 
mieux que celle d'aucun autre accusé, elle donnait 
au puissant orateur qu'était Tronson-Ducoudray 
l'occasion qu'il cherchait de tlétrir publiquement 
les excès de la Terreur. Initié déjà à la connaissance 
des horreurs commises à Nantes par les débats du 
procès des quatre-vingt-quatorze Nantais, dont il 
avait défendu quelques-uns, les témoignages pro- 
duits au procès du Comité et de Carrier avaient 
achevé de lui faire connaître ces horreurs dans 
leurs moindres détails. Il n'eut pas de peine à 
montrer que Vie et Proust n'avaient été que des 
machines, qui avaient obéi au mouvement im- 
primé par les vrais coupables, les meneurs du Co- 
mité. S'élevant ensuite à des considérations géné- 
rales, il lit un récit éloquent et indigné des 
massacres de la Vendée et des exécutions de 
Nantes, que rien au monde, dit-il, ne pouvait 
excuser. 

Il développa cette doctrine que les lois de la 
morale s'imposent dans la politique comme dans 
la vie privée, et que, si l'exaltation de l'enthou- 
siasme révolutionnaire pouvait, dans une certaine 
mesure, atténuer la responsabilité de certains actes, 
les assassins étaient toujours des assassins. «J'ai 
frémi d'horreur, dit-il en terminant, quand j'ai lu 
jadis dans le journal d'une Société fameuse, cette 
phrase atroce dite devant deux mille de nos frères : 
(( 11 faudra (dans l'affaire de Nantes) punir les crimes 
inutiles. Pour l'honneur du peuple français, j(; 
proclamerai, au contraire, la maxime que des assas- 



LE VERDICT 413 

sinats ne sont jamais uliles. » Soucieux, avanl Lout, 
fie venger la justice et l'humanité, Tronson-Du- 
coudray avait, en parlant comme il l'avait fait, 
soulagé sa conscience. 

Real, qui avait bien quelque raison de supposer 
que l'avocat de Louis Naux, Villenave, dont les 
griefs contre le Comité étaient nombreux, ne 
l'épargnerait pas dans sa plaidoirie, et qu'il aurait 
à lui réj)ondre, lui céda son tour de parole. La 
plaidoirie de Villenave n'a point l'c^lévation de 
celle de Tronson-Ducoudray, mais elle était bien 
composée, et le tableau qu'il présenta de la ville de 
Nantes, dominée par Carrier et par le Comité, 
n'était pas de nature à provoquer l'indulgence en 
faveur des clients de Real. 

A la reprise de l'audience. Vie et Louis Xaux, 
poussés sans doute par leurs camarades, osèrent 
reprocher à leurs avocats d'avoir « retracé l'hor- 
rible tableau des malheurs qui avaient at'lligé la 
ville de Nantes ». En l'absence de Tronson-Ducou- 
dray, ce fut Vilhmave qui répondit. Il assura qu'il 
était loin d'avoir employé toutes les notes que 
son client lui avait remises, et qu'il n'eût dépendu 
que de lui de rendre le tableau plus horrible en- 
core, et d'incriminer davantage le Comité. Carrier 
protesta également, et presque tous les avocats en 
hrent autant dans leurs plaidoiries. GouUin seul, 
continuant d'alfecter une insouciance hautaine, 
déclara que, pour sa part, il n'en voulait pas à 
Villenave. 

En réalité, Tronson-Ducoudray et Villenave 
avaient, par leur parole, fait plus de peur que de 
mal. Des jurés tirés au sort parmi les habitants 



414 J.-B. CARRIER 

f|p Paris, novices dans lo métier, et quittant leur 
boutique pour le tribunal, auraient pu être impres- 
sionnés, mais ceux qui sie'geaient dans FalTaire 
en avaient entendu bien d'autres. Plusieurs d'entre 
eux avaient condamné les Girondins, et ils 
auraient été fort étonnés de s'entendre dire qu'ils 
avaient le devoir de rechercher, dans leurs cons- 
ciences, les raisons de leurs verdicts. 

On a peine à comprendre aujourd'hui l'influence 
et l'importance de certains mots usités pendant la 
Révolution. Le plus néfaste peut-être a été le mot 
fédéraliste. D(''tourné par l'usage de son sens pri- 
mitif, il fut universellement adopté pour désigner 
les vaincus de la journée du 31 mai, qui avait 
assuré la toute-puissance au parti de la Montagne. 
Pendant plus de dix-huit mois, tous les Français, 
qui refusaient de parler et d'agir comme les sans- 
culottes, furent regardés comme des fédéralistes, et 
beaucoup d'entre eux furent guillotinés pour avoir 
été qualifiés de la sorte. Bien que, à la fin de 1794, 
la réaction, qui avait suivi le 9 thermidor, eût 
diminué la gravité du crime de fédéralisme, Vil- 
lenave avait montré un certain courage en disant, 
dans sa plaidoirie, que les seuls coupables dans 
la journée du 31 mai avaient été ceux qui la firent 
et qui chassèrent les Girondins de la Convention. 
Il a raconté que, pour avoir prononcé cette phrase, 
il fut, au moment où il traversait la buvette après 
sa plaidoirie, traité de scélérat par Real et plu- 
sieurs membres du Tribunal'. 

Ce qui montre néanmoins que l'hostilité contre 

■1. Bior/raphie universelle de "SUchanà, \°Béal. 



LE VERDICT 415 

les fédéralistes n'était pas alors un sentiment aussi 
démodé qu'on pourrait le croire, c'est que Real fit, 
de la résistance à ce parti, l'argument principal 
de sa défense de Chaux et de Goullin. Son raison- 
nement était aussi simple qu'il tUait faux : La vic- 
toire de la Montagne au 31 mai était nécessaire au 
salut de la République. Les fédéralistes, en contes- 
tant la nécessité de ce coup d'Etat, sont devenus 
les piresennemis delà République. Les principaux 
habitants de Nantes étaient fédéralistes. Ils avaient 
mérité d'être châtiés pour avoir travaillé à la ruine 
de la République. En les châtiant, Goullin et 
Chaux n'avaient fait que leur devoir. 

Le discours de Real n'a point été imprimé,etonne 
le connaît guère que par la /^o/f^ indignée' dontTron- 
son-Ducoudray accompagna la publication de son 
propre discours. Il faut croire que Real, qui avait 
beaucoup de talent, sut envelopper de considérations 
éloquentes cette apologie cynique des crimes de 
ses clients; le Journal des Lois dit que son plai- 
doyer (( a excité le plus grand intérêt et qu'il était 
plein de style, d'adresse et d'àme- ». Ce n'était 
pas l'opinion de Tronson-Ducoudray qui, dans sa 
7ioie, se plaint des attaques injustes de Real, et 
trouve absurde son évocation du 31 mai, à pro- 
pos de crimes, qui, quoiqu'il en ait dit, n'avaient 
aucun caractère politique. « Passe encore, écri- 
vait-il, de rapprocher les crimes de Nantes de ceux 
du 2 septembre; mais il y avait de la folie à 



1. Plaidoyer du citoi/en G. -A. Tronson-Diicoridray dans 
V affaire du ComiLé révoluLionnaire de Nantes. Paris, Déseniie, an 
III, in-8% 68 p. La note y annexée comprend 24 pages. 

2. Numéro du 20 frimaire an III. 



416 .r.-B. CARRIER 

souiller le 31 mai d'un rapprochement si infâme. » 
Il ne s'expliquait pas davantage que Real eût pu 
s'attendrir sur Goullin, Chaux, Bachelier et autres 
gens de cette sorte. 

Tous les historiens qui ont mentionné ce procès 
ont parlé de la péroraison du plaidoyer de Real, 
où l'art du comédien vint en aide à l'art oratoire. 
Grisé par sa propre parole, après avoir présenté, 
de Goullin, un portrait id(^al, dont les traits n'exis- 
taient nulle part ailleurs que dans son imagination, 
il avait fini par vanter sa bienfaisance. « Sa tête 
fut exaltée, dit-il ; son cœur est celui d'un patriote 
pur, d'un homme de bien. » On vit alors se lever, 
tremblant, éperdu, les yeux pleins de larmes, 
l'accusé Gallon, ami de Goullin, son commensal, 
car ils s'étaient installés ensemble dans le même 
appartement, dans les meubles de M™^ de Goutances, 
qui cria en sanglotant : « Goullin est un honnête 
homme, c'est mon ami, il a élevé mes enfants ; 
tuez-moi, mais sauvez-le. » Le désespoir de Gallon 
était tel qu'il fallut l'entraîner hors de la salle. 
Sont-ce là des hommes féroces? demanda Real. 
Les jurés eux-mêmes, si l'on en croit Michelet et 
Louis Blanc, auraient été émus^. 

Ce Gallon, dont les larmes auraient été si 
puissantes, n'était point un scélérat comme son 
bienfaiteur. Il était seulement d'une probité dou- 
teuse ~. 



1. L. Blanc, His/oirede la RcL'olulion, in-18, XT, 283; Michelet 
édit. Lacroix, VIII. 

2. On reprocha à Gallon d'avoir détourné, à son profit, du vin 
des magasins de Glanchy. Registre des déclarations contre le 
Comité. 



LE VERDICT 417 

Pondant la journrc tout ontièro du 25 frimairo 
(15 décembre), les avocats avaient parlé. Ce n'était 
pas tini; mais le président avait déclaré que 
l'affaire se terminerait sans désemparer. A minuit 
un quart. Carrier obtint, pour la dernière fois, la 
parole. 11 rappela, à dater de juillet 1793, toutes 
lés missions qu'il avait eues dans les départements 
de l'Eure, du Calvados, de la Loire-Inférieure, et 
la conduite qu'il y avait tenue. Il répéta tout ce 
qu'il avait dit dans le cours de l'instruction. A 
quatre heures et demie, il termina ainsi sa défense : 
<< Fatigué, exténué, je m'en rapporte à la justice 
des jurés. Ma moralité est décrite dans une adresse 
de mon département. Je demande tout ce qui peut 
être accordé pour mes coaccusés. Je demande 
que, si la justice nationale doit peser sur quelqu'un, 
elle pèse sur moi seul K » 

Le président résuma les débats, et il était six 
heures du matin quand les jurés se retirèrent pour 
délibérer. 

Les jurés pouvaient avoir deux questions à 
résoudre : 1° celle de savoir si chacun des accusés 
avait été auteur, ou complice, de manœuvres et 
intelligences contre la sûreté du peuple et la 
liberté des citoyens, en commettant, ou en ordon- 
nant tel fait qui lui était spécialement reproché, 
et, 2°, dans le cas de l'affirmative sur cette pre- 
mière question, ils devaient déclarer si l'accusé 
avait, ou n'avait pas, agi avec des intentions 
criminelles et contre-révolutionnaires. 

Carrier fut déclaré coupable d'avoir cherché à 

1. rtéimpressinii du Monileiir. XXIII, 59, et autres journaux. 

27 



418 J.-B. CARRIER 

avilir la repn'sentation nationale en commettant 
tous les actes rangés sous les huit chefs distincts 
énumérés dans son acte d'accusation. 

De même que plusieurs de ses camarades, 
Grandmaison, membre du Comité révolutionnaire, 
était accusé d'avoir signé des ordres de noyades 
et de fusillades; mais, de plus qu'eux, il avait été 
convaincu d'avoir sabré des malheureux qu'on 
allait noyer, et qui, sentant le bateau s'enfoncer, 
avaient, pour s'en échapper, passé leurs mains 
crispées au travers des fentes du pont. Ce fut cet 
acte de cruauté qui le perdit. 

Pinart, âgé de vingt-cinq ans seulement, avait 
été commissaire du Comité pour les expéditions 
dans la banlieue de Nantes. Quoiqu'il ne sût ni 
lire, ni écrire, il avait été breveté en qualité de 
commissaire dans l'administration des vivres. De 
nombreux assassinats et des vols avaient été rele- 
vés à sa charge. Sa culpabilité était criante, et la 
protection, dont le Comité révolutionnaire l'avait 
longtemps couvert, aurait pu être regardée, à elle 
seule, comme un véritable crime '. 

La déclaration qu'ils n'avaient point agi avec 
une intention criminelle et contre-révolutionnaire, 
n'ayant point été faite en leur faveur, ces trois 
accusés furent condamnés à mort. Carrier, dit le 
Journal de Perlet^ a entendu lire son arrêt sans 
paraître plus abattu qu'à l'ordinaire. Il voulut 
parler encore ; mais le président lui ayant fait 
observer qu'il n'aurait la parole que sur l'applica- 

1. Voir la Compagnie Maraf el les auxiliaires du Coinilé révo- 
lutionnaire, par A. Lallié [Revue historique de rOuesl, juil- 
let 1897), 



LE VERDICT 419 

tion de la peine, il se borna à s'écrier : « Mes 
vœux ont toujours été pour la République; je 
meurs innocent, oui, je meurs innocent, je le dis 
pour la dernière fois^ » 

Vie et Gallon furent réellement acquittés, comme 
n'ayant pas été convaincus des faits qui leur étaient 
reprochés. Tous les autres, c'est-à-dire, Goullin, 
Chaux, Bachelier, Bollogniel, Foucaud, Robin, 
O'Sullivan, les membres de la compagnie Marat, 
Dhéron, Jolly, etc., furent bien, tous et chacun, 
déclarés convaincus d'avoir commis les crimes qui 
étaient reprochés à chacun d'eux; mais les jurés 
ayant ajouté qu'ils ne les avaient pas commis 
avec des intentions criminelles et contre-révolu- 
tionnaires, le Tribunal prononça leur acquittement, 
et ordonna leur mise en liberté-. Dobsent, enchanté 
d'un verdict qui ravivait des souvenirs qui lui 
étaient chers, en montrant que la persécution des 

1. Journal des Lois du 27 frimaire an IH, p. 1 et 2. 

2. M. le comte Fleury, dans Carrier à Nantes, donne le texte 
du jugement. Voir aussi le Moniteur du 10 nivôse an III [Réimpres- 
sion, XXIII, 74). — Quelques journaux, et, notamment, leCouirier 
universel du 27 frimaire, et VOrateur du peuple du 3 nivôse, 
p. 3"J9, ont donné les votes des jurés (Voir aussi la lettre des 
jurés Rambour, Dubuisson et Guichaud-Lyon. Journal des Lois, 
du 1°'' nivôse). En ce qui concerne Carrier, Pinart et Grandmaison, 
unanimité sur le fait, et unanimité moins un sur l'intention crimi- 
nelle. Pour les autres, sauf pour deux faits secondaires reprochés 
à Goullin, à l'unaniniité les jurés les reconnurent convaincus des 
faits dont ils étaient accusés. Sur lac[uestion intentionnelle, neuf, 
sur cjuatorze, accordèrent le bénélice de l'intention à Goullin ; 
onze à Chaux, à Forget, à Foucaud, à Robin, à Durassier, à Du- 
coux; sept seulement à Dhéron, le coupeur d'oreilles. Une voix 
de moins et il partageait le sort de Carrier. Tous les autres 
furent à l'unanimité déchargés par le jury sur le fait de l'inten- 
tion criminelle et contre-révolutionnaire. Voir aussi dans l'Ora- 
teur du peuple du 13 nivôse, p. 430, des déclarations très sensées 
sur le verdict qui avait condamné Grandmaison et acquitté Robin. 



420 J.-B. CARRIER 

fédéralistes était un mérite suffisant pour effacer 
les crimes les plus avérés, exprima sa satisfaction 
en ces termes, qui étaient, pour les témoins, un 
outrage véritable : 

« Le TriJjunal vient de remplir un devoir bien 
pénible. 11 vient de donner à la France un grand 
exemple. Soixante jours ont été consacrés à exa- 
miner une affaire qui fera époque dans Thistoire. 
Notre humanité a eu a soutfrir, mais c'est à son 
poste que le magistrat sertsa patrie. On ne vous 
a attribué que des crimes, on n'a trouvé que des 
erreurs. » Les accusés sont descendus de leurs sièges, 
et le président les a embrassés en leur donnant à 
chacun des conseils '. » 

D'après le procès-verbal d'audience, reproduit 
par M. Wallon, Dobsent aurait ajouté : « Allez 
jouir des embrassements de vos familles et de 
vos amis, et, après l'effusion de ces premiers sen- 
timents, employez bien cetteliberté qui va vous être 
restituée, après la pénible épreuve que vous venez 
d'essuyer; livrez-vous tout entier au service de la 
République. Que votre attachement pour elle fasse 
oublier les momentsd'erreurs, où sans doute un zèle 
mal dirigé vous avait entraînés. Souvenez-vous, 
surtout, que des républicains doivent oublier toute 
haine particulière, tout désii* de vengeance, toute 
passion, pour ne s'occupei', en s'unissant étroite- 
ment, que de concourir au bonheur de la patrie-. » 

f( Lorsque les membres du Comité révolutionnaire 
descendirent le grand escalier du palais, après le 
jugement qui venait de sanctionner leurs forfaits, 

i. Courrier républicain du 27 frimaire nn 111. 

2. Histoire du Tribunal révolutionnaire de Paris. \], 48. 



LE VERDICT 421 

on vit, d'un côté, ce groupe, entouré d'une bande 
d'hommes pâles à cheveux plats, membres des 
anciens Comités révolutionnaires, et jacobins ren- 
forcés, claquant des mains et criant à tue-tète : 
u Bravo! Dravissimo ! » Autour, et au milieu 
d'eux, étaient une légion de mégères jacobines, 
tendant les bras et le col, se trémoussant, s'ap- 
prochant, cmbi'assant et baisant à l'envi le livide 
et mielleux Bachelier, l'élancé et astucieux Goul- 
lin, le garotteur et sale Jolly, le lubrique Perro- 
chaud, le coupeur d'oreilles Dhéron, le saigneur 
Robin, et le reste de la bande anthropophage. » 

(' Plus loin étaient des milliers de citoyens, dans 
ime morne stupeur, et laissant échapper des mots 
entrecoupés par leurs soupirs. Les dépopulateurs, 
les mangeurs d'hommes, vont donc être mis en 
liberté; les rivières rouleront donc encore des 
cadavres. Ces accents allument la rage des gor- 
gones jacobines. « Taisez-vous, disent-elles, bu- 
veurs de sang, et respectez le jugement dont la 
sagesse efface celui de Salomon. >; Et le cortège 
accompagne ti'iomphalement les assassins chez le 
restaurateur Méot au Palais-Egalité'.» 

L'usage d'exécuter les condamnés le joiu- même 
du jugement réduisait leur dernier jour à la durée 
d'un court après-midi. Tandis que les acquittés, 
réunis dans un festin, célébraient le verre en 
main leur mise en liberté. Carrier, Pinarl et 
Crandmaison attendaient avec anxiété, à la Con- 
ciergerie, l'heure prochaine où ils seraient appe- 
lés au gretIV', pour être conduits au supplice. 

1. Journal des Luis du 31 Iriniuire au lU, p. "2. 



422 J.-R. CARKlER 

Quelques heures après la condamnation, lout 
Paris la connaissait, et une foule immense venait 
occuper le parcours du Palais de Justice à la place 
de Grève, oii, depuis le 5 fructidor, avaient lieu 
les exécutions*. 

Au passage des charrettes, la foule prodiguait 
aux condamnés toutes les expressions de l'horreur 
qu'ils inspiraient. Pinarl crachait sur le peuple, 
et donnait des coups de tète à Carrier ; Grandmai- 
son pleurait de rage. Tous deux injuriaient (Car- 
rier, lui reprochaient de les avoir jetés dans 
l'abime, le désignaient comme l'auteur de leur 
affreuse destinée. Carrier regardait fixement le 
peuple, et faisait assez bonne contenance. 

Quelques minutes après quatre heures, ils 
étaient arrivés au pied de l'échafaud. Pinart fut 
exécuté le premier, et, par suite d'un accident dont 
on devra prévenir le renouvellement, le couteau 
ne réussit pas, du premier coup, à lui trancher la 
tète. Grand maison pleurait, mais ne paraissait pas 
manquer de courage. Carrier a présenté d'assez 
bonne grâce sa main à l'exécuteur, et est monté 
sur le théâtre de la mort avec vivacité. 

Si quelque chose pouvait étonner de ces 
monstres-là, on se refuserait à croire que cinq à 
six des acquittés avaient eu l'impudeur de laisser 
leurs camarades à table chez Méot, pour aller, sur 
la place de Grève, voir exécuter leurs complices. 
Le fait est néanmoins certain, et mérite d'être 
recueilli. Un fait non moins authentique, c'est 
qu'au moment oii Carrier monta sur l'échafaud, 

i. Wallon, Histoire du Tribunal révolutionnaire, V, 282. 



LE VERDlCr i-li 

une clarinette joua constamment Tair du Ça ira, 
jusqu'à ce que sa tète fût tombée. 

Le peuple, instruit que les acquittés étaient à 
dîner chez le restaurateur Méot, à cinquante francs 
par tète, parlait de s'y porter et de les jeter par 
les fenêtres 1. 



1. Journal des Loin et Courrier républicain. Phrases textuelles 
empruntées passim à ces journaux. Le Moniteur ne contient 
aucune mention de cette exécution. 



CHAPITRE XXVII 



LES ACQUITTES 



Explosion de mécontentement de la population parisienne à la 
nouvelle de l'acquittement des accusés de Nantes. — Protestation 
indignée de Lecointre à la Convention, applaudie par cette 
Assemblée. — Demande d'arrestation des acquittés. — Objection 
de la chose jugée. — La chose jugée devant la Convention et 
devant les tribunaux. — Renvoi du jugement d'acquittement au 
Comité de Législation. — L'arrestation des acquittés décrétée. — 
Opinion de Tronson-Ducoudraj^ sur le jugement. — Des causes 
de l'acquittement. — GouUin, objet de la répulsion générale. — 
La manifestation de la Convention contre l'acquittement accueil- 
lie favorableuient par l'opinion. — Adresse des habitants de 
Nantes. — Rapport du Comité de Législation concluant au ren- 
voi des acquittés devant le tribunal d'Angers. — Décret con- 
forme. — Inertie des magistrats chargés des poursuites. — Am- 
nistie. — Mise en liberté définitive des acquittés. 



Sauf dans les bas-fonds de la sans-culotterie, 
l'acquittement des complices de Carrier fut l'ob- 
jet de la réprobation générale. 

Partout où la police écoute, dans la rue, dans 

les promenades, et dans les cafés, elle constatait, 

«qu'en applaudissant au jugement rendu contre 

Carrier, on paraissait mécontent de la mise en 

liberté des autres Nantais. Le soir, au café de Foy, 

du Caveau et autres, les plaintes étaient générales 

centre les juges qui les ont acquittt'S. La nouvelle 

s'est répandue, à dix heures du soir, au café du 

Caveau que le Comité de Sûreté géné'rale voulait 

faire arrêter les Nantais » (Rapport du 27 frimaire). 



LES ACOLITTES 



«Hier soir (rapport du 28), vers [mit heures, au 
café des Canonniers, maison Egalité, Goullin, Nan- 
tais acquitté parle Tribunal révolutionnaire, a été 
reconnu, vu de mauvais u'il, et mis à la porte 
par le public, qui l'a traité d'homme de sang, en 
disant que, s'il avait été acquitté par le Tribunal 
révolutionnaire, il ne l'était pas dans l'opinion 
publique. Les esprits étaient fort échautfés à cette 
occasion, et tout le monde disait qu'il ne voulait 
jamais se trouver avec un pareil monstre. La sur- 
veillance est parvenue, cependant, à rappeler les 
esprits au respect dû aux jugements émanés des 
autorités constituées '. » 

A la Convention où les oreilles n'étaient point 
fermées aux bruits de l'opinion, le mécontentement 
du public trouva de l'écho. Dès le 28 frimaire, 
Lecointre de Versailles prit la parole à ce sujet : 
« Le 26, dit-il, le Tribunal révolutionnaire a rendu 
un jugement qui condamne à mort trois individus 
(Carrier n'était déjà plus qu'un individu) convain- 
cus d'assassinats et d'actes arbitraires, et qui 
acquitte vingt-six autres individus, convaincus 
également d'actes arbitraires, et d'avoir assassiné 
des enfants et des femmes enceintes. Le Tribunal 
a cru que sa compétence se bornait à juger le fait 
révolutionnaire, et que, quoiqu'il fût convaincu du 
crime de ces hommes, dès qu'il était constant 
qu'ils n'avaient pas eu d'intentions contre-révolu- 
tionnaires, il ne pouvait pas leur intligerde peines. 
Je demande pour la vindicte publique, car je ne 



1. Schmidt, Talileait de la RpvoluHon fraiiraise à la date. — 
Aulard, la Ih'Uilioii /lii'n/ildorii'uiw, p '.]2l. 



426 J.-B, CARRiEil 

crois pas que personne veuille tolérer et défendre 
l'assassinat, que le Comité de Législation nous 
présente un projet de décret, pour que ces hommes 
soient renvoyés devant le Tribunal criminel de leur 
département, qui les jugera conforuK'ment aux 
lois (F//.S' applaudissements). 

« Je ne dirai pas, pour prouver la nécessité de 
ma proposition, que ces hommes parcourent les 
maisons publiques de F*aris, où ils se font gloire 
des assassinats qu'ils ont commis, oii ils insultent 
à la mémoire de ceux qu'ils ont immolés, aux 
malheurs de ceux qu'ils ont désolés [Vifs applau- 
dissements) . Sq demande, en outre, que le Comité de 
Sûreté générale prenne des mesures pour que ces 
hommes ne sortent pas de Paris, et restent sous 
la main de la justice jusqu'au rapport du Comité 
de Législation. » 

Un membre, qui n'est pas nommé, fit observer, 
non sans raison, que la proposition de Lecointre 
reposait sur une erreur de fait, et que le jugement 
portait non seulement que les acquittés avaient 
agi sans intentions contre-révolutionnaires, mais 
qu'ils avaient agi sans intentions criminelles, et 
qu'on ne pouvait traduire deux fois les mômes 
personnes pour le môme fait; que, par conséquent, 
il voterait seulement le renvoi au Comité de Légis- 
lation, pour qu'il fût chargé de vérifier la te- 
neur du jugement. Pareil scrupule était chose 
nouvelle à la Convention. On n'a peut-être pas 
oublié le décret rendu sur la demande de Carrier, 
pour ordonner le renvoi, devant le Tribunal révo- 
lutionnaire de Paris, de trois habitants du Cantal, 
qui avaient été acquittés par le Tribunal criminel 



LÉS ACQUITTÉS iS't 

de ce départements Userait facile de relever, dans 
les comptes rendus des séances de la même Assem- 
blée, d'autres exemples de ce mépris de la chose 
jugée. Les tribunaux ne la respectaient pas davan- 
tage, et ce représentant, qui se faisait son défen- 
seur, manqua l'occasion, qui pourtant était excel- 
lente, de rappelei" qu'il n'y avait pas trois mois, le 
Tribunal révolutionnaire de Paris, celui-là même 
dont le personnel avait été amélioré à la suite du 
décret du 23 thermidor, avait envoyé à l'échafaud 
un notaire des Ardennes nommé Lombart, pour 
un fait dont le Tribunal criminel de la INleuse 
l'avait déclaré parfaitement innocent'-. 

Bréard soutint le renvoi aux deux Comités de 
Législation et de Sûreté générale, en disant que 
les acquittés avaient été convaincus de malversa- 
tions. [On applaudit,) «La Convention ne doit pas 
laisser circuler dans la société des hommes cou- 
verts d'opprobres, coupables des plus grandes atro- 
cités. {Les applaudissements redoublent.) Il ne faut 
pas que les femmes des malheureux, qui ont été pré- 
cipités dans ia Loire, soient insultées par leurs 
bourreaux. Je n'entends rien à la législation, 
mais je suis les mouvements de mon co'ur, et je 
sens que, si je n'écoutais que les mouvements de 
mon indignation, je ferais justice, moi-môme, de 
ces infâmes assassins. [Vif s applaudissements.) 

Lecointre insista. « S'ils n'ont p^^g eu, dit-il, d'in- 
tentions contre-révolutionnaires, ils n'en ont pas 
moins commis des atrocités qui font frémir la 

\. Journal de Lu Monfaijne du 13 prairial an K, p. -m. 
2. WnUun, Histoire du Tribunal réooluH.onnaii-e deParis^ V, 29u, 
jugement du 19 fructidor au II (7 septembre n94). 



428 J.-lî. CARRIER 

nature, ils n'cnoiitpas moins assassiné des enfants 
et des femmes enceintes. 

La discussion continua. Il fut d'abord décidé 
que les acquittés, non convaincus des crimes qui 
leur avaient été reprochés, ne seraient pas compris 
dans les nouvelles poursuites et ensuite que les 
juges et les jurés seraient renouvelés. « Il n'y a 
plus de jurés, fit observer Mathieu, du moment 
que les prévenus connaissent d'avance quels sont 
ceux qui doivent les juger. Il n'est pas difficile 
alors, pour les prévenus, d'étudier les faiblesses 
de leurs juges, et de faire le siège de l'opinion de 
chacun d'eux. Sans doute la décision d'un Tribu- 
nal doit être respectée, lorsqu'elle est conforme à 
la justice; mais n'oublions pas que le premier des 
Tribunaux révolutionnaires est la Convention.» 

(^elte dernière pbrase montre à quel point les 
conventionnels, même ceux qui se repentaient de 
leurs erreurs, étaient rebelles à la doctrine tutélaire 
de la séparation des pouvoirs. 

Les dispositions suivantes furent aussitôt lues 
et adoptées : 

« Sur la proposition dun membre, tendant à 
renvoyer au Comité de Législation le jugement 
rendu, le 20 du présent mois, par le Tribunal révo- 
lutionnaire de Paris, par lequel les nommés Gou- 
lin. Chaux, etc., convaincus d'avoir exercé des 
actes arbitraires, des dilapidations, etc., ont été 
accjuittés et mis en liberté, comme n'ayant pas 
commis ces actes arbitraires avec des intentions 
contre-révolutionnaires, à l'etïet de les traduire 
devant icTi'ibunal criminel du département où les 
criuies ont été commis; 



LES ACQUITTÉS 429 

<( La Convention Nationale décrète le renvoi, à 
ses Comités de Législation et de Sûreté g'én('rale, 
du jugement port('' par le Tribunal révolutionnaire 
de Paris, le 20 du présent mois, qui déclare con- 
vaincus d'exécution d'actes arbitraires, dilapida- 
tions, etc., et cependant acquitte et met en liberté 
les dénommés au dit jugement, GouUin, Chaux, 
Bachelier, Perrochaud, Maingnet, etc., à reflet,par 
lesdits Comitf's de lui faire, sous trois jours, un 
rapport sur le jugement dont il s'agit; charge, en 
outre, le Comité de Sûreté générale de s'assurer 
des personnes ci-dessus dénommées, qui resteront 
en état darrestation provisoire jusqu'au rapport.)) 
Les trois jours durèrent plusieurs mois. 

Un second décret, rendu à la suite de celui-là, 
ordonnait le renouvellement du Tribunal révolu- 
tionnaire, qui serait réorganisé sur un mode nou- 



veau 



L'Assemblée n'avait pas marchandé son blâme 
au jugement; les applaudissements prodigués à 
Lecointre l'avaient accentué; enfin, un décret 
l'avait sanctionné. A cela rien d'étonnant. Seul 
l'intérêt du moment dictait les votes de la Con- 
vention ; qu'elle blâmât ou qu'elle approuvât, elle 
le taisait avec enthousiasme et unanimité, quitte 
à oublier le lendemain sa manifestation de la 
veille. 

Le blâme de Tronson-Ducoudray avait plus 
d'autorité, et il n'était pas moins vif. <' Un scan- 
dale, disait-il, dans la note déjà citée, a terminé 
cet épouvantable procès, scandale presque aussi 

\. Ré?7npression du Moni/ei/r. XIT. 782. 



430 J.-B. CARRIPJR 

odieux que les crimes qui en étaient l'objet, c'est 
le jugement que le Tribunal a rendu. Ce que j'ai 
à en dire ici en expliquera en partie les causes. 
Quelques-unes resteront longtemps secrètes, comme 
tout ce qui tient à l'intrigue ; mais j'avertis 
d'avance le public que les juges, comme ?m«?/Jrtr^?'e 
des jurés, sont étrangers à ce mystère honteux. » 

Quelles sont les causes véritables auxquelles 
Tronson-Ducoudray faisait allusion ? Un siècle 
s'est écoulé, et personne ne les a encore révélées. 
L'avocat de Proust exposait ensuite comment Real 
avait intéressé le Tribunal à ses clients, en pré- 
tendant que leur condamnation serait pour le 
parti fédéraliste un triomphe humiliant auquel 
aucun républicain ne pouvait consentir ; mais 
cette cause secondaire de l'acquittement était con- 
nue de tous. De quelle intrigue mystérieuse en- 
tendait-il parler? 

Il se peut que Topino-Lebrun, l'un des jurés de 
l'affaire, et l'un de ceux qui avaient condamné 
successivement les Girondins et les Dantonistes, 
ait entraîné à l'indulgence quelques-uns de ses col- 
lègues. Certains journaux du temps l'ont prétendu 
et aussi Deauchamp, dans la Biographie universelle 
deMichaud^ Telle n'est point, à mon sens, la véri- 
table cause de l'acquittement. Je l'ai déjà dit, je ne 
crois pas à l'indépendance de pareils jurés. Le mi/s- 
li're honteux ne serait-il pas tout simplement 



1. V° Topino-Lebrun. Topino-Lebrun était un artiste de mé- 
rite qui avait été entraîné, par David son maître, à tous les excès 
révolutionnaires. Impliqué injustement dans la conspiration 
d Arena contre le premier consul, il fut condamné et exécuté 

en ISOt. 



LES ACQUITTÉS 431 

une pression exercée sur le jury par le Comité de 
Sûreté générale qui aurait pensé que trois ou 
quatre condamnations suffiraient à satisfaire les 
honnêtes gens, et, qu'un plus grand nombre in- 
quiéterait les terroristes de la Convention? A la 
vérité, les honnêtes gens s'indigneraient; mais une 
manifestation de mécontentement contre le juge- 
ment par l'Assemblée les calmerait. La politique est 
un jeu oij il n'est pas défendu d'être habile. 

Imprévu ou combinaison, ce qui est bien cer- 
tain, c'est que l'opinion mécontente fut retournée 
par le décret ordonnant le renvoi des acquittés 
devant un autre tribunal, où, d'ailleurs, ils ne 
comparurent jamais. On lit dans les rapports de 
police : « L'allégresse s'est manifestée avec trans- 
port en apprenant les mesures prises par la Con- 
vention relativement aux Nantais acquittés par 
le Tribunal. '> f29 frimaire.)" Hier, dans plusieurs 
cafés, le public buvait à la santé de la Convention. 
Soulès, homme de lettres qui avait défendu Goul- 
lin, a été chassé d'un café pour ce seul motif. » 
(20 frimaire.) L'incident eut même une suite qui 
montre que ce n'étaient pas les habitués d'un seul 
café qui honnissaient les amis de Goullin. Le 
Journal des Lois dut publier les lettres de plusieurs 
homonymes de Soulès, qui donnaient chacun leur 
prénom et leur adresse, et déclaraient qu'ils 
n'étaient point le Soulès qui avait été chassé d'un 
café pour ses mauvais propos. 

« L'indignation publique, disaitle môme journal, 
ne cesse de se manifester contre le jugement in- 
concevable qui a absous de tels monstres ; aussi, 
bénie soit la Convention qui vient de justifier 



432 J.-B. CARRIER 

encore la confiance nationale dont elle est inves- 
tie, en les faisant arrêter'. » 

Plusieurs furent capturés; les autres se consti- 
tuèrent eux-mêmes prisonniers; deux jours après 
le jugement tous étaient sous les verrous, sauf 
Forget qui se cacha et qui réussit h se faire ou- 
blier. 

A Nantes, « l'allégresse » n avait pas été moindre 
qu'à Paris à la nouvelle que les acquittés avaient 
été de nouveau emprisonnés. Une adresse signée 
par de nombreux habitants fut apportées Paris 
par une députation qui fut admise, le 30 nivôse 
(19 janvier 179.5), à en donner lecture à la barre 
de la Convention. Cette adresse, qui remplit deux 
colonnes Au Moniteur^ se terminait ainsi : « Il faut 
que les ministres de la mort, qui ont exercé si 
longtemps leurs sanglantes fonctions à Nantes, 
rejiaraissent devant les Tribunaux-. » 

Le rapport du Comité de Législation se fit 
attendre longtemps, et ne fut discuté que dans les 
premiers jours de tloréal (avril 1795). Il fut 
décrété, à la suite de ce rapport, que les '< indivi- 
dus du Comité révolutionnaire de Nantes, acquittés 
par le Tribunal révolutionnaire de Paris, étaient 
renvoyés par-devant le Tribunal du district 
d'Angers, pour y être jugés sur les délits ordi- 
naires'^ ». Par cette décision, la Convention s'éri- 



■1. b' nivôse an 111. 

'2. Réimpression du Monileitr, XXIII, 238. 

3. Eod. ; -iSo. Le texte du décret, dans le Monileu)\ porte que 
les acquittés seront renvoyés devant le Tribunal d'Angers. Ce texte 
est erroné, il faut lire renvoyés devant le jury d'accusation du 
Tribunal de district d'Angers. Rapport de Delecloy, imprimé par 
ordre de la Convenlion. — Opinion d'Oudot, Journal des Débats el 



LES ACQUITTÉS 433 

geait en Cour de cassation, et faisait mrme 
davantage, car elle heurtait de front, comme on la 
déjà vu, le principe de droit pénal qui interdit de 
poursuivre, pour le même délit, l'individu qui a été 
déchargé de Taccusation par un jugement en der- 
nier ressort. Ce décret, d'ailleurs, pourrait bien 
n'avoir été comme le premier, celui qui avait 
ordonné l'arrestation, qu'une concession sans con- 
séquence faite à l'opinion. Cette double supposition 
n'est pas trop téméraire, et ce qui accroît sa proba- 
bilité, c'est le long délai qu'on avait laissé s'écouler 
avant de déposer le rapport, près de trois mois, et 
celui beaucoup plus long encore durant lequel 
on négligea de saisir effectivement le Tribunal 
d'Angers. D'après une lettre de Bachelier, tous les 
acquittés avaient été transférés dans les prisons de 
cette ville à la fin de floréal an III (milieu de mai 
1795), et aucune procédure n'avait été commencée 
contre eux, lorsque fut promulgué le décret d'am- 
nistie du 4 brumaire an II (26 octobre 1795). En 
de pareilles aft'aires le temps gagné a toujours son 
eflet. 

Le lecteur curieux d'étudiercette question de droit 
rétrospective, et de connaître les discussions aux- 
quelles elle donna lieu à la Convention, en trouvera 
l'exposé le plus complet dans le Patriote Dhêrori^ 
de mon éminent et très regretté ami La Sicolière. 
Jurisconsulte et historien, La Sicolière a, sur ce 
point, dit le dernier mot^ 

Pour les membres de la Convention la justice, 

décrets, floréal an III, n" 941, p. 87, et le Palriole Dhéron, 
passim. 

1. Revue de Bretagne el de Vendée, 1879-1880. 

28 



434 J.-B. CARRIER 

OU plutôt ce qu'on appelait ainsi, ne l'ut jamais 
qu'une arme employée à défendre les institutions 
qu'ils avaient fondées, et par conséquent à se 
défendre eux-mêmes. L'idée fondamentale de la 
justice, consistant à infliger une expiation à de 
véritables coupables, leur était absolument étran- 
gère. Ils étaient donc dans la logique de leur 
situation en épargnant les terroristes autant qu'il 
leur était possible de le faire sans se nuire à 
eux-mêmes. 

A la fin de son étude sur Dliéron, La Sicotière 
exprime le regret de n'être point arrivé à connaître, 
malgré l'étendue de ses recherches, la décision 
judiciaire ou administrative qui avait prononcé la 
mise en liberté des acquittés, et, selon lui, cette 
décision avait dn être une ordonnance de non-lieu 
du jury d'accusation de Maine-et-Loire, rendue à 
une date inconnue. Dans un appendice, il men- 
tionnait un document, que je lui avais commu- 
niqué, et qui semblait établir que ces acquittés 
avaient été élargis en vertu d'un jugement du 
Tribunal correctionnel d'Angers, et il faisait ob- 
server que, pour une affaire aussi grave, un juge- 
ment de police correctionnelle lui semblait anor- 
mal. Nous avions en partie raison tous les deux. 

Le hasard à mis récemment sous mes yeux a 
décision vainement cherchée par lui. En feuille- 
tant les papiers de Bachelier, qui ne sont pas le 
lot le moins intéressant de la coUection Dugast- 
Matifeux, j'ai rencontré deux expéditions, la pre- 
mière, d'une sommation, adressée au directeur du 
jury d'accusation du Tribunal d'Angers, en date du 
29 brumaire an IV (20 novembre 1795), à l'effet de 



LES ACQUITTÉS 435 

le mettre en demeure de soccuper de rexaiiien 
des causes de détention des requérants ; la seconde, 
d'une ordonnance du jury d'accusation, en date du 
17 frimaire an IV (8 dé-cembre), ainsi conçue : 

(( Les membres composant le tribunal de police 
correctionnellede l'arrondissement d'Angers, réunis 
en la Chambre du conseil, Pierre-Louis Rabouin, 
président, en cette qualilé exerçant les fonctions 
de jury d'accusation, Etienne-François Chantrier, 
juge de paix du 1" arrondissement, M.-J. Gouin, 
juge de paixduS" arrondissement. Etienne-Micliel 
Mionnet, juge de paix du 2" arrondissement, assis- 
tés de François-Guibert Audio, gi'effier ordinaire, 
et en présence de Symphorin-Fidel Berraud, com- 
missaire du dii'ectoire exécutif près le Tribunal; 

« Lecture prise du décret du 2 tloréal, portant 
que les membres de l'ancien Comité révolution- 
naire de Nantes, et autres citoyens dénommés dans 
le jugement du Tribunal révolutionnaire, séant à 
Paris, clu 26 frimaire an II L seraient traduits en 
état de prévention devant le jury d'accusation 
près le Tribunal du district d'Angers, pour être 
examinés sur le délit ordinaire; ensemble, du 
décret du 4 brumaire dernier concernant l'aboli- 
tion de procédures pour faits purement relatifs 
à la Révolution, et de la peine de mort à dater 
du jour de la paix générale; vu enlin la loi du 
7 du présent mois, interprétative de celle du 
4 frimaire ; 

« Considérant qu'il résulte, des pièces de la pro- 
cédure, que tous les délits, qui étaient imputés 
aux individus sur lesquels le Tribunal s'est pro- 
noncé, sont entièrement relatifs à la Révolution 



436 J.-B. CARRIER 

dont l'amnistie est prononcée par la loi du 4 bru- 
maire ; 

« Considérant, qu'il n'existe, contre aucun des 
prévenus, aucunes charges relatives à la conspira- 
tion de vendémiaire ^ ; 

« Après avoir entendu le commissaire du Direc- 
toire exécutif ; 

(( Arrête que Goullin, Chaux, Bachelier, etc., 
actuellement détenus en la maison d'arrêt de la- 
dite commune d'Angers, seront mis en liberté à 
la diligence du commissaire du Directoire exécu- 
tif, sans préjudice de l'action civile, pour raison 
de dilapidations, si aucunes avaient été com- 
mises. » 

Angers, le 17 frimaire an IV 1,8 décembre 1793). 



Après dix-huit mois de prison préventive, qui, 
à la vérité, n'avaient pas été sans angoisses, les 
membres du Comité révolutionnaire et autres 
complices des crimes qui avaient excité l'indigna- 
tion de la France entière revinrent paisiblement 
dans leurs familles. 

Carrier mort, ma tâche était finie. 11 m'a sem- 
blé néanmoins utile d'ajouter ce dernier chapitre, 
pour exposer la série des incidents qui assurèrent 
l'impunité à tous ceux, moins deux, qui avaient été 
mêlés aux atrocités de Carrier, soit qu'ils les 
eussent commandées, comme les membres des 

1. Les individus impliqués dans le mouvement des Sections 
contre la Convention, les prêtres déportés, les émigrés, les 
faux-monnayeiirs, étaient spécialement exceptés de l'amnistie 
(Duvergier, Collection de lois, VIII, 540 . 



LES ACQUITTÉS 437 

Comités de la Convention, soit qu'ils les eussent 
exécutées on inspirées, comme les acquittés du 
jugement du 26 frimaire. 

Carrier, Pinarl et Grandmaison les ont expiées 
sur l'échafaud. Pour les autres, la fortune a mis 
en défaut la justice des hommes, et il leur a été 
donné de ne rendre des comptes qu'à la justice de 
Dieu. 



FIN 



INDEX ALPHABÉTIQUE 



DES NOMS DE PERSONNES ET DE LIEUX 



Acadie, IGO. 

Affilé, ]23, 337, 389. 

Albert, 203. 

Allaril, 1(){), 193. 

Altaroche, 38.5. 

Anceriis, 1!51, 132, 17.';, 1";9, 266. 

Andelys (les), 24. 

Andersen (consul), i09. 

Angelvi, 2. 

Angers, 75,' 76, 98, 128, 129, 134 
143, 149, 239, 241, 243, 26.5, 
367, 407, 432, 434,435. 

Antonelle, 384. 

Aubert-Dubayet (général). 40, 'f4. 

Audio, 43.5. 

Aulard, 23, 36, 37, 70, 122, 318, 
3.50, 373, 391, 423. 

Aurillac, 4, 3, 8. 10, 141, 338. 

B 

Babeuf. XII, 275. 

Bachelier, 103, 106,107, 112, 117, 
118, 123, 138, 324, 389, 419' 
421, 429, 433, 434, 436. 

Baco, .56. 69, 91, 134, 2.53, 291, 
295, 331, 332. 

Baguenier-Desorineaux, 133. 

Bailly, 33. 



lînrante (de), 306. 
Barbot, 216. 

liarère. VIII. 51, lU, 164, 174, 
173,193,194. 239, 234, 2.58, 260. 
281, 326, 333, 370, .390. 
Barra.s, VIII. 
liarriicand, 371. 
Beauchamp (Alphonse de), 46, 

143, 430. 
Beaufranchet. 13 i. 
Beaugeard. 408. 
Beaiilieu, 380. 
Beaiipreid/, 47. 
Beaupuy (général). 132. 
Bellegarde, 32. 
Belle-Ile, 130. 
Benaben, 130, 151, 153, 156, 162, 

163. 
Bentabole, 397. 
Bernard-Laquèze, 102. 
Bernier, 128. 
Berraud, 435. 

Berriat-Saint-Prix, 160. 166, 304. 
Beysser (général), 27, 45, 56, 134, 

183, 233. 
Bignon, 166, 167, 265, 286, 370, 

387, 392. 
Bigot de Préameneu, 33. 
Billaiid-Varennes, .52, 86, 237, 
311, 326, 341, 344, 343, 370. 



440 



INDEX ALPHABÉTIQUE 



Biré (Edmond), 320, 358. 
Biron (général), 19. 
Blanc (Louis), IX, 160, 280. 
Blanchard (greffier), 147,225,234, 

379. 
Blin (Joseph), 33, 34. 
Bô, 213, 301, 302, 325, 366, 408, 

409. 
Boivin (général), 61, 108, 109,111. 
Bollogniel, 128, 324, 419. 
Bonamy, 210. 
Bonneval, 220. 
Bonneville, 16. 
Bord (Gustave), 78, 98, 109, 137, 

170, 189, 207, 263, 409. 
Bouchotte, 34, 277, 409. 
Boudât (Marcelin), 'i, 6, 7, 15. 
Bougue7iais, 376. 
Boiiin, 135. 
Bourbotte, 48, 76, 143, 153, 168, 

169, 182, 187, 207, 301, 325, 

366, 370, 376, 386, 406, 407, 408. 
Bourdon (Léonard), 318. 
Bourdon de l'Oise, 343, 371. 
Boiirffneuf, 411. 
Boursault, 52. 
Boutel, 170. 
Boutier, 296. 
Boutroue, 411. 
Boyer-Fonfrède, 18, 19. 
Brantôme, 128. 
Bréard, 427. 
Brest, 38, 215. 
Brevet (Perrote), 204. 
Brillaud, 90. 
Brissot, 23. 
Broc (de), 356. 
Brondes, 46, 394. 
Brunschvicg, 226. 
Bûchez, IX, 176,231, 277,303,325. 
Bureau, 262. 



Caen, 125. 
Cahier, 384. 
Ganibacérès, 356. 



209, 
256, 



219, 



Gambon, 138, 371. 
Campardon, 324, 325. 
Canclaux (général), 40, 44, 142. 
Carnot. 52, 85, 86, 323. 
Caron (Rose), 205. 
Carrier, toutes les pages. 
Carrier (frère), 2. 
Carrières (de), 9. 
Caussiran, 262. 
Cavaignac, VIII, 60. 
Chabot, 277. 
Cltaloimes, 150. 
Champenois, 61, 154, 179, 

220, 221,222, 224, 227, 228 

336, 392. 
Chantrelle, 208, 387. 
Chantrier, 435. 
Chapelier, 32, 137. 
Charette, 43, 45, 133, 144, 

220, 221, 268, 270, 300. 
Chartier, 331, 411. 
Chasle, 351. 

Chassin, 28,92, 110, 295. 
Château-cVAux, 283, 376. 
Chdteaii-Gonthier, 128, 407. 
Chatillon, 43. 
Chaumette, 276. 
Chauveau-Lagarde, 384. 
Chaux, 48, 58, 59, 60, 63, 77, 101, 

102, 107, 112, 117, 147, 169, 

205, 259, 283, 286, 302, 324, 

358, 382,389, 395, 398, 407, 411. 

415, 419, 428, 429, 436. 
Chéreau, 267. 
Chevalier, 162. 
Cholel, 46, 47, 152, 177. 
Choudieu, 46, 56, 371, 378. 
Cigogne, 365. 
Clavier, 262. 
Clavière, 13. 

Clootz (Anacharsis), 278, 280. 
Coffinhal, 401. 
Culas. 123. 
CoUot d'Herbois, 149, 257, 269, 

280, 281, 317,326, 327, 336, 345, 

370, 406, 
Comte et Dunoyer, 379, 



INDEX ALPHABÉTIQUE 



441 



Coquin, 220. 

Gordier, 156. 

Courtois, 169, 237. 

Coustard, 36, 69, 70, 71, 253. 

Coutances (de), 416. 

Couthon, IX, 297. 

Crassous, 340. 

Crassous (Mme), 343, 346. 

Crespin, 157. 

Cressend, 411. 

Cuissart (M"'' de), 395. 

D 

Danton, IX, 277. 

Defermou, 32. 

Delecloy, 432. 

Delmas, 2, 4, 6. 

Delsol, 3. 

Depois, 164. 

Desmé de Ghavigny, 128, 169, 

174. 
Desmoulins (Camille), 277. 
Deurbroucq, 262. 
Dhéron, 395, 419, 421, 433, 434. 
Dinan, 39. 

Dobsent, 324, 331, 3.57, 419, 420. 
Donnet, 262. 
Dorvo, 91. 

Dubois-Crancé, 160, 176, 397. 
Dubuisson, 419. 
Ducoux, 331, 411. 
Ducros, 203, 206, 263. 
Dufo, 89, 90. 
Dufourny, 307. 
Dugast-Matifeux, 27, 36, 72, 146, 

182, 203, 206, 222, 224, 226, 

229, 230, 238, 240, 253, 277, 364, 

434. 
Duhar, 46, 407. 
Duhem, 309, 340, 370. 
Dujar, 142. 
Du m ai s, 167. 
Duinouriez, 185. 
Duplessis-Berteaux, 16. 
Dupuis, 377, 379. 
Durassier, 324, 419. 



Dutruy (général), 132, 133, 136. 
Duval, 408. 

E 
Erard, 144. 
Esnue-Lavallée, 142. 
Even, 167, 209. 

F 

Fabre d'Eglantine, 277. 

Favreau, 161,162. 

Fayau, 52, 318, 343, 370, 408. 

Fleurus, 300. 

Fleury (comte), XIV, 325, 419. 

Fonlenay, 291. 

Fonteneau, 162. 

Forget, 61, 89, 98, 103, 104, 109, 

147, 186, 213, 220, 225, 331, 

332, 392, 395, 398. 
Foucaud, 330, 411, 419. 
Fouché, VII, 59, 136, 146, 259, 

294, 320. 370, 381,406. 
Fouquet, 79, 164, 169, 274, 284, 

288, 289, 363, 364. 
Fouquier-Tinville, 171, 304, 306, 

311, 317. 
Fournier, 155. 
Fournier (Courtier), 216. 
Francastel, 48, 68, 73, 75, 92, 116, 

129, 143, 156, 171,179,180, 181, 

187, 207, 267, 283, 292, 293, 

370, 376, 406, 408. 
Fréron, 308, 317, 326, 343, 382. 
Fréteau. 207. 
Froust, 90. 91. 

G 

Gabriel, 16. 
Galetti, 235, 325. 
Gallon, 411, 416, 419. 
Garât, VU), 23. 
Garnier, 83. 

Garrau, 198, 263, 271, 376. 
Gaudin, 267. 
GauUier, 263. 
Gauthier, 108, 411. 
Gensonné, 23. 



442 



tndf:x alphabétique 



Gicqueau, 103, 112, 198, 262. 298. 
Gillet, 28, 33, 40, 52. 56, 60, 61 ! 
. 62, 71, 106, 142. 176, 394. 
Godard-Fautrier, 126. 
Gonchon. 165, 286. 
Gosse, 89. 
Goudet, 104, 124. 
Gouin. 435. 

Goullin, 39, 60, 63, 77. 80. 102. 
103. 105, 107. 108, 109. 110, 
113, 116. 117, 119, 129, 262, 
263. 264, 265, 283, 286, 302, 313, 
324, 329. 330, 358, 382, 395, 397, 
398, 399, 400,411, 413.416,419, 
425. 428, 429, 430, 436. 
Goupilleau de Fontenay, 344. 

345. .371. 
Goupilleau de Montaigu, 158. 
Goupilleau (J.-V. jeune). 222, 

224, 225, 228, 229. 230, 264. 
Grandmaison. 107, 108, 112, 117, 
324. 389, 398, 411. 418, 419, 421, 
422. 
Grammont, 174. 
Granges de Surgères (de), 16. 
Granville, 141, 145, 330. 
Grille. 176. 186. 
Grouchy (général), 40. 
Guépin, 294. 
Guérin, 374. 
Guesdon. 266. 
Gutfroy. 281. 
Guidiaud-fjyon, 419. 
Guillet, 118,' 411 
Guimberteau, 210, 211. 
Guyouiard, 319. 

H 

Hamel. IX, 245, 292. 

Haxo (général), 49, 76, 132, 133, 

136, 264, .375. 393. 
Hébert. 276, 277. 278. 
Hébrard de Fau, 11, 12. 
Hentz, 41, 44, 48, 169. 180, 181, 

187, 271. 284, 292, 370, 406, 408. 



Hérault-Séchelles, 33, 52, 136, 

398. .399. 
Herbe, 216. 
Héron. .38. 317. 
Huard. 216. 
Hubert, 102. 

Huche (général), 231. 323. 
Hureau, 384. 



Indrel. 160, 161, 177. 
Infp-andes, 181. 



276. 



245. 

401. 
Pa- 
232 
243 1 
292, 



Jean-Bon-Saint-André, 215, 

Jolly. 385. 421. 

Jordy (général), 290. 

Joznet-Lerviollais, 286. 

.luUien de la Drùme, 193, 
303, 304. 372. 

Julien de Toulouse, 193, 236, 

Jullien (Marc-Antoine dit de 
ris), 168, 192. 195,196,229, 
233, 234, 2.37, 239, 240, 241, 
245, 246, 249, 250, 257, 258, 
293, 303, 401 . 

K 



Kermen. 105, 112. 
Kirouard, 91. 

Kléber (général), 41. 177, 178, 
182, 227. 

L 

Laa. 340. 

La Bruyère, 299. 

La Catheliniére, 270, 392. 

Lachevardière, 279. 

Laënnec, 328, 330, 336, 346, 353, 

355, 360. 396. 398. 
Lafeutrerie. 384. 
Latlbnd, 372, 373. 
Iai Gravelle. 32. 
Laignelot, 231. 260,267, 323. 
Lalouet, 78. 210, 392, 409. 
Lamarie, 16. 



INDEX ALPHABÉTIQUE 



443 



Lamberty, 78, 85, 121, '1-23, 

139, 164, 165, 169, 200, 201, 

227, 265, 274, 284, 283, 

289, 302, 363, 364, 385, 

395, 401, 411. 
La Métairie (D""» de), 150, 15i 
Lanjuinais, 32. 
Laréveillière-Lepeaux, 20, 

276. 
Le Roche-Bernard, 190. 
La Rochejaquelein(De), 152, 

268. 
La Rouerie, 31. 
La Sicotière (de), 396, 433. 
Laval, 74, 152,407. 
Lavaux, 78, 203, 265, 284. 
Lavigne (Jeanne), 124, 336. 
Lebatteux, 189, 194, 235. 
Le Baupin, 224. 
Leblois, 169. 
Lebon, IX, XII, 65, 281, 282. 

317, 333. 
Lecarpentier, 83. 
Lechantre, 361. 
Léchelle, 34, 35, 40, 41, 73. 
Lecoinlre de Versailles, 164, 

308, 424, 426. 
Lecoq, 330, 408. 
Lecoz, 29, 32. 
Lefaivre, 384, 396, 411. 
Légé, 43, 132, 144. 
Legendre, 38, 295, 321, 3i0, 

365. 
Léger, 220. 
Legros. 34. 
Legros (général Hector), 

150, 266. 
Lehert, 216. 
Lemeignen, 83. 
Lemerle, 216. 
Leniinihy, 250. 
Lenoir, 73, 227. 
Le Normand (feinniel, 204, 

266. 
Lepelletier, 86. 
Lequinio, 259. 
Lescadieu et Laurant, 205, 



138, 
203, 

288, 
389, 



250, 



180, 



307, 



307, 



361, 



139, 



205, 



206. 



Lelourneur, 83. 

Letonrneux, 134. 

Levasseur, 18, 318, 390, .391, 408. 

Levêque, 324. 

Levot, 68, 

Lion d' Angers, 74. 

Lockroy, 190, 192, 193, 241, 380. 

Lofficial, 231, .323, 375. 

Loiseleur, 262. 

Lorienf, 233, 2.38, 239, 2U, 241. 

Louchet, 364. 

Loyvet, 16 k 

Luron, 43. 

L;/on, 224, 300, 408. 

M 

Maignet, VIII, 158, 370. 

Mailhes, 13. 

Maillard, 266. 

Mainguet, 108, 109, 411, 429. 

Mans {le), 177, 179, 387, 388, 330. 

Marat, 70, 87, 88, 193, 320, .321, 

3ao. 

Marceau (général), 152, 177. 

Àlartel (de), 39. 

Massé, 396, 411. 

Massieu, 343. 

Mathieu, 339, 428. 

Mary, 262. 

Mauriac, 1. 

Méaulle, VIII, 40, 42, 52, 00, 62, 

317. 
Meignen, 231 . 
Mellinet (aîné), 214, 338. 
Mellinet (Camille), 186,222, 321. 
Méot, 423. 
Mercier, 127. 
Mercier du Rocber, 379. 
Mergot, 402 
Merlin de Douai, VIII, 56, 294, 

297. 308, 332, 362, 379. 
Merlin de Thionville, 43, 44, 45, 

311,313, 323, 407. 
Métayer. 223, 226, 244. 
Micheiet, 119, 140, 160, 187, 203, 

227, 230. 393, 411. 
Milhaud, 11, 13, 11,408. 



444 



INDEX ALPHABÉTIQUE 



Minée (évêque) 82, 83, 84, 104, 
105, 112, 3'M), 360, 398, 399. 

Minier, 184. 

Mionnet, 435. 

Miramon (de), 3. 

Mirande, 408. 

Momoro, 276, 278. 

Monlaigu, 34, 39, 41, 43, 45. 

Montant, 134. 

Montmayou, 339. 

Moriee, 356. 

Mortimer-Ternaux, 184. 

Mosneron (Alexis), 274, 275, 394, 
401. 

Moulin (général), 179, 180, 181, 
182, 183. 

Moutier, 167. 

Muscar, 177. 

Musset, 11. 

N 

Nantes, 21, 30, 35, 37, 39, 42, 47, 
53, 57, 62, 63, 85, 98, 104, 135, 
151, 168, 178,185. 197, 224,238, 
241, 243, 246, 248, 253,254, 256, 
261,268,273, 283,294, 301, 306, 
319, 322, .342, 367, 388, 432. 

Naudine, 217. 

Naux (René), 328, 330, 411. 

Naux (Louis), 62, 107, 'Mi, 413. 

Noinnoutier, 49, 76, 132, 133, 
134, 135, 187, 300. 

Noijal-Muzillac, 190. 

O 

Odiette,216. 

Orange, 158. 

Orhont, 83. 

Orléans, mi. 

O'SuUivan, 78, 140, 330, 331, 411, 

419. 
Oudot, 432. 
Ouvrard, 111, 259. 

1» 

Palloy, 88. 

Papin (femme), 204. 



Papot, 141. 

Parfait (Noël), 183. 

Paris, 58. 173, 175, 196, 268, 301, 

332, 368. 
Patrin, 371. 
Pelé, 67. 
Perrin, 141. 
Perrochaud, 324, 421. 
Perrot, 16. 
Petit, 103. 
Phelippes-TronjoUy, 104, 106, 

117, 124, 1.56, 1,57,158, 165, 209, 

263, 288, 315, 361, 362, 366, 

394. 
Philippeaux, 33, 59, 60, 71, 77, 

106, 174. 175, 269, 279. 
Philippe-Egalité, 72. 
Pichard-Dupage, 291. 
Picot, 112. 
Pinct (aîné), 48. 
Plainguet, 216. 

Pocholle, 23,25, 28, 36, 85, 142. 
Poitou (Eugène), 115, 1.56. 
Ponts-(Ie-Cé, 128, 129, 181. 
Port (Gélestin), 128. 
Prieur de la Gôte-d'Or, 25, 27, 41, 

48, 86. 168. 
Prieur de la Marne, 44, 85, 135, 

142, 144, 1.52, 154, 182,187,188, 

198, 229, 242, 255, 257, 263,283, 

370, 386. 
Prigent, 210, 211, 212, 409. 
Proust, 216. 
Provost, 274. 

Prud'homme, 78,250, 281. 
Puex, 2. 
Pusterle, 336. 

Q 

Quesné, 4. 

Quinet (Edgard), 22, 305. 

R 

Rabouin, 435. 
Railron, 332, 342, 343, 364. 
Ramard, 262. 
Raqjbour, 419. 



INDEX ALPHABETIQUE 



445 



Real, 259, 312, 313, 382, 397, 410, 

411, 413, 416, 430. 
Redon. 189. 
Renard, 61, 98, 101, 109, 118, 209, 

210, 222, 225, 261, 330, 398, 

399. 
Bennes, 27, 28, 29, 30, 31, 32,35, 

76, 144, 211. 
Rewbell, 340. 

Richard (représentant), 378. 
Richard (de Nantes), 125, 330, 

389, 411. 
Richelot, 398. 
Ricord, 174. 
Robert (général), 128. 
Robespierre, IX, 22, 70, 168, 193, 

231,233, 239, 242, 250,258,261, 

271, 273, 278,280, 288, 298,300, 

301, 303, 311, 312, 339. 
Robin. 78, 105, 108, 110, 139.166, 

203, 265, 274, 289, 292, 293, 

297, 394, 419, i21. 
Romme, 25, 169, 334, 348, 351, 

371. 
Ronsin, 174, 269, 276, 401. 
Rosier, 274, 278, 279. 
Rosiers {les), 90. 
Rossignol (général), 41. 269. 321, 

371. 
Rouillé, 91. 
Rousset, 176. 
Ruelle, 60, 61, 62, 68, 142, 21"3. 



Saint, 

Sainl- 
Saint- 
Sainl- 
Saint- 
Sainf- 
Saint- 
Saint- 
Saint-Just, IX, 40, 51, 65, 273, 

274. 
Samt-Mnlo, 26, 28, 31, 37. 39. 

119. 



262, 278. 
-Brieuc, 29, 39. 
-Brieux, 216. 
-Colomhin, 220. 
-Domin(/ue, 185, 217. 
-Florent, 46, 180, 182, 
-Flour, 13. 
-Geor^^es, 185, 186. 
-Just, IX, 40, 51, 6, 



Saint-Michel (Munt), 40. 

Salei-s, 13. 

Samuel, 225, 226, 244. 

Sandrock, 213. 

Santerre, 269. 

Sarrut et Saint-Edme, 234, 249. 

Saulnier, 382. 

Satwiur, 46, 90, 128, 151, 174, 

228, 267, 367. 
Savary (général), 34, 41, 176, 

177," 183, 201, 230, 264, 292. 
Schmidt, 330, 337, 356, 391,425. 
Sciout, 122. 
Sembat, 382. 

Serre (représentant), 186. 
Serres, 1, 2, 3. 
Sillery, 18 

Stofflet, 180, 270, 300. 
Soulès, 431. 
Souverval, 216. 
Souvestre (Emile). 304. 



Tallien, 279, 303, 303, 307, 308, 

332, 382. 
Testel, 2. 
Textoris, 5, 6. 
Thébaud, 262. 
Thibault, 18. 
Thoinnet, 337. 
Thomas, 146, 180, 181, 220, 354. 

392. 
Thureau-Dangin, VIII. 
Tiffauges, 't6, 64. 
Tilly (général), 178. 
Tissot, 331,334,367. 
Topino-Lebrun, 382. 430. 
Toulon, 300, 408. 
Tours, 241, 24'f. 
Trappe, 125. 
Tréhouart, 191, 192, 194, 196,232, 

371. 
Tribout, 192, 194. 
Tronson-Ducoudray, 170.316,384. 

411, 415, 429, 430. 
Tunck (générai), 3?1. 



446 



INDEX ALPHABÉTIQUE 



Turreau (représentant), 33, 43, 
45, 75, 76, 133, 142. 144, 152, 
178, 182, 187, 188, 207, 303, 
370, 376, 38*^. 

Turreau (général), 182, 210. 212, 
270, 323, 393. 



Vadier, 318. 
Valenciennes^ 306. 
Vandal, 381. 
Vannes, 150, 233. 
Yatel, 250. 

Vaugeois (David), 166, 167. 265, 
285, 324, 325, 336, 385, 380,392. 
Verger, 16, 223. 
Vergne, 401. 
Vial, 91, 127, 150. 



Viaud-Grandmarais, 203. 
Vie, 331, 411, 412, 413, 419. 
Villain, 384, 411. 
Villain d'Aubigny, 401. 
Villenave, 33, 48, 396, 409, 411, 

413. 
Villers, VIII. 264, 294. 
Vilmain, 206. 217, 274, 336, 401. 
Vimeux (générai), 181. 216, 236. 

239, 240. 
Vincent, 174. 276. 278. 
Vitré, 28. 
Vivie, 250. 

W 

Wallon, 31, 72. 171, 192, 195, 420, 

422, 427. 
Westertnann (général), 47, 48. 

152, 153, 155, 184, 185, 269. 



TABLE DES MATIERES 



CHAPITRE I 

Carrier avant la Révolution 

Renseignements curieux et inédits fournis par M. Delmas. 
— Naissance et parents de Carrier. — Ses études faites en 
vue de devenir prêtre. — Placé au séminaire par son grand- 
oncle prêtre et par M. de Miramon. — La vocation lui 
faisant défaut, il devient clerc de procureur à Aurillac. — 
Sensihilité de Carrier dans sa jeunesse. — Il embrasse 
la profession de praticien . — 11 poursuit à Paris ses 
études de droit. — Procureur à Aurillac en 118.5. — Sa 
conduite dans le règlement de la succession de son grand - 
oncle donne lieu de suspecter sa probité. — Sa haine 
de la noblesse. — Mémoires pour le tiers état en 1788. — 
Insurrection à Aurillac à la suite du 14 juillet 1789. — 
Les sociétés populaires et le Comité de surveillance. — 
Excès commis dans les environs d'Aiirillac, à l'instigation 
de Carrier en juin 1791. — Echec de sa candidature d'élec- 
teur aux élections de la Législative. — Ilébrard de Fau 
et Alilhaud, chefs de la démagogie du Cantal. — Carrier 
se met à leur remorque. — Nouvelle émeute à la suite du 
10 août 1792. — Carrier, nommé électeur, élu ensuite 
député à la Convention par suite du refus d'Hébrard et 
de l'obstination des électeurs à voter pour les candidats 
de leurs propres districts. — Regrets tardifs des électeurs 
d'avoir fait un pareil choix 



448 TABLE DES MATIÈRES 

CHAPITRE II 

Carrier à la Convention 

conographie de Carrier. — Description de sa personne par 
les journaux du temps. — Son début à la tribune lors de 
l'appel nominal sur l'appel au peuple en faveur du roi. — • 
Bizarres motifs de son vote. — Il dénonce un de ses col- 
lègues du Cantal. — La création du tribunal révolution- 
naire due à son initiative. — Demande d'arrestation de 
Sillery et de Philippe-Égalité. — La proposition de priver 
de leur traitement les députés de la droite. — Divergence 
d'opinion entre Paris et les provinces. — La Convention, 
dominée par la populace, disposée à sacrifier les députés 
modérés et les administrations des départements favo- 
rables aux députés proscrits. — Politique inutilement 
cruelle et odieuse de la Montagne. — Les administrateurs 
fédéralistes menacés de l'échafaud par Robespierre. — Mot 
de Carrier sur les Girondins. — II est envoyé en mission 
en Normandie 15 

CHAPITRE III 

Carrier en Normandie 

Mission de Carrier en Normandie : Les Andelys, Caen, 
Rouen. — Retour à la Convention ; paroles violentes 
contre les administrateurs du Gard. — Mission en Bre- 
tagne (14 août 1793). — La correspondance de Carrier. — 
Recherches des députés fugitifs. — Dénonciation de 
Beysser. — Séjour de Carrier à Saint-Malo et à Rennes. 
— Ses appréciations sur l'état de la Bretagne et la ville 
de Nantes. — Projet d'embarquer à Saint-Malo une car- 
gaison de prêtres réfractaires. — Demande au Comité de 
Salut public d'une troupe spéciale pour exterminer les 
insurgés de Vitré et de la Gravelle. — Séquestres des 
biens des députés proscrits. — Emprisonnement de 
Lecoz, évêque constitutionnel de Rennes. — Intimidation 
exercée par Blin sur Carrier. — Carrier se dirige vers 
Nantes, où il arrive le 7 octobre n!l3. — Lettre de Hé- 
rault-Séchelles -24 



TABLE DES ^[ATIÈRES 449 

CHAPITRE IV 

Montaigu, Cholet, Nantes 

Lettre .au Comité île Salut public dans laquelle Carrier 
exprime ses regrets de n'avoir pu noyer à Saint-Malo les 
prêtres réfractaires, et annonce qu'il fera fusiller sans 
jugement les suspects de connivence avec linsurrection. 

— 11 ne fait que traverser Nantes et se rend à Montaigu 
pour installer l'incapable Léchelle en qualité de général 
en chef de l'armée de l'Ouest. — • Compte rendu par Car- 
rier de cette mission. — Il part avec l'armée et fait, en 
passant, incendier Titi'auges. — Sa conduite à la bataille 
de Cholet. — Il se dirige vers Nantes avec Westermann. 

— Il annonce qu'il va faire fusiller les grands coupables. 

— Enttiousiasme des Nantais pour Carrier porteur de la 
nouvelle de la victoire de Cholet. — Carrier l'un des cinq 
représentants délégués permanents à l'armée de l'Ouest 

par décret de la Convention 'M 

CllAPlTUE V 
Débuts de la mission à Nantes 



Les membres de la Montagne généralement disposés à la 
cruauté envers les royalistes vaincus.-^ Carrier; Barère ; 
Saint-Just. — Proclamation du Comité de Salut public et 
des représentants en mission dans l'Ouest excitant les 
armées aux massacres. — Carrier exécuteur des extermi- 
nations voulues par ses collègues. — La guillotine i)erma- 
nente à .Nantes longtemps avant l'arrivée de Carrier. — 
Impuissance de l'opposition des royalistes habitant la 
ville, et, par conséquent, inutilité des persécutions diri- 
gées contre eux. — .\bsurdité des mesures de terreur 
dirigées contre les fédéralistes qui formaient l'immense 
majorité îles partisans du système républicain. — Véri- 
tables causes du redoublement et de l'extension de la Ter- 
reur à Nantes au mois d'octobre 1793. — Les divisions du. 
parti républi'-ain dans les Sociétés populaires. — Chaux, 

29 



oO TABLE DES MATIÈRES 

Goullin, Forget. ^ Leur influence sur le choix du per- 
sonnel des administrations et du Comité révolutionnaire. 
— Débuts du Comité révolutionnaire. — Fermeture du 
Club de la Halle. — Compagnie Marat. — Carrier, en 
arrivant à Nantes, a trouvé im personnel et des institu- 
tions pour terroriser les Nantais sans opposition possible 
de leur part 50 



CIIAPITIΠYI 

Le Maximum. — Coustard. — La compagnie Marat 

Premiers rapports de Carrier avec le Comité révolutionnaire 
de Nantes. — Le décret du maximum sur les denrées de 
première nécessité. —Violent discours de Carrier à propos 
de ce décret. — Réponse du commissaire civil Pelé. — 
Imprécations de Carrier contre les habitants de Nantes. ^- 
Tentative de lluelie pour calmer sa fureur. — Approba- 
tion donnée par Carrier et par Francastel à la formation 
de la Compagnie Marat. — Le représentant Coustard. — 
Son arrestation et son envoi à Paris. — Arrêtés de Carrier 
et Francastel portant établissement de deux tribunaux 
révolutionnaires 64 



CHAPITRE VII 

La première noyade 

Voyage de Carrière Angers. — Sa lettre du 12 brumaire au 
Comité de Salutpublic annonçant qu'il prépare de grandes 
mesures. — Carrier seul représentant à Nantes. — Puis- 
sance de Chaux et de Goullin. — Us sont antipathiques à 
Carrier. — l>es vrais amis du représentant. — La terreur 
exercée par deux groupes ditlerents. — Arrêtés divers or- 
donnant : la visite des navires en partance; l'augmen- 
tation de la solde des gardes nationales; l'emprisonnement 
des négociants et gens d'esprit. — Envoi à Paris de cent 
trente-deux notables nantais. — Inauguration de l'église 
Sainte-Croix comme nouveau local des séances de la 



TABLE DES MATIÈRES 451 

société Vincent-la-Montagne. — Discours de Carrier contre 
le sacerdoce catholique. — Noyade de prêtres enfermés 
dans un bateau — Annonce de cet événement par une 
lettre lue à la Convention. — Reproches de modération 
adressés par le Comité de Salut public aux représentants 
en mission dans FOuest. — Fête de la Raison. — Le souper 
chez Forget. — Comment Carrier recevait les membres des 
administrations qui venaient l'entretenir des aiîaires 
publiques. — Ordre de Carrier relatif à une mesure grave 
dont le but n'est pas spécifié. — Lettre abominable de 
Francastel 71 



CHAPITRE VIII 

Les hésitations de Carrier 

Le supplice de la noyade expérimenté sur les prêtres de 
Nantes emprisonnés dans un bateau. — Les Sociétés 
populaires. — Eloignement de Carrier de celle de Vincent- 
la-Montagne. — Hésitations de Carrier à prendre seul la 
responsabilité des grandes mesures de destruction. — ■ 
Nouvelles alarmantes exploitées par lui et par le Comité 
pour décider les corps administratifs à ordonner ces 
mesures : épidémies contagieuses, craintes de l'armée 
vendéenne; conspiration de prisonniers au BouU'ay. — 
Hubert dénonciateur du complot et proportions réelles de 
ce complot. — Réunions des corps administratifs. — 
Détails de la séance du 14 au 15 frimaire à la suite de 
laquelle est libellé l'ordre de fusiller plusieurs centaines 
de prisonniers. — L'ordre porté à Boivin, conmiandant 
de la place, par Robin — Refus de Boivin de l'exécuter. 
— Récit de cet incid>;/it par Boivin. — Arrêté du dépar- 
tement ordonnant d surseoir à la fusillade ordonnée. — 
Prétentions mens.j.-igêres des membres du Comité d'avoir 
empêché cette exécution 94 



CHAPITRE IX 

Noyades du Bouffay et des prêtres d'Angers 

Politique cruelle et maladroite de la Convention à l'égard 
des insurgés de la Vendée. — Leur extermination voulue. 
— Tentative nouvelle et inutile de Carrier pour associer 



52 TABLE DES MATIERES 

les membres des corps administratifs à des mesures de 
destruction des prisonniers. — Insistance des membres 
du Comité révolutionnaire pour ces mesures. — Formation 
par eux d'une liste de prisonniers du Bouifaj' destinés à 
être déportés, c'est-à-dire noyés. — Intérêt de Carrier à 
détruire les prisonniers au moyen de la noyade. — Le 
projet de noyer les prêtres d'.\ngers annoncé à la Con- 
vention. — Ordres de noyades donnés à Affilé, Colas et 
autres. — Opposition de Phelipes et de Goudet à l'en- 
lèvement des prisonniers du Boutîay — L'Entrepôt. — 
Noyade des prêtres d'.Angers. — Lettre de Carrier à la Con- 
vention pour l'annoncer. — Noyade du Boullay. 114 



CHAPITRE X 
Les talents administratifs de Carrier 

Les prétentions de Carrier à la science militaire et l'expé- 
dition de Noirmoutier. — Son insistance auprès du Comité 
de Salut public pour la mise en jugement et la prompte 
exécution de Baco et autres fédéralistes emprisonnés à 
Paris — Sa lettre au général Haxo pour lui ordonner 
l'incendie des édifices et l'extermination des habitants des 
campagnes. — Taxes sur les riches. — Destitution et 
réclusion du payeur de Lamarre. — Les taxes révolution- 
naires et le Trésor public. — Le dîner sur la galiote. — 
Le général Hector Legros. — La probité et les talents 
administratifs de Carrier selonMichelet. — Prétendus ser- 
vices de Carrier pour les approvisionnements, les chaus- 
sures, les vêlements de l'armée, et la défense de Gran- 
ville. — Soldat accuelii favorablement par la Société 
populaire. — Violences du représentant à la tribune de la 
Société. — Suspension temporaire des séances 131 



CHAPITRE XI 

Les grandes exécutions 

Incertitudes sur l'époque où coriimencorent les grandes 
noyades. — Fusillades nouibreuses à Nantes à la lin de 
frimaire, avant la bataille de Savenay. — Fusillades 



TABLE DES MATlÈhES 453 

ordonnées par les généraux, dont l'une accomplie avec 
une cruauté particulière au téuioignage de Henaben. — 
Hccit fait à la Convention, par un messager, de fusillades 
dont il avait été le témoin à son passage à Ancenis. — 
Bataille de Savenay. — Hommage rendu par Beaupuy à 
la bravoure des vaincus. — Si.x mille morts enterres dans 
la banlieue de Savenay. selon Westermann. — Deux mille 
fusillés après la bataille, selon Denabeu. — Nombreuses 
fusillades à Nantes après la bataille de Savenay. — 
Démarche de la Municipalité de Nantes en faveur des pri- 
sonniers demandant à se rendre. — Accueil fait par Car- 
rier à cette démarche. — Les deux grandes exécutions, 
par la guillotine, sur la place du Bouflay, comprenant 
quatre enfants. — Divers témoignages sur les grandes 
noyades, dont celui de Carrier lui môme. — Scène du 
représentant avec Gonchon, président de la Commission 
militaire. — Qui a payé les noyades ? — Les mariages 
républicains. — La noyade proposée ailleurs qu'à Nantes 
comme moyen d'exécution des contre-révolutionnaires.. 148 



CHAPITRE XII 



Les armées révolutionnaires 



Indignité et incapacité des troupes républicaines chargées 
de répriuier l'insurrection vendéenne. — L'ancienne et la 
nouvelle armée. — Héros de cinq cents livres. — Ronsin, 
la Commune de Paris et l'état-major de Saumur. — Les 
vices de ces troupes signalés par Barère et Philippeaux. 
— La méfiance des généraux, soitiment commun chezles 
républicains. — Protestations des représentants Turreau 
et Carrier contre les honneurs rendus aux généraux 
après la bataille de Savenay. — Fureur de Carrier contre 
des citoyens qui n'avaient pas illuminé. — Carrier, Fran- 
castel et le général Moulin. — Rapports de Carrier avec 
la légion germanique et les hussards américains. 
Notices sur ces deux corps. — Les éclairenrs de la Mon- 
tagne. — Prise de Noirmoutier. — Conduite de Turreau, 
Bourbotte. et Prieur de la Marne, à l'égard de la garnison 
de Noirmoutier rendue à discrétion 172 



451 



TABLE DES MATIEI'.ES 



CHAPITRE XIII 



Carrier, Théhouart et Lebatteux 

Lebatteux, sa troupe, ses pouvoirs révolutionnaires, et 
l'usage qu'il en faisait. — Ordre du représentant Tré- 
houart de l'arrêter. — Conflit entre Tréhouart et Carrier à 
la suite de cet ordre — Ce scandale dénoncé au Comité 
de Salut public par le petit Jullien, commissaire du 
Comité de Salut Public. — Publication des papiers de 
Jullien, sous le titre : Une »tission en Vendée. — Demande, 
par Jullien, du rappel de (Carrier non exaucée. — Dépla- 
cement de Tréhouart. — Loi du 14 frimaire sur le gou- 
vernement révolutionnaire. — Efl'ets de cette loi à Nantes. 
— Carrier confirmé dans ses pouvoirs illimités par le 
Comité de Salut public. — Négligence de Carrier dans 
l'application de la loi du 14 frimaire. — Circulaire du 
Comité de Salut public sur l'illégalité de la peine de 
mort prononcée par les représentants, illégalité couverte 
par les motifs et les circonstances 



189 



CHAPITRE XIV 
Les habitations de Carrier à Nantes 



La maison La Villestreux, place de la Petite-Hollande, 
alfectée au logement des représentants en mission. — 
Retraite de Carrier dans le maison Ducros, située à Bourg- 
Fumé. — Débauches de Carrier dans cette petite maison. 
— La femme Le Normand. — Rose Caron. — Les prison- 
nières et les solliciteuses. — Légende de la maison située 
jadis à l'extrémité du boulevard Delorme — Carrier inac- 
cessible dans la maison Ducros. — Ses fureurs contre les 
visiteurs les plus qualifiés, introduits pour l'entretenir 
d'alfaires. — Naudine. — Chantrelle. — Médecins mili- 
taires. — Renard, maire de Nantes. — Guimberteau, ins- 
pecteur des fourrages. — Prigent, directeur des charrois, 
familier et confident de Carrier. — Arrêtés absurdes du 
représentant. — Ordre d'emprisonner les courtiers, les 
interprètes, les vendeurs et acheteurs des denrées de 
première nécessité. — Effets de ces arrêtés. — Ruine du 
commerce de Nantes consommée par Carrier. — Défé- 
rence des administrations à son égard 



200 



TABLE DES MATIÈRES 45") 

CHAPITRE XV 

La société Viacent-la-Montagne 

Adhésion formelle de la Société populaire aux mesures 
cruelles de Carrier contre les royalistes. — Le premier 
mécontentement contre lui provoqué par son refus de 
recevoir des patriotes présentés par Champenois pour lui 
fournir les moyens de s'emparer de Charette. — Lettre 
de reproches à Carrier du \-2 pluviôse. — Fureur de Car- 
rier contre Champenois et ordre d'arrêter cet officier 
municipal. — Entrevue de Carrier et de Champenois. — 
Mécontentement croissant de la Société populaire, et 
envoi à Paris de deux délégués pour demander le rappel 
du représentant. — Fureur de Carrier d'avoir été qualifié 
de despote par la Société; son discours furibond à la 
tribune de la Société, et réponse de Forget. — Appréciation 
de Goupilleau le jeune sur la conduite de Carrier. — Les 
deux délégués envoyés à Paris. — Le départ de Carrier 
souhaité par tous les sans-culottes de Nantes. — Retour 
conciliant de Carrier à la Société populaire et baiser de 
paix fraternel au sein de la Société — Envoi de députés 
chargés d'annuler la mission de ceux partis pour demander 
le rappel. — Demande de son rappel par Carrier lui- 
même. — La question d'humanité absolument étrangère 
à la cessation de la mission de Carrier 218 

CHAPITRE XVI 
JuUien et le rappel de Carrier 

Jullien et le rappel de Carrier. — Dispositions de Jullien à 
l'égard de Carrier. — tHiangement d'attitude des patriotes 
devantes envers Carrier après l'arrivée de Jullien. — Deux 
récits par Jullien de son entrevue avec Carrier. — Son 
récit devant le Tribunal révolutionnaire. — Second récit 
inséré dans le National de VOuesi. — Ditférences sensibles 
entre les deux. — Les faits d'après la correspondance du 
temps. — Texte des lettres de Jullien conûées aux députés 



456 



TAIiLE DES MATIERES 



de la Société populaire pour les porter à Paris. — Arrivée 
de ces députés à Paris. — Succès de leur mission. — 
Lettres de Jullien à Robespierre sur l'état moral et 
matériel de la ville de Nantes, aux derniers temps de i.i 
mission de Carrier. . .* '.^32 



CHAPITRE XVII 

Départ de Nantes 

Déclaration pompeuse de la Société populaire énumérant 
ses services à la patrie, publiée par la Société populaire 
avant le départ de Carrier. — Prétentions des signataires 
d'avoir bravé Carrier. — Lettre du Comité de Salut 
public à Prieur de la Marne envoyé à Nantes pour le 
remplacer. — Le Comité de Salut public informé de la 
conduite de Carrier. — Témoignage de Chaux. — Le plan 
de destruction totale des brigands. — Propos de Robes- 
pierre sur Carrier — Discours d'adieu de Carrier au 
conseil général de la Conmiune de Nantes. — Marques 
d'estime et d'amitié données au représentant. — Le 
citoyen Lacour et Carrier. — Bons procédés de Carrier 
pour Goullin. — Régularisation des ordres donnés au 
Comité pour la noyade du lioutl'ay. — Opinion favorable 
(lu jeune Goupilleau sur la conduite politique de Carrier. 
— Inquiétudes du Comité révolutionnaire et sa crainte 
d'être remplacé par les gens de la bande de Lamberty. — 
Ordre d'arrestation de celui-ci donné par le Comité révo- 
lutionnaire aussitôt après le départ de Carrier. — Pas- 
sage de Carrier à Ancenis, à Saumur et à Orléans 2o2 



CHAPITRE XVI II 



Carrier devant Robespierre 



Retour de Carrier à Paris. — Carrier et Robespierre. — 
Compte rendu de sa mission par Carrier à la Convention 
et au Club des Jacobins. — Doctrines impitoyables pro- 
fessées par Saint-Just à l'égard des adversaires de la 



TA1SM-: Di:S MATlEIîKS 4b7 

UévoliilioM. — Dînerrle Carrier aux ChampsElystes avec 
plusieurs ué,ij;Ocianls de Nantes. — Le syslèine politique 
(le la dépopulation de la France, inventé par Jean-lion 
Saint-André, adopté et pralif|ué par Carrier et dénoncé 
par Babeuf. — Ag.tiravation de la situation des suspects 
emprisonnés demandée par Carrier. — Comment Carrier, 
partisan déclaré des hébertistes, ne fut pas compris dans 
leur proscription. — Complicité patente du Comité de 
Salut public avec les pires terroristes — Joseph Lebon 
défendu par Barère 268 



CIIAPITKF. XIX 



Nantes après le départ de Carrier 



Le Comité de Nantes et la justice révolutionnaire après le 
départ de Carrier. — Procéilure entamée contre ses amis 
Lambert}' et Fouquet. — Hésitation de leurs juges. — 
Conseils du représentant Ilentz à ce sujet. — L'accusateur 
public de la Commission militaire envoyé à Paris pour 
consulter Carrier. — Ses entretiens avec lui. — Lettre de 
Bignon. président de laCommission militaire. — Jugement 
de Lamberty et de Fouquet 283 



CILVPITBF XX 



Carrier législateur 



Attitude et situation de Carrier à la Convention et aux Jaco- 
bins. — Motions diverses faites par lui. — Le discours 
de Robespierre, sur le rapport des idées religieuses avec 
les principes républicains, loué par Carrier et par le petit 
Jullien. — Discours de Carrier aux Jacobins sur sa mission 
à Nantes. — Menaces del'oraleur contre Baco, et autres 
Nantais détenus à Paris. — Carrier secrétaire <à la Con- 
vention. — L'article 10 de la loi du 22 prairial an 11 290 



458 TA15LE DES MATIÈRES 

CHAPITRE XXI 
Le 9 thermidor. — Les Cent-Trente-Deux 

Théorie de la tyrannie applicable à la politique du Comité 
de Salut public. — Terreur croissante à Paris, et décrois- 
sante en province. — EUets du décret du 11) tloréal an 11. 

— Mission réparatrice de Bô et Bourbotte à Nantes. — 
Carrier et le 9 thermidor. — JuUien de la Drôme et son fils 
le petit JuUien. — Caractère de la Révolution du ther- 
midor. — Rôle important de la presse. — Hésitations de 
la Convention entre la rig'ueur et la clémence, entre la 
protection et la i)unition des Montagnards coupables. — 
Motions et discours de Carrier aux Jacobins. — Publica- 
tion de la brochure des notables Nantais envoyés à Paris. 

— Appel de Billaud-Varennes et de Carrier aux terro- 
ristes. — Énergique protestation de Merlin de Thionville 
contre cet appel. — Procès des Nantais. — Carrier 
appelé en témoignage contre eux. — Sa confrontation 
avec Phelippes. — Etfet de ce procès sur l'opinion. — La 
liberté de la presse combattue 2!)9 

CHAPITRE XXll 

Carrier à l'ordre du jour 

Hommage rendu à la ville de Nantes par la Convention. — 
Fête en l'honneur de Marat. — Sa prodigieuse popularité. 

— Sortie violente de Legendre contre Carrier à la tribune 
de la Convention. — Dénonciation de Loflicial concernant 
les généraux employés en Vendée. — Dénégations de 
Carrier d'avoir jamais ordonné aucune noyade — Arres- 
tation des généraux Iluché et Turreau, ordonnée à la 
suite d'un discours de Laignelot. — Renvoi devant le 
Tribunal révolutionnaire des membres du Comité révo- 
lutionnaire de Nantes. — Caractère et physionomie de 
leur procès. — Manifestation de l'opinion pour le renvoi 
de Carrier devant les juges du Comité de Nantes. — Le 
jugement de Barère et autres terroristes réclamé par 



TABLE DES MATIÈKES 4'J9 

Fréron au même titre que celui de Carrier. — Carrier « h 
l'ordre du jour de toute la République». — Déposition 
de Guillaume Laonnec. — Hésitation égoïste des membres 
de la (iOnvention à sacrifier Carrier. — Impressions de 
Laënnec sur plusieurs des accusés. — La mise en accu- 
sation de Carrier demandée par Rati'ron. — Procédure 
tutélaire établie au profit des représentants dont l'accu- 
sation pourrait être demandée. — Application de celte 
procédure à Carrier, et déclaration des Comités qu'il y a 
lieu d'examiner les dénonciations dirigées contre lui. — 
Tirage au sort des noms des membres appelés à former 
la c^ommission des Vingt et un 319 



CHAPITRE XXIll 

Carrier mis ea état d'arrestation 

Dénonciation par la presse d'une intrigue des membres 
anciens des Comités ourdie pour sauver Carrier. — Car- 
rier accusé par les sans-culottes de Nantes dans le but 
de décharger leurs amis du Comité révolutionnaire de 
Nantes. — Violente adresse de la Société Vincent-la-Mon- 
tagne contre le représentant. — Réflexions intimes de 
Carrier sur cette adresse. — Carrier renié par la Société 
populaire d'Aurillac. — Surveillance de la police exercée 
sur lui. — Excès de zèle d'un agent. — Vives récrimina- 
tions à la Convention et aux Jacobins à propos de cet 
incident. — Menaces des Jacobins. — Réponses de la 
presse réactionnaire. — Animosité croissante du public 
contre Carrier. — La présence de Carrier au Tribunal 
demandée par les cris de l'auditoire. — La commission 
des Vingt et un priée par Raffron d'accélérer son travail. 
— La jeunesse dorée et les Jacobins. — Essai d'intimida- 
tion des modérés par des groupes circulant aux alentours 
des Tuileries. — Envahissement de la salle des Jacobins, 
expulsion violente des membres du Club. — Complai- 
sance tacite des Comités et de la Convention pour les 
auteurs de cette agression. — Lectiu-e du rapport de la 
Commission des Vingt et un. — Projets des amis de 
Carrier, députés et autres, pour empêcher le vote de la 
mise en état d'arrestation provisoire. — Inutiles etl'orts 
pour produire un tumulte. Lecture par Carrier d'un rap- 



4C0 



IMîLK DKS MATIEltES 



port icMligé en vue de se justifier. — Fâcheuse interven- 
tion de Chosie et de •Roniuie en faveur de Carrier. — 
Conlestalion par Carrier de la sijinifiration d'un vote de 
l'Assemblée — Consentement par lui-même à sa mise en 
étEit d'arrestation chez lui. — Comptes rendus de la séance 
de la (j)nvention d'après Laënnec et l'Oraleur du peuple. 
— Satisfaction du public en apprenant la mise en état 
d'arrestation de Carrier ; 



335 



CHAPITRE XXIV 

La mise en accusation 

Continuation du procès des nicndires du Comité révolution- 
naire de Nantes. — Marche a la fois lente et mouvementée 
des débats. — Le président Dobsent. — Les pamphlets 
contre Carrier. — Hostilité du public contre ses partisans. 

— Plaintes de Carrier de la surveillance à laquelle il est 
soumis — Autorisation accordée de prendre un secrétaire 
et de recevoir ses amis. — Dîner de vingt-cinq couverts. 

— Refus [)ar la Convention ;ï Carrier d'un délai de di.\ 
jours pour préparer sa défense. — Demande du Comité 
de Sûreté générale de fixer la date de la comparution de 
Carrier. — Sa comparution le 1'' frimaire an 111 (21 no- 
vembre 1194). — Contestation de l'authenticité de la copie 
des ordres d'exécution sans jugement, donnés à Phe- 
lippes. — Longues discussions à ce sujet. — Décret 
ordonnant l'envoi d'un courrier à Nantes pour rapporter 
les pièces originales. — Violente sortie de Legendre 
contre Carrier. — Discours de Carrier. — Sa péroraison. 

— Appel nominal des députés appelés à voter sur la 
proposition de mettre Carrier en accusation. — Unanimité 
des votes en faveur de la proposition. — Observation sur 
les motifs de certains votants. — Arrestation de Carrier 

et son emprisonnement à la maison du Plessis 3o6 



CHAPITRE XXV 
Carrier au Tribunal révolutionnaire 



L'acte d'accusation. — Grief de la lettre au général Ilaxo 
ajouté. — Carrier injustement accusé du massacre du 
château d'.Vux. — .Motifs de l'acte d'accusation parDupuis. 



TAULE DES MATIÈRES 461 

— Carrier royaliste. — Les royalistes, auteurs et complices 
(le la Terreur selon Blanchard, Lockroy et la revue le 
Censeur. — Marat royaliste. — Entrée de Carrier au Tri- 
bunal révolutionnaire. — La demande de récusation de 
plusieurs jurés. — Rejet de cette demande. — Recours 
a la Convention. — Difficultés de Carrier pour obtenir 
un déî'enseur. — Déposition de David-Vaugeois. — His- 
toire sommaire de la Commission militaire du Mans. — 
Déposition d'Affilé et de Richard sur les noyades. — 
Déclaration de Carrier sur l'amnistie Levasseur. — Rignon 
et Lalouet. — Réponse de Carrier à propos des fusillades 
et de la lettre à Haxo. — Les témoins Thomas, Phelippes, 
Robin. — .Vccusations réciproques de Carrier et de Goul- 
lin. — Déposition de Laénncc. — Demande de Carrier de 
faire entendre des témoins à décharge repoussée. — 
Chau.x, Forget, Cicqueau. — Dénégations de Carrier. — 
Appel de (iouUin rà sa franchise. — Représentation des 
ordres originaux donnés à Phelippes. — Jullien, Vcrgne, 
d'.\ubiguy o'!4 



CHAPITRE XXVl 



Le verdict 



Suite du procès. — Le général Turreau. — Vilmain. — 
Affirmation de Carrier de la complète connaissance des 
fusillades par la (jonvenlion. — Maladresse du système 
de défense de Carrier. — Son changement d'atlilude. - 
Il se plaint d'être seul incriminé d'excès qui ont été 
approuvés par le Comité de Salut public, et qui res- 
semblent à ceux des autres représentants en mission. — 
Noyade de Château- Gontliier. — Témoignages insigni- 
fiants de plusieurs de ses collègues. — Intluences néfastes 
exercées à Nantes sur Carrier. — Il reconnaît enfin sa 
propre responsabilité, et s'excuse d'avoir accusé des 
subalternes. — Son refus de répondre à la sommation de 
Real de produire la preuve écrite d'ordres supérieurs. — 
Clôture des débats. — Principaux défenseurs des accu- 
sés. — Plaidoiries de Tronson-Ducoudray et de Villenave. 
— Le féd(''ralisme selon Real. — Dernières paroles de 
Carrier. — Le jugement; les faits constants et l'intention. 



462 



TABLE DES MATIERE 



— Condnnination de Carrier, de Pinart et de Grandmai- 
son. — Acquittement des autres accusés. — Paroles du 
président Dobsent après Tacquittement. — Festin des 
acquittés. — Exécution des condamnés 405 



CHAPITRE XXVIl 



Les acquittés 



Explosion de mécontentement de la population parisienne 
à la nouvelle de l'acquittement des accusés de Nantes. 
— Protestation indignée de Lecointre à la Convention, 
applaudie par cette .\ssemblée. — Demande d'arrestation 
des acquittés. — Objection de la chose jugée. — La chose 
jugée devant la Convention et devant les tribunaux. — 
Renvoi du jugement d'acquittement au Comité de Légis- 
lation. — L'arrestation des acquittés décrétée. — Opinion 
de Tronson-Ducoudray sur le jugement. — Des causes 
de l'acquittement. — Goullin objet de la répulsion géné- 
rale. — La manifestation de la Convention contre 
l'acfiuittement accueillie favorablement par l'opinion. — 
Adresse des habitants de Nantes. — Rapport du Comité 
de Législation concluant au renvoi des acquittés devant 
le tribunal d'Angers. — Décret conforme. — Inertie des 
magistrats chargés des poursuites. — Anmistie. — Mise 
en liberté définitive des acquittés 424 

Index alphabétique des noms de personnes et de lieux 430 



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